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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
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-The Project Gutenberg eBook of Le scarabée d'or, by Edgar Allan Poe
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
-will have to check the laws of the country where you are located before
-using this eBook.
-
-Title: Le scarabée d'or
-
-Author: Edgar Allan Poe
-
-Translator: Charles Baudelaire
-
-Illustrators: Rita Dreyfus
- Georges Rochegrosse
- R. Blot
-
-Release Date: January 3, 2022 [eBook #67094]
-
-Language: French
-
-Produced by: Laura Natal Rodrigues (Images generously made available by
- Gallica, Bibliothèque nationale de France.)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE SCARABÉE D'OR ***
-
-
-EDGAR POE
-
-
-
-
-LE
-
-SCARABÉE D'OR
-
-
-
-
-Traduction de CHARLES BAUDELAIRE
-
-
-
-
-ILLUSTRATIONS EN COULEURS ET EN NOIR
-
-PAR
-
-GEORGES ROCHEGROSSE
-
-
-
-
-PARIS
-
-LIBRAIRIE DES AMATEURS
-
-A. FERROUD.--F. FERROUD, Successeur
-
-_127, Boulevard Saint-Germain, 127_
-
-1926
-
-
-
-
-Le Frontispice de cet ouvrage a été gravé par Mme Rita Dreyfus. Les
-autres planches en couleurs par Georges Beltrand. Les planches en noir
-par R. Blot.
-
-
-
-
-[Figure 01]
-
-[Figure 02]
-
-
-
-
-Oh! oh! qu'est-ce que cela? Ce garçon a
-une folie dans les jambes! Il a été mordu
-par la tarentule.
-
-(_Tout de travers._)
-
-
-
-
-Il y a quelques années, je me liai intimement avec un M. William
-Legrand. Il était d'une ancienne famille protestante, et jadis il avait
-été riche; mais une série de malheurs l'avait réduit à la misère.
-Pour éviter l'humiliation de ses désastres, il quitta la
-Nouvelle-Orléans, la ville de ses aïeux, et établit sa demeure dans
-l'île de Sullivan, près Charleston, dans la Caroline du Sud.
-
-Cette île est des plus singulières. Elle n'est guère composée que de
-sable de mer et a environ trois milles de long. En largeur, elle n'a
-jamais plus d'un quart de mille. Elle est séparée du continent par une
-crique à peine visible, qui filtre à travers une masse de roseaux et
-de vase, rendez-vous habituel des poules d'eau. La végétation, comme
-on peut le supposer, est pauvre, ou, pour ainsi dire, naine. On n'y
-trouve pas d'arbres d'une certaine dimension. Vers l'extrémité
-occidentale, à l'endroit où s'élèvent le fort Moultrie et quelques
-misérables bâtisses de bois habitées pendant l'été par les gens qui
-fuient les poussières et les fièvres de Charleston, on rencontre, il
-est vrai, le palmier nain sétigère; mais toute l'île, à l'exception
-de ce point occidental et d'un espace triste et blanchâtre qui borde la
-mer, est couverte d'épaisses broussailles de myrte odoriférant, si
-estimé par les horticulteurs anglais. L'arbuste y monte souvent à une
-hauteur de quinze ou vingt pieds; il y forme un taillis presque
-impénétrable et charge l'atmosphère de ses parfums.
-
-Au plus profond de ce taillis, non loin de l'extrémité orientale de
-l'île, c'est-à-dire de la plus éloignée, Legrand s'était bâti
-lui-même une petite hutte, qu'il occupait quand, pour la première fois
-et par hasard, je fis sa connaissance. Cette connaissance mûrit bien
-vite en amitié,--car il y avait, certes, dans le cher reclus de quoi
-exciter l'intérêt et l'estime. Je vis qu'il avait reçu une forte
-éducation, heureusement servie par des facultés spirituelles peu
-communes, mais qu'il était infecté de misanthropie et sujet à de
-malheureuses alternatives d'enthousiasme et de mélancolie. Bien qu'il
-eût chez lui beaucoup de livres, il s'en servait rarement. Ses
-principaux amusements consistaient à chasser et à pêcher, ou à
-flâner sur la plage et à travers les myrtes, en quête de coquillages
-et d'échantillons entomologiques;--sa collection aurait pu faire envie
-à un Swammerdam. Dans ces excursions, il était ordinairement
-accompagné par un vieux nègre nommé Jupiter, qui avait été
-affranchi avant les revers de la famille, mais qu'on n'avait pu
-décider, ni par menaces ni par promesses, à abandonner son jeune
-_massa Will_; il considérait comme son droit de le suivre partout. Il
-n'est pas improbable que les parents de Legrand, jugeant que celui-ci
-avait la tête un peu dérangée, se soient appliqués à confirmer
-Jupiter dans son obstination, dans le but de mettre une espèce de
-gardien et de surveillant auprès du fugitif.
-
-Sous la latitude de l'île de Sullivan, les hivers sont rarement
-rigoureux, et c'est un événement quand, au déclin de l'année, le feu
-devient indispensable. Cependant, vers le milieu d'octobre 18.., il y
-eut une journée d'un froid remarquable. Juste avant le coucher du
-soleil, je me frayais un chemin à travers les taillis vers la hutte de
-mon ami, que je n'avais pas vu depuis quelques semaines; je demeurais
-alors à Charleston, à une distance de neuf milles de l'île, et les
-facilités pour aller et revenir étaient bien moins grandes
-qu'aujourd'hui. En arrivant à la hutte, je frappai selon mon habitude,
-et, ne recevant pas de réponse, je cherchai la clef où je savais
-qu'elle était cachée, j'ouvris la porte et j'entrai. Un beau feu
-flambait dans le foyer. C'était une surprise, et, à coup sûr, une des
-plus agréables. Je me débarrassai de mon paletot, je traînai un
-fauteuil auprès des bûches pétillantes, et j'attendis patiemment
-l'arrivée de mes hôtes.
-
-Peu après la tombée de la nuit, ils arrivèrent et me firent un
-accueil tout à fait cordial. Jupiter, tout en riant d'une oreille à
-l'autre, se donnait du mouvement et préparait quelques poules
-d'eau pour le souper. Legrand était dans une de ses _crises_
-d'enthousiasme;--car de quel autre nom appeler cela? Il avait trouvé un
-bivalve inconnu, formant un genre nouveau, et, mieux encore, il avait
-chassé et attrapé, avec l'assistance de Jupiter, un scarabée qu'il
-croyait tout à fait nouveau, et sur lequel il désirait avoir mon
-opinion le lendemain matin.
-
---Et pourquoi pas ce soir? demandai-je en me frottant les mains devant
-la flamme, et envoyant mentalement au diable toute la race des
-scarabées.
-
---Ah! si j'avais seulement su que vous étiez ici! dit Legrand; mais il
-y a si longtemps que je ne vous ai vu! Et comment pouvais-je deviner que
-vous me rendriez visite justement cette nuit? En revenant au logis, j'ai
-rencontré le lieutenant G..., du fort, et très étourdiment je lui ai
-prêté le scarabée; de sorte qu'il vous sera impossible de le voir
-avant demain matin. Restez ici cette nuit, et j'enverrai Jupiter le
-chercher au lever du soleil. C'est bien la plus ravissante chose de la
-création!
-
---Quoi? le lever du soleil?
-
---Eh non! que diable!--le scarabée. Il est d'une brillante couleur
-d'or,--gros à peu près comme une grosse noix,--avec deux taches d'un
-noir de jais à une extrémité du dos, et une troisième, un peu plus
-allongée, à l'autre. Les antennes sont...
-
---Il n'y a pas du tout d'étain sur lui[1], massa Will, je vous le
-parie, interrompit Jupiter; le scarabée est un scarabée d'or, d'or
-massif, d'un bout à l'autre, dedans et partout, excepté les ailes; je
-n'ai jamais vu de ma vie un scarabée à moitié aussi lourd.
-
---C'est bien, mettons que vous ayez raison, Jup, répliqua Legrand un
-peu plus vivement, à ce qu'il me sembla, que ne le comportait la
-situation, est-ce une raison pour laisser brûler les poules? La couleur
-de l'insecte,--et il se tourna vers moi,--suffirait en vérité à
-rendre plausible l'idée de Jupiter. Vous n'avez jamais vu un éclat
-métallique plus brillant que celui de ses élytres; mais vous ne
-pourrez en juger que demain matin. En attendant, j'essaierai de vous
-donner une idée de sa forme.
-
-Tout en parlant, il s'assit à une petite table sur laquelle il y avait
-une plume et de l'encre, mais pas de papier. Il chercha dans un tiroir,
-mais n'en trouva pas.
-
---N'importe, dit-il à la fin, cela suffira.
-
-Et il tira de la poche de son gilet quelque chose qui me fit l'effet
-d'un morceau de vieux vélin fort sale, et il fit dessus une espèce de
-croquis à la plume. Pendant ce temps, j'avais gardé ma place auprès
-du feu, car j'avais toujours très froid. Quand son dessin fut achevé,
-il me le passa, sans se lever. Comme je le recevais de sa main, un fort
-grognement se fit entendre, suivi d'un grattement à la porte. Jupiter
-ouvrit, et un énorme terre-neuve, appartenant à Legrand, se précipita
-dans la chambre, sauta sur mes épaules et m'accabla de caresses; car je
-m'étais fort occupé de lui dans mes visites précédentes. Quand il
-eut fini ses gambades, je regardai le papier, et, pour dire la vérité,
-je me trouvai passablement intrigué par le dessin de mon ami.
-
---Oui! dis-je après l'avoir contemplé quelques minutes, c'est là un
-étrange scarabée, je le confesse; il est nouveau pour moi; je n'ai
-jamais rien vu d'approchant, à moins que ce ne soit un crâne ou une
-tête de mort, à quoi il ressemble plus qu'aucune autre chose qu'il
-m'ait jamais été donné d'examiner.
-
-
-[Figure 03]
-
-
---Une tête de mort! répéta Legrand. Ah! oui, il y a un peu de cela
-sur le papier, je comprends. Les deux taches noires supérieures font
-les yeux, et la plus longue qui est plus bas figure une bouche, n'est-ce
-pas? D'ailleurs, la forme générale est ovale...
-
---C'est peut-être cela, dis-je; mais je crains, Legrand, que vous ne
-soyez pas très artiste. J'attendrai que j'aie vu la bête elle-même,
-pour me faire une idée quelconque de sa physionomie.
-
---Fort bien! Je ne sais comment cela se fait, dit-il, un peu piqué, je
-dessine assez joliment, ou du moins je le devrais,--car j'ai eu de bons
-maîtres, et je me flatte de n'être pas tout à fait une brute.
-
---Mais alors, mon cher camarade, dis-je vous plaisantez; ceci est un
-crâne fort passable, je puis même dire que c'est un crâne parfait,
-d'après toutes les idées reçues relativement à cette partie de
-l'ostéologie, et votre scarabée serait le plus étrange de tous les
-scarabées du monde, s'il ressemblait à ceci. Nous pourrions établir
-là-dessus quelque petite superstition saisissante. Je présume que vous
-nommerez votre insecte _scarabœus caput hominis_, ou quelque chose
-d'approchant; il y a dans les livres d'histoire naturelle beaucoup
-d'appellations de ce genre.--Mais où sont les antennes dont vous
-parliez?
-
---Les antennes! dit Legrand, qui s'échauffait inexplicablement; vous
-devez voir les antennes; j'en suis sûr. Je les ai faites aussi
-distinctes qu'elles le sont dans l'original, et je présume que cela est
-bien suffisant.
-
---À la bonne heure, dis-je; mettons que vous les ayez faites; toujours
-est-il vrai que je ne les vois pas.
-
-Et je lui tendis le papier, sans ajouter aucune remarque, ne voulant pas
-le pousser à bout; mais j'étais fort étonné de la tournure que
-l'affaire avait prise; sa mauvaise humeur m'intriguait,--et, quant au
-croquis de l'insecte, il n'y avait positivement pas d'antennes visibles,
-et l'ensemble ressemblait, à s'y méprendre, à l'image ordinaire d'une
-tête de mort.
-
-Il reprit son papier d'un air maussade, et il était au moment de le
-froisser, sans doute pour le jeter dans le feu, quand, son regard étant
-tombé par hasard sur le dessin, toute son attention y parut
-enchaînée. En un instant, son visage devint d'un rouge intense, puis
-excessivement pâle. Pendant quelques minutes, sans bouger de sa place,
-il continua à examiner minutieusement le dessin. À la longue, il se
-leva, prit une chandelle sur la table, et alla s'asseoir sur un coffre,
-à l'autre extrémité de la chambre. Là, il recommença à examiner
-curieusement le papier, le tournant dans tous les sens. Néanmoins, il
-ne dit rien, et sa conduite me causait un étonnement extrême; mais je
-jugeai prudent de n'exaspérer par aucun commentaire sa mauvaise humeur
-croissante. Enfin, il tira de la poche de son habit un portefeuille, y
-serra soigneusement le papier, et déposa le tout dans un pupitre qu'il
-ferma à clef. Il revint dès lors à des allures plus calmes, mais son
-premier enthousiasme avait totalement disparu. Il avait l'air plutôt
-concentré que boudeur. À mesure que la soirée s'avançait, il
-s'absorbait de plus en plus dans sa rêverie, et aucune de mes saillies
-ne put l'en arracher. Primitivement, j'avais eu l'intention de passer la
-nuit dans la cabane, comme j'avais déjà fait plus d'une fois; mais, en
-voyant l'humeur de mon hôte, je jugeai plus convenable de prendre
-congé. Il ne fit aucun effort pour me retenir; mais, quand je partis,
-il me serra la main avec une cordialité encore plus vive que de
-coutume.
-
-Un mois environ après cette aventure,--et durant cet intervalle je
-n'avais pas entendu parler de Legrand,--je reçus à Charleston une
-visite de son serviteur Jupiter. Je n'avais jamais vu le bon vieux
-nègre si complètement abattu, et je fus pris de la crainte qu'il ne
-fût arrivé à mon ami quelque sérieux malheur.
-
-
-[Figure 04]
-
-
---Eh bien, Jup, dis-je, quoi de neuf? Comment va ton maître?
-
---Dame! pour dire la vérité, massa, il ne va pas aussi bien qu'il
-devrait.
-
---Pas bien! vraiment je suis navré d'apprendre cela. Mais de quoi se
-plaint-il?
-
---Ah! voilà la question!--il ne se plaint jamais de rien, mais il est
-tout de même bien malade.
-
---Bien malade, Jupiter!--Eh! que ne disais-tu cela tout de suite? Est-il
-au lit?
-
---Non, non, il n'est pas au lit! Il n'est bien nulle part;--voilà
-justement où le soulier me blesse;--j'ai l'esprit très inquiet au
-sujet du pauvre massa Will.
-
---Jupiter, je voudrais bien comprendre quelque chose à tout ce que tu
-me racontes là. Tu dis que ton maître est malade. Ne t'a-t-il pas dit
-de quoi il souffre?
-
---Oh! massa, c'est bien inutile de se creuser la tête.--Massa Will dit
-qu'il n'a absolument rien;--mais, alors, pourquoi donc s'en va-t-il,
-deçà et delà, tout pensif, les regards sur son chemin, la tête
-basse, les épaules voûtées, et pâle comme une oie? Et pourquoi donc
-fait-il toujours et toujours des chiffres?
-
---Il fait quoi, Jupiter?
-
---Il fait des chiffres avec des signes sur une ardoise,--les signes les
-plus bizarres que j'aie jamais vus. Je commence à avoir peur, tout de
-même. Il faut que j'aie toujours un œil braqué sur lui, rien que sur
-lui. L'autre jour, il m'a échappé avant le lever du soleil, et il a
-décampé pour toute la sainte journée. J'avais coupé un bon bâton
-exprès pour lui administrer une correction de tous les diables quand il
-reviendrait;--mais je suis si bête, que je n'en ai pas eu le
-courage;--il a l'air si malheureux!
-
---Ah! vraiment!--Eh bien, après tout, je crois que tu as mieux fait
-d'être indulgent pour le pauvre garçon.--Il ne faut pas lui donner le
-fouet, Jupiter;--il n'est peut-être pas en état de le supporter. Mais
-ne peux-tu pas te faire une idée de ce qui a occasionné cette maladie,
-ou plutôt ce changement de conduite? Lui est-il arrivé quelque chose
-de fâcheux depuis que je vous ai vus?
-
---Non, massa, il n'est rien arrivé de fâcheux _depuis_ lors,--mais
-_avant_ cela,--oui,--j'en ai peur,--c'était le jour même que vous
-étiez là-bas.
-
---Comment? que veux-tu dire?
-
---Eh! massa, je veux parler du scarabée, voilà tout.
-
---Du quoi?
-
---Du scarabée...--Je suis sûr que massa Will a été mordu quelque
-part à la tête par ce scarabée d'or.
-
---Et quelle raison as-tu, Jupiter, pour faire une pareille supposition?
-
---Il a bien assez de pinces pour cela, massa, et une bouche aussi. Je
-n'ai jamais vu un scarabée aussi endiablé;--il attrape et il mord tout
-ce qui l'approche. Massa Will l'avait d'abord attrapé, mais il l'a bien
-vite lâché, je vous assure;--c'est alors, sans doute, qu'il a été
-mordu. La mine de ce scarabée et sa bouche ne me plaisaient guère,
-certes;--aussi je ne voulus pas le prendre avec mes doigts; mais je pris
-un morceau de papier, et j'empoignai le scarabée dans le papier; je
-l'enveloppai donc dans le papier, avec un petit morceau de papier dans
-la bouche;--voilà comment je m'y pris.
-
---Et tu penses donc que ton maître a été réellement mordu par le
-scarabée, et que cette morsure l'a rendu malade?
-
---Je ne pense rien du tout,--je le sais[2]. Pourquoi donc rêve-t-il
-toujours d'or, si ce n'est parce qu'il a été mordu par le scarabée
-d'or? J'en ai déjà entendu parler, de ces scarabées d'or.
-
-
-[Figure 05]
-
-[Figure 06]
-
-
---Mais comment sais-tu qu'il rêve d'or?
-
---Comment je le sais? parce qu'il en parle, même en dormant;--voilà
-comment je le sais.
-
---Au fait, Jupiter, tu as peut-être raison; mais à quelle bienheureuse
-circonstance dois-je l'honneur de ta visite aujourd'hui?
-
---Que voulez-vous dire, massa?
-
---M'apportes-tu un message de M. Legrand?
-
---Non, massa, je vous apporte une lettre que voici.
-
-Et Jupiter me tendit un papier où je lus:
-
-
-«Mon cher,
-
-«Pourquoi donc ne vous ai-je pas vu depuis si longtemps? J'espère que
-vous n'avez pas été assez enfant pour vous formaliser d'une petite
-brusquerie de ma part; mais non,--cela est par trop improbable.
-
-«Depuis que je vous ai vu, j'ai eu un grand sujet d'inquiétude. J'ai
-quelque chose à vous dire, mais à peine sais-je comment vous le dire.
-Sais-je même si je vous le dirai?
-
-«Je n'ai pas été tout à fait bien depuis quelques jours, et le
-pauvre vieux Jupiter m'ennuie insupportablement par toutes ses bonnes
-intentions et attentions. Le croiriez-vous? Il avait, l'autre jour,
-préparé un gros bâton à l'effet de me châtier, pour lui avoir
-échappé et avoir passé la journée, seul, au milieu des collines, sur
-le continent. Je crois vraiment que ma mauvaise mine m'a seule sauvé de
-la bastonnade.
-
-«Je n'ai rien ajouté à ma collection depuis que nous nous sommes vus.
-
-«Revenez avec Jupiter si vous le pouvez sans trop d'inconvénients.
-_Venez, venez_. Je désire vous voir ce soir pour affaire grave. Je vous
-assure que c'est de _la plus haute importance_.
-
-« Votre tout dévoué,
-
-«WILLIAM LEGRAND.»
-
-
-Il y avait dans le ton de cette lettre quelque chose qui me causa une
-forte inquiétude. Ce style différait absolument du style habituel de
-Legrand. À quoi diable rêvait-il? Quelle nouvelle lubie avait pris
-possession de sa trop excitable cervelle? Quelle affaire de _si haute
-importance_ pouvait-il avoir à accomplir? Le rapport de Jupiter ne
-présageait rien de bon;--je tremblais que la pression continue de
-l'infortune n'eût, à la longue, singulièrement dérangé la raison de
-mon ami. Sans hésiter un instant, je me préparai donc à accompagner
-le nègre.
-
-En arrivant au quai, je remarquai une faux et trois bêches, toutes
-également neuves, qui gisaient au fond du bateau dans lequel nous
-allions nous embarquer.
-
---Qu'est-ce que tout cela signifie, Jupiter? demandai-je.
-
---Ça, c'est une faux, massa, et des bêches.
-
---Je le vois bien; mais qu'est-ce que tout cela fait ici?
-
---Massa Will m'a dit d'acheter pour lui cette faux et ces bêches à la
-ville, et je les ai payées bien cher; cela nous coûte un argent de
-tous les diables.
-
---Mais, au nom de tout ce qu'il y a de mystérieux, qu'est-ce que ton
-massa Will a à faire de faux et de bêches?
-
---Vous m'en demandez plus que je ne sais; lui-même, massa, n'en sait
-pas davantage; le diable m'emporte si je n'en suis pas convaincu. Mais
-tout cela vient du scarabée.
-
-Voyant que je ne pouvais tirer aucun éclaircissement de Jupiter dont
-tout l'entendement paraissait absorbé par le scarabée, je descendis
-dans le bateau et je déployai la voile. Une belle et forte brise nous
-poussa bien vite dans la petite anse au nord du fort Moultrie, et,
-après une promenade de deux milles environ, nous arrivâmes à la
-hutte. Il était à peu près trois heures de l'après-midi. Legrand
-nous attendait avec une vive impatience. Il me serra la main avec un
-empressement nerveux qui m'alarma et renforça mes soupçons naissants.
-Son visage était d'une pâleur spectrale, et ses yeux, naturellement
-fort enfoncés, brillaient d'un éclat surnaturel. Après quelques
-questions relatives à sa santé, je lui demandai, ne trouvant rien de
-mieux à dire, si le lieutenant G... lui avait enfin rendu son
-scarabée.
-
---Oh! oui, répliqua-t-il en rougissant beaucoup;--je le lui ai repris
-le lendemain matin. Pour rien au monde je ne me séparerais de ce
-scarabée. Savez-vous bien que Jupiter a tout à fait raison à son
-égard?
-
---En quoi? demandai-je avec un triste pressentiment dans le cœur.
-
---En supposant que c'est un scarabée d'or véritable.
-
-Il dit cela avec un sérieux profond, qui me fit indiciblement mal.
-
---Ce scarabée est destiné à faire ma fortune, continua-t-il avec
-un sourire de triomphe, à me réintégrer dans mes possessions de
-famille. Est-il donc étonnant que je le tienne en si haut prix?
-Puisque la Fortune a jugé bon de me l'octroyer, je n'ai qu'à
-en user convenablement, et j'arriverai jusqu'à l'or dont il est
-l'indice.--Jupiter, apporte-le-moi.
-
---Quoi? le scarabée, massa? J'aime mieux n'avoir rien à démêler avec
-le scarabée;--vous saurez bien le prendre vous-même.
-
-Là-dessus, Legrand se leva avec un air grave et imposant, et
-alla me chercher l'insecte sous un globe de verre où il était
-déposé. C'était un superbe scarabée, inconnu à cette époque aux
-naturalistes, et qui devait avoir un grand prix au point de vue
-scientifique. Il portait à l'une des extrémités du dos deux taches
-noires et rondes, et à l'autre une tache de forme allongée. Les
-élytres étaient excessivement dures et luisantes et avaient
-positivement l'aspect de l'or bruni. L'insecte était remarquablement
-lourd, et, tout bien considéré, je ne pouvais pas trop blâmer Jupiter
-de son opinion; mais que Legrand s'entendît avec lui sur ce sujet,
-voilà ce qu'il m'était impossible de comprendre, et, quand il se
-serait agi de ma vie, je n'aurais pas trouvé le mot de l'énigme.
-
---Je vous ai envoyé chercher, dit-il d'un ton magnifique, quand j'eus
-achevé d'examiner l'insecte, je vous ai envoyé chercher pour vous
-demander conseil et assistance dans l'accomplissement des vues de la
-Destinée et du scarabée...
-
---Mon cher Legrand, m'écriai-je en l'interrompant, vous n'êtes
-certainement pas bien, et vous feriez beaucoup mieux de prendre quelques
-précautions. Vous allez vous mettre au lit, et je resterai auprès de
-vous quelques jours, jusqu'à ce que vous soyez rétabli. Vous avez la
-fièvre, et...
-
---Tâtez mon pouls, dit-il.
-
-Je le tâtai, et, pour dire la vérité, je ne trouvai pas le plus
-léger symptôme de fièvre.
-
---Mais vous pourriez bien être malade sans avoir la fièvre.
-Permettez-moi, pour cette fois seulement, de faire le médecin avec
-vous. Avant toute chose, allez vous mettre au lit. Ensuite...
-
---Vous vous trompez, interrompit-il; je suis aussi bien que je puis
-espérer de l'être dans l'état d'excitation que j'endure. Si
-réellement vous voulez me voir tout à fait bien, vous soulagerez cette
-excitation.
-
---Et que faut-il faire pour cela?
