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If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: Le scarabée d'or - -Author: Edgar Allan Poe - -Translator: Charles Baudelaire - -Illustrators: Rita Dreyfus - Georges Rochegrosse - R. Blot - -Release Date: January 3, 2022 [eBook #67094] - -Language: French - -Produced by: Laura Natal Rodrigues (Images generously made available by - Gallica, Bibliothèque nationale de France.) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE SCARABÉE D'OR *** - - -EDGAR POE - - - - -LE - -SCARABÉE D'OR - - - - -Traduction de CHARLES BAUDELAIRE - - - - -ILLUSTRATIONS EN COULEURS ET EN NOIR - -PAR - -GEORGES ROCHEGROSSE - - - - -PARIS - -LIBRAIRIE DES AMATEURS - -A. FERROUD.--F. FERROUD, Successeur - -_127, Boulevard Saint-Germain, 127_ - -1926 - - - - -Le Frontispice de cet ouvrage a été gravé par Mme Rita Dreyfus. Les -autres planches en couleurs par Georges Beltrand. Les planches en noir -par R. Blot. - - - - -[Figure 01] - -[Figure 02] - - - - -Oh! oh! qu'est-ce que cela? Ce garçon a -une folie dans les jambes! Il a été mordu -par la tarentule. - -(_Tout de travers._) - - - - -Il y a quelques années, je me liai intimement avec un M. William -Legrand. Il était d'une ancienne famille protestante, et jadis il avait -été riche; mais une série de malheurs l'avait réduit à la misère. -Pour éviter l'humiliation de ses désastres, il quitta la -Nouvelle-Orléans, la ville de ses aïeux, et établit sa demeure dans -l'île de Sullivan, près Charleston, dans la Caroline du Sud. - -Cette île est des plus singulières. Elle n'est guère composée que de -sable de mer et a environ trois milles de long. En largeur, elle n'a -jamais plus d'un quart de mille. Elle est séparée du continent par une -crique à peine visible, qui filtre à travers une masse de roseaux et -de vase, rendez-vous habituel des poules d'eau. La végétation, comme -on peut le supposer, est pauvre, ou, pour ainsi dire, naine. On n'y -trouve pas d'arbres d'une certaine dimension. Vers l'extrémité -occidentale, à l'endroit où s'élèvent le fort Moultrie et quelques -misérables bâtisses de bois habitées pendant l'été par les gens qui -fuient les poussières et les fièvres de Charleston, on rencontre, il -est vrai, le palmier nain sétigère; mais toute l'île, à l'exception -de ce point occidental et d'un espace triste et blanchâtre qui borde la -mer, est couverte d'épaisses broussailles de myrte odoriférant, si -estimé par les horticulteurs anglais. L'arbuste y monte souvent à une -hauteur de quinze ou vingt pieds; il y forme un taillis presque -impénétrable et charge l'atmosphère de ses parfums. - -Au plus profond de ce taillis, non loin de l'extrémité orientale de -l'île, c'est-à-dire de la plus éloignée, Legrand s'était bâti -lui-même une petite hutte, qu'il occupait quand, pour la première fois -et par hasard, je fis sa connaissance. Cette connaissance mûrit bien -vite en amitié,--car il y avait, certes, dans le cher reclus de quoi -exciter l'intérêt et l'estime. Je vis qu'il avait reçu une forte -éducation, heureusement servie par des facultés spirituelles peu -communes, mais qu'il était infecté de misanthropie et sujet à de -malheureuses alternatives d'enthousiasme et de mélancolie. Bien qu'il -eût chez lui beaucoup de livres, il s'en servait rarement. Ses -principaux amusements consistaient à chasser et à pêcher, ou à -flâner sur la plage et à travers les myrtes, en quête de coquillages -et d'échantillons entomologiques;--sa collection aurait pu faire envie -à un Swammerdam. Dans ces excursions, il était ordinairement -accompagné par un vieux nègre nommé Jupiter, qui avait été -affranchi avant les revers de la famille, mais qu'on n'avait pu -décider, ni par menaces ni par promesses, à abandonner son jeune -_massa Will_; il considérait comme son droit de le suivre partout. Il -n'est pas improbable que les parents de Legrand, jugeant que celui-ci -avait la tête un peu dérangée, se soient appliqués à confirmer -Jupiter dans son obstination, dans le but de mettre une espèce de -gardien et de surveillant auprès du fugitif. - -Sous la latitude de l'île de Sullivan, les hivers sont rarement -rigoureux, et c'est un événement quand, au déclin de l'année, le feu -devient indispensable. Cependant, vers le milieu d'octobre 18.., il y -eut une journée d'un froid remarquable. Juste avant le coucher du -soleil, je me frayais un chemin à travers les taillis vers la hutte de -mon ami, que je n'avais pas vu depuis quelques semaines; je demeurais -alors à Charleston, à une distance de neuf milles de l'île, et les -facilités pour aller et revenir étaient bien moins grandes -qu'aujourd'hui. En arrivant à la hutte, je frappai selon mon habitude, -et, ne recevant pas de réponse, je cherchai la clef où je savais -qu'elle était cachée, j'ouvris la porte et j'entrai. Un beau feu -flambait dans le foyer. C'était une surprise, et, à coup sûr, une des -plus agréables. Je me débarrassai de mon paletot, je traînai un -fauteuil auprès des bûches pétillantes, et j'attendis patiemment -l'arrivée de mes hôtes. - -Peu après la tombée de la nuit, ils arrivèrent et me firent un -accueil tout à fait cordial. Jupiter, tout en riant d'une oreille à -l'autre, se donnait du mouvement et préparait quelques poules -d'eau pour le souper. Legrand était dans une de ses _crises_ -d'enthousiasme;--car de quel autre nom appeler cela? Il avait trouvé un -bivalve inconnu, formant un genre nouveau, et, mieux encore, il avait -chassé et attrapé, avec l'assistance de Jupiter, un scarabée qu'il -croyait tout à fait nouveau, et sur lequel il désirait avoir mon -opinion le lendemain matin. - ---Et pourquoi pas ce soir? demandai-je en me frottant les mains devant -la flamme, et envoyant mentalement au diable toute la race des -scarabées. - ---Ah! si j'avais seulement su que vous étiez ici! dit Legrand; mais il -y a si longtemps que je ne vous ai vu! Et comment pouvais-je deviner que -vous me rendriez visite justement cette nuit? En revenant au logis, j'ai -rencontré le lieutenant G..., du fort, et très étourdiment je lui ai -prêté le scarabée; de sorte qu'il vous sera impossible de le voir -avant demain matin. Restez ici cette nuit, et j'enverrai Jupiter le -chercher au lever du soleil. C'est bien la plus ravissante chose de la -création! - ---Quoi? le lever du soleil? - ---Eh non! que diable!--le scarabée. Il est d'une brillante couleur -d'or,--gros à peu près comme une grosse noix,--avec deux taches d'un -noir de jais à une extrémité du dos, et une troisième, un peu plus -allongée, à l'autre. Les antennes sont... - ---Il n'y a pas du tout d'étain sur lui[1], massa Will, je vous le -parie, interrompit Jupiter; le scarabée est un scarabée d'or, d'or -massif, d'un bout à l'autre, dedans et partout, excepté les ailes; je -n'ai jamais vu de ma vie un scarabée à moitié aussi lourd. - ---C'est bien, mettons que vous ayez raison, Jup, répliqua Legrand un -peu plus vivement, à ce qu'il me sembla, que ne le comportait la -situation, est-ce une raison pour laisser brûler les poules? La couleur -de l'insecte,--et il se tourna vers moi,--suffirait en vérité à -rendre plausible l'idée de Jupiter. Vous n'avez jamais vu un éclat -métallique plus brillant que celui de ses élytres; mais vous ne -pourrez en juger que demain matin. En attendant, j'essaierai de vous -donner une idée de sa forme. - -Tout en parlant, il s'assit à une petite table sur laquelle il y avait -une plume et de l'encre, mais pas de papier. Il chercha dans un tiroir, -mais n'en trouva pas. - ---N'importe, dit-il à la fin, cela suffira. - -Et il tira de la poche de son gilet quelque chose qui me fit l'effet -d'un morceau de vieux vélin fort sale, et il fit dessus une espèce de -croquis à la plume. Pendant ce temps, j'avais gardé ma place auprès -du feu, car j'avais toujours très froid. Quand son dessin fut achevé, -il me le passa, sans se lever. Comme je le recevais de sa main, un fort -grognement se fit entendre, suivi d'un grattement à la porte. Jupiter -ouvrit, et un énorme terre-neuve, appartenant à Legrand, se précipita -dans la chambre, sauta sur mes épaules et m'accabla de caresses; car je -m'étais fort occupé de lui dans mes visites précédentes. Quand il -eut fini ses gambades, je regardai le papier, et, pour dire la vérité, -je me trouvai passablement intrigué par le dessin de mon ami. - ---Oui! dis-je après l'avoir contemplé quelques minutes, c'est là un -étrange scarabée, je le confesse; il est nouveau pour moi; je n'ai -jamais rien vu d'approchant, à moins que ce ne soit un crâne ou une -tête de mort, à quoi il ressemble plus qu'aucune autre chose qu'il -m'ait jamais été donné d'examiner. - - -[Figure 03] - - ---Une tête de mort! répéta Legrand. Ah! oui, il y a un peu de cela -sur le papier, je comprends. Les deux taches noires supérieures font -les yeux, et la plus longue qui est plus bas figure une bouche, n'est-ce -pas? D'ailleurs, la forme générale est ovale... - ---C'est peut-être cela, dis-je; mais je crains, Legrand, que vous ne -soyez pas très artiste. J'attendrai que j'aie vu la bête elle-même, -pour me faire une idée quelconque de sa physionomie. - ---Fort bien! Je ne sais comment cela se fait, dit-il, un peu piqué, je -dessine assez joliment, ou du moins je le devrais,--car j'ai eu de bons -maîtres, et je me flatte de n'être pas tout à fait une brute. - ---Mais alors, mon cher camarade, dis-je vous plaisantez; ceci est un -crâne fort passable, je puis même dire que c'est un crâne parfait, -d'après toutes les idées reçues relativement à cette partie de -l'ostéologie, et votre scarabée serait le plus étrange de tous les -scarabées du monde, s'il ressemblait à ceci. Nous pourrions établir -là-dessus quelque petite superstition saisissante. Je présume que vous -nommerez votre insecte _scarabœus caput hominis_, ou quelque chose -d'approchant; il y a dans les livres d'histoire naturelle beaucoup -d'appellations de ce genre.--Mais où sont les antennes dont vous -parliez? - ---Les antennes! dit Legrand, qui s'échauffait inexplicablement; vous -devez voir les antennes; j'en suis sûr. Je les ai faites aussi -distinctes qu'elles le sont dans l'original, et je présume que cela est -bien suffisant. - ---À la bonne heure, dis-je; mettons que vous les ayez faites; toujours -est-il vrai que je ne les vois pas. - -Et je lui tendis le papier, sans ajouter aucune remarque, ne voulant pas -le pousser à bout; mais j'étais fort étonné de la tournure que -l'affaire avait prise; sa mauvaise humeur m'intriguait,--et, quant au -croquis de l'insecte, il n'y avait positivement pas d'antennes visibles, -et l'ensemble ressemblait, à s'y méprendre, à l'image ordinaire d'une -tête de mort. - -Il reprit son papier d'un air maussade, et il était au moment de le -froisser, sans doute pour le jeter dans le feu, quand, son regard étant -tombé par hasard sur le dessin, toute son attention y parut -enchaînée. En un instant, son visage devint d'un rouge intense, puis -excessivement pâle. Pendant quelques minutes, sans bouger de sa place, -il continua à examiner minutieusement le dessin. À la longue, il se -leva, prit une chandelle sur la table, et alla s'asseoir sur un coffre, -à l'autre extrémité de la chambre. Là, il recommença à examiner -curieusement le papier, le tournant dans tous les sens. Néanmoins, il -ne dit rien, et sa conduite me causait un étonnement extrême; mais je -jugeai prudent de n'exaspérer par aucun commentaire sa mauvaise humeur -croissante. Enfin, il tira de la poche de son habit un portefeuille, y -serra soigneusement le papier, et déposa le tout dans un pupitre qu'il -ferma à clef. Il revint dès lors à des allures plus calmes, mais son -premier enthousiasme avait totalement disparu. Il avait l'air plutôt -concentré que boudeur. À mesure que la soirée s'avançait, il -s'absorbait de plus en plus dans sa rêverie, et aucune de mes saillies -ne put l'en arracher. Primitivement, j'avais eu l'intention de passer la -nuit dans la cabane, comme j'avais déjà fait plus d'une fois; mais, en -voyant l'humeur de mon hôte, je jugeai plus convenable de prendre -congé. Il ne fit aucun effort pour me retenir; mais, quand je partis, -il me serra la main avec une cordialité encore plus vive que de -coutume. - -Un mois environ après cette aventure,--et durant cet intervalle je -n'avais pas entendu parler de Legrand,--je reçus à Charleston une -visite de son serviteur Jupiter. Je n'avais jamais vu le bon vieux -nègre si complètement abattu, et je fus pris de la crainte qu'il ne -fût arrivé à mon ami quelque sérieux malheur. - - -[Figure 04] - - ---Eh bien, Jup, dis-je, quoi de neuf? Comment va ton maître? - ---Dame! pour dire la vérité, massa, il ne va pas aussi bien qu'il -devrait. - ---Pas bien! vraiment je suis navré d'apprendre cela. Mais de quoi se -plaint-il? - ---Ah! voilà la question!--il ne se plaint jamais de rien, mais il est -tout de même bien malade. - ---Bien malade, Jupiter!--Eh! que ne disais-tu cela tout de suite? Est-il -au lit? - ---Non, non, il n'est pas au lit! Il n'est bien nulle part;--voilà -justement où le soulier me blesse;--j'ai l'esprit très inquiet au -sujet du pauvre massa Will. - ---Jupiter, je voudrais bien comprendre quelque chose à tout ce que tu -me racontes là. Tu dis que ton maître est malade. Ne t'a-t-il pas dit -de quoi il souffre? - ---Oh! massa, c'est bien inutile de se creuser la tête.--Massa Will dit -qu'il n'a absolument rien;--mais, alors, pourquoi donc s'en va-t-il, -deçà et delà, tout pensif, les regards sur son chemin, la tête -basse, les épaules voûtées, et pâle comme une oie? Et pourquoi donc -fait-il toujours et toujours des chiffres? - ---Il fait quoi, Jupiter? - ---Il fait des chiffres avec des signes sur une ardoise,--les signes les -plus bizarres que j'aie jamais vus. Je commence à avoir peur, tout de -même. Il faut que j'aie toujours un œil braqué sur lui, rien que sur -lui. L'autre jour, il m'a échappé avant le lever du soleil, et il a -décampé pour toute la sainte journée. J'avais coupé un bon bâton -exprès pour lui administrer une correction de tous les diables quand il -reviendrait;--mais je suis si bête, que je n'en ai pas eu le -courage;--il a l'air si malheureux! - ---Ah! vraiment!--Eh bien, après tout, je crois que tu as mieux fait -d'être indulgent pour le pauvre garçon.--Il ne faut pas lui donner le -fouet, Jupiter;--il n'est peut-être pas en état de le supporter. Mais -ne peux-tu pas te faire une idée de ce qui a occasionné cette maladie, -ou plutôt ce changement de conduite? Lui est-il arrivé quelque chose -de fâcheux depuis que je vous ai vus? - ---Non, massa, il n'est rien arrivé de fâcheux _depuis_ lors,--mais -_avant_ cela,--oui,--j'en ai peur,--c'était le jour même que vous -étiez là-bas. - ---Comment? que veux-tu dire? - ---Eh! massa, je veux parler du scarabée, voilà tout. - ---Du quoi? - ---Du scarabée...--Je suis sûr que massa Will a été mordu quelque -part à la tête par ce scarabée d'or. - ---Et quelle raison as-tu, Jupiter, pour faire une pareille supposition? - ---Il a bien assez de pinces pour cela, massa, et une bouche aussi. Je -n'ai jamais vu un scarabée aussi endiablé;--il attrape et il mord tout -ce qui l'approche. Massa Will l'avait d'abord attrapé, mais il l'a bien -vite lâché, je vous assure;--c'est alors, sans doute, qu'il a été -mordu. La mine de ce scarabée et sa bouche ne me plaisaient guère, -certes;--aussi je ne voulus pas le prendre avec mes doigts; mais je pris -un morceau de papier, et j'empoignai le scarabée dans le papier; je -l'enveloppai donc dans le papier, avec un petit morceau de papier dans -la bouche;--voilà comment je m'y pris. - ---Et tu penses donc que ton maître a été réellement mordu par le -scarabée, et que cette morsure l'a rendu malade? - ---Je ne pense rien du tout,--je le sais[2]. Pourquoi donc rêve-t-il -toujours d'or, si ce n'est parce qu'il a été mordu par le scarabée -d'or? J'en ai déjà entendu parler, de ces scarabées d'or. - - -[Figure 05] - -[Figure 06] - - ---Mais comment sais-tu qu'il rêve d'or? - ---Comment je le sais? parce qu'il en parle, même en dormant;--voilà -comment je le sais. - ---Au fait, Jupiter, tu as peut-être raison; mais à quelle bienheureuse -circonstance dois-je l'honneur de ta visite aujourd'hui? - ---Que voulez-vous dire, massa? - ---M'apportes-tu un message de M. Legrand? - ---Non, massa, je vous apporte une lettre que voici. - -Et Jupiter me tendit un papier où je lus: - - -«Mon cher, - -«Pourquoi donc ne vous ai-je pas vu depuis si longtemps? J'espère que -vous n'avez pas été assez enfant pour vous formaliser d'une petite -brusquerie de ma part; mais non,--cela est par trop improbable. - -«Depuis que je vous ai vu, j'ai eu un grand sujet d'inquiétude. J'ai -quelque chose à vous dire, mais à peine sais-je comment vous le dire. -Sais-je même si je vous le dirai? - -«Je n'ai pas été tout à fait bien depuis quelques jours, et le -pauvre vieux Jupiter m'ennuie insupportablement par toutes ses bonnes -intentions et attentions. Le croiriez-vous? Il avait, l'autre jour, -préparé un gros bâton à l'effet de me châtier, pour lui avoir -échappé et avoir passé la journée, seul, au milieu des collines, sur -le continent. Je crois vraiment que ma mauvaise mine m'a seule sauvé de -la bastonnade. - -«Je n'ai rien ajouté à ma collection depuis que nous nous sommes vus. - -«Revenez avec Jupiter si vous le pouvez sans trop d'inconvénients. -_Venez, venez_. Je désire vous voir ce soir pour affaire grave. Je vous -assure que c'est de _la plus haute importance_. - -« Votre tout dévoué, - -«WILLIAM LEGRAND.» - - -Il y avait dans le ton de cette lettre quelque chose qui me causa une -forte inquiétude. Ce style différait absolument du style habituel de -Legrand. À quoi diable rêvait-il? Quelle nouvelle lubie avait pris -possession de sa trop excitable cervelle? Quelle affaire de _si haute -importance_ pouvait-il avoir à accomplir? Le rapport de Jupiter ne -présageait rien de bon;--je tremblais que la pression continue de -l'infortune n'eût, à la longue, singulièrement dérangé la raison de -mon ami. Sans hésiter un instant, je me préparai donc à accompagner -le nègre. - -En arrivant au quai, je remarquai une faux et trois bêches, toutes -également neuves, qui gisaient au fond du bateau dans lequel nous -allions nous embarquer. - ---Qu'est-ce que tout cela signifie, Jupiter? demandai-je. - ---Ça, c'est une faux, massa, et des bêches. - ---Je le vois bien; mais qu'est-ce que tout cela fait ici? - ---Massa Will m'a dit d'acheter pour lui cette faux et ces bêches à la -ville, et je les ai payées bien cher; cela nous coûte un argent de -tous les diables. - ---Mais, au nom de tout ce qu'il y a de mystérieux, qu'est-ce que ton -massa Will a à faire de faux et de bêches? - ---Vous m'en demandez plus que je ne sais; lui-même, massa, n'en sait -pas davantage; le diable m'emporte si je n'en suis pas convaincu. Mais -tout cela vient du scarabée. - -Voyant que je ne pouvais tirer aucun éclaircissement de Jupiter dont -tout l'entendement paraissait absorbé par le scarabée, je descendis -dans le bateau et je déployai la voile. Une belle et forte brise nous -poussa bien vite dans la petite anse au nord du fort Moultrie, et, -après une promenade de deux milles environ, nous arrivâmes à la -hutte. Il était à peu près trois heures de l'après-midi. Legrand -nous attendait avec une vive impatience. Il me serra la main avec un -empressement nerveux qui m'alarma et renforça mes soupçons naissants. -Son visage était d'une pâleur spectrale, et ses yeux, naturellement -fort enfoncés, brillaient d'un éclat surnaturel. Après quelques -questions relatives à sa santé, je lui demandai, ne trouvant rien de -mieux à dire, si le lieutenant G... lui avait enfin rendu son -scarabée. - ---Oh! oui, répliqua-t-il en rougissant beaucoup;--je le lui ai repris -le lendemain matin. Pour rien au monde je ne me séparerais de ce -scarabée. Savez-vous bien que Jupiter a tout à fait raison à son -égard? - ---En quoi? demandai-je avec un triste pressentiment dans le cœur. - ---En supposant que c'est un scarabée d'or véritable. - -Il dit cela avec un sérieux profond, qui me fit indiciblement mal. - ---Ce scarabée est destiné à faire ma fortune, continua-t-il avec -un sourire de triomphe, à me réintégrer dans mes possessions de -famille. Est-il donc étonnant que je le tienne en si haut prix? -Puisque la Fortune a jugé bon de me l'octroyer, je n'ai qu'à -en user convenablement, et j'arriverai jusqu'à l'or dont il est -l'indice.--Jupiter, apporte-le-moi. - ---Quoi? le scarabée, massa? J'aime mieux n'avoir rien à démêler avec -le scarabée;--vous saurez bien le prendre vous-même. - -Là-dessus, Legrand se leva avec un air grave et imposant, et -alla me chercher l'insecte sous un globe de verre où il était -déposé. C'était un superbe scarabée, inconnu à cette époque aux -naturalistes, et qui devait avoir un grand prix au point de vue -scientifique. Il portait à l'une des extrémités du dos deux taches -noires et rondes, et à l'autre une tache de forme allongée. Les -élytres étaient excessivement dures et luisantes et avaient -positivement l'aspect de l'or bruni. L'insecte était remarquablement -lourd, et, tout bien considéré, je ne pouvais pas trop blâmer Jupiter -de son opinion; mais que Legrand s'entendît avec lui sur ce sujet, -voilà ce qu'il m'était impossible de comprendre, et, quand il se -serait agi de ma vie, je n'aurais pas trouvé le mot de l'énigme. - ---Je vous ai envoyé chercher, dit-il d'un ton magnifique, quand j'eus -achevé d'examiner l'insecte, je vous ai envoyé chercher pour vous -demander conseil et assistance dans l'accomplissement des vues de la -Destinée et du scarabée... - ---Mon cher Legrand, m'écriai-je en l'interrompant, vous n'êtes -certainement pas bien, et vous feriez beaucoup mieux de prendre quelques -précautions. Vous allez vous mettre au lit, et je resterai auprès de -vous quelques jours, jusqu'à ce que vous soyez rétabli. Vous avez la -fièvre, et... - ---Tâtez mon pouls, dit-il. - -Je le tâtai, et, pour dire la vérité, je ne trouvai pas le plus -léger symptôme de fièvre. - ---Mais vous pourriez bien être malade sans avoir la fièvre. -Permettez-moi, pour cette fois seulement, de faire le médecin avec -vous. Avant toute chose, allez vous mettre au lit. Ensuite... - ---Vous vous trompez, interrompit-il; je suis aussi bien que je puis -espérer de l'être dans l'état d'excitation que j'endure. Si -réellement vous voulez me voir tout à fait bien, vous soulagerez cette -excitation. - ---Et que faut-il faire pour cela? - ---C'est très facile. Jupiter et moi, nous partons pour une expédition -dans les collines, sur le continent, et nous avons besoin de l'aide -d'une personne en qui nous puissions absolument nous fier. Vous êtes -cette personne unique. Que notre entreprise échoue ou réussisse, -l'excitation que vous voyez en moi maintenant sera également apaisée. - ---J'ai le vif désir de vous servir en toute chose, répliquai-je; mais -prétendez-vous dire que cet infernal scarabée ait quelque rapport avec -votre expédition dans les collines? - ---Oui, certes. - ---Alors, Legrand, il m'est impossible de coopérer à une entreprise -aussi parfaitement absurde. - ---J'en suis fâché,--très fâché,--car il nous faudra tenter -l'affaire à nous seuls. - ---À vous seuls! Ah! le malheureux est fou, à coup sûr!--Mais, voyons, -combien de temps durera votre absence? - ---Probablement toute la nuit. Nous allons partir immédiatement, et, -dans tous les cas, nous serons de retour au lever du soleil. - ---Et vous me promettez, sur votre honneur, que ce caprice passé, et -l'affaire du scarabée--bon Dieu!