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-The Project Gutenberg eBook of Trois Églises, by Joris-Karl Huysmans
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
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-using this eBook.
-
-Title: Trois Églises
- Eaux-fortes originales de Ch. Jouas
-
-Author: Joris-Karl Huysmans
-
-Illustrator: Charles Jouas
-
-Release Date: December 22, 2021 [eBook #66995]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-Produced by: Laurent Vogel (This file was produced from images generously
- made available by the Bibliothèque nationale de France
- (BnF/Gallica))
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK TROIS ÉGLISES ***
-
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- Trois Eglises
-
- La Symbolique de Notre Dame
- Saint Merry
- Saint Germain l’Auxerrois
-
- par J. K. Huysmans
-
- Editions René Kieffer
- Relieur d’Art. 18 Rue Séguier, VIe
- Paris 1920
-
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-Justification du Tirage
-
-
- 20 Exemplaires contenant trois états des
- eaux-fortes et une aquarelle originale
- de l’illustrateur 700 fr.
- Numérotés de 1 à 10
-
- 30 Exemplaires contenant trois états des
- eaux-fortes 550 fr.
- Numérotés de 21 à 50
-
- 20 Exemplaires contenant deux états des
- eaux-fortes dont celui avec remarque 400 fr.
- Numérotés de 51 à 70
-
- 180 Exemplaires contenant un état des
- eaux-fortes 300 fr.
- Numérotés de 71 à 250
-
-Il a été tiré en outre DIX Exemplaires sur Japon ancien à la forme
-contenant:
-
-1º Une aquarelle originale,
-
-2º Tous les états du graveur pour chaque planche,
-
-3º Une suite en couleurs tirée sous la direction de Charles Jouas
-d’après ses originaux,
-
-1500 francs.
-
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-
- J.-K. Huysmans
-
- Trois
- Eglises
-
- Eaux-fortes originales de Ch. Jouas
-
-
- Editions René Kieffer
- Relieur d’Art, 18, Rue Séguier
- Paris 1920
-
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-[Illustration]
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-
-La Symbolique de Notre-Dame de Paris
-
-
-C’est à Victor Hugo, à Montalembert, à Viollet-le-Duc, à Didron, que
-nous devons le réveil de louanges dont se pare maintenant l’art
-gothique, si méprisé par le dix-septième et le dix-huitième siècles, en
-France. A leur suite, les chartistes s’en sont mêlés et ont parfois
-exhumé des layettes d’archives, des actes de naissance portant le nom
-des «maîtres de la pierre vivel» qui bâtirent les cathédrales; les
-recherches continuent dans les cimetières à paperasses des provinces;
-quel est, à l’heure actuelle, le résultat de ce mouvement que détermina
-le Romantisme?
-
-Celui-ci: tous les architectes, tous les archéologues, depuis
-Viollet-le-Duc jusqu’à Quicherat, n’ont vu dans la basilique ogivale
-qu’un corps de pierre dont ils ont expliqué contradictoirement les
-origines et décrit plus ou moins ingénieusement les organes. Ils ont
-surtout noté le travail apparent des âges, les changements apportés d’un
-siècle à un autre; ils ont été à la fois physiologistes et historiens,
-mais ils ont abouti à ce que l’on pourrait nommer le matérialisme des
-monuments. Ils n’ont vu que la coque et l’écorce; ils se sont obnubilés
-devant le corps et ils ont oublié l’âme.
-
-Et pourtant l’âme des cathédrales existe; l’étude de la symbolique le
-prouve.
-
-La symbolique, qui est la science d’employer une figure ou une image
-comme signe d’une autre chose, a été la grande idée du moyen âge, et,
-sans elle, rien de ces époques lointaines ne s’explique. Sachant très
-bien qu’ici-bas tout est figuré, que les êtres et que les objets
-visibles sont, suivant l’expression de Saint Denys l’Aréopagite, les
-images lumineuses des invisibles, l’art du moyen âge s’assigna le but
-d’exprimer des sentiments et des pensées avec les formes matérielles,
-variées, de la vitre et de la pierre et il créa un alphabet à son usage.
-Une statue, une peinture, purent être un mot et des groupes, des alinéas
-et des phrases; la difficulté est de les lire, mais le grimoire se
-déchiffre. Des livres tels que le «Miroir du Monde» de Vincent de
-Beauvais, le «Speculum Ecclesiæ» d’Honorius d’Autun, si bien mis en
-valeur par M. Male, le Spicilège de Solesmes, les apocryphes, la Légende
-dorée, nous donnent la clef des énigmes.
-
-L’on comprendra cette importance attribuée à la symbolique, par le
-clergé, par les moines, par les imagiers, par le peuple même au
-treizième siècle, si l’on tient compte de ce fait que la symbolique
-provient d’une source divine, qu’elle est la langue parlée par Dieu
-même.
-
-Elle a, en effet, jailli comme un arbre touffu du sol même de la Bible.
-Le tronc est la Symbolique des Ecritures, les branches sont les
-allégories de l’architecture, des couleurs, des pierreries, de la flore
-et de la faune, les hiéroglyphes des Nombres.
-
-Si ces diverses branches peuvent donner lieu à des interprétations plus
-ou moins sûres, il n’en est pas de même de la partie essentielle de la
-Symbolique des Ecritures, qui, elle, est claire et tenue pour exacte par
-tous les temps. Qui ne sait, en effet, nous déclare Saint Grégoire le
-Grand, que «l’Ancien Testament est la prophétie du Nouveau et le Nouveau
-la manifestation de l’Ancien», que, par conséquent, la religion Mosaïque
-contient en emblèmes ce que la religion catholique nous divulgue en
-réalité? L’histoire sainte est une somme d’images; tout arrivait aux
-Hébreux en figures affirme saint Paul; le Christ l’a rappelé maintes
-fois à ses disciples et lui-même s’est presque toujours servi, lorsqu’il
-haranguait les foules, de paraboles ou, si l’on aime mieux, de récits
-allégoriques qui lui permettaient, en montrant une chose, d’en dévoiler
-une autre.
-
-Il n’est donc point surprenant que le moyen âge ait suivi la tradition
-que lui avaient, après les enseignements du Messie, transmise les Pères
-de l’Eglise et appliqué à la maison du Seigneur leurs procédés.
-
-[Illustration]
-
-Cela dit, nous devons ajouter qu’en sus de cette précaution d’enclore,
-dans une cathédrale, les vérités du dogme, sous les apparences des
-contours et les espèces des signes, le moyen âge a voulu traduire, en
-des lignes sculptées ou peintes, les Légendaires et les évangiles
-apocryphes, être en même temps aussi qu’un cours d’hagiographie et de
-pieux fabliaux, un sermonaire narrant au peuple le combat des vertus et
-des vices, lui prêchant la sobriété, le travail, la nécessité évoquée
-par la parabole des vierges sages et des vierges folles, d’être toujours
-prêt à paraître devant Dieu, le menant, peu à peu, tout en l’exhortant
-le long de la route, jusqu’au jour de la mort qu’il lui découvrait
-brutalement, dès l’entrée même de la basilique, dans les tableaux du
-Jugement dernier et du pèsement des âmes.
-
-La cathédrale était donc un ensemble, une synthèse; elle embrassait
-tout; elle était une bible, un catéchisme, une classe de morale, un
-cours d’histoire et elle remplaçait le texte par l’image pour les
-ignorants.
-
-Nous voici loin, avec ces données, de l’archéologie, de cette pauvre
-science de l’anatomie des édifices!
-
-Voyons maintenant, en usant de la doctrine des symboles, ce qu’est
-Notre-Dame de Paris, quel est le sens de ses divers organes, quelles
-paroles elle profère, quelles idées elle décèle.
-
-Ses conceptions et son langage ne diffèrent pas de ceux de ses grandes
-sœurs de Chartres, d’Amiens, de Strasbourg, de Bourges, de Reims. Tout
-au plus cache-t-elle une arrière-pensée qui sent un tantinet le fagot et
-que j’expliquerai plus loin;--nous pouvons donc, pour elle comme pour
-les autres, l’étudier, en lui appliquant les théories générales du
-symbolisme.
-
-Occupons-nous d’abord de l’intérieur. Durand, évêque de Mende, qui vécut
-au treizième siècle, c’est-à-dire à l’époque même où fut construite
-Notre-Dame, nous enseigne que ses tours représentent les prédicateurs,
-et cette assertion se confirme par la signification assignée aux cloches
-qui rappellent aux chrétiens, avec leurs prédications aériennes, les
-vertus qu’il leur faut pratiquer, s’ils veulent parvenir aux sommets des
-tours, images de la perfection que cherchent à atteindre, en s’élevant,
-les âmes. Suivant une autre exégèse formulée, dans le Spicilège de
-Solesmes, par Pierre de Mora, évêque de Capoue, les tours
-représenteraient surtout la Vierge Marie et l’Eglise, veillant sur le
-salut de la ville qui s’étend sous elles.
-
-Le toit est l’emblème de la charité; les tuiles destinées à abriter le
-temple des pluies, sont les soldats qui protègent l’Eglise contre les
-entreprises des païens; les pierres des murailles, soudées entre elles,
-certifient, d’après saint Nil, l’union des âmes, et suivant Hugues de
-Saint-Victor, le mélange des laïques et des clercs qui constituent la
-société chrétienne, qui sont, dit-il, les deux flancs d’un même corps.
-
-Et ces pierres, liées par le ciment qu’Yves de Chartres assimile à la
-charité, forment les quatre grands murs de la basilique, les quatre
-Evangélistes, selon le «Tractatus super aedificium» de Prudence de
-Troyes, et selon la traduction d’autres écrivains, les quatre vertus
-principales: la Justice, la Force, la Prudence, la Tempérance.
-
-Les fenêtres sont les emblèmes de nos sens qui doivent être fermés aux
-vanités de ce monde et ouverts aux dons du ciel; elles sont garnies de
-vitres, laissant passer les rayons du soleil, du Soleil de Justice qui
-est Dieu; elles sont encore, d’après la théorie d’Hugues de
-Saint-Victor, les Ecritures qui éclairent mais repoussent le vent, la
-neige, la pluie, similitudes des hérésies que le Père de la division et
-du mensonge forme.
-
-Notre-Dame a trois portails, en l’honneur de la Trinité sainte; et celui
-du milieu, dénommé portail royal, est divisé par un pilier sur lequel
-repose une statue du Christ qui a dit de lui-même dans l’Evangile de
-saint Jean: «Ego sum ostium.» Tranchée de cette façon, la porte signifie
-les deux voies que l’homme est libre de suivre.
-
-Et cette allégorie est complétée par l’image du Jugement dernier qui se
-déroule sur le tympan du porche, avisant le pécheur du sort qui
-l’attend, suivant qu’il s’engagera dans l’une ou l’autre de ces deux
-routes.
-
-[Illustration]
-
-Pour résumer en quelques lignes ces données, nous pouvons dire que l’âme
-chrétienne, partie du sol, du bas des tours, avec la foi dans les
-vérités primordiales de la religion, stipulées par les groupes des trois
-porches: la Trinité, que le nombre même de ces entrées avère, la
-croyance en la Divinité du Fils et la Maternité divine de la Vierge,
-racontée par les statues et les figures, s’élève peu à peu, en
-pratiquant les vertus désignées par les grands murs, jusqu’au toit,
-symbole de la Charité qui couvre une multitude de péchés, qui est la
-vertu par excellence, selon saint Paul.
-
-Il ne lui reste plus dès lors, pour atteindre le Seigneur et se fondre
-en Lui, qu’à gravir les tours dont les sommets représentent les cimes de
-la vie parfaite.
-
-Et cet abrégé de la théologie mystique que la façade de Notre-Dame nous
-enseigne, nous le retrouvons, condensé en d’autres termes, exprimé par
-d’autres mots, dans son intérieur, par l’ensemble de la nef, du transept
-et du chœur, ces trois degrés de l’ascèse, la vie purgative, énoncée par
-les ténèbres de l’entrée, loin de l’autel; la vie contemplative qui
-s’éclaire en avançant vers le chœur; la vie unitive qui ne se réalise
-que dans la partie attribuée à Dieu, là où convergent les feux allumés
-par le soleil de Justice, dans les vitraux des roses.
-
-La forme intérieure de Notre-Dame est, de même que celle de la plupart
-des grandes basiliques, cruciale.
-
-Et ainsi que nous l’apprend dans son «De Divinis officiis» le bénédictin
-Rupert, abbé, au douzième siècle, du monastère de Deutz, si les
-dimensions de la croix sont en profondeur, en longueur, en largeur et en
-hauteur, il en est de même de l’église qui reproduit son image--et la
-profondeur notifie la foi--la longueur, la persévérance--la largeur, la
-charité--la hauteur, l’espoir de la récompense future.
-
-Si nous passons maintenant aux détails de l’ensemble, nous trouvons que
-la voûte est, d’après l’exégèse de l’anonyme du «Psalterium glossatum»
-du onzième siècle, l’image de la vie céleste, que les piliers sont les
-apôtres, qu’au dire de Durand de Mende, les colonnes que, de son côté,
-Petrus Cantor assimile, à cause de leur force, au Christ, sont les
-Evêques et les Docteurs qui soutiennent l’église par leur doctrine; que
-le pavé stipule l’humilité et qu’il figure aussi, parce qu’il est foulé
-aux pieds, les labeurs mis au service de la Foi, des fidèles; que le
-jubé, supprimé presque partout et remplacé par le coquetier, plus ou
-moins élégant, de la chaire à prêcher, est l’emblème de la montagne du
-haut de laquelle parlait le Fils.
-
-Le chœur et le sanctuaire symbolisent le ciel, tandis que la nef simule
-la terre et comme l’on ne peut s’élever de la terre jusqu’au ciel que
-par les souffrances rédemptrices de la croix, l’on érigeait jadis, au
-sommet de l’arcade grandiose qui réunit la nef au chœur, un crucifix
-colossal.
-
-L’ignorance des architectes et des curés a depuis longtemps fait
-disparaître cette croix gigantesque de Notre-Dame.
-
-Le signe marquant la division des deux mondes ne subsiste plus
-maintenant dans cette église que grâce à la grille qui entoure le chœur
-et limite les deux zones, celle de Dieu et celle des hommes, dit saint
-Grégoire de Nazianze, dans un poème cité par l’abbé Thiers.
-
-De son côté, l’abside, qui s’arrondit derrière le sanctuaire et affecte
-dans la plupart des cathédrales la forme d’un demi-cercle, rappelle la
-couronne d’épines sur laquelle s’appuya, lorsqu’elle fut sur le gibet,
-la tête ensanglantée du Christ.
-
-Dans la majeure partie des temples, la chapelle du fond est dédiée à la
-Vierge, afin d’attester, par cette position même qu’elle occupe, que
-Marie est le dernier refuge des pécheurs, mais, ici, où tout l’édifice
-lui est voué, elle n’a pas de chapelle spéciale à la fin du chevet et
-l’espace qui ne lui est pas consacré est tenu par un oratoire où l’on
-garde les réserves du Saint-Sacrement.
-
-Si l’abside, située derrière le maître-autel, signifie le douloureux
-diadème qui ceignit le chef vivant du Christ, l’autel même est sa tête,
-comme les bras étendus du transept sont ses bras, comme les portes
-ouvertes au bout des deux allées de ce transept sont les plaies de ses
-mains, comme les portes du grand porche d’entrée sont les blessures de
-ses pieds percés de clous.
-
-Enfin si l’on se place dans la nef de Notre-Dame l’on peut remarquer que
-l’axe du chœur incline légèrement sur la gauche.
-
-[Illustration]
-
-Cette inflexion, nous la retrouvons presque partout, à Saint-Ouen et à
-la cathédrale de Rouen, à Saint-Jean de Poitiers, à Notre-Dame de
-Chartres et de Reims, à Saint-Gatien de Tours, à Saint-Germain-des-Prés,
-à Paris, à Saint-Nicolas-du-Port, près de Nancy, dans presque toutes les
-grandes basiliques du moyen âge.
-
-La répétition constante de cet artifice est donc voulue et elle a sa
-raison d’être.
