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-The Project Gutenberg eBook of Ariane, jeune fille russe, by Claude
-Anet
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
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-will have to check the laws of the country where you are located before
-using this eBook.
-
-Title: Ariane, jeune fille russe
-
-Author: Claude Anet
-
-Release Date: January 4, 2022 [eBook #67102]
-
-Language: French
-
-Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team
- at https://www.pgdp.net (This file was produced from images
- generously made available by the Bibliothèque nationale de
- France (BnF/Gallica))
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK ARIANE, JEUNE FILLE
-RUSSE ***
-
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-
- CLAUDE ANET.
-
- ARIANE,
- JEUNE FILLE
- RUSSE.
-
- NOUVEAU TIRAGE
-
- ROMAN.
-
-
- PARIS,
- AUX ÉDITIONS DE LA SIRÈNE,
- Nº 7, RUE PASQUIER, Nº 7.
-
- M. DCCCC. XX.
-
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-
-
-ŒUVRES DU MÊME AUTEUR
-
-
-VOYAGE IDÉAL EN ITALIE, 1 vol.
-
-PETITE VILLE, 1 vol.
-
-LES BERGERIES, 1 vol.
-
-LA PERSE EN AUTOMOBILE, 1 vol.
-
-NOTES SUR L’AMOUR, 1 vol.
-
-LA RÉVOLUTION RUSSE (mars 1917-juin 1918), 4 vol.
-
-LES CENT QUARANTE-QUATRE QUATRAINS AUTHENTIQUES D’OMAR KHAYYAM, traduits
-littéralement du persan en collaboration avec MIRZA MUHAMMAD; édition à
-tirage restreint décorée de motifs persans (à la _Sirène_), 1 vol.
-
-
-EN PRÉPARATION A LA SIRÈNE
-
-TSAR SALTAN, traduit littéralement de POUCHKINE, illustré et décoré par
-Mme GONTCHAROVA, 1 volume in-4º carré.
-
-NOTES SUR L’AMOUR, avec vingt-et-un dessins de Pierre BONNARD, 1 vol.
-
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-PREMIÈRE PARTIE
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-(EN MANIÈRE DE PROLOGUE)
-
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-
-§ I. DE L’HÔTEL DE LONDRES AU GYMNASE ZNAMENSKI
-
-
-Un ciel d’une limpidité presque orientale, un beau ciel clair, lumineux,
-bleu comme une turquoise de Nichapour, s’étendait au-dessus des maisons
-et des jardins de la ville encore endormie. Dans l’aube et le silence on
-entendait seulement les cris des moineaux qui se pourchassaient sur les
-toits et sur les branches des acacias, les roucoulements voluptueux
-d’une tourterelle au faîte d’un arbre et, au loin, le bruit aigu que
-faisaient, par moment, les essieux d’une charrette de paysan avançant
-avec lenteur sur les pavés irréguliers de la Sadovaia, la grande rue de
-la ville et la plus élégante. Près de la place de la cathédrale,
-immense, poussiéreuse, déserte, une clôture en bois fermait la cour de
-service de l’hôtel de Londres, dont la plate et longue façade de trois
-étages, bâtie en pierres grises et maussade comme un jour d’automne
-pluvieux, s’alignait sur la Sadovaia, sans balcons, sans pilastres, sans
-colonnes, sans ornements.
-
-L’hôtel de Londres, le premier de la ville, était renommé pour sa
-cuisine. La jeunesse dorée, les officiers, les industriels et la
-noblesse patronnaient son restaurant célèbre où un orchestre composé de
-trois juifs maigres et de deux Petits-Russiens, jouait, après-midi et
-soir jusque tard dans la nuit, de médiocres pots-pourris d’_Eugène
-Onéguine_ et de _la Dame de Pique_, de mélancoliques chansons populaires
-et des airs tziganes aux rythmes heurtés. Que de parties de plaisir
-s’étaient données dans ce restaurant à la mode, que de soupers
-brillants, que d’«orgies» pour employer l’expression en usage chez nous
-lorsqu’on parlait des fêtes de l’hôtel de Londres!
-
-Le restaurant de l’hôtel se composait de deux salles inégalement
-grandes. Mais il n’avait point de cabinets particuliers. Aussi les gens
-désireux de souper à l’écart de la foule prenaient-ils au premier étage
-des chambres avec salon que Léon Davidovitch, le portier de l’hôtel,
-gardait toujours libres pour ses clients.
-
-Ce Léon, un juif aux yeux étroits et morts, était l’autocrate de la
-maison et une des figures les plus connues de la ville. Les notabilités
-de la province recherchaient son amitié et s’arrêtaient dans le
-vestibule pour échanger avec lui quelques phrases aimables. Léon était
-discret et à combien faut-il estimer le silence et les bonnes grâces du
-portier d’un hôtel aussi connu? Combien de billets roses et même de
-billets de vingt-cinq roubles n’avait-il pas acceptés silencieusement
-sans que sa figure pâle manifestât la moindre émotion, billets que lui
-glissait la main fiévreuse d’un homme ému à l’idée de trouver un asile
-pour un rendez-vous galant? Il faut croire que le nombre des gens tenant
-à assurer le secret de leur bonheur était grand puisque Léon Davidovitch
-ne possédait pas moins de trois maisons. Cela prouve que l’argent
-affluait dans la ville, se gagnait sans peine, se dépensait avec joie,
-et que la vie y était ardente comme les jours brûlants de l’été dans les
-plaines de ce gouvernement du sud dont elle était la capitale. Tout
-homme qui s’enrichissait dans la province, que ce fût dans les mines,
-dans l’industrie ou dans l’agriculture, ne cessait de penser aux fêtes
-inoubliables de l’hôtel de Londres et aux vins de France qu’il y boirait
-en compagnie de femmes aimables.
-
-Une des trois maisons de Léon Davidovitch était située dans une rue
-écartée des faubourgs, non loin de la chaussée où, au crépuscule et dans
-la nuit, les beaux trotteurs, gloire de notre province, emmenaient des
-couples avides de filer aussi vite que le vent sur une route plate, unie
-et bien entretenue. Cette maison ne comprenait qu’un étage sur
-rez-de-chaussée. Léon comptait l’habiter un jour. Pour l’instant, il
-avait meublé le premier étage et y avait installé une vieille femme
-rébarbative. Nombre de personnes avaient demandé à le louer, car les
-appartements étaient rares dans la ville qui s’était développée avec une
-rapidité extraordinaire au cours de ces dernières années. La réponse de
-la mégère avait toujours été la même: l’appartement était retenu.
-Pourtant aucun locataire n’arrivait et les âmes simples se demandaient
-pourquoi Léon renonçait à un loyer avantageux. Les autres hochaient la
-tête. Le fait est qu’on voyait souvent, au soir, un équipage s’arrêter à
-la porte de la petite maison et, entre les rideaux pourtant
-soigneusement clos des fenêtres, filtraient des rais de lumière tard
-dans la nuit.
-
- * * * * *
-
-A l’heure matinale où commence ce récit, à l’aurore d’une chaude journée
-de la fin mai, la grande porte de l’hôtel de Londres était fermée et
-l’électricité éteinte depuis longtemps au restaurant et dans le
-vestibule. La petite porte en bois pratiquée dans la clôture de la cour
-de service s’ouvrit en grinçant. Une jeune fille se montra sur le seuil
-et s’arrêta, un instant, hésitante.
-
-Elle portait l’uniforme du plus connu des gymnases de la ville, une
-simple robe brune, avec un tablier de lustrine noire. Elle en avait
-agrémenté la sévérité par un col blanc de dentelle qui paraissait un peu
-froissé et, contre la règle, la robe était légèrement décolletée et
-laissait voir, dans sa grâce délicate, un cou allongé sur lequel se
-balançait avec un léger mouvement une tête petite, coiffée d’un chapeau
-de paille blanc aux larges ailes qu’un ruban noir noué sous le menton
-rabattait sur les côtés. La tête se pencha vivement pour inspecter la
-rue déserte. La jeune fille, après cet arrêt d’une seconde, descendit
-sur le trottoir. Apparut derrière elle une seconde jeune fille, plus
-âgée de quelques années, blonde un peu molle, un peu lourde d’allure,
-vêtue d’une jupe de soie noire et d’une blouse de batiste sous un
-manteau léger de demi-saison.
-
-La jeune fille en uniforme de gymnasiste s’étira, leva la tête vers le
-ciel, aspira une bouffée d’air pur comme un verre d’eau fraîche et,
-riant, dit:
-
---Quel scandale, Olga, il fait grand jour!
-
---Depuis longtemps, je voulais rentrer, fit celle-ci sur un ton grognon.
-Je ne sais pourquoi tu tardais tant... Ou plutôt je le sais bien. Et il
-faut que je sois à dix heures au bureau! J’aurai une scène de ce tyran
-de Pétrof. Et puis j’ai bu trop de Champagne...
-
-La gymnasiste la regarda avec pitié, haussa l’épaule gauche d’un geste
-qui lui était familier, et ne répondit pas. Elle allait à pas rapides,
-d’une démarche légère et heureuse, faisant claquer sur l’asphalte du
-trottoir les talons trop hauts de ses souliers découverts, la tête
-libre, regardant autour de soi, toute à la joie de trouver au sortir
-d’une pièce pleine de fumée la clarté inattendue d’une aube printanière.
-Elles traversèrent en diagonale la vaste place de la cathédrale et se
-séparèrent après avoir pris rendez-vous pour le soir.
-
-La gymnasiste suivit une rue à gauche de la cathédrale. Soudain elle
-entendit derrière elle un bruit de pas précipités et se retourna. Un
-grand étudiant en uniforme, la pioche et le pic brodés en or sur le
-galon de la casquette, courait pour la rejoindre.
-
-Elle s’arrêta. Son visage prit une expression de dureté, ses longs
-sourcils se froncèrent, et l’étudiant qui avait les yeux fixés sur elle
-se troubla aussitôt. Avec une extrême nervosité, il dit:
-
---Pardonnez-moi, Ariane Nicolaevna... j’ai attendu que vous fussiez
-seule... Je ne pouvais vous quitter ainsi... Après ce qui s’est passé...
-
-D’une voie sèche, elle l’interrompit:
-
---Que s’est-il passé, je vous prie?
-
-Le désarroi du jeune homme atteignit à son comble.
-
---Je ne sais, balbutia-t-il, je ne sais comment vous dire... Il me
-semblait... Vous m’en voulez, n’est-ce pas? Je suis au désespoir...
-J’aime mieux le savoir tout de suite... On ne peut vivre ainsi,
-conclut-il, tout à fait décontenancé.
-
---Je ne vous en veux de rien, répondit nettement Ariane Nicolaevna.
-Sachez-le une fois pour toutes: je ne me repens jamais de ce que j’ai
-fait. Mais souvenez-vous aussi que je vous ai interdit de m’aborder dans
-la rue... Je suis surprise que vous l’ayez oublié.
-
-Sous le regard glacé de la jeune fille, il hésita un instant, puis,
-tournant sur ses talons, s’éloigna sans mot dire.
-
-Quelques minutes plus tard, Ariane Nicolaevna arrivait devant une grande
-maison en bois. Des boutiques en occupaient le rez-de-chaussée. Elle
-monta au premier et unique étage, tira une clef de son sac à main et
-avec précaution ouvrit la porte.
-
-Le silence de l’appartement n’était troublé que par le tic-tac d’une
-grande pendule accrochée au mur de la salle à manger. Sur la pointe des
-pieds, la jeune fille traversa un long couloir et poussa la porte d’une
-chambre où sur un lit étroit dormait, bouche ouverte, une jeune femme de
-chambre à demi habillée.
-
---Pacha, Pacha, dit-elle.
-
-La servante, réveillée en sursaut, voulut se lever.
-
---Tu m’appelleras à neuf heures, fit Ariane en la repoussant sur le lit,
-à neuf heures, tu m’entends. J’ai un examen ce matin.
-
---Bien, bien, Ariane Nicolaevna, je n’oublierai pas... Mais il fait
-grand jour. Comme vous rentrez tard! Pour l’amour de Dieu, je vous prie,
-prenez soin de vous. Laissez que je vienne vous déshabiller,
-ajouta-t-elle en faisant encore un effort pour se lever.
-
---Non, Pacha, ne te dérange pas. Dors encore un peu. Grâce à Dieu, je
-sais m’habiller et me déshabiller seule. C’est nécessaire dans la vie
-que je mène, jeta-t-elle en riant.
-
-Quelques instants après, tout reposait dans la grande maison de la
-Dvoranskaia.
-
- * * * * *
-
-A dix heures du matin, ce même jour, dans le gymnase célèbre dirigé par
-Mme Znamenskaia, le professeur d’histoire, Paul Paulovitch, assisté de
-deux autres professeurs, faisait passer l’examen de sortie à ses élèves.
-
-Dans la vaste pièce, claire et nue, aux larges fenêtres, une vingtaine
-de jeunes filles étaient réunies. C’était, entre elles, des bribes de
-conversation à voix basse, des remarques chuchotées, de brèves phrases
-échangées avec fièvre. Des yeux vifs brillaient dans des visages pâles;
-quelques élèves feuilletaient avec hâte le manuel d’histoire; d’autres
-suivaient avec passion ce qui se passait sur l’estrade.
-
-L’interrogatoire durait cinq minutes sur un sujet tiré au hasard et,
-pendant ce temps, l’élève qui devait passer l’examen à la suite
-réfléchissait, assise à une petite table voisine. Ariane Nicolaevna
-attendait son tour et froissait entre ses doigts le billet qu’elle
-venait de prendre devant Paul Paulovitch.
-
-Deux heures de sommeil avaient suffi à rendre à son teint une fraîcheur
-quasi enfantine. Ses yeux gris clair, plutôt petits, s’abritaient sous
-de longues arcades sourcilières qui se rejoignaient presque à la
-naissance du nez, lequel était droit, net et régulier. La bouche
-délicatement dessinée était fermée. Ariane ne s’absorbait pas dans la
-méditation du sujet sur lequel elle allait être interrogée, mais
-écoutait l’élève qui, debout devant les examinateurs, ne donnait que des
-réponses embarrassées. Les yeux gris sous les sourcils noirs pétillaient
-et il était visible qu’Ariane faisait effort pour ne pas voler au
-secours de sa camarade.
-
- * * * * *
-
-Une surveillante assise à l’écart tira sa montre et sortit. Deux minutes
-plus tard, elle rentrait escortant Madame la Directrice. Les
-examinateurs s’empressèrent, offrant leur siège. Mme Znamenskaia d’un
-geste les remercia et prit, un peu en arrière, la chaise de la
-surveillante.
-
-Dans la salle, un murmure avait couru de bouche à bouche. Les jeunes
-filles à voix basse se communiquaient leurs impressions.
-
---Une fois de plus, la voilà.
-
---Elle est toujours présente quand Ariane est interrogée.
-
---C’est un scandale, elle la protège.
-
-Cependant, à peine la directrice était-elle assise, Paul Paulovitch
-frappa timidement quelques petits coups sur la table et dit à l’élève:
-
---Je vous remercie.
-
-La jeune fille descendit de l’estrade, regagna sa place, et sa figure
-rougissante disparut dans son mouchoir.
-
-D’une voix hésitante, le professeur appela:
-
---Kousnetzova.
-
-Ariane s’approcha.
-
-Les yeux baissés, le professeur demanda:
-
---Quel est votre sujet?
-
---«Monseigneur Novgorod la Grande».
-
-Et, sans attendre qu’on l’interrogeât, Ariane commença son exposé. Elle
-parlait avec une justesse d’expression qui étonnait. La question la plus
-embrouillée devenait claire lorsqu’elle la traitait; le sujet le plus
-confus semblait facile. Elle classait chaque chose suivant son
-importance relative et, sans se perdre dans les détails, traçait un
-tableau lumineux où chaque fait s’ordonnait à son plan.
-
-Les examinateurs prenaient à l’entendre le plaisir qu’on a à écouter un
-grand artiste dans un concert. Paul Paulovitch maintenant ne la quittait
-pas des yeux, et sur la figure impassible de la directrice on lisait
-l’intérêt avec lequel elle suivait la parole souple et précise d’Ariane
-Nicolaevna. Dans la salle, tous les visages étaient tournés vers
-l’estrade.
-
---C’est cinq avec une croix, disait l’une.
-
---Le prix d’excellence et la médaille d’or, murmurait une autre.
-
---Regarde Paul Paulovitch, chuchotait une troisième. C’est clair. Il
-l’adore.
-
---Il y a longtemps que je le sais, répondit une jeune fille pâle et
-sérieuse.
-
-Les cinq minutes écoulées, Paul Paulovitch interrompit Ariane
-Nicolaevna.
-
---Cela suffit, Kousnetzova, nous vous remercions.
-
-La jeune fille descendit de l’estrade. Un des examinateurs se pencha
-vers son collègue:
-
---C’est une enfant de génie, fit-il à voix basse.
-
- * * * * *
-
-Une heure plus tard, l’examen était terminé. Tandis que les élèves
-quittaient la salle, Ariane Nicolaevna restait à causer avec la
-directrice. Leur entretien se prolongea. Elles étaient seules
-maintenant. Enfin, dans un mouvement de tendresse qui stupéfia la jeune
-fille, Mme Znamenskaia se pencha vers elle, l’embrassa et lui dit:
-
---Où que vous soyez, Ariane, n’oubliez pas que je suis votre amie.
-
-Puis elle la quitta.
-
- * * * * *
-
-Dans le vestibule deux jeunes filles attendaient Ariane Nicolaevna.
-Elles chuchotaient avec de petits rires vite étouffés. L’une d’elles
-était grande, maigre, pâle, avait les yeux brillants et des mouvements
-saccadés. L’autre était laide, l’œil petit, le nez épaté, mais coquette
-et trémoussante. Elles avaient l’une et l’autre assez mauvaise
-réputation; on leur voyait parfois des bijoux dont l’origine paraissait
-suspecte, car elles appartenaient à des familles de la petite
-bourgeoisie sans fortune. Elles accostèrent Ariane, et, tout en
-marchant, la caressaient, la félicitaient, lui adressaient mille
-compliments.
-
---Écoutez, Ariane, dit la plus grande, ne voulez-vous pas venir souper
-avec nous ce soir? Nous avons une partie arrangée... C’est dans la
-nouvelle maison de campagne que Popof vient d’acheter (ce Popof était le
-plus riche marchand de la ville, homme d’âge mûr et d’aspect assez
-repoussant)... Il l’a arrangée d’une façon fort originale. Imaginez-vous
-qu’il n’y a pas un siège dans la maison. Rien que des divans. Il faut
-voir cela, je vous assure.
-
-La petite intervint, très excitée.
-
---Il y a des musiciens qu’il cache dans une pièce voisine: on les entend
-et ils restent invisibles. Et puis il a une invention tout à fait
-originale. On est éclairé par des bouts de bougies qui s’éteignent peu à
-peu, l’un après l’autre.
-
-Ariane demanda:
-
---Et qui est-ce qui soupe sur ces divans? Je ne me vois pas à côté de
-Popof.
-
---Des amis à lui, très charmants. Du reste, pourquoi ne voulez-vous pas
-aller chez Popof? Il est amoureux fou de vous, ma chère; il ne rêve et
-ne parle que d’Ariane Nicolaevna. Il faut nous accompagner, absolument.
-
---Grand merci, dit Ariane. Popof est horrible.
-
---Mais quel esprit! Et puis, entendez-le chanter... Il est étourdissant,
-vous ne le reconnaîtriez pas.
-
---Il chantera sans moi, répondit Ariane qui s’arrêta, car je ne verrai
-ni sa maison de campagne, ni ses divans, ni ses bouts de bougies, pas
-plus ce soir que demain. Dites-le-lui de ma part.
-
---Mais il va mourir de désespoir.
-
---La vodka le consolera.
-
-Elle quitta les jeunes filles qui continuèrent leur chemin, très agitées
-par ce refus et causant avec animation entre elles.
-
-La plus grande dit:
-
---Elle se fait prier, c’est ridicule.
-
-Et la petite:
-
---Popof ne sera pas content.
-
- * * * * *
-
-Ariane entra dans un jardin assez exigu, qui n’était plutôt qu’une allée
-d’arbres et de rosiers, le long de la rue. Fiévreux, s’y promenait Paul
-Paulovitch. C’était un être doux, inoffensif, rêveur et généreux,
-effrayé de toutes choses et surtout d’être en tête à tête avec Ariane
-Nicolaevna, bien que deux ou trois fois par semaine, ils se
-retrouvassent dans ce petit jardin après les cours. Mais à chaque fois
-Paul Paulovitch était paralysé par une émotion qui lui laissait à peine
-la faculté de parler. Ce jour-là Ariane, au sortir de la brève
-conversation avec ses deux compagnes, paraissait irritable, ce qui ne
-fit qu’ajouter au désarroi du professeur. Il eut pourtant l’audace de
-lui proposer de s’asseoir sur un banc à l’écart. Elle refusa, elle était
-déjà très en retard et arriverait à la maison le déjeuner fini.
-
-Il l’accompagna, la complimentant sur son examen, répétant
-l’appréciation flatteuse d’un des examinateurs: «Enfant de génie».
-
-Ariane, dont la tête légère oscillait légèrement sur son cou mince, se
-redressa et murmura:
-
---Enfant! quel impertinent! J’ai dix-sept ans.
-
-Puis elle retomba dans le silence. Gêné, le professeur finit par se
-taire aussi. Ils allaient rapidement par des rues peu animées. La
-chaleur était forte déjà, pour la première fois de l’année, et annonçait
-l’été brûlant du sud.
-
-Ils arrivèrent ainsi à la Dvoranskaia devant la maison où habitait
-Ariane Nicolaevna. Paul Paulovitch était pâle plus qu’à l’ordinaire; il
-fit un effort et commença une phrase.
-
-Ariane l’interrompit:
-
---Savez-vous à quoi je pense, Paul Paulovitch? J’ai l’air préoccupé,
-mais je suis heureuse à un point incroyable. Devinez-vous pourquoi?...
-Non?... Eh bien, je vais vous le dire. Je ne pense qu’à une chose...
-Dans quelques minutes, je serai dans ma chambre. Je trouverai sur mon
-divan une belle robe blanche, garnie de broderies d’Irlande, et
-décolletée. Et Pacha--vous connaissez Pacha? elle m’adore, tout ce que
-je fais est bien à ses yeux--Pacha aura rangé avec la robe des bas de
-soie blancs, et, près du divan, des souliers blancs découverts. Alors,
-Paul Paulovitch, je me déshabillerai des pieds à la tête: je jetterai à
-terre cet affreux uniforme de gymnase, cette robe brune que je n’ai pas
-quittée depuis trois ans. Je danserai dessus; je la piétinerai;
-j’embrasserai Pacha... Je ne pense qu’à cela. Je suis libre, libre!
-Réjouissez-vous avec moi.
-
-Elle lui tendit les deux mains. Paul Paulovitch l’écoutait et sa figure
-montrait le combat de sentiments divers. La joie de la jeune fille, sa
-voix seule le grisaient; et pourtant il sentait en lui une sourde
-tristesse.
-
-Déjà Ariane l’avait quitté et gravissait le perron. Sur la porte, elle
-se retourna:
-
---Si vous n’avez rien de mieux à faire, venez souper ce soir au jardin
-Alexandre.
-
-Elle disparut. Paul Paulovitch restait immobile sur le trottoir.
-
-
-
-
-§ II. TANTE VARVARA
-
-
-Dans la grande salle à manger, au moment où Ariane entra, quelques
-personnes étaient assises à une longue table que présidait tante
-Varvara. C’était une femme d’une quarantaine d’années, au visage
-asymétrique, dans lequel on ne voyait tout d’abord que deux grands yeux
-noirs, fort beaux, qui suffisaient, à eux seuls, à justifier l’opinion
-courante dans la ville: «Varvara Petrovna est une femme séduisante.»
-Elle était coiffée avec coquetterie. Une raie sur le côté partageait ses
-cheveux bruns légèrement ondulés. Sa bouche était aussi bien dessinée
-que celle de sa nièce, mais les dents étaient médiocres. Varvara
-Petrovna qui le savait s’arrangeait pour sourire de ses lèvres fermées
-et de ses yeux bruns qui s’éclairaient. «Elle est irrésistible,»
-disaient alors ses familiers. Elle était restée mince. «Quand tante
-Varvara passe dans la rue, racontait Ariane, les gens qui la suivent
-croient avoir devant eux une jeune fille.» Elle s’habillait, même chez
-elle, sans le moindre laisser-aller, chose rare en Russie. Elle se
-chaussait avec élégance; ses mains étaient soignées, son linge fin, et,
-au dehors, elle portait immuablement un costume tailleur d’étoffe noire,
-œuvre d’un bon couturier de Moscou.
-
-La vie de Varvara Petrovna était un sujet d’intérêt inépuisable pour les
-habitants de la ville. De son passé, on se rappelait qu’elle avait
-quitté sa famille à la suite d’incidents restés obscurs pour faire ses
-études de médecine en Suisse, puis qu’elle était revenue en Russie comme
-médecin de zemstvo au bourg d’Ivanovo dans notre gouvernement.
-
-A ce moment, on s’occupait chez nous de sa sœur plus jeune et fort
-belle, Véra, dont le célèbre romancier Kovalski qui passait l’hiver dans
-la ville était éperdûment épris. Alors qu’on attendait l’annonce du
-mariage de la jeune fille avec l’écrivain, celui-ci gagna brusquement la
-Crimée, et celle-là Ivanovo. Elle se cacha chez sa sœur. Personne ne la
-vit pendant six mois. Puis elle partit pour Paris où un an plus tard
-elle épousa un ingénieur, Nicolas Kousnetzof, que ses affaires
-appelaient souvent en France.
-
-Peu après son départ d’Ivanovo, on découvrit que la maison de Varvara
-abritait un hôte de plus, un bébé dont Varvara disait qu’il était
-l’enfant délicat d’une amie à elle confié. Cette petite fille n’avait
-pas été baptisée à l’église du village et, lorsqu’elle eut dix-huit
-mois, Varvara l’emmena à l’étranger où elle séjourna quelque temps
-auprès de sa sœur Véra, mariée.
-
-Elle en revint seule. A ce moment, il arriva dans la vie de Varvara un
-événement qui en modifia le cours. Elle se trouva appelée une nuit
-auprès d’un des plus grands propriétaires de Russie, le prince Y... qui,
-par hasard, passait un mois dans un bien voisin. Elle lui sauva la vie.
-Le prince se l’attacha, l’emmena en Europe et la garda près de lui
-jusqu’à sa mort qui survint sept ans plus tard. Varvara Petrovna regagna
-alors son pays natal, avec une fortune de cent mille roubles, une
-pension de dix mille roubles, et riche enfin de mainte expérience faite
-au cours de la vie brillante qu’elle avait menée en Occident. Elle
-acheta une maison à la Dvoranskaia.
-
-Il semblait qu’elle n’eût jamais quitté la Russie. Elle possédait, comme
-si elle l’eût toujours pratiqué, l’art de passer le temps à ne rien
-faire, et trouvait les journées trop courtes sans avoir de quoi les
-remplir. Elle ne sortait guère de la ville; à peine résidait-elle un
-mois d’été dans une petite propriété qu’elle avait acquise sur les bords
-du Don, pour avoir du lait, des œufs et des légumes frais. Pendant les
-années de servitude auprès du prince, elle avait épuisé jusqu’au dégoût
-le désir de voyager, si tenace chez les Russes. Elle regardait sa vie
-passée comme on regarde un décor de théâtre, peut-être admirable, mais
-dans lequel on ne songe pas à organiser son existence. On y reste
-quelques instants sous les feux d’une lumière artificielle et devant les
-yeux de mille spectateurs; puis, après la représentation, on rentre chez
-soi et on ferme sa porte.
-
-C’est ce que fit Varvara Petrovna, mais elle entre-bâilla la porte pour
-les amis assez nombreux, il est vrai, qu’elle eut bientôt dans la ville.
-Elle y était installée depuis cinq ans, quand sa sœur Véra Kousnetzova
-mourut de la poitrine à San-Remo. Elle y était seule avec sa fille
-Ariane. Kousnetzof accourut de Pétersbourg, ramena sa fille en Russie
-et, ne sachant qu’en faire, proposa à sa belle-sœur de la prendre chez
-elle.
-
-Lorsque cette nouvelle arriva à la maison de la Dvoranskaia, les
-familiers de Varvara, parlant entre eux, décidèrent sans hésitation
-qu’elle refuserait. Comment accepterait-elle de se charger, libre comme
-elle était, de l’éducation d’une enfant qu’elle connaissait à peine? Les
-amis de Varvara se trompaient; à peine eut-elle reçu la lettre de son
-beau-frère que, sans prendre le temps de réfléchir, elle télégraphia à
-Pétersbourg qu’on lui envoyât sa nièce.
-
-Quand Ariane s’installa chez sa tante, c’était une fillette de quatorze
-ans et demi, qui, de corps et d’esprit, passait son âge. Elle était
-mince extrêmement, mais déjà formée, les bras pleins et la figure
-sérieuse; le regard direct avait quelque chose d’agressif.
-
---A qui diable ressembles-tu? lui dit Varvara Petrovna. Tu as la bouche
-de notre famille, mais tu ne seras pas aussi belle que ta mère. Et d’où
-te vient cette façon de regarder les gens? A qui as-tu pris ces yeux?
-Pas à ton père, en tout cas; il est mou et blond. Tu n’as pas un trait
-de commun avec lui... Du reste, je te félicite, car tu sais ce que j’en
-pense...
-
-Telle était la façon de parler de Varvara Petrovna. Les yeux de la jeune
-fille s’illuminèrent, mais elle ne répondit pas.
-
---Enfin tu me plais. J’avais peur que tu ne fusses restée une gamine;
-mais je vois que tu es une jeune fille. Nous pourrons causer librement.
-
-La présence de cette enfant n’amena, en effet, aucun changement dans
-l’existence de Varvara Petrovna. Celle-ci considéra dès le premier jour,
-malgré la disparité des âges, Ariane comme une amie plutôt que comme une
-nièce dont elle devait assurer l’éducation.
-
-Varvara, à peine éloignée de sa famille, avait pris l’habitude et le
-goût de la liberté et avait jugé qu’elle pouvait disposer d’elle-même à
-son gré. Puisque la nature a attaché au commerce des sexes un secret et
-vif plaisir, pourquoi s’en priver? Dans son intelligence raisonneuse
-d’étudiante, elle ne trouvait aucune raison de se refuser des joies si
-saines. Elle avait eu des amants à l’Université; de retour au pays, elle
-en avait trouvé même à Ivanovo. Pendant ses voyages à l’étranger avec le
-prince, elle avait eu mainte occasion de faire des études comparatives
-sur les mérites des Occidentaux et, revenue à la ville natale, elle
-continuait à vivre selon ses goûts. Elle comprenait mal que l’on
-attachât au don de soi l’importance que tant de personnes exaltées lui
-prêtent. En un mot, elle regardait l’amour à la façon des hommes. Elle
-prenait un amant quand l’envie lui en venait et le quittait lorsqu’elle
-en trouvait un autre plus à sa fantaisie. Elle n’imaginait ni que l’on
-s’unît dans des transports de passion, ni que l’on se séparât dans les
-larmes. A ses yeux, l’amour n’était pas une maladie; une rupture
-n’entraînait pas un drame. Elle agissait avec tant de naturel que ses
-amants ne concevaient pas qu’ils eussent le droit de lui demander plus
-qu’elle ne leur donnait. Elle ne les quittait du reste pas, et les
-rapports d’amitié succédaient, sans éclat et sans secousses, à ceux plus
-intimes de l’amour. A l’occasion, elle ne se refusait pas aux revenez-y.
-Dans les premières années de son installation, elle fut obligée d’aller
-à plusieurs reprises à Pétersbourg et à Moscou. Elle y avait des amis
-anciens et descendait chez eux. Au retour, elle racontait son voyage et
-le plaisir qu’elle en avait eu, sans que l’amant en titre s’en
-formalisât.
-
-Comme on voit, Varvara Petrovna était une femme saine et bien
-équilibrée. Ses sens auxquels elle ne refusait rien ne l’entraînaient
-qu’à mi-chemin des passions. Elle leur laissait la bride sur le cou; ils
-ne s’emportaient pas.
-
-Sa morale de l’amour, car elle en avait une, était commandée par deux
-principes. Elle restait fidèle à son amant jusqu’au jour où un homme
-nouveau l’attirait. Elle s’en confessait aussitôt, car elle n’eût pas
-compris le partage. Elle était la femme d’un seul homme; seulement elle
-le changeait souvent. Aussi n’avait-elle jamais trompé personne. Pour
-tromper un homme, il faut l’aimer, lui être attachée par des liens
-sentimentaux. Or Varvara n’avait vu jusqu’alors dans ses amants que des
-amis d’un sexe complémentaire et les rapports qu’elle établissait entre
-eux et elle étaient précisément définis. Elle se flattait volontiers
-d’avoir ainsi remis l’amour à la place exacte qu’il doit occuper. Il ne
-montait pas plus haut qu’à mi-corps.
-
---Vois-tu, ma chère, disait-elle à Ariane Nicolaevna (celle-ci n’avait
-guère que quinze ans et demi), l’amour est une chose délicieuse, si on
-sait l’accepter tel qu’il est. Mais le romanesque est à la source de
-tous les maux... Du reste je ne crois pas que tu sois menacée de cette
-dangereuse folie. Tu as une bonne tête sur tes épaules et tu ne
-t’égareras guère.
-
-La jeune fille souriait de ce sourire fermé qui était le sien et qui ne
-laissait rien deviner de sa pensée.
-
-Le second principe de Varvara Petrovna était que l’argent ne doit pas
-être mêlé à l’amour. La morale de beaucoup de femmes russes est sur ce
-point celle de Varvara. Où l’argent ne joue aucun rôle, tout est bien
-et, quoi qu’on fasse, si l’on est désintéressée, on reste une honnête
-femme. A l’argent commence l’immoralité. Aussi, alors que, jeune fille,
-elle avait à peine de quoi vivre à Genève, Varvara n’aurait pas accepté
-un dîner ou un billet de tramway de son amant, fût-il riche. Elle y
-mettait, comme tant de ses compatriotes, un peu d’affectation.
-
-Quand Ariane arriva de Pétersbourg, l’ami de Varvara était un avocat
-célèbre d’une ville voisine qui venait deux fois par semaine au
-chef-lieu de la province pour ses affaires. Il logeait alors chez
-Varvara où il avait sa chambre. Puis Ariane avait vu un ingénieur lui
-succéder. Extérieurement, tout se passait avec convenance. Mais Varvara
-Petrovna ne manquait jamais de raconter à sa nièce devenue sa confidente
-les mérites, les défauts et les particularités de ses amants.
-
---Je te rends un grand service, disait-elle parfois. Tu ne te mettras
-pas en tête des idées folles. Tu verras les choses sous leur vrai jour
-et plus tard tu me remercieras.
-
-Mais, depuis un an, un changement s’était produit dans la vie de
-Varvara. A passé quarante ans, elle s’était éprise d’un docteur dont la
-beauté faisait des ravages dans la ville. Au début, Varvara avait
-accepté Vladimir Ivanovitch comme elle en avait pris tant d’autres.
-L’ingénieur avait été congédié sans autre forme de procès et Vladimir
-Ivanovitch lui avait succédé. Les six premiers mois furent enchanteurs,
-mais à ce moment-là Varvara s’aperçut de la naissance en elle d’un
-sentiment qu’elle ignorait. Elle aimait. Cette découverte la plongea à
-la fois dans le désespoir et dans le ravissement. Il lui semblait
-qu’elle faisait banqueroute à toute sa vie. Elle ne se reconnaissait
-plus elle-même. Comme un homme qui tombe dans un marais et sent le
-terrain manquer sous ses pieds, elle ne savait où se raccrocher. Et en
-même temps, une félicité inconnue la possédait; un flot de joie montait
-en elle. Elle rêvait comme une amoureuse de dix-sept ans.
-
- * * * * *
-
---Ah! disait-elle à Ariane, je ne savais pas ce qu’était le bonheur.
-J’ai eu dix-huit amants, que dis-je des amants? c’était des amis, rien
-de plus. Et voici, j’arrive à quarante ans et je rencontre Vladimir!...
-Dire qu’il vivait à côté de moi, et que je ne le connaissais pas... Je
-ne puis me le pardonner. Ah! si tu savais ce qu’est cet homme!...
-
-Elle n’en finissait pas. La jeune fille l’écoutait en silence, souriant
-encore, mais cette fois-ci ses dents mordillaient sa lèvre inférieure.
-
-Ayant connu l’amour, Varvara en sentit bientôt les orages. Elle crut
-s’apercevoir que Vladimir Ivanovitch n’avait plus pour elle les mêmes
-sentiments qu’au début.
-
-Sans doute, il la voyait chaque jour, mais il venait à des heures qui
-n’étaient pas les siennes naguère, lors du dîner par exemple, ou pour le
-thé, le soir. Parfois même, il arrivait vers six heures, au moment où
-Varvara faisait sa promenade quotidienne. Il ne s’attardait plus, comme
-il lui était coutumier de le faire au début de leur liaison. Il passait
-rarement la soirée dans le petit salon attenant à la chambre de Varvara.
-Elle avait de la peine à l’y faire entrer. Il préférait s’asseoir dans
-la salle à manger où il y avait toujours, en plus d’Ariane, son amie
-plus âgée, Olga Dimitrievna, qui prenait depuis longtemps ses repas chez
-Varvara, et quelques familiers de la maison.
-
-Il n’était pas en peine de trouver des excuses: sa femme était revenue
-de la campagne; ou elle était souffrante; il avait des malades à
-visiter; ou la migraine, etc.
-
-Varvara Petrovna se désolait. Cette femme qui s’était fait un point
-d’honneur de ne jamais rien demander, s’abaissait à implorer des
-rendez-vous, voire quelques minutes de présence de plus, et cela même
-devant sa nièce et ses amis.
-
-Varvara était torturée de jalousie. Vladimir devait avoir une nouvelle
-maîtresse. Elle se mit à le surveiller. Elle l’examinait avec attention,
-réfléchissait. Elle observait ses regards, notait l’intonation de ses
-paroles. Elle qui jamais n’était sortie le matin, se mit à courir la
-ville, passant cent fois par jour devant la maison de son amant. Elle
-alla jusqu’à le suivre en voiture. Mais allez savoir ce que fait un
-médecin à la mode!
-
-Elle avait perdu sa gaîté et son insouciance de femme heureuse à qui
-tout réussit et qui n’a qu’à se laisser vivre.
-
- * * * * *
-
-Ce jour-là, lorsque Ariane revint de son dernier examen, Varvara était
-encore à table avec quelques amis bien que le déjeuner fût depuis
-longtemps terminé.
-
---Ton examen s’est bien passé?