--vidée à votre satisfaction, vous -rentrerez au logis, et que vous y suivrez exactement mes prescriptions, -comme celles de votre médecin? - ---Oui, je vous le promets; et maintenant partons, car nous n'avons pas -de temps à perdre. - -J'accompagnai mon ami, le cœur gros. À quatre heures, nous nous mîmes -en route, Legrand, Jupiter, le chien et moi. Jupiter prit la faux et les -bêches; il insista pour s'en charger, plutôt, à ce qu'il me parut, -par crainte de laisser un de ces instruments dans la main de son maître -que par excès de zèle et de complaisance. Il était d'ailleurs d'une -humeur de chien, et ces mots: _Damné scarabée_! furent les seuls qui -lui échappèrent tout le long du voyage. J'avais, pour ma part, la -charge de deux lanternes sourdes; quant à Legrand, il s'était -contenté du scarabée, qu'il portait attaché au bout d'un morceau de -ficelle, et qu'il faisait tourner autour de lui, tout en marchant, avec -des airs de magicien. Quand j'observais ce symptôme suprême de -démence dans mon pauvre ami, je pouvais à peine retenir mes larmes. Je -pensai toutefois qu'il valait mieux épouser sa fantaisie, au moins pour -le moment, ou jusqu'à ce que je pusse prendre quelques mesures -énergiques avec chance de succès. Cependant, j'essayais, mais fort -inutilement, de le sonder relativement au but de l'expédition. Il avait -réussi à me persuader de l'accompagner, et semblait désormais peu -disposé à lier conversation sur un sujet d'une si maigre importance. -À toutes mes questions, il ne daignait répondre que par un «Nous -verrons bien!». - -Nous traversâmes dans un esquif la crique à la pointe de l'île, et, -grimpant sur les terrains montueux de la rive opposée, nous nous -dirigeâmes vers le nord-ouest, à travers un pays horriblement sauvage -et désolé, où il était impossible de découvrir la trace d'un pied -humain. Legrand suivait sa route avec décision, s'arrêtant seulement -de temps en temps pour consulter certaines indications qu'il paraissait -avoir laissées lui-même dans une occasion précédente. - -Nous marchâmes ainsi deux heures environ, et le soleil était au moment -de se coucher quand nous entrâmes dans une région infiniment plus -sinistre que tout ce que nous avions vu jusqu'alors. C'était une -espèce de plateau près du sommet d'une montagne affreusement -escarpée, couverte de bois de la base au sommet, et semée d'énormes -blocs de pierre qui semblent éparpillés pêle-mêle sur le sol, et -dont plusieurs se seraient infailliblement précipités dans les -vallées inférieures sans le secours des arbres contre lesquels ils -s'appuyaient. De profondes ravines irradiaient dans diverses directions -et donnaient à la scène un caractère de solennité plus lugubre. - -La plate-forme naturelle sur laquelle nous étions grimpés était si -profondément encombrée de ronces, que nous vîmes bien que, sans la -faux, il nous eût été impossible de nous frayer un passage. Jupiter, -d'après les ordres de son maître, commença à nous éclaircir un -chemin jusqu'au pied d'un tulipier gigantesque qui se dressait, en -compagnie de huit ou dix chênes, sur la plate-forme, et les surpassait -tous, ainsi que tous les arbres que j'avais vus jusqu'alors, par la -beauté de sa forme et de son feuillage, par l'immense développement de -son branchage et par la majesté générale de son aspect. Quand nous -eûmes atteint cet arbre, Legrand se tourna vers Jupiter, et lui demanda -s'il se croyait capable d'y grimper. Le pauvre vieux parut légèrement -étourdi par cette question, et resta quelques instants sans répondre. -Cependant, il s'approcha de l'énorme tronc, en fit lentement le tour et -l'examina avec une attention minutieuse. Quand il eut achevé son -examen, il dit simplement: - ---Oui, massa; Jup n'a pas vu d'arbre où il ne puisse grimper. - ---Alors, monte; allons, allons! et rondement! car il fera bientôt trop -noir pour voir ce que nous faisons. - ---Jusqu'où faut-il monter, massa? demanda Jupiter. - ---Grimpe d'abord sur le tronc, et puis je te dirai quel chemin tu dois -suivre.--Ah! un instant! prends ce scarabée avec toi. - ---Le scarabée, massa Will!--le scarabée d'or! cria le nègre reculant -de frayeur; pourquoi donc faut-il que je porte avec moi ce scarabée sur -l'arbre? Que je sois damné si je le fais! - ---Jup, si vous avez peur, vous, un grand nègre, un gros et fort nègre, -de toucher à un petit insecte mort et inoffensif, eh bien, vous pouvez -l'emporter avec cette ficelle;--mais, si vous ne l'emportez pas avec -vous d'une manière ou d'une autre, je serai dans la cruelle nécessité -de vous fendre la tête avec cette bêche. - ---Mon Dieu! qu'est-ce qu'il y a donc, massa? dit Jup, que la honte -rendait évidemment plus complaisant; il faut toujours que vous -cherchiez noise à votre vieux nègre. C'est une farce, voilà tout. -Moi, avoir peur du scarabée! je m'en soucie bien du scarabée! - -Et il prit avec précaution l'extrême bout de la corde, et, maintenant -l'insecte aussi loin de sa personne que les circonstances le -permettaient, il se mit en devoir de grimper à l'arbre. - -Dans sa jeunesse, le tulipier, ou _liriodendron tulipiferum_, le plus -magnifique des forestiers américains, a un tronc singulièrement lisse -et s'élève souvent à une grande hauteur, sans pousser de branches -latérales; mais quand il arrive à sa maturité, l'écorce devient -rugueuse et inégale, et de petits rudiments de branches se manifestent -en grand nombre sur le tronc. Aussi l'escalade, dans le cas actuel, -était beaucoup plus difficile en apparence qu'en réalité. Embrassant -de son mieux l'énorme cylindre avec ses bras et ses genoux, empoignant -avec les mains quelques-unes des pousses, appuyant ses pieds nus sur les -autres, Jupiter, après avoir failli tomber une ou deux fois, se hissa -à la longue jusqu'à la première grande fourche, et sembla dès lors -regarder la besogne comme virtuellement accomplie. En effet, le risque -principal de l'entreprise avait disparu, bien que le brave nègre se -trouvât à soixante et dix pieds du sol. - ---De quel côté faut-il que j'aille maintenant, massa Will? -demanda-t-il. - ---Suis toujours la plus grosse branche,--celle de ce côté, dit -Legrand. - -Le nègre lui obéit promptement, et apparemment sans trop de peine; il -monta, monta toujours plus haut, de sorte qu'à la fin sa personne -rampante et ramassée disparut dans l'épaisseur du feuillage; il était -tout à fait invisible. Alors, sa voix lointaine se fit entendre; il -criait: - ---Jusqu'où faut-il monter encore? - ---À quelle hauteur es-tu? demanda Legrand. - ---Si haut, si haut, répliqua le nègre, que je peux voir le ciel à -travers le sommet de l'arbre. - ---Ne t'occupe pas du ciel, mais fais attention à ce que je dis. Regarde -le tronc, et compte les branches au-dessous de toi, de ce côté. -Combien de branches as-tu passées? - ---Une, deux, trois, quatre, cinq;--j'ai passé cinq grosses branches, -massa, de ce côté-ci. - ---Alors, monte encore d'une branche. - -Au bout de quelques minutes, sa voix se fit entendre de nouveau. Il -annonçait qu'il avait atteint la septième branche. - ---Maintenant, Jup, cria Legrand, en proie à une agitation manifeste, il -faut que tu trouves le moyen de t'avancer sur cette branche aussi loin -que tu pourras. Si tu vois quelque chose de singulier, tu me le diras. - -Dès lors, les quelques doutes que j'avais essayé de conserver -relativement à la démence de mon pauvre ami disparurent complètement. -Je ne pouvais plus ne pas le considérer comme frappé d'aliénation -mentale, et je commençai à m'inquiéter sérieusement des moyens de le -ramener au logis. Pendant que je méditais sur ce que j'avais de mieux -à faire, la voix de Jupiter se fit entendre de nouveau. - ---J'ai bien peur de m'aventurer un peu loin sur cette branche;--c'est -une branche morte presque dans toute sa longueur. - ---Tu dis bien que c'est une branche morte, Jupiter? cria Legrand d'une -voix tremblante d'émotion. - ---Oui, massa, morte comme un vieux clou de porte, c'est une affaire -faite,--elle est bien morte, tout à fait sans vie. - ---Au nom du ciel, que faire? demanda Legrand, qui semblait en proie à -un vrai désespoir. - ---Que faire? dis-je, heureux de saisir l'occasion pour placer un mot -raisonnable: retourner au logis et nous aller coucher. Allons, -venez!--Soyez gentil, mon camarade.--Il se fait tard, et puis -souvenez-vous de votre promesse. - ---Jupiter, criait-il, sans m'écouter le moins du monde, m'entends-tu? - ---Oui, massa Will, je vous entends parfaitement. - ---Entame donc le bois avec ton couteau, et dis-moi si tu le trouves bien -pourri. - ---Pourri, massa, assez pourri, répliqua bientôt le nègre, mais pas -aussi pourri qu'il pourrait l'être. Je pourrais m'aventurer un peu plus -sur la branche, mais moi seul. - ---Toi seul!--qu'est-ce que tu veux dire? - ---Je veux parler du scarabée. Il est bien lourd, le scarabée. Si je le -lâchais d'abord, la branche porterait bien, sans casser, le poids d'un -nègre tout seul. - ---Infernal coquin! cria Legrand, qui avait l'air fort soulagé, quelles -sottises me chantes-tu là? Si tu laisses tomber l'insecte, je te tords -le cou. Fais-y attention, Jupiter;--tu m'entends, n'est-ce pas? - ---Oui, massa, ce n'est pas la peine de traiter comme ça un pauvre -nègre. - ---Eh bien, écoute-moi, maintenant!--Si tu te hasardes sur la branche -aussi loin que tu pourras le faire sans danger et sans lâcher le -scarabée, je te ferai cadeau d'un dollar d'argent aussitôt que tu -seras descendu. - ---J'y vais, massa Will,--m'y voilà, répliqua lestement le nègre, je -suis presque au bout. - ---Au bout! cria Legrand, très radouci. Veux-tu dire que tu es au bout -de cette branche? - ---Je suis bientôt au bout, massa;--oh! oh! oh! Seigneur Dieu! -miséricorde! qu'y a-t-il sur l'arbre? - ---Eh bien, cria Legrand, au comble de la joie, qu'est-ce qu'il y a? - ---Eh! ce n'est rien qu'un crâne;--quelqu'un a laissé sa tête sur -l'arbre, et les corbeaux ont becqueté toute la viande. - ---Un crâne, dis-tu?--Très bien!--Comment est-il attaché à la -branche?--Qu'est-ce qui le retient? - ---Oh! il tient bien;--mais il faut voir.--Ah! c'est une drôle de chose, -sur ma parole;--il y a un gros clou dans le crâne, qui le retient à -l'arbre. - ---Bien! maintenant, Jupiter, fais exactement ce que je vais te dire;--tu -m'entends? - ---Oui, massa. - ---Fais bien attention!--trouve l'œil gauche du crâne. - ---Oh! oh! voilà qui est drôle! il n'y a pas d'œil gauche du tout. - ---Maudite stupidité! Sais-tu distinguer ta main droite de ta main -gauche? - ---Oui, je sais,--je sais tout cela; ma main gauche est celle avec -laquelle je fends le bois. - ---Sans doute, tu es gaucher; et ton œil gauche est du même côté que -ta main gauche. Maintenant, je suppose, tu peux trouver l'œil gauche du -crâne, ou la place où était l'œil gauche. As-tu trouvé? - -Il y eut ici une longue pause. Enfin, le nègre demanda: - ---L'œil gauche du crâne est aussi du même côté que la main gauche -du crâne? - ---Mais le crâne n'a pas de mains du tout! - ---Cela ne fait rien! j'ai trouvé l'œil gauche,--voilà l'œil gauche! -Que faut-il faire, maintenant? - - -[Figure 08] - -[Figure 09] - - ---Laisser filer le scarabée à travers, aussi loin que la ficelle peut -aller; mais prends bien garde de lâcher le bout de la corde. - ---Voilà qui est fait, massa Will; c'était chose facile de faire passer -le scarabée par le trou;--tenez, voyez-le descendre. - -Pendant tout ce dialogue, la personne de Jupiter était restée -invisible; mais l'insecte qu'il laissait filer apparaissait maintenant -au bout de la ficelle, et brillait comme une boule d'or brunie aux -derniers rayons du soleil couchant, dont quelques-uns éclairaient -encore faiblement l'éminence où nous étions placés. - -Le scarabée en descendant émergeait des branches, et, si Jupiter -l'avait laissé tomber, il serait tombé à nos pieds. Legrand prit -immédiatement la faux et éclaircit un espace circulaire de trois ou -quatre yards de diamètre, juste au-dessous de l'insecte, et, ayant -achevé cette besogne, ordonna à Jupiter de lâcher la corde et de -descendre de l'arbre. - -Avec un soin scrupuleux, mon ami enfonça dans la terre une cheville, à -l'endroit précis où le scarabée était tombé, et tira de sa poche un -ruban à mesurer. Il l'attacha par un bout à l'endroit du tronc de -l'arbre qui était le plus près de la cheville, le déroula jusqu'à la -cheville, et continua ainsi à le dérouler dans la direction donnée -par ces deux points,--la cheville et le tronc,--jusqu'à la distance de -cinquante pieds. Pendant ce temps, Jupiter nettoyait les ronces avec la -faux. Au point ainsi trouvé, il enfonça une seconde cheville, qu'il -prit comme centre, et autour duquel il décrivit grossièrement un -cercle de quatre pieds de diamètre environ. Il s'empara alors d'une -bêche, en donna une à Jupiter, une à moi, et nous pria de creuser -aussi vivement que possible. - -Pour parler franchement, je n'avais jamais eu beaucoup de goût pour un -pareil amusement, et, dans le cas présent, je m'en serais bien -volontiers passé; car la nuit s'avançait, et je me sentais -passablement fatigué de l'exercice que j'avais déjà pris; mais je ne -voyais aucun moyen de m'y soustraire, et je tremblais de troubler par un -refus la prodigieuse sérénité de mon pauvre ami. Si j'avais pu -compter sur l'aide de Jupiter, je n'aurais pas hésité à ramener par -la force notre fou chez lui; mais je connaissais trop bien le caractère -du vieux nègre pour espérer son assistance, dans le cas d'une lutte -personnelle avec son maître et dans n'importe quelle circonstance. Je -ne doutais pas que Legrand n'eût le cerveau infecté de quelqu'une des -innombrables superstitions du Sud relatives aux trésors enfouis, et que -cette imagination n'eût été confirmée par la trouvaille du -scarabée, ou peut-être même par l'obstination de Jupiter à soutenir -que c'était un scarabée d'or véritable. Un esprit tourné à la folie -pouvait bien se laisser entraîner par de pareilles suggestions, surtout -quand elles s'accordaient avec ses idées favorites préconçues; puis -je me rappelais le discours du pauvre garçon relativement au scarabée, -_indice de sa fortune_! Par-dessus tout, j'étais cruellement tourmenté -et embarrassé; mais enfin je résolus de faire contre fortune bon cœur -et de bêcher de bonne volonté, pour convaincre mon visionnaire le plus -tôt possible, par une démonstration oculaire, de l'inanité de ses -rêveries. - -Nous allumâmes les lanternes, et nous attaquâmes notre besogne avec un -ensemble et un zèle dignes d'une cause plus rationnelle; et, comme la -lumière tombait sur nos personnes et nos outils, je ne pus m'empêcher -de songer que nous composions un groupe vraiment pittoresque, et que, si -quelque intrus était tombé par hasard au milieu de nous, nous lui -serions apparus comme faisant une besogne bien étrange et bien -suspecte. - -Nous creusâmes ferme deux heures durant. Nous parlions peu. Notre -principal embarras était causé par les aboiements du chien, qui -prenait un intérêt excessif à nos travaux. À la longue, il devint -tellement turbulent, que nous craignîmes qu'il ne donnât l'alarme à -quelques rôdeurs du voisinage,--ou, plutôt, c'était la grande -appréhension de Legrand,--car, pour mon compte, je me serais réjoui de -toute interruption qui m'aurait permis de ramener mon vagabond à la -maison. À la fin, le vacarme fut étouffé, grâce à Jupiter qui, -s'élançant hors du trou avec un air furieusement décidé, musela la -gueule de l'animal avec une de ses bretelles et puis retourna à sa -tâche avec un petit rire de triomphe très grave. - -Les deux heures écoulées, nous avions atteint une profondeur de cinq -pieds, et aucun indice de trésor ne se montrait. Nous fîmes une pause -générale, et je commençai à espérer que la farce touchait à sa -fin. Cependant Legrand, quoique évidemment très déconcerté, s'essuya -le front d'un air pensif et reprit sa bêche. Notre trou occupait déjà -toute l'étendue du cercle de quatre pieds de diamètre; nous entamâmes -légèrement cette limite, et nous creusâmes encore de deux pieds. Rien -n'apparut. Mon chercheur d'or, dont j'avais sérieusement pitié, sauta -enfin hors du trou avec le plus affreux désappointement écrit sur le -visage, et se décida, lentement et comme à regret, à reprendre son -habit qu'il avait ôté avant de se mettre à l'ouvrage. Pour moi, je me -gardai bien de faire aucune remarque. Jupiter, à un signal de son -maître, commença à rassembler les outils. Cela fait, et le chien -étant démuselé, nous reprîmes notre chemin dans un profond silence. - -Nous avions peut-être fait une douzaine de pas, quand Legrand, poussant -un terrible juron, sauta sur Jupiter et l'empoigna au collet. Le nègre -stupéfait ouvrit les yeux et la bouche dans toute leur ampleur, lâcha -les bêches et tomba sur les genoux. - ---Scélérat! criait Legrand en faisant siffler les syllabes entre ses -dents, infernal noir! gredin de noir!--parle, te dis-je!--réponds-moi -à l'instant, et surtout ne prévarique pas!--Quel est, quel est ton -œil gauche? - ---Ah! miséricorde, massa Will! n'est-ce pas là, pour sûr, mon œil -gauche? rugissait Jupiter épouvanté plaçant sa main sur l'organe -_droit_ de la vision, et l'y maintenant avec l'opiniâtreté du -désespoir, comme s'il eût craint que son maître ne voulût le lui -arracher. - ---Je m'en doutais!--je le savais bien! hourra! vociféra Legrand, en -lâchant le nègre, et en exécutant une série de gambades et de -cabrioles, au grand étonnement de son domestique, qui, en se relevant, -promenait, sans mot dire, ses regards de son maître à moi et de moi à -son maître. - ---Allons, il nous faut retourner, dit celui-ci; la partie n'est pas -perdue. - -Et il reprit son chemin vers le tulipier. - ---Jupiter, dit-il, quand nous fûmes arrivés au pied de l'arbre, viens -ici!--Le crâne est-il cloué à la branche avec la face tournée à -l'extérieur ou tournée contre la branche? - ---La face est tournée à l'extérieur, massa, de sorte que les corbeaux -ont pu manger les yeux sans aucune peine. - ---Bien. Alors, est-ce par cet œil-ci ou par celui-là que tu as fait -couler le scarabée? - -Et Legrand touchait alternativement les deux yeux de Jupiter. - ---Par cet œil-ci, massa,--par l'œil gauche,--juste comme vous me -l'aviez dit. - -Et c'était encore son œil droit qu'indiquait le pauvre nègre. - ---Allons, allons! il nous faut recommencer. - -Alors, mon ami, dans la folie duquel je voyais maintenant, ou croyais -voir certains indices de méthode, reporta la cheville qui marquait -l'endroit où le scarabée était tombé, à trois pouces vers l'ouest -de sa première position. Étalant de nouveau son cordeau du point le -plus rapproché du tronc jusqu'à la cheville, comme il avait déjà -fait, et continuant à l'étendre en ligne droite à une distance de -cinquante pieds, il marqua un nouveau point éloigné de plusieurs yards -de l'endroit où nous avions précédemment creusé. - -Autour de ce nouveau centre, un cercle fut tracé, un peu plus large que -le premier, et nous nous mîmes derechef à jouer de la bêche. J'étais -effroyablement fatigué; mais, sans me rendre compte de ce qui -occasionnait un changement dans ma pensée, je ne sentais plus une aussi -grande aversion pour le labeur qui m'était imposé. Je m'y intéressais -inexplicablement; je dirai plus, je me sentais excité. Peut-être y -avait-il dans toute l'extravagante conduite de Legrand un certain air -délibéré, une certaine allure prophétique qui m'impressionnaient -moi-même. Je bêchais ardemment et de temps à autre je me surprenais -cherchant, pour ainsi dire, des yeux, avec un sentiment qui ressemblait -à de l'attente, ce trésor imaginaire dont la vision avait affolé mon -infortuné camarade. Dans un de ces moments où ces rêvasseries -s'étaient plus singulièrement emparées de moi, et comme nous avions -déjà travaillé une heure et demie à peu près, nous fûmes de -nouveau interrompus par les violents hurlements du chien. Son -inquiétude, dans le premier cas, n'était évidemment que le résultat -d'un caprice ou d'une gaieté folle; mais, cette fois, elle prenait un -ton plus violent et plus caractérisé. Comme Jupiter s'efforçait de -nouveau de le museler, il fit une résistance furieuse, et, bondissant -dans le trou, il se mit à gratter frénétiquement la terre avec ses -griffes. En quelques secondes, il avait découvert une masse d'ossements -humains, formant deux squelettes complets et mêlés de plusieurs -boutons de métal, avec quelque chose qui nous parut être de la vieille -laine pourrie et émiettée. Un ou deux coups de bêche firent sauter la -lame d'un grand couteau espagnol; nous creusâmes encore, et trois ou -quatre pièces de monnaie d'or et d'argent apparurent éparpillées. - -À cette vue, Jupiter put à peine contenir sa joie, mais la physionomie -de son maître exprima un affreux désappointement. Il nous supplia -toutefois de continuer nos efforts, et à peine avait-il fini de parler -que je trébuchai et tombai en avant; la pointe de ma botte s'était -engagée dans un gros anneau de fer qui gisait à moitié enseveli sous -un amas de terre fraîche. - -Nous nous remîmes au travail avec une ardeur nouvelle; jamais je n'ai -passé dix minutes dans une aussi vive exaltation. Durant cet -intervalle, nous déterrâmes complètement un coffre de forme -oblongue, qui, à en juger par sa parfaite conservation et son -étonnante dureté, avait été évidemment soumis à quelque procédé de -minéralisation,--peut-être au bichlorure de mercure. Ce coffre avait -trois pieds et demi de long, trois de large et deux et demi de -profondeur. Il était solidement maintenu par des lames de fer forgé, -rivées et formant tout autour une espèce de treillage. De chaque -côté du coffre, près du couvercle, étaient trois anneaux de fer, six -en tout, au moyen desquels six personnes pouvaient s'en emparer. Tous -nos efforts réunis ne réussirent qu'à le déranger légèrement de -son lit. Nous vîmes tout de suite l'impossibilité d'emporter un si -énorme poids. Par bonheur, le couvercle n'était retenu que par deux -verrous que nous fîmes glisser,--tremblants et pantelants d'anxiété. -En un instant, un trésor d'une valeur incalculable s'épanouit, -étincelant, devant nous. Les rayons des lanternes tombaient dans la -fosse, et faisaient jaillir d'un amas confus d'or et de bijoux des -éclairs et des splendeurs qui nous éclaboussaient positivement les -yeux. - -Je n'essaierai pas de décrire les sentiments avec lesquels je -contemplais ce trésor. La stupéfaction, comme on peut le supposer, -dominait tous les autres. Legrand paraissait épuisé par son excitation -même, et ne prononça que quelques paroles. Quant à Jupiter, sa figure -devint aussi mortellement pâle que cela est possible à une figure de -nègre. Il semblait stupéfié, foudroyé. Bientôt il tomba sur ses -genoux dans la fosse, et plongeant ses bras nus dans l'or jusqu'au -coude, il les y laissa longtemps, comme s'il jouissait des voluptés -d'un bain. Enfin, il s'écria avec un profond soupir, comme se parlant -à lui-même: - ---Et tout cela vient du scarabée d'or? Le joli scarabée d'or! le -pauvre petit scarabée d'or que j'injuriais, que je calomniais! N'as-tu -pas honte de toi, vilain nègre?