-
-Or, jusqu’à présent, il était admis que cette déviation de l’axe du
-chœur était une allusion à l’attitude de Jésus expirant sur le bois du
-supplice; c’était la traduction, en langue architecturale, du passage de
-l’Evangile selon Saint-Jean: «Et inclinato capite, tradidit spiritum.»
-
-Mais l’Ecole des Chartes, qui est devenue, depuis la mort de Léon
-Gautier et de Lecoy de La Marche, une sorte d’officine de Juivophiles et
-de protestants, dont le but semble être de déprécier le moyen âge que
-ses professeurs de jadis exaltèrent, a tout changé.
-
-A l’heure actuelle la symbolique est reléguée par elle dans les rancarts
-et l’on y enseigne le matérialisme archéologique dans ce qu’il a de plus
-bas.
-
-Une brochure intitulée «La déviation de l’axe des églises est-elle
-symbolique?» et qui a pour auteur M. de Lasteyrie, membre de l’Institut
-et l’un des podestats de l’Ecole, est, à ce point de vue, typique.
-
-M. de Lasteyrie répond par la négative à sa question, déclare qu’il n’a
-découvert aucun texte du moyen âge relatif à ce sujet et il ajoute
-aussitôt: «Si jamais le hasard en faisait sortir quelqu’un des arcanes
-de nos bibliothèques, je ne crois pas qu’on dût y prêter grande
-attention, car il serait assez isolé pour qu’on pût hardiment en
-contester la valeur.»
-
-Voilà qui est simple. Cette façon de prendre les devants pour nier
-l’importance de tout document qui réduirait sa thèse à néant est pour le
-moins ingénue; elle est, dans tous les cas, prudente.
-
-Mais en même temps qu’il nous atteste que l’inclinaison du chevet des
-cathédrales n’est pas intentionnelle et n’a été inspirée par aucun
-dessein mystique, il tente de nous fournir les raisons de cette
-constante anomalie des axes et de nous expliquer les causes pour
-lesquelles les architectes des basiliques du moyen âge la commirent.
-
-Et c’est alors que ce vétéran de la paperasse nous exhibe des arguments
-dont l’extraordinaire indigence désarçonne.
-
-Après avoir raconté ce que nous savons déjà--que les cathédrales ont été
-bâties par étapes successives et non d’un seul jet--très sérieusement,
-il nous dit:
-
-«Il en résulte que les architectes qui présidaient à la suite des
-travaux avaient à raccorder les maçonneries nouvelles avec les parties
-antérieurement construites et c’était là un problème dont on comprendra
-toute la difficulté, si l’on songe que la célébration du culte dans une
-partie de l’église obligeait à élever, entre cette partie et le chantier
-où se poursuivaient les travaux, des cloisons ou des murs qui
-interceptaient complètement la vue.
-
-«Or les gens du moyen âge, ne connaissant aucun des instruments qui
-permettent aux modernes de se repérer avec précision et de raccorder,
-malgré tous les obstacles, les lignes les plus compliquées, éprouvaient
-le plus grand embarras pour prendre leurs repères et une erreur minime
-avait pour conséquence une déviation très marquée dans les alignements.»
-
-Et ce n’est pas plus malin que cela! Les permanentes irrégularités des
-cathédrales tiennent simplement à ceci que les architectes du moyen âge
-ne savaient pas leur métier et n’étaient pas pourvus d’instruments
-modernes.
-
-Un tablier de bois tendu entre la partie construite et celle à
-construire suffisait pour leur faire perdre la tête et tous se
-trompaient, aucun dans ses calculs ne tombait juste.
-
-Evidemment les tire-lignes qui ont bâti, au dix-neuvième siècle,
-Saint-François-Xavier, Notre-Dame-des-Champs et Saint-Pierre de
-Montrouge étaient fort supérieurs, comme science, aux pauvres
-architectes qui ont édifié les cathédrales de Chartres, de Reims, de
-Paris, car eux, n’ont pas commis d’inadvertances; ils ont respecté les
-règles intangibles du cordeau, ils n’ont pas fait pencher le chœur de
-leurs églises!
-
-Telles sont les leçons d’orthopédie monumentale qui se débitent
-maintenant à l’école des Chartes.
-
-[Illustration]
-
-Mais laissons ces pédantesques balivernes et revenons à Notre-Dame de
-Paris.
-
-Elle n’est, pour la récapituler, qu’une des pages du grand livre de
-pierre écrit au treizième siècle sur notre sol et elle ne fait
-qu’enseigner dans l’Ile de France le même cours de théologie mystique
-qu’enseignent en même temps, dans la Beauce, dans la Picardie, dans la
-Champagne, ses sœurs de Chartres, d’Amiens, de Reims, en nous bornant à
-en citer trois; elle se sert du même idiome qu’elles et cette unanimité
-de doctrine et d’expression se comprend si l’on considère que les
-artistes n’ont jamais été, à cette époque, que les interprètes de la
-pensée de l’Eglise. Ainsi que le fait justement remarquer M. Male, dans
-son substantiel volume sur «L’Art religieux au treizième siècle», dès
-787, les Pères du second concile de Nicée déclaraient que la composition
-des images n’était pas laissée à l’initiative des artistes; elle
-relevait des principes posés par l’Eglise et la tradition religieuse et
-les Pères ajoutent encore: «l’art seul appartient aux artistes,
-l’ordonnance et la disposition nous appartiennent.»
-
-Il y eut donc immuabilité de théorie et de langue et les maîtres maçons
-et les imagiers n’eurent qu’à se conformer aux règles de la symbolique
-que leur indiquaient les moines ou les prêtres.
-
-Mais ce dialecte hermétique, clair pour ceux qui l’entendaient, était-il
-compris du peuple?
-
-Nous pouvons le croire, d’après les quelques renseignements que nous
-possédons. Yves de Chartres, dans son «De Sacramentis ecclesiasticis
-sermones», nous affirme, en effet, que le clergé apprenait la science
-des symboles au peuple et il résulte également des recherches de Dom
-Pitra, qu’au moyen âge, l’œuvre du pseudo-Méliton, évêque de Sardes, qui
-contient une clef des allégories employées par l’Eglise, était populaire
-et connue de tous.
-
-Cette symbolique officielle, si l’on peut dire, était donc accessible à
-tous les croyants, mais il en est une autre qui figure, à Notre-Dame de
-Paris, une symbolique occulte, compréhensible seulement pour quelques
-initiés; celle-là dérive de ce que l’on nomme les sciences maudites,
-très pratiquées au moyen âge. A-t-elle été insérée, à l’insu du clergé
-qui n’y vit goutte, sur certaines parties de la façade, ou les formules
-en furent-elles dictées aux imagiers par un prêtre adepte de
-l’astrologie et de l’alchimie? On ne le saura jamais; ce qui semble le
-plus probable, c’est que les dresseurs de thèmes généthliaques et les
-souffleurs de cornues ont cru découvrir, après coup, dans des sujets
-purement religieux, des intentions qui n’y étaient pas.
-
-Toujours est-il que Notre-Dame de Paris est peut-être une des seules
-cathédrales en France où de semblables secrets auraient été cachés sous
-le voile apparent des Ecritures.
-
-Deux des portails de la façade, le portail royal, celui du milieu et
-celui de Sainte-Anne et de Saint-Marcel qui longe le quai, sont ceux
-devant lesquels se sont réunis, au moyen âge et depuis, les adeptes de
-l’astrologie et les philosophes de la chrysopée.
-
-Au portail royal, quatre figures sont censées représenter les symboles
-de la pierre philosophale; elles sont contenues dans quatre médaillons
-qui se font vis-à-vis, deux par deux et qui sont encastrés, non dans le
-portail même, mais dans les contreforts. Ils sont là, à taille d’homme,
-très en évidence, séparés de tout l’ensemble décoratif de la porte. Ils
-représentent: à gauche, le premier, en partant du haut, Job, sur son
-fumier rongé par des vers que l’on voit et entouré d’amis; le second, un
-personnage étêté et manchot qui traverse, appuyé sur un bâton ou sur une
-lance, un torrent. Dans sa monographie de la cathédrale de Paris, M. de
-Guilhermy déclare qu’il est impossible d’identifier cette figure. Il
-est, en effet, difficile de savoir de quel nom ce bonhomme s’appelle. Il
-a l’attitude de saint Christophe, franchissant, appuyé sur son bâton,
-une rivière, et l’arc et les flèches que l’on aperçoit à ses pieds
-seraient bien ses attributs, car il fut, avant que d’être décapité, tué
-à coups de flèches et devint même, à cause de ce genre de supplice, le
-patron des arbalétriers; mais la place en haut du médaillon, pour y
-loger l’Enfant Jésus sur ses épaules, manque et d’ailleurs nul indice
-n’existe d’une statuette brisée, près du dos et de la tête du Saint. Ce
-n’est donc point le Christophore, et ce passant garde jusqu’à nouvel
-ordre l’anonymat.
-
-[Illustration]
-
-De l’autre côté, maintenant, à droite, en partant toujours du haut, nous
-trouvons Abraham prêt à sacrifier son fils et dont un ange arrête le
-bras, lequel bras a disparu, ainsi qu’Isaac tout entier et une bonne
-partie de l’ange; enfin, près d’une tour, un guerrier casqué et vêtu
-d’une cotte d’armes, protégé par un bouclier, qui lance contre le soleil
-un javelot. Celui-là serait Nemrod qui, d’après une ancienne tradition,
-serait monté sur une tour pour livrer bataille au ciel et à ses
-habitants.
-
-Si nous nous plaçons au point de vue de la symbolique chrétienne, ces
-bas-reliefs ne suscitent aucune difficulté d’interprétation; les sujets,
-sauf celui du faux saint Christophe, sont clairs, et les enseignements
-lucides; mais, il faut bien l’avouer, ils sont étrangement mis à part;
-ils ne décèlent aucun sens dans l’ensemble sculpté du portail; ils
-constituent, en somme, des phrases isolées, sans rapports entre elles.
-
-Si nous acceptons le point de vue de la symbolique spagyrique, nous
-pouvons reconnaître, avec le vieil hermétiste Gobineau de Montluisant,
-que Job est une personnification de la pierre des philosophes qui passe
-par les épreuves avant que d’atteindre son degré de perfection;
-qu’Abraham est l’alchimiste, le souffleur; Isaac, la matière à jeter
-dans le creuset; l’ange, le feu nécessaire pour opérer la transmutation
-de la matière en or. Restent le pseudo-Christophe et le Nemrod, mais les
-grimoires de l’alchimie ne nous renseignent guère sur le sens précis de
-ces figures.
-
-D’autre part, les astrologues qui désignent, de temps immémorial, ce
-portail sous le nom de porche de l’astrologie, ont toujours vu, dans les
-tableaux qu’il représente, une effigie de la Vierge astronomique et dans
-le Christ, accompagné de ses apôtres, l’image du soleil qui monte à
-l’horizon, entouré des signes du zodiaque. Que cette opinion soit fondée
-ou non, il faut avouer qu’elle a eu raison de se produire, car c’est à
-elle que nous devons d’avoir conservé une partie du porche. Et, en
-effet, en août 1793, la commune avait décrété la destruction de tous ces
-simulacres de la vieille superstition religieuse; et ce fut le citoyen
-Chaumette qui réclama en faveur de la science, déclarant que ce décor
-constituait un cours d’astronomie et avait servi à Dupuis pour établir
-son système planétaire--et le portail fut sauvé. Ce portail royal était
-et est donc encore revendiqué par les partisans de l’astrologie et les
-hermétistes.--La porte voisine, celle de Sainte-Anne et de Saint-Marcel,
-l’était et l’est encore par les alchimistes.
-
-A les entendre, le récepte, le secret de la sublime pierre des sages est
-inscrit sous la statue qui se dresse sur le trumeau, tranchant en deux
-la baie. Cette statue,--qui n’est qu’une reproduction, car l’original
-est placé dans la salle des Thermes, au Musée de Cluny--portraiture un
-évêque, debout, mitré et crossé, bénissant d’une main ses visiteurs et
-foulant aux pieds un dragon sorti d’une sorte de chapelle funéraire où
-une femme morte est assise dans un linceul enveloppé de flammes.
-
-La lecture de cette scène est très simple. Il suffit d’ouvrir les
-Bollandistes. La légende de saint Marcel, neuvième évêque de Paris,
-raconte, en effet, que ce saint délivra la ville d’un horrible dragon
-qui avait établi son gîte dans le cercueil d’une femme adultère,
-décédée, sans avoir eu le temps de se repentir et sans avoir reçu les
-sacrements; le saint frappa de sa crosse le monstre, lui entoura le cou
-de son étole, l’emmena à quelques lieues de Paris, dans un désert, et
-là, lui intima l’ordre, auquel d’ailleurs il obéit, de ne jamais plus
-retourner dans la ville.
-
-Ajoutons ce détail, qu’aux processions des Rogations, le clergé de
-Notre-Dame faisait autrefois porter, en souvenir de ce miracle, un grand
-dragon d’osier dans la gueule ouverte duquel le peuple jetait des
-gâteaux et des fruits. Cette coutume, qui remontait au moyen âge, a pris
-fin en 1730.
-
-Telle est la version de l’Eglise; autre est celle des alchimistes. Dans
-son cours de philosophie hermétique, Cambriel explique ainsi cette
-figure:
-
-[Illustration]
-
-Sous les pieds de l’évêque, sur le socle même de sa statue, de chaque
-côté, deux ronds de pierre sont sculptés. Les ronds de droite seraient
-les simulacres de la nature métallique brute, telle qu’on l’extrait de
-la mine, les ronds de gauche, négligés comme les premiers par la
-symbolique chrétienne, seraient la même nature métallique mais purifiée;
-et celle-là se rapporterait à la figure humaine, assise, dans la
-chapelle sépulcrale, et qui a pris naissance dans le feu dont son
-linceul s’entoure. De cette fournaise tombale qui serait l’œuf
-philosophique, inséré dans l’athanor, le dragon, né à son tour de la
-figure humaine, serait, en s’élevant hors du fourneau, en plein air,
-sous les pieds du saint, le dragon babylonien dont parle Nicolas Flamel,
-autrement dit, le mercure philosophal, le lion vert, le lait de la
-vierge, la substance même qui change par une projection le plomb en or.
-
-Dans cette interprétation, saint Marcel ne nous bénirait plus, mais il
-ferait un geste de circonspection, qui signifierait: taisez-vous, gardez
-le secret si vous l’avez compris.
-
-Si bizarre qu’elle paraisse, cette glose se conçoit pourtant, car les
-préparateurs du grand œuvre peuvent se placer sous le patronage de ce
-saint qui a, en effet, opéré plusieurs transmutations.
-
-Une fois, alors qu’il n’était encore que sous-diacre et qu’il servait la
-messe de l’évêque Prudence, il transmua en un vin qui manquait, l’eau
-qu’il venait de puiser à la Seine; une autre fois aussi, il changea
-cette même eau en une liqueur parfumée comme le saint chrême.
-
-Le choix que les alchimistes firent de cet Elu pour lui attribuer la
-possession du fameux secret pourrait donc jusqu’à un certain point se
-justifier; cependant, il convient d’observer que le patron officiel des
-spagyriques au moyen âge, ne fut pas saint Marcel, mais bien saint Jean
-l’Evangéliste, soit parce qu’une très ancienne légende nous le montre
-savant dans l’art de traiter les minerais de fer; soit parce que deux
-vers, pris en un sens éperdument littéral[1], de la séquence tissée en
-son honneur par Adam de Saint-Victor, nous le représentent fabriquant
-avec du bois de l’or et avec des cailloux des gemmes.
-
- [1]
-
- Qui de virgis fecit aurum,
- Gemmas de lapidibus.
-
-Que ces explications puissent sembler erronées, c’est bien possible,
-mais qu’importe! Que plus fabuleuse encore nous apparaisse cette autre
-légende relatant qu’un scrupule de la pierre des sages a été caché par
-l’évêque Guillaume de Paris dans l’un des piliers du chœur que l’on
-reconnaîtra si l’on suit la direction de l’œil d’un corbeau qui le
-regarde, sculpté sur l’un des porches, il ne nous en chaut pas
-davantage; ce qu’il sied simplement de retenir, c’est que, plus que ses
-congénères, Notre-Dame de Paris est mystérieuse, plus experte peut-être
-mais moins pure, car elle est à la fois catholique et occulte et elle
-greffe sur la symbolique chrétienne les réceptes de la Kabbale.
