diff options
Diffstat (limited to 'old/67102-0.txt')
| -rw-r--r-- | old/67102-0.txt | 5972 |
1 files changed, 0 insertions, 5972 deletions
diff --git a/old/67102-0.txt b/old/67102-0.txt deleted file mode 100644 index 16c478a..0000000 --- a/old/67102-0.txt +++ /dev/null @@ -1,5972 +0,0 @@ -The Project Gutenberg eBook of Ariane, jeune fille russe, by Claude -Anet - -This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and -most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions -whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms -of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: Ariane, jeune fille russe - -Author: Claude Anet - -Release Date: January 4, 2022 [eBook #67102] - -Language: French - -Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team - at https://www.pgdp.net (This file was produced from images - generously made available by the Bibliothèque nationale de - France (BnF/Gallica)) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK ARIANE, JEUNE FILLE -RUSSE *** - - - - - CLAUDE ANET. - - ARIANE, - JEUNE FILLE - RUSSE. - - NOUVEAU TIRAGE - - ROMAN. - - - PARIS, - AUX ÉDITIONS DE LA SIRÈNE, - Nº 7, RUE PASQUIER, Nº 7. - - M. DCCCC. XX. - - - - -ŒUVRES DU MÊME AUTEUR - - -VOYAGE IDÉAL EN ITALIE, 1 vol. - -PETITE VILLE, 1 vol. - -LES BERGERIES, 1 vol. - -LA PERSE EN AUTOMOBILE, 1 vol. - -NOTES SUR L’AMOUR, 1 vol. - -LA RÉVOLUTION RUSSE (mars 1917-juin 1918), 4 vol. - -LES CENT QUARANTE-QUATRE QUATRAINS AUTHENTIQUES D’OMAR KHAYYAM, traduits -littéralement du persan en collaboration avec MIRZA MUHAMMAD; édition à -tirage restreint décorée de motifs persans (à la _Sirène_), 1 vol. - - -EN PRÉPARATION A LA SIRÈNE - -TSAR SALTAN, traduit littéralement de POUCHKINE, illustré et décoré par -Mme GONTCHAROVA, 1 volume in-4º carré. - -NOTES SUR L’AMOUR, avec vingt-et-un dessins de Pierre BONNARD, 1 vol. - - - - -PREMIÈRE PARTIE - -(EN MANIÈRE DE PROLOGUE) - - - - -§ I. DE L’HÔTEL DE LONDRES AU GYMNASE ZNAMENSKI - - -Un ciel d’une limpidité presque orientale, un beau ciel clair, lumineux, -bleu comme une turquoise de Nichapour, s’étendait au-dessus des maisons -et des jardins de la ville encore endormie. Dans l’aube et le silence on -entendait seulement les cris des moineaux qui se pourchassaient sur les -toits et sur les branches des acacias, les roucoulements voluptueux -d’une tourterelle au faîte d’un arbre et, au loin, le bruit aigu que -faisaient, par moment, les essieux d’une charrette de paysan avançant -avec lenteur sur les pavés irréguliers de la Sadovaia, la grande rue de -la ville et la plus élégante. Près de la place de la cathédrale, -immense, poussiéreuse, déserte, une clôture en bois fermait la cour de -service de l’hôtel de Londres, dont la plate et longue façade de trois -étages, bâtie en pierres grises et maussade comme un jour d’automne -pluvieux, s’alignait sur la Sadovaia, sans balcons, sans pilastres, sans -colonnes, sans ornements. - -L’hôtel de Londres, le premier de la ville, était renommé pour sa -cuisine. La jeunesse dorée, les officiers, les industriels et la -noblesse patronnaient son restaurant célèbre où un orchestre composé de -trois juifs maigres et de deux Petits-Russiens, jouait, après-midi et -soir jusque tard dans la nuit, de médiocres pots-pourris d’_Eugène -Onéguine_ et de _la Dame de Pique_, de mélancoliques chansons populaires -et des airs tziganes aux rythmes heurtés. Que de parties de plaisir -s’étaient données dans ce restaurant à la mode, que de soupers -brillants, que d’«orgies» pour employer l’expression en usage chez nous -lorsqu’on parlait des fêtes de l’hôtel de Londres! - -Le restaurant de l’hôtel se composait de deux salles inégalement -grandes. Mais il n’avait point de cabinets particuliers. Aussi les gens -désireux de souper à l’écart de la foule prenaient-ils au premier étage -des chambres avec salon que Léon Davidovitch, le portier de l’hôtel, -gardait toujours libres pour ses clients. - -Ce Léon, un juif aux yeux étroits et morts, était l’autocrate de la -maison et une des figures les plus connues de la ville. Les notabilités -de la province recherchaient son amitié et s’arrêtaient dans le -vestibule pour échanger avec lui quelques phrases aimables. Léon était -discret et à combien faut-il estimer le silence et les bonnes grâces du -portier d’un hôtel aussi connu? Combien de billets roses et même de -billets de vingt-cinq roubles n’avait-il pas acceptés silencieusement -sans que sa figure pâle manifestât la moindre émotion, billets que lui -glissait la main fiévreuse d’un homme ému à l’idée de trouver un asile -pour un rendez-vous galant? Il faut croire que le nombre des gens tenant -à assurer le secret de leur bonheur était grand puisque Léon Davidovitch -ne possédait pas moins de trois maisons. Cela prouve que l’argent -affluait dans la ville, se gagnait sans peine, se dépensait avec joie, -et que la vie y était ardente comme les jours brûlants de l’été dans les -plaines de ce gouvernement du sud dont elle était la capitale. Tout -homme qui s’enrichissait dans la province, que ce fût dans les mines, -dans l’industrie ou dans l’agriculture, ne cessait de penser aux fêtes -inoubliables de l’hôtel de Londres et aux vins de France qu’il y boirait -en compagnie de femmes aimables. - -Une des trois maisons de Léon Davidovitch était située dans une rue -écartée des faubourgs, non loin de la chaussée où, au crépuscule et dans -la nuit, les beaux trotteurs, gloire de notre province, emmenaient des -couples avides de filer aussi vite que le vent sur une route plate, unie -et bien entretenue. Cette maison ne comprenait qu’un étage sur -rez-de-chaussée. Léon comptait l’habiter un jour. Pour l’instant, il -avait meublé le premier étage et y avait installé une vieille femme -rébarbative. Nombre de personnes avaient demandé à le louer, car les -appartements étaient rares dans la ville qui s’était développée avec une -rapidité extraordinaire au cours de ces dernières années. La réponse de -la mégère avait toujours été la même: l’appartement était retenu. -Pourtant aucun locataire n’arrivait et les âmes simples se demandaient -pourquoi Léon renonçait à un loyer avantageux. Les autres hochaient la -tête. Le fait est qu’on voyait souvent, au soir, un équipage s’arrêter à -la porte de la petite maison et, entre les rideaux pourtant -soigneusement clos des fenêtres, filtraient des rais de lumière tard -dans la nuit. - - * * * * * - -A l’heure matinale où commence ce récit, à l’aurore d’une chaude journée -de la fin mai, la grande porte de l’hôtel de Londres était fermée et -l’électricité éteinte depuis longtemps au restaurant et dans le -vestibule. La petite porte en bois pratiquée dans la clôture de la cour -de service s’ouvrit en grinçant. Une jeune fille se montra sur le seuil -et s’arrêta, un instant, hésitante. - -Elle portait l’uniforme du plus connu des gymnases de la ville, une -simple robe brune, avec un tablier de lustrine noire. Elle en avait -agrémenté la sévérité par un col blanc de dentelle qui paraissait un peu -froissé et, contre la règle, la robe était légèrement décolletée et -laissait voir, dans sa grâce délicate, un cou allongé sur lequel se -balançait avec un léger mouvement une tête petite, coiffée d’un chapeau -de paille blanc aux larges ailes qu’un ruban noir noué sous le menton -rabattait sur les côtés. La tête se pencha vivement pour inspecter la -rue déserte. La jeune fille, après cet arrêt d’une seconde, descendit -sur le trottoir. Apparut derrière elle une seconde jeune fille, plus -âgée de quelques années, blonde un peu molle, un peu lourde d’allure, -vêtue d’une jupe de soie noire et d’une blouse de batiste sous un -manteau léger de demi-saison. - -La jeune fille en uniforme de gymnasiste s’étira, leva la tête vers le -ciel, aspira une bouffée d’air pur comme un verre d’eau fraîche et, -riant, dit: - ---Quel scandale, Olga, il fait grand jour! - ---Depuis longtemps, je voulais rentrer, fit celle-ci sur un ton grognon. -Je ne sais pourquoi tu tardais tant... Ou plutôt je le sais bien. Et il -faut que je sois à dix heures au bureau! J’aurai une scène de ce tyran -de Pétrof. Et puis j’ai bu trop de Champagne... - -La gymnasiste la regarda avec pitié, haussa l’épaule gauche d’un geste -qui lui était familier, et ne répondit pas. Elle allait à pas rapides, -d’une démarche légère et heureuse, faisant claquer sur l’asphalte du -trottoir les talons trop hauts de ses souliers découverts, la tête -libre, regardant autour de soi, toute à la joie de trouver au sortir -d’une pièce pleine de fumée la clarté inattendue d’une aube printanière. -Elles traversèrent en diagonale la vaste place de la cathédrale et se -séparèrent après avoir pris rendez-vous pour le soir. - -La gymnasiste suivit une rue à gauche de la cathédrale. Soudain elle -entendit derrière elle un bruit de pas précipités et se retourna. Un -grand étudiant en uniforme, la pioche et le pic brodés en or sur le -galon de la casquette, courait pour la rejoindre. - -Elle s’arrêta. Son visage prit une expression de dureté, ses longs -sourcils se froncèrent, et l’étudiant qui avait les yeux fixés sur elle -se troubla aussitôt. Avec une extrême nervosité, il dit: - ---Pardonnez-moi, Ariane Nicolaevna... j’ai attendu que vous fussiez -seule... Je ne pouvais vous quitter ainsi... Après ce qui s’est passé... - -D’une voie sèche, elle l’interrompit: - ---Que s’est-il passé, je vous prie? - -Le désarroi du jeune homme atteignit à son comble. - ---Je ne sais, balbutia-t-il, je ne sais comment vous dire... Il me -semblait... Vous m’en voulez, n’est-ce pas? Je suis au désespoir... -J’aime mieux le savoir tout de suite... On ne peut vivre ainsi, -conclut-il, tout à fait décontenancé. - ---Je ne vous en veux de rien, répondit nettement Ariane Nicolaevna. -Sachez-le une fois pour toutes: je ne me repens jamais de ce que j’ai -fait. Mais souvenez-vous aussi que je vous ai interdit de m’aborder dans -la rue... Je suis surprise que vous l’ayez oublié. - -Sous le regard glacé de la jeune fille, il hésita un instant, puis, -tournant sur ses talons, s’éloigna sans mot dire. - -Quelques minutes plus tard, Ariane Nicolaevna arrivait devant une grande -maison en bois. Des boutiques en occupaient le rez-de-chaussée. Elle -monta au premier et unique étage, tira une clef de son sac à main et -avec précaution ouvrit la porte. - -Le silence de l’appartement n’était troublé que par le tic-tac d’une -grande pendule accrochée au mur de la salle à manger. Sur la pointe des -pieds, la jeune fille traversa un long couloir et poussa la porte d’une -chambre où sur un lit étroit dormait, bouche ouverte, une jeune femme de -chambre à demi habillée. - ---Pacha, Pacha, dit-elle. - -La servante, réveillée en sursaut, voulut se lever. - ---Tu m’appelleras à neuf heures, fit Ariane en la repoussant sur le lit, -à neuf heures, tu m’entends. J’ai un examen ce matin. - ---Bien, bien, Ariane Nicolaevna, je n’oublierai pas... Mais il fait -grand jour. Comme vous rentrez tard! Pour l’amour de Dieu, je vous prie, -prenez soin de vous. Laissez que je vienne vous déshabiller, -ajouta-t-elle en faisant encore un effort pour se lever. - ---Non, Pacha, ne te dérange pas. Dors encore un peu. Grâce à Dieu, je -sais m’habiller et me déshabiller seule. C’est nécessaire dans la vie -que je mène, jeta-t-elle en riant. - -Quelques instants après, tout reposait dans la grande maison de la -Dvoranskaia. - - * * * * * - -A dix heures du matin, ce même jour, dans le gymnase célèbre dirigé par -Mme Znamenskaia, le professeur d’histoire, Paul Paulovitch, assisté de -deux autres professeurs, faisait passer l’examen de sortie à ses élèves. - -Dans la vaste pièce, claire et nue, aux larges fenêtres, une vingtaine -de jeunes filles étaient réunies. C’était, entre elles, des bribes de -conversation à voix basse, des remarques chuchotées, de brèves phrases -échangées avec fièvre. Des yeux vifs brillaient dans des visages pâles; -quelques élèves feuilletaient avec hâte le manuel d’histoire; d’autres -suivaient avec passion ce qui se passait sur l’estrade. - -L’interrogatoire durait cinq minutes sur un sujet tiré au hasard et, -pendant ce temps, l’élève qui devait passer l’examen à la suite -réfléchissait, assise à une petite table voisine. Ariane Nicolaevna -attendait son tour et froissait entre ses doigts le billet qu’elle -venait de prendre devant Paul Paulovitch. - -Deux heures de sommeil avaient suffi à rendre à son teint une fraîcheur -quasi enfantine. Ses yeux gris clair, plutôt petits, s’abritaient sous -de longues arcades sourcilières qui se rejoignaient presque à la -naissance du nez, lequel était droit, net et régulier. La bouche -délicatement dessinée était fermée. Ariane ne s’absorbait pas dans la -méditation du sujet sur lequel elle allait être interrogée, mais -écoutait l’élève qui, debout devant les examinateurs, ne donnait que des -réponses embarrassées. Les yeux gris sous les sourcils noirs pétillaient -et il était visible qu’Ariane faisait effort pour ne pas voler au -secours de sa camarade. - - * * * * * - -Une surveillante assise à l’écart tira sa montre et sortit. Deux minutes -plus tard, elle rentrait escortant Madame la Directrice. Les -examinateurs s’empressèrent, offrant leur siège. Mme Znamenskaia d’un -geste les remercia et prit, un peu en arrière, la chaise de la -surveillante. - -Dans la salle, un murmure avait couru de bouche à bouche. Les jeunes -filles à voix basse se communiquaient leurs impressions. - ---Une fois de plus, la voilà. - ---Elle est toujours présente quand Ariane est interrogée. - ---C’est un scandale, elle la protège. - -Cependant, à peine la directrice était-elle assise, Paul Paulovitch -frappa timidement quelques petits coups sur la table et dit à l’élève: - ---Je vous remercie. - -La jeune fille descendit de l’estrade, regagna sa place, et sa figure -rougissante disparut dans son mouchoir. - -D’une voix hésitante, le professeur appela: - ---Kousnetzova. - -Ariane s’approcha. - -Les yeux baissés, le professeur demanda: - ---Quel est votre sujet? - ---«Monseigneur Novgorod la Grande». - -Et, sans attendre qu’on l’interrogeât, Ariane commença son exposé. Elle -parlait avec une justesse d’expression qui étonnait. La question la plus -embrouillée devenait claire lorsqu’elle la traitait; le sujet le plus -confus semblait facile. Elle classait chaque chose suivant son -importance relative et, sans se perdre dans les détails, traçait un -tableau lumineux où chaque fait s’ordonnait à son plan. - -Les examinateurs prenaient à l’entendre le plaisir qu’on a à écouter un -grand artiste dans un concert. Paul Paulovitch maintenant ne la quittait -pas des yeux, et sur la figure impassible de la directrice on lisait -l’intérêt avec lequel elle suivait la parole souple et précise d’Ariane -Nicolaevna. Dans la salle, tous les visages étaient tournés vers -l’estrade. - ---C’est cinq avec une croix, disait l’une. - ---Le prix d’excellence et la médaille d’or, murmurait une autre. - ---Regarde Paul Paulovitch, chuchotait une troisième. C’est clair. Il -l’adore. - ---Il y a longtemps que je le sais, répondit une jeune fille pâle et -sérieuse. - -Les cinq minutes écoulées, Paul Paulovitch interrompit Ariane -Nicolaevna. - ---Cela suffit, Kousnetzova, nous vous remercions. - -La jeune fille descendit de l’estrade. Un des examinateurs se pencha -vers son collègue: - ---C’est une enfant de génie, fit-il à voix basse. - - * * * * * - -Une heure plus tard, l’examen était terminé. Tandis que les élèves -quittaient la salle, Ariane Nicolaevna restait à causer avec la -directrice. Leur entretien se prolongea. Elles étaient seules -maintenant. Enfin, dans un mouvement de tendresse qui stupéfia la jeune -fille, Mme Znamenskaia se pencha vers elle, l’embrassa et lui dit: - ---Où que vous soyez, Ariane, n’oubliez pas que je suis votre amie. - -Puis elle la quitta. - - * * * * * - -Dans le vestibule deux jeunes filles attendaient Ariane Nicolaevna. -Elles chuchotaient avec de petits rires vite étouffés. L’une d’elles -était grande, maigre, pâle, avait les yeux brillants et des mouvements -saccadés. L’autre était laide, l’œil petit, le nez épaté, mais coquette -et trémoussante. Elles avaient l’une et l’autre assez mauvaise -réputation; on leur voyait parfois des bijoux dont l’origine paraissait -suspecte, car elles appartenaient à des familles de la petite -bourgeoisie sans fortune. Elles accostèrent Ariane, et, tout en -marchant, la caressaient, la félicitaient, lui adressaient mille -compliments. - ---Écoutez, Ariane, dit la plus grande, ne voulez-vous pas venir souper -avec nous ce soir? Nous avons une partie arrangée... C’est dans la -nouvelle maison de campagne que Popof vient d’acheter (ce Popof était le -plus riche marchand de la ville, homme d’âge mûr et d’aspect assez -repoussant)... Il l’a arrangée d’une façon fort originale. Imaginez-vous -qu’il n’y a pas un siège dans la maison. Rien que des divans. Il faut -voir cela, je vous assure. - -La petite intervint, très excitée. - ---Il y a des musiciens qu’il cache dans une pièce voisine: on les entend -et ils restent invisibles. Et puis il a une invention tout à fait -originale. On est éclairé par des bouts de bougies qui s’éteignent peu à -peu, l’un après l’autre. - -Ariane demanda: - ---Et qui est-ce qui soupe sur ces divans? Je ne me vois pas à côté de -Popof. - ---Des amis à lui, très charmants. Du reste, pourquoi ne voulez-vous pas -aller chez Popof? Il est amoureux fou de vous, ma chère; il ne rêve et -ne parle que d’Ariane Nicolaevna. Il faut nous accompagner, absolument. - ---Grand merci, dit Ariane. Popof est horrible. - ---Mais quel esprit! Et puis, entendez-le chanter... Il est étourdissant, -vous ne le reconnaîtriez pas. - ---Il chantera sans moi, répondit Ariane qui s’arrêta, car je ne verrai -ni sa maison de campagne, ni ses divans, ni ses bouts de bougies, pas -plus ce soir que demain. Dites-le-lui de ma part. - ---Mais il va mourir de désespoir. - ---La vodka le consolera. - -Elle quitta les jeunes filles qui continuèrent leur chemin, très agitées -par ce refus et causant avec animation entre elles. - -La plus grande dit: - ---Elle se fait prier, c’est ridicule. - -Et la petite: - ---Popof ne sera pas content. - - * * * * * - -Ariane entra dans un jardin assez exigu, qui n’était plutôt qu’une allée -d’arbres et de rosiers, le long de la rue. Fiévreux, s’y promenait Paul -Paulovitch. C’était un être doux, inoffensif, rêveur et généreux, -effrayé de toutes choses et surtout d’être en tête à tête avec Ariane -Nicolaevna, bien que deux ou trois fois par semaine, ils se -retrouvassent dans ce petit jardin après les cours. Mais à chaque fois -Paul Paulovitch était paralysé par une émotion qui lui laissait à peine -la faculté de parler. Ce jour-là Ariane, au sortir de la brève -conversation avec ses deux compagnes, paraissait irritable, ce qui ne -fit qu’ajouter au désarroi du professeur. Il eut pourtant l’audace de -lui proposer de s’asseoir sur un banc à l’écart. Elle refusa, elle était -déjà très en retard et arriverait à la maison le déjeuner fini. - -Il l’accompagna, la complimentant sur son examen, répétant -l’appréciation flatteuse d’un des examinateurs: «Enfant de génie». - -Ariane, dont la tête légère oscillait légèrement sur son cou mince, se -redressa et murmura: - ---Enfant! quel impertinent! J’ai dix-sept ans. - -Puis elle retomba dans le silence. Gêné, le professeur finit par se -taire aussi. Ils allaient rapidement par des rues peu animées. La -chaleur était forte déjà, pour la première fois de l’année, et annonçait -l’été brûlant du sud. - -Ils arrivèrent ainsi à la Dvoranskaia devant la maison où habitait -Ariane Nicolaevna. Paul Paulovitch était pâle plus qu’à l’ordinaire; il -fit un effort et commença une phrase. - -Ariane l’interrompit: - ---Savez-vous à quoi je pense, Paul Paulovitch? J’ai l’air préoccupé, -mais je suis heureuse à un point incroyable. Devinez-vous pourquoi?... -Non?... Eh bien, je vais vous le dire. Je ne pense qu’à une chose... -Dans quelques minutes, je serai dans ma chambre. Je trouverai sur mon -divan une belle robe blanche, garnie de broderies d’Irlande, et -décolletée. Et Pacha--vous connaissez Pacha? elle m’adore, tout ce que -je fais est bien à ses yeux--Pacha aura rangé avec la robe des bas de -soie blancs, et, près du divan, des souliers blancs découverts. Alors, -Paul Paulovitch, je me déshabillerai des pieds à la tête: je jetterai à -terre cet affreux uniforme de gymnase, cette robe brune que je n’ai pas -quittée depuis trois ans. Je danserai dessus; je la piétinerai; -j’embrasserai Pacha... Je ne pense qu’à cela. Je suis libre, libre! -Réjouissez-vous avec moi. - -Elle lui tendit les deux mains. Paul Paulovitch l’écoutait et sa figure -montrait le combat de sentiments divers. La joie de la jeune fille, sa -voix seule le grisaient; et pourtant il sentait en lui une sourde -tristesse. - -Déjà Ariane l’avait quitté et gravissait le perron. Sur la porte, elle -se retourna: - ---Si vous n’avez rien de mieux à faire, venez souper ce soir au jardin -Alexandre. - -Elle disparut. Paul Paulovitch restait immobile sur le trottoir. - - - - -§ II. TANTE VARVARA - - -Dans la grande salle à manger, au moment où Ariane entra, quelques -personnes étaient assises à une longue table que présidait tante -Varvara. C’était une femme d’une quarantaine d’années, au visage -asymétrique, dans lequel on ne voyait tout d’abord que deux grands yeux -noirs, fort beaux, qui suffisaient, à eux seuls, à justifier l’opinion -courante dans la ville: «Varvara Petrovna est une femme séduisante.» -Elle était coiffée avec coquetterie. Une raie sur le côté partageait ses -cheveux bruns légèrement ondulés. Sa bouche était aussi bien dessinée -que celle de sa nièce, mais les dents étaient médiocres. Varvara -Petrovna qui le savait s’arrangeait pour sourire de ses lèvres fermées -et de ses yeux bruns qui s’éclairaient. «Elle est irrésistible,» -disaient alors ses familiers. Elle était restée mince. «Quand tante -Varvara passe dans la rue, racontait Ariane, les gens qui la suivent -croient avoir devant eux une jeune fille.» Elle s’habillait, même chez -elle, sans le moindre laisser-aller, chose rare en Russie. Elle se -chaussait avec élégance; ses mains étaient soignées, son linge fin, et, -au dehors, elle portait immuablement un costume tailleur d’étoffe noire, -œuvre d’un bon couturier de Moscou. - -La vie de Varvara Petrovna était un sujet d’intérêt inépuisable pour les -habitants de la ville. De son passé, on se rappelait qu’elle avait -quitté sa famille à la suite d’incidents restés obscurs pour faire ses -études de médecine en Suisse, puis qu’elle était revenue en Russie comme -médecin de zemstvo au bourg d’Ivanovo dans notre gouvernement. - -A ce moment, on s’occupait chez nous de sa sœur plus jeune et fort -belle, Véra, dont le célèbre romancier Kovalski qui passait l’hiver dans -la ville était éperdûment épris. Alors qu’on attendait l’annonce du -mariage de la jeune fille avec l’écrivain, celui-ci gagna brusquement la -Crimée, et celle-là Ivanovo. Elle se cacha chez sa sœur. Personne ne la -vit pendant six mois. Puis elle partit pour Paris où un an plus tard -elle épousa un ingénieur, Nicolas Kousnetzof, que ses affaires -appelaient souvent en France. - -Peu après son départ d’Ivanovo, on découvrit que la maison de Varvara -abritait un hôte de plus, un bébé dont Varvara disait qu’il était -l’enfant délicat d’une amie à elle confié. Cette petite fille n’avait -pas été baptisée à l’église du village et, lorsqu’elle eut dix-huit -mois, Varvara l’emmena à l’étranger où elle séjourna quelque temps -auprès de sa sœur Véra, mariée. - -Elle en revint seule. A ce moment, il arriva dans la vie de Varvara un -événement qui en modifia le cours. Elle se trouva appelée une nuit -auprès d’un des plus grands propriétaires de Russie, le prince Y... qui, -par hasard, passait un mois dans un bien voisin. Elle lui sauva la vie. -Le prince se l’attacha, l’emmena en Europe et la garda près de lui -jusqu’à sa mort qui survint sept ans plus tard. Varvara Petrovna regagna -alors son pays natal, avec une fortune de cent mille roubles, une -pension de dix mille roubles, et riche enfin de mainte expérience faite -au cours de la vie brillante qu’elle avait menée en Occident. Elle -acheta une maison à la Dvoranskaia. - -Il semblait qu’elle n’eût jamais quitté la Russie. Elle possédait, comme -si elle l’eût toujours pratiqué, l’art de passer le temps à ne rien -faire, et trouvait les journées trop courtes sans avoir de quoi les -remplir. Elle ne sortait guère de la ville; à peine résidait-elle un -mois d’été dans une petite propriété qu’elle avait acquise sur les bords -du Don, pour avoir du lait, des œufs et des légumes frais. Pendant les -années de servitude auprès du prince, elle avait épuisé jusqu’au dégoût -le désir de voyager, si tenace chez les Russes. Elle regardait sa vie -passée comme on regarde un décor de théâtre, peut-être admirable, mais -dans lequel on ne songe pas à organiser son existence. On y reste -quelques instants sous les feux d’une lumière artificielle et devant les -yeux de mille spectateurs; puis, après la représentation, on rentre chez -soi et on ferme sa porte. - -C’est ce que fit Varvara Petrovna, mais elle entre-bâilla la porte pour -les amis assez nombreux, il est vrai, qu’elle eut bientôt dans la ville. -Elle y était installée depuis cinq ans, quand sa sœur Véra Kousnetzova -mourut de la poitrine à San-Remo. Elle y était seule avec sa fille -Ariane. Kousnetzof accourut de Pétersbourg, ramena sa fille en Russie -et, ne sachant qu’en faire, proposa à sa belle-sœur de la prendre chez -elle. - -Lorsque cette nouvelle arriva à la maison de la Dvoranskaia, les -familiers de Varvara, parlant entre eux, décidèrent sans hésitation -qu’elle refuserait. Comment accepterait-elle de se charger, libre comme -elle était, de l’éducation d’une enfant qu’elle connaissait à peine? Les -amis de Varvara se trompaient; à peine eut-elle reçu la lettre de son -beau-frère que, sans prendre le temps de réfléchir, elle télégraphia à -Pétersbourg qu’on lui envoyât sa nièce. - -Quand Ariane s’installa chez sa tante, c’était une fillette de quatorze -ans et demi, qui, de corps et d’esprit, passait son âge. Elle était -mince extrêmement, mais déjà formée, les bras pleins et la figure -sérieuse; le regard direct avait quelque chose d’agressif. - ---A qui diable ressembles-tu? lui dit Varvara Petrovna. Tu as la bouche -de notre famille, mais tu ne seras pas aussi belle que ta mère. Et d’où -te vient cette façon de regarder les gens? A qui as-tu pris ces yeux? -Pas à ton père, en tout cas; il est mou et blond. Tu n’as pas un trait -de commun avec lui... Du reste, je te félicite, car tu sais ce que j’en -pense... - -Telle était la façon de parler de Varvara Petrovna. Les yeux de la jeune -fille s’illuminèrent, mais elle ne répondit pas. - ---Enfin tu me plais. J’avais peur que tu ne fusses restée une gamine; -mais je vois que tu es une jeune fille. Nous pourrons causer librement. - -La présence de cette enfant n’amena, en effet, aucun changement dans -l’existence de Varvara Petrovna. Celle-ci considéra dès le premier jour, -malgré la disparité des âges, Ariane comme une amie plutôt que comme une -nièce dont elle devait assurer l’éducation. - -Varvara, à peine éloignée de sa famille, avait pris l’habitude et le -goût de la liberté et avait jugé qu’elle pouvait disposer d’elle-même à -son gré. Puisque la nature a attaché au commerce des sexes un secret et -vif plaisir, pourquoi s’en priver? Dans son intelligence raisonneuse -d’étudiante, elle ne trouvait aucune raison de se refuser des joies si -saines. Elle avait eu des amants à l’Université; de retour au pays, elle -en avait trouvé même à Ivanovo. Pendant ses voyages à l’étranger avec le -prince, elle avait eu mainte occasion de faire des études comparatives -sur les mérites des Occidentaux et, revenue à la ville natale, elle -continuait à vivre selon ses goûts. Elle comprenait mal que l’on -attachât au don de soi l’importance que tant de personnes exaltées lui -prêtent. En un mot, elle regardait l’amour à la façon des hommes. Elle -prenait un amant quand l’envie lui en venait et le quittait lorsqu’elle -en trouvait un autre plus à sa fantaisie. Elle n’imaginait ni que l’on -s’unît dans des transports de passion, ni que l’on se séparât dans les -larmes. A ses yeux, l’amour n’était pas une maladie; une rupture -n’entraînait pas un drame. Elle agissait avec tant de naturel que ses -amants ne concevaient pas qu’ils eussent le droit de lui demander plus -qu’elle ne leur donnait. Elle ne les quittait du reste pas, et les -rapports d’amitié succédaient, sans éclat et sans secousses, à ceux plus -intimes de l’amour. A l’occasion, elle ne se refusait pas aux revenez-y. -Dans les premières années de son installation, elle fut obligée d’aller -à plusieurs reprises à Pétersbourg et à Moscou. Elle y avait des amis -anciens et descendait chez eux. Au retour, elle racontait son voyage et -le plaisir qu’elle en avait eu, sans que l’amant en titre s’en -formalisât. - -Comme on voit, Varvara Petrovna était une femme saine et bien -équilibrée. Ses sens auxquels elle ne refusait rien ne l’entraînaient -qu’à mi-chemin des passions. Elle leur laissait la bride sur le cou; ils -ne s’emportaient pas. - -Sa morale de l’amour, car elle en avait une, était commandée par deux -principes. Elle restait fidèle à son amant jusqu’au jour où un homme -nouveau l’attirait. Elle s’en confessait aussitôt, car elle n’eût pas -compris le partage. Elle était la femme d’un seul homme; seulement elle -le changeait souvent. Aussi n’avait-elle jamais trompé personne. Pour -tromper un homme, il faut l’aimer, lui être attachée par des liens -sentimentaux. Or Varvara n’avait vu jusqu’alors dans ses amants que des -amis d’un sexe complémentaire et les rapports qu’elle établissait entre -eux et elle étaient précisément définis. Elle se flattait volontiers -d’avoir ainsi remis l’amour à la place exacte qu’il doit occuper. Il ne -montait pas plus haut qu’à mi-corps. - ---Vois-tu, ma chère, disait-elle à Ariane Nicolaevna (celle-ci n’avait -guère que quinze ans et demi), l’amour est une chose délicieuse, si on -sait l’accepter tel qu’il est. Mais le romanesque est à la source de -tous les maux... Du reste je ne crois pas que tu sois menacée de cette -dangereuse folie. Tu as une bonne tête sur tes épaules et tu ne -t’égareras guère. - -La jeune fille souriait de ce sourire fermé qui était le sien et qui ne -laissait rien deviner de sa pensée. - -Le second principe de Varvara Petrovna était que l’argent ne doit pas -être mêlé à l’amour. La morale de beaucoup de femmes russes est sur ce -point celle de Varvara. Où l’argent ne joue aucun rôle, tout est bien -et, quoi qu’on fasse, si l’on est désintéressée, on reste une honnête -femme. A l’argent commence l’immoralité. Aussi, alors que, jeune fille, -elle avait à peine de quoi vivre à Genève, Varvara n’aurait pas accepté -un dîner ou un billet de tramway de son amant, fût-il riche. Elle y -mettait, comme tant de ses compatriotes, un peu d’affectation. - -Quand Ariane arriva de Pétersbourg, l’ami de Varvara était un avocat -célèbre d’une ville voisine qui venait deux fois par semaine au -chef-lieu de la province pour ses affaires. Il logeait alors chez -Varvara où il avait sa chambre. Puis Ariane avait vu un ingénieur lui -succéder. Extérieurement, tout se passait avec convenance. Mais Varvara -Petrovna ne manquait jamais de raconter à sa nièce devenue sa confidente -les mérites, les défauts et les particularités de ses amants. - ---Je te rends un grand service, disait-elle parfois. Tu ne te mettras -pas en tête des idées folles. Tu verras les choses sous leur vrai jour -et plus tard tu me remercieras. - -Mais, depuis un an, un changement s’était produit dans la vie de -Varvara. A passé quarante ans, elle s’était éprise d’un docteur dont la -beauté faisait des ravages dans la ville. Au début, Varvara avait -accepté Vladimir Ivanovitch comme elle en avait pris tant d’autres. -L’ingénieur avait été congédié sans autre forme de procès et Vladimir -Ivanovitch lui avait succédé. Les six premiers mois furent enchanteurs, -mais à ce moment-là Varvara s’aperçut de la naissance en elle d’un -sentiment qu’elle ignorait. Elle aimait. Cette découverte la plongea à -la fois dans le désespoir et dans le ravissement. Il lui semblait -qu’elle faisait banqueroute à toute sa vie. Elle ne se reconnaissait -plus elle-même. Comme un homme qui tombe dans un marais et sent le -terrain manquer sous ses pieds, elle ne savait où se raccrocher. Et en -même temps, une félicité inconnue la possédait; un flot de joie montait -en elle. Elle rêvait comme une amoureuse de dix-sept ans. - - * * * * * - ---Ah! disait-elle à Ariane, je ne savais pas ce qu’était le bonheur. -J’ai eu dix-huit amants, que dis-je des amants? c’était des amis, rien -de plus. Et voici, j’arrive à quarante ans et je rencontre Vladimir!... -Dire qu’il vivait à côté de moi, et que je ne le connaissais pas... Je -ne puis me le pardonner. Ah! si tu savais ce qu’est cet homme!... - -Elle n’en finissait pas. La jeune fille l’écoutait en silence, souriant -encore, mais cette fois-ci ses dents mordillaient sa lèvre inférieure. - -Ayant connu l’amour, Varvara en sentit bientôt les orages. Elle crut -s’apercevoir que Vladimir Ivanovitch n’avait plus pour elle les mêmes -sentiments qu’au début. - -Sans doute, il la voyait chaque jour, mais il venait à des heures qui -n’étaient pas les siennes naguère, lors du dîner par exemple, ou pour le -thé, le soir. Parfois même, il arrivait vers six heures, au moment où -Varvara faisait sa promenade quotidienne. Il ne s’attardait plus, comme -il lui était coutumier de le faire au début de leur liaison. Il passait -rarement la soirée dans le petit salon attenant à la chambre de Varvara. -Elle avait de la peine à l’y faire entrer. Il préférait s’asseoir dans -la salle à manger où il y avait toujours, en plus d’Ariane, son amie -plus âgée, Olga Dimitrievna, qui prenait depuis longtemps ses repas chez -Varvara, et quelques familiers de la maison. - -Il n’était pas en peine de trouver des excuses: sa femme était revenue -de la campagne; ou elle était souffrante; il avait des malades à -visiter; ou la migraine, etc. - -Varvara Petrovna se désolait. Cette femme qui s’était fait un point -d’honneur de ne jamais rien demander, s’abaissait à implorer des -rendez-vous, voire quelques minutes de présence de plus, et cela même -devant sa nièce et ses amis. - -Varvara était torturée de jalousie. Vladimir devait avoir une nouvelle -maîtresse. Elle se mit à le surveiller. Elle l’examinait avec attention, -réfléchissait. Elle observait ses regards, notait l’intonation de ses -paroles. Elle qui jamais n’était sortie le matin, se mit à courir la -ville, passant cent fois par jour devant la maison de son amant. Elle -alla jusqu’à le suivre en voiture. Mais allez savoir ce que fait un -médecin à la mode! - -Elle avait perdu sa gaîté et son insouciance de femme heureuse à qui -tout réussit et qui n’a qu’à se laisser vivre. - - * * * * * - -Ce jour-là, lorsque Ariane revint de son dernier examen, Varvara était -encore à table avec quelques amis bien que le déjeuner fût depuis -longtemps terminé. - ---Ton examen s’est bien passé? - -Avant que la jeune fille eût répondu, la porte s’ouvrit et Vladimir -Ivanovitch parut. Il semblait qu’il eût guetté Ariane pour se précipiter -sur ses pas. C’était un homme toujours courant et agité, proche de la -cinquantaine, la figure rasée et les cheveux grisonnants. Il avait les -dents les plus belles du monde et les yeux les plus vifs sous des -sourcils hérissés de longs poils noirs. Une extrême assurance se -traduisait dans ses moindres gestes. Varvara se leva brusquement et lui -tendit la main. - ---Comme vous tardez! dit-elle. - -Vladimir Ivanovitch baisa la main de Varvara et, la quittant aussitôt, -se précipita vers Ariane qui n’avait pas bougé. - ---Je suis venu tout exprès pour vous féliciter, Ariane Nicolaevna; j’ai -appris par ma fille que vous aviez eu un triomphe. Je n’en doutais pas, -du reste. - -Il serrait la main d’Ariane dans les deux siennes. Elle la retira -brusquement. Varvara avait noté ce geste. - ---Asseyez-vous, Vladimir Ivanovitch, dit-elle, je vous donnerai du café. - ---Non, je n’ai pas le temps. J’ai mille courses à faire. - ---Vous boirez une tasse de café, je ne vous laisse pas partir. Et puis, -peut-être sortirai-je avec vous pour prendre l’air. C’est le premier -jour d’été. Que fais-tu, Ariane? - ---Je reste ici jusqu’à sept heures, répondit la jeune fille. Nicolas -vient me prendre en voiture. Je vais dormir un peu, je suis fatiguée. - ---Ah, j’oubliais, dit Varvara, il y a une lettre pour toi de ton père, -dans ta chambre. - -Ariane fronça ses longs sourcils. Dès que le nom de son père était -prononcé, sa figure s’assombrissait. - -Quelques minutes plus tard, il ne restait personne dans la salle à -manger. - - - - -§ III. LA LETTRE - - -Lorsque Ariane entra dans sa chambre, elle vit la lettre de son père au -milieu de la table et reconnut son écriture appliquée. La lettre était -recommandée. Elle haussa les épaules. - -Avant de la lire, elle se déshabilla des pieds à la tête et jeta sur une -chaise la robe brune d’uniforme. Elle défit ses cheveux châtains qui -étaient longs et fournis, elle passa un peignoir léger, prit la lettre -et s’étendit, les pieds nus, sur le divan. - -La lettre commençait ainsi: - -«Ma chère fille, en réponse à ta lettre du 10 de ce mois (cette formule -d’affaires amena une grimace sur son frais visage), je te fais savoir -mes projets. Il ne me convient pas que tu entres à l’Université. Nous -avons, sans toi, assez de femmes déclassées en Russie. Tu es -intelligente, tu emploieras ton intelligence dans ton ménage, à élever -tes enfants. J’espère que tu te marieras prochainement. Notre ami, -Pierre Borissovitch, dont tu te souviens sans doute, a gardé de toi le -meilleur souvenir et son désir le plus vif est de t’épouser. Comme tu le -sais, c’est un garçon sérieux, qui pourra t’assurer la vie la plus -agréable. Il a, en outre, une position de premier ordre dans les -affaires, et je puis répondre de lui comme de moi. Je vais pour un mois -aux eaux du Caucase. Quand je rentrerai à Pétersbourg en septembre, je -compte sur toi. Nous passerons l’automne à Pavlovsk où Pierre -Borissovitch a une charmante villa...» - -Il y en avait quatre pages sur ce ton. - -La jeune fille ne put lire plus loin. Elle froissa la lettre dans ses -mains. - ---Quel dégoût! fit-elle. - -Et elle la jeta dans un coin de la chambre. - -Puis elle ferma les yeux et resta à rêvasser quelques instants. Elle se -revit petite fille de huit ans sur les genoux de son parrain, le prince -Viaminski. Quel homme curieux! Comme il l’aimait! Il semblait ne vivre -que pour elle! Quand elle allait le voir, il lui donnait alternativement -de belles pièces d’or toutes neuves et des bonbons au chocolat, exquis. -Les chocolats, elle les mangeait aussitôt; les pièces, elle les cachait -dans son cartable d’écolière, car sa mère n’aurait pas permis qu’elle -les acceptât. Elle portait ainsi sur elle, quand elle se rendait au -cours, vingt ou trente pièces sonnantes qui, même enveloppées une à une -dans du papier de soie, tintaient sourdement à chaque pas qu’elle -faisait. Ce parrain, elle l’avait su depuis, avait demandé de l’adopter. -Il voulait la faire élever à son goût et l’avoir toujours près de lui... -Il avait des mains très blanches, très froides; elle frissonnait quand -il caressait ses bras ou ses joues... Tout se brouilla devant elle. - -Dans la chambre silencieuse, le store jaune descendu devant la fenêtre -s’illuminait et devenait d’or sous les rayons du soleil baissant. - -Elle rêva encore... Le prince était près d’elle. Elle dormait, mais elle -le voyait à travers ses paupières fermées. Il la regardait avec tant -d’intensité qu’elle en était oppressée. Et soudain--comment cela se -fit-il?