-
-Avant que la jeune fille eût répondu, la porte s’ouvrit et Vladimir
-Ivanovitch parut. Il semblait qu’il eût guetté Ariane pour se précipiter
-sur ses pas. C’était un homme toujours courant et agité, proche de la
-cinquantaine, la figure rasée et les cheveux grisonnants. Il avait les
-dents les plus belles du monde et les yeux les plus vifs sous des
-sourcils hérissés de longs poils noirs. Une extrême assurance se
-traduisait dans ses moindres gestes. Varvara se leva brusquement et lui
-tendit la main.
-
---Comme vous tardez! dit-elle.
-
-Vladimir Ivanovitch baisa la main de Varvara et, la quittant aussitôt,
-se précipita vers Ariane qui n’avait pas bougé.
-
---Je suis venu tout exprès pour vous féliciter, Ariane Nicolaevna; j’ai
-appris par ma fille que vous aviez eu un triomphe. Je n’en doutais pas,
-du reste.
-
-Il serrait la main d’Ariane dans les deux siennes. Elle la retira
-brusquement. Varvara avait noté ce geste.
-
---Asseyez-vous, Vladimir Ivanovitch, dit-elle, je vous donnerai du café.
-
---Non, je n’ai pas le temps. J’ai mille courses à faire.
-
---Vous boirez une tasse de café, je ne vous laisse pas partir. Et puis,
-peut-être sortirai-je avec vous pour prendre l’air. C’est le premier
-jour d’été. Que fais-tu, Ariane?
-
---Je reste ici jusqu’à sept heures, répondit la jeune fille. Nicolas
-vient me prendre en voiture. Je vais dormir un peu, je suis fatiguée.
-
---Ah, j’oubliais, dit Varvara, il y a une lettre pour toi de ton père,
-dans ta chambre.
-
-Ariane fronça ses longs sourcils. Dès que le nom de son père était
-prononcé, sa figure s’assombrissait.
-
-Quelques minutes plus tard, il ne restait personne dans la salle à
-manger.
-
-
-
-
-§ III. LA LETTRE
-
-
-Lorsque Ariane entra dans sa chambre, elle vit la lettre de son père au
-milieu de la table et reconnut son écriture appliquée. La lettre était
-recommandée. Elle haussa les épaules.
-
-Avant de la lire, elle se déshabilla des pieds à la tête et jeta sur une
-chaise la robe brune d’uniforme. Elle défit ses cheveux châtains qui
-étaient longs et fournis, elle passa un peignoir léger, prit la lettre
-et s’étendit, les pieds nus, sur le divan.
-
-La lettre commençait ainsi:
-
-«Ma chère fille, en réponse à ta lettre du 10 de ce mois (cette formule
-d’affaires amena une grimace sur son frais visage), je te fais savoir
-mes projets. Il ne me convient pas que tu entres à l’Université. Nous
-avons, sans toi, assez de femmes déclassées en Russie. Tu es
-intelligente, tu emploieras ton intelligence dans ton ménage, à élever
-tes enfants. J’espère que tu te marieras prochainement. Notre ami,
-Pierre Borissovitch, dont tu te souviens sans doute, a gardé de toi le
-meilleur souvenir et son désir le plus vif est de t’épouser. Comme tu le
-sais, c’est un garçon sérieux, qui pourra t’assurer la vie la plus
-agréable. Il a, en outre, une position de premier ordre dans les
-affaires, et je puis répondre de lui comme de moi. Je vais pour un mois
-aux eaux du Caucase. Quand je rentrerai à Pétersbourg en septembre, je
-compte sur toi. Nous passerons l’automne à Pavlovsk où Pierre
-Borissovitch a une charmante villa...»
-
-Il y en avait quatre pages sur ce ton.
-
-La jeune fille ne put lire plus loin. Elle froissa la lettre dans ses
-mains.
-
---Quel dégoût! fit-elle.
-
-Et elle la jeta dans un coin de la chambre.
-
-Puis elle ferma les yeux et resta à rêvasser quelques instants. Elle se
-revit petite fille de huit ans sur les genoux de son parrain, le prince
-Viaminski. Quel homme curieux! Comme il l’aimait! Il semblait ne vivre
-que pour elle! Quand elle allait le voir, il lui donnait alternativement
-de belles pièces d’or toutes neuves et des bonbons au chocolat, exquis.
-Les chocolats, elle les mangeait aussitôt; les pièces, elle les cachait
-dans son cartable d’écolière, car sa mère n’aurait pas permis qu’elle
-les acceptât. Elle portait ainsi sur elle, quand elle se rendait au
-cours, vingt ou trente pièces sonnantes qui, même enveloppées une à une
-dans du papier de soie, tintaient sourdement à chaque pas qu’elle
-faisait. Ce parrain, elle l’avait su depuis, avait demandé de l’adopter.
-Il voulait la faire élever à son goût et l’avoir toujours près de lui...
-Il avait des mains très blanches, très froides; elle frissonnait quand
-il caressait ses bras ou ses joues... Tout se brouilla devant elle.
-
-Dans la chambre silencieuse, le store jaune descendu devant la fenêtre
-s’illuminait et devenait d’or sous les rayons du soleil baissant.
-
-Elle rêva encore... Le prince était près d’elle. Elle dormait, mais elle
-le voyait à travers ses paupières fermées. Il la regardait avec tant
-d’intensité qu’elle en était oppressée. Et soudain--comment cela se
-fit-il?--elle sentit la main froide de son parrain sur le bas de sa
-jambe...
-
-Elle ouvrit les yeux et vit Vladimir Ivanovitch assis sur le divan où
-elle était couchée. Il avait une main appuyée sur sa cheville nue et
-regardait la jeune fille sans bouger. Dès qu’il s’aperçut qu’elle était
-réveillée, il se pencha vers elle:
-
---Pardonnez-moi, Ariane Nicolaevna, pardonnez-moi... J’avais frappé à
-votre porte et, comme personne ne répondait, je suis entré... Je suis
-ici depuis un moment déjà...
-
-Elle ne le laissa pas achever.
-
---Vous avez les mains froides, dit-elle, comme celles de mon parrain.
-C’est une horreur! Vous allez lâcher ma cheville tout de suite...
-
-Tout en parlant, elle refermait son peignoir entre-bâillé, sans quitter
-des yeux Vladimir Ivanovitch. Elle s’était exprimée sur un ton qui
-n’admettait pas la contradiction et le docteur retira sa main.
-
---Et puis, levez-vous tout de suite.
-
-Il y avait dans la voix de cette frêle jeune fille un tel accent
-d’autorité que Vladimir Ivanovitch se leva.
-
-Sans se presser, Ariane se redressa, quitta le divan, glissa ses pieds
-dans des mules, se dirigea vers la porte, l’ouvrit, et dit avec une
-assurance tranquille:
-
---Maintenant, allez-vous-en! Croyez moi, cela vaut mieux... Je ne savais
-pas que c’était pour moi que vous veniez dans cette maison.
-
-Le docteur lui prit la main, l’attira à lui, et, son visage tout près du
-sien, il murmura à demi-voix:
-
---Pensez de moi ce que vous voudrez... La vérité est que je ne puis
-vivre sans vous voir... Il faut que je vous parle... Venez chez moi un
-jour.
-
---Et vous inviterez votre fille, qui a mon âge, à assister à
-l’entretien, jeta Ariane d’un ton de défi.
-
-Vladimir Ivanovitch resta interdit, mais il se reprit:
-
---Je suis toujours seul à sept heures, dans le pavillon où j’ai mes
-consultations... Je vous attends.
-
---Tiens, c’est vrai, vous êtes médecin... Du train dont vont les choses
-cela peut être utile. Je penserai à vous, si c’est nécessaire, Vladimir
-Ivanovitch.
-
-Il eut un mouvement de recul; ses yeux brillèrent, mais sans répondre,
-il sortit.
-
- * * * * *
-
-Un instant plus tard, comme elle s’habillait, trois coups discrets
-furent frappés à la porte qui s’ouvrit pour laisser entrer Olga
-Dimitrievna.
-
-Elle avait longtemps habité avec Varvara Petrovna, mais, depuis qu’elle
-avait une place à la municipalité, l’avait quittée pour louer, par amour
-de l’indépendance, une petite chambre où elle couchait. Mais elle était
-chaque jour chez Varvara Petrovna où elle dînait et passait la soirée
-avec Ariane Nicolaevna. Elle était fort attachée à cette dernière.
-Celle-ci la payait-elle de retour, cela est assez obscur. En tout cas,
-les deux jeunes filles ne se quittaient guère et vivaient sur un pied de
-mutuelles confidences, bien qu’Olga eût cinq ans de plus que son amie.
-Il faut signaler ce trait de caractère d’Ariane qui, par on ne sait
-quelle sûreté de soi, s’égalait aux personnes plus âgées qu’elle dans
-l’intimité de qui elle vivait. On en a déjà eu un singulier exemple dans
-les rapports d’Ariane et de sa tante. Olga ne cachait rien de sa vie
-secrète à Ariane. Et cette fille blonde et expansive était certaine
-qu’elle connaissait tout de son amie. Mais si un observateur de
-sang-froid avait assisté aux vives conversations des deux jeunes filles,
-il aurait noté certaine façon qu’avait parfois Ariane de regarder sa
-confidente et en aurait cherché l’explication. La liaison étroite entre
-Ariane et Olga n’était pas sans rapporter quelques bénéfices à cette
-dernière. Malgré son extrême jeunesse, Ariane avait su réunir autour
-d’elle une cour d’adorateurs empressés à exaucer ses moindres
-fantaisies, et il lui en passait d’étranges par la tête. Pique-niques,
-soupers, parties de traîneaux et de danses, Olga participait à toutes
-les fêtes et l’on ne pouvait inviter Ariane sans son amie. Elle jouait
-le rôle peu flatteur de chaperon, mais s’arrangeait pour en tirer des
-avantages qui ne sont guère dans la tradition d’un personnage de second
-plan.
-
-Entrée dans la chambre, elle regarda Ariane et lui dit, avec un mélange
-de dépit et d’admiration:
-
---Je n’y comprends rien. Tu as soupé, tu as bu du champagne, tu as fait
-Dieu sait quoi, tu t’es reposée deux heures à peine, tu as passé un
-examen et te voilà fraîche comme si tu avais dormi toute la nuit.
-
---Ajoute, ma chère, que j’ai des ennuis, fit Ariane. J’ai enfin reçu la
-réponse de mon père. Tout est fini entre lui et moi. Tiens, lis sa
-lettre.
-
-Elle tendit le papier froissé à Olga qui lut avec attention.
-
-Lorsque Olga eut terminé, elle regarda son amie qui, assise devant une
-table de toilette, se coiffait:
-
---Eh bien?... fit-elle.
-
---Eh bien, répondit Ariane, je me passerai de lui. Il n’est pas
-difficile de trouver de l’argent dans une ville comme la nôtre...
-
-Olga Dimitrievna courut vers elle. Elle était fort agitée...
-
---Je sais à qui tu penses, dit-elle, mais c’est impossible... Jure-moi
-que tu ne le feras pas... Je n’en puis supporter l’idée!... Tu te
-perdrais!...
-
-Elle s’était penchée sur son amie, l’avait prise dans ses bras, la
-serrait, des larmes lui montaient aux yeux.
-
---Adresse-toi à ta tante, à Nicolas, au diable, mais pas à qui tu
-penses... Promets-moi.
-
-Ariane la repoussa doucement:
-
---D’abord laisse-moi me coiffer, voilà la seule chose importante. Quelle
-manie as-tu de tout dramatiser! Et tu pleures maintenant!... Est-ce ton
-affaire ou la mienne? Qui en souffrira, toi ou moi? Tu sais parfaitement
-qu’avec ma tante, il ne peut être question d’argent. Elle est comme ça.
-Qu’y faire?... Nous nous aimons beaucoup; je ne vais pas gâter ce qu’il
-y a d’excellent entre nous pour une misérable question d’intérêt. Non,
-laisse-moi arranger cela comme je le veux.
-
-Elle s’était levée et s’appuya affectueusement sur l’épaule d’Olga qui
-s’essuyait les yeux:
-
---Que tu es sotte, ma pauvre! Va mettre pour moi un cierge à l’église et
-ne te fais pas de souci. Je ne me perdrai pas si facilement que tu le
-crois. Te souviens-tu de ce qu’était au moyen âge l’épreuve du feu? Il
-fallait traverser un brasier flambant sans être brûlé. Eh bien, sois
-sûre que je le franchirai et que les flammes ne me toucheront pas...
-
-Elle marchait de long en large dans la chambre qu’emplissait un silence
-grave. Soudain elle s’arrêta devant Olga Dimitrievna et, la figure
-joyeuse, lui dit:
-
---Sais-tu qui sort d’ici? Vladimir Ivanovitch, ma chère!...
-
-Et, sur le geste incrédule d’Olga Dimitrievna, elle raconta la surprise
-de son réveil et la scène qui l’avait suivie, non sans y mêler un
-certain nombre de détails dramatiques ou piquants qui faisaient plus
-honneur à son imagination qu’à sa véracité.
-
-Olga l’écoutait avec une curiosité passionnée et, quand le récit fut
-terminé, elle soupira et dit:
-
---Comme il est séduisant!... Lui ici, sur ce divan! Ah! je n’aurais pas
-su me défendre...
-
-Elles causèrent longtemps sur ce sujet inépuisable. Pacha les
-interrompit en annonçant que le dîner était servi.
-
-Avant que le repas fût terminé, Ariane se leva et s’excusa auprès de sa
-tante:
-
---Nicolas m’attend en bas, dit-elle.
-
-Puis se retournant vers Olga:
-
---Je serai de retour à neuf heures et nous irons toutes deux au jardin
-Alexandre.
-
-
-
-
-§ IV. LE FIANCÉ
-
-
-Devant la porte de la maison stationnait une petite victoria aux roues
-montées sur pneumatiques et attelée d’une paire de beaux chevaux noirs,
-de la célèbre race des trotteurs qu’on élève dans la province. Sur le
-trottoir un grand et gros garçon, brun, barbu, se promenait tirant à
-coups précipités quelques bouffées de cigarettes qu’il jetait aussitôt.
-Par moments, il s’arrêtait, regardait la véranda du premier étage,
-consultait sa montre et reprenait sa promenade. Nicolas Ivanof n’était
-connu dans la ville qu’à deux titres: comme amateur de chevaux et comme
-fiancé unilatéral de la fantasque et déjà célèbre Ariane Nicolaevna.
-C’était un garçon singulier et sauvage, qu’on voyait rarement, qui
-n’avait pas d’amis et passait la plus grande partie de l’année dans un
-bien distant d’une trentaine de verstes. En ville, il n’avait qu’un
-pied-à-terre de deux chambres dans un appartement bourgeois. Il ne
-buvait pas, il ne jouait pas aux cartes, on ne lui connaissait aucune
-liaison. Son père était mort depuis longtemps; sa mère habitait la
-Crimée. On disait qu’elle avait l’esprit dérangé et qu’elle était gardée
-dans la clinique d’un médecin connu. A force de vivre seul, Nicolas
-Ivanof était devenu taciturne et éprouvait une réelle difficulté à
-parler. Il cherchait ses mots, se reprenait, se contredisait, s’arrêtait
-net au milieu d’une phrase et finalement retombait dans le silence qui
-lui était agréable. Il était de physionomie plutôt sympathique, ayant de
-grands yeux bleus sous des sourcils et des cheveux brun foncé. Mais le
-teint était pâle, la bouche mince et le regard inquiet. Les mères de
-famille et les jeunes filles avaient depuis longtemps tâché de capter
-cette riche proie, car Nicolas Ivanof passait pour avoir près d’un
-million de roubles. Elles en avaient été pour leurs avances.
-
-Un soir, il s’était laissé entraîner au bal annuel que donnait le
-gymnase Znamenski.
-
-Ariane était une des commissaires de la fête et lui avait offert une
-fleur à l’arrivée. Nicolas avait pris la fleur, avait dévisagé la jeune
-fille d’une façon gênante et prolongée, tout en balbutiant des
-remerciements et, finalement, l’avait suivie pas à pas pendant la
-soirée. Quand elle dansait, il ne cessait de la contempler avec un
-sourire attendri; ou bien, quittant la salle de bal, il se précipitait
-au buffet et avalait plusieurs verres de vin comme pour se donner du
-courage. La soirée n’était pas terminée que, dans une crise
-d’intrépidité héroïque, il demandait à Ariane de l’épouser. Ariane--elle
-avait seize ans--le regarda des pieds à la tête avec une insolence
-extrême, puis lui rit au nez. Mais, le lendemain, il se présentait avec
-des fleurs chez Varvara Petrovna, qui essaya vainement de lui expliquer
-que sa nièce n’était pas en âge de se marier. Le surlendemain, il
-portait une bague de fiançailles avec le nom d’Ariane gravé à
-l’intérieur et la date du bal. Il annonçait à toute la ville que, dès
-qu’elle aurait terminé ses cours, Ariane Nicolaevna Kousnetzova serait
-Mme Nicolas Ivanova. Dès lors, chaque jour, on apportait des fleurs à
-Ariane qui finit par accepter comme agréables ces belles fleurs
-quotidiennes et les plus rares promenades en voiture qu’elle accordait à
-Nicolas Ivanof.
-
-Rien ne peut donner une idée du despotisme capricieux sous lequel cette
-gamine de seize ans tenait cette espèce de colosse qui avait presque
-deux fois son âge. Chose curieuse, ce n’était pas petit à petit qu’elle
-avait pris conscience du pouvoir absolu qu’elle avait sur lui. Dès le
-premier jour, elle avait compris en face de qui elle se trouvait et que
-Nicolas serait une cire molle entre ses doigts enfantins. Elle réglait
-ses visites et leur durée. Nicolas ne venait la voir qu’à ses heures.
-Dieu garde qu’il eût osé se présenter sans permission à la maison de la
-Dvoranskaia! Un jour, pour je ne sais quelle raison urgente, il arriva
-dans la salle à manger, n’y étant pas attendu. Ariane sans dire un mot
-passa dans sa chambre et refusa de le recevoir. Souvent elle l’obligeait
-à séjourner une semaine ou deux à la campagne avec défense d’écrire.
-Elle l’autorisait parfois à l’accompagner au théâtre où elle avait ses
-habitudes et dont elle ne manquait presque pas une représentation, car
-elle raffolait de l’art dramatique, fréquentait les acteurs, déclarait
-qu’elle deviendrait elle-même comédienne et que la vie ne valait qu’aux
-feux de la rampe. Même il arrivait qu’au milieu de la soirée, elle
-passait sur la scène, allait causer dans les loges des artistes, et
-oubliait Nicolas qui s’en revenait seul, maugréant et les dents serrées.
-
-Une fois elle tenta l’expérience suivante. A dix heures du soir, en
-hiver, alors que Nicolas prenait le thé dans sa chambre, elle lui dit:
-
---Nicolas, je sors, j’ai un rendez-vous.
-
---Je vous accompagnerai, fit-il, où allez-vous?
-
---Un ami m’attend au coin de la place de la Cathédrale, mais vous ne
-devez pas savoir qui.
-
-Il la regarda avec étonnement. Puis, après un instant, faisant un effort
-sur lui-même, il dit:
-
---Bien.
-
-Ils sortirent ensemble et, quand, à la lueur d’un réverbère, elle vit le
-jeune homme qu’elle cherchait, elle dit adieu à Nicolas en lui
-enjoignant de rentrer aussitôt chez lui.
-
-Il faut noter pour la beauté de l’affaire que Nicolas était
-désespérément jaloux et qu’il trouvait pour croire qu’Ariane avait des
-intrigues en ville mille raisons excellentes dont la meilleure était que
-la jeune fille n’en faisait nul mystère et lui en parlait sans cesse.
-Elle lui disait par exemple:
-
---Ah! Nicolas, vous ne savez pas qui est arrivé de Moscou? Le fils aîné
-de Maklakof; je crois que j’en suis amoureuse. Il est irrésistible...
-
-Et cent propos pareils au hasard des jours et des nuits.
-
-Le lendemain du jour où elle se fit accompagner par Nicolas au
-rendez-vous donné par un autre, Ariane raconta la chose à sa confidente
-en pouffant de rire. Quelque habituée que fût celle-ci aux caprices de
-son amie, elle ne se tint pas de lui dire:
-
---Ariane, tu es vraiment méchante.
-
-Ariane s’arrêta de rire et répondit sérieusement:
-
---Eh! sans doute, je suis méchante. Mais pourquoi diable ne serais-je
-pas méchante, si cela m’amuse?
-
-La grosse blonde était stupéfaite.
-
-Ariane continua:
-
---Veux-tu que je te dise une chose que tu ne découvriras jamais toute
-seule? C’est précisément parce que je suis méchante que Nicolas m’aime.
-Et toi qui es bonne comme du pain, il ne t’aimera jamais.
-
-A cette idée elle se mit à danser dans la chambre, car elle était, en
-outre, fort gamine, avait des accès de folle gaîté, tirait la langue aux
-gens dans la rue, faisait des niches à ses camarades et s’entendait
-comme nulle autre à exaspérer ses professeurs, sans toutefois jamais
-leur donner prise sur elle.
-
-Le plus surprenant est qu’Ariane avait raison. Nicolas Ivanof, enfant
-unique et gâté de famille riche, qui n’avait jamais rencontré
-d’obstacles à ses caprices, à qui personne n’avait jamais répondu «non»,
-qui n’avait eu que des plaisirs faciles avec des femmes complaisantes,
-avait d’abord regardé avec stupeur, comme un phénomène incompréhensible,
-cette frêle jeune fille qui lui parlait sur un ton de commandement. Il
-avait obéi tout de suite pour la simple raison qu’il ne sentait en lui
-aucune force capable de résister au pouvoir mystérieux qui émanait
-d’Ariane. Pendant ses longues heures de solitude, il avait tourné et
-retourné dans sa tête ce problème étrange. Comment acceptait-il
-l’esclavage auquel Ariane le condamnait; et surtout pourquoi
-agissait-elle ainsi avec lui? La solution cherchée lui était soudain
-apparue. «Elle ne me soumet à de telles épreuves que pour s’assurer de
-mon amour. Et si elle multiplie les expériences, c’est que je ne lui
-suis pas indifférent. Si elle ne m’aimait pas, elle me laisserait
-tranquille. Si elle me tourmente, elle m’aime... C’est une fille
-admirable.»
-
-Aussi plus Ariane le faisait-elle souffrir, plus il lui en était
-reconnaissant, plus il s’attachait à elle. Il arrivait à ne pouvoir
-concevoir qu’il pût se refuser à obéir aux caprices de la jeune fille.
-Et plus dure était l’épreuve, plus joyeux était-il de se vaincre, et de
-gagner ainsi l’amour de cette fille sans pareille au monde. Le lendemain
-du jour où il l’avait accompagnée au rendez-vous d’un rival, il
-s’agenouilla devant elle et lui dit:
-
---Ariane, je vous remercie, vous m’avez donné hier la plus grande preuve
-d’amour qu’un homme puisse demander. Soyez bénie...
-
-La jeune fille, pour toute réponse, haussa les épaules et fit une
-pirouette.
-
-Elle jouait avec lui un autre jeu, plus terrible.
-
-Parfois, le soir, elle lui permettait de prendre le thé dans sa chambre.
-Ils causaient longuement. Nicolas, alors retrouvait la faculté de
-parler, quelquefois même avec éloquence. Elle le faisait asseoir à côté
-d’elle sur le divan, lui jetait des coups d’œil vifs ou tendres. Le gros
-garçon bientôt passait son bras autour d’une taille mince que
-n’enfermait aucun corset, s’approchait peu à peu de la jeune fille, et
-ses lèvres finissaient par se poser sur le bras nu, rond, ferme,
-d’Ariane et le dévoraient de baisers.
-
-A demi-étendue sur le divan, elle semblait ne pas s’en apercevoir; elle
-était comme absente de cette scène passionnée.
-
---Tu m’aimes? risquait Nicolas en soupirant.
-
---_Nitchevo_, disait avec un accent intraduisible la jeune fille.
-
-Finalement, Nicolas, ne se possédant plus, tentait une attaque décisive.
-Ariane lui glissait alors entre les mains.
-
---Il fait trop chaud pour vous ici. Vous vous trouverez mal. Allez donc
-prendre l’air, Nicolas.
-
-Et, pour ne pas lui laisser l’alternative, elle passait dans la salle à
-manger où Olga Dimitrievna buvait du thé avec quelqu’un des familiers de
-la maison.
-
-Nicolas s’enfuyait comme un ouragan, sans dire adieu à personne, sautait
-dans sa voiture et donnait l’ordre d’aller faire dix verstes à toute
-vitesse sur la chaussée. Par les soirées glacées d’hiver, il laissait
-alors sa pelisse ouverte et le cocher, de son siège, entendait le
-_barine_ jeter des exclamations incompréhensibles dans la nuit.
-
---Le diable l’emporte! entendait-il stupéfié. Je la tuerai!... Plus
-vite, plus vite!... Fille de chienne!... je t’adore!...
-
- * * * * *
-
-Ce soir-là pour la première fois de l’année, l’air était tiède comme en
-une nuit d’été. La voiture filait à vive allure et la jeune fille
-pelotonnée dans son coin, sous un grand manteau de soie noire qui
-cachait sa robe blanche, restait comme engourdie et ne sentait pas la
-pression du bras de Nicolas passé autour de sa taille. Le fin croissant
-de la lune brillait au couchant. Par moment, quand la route traversait
-un boqueteau d’acacias, l’odeur pénétrante des grappes en fleur
-enveloppait brusquement Ariane. Puis c’était le parfum plus subtil des
-prés aux herbes hautes qui s’étendaient des deux côtés de la chaussée.
-La douceur de l’atmosphère, la limpidité sombre du ciel criblé d’or, le
-«silence de la nature agissaient à la façon d’un baume sur les nerfs
-irrités de la jeune fille. Elle oubliait son compagnon; elle ne pensait
-à rien; elle goûtait, sans mot dire, le calme de ce beau soir.
-
-Nicolas longtemps se tut. Il risqua enfin quelques phrases. Ne recevant
-pas de réponse, il s’enhardit et devint plus explicite. Il disait à
-Ariane que, dès aujourd’hui, elle était libre, qu’elle avait fini
-glorieusement et le gymnase et une période de sa vie. Rien ne s’opposait
-plus à la réalisation de projets médités depuis dix-huit mois; il ne
-restait qu’à fixer la date prochaine de leur mariage. Au lendemain des
-noces que voulait-elle faire, voyager à l’étranger, rester dans sa
-propriété, aller en Crimée?... Il attendait sa décision.
-
-La jeune fille restait absorbée. Nicolas s’inquiéta:
-
---Répondez-moi, je vous en supplie, fit-il sur un ton anxieux.
-
-Elle se tourna vers lui et, le regardant dans les yeux, elle dit:
-
---Nicolas, ne me tourmentez pas. Je suis malheureuse... Dans quelques
-jours, je vous en dirai davantage. Maintenant, il faut rentrer.
-
-Le gros garçon resta bouleversé. Jamais Ariane ne lui avait parlé sur ce
-ton. Jamais elle ne lui en avait dit autant sur elle-même qu’en ces
-trois phrases. Il sentit obscurément que quelque chose de tragique se
-préparait qu’il ne pouvait concevoir. Que se passait-il? Voilà
-qu’Ariane, reine à qui le monde entier se soumettait, était malheureuse.
-Elle faisait appel à sa pitié... Cela passait son entendement. Il eut
-comme un vertige. Soudain des larmes lui montèrent aux yeux et il
-s’effondra dans une crise de pleurs.
-
-La main de la jeune fille se posa sur sa main fiévreuse. Ils rentrèrent
-ainsi sans prononcer une parole.
-
-A la porte, elle lui dit avec le même accent de douceur:
-
---Au revoir. Dans quelques jours, je vous appellerai.
-
-
-
-
-§ V. LE JARDIN ALEXANDRE
-
-
-Le jardin Alexandre était l’orgueil de la ville. Situé à dix minutes à
-peine de la cathédrale, il offrait de multiples agréments. Une société
-composée des notables de l’endroit l’administrait pour l’avantage de
-tous. On payait cinquante kopecks d’entrée et, par abonnement,
-vingt-cinq. Au centre du jardin étaient une piste pour bicyclettes aux
-virages relevés et deux courts de tennis entourés de treillis. Sur la
-terrasse dominant la piste on voyait, à une extrémité, un théâtre d’été
-à la scène couverte, mais dont les spectateurs étaient assis en plein
-air. On y jouait l’opérette et la comédie légère. A l’autre extrémité,
-un restaurant aux vastes salles ouvertes sur des balcons fleuris était
-dirigé par le propriétaire de l’hôtel de Londres qui y transportait, dès
-la belle saison, son chef renommé et son orchestre médiocre. La
-terrasse, le théâtre, le restaurant resplendissaient de lumières dans
-les nuits d’été. Officiers et fonctionnaires, marchands et industriels y
-rencontraient leurs femmes, leurs fils, leurs filles et leurs
-maîtresses. Les actrices s’y promenaient, la représentation finie. Mille
-intrigues se nouaient et dénouaient entre le théâtre et le restaurant, à
-la clarté crue des globes électriques. Plus loin, des allées se
-perdaient dans l’ombre et offraient aux couples désireux de se cacher un
-mystère favorable. C’étaient, dans l’obscurité, des chuchotements
-passionnés, des rires frais et étouffés, des pas qui se précipitaient.
-
-Les deux jeunes filles traversèrent ce soir-là la longue terrasse
-remplie d’une foule animée, échangeant des saluts à droite et à gauche,
-mais ne s’arrêtant pas. Comme elles arrivaient près du restaurant, un
-homme assis dans l’ombre projetée par un balcon se leva et vint à elles.
-Olga Dimitrievna eut un sursaut.
-
---Naturellement, il est là, fit-elle et elle pressa le bras de son amie
-pour l’entraîner.
-
-Mais Ariane s’arrêta et tendit la main à celui qui venait à sa
-rencontre. C’était un homme de taille moyenne, à la figure grosse et
-poupine, les yeux petits et clignotants entre des paupières un peu
-lourdes. Le teint couleur de cendre annonçait une médiocre santé. Il
-portait la moustache coupée à l’anglaise et les cheveux sur les deux
-côtés de la tête taillés de près, tandis que le crâne était complètement
-chauve. Il avait les mains lourdes et bouffies. Il était sans âge et
-marchait assez lentement, en s’appuyant sur une canne. Depuis quelques
-années, il s’était retiré des affaires. Il était tout confondu en
-obséquiosité, gardait votre main dans la sienne, vous prenait par
-l’épaule, se penchait vers vous quand il vous adressait la parole, et
-l’interlocuteur se reculait pour éviter un contact sans agrément. Michel
-Ivanovitch Bogdanof était un homme lettré, raffiné, d’esprit curieux;
-mais il y avait en lui quelque chose d’inquiétant qu’on eût été en peine
-de définir, bien qu’on le sentît nettement. On avait beaucoup parlé de
-l’ingénieur sans jamais alléguer à son sujet rien de précis. Puis son
-nom fut mêlé à une histoire douloureuse arrivée dans la ville l’année
-précédente. Une des plus charmantes jeunes filles de la société s’était
-suicidée à dix-huit ans. Les causes de ce suicide restèrent inconnues.
-C’était un de ces cas de dégoût de vivre si fréquents dans la jeunesse
-russe dont les nerfs exaltés et faibles à la fois sont souvent
-incapables de résister aux premiers chocs de la vie. Chez cette jeune
-fille, on avait trouvé des lettres de Bogdanof, lettres obscures, très
-littéraires, très compliquées, dont on ne pouvait rien tirer, sinon
-qu’il y avait entre elle et Bogdanof une liaison intime, peut-être d’âme
-seulement. Aussi l’opinion de la ville, irritée de cette énigme, rendait
-responsable du suicide Michel Ivanovitch et on lui faisait grise mine.
-C’est à ce moment-là que, par défi sans doute, Ariane Nicolaevna le vit
-souvent et eut, en public seulement, de longues conversations avec lui.
-Michel Ivanovitch paraissait y prendre un plaisir extrême. L’esprit
-brillant d’Ariane l’éblouissait. Il lui parlait toujours sur le ton le
-plus respectueux, non pas comme à une gamine, mais comme à une femme de
-culture supérieure avec qui on peut discourir librement des plus hautes
-questions. Il lui laissait entendre, sans le dire en termes précis,
-qu’elle aurait toujours en lui un ami dévoué, au-dessus et en dehors de
-toutes conventions mondaines et qu’entre gens de leur classe
-intellectuelle les barrières étaient abolies, qui étaient dressées à
-l’usage de la foule. Il se dégageait de ces conversations élevées une
-vue assez matérielle de la vie et qui revenait à ceci, que l’argent joue
-un grand rôle dans l’existence, qu’à un moment donné chacun peut en
-avoir besoin, est contraint brusquement à en trouver, que personne n’est
-à l’abri des coups du sort et que si jamais Ariane Nicolaevna était dans
-l’obligation de s’en procurer, il serait trop heureux, lui, Michel
-Ivanovitch, d’en tenir à sa disposition puisqu’il en avait en abondance.
-Cela n’avait jamais été formulé avec la crudité que j’emploie ici; pas
-un mot n’avait été prononcé qui pût choquer Ariane Nicolaevna et où elle
-eût arrêté son interlocuteur qui était en possession de tout laisser
-entendre sans jamais s’expliquer clairement. Mais enfin, de toutes les
-conversations qu’ils avaient eues, il ressortait qu’il avait fait des
-offres de service et qu’elle l’avait compris. Le tout, bien entendu,
-noyé dans un flot de paroles subtiles et éthérées qui des questions les
-plus matérielles faisait un quelque chose de suprasensible, de hors du
-monde des intérêts, quelque chose comme un commerce d’âme, comme un
-négoce sublime d’affaires spirituelles.
-
-L’instinct sûr d’Ariane ne l’avait pas trompée. Michel Ivanovitch était
-à sa disposition, s’il en était besoin. Quant au prix qu’il faudrait
-payer ses services, il n’en était pas question, cela va sans dire. Et
-puis Ariane y songeait-elle, tant les propositions de Michel Ivanovitch
-paraissaient devoir rester à l’état de vœux perpétuels? La jeune fille
-était flattée de voir l’énigmatique personnage dont toute la ville
-s’occupait venir grossir la foule de ses esclaves. Bogdanof était un
-esprit d’une haute portée et les hommages qu’il lui rendait avaient un
-parfum assez rare.
-
-Suivie d’Olga Dimitrievna qui pour rien au monde n’aurait lâché le bras
-d’Ariane, elle entraîna l’ingénieur loin de la terrasse dans une allée
-obscure.
-
-Avec la netteté qui lui était ordinaire, elle aborda aussitôt la
-question qui la préoccupait:
-
---Vous savez, dit-elle, que j’aurai peut-être besoin de vous?
-
---Incomparable amie, répondit-il (il aimait ces façons de parler dont il
-outrait encore par l’accent qu’il y mettait ce qu’elles avaient de
-suranné et de ridicule), vous savez que je suis entièrement à vous,
-entièrement... trop heureux de vous servir.
-
---Oui, je veux aller à l’Université et j’ai des difficultés avec ma
-famille.
-
---Ah! la famille, la famille, un joug abominable... un esclavage, en
-vérité!... Un esprit comme le vôtre, Ariane Nicolaevna... Quelle
-souffrance!... Je vous remercie d’avoir pensé à moi. Je suis touché,
-vraiment touché... Mais avez-vous songé à une chose? (Il prit la main de
-la jeune fille dans les deux siennes et la retint.) Comment
-accepterai-je de vous perdre? Que deviendrai-je sans vous dans cette
-ville barbare? Renoncer aux précieuses minutes que vous voulez bien
-m’accorder, je ne saurai m’y résigner. (Il chuchotait si près du visage
-d’Ariane qu’Olga Dimitrievna entendait à peine ses paroles.) En tout
-cas, il faut y réfléchir, en parler, en parler longuement. Vous
-m’appellerez au téléphone, n’est-ce pas? A votre heure... Rien ne me
-retiendra... Soyez-en assurée, et je vous remercie du fond du cœur.
-
-Ariane retira sa main. Elle hésita un instant, puis se tournant vers
-Olga Dimitrievna, elle lui dit:
-
---Attends-moi ici, je reviens dans une minute.
-
-Et laissant son amie interdite, elle s’éloigna dans l’ombre avec
-l’ingénieur.
-
---Michel Ivanovitch, dit-elle, je ne sais pourquoi je m’adresse à vous.
-Je ne réfléchis pas. Peut-être ai-je tort... Mais j’aime les situations
-nettes et il faut parler franc. J’aurai besoin d’argent pour aller à
-l’Université. Pouvez-vous m’en prêter? Je dis prêter, parce que j’ai
-quelques dizaines de mille roubles qui me reviennent de ma mère et que
-je toucherai à ma majorité. Voulez-vous être mon banquier? C’est une
-affaire que je vous propose, une simple affaire. Il faut l’envisager
-comme telle, je vous prie. Je ne veux rien devoir à personne. Donc, il
-faut traiter cela comme je l’entends ou pas du tout. Et j’ai besoin
-d’une réponse immédiate. Pouvez-vous me prêter de l’argent et quel
-intérêt demanderez-vous pour ce que vous m’avancerez?
-
---Mais, mon amie, ma précieuse amie, répondit Michel Ivanovitch, je ne
-comprends pas... Vraiment, je me perds. Une affaire entre vous et moi,
-c’est impossible... Comment y songer même? Vous, Ariane Nicolaevna, avez
-besoin de quelques misérables mille roubles. Mais ils sont à vous, sans
-condition, sans aucune condition... Ma seule récompense sera de penser
-que j’ai pu contribuer, moi indigne, au développement de votre rare
-personnalité. C’est un honneur, un grand honneur pour moi... Seulement,
-je frémis, je l’avoue, à l’idée de vous perdre... Ma mauvaise santé
-m’interdit le séjour de Pétersbourg ou de Moscou... Il faudrait que je
-fusse sûr que vous ne m’oublierez pas... oui, que vous reviendrez ici
-chaque année pendant les vacances, et que vous prendrez soin de moi,
-comme d’un invalide. Je suis un malade, c’est vrai, un malade qui ne
-demande pas grand’chose... simplement quelques heures de conversation
-avec vous chaque semaine... Vous ne le savez pas, Ariane Nicolaevna, les
-seuls jours où je me sens vivre sont ceux où vous voulez bien me faire
-la grâce de causer avec moi. Les charmes de votre esprit sont un remède
-incomparable à tous mes maux; le son même de votre voix me donne des
-forces... C’est un miracle, un véritable miracle!... Et, puisque vous me
-permettez de vous le dire, je souffre cruellement de vous voir si peu,
-au hasard, dans la foule, et toujours avec votre amie qui est charmante,
-mais dont l’intelligence ne saurait se comparer à la vôtre... Si vous
-aviez pitié de moi, vous m’accorderiez quelques heures de conversation,
-mais calmes, loin des importuns, chez moi... Ce serait une charité. Vous
-avez un don si précieux de vie, mon amie, que vous le communiquez même
-aux mourants! Savez-vous comment je vous appelle? «La Reine de Saba.»