-
-En tous cas, ces discussions ne prouvent-elles pas que, sauf de nos
-jours, cette basilique fut toujours envisagée telle qu’un traité de
-symbolisme, s’exprimant à mots couverts, parlant, à l’exemple du Christ,
-en paraboles? Les archéologues, les architectes l’ont disséquée, ainsi
-que l’on disséquerait un cadavre; c’est très bien, l’anatomie de son
-corps est désormais connue; les romanciers, comme Victor Hugo, ont créé
-d’après elle un décor plus ou moins véridique pour y loger des
-personnages imaginés de toutes pièces, et cependant le poète a été le
-seul, alors, qui ait eu une vague intuition de la symbolique du moyen
-âge, lorsqu’il a écrit sa comparaison fantaisiste de la façade royale,
-trouée d’une grande fenêtre flanquée de deux petites, ainsi que le
-prêtre est flanqué, pendant la messe, du diacre et du sous-diacre, à
-l’autel. Il reste désormais à décrire, autrement qu’en un rapide abrégé,
-ses aîtres spirituels, sa vie intérieure, son âme, en un mot. La vraie
-monographie de notre cathédrale serait celle-là; mais le positivisme
-architectural ne fait que s’accroître, et, malheureusement, le clergé
-s’éloigne de plus en plus de questions qu’il aurait pourtant intérêt à
-ne pas dédaigner.
-
-
-
-
-Saint-Germain-l’Auxerrois
-
-
-[Illustration]
-
-Elle fut ronde comme le temple du Saint-Sépulcre à Jérusalem et ceinte
-de fossés que remplirent de leurs cadavres les Normands qui
-l’assiégèrent, l’église que fonda, au sixième siècle, à Paris, saint
-Landry, sous le vocable de saint Germain d’Auxerre. Celle-là fut
-l’aïeule. Cent ans après sa naissance, elle tombait de vétusté; le roi
-Robert la jeta bas et en reconstruisit une autre à sa place; celle-là
-fut la mère. Elle devint, à son tour, caduque et, au treizième siècle,
-sur ses ruines, naquit l’église de Saint-Germain-l’Auxerrois. Celle-là,
-c’est la fille; elle vit encore.
-
-Son enfance fut troublée; elle grandit rapidement d’abord, puis, sa
-croissance s’arrêta pendant une centaine d’années et ne reprit qu’après.
-Le portail et le chœur étaient achevés à la fin du treizième siècle. Le
-quinzième érigea le porche, la nef, les collatéraux du chœur et le
-transept; le seizième réédifia les chapelles, changea les dispositions
-du chevet, dressa le portail qui s’ouvre à gauche de l’abside sur la rue
-de l’Arbre-Sec, déroula devant l’autel un magnifique jubé, bâti par
-Pierre Lescot et sculpté par Jean Goujon; et l’église, parvenue à sa
-pleine maturité, s’atteste, grâce au voisinage de la Cour, la plus
-fastueuse et la plus fréquentée de Paris.
-
-Vint le dix-septième siècle qui, méprisant son allure gothique, omit de
-la dénaturer; mais, moins dédaigneux, le dix-huitième siècle, qui la
-jugeait de forme désuète, résolut de la rajeunir.
-
-En 1754, le curé et les marguilliers commencèrent par faire démolir le
-jubé, mais cette destruction ne modifiait pas la mine restée, pour eux,
-barbare, de la nef, et ils recoururent à un nommé Bacarit, architecte
-des écuries du Roi, en le priant de la civiliser. Il apprêta un plan, et
-le soumit à l’Académie des Beaux-Arts qui, dans un élan d’enthousiasme,
-s’écria que cet habile homme «savait marier, de la manière la plus
-heureuse, le genre moderne avec le gothique de l’église qu’il avait à
-décorer».
-
-Et l’effrayante ganache se mit à l’œuvre. Ne pouvant, à son grand
-regret, faute d’argent, tout saccager, il dut se borner à canneler les
-colonnes du chœur, à remplacer la flore symbolique des chapiteaux par
-d’insignifiantes guirlandes de feuillages et de fleurs, enfin à altérer
-les contours des croisées qu’il débarrassa de leurs magnifiques vitraux
-pour les habiller d’une claire vitraille qui fit se pâmer tous les
-chanoines d’aise.
-
-Et Saint-Germain n’en continua pas moins d’être gothique. Bacarit ne
-parvint pas à transmuer la douce orante du moyen âge en une Manon plus
-ou moins pieuse; les traits reparaissaient sous le grimage; ne pouvant
-obtenir mieux il songea à esquinter l’extérieur et il abattit la flèche
-et ses quatre clochetons et installa sur le tronçon demeuré du fût, une
-balustrade de pierre qui donna au sommet de la tour l’engageant aspect
-d’un balcon; puis, après un tel labeur, il se reposa et s’éteignit sans
-doute, chargé d’ans et de gloire, dans la paix du Seigneur, qu’il avait,
-avec des travaux de ce genre, si fidèlement servi.
-
-[Illustration]
-
-Débarrassé de son bourreau, Saint-Germain-l’Auxerrois vivait placidement
-quand la Révolution surgit. Alors ce fut autre chose. On ne l’affubla
-plus de travestis plus ou moins disparates, mais on la dénuda. Ce fut le
-pillage; ce après quoi le sanctuaire fut fermé; l’on installa dans ses
-dépendances une mairie et l’on usa de sa nef comme d’un hangar pour y
-gonfler des ballons. Il semblait que la série des déprédations fût close
-lorsque s’effondra le régime des Jacobins; mais Napoléon, qui se mêlait
-de tout, s’occupa de ce malchanceux édifice et projeta tout simplement
-de le raser. Heureusement qu’il n’eut pas le temps d’exécuter ce dessein
-et, en 1837, l’église, réouverte, fut réconciliée par Monseigneur de
-Quélen, archevêque de Paris, et l’on s’efforça dès lors, sous prétexte
-de panser ses blessures, de les ranimer.
-
-On la para, en effet, de flasques peintures et de redoutables vitres;
-mais si déformée, si réparée qu’elle puisse être, elle est encore
-charmante; son intérieur est un des plus intimes, des plus vraiment
-religieux qui soient à Paris et son extérieur demeure un régal d’art.
-
-Le portail du treizième siècle est encore debout, avec sa baie médiane
-datée de ce temps et les deux autres du quinzième siècle; quant aux
-sculptures représentant, ainsi que sur presque toutes les façades des
-cathédrales, le Jugement dernier, le pèsement des âmes, le sein
-d’Abraham, l’enfer des démons, avec l’épisode habituel des vierges sages
-et des vierges folles, elles ont disparu ou ne subsistent plus qu’à
-l’état d’épaves et de rudiments; mais six grandes statues, rangées dans
-les ébrasures de la porte du milieu, ont été refaites et repeintes; à
-gauche, en entrant, saint Vincent, diacre et martyr, un livre à la main;
-puis un roi barbu portant un sceptre, et une reine que de Guilhermy
-croit être Childebert et Ultrogothe, sa femme; à droite, saint Germain
-crossé et mitré; sainte Geneviève tenant un cierge qu’un petit diable
-placé au-dessus d’elle s’efforce de souffler; enfin un ange souriant, un
-flambeau au poing, prêt à rallumer, s’il s’éteint, le cierge de la
-sainte.
-
-La voussure, au-dessus des vantaux, détient encore trois cordons de
-personnages, anges, démons, ribaudes et vierges; le portail a, en somme,
-gardé quelques mots d’une phrase effacée par le temps et qu’il est
-facile de reconstituer, car elle est écrite au complet sur la façade des
-autres églises, mais le trumeau pilier récemment rétabli au-dessous
-d’elle est inexact, car il supporte, au lieu du Christ d’antan, une
-vierge neuve.
-
-Si l’on ajoute que des fresques modernes d’un nommé Mottez ont rempli
-les espaces demeurés vides, mais que l’on ne discerne plus de cette
-inutile peinture que des écailles craquelées de badigeon, l’on aura
-ainsi une idée précise du portail, tel qu’il existe à l’heure actuelle.
-
-Il est précédé d’un porche à cinq baies ogivales couronnées de balustres
-et de combles fleuronnés, construit, en 1425, par Jean Gaussel. De
-toutes les statues qui le peuplent, deux seulement sont authentiques,
-toutes les autres ont été fabriquées de nos jours. Ces deux statues
-représentent, l’une, située à la fin du porche et faisant face à la
-place du Louvre, près de la rue des Prêtres-Saint-Germain-l’Auxerrois,
-un saint François d’Assise énasé et manchot, à la figure mâchurée par
-l’âge; l’autre, sise du côté opposé et regardant la grande porte, une
-Marie l’Egyptienne enveloppée de ses cheveux qui ont conservé des traces
-d’or; elle tient les trois pains qui doivent l’alimenter dans le désert
-et penche mélancoliquement une petite tête oisive dont les yeux sont
-clos.
-
-Au-dessus de ce porche, se dresse, entre deux élégantes tourelles
-carrées, la façade trouée d’une rose flamboyante, terminée par un pignon
-triangulaire, planté sur sa pointe, d’un simulacre d’ange. Derrière, le
-vaisseau s’étend, flanqué de contreforts, hérissé de gargouilles, habité
-par une amusante ménagerie qui exhibe depuis des siècles, entre ciel et
-terre, les êtres les plus hétéroclites et les bêtes les plus cocasses.
-Il y a de tout dans cette kermesse de la pierre, des mendiants et des
-fous, un hippopotame qui rend par la gueule un sauvage; des singes et
-des griffons, des ours à muselières, des truies allaitant des
-ribambelles de gorets; des rats sortant, ainsi que d’un fromage de
-Hollande, de la boule du monde et guettés par un chat, ce qui signifie
-sans doute que les brigands qui dévastent la terre seront dévorés par le
-Démon.
-
-L’intérieur vaut, lui aussi, que longuement on le visite; tous les
-styles s’y coudoient. Il a été tellement défait et refait qu’il paraît
-un peu incohérent, mais ce côté hagard est délicieux quand on le compare
-à la monotone régularité des églises neuves!
-
-La nef gothique de quatre travées est coupée d’un transept percé d’une
-porte à chaque bout; celle de gauche est condamnée, celle de droite
-accède à la rue des Prêtres-Saint-Germain-l’Auxerrois, en face du bureau
-du Journal des Débats. L’on a installé, au milieu de son allée un
-bénitier exécuté par Jouffroy sur les dessins de Mademoiselle de
-Lamartine, des mioches paradant autour d’une croix; c’est de l’art pour
-la rue Saint-Sulpice, mais il ne dépare pas la misère ornementale des
-murs chargés, par un sieur Guichard, d’encombrantes fresques.
-
-Le long de la nef et du chœur, à partir de l’entrée, de nombreuses
-chapelles s’enfoncent entre les contreforts des murs, huit à gauche et
-quatre à droite.
-
-A gauche, d’abord, la chapelle des fonts baptismaux, dite de
-Saint-Michel, puis celles de Saint-Jean-Baptiste, de Sainte-Magdeleine,
-de Notre-Dame de Compassion--celle-ci touche au transept, après lequel
-se trouvent la chapelle de Saint-Louis, où réside le Saint-Sacrement et
-où l’on a placé sur l’autel une statue de la Vierge qualifiée de
-Notre-Dame de Bonne-Garde--celles de Saint-Vincent-de-Paul, de
-Saint-Charles-Borromée, où un hideux vitrail assigne à cet élu la tête
-d’un moricaud; enfin celle de Saint-Denys, Saint-Rustique et
-Saint-Eleuthère--et nous atteignons la petite porte de la rue de
-l’Arbre-Sec donnant sur l’abside et au-dessus de laquelle s’ouvre,
-derrière un vitrage à losanges de couleur, une tribune dite «Tribune de
-la Reine», parce que, prétend-on, la famille royale s’y serait
-quelquefois tenue pendant la messe.
-
-[Illustration]
-
-Parmi ces minuscules chapelles, une seule est intéressante, celle de la
-Compassion, qui fut, pendant plus d’un siècle, la chapelle du Conseil
-d’Etat, car elle détient un superbe retable flamand en bois, de la fin
-du quinzième siècle, provenant de la collection dispersée de M. de
-Bruges-Duménil; divers épisodes de la vie de la Vierge et de la Passion
-y sont sculptés; malheureusement, on ne le voit guère, la croisée qui
-devrait l’éclairer étant obscurcie par des carreaux modernes à la fois
-sombres et violents, qui ne laissent filtrer aucune lueur.
-
-A droite, maintenant, en partant de l’autre côté de l’abside dont nous
-parlerons tout à l’heure, la sacristie occupe la place de plusieurs
-chapelles, et les petits oratoires qui la suivent, en descendant avec le
-chœur, sont dédiés aux saints Apôtres, à saint Pierre, aux Pères et aux
-Docteurs de l’Eglise dont deux, saint Léon et saint Grégoire le Grand,
-sont, en leur qualité de premiers rôles, en vedette sur l’affiche des
-vitres; puis apparaît, succédant à ces réduits si exigus que le
-confessionnal les emplit, avec un autel, tout entiers, une très élégante
-porte du quinzième siècle surmontée d’une exquise Vierge en bois peint
-de la même époque, une Vierge dolente et frileuse, mais perchée si haut
-que, dans l’ombre des voûtes, on la remarque à peine; et vient le
-transept de la rue des Prêtres; cette allée franchie, toute la place des
-quatre chapelles situées en vis-à-vis, de l’autre côté de la nef, est
-ici prise par une seule, par la chapelle de la Sainte-Vierge, entourée
-d’une boiserie qui la cache aux yeux et munie d’une porte close, afin
-d’empêcher tous ceux qui voudraient venir la prier d’y pénétrer.
-
-Une église où la chapelle de la Vierge n’est pas accessible aux fidèles,
-c’est un comble! Que penser des curés qui mettent ainsi dans leur église
-la Madone au rancart? La raison invoquée de ce monstrueux interdit est
-que ce lieu sert parfois de chapelle pour les catéchismes. Eh! qu’ils le
-fassent, leur catéchisme, dans les greniers, dans les caves, chez eux,
-où ils voudront, mais qu’ils démolissent ce rempart de menuiserie,
-qu’ils laissent en tous les cas la porte ouverte, lorsque leurs quatre
-pelées et leurs trois tondus n’y sont pas!
-
-D’autant qu’elle est délicieuse cette chapelle! Intime et recueillie,
-elle se pare d’un autel contenant des reliques de saint Denys, de saint
-Célestin et de saint Benoît, au-dessus duquel est incrusté un antique
-retable de pierre, figurant l’arbre de Jessé dont les fleurons et les
-branches serpentent autour d’une belle statue de Vierge du quatorzième
-siècle qui appartint jadis au presbytère de Radonvilliers, en Champagne,
-le tout se détachant sur des fresques peintes par Amaury Duval; mais une
-bienfaisante obscurité permet de les distinguer mal.
-
-Pour être complet, citons, dans la nef, en face de la chaire, une énorme
-machine en bois monté, pourvue de colonnes et coiffée d’un baldaquin,
-exécutée par Mercier sur les dessins de l’emphatique Lebrun et qui
-servait de siège au roi quand il assistait officiellement à la messe; et
-une grille en fer forgé du dix-huitième siècle qui fut très réparée et
-privée de ses fleurs de lys; et revenons à l’abside qui est, selon moi,
-la partie la plus savoureuse de Saint-Germain-l’Auxerrois, car l’on peut
-s’y croire en même temps dans un oratoire de la fin du quinzième siècle
-et dans une église de campagne de nos jours.
