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-The Project Gutenberg eBook of Deux contes, by Maurice Maeterlinck
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
-will have to check the laws of the country where you are located before
-using this eBook.
-
-Title: Deux contes
- Le massacre des Innocents. Onirologie.
-
-Author: Maurice Maeterlinck
-
-Release Date: December 21, 2021 [eBook #66985]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-Produced by: Laurent Vogel (This file was produced from images generously
- made available by the Bibliothèque nationale de France
- (BnF/Gallica))
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK DEUX CONTES ***
-
-
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-
- Deux contes
-
- par
- MAURICE MAETERLINCK
-
- Le Massacre des Innocents
- Onirologie
-
- Avec un portrait de l’Auteur
-
- A PARIS
- Chez Georges Crès et Cie, Éditeurs
- 116, Boulevard Saint-Germain, 116
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- MCMXVIII
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-Exemplaire sur papier de Rives
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-Nº
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-[Illustration]
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-Les deux contes que nous publions ici ont paru dans des périodiques;
-l’un dans «La Pléiade» (Paris, mars 1886) et l’autre dans la «Revue
-Générale» (Bruxelles, juin 1889). Le premier a été réimprimé plusieurs
-fois, et son texte, légèrement modifié par l’auteur, figure dans ce
-livre émouvant: «Les Débris de la Guerre» (Paris, Fasquelle, 1917,
-in-18). On nous saura gré, nous voulons le croire, de trouver à la suite
-le texte d’«Onirologie», cette œuvre de jeunesse, fort ignorée, ayant
-l’attrait de l’inédit et offrant, de plus, une curieuse analogie avec
-les admirables pages publiées récemment par Maurice Maeterlinck, sous ce
-titre: «L’Hôte inconnu».
-
-Les Éditeurs.
-
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-
-LE MASSACRE DES INNOCENTS
-
-
-Le «Massacre des Innocents» parut pour la première fois en 1886, dans
-une petite revue: «La Pléiade», que quelques amis et moi avions fondée
-au Quartier Latin, et qui mourut d’inanition après son sixième numéro.
-Si je fais place ici à ces modestes pages d’un début sans éclat,--car je
-n’avais rien imprimé jusqu’à ce jour,--ce n’est pas que je m’abuse sur
-les mérites de cette œuvre de jeunesse, où je m’étais simplement
-appliqué à reproduire de mon mieux les divers épisodes d’un tableau du
-musée de Bruxelles, peint au XVIe siècle par Pieter Breughel-le-Vieux.
-Mais il m’a semblé que les événements avaient transformé cet humble
-exercice littéraire en une sorte de vision symbolique: car il n’est que
-trop vraisemblable que des scènes analogues ont dû se répéter dans plus
-d’un de nos malheureux villages des Flandres ou de Wallonie; et que pour
-les décrire telles qu’elles viennent de se passer, il n’y aurait qu’à
-changer le nom des bourreaux et probablement, hélas! à en accentuer la
-cruauté, l’injustice et l’horreur.
-
-M. M.
-
-
-
-
-LE
-
-MASSACRE DES INNOCENTS
-
-
-Ce vendredi, 26 du mois de décembre, vers l’heure du souper, un petit
-vacher vint à Bethléem en criant terriblement.
-
-Des paysans qui buvaient de la cervoise en l’auberge du Lion-Bleu
-ouvrirent les volets pour regarder dans le verger du village, et virent
-l’enfant qui accourait sur la neige. Ils reconnurent que c’était le fils
-de Korneliz et lui crièrent par la fenêtre: «Qu’est-ce qu’il y a? Allez
-vous coucher!»
-
-Mais il répondit avec épouvante que les Espagnols étaient arrivés,
-qu’ils avaient incendié la ferme, pendu sa mère, dans les noyers, et lié
-ses neuf petites sœurs au tronc d’un grand arbre.
-
-Ces paysans sortirent brusquement de l’auberge, entourèrent l’enfant et
-l’interrogèrent. Il leur dit encore que les soldats étaient à cheval et
-vêtus de fer, qu’ils avaient enlevé les bêtes de son oncle Petrus Krayer
-et entreraient bientôt en forêt avec les moutons et les vaches.
-
-Tous coururent au Soleil-d’Or, où Korneliz et son beau-frère buvaient
-aussi leur pot de cervoise, et l’aubergiste s’élança dans le village en
-criant que les Espagnols approchaient.
-
-Alors il y eut une grande rumeur en Bethléem. Ces femmes ouvrirent les
-fenêtres et les paysans sortirent de leurs maisons avec des lumières
-qu’ils éteignirent lorsqu’ils furent dans le verger, où il faisait clair
-comme à midi, à cause de la neige et de la pleine lune.
-
-Ils s’assemblèrent autour de Korneliz et de Krayer, sur la place, devant
-les auberges. Plusieurs avaient apporté leurs fourches et leurs râteaux,
-et se parlaient avec terreur sous les arbres.
-
-Mais comme ils ne savaient que faire, l’un d’eux courut chercher le
-curé, à qui appartenait la ferme de Korneliz. Il sortit de sa maison
-avec le sacristain en apportant les clefs de l’église. Tous le suivirent
-dans le cimetière, et il leur cria du haut de la tour qu’il y avait des
-nuages rouges du côté de sa ferme, bien que le ciel fût bleu et plein
-d’étoiles sur tout le reste de la campagne.
-
-Ayant délibéré longtemps dans le cimetière, ils décidèrent de se cacher
-dans le bois que les Espagnols devaient traverser et de les attaquer
-s’ils n’étaient pas très nombreux, afin de reprendre le bétail de Petrus
-Krayer et le butin qu’ils avaient fait à la ferme.
-
-Ils s’armèrent de fourches et de bêches, et les femmes restèrent autour
-de l’église avec le curé.
-
-En cherchant un endroit favorable à leur embuscade, ils arrivèrent près
-d’un moulin, aux limites de la forêt, et virent brûler la ferme au
-milieu des étoiles. Ils s’installèrent là, devant une mare couverte de
-glace, sous d’énormes chênes.
-
-Un berger, que l’on appelait le nain-Roux, monta au sommet de la colline
-pour avertir le meunier, qui avait arrêté son moulin en voyant les
-flammes à l’horizon. Cependant il laissa entrer le paysan, et tous deux
-se mirent à une fenêtre pour regarder au loin.
-
-La lune brillait devant eux sur l’incendie, et ils aperçurent une longue
-foule qui marchait sur la neige. Quand ils l’eurent contemplée, le Nain
-descendit vers ceux qui étaient dans la forêt, et ils distinguèrent
-lentement quatre cavaliers, au-dessus d’un troupeau qui semblait brouter
-la plaine.
-
-Comme ils regardaient au bord de la mare, et sous les arbres éclairés de
-neige, le sacristain leur montra une haie de buis, derrière laquelle ils
-se cachèrent.
-
-Les bêtes et les Espagnols s’avancèrent sur la glace, et les moutons, en
-arrivant à la haie, broutaient déjà la verdure, lorsque Korneliz creva
-les buissons, et les autres le suivirent dans la clarté avec leurs
-fourches. Il y eut alors un grand massacre sur l’étang au milieu des
-brebis amoncelées et des vaches qui contemplaient la bataille et la
-lune.
-
-Quand ils eurent tué les hommes et les chevaux, Korneliz s’élança dans
-la prairie vers les flammes et les autres dépouillèrent les morts. Puis
-ils retournèrent au village avec les troupeaux. Les femmes qui
-regardaient la lourde forêt, derrière les murs du cimetière, les virent
-s’avancer entre les arbres et coururent à leur rencontre avec le curé,
-et ils revinrent en dansant de grandes rondes, au milieu des enfants et
-des chiens.
-
-En se réjouissant sous les poiriers du verger, où le Nain-Roux
-accrochait des lanternes en signe de kermesse, ils demandèrent au curé
-ce qu’il fallait faire.
-
-Ils résolurent enfin d’atteler un chariot pour emmener au village le
-corps de la femme et ses neuf petites filles. Les sœurs et d’autres
-paysannes de la famille de la morte y montèrent, ainsi que le curé qui
-marchait avec peine, étant vieux déjà et fort gros.
