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-The Project Gutenberg eBook of Lettres portugaises, by Mariana Alcoforado
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
-will have to check the laws of the country where you are located before
-using this eBook.
-
-Title: Lettres portugaises
- Publiées sur l'édition originale avec une notice préliminaire
- par Alexandre Piedagnel
-
-Author: Mariana Alcoforado
-
-Editor: Alexandre Piedagnel
-
-Release Date: December 20, 2021 [eBook #66978]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-Produced by: René Galluvot (This file was produced from images generously
- made available by The Internet Archive/Canadian Libraries)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LETTRES PORTUGAISES ***
-
-
-
-
-
- LETTRES
- PORTUGAISES
-
- Publiées sur l’édition originale
- AVEC UNE NOTICE PRÉLIMINAIRE
- PAR
- ALEXANDRE PIEDAGNEL
-
-
- PARIS
- LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES
- Rue Saint-Honoré, 338
-
- M DCCC LXXVI
-
-
-
-
-TIRAGE A PETIT NOMBRE
-
-Il a été fait un tirage spécial de:
-
- 30 exemplaires sur papier de Chine (Nºs 1 à 30).
- 30 -- sur papier Whatman (Nºs 31 à 60).
- --
- 60 exemplaires, numérotés.
-
-
-
-
-NOTICE
-
-SUR LA RELIGIEUSE PORTUGAISE
-
-
-Vers 1663, il entra dans la politique de Louis XIV de secourir le
-Portugal contre l’Espagne, mais il le secourut indirectement; on fournit
-sous main des subsides, on favorisa des levées, une foule de volontaires
-y coururent. Entre cette petite armée, commandée par Schomberg, et la
-pauvre armée espagnole qui lui disputait le terrain, il y eut là, chaque
-été, bien des marches et des contre-marches et peu de résultats, bien
-des escarmouches et des petits combats, parmi lesquels, je crois, une
-victoire. Qui donc s’en soucie aujourd’hui? Mais le lecteur curieux qui
-ne veut que son charme ne peut s’empêcher de dire que tout cela a été
-bon, puisque les LETTRES DE LA RELIGIEUSE PORTUGAISE en devaient
-naître[1].»
-
- [1] Sainte-Beuve, _Notice sur Mlle Aïssé_.
-
- * * * * *
-
-Cette guerre, qui dura jusqu’en 1668, et dans laquelle triompha le
-Portugal, est, en effet, bien oubliée! Les LETTRES PORTUGAISES, au
-contraire, ont eu depuis lors vingt éditions, et leur grand succès ne
-semble point épuisé. Évidemment, cela tient surtout à l’accent de
-sincérité de l’auteur. La pauvre religieuse de Beja a peint avec tant de
-chaleur, avec une émotion si communicative, l’état de son cœur blessé,
-ses défaillances, ses espoirs éphémères, sa passion persistante, ses
-déceptions nombreuses et si cruelles, ses colères si légitimes, que l’on
-relit volontiers une correspondance dont les pages, ardentes et
-touchantes à la fois, restent jeunes parce qu’elles sont absolument
-vraies.
-
-Ce qui augmente encore le charme des lettres de Marianna Alcaforado,
-c’est que l’on reconnaît sans peine qu’elles ne furent pas écrites en
-vue d’une publication. Oh, non! ces élans, ces tristesses, ces aveux,
-ces plaintes amères, n’ont rien d’apprêté. Ce sont les cris d’une âme
-loyale et tendre, et le lecteur s’intéresse bien vite à tant d’amour
-mêlé à tant de désespoirs!
-
- * * * * *
-
-Quelques lignes suffiront pour résumer le drame intime qui a donné lieu
-aux LETTRES PORTUGAISES.
-
-En 1661, Noël Bouton de Chamilly, comte de Saint-Léger (plus tard
-marquis de Chamilly), prit du service en Portugal. Il était alors âgé de
-vingt-cinq ans[2].--A la même époque, un couvent de la ville de Beja,
-dans la province d’Alentejo, abritait la religieuse franciscaine dont le
-jeune capitaine français devait, hélas! troubler si profondément la vie.
-
- [2] Né le 6 avril 1636, il mourut le 8 janvier 1715.
-
-Notre héroïne, qui appartenait à l’une des meilleures familles du pays,
-a raconté elle-même que ce fut du haut d’un balcon de son couvent
-qu’elle vit pour la première fois M. de Chamilly, et un critique
-très-érudit, M. Eugène Asse, a eu, croyons-nous, raison de penser
-qu’elle l’aperçut sans doute à l’occasion d’une sorte de revue ou
-d’entrée triomphale, à Beja, des troupes franco-portugaises.
-
-Quoi qu’il en soit, M. de Chamilly, ayant de son côté remarqué la
-charmante religieuse, pénétra dans le couvent à plusieurs reprises; il
-sut se faire écouter de l’infortunée Marianna, qui, jusqu’à sa dernière
-heure, chercha vainement à maudire le brillant officier dont l’abandon,
-si brusque et si complet, avait brisé son cœur trop confiant.
-
-Ajoutons que le marquis de Chamilly épousa, en 1677, la fille de
-Jean-Jacques du Bouchet, seigneur de Villefix,--sans se préoccuper le
-moins du monde de la religieuse de Beja;--et qu’il devint, en 1703,
-maréchal de France, «en récompense de ses glorieux services».
-
- * * * * *
-
-Il n’y a là rien, après tout, de bien neuf ni de fort original!--Un
-officier, élégant et noble, a occupé ses loisirs, dans une petite ville,
-à séduire une jeune fille crédule et d’une rare beauté. Puis, s’étant
-empressé d’oublier ses serments, dès son départ du pays, il s’est marié
-sagement à une riche héritière. Quoi de plus naturel? Cela ne se voit-il
-pas tous les jours?
-
-Et comme, en dehors de ce _péché de jeunesse_, le maréchal de Chamilly,
-vaillant homme de guerre, n’a eu aucune faute grave à se reprocher, ses
-contemporains, Saint-Simon en tête, ont été d’accord pour lui rendre
-hommage: «C’était le meilleur homme du monde, le plus brave et le plus
-plein d’honneur.»
-
- * * * * *
-
-Voilà qui est dit à merveille! Heureusement, pour venger la mémoire de
-Marianna, les femmes se sont liguées, et pas une lectrice n’a pardonné
-encore au marquis de Chamilly ses mensonges amoureux et sa coupable
-légèreté,--disons mieux: sa trahison!
-
-Il faut lire avec attention ces lettres neuves et éloquentes, à cause de
-leur simplicité même. Que d’exquise tendresse, que de douleur profonde;
-et aussi, comme au souvenir des douces heures--à jamais disparues,--la
-pauvre délaissée se ranime d’une façon touchante, oubliant soudain, pour
-un instant trop court, l’ingratitude, la perfidie de son amant!
-
-Amour, regrets: voilà tout ce petit livre,--qui ne mourra pas, car il
-est imprégné d’un suave parfum de jeunesse, de passion et de larmes
-sincères.
-
-ALEXANDRE PIEDAGNEL.
-
-
-
-
-NOTE BIBLIOGRAPHIQUE
-
-
-La première édition des _Lettres portugaises_ parut chez Claude Barbin,
-en 1669. Elle contenait les cinq lettres véritables, débordantes de
-passion et de la douleur causée par l’abandon. M. Eugène Asse a remarqué
-judicieusement que l’_achevé d’imprimer_, qui porte la date du 4 janvier
-1669, et _le privilége_, qui est du 28 octobre 1668, prouvent que la
-traduction fut faite et livrée au libraire vers le milieu de l’année
-1668, c’est-à-dire presque aussitôt après le retour en France du marquis
-de Chamilly. «Évidemment, ajoute M. Asse, les lettres de la pauvre
-Marianna furent montrées par leur possesseur comme un de ces trophées,
-ou tout au moins comme un de ces souvenirs qu’on rapporte d’un pays
-étranger.» Cependant l’incognito fut complet. C’est seulement dans
-l’édition de 1690 que l’on indique, pour la première fois, le nom du
-destinataire et celui du traducteur, Guilleragues[3]. Quant au nom de
-l’héroïne, qui fut découvert par le savant Boissonade, en 1810, il n’a
-figuré sur aucune édition de l’ouvrage.
-
- [3] Pierre Girardin de Guilleragues, premier président de la Cour des
- Aides de Bordeaux, assez maltraité par Saint-Simon: «Guilleragues
- n’étoit autre qu’un Gascon gourmand, plaisant, de beaucoup d’esprit,
- d’excellente compagnie, qui avait des amis et qui vivoit à leurs
- dépens, parce qu’il avoit tout fricassé, et encore étoit-ce à qui
- l’auroit. Il avoit été intime de Mme Scarron, qui ne l’oublia pas
- dans sa fortune, et qui lui procura l’ambassade de Constantinople
- (en 1679) pour se remplumer. Mais il y trouva, comme ailleurs, moyen
- de tout manger.»
-
-Voyant le vif succès des cinq premières lettres, Barbin, sous le titre
-de _Seconde partie_, s’empressa (en 1669 également) d’en publier sept
-autres, non plus d’une religieuse, mais d’une _Dame portugaise_, et dont
-la note dominante est la coquetterie unie au dépit amoureux.
-
-Ces dernières lettres, que nous publions à titre de curiosité
-littéraire, sont de pure invention.--De nombreuses _Réponses_--toutes
-apocryphes--parurent ensuite. Elles n’offrent qu’un intérêt
-très-secondaire.
-
-Notre intention, tout d’abord, était de reproduire, dans cette
-réimpression, l’orthographe du temps. Mais la première et la seconde
-partie des _Lettres portugaises_, bien qu’imprimées la même année, chez
-le même Claude Barbin, présentent deux systèmes orthographiques
-tellement différents que nous n’avons ni su auquel donner la préférence,
-ni pu les réduire en un seul. Il nous a donc semblé à propos, pour cette
-fois, d’adopter l’orthographe moderne, tout en nous conformant
-rigoureusement au texte de l’édition originale.
-
-A. P.
-
-
-
-
-PREMIÈRE PARTIE
-
-
-
-
-AU LECTEUR
-
-
-J’ai trouvé les moyens, avec beaucoup de soin et de peine, de recouvrer
-une copie correcte de la traduction de cinq Lettres Portugaises qui ont
-été écrites à un gentilhomme de qualité qui servoit en Portugal. J’ai vu
-tous ceux qui se connoissent en sentimens ou les louer, ou les chercher
-avec tant d’empressement que j’ai cru que je leur ferois un singulier
-plaisir de les imprimer. Je ne sais point le nom de celui auquel on les
-a écrites, ni de celui qui en a fait la traduction; mais il m’a semblé
-que je ne devois pas leur déplaire en les rendant publiques. Il est
-difficile qu’elles n’eussent, enfin, paru avec des fautes d’impression
-qui les eussent défigurées.
-
-
-
-
-PREMIÈRE PARTIE
-
-
-
-
-LETTRE PREMIÈRE
-
-
-Considère, mon amour, jusqu’à quel excès tu as manqué de prévoyance. Ah!
-malheureux, tu as été trahi, et tu m’as trahie par des espérances
-trompeuses. Une passion sur laquelle tu avois fait tant de projets de
-plaisirs ne te cause présentement qu’un mortel désespoir, qui ne peut
-être comparé qu’à la cruauté de l’absence qui le cause. Quoi! cette
-absence, à laquelle ma douleur, tout ingénieuse qu’elle est, ne peut
-donner un nom assez funeste, me privera donc pour toujours de regarder
-ces yeux, dans lesquels je voyois tant d’amour, et qui me faisoient
-connoître des mouvemens qui me combloient de joie, qui me tenoient lieu
-de toutes choses, et qui enfin me suffisoient? Hélas! les miens sont
-privés de la seule lumière qui les animoit, il ne leur reste que des
-larmes, et je ne les ai employés à aucun usage qu’à pleurer sans cesse,
-depuis que j’appris que vous étiez enfin résolu à un éloignement qui
-m’est si insupportable qu’il me fera mourir en peu de temps. Cependant
-il me semble que j’ai quelque attachement pour des malheurs dont vous
-êtes la seule cause: Je vous ai destiné ma vie aussitôt que je vous ai
-vu; et je sens quelque plaisir en vous la sacrifiant. J’envoie mille
-fois le jour mes soupirs vers vous, ils vous cherchent en tous lieux, et
-ils ne me rapportent pour toute récompense de tant d’inquiétudes qu’un
-avertissement trop sincère que me donne ma mauvaise fortune, qui a la
-cruauté de ne souffrir pas que je me flatte, et qui me dit à tous
-moments: Cesse, cesse, Mariane infortunée, de te consumer vainement, et
-de chercher un amant que tu ne verras jamais, qui a passé les mers pour
-te fuir, qui est en France au milieu des plaisirs, qui ne pense pas un
-seul moment à tes douleurs, et qui te dispense de tous ces transports,
-desquels il ne te sait aucun gré? Mais non, je ne puis me résoudre à
-juger si injurieusement de vous, et je suis trop intéressée à vous
-justifier. Je ne veux point m’imaginer que vous m’avez oubliée. Ne
-suis-je pas assez malheureuse, sans me tourmenter par de faux soupçons?
-Et pourquoi ferois-je des efforts pour ne me plus souvenir de tous les
-soins que vous avez pris de me témoigner de l’amour? J’ai été si charmée
-de tous ces soins, que je serois bien ingrate si je ne vous aimois avec
-les mêmes emportemens que ma passion me donnoit quand je jouissois des
-témoignages de la vôtre. Comment se peut-il faire que les souvenirs de
-momens si agréables soient devenus si cruels? et faut-il que contre leur
-nature ils ne servent qu’à tyranniser mon cœur? Hélas! votre dernière
-lettre le réduisit en un étrange état: il eut des mouvemens si
-sensibles, qu’il fit, ce semble, des efforts pour se séparer de moi et
-pour vous aller trouver. Je fus si accablée de toutes ces émotions
-violentes, que je demeurai plus de trois heures abandonnée de tous mes
-sens. Je me défendis de revenir à une vie que je dois perdre pour vous,
-puisque je ne puis la conserver pour vous. Je revis enfin, malgré moi,
-la lumière; je me flattois de sentir que je mourois d’amour; et
-d’ailleurs j’étois bien aise de n’être plus exposée à voir mon cœur
-déchiré par la douleur de votre absence. Après ces accidens, j’ai eu
-beaucoup de différentes indispositions; mais puis-je jamais être sans
-maux tant que je ne vous verrai pas? Je les supporte cependant sans
-murmurer, puisqu’ils viennent de vous. Quoi? est-ce là la récompense,
-que vous me donnez pour vous avoir si tendrement aimé? Mais il
-n’importe, je suis résolue à vous adorer toute ma vie, et à ne voir
-jamais personne; et je vous assure que vous ferez bien aussi de n’aimer
-personne. Pourriez-vous être content d’une passion moins ardente que la
-mienne? Vous trouverez peut-être plus de beauté (vous m’avez pourtant
-dit autrefois que j’étois assez belle), mais vous ne trouverez jamais
-tant d’amour, et tout le reste n’est rien. Ne remplissez plus vos
-lettres de choses inutiles, et ne m’écrivez plus de me souvenir de vous.
-Je ne puis vous oublier, et je n’oublie pas aussi que vous m’avez fait
-espérer que vous viendrez passer quelque temps avec moi. Hélas! pourquoi
-n’y voulez-vous pas passer toute votre vie? S’il m’étoit possible de
-sortir de ce malheureux cloître, je n’attendrois pas en Portugal l’effet
-de vos promesses: j’irois, sans garder aucune mesure, vous chercher,
-vous suivre, et vous aimer par tout le monde; je n’ose me flatter que
-cela puisse être, je ne veux point nourrir une espérance qui me
-donneroit assurément quelque plaisir, et je ne veux plus être sensible
-qu’aux douleurs. J’avoue cependant que l’occasion que mon frère m’a
-donnée de vous écrire a surpris en moi quelques mouvemens de joie, et
-qu’elle a suspendu pour un moment le désespoir où je suis. Je vous
-conjure de me dire pourquoi vous vous êtes attaché à m’enchanter comme
-vous avez fait, puisque vous saviez bien que vous deviez m’abandonner?
-Et pourquoi avez-vous été si acharné à me rendre malheureuse? que ne me
-laissiez-vous en repos dans mon cloître? Vous avois-je fait quelque
-injure? Mais je vous demande pardon: je ne vous impute rien; je ne suis
-pas en état de penser à ma vengeance, et j’accuse seulement la rigueur
-de mon destin. Il me semble qu’en nous séparant, il nous a fait tout le
-mal que nous pouvions craindre. Il ne sauroit séparer nos cœurs: l’amour
-qui est plus puissant que lui les a unis pour toute notre vie. Si vous
-prenez quelque intérêt à la mienne, écrivez-moi souvent. Je mérite bien
-que vous preniez quelque soin de m’apprendre l’état de votre cœur et de
-votre fortune. Surtout venez me voir. Adieu, je ne puis quitter ce
-papier; il tombera entre vos mains; je voudrois bien avoir le même
-bonheur. Hélas! insensée que je suis! je m’aperçois que cela n’est pas
-possible. Adieu, je n’en puis plus. Adieu, aimez-moi toujours, et
-faites-moi souffrir encore plus de maux.
-
-
-
-
-LETTRE II
-
-
-Il me semble que je fais le plus grand tort du monde aux sentimens de
-mon cœur, de tâcher de vous les faire connoître en vous les écrivant.