-
-L’on dirait que l’odeur particulière de tout l’édifice s’y concentre. Et
-en effet, lorsqu’on entre dans Saint-Germain, on y hume une senteur
-spéciale qui n’existe, semblable à Paris, que dans un autre sanctuaire,
-celui de l’Abbaye-au-Bois de la rue de Sèvres, certains jours,--une
-odeur de salpêtre relevée par une très fine pointe de cire consumée et
-d’encens. Là, dans l’abside, cet arome d’églisette de village, le
-dimanche après le salut, persiste surtout par les temps de pluie et vous
-aide à vous transporter bien loin de Paris et de cette place du Louvre,
-devenue l’un des plus bruyants lieux de rendez-vous des voitures à
-vapeur et des tramways.
-
-Parfois, lorsque l’heure sonne à la tour voisine, le carillon qui
-l’accompagne de son cliquetis de verre brisé, vous suggère l’idée que
-l’on prie dans une église des Flandres. Et ces avatars successifs
-d’alentours--de temple Renaissance, de chapelle de bourgade et d’église
-flamande--font vraiment de cet obscur refuge un tremplin unique à Paris,
-de rêves.
-
-Pour rester dans la réalité, l’on peut dater du seizième siècle cette
-abside; elle est biscornue, de forme divagante; la vérité est que ses
-chapelles sont refoulées, d’une part, par l’alignement de la rue qui les
-cerne; de l’autre, elles sont entamées par le presbytère et la
-sacristie, si bien qu’elles vont de guingois, plus larges ou plus
-longues les unes que les autres.
-
-Celles des deux bouts sont de vagues réduits, des carrés irréguliers
-dont les lignes verticales s’évasent; les autres suscitent la pensée, là
-où sont percées les fenêtres, d’un triptyque ouvert, aux deux volets
-revenus en avant, pas repliés par conséquent le long du mur, avec une
-niche romane au-dessous de chacun d’eux. Il y a, en effet, sous les deux
-croisées des coins, deux petites cavernes plafonnées de voûtes en arc,
-creusées dans le bas des murailles et que l’on a remplies tant bien que
-mal, avec des pieuses statues de la rue Bonaparte, dont l’obscurité et
-la poussière effacent, Dieu merci, les traits.
-
-Ces chapelles sont au nombre de cinq; leur réunion dessine un
-demi-cercle à la ligne cabossée du haut; elles sont placées sous le
-vocable de sainte Geneviève, des saints patrons du lieu: saint Vincent
-et saint Germain, du Tombeau, de la Bonne-Mort et de saint Landry.
-
-Les deux branches finales du demi-cercle s’appuient, la première sur la
-porte de sortie de la rue de l’Arbre-Sec, la seconde sur la porte de la
-sacristie, ornée de fresques dont une, un saint Martin à cheval
-tranchant son manteau pour en donner la moitié à un pauvre, est due à ce
-Mottez qui décora le grand portail de ses badigeons qu’abolirent, pour
-l’allégresse des artistes, de secourables soleils et de propices pluies.
-
-[Illustration]
-
-De la chapelle Sainte-Geneviève, absolument sombre, tendue de toiles
-gondolées, teintes au cirage par Gigoux, rien à dire; de la chapelle des
-Saints-Patrons où s’érige dans une niche le tombeau de la famille des
-marquis de Rostaing, agrémenté de deux seigneurs qui vous regardent à
-genoux et l’air béat, et, près de la rampe de communion, de deux
-statuettes neuves de sainte Anne et de saint Antoine de Padoue, tout se
-pourrait également omettre si ces fenêtres ne détenaient peut-être, avec
-celles de la chapelle voisine de la Bonne-Mort, les seuls vitraux qui,
-par leur sens de la symbolique, par leur science des tons, par leur
-étampe vraiment personnelle d’art, méritent qu’on s’arrête devant eux et
-valent qu’on les loue.
-
-Dans ce Saint-Germain-l’Auxerrois qui n’a gardé, en fait de verrières
-anciennes, que quelques panneaux du quinzième et du seizième siècle,
-insérés dans les baies gothiques ou renaissance du transept et dans les
-roses, des panneaux dont les chairs des personnages sont le fond blanc
-même de la vitre et les vêtements de grandes taches de gomme-gutte de
-rouge lourd, de vert rude et de bleu dur--des carreaux fabriqués sous la
-monarchie de juillet bouchent toutes les ouvertures pratiquées dans les
-bas-côtés de la nef.
-
-Et toutes les monographies exaltent un affreux vitrail, exécuté par
-Lusson dans la chapelle des Apôtres sur les dessins de Viollet-le-Duc;
-toutes citent à l’envi les œuvres de Maréchal de Metz, amusantes par
-leur vert pistache et leur rose turc, peu usités dans les arts du feu,
-mais peintes comme de la peinture ordinaire, avec des couleurs si peu
-adhérentes, si mal cuites qu’ils s’éraillent à fleur de vitre et
-laissent pénétrer, ainsi que de vulgaires carreaux, le jour. Ce sont des
-aquarelles diaphanes, des peintures vitrifiées, c’est tout ce que l’on
-voudra, sauf des vitraux.
-
-Plus réelles, seraient les imitations de la sainte Chapelle œuvrées par
-Didron dans la chapelle du Tombeau; celles-là on les adule aussi, mais
-personne ne parle de ce Thévenot qui a décoré les fenêtres des Chapelles
-des Saints-Patrons et de la Bonne-Mort.
-
-Dans la première, le tableau du milieu qui a je l’ai dit, la forme d’un
-triptyque ouvert, les volets poussés sur leurs gonds en avant, comprend
-une Vierge couronnée et le Christ entre deux anges; le volet de gauche,
-un saint Vincent, celui de droite un saint Germain. Ce sont de hautes
-figures très hiératiques, et pourtant d’un modernisme un tantinet
-campagnard, car elles ont dans la tournure, dans la mine, d’abord
-presque déplaisantes, quelque chose d’agreste et de très simple. Les
-couleurs sont profondes, d’une ardeur tempérée, quasi sombre. Le rouge
-est rouge cerise; les violets et les verts, très nourris de bleu
-discret, sont graves; les ors sont saurés; mais la plus belle teinte, en
-dehors d’un chamois clair, est celle du manteau de saint Germain, une
-teinte qui tient du brun violi de la robe du carme et de ce brun
-rougeâtre connu dans la céramique sous le nom de foie de mulet; il est à
-la fois somptueux et austère; les grands verriers du moyen âge n’ont pas
-fait mieux.
-
-Ces mêmes couleurs, nous les retrouvons dans la chapelle de la
-Bonne-Mort, mais là, en plus de la personnalité singulière de ses
-figures, Thévenot se décèle comme un homme très au courant de cette
-vieille science de la symbolique chrétienne, si parfaitement omise par
-les vitriers et les architectes de nos jours. Il s’agissait d’historier
-les lueurs qui doivent éclairer une chapelle funéraire et il disposait,
-sur le panneau de face, de quatre places et sur chacun des panneaux de
-côté, d’une; il a ordonnancé l’ensemble de la sorte: au milieu, il a
-peint dans les quatre compartiments sur un fond de gris perle strié,
-dans une bordure de chardons emblèmes de la pénitence, saint Joseph avec
-un lys, la Vierge couronnée d’étoiles, le Christ bénissant le monde,
-saint Michel arborant un étendard et une balance, le pied sur le démon.
-
-Dans le volet de gauche, un être barbu, étrange, coiffé d’une espèce de
-turban déroulé, nimbé d’une auréole orange, fastueusement vêtu d’une
-robe grenat brodée de ramages d’or, chaussé de violet, tient d’une main
-un vase de parfums et s’appuie de l’autre sur une bêche.
-
-Dans le volet de droite, un saint Pierre, pieds nus, la tête cerclée
-d’un halo, croise sur sa poitrine ses deux clefs.
-
-Et la phrase figurée sur ce triptyque de vitraux est facile à lire. Cet
-être à l’allure bizarrement héraldique, qui porte, tel que Magdeleine
-dans les tableaux des primitifs flamands, un pot d’aromates et est muni
-d’une bêche, c’est saint Tobie, tout à fait inconnu de nos jours, mais
-célèbre au moyen âge, car il était alors le saint des sépultures, le
-patron des fossoyeurs qui l’avaient choisi à cause des paroles que, dans
-la Bible, l’ange Raphaël lui adresse: «... Lorsqu’à minuit tu enterrais
-les morts... c’est moi qui présentais tes prières au Seigneur...»
-
-Il est préposé aux soins de la dernière heure; il s’occupe du corps,
-tandis que, de l’autre côté du Christ, saint Michel pèse dans sa balance
-le poids des vertus et des fautes et présente la pauvre âme désincarnée
-au Seigneur, auprès duquel intercèdent saint Joseph et la Vierge, alors
-que, plus loin, saint Pierre attend, pour ouvrir les portes du ciel, que
-le sort de la pécheresse soit résolu.
-
-Tous les célestes acteurs du drame qui commence à la descente de la
-dépouille mortelle dans la terre, pour finir à l’entrée de l’âme dans le
-paradis, sont réunis en ce lieu et font, en quelque sorte, le récit du
-jugement, après la mort.
-
-[Illustration]
-
-Parmi ces personnages, en sus du Tobie si curieux, il en est deux
-remarquables par leur aspect rigide et familier, la Vierge et le Christ.
-Ils ont dans les mouvements, dans les traits surtout, quelque chose de
-juste et de net qui fait songer aux types de certaines de ces admirables
-illustrations des «Misérables» d’Hugo que dessina Brion. C’est un peu le
-même art, sobre et éloquent dans sa simplesse même.
-
-Qu’est ce Thévenot, si délibérément oublié par la critique de notre
-époque? O. Merson, dans son livre sur les vitraux, le représente comme
-ayant vécu à Clermont-Ferrand et ayant restauré les verrières de
-Bourges. Ottin, dans son «Histoire du Vitrail», lui consacre juste trois
-mots: «Thévenot--Clermont--1834». J’ai trouvé, d’autre part, une
-brochure signée de son nom suivi de ce titre: «chef d’escadron», un
-essai historique sur le vitrail paru, en 1837, à Clermont. Il s’y révèle
-tel qu’un homme épris de son art et plein d’enthousiasme pour les
-verriers des grands siècles.
-
-Et c’est tout ce que j’ai pu recueillir sur son compte.
-
-De ces deux chapelles ainsi parées de vitres intelligentes, la plus
-quiète, la plus douce, est, selon moi, celle de la Bonne-Mort. De vagues
-peintures et des inscriptions gothiques tracées en lettres d’un or qui
-s’efface, s’aperçoivent confusément dans l’obscurité lorsqu’on allume un
-petit cierge; l’autel est surmonté d’un intéressant bas-relief de
-pierre, racontant la scène d’une mise en tombeau, mais ce qui évoque la
-senteur d’une chapelle de village dans ce petit coin, c’est le
-délabrement de la pierre rongée par l’humidité, la tristesse du tapis
-qui se décolore, la poussière amoncelée dans les deux niches de côté,
-sur une Pieta de Bonnardel et une moderne statue de saint Joseph; c’est
-la misère même des vieux prie-dieu de paille accumulés devant la rampe.
-
-Les types rustiques adoptés par Thévenot sont vraiment en accord avec
-les alentours.
-
-Ah! s’il est un endroit propice pour s’écheniller la conscience, c’est
-bien celui-là! Aucun bruit dans les ténèbres qui vous entourent, c’est à
-peine si, de temps à autre, une ombre de vieille femme vient s’abattre
-sur une chaise ou s’accouder contre un pilier. Il y a si peu de
-visiteurs!
-
-Moins intéressante est la dernière chapelle de l’abside, celle qui
-confine à la porte de la sacristie et qui est dédiée à saint Landry;
-elle a été récemment nettoyée; on y a planté les monuments funéraires du
-chancelier Etienne d’Aligre et de son fils, et sorti de la nuit où elles
-dormaient des fresques du sieur Guichard, dont le réveil ne suscite
-aucun réconfort: celles brossées par le même peinturlureur sur les murs
-du transept suffisaient.
-
-Et le tour de l’église est accompli.
-
-Il reste pourtant une très ancienne salle dans laquelle le Chapitre
-déposait naguère ses archives. On y monte par un escalier en colimaçon,
-situé près de la chapelle de la Vierge, à l’entrée du grand portail et
-l’on débouche, après avoir tourné dans la spirale qui s’éclaire par des
-fentes de jour, sur le seuil d’une grande pièce carrée, demeurée, depuis
-des siècles, intacte, avec son pavé aux losanges rouges, vernissés,
-formant, en trompe-l’œil, un carrelage de dés, son plafond aux caissons
-sculptés d’où pend un lustre à becs de cuivre, ses vieilles crédences,
-ses armoires dont les pentures de fer s’ajourent en des lettres
-gothiques inscrivant les noms de saint Vincent et de saint Germain sur
-les panneaux de chêne.
-
-Mais la partie vraiment séduisante de ce logis, c’est le mur du fond qui
-fait face à la croisée géminée, ouverte sur la place. Il est occupé tout
-entier par un retable sculpté du seizième siècle, un triptyque
-représentant les scènes de la vie de la Vierge et de sainte Anne. On y
-retrouve la légende des Apocryphes, la rencontre d’Anne et de Joachim, à
-la porte Dorée; on y voit un amusant escalier du Temple, gravi par une
-figurine, toute une série de personnages autrefois teints et dont le
-bois, maintenant décoloré, pèle; des personnages aux gestes exacts à la
-fois et élargis, semblables à ceux que taillèrent presque tous les
-imagiers, si savoureusement réalistes, de ce temps. Les volets qui
-forment ce retable furent autrefois des tableaux peints à la détrempe,
-mais ils sont tellement écaillés que l’on ne discerne plus que de
-fantomatiques apparences de bouts de visages et de vagues fragments de
-corps.
-
-Ce local poudreux est infiniment doux. L’on s’imagine très bien l’un des
-treize chanoines qui composèrent le Chapitre desservant jadis la
-paroisse de Saint-Germain, assis devant la table placée au milieu de la
-pièce, dépouillant les archives, relevant les dates des obits, extrayant
-des manuscrits les miracles des saints fondateurs de son église.
-
-Et l’on se prend, à ce dégoût d’un début de siècle, à envier ce bon
-prêtre qui s’interrompt de son travail, pour essuyer ses besicles de
-corne, dans le grand silence de ces murs de pierres sourdes, seulement
-rompu par les soupirs fatigués du bois.
-
-Comme tout cela nous met loin!
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-Ce pauvre Saint-Germain-l’Auxerrois, quand on songe qu’il fut un des
-sanctuaires les plus opulents et les plus renommés de Paris! Paroisse
-des rois de France, logés en face de lui, au Louvre, il prêta, le 24
-août 1572, ses cloches pour sonner l’hallali de la partie de chasse de
-la Saint-Barthélemy et, le dimanche de l’an 1594, Henri IV y donna le
-pain bénit et suivit, une palme au poing, la procession qui se déroulait
-dans les bas-côtés de la nef et du chœur.
-
-C’est dans cette même église, devant ce même roi, assis, cette fois, au
-banc d’œuvre, que le grotesque P. Valladier, dont les sermons sur
-l’avent, prêchés à Saint-Germain-l’Auxerrois, furent publiés sous le
-titre de la «Sainte philosophie de l’âme», osa prononcer l’indécent
-panégyrique des appas de Marie de Médicis.
-
-[Illustration]
-
-Il les divise en trois étages. Après avoir parlé du premier,
-c’est-à-dire du visage qu’il compare à toutes les fleurs et à toutes les
-gemmes, il passe au second, à la gorge de la reine qu’il traite de deux
-fontaines cristallines de lait, deux magasins de mannes, deux sources
-d’ambroisie, deux fontaines de nectar, deux cannes de sucre, deux
-cruches de miel, deux plantes de baume, deux montres de l’horloge
-intérieure, deux bastions et remparts du cœur, puis il descend...
-
-Encore qu’il fût épris des gaudrioles, l’on se demande vraiment ce que
-le Vert-Galant dut penser de ce genre de prêche...
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-Après ces deux dates de 1572 et 1594, glorieuses si l’on veut, d’autres
-se succèdent moins carillonnées par la bienveillance de l’Histoire.