-Oui, vous vous souvenez, la Reine de Saba, dans _la Tentation de Saint
-Antoine_, «qui savait une foule d’histoires à raconter, toutes plus
-divertissantes les unes que les autres». Tout ce que vous me dites de
-votre enfance merveilleuse, de vos jours parmi nous, est pour moi plus
-coloré que les plus beaux contes orientaux... Et voilà la seule grâce
-que je vous demande.
-
-Ariane, sur le ton le plus sec et qui contrastait étrangement avec le
-pathos de Michel Ivanovitch dont l’émotion était extrême, lui dit:
-
---Et combien de fois par semaine serai-je «la Reine de Saba» chez vous
-jusqu’à mon départ?
-
-Michel Ivanovitch resta interdit:
-
---Mais, mon amie... commença-t-il.
-
---Répondez nettement, je vous prie. Je veux savoir toutes les conditions
-du marché.
-
---Je ne puis pas souffrir de vous entendre parler ainsi... Un marché!...
-Vous vous méprenez complètement...
-
---Si vous ne me donnez pas une réponse à l’instant même, je vous quitte
-et nous ne reparlerons plus jamais de cela.
-
-Michel Ivanovitch hésita:
-
---Je ne sais, deux ou trois fois par semaine...
-
---Mettons deux fois. Et pendant combien d’heures raconterai-je des
-histoires?
-
---Vraiment, vous êtes cruelle, cette précision est affreuse!...
-
---Eh bien, je fixerai cela moi-même. Ce sera deux fois par semaine, une
-heure. Telles sont vos conditions... C’est cher... J’y réfléchirai... Au
-revoir...
-
-Il la retint:
-
---Un mot encore... Je vais changer de logement. Oui, je n’étais pas bien
-chez moi. Une maison trop bruyante. Et puis j’y ai vécu longtemps. Elle
-est pleine de souvenirs... Savez-vous que je ne puis pas vivre avec des
-souvenirs autour de moi? Ils m’assaillent... Je suis un malade, Ariane
-Nicolaevna, comprenez-le bien. Alors j’ai loué une petite maison dans le
-faubourg, très tranquille, isolée, la petite maison qui appartient à
-Léon, oui, au suisse de l’hôtel de Londres... Je l’ai pour moi seul...
-
-Déjà Michel Ivanovitch s’éloignait, appuyé sur sa canne, traînant la
-jambe.
-
- * * * * *
-
-Le souper réunit une dizaine de personnes sur une terrasse du
-restaurant. Ariane et Olga étaient les deux seules jeunes filles. On y
-voyait Paul Paulovitch et le grand jeune homme blond qui avait rejoint
-Ariane dans la rue, ce même matin à cinq heures, alors qu’elle sortait
-de l’hôtel de Londres. Ce soir-là, le favori d’Ariane, qu’elle avait
-pris à sa droite, était un étudiant à la tête petite et fine, noir comme
-la nuit, mais dont les yeux étaient bleus et les dents merveilleusement
-blanches. On avait bu de la vodka et on buvait du champagne. Olga
-Dimitrievna regardait tendrement son voisin; la main posée sur la
-sienne, elle lui assurait d’une voix caressante qu’elle était triste à
-mourir et que son âme était malade. Ariane étincelait de vie et
-d’esprit. Jamais elle n’avait été plus gaie, jamais plus brillante. Elle
-tenait tête à tous et de ses lèvres arquées partaient des épigrammes
-pointues comme des flèches.
-
-Mais, soudain, comme la conversation roulait sur l’honnêteté en amour,
-elle changea de ton et, avec un accent nouveau que tous remarquèrent,
-elle dit:
-
---L’honnêteté, qu’est-ce que c’est? Une fille qui se donne pour de
-l’argent a son honnêteté, tout comme une femme qui n’a pas d’amant. Qui
-peut mesurer du dehors où est l’honneur et où est la honte? C’est un
-sentiment enfoui au fond de nous et dont nous sommes seuls juges... Je
-pourrais me vendre, fit-elle, en regardant fixement Olga Dimitrievna qui
-tressaillit, et rester honnête à mes yeux.
-
---Que dites-vous? jeta effrayé le jeune homme blond.
-
---Oui, reprit Ariane, supposez que je sois sans argent, et que je sente
-en moi, comme une nécessité implacable, le devoir de développer mon
-intelligence, d’aller à l’Université, de participer à la haute culture
-pour laquelle je suis faite. Je ne puis songer à ruiner l’idéal que je
-poursuis en perdant mon temps à donner des leçons à de petits imbéciles
-pour deux roubles l’heure. Il me faut de l’argent. A qui le
-demanderai-je?... A l’amant que j’aime? Cela est impossible, on ne mêle
-pas l’argent à l’amour. Mais si un homme que je n’aime pas, pour
-quelques heures où il aura mon corps, m’assure la possibilité d’une vie
-riche et spirituelle, n’ai-je pas le devoir d’accepter ce marché?...
-Est-ce que je ne reste pas honnête et fidèle à moi-même en l’acceptant
-comme un marché et en payant avec la seule monnaie que je possède? Le
-monde pourra me condamner. Qu’est-ce que le monde? Une réunion de sots
-et un amas de préjugés. Qu’il me juge à son gré. Mais, à mes yeux, je
-reste une fille honnête...
-
-La moitié des convives applaudirent furieusement. Paul Paulovitch baissa
-la tête.
-
---Elle a raison! criait l’un.
-
---Voilà la vraie morale humaine, disait un autre. Bravo!
-
-Le voisin d’Olga Dimitrievna à qui elle venait brusquement d’arracher sa
-main se pencha vers elle; elle pleurait.
-
---Qu’avez-vous? fit-il.
-
---Je vous en prie, répondit-elle, ne faites pas attention. C’est
-nerveux... Mais continuez à me parler pour que les autres ne voient pas
-mes larmes.
-
-
-
-
-§ VI. JOURS TROUBLÉS
-
-
-Les familiers de la Dvoranskaia étaient inquiets, car l’humeur de
-Varvara Petrovna subissait d’étranges modifications. Jadis, c’était la
-femme la plus gaie, la plus aimable, la plus insouciante, la plus
-semblable à elle-même au cours des jours. Maintenant Varvara, dont le
-charme était dans l’humeur souriante qui semblait lui appartenir aussi
-essentiellement que ses beaux cheveux noirs et que le sourire qui
-faisait perdre la tête aux gens, se montrait, suivant les heures,
-nerveuse, inquiète, agitée, peu maîtresse d’elle-même. Elle qui n’avait
-jamais eu un mot blessant pour quiconque, en arrivait à dire des choses
-désagréables à ses plus anciens amis, qui se regardaient terrifiés,
-craignant une catastrophe.
-
-Vladimir Ivanovitch, le beau docteur aux cheveux grisonnants,
-fréquentait toujours la maison. Mais il venait et disparaissait,
-s’asseyait à table quelques minutes aux heures où Varvara Petrovna avait
-du monde. S’il pénétrait dans le petit salon précédant la chambre à
-coucher, c’était la cigarette aux lèvres, en courant. Il ne passait plus
-près de Varvara les longues soirées qu’il lui donnait autrefois. Et,
-lui-aussi, avait perdu le calme et l’assurance dont il ne se départait
-pas naguère.
-
-Avec Ariane, la conduite de Varvara était étrange. Parfois, elle
-l’accablait de caresses; elle la retenait près d’elle sous un prétexte
-ou sous un autre, l’empêchait de sortir, la comblait de cadeaux.
-Parfois, au contraire, elle l’attaquait en public, ou l’écartait d’elle
-et, passant des journées entières sans lui adresser la parole,
-paraissait ne plus la connaître. La jeune fille supportait ces sautes
-d’humeur avec une indifférence qui ne semblait s’apercevoir ni de la
-tendresse ni de la colère de sa tante.
-
-Un jour, comme celle-ci était dans une veine de gaîté et d’expansion,
-Ariane--c’était peu de temps après son examen de sortie du
-gymnase--l’entreprit sur son départ projeté pour l’Université et lui
-exposa les difficultés qu’elle avait avec son père. Varvara n’aimait pas
-son beau-frère qu’elle ne voyait jamais.
-
---Ton père a toujours été un sot, ma chère, lui dit-elle, et tu es
-beaucoup trop intelligente pour vivre avec lui. Quant à son projet de te
-marier, il est absurde. Tu n’es qu’une gamine. Que sais-tu de la vie?
-As-tu seulement un amant?...
-
-Elle s’arrêta, riant, dévisagea sa nièce et reprit:
-
---Au fait, as-tu un amant?... Tu sais tout ce que je fais; je ne t’ai
-jamais rien caché. Mais, quand j’y pense, qu’est-ce que je connais de
-toi? Allons, parle, espèce de petit masque...
-
-La jeune fille sourit sans répondre. Varvara continua:
-
---Tu as la ville à tes pieds. Tu fais enrager les hommes comme un
-diable. Mais que donnes-tu de toi?... Pourtant je n’ai qu’à te regarder:
-tu es bien de notre sang. A ton âge, ta mère avait eu un roman.
-Moi-même, à dix-huit ans, je vivais à ma fantaisie. Et l’on m’assure que
-les jeunes filles de nos jours ont fait de grands progrès et nous
-dépassent... Voyons, sois franche, une fois!... Que fais-tu des hommes?
-Je vois que tu les mènes à ton gré... Ah! je t’envie, fit-elle après un
-instant de réflexion. Autrefois... (Varvara Petrovna soupira). En tout
-cas, tu ne me quitteras pas, conclut-elle. Tu es heureuse ici; tu es
-libre. Tu sors et tu rentres à l’heure qui te plaît. Que veux-tu
-davantage!... Je ne me sépare pas de toi.
-
-Il y avait quelque chose de pathétique dans cette dernière phrase et
-Ariane le sentit. En vain essaya-t-elle de fléchir sa tante. Varvara ne
-voulait rien entendre.
-
-Le vrai est qu’elle était arrivée par un long chemin à un curieux état
-d’esprit. Elle n’avait pas été sans remarquer que Vladimir Ivanovitch
-venait toujours aux heures où Ariane était à la maison, qu’il prenait
-plaisir à la conversation brillante de sa nièce, qu’il recherchait les
-occasions de la rencontrer. Au début, elle en conçut une sourde
-irritation, mais elle comprit bientôt que la présence d’Ariane était un
-sûr moyen d’attirer son volage amant et que, si la jeune fille
-disparaissait, Vladimir Ivanovitch se ferait de plus en plus rare. Or,
-elle en était au point où voir, voir seulement Vladimir était pour elle
-la seule chose qui comptât. Du reste, elle se disait: «Quel risque
-est-ce que je cours? Ariane est une gamine. Pour elle, le docteur est un
-quasi-vieillard. Elle se fait courtiser par de beaux jeunes gens entre
-vingt et trente ans. C’est parmi eux qu’elle a ou qu’elle prendra un
-amant. Vladimir ne l’intéresse pas. Il faut connaître la vie déjà comme
-moi pour comprendre ce qu’il y a en lui d’exceptionnel.»
-
-La pauvre Varvara ne voyait pas plus loin. Elle gardait Ariane pour
-s’attacher Vladimir sans se douter du jeu dangereux qu’elle jouait.
-
-Aussi Ariane échoua-t-elle lorsqu’elle exposa à sa tante qu’il lui était
-nécessaire d’aller à l’Université.
-
-A la fin de l’entretien, Ariane regarda sa tante dans les yeux et lui
-dit simplement:
-
---C’est bien. C’est toi qui l’as voulu... et sortit, laissant Varvara
-inquiète méditer sur le sens de ces mots énigmatiques.
-
-Le même soir Ariane, après s’être assurée que personne n’était à portée
-et ne pouvait l’entendre, s’approcha du téléphone qui était dans la
-salle à manger, demanda un numéro et dit à l’appareil une phrase brève.
-
- * * * * *
-
-Un mois se passa. On était au cœur d’un été chaud et orageux, quand un
-incident éclata dans la maison de la Dvoranskaia. Un jour, vers huit
-heures, comme Varvara Petrovna rentrait d’une promenade en voiture, elle
-trouva la porte de l’appartement ouverte et ne fut pas obligée de
-sonner. Elle avait une démarche vive et légère, elle traversa la salle à
-manger sans être entendue de personne. La porte de la chambre d’Ariane
-était ouverte et, au fond de la chambre, appuyée contre le mur, elle vit
-la jeune fille vêtue d’une légère robe blanche. Devant elle, les deux
-mains sur la cloison, enfermant ainsi Ariane, Vladimir Ivanovitch était
-penché, si près qu’il sembla à Varvara que le visage de son amant
-touchait celui de sa nièce.
-
-Elle eut assez de force pour passer chez elle sans bruit, puis sonna, et
-toute la maison apprit bientôt que Varvara Petrovna était souffrante. On
-s’empressa auprès d’elle.
-
-Le lendemain, elle fit venir Ariane et, sur un ton détaché, lui dit:
-
---J’ai changé d’avis à ton sujet... Je n’ai pas le droit de te garder
-ici. Tu dois faire ta vie à ton goût et étudier si cela te plaît. Va
-donc à l’Université, à Moscou, à Pétersbourg, à Liège ou au diable. Je
-te donnerai de quoi vivre. Avec deux cents roubles par mois, tu seras
-une étudiante riche, tu auras de jolies robes, du linge fin et des
-parfums de Paris.
-
-La réponse d’Ariane stupéfia sa tante:
-
---J’irai, en effet, à l’Université, fit-elle, comme je l’ai décidé
-depuis longtemps. Mais je n’ai pas besoin d’argent. Je te remercie, j’ai
-pris mes arrangements; je suis et serai toujours libre.
-
-En vain Varvara essaya-t-elle de faire parler sa nièce. Sa curiosité
-était piquée. Mais elle n’en tira rien. Ariane sortit sans avoir donné
-aucun éclaircissement.
-
-Varvara restée seule eut la sensation désagréable qu’elle ne savait rien
-de sa nièce qu’elle avait vu naître et qui était près d’elle depuis
-trois ans. Il y avait dans cette jeune fille, en apparence ouverte et
-facile, quelque chose d’obscur dont elle ne pouvait pénétrer le mystère.
-Varvara comprit, pour la première fois, qu’elle n’avait aucune prise sur
-Ariane. Celle-ci lui échappait. Qui était-elle?
-
-Toute troublée, elle ne se tint pas d’en parler le soir même à Vladimir
-Ivanovitch et de lui dire son inquiétude. Il partageait ses alarmes.
-Dans l’émotion qui les étreignait tous deux, Vladimir ne put cacher à sa
-maîtresse qu’il aimait à la folie Ariane Nicolaevna. La scène fut
-curieuse et touchante. Les deux amants mêlèrent leurs larmes. Depuis
-longtemps, ils n’avaient pas eu une heure d’intimité si profonde.
-
- * * * * *
-
-Vers le milieu de l’été, commencèrent à courir par la ville des bruits
-désagréables au sujet d’Ariane Nicolaevna. A deux reprises, des habitués
-de l’hôtel de Londres affirmèrent l’avoir vue, tard dans la nuit,
-traverser les corridors. L’un d’eux disait qu’elle entrait, après
-minuit, dans une chambre «où l’on buvait du champagne». L’autre
-affirmait l’avoir rencontrée à une heure tardive, descendant seule le
-grand escalier de l’hôtel. On imagine si les mauvaises langues s’en
-donnèrent! Sans doute, Ariane Nicolaevna n’était pas la première à qui
-l’on prêtât des amants, et l’on était habitué à voir chez les jeunes
-filles une extrême liberté d’allures. Mais il y a des limites à tout.
-Qu’une jeune fille ait un flirt et en outrepasse le terme, quel est le
-Russe qui s’en étonnera ou prononcera des paroles de blâme? Ce sont là
-choses auxquelles on n’est jamais en peine de trouver des explications,
-voire des excuses, et seuls les sots affectent d’en être surpris. Mais
-la fête, les soupers à l’hôtel de Londres, la publicité inévitable,
-voilà où le scandale commence. Ariane Nicolaevna ne fut pas ménagée. Les
-jeunes filles et les femmes ne l’aimaient guère. Elle avait trop de
-succès, et notables. Presque tous les hommes qui l’approchaient
-s’éprenaient d’elle. C’était une rivale dangereuse, et Ariane ne tenait
-apparemment pas à se concilier les femmes. Il y avait en elle un mélange
-de hauteur et de persiflage qui, à vrai dire, la faisait détester. Elle
-se plaisait à ruiner les unions les mieux établies, à détruire les
-ménages heureux, légitimes ou non. Et cet été-là, il semblait que le
-démon se fût emparé d’elle et qu’elle eût résolu de se venger--on ne
-savait de quoi--en tournant la tête aux hommes, de préférence à ceux qui
-avaient de notoires liaisons. Ce qu’elle leur donnait, personne n’en
-savait rien. A tout hasard, on supposait le pire. Et la multiplicité des
-amants qu’on lui prêtait ne permettait plus l’indulgence.
-
-Il faut ajouter, avec regret, qu’un scandale plus précis éclata auquel
-son nom fut mêlé. Un soir, vers onze heures, deux viveurs qui avaient
-soupé et bu plus que de raison décidèrent de se rendre en compagnie de
-femmes à la petite maison des faubourgs qui appartenait à Léon, le
-portier de l’hôtel de Londres. Ils la connaissaient bien, ayant profité
-naguère et plus d’une fois de l’hospitalité discrète qu’elle offrait aux
-gens désireux de cacher leurs bonnes fortunes. Ils ignoraient que,
-depuis le commencement de l’été, la maison avait été louée à l’ingénieur
-Michel Ivanovitch Bogdanof.
-
-Ils y arrivèrent en voiture et sonnèrent. Personne ne répondit. Irrités
-de ce silence, ils commencèrent à frapper à la porte. Elle s’ouvrit
-enfin et ils se trouvèrent en face de la vieille servante qui leur
-déclara que la maison était louée par Bogdanof, et qu’ils eussent à s’en
-aller sans faire de scandale. Elle ne put les convaincre; ils
-n’entendaient pas ce qu’elle disait, ils étaient décidés à entrer et à
-boire. La vieille poussa des cris; ils l’écartèrent et, malgré les
-femmes qui voulaient les retenir, commencèrent à monter l’escalier. Dans
-le corridor Michel Ivanovitch parut, une canne à la main, leur
-enjoignant de sortir. Ils le bousculèrent. Il put s’échapper et entrer
-dans une chambre d’où il téléphona à la police. Sur ces entrefaites une
-porte s’ouvrit dans le corridor et une jeune femme, le visage à moitié
-couvert d’une écharpe, s’échappa en courant et gagna la rue. Les deux
-femmes qui étaient restées dans la voiture et qui hésitaient à s’en
-aller crurent voir la fine et élégante Ariane Nicolaevna que toute la
-ville connaissait.
-
-Le lendemain, chacun le savait. On ajoutait mille détails. La jeune
-fille avait été surprise dans le lit même de Bogdanof. Elle s’était
-sauvée en chemise; une des deux femmes lui avait prêté son manteau.
-D’autres disaient qu’elle s’était évanouie, que la police avait fait
-chercher un docteur, etc., etc... Chacun de ces faits était donné comme
-indubitable par des gens sûrs de ce qu’ils affirmaient.
-
-Le scandale fut énorme. Ariane Nicolaevna continua à se promener, à
-aller au jardin Alexandre, à souper avec ses amis comme si ces bruits ne
-la concernaient pas. Pourtant, une semaine plus tard, elle passa une
-dizaine de jours à la campagne, dans le bien de sa tante.
-
- * * * * *
-
-J’ai oublié de noter qu’avant ce dernier esclandre, elle avait fait
-venir chez elle celui qui s’appelait son fiancé. Elle l’entretint
-longuement et lui annonça son départ pour l’Université. Nicolas n’avait
-pas été sans entendre les mille propos qui couraient la ville au sujet
-d’Ariane Nicolaevna. Il est inutile de dire qu’il n’avait pas cru un mot
-de ce qui lui était raconté. Il avait regardé les gens qui parlaient
-ainsi d’une telle façon que, soudain, ils s’étaient tus, puis avaient
-changé de conversation.
-
-Il accueillit sans surprise ce que lui dit Ariane. Il semblait l’avoir
-prévu. Il n’eut aucune crise de désespoir, mais sur le ton le plus
-tranquille, le plus assuré il lui expliqua qu’il comprenait sa décision,
-qu’elle avait le droit de travailler encore deux ou trois ans, mais
-qu’il ne renonçait pas à elle, qu’il l’attendrait et qu’à la fin ils
-seraient mari et femme, car il ne pouvait en être autrement. «C’est
-écrit dans le ciel», dit-il en propres termes.
-
-A la suite de cet entretien, il fut un temps assez long sans se montrer
-dans la ville et ne quitta pas sa propriété.
-
-Le commencement de septembre était arrivé et Ariane était prête à
-partir. A la gare même, le soir de son départ, une scène étrange se
-passa. Elle était là avec Varvara Petrovna, le docteur Vladimir
-Ivanovitch, Olga Dimitrievna et quelques jeunes gens de ses amis. Elle
-embrassait sa tante à la portière de son wagon. Soudain une espèce de
-colosse bouscula le groupe de ses amis. Nicolas Ivanof, car c’était lui,
-poussa Ariane dans le coupé où était assise Olga Dimitrievna. Il était
-plus pâle qu’à l’ordinaire et paraissait hors de lui. Il se dressa
-devant la jeune fille, la regarda un instant, puis lui donna un grand
-coup de poing qui la jeta sur la banquette. Nicolas frissonna, se mit à
-genoux et, prenant la jupe d’Ariane, en baisa plusieurs fois le bord. Il
-se releva et, laissant son chapeau qui était tombé à terre, s’enfuit
-dans la nuit.
-
-Le troisième coup de cloche sonnait, le train siffla et partit devant
-les témoins stupéfaits de cette agression.
-
-
-
-
-DEUXIÈME PARTIE
-
-
-
-
-§ I. BORIS GODOUNOF
-
-
-Ce soir-là--on était au mois d’avril--Chaliapine apparaissait pour la
-première fois de la saison au Grand Théâtre de Moscou dans le rôle de
-Boris Godounof. Rien de plus brillant que l’aspect de la salle, dont
-toutes les places avaient été retenues trois semaines à l’avance. Les
-uniformes galonnés des officiers et des fonctionnaires, l’émail de leurs
-décorations, l’accent vif des rubans, les toilettes claires des femmes,
-l’orient des perles et le scintillement des diamants composaient un
-ensemble riche de couleur et d’éclat.
-
-Au quatrième rang des fauteuils d’orchestre, Ariane Nicolaevna était
-assise. A côté d’elle, bien que sept heures eussent sonné, une place
-restait vide. Ariane regardait les voisins avec indifférence et de temps
-à autre consultait le programme qu’elle froissait entre ses mains nues.
-Elle se retourna et leva les yeux vers la seconde galerie. A
-grand’peine, elle découvrit--petite tache claire entre une centaine de
-taches semblables--le visage glabre d’un étudiant aux épaulettes d’or.
-L’étudiant avait le visage tourné vers elle. Elle lui fit un signe de
-tête amical auquel il répondit longuement.
-
-L’orchestre préludait. Le fauteuil à côté d’elle était toujours
-inoccupé.
-
-Ariane était de mauvaise humeur, d’une mauvaise humeur qui se
-prolongeait depuis plusieurs semaines. Les six mois de Moscou ne lui
-avaient pas apporté les enchantements qu’elle s’en promettait. Elle
-s’était sentie isolée, perdue dans la ville immense. Chez elle, elle
-était reine; elle avait le monde à ses pieds. Ici, il fallait
-recommencer le travail à pied d’œuvre. Ariane en aurait eu la force,
-mais une fâcheuse expérience lui en avait donné le dégoût. Dans la
-solitude où elle s’était trouvée et dans l’ennui de la vie de famille,
-car elle habitait--ultime concession à son père--chez un oncle marié
-avec lequel, non plus qu’avec sa femme, elle ne s’entendait guère, elle
-avait fréquenté les théâtres et, en particulier, l’admirable théâtre des
-Arts. Elle s’était éprise d’un des premiers comédiens de cette troupe
-unique au monde, l’avait suivi dans son répertoire, finalement avait
-fait sa connaissance. Il l’avait promenée dans son automobile; ils
-avaient soupé ensemble au restaurant et chez lui. Puis, soudainement,
-après quelques mois d’intimité, elle s’était aperçue de sa médiocrité et
-l’avait quitté, sans un mot, de la façon la plus méprisante. Elle
-gardait de l’aventure un arrière-goût d’amertume. Elle essaya de
-travailler. Ses professeurs l’avaient déçue. Bref, elle en voulait à
-Moscou des déconvenues qu’elle y avait subies.
-
-Sur la scène, les gens du peuple, devant la porte du monastère,
-suppliaient Boris invisible d’accepter la couronne et de mettre fin à
-leurs misères. La tristesse de leurs chants alternés déchirait l’âme.
-
-A ce moment, dans le rang où était assise Ariane, un homme s’engagea,
-passa devant la jeune fille en s’excusant, et s’assit à la place restée
-vide. Ariane vit qu’il était grand, sans âge, avec quelque chose de
-désinvolte et d’assuré dans l’allure. Quelques minutes s’écoulèrent,
-puis son voisin, dont elle avait senti à plusieurs reprises le regard
-peser sur elle, lui demanda à mi-voix:
-
---Qui chante Boris ce soir?
-
-Elle tourna vers lui un visage dont elle ne chercha pas à dissimuler
-l’étonnement.
-
---Chaliapine, naturellement.
-
-Le voisin eut un geste, comme pour dire qu’il comprenait maintenant le
-surprenant de sa question, sourit et dit:
-
---Je vous expliquerai à l’entr’acte. Merci.
-
-Ariane réprima l’envie de rire qui la prenait et se tut.
-
-Le rideau tombait sur la fin du premier tableau et la salle s’éclaira.
-
-Le voisin reprit:
-
---Que pensez-vous de moi? Mon ignorance est pourtant explicable. Je suis
-arrivé à Moscou aujourd’hui même; comme je rentrais à sept heures à
-l’hôtel National, j’ai appris par hasard qu’on donnait _Boris Godounof_
-et je suis accouru.
-
---Mais vous n’aviez pas de place, fit Ariane intéressée malgré elle.
-
---Oh! dit-il, en souriant, sachez qu’il y a toujours et partout une
-place pour moi. La caissière m’a repoussé, il est vrai, mais, dans le
-vestibule, une vieille femme, qui sans doute m’attendait, m’a offert le
-billet d’une personne malade. Voyez comme c’est simple.
-
---Et vous réussissez à toutes choses ainsi?
-
---Sans doute.
-
-Le rideau se levant sur l’entrée de Boris arrêta une conversation à
-laquelle l’un et l’autre prenaient plaisir.
-
-A l’entr’acte, il y eut un grand remue-ménage dans la salle. Le voisin
-d’Ariane lui dit:
-
---Je meurs de faim, je n’ai pas dîné. Faites-moi la grâce de venir avec
-moi au buffet, car je sens que je ne puis me séparer de vous.
-
---Je ne suis pas seule, dit-elle: un étudiant m’accompagne. Il a passé
-vingt-quatre heures à faire la queue pour avoir deux billets, un à
-l’amphithéâtre, l’autre ici.
-
---Raison de plus pour nous sauver.
-
-Ariane Nicolaevna le suivit.
-
-Au cours de la représentation, ils firent tant de progrès dans la
-connaissance l’un de l’autre qu’au dernier entr’acte il lui proposa de
-la ramener chez elle. Elle objecta l’étudiant qui avait commandé à son
-intention une automobile. Puis, se ravisant elle dit:
-
---Au fond, ce sera une excellente leçon.
-
-Et, à peine le rideau tombé, ils coururent comme deux écoliers en
-rupture de classe. Il proposa de souper.--Il ne pouvait en être
-question.--Il voulut prendre une voiture.--Elle s’y opposa. Elle avait
-décidé de rentrer à pied bien qu’elle habitât la Sadovaia, à une
-demi-heure du centre de la ville. Et les voilà pataugeant dans la boue
-et dans la neige fondue. Les trous dans le pavé, l’incertitude et les
-obstacles du chemin légitimaient l’offre, non refusée, d’un bras. Il la
-regardait tout en causant. Sur sa toilette de soirée, élégante et
-décolletée, elle avait endossé une grande houppelande noire et coiffé un
-étonnant petit chapeau de feutre mou qu’elle avait tiré, chiffonné,
-d’une des poches du manteau. Déjà, ils faisaient des projets.
-
---Puisque vous aimez la musique, dit-il, acceptez de venir entendre avec
-moi le _Prince Igor_, après-demain.
-
---Mais vous n’aurez pas de places.
-
-Il s’arrêta, se mit devant elle, lui prit les deux mains:
-
---Ne savez-vous pas que j’ai toujours ce que je veux? Donc, nous
-entendrons le _Prince Igor_ et, cette fois-ci, comme nous serons de
-vieilles connaissances, vous ne me refuserez pas de souper avec moi.
-
---Eh bien, si vous trouvez des places, ça va. Mais tout est loué.
-
-Ils étaient arrivés dans une belle maison à appartements, dans la
-Sadovaia.
-
---Me voici chez moi, fit-elle.
-
---A propos, donnez-moi votre nom et votre numéro de téléphone.
-
-Il écrivit sous sa dictée, puis il tendit une carte:
-
-Elle lut: «Constantin Michel».
-
---Ce n’est pas un nom, dit-elle.
-
---C’est pourtant le mien.
-
-
-
-
-§ II. UN SOUPER
-
- On pourrait trouver dès le commencement d’une liaison quelques
- minutes pour parler raisonnablement.
-
- SENANCOUR, _De l’Amour_.
-
-
-Deux jours plus tard, Constantin Michel et Ariane Nicolaevna étaient
-assis l’un à côté de l’autre sur un divan dans un cabinet du restaurant
-fameux de l’Ermitage. Ariane était d’admirable humeur. Constantin la
-laissait se raconter, prenant un plaisir extrême aux histoires qu’elle
-narrait. Il connaissait déjà Varvara Petrovna, il savait que la jeune
-fille avait un demi-fiancé Nicolas Ivanof qui, dès avant le mariage,
-avait fait quelques amères expériences; il n’ignorait ni les soupers de
-l’hôtel de Londres ni la cour d’adorateurs qui entourait là-bas la
-brillante Ariane. Le jardin Alexandre lui apparaissait comme le plus
-séduisant des jardins publics de Russie, où mille intrigues se nouaient
-et se dénouaient dans le décor contrasté des allées sombres et des
-terrasses éblouissantes sous le feu des globes électriques. En quelques
-traits vifs Ariane Nicolaevna avait su évoquer le cadre et les
-personnages principaux de sa vie passée. Il voyait, comme de ses yeux,
-la démarche légère de Varvara Petrovna, son sourire irrésistible; le
-pauvre Nicolas faisait piteuse figure dans ce tableau; quelques
-personnages défilaient dans une ombre assez mystérieuse et sur lesquels
-Ariane, qui se piquait de dire tout, ne disait quasi rien, laissant à la
-sagacité de son compagnon de deviner à mi-mot.
-
-Tout amusé qu’il fût, Constantin Michel était bien plus perplexe encore.
-Cette jeune fille impérieuse, volontaire, spirituelle, intelligente, qui
-était-elle? Elle connaissait la vie comme une femme. Elle avait par
-moment quelque chose de sérieux dans le regard. Le front était
-volontaire et déjà réfléchi. Mais lorsque, l’autre soir, elle avait
-endossé sa houppelande et coiffé l’invraisemblable petit chapeau noir
-qu’elle portait à l’Université, elle paraissait une gosse de seize
-ans.--«Elle vient du sud, il est vrai, se disait-il, mais enfin, si
-précoces qu’y soient les jeunes filles, il faut plusieurs années
-d’expériences pour accumuler le trésor de sagesse pratique dont elle
-veut bien me faire étalage.»
-
-Il s’interrompit à ce point de ses réflexions et demanda brusquement:
-
---A propos, quel âge avez-vous?
-
---A propos de quoi? fit-elle, étonnée de ces paroles qui ne répondaient
-pas à ce qu’elle racontait à ce moment.
-
-Il s’expliqua:
-
---Quand je vous regarde, vous avez dix-sept ans. Quand je vous écoute,
-vous en avez trente, et bien employés. Alors, je ne comprends pas...
-
-Elle l’interrompit:
-
---Est-ce qu’on a besoin de comprendre une femme? On la prend, c’est le
-plus court.
-
-Il eut un sursaut et resta une seconde interloqué. Puis, s’accordant au
-ton donné à la conversation par la vive remarque d’Ariane Nicolaevna, il
-lui dit l’incertitude où il était au sujet de son âge dès l’instant où
-il l’avait connue et qu’elle lui apparaissait tout à tour comme une
-gamine et comme une jeune femme à qui on n’en raconte pas.
-
-Elle gardait un pli ironique aux lèvres et quand il eut fini, elle jeta
-simplement sur le ton d’un amateur qui applaudit un morceau à effet:
-
---Pas mal.
-
---Mais encore? dit-il. Selon les heures, je parierais à chances égales
-pour dix-sept et pour vingt-cinq.
-
---Comme toujours, dit-elle, la vérité est entre les deux.
-
-Et la conversation dévia.
-
- * * * * *
-
-Un peu plus tard, comme ils achevaient de souper et qu’à travers la
-cloison du cabinet arrivaient quelques refrains de chansons tziganes
-jouées par un orchestre voisin, Constantin Michel se pencha vers la
-jeune fille, passa son bras autour d’une taille flexible et l’attira à
-lui. Elle ne se défendit pas, mais comme il approchait les lèvres de sa
-bouche, elle tourna la tête et ses lèvres se posèrent sur le cou frais
-d’Ariane Nicolaevna, à la naissance de l’oreille, près des cheveux.
-
-Elle resta dans son bras, immobile, et ce fut lui qui un instant plus
-tard se dégagea. Il dit alors:
-
---De quel parfum usez-vous? Il est délicieux.
-
-Ariane parut étonnée et répondit simplement:
-
---Cela aussi est mon secret.
-
-Il y eut un silence.
-
-Constantin le rompit délibérément. Il avait pris un parti; et sur un ton
-qui contrastait avec celui de leur entretien jusqu’alors, il dit à la
-jeune fille qu’il aimait à l’excès la franchise, qu’une façon nette et
-simple de dire les choses l’avait toujours servi, et qu’il en ferait une
-fois de plus l’expérience, dût-elle lui coûter cher. Il était sûr tout
-au moins qu’avec la qualité d’esprit qu’il lui connaissait, elle ne s’y
-méprendrait pas; peut-être même lui en saurait-elle gré.
-
---Le vrai, continua-t-il, est que je veux vous gagner. Je l’avoue sans
-détours. Comment y réussir? Avec vous, Ariane Nicolaevna, emploierai-je
-les moyens dont les hommes ont coutume de se servir lorsqu’ils veulent
-séduire une femme? Vous laisserai-je croire que vous êtes la première
-femme devant laquelle je m’agenouille?... Vous me ririez au nez. Mettons
-les choses à leur place. Vous me plaisez infiniment. Peut-être vous
-suis-je sympathique puisque vous êtes ici. Auprès de vous je n’imagine
-pas de connaître l’ennui qui est après tout notre seul ennemi, mais
-mortel. Alors je désire vous voir plus et mieux et chaque jour...
-
-Il s’arrêta. Ariane ne fit aucune réflexion. Avec un peu d’embarras, il
-dit:
-
---Mais aidez-moi, Ariane Nicolaevna. Je n’ai pas l’habitude de faire des
-discours.
-
---J’attends la fin qu’annonce un si beau commencement, répondit-elle.
-
---Soit, reprit-il, je continue. Avez-vous lu les _Reisebilder_ d’Henri
-Heine?
-
-Elle hocha la tête négativement. Elle paraissait distraite...
-
---Dans les _Reisebilder_, reprit Constantin, Heine raconte qu’il arrive
-un jour dans un village où il doit passer la nuit. Il voit une belle
-fille à la fenêtre, occupée à arroser des fleurs, et lui dit à peu près:
-«Je n’étais pas ici hier, je n’y serai plus demain. Mais aujourd’hui est
-à nous...» Et la belle fille lui tend une fleur... Je serai à Moscou peu
-de temps, mais ce peu de temps je vous propose de le vivre à deux... Je
-ne suis pas libre, Ariane Nicolaevna... Je partirai un jour et ne
-reviendrai pas. La vie est chose assez maussade. Il faut de
-l’ingéniosité, de la volonté et du savoir-faire pour en tirer quelques
-heures, je ne dis pas de bonheur, mais tout au moins de plaisir.
-Voulez-vous que nous fassions une association précaire à la poursuite du
-plaisir?... Je sens que je puis vous parler ainsi et que vous goûterez
-peut-être ce qu’il y a d’inaccoutumé et d’audacieux dans une proposition
-que je n’oserais adresser sous cette forme à une autre qu’à vous. Mais
-vous êtes sans hypocrisie et vous regardez les choses en face, je m’en
-suis convaincu... Quels risques courons-nous? Aucuns, comprenez-moi à
-demi-mot... Ah! pardon, j’oublie un grand danger... Peut-être
-m’aimerez-vous. Peut-être m’éprendrai-je de vous. L’amour, qui est en
-dehors de notre convention, s’y glissera peut-être. Allons-nous reculer
-devant ce danger imaginaire? Vous avez du courage et je n’en manque pas.
-Je cours à l’ennemi...
-
-Il prit la jeune fille dans ses bras. Elle ne se défendit pas et, penché
-sur elle, il dit:
-
---Pardonnez-moi, Ariane Nicolaevna, mais je suis à un moment où le
-mensonge m’est odieux. Quoi qu’il arrive, nous ne nous serons pas
-trompés.
-
-Elle allait répondre. Il lui ferma la bouche par un baiser et ajouta:
-
---Ne dites rien, je vous en prie...
-
-Elle se dégagea, s’étira, prit à son corsage un œillet pourpré et le
-porta à ses lèvres, puis négligemment le jeta dans un coin de la
-chambre.
-
---J’ai entendu naguère, dit-elle, des gens qui voulaient arriver aux
-mêmes fins que vous. Ils s’y prenaient autrement... On apprend à tout
-âge. Mais il est tard et la leçon de ce soir s’est assez prolongée. Je
-rentre... A propos, vous ai-je dit que l’oncle chez lequel j’habite est
-épris de moi? Je vais être obligée de m’enfermer à clef, et, c’est
-bizarre, j’étouffe dans une chambre dont la porte est fermée.