-Que je serois heureuse si vous en pouviez bien juger par la violence des
-vôtres! mais je ne dois pas m’en rapporter à vous, et je ne puis
-m’empêcher de vous dire, bien moins vivement que je ne le sens, que vous
-ne devriez pas me maltraiter, comme vous faites, par un oubli qui me met
-au désespoir, et qui est même honteux pour vous. Il est bien juste, au
-moins, que vous souffriez que je me plaigne des malheurs que j’avois
-bien prévus quand je vous vis résolu de me quitter. Je connois bien que
-je me suis abusée, lorsque j’ai pensé que vous auriez un procédé de
-meilleure foi qu’on n’a accoutumé d’avoir, parce que l’excès de mon
-amour me mettoit, ce semble, au-dessus de toutes sortes de soupçons, et
-qu’il méritoit plus de fidélité qu’on n’en trouve d’ordinaire. Mais la
-disposition que vous avez à me trahir l’emporte enfin sur la justice que
-vous devez à tout ce que j’ai fait pour vous. Je ne laisserois pas
-d’être bien malheureuse, si vous ne m’aimiez que parce que je vous aime,
-et je voudrois tout devoir à votre seule inclination; mais je suis si
-éloignée d’être en cet état, que je n’ai pas reçu une seule lettre de
-vous depuis six mois. J’attribue tout ce malheur à l’aveuglement avec
-lequel je me suis abandonnée à m’attacher à vous. Ne devois-je pas
-prévoir que mes plaisirs finiroient plutôt que mon amour? Pouvois-je
-espérer que vous demeureriez toute votre vie en Portugal, et que vous
-renonceriez à votre fortune et à votre pays pour ne penser qu’à moi? Mes
-douleurs ne peuvent recevoir aucun soulagement, et le souvenir de mes
-plaisirs me comble de désespoir. Quoi! tous mes désirs seront donc
-inutiles! et je ne vous verrai jamais en ma chambre avec toute l’ardeur
-et tout l’emportement que vous me faisiez voir! Mais, hélas! je m’abuse,
-et je ne connois que trop que tous les mouvemens qui occupoient ma tête
-et mon cœur n’étoient excités en vous que par quelques plaisirs, et
-qu’ils finissoient aussitôt qu’eux. Il falloit que, dans ces momens trop
-heureux, j’appelasse ma raison à mon secours pour modérer l’excès
-funeste de mes délices, et pour m’annoncer tout ce que je souffre
-présentement; mais je me donnois toute à vous, et je n’étois pas en état
-de penser à ce qui eût pu empoisonner ma joie, et m’empêcher de jouir
-pleinement des témoignages ardens de votre passion. Je m’apercevois trop
-agréablement que j’étois avec vous, pour penser que vous seriez un jour
-éloigné de moi. Je me souviens pourtant de vous avoir dit quelquefois
-que vous me rendriez malheureuse; mais ces frayeurs étoient bientôt
-dissipées, et je prenois plaisir à vous les sacrifier, et à m’abandonner
-à l’enchantement et à la mauvaise foi de vos protestations. Je vois bien
-le remède à tous mes maux, et j’en serois bientôt délivrée si je ne vous
-aimois plus. Mais, hélas! quel remède! Non, j’aime mieux souffrir encore
-davantage que vous oublier. Hélas! cela dépend-il de moi? Je ne puis me
-reprocher d’avoir souhaité un seul moment de ne vous plus aimer. Vous
-êtes plus à plaindre que je ne suis, et il vaut mieux souffrir tout ce
-que je souffre que de jouir des plaisirs languissans que vous donnent
-vos maîtresses de France. Je n’envie point votre indifférence, et vous
-me faites pitié. Je vous défie de m’oublier entièrement. Je me flatte de
-vous avoir mis en état de n’avoir sans moi que des plaisirs imparfaits;
-et je suis plus heureuse que vous, puisque je suis plus occupée. L’on
-m’a fait depuis peu portière en ce couvent; tous ceux qui me parlent
-croient que je suis folle; je ne sais ce que je leur réponds; et il faut
-que les religieuses soient aussi insensées que moi pour m’avoir cru
-capable de quelques soins. Ah! j’envie le bonheur d’Emmanuel et de
-Francisque[4]. Pourquoi ne suis-je pas incessamment avec vous, comme
-eux? Je vous aurois suivi, et je vous aurois assurément servi de
-meilleur cœur. Je ne souhaite rien en ce monde que vous voir. Au moins
-souvenez-vous de moi! je me contente de votre souvenir, mais je n’ose
-m’en assurer. Je ne bornois pas mes espérances à votre souvenir quand je
-vous voyois tous les jours; mais vous m’avez bien appris qu’il faut que
-je me soumette à tout ce que vous voudrez. Cependant je ne me repens
-point de vous avoir adoré; je suis bien aise que vous m’ayez séduite;
-votre absence rigoureuse, et peut-être éternelle, ne diminue en rien
-l’emportement de mon amour; je veux que tout le monde le sache; je n’en
-fais point un mystère, et je suis ravie d’avoir fait tout ce que j’ai
-fait pour vous contre toute sorte de bienséance. Je ne mets plus mon
-honneur et ma religion qu’à vous aimer éperdument toute ma vie, puisque
-j’ai commencé à vous aimer. Je ne vous dis point toutes ces choses pour
-vous obliger à m’écrire. Ah! ne vous contraignez point, je ne veux de
-vous que ce qui viendra de votre mouvement, et je refuse tous les
-témoignages de votre amour dont vous pourriez vous empêcher. J’aurai du
-plaisir à vous excuser, parce que vous aurez peut-être du plaisir à ne
-pas prendre la peine de m’écrire; et je sens une profonde disposition à
-vous pardonner toutes vos fautes. Un officier français a eu la charité
-de me parler ce matin plus de trois heures de vous, il m’a dit que la
-paix de France étoit faite[5]. Si cela est, ne pourriez-vous pas me
-venir voir et m’emmener en France? Mais je ne le mérite pas. Faites tout
-ce qu’il vous plaira; mon amour ne dépend plus de la manière dont vous
-me traiterez. Depuis que vous êtes parti, je n’ai pas eu un seul moment
-de santé, et je n’ai aucun plaisir qu’en nommant votre nom mille fois le
-jour. Quelques religieuses qui savent l’état déplorable où vous m’avez
-plongée me parlent de vous fort souvent. Je sors le moins qu’il m’est
-possible de ma chambre, où vous êtes venu me voir tant de fois, et je
-regarde sans cesse votre portrait, qui m’est mille fois plus cher que ma
-vie. Il me donne quelque plaisir, mais il me donne aussi bien de la
-douleur, lorsque je ne vous reverrai peut-être jamais. Pourquoi faut-il
-qu’il soit possible que je ne vous verrai peut-être jamais? M’avez-vous
-pour toujours abandonnée? Je suis au désespoir. Votre pauvre Mariane
-n’en peut plus, elle s’évanouit en finissant cette lettre. Adieu, adieu,
-ayez pitié de moi.
-
-
-
-
-LETTRE III
-
-
-Qu’est-ce que je deviendrai? Et qu’est-ce que vous voulez que je fasse?
-Je me trouve bien éloignée de tout ce que j’avois prévu: j’espérois que
-vous m’écririez de tous les endroits où vous passeriez, et que vos
-lettres seroient fort longues; que vous soutiendriez ma passion par
-l’espérance de vous revoir; qu’une entière confiance en votre fidélité
-me donneroit quelque sorte de repos, et que je demeurerois cependant
-dans un état assez supportable, sans d’extrêmes douleurs. J’avois même
-pensé à quelques foibles projets de faire tous les efforts dont je
-serois capable pour me guérir, si je pouvois connoître bien certainement
-que vous m’eussiez tout à fait oubliée. Votre éloignement, quelques
-mouvemens de dévotion, la crainte de ruiner entièrement le reste de ma
-santé par tant de veilles et par tant d’inquiétudes, le peu d’apparence
-de votre retour, la froideur de votre passion et de vos derniers adieux,
-votre départ fondé sur d’assez méchants prétextes, et mille autres
-raisons, qui ne sont que trop bonnes et que trop inutiles, sembloient me
-promettre un secours assez assuré, s’il me devenoit nécessaire. N’ayant
-enfin à combattre que contre moi-même, je ne pouvois jamais me défier de
-toutes les foiblesses, ni appréhender tout ce que je souffre
-aujourd’hui. Hélas que je suis à plaindre de ne partager pas mes
-douleurs avec vous et d’être toute seule malheureuse! Cette pensée me
-tue, et je meurs de frayeur que vous n’ayez jamais été extrêmement
-sensible à tous nos plaisirs. Oui, je connois présentement la mauvaise
-foi de tous vos mouvemens: vous m’avez trahie toutes les fois que vous
-m’avez dit que vous étiez ravi d’être seul avec moi. Je ne dois qu’à mes
-importunités vos empressemens et vos transports; vous aviez fait de
-sang-froid un dessein de m’enflammer; vous n’avez regardé ma passion que
-comme une victoire, et votre cœur n’en a jamais été profondément touché.
-N’êtes-vous pas bien malheureux, et n’avez-vous pas bien peu de
-délicatesse de n’avoir su profiter qu’en cette manière de mes
-emportemens? Et comment est-il possible qu’avec tant d’amour je n’aie pu
-vous rendre tout à fait heureux? Je regrette, pour l’amour de vous
-seulement, les plaisirs infinis que vous avez perdus. Faut-il que vous
-n’ayez pas voulu en jouir? Ah! si vous les connoissiez, vous trouveriez
-sans doute qu’ils sont plus sensibles que celui de m’avoir abusée; et
-vous auriez éprouvé qu’on est beaucoup plus heureux, et qu’on sent
-quelque chose de bien plus touchant quand on aime violemment que
-lorsqu’on est aimé. Je ne sais ni ce que je suis, ni ce que je fais, ni
-ce que je désire; je suis déchirée par mille mouvemens contraires.
-Peut-on s’imaginer un état si déplorable? Je vous aime éperdument, et je
-vous ménage assez pour n’oser, peut-être, souhaiter que vous soyez agité
-des mêmes transports. Je me tuerois, ou je mourrois de douleurs sans me
-tuer, si j’étois assurée que vous n’avez jamais aucun repos, que votre
-vie n’est que trouble et qu’agitation, que vous pleurez sans cesse, et
-que tout vous est odieux. Je ne puis suffire à mes maux; comment
-pourrois-je supporter la douleur que me donneroient les vôtres, qui me
-seroient mille fois plus sensibles. Cependant je ne puis aussi me
-résoudre à désirer que vous ne pensiez point à moi; et, à vous parler
-sincèrement, je suis jalouse avec fureur de tout ce qui vous donne de la
-joie, et qui touche votre cœur et votre goût en France. Je ne sais
-pourquoi je vous écris. Je vois bien que vous aurez seulement pitié de
-moi, et je ne veux point de votre pitié. J’ai bien du dépit contre
-moi-même, quand je fais réflexion sur tout ce que je vous ai sacrifié.
-J’ai perdu ma réputation; je me suis exposée à la fureur de mes parens,
-à la sévérité des lois de ce pays contre les religieuses, et à votre
-ingratitude, qui me paroît le plus grand de tous les malheurs. Cependant
-je sens bien que mes remords ne sont pas véritables, que je voudrois, du
-meilleur de mon cœur, avoir couru pour l’amour de vous de plus grands
-dangers, et que j’ai un plaisir funeste d’avoir hasardé ma vie et mon
-honneur. Tout ce que j’ai de plus précieux ne devoit-il pas être en
-votre disposition? Et ne dois-je pas être bien aise de l’avoir employé
-comme j’ai fait? Il me semble même que je ne suis guère contente, ni de
-mes douleurs, ni de l’excès de mon amour, quoique je ne puisse, hélas!
-me flatter assez pour être contente de vous. Je vis, infidèle que je
-suis, et je fais autant de choses pour conserver ma vie que pour la
-perdre! Ah! j’en meurs de honte; mon désespoir n’est donc que dans mes
-lettres? Si je vous aimois autant que je vous l’ai dit mille fois, ne
-serois-je pas morte il y a longtemps! Je vous ai trompé; c’est à vous à
-vous plaindre de moi. Hélas! pourquoi ne vous en plaignez-vous pas? Je
-vous ai vu partir, je ne puis espérer de vous voir jamais de retour; et
-je respire cependant! Je vous ai trahi, je vous en demande pardon, mais
-ne me l’accordez pas. Traitez-moi sévèrement; ne trouvez point que mes
-sentimens soient assez violens; soyez plus difficile à contenter;
-mandez-moi que vous voulez que je meure d’amour pour vous; et je vous
-conjure de me donner ce secours, afin que je surmonte la foiblesse de
-mon sexe, et que je finisse toutes mes irrésolutions par un véritable
-désespoir. Une fin tragique vous obligeroit sans doute à penser souvent
-à moi; ma mémoire vous seroit chère, et vous seriez peut-être
-sensiblement touché d’une mort extraordinaire. Ne vaut-elle pas mieux
-que l’état où vous m’avez réduite? Adieu, je voudrois bien ne vous avoir
-jamais vu. Ah! je sens vivement la fausseté de ce sentiment, et je
-connois, dans le moment que je vous écris, que j’aime bien mieux être
-malheureuse en vous aimant que de ne vous avoir jamais vu. Je consens
-donc sans murmure à ma mauvaise destinée, puisque vous n’avez pas voulu
-la rendre meilleure. Adieu, promettez-moi de me regretter tendrement, si
-je meurs de douleur, et qu’au moins la violence de ma passion vous donne
-du dégoût et l’éloignement pour toutes choses. Cette consolation me
-suffira, et s’il faut que je vous abandonne pour toujours, je voudrois
-bien ne vous laisser pas à une autre. Ne seriez-vous pas bien cruel de
-vous servir de mon désespoir pour vous rendre plus aimable, et pour
-faire voir que vous avez donné la plus grande passion du monde? Adieu
-encore une fois. Je vous écris des lettres trop longues: je n’ai pas
-assez d’égard pour vous; je vous en demande pardon, et j’ose espérer que
-vous aurez quelque indulgence pour une pauvre insensée, qui ne l’étoit
-pas, comme vous savez, avant qu’elle vous aimât. Adieu. Il me semble que
-je vous parle trop souvent de l’état insupportable où je suis; cependant
-je vous remercie dans le fonds de mon cœur du désespoir que vous me
-causez, et je déteste la tranquillité où j’ai vécu avant que je vous
-connusse. Adieu; ma passion augmente à chaque moment. Ah! que j’ai de
-choses à vous dire!
-
-
-
-
-LETTRE IV
-
-
-Votre Lieutenant vient de me dire qu’une tempête vous a obligé de
-relâcher au royaume d’Algarve. Je crains que vous n’ayez beaucoup
-souffert sur la mer, et cette appréhension m’a tellement occupée que je
-n’ai plus pensé à tous mes maux. Êtes-vous bien persuadé que votre
-lieutenant prenne plus de part que moi à tout ce qui vous arrive?
-Pourquoi en est-il mieux informé, et enfin pourquoi ne m’avez-vous point
-écrit? Je suis bien malheureuse si vous n’en avez trouvé aucune occasion
-depuis votre départ, et je la suis bien davantage si vous en avez trouvé
-sans m’écrire! Votre injustice et votre ingratitude sont extrêmes, mais
-je serois au désespoir si elles vous attiroient quelque malheur, et
-j’aime beaucoup mieux qu’elles demeurent sans punition que si j’en étois
-vengée. Je résiste à toutes les apparences qui me devroient persuader
-que vous ne m’aimez guère, et je sens bien plus de disposition à
-m’abandonner aveuglément à ma passion qu’aux raisons que vous me donnez
-de me plaindre de votre peu de soin. Que vous m’auriez épargné
-d’inquiétudes si votre procédé eût été aussi languissant les premiers
-jours que je vous vis qu’il m’a paru depuis quelque temps! Mais qui
-n’auroit été abusée comme moi par tant d’empressemens, et à qui
-n’eussent-ils pas paru sincères? Qu’on a de peine à se résoudre à
-soupçonner longtemps la bonne foi de ceux qu’on aime! Je vois bien que
-la moindre excuse vous suffit; et sans que vous preniez le soin de m’en
-faire, l’amour que j’ai pour vous vous sert si fidèlement, que je ne
-puis consentir à vous trouver coupable que pour jouir du sensible
-plaisir de vous justifier moi-même. Vous m’avez consommée par vos
-assiduités; vous m’avez enflammée par vos transports; vous m’avez
-charmée par vos complaisances; vous m’avez assurée par vos sermens; mon
-inclination violente m’a séduite, et les suites de ces commencemens si
-agréables, et si heureux ne sont que des larmes, que des soupirs, et
-qu’une mort funeste, sans que je puisse y apporter aucun remède. Il est
-vrai que j’ai eu des plaisirs bien surprenans en vous aimant, mais ils
-me coûtent d’étranges douleurs, et tous les mouvemens que vous me causez
-sont extrêmes. Si j’avois résisté avec opiniâtreté à votre amour; si je
-vous avois donné quelque sujet de chagrin et de jalousie pour vous
-enflammer davantage; si vous aviez remarqué quelque ménagement
-artificieux dans ma conduite; si j’avois enfin voulu opposer ma raison à
-l’inclination naturelle que j’ai pour vous, dont vous me fîtes bientôt
-apercevoir (quoique mes efforts eussent été sans doute inutiles), vous
-pourriez me punir sévèrement et vous servir de votre pouvoir; mais vous
-me parûtes aimable avant que vous m’eussiez dit que vous m’aimiez; vous
-me témoignâtes une grande passion; j’en fus ravie et je m’abandonnai à
-vous aimer éperdument. Vous n’étiez point aveuglé comme moi, pourquoi
-avez-vous donc souffert que je devinsse en l’état où je me trouve?
-Qu’est-ce que vous vouliez faire de tous mes emportemens, qui ne
-pouvoient vous être que très-importuns? Vous saviez bien que vous ne
-seriez pas toujours en Portugal, et pourquoi m’y avez-vous voulu choisir
-pour me rendre si malheureuse? Vous eussiez trouvé sans doute en ce pays
-quelque femme qui eût été plus belle, avec laquelle vous eussiez eu
-autant de plaisirs, puisque vous n’en cherchiez que de grossiers; qui
-vous eût fidèlement aimé aussi longtemps qu’elle vous eût vu; que le
-temps eût pu consoler de votre absence, et que vous auriez pu quitter
-sans perfidie et sans cruauté. Ce procédé est bien plus d’un tyran
-attaché à persécuter que d’un amant qui ne doit penser qu’à plaire.
-Hélas! pourquoi exercez-vous tant de rigueur sur un cœur qui est à vous?
-Je vois bien que vous êtes aussi facile à vous laisser persuader contre
-moi que je l’ai été à me laisser persuader en votre faveur. J’aurois
-résisté sans avoir besoin de tout mon amour et sans m’apercevoir que
-j’eusse rien fait d’extraordinaire, à de plus grandes raisons que ne
-peuvent être celles qui vous ont obligé à me quitter. Elles m’eussent
-paru bien foibles, et il n’y en a point qui eussent jamais pu m’arracher
-d’auprès de vous; mais vous avez voulu profiter des prétextes que vous
-avez trouvés de retourner en France. Un vaisseau partoit. Que ne le
-laissiez-vous partir? Votre famille vous avoit écrit. Ne savez-vous pas
-toutes les persécutions que j’ai souffertes de la mienne? Votre honneur
-vous engageoit à m’abandonner. Ai-je pris quelque soin du mien? Vous
-étiez obligé d’aller servir votre Roi. Si tout ce qu’on dit de lui est
-vrai, il n’a aucun besoin de votre secours, et il vous auroit excusé.
-J’eusse été trop heureuse si nous avions passé notre vie ensemble; mais
-puisqu’il falloit qu’une absence cruelle nous séparât, il me semble que
-je dois être bien aise de n’avoir pas été infidèle, et je ne voudrois
-pas, pour toutes les choses du monde, avoir commis une action si noire.
-Quoi! vous avez connu le fond de mon cœur et de ma tendresse, et vous
-avez pu vous résoudre à me laisser pour jamais et à m’exposer aux
-frayeurs que je dois avoir que vous ne vous souveniez plus de moi que
-pour me sacrifier à une nouvelle passion! Je vois bien que je vous aime
-comme une folle: cependant je ne me plains point de toute la violence
-des mouvemens de mon cœur; je m’accoutume à ses persécutions, et je ne
-pourrois vivre sans un plaisir que je découvre et dont je jouis en vous
-aimant au milieu de mille douleurs. Mais je suis sans cesse persécutée
-avec un extrême désagrément par la haine et par le dégoût que j’ai pour
-toutes choses. Ma famille, mes amis et ce couvent me sont
-insupportables. Tout ce que je suis obligée de voir et tout ce qu’il
-faut que je fasse de toute nécessité m’est odieux. Je suis si jalouse de
-ma passion, qu’il me semble que toutes mes actions et que tous mes
-devoirs vous regardent. Oui, je fais quelque scrupule si je n’emploie
-tous les momens de ma vie pour vous. Que ferois-je, hélas! sans tant de
-haine et sans tant d’amour qui remplissent mon cœur? Pourrois-je
-survivre à ce qui m’occupe incessamment, pour mener une vie tranquille
-et languissante? Ce vide et cette insensibilité ne peuvent me convenir.