-
-1617, année pendant laquelle une populace furieuse déterre le cadavre du
-maréchal d’Ancre inhumé dans un caveau de l’église sous la tribune de
-l’orgue et le coupe en petits morceaux. Le cœur fut rôti sur des
-charbons et mangé publiquement par un homme; les entrailles furent
-jetées dans la Seine et les restes brûlés sur le pont-neuf devant la
-statue d’Henri IV. Le lendemain, l’on vendit les cendres un quart d’écu,
-l’once; et les oreilles, que l’on avait mises à part furent payées fort
-cher par un amateur.
-
-1665, année où eut lieu l’ostension des reliques de sainte Reine sur le
-maître-autel de Saint-Germain-l’Auxerrois.
-
-Anne d’Autriche avait commandé à un orfèvre de Paris un reliquaire
-d’argent pour y déposer l’os du métacarpe de cette sainte, dont elle
-désirait faire présent à l’hôpital d’Alise. Quand le travail fut
-terminé, la reine voulut que son église paroissiale profitât, la
-première, des grâces dévolues à ces glorieux détriments et elle en
-ordonna l’exhibition pendant la durée de trois neuvaines.
-
-«Une infinité de personnes de toutes conditions», disent les textes, se
-rendit à Saint-Germain, pour prier devant ce reliquaire.
-
-Or, la spécialité de sainte Reine,--qui fut celle aussi de saint
-Job--était la guérison des maladies secrètes. Comment et pourquoi? Un
-vieil auteur, au nom prédestiné de Méat, tente de nous l’expliquer dans
-un livre intitulé «La fille héroïque».
-
-«Deux contraires, raconte-t-il, ne sauraient souffrir dans un mesme
-sujet et ils sont tellement opposez qu’ils se persécutent
-continuellement et ne cessent jamais leur combat, qu’après que l’un
-d’eux a obtenu la victoire sur son ennemy. C’est pourquoy je cesse mon
-étonnement quand je considère l’opposition qu’il y a entre la chasteté
-et ce vilain vice. Sainte Reine, qui avait eu très grand soin de
-conserver sa pureté pendant sa vie, n’a pas voulu après sa mort, que les
-impurs s’approchassent de sa fontaine sans estre nestoyez de leurs
-ordures. De là vient que, quand ils boivent de cette eau, avec
-confiance, ils s’en retournent avec joye de ce qu’ils sont délivrés de
-ces maux estranges qui, sans ce divin remède, dureraient aussi longtemps
-que leur vie.»
-
-L’Histoire ne nous narre pas si les malades qui vinrent implorer la
-sainte à Saint-Germain-l’Auxerrois, guérirent. La fontaine, il est vrai,
-dont parle Méat et qui servait et qui sert encore, dans le village
-d’Alise, d’excipient aux cures, n’y coulait point, mais à défaut de
-l’eau miraculeuse, les Parisiens avaient la ressource d’invoquer, en sus
-de la bonne Déicole de la Bourgogne, le grand thaumaturge, Bourguignon,
-lui aussi, guérisseur de tous les maux, le patron du sanctuaire où ils
-priaient, saint Germain d’Auxerre.
-
-1831. L’église fut, le 14 février, envahie par le peuple, sous le
-prétexte que l’on y célébrait une messe anniversaire pour le repos de
-l’âme du duc de Berry.
-
-Ce fut une très ridicule aventure. Le service funèbre s’était terminé
-vers midi et demi. Après l’absoute, le curé s’était retiré, lorsque
-quelques royalistes échauffés s’avisèrent d’attacher sur le catafalque
-une lithographie du duc de Bordeaux, une croix de Saint-Louis et une
-couronne d’immortelles jaunes et noires.
-
-Le bruit se répandit aussitôt au dehors que les Henriquinquistes
-préparaient un coup d’état, promenaient dans l’église un buste du prince
-et y déployaient des drapeaux blancs; et sans en demander plus, la plèbe
-se rua dans le sanctuaire et y saccagea tous les objets du culte.
-
-Cette équipée finit devant les tribunaux où tous les accusés furent
-acquittés. Une brochure parue, en 1831, chez Dentu, nous relate ces
-hauts faits et nous fournit ce spécimen de proclamation royaliste dont
-le comique me paraît sûr.
-
-Elle est adressée à MM. les Charbonniers de Paris.
-
-«Messieurs, l’attachement que vous avez toujours montré pour la branche
-aînée des Bourbons, la douleur que vous avez témoignée à la mort du duc
-de Berry, ce prince bienfaisant qui vous a été ravi par un horrible
-crime qui vous prive du digne père de notre Henri V, et l’horreur que
-les Auvergnats ont ressentie de cet affreux assassinat, nous donnent
-lieu de croire que vous vous ferez un devoir d’assister au service
-anniversaire qui sera célébré à Saint-Germain-l’Auxerrois. D’après les
-vrais sentiments qui vous ont toujours dirigés, nous avons l’espoir de
-vous y trouver réunis en corps.»
-
-Ni en corps, ni en personne, les ingrats auverpins, si respectueusement
-traités pourtant, ne vinrent.
-
-[Illustration]
-
-Si nous sautons maintenant de l’année 1831 à l’an 1871, nous voyons
-encore l’église pleine; seulement, cette fois, ce ne sont plus des
-partisans de la royauté mais bien les membres d’un club de
-libres-penseurs qui s’entassent dans son vaisseau, sous la présidence
-d’un sieur Pierre et d’une certaine Lodoïska, accoutrée d’une veste de
-hussard, culottée d’un pantalon de turco, coiffée d’une toque à cocarde
-rouge, et chaussée de bottines à glands d’or.
-
-Et tandis que, du haut de la chaire, un pochard pérore, un autre troue
-d’un coup de baïonnette la bouche de la statue de la Vierge et y plante
-une pipe; puis il arrache l’Enfant-Jésus et de toute l’église qui
-trépigne de joie, des lazzis, exactement notés, s’échangent:
-
---Passe le gosse par ici, pour qu’on l’embrasse!
-
---Ouvrez-y la gueule pour voir s’il a fait ses dents!
-
-Et l’on promène l’Enfant que l’on finit par jeter, brisé, dans un coin.
-Mais, pour dire vrai, les fédérés se bornèrent à ces aménités sacrilèges
-et à ces farces impies et, moins féroces que d’autres ivrognes qui,
-après avoir maltraité les prêtres, pillèrent les églises, ceux-ci se
-contentèrent de voler quelques vêtements d’enfants de chœur et
-d’emporter deux pianos qui, l’on ne sait trop pourquoi, stationnaient
-là.
-
-Les temps sont changés; si Saint-Germain a vu les pieuses affluences et
-les cohues irritées ou gouailleuses, s’il a même aussi connu, pendant la
-Convention, les hilares assemblées de légères muscadines et de pesantes
-commères, réunies, devant sa porte, pour applaudir aux audacieuses et
-aux piètres chansons d’Ange Pitou, il ne connaît plus de foule d’aucune
-sorte maintenant. Ses abords sont rapidement longés par des gens en rut
-d’affaires et quant à son intérieur il est un des plus délaissés qui
-soient à Paris; sa nef ne peut même, le dimanche, à la grand’messe,
-malgré tous les enfants des écoles qu’on y parque, se remplir.
-
-La paroisse des rois est devenue la paroisse de la Mode; l’église est
-enserrée par les magasins de la Belle-Jardinière, du Pont-Neuf et de la
-Samaritaine. Ce dernier la touche presque, car la livrée bleue de ses
-devantures s’étend dans la rue de l’Arbre-Sec et un ignoble bâtiment de
-fer qu’il vient d’ériger, se dresse, surmonté, en guise de clocher, d’un
-chapeau chinois, devant l’abside, là où le brave bourgeois qui alloua
-des fonds pour la faire rebâtir, messire Jehan Tronson, drapier de
-Paris, fit apposer sa signature, dans une frise, sous le toit, en
-adoptant la forme d’un rébus figuré par des tronçons de carpes.
-
-Même au temps où les rois habitaient le Palais du Louvre, le commerce
-des draps aidait à embellir l’église; il venait en aide aux bourses des
-souverains, souvent sèches; cette affection des drapiers pour leur
-sanctuaire explique la présence, sous le narthex, de la statue de sainte
-Marie l’Egyptienne, leur sainte de prédilection et leur patronne, sans
-doute parce que saint Zozime qui la rencontra dans le désert, vêtue
-seulement de ses longs cheveux, donna son manteau pour la couvrir.
-
-Maintenant, il n’y a plus de monarques, mais je crois bien que les
-grands industriels des draperies s’occupent moins que leur ancêtre
-Tronson des besoins du culte; cette observation n’est pas un reproche,
-car il est certainement très heureux qu’il en soit ainsi. S’ils
-désiraient, en effet, faire réparer ou orner leurs chapelles, ils
-seraient bien forcés de s’adresser, comme l’Etat dont ils prendraient la
-place, à de dangereux architectes et à de nuisibles peintres, et que
-resterait-il du charme dolent et désuet de cette très douce église?
-
-
-
-
-Saint-Merry
-
-
-[Illustration]
-
-Saint Médéric ou saint Merry n’est pas un saint sur le compte duquel les
-renseignements abondent. Ce que l’on connaît de sa vie peut se résumer
-en quelques lignes. Entré à l’âge de treize ans, au monastère bénédictin
-de Saint-Martin situé près de la ville d’Autun où il naquit, il devint
-abbé de ce cloître, prit la fuite pour se retirer dans un désert et y
-mener l’existence des ermites, et fut ramené de force par l’évêque
-d’Autun, au milieu de ses moines. Il s’évada de nouveau avec saint
-Frodulphe, l’un de ses disciples et parvint près de Paris. Là, il
-découvrit, dans un petit bois, une chapelle dédiée à saint Pierre, bâtit
-une cellule dans son voisinage, et après y avoir demeuré pendant deux
-ans et neuf mois, il y mourut, le 29 août de l’année 700 et fut inhumé
-dans ladite chapelle.
-
-Et un point, c’est tout.
-
-Vers la fin du neuvième siècle, un capitaine qui avait combattu, sous
-les ordres du comte Eudes, les Normands dont l’armée assiégeait Paris,
-Odo falconarius, Odon le fauconnier, fit construire sur la place de la
-chapelle, tombée en ruines, une église romane; elle fut érigée en
-collégiale, baptisée sous le double vocable de Saint-Pierre et de
-Saint-Merry, puis ce dernier, peu à peu, à cause des miracles qu’il
-opéra, évinça l’autre et resta seul titulaire de cette église que l’on
-détruisit au seizième siècle.
-
-Celle qu’on lui substitua et qui existe encore fut commencée en 1525 et
-achevée en 1612.
-
-«En faisant les fondements de la neuve église», raconte le bon Gilles
-Corrozet dans ses «antiquités chroniques et singularités de Paris», on
-trouva sous le grand autel, dans un tombeau de pierre, le corps de son
-fondateur, ayant des bottines de cuir doré aux jambes, lequel, sitôt
-qu’il fut touché de l’air, tourna en poudre. Son épitaphe était auprès,
-la date duquel pour la vieillesse, ne put être reconnue. Cet épitaphe
-fut engravé en une autre pierre qui est au milieu du chœur et contient
-ainsi:
-
-«Hic jacet vir boniæ memoriæ, Odo falconarius, fundator hujus ecclesiæ.»
-
-Et Corrozet ajoute: «Anciennement n’était qu’une petite chapelle en
-laquelle, dit Vincent historial, au cinquième livre, chap. iiijxxij,
-saint Merry trépassa. Son corps y fut enterré et y reposa deux ans et
-depuis, en l’an 1304, il fut levé de terre et mis en une capse d’argent
-en la même chapelle.»
-
-D’autre part, le Calendrier historique et chronologique de l’église de
-Paris, pour l’année 1747, nous fait savoir que le compagnon du saint,
-saint Frodulphe que le vulgaire appelle saint Frou, décéda, lui aussi, à
-Paris et que son corps fut enseveli près de celui de son maître, dans
-l’intérieur de Saint-Merry.
-
-En édifiant le nouveau sanctuaire, on eut soin de bâtir, au lieu même du
-caveau où gisait la dépouille mortelle des deux saints, une crypte qui
-subsiste encore; mais elle n’a jamais détenu leurs restes qui furent
-exposés au-dessus du maître-autel, dans le chœur et enfermés dans un
-reliquaire dont les chanoines de Notre-Dame vérifièrent le contenu, en
-1625. Ils y remarquèrent, en sus des ossements, un flacon auquel était
-jointe une cédule sur laquelle étaient écrits ces mots: «C’est une fiole
-de baume creu et la donna Messire Etienne Maupas, l’an 1339, le
-vingt-cinquième jour de may.»
-
-La châsse fut encore ouverte en 1793, mais, cette fois, par les
-sans-culottes qui s’empressèrent de jeter à la voirie et les pieux
-détriments et la fiole.
-
-Il n’existe donc plus de reliques de saint Merry. En fait d’objets lui
-ayant appartenu, l’on peut voir, dit l’abbé Salmon, dans ses
-«Pèlerinages de Paris», le fragment d’une de ses chasubles ornée de
-dessins bizarres. Il est possédé par le trésor de l’église de Longpont.
-
-Sauf la tour ogivale dans le bas mais dont les derniers étages arborent
-les pilastres et les cintres du dix-septième siècle, l’église actuelle
-est du gothique de la dernière période; le portail principal s’étend sur
-la rue Saint-Martin. Il est difficile à saisir, en son ensemble, à cause
-du peu de recul que permet l’étroitesse de la rue; percé de trois portes
-ogivales surmontées de crossettes et de fleurons, il n’a gardé de son
-ornementation primitive que des bribes mais d’aucunes, celles surtout de
-la porte de droite, méritent qu’on les loue.
-
-Il y a là, en haut, tapis dans une torsade de feuillages, un chien et un
-lièvre qui se livrent à une éternelle partie de cache-cache et, plus
-bas, un joueur de cornemuse coiffé d’une sorte de lampion de déménageur,
-et qui regarde, accroupi, depuis bien des siècles, déambuler les
-petits-fils de ces Parisiens réunis pour le fêter, aussitôt qu’il naquit
-et qu’on le déposa dans le berceau préparé de sa porte.
-
-Aujourd’hui tous passent et nul ne s’arrête devant lui. Il vit, dépaysé,
-survivant à de naïves sympathies qu’ont oubliées les âges.
-
-L’on discerne également sur les chambranles des autres porches, des
-dragons qui descendent, en rampant, vers le sol, des bouts de marmousets
-destinés à servir de consoles, des arcades trilobées, des lierres et des
-vignes qui serpentent dans le creux des archivoltes.
-
-Tout cela est demeuré plus ou moins intact, mais le reste est du toc et
-toutes les statues sont des faux.
-
-Les douze grandes et les six petites qui remplissent les niches des
-trois portes, vidées par la Révolution, ont été fabriquées, en 1842, par
-Desprez et Brun; les dix-huit figurines, placées sous les dais historiés
-de la voussure, en recul, dans le haut de la baie médiane, sont des
-moulages pris à Notre-Dame de Paris, de statuettes du treizième siècle;
-mieux eût valu, à coup sûr, reproduire des images du seizième qui
-eussent été au moins en accord avec le style de l’église, mais il ne
-faut pas se plaindre, car l’on aurait pu imaginer pis, en commandant des
-sculptures neuves aux limousins médaillés de notre temps.
-
-En tout cas, vieilles ou neuves, ces statues ont été si bien patinées
-par la crasse des poussières et par la boue des pluies, qu’à distance,
-avec un peu de bonne volonté, la confusion s’opère et que cette façade,
-noire et comme rongée, semble avenante pour tous ceux qu’exaspèrent ces
-basiliques modernes dont les murs ont la couleur des toiles écrues,
-aggravées parfois, par des couches multipliées de blanc.
-
-[Illustration]
-
-L’église Saint-Merry longe d’un côté, au nord, la rue du Cloître,
-au-dessus de laquelle elle ouvre une fenêtre à meneaux flamboyants, que
-surplombe une meute de chiens de garde, veillant sur une ménagerie de
-chimères dont les bustes rigides qui avancent sur la chaussée versaient
-jadis de leurs gueules contournées des torrents de pluie.