-
-Ils rentrèrent dans la forêt et arrivèrent en silence devant
-l’éblouissement des plaines, où ils virent les hommes nus et les chevaux
-renversés sur la glace lumineuse entre les arbres. Puis ils marchèrent
-vers la ferme qui brûlait au milieu du paysage.
-
-En arrivant au verger et à la maison rouge de flammes, ils s’arrêtèrent
-devant la grille pour contempler le grand malheur du paysan, dans son
-jardin. Sa femme pendait toute nue aux branches d’un énorme noyer, et
-lui, montait à l’échelle pour grimper dans l’arbre, autour duquel les
-neuf petites filles attendaient leur mère sur le gazon. Il marchait déjà
-dans les vastes ramures, lorsqu’il vit tout à coup, sur la lumière de la
-neige, la foule qui le regardait. Il fit signe de l’aider, en pleurant,
-et ils entrèrent dans le jardin. Alors le sacristain, le Nain-Roux,
-l’aubergiste du Lion-Bleu et celui du Soleil-d’Or, le curé avec une
-lanterne, et beaucoup d’autres paysans montèrent dans le noyer neigeux,
-au clair de lune, pour dépendre la morte, que les femmes du village
-reçurent dans leurs bras au pied de l’arbre, comme à la descente de
-croix de Notre-Seigneur Jésus-Christ.
-
-Ce lendemain, on l’enterra, et il n’y eut plus d’événements
-extraordinaires à Bethléem cette semaine-là. Mais le dimanche suivant,
-des loups affamés parcoururent le pays, après la grand’messe, et il
-neigea jusqu’à midi; puis le soleil brilla soudain et les paysans
-rentrèrent dîner comme d’habitude et s’habillèrent pour le salut.
-
-A ce moment il n’y avait personne sur la place, car il gelait
-cruellement; seuls, les chiens et les poules vaguaient sous les arbres,
-où des moutons broutaient un triangle de gazon; et la servante du curé
-balayait la neige dans son jardin.
-
-Alors une troupe d’hommes armés passa le pont de pierre au bout du
-village et s’arrêta dans le verger. Des paysans sortirent de leur
-demeure, mais rentrèrent terrifiés en reconnaissant les Espagnols et se
-mirent aux fenêtres afin de voir ce qui allait se passer.
-
-Il y avait une trentaine de cavaliers couverts d’armures, autour d’un
-vieillard à barbe blanche. Ils portaient en croupe des lansquenets
-jaunes ou rouges qui mirent pied à terre et coururent sur la neige pour
-se dégourdir, pendant que plusieurs soldats habillés de fer descendaient
-aussi et pissaient contre les arbres auxquels ils avaient attaché leurs
-chevaux.
-
-Puis ils se dirigèrent vers l’auberge du Soleil-d’Or et frappèrent à la
-porte. On leur ouvrit en hésitant; et ils allèrent se chauffer près du
-feu en se faisant verser de la bière.
-
-Ensuite ils sortirent de l’auberge avec des pots, des cruches et des
-pains de froment destinés à leurs compagnons rangés autour de l’homme à
-barbe blanche qui attendait au milieu des lances.
-
-Comme la rue était déserte, le chef envoya des cavaliers derrière les
-maisons, afin de garder le village du côté de la campagne, et ordonna
-aux lansquenets d’amener devant lui les enfants âgés de deux ans et
-au-dessous, pour les massacrer, selon qu’il est écrit en l’Évangile de
-Saint Mathieu.
-
-Ils allèrent d’abord à la petite auberge du Chou-vert, et à la chaumière
-du barbier, voisines au milieu de la rue.
-
-L’un d’eux ouvrit l’étable, et une bande de porcs s’en échappa qui se
-répandit de tous côtés. L’aubergiste et le barbier sortirent de leur
-maison et demandèrent humblement aux soldats ce qu’ils désiraient; mais
-ceux-ci n’entendaient pas le flamand et entrèrent afin de chercher les
-enfants.
-
-L’aubergiste en avait un qui pleurait en chemise sur la table où l’on
-venait de dîner. Un homme le prit dans ses bras et l’emporta sous les
-pommiers, tandis que le père et la mère le suivaient en poussant des
-hurlements.
-
-Ces lansquenets ouvrirent encore l’étable du tonnelier, celle du
-forgeron, celle du sabotier; et les veaux, les vaches, les ânes, les
-cochons, les chèvres, les moutons et les lapins se promenèrent sur la
-place. Lorsqu’ils enfoncèrent le vitrage du charpentier, plusieurs
-paysans, parmi les vieillards et les plus riches de la paroisse,
-s’assemblèrent dans la rue et s’avancèrent vers les Espagnols. Ils
-ôtèrent respectueusement leurs bonnets et leurs feutres devant le chef
-au manteau de velours, en demandant ce qu’il comptait faire; mais
-lui-même ignorait leur langue et quelqu’un alla chercher le curé.
-
-Il s’apprêtait pour le salut et revêtait une chasuble d’or dans la
-sacristie. Ce paysan cria; «Les Espagnols sont dans le verger!»
-Épouvanté, le prêtre courut à la porte de l’église, suivi des enfants de
-chœur qui portaient les cierges et l’encensoir.
-
-Alors il vit les animaux des étables circulant sur la neige et sur le
-gazon, les cavaliers dans le village, les soldats devant les portes, les
-chevaux attachés aux arbres le long de la rue, les hommes et les femmes
-suppliant autour de celui qui tenait l’enfant en chemise.
-
-Il s’élança dans le cimetière, et les paysans se tournèrent avec
-inquiétude vers leur prêtre qui arrivait comme un dieu couvert d’or et
-l’environnèrent devant l’homme à barbe blanche.
-
-Il parla flamand et latin; mais le chef poussait lentement les épaules
-pour exprimer qu’il ne comprenait point.
-
-Ses paroissiens lui demandaient à voix basse: «Que dit-il? que va-t-il
-faire?» D’autres, voyant le curé, sortaient craintivement de leurs
-fermes, des femmes accouraient et chuchotaient dans les groupes, tandis
-que les soldats qui assiégeaient un cabaret, se joignaient au grand
-rassemblement qui se formait sur la place.
-
-Alors celui qui tenait par la jambe l’enfant de l’aubergiste du
-Chou-Vert, lui trancha la tête d’un coup d’épée.
-
-Ils la virent tomber devant eux, suivie du reste du corps qui saignait
-sur l’herbe. La mère ramassa celui-ci et l’emporta en oubliant la tête.
-Elle trotta vers sa maison mais se heurta contre un arbre et tomba à
-plat ventre dans la neige où elle demeura évanouie, cependant que le
-père se débattait entre deux soldats.
-
-De jeunes paysans lancèrent quelques pierres; mais les cavaliers
-abaissèrent leurs lances, les femmes s’enfuirent et le curé se mit à
-hurler avec ses paroissiens, au milieu des moutons, des oies et des
-chiens.
-
-Néanmoins, comme les soldats s’éloignaient, ils se turent pour voir ce
-qu’ils allaient faire.
-
-La bande entra dans la boutique des sœurs du sacristain; puis elle
-sortit tranquillement, sans faire de mal aux cinq femmes qui priaient à
-genoux sur le seuil.
-
-Ensuite ils avisèrent l’auberge du bossu de Saint-Nicolas. Là aussi on
-leur ouvrit à l’instant pour les apaiser; mais ils reparurent au milieu
-d’un grand tumulte, avec trois enfants sur les bras, entourés du bossu,
-de sa femme et de ses filles, qui les suppliaient à mains jointes.
-
-Arrivés devant le vieillard, ils déposèrent les enfants au pied d’un
-orme, où ils restèrent assis sur la neige en leurs habits de fête. Mais
-l’un d’eux, qui avait une robe jaune, se leva et courut en chancelant
-vers les moutons. Un soldat le poursuivit, l’épée nue; et l’enfant
-mourut la face dans l’herbe, pendant que l’on tuait les autres autour de
-l’arbre.
-
-Tous les paysans et les filles de l’aubergiste prirent la fuite en
-poussant de grands cris et rentrèrent dans les fermes. Resté seul, le
-curé suppliait les Espagnols avec des hurlements, se traînant à genoux
-d’un cheval à l’autre, les bras en croix, tandis que le père et la mère,
-assis sur la neige, pleuraient pitoyablement leurs enfants morts,
-étendus en travers de leurs jambes.