-
---C'est très facile. Jupiter et moi, nous partons pour une expédition
-dans les collines, sur le continent, et nous avons besoin de l'aide
-d'une personne en qui nous puissions absolument nous fier. Vous êtes
-cette personne unique. Que notre entreprise échoue ou réussisse,
-l'excitation que vous voyez en moi maintenant sera également apaisée.
-
---J'ai le vif désir de vous servir en toute chose, répliquai-je; mais
-prétendez-vous dire que cet infernal scarabée ait quelque rapport avec
-votre expédition dans les collines?
-
---Oui, certes.
-
---Alors, Legrand, il m'est impossible de coopérer à une entreprise
-aussi parfaitement absurde.
-
---J'en suis fâché,--très fâché,--car il nous faudra tenter
-l'affaire à nous seuls.
-
---À vous seuls! Ah! le malheureux est fou, à coup sûr!--Mais, voyons,
-combien de temps durera votre absence?
-
---Probablement toute la nuit. Nous allons partir immédiatement, et,
-dans tous les cas, nous serons de retour au lever du soleil.
-
---Et vous me promettez, sur votre honneur, que ce caprice passé, et
-l'affaire du scarabée--bon Dieu!--vidée à votre satisfaction, vous
-rentrerez au logis, et que vous y suivrez exactement mes prescriptions,
-comme celles de votre médecin?
-
---Oui, je vous le promets; et maintenant partons, car nous n'avons pas
-de temps à perdre.
-
-J'accompagnai mon ami, le cœur gros. À quatre heures, nous nous mîmes
-en route, Legrand, Jupiter, le chien et moi. Jupiter prit la faux et les
-bêches; il insista pour s'en charger, plutôt, à ce qu'il me parut,
-par crainte de laisser un de ces instruments dans la main de son maître
-que par excès de zèle et de complaisance. Il était d'ailleurs d'une
-humeur de chien, et ces mots: _Damné scarabée_! furent les seuls qui
-lui échappèrent tout le long du voyage. J'avais, pour ma part, la
-charge de deux lanternes sourdes; quant à Legrand, il s'était
-contenté du scarabée, qu'il portait attaché au bout d'un morceau de
-ficelle, et qu'il faisait tourner autour de lui, tout en marchant, avec
-des airs de magicien. Quand j'observais ce symptôme suprême de
-démence dans mon pauvre ami, je pouvais à peine retenir mes larmes. Je
-pensai toutefois qu'il valait mieux épouser sa fantaisie, au moins pour
-le moment, ou jusqu'à ce que je pusse prendre quelques mesures
-énergiques avec chance de succès. Cependant, j'essayais, mais fort
-inutilement, de le sonder relativement au but de l'expédition. Il avait
-réussi à me persuader de l'accompagner, et semblait désormais peu
-disposé à lier conversation sur un sujet d'une si maigre importance.
-À toutes mes questions, il ne daignait répondre que par un «Nous
-verrons bien!».
-
-Nous traversâmes dans un esquif la crique à la pointe de l'île, et,
-grimpant sur les terrains montueux de la rive opposée, nous nous
-dirigeâmes vers le nord-ouest, à travers un pays horriblement sauvage
-et désolé, où il était impossible de découvrir la trace d'un pied
-humain. Legrand suivait sa route avec décision, s'arrêtant seulement
-de temps en temps pour consulter certaines indications qu'il paraissait
-avoir laissées lui-même dans une occasion précédente.
-
-Nous marchâmes ainsi deux heures environ, et le soleil était au moment
-de se coucher quand nous entrâmes dans une région infiniment plus
-sinistre que tout ce que nous avions vu jusqu'alors. C'était une
-espèce de plateau près du sommet d'une montagne affreusement
-escarpée, couverte de bois de la base au sommet, et semée d'énormes
-blocs de pierre qui semblent éparpillés pêle-mêle sur le sol, et
-dont plusieurs se seraient infailliblement précipités dans les
-vallées inférieures sans le secours des arbres contre lesquels ils
-s'appuyaient. De profondes ravines irradiaient dans diverses directions
-et donnaient à la scène un caractère de solennité plus lugubre.
-
-La plate-forme naturelle sur laquelle nous étions grimpés était si
-profondément encombrée de ronces, que nous vîmes bien que, sans la
-faux, il nous eût été impossible de nous frayer un passage. Jupiter,
-d'après les ordres de son maître, commença à nous éclaircir un
-chemin jusqu'au pied d'un tulipier gigantesque qui se dressait, en
-compagnie de huit ou dix chênes, sur la plate-forme, et les surpassait
-tous, ainsi que tous les arbres que j'avais vus jusqu'alors, par la
-beauté de sa forme et de son feuillage, par l'immense développement de
-son branchage et par la majesté générale de son aspect. Quand nous
-eûmes atteint cet arbre, Legrand se tourna vers Jupiter, et lui demanda
-s'il se croyait capable d'y grimper. Le pauvre vieux parut légèrement
-étourdi par cette question, et resta quelques instants sans répondre.
-Cependant, il s'approcha de l'énorme tronc, en fit lentement le tour et
-l'examina avec une attention minutieuse. Quand il eut achevé son
-examen, il dit simplement:
-
---Oui, massa; Jup n'a pas vu d'arbre où il ne puisse grimper.
-
---Alors, monte; allons, allons! et rondement! car il fera bientôt trop
-noir pour voir ce que nous faisons.
-
---Jusqu'où faut-il monter, massa? demanda Jupiter.
-
---Grimpe d'abord sur le tronc, et puis je te dirai quel chemin tu dois
-suivre.--Ah! un instant! prends ce scarabée avec toi.
-
---Le scarabée, massa Will!--le scarabée d'or! cria le nègre reculant
-de frayeur; pourquoi donc faut-il que je porte avec moi ce scarabée sur
-l'arbre? Que je sois damné si je le fais!
-
---Jup, si vous avez peur, vous, un grand nègre, un gros et fort nègre,
-de toucher à un petit insecte mort et inoffensif, eh bien, vous pouvez
-l'emporter avec cette ficelle;--mais, si vous ne l'emportez pas avec
-vous d'une manière ou d'une autre, je serai dans la cruelle nécessité
-de vous fendre la tête avec cette bêche.
-
---Mon Dieu! qu'est-ce qu'il y a donc, massa? dit Jup, que la honte
-rendait évidemment plus complaisant; il faut toujours que vous
-cherchiez noise à votre vieux nègre. C'est une farce, voilà tout.
-Moi, avoir peur du scarabée! je m'en soucie bien du scarabée!
-
-Et il prit avec précaution l'extrême bout de la corde, et, maintenant
-l'insecte aussi loin de sa personne que les circonstances le
-permettaient, il se mit en devoir de grimper à l'arbre.
-
-Dans sa jeunesse, le tulipier, ou _liriodendron tulipiferum_, le plus
-magnifique des forestiers américains, a un tronc singulièrement lisse
-et s'élève souvent à une grande hauteur, sans pousser de branches
-latérales; mais quand il arrive à sa maturité, l'écorce devient
-rugueuse et inégale, et de petits rudiments de branches se manifestent
-en grand nombre sur le tronc. Aussi l'escalade, dans le cas actuel,
-était beaucoup plus difficile en apparence qu'en réalité. Embrassant
-de son mieux l'énorme cylindre avec ses bras et ses genoux, empoignant
-avec les mains quelques-unes des pousses, appuyant ses pieds nus sur les
-autres, Jupiter, après avoir failli tomber une ou deux fois, se hissa
-à la longue jusqu'à la première grande fourche, et sembla dès lors
-regarder la besogne comme virtuellement accomplie. En effet, le risque
-principal de l'entreprise avait disparu, bien que le brave nègre se
-trouvât à soixante et dix pieds du sol.
-
---De quel côté faut-il que j'aille maintenant, massa Will?
-demanda-t-il.
-
---Suis toujours la plus grosse branche,--celle de ce côté, dit
-Legrand.
-
-Le nègre lui obéit promptement, et apparemment sans trop de peine; il
-monta, monta toujours plus haut, de sorte qu'à la fin sa personne
-rampante et ramassée disparut dans l'épaisseur du feuillage; il était
-tout à fait invisible. Alors, sa voix lointaine se fit entendre; il
-criait:
-
---Jusqu'où faut-il monter encore?
-
---À quelle hauteur es-tu? demanda Legrand.
-
---Si haut, si haut, répliqua le nègre, que je peux voir le ciel à
-travers le sommet de l'arbre.
-
---Ne t'occupe pas du ciel, mais fais attention à ce que je dis. Regarde
-le tronc, et compte les branches au-dessous de toi, de ce côté.
-Combien de branches as-tu passées?
-
---Une, deux, trois, quatre, cinq;--j'ai passé cinq grosses branches,
-massa, de ce côté-ci.
-
---Alors, monte encore d'une branche.
-
-Au bout de quelques minutes, sa voix se fit entendre de nouveau. Il
-annonçait qu'il avait atteint la septième branche.
-
---Maintenant, Jup, cria Legrand, en proie à une agitation manifeste, il
-faut que tu trouves le moyen de t'avancer sur cette branche aussi loin
-que tu pourras. Si tu vois quelque chose de singulier, tu me le diras.
-
-Dès lors, les quelques doutes que j'avais essayé de conserver
-relativement à la démence de mon pauvre ami disparurent complètement.
-Je ne pouvais plus ne pas le considérer comme frappé d'aliénation
-mentale, et je commençai à m'inquiéter sérieusement des moyens de le
-ramener au logis. Pendant que je méditais sur ce que j'avais de mieux
-à faire, la voix de Jupiter se fit entendre de nouveau.
-
---J'ai bien peur de m'aventurer un peu loin sur cette branche;--c'est
-une branche morte presque dans toute sa longueur.
-
---Tu dis bien que c'est une branche morte, Jupiter? cria Legrand d'une
-voix tremblante d'émotion.
-
---Oui, massa, morte comme un vieux clou de porte, c'est une affaire
-faite,--elle est bien morte, tout à fait sans vie.
-
---Au nom du ciel, que faire? demanda Legrand, qui semblait en proie à
-un vrai désespoir.
-
---Que faire? dis-je, heureux de saisir l'occasion pour placer un mot
-raisonnable: retourner au logis et nous aller coucher. Allons,
-venez!--Soyez gentil, mon camarade.--Il se fait tard, et puis
-souvenez-vous de votre promesse.
-
---Jupiter, criait-il, sans m'écouter le moins du monde, m'entends-tu?
-
---Oui, massa Will, je vous entends parfaitement.
-
---Entame donc le bois avec ton couteau, et dis-moi si tu le trouves bien
-pourri.
-
---Pourri, massa, assez pourri, répliqua bientôt le nègre, mais pas
-aussi pourri qu'il pourrait l'être. Je pourrais m'aventurer un peu plus
-sur la branche, mais moi seul.
-
---Toi seul!--qu'est-ce que tu veux dire?
-
---Je veux parler du scarabée. Il est bien lourd, le scarabée. Si je le
-lâchais d'abord, la branche porterait bien, sans casser, le poids d'un
-nègre tout seul.
-
---Infernal coquin! cria Legrand, qui avait l'air fort soulagé, quelles
-sottises me chantes-tu là? Si tu laisses tomber l'insecte, je te tords
-le cou. Fais-y attention, Jupiter;--tu m'entends, n'est-ce pas?
-
---Oui, massa, ce n'est pas la peine de traiter comme ça un pauvre
-nègre.
-
---Eh bien, écoute-moi, maintenant!--Si tu te hasardes sur la branche
-aussi loin que tu pourras le faire sans danger et sans lâcher le
-scarabée, je te ferai cadeau d'un dollar d'argent aussitôt que tu
-seras descendu.
-
---J'y vais, massa Will,--m'y voilà, répliqua lestement le nègre, je
-suis presque au bout.
-
---Au bout! cria Legrand, très radouci. Veux-tu dire que tu es au bout
-de cette branche?
-
---Je suis bientôt au bout, massa;--oh! oh! oh! Seigneur Dieu!
-miséricorde! qu'y a-t-il sur l'arbre?
-
---Eh bien, cria Legrand, au comble de la joie, qu'est-ce qu'il y a?
-
---Eh! ce n'est rien qu'un crâne;--quelqu'un a laissé sa tête sur
-l'arbre, et les corbeaux ont becqueté toute la viande.
-
---Un crâne, dis-tu?--Très bien!--Comment est-il attaché à la
-branche?--Qu'est-ce qui le retient?
-
---Oh! il tient bien;--mais il faut voir.--Ah! c'est une drôle de chose,
-sur ma parole;--il y a un gros clou dans le crâne, qui le retient à
-l'arbre.
-
---Bien! maintenant, Jupiter, fais exactement ce que je vais te dire;--tu
-m'entends?
-
---Oui, massa.
-
---Fais bien attention!--trouve l'œil gauche du crâne.
-
---Oh! oh! voilà qui est drôle! il n'y a pas d'œil gauche du tout.
-
---Maudite stupidité! Sais-tu distinguer ta main droite de ta main
-gauche?
-
---Oui, je sais,--je sais tout cela; ma main gauche est celle avec
-laquelle je fends le bois.
-
---Sans doute, tu es gaucher; et ton œil gauche est du même côté que
-ta main gauche. Maintenant, je suppose, tu peux trouver l'œil gauche du
-crâne, ou la place où était l'œil gauche. As-tu trouvé?
-
-Il y eut ici une longue pause. Enfin, le nègre demanda:
-
---L'œil gauche du crâne est aussi du même côté que la main gauche
-du crâne?
-
---Mais le crâne n'a pas de mains du tout!
-
---Cela ne fait rien! j'ai trouvé l'œil gauche,--voilà l'œil gauche!
-Que faut-il faire, maintenant?
-
-
-[Figure 08]
-
-[Figure 09]
-
-
---Laisser filer le scarabée à travers, aussi loin que la ficelle peut
-aller; mais prends bien garde de lâcher le bout de la corde.
-
---Voilà qui est fait, massa Will; c'était chose facile de faire passer
-le scarabée par le trou;--tenez, voyez-le descendre.
-
-Pendant tout ce dialogue, la personne de Jupiter était restée
-invisible; mais l'insecte qu'il laissait filer apparaissait maintenant
-au bout de la ficelle, et brillait comme une boule d'or brunie aux
-derniers rayons du soleil couchant, dont quelques-uns éclairaient
-encore faiblement l'éminence où nous étions placés.
-
-Le scarabée en descendant émergeait des branches, et, si Jupiter
-l'avait laissé tomber, il serait tombé à nos pieds. Legrand prit
-immédiatement la faux et éclaircit un espace circulaire de trois ou
-quatre yards de diamètre, juste au-dessous de l'insecte, et, ayant
-achevé cette besogne, ordonna à Jupiter de lâcher la corde et de
-descendre de l'arbre.
-
-Avec un soin scrupuleux, mon ami enfonça dans la terre une cheville, à
-l'endroit précis où le scarabée était tombé, et tira de sa poche un
-ruban à mesurer. Il l'attacha par un bout à l'endroit du tronc de
-l'arbre qui était le plus près de la cheville, le déroula jusqu'à la
-cheville, et continua ainsi à le dérouler dans la direction donnée
-par ces deux points,--la cheville et le tronc,--jusqu'à la distance de
-cinquante pieds. Pendant ce temps, Jupiter nettoyait les ronces avec la
-faux. Au point ainsi trouvé, il enfonça une seconde cheville, qu'il
-prit comme centre, et autour duquel il décrivit grossièrement un
-cercle de quatre pieds de diamètre environ. Il s'empara alors d'une
-bêche, en donna une à Jupiter, une à moi, et nous pria de creuser
-aussi vivement que possible.
-
-Pour parler franchement, je n'avais jamais eu beaucoup de goût pour un
-pareil amusement, et, dans le cas présent, je m'en serais bien
-volontiers passé; car la nuit s'avançait, et je me sentais
-passablement fatigué de l'exercice que j'avais déjà pris; mais je ne
-voyais aucun moyen de m'y soustraire, et je tremblais de troubler par un
-refus la prodigieuse sérénité de mon pauvre ami. Si j'avais pu
-compter sur l'aide de Jupiter, je n'aurais pas hésité à ramener par
-la force notre fou chez lui; mais je connaissais trop bien le caractère
-du vieux nègre pour espérer son assistance, dans le cas d'une lutte
-personnelle avec son maître et dans n'importe quelle circonstance. Je
-ne doutais pas que Legrand n'eût le cerveau infecté de quelqu'une des
-innombrables superstitions du Sud relatives aux trésors enfouis, et que
-cette imagination n'eût été confirmée par la trouvaille du
-scarabée, ou peut-être même par l'obstination de Jupiter à soutenir
-que c'était un scarabée d'or véritable. Un esprit tourné à la folie
-pouvait bien se laisser entraîner par de pareilles suggestions, surtout
-quand elles s'accordaient avec ses idées favorites préconçues; puis
-je me rappelais le discours du pauvre garçon relativement au scarabée,
-_indice de sa fortune_! Par-dessus tout, j'étais cruellement tourmenté
-et embarrassé; mais enfin je résolus de faire contre fortune bon cœur
-et de bêcher de bonne volonté, pour convaincre mon visionnaire le plus
-tôt possible, par une démonstration oculaire, de l'inanité de ses
-rêveries.
-
-Nous allumâmes les lanternes, et nous attaquâmes notre besogne avec un
-ensemble et un zèle dignes d'une cause plus rationnelle; et, comme la
-lumière tombait sur nos personnes et nos outils, je ne pus m'empêcher
-de songer que nous composions un groupe vraiment pittoresque, et que, si
-quelque intrus était tombé par hasard au milieu de nous, nous lui
-serions apparus comme faisant une besogne bien étrange et bien
-suspecte.
-
-Nous creusâmes ferme deux heures durant. Nous parlions peu. Notre
-principal embarras était causé par les aboiements du chien, qui
-prenait un intérêt excessif à nos travaux. À la longue, il devint
-tellement turbulent, que nous craignîmes qu'il ne donnât l'alarme à
-quelques rôdeurs du voisinage,--ou, plutôt, c'était la grande
-appréhension de Legrand,--car, pour mon compte, je me serais réjoui de
-toute interruption qui m'aurait permis de ramener mon vagabond à la
-maison. À la fin, le vacarme fut étouffé, grâce à Jupiter qui,
-s'élançant hors du trou avec un air furieusement décidé, musela la
-gueule de l'animal avec une de ses bretelles et puis retourna à sa
-tâche avec un petit rire de triomphe très grave.
-
-Les deux heures écoulées, nous avions atteint une profondeur de cinq
-pieds, et aucun indice de trésor ne se montrait. Nous fîmes une pause
-générale, et je commençai à espérer que la farce touchait à sa
-fin. Cependant Legrand, quoique évidemment très déconcerté, s'essuya
-le front d'un air pensif et reprit sa bêche. Notre trou occupait déjà
-toute l'étendue du cercle de quatre pieds de diamètre; nous entamâmes
-légèrement cette limite, et nous creusâmes encore de deux pieds. Rien
-n'apparut. Mon chercheur d'or, dont j'avais sérieusement pitié, sauta
-enfin hors du trou avec le plus affreux désappointement écrit sur le
-visage, et se décida, lentement et comme à regret, à reprendre son
-habit qu'il avait ôté avant de se mettre à l'ouvrage. Pour moi, je me
-gardai bien de faire aucune remarque. Jupiter, à un signal de son
-maître, commença à rassembler les outils. Cela fait, et le chien
-étant démuselé, nous reprîmes notre chemin dans un profond silence.
-
-Nous avions peut-être fait une douzaine de pas, quand Legrand, poussant
-un terrible juron, sauta sur Jupiter et l'empoigna au collet. Le nègre
-stupéfait ouvrit les yeux et la bouche dans toute leur ampleur, lâcha
-les bêches et tomba sur les genoux.
-
---Scélérat! criait Legrand en faisant siffler les syllabes entre ses
-dents, infernal noir! gredin de noir!--parle, te dis-je!--réponds-moi
-à l'instant, et surtout ne prévarique pas!--Quel est, quel est ton
-œil gauche?
-
---Ah! miséricorde, massa Will! n'est-ce pas là, pour sûr, mon œil
-gauche? rugissait Jupiter épouvanté plaçant sa main sur l'organe
-_droit_ de la vision, et l'y maintenant avec l'opiniâtreté du
-désespoir, comme s'il eût craint que son maître ne voulût le lui
-arracher.
-
---Je m'en doutais!--je le savais bien! hourra! vociféra Legrand, en
-lâchant le nègre, et en exécutant une série de gambades et de
-cabrioles, au grand étonnement de son domestique, qui, en se relevant,
-promenait, sans mot dire, ses regards de son maître à moi et de moi à
-son maître.
-
---Allons, il nous faut retourner, dit celui-ci; la partie n'est pas
-perdue.
-
-Et il reprit son chemin vers le tulipier.
-
---Jupiter, dit-il, quand nous fûmes arrivés au pied de l'arbre, viens
-ici!--Le crâne est-il cloué à la branche avec la face tournée à
-l'extérieur ou tournée contre la branche?
-
---La face est tournée à l'extérieur, massa, de sorte que les corbeaux
-ont pu manger les yeux sans aucune peine.
-
---Bien. Alors, est-ce par cet œil-ci ou par celui-là que tu as fait
-couler le scarabée?
-
-Et Legrand touchait alternativement les deux yeux de Jupiter.
-
---Par cet œil-ci, massa,--par l'œil gauche,--juste comme vous me
-l'aviez dit.
-
-Et c'était encore son œil droit qu'indiquait le pauvre nègre.
-
---Allons, allons! il nous faut recommencer.
-
-Alors, mon ami, dans la folie duquel je voyais maintenant, ou croyais
-voir certains indices de méthode, reporta la cheville qui marquait
-l'endroit où le scarabée était tombé, à trois pouces vers l'ouest
-de sa première position. Étalant de nouveau son cordeau du point le
-plus rapproché du tronc jusqu'à la cheville, comme il avait déjà
-fait, et continuant à l'étendre en ligne droite à une distance de
-cinquante pieds, il marqua un nouveau point éloigné de plusieurs yards
-de l'endroit où nous avions précédemment creusé.
-
-Autour de ce nouveau centre, un cercle fut tracé, un peu plus large que
-le premier, et nous nous mîmes derechef à jouer de la bêche. J'étais
-effroyablement fatigué; mais, sans me rendre compte de ce qui
-occasionnait un changement dans ma pensée, je ne sentais plus une aussi
-grande aversion pour le labeur qui m'était imposé. Je m'y intéressais
-inexplicablement; je dirai plus, je me sentais excité. Peut-être y
-avait-il dans toute l'extravagante conduite de Legrand un certain air
-délibéré, une certaine allure prophétique qui m'impressionnaient
-moi-même. Je bêchais ardemment et de temps à autre je me surprenais
-cherchant, pour ainsi dire, des yeux, avec un sentiment qui ressemblait
-à de l'attente, ce trésor imaginaire dont la vision avait affolé mon
-infortuné camarade. Dans un de ces moments où ces rêvasseries
-s'étaient plus singulièrement emparées de moi, et comme nous avions
-déjà travaillé une heure et demie à peu près, nous fûmes de
-nouveau interrompus par les violents hurlements du chien. Son
-inquiétude, dans le premier cas, n'était évidemment que le résultat
-d'un caprice ou d'une gaieté folle; mais, cette fois, elle prenait un
-ton plus violent et plus caractérisé. Comme Jupiter s'efforçait de
-nouveau de le museler, il fit une résistance furieuse, et, bondissant
-dans le trou, il se mit à gratter frénétiquement la terre avec ses
-griffes. En quelques secondes, il avait découvert une masse d'ossements
-humains, formant deux squelettes complets et mêlés de plusieurs
-boutons de métal, avec quelque chose qui nous parut être de la vieille
-laine pourrie et émiettée. Un ou deux coups de bêche firent sauter la
-lame d'un grand couteau espagnol; nous creusâmes encore, et trois ou
-quatre pièces de monnaie d'or et d'argent apparurent éparpillées.
-
-À cette vue, Jupiter put à peine contenir sa joie, mais la physionomie
-de son maître exprima un affreux désappointement. Il nous supplia
-toutefois de continuer nos efforts, et à peine avait-il fini de parler
-que je trébuchai et tombai en avant; la pointe de ma botte s'était
-engagée dans un gros anneau de fer qui gisait à moitié enseveli sous
-un amas de terre fraîche.
-
-Nous nous remîmes au travail avec une ardeur nouvelle; jamais je n'ai
-passé dix minutes dans une aussi vive exaltation. Durant cet
-intervalle, nous déterrâmes complètement un coffre de forme
-oblongue, qui, à en juger par sa parfaite conservation et son
-étonnante dureté, avait été évidemment soumis à quelque procédé de
-minéralisation,--peut-être au bichlorure de mercure. Ce coffre avait
-trois pieds et demi de long, trois de large et deux et demi de
-profondeur. Il était solidement maintenu par des lames de fer forgé,
-rivées et formant tout autour une espèce de treillage. De chaque
-côté du coffre, près du couvercle, étaient trois anneaux de fer, six
-en tout, au moyen desquels six personnes pouvaient s'en emparer. Tous
-nos efforts réunis ne réussirent qu'à le déranger légèrement de
-son lit. Nous vîmes tout de suite l'impossibilité d'emporter un si
-énorme poids. Par bonheur, le couvercle n'était retenu que par deux
-verrous que nous fîmes glisser,--tremblants et pantelants d'anxiété.
-En un instant, un trésor d'une valeur incalculable s'épanouit,
-étincelant, devant nous. Les rayons des lanternes tombaient dans la
-fosse, et faisaient jaillir d'un amas confus d'or et de bijoux des
-éclairs et des splendeurs qui nous éclaboussaient positivement les
-yeux.