--elle sentit la main froide de son parrain sur le bas de sa -jambe... - -Elle ouvrit les yeux et vit Vladimir Ivanovitch assis sur le divan où -elle était couchée. Il avait une main appuyée sur sa cheville nue et -regardait la jeune fille sans bouger. Dès qu’il s’aperçut qu’elle était -réveillée, il se pencha vers elle: - ---Pardonnez-moi, Ariane Nicolaevna, pardonnez-moi... J’avais frappé à -votre porte et, comme personne ne répondait, je suis entré... Je suis -ici depuis un moment déjà... - -Elle ne le laissa pas achever. - ---Vous avez les mains froides, dit-elle, comme celles de mon parrain. -C’est une horreur! Vous allez lâcher ma cheville tout de suite... - -Tout en parlant, elle refermait son peignoir entre-bâillé, sans quitter -des yeux Vladimir Ivanovitch. Elle s’était exprimée sur un ton qui -n’admettait pas la contradiction et le docteur retira sa main. - ---Et puis, levez-vous tout de suite. - -Il y avait dans la voix de cette frêle jeune fille un tel accent -d’autorité que Vladimir Ivanovitch se leva. - -Sans se presser, Ariane se redressa, quitta le divan, glissa ses pieds -dans des mules, se dirigea vers la porte, l’ouvrit, et dit avec une -assurance tranquille: - ---Maintenant, allez-vous-en! Croyez moi, cela vaut mieux... Je ne savais -pas que c’était pour moi que vous veniez dans cette maison. - -Le docteur lui prit la main, l’attira à lui, et, son visage tout près du -sien, il murmura à demi-voix: - ---Pensez de moi ce que vous voudrez... La vérité est que je ne puis -vivre sans vous voir... Il faut que je vous parle... Venez chez moi un -jour. - ---Et vous inviterez votre fille, qui a mon âge, à assister à -l’entretien, jeta Ariane d’un ton de défi. - -Vladimir Ivanovitch resta interdit, mais il se reprit: - ---Je suis toujours seul à sept heures, dans le pavillon où j’ai mes -consultations... Je vous attends. - ---Tiens, c’est vrai, vous êtes médecin... Du train dont vont les choses -cela peut être utile. Je penserai à vous, si c’est nécessaire, Vladimir -Ivanovitch. - -Il eut un mouvement de recul; ses yeux brillèrent, mais sans répondre, -il sortit. - - * * * * * - -Un instant plus tard, comme elle s’habillait, trois coups discrets -furent frappés à la porte qui s’ouvrit pour laisser entrer Olga -Dimitrievna. - -Elle avait longtemps habité avec Varvara Petrovna, mais, depuis qu’elle -avait une place à la municipalité, l’avait quittée pour louer, par amour -de l’indépendance, une petite chambre où elle couchait. Mais elle était -chaque jour chez Varvara Petrovna où elle dînait et passait la soirée -avec Ariane Nicolaevna. Elle était fort attachée à cette dernière. -Celle-ci la payait-elle de retour, cela est assez obscur. En tout cas, -les deux jeunes filles ne se quittaient guère et vivaient sur un pied de -mutuelles confidences, bien qu’Olga eût cinq ans de plus que son amie. -Il faut signaler ce trait de caractère d’Ariane qui, par on ne sait -quelle sûreté de soi, s’égalait aux personnes plus âgées qu’elle dans -l’intimité de qui elle vivait. On en a déjà eu un singulier exemple dans -les rapports d’Ariane et de sa tante. Olga ne cachait rien de sa vie -secrète à Ariane. Et cette fille blonde et expansive était certaine -qu’elle connaissait tout de son amie. Mais si un observateur de -sang-froid avait assisté aux vives conversations des deux jeunes filles, -il aurait noté certaine façon qu’avait parfois Ariane de regarder sa -confidente et en aurait cherché l’explication. La liaison étroite entre -Ariane et Olga n’était pas sans rapporter quelques bénéfices à cette -dernière. Malgré son extrême jeunesse, Ariane avait su réunir autour -d’elle une cour d’adorateurs empressés à exaucer ses moindres -fantaisies, et il lui en passait d’étranges par la tête. Pique-niques, -soupers, parties de traîneaux et de danses, Olga participait à toutes -les fêtes et l’on ne pouvait inviter Ariane sans son amie. Elle jouait -le rôle peu flatteur de chaperon, mais s’arrangeait pour en tirer des -avantages qui ne sont guère dans la tradition d’un personnage de second -plan. - -Entrée dans la chambre, elle regarda Ariane et lui dit, avec un mélange -de dépit et d’admiration: - ---Je n’y comprends rien. Tu as soupé, tu as bu du champagne, tu as fait -Dieu sait quoi, tu t’es reposée deux heures à peine, tu as passé un -examen et te voilà fraîche comme si tu avais dormi toute la nuit. - ---Ajoute, ma chère, que j’ai des ennuis, fit Ariane. J’ai enfin reçu la -réponse de mon père. Tout est fini entre lui et moi. Tiens, lis sa -lettre. - -Elle tendit le papier froissé à Olga qui lut avec attention. - -Lorsque Olga eut terminé, elle regarda son amie qui, assise devant une -table de toilette, se coiffait: - ---Eh bien?... fit-elle. - ---Eh bien, répondit Ariane, je me passerai de lui. Il n’est pas -difficile de trouver de l’argent dans une ville comme la nôtre... - -Olga Dimitrievna courut vers elle. Elle était fort agitée... - ---Je sais à qui tu penses, dit-elle, mais c’est impossible... Jure-moi -que tu ne le feras pas... Je n’en puis supporter l’idée!... Tu te -perdrais!... - -Elle s’était penchée sur son amie, l’avait prise dans ses bras, la -serrait, des larmes lui montaient aux yeux. - ---Adresse-toi à ta tante, à Nicolas, au diable, mais pas à qui tu -penses... Promets-moi. - -Ariane la repoussa doucement: - ---D’abord laisse-moi me coiffer, voilà la seule chose importante. Quelle -manie as-tu de tout dramatiser! Et tu pleures maintenant!... Est-ce ton -affaire ou la mienne? Qui en souffrira, toi ou moi? Tu sais parfaitement -qu’avec ma tante, il ne peut être question d’argent. Elle est comme ça. -Qu’y faire?... Nous nous aimons beaucoup; je ne vais pas gâter ce qu’il -y a d’excellent entre nous pour une misérable question d’intérêt. Non, -laisse-moi arranger cela comme je le veux. - -Elle s’était levée et s’appuya affectueusement sur l’épaule d’Olga qui -s’essuyait les yeux: - ---Que tu es sotte, ma pauvre! Va mettre pour moi un cierge à l’église et -ne te fais pas de souci. Je ne me perdrai pas si facilement que tu le -crois. Te souviens-tu de ce qu’était au moyen âge l’épreuve du feu? Il -fallait traverser un brasier flambant sans être brûlé. Eh bien, sois -sûre que je le franchirai et que les flammes ne me toucheront pas... - -Elle marchait de long en large dans la chambre qu’emplissait un silence -grave. Soudain elle s’arrêta devant Olga Dimitrievna et, la figure -joyeuse, lui dit: - ---Sais-tu qui sort d’ici? Vladimir Ivanovitch, ma chère!... - -Et, sur le geste incrédule d’Olga Dimitrievna, elle raconta la surprise -de son réveil et la scène qui l’avait suivie, non sans y mêler un -certain nombre de détails dramatiques ou piquants qui faisaient plus -honneur à son imagination qu’à sa véracité. - -Olga l’écoutait avec une curiosité passionnée et, quand le récit fut -terminé, elle soupira et dit: - ---Comme il est séduisant!... Lui ici, sur ce divan! Ah! je n’aurais pas -su me défendre... - -Elles causèrent longtemps sur ce sujet inépuisable. Pacha les -interrompit en annonçant que le dîner était servi. - -Avant que le repas fût terminé, Ariane se leva et s’excusa auprès de sa -tante: - ---Nicolas m’attend en bas, dit-elle. - -Puis se retournant vers Olga: - ---Je serai de retour à neuf heures et nous irons toutes deux au jardin -Alexandre. - - - - -§ IV. LE FIANCÉ - - -Devant la porte de la maison stationnait une petite victoria aux roues -montées sur pneumatiques et attelée d’une paire de beaux chevaux noirs, -de la célèbre race des trotteurs qu’on élève dans la province. Sur le -trottoir un grand et gros garçon, brun, barbu, se promenait tirant à -coups précipités quelques bouffées de cigarettes qu’il jetait aussitôt. -Par moments, il s’arrêtait, regardait la véranda du premier étage, -consultait sa montre et reprenait sa promenade. Nicolas Ivanof n’était -connu dans la ville qu’à deux titres: comme amateur de chevaux et comme -fiancé unilatéral de la fantasque et déjà célèbre Ariane Nicolaevna. -C’était un garçon singulier et sauvage, qu’on voyait rarement, qui -n’avait pas d’amis et passait la plus grande partie de l’année dans un -bien distant d’une trentaine de verstes. En ville, il n’avait qu’un -pied-à-terre de deux chambres dans un appartement bourgeois. Il ne -buvait pas, il ne jouait pas aux cartes, on ne lui connaissait aucune -liaison. Son père était mort depuis longtemps; sa mère habitait la -Crimée. On disait qu’elle avait l’esprit dérangé et qu’elle était gardée -dans la clinique d’un médecin connu. A force de vivre seul, Nicolas -Ivanof était devenu taciturne et éprouvait une réelle difficulté à -parler. Il cherchait ses mots, se reprenait, se contredisait, s’arrêtait -net au milieu d’une phrase et finalement retombait dans le silence qui -lui était agréable. Il était de physionomie plutôt sympathique, ayant de -grands yeux bleus sous des sourcils et des cheveux brun foncé. Mais le -teint était pâle, la bouche mince et le regard inquiet. Les mères de -famille et les jeunes filles avaient depuis longtemps tâché de capter -cette riche proie, car Nicolas Ivanof passait pour avoir près d’un -million de roubles. Elles en avaient été pour leurs avances. - -Un soir, il s’était laissé entraîner au bal annuel que donnait le -gymnase Znamenski. - -Ariane était une des commissaires de la fête et lui avait offert une -fleur à l’arrivée. Nicolas avait pris la fleur, avait dévisagé la jeune -fille d’une façon gênante et prolongée, tout en balbutiant des -remerciements et, finalement, l’avait suivie pas à pas pendant la -soirée. Quand elle dansait, il ne cessait de la contempler avec un -sourire attendri; ou bien, quittant la salle de bal, il se précipitait -au buffet et avalait plusieurs verres de vin comme pour se donner du -courage. La soirée n’était pas terminée que, dans une crise -d’intrépidité héroïque, il demandait à Ariane de l’épouser. Ariane--elle -avait seize ans--le regarda des pieds à la tête avec une insolence -extrême, puis lui rit au nez. Mais, le lendemain, il se présentait avec -des fleurs chez Varvara Petrovna, qui essaya vainement de lui expliquer -que sa nièce n’était pas en âge de se marier. Le surlendemain, il -portait une bague de fiançailles avec le nom d’Ariane gravé à -l’intérieur et la date du bal. Il annonçait à toute la ville que, dès -qu’elle aurait terminé ses cours, Ariane Nicolaevna Kousnetzova serait -Mme Nicolas Ivanova. Dès lors, chaque jour, on apportait des fleurs à -Ariane qui finit par accepter comme agréables ces belles fleurs -quotidiennes et les plus rares promenades en voiture qu’elle accordait à -Nicolas Ivanof. - -Rien ne peut donner une idée du despotisme capricieux sous lequel cette -gamine de seize ans tenait cette espèce de colosse qui avait presque -deux fois son âge. Chose curieuse, ce n’était pas petit à petit qu’elle -avait pris conscience du pouvoir absolu qu’elle avait sur lui. Dès le -premier jour, elle avait compris en face de qui elle se trouvait et que -Nicolas serait une cire molle entre ses doigts enfantins. Elle réglait -ses visites et leur durée. Nicolas ne venait la voir qu’à ses heures. -Dieu garde qu’il eût osé se présenter sans permission à la maison de la -Dvoranskaia! Un jour, pour je ne sais quelle raison urgente, il arriva -dans la salle à manger, n’y étant pas attendu. Ariane sans dire un mot -passa dans sa chambre et refusa de le recevoir. Souvent elle l’obligeait -à séjourner une semaine ou deux à la campagne avec défense d’écrire. -Elle l’autorisait parfois à l’accompagner au théâtre où elle avait ses -habitudes et dont elle ne manquait presque pas une représentation, car -elle raffolait de l’art dramatique, fréquentait les acteurs, déclarait -qu’elle deviendrait elle-même comédienne et que la vie ne valait qu’aux -feux de la rampe. Même il arrivait qu’au milieu de la soirée, elle -passait sur la scène, allait causer dans les loges des artistes, et -oubliait Nicolas qui s’en revenait seul, maugréant et les dents serrées. - -Une fois elle tenta l’expérience suivante. A dix heures du soir, en -hiver, alors que Nicolas prenait le thé dans sa chambre, elle lui dit: - ---Nicolas, je sors, j’ai un rendez-vous. - ---Je vous accompagnerai, fit-il, où allez-vous? - ---Un ami m’attend au coin de la place de la Cathédrale, mais vous ne -devez pas savoir qui. - -Il la regarda avec étonnement. Puis, après un instant, faisant un effort -sur lui-même, il dit: - ---Bien. - -Ils sortirent ensemble et, quand, à la lueur d’un réverbère, elle vit le -jeune homme qu’elle cherchait, elle dit adieu à Nicolas en lui -enjoignant de rentrer aussitôt chez lui. - -Il faut noter pour la beauté de l’affaire que Nicolas était -désespérément jaloux et qu’il trouvait pour croire qu’Ariane avait des -intrigues en ville mille raisons excellentes dont la meilleure était que -la jeune fille n’en faisait nul mystère et lui en parlait sans cesse. -Elle lui disait par exemple: - ---Ah! Nicolas, vous ne savez pas qui est arrivé de Moscou? Le fils aîné -de Maklakof; je crois que j’en suis amoureuse. Il est irrésistible... - -Et cent propos pareils au hasard des jours et des nuits. - -Le lendemain du jour où elle se fit accompagner par Nicolas au -rendez-vous donné par un autre, Ariane raconta la chose à sa confidente -en pouffant de rire. Quelque habituée que fût celle-ci aux caprices de -son amie, elle ne se tint pas de lui dire: - ---Ariane, tu es vraiment méchante. - -Ariane s’arrêta de rire et répondit sérieusement: - ---Eh! sans doute, je suis méchante. Mais pourquoi diable ne serais-je -pas méchante, si cela m’amuse? - -La grosse blonde était stupéfaite. - -Ariane continua: - ---Veux-tu que je te dise une chose que tu ne découvriras jamais toute -seule? C’est précisément parce que je suis méchante que Nicolas m’aime. -Et toi qui es bonne comme du pain, il ne t’aimera jamais. - -A cette idée elle se mit à danser dans la chambre, car elle était, en -outre, fort gamine, avait des accès de folle gaîté, tirait la langue aux -gens dans la rue, faisait des niches à ses camarades et s’entendait -comme nulle autre à exaspérer ses professeurs, sans toutefois jamais -leur donner prise sur elle. - -Le plus surprenant est qu’Ariane avait raison. Nicolas Ivanof, enfant -unique et gâté de famille riche, qui n’avait jamais rencontré -d’obstacles à ses caprices, à qui personne n’avait jamais répondu «non», -qui n’avait eu que des plaisirs faciles avec des femmes complaisantes, -avait d’abord regardé avec stupeur, comme un phénomène incompréhensible, -cette frêle jeune fille qui lui parlait sur un ton de commandement. Il -avait obéi tout de suite pour la simple raison qu’il ne sentait en lui -aucune force capable de résister au pouvoir mystérieux qui émanait -d’Ariane. Pendant ses longues heures de solitude, il avait tourné et -retourné dans sa tête ce problème étrange. Comment acceptait-il -l’esclavage auquel Ariane le condamnait; et surtout pourquoi -agissait-elle ainsi avec lui? La solution cherchée lui était soudain -apparue. «Elle ne me soumet à de telles épreuves que pour s’assurer de -mon amour. Et si elle multiplie les expériences, c’est que je ne lui -suis pas indifférent. Si elle ne m’aimait pas, elle me laisserait -tranquille. Si elle me tourmente, elle m’aime... C’est une fille -admirable.» - -Aussi plus Ariane le faisait-elle souffrir, plus il lui en était -reconnaissant, plus il s’attachait à elle. Il arrivait à ne pouvoir -concevoir qu’il pût se refuser à obéir aux caprices de la jeune fille. -Et plus dure était l’épreuve, plus joyeux était-il de se vaincre, et de -gagner ainsi l’amour de cette fille sans pareille au monde. Le lendemain -du jour où il l’avait accompagnée au rendez-vous d’un rival, il -s’agenouilla devant elle et lui dit: - ---Ariane, je vous remercie, vous m’avez donné hier la plus grande preuve -d’amour qu’un homme puisse demander. Soyez bénie... - -La jeune fille, pour toute réponse, haussa les épaules et fit une -pirouette. - -Elle jouait avec lui un autre jeu, plus terrible. - -Parfois, le soir, elle lui permettait de prendre le thé dans sa chambre. -Ils causaient longuement. Nicolas, alors retrouvait la faculté de -parler, quelquefois même avec éloquence. Elle le faisait asseoir à côté -d’elle sur le divan, lui jetait des coups d’œil vifs ou tendres. Le gros -garçon bientôt passait son bras autour d’une taille mince que -n’enfermait aucun corset, s’approchait peu à peu de la jeune fille, et -ses lèvres finissaient par se poser sur le bras nu, rond, ferme, -d’Ariane et le dévoraient de baisers. - -A demi-étendue sur le divan, elle semblait ne pas s’en apercevoir; elle -était comme absente de cette scène passionnée. - ---Tu m’aimes? risquait Nicolas en soupirant. - ---_Nitchevo_, disait avec un accent intraduisible la jeune fille. - -Finalement, Nicolas, ne se possédant plus, tentait une attaque décisive. -Ariane lui glissait alors entre les mains. - ---Il fait trop chaud pour vous ici. Vous vous trouverez mal. Allez donc -prendre l’air, Nicolas. - -Et, pour ne pas lui laisser l’alternative, elle passait dans la salle à -manger où Olga Dimitrievna buvait du thé avec quelqu’un des familiers de -la maison. - -Nicolas s’enfuyait comme un ouragan, sans dire adieu à personne, sautait -dans sa voiture et donnait l’ordre d’aller faire dix verstes à toute -vitesse sur la chaussée. Par les soirées glacées d’hiver, il laissait -alors sa pelisse ouverte et le cocher, de son siège, entendait le -_barine_ jeter des exclamations incompréhensibles dans la nuit. - ---Le diable l’emporte! entendait-il stupéfié. Je la tuerai!... Plus -vite, plus vite!... Fille de chienne!... je t’adore!... - - * * * * * - -Ce soir-là pour la première fois de l’année, l’air était tiède comme en -une nuit d’été. La voiture filait à vive allure et la jeune fille -pelotonnée dans son coin, sous un grand manteau de soie noire qui -cachait sa robe blanche, restait comme engourdie et ne sentait pas la -pression du bras de Nicolas passé autour de sa taille. Le fin croissant -de la lune brillait au couchant. Par moment, quand la route traversait -un boqueteau d’acacias, l’odeur pénétrante des grappes en fleur -enveloppait brusquement Ariane. Puis c’était le parfum plus subtil des -prés aux herbes hautes qui s’étendaient des deux côtés de la chaussée. -La douceur de l’atmosphère, la limpidité sombre du ciel criblé d’or, le -«silence de la nature agissaient à la façon d’un baume sur les nerfs -irrités de la jeune fille. Elle oubliait son compagnon; elle ne pensait -à rien; elle goûtait, sans mot dire, le calme de ce beau soir. - -Nicolas longtemps se tut. Il risqua enfin quelques phrases. Ne recevant -pas de réponse, il s’enhardit et devint plus explicite. Il disait à -Ariane que, dès aujourd’hui, elle était libre, qu’elle avait fini -glorieusement et le gymnase et une période de sa vie. Rien ne s’opposait -plus à la réalisation de projets médités depuis dix-huit mois; il ne -restait qu’à fixer la date prochaine de leur mariage. Au lendemain des -noces que voulait-elle faire, voyager à l’étranger, rester dans sa -propriété, aller en Crimée?... Il attendait sa décision. - -La jeune fille restait absorbée. Nicolas s’inquiéta: - ---Répondez-moi, je vous en supplie, fit-il sur un ton anxieux. - -Elle se tourna vers lui et, le regardant dans les yeux, elle dit: - ---Nicolas, ne me tourmentez pas. Je suis malheureuse... Dans quelques -jours, je vous en dirai davantage. Maintenant, il faut rentrer. - -Le gros garçon resta bouleversé. Jamais Ariane ne lui avait parlé sur ce -ton. Jamais elle ne lui en avait dit autant sur elle-même qu’en ces -trois phrases. Il sentit obscurément que quelque chose de tragique se -préparait qu’il ne pouvait concevoir. Que se passait-il? Voilà -qu’Ariane, reine à qui le monde entier se soumettait, était malheureuse. -Elle faisait appel à sa pitié... Cela passait son entendement. Il eut -comme un vertige. Soudain des larmes lui montèrent aux yeux et il -s’effondra dans une crise de pleurs. - -La main de la jeune fille se posa sur sa main fiévreuse. Ils rentrèrent -ainsi sans prononcer une parole. - -A la porte, elle lui dit avec le même accent de douceur: - ---Au revoir. Dans quelques jours, je vous appellerai. - - - - -§ V. LE JARDIN ALEXANDRE - - -Le jardin Alexandre était l’orgueil de la ville. Situé à dix minutes à -peine de la cathédrale, il offrait de multiples agréments. Une société -composée des notables de l’endroit l’administrait pour l’avantage de -tous. On payait cinquante kopecks d’entrée et, par abonnement, -vingt-cinq. Au centre du jardin étaient une piste pour bicyclettes aux -virages relevés et deux courts de tennis entourés de treillis. Sur la -terrasse dominant la piste on voyait, à une extrémité, un théâtre d’été -à la scène couverte, mais dont les spectateurs étaient assis en plein -air. On y jouait l’opérette et la comédie légère. A l’autre extrémité, -un restaurant aux vastes salles ouvertes sur des balcons fleuris était -dirigé par le propriétaire de l’hôtel de Londres qui y transportait, dès -la belle saison, son chef renommé et son orchestre médiocre. La -terrasse, le théâtre, le restaurant resplendissaient de lumières dans -les nuits d’été. Officiers et fonctionnaires, marchands et industriels y -rencontraient leurs femmes, leurs fils, leurs filles et leurs -maîtresses. Les actrices s’y promenaient, la représentation finie. Mille -intrigues se nouaient et dénouaient entre le théâtre et le restaurant, à -la clarté crue des globes électriques. Plus loin, des allées se -perdaient dans l’ombre et offraient aux couples désireux de se cacher un -mystère favorable. C’étaient, dans l’obscurité, des chuchotements -passionnés, des rires frais et étouffés, des pas qui se précipitaient. - -Les deux jeunes filles traversèrent ce soir-là la longue terrasse -remplie d’une foule animée, échangeant des saluts à droite et à gauche, -mais ne s’arrêtant pas. Comme elles arrivaient près du restaurant, un -homme assis dans l’ombre projetée par un balcon se leva et vint à elles. -Olga Dimitrievna eut un sursaut. - ---Naturellement, il est là, fit-elle et elle pressa le bras de son amie -pour l’entraîner. - -Mais Ariane s’arrêta et tendit la main à celui qui venait à sa -rencontre. C’était un homme de taille moyenne, à la figure grosse et -poupine, les yeux petits et clignotants entre des paupières un peu -lourdes. Le teint couleur de cendre annonçait une médiocre santé. Il -portait la moustache coupée à l’anglaise et les cheveux sur les deux -côtés de la tête taillés de près, tandis que le crâne était complètement -chauve. Il avait les mains lourdes et bouffies. Il était sans âge et -marchait assez lentement, en s’appuyant sur une canne. Depuis quelques -années, il s’était retiré des affaires. Il était tout confondu en -obséquiosité, gardait votre main dans la sienne, vous prenait par -l’épaule, se penchait vers vous quand il vous adressait la parole, et -l’interlocuteur se reculait pour éviter un contact sans agrément. Michel -Ivanovitch Bogdanof était un homme lettré, raffiné, d’esprit curieux; -mais il y avait en lui quelque chose d’inquiétant qu’on eût été en peine -de définir, bien qu’on le sentît nettement. On avait beaucoup parlé de -l’ingénieur sans jamais alléguer à son sujet rien de précis. Puis son -nom fut mêlé à une histoire douloureuse arrivée dans la ville l’année -précédente. Une des plus charmantes jeunes filles de la société s’était -suicidée à dix-huit ans. Les causes de ce suicide restèrent inconnues. -C’était un de ces cas de dégoût de vivre si fréquents dans la jeunesse -russe dont les nerfs exaltés et faibles à la fois sont souvent -incapables de résister aux premiers chocs de la vie. Chez cette jeune -fille, on avait trouvé des lettres de Bogdanof, lettres obscures, très -littéraires, très compliquées, dont on ne pouvait rien tirer, sinon -qu’il y avait entre elle et Bogdanof une liaison intime, peut-être d’âme -seulement. Aussi l’opinion de la ville, irritée de cette énigme, rendait -responsable du suicide Michel Ivanovitch et on lui faisait grise mine. -C’est à ce moment-là que, par défi sans doute, Ariane Nicolaevna le vit -souvent et eut, en public seulement, de longues conversations avec lui. -Michel Ivanovitch paraissait y prendre un plaisir extrême. L’esprit -brillant d’Ariane l’éblouissait. Il lui parlait toujours sur le ton le -plus respectueux, non pas comme à une gamine, mais comme à une femme de -culture supérieure avec qui on peut discourir librement des plus hautes -questions. Il lui laissait entendre, sans le dire en termes précis, -qu’elle aurait toujours en lui un ami dévoué, au-dessus et en dehors de -toutes conventions mondaines et qu’entre gens de leur classe -intellectuelle les barrières étaient abolies, qui étaient dressées à -l’usage de la foule. Il se dégageait de ces conversations élevées une -vue assez matérielle de la vie et qui revenait à ceci, que l’argent joue -un grand rôle dans l’existence, qu’à un moment donné chacun peut en -avoir besoin, est contraint brusquement à en trouver, que personne n’est -à l’abri des coups du sort et que si jamais Ariane Nicolaevna était dans -l’obligation de s’en procurer, il serait trop heureux, lui, Michel -Ivanovitch, d’en tenir à sa disposition puisqu’il en avait en abondance. -Cela n’avait jamais été formulé avec la crudité que j’emploie ici; pas -un mot n’avait été prononcé qui pût choquer Ariane Nicolaevna et où elle -eût arrêté son interlocuteur qui était en possession de tout laisser -entendre sans jamais s’expliquer clairement. Mais enfin, de toutes les -conversations qu’ils avaient eues, il ressortait qu’il avait fait des -offres de service et qu’elle l’avait compris. Le tout, bien entendu, -noyé dans un flot de paroles subtiles et éthérées qui des questions les -plus matérielles faisait un quelque chose de suprasensible, de hors du -monde des intérêts, quelque chose comme un commerce d’âme, comme un -négoce sublime d’affaires spirituelles. - -L’instinct sûr d’Ariane ne l’avait pas trompée. Michel Ivanovitch était -à sa disposition, s’il en était besoin. Quant au prix qu’il faudrait -payer ses services, il n’en était pas question, cela va sans dire. Et -puis Ariane y songeait-elle, tant les propositions de Michel Ivanovitch -paraissaient devoir rester à l’état de vœux perpétuels? La jeune fille -était flattée de voir l’énigmatique personnage dont toute la ville -s’occupait venir grossir la foule de ses esclaves. Bogdanof était un -esprit d’une haute portée et les hommages qu’il lui rendait avaient un -parfum assez rare. - -Suivie d’Olga Dimitrievna qui pour rien au monde n’aurait lâché le bras -d’Ariane, elle entraîna l’ingénieur loin de la terrasse dans une allée -obscure. - -Avec la netteté qui lui était ordinaire, elle aborda aussitôt la -question qui la préoccupait: - ---Vous savez, dit-elle, que j’aurai peut-être besoin de vous? - ---Incomparable amie, répondit-il (il aimait ces façons de parler dont il -outrait encore par l’accent qu’il y mettait ce qu’elles avaient de -suranné et de ridicule), vous savez que je suis entièrement à vous, -entièrement... trop heureux de vous servir. - ---Oui, je veux aller à l’Université et j’ai des difficultés avec ma -famille. - ---Ah! la famille, la famille, un joug abominable... un esclavage, en -vérité!... Un esprit comme le vôtre, Ariane Nicolaevna... Quelle -souffrance!... Je vous remercie d’avoir pensé à moi. Je suis touché, -vraiment touché... Mais avez-vous songé à une chose? (Il prit la main de -la jeune fille dans les deux siennes et la retint.) Comment -accepterai-je de vous perdre? Que deviendrai-je sans vous dans cette -ville barbare? Renoncer aux précieuses minutes que vous voulez bien -m’accorder, je ne saurai m’y résigner. (Il chuchotait si près du visage -d’Ariane qu’Olga Dimitrievna entendait à peine ses paroles.) En tout -cas, il faut y réfléchir, en parler, en parler longuement. Vous -m’appellerez au téléphone, n’est-ce pas? A votre heure... Rien ne me -retiendra... Soyez-en assurée, et je vous remercie du fond du cœur. - -Ariane retira sa main. Elle hésita un instant, puis se tournant vers -Olga Dimitrievna, elle lui dit: - ---Attends-moi ici, je reviens dans une minute. - -Et laissant son amie interdite, elle s’éloigna dans l’ombre avec -l’ingénieur. - ---Michel Ivanovitch, dit-elle, je ne sais pourquoi je m’adresse à vous. -Je ne réfléchis pas. Peut-être ai-je tort... Mais j’aime les situations -nettes et il faut parler franc. J’aurai besoin d’argent pour aller à -l’Université. Pouvez-vous m’en prêter? Je dis prêter, parce que j’ai -quelques dizaines de mille roubles qui me reviennent de ma mère et que -je toucherai à ma majorité. Voulez-vous être mon banquier? C’est une -affaire que je vous propose, une simple affaire. Il faut l’envisager -comme telle, je vous prie. Je ne veux rien devoir à personne. Donc, il -faut traiter cela comme je l’entends ou pas du tout. Et j’ai besoin -d’une réponse immédiate. Pouvez-vous me prêter de l’argent et quel -intérêt demanderez-vous pour ce que vous m’avancerez? - ---Mais, mon amie, ma précieuse amie, répondit Michel Ivanovitch, je ne -comprends pas... Vraiment, je me perds. Une affaire entre vous et moi, -c’est impossible... Comment y songer même? Vous, Ariane Nicolaevna, avez -besoin de quelques misérables mille roubles. Mais ils sont à vous, sans -condition, sans aucune condition... Ma seule récompense sera de penser -que j’ai pu contribuer, moi indigne, au développement de votre rare -personnalité. C’est un honneur, un grand honneur pour moi... Seulement, -je frémis, je l’avoue, à l’idée de vous perdre... Ma mauvaise santé -m’interdit le séjour de Pétersbourg ou de Moscou... Il faudrait que je -fusse sûr que vous ne m’oublierez pas... oui, que vous reviendrez ici -chaque année pendant les vacances, et que vous prendrez soin de moi, -comme d’un invalide. Je suis un malade, c’est vrai, un malade qui ne -demande pas grand’chose... simplement quelques heures de conversation -avec vous chaque semaine... Vous ne le savez pas, Ariane Nicolaevna, les -seuls jours où je me sens vivre sont ceux où vous voulez bien me faire -la grâce de causer avec moi. Les charmes de votre esprit sont un remède -incomparable à tous mes maux; le son même de votre voix me donne des -forces... C’est un miracle, un véritable miracle!... Et, puisque vous me -permettez de vous le dire, je souffre cruellement de vous voir si peu, -au hasard, dans la foule, et toujours avec votre amie qui est charmante, -mais dont l’intelligence ne saurait se comparer à la vôtre... Si vous -aviez pitié de moi, vous m’accorderiez quelques heures de conversation, -mais calmes, loin des importuns, chez moi... Ce serait une charité. Vous -avez un don si précieux de vie, mon amie, que vous le communiquez même -aux mourants! Savez-vous comment je vous appelle? «La Reine de Saba.» -Oui, vous vous souvenez, la Reine de Saba, dans _la Tentation de Saint -Antoine_, «qui savait une foule d’histoires à raconter, toutes plus -divertissantes les unes que les autres». Tout ce que vous me dites de -votre enfance merveilleuse, de vos jours parmi nous, est pour moi plus -coloré que les plus beaux contes orientaux... Et voilà la seule grâce -que je vous demande. - -Ariane, sur le ton le plus sec et qui contrastait étrangement avec le -pathos de Michel Ivanovitch dont l’émotion était extrême, lui dit: - ---Et combien de fois par semaine serai-je «la Reine de Saba» chez vous -jusqu’à mon départ? - -Michel Ivanovitch resta interdit: - ---Mais, mon amie... commença-t-il. - ---Répondez nettement, je vous prie. Je veux savoir toutes les conditions -du marché. - ---Je ne puis pas souffrir de vous entendre parler ainsi... Un marché!... -Vous vous méprenez complètement... - ---Si vous ne me donnez pas une réponse à l’instant même, je vous quitte -et nous ne reparlerons plus jamais de cela. - -Michel Ivanovitch hésita: - ---Je ne sais, deux ou trois fois par semaine... - ---Mettons deux fois. Et pendant combien d’heures raconterai-je des -histoires? - ---Vraiment, vous êtes cruelle, cette précision est affreuse!... - ---Eh bien, je fixerai cela moi-même. Ce sera deux fois par semaine, une -heure. Telles sont vos conditions... C’est cher... J’y réfléchirai... Au -revoir... - -Il la retint: - ---Un mot encore... Je vais changer de logement. Oui, je n’étais pas bien -chez moi. Une maison trop bruyante. Et puis j’y ai vécu longtemps. Elle -est pleine de souvenirs... Savez-vous que je ne puis pas vivre avec des -souvenirs autour de moi? Ils m’assaillent... Je suis un malade, Ariane -Nicolaevna, comprenez-le bien. Alors j’ai loué une petite maison dans le -faubourg, très tranquille, isolée, la petite maison qui appartient à -Léon, oui, au suisse de l’hôtel de Londres... Je l’ai pour moi seul... - -Déjà Michel Ivanovitch s’éloignait, appuyé sur sa canne, traînant la -jambe. - - * * * * * - -Le souper réunit une dizaine de personnes sur une terrasse du -restaurant. Ariane et Olga étaient les deux seules jeunes filles. On y -voyait Paul Paulovitch et le grand jeune homme blond qui avait rejoint -Ariane dans la rue, ce même matin à cinq heures, alors qu’elle sortait -de l’hôtel de Londres. Ce soir-là, le favori d’Ariane, qu’elle avait -pris à sa droite, était un étudiant à la tête petite et fine, noir comme -la nuit, mais dont les yeux étaient bleus et les dents merveilleusement -blanches. On avait bu de la vodka et on buvait du champagne. Olga -Dimitrievna regardait tendrement son voisin; la main posée sur la -sienne, elle lui assurait d’une voix caressante qu’elle était triste à -mourir et que son âme était malade. Ariane étincelait de vie et -d’esprit. Jamais elle n’avait été plus gaie, jamais plus brillante. Elle -tenait tête à tous et de ses lèvres arquées partaient des épigrammes -pointues comme des flèches. - -Mais, soudain, comme la conversation roulait sur l’honnêteté en amour, -elle changea de ton et, avec un accent nouveau que tous remarquèrent, -elle dit: - ---L’honnêteté, qu’est-ce que c’est? Une fille qui se donne pour de -l’argent a son honnêteté, tout comme une femme qui n’a pas d’amant. Qui -peut mesurer du dehors où est l’honneur et où est la honte? C’est un -sentiment enfoui au fond de nous et dont nous sommes seuls juges... Je -pourrais me vendre, fit-elle, en regardant fixement Olga Dimitrievna qui -tressaillit, et rester honnête à mes yeux. - ---Que dites-vous? jeta effrayé le jeune homme blond. - ---Oui, reprit Ariane, supposez que je sois sans argent, et que je sente -en moi, comme une nécessité implacable, le devoir de développer mon -intelligence, d’aller à l’Université, de participer à la haute culture -pour laquelle je suis faite. Je ne puis songer à ruiner l’idéal que je -poursuis en perdant mon temps à donner des leçons à de petits imbéciles -pour deux roubles l’heure. Il me faut de l’argent. A qui le -demanderai-je?... A l’amant que j’aime? Cela est impossible, on ne mêle -pas l’argent à l’amour. Mais si un homme que je n’aime pas, pour -quelques heures où il aura mon corps, m’assure la possibilité d’une vie -riche et spirituelle, n’ai-je pas le devoir d’accepter ce marché?... -Est-ce que je ne reste pas honnête et fidèle à moi-même en l’acceptant -comme un marché et en payant avec la seule monnaie que je possède? Le -monde pourra me condamner. Qu’est-ce que le monde? Une réunion de sots -et un amas de préjugés. Qu’il me juge à son gré. Mais, à mes yeux, je -reste une fille honnête... - -La moitié des convives applaudirent furieusement. Paul Paulovitch baissa -la tête. - ---Elle a raison! criait l’un. - ---Voilà la vraie morale humaine, disait un autre. Bravo! - -Le voisin d’Olga Dimitrievna à qui elle venait brusquement d’arracher sa -main se pencha vers elle; elle pleurait. - ---Qu’avez-vous? fit-il. - ---Je vous en prie, répondit-elle, ne faites pas attention. C’est -nerveux... Mais continuez à me parler pour que les autres ne voient pas -mes larmes. - - - - -§ VI. JOURS TROUBLÉS - - -Les familiers de la Dvoranskaia étaient inquiets, car l’humeur de -Varvara Petrovna subissait d’étranges modifications. Jadis, c’était la -femme la plus gaie, la plus aimable, la plus insouciante, la plus -semblable à elle-même au cours des jours. Maintenant Varvara, dont le -charme était dans l’humeur souriante qui semblait lui appartenir aussi -essentiellement que ses beaux cheveux noirs et que le sourire qui -faisait perdre la tête aux gens, se montrait, suivant les heures, -nerveuse, inquiète, agitée, peu maîtresse d’elle-même. Elle qui n’avait -jamais eu un mot blessant pour quiconque, en arrivait à dire des choses -désagréables à ses plus anciens amis, qui se regardaient terrifiés, -craignant une catastrophe. - -Vladimir Ivanovitch, le beau docteur aux cheveux grisonnants, -fréquentait toujours la maison. Mais il venait et disparaissait, -s’asseyait à table quelques minutes aux heures où Varvara Petrovna avait -du monde. S’il pénétrait dans le petit salon précédant la chambre à -coucher, c’était la cigarette aux lèvres, en courant. Il ne passait plus -près de Varvara les longues soirées qu’il lui donnait autrefois. Et, -lui-aussi, avait perdu le calme et l’assurance dont il ne se départait -pas naguère. - -Avec Ariane, la conduite de Varvara était étrange. Parfois, elle -l’accablait de caresses; elle la retenait près d’elle sous un prétexte -ou sous un autre, l’empêchait de sortir, la comblait de cadeaux. -Parfois, au contraire, elle l’attaquait en public, ou l’écartait d’elle -et, passant des journées entières sans lui adresser la parole, -paraissait ne plus la connaître. La jeune fille supportait ces sautes -d’humeur avec une indifférence qui ne semblait s’apercevoir ni de la -tendresse ni de la colère de sa tante. - -Un jour, comme celle-ci était dans une veine de gaîté et d’expansion, -Ariane--c’était peu de temps après son examen de sortie du -gymnase--l’entreprit sur son départ projeté pour l’Université et lui -exposa les difficultés qu’elle avait avec son père. Varvara n’aimait pas -son beau-frère qu’elle ne voyait jamais. - ---Ton père a toujours été un sot, ma chère, lui dit-elle, et tu es -beaucoup trop intelligente pour vivre avec lui. Quant à son projet de te -marier, il est absurde. Tu n’es qu’une gamine. Que sais-tu de la vie? -As-tu seulement un amant?... - -Elle s’arrêta, riant, dévisagea sa nièce et reprit: - ---Au fait, as-tu un amant?... Tu sais tout ce que je fais; je ne t’ai -jamais rien caché. Mais, quand j’y pense, qu’est-ce que je connais de -toi? Allons, parle, espèce de petit masque... - -La jeune fille sourit sans répondre. Varvara continua: - ---Tu as la ville à tes pieds. Tu fais enrager les hommes comme un -diable. Mais que donnes-tu de toi?... Pourtant je n’ai qu’à te regarder: -tu es bien de notre sang. A ton âge, ta mère avait eu un roman. -Moi-même, à dix-huit ans, je vivais à ma fantaisie. Et l’on m’assure que -les jeunes filles de nos jours ont fait de grands progrès et nous -dépassent... Voyons, sois franche, une fois!... Que fais-tu des hommes? -Je vois que tu les mènes à ton gré... Ah! je t’envie, fit-elle après un -instant de réflexion. Autrefois... (Varvara Petrovna soupira). En tout -cas, tu ne me quitteras pas, conclut-elle. Tu es heureuse ici; tu es -libre. Tu sors et tu rentres à l’heure qui te plaît. Que veux-tu -davantage!... Je ne me sépare pas de toi. - -Il y avait quelque chose de pathétique dans cette dernière phrase et -Ariane le sentit. En vain essaya-t-elle de fléchir sa tante. Varvara ne -voulait rien entendre. - -Le vrai est qu’elle était arrivée par un long chemin à un curieux état -d’esprit. Elle n’avait pas été sans remarquer que Vladimir Ivanovitch -venait toujours aux heures où Ariane était à la maison, qu’il prenait -plaisir à la conversation brillante de sa nièce, qu’il recherchait les -occasions de la rencontrer. Au début, elle en conçut une sourde -irritation, mais elle comprit bientôt que la présence d’Ariane était un -sûr moyen d’attirer son volage amant et que, si la jeune fille -disparaissait, Vladimir Ivanovitch se ferait de plus en plus rare. Or, -elle en était au point où voir, voir seulement Vladimir était pour elle -la seule chose qui comptât. Du reste, elle se disait: «Quel risque -est-ce que je cours? Ariane est une gamine. Pour elle, le docteur est un -quasi-vieillard. Elle se fait courtiser par de beaux jeunes gens entre -vingt et trente ans. C’est parmi eux qu’elle a ou qu’elle prendra un -amant. Vladimir ne l’intéresse pas. Il faut connaître la vie déjà comme -moi pour comprendre ce qu’il y a en lui d’exceptionnel.» - -La pauvre Varvara ne voyait pas plus loin. Elle gardait Ariane pour -s’attacher Vladimir sans se douter du jeu dangereux qu’elle jouait. - -Aussi Ariane échoua-t-elle lorsqu’elle exposa à sa tante qu’il lui était -nécessaire d’aller à l’Université. - -A la fin de l’entretien, Ariane regarda sa tante dans les yeux et lui -dit simplement: - ---C’est bien. C’est toi qui l’as voulu... et sortit, laissant Varvara -inquiète méditer sur le sens de ces mots énigmatiques. - -Le même soir Ariane, après s’être assurée que personne n’était à portée -et ne pouvait l’entendre, s’approcha du téléphone qui était dans la -salle à manger, demanda un numéro et dit à l’appareil une phrase brève. - - * * * * * - -Un mois se passa. On était au cœur d’un été chaud et orageux, quand un -incident éclata dans la maison de la Dvoranskaia. Un jour, vers huit -heures, comme Varvara Petrovna rentrait d’une promenade en voiture, elle -trouva la porte de l’appartement ouverte et ne fut pas obligée de -sonner. Elle avait une démarche vive et légère, elle traversa la salle à -manger sans être entendue de personne. La porte de la chambre d’Ariane -était ouverte et, au fond de la chambre, appuyée contre le mur, elle vit -la jeune fille vêtue d’une légère robe blanche. Devant elle, les deux -mains sur la cloison, enfermant ainsi Ariane, Vladimir Ivanovitch était -penché, si près qu’il sembla à Varvara que le visage de son amant -touchait celui de sa nièce. - -Elle eut assez de force pour passer chez elle sans bruit, puis sonna, et -toute la maison apprit bientôt que Varvara Petrovna était souffrante. On -s’empressa auprès d’elle. - -Le lendemain, elle fit venir Ariane et, sur un ton détaché, lui dit: - ---J’ai changé d’avis à ton sujet... Je n’ai pas le droit de te garder -ici. Tu dois faire ta vie à ton goût et étudier si cela te plaît. Va -donc à l’Université, à Moscou, à Pétersbourg, à Liège ou au diable. Je -te donnerai de quoi vivre. Avec deux cents roubles par mois, tu seras -une étudiante riche, tu auras de jolies robes, du linge fin et des -parfums de Paris. - -La réponse d’Ariane stupéfia sa tante: - ---J’irai, en effet, à l’Université, fit-elle, comme je l’ai décidé -depuis longtemps. Mais je n’ai pas besoin d’argent. Je te remercie, j’ai -pris mes arrangements; je suis et serai toujours libre. - -En vain Varvara essaya-t-elle de faire parler sa nièce. Sa curiosité -était piquée. Mais elle n’en tira rien. Ariane sortit sans avoir donné -aucun éclaircissement. - -Varvara restée seule eut la sensation désagréable qu’elle ne savait rien -de sa nièce qu’elle avait vu naître et qui était près d’elle depuis -trois ans. Il y avait dans cette jeune fille, en apparence ouverte et -facile, quelque chose d’obscur dont elle ne pouvait pénétrer le mystère. -Varvara comprit, pour la première fois, qu’elle n’avait aucune prise sur -Ariane. Celle-ci lui échappait. Qui était-elle? - -Toute troublée, elle ne se tint pas d’en parler le soir même à Vladimir -Ivanovitch et de lui dire son inquiétude. Il partageait ses alarmes. -Dans l’émotion qui les étreignait tous deux, Vladimir ne put cacher à sa -maîtresse qu’il aimait à la folie Ariane Nicolaevna. La scène fut -curieuse et touchante. Les deux amants mêlèrent leurs larmes. Depuis -longtemps, ils n’avaient pas eu une heure d’intimité si profonde. - - * * * * * - -Vers le milieu de l’été, commencèrent à courir par la ville des bruits -désagréables au sujet d’Ariane Nicolaevna. A deux reprises, des habitués -de l’hôtel de Londres affirmèrent l’avoir vue, tard dans la nuit, -traverser les corridors. L’un d’eux disait qu’elle entrait, après -minuit, dans une chambre «où l’on buvait du champagne». L’autre -affirmait l’avoir rencontrée à une heure tardive, descendant seule le -grand escalier de l’hôtel. On imagine si les mauvaises langues s’en -donnèrent! Sans doute, Ariane Nicolaevna n’était pas la première à qui -l’on prêtât des amants, et l’on était habitué à voir chez les jeunes -filles une extrême liberté d’allures. Mais il y a des limites à tout. -Qu’une jeune fille ait un flirt et en outrepasse le terme, quel est le -Russe qui s’en étonnera ou prononcera des paroles de blâme? Ce sont là -choses auxquelles on n’est jamais en peine de trouver des explications, -voire des excuses, et seuls les sots affectent d’en être surpris. Mais -la fête, les soupers à l’hôtel de Londres, la publicité inévitable, -voilà où le scandale commence. Ariane Nicolaevna ne fut pas ménagée. Les -jeunes filles et les femmes ne l’aimaient guère. Elle avait trop de -succès, et notables. Presque tous les hommes qui l’approchaient -s’éprenaient d’elle. C’était une rivale dangereuse, et Ariane ne tenait -apparemment pas à se concilier les femmes. Il y avait en elle un mélange -de hauteur et de persiflage qui, à vrai dire, la faisait détester. Elle -se plaisait à ruiner les unions les mieux établies, à détruire les -ménages heureux, légitimes ou non. Et cet été-là, il semblait que le -démon se fût emparé d’elle et qu’elle eût résolu de se venger--on ne -savait de quoi--en tournant la tête aux hommes, de préférence à ceux qui -avaient de notoires liaisons. Ce qu’elle leur donnait, personne n’en -savait rien. A tout hasard, on supposait le pire. Et la multiplicité des -amants qu’on lui prêtait ne permettait plus l’indulgence. - -Il faut ajouter, avec regret, qu’un scandale plus précis éclata auquel -son nom fut mêlé. Un soir, vers onze heures, deux viveurs qui avaient -soupé et bu plus que de raison décidèrent de se rendre en compagnie de -femmes à la petite maison des faubourgs qui appartenait à Léon, le -portier de l’hôtel de Londres. Ils la connaissaient bien, ayant profité -naguère et plus d’une fois de l’hospitalité discrète qu’elle offrait aux -gens désireux de cacher leurs bonnes fortunes. Ils ignoraient que, -depuis le commencement de l’été, la maison avait été louée à l’ingénieur -Michel Ivanovitch Bogdanof. - -Ils y arrivèrent en voiture et sonnèrent. Personne ne répondit. Irrités -de ce silence, ils commencèrent à frapper à la porte. Elle s’ouvrit -enfin et ils se trouvèrent en face de la vieille servante qui leur -déclara que la maison était louée par Bogdanof, et qu’ils eussent à s’en -aller sans faire de scandale. Elle ne put les convaincre; ils -n’entendaient pas ce qu’elle disait, ils étaient décidés à entrer et à -boire. La vieille poussa des cris; ils l’écartèrent et, malgré les -femmes qui voulaient les retenir, commencèrent à monter l’escalier. Dans -le corridor Michel Ivanovitch parut, une canne à la main, leur -enjoignant de sortir. Ils le bousculèrent. Il put s’échapper et entrer -dans une chambre d’où il téléphona à la police. Sur ces entrefaites une -porte s’ouvrit dans le corridor et une jeune femme, le visage à moitié -couvert d’une écharpe, s’échappa en courant et gagna la rue. Les deux -femmes qui étaient restées dans la voiture et qui hésitaient à s’en -aller crurent voir la fine et élégante Ariane Nicolaevna que toute la -ville connaissait. - -Le lendemain, chacun le savait. On ajoutait mille détails. La jeune -fille avait été surprise dans le lit même de Bogdanof. Elle s’était -sauvée en chemise; une des deux femmes lui avait prêté son manteau. -D’autres disaient qu’elle s’était évanouie, que la police avait fait -chercher un docteur, etc., etc... Chacun de ces faits était donné comme -indubitable par des gens sûrs de ce qu’ils affirmaient. - -Le scandale fut énorme. Ariane Nicolaevna continua à se promener, à -aller au jardin Alexandre, à souper avec ses amis comme si ces bruits ne -la concernaient pas. Pourtant, une semaine plus tard, elle passa une -dizaine de jours à la campagne, dans le bien de sa tante. - - * * * * * - -J’ai oublié de noter qu’avant ce dernier esclandre, elle avait fait -venir chez elle celui qui s’appelait son fiancé. Elle l’entretint -longuement et lui annonça son départ pour l’Université. Nicolas n’avait -pas été sans entendre les mille propos qui couraient la ville au sujet -d’Ariane Nicolaevna. Il est inutile de dire qu’il n’avait pas cru un mot -de ce qui lui était raconté. Il avait regardé les gens qui parlaient -ainsi d’une telle façon que, soudain, ils s’étaient tus, puis avaient -changé de conversation. - -Il accueillit sans surprise ce que lui dit Ariane. Il semblait l’avoir -prévu. Il n’eut aucune crise de désespoir, mais sur le ton le plus -tranquille, le plus assuré il lui expliqua qu’il comprenait sa décision, -qu’elle avait le droit de travailler encore deux ou trois ans, mais -qu’il ne renonçait pas à elle, qu’il l’attendrait et qu’à la fin ils -seraient mari et femme, car il ne pouvait en être autrement. «C’est -écrit dans le ciel», dit-il en propres termes. - -A la suite de cet entretien, il fut un temps assez long sans se montrer -dans la ville et ne quitta pas sa propriété. - -Le commencement de septembre était arrivé et Ariane était prête à -partir. A la gare même, le soir de son départ, une scène étrange se -passa. Elle était là avec Varvara Petrovna, le docteur Vladimir -Ivanovitch, Olga Dimitrievna et quelques jeunes gens de ses amis. Elle -embrassait sa tante à la portière de son wagon. Soudain une espèce de -colosse bouscula le groupe de ses amis. Nicolas Ivanof, car c’était lui, -poussa Ariane dans le coupé où était assise Olga Dimitrievna. Il était -plus pâle qu’à l’ordinaire et paraissait hors de lui. Il se dressa -devant la jeune fille, la regarda un instant, puis lui donna un grand -coup de poing qui la jeta sur la banquette. Nicolas frissonna, se mit à -genoux et, prenant la jupe d’Ariane, en baisa plusieurs fois le bord. Il -se releva et, laissant son chapeau qui était tombé à terre, s’enfuit -dans la nuit. - -Le troisième coup de cloche sonnait, le train siffla et partit devant -les témoins stupéfaits de cette agression. - - - - -DEUXIÈME PARTIE - - - - -§ I. BORIS GODOUNOF - - -Ce soir-là--on était au mois d’avril--Chaliapine apparaissait pour la -première fois de la saison au Grand Théâtre de Moscou dans le rôle de -Boris Godounof. Rien de plus brillant que l’aspect de la salle, dont -toutes les places avaient été retenues trois semaines à l’avance. Les -uniformes galonnés des officiers et des fonctionnaires, l’émail de leurs -décorations, l’accent vif des rubans, les toilettes claires des femmes, -l’orient des perles et le scintillement des diamants composaient un -ensemble riche de couleur et d’éclat. - -Au quatrième rang des fauteuils d’orchestre, Ariane Nicolaevna était -assise. A côté d’elle, bien que sept heures eussent sonné, une place -restait vide. Ariane regardait les voisins avec indifférence et de temps -à autre consultait le programme qu’elle froissait entre ses mains nues. -Elle se retourna et leva les yeux vers la seconde galerie. A -grand’peine, elle découvrit--petite tache claire entre une centaine de -taches semblables--le visage glabre d’un étudiant aux épaulettes d’or. -L’étudiant avait le visage tourné vers elle. Elle lui fit un signe de -tête amical auquel il répondit longuement. - -L’orchestre préludait. Le fauteuil à côté d’elle était toujours -inoccupé. - -Ariane était de mauvaise humeur, d’une mauvaise humeur qui se -prolongeait depuis plusieurs semaines. Les six mois de Moscou ne lui -avaient pas apporté les enchantements qu’elle s’en promettait. Elle -s’était sentie isolée, perdue dans la ville immense. Chez elle, elle -était reine; elle avait le monde à ses pieds. Ici, il fallait -recommencer le travail à pied d’œuvre. Ariane en aurait eu la force, -mais une fâcheuse expérience lui en avait donné le dégoût. Dans la -solitude où elle s’était trouvée et dans l’ennui de la vie de famille, -car elle habitait--ultime concession à son père--chez un oncle marié -avec lequel, non plus qu’avec sa femme, elle ne s’entendait guère, elle -avait fréquenté les théâtres et, en particulier, l’admirable théâtre des -Arts. Elle s’était éprise d’un des premiers comédiens de cette troupe -unique au monde, l’avait suivi dans son répertoire, finalement avait -fait sa connaissance. Il l’avait promenée dans son automobile; ils -avaient soupé ensemble au restaurant et chez lui. Puis, soudainement, -après quelques mois d’intimité, elle s’était aperçue de sa médiocrité et -l’avait quitté, sans un mot, de la façon la plus méprisante. Elle -gardait de l’aventure un arrière-goût d’amertume. Elle essaya de -travailler. Ses professeurs l’avaient déçue. Bref, elle en voulait à -Moscou des déconvenues qu’elle y avait subies. - -Sur la scène, les gens du peuple, devant la porte du monastère, -suppliaient Boris invisible d’accepter la couronne et de mettre fin à -leurs misères. La tristesse de leurs chants alternés déchirait l’âme. - -A ce moment, dans le rang où était assise Ariane, un homme s’engagea, -passa devant la jeune fille en s’excusant, et s’assit à la place restée -vide. Ariane vit qu’il était grand, sans âge, avec quelque chose de -désinvolte et d’assuré dans l’allure. Quelques minutes s’écoulèrent, -puis son voisin, dont elle avait senti à plusieurs reprises le regard -peser sur elle, lui demanda à mi-voix: - ---Qui chante Boris ce soir? - -Elle tourna vers lui un visage dont elle ne chercha pas à dissimuler -l’étonnement. - ---Chaliapine, naturellement. - -Le voisin eut un geste, comme pour dire qu’il comprenait maintenant le -surprenant de sa question, sourit et dit: - ---Je vous expliquerai à l’entr’acte. Merci. - -Ariane réprima l’envie de rire qui la prenait et se tut. - -Le rideau tombait sur la fin du premier tableau et la salle s’éclaira. - -Le voisin reprit: - ---Que pensez-vous de moi? Mon ignorance est pourtant explicable. Je suis -arrivé à Moscou aujourd’hui même; comme je rentrais à sept heures à -l’hôtel National, j’ai appris par hasard qu’on donnait _Boris Godounof_ -et je suis accouru. - ---Mais vous n’aviez pas de place, fit Ariane intéressée malgré elle. - ---Oh! dit-il, en souriant, sachez qu’il y a toujours et partout une -place pour moi. La caissière m’a repoussé, il est vrai, mais, dans le -vestibule, une vieille femme, qui sans doute m’attendait, m’a offert le -billet d’une personne malade. Voyez comme c’est simple. - ---Et vous réussissez à toutes choses ainsi? - ---Sans doute. - -Le rideau se levant sur l’entrée de Boris arrêta une conversation à -laquelle l’un et l’autre prenaient plaisir. - -A l’entr’acte, il y eut un grand remue-ménage dans la salle. Le voisin -d’Ariane lui dit: - ---Je meurs de faim, je n’ai pas dîné. Faites-moi la grâce de venir avec -moi au buffet, car je sens que je ne puis me séparer de vous. - ---Je ne suis pas seule, dit-elle: un étudiant m’accompagne. Il a passé -vingt-quatre heures à faire la queue pour avoir deux billets, un à -l’amphithéâtre, l’autre ici. - ---Raison de plus pour nous sauver. - -Ariane Nicolaevna le suivit. - -Au cours de la représentation, ils firent tant de progrès dans la -connaissance l’un de l’autre qu’au dernier entr’acte il lui proposa de -la ramener chez elle. Elle objecta l’étudiant qui avait commandé à son -intention une automobile. Puis, se ravisant elle dit: - ---Au fond, ce sera une excellente leçon. - -Et, à peine le rideau tombé, ils coururent comme deux écoliers en -rupture de classe. Il proposa de souper.--Il ne pouvait en être -question.--Il voulut prendre une voiture.--Elle s’y opposa. Elle avait -décidé de rentrer à pied bien qu’elle habitât la Sadovaia, à une -demi-heure du centre de la ville. Et les voilà pataugeant dans la boue -et dans la neige fondue. Les trous dans le pavé, l’incertitude et les -obstacles du chemin légitimaient l’offre, non refusée, d’un bras. Il la -regardait tout en causant. Sur sa toilette de soirée, élégante et -décolletée, elle avait endossé une grande houppelande noire et coiffé un -étonnant petit chapeau de feutre mou qu’elle avait tiré, chiffonné, -d’une des poches du manteau. Déjà, ils faisaient des projets. - ---Puisque vous aimez la musique, dit-il, acceptez de venir entendre avec -moi le _Prince Igor_, après-demain. - ---Mais vous n’aurez pas de places. - -Il s’arrêta, se mit devant elle, lui prit les deux mains: - ---Ne savez-vous pas que j’ai toujours ce que je veux? Donc, nous -entendrons le _Prince Igor_ et, cette fois-ci, comme nous serons de -vieilles connaissances, vous ne me refuserez pas de souper avec moi. - ---Eh bien, si vous trouvez des places, ça va. Mais tout est loué. - -Ils étaient arrivés dans une belle maison à appartements, dans la -Sadovaia. - ---Me voici chez moi, fit-elle. - ---A propos, donnez-moi votre nom et votre numéro de téléphone. - -Il écrivit sous sa dictée, puis il tendit une carte: - -Elle lut: «Constantin Michel». - ---Ce n’est pas un nom, dit-elle. - ---C’est pourtant le mien. - - - - -§ II. UN SOUPER - - On pourrait trouver dès le commencement d’une liaison quelques - minutes pour parler raisonnablement. - - SENANCOUR, _De l’Amour_. - - -Deux jours plus tard, Constantin Michel et Ariane Nicolaevna étaient -assis l’un à côté de l’autre sur un divan dans un cabinet du restaurant -fameux de l’Ermitage. Ariane était d’admirable humeur. Constantin la -laissait se raconter, prenant un plaisir extrême aux histoires qu’elle -narrait. Il connaissait déjà Varvara Petrovna, il savait que la jeune -fille avait un demi-fiancé Nicolas Ivanof qui, dès avant le mariage, -avait fait quelques amères expériences; il n’ignorait ni les soupers de -l’hôtel de Londres ni la cour d’adorateurs qui entourait là-bas la -brillante Ariane. Le jardin Alexandre lui apparaissait comme le plus -séduisant des jardins publics de Russie, où mille intrigues se nouaient -et se dénouaient dans le décor contrasté des allées sombres et des -terrasses éblouissantes sous le feu des globes électriques. En quelques -traits vifs Ariane Nicolaevna avait su évoquer le cadre et les -personnages principaux de sa vie passée. Il voyait, comme de ses yeux, -la démarche légère de Varvara Petrovna, son sourire irrésistible; le -pauvre Nicolas faisait piteuse figure dans ce tableau; quelques -personnages défilaient dans une ombre assez mystérieuse et sur lesquels -Ariane, qui se piquait de dire tout, ne disait quasi rien, laissant à la -sagacité de son compagnon de deviner à mi-mot. - -Tout amusé qu’il fût, Constantin Michel était bien plus perplexe encore. -Cette jeune fille impérieuse, volontaire, spirituelle, intelligente, qui -était-elle? Elle connaissait la vie comme une femme. Elle avait par -moment quelque chose de sérieux dans le regard. Le front était -volontaire et déjà réfléchi. Mais lorsque, l’autre soir, elle avait -endossé sa houppelande et coiffé l’invraisemblable petit chapeau noir -qu’elle portait à l’Université, elle paraissait une gosse de seize -ans.--«Elle vient du sud, il est vrai, se disait-il, mais enfin, si -précoces qu’y soient les jeunes filles, il faut plusieurs années -d’expériences pour accumuler le trésor de sagesse pratique dont elle -veut bien me faire étalage.» - -Il s’interrompit à ce point de ses réflexions et demanda brusquement: - ---A propos, quel âge avez-vous? - ---A propos de quoi? fit-elle, étonnée de ces paroles qui ne répondaient -pas à ce qu’elle racontait à ce moment. - -Il s’expliqua: - ---Quand je vous regarde, vous avez dix-sept ans. Quand je vous écoute, -vous en avez trente, et bien employés. Alors, je ne comprends pas... - -Elle l’interrompit: - ---Est-ce qu’on a besoin de comprendre une femme? On la prend, c’est le -plus court. - -Il eut un sursaut et resta une seconde interloqué. Puis, s’accordant au -ton donné à la conversation par la vive remarque d’Ariane Nicolaevna, il -lui dit l’incertitude où il était au sujet de son âge dès l’instant où -il l’avait connue et qu’elle lui apparaissait tout à tour comme une -gamine et comme une jeune femme à qui on n’en raconte pas. - -Elle gardait un pli ironique aux lèvres et quand il eut fini, elle jeta -simplement sur le ton d’un amateur qui applaudit un morceau à effet: - ---Pas mal. - ---Mais encore? dit-il. Selon les heures, je parierais à chances égales -pour dix-sept et pour vingt-cinq. - ---Comme toujours, dit-elle, la vérité est entre les deux. - -Et la conversation dévia. - - * * * * * - -Un peu plus tard, comme ils achevaient de souper et qu’à travers la -cloison du cabinet arrivaient quelques refrains de chansons tziganes -jouées par un orchestre voisin, Constantin Michel se pencha vers la -jeune fille, passa son bras autour d’une taille flexible et l’attira à -lui. Elle ne se défendit pas, mais comme il approchait les lèvres de sa -bouche, elle tourna la tête et ses lèvres se posèrent sur le cou frais -d’Ariane Nicolaevna, à la naissance de l’oreille, près des cheveux. - -Elle resta dans son bras, immobile, et ce fut lui qui un instant plus -tard se dégagea. Il dit alors: - ---De quel parfum usez-vous? Il est délicieux. - -Ariane parut étonnée et répondit simplement: - ---Cela aussi est mon secret. - -Il y eut un silence. - -Constantin le rompit délibérément. Il avait pris un parti; et sur un ton -qui contrastait avec celui de leur entretien jusqu’alors, il dit à la -jeune fille qu’il aimait à l’excès la franchise, qu’une façon nette et -simple de dire les choses l’avait toujours servi, et qu’il en ferait une -fois de plus l’expérience, dût-elle lui coûter cher. Il était sûr tout -au moins qu’avec la qualité d’esprit qu’il lui connaissait, elle ne s’y -méprendrait pas; peut-être même lui en saurait-elle gré. - ---Le vrai, continua-t-il, est que je veux vous gagner. Je l’avoue sans -détours. Comment y réussir? Avec vous, Ariane Nicolaevna, emploierai-je -les moyens dont les hommes ont coutume de se servir lorsqu’ils veulent -séduire une femme? Vous laisserai-je croire que vous êtes la première -femme devant laquelle je m’agenouille?... Vous me ririez au nez. Mettons -les choses à leur place. Vous me plaisez infiniment. Peut-être vous -suis-je sympathique puisque vous êtes ici. Auprès de vous je n’imagine -pas de connaître l’ennui qui est après tout notre seul ennemi, mais -mortel. Alors je désire vous voir plus et mieux et chaque jour... - -Il s’arrêta. Ariane ne fit aucune réflexion. Avec un peu d’embarras, il -dit: - ---Mais aidez-moi, Ariane Nicolaevna. Je n’ai pas l’habitude de faire des -discours. - ---J’attends la fin qu’annonce un si beau commencement, répondit-elle. - ---Soit, reprit-il, je continue. Avez-vous lu les _Reisebilder_ d’Henri -Heine? - -Elle hocha la tête négativement. Elle paraissait distraite... - ---Dans les _Reisebilder_, reprit Constantin, Heine raconte qu’il arrive -un jour dans un village où il doit passer la nuit. Il voit une belle -fille à la fenêtre, occupée à arroser des fleurs, et lui dit à peu près: -«Je n’étais pas ici hier, je n’y serai plus demain. Mais aujourd’hui est -à nous...» Et la belle fille lui tend une fleur... Je serai à Moscou peu -de temps, mais ce peu de temps je vous propose de le vivre à deux... Je -ne suis pas libre, Ariane Nicolaevna... Je partirai un jour et ne -reviendrai pas. La vie est chose assez maussade. Il faut de -l’ingéniosité, de la volonté et du savoir-faire pour en tirer quelques -heures, je ne dis pas de bonheur, mais tout au moins de plaisir. -Voulez-vous que nous fassions une association précaire à la poursuite du -plaisir?... Je sens que je puis vous parler ainsi et que vous goûterez -peut-être ce qu’il y a d’inaccoutumé et d’audacieux dans une proposition -que je n’oserais adresser sous cette forme à une autre qu’à vous. Mais -vous êtes sans hypocrisie et vous regardez les choses en face, je m’en -suis convaincu... Quels risques courons-nous? Aucuns, comprenez-moi à -demi-mot... Ah! pardon, j’oublie un grand danger... Peut-être -m’aimerez-vous. Peut-être m’éprendrai-je de vous. L’amour, qui est en -dehors de notre convention, s’y glissera peut-être. Allons-nous reculer -devant ce danger imaginaire? Vous avez du courage et je n’en manque pas. -Je cours à l’ennemi... - -Il prit la jeune fille dans ses bras. Elle ne se défendit pas et, penché -sur elle, il dit: - ---Pardonnez-moi, Ariane Nicolaevna, mais je suis à un moment où le -mensonge m’est odieux. Quoi qu’il arrive, nous ne nous serons pas -trompés. - -Elle allait répondre. Il lui ferma la bouche par un baiser et ajouta: - ---Ne dites rien, je vous en prie... - -Elle se dégagea, s’étira, prit à son corsage un œillet pourpré et le -porta à ses lèvres, puis négligemment le jeta dans un coin de la -chambre. - ---J’ai entendu naguère, dit-elle, des gens qui voulaient arriver aux -mêmes fins que vous. Ils s’y prenaient autrement... On apprend à tout -âge. Mais il est tard et la leçon de ce soir s’est assez prolongée. Je -rentre... A propos, vous ai-je dit que l’oncle chez lequel j’habite est -épris de moi? Je vais être obligée de m’enfermer à clef, et, c’est -bizarre, j’étouffe dans une chambre dont la porte est fermée. - -Ils partirent en voiture. Comme il quittait Ariane Nicolaevna, il lui -dit: - ---A demain. Voulez-vous dîner avec moi? - ---Mais non, je dîne ici à sept heures. - ---Soit, je vous attendrai à votre porte à huit heures et demie et vous -me ferez la grâce de venir prendre le thé dans mon appartement. - ---Ah! je jure bien que non! - - - - -§ III. BANALE SOIRÉE - - -Le lendemain soir, à huit heures et demie, Ariane parut à la porte de sa -maison, où Constantin Michel l’attendait. Elle avait un ravissant -chapeau aux grandes ailes attachées par des rubans sous le menton. Le -cou sortait nu de la longue houppelande noire. - -Ils descendirent la Tverskaia. Il était entendu qu’«on allait se -promener». Pourtant, arrivés devant l’hôtel National, Constantin proposa -d’entrer. - ---Pourquoi pas? fit-elle. - -Et sous le lourd manteau, une épaule frêle se souleva et communiqua un -léger mouvement à l’épaisse étoffe. - -Dans le petit salon, Ariane quitta son manteau puis, passant dans la -chambre à coucher, enleva son chapeau et arrangea ses cheveux devant la -glace. Elle regarda autour d’elle, ne manifestant aucune gêne. Sur le -lit, déjà préparés pour la nuit, les pyjamas de Constantin étaient -étalés. - -Ils burent du thé au salon. Constantin prit la jeune fille sur ses -genoux et leurs bouches se joignirent. Il commença à la déshabiller. Ici -Ariane opposa une résistance obstinée et ses ongles acérés jouèrent un -rôle dans le combat. Il fallut moitié de gré, moitié de force, à coups -de prières, à grand renfort d’ingéniosité et de ruse, conquérir l’une -après l’autre chaque pièce du vêtement. La blouse légère tomba; les -jeunes seins fermes et ronds apparurent sur une poitrine maigre. -L’enlèvement de la jupe exigea un temps infini. Constantin en eut raison -enfin. Il tenait la jeune fille presque nue dans ses bras. - -Il était au comble de l’énervement. La civilisation a appris aux femmes -à n’opposer, en telles circonstances, qu’un simulacre de résistance à -l’attaque de l’homme, juste assez pour qu’il puisse faire le geste de -l’antique conquête. C’est une comédie charmante dont les scènes sont dès -longtemps réglées. Mais voilà que, contrairement aux conventions -tacitement passées avec Ariane, il était obligé de se battre et -d’employer la force. Pourquoi se défendait-elle si âprement puisqu’elle -était décidée à se donner? Pourquoi depuis une heure luttait-elle sans -répit? Pendant une courte trêve, il ne put s’empêcher de lui dire assez -brutalement: - ---Mais enfin, vous savez pourquoi nous sommes ici. Vous êtes avertie. Ce -n’est pas un début, après tout... - -Ariane le regarda d’un air de déesse et articula sur un ton qui fit -sentir à Constantin l’absurdité de la question posée: - ---Vous n’imaginez pas que je vous aie attendu, tout de même?... - -L’épaule se souleva et sortit de la chemise qui glissa le long du bras, -laissant nue la moitié du torse. Mais comme Constantin voulait emporter -la jeune fille dans la chambre à coucher, elle se cramponna au divan et -d’une voix nette dit: - ---Je pose mes conditions. - ---Je les accepte à l’avance, répondit Constantin exaspéré. - ---Il n’y aura pas de lumière et je ferai la morte. - -Constantin Michel pensa: «Sur qui diable suis-je tombé? Me voici lancé -dans une aventure avec une de ces filles détraquées d’aujourd’hui qui -font l’amour comme elles soupent, sans avoir ni sens ni appétit. Elles -n’attachent pas plus d’importance à l’un qu’à l’autre... Pourvu que je -n’aie pas à le regretter...» - -Il avait dans ses bras le corps frais de la jeune fille et il répondit: - ---Ces conditions sont absurdes... Mais ce n’est plus le moment de -discuter... - -Dans la nuit de la chambre, dans la tiédeur des draps où Ariane «faisait -la morte», il s’aperçut à un signe évident bien qu’involontaire que tout -au moins la première des deux suppositions qui venaient de se présenter -à son esprit était mal fondée. Cependant la lutte continuait dans -l’obscurité, la lutte contre le cadavre. - -Irrité, il dit vivement: - ---Il est un temps où il est bon de se battre; il en est un où il faut -savoir se donner. - ---Mais je ne me bats pas, fit une voix à son oreille, une petite voix, -humble, enfantine, où semblait passer un souffle de frayeur et dont le -timbre nouveau le frappa. - -Et, à l’instant même, il triompha d’elle. - -Une heure plus tard, assise devant la toilette elle coiffait ses cheveux -qu’elle avait longs et fournis. Ils tombaient jusqu’à la chute des reins -et leurs vagues ondulantes cachaient le torse frêle. - -Elle parlait d’une façon détachée et libre, racontant des histoires de -naguère. Elle n’eut pas un mot, pas un regard qui pussent témoigner de -la nouveauté des rapports qui venaient de s’établir entre eux. Tout en -l’écoutant, Constantin remarqua une mince coupure sur un doigt de sa -main droite: «Ce petit monstre m’a égratigné, pensa-t-il, ou peut-être -est-ce une épingle?» - -Comme minuit sonnait, elle se leva. En vain voulut-il l’emmener