-
-En parcourant la rue, les lansquenets remarquèrent la grande maison
-bleue d’un fermier. Ils voulurent enfoncer la porte, mais elle était de
-chêne et couverte de clous. Ils prirent alors des tonneaux gelés dans
-une mare devant le seuil et s’en servirent pour monter à l’étage où ils
-pénétrèrent par la fenêtre.
-
-Il y avait eu une fête en cette ferme; et des parents étaient venus
-manger des gaufres, du flan et du jambon. Au bruit des vitres brisées,
-ils s’étaient réfugiés derrière la table couverte de cruchons et de
-vaisselle. Les soldats entrèrent dans la cuisine; et après une bataille
-où plusieurs furent blessés, s’emparèrent des petits garçons, des
-petites filles et du valet qui avait coupé le pouce d’un lansquenet, et
-sortirent en fermant la porte pour empêcher les habitants de les
-accompagner.
-
-Quand ils furent devant le vieillard, ils jetèrent les enfants sur le
-gazon et les tuèrent paisiblement avec leurs lances et leurs épées,
-pendant que sur toute la façade de la maison bleue, les femmes et les
-hommes penchés aux fenêtres de l’étage et du grenier, blasphémaient et
-s’agitaient éperdument à la vue des rodes blanches, roses ou rouges de
-leurs petits, immobiles sur l’herbe entre les arbres. Puis les soldats
-pendirent le valet de ferme à l’enseigne de la Demi-Lune, de l’autre
-côté de la rue; et il y eut un long silence dans le village.
-
-Le massacre à présent s’étendait. Les mères s’échappaient des masures,
-et à travers les jardins et les potagers, essayaient de fuir dans la
-campagne; mais les cavaliers les poursuivaient et les refoulaient dans
-la rue. Des paysans, le bonnet dans leurs mains jointes, suivaient à
-genoux ceux qui entraînaient leurs enfants, parmi les chiens qui
-aboyaient joyeusement dans le désordre. Le curé, les bras au ciel,
-courait le long des maisons, priant désespérément comme un martyr; et
-les soldats, tremblant de froid, soufflaient dans leurs doigts en
-circulant sur la route, ou, les mains dans leurs poches de leur
-haut-de-chausse, et l’épée sous le bras, attendaient devant les fenêtres
-des maisons qu’on escaladait.
-
-Voyant la douleur craintive des paysans, ils entraient maintenant par
-petites bandes dans les fermes; et tout le long de la rue c’étaient les
-mêmes scènes.
-
-Une maraîchère qui habitait la vieille chaumière de briques roses, à
-côté de l’église poursuivait, armée d’une chaise, deux hommes qui
-emportaient ses enfants dans une brouette. Elle devint malade en les
-voyant mourir; et on l’assit sur sa chaise, contre un arbre de la route.
-
-D’autres soldats grimpèrent dans les tilleuls, devant une ferme peinte
-en lilas, et enlevèrent des tuiles afin de s’introduire dans la maison.
-Quand ils reparurent sur le toit, le père et la mère, les bras tendus,
-s’élevèrent aussi dans l’ouverture, et ils les renfoncèrent à plusieurs
-reprises en leur assénant des coups d’épée sur la tête, avant de
-redescendre dans la rue.
-
-Une famille, enfermée dans la cave d’une énorme chaumière, pleurait par
-le soupirail où le père brandissait furieusement une fourche. Un
-vieillard chauve sanglotait tout seul sur un tas de fumier, une femme en
-robe orange s’était évanouie sur la place et son mari la soutenait sous
-les aisselles, en gémissant à l’ombre d’un poirier: une autre embrassait
-sa petite fille qui n’avait plus de mains, et lui soulevait
-alternativement les bras pour voir si elle ne voulait pas revivre. Une
-autre s’échappa dans la campagne et les soldats la poursuivaient entre
-les meules, à l’horizon des champs de neige.
-
-Sous l’estaminet des Quatre-fils-Aymon, se voyait le tumulte d’un siège.
-Les habitants s’étaient barricadés, et les soldats tournaient autour de
-la demeure sans y pouvoir pénétrer. Ils essayaient de grimper jusqu’à
-l’enseigne, en s’aidant des espaliers de la façade, lorsqu’ils
-découvrirent une échelle derrière la porte du jardin. Ils l’appliquèrent
-au mur et montèrent à la file. Mais l’aubergiste et toute sa famille
-leur lancèrent alors par les fenêtres, des chaises, des assiettes, et
-des escabeaux. L’échelle se rompit et les soldats tombèrent.
-
-Au fond d’une cabane, une autre bande trouva une paysanne qui lavait ses
-enfants, devant le feu, dans un cuvier. Étant vieille et presque sourde
-elle ne les entendit pas entrer. Deux hommes prirent le cuvier,
-l’emportèrent; et la femme ahurie les suivit avec les vêtements des
-petits qu’elle voulait rhabiller, mais quand elle vit, tout d’un coup,
-du haut du seuil, les taches de sang sur la neige, les berceaux
-renversés, les femmes agenouillées et celles qui agitaient les bras
-autour des morts, elle se mit à crier formidablement en frappant les
-soldats qui déposèrent le cuvier pour se défendre. Ce curé accourut
-également et les mains jointes sur sa chasuble, implora les Espagnols
-devant les enfants nus qui se lamentaient dans l’eau. Des soldats
-arrivèrent qui l’écartèrent et lièrent la folle à un arbre.
-
-Le boucher avait caché sa petite fille, et appuyé contre le mur de sa
-maison affectait de regarder avec indifférence. Un lansquenet et un de
-ceux qui avaient une armure, entrèrent chez lui et découvrirent l’enfant
-dans un chaudron de cuivre. Alors le boucher, désespéré, saisit un
-coutelas et les poursuivit dans la rue; mais une troupe qui passait le
-désarma et le pendit par les pieds aux crocs du mur, entre les bêtes
-écorchées, où il remua les bras et la tête en blasphémant jusqu’à la
-tombée de la nuit.
-
-Du côté du cimetière, il y avait un grand rassemblement devant une
-longue grange peinte en vert. L’homme pleurait à chaudes larmes sur le
-seuil. Comme il était fort gros et de joviale figure, les soldats assis
-au soleil, contre le mur, l’écoutaient avec attendrissement en
-contemplant le chien. Mais celui qui emmenait l’enfant faisait des
-gestes pour dire: «Que voulez-vous? ce n’est pas ma faute!»
-
-Un paysan pourchassé sauta dans une barque amarrée au pont de pierre et
-s’éloigna sur l’étang avec sa femme et ses enfants. N’osant se risquer
-sur la glace, les soldats marchaient pleins de colère dans les roseaux.
-Ils grimpèrent dans les saules de la rive pour tâcher d’atteindre les
-fugitifs à coups de lance, et n’y parvenant pas, ils menacèrent
-longtemps toute la famille épouvantée dans sa barque.
-
-Ce verger cependant était toujours plein de monde; car c’est là que l’on
-tuait la plupart des enfants aux pieds de l’homme à barbe blanche qui
-présidait au massacre. Les petits garçons et les petites filles qui
-marchaient déjà seuls s’y réunissaient aussi et regardaient curieusement
-mourir les autres en mangeant les tartines de leur goûter, ou se
-groupaient autour du fou de la paroisse qui jouait de la flûte sur
-l’herbe.
-
-Alors il y eut tout à coup un long mouvement dans Bethléem.
-
-Ces paysans couraient vers le château qui se trouvait sur une butte de
-terre jaune, au bout de la rue. Ils avaient aperçu le seigneur penché
-sur les créneaux de la tour, d’où il contemplait le massacre. Et les
-hommes, les femmes, les vieillards, les mains tendues, le suppliaient
-comme un roi dans le ciel. Mais, lui, levait les bras et haussait les
-épaules pour exprimer son impuissance; et comme ils l’imploraient de
-plus en plus terriblement, la tête nue, agenouillés dans la neige, en
-poussant de grandes clameurs, il rentra dans sa tour et les paysans
-n’eurent plus d’espoir.
-
-Lorsque tous les enfants furent exterminés, les soldats fatigués
-essuyèrent leurs épées et soupèrent sous les poiriers. Ensuite les
-lansquenets montèrent en croupe et ils quittèrent tous ensemble
-Bethléem, par le pont de pierre, comme ils étaient venus.