-Tout le monde s’est aperçu du changement entier de mon humeur, de mes
-manières et de ma personne. Ma mère m’en a parlé avec aigreur, et
-ensuite avec quelque bonté. Je ne sais ce que je lui ai répondu; il me
-semble que je lui ai tout avoué. Les religieuses les plus sévères ont
-pitié de l’état où je suis; il leur donne même quelque considération et
-quelque ménagement pour moi. Tout le monde est touché de mon amour, et
-vous demeurez dans une profonde indifférence, sans m’écrire que des
-lettres froides, pleines de redites; la moitié du papier n’est pas
-rempli, et il paroît grossièrement que vous mourez d’envie de les avoir
-achevées. Dona Brites me persécuta ces jours passés pour me faire sortir
-de ma chambre et, croyant me divertir, elle me mena promener sur le
-balcon, d’où l’on voit Mertola[6]; je la suivis, et je fus aussitôt
-frappée d’un souvenir cruel qui me fit pleurer tout le reste du jour.
-Elle me ramena, et je me jetai sur mon lit, où je fis mille réflexions
-sur le peu d’apparence que je vois de guérir jamais. Ce qu’on fait pour
-me soulager aigrit ma douleur, et je trouve dans les remèdes mêmes des
-raisons particulières de m’affliger. Je vous ai vu souvent passer en ce
-lieu avec un air qui me charmoit, et j’étois sur ce balcon le jour fatal
-que je commençai à sentir les premiers effets de ma passion malheureuse.
-Il me sembla que vous vouliez me plaire, quoique vous ne me connussiez
-pas; je me persuadois que vous m’aviez remarquée entre toutes celles qui
-étoient avec moi. Je m’imaginai que lorsque vous vous arrêtiez, vous
-étiez bien aise que je vous visse mieux et j’admirasse votre adresse
-lorsque vous poussiez votre cheval. J’étois surprise de quelque frayeur
-lorsque vous le faisiez passer dans un endroit difficile; enfin je
-m’intéressois secrètement à toutes vos actions. Je sentois bien que vous
-ne m’étiez point indifférent, et je prenois pour moi tout ce que vous
-faisiez. Vous ne connoissez que trop les suites de ces commencemens, et
-quoique je n’aie rien à ménager, je ne dois pas vous les écrire, de
-crainte de vous rendre plus coupable, s’il est possible, que vous ne
-l’êtes, et d’avoir à me reprocher tant d’efforts inutiles pour vous
-obliger à m’être fidèle. Vous ne le serez point. Puis-je espérer de mes
-lettres et de mes reproches ce que mon amour et mon abandonnement n’ont
-pu sur votre ingratitude? Je suis trop assurée de mon malheur; votre
-procédé injuste ne me laisse pas la moindre raison d’en douter, et je
-dois tout appréhender, puisque vous m’avez abandonnée. N’aurez-vous de
-charmes que pour moi et ne paroîtrez-vous pas agréable à d’autres yeux?
-Je crois que je ne serai pas fâchée que les sentimens des autres
-justifient les miens en quelque façon, et je voudrois que toutes les
-femmes de France vous trouvassent aimable, qu’aucune ne vous aimât et
-qu’aucune ne vous plût. Ce projet est ridicule et impossible; néanmoins
-j’ai assez éprouvé que vous n’êtes guère capable d’un grand entêtement,
-et que vous pourrez bien m’oublier sans aucun secours et sans y être
-contraint par une nouvelle passion. Peut-être voudrois-je que vous
-eussiez quelque prétexte raisonnable. Il est vrai que je serois plus
-malheureuse, mais vous ne seriez pas si coupable. Je vois bien que vous
-demeurerez en France sans de grands plaisirs, avec une entière liberté:
-la fatigue d’un long voyage, quelque petite bienséance, et la crainte de
-ne répondre pas à mes transports vous retiennent. Ah! ne m’appréhendez
-point. Je me contenterai de vous voir de temps en temps et de savoir
-seulement que nous sommes en même lieu; mais je me flatte peut-être, et
-vous serez plus touché de la rigueur et de la sévérité d’une autre que
-vous ne l’avez été de mes faveurs. Est-il possible que vous serez
-enflammé par de mauvais traitemens? Mais avant que de vous engager dans
-une grande passion, pensez bien à l’excès de mes douleurs, à
-l’incertitude de mes projets, à la diversité de mes mouvemens, à
-l’extravagance de mes lettres, à mes confiances, à mes désespoirs, à mes
-souhaits, à ma jalousie. Ah! vous allez vous rendre malheureux; je vous
-conjure de profiter de l’état où je suis, et qu’au moins ce que je
-souffre pour vous ne vous soit pas inutile. Vous me fîtes, il y a cinq
-ou six mois, une fâcheuse confidence, et vous m’avouâtes de trop bonne
-foi que vous aviez aimé une dame en votre pays. Si elle vous empêche de
-revenir, mandez-le-moi sans ménagement, afin que je ne languisse plus.
-Quelque reste d’espérance me soutient encore, et je serois bien aise (si
-elle ne doit avoir aucune suite) de la perdre tout à fait et de me
-perdre moi-même. Envoyez-moi son portrait avec quelqu’une de ses
-lettres, et écrivez-moi tout ce qu’elle vous dit. J’y trouverois
-peut-être des raisons de me consoler ou de m’affliger davantage. Je ne
-puis demeurer plus longtemps dans l’état où je suis, et il n’y a point
-de changement qui ne me soit favorable. Je voudrois aussi avoir le
-portrait de votre frère et de votre belle-sœur. Tout ce qui vous est
-quelque chose m’est fort cher, et je suis entièrement dévouée à ce qui
-vous touche; je ne me suis laissé aucune disposition de moi-même. Il y a
-des momens où il me semble que j’aurois assez de soumission pour servir
-celle que vous aimez. Vos mauvais traitemens et vos mépris m’ont
-tellement abattue que je n’ose quelquefois penser seulement qu’il me
-semble que je pourrois être jalouse sans vous déplaire, et que je crois
-avoir le plus grand tort du monde de vous faire des reproches. Je suis
-souvent convaincue que je ne dois point vous faire voir avec fureur,
-comme je fais, des sentimens que vous désavouez. Il y a longtemps qu’un
-officier attend votre lettre: j’avois résolu de l’écrire d’une manière à
-vous la faire recevoir sans dégoût, mais elle est trop extravagante, il
-la faut finir. Hélas! il n’est pas en mon pouvoir de m’y résoudre; il me
-semble que je vous parle quand je vous écris, et que vous m’êtes un peu
-plus présent. La première ne sera pas si longue ni si importune; vous
-pourrez l’ouvrir et la lire sur l’assurance que je vous donne. Il est
-vrai que je ne dois point vous parler d’une passion qui vous déplaît, et
-je ne vous en parlerai plus. Il y aura un an dans peu de jours que je
-m’abandonnai toute à vous, sans ménagement. Votre passion me paroissoit
-fort ardente et fort sincère, et je n’eusse jamais pensé que mes faveurs
-vous eussent assez rebuté pour vous obliger à faire cinq cens lieues et
-à vous exposer à des naufrages pour vous en éloigner: personne ne
-m’étoit redevable d’un pareil traitement. Vous pouvez vous souvenir de
-ma pudeur, de ma confusion et de mon désordre; mais vous ne vous
-souvenez pas de ce qui vous engageroit à m’aimer malgré vous. L’officier
-qui doit vous porter cette lettre me mande pour la quatrième fois qu’il
-veut partir. Qu’il est pressant! il abandonne sans doute quelque
-malheureuse en ce pays. Adieu, j’ai plus de peine à finir ma lettre que
-vous n’en avez eu à me quitter, peut-être pour toujours. Adieu, je n’ose
-vous donner mille noms de tendresse ni m’abandonner sans contrainte à
-tous mes mouvemens. Je vous aime mille fois plus que ma vie, et mille
-fois plus que je ne pense. Que vous m’êtes cher, et que vous m’êtes
-cruel! vous ne m’écrivez point: je n’ai pu m’empêcher de vous dire
-encore cela. Je vais recommencer, et l’officier partira. Qu’importe,
-qu’il parte! J’écris plus pour moi que pour vous: je ne cherche qu’à me
-soulager. Aussi bien la longueur de ma lettre vous fera peur: vous ne la
-lirez point. Qu’est-ce que j’ai fait pour être si malheureuse, et
-pourquoi avez-vous empoisonné ma vie? Que ne suis-je née en un autre
-pays! Adieu, pardonnez-moi; je n’ose plus vous prier de m’aimer: voyez
-où mon destin m’a réduite! Adieu.
-
-
-
-
-LETTRE V
-
-
-Je vous écris pour la dernière fois, et j’espère vous faire connoître,
-par la différence des termes et de la manière de cette lettre, que vous
-m’avez enfin persuadée que vous ne m’aimez plus, et qu’ainsi je ne dois
-plus vous aimer. Je vous renverrai donc par la première voie tout ce qui
-me reste encore de vous. Ne craignez pas que je vous écrive; je ne
-mettrai pas même votre nom au-dessus du paquet. J’ai chargé de tout ce
-détail dona Brites, que j’avois accoutumée à des confidences bien
-éloignées de celle-ci: ses soins me seront moins suspects que les miens.
-Elle prendra toutes les précautions nécessaires afin de pouvoir
-m’assurer que vous avez reçu le portrait et les bracelets que vous
-m’avez donnés. Je veux cependant que vous sachiez que je me sens, depuis
-quelques jours, en état de brûler et de déchirer ces gages de votre
-amour, qui m’étoient si chers; mais je vous ai fait voir tant de
-foiblesse, que vous n’auriez jamais cru que j’eusse pu devenir capable
-d’une telle extrémité. Je veux donc jouir de toute la peine que j’ai eue
-à m’en séparer, et vous donner au moins quelque dépit. Je vous avoue, à
-ma honte et à la vôtre, que je me suis trouvée plus attachée que je ne
-veux vous le dire à ces bagatelles, et que j’ai senti que j’avois un
-nouveau besoin de toutes mes réflexions pour me défaire de chacune en
-particulier, lors même que je me flattois de n’être plus attachée à
-vous; mais on vient à bout de tout ce qu’on veut avec tant de raisons.
-Je les ai mises entre les mains de Dona Brites. Que cette résolution m’a
-coûté de larmes! Après mille mouvemens et mille incertitudes que vous ne
-connoissez pas, et dont je ne vous rendrai pas compte assurément, je
-l’ai conjurée de ne m’en parler jamais, de ne me les rendre jamais,
-quand même je les demanderois pour les revoir encore une fois, et de
-vous les renvoyer enfin sans m’en avertir.
-
-Je n’ai bien connu l’excès de mon amour que depuis que j’ai voulu faire
-tous mes efforts pour m’en guérir; et je crains que je n’eusse osé
-l’entreprendre si j’eusse pu prévoir tant de difficultés et tant de
-violences. Je suis persuadée que j’eusse senti des mouvemens moins
-désagréables en vous aimant, tout ingrat que vous êtes, qu’en vous
-quittant pour toujours. J’ai éprouvé que vous m’étiez moins cher que ma
-passion, et j’ai eu d’étranges peines à la combattre, après que vos
-procédés injurieux m’ont rendu votre personne odieuse.
-
-L’orgueil ordinaire de mon sexe ne m’a point aidée à prendre des
-résolutions contre vous. Hélas! j’ai souffert votre mépris; j’eusse
-supporté votre haine et toute la jalousie que m’eût donnée l’attachement
-que vous eussiez pu avoir pour une autre. J’aurois eu, au moins quelque
-passion à combattre; mais votre indifférence m’est insupportable. Vos
-impertinentes protestations d’amitié, et les civilités ridicules de
-votre dernière lettre m’ont fait voir que vous aviez reçu toutes celles
-que je vous ai écrites; qu’elles n’ont causé dans votre cœur aucun
-mouvement, et que cependant vous les avez lues. Ingrat! Je suis encore
-assez folle pour être au désespoir de ne pouvoir me flatter qu’elles ne
-soient pas venues jusques à vous, et qu’on ne vous les ait pas rendues.
-Je déteste votre bonne foi. Vous avois-je prié de me mander sincèrement
-la vérité? Que ne me laissiez-vous ma passion? Vous n’aviez qu’à ne me
-point écrire; je ne cherchois pas à être éclaircie. Ne suis-je pas bien
-malheureuse de n’avoir pu vous obliger à prendre quelque soin de me
-tromper, et de n’être plus en état de vous excuser? Sachez que je
-m’aperçois que vous êtes indigne de tous mes sentimens, et que je
-connois toutes vos méchantes qualités. Cependant (si tout ce que j’ai
-fait pour vous peut mériter que vous ayez quelques petits égards pour
-les grâces que je vous demande) je vous conjure de ne m’écrire plus, et
-de m’aider à vous oublier entièrement. Si vous me témoigniez, foiblement
-même, que vous avez eu quelque peine en lisant cette lettre, je vous
-croirois peut-être; et peut-être aussi votre aveu et votre consentement
-me donneroient du dépit et de la colère, et tout cela pourroit
-m’enflammer. Ne vous mêlez donc point de ma conduite, vous renverseriez
-sans doute tous mes projets, de quelque manière que vous voulussiez y
-entrer. Je ne veux point savoir le succès de cette lettre; ne troublez
-pas l’état que je me prépare: il me semble que vous pouvez être content
-des maux que vous me causez (quelque dessein que vous eussiez fait de me
-rendre malheureuse). Ne m’ôtez point de mon incertitude; j’espère que
-j’en ferai avec le temps quelque chose de tranquille. Je vous promets de
-ne vous point haïr: je me défie trop des sentimens violens pour oser
-l’entreprendre. Je suis persuadée que je trouverois peut-être en ce pays
-un amant plus fidèle; mais, hélas! qui pourra me donner de l’amour? La
-passion d’un autre m’occupera-t-elle? La mienne a-t-elle pu quelque
-chose sur vous? N’éprouvé-je pas qu’un cœur attendri n’oublie jamais ce
-qui l’a fait apercevoir des transports qu’il ne connoissoit pas et dont
-il étoit capable; que tous ses mouvemens sont attachés à l’idole qu’il
-s’est faite; que ses premières idées, et que ses premières blessures ne
-peuvent être ni guéries ni effacées; que toutes les passions qui
-s’offrent à son secours, et qui font des efforts pour le remplir et pour
-le contenter, lui promettent vainement une sensibilité qu’il ne retrouve
-plus; que tous les plaisirs qu’il cherche, sans aucune envie de les
-rencontrer, ne servent qu’à lui faire bien connoître que rien ne lui est
-si cher que le souvenir de ses douleurs? Pourquoi m’avez-vous fait
-connoître l’imperfection et le désagrément d’un attachement qui ne doit
-pas durer éternellement, et les malheurs qui suivent un amour violent
-lorsqu’il n’est pas réciproque? Et pourquoi une inclination aveugle et
-une cruelle destinée s’attachent-elles, d’ordinaire, à nous déterminer
-pour ceux qui seroient sensibles pour quelque autre?
-
-Quand même je pourrois espérer quelque amusement dans un nouvel
-engagement, et que je trouverois quelqu’un de bonne foi, j’ai tant de
-pitié de moi-même que je ferois beaucoup de scrupule de mettre le
-dernier homme du monde en l’état où vous m’avez réduite; et quoique je
-ne sois pas obligée à vous ménager, je ne pourrois me résoudre à exercer
-sur vous une vengeance si cruelle, quand même elle dépendroit de moi par
-un changement que je ne prévois pas.
-
-Je cherche dans ce moment à vous excuser, et je comprends bien qu’une
-religieuse n’est guère aimable d’ordinaire. Cependant il semble que si
-on étoit capable de raisonner sur les choix qu’on fait, on devroit
-plutôt s’attacher à elles qu’aux autres femmes. Rien ne les empêche de
-penser incessamment à leur passion: elles ne sont point détournées par
-mille choses qui dissipent et qui occupent dans le monde. Il me semble
-qu’il n’est pas fort agréable de voir celles qu’on aime, toujours
-distraites par mille bagatelles; et il faut avoir bien peu de
-délicatesse pour souffrir (sans en être au désespoir) qu’elles ne
-parlent que d’assemblées, d’ajustemens et de promenades. On est sans
-cesse exposé à de nouvelles jalousies: elles sont obligées à des égards,
-à des complaisances, à des conversations. Qui peut s’assurer qu’elles
-n’ont aucun plaisir dans toutes ces occasions, et qu’elles souffrent
-toujours leurs maris avec un extrême dégoût et sans aucun consentement?
-Ah! qu’elles doivent se défier d’un amant qui ne leur fait pas rendre un
-compte bien exact là-dessus, qui croit aisément et sans inquiétude ce
-qu’elles lui disent, et qui les voit avec beaucoup de confiance et de
-tranquillité sujettes à tous ces devoirs. Mais je ne prétends pas vous
-prouver par de bonnes raisons que vous deviez m’aimer; ce sont de
-très-méchans moyens, et j’en ai employé de beaucoup meilleurs qui ne
-m’ont pas réussi. Je connois trop bien mon destin pour tâcher à le
-surmonter: je serai malheureuse toute ma vie! Ne l’étois-je pas en vous
-voyant tous les jours? Je mourois de frayeur que vous ne me fussiez pas
-fidèle; je voulois vous voir à tous momens, et cela n’étoit pas
-possible; j’étois troublée par le péril que vous couriez en entrant dans
-ce couvent; je ne vivois pas lorsque vous étiez à l’armée; j’étois au
-désespoir de n’être pas plus belle et plus digne de vous; je murmurois
-contre la médiocrité de ma condition; je croyois souvent que
-l’attachement que vous paroissiez avoir pour moi vous pourroit faire
-quelque tort; il me sembloit que je ne vous aimois pas assez;
-j’appréhendois pour vous la colère de mes parens, et j’étois enfin dans
-un état aussi pitoyable que celui où je suis présentement. Si vous
-m’eussiez donné quelques témoignages de votre passion depuis que vous
-n’êtes plus en Portugal, j’aurois fait tous mes efforts pour en sortir;
-je me fusse déguisée pour vous aller trouver. Hélas! qu’est-ce que je
-fusse devenue, si vous ne vous fussiez plus soucié de moi après que
-j’eusse été en France? Quel désordre! quel égarement! quel comble de
-honte pour ma famille qui m’est fort chère depuis que je ne vous aime
-plus! Vous voyez bien que je connois de sens[7] froid qu’il étoit
-possible que je fusse encore plus à plaindre que je ne suis; et je vous
-parle au moins raisonnablement une fois en ma vie. Que ma modération
-vous plaira! et que vous serez content de moi! Je ne veux point le
-savoir; je vous ai déjà prié de ne m’écrire plus, et je vous en conjure
-encore.
-
-N’avez-vous jamais fait quelque réflexion sur la manière dont vous
-m’avez traitée? Ne pensez-vous jamais que vous m’avez plus d’obligation
-qu’à personne du monde? Je vous ai aimé comme une insensée. Que de
-mépris j’ai eu pour toutes choses! Votre procédé n’est point d’un
-honnête homme. Il faut que vous ayez eu pour moi de l’aversion
-naturelle, puisque vous ne m’avez pas aimée éperdument. Je me suis
-laissé enchanter par des qualités très-médiocres. Qu’avez-vous fait qui
-dût me plaire? Quel sacrifice m’avez-vous fait? N’avez-vous pas cherché
-mille autres plaisirs? Avez-vous renoncé au jeu et à la chasse?