-
-Ils partirent en voiture. Comme il quittait Ariane Nicolaevna, il lui
-dit:
-
---A demain. Voulez-vous dîner avec moi?
-
---Mais non, je dîne ici à sept heures.
-
---Soit, je vous attendrai à votre porte à huit heures et demie et vous
-me ferez la grâce de venir prendre le thé dans mon appartement.
-
---Ah! je jure bien que non!
-
-
-
-
-§ III. BANALE SOIRÉE
-
-
-Le lendemain soir, à huit heures et demie, Ariane parut à la porte de sa
-maison, où Constantin Michel l’attendait. Elle avait un ravissant
-chapeau aux grandes ailes attachées par des rubans sous le menton. Le
-cou sortait nu de la longue houppelande noire.
-
-Ils descendirent la Tverskaia. Il était entendu qu’«on allait se
-promener». Pourtant, arrivés devant l’hôtel National, Constantin proposa
-d’entrer.
-
---Pourquoi pas? fit-elle.
-
-Et sous le lourd manteau, une épaule frêle se souleva et communiqua un
-léger mouvement à l’épaisse étoffe.
-
-Dans le petit salon, Ariane quitta son manteau puis, passant dans la
-chambre à coucher, enleva son chapeau et arrangea ses cheveux devant la
-glace. Elle regarda autour d’elle, ne manifestant aucune gêne. Sur le
-lit, déjà préparés pour la nuit, les pyjamas de Constantin étaient
-étalés.
-
-Ils burent du thé au salon. Constantin prit la jeune fille sur ses
-genoux et leurs bouches se joignirent. Il commença à la déshabiller. Ici
-Ariane opposa une résistance obstinée et ses ongles acérés jouèrent un
-rôle dans le combat. Il fallut moitié de gré, moitié de force, à coups
-de prières, à grand renfort d’ingéniosité et de ruse, conquérir l’une
-après l’autre chaque pièce du vêtement. La blouse légère tomba; les
-jeunes seins fermes et ronds apparurent sur une poitrine maigre.
-L’enlèvement de la jupe exigea un temps infini. Constantin en eut raison
-enfin. Il tenait la jeune fille presque nue dans ses bras.
-
-Il était au comble de l’énervement. La civilisation a appris aux femmes
-à n’opposer, en telles circonstances, qu’un simulacre de résistance à
-l’attaque de l’homme, juste assez pour qu’il puisse faire le geste de
-l’antique conquête. C’est une comédie charmante dont les scènes sont dès
-longtemps réglées. Mais voilà que, contrairement aux conventions
-tacitement passées avec Ariane, il était obligé de se battre et
-d’employer la force. Pourquoi se défendait-elle si âprement puisqu’elle
-était décidée à se donner? Pourquoi depuis une heure luttait-elle sans
-répit? Pendant une courte trêve, il ne put s’empêcher de lui dire assez
-brutalement:
-
---Mais enfin, vous savez pourquoi nous sommes ici. Vous êtes avertie. Ce
-n’est pas un début, après tout...
-
-Ariane le regarda d’un air de déesse et articula sur un ton qui fit
-sentir à Constantin l’absurdité de la question posée:
-
---Vous n’imaginez pas que je vous aie attendu, tout de même?...
-
-L’épaule se souleva et sortit de la chemise qui glissa le long du bras,
-laissant nue la moitié du torse. Mais comme Constantin voulait emporter
-la jeune fille dans la chambre à coucher, elle se cramponna au divan et
-d’une voix nette dit:
-
---Je pose mes conditions.
-
---Je les accepte à l’avance, répondit Constantin exaspéré.
-
---Il n’y aura pas de lumière et je ferai la morte.
-
-Constantin Michel pensa: «Sur qui diable suis-je tombé? Me voici lancé
-dans une aventure avec une de ces filles détraquées d’aujourd’hui qui
-font l’amour comme elles soupent, sans avoir ni sens ni appétit. Elles
-n’attachent pas plus d’importance à l’un qu’à l’autre... Pourvu que je
-n’aie pas à le regretter...»
-
-Il avait dans ses bras le corps frais de la jeune fille et il répondit:
-
---Ces conditions sont absurdes... Mais ce n’est plus le moment de
-discuter...
-
-Dans la nuit de la chambre, dans la tiédeur des draps où Ariane «faisait
-la morte», il s’aperçut à un signe évident bien qu’involontaire que tout
-au moins la première des deux suppositions qui venaient de se présenter
-à son esprit était mal fondée. Cependant la lutte continuait dans
-l’obscurité, la lutte contre le cadavre.
-
-Irrité, il dit vivement:
-
---Il est un temps où il est bon de se battre; il en est un où il faut
-savoir se donner.
-
---Mais je ne me bats pas, fit une voix à son oreille, une petite voix,
-humble, enfantine, où semblait passer un souffle de frayeur et dont le
-timbre nouveau le frappa.
-
-Et, à l’instant même, il triompha d’elle.
-
-Une heure plus tard, assise devant la toilette elle coiffait ses cheveux
-qu’elle avait longs et fournis. Ils tombaient jusqu’à la chute des reins
-et leurs vagues ondulantes cachaient le torse frêle.
-
-Elle parlait d’une façon détachée et libre, racontant des histoires de
-naguère. Elle n’eut pas un mot, pas un regard qui pussent témoigner de
-la nouveauté des rapports qui venaient de s’établir entre eux. Tout en
-l’écoutant, Constantin remarqua une mince coupure sur un doigt de sa
-main droite: «Ce petit monstre m’a égratigné, pensa-t-il, ou peut-être
-est-ce une épingle?»
-
-Comme minuit sonnait, elle se leva. En vain voulut-il l’emmener souper.
-
---Mon amoureux m’attend à la maison, dit-elle. Il m’a fait une scène
-hier soir. Il semblait qu’il devinât d’où je venais. Ma tante l’a
-entendu. Seconde scène. Je veux éviter cela; j’aime d’avoir la paix chez
-moi.
-
-Ils rentrèrent à pied. Elle causait, avec un riche mouvement d’idées,
-des programmes du gymnase et de l’éducation des filles. Lorsqu’il la
-quitta à sa porte, elle parut étonnée d’entendre Constantin lui demander
-de la revoir le lendemain à la même heure. Elle accepta sans discuter.
-
-Chez lui, comme il réparait le désordre du lit avant de se coucher, il
-vit sur le drap quelques petites gouttes de sang. «Elle m’a égratigné
-plus profondément que je ne croyais. Curieux petit animal!... Qu’ont été
-mes prédécesseurs?... C’est une éducation à refaire. Mais en vaut-elle
-la peine?...»
-
-Il était fatigué et, sans réfléchir davantage, s’endormit.
-
-
-
-
-§ IV. SURGIT AMARI ALIQUID
-
-
-Leur vie se régla. Constantin ne voyait jamais Ariane dans la journée,
-qu’elle passait à l’Université. Il allait à ses affaires qui étaient
-importantes. Une fois il déjeuna avec sa maîtresse en titre, la baronne
-Korting, la plus jolie femme de Moscou qui voulut bien s’étonner de son
-peu d’empressement. Il s’ingénia à y trouver des excuses.
-
-Mais chaque soir, il rejoignait, à huit heures et demie, à la Sadovaia,
-son étudiante en houppelande, chaque soir ils descendaient à pied
-jusqu’à l’hôtel National, chaque soir ils se couchaient dans une chambre
-chaude et obscure et, minuit sonné, se rhabillaient pour refaire le
-trajet en sens inverse, causant tous deux, le long du chemin, avec la
-plus vive animation et un mutuel plaisir.
-
-Elle avait sur toutes choses des opinions tranchées qu’elle émettait
-avec un ton de certitude qui ne souffrait pas la contradiction; elle
-échafaudait des systèmes du plus extrême matérialisme, ne laissant
-aucune place au sentiment, raillant impitoyablement la pitié et l’amour.
-Parfois il s’amusait à ruiner d’un mot les merveilleux châteaux qu’elle
-élevait si prestement dans les airs. Mais le plus souvent il la laissait
-donner libre cours à sa fantaisie. Elle allait ainsi comme grisée à
-travers le monde des idées. Et il ne cessait d’admirer le jeu sain de ce
-cerveau, la force jaillissante et claire de la pensée. Constantin Michel
-connaissait le monde, Londres, New-York, Rome, Paris. «Avec un rien de
-poli, pensait-il, avec cette élégance de tournure que l’on n’apprend
-tout de même qu’en Occident, avec le ton et le vocabulaire de la bonne
-société de là-bas, est-il une seule des capitales de l’univers, où,
-après un court stage et la mise au point indispensable, cette petite
-fille russe ne triompherait pas? Les esprits les plus délicats en
-feraient leurs délices.»
-
-Il ne pouvait imaginer une compagne plus attrayante. Elle l’excitait à
-penser et le tenait dans une fièvre d’idées et de sensations sans cesse
-renouvelées.
-
-Il sentait en elle les richesses inépuisables de la nature russe, ce
-don, cette générosité et ce gaspillage de soi qu’elle comporte. «Il ne
-manque à cette fille qu’une méthode, pour atteindre aux plus hauts
-sommets, ou bien la présence d’un homme supérieur; mais il faut avouer,
-conclut-il, que les hommes ici ne sont pas à la hauteur de leur tâche.»
-
-Chaque jour, Constantin Michel attendait impatiemment les heures qui lui
-ramenaient Ariane. Il la comparait à la baronne Korting qui l’emportait
-par la beauté, qui était bonne, et douce, et facile, mais qui, à trop
-vivre en Occident, avait pris l’artificiel qui règne dans les salons de
-France et d’Angleterre. Il n’avait aucun reproche à lui adresser,--sauf
-le plus grand du monde: il s’ennuyait auprès d’elle.
-
-Auprès d’Ariane, l’ennui était inconnu. On ne pouvait même en concevoir
-la notion, tant elle était diverse, amusante, gaie, sérieuse
-contredisante, fantasque, difficile, ombrageuse, enfermée dans son
-amour-propre comme dans une forteresse inexpugnable.
-
-Quand il l’avait à dîner, c’était une bonne fortune. Un souper--plus
-rare--prenait l’allure d’une fête. Les longues promenades entre la
-Sadovaia et le National leur paraissaient trop courtes. Ils
-s’attardaient à causer dans la nuit et, sur le seuil de la porte,
-prolongeaient encore la conversation.
-
-Mais, dans l’appartement de l’hôtel National, une autre Ariane
-apparaissait. Il était en face d’une femme qui lui restait étrangère. Du
-jour où il l’avait eue, il avait pensé que les rapports naturels entre
-amant et maîtresse s’établiraient entre eux. Il reconnaissait maintenant
-son erreur. Il croyait l’avoir conquise et, à chaque fois, la conquête
-était remise en question. Il sentait n’avoir fait aucun progrès. Sa
-maîtresse ne lui appartenait que par une fiction. En réalité, elle était
-insaisissable; elle lui échappait. Il l’embrassait; elle se laissait
-embrasser et y prenait plaisir, mais jamais d’elle-même elle ne venait à
-lui, dans un mouvement spontané de tendresse.
-
-Il lui en fit un jour la remarque. La réponse qu’il reçut le glaça:
-
---N’y faites pas attention, dit-elle, je suis toujours ainsi...
-
-«Détestable éducation, pensa Constantin Michel. Quels sots a-t-elle
-connus avant moi?»
-
-Dans le lit, elle continuait à «faire la morte». Pourtant Constantin
-sentait parfois la pression involontaire d’un bras qui le serrait contre
-elle. Une fois seulement, elle se laissa aller jusqu’à se plaindre
-d’avoir à se lever, s’avouant brisée de fatigue. Il fallut une semaine
-pour qu’elle admît que la porte de la chambre fût ouverte sur le salon
-où l’électricité restait allumée. Pourtant elle n’alléguait pas des
-scrupules de pudeur. Elle descendait du lit, gagnait la salle de bain et
-revenait se coiffer nue devant la glace avec la tranquille assurance
-d’une jeune fille bien faite qui n’a rien à cacher.
-
-Chaque rencontre était ainsi un combat entre l’ardeur de l’homme et la
-froideur de la femme. L’irritant était que Constantin sentait cette
-froideur calculée, commandée par un effort de volonté. Il n’usait
-d’aucune contrainte pour amener Ariane dans son lit. Elle y venait de
-son propre gré; mais lorsqu’elle s’allongeait dans les draps, elle
-semblait mourir à elle-même... Elle qui debout ne pouvait se taire,
-restait silencieuse, les yeux ouverts. Le mieux qu’il en put tirer dans
-la première semaine de leur liaison, alors qu’il murmurait à son oreille
-les mots éternels que les amants disent à la femme qu’ils possèdent, fut
-un _nitchevo_ entre deux tons.
-
-Au dehors, ils causaient librement comme deux amis. Au lit, il
-retrouvait l’ennemie, celle qu’il faut toujours vaincre et qui ne
-s’avoue jamais vaincue.
-
-Ce combat excitait Constantin Michel et il se jurait d’en sortir
-vainqueur. Cependant il était blessé jusqu’au fond de lui par l’attitude
-dont Ariane ne se départait pas.
-
-Mais ce n’étaient encore qu’escarmouches.
-
-A la quatrième ou cinquième soirée, comme elle se rhabillait et qu’il
-fumait une cigarette assis au pied du lit, il fit, sans même y prendre
-garde, deux de ces questions banales que les hommes posent à leur
-maîtresse sortant de leurs bras.
-
-Elle ne répondit pas. Il répéta la phrase.
-
-Sans lever la tête vers lui, sans s’arrêter de rattacher ses bas, elle
-répondit avec nonchalance, comme si elle ne sentait pas le venin de sa
-réponse:
-
---J’attends la troisième question, celle que tous les hommes qui m’ont
-eue ont posée après les deux que vous venez de faire...
-
-Constantin Michel pâlit. Il eut la force de se maîtriser, de ne pas
-ajouter un mot. Il termina sa cigarette, passa à la salle de bain, y
-resta plus longtemps que d’habitude. Lorsqu’il en sortit, minuit était
-sonné.
-
---Allons, dit-il.
-
-Elle s’approcha de lui, s’appuya sur son bras et demanda:
-
---Qu’avez-vous aujourd’hui? Vous paraissez triste. Je n’en suis pas la
-cause?
-
---Rien, petite fille, rien, tu es délicieuse, comme toujours.
-
-Car il la tutoyait maintenant, mais elle continuait à dire vous.
-
-En chemin, ils se disputèrent sur une question de philosophie, l’un et
-l’autre défendant sa position avec violence, presque avec aigreur.
-Finalement Constantin Michel éclata de rire:
-
---Où diable allons-nous chercher nos sujets de querelle? dit-il.
-
-Et il embrassa Ariane qui se défendait encore.
-
-Le lendemain soir la lutte recommença, mais d’une façon plus gardée,
-l’un et l’autre adversaire s’efforçant de ne pas se découvrir.
-
-Constantin voulait savoir pourquoi Ariane Nicolaevna qui avait le droit
-du choix et l’avait exercé plus d’une fois l’avait pris lui, Constantin
-Michel, et s’était donnée à leur troisième rencontre. Il n’imaginait pas
-d’être irrésistible. Ariane ne l’aimait pas. Mais, quelle que soit la
-liberté qu’une jeune fille s’accorde, il est difficile d’admettre
-qu’elle va jusqu’à prendre un amant comme un homme choisit une
-maîtresse, souvent pour une heure. Pourquoi était-elle là près de lui?
-Par des voies détournées, il tâchait d’obtenir un éclaircissement sur ce
-point.
-
-Il parla donc de la fameuse soirée de _Boris Godounof_ et il revint sur
-la première impression qu’il avait eue d’elle, la longue hésitation
-entre «jeune femme» et «gamine».
-
---Et toi, dit-il, qu’as-tu pensé de moi, car enfin la première
-impression commande tout le reste?
-
---Moi, fit-elle, je me suis dit: «Il est dans ma série», car il faut
-vous avouer qu’à mon expérience, seuls les hommes blonds ont du
-tempérament. Les bruns font de l’effet, mais ce n’est que feu de paille.
-On les prend; il ne vous reste rien dans les mains... La sagesse est de
-revenir après quelques essais malheureux à ce que l’on a éprouvé bon...
-
-Elle bavardait ainsi agréablement, comme si elle parlait du soleil ou de
-la pluie de ce jour de mai.
-
-Constantin Michel crut avaler une drogue amère. Il sentait qu’on ne
-répond à une provocation de ce genre que par une rouée de coups. Mais il
-fallait gagner la bataille, et d’abord du temps. Il prit une cigarette,
-l’alluma, et avec un bon sourire naturel il gronda affectueusement:
-
---Ariane, Ariane, voilà des choses que l’on pense, mais qu’on ne dit
-pas. Tu n’es qu’une petite cosaque.
-
---Oh, fit-elle, j’ai horreur de mentir; c’est trop difficile; alors je
-dis les choses comme elles me viennent. Vous avez dû vous en
-apercevoir... Je suis sans habileté et sans ruse, avouez-le. Ma conduite
-avec vous l’a montré. M’en voudriez-vous?
-
-Il n’eut tout de même pas la force de la prendre dans ses bras et de la
-baiser sur les lèvres, comme il eût été politique de le faire. Il avait
-encore dans la bouche un arrière-goût d’amertume qui ne devait pas
-disparaître de sitôt. Il se borna à quelques chaudes et banales
-protestations:
-
---Au fond, dit-il, tu me plais parce que tu es toi-même. Cela comporte
-bien quelques inconvénients. Mais les avantages l’emportent. Évidemment
-tu dis avec simplicité des choses qu’une femme en Occident se ferait
-tuer plutôt que d’avouer. Faut-il reconnaître qu’une fois le premier
-moment d’étonnement passé, cette franchise un peu rude a son prix?
-Peut-être même finirai-je perversement par y trouver du charme.
-
-Mais ce même soir, rentrant à pied vers une heure de la Sadovaia,
-Constantin serrait les poings et exhalait sa colère. Il se sentait
-attaqué, bafoué, par cette petite fille qui, avec ses airs de ne pas y
-toucher, l’avait blessé à un point sensible, entretenait chaque jour la
-blessure ouverte et l’envenimait avec un art savant. Car enfin quel que
-soit le degré de franchise que l’on se permette, il faut que l’amour,
-même physique, s’entoure de certaines illusions. A l’éclairer
-brutalement et de tel côté, on le met en fuite. Il faut chasser loin de
-soi l’idée qu’on se rencontre dans les bras d’une femme avec les ombres
-plus ou moins effacées de ses prédécesseurs. Ce sont choses auxquelles
-on ne pense point, lorsqu’on est sain d’esprit, à moins peut-être qu’on
-ne soit éperdument amoureux. Or Constantin Michel se déclarait sain
-d’esprit et pas amoureux. Certes il tenait à Ariane et de plus d’une
-façon; elle avait la saveur d’un jeune fruit délicieux déjà mûr, dont
-l’acidité, par places, fait grincer un peu les dents. Mais d’amour il
-n’était pas question. Donc il lui était facile d’oublier le passé
-d’Ariane.
-
-Et voilà que ce démon de fille le lui ramenait sous les yeux sans cesse
-et l’obligeait à le regarder en face. D’abord il avait cru qu’elle
-agissait ainsi par maladresse, par ce manque d’instinct qui, chose
-curieuse, se fait sentir si souvent chez les femmes les plus
-intelligentes. Il y avait là peut-être une faute d’éducation; tante
-Varvara qui se racontait librement à sa nièce devait en être
-responsable, et ce milieu de province russe... Il suffirait d’avertir
-Ariane Nicolaevna.
-
-Mais Constantin reconnut bien vite son erreur. Non, ce n’était pas au
-hasard qu’elle parlait ainsi. Il devinait en elle un plan médité, une
-offensive pourpensée et qui se prolongerait. Un sûr instinct
-l’avertissait qu’Ariane savait où le blesser et qu’elle gardait prise
-sur lui.
-
-Et pourtant il était impossible de la laisser continuer ainsi sous peine
-d’être empoisonné.
-
-A ce point de ses réflexions, Constantin Michel fit volte-face. «Au
-fond, se dit-il, de quoi est-ce que je me préoccupe? J’ai une fille
-délicieuse et fraîche dans mes bras chaque soir, et le partenaire de
-conversation le plus amusant que j’aie jusqu’ici rencontré. Dans un mois
-ou six semaines, j’aurai quitté la Russie; nous ne nous reverrons de
-notre vie. Laissons les choses aller leur cours.»
-
-Il parlait ainsi, mais ce n’étaient que des mots, car il gardait au fond
-de lui le goût d’amertume que le poison distillé par Ariane Nicolaevna y
-avait versé. Comme il s’amusait à tâcher de voir clair, il se dit:
-«Pourquoi est-ce que je prête tant d’importance au passé de cette jeune
-fille? Peut-être me suis-je attaché à elle plus que je ne le pense. Ah!
-cela serait une belle folie! Devenir amoureux d’une fille, jeune, mais
-au passé lourd, et qui est tombée dans mes bras sans offrir la moindre
-résistance, parbleu, comme elle serait tombée dans les bras du voisin si
-je n’avais pas été là! Elle est riche de sa jeunesse et de son esprit,
-mais elle a un défaut, qui, à la longue, me la rendra insupportable:
-elle est méchante. Elle sait déjà me faire souffrir. Mais quoi? elle
-n’usera de cette science détestable qu’autant que je le voudrai. Je suis
-libre; le jour où je serai fatigué d’elle, je m’en irai. Pour l’instant,
-seul le désir de vaincre la froideur qu’elle affecte m’attache à elle.
-Cela, et rien de plus.»
-
-Et il se mit à rêver à l’avenir proche. Où serait-il dans un mois? à
-Constantinople ou à New-York, bien loin en tout cas d’Ariane Nicolaevna.
-Il avait à travailler. Et puis où qu’il allât, il rencontrerait d’autres
-femmes. La vie est innombrable. Quel ridicule de penser l’enfermer sous
-la houppelande noire d’une petite étudiante à l’Université de Moscou!
-
-Constantin Michel avait marché vite. Il arriva de bonne humeur à l’hôtel
-National et avant de remonter chez lui soupa légèrement. Quand il entra
-dans sa chambre à coucher, il y régnait encore une odeur faible, mais
-pénétrante, celle qu’il avait respirée quelques heures auparavant sur la
-nuque d’Ariane Nicolaevna. Le lit était défait. Il semblait qu’un
-souffle de volupté montât des draps entr’ouverts qui avaient gardé la
-chaleur de leurs deux corps. Il eut une envie irrésistible de serrer
-Ariane dans ses bras, de lui parler durement, de lui dire qu’il était le
-maître, qu’il ne souffrirait pas une fois de plus ses insolences, puis
-de la prendre, de la caresser sans fin, et de passer une nuit, toute une
-nuit, le long d’elle, de s’endormir en la touchant, de se réveiller avec
-ce jeune corps appuyé sur le sien... Et peut-être alors entendrait-il
-encore cette voix, cette voix humble, enfantine qui n’avait résonné
-qu’une fois à son oreille, mais qu’il ne pouvait oublier et qu’il
-cherchait à retrouver dans la bouche d’Ariane, qu’il attendait, sans se
-l’avouer, chaque jour comme un miracle promis, la voix qui avait dit le
-premier soir: «Mais je ne me défends pas.»
-
-Constantin Michel resta assis sur le lit. Soudain il bondit:
-
---Ah! je deviens fou!... Je vais te montrer si je suis libre, petite
-Ariane de nulle part.
-
-Il courut au téléphone, demanda le numéro de la baronne Korting. Malgré
-l’heure avancée, elle n’était pas couchée. Constantin Michel apprit à
-cette femme charmante qu’il avait enfin un peu de temps à lui, et lui
-demanda la grâce de dîner avec elle le lendemain. La baronne Korting ne
-cacha pas le plaisir avec lequel elle se rendrait à cette invitation.
-
-Le jour suivant vers huit heures, alors qu’Ariane était chez elle, il
-l’appela au téléphone, lui dit qu’il avait un dîner d’affaires
-impossible à remettre, qu’il était désolé de ne pas la voir, mais qu’il
-comptait sur elle le lendemain, comme d’habitude.
-
-Elle répondit simplement:
-
---Bien, à demain, et raccrocha le téléphone.
-
-
-
-
-§ V. LA BARONNE KORTING
-
-
-Une heure plus tard, il dînait avec la baronne Korting qu’il connaissait
-depuis quelques années. C’était une femme qu’il était flatteur pour un
-homme de montrer, car elle était belle, d’une de ces beautés qu’on ne
-discute pas et qui font retourner dans la rue jusqu’aux marmitons. Elle
-était bonne. Jamais Constantin ne l’avait entendue dire une méchanceté à
-l’adresse de quiconque. Elle ne manquait pas de finesse dans les choses
-de l’amour où la plus simple femme s’entend mieux et voit plus clair que
-l’homme. Enfin elle mettait Constantin Michel sur un piédestal et
-déclarait à qui voulait l’entendre qu’il était «incomparable».
-
-Aussi Constantin lui était resté attaché. Elle semblait être la seule
-chose fixe dans l’existence errante qu’il menait. C’est ainsi qu’un
-hiver il avait passé un mois à Nice avec elle; une autre fois, une
-partie du printemps à Paris et, enfin, il l’avait retrouvée deux fois à
-Moscou lorsqu’il y était venu pour ses affaires.
-
-Il voulait l’emmener au restaurant, mais par téléphone elle le pria de
-dîner chez elle. Il retrouva avec plaisir une maison bien montée, une
-table élégante et soignée et ses yeux regardèrent avec admiration la
-baronne Korting vêtue d’un élégant déshabillé de la rue de la Paix. Elle
-le reçut à merveille, le gâta, le choya, l’entoura de mille attentions,
-fit fumer autour de lui l’encens dont elle avait l’habitude d’entourer
-son dieu. Elle lui demanda les dernières histoires de Londres et de
-Paris; elle lui raconta les plus récents scandales de Pétersbourg et de
-Moscou. Où était-il? Partout et nulle part, et pas plus en Russie
-qu’ailleurs. Le maître d’hôtel lui-même était italien et la baronne
-Korting était toute polie au vernis occidental. Pourquoi pensa-t-il, au
-moment même où il se posait cette question, à la petite fille pâle de la
-Sadovaia? Celle-là était bien de son pays, malgré sa culture européenne.
-Il chassa ces pensées.
-
-La baronne Korting que ses intimes appelaient Olga l’y ramena en lui
-demandant ce qu’il faisait de ses soirées. On ne le voyait nulle part.
-Il allégua des conférences avec des gens d’affaires occupés dans la
-journée. Olga avec une logique féminine lui dit:
-
---Eh bien, alors, arrangez-vous pour prendre le thé chez moi. Vous savez
-que je serai toujours libre à l’heure qui sera la vôtre.
-
-Il resta fort tard chez cette aimable femme et le ciel s’éclairait à
-l’orient lorsqu’il traversa les rues vides pour regagner son hôtel. Il
-avait les nerfs tranquilles et l’esprit en paix. «C’est tout de même la
-sagesse, se disait-il, et la sécurité, l’_otium cum dignitate_ des
-Latins, car après tout je suis à la merci d’un caprice de cette fille
-changeante. J’ai tout et je cherche encore autre chose. C’est absurde.
-Je vais liquider l’histoire de la Sadovaia. J’ai un voyage à faire à
-Kief qui arrivera de la façon la plus opportune pour couper court à
-cette aventure, car, au fond, ce n’est que cela. Et je vais hâter mon
-départ.»
-
-N’empêche que, vers sept heures du soir, Constantin Michel se surprit à
-être assez nerveux à l’idée qu’Ariane pourrait se décommander par
-téléphone. Il était certain qu’elle le ferait uniquement par manière de
-représailles et pour se venger d’avoir été abandonnée la veille. Mais il
-en fut pour sa nervosité. Ariane ne téléphona pas et, à huit heures et
-demie, elle parut avec l’exactitude qui lui était coutumière dans
-l’encadrement de la porte de la Sadovaia.
-
-Il fut frappé par sa minceur, sa délicatesse, le frêle de toute sa
-personne. Dans le front et dans les yeux seulement on lisait une force.
-Et soudain, il eut pour elle un sentiment nouveau, bien étrange chez
-lui, celui de la pitié. Il sentit qu’elle était une petite fille, malgré
-tout, une petite fille lancée seule dans les tourbillons dangereux de la
-vie. Elle y serait broyée, comme tant d’autres qui la valaient et qui
-s’avançaient pleines de courage avec un air de défi, la tête haute, vers
-la tempête. Et voilà qu’au tournant du chemin, elle s’était heurtée à un
-roc dur, à lui, Constantin Michel. Il eut une brève vision de l’avenir.
-«Cette histoire finira mal pour toi, mon enfant, pensa-t-il. Quoi que tu
-en aies, tu t’attacheras à moi, et un beau jour je partirai pour
-New-York ou Changhaï, te laissant seule, perdue au milieu de cette mer
-humaine qu’est la Russie.»
-
-Il eut un moment d’émotion indicible. Il pardonna à Ariane son passé
-trouble. Elle avait eu, elle aussi, si jeune, un idéal, et ne l’ayant
-pas atteint, elle faisait payer ses erreurs à ceux qu’elle rencontrait.
-
-Il passa un bras sous celui de la jeune fille, le serra contre le sien
-et la conduisit à l’hôtel. Pendant toute la soirée, il ne fut que
-douceur et gaîté. L’humeur de son amant n’échappa pas à Ariane. Elle se
-laissa entraîner par le flot irrésistible de tendresse qui sortait du
-cœur de Constantin Michel. Pour la première fois, elle oublia son rôle,
-se pressa contre lui, se blottit dans ses bras et, sortie du lit,
-raconta les plus folles histoires sur son enfance--époque sans danger
-aux yeux de Constantin.
-
-Ce fut un bref entr’acte. Peu de jours après, la lutte sournoise,
-implacable, recommença. Un soir, comme Ariane était souffrante et qu’ils
-prenaient le thé dans leur petit salon, elle commença à parler de leurs
-relations. Elle le remercia d’en avoir défini le caractère avec tant de
-précision et de prévoyance, dès avant qu’elles eussent commencé.
-
---Je reconnais bien là, dit-elle, mon ami si sage, si averti de tout.
-Grâce à vous, tout est clair entre nous. Il n’y a place pour aucune
-ambiguïté. En somme, je suis libre; vous l’êtes aussi. Nous avons formé
-une association temporaire à la recherche du plaisir. Je ne vous le
-cache pas: vous avez su me le donner.
-
---C’est beaucoup, interrompit Constantin. Tu connais les vers de Vigny:
-
- ... C’est le plaisir qu’elle aime.
- L’homme est rude, il le prend et ne sait le donner.
-
---Je ne connais pas les vers, continua-t-elle, mais comme on dit, je
-crois, je connais la chanson (Constantin Michel s’en voulait amèrement
-de sa citation). Et puis, nos causeries ne sont pas un mince agrément
-dans l’affaire. A l’ordinaire, les hommes sont si niais. Dès qu’on en a
-tiré ce qu’on leur demande, les voilà muets...
-
-Constantin commença à grimacer intérieurement. Mais comment arrêter
-Ariane? Il essaya de dévier la conversation. Avec une logique
-supérieure, Ariane y revint:
-
---Mais, puisque nous sommes libres, nous avons le droit de faire ce
-qu’il nous plaît. Vous pouvez avoir une maîtresse (Bon, elle a appris
-mon histoire, pensa Constantin)... et je puis prendre un amant. Nous ne
-nous tromperions pas, puisque nous ne nous aimons pas et que nous nous
-donnons un avertissement préalable.
-
---Ah! par exemple, non! Je ne suis pas pour le partage, cria Constantin
-qui, sur ce terrain, vit la possibilité de laisser cours à ses
-sentiments. Non, cent fois non! Tant que tu es à moi, tu n’es à personne
-d’autre. Tiens-le-toi pour dit.
-
---Et si tout de même j’avais un amant? Vous ne le sauriez pas.
-
---C’est ce qui te trompe. Je le saurais, et tout de suite.
-
---Et alors?...
-
---Ma chère enfant, à mon vif regret, tout serait fini entre nous.
-
-Il dit ces mots sans colère, mais avec une netteté d’accent qui parut
-faire impression sur Ariane.
-
-Elle revint peu après, de biais, à la question qui l’occupait:
-
---Et pourtant vous ne m’aimez pas.
-
---Cela est une autre question, repartit Constantin, mais pour le temps
-où tu m’appartiens, je ne te cède à personne.
-
---Vous êtes bizarre, fit Ariane.
-
---Je suis comme je suis, et il n’y a pas à discuter. Les choses sont au
-net sur ce point. Maintenant changeons de sujet.
-
-Avec une apparente indifférence, ils commencèrent à parler sur un thème
-banal.
-
-Mais comme elle se levait pour partir, Constantin fut emporté par un
-élan soudain. Il mit Ariane contre le mur, lui appuya les deux mains sur
-les épaules et, les yeux fichés dans les siens, lui dit:
-
---Je ne sais quel jeu tu joues ici, petite fille. Si tu veux te battre,
-eh bien, battons-nous. Mais je t’avertis que tu n’auras pas raison de
-moi. De nous deux, c’est moi qui l’emporterai, sois-en sûre. Et veux-tu
-que je te dise ce qui t’arrivera? Que tu le veuilles ou non, tu
-m’aimeras. Tu m’aimeras avec ta tête diabolique, avec ton cœur que
-j’ignore, avec ton corps que je connais.
-
-Sous sa main, il sentit l’épaule gauche d’Ariane qui essayait de se
-soulever. Mais il la tenait fortement et l’épaule indiqua seulement le
-geste tenté qui, ne pouvant se développer, avorta.
-
-
-
-
-§ VI. MOUVEMENT IMPRÉVU
-
-
-Cependant Constantin voyait trois ou quatre fois par semaine, dans
-l’après-midi, la baronne Korting et chaque soir Ariane. Faisait-il des
-progrès avec cette dernière, rien ne l’indiquait. Déjà on touchait au
-milieu du mois de mai. Ariane était toujours semblable à elle-même. Un
-jour, elle se montrait gaie, enfantine, pleine d’anecdotes et de mots
-charmants. Le lendemain, avec un art incomparable dans la négligence
-étudiée, elle revenait sur les thèmes détestés et semblait s’y
-complaire.
-
---Tu ne mens pas assez, lui disait en riant Constantin. Tu n’as pas
-encore compris le secret du bonheur qui est dans une illusion chèrement
-nourrie et jalousement respectée.
-
---Il y a plus d’une façon d’être heureux, répondait-elle. Qui sait si la
-mienne ne vaut pas la vôtre? Puis-je me plaindre de la vie,
-ajouta-t-elle, n’ai-je pas un amant beau et intelligent?
-
---Ariane, je n’aime pas qu’on se moque de moi.
-
---Mais enfin puisque je vous ai choisi entre tant d’autres, sans me
-donner le temps de la réflexion, il faut bien que votre physique, votre
-physique seulement, Monsieur, ait quelque chose d’irrésistible. Car, au
-vrai, l’étudiant qui m’accompagnait au théâtre est assez séduisant. Mais
-vous êtes mieux, puisque je suis ici à cette heure au lieu d’être dans
-ses bras... Le pauvre garçon! Il m’avait fait depuis trois mois la cour
-la plus assidue, la plus respectueuse. Il croyait bien toucher au
-bonheur. La soirée au Grand Théâtre devait être décisive. Songez! Il
-avait commandé une automobile! Nous allions souper chez Jahr...
-
-Constantin Michel avait les nerfs en boule. Pour se punir lui-même, il
-demanda, comme un flagellant qui veut encore être battu:
-
---Eh bien, que serait-il arrivé?
-
---Ce qui arrive dans ces cas-là, cher et excellent ami. Nous aurions
-soupé et bu du Champagne. Puis nous serions revenus en automobile...
-
---Et alors? dit Constantin d’une voix froide. A-t-il un appartement? On
-ne reçoit pas les gens au milieu de la nuit dans les hôtels convenables.
-
---Restent les hôtels qui ne sont pas convenables, reprit la jeune fille.
-Et puis, du parc Petrovski au centre de Moscou, il y a vingt minutes. Et
-l’on peut allonger le chemin. Une automobile fermée, les secousses,
-l’ivresse du souper, un bras pressé autour de la taille, des lèvres
-passionnées sur votre cou... Enfin, je ne suis pas de bois,
-conclut-elle, et vous le savez mieux que personne...
-
- * * * * *
-
-Le lendemain de cette soirée, Constantin décida son départ pour Kief et
-l’annonça à la baronne Korting dans l’après-midi. Le soir, il avertit
-Ariane. Elle sursauta:
-
---Comment, vous partez le jour même de mon anniversaire! Ce n’est pas
-gentil!
-
-C’était la première fois qu’elle manifestait un sentiment à son endroit.
-
-Il la prit dans ses bras.
-
---Il fallait me le dire, petite fille, fit-il. Comment pouvais-je
-savoir? En tous cas, nous dînerons ensemble demain. Je ne pars qu’à onze
-heures et pour une semaine. A propos, quel âge as-tu donc?
-
---Mais, dix-huit ans.
-
---Comment, dix-huit ans! Tu m’avais laissé croire que tu en avais au
-moins vingt.
-
-Il semblait qu’elle l’eût trompé sur un point de capitale importance.
-
---Dix-huit ans! répétait-il, dix-huit ans!... C’est inimaginable! on n’a
-pas dix-huit ans!... Alors, quand je t’ai connue, tu n’en avais que
-dix-sept! Tu aurais bien pu me le dire, tu aurais dû me le dire!
-
-Il était au comble de l’exaspération.
-
-Elle le calma:
-
---Je ne vois pas ce que nos âges ont à faire dans notre aventure. Je ne
-vous ai jamais demandé le vôtre. Quand nous nous sommes rencontrés--jour
-béni, jeta-t-elle ironiquement--il me manquait un mois pour avoir mes
-dix-huit ans. Qu’est-ce qu’un mois?... Vous n’allez pas me chercher
-querelle pour un mois.
-
-Mais Constantin Michel ne se remettait pas et l’ébranlement produit en
-lui par ce qu’il appelait un «fait nouveau» eut une suite inattendue
-presque immédiate.
-
-Ariane racontait des histoires de sa tante Varvara. Elle commentait la
-sagesse de cette vie, son équilibre parfait, l’art avec lequel Varvara
-Petrovna avait su ne cueillir que les roses de l’amour.
-
---Tante Varvara m’a dit, continua-t-elle, qu’elle n’a jamais passé une
-nuit entière avec aucun de ses amants. Il faut savoir partir ou les
-congédier à temps. Selon elle, dormir ensemble est le plus sûr moyen de
-tuer l’amour. On dort mal, on se réveille de mauvaise humeur. On est
-laid dans la lumière du matin. Il faut voir son amant lorsqu’on est
-coiffée et arrangée, s’habiller et se déshabiller pour lui plaire. La
-promiscuité, c’est bon pour les gens mariés. Mais le mariage n’est ni
-l’amour, ni le plaisir...