-
- * * * * *
-
-Enfin le soleil se coucha derrière la forêt. Las de courir et de
-supplier, le curé s’était assis sur la neige, devant l’église, et sa
-servante se tenait près de lui. Ils voyaient la rue et le verger plein
-de paysans qui circulaient sur la place et le long des maisons. Des
-familles, l’enfant mort sur les genoux ou dans les bras, racontaient
-leur malheur avec étonnement. D’autres le pleuraient encore où il était
-tombé, près d’un tonneau, sous une brouette, au bord d’une mare, ou
-l’emportaient silencieusement. Plusieurs lavaient déjà les bancs, les
-chaises, les tables, les chemises tachées de sang et relevaient les
-berceaux jetés dans la rue. Mais presque toutes les mères se lamentaient
-sous les arbres, devant les petits corps étendus sur le gazon, et
-qu’elles reconnaissaient à leurs robes de laine. Ceux qui n’avaient pas
-d’enfants se promenaient sur la place et s’arrêtaient autour des groupes
-désolés. Les hommes qui ne pleuraient plus, poursuivaient avec les
-chiens leurs bêtes échappées ou réparaient leurs fenêtres brisées et
-leurs toits entr’ouverts, tandis que le village s’apaisait aux clartés
-de la lune qui montait dans le ciel.
-
-
-
-
-ONIROLOGIE
-
-
- Of this at least I feeld assured that there is not such thing as
- «forgetting» possible to the mind.
-
- Thomas de Quincey.
-
-
-
-
-ONIROLOGIE
-
-
-Je descends d’une vieille famille hollandaise. Mon père était ce qu’on
-appelle en néerlandais «Adsistent-Resident» de Lebak en l’île de Java.
-J’ignore tout de sa vie et de ses aventures, à l’exception de ses
-démêlés, célèbres à cette époque, avec le Régent indigène: «Radhen
-Adhipatti Karta Natta Negara», dont j’ai lu, bien des soirs, le bizarre
-et tranquille récit dans les collections du «Javasche Courant» et du
-«Nieuws van den Dag» d’Amsterdam. Il était allé aux colonies avec ma
-grand’mère et y mourut lorsque je n’avais pas encore atteint ma deuxième
-année.
-
-Ma mère,--une faible et pâle Anglaise que l’amour avait exilée en
-Hollande,--(j’ai recherché et appris tout ceci depuis l’inquiétante
-aventure), ma mère était restée à Utrecht, où nous habitions une étroite
-demeure sur le «Singel», ou canal d’enceinte, du côté du «Pardenveld».
-Elle mourut peu de mois après mon père et peut-être à la suite même de
-l’accident qui a eu pour moi d’aussi troublantes émersions. J’étais
-alors l’enfant aux yeux clos et la pauvre âme endormie des grands
-espaces blancs et des limbes de la vie, en sorte que je n’ai
-«naturellement» (j’emploie «naturellement» au sens strict et ordinaire
-du mot), conservé aucun souvenir de ces jours où des visages amis
-s’éteignaient à jamais autour de moi.
-
-Ensuite, et bien longtemps après, au réveil de cette immobile nuit de
-l’enfance, je m’entrevois en une vieille maison de la vieille et
-américaine Salem, et en face d’un oncle puritain, extraordinairement
-gros, pâle et taciturne. Enfin, cet oncle lui-même, «que je n’entendis
-jamais prononcer un seul mot et que je ne revis jamais plus», disparaît
-à son tour, sans autre souvenir que celui de son vague corps énorme en
-cette maison de bois verdi par les ans et si extrêmement, si
-insolitement petite, qu’il semblait la surcharger et en déborder comme
-un être d’autrefois, lorsqu’il se penchait des journées entières aux
-fenêtres ouvertes sur un sombre et humide jardin où j’errais seul.
-Ainsi, sans liens dans un passé presque inconsistant encore, sans visage
-et sans mains de femmes autour de mon enfance, je me vis, sachant à
-peine me tenir debout, au milieu d’une cour entourée des hauts bâtiments
-de pierre d’un antique orphelinat oublié au fond d’une immémoriale forêt
-du Massachusetts. Et maintenant j’arrive à des jours dont je me souviens
-trop nettement, et à des années sans issues, de tristesses et d’abandons
-sans horizons, entre ces moroses et mornes descendants des puritains
-d’Isaac Johnson, enfants au sourire blanchâtre et aux yeux obliques,
-égarés en ces dortoirs aux alcôves noires et voûtées sous l’effroi de
-cet édifice si souvent environné d’orages. Mais j’aime mieux ne plus me
-souvenir. Ici d’ailleurs finissent les antécédents nécessaires mais
-lointains, et il faut à présent examiner plus minutieusement les
-circonstances qui ont immédiatement précédé l’anormal incident et
-l’énigme dont les ailes ont laissé pour longtemps leurs ombres sur mon
-âme.
-
-Entre tous ces enfants aux vêtements si lugubres qui habitaient avec moi
-ce terne orphelinat américain; entre tous ces enfants presque muets, une
-pauvre âme affligée et affaiblie avait seule attiédi mon abandon. J’ai
-son cher nom sur mes lèvres, et son image en l’âme de mon âme; mais on
-comprendra peut-être, et tout à l’heure, pour quelles tristes raisons il
-m’est impossible de le révéler ici. Je ne dirai même pas ce nom à ceux
-qui voudraient se donner la peine de faire une enquête sur
-l’authenticité de cette histoire, et à moins que mon malheureux ami ne
-parle lui-même, nul ne le saura jamais.
-
-A cette époque, j’avais un peu plus de dix-huit ans, et mon unique
-ami--je l’appellerai Walter ici, ce nom d’ailleurs se rapproche un peu
-de son nom véritable,--mon unique et mélancolique ami avait environ le
-même âge. J’étais alors un pauvre être maladif et extraordinairement
-émacié sous l’ennui sans interstices de cette vie claustrale, et je
-souffrais de troubles nerveux, qui faisaient de mes nuits une trame de
-douleurs. Malgré mes plaintes, l’austère et malveillant médecin de la
-maison me laissait sans remèdes; mais à la longue, mes maîtres
-s’inquiétèrent un peu, et s’ingénièrent à imaginer quelque distraction à
-mon mal. Le pauvre Walter vint alors à mon aide. Walter avait une tante,
-Mrs W.-K., qui occupait un éclatant cottage aux environs de Boston, et
-non loin de la mer; et il obtint un soir l’autorisation de m’emmener
-chez elle. Il y avait plus de quinze ans que je n’avais franchi le seuil
-de la grande porte dont les battants s’ouvraient sur la vallée, et je
-n’oublierai plus cette soirée. A notre arrivée, Mrs W.-K. me reçut sans
-arrière-pensée apparente; nous ignorons d’ailleurs, en ce moment, les
-anormales occupations et les desseins étranges de cette femme, et il
-vaut mieux que ceux qui écoutent ceci les ignorent également.
-
-Il y avait déjà bien des jours que je m’attardais en cette hospitalité
-maternelle dont je ne savais pas «alors» les dangers, et aux
-encouragements de ceux qui m’entouraient, je prenais un peu d’opium aux
-dernières heures des après-midi, parfois douloureuses de cet octobre
-inoubliable. Maintenant, il faut que j’énumère très méticuleusement tous
-les détails de la soirée et de la nuit de l’incident, car plusieurs
-d’entre eux pourraient avoir une importance spéciale, au point de vue de
-l’explication et de l’«éducation» du phénomène, encore qu’il soit triste
-d’avoir à s’arrêter en d’aussi obscurs intervalles de l’événement.
-
-Un soir, après l’heure du thé, j’étais en cet état de béatitude
-invisible et subtile que s’imagineront seuls les mangeurs d’opium. Mrs
-W.-K. vers laquelle je me retournais parfois, comme on se retourne vers
-un pas dans une rue déserte, Mrs W.-K., accoudée sous les tilleuls de la
-terrasse, regardait s’allumer les étoiles sur la ville américaine.