-
-Je n'essaierai pas de décrire les sentiments avec lesquels je
-contemplais ce trésor. La stupéfaction, comme on peut le supposer,
-dominait tous les autres. Legrand paraissait épuisé par son excitation
-même, et ne prononça que quelques paroles. Quant à Jupiter, sa figure
-devint aussi mortellement pâle que cela est possible à une figure de
-nègre. Il semblait stupéfié, foudroyé. Bientôt il tomba sur ses
-genoux dans la fosse, et plongeant ses bras nus dans l'or jusqu'au
-coude, il les y laissa longtemps, comme s'il jouissait des voluptés
-d'un bain. Enfin, il s'écria avec un profond soupir, comme se parlant
-à lui-même:
-
---Et tout cela vient du scarabée d'or? Le joli scarabée d'or! le
-pauvre petit scarabée d'or que j'injuriais, que je calomniais! N'as-tu
-pas honte de toi, vilain nègre?--hein! qu'as-tu à répondre?
-
-Il fallut cependant que je réveillasse, pour ainsi dire, le maître et
-le valet, et que je leur fisse comprendre qu'il y avait urgence à
-emporter le trésor. Il se faisait tard, et il nous fallait déployer
-quelque activité, si nous voulions que tout fût en sûreté chez nous
-avant le jour.
-
-Nous ne savions quel parti prendre, et nous perdions beaucoup de temps
-en délibérations, tant nous avions les idées en désordre. Finalement
-nous allégeâmes le coffre en enlevant les deux tiers de son contenu,
-et nous pûmes enfin, mais non sans peine encore, l'arracher de son
-trou. Les objets que nous en avions tirés furent déposés parmi les
-ronces, et confiés à la garde du chien, à qui Jupiter enjoignit
-strictement de ne bouger sous aucun prétexte, et de ne pas même ouvrir
-la bouche jusqu'à notre retour. Alors, nous nous mîmes précipitamment
-en route avec le coffre; nous atteignîmes la hutte sans accident, mais
-après une fatigue effroyable et à une heure du matin. Épuisés comme
-nous l'étions, nous ne pouvions immédiatement nous remettre à la
-besogne, c'eût été dépasser les forces de la nature.
-
-Nous nous reposâmes jusqu'à deux heures, puis nous soupâmes; enfin
-nous nous remîmes en route pour les montagnes, munis de trois gros sacs
-que nous trouvâmes par bonheur dans la hutte. Nous arrivâmes un peu
-avant quatre heures à notre fosse, nous nous partageâmes aussi
-également que possible le reste du butin, et, sans nous donner la peine
-de combler le trou, nous nous remîmes en marche vers notre case, où
-nous déposâmes pour la seconde fois nos précieux fardeaux, juste
-comme les premières bandes de l'aube apparaissaient à l'est, au-dessus
-de la cime des arbres.
-
-Nous étions absolument brisés; mais la profonde excitation actuelle
-nous refusa le repos. Après un sommeil inquiet de trois ou quatre
-heures, nous nous levâmes, comme si nous nous étions concertés, pour
-procéder à l'examen de notre trésor.
-
-Le coffre avait été rempli jusqu'aux bords, et nous passâmes toute la
-journée et la plus grande partie de la nuit suivante à inventorier son
-contenu. On n'y avait mis aucune espèce d'ordre ni d'arrangement; tout
-y avait été empilé pêle-mêle. Quand nous eûmes fait soigneusement
-un classement général, nous nous trouvâmes en possession d'une
-fortune qui dépassait tout ce que nous avions supposé. Il y avait en
-espèces plus de quatre cent cinquante mille dollars,--en estimant la
-valeur des pièces aussi rigoureusement que possible d'après les tables
-de l'époque. Dans tout cela, pas une parcelle d'argent. Tout était en
-or de vieille date et d'une grande variété: monnaies française,
-espagnole et allemande, quelques guinées anglaises, et quelques jetons
-dont nous n'avions jamais vu aucun modèle. Il y avait plusieurs pièces
-de monnaie, très grandes et très lourdes, mais si usées, qu'il nous
-fut impossible de déchiffrer les inscriptions. Aucune monnaie
-américaine.
-
-Quant à l'estimation des bijoux, ce fut une affaire un peu plus
-difficile. Nous trouvâmes des diamants, dont quelques-uns très beaux
-et d'une grosseur singulière,--en tout, cent dix, dont pas un n'était
-petit; dix-huit rubis d'un éclat remarquable; trois cent dix
-émeraudes, toutes très belles; vingt et un saphirs et une opale.
-Toutes ces pierres avaient été arrachées de leurs montures et jetées
-pêle-mêle dans le coffre. Quant aux montures elles-mêmes, dont nous
-fîmes une catégorie distincte de l'autre or, elles paraissaient
-avoir été broyées à coups de marteau comme pour rendre toute
-reconnaissance impossible. Outre tout cela, il y avait une énorme
-quantité d'ornements en or massif--près de deux cents bagues ou
-boucles d'oreilles massives; de belles chaînes, au nombre de trente, si
-j'ai bonne mémoire; quatre-vingt-trois crucifix très grands et très
-lourds; cinq encensoirs d'or d'un grand prix; un gigantesque bol à
-punch en or, orné de feuilles de vigne et de figures de bacchantes
-largement ciselées; deux poignées d'épée merveilleusement
-travaillées, et une foule d'autres articles plus petits et dont j'ai
-perdu le souvenir. Le poids de toutes ces valeurs dépassait trois cent
-cinquante livres; et dans cette estimation j'ai omis cent
-quatre-vingt-dix-sept montres d'or superbes, dont trois valaient chacune
-cinq cents dollars. Plusieurs étaient très vieilles, et sans aucune
-valeur comme pièces d'horlogerie, les mouvements ayant plus ou moins
-souffert de l'action corrosive de la terre; mais toutes étaient
-magnifiquement ornées de pierreries, et les boîtes étaient d'un grand
-prix. Nous évaluâmes cette nuit le contenu total du coffre à un
-million et demi de dollars; et, lorsque plus tard nous disposâmes des
-bijoux et des pierreries,--après en avoir gardé quelques-uns pour
-notre usage personnel,--nous trouvâmes que nous avions singulièrement
-sous-évalué le trésor.
-
-Lorsque nous eûmes enfin terminé notre inventaire et que notre
-terrible exaltation fut en grande partie apaisée, Legrand, qui voyait
-que je mourais d'impatience de posséder la solution de cette
-prodigieuse énigme, entra dans un détail complet de toutes les
-circonstances qui s'y rapportaient.
-
---Vous vous rappelez, dit-il, le soir où je vous fis passer la
-grossière esquisse que j'avais faite du scarabée. Vous vous souvenez
-aussi que je fus passablement choqué de votre insistance à me soutenir
-que mon dessin ressemblait à une tête de mort. La première fois que
-vous lâchâtes cette assertion, je crus que vous plaisantiez; ensuite
-je me rappelai les taches particulières sur le dos de l'insecte, et je
-reconnus en moi-même que votre remarque avait en somme quelque
-fondement. Toutefois, votre ironie à l'endroit de mes facultés
-graphiques m'irritait, car on me regarde comme un artiste fort passable;
-aussi, quand vous me tendîtes le morceau de parchemin, j'étais au
-moment de le froisser avec humeur et de le jeter dans le feu.
-
---Vous voulez parler du morceau de _papier_, dis-je.
-
---Non; cela avait toute l'apparence du papier, et, moi-même, j'avais
-d'abord supposé que c'en était; mais, quand je voulus dessiner dessus,
-je découvris tout de suite que c'était un morceau de parchemin très
-mince. Il était fort sale, vous vous le rappelez. Au moment même où
-j'allais le chiffonner, mes yeux tombèrent sur le dessin que vous aviez
-regardé, et vous pouvez concevoir quel fut mon étonnement quand
-j'aperçus l'image positive d'une tête de mort à l'endroit même où
-j'avais cru dessiner un scarabée. Pendant un moment, je me sentis trop
-étourdi pour penser avec rectitude.
-
-Je savais que mon croquis différait de ce nouveau dessin par tous ses
-détails, bien qu'il y eût une certaine analogie dans le contour
-général. Je pris alors une chandelle, et, m'asseyant à l'autre bout
-de la chambre, je procédai à une analyse plus attentive du parchemin.
-En le retournant, je vis ma propre esquisse sur le revers, juste comme
-je l'avais faite. Ma première impression fut simplement de la surprise;
-il y avait une analogie réellement remarquable dans le contour, et
-c'était une coïncidence singulière que ce fait de l'image d'un
-crâne, inconnue à moi, occupant l'autre côté du parchemin
-immédiatement au-dessous de mon dessin du scarabée,--et d'un crâne
-qui ressemblait si exactement à mon dessin, non seulement par le
-contour, mais aussi par la dimension. Je dis que la singularité de
-cette coïncidence me stupéfia positivement pour un instant. C'est
-l'effet ordinaire de ces sortes de coïncidences. L'esprit s'efforce
-d'établir un rapport, une liaison de cause à effet,--et, se trouvant
-impuissant à y réussir, subit une espèce de paralysie momentanée.
-Mais, quand je revins de cette stupeur, je sentis luire en moi par
-degrés une conviction qui me frappa bien autrement encore que cette
-coïncidence. Je commençai à me rappeler distinctement, positivement,
-qu'il n'y avait aucun dessin sur le parchemin quand j'y fis mon croquis
-du scarabée.
-
-J'en acquis la parfaite certitude; car je me souvins de l'avoir tourné
-et retourné en cherchant l'endroit le plus propre. Si le crâne avait
-été visible, je l'aurais infailliblement remarqué. Il y avait
-réellement là un mystère que je me sentais incapable de débrouiller;
-mais, dès ce moment même, il me sembla voir prématurément poindre
-une faible lueur dans les régions les plus profondes et les plus
-secrètes de mon entendement, une espèce de ver luisant intellectuel,
-une conception embryonnaire de la vérité, dont notre aventure de
-l'autre nuit nous a fourni une si splendide démonstration. Je me levai
-décidément, et, serrant soigneusement le parchemin, je renvoyai toute
-réflexion ultérieure jusqu'au moment où je pourrais être seul.
-
-Quand vous fûtes parti et quand Jupiter fut bien endormi, je me livrai
-à une investigation un peu plus méthodique de la chose. Et d'abord je
-voulus comprendre de quelle manière ce parchemin était tombé dans mes
-mains.
-
-L'endroit où nous découvrîmes le scarabée était sur la côte du
-continent, à un mille environ à l'est de l'île, mais à une petite
-distance au-dessus du niveau de la marée haute. Quand je m'en emparai,
-il me mordit cruellement, et je le lâchai. Jupiter, avec sa prudence
-accoutumée, avant de prendre l'insecte, qui s'était envolé de son
-côté, chercha autour de lui une feuille ou quelque chose d'analogue,
-avec quoi il pût s'en emparer. Ce fut en ce moment que ses yeux et les
-miens tombèrent sur le morceau de parchemin, que je pris alors pour du
-papier. Il était à moitié enfoncé dans le sable, avec un coin en
-l'air. Près de l'endroit où nous le trouvâmes, j'observai les restes
-d'une coque de grande embarcation, autant du moins que j'en pus juger.
-Ces débris de naufrage étaient là probablement depuis bien longtemps,
-car à peine pouvait-on y retrouver la physionomie d'une charpente de
-bateau.
-
-Jupiter ramassa donc le parchemin, enveloppa l'insecte et me le donna.
-Peu de temps après, nous reprîmes le chemin de la hutte, et nous
-rencontrâmes le lieutenant G... Je lui montrai l'insecte, et il me pria
-de lui permettre de l'emporter au fort. J'y consentis, et il le fourra
-dans la poche de son gilet sans le parchemin qui lui servait
-d'enveloppe, et que je tenais toujours à la main pendant qu'il
-examinait le scarabée. Peut-être eut-il peur que je ne changeasse
-d'avis, et jugea-t-il prudent de s'assurer d'abord de sa prise; vous
-savez qu'il est fou d'histoire naturelle et de tout ce qui s'y rattache.
-Il est évident qu'alors, sans y penser, j'ai remis le parchemin dans ma
-poche.
-
-Vous vous rappelez que, lorsque je m'assis à la table pour faire un
-croquis du scarabée, je ne trouvai pas de papier à l'endroit où on le
-met ordinairement. Je regardai dans le tiroir, il n'y en avait point. Je
-cherchais dans mes poches, espérant trouver une vieille lettre, quand
-mes doigts rencontrèrent le parchemin. Je vous détaille minutieusement
-toute la série de circonstances qui l'ont jeté dans mes mains; car
-toutes ces circonstances ont singulièrement frappé mon esprit.
-
-Sans aucun doute, vous me considérerez comme un rêveur,--mais j'avais
-déjà établi une espèce de connexion. J'avais uni deux anneaux d'une
-grande chaîne. Un bateau échoué à la côte, et non loin de ce bateau
-un parchemin,--_non pas un papier_,--portant l'image d'un crâne. Vous
-allez naturellement me demander où est le rapport. Je répondrai que le
-crâne ou la tête de mort est l'emblème bien connu des pirates. Ils
-ont toujours, dans tous leurs engagements, hissé le pavillon à tête
-de mort.
-
-Je vous ai dit que c'était un morceau de parchemin et non pas de
-papier. Le parchemin est une chose durable, presque impérissable. On
-confie rarement au parchemin des documents d'une minime importance,
-puisqu'il répond beaucoup moins bien que le papier aux besoins
-ordinaires de l'écriture et du dessin.
-
-Cette réflexion m'induisit à penser qu'il devait y avoir dans la tête
-de mort quelque rapport, quelque sens singulier. Je ne faillis pas non
-plus à remarquer la forme du parchemin. Bien que l'un des coins eût
-été détruit par quelque accident, on voyait bien que la forme
-primitive était oblongue. C'était donc une de ces bandes qu'on choisit
-pour écrire, pour consigner un document important, une note qu'on veut
-conserver longtemps et soigneusement.
-
---Mais, interrompis-je, vous dites que le crâne n'était pas sur le
-parchemin quand vous y dessinâtes le scarabée. Comment donc
-pouvez-vous établir un rapport entre le bateau et le crâne,--puisque
-ce dernier, d'après votre propre aveu, a dû être dessiné--Dieu sait
-comment et par qui!--postérieurement à votre dessin du scarabée?
-
---Ah! c'est là-dessus que roule tout le mystère, bien que j'aie eu
-comparativement peu de peine à résoudre ce point de l'énigme. Ma
-marche était sûre, et ne pouvait me conduire qu'à un seul résultat.
-Je raisonnais ainsi, par exemple: quand je dessinai mon scarabée, il
-n'y avait pas trace de crâne sur le parchemin; quand j'eus fini mon
-dessin, je vous le fis passer, et je ne vous perdis pas de vue que vous
-ne me l'eussiez rendu. Conséquemment ce n'était pas vous qui aviez
-dessiné le crâne, et il n'y avait là aucune autre personne pour le
-faire. Il n'avait donc pas été créé par l'action humaine; et,
-cependant, il était là sous mes yeux!
-
-Arrivé à ce point de mes réflexions, je m'appliquai à me rappeler et
-je me rappelai en effet, et avec une parfaite exactitude, tous les
-incidents survenus dans l'intervalle en question. La température était
-froide,--oh! l'heureux, le rare accident!--et un bon feu flambait dans
-la cheminée. J'étais suffisamment réchauffé par l'exercice, et je
-m'assis près de la table. Vous, cependant, vous aviez tourné votre
-chaise tout près de la cheminée. Juste au moment où je vous mis le
-parchemin dans la main, et comme vous alliez l'examiner, Wolf, mon
-terre-neuve, entra et vous sauta sur les épaules. Vous le caressiez
-avec la main gauche, et vous cherchiez à l'écarter, en laissant tomber
-nonchalamment votre main droite, celle qui tenait le parchemin, entre
-vos genoux et tout près du feu. Je crus un moment que la flamme allait
-l'atteindre, et j'allais vous dire de prendre garde; mais avant que
-j'eusse parlé vous l'aviez retiré, et vous vous étiez mis à
-l'examiner. Quand j'eus bien considéré toutes ces circonstances, je ne
-doutai pas un instant que la chaleur n'eût été l'agent qui avait fait
-apparaître sur le parchemin le crâne dont je voyais l'image. Vous
-savez bien qu'il y a--il y en a eu de tout temps--des préparations
-chimiques, au moyen desquelles on peut écrire sur du papier ou sur du
-vélin des caractères qui ne deviennent visibles que lorsqu'ils sont
-soumis à l'action du feu. On emploie quelquefois le safre, digéré
-dans l'eau régale et délayé dans quatre fois son poids d'eau; il en
-résulte une teinte verte. Le régule de cobalt, dissous dans l'esprit
-de nitre, donne une couleur rouge. Ces couleurs disparaissent plus ou
-moins longtemps après que la substance sur laquelle on a écrit s'est
-refroidie, mais reparaissent à volonté par une application nouvelle de
-la chaleur.
-
-J'examinai alors la tête de mort avec le plus grand soin. Les contours
-extérieurs, c'est-à-dire les plus rapprochés du bord du vélin,
-étaient beaucoup plus distincts que les autres. Évidemment,
-l'action du calorique avait été imparfaite ou inégale. J'allumai
-immédiatement du feu, et je soumis chaque partie du parchemin à une
-chaleur brûlante. D'abord, cela n'eut d'autre effet que de renforcer
-les lignes un peu pâles du crâne; mais, en continuant l'expérience,
-je vis apparaître, dans un coin de la bande, au coin diagonalement
-opposé à celui où était tracée la tête de mort, une figure que je
-supposai d'abord être celle d'une chèvre. Mais un examen plus attentif
-me convainquit qu'on avait voulu représenter un chevreau.
-
---Ah! ah! dis-je, je n'ai certes pas le droit de me moquer de vous;--un
-million et demi de dollars! c'est chose trop sérieuse pour qu'on en
-plaisante;--mais vous n'allez pas ajouter un troisième anneau à votre
-chaîne; vous ne trouverez aucun rapport spécial entre vos pirates et
-une chèvre;--les pirates, vous le savez, n'ont rien à faire avec les
-chèvres.--Cela regarde les fermiers.
-
---Mais je viens de vous dire que l'image n'était pas celle d'une
-chèvre.
-
---Bon! va pour un chevreau, c'est presque la même chose.
-
---Presque, mais pas tout à fait, dit Legrand.--Vous avez entendu parler
-peut-être d'un certain capitaine Kidd. Je considérai tout de suite la
-figure de cet animal comme une espèce de signature logogriphique ou
-hiéroglyphique (_kid_, chevreau). Je dis signature, parce que la place
-qu'elle occupait sur le vélin suggérait naturellement cette idée.
-Quant à la tête de mort placée au coin diagonalement opposé, elle
-avait l'air d'un sceau, d'une estampille. Mais je fus cruellement
-déconcerté par l'absence du reste,--du corps même de mon document
-rêvé,--du texte de mon contexte.
-
-
-[Figure 10]
-
-[Figure 11]
-
-
---Je présume que vous espériez trouver une lettre entre le timbre et
-la signature.
-
---Quelque chose comme cela. Le fait est que je me sentais comme
-irrésistiblement pénétré du pressentiment d'une immense bonne
-fortune imminente. Pourquoi? Je ne saurais trop le dire. Après tout,
-peut-être était-ce plutôt un désir qu'une croyance positive;--mais
-croiriez-vous que le dire absurde de Jupiter, que le scarabée était en
-or massif, a eu une influence remarquable sur mon imagination? Et puis
-cette série d'accidents et de coïncidences était vraiment si
-extraordinaire! Avez-vous remarqué tout ce qu'il y a de fortuit
-là-dedans? Il a fallu que tous ces événements arrivassent le seul
-jour de toute l'année où il a fait, où il a pu faire assez froid pour
-nécessiter du feu; et, sans ce feu et sans l'intervention du chien au
-moment précis où il a paru, je n'aurais jamais eu connaissance de la
-tête de mort et n'aurais jamais possédé ce trésor.
-
---Allez, allez,--je suis sur des charbons.
-
---Eh bien, vous avez donc connaissance d'une foule d'histoires qui
-courent, de mille rumeurs vagues relatives aux trésors enfouis quelque
-part sur la côte de l'Atlantique, par Kidd et ses associés? En somme,
-tous ces bruits devaient avoir quelque fondement. Et si ces bruits
-duraient depuis si longtemps et avec tant de persistance, cela ne
-pouvait, selon moi, tenir qu'à un fait, c'est que le trésor enfoui
-était resté enfoui. Si Kidd avait caché son butin pendant un certain
-temps et l'avait ensuite repris, ces rumeurs ne seraient pas sans doute
-venues jusqu'à nous sous leur forme actuelle et invariable. Remarquez
-que les histoires en question roulent toujours sur des chercheurs et
-jamais sur des trouveurs de trésors. Si le pirate avait repris son
-argent, l'affaire en serait restée là. Il me semblait que quelque
-accident, par exemple la perte de la note qui indiquait l'endroit
-précis, avait dû le priver des moyens de le recouvrer. Je supposais
-que cet accident était arrivé à la connaissance de ses compagnons,
-qui autrement n'auraient jamais su qu'un trésor avait été enfoui, et
-qui, par leurs recherches infructueuses, sans guide et sans notes
-positives, avaient donné naissance à cette rumeur universelle et à
-ces légendes aujourd'hui si communes. Avez-vous jamais entendu parler
-d'un trésor important qu'on aurait déterré sur la côte?
-
---Jamais.
-
---Or, il est notoire que Kidd avait accumulé d'immenses richesses. Je
-considérais donc comme chose sûre que la terre les gardait encore; et
-vous ne vous étonnerez pas trop quand je vous dirai que je sentais en
-moi une espérance,--une espérance qui montait presque à la
-certitude;--c'est que le parchemin, si singulièrement trouvé,
-contiendrait l'indication disparue du lieu où avait été fait le
-dépôt.
-
---Mais comment avez-vous procédé?
-
---J'exposai de nouveau le vélin au feu, après avoir augmenté la
-chaleur; mais rien ne parut. Je pensai que la couche de crasse pouvait
-bien être pour quelque chose dans cet insuccès; aussi je nettoyai
-soigneusement le parchemin en versant de l'eau chaude dessus, puis je le
-plaçai dans une casserole de fer-blanc, le crâne en dessous, et je
-posai la casserole sur un réchaud de charbons allumés. Au bout de
-quelques minutes, la casserole étant parfaitement chauffée, je retirai
-la bande de vélin, et je m'aperçus, avec une joie inexprimable,
-qu'elle était mouchetée en plusieurs endroits de signes qui
-ressemblaient à des chiffres rangés en lignes. Je replaçai la chose
-dans la casserole, je l'y laissai encore une minute, et, quand je l'en
-retirai, elle était juste comme vous allez la voir.
-
-Ici, Legrand, ayant de nouveau chauffé le vélin, le soumit à mon
-examen. Les caractères suivants apparaissaient en rouge, grossièrement
-tracés entre la tête de mort et le chevreau:
-
-
-53‡‡+305))6*;4826)4‡)4‡);806*;48+8¶60))85;1‡(;:‡*8
-+83(88)5*+;46(;88*96*?;8)*‡(;485);5*+2:+*‡(;4956*2(5*-
-4)8¶8*;4069285);)6+8)4‡‡;1(‡9;48081;8:8‡1;48+85;4)485
-+528806*81(‡9;48;(88;4)‡?34;48)4‡;161,:188;‡?;
-
-
---Mais, dis-je, en lui rendant la bande de vélin, — je n'y vois pas
-plus clair. Si tous les trésors de Golconde devaient être pour moi le
-prix de la solution de cette énigme, je serais parfaitement sûr de ne
-pas les gagner.
-
---Et cependant, dit Legrand, la solution n'est certainement pas aussi
-difficile qu'on se l'imaginerait au premier coup d'œil. Ces
-caractères, comme chacun pourrait le deviner facilement, forment un
-chiffre, c'est-à-dire qu'ils présentent un sens; mais, d'après ce que
-nous savons de Kidd, je ne devais pas le supposer capable de fabriquer
-un échantillon de cryptographie bien abstruse. Je jugeai donc tout
-d'abord que celui-ci était d'une espèce simple,--tel cependant qu'à
-l'intelligence grossière du marin il dût paraître absolument
-insoluble sans la clef.
-
---Et vous l'avez résolu, vraiment?
-
---Très aisément; j'en ai résolu d'autres dix mille fois plus
-compliqués. Les circonstances et une certaine inclination d'esprit
-m'ont amené à prendre intérêt à ces sortes d'énigmes, et il est
-vraiment douteux que l'ingéniosité humaine puisse créer une énigme
-de ce genre dont l'ingéniosité humaine ne vienne à bout par une
-application suffisante. Aussi, une fois que j'eus réussi à établir
-une série de caractères lisibles, je daignai à peine songer à la
-difficulté d'en dégager la signification.
-
-Dans le cas actuel,--et, en somme, dans tous les cas d'écriture
-secrète,--la première question à vider, c'est la _langue_ du chiffre;
-car les principes de solution, particulièrement quand il s'agit des
-chiffres les plus simples, dépendent du génie de chaque idiome, et
-peuvent en être modifiés. En général, il n'y a pas d'autre moyen que
-d'essayer successivement, en se dirigeant suivant les probabilités,
-toutes les langues qui vous sont connues, jusqu'à ce que vous ayez
-trouvé la bonne. Mais, dans le chiffre qui nous occupe, toute
-difficulté à cet égard était résolue par la signature. Le rébus
-sur le mot _Kidd_ n'est possible que dans la langue anglaise. Sans cette
-circonstance, j'aurais commencé mes essais par l'espagnol et le
-français, comme étant les langues dans lesquelles un pirate des mers
-espagnoles avait dû le plus naturellement enfermer un secret de cette
-nature. Mais, dans le cas actuel, je présumai que le cryptogramme
-était anglais.