--hein! qu'as-tu à répondre? - -Il fallut cependant que je réveillasse, pour ainsi dire, le maître et -le valet, et que je leur fisse comprendre qu'il y avait urgence à -emporter le trésor. Il se faisait tard, et il nous fallait déployer -quelque activité, si nous voulions que tout fût en sûreté chez nous -avant le jour. - -Nous ne savions quel parti prendre, et nous perdions beaucoup de temps -en délibérations, tant nous avions les idées en désordre. Finalement -nous allégeâmes le coffre en enlevant les deux tiers de son contenu, -et nous pûmes enfin, mais non sans peine encore, l'arracher de son -trou. Les objets que nous en avions tirés furent déposés parmi les -ronces, et confiés à la garde du chien, à qui Jupiter enjoignit -strictement de ne bouger sous aucun prétexte, et de ne pas même ouvrir -la bouche jusqu'à notre retour. Alors, nous nous mîmes précipitamment -en route avec le coffre; nous atteignîmes la hutte sans accident, mais -après une fatigue effroyable et à une heure du matin. Épuisés comme -nous l'étions, nous ne pouvions immédiatement nous remettre à la -besogne, c'eût été dépasser les forces de la nature. - -Nous nous reposâmes jusqu'à deux heures, puis nous soupâmes; enfin -nous nous remîmes en route pour les montagnes, munis de trois gros sacs -que nous trouvâmes par bonheur dans la hutte. Nous arrivâmes un peu -avant quatre heures à notre fosse, nous nous partageâmes aussi -également que possible le reste du butin, et, sans nous donner la peine -de combler le trou, nous nous remîmes en marche vers notre case, où -nous déposâmes pour la seconde fois nos précieux fardeaux, juste -comme les premières bandes de l'aube apparaissaient à l'est, au-dessus -de la cime des arbres. - -Nous étions absolument brisés; mais la profonde excitation actuelle -nous refusa le repos. Après un sommeil inquiet de trois ou quatre -heures, nous nous levâmes, comme si nous nous étions concertés, pour -procéder à l'examen de notre trésor. - -Le coffre avait été rempli jusqu'aux bords, et nous passâmes toute la -journée et la plus grande partie de la nuit suivante à inventorier son -contenu. On n'y avait mis aucune espèce d'ordre ni d'arrangement; tout -y avait été empilé pêle-mêle. Quand nous eûmes fait soigneusement -un classement général, nous nous trouvâmes en possession d'une -fortune qui dépassait tout ce que nous avions supposé. Il y avait en -espèces plus de quatre cent cinquante mille dollars,--en estimant la -valeur des pièces aussi rigoureusement que possible d'après les tables -de l'époque. Dans tout cela, pas une parcelle d'argent. Tout était en -or de vieille date et d'une grande variété: monnaies française, -espagnole et allemande, quelques guinées anglaises, et quelques jetons -dont nous n'avions jamais vu aucun modèle. Il y avait plusieurs pièces -de monnaie, très grandes et très lourdes, mais si usées, qu'il nous -fut impossible de déchiffrer les inscriptions. Aucune monnaie -américaine. - -Quant à l'estimation des bijoux, ce fut une affaire un peu plus -difficile. Nous trouvâmes des diamants, dont quelques-uns très beaux -et d'une grosseur singulière,--en tout, cent dix, dont pas un n'était -petit; dix-huit rubis d'un éclat remarquable; trois cent dix -émeraudes, toutes très belles; vingt et un saphirs et une opale. -Toutes ces pierres avaient été arrachées de leurs montures et jetées -pêle-mêle dans le coffre. Quant aux montures elles-mêmes, dont nous -fîmes une catégorie distincte de l'autre or, elles paraissaient -avoir été broyées à coups de marteau comme pour rendre toute -reconnaissance impossible. Outre tout cela, il y avait une énorme -quantité d'ornements en or massif--près de deux cents bagues ou -boucles d'oreilles massives; de belles chaînes, au nombre de trente, si -j'ai bonne mémoire; quatre-vingt-trois crucifix très grands et très -lourds; cinq encensoirs d'or d'un grand prix; un gigantesque bol à -punch en or, orné de feuilles de vigne et de figures de bacchantes -largement ciselées; deux poignées d'épée merveilleusement -travaillées, et une foule d'autres articles plus petits et dont j'ai -perdu le souvenir. Le poids de toutes ces valeurs dépassait trois cent -cinquante livres; et dans cette estimation j'ai omis cent -quatre-vingt-dix-sept montres d'or superbes, dont trois valaient chacune -cinq cents dollars. Plusieurs étaient très vieilles, et sans aucune -valeur comme pièces d'horlogerie, les mouvements ayant plus ou moins -souffert de l'action corrosive de la terre; mais toutes étaient -magnifiquement ornées de pierreries, et les boîtes étaient d'un grand -prix. Nous évaluâmes cette nuit le contenu total du coffre à un -million et demi de dollars; et, lorsque plus tard nous disposâmes des -bijoux et des pierreries,--après en avoir gardé quelques-uns pour -notre usage personnel,--nous trouvâmes que nous avions singulièrement -sous-évalué le trésor. - -Lorsque nous eûmes enfin terminé notre inventaire et que notre -terrible exaltation fut en grande partie apaisée, Legrand, qui voyait -que je mourais d'impatience de posséder la solution de cette -prodigieuse énigme, entra dans un détail complet de toutes les -circonstances qui s'y rapportaient. - ---Vous vous rappelez, dit-il, le soir où je vous fis passer la -grossière esquisse que j'avais faite du scarabée. Vous vous souvenez -aussi que je fus passablement choqué de votre insistance à me soutenir -que mon dessin ressemblait à une tête de mort. La première fois que -vous lâchâtes cette assertion, je crus que vous plaisantiez; ensuite -je me rappelai les taches particulières sur le dos de l'insecte, et je -reconnus en moi-même que votre remarque avait en somme quelque -fondement. Toutefois, votre ironie à l'endroit de mes facultés -graphiques m'irritait, car on me regarde comme un artiste fort passable; -aussi, quand vous me tendîtes le morceau de parchemin, j'étais au -moment de le froisser avec humeur et de le jeter dans le feu. - ---Vous voulez parler du morceau de _papier_, dis-je. - ---Non; cela avait toute l'apparence du papier, et, moi-même, j'avais -d'abord supposé que c'en était; mais, quand je voulus dessiner dessus, -je découvris tout de suite que c'était un morceau de parchemin très -mince. Il était fort sale, vous vous le rappelez. Au moment même où -j'allais le chiffonner, mes yeux tombèrent sur le dessin que vous aviez -regardé, et vous pouvez concevoir quel fut mon étonnement quand -j'aperçus l'image positive d'une tête de mort à l'endroit même où -j'avais cru dessiner un scarabée. Pendant un moment, je me sentis trop -étourdi pour penser avec rectitude. - -Je savais que mon croquis différait de ce nouveau dessin par tous ses -détails, bien qu'il y eût une certaine analogie dans le contour -général. Je pris alors une chandelle, et, m'asseyant à l'autre bout -de la chambre, je procédai à une analyse plus attentive du parchemin. -En le retournant, je vis ma propre esquisse sur le revers, juste comme -je l'avais faite. Ma première impression fut simplement de la surprise; -il y avait une analogie réellement remarquable dans le contour, et -c'était une coïncidence singulière que ce fait de l'image d'un -crâne, inconnue à moi, occupant l'autre côté du parchemin -immédiatement au-dessous de mon dessin du scarabée,--et d'un crâne -qui ressemblait si exactement à mon dessin, non seulement par le -contour, mais aussi par la dimension. Je dis que la singularité de -cette coïncidence me stupéfia positivement pour un instant. C'est -l'effet ordinaire de ces sortes de coïncidences. L'esprit s'efforce -d'établir un rapport, une liaison de cause à effet,--et, se trouvant -impuissant à y réussir, subit une espèce de paralysie momentanée. -Mais, quand je revins de cette stupeur, je sentis luire en moi par -degrés une conviction qui me frappa bien autrement encore que cette -coïncidence. Je commençai à me rappeler distinctement, positivement, -qu'il n'y avait aucun dessin sur le parchemin quand j'y fis mon croquis -du scarabée. - -J'en acquis la parfaite certitude; car je me souvins de l'avoir tourné -et retourné en cherchant l'endroit le plus propre. Si le crâne avait -été visible, je l'aurais infailliblement remarqué. Il y avait -réellement là un mystère que je me sentais incapable de débrouiller; -mais, dès ce moment même, il me sembla voir prématurément poindre -une faible lueur dans les régions les plus profondes et les plus -secrètes de mon entendement, une espèce de ver luisant intellectuel, -une conception embryonnaire de la vérité, dont notre aventure de -l'autre nuit nous a fourni une si splendide démonstration. Je me levai -décidément, et, serrant soigneusement le parchemin, je renvoyai toute -réflexion ultérieure jusqu'au moment où je pourrais être seul. - -Quand vous fûtes parti et quand Jupiter fut bien endormi, je me livrai -à une investigation un peu plus méthodique de la chose. Et d'abord je -voulus comprendre de quelle manière ce parchemin était tombé dans mes -mains. - -L'endroit où nous découvrîmes le scarabée était sur la côte du -continent, à un mille environ à l'est de l'île, mais à une petite -distance au-dessus du niveau de la marée haute. Quand je m'en emparai, -il me mordit cruellement, et je le lâchai. Jupiter, avec sa prudence -accoutumée, avant de prendre l'insecte, qui s'était envolé de son -côté, chercha autour de lui une feuille ou quelque chose d'analogue, -avec quoi il pût s'en emparer. Ce fut en ce moment que ses yeux et les -miens tombèrent sur le morceau de parchemin, que je pris alors pour du -papier. Il était à moitié enfoncé dans le sable, avec un coin en -l'air. Près de l'endroit où nous le trouvâmes, j'observai les restes -d'une coque de grande embarcation, autant du moins que j'en pus juger. -Ces débris de naufrage étaient là probablement depuis bien longtemps, -car à peine pouvait-on y retrouver la physionomie d'une charpente de -bateau. - -Jupiter ramassa donc le parchemin, enveloppa l'insecte et me le donna. -Peu de temps après, nous reprîmes le chemin de la hutte, et nous -rencontrâmes le lieutenant G... Je lui montrai l'insecte, et il me pria -de lui permettre de l'emporter au fort. J'y consentis, et il le fourra -dans la poche de son gilet sans le parchemin qui lui servait -d'enveloppe, et que je tenais toujours à la main pendant qu'il -examinait le scarabée. Peut-être eut-il peur que je ne changeasse -d'avis, et jugea-t-il prudent de s'assurer d'abord de sa prise; vous -savez qu'il est fou d'histoire naturelle et de tout ce qui s'y rattache. -Il est évident qu'alors, sans y penser, j'ai remis le parchemin dans ma -poche. - -Vous vous rappelez que, lorsque je m'assis à la table pour faire un -croquis du scarabée, je ne trouvai pas de papier à l'endroit où on le -met ordinairement. Je regardai dans le tiroir, il n'y en avait point. Je -cherchais dans mes poches, espérant trouver une vieille lettre, quand -mes doigts rencontrèrent le parchemin. Je vous détaille minutieusement -toute la série de circonstances qui l'ont jeté dans mes mains; car -toutes ces circonstances ont singulièrement frappé mon esprit. - -Sans aucun doute, vous me considérerez comme un rêveur,--mais j'avais -déjà établi une espèce de connexion. J'avais uni deux anneaux d'une -grande chaîne. Un bateau échoué à la côte, et non loin de ce bateau -un parchemin,--_non pas un papier_,--portant l'image d'un crâne. Vous -allez naturellement me demander où est le rapport. Je répondrai que le -crâne ou la tête de mort est l'emblème bien connu des pirates. Ils -ont toujours, dans tous leurs engagements, hissé le pavillon à tête -de mort. - -Je vous ai dit que c'était un morceau de parchemin et non pas de -papier. Le parchemin est une chose durable, presque impérissable. On -confie rarement au parchemin des documents d'une minime importance, -puisqu'il répond beaucoup moins bien que le papier aux besoins -ordinaires de l'écriture et du dessin. - -Cette réflexion m'induisit à penser qu'il devait y avoir dans la tête -de mort quelque rapport, quelque sens singulier. Je ne faillis pas non -plus à remarquer la forme du parchemin. Bien que l'un des coins eût -été détruit par quelque accident, on voyait bien que la forme -primitive était oblongue. C'était donc une de ces bandes qu'on choisit -pour écrire, pour consigner un document important, une note qu'on veut -conserver longtemps et soigneusement. - ---Mais, interrompis-je, vous dites que le crâne n'était pas sur le -parchemin quand vous y dessinâtes le scarabée. Comment donc -pouvez-vous établir un rapport entre le bateau et le crâne,--puisque -ce dernier, d'après votre propre aveu, a dû être dessiné--Dieu sait -comment et par qui!--postérieurement à votre dessin du scarabée? - ---Ah! c'est là-dessus que roule tout le mystère, bien que j'aie eu -comparativement peu de peine à résoudre ce point de l'énigme. Ma -marche était sûre, et ne pouvait me conduire qu'à un seul résultat. -Je raisonnais ainsi, par exemple: quand je dessinai mon scarabée, il -n'y avait pas trace de crâne sur le parchemin; quand j'eus fini mon -dessin, je vous le fis passer, et je ne vous perdis pas de vue que vous -ne me l'eussiez rendu. Conséquemment ce n'était pas vous qui aviez -dessiné le crâne, et il n'y avait là aucune autre personne pour le -faire. Il n'avait donc pas été créé par l'action humaine; et, -cependant, il était là sous mes yeux! - -Arrivé à ce point de mes réflexions, je m'appliquai à me rappeler et -je me rappelai en effet, et avec une parfaite exactitude, tous les -incidents survenus dans l'intervalle en question. La température était -froide,--oh! l'heureux, le rare accident!--et un bon feu flambait dans -la cheminée. J'étais suffisamment réchauffé par l'exercice, et je -m'assis près de la table. Vous, cependant, vous aviez tourné votre -chaise tout près de la cheminée. Juste au moment où je vous mis le -parchemin dans la main, et comme vous alliez l'examiner, Wolf, mon -terre-neuve, entra et vous sauta sur les épaules. Vous le caressiez -avec la main gauche, et vous cherchiez à l'écarter, en laissant tomber -nonchalamment votre main droite, celle qui tenait le parchemin, entre -vos genoux et tout près du feu. Je crus un moment que la flamme allait -l'atteindre, et j'allais vous dire de prendre garde; mais avant que -j'eusse parlé vous l'aviez retiré, et vous vous étiez mis à -l'examiner. Quand j'eus bien considéré toutes ces circonstances, je ne -doutai pas un instant que la chaleur n'eût été l'agent qui avait fait -apparaître sur le parchemin le crâne dont je voyais l'image. Vous -savez bien qu'il y a--il y en a eu de tout temps--des préparations -chimiques, au moyen desquelles on peut écrire sur du papier ou sur du -vélin des caractères qui ne deviennent visibles que lorsqu'ils sont -soumis à l'action du feu. On emploie quelquefois le safre, digéré -dans l'eau régale et délayé dans quatre fois son poids d'eau; il en -résulte une teinte verte. Le régule de cobalt, dissous dans l'esprit -de nitre, donne une couleur rouge. Ces couleurs disparaissent plus ou -moins longtemps après que la substance sur laquelle on a écrit s'est -refroidie, mais reparaissent à volonté par une application nouvelle de -la chaleur. - -J'examinai alors la tête de mort avec le plus grand soin. Les contours -extérieurs, c'est-à-dire les plus rapprochés du bord du vélin, -étaient beaucoup plus distincts que les autres. Évidemment, -l'action du calorique avait été imparfaite ou inégale. J'allumai -immédiatement du feu, et je soumis chaque partie du parchemin à une -chaleur brûlante. D'abord, cela n'eut d'autre effet que de renforcer -les lignes un peu pâles du crâne; mais, en continuant l'expérience, -je vis apparaître, dans un coin de la bande, au coin diagonalement -opposé à celui où était tracée la tête de mort, une figure que je -supposai d'abord être celle d'une chèvre. Mais un examen plus attentif -me convainquit qu'on avait voulu représenter un chevreau. - ---Ah! ah! dis-je, je n'ai certes pas le droit de me moquer de vous;--un -million et demi de dollars! c'est chose trop sérieuse pour qu'on en -plaisante;--mais vous n'allez pas ajouter un troisième anneau à votre -chaîne; vous ne trouverez aucun rapport spécial entre vos pirates et -une chèvre;--les pirates, vous le savez, n'ont rien à faire avec les -chèvres.--Cela regarde les fermiers. - ---Mais je viens de vous dire que l'image n'était pas celle d'une -chèvre. - ---Bon! va pour un chevreau, c'est presque la même chose. - ---Presque, mais pas tout à fait, dit Legrand.--Vous avez entendu parler -peut-être d'un certain capitaine Kidd. Je considérai tout de suite la -figure de cet animal comme une espèce de signature logogriphique ou -hiéroglyphique (_kid_, chevreau). Je dis signature, parce que la place -qu'elle occupait sur le vélin suggérait naturellement cette idée. -Quant à la tête de mort placée au coin diagonalement opposé, elle -avait l'air d'un sceau, d'une estampille. Mais je fus cruellement -déconcerté par l'absence du reste,--du corps même de mon document -rêvé,--du texte de mon contexte. - - -[Figure 10] - -[Figure 11] - - ---Je présume que vous espériez trouver une lettre entre le timbre et -la signature. - ---Quelque chose comme cela. Le fait est que je me sentais comme -irrésistiblement pénétré du pressentiment d'une immense bonne -fortune imminente. Pourquoi? Je ne saurais trop le dire. Après tout, -peut-être était-ce plutôt un désir qu'une croyance positive;--mais -croiriez-vous que le dire absurde de Jupiter, que le scarabée était en -or massif, a eu une influence remarquable sur mon imagination? Et puis -cette série d'accidents et de coïncidences était vraiment si -extraordinaire! Avez-vous remarqué tout ce qu'il y a de fortuit -là-dedans? Il a fallu que tous ces événements arrivassent le seul -jour de toute l'année où il a fait, où il a pu faire assez froid pour -nécessiter du feu; et, sans ce feu et sans l'intervention du chien au -moment précis où il a paru, je n'aurais jamais eu connaissance de la -tête de mort et n'aurais jamais possédé ce trésor. - ---Allez, allez,--je suis sur des charbons. - ---Eh bien, vous avez donc connaissance d'une foule d'histoires qui -courent, de mille rumeurs vagues relatives aux trésors enfouis quelque -part sur la côte de l'Atlantique, par Kidd et ses associés? En somme, -tous ces bruits devaient avoir quelque fondement. Et si ces bruits -duraient depuis si longtemps et avec tant de persistance, cela ne -pouvait, selon moi, tenir qu'à un fait, c'est que le trésor enfoui -était resté enfoui. Si Kidd avait caché son butin pendant un certain -temps et l'avait ensuite repris, ces rumeurs ne seraient pas sans doute -venues jusqu'à nous sous leur forme actuelle et invariable. Remarquez -que les histoires en question roulent toujours sur des chercheurs et -jamais sur des trouveurs de trésors. Si le pirate avait repris son -argent, l'affaire en serait restée là. Il me semblait que quelque -accident, par exemple la perte de la note qui indiquait l'endroit -précis, avait dû le priver des moyens de le recouvrer. Je supposais -que cet accident était arrivé à la connaissance de ses compagnons, -qui autrement n'auraient jamais su qu'un trésor avait été enfoui, et -qui, par leurs recherches infructueuses, sans guide et sans notes -positives, avaient donné naissance à cette rumeur universelle et à -ces légendes aujourd'hui si communes. Avez-vous jamais entendu parler -d'un trésor important qu'on aurait déterré sur la côte? - ---Jamais. - ---Or, il est notoire que Kidd avait accumulé d'immenses richesses. Je -considérais donc comme chose sûre que la terre les gardait encore; et -vous ne vous étonnerez pas trop quand je vous dirai que je sentais en -moi une espérance,--une espérance qui montait presque à la -certitude;--c'est que le parchemin, si singulièrement trouvé, -contiendrait l'indication disparue du lieu où avait été fait le -dépôt. - ---Mais comment avez-vous procédé? - ---J'exposai de nouveau le vélin au feu, après avoir augmenté la -chaleur; mais rien ne parut. Je pensai que la couche de crasse pouvait -bien être pour quelque chose dans cet insuccès; aussi je nettoyai -soigneusement le parchemin en versant de l'eau chaude dessus, puis je le -plaçai dans une casserole de fer-blanc, le crâne en dessous, et je -posai la casserole sur un réchaud de charbons allumés. Au bout de -quelques minutes, la casserole étant parfaitement chauffée, je retirai -la bande de vélin, et je m'aperçus, avec une joie inexprimable, -qu'elle était mouchetée en plusieurs endroits de signes qui -ressemblaient à des chiffres rangés en lignes. Je replaçai la chose -dans la casserole, je l'y laissai encore une minute, et, quand je l'en -retirai, elle était juste comme vous allez la voir. - -Ici, Legrand, ayant de nouveau chauffé le vélin, le soumit à mon -examen. Les caractères suivants apparaissaient en rouge, grossièrement -tracés entre la tête de mort et le chevreau: - - -53‡‡+305))6*;4826)4‡)4‡);806*;48+8¶60))85;1‡(;:‡*8 -+83(88)5*+;46(;88*96*?;8)*‡(;485);5*+2:+*‡(;4956*2(5*- -4)8¶8*;4069285);)6+8)4‡‡;1(‡9;48081;8:8‡1;48+85;4)485 -+528806*81(‡9;48;(88;4)‡?34;48)4‡;161,:188;‡?; - - ---Mais, dis-je, en lui rendant la bande de vélin, — je n'y vois pas -plus clair. Si tous les trésors de Golconde devaient être pour moi le -prix de la solution de cette énigme, je serais parfaitement sûr de ne -pas les gagner. - ---Et cependant, dit Legrand, la solution n'est certainement pas aussi -difficile qu'on se l'imaginerait au premier coup d'œil. Ces -caractères, comme chacun pourrait le deviner facilement, forment un -chiffre, c'est-à-dire qu'ils présentent un sens; mais, d'après ce que -nous savons de Kidd, je ne devais pas le supposer capable de fabriquer -un échantillon de cryptographie bien abstruse. Je jugeai donc tout -d'abord que celui-ci était d'une espèce simple,--tel cependant qu'à -l'intelligence grossière du marin il dût paraître absolument -insoluble sans la clef. - ---Et vous l'avez résolu, vraiment? - ---Très aisément; j'en ai résolu d'autres dix mille fois plus -compliqués. Les circonstances et une certaine inclination d'esprit -m'ont amené à prendre intérêt à ces sortes d'énigmes, et il est -vraiment douteux que l'ingéniosité humaine puisse créer une énigme -de ce genre dont l'ingéniosité humaine ne vienne à bout par une -application suffisante. Aussi, une fois que j'eus réussi à établir -une série de caractères lisibles, je daignai à peine songer à la -difficulté d'en dégager la signification. - -Dans le cas actuel,--et, en somme, dans tous les cas d'écriture -secrète,--la première question à vider, c'est la _langue_ du chiffre; -car les principes de solution, particulièrement quand il s'agit des -chiffres les plus simples, dépendent du génie de chaque idiome, et -peuvent en être modifiés. En général, il n'y a pas d'autre moyen que -d'essayer successivement, en se dirigeant suivant les probabilités, -toutes les langues qui vous sont connues, jusqu'à ce que vous ayez -trouvé la bonne. Mais, dans le chiffre qui nous occupe, toute -difficulté à cet égard était résolue par la signature. Le rébus -sur le mot _Kidd_ n'est possible que dans la langue anglaise. Sans cette -circonstance, j'aurais commencé mes essais par l'espagnol et le -français, comme étant les langues dans lesquelles un pirate des mers -espagnoles avait dû le plus naturellement enfermer un secret de cette -nature. Mais, dans le cas actuel, je présumai que le cryptogramme -était anglais. - -Vous remarquez qu'il n'y a pas d'espaces entre les mots. S'il y avait eu -des espaces, la tâche eût été singulièrement plus facile. Dans ce -cas, j'aurais commencé par faire une collation et une analyse des mots -les plus courts, et, si j'avais trouvé, comme cela est toujours -probable, un mot d'une seule lettre _a_ ou _I_ (un, je) par exemple, -j'aurais considéré la solution comme assurée. Mais, puisqu'il n'y -avait pas d'espaces, mon premier devoir était de relever les lettres -prédominantes, ainsi que celles qui se rencontraient le plus rarement. -Je les comptai toutes, et je dressai la table que voici: - - -Le caractère 8 se trouve 33 fois. - ; 26 - 4 19 - ‡ et ) 16 - * 13 - 5 12 - 6 11 - + et 1 8 - 0 6 - 9 et 2 5 - : et 3 4 - ? 3 - 1 2 - — et . 