souper. - ---Mon amoureux m’attend à la maison, dit-elle. Il m’a fait une scène -hier soir. Il semblait qu’il devinât d’où je venais. Ma tante l’a -entendu. Seconde scène. Je veux éviter cela; j’aime d’avoir la paix chez -moi. - -Ils rentrèrent à pied. Elle causait, avec un riche mouvement d’idées, -des programmes du gymnase et de l’éducation des filles. Lorsqu’il la -quitta à sa porte, elle parut étonnée d’entendre Constantin lui demander -de la revoir le lendemain à la même heure. Elle accepta sans discuter. - -Chez lui, comme il réparait le désordre du lit avant de se coucher, il -vit sur le drap quelques petites gouttes de sang. «Elle m’a égratigné -plus profondément que je ne croyais. Curieux petit animal!... Qu’ont été -mes prédécesseurs?... C’est une éducation à refaire. Mais en vaut-elle -la peine?...» - -Il était fatigué et, sans réfléchir davantage, s’endormit. - - - - -§ IV. SURGIT AMARI ALIQUID - - -Leur vie se régla. Constantin ne voyait jamais Ariane dans la journée, -qu’elle passait à l’Université. Il allait à ses affaires qui étaient -importantes. Une fois il déjeuna avec sa maîtresse en titre, la baronne -Korting, la plus jolie femme de Moscou qui voulut bien s’étonner de son -peu d’empressement. Il s’ingénia à y trouver des excuses. - -Mais chaque soir, il rejoignait, à huit heures et demie, à la Sadovaia, -son étudiante en houppelande, chaque soir ils descendaient à pied -jusqu’à l’hôtel National, chaque soir ils se couchaient dans une chambre -chaude et obscure et, minuit sonné, se rhabillaient pour refaire le -trajet en sens inverse, causant tous deux, le long du chemin, avec la -plus vive animation et un mutuel plaisir. - -Elle avait sur toutes choses des opinions tranchées qu’elle émettait -avec un ton de certitude qui ne souffrait pas la contradiction; elle -échafaudait des systèmes du plus extrême matérialisme, ne laissant -aucune place au sentiment, raillant impitoyablement la pitié et l’amour. -Parfois il s’amusait à ruiner d’un mot les merveilleux châteaux qu’elle -élevait si prestement dans les airs. Mais le plus souvent il la laissait -donner libre cours à sa fantaisie. Elle allait ainsi comme grisée à -travers le monde des idées. Et il ne cessait d’admirer le jeu sain de ce -cerveau, la force jaillissante et claire de la pensée. Constantin Michel -connaissait le monde, Londres, New-York, Rome, Paris. «Avec un rien de -poli, pensait-il, avec cette élégance de tournure que l’on n’apprend -tout de même qu’en Occident, avec le ton et le vocabulaire de la bonne -société de là-bas, est-il une seule des capitales de l’univers, où, -après un court stage et la mise au point indispensable, cette petite -fille russe ne triompherait pas? Les esprits les plus délicats en -feraient leurs délices.» - -Il ne pouvait imaginer une compagne plus attrayante. Elle l’excitait à -penser et le tenait dans une fièvre d’idées et de sensations sans cesse -renouvelées. - -Il sentait en elle les richesses inépuisables de la nature russe, ce -don, cette générosité et ce gaspillage de soi qu’elle comporte. «Il ne -manque à cette fille qu’une méthode, pour atteindre aux plus hauts -sommets, ou bien la présence d’un homme supérieur; mais il faut avouer, -conclut-il, que les hommes ici ne sont pas à la hauteur de leur tâche.» - -Chaque jour, Constantin Michel attendait impatiemment les heures qui lui -ramenaient Ariane. Il la comparait à la baronne Korting qui l’emportait -par la beauté, qui était bonne, et douce, et facile, mais qui, à trop -vivre en Occident, avait pris l’artificiel qui règne dans les salons de -France et d’Angleterre. Il n’avait aucun reproche à lui adresser,--sauf -le plus grand du monde: il s’ennuyait auprès d’elle. - -Auprès d’Ariane, l’ennui était inconnu. On ne pouvait même en concevoir -la notion, tant elle était diverse, amusante, gaie, sérieuse -contredisante, fantasque, difficile, ombrageuse, enfermée dans son -amour-propre comme dans une forteresse inexpugnable. - -Quand il l’avait à dîner, c’était une bonne fortune. Un souper--plus -rare--prenait l’allure d’une fête. Les longues promenades entre la -Sadovaia et le National leur paraissaient trop courtes. Ils -s’attardaient à causer dans la nuit et, sur le seuil de la porte, -prolongeaient encore la conversation. - -Mais, dans l’appartement de l’hôtel National, une autre Ariane -apparaissait. Il était en face d’une femme qui lui restait étrangère. Du -jour où il l’avait eue, il avait pensé que les rapports naturels entre -amant et maîtresse s’établiraient entre eux. Il reconnaissait maintenant -son erreur. Il croyait l’avoir conquise et, à chaque fois, la conquête -était remise en question. Il sentait n’avoir fait aucun progrès. Sa -maîtresse ne lui appartenait que par une fiction. En réalité, elle était -insaisissable; elle lui échappait. Il l’embrassait; elle se laissait -embrasser et y prenait plaisir, mais jamais d’elle-même elle ne venait à -lui, dans un mouvement spontané de tendresse. - -Il lui en fit un jour la remarque. La réponse qu’il reçut le glaça: - ---N’y faites pas attention, dit-elle, je suis toujours ainsi... - -«Détestable éducation, pensa Constantin Michel. Quels sots a-t-elle -connus avant moi?» - -Dans le lit, elle continuait à «faire la morte». Pourtant Constantin -sentait parfois la pression involontaire d’un bras qui le serrait contre -elle. Une fois seulement, elle se laissa aller jusqu’à se plaindre -d’avoir à se lever, s’avouant brisée de fatigue. Il fallut une semaine -pour qu’elle admît que la porte de la chambre fût ouverte sur le salon -où l’électricité restait allumée. Pourtant elle n’alléguait pas des -scrupules de pudeur. Elle descendait du lit, gagnait la salle de bain et -revenait se coiffer nue devant la glace avec la tranquille assurance -d’une jeune fille bien faite qui n’a rien à cacher. - -Chaque rencontre était ainsi un combat entre l’ardeur de l’homme et la -froideur de la femme. L’irritant était que Constantin sentait cette -froideur calculée, commandée par un effort de volonté. Il n’usait -d’aucune contrainte pour amener Ariane dans son lit. Elle y venait de -son propre gré; mais lorsqu’elle s’allongeait dans les draps, elle -semblait mourir à elle-même... Elle qui debout ne pouvait se taire, -restait silencieuse, les yeux ouverts. Le mieux qu’il en put tirer dans -la première semaine de leur liaison, alors qu’il murmurait à son oreille -les mots éternels que les amants disent à la femme qu’ils possèdent, fut -un _nitchevo_ entre deux tons. - -Au dehors, ils causaient librement comme deux amis. Au lit, il -retrouvait l’ennemie, celle qu’il faut toujours vaincre et qui ne -s’avoue jamais vaincue. - -Ce combat excitait Constantin Michel et il se jurait d’en sortir -vainqueur. Cependant il était blessé jusqu’au fond de lui par l’attitude -dont Ariane ne se départait pas. - -Mais ce n’étaient encore qu’escarmouches. - -A la quatrième ou cinquième soirée, comme elle se rhabillait et qu’il -fumait une cigarette assis au pied du lit, il fit, sans même y prendre -garde, deux de ces questions banales que les hommes posent à leur -maîtresse sortant de leurs bras. - -Elle ne répondit pas. Il répéta la phrase. - -Sans lever la tête vers lui, sans s’arrêter de rattacher ses bas, elle -répondit avec nonchalance, comme si elle ne sentait pas le venin de sa -réponse: - ---J’attends la troisième question, celle que tous les hommes qui m’ont -eue ont posée après les deux que vous venez de faire... - -Constantin Michel pâlit. Il eut la force de se maîtriser, de ne pas -ajouter un mot. Il termina sa cigarette, passa à la salle de bain, y -resta plus longtemps que d’habitude. Lorsqu’il en sortit, minuit était -sonné. - ---Allons, dit-il. - -Elle s’approcha de lui, s’appuya sur son bras et demanda: - ---Qu’avez-vous aujourd’hui? Vous paraissez triste. Je n’en suis pas la -cause? - ---Rien, petite fille, rien, tu es délicieuse, comme toujours. - -Car il la tutoyait maintenant, mais elle continuait à dire vous. - -En chemin, ils se disputèrent sur une question de philosophie, l’un et -l’autre défendant sa position avec violence, presque avec aigreur. -Finalement Constantin Michel éclata de rire: - ---Où diable allons-nous chercher nos sujets de querelle? dit-il. - -Et il embrassa Ariane qui se défendait encore. - -Le lendemain soir la lutte recommença, mais d’une façon plus gardée, -l’un et l’autre adversaire s’efforçant de ne pas se découvrir. - -Constantin voulait savoir pourquoi Ariane Nicolaevna qui avait le droit -du choix et l’avait exercé plus d’une fois l’avait pris lui, Constantin -Michel, et s’était donnée à leur troisième rencontre. Il n’imaginait pas -d’être irrésistible. Ariane ne l’aimait pas. Mais, quelle que soit la -liberté qu’une jeune fille s’accorde, il est difficile d’admettre -qu’elle va jusqu’à prendre un amant comme un homme choisit une -maîtresse, souvent pour une heure. Pourquoi était-elle là près de lui? -Par des voies détournées, il tâchait d’obtenir un éclaircissement sur ce -point. - -Il parla donc de la fameuse soirée de _Boris Godounof_ et il revint sur -la première impression qu’il avait eue d’elle, la longue hésitation -entre «jeune femme» et «gamine». - ---Et toi, dit-il, qu’as-tu pensé de moi, car enfin la première -impression commande tout le reste? - ---Moi, fit-elle, je me suis dit: «Il est dans ma série», car il faut -vous avouer qu’à mon expérience, seuls les hommes blonds ont du -tempérament. Les bruns font de l’effet, mais ce n’est que feu de paille. -On les prend; il ne vous reste rien dans les mains... La sagesse est de -revenir après quelques essais malheureux à ce que l’on a éprouvé bon... - -Elle bavardait ainsi agréablement, comme si elle parlait du soleil ou de -la pluie de ce jour de mai. - -Constantin Michel crut avaler une drogue amère. Il sentait qu’on ne -répond à une provocation de ce genre que par une rouée de coups. Mais il -fallait gagner la bataille, et d’abord du temps. Il prit une cigarette, -l’alluma, et avec un bon sourire naturel il gronda affectueusement: - ---Ariane, Ariane, voilà des choses que l’on pense, mais qu’on ne dit -pas. Tu n’es qu’une petite cosaque. - ---Oh, fit-elle, j’ai horreur de mentir; c’est trop difficile; alors je -dis les choses comme elles me viennent. Vous avez dû vous en -apercevoir... Je suis sans habileté et sans ruse, avouez-le. Ma conduite -avec vous l’a montré. M’en voudriez-vous? - -Il n’eut tout de même pas la force de la prendre dans ses bras et de la -baiser sur les lèvres, comme il eût été politique de le faire. Il avait -encore dans la bouche un arrière-goût d’amertume qui ne devait pas -disparaître de sitôt. Il se borna à quelques chaudes et banales -protestations: - ---Au fond, dit-il, tu me plais parce que tu es toi-même. Cela comporte -bien quelques inconvénients. Mais les avantages l’emportent. Évidemment -tu dis avec simplicité des choses qu’une femme en Occident se ferait -tuer plutôt que d’avouer. Faut-il reconnaître qu’une fois le premier -moment d’étonnement passé, cette franchise un peu rude a son prix? -Peut-être même finirai-je perversement par y trouver du charme. - -Mais ce même soir, rentrant à pied vers une heure de la Sadovaia, -Constantin serrait les poings et exhalait sa colère. Il se sentait -attaqué, bafoué, par cette petite fille qui, avec ses airs de ne pas y -toucher, l’avait blessé à un point sensible, entretenait chaque jour la -blessure ouverte et l’envenimait avec un art savant. Car enfin quel que -soit le degré de franchise que l’on se permette, il faut que l’amour, -même physique, s’entoure de certaines illusions. A l’éclairer -brutalement et de tel côté, on le met en fuite. Il faut chasser loin de -soi l’idée qu’on se rencontre dans les bras d’une femme avec les ombres -plus ou moins effacées de ses prédécesseurs. Ce sont choses auxquelles -on ne pense point, lorsqu’on est sain d’esprit, à moins peut-être qu’on -ne soit éperdument amoureux. Or Constantin Michel se déclarait sain -d’esprit et pas amoureux. Certes il tenait à Ariane et de plus d’une -façon; elle avait la saveur d’un jeune fruit délicieux déjà mûr, dont -l’acidité, par places, fait grincer un peu les dents. Mais d’amour il -n’était pas question. Donc il lui était facile d’oublier le passé -d’Ariane. - -Et voilà que ce démon de fille le lui ramenait sous les yeux sans cesse -et l’obligeait à le regarder en face. D’abord il avait cru qu’elle -agissait ainsi par maladresse, par ce manque d’instinct qui, chose -curieuse, se fait sentir si souvent chez les femmes les plus -intelligentes. Il y avait là peut-être une faute d’éducation; tante -Varvara qui se racontait librement à sa nièce devait en être -responsable, et ce milieu de province russe... Il suffirait d’avertir -Ariane Nicolaevna. - -Mais Constantin reconnut bien vite son erreur. Non, ce n’était pas au -hasard qu’elle parlait ainsi. Il devinait en elle un plan médité, une -offensive pourpensée et qui se prolongerait. Un sûr instinct -l’avertissait qu’Ariane savait où le blesser et qu’elle gardait prise -sur lui. - -Et pourtant il était impossible de la laisser continuer ainsi sous peine -d’être empoisonné. - -A ce point de ses réflexions, Constantin Michel fit volte-face. «Au -fond, se dit-il, de quoi est-ce que je me préoccupe? J’ai une fille -délicieuse et fraîche dans mes bras chaque soir, et le partenaire de -conversation le plus amusant que j’aie jusqu’ici rencontré. Dans un mois -ou six semaines, j’aurai quitté la Russie; nous ne nous reverrons de -notre vie. Laissons les choses aller leur cours.» - -Il parlait ainsi, mais ce n’étaient que des mots, car il gardait au fond -de lui le goût d’amertume que le poison distillé par Ariane Nicolaevna y -avait versé. Comme il s’amusait à tâcher de voir clair, il se dit: -«Pourquoi est-ce que je prête tant d’importance au passé de cette jeune -fille? Peut-être me suis-je attaché à elle plus que je ne le pense. Ah! -cela serait une belle folie! Devenir amoureux d’une fille, jeune, mais -au passé lourd, et qui est tombée dans mes bras sans offrir la moindre -résistance, parbleu, comme elle serait tombée dans les bras du voisin si -je n’avais pas été là! Elle est riche de sa jeunesse et de son esprit, -mais elle a un défaut, qui, à la longue, me la rendra insupportable: -elle est méchante. Elle sait déjà me faire souffrir. Mais quoi? elle -n’usera de cette science détestable qu’autant que je le voudrai. Je suis -libre; le jour où je serai fatigué d’elle, je m’en irai. Pour l’instant, -seul le désir de vaincre la froideur qu’elle affecte m’attache à elle. -Cela, et rien de plus.» - -Et il se mit à rêver à l’avenir proche. Où serait-il dans un mois? à -Constantinople ou à New-York, bien loin en tout cas d’Ariane Nicolaevna. -Il avait à travailler. Et puis où qu’il allât, il rencontrerait d’autres -femmes. La vie est innombrable. Quel ridicule de penser l’enfermer sous -la houppelande noire d’une petite étudiante à l’Université de Moscou! - -Constantin Michel avait marché vite. Il arriva de bonne humeur à l’hôtel -National et avant de remonter chez lui soupa légèrement. Quand il entra -dans sa chambre à coucher, il y régnait encore une odeur faible, mais -pénétrante, celle qu’il avait respirée quelques heures auparavant sur la -nuque d’Ariane Nicolaevna. Le lit était défait. Il semblait qu’un -souffle de volupté montât des draps entr’ouverts qui avaient gardé la -chaleur de leurs deux corps. Il eut une envie irrésistible de serrer -Ariane dans ses bras, de lui parler durement, de lui dire qu’il était le -maître, qu’il ne souffrirait pas une fois de plus ses insolences, puis -de la prendre, de la caresser sans fin, et de passer une nuit, toute une -nuit, le long d’elle, de s’endormir en la touchant, de se réveiller avec -ce jeune corps appuyé sur le sien... Et peut-être alors entendrait-il -encore cette voix, cette voix humble, enfantine qui n’avait résonné -qu’une fois à son oreille, mais qu’il ne pouvait oublier et qu’il -cherchait à retrouver dans la bouche d’Ariane, qu’il attendait, sans se -l’avouer, chaque jour comme un miracle promis, la voix qui avait dit le -premier soir: «Mais je ne me défends pas.» - -Constantin Michel resta assis sur le lit. Soudain il bondit: - ---Ah! je deviens fou!... Je vais te montrer si je suis libre, petite -Ariane de nulle part. - -Il courut au téléphone, demanda le numéro de la baronne Korting. Malgré -l’heure avancée, elle n’était pas couchée. Constantin Michel apprit à -cette femme charmante qu’il avait enfin un peu de temps à lui, et lui -demanda la grâce de dîner avec elle le lendemain. La baronne Korting ne -cacha pas le plaisir avec lequel elle se rendrait à cette invitation. - -Le jour suivant vers huit heures, alors qu’Ariane était chez elle, il -l’appela au téléphone, lui dit qu’il avait un dîner d’affaires -impossible à remettre, qu’il était désolé de ne pas la voir, mais qu’il -comptait sur elle le lendemain, comme d’habitude. - -Elle répondit simplement: - ---Bien, à demain, et raccrocha le téléphone. - - - - -§ V. LA BARONNE KORTING - - -Une heure plus tard, il dînait avec la baronne Korting qu’il connaissait -depuis quelques années. C’était une femme qu’il était flatteur pour un -homme de montrer, car elle était belle, d’une de ces beautés qu’on ne -discute pas et qui font retourner dans la rue jusqu’aux marmitons. Elle -était bonne. Jamais Constantin ne l’avait entendue dire une méchanceté à -l’adresse de quiconque. Elle ne manquait pas de finesse dans les choses -de l’amour où la plus simple femme s’entend mieux et voit plus clair que -l’homme. Enfin elle mettait Constantin Michel sur un piédestal et -déclarait à qui voulait l’entendre qu’il était «incomparable». - -Aussi Constantin lui était resté attaché. Elle semblait être la seule -chose fixe dans l’existence errante qu’il menait. C’est ainsi qu’un -hiver il avait passé un mois à Nice avec elle; une autre fois, une -partie du printemps à Paris et, enfin, il l’avait retrouvée deux fois à -Moscou lorsqu’il y était venu pour ses affaires. - -Il voulait l’emmener au restaurant, mais par téléphone elle le pria de -dîner chez elle. Il retrouva avec plaisir une maison bien montée, une -table élégante et soignée et ses yeux regardèrent avec admiration la -baronne Korting vêtue d’un élégant déshabillé de la rue de la Paix. Elle -le reçut à merveille, le gâta, le choya, l’entoura de mille attentions, -fit fumer autour de lui l’encens dont elle avait l’habitude d’entourer -son dieu. Elle lui demanda les dernières histoires de Londres et de -Paris; elle lui raconta les plus récents scandales de Pétersbourg et de -Moscou. Où était-il? Partout et nulle part, et pas plus en Russie -qu’ailleurs. Le maître d’hôtel lui-même était italien et la baronne -Korting était toute polie au vernis occidental. Pourquoi pensa-t-il, au -moment même où il se posait cette question, à la petite fille pâle de la -Sadovaia? Celle-là était bien de son pays, malgré sa culture européenne. -Il chassa ces pensées. - -La baronne Korting que ses intimes appelaient Olga l’y ramena en lui -demandant ce qu’il faisait de ses soirées. On ne le voyait nulle part. -Il allégua des conférences avec des gens d’affaires occupés dans la -journée. Olga avec une logique féminine lui dit: - ---Eh bien, alors, arrangez-vous pour prendre le thé chez moi. Vous savez -que je serai toujours libre à l’heure qui sera la vôtre. - -Il resta fort tard chez cette aimable femme et le ciel s’éclairait à -l’orient lorsqu’il traversa les rues vides pour regagner son hôtel. Il -avait les nerfs tranquilles et l’esprit en paix. «C’est tout de même la -sagesse, se disait-il, et la sécurité, l’_otium cum dignitate_ des -Latins, car après tout je suis à la merci d’un caprice de cette fille -changeante. J’ai tout et je cherche encore autre chose. C’est absurde. -Je vais liquider l’histoire de la Sadovaia. J’ai un voyage à faire à -Kief qui arrivera de la façon la plus opportune pour couper court à -cette aventure, car, au fond, ce n’est que cela. Et je vais hâter mon -départ.» - -N’empêche que, vers sept heures du soir, Constantin Michel se surprit à -être assez nerveux à l’idée qu’Ariane pourrait se décommander par -téléphone. Il était certain qu’elle le ferait uniquement par manière de -représailles et pour se venger d’avoir été abandonnée la veille. Mais il -en fut pour sa nervosité. Ariane ne téléphona pas et, à huit heures et -demie, elle parut avec l’exactitude qui lui était coutumière dans -l’encadrement de la porte de la Sadovaia. - -Il fut frappé par sa minceur, sa délicatesse, le frêle de toute sa -personne. Dans le front et dans les yeux seulement on lisait une force. -Et soudain, il eut pour elle un sentiment nouveau, bien étrange chez -lui, celui de la pitié. Il sentit qu’elle était une petite fille, malgré -tout, une petite fille lancée seule dans les tourbillons dangereux de la -vie. Elle y serait broyée, comme tant d’autres qui la valaient et qui -s’avançaient pleines de courage avec un air de défi, la tête haute, vers -la tempête. Et voilà qu’au tournant du chemin, elle s’était heurtée à un -roc dur, à lui, Constantin Michel. Il eut une brève vision de l’avenir. -«Cette histoire finira mal pour toi, mon enfant, pensa-t-il. Quoi que tu -en aies, tu t’attacheras à moi, et un beau jour je partirai pour -New-York ou Changhaï, te laissant seule, perdue au milieu de cette mer -humaine qu’est la Russie.» - -Il eut un moment d’émotion indicible. Il pardonna à Ariane son passé -trouble. Elle avait eu, elle aussi, si jeune, un idéal, et ne l’ayant -pas atteint, elle faisait payer ses erreurs à ceux qu’elle rencontrait. - -Il passa un bras sous celui de la jeune fille, le serra contre le sien -et la conduisit à l’hôtel. Pendant toute la soirée, il ne fut que -douceur et gaîté. L’humeur de son amant n’échappa pas à Ariane. Elle se -laissa entraîner par le flot irrésistible de tendresse qui sortait du -cœur de Constantin Michel. Pour la première fois, elle oublia son rôle, -se pressa contre lui, se blottit dans ses bras et, sortie du lit, -raconta les plus folles histoires sur son enfance--époque sans danger -aux yeux de Constantin. - -Ce fut un bref entr’acte. Peu de jours après, la lutte sournoise, -implacable, recommença. Un soir, comme Ariane était souffrante et qu’ils -prenaient le thé dans leur petit salon, elle commença à parler de leurs -relations. Elle le remercia d’en avoir défini le caractère avec tant de -précision et de prévoyance, dès avant qu’elles eussent commencé. - ---Je reconnais bien là, dit-elle, mon ami si sage, si averti de tout. -Grâce à vous, tout est clair entre nous. Il n’y a place pour aucune -ambiguïté. En somme, je suis libre; vous l’êtes aussi. Nous avons formé -une association temporaire à la recherche du plaisir. Je ne vous le -cache pas: vous avez su me le donner. - ---C’est beaucoup, interrompit Constantin. Tu connais les vers de Vigny: - - ... C’est le plaisir qu’elle aime. - L’homme est rude, il le prend et ne sait le donner. - ---Je ne connais pas les vers, continua-t-elle, mais comme on dit, je -crois, je connais la chanson (Constantin Michel s’en voulait amèrement -de sa citation). Et puis, nos causeries ne sont pas un mince agrément -dans l’affaire. A l’ordinaire, les hommes sont si niais. Dès qu’on en a -tiré ce qu’on leur demande, les voilà muets... - -Constantin commença à grimacer intérieurement. Mais comment arrêter -Ariane? Il essaya de dévier la conversation. Avec une logique -supérieure, Ariane y revint: - ---Mais, puisque nous sommes libres, nous avons le droit de faire ce -qu’il nous plaît. Vous pouvez avoir une maîtresse (Bon, elle a appris -mon histoire, pensa Constantin)... et je puis prendre un amant. Nous ne -nous tromperions pas, puisque nous ne nous aimons pas et que nous nous -donnons un avertissement préalable. - ---Ah! par exemple, non! Je ne suis pas pour le partage, cria Constantin -qui, sur ce terrain, vit la possibilité de laisser cours à ses -sentiments. Non, cent fois non! Tant que tu es à moi, tu n’es à personne -d’autre. Tiens-le-toi pour dit. - ---Et si tout de même j’avais un amant? Vous ne le sauriez pas. - ---C’est ce qui te trompe. Je le saurais, et tout de suite. - ---Et alors?... - ---Ma chère enfant, à mon vif regret, tout serait fini entre nous. - -Il dit ces mots sans colère, mais avec une netteté d’accent qui parut -faire impression sur Ariane. - -Elle revint peu après, de biais, à la question qui l’occupait: - ---Et pourtant vous ne m’aimez pas. - ---Cela est une autre question, repartit Constantin, mais pour le temps -où tu m’appartiens, je ne te cède à personne. - ---Vous êtes bizarre, fit Ariane. - ---Je suis comme je suis, et il n’y a pas à discuter. Les choses sont au -net sur ce point. Maintenant changeons de sujet. - -Avec une apparente indifférence, ils commencèrent à parler sur un thème -banal. - -Mais comme elle se levait pour partir, Constantin fut emporté par un -élan soudain. Il mit Ariane contre le mur, lui appuya les deux mains sur -les épaules et, les yeux fichés dans les siens, lui dit: - ---Je ne sais quel jeu tu joues ici, petite fille. Si tu veux te battre, -eh bien, battons-nous. Mais je t’avertis que tu n’auras pas raison de -moi. De nous deux, c’est moi qui l’emporterai, sois-en sûre. Et veux-tu -que je te dise ce qui t’arrivera? Que tu le veuilles ou non, tu -m’aimeras. Tu m’aimeras avec ta tête diabolique, avec ton cœur que -j’ignore, avec ton corps que je connais. - -Sous sa main, il sentit l’épaule gauche d’Ariane qui essayait de se -soulever. Mais il la tenait fortement et l’épaule indiqua seulement le -geste tenté qui, ne pouvant se développer, avorta. - - - - -§ VI. MOUVEMENT IMPRÉVU - - -Cependant Constantin voyait trois ou quatre fois par semaine, dans -l’après-midi, la baronne Korting et chaque soir Ariane. Faisait-il des -progrès avec cette dernière, rien ne l’indiquait. Déjà on touchait au -milieu du mois de mai. Ariane était toujours semblable à elle-même. Un -jour, elle se montrait gaie, enfantine, pleine d’anecdotes et de mots -charmants. Le lendemain, avec un art incomparable dans la négligence -étudiée, elle revenait sur les thèmes détestés et semblait s’y -complaire. - ---Tu ne mens pas assez, lui disait en riant Constantin. Tu n’as pas -encore compris le secret du bonheur qui est dans une illusion chèrement -nourrie et jalousement respectée. - ---Il y a plus d’une façon d’être heureux, répondait-elle. Qui sait si la -mienne ne vaut pas la vôtre? Puis-je me plaindre de la vie, -ajouta-t-elle, n’ai-je pas un amant beau et intelligent? - ---Ariane, je n’aime pas qu’on se moque de moi. - ---Mais enfin puisque je vous ai choisi entre tant d’autres, sans me -donner le temps de la réflexion, il faut bien que votre physique, votre -physique seulement, Monsieur, ait quelque chose d’irrésistible. Car, au -vrai, l’étudiant qui m’accompagnait au théâtre est assez séduisant. Mais -vous êtes mieux, puisque je suis ici à cette heure au lieu d’être dans -ses bras... Le pauvre garçon! Il m’avait fait depuis trois mois la cour -la plus assidue, la plus respectueuse. Il croyait bien toucher au -bonheur. La soirée au Grand Théâtre devait être décisive. Songez! Il -avait commandé une automobile! Nous allions souper chez Jahr... - -Constantin Michel avait les nerfs en boule. Pour se punir lui-même, il -demanda, comme un flagellant qui veut encore être battu: - ---Eh bien, que serait-il arrivé? - ---Ce qui arrive dans ces cas-là, cher et excellent ami. Nous aurions -soupé et bu du Champagne. Puis nous serions revenus en automobile... - ---Et alors? dit Constantin d’une voix froide. A-t-il un appartement? On -ne reçoit pas les gens au milieu de la nuit dans les hôtels convenables. - ---Restent les hôtels qui ne sont pas convenables, reprit la jeune fille. -Et puis, du parc Petrovski au centre de Moscou, il y a vingt minutes. Et -l’on peut allonger le chemin. Une automobile fermée, les secousses, -l’ivresse du souper, un bras pressé autour de la taille, des lèvres -passionnées sur votre cou... Enfin, je ne suis pas de bois, -conclut-elle, et vous le savez mieux que personne... - - * * * * * - -Le lendemain de cette soirée, Constantin décida son départ pour Kief et -l’annonça à la baronne Korting dans l’après-midi. Le soir, il avertit -Ariane. Elle sursauta: - ---Comment, vous partez le jour même de mon anniversaire! Ce n’est pas -gentil! - -C’était la première fois qu’elle manifestait un sentiment à son endroit. - -Il la prit dans ses bras. - ---Il fallait me le dire, petite fille, fit-il. Comment pouvais-je -savoir? En tous cas, nous dînerons ensemble demain. Je ne pars qu’à onze -heures et pour une semaine. A propos, quel âge as-tu donc? - ---Mais, dix-huit ans. - ---Comment, dix-huit ans! Tu m’avais laissé croire que tu en avais au -moins vingt. - -Il semblait qu’elle l’eût trompé sur un point de capitale importance. - ---Dix-huit ans! répétait-il, dix-huit ans!... C’est inimaginable! on n’a -pas dix-huit ans!... Alors, quand je t’ai connue, tu n’en avais que -dix-sept! Tu aurais bien pu me le dire, tu aurais dû me le dire! - -Il était au comble de l’exaspération. - -Elle le calma: - ---Je ne vois pas ce que nos âges ont à faire dans notre aventure. Je ne -vous ai jamais demandé le vôtre. Quand nous nous sommes rencontrés--jour -béni, jeta-t-elle ironiquement--il me manquait un mois pour avoir mes -dix-huit ans. Qu’est-ce qu’un mois?... Vous n’allez pas me chercher -querelle pour un mois. - -Mais Constantin Michel ne se remettait pas et l’ébranlement produit en -lui par ce qu’il appelait un «fait nouveau» eut une suite inattendue -presque immédiate. - -Ariane racontait des histoires de sa tante Varvara. Elle commentait la -sagesse de cette vie, son équilibre parfait, l’art avec lequel Varvara -Petrovna avait su ne cueillir que les roses de l’amour. - ---Tante Varvara m’a dit, continua-t-elle, qu’elle n’a jamais passé une -nuit entière avec aucun de ses amants. Il faut savoir partir ou les -congédier à temps. Selon elle, dormir ensemble est le plus sûr moyen de -tuer l’amour. On dort mal, on se réveille de mauvaise humeur. On est -laid dans la lumière du matin. Il faut voir son amant lorsqu’on est -coiffée et arrangée, s’habiller et se déshabiller pour lui plaire. La -promiscuité, c’est bon pour les gens mariés. Mais le mariage n’est ni -l’amour, ni le plaisir... - ---Ta tante, interrompit Constantin, avec toute son expérience ne connaît -pas grand’chose de la vie. Si libre qu’elle soit, c’est une femme à -système et, sur ce que tu m’en dis maintenant, j’ai assez médiocre -opinion d’elle. Entre gens qui s’aiment, petite fille, il n’est pas -question d’heures; ils ne se quittent ni jour ni nuit, déjeunent et -dînent à la même table, s’endorment ensemble et se réveillent l’un à -côté de l’autre. Tu trouves agréable, toi, quand nous partageons le même -lit et que nous sommes si près l’un de l’autre qu’il n’y a rien ni -matériellement ni moralement entre nous, lorsque la chaleur du lit -commun nous pénètre et nous engourdit, lorsque du bout de tes pieds -jusqu’à la tête tu me sens près de toi, que ton corps s’adapte à mon -corps, que nous semblons vivre d’une même vie et que le battement de ton -cœur se confond avec le battement du mien, tu trouves agréable de -t’arracher à moi, de te lever, de t’habiller? Tu ne sens pas le mur qui -aussitôt s’élève entre nous avec chaque pièce de vêtement que tu revêts. -Tu redeviens une étrangère; tu redeviens l’ennemie. - -Constantin, s’était étrangement échauffé et s’étonnait lui-même. Ariane -battit des mains et le persifla. - ---Comme vous êtes éloquent! - ---Ce sont les folies de ta tante qui m’exaspèrent, reprit Constantin -Michel. Il ne s’agit ni de toi, ni de moi. Le diable l’emporte! Quelles -idées a-t-elle pu te fourrer dans la tête? - -Il marcha dans la chambre longuement. Ariane se taisait. - -Soudain, il s’arrêta devant elle. - ---Sais-tu ce que nous allons faire? Quand passes-tu ton dernier examen? - -Elle indiqua une date éloignée de huit jours. - ---Très bien, continua-t-il. Je serai de retour de Kief. Tu auras fini -ton Université. Tu as besoin de prendre l’air. Je veux me reposer aussi. -J’ai beaucoup travaillé. Et puis Moscou me donne étrangement sur les -nerfs. Je t’emmène en Crimée, nous passerons quinze jours au soleil du -Midi, dans les rochers rouges, au bord de la mer, parmi les fleurs et -sous les arbres. Nous vivrons comme des dieux; nous ne penserons pas, -nous ne nous disputerons pas. Voilà mon plan _ne varietur_. Il ne reste -qu’à obéir. - -A peine avait-il terminé qu’il restait stupéfait de ce qu’il avait dit. -Dans quoi se lançait-il? Est-ce ainsi qu’il entendait liquider -l’aventure où il était engagé? Certainement, au contact irritant -d’Ariane, il perdait la raison. - -Cependant, d’une voix tranquille, elle élevait des objections. Au jour -où elle terminait ses examens à Moscou, sa tante l’attendait. Elle -recevait trois ou quatre lettres par semaine qui l’imploraient de ne pas -perdre une heure. La liaison de Varvara et du beau docteur devait -tourner au drame. Ariane était nécessaire là-bas. Ses amis aussi, qui -avaient leurs droits, comptaient sur sa présence. Enfin une autre -raison, à laquelle elle fit allusion tout en la laissant dans l’ombre, -l’obligeait à rentrer à date fixe. - -Plus elle parlait, plus Constantin se prouvait à lui-même l’excellence -de son plan. Il conclut l’entretien en lui disant avec la calme -assurance dont il avait éprouvé combien elle portait sur la jeune fille: - ---Je veux aller avec toi en Crimée. C’est mon commencement et ma fin. -Donc, cela sera. Tu ne me feras jamais croire qu’une fille ingénieuse -comme toi ne puisse pas voler les quinze jours qui nous sont -nécessaires. Je t’en laisse le soin et me garde de te donner des -conseils. Nous sommes aujourd’hui le dix-huit. Je reviens de Kief le -vingt-huit. Tu auras passé ton examen le même jour, et le vingt-neuf -nous monterons dans l’express de Sébastopol. Tu reprendras ta liberté -entre le quinze et le vingt juin. - -Cela dit, il refusa de discuter plus avant et, le lendemain, il était -avec Ariane sur le quai de la gare de Kief, car elle n’avait pas refusé -de l’accompagner. Pour la première fois depuis six semaines qu’il la -connaissait, il avait réussi à lui faire accepter un cadeau en l’honneur -de ses dix-huit ans et une montre-bracelet encerclait le poignet de la -jeune fille. - ---Prépare tes bagages pour le vingt-neuf, dit-il. - ---Mais c’est impossible, je vous assure. - -La cloche sonnait. Il prit Ariane dans ses bras. Il lui parut qu’elle ne -l’avait jamais embrassé ainsi, qu’elle ne s’était pas encore donnée à -lui aussi complètement que dans ce rapide baiser sur le quai de la gare. - -Il y pensa longtemps dans le train. «Est ce que je me trompe? dit-il. -Est-ce une illusion?... Non, non, c’est la vérité. Cette fille si -gardée, cette fois s’est trahie.» - - - - -§ VII. CRIMÉE - - -Huit jours plus tard, Constantin Michel revenait de Kief. Chaque soir -entre cinq et sept heures, la journée finie, il avait attendu la venue -de la nuit sur la terrasse du jardin des Marchands. La vue dont on y -jouit est une des plus belles qui soient au monde. A gauche, au-dessous -de la terrasse, ce sont les quartiers populeux du port; à droite dans la -verdure, les murs blancs et les coupoles dorées de la laure la plus -sainte de Russie. Puis le Dnieper lent, aux courbes allongées, les -bateaux à vapeur qui le sillonnent, les caravanes de barges et de -chalands, les fumées qui montent, les coups de sifflet qui déchirent le -silence; et plus loin, la plaine russe allant sans une ride jusqu’à -l’horizon, et la grande tache sombre de la forêt vers l’orient. C’est un -paysage immense, animé au premier plan et tranquille à l’infini, un -paysage sans pittoresque, dont on ne se fatigue pas et qui change -lentement sous les jeux variés de la lumière. L’air était doux après les -journées déjà chaudes, le ciel profond, et les fleurs parfumaient les -crépuscules paisibles. Constantin Michel regardait les robes claires des -femmes, les uniformes des officiers, la foule mouvante sur les -terrasses, puis tournait les yeux vers la plaine qui s’endormait -au-dessous de lui. Dans ce décor grandiose, l’aventure de Moscou se -ramenait à ses justes proportions. Il s’étonnait de s’y être passionné. -Il ne comprenait plus pourquoi le passé d’Ariane avait pu l’émouvoir à -ce point: «Grâce à Dieu, se disait-il, elle ne m’a pas trompé. Sa -franchise inouïe m’a peut-être sauvé. Eût-elle eu la rouerie de ses -sœurs occidentales, m’eût-elle joué la charmante comédie sentimentale à -laquelle nous nous prêtons si complaisamment, eût-elle essayé de me -faire croire qu’elle m’aimait et que j’étais, malgré les expériences -indéniables de son passé, le premier homme qui entrait