-
-Vous remarquez qu'il n'y a pas d'espaces entre les mots. S'il y avait eu
-des espaces, la tâche eût été singulièrement plus facile. Dans ce
-cas, j'aurais commencé par faire une collation et une analyse des mots
-les plus courts, et, si j'avais trouvé, comme cela est toujours
-probable, un mot d'une seule lettre _a_ ou _I_ (un, je) par exemple,
-j'aurais considéré la solution comme assurée. Mais, puisqu'il n'y
-avait pas d'espaces, mon premier devoir était de relever les lettres
-prédominantes, ainsi que celles qui se rencontraient le plus rarement.
-Je les comptai toutes, et je dressai la table que voici:
-
-
-Le caractère 8 se trouve 33 fois.
- ; 26
- 4 19
- ‡ et ) 16
- * 13
- 5 12
- 6 11
- + et 1 8
- 0 6
- 9 et 2 5
- : et 3 4
- ? 3
- 1 2
- — et . 1
-
-
-Or, la lettre qui se rencontre le plus fréquemment en anglais est _e_.
-Les autres lettres se succèdent dans cet ordre: _a o i d h n r s t u y
-c f g l m w b k p q x z_. _E_ prédomine si singulièrement qu'il est
-très rare de trouver une phrase d'une certaine longueur dont il ne soit
-pas le caractère principal.
-
-Nous avons donc, tout en commençant, une base d'opérations qui donne
-quelque chose de mieux qu'une conjecture. L'usage général qu'on peut
-faire de cette table est évident; mais, pour ce chiffre particulier,
-nous ne nous en servirons que très médiocrement. Puisque notre
-caractère dominant est 8, nous commencerons par le prendre pour l'_e_
-de l'alphabet naturel. Pour vérifier cette supposition, voyons si le 8
-se rencontre souvent double; car l'_e_ se redouble très fréquemment en
-anglais, comme par exemple dans les mots: _meet_, _fleet_, _speed_,
-_seen_, _been_, _agree_, etc. Or, dans le cas présent, nous voyons
-qu'il n'est pas redoublé moins de cinq fois, bien que le cryptogramme
-soit très court.
-
-Donc 8 représentera _e_. Maintenant, de tous les mots de la langue,
-_the_ est le plus usité; conséquemment, il nous faut voir si nous ne
-trouverons pas répétée plusieurs fois la même combinaison de trois
-caractères, ce 8 étant le dernier des trois. Si nous trouvons des
-répétitions de ce genre, elles représenteront très probablement le
-mot _the_. Vérification faite, nous n'en trouvons pas moins de sept; et
-les caractères sont «;48». Nous pouvons donc supposer que «;»
-représente _t_, que «4» représente _h_, et que «8» représente
-_e_,--la valeur du dernier se trouvant ainsi confirmée de nouveau. Il y
-a maintenant un grand pas de fait.
-
-Nous n'avons déterminé qu'un mot, mais ce seul mot nous permet
-d'établir un point beaucoup plus important, c'est-à-dire les
-commencements et les terminaisons d'autres mots. Voyons, par exemple,
-l'avant-dernier cas où se présente la combinaison «;48», presque à
-la fin du chiffre. Nous savons que le «;» qui vient immédiatement
-après est le commencement d'un mot, et, des six caractères qui suivent
-ce _the_, nous n'en connaissons pas moins de cinq. Remplaçons donc ces
-caractères par les lettres qu'ils représentent, en laissant un espace
-pour l'inconnu:
-
-_t_ _eeth_.
-
-Nous devons tout d'abord écarter le _th_ comme ne pouvant pas faire
-partie du mot qui commence par le premier _t_, puisque nous voyons, en
-essayant successivement toutes les lettres de l'alphabet pour combler la
-lacune, qu'il est impossible de former un mot dont ce _th_ puisse faire
-partie. Réduisons donc nos caractères à
-
-_t_ _ee_,
-
-et reprenant de nouveau tout l'alphabet, s'il le faut, nous concluons au
-mot _tree_ (arbre), comme à la seule version possible. Nous gagnons
-ainsi une nouvelle lettre, _r_, représentée par «(», plus deux mots
-juxtaposés, _the tree_ (l'arbre).
-
-Un peu plus loin, nous retrouvons la combinaison «;48», et nous nous
-en servons comme de terminaison à ce qui précède immédiatement. Cela
-nous donne l'arrangement suivant:
-
-_the_ _tree_;4(‡?34 _the_,
-
-ou, en substituant les lettres naturelles aux caractères que nous
-connaissons,
-
-_the_ _tree_ _thr_‡?3h _the_.
-
-Maintenant, si aux caractères inconnus nous substituons des blancs ou
-des points, nous aurons:
-
-_the tree thr...h the_,
-
-et le mot _through_ (par, à travers) se dégage pour ainsi dire de
-lui-même. Mais cette découverte nous donne trois lettres de plus, _o_,
-_u_ et _g_, représentées par «‡? et 3».
-
-Maintenant, cherchons attentivement dans le cryptogramme des
-combinaisons de caractères connus, et nous trouverons, non loin du
-commencement, l'arrangement suivant:
-
-«83(88», ou _egree_,
-
-qui est évidemment la terminaison du mot _degree_ (degré), et qui nous
-livre encore une lettre _d_, représentée par «+».
-
-Quatre lettres plus loin que ce mot _degree_, nous trouvons la
-combinaison
-
-«;46(;88»,
-
-dont nous traduisons les caractères connus et représentons l'inconnu
-par un point; cela nous donne:
-
-_th. rtee_,
-
-arrangement qui nous suggère immédiatement le mot _thirteen_ (treize),
-et nous fournit deux lettres nouvelles, _i_ et _n_, représentées par
-«6 et *».
-
-Reportons-nous maintenant au commencement du cryptogramme, nous
-trouverons la combinaison
-
-«53‡‡+».
-
-Traduisant comme nous avons déjà fait, nous obtenons
-
-. _good_,
-
-ce qui nous montre que la première lettre est un _a_, et que les deux
-premiers mots sont _a good_ (un bon, une bonne).
-
-Il serait temps maintenant, pour éviter toute confusion, de disposer
-toutes nos découvertes sous forme de table. Cela nous fera un
-commencement de clef:
-
-
-5 représente _a_
-
-+ » _d_
-
-8 » _e_
-
-3 » _g_
-
-4 » _h_
-
-6 » _i_
-
-* » _n_
-
-‡ » _o_
-
-( » _r_
-
-; » _t_
-
-
-Ainsi, nous n'avons pas moins de dix des lettres les plus importantes,
-et il est inutile que nous poursuivions la solution à travers tous ses
-détails. Je vous en ai dit assez pour vous convaincre que des chiffres
-de cette nature sont faciles à résoudre, et pour vous donner un
-aperçu de l'analyse raisonnée qui sert à les débrouiller. Mais tenez
-pour certain que le spécimen que nous avons sous les yeux appartient à
-la catégorie la plus simple de la cryptographie. Il ne me reste plus
-qu'à vous donner la traduction complète du document, comme si nous
-avions déchiffré successivement tous les caractères. La voici:
-
-
-A good glass in the bishop's hostel in the devil's seat forty-one
-degrees and thirteen minutes northeast and by north main branch seventh
-limb east side shoot from the left eye of the death's-head a bee-line
-from the tree through the shot fifty feet out.
-
-(Un bon verre dans l'hostel de l'évêque dans la chaise du diable
-quarante et un degrés et treize minutes nord-est quart de nord
-principale tige septième branche côté est lâchez de l'œil gauche de
-la tête de mort une ligne d'abeille de l'arbre à travers la balle
-cinquante pieds au large.)
-
-
---Mais, dis-je, l'énigme me paraît d'une qualité tout aussi
-désagréable qu'auparavant. Comment peut-on tirer un sens quelconque de
-tout ce jargon de _chaise du diable_, de _tête de mort_ et d'_hostel de
-l'évêque_?
-
---Je conviens, répliqua Legrand, que l'affaire a l'air encore
-passablement sérieux, quand on y jette un simple coup d'œil. Mon
-premier soin fut d'essayer de retrouver dans la phrase les divisions
-naturelles qui étaient dans l'esprit de celui qui l'écrivit.
-
---De la ponctuer, voulez-vous dire?
-
---Quelque chose comme cela.
-
---Mais comment diable avez-vous fait?
-
---Je réfléchis que l'écrivain s'était fait une loi d'assembler ses
-mots sans aucune division, espérant rendre ainsi la solution plus
-difficile. Or, un homme qui n'est pas excessivement fin sera presque
-toujours enclin, dans une pareille tentative, à dépasser la mesure.
-Quand, dans le cours de sa composition, il arrive à une interruption de
-sens qui demanderait naturellement une pause ou un point, il est
-fatalement porté à serrer les caractères plus que d'habitude.
-Examinez ce manuscrit, et vous découvrirez facilement cinq endroits de
-ce genre où il y a pour ainsi dire encombrement de caractères. En me
-dirigeant d'après cet indice j'établis la division suivante:
-
-
-A good glass in the bishop's hostel in the devil's seat--forty-one
-degrees and thirteen minutes--northeast and by north--main branch
-seventh limb east side--shoot from the left eye of the death's-head--a
-bee-line from the tree through the shot fifty feet out.
-
-(Un bon verre dans l'hostel de l'évêque dans la chaise du
-diable--quarante et un degrés et treize minutes--nord-est quart de
-nord--principale tige septième branche côté est--lâchez de l'œil
-gauche de la tête de mort--une ligne d'abeille de l'arbre à travers la
-balle cinquante pieds au large.)
-
-
---Malgré votre division, dis-je, je reste toujours dans les ténèbres.
-
---J'y restai moi-même pendant quelques jours, répliqua Legrand.
-Pendant ce temps, je fis force recherches dans le voisinage de l'île
-Sullivan sur un bâtiment qui devait s'appeler l'_Hôtel de l'Évêque_,
-car je ne m'inquiétai pas de la vieille orthographe du mot _hostel_.
-N'ayant trouvé aucun renseignement à ce sujet, j'étais sur le point
-d'étendre la sphère de mes recherches et de procéder d'une manière
-plus systématique, quand, un matin, je m'avisai tout à coup que ce
-_Bishop's hostel_ pouvait bien avoir rapport à une vieille famille du
-nom de Bessop, qui, de temps immémorial, était en possession d'un
-ancien manoir à quatre milles environ au nord de l'île. J'allai donc
-à la plantation, et je recommençai mes questions parmi les plus vieux
-nègres de l'endroit. Enfin, une des femmes les plus âgées me dit
-quelle avait entendu parler d'un endroit comme _Bessop's castle_
-(château de Bessop), et qu'elle croyait bien pouvoir m'y conduire, mais
-que ce n'était ni un château, ni une auberge, mais un grand rocher.
-
-Je lui offris de la bien payer pour sa peine, et, après quelque
-hésitation, elle consentit à m'accompagner jusqu'à l'endroit précis.
-Nous le découvrîmes sans trop de difficulté, je la congédiai, et
-commençai à examiner la localité. Le château consistait en un
-assemblage irrégulier de pics et de rochers, dont l'un était aussi
-remarquable par sa hauteur que par son isolement et sa configuration
-quasi artificielle. Je grimpai au sommet, et, là, je me sentis fort
-embarrassé de ce que j'avais désormais à faire.
-
-Pendant que j'y rêvais, mes yeux tombèrent sur une étroite saillie
-dans la face orientale du rocher, à un yard environ au-dessous de la
-pointe où j'étais placé. Cette saillie se projetait de dix-huit
-pouces à peu près, et n'avait guère plus d'un pied de large; une
-niche creusée dans le pic juste au-dessus lui donnait une grossière
-ressemblance avec les chaises à dos concave dont se servaient nos
-ancêtres. Je ne doutai pas que ce ne fût la _chaise du Diable_ dont il
-était fait mention dans le manuscrit, et il me sembla que je tenais
-tout le secret de l'énigme.
-
-Le _bon verre_, je le savais, ne pouvait pas signifier autre chose
-qu'une longue-vue; car nos marins emploient rarement le mot _glass_ dans
-un autre sens. Je compris tout de suite qu'il fallait se servir ici
-d'une longue-vue, en se plaçant à un point de vue défini et
-_n'admettant aucune variation_. Or, les phrases: _quarante et un degrés
-et treize minutes_, et _nord-est quart de nord_,--je n'hésitai pas un
-instant à le croire,--devaient donner la direction pour pointer la
-longue-vue. Fortement remué par toutes ces découvertes, je me
-précipitai chez moi, je me procurai une longue-vue, et je retournai au
-rocher.
-
-Je me laissai glisser sur la corniche, et je m'aperçus qu'on ne pouvait
-s'y tenir assis que dans une certaine position. Ce fait confirma ma
-conjecture. Je pensai alors à me servir de la longue-vue.
-Naturellement, les _quarante et un degrés et treize minutes_ ne
-pouvaient avoir trait qu'à l'élévation au-dessus de l'horizon
-sensible, puisque la direction horizontale était clairement indiquée
-par les mots _nord-est quart de nord_.
-
-
-[Figure 12]
-
-
-J'établis cette direction au moyen d'une boussole de poche; puis,
-pointant, aussi juste que possible par approximation, ma longue-vue à
-un angle de quarante et un degrés d'élévation, je la fis mouvoir avec
-précaution de haut en bas et de bas en haut, jusqu'à ce que mon
-attention fût arrêtée par une espèce de trou circulaire ou de
-lucarne dans le feuillage d'un grand arbre qui dominait tous ses voisins
-dans l'étendue visible. Au centre de ce trou, j'aperçus un point
-blanc, mais je ne pus pas tout d'abord distinguer ce que c'était.
-Après avoir ajusté le foyer de ma longue-vue, je regardai de nouveau,
-et je m'assurai enfin que c'était un crâne humain.
-
-Après cette découverte qui me combla de confiance, je considérai
-l'énigme comme résolue; car la phrase: _principale tige, septième
-branche, côté est_, ne pouvait avoir trait qu'à la position du crâne
-sur l'arbre, et celle-ci: _lâchez de l'œil gauche de la tête de
-mort_, n'admettait aussi qu'une interprétation, puisqu'il s'agissait de
-la recherche d'un trésor enfoui. Je compris qu'il fallait laisser
-tomber une balle de l'œil gauche du crâne, et qu'une ligne d'abeille,
-ou, en d'autres termes, une ligne droite, partant du point le plus
-rapproché du tronc, et s'étendant, _à travers la balle_,
-c'est-à-dire à travers le point où tomberait la balle, indiquerait
-l'endroit précis,--et sous cet endroit je jugeai qu'il était pour le
-moins possible qu'un dépôt précieux fût encore enfoui.
-
---Tout cela, dis-je, est excessivement clair, et tout à la fois
-ingénieux, simple et explicite. Et, quand vous eûtes quitté l'_Hôtel
-de l'Évêque_, que fîtes-vous?
-
---Mais, ayant soigneusement noté mon arbre, sa forme et sa position, je
-retournai chez moi. À peine eus-je quitté _la chaise du Diable_, que
-le trou circulaire disparut, et, de quelque côté que je me tournasse,
-il me fut désormais impossible de l'apercevoir. Ce qui me paraît le
-chef-d'œuvre de l'ingéniosité dans toute cette affaire, c'est ce fait
-(car j'ai répété l'expérience et me suis convaincu que c'est un
-fait), que l'ouverture circulaire en question n'est visible que d'un
-seul point, et cet unique point de vue, c'est l'étroite corniche sur le
-flanc du rocher.
-
-Dans cette expédition à l'_Hôtel de l'Évêque_, j'avais été suivi
-par Jupiter, qui observait sans doute depuis quelques semaines mon air
-préoccupé, et mettait un soin particulier à ne pas me laisser seul.
-Mais, le jour suivant, je me levai de très grand matin, je réussis à
-lui échapper, et je courus dans les montagnes à la recherche de mon
-arbre. J'eus beaucoup de peine à le trouver. Quand je revins chez moi
-à la nuit, mon domestique se disposait à me donner la bastonnade.
-Quant au reste de l'aventure, vous êtes, je présume, aussi bien
-renseigné que moi.
-
---Je suppose, dis-je, que, lors de nos premières fouilles, vous aviez
-manqué l'endroit par suite de la bêtise de Jupiter, qui laissa tomber
-le scarabée par l'œil droit du crâne au lieu de le laisser filer par
-l'œil gauche.
-
---Précisément. Cette méprise faisait une différence de deux pouces
-et demi environ relativement _à la balle_, c'est-à-dire à la position
-de la cheville près de l'arbre; si le trésor avait été sous
-l'endroit marqué par _la balle_, cette erreur eût été sans
-importance, mais _la balle_ et le point le plus rapproché de l'arbre
-étaient deux points ne servant qu'à établir une ligne de direction;
-naturellement, l'erreur, fort minime au commencement, augmentait en
-proportion de la longueur de la ligne, et, quand nous fûmes arrivés à
-une distance de cinquante pieds, elle nous avait totalement dévoyés.
-Sans l'idée fixe dont j'étais possédé, qu'il y avait positivement
-là, quelque part, un trésor enfoui, nous aurions peut-être bien perdu
-toutes nos peines.
-
---Mais votre emphase, vos attitudes solennelles, en balançant le
-scarabée!--quelles bizarreries! Je vous croyais positivement fou. Et
-pourquoi avez-vous absolument voulu laisser tomber du crâne votre
-insecte, au lieu d'une balle?
-
---Ma foi! pour être franc, je vous avouerai que je me sentais quelque
-peu vexé par vos soupçons relativement à l'état de mon esprit, et je
-résolus de vous punir tranquillement, à ma manière, par un petit brin
-de mystification froide. Voilà pourquoi je balançais le scarabée, et
-voilà pourquoi je voulus le faire tomber du haut de l'arbre. Une
-observation que vous fîtes sur son poids singulier me suggéra cette
-dernière idée.
-
---Oui, je comprends; et maintenant il n'y a plus qu'un point qui
-m'embarrasse. Que dirons-nous des squelettes trouvés dans le trou?
-
---Ah! c'est une question à laquelle je ne saurais pas mieux répondre
-que vous. Je ne vois qu'une manière plausible de l'expliquer,--et mon
-hypothèse implique une atrocité telle, que cela est horrible à
-croire. Il est clair que Kidd,--si c'est bien Kidd qui a enfoui le
-trésor, ce dont je ne doute pas, pour mon compte,--il est clair que
-Kidd a dû se faire aider dans son travail. Mais, la besogne finie, il a
-pu juger convenable de faire disparaître tous ceux qui possédaient son
-secret. Deux bons coups de pioche ont peut-être suffi, pendant que ses
-aides étaient encore occupés dans la fosse; il en a peut-être fallu
-une douzaine.--Qui nous le dira?
-
-
-[Note 1: La prononciation du mot _antennœ_ fait commettre une méprise
-au nègre, qui croit qu'il est question d'étain: _Dey aint no tin in
-him_. Calembour intraduisible. Le nègre parlera toujours dans une
-espèce de patois anglais, que le patois nègre français n'imiterait
-pas mieux que le bas normand ou le breton ne traduirait l'irlandais. En
-se rappelant les orthographes figuratives de Balzac, on se fera une
-idée de ce que ce moyen un peu physique peut ajouter de pittoresque et
-de comique, mais j'ai dû renoncer à m'en servir, faute d'équivalent.
-
-C. B.]
-
-[Note 2: Calembour. _I nose_ pour _I know_.--_Je le sens_ pour _Je le
-sais_.--C. B.]
-
-
-[Figure 13]
-
-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE SCARABÉE D'OR ***
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- The Project Gutenberg eBook of Le Scarabée d'Or,
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-<div lang='en' xml:lang='en'>
-<p style='text-align:center; font-size:1.2em; font-weight:bold'>The Project Gutenberg eBook of <span lang='fr' xml:lang='fr'>Le scarabée d'or</span>, by Edgar Allan Poe</p>
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online
-at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. If you
-are not located in the United States, you will have to check the laws of the
-country where you are located before using this eBook.
-</div>
-</div>
-
-<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: <span lang='fr' xml:lang='fr'>Le scarabée d'or</span></p>
-<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Edgar Allan Poe</p>
-<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Translator: Charles Baudelaire</p>
-<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Illustrators: Rita Dreyfus</p>
-<p style='display:block; margin-top:0; margin-bottom:0; margin-left:2em;'>Georges Rochegrosse</p>
-<p style='display:block; margin-top:0; margin-bottom:0; margin-left:2em;'>R. Blot</p>
-<p style='display:block; text-indent:0; margin:1em 0'>Release Date: January 3, 2022 [eBook #67094]</p>
-<p style='display:block; text-indent:0; margin:1em 0'>Language: French</p>
- <p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em; text-align:left'>Produced by: Laura Natal Rodrigues (Images generously made available by Gallica, Bibliothèque nationale de France.)</p>
-<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>LE SCARABÉE D'OR</span> ***</div>
-
-<div class="figcenter" style="width: 500px;">
-<img src="images/scarabee_cover.jpg" width="500" alt="" />
-</div>
-
-
-<h1>EDGAR POE</h1>
-
-<p><br /></p>
-
-<h2>LE
-<br />
-SCARABÉE D'OR</h2>
-
-<p><br /></p>
-
-<h3>Traduction de CHARLES BAUDELAIRE</h3>
-
- <p><br /></p>
-
-<h4>ILLUSTRATIONS EN COULEURS ET EN NOIR</h4>
-
-<h5>PAR</h5>
-
-<h4>GEORGES ROCHEGROSSE</h4>
-
-<p><br /></p>
-
-<h5>PARIS</h5>
-
-<h5>LIBRAIRIE DES AMATEURS</h5>
-
-<h5>A. FERROUD.&mdash;F. FERROUD, Successeur</h5>
-
-<h5><i>127, Boulevard Saint-Germain, 127</i></h5>
-
-<h5>1926</h5>
-
-<p><br /></p>
-
-<div class="figcenter" style="width: 500px;">
-<img src="images/frontispice.jpg" width="500" alt="" />
-</div>
-
-<p><br /></p>
-
-<p>
-Le Frontispice de cet ouvrage a été gravé par Mme Rita Dreyfus. Les
-autres planches en couleurs par Georges Beltrand. Les planches en noir
-par R. Blot.
-</p>
-
-<p><br /></p>
-
-<div class="figcenter" style="width: 350px;">
-<img src="images/figure01.jpg" width="350" alt="" />
-</div>
-
-<p><br /></p>
-
-<div class="figcenter" style="width: 350px;">
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-</div>
-
-<p><br /><br /><br /></p>
-
-<div class="figcenter" style="width: 350px;">
-<img src="images/figure03.jpg" width="350" height="250" alt="" />
-</div>
-
-<div class="blockquot-half"><p>
-Oh! oh! qu'est-ce que cela? Ce garçon a<br />
-une folie dans les jambes! Il a été mordu<br />
-par la tarentule.
-</p>
-
-<p style="margin-left: 35%;">
-(<i>Tout de travers.</i>)
-</p></div>
-
-<p><br /></p>
-
-<div>
- <img class="drop-cap" src="images/dropcap-I.jpg" width="70" height="70" alt="" />
-</div>
-
-<p class="drop-cap">
-Il y a quelques années, je me liai intimement avec un M. William
-Legrand. Il était d'une ancienne famille protestante, et jadis il avait
-été riche; mais une série de malheurs l'avait réduit à la misère.
-Pour éviter l'humiliation de ses désastres, il quitta la
-Nouvelle-Orléans, la ville de ses aïeux, et établit sa demeure dans
-l'île de Sullivan, près Charleston, dans la Caroline du Sud.
-</p>
-
-<p>
-Cette île est des plus singulières. Elle n'est guère composée que de
-sable de mer et a environ trois milles de long. En largeur, elle n'a
-jamais plus d'un quart de mille. Elle est séparée du continent par une
-crique à peine visible, qui filtre à travers une masse de roseaux et
-de vase, rendez-vous habituel des poules d'eau. La végétation, comme
-on peut le supposer, est pauvre, ou, pour ainsi dire, naine. On n'y
-trouve pas d'arbres d'une certaine dimension. Vers l'extrémité
-occidentale, à l'endroit où s'élèvent le fort Moultrie et quelques
-misérables bâtisses de bois habitées pendant l'été par les gens qui
-fuient les poussières et les fièvres de Charleston, on rencontre, il
-est vrai, le palmier nain sétigère; mais toute l'île, à l'exception
-de ce point occidental et d'un espace triste et blanchâtre qui borde la
-mer, est couverte d'épaisses broussailles de myrte odoriférant, si
-estimé par les horticulteurs anglais. L'arbuste y monte souvent à une
-hauteur de quinze ou vingt pieds; il y forme un taillis presque
-impénétrable et charge l'atmosphère de ses parfums.