-N’êtes-vous pas parti le premier pour aller à l’armée? N’en êtes-vous
-pas revenu après tous les autres? Vous vous y êtes exposé follement,
-quoique je vous eusse prié de vous ménager pour l’amour de moi. Vous
-n’avez point cherché les moyens de vous établir en Portugal, où vous
-étiez estimé. Une lettre de votre frère vous en a fait partir sans
-hésiter un moment; et n’ai-je pas su que, durant le voyage, vous avez
-été de la plus belle humeur du monde. Il faut avouer que je suis obligée
-à vous haïr mortellement. Ah! je me suis attiré tous mes malheurs. Je
-vous ai d’abord accoutumé à une grande passion avec trop de bonne foi,
-et il faut de l’artifice pour se faire aimer; il faut chercher avec
-quelque adresse les moyens d’enflammer, et l’amour tout seul ne donne
-point de l’amour. Vous vouliez que je vous aimasse; et comme vous aviez
-formé ce dessein, il n’y a rien que vous n’eussiez fait pour y parvenir.
-Vous vous fussiez même résolu à m’aimer, s’il eût été nécessaire; mais
-vous avez connu que vous pouviez réussir dans votre entreprise sans
-passion, et que vous n’en aviez aucun besoin. Quelle perfidie!
-Croyez-vous avoir pu impunément me tromper! Si quelque hasard vous
-ramenoit en ce pays, je vous déclare que je vous livrerai à la vengeance
-de mes parens. J’ai vécu longtemps dans un abandonnement et dans une
-idolâtrie qui me donne de l’horreur, et mon remords me persécute avec
-une rigueur insupportable. Je sens vivement la honte des crimes que vous
-m’avez fait commettre, et je n’ai plus, hélas! la passion qui
-m’empêchoit d’en connoître l’énormité. Quand est-ce que mon cœur ne sera
-plus déchiré? Quand est-ce que je serai délivrée de cet embarras cruel?
-Cependant, je crois que je ne vous souhaite point de mal, et que je me
-résoudrois à consentir que vous fussiez heureux; mais comment
-pourrez-vous l’être, si vous avez le cœur bien fait? Je veux vous écrire
-une autre lettre, pour vous faire voir que je serai peut-être plus
-tranquille dans quelque temps. Que j’aurai de plaisir de pouvoir vous
-reprocher vos procédés injustes, après que je n’en serai plus si
-vivement touchée; et lorsque je vous ferai connoître que je vous
-méprise, que je parle avec beaucoup d’indifférence de votre trahison,
-que j’ai oublié tous mes plaisirs et toutes mes douleurs, et que je ne
-me souviens de vous que lorsque je veux m’en souvenir! Je demeure
-d’accord que vous avez de grands avantages sur moi, et que vous m’avez
-donné une passion qui m’a fait perdre la raison; mais vous devez en
-tirer peu de vanité. J’étois jeune, j’étois crédule; on m’avoit enfermée
-dans ce couvent depuis mon enfance; je n’avois vu que des gens
-désagréables; je n’avois jamais entendu les louanges que vous me donniez
-incessamment; il me sembloit que je vous devois les charmes et la beauté
-que vous me trouviez et dont vous me faisiez apercevoir; j’entendois
-dire du bien de vous; tout le monde me parloit en votre faveur: vous
-faisiez tout ce qu’il falloit pour me donner de l’amour. Mais je suis
-enfin revenue de cet enchantement: vous m’avez donné de grands secours,
-et j’avoue que j’en avois un extrême besoin. En vous renvoyant vos
-lettres, je garderai soigneusement les deux dernières que vous m’avez
-écrites; et je les relirai encore plus souvent que je n’ai lu les
-premières, afin de ne retomber plus dans mes foiblesses. Ah! qu’elles me
-coûtent cher, et que j’aurois été heureuse, si vous eussiez voulu
-souffrir que je vous eusse toujours aimé! Je connois bien que je suis
-encore un peu trop occupée de mes reproches et de votre infidélité; mais
-souvenez-vous que je me suis promis un état plus paisible et que j’y
-parviendrai, ou que je prendrai contre moi quelque résolution extrême,
-que vous apprendrez sans beaucoup de déplaisir. Mais je ne veux plus
-rien de vous; je suis une folle de redire les mêmes choses si souvent.
-Il faut vous quitter et ne penser plus à vous; je crois même que je ne
-vous écrirai plus. Suis-je obligée de vous rendre un compte exact de
-tous mes divers mouvemens?
-
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-DEUXIÈME PARTIE
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-AU LECTEUR
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-Le bruit qu’a fait la traduction des cinq Lettres Portugaises a donné le
-désir à quelques personnes de qualité d’en traduire quelques nouvelles,
-qui leur sont tombées entre les mains. Les premières ont eu tant de
-cours dans le monde, que l’on devoit appréhender avec justice d’exposer
-celles-ci en public; mais comme elles sont d’une femme du monde qui
-écrit d’un style différent de celui d’une religieuse, j’ai cru que cette
-différence pourroit plaire, et que peut-être l’ouvrage n’est pas si
-désagréable qu’on ne me sache quelque gré de le donner au public.
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-
-DEUXIÈME PARTIE
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-LETTRE PREMIÈRE
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-
-Il est donc possible que vous ayez été un moment en colère contre moi;
-et qu’avec une passion la plus tendre et la plus délicate qui fut
-jamais, je vous aie donné un instant de chagrin! Hélas! de quel remords
-ne serois-je point capable si je manquois à la fidélité que je vous
-dois; puisque je ne m’accuse que d’un excès de délicatesse, et que je ne
-puis me pardonner votre courroux? Mais pourquoi faut-il qu’il me donne
-ce remords? N’ai-je pas eu raison de me plaindre, et n’offenserois-je
-pas votre propre passion si j’avois pu souffrir, sans murmure, que vous
-ayez la force de me cacher quelque chose? Hé, bon Dieu! je fais des
-reproches continuels à mon âme de ce qu’elle ne vous découvre pas assez
-l’ardeur de ses mouvemens, et vous voulez me cacher tous les secrets de
-la vôtre! Quand mes regards sont trop languissans, il me semble qu’ils
-ne servent que ma tendresse, et qu’ils volent quelque chose à mon
-ardeur. S’ils sont trop vifs, ma langueur leur fait le même reproche, et
-avec les actions du monde les plus parlantes, je crois n’en pas assez
-dire, pendant que vous me faites des réserves d’une bagatelle. Ah! que
-ce procédé m’a touchée, et que je vous aurois fait de pitié, si vous
-aviez pu voir tout ce qu’il m’a fait penser! Mais pourquoi suis-je si
-curieuse? Pourquoi veux-je lire dans une âme où je ne trouverois que de
-la tiédeur, et peut-être de l’infidélité? C’est votre honnêteté propre
-qui vous rend si réservé, et je vous ai de l’obligation de votre
-mystère. Vous voulez m’épargner la douleur de connoître toute votre
-indifférence, et vous ne dissimulez vos sentimens que par pitié pour ma
-foiblesse. Hélas! que ne m’avez-vous paru tel dans les commencemens de
-notre connoissance! peut-être que mon cœur se fût réglé sur le vôtre.
-Mais vous ne vous êtes résolu à m’aimer avec peu d’empressement que
-quand vous avez reconnu que j’en avois jusques à la fureur. Ce n’est
-pourtant pas par tempérament que vous êtes si retenu. Vous êtes emporté,
-je l’éprouvai hier au soir. Mais, hélas! votre emportement n’est pas
-fait pour le courroux, et vous n’êtes sensible qu’à ce que vous croyez
-des outrages. Ingrat, que vous a fait l’amour pour être si mal partagé?
-Que n’employez-vous cette impétuosité pour répondre à la mienne?
-Pourquoi faut-il que ces démarches précipitées ne se fassent pas pour
-avancer les momens de notre félicité? Et qui diroit en vous voyant si
-prompt à sortir de ma chambre, quand le dépit vous en chasse, que vous
-êtes si lent à y venir, quand l’amour vous y appelle? Mais je mérite
-bien ce traitement: j’ai pu vous ordonner quelque chose. Est-ce à un
-cœur tout à vous à entreprendre de vous donner des lois? Allez, vous
-avez bien fait de l’en punir, et je devrois mourir de honte d’avoir cru
-être maîtresse d’aucun de mes mouvemens. Ah! que vous savez bien comme
-il faut châtier cette espèce de révolte. Vous souvient-il de la
-tranquillité apparente avec laquelle vous m’offrîtes, hier au soir, de
-m’aider à ne plus vous voir? Avez-vous bien pu m’offrir ce remède, ou
-pour mieux dire, m’avez-vous cru capable de l’accepter? car dans la
-délicatesse de mon amour, il me seroit bien plus douloureux de me voir
-soupçonnée d’un crime, que de vous en voir commettre un. Je suis plus
-jalouse de ma passion que de la vôtre, et je vous pardonnerois plus
-aisément une infidélité que le soupçon de me la voir faire: oui, c’est
-de moi-même que je veux être contente plutôt que de vous. Ma tendresse
-m’est si précieuse, et l’estime que je fais de vous m’y fait trouver
-tant de gloire, que je ne sais point de plus grand crime que de vous en
-laisser douter. Mais comment en douteriez-vous? Tout vous le persuade et
-dans votre cœur et dans le mien. Vous n’avez pas une négligence qui ne
-vous apprenne que je vous aime jusqu’à l’adoration; et l’amour m’a si
-bien appris l’art de tirer du profit de toutes choses, qu’il n’y a pas
-jusques à la retenue de mes caresses qui ne vous convainque de l’excès
-de ma passion. N’avez-vous jamais remarqué cet effet de ma complaisance?
-Combien de fois ai-je retenu les transports de ma joie à votre arrivée,
-parce qu’il me sembloit remarquer dans vos yeux que vous me vouliez plus
-de modération? Vous m’auriez fait grand tort si vous n’aviez pas observé
-ma contrainte dans ces occasions; car ces sortes de sacrifices sont les
-plus pénibles pour moi, que je vous aie jamais faits; mais je ne vous
-les reproche point. Que m’importe que je sois parfaitement heureuse,
-pourvu que ce qui manque à mon bonheur augmente le vôtre? Si vous étiez
-plus empressé, j’aurois le plaisir de me croire plus aimée; mais vous
-n’auriez pas celui de l’être tant. Vous croiriez devoir quelque chose à
-votre amour, et j’ai la gloire de voir que vous ne devez rien qu’à mon
-inclination. N’abusez pourtant pas de cette générosité amoureuse, et
-n’allez pas vous aviser de la pousser jusques à m’arracher le peu
-d’empressement qui vous reste; au contraire, soyez généreux à votre
-tour, et venez me protester que le désintéressement de ma tendresse
-augmente la vôtre; que je ne hasarde rien quand je crois mettre tout au
-hasard, et que vous êtes aussi tendre et aussi fidèle, que je suis
-tendrement et fidèlement à vous.
-
-
-
-
-LETTRE II
-
-
-Sans mentir, cette dame d’hier au soir est bien laide; elle danse d’un
-méchant air, et le comte de Cugne avoit eu grand tort de la dépeindre
-comme une belle personne. Comment pûtes-vous demeurer si longtemps
-auprès d’elle? Il me sembloit, à l’air de son visage, que ce qu’elle
-vous disoit n’étoit point spirituel. Cependant vous avez causé avec elle
-une partie du temps que l’assemblée a duré, et vous avez eu la dureté de
-me dire que sa conversation ne vous avoit pas déplu. Que vous
-disoit-elle donc de si charmant? Vous apprenoit-elle des nouvelles de
-quelque dame de France qui vous soit chère, ou si elle commençoit à vous
-le devenir elle-même? car il n’y a que l’amour qui puisse faire soutenir
-une si longue conversation. Je ne trouvai point vos François nouveaux
-arrivés si agréables, j’en fus obsédée tout le soir, ils me dirent tout
-ce qu’ils purent imaginer de plus joli, et je voyois bien qu’ils
-l’affectoient; mais ils ne me divertirent point, et je crois que ce sont
-leurs discours qui m’ont causé la migraine effroyable que j’ai eue toute
-la nuit. Vous ne le sauriez point si je ne vous l’apprenois. Vos gens
-sont occupés sans doute à aller savoir comme cette heureuse Françoise se
-trouve de la fatigue d’hier au soir; car vous la fîtes assez danser pour
-la faire malade. Mais qu’a-t-elle de si charmant? la croyez-vous plus
-tendre et plus fidèle qu’une autre? lui avez-vous trouvé une inclination
-plus prompte à vous vouloir du bien que celle que je vous ai fait
-paroître? Non sans doute, cela ne se peut pas; vous savez bien que, pour
-vous avoir vu passer seulement, je perdis tout le repos de ma vie, et
-que, sans m’arrêter à mon sexe et à ma naissance, je courus la première
-aux occasions de vous voir une seconde fois. Si elle en a fait
-davantage, elle est à votre lever ce matin, et le petit Durino la
-trouvera sans doute assise auprès de votre chevet. Je le souhaite pour
-votre félicité: j’aime si fort votre joie, que je consens à la faire
-toute ma vie aux dépens de la mienne propre, et si vous voulez régaler
-ce bel objet de la lecture de cette lettre ici, vous le pouvez faire
-sans scrupule. Ce que je vous écris ne sera pas inutile à l’avancement
-de vos affaires; j’ai un nom connu dans ce royaume, on m’y a toujours
-flattée de quelque beauté, et j’avois cru en avoir jusques au moment que
-votre mépris m’a désabusée. Proposez-moi donc pour exemple à votre
-nouvelle conquête, dites-lui que je vous aime jusques à la folie; je
-veux bien en tomber d’accord, et j’aime mieux contribuer à ma perte par
-un aveu que de nier une passion si chère. Oui, je vous aime mille fois
-plus que moi-même. Au moment que je vous écris, je suis jalouse, je
-l’avoue; votre procédé d’hier a mis la rage dans mon cœur, et je vous
-crois infidèle, puisqu’il faut vous dire tout. Mais, malgré tout cela,
-je vous aime plus qu’on n’a jamais aimé. Je hais la marquise de Furtado,
-de vous avoir donné l’occasion de voir cette nouvelle venue. Je voudrois
-que la marquise de Castro n’eût jamais été, puisque c’étoit à ces noces
-que vous deviez me donner la douleur que je ressens. Je hais celui qui a
-inventé la danse, je me hais moi-même, et je hais la Françoise mille
-fois plus que tout le reste ensemble; mais de tant de haines
-différentes, aucune n’a eu l’audace d’aller jusques à vous. Vous me
-paroissez toujours aimable. Sous quelque forme où je vous regarde, et
-jusques aux pieds de cette cruelle rivale qui vient troubler toute ma
-félicité, je vous trouvois mille charmes qui n’ont jamais été qu’en
-vous. J’étois même si sotte que je ne pouvois m’empêcher d’être ravie
-qu’on vous les trouvât comme moi; et bien que je sois persuadée que
-c’est à cette opinion que je devrai peut-être la perte de votre cœur,
-j’aime mieux me voir condamnée à cet abîme de désespoir que de vous
-souhaiter une louange de moins. Mais comment est-ce que l’amour peut
-faire pour accorder tant de choses opposées? Car il est certain qu’on ne
-peut pas avoir plus de jalousie pour tout ce qui vous approche que j’en
-ai, et cependant j’irois au bout du monde vous chercher de nouveaux
-admirateurs. Je hais cette Françoise d’une haine si acharnée, qu’il n’y
-a rien de si cruel que je ne me croie capable de faire pour la détruire:
-et je lui souhaiterois la félicité d’être aimée de vous, si je pensois
-que cet amour vous rendît plus heureux que vous ne l’êtes. Oui, je sens
-bien que j’aime tant votre joie, je me trouve si heureuse quand je vous
-vois content, que s’il falloit immoler tout le plaisir de ma vie à un
-instant du vôtre, je le ferois sans balancer. Pourquoi n’êtes-vous pas
-comme cela pour moi? Ah! que si vous m’aimiez autant que je vous aime,
-que nous aurions de bonheur l’un et l’autre! Votre félicité feroit la
-mienne, et la vôtre en seroit bien plus parfaite. Aucune personne sur la
-terre n’a tant d’amour dans le cœur que j’en ai; nulle ne connoît si
-bien ce que vous valez; et vous me ferez mourir de pitié, si vous êtes
-capable de vous attacher à quelque autre, après avoir été accoutumé à
-mes manières d’aimer: croyez-moi, mon cher, vous ne sauriez être heureux
-qu’avec moi. Je connois les autres femmes par moi-même, et je sens bien
-que l’amour n’a fait naître que moi sur la terre pour vous. De quoi
-deviendroit toute votre délicatesse, si elle ne trouvoit plus mon cœur
-pour y répondre? ces regards si éloquens et si bien entendus
-seroient-ils secondés par d’autres yeux comme ils le sont par les miens?
-Non, cela n’est pas possible; seuls nous savons bien aimer; et nous
-mourrions de chagrin l’un et l’autre si nos deux âmes avoient trouvé
-quelque assortiment qui n’eût pas été elles-mêmes.
-
-
-
-
-LETTRE III
-
-
-Quand donc finira votre absence? Passerez-vous encore aujourd’hui sans
-revenir à Lisbonne, et ne vous souvenez-vous point qu’il y a déjà deux
-jours que vous êtes parti? Pour moi, je pense que vous avez envie de me
-trouver morte à votre retour; et c’est moins pour accompagner le Roi à
-la visite des vaisseaux que vous avez quitté la Cour que pour vous
-défendre d’une maîtresse incommode. En effet, je le suis au dernier
-point, il faut en tomber d’accord; je ne suis jamais contente ni de vous
-ni de moi-même. Une absence de vingt-quatre heures me met à la mort, et
-ce qui seroit un excès de félicité pour une autre n’en est pas toujours
-une pour moi. Tantôt il me semble que vous n’en avez pas assez, d’autres
-fois je vous en trouve tant que je crains de ne la pas faire toute
-seule; et il n’y a pas jusques à mes transports qui ne me chagrinent,
-quand je crois m’apercevoir que vous ne les remarquez pas assez bien.
-Vos distractions me font peur; je voudrois vous voir tout renfermé dans
-vous-même lorsque j’y fais tout ce qui s’y passe, et quand vous manquez
-à en sortir pour examiner mes emportemens, vous me mettez au désespoir.
-Je ne suis pas sage, je l’avoue, mais le moyen de l’être et d’avoir
-autant d’amour que j’en ai? Je sais bien qu’il seroit de la raison
-d’être en repos au moment que j’écris. Vous n’êtes qu’à deux pas de la
-ville, votre devoir vous y retient, et la maladie de mon frère m’auroit
-empêchée de vous voir depuis que vous êtes absent; de plus, il n’y a
-point de femmes où vous êtes, et c’est une grande inquiétude hors de mon
-cœur. Mais, hélas! qu’il y en est resté d’autres, et qu’il est vrai
-qu’une amante se fait des tourmens de toutes choses quand elle aime
-autant que je fais! Ces armes, ces vaisseaux, cet équipage de guerre,
-vont vous désaccoutumer des plaisirs pacifiques de l’amour. Peut-être à
-l’heure qu’il est, vous envisagez le moment de notre séparation comme un
-malheur infaillible, et vous commencez à donner des raisons à votre cœur
-pour l’y faire résoudre. Ah! la vue des plus grandes beautés de l’Europe
-ne seroit pas si funeste pour moi que celle de nos canons, s’il est vrai
-qu’ils produisent cet effet sur votre esprit. Ce n’est pas que je
-veuille combattre votre devoir; j’aime votre gloire plus que je ne
-m’aime moi-même, et je sais bien que vous n’êtes pas né pour passer tous
-vos jours auprès de moi; mais je voudrois que cette nécessité vous
-donnât autant d’horreur qu’elle m’en donne, que vous n’y pussiez songer
-sans trembler, et que toute inévitable qu’une séparation vous doive
-paroître, vous ne puissiez croire de la supporter sans mourir. Ne
-m’accusez pas toutefois d’aimer à voir votre désespoir; vous ne verserez
-jamais une larme que je ne voulusse essuyer. Je serai la première à vous
-prier de supporter courageusement ce qui m’arrachera la vie par un excès
-de douleur, et je ne me consolerois pas d’avoir été au monde si je
-croyois que mon absence vous laissât sans consolation. Que veux-je donc?