-
---Ta tante, interrompit Constantin, avec toute son expérience ne connaît
-pas grand’chose de la vie. Si libre qu’elle soit, c’est une femme à
-système et, sur ce que tu m’en dis maintenant, j’ai assez médiocre
-opinion d’elle. Entre gens qui s’aiment, petite fille, il n’est pas
-question d’heures; ils ne se quittent ni jour ni nuit, déjeunent et
-dînent à la même table, s’endorment ensemble et se réveillent l’un à
-côté de l’autre. Tu trouves agréable, toi, quand nous partageons le même
-lit et que nous sommes si près l’un de l’autre qu’il n’y a rien ni
-matériellement ni moralement entre nous, lorsque la chaleur du lit
-commun nous pénètre et nous engourdit, lorsque du bout de tes pieds
-jusqu’à la tête tu me sens près de toi, que ton corps s’adapte à mon
-corps, que nous semblons vivre d’une même vie et que le battement de ton
-cœur se confond avec le battement du mien, tu trouves agréable de
-t’arracher à moi, de te lever, de t’habiller? Tu ne sens pas le mur qui
-aussitôt s’élève entre nous avec chaque pièce de vêtement que tu revêts.
-Tu redeviens une étrangère; tu redeviens l’ennemie.
-
-Constantin, s’était étrangement échauffé et s’étonnait lui-même. Ariane
-battit des mains et le persifla.
-
---Comme vous êtes éloquent!
-
---Ce sont les folies de ta tante qui m’exaspèrent, reprit Constantin
-Michel. Il ne s’agit ni de toi, ni de moi. Le diable l’emporte! Quelles
-idées a-t-elle pu te fourrer dans la tête?
-
-Il marcha dans la chambre longuement. Ariane se taisait.
-
-Soudain, il s’arrêta devant elle.
-
---Sais-tu ce que nous allons faire? Quand passes-tu ton dernier examen?
-
-Elle indiqua une date éloignée de huit jours.
-
---Très bien, continua-t-il. Je serai de retour de Kief. Tu auras fini
-ton Université. Tu as besoin de prendre l’air. Je veux me reposer aussi.
-J’ai beaucoup travaillé. Et puis Moscou me donne étrangement sur les
-nerfs. Je t’emmène en Crimée, nous passerons quinze jours au soleil du
-Midi, dans les rochers rouges, au bord de la mer, parmi les fleurs et
-sous les arbres. Nous vivrons comme des dieux; nous ne penserons pas,
-nous ne nous disputerons pas. Voilà mon plan _ne varietur_. Il ne reste
-qu’à obéir.
-
-A peine avait-il terminé qu’il restait stupéfait de ce qu’il avait dit.
-Dans quoi se lançait-il? Est-ce ainsi qu’il entendait liquider
-l’aventure où il était engagé? Certainement, au contact irritant
-d’Ariane, il perdait la raison.
-
-Cependant, d’une voix tranquille, elle élevait des objections. Au jour
-où elle terminait ses examens à Moscou, sa tante l’attendait. Elle
-recevait trois ou quatre lettres par semaine qui l’imploraient de ne pas
-perdre une heure. La liaison de Varvara et du beau docteur devait
-tourner au drame. Ariane était nécessaire là-bas. Ses amis aussi, qui
-avaient leurs droits, comptaient sur sa présence. Enfin une autre
-raison, à laquelle elle fit allusion tout en la laissant dans l’ombre,
-l’obligeait à rentrer à date fixe.
-
-Plus elle parlait, plus Constantin se prouvait à lui-même l’excellence
-de son plan. Il conclut l’entretien en lui disant avec la calme
-assurance dont il avait éprouvé combien elle portait sur la jeune fille:
-
---Je veux aller avec toi en Crimée. C’est mon commencement et ma fin.
-Donc, cela sera. Tu ne me feras jamais croire qu’une fille ingénieuse
-comme toi ne puisse pas voler les quinze jours qui nous sont
-nécessaires. Je t’en laisse le soin et me garde de te donner des
-conseils. Nous sommes aujourd’hui le dix-huit. Je reviens de Kief le
-vingt-huit. Tu auras passé ton examen le même jour, et le vingt-neuf
-nous monterons dans l’express de Sébastopol. Tu reprendras ta liberté
-entre le quinze et le vingt juin.
-
-Cela dit, il refusa de discuter plus avant et, le lendemain, il était
-avec Ariane sur le quai de la gare de Kief, car elle n’avait pas refusé
-de l’accompagner. Pour la première fois depuis six semaines qu’il la
-connaissait, il avait réussi à lui faire accepter un cadeau en l’honneur
-de ses dix-huit ans et une montre-bracelet encerclait le poignet de la
-jeune fille.
-
---Prépare tes bagages pour le vingt-neuf, dit-il.
-
---Mais c’est impossible, je vous assure.
-
-La cloche sonnait. Il prit Ariane dans ses bras. Il lui parut qu’elle ne
-l’avait jamais embrassé ainsi, qu’elle ne s’était pas encore donnée à
-lui aussi complètement que dans ce rapide baiser sur le quai de la gare.
-
-Il y pensa longtemps dans le train. «Est ce que je me trompe? dit-il.
-Est-ce une illusion?... Non, non, c’est la vérité. Cette fille si
-gardée, cette fois s’est trahie.»
-
-
-
-
-§ VII. CRIMÉE
-
-
-Huit jours plus tard, Constantin Michel revenait de Kief. Chaque soir
-entre cinq et sept heures, la journée finie, il avait attendu la venue
-de la nuit sur la terrasse du jardin des Marchands. La vue dont on y
-jouit est une des plus belles qui soient au monde. A gauche, au-dessous
-de la terrasse, ce sont les quartiers populeux du port; à droite dans la
-verdure, les murs blancs et les coupoles dorées de la laure la plus
-sainte de Russie. Puis le Dnieper lent, aux courbes allongées, les
-bateaux à vapeur qui le sillonnent, les caravanes de barges et de
-chalands, les fumées qui montent, les coups de sifflet qui déchirent le
-silence; et plus loin, la plaine russe allant sans une ride jusqu’à
-l’horizon, et la grande tache sombre de la forêt vers l’orient. C’est un
-paysage immense, animé au premier plan et tranquille à l’infini, un
-paysage sans pittoresque, dont on ne se fatigue pas et qui change
-lentement sous les jeux variés de la lumière. L’air était doux après les
-journées déjà chaudes, le ciel profond, et les fleurs parfumaient les
-crépuscules paisibles. Constantin Michel regardait les robes claires des
-femmes, les uniformes des officiers, la foule mouvante sur les
-terrasses, puis tournait les yeux vers la plaine qui s’endormait
-au-dessous de lui. Dans ce décor grandiose, l’aventure de Moscou se
-ramenait à ses justes proportions. Il s’étonnait de s’y être passionné.
-Il ne comprenait plus pourquoi le passé d’Ariane avait pu l’émouvoir à
-ce point: «Grâce à Dieu, se disait-il, elle ne m’a pas trompé. Sa
-franchise inouïe m’a peut-être sauvé. Eût-elle eu la rouerie de ses
-sœurs occidentales, m’eût-elle joué la charmante comédie sentimentale à
-laquelle nous nous prêtons si complaisamment, eût-elle essayé de me
-faire croire qu’elle m’aimait et que j’étais, malgré les expériences
-indéniables de son passé, le premier homme qui entrait dans son cœur,
-qui sait si je ne me fusse laissé prendre? Mais avec elle, il n’est pas
-possible de nourrir ces illusions qui nous mènent si loin. Je n’ai
-jamais vu quelqu’un de plus «matter of fact». Elle se montre comme une
-planche anatomique. Ce que les femmes cachent, elle l’étale. Je parie
-qu’à mon retour de Crimée, je saurai le nombre exact de ses amants et
-leur état civil. Je suis un numéro dans une liste. Ne l’oublions pas.
-Sachons gré à cette charmante fille d’avoir bien voulu me faire un don
-si franc d’elle-même, remercions-la de m’avoir évité de longues
-hésitations et d’avoir renoncé aux comédies coutumières.»
-
-Dans cette humeur, il lui écrivit une lettre gaie, avouant d’un ton vif
-qu’il ne pouvait se passer des longues conversations dont elle avait su
-charmer le séjour de Moscou et se promettant mille félicités des
-semaines à venir en Crimée. Il eut un mot d’elle qui s’était croisé avec
-le sien; elle ne parlait pas du voyage projeté et décrivait d’une façon
-spirituelle sa vie entre un oncle amoureux et une tante que la jalousie
-avait bien de la peine à faire sortir de l’indolence qui lui était
-ordinaire. Sa lettre avait l’allure leste et dégagée qu’elle apportait à
-toute chose.
-
-Il lui télégraphia son arrivée et confirma leur départ pour le
-lendemain.
-
-Sur le quai de la gare, Ariane Nicolaevna l’attendait et dans la voiture
-qui les emmenait à l’hôtel se serra affectueusement contre lui. Elle
-avait passé son dernier examen le jour même de la façon la plus
-brillante. Elle n’éleva aucune difficulté au sujet du voyage de Crimée
-et raconta l’ingénieuse façon dont, avec la complicité d’une amie, elle
-trompait son père, son oncle, sa tante Varvara et les nombreux amis qui
-l’attendaient en province. Elle affirma seulement qu’elle devait être le
-dix juin chez elle pour des raisons de la plus haute gravité et que sur
-ce point il n’y aurait pas de discussion. Elle avait donc une semaine à
-donner à son ami.
-
-Le lendemain, l’express de Sébastopol les emportait.
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-Ils étaient seuls, étendus sur une petite plage de sable roux et chaud
-au ras de la mer. A droite, à gauche et derrière eux, des rochers tout
-proches, déchiquetés, rouges; à leurs pieds les vagues molles venaient
-mourir avec le bruit d’une étoffe qu’on déchire. Dans le ciel pur,
-quelques petits nuages chargés de lumière restaient immobiles, comme
-accrochés dans l’azur. Ainsi que l’avait promis Constantin Michel, ils
-vivaient comme des dieux et, nus au bord des flots sous le soleil qui
-baignait leurs corps allongés, respiraient sans parler l’air marin. Il y
-avait plus de huit jours qu’ils étaient près d’Yalta, dans une intimité
-de chaque minute. Ils habitaient la maison qu’un peintre ami de
-Constantin lui avait cédée, une petite maison aux murs blancs, au toit
-rouge, perdue dans les rochers, non loin de la route qui va d’Yalta à
-Aloutcha. La maison ne comprenait que deux pièces; l’une, la plus
-grande, donnait au midi sur la mer par trois fenêtres, avait des murs
-crépis à la chaux, sur lesquels étaient tendues quelques étoffes
-orientales; et des divans revêtus de tapis persans étaient disposés le
-long des parois; elle servait de salon et de salle à manger;--l’autre,
-la chambre à coucher, plus petite, mais spacieuse encore, regardait, au
-couchant, un étrange paysage de cactus, de plantes grasses, de fleurs,
-de rochers et de pins. Sur le derrière de la maison, la cuisine et la
-chambre de la bonne qui préparait leurs repas. C’était une fille de sang
-tatar, aux cheveux noirs, aux beaux pieds nus, qui glissait doucement
-dans la maison sans qu’on l’entendît.
-
-Ariane avait fait le tour du logis que Constantin avait choisi pour leur
-vie à deux, à la façon d’un chat qui inspecte une demeure nouvelle, puis
-avait disparu dans la cuisine où elle eut un long entretien avec la
-Tatare. Constantin l’avait chargée de diriger la maison, non sans
-craindre que le ménage ne fût tenu de façon fantaisiste. Il se trompait.
-Ariane se révéla maîtresse de maison accomplie. Non seulement les repas
-étaient servis à heure fixe, mais la chère était excellente et variée.
-Ariane ne dédaignait pas de donner des recettes à la Tatare,--des
-recettes venues de la cuisinière renommée de Varvara Petrovna--et en
-surveillait l’exécution. Il y eut tel chaud-froid de poisson au caviar
-devant lequel Constantin s’extasia et un coulibiak dont on parla
-longtemps. La jeune fille prenait au sérieux ses devoirs nouveaux et, à
-table, se réjouissait à voir Constantin faire honneur au menu.
-
-Leur vie coulait monotone, mais exquise. Ils se réveillaient tard dans
-la chambre claire. Ariane frappait dans ses mains. Au bruit, la Tatare
-aux pieds nus, souriante et silencieuse, arrivait, portant un plateau
-chargé de chocolat, de thé, de crème, de pain frais, de beurre et de
-confitures. Ils déjeunaient, côte à côte, de grand appétit et tardaient
-à se lever. Vers onze heures, pourtant, ils quittaient le grand lit
-tiède et gagnaient la petite plage voisine. Là, ils s’ébattaient en
-pleine lumière, jouaient comme des enfants dans les rochers, entraient
-dans l’eau presque tiède, en ressortaient pour y retourner encore, puis
-venaient s’étendre nus sur le sable chaud. Ariane alors détachait ses
-longs cheveux. Ils restaient immobiles sous le soleil brûlant, les
-paupières closes. Il semblait que les rayons pénétrassent jusqu’au
-centre de leur être. C’était, sous la peau, comme le crépitement de
-millions de petites étincelles électriques. La vie universelle
-paraissait couler en eux. Ils étaient les frères des rochers, du sable
-et des fleurs qui les entouraient. Le vent salin caressait leurs corps
-et passait entre leurs doigts de pied libres. C’était un long
-engourdissement exquis; ils ne parlaient pas. A peine se sentaient-ils
-vivre.
-
-Vers une heure, alors que le soleil tombait d’aplomb sur eux, ils
-rentraient comme ivres dans la salle fraîche et déjeunaient de grand
-appétit. Puis c’était une longue sieste pendant les heures chaudes. Au
-premier jour, Constantin s’était étendu sur un divan. Ariane reposait
-sur le lit et, le second jour, à sa grande surprise, l’appela. Lisant,
-fumant et dormant, ils reposaient ainsi près l’un de l’autre, à peine
-vêtus, et à cinq heures prenaient le thé. Il fallait s’habiller enfin.
-Ariane soupirait, mais se coiffait et passait une robe légère comme
-toile d’araignée.
-
-Au crépuscule, ils sortaient de leur domaine et marchaient sur la route
-d’Yalta. Souvent, ils allaient jusqu’à la ville, voisine de quelques
-verstes, traversant les riches vergers et les jardins de fleurs qui
-bordent le rivage. Là, une fois la nuit venue, ils soupaient sur la
-terrasse d’un hôtel dominant la mer. Au-dessous d’eux des bateaux se
-balançaient dans le port qu’éclairaient de grands globes électriques.
-Des musiques lointaines passaient dans l’air embaumé. Les gens
-regardaient avec envie ce couple dont le bonheur éclatait comme un défi.
-Ils regagnaient enfin leur villa. Le long de la route, les lucioles
-piquaient les buissons odorants de leurs pointes de feu qui voltigeaient
-de branche en branche, s’éteignant pour se rallumer plus loin, faisant à
-leur promenade nocturne un décor passionné où l’amour à chaque pas
-brûlait en flammes brèves et vives. Chez eux, ils trouvaient le samovar
-sur la table et, se déshabillant et s’embrassant, restaient à causer
-tard dans la nuit.
-
-La réserve extérieure qu’Ariane avait toujours gardée avait disparu dans
-l’intimité de la vie à deux. Maintenant, elle tutoyait son amant qui lui
-avait fait remarquer que pour une fille de son naturel le «vous»
-manquait de simplicité. Elle était dans les bras de Constantin une
-maîtresse tendre et passionnée, avec quelque chose de raffiné et
-d’éperdu dans les caresses qu’elle lui prodiguait.
-
-Mais il sentait qu’intérieurement elle n’avait changé en rien. Elle
-restait ironique, spirituelle, d’une liberté d’esprit qui allait
-jusqu’au cynisme le plus étalé. La seule idée qu’il pouvait être
-question d’amour entre eux l’aurait fait éclater d’un rire insolent et
-juvénile. L’amour, c’est les rêves blancs d’une jeune fille innocente.
-Les sages en cherchent dans le physique les seules réalités, et les
-plaisirs extrêmes de la sensualité n’ont nul besoin de se compliquer
-d’une maladie sentimentale propre à rendre stupides les gens les plus
-intelligents.
-
-Elle remerciait donc son amant d’avoir su lui organiser de façon
-merveilleuse une existence qui satisfaisait ses sens et lui laissait le
-cœur et le cerveau libres.
-
-Elle avait eu la délicatesse, pendant leur première semaine au bord de
-la mer, de ne pas rappeler ses expériences antérieures. Tout ce qu’elle
-disait sur l’amour, elle avait le soin de le généraliser. Ce trésor de
-sagesse matérialiste dans la bouche d’Ariane faisait un étrange
-contraste avec la jeunesse éclatante de ses dix-huit ans et Constantin
-Michel ne cessait de s’en étonner.
-
-Ils étaient arrivés ainsi, un jour entraînant l’autre dans une suite
-continue et passionnée, au dix juin, date à laquelle Ariane devait être
-chez elle. Une fois pourtant Ariane avait fait allusion à la nécessité
-d’être exacte à un rendez-vous sur lequel elle ne s’expliquait pas
-autrement. En vain Constantin dont la curiosité était éveillée et qui
-croyait tout savoir de sa maîtresse avait essayé de la pousser sur ce
-point. Elle avait répondu en termes vagues et volontairement équivoques;
-il s’agissait d’un engagement d’honneur auquel elle ne pouvait faillir.
-A certains mots, il put comprendre que des questions d’argent y étaient
-mêlées. Lorsqu’elle en parlait, elle devenait soucieuse, irritable et
-finalement pria Constantin d’éviter ce sujet qui lui était pénible. Il
-se tut, mais il sentit qu’il y avait là quelque chose d’obscur dont il
-aurait donné beaucoup pour pénétrer le mystère angoissant. Une semaine
-encore passa. Ariane regardait plus souvent le calendrier et son humeur
-se modifiait.
-
-Un soir, comme ils soupaient sur la terrasse d’un hôtel d’Yalta, elle
-parla de leur séparation prochaine et, cette fois-ci, définitive.
-
---Tu recommenceras à courir le monde et les femmes, et moi, l’automne
-prochain, je reprendrai à Moscou les cours de l’Université. Je pense
-aller en Europe après le premier semestre, à Paris et à Londres.
-
---Alors nous nous rencontrerons là-bas, dit Constantin joyeusement. Tu
-verras quelle belle vie je t’arrangerai.
-
---Je ne te reverrai jamais, fit-elle, sans élever la voix. A quoi bon?
-Les plats réchauffés ne valent rien. Nous avons vécu fort bien ensemble;
-restons-en là. Et puis, continua-t-elle avec un charmant sourire à
-l’adresse de Constantin, j’ai eu la chance de ne pas m’attacher à toi.
-Je courais de grands risques, car tu es dangereux. J’ai su les éviter.
-Vois-tu que je me mette à t’aimer? Veux-tu que je souffre de ton
-absence?
-
---Oui, dit Constantin simplement, je le veux.
-
---Eh bien, je ne le veux pas. J’ai ma jeunesse devant moi. Ne crois pas
-que je te la sacrifie. Tu m’auras vite oubliée. Une petite fille, comme
-tu dis, cela compte-t-il dans une liste longue? Grâce à Dieu, tout s’est
-passé entre nous comme il était convenu. Nous n’allons pas entamer un
-autre morceau pour lequel nous ne sommes faits ni l’un ni l’autre. Avoue
-que tu ne me vois pas en amante éplorée. Est-ce un rôle pour moi? Nous
-nous dirons adieu dans quelques jours...
-
-Constantin sentait une irritation grandir en lui. Il regardait Ariane.
-Elle était gaie et s’exprimait sur un ton de détachement qui le blessait
-au vif.
-
-Ils continuèrent longtemps à se déchirer l’un l’autre, souriants,
-impassibles, cherchant chacun la place faible de l’adversaire pour y
-enfoncer un trait acéré. Les gens qui les regardaient avec envie
-imaginaient qu’ils échangeaient les mille tendresses qui sont
-coutumières entre amants. Constantin conclut en ces termes:
-
---Nous sommes tout près l’un de l’autre. Mais entre nous, il y a un
-abîme que rien ne peut combler. J’y renonce... Allons-nous-en.
-
-Ariane avait un sourire douloureux au coin des lèvres. Ils se levèrent
-et regagnèrent à pied leur logis. La lune jouait sur les flots et
-baignait les vergers endormis d’Yalta. Ariane se taisait et Constantin
-sentait je ne sais quelle amertume au fond de son cœur.
-
-Ils se couchèrent en silence. Mais une fois dans le lit, comme ils
-allaient s’endormir, Ariane se serra contre son amant, lui prit la tête
-entre ses mains et la couvrit de baisers.
-
---Pardonne-moi, dit-elle tout bas à son oreille, j’ai été méchante, je
-ne le serai plus.
-
-Et Constantin retrouva la voix humble, enfantine, qu’il avait entendue
-une fois seulement, quand Ariane s’était donnée à lui.
-
-
-
-
-§ VIII. SÉPARATION
-
-
-Deux jours après cette soirée, un télégramme arriva à l’heure du
-déjeuner. Constantin l’ouvrit et le tendit à Ariane. Il était rappelé
-d’urgence à Moscou. Sans hésiter, sans la consulter--Ariane
-l’observa--il télégraphia à Sébastopol de retenir un coupé pour le
-surlendemain à destination de Moscou. Ariane n’eut pas un mot de regret.
-Le soir, elle fut joyeuse et causante comme à l’ordinaire.
-
-Mais le lendemain matin, comme ils s’attardaient dans la tiédeur du lit
-et semblaient ne pouvoir le quitter, elle surprit Constantin par une
-phrase inattendue dans laquelle, forte de l’expérience du passé, elle
-affirmait qu’elle ne pouvait avoir d’enfants. Son amant lui fit
-remarquer que pour leur agrément à tous deux, elle aurait pu l’en
-prévenir plus tôt.
-
---Tu ne me l’avais pas demandé, fit-elle, tranquillement.
-
-Constantin, en dedans de lui-même, l’envoya à tous les diables, mais fit
-son profit de l’observation pour le temps court qui lui restait à passer
-avec Ariane.
-
-Et le jour suivant, ils disaient adieu à la maison au bord de la mer et
-à la Tatare aux pieds nus qui emplit leur automobile de fleurs. Le soir
-ils prenaient l’express de Moscou. Trente-six heures plus tard, ils y
-arrivaient dans la matinée. Constantin avait obtenu d’Ariane qu’elle
-passerait un jour et une nuit encore avec lui avant leur séparation. Ils
-descendirent à l’hôtel National.
-
-Constantin redoutait ces dernières heures. Il devait partir pour un long
-voyage, appelé à New-York par des affaires difficiles. En d’autres
-temps, il eût salué avec joie l’arrivée de ce télégramme qui, comme un
-_deus ex machina_ dans un opéra, mettait fin à une situation sans issue.
-Si délicieuse que soit votre maîtresse, il faut pourtant la quitter. Le
-destin fournissait la rupture nécessaire et venait au secours de
-Constantin qui eût eu de la peine à trouver en lui la force nécessaire
-pour rompre. Ariane lui avait donné la fleur de sa jeunesse et de son
-esprit. Pouvait-il lui en vouloir d’un excès de franchise si rare chez
-les femmes? Allait-il lui faire grief de ce qu’elle ne l’aimait pas
-comme d’autres l’avaient aimé? Serait-il assez fou pour regretter de ne
-pas la voir en larmes au moment où ils se séparaient? Et pourtant, cet
-épicurien la regardait dans ces dernières heures de leur liaison avec
-une émotion qu’il ne cherchait pas à se cacher à lui-même et dont, au
-contraire, il était prêt à se féliciter. Et il s’y mêlait aussi une
-inquiétude de ce qui allait se passer, comme la crainte physique d’un
-animal qui a peur d’être battu.
-
-Ils errèrent à travers Moscou dans l’après-midi. En apparence, Ariane
-vivait un jour de sa vie tout pareil aux autres jours. Elle fut, le
-soir, aussi tendre et passionnée avec lui qu’aux heures inoubliables de
-Crimée.
-
-Mais le lendemain matin, tandis qu’elle était encore couchée et qu’il se
-levait, l’attaque redoutée se développa soudain avec une ampleur
-extrême. Comme toujours, elle se passa sur le ton d’une conversation
-indifférente:
-
---Eh bien, dit-elle soudainement, je serai demain chez moi. O toi qui
-aimes tant à commander, dis-moi combien de jours tu m’ordonnes de t’être
-fidèle.
-
-Constantin courut à elle, lui mit la main sur la bouche et, suppliant,
-dit:
-
---Je t’en prie, Ariane, par tout ce qui nous lie, ne gâte pas les
-derniers moments que nous passons ensemble. Dans quelques jours nous
-serons loin l’un de l’autre. Ce que la vie fera de nous, je n’en sais
-rien. Mais tais-toi, je ne puis supporter l’idée que tu seras jamais à
-un autre qu’à moi... C’est absurde, mais c’est ainsi... Respecte, je
-t’en supplie, ces illusions nécessaires. Je sais, je sais... Tu vivras,
-je n’ai aucun droit sur toi. Mais plus tard... n’en parlons pas...
-Attendons; le temps viendra à notre secours. Tais-toi, petite fille, il
-faut savoir se taire...
-
-Et il la couvrait de baisers, la serrait dans ses bras. Mais lorsqu’il
-eut relâché son étreinte, et comme il continuait de s’habiller, elle
-reprit impitoyable:
-
---J’ai un amant qui m’attend. Je ne te l’ai pas caché.
-
-Cette fois-ci, il resta glacé, il semblait ne pas entendre.
-
-Elle continua d’une voix basse, molle, qui était à cent lieues du sens
-des paroles:
-
---A peine serai-je rentrée, il m’appellera... Je suis en retard de
-quinze jours sur le rendez-vous fixé. Comment me refuserais-je à lui?
-Sous quel prétexte?... Mettons que je gagne quelques jours, une semaine
-de purification. Mais enfin, tu ne peux m’en demander plus... Il a des
-droits sur moi cet homme, et antérieurs aux tiens. Et puis, tu sais
-comment est la vie chez nous, comme tout y est facile, comme tout est
-différent d’ici... Allons, faisons un compromis. Je te promets que
-pendant huit jours je vivrai dans ce que tu appelles «nos chers
-souvenirs»... Mais ne m’en demande pas plus, parce qu’enfin, à quoi
-rimerait cette fidélité posthume?...
-
-Constantin s’était enfui en frappant la porte, jurant et sacrant tout au
-long de l’escalier. A déjeuner, dans l’après-midi et jusqu’au soir alors
-qu’ils étaient tous deux sur le quai de la gare de Riazan, Ariane
-continua d’être agressive et irritable.
-
---Il semble que tu veuilles me rendre la séparation plus facile, lui dit
-Constantin. Tu ne veux donc pas que je te regrette?
-
-Ils s’embrassèrent sans élan comme on s’acquitte d’une corvée.
-
-Constantin resta sur le quai à voir partir le lourd convoi. Il se
-sentait oppressé; il avait besoin de calme.
-
---Encore un chapitre de ma vie qui se termine, dit-il, et non le moins
-intéressant. Mais il était temps...
-
-
-
-
-§ IX. LE BEL ÉTÉ
-
-
-La maison de Varvara Petrovna avait repris avec l’arrivée d’Ariane, son
-animation. Le docteur Michel Ivanovitch était là chaque jour et
-s’arrangeait souvent pour venir et dans l’après-midi et dans la soirée.
-Il ne cachait pas le plaisir qu’il avait à retrouver Ariane, et Varvara
-Petrovna n’en concevait aucune jalousie. Entre Olga Dimitrievna et
-Ariane, c’était la même intimité que naguère. Olga était la seule
-personne qu’Ariane gardait, même à distance, pour confidente. Aussi
-était-elle au courant de la liaison malencontreuse avec l’acteur célèbre
-dont toutes les femmes de Russie rêvaient et de l’aventure brève, mais
-éclatante, avec Constantin Michel qu’elle appelait: le Grand Prince. Le
-voyage de Crimée, bien qu’Ariane en parlât sur le ton de détachement
-qu’elle apportait au récit de sa vie amoureuse, lui semblait une
-histoire brodée d’or et de soie, telle qu’on en lit dans les contes
-orientaux. Ensemble elles fréquentaient le théâtre d’été et se
-montraient sur les terrasses animées du jardin Alexandre. Elles
-soupaient avec leur «compagnie», comme elles l’appelaient, qui n’était
-pas moins brillante que celle de l’an passé. Olga Dimitrievna paraissait
-même ne plus craindre l’ingénieur Michel Bogdanof. Au cours de l’absence
-d’Ariane, il avait su la gagner. Il s’était rapproché d’elle parce
-qu’elle était la seule amie véritable de celle qu’il continuait
-d’appeler «la Reine de Saba» et dont il ne pouvait se passer de parler.
-Par mille moyens ingénieux, et en particulier par des cadeaux auxquels
-Olga était fort sensible, il se l’était attachée. Il l’avait convaincue
-qu’il avait pour Ariane, non un caprice passager, mais les sentiments
-les plus sérieux et qu’il tenait à cette dernière de devenir au jour où
-elle le voudrait bien Madame Michel Bogdanova. Olga dans chacune de ses
-lettres vantait les mérites de l’ingénieur, sa générosité, la
-supériorité de son intelligence et félicitait Ariane Nicolaevna d’en
-avoir fait la conquête. Aussi Olga ne mettait-elle plus d’obstacles aux
-rendez-vous que l’ingénieur sollicitait d’Ariane.
-
-Chose curieuse, celle-ci continuait à aller le voir chez lui, deux fois
-par semaine, mais au crépuscule, pour éviter le retour possible d’un
-scandale comme celui de l’an dernier. Elle arrivait à la petite maison
-du faubourg, souvent accompagnée d’Olga Dimitrievna qu’elle laissait à
-la porte.
-
-A peine entrée, Ariane détachait sa montre-bracelet, cadeau de
-Constantin Michel, et la posait sur un guéridon bien en vue.
-
---Il est exactement six heures, disait-elle.
-
-Une heure plus tard, sans jamais tarder, on la voyait sortir de la
-maison et Olga Dimitrievna la plaisantait sur le compte strict
-d’elle-même qu’elle tenait, n’ajoutant jamais une minute aux soixante
-qu’elle devait à l’ingénieur.
-
---Les affaires sont les affaires, et où mettrait-on de l’exactitude si
-ce n’est dans ses rapports avec son banquier? disait volontiers Ariane.
-
-Varvara Petrovna observait sa nièce. Elle la trouvait changée, plus
-sérieuse.
-
---Il y a quelque chose de nouveau en toi, disait-elle, et
-d’indéfinissable. Tu n’es pas amoureuse au moins?
-
-Ariane éclatait de rire, tant la supposition lui paraissait folle.
-
---C’est une maladie qui n’est pas de mon âge, mais du tien,
-répondait-elle en taquinant sa tante.
-
-Nicolas Ivanof avait quitté la ville depuis trois mois. On ne l’avait
-pas vu de l’hiver; il s’était enfermé dans sa propriété. Puis il était
-parti pour la Crimée où, soi-disant, la santé de sa mère exigeait sa
-présence. Mais on assurait qu’il avait l’esprit dérangé et qu’il était
-lui-même en traitement chez le spécialiste qui soignait Mme Ivanova
-mère. Des cartes postales arrivaient quotidiennement à l’adresse
-d’Ariane qui les jetait sans les lire.
-
-Elle se faisait courtiser par un beau jeune homme auquel elle jouait
-mille tours et dont elle se moquait avec cruauté.
-
-Varvara Petrovna ne s’était pas trompée en remarquant que sa nièce avait
-changé. Elle menait en apparence la même vie que l’année précédente,
-mais elle n’y apportait plus l’entrain endiablé qui l’avait rendue
-célèbre dans la ville. Certes, elle était encore la compagne la plus
-étincelante qu’on pût avoir aux soupers du jardin Alexandre. Elle
-n’avait jamais épargné personne; mais ses railleries semblaient
-maintenant plus cruelles; les pointes acérées qu’elle décochait
-pénétraient plus avant. Ni gens ni théories ne tenaient devant sa
-critique à l’emporte-pièce. Comme Méphistophélès dans le _Faust_ de
-Gœthe, elle aurait pu dire: «Je suis l’esprit qui nie tout». Cependant
-elle sortait moins fréquemment. Elle restait chez elle à rêver sur son
-divan. Elle pensait à Constantin Michel. Il différait des hommes dont
-elle était entourée, même par l’élégance de la tenue, même par une
-certaine aisance de manières qui lui permettait de tout faire sans
-tomber dans la vulgarité. Mais c’était à d’autres mérites qu’il devait
-la place qu’il occupait dans ses pensées et le rang premier qu’elle lui
-reconnaissait. Elle sentait en lui une force constante qu’elle ne
-contrôlait pas. Avec les autres hommes, elle jouait un instant, puis,
-dégoûtée avant d’en être lasse, elle les laissait retomber dans leur
-néant. Avec Constantin il en était autrement. Elle ne s’était pas amusée
-de lui; mais lui d’elle. Sans doute, pour de brefs instants, elle avait
-su l’exaspérer. Mais pas une minute il n’avait perdu son détestable
-sang-froid. Et qu’y avait-elle gagné? S’était-il attaché à elle plus
-profondément qu’on ne s’attache à une fille jeune et jolie dont on fait
-son plaisir? Il l’avait prise quand il l’avait voulu et l’avait quittée
-au jour choisi par lui. Elle s’était donnée à l’heure qu’il avait fixée;
-elle n’avait pas manqué à un des rendez-vous de l’hôtel National. Mais
-il avait eu l’audace, une fois, à la dernière minute, de la décommander.
-Et elle était revenue le lendemain. Il était parti pour Kief à sa
-convenance. Il l’avait emmenée en Crimée comme il lui avait plu. Elle y
-avait dépassé de quinze jours le temps bref dont elle disposait. Mais
-Constantin, à la minute où était arrivé un télégramme le rappelant,
-avait arrêté la date de leur départ sans la consulter. Il l’avait
-abandonnée à Moscou sans lui accorder un jour de grâce qu’elle n’aurait,
-du reste, sollicité au prix de sa vie. Olga Dimitrievna avait raison: il
-était le Grand Prince. Il le savait; elle avait eu la faiblesse de lui
-laisser comprendre qu’elle reconnaissait ses droits supérieurs. Il
-dirigeait; elle obéissait.
-
-Ce mot dans la bouche d’Ariane la faisait pâlir de rage. «Que doit-il
-penser de moi? disait-elle. Il me traite comme son esclave. Où est-il à
-cette heure? Quelles femmes gagne-t-il par son assurance infernale? Ah,
-si jamais je le retrouve, il paiera cher les humiliations qu’il a osé me
-faire subir. Je saurai me venger de lui.»
-
-Ariane en était à ce point de ses réflexions, lorsqu’elle reçut, un
-jour, un télégramme laconique. Il était daté de New-York et disait
-simplement:
-
- _Serai dans un mois à Moscou. A bientôt._
-
- _Constantin Michel, Plaza Hôtel_.
-
-«Il n’a même pas la politesse d’ajouter «tendresses» ou «mille baisers»,
-gronda-t-elle furieuse. Certes je ne le reverrai pas. Pour qui me
-prend-il? Croit-il que j’attends après lui? Dieu me garde de répondre à
-ce télégramme insolent.»
-
-Le télégramme était arrivé vers midi. Vers le soir, elle sortit en
-compagnie d’un de ses amis. Jamais elle ne fut plus aimable avec ce
-jeune homme insignifiant qui, à entendre Ariane et à voir la façon dont
-elle le regardait, ne douta pas de toucher enfin à un bonheur longtemps
-espéré. Ils se promenèrent au crépuscule dans la Dvoranskaia.
-
-Comme ils rentraient et qu’ils passaient devant le télégraphe, Ariane
-dit soudain:
-
---Excusez-moi un instant.
-
-Elle poussa la porte et pénétra dans le bureau. Il la suivit. Rapide,
-elle écrivit l’adresse de Constantin Michel à New-York et, sous
-l’adresse, un seul mot:
-
- _Hourrah._
-
-Elle ne signa pas, jeta le télégramme au guichet avec de l’argent et
-s’enfuit comme si elle était poursuivie.
-
-
-
-
-§ X. REPRISE
-
-
-Dès les premiers jours de septembre, Ariane était rentrée à Moscou. Elle
-avait renoncé à habiter avec son oncle et sa tante. Elle logeait chez
-une brave femme qui, dans un appartement moderne, lui louait une chambre
-bien meublée où elle pouvait recevoir ses amis et organiser ces réunions
-de jeunes gens et de jeunes filles dont les étudiants des deux sexes
-sont si friands en Russie. On s’y livre aux délices d’éperdues
-discussions idéologiques qui se prolongent fort avant dans la nuit; on y
-échange autant d’idées que l’on y boit de verres de thé. La finesse et
-l’absolu s’y mêlent de la façon la plus paradoxale; et le dogmatisme y
-est d’autant plus affirmatif que l’expérience de la vie en est absente.
-Et cependant les étudiants courtisent les jeunes filles, comme cela se
-passe entre jeunes gens en tous pays et sous toutes latitudes.
-
-Ariane n’avait pas eu d’autres nouvelles de Constantin Michel.
-Lorsqu’elle se fut pourvue d’un logement, elle laissa son adresse et son
-numéro de téléphone dans une lettre déposée au nom de Constantin à
-l’hôtel où il descendait. Mais les semaines avaient passé. Dans un jour
-de dépit, elle avait essayé de reprendre sa lettre. Le portier avait
-refusé de remettre à cette inconnue la correspondance d’un client
-notoire.
-
-«J’en serai quitte, pensait-elle, s’il arrive, pour faire répondre que
-je suis absente.»
-
-En cette fin d’après-midi, elle était seule à la maison lorsque la
-sonnerie du téléphone se fit entendre. Elle eut le pressentiment que «le
-Grand Prince» comme elle l’appelait à la mode d’Olga Dimitrievna était à
-l’autre bout du fil. Elle pâlit et décida de ne pas répondre. Mais ses
-jambes d’elles-mêmes la portèrent au téléphone. Elle décrocha le cornet
-et dit d’une voix nette:
-
---Allo.
-
-Et, sans demander qui était à l’appareil, une voix mâle à l’autre
-extrémité de la ligne cria joyeusement:
-
---Je suis arrivé... Enfin! Je t’attends sans une minute de retard.
-Prends le cheval le plus rapide et donne un pourboire royal.