-Walter était absent, et j’étais allé avec Annie, l’unique enfant de la
-tante de Walter, au fond du jardin, où il y avait un bois ancien,
-profond et obscur; un bois où l’on pouvait s’attendre à mainte aventure
-et si vieux, que nous avions l’habitude d’y parler à voix basse. Après
-avoir suivi de lointaines musiques éparses en ce bois comme des fils de
-soie multicolore, nous nous assîmes là; et à présent, lequel des
-incidents de ce soir influa sur ma nuit? Fut-ce ce bassin de marbre avec
-sa fontaine aux reflets de tilleuls? ou les arbres, extraordinaires à
-travers ma mémoire, et auxquels Annie appliquait un mot: «Verdurous
-gloom», qui semblait les mettre sous verre? ou la lune, sur
-l’Atlantique, semblable à une fleur muette? ou tout ce bois hanté de
-triste avenir? ou fut-ce, avant tout, le départ prochain d’Annie, un
-départ déjà sans retour, et dont ses frêles mains aux gants de ténèbres,
-semblaient m’avertir comme d’un mal entre le mal qu’on allait me
-vouloir? ou fut-ce, enfin, un anneau d’or, qu’elle laissa choir dans le
-bassin où elle éveilla une autre et étrange elle-même en le reprenant à
-travers l’eau froide? Savait-elle quelque chose? Je ne sais, je ne sais,
-je ne saurai jamais, car à présent tant de terre et d’années sont sur
-elle!
-
-J’ai noté exactement ceci, parce qu’en «l’éducation» dont j’ai parlé, il
-importerait peut-être de tenter un grand nombre d’expériences analogues,
-afin d’attoucher ainsi, un peu au hasard, quelque scène endormie au fond
-de l’âme et que cette espèce d’incantation pourrait réveiller. J’ajoute
-enfin un antécédent accessoire, mais dont il ne faudrait cependant pas
-négliger l’aide; au reste, on verra plus loin.
-
-En ce moment les lumières de la ville lointaine s’éteignaient comme
-tombaient les feuilles de la forêt automnale. En rentrant dans ma
-chambre après cette soirée au jardin, je pris--induit peut-être à cette
-idée par l’image de la fontaine,--je pris un volume de l’insolite et
-aquatique poète anglais, Thomas Hood, en flottant ainsi, jusque très
-avant dans la nuit, au fil albumineux des visions sous-marines de son
-admirable «Water Lady», du «Lycus the Centaur» et de «Hero and Leander».
-Avant tout (et c’était sans nul doute un effet de l’opium), ce dernier
-poème m’attarda, à cause de la descente du malheureux Léandre à travers
-toute la mer, en une immersion infinie, au bras de la sirène, au milieu
-d’êtres muets aux yeux ronds, de plantes en jaune d’œuf, d’anémones
-d’aniline et de dahlias d’albumine, pendant qu’un vers monotone énumère
-entre les strophes les évolutions de leur passage en glauque spirale
-vibratile:
-
- Down and still downwards through the dusky green.
-
-Et tout au long de cette spirale d’eau verte, la sirène aux yeux où
-meurt le corps de Léandre et aux seins en bulles translucides, embrasse
-son involontaire amant, sur les lèvres duquel s’éteint en énormes perles
-le nom de Héro, jusqu’à ce qu’arrivés au fond lunaire des prairies
-sous-marines, la naïve vierge des mers s’étonne comme un enfant de voir
-le beau corps presque immobile et les yeux déjà clos, et s’agenouille à
-ses côtés en admirant ses derniers efforts pour échapper aux mailles
-bleues de l’Océan.
-
-C’est ainsi que je m’endormis, en accueillant en mes yeux les rives
-hantées de la glace de la cheminée où je voyais s’enfoncer la spirale de
-Léandre--jusqu’au sommeil--et voici ce que je vis immédiatement après:
-
-Sans nul préliminaire, je fus au fond d’un puits, ou du moins, je fus au
-fond d’une eau autour de laquelle régnait une impression de murailles,
-d’éminentes et étroites murailles, et je m’y noyais sans interruption, à
-travers un infini déroulement de transparences au milieu de ces efforts
-immobiles qui forment un des supplices propres aux songes et sans
-analogues dans la vie volontaire. En ce moment, j’étais assez près de la
-mort, et ici, il faut que j’explique très soigneusement un des plus
-singuliers phénomènes de mon rêve.
-
-On n’ignore pas que le rêve est toujours et exclusivement «égoïste»; et
-que cet égoïsme est tellement intense, aveugle et convergent, qu’il
-annule le passé et l’avenir au profit du moment où il règne sur
-l’horizon du cerveau.
-
-En d’autres termes, tout s’actualise dans la conscience du dormeur, et
-il n’y a pas de rêve que l’on sache «prospectif» du «rétrospectif» au
-moment où il a lieu. Je remets ce principe en mémoire parce qu’il
-servira tout à l’heure à éclairer la situation assez embarrassée de mon
-esprit en cet instant: sans avoir d’ailleurs l’intention d’élucider les
-mouvements si spéciaux et en apparence illogiques, de l’horlogerie du
-cerveau durant le sommeil. Au moment où je mourais ainsi au fond de
-l’eau, se produisit d’abord un phénomène extrêmement anormal, et dont je
-n’eus l’explication que bien des années après. Était-ce un souvenir de
-lectures anciennes, où j’avais appris que les noyés, à l’instant de leur
-mort, revoient, en une espèce de miroir, leur vie entière avec ses
-incidents les plus minutieux? Ou cette vision de l’existence est-elle
-réellement inséparable de la mort par immersion et se trouvait-elle
-naturellement amenée ici? Je ne sais; mais j’eus l’idée de cette espèce
-de miroir, et alors, comme l’esprit du songeur est assez semblable à
-celui d’un tout petit enfant, incapable d’abstraction, et en qui toute
-idée devient image et toute pensée se transforme en acte, j’eus
-immédiatement en main ce miroir même auquel j’avais songé et je me mis à
-y regarder attentivement.
-
-Ici, je voudrais pouvoir exprimer mon étonnement (car le jugement
-demeure souvent intact pendant le sommeil, et un rêve peut paraître
-comique par exemple, encore que le rire n’y naisse pas toujours d’une
-disproportion, ou de la «relation brisée» comme dit Hello, et puisse
-avoir des causes plus mystérieuses), je voudrais pouvoir exprimer mon
-étonnement, lorsque je réfléchis à l’invraisemblable vision, «car ce
-miroir était à peu près vide», et cependant, en comptant mes années, il
-eût dû être peuplé de tristes événements! tandis que ce n’était qu’en un
-de ses angles que j’aperçus quelques vagues images à moitié dissoutes en
-des obnubilations mobiles et d’une couleur fade. On eût dit de ces
-dessins que tracent les enfants, et j’y reconnus les formes
-embryonnaires d’un certain nombre de seins, une ronde feuille verte, un
-rais de lumière, un morceau de lange et une petite main de nouveau-né
-entr’ouverte. Tout le reste se perdait en une obscurité que je n’eus pas
-le loisir d’examiner, et néanmoins, il devait y avoir là bien des choses
-inconnues et peut-être «antérieures». Mais au bout de mon coup d’œil le
-miroir s’éteignit, et mon rêve continua. Je n’insiste donc plus sur cet
-incident accessoire.
-
-Levant ensuite les yeux vers l’orifice du puits, j’y entrevis, penchés,
-«au milieu d’un ciel orageux», un visage de femme, et en même temps un
-geste d’effroi où il y avait une multitude de fuites. En passant, il
-faut observer que, dans ce récit fait d’après des souvenirs atténués,
-ceci comme tout ce qui est du ressort de la raison diurne, prend
-nécessairement une allure logique qui n’était nullement celle du rêve,
-où maints événements, successifs ici, s’emmêlaient; on sait d’ailleurs
-que le rêve, en apparence le plus long, dure à peine l’espace d’un
-battement de cœur, et n’est qu’un afflux extraordinairement bref
-d’aventures et d’images. Je venais à peine d’entrevoir ce geste, qu’il
-s’évanouit; et je fus immédiatement imprégné de l’idée qu’une espèce de
-cri spécial, inconnu et incompréhensible, devait avoir accompagné cet
-évanouissement. Mais avant d’aller plus loin, une brève glose est à ce
-propos strictement nécessaire.