-Je n’en sais rien. Je veux vous aimer toute ma vie jusques à
-l’adoration; je veux, s’il se peut, que vous m’aimiez de même; mais on
-ne peut vouloir tout cela sans vouloir en même temps être la plus folle
-de toutes les femmes. Que cette folie ne vous dégoûte pas de moi: je
-n’en ai jamais été capable que pour vous, et je ne voudrois pas la
-changer pour la plus solide sagesse, s’il falloit, pour être sage, vous
-aimer un peu moins que je ne fais. Votre esprit a mille charmes; vous
-m’avez dit que vous en trouvez autant dans le mien; mais je renoncerois
-à nous en voir à tous deux s’il s’opposoit au progrès de notre folie.
-C’est l’amour qui doit régner sur toutes les fonctions de notre âme.
-Tout ce qui est en nous doit être fait pour lui, et pourvu qu’il soit
-satisfait, il m’est indifférent que la raison se plaigne. Avez-vous été
-de ce sentiment depuis que je ne vous ai vu? Je tremble de peur que vous
-n’ayez eu toute la liberté de votre esprit. Mais seroit-il possible
-qu’il vous en fût resté en parlant d’une guerre qui doit vous éloigner
-de moi? Non, vous n’êtes pas capable de cette trahison; vous n’aurez pas
-vu un soldat qui ne vous ait arraché un soupir, et j’aurai le plaisir
-d’entendre dire, à votre retour, que votre esprit est journalier et que
-vous n’en avez point eu pendant votre voyage. Pour moi, je suis assurée
-que personne ne vous parlera de moi, qui ne m’accuse de ce défaut. Je
-dis des extravagances qui étonnent tous ceux qui m’entendent, et si la
-maladie de mon frère n’autorisoit mes égaremens, on croiroit parmi mon
-domestique que je suis devenue insensée. Il ne s’en faut guère que je ne
-la sois aussi. Vous pouvez juger du dérèglement de mon esprit par celui
-de cette lettre; mais voilà comme vous devez m’en vouloir. Les ravages
-que votre absence a faits sur mon visage doivent vous paroître plus
-agréables que la fraîcheur du plus beau teint, et je me trouverois bien
-horrible si trois jours de la privation de votre vue ne m’avoient point
-enlaidie. Que deviendrai-je donc si je la perds pour six mois? Hélas! on
-ne s’apercevra point du changement de ma personne, car je mourrai en me
-séparant de vous. Mais il me semble entendre quelque bruit dans les
-rues, et mon cœur m’annonce que c’est le bruit de votre retour. Ah! mon
-Dieu, je n’en puis plus: si c’est vous qui arrivez, et que je ne puisse
-vous voir en arrivant, je vais mourir d’inquiétude et d’impatience; et
-si vous n’arrivez pas, après l’espérance que je viens de concevoir, le
-trouble et la révolution des mouvemens de mon âme vont m’ôter le
-sentiment.
-
-
-
-
-LETTRE IV
-
-
-Quoi! vous serez toujours froid et paresseux, et rien ne pourra troubler
-votre tranquillité? Que faut-il donc faire pour l’ébranler? Faut-il se
-jeter dans les bras d’un rival à votre vue? car, hors ce dernier effet
-d’inconstance, que mon amour ne me permettra jamais, je croyois vous
-avoir dû faire appréhender tous les autres? J’ai reçu la main du duc
-d’Almeida à la promenade; j’ai affecté d’être auprès de lui pendant le
-souper. Je l’ai regardé tendrement toutes les fois que vous avez pu le
-remarquer; je lui ai même dit des bagatelles à l’oreille, que vous
-pouviez prendre pour des choses d’importance, et je n’ai pu vous faire
-changer de visage. Ingrat! avez-vous bien l’inhumanité d’aimer si peu
-une personne qui vous aime tant? Mes soins, mes faveurs et ma fidélité
-n’ont-ils point mérité un moment de votre jalousie? Suis-je si peu
-précieuse pour celui qui m’est plus précieux que mon repos et que ma
-gloire, qu’il puisse envisager ma perte sans frayeur? Hélas! l’ombre de
-la vôtre me fait trembler. Vous ne jetez pas un regard sur une autre
-femme qui ne me cause un frisson mortel: vous n’accordez pas une action
-à la civilité la plus indifférente, qui ne me coûte vingt-quatre heures
-de désespoir; et vous me voyez parler tout un soir à un autre, à votre
-vue, sans témoigner la moindre inquiétude! Ah! vous ne m’avez jamais
-aimée, et je sais trop bien comme on aime pour croire que des sentimens
-si opposés aux miens puissent s’appeler de l’amour. Que ne voudrois-je
-point faire pour vous punir de cette froideur! Il y a des momens où je
-suis si transportée de dépit que je souhaiterois d’en aimer un autre.
-Mais quoi! au milieu de ce dépit, je ne vois rien au monde d’aimable que
-vous! Hier même, que vos tiédeurs vous ôtoient mille charmes pour mes
-yeux, je ne pouvois m’empêcher d’admirer toutes vos actions. Vos dédains
-avoient je ne sais quoi de grand qui exprimoit le caractère de votre
-âme, et c’étoit de vous que je parlois à l’oreille du duc, tant je suis
-peu la maîtresse des occasions de vous offenser. Je mourois d’envie de
-vous voir faire quelque chose qui me fournît un prétexte de vous faire
-une brusquerie publique; mais comment aurois-je pu vous la faire? Ma
-colère même est un excès d’amour, et dans le moment où je suis outrée de
-rage pour votre tranquillité, je sens bien que j’aurois des raisons de
-la défendre si je ne vous aimois jusqu’au dérèglement. En effet, mon
-frère nous observoit; la moindre affectation que vous eussiez témoignée
-de me parler m’auroit perdue. Mais ne pouviez-vous avoir de la jalousie
-sans la faire remarquer? Je me connois au mouvement de vos yeux, et
-j’aurois bien vu des choses dans vos regards, que le reste de la
-compagnie n’y auroit pas vues comme moi. Hélas! je n’y vis jamais rien
-de tout ce que j’y cherchois. J’avoue que j’y trouvai de l’amour, mais
-étoit-ce de l’amour qui devoit y être en ce temps-là? Il falloit y
-trouver du dépit et de la rage; il falloit me contredire sur tout ce que
-je disois, me trouver laide, cajoler une autre dame à ma vue; enfin il
-falloit être jaloux, puisque vous aviez des sujets apparens de l’être.
-Mais, au lieu de ces effets naturels d’un véritable amour, vous me
-donnâtes mille louanges, vous prîtes[8] la même main que j’avois donnée
-au duc, comme si elle n’avoit pas dû vous faire horreur! et je vis
-l’heure que vous alliez me féliciter sur ce que le plus honnête homme de
-notre Cour s’étoit attaché auprès de moi! Insensible que vous êtes,
-est-ce comme cela que l’on aime, et êtes-vous aimé de moi de cette
-sorte? Ah! si je vous avois cru si tiède avant que de vous aimer comme
-je fais! Mais quoi? quand j’aurois pu voir tout ce que je vois, et plus
-encore, s’il se peut, je n’aurois pu résister au penchant de vous aimer.
-Ç’a été une violence d’inclination dont je n’ai pas été la maîtresse; et
-puis quand je songe aux momens de plaisir que cette passion m’a causés,
-je ne puis me repentir de l’avoir conçue. Que ne ferois-je point si
-j’étois contente de vous, puisque je suis si transportée d’amour dans
-les temps où j’ai le plus de sujet de m’en plaindre! Mais vous en savez
-les différences, vous m’avez vue satisfaite, vous m’avez vue mécontente;
-je vous ai rendu des grâces, je vous ai fait des plaintes; et dans la
-colère comme dans la reconnoissance, vous m’avez toujours vue la plus
-passionnée de toutes les amantes! Un si beau caractère ne vous
-donnera-t-il point d’émulation? Aimez, mon cher insensible, aimez autant
-que vous êtes aimé! il n’y a de plaisir véritable pour l’âme que dans
-l’amour: l’excès de la joie naît de l’excès de la passion, et la tiédeur
-fait plus de tort aux gens qui en sont capables qu’à ceux contre qui
-elle agit. Ah! si vous aviez bien éprouvé ce que c’est qu’un véritable
-transport amoureux, combien porteriez-vous d’envie à ceux qui le
-ressentent! Je ne voudrois pas, pour votre cœur même, être capable de
-votre tranquillité; je suis jalouse de mes transports comme du plus
-grand bien que j’aie jamais possédé, et j’aimerois mieux être condamnée
-à ne vous voir de ma vie qu’à vous voir sans emportement.
-
-
-
-
-LETTRE V
-
-
-Est-ce pour éprouver ma docilité que vous m’écrivez comme vous faites?
-ou s’il est possible que vous pensiez tout ce que vous me mandez pour me
-croire capable d’en aimer un autre? Patience: bien que cette opinion
-blesse mortellement ma délicatesse, je l’ai souvent eue de vous, moi qui
-vous aime plus qu’on n’a jamais aimé! Mais de croire cette infidélité
-consommée, de me dire des injures et de vouloir me persuader que je ne
-vous verrai jamais, ah! c’est là ce que je ne saurois supporter. J’ai
-été jalouse, et quand on aime parfaitement on n’est point sans jalousie;
-mais je n’ai jamais été brutale, je n’ai jamais perdu votre idée de vue;
-et dans le plus fort de mon dépit, je me suis toujours souvenue que vous
-étiez celui que je soupçonnois. Ah! que je vois de défauts dans votre
-passion! que vous savez mal aimer, et qu’il est aisé de concevoir que
-vous n’avez point d’amour dans le cœur, puisque tout ce que vous laissez
-échapper sans étude est si peu digne du nom d’amour! Quoi! ce cœur que
-j’ai acheté de tout le mien, ce cœur que tant de transports et tant de
-fidélité m’ont fait mériter, et que vous m’avez assuré que je possédois,
-est capable de m’offenser de cette sorte! Ses premiers mouvemens sont
-des injures; et quand vous le laissez agir sur sa foi, il ne m’exprime
-que des outrages! Allez, ingrat que vous êtes, je veux vous laisser vos
-soupçons, pour vous punir de les avoir conçus; il vous devoit être assez
-doux de me croire tendre et fidèle pour faire votre tourment d’en
-douter. Il me seroit aisé de vous guérir, et la liberté de vous offenser
-ne m’est que trop interdite pour mon repos. Mais je veux vous laisser
-une erreur qui me venge; et si vous en croyez mon ressentiment, toutes
-vos conjectures sont justes, et je suis la plus infidèle de toutes les
-femmes. Je n’ai pourtant point vu l’homme qui cause votre jalousie; la
-lettre qu’on prétend être de moi n’en est pas, et il n’y a point
-d’épreuve où je ne pusse me soumettre sans crainte, s’il me plaisoit de
-vous donner cette satisfaction. Mais pourquoi vous la donnerois-je?
-Est-ce par des invectives qu’on l’obtient? et n’auriez-vous pas sujet de
-me croire aussi lâche que vous me dépeignez si vous deviez ma
-justification à vos menaces? Vous ne me verrez plus, dites-vous; vous
-sortez de Lisbonne, de peur d’être assez malheureux pour me rencontrer,
-et vous poignarderiez le meilleur de vos amis s’il vous faisoit la
-trahison de vous amener chez moi. Cruel! que vous a donc fait ma vue
-pour vous être si insupportable? Elle ne vous a jamais annoncé que des
-plaisirs, vous n’avez jamais rencontré dans mes yeux que de l’amour et
-de l’empressement de vous le témoigner; est-ce là de quoi vous obliger à
-quitter Lisbonne pour ne plus me voir? Ne partez point si vous n’avez
-que cette raison qui vous y oblige. Je vous épargnerai la peine de
-m’éviter; aussi bien c’est à moi à fuir et non pas à vous. Ma vue ne
-vous a coûté que l’indulgence de vous laisser aimer, et la vôtre me
-coûte toute la gloire et tout le repos de ma vie! J’avoue qu’elle en a
-souvent fait la joie aussi. Quand je me représente l’émotion secrète que
-je ressentois, lorsque je croyois discerner vos pas dans une promenade;
-la douce langueur qui s’emparoit de tous mes sens, quand je rencontrois
-vos regards, et le transport inexprimable de mon âme, lorsque nous
-avions la liberté d’un moment d’entretien: je ne sais comme j’ai pu
-vivre avant que de vous voir, et comment je vivrai quand je ne vous
-verrai plus. Mais vous avez dû sentir ce que j’ai senti; vous étiez
-aimé, et vous disiez que vous aimiez, et cependant vous êtes le premier
-à me proposer de ne me voir plus! Ah! vous serez satisfait, et je ne
-vous verrai de ma vie! J’aurois pourtant un plaisir extrême à vous
-reprocher votre ingratitude, et il me semble que ma vengeance seroit
-plus entière si mes yeux et toutes mes actions vous confirmoient mon
-innocence. Elle est si parfaite, et le mensonge qu’on vous a fait si
-aisé à détruire, que vous ne pourriez me parler un quart d’heure sans
-être persuadé de votre injustice et sans mourir de regret de l’avoir
-commise. Cette pensée m’a déjà sollicitée deux ou trois fois de courir
-chez vous; je ne sais même si elle ne m’y conduira point malgré moi
-avant la fin de la journée; car mon dépit est assez violent pour m’ôter
-la raison. Mais je m’étois fait une si douce habitude de vous étudier,
-que je crains de vous déplaire par cet éclat. Je vous ai toujours vu
-pratiquer une discrétion sans égale; vous avez eu plus de soin de ma
-réputation que moi-même, et vous avez quelquefois porté vos précautions
-jusqu’à me forcer de m’en plaindre. Que diriez-vous si je faisois
-quelque chose qui découvrît notre intrigue, et qui me scandalisât parmi
-les gens d’honneur? Vous auriez du mépris pour moi, et je mourrois si je
-vous en croyois capable; car, quoi qu’il arrive, je veux toujours être
-estimée de vous. Plaignez-vous, dites-moi des injures, faites-moi des
-trahisons, haïssez-moi, puisque vous le pouvez! mais ne me méprisez
-jamais. Je puis vivre sans votre amour, dès l’instant que cet amour ne
-fera plus votre félicité; mais je ne puis vivre sans votre estime, et je
-crois que c’est par cette raison que j’ai tant d’impatience de vous
-voir; car il n’est pas possible que ce soit par un effet de tendresse;
-je serois bien insensée d’aimer un homme qui me traite comme vous me
-traitez! Cependant à bien prendre votre colère, ce n’est qu’un excès de
-passion qui la cause, vous ne seriez pas si transporté si vous étiez
-moins amoureux. Ah! que ne puis-je me persuader cette vérité! que les
-outrages que vous m’avez faits me seroient chers! Mais non, je ne veux
-point me flatter de cette erreur agréable. Vous êtes coupable. Quand
-vous ne le seriez pas; je veux le croire, afin de vous punir de me
-l’avoir laissé penser. Je n’irai d’aujourd’hui dans aucun lieu où vous
-puissiez me voir, je passerai l’après-midi chez la marquise de Castro,
-qui est malade, et que vous ne voyez point. Enfin, je veux être en
-colère, et voici la dernière lettre que vous verrez jamais de moi.
-
-
-
-
-LETTRE VI
-
-
-Est-ce bien moi-même qui vous écris? êtes-vous celui que vous étiez
-autrefois? Par quel prodige m’avez-vous marqué de l’amour sans me donner
-de la joie? Je vous ai vu de l’empressement et des dépits impatiens;
-j’ai lu dans vos yeux ces mêmes désirs où vous m’avez toujours trouvée
-si sensible. Ils étoient aussi ardens que quand ils faisoient toute ma
-félicité. Je suis aussi tendre et aussi fidèle que je la fus jamais; et
-cependant je me trouve tiède et nonchalante. Il semble que vous n’ayez
-fait qu’une illusion à mes sens, qui n’a pu passer jusqu’à mon cœur. Ah!
-que les reproches que vous vous êtes attirés me coûtent cher! et qu’un
-jour de votre négligence me dérobe de transports! Je ne sais quel démon
-secret m’inspire sans cesse que c’est à ma colère que je dois vos
-tendresses, et qu’il y a plus de politique que de sincérité dans les
-sentimens que vous m’avez fait paroître. Sans mentir, la délicatesse est
-un don de l’amour qui n’est pas toujours aussi précieux qu’on se le
-persuade. J’avoue qu’elle assaisonne les plaisirs, mais elle aigrit
-terriblement les douleurs. Je m’imagine toujours vous voir dans cette
-distraction qui m’a causé tant de soupirs. Ne vous y trompez pas, mon
-cher, vos empressemens font toute ma félicité; mais ils feroient toute
-ma rage, si je croyois les devoir à quelque autre chose qu’au mouvement
-naturel de votre cœur. Je crains l’étude des actions beaucoup plus que
-la froideur du tempérament; et l’extérieur est pour les âmes grossières
-un piége où les âmes délicates ne peuvent être surprises. Vous dirai-je
-toutes mes manies là-dessus! Ce fut hier l’excès de votre emportement
-qui fit naître tous mes soupçons. Vous me sembliez hors de vous, et je
-vous cherchois à travers de tout ce que vous paroissiez. O Dieu! que
-serois-je devenue si j’avois pu vous convaincre de dissimulations? Je
-préfère votre passion à ma fortune, à ma gloire et à ma vie; mais je
-supporterois plus aisément les assurances de votre haine que les fausses
-apparences de votre amour. Ce n’est point au dehors que je m’arrête,
-c’est aux sentimens de l’âme: soyez froid, soyez négligent, soyez même
-léger si vous le pouvez, mais ne soyez jamais dissimulé. La trahison est
-le plus grand crime qu’on puisse commettre contre l’amour, et je vous
-pardonnerois plus volontiers une infidélité que le soin que vous
-prendriez à me la déguiser. Vous me dîtes hier au soir de grandes
-choses, et j’aurois souhaité que vous eussiez pu vous voir vous-même
-dans ce moment comme je vous voyois: vous vous seriez trouvé tout autre
-qu’à votre ordinaire. Votre air étoit encore plus grand qu’il ne l’est
-naturellement; votre passion brilloit dans vos yeux, et elle les rendoit
-plus tendres et plus perçans. Je voyois que votre cœur venoit sur vos
-lèvres. Hélas! que je suis heureuse, il n’y venoit point à faux! car
-enfin je ne vous sens que trop, et il n’est guère en mon pouvoir de vous
-sentir moins. Le plaisir d’aimer de toute mon âme est un bien que je
-tiens de vous; mais il ne vous est plus possible de me le ravir. Je
-connois bien que je vous aimerai toujours malgré moi, et je suis sûre
-que je vous aimerai même malgré vous. Voilà des assurances dangereuses:
-mais quoi! vous n’avez pas un cœur qu’il faille retenir par la crainte,
-et je ne croirois votre conquête guère assurée si je ne la conservois
-que par là. L’honnêteté et la reconnoissance sont comptées pour quelque
-chose dans l’amitié, mais elles ne tiennent pas lieu beaucoup dans
-l’amour. Il faut suivre son cœur sans consulter sa raison. La vue de ce
-qu’on aime enlève l’âme malgré qu’on en ait: au moins sais-je bien que
-voilà comme je suis pour vous. Ce n’est ni l’habitude de vous voir ni la
-crainte de vous fâcher, en ne vous voyant pas, qui m’oblige à rechercher
-votre vue. C’est une avidité curieuse qui part du cœur, sans art et sans
-réflexion. Je vous cherche souvent en des lieux où je suis assurée que
-je ne vous trouverai pas. Si vous êtes comme cela pour moi, sans doute
-que l’instinct de nos cœurs fera qu’ils se rencontreront partout. Je
-suis forcée de passer la meilleure partie du jour dans un lieu où vous
-ne pouvez vous trouver. Mais abandonnons-nous à notre passion,
-laissons-nous guider à nos désirs, et vous verrez que nous ne laisserons
-pas de passer agréablement le temps que nous ne pouvons être ensemble.