-</p>
-
-<p>
-Au plus profond de ce taillis, non loin de l'extrémité orientale de
-l'île, c'est-à-dire de la plus éloignée, Legrand s'était bâti
-lui-même une petite hutte, qu'il occupait quand, pour la première fois
-et par hasard, je fis sa connaissance. Cette connaissance mûrit bien
-vite en amitié,&mdash;car il y avait, certes, dans le cher reclus de quoi
-exciter l'intérêt et l'estime. Je vis qu'il avait reçu une forte
-éducation, heureusement servie par des facultés spirituelles peu
-communes, mais qu'il était infecté de misanthropie et sujet à de
-malheureuses alternatives d'enthousiasme et de mélancolie. Bien qu'il
-eût chez lui beaucoup de livres, il s'en servait rarement. Ses
-principaux amusements consistaient à chasser et à pêcher, ou à
-flâner sur la plage et à travers les myrtes, en quête de coquillages
-et d'échantillons entomologiques;&mdash;sa collection aurait pu faire
-envie à un Swammerdam. Dans ces excursions, il était ordinairement
-accompagné par un vieux nègre nommé Jupiter, qui avait été
-affranchi avant les revers de la famille, mais qu'on n'avait pu
-décider, ni par menaces ni par promesses, à abandonner son jeune
-<i>massa Will</i>; il considérait comme son droit de le suivre partout.
-Il n'est pas improbable que les parents de Legrand, jugeant que celui-ci
-avait la tête un peu dérangée, se soient appliqués à confirmer
-Jupiter dans son obstination, dans le but de mettre une espèce de
-gardien et de surveillant auprès du fugitif.
-</p>
-
-<p>
-Sous la latitude de l'île de Sullivan, les hivers sont rarement
-rigoureux, et c'est un événement quand, au déclin de l'année, le feu
-devient indispensable. Cependant, vers le milieu d'octobre 18.., il y
-eut une journée d'un froid remarquable. Juste avant le coucher du
-soleil, je me frayais un chemin à travers les taillis vers la hutte de
-mon ami, que je n'avais pas vu depuis quelques semaines; je demeurais
-alors à Charleston, à une distance de neuf milles de l'île, et les
-facilités pour aller et revenir étaient bien moins grandes
-qu'aujourd'hui. En arrivant à la hutte, je frappai selon mon habitude,
-et, ne recevant pas de réponse, je cherchai la clef où je savais
-qu'elle était cachée, j'ouvris la porte et j'entrai. Un beau feu
-flambait dans le foyer. C'était une surprise, et, à coup sûr, une des
-plus agréables. Je me débarrassai de mon paletot, je traînai un
-fauteuil auprès des bûches pétillantes, et j'attendis patiemment
-l'arrivée de mes hôtes.
-</p>
-
-<p>
-Peu après la tombée de la nuit, ils arrivèrent et me firent un
-accueil tout à fait cordial. Jupiter, tout en riant d'une oreille à
-l'autre, se donnait du mouvement et préparait quelques poules
-d'eau pour le souper. Legrand était dans une de ses <i>crises</i>
-d'enthousiasme;&mdash;car de quel autre nom appeler cela? Il avait trouvé
-un bivalve inconnu, formant un genre nouveau, et, mieux encore, il avait
-chassé et attrapé, avec l'assistance de Jupiter, un scarabée qu'il
-croyait tout à fait nouveau, et sur lequel il désirait avoir mon
-opinion le lendemain matin.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Et pourquoi pas ce soir? demandai-je en me frottant les mains
-devant la flamme, et envoyant mentalement au diable toute la race des
-scarabées.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ah! si j'avais seulement su que vous étiez ici! dit Legrand; mais il
-y a si longtemps que je ne vous ai vu! Et comment pouvais-je deviner que
-vous me rendriez visite justement cette nuit? En revenant au logis, j'ai
-rencontré le lieutenant G..., du fort, et très étourdiment je lui ai
-prêté le scarabée; de sorte qu'il vous sera impossible de le voir
-avant demain matin. Restez ici cette nuit, et j'enverrai Jupiter le
-chercher au lever du soleil. C'est bien la plus ravissante chose de la
-création!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Quoi? le lever du soleil?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Eh non! que diable!&mdash;le scarabée. Il est d'une brillante
-couleur d'or,&mdash;gros à peu près comme une grosse noix,&mdash;avec deux
-taches d'un noir de jais à une extrémité du dos, et une troisième, un
-peu plus allongée, à l'autre. Les antennes sont...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Il n'y a pas du tout d'étain sur lui<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>, massa Will, je vous le
-parie, interrompit Jupiter; le scarabée est un scarabée d'or, d'or
-massif, d'un bout à l'autre, dedans et partout, excepté les ailes; je
-n'ai jamais vu de ma vie un scarabée à moitié aussi lourd.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;C'est bien, mettons que vous ayez raison, Jup, répliqua Legrand un
-peu plus vivement, à ce qu'il me sembla, que ne le comportait la
-situation, est-ce une raison pour laisser brûler les poules? La couleur
-de l'insecte,&mdash;et il se tourna vers moi,&mdash;suffirait en vérité à
-rendre plausible l'idée de Jupiter. Vous n'avez jamais vu un éclat
-métallique plus brillant que celui de ses élytres; mais vous ne
-pourrez en juger que demain matin. En attendant, j'essaierai de vous
-donner une idée de sa forme.
-</p>
-
-<p>
-Tout en parlant, il s'assit à une petite table sur laquelle il y avait
-une plume et de l'encre, mais pas de papier. Il chercha dans un tiroir,
-mais n'en trouva pas.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;N'importe, dit-il à la fin, cela suffira.
-</p>
-
-<p>
-Et il tira de la poche de son gilet quelque chose qui me fit l'effet
-d'un morceau de vieux vélin fort sale, et il fit dessus une espèce de
-croquis à la plume. Pendant ce temps, j'avais gardé ma place auprès
-du feu, car j'avais toujours très froid. Quand son dessin fut achevé,
-il me le passa, sans se lever. Comme je le recevais de sa main, un fort
-grognement se fit entendre, suivi d'un grattement à la porte. Jupiter
-ouvrit, et un énorme terre-neuve, appartenant à Legrand, se précipita
-dans la chambre, sauta sur mes épaules et m'accabla de caresses; car je
-m'étais fort occupé de lui dans mes visites précédentes. Quand il
-eut fini ses gambades, je regardai le papier, et, pour dire la vérité,
-je me trouvai passablement intrigué par le dessin de mon ami.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oui! dis-je après l'avoir contemplé quelques minutes, c'est là un
-étrange scarabée, je le confesse; il est nouveau pour moi; je n'ai
-jamais rien vu d'approchant, à moins que ce ne soit un crâne ou une
-tête de mort, à quoi il ressemble plus qu'aucune autre chose qu'il
-m'ait jamais été donné d'examiner.
-</p>
-
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-</div>
-
-<p>
-&mdash;Une tête de mort! répéta Legrand. Ah! oui, il y a un peu de cela
-sur le papier, je comprends. Les deux taches noires supérieures font
-les yeux, et la plus longue qui est plus bas figure une bouche, n'est-ce
-pas? D'ailleurs, la forme générale est ovale...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;C'est peut-être cela, dis-je; mais je crains, Legrand, que vous ne
-soyez pas très artiste. J'attendrai que j'aie vu la bête elle-même,
-pour me faire une idée quelconque de sa physionomie.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Fort bien! Je ne sais comment cela se fait, dit-il, un peu piqué,
-je dessine assez joliment, ou du moins je le devrais,&mdash;car j'ai eu
-de bons maîtres, et je me flatte de n'être pas tout à fait une brute.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Mais alors, mon cher camarade, dis-je vous plaisantez; ceci est un
-crâne fort passable, je puis même dire que c'est un crâne parfait,
-d'après toutes les idées reçues relativement à cette partie de
-l'ostéologie, et votre scarabée serait le plus étrange de tous les
-scarabées du monde, s'il ressemblait à ceci. Nous pourrions établir
-là-dessus quelque petite superstition saisissante. Je présume que vous
-nommerez votre insecte <i>scarabœus caput hominis</i>, ou quelque chose
-d'approchant; il y a dans les livres d'histoire naturelle beaucoup
-d'appellations de ce genre.&mdash;Mais où sont les antennes dont vous
-parliez?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Les antennes! dit Legrand, qui s'échauffait inexplicablement; vous
-devez voir les antennes; j'en suis sûr. Je les ai faites aussi
-distinctes qu'elles le sont dans l'original, et je présume que cela est
-bien suffisant.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;À la bonne heure, dis-je; mettons que vous les ayez faites; toujours
-est-il vrai que je ne les vois pas.
-</p>
-
-<p>
-Et je lui tendis le papier, sans ajouter aucune remarque, ne voulant pas
-le pousser à bout; mais j'étais fort étonné de la tournure que
-l'affaire avait prise; sa mauvaise humeur m'intriguait,&mdash;et, quant au
-croquis de l'insecte, il n'y avait positivement pas d'antennes visibles,
-et l'ensemble ressemblait, à s'y méprendre, à l'image ordinaire d'une
-tête de mort.
-</p>
-
-<p>
-Il reprit son papier d'un air maussade, et il était au moment de le
-froisser, sans doute pour le jeter dans le feu, quand, son regard étant
-tombé par hasard sur le dessin, toute son attention y parut
-enchaînée. En un instant, son visage devint d'un rouge intense, puis
-excessivement pâle. Pendant quelques minutes, sans bouger de sa place,
-il continua à examiner minutieusement le dessin. À la longue, il se
-leva, prit une chandelle sur la table, et alla s'asseoir sur un coffre,
-à l'autre extrémité de la chambre. Là, il recommença à examiner
-curieusement le papier, le tournant dans tous les sens. Néanmoins, il
-ne dit rien, et sa conduite me causait un étonnement extrême; mais je
-jugeai prudent de n'exaspérer par aucun commentaire sa mauvaise humeur
-croissante. Enfin, il tira de la poche de son habit un portefeuille, y
-serra soigneusement le papier, et déposa le tout dans un pupitre qu'il
-ferma à clef. Il revint dès lors à des allures plus calmes, mais son
-premier enthousiasme avait totalement disparu. Il avait l'air plutôt
-concentré que boudeur. À mesure que la soirée s'avançait, il
-s'absorbait de plus en plus dans sa rêverie, et aucune de mes saillies
-ne put l'en arracher. Primitivement, j'avais eu l'intention de passer la
-nuit dans la cabane, comme j'avais déjà fait plus d'une fois; mais, en
-voyant l'humeur de mon hôte, je jugeai plus convenable de prendre
-congé. Il ne fit aucun effort pour me retenir; mais, quand je partis,
-il me serra la main avec une cordialité encore plus vive que de
-coutume.
-</p>
-
-<p>
-Un mois environ après cette aventure,&mdash;et durant cet intervalle je
-n'avais pas entendu parler de Legrand,&mdash;je reçus à Charleston une
-visite de son serviteur Jupiter. Je n'avais jamais vu le bon vieux
-nègre si complètement abattu, et je fus pris de la crainte qu'il ne
-fût arrivé à mon ami quelque sérieux malheur.
-</p>
-
-<div class="figleft" style="width: 180px;">
-<img src="images/figure05.jpg" width="180" height="240" alt="" />
-</div>
-
-<p>
-&mdash;Eh bien, Jup, dis-je, quoi de neuf? Comment va ton maître?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Dame! pour dire la vérité, massa, il ne va pas aussi bien qu'il
-devrait.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Pas bien! vraiment je suis navré d'apprendre cela. Mais de quoi se
-plaint-il?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ah! voilà la question!&mdash;il ne se plaint jamais de rien, mais
-il est tout de même bien malade.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Bien malade, Jupiter!&mdash;Eh! que ne disais-tu cela tout de
-suite? Est-il au lit?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Non, non, il n'est pas au lit! Il n'est bien nulle part;&mdash;voilà
-justement où le soulier me blesse;&mdash;j'ai l'esprit très inquiet au
-sujet du pauvre massa Will.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Jupiter, je voudrais bien comprendre quelque chose à tout ce que tu
-me racontes là. Tu dis que ton maître est malade. Ne t'a-t-il pas dit
-de quoi il souffre?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oh! massa, c'est bien inutile de se creuser la tête.&mdash;Massa
-Will dit qu'il n'a absolument rien;&mdash;mais, alors, pourquoi donc s'en
-va-t-il, deçà et delà, tout pensif, les regards sur son chemin, la tête
-basse, les épaules voûtées, et pâle comme une oie? Et pourquoi donc
-fait-il toujours et toujours des chiffres?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Il fait quoi, Jupiter?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Il fait des chiffres avec des signes sur une ardoise,&mdash;les
-signes les plus bizarres que j'aie jamais vus. Je commence à avoir
-peur, tout de même. Il faut que j'aie toujours un œil braqué sur lui,
-rien que sur lui. L'autre jour, il m'a échappé avant le lever du
-soleil, et il a décampé pour toute la sainte journée. J'avais coupé
-un bon bâton exprès pour lui administrer une correction de tous les
-diables quand il reviendrait;&mdash;mais je suis si bête, que je n'en
-ai pas eu le courage;&mdash;il a l'air si malheureux!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ah! vraiment!&mdash;Eh bien, après tout, je crois que tu as
-mieux fait d'être indulgent pour le pauvre garçon.&mdash;Il ne faut
-pas lui donner le fouet, Jupiter;&mdash;il n'est peut-être pas en état
-de le supporter. Mais ne peux-tu pas te faire une idée de ce qui a
-occasionné cette maladie, ou plutôt ce changement de conduite? Lui
-est-il arrivé quelque chose de fâcheux depuis que je vous ai vus?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Non, massa, il n'est rien arrivé de fâcheux <i>depuis</i>
-lors,&mdash;mais <i>avant</i> cela,&mdash;oui,&mdash;j'en ai
-peur,&mdash;c'était le jour même que vous étiez là-bas.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Comment? que veux-tu dire?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Eh! massa, je veux parler du scarabée, voilà tout.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Du quoi?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Du scarabée...&mdash;Je suis sûr que massa Will a été mordu quelque
-part à la tête par ce scarabée d'or.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Et quelle raison as-tu, Jupiter, pour faire une pareille
-supposition?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Il a bien assez de pinces pour cela, massa, et une bouche aussi. Je
-n'ai jamais vu un scarabée aussi endiablé;&mdash;il attrape et il mord tout
-ce qui l'approche. Massa Will l'avait d'abord attrapé, mais il l'a bien
-vite lâché, je vous assure;&mdash;c'est alors, sans doute, qu'il a été
-mordu. La mine de ce scarabée et sa bouche ne me plaisaient guère,
-certes;&mdash;aussi je ne voulus pas le prendre avec mes doigts; mais je
-pris un morceau de papier, et j'empoignai le scarabée dans le papier; je
-l'enveloppai donc dans le papier, avec un petit morceau de papier dans
-la bouche;&mdash;voilà comment je m'y pris.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Et tu penses donc que ton maître a été réellement mordu par le
-scarabée, et que cette morsure l'a rendu malade?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je ne pense rien du tout,&mdash;je le sais<a name="FNanchor_2_1" id="FNanchor_2_1"></a><a href="#Footnote_2_1" class="fnanchor">[2]</a>. Pourquoi donc rêve-t-il
-toujours d'or, si ce n'est parce qu'il a été mordu par le scarabée
-d'or? J'en ai déjà entendu parler, de ces scarabées d'or.
-</p>
-
-<p><br /></p>
-
-<div class="figcenter" style="width: 350px;">
-<img src="images/figure06.jpg" width="350" alt="" />
-</div>
-
-<p><br /></p>
-
-<div class="figcenter" style="width: 350px;">
-<img src="images/figure07.jpg" width="350" alt="" />
-</div>
-
-<p><br /></p>
-
-<p>
-&mdash;Mais comment sais-tu qu'il rêve d'or?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Comment je le sais? parce qu'il en parle, même en
-dormant;&mdash;voilà comment je le sais.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Au fait, Jupiter, tu as peut-être raison; mais à quelle bienheureuse
-circonstance dois-je l'honneur de ta visite aujourd'hui?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Que voulez-vous dire, massa?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;M'apportes-tu un message de M. Legrand?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Non, massa, je vous apporte une lettre que voici.
-</p>
-
-<p>
-Et Jupiter me tendit un papier où je lus:
-</p>
-
-<p><br /></p>
-
-<p style="margin-left: 10%;">
-«Mon cher,
-</p>
-
-<p>
-«Pourquoi donc ne vous ai-je pas vu depuis si longtemps? J'espère que
-vous n'avez pas été assez enfant pour vous formaliser d'une petite
-brusquerie de ma part; mais non,&mdash;cela est par trop improbable.
-</p>
-
-<p>
-«Depuis que je vous ai vu, j'ai eu un grand sujet d'inquiétude. J'ai
-quelque chose à vous dire, mais à peine sais-je comment vous le dire.
-Sais-je même si je vous le dirai?
-</p>
-
-<p>
-«Je n'ai pas été tout à fait bien depuis quelques jours, et le
-pauvre vieux Jupiter m'ennuie insupportablement par toutes ses bonnes
-intentions et attentions. Le croiriez-vous? Il avait, l'autre jour,
-préparé un gros bâton à l'effet de me châtier, pour lui avoir
-échappé et avoir passé la journée, seul, au milieu des collines, sur
-le continent. Je crois vraiment que ma mauvaise mine m'a seule sauvé de
-la bastonnade.
-</p>
-
-<p>
-«Je n'ai rien ajouté à ma collection depuis que nous nous sommes vus.
-</p>
-
-<p>
-«Revenez avec Jupiter si vous le pouvez sans trop d'inconvénients.
-<i>Venez, venez</i>. Je désire vous voir ce soir pour affaire grave. Je
-vous assure que c'est de <i>la plus haute importance</i>.
-</p>
-
-<p style="margin-left: 40%;">
-« Votre tout dévoué,
-</p>
-
-<p style="margin-left: 60%;">
-«WILLIAM LEGRAND.»
-</p>
-
-<p><br /></p>
-
-<p>
-Il y avait dans le ton de cette lettre quelque chose qui me causa une
-forte inquiétude. Ce style différait absolument du style habituel de
-Legrand. À quoi diable rêvait-il? Quelle nouvelle lubie avait pris
-possession de sa trop excitable cervelle? Quelle affaire de <i>si haute
-importance</i> pouvait-il avoir à accomplir? Le rapport de Jupiter ne
-présageait rien de bon;&mdash;je tremblais que la pression continue de
-l'infortune n'eût, à la longue, singulièrement dérangé la raison de
-mon ami. Sans hésiter un instant, je me préparai donc à accompagner
-le nègre.
-</p>
-
-<p>
-En arrivant au quai, je remarquai une faux et trois bêches, toutes
-également neuves, qui gisaient au fond du bateau dans lequel nous
-allions nous embarquer.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Qu'est-ce que tout cela signifie, Jupiter? demandai-je.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ça, c'est une faux, massa, et des bêches.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je le vois bien; mais qu'est-ce que tout cela fait ici?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Massa Will m'a dit d'acheter pour lui cette faux et ces bêches à la
-ville, et je les ai payées bien cher; cela nous coûte un argent de
-tous les diables.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Mais, au nom de tout ce qu'il y a de mystérieux, qu'est-ce que ton
-massa Will a à faire de faux et de bêches?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Vous m'en demandez plus que je ne sais; lui-même, massa, n'en sait
-pas davantage; le diable m'emporte si je n'en suis pas convaincu. Mais
-tout cela vient du scarabée.
-</p>
-
-<p>
-Voyant que je ne pouvais tirer aucun éclaircissement de Jupiter dont
-tout l'entendement paraissait absorbé par le scarabée, je descendis
-dans le bateau et je déployai la voile. Une belle et forte brise nous
-poussa bien vite dans la petite anse au nord du fort Moultrie, et,
-après une promenade de deux milles environ, nous arrivâmes à la
-hutte. Il était à peu près trois heures de l'après-midi. Legrand
-nous attendait avec une vive impatience. Il me serra la main avec un
-empressement nerveux qui m'alarma et renforça mes soupçons naissants.
-Son visage était d'une pâleur spectrale, et ses yeux, naturellement
-fort enfoncés, brillaient d'un éclat surnaturel. Après quelques
-questions relatives à sa santé, je lui demandai, ne trouvant rien de
-mieux à dire, si le lieutenant G... lui avait enfin rendu son
-scarabée.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oh! oui, répliqua-t-il en rougissant beaucoup;&mdash;je le lui ai
-repris le lendemain matin. Pour rien au monde je ne me séparerais de ce
-scarabée. Savez-vous bien que Jupiter a tout à fait raison à son
-égard?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;En quoi? demandai-je avec un triste pressentiment dans le cœur.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;En supposant que c'est un scarabée d'or véritable.
-</p>
-
-<p>
-Il dit cela avec un sérieux profond, qui me fit indiciblement mal.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ce scarabée est destiné à faire ma fortune, continua-t-il avec
-un sourire de triomphe, à me réintégrer dans mes possessions de
-famille. Est-il donc étonnant que je le tienne en si haut prix?
-Puisque la Fortune a jugé bon de me l'octroyer, je n'ai qu'à
-en user convenablement, et j'arriverai jusqu'à l'or dont il est
-l'indice.&mdash;Jupiter, apporte-le-moi.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Quoi? le scarabée, massa? J'aime mieux n'avoir rien à démêler avec
-le scarabée;&mdash;vous saurez bien le prendre vous-même.
-</p>
-
-<p>
-Là-dessus, Legrand se leva avec un air grave et imposant, et
-alla me chercher l'insecte sous un globe de verre où il était
-déposé. C'était un superbe scarabée, inconnu à cette époque aux
-naturalistes, et qui devait avoir un grand prix au point de vue
-scientifique. Il portait à l'une des extrémités du dos deux taches
-noires et rondes, et à l'autre une tache de forme allongée. Les
-élytres étaient excessivement dures et luisantes et avaient
-positivement l'aspect de l'or bruni. L'insecte était remarquablement
-lourd, et, tout bien considéré, je ne pouvais pas trop blâmer Jupiter
-de son opinion; mais que Legrand s'entendît avec lui sur ce sujet,
-voilà ce qu'il m'était impossible de comprendre, et, quand il se
-serait agi de ma vie, je n'aurais pas trouvé le mot de l'énigme.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je vous ai envoyé chercher, dit-il d'un ton magnifique, quand j'eus
-achevé d'examiner l'insecte, je vous ai envoyé chercher pour vous
-demander conseil et assistance dans l'accomplissement des vues de la
-Destinée et du scarabée...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Mon cher Legrand, m'écriai-je en l'interrompant, vous n'êtes
-certainement pas bien, et vous feriez beaucoup mieux de prendre quelques
-précautions. Vous allez vous mettre au lit, et je resterai auprès de
-vous quelques jours, jusqu'à ce que vous soyez rétabli. Vous avez la
-fièvre, et...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Tâtez mon pouls, dit-il.
-</p>
-
-<p>
-Je le tâtai, et, pour dire la vérité, je ne trouvai pas le plus
-léger symptôme de fièvre.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Mais vous pourriez bien être malade sans avoir la fièvre.
-Permettez-moi, pour cette fois seulement, de faire le médecin avec
-vous. Avant toute chose, allez vous mettre au lit. Ensuite...
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Vous vous trompez, interrompit-il; je suis aussi bien que je puis
-espérer de l'être dans l'état d'excitation que j'endure. Si
-réellement vous voulez me voir tout à fait bien, vous soulagerez cette
-excitation.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Et que faut-il faire pour cela?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;C'est très facile. Jupiter et moi, nous partons pour une expédition
-dans les collines, sur le continent, et nous avons besoin de l'aide
-d'une personne en qui nous puissions absolument nous fier. Vous êtes
-cette personne unique. Que notre entreprise échoue ou réussisse,
-l'excitation que vous voyez en moi maintenant sera également apaisée.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;J'ai le vif désir de vous servir en toute chose, répliquai-je; mais
-prétendez-vous dire que cet infernal scarabée ait quelque rapport avec
-votre expédition dans les collines?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oui, certes.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Alors, Legrand, il m'est impossible de coopérer à une entreprise
-aussi parfaitement absurde.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;J'en suis fâché,&mdash;très fâché,&mdash;car il nous faudra tenter
-l'affaire à nous seuls.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;À vous seuls! Ah! le malheureux est fou, à coup sûr!&mdash;Mais,
-voyons, combien de temps durera votre absence?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Probablement toute la nuit. Nous allons partir immédiatement, et,
-dans tous les cas, nous serons de retour au lever du soleil.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Et vous me promettez, sur votre honneur, que ce caprice passé, et
-l'affaire du scarabée&mdash;bon Dieu!&mdash;vidée à votre satisfaction,
-vous rentrerez au logis, et que vous y suivrez exactement mes
-prescriptions, comme celles de votre médecin?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oui, je vous le promets; et maintenant partons, car nous n'avons pas
-de temps à perdre.
-</p>
-
-<p>
-J'accompagnai mon ami, le cœur gros. À quatre heures, nous nous mîmes
-en route, Legrand, Jupiter, le chien et moi. Jupiter prit la faux et les
-bêches; il insista pour s'en charger, plutôt, à ce qu'il me parut,
-par crainte de laisser un de ces instruments dans la main de son maître
-que par excès de zèle et de complaisance. Il était d'ailleurs d'une
-humeur de chien, et ces mots: <i>Damné scarabée</i>! furent les seuls qui
-lui échappèrent tout le long du voyage. J'avais, pour ma part, la
-charge de deux lanternes sourdes; quant à Legrand, il s'était
-contenté du scarabée, qu'il portait attaché au bout d'un morceau de
-ficelle, et qu'il faisait tourner autour de lui, tout en marchant, avec
-des airs de magicien. Quand j'observais ce symptôme suprême de
-démence dans mon pauvre ami, je pouvais à peine retenir mes larmes. Je
-pensai toutefois qu'il valait mieux épouser sa fantaisie, au moins pour
-le moment, ou jusqu'à ce que je pusse prendre quelques mesures
-énergiques avec chance de succès. Cependant, j'essayais, mais fort
-inutilement, de le sonder relativement au but de l'expédition. Il avait
-réussi à me persuader de l'accompagner, et semblait désormais peu
-disposé à lier conversation sur un sujet d'une si maigre importance.