dans son cœur, -qui sait si je ne me fusse laissé prendre? Mais avec elle, il n’est pas -possible de nourrir ces illusions qui nous mènent si loin. Je n’ai -jamais vu quelqu’un de plus «matter of fact». Elle se montre comme une -planche anatomique. Ce que les femmes cachent, elle l’étale. Je parie -qu’à mon retour de Crimée, je saurai le nombre exact de ses amants et -leur état civil. Je suis un numéro dans une liste. Ne l’oublions pas. -Sachons gré à cette charmante fille d’avoir bien voulu me faire un don -si franc d’elle-même, remercions-la de m’avoir évité de longues -hésitations et d’avoir renoncé aux comédies coutumières.» - -Dans cette humeur, il lui écrivit une lettre gaie, avouant d’un ton vif -qu’il ne pouvait se passer des longues conversations dont elle avait su -charmer le séjour de Moscou et se promettant mille félicités des -semaines à venir en Crimée. Il eut un mot d’elle qui s’était croisé avec -le sien; elle ne parlait pas du voyage projeté et décrivait d’une façon -spirituelle sa vie entre un oncle amoureux et une tante que la jalousie -avait bien de la peine à faire sortir de l’indolence qui lui était -ordinaire. Sa lettre avait l’allure leste et dégagée qu’elle apportait à -toute chose. - -Il lui télégraphia son arrivée et confirma leur départ pour le -lendemain. - -Sur le quai de la gare, Ariane Nicolaevna l’attendait et dans la voiture -qui les emmenait à l’hôtel se serra affectueusement contre lui. Elle -avait passé son dernier examen le jour même de la façon la plus -brillante. Elle n’éleva aucune difficulté au sujet du voyage de Crimée -et raconta l’ingénieuse façon dont, avec la complicité d’une amie, elle -trompait son père, son oncle, sa tante Varvara et les nombreux amis qui -l’attendaient en province. Elle affirma seulement qu’elle devait être le -dix juin chez elle pour des raisons de la plus haute gravité et que sur -ce point il n’y aurait pas de discussion. Elle avait donc une semaine à -donner à son ami. - -Le lendemain, l’express de Sébastopol les emportait. - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -Ils étaient seuls, étendus sur une petite plage de sable roux et chaud -au ras de la mer. A droite, à gauche et derrière eux, des rochers tout -proches, déchiquetés, rouges; à leurs pieds les vagues molles venaient -mourir avec le bruit d’une étoffe qu’on déchire. Dans le ciel pur, -quelques petits nuages chargés de lumière restaient immobiles, comme -accrochés dans l’azur. Ainsi que l’avait promis Constantin Michel, ils -vivaient comme des dieux et, nus au bord des flots sous le soleil qui -baignait leurs corps allongés, respiraient sans parler l’air marin. Il y -avait plus de huit jours qu’ils étaient près d’Yalta, dans une intimité -de chaque minute. Ils habitaient la maison qu’un peintre ami de -Constantin lui avait cédée, une petite maison aux murs blancs, au toit -rouge, perdue dans les rochers, non loin de la route qui va d’Yalta à -Aloutcha. La maison ne comprenait que deux pièces; l’une, la plus -grande, donnait au midi sur la mer par trois fenêtres, avait des murs -crépis à la chaux, sur lesquels étaient tendues quelques étoffes -orientales; et des divans revêtus de tapis persans étaient disposés le -long des parois; elle servait de salon et de salle à manger;--l’autre, -la chambre à coucher, plus petite, mais spacieuse encore, regardait, au -couchant, un étrange paysage de cactus, de plantes grasses, de fleurs, -de rochers et de pins. Sur le derrière de la maison, la cuisine et la -chambre de la bonne qui préparait leurs repas. C’était une fille de sang -tatar, aux cheveux noirs, aux beaux pieds nus, qui glissait doucement -dans la maison sans qu’on l’entendît. - -Ariane avait fait le tour du logis que Constantin avait choisi pour leur -vie à deux, à la façon d’un chat qui inspecte une demeure nouvelle, puis -avait disparu dans la cuisine où elle eut un long entretien avec la -Tatare. Constantin l’avait chargée de diriger la maison, non sans -craindre que le ménage ne fût tenu de façon fantaisiste. Il se trompait. -Ariane se révéla maîtresse de maison accomplie. Non seulement les repas -étaient servis à heure fixe, mais la chère était excellente et variée. -Ariane ne dédaignait pas de donner des recettes à la Tatare,--des -recettes venues de la cuisinière renommée de Varvara Petrovna--et en -surveillait l’exécution. Il y eut tel chaud-froid de poisson au caviar -devant lequel Constantin s’extasia et un coulibiak dont on parla -longtemps. La jeune fille prenait au sérieux ses devoirs nouveaux et, à -table, se réjouissait à voir Constantin faire honneur au menu. - -Leur vie coulait monotone, mais exquise. Ils se réveillaient tard dans -la chambre claire. Ariane frappait dans ses mains. Au bruit, la Tatare -aux pieds nus, souriante et silencieuse, arrivait, portant un plateau -chargé de chocolat, de thé, de crème, de pain frais, de beurre et de -confitures. Ils déjeunaient, côte à côte, de grand appétit et tardaient -à se lever. Vers onze heures, pourtant, ils quittaient le grand lit -tiède et gagnaient la petite plage voisine. Là, ils s’ébattaient en -pleine lumière, jouaient comme des enfants dans les rochers, entraient -dans l’eau presque tiède, en ressortaient pour y retourner encore, puis -venaient s’étendre nus sur le sable chaud. Ariane alors détachait ses -longs cheveux. Ils restaient immobiles sous le soleil brûlant, les -paupières closes. Il semblait que les rayons pénétrassent jusqu’au -centre de leur être. C’était, sous la peau, comme le crépitement de -millions de petites étincelles électriques. La vie universelle -paraissait couler en eux. Ils étaient les frères des rochers, du sable -et des fleurs qui les entouraient. Le vent salin caressait leurs corps -et passait entre leurs doigts de pied libres. C’était un long -engourdissement exquis; ils ne parlaient pas. A peine se sentaient-ils -vivre. - -Vers une heure, alors que le soleil tombait d’aplomb sur eux, ils -rentraient comme ivres dans la salle fraîche et déjeunaient de grand -appétit. Puis c’était une longue sieste pendant les heures chaudes. Au -premier jour, Constantin s’était étendu sur un divan. Ariane reposait -sur le lit et, le second jour, à sa grande surprise, l’appela. Lisant, -fumant et dormant, ils reposaient ainsi près l’un de l’autre, à peine -vêtus, et à cinq heures prenaient le thé. Il fallait s’habiller enfin. -Ariane soupirait, mais se coiffait et passait une robe légère comme -toile d’araignée. - -Au crépuscule, ils sortaient de leur domaine et marchaient sur la route -d’Yalta. Souvent, ils allaient jusqu’à la ville, voisine de quelques -verstes, traversant les riches vergers et les jardins de fleurs qui -bordent le rivage. Là, une fois la nuit venue, ils soupaient sur la -terrasse d’un hôtel dominant la mer. Au-dessous d’eux des bateaux se -balançaient dans le port qu’éclairaient de grands globes électriques. -Des musiques lointaines passaient dans l’air embaumé. Les gens -regardaient avec envie ce couple dont le bonheur éclatait comme un défi. -Ils regagnaient enfin leur villa. Le long de la route, les lucioles -piquaient les buissons odorants de leurs pointes de feu qui voltigeaient -de branche en branche, s’éteignant pour se rallumer plus loin, faisant à -leur promenade nocturne un décor passionné où l’amour à chaque pas -brûlait en flammes brèves et vives. Chez eux, ils trouvaient le samovar -sur la table et, se déshabillant et s’embrassant, restaient à causer -tard dans la nuit. - -La réserve extérieure qu’Ariane avait toujours gardée avait disparu dans -l’intimité de la vie à deux. Maintenant, elle tutoyait son amant qui lui -avait fait remarquer que pour une fille de son naturel le «vous» -manquait de simplicité. Elle était dans les bras de Constantin une -maîtresse tendre et passionnée, avec quelque chose de raffiné et -d’éperdu dans les caresses qu’elle lui prodiguait. - -Mais il sentait qu’intérieurement elle n’avait changé en rien. Elle -restait ironique, spirituelle, d’une liberté d’esprit qui allait -jusqu’au cynisme le plus étalé. La seule idée qu’il pouvait être -question d’amour entre eux l’aurait fait éclater d’un rire insolent et -juvénile. L’amour, c’est les rêves blancs d’une jeune fille innocente. -Les sages en cherchent dans le physique les seules réalités, et les -plaisirs extrêmes de la sensualité n’ont nul besoin de se compliquer -d’une maladie sentimentale propre à rendre stupides les gens les plus -intelligents. - -Elle remerciait donc son amant d’avoir su lui organiser de façon -merveilleuse une existence qui satisfaisait ses sens et lui laissait le -cœur et le cerveau libres. - -Elle avait eu la délicatesse, pendant leur première semaine au bord de -la mer, de ne pas rappeler ses expériences antérieures. Tout ce qu’elle -disait sur l’amour, elle avait le soin de le généraliser. Ce trésor de -sagesse matérialiste dans la bouche d’Ariane faisait un étrange -contraste avec la jeunesse éclatante de ses dix-huit ans et Constantin -Michel ne cessait de s’en étonner. - -Ils étaient arrivés ainsi, un jour entraînant l’autre dans une suite -continue et passionnée, au dix juin, date à laquelle Ariane devait être -chez elle. Une fois pourtant Ariane avait fait allusion à la nécessité -d’être exacte à un rendez-vous sur lequel elle ne s’expliquait pas -autrement. En vain Constantin dont la curiosité était éveillée et qui -croyait tout savoir de sa maîtresse avait essayé de la pousser sur ce -point. Elle avait répondu en termes vagues et volontairement équivoques; -il s’agissait d’un engagement d’honneur auquel elle ne pouvait faillir. -A certains mots, il put comprendre que des questions d’argent y étaient -mêlées. Lorsqu’elle en parlait, elle devenait soucieuse, irritable et -finalement pria Constantin d’éviter ce sujet qui lui était pénible. Il -se tut, mais il sentit qu’il y avait là quelque chose d’obscur dont il -aurait donné beaucoup pour pénétrer le mystère angoissant. Une semaine -encore passa. Ariane regardait plus souvent le calendrier et son humeur -se modifiait. - -Un soir, comme ils soupaient sur la terrasse d’un hôtel d’Yalta, elle -parla de leur séparation prochaine et, cette fois-ci, définitive. - ---Tu recommenceras à courir le monde et les femmes, et moi, l’automne -prochain, je reprendrai à Moscou les cours de l’Université. Je pense -aller en Europe après le premier semestre, à Paris et à Londres. - ---Alors nous nous rencontrerons là-bas, dit Constantin joyeusement. Tu -verras quelle belle vie je t’arrangerai. - ---Je ne te reverrai jamais, fit-elle, sans élever la voix. A quoi bon? -Les plats réchauffés ne valent rien. Nous avons vécu fort bien ensemble; -restons-en là. Et puis, continua-t-elle avec un charmant sourire à -l’adresse de Constantin, j’ai eu la chance de ne pas m’attacher à toi. -Je courais de grands risques, car tu es dangereux. J’ai su les éviter. -Vois-tu que je me mette à t’aimer? Veux-tu que je souffre de ton -absence? - ---Oui, dit Constantin simplement, je le veux. - ---Eh bien, je ne le veux pas. J’ai ma jeunesse devant moi. Ne crois pas -que je te la sacrifie. Tu m’auras vite oubliée. Une petite fille, comme -tu dis, cela compte-t-il dans une liste longue? Grâce à Dieu, tout s’est -passé entre nous comme il était convenu. Nous n’allons pas entamer un -autre morceau pour lequel nous ne sommes faits ni l’un ni l’autre. Avoue -que tu ne me vois pas en amante éplorée. Est-ce un rôle pour moi? Nous -nous dirons adieu dans quelques jours... - -Constantin sentait une irritation grandir en lui. Il regardait Ariane. -Elle était gaie et s’exprimait sur un ton de détachement qui le blessait -au vif. - -Ils continuèrent longtemps à se déchirer l’un l’autre, souriants, -impassibles, cherchant chacun la place faible de l’adversaire pour y -enfoncer un trait acéré. Les gens qui les regardaient avec envie -imaginaient qu’ils échangeaient les mille tendresses qui sont -coutumières entre amants. Constantin conclut en ces termes: - ---Nous sommes tout près l’un de l’autre. Mais entre nous, il y a un -abîme que rien ne peut combler. J’y renonce... Allons-nous-en. - -Ariane avait un sourire douloureux au coin des lèvres. Ils se levèrent -et regagnèrent à pied leur logis. La lune jouait sur les flots et -baignait les vergers endormis d’Yalta. Ariane se taisait et Constantin -sentait je ne sais quelle amertume au fond de son cœur. - -Ils se couchèrent en silence. Mais une fois dans le lit, comme ils -allaient s’endormir, Ariane se serra contre son amant, lui prit la tête -entre ses mains et la couvrit de baisers. - ---Pardonne-moi, dit-elle tout bas à son oreille, j’ai été méchante, je -ne le serai plus. - -Et Constantin retrouva la voix humble, enfantine, qu’il avait entendue -une fois seulement, quand Ariane s’était donnée à lui. - - - - -§ VIII. SÉPARATION - - -Deux jours après cette soirée, un télégramme arriva à l’heure du -déjeuner. Constantin l’ouvrit et le tendit à Ariane. Il était rappelé -d’urgence à Moscou. Sans hésiter, sans la consulter--Ariane -l’observa--il télégraphia à Sébastopol de retenir un coupé pour le -surlendemain à destination de Moscou. Ariane n’eut pas un mot de regret. -Le soir, elle fut joyeuse et causante comme à l’ordinaire. - -Mais le lendemain matin, comme ils s’attardaient dans la tiédeur du lit -et semblaient ne pouvoir le quitter, elle surprit Constantin par une -phrase inattendue dans laquelle, forte de l’expérience du passé, elle -affirmait qu’elle ne pouvait avoir d’enfants. Son amant lui fit -remarquer que pour leur agrément à tous deux, elle aurait pu l’en -prévenir plus tôt. - ---Tu ne me l’avais pas demandé, fit-elle, tranquillement. - -Constantin, en dedans de lui-même, l’envoya à tous les diables, mais fit -son profit de l’observation pour le temps court qui lui restait à passer -avec Ariane. - -Et le jour suivant, ils disaient adieu à la maison au bord de la mer et -à la Tatare aux pieds nus qui emplit leur automobile de fleurs. Le soir -ils prenaient l’express de Moscou. Trente-six heures plus tard, ils y -arrivaient dans la matinée. Constantin avait obtenu d’Ariane qu’elle -passerait un jour et une nuit encore avec lui avant leur séparation. Ils -descendirent à l’hôtel National. - -Constantin redoutait ces dernières heures. Il devait partir pour un long -voyage, appelé à New-York par des affaires difficiles. En d’autres -temps, il eût salué avec joie l’arrivée de ce télégramme qui, comme un -_deus ex machina_ dans un opéra, mettait fin à une situation sans issue. -Si délicieuse que soit votre maîtresse, il faut pourtant la quitter. Le -destin fournissait la rupture nécessaire et venait au secours de -Constantin qui eût eu de la peine à trouver en lui la force nécessaire -pour rompre. Ariane lui avait donné la fleur de sa jeunesse et de son -esprit. Pouvait-il lui en vouloir d’un excès de franchise si rare chez -les femmes? Allait-il lui faire grief de ce qu’elle ne l’aimait pas -comme d’autres l’avaient aimé? Serait-il assez fou pour regretter de ne -pas la voir en larmes au moment où ils se séparaient? Et pourtant, cet -épicurien la regardait dans ces dernières heures de leur liaison avec -une émotion qu’il ne cherchait pas à se cacher à lui-même et dont, au -contraire, il était prêt à se féliciter. Et il s’y mêlait aussi une -inquiétude de ce qui allait se passer, comme la crainte physique d’un -animal qui a peur d’être battu. - -Ils errèrent à travers Moscou dans l’après-midi. En apparence, Ariane -vivait un jour de sa vie tout pareil aux autres jours. Elle fut, le -soir, aussi tendre et passionnée avec lui qu’aux heures inoubliables de -Crimée. - -Mais le lendemain matin, tandis qu’elle était encore couchée et qu’il se -levait, l’attaque redoutée se développa soudain avec une ampleur -extrême. Comme toujours, elle se passa sur le ton d’une conversation -indifférente: - ---Eh bien, dit-elle soudainement, je serai demain chez moi. O toi qui -aimes tant à commander, dis-moi combien de jours tu m’ordonnes de t’être -fidèle. - -Constantin courut à elle, lui mit la main sur la bouche et, suppliant, -dit: - ---Je t’en prie, Ariane, par tout ce qui nous lie, ne gâte pas les -derniers moments que nous passons ensemble. Dans quelques jours nous -serons loin l’un de l’autre. Ce que la vie fera de nous, je n’en sais -rien. Mais tais-toi, je ne puis supporter l’idée que tu seras jamais à -un autre qu’à moi... C’est absurde, mais c’est ainsi... Respecte, je -t’en supplie, ces illusions nécessaires. Je sais, je sais... Tu vivras, -je n’ai aucun droit sur toi. Mais plus tard... n’en parlons pas... -Attendons; le temps viendra à notre secours. Tais-toi, petite fille, il -faut savoir se taire... - -Et il la couvrait de baisers, la serrait dans ses bras. Mais lorsqu’il -eut relâché son étreinte, et comme il continuait de s’habiller, elle -reprit impitoyable: - ---J’ai un amant qui m’attend. Je ne te l’ai pas caché. - -Cette fois-ci, il resta glacé, il semblait ne pas entendre. - -Elle continua d’une voix basse, molle, qui était à cent lieues du sens -des paroles: - ---A peine serai-je rentrée, il m’appellera... Je suis en retard de -quinze jours sur le rendez-vous fixé. Comment me refuserais-je à lui? -Sous quel prétexte?... Mettons que je gagne quelques jours, une semaine -de purification. Mais enfin, tu ne peux m’en demander plus... Il a des -droits sur moi cet homme, et antérieurs aux tiens. Et puis, tu sais -comment est la vie chez nous, comme tout y est facile, comme tout est -différent d’ici... Allons, faisons un compromis. Je te promets que -pendant huit jours je vivrai dans ce que tu appelles «nos chers -souvenirs»... Mais ne m’en demande pas plus, parce qu’enfin, à quoi -rimerait cette fidélité posthume?... - -Constantin s’était enfui en frappant la porte, jurant et sacrant tout au -long de l’escalier. A déjeuner, dans l’après-midi et jusqu’au soir alors -qu’ils étaient tous deux sur le quai de la gare de Riazan, Ariane -continua d’être agressive et irritable. - ---Il semble que tu veuilles me rendre la séparation plus facile, lui dit -Constantin. Tu ne veux donc pas que je te regrette? - -Ils s’embrassèrent sans élan comme on s’acquitte d’une corvée. - -Constantin resta sur le quai à voir partir le lourd convoi. Il se -sentait oppressé; il avait besoin de calme. - ---Encore un chapitre de ma vie qui se termine, dit-il, et non le moins -intéressant. Mais il était temps... - - - - -§ IX. LE BEL ÉTÉ - - -La maison de Varvara Petrovna avait repris avec l’arrivée d’Ariane, son -animation. Le docteur Michel Ivanovitch était là chaque jour et -s’arrangeait souvent pour venir et dans l’après-midi et dans la soirée. -Il ne cachait pas le plaisir qu’il avait à retrouver Ariane, et Varvara -Petrovna n’en concevait aucune jalousie. Entre Olga Dimitrievna et -Ariane, c’était la même intimité que naguère. Olga était la seule -personne qu’Ariane gardait, même à distance, pour confidente. Aussi -était-elle au courant de la liaison malencontreuse avec l’acteur célèbre -dont toutes les femmes de Russie rêvaient et de l’aventure brève, mais -éclatante, avec Constantin Michel qu’elle appelait: le Grand Prince. Le -voyage de Crimée, bien qu’Ariane en parlât sur le ton de détachement -qu’elle apportait au récit de sa vie amoureuse, lui semblait une -histoire brodée d’or et de soie, telle qu’on en lit dans les contes -orientaux. Ensemble elles fréquentaient le théâtre d’été et se -montraient sur les terrasses animées du jardin Alexandre. Elles -soupaient avec leur «compagnie», comme elles l’appelaient, qui n’était -pas moins brillante que celle de l’an passé. Olga Dimitrievna paraissait -même ne plus craindre l’ingénieur Michel Bogdanof. Au cours de l’absence -d’Ariane, il avait su la gagner. Il s’était rapproché d’elle parce -qu’elle était la seule amie véritable de celle qu’il continuait -d’appeler «la Reine de Saba» et dont il ne pouvait se passer de parler. -Par mille moyens ingénieux, et en particulier par des cadeaux auxquels -Olga était fort sensible, il se l’était attachée. Il l’avait convaincue -qu’il avait pour Ariane, non un caprice passager, mais les sentiments -les plus sérieux et qu’il tenait à cette dernière de devenir au jour où -elle le voudrait bien Madame Michel Bogdanova. Olga dans chacune de ses -lettres vantait les mérites de l’ingénieur, sa générosité, la -supériorité de son intelligence et félicitait Ariane Nicolaevna d’en -avoir fait la conquête. Aussi Olga ne mettait-elle plus d’obstacles aux -rendez-vous que l’ingénieur sollicitait d’Ariane. - -Chose curieuse, celle-ci continuait à aller le voir chez lui, deux fois -par semaine, mais au crépuscule, pour éviter le retour possible d’un -scandale comme celui de l’an dernier. Elle arrivait à la petite maison -du faubourg, souvent accompagnée d’Olga Dimitrievna qu’elle laissait à -la porte. - -A peine entrée, Ariane détachait sa montre-bracelet, cadeau de -Constantin Michel, et la posait sur un guéridon bien en vue. - ---Il est exactement six heures, disait-elle. - -Une heure plus tard, sans jamais tarder, on la voyait sortir de la -maison et Olga Dimitrievna la plaisantait sur le compte strict -d’elle-même qu’elle tenait, n’ajoutant jamais une minute aux soixante -qu’elle devait à l’ingénieur. - ---Les affaires sont les affaires, et où mettrait-on de l’exactitude si -ce n’est dans ses rapports avec son banquier? disait volontiers Ariane. - -Varvara Petrovna observait sa nièce. Elle la trouvait changée, plus -sérieuse. - ---Il y a quelque chose de nouveau en toi, disait-elle, et -d’indéfinissable. Tu n’es pas amoureuse au moins? - -Ariane éclatait de rire, tant la supposition lui paraissait folle. - ---C’est une maladie qui n’est pas de mon âge, mais du tien, -répondait-elle en taquinant sa tante. - -Nicolas Ivanof avait quitté la ville depuis trois mois. On ne l’avait -pas vu de l’hiver; il s’était enfermé dans sa propriété. Puis il était -parti pour la Crimée où, soi-disant, la santé de sa mère exigeait sa -présence. Mais on assurait qu’il avait l’esprit dérangé et qu’il était -lui-même en traitement chez le spécialiste qui soignait Mme Ivanova -mère. Des cartes postales arrivaient quotidiennement à l’adresse -d’Ariane qui les jetait sans les lire. - -Elle se faisait courtiser par un beau jeune homme auquel elle jouait -mille tours et dont elle se moquait avec cruauté. - -Varvara Petrovna ne s’était pas trompée en remarquant que sa nièce avait -changé. Elle menait en apparence la même vie que l’année précédente, -mais elle n’y apportait plus l’entrain endiablé qui l’avait rendue -célèbre dans la ville. Certes, elle était encore la compagne la plus -étincelante qu’on pût avoir aux soupers du jardin Alexandre. Elle -n’avait jamais épargné personne; mais ses railleries semblaient -maintenant plus cruelles; les pointes acérées qu’elle décochait -pénétraient plus avant. Ni gens ni théories ne tenaient devant sa -critique à l’emporte-pièce. Comme Méphistophélès dans le _Faust_ de -Gœthe, elle aurait pu dire: «Je suis l’esprit qui nie tout». Cependant -elle sortait moins fréquemment. Elle restait chez elle à rêver sur son -divan. Elle pensait à Constantin Michel. Il différait des hommes dont -elle était entourée, même par l’élégance de la tenue, même par une -certaine aisance de manières qui lui permettait de tout faire sans -tomber dans la vulgarité. Mais c’était à d’autres mérites qu’il devait -la place qu’il occupait dans ses pensées et le rang premier qu’elle lui -reconnaissait. Elle sentait en lui une force constante qu’elle ne -contrôlait pas. Avec les autres hommes, elle jouait un instant, puis, -dégoûtée avant d’en être lasse, elle les laissait retomber dans leur -néant. Avec Constantin il en était autrement. Elle ne s’était pas amusée -de lui; mais lui d’elle. Sans doute, pour de brefs instants, elle avait -su l’exaspérer. Mais pas une minute il n’avait perdu son détestable -sang-froid. Et qu’y avait-elle gagné? S’était-il attaché à elle plus -profondément qu’on ne s’attache à une fille jeune et jolie dont on fait -son plaisir? Il l’avait prise quand il l’avait voulu et l’avait quittée -au jour choisi par lui. Elle s’était donnée à l’heure qu’il avait fixée; -elle n’avait pas manqué à un des rendez-vous de l’hôtel National. Mais -il avait eu l’audace, une fois, à la dernière minute, de la décommander. -Et elle était revenue le lendemain. Il était parti pour Kief à sa -convenance. Il l’avait emmenée en Crimée comme il lui avait plu. Elle y -avait dépassé de quinze jours le temps bref dont elle disposait. Mais -Constantin, à la minute où était arrivé un télégramme le rappelant, -avait arrêté la date de leur départ sans la consulter. Il l’avait -abandonnée à Moscou sans lui accorder un jour de grâce qu’elle n’aurait, -du reste, sollicité au prix de sa vie. Olga Dimitrievna avait raison: il -était le Grand Prince. Il le savait; elle avait eu la faiblesse de lui -laisser comprendre qu’elle reconnaissait ses droits supérieurs. Il -dirigeait; elle obéissait. - -Ce mot dans la bouche d’Ariane la faisait pâlir de rage. «Que doit-il -penser de moi? disait-elle. Il me traite comme son esclave. Où est-il à -cette heure? Quelles femmes gagne-t-il par son assurance infernale? Ah, -si jamais je le retrouve, il paiera cher les humiliations qu’il a osé me -faire subir. Je saurai me venger de lui.» - -Ariane en était à ce point de ses réflexions, lorsqu’elle reçut, un -jour, un télégramme laconique. Il était daté de New-York et disait -simplement: - - _Serai dans un mois à Moscou. A bientôt._ - - _Constantin Michel, Plaza Hôtel_. - -«Il n’a même pas la politesse d’ajouter «tendresses» ou «mille baisers», -gronda-t-elle furieuse. Certes je ne le reverrai pas. Pour qui me -prend-il? Croit-il que j’attends après lui? Dieu me garde de répondre à -ce télégramme insolent.» - -Le télégramme était arrivé vers midi. Vers le soir, elle sortit en -compagnie d’un de ses amis. Jamais elle ne fut plus aimable avec ce -jeune homme insignifiant qui, à entendre Ariane et à voir la façon dont -elle le regardait, ne douta pas de toucher enfin à un bonheur longtemps -espéré. Ils se promenèrent au crépuscule dans la Dvoranskaia. - -Comme ils rentraient et qu’ils passaient devant le télégraphe, Ariane -dit soudain: - ---Excusez-moi un instant. - -Elle poussa la porte et pénétra dans le bureau. Il la suivit. Rapide, -elle écrivit l’adresse de Constantin Michel à New-York et, sous -l’adresse, un seul mot: - - _Hourrah._ - -Elle ne signa pas, jeta le télégramme au guichet avec de l’argent et -s’enfuit comme si elle était poursuivie. - - - - -§ X. REPRISE - - -Dès les premiers jours de septembre, Ariane était rentrée à Moscou. Elle -avait renoncé à habiter avec son oncle et sa tante. Elle logeait chez -une brave femme qui, dans un appartement moderne, lui louait une chambre -bien meublée où elle pouvait recevoir ses amis et organiser ces réunions -de jeunes gens et de jeunes filles dont les étudiants des deux sexes -sont si friands en Russie. On s’y livre aux délices d’éperdues -discussions idéologiques qui se prolongent fort avant dans la nuit; on y -échange autant d’idées que l’on y boit de verres de thé. La finesse et -l’absolu s’y mêlent de la façon la plus paradoxale; et le dogmatisme y -est d’autant plus affirmatif que l’expérience de la vie en est absente. -Et cependant les étudiants courtisent les jeunes filles, comme cela se -passe entre jeunes gens en tous pays et sous toutes latitudes. - -Ariane n’avait pas eu d’autres nouvelles de Constantin Michel. -Lorsqu’elle se fut pourvue d’un logement, elle laissa son adresse et son -numéro de téléphone dans une lettre déposée au nom de Constantin à -l’hôtel où il descendait. Mais les semaines avaient passé. Dans un jour -de dépit, elle avait essayé de reprendre sa lettre. Le portier avait -refusé de remettre à cette inconnue la correspondance d’un client -notoire. - -«J’en serai quitte, pensait-elle, s’il arrive, pour faire répondre que -je suis absente.» - -En cette fin d’après-midi, elle était seule à la maison lorsque la -sonnerie du téléphone se fit entendre. Elle eut le pressentiment que «le -Grand Prince» comme elle l’appelait à la mode d’Olga Dimitrievna était à -l’autre bout du fil. Elle pâlit et décida de ne pas répondre. Mais ses -jambes d’elles-mêmes la portèrent au téléphone. Elle décrocha le cornet -et dit d’une voix nette: - ---Allo. - -Et, sans demander qui était à l’appareil, une voix mâle à l’autre -extrémité de la ligne cria joyeusement: - ---Je suis arrivé... Enfin! Je t’attends sans une minute de retard. -Prends le cheval le plus rapide et donne un pourboire royal. - -Elle raccrocha le récepteur, courut à sa glace, arrangea ses cheveux et -allait sortir de l’appartement quand elle se ravisa. Elle rentra dans la -chambre, se précipita à son bureau, ouvrit un tiroir, se mit à chercher -dans le désordre des papiers qui l’emplissaient une feuille sale, la -plia, la glissa dans son réticule et se sauva. - -Un quart d’heure plus tard, elle frappait à la porte de Constantin. Elle -avait préparé en chemin une phrase assez méchante, mais lorsqu’elle vit -devant elle «le Grand Prince» qui lui tendait les bras, sa langue la -trahit et elle fut étonnée de s’entendre prononcer les mots que voici: - ---Eh bien, monsieur, vous vous faites attendre! - -Ils dînèrent tout près l’un de l’autre, chez Constantin. A peine eut-il -le temps de la mettre au courant de ses affaires. Ariane ne l’écoutait -pas. Elle était toute à la joie de se raconter et de décrire la vie -splendide qu’elle avait menée durant l’été dans son royaume du Sud. Elle -en fit passer les éblouissements successifs devant les yeux du Grand -Prince. Dès qu’ils eurent fini de manger, elle fut étonnée de voir -Constantin se préparer à sortir et la prier de s’habiller. - ---Nous allons chez toi, dit-il. - ---Tu ne peux pas venir chez moi et tu n’y viendras jamais. Qu’y veux-tu -faire? - ---Petite sotte, dit Constantin, ne sais-tu pas que je te garde cette -nuit? Mais à l’hôtel, avec les bienheureuses règles de police, il faut -déposer ton passeport. Allons donc le chercher. - -Ariane eut un instant d’embarras. - ---Par hasard, fit-elle, je l’ai sur moi. - -Elle ouvrit son réticule et en sortit la feuille qu’elle avait prise -dans son tiroir. - - * * * * * - -Ils s’endormaient dans le même lit. Trois mois de séparation les avaient -arrachés l’un à l’autre et jetés dans des civilisations si opposées -qu’ils semblaient avoir habité des planètes différentes. D’où -venaient-ils à l’heure où ils se retrouvaient enfin? Grâce aux vivants -récits d’Ariane, Constantin voyait comme de ses yeux la capitale du Sud -dont elle était la souveraine; il connaissait jusqu’aux particularités -physiques et morales de ceux qui l’avaient entourée. Mais elle-même -restait impénétrable. Quelles forces mystérieuses l’avaient poussée ici -ou là? Qui avait-elle retrouvé dans cette ville qu’il détestait? De quel -air avait-elle abordé ses anciens amis? Quelles connaissances nouvelles -avait-elle nouées? Il ne savait rien.--Et Ariane, de son côté, ne -pouvait imaginer dans quelle atmosphère le Grand Prince avait vécu. Il -avait toujours été sobre de détails sur lui-même. Pourtant elle -n’ignorait pas le regard dont il dévisageait les femmes. Était-il besoin -d’en apprendre davantage? - -Ils étaient là, allongés l’un à côté de l’autre, fatigués, à la porte du -sommeil. Mais ils songeaient avec tant d’intensité qu’il semblait à -chacun d’eux que leurs pensées s’extériorisaient et qu’elles allaient -devenir visibles à l’adversaire immobile et voisin. «Se peut-il qu’elle -ne sache pas ce qui se passe en moi?» se disait Constantin. Et Ariane -frémissante pensait: «Dieu garde que je me trahisse et que je le laisse -lire dans mon cœur.» - -Ils s’endormirent enfin. - - - - -§ XI. LA VIE A DEUX - - -Leur vie s’organisa d’elle-même sans qu’ils en eussent concerté le plan. -Ariane allait à l’Université dans la journée, Constantin à ses affaires. -Il avait pris un bureau dans le centre de la ville. Ils habitaient -ensemble, mais Ariane gardait sa chambre; elle sauvait ainsi les -apparences, avait une adresse à Moscou, recevait ses amis chez elle. A -l’hôtel, Constantin avait fait choix d’un appartement plus vaste -comprenant trois pièces. Ils continuaient pourtant à partager la même -chambre à coucher et Ariane, de sa propre autorité, en avait fait -enlever un des lits. Celui qui restait n’était pas large, mais «je suis -mince, disait-elle, et ne te gênerai pas». Le salon servait de cabinet à -Constantin, la seconde chambre était arrangée en salle à manger. - -Ils se quittaient dans la matinée et se retrouvaient à l’heure du dîner -qu’ils prenaient le plus souvent chez eux. Mais parfois Ariane demandait -à aller dans un des restaurants élégants de Moscou. Là, elle refusait de -dîner en cabinet, comme Constantin l’eut préféré, car il craignait de -l’afficher et de la compromettre. Elle avait de la famille à Moscou et -des relations. Elle appartenait à la bourgeoisie riche et éclairée; elle -avait à peine dix-huit ans. Ne devait-elle pas consentir quelques -sacrifices pour garder sa position sociale? Mais Ariane, avec une -insouciance superbe, dédaignait le bruit qui pouvait s’élever autour de -son aventure. Jamais on ne vit personne plus indifférente à l’opinion -d’autrui. Elle prenait son plaisir où elle le trouvait et laissait les -gens parler. Elle ne tenait à sauver la face que vis-à-vis du petit -nombre d’étudiants et d’étudiantes avec lesquels elle était liée. Pour -ceux-là, elle multipliait les précautions. Grâce à la complicité de sa -logeuse, personne dans son cercle ne soupçonna de longtemps la vie -double qu’elle menait, car ces jeunes gens à court d’argent ne -fréquentaient pas les restaurants à la mode. Lorsqu’on téléphonait à -Ariane, la maîtresse du logis répondait invariablement qu’elle venait de -sortir. Le vendredi soir, elle recevait ses amis chez elle. Constantin, -qui n’avait guère de patience, avait décidé que ces fêtes hebdomadaires -prendraient fin assez tôt pour qu’Ariane réintégrât l’hôtel à une heure -du matin. Il avait imposé cette condition avec la netteté qu’il -apportait en tout et contre laquelle Ariane, quelle que fût -l’indépendance de son caractère, n’osait s’élever. Mais comment, en -Russie, renvoyer de chez soi des amis qui y sont réunis? Ariane en -exposa les difficultés au Grand Prince. Celui-ci répondit que c’était -affaire à elle d’en trouver les moyens, que, rentrant à une heure, ils -ne seraient pas endormis avant deux heures ou deux heures et demie et -qu’il ne changerait pas ses habitudes pour quelques étudiants -noctambules. Et, comme elle insistait trop vivement, il ajouta avec -quelque mauvaise humeur que sa porte serait fermée à l’heure indiquée et -que, si elle la dépassait, elle avait toujours la ressource de dormir -chez elle. Ariane l’écouta en silence et réfléchit. Les manières de -Constantin Michel à son endroit la surprenaient. Elle jugeait haïssable -la façon dont il affectait de la traiter en personne libre et de lui -laisser à chaque fois le choix, tout en exerçant sur elle une tyrannie -sans limites. Elle essayait de se consoler par la pensée que Constantin -tenait à elle plus qu’il ne voulait le laisser paraître. Sinon aurait-il -exigé cette rentrée à heure fixe? Mais pourquoi, de la même haleine, lui -offrait-il de rester chez elle jusqu’au matin? Elle se révoltait en -paroles, mais se soumettait en fait, et se détestait pour sa lâcheté. -Chaque semaine, elle se promettait de prolonger sa réception, d’oublier -l’heure, et de dormir enfin, une fois au moins, dans sa chambre -d’étudiante. Mais, à chaque vendredi, bien avant minuit, elle donnait -des signes de nervosité et regardait à toute minute l’heure que marquait -la montre-bracelet, cadeau du Grand Prince. Le souper était servi à neuf -heures, elle laissait traîner la conversation, arrêtait les jeux, et, -dès avant le milieu de la nuit, trouvait mille prétextes ingénieux pour -congédier ses hôtes. - -Elle arrivait les joues roses de froid, les yeux vifs sous son bonnet de -fourrure, l’allure dégingandée, l’air gamin, pleine d’anecdotes -amusantes et de mots spirituels. Avec elle, la jeunesse entrait dans la -chambre où Constantin allongé sur un divan rêvait ou lisait, fumant des -cigarettes. Ils prenaient du thé, causaient encore. Elle racontait la -soirée qu’elle venait de passer. A l’entendre, que n’arrivait-il pas -dans ces réunions du vendredi? La chambre d’Ariane devenait alors le -centre des aventures les plus passionnantes. La vie entière de Moscou y -semblait concentrée. Tout en se déshabillant, elle peignait en quelques -mots les acteurs et en dressait d’inoubliables silhouettes. Et, dans le -lit encore, elle achevait ces surprenantes histoires. Constantin -l’écoutait émerveillé. «La sagesse