1 - - -Or, la lettre qui se rencontre le plus fréquemment en anglais est _e_. -Les autres lettres se succèdent dans cet ordre: _a o i d h n r s t u y -c f g l m w b k p q x z_. _E_ prédomine si singulièrement qu'il est -très rare de trouver une phrase d'une certaine longueur dont il ne soit -pas le caractère principal. - -Nous avons donc, tout en commençant, une base d'opérations qui donne -quelque chose de mieux qu'une conjecture. L'usage général qu'on peut -faire de cette table est évident; mais, pour ce chiffre particulier, -nous ne nous en servirons que très médiocrement. Puisque notre -caractère dominant est 8, nous commencerons par le prendre pour l'_e_ -de l'alphabet naturel. Pour vérifier cette supposition, voyons si le 8 -se rencontre souvent double; car l'_e_ se redouble très fréquemment en -anglais, comme par exemple dans les mots: _meet_, _fleet_, _speed_, -_seen_, _been_, _agree_, etc. Or, dans le cas présent, nous voyons -qu'il n'est pas redoublé moins de cinq fois, bien que le cryptogramme -soit très court. - -Donc 8 représentera _e_. Maintenant, de tous les mots de la langue, -_the_ est le plus usité; conséquemment, il nous faut voir si nous ne -trouverons pas répétée plusieurs fois la même combinaison de trois -caractères, ce 8 étant le dernier des trois. Si nous trouvons des -répétitions de ce genre, elles représenteront très probablement le -mot _the_. Vérification faite, nous n'en trouvons pas moins de sept; et -les caractères sont «;48». Nous pouvons donc supposer que «;» -représente _t_, que «4» représente _h_, et que «8» représente -_e_,--la valeur du dernier se trouvant ainsi confirmée de nouveau. Il y -a maintenant un grand pas de fait. - -Nous n'avons déterminé qu'un mot, mais ce seul mot nous permet -d'établir un point beaucoup plus important, c'est-à-dire les -commencements et les terminaisons d'autres mots. Voyons, par exemple, -l'avant-dernier cas où se présente la combinaison «;48», presque à -la fin du chiffre. Nous savons que le «;» qui vient immédiatement -après est le commencement d'un mot, et, des six caractères qui suivent -ce _the_, nous n'en connaissons pas moins de cinq. Remplaçons donc ces -caractères par les lettres qu'ils représentent, en laissant un espace -pour l'inconnu: - -_t_ _eeth_. - -Nous devons tout d'abord écarter le _th_ comme ne pouvant pas faire -partie du mot qui commence par le premier _t_, puisque nous voyons, en -essayant successivement toutes les lettres de l'alphabet pour combler la -lacune, qu'il est impossible de former un mot dont ce _th_ puisse faire -partie. Réduisons donc nos caractères à - -_t_ _ee_, - -et reprenant de nouveau tout l'alphabet, s'il le faut, nous concluons au -mot _tree_ (arbre), comme à la seule version possible. Nous gagnons -ainsi une nouvelle lettre, _r_, représentée par «(», plus deux mots -juxtaposés, _the tree_ (l'arbre). - -Un peu plus loin, nous retrouvons la combinaison «;48», et nous nous -en servons comme de terminaison à ce qui précède immédiatement. Cela -nous donne l'arrangement suivant: - -_the_ _tree_;4(‡?34 _the_, - -ou, en substituant les lettres naturelles aux caractères que nous -connaissons, - -_the_ _tree_ _thr_‡?3h _the_. - -Maintenant, si aux caractères inconnus nous substituons des blancs ou -des points, nous aurons: - -_the tree thr...h the_, - -et le mot _through_ (par, à travers) se dégage pour ainsi dire de -lui-même. Mais cette découverte nous donne trois lettres de plus, _o_, -_u_ et _g_, représentées par «‡? et 3». - -Maintenant, cherchons attentivement dans le cryptogramme des -combinaisons de caractères connus, et nous trouverons, non loin du -commencement, l'arrangement suivant: - -«83(88», ou _egree_, - -qui est évidemment la terminaison du mot _degree_ (degré), et qui nous -livre encore une lettre _d_, représentée par «+». - -Quatre lettres plus loin que ce mot _degree_, nous trouvons la -combinaison - -«;46(;88», - -dont nous traduisons les caractères connus et représentons l'inconnu -par un point; cela nous donne: - -_th. rtee_, - -arrangement qui nous suggère immédiatement le mot _thirteen_ (treize), -et nous fournit deux lettres nouvelles, _i_ et _n_, représentées par -«6 et *». - -Reportons-nous maintenant au commencement du cryptogramme, nous -trouverons la combinaison - -«53‡‡+». - -Traduisant comme nous avons déjà fait, nous obtenons - -. _good_, - -ce qui nous montre que la première lettre est un _a_, et que les deux -premiers mots sont _a good_ (un bon, une bonne). - -Il serait temps maintenant, pour éviter toute confusion, de disposer -toutes nos découvertes sous forme de table. Cela nous fera un -commencement de clef: - - -5 représente _a_ - -+ » _d_ - -8 » _e_ - -3 » _g_ - -4 » _h_ - -6 » _i_ - -* » _n_ - -‡ » _o_ - -( » _r_ - -; » _t_ - - -Ainsi, nous n'avons pas moins de dix des lettres les plus importantes, -et il est inutile que nous poursuivions la solution à travers tous ses -détails. Je vous en ai dit assez pour vous convaincre que des chiffres -de cette nature sont faciles à résoudre, et pour vous donner un -aperçu de l'analyse raisonnée qui sert à les débrouiller. Mais tenez -pour certain que le spécimen que nous avons sous les yeux appartient à -la catégorie la plus simple de la cryptographie. Il ne me reste plus -qu'à vous donner la traduction complète du document, comme si nous -avions déchiffré successivement tous les caractères. La voici: - - -A good glass in the bishop's hostel in the devil's seat forty-one -degrees and thirteen minutes northeast and by north main branch seventh -limb east side shoot from the left eye of the death's-head a bee-line -from the tree through the shot fifty feet out. - -(Un bon verre dans l'hostel de l'évêque dans la chaise du diable -quarante et un degrés et treize minutes nord-est quart de nord -principale tige septième branche côté est lâchez de l'œil gauche de -la tête de mort une ligne d'abeille de l'arbre à travers la balle -cinquante pieds au large.) - - ---Mais, dis-je, l'énigme me paraît d'une qualité tout aussi -désagréable qu'auparavant. Comment peut-on tirer un sens quelconque de -tout ce jargon de _chaise du diable_, de _tête de mort_ et d'_hostel de -l'évêque_? - ---Je conviens, répliqua Legrand, que l'affaire a l'air encore -passablement sérieux, quand on y jette un simple coup d'œil. Mon -premier soin fut d'essayer de retrouver dans la phrase les divisions -naturelles qui étaient dans l'esprit de celui qui l'écrivit. - ---De la ponctuer, voulez-vous dire? - ---Quelque chose comme cela. - ---Mais comment diable avez-vous fait? - ---Je réfléchis que l'écrivain s'était fait une loi d'assembler ses -mots sans aucune division, espérant rendre ainsi la solution plus -difficile. Or, un homme qui n'est pas excessivement fin sera presque -toujours enclin, dans une pareille tentative, à dépasser la mesure. -Quand, dans le cours de sa composition, il arrive à une interruption de -sens qui demanderait naturellement une pause ou un point, il est -fatalement porté à serrer les caractères plus que d'habitude. -Examinez ce manuscrit, et vous découvrirez facilement cinq endroits de -ce genre où il y a pour ainsi dire encombrement de caractères. En me -dirigeant d'après cet indice j'établis la division suivante: - - -A good glass in the bishop's hostel in the devil's seat--forty-one -degrees and thirteen minutes--northeast and by north--main branch -seventh limb east side--shoot from the left eye of the death's-head--a -bee-line from the tree through the shot fifty feet out. - -(Un bon verre dans l'hostel de l'évêque dans la chaise du -diable--quarante et un degrés et treize minutes--nord-est quart de -nord--principale tige septième branche côté est--lâchez de l'œil -gauche de la tête de mort--une ligne d'abeille de l'arbre à travers la -balle cinquante pieds au large.) - - ---Malgré votre division, dis-je, je reste toujours dans les ténèbres. - ---J'y restai moi-même pendant quelques jours, répliqua Legrand. -Pendant ce temps, je fis force recherches dans le voisinage de l'île -Sullivan sur un bâtiment qui devait s'appeler l'_Hôtel de l'Évêque_, -car je ne m'inquiétai pas de la vieille orthographe du mot _hostel_. -N'ayant trouvé aucun renseignement à ce sujet, j'étais sur le point -d'étendre la sphère de mes recherches et de procéder d'une manière -plus systématique, quand, un matin, je m'avisai tout à coup que ce -_Bishop's hostel_ pouvait bien avoir rapport à une vieille famille du -nom de Bessop, qui, de temps immémorial, était en possession d'un -ancien manoir à quatre milles environ au nord de l'île. J'allai donc -à la plantation, et je recommençai mes questions parmi les plus vieux -nègres de l'endroit. Enfin, une des femmes les plus âgées me dit -quelle avait entendu parler d'un endroit comme _Bessop's castle_ -(château de Bessop), et qu'elle croyait bien pouvoir m'y conduire, mais -que ce n'était ni un château, ni une auberge, mais un grand rocher. - -Je lui offris de la bien payer pour sa peine, et, après quelque -hésitation, elle consentit à m'accompagner jusqu'à l'endroit précis. -Nous le découvrîmes sans trop de difficulté, je la congédiai, et -commençai à examiner la localité. Le château consistait en un -assemblage irrégulier de pics et de rochers, dont l'un était aussi -remarquable par sa hauteur que par son isolement et sa configuration -quasi artificielle. Je grimpai au sommet, et, là, je me sentis fort -embarrassé de ce que j'avais désormais à faire. - -Pendant que j'y rêvais, mes yeux tombèrent sur une étroite saillie -dans la face orientale du rocher, à un yard environ au-dessous de la -pointe où j'étais placé. Cette saillie se projetait de dix-huit -pouces à peu près, et n'avait guère plus d'un pied de large; une -niche creusée dans le pic juste au-dessus lui donnait une grossière -ressemblance avec les chaises à dos concave dont se servaient nos -ancêtres. Je ne doutai pas que ce ne fût la _chaise du Diable_ dont il -était fait mention dans le manuscrit, et il me sembla que je tenais -tout le secret de l'énigme. - -Le _bon verre_, je le savais, ne pouvait pas signifier autre chose -qu'une longue-vue; car nos marins emploient rarement le mot _glass_ dans -un autre sens. Je compris tout de suite qu'il fallait se servir ici -d'une longue-vue, en se plaçant à un point de vue défini et -_n'admettant aucune variation_. Or, les phrases: _quarante et un degrés -et treize minutes_, et _nord-est quart de nord_,--je n'hésitai pas un -instant à le croire,--devaient donner la direction pour pointer la -longue-vue. Fortement remué par toutes ces découvertes, je me -précipitai chez moi, je me procurai une longue-vue, et je retournai au -rocher. - -Je me laissai glisser sur la corniche, et je m'aperçus qu'on ne pouvait -s'y tenir assis que dans une certaine position. Ce fait confirma ma -conjecture. Je pensai alors à me servir de la longue-vue. -Naturellement, les _quarante et un degrés et treize minutes_ ne -pouvaient avoir trait qu'à l'élévation au-dessus de l'horizon -sensible, puisque la direction horizontale était clairement indiquée -par les mots _nord-est quart de nord_. - - -[Figure 12] - - -J'établis cette direction au moyen d'une boussole de poche; puis, -pointant, aussi juste que possible par approximation, ma longue-vue à -un angle de quarante et un degrés d'élévation, je la fis mouvoir avec -précaution de haut en bas et de bas en haut, jusqu'à ce que mon -attention fût arrêtée par une espèce de trou circulaire ou de -lucarne dans le feuillage d'un grand arbre qui dominait tous ses voisins -dans l'étendue visible. Au centre de ce trou, j'aperçus un point -blanc, mais je ne pus pas tout d'abord distinguer ce que c'était. -Après avoir ajusté le foyer de ma longue-vue, je regardai de nouveau, -et je m'assurai enfin que c'était un crâne humain. - -Après cette découverte qui me combla de confiance, je considérai -l'énigme comme résolue; car la phrase: _principale tige, septième -branche, côté est_, ne pouvait avoir trait qu'à la position du crâne -sur l'arbre, et celle-ci: _lâchez de l'œil gauche de la tête de -mort_, n'admettait aussi qu'une interprétation, puisqu'il s'agissait de -la recherche d'un trésor enfoui. Je compris qu'il fallait laisser -tomber une balle de l'œil gauche du crâne, et qu'une ligne d'abeille, -ou, en d'autres termes, une ligne droite, partant du point le plus -rapproché du tronc, et s'étendant, _à travers la balle_, -c'est-à-dire à travers le point où tomberait la balle, indiquerait -l'endroit précis,--et sous cet endroit je jugeai qu'il était pour le -moins possible qu'un dépôt précieux fût encore enfoui. - ---Tout cela, dis-je, est excessivement clair, et tout à la fois -ingénieux, simple et explicite. Et, quand vous eûtes quitté l'_Hôtel -de l'Évêque_, que fîtes-vous? - ---Mais, ayant soigneusement noté mon arbre, sa forme et sa position, je -retournai chez moi. À peine eus-je quitté _la chaise du Diable_, que -le trou circulaire disparut, et, de quelque côté que je me tournasse, -il me fut désormais impossible de l'apercevoir. Ce qui me paraît le -chef-d'œuvre de l'ingéniosité dans toute cette affaire, c'est ce fait -(car j'ai répété l'expérience et me suis convaincu que c'est un -fait), que l'ouverture circulaire en question n'est visible que d'un -seul point, et cet unique point de vue, c'est l'étroite corniche sur le -flanc du rocher. - -Dans cette expédition à l'_Hôtel de l'Évêque_, j'avais été suivi -par Jupiter, qui observait sans doute depuis quelques semaines mon air -préoccupé, et mettait un soin particulier à ne pas me laisser seul. -Mais, le jour suivant, je me levai de très grand matin, je réussis à -lui échapper, et je courus dans les montagnes à la recherche de mon -arbre. J'eus beaucoup de peine à le trouver. Quand je revins chez moi -à la nuit, mon domestique se disposait à me donner la bastonnade. -Quant au reste de l'aventure, vous êtes, je présume, aussi bien -renseigné que moi. - ---Je suppose, dis-je, que, lors de nos premières fouilles, vous aviez -manqué l'endroit par suite de la bêtise de Jupiter, qui laissa tomber -le scarabée par l'œil droit du crâne au lieu de le laisser filer par -l'œil gauche. - ---Précisément. Cette méprise faisait une différence de deux pouces -et demi environ relativement _à la balle_, c'est-à-dire à la position -de la cheville près de l'arbre; si le trésor avait été sous -l'endroit marqué par _la balle_, cette erreur eût été sans -importance, mais _la balle_ et le point le plus rapproché de l'arbre -étaient deux points ne servant qu'à établir une ligne de direction; -naturellement, l'erreur, fort minime au commencement, augmentait en -proportion de la longueur de la ligne, et, quand nous fûmes arrivés à -une distance de cinquante pieds, elle nous avait totalement dévoyés. -Sans l'idée fixe dont j'étais possédé, qu'il y avait positivement -là, quelque part, un trésor enfoui, nous aurions peut-être bien perdu -toutes nos peines. - ---Mais votre emphase, vos attitudes solennelles, en balançant le -scarabée!--quelles bizarreries! Je vous croyais positivement fou. Et -pourquoi avez-vous absolument voulu laisser tomber du crâne votre -insecte, au lieu d'une balle? - ---Ma foi! pour être franc, je vous avouerai que je me sentais quelque -peu vexé par vos soupçons relativement à l'état de mon esprit, et je -résolus de vous punir tranquillement, à ma manière, par un petit brin -de mystification froide. Voilà pourquoi je balançais le scarabée, et -voilà pourquoi je voulus le faire tomber du haut de l'arbre. Une -observation que vous fîtes sur son poids singulier me suggéra cette -dernière idée. - ---Oui, je comprends; et maintenant il n'y a plus qu'un point qui -m'embarrasse. Que dirons-nous des squelettes trouvés dans le trou? - ---Ah! c'est une question à laquelle je ne saurais pas mieux répondre -que vous. Je ne vois qu'une manière plausible de l'expliquer,--et mon -hypothèse implique une atrocité telle, que cela est horrible à -croire. Il est clair que Kidd,--si c'est bien Kidd qui a enfoui le -trésor, ce dont je ne doute pas, pour mon compte,--il est clair que -Kidd a dû se faire aider dans son travail. Mais, la besogne finie, il a -pu juger convenable de faire disparaître tous ceux qui possédaient son -secret. Deux bons coups de pioche ont peut-être suffi, pendant que ses -aides étaient encore occupés dans la fosse; il en a peut-être fallu -une douzaine.--Qui nous le dira? - - -[Note 1: La prononciation du mot _antennœ_ fait commettre une méprise -au nègre, qui croit qu'il est question d'étain: _Dey aint no tin in -him_. Calembour intraduisible. Le nègre parlera toujours dans une -espèce de patois anglais, que le patois nègre français n'imiterait -pas mieux que le bas normand ou le breton ne traduirait l'irlandais. En -se rappelant les orthographes figuratives de Balzac, on se fera une -idée de ce que ce moyen un peu physique peut ajouter de pittoresque et -de comique, mais j'ai dû renoncer à m'en servir, faute d'équivalent. - -C. B.] - -[Note 2: Calembour. _I nose_ pour _I know_.--_Je le sens_ pour _Je le -sais_.--C. B.] - - -[Figure 13] - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE SCARABÉE D'OR *** - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm -concept and trademark. 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Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. 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You may copy it, give it away or re-use it under the terms -of the Project Gutenberg License included with this eBook or online -at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. 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Blot</p> -<p style='display:block; text-indent:0; margin:1em 0'>Release Date: January 3, 2022 [eBook #67094]</p> -<p style='display:block; text-indent:0; margin:1em 0'>Language: French</p> - <p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em; text-align:left'>Produced by: Laura Natal Rodrigues (Images generously made available by Gallica, Bibliothèque nationale de France.)</p> -<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>LE SCARABÉE D'OR</span> ***</div> - -<div class="figcenter" style="width: 500px;"> -<img src="images/scarabee_cover.jpg" width="500" alt="" /> -</div> - - -<h1>EDGAR POE</h1> - -<p><br /></p> - -<h2>LE -<br /> -SCARABÉE D'OR</h2> - -<p><br /></p> - -<h3>Traduction de CHARLES BAUDELAIRE</h3> - - <p><br /></p> - -<h4>ILLUSTRATIONS EN COULEURS ET EN NOIR</h4> - -<h5>PAR</h5> - -<h4>GEORGES ROCHEGROSSE</h4> - -<p><br /></p> - -<h5>PARIS</h5> - -<h5>LIBRAIRIE DES AMATEURS</h5> - -<h5>A. FERROUD.—F. FERROUD, Successeur</h5> - -<h5><i>127, Boulevard Saint-Germain, 127</i></h5> - -<h5>1926</h5> - -<p><br /></p> - -<div class="figcenter" style="width: 500px;"> -<img src="images/frontispice.jpg" width="500" alt="" /> -</div> - -<p><br /></p> - -<p> -Le Frontispice de cet ouvrage a été gravé par Mme Rita Dreyfus. Les -autres planches en couleurs par Georges Beltrand. Les planches en noir -par R. Blot. -</p> - -<p><br /></p> - -<div class="figcenter" style="width: 350px;"> -<img src="images/figure01.jpg" width="350" alt="" /> -</div> - -<p><br /></p> - -<div class="figcenter" style="width: 350px;"> -<img src="images/figure02.jpg" width="350" alt="" /> -</div> - -<p><br /><br /><br /></p> - -<div class="figcenter" style="width: 350px;"> -<img src="images/figure03.jpg" width="350" height="250" alt="" /> -</div> - -<div class="blockquot-half"><p> -Oh! oh! qu'est-ce que cela? Ce garçon a<br /> -une folie dans les jambes! Il a été mordu<br /> -par la tarentule. -</p> - -<p style="margin-left: 35%;"> -(<i>Tout de travers.</i>) -</p></div> - -<p><br /></p> - -<div> - <img class="drop-cap" src="images/dropcap-I.jpg" width="70" height="70" alt="" /> -</div> - -<p class="drop-cap"> -Il y a quelques années, je me liai intimement avec un M. William -Legrand. Il était d'une ancienne famille protestante, et jadis il avait -été riche; mais une série de malheurs l'avait réduit à la misère. -Pour éviter l'humiliation de ses désastres, il quitta la -Nouvelle-Orléans, la ville de ses aïeux, et établit sa demeure dans -l'île de Sullivan, près Charleston, dans la Caroline du Sud. -</p> - -<p> -Cette île est des plus singulières. Elle n'est guère composée que de -sable de mer et a environ trois milles de long. En largeur, elle n'a -jamais plus d'un quart de mille. Elle est séparée du continent par une -crique à peine visible, qui filtre à travers une masse de roseaux et -de vase, rendez-vous habituel des poules d'eau. La végétation, comme -on peut le supposer, est pauvre, ou, pour ainsi dire, naine. On n'y -trouve pas d'arbres d'une certaine dimension. Vers l'extrémité -occidentale, à l'endroit où s'élèvent le fort Moultrie et quelques -misérables bâtisses de bois habitées pendant l'été par les gens qui -fuient les poussières et les fièvres de Charleston, on rencontre, il -est vrai, le palmier nain sétigère; mais toute l'île, à l'exception -de ce point occidental et d'un espace triste et blanchâtre qui borde la -mer, est couverte d'épaisses broussailles de myrte odoriférant, si -estimé par les horticulteurs anglais. L'arbuste y monte souvent à une -hauteur de quinze ou vingt pieds; il y forme un taillis presque -impénétrable et charge l'atmosphère de ses parfums. -</p> - -<p> -Au plus profond de ce taillis, non loin de l'extrémité orientale de -l'île, c'est-à-dire de la plus éloignée, Legrand s'était bâti -lui-même une petite hutte, qu'il occupait quand, pour la première fois -et par hasard, je fis sa connaissance. Cette connaissance mûrit bien -vite en amitié,—car il y avait, certes, dans le cher reclus de quoi -exciter l'intérêt et l'estime. Je vis qu'il avait reçu une forte -éducation, heureusement servie par des facultés spirituelles peu -communes, mais qu'il était infecté de misanthropie et sujet à de -malheureuses alternatives d'enthousiasme et de mélancolie. Bien qu'il -eût chez lui beaucoup de livres, il s'en servait rarement. Ses -principaux amusements consistaient à chasser et à pêcher, ou à -flâner sur la plage et à travers les myrtes, en quête de coquillages -et d'échantillons entomologiques;—sa collection aurait pu faire -envie à un Swammerdam. Dans ces excursions, il était ordinairement -accompagné par un vieux nègre nommé Jupiter, qui avait été -affranchi avant les revers de la famille, mais qu'on n'avait pu -décider, ni par menaces ni par promesses, à abandonner son jeune -<i>massa Will</i>; il considérait comme son droit de le suivre partout. -Il n'est pas improbable que les parents de Legrand, jugeant que celui-ci -avait la tête un peu dérangée, se soient appliqués à confirmer -Jupiter dans son obstination, dans le but de mettre une espèce de -gardien et de surveillant auprès du fugitif. -</p> - -<p> -Sous la latitude de l'île de Sullivan, les hivers sont rarement -rigoureux, et c'est un événement quand, au déclin de l'année, le feu -devient indispensable. Cependant, vers le milieu d'octobre 18.., il y -eut une journée d'un froid remarquable. Juste avant le coucher du -soleil, je me frayais un chemin à travers les taillis vers la hutte de -mon ami, que je n'avais pas vu depuis quelques semaines; je demeurais -alors à Charleston, à une distance de neuf milles de l'île, et les -facilités pour aller et revenir étaient bien moins grandes -qu'aujourd'hui. En arrivant à la hutte, je frappai selon mon habitude, -et, ne recevant pas de réponse, je cherchai la clef où je savais -qu'elle était cachée, j'ouvris la porte et j'entrai. Un beau feu -flambait dans le foyer. C'était une surprise, et, à coup sûr, une des -plus agréables. Je me débarrassai de mon paletot, je traînai un -fauteuil auprès des bûches pétillantes, et j'attendis patiemment -l'arrivée de mes hôtes. -</p> - -<p> -Peu après la tombée de la nuit, ils arrivèrent et me firent un -accueil tout à fait cordial. Jupiter, tout en riant d'une oreille à -l'autre, se donnait du mouvement et préparait quelques poules -d'eau pour le souper. Legrand était dans une de ses <i>crises</i> -d'enthousiasme;—car de quel autre nom appeler cela? Il avait trouvé -un bivalve inconnu, formant un genre nouveau, et, mieux encore, il avait -chassé et attrapé, avec l'assistance de Jupiter, un scarabée qu'il -croyait tout à fait nouveau, et sur lequel il désirait avoir mon -opinion le lendemain matin. -</p> - -<p> -—Et pourquoi pas ce soir? demandai-je en me frottant les mains -devant la flamme, et envoyant mentalement au diable toute la race des -scarabées. -</p> - -<p> -—Ah! si j'avais seulement su que vous étiez ici! dit Legrand; mais il -y a si longtemps que je ne vous ai vu! Et comment pouvais-je deviner que -vous me rendriez visite justement cette nuit? En revenant au logis, j'ai -rencontré le lieutenant G..., du fort, et très étourdiment je lui ai -prêté le scarabée; de sorte qu'il vous sera impossible de le voir -avant demain matin. Restez ici cette nuit, et j'enverrai Jupiter le -chercher au lever du soleil. C'est bien la plus ravissante chose de la -création! -</p> - -<p> -—Quoi? le lever du soleil? -</p> - -<p> -—Eh non! que diable!