-
-Et ces douches que recevaient les passants étaient, je veux le croire,
-excellentes, sinon pour la santé des vêtements et le salut du corps, au
-moins pour le bien-être de l’âme. Ces aspersions étaient, en effet, un
-tonique contre la langueur du péché, un cordial interne, un réchauffant.
-
-Nos pères connaissaient le langage symbolique des gargouilles. Ils les
-considéraient comme les images pétrifiées de ces princes de l’air dont
-parle saint Paul, comme des démons rejetés hors du sanctuaire et
-relégués le plus loin possible de son faîte, et tout en grelottant et en
-dansant sous la furie des averses dont ces monstres leur inondaient le
-crâne, ils faisaient sans doute un retour sur eux-mêmes, prenaient de
-saines résolutions, se promettaient d’échapper à l’emprise de ces
-Esprits de Malice, en s’épurant par la pénitence et la prière...
-
-De l’autre côté, au sud, l’église a encore conservé quelques spécimens
-de son bestiaire infernal, mais c’est à peine si on les entrevoit, car
-le bras de son transept qui s’élève au-dessus de la rue de la Verrerie,
-est cerné par le presbytère et masqué par d’autres maisons. La grande
-fenêtre placée en face de celle qui se hausse sur la rue du cloître
-Saint-Merry est invisible; l’on peut, tout au plus, apercevoir au-dessus
-des toits une pointe de fronton et deux tourelles, aux balustres
-résillés, servant de cages à quelques chimères.
-
-L’intérieur est cruciforme; la nef et le chœur sont entourés d’un
-bas-côté, bordé de chapelles qui communiquent entre elles par des portes
-en ogive, trouées dans des murs de refend. Des vitraux sur lesquels
-quatre des meilleurs verriers du seizième siècle, Héron, de Parvy, Chamu
-et Nogare peignirent les vies de saint Pierre, de saint Joseph, de saint
-Jean-Baptiste et de saint François d’Assise, certains fragments
-subsistent, dans la nef; et des morceaux dépareillés ont été insérés, un
-peu au hasard, dans les croisées aux carreaux blancs et verts, losangés
-de plomb, qui ajourent actuellement les chapelles des bas-côtés.
-
-Ce fut ici, comme à Saint-Germain-l’Auxerrois, comme presque dans toutes
-les anciennes églises, les chanoines du dix-huitième siècle qui
-saccagèrent les vitraux, sous le prétexte qu’ils éclairaient mal.
-
-Sauf le chœur qui a été remanié, par eux, au dix-huitième siècle et une
-grande chapelle de l’invention d’un nommé Richard qui, en 1754, défonça
-trois chapelles gothiques pour y caser la sienne, l’intérieur de
-Saint-Merry est de style ogival, avec piliers en arc pointu, dénués de
-chapiteaux, fenêtres à dentelures flamboyantes, réseaux de nervures et
-clefs de voûtes armoriées. Celle qui s’épanouit, au-dessus du transept,
-ressemble à une cordelière de saint François; elle court, se déroulant
-avec bouffettes, à plat sur la pierre, puis se laisse pendre, dans le
-vide, en un nœud ouvragé qui fut sans doute autrefois peint en azur
-rehaussé d’or.
-
-La première impression, lorsqu’on pénètre dans la nef, est imposante. Le
-vaisseau jaillit d’un bond, avec ses murs, allégés par des vitres, dans
-les airs; on respire la senteur d’une bonne, d’une vieille église, si
-placide, si recueillie, alors que l’on vient de quitter le vacarme
-commerçant de la rue Saint-Martin; mais cette impression se fâche, si on
-lève les yeux et si l’on regarde, en haut, le fond de la nef et le
-maître-autel, car l’abside s’illumine de trois lames de verre dont
-l’aspect criard, dans cette atmosphère apaisée, détonne; celle du milieu
-contient au-dessous d’un Père Eternel pour romance, un Christ dont la
-robe en chair d’orange sanguine est un tourment; mais c’est surtout dans
-la lame de droite, que la scélératesse de couleur du verrier moderne qui
-les teignit, s’avère; il y a là un Jésus, habillé de rouge groseille et
-de bleu de Prusse, debout devant une femme agenouillée dans du jaune de
-jonquille et du bleu de paon, qui est pour l’œil ce que seraient pour
-l’oreille des coups de pistons soufflés par des pitres éperdus, sur des
-tréteaux de foire.
-
-Et au-dessous de ce tintamarre de tons, une gloire énorme de bois doré,
-crache, ainsi qu’un soleil d’artifice, ses rayons dans tous les sens et
-simule, si l’on veut, l’auréole d’un gigantesque Christ de marbre blanc,
-campé, depuis l’an 1866, au-dessus de l’autel.
-
-Quant au chœur même, il a été, je l’ai déjà dit, complètement remanié au
-dix-huitième siècle; les ogives ont été transformées en cintres, les
-parois des piliers revêtues de plaques de marbre, les unes grises, les
-autres du brun violacé des jujubes, toutes, vermicelées de blanc; mais
-cet acte de vandalisme une fois commis, il faut bien confesser
-que, moins malchanceux que Saint-Germain-l’Auxerrois et que
-Saint-Nicolas-des-Champs, son voisin, Saint-Merry n’a pas eu ses
-colonnes avariées par des cannelures et que le décor qui le déforme est
-d’un aloi plus franc et porte, sans trop de réticences au moins,
-l’étampe curieuse de cette époque dont l’esthétique n’accoucha pourtant
-que d’un idéal de bourdalou et de guéridon.
-
-Elle créa, en effet, des pièces d’ameublement charmantes, mais aucun
-siècle n’eut moins que celui-là le sens mystique; et cependant, si l’on
-songe à la vulgarité de l’architecture et de l’ornementation
-contemporaines, l’on finit par s’estimer heureux de retrouver le sourire
-tourmenté de cet art de colifichets, dans une église.
-
-Même d’un art réduit, comme ici, à l’état de bribes! Il est vrai qu’à
-Paris, si nous pouvons le voir plus complet, il n’en est pas moins
-médiocre; ce n’est toujours que du dix-huitième siècle de second ordre.
-Saint-Thomas-d’Aquin, par exemple, est une salle de théâtre, garnie de
-très réelles baignoires qui tournent autour de la scène, là où se dresse
-le grand autel; son décor hésite, ne se livre pas, tente presque de
-donner le change en établissant un vague compromis entre une salle pour
-ballets et un sanctuaire. C’est une œuvre hybride, un oratoire de
-danseuses. Si l’on veut contempler un ensemble surprenant d’église du
-temps demeurée intacte et conçue pour l’unique plaisir de confectionner
-du joli et du futile, c’est à Mayence qu’il faut aller. Il existe, en
-effet, dans cette ville, deux chapelles, l’une surtout, placée sous le
-vocable de Notre-Dame, et située Augustinarstrasse qui sont les
-authentiques bijoux du Rococo, les petits Dunkerques de la Vierge. Tout
-y est: murs blancs, comme poudrés d’une fleur de riz et treillis d’or,
-grand autel avec baldaquin et couronne, culbutis de menus anges relevant
-des tentures de marbre autour de colonnes à chapiteaux; grand orgue avec
-tribune, à ventre renflé, tel que celui d’une commode, orné d’amours
-joufflus et de cartouches parés d’instruments de musique, en relief,
-flûtes et tambourins, violons et basses; plafond peint dans le goût de
-Tiepolo, chaire surmontée d’une gloire d’or dans une envolée de
-séraphins bouffis. Ce ne sont partout que roses pompons, que chicorées,
-que volutes, que pots à feux, que rocailles; c’est le babil doré du
-bois, la minauderie des marbres, le tortillage des chandeliers, et les
-pimpantes afféteries des appliques; cela sent la bergamote et l’ambre;
-c’est pompeux et exquis, théâtral et léger; c’est anti-mystique, autant
-que possible, mais combien ce boudoir façonné pour une Estelle céleste
-est supérieur à ces casernes divines et à ces pieuses halles, que les
-Ginain, que les Baltard, que les Ballu, que les Abadie, que tous les
-rhéteurs de la jactance monumentale moderne nous fabriquent!
-
-[Illustration]
-
-Le décor de Saint-Merry ne peut se comparer à celui de la Notre-Dame de
-Mayence; il est incomplet et grossier, il est mastoque; mais cependant
-son chœur avec ses têtes d’angelots dorés, ses astragales et ses
-marbres, ses bronzes tarabiscotés et ses coquilles de Saint-Jacques
-évidées, intéresse; l’on peut en dire autant de cette chapelle du
-Saint-Sacrement, creusée par le sieur Richard, à droite, près de
-l’entrée du grand portail. Elle est vaste et froide, éclairée en l’air
-par des toits en chapeaux de pierrot, par des toits blancs et pointus de
-verre; mais elle a des tableaux et des statues qui suggèrent la même
-réflexion que le décor de la Notre-Dame de Mayence.
-
-Leur art est discutable, mais c’est tout de même de l’art.
-
-Au fond de cette chapelle, à laquelle on accède par trois arcades, se
-dresse un autel, avec fronton grec et colonnes corinthiennes filetées
-d’or au-dessus du tabernacle, une grande toile représente les pèlerins
-d’Emmaüs. Quand on pense à ce qu’un homme comme Rembrandt, a tiré d’un
-tel sujet, l’on demeure confondu devant ce tableau de Coypel. Imaginez,
-peint en une sorte de trompe-l’œil, un Christ accoutré d’une robe
-bleuâtre, assis devant une table, et esquissant un geste d’escamoteur,
-tandis qu’à droite, un individu penche sa tête sur cette table et qu’à
-gauche, un autre, à barbe blanche, le regarde, en rapprochant ses mains.
-Au premier plan, gravissant les marches d’un escalier,--car la scène se
-passe dans le vestibule d’un palais--un domestique, en caleçon rouge,
-monte les plats du souper. Enfin, au-dessus de ce Christ, au chef cerné
-d’une lueur de veilleuse qui fignole, un tourbillon d’anges plane dans
-les nuées rousses d’un plafond.
-
-Cette toile nous montre tout ce que l’on voudra, sauf la scène des
-Evangiles. Sans le titre connu de l’œuvre, il serait impossible de
-savoir ce que signifie le geste du Christ.
-
-Et cependant ce panneau de Coypel vous retient. Il réduit au rôle d’une
-anecdote mal contée, un passage magnifique des Ecritures, mais, en
-revanche, il décèle sous l’apparence facile, presque frivole de sa
-couleur, une solidité de peinture que les artistes religieux de notre
-époque ignorent.
-
-De même pour les anges sculptés par les frères Slodz, en haut relief,
-au-dessus de deux portes, l’un tenant, à gauche, les tables de
-l’ancienne Loi et, l’autre, à droite, le calice. Pas plus que ces
-petites têtes, à collerettes de plumes, des amours sans corps qui les
-entourent, ces anges ne sont de purs Esprits. Ils figurent tout
-bonnement de jeunes adolescents demi-nus et dont les élégantes draperies
-s’envolent; ce sont des païens accorts et distingués et ils triomphent
-dans cette chapelle où, pour leur servir sans doute de repoussoir, l’on
-a installé quelques statues modernes dont deux, un saint Pierre l’Ermite
-et un saint Antoine sculptés, en 1842, par Evrard, sont cependant
-viables.
-
-Voilà l’apport du dix-huitième siècle, dans l’église bâtie au seizième
-en l’honneur de saint Merry.
-
-Possédons-nous au moins tous les ornements dont cet âge dota l’église?
-
-Non, car Germain Brice nous donne une description de l’intérieur du
-sanctuaire, tel qu’il était de son temps, et il nous dit:
-
-«On expose, les jours de fêtes principales, des tapisseries assez belles
-qui représentent la vie de Notre-Seigneur exécutées sur les cartons de
-Henri Lerembart, peintre du roi, dont les ouvrages avaient quelque
-beauté.»
-
-Ces tapisseries ont disparu.
-
-Il y avait aussi, ajoute-t-il, «une mosaïque en tableau qui représente
-la Vierge et l’Enfant, accompagnés de quelques anges; ce morceau avait
-été rapporté d’Italie par Jean de Ganay, premier président du
-Parlement.»
-
-Et il poursuit:
-
-«A côté du chœur, près de la porte de la sacristie, on a construit un
-tombeau pour Simon Arnaud, marquis de Pomponne, mort ministre d’Etat; la
-chapelle où ce monument se trouve est fort serrée; et la quantité de
-figures et d’ornements qui y sont employés, ne produit pas tout l’effet
-que l’on pourrait désirer; cet ouvrage est de Barthélemy Rastrelli, un
-Italien.»
-
-Et il cite encore, comme inhumés dans cette église, Simon Marion, avocat
-général au Parlement et Jean Chapelain, «poète et bel esprit de son
-temps à l’Académie française».
-
-Les cendres de ces personnages ont été depuis longtemps dispersées et le
-monument du marquis de Pomponne est détruit; reste la mosaïque qui a été
-transportée au Musée de Cluny.
-
-Le bon Germain Brice professait les idées de son siècle sur le style
-gothique qu’il jugeait inutile et barbare. Aussi n’admire-t-il guère
-Saint-Merry qu’il exécute à la cantonade, déclarant pour tout éloge
-«qu’il est assez régulièrement distribué, mais triste et obscur et très
-malpropre».
-
-Venons-en maintenant à l’église même, telle qu’elle existe de nos jours.
-La description de la plupart de ses chapelles serait nulle; les fresques
-qui couvrent les murs disparaissent dans l’obscurité, se voient à peine;
-mais il ne faut pas regretter la prudence de cet éclairage, car il
-dissimule des œuvres qui ne nous apporteraient, au point de vue de la
-piété et de l’art, aucune aise. Les fresques de Chassériau qui parent
-l’oratoire de sainte Marie l’Egyptienne, sont molles et poussives; elles
-ont été exécutées ainsi qu’un devoir commandé, sans plaisir. Quant aux
-autres panneaux plus visibles, tels que la Vierge bleue de Van Loo et la
-grande bâche de Marie Belle, «le sacrifice de réparation pour la
-profanation des saintes Espèces volées dans l’Eglise», elles gagneraient
-à s’effacer dans une bienheureuse pénombre, car cette Vierge est tiède
-et pourléchée et l’ouvrage de Belle, trempé dans la sauce d’une
-blanquette de veau, est, avec ses figures efforcées de prêtres à genoux,
-tendant la main vers une hostie et un ciboire renversé sur le sol, d’un
-dramatique pompeux et facile; c’est du mélo de sacristie, de la
-sacerdotaille d’art.
-
-[Illustration]
-
-En tout, trois objets, deux tableaux et un antique bénitier valent qu’on
-s’en occupe; ils sont les seules pièces qui arrêtent, dans ce musée.
-
-Le premier de ces tableaux est un portrait de Madame Acarie, placé
-au-dessus de l’autel qui lui est dédié sous le nom de la bienheureuse
-Marie de l’Incarnation. Ce portrait daté du dix-huitième siècle et dont
-l’auteur est inconnu resplendit au milieu des fades peintures de Cornu
-qui l’entourent. Cette image d’une femme un peu soufflée, au teint rose,
-vêtue de bure et contemplant une minuscule sainte Thérèse, apparue dans
-l’ovale rayonnant d’une auréole, nous rappelle que la fondatrice des
-Carmélites en France fut baptisée dans cette église, le 2 février 1566.
-Elle fréquenta Saint-Merry pendant toute son enfance, mais après son
-mariage, elle n’y vint plus régulièrement, car elle habita rue des
-Juifs, et son biographe Boucher nous apprend «qu’elle ne connaissait
-guère d’autre chemin que celui qui conduisait de sa maison à l’église
-Saint-Gervais, sa paroisse».
-
-Mais très supérieur au point de vue de l’art, à cette effigie que
-surtout la misère de ses alentours exalte, est un vieux panneau de bois
-peint, accroché à contre-jour, dans une chapelle voisine. Ce panneau,
-qui servait autrefois de devant d’autel, est un spécimen très curieux de
-la peinture française, italianisée, du seizième siècle.