-
-Elle raccrocha le récepteur, courut à sa glace, arrangea ses cheveux et
-allait sortir de l’appartement quand elle se ravisa. Elle rentra dans la
-chambre, se précipita à son bureau, ouvrit un tiroir, se mit à chercher
-dans le désordre des papiers qui l’emplissaient une feuille sale, la
-plia, la glissa dans son réticule et se sauva.
-
-Un quart d’heure plus tard, elle frappait à la porte de Constantin. Elle
-avait préparé en chemin une phrase assez méchante, mais lorsqu’elle vit
-devant elle «le Grand Prince» qui lui tendait les bras, sa langue la
-trahit et elle fut étonnée de s’entendre prononcer les mots que voici:
-
---Eh bien, monsieur, vous vous faites attendre!
-
-Ils dînèrent tout près l’un de l’autre, chez Constantin. A peine eut-il
-le temps de la mettre au courant de ses affaires. Ariane ne l’écoutait
-pas. Elle était toute à la joie de se raconter et de décrire la vie
-splendide qu’elle avait menée durant l’été dans son royaume du Sud. Elle
-en fit passer les éblouissements successifs devant les yeux du Grand
-Prince. Dès qu’ils eurent fini de manger, elle fut étonnée de voir
-Constantin se préparer à sortir et la prier de s’habiller.
-
---Nous allons chez toi, dit-il.
-
---Tu ne peux pas venir chez moi et tu n’y viendras jamais. Qu’y veux-tu
-faire?
-
---Petite sotte, dit Constantin, ne sais-tu pas que je te garde cette
-nuit? Mais à l’hôtel, avec les bienheureuses règles de police, il faut
-déposer ton passeport. Allons donc le chercher.
-
-Ariane eut un instant d’embarras.
-
---Par hasard, fit-elle, je l’ai sur moi.
-
-Elle ouvrit son réticule et en sortit la feuille qu’elle avait prise
-dans son tiroir.
-
- * * * * *
-
-Ils s’endormaient dans le même lit. Trois mois de séparation les avaient
-arrachés l’un à l’autre et jetés dans des civilisations si opposées
-qu’ils semblaient avoir habité des planètes différentes. D’où
-venaient-ils à l’heure où ils se retrouvaient enfin? Grâce aux vivants
-récits d’Ariane, Constantin voyait comme de ses yeux la capitale du Sud
-dont elle était la souveraine; il connaissait jusqu’aux particularités
-physiques et morales de ceux qui l’avaient entourée. Mais elle-même
-restait impénétrable. Quelles forces mystérieuses l’avaient poussée ici
-ou là? Qui avait-elle retrouvé dans cette ville qu’il détestait? De quel
-air avait-elle abordé ses anciens amis? Quelles connaissances nouvelles
-avait-elle nouées? Il ne savait rien.--Et Ariane, de son côté, ne
-pouvait imaginer dans quelle atmosphère le Grand Prince avait vécu. Il
-avait toujours été sobre de détails sur lui-même. Pourtant elle
-n’ignorait pas le regard dont il dévisageait les femmes. Était-il besoin
-d’en apprendre davantage?
-
-Ils étaient là, allongés l’un à côté de l’autre, fatigués, à la porte du
-sommeil. Mais ils songeaient avec tant d’intensité qu’il semblait à
-chacun d’eux que leurs pensées s’extériorisaient et qu’elles allaient
-devenir visibles à l’adversaire immobile et voisin. «Se peut-il qu’elle
-ne sache pas ce qui se passe en moi?» se disait Constantin. Et Ariane
-frémissante pensait: «Dieu garde que je me trahisse et que je le laisse
-lire dans mon cœur.»
-
-Ils s’endormirent enfin.
-
-
-
-
-§ XI. LA VIE A DEUX
-
-
-Leur vie s’organisa d’elle-même sans qu’ils en eussent concerté le plan.
-Ariane allait à l’Université dans la journée, Constantin à ses affaires.
-Il avait pris un bureau dans le centre de la ville. Ils habitaient
-ensemble, mais Ariane gardait sa chambre; elle sauvait ainsi les
-apparences, avait une adresse à Moscou, recevait ses amis chez elle. A
-l’hôtel, Constantin avait fait choix d’un appartement plus vaste
-comprenant trois pièces. Ils continuaient pourtant à partager la même
-chambre à coucher et Ariane, de sa propre autorité, en avait fait
-enlever un des lits. Celui qui restait n’était pas large, mais «je suis
-mince, disait-elle, et ne te gênerai pas». Le salon servait de cabinet à
-Constantin, la seconde chambre était arrangée en salle à manger.
-
-Ils se quittaient dans la matinée et se retrouvaient à l’heure du dîner
-qu’ils prenaient le plus souvent chez eux. Mais parfois Ariane demandait
-à aller dans un des restaurants élégants de Moscou. Là, elle refusait de
-dîner en cabinet, comme Constantin l’eut préféré, car il craignait de
-l’afficher et de la compromettre. Elle avait de la famille à Moscou et
-des relations. Elle appartenait à la bourgeoisie riche et éclairée; elle
-avait à peine dix-huit ans. Ne devait-elle pas consentir quelques
-sacrifices pour garder sa position sociale? Mais Ariane, avec une
-insouciance superbe, dédaignait le bruit qui pouvait s’élever autour de
-son aventure. Jamais on ne vit personne plus indifférente à l’opinion
-d’autrui. Elle prenait son plaisir où elle le trouvait et laissait les
-gens parler. Elle ne tenait à sauver la face que vis-à-vis du petit
-nombre d’étudiants et d’étudiantes avec lesquels elle était liée. Pour
-ceux-là, elle multipliait les précautions. Grâce à la complicité de sa
-logeuse, personne dans son cercle ne soupçonna de longtemps la vie
-double qu’elle menait, car ces jeunes gens à court d’argent ne
-fréquentaient pas les restaurants à la mode. Lorsqu’on téléphonait à
-Ariane, la maîtresse du logis répondait invariablement qu’elle venait de
-sortir. Le vendredi soir, elle recevait ses amis chez elle. Constantin,
-qui n’avait guère de patience, avait décidé que ces fêtes hebdomadaires
-prendraient fin assez tôt pour qu’Ariane réintégrât l’hôtel à une heure
-du matin. Il avait imposé cette condition avec la netteté qu’il
-apportait en tout et contre laquelle Ariane, quelle que fût
-l’indépendance de son caractère, n’osait s’élever. Mais comment, en
-Russie, renvoyer de chez soi des amis qui y sont réunis? Ariane en
-exposa les difficultés au Grand Prince. Celui-ci répondit que c’était
-affaire à elle d’en trouver les moyens, que, rentrant à une heure, ils
-ne seraient pas endormis avant deux heures ou deux heures et demie et
-qu’il ne changerait pas ses habitudes pour quelques étudiants
-noctambules. Et, comme elle insistait trop vivement, il ajouta avec
-quelque mauvaise humeur que sa porte serait fermée à l’heure indiquée et
-que, si elle la dépassait, elle avait toujours la ressource de dormir
-chez elle. Ariane l’écouta en silence et réfléchit. Les manières de
-Constantin Michel à son endroit la surprenaient. Elle jugeait haïssable
-la façon dont il affectait de la traiter en personne libre et de lui
-laisser à chaque fois le choix, tout en exerçant sur elle une tyrannie
-sans limites. Elle essayait de se consoler par la pensée que Constantin
-tenait à elle plus qu’il ne voulait le laisser paraître. Sinon aurait-il
-exigé cette rentrée à heure fixe? Mais pourquoi, de la même haleine, lui
-offrait-il de rester chez elle jusqu’au matin? Elle se révoltait en
-paroles, mais se soumettait en fait, et se détestait pour sa lâcheté.
-Chaque semaine, elle se promettait de prolonger sa réception, d’oublier
-l’heure, et de dormir enfin, une fois au moins, dans sa chambre
-d’étudiante. Mais, à chaque vendredi, bien avant minuit, elle donnait
-des signes de nervosité et regardait à toute minute l’heure que marquait
-la montre-bracelet, cadeau du Grand Prince. Le souper était servi à neuf
-heures, elle laissait traîner la conversation, arrêtait les jeux, et,
-dès avant le milieu de la nuit, trouvait mille prétextes ingénieux pour
-congédier ses hôtes.
-
-Elle arrivait les joues roses de froid, les yeux vifs sous son bonnet de
-fourrure, l’allure dégingandée, l’air gamin, pleine d’anecdotes
-amusantes et de mots spirituels. Avec elle, la jeunesse entrait dans la
-chambre où Constantin allongé sur un divan rêvait ou lisait, fumant des
-cigarettes. Ils prenaient du thé, causaient encore. Elle racontait la
-soirée qu’elle venait de passer. A l’entendre, que n’arrivait-il pas
-dans ces réunions du vendredi? La chambre d’Ariane devenait alors le
-centre des aventures les plus passionnantes. La vie entière de Moscou y
-semblait concentrée. Tout en se déshabillant, elle peignait en quelques
-mots les acteurs et en dressait d’inoubliables silhouettes. Et, dans le
-lit encore, elle achevait ces surprenantes histoires. Constantin
-l’écoutait émerveillé. «La sagesse ne serait-elle pas, se disait-il
-parfois, de rester dans sa chambre et d’envoyer cette petite fille
-courir le monde, d’où elle vous rapporterait chaque soir les tableaux
-les plus colorés et les plus divers? L’objet le plus médiocre, lorsqu’on
-le regarde à travers les yeux de cette enfant, irradie de la beauté.»
-
-Peu à peu, Ariane suivit avec moins de régularité les cours de
-l’Université. Elle s’attardait le matin au lit. Elle se levait
-maintenant vers midi, traînait à sa toilette, et n’était guère prête
-avant une heure et demie. Puis il fallait déjeuner. La journée était
-presque passée lorsqu’on sortait de table. Elle demandait alors à
-accompagner Constantin dans ses courses. Elle le menait jusqu’à la porte
-de la maison où il avait affaire. Elle refusait de prendre un traîneau
-et sautait autour du Grand Prince comme un jeune chien près de son
-maître. Parfois, elle le devançait, se promenant à quelques pas de lui,
-faisait mille folies dans la rue, s’arrêtait aux devantures, grimaçait
-aux passants, se retournait au passage d’un bel officier, causait avec
-un écolier, puis courait rejoindre Constantin, s’accrochait à son bras
-et, haussant son visage près du sien, pouffant de rire, se moquait des
-hommes et des femmes qu’ils croisaient.
-
---Tu ressembles à Jupiter Olympien, lui disait-elle, un Jupiter exilé en
-Scythie et obligé de se vêtir de fourrures. Je donnerais n’importe quoi
-pour voir le maître des dieux glisser sur la neige et prendre un billet
-de parterre. Je t’en supplie, fais-moi le plaisir de t’étaler une fois,
-tout de ton long, au milieu du Pont des Maréchaux.
-
-Constantin se sentait comme entraîné par un courant impétueux. Au début,
-il avait essayé de ramener Ariane à la raison, de l’obliger à continuer
-ses cours. Parfois, il se reprochait de briser la carrière de la jeune
-fille. A d’autres heures, et plus sage, il se reprochait ses craintes.
-Comment vouloir enfermer une nature si riche dans des cadres étroits? Un
-jour, elle le quitterait brusquement, sans raison, comme elle l’avait
-pris. Elle ferait des folies ou des choses que le monde qualifie de
-raisonnables. Quoi qu’il arrivât, elle serait toujours une source
-intarissable de vie.
-
-
-
-
-§ XII. SEMPER EADEM
-
-
-Dans le décor nouveau de leur existence à deux, alors que les liens de
-la chair et de l’esprit qui les unissaient l’un à l’autre devenaient,
-sans qu’ils les sentissent croître, plus nombreux et plus forts chaque
-jour, leur position sentimentale restait la même qu’au début de leur
-liaison et le drame latent entre eux se développait et prenait une
-intensité tragique.
-
-Ils s’acharnaient, l’un et l’autre, à se prouver qu’ils ne s’aimaient
-pas, qu’il n’y avait entre eux qu’une aventure dont le plaisir était le
-commencement et la fin.
-
-Ariane exécutait sur ce thème des variations d’une virtuosité sans
-pareille. Un jour, elle se mettait à danser de joie au milieu de la
-chambre.
-
---Qu’as-tu? disait Constantin.
-
---Je suis contente, répondait-elle. Je me sens libre et joyeuse. Tu
-sais, il aurait pu m’arriver une catastrophe. J’aurais pu t’aimer!... Je
-serais devenue sentimentale (elle levait les yeux au ciel et joignait
-les mains); j’aurais poussé des soupirs (elle soupirait à fendre l’âme);
-j’aurais perdu ma gaîté; je serais sotte comme l’est ma tante avec son
-beau docteur... Je ne pourrais me séparer de toi; je t’attendrais en
-gémissant; je ferais la bêtise de t’accabler de déclarations à t’en
-donner le dégoût. La jalousie me torturerait. Je te surveillerais; je te
-surprendrais à ton bureau. Je voudrais savoir où tu vas, quelles femmes
-tu rencontres dans le monde; je te téléphonerais dans les maisons où tu
-fréquentes. Enfin, je me couvrirais de ridicule... Peut-être même
-pleurerais-je... (elle s’essuyait les yeux.) Me vois-tu les yeux rougis
-par les larmes?... Grâce à Dieu, je ne connaîtrai pas ces horreurs. Je
-te remercie, Grand Prince, de n’avoir pas cherché à t’emparer de mon
-cœur; je ne sais comment t’exprimer ma reconnaissance d’avoir élevé le
-plaisir si haut qu’il se suffit à lui-même et d’avoir réussi à le
-conserver dans son essence pure. Tu es un véritable artiste. Je
-m’incline devant toi. Tu es le Maître!
-
-Et elle s’agenouillait devant lui, abaissant son front jusqu’au tapis
-devant ses pieds, puis, se relevant, faisait mille génuflexions
-cérémonieuses.
-
-D’autre fois, elle disait:
-
---Il faut que je te fasse un aveu. Une ou deux fois, j’ai cru être
-vaincue. Comme j’ai eu peur!... Comme j’aurais souffert au moment où
-nous nous serions quittés!... Quelle bataille je me suis livrée!... Mais
-je me suis reprise. Puisque je t’ai résisté si longtemps, la partie est
-gagnée. Hourrah!...
-
-Tandis qu’elle développait ces thèmes toujours les mêmes, Constantin
-l’écoutait avec attention, pesant chaque parole, attentif aux moindres
-nuances, au son de la voix, au ton des phrases, à l’accent des mots.
-Était-elle sincère? Essayait-elle de le tromper?... Jamais il ne surprit
-une fausse note. Elle paraissait s’exprimer avec une sincérité entière.
-
-Il se bornait à répondre.
-
---Petite fille, que tu le veuilles ou non, tu m’aimes. Tu rentres dans
-le cycle prescrit éternellement à ton sexe: tu es l’esclave.
-
-Suivant les jours, Ariane éclatait de rire, ou haussait l’épaule gauche,
-ou se mettait en colère.
-
-Parfois elle lui disait:
-
---Et toi, m’aimes-tu?
-
-La première fois qu’elle lui posa cette question, Constantin fut
-surpris. Mais il se garda de montrer son étonnement. Il se leva du
-fauteuil où il était assis, s’approcha de la jeune fille debout devant
-lui, la prit dans ses bras et, d’une voix de reproche caressante, lui
-dit:
-
---Mais, mon enfant, tu n’y songes pas. Comment peux-tu penser que j’aime
-une petite fille méchante comme toi?
-
-Ariane resta interdite. Que fallait-il croire? Les paroles ironiques ou
-la caresse de la voix? Constantin sans cesse lui échappait. Au moment où
-elle croyait le tenir, par une volte subite il lui glissait entre les
-doigts. Les hommes qu’elle avait connus naguère, qu’étaient-ils auprès
-de lui? Des plus fiers d’entre eux elle avait fait en peu de temps des
-esclaves soumis à ses moindres caprices. Constantin était un adversaire
-digne d’elle et déroutant. Pourquoi affectait-il avec elle le ton de
-plaisanterie tendre dont on use avec les enfants?
-
-Elle essaya de le rendre jaloux. Elle lui fit un portrait enchanteur
-d’un des étudiants qui assistaient à ses soirées du vendredi. Aucune
-femme ne pouvait lui résister. Il était, enfin, éperdument amoureux
-d’elle...
-
---Ce garçon a du goût, dit simplement Constantin.
-
---L’autre soir, il a essayé de m’embrasser...
-
---C’est son devoir d’homme.
-
---Cela te serait indifférent, sans doute?
-
---Chère petite fille, dit alors Constantin, rien ne te serait plus
-facile que de me tromper. Mais à quoi bon? Si tu ne m’aimes pas, que
-fais-tu ici? Pourquoi rester auprès de moi? Mais si tu m’aimes--et c’est
-l’évidence--quel plaisir goûterais-tu dans les bras d’un autre? Je n’ai
-pas vécu avec toi huit mois sans apprendre à te connaître. Tu as eu et
-tu auras des affections successives, mais tu es loyale. Il y a dans ton
-caractère quelque chose de fier et de rare. Tu me quitteras un jour, tu
-ne me tromperas jamais.
-
-A son tour, Ariane écoutait attentivement le discours de son amant,
-cherchant à deviner ce qui se cachait sous ses paroles. Le ton n’en
-était jamais passionné. Il ne paraissait mêler aucun sentiment à ces
-conversations de casuistique amoureuse. S’agissait-il d’elle et de lui?
-On en pouvait douter.
-
-Sur un seul point, elle avait prise sur Constantin Michel. Elle l’avait
-découvert le cinquième jour de leur liaison et avait, dès lors,
-merveilleusement utilisé sa découverte. Le Grand Prince voulait que le
-passé d’Ariane restât enseveli sous des voiles. Selon les lois non
-écrites qui gouvernent l’empire amoureux, ce sont là choses dont on ne
-parle pas. Il y a des illusions nécessaires que toute femme sait
-entretenir. Ariane s’obstinait à projeter sur son passé une lumière
-crue.
-
-Mais la rudesse avec laquelle Constantin l’arrêtait dès qu’elle abordait
-ce sujet défendu l’obligeait maintenant à ruser pour atteindre le
-résultat désiré. Son esprit ingénieux lui fournissait mille détours par
-lesquels elle arrivait à tourmenter le Grand Prince. Elle avait su lui
-raconter sa récente liaison avec l’acteur célèbre du théâtre des Arts.
-Sans avoir risqué des précisions dangereuses, elle était certaine qu’il
-ne conservait aucun doute sur le caractère des relations qu’elle avait
-entretenues avec lui. A intervalles irréguliers, mais fréquents, elle
-s’arrangeait pour le faire apparaître devant lui dans la conversation.
-Ils parlaient d’art dramatique et soudain le nom de cet ancien amant
-surgissait au détour d’une phrase. Elle en expliquait les mérites,
-caractérisait son talent, analysait ses rôles préférés, décrivait ses
-costumes, ses grimes, la façon dont il entrait en scène, l’allure
-magnifique qu’il donnait à certains personnages classiques. Elle n’en
-parlait, cela va de soi, que comme une spectatrice d’un acteur. A la
-longue, elle voyait un certain pli qu’elle connaissait bien se former
-sur le front entre les sourcils de Constantin, et celui-ci finissait par
-dire sèchement:
-
---Les acteurs ne m’intéressent pas. Il n’est pas de sujet de
-conversation plus vide.
-
-Ariane alors triomphait en elle-même; mais elle se gardait de laisser
-voir qu’elle avait remporté une victoire.
-
-Longtemps elle insista pour qu’ils allassent ensemble applaudir ce héros
-dans telle ou telle pièce de son répertoire. Constantin refusait net.
-Ariane revint à la charge. Finalement Constantin lui dit un jour:
-
---Si tu veux aller au théâtre des Arts, je te ferai prendre une place;
-si tu veux être accompagnée, invite un de tes amoureux, et je t’en ferai
-prendre deux. J’irai ce soir-là dîner chez madame X... qui depuis
-longtemps me réclame.
-
-A force de parler de l’acteur elle arriva à le faire vivre dans l’esprit
-de Constantin. Il était le «dernier amant» d’Ariane. Elle avait quitté
-ses bras pour tomber dans les siens. C’est à lui qu’elle avait raconté
-les admirables histoires de sa vie. Il avait su garder cette fille
-méprisante trois mois. Quel homme était-ce? Quelles allures avait-il
-avec les femmes? Constantin sentait qu’il ne connaîtrait pas
-complètement Ariane avant d’avoir vu de ses yeux corporels le
-prédécesseur qui, bon gré mal gré, hantait son esprit. Mais il lui
-serait impossible d’aller un soir au théâtre des Arts, en compagnie
-d’Ariane, s’asseoir devant la scène où, soudain, avec tout le prestige
-d’un grand acteur, il apparaîtrait devant eux aux applaudissements des
-spectateurs. La jeune fille, par son manège infernal, avait ébranlé ses
-nerfs au point qu’il se sentait incapable de supporter une telle
-épreuve. Pourtant il fallait voir cet homme. Par ce seul moyen il se
-débarrasserait du cauchemar où il vivait. Il surveilla les affiches du
-théâtre. Un vendredi il lut sur le programme le nom bien connu et fit
-retenir une place, sûr d’avoir la soirée libre, Ariane recevant ses amis
-dans sa chambre d’étudiante.
-
-Il dîna de bonne heure, seul, irrité contre Ariane et contre lui-même,
-puis s’achemina à pied vers le théâtre. Il marchait vivement, absorbé
-dans ses pensées, insensible au froid de trente degrés qui lui piquait
-la figure. Arrivé dans le vestibule, il ouvrit sa pelisse et prit le
-billet. Soudain il eut un sursaut. Il déchira le coupon, en jeta les
-morceaux à terre et, sortant dans la rue, appela un traîneau... Il
-constata avec surprise qu’il était en sueur. Il respirait à grands
-coups.
-
---J’ai évité une belle lâcheté, se dit-il à voix haute.
-
-
-
-
-§ XIII. L’AMIE
-
-
-Il jeta une adresse au cocher et le traîneau fila sur la neige durcie.
-
-Il se rendit chez une jeune femme dont il avait fait la connaissance
-dans la maison de la baronne Korting. Celle-ci passait l’hiver à Pau
-pour se soigner. Natacha X... qu’il allait voir était la femme très
-jeune d’un officier détaché en Mongolie. Elle vivait assez isolée dans
-une petite maison du quartier de l’Arbat en compagnie d’une vieille
-tante de son mari. C’était une charmante créature, parfois gaie, parfois
-mélancolique, qui avait fait à dix-sept ans un sot mariage avec un
-officier viveur et sans fortune qu’elle n’aimait pas. Elle aurait pu le
-quitter ou prendre un amant. Natacha n’en avait jamais eu le courage.
-Elle s’était mariée au sortir de l’Institut Impérial, ignorant tout de
-la vie. Dans les bras d’un mari brutal et pressé, elle conçut la plus
-fâcheuse idée de l’amour. Elle n’oubliait pas les larmes versées dans
-l’express qui l’emmenait au Caucase. Rien n’avait effacé cette première
-impression. Depuis, son mari s’était lassé d’elle. Il se faisait envoyer
-en missions lointaines, et à vingt ans Natacha vivait assez tristement,
-quasi abandonnée, hésitante, inquiète, avec pourtant un sourire qu’on
-devinait au coin de ses jeunes lèvres. Entre elle et Constantin était
-né, à première vue, ce qu’ils appelaient une amitié tendre. En Russie,
-pays où la vie est libre, dégagée de conventions, indifférente au qu’en
-dira-t-on, où l’éducation réduite à l’apprentissage des bonnes manières
-laisse à la nature toute sa spontanéité, personne ne s’étonne de voir
-des sentiments éclore avec tant de hâte et se manifester avec tant de
-simplicité. La première fois qu’ils s’étaient rencontrés, Natacha avait
-parlé à Constantin comme elle n’avait jamais parlé à personne. A leur
-seconde entrevue elle l’avait plaisanté sur sa liaison avec une
-étudiante, «ravissante, paraît-il». Constantin fut fort surpris
-d’apprendre qu’on connaissait dans le salon de la baronne Korting le
-détail de sa vie privée, dont il n’avait ouvert la bouche à âme qui
-vive. Il se garda de rien démentir, jugeant plus sage de ne paraître
-accorder aucune importance à des racontars sans fondement. Mais peu à
-peu Natacha revenait sur ce sujet qui paraissait l’intéresser;
-Constantin répondait par quelques phrases très brèves, très
-énigmatiques. Pourtant il avait laissé voir à différentes reprises
-l’irritation où le mettait le caractère difficile de cette jeune fille
-et le duel à armes cachées, qui se livrait entre eux depuis qu’ils
-s’étaient connus; cela, à mots couverts, sans se livrer. Natacha
-l’écoutait attentivement. Ses questions adroites visaient toutes le même
-but. Elle voulait savoir quels étaient les sentiments de Constantin pour
-Ariane. Constantin éludait... Enfin, Natacha brûlait de faire la
-connaissance de la jeune fille. Lorsqu’elle en parla pour la première
-fois à Constantin Michel, il haussa les épaules. Elle ne se découragea
-pas et revint à la charge. A chaque rencontre, c’était un assaut
-nouveau. Elle fit tant et si bien que Constantin fut obligé de lui
-promettre d’en parler à Ariane. Il tint sa promesse et, avec quelques
-précautions, aborda ce sujet un jour où il avait une loge pour le
-ballet.
-
-Il se heurta à un refus catégorique d’Ariane qui connaissait de vue
-Natacha et qui la trouvait, du reste, jolie et sympathique.
-
-Avec la netteté qu’elle apportait en toutes choses elle répondit à
-Constantin Michel:
-
---Je n’ai aucune envie de satisfaire la curiosité de tes amies. Pourquoi
-veulent-elles me voir? Parce que je suis ta maîtresse? Merci, je ne
-m’exhibe pas. Et puis d’une façon générale, j’espère bien que tu ne
-parles jamais de moi...
-
-Constantin en parlait pourtant à Natacha. Plus le conflit qui s’était
-élevé entre lui et Ariane devenait aigu, plus il se sentait entraîné à
-discuter la question qui ne cessait de le tourmenter. Il ne faisait
-aucune allusion à sa maîtresse, mais il discourait avec Natacha sur la
-jeune fille russe de la dernière génération. Il lui disait un jour:
-
---Savez-vous ce que sont ces ligues d’amour libre qui se sont formées un
-peu partout dans les hautes classes des gymnases de jeunes filles, et
-surtout dans le Sud et au Caucase? J’ai rencontré, au hasard de mes
-voyages, des jeunes filles qui m’ont exposé la raison d’être, comment
-dire? le programme de ces ligues. Il est curieux. Ces filles, fort
-intelligentes pour la plupart, imaginent que la Russie doit donner une
-nouvelle civilisation au monde et que, la première, elle se défera des
-préjugés qui depuis trente siècles et plus oppriment les sociétés. Ces
-petites filles de nihilistes déclarent que le plus absurde et le plus
-tyrannique des préjugés est celui de la virginité. Elles ne disent pas:
-«En vertu de quelle règle la jeune fille doit-elle arriver intacte au
-mariage?»--car ce serait leur faire injure que de vouloir mettre en
-discussion le mariage sur lequel elles ont formulé depuis longtemps leur
-conclusion négative. Elles disent: «La femme comme l’homme a le droit de
-disposer de son corps. Elle en fera un sujet d’expériences, si cela lui
-plaît. Elle en usera à son plaisir et convenance. Il n’y a pas de morale
-de l’amour.» Vous voyez combien ces jeunes cerveaux construisent de
-belles théories, et je ne m’en préoccupe guère. Mais j’aimerais bien
-savoir à quel point précis éclate le conflit entre la théorie et
-l’action. On m’a assuré que les plus intelligentes de ces filles,
-entraînées par une logique forcenée, se faisaient un point d’honneur de
-se donner sans amour et même sans plaisir, pour se prouver à elles-mêmes
-leur parfaite indépendance. Là seulement elles trouvaient l’assurance
-d’avoir vaincu, non pas en mots, mais en fait, l’antique préjugé... Ce
-pays est vraiment le champ d’expériences le plus passionnant qui se
-puisse imaginer.
-
---Oui, mais qu’une de ces filles si sages et si folles tombe sur un
-homme véritable, et la voici esclave, répondit Natacha. N’en avez-vous
-pas fait l’expérience récente? Vous en savez plus que moi sur ce point.
-J’étais une oie blanche quand je me suis mariée, et cela ne m’a pas
-réussi. Si j’avais une fille, comment l’éléverais-je? Je crois que je
-tirerais à pile ou face. Je regarde tout cela avec moins de sévérité que
-vous. La vie est si difficile que je ne suis pas disposée à condamner
-d’avance ceux qui cherchent une solution à tant de maux.
-
-Il faut noter que Constantin Michel et Natacha ne se voyaient que chez
-une amie commune. Jusqu’ici, malgré l’amitié qu’il ressentait pour la
-jeune femme, il ne lui avait pas rendu visite, craignant la facilité
-avec laquelle leurs relations pouvaient d’un instant à l’autre changer
-de caractère. Il sentait Natacha attirée vers lui et il lui était
-agréable de penser, au moment où la lutte qu’il menait avec Ariane
-devenait plus violente et plus douloureuse, que, fût-il amené à rompre
-avec sa maîtresse, il trouverait au quartier de l’Arbat un abri sûr où
-se réfugier.
-
-Alors qu’il était le plus irrité contre Ariane, dans les moments de
-colère qu’elle s’amusait à provoquer par le froid cynisme avec lequel
-elle parlait d’elle-même, Constantin s’était souvent demandé comment il
-supportait de vivre avec une petite fille déjà gâtée et qui, malgré les
-charmes de sa jeunesse et le prestige de son éblouissant esprit, était
-méchante jusqu’au fond de l’âme. Était-ce l’étrange faiblesse de l’homme
-devant l’inconnu? Était-ce la peur du lendemain, l’effroi du vide qui le
-gagnait? Touchait-il à ce moment de la vie où on hésite à rejeter ce que
-l’on possède par crainte de ne pouvoir trouver mieux? Constantin s’était
-à mainte reprise posé cette question. Mais à chaque fois son intimité
-grandissante avec Natacha lui apportait une réponse favorable. Demain,
-il aurait, s’il le voulait, une maîtresse nouvelle et charmante. Et la
-certitude de plaire encore qu’il acquérait auprès de Natacha lui donnait
-plus d’assurance et de sang-froid dans le duel engagé entre Ariane et
-lui.
-
-«Mais alors, se demandait-il, si, malgré ses insolences, malgré sa
-méchanceté, malgré le dégoût d’elle-même qu’elle me fait parfois monter
-aux lèvres, je la garde près de moi, il faut donc qu’il y ait entre nous
-un lien secret et bien puissant. Quel philtre cette jeune sorcière
-m’a-t-elle fait boire?»
-
-Vis-à-vis de Natacha, il ne voulait pourtant pas s’engager et ne la
-voyait que rarement...
-
-Aussi fut-il bien étonné, dans le traîneau qui l’emportait du théâtre
-des Arts, de constater que, sans réfléchir, il avait donné l’adresse de
-sa tendre amie.
-
-Les fenêtres du rez-de-chaussée de la maison où habitait Natacha étaient
-éclairées. Il fut introduit par la domestique dans un vaste salon
-médiocrement meublé. Quelques minutes plus tard, Natacha entrait.
-
-Elle était vêtue d’un grand peignoir blanc et avait jeté sur ses épaules
-un châle léger de couleurs vives. Ses cheveux sombres dénoués
-encadraient un visage pur. Ses yeux bruns et rieurs brillaient de
-plaisir. Elle tendit les deux mains à Constantin, s’approcha à le
-toucher et lui dit d’une voix musicale dont il avait déjà apprécié la
-douceur:
-
---Quelle surprise de vous voir ici!... A quel drame dois-je votre
-présence chez moi? Mais vous auriez pu me téléphoner. Je vous aurais
-préparé une réception digne de vous et me serais coiffée en votre
-honneur... Sauvons-nous d’ici. Il fait froid et solennel. Venez chez
-moi.
-
-Elle l’entraîna par la main dans une petite pièce dont un grand divan
-occupait tout un côté. Bientôt le samovar fut apporté et commença à
-chuchoter dans le silence. Une table se couvrit de confitures, de miel,
-de bonbons et de fruits. Natacha s’était assise près de son ami. Par
-moment, lorsqu’elle se penchait, il voyait sous le peignoir entr’ouvert
-le ferme contour des seins... Une odeur légère venait jusqu’à lui. Il se
-sentait heureux, détendu, loin des combats quotidiens, dans une
-atmosphère de tendresse d’où une pointe de sensualité n’était pas
-absente. Il avait pris la main de la jeune femme et, parfois, la portait
-à ses lèvres. Ils parlaient sans suite, légèrement, de toutes choses.
-Natacha qui l’observait ne posait aucune question indiscrète. Le temps
-coulait sans qu’ils en mesurassent le rythme. Comme la soirée avançait,
-Constantin attira à lui son amie et l’entoura de ses bras. Il la baisa
-sur la nuque. Elle se défendit à peine.
-
---Que faites-vous? dit-elle.
-
-Puis elle ajouta d’une voix faible:
-
---J’ai peur...
-
-
-
-
-§ XIV. LA PETITE MAISON DES FAUBOURGS
-
-
-Lorsqu’il regagna l’hôtel, il était tard. Il avait le cœur serré comme à
-l’approche d’un drame. «Elle est déjà rentrée, se disait-il.
-Qu’aura-t-elle pensé en ne me trouvant pas à la maison?» Il ouvrit la
-porte du salon. Il était dans l’ombre; seul un rais de lumière venant de
-la pièce voisine filtrait à travers la porte entr’ouverte. Il passa dans
-la salle à manger éclairée, puis dans la chambre à coucher. Ariane n’y
-était pas. Pourtant il vit sur le lit, jetés en désordre, son chapeau et
-son manteau de fourrure. «Qu’est-il arrivé?» se demanda-t-il. Une
-angoisse mortelle s’empara de lui. Sans raison, il craignit le pire. Il
-courut à la salle de bain; elle était vide.
-
-Il appela:
-
---Ariane, Ariane.
-
-Personne ne répondit. Il revint au salon, tourna le bouton électrique.
-Sur le divan, Ariane était couchée, la figure enfouie dans un coussin,
-les cheveux épars. Elle s’était blottie sous un châle écossais et,
-ramassée sur elle-même, semblait une petite fille d’une dizaine
-d’années, abandonnée de tous, accablée par le désespoir.
-
-Il s’agenouilla près d’elle, voulut l’embrasser. Elle résista. Il essaya
-de l’obliger à se retourner.
-
---Laisse-moi, laisse-moi, dit-elle, va-t’en!
-
-Alors il l’enleva dans ses bras, et tenta de la regarder. Mais elle
-blottit son visage sur la nuque de Constantin et, comme il la portait
-dans sa chambre, il sentit des gouttes chaudes glisser sur son cou. Elle
-pleurait... Il la coucha sur le lit et commença à la couvrir de baisers.
-Mais soudain, elle se redressa, éclata d’un rire étincelant et cria:
-
---Pas mal jouée, la comédie! Qu’en dis-tu?
-
-Il restait stupéfait, tandis que d’une voix railleuse elle expliquait
-qu’elle pouvait à volonté verser des larmes véritables et que, si une
-famille imbécile ne l’avait pas empêchée de monter sur la scène, elle
-aurait fait une carrière inouïe comme actrice.
-
---Pourquoi ai-je eu la faiblesse de ne pas écouter X...? gémit-elle. Il
-voulait me prendre avec lui, faire de moi son élève. J’aurais débuté au
-théâtre des Arts. Je serais célèbre aujourd’hui...
-
-Une heure après, fâchée, elle s’endormit sur l’extrême bord du lit. Mais
-le matin, elle se réveilla dans les bras de son amant.
-
- * * * * *
-
-Depuis quelques temps, Constantin remarquait que la jeune fille avait
-souvent des moments de tristesse. Elle passait parfois une soirée
-entière sans parler, sans lire, pelotonnée sur le divan, roulée dans le
-grand châle. S’il l’interrogeait, elle répondait:
-
---Ce n’est rien, ne fais pas attention.
-
-D’autres fois, elle disait:
-
---J’ai des soucis, ne t’occupe pas de moi.
-
-S’il la poussait, elle refusait tout éclaircissement, laissait entendre
-qu’elle avait reçu de chez elle une lettre désagréable, que des
-questions matérielles difficiles à régler s’élevaient, qui ne le
-regardaient pas. En réunissant les bribes de renseignements précis
-arrachés à ces réponses confuses, et se souvenant d’une scène qu’ils
-avaient eue en Crimée, Constantin essayait de deviner le secret
-qu’Ariane voulait lui cacher. Il entrevoyait une histoire énigmatique et
-sombre dans laquelle l’argent jouait un rôle.
-
-Et soudain, un soir, il sut la vérité.
-
-Ariane, dans la journée, avait refusé de sortir, était restée
-silencieuse, hostile, avec quelques mots si désagréables que Constantin,
-irrité, l’avait laissée seule à l’hôtel et avait dîné au restaurant avec
-un ami. Il était rentré de bonne heure. De toute la soirée, elle n’avait
-pas ouvert la bouche, lisant des vers de Pouchkine, allongée sur le
-divan.
-
-Ils s’étaient couchés. Et maintenant, la lampe éteinte, l’un près de
-l’autre dans le lit étroit, ils cherchaient le sommeil. Tout à coup
-Constantin crut entendre un soupir étouffé. Il ne bougea pas. Ariane
-était agitée de petits mouvements nerveux qu’elle essayait vainement de
-contenir. De nouveau, un insupportable sentiment d’angoisse lui
-étreignit le cœur. Il essaya une fois encore de s’endormir. Il redoutait
-plus que tout ces scènes dans la nuit. Lorsqu’il ne voyait pas les yeux
-insolents d’Ariane et ses lèvres moqueuses, lorsqu’il sentait près de
-lui la fraîcheur de ce corps juvénile, il était sans force et se jugeait
-prêt à toutes les lâchetés. Mais il lui était impossible, ce soir-là, de
-dormir. Le drame pressenti était inévitable. Il prit la jeune fille dans
-ses bras et lui dit:
-
---Qu’as-tu?
-
---J’ai du chagrin, fit-elle, en se serrant contre lui.
-
-Il la pressa de questions. Elle refusait de répondre.
-
---Non, non, dit-elle, je ne puis pas. Si je te dis la vérité, tu ne
-m’aimeras plus; tu me chasseras... C’est une chose affreuse.
-
-Ces mots bouleversèrent Constantin. «Ah, se dit-il alors, elle m’a
-trompé, sans doute. Dans un mouvement de fureur, après une de nos
-innombrables querelles, elle s’est jetée dans les bras d’un homme...