—le scarabée. Il est d'une brillante -couleur d'or,—gros à peu près comme une grosse noix,—avec deux -taches d'un noir de jais à une extrémité du dos, et une troisième, un -peu plus allongée, à l'autre. Les antennes sont... -</p> - -<p> -—Il n'y a pas du tout d'étain sur lui<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>, massa Will, je vous le -parie, interrompit Jupiter; le scarabée est un scarabée d'or, d'or -massif, d'un bout à l'autre, dedans et partout, excepté les ailes; je -n'ai jamais vu de ma vie un scarabée à moitié aussi lourd. -</p> - -<p> -—C'est bien, mettons que vous ayez raison, Jup, répliqua Legrand un -peu plus vivement, à ce qu'il me sembla, que ne le comportait la -situation, est-ce une raison pour laisser brûler les poules? La couleur -de l'insecte,—et il se tourna vers moi,—suffirait en vérité à -rendre plausible l'idée de Jupiter. Vous n'avez jamais vu un éclat -métallique plus brillant que celui de ses élytres; mais vous ne -pourrez en juger que demain matin. En attendant, j'essaierai de vous -donner une idée de sa forme. -</p> - -<p> -Tout en parlant, il s'assit à une petite table sur laquelle il y avait -une plume et de l'encre, mais pas de papier. Il chercha dans un tiroir, -mais n'en trouva pas. -</p> - -<p> -—N'importe, dit-il à la fin, cela suffira. -</p> - -<p> -Et il tira de la poche de son gilet quelque chose qui me fit l'effet -d'un morceau de vieux vélin fort sale, et il fit dessus une espèce de -croquis à la plume. Pendant ce temps, j'avais gardé ma place auprès -du feu, car j'avais toujours très froid. Quand son dessin fut achevé, -il me le passa, sans se lever. Comme je le recevais de sa main, un fort -grognement se fit entendre, suivi d'un grattement à la porte. Jupiter -ouvrit, et un énorme terre-neuve, appartenant à Legrand, se précipita -dans la chambre, sauta sur mes épaules et m'accabla de caresses; car je -m'étais fort occupé de lui dans mes visites précédentes. Quand il -eut fini ses gambades, je regardai le papier, et, pour dire la vérité, -je me trouvai passablement intrigué par le dessin de mon ami. -</p> - -<p> -—Oui! dis-je après l'avoir contemplé quelques minutes, c'est là un -étrange scarabée, je le confesse; il est nouveau pour moi; je n'ai -jamais rien vu d'approchant, à moins que ce ne soit un crâne ou une -tête de mort, à quoi il ressemble plus qu'aucune autre chose qu'il -m'ait jamais été donné d'examiner. -</p> - -<div class="figleft" style="width: 180px;"> -<img src="images/figure04.jpg" width="180" height="240" alt="" /> -</div> - -<p> -—Une tête de mort! répéta Legrand. Ah! oui, il y a un peu de cela -sur le papier, je comprends. Les deux taches noires supérieures font -les yeux, et la plus longue qui est plus bas figure une bouche, n'est-ce -pas? D'ailleurs, la forme générale est ovale... -</p> - -<p> -—C'est peut-être cela, dis-je; mais je crains, Legrand, que vous ne -soyez pas très artiste. J'attendrai que j'aie vu la bête elle-même, -pour me faire une idée quelconque de sa physionomie. -</p> - -<p> -—Fort bien! Je ne sais comment cela se fait, dit-il, un peu piqué, -je dessine assez joliment, ou du moins je le devrais,—car j'ai eu -de bons maîtres, et je me flatte de n'être pas tout à fait une brute. -</p> - -<p> -—Mais alors, mon cher camarade, dis-je vous plaisantez; ceci est un -crâne fort passable, je puis même dire que c'est un crâne parfait, -d'après toutes les idées reçues relativement à cette partie de -l'ostéologie, et votre scarabée serait le plus étrange de tous les -scarabées du monde, s'il ressemblait à ceci. Nous pourrions établir -là-dessus quelque petite superstition saisissante. Je présume que vous -nommerez votre insecte <i>scarabœus caput hominis</i>, ou quelque chose -d'approchant; il y a dans les livres d'histoire naturelle beaucoup -d'appellations de ce genre.—Mais où sont les antennes dont vous -parliez? -</p> - -<p> -—Les antennes! dit Legrand, qui s'échauffait inexplicablement; vous -devez voir les antennes; j'en suis sûr. Je les ai faites aussi -distinctes qu'elles le sont dans l'original, et je présume que cela est -bien suffisant. -</p> - -<p> -—À la bonne heure, dis-je; mettons que vous les ayez faites; toujours -est-il vrai que je ne les vois pas. -</p> - -<p> -Et je lui tendis le papier, sans ajouter aucune remarque, ne voulant pas -le pousser à bout; mais j'étais fort étonné de la tournure que -l'affaire avait prise; sa mauvaise humeur m'intriguait,—et, quant au -croquis de l'insecte, il n'y avait positivement pas d'antennes visibles, -et l'ensemble ressemblait, à s'y méprendre, à l'image ordinaire d'une -tête de mort. -</p> - -<p> -Il reprit son papier d'un air maussade, et il était au moment de le -froisser, sans doute pour le jeter dans le feu, quand, son regard étant -tombé par hasard sur le dessin, toute son attention y parut -enchaînée. En un instant, son visage devint d'un rouge intense, puis -excessivement pâle. Pendant quelques minutes, sans bouger de sa place, -il continua à examiner minutieusement le dessin. À la longue, il se -leva, prit une chandelle sur la table, et alla s'asseoir sur un coffre, -à l'autre extrémité de la chambre. Là, il recommença à examiner -curieusement le papier, le tournant dans tous les sens. Néanmoins, il -ne dit rien, et sa conduite me causait un étonnement extrême; mais je -jugeai prudent de n'exaspérer par aucun commentaire sa mauvaise humeur -croissante. Enfin, il tira de la poche de son habit un portefeuille, y -serra soigneusement le papier, et déposa le tout dans un pupitre qu'il -ferma à clef. Il revint dès lors à des allures plus calmes, mais son -premier enthousiasme avait totalement disparu. Il avait l'air plutôt -concentré que boudeur. À mesure que la soirée s'avançait, il -s'absorbait de plus en plus dans sa rêverie, et aucune de mes saillies -ne put l'en arracher. Primitivement, j'avais eu l'intention de passer la -nuit dans la cabane, comme j'avais déjà fait plus d'une fois; mais, en -voyant l'humeur de mon hôte, je jugeai plus convenable de prendre -congé. Il ne fit aucun effort pour me retenir; mais, quand je partis, -il me serra la main avec une cordialité encore plus vive que de -coutume. -</p> - -<p> -Un mois environ après cette aventure,—et durant cet intervalle je -n'avais pas entendu parler de Legrand,—je reçus à Charleston une -visite de son serviteur Jupiter. Je n'avais jamais vu le bon vieux -nègre si complètement abattu, et je fus pris de la crainte qu'il ne -fût arrivé à mon ami quelque sérieux malheur. -</p> - -<div class="figleft" style="width: 180px;"> -<img src="images/figure05.jpg" width="180" height="240" alt="" /> -</div> - -<p> -—Eh bien, Jup, dis-je, quoi de neuf? Comment va ton maître? -</p> - -<p> -—Dame! pour dire la vérité, massa, il ne va pas aussi bien qu'il -devrait. -</p> - -<p> -—Pas bien! vraiment je suis navré d'apprendre cela. Mais de quoi se -plaint-il? -</p> - -<p> -—Ah! voilà la question!—il ne se plaint jamais de rien, mais -il est tout de même bien malade. -</p> - -<p> -—Bien malade, Jupiter!—Eh! que ne disais-tu cela tout de -suite? Est-il au lit? -</p> - -<p> -—Non, non, il n'est pas au lit! Il n'est bien nulle part;—voilà -justement où le soulier me blesse;—j'ai l'esprit très inquiet au -sujet du pauvre massa Will. -</p> - -<p> -—Jupiter, je voudrais bien comprendre quelque chose à tout ce que tu -me racontes là. Tu dis que ton maître est malade. Ne t'a-t-il pas dit -de quoi il souffre? -</p> - -<p> -—Oh! massa, c'est bien inutile de se creuser la tête.—Massa -Will dit qu'il n'a absolument rien;—mais, alors, pourquoi donc s'en -va-t-il, deçà et delà, tout pensif, les regards sur son chemin, la tête -basse, les épaules voûtées, et pâle comme une oie? Et pourquoi donc -fait-il toujours et toujours des chiffres? -</p> - -<p> -—Il fait quoi, Jupiter? -</p> - -<p> -—Il fait des chiffres avec des signes sur une ardoise,—les -signes les plus bizarres que j'aie jamais vus. Je commence à avoir -peur, tout de même. Il faut que j'aie toujours un œil braqué sur lui, -rien que sur lui. L'autre jour, il m'a échappé avant le lever du -soleil, et il a décampé pour toute la sainte journée. J'avais coupé -un bon bâton exprès pour lui administrer une correction de tous les -diables quand il reviendrait;—mais je suis si bête, que je n'en -ai pas eu le courage;—il a l'air si malheureux! -</p> - -<p> -—Ah! vraiment!—Eh bien, après tout, je crois que tu as -mieux fait d'être indulgent pour le pauvre garçon.—Il ne faut -pas lui donner le fouet, Jupiter;—il n'est peut-être pas en état -de le supporter. Mais ne peux-tu pas te faire une idée de ce qui a -occasionné cette maladie, ou plutôt ce changement de conduite? Lui -est-il arrivé quelque chose de fâcheux depuis que je vous ai vus? -</p> - -<p> -—Non, massa, il n'est rien arrivé de fâcheux <i>depuis</i> -lors,—mais <i>avant</i> cela,—oui,—j'en ai -peur,—c'était le jour même que vous étiez là-bas. -</p> - -<p> -—Comment? que veux-tu dire? -</p> - -<p> -—Eh! massa, je veux parler du scarabée, voilà tout. -</p> - -<p> -—Du quoi? -</p> - -<p> -—Du scarabée...—Je suis sûr que massa Will a été mordu quelque -part à la tête par ce scarabée d'or. -</p> - -<p> -—Et quelle raison as-tu, Jupiter, pour faire une pareille -supposition? -</p> - -<p> -—Il a bien assez de pinces pour cela, massa, et une bouche aussi. Je -n'ai jamais vu un scarabée aussi endiablé;—il attrape et il mord tout -ce qui l'approche. Massa Will l'avait d'abord attrapé, mais il l'a bien -vite lâché, je vous assure;—c'est alors, sans doute, qu'il a été -mordu. La mine de ce scarabée et sa bouche ne me plaisaient guère, -certes;—aussi je ne voulus pas le prendre avec mes doigts; mais je -pris un morceau de papier, et j'empoignai le scarabée dans le papier; je -l'enveloppai donc dans le papier, avec un petit morceau de papier dans -la bouche;—voilà comment je m'y pris. -</p> - -<p> -—Et tu penses donc que ton maître a été réellement mordu par le -scarabée, et que cette morsure l'a rendu malade? -</p> - -<p> -—Je ne pense rien du tout,—je le sais<a name="FNanchor_2_1" id="FNanchor_2_1"></a><a href="#Footnote_2_1" class="fnanchor">[2]</a>. Pourquoi donc rêve-t-il -toujours d'or, si ce n'est parce qu'il a été mordu par le scarabée -d'or? J'en ai déjà entendu parler, de ces scarabées d'or. -</p> - -<p><br /></p> - -<div class="figcenter" style="width: 350px;"> -<img src="images/figure06.jpg" width="350" alt="" /> -</div> - -<p><br /></p> - -<div class="figcenter" style="width: 350px;"> -<img src="images/figure07.jpg" width="350" alt="" /> -</div> - -<p><br /></p> - -<p> -—Mais comment sais-tu qu'il rêve d'or? -</p> - -<p> -—Comment je le sais? parce qu'il en parle, même en -dormant;—voilà comment je le sais. -</p> - -<p> -—Au fait, Jupiter, tu as peut-être raison; mais à quelle bienheureuse -circonstance dois-je l'honneur de ta visite aujourd'hui? -</p> - -<p> -—Que voulez-vous dire, massa? -</p> - -<p> -—M'apportes-tu un message de M. Legrand? -</p> - -<p> -—Non, massa, je vous apporte une lettre que voici. -</p> - -<p> -Et Jupiter me tendit un papier où je lus: -</p> - -<p><br /></p> - -<p style="margin-left: 10%;"> -«Mon cher, -</p> - -<p> -«Pourquoi donc ne vous ai-je pas vu depuis si longtemps? J'espère que -vous n'avez pas été assez enfant pour vous formaliser d'une petite -brusquerie de ma part; mais non,—cela est par trop improbable. -</p> - -<p> -«Depuis que je vous ai vu, j'ai eu un grand sujet d'inquiétude. J'ai -quelque chose à vous dire, mais à peine sais-je comment vous le dire. -Sais-je même si je vous le dirai? -</p> - -<p> -«Je n'ai pas été tout à fait bien depuis quelques jours, et le -pauvre vieux Jupiter m'ennuie insupportablement par toutes ses bonnes -intentions et attentions. Le croiriez-vous? Il avait, l'autre jour, -préparé un gros bâton à l'effet de me châtier, pour lui avoir -échappé et avoir passé la journée, seul, au milieu des collines, sur -le continent. Je crois vraiment que ma mauvaise mine m'a seule sauvé de -la bastonnade. -</p> - -<p> -«Je n'ai rien ajouté à ma collection depuis que nous nous sommes vus. -</p> - -<p> -«Revenez avec Jupiter si vous le pouvez sans trop d'inconvénients. -<i>Venez, venez</i>. Je désire vous voir ce soir pour affaire grave. Je -vous assure que c'est de <i>la plus haute importance</i>. -</p> - -<p style="margin-left: 40%;"> -« Votre tout dévoué, -</p> - -<p style="margin-left: 60%;"> -«WILLIAM LEGRAND.» -</p> - -<p><br /></p> - -<p> -Il y avait dans le ton de cette lettre quelque chose qui me causa une -forte inquiétude. Ce style différait absolument du style habituel de -Legrand. À quoi diable rêvait-il? Quelle nouvelle lubie avait pris -possession de sa trop excitable cervelle? Quelle affaire de <i>si haute -importance</i> pouvait-il avoir à accomplir? Le rapport de Jupiter ne -présageait rien de bon;—je tremblais que la pression continue de -l'infortune n'eût, à la longue, singulièrement dérangé la raison de -mon ami. Sans hésiter un instant, je me préparai donc à accompagner -le nègre. -</p> - -<p> -En arrivant au quai, je remarquai une faux et trois bêches, toutes -également neuves, qui gisaient au fond du bateau dans lequel nous -allions nous embarquer. -</p> - -<p> -—Qu'est-ce que tout cela signifie, Jupiter? demandai-je. -</p> - -<p> -—Ça, c'est une faux, massa, et des bêches. -</p> - -<p> -—Je le vois bien; mais qu'est-ce que tout cela fait ici? -</p> - -<p> -—Massa Will m'a dit d'acheter pour lui cette faux et ces bêches à la -ville, et je les ai payées bien cher; cela nous coûte un argent de -tous les diables. -</p> - -<p> -—Mais, au nom de tout ce qu'il y a de mystérieux, qu'est-ce que ton -massa Will a à faire de faux et de bêches? -</p> - -<p> -—Vous m'en demandez plus que je ne sais; lui-même, massa, n'en sait -pas davantage; le diable m'emporte si je n'en suis pas convaincu. Mais -tout cela vient du scarabée. -</p> - -<p> -Voyant que je ne pouvais tirer aucun éclaircissement de Jupiter dont -tout l'entendement paraissait absorbé par le scarabée, je descendis -dans le bateau et je déployai la voile. Une belle et forte brise nous -poussa bien vite dans la petite anse au nord du fort Moultrie, et, -après une promenade de deux milles environ, nous arrivâmes à la -hutte. Il était à peu près trois heures de l'après-midi. Legrand -nous attendait avec une vive impatience. Il me serra la main avec un -empressement nerveux qui m'alarma et renforça mes soupçons naissants. -Son visage était d'une pâleur spectrale, et ses yeux, naturellement -fort enfoncés, brillaient d'un éclat surnaturel. Après quelques -questions relatives à sa santé, je lui demandai, ne trouvant rien de -mieux à dire, si le lieutenant G... lui avait enfin rendu son -scarabée. -</p> - -<p> -—Oh! oui, répliqua-t-il en rougissant beaucoup;—je le lui ai -repris le lendemain matin. Pour rien au monde je ne me séparerais de ce -scarabée. Savez-vous bien que Jupiter a tout à fait raison à son -égard? -</p> - -<p> -—En quoi? demandai-je avec un triste pressentiment dans le cœur. -</p> - -<p> -—En supposant que c'est un scarabée d'or véritable. -</p> - -<p> -Il dit cela avec un sérieux profond, qui me fit indiciblement mal. -</p> - -<p> -—Ce scarabée est destiné à faire ma fortune, continua-t-il avec -un sourire de triomphe, à me réintégrer dans mes possessions de -famille. Est-il donc étonnant que je le tienne en si haut prix? -Puisque la Fortune a jugé bon de me l'octroyer, je n'ai qu'à -en user convenablement, et j'arriverai jusqu'à l'or dont il est -l'indice.—Jupiter, apporte-le-moi. -</p> - -<p> -—Quoi? le scarabée, massa? J'aime mieux n'avoir rien à démêler avec -le scarabée;—vous saurez bien le prendre vous-même. -</p> - -<p> -Là-dessus, Legrand se leva avec un air grave et imposant, et -alla me chercher l'insecte sous un globe de verre où il était -déposé. C'était un superbe scarabée, inconnu à cette époque aux -naturalistes, et qui devait avoir un grand prix au point de vue -scientifique. Il portait à l'une des extrémités du dos deux taches -noires et rondes, et à l'autre une tache de forme allongée. Les -élytres étaient excessivement dures et luisantes et avaient -positivement l'aspect de l'or bruni. L'insecte était remarquablement -lourd, et, tout bien considéré, je ne pouvais pas trop blâmer Jupiter -de son opinion; mais que Legrand s'entendît avec lui sur ce sujet, -voilà ce qu'il m'était impossible de comprendre, et, quand il se -serait agi de ma vie, je n'aurais pas trouvé le mot de l'énigme. -</p> - -<p> -—Je vous ai envoyé chercher, dit-il d'un ton magnifique, quand j'eus -achevé d'examiner l'insecte, je vous ai envoyé chercher pour vous -demander conseil et assistance dans l'accomplissement des vues de la -Destinée et du scarabée... -</p> - -<p> -—Mon cher Legrand, m'écriai-je en l'interrompant, vous n'êtes -certainement pas bien, et vous feriez beaucoup mieux de prendre quelques -précautions. Vous allez vous mettre au lit, et je resterai auprès de -vous quelques jours, jusqu'à ce que vous soyez rétabli. Vous avez la -fièvre, et... -</p> - -<p> -—Tâtez mon pouls, dit-il. -</p> - -<p> -Je le tâtai, et, pour dire la vérité, je ne trouvai pas le plus -léger symptôme de fièvre. -</p> - -<p> -—Mais vous pourriez bien être malade sans avoir la fièvre. -Permettez-moi, pour cette fois seulement, de faire le médecin avec -vous. Avant toute chose, allez vous mettre au lit. Ensuite... -</p> - -<p> -—Vous vous trompez, interrompit-il; je suis aussi bien que je puis -espérer de l'être dans l'état d'excitation que j'endure. Si -réellement vous voulez me voir tout à fait bien, vous soulagerez cette -excitation. -</p> - -<p> -—Et que faut-il faire pour cela? -</p> - -<p> -—C'est très facile. Jupiter et moi, nous partons pour une expédition -dans les collines, sur le continent, et nous avons besoin de l'aide -d'une personne en qui nous puissions absolument nous fier. Vous êtes -cette personne unique. Que notre entreprise échoue ou réussisse, -l'excitation que vous voyez en moi maintenant sera également apaisée. -</p> - -<p> -—J'ai le vif désir de vous servir en toute chose, répliquai-je; mais -prétendez-vous dire que cet infernal scarabée ait quelque rapport avec -votre expédition dans les collines? -</p> - -<p> -—Oui, certes. -</p> - -<p> -—Alors, Legrand, il m'est impossible de coopérer à une entreprise -aussi parfaitement absurde. -</p> - -<p> -—J'en suis fâché,—très fâché,—car il nous faudra tenter -l'affaire à nous seuls. -</p> - -<p> -—À vous seuls! Ah! le malheureux est fou, à coup sûr!—Mais, -voyons, combien de temps durera votre absence? -</p> - -<p> -—Probablement toute la nuit. Nous allons partir immédiatement, et, -dans tous les cas, nous serons de retour au lever du soleil. -</p> - -<p> -—Et vous me promettez, sur votre honneur, que ce caprice passé, et -l'affaire du scarabée—bon Dieu!—vidée à votre satisfaction, -vous rentrerez au logis, et que vous y suivrez exactement mes -prescriptions, comme celles de votre médecin? -</p> - -<p> -—Oui, je vous le promets; et maintenant partons, car nous n'avons pas -de temps à perdre. -</p> - -<p> -J'accompagnai mon ami, le cœur gros. À quatre heures, nous nous mîmes -en route, Legrand, Jupiter, le chien et moi. Jupiter prit la faux et les -bêches; il insista pour s'en charger, plutôt, à ce qu'il me parut, -par crainte de laisser un de ces instruments dans la main de son maître -que par excès de zèle et de complaisance. Il était d'ailleurs d'une -humeur de chien, et ces mots: <i>Damné scarabée</i>! furent les seuls qui -lui échappèrent tout le long du voyage. J'avais, pour ma part, la -charge de deux lanternes sourdes; quant à Legrand, il s'était -contenté du scarabée, qu'il portait attaché au bout d'un morceau de -ficelle, et qu'il faisait tourner autour de lui, tout en marchant, avec -des airs de magicien. Quand j'observais ce symptôme suprême de -démence dans mon pauvre ami, je pouvais à peine retenir mes larmes. Je -pensai toutefois qu'il valait mieux épouser sa fantaisie, au moins pour -le moment, ou jusqu'à ce que je pusse prendre quelques mesures -énergiques avec chance de succès. Cependant, j'essayais, mais fort -inutilement, de le sonder relativement au but de l'expédition. Il avait -réussi à me persuader de l'accompagner, et semblait désormais peu -disposé à lier conversation sur un sujet d'une si maigre importance. -À toutes mes questions, il ne daignait répondre que par un «Nous -verrons bien!». -</p> - -<p> -Nous traversâmes dans un esquif la crique à la pointe de l'île, et, -grimpant sur les terrains montueux de la rive opposée, nous nous -dirigeâmes vers le nord-ouest, à travers un pays horriblement sauvage -et désolé, où il était impossible de découvrir la trace d'un pied -humain. Legrand suivait sa route avec décision, s'arrêtant seulement -de temps en temps pour consulter certaines indications qu'il paraissait -avoir laissées lui-même dans une occasion précédente. -</p> - -<p> -Nous marchâmes ainsi deux heures environ, et le soleil était au moment -de se coucher quand nous entrâmes dans une région infiniment plus -sinistre que tout ce que nous avions vu jusqu'alors. C'était une -espèce de plateau près du sommet d'une montagne affreusement -escarpée, couverte de bois de la base au sommet, et semée d'énormes -blocs de pierre qui semblent éparpillés pêle-mêle sur le sol, et -dont plusieurs se seraient infailliblement précipités dans les -vallées inférieures sans le secours des arbres contre lesquels ils -s'appuyaient. De profondes ravines irradiaient dans diverses directions -et donnaient à la scène un caractère de solennité plus lugubre. -</p> - -<p> -La plate-forme naturelle sur laquelle nous étions grimpés était si -profondément encombrée de ronces, que nous vîmes bien que, sans la -faux, il nous eût été impossible de nous frayer un passage. Jupiter, -d'après les ordres de son maître, commença à nous éclaircir un -chemin jusqu'au pied d'un tulipier gigantesque qui se dressait, en -compagnie de huit ou dix chênes, sur la plate-forme, et les surpassait -tous, ainsi que tous les arbres que j'avais vus jusqu'alors, par la -beauté de sa forme et de son feuillage, par l'immense développement de -son branchage et par la majesté générale de son aspect. Quand nous -eûmes atteint cet arbre, Legrand se tourna vers Jupiter, et lui demanda -s'il se croyait capable d'y grimper. Le pauvre vieux parut légèrement -étourdi par cette question, et resta quelques instants sans répondre. -Cependant, il s'approcha de l'énorme tronc, en fit lentement le tour et -l'examina avec une attention minutieuse. Quand il eut achevé son -examen, il dit simplement: -</p> - -<p> -—Oui, massa; Jup n'a pas vu d'arbre où il ne puisse grimper. -</p> - -<p> -—Alors, monte; allons, allons! et rondement! car il fera bientôt trop -noir pour voir ce que nous faisons. -</p> - -<p> -—Jusqu'où faut-il monter, massa? demanda Jupiter. -</p> - -<p> -—Grimpe d'abord sur le tronc, et puis je te dirai quel chemin tu dois -suivre.—Ah! un instant! prends ce scarabée avec toi. -</p> - -<p> -—Le scarabée, massa Will!