-
-Il exhibe, assise, une houlette à la main, sainte Geneviève, figurée par
-une petite princesse, aux cheveux blonds et ondés qui fait plus songer,
-à vrai dire, à une Diane de Poitiers qu’à une sainte entourée d’un
-troupeau de moutons parqués dans un champ cerclé de pierres plantées
-droites en terre, comme des dolmens bretons, et un chien noir, debout,
-les pattes sur ses genoux, quête une caresse, tandis qu’elle lit ses
-prières, dans un livre.
-
-Au second plan, sur un fond de paysage dont les feuillages persillés et
-les donjons d’une ville s’enlèvent sur un ciel couleur de bistre, deux
-hommes courent après une femme, la sainte sans doute; mais sa biographie
-ne nous fournit pas l’explication bien claire de cette scène.
-
-Toujours est-il que cette œuvre un peu frêle est avenante et qu’elle
-mériterait d’être exposée de telle sorte qu’on pût, sans être obligé
-d’allumer un cierge, la voir.
-
-L’on pourrait faire la même réflexion à propos du bénitier, qui
-s’examine malaisément dans l’ombre. Ce bénitier, en pierre blanche, du
-temps de Louis XII, porte les armes de France et de Bretagne, alliées
-aux insignes de la Passion; les sculptures sont encore vivaces, dans
-leur relief cendré par la poudre des âges.
-
-Reste enfin la crypte dans laquelle on descend par un escalier de quinze
-marches; une bouffée de cave vous saute au visage quand on y entre. On
-vacille dans l’obscurité et c’est à peine si le cierge qui vous guide
-vous laisse entrevoir une voûte basse à nervures retombant sur une
-colonne centrale; les clefs sont sculptées de rosaces et les chapiteaux
-sont fleuris de vigne. Malheureusement tout est retapé et les murs,
-entre les colonnes de pierre qui s’y engagent, sont en fonte peinte,
-imitant des plis de rideaux; pourquoi ce blindage de coffre-fort?
-
-Cette cave, dans laquelle on processionne, le jour de la fête de
-Saint-Merry, contient des autels de rebut, une vieille châsse requinquée
-de cuivre, une statue de la Vierge de la fin du dix-huitième siècle
-posée, dans un coin, par terre. Le seul objet valable est une antique
-pierre tombale, plaquée, à l’entrée, dans la nuit, contre une cloison.
-On a l’impression, dans ce cellier, d’être en un lieu de débarras où
-l’on entasse les objets détériorés ou qui ont cessé de plaire.
-
-Telle est présentement l’église Saint-Merry. Plus heureuse que la
-plupart de ses sœurs de Paris, elle n’est pas isolée dans un milieu
-moderne et elle demeure en accord avec les très anciennes rues qui
-l’avoisinent et qui n’ont pas encore subi la stupide emphase des
-constructions en fer et en plâtre de notre temps. Il y a, là, autour
-d’elle, des ruelles délicieuses et infâmes, entre autres une certaine
-rue Taillepain que l’on retrouve, avec le même nom et avec la même
-forme, sur le plan de Turgot. Elle ressemble à une pipe, couchée sur le
-sol et sur le flanc; le tuyau part de la rue du Cloître-Saint-Merry, en
-face de la grande fenêtre du transept, et le fourneau s’évase, en
-carrefour, dans la rue Brisemiche.
-
-Cette rue Taillepain est un couloir bordé par des dos de maisons;
-presque toutes sont privées de portes et n’ont que des fenêtres,
-démesurément carrées ou qui montent, alors, trop allongées, de guingois,
-encadrant, dans leurs liserés de pierres sales, des paysages dessinés
-avec de la poussière, sur d’invisibles vitres; celles qui ont des
-entrées se contentent, en fait d’huis, de simples fentes, surmontées, à
-hauteur d’homme, de barreaux de fer; l’on dirait de meurtrières de
-défense et de poternes d’attaque; tout le quartier est misérable, mais
-il efflue un relent de vieille truandaille qui réjouit. Les sentes sont
-façonnées par des devants d’hôtel, noirs et gluants, qui arborent sur
-des écriteaux cette inscription: «On loge à la nuit»; les boutiques sont
-obscures et partout des réflecteurs dépassent l’alignement des façades
-et s’efforcent de projeter un peu de jour dans les ténèbres des pièces.
-La majeure partie est occupée par des marchands de vin de dernier ordre,
-des bistros pour souteneurs, surtout par des magasins de rapetasseurs de
-chaussures, par des échoppes de vieilles bottes; c’est le marché des
-ripatons usés!
-
-La chaussée pue le marécage et des bords des trottoirs s’échappe une
-odeur qui tient et de l’eau de choux-fleurs et de la vase de marée;
-quelques-unes de ces ruelles dont ni le nom, ni l’aspect, n’ont, depuis
-des siècles, changé, paraissent pourtant s’être à la longue
-désinfectées; telle cette rue de Venise dont le bas jadis s’ouvrait en
-des boutiques qui étaient à la fois des taudis et des remises; l’on y
-apercevait, dans la pénombre, un lit avec un thomas dessous et une dame
-centenaire, assise sur une chaise de paille, qui déterminait, par
-l’effort d’un engageant sourire, de profondes crevasses dans le plâtre
-mollet de sa face. Maintenant ces bouges appartiennent à des négociants
-des halles qui les ont mués en des resserres de légumes et de fruits; en
-pleine rue, l’on y déballe des caisses et l’on y remplit des mannes.
-
-Les étonnantes fenestrières qui habitèrent ces clapiers sont désormais
-éparses dans toutes les rues avoisinantes, ainsi que les juifs qui s’y
-livrent, eux aussi, au commerce des déchets. Ils pullulaient autrefois
-dans cette paroisse, dans cette rue des Juifs où demeura au seizième
-siècle Mme Acarie et ils avaient même, rue de la Tâcherie, une
-synagogue.
-
-[Illustration]
-
-Ce fut dans l’une des rues de leur refuge, la rue des Billettes, qu’eut
-lieu, en 1290, le fameux miracle d’une hostie qui, après avoir été prise
-dans l’église de Saint-Merry, fut lardée de coups de couteau et
-ébouillantée par l’Israélite Jonathas; cette hostie qui voltigea,
-sanglante, dans la chambre, fut recueillie par une femme chrétienne qui
-l’apporta au Curé de l’église Saint-Jean-en-Grève, où elle fut l’objet
-de pèlerinages auxquels la Révolution mit fin.
-
-A l’heure présente, on célèbre encore un triduum et un office de
-réparation de ce sacrilège dans l’église Saint-Jean-Saint-François, qui
-a remplacé Saint-Jean-en-Grève, démoli en 1800, et dont une chapelle,
-retapée de fond en comble, exista jusqu’aux incendies de 1871 sous le
-nom de salle Saint-Jean, dans les bâtiments de l’Hôtel de Ville.
-
-Pour en revenir à Saint-Merry, son clergé, plus heureux maintenant que
-celui du moyen âge, n’a plus maille à partir avec les filles follieuses
-et les ruffians. Les rues de cette paroisse étaient de celles que nos
-pères appelaient des rues «chaudes et mal famées» et d’interminables
-procès furent soutenus par le chapitre de Saint-Merry contre les
-tenanciers de ses bouges. Dans son Histoire de Paris, Félibien note un
-arrêt du 24 janvier 1388 aux termes duquel le prévôt Jean de Folleville
-enjoignit aux femmes publiques de vider la rue de Baillehoé, voisine de
-l’église. Celles-ci s’y refusèrent et le magistrat dut dépêcher des
-archers pour les faire sortir de force, et des maçons pour murer les
-portes de leurs maisons. Mais les propriétaires intentèrent un procès
-devant le Parlement et assignèrent le chevecier, le curé de la paroisse
-et les chanoines, arguant que le clergé n’avait pas besoin, comme il le
-prétendait, de passer par cette rue, lorsqu’il avait à porter le
-Saint-Sacrement aux malades, le chemin le plus court pour se rendre de
-l’église dans le quartier étant la grande rue Saint-Merry et non la
-sente de Baillehoé.
-
-En 1424, le Parlement finit par donner raison au curé, mais les filles
-n’en persistèrent pas moins à résider dans la rue. Fatigué de ces
-luttes, le curé se vengea d’un tenancier de «bouticle au péché», en le
-faisant condamner par l’officialité à effectuer une amende honorable, un
-dimanche, devant la porte de l’église, comme coupable d’avoir mangé de
-la viande, un vendredi; et le chapitre obtint, de son côté, que l’on
-débaptiserait la rue de son nom de Baillehoé auquel le peuple prêtait un
-sens obscène, et qu’on la réunirait à sa voisine la rue Brisemiche.
-
-L’on ne badinait point, du reste, dans cette paroisse, sur la question
-du maigre. Sauval raconte, en effet, une pénitence de ce genre qui fut
-infligée, le 18 juillet 1535, à deux personnes accusées du même délit,
-et qui durent s’humilier devant le porche de ladite église.
-
-D’autre part, une note de M. Bournon, annexée à «l’Histoire du diocèse
-de Paris» de l’abbé Lebeuf, cite un arrêt du Parlement de 1366, relatif
-à un conflit de juridiction entre le Prévôt de la ville et les
-chanoines, à propos d’une certaine entremetteuse «mise en l’eschelle,
-trois fois et par trois journées, avec le chappel de feurre sur la tête,
-comme il est accoutumé de faire».
-
-Filles et prêtres se battirent donc, dans ce quartier, à coup de textes,
-pendant le moyen âge.
-
-Et les gens d’Eglise se battirent, je crois bien, encore plus, entre
-eux.
-
-Cela s’explique. Durant cinq siècles, il y eut deux curés à Saint-Merry,
-appelés curés cheveciers. Vers l’an 1000, il y en eut même sept, les
-chanoines de Notre-Dame ayant obtenu de l’évêque de Paris, le don de
-cette paroisse.
-
-Le chapitre de Notre-Dame délégua alors sept chanoines ou bénéficiers
-qui furent chargés, chacun à son tour, pendant une semaine, du service
-du culte. En 1219, à la suite de la lâcheté de l’hebdomadier qui, en un
-temps de choléra, laissa mourir, par peur de la contagion, l’un des
-paroissiens sans sacrement, on décida qu’un seul et même curé serait
-chargé des fonctions pastorales; puis on lui donna, pour l’aider, un
-autre curé. Ils travaillaient chacun une semaine; plus tard, enfin, on
-leur adjoignit des vicaires.
-
-Mais les chanoines implantés par le Chapitre de Notre-Dame à Saint-Merry
-n’en continuèrent pas moins de résider dans l’église; et forcément leur
-présence gâta tout. Ils occupaient le chœur et y chantaient l’office;
-c’était un inévitable conflit de chaque jour entre eux et le clergé
-auquel il était interdit de pénétrer dans ce chœur.
-
-Ce fut, pendant des années, des combats à coups d’épingles; puis, au
-moment où l’on bâtissait l’église actuelle, la fabrique acheta, pour
-agrandir l’abside qui ne pouvait s’étendre, faute de place, une ruelle
-allant de la rue Saint-Bon à la rue Taillepain. Aussitôt les chanoines
-partirent en guerre, déclarant que cette ruelle était à eux.
-
-Ils engagèrent de tenaces et de lents procès contre les curés et la
-fabrique. On n’en vit la fin qu’en 1789. L’Assemblée Nationale mit tout
-ce monde de chicaniers d’accord, en convertissant l’église en une
-fabrique de salpêtre, puis en un temple du Commerce.
-
-Mais si, remontant en arrière, à travers les temps, nous regagnons
-encore l’époque du moyen âge, nous devons constater, pour être justes,
-qu’il y eut mieux que des litiges en suspens entre chanoines et filles
-et chanoines et prêtres.
-
-Au treizième siècle, un saint fréquenta Saint-Merry, saint Edouard,
-devenu plus tard archevêque de Cantorbéry et alors élève en théologie à
-Paris; il chantait, chaque nuit, avec le Chapitre, l’office des Matines
-et soignait les pauvres étudiants malades, vendant jusqu’à sa chemise
-pour leur procurer des remèdes.
-
-Au siècle suivant, une autre célicole, Guillemette de la Rochelle,
-séjourna également près de ce sanctuaire. Le roi Charles V, qui
-connaissait la sainteté de sa vie et admirait ses révélations
-extatiques, voulut qu’elle vînt se fixer dans la capitale et il lui fit
-faire «un bel oratoire de bois à Saint-Merry». Elle y vécut dans le
-ravissement, soulevée en l’air, souvent de plus de deux pieds; et l’on
-pense qu’elle fut, après son trépas, inhumée dans l’église.
-
-Le même roi Charles V instaura aussi, en l’an 1373, une confrérie de
-laïques de la paroisse, dont le but fut d’honorer plus spécialement la
-Mère du Sauveur. Cette dévotion se continua et, deux siècles plus tard,
-nous voyons que le moindre manquement qui se pouvait relever contre le
-culte de la Madone, était aussitôt réparé.
-
-Lebeuf nous cite, en effet, cet épisode qu’il a lu dans les registres du
-Parlement de l’année 1530:
-
-«Comme il s’était commis des excès sur une image de la sainte Vierge
-peinte sur une maison proche de l’église, le Parlement ordonna, le 25
-mai, que le clergé se rendrait processionnellement à cette image qui
-serait repeinte, pour y chanter les louanges de la Mère de Dieu.»
-
-[Illustration]
-
-Enfin s’il y eut, pour femmes, des «bouticles au péché», il y eut aussi
-dans ce quartier, de pieux couvents de nonnes, des couvents aux règles
-très particulières, tel que celui des Bonnes femmes de Saint-Avoye.
-
-Cette maison avait été fondée en 1283, par Jean Séquence, chevecier de
-Saint-Merry et la Veuve Constance de Saint-Jacques, pour y recueillir
-quarante veuves, pauvres et âgées d’au moins cinquante ans. Elle était
-située en la rue Saint-Avoye, qui s’est fondue depuis dans le courant de
-la rue du Temple.
-
-Ce monastère était une sorte d’assemblée de béguines, aux ordonnances
-plus minutieuses et plus serrées; il réalisait un compromis entre un
-béguinage et un couvent.
-
-Voici l’existence que l’on menait dans ce petit cloître:
-
-Lever à cinq heures du matin, en été, et en hiver, à six. On commençait
-par réciter «les heures Notre-Dame, sept psaulmes et litanies et aultres
-heures de la Passion et du Saint-Esprit; et les aultres qui ne savent
-lyre, n’y leurs heures, seront tenues dire trois chappeletz et autres
-menus suffrages qu’elles pourront scavoir». Puis l’on entendait la messe
-et après, dit le règlement, «vous vous assemblerez pour assister à la
-besongne, à tel œuvre et vacation honneste dont vous pourrez aider et
-exerciter».
-
-Pendant ce travail opéré en commun, on faisait, durant l’espace d’une
-demi-heure, lecture de «quelque bonne histoire de l’Escripture sainte».
-
-A dix heures on dînait, l’on se récréait pendant trente minutes, la
-cloche tintait et l’on reprenait le travail jusqu’à l’heure du souper,
-c’est-à-dire jusqu’à cinq heures.
-
-Et à neuf heures on sonnait le couvre-feu.
-
-La direction de cet institut était confiée aux cheveciers de Saint-Merry
-qui nommaient une maîtresse révocable à leur gré et une secrétaire plus
-spécialement chargée de l’entretien de la chapelle.
-
-La fondation de Saint-Avoye prospéra, puis déchut. En 1621, les bonnes
-femmes renoncèrent à leurs prérogatives; elles firent don de leur
-monastère aux Ursulines de la rue Saint-Jacques et elles s’y
-incorporèrent, sous la règle de cet ordre, acceptant toutefois de rester
-sous la juridiction du curé de Saint-Merry et lui présentant, à
-l’église, en offrande, le jour de la fête de ce saint, chaque année «un
-cierge d’une livre auquel était attaché un écu d’or».
-
-Les derniers vestiges de ce couvent ont disparu en 1838, lors du
-percement de la rue Rambuteau.