-À toutes mes questions, il ne daignait répondre que par un «Nous
-verrons bien!».
-</p>
-
-<p>
-Nous traversâmes dans un esquif la crique à la pointe de l'île, et,
-grimpant sur les terrains montueux de la rive opposée, nous nous
-dirigeâmes vers le nord-ouest, à travers un pays horriblement sauvage
-et désolé, où il était impossible de découvrir la trace d'un pied
-humain. Legrand suivait sa route avec décision, s'arrêtant seulement
-de temps en temps pour consulter certaines indications qu'il paraissait
-avoir laissées lui-même dans une occasion précédente.
-</p>
-
-<p>
-Nous marchâmes ainsi deux heures environ, et le soleil était au moment
-de se coucher quand nous entrâmes dans une région infiniment plus
-sinistre que tout ce que nous avions vu jusqu'alors. C'était une
-espèce de plateau près du sommet d'une montagne affreusement
-escarpée, couverte de bois de la base au sommet, et semée d'énormes
-blocs de pierre qui semblent éparpillés pêle-mêle sur le sol, et
-dont plusieurs se seraient infailliblement précipités dans les
-vallées inférieures sans le secours des arbres contre lesquels ils
-s'appuyaient. De profondes ravines irradiaient dans diverses directions
-et donnaient à la scène un caractère de solennité plus lugubre.
-</p>
-
-<p>
-La plate-forme naturelle sur laquelle nous étions grimpés était si
-profondément encombrée de ronces, que nous vîmes bien que, sans la
-faux, il nous eût été impossible de nous frayer un passage. Jupiter,
-d'après les ordres de son maître, commença à nous éclaircir un
-chemin jusqu'au pied d'un tulipier gigantesque qui se dressait, en
-compagnie de huit ou dix chênes, sur la plate-forme, et les surpassait
-tous, ainsi que tous les arbres que j'avais vus jusqu'alors, par la
-beauté de sa forme et de son feuillage, par l'immense développement de
-son branchage et par la majesté générale de son aspect. Quand nous
-eûmes atteint cet arbre, Legrand se tourna vers Jupiter, et lui demanda
-s'il se croyait capable d'y grimper. Le pauvre vieux parut légèrement
-étourdi par cette question, et resta quelques instants sans répondre.
-Cependant, il s'approcha de l'énorme tronc, en fit lentement le tour et
-l'examina avec une attention minutieuse. Quand il eut achevé son
-examen, il dit simplement:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oui, massa; Jup n'a pas vu d'arbre où il ne puisse grimper.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Alors, monte; allons, allons! et rondement! car il fera bientôt trop
-noir pour voir ce que nous faisons.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Jusqu'où faut-il monter, massa? demanda Jupiter.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Grimpe d'abord sur le tronc, et puis je te dirai quel chemin tu dois
-suivre.&mdash;Ah! un instant! prends ce scarabée avec toi.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Le scarabée, massa Will!&mdash;le scarabée d'or! cria le nègre
-reculant de frayeur; pourquoi donc faut-il que je porte avec moi ce
-scarabée sur l'arbre? Que je sois damné si je le fais!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Jup, si vous avez peur, vous, un grand nègre, un gros et fort
-nègre, de toucher à un petit insecte mort et inoffensif, eh bien, vous
-pouvez l'emporter avec cette ficelle;&mdash;mais, si vous ne l'emportez
-pas avec vous d'une manière ou d'une autre, je serai dans la cruelle
-nécessité de vous fendre la tête avec cette bêche.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Mon Dieu! qu'est-ce qu'il y a donc, massa? dit Jup, que la honte
-rendait évidemment plus complaisant; il faut toujours que vous
-cherchiez noise à votre vieux nègre. C'est une farce, voilà tout.
-Moi, avoir peur du scarabée! je m'en soucie bien du scarabée!
-</p>
-
-<p>
-Et il prit avec précaution l'extrême bout de la corde, et, maintenant
-l'insecte aussi loin de sa personne que les circonstances le
-permettaient, il se mit en devoir de grimper à l'arbre.
-</p>
-
-<p>
-Dans sa jeunesse, le tulipier, ou <i>liriodendron tulipiferum</i>, le plus
-magnifique des forestiers américains, a un tronc singulièrement lisse
-et s'élève souvent à une grande hauteur, sans pousser de branches
-latérales; mais quand il arrive à sa maturité, l'écorce devient
-rugueuse et inégale, et de petits rudiments de branches se manifestent
-en grand nombre sur le tronc. Aussi l'escalade, dans le cas actuel,
-était beaucoup plus difficile en apparence qu'en réalité. Embrassant
-de son mieux l'énorme cylindre avec ses bras et ses genoux, empoignant
-avec les mains quelques-unes des pousses, appuyant ses pieds nus sur les
-autres, Jupiter, après avoir failli tomber une ou deux fois, se hissa
-à la longue jusqu'à la première grande fourche, et sembla dès lors
-regarder la besogne comme virtuellement accomplie. En effet, le risque
-principal de l'entreprise avait disparu, bien que le brave nègre se
-trouvât à soixante et dix pieds du sol.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;De quel côté faut-il que j'aille maintenant, massa Will?
-demanda-t-il.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Suis toujours la plus grosse branche,&mdash;celle de ce côté, dit
-Legrand.
-</p>
-
-<p>
-Le nègre lui obéit promptement, et apparemment sans trop de peine; il
-monta, monta toujours plus haut, de sorte qu'à la fin sa personne
-rampante et ramassée disparut dans l'épaisseur du feuillage; il était
-tout à fait invisible. Alors, sa voix lointaine se fit entendre; il
-criait:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Jusqu'où faut-il monter encore?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;À quelle hauteur es-tu? demanda Legrand.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Si haut, si haut, répliqua le nègre, que je peux voir le ciel à
-travers le sommet de l'arbre.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ne t'occupe pas du ciel, mais fais attention à ce que je dis.
-Regarde le tronc, et compte les branches au-dessous de toi, de ce côté.
-Combien de branches as-tu passées?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Une, deux, trois, quatre, cinq;&mdash;j'ai passé cinq grosses
-branches, massa, de ce côté-ci.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Alors, monte encore d'une branche.
-</p>
-
-<p>
-Au bout de quelques minutes, sa voix se fit entendre de nouveau. Il
-annonçait qu'il avait atteint la septième branche.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Maintenant, Jup, cria Legrand, en proie à une agitation manifeste,
-il faut que tu trouves le moyen de t'avancer sur cette branche aussi loin
-que tu pourras. Si tu vois quelque chose de singulier, tu me le diras.
-</p>
-
-<p>
-Dès lors, les quelques doutes que j'avais essayé de conserver
-relativement à la démence de mon pauvre ami disparurent complètement.
-Je ne pouvais plus ne pas le considérer comme frappé d'aliénation
-mentale, et je commençai à m'inquiéter sérieusement des moyens de le
-ramener au logis. Pendant que je méditais sur ce que j'avais de mieux
-à faire, la voix de Jupiter se fit entendre de nouveau.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;J'ai bien peur de m'aventurer un peu loin sur cette
-branche;&mdash;c'est une branche morte presque dans toute sa longueur.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Tu dis bien que c'est une branche morte, Jupiter? cria Legrand d'une
-voix tremblante d'émotion.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oui, massa, morte comme un vieux clou de porte, c'est une affaire
-faite,&mdash;elle est bien morte, tout à fait sans vie.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Au nom du ciel, que faire? demanda Legrand, qui semblait en proie à
-un vrai désespoir.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Que faire? dis-je, heureux de saisir l'occasion pour placer un mot
-raisonnable: retourner au logis et nous aller coucher. Allons,
-venez!&mdash;Soyez gentil, mon camarade.&mdash;Il se fait tard, et puis
-souvenez-vous de votre promesse.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Jupiter, criait-il, sans m'écouter le moins du monde, m'entends-tu?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oui, massa Will, je vous entends parfaitement.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Entame donc le bois avec ton couteau, et dis-moi si tu le trouves
-bien pourri.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Pourri, massa, assez pourri, répliqua bientôt le nègre, mais pas
-aussi pourri qu'il pourrait l'être. Je pourrais m'aventurer un peu plus
-sur la branche, mais moi seul.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Toi seul!&mdash;qu'est-ce que tu veux dire?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je veux parler du scarabée. Il est bien lourd, le scarabée. Si je le
-lâchais d'abord, la branche porterait bien, sans casser, le poids d'un
-nègre tout seul.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Infernal coquin! cria Legrand, qui avait l'air fort soulagé, quelles
-sottises me chantes-tu là? Si tu laisses tomber l'insecte, je te tords
-le cou. Fais-y attention, Jupiter;&mdash;tu m'entends, n'est-ce pas?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oui, massa, ce n'est pas la peine de traiter comme ça un pauvre
-nègre.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Eh bien, écoute-moi, maintenant!&mdash;Si tu te hasardes sur la
-branche aussi loin que tu pourras le faire sans danger et sans lâcher le
-scarabée, je te ferai cadeau d'un dollar d'argent aussitôt que tu
-seras descendu.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;J'y vais, massa Will,&mdash;m'y voilà, répliqua lestement le nègre,
-je suis presque au bout.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Au bout! cria Legrand, très radouci. Veux-tu dire que tu es au bout
-de cette branche?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je suis bientôt au bout, massa;&mdash;oh! oh! oh! Seigneur Dieu!
-miséricorde! qu'y a-t-il sur l'arbre?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Eh bien, cria Legrand, au comble de la joie, qu'est-ce qu'il y a?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Eh! ce n'est rien qu'un crâne;&mdash;quelqu'un a laissé sa tête sur
-l'arbre, et les corbeaux ont becqueté toute la viande.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Un crâne, dis-tu?&mdash;Très bien!&mdash;Comment est-il attaché à la
-branche?&mdash;Qu'est-ce qui le retient?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oh! il tient bien;&mdash;mais il faut voir.&mdash;Ah! c'est une
-drôle de chose, sur ma parole;&mdash;il y a un gros clou dans le crâne,
-qui le retient à l'arbre.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Bien! maintenant, Jupiter, fais exactement ce que je vais te
-dire;&mdash;tu m'entends?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oui, massa.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Fais bien attention!&mdash;trouve l'œil gauche du crâne.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oh! oh! voilà qui est drôle! il n'y a pas d'œil gauche du tout.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Maudite stupidité! Sais-tu distinguer ta main droite de ta main
-gauche?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oui, je sais,&mdash;je sais tout cela; ma main gauche est celle avec
-laquelle je fends le bois.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Sans doute, tu es gaucher; et ton œil gauche est du même côté que
-ta main gauche. Maintenant, je suppose, tu peux trouver l'œil gauche du
-crâne, ou la place où était l'œil gauche. As-tu trouvé?
-</p>
-
-<p>
-Il y eut ici une longue pause. Enfin, le nègre demanda:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;L'œil gauche du crâne est aussi du même côté que la main gauche
-du crâne?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Mais le crâne n'a pas de mains du tout!
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Cela ne fait rien! j'ai trouvé l'œil gauche,&mdash;voilà l'œil
-gauche! Que faut-il faire, maintenant?
-</p>
-
-<p><br /></p>
-
-<div class="figcenter" style="width: 350px;">
-<img src="images/figure08.jpg" width="350" alt="" />
-</div>
-
-<p><br /></p>
-
-<div class="figcenter" style="width: 350px;">
-<img src="images/figure09.jpg" width="350" alt="" />
-</div>
-
-<p><br /></p>
-
-<p>
-&mdash;Laisser filer le scarabée à travers, aussi loin que la ficelle peut
-aller; mais prends bien garde de lâcher le bout de la corde.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Voilà qui est fait, massa Will; c'était chose facile de faire passer
-le scarabée par le trou;&mdash;tenez, voyez-le descendre.
-</p>
-
-<p>
-Pendant tout ce dialogue, la personne de Jupiter était restée
-invisible; mais l'insecte qu'il laissait filer apparaissait maintenant
-au bout de la ficelle, et brillait comme une boule d'or brunie aux
-derniers rayons du soleil couchant, dont quelques-uns éclairaient
-encore faiblement l'éminence où nous étions placés.
-</p>
-
-<p>
-Le scarabée en descendant émergeait des branches, et, si Jupiter
-l'avait laissé tomber, il serait tombé à nos pieds. Legrand prit
-immédiatement la faux et éclaircit un espace circulaire de trois ou
-quatre yards de diamètre, juste au-dessous de l'insecte, et, ayant
-achevé cette besogne, ordonna à Jupiter de lâcher la corde et de
-descendre de l'arbre.
-</p>
-
-<p>
-Avec un soin scrupuleux, mon ami enfonça dans la terre une cheville, à
-l'endroit précis où le scarabée était tombé, et tira de sa poche un
-ruban à mesurer. Il l'attacha par un bout à l'endroit du tronc de
-l'arbre qui était le plus près de la cheville, le déroula jusqu'à la
-cheville, et continua ainsi à le dérouler dans la direction donnée par ces
-deux points,&mdash;la cheville et le tronc,&mdash;jusqu'à la distance de
-cinquante pieds. Pendant ce temps, Jupiter nettoyait les ronces avec la
-faux. Au point ainsi trouvé, il enfonça une seconde cheville, qu'il
-prit comme centre, et autour duquel il décrivit grossièrement un
-cercle de quatre pieds de diamètre environ. Il s'empara alors d'une
-bêche, en donna une à Jupiter, une à moi, et nous pria de creuser
-aussi vivement que possible.
-</p>
-
-<p>
-Pour parler franchement, je n'avais jamais eu beaucoup de goût pour un
-pareil amusement, et, dans le cas présent, je m'en serais bien
-volontiers passé; car la nuit s'avançait, et je me sentais
-passablement fatigué de l'exercice que j'avais déjà pris; mais je ne
-voyais aucun moyen de m'y soustraire, et je tremblais de troubler par un
-refus la prodigieuse sérénité de mon pauvre ami. Si j'avais pu
-compter sur l'aide de Jupiter, je n'aurais pas hésité à ramener par
-la force notre fou chez lui; mais je connaissais trop bien le caractère
-du vieux nègre pour espérer son assistance, dans le cas d'une lutte
-personnelle avec son maître et dans n'importe quelle circonstance. Je
-ne doutais pas que Legrand n'eût le cerveau infecté de quelqu'une des
-innombrables superstitions du Sud relatives aux trésors enfouis, et que
-cette imagination n'eût été confirmée par la trouvaille du
-scarabée, ou peut-être même par l'obstination de Jupiter à soutenir
-que c'était un scarabée d'or véritable. Un esprit tourné à la folie
-pouvait bien se laisser entraîner par de pareilles suggestions, surtout
-quand elles s'accordaient avec ses idées favorites préconçues; puis
-je me rappelais le discours du pauvre garçon relativement au scarabée,
-<i>indice de sa fortune</i>! Par-dessus tout, j'étais cruellement tourmenté
-et embarrassé; mais enfin je résolus de faire contre fortune bon cœur
-et de bêcher de bonne volonté, pour convaincre mon visionnaire le plus
-tôt possible, par une démonstration oculaire, de l'inanité de ses
-rêveries.
-</p>
-
-<p>
-Nous allumâmes les lanternes, et nous attaquâmes notre besogne avec un
-ensemble et un zèle dignes d'une cause plus rationnelle; et, comme la
-lumière tombait sur nos personnes et nos outils, je ne pus m'empêcher
-de songer que nous composions un groupe vraiment pittoresque, et que, si
-quelque intrus était tombé par hasard au milieu de nous, nous lui
-serions apparus comme faisant une besogne bien étrange et bien
-suspecte.
-</p>
-
-<p>
-Nous creusâmes ferme deux heures durant. Nous parlions peu. Notre
-principal embarras était causé par les aboiements du chien, qui
-prenait un intérêt excessif à nos travaux. À la longue, il devint
-tellement turbulent, que nous craignîmes qu'il ne donnât l'alarme à
-quelques rôdeurs du voisinage,&mdash;ou, plutôt, c'était la grande
-appréhension de Legrand,&mdash;car, pour mon compte, je me serais réjoui de
-toute interruption qui m'aurait permis de ramener mon vagabond à la
-maison. À la fin, le vacarme fut étouffé, grâce à Jupiter qui,
-s'élançant hors du trou avec un air furieusement décidé, musela la
-gueule de l'animal avec une de ses bretelles et puis retourna à sa
-tâche avec un petit rire de triomphe très grave.
-</p>
-
-<p>
-Les deux heures écoulées, nous avions atteint une profondeur de cinq
-pieds, et aucun indice de trésor ne se montrait. Nous fîmes une pause
-générale, et je commençai à espérer que la farce touchait à sa
-fin. Cependant Legrand, quoique évidemment très déconcerté, s'essuya
-le front d'un air pensif et reprit sa bêche. Notre trou occupait déjà
-toute l'étendue du cercle de quatre pieds de diamètre; nous entamâmes
-légèrement cette limite, et nous creusâmes encore de deux pieds. Rien
-n'apparut. Mon chercheur d'or, dont j'avais sérieusement pitié, sauta
-enfin hors du trou avec le plus affreux désappointement écrit sur le
-visage, et se décida, lentement et comme à regret, à reprendre son
-habit qu'il avait ôté avant de se mettre à l'ouvrage. Pour moi, je me
-gardai bien de faire aucune remarque. Jupiter, à un signal de son
-maître, commença à rassembler les outils. Cela fait, et le chien
-étant démuselé, nous reprîmes notre chemin dans un profond silence.
-</p>
-
-<p>
-Nous avions peut-être fait une douzaine de pas, quand Legrand, poussant
-un terrible juron, sauta sur Jupiter et l'empoigna au collet. Le nègre
-stupéfait ouvrit les yeux et la bouche dans toute leur ampleur, lâcha
-les bêches et tomba sur les genoux.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Scélérat! criait Legrand en faisant siffler les syllabes entre
-ses dents, infernal noir! gredin de noir!&mdash;parle, te
-dis-je!&mdash;réponds-moi à l'instant, et surtout ne prévarique
-pas!&mdash;Quel est, quel est ton œil gauche?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ah! miséricorde, massa Will! n'est-ce pas là, pour sûr, mon œil
-gauche? rugissait Jupiter épouvanté plaçant sa main sur l'organe
-<i>droit</i> de la vision, et l'y maintenant avec l'opiniâtreté du
-désespoir, comme s'il eût craint que son maître ne voulût le lui
-arracher.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je m'en doutais!&mdash;je le savais bien! hourra! vociféra Legrand,
-en lâchant le nègre, et en exécutant une série de gambades et de
-cabrioles, au grand étonnement de son domestique, qui, en se relevant,
-promenait, sans mot dire, ses regards de son maître à moi et de moi à
-son maître.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Allons, il nous faut retourner, dit celui-ci; la partie n'est pas
-perdue.
-</p>
-
-<p>
-Et il reprit son chemin vers le tulipier.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Jupiter, dit-il, quand nous fûmes arrivés au pied de l'arbre, viens
-ici!&mdash;Le crâne est-il cloué à la branche avec la face tournée à
-l'extérieur ou tournée contre la branche?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;La face est tournée à l'extérieur, massa, de sorte que les corbeaux
-ont pu manger les yeux sans aucune peine.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Bien. Alors, est-ce par cet œil-ci ou par celui-là que tu as fait
-couler le scarabée?
-</p>
-
-<p>
-Et Legrand touchait alternativement les deux yeux de Jupiter.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Par cet œil-ci, massa,&mdash;par l'œil gauche,&mdash;juste comme
-vous me l'aviez dit.
-</p>
-
-<p>
-Et c'était encore son œil droit qu'indiquait le pauvre nègre.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Allons, allons! il nous faut recommencer.
-</p>
-
-<p>
-Alors, mon ami, dans la folie duquel je voyais maintenant, ou croyais
-voir certains indices de méthode, reporta la cheville qui marquait
-l'endroit où le scarabée était tombé, à trois pouces vers l'ouest
-de sa première position. Étalant de nouveau son cordeau du point le
-plus rapproché du tronc jusqu'à la cheville, comme il avait déjà
-fait, et continuant à l'étendre en ligne droite à une distance de
-cinquante pieds, il marqua un nouveau point éloigné de plusieurs yards
-de l'endroit où nous avions précédemment creusé.
-</p>
-
-<p>
-Autour de ce nouveau centre, un cercle fut tracé, un peu plus large que
-le premier, et nous nous mîmes derechef à jouer de la bêche. J'étais
-effroyablement fatigué; mais, sans me rendre compte de ce qui
-occasionnait un changement dans ma pensée, je ne sentais plus une aussi
-grande aversion pour le labeur qui m'était imposé. Je m'y intéressais
-inexplicablement; je dirai plus, je me sentais excité. Peut-être y
-avait-il dans toute l'extravagante conduite de Legrand un certain air
-délibéré, une certaine allure prophétique qui m'impressionnaient
-moi-même. Je bêchais ardemment et de temps à autre je me surprenais
-cherchant, pour ainsi dire, des yeux, avec un sentiment qui ressemblait
-à de l'attente, ce trésor imaginaire dont la vision avait affolé mon
-infortuné camarade. Dans un de ces moments où ces rêvasseries
-s'étaient plus singulièrement emparées de moi, et comme nous avions
-déjà travaillé une heure et demie à peu près, nous fûmes de
-nouveau interrompus par les violents hurlements du chien. Son
-inquiétude, dans le premier cas, n'était évidemment que le résultat
-d'un caprice ou d'une gaieté folle; mais, cette fois, elle prenait un
-ton plus violent et plus caractérisé. Comme Jupiter s'efforçait de
-nouveau de le museler, il fit une résistance furieuse, et, bondissant
-dans le trou, il se mit à gratter frénétiquement la terre avec ses
-griffes. En quelques secondes, il avait découvert une masse d'ossements
-humains, formant deux squelettes complets et mêlés de plusieurs
-boutons de métal, avec quelque chose qui nous parut être de la vieille
-laine pourrie et émiettée. Un ou deux coups de bêche firent sauter la
-lame d'un grand couteau espagnol; nous creusâmes encore, et trois ou
-quatre pièces de monnaie d'or et d'argent apparurent éparpillées.
-</p>
-
-<p>
-À cette vue, Jupiter put à peine contenir sa joie, mais la physionomie
-de son maître exprima un affreux désappointement. Il nous supplia
-toutefois de continuer nos efforts, et à peine avait-il fini de parler
-que je trébuchai et tombai en avant; la pointe de ma botte s'était
-engagée dans un gros anneau de fer qui gisait à moitié enseveli sous
-un amas de terre fraîche.
-</p>
-
-<p>
-Nous nous remîmes au travail avec une ardeur nouvelle; jamais je n'ai
-passé dix minutes dans une aussi vive exaltation. Durant cet
-intervalle, nous déterrâmes complètement un coffre de forme
-oblongue, qui, à en juger par sa parfaite conservation et son
-étonnante dureté, avait été évidemment soumis à quelque procédé de
-minéralisation,&mdash;peut-être au bichlorure de mercure. Ce coffre avait
-trois pieds et demi de long, trois de large et deux et demi de
-profondeur. Il était solidement maintenu par des lames de fer forgé,
-rivées et formant tout autour une espèce de treillage. De chaque
-côté du coffre, près du couvercle, étaient trois anneaux de fer, six
-en tout, au moyen desquels six personnes pouvaient s'en emparer. Tous
-nos efforts réunis ne réussirent qu'à le déranger légèrement de
-son lit. Nous vîmes tout de suite l'impossibilité d'emporter un si
-énorme poids. Par bonheur, le couvercle n'était retenu que par deux
-verrous que nous fîmes glisser,&mdash;tremblants et pantelants d'anxiété.
-En un instant, un trésor d'une valeur incalculable s'épanouit,
-étincelant, devant nous. Les rayons des lanternes tombaient dans la
-fosse, et faisaient jaillir d'un amas confus d'or et de bijoux des
-éclairs et des splendeurs qui nous éclaboussaient positivement les
-yeux.
-</p>
-
-<p>
-Je n'essaierai pas de décrire les sentiments avec lesquels je
-contemplais ce trésor. La stupéfaction, comme on peut le supposer,
-dominait tous les autres. Legrand paraissait épuisé par son excitation
-même, et ne prononça que quelques paroles. Quant à Jupiter, sa figure
-devint aussi mortellement pâle que cela est possible à une figure de
-nègre. Il semblait stupéfié, foudroyé. Bientôt il tomba sur ses
-genoux dans la fosse, et plongeant ses bras nus dans l'or jusqu'au
-coude, il les y laissa longtemps, comme s'il jouissait des voluptés
-d'un bain. Enfin, il s'écria avec un profond soupir, comme se parlant
-à lui-même:
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Et tout cela vient du scarabée d'or? Le joli scarabée d'or! le
-pauvre petit scarabée d'or que j'injuriais, que je calomniais! N'as-tu
-pas honte de toi, vilain nègre?&mdash;hein! qu'as-tu à répondre?
-</p>
-
-<p>
-Il fallut cependant que je réveillasse, pour ainsi dire, le maître et
-le valet, et que je leur fisse comprendre qu'il y avait urgence à
-emporter le trésor. Il se faisait tard, et il nous fallait déployer
-quelque activité, si nous voulions que tout fût en sûreté chez nous
-avant le jour.