-
-Je ne crois pas qu’on entende ordinairement un son en rêve, c’est-à-dire
-«un véritable son de rêve», et non un bruit effectif et extérieur qui,
-grâce à la mobilité du songe, peut parfaitement s’adapter à l’un de ses
-épisodes. Il me semble, au contraire, que le rêve est presque toujours
-«muet», et que tous ses personnages marchent, parlent et agissent au
-milieu d’une matière molle et singulièrement insonore. L’oreille du
-dormant «est déjà inutile», et il use exactement de cette invention au
-bord de laquelle nous attendons encore pendant le jour, et qui rendra
-superflues, avant peu, les découvertes assez puériles du télégraphe et
-du téléphone. Je veux parler de la communion des esprits ou de
-l’introspection réciproque de toutes les intelligences et de ce qu’on
-pourrait appeler la «Télépsychie», qui permettra à toute âme, à un
-moment donné, de communiquer avec telle autre qu’elle voudra, située
-n’importe où dans l’espace ou le temps, après qu’on aura retrouvé les
-liens qui nous unissent les uns aux autres et dont le magnétisme et la
-télépathie rattachent actuellement les premiers fils épars.
-
-Ainsi, je sus, grâce à cette intuition du dormant, qu’une clameur
-étrange avait été poussée. Après de longues années je reconnus la nature
-et le sens exact de cette clameur; mais je la donnerai plus loin, telle
-qu’elle m’apparut à mon réveil, et que je la notai dès le lendemain, au
-moment où j’ignorais tout de ma famille, de mon enfance et de mes
-origines. Je n’aurais du reste pas osé rapporter ce détail presque
-enfantin, mais significatif, si je n’étais à même de le prouver d’une
-manière irréfragable.
-
-Il y eut quelque confusion dans les événements subséquents, ainsi qu’il
-arrive parfois aux endroits les plus importants des songes, car la
-raison nocturne a bien des détours ignorés. Mais je revois distinctement
-qu’une femme m’apparut, extraordinairement nette, à l’exception du
-visage, où des traits, en tout semblables à ceux d’Annie, luttaient et
-se mêlaient sans interruption avec d’autres traits d’une indéfinissable
-impression, que j’appellerai, peu approximativement, «de réticence, et à
-la fois implicite et virtuelle» (et ce visage, je le reconnaîtrais
-néanmoins sans hésitation, «mais uniquement, je pense, durant la nuit»;
-au surplus, il vaut mieux ne pas approfondir ces interpénétrations
-d’identité dans les songes). Je me rappelle ensuite que je fus arraché à
-l’eau du puits par un geste analogue à celui d’Annie à la fontaine, «en
-considérant uniquement le reflet de ce geste, c’est-à-dire, qu’il me
-sembla être sauvé par un bras nu qui sortait de l’eau». Et après une
-incolore lacune, je me trouvai tout à coup en plein air, sous un ciel de
-pluie, d’orage et de soir, et celle qui m’avait sauvé, et qui
-m’embrassait «en me parlant une langue que je ne comprenais plus»,
-m’emportait le long de rues et de quais éclairés.
-
-En cet endroit, je note une exception assez bizarre aux habitudes du
-songe: «c’est que je vis une partie du paysage que je traversais». Il
-faut observer, en effet, que le paysage du sommeil est «presque toujours
-utile», en ce sens qu’il n’existe qu’autant qu’il fasse partie
-intégrante de l’action, et au fur et à mesure de cette action. Il est
-sobre en outre comme un décor de Shakspeare, et les personnages n’ont
-que le morceau de terrain strictement nécessaire à leurs évolutions,
-tandis que ces fragments d’entours indispensables accompagnent le drame
-pas à pas. C’est ainsi qu’en un rêve où j’étais poursuivi par une
-pullulation de serpents blancs, je vis s’élever successivement devant
-moi, les taillis, les touffes de plantes et les haies au travers
-desquelles je passais pour leur échapper, sans avoir une vision
-d’ensemble de la plaine où je fuyais. Une autre fois (mais cet exemple
-est néanmoins d’«une nature différente», et l’égoïsme du dormeur n’est
-pas «ici» la cause de l’annulation du paysage), ayant acheté un très
-vieux château, et ne parvenant pas--à cause de l’une de ces
-impossibilités arbitraires du rêve--à me rendre compte de l’étendue du
-domaine, je montai sur un grand arbre, pour jeter de là un coup d’œil
-sur le parc; mais, à mon insu, tout le terrain s’élevait avec moi, et il
-me fut impossible d’apercevoir quelque chose au delà de l’avenue où
-j’étais. A part ceci, il peut arriver toutefois, que le paysage serve de
-«leitmotiv», à quelque acteur, et que celui-ci se présente avec le
-milieu où il se meut à l’ordinaire; par exemple, un forgeron apparaîtra
-parfois avec sa forge, un malade avec son lit, un horticulteur avec sa
-serre, sans que ces accessoires subtils encombrent l’action ou le
-théâtre nocturne. Mais je doute des songes descriptifs et des sites où
-le dormant n’est pas mêlé, et cependant, ce que j’entrevis n’agissait
-pas en ce dernier épisode.
-
-C’était un paysage comme celui qu’un homme effrayé regarde; un ciel de
-cyclone où une lune se révélait par intervalles, des quais et des canaux
-d’eaux noires, margés d’arbres très vieux et bouleversés, des
-ponts-levis dressés comme des bras de terreur, de petites maisons à
-pignons avec des poulies aux lucarnes, une multitude de barques avec des
-lanternes, mais surtout (car il se peut que les précédentes apparitions
-aient été éveillées depuis, tandis que cette dernière est d’une
-inquiétante et inébranlable certitude), deux moulins noirs, l’un, aux
-ailes titaniques et immobiles, et l’autre, un peu en arrière, dépouillé,
-sombre, nu, abstrait, et sans ailes, et énormes tous deux, énormes et
-hauts comme des tours à l’angle de la ville, oppressaient une violente
-et ténébreuse touffe d’arbres extrêmement grands et anciens.
-
-Au détour d’une rue antique, je fis un effort pour revoir encore ces
-deux extraordinaires témoins, et, avec ce déséquilibre des mouvements et
-cette absence de mesure ordinaires au sommeil, en me retournant, je
-heurtai le fer du lit et je m’éveillai.
-
-En cet état spécial entre la veille et le sommeil, qui est comme
-l’entr’acte des songes, et où la volonté renaît un peu, j’essayai
-d’analyser ma vision et de la fixer ainsi dans un demi-réel, car la
-mémoire du sommeil est inexplicablement fugace et fragile, et tandis
-qu’on peut se rappeler indéfiniment et exactement telle pensée ou image,
-«créée pendant le jour», les images des songes, alors même qu’on a eu
-soin de les établir nettement au réveil, et de les acclimater ainsi dans
-la vie diurne, ne se laissent pas évoquer plus de deux ou trois fois, et
-à chacune de ces évocations elles s’affaiblissent jusqu’à confluer en
-une mort indistincte, comme si on les entrevoyait à travers quelque
-verre grossissant qui s’éloigne outre mesure. Je ne m’attarde pas à
-cette énigmatique anomalie de la mémoire, elle n’eut pas entièrement
-lieu, du reste, dans le rêve en question, et le lendemain et depuis, je
-pus éveiller assez minutieusement tous ses souvenirs.
-
-Annie, ce lendemain qui était un samedi, allait rejoindre Walter à
-New-Haven, sans avoir eu le temps de me dire adieu. Elle devait revenir
-le mardi suivant, mais elle ne revint plus. Je lui écrivis ce jour même
-une lettre, où je lui parlais incidemment de ce rêve auquel elle me
-semblait si ineffablement mêlée. Je traduis littéralement de l’anglais,
-en omettant simplement les propos inutiles ou inefficaces.--On me
-pardonnera, j’espère, la gaucherie de cette traduction, car il importait
-de rendre «verbatim» le texte américain qui m’a été restitué et que j’ai
-conservé par devers moi.
-
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
- ... «A propos, j’ai rêvé de toi, Annie, mais ô, d’une étrange, étrange
- toi! Sache d’abord que je me noyais au fond d’un insondable puits;
- alors vint une très vieille femme regarder dans le puits, en levant
- les bras, et en exclamant une incompréhensible phrase en fort mauvais
- anglais: «The kind is in the pit! the kind is in the pit![1]» ou une
- chose analogue.