ne serait-elle pas, se disait-il -parfois, de rester dans sa chambre et d’envoyer cette petite fille -courir le monde, d’où elle vous rapporterait chaque soir les tableaux -les plus colorés et les plus divers? L’objet le plus médiocre, lorsqu’on -le regarde à travers les yeux de cette enfant, irradie de la beauté.» - -Peu à peu, Ariane suivit avec moins de régularité les cours de -l’Université. Elle s’attardait le matin au lit. Elle se levait -maintenant vers midi, traînait à sa toilette, et n’était guère prête -avant une heure et demie. Puis il fallait déjeuner. La journée était -presque passée lorsqu’on sortait de table. Elle demandait alors à -accompagner Constantin dans ses courses. Elle le menait jusqu’à la porte -de la maison où il avait affaire. Elle refusait de prendre un traîneau -et sautait autour du Grand Prince comme un jeune chien près de son -maître. Parfois, elle le devançait, se promenant à quelques pas de lui, -faisait mille folies dans la rue, s’arrêtait aux devantures, grimaçait -aux passants, se retournait au passage d’un bel officier, causait avec -un écolier, puis courait rejoindre Constantin, s’accrochait à son bras -et, haussant son visage près du sien, pouffant de rire, se moquait des -hommes et des femmes qu’ils croisaient. - ---Tu ressembles à Jupiter Olympien, lui disait-elle, un Jupiter exilé en -Scythie et obligé de se vêtir de fourrures. Je donnerais n’importe quoi -pour voir le maître des dieux glisser sur la neige et prendre un billet -de parterre. Je t’en supplie, fais-moi le plaisir de t’étaler une fois, -tout de ton long, au milieu du Pont des Maréchaux. - -Constantin se sentait comme entraîné par un courant impétueux. Au début, -il avait essayé de ramener Ariane à la raison, de l’obliger à continuer -ses cours. Parfois, il se reprochait de briser la carrière de la jeune -fille. A d’autres heures, et plus sage, il se reprochait ses craintes. -Comment vouloir enfermer une nature si riche dans des cadres étroits? Un -jour, elle le quitterait brusquement, sans raison, comme elle l’avait -pris. Elle ferait des folies ou des choses que le monde qualifie de -raisonnables. Quoi qu’il arrivât, elle serait toujours une source -intarissable de vie. - - - - -§ XII. SEMPER EADEM - - -Dans le décor nouveau de leur existence à deux, alors que les liens de -la chair et de l’esprit qui les unissaient l’un à l’autre devenaient, -sans qu’ils les sentissent croître, plus nombreux et plus forts chaque -jour, leur position sentimentale restait la même qu’au début de leur -liaison et le drame latent entre eux se développait et prenait une -intensité tragique. - -Ils s’acharnaient, l’un et l’autre, à se prouver qu’ils ne s’aimaient -pas, qu’il n’y avait entre eux qu’une aventure dont le plaisir était le -commencement et la fin. - -Ariane exécutait sur ce thème des variations d’une virtuosité sans -pareille. Un jour, elle se mettait à danser de joie au milieu de la -chambre. - ---Qu’as-tu? disait Constantin. - ---Je suis contente, répondait-elle. Je me sens libre et joyeuse. Tu -sais, il aurait pu m’arriver une catastrophe. J’aurais pu t’aimer!... Je -serais devenue sentimentale (elle levait les yeux au ciel et joignait -les mains); j’aurais poussé des soupirs (elle soupirait à fendre l’âme); -j’aurais perdu ma gaîté; je serais sotte comme l’est ma tante avec son -beau docteur... Je ne pourrais me séparer de toi; je t’attendrais en -gémissant; je ferais la bêtise de t’accabler de déclarations à t’en -donner le dégoût. La jalousie me torturerait. Je te surveillerais; je te -surprendrais à ton bureau. Je voudrais savoir où tu vas, quelles femmes -tu rencontres dans le monde; je te téléphonerais dans les maisons où tu -fréquentes. Enfin, je me couvrirais de ridicule... Peut-être même -pleurerais-je... (elle s’essuyait les yeux.) Me vois-tu les yeux rougis -par les larmes?... Grâce à Dieu, je ne connaîtrai pas ces horreurs. Je -te remercie, Grand Prince, de n’avoir pas cherché à t’emparer de mon -cœur; je ne sais comment t’exprimer ma reconnaissance d’avoir élevé le -plaisir si haut qu’il se suffit à lui-même et d’avoir réussi à le -conserver dans son essence pure. Tu es un véritable artiste. Je -m’incline devant toi. Tu es le Maître! - -Et elle s’agenouillait devant lui, abaissant son front jusqu’au tapis -devant ses pieds, puis, se relevant, faisait mille génuflexions -cérémonieuses. - -D’autre fois, elle disait: - ---Il faut que je te fasse un aveu. Une ou deux fois, j’ai cru être -vaincue. Comme j’ai eu peur!... Comme j’aurais souffert au moment où -nous nous serions quittés!... Quelle bataille je me suis livrée!... Mais -je me suis reprise. Puisque je t’ai résisté si longtemps, la partie est -gagnée. Hourrah!... - -Tandis qu’elle développait ces thèmes toujours les mêmes, Constantin -l’écoutait avec attention, pesant chaque parole, attentif aux moindres -nuances, au son de la voix, au ton des phrases, à l’accent des mots. -Était-elle sincère? Essayait-elle de le tromper?... Jamais il ne surprit -une fausse note. Elle paraissait s’exprimer avec une sincérité entière. - -Il se bornait à répondre. - ---Petite fille, que tu le veuilles ou non, tu m’aimes. Tu rentres dans -le cycle prescrit éternellement à ton sexe: tu es l’esclave. - -Suivant les jours, Ariane éclatait de rire, ou haussait l’épaule gauche, -ou se mettait en colère. - -Parfois elle lui disait: - ---Et toi, m’aimes-tu? - -La première fois qu’elle lui posa cette question, Constantin fut -surpris. Mais il se garda de montrer son étonnement. Il se leva du -fauteuil où il était assis, s’approcha de la jeune fille debout devant -lui, la prit dans ses bras et, d’une voix de reproche caressante, lui -dit: - ---Mais, mon enfant, tu n’y songes pas. Comment peux-tu penser que j’aime -une petite fille méchante comme toi? - -Ariane resta interdite. Que fallait-il croire? Les paroles ironiques ou -la caresse de la voix? Constantin sans cesse lui échappait. Au moment où -elle croyait le tenir, par une volte subite il lui glissait entre les -doigts. Les hommes qu’elle avait connus naguère, qu’étaient-ils auprès -de lui? Des plus fiers d’entre eux elle avait fait en peu de temps des -esclaves soumis à ses moindres caprices. Constantin était un adversaire -digne d’elle et déroutant. Pourquoi affectait-il avec elle le ton de -plaisanterie tendre dont on use avec les enfants? - -Elle essaya de le rendre jaloux. Elle lui fit un portrait enchanteur -d’un des étudiants qui assistaient à ses soirées du vendredi. Aucune -femme ne pouvait lui résister. Il était, enfin, éperdument amoureux -d’elle... - ---Ce garçon a du goût, dit simplement Constantin. - ---L’autre soir, il a essayé de m’embrasser... - ---C’est son devoir d’homme. - ---Cela te serait indifférent, sans doute? - ---Chère petite fille, dit alors Constantin, rien ne te serait plus -facile que de me tromper. Mais à quoi bon? Si tu ne m’aimes pas, que -fais-tu ici? Pourquoi rester auprès de moi? Mais si tu m’aimes--et c’est -l’évidence--quel plaisir goûterais-tu dans les bras d’un autre? Je n’ai -pas vécu avec toi huit mois sans apprendre à te connaître. Tu as eu et -tu auras des affections successives, mais tu es loyale. Il y a dans ton -caractère quelque chose de fier et de rare. Tu me quitteras un jour, tu -ne me tromperas jamais. - -A son tour, Ariane écoutait attentivement le discours de son amant, -cherchant à deviner ce qui se cachait sous ses paroles. Le ton n’en -était jamais passionné. Il ne paraissait mêler aucun sentiment à ces -conversations de casuistique amoureuse. S’agissait-il d’elle et de lui? -On en pouvait douter. - -Sur un seul point, elle avait prise sur Constantin Michel. Elle l’avait -découvert le cinquième jour de leur liaison et avait, dès lors, -merveilleusement utilisé sa découverte. Le Grand Prince voulait que le -passé d’Ariane restât enseveli sous des voiles. Selon les lois non -écrites qui gouvernent l’empire amoureux, ce sont là choses dont on ne -parle pas. Il y a des illusions nécessaires que toute femme sait -entretenir. Ariane s’obstinait à projeter sur son passé une lumière -crue. - -Mais la rudesse avec laquelle Constantin l’arrêtait dès qu’elle abordait -ce sujet défendu l’obligeait maintenant à ruser pour atteindre le -résultat désiré. Son esprit ingénieux lui fournissait mille détours par -lesquels elle arrivait à tourmenter le Grand Prince. Elle avait su lui -raconter sa récente liaison avec l’acteur célèbre du théâtre des Arts. -Sans avoir risqué des précisions dangereuses, elle était certaine qu’il -ne conservait aucun doute sur le caractère des relations qu’elle avait -entretenues avec lui. A intervalles irréguliers, mais fréquents, elle -s’arrangeait pour le faire apparaître devant lui dans la conversation. -Ils parlaient d’art dramatique et soudain le nom de cet ancien amant -surgissait au détour d’une phrase. Elle en expliquait les mérites, -caractérisait son talent, analysait ses rôles préférés, décrivait ses -costumes, ses grimes, la façon dont il entrait en scène, l’allure -magnifique qu’il donnait à certains personnages classiques. Elle n’en -parlait, cela va de soi, que comme une spectatrice d’un acteur. A la -longue, elle voyait un certain pli qu’elle connaissait bien se former -sur le front entre les sourcils de Constantin, et celui-ci finissait par -dire sèchement: - ---Les acteurs ne m’intéressent pas. Il n’est pas de sujet de -conversation plus vide. - -Ariane alors triomphait en elle-même; mais elle se gardait de laisser -voir qu’elle avait remporté une victoire. - -Longtemps elle insista pour qu’ils allassent ensemble applaudir ce héros -dans telle ou telle pièce de son répertoire. Constantin refusait net. -Ariane revint à la charge. Finalement Constantin lui dit un jour: - ---Si tu veux aller au théâtre des Arts, je te ferai prendre une place; -si tu veux être accompagnée, invite un de tes amoureux, et je t’en ferai -prendre deux. J’irai ce soir-là dîner chez madame X... qui depuis -longtemps me réclame. - -A force de parler de l’acteur elle arriva à le faire vivre dans l’esprit -de Constantin. Il était le «dernier amant» d’Ariane. Elle avait quitté -ses bras pour tomber dans les siens. C’est à lui qu’elle avait raconté -les admirables histoires de sa vie. Il avait su garder cette fille -méprisante trois mois. Quel homme était-ce? Quelles allures avait-il -avec les femmes? Constantin sentait qu’il ne connaîtrait pas -complètement Ariane avant d’avoir vu de ses yeux corporels le -prédécesseur qui, bon gré mal gré, hantait son esprit. Mais il lui -serait impossible d’aller un soir au théâtre des Arts, en compagnie -d’Ariane, s’asseoir devant la scène où, soudain, avec tout le prestige -d’un grand acteur, il apparaîtrait devant eux aux applaudissements des -spectateurs. La jeune fille, par son manège infernal, avait ébranlé ses -nerfs au point qu’il se sentait incapable de supporter une telle -épreuve. Pourtant il fallait voir cet homme. Par ce seul moyen il se -débarrasserait du cauchemar où il vivait. Il surveilla les affiches du -théâtre. Un vendredi il lut sur le programme le nom bien connu et fit -retenir une place, sûr d’avoir la soirée libre, Ariane recevant ses amis -dans sa chambre d’étudiante. - -Il dîna de bonne heure, seul, irrité contre Ariane et contre lui-même, -puis s’achemina à pied vers le théâtre. Il marchait vivement, absorbé -dans ses pensées, insensible au froid de trente degrés qui lui piquait -la figure. Arrivé dans le vestibule, il ouvrit sa pelisse et prit le -billet. Soudain il eut un sursaut. Il déchira le coupon, en jeta les -morceaux à terre et, sortant dans la rue, appela un traîneau... Il -constata avec surprise qu’il était en sueur. Il respirait à grands -coups. - ---J’ai évité une belle lâcheté, se dit-il à voix haute. - - - - -§ XIII. L’AMIE - - -Il jeta une adresse au cocher et le traîneau fila sur la neige durcie. - -Il se rendit chez une jeune femme dont il avait fait la connaissance -dans la maison de la baronne Korting. Celle-ci passait l’hiver à Pau -pour se soigner. Natacha X... qu’il allait voir était la femme très -jeune d’un officier détaché en Mongolie. Elle vivait assez isolée dans -une petite maison du quartier de l’Arbat en compagnie d’une vieille -tante de son mari. C’était une charmante créature, parfois gaie, parfois -mélancolique, qui avait fait à dix-sept ans un sot mariage avec un -officier viveur et sans fortune qu’elle n’aimait pas. Elle aurait pu le -quitter ou prendre un amant. Natacha n’en avait jamais eu le courage. -Elle s’était mariée au sortir de l’Institut Impérial, ignorant tout de -la vie. Dans les bras d’un mari brutal et pressé, elle conçut la plus -fâcheuse idée de l’amour. Elle n’oubliait pas les larmes versées dans -l’express qui l’emmenait au Caucase. Rien n’avait effacé cette première -impression. Depuis, son mari s’était lassé d’elle. Il se faisait envoyer -en missions lointaines, et à vingt ans Natacha vivait assez tristement, -quasi abandonnée, hésitante, inquiète, avec pourtant un sourire qu’on -devinait au coin de ses jeunes lèvres. Entre elle et Constantin était -né, à première vue, ce qu’ils appelaient une amitié tendre. En Russie, -pays où la vie est libre, dégagée de conventions, indifférente au qu’en -dira-t-on, où l’éducation réduite à l’apprentissage des bonnes manières -laisse à la nature toute sa spontanéité, personne ne s’étonne de voir -des sentiments éclore avec tant de hâte et se manifester avec tant de -simplicité. La première fois qu’ils s’étaient rencontrés, Natacha avait -parlé à Constantin comme elle n’avait jamais parlé à personne. A leur -seconde entrevue elle l’avait plaisanté sur sa liaison avec une -étudiante, «ravissante, paraît-il». Constantin fut fort surpris -d’apprendre qu’on connaissait dans le salon de la baronne Korting le -détail de sa vie privée, dont il n’avait ouvert la bouche à âme qui -vive. Il se garda de rien démentir, jugeant plus sage de ne paraître -accorder aucune importance à des racontars sans fondement. Mais peu à -peu Natacha revenait sur ce sujet qui paraissait l’intéresser; -Constantin répondait par quelques phrases très brèves, très -énigmatiques. Pourtant il avait laissé voir à différentes reprises -l’irritation où le mettait le caractère difficile de cette jeune fille -et le duel à armes cachées, qui se livrait entre eux depuis qu’ils -s’étaient connus; cela, à mots couverts, sans se livrer. Natacha -l’écoutait attentivement. Ses questions adroites visaient toutes le même -but. Elle voulait savoir quels étaient les sentiments de Constantin pour -Ariane. Constantin éludait... Enfin, Natacha brûlait de faire la -connaissance de la jeune fille. Lorsqu’elle en parla pour la première -fois à Constantin Michel, il haussa les épaules. Elle ne se découragea -pas et revint à la charge. A chaque rencontre, c’était un assaut -nouveau. Elle fit tant et si bien que Constantin fut obligé de lui -promettre d’en parler à Ariane. Il tint sa promesse et, avec quelques -précautions, aborda ce sujet un jour où il avait une loge pour le -ballet. - -Il se heurta à un refus catégorique d’Ariane qui connaissait de vue -Natacha et qui la trouvait, du reste, jolie et sympathique. - -Avec la netteté qu’elle apportait en toutes choses elle répondit à -Constantin Michel: - ---Je n’ai aucune envie de satisfaire la curiosité de tes amies. Pourquoi -veulent-elles me voir? Parce que je suis ta maîtresse? Merci, je ne -m’exhibe pas. Et puis d’une façon générale, j’espère bien que tu ne -parles jamais de moi... - -Constantin en parlait pourtant à Natacha. Plus le conflit qui s’était -élevé entre lui et Ariane devenait aigu, plus il se sentait entraîné à -discuter la question qui ne cessait de le tourmenter. Il ne faisait -aucune allusion à sa maîtresse, mais il discourait avec Natacha sur la -jeune fille russe de la dernière génération. Il lui disait un jour: - ---Savez-vous ce que sont ces ligues d’amour libre qui se sont formées un -peu partout dans les hautes classes des gymnases de jeunes filles, et -surtout dans le Sud et au Caucase? J’ai rencontré, au hasard de mes -voyages, des jeunes filles qui m’ont exposé la raison d’être, comment -dire? le programme de ces ligues. Il est curieux. Ces filles, fort -intelligentes pour la plupart, imaginent que la Russie doit donner une -nouvelle civilisation au monde et que, la première, elle se défera des -préjugés qui depuis trente siècles et plus oppriment les sociétés. Ces -petites filles de nihilistes déclarent que le plus absurde et le plus -tyrannique des préjugés est celui de la virginité. Elles ne disent pas: -«En vertu de quelle règle la jeune fille doit-elle arriver intacte au -mariage?»--car ce serait leur faire injure que de vouloir mettre en -discussion le mariage sur lequel elles ont formulé depuis longtemps leur -conclusion négative. Elles disent: «La femme comme l’homme a le droit de -disposer de son corps. Elle en fera un sujet d’expériences, si cela lui -plaît. Elle en usera à son plaisir et convenance. Il n’y a pas de morale -de l’amour.» Vous voyez combien ces jeunes cerveaux construisent de -belles théories, et je ne m’en préoccupe guère. Mais j’aimerais bien -savoir à quel point précis éclate le conflit entre la théorie et -l’action. On m’a assuré que les plus intelligentes de ces filles, -entraînées par une logique forcenée, se faisaient un point d’honneur de -se donner sans amour et même sans plaisir, pour se prouver à elles-mêmes -leur parfaite indépendance. Là seulement elles trouvaient l’assurance -d’avoir vaincu, non pas en mots, mais en fait, l’antique préjugé... Ce -pays est vraiment le champ d’expériences le plus passionnant qui se -puisse imaginer. - ---Oui, mais qu’une de ces filles si sages et si folles tombe sur un -homme véritable, et la voici esclave, répondit Natacha. N’en avez-vous -pas fait l’expérience récente? Vous en savez plus que moi sur ce point. -J’étais une oie blanche quand je me suis mariée, et cela ne m’a pas -réussi. Si j’avais une fille, comment l’éléverais-je? Je crois que je -tirerais à pile ou face. Je regarde tout cela avec moins de sévérité que -vous. La vie est si difficile que je ne suis pas disposée à condamner -d’avance ceux qui cherchent une solution à tant de maux. - -Il faut noter que Constantin Michel et Natacha ne se voyaient que chez -une amie commune. Jusqu’ici, malgré l’amitié qu’il ressentait pour la -jeune femme, il ne lui avait pas rendu visite, craignant la facilité -avec laquelle leurs relations pouvaient d’un instant à l’autre changer -de caractère. Il sentait Natacha attirée vers lui et il lui était -agréable de penser, au moment où la lutte qu’il menait avec Ariane -devenait plus violente et plus douloureuse, que, fût-il amené à rompre -avec sa maîtresse, il trouverait au quartier de l’Arbat un abri sûr où -se réfugier. - -Alors qu’il était le plus irrité contre Ariane, dans les moments de -colère qu’elle s’amusait à provoquer par le froid cynisme avec lequel -elle parlait d’elle-même, Constantin s’était souvent demandé comment il -supportait de vivre avec une petite fille déjà gâtée et qui, malgré les -charmes de sa jeunesse et le prestige de son éblouissant esprit, était -méchante jusqu’au fond de l’âme. Était-ce l’étrange faiblesse de l’homme -devant l’inconnu? Était-ce la peur du lendemain, l’effroi du vide qui le -gagnait? Touchait-il à ce moment de la vie où on hésite à rejeter ce que -l’on possède par crainte de ne pouvoir trouver mieux? Constantin s’était -à mainte reprise posé cette question. Mais à chaque fois son intimité -grandissante avec Natacha lui apportait une réponse favorable. Demain, -il aurait, s’il le voulait, une maîtresse nouvelle et charmante. Et la -certitude de plaire encore qu’il acquérait auprès de Natacha lui donnait -plus d’assurance et de sang-froid dans le duel engagé entre Ariane et -lui. - -«Mais alors, se demandait-il, si, malgré ses insolences, malgré sa -méchanceté, malgré le dégoût d’elle-même qu’elle me fait parfois monter -aux lèvres, je la garde près de moi, il faut donc qu’il y ait entre nous -un lien secret et bien puissant. Quel philtre cette jeune sorcière -m’a-t-elle fait boire?» - -Vis-à-vis de Natacha, il ne voulait pourtant pas s’engager et ne la -voyait que rarement... - -Aussi fut-il bien étonné, dans le traîneau qui l’emportait du théâtre -des Arts, de constater que, sans réfléchir, il avait donné l’adresse de -sa tendre amie. - -Les fenêtres du rez-de-chaussée de la maison où habitait Natacha étaient -éclairées. Il fut introduit par la domestique dans un vaste salon -médiocrement meublé. Quelques minutes plus tard, Natacha entrait. - -Elle était vêtue d’un grand peignoir blanc et avait jeté sur ses épaules -un châle léger de couleurs vives. Ses cheveux sombres dénoués -encadraient un visage pur. Ses yeux bruns et rieurs brillaient de -plaisir. Elle tendit les deux mains à Constantin, s’approcha à le -toucher et lui dit d’une voix musicale dont il avait déjà apprécié la -douceur: - ---Quelle surprise de vous voir ici!... A quel drame dois-je votre -présence chez moi? Mais vous auriez pu me téléphoner. Je vous aurais -préparé une réception digne de vous et me serais coiffée en votre -honneur... Sauvons-nous d’ici. Il fait froid et solennel. Venez chez -moi. - -Elle l’entraîna par la main dans une petite pièce dont un grand divan -occupait tout un côté. Bientôt le samovar fut apporté et commença à -chuchoter dans le silence. Une table se couvrit de confitures, de miel, -de bonbons et de fruits. Natacha s’était assise près de son ami. Par -moment, lorsqu’elle se penchait, il voyait sous le peignoir entr’ouvert -le ferme contour des seins... Une odeur légère venait jusqu’à lui. Il se -sentait heureux, détendu, loin des combats quotidiens, dans une -atmosphère de tendresse d’où une pointe de sensualité n’était pas -absente. Il avait pris la main de la jeune femme et, parfois, la portait -à ses lèvres. Ils parlaient sans suite, légèrement, de toutes choses. -Natacha qui l’observait ne posait aucune question indiscrète. Le temps -coulait sans qu’ils en mesurassent le rythme. Comme la soirée avançait, -Constantin attira à lui son amie et l’entoura de ses bras. Il la baisa -sur la nuque. Elle se défendit à peine. - ---Que faites-vous? dit-elle. - -Puis elle ajouta d’une voix faible: - ---J’ai peur... - - - - -§ XIV. LA PETITE MAISON DES FAUBOURGS - - -Lorsqu’il regagna l’hôtel, il était tard. Il avait le cœur serré comme à -l’approche d’un drame. «Elle est déjà rentrée, se disait-il. -Qu’aura-t-elle pensé en ne me trouvant pas à la maison?» Il ouvrit la -porte du salon. Il était dans l’ombre; seul un rais de lumière venant de -la pièce voisine filtrait à travers la porte entr’ouverte. Il passa dans -la salle à manger éclairée, puis dans la chambre à coucher. Ariane n’y -était pas. Pourtant il vit sur le lit, jetés en désordre, son chapeau et -son manteau de fourrure. «Qu’est-il arrivé?» se demanda-t-il. Une -angoisse mortelle s’empara de lui. Sans raison, il craignit le pire. Il -courut à la salle de bain; elle était vide. - -Il appela: - ---Ariane, Ariane. - -Personne ne répondit. Il revint au salon, tourna le bouton électrique. -Sur le divan, Ariane était couchée, la figure enfouie dans un coussin, -les cheveux épars. Elle s’était blottie sous un châle écossais et, -ramassée sur elle-même, semblait une petite fille d’une dizaine -d’années, abandonnée de tous, accablée par le désespoir. - -Il s’agenouilla près d’elle, voulut l’embrasser. Elle résista. Il essaya -de l’obliger à se retourner. - ---Laisse-moi, laisse-moi, dit-elle, va-t’en! - -Alors il l’enleva dans ses bras, et tenta de la regarder. Mais elle -blottit son visage sur la nuque de Constantin et, comme il la portait -dans sa chambre, il sentit des gouttes chaudes glisser sur son cou. Elle -pleurait... Il la coucha sur le lit et commença à la couvrir de baisers. -Mais soudain, elle se redressa, éclata d’un rire étincelant et cria: - ---Pas mal jouée, la comédie! Qu’en dis-tu? - -Il restait stupéfait, tandis que d’une voix railleuse elle expliquait -qu’elle pouvait à volonté verser des larmes véritables et que, si une -famille imbécile ne l’avait pas empêchée de monter sur la scène, elle -aurait fait une carrière inouïe comme actrice. - ---Pourquoi ai-je eu la faiblesse de ne pas écouter X...? gémit-elle. Il -voulait me prendre avec lui, faire de moi son élève. J’aurais débuté au -théâtre des Arts. Je serais célèbre aujourd’hui... - -Une heure après, fâchée, elle s’endormit sur l’extrême bord du lit. Mais -le matin, elle se réveilla dans les bras de son amant. - - * * * * * - -Depuis quelques temps, Constantin remarquait que la jeune fille avait -souvent des moments de tristesse. Elle passait parfois une soirée -entière sans parler, sans lire, pelotonnée sur le divan, roulée dans le -grand châle. S’il l’interrogeait, elle répondait: - ---Ce n’est rien, ne fais pas attention. - -D’autres fois, elle disait: - ---J’ai des soucis, ne t’occupe pas de moi. - -S’il la poussait, elle refusait tout éclaircissement, laissait entendre -qu’elle avait reçu de chez elle une lettre désagréable, que des -questions matérielles difficiles à régler s’élevaient, qui ne le -regardaient pas. En réunissant les bribes de renseignements précis -arrachés à ces réponses confuses, et se souvenant d’une scène qu’ils -avaient eue en Crimée, Constantin essayait de deviner le secret -qu’Ariane voulait lui cacher. Il entrevoyait une histoire énigmatique et -sombre dans laquelle l’argent jouait un rôle. - -Et soudain, un soir, il sut la vérité. - -Ariane, dans la journée, avait refusé de sortir, était restée -silencieuse, hostile, avec quelques mots si désagréables que Constantin, -irrité, l’avait laissée seule à l’hôtel et avait dîné au restaurant avec -un ami. Il était rentré de bonne heure. De toute la soirée, elle n’avait -pas ouvert la bouche, lisant des vers de Pouchkine, allongée sur le -divan. - -Ils s’étaient couchés. Et maintenant, la lampe éteinte, l’un près de -l’autre dans le lit étroit, ils cherchaient le sommeil. Tout à coup -Constantin crut entendre un soupir étouffé. Il ne bougea pas. Ariane -était agitée de petits mouvements nerveux qu’elle essayait vainement de -contenir. De nouveau, un insupportable sentiment d’angoisse lui -étreignit le cœur. Il essaya une fois encore de s’endormir. Il redoutait -plus que tout ces scènes dans la nuit. Lorsqu’il ne voyait pas les yeux -insolents d’Ariane et ses lèvres moqueuses, lorsqu’il sentait près de -lui la fraîcheur de ce corps juvénile, il était sans force et se jugeait -prêt à toutes les lâchetés. Mais il lui était impossible, ce soir-là, de -dormir. Le drame pressenti était inévitable. Il prit la jeune fille dans -ses bras et lui dit: - ---Qu’as-tu? - ---J’ai du chagrin, fit-elle, en se serrant contre lui. - -Il la pressa de questions. Elle refusait de répondre. - ---Non, non, dit-elle, je ne puis pas. Si je te dis la vérité, tu ne -m’aimeras plus; tu me chasseras... C’est une chose affreuse. - -Ces mots bouleversèrent Constantin. «Ah, se dit-il alors, elle m’a -trompé, sans doute. Dans un mouvement de fureur, après une de nos -innombrables querelles, elle s’est jetée dans les bras d’un homme... -Aujourd’hui elle ne peut vivre avec ce fardeau... Puissé-je avoir la -force de l’écouter. Que Dieu me donne le courage de me séparer d’elle et -de mettre fin à ces tortures. Qu’elle parle enfin et je l’arracherai de -moi.» - -Déchiré par des sentiments contraires, tremblant à l’idée de perdre -Ariane, il aurait voulu remettre l’explication décisive. Et en même -temps il brûlait de savoir la vérité. Il s’efforçait de rassurer sa -maîtresse, de lui persuader qu’il serait tout indulgence et que seul le -mensonge rendrait inévitable une rupture. Il l’amena enfin à se -confesser. Mais, brisée de sanglots, elle ne pouvait faire un récit. Il -fallut deviner, poser des questions. - -C’était d’argent qu’il s’agissait. - ---De quoi crois-tu que je vis, ici? lui demanda-t-elle. - ---Je ne sais, répondit-il. Tu n’as jamais voulu me laisser aborder ce -sujet... Sans doute de ce que te donne ta tante qui est riche. - ---Je n’ai jamais eu un sou de ma tante, fit-elle. - -Il y eut un long silence. - -«Encore un effort, se disait Constantin raidi de douleur, et je saurai -tout.» - -Enfin, par petites phrases arrachées avec peine, elle raconta ses -démêlés avec son père et sa tante, l’été passé, et l’appel qu’elle avait -fait à l’ingénieur... - ---J’ai cru, dit-elle.--me comprends-tu?--que je pouvais, sans rien -donner de moi acheter mon indépendance en prêtant mon corps. Le but que -je voulais atteindre justifiait tout à mes yeux... Je ne me vendais pas. -Si j’avais voulu me vendre, j’aurais eu une fortune. Mais non, j’ai fixé -moi-même la somme nécessaire pour vivre à l’Université, deux cents -roubles par mois. Si j’avais accepté un sou de plus, je me serais -méprisée. Mais comme cela, je pensais rester libre... - -Peu à peu les détails arrivaient, précis, nets; le nombre des -rendez-vous, le temps strictement limité qu’elle passait dans la petite -maison des faubourgs, l’obligation où elle était de retourner chez elle -aux vacances à date fixe. Elle n’avait compris l’affreux de sa position -que le jour où elle avait rencontré Constantin; elle aurait voulu n’être -qu’à lui. Mais l’autre là-bas l’attendait. Elle devait payer et tenir -ses engagements... - -Après deux heures de dialogue dans la nuit, toute en pleurs, elle -suppliait Constantin de ne pas la laisser partir pour le sud ou de la -chasser tout de suite, comme elle le méritait. - -Constantin était glacé d’horreur. Il étouffait de dégoût. Un mot lui -revenait sans cesse à la bouche, mais expirait sur ses lèvres: «Quelle -saleté, quelle saleté!» Elle avait mis entre elle et lui une barrière -infranchissable. Comment oublier au moment où il la prendrait dans ses -bras qu’elle s’était livrée aux caresses d’un malade? Tout était fini -entre eux. Et pourtant son âme débordait de pitié. L’erreur d’Ariane -était une erreur de jugement. Son cœur n’avait pas péché. Elle était -plus près de lui qu’elle n’avait jamais été,--cela à l’heure où il -allait la quitter. - -En proie à une émotion qu’il ne dominait pas, il la serra contre lui, la -caressant, cherchant à calmer sa douleur. Il voulait lui parler; il ne -trouvait que les mots: «Pauvre petite!... Mon cher cœur!» et ces deux -amants pour la première fois pleurèrent dans les bras l’un de l’autre -jusqu’à ce que, brisés de fatigue, le sommeil enfin, au petit jour, -s’emparât d’eux. - - - - -§ XV. PLUS AVANT - - -La nuit qui suivit la confession de sa maîtresse, Constantin, la lampe -éteinte, reprit la conversation de la veille. Sur le ton d’indifférence -le mieux joué, il lui dit: - ---Lorsque tu as fait cet arrangement, l’an dernier, tu n’étais plus une -jeune fille? - -Elle eut un mouvement de révolte. Puis s’apaisant: - ---Non, fit-elle à voix basse. - ---Tu avais un amant à ce moment-là? - ---Oui. - ---Et cet amant était le premier? - -Avec méchanceté, elle dit: - ---Laisse-moi. Cela ne te regarde pas. - -Mais Constantin, le cœur à vif, continua d’une voix froide: - ---Tu sais bien que maintenant tu n’as rien à me cacher. Et je suis ainsi -fait que je ne peux vivre aujourd’hui sans savoir toute la vérité. -Dis-moi ceci encore. Ton amant d’alors n’était pas le premier? - ---Non, fit Ariane, non. - -Constantin ne sursauta pas. Pourtant chaque mot prononcé par Ariane -entrait en lui comme un coup de couteau. Il comptait dans son esprit: -«Voici quatre amants: le premier, inconnu; le second qui était en -possession au moment du drame; le troisième, un banquier; le quatrième, -l’acteur du théâtre des Arts. Plus ceux que j’ignore et que je -connaîtrai avant que je la quitte. Elle a dix-huit ans. Elle n’a pas -perdu son temps. Elle a su gagner sa vie aussi. C’est une ravissante -fille, mais c’est une fille...» - -Cependant dans la nuit qui les enveloppait, le bras autour du torse -souple d’Ariane, il continuait à causer avec elle, d’une voix blanche, -sur un ton détaché. Il s’ingéniait à se torturer lui-même. Il semblait -qu’il voulût mesurer ce qu’il pourrait supporter de souffrance. Ou bien -il se comparait à un chirurgien qui, possédé du désir d’étudier un cas -difficile, ferait sur lui-même à la pointe du bistouri une opération -dangereuse. - ---Je ne comprends pas très bien, disait-il. Il y a des choses obscures, -intéressantes pourtant. Explique-les-moi, je te prie. Quand tu as été à -la petite maison des faubourgs, as-tu rompu avec l’ami que tu avais -alors? Ou as-tu jugé que tu avais le droit de retourner chez lui le jour -même? - ---Comment peux-tu demander une chose pareille? fit Ariane indignée... -J’étais malade en sortant de la maison des faubourgs. Je suis rentrée -chez ma tante. Je tremblais de fièvre... Olga Dimitrievna m’a couchée. -Elle m’embrassait sans fin... Pacha m’apportait du thé. Elle pleurait -sans savoir pourquoi... Je t’en prie, ajouta-t-elle, ne m’interroge -plus, il faut que j’oublie... - -Noël arriva sans qu’Ariane quittât Moscou. Deux jours plus tard -Constantin vit une dépêche ouverte sur le sac à main de la jeune fille. -Machinalement, il la prit. Elle ne contenait que ces mots: - - _Quand arriverez-vous? Vous êtes en retard sur date convenue._ - -Ariane n’était pas là. Il froissa le télégramme et le jeta en boule dans -la corbeille à papiers. - -Noël! Oui, il était dans son contrat qu’elle passerait les vacances -auprès de celui qu’elle appelait son banquier. Elle manquait à ses -engagements. A l’idée qu’elle aurait pu le quitter pour se rendre à la -petite maison des faubourgs, il grinçait des dents. - -Il la voyait arriver, au crépuscule; la porte s’ouvrait aussitôt. Elle -entrait, elle détachait de son bras le bracelet qu’il y avait mis. «Il -est six heures», disait-elle (elle ne lui avait caché aucun détail de -ces rendez-vous). Il étouffait de fureur et de dégoût... Et pourtant, -puisqu’il allait rompre avec elle, pourquoi l’avait-il retenue à Moscou? -Avait-il obéi à un mouvement de pitié devant la détresse de la jeune -fille? Par quelle étrange faiblesse prolongeait-il encore de quelques -jours leur liaison? N’avait-il pas assez souffert? Il se souvenait de -l’élan irrésistible qui l’avait ramené un soir à la baronne Korting. Que -n’était-il resté auprès de cette femme charmante? Il était revenu à -Ariane; ensemble ils étaient partis pour la Crimée. A New-York même, si -loin d’elle, il avait tressailli de joie à l’idée que ses affaires le -ramèneraient à Moscou. Puis tout un hiver de luttes cruelles, un corps à -corps impitoyable... - -Et maintenant la mesure était comble. Sa décision était prise. Il avait -pu la garder quelques jours encore, mais il sentait nettement que depuis -l’histoire connue de la petite maison des faubourgs, il ne pourrait plus -vivre avec elle. Déjà il combinait dans son esprit un voyage à -Pétersbourg. Il partirait seul et ne reviendrait pas... Un peu de -patience encore, le temps nécessaire pour arranger ses affaires, -quelques semaines peut-être? Qu’importe, il saurait attendre. Du reste -que craignait-il désormais? - -Ariane ne pouvait plus le faire souffrir. - - - - -§ XVI. UN SOUPER - - -La veille de l’an, ils soupèrent ensemble, hors de Moscou, chez Jahr. -Ariane but du Champagne et s’égaya. Sur la scène, un chœur de tziganes -chantait d’étranges mélodies sur un rythme heurté. Leurs voix -nasillardes évoquaient un Orient poivré et fiévreux. A minuit, Ariane -tendit son verre à Constantin et prit celui de son ami. - ---Avec qui souperas-tu l’an prochain? dit-elle. Avec qui souperai-je?... -Bah, buvons! - -Elle vida le verre. - -Ils restèrent longtemps dans la vaste salle, au milieu du bruit des -convives, du fracas de l’orchestre. Ariane, indifférente à ce qui se -passait autour d’elle, aux baisers échangés, aux bras glissés autour des -tailles, racontait avec infiniment de grâce des histoires de sa -merveilleuse enfance et comment elle avait fait la découverte du monde. - -Constantin l’écoutait, penché vers elle. Et lorsqu’elle eut fini, il lui -dit: - ---J’aurais voulu te rencontrer alors. Je t’aurais enlevée. Pour moi de -vieilles femmes très sages et des hommes sans danger mais pleins de -science t’auraient élevée à l’écart. Ils t’auraient appris la danse, le -chant, la rhétorique, et les vers des poètes. Ils t’auraient fait -macérer trois ans, comme Esther, dans les aromates; puis lorsque tu -aurais été une adolescente accomplie ils t’auraient menée en cortège -jusqu’à ma couche. - -Elle haussa, inimitable, l’épaule gauche et dit: - ---Crois-tu que tu m’aurais aimée autre que je ne suis? Tu m’aurais eue -le premier, bel avantage! et tu m’aurais quittée bien vite! - -Ils sortirent. La nuit était froide; il gelait fortement. Ils montèrent -dans un traîneau