-
-
-
-
-LETTRE VII
-
-
-Ne tenons pas nos sermens, mon cher, je vous prie! il coûte trop de les
-observer: voyons-nous, et que ce soit, s’il se peut, tout à l’heure.
-Vous m’avez soupçonnée d’infidélité, vous m’avez exprimé ces soupçons
-d’une manière outrageante; mais je vous aime plus que moi-même, et je ne
-puis vivre sans vous voir. A quoi bon de nous faire des absences
-volontaires, n’en avons-nous pas assez d’inévitables à éprouver? Venez
-rendre toute la joie à mon âme par un moment d’entretien en liberté.
-Vous me mandez que vous ne voulez me voir que pour me demander pardon.
-Ah! venez, quand ce seroit pour me dire des injures; venez, je vous en
-conjure: j’aime mieux voir vos yeux irrités que de ne les point voir du
-tout. Mais, hélas! je ne hasarde guère quand je laisse ce choix dans
-votre disposition. Je sais que je les verrai tendres et brûlans d’amour:
-ils m’ont déjà paru tels ce matin, à l’église; j’y ai lu la confusion de
-votre crédulité, et vous avez dû voir dans les miens des assurances de
-votre pardon. Ne parlons plus de cette querelle, ou si nous en parlons,
-que ce soit pour en éviter une pareille à l’avenir. Comment
-pourrions-nous douter de notre amour? Nous ne sommes au monde que pour
-lui. Je n’aurois jamais eu le cœur que j’ai s’il n’avoit dû être plein
-de votre idée? vous n’auriez pas l’âme que vous avez si vous n’aviez pas
-dû m’aimer; et ce n’est que pour vous aimer autant que vous êtes
-aimable, et que pour m’aimer autant que vous êtes aimé, que le Ciel nous
-a faits si capables d’amour l’un et l’autre. Mais dites-moi, de grâce,
-avez-vous senti tout ce que j’ai senti depuis que nous feignons de nous
-vouloir du mal? Car nous ne nous en sommes jamais voulu, nous n’en avons
-pas la force, et notre étoile est plus puissante que tous les dépits.
-Grand Dieu! que j’ai trouvé cette feinte pénible! que mes yeux se sont
-fait de violence quand ils vous ont déguisé leurs mouvemens, et qu’il
-faut être ennemi de soi-même pour se dérober un moment de bonne
-intelligence quand on s’aime comme nous nous aimons! Mes pas me
-portoient malgré moi où je devois vous rencontrer. Mon cœur, qui s’est
-fait une habitude si douce d’épanchement à votre rencontre, cherchoit
-mes yeux pour les répandre; et comme je m’efforçois de les lui refuser,
-il me donnoit des élans secrets qui ne peuvent être compris que par ceux
-qui les ont éprouvés. Il me semble que vous avez été tout de même. Je
-vous ai trouvé dans des lieux où le hasard ne pouvoit vous conduire; et
-s’il faut vous confier toutes mes vanités, je n’ai jamais remarqué tant
-d’amour dans vos regards que depuis que vous affectez de n’en plus
-laisser voir. Qu’on est insensé de se donner toutes ces gênes! mais
-plutôt qu’on fait bien de se montrer ainsi son âme tout entière! Je
-connoissois toute la tendresse de la vôtre, et j’aurois distingué ses
-mouvemens amoureux entre ceux de toutes les autres âmes; mais je ne
-connoissois ni votre colère ni votre fierté. Je savois bien que vous
-étiez capable de jalousie, puisque vous aimiez; mais je ne connoissois
-point le caractère que cette passion prenoit dans votre cœur. Ç’auroit
-été trahison que de m’en laisser douter plus longtemps, et je ne puis
-m’empêcher de vouloir du bien à votre injustice, puisqu’elle m’a fait
-faire une découverte si importante. Je vous avois voulu jaloux, je vous
-l’ai trouvé; mais renoncez à votre jalousie, comme je renonce à ma
-curiosité. Quelque figure que prenne un amant, il n’y en a point de si
-avantageuse pour lui que celle d’un amant heureux. C’est une grande
-erreur de dire qu’un amant est sot quand il est content. Ceux qui ne
-sont pas aimables sous cette forme le seroient encore moins sous une
-autre; et quand on n’a pas assez de délicatesse pour profiter du
-caractère d’un amant satisfait, c’est la faute du cœur et non pas celle
-de la félicité. Hâtez-vous de venir me confirmer cette vérité, mon cher,
-je vous en prie. Je ne serois pas si peu délicate que d’en retarder
-l’instant par une si longue lettre si je ne savois que vous ne pouvez me
-voir à l’heure que je vous écris. Quelque plaisir que je trouve à vous
-entretenir de cette sorte, je sais bien lui préférer celui d’un autre
-entretien. Il n’y a que moi qui goûte le plaisir de vous écrire, et vous
-partagez celui de me voir. Mais quoi? je ne puis avoir l’un qu’avec des
-ménagemens de bienséance, et j’ai l’autre quand il me plaît.
-Présentement que tous les gens de notre maison reposent et se croient
-peut-être heureux de bien reposer, je jouis d’un bonheur que le repos le
-plus profond ne sauroit me donner. Je vous écris; mon cœur vous parle
-comme si vous deviez lui répondre; il vous immole ses veilles avec son
-impatience. Ah! qu’on est heureux quand on aime parfaitement! et que je
-plains ceux qui languissent dans l’oisiveté qui naît de la liberté!
-Bonjour, mon cher! Le jour commence à paroître; il auroit paru bien plus
-tôt qu’à l’ordinaire s’il avoit consulté mon impatience: mais il n’est
-pas amoureux comme nous; il faut lui pardonner sa lenteur, et tâcher à
-la tromper par quelques heures de sommeil, afin de la trouver moins
-insupportable.
-
-
-
-
-NOTES
-
-
- [4] Emmanuel et Francisque étaient deux petits laquais portugais,
- appartenant à M. de Chamilly.
-
- [5] Il s’agit de la paix d’Aix-la-Chapelle, qui fut signée le 2 mai
- 1668, entre la France et l’Espagne. Elle avait été précédée, le 3
- février, d’un traité qui mettait fin aux hostilités entre l’Espagne
- et le Portugal.
-
- [6] Mertola est une ville peu importante de la province d’Alentejo.
-
- [7] Les mots _sens froid_, pour _sang-froid_, se trouvent dans
- l’édition originale.
-
- [8] On lit _prêtates_, au lieu de _prîtes_, dans l’édition princeps,
- mais c’est évidemment une erreur.
-
-
-
-
- Imprimé par D. JOUAUST
- POUR LA COLLECTION
- DES PETITS CHEFS-D’ŒUVRE
-
- M DCCC LXXV
-
-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LETTRES PORTUGAISES ***
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-<div style='text-align:center; font-size:1.2em; font-weight:bold'>The Project Gutenberg eBook of Lettres portugaises, by Mariana Alcoforado</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online
-at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. If you
-are not located in the United States, you will have to check the laws of the
-country where you are located before using this eBook.
-</div>
-
-<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: Lettres portugaises</p>
-<p style='display:block; margin-top:0; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:0;'>Publiées sur l'édition originale avec une notice préliminaire par Alexandre Piedagnel</p>
-
-<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Mariana Alcoforado</div>
-
-<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Editor: Alexandre Piedagnel</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>Release Date: December 20, 2021 [eBook #66978]</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>Language: French</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>Character set encoding: UTF-8</div>
-
-<div style='display:block; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Produced by: René Galluvot (This file was produced from images generously made available by The Internet Archive/Canadian Libraries)</div>
-
-<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LETTRES PORTUGAISES ***</div>
-<h1>LETTRES<br />
-<span class="large">PORTUGAISES</span></h1>
-
-<p class="c"><i>Publiées sur l’édition originale</i><br />
-AVEC UNE NOTICE PRÉLIMINAIRE<br />
-<span class="xsmall">PAR</span><br />
-<span class="large">ALEXANDRE PIEDAGNEL</span></p>
-
-<div class="c gap"><img src="images/jouaust.png" alt="" class="w6" /></div>
-<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br />
-LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES<br />
-<span class="small">Rue Saint-Honoré, 338</span></p>
-
-<p class="c small">M DCCC LXXVI</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top4em small">TIRAGE A PETIT NOMBRE</p>
-
-<p class="c">Il a été fait un tirage spécial de :</p>
-
-<table summary="">
-<tr><td>30</td> <td>exemplaires</td> <td>sur papier de Chine (N<sup>os</sup> 1 à 30).</td></tr>
-<tr><td>30</td> <td class="c"><div>— </div></td> <td>sur papier Whatman (N<sup>os</sup> 31 à 60).</td></tr>
-<tr><td>— </td> <td colspan="2">&nbsp;</td></tr>
-<tr><td>60</td> <td colspan="2">exemplaires, numérotés.</td></tr>
-</table>
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">NOTICE<br />
-<span class="small">SUR LA RELIGIEUSE PORTUGAISE</span></h2>
-
-
-<p class="i">Vers 1663, il entra dans la politique
-de Louis XIV de secourir le Portugal
-contre l’Espagne, mais il le
-secourut indirectement ; on fournit
-sous main des subsides, on favorisa des levées,
-une foule de volontaires y coururent. Entre cette
-petite armée, commandée par Schomberg, et la
-pauvre armée espagnole qui lui disputait le terrain,
-il y eut là, chaque été, bien des marches et des
-contre-marches et peu de résultats, bien des escarmouches
-et des petits combats, parmi lesquels,
-je crois, une victoire. Qui donc s’en soucie aujourd’hui ?
-Mais le lecteur curieux qui ne veut
-que son charme ne peut s’empêcher de dire que
-tout cela a été bon, puisque les <span class="sc">Lettres de la
-Religieuse portugaise</span> en devaient naître<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>. »</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Sainte-Beuve, <i>Notice sur M<sup>lle</sup> Aïssé</i>.</p>
-</div>
-<hr />
-
-
-<p class="i">Cette guerre, qui dura jusqu’en 1668, et dans
-laquelle triompha le Portugal, est, en effet, bien
-oubliée ! Les <span class="sc">Lettres portugaises</span>, au contraire, ont
-eu depuis lors vingt éditions, et leur grand succès ne
-semble point épuisé. Évidemment, cela tient surtout
-à l’accent de sincérité de l’auteur. La pauvre religieuse
-de Beja a peint avec tant de chaleur, avec
-une émotion si communicative, l’état de son cœur
-blessé, ses défaillances, ses espoirs éphémères, sa
-passion persistante, ses déceptions nombreuses
-et si cruelles, ses colères si légitimes, que l’on relit
-volontiers une correspondance dont les pages, ardentes
-et touchantes à la fois, restent jeunes parce
-qu’elles sont absolument vraies.</p>
-
-<p class="i">Ce qui augmente encore le charme des lettres
-de Marianna Alcaforado, c’est que l’on reconnaît
-sans peine qu’elles ne furent pas écrites en
-vue d’une publication. Oh, non ! ces élans, ces
-tristesses, ces aveux, ces plaintes amères, n’ont
-rien d’apprêté. Ce sont les cris d’une âme loyale
-et tendre, et le lecteur s’intéresse bien vite à tant
-d’amour mêlé à tant de désespoirs !</p>
-
-<hr />
-
-
-<p class="i">Quelques lignes suffiront pour résumer le drame
-intime qui a donné lieu aux <span class="sc">Lettres portugaises</span>.</p>
-
-<p class="i">En 1661, Noël Bouton de Chamilly, comte de
-Saint-Léger (plus tard marquis de Chamilly),
-prit du service en Portugal. Il était alors âgé de
-vingt-cinq ans<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>. — A la même époque, un couvent
-de la ville de Beja, dans la province d’Alentejo,
-abritait la religieuse franciscaine dont le
-jeune capitaine français devait, hélas ! troubler si
-profondément la vie.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Né le 6 avril 1636, il mourut le 8 janvier 1715.</p>
-</div>
-<p class="i">Notre héroïne, qui appartenait à l’une des
-meilleures familles du pays, a raconté elle-même
-que ce fut du haut d’un balcon de son couvent
-qu’elle vit pour la première fois M. de Chamilly,
-et un critique très-érudit, M. Eugène Asse, a eu,
-croyons-nous, raison de penser qu’elle l’aperçut
-sans doute à l’occasion d’une sorte de revue ou
-d’entrée triomphale, à Beja, des troupes franco-portugaises.</p>
-
-<p class="i">Quoi qu’il en soit, M. de Chamilly, ayant de
-son côté remarqué la charmante religieuse, pénétra
-dans le couvent à plusieurs reprises ; il sut se
-faire écouter de l’infortunée Marianna, qui, jusqu’à
-sa dernière heure, chercha vainement à
-maudire le brillant officier dont l’abandon, si
-brusque et si complet, avait brisé son cœur trop
-confiant.</p>
-
-<p class="i">Ajoutons que le marquis de Chamilly épousa,
-en 1677, la fille de Jean-Jacques du Bouchet,
-seigneur de Villefix, — sans se préoccuper le moins
-du monde de la religieuse de Beja ; — et qu’il
-devint, en 1703, maréchal de France, « en récompense
-de ses glorieux services ».</p>
-
-<hr />
-
-
-<p class="i">Il n’y a là rien, après tout, de bien neuf ni de
-fort original ! — Un officier, élégant et noble, a
-occupé ses loisirs, dans une petite ville, à séduire
-une jeune fille crédule et d’une rare beauté. Puis,
-s’étant empressé d’oublier ses serments, dès son
-départ du pays, il s’est marié sagement à une
-riche héritière. Quoi de plus naturel ? Cela ne se
-voit-il pas tous les jours ?</p>
-
-<p class="i">Et comme, en dehors de ce <i>péché de jeunesse</i>,
-le maréchal de Chamilly, vaillant homme de
-guerre, n’a eu aucune faute grave à se reprocher,
-ses contemporains, Saint-Simon en tête, ont été
-d’accord pour lui rendre hommage : « C’était le
-meilleur homme du monde, le plus brave et le plus
-plein d’honneur. »</p>
-
-<hr />
-
-
-<p class="i">Voilà qui est dit à merveille ! Heureusement,
-pour venger la mémoire de Marianna, les femmes
-se sont liguées, et pas une lectrice n’a pardonné
-encore au marquis de Chamilly ses mensonges
-amoureux et sa coupable légèreté, — disons mieux :
-sa trahison !</p>
-
-<p class="i">Il faut lire avec attention ces lettres neuves et
-éloquentes, à cause de leur simplicité même. Que
-d’exquise tendresse, que de douleur profonde ; et
-aussi, comme au souvenir des douces heures — à
-jamais disparues, — la pauvre délaissée se ranime
-d’une façon touchante, oubliant soudain, pour
-un instant trop court, l’ingratitude, la perfidie de
-son amant !</p>
-
-<p class="i">Amour, regrets : voilà tout ce petit livre, — qui
-ne mourra pas, car il est imprégné d’un suave
-parfum de jeunesse, de passion et de larmes sincères.</p>
-
-<p class="sign"><span class="sc">Alexandre Piedagnel</span>.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">NOTE BIBLIOGRAPHIQUE</h2>
-
-
-<p>La première édition des <i>Lettres portugaises</i>
-parut chez Claude Barbin, en 1669. Elle
-contenait les cinq lettres véritables, débordantes
-de passion et de la douleur causée
-par l’abandon. M. Eugène Asse a remarqué
-judicieusement que l’<i>achevé d’imprimer</i>, qui
-porte la date du 4 janvier 1669, et <i>le privilége</i>, qui est
-du 28 octobre 1668, prouvent que la traduction fut faite
-et livrée au libraire vers le milieu de l’année 1668, c’est-à-dire
-presque aussitôt après le retour en France du marquis
-de Chamilly. « Évidemment, ajoute M. Asse, les
-lettres de la pauvre Marianna furent montrées par leur
-possesseur comme un de ces trophées, ou tout au moins
-comme un de ces souvenirs qu’on rapporte d’un pays
-étranger. » Cependant l’incognito fut complet. C’est seulement
-dans l’édition de 1690 que l’on indique, pour la
-première fois, le nom du destinataire et celui du traducteur,
-Guilleragues<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>. Quant au nom de l’héroïne, qui
-fut découvert par le savant Boissonade, en 1810, il n’a
-figuré sur aucune édition de l’ouvrage.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> Pierre Girardin de Guilleragues, premier président de la Cour
-des Aides de Bordeaux, assez maltraité par Saint-Simon : « Guilleragues
-n’étoit autre qu’un Gascon gourmand, plaisant, de beaucoup
-d’esprit, d’excellente compagnie, qui avait des amis et qui
-vivoit à leurs dépens, parce qu’il avoit tout fricassé, et encore
-étoit-ce à qui l’auroit. Il avoit été intime de M<sup>me</sup> Scarron, qui ne
-l’oublia pas dans sa fortune, et qui lui procura l’ambassade
-de Constantinople (en 1679) pour se remplumer. Mais il y trouva,
-comme ailleurs, moyen de tout manger. »</p>
-</div>
-<p>Voyant le vif succès des cinq premières lettres, Barbin,
-sous le titre de <i>Seconde partie</i>, s’empressa (en 1669
-également) d’en publier sept autres, non plus d’une
-religieuse, mais d’une <i>Dame portugaise</i>, et dont la note
-dominante est la coquetterie unie au dépit amoureux.</p>
-
-<p>Ces dernières lettres, que nous publions à titre de curiosité
-littéraire, sont de pure invention. — De nombreuses
-<i>Réponses</i> — toutes apocryphes — parurent ensuite.
-Elles n’offrent qu’un intérêt très-secondaire.</p>
-
-<p>Notre intention, tout d’abord, était de reproduire,
-dans cette réimpression, l’orthographe du temps. Mais
-la première et la seconde partie des <i>Lettres portugaises</i>,
-bien qu’imprimées la même année, chez le même Claude
-Barbin, présentent deux systèmes orthographiques tellement
-différents que nous n’avons ni su auquel donner
-la préférence, ni pu les réduire en un seul. Il nous a
-donc semblé à propos, pour cette fois, d’adopter l’orthographe
-moderne, tout en nous conformant rigoureusement
-au texte de l’édition originale.</p>
-
-<p class="sign">A. P.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">PREMIÈRE PARTIE</h2>
-
-
-
-
-<h3>AU LECTEUR</h3>
-
-
-<p class="i">J’ai trouvé les moyens, avec beaucoup
-de soin et de peine, de recouvrer une
-copie correcte de la traduction de
-cinq Lettres Portugaises qui ont été
-écrites à un gentilhomme de qualité qui servoit en
-Portugal. J’ai vu tous ceux qui se connoissent en
-sentimens ou les louer, ou les chercher avec tant
-d’empressement que j’ai cru que je leur ferois un
-singulier plaisir de les imprimer. Je ne sais point
-le nom de celui auquel on les a écrites, ni de celui
-qui en a fait la traduction ; mais il m’a semblé
-que je ne devois pas leur déplaire en les rendant
-publiques. Il est difficile qu’elles n’eussent, enfin,
-paru avec des fautes d’impression qui les eussent
-défigurées.</p>
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-<div class="chapter"></div>
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-<p class="c large">PREMIÈRE PARTIE</p>
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-<h3>LETTRE PREMIÈRE</h3>
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-<p>Considère, mon amour, jusqu’à quel
-excès tu as manqué de prévoyance.