-
- [1] «Kind» en anglais, genre, espèce, ou l’adjectif: bon,
- bienveillant, etc.
-
- «Qu’est cela?--Après vint une autre femme, semblable à toi, Annie, ou
- du moins, une presque en tout semblable à toi, sauf quant au visage
- qui était bien plus triste. Alors toi, ou elle, m’as tiré de l’eau, en
- te penchant sur le puits comme tu fis vendredi soir à la fontaine, et
- tu m’emportas en tes bras (moi si grand et si lourd cependant) dans
- une ville que je n’avais jamais vue auparavant, et où, à droite, il y
- avait une vieille forêt de très hauts arbres, et au delà, deux
- effrayants, effrayants moulins à vent, «tels qu’il n’en existe pas
- ici», et dont un absolument sans ailes...»
-
-L’enveloppe de cette lettre (elle n’adhère malheureusement pas à la
-lettre même, mais l’écriture est si parfaitement identique, que nul
-doute n’est possible), porte le timbre vert des États de l’Union. Il a
-été oblitéré à Boston, le 25 octobre 1880, 11. a. m. A la réception à
-New-Haven, un timbre humide a marqué: «New-Haven, Wharf 25/10.80. 4 n.»
-Je mets ces deux pièces à la disposition de ceux que cet événement
-psychique pourrait intéresser. J’ai été obligé d’effacer sur
-l’enveloppe, le nom patronymique d’Annie, et de découper l’angle gauche
-de la lettre, car il portait en exergue le nom entier de Mrs. W.-K.,
-avec sa devise: «At last shut to fears» (enfin close aux peurs), que je
-ne me suis jamais expliquée.
-
-Je passe à présent bien des années, des tristesses et des pièges, sans
-relations avec le sujet actuel, et j’arrive ainsi au moment où
-j’atteignis enfin ma majorité.
-
-Vers cette époque,--j’avais quitté le morne orphelinat, et je veux
-désormais garder le silence sur tout ce qui concerne Mrs W.-K.,--vers
-cette époque, je reçus de Hollande, par l’intermédiaire du recteur de
-cet orphelinat, un volumineux envoi, comprenant des comptes de tutelle
-minutieux et compliqués, les procès-verbaux des délibérations du conseil
-de famille, des titres de propriété et de rentes, et une foule de
-papiers divers et anciens.
-
-Il était de règle, en la maison que je venais d’abandonner--afin de
-sauvegarder toute égalité et d’écarter tout leurre d’avenir, et à moins
-de quelque incident inévitable, comme ce qui eut lieu pour Walter,--de
-ne révéler aux orphelins quoi que ce fût, au sujet de leurs familles et
-de leurs antécédents.
-
-Je fus donc singulièrement étonné, à l’examen de cet envoi, d’apprendre
-que j’étais Hollandais, et maître d’une fortune assez importante; c’est
-plus tard seulement que je sus à la suite de quelle négligence et de
-quels mauvais vouloirs, j’avais été délaissé au fond du Massachusetts,
-mais ces détails n’ont aucun rapport avec le récit d’aujourd’hui.
-
-J’ai dit tout à l’heure «à l’examen de cet envoi», malheureusement cet
-examen fut plus tardif que je n’aurais voulu. J’ignorais complètement le
-néerlandais, et à Salem où j’étais retourné, je me mis vainement en
-quête d’un traducteur. Je résolus alors d’apprendre une langue qui
-s’était si subitement décelée maternelle, et grâce à l’anglais, et
-surtout à l’allemand que je possédais, je fus à même, au bout de deux ou
-trois semaines, de lire assez couramment les pièces les plus
-importantes.
-
-Une nuit, en feuilletant ainsi une liasse de papiers au timbre colonial
-de Java, je tombai,--graduellement en proie à une crise d’étonnement et
-d’effroi,--je tombai sur la brève et d’ailleurs très simple, mais pour
-moi, pour moi seul, vraiment insolite et incroyable lettre suivante,
-écrite de la main de ma mère, et dont l’influence a réellement et à
-jamais déplacé l’axe de ma vie. Je traduis mot à mot du hollandais, en
-omettant, comme tantôt, tout ce qui n’est pas essentiel.
-
- Utrecht, 23 septembre 1862.
-
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
- ... «Nous étions allés cette après-midi-là (très probablement le 17
- septembre, d’après le contexte, qui n’est cependant pas absolument
- décisif) avec la cousine Meeltje et Mme van Brammen, prendre le thé
- chez la tante van Naslaan, et l’agneau[2] était au jardin avec
- Sarthe--elle l’avait laissé seul «un clin d’œil», sur le gazon; et
- quand elle revint, plus d’agneau! Elle va regarder dans le puits; le
- pauvre innocent agneau était au fond! Elle, au lieu de l’en tirer tout
- de suite, vint crier à notre fenêtre «’t kind is in den put! ’t kind
- is in den put!» (l’enfant est dans le puits! l’enfant est dans le
- puits!). Je saute alors par la fenêtre du salon, et je tire de l’eau
- le cher agneau, qui pleurait toutes les larmes de son petit cœur, et
- je cours tout d’une haleine jusqu’à notre maison...»
-
- [2] «’t Sebaapje» la petite brebis, l’agneau, terme Hollandais pour
- désigner les enfants, etc.
-
-Cette lettre était adressée à mon père, alors, ainsi que je l’ai dit
-plus haut, «adsistent-resident» à Java. La date qu’elle porte est
-légalement certaine, car, à son retour de l’île, quatre mois après, avec
-d’autres papiers délaissés par mon père, elle fut déposée chez le
-notaire «Hendrik Joannes Bruis», et elle est mentionnée dans un
-inventaire enregistré à Utrecht le 3 février 1863.
-
-Au soir de cet accident, où je dus la vie à l’angélique célérité de ma
-mère, j’étais âgé de quatre mois et neuf jours, ce qu’il m’est,
-naturellement, facile de prouver.
-
-Ainsi donc, cette nuit d’octobre, j’avais communié, sans intermédiaire,
-avec l’invisible et l’inexplicable, et mon âme en est demeurée pâle et
-malade et sujette à toutes les inquiétudes et à tous les effrois. Je
-n’essaierai nulle élucidation aujourd’hui; et je classe ce phénomène
-parmi tant d’autres, aux causes latentes, dont les lois sûres seront
-retrouvées quelque jour. En attendant, je veux les ignorer, comme
-j’ignore, par exemple, l’innombrable inconnu des pressentiments, ou
-pourquoi la mort, lorsqu’elle a été dans une maison, y revient
-inévitablement peu après. Thomas de Quincey affirme en son étude: «On
-the knocking at the gate in Macbeth», que l’intelligence est une faculté
-inférieure de l’esprit humain, et je crois qu’il faut s’en défier avant
-tout, en ces zones d’événements. Au reste, il vaut mieux, peut-être, ne
-pas y réfléchir outre mesure, de peur de délier à la fin les cavales
-blanches de la folie, dans ce qu’un médecin illustre appelle étrangement
-«le grand territoire de la substance grise».
-
-Mais si je crains d’approfondir cette vision, au point de vue purement
-objectif, je voulus entièrement me plonger dans la joie de ma peur; et
-c’est pourquoi, je résolus de visiter, presque immédiatement après, le
-théâtre de mon rêve.
-
-Malheureusement, d’impérieuses circonstances abrégèrent subitement mon
-voyage en Hollande, et il me fut impossible de séjourner à Utrecht plus
-de sept à huit heures.
-
-J’y descendis aux dernières heures d’une après-midi d’hiver sombre, de
-nuages et de neige. En sortant de la gare de «Rhijnspoorweg», je devais
-être extraordinairement pâle, car j’entrevis, à mon aspect, une sorte
-d’hésitation et de méfiance sur le visage des employés et des passants.