et, abrités derrière l’énorme cocher à la touloupe -rembourrée, prirent à grande allure la direction de Moscou. Ariane se -serrait contre Constantin. - ---Je crois que je suis un peu grise, dit-elle. L’an dernier, j’étais en -province à ce même jour. Nous avons eu un souper et j’ai bu, comme -aujourd’hui, trop de champagne. Mais tu n’étais pas là pour me -surveiller... - -Les poings de Constantin se crispèrent. Une fois encore, il se sentit -possédé d’une maladive envie d’apprendre ce qu’Ariane avait à lui -révéler. Il se pencha vers sa maîtresse et lui dit avec douceur: - ---Le champagne excuse beaucoup de choses. Si ton histoire est amusante, -raconte-la-moi. - ---Non, je ne te dirai rien, répondit-elle. Tu ne me comprends pas. Et tu -es d’une affreuse sévérité envers moi. - -Sans échanger un mot de plus, ils arrivèrent à l’hôtel. Constantin -avait, de nouveau, les nerfs à vif. - -Tandis qu’ils buvaient du thé, il prit Ariane sur ses genoux. Il -commença à la déshabiller, la caressa, plaisantant et riant. Puis -revenant à son idée fixe, il dit: - ---Confesse-toi, petit monstre. Tu te racontes avec un art incomparable. - ---Il y a des moments, dit la jeune fille, où je pense que je suis -folle... La folie n’est pas ce qu’on raconte. Un fou est persuadé qu’il -y a une logique exacte dans ce qu’il dit et ce qu’il fait. Nous ne -connaissons pas les causes cachées qui le poussent. Nous ne voyons que -les actes et les déclarons désordonnés; pourtant ils obéissent, eux -aussi, à une logique intime, peut-être plus parfaite, autre en tous les -cas, et que nous ne pouvons juger... - ---Oh! la petite philosophe, fit Constantin en badinant. Mais il se -sentait semblable à la victime qui attend le coup du sacrificateur. - ---Il est certain, reprit Ariane sérieusement, que notre logique est -fragile. Nous agissons à l’ordinaire d’une certaine façon. Nous nous -croyons capables de ceci et pas de cela. Un verre de champagne de -trop... et nous voici soudain transformés... Nous soupions, le soir du -réveillon, entre jeunes gens au restaurant de l’hôtel de Londres. Des -tziganes comme ce soir, du vin, et puis cette atmosphère de chez nous -que tu ne connais pas, et les conversations qui grisent plus que le vin. -Il était déjà passé minuit... Entre dans la salle le beau docteur -Vladimir Ivanovitch. Il vient à nous, s’assied près de moi et, en me -regardant dans les yeux, boit à la nouvelle année qui, comme il disait, -«lui apportera le bonheur». Je compris ce à quoi il pensait et, poussée -brusquement par une force secrète, je répondis: «A la nouvelle année!» A -l’instant même où il avait parlé, j’avais senti que je céderais à une -tentation que j’avais toujours repoussée, mais qui m’apparut alors -irrésistible. Depuis deux ans, tante Varvara ne cessait d’exalter le -docteur dans les longues conversations qu’elle avait avec moi. C’était -un surhomme! Dans la liste des dix-huit amants qu’elle avait eus, il -apparaissait unique. Les autres étaient les prophètes de ce nouveau -Messie. Les louanges qu’elle chantait du beau docteur avaient fini par -piquer ma curiosité. Je n’en étais pas amoureuse, mais je me demandais -souvent quels mérites exceptionnels possédait Vladimir Ivanovitch. Il -est peu sage d’éveiller la curiosité d’une femme, et ce diable la -poussant, de quoi ne devient-elle pas capable? Je pensais à l’histoire -de la boîte de Pandore... Le docteur, comme je te l’ai raconté, était -follement épris de moi. S’il n’avait fait aucune attention à ma -personne, peut-être aurais-je tâché de l’attirer. Non, le seul désir qui -était en moi était de curiosité. Je discutais avec moi-même et me -demandais pour quelles raisons je me refuserais à tenter une expérience -avec Vladimir Ivanovitch. Que valait cet homme dont ma tante déclarait -qu’il était extraordinaire? Quelle leçon ne prendrais-je pas de cet -incomparable amant?... Je raisonnais ainsi, et pourtant je ne sais quoi -me retenait. Ce n’était pas l’idée de faire de la peine à ma tante. Elle -ignorerait cette aventure brève... C’est comme si je te trompais une -fois, une seule fois. Tu ne le saurais pas, donc tu n’aurais pas à en -souffrir... Mais il y avait quelque chose de répugnant à partager avec -elle un amant... Enfin j’étais occupée fort agréablement ailleurs. Bref, -je tenais le docteur à l’écart. Et voilà que, ce soir, au souper, -lorsqu’il vida son verre de champagne, tout autre sentiment que celui de -la curiosité fut aboli en moi. Je me dis aussitôt: «Étais-je absurde! -Qu’est-ce que tout cela? Rien, en vérité, rien. N’ai-je pas le droit de -faire ce que je veux et de connaître enfin ce secret admirable?» Note -bien, je te prie, que je n’étais pas plus amoureuse que naguère. Je -regardais Vladimir Ivanovitch comme je l’avais vu la veille. Seulement -j’obéissais aux lois d’une logique nouvelle devant laquelle tout pliait. -Je fus désagréable avec lui pendant tout le reste du souper, et d’autant -plus qu’il avait maintenant un air sûr de soi, irritant au plus haut -point, il écoutait mes insolences avec un demi-sourire. J’avais envie, -de le gifler... Bref, quand nous sortîmes, il m’enleva à mon cavalier et -m’installa dans son traîneau. «Je vais à la chaussée,» dis-je. «Bien, -allons à la chaussée», répéta-t-il au cocher. Et nous filâmes dans la -nuit glacée, moi à demi couchée dans ses bras comme le veut la -tradition. J’étais engourdie, j’étais absente de moi-même, et pourtant -je conservais une extrême lucidité d’esprit. Je me regardais avec un -intérêt prodigieux. Il me semblait que j’assistais à un spectacle. Lui -ne parlait pas. Le seul mot qu’il prononça fut au cocher alors que nous -avions fait déjà quelques verstes sur la chaussée: «A la maison,» -dit-il. J’écoutai sans protester. Nous arrivâmes chez lui. Il a un petit -appartement où il reçoit ses clients et qui est séparé de la maison. -Nous entrâmes... Ah, comme il faisait chaud dans ce salon!... Je parlais -et je m’étonnais du son de ma voix... Il y avait trop de lumière... - -Ici, Ariane s’arrêta dans son récit. Il parut à Constantin qu’elle était -très pâle. - ---Mais tu me serres, j’ai peine à respirer, dit-elle en essayant de se -dégager. - -Il remarqua, en effet, que son bras étreignait la poitrine frêle -d’Ariane à l’étouffer. - -Il desserra son étreinte. Il y eut un silence: - ---Et puis? dit-il. - ---Et puis, dit-elle, il arriva ce qui devait arriver... et je compris -seulement alors que Vladimir Ivanovitch était médiocre comme tous les -autres--sauf toi, bien entendu, fit-elle avec un sourire ironique--et -que ma tante... - -A ce moment, Constantin la repoussa si brutalement qu’elle tomba sur le -parquet et que sa tête alla frapper sur le pied de la table. Elle resta -écroulée, petite masse informe que soulevaient rythmiquement des -sanglots... - -Constantin fit quelques pas hésitants, puis il pris sa pelisse et son -bonnet de fourrure et sortit, claquant la porte sur ses talons. - -Il ne rentra qu’à six heures du matin. Ariane était étendue sous un -châle sur le divan. Elle dormait. - ---Viens te coucher, dit-il d’une voix dure. - -Elle fit mine de résister. Il la tira rudement par le bras. Soumise, -elle gagna la chambre à coucher. Ils s’endormirent l’un près de l’autre -sans se parler. Quelques centimètres à peine les séparaient. Il semblait -qu’il y eût un abîme infranchissable entre eux. - - - - -§ XVII. JUVENILIA - - -Les affaires de Constantin Michel le retinrent quelques semaines encore -pendant lesquelles il continua à vivre avec Ariane. Il ne se sentait pas -la force de rompre et de rester à Moscou. Il fallait au jour de la -rupture inévitable quitter la ville et s’enfuir à Pétersbourg. - -Connaissant le caractère de la jeune file et le comble d’amour-propre où -elle s’était élevée, il savait qu’il suffirait de formuler sa volonté -d’en finir pour que tout aussitôt elle le quittât. Cette fille -orgueilleuse serait capable, par pique, de prendre un amant le jour même -de la rupture, de façon à rendre tout retour impossible. Elle n’écrirait -pas, elle ne téléphonerait pas, elle ne le suivrait pas à Pétersbourg. - -Tandis que la résolution de la quitter s’affermissait en lui, il vivait -près d’elle dans la même intimité. Mais il la regardait comme quelqu’un -auquel on a été étroitement attaché et que l’on va perdre. Au moment de -rompre et alors que le sacrifice était déjà consommé dans son esprit, il -lui parlait avec plus de douceur. Il ne s’emportait pas, il ne la -rudoyait plus; il n’avait plus cette sécheresse glaciale dont il s’était -servi comme d’une armure contre elle. Ils avaient maintenant de longues -conversations sans disputes. Ils évitaient l’un et l’autre les sujets -dangereux, les questions irritantes, les mots dont il jaillit des -étincelles. - -Souvent il se faisait raconter les histoires de son enfance passionnée. - -Un soir, comme à une remarque déplacée de sa part il lui disait en -riant: - ---Comme tu as été mal élevée, petite fille! - ---C’est faux, répondit-elle, je n’ai pas été élevée du tout. Je te -raconterai, si cela t’amuse, comment s’est passée mon enfance. Quand -j’étais petite, nous avions un appartement pour l’hiver à Rome. Ma mère -était belle, élégante, courtisée. Je vivais à l’écart avec ma -gouvernante, une Française, Mlle Victoire. C’était une vieille fille -d’une quarantaine d’années, pieuse, bonne, sans intelligence, soumise à -tous mes caprices. Tout enfant, j’étais un petit phénomène, c’est-à-dire -que j’avais une mémoire si souple qu’il me suffisait de lire une fois -une chose pour la savoir par cœur. Et comme personne ne s’inquiétait de -ce que je faisais, tu vois où cela pouvait mener. J’avais appris à lire -presque seule à quatre ans. Je me souviens qu’un livre de chimie me -tomba dans les mains. J’en appris la première page et, un jour, à table, -comme il y avait plusieurs personnes à déjeuner, mon parrain me demanda -ce que je savais. Et moi de réciter ma page de chimie sans en sauter un -mot. Je n’y comprenais rien, cela va sans dire; ils n’en savaient pas -davantage... Les voilà stupides d’admiration. Des éloges, des -compliments à n’en plus finir. Ma mère qui ne s’occupait pas de moi en -était toute fière... Aussi, plus tard, quand il y avait du monde au -salon, on m’y appelait. Mlle Victoire me mettait une robe blanche avec -une belle ceinture, me frisait les cheveux, et je faisais mon entrée. Il -me fallait dire des fables. Et les dames m’embrassaient; et les hommes -m’interrogeaient. Rien ne m’était plus désagréable que les baisers de -ces femmes poudrées. Quand elles me prenaient dans leurs bras, je -disais: «Vite; pas sur les lèvres et ne me mouillez pas.» Alors tous ces -sots de rire. Bientôt je trouvai humiliant d’être exhibée comme un chien -savant. Je refusai net de paraître au salon. Grand scandale. Mon père -vint me chercher. Ses prières, ses menaces furent vaines. Je m’accrochai -à mon lit et, comme il essayait de me prendre, je fis retentir la maison -de mes cris. On finit par me laisser vivre en paix avec Mlle Victoire. -Nous faisions ensemble de grandes promenades et je l’emmenais dans les -plus sales quartiers de Rome. La pauvre fille avait peur, me suppliait -de rentrer, multipliait les signes de croix et m’entraînait dans la -première église que nous rencontrions. Là, elle priait pour se remettre -de ses émotions, et allumait un cierge, cependant que je parcourais -l’église, me divertissant dans les bas-côtés à sauter sur un pied, de -dalle en dalle. - -Plus tard, j’avais dix ou douze ans, ma mère se servait de moi. Elle -avait très bien deviné que je n’avais que du mépris pour mon père et -que, quand même il n’y avait aucune intimité entre elle et moi, je ne la -trahirais jamais. - -Pourquoi avais-je ces sentiments pour mon père? Je le voyais rarement, -car il était toujours en voyage. Je me souviens que, toute petite déjà, -j’avais senti qu’il ne m’aimait pas. Il avait une drôle de façon de me -regarder. Il était très gentil, mais il me traitait comme une poupée. -Quand il parlait de moi à ma mère, il disait toujours «Cette petite... -Cette petite est très intelligente... Cette petite est curieuse», etc., -etc... Il ne me grondait jamais, mais il était comme un étranger qui -aurait vécu chez nous quelques mois par an. Il y eut une fois, entre ma -mère et lui, une scène violente dont je fus le témoin. Il était arrivé -de Pétersbourg à l’improviste. Que trouva-t-il à la maison qui lui -déplut? Mystère, mais à table, sur un mot de ma mère il se fâcha et, -pour je ne savais quelle raison, l’accabla de reproches. Elle répliqua -sèchement. Alors il se leva, jeta sa serviette par terre et dit: «Je -m’en vais et je ne reviendrai jamais.--Bon voyage,» répondit ma mère. Il -m’embrassa et sortit. A ce moment je ressentais du respect pour lui. Il -me semblait qu’il s’était conduit comme un héros... Il partit le soir -même pour Paris. Jamais je ne pensai tant à mon père. Il n’avait pas -cédé. Il avait fait ce qu’il avait résolu. Je l’admirai pendant quinze -jours... Puis soudainement, un matin, je le trouvai dans la chambre de -ma mère assis sur le lit. Il était arrivé dans la nuit. Quand j’entrai, -il me parut que je les dérangeais. Ils riaient très haut tous les deux -et ma mère jouait avec un collier de perles qu’il lui avait apporté. De -ce jour-là, je n’eus plus que du mépris pour lui... - -Mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit, je voulais te raconter comment -ma mère m’employait à des choses très obscures et sur lesquelles elle ne -me disait rien. - -J’étais déjà grande fille. Nous étions à Cannes cet hiver-là et nous -avions une villa à la Californie. J’allais à un cours en ville tous les -matins. Mlle Victoire m’accompagnait. Mais je rentrais seule par le -tramway, car je n’acceptais pas d’être toujours escortée de cette bonne -Victoire... Maman--cela m’avait étonné--avait accepté cet arrangement. -Elle me chargeait de petites commissions à faire pour elle. J’étais -fière d’avoir gagné mon indépendance à douze ans. Un jour, ma mère me -dit: - ---Passe donc à la poste et demande s’il y a quelque chose à ce -chiffre-là. - -Elle me tendit un petit morceau de papier sur lequel je vis écrit: «X. -B. 167 poste restante.» En sortant du cours, je fus à la poste et tendis -mon billet au guichet. L’employé, un homme âgé, à lunettes, me regarda, -haussa les épaules, murmura un: «C’est malheureux tout de même!» -atteignit dans un casier une liasse de lettres et, en prenant une, me la -jeta avec mauvaise humeur. Je la rapportai à maman qui m’embrassa et me -donna des chocolats. Le même manège se reproduisit à intervalles -réguliers. Elle ne me dit jamais qu’il ne fallait pas parler de ces -courses à la poste, mais je sentais bien qu’il y avait là un secret -entre nous deux. Quand mon père était près d’elle lorsque je rentrais -avec une lettre, je me gardais de la remettre. Un jour de printemps, -j’étais à la poste et m’approchais du guichet, quand soudain mon père -parut devant moi. - ---Que fais-tu là? dit-il, sur un ton caressant. - -J’eus un instant d’émotion. Je devinai tout de suite qu’il m’avait -guettée et qu’il soupçonnait mon manège. Mais au même instant je compris -qu’il avait fait une faute de tactique. Eût-il attendu deux minutes de -plus, j’étais prise. Je me dis: «Quelle sottise! cela ne m’étonne pas de -sa part,» et je lui répondis: - ---Je viens acheter des timbres. - ---Mais il y en a à la maison, fit-il d’une voix plus dure. - ---Pour toi et pour maman, peut-être. Pour ma correspondance, j’achète -mes timbres moi-même. - -Il ne put rien tirer de moi. Je ne soufflai mot à maman de cet incident. -Comment lui en aurais-je parlé? Il n’y avait aucune intimité entre nous, -seulement une complicité. - -Elle s’arrêta, but une gorgée de thé, alluma une cigarette. - -Constantin restait silencieux et triste. Elle le regarda et dit: - ---Veux-tu encore un trait pour comprendre quels étaient les rapports -entre ma mère et moi?... Nous étions à Rome, un an avant sa mort, -j’avais à peine treize ans. Je parlais et j’écrivais l’italien aussi -bien que le russe. Ma mère, un jour, vint dans ma chambre. Elle -paraissait embarrassée. Elle me tendit une lettre écrite par elle en -italien. - ---Écoute, petite, me dit-elle. Voici une lettre que je te demande de -corriger. Nous écrivons un roman en italien avec un ami, un roman par -lettres. Mais je ne suis pas aussi forte que toi. Il faut que tu -m’aides, oh! pour les fautes de grammaire seulement. - -Elle partit et je lus la lettre. C’était une folle prosopopée d’amour, -où l’héroïne rappelait l’ivresse des rendez-vous anciens et suppliait -d’en accorder un encore... Elle était criblée de fautes. Je la corrigeai -et la rendis à ma mère le soir, sans un mot. Elle me dit merci, et parla -d’autres choses. Tu penses que je ne fus pas dupe de sa fable... Je me -souvins d’un officier de marine qu’on avait eu souvent chez nous et qui -avait disparu... Voilà comment j’ai été élevée, monsieur le critique. -Osez maintenant me faire des observations... - -Constantin soupira et ne dit rien. - - - - -§ XVIII. L’ARBAT - - -Au cours de la crise qu’il traversait, lorsqu’il était inquiet et -tourmenté, Constantin se rendait souvent chez son amie Natacha. Il -quittait l’atmosphère orageuse de l’hôtel National et se réfugiait dans -un monde nouveau où tout était douceur, calme, bonté. Il semblait ne -pouvoir vivre sans avoir à côté de lui la tristesse souriante de son -amie. Auprès d’elle, la rupture prochaine avec sa maîtresse, rupture -dont il redoutait le déchirement, lui apparaissait plus facile. - -Il dîna chez elle à plusieurs reprises et ne le cacha pas à Ariane. -Depuis qu’il était décidé à rompre, il avait avec Ariane un ton -différent, parlait d’une façon plus détachée et ne faisait aucun mystère -de ses entrevues fréquentes avec la jeune femme. Ariane l’écoutait avec -indifférence. - ---Je profiterai de ma liberté, disait-elle, pour aller au théâtre des -Arts avec un ami. - -Dans les soirs de l’Arbat, assis à côté de Natacha sur le divan, ils -causaient tandis que sur la table, à côté d’eux, le samovar murmurait -doucement. Souvent Natacha restait silencieuse. Elle observait -Constantin Michel. Parfois il arrivait chez elle la figure ravagée, -nerveux, fatigué, cynique dans ses propos. D’autres fois il était -souriant, aimable, maître de soi... Elle devinait qu’un drame se passait -en lui auquel elle restait étrangère. Ils ne parlaient jamais d’Ariane. -Par un pacte tacite, elle n’apparaissait pas entre eux. Mais elle -continuait à vivre dans leurs pensées. - -Au cours de ces heures tranquilles, Constantin prenait parfois son amie -dans ses bras et posait ses lèvres sur son épaule. Elle ne se défendait -pas; elle s’abandonnait à ces caresses dangereuses. Ils prolongeaient -ainsi à plaisir une situation équivoque où les hésitations de Constantin -et la timidité de la jeune femme trouvaient également leur compte. - -Aussi la surprise de Constantin fut grande lorsqu’un soir Natacha lui -posa une question directe: - ---Aimez-vous Ariane Nicolaevna? - -C’était peu de jours après le souper chez Jahr et le récit de la visite -de la jeune fille chez le docteur Vladimir Ivanovitch. Constantin en -était encore bouleversé. - -A la question qui lui était posée, il sursauta. Il semblait que la voix -qui venait de parler fût l’écho de sa propre conscience. Il réfléchit un -instant, puis, prenant un parti, il dit avec netteté. - ---Non, je ne l’aime pas... J’ai vécu avec elle, je lui suis attaché, car -c’est une fille merveilleusement douée, étincelante et passionnée. Mais -pour de certaines raisons que je ne puis vous expliquer, car je ne suis -pas sûr de les comprendre moi-même, elle s’est appliquée, avec une -implacable volonté et un art infernal, à empêcher l’amour de naître -entre nous. Peut-être m’aime-t-elle. Elle préférerait mourir que de le -laisser même entrevoir... J’aurais pu l’aimer; elle ne l’a pas voulu. -Aussi ai-je pris le parti de la quitter. Notre séparation est prochaine; -c’est pourquoi je ne puis vous en parler. Elle recommencera une vie -d’aventures et d’expériences que je ne puis qualifier de romanesques, -car il n’y a jamais eu un cœur plus froid, une tête plus raisonnable -dans sa folie, servis par des sens plus ardents... Et je serai libre, -fit-il en se penchant vers Natacha... Chère amie, ne m’en demandez pas -plus aujourd’hui. Je vais partir pour Pétersbourg. A mon retour, -permettez-moi de m’inviter à dîner chez vous. - - - - -§ XIX. L’ÉCOLIÈRE - - -Lorsqu’il sortit de chez Natacha, il était de bonne heure. Il fit à pied -le trajet de l’Arbat à l’hôtel. La conversation qu’il avait eue l’avait -affermi dans sa résolution de hâter la rupture avec Ariane. A formuler à -haute voix les pensées qui ne cessaient de hanter son esprit, il avait -compris qu’il fallait en finir au plus vite. Il remâchait ses griefs -contre Ariane. Comment continuer à vivre avec une fille méchante, -cynique, qui prenait son plaisir à le torturer, à lui faire sentir son -néant et pour qui il n’était, au demeurant, qu’un numéro dans une série -déjà longue? Et dans cette besogne haïssable, artiste inouïe par le -raffinement de sa cruauté, par l’art avec lequel elle décochait ses -traits venimeux. Tout en marchant, il se montait peu à peu, en arrivait -à détester Ariane dont il se composait le plus noir portrait. - -L’appartement était éclairé. Dans les trois premières pièces, personne. -Il ne trouva Ariane que dans la salle de bain et s’arrêta stupéfait, -tant l’aspect qu’elle présentait différait de l’image qu’il s’en était -formé en chemin. - -Elle avait revêtu un sarrau lâche d’écolière, descendant à mi-jambe. Ses -cheveux dénoués descendaient jusque sur les reins. Elle semblait avoir -les quatorze ans d’une fillette grandie et précoce, aux yeux vifs, à la -bouche déjà formée pour les baisers. - -Elle se jeta à son cou et y resta pendue comme un enfant. - ---Que tu es en retard! dit-elle. Viens voir, j’ai développé les -photographies que nous avons faites l’autre semaine. Regarde, tu es beau -comme le jour; tu es le Grand Prince, l’unique... Moi, horrible comme à -l’ordinaire, chiffonnée, à ne pas y toucher. Seul le cliché qui me -représente étendue sur le canapé est à peu près réussi. - -Elle lui tendit un cliché qui la montrait dans la pose de la _Maja_ de -Goya, vêtue de pyjamas légers de soie. La veste était ouverte sur la -poitrine nue et un sein saillait, rond, parfaitement modelé. - -Constantin s’appuya contre la porte, tant le contraste était brusque -entre l’Ariane qui avait fait la route de l’Arbat à l’hôtel et la gamine -expansive qui lui sautait au cou. Il regarda le cliché, puis la jeune -fille et, avec gaîté, lui dit: - ---Je t’aime en écolière plus qu’en photographie. Tu as l’air, il est -vrai, d’un mauvais sujet, mais on a l’idée qu’on peut t’appliquer encore -des punitions appropriées. - ---Essaie, essaie un peu pour voir, cria-t-elle. Personne n’a jamais osé -me toucher. - -Elle se sauva jusqu’au salon. Il la suivit. - ---Tu sais, fit-elle, je n’ai pas dîné. Je meurs de faim. Commande à -souper. Je te raconterai des histoires du temps où j’étais écolière. - -Un peu plus tard, comme ils achevaient de manger, elle lui dit des -souvenirs de sa vie au gymnase. - ---Nous avions un prêtre qui nous enseignait l’histoire sainte. C’était -un homme charmant entre quarante et cinquante ans, avec une grande barbe -poivre et sel, et un œil bleu gai, si gai... Toutes nous l’aimions et il -nous aimait aussi. Je m’amusais à lui poser des questions difficiles. -J’avais quatorze ans alors et je fis un grand scandale dans la classe un -jour où il nous racontait l’histoire d’Adam et d’Ève. Je lui dis: -«_Batiouchka_, expliquez-moi, je vous prie, quelque chose que je ne -comprends pas... Au commencement du monde, il n’y avait qu’Adam et Ève -n’est-ce pas? et personne d’autre...--Mais non, mon enfant.--Et leurs -fils furent Caïn et Abel, je sais. Mais alors, à eux quatre, comment -eurent-ils des enfants? Est-ce qu’à cette époque les fils pouvaient se -marier avec leur mère, comme sous les Pharaons les filles avec leur -père?» Voilà toute la classe qui se met à rire et le _batiouchka_, nous -voyant ainsi, se laissa gagner par la contagion et, au lieu de me -répondre, rit avec nous. Il n’y avait que la surveillante qui ne riait -pas. Elle alla chercher madame la Directrice... J’avais un air si -innocent qu’on ne put me punir, mais dorénavant on nous interdit de -poser des questions à la leçon d’histoire sainte. «Les mystères, dit la -Directrice d’un air grave, sont les mystères et ne peuvent être -expliqués.» - -Ce bon _batiouchka_ ne m’en voulut pas. Nous devînmes de grands amis. Il -m’attendait souvent dans un corridor, me faisait une petite caresse sur -la joue, ou me prenait par le bras. Moi, j’étais coquette avec lui; je -lui coulais des yeux en dessous. Un jour que nous avions un bal au -gymnase, je le rencontrai dans un couloir. «Eh bien, Kousnetzova, me -dit-il, vous allez danser ce soir...--Venez, _batiouchka_, répondis-je, -et j’ouvrirai le bal avec vous.--Je ne peux pas, mon enfant, -soupira-t-il, nous n’allons pas au bal.--Alors, vous ne savez pas -danser. Voulez-vous que je vous donne une leçon?» Et je lui tendis la -main. «J’ai su, dit-il, j’ai su, mais j’ai oublié. (Il avait pris ma -main et passait son bras autour de ma taille.) Et puis cette maudite -robe!--Bah! elle n’est pas plus longue que la mienne.»--Et je commençai -à fredonner _Troïka_. Et voilà _batiouchka_ qui se met à tourner -légèrement, et moi dans ses bras. Comme il pliait sur les genoux, sa -robe balayait le parquet et soulevait la poussière... On entendit le -bruit d’une porte qui s’ouvrait: il s’arrêta brusquement... «Quelle -folie!...», dit-il, et il s’enfuit tout riant... Ah, le charmant homme! -Il m’aimait vraiment celui-là... Les ennuis sont venus. Il avait une -fille d’un an plus âgée que moi. C’était une grande dégingandée dont la -figure ressemblait à celle de la Discorde. Mais elle était admirablement -faite et se montrait à peine habillée. Elle avait des amants comme un -homme a des maîtresses et, dans les soupers, elle buvait trop. Elle -s’amouracha, imagine-toi, d’un vieil acteur et quand il quitta la ville -elle partit avec lui. Tout le monde en parla et la position de -_batiouchka_ devint difficile... Mais la directrice du gymnase, Mme -Znamenskaia, le défendit et le garda... Je crois qu’il s’est mis à boire -depuis ce malheur... - -Ils passèrent une soirée charmante. Ariane animait devant lui les scènes -de la vie au gymnase. Il connaissait déjà la plupart des protagonistes -autour desquels bruissait la foule des comparses. Il s’étonnait de l’art -prodigieux avec lequel Ariane suscitait devant lui les compagnes de sa -jeunesse. C’était tout un monde juvénile qui s’agitait autour de lui -sous la baguette de cette fée, qui emplissait la chambre, dont les -ombres flotteraient encore quelques instants après que la parole de la -magicienne se serait tue, puis s’évanouiraient et rentreraient dans la -nuit d’où elle les avait évoquées. - -Constantin disait à Ariane: - ---La ville que je connais le mieux en Russie est celle où je n’ai jamais -été et où tu as vécu ton adolescence. - - - - -§ XX. L’ESPRIT DE PERDITION - - -Mais à d’autres jours, il semblait qu’un démon se fût emparé de la jeune -fille. Elle ne faisait pas de scènes à la façon ordinaire des femmes. -Elle n’élevait pas la voix. Elle n’adressait jamais un reproche à -Constantin. Mais c’était l’art le plus subtil par manière de -sous-entendus ou d’allusions vagues, de prétéritions, de silences, de -réticences, de laisser deviner ce dont elle affectait de ne pas parler -ouvertement. Elle ouvrait ainsi des jours inattendus sur sa vie -antérieure et sur les expériences où l’avaient entraînée sa curiosité et -«l’ardeur de son tempérament»,--c’était l’expression qu’elle employait -pour faire comprendre à Constantin que, si l’on avait des sens, ils -avaient le droit de se développer à leur aise comme l’intelligence chez -les êtres qui ont un cerveau, comme la sentimentalité chez les jeunes -filles anémiques. Souvent elle s’amusait à discuter de la façon la plus -cynique les rapports sexuels. La liberté en amour était un de ses thèmes -favoris. - ---On voit bien, disait-elle, que ce sont les hommes qui ont créé le -monde à leur goût et pour leur avantage. Ils ont imposé les morales qui -convenaient à eux seuls et, à force de tyrannie et d’art, ont formé une -opinion universelle par laquelle, quoi que nous fassions, nous restons -esclaves. Je ne suis pas féministe au sens moderne du mot. Porter la -question féminine sur le terrain politique me paraît une grande sottise. -Le bel avantage lorsque nous nommerons des députés à la Douma! Je pense -que nous aurons nos droits réels lorsque seront détruits les préjugés -qui nous ligotent plus étroitement que les lois écrites. J’y ai pensé -souvent. Et je vais te dire où je vois la vraie injustice dans cette -question... - ---Comprends-moi bien..., interrompit Constantin. - ---Ne te moque pas de moi! Tu vas voir où je vais... Don Juan est un -héros éternel parmi les hommes parce qu’il a eu mille et trois femmes. -Il s’en vante, il en tire sa gloire et son prestige. Mais une femme qui -aurait mille et trois amants, comment serait-elle jugée? Elle passerait -pour la dernière des filles. On n’aurait que mépris pour elle. Si elle -n’est pas une professionnelle, sa famille la fera enfermer dans une -maison de santé, comme hystérique... Eh bien, cette injustice-là est -l’injustice suprême contre laquelle je veux me battre. Tant que -subsistera ce préjugé, nous ne serons pas vos égales. Si nous prenons un -amant, il faut le faire en cachette. Les hommes parlent librement des -femmes qu’ils ont eues. Et nous sommes condamnées à nous taire! -Pourquoi? Ne sommes-nous pas libres comme vous? N’avons-nous pas le -droit de prendre, comme vous, notre plaisir où nous le trouvons? Les -hommes ont intérêt à avoir beaucoup de maîtresses et à ce que leurs -maîtresses leur soient fidèles. Alors ils ont vanté les séducteurs par -l’art, la poésie, la littérature, et attaché un masque d’infamie à la -femme qui a beaucoup d’amants. Voilà où nous devons porter le combat. Il -faut faire triompher la morale de la femme. Et j’y travaille... - -Constantin regardait la jeune fille qui s’était animée en parlant. Il -sentait l’inquiétude le gagner: l’orage commençait à gronder. Il eut -l’imprudence de contredire Ariane en lançant cette phrase: - ---Il s’agit de savoir ce que l’on veut. Veux-tu être aimée de tes -amants? Si oui, je te conseille de ne pas parler à chacun d’eux du -plaisir que tu as trouvé dans les bras de ses prédécesseurs. - ---Pourquoi donc? fit Ariane agressive. - ---Parce que, petite fille, tu les dégoûteras et qu’ils te quitteront. - ---Et si je veux être aimée par-dessus tout, et malgré cela? Tu me -connais, je crois, et tu sais que, comme toi, je n’aime pas les choses -faciles, et que, comme toi, je ne crains pas le danger. Eh bien, je ne -veux pas devoir mon succès au mensonge. Tromper les hommes, leur -persuader qu’on n’a jamais aimé avant eux, qu’ils cueillent sur nos -lèvres le premier soupir de bonheur... Quelle honte! Est-ce que vous -vous croyez obligés d’user de telles supercheries? M’as-tu fait de -telles déclarations quand tu m’as connue? Alors pourquoi m’y -abaisserais-je? Je veux être aimée d’une telle manière que l’on accepte -tout de moi et que l’on me prenne comme je suis, avec mon passé... Et si -l’on n’en veut pas, eh bien! qu’on s’en aille! Et je n’aurai pas un -regret pour celui qui me quittera... - -Elle lança cette phrase sur un ton de défi, regardant Constantin en -face, attendant sa réponse. Il resta un instant silencieux, puis d’une -voix indifférente, il dit: - ---Il y a beaucoup de sophisme dans ce que tu me racontes. Et j’ai -horreur des sophismes. Je ne spécule pas sur ce qui se passera dans -trois mille ans. Je suis de mon temps et je vis avec mes contemporaines. -Si une d’entre elles ne sait pas me rendre heureux, je la quitte pour -une autre. C’est plus facile que de changer le cours du monde... - -Ariane avait pâli. Ses sourcils se fronçaient. - ---L’homme n’est fort que parce que nous sommes faibles. Si nous -montrions notre force, les rôles changeraient... Tu ne m’as pas quittée, -toi, et pourtant... - ---Ariane, je t’en prie, dit Constantin, laissons ce sujet. - ---Non, jeta Ariane, parlons ouvertement une fois pour toutes. Il y a -quelque chose d’affreux et d’inexpliqué qui pèse entre nous; il faut -voir clair, et tant pis pour les conséquences! J’ai toujours essayé de -dire la vérité, et toujours tu m’as arrêtée. Aujourd’hui, nous irons -jusqu’au bout, arrive ce qui arrive! - -Constantin s’était levé. Il se dressa devant Ariane qui le regardait -avec haine... - ---Eh bien, fit Constantin, je te défie de me dire combien tu as eu -d’amants? - -La jeune fille hésita un instant, puis la passion l’emporta et elle dit: - ---Tu veux le savoir. Écoute; aujourd’hui je ne reculerai pas. Le premier -qui m’a eue m’a prise à seize ans. Je ne l’aimais pas, mais je voulais -savoir ce qu’était l’amour dont on nous rabat les oreilles. Je l’ai -chassé le lendemain, je ne pouvais plus le voir... Le second, j’ai cru -l’aimer: je me trompais. C’était un sot qui pleurait à mes genoux. Le -troisième, tu le connais; la petite maison des faubourgs. Avant mon -départ pour Moscou, je me suis consolée dans les bras d’un étudiant qui -m’adorait... A Moscou, j’ai connu l’acteur du théâtre des Arts. Au jour -de l’an, je te l’ai raconté, l’amant de ma tante m’a conduite chez -lui... Dans le train qui me ramenait, un officier qui m’aimait depuis -deux ans a eu l’habileté de se glisser dans mon wagon et a su me gagner -pour quelques heures. Je ne l’ai jamais revu. Et puis je t’ai rencontré, -toi huitième... Ton règne a été plus long à lui seul que celui de tous -les autres réunis. Admire ta force, et complais-toi dans l’admiration de -toi-même... A présent tu sais tout. Si nous continuons à vivre ensemble, -tu n’auras plus rien à apprendre. Décide. - -Il y eut un long silence. Constantin alluma une cigarette, but une -gorgée de thé, fit quelques pas et d’une voix froide, polie, ennuyée, -dit: - ---Je sens bien qu’il faut que je m’excuse de t’avoir accaparée si -longtemps. Mais je n’arrêterai pas davantage le cours de ta destinée. Je -partirai après-demain pour Pétersbourg. J’y passerai une semaine. Je -pense que ce délai te suffira pour trouver parmi tes amis du vendredi le -neuvième amant qui préparera la venue du dixième. - -Tout en parlant, il s’était approché du timbre électrique sur lequel il -avait appuyé le doigt. - ---Pourquoi sonnes-tu? fit Ariane. - ---Tu vas le savoir, répondit-il. - -Un garçon entrait. - ---Faites préparer un lit sur le divan, ici, dit-il. - -Ariane passa dans la chambre à coucher. Une heure plus tard, il la -traversa pour aller dans la salle de bain. Ariane était couchée, le -visage contre le mur. Comme il revenait et qu’il allait gagner le salon, -elle l’arrêta: - ---Constantin, dit-elle... - ---Que veux-tu? - -Elle tourna vers lui une pauvre petite figure baignée de larmes et, lui -tendant les bras, dit: - ---Pardonne-moi, je n’aurais pas dû parler... Je ne sais ce qui m’a -poussée... Je ne pouvais plus... - -Il s’approcha d’elle. - ---Comment t’en vouloir? Tu m’as donné beaucoup... et je ne l’oublierai -pas. Moi-même que suis-je? Ai-je tort? As-tu raison?... Nous avons été -heureux ensemble, tout de même... Et maintenant, c’est fini. Adieu, -petite fille... - -Il la prit dans ses bras et la baisa sur le front. - -Elle s’approcha de lui et, le couvrant de baisers, murmura: - ---Reste. - -Il s’arracha d’elle et, la baisant encore une fois, dit: - ---Non, non, pardonne-moi... Je ne puis pas... - -Et il s’enfuit. - - - - -§ XXI. LE SECRET - - -Au lendemain de cette scène, ils se réveillèrent brisés de fatigue, -comme s’ils sortaient d’un violent accès de fièvre. Ariane était pâle, -silencieuse. Elle allait sans bruit à travers l’appartement. Elle se -coiffait au moment où Constantin était prêt à sortir. Il avait déjà la -main sur le bouton de la porte. - ---Tu ne me dis pas adieu? fit-elle. - -Il s’approcha de la jeune fille et machinalement posa les lèvres sur son -front. - ---Tu déjeunes avec moi? demanda-t-elle. - ---Non, j’ai des affaires. - ---Mais tu dînes? - ---Je suis invité... - ---C’est impossible, fit-elle. C’est notre dernier soir... - -Des larmes lui montaient aux yeux, qu’elle n’essayait pas de cacher. - ---Soit, dit-il avec indifférence, où veux-tu dîner? - ---Ici, je suis trop laide aujourd’hui. Tu m’as fait pleurer. Je n’ai pas -l’habitude... - -Il sortit. - -Dans l’après-midi, passant sur le pont des Maréchaux, il aperçut Ariane -Nicolaevna en compagnie d’un étudiant en médecine. Il eut un mouvement -qu’il ne put réprimer.