-Ah ! malheureux, tu as été trahi, et
-tu m’as trahie par des espérances
-trompeuses. Une passion sur laquelle tu avois
-fait tant de projets de plaisirs ne te cause présentement
-qu’un mortel désespoir, qui ne peut
-être comparé qu’à la cruauté de l’absence qui
-le cause. Quoi ! cette absence, à laquelle ma
-douleur, tout ingénieuse qu’elle est, ne peut
-donner un nom assez funeste, me privera donc
-pour toujours de regarder ces yeux, dans lesquels
-je voyois tant d’amour, et qui me faisoient connoître
-des mouvemens qui me combloient de
-joie, qui me tenoient lieu de toutes choses, et
-qui enfin me suffisoient ? Hélas ! les miens sont
-privés de la seule lumière qui les animoit, il ne
-leur reste que des larmes, et je ne les ai employés
-à aucun usage qu’à pleurer sans cesse,
-depuis que j’appris que vous étiez enfin résolu
-à un éloignement qui m’est si insupportable
-qu’il me fera mourir en peu de temps. Cependant
-il me semble que j’ai quelque attachement
-pour des malheurs dont vous êtes la seule
-cause : Je vous ai destiné ma vie aussitôt que je
-vous ai vu ; et je sens quelque plaisir en vous
-la sacrifiant. J’envoie mille fois le jour mes
-soupirs vers vous, ils vous cherchent en tous
-lieux, et ils ne me rapportent pour toute récompense
-de tant d’inquiétudes qu’un avertissement
-trop sincère que me donne ma mauvaise
-fortune, qui a la cruauté de ne souffrir pas que
-je me flatte, et qui me dit à tous moments :
-Cesse, cesse, Mariane infortunée, de te consumer
-vainement, et de chercher un amant que
-tu ne verras jamais, qui a passé les mers pour te
-fuir, qui est en France au milieu des plaisirs,
-qui ne pense pas un seul moment à tes douleurs,
-et qui te dispense de tous ces transports,
-desquels il ne te sait aucun gré ? Mais non, je
-ne puis me résoudre à juger si injurieusement
-de vous, et je suis trop intéressée à vous justifier.
-Je ne veux point m’imaginer que vous
-m’avez oubliée. Ne suis-je pas assez malheureuse,
-sans me tourmenter par de faux soupçons ?
-Et pourquoi ferois-je des efforts pour ne
-me plus souvenir de tous les soins que vous
-avez pris de me témoigner de l’amour ? J’ai été
-si charmée de tous ces soins, que je serois bien
-ingrate si je ne vous aimois avec les mêmes
-emportemens que ma passion me donnoit
-quand je jouissois des témoignages de la vôtre.
-Comment se peut-il faire que les souvenirs de
-momens si agréables soient devenus si cruels ?
-et faut-il que contre leur nature ils ne servent
-qu’à tyranniser mon cœur ? Hélas ! votre dernière
-lettre le réduisit en un étrange état : il
-eut des mouvemens si sensibles, qu’il fit, ce
-semble, des efforts pour se séparer de moi et
-pour vous aller trouver. Je fus si accablée de
-toutes ces émotions violentes, que je demeurai
-plus de trois heures abandonnée de tous mes
-sens. Je me défendis de revenir à une vie que
-je dois perdre pour vous, puisque je ne puis la
-conserver pour vous. Je revis enfin, malgré
-moi, la lumière ; je me flattois de sentir que je
-mourois d’amour ; et d’ailleurs j’étois bien aise
-de n’être plus exposée à voir mon cœur déchiré
-par la douleur de votre absence. Après ces
-accidens, j’ai eu beaucoup de différentes indispositions ;
-mais puis-je jamais être sans maux tant
-que je ne vous verrai pas ? Je les supporte cependant
-sans murmurer, puisqu’ils viennent de vous.
-Quoi ? est-ce là la récompense, que vous me
-donnez pour vous avoir si tendrement aimé ?
-Mais il n’importe, je suis résolue à vous adorer
-toute ma vie, et à ne voir jamais personne ; et
-je vous assure que vous ferez bien aussi de
-n’aimer personne. Pourriez-vous être content
-d’une passion moins ardente que la mienne ?
-Vous trouverez peut-être plus de beauté (vous
-m’avez pourtant dit autrefois que j’étois assez
-belle), mais vous ne trouverez jamais tant
-d’amour, et tout le reste n’est rien. Ne remplissez
-plus vos lettres de choses inutiles, et ne
-m’écrivez plus de me souvenir de vous. Je ne
-puis vous oublier, et je n’oublie pas aussi que
-vous m’avez fait espérer que vous viendrez
-passer quelque temps avec moi. Hélas ! pourquoi
-n’y voulez-vous pas passer toute votre
-vie ? S’il m’étoit possible de sortir de ce
-malheureux cloître, je n’attendrois pas en Portugal
-l’effet de vos promesses : j’irois, sans garder
-aucune mesure, vous chercher, vous suivre,
-et vous aimer par tout le monde ; je n’ose me
-flatter que cela puisse être, je ne veux point
-nourrir une espérance qui me donneroit assurément
-quelque plaisir, et je ne veux plus être
-sensible qu’aux douleurs. J’avoue cependant
-que l’occasion que mon frère m’a donnée de
-vous écrire a surpris en moi quelques mouvemens
-de joie, et qu’elle a suspendu pour un
-moment le désespoir où je suis. Je vous conjure
-de me dire pourquoi vous vous êtes attaché à
-m’enchanter comme vous avez fait, puisque
-vous saviez bien que vous deviez m’abandonner ?
-Et pourquoi avez-vous été si acharné à
-me rendre malheureuse ? que ne me laissiez-vous
-en repos dans mon cloître ? Vous avois-je
-fait quelque injure ? Mais je vous demande
-pardon : je ne vous impute rien ; je ne suis pas
-en état de penser à ma vengeance, et j’accuse
-seulement la rigueur de mon destin. Il me
-semble qu’en nous séparant, il nous a fait tout le
-mal que nous pouvions craindre. Il ne sauroit
-séparer nos cœurs : l’amour qui est plus puissant
-que lui les a unis pour toute notre vie. Si
-vous prenez quelque intérêt à la mienne, écrivez-moi
-souvent. Je mérite bien que vous preniez
-quelque soin de m’apprendre l’état de
-votre cœur et de votre fortune. Surtout venez
-me voir. Adieu, je ne puis quitter ce papier ; il
-tombera entre vos mains ; je voudrois bien
-avoir le même bonheur. Hélas ! insensée que je
-suis ! je m’aperçois que cela n’est pas possible.
-Adieu, je n’en puis plus. Adieu, aimez-moi
-toujours, et faites-moi souffrir encore plus de
-maux.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3>LETTRE II</h3>
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-<p>Il me semble que je fais le plus grand
-tort du monde aux sentimens de
-mon cœur, de tâcher de vous les
-faire connoître en vous les écrivant.
-Que je serois heureuse si vous en pouviez bien
-juger par la violence des vôtres ! mais je ne dois
-pas m’en rapporter à vous, et je ne puis m’empêcher
-de vous dire, bien moins vivement que je
-ne le sens, que vous ne devriez pas me maltraiter,
-comme vous faites, par un oubli qui me
-met au désespoir, et qui est même honteux
-pour vous. Il est bien juste, au moins, que
-vous souffriez que je me plaigne des malheurs
-que j’avois bien prévus quand je vous vis résolu
-de me quitter. Je connois bien que je me suis
-abusée, lorsque j’ai pensé que vous auriez un
-procédé de meilleure foi qu’on n’a accoutumé
-d’avoir, parce que l’excès de mon amour me
-mettoit, ce semble, au-dessus de toutes sortes
-de soupçons, et qu’il méritoit plus de fidélité
-qu’on n’en trouve d’ordinaire. Mais la disposition
-que vous avez à me trahir l’emporte enfin
-sur la justice que vous devez à tout ce que j’ai
-fait pour vous. Je ne laisserois pas d’être bien
-malheureuse, si vous ne m’aimiez que parce que
-je vous aime, et je voudrois tout devoir à votre
-seule inclination ; mais je suis si éloignée d’être
-en cet état, que je n’ai pas reçu une seule lettre
-de vous depuis six mois. J’attribue tout ce
-malheur à l’aveuglement avec lequel je me suis
-abandonnée à m’attacher à vous. Ne devois-je
-pas prévoir que mes plaisirs finiroient plutôt
-que mon amour ? Pouvois-je espérer que vous
-demeureriez toute votre vie en Portugal, et
-que vous renonceriez à votre fortune et à votre
-pays pour ne penser qu’à moi ? Mes douleurs
-ne peuvent recevoir aucun soulagement, et le
-souvenir de mes plaisirs me comble de désespoir.
-Quoi ! tous mes désirs seront donc inutiles !
-et je ne vous verrai jamais en ma chambre
-avec toute l’ardeur et tout l’emportement
-que vous me faisiez voir ! Mais, hélas ! je
-m’abuse, et je ne connois que trop que tous les
-mouvemens qui occupoient ma tête et mon
-cœur n’étoient excités en vous que par quelques
-plaisirs, et qu’ils finissoient aussitôt qu’eux. Il
-falloit que, dans ces momens trop heureux,
-j’appelasse ma raison à mon secours pour modérer
-l’excès funeste de mes délices, et pour
-m’annoncer tout ce que je souffre présentement ;
-mais je me donnois toute à vous, et je n’étois pas
-en état de penser à ce qui eût pu empoisonner
-ma joie, et m’empêcher de jouir pleinement des
-témoignages ardens de votre passion. Je m’apercevois
-trop agréablement que j’étois avec
-vous, pour penser que vous seriez un jour
-éloigné de moi. Je me souviens pourtant de
-vous avoir dit quelquefois que vous me rendriez
-malheureuse ; mais ces frayeurs étoient bientôt
-dissipées, et je prenois plaisir à vous les sacrifier,
-et à m’abandonner à l’enchantement et à la
-mauvaise foi de vos protestations. Je vois bien
-le remède à tous mes maux, et j’en serois
-bientôt délivrée si je ne vous aimois plus. Mais,
-hélas ! quel remède ! Non, j’aime mieux souffrir
-encore davantage que vous oublier. Hélas ! cela
-dépend-il de moi ? Je ne puis me reprocher
-d’avoir souhaité un seul moment de ne vous
-plus aimer. Vous êtes plus à plaindre que je ne
-suis, et il vaut mieux souffrir tout ce que je
-souffre que de jouir des plaisirs languissans que
-vous donnent vos maîtresses de France. Je
-n’envie point votre indifférence, et vous me
-faites pitié. Je vous défie de m’oublier entièrement.
-Je me flatte de vous avoir mis en état
-de n’avoir sans moi que des plaisirs imparfaits ;
-et je suis plus heureuse que vous, puisque je
-suis plus occupée. L’on m’a fait depuis peu
-portière en ce couvent ; tous ceux qui me parlent
-croient que je suis folle ; je ne sais ce que
-je leur réponds ; et il faut que les religieuses
-soient aussi insensées que moi pour m’avoir cru
-capable de quelques soins. Ah ! j’envie le bonheur
-d’Emmanuel et de Francisque<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>. Pourquoi ne
-suis-je pas incessamment avec vous, comme
-eux ? Je vous aurois suivi, et je vous aurois
-assurément servi de meilleur cœur. Je ne
-souhaite rien en ce monde que vous voir. Au
-moins souvenez-vous de moi ! je me contente
-de votre souvenir, mais je n’ose m’en assurer.
-Je ne bornois pas mes espérances à votre souvenir
-quand je vous voyois tous les jours ; mais
-vous m’avez bien appris qu’il faut que je me
-soumette à tout ce que vous voudrez. Cependant
-je ne me repens point de vous avoir
-adoré ; je suis bien aise que vous m’ayez
-séduite ; votre absence rigoureuse, et peut-être
-éternelle, ne diminue en rien l’emportement de
-mon amour ; je veux que tout le monde le
-sache ; je n’en fais point un mystère, et je suis
-ravie d’avoir fait tout ce que j’ai fait pour vous
-contre toute sorte de bienséance. Je ne mets
-plus mon honneur et ma religion qu’à vous
-aimer éperdument toute ma vie, puisque j’ai
-commencé à vous aimer. Je ne vous dis point
-toutes ces choses pour vous obliger à m’écrire.
-Ah ! ne vous contraignez point, je ne veux de
-vous que ce qui viendra de votre mouvement, et
-je refuse tous les témoignages de votre amour
-dont vous pourriez vous empêcher. J’aurai du
-plaisir à vous excuser, parce que vous aurez
-peut-être du plaisir à ne pas prendre la peine de
-m’écrire ; et je sens une profonde disposition
-à vous pardonner toutes vos fautes. Un officier
-français a eu la charité de me parler ce matin
-plus de trois heures de vous, il m’a dit que la
-paix de France étoit faite<a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>. Si cela est, ne
-pourriez-vous pas me venir voir et m’emmener
-en France ? Mais je ne le mérite pas. Faites
-tout ce qu’il vous plaira ; mon amour ne dépend
-plus de la manière dont vous me traiterez.
-Depuis que vous êtes parti, je n’ai pas eu un
-seul moment de santé, et je n’ai aucun plaisir
-qu’en nommant votre nom mille fois le jour.
-Quelques religieuses qui savent l’état déplorable
-où vous m’avez plongée me parlent de vous
-fort souvent. Je sors le moins qu’il m’est
-possible de ma chambre, où vous êtes venu me
-voir tant de fois, et je regarde sans cesse votre
-portrait, qui m’est mille fois plus cher que ma
-vie. Il me donne quelque plaisir, mais il me
-donne aussi bien de la douleur, lorsque je
-ne vous reverrai peut-être jamais.
-Pourquoi faut-il qu’il soit possible que je ne
-vous verrai peut-être jamais ? M’avez-vous pour
-toujours abandonnée ? Je suis au désespoir.
-Votre pauvre Mariane n’en peut plus, elle
-s’évanouit en finissant cette lettre. Adieu, adieu,
-ayez pitié de moi.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3>LETTRE III</h3>
-
-
-<p>Qu’est-ce que je deviendrai ? Et qu’est-ce
-que vous voulez que je fasse ? Je
-me trouve bien éloignée de tout ce
-que j’avois prévu : j’espérois que
-vous m’écririez de tous les endroits où vous
-passeriez, et que vos lettres seroient fort longues ;
-que vous soutiendriez ma passion par l’espérance
-de vous revoir ; qu’une entière confiance
-en votre fidélité me donneroit quelque sorte de
-repos, et que je demeurerois cependant dans un
-état assez supportable, sans d’extrêmes douleurs.
-J’avois même pensé à quelques foibles projets de
-faire tous les efforts dont je serois capable pour
-me guérir, si je pouvois connoître bien certainement
-que vous m’eussiez tout à fait oubliée.
-Votre éloignement, quelques mouvemens de dévotion,
-la crainte de ruiner entièrement le reste
-de ma santé par tant de veilles et par tant d’inquiétudes,
-le peu d’apparence de votre retour, la
-froideur de votre passion et de vos derniers adieux,
-votre départ fondé sur d’assez méchants prétextes,
-et mille autres raisons, qui ne sont que trop bonnes
-et que trop inutiles, sembloient me promettre un
-secours assez assuré, s’il me devenoit nécessaire.
-N’ayant enfin à combattre que contre moi-même,
-je ne pouvois jamais me défier de toutes les
-foiblesses, ni appréhender tout ce que je souffre
-aujourd’hui. Hélas que je suis à plaindre de ne
-partager pas mes douleurs avec vous et d’être
-toute seule malheureuse ! Cette pensée me tue,
-et je meurs de frayeur que vous n’ayez jamais
-été extrêmement sensible à tous nos plaisirs. Oui,
-je connois présentement la mauvaise foi de tous
-vos mouvemens : vous m’avez trahie toutes les
-fois que vous m’avez dit que vous étiez ravi
-d’être seul avec moi. Je ne dois qu’à mes importunités
-vos empressemens et vos transports ;
-vous aviez fait de sang-froid un dessein de m’enflammer ;
-vous n’avez regardé ma passion que
-comme une victoire, et votre cœur n’en a jamais
-été profondément touché. N’êtes-vous pas bien
-malheureux, et n’avez-vous pas bien peu de délicatesse
-de n’avoir su profiter qu’en cette manière
-de mes emportemens ? Et comment est-il
-possible qu’avec tant d’amour je n’aie pu vous rendre
-tout à fait heureux ? Je regrette, pour l’amour
-de vous seulement, les plaisirs infinis que vous
-avez perdus. Faut-il que vous n’ayez pas voulu
-en jouir ? Ah ! si vous les connoissiez, vous trouveriez
-sans doute qu’ils sont plus sensibles que
-celui de m’avoir abusée ; et vous auriez éprouvé
-qu’on est beaucoup plus heureux, et qu’on sent
-quelque chose de bien plus touchant quand on
-aime violemment que lorsqu’on est aimé. Je ne
-sais ni ce que je suis, ni ce que je fais, ni ce que
-je désire ; je suis déchirée par mille mouvemens
-contraires. Peut-on s’imaginer un état si déplorable ?
-Je vous aime éperdument, et je vous
-ménage assez pour n’oser, peut-être, souhaiter
-que vous soyez agité des mêmes transports. Je
-me tuerois, ou je mourrois de douleurs sans me
-tuer, si j’étois assurée que vous n’avez jamais
-aucun repos, que votre vie n’est que trouble et
-qu’agitation, que vous pleurez sans cesse, et que
-tout vous est odieux. Je ne puis suffire à mes
-maux ; comment pourrois-je supporter la douleur
-que me donneroient les vôtres, qui me seroient
-mille fois plus sensibles. Cependant je ne
-puis aussi me résoudre à désirer que vous ne
-pensiez point à moi ; et, à vous parler sincèrement,
-je suis jalouse avec fureur de tout ce qui
-vous donne de la joie, et qui touche votre cœur
-et votre goût en France. Je ne sais pourquoi je
-vous écris. Je vois bien que vous aurez seulement
-pitié de moi, et je ne veux point de votre
-pitié. J’ai bien du dépit contre moi-même,
-quand je fais réflexion sur tout ce que je vous
-ai sacrifié. J’ai perdu ma réputation ; je me
-suis exposée à la fureur de mes parens, à la
-sévérité des lois de ce pays contre les religieuses,
-et à votre ingratitude, qui me paroît le plus
-grand de tous les malheurs. Cependant je sens
-bien que mes remords ne sont pas véritables, que
-je voudrois, du meilleur de mon cœur, avoir
-couru pour l’amour de vous de plus grands dangers,
-et que j’ai un plaisir funeste d’avoir hasardé
-ma vie et mon honneur. Tout ce que j’ai
-de plus précieux ne devoit-il pas être en votre
-disposition ? Et ne dois-je pas être bien aise de
-l’avoir employé comme j’ai fait ? Il me semble
-même que je ne suis guère contente, ni de mes
-douleurs, ni de l’excès de mon amour, quoique
-je ne puisse, hélas ! me flatter assez pour être
-contente de vous. Je vis, infidèle que je suis, et
-je fais autant de choses pour conserver ma vie que
-pour la perdre ! Ah ! j’en meurs de honte ; mon
-désespoir n’est donc que dans mes lettres ? Si je
-vous aimois autant que je vous l’ai dit mille fois,
-ne serois-je pas morte il y a longtemps ! Je vous
-ai trompé ; c’est à vous à vous plaindre de moi.