—le scarabée d'or! cria le nègre -reculant de frayeur; pourquoi donc faut-il que je porte avec moi ce -scarabée sur l'arbre? Que je sois damné si je le fais! -</p> - -<p> -—Jup, si vous avez peur, vous, un grand nègre, un gros et fort -nègre, de toucher à un petit insecte mort et inoffensif, eh bien, vous -pouvez l'emporter avec cette ficelle;—mais, si vous ne l'emportez -pas avec vous d'une manière ou d'une autre, je serai dans la cruelle -nécessité de vous fendre la tête avec cette bêche. -</p> - -<p> -—Mon Dieu! qu'est-ce qu'il y a donc, massa? dit Jup, que la honte -rendait évidemment plus complaisant; il faut toujours que vous -cherchiez noise à votre vieux nègre. C'est une farce, voilà tout. -Moi, avoir peur du scarabée! je m'en soucie bien du scarabée! -</p> - -<p> -Et il prit avec précaution l'extrême bout de la corde, et, maintenant -l'insecte aussi loin de sa personne que les circonstances le -permettaient, il se mit en devoir de grimper à l'arbre. -</p> - -<p> -Dans sa jeunesse, le tulipier, ou <i>liriodendron tulipiferum</i>, le plus -magnifique des forestiers américains, a un tronc singulièrement lisse -et s'élève souvent à une grande hauteur, sans pousser de branches -latérales; mais quand il arrive à sa maturité, l'écorce devient -rugueuse et inégale, et de petits rudiments de branches se manifestent -en grand nombre sur le tronc. Aussi l'escalade, dans le cas actuel, -était beaucoup plus difficile en apparence qu'en réalité. Embrassant -de son mieux l'énorme cylindre avec ses bras et ses genoux, empoignant -avec les mains quelques-unes des pousses, appuyant ses pieds nus sur les -autres, Jupiter, après avoir failli tomber une ou deux fois, se hissa -à la longue jusqu'à la première grande fourche, et sembla dès lors -regarder la besogne comme virtuellement accomplie. En effet, le risque -principal de l'entreprise avait disparu, bien que le brave nègre se -trouvât à soixante et dix pieds du sol. -</p> - -<p> -—De quel côté faut-il que j'aille maintenant, massa Will? -demanda-t-il. -</p> - -<p> -—Suis toujours la plus grosse branche,—celle de ce côté, dit -Legrand. -</p> - -<p> -Le nègre lui obéit promptement, et apparemment sans trop de peine; il -monta, monta toujours plus haut, de sorte qu'à la fin sa personne -rampante et ramassée disparut dans l'épaisseur du feuillage; il était -tout à fait invisible. Alors, sa voix lointaine se fit entendre; il -criait: -</p> - -<p> -—Jusqu'où faut-il monter encore? -</p> - -<p> -—À quelle hauteur es-tu? demanda Legrand. -</p> - -<p> -—Si haut, si haut, répliqua le nègre, que je peux voir le ciel à -travers le sommet de l'arbre. -</p> - -<p> -—Ne t'occupe pas du ciel, mais fais attention à ce que je dis. -Regarde le tronc, et compte les branches au-dessous de toi, de ce côté. -Combien de branches as-tu passées? -</p> - -<p> -—Une, deux, trois, quatre, cinq;—j'ai passé cinq grosses -branches, massa, de ce côté-ci. -</p> - -<p> -—Alors, monte encore d'une branche. -</p> - -<p> -Au bout de quelques minutes, sa voix se fit entendre de nouveau. Il -annonçait qu'il avait atteint la septième branche. -</p> - -<p> -—Maintenant, Jup, cria Legrand, en proie à une agitation manifeste, -il faut que tu trouves le moyen de t'avancer sur cette branche aussi loin -que tu pourras. Si tu vois quelque chose de singulier, tu me le diras. -</p> - -<p> -Dès lors, les quelques doutes que j'avais essayé de conserver -relativement à la démence de mon pauvre ami disparurent complètement. -Je ne pouvais plus ne pas le considérer comme frappé d'aliénation -mentale, et je commençai à m'inquiéter sérieusement des moyens de le -ramener au logis. Pendant que je méditais sur ce que j'avais de mieux -à faire, la voix de Jupiter se fit entendre de nouveau. -</p> - -<p> -—J'ai bien peur de m'aventurer un peu loin sur cette -branche;—c'est une branche morte presque dans toute sa longueur. -</p> - -<p> -—Tu dis bien que c'est une branche morte, Jupiter? cria Legrand d'une -voix tremblante d'émotion. -</p> - -<p> -—Oui, massa, morte comme un vieux clou de porte, c'est une affaire -faite,—elle est bien morte, tout à fait sans vie. -</p> - -<p> -—Au nom du ciel, que faire? demanda Legrand, qui semblait en proie à -un vrai désespoir. -</p> - -<p> -—Que faire? dis-je, heureux de saisir l'occasion pour placer un mot -raisonnable: retourner au logis et nous aller coucher. Allons, -venez!—Soyez gentil, mon camarade.—Il se fait tard, et puis -souvenez-vous de votre promesse. -</p> - -<p> -—Jupiter, criait-il, sans m'écouter le moins du monde, m'entends-tu? -</p> - -<p> -—Oui, massa Will, je vous entends parfaitement. -</p> - -<p> -—Entame donc le bois avec ton couteau, et dis-moi si tu le trouves -bien pourri. -</p> - -<p> -—Pourri, massa, assez pourri, répliqua bientôt le nègre, mais pas -aussi pourri qu'il pourrait l'être. Je pourrais m'aventurer un peu plus -sur la branche, mais moi seul. -</p> - -<p> -—Toi seul!—qu'est-ce que tu veux dire? -</p> - -<p> -—Je veux parler du scarabée. Il est bien lourd, le scarabée. Si je le -lâchais d'abord, la branche porterait bien, sans casser, le poids d'un -nègre tout seul. -</p> - -<p> -—Infernal coquin! cria Legrand, qui avait l'air fort soulagé, quelles -sottises me chantes-tu là? Si tu laisses tomber l'insecte, je te tords -le cou. Fais-y attention, Jupiter;—tu m'entends, n'est-ce pas? -</p> - -<p> -—Oui, massa, ce n'est pas la peine de traiter comme ça un pauvre -nègre. -</p> - -<p> -—Eh bien, écoute-moi, maintenant!—Si tu te hasardes sur la -branche aussi loin que tu pourras le faire sans danger et sans lâcher le -scarabée, je te ferai cadeau d'un dollar d'argent aussitôt que tu -seras descendu. -</p> - -<p> -—J'y vais, massa Will,—m'y voilà, répliqua lestement le nègre, -je suis presque au bout. -</p> - -<p> -—Au bout! cria Legrand, très radouci. Veux-tu dire que tu es au bout -de cette branche? -</p> - -<p> -—Je suis bientôt au bout, massa;—oh! oh! oh! Seigneur Dieu! -miséricorde! qu'y a-t-il sur l'arbre? -</p> - -<p> -—Eh bien, cria Legrand, au comble de la joie, qu'est-ce qu'il y a? -</p> - -<p> -—Eh! ce n'est rien qu'un crâne;—quelqu'un a laissé sa tête sur -l'arbre, et les corbeaux ont becqueté toute la viande. -</p> - -<p> -—Un crâne, dis-tu?—Très bien!—Comment est-il attaché à la -branche?—Qu'est-ce qui le retient? -</p> - -<p> -—Oh! il tient bien;—mais il faut voir.—Ah! c'est une -drôle de chose, sur ma parole;—il y a un gros clou dans le crâne, -qui le retient à l'arbre. -</p> - -<p> -—Bien! maintenant, Jupiter, fais exactement ce que je vais te -dire;—tu m'entends? -</p> - -<p> -—Oui, massa. -</p> - -<p> -—Fais bien attention!—trouve l'œil gauche du crâne. -</p> - -<p> -—Oh! oh! voilà qui est drôle! il n'y a pas d'œil gauche du tout. -</p> - -<p> -—Maudite stupidité! Sais-tu distinguer ta main droite de ta main -gauche? -</p> - -<p> -—Oui, je sais,—je sais tout cela; ma main gauche est celle avec -laquelle je fends le bois. -</p> - -<p> -—Sans doute, tu es gaucher; et ton œil gauche est du même côté que -ta main gauche. Maintenant, je suppose, tu peux trouver l'œil gauche du -crâne, ou la place où était l'œil gauche. As-tu trouvé? -</p> - -<p> -Il y eut ici une longue pause. Enfin, le nègre demanda: -</p> - -<p> -—L'œil gauche du crâne est aussi du même côté que la main gauche -du crâne? -</p> - -<p> -—Mais le crâne n'a pas de mains du tout! -</p> - -<p> -—Cela ne fait rien! j'ai trouvé l'œil gauche,—voilà l'œil -gauche! Que faut-il faire, maintenant? -</p> - -<p><br /></p> - -<div class="figcenter" style="width: 350px;"> -<img src="images/figure08.jpg" width="350" alt="" /> -</div> - -<p><br /></p> - -<div class="figcenter" style="width: 350px;"> -<img src="images/figure09.jpg" width="350" alt="" /> -</div> - -<p><br /></p> - -<p> -—Laisser filer le scarabée à travers, aussi loin que la ficelle peut -aller; mais prends bien garde de lâcher le bout de la corde. -</p> - -<p> -—Voilà qui est fait, massa Will; c'était chose facile de faire passer -le scarabée par le trou;—tenez, voyez-le descendre. -</p> - -<p> -Pendant tout ce dialogue, la personne de Jupiter était restée -invisible; mais l'insecte qu'il laissait filer apparaissait maintenant -au bout de la ficelle, et brillait comme une boule d'or brunie aux -derniers rayons du soleil couchant, dont quelques-uns éclairaient -encore faiblement l'éminence où nous étions placés. -</p> - -<p> -Le scarabée en descendant émergeait des branches, et, si Jupiter -l'avait laissé tomber, il serait tombé à nos pieds. Legrand prit -immédiatement la faux et éclaircit un espace circulaire de trois ou -quatre yards de diamètre, juste au-dessous de l'insecte, et, ayant -achevé cette besogne, ordonna à Jupiter de lâcher la corde et de -descendre de l'arbre. -</p> - -<p> -Avec un soin scrupuleux, mon ami enfonça dans la terre une cheville, à -l'endroit précis où le scarabée était tombé, et tira de sa poche un -ruban à mesurer. Il l'attacha par un bout à l'endroit du tronc de -l'arbre qui était le plus près de la cheville, le déroula jusqu'à la -cheville, et continua ainsi à le dérouler dans la direction donnée par ces -deux points,—la cheville et le tronc,—jusqu'à la distance de -cinquante pieds. Pendant ce temps, Jupiter nettoyait les ronces avec la -faux. Au point ainsi trouvé, il enfonça une seconde cheville, qu'il -prit comme centre, et autour duquel il décrivit grossièrement un -cercle de quatre pieds de diamètre environ. Il s'empara alors d'une -bêche, en donna une à Jupiter, une à moi, et nous pria de creuser -aussi vivement que possible. -</p> - -<p> -Pour parler franchement, je n'avais jamais eu beaucoup de goût pour un -pareil amusement, et, dans le cas présent, je m'en serais bien -volontiers passé; car la nuit s'avançait, et je me sentais -passablement fatigué de l'exercice que j'avais déjà pris; mais je ne -voyais aucun moyen de m'y soustraire, et je tremblais de troubler par un -refus la prodigieuse sérénité de mon pauvre ami. Si j'avais pu -compter sur l'aide de Jupiter, je n'aurais pas hésité à ramener par -la force notre fou chez lui; mais je connaissais trop bien le caractère -du vieux nègre pour espérer son assistance, dans le cas d'une lutte -personnelle avec son maître et dans n'importe quelle circonstance. Je -ne doutais pas que Legrand n'eût le cerveau infecté de quelqu'une des -innombrables superstitions du Sud relatives aux trésors enfouis, et que -cette imagination n'eût été confirmée par la trouvaille du -scarabée, ou peut-être même par l'obstination de Jupiter à soutenir -que c'était un scarabée d'or véritable. Un esprit tourné à la folie -pouvait bien se laisser entraîner par de pareilles suggestions, surtout -quand elles s'accordaient avec ses idées favorites préconçues; puis -je me rappelais le discours du pauvre garçon relativement au scarabée, -<i>indice de sa fortune</i>! Par-dessus tout, j'étais cruellement tourmenté -et embarrassé; mais enfin je résolus de faire contre fortune bon cœur -et de bêcher de bonne volonté, pour convaincre mon visionnaire le plus -tôt possible, par une démonstration oculaire, de l'inanité de ses -rêveries. -</p> - -<p> -Nous allumâmes les lanternes, et nous attaquâmes notre besogne avec un -ensemble et un zèle dignes d'une cause plus rationnelle; et, comme la -lumière tombait sur nos personnes et nos outils, je ne pus m'empêcher -de songer que nous composions un groupe vraiment pittoresque, et que, si -quelque intrus était tombé par hasard au milieu de nous, nous lui -serions apparus comme faisant une besogne bien étrange et bien -suspecte. -</p> - -<p> -Nous creusâmes ferme deux heures durant. Nous parlions peu. Notre -principal embarras était causé par les aboiements du chien, qui -prenait un intérêt excessif à nos travaux. À la longue, il devint -tellement turbulent, que nous craignîmes qu'il ne donnât l'alarme à -quelques rôdeurs du voisinage,—ou, plutôt, c'était la grande -appréhension de Legrand,—car, pour mon compte, je me serais réjoui de -toute interruption qui m'aurait permis de ramener mon vagabond à la -maison. À la fin, le vacarme fut étouffé, grâce à Jupiter qui, -s'élançant hors du trou avec un air furieusement décidé, musela la -gueule de l'animal avec une de ses bretelles et puis retourna à sa -tâche avec un petit rire de triomphe très grave. -</p> - -<p> -Les deux heures écoulées, nous avions atteint une profondeur de cinq -pieds, et aucun indice de trésor ne se montrait. Nous fîmes une pause -générale, et je commençai à espérer que la farce touchait à sa -fin. Cependant Legrand, quoique évidemment très déconcerté, s'essuya -le front d'un air pensif et reprit sa bêche. Notre trou occupait déjà -toute l'étendue du cercle de quatre pieds de diamètre; nous entamâmes -légèrement cette limite, et nous creusâmes encore de deux pieds. Rien -n'apparut. Mon chercheur d'or, dont j'avais sérieusement pitié, sauta -enfin hors du trou avec le plus affreux désappointement écrit sur le -visage, et se décida, lentement et comme à regret, à reprendre son -habit qu'il avait ôté avant de se mettre à l'ouvrage. Pour moi, je me -gardai bien de faire aucune remarque. Jupiter, à un signal de son -maître, commença à rassembler les outils. Cela fait, et le chien -étant démuselé, nous reprîmes notre chemin dans un profond silence. -</p> - -<p> -Nous avions peut-être fait une douzaine de pas, quand Legrand, poussant -un terrible juron, sauta sur Jupiter et l'empoigna au collet. Le nègre -stupéfait ouvrit les yeux et la bouche dans toute leur ampleur, lâcha -les bêches et tomba sur les genoux. -</p> - -<p> -—Scélérat! criait Legrand en faisant siffler les syllabes entre -ses dents, infernal noir! gredin de noir!—parle, te -dis-je!—réponds-moi à l'instant, et surtout ne prévarique -pas!—Quel est, quel est ton œil gauche? -</p> - -<p> -—Ah! miséricorde, massa Will! n'est-ce pas là, pour sûr, mon œil -gauche? rugissait Jupiter épouvanté plaçant sa main sur l'organe -<i>droit</i> de la vision, et l'y maintenant avec l'opiniâtreté du -désespoir, comme s'il eût craint que son maître ne voulût le lui -arracher. -</p> - -<p> -—Je m'en doutais!—je le savais bien! hourra! vociféra Legrand, -en lâchant le nègre, et en exécutant une série de gambades et de -cabrioles, au grand étonnement de son domestique, qui, en se relevant, -promenait, sans mot dire, ses regards de son maître à moi et de moi à -son maître. -</p> - -<p> -—Allons, il nous faut retourner, dit celui-ci; la partie n'est pas -perdue. -</p> - -<p> -Et il reprit son chemin vers le tulipier. -</p> - -<p> -—Jupiter, dit-il, quand nous fûmes arrivés au pied de l'arbre, viens -ici!—Le crâne est-il cloué à la branche avec la face tournée à -l'extérieur ou tournée contre la branche? -</p> - -<p> -—La face est tournée à l'extérieur, massa, de sorte que les corbeaux -ont pu manger les yeux sans aucune peine. -</p> - -<p> -—Bien. Alors, est-ce par cet œil-ci ou par celui-là que tu as fait -couler le scarabée? -</p> - -<p> -Et Legrand touchait alternativement les deux yeux de Jupiter. -</p> - -<p> -—Par cet œil-ci, massa,—par l'œil gauche,—juste comme -vous me l'aviez dit. -</p> - -<p> -Et c'était encore son œil droit qu'indiquait le pauvre nègre. -</p> - -<p> -—Allons, allons! il nous faut recommencer. -</p> - -<p> -Alors, mon ami, dans la folie duquel je voyais maintenant, ou croyais -voir certains indices de méthode, reporta la cheville qui marquait -l'endroit où le scarabée était tombé, à trois pouces vers l'ouest -de sa première position. Étalant de nouveau son cordeau du point le -plus rapproché du tronc jusqu'à la cheville, comme il avait déjà -fait, et continuant à l'étendre en ligne droite à une distance de -cinquante pieds, il marqua un nouveau point éloigné de plusieurs yards -de l'endroit où nous avions précédemment creusé. -</p> - -<p> -Autour de ce nouveau centre, un cercle fut tracé, un peu plus large que -le premier, et nous nous mîmes derechef à jouer de la bêche. J'étais -effroyablement fatigué; mais, sans me rendre compte de ce qui -occasionnait un changement dans ma pensée, je ne sentais plus une aussi -grande aversion pour le labeur qui m'était imposé. Je m'y intéressais -inexplicablement; je dirai plus, je me sentais excité. Peut-être y -avait-il dans toute l'extravagante conduite de Legrand un certain air -délibéré, une certaine allure prophétique qui m'impressionnaient -moi-même. Je bêchais ardemment et de temps à autre je me surprenais -cherchant, pour ainsi dire, des yeux, avec un sentiment qui ressemblait -à de l'attente, ce trésor imaginaire dont la vision avait affolé mon -infortuné camarade. Dans un de ces moments où ces rêvasseries -s'étaient plus singulièrement emparées de moi, et comme nous avions -déjà travaillé une heure et demie à peu près, nous fûmes de -nouveau interrompus par les violents hurlements du chien. Son -inquiétude, dans le premier cas, n'était évidemment que le résultat -d'un caprice ou d'une gaieté folle; mais, cette fois, elle prenait un -ton plus violent et plus caractérisé. Comme Jupiter s'efforçait de -nouveau de le museler, il fit une résistance furieuse, et, bondissant -dans le trou, il se mit à gratter frénétiquement la terre avec ses -griffes. En quelques secondes, il avait découvert une masse d'ossements -humains, formant deux squelettes complets et mêlés de plusieurs -boutons de métal, avec quelque chose qui nous parut être de la vieille -laine pourrie et émiettée. Un ou deux coups de bêche firent sauter la -lame d'un grand couteau espagnol; nous creusâmes encore, et trois ou -quatre pièces de monnaie d'or et d'argent apparurent éparpillées. -</p> - -<p> -À cette vue, Jupiter put à peine contenir sa joie, mais la physionomie -de son maître exprima un affreux désappointement. Il nous supplia -toutefois de continuer nos efforts, et à peine avait-il fini de parler -que je trébuchai et tombai en avant; la pointe de ma botte s'était -engagée dans un gros anneau de fer qui gisait à moitié enseveli sous -un amas de terre fraîche. -</p> - -<p> -Nous nous remîmes au travail avec une ardeur nouvelle; jamais je n'ai -passé dix minutes dans une aussi vive exaltation. Durant cet -intervalle, nous déterrâmes complètement un coffre de forme -oblongue, qui, à en juger par sa parfaite conservation et son -étonnante dureté, avait été évidemment soumis à quelque procédé de -minéralisation,—peut-être au bichlorure de mercure. Ce coffre avait -trois pieds et demi de long, trois de large et deux et demi de -profondeur. Il était solidement maintenu par des lames de fer forgé, -rivées et formant tout autour une espèce de treillage. De chaque -côté du coffre, près du couvercle, étaient trois anneaux de fer, six -en tout, au moyen desquels six personnes pouvaient s'en emparer. Tous -nos efforts réunis ne réussirent qu'à le déranger légèrement de -son lit. Nous vîmes tout de suite l'impossibilité d'emporter un si -énorme poids. Par bonheur, le couvercle n'était retenu que par deux -verrous que nous fîmes glisser,—tremblants et pantelants d'anxiété. -En un instant, un trésor d'une valeur incalculable s'épanouit, -étincelant, devant nous. Les rayons des lanternes tombaient dans la -fosse, et faisaient jaillir d'un amas confus d'or et de bijoux des -éclairs et des splendeurs qui nous éclaboussaient positivement les -yeux. -</p> - -<p> -Je n'essaierai pas de décrire les sentiments avec lesquels je -contemplais ce trésor. La stupéfaction, comme on peut le supposer, -dominait tous les autres. Legrand paraissait épuisé par son excitation -même, et ne prononça que quelques paroles. Quant à Jupiter, sa figure -devint aussi mortellement pâle que cela est possible à une figure de -nègre. Il semblait stupéfié, foudroyé. Bientôt il tomba sur ses -genoux dans la fosse, et plongeant ses bras nus dans l'or jusqu'au -coude, il les y laissa longtemps, comme s'il jouissait des voluptés -d'un bain. Enfin, il s'écria avec un profond soupir, comme se parlant -à lui-même: -</p> - -<p> -—Et tout cela vient du scarabée d'or? Le joli scarabée d'or! le -pauvre petit scarabée d'or que j'injuriais, que je calomniais! N'as-tu -pas honte de toi, vilain nègre?—hein! qu'as-tu à répondre? -</p> - -<p> -Il fallut cependant que je réveillasse, pour ainsi dire, le maître et -le valet, et que je leur fisse comprendre qu'il y avait urgence à -emporter le trésor. Il se faisait tard, et il nous fallait déployer -quelque activité, si nous voulions que tout fût en sûreté chez nous -avant le jour. -</p> - -<p> -Nous ne savions quel parti prendre, et nous perdions beaucoup de temps -en délibérations, tant nous avions les idées en désordre. Finalement -nous allégeâmes le coffre en enlevant les deux tiers de son contenu, -et nous pûmes enfin, mais non sans peine encore, l'arracher de son -trou. Les objets que nous en avions tirés furent déposés parmi les -ronces, et confiés à la garde du chien, à qui Jupiter enjoignit -strictement de ne bouger sous aucun prétexte, et de ne pas même ouvrir -la bouche jusqu'à notre retour. Alors, nous nous mîmes précipitamment -en route avec le coffre; nous atteignîmes la hutte sans accident, mais -après une fatigue effroyable et à une heure du matin. Épuisés comme -nous l'étions, nous ne pouvions immédiatement nous remettre à la -besogne, c'eût été dépasser les forces de la nature. -</p> - -<p> -Nous nous reposâmes jusqu'à deux heures, puis nous soupâmes; enfin -nous nous remîmes en route pour les montagnes, munis de trois gros sacs -que nous trouvâmes par bonheur dans la hutte. Nous arrivâmes un peu -avant quatre heures à notre fosse, nous nous partageâmes aussi -également que possible le reste du butin, et, sans nous donner la peine -de combler le trou, nous nous remîmes en marche vers notre case, où -nous déposâmes pour la seconde fois nos précieux fardeaux, juste -comme les premières bandes de l'aube apparaissaient à l'est, au-dessus -de la cime des arbres. -</p> - -<p> -Nous étions absolument brisés; mais la profonde excitation actuelle -nous refusa le repos. Après un sommeil inquiet de trois ou quatre -heures, nous nous levâmes, comme si nous nous étions concertés, pour -procéder à l'examen de notre trésor. -</p> - -<p> -Le coffre avait été rempli jusqu'aux bords, et nous passâmes toute la -journée et la plus grande partie de la nuit suivante à inventorier son -contenu. On n'y avait mis aucune espèce d'ordre ni d'arrangement; tout -y avait été empilé pêle-mêle. Quand nous eûmes fait soigneusement -un classement général, nous nous trouvâmes en possession d'une -fortune qui dépassait tout ce que nous avions supposé. Il y avait en -espèces plus de quatre cent cinquante mille dollars,—en estimant la -valeur des pièces aussi rigoureusement que possible d'après les tables -de l'époque. Dans tout cela, pas une parcelle d'argent. Tout était en -or de vieille date et d'une grande variété: monnaies française, -espagnole et allemande, quelques guinées anglaises, et quelques jetons -dont nous n'avions jamais vu aucun modèle. Il y avait plusieurs pièces -de monnaie, très grandes et très lourdes, mais si usées, qu'il nous -fut impossible de déchiffrer les inscriptions. Aucune monnaie -américaine. -</p> - -<p> -Quant à l'estimation des bijoux, ce fut une affaire un peu plus -difficile. Nous trouvâmes des diamants, dont quelques-uns très beaux -et d'une grosseur singulière,—en tout, cent dix, dont pas un n'était -petit; dix-huit rubis d'un éclat remarquable; trois cent dix -émeraudes, toutes très belles; vingt et un saphirs et une opale. -Toutes ces pierres avaient été arrachées de leurs montures et jetées -pêle-mêle dans le coffre. Quant aux montures elles-mêmes, dont nous -fîmes une catégorie distincte de l'autre or, elles paraissaient -avoir été broyées à coups de marteau comme pour rendre toute -reconnaissance impossible. Outre tout cela, il y avait une énorme -quantité d'ornements en or massif—près de deux cents bagues ou -boucles d'oreilles massives; de belles chaînes, au nombre de trente, si -j'ai bonne mémoire; quatre-vingt-trois crucifix très grands et très -lourds; cinq encensoirs d'or d'un grand prix; un gigantesque bol à -punch en or, orné de feuilles de vigne et de figures de bacchantes -largement ciselées; deux poignées d'épée merveilleusement -travaillées, et une foule d'autres articles plus petits et dont j'ai -perdu le souvenir. Le poids de toutes ces valeurs dépassait trois cent -cinquante livres; et dans cette estimation j'ai omis cent -quatre-vingt-dix-sept montres d'or superbes, dont trois valaient chacune -cinq cents dollars. Plusieurs étaient très vieilles, et sans aucune -valeur comme pièces d'horlogerie, les mouvements ayant plus ou moins -souffert de l'action corrosive de la terre; mais toutes étaient -magnifiquement ornées de pierreries, et les boîtes étaient d'un grand -prix. Nous évaluâmes cette nuit le contenu total du coffre à un -million et demi de dollars; et, lorsque plus tard nous disposâmes des -bijoux et des pierreries,—après en avoir gardé quelques-uns pour -notre usage personnel,—nous trouvâmes que nous avions singulièrement -sous-évalué le trésor. -</p> - -<p> -Lorsque nous eûmes enfin terminé notre inventaire et que notre -terrible exaltation fut en grande partie apaisée, Legrand, qui voyait -que je mourais d'impatience de posséder la solution de cette -prodigieuse énigme, entra dans un détail complet de toutes les -circonstances qui s'y rapportaient. -</p> - -<p> -—Vous vous rappelez, dit-il, le soir où je vous fis passer