--«Mon successeur,» pensa-t-il. Il le regarda avec -attention. C’était un jeune homme à la figure fine et rasée, aux cheveux -blonds, aux traits asymétriques, l’air intelligent. Il parlait avec -animation. «Il durera huit jours,» se dit Constantin. Ariane était en -beauté, les joues pâles rosées par le froid vif, les yeux brillants, -avec dans toute sa démarche ce quelque chose de désinvolte qui n’était -qu’à elle et d’où se dégageait une sensation de vie intense. Elle ne vit -pas Constantin qui, immobile sur le trottoir, la suivit longtemps des -yeux. Quand le couple eut disparu dans la foule au coin de Niglinny -Proiesd, il haussa les épaules et murmura: - ---Allons. - -Il fut à un rendez-vous d’affaires et n’eut pas une minute de libre dans -l’après-midi. Pourtant il trouva le temps de téléphoner à Natacha. Il -causa avec son amie assez longuement, lui annonça son départ pour -Pétersbourg et son retour prochain.--«Préparez-moi à dîner, dit-il, il -faut que ce soit un grand jour. Je penserai à vous sur les bords de la -Neva. Ne m’oubliez pas.» Le soir, il regagna à pied l’hôtel. Il était -fatigué et redoutait ces dernières heures avec Ariane. Il faudrait se -battre encore et il se sentait sans force. Il ouvrit la porte de -l’appartement avec l’appréhension d’un dompteur qui entre dans la cage -où l’attend une jeune panthère indomptée et frémissante. - -Ariane Nicolaevna avait revêtu pour le dîner une toilette de haut goût. -Elle avait mis des pyjamas de soie bleu vif, que serrait à la taille une -large ceinture cerise. La veste souple était largement entr’ouverte sur -la poitrine nue. Les cheveux dénoués étaient attachés à la hauteur de la -nuque par un ruban bleu comme le pyjama et de là tombaient librement -jusqu’à la chute des reins. Elle avait piqué dans les cheveux près de -l’oreille une rose rouge sang et chaussé des souliers de bal à hauts -talons. Elle était d’humeur joyeuse. Il ne s’était rien passé la veille; -il n’arriverait rien demain. C’était un jour d’entre les jours. - ---Est-ce que je te plais ainsi? fit-elle en s’avançant vers lui d’une -façon cavalière et en s’inclinant profondément. - -Constantin la regarda avec surprise. C’était une nouvelle Ariane qu’il -avait devant lui, un adolescent inquiétant et espiègle, un page douteux -qui semblait sorti d’une comédie de Shakespeare et dont les lèvres -arquées allaient lancer une grêle de mots étincelants. Il fut ravi à -l’idée que ce déguisement donnerait un ton imprévu à leur dernière -soirée et répondit: - ---Tu es charmante. Je commande du caviar et du champagne. - -Ariane joua son rôle à merveille. Elle fut éblouissante d’esprit et de -gaîté. A un moment, elle se pencha vers Constantin et lui demanda: - ---Dis, je te prie, Grand Prince, plus tard, quand tu auras oublié -combien je suis méchante et que tu reviendras ici, tu m’inviteras à -souper, n’est-ce pas? Oh! rien qu’à souper. Vois-tu, tu rencontreras -encore beaucoup de femmes. Elles auront mille qualités que je n’ai pas; -elles seront bonnes, soumises, tendres, fidèles--au fond, je suis fidèle -puisque je ne t’ai pas trompé--plus belles que moi peut-être. Mais -écoute bien ce que je vais te dire: Auprès d’elles tu t’ennuieras, et tu -penseras à la «petite horreur» qui t’a fait enrager presque une année à -Moscou. Et puis, dit-elle en se penchant vers lui et parlant presque à -son oreille, crois-tu que tu oublieras ma jeunesse ardente... Est-ce -facile à retrouver? - ---Tu as raison, dit Constantin, je ne pourrai t’oublier, car en toi il y -a un mélange poivré d’exquis et de détestable après qui tout le reste -doit paraître sans saveur. - ---Il faut pourtant nous séparer, continua la jeune fille. Il serait -vraiment trop ridicule que des êtres comme toi et moi, qui sommes faits -pour courir mille aventures, vécussent comme des gens mariés. Mais -écoute, j’aurai un grand secret à te confier avant que nous nous -quittions, quelque chose que je ne peux dire qu’à toi seul au monde et -que tu ne répéteras jamais, car j’en mourrais de honte. Jure-le-moi. - ---Je jure tout ce que tu veux, dit Constantin qui au moment de la perdre -se sentait repris par un désir passionné de pénétrer un peu plus avant -dans le cœur fermé de la jeune fille. - ---Eh bien, je te le dirai demain, continua-t-elle, demain sur le quai de -la gare quand les trois coups sonneront, au moment où le train partira, -où il n’y aura plus moyen de revenir en arrière... Et si je n’ai pas le -courage à la dernière minute de te faire cet aveu, je te l’écrirai... Je -te le promets. - -En vain Constantin essaya-t-il de faire parler Ariane sur l’heure. Il ne -put rien en tirer que la promesse solennelle qu’il connaîtrait enfin un -secret qu’elle brûlait de lui dire depuis longtemps. - -En soi-même, il s’ingénia à deviner ce que la jeune fille allait lui -révéler. Connaissant Ariane, la dureté adamantine de son amour-propre, -il découvrit bientôt une piste qui le mena à la vérité. Cette jeune -fille orgueilleuse l’aimait, mais elle serait morte plutôt que de le -laisser voir. Elle l’aimait, elle l’avait toujours aimé, c’était là le -secret qu’elle ne pouvait livrer qu’à l’heure même où ils se -quitteraient... - -La certitude qu’il touchait à ce moment l’emplit d’une joie sombre. «Ah! -pensait-il, j’ai remporté la victoire. Elle s’est battue le sourire sur -les lèvres. Mais elle se reconnaît vaincue. Cette fille indomptable a -trouvé son maître... Et pourtant tout est fini entre nous. Elle a rendu -l’amour impossible»... A ce moment-là, Constantin la détestait... - -Ils s’endormirent dans les bras l’un de l’autre. - - - - -§ XXII. UN JOUR GRIS DE FÉVRIER - - -Le lendemain matin, c’était un jour gris de février, ils se réveillèrent -tard. Constantin se leva le premier. Comme il était habillé--il était -onze heures passé--Ariane se décida à sortir du lit. - -Elle s’assit sur une chaise, le dos tourné à Constantin qui était dans -le fond de la chambre et contemplait la charmante et frêle silhouette de -sa maîtresse en chemise, se détachant sur la fenêtre par laquelle -entrait une pâle clarté jaunâtre. - -Et, tout à coup, sans regarder son amant, tout occupée qu’elle était à -examiner un bas de soie à l’extrémité duquel elle découvrait un trou, -elle dit d’une voix nonchalante, comme si elle lui demandait de sonner -pour la femme de chambre: - ---A quoi te sert-il donc d’être intelligent et supérieur aux autres? -Ignores-tu vraiment que tu m’as eue vierge et que pas un homme ne m’a -touchée? - - * * * * * - -Ces mots tombèrent dans le silence de la chambre. Il parut à Constantin -que son cœur s’arrêtait de battre, que la pièce soudain s’illuminait, -devenait immense... Il crut s’évanouir. A la seconde même où la jeune -fille parlait, il avait compris qu’il tenait enfin la vérité. Le -souvenir de la première nuit traversa comme un coup de foudre sa -mémoire; il entendit une voix humble, enfantine, qui disait:--«Je ne me -bats pas»; il se souvint de la résistance rencontrée; il revit les -taches de sang sur la blancheur des draps. Elles formaient comme un -petit bouquet de baies rouges... Mais il n’avait aucun besoin de ce -témoignage matériel. Une vérité plus haute imposait son évidence et -chassait le doute comme la lumière la nuit. - -Accablé par la violence des sensations qui l’assaillaient, il chancela. -Il ne pouvait ni parler, ni regarder Ariane en face. Comment supporter -le feu de ses yeux? Entendre sa voix était au-dessus de ses forces. Il -lui fallait la solitude, le plein air, une longue marche. Avec effort, -il se redressa, fit quelques pas, traversa la chambre, gagna la porte et -sortit... - - - - -§ XXIII. DIVAGATIONS - - -Il erra longtemps, sans but, à travers la ville. Il ne pensait à rien. -Il allait lentement, les mains dans les poches de sa fourrure, -s’intéressant aux mille spectacles de la rue. A la Sadovaia, il resta -plusieurs minutes à regarder un gros cheval de charroi qui était tombé -sur la neige glissante et essayait vainement de se relever. - -Le vent piquait la figure de Constantin. Il reprit sa course. - -Par moments, il revoyait Ariane, mince et dévêtue, devant la fenêtre. Il -répétait machinalement les mots qu’elle avait prononcés d’une voix -morte. Maintenant pas plus que tout à l’heure, il ne mettait en question -la vérité de ce qu’elle avait dit. On ne discute pas l’évidence. Mais -elle était comme le buisson de feu en lequel Dieu apparut à Moïse. Elle -l’éblouissait et le brûlait. Il ne pouvait en supporter ni l’éclat ni la -chaleur. Pour l’instant, il fermait les yeux et fuyait éperdu comme un -oiseau de nuit surpris par le soleil de midi. - -Il entra au Kremlin, pénétra dans la cathédrale Ouspenski, regarda avec -plaisir les icones. Sur la figure d’une des vierges de style byzantin, -il reconnut les longs sourcils noirs et arqués d’Ariane. Elle était là -encore. Une odeur d’encens flottait entre les murs couverts de -mosaïques. Il étouffait. Il sortit. - -Sur la terrasse qui domine la Moskova, près du monument d’Alexandre II, -il commença soudain à se parler à lui-même avec volubilité. - ---Ah! disait-il avec une joie sauvage, comme je te connais maintenant, -petite fille pâle et souveraine! Je sais aujourd’hui quelle ivresse de -domination te menait des salles du gymnase Znamenski aux chambres de -l’hôtel de Londres et jusqu’à la maison des faubourgs. Ton regard dont -j’ai connu la force a vu fléchir devant lui le désir des hommes. Mais -par quel miracle t’es-tu vaincue toi-même et as-tu surmonté cette soif -de caresses que tu n’as apaisée que dans mes bras? Et pourtant tu as -vécu dans une ville ardente du sud. Autour de toi, les couples se lient -et se délient. Tante Varvara chante à tes oreilles les louanges de son -amant. Tu restes pure, petite Ariane qui n’as été qu’à moi. Triomphe de -l’orgueil qui te sauve et te garde pour mes baisers!... Puis un jour -vient, et nous voici en face l’un de l’autre! - -Un vol de corbeaux criards passant juste au-dessus de sa tête l’arracha -un instant à ses réflexions. Il suivit leurs évolutions au ras des toits -blancs de la ville. Leur bande discordante tournoya, puis disparut -derrière les palais et les couvents. Il reprit son soliloque. - ---A la minute où elle me rencontre, elle se sent perdue. La terre -qu’elle foulait en conquérante tremble sous ses pas. Cette fille -hautaine et méprisante voit qu’elle va tomber dans les bras d’un homme -rencontré la veille, qui ne l’aime pas, qui la prend comme un jouet, qui -lui demande avec cynisme quelques heures de sa vie pour passer -agréablement les soirées de son exil à Moscou... Ah! je n’ai laissé -place à aucune illusion! J’ai parlé sans détours et sans hypocrisie. -Rien de plus cynique que le marché que je lui propose... Pourtant elle -ne songe pas à résister. Elle a rencontré le destin. Mais comme elle se -déteste à cette heure, comme elle se débat contre elle-même!... Elle est -vaincue; elle se rend... A ce moment suprême, elle comprend soudain -qu’elle a encore le choix de s’humilier, ou devant moi, ou devant -elle-même. Elle n’hésite pas. Elle prend le chemin le plus rude, mais -celui au sortir duquel elle pourra vivre sans honte à ses propres -yeux... Et voilà, ce passant aura dans les bras une fille facile, -légère, qui va d’homme en homme, à son plaisir. Elle consent à ce que je -la traite comme une passagère à qui l’on donne l’hospitalité un soir -pour la renvoyer le lendemain... Oui, mais à ce prix elle se sauve. Elle -se garde une arrière-chambre où elle se retrouve intacte... Qu’importe -le reste? Qu’importe son amant et l’opinion qu’il aura d’elle?... Elle -ment, et, chose merveilleuse, à l’instant où elle a pris son parti, elle -sait me tromper avec tant d’art que les faits matériels les plus -évidents ne peuvent me dessiller les yeux. Par la force de son génie, -elle crée en moi une certitude que rien ne peut entamer... Et pourtant, -elle a, pauvre enfant, une seconde de défaillance. Elle ne reste pas -maîtresse de sa voix au moment où je la torture et m’efforce de pénétrer -en elle. Elle balbutie comme une petite fille effrayée qu’elle est -alors: «Mais je ne me bats pas!» Et je n’ai pas soupçonné le drame -effrayant qui se jouait en elle. J’étais aveugle et j’étais sourd. -Aujourd’hui seulement, je vois clair; maintenant, j’entends ton appel, -Ariane!... - -Il gesticulait en parlant sur la terrasse balayée par un vent froid. Les -rares passants s’arrêtaient, le regardaient, puis continuaient leur -chemin. Il se calma soudain et tira sa montre. On l’attendait à son -bureau. «Qu’on m’attende!» pensa-t-il. Et il reprit sa marche errante. - -D’un ciel fuligineux tombaient quelques flocons de neige glacés que le -vent emportait en tourbillons. - -Il ne cessait de penser au mensonge d’Ariane. En un éclair, elle en -avait conçu la nécessité et, du coup, s’était élevée à une hauteur qui -donnait le vertige. Il éprouvait à la voir juchée si haut l’angoisse -qu’on a à suivre des yeux un acrobate qui, au cintre du cirque, tente un -exercice où il peut perdre la vie. - -Mais le prodige était d’avoir eu l’héroïsme de jouer ce rôle de -casse-cou pendant presque un an de vie quotidienne. Dans une intimité de -chaque instant, elle avait su perpétrer ce mensonge et le nourrir au -cours changeant des jours et des nuits. Mieux elle l’aimait, mieux elle -se cachait de lui, trouvant dans son orgueil la force de soutenir contre -elle-même un impossible combat. Elle voyait l’effet funeste de sa -tactique sur son amant. Il la rudoyait; il la faisait pleurer. Et -peut-être ne pouvait-il arriver à l’aimer à cause de l’image haïssable -d’elle-même qu’elle imprimait en lui. Elle avait supporté cette pensée; -elle avait subi ces humiliations. Mais dans l’angoisse et dans les -larmes, en secret elle triomphait. Plus il l’abaissait et plus elle -grandissait. - -Et cependant, dans l’ardeur de la lutte elle se dévorait elle-même. Elle -aimait. On ne fait pas sa place à l’amour. Une fois né, il envahit -l’être entier. Il avait sauté à la gorge de l’orgueil et s’efforçait de -le terrasser. Chaque épisode d’une lutte longue de dix mois était écrit -avec du sang, car des défaites qu’elle subissait dans son combat contre -elle-même, elle se vengeait sur Constantin. Il notait une progression -dramatique dont il pouvait retracer les phases récentes. C’était -l’histoire de la petite maison des faubourgs, histoire intolérable par -le louche qu’elle enfermait; puis celle plus haïssable encore de l’heure -passée dans les bras du docteur, amant de Varvara Petrovna, et enfin, -enfin, la liste complète de ceux qui, une nuit, une semaine ou un mois, -l’avaient possédée... Maintenant, c’est tout. Elle est à bout de forces; -l’orgueil surhumain qui l’a soutenue est écrasé. Elle ne peut mentir -davantage... Un sentiment plus puissant l’emporte. Elle n’est plus -qu’amour. Alors la confession simple, nue, sans un geste, sans un -accent, mille fois plus poignante par le ton uni sur lequel elle est -faite, de la vérité. - -Constantin restait éperdu devant ce duel inconcevable. Il jugeait de -l’héroïsme de cette petite fille à l’incommensurable grandeur de l’amour -qui l’avait amenée, le matin même, à se livrer à lui. - -Tout à coup, une saute brusque d’idées le dérouta. Il se surprit à crier -des mots qui vibrèrent dans l’air glacé. - ---Et pourtant si j’avais su, si j’avais su! Ariane qu’as-tu fait? - -Il jeta ces mots si haut que le son de sa voix l’effraya. Il se tut, -accablé par le flot nouveau de pensées qui montaient en lui... Il -imaginait Ariane sincère dès le premier jour. Avec quelle douceur il -l’aurait traitée! Comme il aurait fait avec patience le siège de ce cœur -orgueilleux et de ce corps scellé! Quelle tendresse serait née entre -eux. Il l’aurait prise enfin, mais comme il se serait donné! Et voilà -que de par la volonté implacable d’Ariane, il avait été contraint à se -défendre contre elle. Il avait lutté avec une sorte de rage pour ne pas -aimer, pour ne pas s’attacher. - ---Ah! fit-il sourdement, pourquoi m’as-tu trompé?... Comment revenir en -arrière? Trop tard, trop tard, répéta-t-il avec désespoir... On ne -ressuscite pas ce qui n’a jamais existé! - -Il s’arrêta, étouffé par l’amertume qui était en lui. Et soudain, il se -demanda pourquoi il ne courait pas à Ariane. Elle était là, non loin de -lui, à l’attendre dans une chambre d’hôtel. - -Une douleur inexprimable lui poignait le cœur. Il sentait, sans en -chercher les raisons, qu’il lui était impossible de revoir sa maîtresse. -De quels yeux la regarder? Que lui dire? Sur quel ton lui parler? - -Aux sentiments passionnés et contradictoires qui luttaient en lui se -mêlait une sourde et intense fureur contre la jeune fille. Et maintenant -qu’il voyait Ariane dans sa réalité, il la détestait. Par quel -raffinement de méchanceté avait-elle eu la force de le torturer si -longuement? Elle y avait goûté une joie satanique. Cruelle et -insensible, elle s’était acharnée à sa vengeance... Un comble d’amour et -de haine, un amalgame sublime où l’honneur et le mensonge, la loyauté et -la ruse se mêlaient étrangement. Quel dégoût et quelle magnificence!... -Mais il est à bout de force... Un an de supplices quotidiens l’a épuisé. -Quelle joie ressent-il maintenant à savoir qu’il l’a eue vierge? Il -n’est plus que souffrance. Il la revoit telle qu’elle a toujours été -envers lui. Les blessures anciennes saignent encore... Il n’a qu’une -pensée: fuir, être seul enfin, oublier cet enfer. Oui, partir pour -Pétrograd le soir même... Mais il faut passer à l’hôtel prendre ses -valises... Il arrivera au dernier moment... Peut-être, lasse de -l’attendre sera-t-elle sortie?... Alors laisser un mot, un mot pour dire -qu’il part et que, sans doute il reviendra... Mais il ne reviendra -jamais... - -Il regarda autour de lui. - -Il était devant la petite maison de l’Arbat où habitait Natacha.--«Ce -n’est pas le hasard qui m’a conduit ici,» pensa-t-il. - -A la minute où il pénétrait chez son amie, il savait ce qu’il allait lui -dire. Il venait rompre avec elle. Du fait qu’il quittait Ariane, il -renonçait à Natacha. Il le voyait dans son esprit comme un axiome qu’on -pose et qu’on ne démontre pas.--Une heure plus tard, il sortait de la -maison. Et derrière lui son amie pleurait sur le divan où il l’avait -laissée. - -Un changement brusque s’était fait en lui. Il était calme; il songeait à -son voyage, à ses affaires. Il se rendit à son bureau. Là il pensa qu’il -fallait savoir ce que devenait Ariane, qu’il causerait avec elle par -téléphone. Elle ne pouvait plus ni le faire souffrir, ni le rendre -heureux. Pour la première fois depuis un an il se sentait un homme -libre. Pourtant au moment de sonner, il recula... Pourquoi, au fait, ne -pas la voir avant son départ? Pourquoi ne pas dîner avec elle, -simplement, comme avec quelqu’un qu’on a connu jadis et qui vous est -devenu indifférent? - -Il appela un chasseur et lui donna un message verbal à transmettre. - ---Tu diras exactement--note bien mes paroles--«Constantin Michel vous -salue, Ariane Nicolaevna, et vous prie de dîner avec lui à huit heures. -Il prend le train de dix heures.» - -Lorsque le chasseur revint, Constantin l’interrogea avec brusquerie: - ---Que faisait Ariane Nicolaevna?... Qu’a-t-elle répondu?... - ---Ariane Nicolaevna était en train de téléphoner. Elle riait en -parlant... Elle s’est arrêtée, m’a écouté et a répondu simplement: -«Bien», puis a continué sa conversation. - -Une heure plus tard, Constantin arrivait à l’hôtel. Dès avant d’entrer -il savait qu’il ne ressentirait aucune émotion à revoir Ariane. Il la -salua sur un ton naturel, mais il ne l’embrassa pas. Il ne fit aucun -effort ni pour causer, ni pour se taire. Il était glacé jusqu’au fond de -l’être et insensible. La jeune fille n’était ni gaie, ni triste, ni -sentimentale, ni cynique. Elle l’aida à préparer ses papiers et ses -effets. A table, ils parlèrent sur un ton uni de choses sans importance. -Elle ne lui demanda pas quand il reviendrait. La question de -l’appartement à l’hôtel ne fut pas abordée. Après dîner, comme il -fermait ses valises, elle lui donna pour le voyage des sandwiches -qu’elle avait préparées elle-même et enveloppées dans un papier blanc -noué d’un ruban bleu. - -Lorsque le moment de partir fut venu, elle s’habilla pour l’accompagner -à la gare. - -Elle l’installa dans son coupé, détacha une rose de son corsage et la -mit dans un verre. Puis ils descendirent sur le quai en attendant le -signal du départ. - -Constantin avait passé son bras sous celui de la jeune fille. Il ne -parlait pas. Il était extrêmement las et ne pensait à rien. Ariane, par -instants et comme à la dérobée, le regardait. Habituée à lire dans les -traits de son ami, elle avait compris à sa pâleur, aux rides creusées -sous ses yeux, qu’il traversait une crise terrible. Mais quoi, -n’aurait-il pas un mot pour elle? La laisserait-il ainsi seule dans la -nuit? Partait-il pour ne plus revenir? Elle se taisait, n’osant poser -une question. Les minutes passaient; l’angoisse emplissait son cœur. La -tension entre les deux amants atteignait à son comble. Il semblait que -rien ne pourrait rompre le silence dans lequel ils s’ensevelissaient et -que la séparation allait rendre éternel. - -Les trois coups de la cloche sonnèrent auxquels le sifflet de la -locomotive répondit. Constantin embrassa la jeune fille sans prononcer -une parole. Maintenant il était debout sur la première marche de -l’escalier du wagon. Le train, avec peine, s’ébranlait. Ariane luttait -pour ne pas s’évanouir. Elle leva les yeux vers son amant. Il les vit se -remplir de larmes... Soudain, s’accrochant d’une main à la barre -d’appui, il se pencha, enlaça la jeune fille fortement d’un seul bras, -la souleva, l’amena jusqu’à lui, l’emporta dans le coupé dont il ferma -la porte et s’abattit avec elle sur la banquette. - ---Que fais-tu? balbutia-t-elle. Tu es fou! - ---Tais-toi! dit-il... Je t’en prie!... Tais-toi!... - -Il la dévorait de baisers silencieux. - - -Arkhangel, octobre 1918. - -Paris, mars 1919. - - - - -TABLE - - -PREMIÈRE PARTIE - - I.--De l’hôtel de Londres au gymnase Znamenski 9 - II.--Tante Varvara 25 - III.--La lettre 37 - IV.--Le fiancé 46 - V.--Le jardin Alexandre 56 - VI.--Jours troublés 68 - -DEUXIÈME PARTIE - - I.--Boris Godounof 81 - II.--Un souper 87 - III.--Banale soirée 94 - IV.--Surgit amari aliquid 99 - V.--La baronne Korting 112 - VI.--Mouvement imprévu 119 - VII.--Crimée 127 - VIII.--Séparation 138 - IX.--Le bel été 143 - X.--Reprise 150 - XI.--La vie à deux 154 - XII.--Semper eadem 160 - XIII.--L’amie 168 - XIV.--La petite maison des faubourgs 176 - XV.--Plus avant 183 - XVI.--Un souper 187 - XVII.--Juvenilia 194 - XVIII.--L’Arbat 202 - XIX.--L’écolière 205 - XX.--L’esprit de perdition 210 - XXI.--Le secret 217 - XXII.--Un jour gris de février 223 - XXIII.--Divagations 225 - - - - -JVSTIFICATION DV TIRAGE: - - -On acheva pour la troisième fois de réimprimer ce livre le 6 février -1921 sur les presses de l’imprimerie Crété à Corbeil (S.-et-O.) - - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK ARIANE, JEUNE FILLE RUSSE *** - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm -concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark, -and may not be used if you charge for an eBook, except by following -the terms of the trademark license, including paying royalties for use -of the Project Gutenberg trademark. If you do not charge anything for -copies of this eBook, complying with the trademark license is very -easy. You may use this eBook for nearly any purpose such as creation -of derivative works, reports, performances and research. Project -Gutenberg eBooks may be modified and printed and given away--you may -do practically ANYTHING in the United States with eBooks not protected -by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the trademark -license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all -the terms of this agreement, you must cease using and return or -destroy all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your -possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a -Project Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound -by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the -person or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph -1.E.8. - -1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be -used on or associated in any way with an electronic work by people who -agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few -things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works -even without complying with the full terms of this agreement. See -paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project -Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this -agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm -electronic works. See paragraph 1.E below. - -1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the -Foundation" or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection -of Project Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual -works in the collection are in the public domain in the United -States. If an individual work is unprotected by copyright law in the -United States and you are located in the United States, we do not -claim a right to prevent you from copying, distributing, performing, -displaying or creating derivative works based on the work as long as -all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope -that you will support the Project Gutenberg-tm mission of promoting -free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg-tm -works in compliance with the terms of this agreement for keeping the -Project Gutenberg-tm name associated with the work. You can easily -comply with the terms of this agreement by keeping this work in the -same format with its attached full Project Gutenberg-tm License when -you share it without charge with others. - -1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern -what you can do with this work. Copyright laws in most countries are -in a constant state of change. If you are outside the United States, -check the laws of your country in addition to the terms of this -agreement before downloading, copying, displaying, performing, -distributing or creating derivative works based on this work or any -other Project Gutenberg-tm work. The Foundation makes no -representations concerning the copyright status of any work in any -country other than the United States. - -1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: - -1.E.1. The following sentence, with active links to, or other -immediate access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear -prominently whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work -on which the phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the -phrase "Project Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, -performed, viewed, copied or distributed: - - This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and - most other parts of the world at no cost and with almost no - restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it - under the terms of the Project Gutenberg License included with this - eBook or online at www.gutenberg.org. If you are not located in the - United States, you will have to check the laws of the country where - you are located before using this eBook. - -1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is -derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not -contain a notice indicating that it is posted with permission of the -copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in -the United States without paying any fees or charges. If you are -redistributing or providing access to a work with the phrase "Project -Gutenberg" associated with or appearing on the work, you must comply -either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or -obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg-tm -trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9. - -1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted -with the permission of the copyright holder, your use and distribution -must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any -additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms -will be linked to the Project Gutenberg-tm License for all works -posted with the permission of the copyright holder found at the -beginning of this work. - -1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm -License terms from this work, or any files containing a part of this -work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. - -1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this -electronic work, or any part of this electronic work, without -prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with -active links or immediate access to the full terms of the Project -Gutenberg-tm License. - -1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, -compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including -any word processing or hypertext form. However, if you provide access -to or distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format -other than "Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official -version posted on the official Project Gutenberg-tm website -(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense -to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means -of obtaining a copy upon request, of the work in its original "Plain -Vanilla ASCII" or other form. Any alternate format must include the -full Project Gutenberg-tm License as specified in paragraph 1.E.1. - -1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, -performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works -unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. - -1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing -access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works -provided that: - -* You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from - the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method - you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed - to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he has - agreed to donate royalties under this paragraph to the Project - Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid - within 60 days following each date on which you prepare (or are - legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty - payments should be clearly marked as such and sent to the Project - Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in - Section 4, "Information about donations to the Project Gutenberg - Literary Archive Foundation." - -* You provide a full refund of any money paid by a user who notifies - you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he - does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm - License. You must require such a user to return or destroy all - copies of the works possessed in a physical medium and discontinue - all use of and all access to other copies of Project Gutenberg-tm - works. - -* You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of - any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the - electronic work is discovered and reported to you within 90 days of - receipt of the work. - -* You comply with all other terms of this agreement for free - distribution of Project Gutenberg-tm works. - -1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project -Gutenberg-tm electronic work or group of works on different terms than -are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing -from the Project Gutenberg Literary Archive Foundation, the manager of -the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the Foundation as set -forth in Section 3 below. - -1.F. - -1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable -effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread -works not protected by U.S. copyright law in creating the Project -Gutenberg-tm collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm -electronic works, and the medium on which they may be stored, may -contain "Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate -or corrupt data, transcription errors, a copyright or other -intellectual property infringement, a defective or damaged disk or -other medium, a computer virus, or computer codes that damage or -cannot be read by your equipment. - -1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right -of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project -Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project -Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all -liability to you for damages, costs and expenses, including legal -fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT -LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE -PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE -TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE -LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR -INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH -DAMAGE. - -1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a -defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can -receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a -written explanation to the person you received the work from. If you -received the work on a physical medium, you must return the medium -with your written explanation. The person or entity that provided you -with the defective work may elect to provide a replacement copy in -lieu of a refund. If you received the work electronically, the person -or entity providing it to you may choose to give you a second -opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If -the second copy is also defective, you may demand a refund in writing -without further opportunities to fix the problem. - -1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth -in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO -OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT -LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. - -1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied -warranties or the exclusion or limitation of certain types of -damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement -violates the law of the state applicable to this agreement, the -agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or -limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or -unenforceability of any provision of this agreement shall not void the -remaining provisions. - -1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the -trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone -providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in -accordance with this agreement, and any volunteers associated with the -production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm -electronic works, harmless from all liability, costs and expenses, -including legal fees, that arise directly or indirectly from any of -the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this -or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or -additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any -Defect you cause. - -Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm - -Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at -www.gutenberg.org - -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's business office is located at 809 North 1500 West, -Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up -to date contact information can be found at the Foundation's website -and official page at www.gutenberg.org/contact - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without -widespread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine-readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To SEND -DONATIONS or determine the status of compliance for any particular -state visit www.gutenberg.org/donate - -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. - -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. - -Please check the Project Gutenberg web pages for current donation -methods and addresses. Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. To -donate, please visit: www.gutenberg.org/donate - -Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works - -Professor Michael S. Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. - -Most people start at our website which has the main PG search -facility: www.gutenberg.org - -This website includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. |