-Après avoir traversé la place, on prend, pour se rendre en ville, la
-«Stationstraat». Jusque-là rien ne m’étonna, non plus, d’abord, que sur
-le canal d’enceinte, nommé «Stad’s buiten gracht», qui coupe cette rue à
-angle droit. Mais après quelques pas le long des berges, et au bout de
-ce canal désormais ineffaçable et éternel pour moi, j’ai éprouvé, pour
-la première fois, cette espèce de soudaine et polaire pâleur de
-l’esprit, qui n’est heureusement réservée qu’à quelques hommes, et mon
-âme, déjà si souvent agitée par ce songe, chancela littéralement dans
-mon cœur! En face de moi, subitement et si près que mes yeux semblaient
-les toucher (encore qu’en réalité ils fussent assez éloignés, car
-c’était un effet d’optique dû à leur disproportion), au milieu de
-l’irréel paysage d’une métropole de neige, sous un ciel obscurci et
-comme autrefois analogue à un glas, avec ses eaux engourdies entre les
-talus, ses barques écloses à fleur des marais morts, ses ponts-levis en
-mouvement le long des rues d’ouate, et pleines de maisons et de
-personnages muets au niveau des pignons, «je reconnaissais enfin les
-deux moulins à vent, effrayants et indubitables», mobiles aujourd’hui en
-une nuageuse trémulation d’aquarium et d’éclipse, identiques, mais plus
-imminents peut-être, plus funestes et plus oppresseurs de la ville et du
-bois ternement nuptiaux au-dessus desquels ils tournaient en envoyant de
-leurs épaisses ailes, des signes très tristes à une âme qu’ils
-attendaient patiemment depuis tant d’années!
-
-Après l’hallucinant coup d’œil, je voulus d’abord éperdument courir vers
-eux, au hasard des eaux et des quais; mais l’instinct de l’étranger
-m’interdit de troubler comme une pierre cette multitude malléable et
-stagnante qui s’étalait autour des ponts-levis; puis en route, à mesure
-que j’approchais des vieux arbres du «Pardenveld», mon enthousiasme
-glissait le long de moi, comme un manteau de flammes, et j’éprouvais une
-désillusion graduelle en observant une à une de notables différences.
-
-Je ne parlerai pas de l’aspect éclatant et pascal des entours
-d’aujourd’hui, qui avait remplacé l’aspect si néfaste et comme «à
-travers des glaces obscurcies» d’autrefois, ni des ailes qui viraient
-actuellement dans le ciel du second moulin, jadis si immobile, et dont
-la présence avait mis un malaise en mon coup d’œil, mais le premier des
-géants noirs, celui que j’avais toujours vu le plus exactement, me
-semblait incomparablement plus élevé qu’en ma nuit d’octobre, «comme
-s’il avait grandi plus vite que les arbres», ou qu’un insolite événement
-eût troublé ses proportions, par rapport à la ville, et je voulus
-immédiatement examiner cette infidélité.
-
-Je gravis le grand tertre à la cime duquel il s’épanouissait et je vis
-que cette énorme tour n’avait pas de porte, ni aucune ouverture, à
-l’exception, vers le haut, d’une étroite fenêtre déjà éclairée. Après
-avoir hélé longtemps en vain, à la longue, un visage de jeune fille,
-anormalement vaste et aux allures inexplicables, et cependant
-virginâtrement hollandaise, se pencha en révulsant ainsi une chevelure
-presque blanche qui coulait le long du moulin, mais à chacun de mes
-cris, elle se mettait muettement un doigt sur la bouche; et je n’en pus
-rien obtenir.
-
-Aux explications d’un paysan, je compris enfin, péniblement, que la
-porte était au bas du tertre, et que le meunier habitait seul le moulin
-avec sa petite-fille hydrocéphale. J’y allai frapper, mais comme je
-parlais un hollandais encore inintelligible, et sans doute aussi parce
-que j’avais l’air las, maladif et anxieux, l’homme m’écouta avec
-méfiance par l’entrebâillement de la porte et je ne recueillis aucun
-éclaircissement. Toutefois, en jetant un dernier coup d’œil sur la tour,
-j’ai noté un détail qui explique peut-être la disproportion observée:
-«c’est que les briques s’étendant depuis la toiture jusqu’à la petite
-fenêtre, semblaient plus rouges et par conséquent plus récentes que les
-autres». Malheureusement, il faisait déjà nuit, et ceci n’est qu’une
-allégation incertaine.
-
-Ensuite, j’allai vers le second moulin, afin d’apprendre à quelle époque
-on avait rétabli les ailes; mais il avait cessé de tourner depuis un
-quart d’heure et semblait absolument désert. Cependant, on m’affirma
-assez évasivement, en une «Taperij» ou auberge voisine, que les ailes
-actuelles existaient depuis une vingtaine d’années.
-
-Il fallut me contenter de ces renseignements incomplets; et je voulus,
-en dernier lieu, éclairer une autre obscurité. On n’a pas oublié que le
-premier visage à l’orifice du puits «m’avait apparu dans un ciel
-orageux» et que toute ma fuite avait traversé un paysage entièrement
-bouleversé par la tempête; or, selon la lettre de ma mère, j’étais au
-jardin au moment où l’accident eut lieu. Il y avait là une anomalie
-qu’il fallait indispensablement s’expliquer. Grâce à d’exactes
-indications de l’inventaire, je savais que la maison «de la tante van
-Naslaan», en laquelle j’avais eu une part de propriété indivise, était
-située au nº 33 de l’«Oude Gracht». Par malheur, la soirée était fort
-avancée, et la maison habitée par deux vieilles dames, en train de
-prendre le thé, qui n’entendirent rien à mes interrogations, d’ailleurs
-timides et maladroites, et me répondirent avec inquiétude, en
-verrouillant la porte, que leur demeure n’était pas à louer.
-
-Peut-être y avait-il là une serre, ou une partie du jardin était-elle
-vitrée, à la manière hollandaise, ce qui serait une explication après
-tout suffisante. Au reste, au sujet de l’orage du 17 septembre 1862,
-j’ai noté l’entrefilet suivant dans le numéro du vendredi 18, du
-«Rotterdamsche courant».--Je traduis: «Hier, vers 6 heures du soir, la
-goélette anglaise, «The faithfull Helen», capitaine Milford de Goole, a
-rompu ses amarres, sous la violence du vent, et est allée échouer au
-«Willems Kade», après avoir abordé une «tjalk» de Vlissingen. Ces dégâts
-sont insignifiants.»
-
-Il reste un dernier «desideratum». J’ai trouvé dans les papiers de
-famille envoyés à Salem, une quittance signée de la main du peintre
-belge, François-Joseph Navez, qui doit avoir peint le portrait de ma
-mère entre les années 1859 et 1860. Ce portrait a été vendu pour une
-somme de 12 florins, lors de la liquidation. Or, «il m’importerait
-extrêmement de retrouver ses traces», et c’est pourquoi je supplie tous
-ceux qui seraient à même de donner quelque indice à ce sujet, et en
-général au sujet de tous les «desiderata» de cet éclaircissement, de
-vouloir adresser leurs renseignements à «M. Balfour Stuwart, president
-of the Society of psychical inquiries, 75, Catherine street, strand,
-London», qui se chargera de me les transmettre. Ils rendront ainsi
-service à une science nouvelle (car on sait à quelles découvertes
-pourrait mener l’éducation de cette faculté spéciale de la mémoire, en
-l’appliquant, par exemple, à la période embryonnaire, et même
-préembryonnaire) et à une âme inquiète qui a consacré sa vie à la
-solution de ces problèmes.
-
-
-
-
-Ici finissent les «Deux Contes», de Maurice Maeterlinck; l’un: «Le
-massacre des Innocents», commençant à la page V, l’autre: «Onirologie»,
-à la page XXXVII; tous deux précédés d’une note de l’éditeur et d’un
-avis de l’auteur.
-
-
-
-
-Ce livre, le sixième de la collection des «Variétés littéraires», a été
-établi par Ad. van Bever; tiré à mille deux cents exemplaires, soit XXV
-exemplaires, sur vieux Japon impérial, dont V hors commerce, numérotés
-de I à XX et de XXI à XXV; XXV exemplaires sur Chine, numérotés de XXVI
-à L; et MCL exemplaires sur papier des manufactures de Rives (dont L
-hors commerce), numérotés de LI à MCL et de MCLI à MCC, le présent
-ouvrage a été achevé d’imprimer, en gothique française, par Paul
-Hérissey, imprimeur à Évreux, le XV août MCMXVIII; les ornements
-typographiques ont été dessinés et gravés sur bois par Louis Jou.
-
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