-Aujourd’hui elle ne peut vivre avec ce fardeau... Puissé-je avoir la
-force de l’écouter. Que Dieu me donne le courage de me séparer d’elle et
-de mettre fin à ces tortures. Qu’elle parle enfin et je l’arracherai de
-moi.»
-
-Déchiré par des sentiments contraires, tremblant à l’idée de perdre
-Ariane, il aurait voulu remettre l’explication décisive. Et en même
-temps il brûlait de savoir la vérité. Il s’efforçait de rassurer sa
-maîtresse, de lui persuader qu’il serait tout indulgence et que seul le
-mensonge rendrait inévitable une rupture. Il l’amena enfin à se
-confesser. Mais, brisée de sanglots, elle ne pouvait faire un récit. Il
-fallut deviner, poser des questions.
-
-C’était d’argent qu’il s’agissait.
-
---De quoi crois-tu que je vis, ici? lui demanda-t-elle.
-
---Je ne sais, répondit-il. Tu n’as jamais voulu me laisser aborder ce
-sujet... Sans doute de ce que te donne ta tante qui est riche.
-
---Je n’ai jamais eu un sou de ma tante, fit-elle.
-
-Il y eut un long silence.
-
-«Encore un effort, se disait Constantin raidi de douleur, et je saurai
-tout.»
-
-Enfin, par petites phrases arrachées avec peine, elle raconta ses
-démêlés avec son père et sa tante, l’été passé, et l’appel qu’elle avait
-fait à l’ingénieur...
-
---J’ai cru, dit-elle.--me comprends-tu?--que je pouvais, sans rien
-donner de moi acheter mon indépendance en prêtant mon corps. Le but que
-je voulais atteindre justifiait tout à mes yeux... Je ne me vendais pas.
-Si j’avais voulu me vendre, j’aurais eu une fortune. Mais non, j’ai fixé
-moi-même la somme nécessaire pour vivre à l’Université, deux cents
-roubles par mois. Si j’avais accepté un sou de plus, je me serais
-méprisée. Mais comme cela, je pensais rester libre...
-
-Peu à peu les détails arrivaient, précis, nets; le nombre des
-rendez-vous, le temps strictement limité qu’elle passait dans la petite
-maison des faubourgs, l’obligation où elle était de retourner chez elle
-aux vacances à date fixe. Elle n’avait compris l’affreux de sa position
-que le jour où elle avait rencontré Constantin; elle aurait voulu n’être
-qu’à lui. Mais l’autre là-bas l’attendait. Elle devait payer et tenir
-ses engagements...
-
-Après deux heures de dialogue dans la nuit, toute en pleurs, elle
-suppliait Constantin de ne pas la laisser partir pour le sud ou de la
-chasser tout de suite, comme elle le méritait.
-
-Constantin était glacé d’horreur. Il étouffait de dégoût. Un mot lui
-revenait sans cesse à la bouche, mais expirait sur ses lèvres: «Quelle
-saleté, quelle saleté!» Elle avait mis entre elle et lui une barrière
-infranchissable. Comment oublier au moment où il la prendrait dans ses
-bras qu’elle s’était livrée aux caresses d’un malade? Tout était fini
-entre eux. Et pourtant son âme débordait de pitié. L’erreur d’Ariane
-était une erreur de jugement. Son cœur n’avait pas péché. Elle était
-plus près de lui qu’elle n’avait jamais été,--cela à l’heure où il
-allait la quitter.
-
-En proie à une émotion qu’il ne dominait pas, il la serra contre lui, la
-caressant, cherchant à calmer sa douleur. Il voulait lui parler; il ne
-trouvait que les mots: «Pauvre petite!... Mon cher cœur!» et ces deux
-amants pour la première fois pleurèrent dans les bras l’un de l’autre
-jusqu’à ce que, brisés de fatigue, le sommeil enfin, au petit jour,
-s’emparât d’eux.
-
-
-
-
-§ XV. PLUS AVANT
-
-
-La nuit qui suivit la confession de sa maîtresse, Constantin, la lampe
-éteinte, reprit la conversation de la veille. Sur le ton d’indifférence
-le mieux joué, il lui dit:
-
---Lorsque tu as fait cet arrangement, l’an dernier, tu n’étais plus une
-jeune fille?
-
-Elle eut un mouvement de révolte. Puis s’apaisant:
-
---Non, fit-elle à voix basse.
-
---Tu avais un amant à ce moment-là?
-
---Oui.
-
---Et cet amant était le premier?
-
-Avec méchanceté, elle dit:
-
---Laisse-moi. Cela ne te regarde pas.
-
-Mais Constantin, le cœur à vif, continua d’une voix froide:
-
---Tu sais bien que maintenant tu n’as rien à me cacher. Et je suis ainsi
-fait que je ne peux vivre aujourd’hui sans savoir toute la vérité.
-Dis-moi ceci encore. Ton amant d’alors n’était pas le premier?
-
---Non, fit Ariane, non.
-
-Constantin ne sursauta pas. Pourtant chaque mot prononcé par Ariane
-entrait en lui comme un coup de couteau. Il comptait dans son esprit:
-«Voici quatre amants: le premier, inconnu; le second qui était en
-possession au moment du drame; le troisième, un banquier; le quatrième,
-l’acteur du théâtre des Arts. Plus ceux que j’ignore et que je
-connaîtrai avant que je la quitte. Elle a dix-huit ans. Elle n’a pas
-perdu son temps. Elle a su gagner sa vie aussi. C’est une ravissante
-fille, mais c’est une fille...»
-
-Cependant dans la nuit qui les enveloppait, le bras autour du torse
-souple d’Ariane, il continuait à causer avec elle, d’une voix blanche,
-sur un ton détaché. Il s’ingéniait à se torturer lui-même. Il semblait
-qu’il voulût mesurer ce qu’il pourrait supporter de souffrance. Ou bien
-il se comparait à un chirurgien qui, possédé du désir d’étudier un cas
-difficile, ferait sur lui-même à la pointe du bistouri une opération
-dangereuse.
-
---Je ne comprends pas très bien, disait-il. Il y a des choses obscures,
-intéressantes pourtant. Explique-les-moi, je te prie. Quand tu as été à
-la petite maison des faubourgs, as-tu rompu avec l’ami que tu avais
-alors? Ou as-tu jugé que tu avais le droit de retourner chez lui le jour
-même?
-
---Comment peux-tu demander une chose pareille? fit Ariane indignée...
-J’étais malade en sortant de la maison des faubourgs. Je suis rentrée
-chez ma tante. Je tremblais de fièvre... Olga Dimitrievna m’a couchée.
-Elle m’embrassait sans fin... Pacha m’apportait du thé. Elle pleurait
-sans savoir pourquoi... Je t’en prie, ajouta-t-elle, ne m’interroge
-plus, il faut que j’oublie...
-
-Noël arriva sans qu’Ariane quittât Moscou. Deux jours plus tard
-Constantin vit une dépêche ouverte sur le sac à main de la jeune fille.
-Machinalement, il la prit. Elle ne contenait que ces mots:
-
- _Quand arriverez-vous? Vous êtes en retard sur date convenue._
-
-Ariane n’était pas là. Il froissa le télégramme et le jeta en boule dans
-la corbeille à papiers.
-
-Noël! Oui, il était dans son contrat qu’elle passerait les vacances
-auprès de celui qu’elle appelait son banquier. Elle manquait à ses
-engagements. A l’idée qu’elle aurait pu le quitter pour se rendre à la
-petite maison des faubourgs, il grinçait des dents.
-
-Il la voyait arriver, au crépuscule; la porte s’ouvrait aussitôt. Elle
-entrait, elle détachait de son bras le bracelet qu’il y avait mis. «Il
-est six heures», disait-elle (elle ne lui avait caché aucun détail de
-ces rendez-vous). Il étouffait de fureur et de dégoût... Et pourtant,
-puisqu’il allait rompre avec elle, pourquoi l’avait-il retenue à Moscou?
-Avait-il obéi à un mouvement de pitié devant la détresse de la jeune
-fille? Par quelle étrange faiblesse prolongeait-il encore de quelques
-jours leur liaison? N’avait-il pas assez souffert? Il se souvenait de
-l’élan irrésistible qui l’avait ramené un soir à la baronne Korting. Que
-n’était-il resté auprès de cette femme charmante? Il était revenu à
-Ariane; ensemble ils étaient partis pour la Crimée. A New-York même, si
-loin d’elle, il avait tressailli de joie à l’idée que ses affaires le
-ramèneraient à Moscou. Puis tout un hiver de luttes cruelles, un corps à
-corps impitoyable...
-
-Et maintenant la mesure était comble. Sa décision était prise. Il avait
-pu la garder quelques jours encore, mais il sentait nettement que depuis
-l’histoire connue de la petite maison des faubourgs, il ne pourrait plus
-vivre avec elle. Déjà il combinait dans son esprit un voyage à
-Pétersbourg. Il partirait seul et ne reviendrait pas... Un peu de
-patience encore, le temps nécessaire pour arranger ses affaires,
-quelques semaines peut-être? Qu’importe, il saurait attendre. Du reste
-que craignait-il désormais?
-
-Ariane ne pouvait plus le faire souffrir.
-
-
-
-
-§ XVI. UN SOUPER
-
-
-La veille de l’an, ils soupèrent ensemble, hors de Moscou, chez Jahr.
-Ariane but du Champagne et s’égaya. Sur la scène, un chœur de tziganes
-chantait d’étranges mélodies sur un rythme heurté. Leurs voix
-nasillardes évoquaient un Orient poivré et fiévreux. A minuit, Ariane
-tendit son verre à Constantin et prit celui de son ami.
-
---Avec qui souperas-tu l’an prochain? dit-elle. Avec qui souperai-je?...
-Bah, buvons!
-
-Elle vida le verre.
-
-Ils restèrent longtemps dans la vaste salle, au milieu du bruit des
-convives, du fracas de l’orchestre. Ariane, indifférente à ce qui se
-passait autour d’elle, aux baisers échangés, aux bras glissés autour des
-tailles, racontait avec infiniment de grâce des histoires de sa
-merveilleuse enfance et comment elle avait fait la découverte du monde.
-
-Constantin l’écoutait, penché vers elle. Et lorsqu’elle eut fini, il lui
-dit:
-
---J’aurais voulu te rencontrer alors. Je t’aurais enlevée. Pour moi de
-vieilles femmes très sages et des hommes sans danger mais pleins de
-science t’auraient élevée à l’écart. Ils t’auraient appris la danse, le
-chant, la rhétorique, et les vers des poètes. Ils t’auraient fait
-macérer trois ans, comme Esther, dans les aromates; puis lorsque tu
-aurais été une adolescente accomplie ils t’auraient menée en cortège
-jusqu’à ma couche.
-
-Elle haussa, inimitable, l’épaule gauche et dit:
-
---Crois-tu que tu m’aurais aimée autre que je ne suis? Tu m’aurais eue
-le premier, bel avantage! et tu m’aurais quittée bien vite!
-
-Ils sortirent. La nuit était froide; il gelait fortement. Ils montèrent
-dans un traîneau et, abrités derrière l’énorme cocher à la touloupe
-rembourrée, prirent à grande allure la direction de Moscou. Ariane se
-serrait contre Constantin.
-
---Je crois que je suis un peu grise, dit-elle. L’an dernier, j’étais en
-province à ce même jour. Nous avons eu un souper et j’ai bu, comme
-aujourd’hui, trop de champagne. Mais tu n’étais pas là pour me
-surveiller...
-
-Les poings de Constantin se crispèrent. Une fois encore, il se sentit
-possédé d’une maladive envie d’apprendre ce qu’Ariane avait à lui
-révéler. Il se pencha vers sa maîtresse et lui dit avec douceur:
-
---Le champagne excuse beaucoup de choses. Si ton histoire est amusante,
-raconte-la-moi.
-
---Non, je ne te dirai rien, répondit-elle. Tu ne me comprends pas. Et tu
-es d’une affreuse sévérité envers moi.
-
-Sans échanger un mot de plus, ils arrivèrent à l’hôtel. Constantin
-avait, de nouveau, les nerfs à vif.
-
-Tandis qu’ils buvaient du thé, il prit Ariane sur ses genoux. Il
-commença à la déshabiller, la caressa, plaisantant et riant. Puis
-revenant à son idée fixe, il dit:
-
---Confesse-toi, petit monstre. Tu te racontes avec un art incomparable.
-
---Il y a des moments, dit la jeune fille, où je pense que je suis
-folle... La folie n’est pas ce qu’on raconte. Un fou est persuadé qu’il
-y a une logique exacte dans ce qu’il dit et ce qu’il fait. Nous ne
-connaissons pas les causes cachées qui le poussent. Nous ne voyons que
-les actes et les déclarons désordonnés; pourtant ils obéissent, eux
-aussi, à une logique intime, peut-être plus parfaite, autre en tous les
-cas, et que nous ne pouvons juger...
-
---Oh! la petite philosophe, fit Constantin en badinant. Mais il se
-sentait semblable à la victime qui attend le coup du sacrificateur.
-
---Il est certain, reprit Ariane sérieusement, que notre logique est
-fragile. Nous agissons à l’ordinaire d’une certaine façon. Nous nous
-croyons capables de ceci et pas de cela. Un verre de champagne de
-trop... et nous voici soudain transformés... Nous soupions, le soir du
-réveillon, entre jeunes gens au restaurant de l’hôtel de Londres. Des
-tziganes comme ce soir, du vin, et puis cette atmosphère de chez nous
-que tu ne connais pas, et les conversations qui grisent plus que le vin.
-Il était déjà passé minuit... Entre dans la salle le beau docteur
-Vladimir Ivanovitch. Il vient à nous, s’assied près de moi et, en me
-regardant dans les yeux, boit à la nouvelle année qui, comme il disait,
-«lui apportera le bonheur». Je compris ce à quoi il pensait et, poussée
-brusquement par une force secrète, je répondis: «A la nouvelle année!» A
-l’instant même où il avait parlé, j’avais senti que je céderais à une
-tentation que j’avais toujours repoussée, mais qui m’apparut alors
-irrésistible. Depuis deux ans, tante Varvara ne cessait d’exalter le
-docteur dans les longues conversations qu’elle avait avec moi. C’était
-un surhomme! Dans la liste des dix-huit amants qu’elle avait eus, il
-apparaissait unique. Les autres étaient les prophètes de ce nouveau
-Messie. Les louanges qu’elle chantait du beau docteur avaient fini par
-piquer ma curiosité. Je n’en étais pas amoureuse, mais je me demandais
-souvent quels mérites exceptionnels possédait Vladimir Ivanovitch. Il
-est peu sage d’éveiller la curiosité d’une femme, et ce diable la
-poussant, de quoi ne devient-elle pas capable? Je pensais à l’histoire
-de la boîte de Pandore... Le docteur, comme je te l’ai raconté, était
-follement épris de moi. S’il n’avait fait aucune attention à ma
-personne, peut-être aurais-je tâché de l’attirer. Non, le seul désir qui
-était en moi était de curiosité. Je discutais avec moi-même et me
-demandais pour quelles raisons je me refuserais à tenter une expérience
-avec Vladimir Ivanovitch. Que valait cet homme dont ma tante déclarait
-qu’il était extraordinaire? Quelle leçon ne prendrais-je pas de cet
-incomparable amant?... Je raisonnais ainsi, et pourtant je ne sais quoi
-me retenait. Ce n’était pas l’idée de faire de la peine à ma tante. Elle
-ignorerait cette aventure brève... C’est comme si je te trompais une
-fois, une seule fois. Tu ne le saurais pas, donc tu n’aurais pas à en
-souffrir... Mais il y avait quelque chose de répugnant à partager avec
-elle un amant... Enfin j’étais occupée fort agréablement ailleurs. Bref,
-je tenais le docteur à l’écart. Et voilà que, ce soir, au souper,
-lorsqu’il vida son verre de champagne, tout autre sentiment que celui de
-la curiosité fut aboli en moi. Je me dis aussitôt: «Étais-je absurde!
-Qu’est-ce que tout cela? Rien, en vérité, rien. N’ai-je pas le droit de
-faire ce que je veux et de connaître enfin ce secret admirable?» Note
-bien, je te prie, que je n’étais pas plus amoureuse que naguère. Je
-regardais Vladimir Ivanovitch comme je l’avais vu la veille. Seulement
-j’obéissais aux lois d’une logique nouvelle devant laquelle tout pliait.
-Je fus désagréable avec lui pendant tout le reste du souper, et d’autant
-plus qu’il avait maintenant un air sûr de soi, irritant au plus haut
-point, il écoutait mes insolences avec un demi-sourire. J’avais envie,
-de le gifler... Bref, quand nous sortîmes, il m’enleva à mon cavalier et
-m’installa dans son traîneau. «Je vais à la chaussée,» dis-je. «Bien,
-allons à la chaussée», répéta-t-il au cocher. Et nous filâmes dans la
-nuit glacée, moi à demi couchée dans ses bras comme le veut la
-tradition. J’étais engourdie, j’étais absente de moi-même, et pourtant
-je conservais une extrême lucidité d’esprit. Je me regardais avec un
-intérêt prodigieux. Il me semblait que j’assistais à un spectacle. Lui
-ne parlait pas. Le seul mot qu’il prononça fut au cocher alors que nous
-avions fait déjà quelques verstes sur la chaussée: «A la maison,»
-dit-il. J’écoutai sans protester. Nous arrivâmes chez lui. Il a un petit
-appartement où il reçoit ses clients et qui est séparé de la maison.
-Nous entrâmes... Ah, comme il faisait chaud dans ce salon!... Je parlais
-et je m’étonnais du son de ma voix... Il y avait trop de lumière...
-
-Ici, Ariane s’arrêta dans son récit. Il parut à Constantin qu’elle était
-très pâle.
-
---Mais tu me serres, j’ai peine à respirer, dit-elle en essayant de se
-dégager.
-
-Il remarqua, en effet, que son bras étreignait la poitrine frêle
-d’Ariane à l’étouffer.
-
-Il desserra son étreinte. Il y eut un silence:
-
---Et puis? dit-il.
-
---Et puis, dit-elle, il arriva ce qui devait arriver... et je compris
-seulement alors que Vladimir Ivanovitch était médiocre comme tous les
-autres--sauf toi, bien entendu, fit-elle avec un sourire ironique--et
-que ma tante...
-
-A ce moment, Constantin la repoussa si brutalement qu’elle tomba sur le
-parquet et que sa tête alla frapper sur le pied de la table. Elle resta
-écroulée, petite masse informe que soulevaient rythmiquement des
-sanglots...
-
-Constantin fit quelques pas hésitants, puis il pris sa pelisse et son
-bonnet de fourrure et sortit, claquant la porte sur ses talons.
-
-Il ne rentra qu’à six heures du matin. Ariane était étendue sous un
-châle sur le divan. Elle dormait.
-
---Viens te coucher, dit-il d’une voix dure.
-
-Elle fit mine de résister. Il la tira rudement par le bras. Soumise,
-elle gagna la chambre à coucher. Ils s’endormirent l’un près de l’autre
-sans se parler. Quelques centimètres à peine les séparaient. Il semblait
-qu’il y eût un abîme infranchissable entre eux.
-
-
-
-
-§ XVII. JUVENILIA
-
-
-Les affaires de Constantin Michel le retinrent quelques semaines encore
-pendant lesquelles il continua à vivre avec Ariane. Il ne se sentait pas
-la force de rompre et de rester à Moscou. Il fallait au jour de la
-rupture inévitable quitter la ville et s’enfuir à Pétersbourg.
-
-Connaissant le caractère de la jeune file et le comble d’amour-propre où
-elle s’était élevée, il savait qu’il suffirait de formuler sa volonté
-d’en finir pour que tout aussitôt elle le quittât. Cette fille
-orgueilleuse serait capable, par pique, de prendre un amant le jour même
-de la rupture, de façon à rendre tout retour impossible. Elle n’écrirait
-pas, elle ne téléphonerait pas, elle ne le suivrait pas à Pétersbourg.
-
-Tandis que la résolution de la quitter s’affermissait en lui, il vivait
-près d’elle dans la même intimité. Mais il la regardait comme quelqu’un
-auquel on a été étroitement attaché et que l’on va perdre. Au moment de
-rompre et alors que le sacrifice était déjà consommé dans son esprit, il
-lui parlait avec plus de douceur. Il ne s’emportait pas, il ne la
-rudoyait plus; il n’avait plus cette sécheresse glaciale dont il s’était
-servi comme d’une armure contre elle. Ils avaient maintenant de longues
-conversations sans disputes. Ils évitaient l’un et l’autre les sujets
-dangereux, les questions irritantes, les mots dont il jaillit des
-étincelles.
-
-Souvent il se faisait raconter les histoires de son enfance passionnée.
-
-Un soir, comme à une remarque déplacée de sa part il lui disait en
-riant:
-
---Comme tu as été mal élevée, petite fille!
-
---C’est faux, répondit-elle, je n’ai pas été élevée du tout. Je te
-raconterai, si cela t’amuse, comment s’est passée mon enfance. Quand
-j’étais petite, nous avions un appartement pour l’hiver à Rome. Ma mère
-était belle, élégante, courtisée. Je vivais à l’écart avec ma
-gouvernante, une Française, Mlle Victoire. C’était une vieille fille
-d’une quarantaine d’années, pieuse, bonne, sans intelligence, soumise à
-tous mes caprices. Tout enfant, j’étais un petit phénomène, c’est-à-dire
-que j’avais une mémoire si souple qu’il me suffisait de lire une fois
-une chose pour la savoir par cœur. Et comme personne ne s’inquiétait de
-ce que je faisais, tu vois où cela pouvait mener. J’avais appris à lire
-presque seule à quatre ans. Je me souviens qu’un livre de chimie me
-tomba dans les mains. J’en appris la première page et, un jour, à table,
-comme il y avait plusieurs personnes à déjeuner, mon parrain me demanda
-ce que je savais. Et moi de réciter ma page de chimie sans en sauter un
-mot. Je n’y comprenais rien, cela va sans dire; ils n’en savaient pas
-davantage... Les voilà stupides d’admiration. Des éloges, des
-compliments à n’en plus finir. Ma mère qui ne s’occupait pas de moi en
-était toute fière... Aussi, plus tard, quand il y avait du monde au
-salon, on m’y appelait. Mlle Victoire me mettait une robe blanche avec
-une belle ceinture, me frisait les cheveux, et je faisais mon entrée. Il
-me fallait dire des fables. Et les dames m’embrassaient; et les hommes
-m’interrogeaient. Rien ne m’était plus désagréable que les baisers de
-ces femmes poudrées. Quand elles me prenaient dans leurs bras, je
-disais: «Vite; pas sur les lèvres et ne me mouillez pas.» Alors tous ces
-sots de rire. Bientôt je trouvai humiliant d’être exhibée comme un chien
-savant. Je refusai net de paraître au salon. Grand scandale. Mon père
-vint me chercher. Ses prières, ses menaces furent vaines. Je m’accrochai
-à mon lit et, comme il essayait de me prendre, je fis retentir la maison
-de mes cris. On finit par me laisser vivre en paix avec Mlle Victoire.
-Nous faisions ensemble de grandes promenades et je l’emmenais dans les
-plus sales quartiers de Rome. La pauvre fille avait peur, me suppliait
-de rentrer, multipliait les signes de croix et m’entraînait dans la
-première église que nous rencontrions. Là, elle priait pour se remettre
-de ses émotions, et allumait un cierge, cependant que je parcourais
-l’église, me divertissant dans les bas-côtés à sauter sur un pied, de
-dalle en dalle.
-
-Plus tard, j’avais dix ou douze ans, ma mère se servait de moi. Elle
-avait très bien deviné que je n’avais que du mépris pour mon père et
-que, quand même il n’y avait aucune intimité entre elle et moi, je ne la
-trahirais jamais.
-
-Pourquoi avais-je ces sentiments pour mon père? Je le voyais rarement,
-car il était toujours en voyage. Je me souviens que, toute petite déjà,
-j’avais senti qu’il ne m’aimait pas. Il avait une drôle de façon de me
-regarder. Il était très gentil, mais il me traitait comme une poupée.
-Quand il parlait de moi à ma mère, il disait toujours «Cette petite...
-Cette petite est très intelligente... Cette petite est curieuse», etc.,
-etc... Il ne me grondait jamais, mais il était comme un étranger qui
-aurait vécu chez nous quelques mois par an. Il y eut une fois, entre ma
-mère et lui, une scène violente dont je fus le témoin. Il était arrivé
-de Pétersbourg à l’improviste. Que trouva-t-il à la maison qui lui
-déplut? Mystère, mais à table, sur un mot de ma mère il se fâcha et,
-pour je ne savais quelle raison, l’accabla de reproches. Elle répliqua
-sèchement. Alors il se leva, jeta sa serviette par terre et dit: «Je
-m’en vais et je ne reviendrai jamais.--Bon voyage,» répondit ma mère. Il
-m’embrassa et sortit. A ce moment je ressentais du respect pour lui. Il
-me semblait qu’il s’était conduit comme un héros... Il partit le soir
-même pour Paris. Jamais je ne pensai tant à mon père. Il n’avait pas
-cédé. Il avait fait ce qu’il avait résolu. Je l’admirai pendant quinze
-jours... Puis soudainement, un matin, je le trouvai dans la chambre de
-ma mère assis sur le lit. Il était arrivé dans la nuit. Quand j’entrai,
-il me parut que je les dérangeais. Ils riaient très haut tous les deux
-et ma mère jouait avec un collier de perles qu’il lui avait apporté. De
-ce jour-là, je n’eus plus que du mépris pour lui...
-
-Mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit, je voulais te raconter comment
-ma mère m’employait à des choses très obscures et sur lesquelles elle ne
-me disait rien.
-
-J’étais déjà grande fille. Nous étions à Cannes cet hiver-là et nous
-avions une villa à la Californie. J’allais à un cours en ville tous les
-matins. Mlle Victoire m’accompagnait. Mais je rentrais seule par le
-tramway, car je n’acceptais pas d’être toujours escortée de cette bonne
-Victoire... Maman--cela m’avait étonné--avait accepté cet arrangement.
-Elle me chargeait de petites commissions à faire pour elle. J’étais
-fière d’avoir gagné mon indépendance à douze ans. Un jour, ma mère me
-dit:
-
---Passe donc à la poste et demande s’il y a quelque chose à ce
-chiffre-là.
-
-Elle me tendit un petit morceau de papier sur lequel je vis écrit: «X.
-B. 167 poste restante.» En sortant du cours, je fus à la poste et tendis
-mon billet au guichet. L’employé, un homme âgé, à lunettes, me regarda,
-haussa les épaules, murmura un: «C’est malheureux tout de même!»
-atteignit dans un casier une liasse de lettres et, en prenant une, me la
-jeta avec mauvaise humeur. Je la rapportai à maman qui m’embrassa et me
-donna des chocolats. Le même manège se reproduisit à intervalles
-réguliers. Elle ne me dit jamais qu’il ne fallait pas parler de ces
-courses à la poste, mais je sentais bien qu’il y avait là un secret
-entre nous deux. Quand mon père était près d’elle lorsque je rentrais
-avec une lettre, je me gardais de la remettre. Un jour de printemps,
-j’étais à la poste et m’approchais du guichet, quand soudain mon père
-parut devant moi.
-
---Que fais-tu là? dit-il, sur un ton caressant.
-
-J’eus un instant d’émotion. Je devinai tout de suite qu’il m’avait
-guettée et qu’il soupçonnait mon manège. Mais au même instant je compris
-qu’il avait fait une faute de tactique. Eût-il attendu deux minutes de
-plus, j’étais prise. Je me dis: «Quelle sottise! cela ne m’étonne pas de
-sa part,» et je lui répondis:
-
---Je viens acheter des timbres.
-
---Mais il y en a à la maison, fit-il d’une voix plus dure.
-
---Pour toi et pour maman, peut-être. Pour ma correspondance, j’achète
-mes timbres moi-même.
-
-Il ne put rien tirer de moi. Je ne soufflai mot à maman de cet incident.
-Comment lui en aurais-je parlé? Il n’y avait aucune intimité entre nous,
-seulement une complicité.
-
-Elle s’arrêta, but une gorgée de thé, alluma une cigarette.
-
-Constantin restait silencieux et triste. Elle le regarda et dit:
-
---Veux-tu encore un trait pour comprendre quels étaient les rapports
-entre ma mère et moi?... Nous étions à Rome, un an avant sa mort,
-j’avais à peine treize ans. Je parlais et j’écrivais l’italien aussi
-bien que le russe. Ma mère, un jour, vint dans ma chambre. Elle
-paraissait embarrassée. Elle me tendit une lettre écrite par elle en
-italien.
-
---Écoute, petite, me dit-elle. Voici une lettre que je te demande de
-corriger. Nous écrivons un roman en italien avec un ami, un roman par
-lettres. Mais je ne suis pas aussi forte que toi. Il faut que tu
-m’aides, oh! pour les fautes de grammaire seulement.
-
-Elle partit et je lus la lettre. C’était une folle prosopopée d’amour,
-où l’héroïne rappelait l’ivresse des rendez-vous anciens et suppliait
-d’en accorder un encore... Elle était criblée de fautes. Je la corrigeai
-et la rendis à ma mère le soir, sans un mot. Elle me dit merci, et parla
-d’autres choses. Tu penses que je ne fus pas dupe de sa fable... Je me
-souvins d’un officier de marine qu’on avait eu souvent chez nous et qui
-avait disparu... Voilà comment j’ai été élevée, monsieur le critique.
-Osez maintenant me faire des observations...
-
-Constantin soupira et ne dit rien.
-
-
-
-
-§ XVIII. L’ARBAT
-
-
-Au cours de la crise qu’il traversait, lorsqu’il était inquiet et
-tourmenté, Constantin se rendait souvent chez son amie Natacha. Il
-quittait l’atmosphère orageuse de l’hôtel National et se réfugiait dans
-un monde nouveau où tout était douceur, calme, bonté. Il semblait ne
-pouvoir vivre sans avoir à côté de lui la tristesse souriante de son
-amie. Auprès d’elle, la rupture prochaine avec sa maîtresse, rupture
-dont il redoutait le déchirement, lui apparaissait plus facile.
-
-Il dîna chez elle à plusieurs reprises et ne le cacha pas à Ariane.
-Depuis qu’il était décidé à rompre, il avait avec Ariane un ton
-différent, parlait d’une façon plus détachée et ne faisait aucun mystère
-de ses entrevues fréquentes avec la jeune femme. Ariane l’écoutait avec
-indifférence.
-
---Je profiterai de ma liberté, disait-elle, pour aller au théâtre des
-Arts avec un ami.
-
-Dans les soirs de l’Arbat, assis à côté de Natacha sur le divan, ils
-causaient tandis que sur la table, à côté d’eux, le samovar murmurait
-doucement. Souvent Natacha restait silencieuse. Elle observait
-Constantin Michel. Parfois il arrivait chez elle la figure ravagée,
-nerveux, fatigué, cynique dans ses propos. D’autres fois il était
-souriant, aimable, maître de soi... Elle devinait qu’un drame se passait
-en lui auquel elle restait étrangère. Ils ne parlaient jamais d’Ariane.
-Par un pacte tacite, elle n’apparaissait pas entre eux. Mais elle
-continuait à vivre dans leurs pensées.
-
-Au cours de ces heures tranquilles, Constantin prenait parfois son amie
-dans ses bras et posait ses lèvres sur son épaule. Elle ne se défendait
-pas; elle s’abandonnait à ces caresses dangereuses. Ils prolongeaient
-ainsi à plaisir une situation équivoque où les hésitations de Constantin
-et la timidité de la jeune femme trouvaient également leur compte.
-
-Aussi la surprise de Constantin fut grande lorsqu’un soir Natacha lui
-posa une question directe:
-
---Aimez-vous Ariane Nicolaevna?
-
-C’était peu de jours après le souper chez Jahr et le récit de la visite
-de la jeune fille chez le docteur Vladimir Ivanovitch. Constantin en
-était encore bouleversé.
-
-A la question qui lui était posée, il sursauta. Il semblait que la voix
-qui venait de parler fût l’écho de sa propre conscience. Il réfléchit un
-instant, puis, prenant un parti, il dit avec netteté.
-
---Non, je ne l’aime pas... J’ai vécu avec elle, je lui suis attaché, car
-c’est une fille merveilleusement douée, étincelante et passionnée. Mais
-pour de certaines raisons que je ne puis vous expliquer, car je ne suis
-pas sûr de les comprendre moi-même, elle s’est appliquée, avec une
-implacable volonté et un art infernal, à empêcher l’amour de naître
-entre nous. Peut-être m’aime-t-elle. Elle préférerait mourir que de le
-laisser même entrevoir... J’aurais pu l’aimer; elle ne l’a pas voulu.
-Aussi ai-je pris le parti de la quitter. Notre séparation est prochaine;
-c’est pourquoi je ne puis vous en parler. Elle recommencera une vie
-d’aventures et d’expériences que je ne puis qualifier de romanesques,
-car il n’y a jamais eu un cœur plus froid, une tête plus raisonnable
-dans sa folie, servis par des sens plus ardents... Et je serai libre,
-fit-il en se penchant vers Natacha... Chère amie, ne m’en demandez pas
-plus aujourd’hui. Je vais partir pour Pétersbourg. A mon retour,
-permettez-moi de m’inviter à dîner chez vous.
-
-
-
-
-§ XIX. L’ÉCOLIÈRE
-
-
-Lorsqu’il sortit de chez Natacha, il était de bonne heure. Il fit à pied
-le trajet de l’Arbat à l’hôtel. La conversation qu’il avait eue l’avait
-affermi dans sa résolution de hâter la rupture avec Ariane. A formuler à
-haute voix les pensées qui ne cessaient de hanter son esprit, il avait
-compris qu’il fallait en finir au plus vite. Il remâchait ses griefs
-contre Ariane. Comment continuer à vivre avec une fille méchante,
-cynique, qui prenait son plaisir à le torturer, à lui faire sentir son
-néant et pour qui il n’était, au demeurant, qu’un numéro dans une série
-déjà longue? Et dans cette besogne haïssable, artiste inouïe par le
-raffinement de sa cruauté, par l’art avec lequel elle décochait ses
-traits venimeux. Tout en marchant, il se montait peu à peu, en arrivait
-à détester Ariane dont il se composait le plus noir portrait.
-
-L’appartement était éclairé. Dans les trois premières pièces, personne.
-Il ne trouva Ariane que dans la salle de bain et s’arrêta stupéfait,
-tant l’aspect qu’elle présentait différait de l’image qu’il s’en était
-formé en chemin.
-
-Elle avait revêtu un sarrau lâche d’écolière, descendant à mi-jambe. Ses
-cheveux dénoués descendaient jusque sur les reins. Elle semblait avoir
-les quatorze ans d’une fillette grandie et précoce, aux yeux vifs, à la
-bouche déjà formée pour les baisers.
-
-Elle se jeta à son cou et y resta pendue comme un enfant.
-
---Que tu es en retard! dit-elle. Viens voir, j’ai développé les
-photographies que nous avons faites l’autre semaine. Regarde, tu es beau
-comme le jour; tu es le Grand Prince, l’unique... Moi, horrible comme à
-l’ordinaire, chiffonnée, à ne pas y toucher. Seul le cliché qui me
-représente étendue sur le canapé est à peu près réussi.
-
-Elle lui tendit un cliché qui la montrait dans la pose de la _Maja_ de
-Goya, vêtue de pyjamas légers de soie. La veste était ouverte sur la
-poitrine nue et un sein saillait, rond, parfaitement modelé.
-
-Constantin s’appuya contre la porte, tant le contraste était brusque
-entre l’Ariane qui avait fait la route de l’Arbat à l’hôtel et la gamine
-expansive qui lui sautait au cou. Il regarda le cliché, puis la jeune
-fille et, avec gaîté, lui dit:
-
---Je t’aime en écolière plus qu’en photographie. Tu as l’air, il est
-vrai, d’un mauvais sujet, mais on a l’idée qu’on peut t’appliquer encore
-des punitions appropriées.
-
---Essaie, essaie un peu pour voir, cria-t-elle. Personne n’a jamais osé
-me toucher.
-
-Elle se sauva jusqu’au salon. Il la suivit.
-
---Tu sais, fit-elle, je n’ai pas dîné. Je meurs de faim. Commande à
-souper. Je te raconterai des histoires du temps où j’étais écolière.
-
-Un peu plus tard, comme ils achevaient de manger, elle lui dit des
-souvenirs de sa vie au gymnase.
-
---Nous avions un prêtre qui nous enseignait l’histoire sainte. C’était
-un homme charmant entre quarante et cinquante ans, avec une grande barbe
-poivre et sel, et un œil bleu gai, si gai... Toutes nous l’aimions et il
-nous aimait aussi. Je m’amusais à lui poser des questions difficiles.
-J’avais quatorze ans alors et je fis un grand scandale dans la classe un
-jour où il nous racontait l’histoire d’Adam et d’Ève. Je lui dis:
-«_Batiouchka_, expliquez-moi, je vous prie, quelque chose que je ne
-comprends pas... Au commencement du monde, il n’y avait qu’Adam et Ève
-n’est-ce pas? et personne d’autre...--Mais non, mon enfant.--Et leurs
-fils furent Caïn et Abel, je sais. Mais alors, à eux quatre, comment
-eurent-ils des enfants? Est-ce qu’à cette époque les fils pouvaient se
-marier avec leur mère, comme sous les Pharaons les filles avec leur
-père?» Voilà toute la classe qui se met à rire et le _batiouchka_, nous
-voyant ainsi, se laissa gagner par la contagion et, au lieu de me
-répondre, rit avec nous. Il n’y avait que la surveillante qui ne riait
-pas. Elle alla chercher madame la Directrice... J’avais un air si
-innocent qu’on ne put me punir, mais dorénavant on nous interdit de
-poser des questions à la leçon d’histoire sainte. «Les mystères, dit la
-Directrice d’un air grave, sont les mystères et ne peuvent être
-expliqués.»
-
-Ce bon _batiouchka_ ne m’en voulut pas. Nous devînmes de grands amis. Il
-m’attendait souvent dans un corridor, me faisait une petite caresse sur
-la joue, ou me prenait par le bras. Moi, j’étais coquette avec lui; je
-lui coulais des yeux en dessous. Un jour que nous avions un bal au
-gymnase, je le rencontrai dans un couloir. «Eh bien, Kousnetzova, me
-dit-il, vous allez danser ce soir...--Venez, _batiouchka_, répondis-je,
-et j’ouvrirai le bal avec vous.--Je ne peux pas, mon enfant,
-soupira-t-il, nous n’allons pas au bal.--Alors, vous ne savez pas
-danser. Voulez-vous que je vous donne une leçon?» Et je lui tendis la
-main. «J’ai su, dit-il, j’ai su, mais j’ai oublié. (Il avait pris ma
-main et passait son bras autour de ma taille.) Et puis cette maudite
-robe!--Bah! elle n’est pas plus longue que la mienne.»--Et je commençai
-à fredonner _Troïka_. Et voilà _batiouchka_ qui se met à tourner
-légèrement, et moi dans ses bras. Comme il pliait sur les genoux, sa
-robe balayait le parquet et soulevait la poussière... On entendit le
-bruit d’une porte qui s’ouvrait: il s’arrêta brusquement... «Quelle
-folie!...», dit-il, et il s’enfuit tout riant... Ah, le charmant homme!