-</p>
-
-<p>
-Nous ne savions quel parti prendre, et nous perdions beaucoup de temps
-en délibérations, tant nous avions les idées en désordre. Finalement
-nous allégeâmes le coffre en enlevant les deux tiers de son contenu,
-et nous pûmes enfin, mais non sans peine encore, l'arracher de son
-trou. Les objets que nous en avions tirés furent déposés parmi les
-ronces, et confiés à la garde du chien, à qui Jupiter enjoignit
-strictement de ne bouger sous aucun prétexte, et de ne pas même ouvrir
-la bouche jusqu'à notre retour. Alors, nous nous mîmes précipitamment
-en route avec le coffre; nous atteignîmes la hutte sans accident, mais
-après une fatigue effroyable et à une heure du matin. Épuisés comme
-nous l'étions, nous ne pouvions immédiatement nous remettre à la
-besogne, c'eût été dépasser les forces de la nature.
-</p>
-
-<p>
-Nous nous reposâmes jusqu'à deux heures, puis nous soupâmes; enfin
-nous nous remîmes en route pour les montagnes, munis de trois gros sacs
-que nous trouvâmes par bonheur dans la hutte. Nous arrivâmes un peu
-avant quatre heures à notre fosse, nous nous partageâmes aussi
-également que possible le reste du butin, et, sans nous donner la peine
-de combler le trou, nous nous remîmes en marche vers notre case, où
-nous déposâmes pour la seconde fois nos précieux fardeaux, juste
-comme les premières bandes de l'aube apparaissaient à l'est, au-dessus
-de la cime des arbres.
-</p>
-
-<p>
-Nous étions absolument brisés; mais la profonde excitation actuelle
-nous refusa le repos. Après un sommeil inquiet de trois ou quatre
-heures, nous nous levâmes, comme si nous nous étions concertés, pour
-procéder à l'examen de notre trésor.
-</p>
-
-<p>
-Le coffre avait été rempli jusqu'aux bords, et nous passâmes toute la
-journée et la plus grande partie de la nuit suivante à inventorier son
-contenu. On n'y avait mis aucune espèce d'ordre ni d'arrangement; tout
-y avait été empilé pêle-mêle. Quand nous eûmes fait soigneusement
-un classement général, nous nous trouvâmes en possession d'une
-fortune qui dépassait tout ce que nous avions supposé. Il y avait en
-espèces plus de quatre cent cinquante mille dollars,&mdash;en estimant la
-valeur des pièces aussi rigoureusement que possible d'après les tables
-de l'époque. Dans tout cela, pas une parcelle d'argent. Tout était en
-or de vieille date et d'une grande variété: monnaies française,
-espagnole et allemande, quelques guinées anglaises, et quelques jetons
-dont nous n'avions jamais vu aucun modèle. Il y avait plusieurs pièces
-de monnaie, très grandes et très lourdes, mais si usées, qu'il nous
-fut impossible de déchiffrer les inscriptions. Aucune monnaie
-américaine.
-</p>
-
-<p>
-Quant à l'estimation des bijoux, ce fut une affaire un peu plus
-difficile. Nous trouvâmes des diamants, dont quelques-uns très beaux
-et d'une grosseur singulière,&mdash;en tout, cent dix, dont pas un n'était
-petit; dix-huit rubis d'un éclat remarquable; trois cent dix
-émeraudes, toutes très belles; vingt et un saphirs et une opale.
-Toutes ces pierres avaient été arrachées de leurs montures et jetées
-pêle-mêle dans le coffre. Quant aux montures elles-mêmes, dont nous
-fîmes une catégorie distincte de l'autre or, elles paraissaient
-avoir été broyées à coups de marteau comme pour rendre toute
-reconnaissance impossible. Outre tout cela, il y avait une énorme
-quantité d'ornements en or massif&mdash;près de deux cents bagues ou
-boucles d'oreilles massives; de belles chaînes, au nombre de trente, si
-j'ai bonne mémoire; quatre-vingt-trois crucifix très grands et très
-lourds; cinq encensoirs d'or d'un grand prix; un gigantesque bol à
-punch en or, orné de feuilles de vigne et de figures de bacchantes
-largement ciselées; deux poignées d'épée merveilleusement
-travaillées, et une foule d'autres articles plus petits et dont j'ai
-perdu le souvenir. Le poids de toutes ces valeurs dépassait trois cent
-cinquante livres; et dans cette estimation j'ai omis cent
-quatre-vingt-dix-sept montres d'or superbes, dont trois valaient chacune
-cinq cents dollars. Plusieurs étaient très vieilles, et sans aucune
-valeur comme pièces d'horlogerie, les mouvements ayant plus ou moins
-souffert de l'action corrosive de la terre; mais toutes étaient
-magnifiquement ornées de pierreries, et les boîtes étaient d'un grand
-prix. Nous évaluâmes cette nuit le contenu total du coffre à un
-million et demi de dollars; et, lorsque plus tard nous disposâmes des
-bijoux et des pierreries,&mdash;après en avoir gardé quelques-uns pour
-notre usage personnel,&mdash;nous trouvâmes que nous avions singulièrement
-sous-évalué le trésor.
-</p>
-
-<p>
-Lorsque nous eûmes enfin terminé notre inventaire et que notre
-terrible exaltation fut en grande partie apaisée, Legrand, qui voyait
-que je mourais d'impatience de posséder la solution de cette
-prodigieuse énigme, entra dans un détail complet de toutes les
-circonstances qui s'y rapportaient.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Vous vous rappelez, dit-il, le soir où je vous fis passer la
-grossière esquisse que j'avais faite du scarabée. Vous vous souvenez
-aussi que je fus passablement choqué de votre insistance à me soutenir
-que mon dessin ressemblait à une tête de mort. La première fois que
-vous lâchâtes cette assertion, je crus que vous plaisantiez; ensuite
-je me rappelai les taches particulières sur le dos de l'insecte, et je
-reconnus en moi-même que votre remarque avait en somme quelque
-fondement. Toutefois, votre ironie à l'endroit de mes facultés
-graphiques m'irritait, car on me regarde comme un artiste fort passable;
-aussi, quand vous me tendîtes le morceau de parchemin, j'étais au
-moment de le froisser avec humeur et de le jeter dans le feu.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Vous voulez parler du morceau de <i>papier</i>, dis-je.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Non; cela avait toute l'apparence du papier, et, moi-même, j'avais
-d'abord supposé que c'en était; mais, quand je voulus dessiner dessus,
-je découvris tout de suite que c'était un morceau de parchemin très
-mince. Il était fort sale, vous vous le rappelez. Au moment même où
-j'allais le chiffonner, mes yeux tombèrent sur le dessin que vous aviez
-regardé, et vous pouvez concevoir quel fut mon étonnement quand
-j'aperçus l'image positive d'une tête de mort à l'endroit même où
-j'avais cru dessiner un scarabée. Pendant un moment, je me sentis trop
-étourdi pour penser avec rectitude.
-</p>
-
-<p>
-Je savais que mon croquis différait de ce nouveau dessin par tous ses
-détails, bien qu'il y eût une certaine analogie dans le contour
-général. Je pris alors une chandelle, et, m'asseyant à l'autre bout
-de la chambre, je procédai à une analyse plus attentive du parchemin.
-En le retournant, je vis ma propre esquisse sur le revers, juste comme
-je l'avais faite. Ma première impression fut simplement de la surprise;
-il y avait une analogie réellement remarquable dans le contour, et
-c'était une coïncidence singulière que ce fait de l'image d'un
-crâne, inconnue à moi, occupant l'autre côté du parchemin
-immédiatement au-dessous de mon dessin du scarabée,&mdash;et d'un crâne
-qui ressemblait si exactement à mon dessin, non seulement par le
-contour, mais aussi par la dimension. Je dis que la singularité de
-cette coïncidence me stupéfia positivement pour un instant. C'est
-l'effet ordinaire de ces sortes de coïncidences. L'esprit s'efforce
-d'établir un rapport, une liaison de cause à effet,&mdash;et, se trouvant
-impuissant à y réussir, subit une espèce de paralysie momentanée.
-Mais, quand je revins de cette stupeur, je sentis luire en moi par
-degrés une conviction qui me frappa bien autrement encore que cette
-coïncidence. Je commençai à me rappeler distinctement, positivement,
-qu'il n'y avait aucun dessin sur le parchemin quand j'y fis mon croquis
-du scarabée.
-</p>
-
-<p>
-J'en acquis la parfaite certitude; car je me souvins de l'avoir tourné
-et retourné en cherchant l'endroit le plus propre. Si le crâne avait
-été visible, je l'aurais infailliblement remarqué. Il y avait
-réellement là un mystère que je me sentais incapable de débrouiller;
-mais, dès ce moment même, il me sembla voir prématurément poindre
-une faible lueur dans les régions les plus profondes et les plus
-secrètes de mon entendement, une espèce de ver luisant intellectuel,
-une conception embryonnaire de la vérité, dont notre aventure de
-l'autre nuit nous a fourni une si splendide démonstration. Je me levai
-décidément, et, serrant soigneusement le parchemin, je renvoyai toute
-réflexion ultérieure jusqu'au moment où je pourrais être seul.
-</p>
-
-<p>
-Quand vous fûtes parti et quand Jupiter fut bien endormi, je me livrai
-à une investigation un peu plus méthodique de la chose. Et d'abord je
-voulus comprendre de quelle manière ce parchemin était tombé dans mes
-mains.
-</p>
-
-<p>
-L'endroit où nous découvrîmes le scarabée était sur la côte du
-continent, à un mille environ à l'est de l'île, mais à une petite
-distance au-dessus du niveau de la marée haute. Quand je m'en emparai,
-il me mordit cruellement, et je le lâchai. Jupiter, avec sa prudence
-accoutumée, avant de prendre l'insecte, qui s'était envolé de son
-côté, chercha autour de lui une feuille ou quelque chose d'analogue,
-avec quoi il pût s'en emparer. Ce fut en ce moment que ses yeux et les
-miens tombèrent sur le morceau de parchemin, que je pris alors pour du
-papier. Il était à moitié enfoncé dans le sable, avec un coin en
-l'air. Près de l'endroit où nous le trouvâmes, j'observai les restes
-d'une coque de grande embarcation, autant du moins que j'en pus juger.
-Ces débris de naufrage étaient là probablement depuis bien longtemps,
-car à peine pouvait-on y retrouver la physionomie d'une charpente de
-bateau.
-</p>
-
-<p>
-Jupiter ramassa donc le parchemin, enveloppa l'insecte et me le donna.
-Peu de temps après, nous reprîmes le chemin de la hutte, et nous
-rencontrâmes le lieutenant G... Je lui montrai l'insecte, et il me pria
-de lui permettre de l'emporter au fort. J'y consentis, et il le fourra
-dans la poche de son gilet sans le parchemin qui lui servait
-d'enveloppe, et que je tenais toujours à la main pendant qu'il
-examinait le scarabée. Peut-être eut-il peur que je ne changeasse
-d'avis, et jugea-t-il prudent de s'assurer d'abord de sa prise; vous
-savez qu'il est fou d'histoire naturelle et de tout ce qui s'y rattache.
-Il est évident qu'alors, sans y penser, j'ai remis le parchemin dans ma
-poche.
-</p>
-
-<p>
-Vous vous rappelez que, lorsque je m'assis à la table pour faire un
-croquis du scarabée, je ne trouvai pas de papier à l'endroit où on le
-met ordinairement. Je regardai dans le tiroir, il n'y en avait point. Je
-cherchais dans mes poches, espérant trouver une vieille lettre, quand
-mes doigts rencontrèrent le parchemin. Je vous détaille minutieusement
-toute la série de circonstances qui l'ont jeté dans mes mains; car
-toutes ces circonstances ont singulièrement frappé mon esprit.
-</p>
-
-<p>
-Sans aucun doute, vous me considérerez comme un rêveur,&mdash;mais j'avais
-déjà établi une espèce de connexion. J'avais uni deux anneaux d'une
-grande chaîne. Un bateau échoué à la côte, et non loin de ce bateau
-un parchemin,&mdash;<i>non pas un papier</i>,&mdash;portant l'image d'un
-crâne. Vous allez naturellement me demander où est le rapport. Je répondrai
-que le crâne ou la tête de mort est l'emblème bien connu des pirates. Ils
-ont toujours, dans tous leurs engagements, hissé le pavillon à tête
-de mort.
-</p>
-
-<p>
-Je vous ai dit que c'était un morceau de parchemin et non pas de
-papier. Le parchemin est une chose durable, presque impérissable. On
-confie rarement au parchemin des documents d'une minime importance,
-puisqu'il répond beaucoup moins bien que le papier aux besoins
-ordinaires de l'écriture et du dessin.
-</p>
-
-<p>
-Cette réflexion m'induisit à penser qu'il devait y avoir dans la tête
-de mort quelque rapport, quelque sens singulier. Je ne faillis pas non
-plus à remarquer la forme du parchemin. Bien que l'un des coins eût
-été détruit par quelque accident, on voyait bien que la forme
-primitive était oblongue. C'était donc une de ces bandes qu'on choisit
-pour écrire, pour consigner un document important, une note qu'on veut
-conserver longtemps et soigneusement.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Mais, interrompis-je, vous dites que le crâne n'était pas sur le
-parchemin quand vous y dessinâtes le scarabée. Comment donc
-pouvez-vous établir un rapport entre le bateau et le crâne,&mdash;puisque
-ce dernier, d'après votre propre aveu, a dû être dessiné&mdash;Dieu sait
-comment et par qui!&mdash;postérieurement à votre dessin du scarabée?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ah! c'est là-dessus que roule tout le mystère, bien que j'aie eu
-comparativement peu de peine à résoudre ce point de l'énigme. Ma
-marche était sûre, et ne pouvait me conduire qu'à un seul résultat.
-Je raisonnais ainsi, par exemple: quand je dessinai mon scarabée, il
-n'y avait pas trace de crâne sur le parchemin; quand j'eus fini mon
-dessin, je vous le fis passer, et je ne vous perdis pas de vue que vous
-ne me l'eussiez rendu. Conséquemment ce n'était pas vous qui aviez
-dessiné le crâne, et il n'y avait là aucune autre personne pour le
-faire. Il n'avait donc pas été créé par l'action humaine; et,
-cependant, il était là sous mes yeux!
-</p>
-
-<p>
-Arrivé à ce point de mes réflexions, je m'appliquai à me rappeler et
-je me rappelai en effet, et avec une parfaite exactitude, tous les
-incidents survenus dans l'intervalle en question. La température était
-froide,&mdash;oh! l'heureux, le rare accident!&mdash;et un bon feu flambait
-dans la cheminée. J'étais suffisamment réchauffé par l'exercice, et je
-m'assis près de la table. Vous, cependant, vous aviez tourné votre
-chaise tout près de la cheminée. Juste au moment où je vous mis le
-parchemin dans la main, et comme vous alliez l'examiner, Wolf, mon
-terre-neuve, entra et vous sauta sur les épaules. Vous le caressiez
-avec la main gauche, et vous cherchiez à l'écarter, en laissant tomber
-nonchalamment votre main droite, celle qui tenait le parchemin, entre
-vos genoux et tout près du feu. Je crus un moment que la flamme allait
-l'atteindre, et j'allais vous dire de prendre garde; mais avant que
-j'eusse parlé vous l'aviez retiré, et vous vous étiez mis à
-l'examiner. Quand j'eus bien considéré toutes ces circonstances, je ne
-doutai pas un instant que la chaleur n'eût été l'agent qui avait fait
-apparaître sur le parchemin le crâne dont je voyais l'image. Vous savez
-bien qu'il y a&mdash;il y en a eu de tout temps&mdash;des préparations
-chimiques, au moyen desquelles on peut écrire sur du papier ou sur du
-vélin des caractères qui ne deviennent visibles que lorsqu'ils sont
-soumis à l'action du feu. On emploie quelquefois le safre, digéré
-dans l'eau régale et délayé dans quatre fois son poids d'eau; il en
-résulte une teinte verte. Le régule de cobalt, dissous dans l'esprit
-de nitre, donne une couleur rouge. Ces couleurs disparaissent plus ou
-moins longtemps après que la substance sur laquelle on a écrit s'est
-refroidie, mais reparaissent à volonté par une application nouvelle de
-la chaleur.
-</p>
-
-<p>
-J'examinai alors la tête de mort avec le plus grand soin. Les contours
-extérieurs, c'est-à-dire les plus rapprochés du bord du vélin,
-étaient beaucoup plus distincts que les autres. Évidemment,
-l'action du calorique avait été imparfaite ou inégale. J'allumai
-immédiatement du feu, et je soumis chaque partie du parchemin à une
-chaleur brûlante. D'abord, cela n'eut d'autre effet que de renforcer
-les lignes un peu pâles du crâne; mais, en continuant l'expérience,
-je vis apparaître, dans un coin de la bande, au coin diagonalement
-opposé à celui où était tracée la tête de mort, une figure que je
-supposai d'abord être celle d'une chèvre. Mais un examen plus attentif
-me convainquit qu'on avait voulu représenter un chevreau.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ah! ah! dis-je, je n'ai certes pas le droit de me moquer de
-vous;&mdash;un million et demi de dollars! c'est chose trop sérieuse
-pour qu'on en plaisante;&mdash;mais vous n'allez pas ajouter un
-troisième anneau à votre chaîne; vous ne trouverez aucun rapport
-spécial entre vos pirates et une chèvre;&mdash;les pirates, vous le
-savez, n'ont rien à faire avec les chèvres.&mdash;Cela regarde les
-fermiers.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Mais je viens de vous dire que l'image n'était pas celle d'une
-chèvre.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Bon! va pour un chevreau, c'est presque la même chose.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Presque, mais pas tout à fait, dit Legrand.&mdash;Vous avez
-entendu parler peut-être d'un certain capitaine Kidd. Je considérai
-tout de suite la figure de cet animal comme une espèce de signature
-logogriphique ou hiéroglyphique (<i>kid</i>, chevreau). Je dis
-signature, parce que la place qu'elle occupait sur le vélin suggérait
-naturellement cette idée. Quant à la tête de mort placée au coin
-diagonalement opposé, elle avait l'air d'un sceau, d'une estampille.
-Mais je fus cruellement déconcerté par l'absence du reste,&mdash;du
-corps même de mon document rêvé,&mdash;du texte de mon contexte.
-</p>
-
-<p><br /></p>
-
-<div class="figcenter" style="width: 350px;">
-<img src="images/figure10.jpg" width="350" alt="" />
-</div>
-
-<p><br /></p>
-
-<div class="figcenter" style="width: 350px;">
-<img src="images/figure11.jpg" width="350" alt="" />
-</div>
-
-<p><br /></p>
-
-<p>
-&mdash;Je présume que vous espériez trouver une lettre entre le timbre et
-la signature.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Quelque chose comme cela. Le fait est que je me sentais comme
-irrésistiblement pénétré du pressentiment d'une immense bonne
-fortune imminente. Pourquoi? Je ne saurais trop le dire. Après tout,
-peut-être était-ce plutôt un désir qu'une croyance positive;&mdash;mais
-croiriez-vous que le dire absurde de Jupiter, que le scarabée était en
-or massif, a eu une influence remarquable sur mon imagination? Et puis
-cette série d'accidents et de coïncidences était vraiment si
-extraordinaire! Avez-vous remarqué tout ce qu'il y a de fortuit
-là-dedans? Il a fallu que tous ces événements arrivassent le seul
-jour de toute l'année où il a fait, où il a pu faire assez froid pour
-nécessiter du feu; et, sans ce feu et sans l'intervention du chien au
-moment précis où il a paru, je n'aurais jamais eu connaissance de la
-tête de mort et n'aurais jamais possédé ce trésor.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Allez, allez,&mdash;je suis sur des charbons.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Eh bien, vous avez donc connaissance d'une foule d'histoires qui
-courent, de mille rumeurs vagues relatives aux trésors enfouis quelque
-part sur la côte de l'Atlantique, par Kidd et ses associés? En somme,
-tous ces bruits devaient avoir quelque fondement. Et si ces bruits
-duraient depuis si longtemps et avec tant de persistance, cela ne
-pouvait, selon moi, tenir qu'à un fait, c'est que le trésor enfoui
-était resté enfoui. Si Kidd avait caché son butin pendant un certain
-temps et l'avait ensuite repris, ces rumeurs ne seraient pas sans doute
-venues jusqu'à nous sous leur forme actuelle et invariable. Remarquez
-que les histoires en question roulent toujours sur des chercheurs et
-jamais sur des trouveurs de trésors. Si le pirate avait repris son
-argent, l'affaire en serait restée là. Il me semblait que quelque
-accident, par exemple la perte de la note qui indiquait l'endroit
-précis, avait dû le priver des moyens de le recouvrer. Je supposais
-que cet accident était arrivé à la connaissance de ses compagnons,
-qui autrement n'auraient jamais su qu'un trésor avait été enfoui, et
-qui, par leurs recherches infructueuses, sans guide et sans notes
-positives, avaient donné naissance à cette rumeur universelle et à
-ces légendes aujourd'hui si communes. Avez-vous jamais entendu parler
-d'un trésor important qu'on aurait déterré sur la côte?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Jamais.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Or, il est notoire que Kidd avait accumulé d'immenses richesses. Je
-considérais donc comme chose sûre que la terre les gardait encore; et
-vous ne vous étonnerez pas trop quand je vous dirai que je sentais en
-moi une espérance,&mdash;une espérance qui montait presque à la
-certitude;&mdash;c'est que le parchemin, si singulièrement trouvé,
-contiendrait l'indication disparue du lieu où avait été fait le
-dépôt.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Mais comment avez-vous procédé?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;J'exposai de nouveau le vélin au feu, après avoir augmenté la
-chaleur; mais rien ne parut. Je pensai que la couche de crasse pouvait
-bien être pour quelque chose dans cet insuccès; aussi je nettoyai
-soigneusement le parchemin en versant de l'eau chaude dessus, puis je le
-plaçai dans une casserole de fer-blanc, le crâne en dessous, et je
-posai la casserole sur un réchaud de charbons allumés. Au bout de
-quelques minutes, la casserole étant parfaitement chauffée, je retirai
-la bande de vélin, et je m'aperçus, avec une joie inexprimable,
-qu'elle était mouchetée en plusieurs endroits de signes qui
-ressemblaient à des chiffres rangés en lignes. Je replaçai la chose
-dans la casserole, je l'y laissai encore une minute, et, quand je l'en
-retirai, elle était juste comme vous allez la voir.
-</p>
-
-<p>
-Ici, Legrand, ayant de nouveau chauffé le vélin, le soumit à mon
-examen. Les caractères suivants apparaissaient en rouge, grossièrement
-tracés entre la tête de mort et le chevreau:
-</p>
-
-<p><br /></p>
-
-<p class="center">
-53‡‡+305))6*;4826)4‡)4‡);806*;48+8¶60))85;1‡(;:‡*8<br />
-+83(88)5*+;46(;88*96*?;8)*‡(;485);5*+2:+*‡(;4956*2(5*-<br />
-4)8¶8*;4069285);)6+8)4‡‡;1(‡9;48081;8:8‡1;48+85;4)485<br />
-+528806*81(‡9;48;(88;4)‡?34;48)4‡;161,:188;‡?;</p>
-
-<p><br /></p>
-
-<p>
-&mdash;Mais, dis-je, en lui rendant la bande de vélin, — je n'y vois pas
-plus clair. Si tous les trésors de Golconde devaient être pour moi le
-prix de la solution de cette énigme, je serais parfaitement sûr de ne
-pas les gagner.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Et cependant, dit Legrand, la solution n'est certainement pas aussi
-difficile qu'on se l'imaginerait au premier coup d'œil. Ces
-caractères, comme chacun pourrait le deviner facilement, forment un
-chiffre, c'est-à-dire qu'ils présentent un sens; mais, d'après ce que
-nous savons de Kidd, je ne devais pas le supposer capable de fabriquer
-un échantillon de cryptographie bien abstruse. Je jugeai donc tout
-d'abord que celui-ci était d'une espèce simple,&mdash;tel cependant qu'à
-l'intelligence grossière du marin il dût paraître absolument
-insoluble sans la clef.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Et vous l'avez résolu, vraiment?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Très aisément; j'en ai résolu d'autres dix mille fois plus
-compliqués. Les circonstances et une certaine inclination d'esprit
-m'ont amené à prendre intérêt à ces sortes d'énigmes, et il est
-vraiment douteux que l'ingéniosité humaine puisse créer une énigme
-de ce genre dont l'ingéniosité humaine ne vienne à bout par une
-application suffisante. Aussi, une fois que j'eus réussi à établir
-une série de caractères lisibles, je daignai à peine songer à la
-difficulté d'en dégager la signification.
-</p>
-
-<p>
-Dans le cas actuel,&mdash;et, en somme, dans tous les cas d'écriture
-secrète,&mdash;la première question à vider, c'est la <i>langue</i> du
-chiffre; car les principes de solution, particulièrement quand il s'agit
-des chiffres les plus simples, dépendent du génie de chaque idiome, et
-peuvent en être modifiés. En général, il n'y a pas d'autre moyen que
-d'essayer successivement, en se dirigeant suivant les probabilités,
-toutes les langues qui vous sont connues, jusqu'à ce que vous ayez
-trouvé la bonne. Mais, dans le chiffre qui nous occupe, toute
-difficulté à cet égard était résolue par la signature. Le rébus
-sur le mot <i>Kidd</i> n'est possible que dans la langue anglaise. Sans
-cette circonstance, j'aurais commencé mes essais par l'espagnol et le
-français, comme étant les langues dans lesquelles un pirate des mers
-espagnoles avait dû le plus naturellement enfermer un secret de cette
-nature. Mais, dans le cas actuel, je présumai que le cryptogramme
-était anglais.