la -grossière esquisse que j'avais faite du scarabée. Vous vous souvenez -aussi que je fus passablement choqué de votre insistance à me soutenir -que mon dessin ressemblait à une tête de mort. La première fois que -vous lâchâtes cette assertion, je crus que vous plaisantiez; ensuite -je me rappelai les taches particulières sur le dos de l'insecte, et je -reconnus en moi-même que votre remarque avait en somme quelque -fondement. Toutefois, votre ironie à l'endroit de mes facultés -graphiques m'irritait, car on me regarde comme un artiste fort passable; -aussi, quand vous me tendîtes le morceau de parchemin, j'étais au -moment de le froisser avec humeur et de le jeter dans le feu. -</p> - -<p> -—Vous voulez parler du morceau de <i>papier</i>, dis-je. -</p> - -<p> -—Non; cela avait toute l'apparence du papier, et, moi-même, j'avais -d'abord supposé que c'en était; mais, quand je voulus dessiner dessus, -je découvris tout de suite que c'était un morceau de parchemin très -mince. Il était fort sale, vous vous le rappelez. Au moment même où -j'allais le chiffonner, mes yeux tombèrent sur le dessin que vous aviez -regardé, et vous pouvez concevoir quel fut mon étonnement quand -j'aperçus l'image positive d'une tête de mort à l'endroit même où -j'avais cru dessiner un scarabée. Pendant un moment, je me sentis trop -étourdi pour penser avec rectitude. -</p> - -<p> -Je savais que mon croquis différait de ce nouveau dessin par tous ses -détails, bien qu'il y eût une certaine analogie dans le contour -général. Je pris alors une chandelle, et, m'asseyant à l'autre bout -de la chambre, je procédai à une analyse plus attentive du parchemin. -En le retournant, je vis ma propre esquisse sur le revers, juste comme -je l'avais faite. Ma première impression fut simplement de la surprise; -il y avait une analogie réellement remarquable dans le contour, et -c'était une coïncidence singulière que ce fait de l'image d'un -crâne, inconnue à moi, occupant l'autre côté du parchemin -immédiatement au-dessous de mon dessin du scarabée,—et d'un crâne -qui ressemblait si exactement à mon dessin, non seulement par le -contour, mais aussi par la dimension. Je dis que la singularité de -cette coïncidence me stupéfia positivement pour un instant. C'est -l'effet ordinaire de ces sortes de coïncidences. L'esprit s'efforce -d'établir un rapport, une liaison de cause à effet,—et, se trouvant -impuissant à y réussir, subit une espèce de paralysie momentanée. -Mais, quand je revins de cette stupeur, je sentis luire en moi par -degrés une conviction qui me frappa bien autrement encore que cette -coïncidence. Je commençai à me rappeler distinctement, positivement, -qu'il n'y avait aucun dessin sur le parchemin quand j'y fis mon croquis -du scarabée. -</p> - -<p> -J'en acquis la parfaite certitude; car je me souvins de l'avoir tourné -et retourné en cherchant l'endroit le plus propre. Si le crâne avait -été visible, je l'aurais infailliblement remarqué. Il y avait -réellement là un mystère que je me sentais incapable de débrouiller; -mais, dès ce moment même, il me sembla voir prématurément poindre -une faible lueur dans les régions les plus profondes et les plus -secrètes de mon entendement, une espèce de ver luisant intellectuel, -une conception embryonnaire de la vérité, dont notre aventure de -l'autre nuit nous a fourni une si splendide démonstration. Je me levai -décidément, et, serrant soigneusement le parchemin, je renvoyai toute -réflexion ultérieure jusqu'au moment où je pourrais être seul. -</p> - -<p> -Quand vous fûtes parti et quand Jupiter fut bien endormi, je me livrai -à une investigation un peu plus méthodique de la chose. Et d'abord je -voulus comprendre de quelle manière ce parchemin était tombé dans mes -mains. -</p> - -<p> -L'endroit où nous découvrîmes le scarabée était sur la côte du -continent, à un mille environ à l'est de l'île, mais à une petite -distance au-dessus du niveau de la marée haute. Quand je m'en emparai, -il me mordit cruellement, et je le lâchai. Jupiter, avec sa prudence -accoutumée, avant de prendre l'insecte, qui s'était envolé de son -côté, chercha autour de lui une feuille ou quelque chose d'analogue, -avec quoi il pût s'en emparer. Ce fut en ce moment que ses yeux et les -miens tombèrent sur le morceau de parchemin, que je pris alors pour du -papier. Il était à moitié enfoncé dans le sable, avec un coin en -l'air. Près de l'endroit où nous le trouvâmes, j'observai les restes -d'une coque de grande embarcation, autant du moins que j'en pus juger. -Ces débris de naufrage étaient là probablement depuis bien longtemps, -car à peine pouvait-on y retrouver la physionomie d'une charpente de -bateau. -</p> - -<p> -Jupiter ramassa donc le parchemin, enveloppa l'insecte et me le donna. -Peu de temps après, nous reprîmes le chemin de la hutte, et nous -rencontrâmes le lieutenant G... Je lui montrai l'insecte, et il me pria -de lui permettre de l'emporter au fort. J'y consentis, et il le fourra -dans la poche de son gilet sans le parchemin qui lui servait -d'enveloppe, et que je tenais toujours à la main pendant qu'il -examinait le scarabée. Peut-être eut-il peur que je ne changeasse -d'avis, et jugea-t-il prudent de s'assurer d'abord de sa prise; vous -savez qu'il est fou d'histoire naturelle et de tout ce qui s'y rattache. -Il est évident qu'alors, sans y penser, j'ai remis le parchemin dans ma -poche. -</p> - -<p> -Vous vous rappelez que, lorsque je m'assis à la table pour faire un -croquis du scarabée, je ne trouvai pas de papier à l'endroit où on le -met ordinairement. Je regardai dans le tiroir, il n'y en avait point. Je -cherchais dans mes poches, espérant trouver une vieille lettre, quand -mes doigts rencontrèrent le parchemin. Je vous détaille minutieusement -toute la série de circonstances qui l'ont jeté dans mes mains; car -toutes ces circonstances ont singulièrement frappé mon esprit. -</p> - -<p> -Sans aucun doute, vous me considérerez comme un rêveur,—mais j'avais -déjà établi une espèce de connexion. J'avais uni deux anneaux d'une -grande chaîne. Un bateau échoué à la côte, et non loin de ce bateau -un parchemin,—<i>non pas un papier</i>,—portant l'image d'un -crâne. Vous allez naturellement me demander où est le rapport. Je répondrai -que le crâne ou la tête de mort est l'emblème bien connu des pirates. Ils -ont toujours, dans tous leurs engagements, hissé le pavillon à tête -de mort. -</p> - -<p> -Je vous ai dit que c'était un morceau de parchemin et non pas de -papier. Le parchemin est une chose durable, presque impérissable. On -confie rarement au parchemin des documents d'une minime importance, -puisqu'il répond beaucoup moins bien que le papier aux besoins -ordinaires de l'écriture et du dessin. -</p> - -<p> -Cette réflexion m'induisit à penser qu'il devait y avoir dans la tête -de mort quelque rapport, quelque sens singulier. Je ne faillis pas non -plus à remarquer la forme du parchemin. Bien que l'un des coins eût -été détruit par quelque accident, on voyait bien que la forme -primitive était oblongue. C'était donc une de ces bandes qu'on choisit -pour écrire, pour consigner un document important, une note qu'on veut -conserver longtemps et soigneusement. -</p> - -<p> -—Mais, interrompis-je, vous dites que le crâne n'était pas sur le -parchemin quand vous y dessinâtes le scarabée. Comment donc -pouvez-vous établir un rapport entre le bateau et le crâne,—puisque -ce dernier, d'après votre propre aveu, a dû être dessiné—Dieu sait -comment et par qui!—postérieurement à votre dessin du scarabée? -</p> - -<p> -—Ah! c'est là-dessus que roule tout le mystère, bien que j'aie eu -comparativement peu de peine à résoudre ce point de l'énigme. Ma -marche était sûre, et ne pouvait me conduire qu'à un seul résultat. -Je raisonnais ainsi, par exemple: quand je dessinai mon scarabée, il -n'y avait pas trace de crâne sur le parchemin; quand j'eus fini mon -dessin, je vous le fis passer, et je ne vous perdis pas de vue que vous -ne me l'eussiez rendu. Conséquemment ce n'était pas vous qui aviez -dessiné le crâne, et il n'y avait là aucune autre personne pour le -faire. Il n'avait donc pas été créé par l'action humaine; et, -cependant, il était là sous mes yeux! -</p> - -<p> -Arrivé à ce point de mes réflexions, je m'appliquai à me rappeler et -je me rappelai en effet, et avec une parfaite exactitude, tous les -incidents survenus dans l'intervalle en question. La température était -froide,—oh! l'heureux, le rare accident!—et un bon feu flambait -dans la cheminée. J'étais suffisamment réchauffé par l'exercice, et je -m'assis près de la table. Vous, cependant, vous aviez tourné votre -chaise tout près de la cheminée. Juste au moment où je vous mis le -parchemin dans la main, et comme vous alliez l'examiner, Wolf, mon -terre-neuve, entra et vous sauta sur les épaules. Vous le caressiez -avec la main gauche, et vous cherchiez à l'écarter, en laissant tomber -nonchalamment votre main droite, celle qui tenait le parchemin, entre -vos genoux et tout près du feu. Je crus un moment que la flamme allait -l'atteindre, et j'allais vous dire de prendre garde; mais avant que -j'eusse parlé vous l'aviez retiré, et vous vous étiez mis à -l'examiner. Quand j'eus bien considéré toutes ces circonstances, je ne -doutai pas un instant que la chaleur n'eût été l'agent qui avait fait -apparaître sur le parchemin le crâne dont je voyais l'image. Vous savez -bien qu'il y a—il y en a eu de tout temps—des préparations -chimiques, au moyen desquelles on peut écrire sur du papier ou sur du -vélin des caractères qui ne deviennent visibles que lorsqu'ils sont -soumis à l'action du feu. On emploie quelquefois le safre, digéré -dans l'eau régale et délayé dans quatre fois son poids d'eau; il en -résulte une teinte verte. Le régule de cobalt, dissous dans l'esprit -de nitre, donne une couleur rouge. Ces couleurs disparaissent plus ou -moins longtemps après que la substance sur laquelle on a écrit s'est -refroidie, mais reparaissent à volonté par une application nouvelle de -la chaleur. -</p> - -<p> -J'examinai alors la tête de mort avec le plus grand soin. Les contours -extérieurs, c'est-à-dire les plus rapprochés du bord du vélin, -étaient beaucoup plus distincts que les autres. Évidemment, -l'action du calorique avait été imparfaite ou inégale. J'allumai -immédiatement du feu, et je soumis chaque partie du parchemin à une -chaleur brûlante. D'abord, cela n'eut d'autre effet que de renforcer -les lignes un peu pâles du crâne; mais, en continuant l'expérience, -je vis apparaître, dans un coin de la bande, au coin diagonalement -opposé à celui où était tracée la tête de mort, une figure que je -supposai d'abord être celle d'une chèvre. Mais un examen plus attentif -me convainquit qu'on avait voulu représenter un chevreau. -</p> - -<p> -—Ah! ah! dis-je, je n'ai certes pas le droit de me moquer de -vous;—un million et demi de dollars! c'est chose trop sérieuse -pour qu'on en plaisante;—mais vous n'allez pas ajouter un -troisième anneau à votre chaîne; vous ne trouverez aucun rapport -spécial entre vos pirates et une chèvre;—les pirates, vous le -savez, n'ont rien à faire avec les chèvres.—Cela regarde les -fermiers. -</p> - -<p> -—Mais je viens de vous dire que l'image n'était pas celle d'une -chèvre. -</p> - -<p> -—Bon! va pour un chevreau, c'est presque la même chose. -</p> - -<p> -—Presque, mais pas tout à fait, dit Legrand.—Vous avez -entendu parler peut-être d'un certain capitaine Kidd. Je considérai -tout de suite la figure de cet animal comme une espèce de signature -logogriphique ou hiéroglyphique (<i>kid</i>, chevreau). Je dis -signature, parce que la place qu'elle occupait sur le vélin suggérait -naturellement cette idée. Quant à la tête de mort placée au coin -diagonalement opposé, elle avait l'air d'un sceau, d'une estampille. -Mais je fus cruellement déconcerté par l'absence du reste,—du -corps même de mon document rêvé,—du texte de mon contexte. -</p> - -<p><br /></p> - -<div class="figcenter" style="width: 350px;"> -<img src="images/figure10.jpg" width="350" alt="" /> -</div> - -<p><br /></p> - -<div class="figcenter" style="width: 350px;"> -<img src="images/figure11.jpg" width="350" alt="" /> -</div> - -<p><br /></p> - -<p> -—Je présume que vous espériez trouver une lettre entre le timbre et -la signature. -</p> - -<p> -—Quelque chose comme cela. Le fait est que je me sentais comme -irrésistiblement pénétré du pressentiment d'une immense bonne -fortune imminente. Pourquoi? Je ne saurais trop le dire. Après tout, -peut-être était-ce plutôt un désir qu'une croyance positive;—mais -croiriez-vous que le dire absurde de Jupiter, que le scarabée était en -or massif, a eu une influence remarquable sur mon imagination? Et puis -cette série d'accidents et de coïncidences était vraiment si -extraordinaire! Avez-vous remarqué tout ce qu'il y a de fortuit -là-dedans? Il a fallu que tous ces événements arrivassent le seul -jour de toute l'année où il a fait, où il a pu faire assez froid pour -nécessiter du feu; et, sans ce feu et sans l'intervention du chien au -moment précis où il a paru, je n'aurais jamais eu connaissance de la -tête de mort et n'aurais jamais possédé ce trésor. -</p> - -<p> -—Allez, allez,—je suis sur des charbons. -</p> - -<p> -—Eh bien, vous avez donc connaissance d'une foule d'histoires qui -courent, de mille rumeurs vagues relatives aux trésors enfouis quelque -part sur la côte de l'Atlantique, par Kidd et ses associés? En somme, -tous ces bruits devaient avoir quelque fondement. Et si ces bruits -duraient depuis si longtemps et avec tant de persistance, cela ne -pouvait, selon moi, tenir qu'à un fait, c'est que le trésor enfoui -était resté enfoui. Si Kidd avait caché son butin pendant un certain -temps et l'avait ensuite repris, ces rumeurs ne seraient pas sans doute -venues jusqu'à nous sous leur forme actuelle et invariable. Remarquez -que les histoires en question roulent toujours sur des chercheurs et -jamais sur des trouveurs de trésors. Si le pirate avait repris son -argent, l'affaire en serait restée là. Il me semblait que quelque -accident, par exemple la perte de la note qui indiquait l'endroit -précis, avait dû le priver des moyens de le recouvrer. Je supposais -que cet accident était arrivé à la connaissance de ses compagnons, -qui autrement n'auraient jamais su qu'un trésor avait été enfoui, et -qui, par leurs recherches infructueuses, sans guide et sans notes -positives, avaient donné naissance à cette rumeur universelle et à -ces légendes aujourd'hui si communes. Avez-vous jamais entendu parler -d'un trésor important qu'on aurait déterré sur la côte? -</p> - -<p> -—Jamais. -</p> - -<p> -—Or, il est notoire que Kidd avait accumulé d'immenses richesses. Je -considérais donc comme chose sûre que la terre les gardait encore; et -vous ne vous étonnerez pas trop quand je vous dirai que je sentais en -moi une espérance,—une espérance qui montait presque à la -certitude;—c'est que le parchemin, si singulièrement trouvé, -contiendrait l'indication disparue du lieu où avait été fait le -dépôt. -</p> - -<p> -—Mais comment avez-vous procédé? -</p> - -<p> -—J'exposai de nouveau le vélin au feu, après avoir augmenté la -chaleur; mais rien ne parut. Je pensai que la couche de crasse pouvait -bien être pour quelque chose dans cet insuccès; aussi je nettoyai -soigneusement le parchemin en versant de l'eau chaude dessus, puis je le -plaçai dans une casserole de fer-blanc, le crâne en dessous, et je -posai la casserole sur un réchaud de charbons allumés. Au bout de -quelques minutes, la casserole étant parfaitement chauffée, je retirai -la bande de vélin, et je m'aperçus, avec une joie inexprimable, -qu'elle était mouchetée en plusieurs endroits de signes qui -ressemblaient à des chiffres rangés en lignes. Je replaçai la chose -dans la casserole, je l'y laissai encore une minute, et, quand je l'en -retirai, elle était juste comme vous allez la voir. -</p> - -<p> -Ici, Legrand, ayant de nouveau chauffé le vélin, le soumit à mon -examen. Les caractères suivants apparaissaient en rouge, grossièrement -tracés entre la tête de mort et le chevreau: -</p> - -<p><br /></p> - -<p class="center"> -53‡‡+305))6*;4826)4‡)4‡);806*;48+8¶60))85;1‡(;:‡*8<br /> -+83(88)5*+;46(;88*96*?;8)*‡(;485);5*+2:+*‡(;4956*2(5*-<br /> -4)8¶8*;4069285);)6+8)4‡‡;1(‡9;48081;8:8‡1;48+85;4)485<br /> -+528806*81(‡9;48;(88;4)‡?34;48)4‡;161,:188;‡?;</p> - -<p><br /></p> - -<p> -—Mais, dis-je, en lui rendant la bande de vélin, — je n'y vois pas -plus clair. Si tous les trésors de Golconde devaient être pour moi le -prix de la solution de cette énigme, je serais parfaitement sûr de ne -pas les gagner. -</p> - -<p> -—Et cependant, dit Legrand, la solution n'est certainement pas aussi -difficile qu'on se l'imaginerait au premier coup d'œil. Ces -caractères, comme chacun pourrait le deviner facilement, forment un -chiffre, c'est-à-dire qu'ils présentent un sens; mais, d'après ce que -nous savons de Kidd, je ne devais pas le supposer capable de fabriquer -un échantillon de cryptographie bien abstruse. Je jugeai donc tout -d'abord que celui-ci était d'une espèce simple,—tel cependant qu'à -l'intelligence grossière du marin il dût paraître absolument -insoluble sans la clef. -</p> - -<p> -—Et vous l'avez résolu, vraiment? -</p> - -<p> -—Très aisément; j'en ai résolu d'autres dix mille fois plus -compliqués. Les circonstances et une certaine inclination d'esprit -m'ont amené à prendre intérêt à ces sortes d'énigmes, et il est -vraiment douteux que l'ingéniosité humaine puisse créer une énigme -de ce genre dont l'ingéniosité humaine ne vienne à bout par une -application suffisante. Aussi, une fois que j'eus réussi à établir -une série de caractères lisibles, je daignai à peine songer à la -difficulté d'en dégager la signification. -</p> - -<p> -Dans le cas actuel,—et, en somme, dans tous les cas d'écriture -secrète,—la première question à vider, c'est la <i>langue</i> du -chiffre; car les principes de solution, particulièrement quand il s'agit -des chiffres les plus simples, dépendent du génie de chaque idiome, et -peuvent en être modifiés. En général, il n'y a pas d'autre moyen que -d'essayer successivement, en se dirigeant suivant les probabilités, -toutes les langues qui vous sont connues, jusqu'à ce que vous ayez -trouvé la bonne. Mais, dans le chiffre qui nous occupe, toute -difficulté à cet égard était résolue par la signature. Le rébus -sur le mot <i>Kidd</i> n'est possible que dans la langue anglaise. Sans -cette circonstance, j'aurais commencé mes essais par l'espagnol et le -français, comme étant les langues dans lesquelles un pirate des mers -espagnoles avait dû le plus naturellement enfermer un secret de cette -nature. Mais, dans le cas actuel, je présumai que le cryptogramme -était anglais. -</p> - -<p> -Vous remarquez qu'il n'y a pas d'espaces entre les mots. S'il y avait eu -des espaces, la tâche eût été singulièrement plus facile. Dans ce -cas, j'aurais commencé par faire une collation et une analyse des mots -les plus courts, et, si j'avais trouvé, comme cela est toujours probable, -un mot d'une seule lettre <i>a</i> ou <i>I</i> (un, je) par exemple, -j'aurais considéré la solution comme assurée. Mais, puisqu'il n'y -avait pas d'espaces, mon premier devoir était de relever les lettres -prédominantes, ainsi que celles qui se rencontraient le plus rarement. -Je les comptai toutes, et je dressai la table que voici: -</p> - -<div class="center"> -<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary=""> -<tr><td align="center" colspan="2">Le caractère 8 se trouve 33 fois.</td></tr> -<tr><td align="center">;</td> -<td align="left">26</td></tr> -<tr><td align="center">4</td> -<td align="left">19</td></tr> -<tr><td align="center">‡ et )</td> -<td align="left">16</td></tr> -<tr><td align="center">*</td> -<td align="left">13</td></tr> -<tr><td align="center">5</td> -<td align="left">12</td></tr> -<tr><td align="center">6</td> -<td align="left">11</td></tr> -<tr><td align="center">+ et 1</td> -<td align="left">8</td></tr> -<tr><td align="center">0</td> -<td align="left">6</td></tr> -<tr><td align="center">9 et 2</td> -<td align="left">5</td></tr> -<tr><td align="center">: et 3</td> -<td align="left">4</td></tr> -<tr><td align="center">?</td> -<td align="left">3</td></tr> -<tr><td align="center">1</td> -<td align="left">2</td></tr> -<tr><td align="center">— et .</td> -<td align="left">1</td></tr> -</table></div> - -<p> -Or, la lettre qui se rencontre le plus fréquemment en anglais est <i>e</i>. -Les autres lettres se succèdent dans cet ordre: <i>a o i d h n r s t u y -c f g l m w b k p q x z</i>. <i>E</i> prédomine si singulièrement qu'il est -très rare de trouver une phrase d'une certaine longueur dont il ne soit -pas le caractère principal. -</p> - -<p> -Nous avons donc, tout en commençant, une base d'opérations qui donne -quelque chose de mieux qu'une conjecture. L'usage général qu'on peut -faire de cette table est évident; mais, pour ce chiffre particulier, -nous ne nous en servirons que très médiocrement. Puisque notre -caractère dominant est 8, nous commencerons par le prendre pour -l'<i>e</i> de l'alphabet naturel. Pour vérifier cette supposition, -voyons si le 8 se rencontre souvent double; car l'<i>e</i> se redouble -très fréquemment en anglais, comme par exemple dans les mots: -<i>meet</i>, <i>fleet</i>, <i>speed</i>, <i>seen</i>, <i>been</i>, -<i>agree</i>, etc. Or, dans le cas présent, nous voyons qu'il n'est pas -redoublé moins de cinq fois, bien que le cryptogramme soit très court. -</p> - -<p> -Donc 8 représentera <i>e</i>. Maintenant, de tous les mots de la langue, -<i>the</i> est le plus usité; conséquemment, il nous faut voir si nous ne -trouverons pas répétée plusieurs fois la même combinaison de trois -caractères, ce 8 étant le dernier des trois. Si nous trouvons des -répétitions de ce genre, elles représenteront très probablement le -mot <i>the</i>. Vérification faite, nous n'en trouvons pas moins de sept; -et les caractères sont «;48». Nous pouvons donc supposer que «;» -représente <i>t</i>, que «4» représente <i>h</i>, et que «8» représente -<i>e</i>,—la valeur du dernier se trouvant ainsi confirmée de -nouveau. Il y a maintenant un grand pas de fait. -</p> - -<p> -Nous n'avons déterminé qu'un mot, mais ce seul mot nous permet -d'établir un point beaucoup plus important, c'est-à-dire les -commencements et les terminaisons d'autres mots. Voyons, par exemple, -l'avant-dernier cas où se présente la combinaison «;48», presque à -la fin du chiffre. Nous savons que le «;» qui vient immédiatement -après est le commencement d'un mot, et, des six caractères qui suivent -ce <i>the</i>, nous n'en connaissons pas moins de cinq. Remplaçons donc ces -caractères par les lettres qu'ils représentent, en laissant un espace -pour l'inconnu: -</p> - -<p style="margin-left: 30%;"> -<i>t</i> <i>eeth</i>. -</p> - -<p> -Nous devons tout d'abord écarter le <i>th</i> comme ne pouvant pas faire -partie du mot qui commence par le premier <i>t</i>, puisque nous voyons, en -essayant successivement toutes les lettres de l'alphabet pour combler la -lacune, qu'il est impossible de former un mot dont ce <i>th</i> puisse -faire partie. Réduisons donc nos caractères à -</p> - -<p style="margin-left: 30%;"> -<i>t</i> <i>ee</i>, -</p> - -<p> -et reprenant de nouveau tout l'alphabet, s'il le faut, nous concluons au -mot <i>tree</i> (arbre), comme à la seule version possible. Nous gagnons -ainsi une nouvelle lettre, <i>r</i>, représentée par «(», plus deux mots -juxtaposés, <i>the tree</i> (l'arbre). -</p> - -<p> -Un peu plus loin, nous retrouvons la combinaison «;48», et nous nous -en servons comme de terminaison à ce qui précède immédiatement. Cela -nous donne l'arrangement suivant: -</p> - -<p style="margin-left: 30%;"> -<i>the</i> <i>tree</i>;4(‡?34 <i>the</i>, -</p> - -<p> -ou, en substituant les lettres naturelles aux caractères que nous -connaissons, -</p> - -<p style="margin-left: 30%;"> -<i>the</i> <i>tree</i> <i>thr</i>‡?3h <i>the</i>. -</p> - -<p> -Maintenant, si aux caractères inconnus nous substituons des blancs ou -des points, nous aurons: -</p> - -<p style="margin-left: 30%;"> -<i>the tree thr...h the</i>, -</p> - -<p> -et le mot <i>through</i> (par, à travers) se dégage pour ainsi dire de -lui-même. Mais cette découverte nous donne trois lettres de plus, <i>o</i>, -<i>u</i> et <i>g</i>, représentées par «‡? et 3». -</p> - -<p> -Maintenant, cherchons attentivement dans le cryptogramme des -combinaisons de caractères connus, et nous trouverons, non loin du -commencement, l'arrangement suivant: -</p> - -<p style="margin-left: 30%;"> -«83(88», ou <i>egree</i>, -</p> - -<p> -qui est évidemment la terminaison du mot <i>degree</i> (degré), et qui nous -livre encore une lettre <i>d</i>, représentée par «+». -</p> - -<p> -Quatre lettres plus loin que ce mot <i>degree</i>, nous trouvons la -combinaison -</p> - -<p style="margin-left: 30%;"> -«;46(;88», -</p> - -<p> -dont nous traduisons les caractères connus et représentons l'inconnu -par un point; cela nous donne: -</p> - -<p style="margin-left: 30%;"> -<i>th. rtee</i>, -</p> - -<p> -arrangement qui nous suggère immédiatement le mot <i>thirteen</i> (treize), -et nous fournit deux lettres nouvelles, <i>i</i> et <i>n</i>, représentées -par «6 et *». -</p> - -<p> -Reportons-nous maintenant au commencement du cryptogramme, nous -trouverons la combinaison -</p> - -<p style="margin-left: 30%;"> -«53‡‡+». -</p> - -<p> -Traduisant comme nous avons déjà fait, nous obtenons -</p> - -<p style="margin-left: 30%;"> -. <i>good</i>, -</p> - -<p> -ce qui nous montre que la première lettre est un <i>a</i>, et que les deux -premiers mots sont <i>a good</i> (un bon, une bonne). -</p> - -<p> -Il serait temps maintenant, pour éviter toute confusion, de disposer -toutes nos découvertes sous forme de table. Cela nous fera un -commencement de clef: -</p> - -<div class="center"> -<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary=""> -<tr><td align="right">5</td> -<td align="center"> représente </td> -<td align="left"><i>a</i></td></tr> -<tr><td align="right">+</td> -<td align="center">»</td> -<td align="left"><i>d</i></td></tr> -<tr><td align="right">8</td> -<td align="center">»</td> -<td align="left"><i>e</i></td></tr> -<tr><td align="right">3</td> -<td align="center">»</td> -<td align="left"><i>g</i></td></tr> -<tr><td align="right">4</td> -<td align="center">»</td> -<td align="left"><i>h</i></td></tr> -<tr><td align="right">6</td> -<td align="center">»</td> -<td align="left"><i>i</i></td></tr> -<tr><td align="right">*</td> -<td align="center">»</td> -<td align="left"><i>n</i></td></tr> -<tr><td align="right">‡</td> -<td align="center">»</td> -<td align="left"><i>o</i></td></tr> -<tr><td align="right">(</td> -<td align="center">»</td> -<td align="left"><i>r</i></td></tr> -<tr><td align="right">;</td> -<td align="center">»</td> -<td align="left"><i>t</i></td></tr> -</table></div> - -<p> -Ainsi, nous n'avons pas moins de dix des lettres les plus importantes, -et il est inutile que nous poursuivions la solution à travers tous ses -détails. Je vous en ai dit assez pour vous convaincre que des chiffres -de cette nature sont faciles à résoudre, et pour vous donner un -aperçu de l'analyse raisonnée qui sert à les débrouiller. Mais tenez -pour certain que le spécimen que nous avons sous les yeux appartient à -la catégorie la plus simple de la cryptographie. Il ne me reste plus -qu'à vous donner la traduction complète du document, comme si nous -avions déchiffré successivement tous les caractères. La voici: -</p> - -<blockquote><p> -A good glass in the bishop's hostel in the devil's seat forty-one -degrees and thirteen minutes northeast and by north main branch seventh -limb east side shoot from the left eye of the death's-head a bee-line -from the tree through the shot fifty feet out. -</p> - -<p> -(Un bon verre dans l'hostel de l'évêque dans la chaise du diable -quarante et un degrés et treize minutes nord-est quart de nord -principale tige septième branche côté est lâchez de l'œil gauche de -la tête de mort une ligne d'abeille de l'arbre à travers la balle -cinquante pieds au large.) -</p></blockquote> - -<p> -—Mais, dis-je, l'énigme me paraît d'une qualité tout aussi -désagréable qu'auparavant. Comment peut-on tirer un sens quelconque de -tout ce jargon de <i>chaise du diable</i>, de <i>tête de mort</i> et -d'<i>hostel de l'évêque</i>? -</p> - -<p> -—Je conviens, répliqua Legrand, que l'affaire a l'air encore -passablement sérieux, quand on y jette un simple coup d'œil. Mon -premier soin fut d'essayer de retrouver dans la phrase les divisions -naturelles qui étaient dans l'esprit de celui qui l'écrivit. -</p> - -<p> -—De la ponctuer, voulez-vous dire? -</p> - -<p> -—Quelque chose comme cela. -</p> - -<p> -—Mais comment diable avez-vous fait? -</p> - -<p> -—Je réfléchis que l'écrivain s'était fait une loi d'assembler ses -mots sans aucune division, espérant rendre ainsi la solution plus -difficile. Or, un homme qui n'est pas excessivement fin sera presque -toujours enclin, dans une pareille tentative, à dépasser la mesure. -Quand, dans le cours de sa composition, il arrive à une interruption de -sens qui demanderait naturellement une pause ou un point, il est -fatalement porté à serrer les caractères plus que d'habitude. -Examinez ce manuscrit, et vous découvrirez facilement cinq endroits de -ce genre où il y a pour ainsi dire encombrement de caractères. En me -dirigeant d'après cet indice j'établis la division suivante: -</p> - -<blockquote><p> -A good glass in the bishop's hostel in the devil's seat—forty-one -degrees and thirteen minutes—northeast and by north—main -branch seventh limb east side—shoot from the left eye of the -death's-head—a bee-line from the tree through the shot fifty feet -out. -</p> - -<p> -(Un bon verre dans l'hostel de l'évêque dans la chaise du -diable—quarante et un degrés et treize minutes—nord-est -quart de nord—principale tige septième branche côté -est—lâchez de l'œil gauche de la tête de mort—une ligne -d'abeille de l'arbre à travers la balle cinquante pieds au large.) -</p></blockquote> - -<p> -—Malgré votre division, dis-je, je reste toujours dans les ténèbres. -</p> - -<p> -—J'y restai moi-même pendant quelques jours, répliqua Legrand. -Pendant ce temps, je fis force recherches dans le voisinage de l'île -Sullivan sur un bâtiment qui devait s'appeler l'<i>Hôtel de l'Évêque</i>, -car je ne m'inquiétai pas de la vieille orthographe du mot <i>hostel</i>. -N'ayant trouvé aucun renseignement à ce sujet, j'étais sur le point -d'étendre la sphère de mes recherches et de procéder d'une manière -plus systématique, quand, un matin, je m'avisai tout à coup que ce -<i>Bishop's hostel</i> pouvait bien avoir rapport à une vieille famille du -nom de Bessop, qui, de temps immémorial, était en possession d'un -ancien manoir à quatre milles environ au nord de l'île. J'allai donc -à la plantation, et je recommençai mes questions parmi les plus vieux -nègres de l'endroit. Enfin, une des femmes les plus âgées me dit -quelle avait entendu parler d'un endroit comme <i>Bessop's castle</i> -(château de Bessop), et qu'elle croyait bien pouvoir m'y conduire, mais -que ce n'était ni un château, ni une auberge, mais un grand rocher. -</p> - -<p> -Je lui offris de la bien payer pour sa peine, et, après quelque -hésitation, elle consentit à m'accompagner jusqu'à l'endroit précis. -Nous le découvrîmes sans trop de difficulté, je la congédiai, et -commençai à examiner la localité. Le château consistait en un -assemblage irrégulier de pics et de rochers, dont l'un était aussi -remarquable par sa hauteur que par son isolement et sa configuration -quasi artificielle. Je grimpai au sommet, et, là, je me sentis fort -embarrassé de ce que j'avais désormais à faire. -</p> - -<p> -Pendant que j'y rêvais, mes yeux tombèrent sur une étroite saillie -dans la face orientale du rocher, à un yard environ au-dessous de la -pointe où j'étais placé. Cette saillie se projetait de dix-huit -pouces à peu près, et n'avait guère plus d'un pied de large; une -niche creusée dans le pic juste au-dessus lui donnait une grossière -ressemblance avec les chaises à dos concave dont se servaient nos -ancêtres. Je ne doutai pas que ce ne fût la <i>chaise du Diable</i> dont il -était fait mention dans le manuscrit, et il me sembla que je tenais -tout le secret de l'énigme. -</p> - -<p> -Le <i>bon verre</i>, je le savais, ne pouvait pas signifier autre chose -qu'une longue-vue; car nos marins emploient rarement le mot <i>glass</i> -dans un autre sens. Je compris tout de suite qu'il fallait se servir ici -d'une longue-vue, en se plaçant à un point de vue défini et -<i>n'admettant aucune variation</i>. Or, les phrases: <i>quarante et un -degrés et treize minutes</i>, et <i>nord-est quart de -nord</i>,—je n'hésitai pas un instant à le -croire,—devaient donner la direction pour pointer la longue-vue. -Fortement remué par toutes ces découvertes, je me précipitai chez -moi, je me procurai une longue-vue, et je retournai au rocher. -</p> - -<p> -Je me laissai glisser sur la corniche, et je m'aperçus qu'on ne pouvait -s'y tenir assis que dans une certaine position. Ce fait confirma ma -conjecture. Je pensai alors à me servir de la longue-vue. -Naturellement, les <i>quarante et un degrés et treize minutes</i> ne -pouvaient avoir trait qu'à l'élévation au-dessus de l'horizon -sensible, puisque la direction horizontale était clairement indiquée -par les mots <i>nord-est quart de nord</i>. -</p> - -<div class="figleft" style="width: 180px;"> -<img src="images/figure12.jpg" width="180" height="240" alt="" /> -</div> - -<p> -J'établis cette direction au moyen d'une boussole de poche; puis, -pointant, aussi juste que possible par approximation, ma longue-vue à -un angle de quarante et un degrés d'élévation, je la fis mouvoir avec -précaution de haut en bas et de bas en haut, jusqu'à ce que mon -attention fût arrêtée par une espèce de trou circulaire ou de -lucarne dans le feuillage d'un grand arbre qui dominait tous ses voisins -dans l'étendue visible. Au centre de ce trou, j'aperçus un point -blanc, mais je ne pus pas tout d'abord distinguer ce que c'était. -Après avoir ajusté le foyer de ma longue-vue, je regardai de nouveau, -et je m'assurai enfin que c'était un crâne humain. -</p> - -<p> -Après cette découverte qui me combla de confiance, je considérai -l'énigme comme résolue; car la phrase: <i>principale tige, septième -branche, côté est</i>, ne pouvait avoir trait qu'à la position du crâne -sur l'arbre, et celle-ci: <i>lâchez de l'œil gauche de la tête de -mort</i>, n'admettait aussi qu'une interprétation, puisqu'il s'agissait de -la recherche d'un trésor enfoui. Je compris qu'il fallait laisser -tomber une balle de l'œil gauche du crâne, et qu'une ligne d'abeille, -ou, en d'autres termes, une ligne droite, partant du point le plus -rapproché du tronc, et s'étendant, <i>à travers la balle</i>, -c'est-à-dire à travers le point où tomberait la balle, indiquerait -l'endroit précis,—et sous cet endroit je jugeai qu'il était pour le -moins possible qu'un dépôt précieux fût encore enfoui. -</p> - -<p> -—Tout cela, dis-je, est excessivement clair, et tout à la fois -ingénieux, simple et explicite. Et, quand vous eûtes quitté l'<i>Hôtel -de l'Évêque</i>, que fîtes-vous? -</p> - -<p> -—Mais, ayant soigneusement noté mon arbre, sa forme et sa position, -je retournai chez moi. À peine eus-je quitté <i>la chaise du Diable</i>, -que le trou circulaire disparut, et, de quelque côté que je me tournasse, -il me fut désormais impossible de l'apercevoir. Ce qui me paraît le -chef-d'œuvre de l'ingéniosité dans toute cette affaire, c'est ce fait -(car j'ai répété l'expérience et me suis convaincu que c'est un -fait), que l'ouverture circulaire en question n'est visible que d'un -seul point, et cet unique point de vue, c'est l'étroite corniche sur le -flanc du rocher. -</p> - -<p> -Dans cette expédition à l'<i>Hôtel de l'Évêque</i>, j'avais été suivi -par Jupiter, qui observait sans doute depuis quelques semaines mon air -préoccupé, et mettait un soin particulier à ne pas me laisser seul. -Mais, le jour suivant, je me levai de très grand matin, je réussis à -lui échapper, et je courus dans les montagnes à la recherche de mon -arbre. J'eus beaucoup de peine à le trouver. Quand je revins chez moi -à la nuit, mon domestique se disposait à me donner la bastonnade. -Quant au reste de l'aventure, vous êtes, je présume, aussi bien -renseigné que moi. -</p> - -<p> -—Je suppose, dis-je, que, lors de nos premières fouilles, vous aviez -manqué l'endroit par suite de la bêtise de Jupiter, qui laissa tomber -le scarabée par l'œil droit du crâne au lieu de le laisser filer par -l'œil gauche. -</p> - -<p> -—Précisément. Cette méprise faisait une différence de deux pouces -et demi environ relativement <i>à la balle</i>, c'est-à-dire à la position -de la cheville près de l'arbre; si le trésor avait été sous -l'endroit marqué par <i>la balle</i>, cette erreur eût été sans -importance, mais <i>la balle</i> et le point le plus rapproché de l'arbre -étaient deux points ne servant qu'à établir une ligne de direction; -naturellement, l'erreur, fort minime au commencement, augmentait en -proportion de la longueur de la ligne, et, quand nous fûmes arrivés à -une distance de cinquante pieds, elle nous avait totalement dévoyés. -Sans l'idée fixe dont j'étais possédé, qu'il y avait positivement -là, quelque part, un trésor enfoui, nous aurions peut-être bien perdu -toutes nos peines. -</p> - -<p> -—Mais votre emphase, vos attitudes solennelles, en balançant le -scarabée!—quelles bizarreries! Je vous croyais positivement fou. Et -pourquoi avez-vous absolument voulu laisser tomber du crâne votre -insecte, au lieu d'une balle? -</p> - -<p> -—Ma foi! pour être franc, je vous avouerai que je me sentais quelque -peu vexé par vos soupçons relativement à l'état de mon esprit, et je -résolus de vous punir tranquillement, à ma manière, par un petit brin -de mystification froide. Voilà pourquoi je balançais le scarabée, et -voilà pourquoi je voulus le faire tomber du haut de l'arbre. Une -observation que vous fîtes sur son poids singulier me suggéra cette -dernière idée. -</p> - -<p> -—Oui, je comprends; et maintenant il n'y a plus qu'un point qui -m'embarrasse. Que dirons-nous des squelettes trouvés dans le trou? -</p> - -<p> -—Ah! c'est une question à laquelle je ne saurais pas mieux répondre -que vous. Je ne vois qu'une manière plausible de l'expliquer,—et mon -hypothèse implique une atrocité telle, que cela est horrible à -croire. Il est clair que Kidd,—si c'est bien Kidd qui a enfoui le -trésor, ce dont je ne doute pas, pour mon compte,—il est clair que -Kidd a dû se faire aider dans son travail. Mais, la besogne finie, il a -pu juger convenable de faire disparaître tous ceux qui possédaient son -secret. Deux bons coups de pioche ont peut-être suffi, pendant que ses -aides étaient encore occupés dans la fosse; il en a peut-être fallu -une douzaine.—Qui nous le dira? -</p> - -<p><br /></p> - -<div class="footnote"> - -<p class="nind"><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a>La prononciation du mot <i>antennœ</i> fait commettre une méprise -au nègre, qui croit qu'il est question d'étain: <i>Dey aint no tin in -him</i>. Calembour intraduisible. Le nègre parlera toujours dans une -espèce de patois anglais, que le patois nègre français n'imiterait -pas mieux que le bas normand ou le breton ne traduirait l'irlandais. En -se rappelant les orthographes figuratives de Balzac, on se fera une -idée de ce que ce moyen un peu physique peut ajouter de pittoresque et -de comique, mais j'ai dû renoncer à m'en servir, faute d'équivalent. -</p> - -<p style="margin-left: 50%;">C. B.</p></div> - -<div class="footnote"> - -<p class="nind"><a name="Footnote_2_1" id="Footnote_2_1"></a><a href="#FNanchor_2_1"><span class="label">[2]</span></a>Calembour. <i>I nose</i> pour <i>I know</i>.—<i>Je le sens</i> pour <i>Je le -sais</i>.—C. B.</p></div> - -<p><br /></p> - -<div class="figcenter" style="width: 300px;"> -<img src="images/figure13.jpg" width="300" alt="" /> -</div> - -<div lang='en' xml:lang='en'> -<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK <span lang='fr' xml:lang='fr'>LE SCARABÉE D'OR</span> ***</div> -<div style='text-align:left'> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Updated editions will replace the previous one—the old editions will -be renamed. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Redistribution is subject to the trademark -license, especially commercial redistribution. -</div> - -<div style='margin:0.83em 0; font-size:1.1em; text-align:center'>START: FULL LICENSE<br /> -<span style='font-size:smaller'>THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE<br /> -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK</span> -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -To protect the Project Gutenberg™ mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase “Project -Gutenberg”), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg™ License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg™ electronic works -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg™ -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all -the terms of this agreement, you must cease using and return or -destroy all copies of Project Gutenberg™ electronic works in your -possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a -Project Gutenberg™ electronic work and you do not agree to be bound -by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the person -or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.B. “Project Gutenberg” is a registered trademark. It may only be -used on or associated in any way with an electronic work by people who -agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few -things that you can do with most Project Gutenberg™ electronic works -even without complying with the full terms of this agreement. See -paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project -Gutenberg™ electronic works if you follow the terms of this -agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg™ -electronic works. See paragraph 1.E below. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation (“the -Foundation” or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection -of Project Gutenberg™ electronic works. Nearly all the individual -works in the collection are in the public domain in the United -States. 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Information about the Mission of Project Gutenberg™ -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg™’s -goals and ensuring that the Project Gutenberg™ collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg™ and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation’s EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state’s laws. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Foundation’s business office is located at 809 North 1500 West, -Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up -to date contact information can be found at the Foundation’s website -and official page at www.gutenberg.org/contact -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without widespread -public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine-readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To SEND -DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state -visit <a href="https://www.gutenberg.org/donate/">www.gutenberg.org/donate</a>. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Please check the Project Gutenberg web pages for current donation -methods and addresses. Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. To -donate, please visit: www.gutenberg.org/donate -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 5. General Information About Project Gutenberg™ electronic works -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Professor Michael S. Hart was the originator of the Project -Gutenberg™ concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg™ eBooks with only a loose network of -volunteer support. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Most people start at our website which has the main PG search -facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -This website includes information about Project Gutenberg™, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. -</div> - -</div> -</div> -</body> - -</html> diff --git a/old/67094-h/images/dropcap-I.jpg b/old/67094-h/images/dropcap-I.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 5e0b666..0000000 --- a/old/67094-h/images/dropcap-I.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/67094-h/images/figure01.jpg b/old/67094-h/images/figure01.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 4ba6df4..0000000 --- a/old/67094-h/images/figure01.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/67094-h/images/figure02.jpg b/old/67094-h/images/figure02.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 56ee2ba..0000000 --- a/old/67094-h/images/figure02.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/67094-h/images/figure03.jpg b/old/67094-h/images/figure03.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index fd6804d..0000000 --- a/old/67094-h/images/figure03.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/67094-h/images/figure04.jpg b/old/67094-h/images/figure04.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index d258624..0000000 --- a/old/67094-h/images/figure04.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/67094-h/images/figure05.jpg b/old/67094-h/images/figure05.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 07067d4..0000000 --- a/old/67094-h/images/figure05.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/67094-h/images/figure06.jpg b/old/67094-h/images/figure06.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 0e1bac8..0000000 --- a/old/67094-h/images/figure06.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/67094-h/images/figure07.jpg b/old/67094-h/images/figure07.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index c32903a..0000000 --- a/old/67094-h/images/figure07.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/67094-h/images/figure08.jpg b/old/67094-h/images/figure08.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 274ccf9..0000000 --- a/old/67094-h/images/figure08.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/67094-h/images/figure09.jpg b/old/67094-h/images/figure09.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 9c7575d..0000000 --- a/old/67094-h/images/figure09.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/67094-h/images/figure10.jpg b/old/67094-h/images/figure10.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index b0ae677..0000000 --- a/old/67094-h/images/figure10.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/67094-h/images/figure11.jpg b/old/67094-h/images/figure11.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 2d3d5ed..0000000 --- a/old/67094-h/images/figure11.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/67094-h/images/figure12.jpg b/old/67094-h/images/figure12.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index d181e9a..0000000 --- a/old/67094-h/images/figure12.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/67094-h/images/figure13.jpg b/old/67094-h/images/figure13.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 516bf82..0000000 --- a/old/67094-h/images/figure13.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/67094-h/images/frontispice.jpg b/old/67094-h/images/frontispice.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 0a3a3e3..0000000 --- a/old/67094-h/images/frontispice.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/67094-h/images/scarabee_cover.jpg b/old/67094-h/images/scarabee_cover.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index f410708..0000000 --- a/old/67094-h/images/scarabee_cover.jpg +++ /dev/null |