-Il m’aimait vraiment celui-là... Les ennuis sont venus. Il avait une
-fille d’un an plus âgée que moi. C’était une grande dégingandée dont la
-figure ressemblait à celle de la Discorde. Mais elle était admirablement
-faite et se montrait à peine habillée. Elle avait des amants comme un
-homme a des maîtresses et, dans les soupers, elle buvait trop. Elle
-s’amouracha, imagine-toi, d’un vieil acteur et quand il quitta la ville
-elle partit avec lui. Tout le monde en parla et la position de
-_batiouchka_ devint difficile... Mais la directrice du gymnase, Mme
-Znamenskaia, le défendit et le garda... Je crois qu’il s’est mis à boire
-depuis ce malheur...
-
-Ils passèrent une soirée charmante. Ariane animait devant lui les scènes
-de la vie au gymnase. Il connaissait déjà la plupart des protagonistes
-autour desquels bruissait la foule des comparses. Il s’étonnait de l’art
-prodigieux avec lequel Ariane suscitait devant lui les compagnes de sa
-jeunesse. C’était tout un monde juvénile qui s’agitait autour de lui
-sous la baguette de cette fée, qui emplissait la chambre, dont les
-ombres flotteraient encore quelques instants après que la parole de la
-magicienne se serait tue, puis s’évanouiraient et rentreraient dans la
-nuit d’où elle les avait évoquées.
-
-Constantin disait à Ariane:
-
---La ville que je connais le mieux en Russie est celle où je n’ai jamais
-été et où tu as vécu ton adolescence.
-
-
-
-
-§ XX. L’ESPRIT DE PERDITION
-
-
-Mais à d’autres jours, il semblait qu’un démon se fût emparé de la jeune
-fille. Elle ne faisait pas de scènes à la façon ordinaire des femmes.
-Elle n’élevait pas la voix. Elle n’adressait jamais un reproche à
-Constantin. Mais c’était l’art le plus subtil par manière de
-sous-entendus ou d’allusions vagues, de prétéritions, de silences, de
-réticences, de laisser deviner ce dont elle affectait de ne pas parler
-ouvertement. Elle ouvrait ainsi des jours inattendus sur sa vie
-antérieure et sur les expériences où l’avaient entraînée sa curiosité et
-«l’ardeur de son tempérament»,--c’était l’expression qu’elle employait
-pour faire comprendre à Constantin que, si l’on avait des sens, ils
-avaient le droit de se développer à leur aise comme l’intelligence chez
-les êtres qui ont un cerveau, comme la sentimentalité chez les jeunes
-filles anémiques. Souvent elle s’amusait à discuter de la façon la plus
-cynique les rapports sexuels. La liberté en amour était un de ses thèmes
-favoris.
-
---On voit bien, disait-elle, que ce sont les hommes qui ont créé le
-monde à leur goût et pour leur avantage. Ils ont imposé les morales qui
-convenaient à eux seuls et, à force de tyrannie et d’art, ont formé une
-opinion universelle par laquelle, quoi que nous fassions, nous restons
-esclaves. Je ne suis pas féministe au sens moderne du mot. Porter la
-question féminine sur le terrain politique me paraît une grande sottise.
-Le bel avantage lorsque nous nommerons des députés à la Douma! Je pense
-que nous aurons nos droits réels lorsque seront détruits les préjugés
-qui nous ligotent plus étroitement que les lois écrites. J’y ai pensé
-souvent. Et je vais te dire où je vois la vraie injustice dans cette
-question...
-
---Comprends-moi bien..., interrompit Constantin.
-
---Ne te moque pas de moi! Tu vas voir où je vais... Don Juan est un
-héros éternel parmi les hommes parce qu’il a eu mille et trois femmes.
-Il s’en vante, il en tire sa gloire et son prestige. Mais une femme qui
-aurait mille et trois amants, comment serait-elle jugée? Elle passerait
-pour la dernière des filles. On n’aurait que mépris pour elle. Si elle
-n’est pas une professionnelle, sa famille la fera enfermer dans une
-maison de santé, comme hystérique... Eh bien, cette injustice-là est
-l’injustice suprême contre laquelle je veux me battre. Tant que
-subsistera ce préjugé, nous ne serons pas vos égales. Si nous prenons un
-amant, il faut le faire en cachette. Les hommes parlent librement des
-femmes qu’ils ont eues. Et nous sommes condamnées à nous taire!
-Pourquoi? Ne sommes-nous pas libres comme vous? N’avons-nous pas le
-droit de prendre, comme vous, notre plaisir où nous le trouvons? Les
-hommes ont intérêt à avoir beaucoup de maîtresses et à ce que leurs
-maîtresses leur soient fidèles. Alors ils ont vanté les séducteurs par
-l’art, la poésie, la littérature, et attaché un masque d’infamie à la
-femme qui a beaucoup d’amants. Voilà où nous devons porter le combat. Il
-faut faire triompher la morale de la femme. Et j’y travaille...
-
-Constantin regardait la jeune fille qui s’était animée en parlant. Il
-sentait l’inquiétude le gagner: l’orage commençait à gronder. Il eut
-l’imprudence de contredire Ariane en lançant cette phrase:
-
---Il s’agit de savoir ce que l’on veut. Veux-tu être aimée de tes
-amants? Si oui, je te conseille de ne pas parler à chacun d’eux du
-plaisir que tu as trouvé dans les bras de ses prédécesseurs.
-
---Pourquoi donc? fit Ariane agressive.
-
---Parce que, petite fille, tu les dégoûteras et qu’ils te quitteront.
-
---Et si je veux être aimée par-dessus tout, et malgré cela? Tu me
-connais, je crois, et tu sais que, comme toi, je n’aime pas les choses
-faciles, et que, comme toi, je ne crains pas le danger. Eh bien, je ne
-veux pas devoir mon succès au mensonge. Tromper les hommes, leur
-persuader qu’on n’a jamais aimé avant eux, qu’ils cueillent sur nos
-lèvres le premier soupir de bonheur... Quelle honte! Est-ce que vous
-vous croyez obligés d’user de telles supercheries? M’as-tu fait de
-telles déclarations quand tu m’as connue? Alors pourquoi m’y
-abaisserais-je? Je veux être aimée d’une telle manière que l’on accepte
-tout de moi et que l’on me prenne comme je suis, avec mon passé... Et si
-l’on n’en veut pas, eh bien! qu’on s’en aille! Et je n’aurai pas un
-regret pour celui qui me quittera...
-
-Elle lança cette phrase sur un ton de défi, regardant Constantin en
-face, attendant sa réponse. Il resta un instant silencieux, puis d’une
-voix indifférente, il dit:
-
---Il y a beaucoup de sophisme dans ce que tu me racontes. Et j’ai
-horreur des sophismes. Je ne spécule pas sur ce qui se passera dans
-trois mille ans. Je suis de mon temps et je vis avec mes contemporaines.
-Si une d’entre elles ne sait pas me rendre heureux, je la quitte pour
-une autre. C’est plus facile que de changer le cours du monde...
-
-Ariane avait pâli. Ses sourcils se fronçaient.
-
---L’homme n’est fort que parce que nous sommes faibles. Si nous
-montrions notre force, les rôles changeraient... Tu ne m’as pas quittée,
-toi, et pourtant...
-
---Ariane, je t’en prie, dit Constantin, laissons ce sujet.
-
---Non, jeta Ariane, parlons ouvertement une fois pour toutes. Il y a
-quelque chose d’affreux et d’inexpliqué qui pèse entre nous; il faut
-voir clair, et tant pis pour les conséquences! J’ai toujours essayé de
-dire la vérité, et toujours tu m’as arrêtée. Aujourd’hui, nous irons
-jusqu’au bout, arrive ce qui arrive!
-
-Constantin s’était levé. Il se dressa devant Ariane qui le regardait
-avec haine...
-
---Eh bien, fit Constantin, je te défie de me dire combien tu as eu
-d’amants?
-
-La jeune fille hésita un instant, puis la passion l’emporta et elle dit:
-
---Tu veux le savoir. Écoute; aujourd’hui je ne reculerai pas. Le premier
-qui m’a eue m’a prise à seize ans. Je ne l’aimais pas, mais je voulais
-savoir ce qu’était l’amour dont on nous rabat les oreilles. Je l’ai
-chassé le lendemain, je ne pouvais plus le voir... Le second, j’ai cru
-l’aimer: je me trompais. C’était un sot qui pleurait à mes genoux. Le
-troisième, tu le connais; la petite maison des faubourgs. Avant mon
-départ pour Moscou, je me suis consolée dans les bras d’un étudiant qui
-m’adorait... A Moscou, j’ai connu l’acteur du théâtre des Arts. Au jour
-de l’an, je te l’ai raconté, l’amant de ma tante m’a conduite chez
-lui... Dans le train qui me ramenait, un officier qui m’aimait depuis
-deux ans a eu l’habileté de se glisser dans mon wagon et a su me gagner
-pour quelques heures. Je ne l’ai jamais revu. Et puis je t’ai rencontré,
-toi huitième... Ton règne a été plus long à lui seul que celui de tous
-les autres réunis. Admire ta force, et complais-toi dans l’admiration de
-toi-même... A présent tu sais tout. Si nous continuons à vivre ensemble,
-tu n’auras plus rien à apprendre. Décide.
-
-Il y eut un long silence. Constantin alluma une cigarette, but une
-gorgée de thé, fit quelques pas et d’une voix froide, polie, ennuyée,
-dit:
-
---Je sens bien qu’il faut que je m’excuse de t’avoir accaparée si
-longtemps. Mais je n’arrêterai pas davantage le cours de ta destinée. Je
-partirai après-demain pour Pétersbourg. J’y passerai une semaine. Je
-pense que ce délai te suffira pour trouver parmi tes amis du vendredi le
-neuvième amant qui préparera la venue du dixième.
-
-Tout en parlant, il s’était approché du timbre électrique sur lequel il
-avait appuyé le doigt.
-
---Pourquoi sonnes-tu? fit Ariane.
-
---Tu vas le savoir, répondit-il.
-
-Un garçon entrait.
-
---Faites préparer un lit sur le divan, ici, dit-il.
-
-Ariane passa dans la chambre à coucher. Une heure plus tard, il la
-traversa pour aller dans la salle de bain. Ariane était couchée, le
-visage contre le mur. Comme il revenait et qu’il allait gagner le salon,
-elle l’arrêta:
-
---Constantin, dit-elle...
-
---Que veux-tu?
-
-Elle tourna vers lui une pauvre petite figure baignée de larmes et, lui
-tendant les bras, dit:
-
---Pardonne-moi, je n’aurais pas dû parler... Je ne sais ce qui m’a
-poussée... Je ne pouvais plus...
-
-Il s’approcha d’elle.
-
---Comment t’en vouloir? Tu m’as donné beaucoup... et je ne l’oublierai
-pas. Moi-même que suis-je? Ai-je tort? As-tu raison?... Nous avons été
-heureux ensemble, tout de même... Et maintenant, c’est fini. Adieu,
-petite fille...
-
-Il la prit dans ses bras et la baisa sur le front.
-
-Elle s’approcha de lui et, le couvrant de baisers, murmura:
-
---Reste.
-
-Il s’arracha d’elle et, la baisant encore une fois, dit:
-
---Non, non, pardonne-moi... Je ne puis pas...
-
-Et il s’enfuit.
-
-
-
-
-§ XXI. LE SECRET
-
-
-Au lendemain de cette scène, ils se réveillèrent brisés de fatigue,
-comme s’ils sortaient d’un violent accès de fièvre. Ariane était pâle,
-silencieuse. Elle allait sans bruit à travers l’appartement. Elle se
-coiffait au moment où Constantin était prêt à sortir. Il avait déjà la
-main sur le bouton de la porte.
-
---Tu ne me dis pas adieu? fit-elle.
-
-Il s’approcha de la jeune fille et machinalement posa les lèvres sur son
-front.
-
---Tu déjeunes avec moi? demanda-t-elle.
-
---Non, j’ai des affaires.
-
---Mais tu dînes?
-
---Je suis invité...
-
---C’est impossible, fit-elle. C’est notre dernier soir...
-
-Des larmes lui montaient aux yeux, qu’elle n’essayait pas de cacher.
-
---Soit, dit-il avec indifférence, où veux-tu dîner?
-
---Ici, je suis trop laide aujourd’hui. Tu m’as fait pleurer. Je n’ai pas
-l’habitude...
-
-Il sortit.
-
-Dans l’après-midi, passant sur le pont des Maréchaux, il aperçut Ariane
-Nicolaevna en compagnie d’un étudiant en médecine. Il eut un mouvement
-qu’il ne put réprimer.--«Mon successeur,» pensa-t-il. Il le regarda avec
-attention. C’était un jeune homme à la figure fine et rasée, aux cheveux
-blonds, aux traits asymétriques, l’air intelligent. Il parlait avec
-animation. «Il durera huit jours,» se dit Constantin. Ariane était en
-beauté, les joues pâles rosées par le froid vif, les yeux brillants,
-avec dans toute sa démarche ce quelque chose de désinvolte qui n’était
-qu’à elle et d’où se dégageait une sensation de vie intense. Elle ne vit
-pas Constantin qui, immobile sur le trottoir, la suivit longtemps des
-yeux. Quand le couple eut disparu dans la foule au coin de Niglinny
-Proiesd, il haussa les épaules et murmura:
-
---Allons.
-
-Il fut à un rendez-vous d’affaires et n’eut pas une minute de libre dans
-l’après-midi. Pourtant il trouva le temps de téléphoner à Natacha. Il
-causa avec son amie assez longuement, lui annonça son départ pour
-Pétersbourg et son retour prochain.--«Préparez-moi à dîner, dit-il, il
-faut que ce soit un grand jour. Je penserai à vous sur les bords de la
-Neva. Ne m’oubliez pas.» Le soir, il regagna à pied l’hôtel. Il était
-fatigué et redoutait ces dernières heures avec Ariane. Il faudrait se
-battre encore et il se sentait sans force. Il ouvrit la porte de
-l’appartement avec l’appréhension d’un dompteur qui entre dans la cage
-où l’attend une jeune panthère indomptée et frémissante.
-
-Ariane Nicolaevna avait revêtu pour le dîner une toilette de haut goût.
-Elle avait mis des pyjamas de soie bleu vif, que serrait à la taille une
-large ceinture cerise. La veste souple était largement entr’ouverte sur
-la poitrine nue. Les cheveux dénoués étaient attachés à la hauteur de la
-nuque par un ruban bleu comme le pyjama et de là tombaient librement
-jusqu’à la chute des reins. Elle avait piqué dans les cheveux près de
-l’oreille une rose rouge sang et chaussé des souliers de bal à hauts
-talons. Elle était d’humeur joyeuse. Il ne s’était rien passé la veille;
-il n’arriverait rien demain. C’était un jour d’entre les jours.
-
---Est-ce que je te plais ainsi? fit-elle en s’avançant vers lui d’une
-façon cavalière et en s’inclinant profondément.
-
-Constantin la regarda avec surprise. C’était une nouvelle Ariane qu’il
-avait devant lui, un adolescent inquiétant et espiègle, un page douteux
-qui semblait sorti d’une comédie de Shakespeare et dont les lèvres
-arquées allaient lancer une grêle de mots étincelants. Il fut ravi à
-l’idée que ce déguisement donnerait un ton imprévu à leur dernière
-soirée et répondit:
-
---Tu es charmante. Je commande du caviar et du champagne.
-
-Ariane joua son rôle à merveille. Elle fut éblouissante d’esprit et de
-gaîté. A un moment, elle se pencha vers Constantin et lui demanda:
-
---Dis, je te prie, Grand Prince, plus tard, quand tu auras oublié
-combien je suis méchante et que tu reviendras ici, tu m’inviteras à
-souper, n’est-ce pas? Oh! rien qu’à souper. Vois-tu, tu rencontreras
-encore beaucoup de femmes. Elles auront mille qualités que je n’ai pas;
-elles seront bonnes, soumises, tendres, fidèles--au fond, je suis fidèle
-puisque je ne t’ai pas trompé--plus belles que moi peut-être. Mais
-écoute bien ce que je vais te dire: Auprès d’elles tu t’ennuieras, et tu
-penseras à la «petite horreur» qui t’a fait enrager presque une année à
-Moscou. Et puis, dit-elle en se penchant vers lui et parlant presque à
-son oreille, crois-tu que tu oublieras ma jeunesse ardente... Est-ce
-facile à retrouver?
-
---Tu as raison, dit Constantin, je ne pourrai t’oublier, car en toi il y
-a un mélange poivré d’exquis et de détestable après qui tout le reste
-doit paraître sans saveur.
-
---Il faut pourtant nous séparer, continua la jeune fille. Il serait
-vraiment trop ridicule que des êtres comme toi et moi, qui sommes faits
-pour courir mille aventures, vécussent comme des gens mariés. Mais
-écoute, j’aurai un grand secret à te confier avant que nous nous
-quittions, quelque chose que je ne peux dire qu’à toi seul au monde et
-que tu ne répéteras jamais, car j’en mourrais de honte. Jure-le-moi.
-
---Je jure tout ce que tu veux, dit Constantin qui au moment de la perdre
-se sentait repris par un désir passionné de pénétrer un peu plus avant
-dans le cœur fermé de la jeune fille.
-
---Eh bien, je te le dirai demain, continua-t-elle, demain sur le quai de
-la gare quand les trois coups sonneront, au moment où le train partira,
-où il n’y aura plus moyen de revenir en arrière... Et si je n’ai pas le
-courage à la dernière minute de te faire cet aveu, je te l’écrirai... Je
-te le promets.
-
-En vain Constantin essaya-t-il de faire parler Ariane sur l’heure. Il ne
-put rien en tirer que la promesse solennelle qu’il connaîtrait enfin un
-secret qu’elle brûlait de lui dire depuis longtemps.
-
-En soi-même, il s’ingénia à deviner ce que la jeune fille allait lui
-révéler. Connaissant Ariane, la dureté adamantine de son amour-propre,
-il découvrit bientôt une piste qui le mena à la vérité. Cette jeune
-fille orgueilleuse l’aimait, mais elle serait morte plutôt que de le
-laisser voir. Elle l’aimait, elle l’avait toujours aimé, c’était là le
-secret qu’elle ne pouvait livrer qu’à l’heure même où ils se
-quitteraient...
-
-La certitude qu’il touchait à ce moment l’emplit d’une joie sombre. «Ah!
-pensait-il, j’ai remporté la victoire. Elle s’est battue le sourire sur
-les lèvres. Mais elle se reconnaît vaincue. Cette fille indomptable a
-trouvé son maître... Et pourtant tout est fini entre nous. Elle a rendu
-l’amour impossible»... A ce moment-là, Constantin la détestait...
-
-Ils s’endormirent dans les bras l’un de l’autre.
-
-
-
-
-§ XXII. UN JOUR GRIS DE FÉVRIER
-
-
-Le lendemain matin, c’était un jour gris de février, ils se réveillèrent
-tard. Constantin se leva le premier. Comme il était habillé--il était
-onze heures passé--Ariane se décida à sortir du lit.
-
-Elle s’assit sur une chaise, le dos tourné à Constantin qui était dans
-le fond de la chambre et contemplait la charmante et frêle silhouette de
-sa maîtresse en chemise, se détachant sur la fenêtre par laquelle
-entrait une pâle clarté jaunâtre.
-
-Et, tout à coup, sans regarder son amant, tout occupée qu’elle était à
-examiner un bas de soie à l’extrémité duquel elle découvrait un trou,
-elle dit d’une voix nonchalante, comme si elle lui demandait de sonner
-pour la femme de chambre:
-
---A quoi te sert-il donc d’être intelligent et supérieur aux autres?
-Ignores-tu vraiment que tu m’as eue vierge et que pas un homme ne m’a
-touchée?
-
- * * * * *
-
-Ces mots tombèrent dans le silence de la chambre. Il parut à Constantin
-que son cœur s’arrêtait de battre, que la pièce soudain s’illuminait,
-devenait immense... Il crut s’évanouir. A la seconde même où la jeune
-fille parlait, il avait compris qu’il tenait enfin la vérité. Le
-souvenir de la première nuit traversa comme un coup de foudre sa
-mémoire; il entendit une voix humble, enfantine, qui disait:--«Je ne me
-bats pas»; il se souvint de la résistance rencontrée; il revit les
-taches de sang sur la blancheur des draps. Elles formaient comme un
-petit bouquet de baies rouges... Mais il n’avait aucun besoin de ce
-témoignage matériel. Une vérité plus haute imposait son évidence et
-chassait le doute comme la lumière la nuit.
-
-Accablé par la violence des sensations qui l’assaillaient, il chancela.
-Il ne pouvait ni parler, ni regarder Ariane en face. Comment supporter
-le feu de ses yeux? Entendre sa voix était au-dessus de ses forces. Il
-lui fallait la solitude, le plein air, une longue marche. Avec effort,
-il se redressa, fit quelques pas, traversa la chambre, gagna la porte et
-sortit...
-
-
-
-
-§ XXIII. DIVAGATIONS
-
-
-Il erra longtemps, sans but, à travers la ville. Il ne pensait à rien.
-Il allait lentement, les mains dans les poches de sa fourrure,
-s’intéressant aux mille spectacles de la rue. A la Sadovaia, il resta
-plusieurs minutes à regarder un gros cheval de charroi qui était tombé
-sur la neige glissante et essayait vainement de se relever.
-
-Le vent piquait la figure de Constantin. Il reprit sa course.
-
-Par moments, il revoyait Ariane, mince et dévêtue, devant la fenêtre. Il
-répétait machinalement les mots qu’elle avait prononcés d’une voix
-morte. Maintenant pas plus que tout à l’heure, il ne mettait en question
-la vérité de ce qu’elle avait dit. On ne discute pas l’évidence. Mais
-elle était comme le buisson de feu en lequel Dieu apparut à Moïse. Elle
-l’éblouissait et le brûlait. Il ne pouvait en supporter ni l’éclat ni la
-chaleur. Pour l’instant, il fermait les yeux et fuyait éperdu comme un
-oiseau de nuit surpris par le soleil de midi.
-
-Il entra au Kremlin, pénétra dans la cathédrale Ouspenski, regarda avec
-plaisir les icones. Sur la figure d’une des vierges de style byzantin,
-il reconnut les longs sourcils noirs et arqués d’Ariane. Elle était là
-encore. Une odeur d’encens flottait entre les murs couverts de
-mosaïques. Il étouffait. Il sortit.
-
-Sur la terrasse qui domine la Moskova, près du monument d’Alexandre II,
-il commença soudain à se parler à lui-même avec volubilité.
-
---Ah! disait-il avec une joie sauvage, comme je te connais maintenant,
-petite fille pâle et souveraine! Je sais aujourd’hui quelle ivresse de
-domination te menait des salles du gymnase Znamenski aux chambres de
-l’hôtel de Londres et jusqu’à la maison des faubourgs. Ton regard dont
-j’ai connu la force a vu fléchir devant lui le désir des hommes. Mais
-par quel miracle t’es-tu vaincue toi-même et as-tu surmonté cette soif
-de caresses que tu n’as apaisée que dans mes bras? Et pourtant tu as
-vécu dans une ville ardente du sud. Autour de toi, les couples se lient
-et se délient. Tante Varvara chante à tes oreilles les louanges de son
-amant. Tu restes pure, petite Ariane qui n’as été qu’à moi. Triomphe de
-l’orgueil qui te sauve et te garde pour mes baisers!... Puis un jour
-vient, et nous voici en face l’un de l’autre!
-
-Un vol de corbeaux criards passant juste au-dessus de sa tête l’arracha
-un instant à ses réflexions. Il suivit leurs évolutions au ras des toits
-blancs de la ville. Leur bande discordante tournoya, puis disparut
-derrière les palais et les couvents. Il reprit son soliloque.
-
---A la minute où elle me rencontre, elle se sent perdue. La terre
-qu’elle foulait en conquérante tremble sous ses pas. Cette fille
-hautaine et méprisante voit qu’elle va tomber dans les bras d’un homme
-rencontré la veille, qui ne l’aime pas, qui la prend comme un jouet, qui
-lui demande avec cynisme quelques heures de sa vie pour passer
-agréablement les soirées de son exil à Moscou... Ah! je n’ai laissé
-place à aucune illusion! J’ai parlé sans détours et sans hypocrisie.
-Rien de plus cynique que le marché que je lui propose... Pourtant elle
-ne songe pas à résister. Elle a rencontré le destin. Mais comme elle se
-déteste à cette heure, comme elle se débat contre elle-même!... Elle est
-vaincue; elle se rend... A ce moment suprême, elle comprend soudain
-qu’elle a encore le choix de s’humilier, ou devant moi, ou devant
-elle-même. Elle n’hésite pas. Elle prend le chemin le plus rude, mais
-celui au sortir duquel elle pourra vivre sans honte à ses propres
-yeux... Et voilà, ce passant aura dans les bras une fille facile,
-légère, qui va d’homme en homme, à son plaisir. Elle consent à ce que je
-la traite comme une passagère à qui l’on donne l’hospitalité un soir
-pour la renvoyer le lendemain... Oui, mais à ce prix elle se sauve. Elle
-se garde une arrière-chambre où elle se retrouve intacte... Qu’importe
-le reste? Qu’importe son amant et l’opinion qu’il aura d’elle?... Elle
-ment, et, chose merveilleuse, à l’instant où elle a pris son parti, elle
-sait me tromper avec tant d’art que les faits matériels les plus
-évidents ne peuvent me dessiller les yeux. Par la force de son génie,
-elle crée en moi une certitude que rien ne peut entamer... Et pourtant,
-elle a, pauvre enfant, une seconde de défaillance. Elle ne reste pas
-maîtresse de sa voix au moment où je la torture et m’efforce de pénétrer
-en elle. Elle balbutie comme une petite fille effrayée qu’elle est
-alors: «Mais je ne me bats pas!» Et je n’ai pas soupçonné le drame
-effrayant qui se jouait en elle. J’étais aveugle et j’étais sourd.
-Aujourd’hui seulement, je vois clair; maintenant, j’entends ton appel,
-Ariane!...
-
-Il gesticulait en parlant sur la terrasse balayée par un vent froid. Les
-rares passants s’arrêtaient, le regardaient, puis continuaient leur
-chemin. Il se calma soudain et tira sa montre. On l’attendait à son
-bureau. «Qu’on m’attende!» pensa-t-il. Et il reprit sa marche errante.
-
-D’un ciel fuligineux tombaient quelques flocons de neige glacés que le
-vent emportait en tourbillons.
-
-Il ne cessait de penser au mensonge d’Ariane. En un éclair, elle en
-avait conçu la nécessité et, du coup, s’était élevée à une hauteur qui
-donnait le vertige. Il éprouvait à la voir juchée si haut l’angoisse
-qu’on a à suivre des yeux un acrobate qui, au cintre du cirque, tente un
-exercice où il peut perdre la vie.
-
-Mais le prodige était d’avoir eu l’héroïsme de jouer ce rôle de
-casse-cou pendant presque un an de vie quotidienne. Dans une intimité de
-chaque instant, elle avait su perpétrer ce mensonge et le nourrir au
-cours changeant des jours et des nuits. Mieux elle l’aimait, mieux elle
-se cachait de lui, trouvant dans son orgueil la force de soutenir contre
-elle-même un impossible combat. Elle voyait l’effet funeste de sa
-tactique sur son amant. Il la rudoyait; il la faisait pleurer. Et
-peut-être ne pouvait-il arriver à l’aimer à cause de l’image haïssable
-d’elle-même qu’elle imprimait en lui. Elle avait supporté cette pensée;
-elle avait subi ces humiliations. Mais dans l’angoisse et dans les
-larmes, en secret elle triomphait. Plus il l’abaissait et plus elle
-grandissait.
-
-Et cependant, dans l’ardeur de la lutte elle se dévorait elle-même. Elle
-aimait. On ne fait pas sa place à l’amour. Une fois né, il envahit
-l’être entier. Il avait sauté à la gorge de l’orgueil et s’efforçait de
-le terrasser. Chaque épisode d’une lutte longue de dix mois était écrit
-avec du sang, car des défaites qu’elle subissait dans son combat contre
-elle-même, elle se vengeait sur Constantin. Il notait une progression
-dramatique dont il pouvait retracer les phases récentes. C’était
-l’histoire de la petite maison des faubourgs, histoire intolérable par
-le louche qu’elle enfermait; puis celle plus haïssable encore de l’heure
-passée dans les bras du docteur, amant de Varvara Petrovna, et enfin,
-enfin, la liste complète de ceux qui, une nuit, une semaine ou un mois,
-l’avaient possédée... Maintenant, c’est tout. Elle est à bout de forces;
-l’orgueil surhumain qui l’a soutenue est écrasé. Elle ne peut mentir
-davantage... Un sentiment plus puissant l’emporte. Elle n’est plus
-qu’amour. Alors la confession simple, nue, sans un geste, sans un
-accent, mille fois plus poignante par le ton uni sur lequel elle est
-faite, de la vérité.
-
-Constantin restait éperdu devant ce duel inconcevable. Il jugeait de
-l’héroïsme de cette petite fille à l’incommensurable grandeur de l’amour
-qui l’avait amenée, le matin même, à se livrer à lui.
-
-Tout à coup, une saute brusque d’idées le dérouta. Il se surprit à crier
-des mots qui vibrèrent dans l’air glacé.
-
---Et pourtant si j’avais su, si j’avais su! Ariane qu’as-tu fait?
-
-Il jeta ces mots si haut que le son de sa voix l’effraya. Il se tut,
-accablé par le flot nouveau de pensées qui montaient en lui... Il
-imaginait Ariane sincère dès le premier jour. Avec quelle douceur il
-l’aurait traitée! Comme il aurait fait avec patience le siège de ce cœur
-orgueilleux et de ce corps scellé! Quelle tendresse serait née entre
-eux. Il l’aurait prise enfin, mais comme il se serait donné! Et voilà
-que de par la volonté implacable d’Ariane, il avait été contraint à se
-défendre contre elle. Il avait lutté avec une sorte de rage pour ne pas
-aimer, pour ne pas s’attacher.
-
---Ah! fit-il sourdement, pourquoi m’as-tu trompé?... Comment revenir en
-arrière? Trop tard, trop tard, répéta-t-il avec désespoir... On ne
-ressuscite pas ce qui n’a jamais existé!
-
-Il s’arrêta, étouffé par l’amertume qui était en lui. Et soudain, il se
-demanda pourquoi il ne courait pas à Ariane. Elle était là, non loin de
-lui, à l’attendre dans une chambre d’hôtel.
-
-Une douleur inexprimable lui poignait le cœur. Il sentait, sans en
-chercher les raisons, qu’il lui était impossible de revoir sa maîtresse.
-De quels yeux la regarder? Que lui dire? Sur quel ton lui parler?
-
-Aux sentiments passionnés et contradictoires qui luttaient en lui se
-mêlait une sourde et intense fureur contre la jeune fille. Et maintenant
-qu’il voyait Ariane dans sa réalité, il la détestait. Par quel
-raffinement de méchanceté avait-elle eu la force de le torturer si
-longuement? Elle y avait goûté une joie satanique. Cruelle et
-insensible, elle s’était acharnée à sa vengeance... Un comble d’amour et
-de haine, un amalgame sublime où l’honneur et le mensonge, la loyauté et
-la ruse se mêlaient étrangement. Quel dégoût et quelle magnificence!...
-Mais il est à bout de force... Un an de supplices quotidiens l’a épuisé.
-Quelle joie ressent-il maintenant à savoir qu’il l’a eue vierge? Il
-n’est plus que souffrance. Il la revoit telle qu’elle a toujours été
-envers lui. Les blessures anciennes saignent encore... Il n’a qu’une
-pensée: fuir, être seul enfin, oublier cet enfer. Oui, partir pour
-Pétrograd le soir même... Mais il faut passer à l’hôtel prendre ses
-valises... Il arrivera au dernier moment... Peut-être, lasse de
-l’attendre sera-t-elle sortie?... Alors laisser un mot, un mot pour dire
-qu’il part et que, sans doute il reviendra... Mais il ne reviendra
-jamais...
-
-Il regarda autour de lui.
-
-Il était devant la petite maison de l’Arbat où habitait Natacha.--«Ce
-n’est pas le hasard qui m’a conduit ici,» pensa-t-il.
-
-A la minute où il pénétrait chez son amie, il savait ce qu’il allait lui
-dire. Il venait rompre avec elle. Du fait qu’il quittait Ariane, il
-renonçait à Natacha. Il le voyait dans son esprit comme un axiome qu’on
-pose et qu’on ne démontre pas.--Une heure plus tard, il sortait de la
-maison. Et derrière lui son amie pleurait sur le divan où il l’avait
-laissée.
-
-Un changement brusque s’était fait en lui. Il était calme; il songeait à
-son voyage, à ses affaires. Il se rendit à son bureau. Là il pensa qu’il
-fallait savoir ce que devenait Ariane, qu’il causerait avec elle par
-téléphone. Elle ne pouvait plus ni le faire souffrir, ni le rendre
-heureux. Pour la première fois depuis un an il se sentait un homme
-libre. Pourtant au moment de sonner, il recula... Pourquoi, au fait, ne
-pas la voir avant son départ? Pourquoi ne pas dîner avec elle,
-simplement, comme avec quelqu’un qu’on a connu jadis et qui vous est
-devenu indifférent?
-
-Il appela un chasseur et lui donna un message verbal à transmettre.
-
---Tu diras exactement--note bien mes paroles--«Constantin Michel vous
-salue, Ariane Nicolaevna, et vous prie de dîner avec lui à huit heures.
-Il prend le train de dix heures.»
-
-Lorsque le chasseur revint, Constantin l’interrogea avec brusquerie:
-
---Que faisait Ariane Nicolaevna?... Qu’a-t-elle répondu?...
-
---Ariane Nicolaevna était en train de téléphoner. Elle riait en
-parlant... Elle s’est arrêtée, m’a écouté et a répondu simplement:
-«Bien», puis a continué sa conversation.
-
-Une heure plus tard, Constantin arrivait à l’hôtel. Dès avant d’entrer
-il savait qu’il ne ressentirait aucune émotion à revoir Ariane. Il la
-salua sur un ton naturel, mais il ne l’embrassa pas. Il ne fit aucun
-effort ni pour causer, ni pour se taire. Il était glacé jusqu’au fond de
-l’être et insensible. La jeune fille n’était ni gaie, ni triste, ni
-sentimentale, ni cynique. Elle l’aida à préparer ses papiers et ses
-effets. A table, ils parlèrent sur un ton uni de choses sans importance.
-Elle ne lui demanda pas quand il reviendrait. La question de
-l’appartement à l’hôtel ne fut pas abordée. Après dîner, comme il
-fermait ses valises, elle lui donna pour le voyage des sandwiches
-qu’elle avait préparées elle-même et enveloppées dans un papier blanc
-noué d’un ruban bleu.
-
-Lorsque le moment de partir fut venu, elle s’habilla pour l’accompagner
-à la gare.
-
-Elle l’installa dans son coupé, détacha une rose de son corsage et la
-mit dans un verre. Puis ils descendirent sur le quai en attendant le
-signal du départ.
-
-Constantin avait passé son bras sous celui de la jeune fille. Il ne
-parlait pas. Il était extrêmement las et ne pensait à rien. Ariane, par
-instants et comme à la dérobée, le regardait. Habituée à lire dans les
-traits de son ami, elle avait compris à sa pâleur, aux rides creusées
-sous ses yeux, qu’il traversait une crise terrible. Mais quoi,
-n’aurait-il pas un mot pour elle? La laisserait-il ainsi seule dans la
-nuit? Partait-il pour ne plus revenir? Elle se taisait, n’osant poser
-une question. Les minutes passaient; l’angoisse emplissait son cœur. La
-tension entre les deux amants atteignait à son comble. Il semblait que
-rien ne pourrait rompre le silence dans lequel ils s’ensevelissaient et
-que la séparation allait rendre éternel.
-
-Les trois coups de la cloche sonnèrent auxquels le sifflet de la
-locomotive répondit. Constantin embrassa la jeune fille sans prononcer
-une parole. Maintenant il était debout sur la première marche de
-l’escalier du wagon. Le train, avec peine, s’ébranlait. Ariane luttait
-pour ne pas s’évanouir. Elle leva les yeux vers son amant. Il les vit se
-remplir de larmes... Soudain, s’accrochant d’une main à la barre
-d’appui, il se pencha, enlaça la jeune fille fortement d’un seul bras,
-la souleva, l’amena jusqu’à lui, l’emporta dans le coupé dont il ferma
-la porte et s’abattit avec elle sur la banquette.
-
---Que fais-tu? balbutia-t-elle. Tu es fou!
-
---Tais-toi! dit-il... Je t’en prie!... Tais-toi!...
-
-Il la dévorait de baisers silencieux.
-
-
-Arkhangel, octobre 1918.
-
-Paris, mars 1919.
-
-
-
-
-TABLE
-
-
-PREMIÈRE PARTIE
-
- I.--De l’hôtel de Londres au gymnase Znamenski 9
- II.--Tante Varvara 25
- III.--La lettre 37
- IV.--Le fiancé 46
- V.--Le jardin Alexandre 56
- VI.--Jours troublés 68
-
-DEUXIÈME PARTIE
-
- I.--Boris Godounof 81
- II.--Un souper 87
- III.--Banale soirée 94
- IV.--Surgit amari aliquid 99
- V.--La baronne Korting 112
- VI.--Mouvement imprévu 119
- VII.--Crimée 127
- VIII.--Séparation 138
- IX.--Le bel été 143
- X.--Reprise 150
- XI.--La vie à deux 154
- XII.--Semper eadem 160
- XIII.--L’amie 168
- XIV.--La petite maison des faubourgs 176
- XV.--Plus avant 183
- XVI.--Un souper 187
- XVII.--Juvenilia 194
- XVIII.--L’Arbat 202
- XIX.--L’écolière 205
- XX.--L’esprit de perdition 210
- XXI.--Le secret 217
- XXII.--Un jour gris de février 223
- XXIII.--Divagations 225
-
-
-
-
-JVSTIFICATION DV TIRAGE:
-
-
-On acheva pour la troisième fois de réimprimer ce livre le 6 février
-1921 sur les presses de l’imprimerie Crété à Corbeil (S.-et-O.)
-
-
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-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
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