-</p>
-
-<p>
-Vous remarquez qu'il n'y a pas d'espaces entre les mots. S'il y avait eu
-des espaces, la tâche eût été singulièrement plus facile. Dans ce
-cas, j'aurais commencé par faire une collation et une analyse des mots
-les plus courts, et, si j'avais trouvé, comme cela est toujours probable,
-un mot d'une seule lettre <i>a</i> ou <i>I</i> (un, je) par exemple,
-j'aurais considéré la solution comme assurée. Mais, puisqu'il n'y
-avait pas d'espaces, mon premier devoir était de relever les lettres
-prédominantes, ainsi que celles qui se rencontraient le plus rarement.
-Je les comptai toutes, et je dressai la table que voici:
-</p>
-
-<div class="center">
-<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="">
-<tr><td align="center" colspan="2">Le caractère 8 se trouve 33 fois.</td></tr>
-<tr><td align="center">;</td>
-<td align="left">26</td></tr>
-<tr><td align="center">4</td>
-<td align="left">19</td></tr>
-<tr><td align="center">‡ et )</td>
-<td align="left">16</td></tr>
-<tr><td align="center">*</td>
-<td align="left">13</td></tr>
-<tr><td align="center">5</td>
-<td align="left">12</td></tr>
-<tr><td align="center">6</td>
-<td align="left">11</td></tr>
-<tr><td align="center">+ et 1</td>
-<td align="left">8</td></tr>
-<tr><td align="center">0</td>
-<td align="left">6</td></tr>
-<tr><td align="center">9 et 2</td>
-<td align="left">5</td></tr>
-<tr><td align="center">: et 3</td>
-<td align="left">4</td></tr>
-<tr><td align="center">?</td>
-<td align="left">3</td></tr>
-<tr><td align="center">1</td>
-<td align="left">2</td></tr>
-<tr><td align="center">— et .</td>
-<td align="left">1</td></tr>
-</table></div>
-
-<p>
-Or, la lettre qui se rencontre le plus fréquemment en anglais est <i>e</i>.
-Les autres lettres se succèdent dans cet ordre: <i>a o i d h n r s t u y
-c f g l m w b k p q x z</i>. <i>E</i> prédomine si singulièrement qu'il est
-très rare de trouver une phrase d'une certaine longueur dont il ne soit
-pas le caractère principal.
-</p>
-
-<p>
-Nous avons donc, tout en commençant, une base d'opérations qui donne
-quelque chose de mieux qu'une conjecture. L'usage général qu'on peut
-faire de cette table est évident; mais, pour ce chiffre particulier,
-nous ne nous en servirons que très médiocrement. Puisque notre
-caractère dominant est 8, nous commencerons par le prendre pour
-l'<i>e</i> de l'alphabet naturel. Pour vérifier cette supposition,
-voyons si le 8 se rencontre souvent double; car l'<i>e</i> se redouble
-très fréquemment en anglais, comme par exemple dans les mots:
-<i>meet</i>, <i>fleet</i>, <i>speed</i>, <i>seen</i>, <i>been</i>,
-<i>agree</i>, etc. Or, dans le cas présent, nous voyons qu'il n'est pas
-redoublé moins de cinq fois, bien que le cryptogramme soit très court.
-</p>
-
-<p>
-Donc 8 représentera <i>e</i>. Maintenant, de tous les mots de la langue,
-<i>the</i> est le plus usité; conséquemment, il nous faut voir si nous ne
-trouverons pas répétée plusieurs fois la même combinaison de trois
-caractères, ce 8 étant le dernier des trois. Si nous trouvons des
-répétitions de ce genre, elles représenteront très probablement le
-mot <i>the</i>. Vérification faite, nous n'en trouvons pas moins de sept;
-et les caractères sont «;48». Nous pouvons donc supposer que «;»
-représente <i>t</i>, que «4» représente <i>h</i>, et que «8» représente
-<i>e</i>,&mdash;la valeur du dernier se trouvant ainsi confirmée de
-nouveau. Il y a maintenant un grand pas de fait.
-</p>
-
-<p>
-Nous n'avons déterminé qu'un mot, mais ce seul mot nous permet
-d'établir un point beaucoup plus important, c'est-à-dire les
-commencements et les terminaisons d'autres mots. Voyons, par exemple,
-l'avant-dernier cas où se présente la combinaison «;48», presque à
-la fin du chiffre. Nous savons que le «;» qui vient immédiatement
-après est le commencement d'un mot, et, des six caractères qui suivent
-ce <i>the</i>, nous n'en connaissons pas moins de cinq. Remplaçons donc ces
-caractères par les lettres qu'ils représentent, en laissant un espace
-pour l'inconnu:
-</p>
-
-<p style="margin-left: 30%;">
-<i>t</i> <i>eeth</i>.
-</p>
-
-<p>
-Nous devons tout d'abord écarter le <i>th</i> comme ne pouvant pas faire
-partie du mot qui commence par le premier <i>t</i>, puisque nous voyons, en
-essayant successivement toutes les lettres de l'alphabet pour combler la
-lacune, qu'il est impossible de former un mot dont ce <i>th</i> puisse
-faire partie. Réduisons donc nos caractères à
-</p>
-
-<p style="margin-left: 30%;">
-<i>t</i> <i>ee</i>,
-</p>
-
-<p>
-et reprenant de nouveau tout l'alphabet, s'il le faut, nous concluons au
-mot <i>tree</i> (arbre), comme à la seule version possible. Nous gagnons
-ainsi une nouvelle lettre, <i>r</i>, représentée par «(», plus deux mots
-juxtaposés, <i>the tree</i> (l'arbre).
-</p>
-
-<p>
-Un peu plus loin, nous retrouvons la combinaison «;48», et nous nous
-en servons comme de terminaison à ce qui précède immédiatement. Cela
-nous donne l'arrangement suivant:
-</p>
-
-<p style="margin-left: 30%;">
-<i>the</i> <i>tree</i>;4(‡?34 <i>the</i>,
-</p>
-
-<p>
-ou, en substituant les lettres naturelles aux caractères que nous
-connaissons,
-</p>
-
-<p style="margin-left: 30%;">
-<i>the</i> <i>tree</i> <i>thr</i>‡?3h <i>the</i>.
-</p>
-
-<p>
-Maintenant, si aux caractères inconnus nous substituons des blancs ou
-des points, nous aurons:
-</p>
-
-<p style="margin-left: 30%;">
-<i>the tree thr...h the</i>,
-</p>
-
-<p>
-et le mot <i>through</i> (par, à travers) se dégage pour ainsi dire de
-lui-même. Mais cette découverte nous donne trois lettres de plus, <i>o</i>,
-<i>u</i> et <i>g</i>, représentées par «‡? et 3».
-</p>
-
-<p>
-Maintenant, cherchons attentivement dans le cryptogramme des
-combinaisons de caractères connus, et nous trouverons, non loin du
-commencement, l'arrangement suivant:
-</p>
-
-<p style="margin-left: 30%;">
-«83(88», ou <i>egree</i>,
-</p>
-
-<p>
-qui est évidemment la terminaison du mot <i>degree</i> (degré), et qui nous
-livre encore une lettre <i>d</i>, représentée par «+».
-</p>
-
-<p>
-Quatre lettres plus loin que ce mot <i>degree</i>, nous trouvons la
-combinaison
-</p>
-
-<p style="margin-left: 30%;">
-«;46(;88»,
-</p>
-
-<p>
-dont nous traduisons les caractères connus et représentons l'inconnu
-par un point; cela nous donne:
-</p>
-
-<p style="margin-left: 30%;">
-<i>th. rtee</i>,
-</p>
-
-<p>
-arrangement qui nous suggère immédiatement le mot <i>thirteen</i> (treize),
-et nous fournit deux lettres nouvelles, <i>i</i> et <i>n</i>, représentées
-par «6 et *».
-</p>
-
-<p>
-Reportons-nous maintenant au commencement du cryptogramme, nous
-trouverons la combinaison
-</p>
-
-<p style="margin-left: 30%;">
-«53‡‡+».
-</p>
-
-<p>
-Traduisant comme nous avons déjà fait, nous obtenons
-</p>
-
-<p style="margin-left: 30%;">
-. <i>good</i>,
-</p>
-
-<p>
-ce qui nous montre que la première lettre est un <i>a</i>, et que les deux
-premiers mots sont <i>a good</i> (un bon, une bonne).
-</p>
-
-<p>
-Il serait temps maintenant, pour éviter toute confusion, de disposer
-toutes nos découvertes sous forme de table. Cela nous fera un
-commencement de clef:
-</p>
-
-<div class="center">
-<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="">
-<tr><td align="right">5</td>
-<td align="center">&nbsp;&nbsp;représente&nbsp;&nbsp;</td>
-<td align="left"><i>a</i></td></tr>
-<tr><td align="right">+</td>
-<td align="center">»</td>
-<td align="left"><i>d</i></td></tr>
-<tr><td align="right">8</td>
-<td align="center">»</td>
-<td align="left"><i>e</i></td></tr>
-<tr><td align="right">3</td>
-<td align="center">»</td>
-<td align="left"><i>g</i></td></tr>
-<tr><td align="right">4</td>
-<td align="center">»</td>
-<td align="left"><i>h</i></td></tr>
-<tr><td align="right">6</td>
-<td align="center">»</td>
-<td align="left"><i>i</i></td></tr>
-<tr><td align="right">*</td>
-<td align="center">»</td>
-<td align="left"><i>n</i></td></tr>
-<tr><td align="right">‡</td>
-<td align="center">»</td>
-<td align="left"><i>o</i></td></tr>
-<tr><td align="right">(</td>
-<td align="center">»</td>
-<td align="left"><i>r</i></td></tr>
-<tr><td align="right">;</td>
-<td align="center">»</td>
-<td align="left"><i>t</i></td></tr>
-</table></div>
-
-<p>
-Ainsi, nous n'avons pas moins de dix des lettres les plus importantes,
-et il est inutile que nous poursuivions la solution à travers tous ses
-détails. Je vous en ai dit assez pour vous convaincre que des chiffres
-de cette nature sont faciles à résoudre, et pour vous donner un
-aperçu de l'analyse raisonnée qui sert à les débrouiller. Mais tenez
-pour certain que le spécimen que nous avons sous les yeux appartient à
-la catégorie la plus simple de la cryptographie. Il ne me reste plus
-qu'à vous donner la traduction complète du document, comme si nous
-avions déchiffré successivement tous les caractères. La voici:
-</p>
-
-<blockquote><p>
-A good glass in the bishop's hostel in the devil's seat forty-one
-degrees and thirteen minutes northeast and by north main branch seventh
-limb east side shoot from the left eye of the death's-head a bee-line
-from the tree through the shot fifty feet out.
-</p>
-
-<p>
-(Un bon verre dans l'hostel de l'évêque dans la chaise du diable
-quarante et un degrés et treize minutes nord-est quart de nord
-principale tige septième branche côté est lâchez de l'œil gauche de
-la tête de mort une ligne d'abeille de l'arbre à travers la balle
-cinquante pieds au large.)
-</p></blockquote>
-
-<p>
-&mdash;Mais, dis-je, l'énigme me paraît d'une qualité tout aussi
-désagréable qu'auparavant. Comment peut-on tirer un sens quelconque de
-tout ce jargon de <i>chaise du diable</i>, de <i>tête de mort</i> et
-d'<i>hostel de l'évêque</i>?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je conviens, répliqua Legrand, que l'affaire a l'air encore
-passablement sérieux, quand on y jette un simple coup d'œil. Mon
-premier soin fut d'essayer de retrouver dans la phrase les divisions
-naturelles qui étaient dans l'esprit de celui qui l'écrivit.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;De la ponctuer, voulez-vous dire?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Quelque chose comme cela.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Mais comment diable avez-vous fait?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je réfléchis que l'écrivain s'était fait une loi d'assembler ses
-mots sans aucune division, espérant rendre ainsi la solution plus
-difficile. Or, un homme qui n'est pas excessivement fin sera presque
-toujours enclin, dans une pareille tentative, à dépasser la mesure.
-Quand, dans le cours de sa composition, il arrive à une interruption de
-sens qui demanderait naturellement une pause ou un point, il est
-fatalement porté à serrer les caractères plus que d'habitude.
-Examinez ce manuscrit, et vous découvrirez facilement cinq endroits de
-ce genre où il y a pour ainsi dire encombrement de caractères. En me
-dirigeant d'après cet indice j'établis la division suivante:
-</p>
-
-<blockquote><p>
-A good glass in the bishop's hostel in the devil's seat&mdash;forty-one
-degrees and thirteen minutes&mdash;northeast and by north&mdash;main
-branch seventh limb east side&mdash;shoot from the left eye of the
-death's-head&mdash;a bee-line from the tree through the shot fifty feet
-out.
-</p>
-
-<p>
-(Un bon verre dans l'hostel de l'évêque dans la chaise du
-diable&mdash;quarante et un degrés et treize minutes&mdash;nord-est
-quart de nord&mdash;principale tige septième branche côté
-est&mdash;lâchez de l'œil gauche de la tête de mort&mdash;une ligne
-d'abeille de l'arbre à travers la balle cinquante pieds au large.)
-</p></blockquote>
-
-<p>
-&mdash;Malgré votre division, dis-je, je reste toujours dans les ténèbres.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;J'y restai moi-même pendant quelques jours, répliqua Legrand.
-Pendant ce temps, je fis force recherches dans le voisinage de l'île
-Sullivan sur un bâtiment qui devait s'appeler l'<i>Hôtel de l'Évêque</i>,
-car je ne m'inquiétai pas de la vieille orthographe du mot <i>hostel</i>.
-N'ayant trouvé aucun renseignement à ce sujet, j'étais sur le point
-d'étendre la sphère de mes recherches et de procéder d'une manière
-plus systématique, quand, un matin, je m'avisai tout à coup que ce
-<i>Bishop's hostel</i> pouvait bien avoir rapport à une vieille famille du
-nom de Bessop, qui, de temps immémorial, était en possession d'un
-ancien manoir à quatre milles environ au nord de l'île. J'allai donc
-à la plantation, et je recommençai mes questions parmi les plus vieux
-nègres de l'endroit. Enfin, une des femmes les plus âgées me dit
-quelle avait entendu parler d'un endroit comme <i>Bessop's castle</i>
-(château de Bessop), et qu'elle croyait bien pouvoir m'y conduire, mais
-que ce n'était ni un château, ni une auberge, mais un grand rocher.
-</p>
-
-<p>
-Je lui offris de la bien payer pour sa peine, et, après quelque
-hésitation, elle consentit à m'accompagner jusqu'à l'endroit précis.
-Nous le découvrîmes sans trop de difficulté, je la congédiai, et
-commençai à examiner la localité. Le château consistait en un
-assemblage irrégulier de pics et de rochers, dont l'un était aussi
-remarquable par sa hauteur que par son isolement et sa configuration
-quasi artificielle. Je grimpai au sommet, et, là, je me sentis fort
-embarrassé de ce que j'avais désormais à faire.
-</p>
-
-<p>
-Pendant que j'y rêvais, mes yeux tombèrent sur une étroite saillie
-dans la face orientale du rocher, à un yard environ au-dessous de la
-pointe où j'étais placé. Cette saillie se projetait de dix-huit
-pouces à peu près, et n'avait guère plus d'un pied de large; une
-niche creusée dans le pic juste au-dessus lui donnait une grossière
-ressemblance avec les chaises à dos concave dont se servaient nos
-ancêtres. Je ne doutai pas que ce ne fût la <i>chaise du Diable</i> dont il
-était fait mention dans le manuscrit, et il me sembla que je tenais
-tout le secret de l'énigme.
-</p>
-
-<p>
-Le <i>bon verre</i>, je le savais, ne pouvait pas signifier autre chose
-qu'une longue-vue; car nos marins emploient rarement le mot <i>glass</i>
-dans un autre sens. Je compris tout de suite qu'il fallait se servir ici
-d'une longue-vue, en se plaçant à un point de vue défini et
-<i>n'admettant aucune variation</i>. Or, les phrases: <i>quarante et un
-degrés et treize minutes</i>, et <i>nord-est quart de
-nord</i>,&mdash;je n'hésitai pas un instant à le
-croire,&mdash;devaient donner la direction pour pointer la longue-vue.
-Fortement remué par toutes ces découvertes, je me précipitai chez
-moi, je me procurai une longue-vue, et je retournai au rocher.
-</p>
-
-<p>
-Je me laissai glisser sur la corniche, et je m'aperçus qu'on ne pouvait
-s'y tenir assis que dans une certaine position. Ce fait confirma ma
-conjecture. Je pensai alors à me servir de la longue-vue.
-Naturellement, les <i>quarante et un degrés et treize minutes</i> ne
-pouvaient avoir trait qu'à l'élévation au-dessus de l'horizon
-sensible, puisque la direction horizontale était clairement indiquée
-par les mots <i>nord-est quart de nord</i>.
-</p>
-
-<div class="figleft" style="width: 180px;">
-<img src="images/figure12.jpg" width="180" height="240" alt="" />
-</div>
-
-<p>
-J'établis cette direction au moyen d'une boussole de poche; puis,
-pointant, aussi juste que possible par approximation, ma longue-vue à
-un angle de quarante et un degrés d'élévation, je la fis mouvoir avec
-précaution de haut en bas et de bas en haut, jusqu'à ce que mon
-attention fût arrêtée par une espèce de trou circulaire ou de
-lucarne dans le feuillage d'un grand arbre qui dominait tous ses voisins
-dans l'étendue visible. Au centre de ce trou, j'aperçus un point
-blanc, mais je ne pus pas tout d'abord distinguer ce que c'était.
-Après avoir ajusté le foyer de ma longue-vue, je regardai de nouveau,
-et je m'assurai enfin que c'était un crâne humain.
-</p>
-
-<p>
-Après cette découverte qui me combla de confiance, je considérai
-l'énigme comme résolue; car la phrase: <i>principale tige, septième
-branche, côté est</i>, ne pouvait avoir trait qu'à la position du crâne
-sur l'arbre, et celle-ci: <i>lâchez de l'œil gauche de la tête de
-mort</i>, n'admettait aussi qu'une interprétation, puisqu'il s'agissait de
-la recherche d'un trésor enfoui. Je compris qu'il fallait laisser
-tomber une balle de l'œil gauche du crâne, et qu'une ligne d'abeille,
-ou, en d'autres termes, une ligne droite, partant du point le plus
-rapproché du tronc, et s'étendant, <i>à travers la balle</i>,
-c'est-à-dire à travers le point où tomberait la balle, indiquerait
-l'endroit précis,&mdash;et sous cet endroit je jugeai qu'il était pour le
-moins possible qu'un dépôt précieux fût encore enfoui.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Tout cela, dis-je, est excessivement clair, et tout à la fois
-ingénieux, simple et explicite. Et, quand vous eûtes quitté l'<i>Hôtel
-de l'Évêque</i>, que fîtes-vous?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Mais, ayant soigneusement noté mon arbre, sa forme et sa position,
-je retournai chez moi. À peine eus-je quitté <i>la chaise du Diable</i>,
-que le trou circulaire disparut, et, de quelque côté que je me tournasse,
-il me fut désormais impossible de l'apercevoir. Ce qui me paraît le
-chef-d'œuvre de l'ingéniosité dans toute cette affaire, c'est ce fait
-(car j'ai répété l'expérience et me suis convaincu que c'est un
-fait), que l'ouverture circulaire en question n'est visible que d'un
-seul point, et cet unique point de vue, c'est l'étroite corniche sur le
-flanc du rocher.
-</p>
-
-<p>
-Dans cette expédition à l'<i>Hôtel de l'Évêque</i>, j'avais été suivi
-par Jupiter, qui observait sans doute depuis quelques semaines mon air
-préoccupé, et mettait un soin particulier à ne pas me laisser seul.
-Mais, le jour suivant, je me levai de très grand matin, je réussis à
-lui échapper, et je courus dans les montagnes à la recherche de mon
-arbre. J'eus beaucoup de peine à le trouver. Quand je revins chez moi
-à la nuit, mon domestique se disposait à me donner la bastonnade.
-Quant au reste de l'aventure, vous êtes, je présume, aussi bien
-renseigné que moi.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Je suppose, dis-je, que, lors de nos premières fouilles, vous aviez
-manqué l'endroit par suite de la bêtise de Jupiter, qui laissa tomber
-le scarabée par l'œil droit du crâne au lieu de le laisser filer par
-l'œil gauche.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Précisément. Cette méprise faisait une différence de deux pouces
-et demi environ relativement <i>à la balle</i>, c'est-à-dire à la position
-de la cheville près de l'arbre; si le trésor avait été sous
-l'endroit marqué par <i>la balle</i>, cette erreur eût été sans
-importance, mais <i>la balle</i> et le point le plus rapproché de l'arbre
-étaient deux points ne servant qu'à établir une ligne de direction;
-naturellement, l'erreur, fort minime au commencement, augmentait en
-proportion de la longueur de la ligne, et, quand nous fûmes arrivés à
-une distance de cinquante pieds, elle nous avait totalement dévoyés.
-Sans l'idée fixe dont j'étais possédé, qu'il y avait positivement
-là, quelque part, un trésor enfoui, nous aurions peut-être bien perdu
-toutes nos peines.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Mais votre emphase, vos attitudes solennelles, en balançant le
-scarabée!&mdash;quelles bizarreries! Je vous croyais positivement fou. Et
-pourquoi avez-vous absolument voulu laisser tomber du crâne votre
-insecte, au lieu d'une balle?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ma foi! pour être franc, je vous avouerai que je me sentais quelque
-peu vexé par vos soupçons relativement à l'état de mon esprit, et je
-résolus de vous punir tranquillement, à ma manière, par un petit brin
-de mystification froide. Voilà pourquoi je balançais le scarabée, et
-voilà pourquoi je voulus le faire tomber du haut de l'arbre. Une
-observation que vous fîtes sur son poids singulier me suggéra cette
-dernière idée.
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Oui, je comprends; et maintenant il n'y a plus qu'un point qui
-m'embarrasse. Que dirons-nous des squelettes trouvés dans le trou?
-</p>
-
-<p>
-&mdash;Ah! c'est une question à laquelle je ne saurais pas mieux répondre
-que vous. Je ne vois qu'une manière plausible de l'expliquer,&mdash;et mon
-hypothèse implique une atrocité telle, que cela est horrible à
-croire. Il est clair que Kidd,&mdash;si c'est bien Kidd qui a enfoui le
-trésor, ce dont je ne doute pas, pour mon compte,&mdash;il est clair que
-Kidd a dû se faire aider dans son travail. Mais, la besogne finie, il a
-pu juger convenable de faire disparaître tous ceux qui possédaient son
-secret. Deux bons coups de pioche ont peut-être suffi, pendant que ses
-aides étaient encore occupés dans la fosse; il en a peut-être fallu
-une douzaine.&mdash;Qui nous le dira?
-</p>
-
-<p><br /></p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p class="nind"><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a>La prononciation du mot <i>antennœ</i> fait commettre une méprise
-au nègre, qui croit qu'il est question d'étain: <i>Dey aint no tin in
-him</i>. Calembour intraduisible. Le nègre parlera toujours dans une
-espèce de patois anglais, que le patois nègre français n'imiterait
-pas mieux que le bas normand ou le breton ne traduirait l'irlandais. En
-se rappelant les orthographes figuratives de Balzac, on se fera une
-idée de ce que ce moyen un peu physique peut ajouter de pittoresque et
-de comique, mais j'ai dû renoncer à m'en servir, faute d'équivalent.
-</p>
-
-<p style="margin-left: 50%;">C. B.</p></div>
-
-<div class="footnote">
-
-<p class="nind"><a name="Footnote_2_1" id="Footnote_2_1"></a><a href="#FNanchor_2_1"><span class="label">[2]</span></a>Calembour. <i>I nose</i> pour <i>I know</i>.&mdash;<i>Je le sens</i> pour <i>Je le
-sais</i>.&mdash;C. B.</p></div>
-
-<p><br /></p>
-
-<div class="figcenter" style="width: 300px;">
-<img src="images/figure13.jpg" width="300" alt="" />
-</div>
-
-<div lang='en' xml:lang='en'>
-<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>LE SCARABÉE D'OR</span> ***</div>
-<div style='text-align:left'>
-
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-Defect you cause.
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-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg&#8482;
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of
-computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg&#8482;&#8217;s
-goals and ensuring that the Project Gutenberg&#8482; collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg&#8482; and future
-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org.
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation&#8217;s EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
-U.S. federal laws and your state&#8217;s laws.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Foundation&#8217;s business office is located at 809 North 1500 West,
-Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up
-to date contact information can be found at the Foundation&#8217;s website
-and official page at www.gutenberg.org/contact
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; depends upon and cannot survive without widespread
-public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
-DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state
-visit <a href="https://www.gutenberg.org/donate/">www.gutenberg.org/donate</a>.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Please check the Project Gutenberg web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 5. General Information About Project Gutenberg&#8482; electronic works
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg&#8482; concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg&#8482; eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
-necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
-edition.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Most people start at our website which has the main PG search
-facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-This website includes information about Project Gutenberg&#8482;,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
-</div>
-
-</div>
-</div>
-</body>
-
-</html>
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