-
-Appartenaient encore au territoire de Saint-Merry, tel que le limite
-Lebeuf, la chapelle et l’hôpital de Saint-Julien des Ménétriers dont la
-façade s’ouvrait sur la rue Saint-Martin et dont le vaisseau s’étendait
-le long de la rue du Maure. Ils furent fondés au quatorzième siècle,
-pour abriter et soigner les pauvres ménétriers en détresse dans la
-ville, par deux musiciens, lesquels, nous raconte du Breul dans son
-«Théâtre des Antiquités de Paris», «s’entr’aimaient et étaient toujours
-ensemble. Si un était de Lombardie et avait nom Jacques Grave de
-Pistoye, autrement dit Lappe; l’autre était de Lorraine et avait nom
-Huet, le guette du Palais du Roy.»
-
-Ces deux bâtiments furent dédiés à saint Julien, protecteur des
-voyageurs, et à saint Genès, mime chrétien, martyrisé sous le règne de
-Dioclétien et patron des ménétriers.
-
-Terminée et livrée au culte, en 1335, la chapelle ne fut jamais que la
-très humble vassale de Saint-Merry, car les chapelains, institués pour
-la desservir, ne pouvaient administrer aucun sacrement sans la
-permission du curé de la paroisse. Cette situation dura jusqu’au moment
-où, sur les instances d’Anne d’Autriche, l’archevêque de Paris décida de
-remplacer ces chapelains par des Pères de la doctrine chrétienne; les
-ménétriers, qui tenaient à leurs prêtres, s’insurgèrent et entamèrent
-contre les nouveaux venus une série de procès qu’ils finirent par
-gagner; mais bientôt ils eurent à se débattre dans une plus menaçante
-aventure. Un ordre de Louis XVI ayant prescrit, en 1781, la fermeture du
-cimetière des Saints-Innocents qui était le lieu de sépulture des
-fidèles de Saint-Merry, le curé et le chapitre de cette église voulurent
-enterrer leurs morts sous le pavé de la nef de Saint-Julien et, à force
-d’intrigues, ils déterminèrent le roi à convertir, pour leur usage, ce
-sanctuaire en un charnier.
-
-Exaspérée, la corporation des Ménétriers souleva tout le quartier et en
-présence des émeutes qui surgissaient de toutes parts, le malencontreux
-édit fut rapporté.
-
-Une fois de plus, les braves musiciens, si dévoués à leur chapelle,
-l’avaient sauvée; mais ce fut une victoire sans lendemain, car la
-Révolution les dispersa et s’empara de leurs biens.
-
-Telle est en peu de mots la biographie de Saint-Julien dont le portail
-était orné de trois grandes figures de pierre: le Christ, debout, entre
-saint Julien et saint Genès; ce dernier tenait, d’une main, un violon et
-un archet de l’autre; douze petites statues, nichées dans les voussures
-du porche, complétaient le décor; elles effigiaient des joueurs de
-timbale, de flûte, de musette, de trompette marine, de serpent, de
-sistre, de harpe, d’épinette et de luth.
-
-Le tout fut vendu et démoli en 1790; l’emplacement de l’église et de
-l’hospice est actuellement occupé par les maisons désignées sous les
-numéros 164, 166, 168 de la rue Saint-Martin.
-
-Quant à Saint-Merry même, son histoire se confond pendant les époques
-qui suivirent le moyen âge avec celle des autres quartiers de Paris;
-elle ne présente pas du moins de faits bien personnels et qui méritent
-d’être notés. Après avoir cité, pour mémoire, le vacarme nocturne de la
-taverne de «l’Epée Royale» qui, avant d’avoir sous la Régence servi de
-coupe-gorge au Comte de Horn, en mal d’argent, hébergea au dix-septième
-siècle les poètes crottés et fut l’un des cabarets littéraires à la mode
-de ce temps, il nous faut atteindre les mois de juin 1832 et de février
-1848 pour discerner le nouvel et très spécial aspect que prennent ses
-rues.
-
-En raison même de la sinueuse étroitesse de leurs lacis, elles étaient
-faciles à défendre et les émeutiers y dressèrent ces persévérantes
-barricades dont l’assaut a été magnifié par V. Hugo, dans des pages
-superbes des «Misérables».
-
-Il en fut de même en 1871; l’église, le presbytère, leurs caves surtout
-avaient été dévalisées par les soins du sieur Froissard, dit
-Court-en-Cuisses, commissaire de la commune; le culte était interrompu;
-le 24 mai, alors que l’insurrection était à peu près vaincue, les
-fédérés et les Vengeurs de Flourens se précipitèrent dans l’église,
-ivres de fureur et fous de vin. Ils résolurent d’incendier la nef; pour
-sauver l’église, les habitants y apportèrent les gardes nationaux
-blessés que l’on soignait dans les maisons voisines. Ils n’en
-continuèrent pas moins d’enduire les murs de pétrole et ils allaient y
-mettre le feu, quand un bataillon du vingtième chasseurs arriva au pas
-de course et tua la plupart de ces brutes.
-
-Saint-Merry avait, au demeurant, peu souffert. Il fut vite réparé et
-remis en l’état où nous le voyons actuellement. Il est, à vrai dire,
-pendant la semaine, bien désert, car c’est à peine si quelques sœurs, si
-quelques bonnes femmes viennent égrener leurs patenôtres devant le
-Saint-Sacrement.
-
-On pourrait croire que la piété y est nulle. Il n’en est rien pourtant.
-
-Cette paroisse a gardé une vie religieuse, sourde, dont on peut
-surprendre l’éclosion, le dimanche, et, l’une des seules de Paris
-maintenant, elle conserve une institution laïque qui est un des précieux
-reliefs du rit gallican, l’œuvre des Clercs de Saint-Merry.
-
-Dans une très intéressante brochure sur cette confrérie, M. l’abbé
-Baloche fixe, à défaut de documents antérieurs, aux dernières années du
-dix-septième siècle, la fondation de ces clercs. A vrai dire, ils
-remontent aux premiers temps de l’ère chrétienne, ils sont de l’église
-primitive même où, sous la direction des presbytres et des diacres, les
-fidèles prenaient une part active à la vie du culte, en contribuant au
-service intérieur de la synaxe, en portant le viatique aux malades, en
-se communiant, eux-mêmes, chez eux, en élisant avec le clergé les
-Evêques. Plus tard, au douzième siècle, nous les trouvons prêchant avec
-l’assentiment de Rome dans des églises, et jusqu’au seizième écoutant,
-si le prêtre manquait, les confessions des personnes en danger de mort.
-
-Et cette tâche était obligatoire. En cas de nécessité, il faut avouer
-ses fautes à son prochain s’il n’y a pas de prêtre, dit saint
-Bonaventure dans son huitième sermon sur les Rogations et, de son côté,
-saint Thomas d’Aquin déclare que la confession opérée dans ces
-conditions «est d’une certaine manière sacramentelle», bien qu’il soit
-impossible de parfaire le sacrement à cause de l’absence du ministre qui
-possède, seul, les pouvoirs rémissifs du déliement.
-
-[Illustration]
-
-Bref, l’on peut affirmer que les laïques s’acquittèrent alors de toutes
-les fonctions qui n’exigeaient pas impérieusement le caractère
-sacerdotal, pour être validement remplies.
-
-Ces prérogatives, ils en profitèrent tant que l’esprit de domination des
-Pontifes romains se contint et daigna ne pas considérer les simples
-chrétiens, ainsi qu’il le fait maintenant, comme ces épluchures du monde
-dont parle saint Paul; mais peu à peu, sous l’impulsion du haut clergé,
-le peuple fut évincé du service divin; il n’y eut plus que dans les pays
-qui suivaient un rituel différent de celui de Rome, que les paroissiens
-purent ne pas être dépouillés de leurs droits séculaires; ailleurs, ils
-furent réduits au rôle de spectateurs muets, de simples assistants.
-
-Cet état inévangélique, eut, en France, pour cause l’éternelle servilité
-des évêques. Sauf celui de Lyon, tous, sans y être forcés, pour être
-agréables à la personne de Pie IX, répudièrent l’antique liturgie des
-Gaules et adoptèrent avec le rit, le bréviaire romain, si peu varié, si
-sec et si froid, si dénaturé même dans le texte revu de ses séquences.
-
-Sur leurs ordres, l’on arracha des antiphonaires la flore mystique de
-très vieux plants; l’on extirpa, pour les jeter dans le fumier de
-l’oubli, ces merveilleuses gerbes, où s’épanouissaient, les jours de
-grandes fêtes, les ingénieuses hymnes d’Hilaire de Poitiers, de Prudence
-et de Fortunat, les proses magnifiques d’Adam de Saint-Victor, les
-admirables répons célébrant la Nativité de la Vierge, de Fulbert de
-Chartres.
-
-Ce fut l’ovation du jardin bourgeois, le triomphe, sur toute la ligne,
-du géranium liturgique!
-
-Ainsi que je l’écrivais naguère, dans «l’Oblat», les français
-détruisirent alors l’œuvre des artistes indigènes, brûlèrent en quelque
-sorte leurs primitifs.
-
-Il n’est pas douteux que les bréviaires gallicans, le parisien surtout,
-n’eussent besoin de réformes. Dom Guéranger avait signalé très justement
-leurs défauts, leur manque de piété même. Et de fait, manié et remanié
-par les Harlay, les Noailles, les Vintimille, le bréviaire de Paris
-sentait le Jansénisme à plein nez; il pouvait beaucoup moins servir aux
-catholiques qu’aux «appelants».
-
-Mais ce n’était pas une raison pour accepter celui de Rome qui n’est
-qu’un passe-partout, qui ne tient compte, ni des traditions, ni des
-coutumes, ni des différentes dévotions des diocèses; il fallait
-reconstituer le Parisien, tel qu’il était au moyen âge, avant que les
-cuistres du dix-septième et du dix-huitième siècles, n’y eussent touché.
-
-Il n’en fut rien; et naturellement le cérémonial eut le même sort que le
-bréviaire dont il était le complément. Ce fut avec la suppression du
-bréviaire gallican la mort de son rit imagé et le renvoi de ces liturges
-laïques que l’on désignait alors sous le nom de «chapiers ou d’indus».
-Ils disparurent et l’orgueil sacerdotal auquel, si bon qu’il puisse
-être, nul prêtre n’échappe, y trouva son compte.
-
-Comment expliquer alors que Saint-Merry ait pu garder ce vestige d’un
-rituel périmé qui survécut d’ailleurs, pendant quelque temps encore,
-mais plus effacé, dans d’autres églises du même archidiaconé, telles que
-Saint-Nicolas-des-Champs et Sainte-Elisabeth, pour en citer deux? Je ne
-sais. Il y eut, sans doute, jadis à Saint-Merry comme à Saint-Thomas
-d’Aquin où les chapiers n’existent plus, mais où l’on chante encore,
-pendant la Semaine Sainte, l’antique prose de l’ancien Parisien, le
-«Languentibus in purgatorio» un curé, épris des doctrines gallicanes, et
-qui sauva, de sa propre autorité, quelques débris des coutumes usitées
-dans son église. Et par désir de ne rien innover, par crainte de
-mécontenter les paroissiens, par ignorance peut-être, leurs successeurs
-ont laissé les choses en l’état et nous en profitons.
-
-Mais en quoi consiste, au juste, le rôle réservé, dans leur sanctuaire,
-aux clercs de Saint-Merry? Ils font office d’acolytes, de thuriféraires,
-de cérémoniaires; ils remplissent les fonctions de diacres d’honneur aux
-grand’messes; ils arborent donc la chape et quand ils n’officient pas,
-ils revêtent dans le chœur la soutane vermillon, la grande aube blanche
-et la ceinture cerise.
-
-Leur but, déclarent les statuts de l’œuvre, est «de contribuer à la
-gloire de Dieu et aux pompes du culte divin: premièrement par
-l’exactitude à assister aux offices, deuxièmement par la bonne tenue, le
-recueillement et la piété au chœur».
-
-Et l’article III prescrit: «Les clercs s’engagent à exécuter de leur
-mieux toutes les cérémonies qu’ils seront invités à faire par le Maître
-des Cérémonies.»
-
-Ils s’acquittent de leur tâche, avec conscience et l’on peut, en toute
-vérité le dire, leur présence à Saint-Merry est un vrai stimulant de
-zèle, un réconfort.
-
-Voulant me rendre compte, par moi-même, de la façon dont ils
-pratiquaient l’office, je me suis rendu, le jour de la fête du
-Saint-Sacrement, à la grand’messe. J’y allai, je l’avoue, prévenu; je
-pensais que des hommes à moustaches, habillés en enfants de chœur et
-affublés d’ornements d’église, seraient très ridicules. Je me trompais;
-ces gens, qui n’avaient pas du tout les faces en fuite des bigots,
-portaient leur costume avec aisance et, très au courant de leur métier,
-ils évoluaient avec une ferveur à la fois mâle et touchante.
-
-Quand l’aspersion eut lieu, le prêtre, le goupillon en main, traversa
-toute la nef; les deux chapiers qui soutenaient sa dalmatique pour lui
-permettre de lever le bras, étaient deux clercs de l’œuvre; l’un, âgé
-d’une soixantaine d’années, avait une physionomie intelligente et
-bonhomme, avec des traits un peu épaissis et une moustache grise;
-l’autre, plus jeune, et très grand, figurait assez bien un reître de la
-Renaissance, avec ses cheveux débordant en boucles sur le front, son nez
-busqué et sa moustache rousse. Vêtus de grandes chapes d’or, ils
-manœuvraient sans aucune gêne, comme aussi sans aucune pose, dans
-l’allée enserrée par des rangs de chaises, très attentifs à éviter tout
-faux pas au célébrant; puis, lorsque la messe commença, ils se tinrent
-derrière le diacre et le sous-diacre prêtres, remplissant leur devoir de
-liturges, avec une précision et un respect que dans d’autres églises,
-certains membres du clergé ignorent.
-
-Elle était vraiment louable, cette grand’messe. On y chanta, en
-plain-chant, l’Introït, le Kyrie Eleison, le Gloria, le Lauda Sion, le
-Credo, le Sanctus et l’Agnus Dei; malheureusement, ici, de même que dans
-beaucoup de sanctuaires de Paris, l’on escamota le Graduel, l’Offertoire
-et la Communion, plus difficiles à chanter; mais enfin il n’y eut pas de
-pétarades musicales modernes; grâces en soient rendues au maître de
-chapelle et au curé!
-
-Et ce que l’on pouvait se croire, loin de Paris, dans cette vieille
-église de la rue Saint-Martin, peuplée de Petits négociants dont la
-piété était simple et réelle!
-
-Si les temps étaient, pour l’Eglise de France, moins durs, l’on
-souhaiterait que des œuvres pareilles à celle des clercs de Saint-Merry
-fussent fondées dans chaque paroisse, afin de rehausser la solennité du
-culte et d’intéresser le peuple aux offices, en l’admettant à y prendre
-part; mais, même à des époques plus propices, les clercs de Saint-Merry
-ont eu bien du mal à conserver leur existence, car, en 1900,
-l’Archidiacre de Notre-Dame, sous la juridiction duquel est placé
-Saint-Merry, avait résolu de les supprimer.
-
-Celui-là pensait sans doute, comme tous ses confrères, que les laïques
-ne peuvent être autre chose qu’un bétail parqué dans l’étable d’une nef.
-
-Ils furent sauvés par la mort de ce personnage qui trépassa avant
-d’avoir pu mettre son projet à exécution; et le 26 novembre 1905, les
-clercs ont célébré, glorieusement, par une cérémonie magnifique, dans
-leur église, leur centenaire--non le centenaire de leur création dont on
-ne connaît pas la date--mais celui de leur réorganisation qui fut
-effectuée par le curé Fabrègue, en 1805.
-
-
-
-
-Table des Chapitres
-
-
- Pages
- La Symbolique de Notre-Dame 7
- Saint-Germain-l’Auxerrois 49
- Saint-Merry 103
-
-
-
-
-Achevé d’imprimer le 28 février 1920 sur la presse de René Kieffer par
-A. Paudras.
-
-Le Papier Fabriqué spécialement à la forme par la Maison
-Blanchet-Kléber.
-
-Gothique de Simon Vostre.
-
-
-
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