-Hélas ! pourquoi ne vous en plaignez-vous pas ?
-Je vous ai vu partir, je ne puis espérer de vous
-voir jamais de retour ; et je respire cependant !
-Je vous ai trahi, je vous en demande pardon,
-mais ne me l’accordez pas. Traitez-moi sévèrement ;
-ne trouvez point que mes sentimens
-soient assez violens ; soyez plus difficile à contenter ;
-mandez-moi que vous voulez que je
-meure d’amour pour vous ; et je vous conjure
-de me donner ce secours, afin que je surmonte
-la foiblesse de mon sexe, et que je finisse toutes
-mes irrésolutions par un véritable désespoir. Une
-fin tragique vous obligeroit sans doute à penser
-souvent à moi ; ma mémoire vous seroit chère,
-et vous seriez peut-être sensiblement touché
-d’une mort extraordinaire. Ne vaut-elle pas
-mieux que l’état où vous m’avez réduite ? Adieu,
-je voudrois bien ne vous avoir jamais vu. Ah !
-je sens vivement la fausseté de ce sentiment, et
-je connois, dans le moment que je vous écris,
-que j’aime bien mieux être malheureuse en vous
-aimant que de ne vous avoir jamais vu. Je consens
-donc sans murmure à ma mauvaise destinée,
-puisque vous n’avez pas voulu la rendre meilleure.
-Adieu, promettez-moi de me regretter
-tendrement, si je meurs de douleur, et qu’au
-moins la violence de ma passion vous donne du
-dégoût et l’éloignement pour toutes choses.
-Cette consolation me suffira, et s’il faut que je
-vous abandonne pour toujours, je voudrois bien
-ne vous laisser pas à une autre. Ne seriez-vous
-pas bien cruel de vous servir de mon désespoir
-pour vous rendre plus aimable, et pour faire
-voir que vous avez donné la plus grande passion
-du monde ? Adieu encore une fois. Je vous écris
-des lettres trop longues : je n’ai pas assez d’égard
-pour vous ; je vous en demande pardon, et j’ose
-espérer que vous aurez quelque indulgence pour
-une pauvre insensée, qui ne l’étoit pas, comme
-vous savez, avant qu’elle vous aimât. Adieu. Il
-me semble que je vous parle trop souvent de
-l’état insupportable où je suis ; cependant je vous
-remercie dans le fonds de mon cœur du désespoir
-que vous me causez, et je déteste la tranquillité
-où j’ai vécu avant que je vous connusse.
-Adieu ; ma passion augmente à chaque moment.
-Ah ! que j’ai de choses à vous dire !</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3>LETTRE IV</h3>
-
-
-<p>Votre Lieutenant vient de me dire
-qu’une tempête vous a obligé de
-relâcher au royaume d’Algarve. Je
-crains que vous n’ayez beaucoup
-souffert sur la mer, et cette appréhension m’a
-tellement occupée que je n’ai plus pensé à tous
-mes maux. Êtes-vous bien persuadé que votre
-lieutenant prenne plus de part que moi à tout
-ce qui vous arrive ? Pourquoi en est-il mieux
-informé, et enfin pourquoi ne m’avez-vous
-point écrit ? Je suis bien malheureuse si vous n’en
-avez trouvé aucune occasion depuis votre départ,
-et je la suis bien davantage si vous en
-avez trouvé sans m’écrire ! Votre injustice et
-votre ingratitude sont extrêmes, mais je serois
-au désespoir si elles vous attiroient quelque
-malheur, et j’aime beaucoup mieux qu’elles demeurent
-sans punition que si j’en étois vengée.
-Je résiste à toutes les apparences qui me devroient
-persuader que vous ne m’aimez guère,
-et je sens bien plus de disposition à m’abandonner
-aveuglément à ma passion qu’aux raisons
-que vous me donnez de me plaindre de votre
-peu de soin. Que vous m’auriez épargné d’inquiétudes
-si votre procédé eût été aussi languissant
-les premiers jours que je vous vis qu’il m’a
-paru depuis quelque temps ! Mais qui n’auroit
-été abusée comme moi par tant d’empressemens,
-et à qui n’eussent-ils pas paru sincères ?
-Qu’on a de peine à se résoudre à soupçonner
-longtemps la bonne foi de ceux qu’on aime ! Je
-vois bien que la moindre excuse vous suffit ; et
-sans que vous preniez le soin de m’en faire,
-l’amour que j’ai pour vous vous sert si fidèlement,
-que je ne puis consentir à vous trouver
-coupable que pour jouir du sensible plaisir de
-vous justifier moi-même. Vous m’avez consommée
-par vos assiduités ; vous m’avez enflammée
-par vos transports ; vous m’avez charmée par vos
-complaisances ; vous m’avez assurée par vos sermens ;
-mon inclination violente m’a séduite, et
-les suites de ces commencemens si agréables, et
-si heureux ne sont que des larmes, que des soupirs,
-et qu’une mort funeste, sans que je puisse
-y apporter aucun remède. Il est vrai que j’ai eu
-des plaisirs bien surprenans en vous aimant,
-mais ils me coûtent d’étranges douleurs, et tous
-les mouvemens que vous me causez sont extrêmes.
-Si j’avois résisté avec opiniâtreté à votre
-amour ; si je vous avois donné quelque sujet de
-chagrin et de jalousie pour vous enflammer davantage ;
-si vous aviez remarqué quelque ménagement
-artificieux dans ma conduite ; si j’avois
-enfin voulu opposer ma raison à l’inclination
-naturelle que j’ai pour vous, dont vous me fîtes
-bientôt apercevoir (quoique mes efforts eussent
-été sans doute inutiles), vous pourriez me punir
-sévèrement et vous servir de votre pouvoir ;
-mais vous me parûtes aimable avant que vous
-m’eussiez dit que vous m’aimiez ; vous me témoignâtes
-une grande passion ; j’en fus ravie et
-je m’abandonnai à vous aimer éperdument. Vous
-n’étiez point aveuglé comme moi, pourquoi
-avez-vous donc souffert que je devinsse en l’état
-où je me trouve ? Qu’est-ce que vous vouliez
-faire de tous mes emportemens, qui ne pouvoient
-vous être que très-importuns ? Vous saviez
-bien que vous ne seriez pas toujours en
-Portugal, et pourquoi m’y avez-vous voulu
-choisir pour me rendre si malheureuse ? Vous
-eussiez trouvé sans doute en ce pays quelque
-femme qui eût été plus belle, avec laquelle vous
-eussiez eu autant de plaisirs, puisque vous n’en
-cherchiez que de grossiers ; qui vous eût fidèlement
-aimé aussi longtemps qu’elle vous eût vu ;
-que le temps eût pu consoler de votre absence,
-et que vous auriez pu quitter sans perfidie et
-sans cruauté. Ce procédé est bien plus d’un
-tyran attaché à persécuter que d’un amant qui
-ne doit penser qu’à plaire. Hélas ! pourquoi
-exercez-vous tant de rigueur sur un cœur qui
-est à vous ? Je vois bien que vous êtes aussi
-facile à vous laisser persuader contre moi que je
-l’ai été à me laisser persuader en votre faveur.
-J’aurois résisté sans avoir besoin de tout mon
-amour et sans m’apercevoir que j’eusse rien fait
-d’extraordinaire, à de plus grandes raisons que
-ne peuvent être celles qui vous ont obligé à me
-quitter. Elles m’eussent paru bien foibles, et il
-n’y en a point qui eussent jamais pu m’arracher
-d’auprès de vous ; mais vous avez voulu profiter
-des prétextes que vous avez trouvés de retourner
-en France. Un vaisseau partoit. Que ne le
-laissiez-vous partir ? Votre famille vous avoit
-écrit. Ne savez-vous pas toutes les persécutions
-que j’ai souffertes de la mienne ? Votre honneur
-vous engageoit à m’abandonner. Ai-je pris
-quelque soin du mien ? Vous étiez obligé d’aller
-servir votre Roi. Si tout ce qu’on dit de lui est
-vrai, il n’a aucun besoin de votre secours, et il
-vous auroit excusé. J’eusse été trop heureuse si
-nous avions passé notre vie ensemble ; mais
-puisqu’il falloit qu’une absence cruelle nous séparât,
-il me semble que je dois être bien aise
-de n’avoir pas été infidèle, et je ne voudrois
-pas, pour toutes les choses du monde, avoir
-commis une action si noire. Quoi ! vous avez
-connu le fond de mon cœur et de ma tendresse,
-et vous avez pu vous résoudre à me laisser pour
-jamais et à m’exposer aux frayeurs que je dois
-avoir que vous ne vous souveniez plus de moi que
-pour me sacrifier à une nouvelle passion ! Je vois
-bien que je vous aime comme une folle : cependant
-je ne me plains point de toute la violence
-des mouvemens de mon cœur ; je m’accoutume
-à ses persécutions, et je ne pourrois
-vivre sans un plaisir que je découvre et dont je
-jouis en vous aimant au milieu de mille douleurs.
-Mais je suis sans cesse persécutée avec un
-extrême désagrément par la haine et par le dégoût
-que j’ai pour toutes choses. Ma famille,
-mes amis et ce couvent me sont insupportables.
-Tout ce que je suis obligée de voir et tout ce
-qu’il faut que je fasse de toute nécessité m’est
-odieux. Je suis si jalouse de ma passion, qu’il
-me semble que toutes mes actions et que tous mes
-devoirs vous regardent. Oui, je fais quelque
-scrupule si je n’emploie tous les momens de ma
-vie pour vous. Que ferois-je, hélas ! sans tant
-de haine et sans tant d’amour qui remplissent
-mon cœur ? Pourrois-je survivre à ce qui m’occupe
-incessamment, pour mener une vie tranquille
-et languissante ? Ce vide et cette insensibilité
-ne peuvent me convenir. Tout le monde
-s’est aperçu du changement entier de mon
-humeur, de mes manières et de ma personne.
-Ma mère m’en a parlé avec aigreur, et ensuite
-avec quelque bonté. Je ne sais ce que je lui ai
-répondu ; il me semble que je lui ai tout avoué.
-Les religieuses les plus sévères ont pitié de l’état
-où je suis ; il leur donne même quelque considération
-et quelque ménagement pour moi.
-Tout le monde est touché de mon amour, et
-vous demeurez dans une profonde indifférence,
-sans m’écrire que des lettres froides, pleines de
-redites ; la moitié du papier n’est pas rempli, et
-il paroît grossièrement que vous mourez d’envie
-de les avoir achevées. Dona Brites me persécuta
-ces jours passés pour me faire sortir de ma
-chambre et, croyant me divertir, elle me mena
-promener sur le balcon, d’où l’on voit Mertola<a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a> ;
-je la suivis, et je fus aussitôt frappée d’un souvenir
-cruel qui me fit pleurer tout le reste du
-jour. Elle me ramena, et je me jetai sur mon
-lit, où je fis mille réflexions sur le peu d’apparence
-que je vois de guérir jamais. Ce qu’on
-fait pour me soulager aigrit ma douleur, et je
-trouve dans les remèdes mêmes des raisons particulières
-de m’affliger. Je vous ai vu souvent
-passer en ce lieu avec un air qui me charmoit,
-et j’étois sur ce balcon le jour fatal que je commençai
-à sentir les premiers effets de ma passion
-malheureuse. Il me sembla que vous vouliez me
-plaire, quoique vous ne me connussiez pas ; je
-me persuadois que vous m’aviez remarquée
-entre toutes celles qui étoient avec moi. Je
-m’imaginai que lorsque vous vous arrêtiez, vous
-étiez bien aise que je vous visse mieux et j’admirasse
-votre adresse lorsque vous poussiez votre
-cheval. J’étois surprise de quelque frayeur
-lorsque vous le faisiez passer dans un endroit
-difficile ; enfin je m’intéressois secrètement à
-toutes vos actions. Je sentois bien que vous ne
-m’étiez point indifférent, et je prenois pour moi
-tout ce que vous faisiez. Vous ne connoissez
-que trop les suites de ces commencemens, et
-quoique je n’aie rien à ménager, je ne dois pas
-vous les écrire, de crainte de vous rendre plus
-coupable, s’il est possible, que vous ne l’êtes, et
-d’avoir à me reprocher tant d’efforts inutiles
-pour vous obliger à m’être fidèle. Vous ne le
-serez point. Puis-je espérer de mes lettres et de
-mes reproches ce que mon amour et mon abandonnement
-n’ont pu sur votre ingratitude ? Je
-suis trop assurée de mon malheur ; votre procédé
-injuste ne me laisse pas la moindre raison
-d’en douter, et je dois tout appréhender, puisque
-vous m’avez abandonnée. N’aurez-vous de
-charmes que pour moi et ne paroîtrez-vous pas
-agréable à d’autres yeux ? Je crois que je ne
-serai pas fâchée que les sentimens des autres
-justifient les miens en quelque façon, et je voudrois
-que toutes les femmes de France vous
-trouvassent aimable, qu’aucune ne vous aimât
-et qu’aucune ne vous plût. Ce projet est ridicule
-et impossible ; néanmoins j’ai assez éprouvé
-que vous n’êtes guère capable d’un grand entêtement,
-et que vous pourrez bien m’oublier sans
-aucun secours et sans y être contraint par une
-nouvelle passion. Peut-être voudrois-je que
-vous eussiez quelque prétexte raisonnable. Il est
-vrai que je serois plus malheureuse, mais vous
-ne seriez pas si coupable. Je vois bien que vous
-demeurerez en France sans de grands plaisirs,
-avec une entière liberté : la fatigue d’un long
-voyage, quelque petite bienséance, et la crainte
-de ne répondre pas à mes transports vous retiennent.
-Ah ! ne m’appréhendez point. Je me
-contenterai de vous voir de temps en temps et
-de savoir seulement que nous sommes en même
-lieu ; mais je me flatte peut-être, et vous serez
-plus touché de la rigueur et de la sévérité d’une
-autre que vous ne l’avez été de mes faveurs.
-Est-il possible que vous serez enflammé par de
-mauvais traitemens ? Mais avant que de vous
-engager dans une grande passion, pensez bien
-à l’excès de mes douleurs, à l’incertitude de mes
-projets, à la diversité de mes mouvemens, à
-l’extravagance de mes lettres, à mes confiances,
-à mes désespoirs, à mes souhaits, à ma jalousie.
-Ah ! vous allez vous rendre malheureux ; je vous
-conjure de profiter de l’état où je suis, et qu’au
-moins ce que je souffre pour vous ne vous soit pas
-inutile. Vous me fîtes, il y a cinq ou six mois,
-une fâcheuse confidence, et vous m’avouâtes de
-trop bonne foi que vous aviez aimé une dame en
-votre pays. Si elle vous empêche de revenir,
-mandez-le-moi sans ménagement, afin que je
-ne languisse plus. Quelque reste d’espérance me
-soutient encore, et je serois bien aise (si elle ne
-doit avoir aucune suite) de la perdre tout à fait
-et de me perdre moi-même. Envoyez-moi son
-portrait avec quelqu’une de ses lettres, et écrivez-moi
-tout ce qu’elle vous dit. J’y trouverois
-peut-être des raisons de me consoler ou de
-m’affliger davantage. Je ne puis demeurer plus
-longtemps dans l’état où je suis, et il n’y a point
-de changement qui ne me soit favorable. Je
-voudrois aussi avoir le portrait de votre frère et
-de votre belle-sœur. Tout ce qui vous est quelque
-chose m’est fort cher, et je suis entièrement
-dévouée à ce qui vous touche ; je ne me suis
-laissé aucune disposition de moi-même. Il y a des
-momens où il me semble que j’aurois assez de
-soumission pour servir celle que vous aimez.
-Vos mauvais traitemens et vos mépris m’ont tellement
-abattue que je n’ose quelquefois penser seulement
-qu’il me semble que je pourrois être jalouse
-sans vous déplaire, et que je crois avoir le
-plus grand tort du monde de vous faire des reproches.
-Je suis souvent convaincue que je ne
-dois point vous faire voir avec fureur, comme je
-fais, des sentimens que vous désavouez. Il y a
-longtemps qu’un officier attend votre lettre :
-j’avois résolu de l’écrire d’une manière à vous la
-faire recevoir sans dégoût, mais elle est trop
-extravagante, il la faut finir. Hélas ! il n’est pas
-en mon pouvoir de m’y résoudre ; il me semble
-que je vous parle quand je vous écris, et que
-vous m’êtes un peu plus présent. La première
-ne sera pas si longue ni si importune ; vous
-pourrez l’ouvrir et la lire sur l’assurance que je
-vous donne. Il est vrai que je ne dois point vous
-parler d’une passion qui vous déplaît, et je ne
-vous en parlerai plus. Il y aura un an dans peu
-de jours que je m’abandonnai toute à vous, sans
-ménagement. Votre passion me paroissoit fort
-ardente et fort sincère, et je n’eusse jamais
-pensé que mes faveurs vous eussent assez rebuté
-pour vous obliger à faire cinq cens lieues et à
-vous exposer à des naufrages pour vous en éloigner :
-personne ne m’étoit redevable d’un pareil
-traitement. Vous pouvez vous souvenir de
-ma pudeur, de ma confusion et de mon désordre ;
-mais vous ne vous souvenez pas de ce qui
-vous engageroit à m’aimer malgré vous. L’officier
-qui doit vous porter cette lettre me mande
-pour la quatrième fois qu’il veut partir. Qu’il
-est pressant ! il abandonne sans doute quelque
-malheureuse en ce pays. Adieu, j’ai plus de
-peine à finir ma lettre que vous n’en avez eu à
-me quitter, peut-être pour toujours. Adieu, je
-n’ose vous donner mille noms de tendresse ni
-m’abandonner sans contrainte à tous mes mouvemens.
-Je vous aime mille fois plus que ma
-vie, et mille fois plus que je ne pense. Que
-vous m’êtes cher, et que vous m’êtes cruel !
-vous ne m’écrivez point : je n’ai pu m’empêcher
-de vous dire encore cela. Je vais recommencer,
-et l’officier partira. Qu’importe, qu’il
-parte ! J’écris plus pour moi que pour vous :
-je ne cherche qu’à me soulager. Aussi bien la
-longueur de ma lettre vous fera peur : vous
-ne la lirez point. Qu’est-ce que j’ai fait pour
-être si malheureuse, et pourquoi avez-vous empoisonné
-ma vie ? Que ne suis-je née en un
-autre pays ! Adieu, pardonnez-moi ; je n’ose
-plus vous prier de m’aimer : voyez où mon destin
-m’a réduite ! Adieu.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3>LETTRE V</h3>
-
-
-<p>Je vous écris pour la dernière fois,
-et j’espère vous faire connoître, par
-la différence des termes et de la manière
-de cette lettre, que vous m’avez
-enfin persuadée que vous ne m’aimez plus, et
-qu’ainsi je ne dois plus vous aimer. Je vous renverrai
-donc par la première voie tout ce qui me
-reste encore de vous. Ne craignez pas que je
-vous écrive ; je ne mettrai pas même votre nom
-au-dessus du paquet. J’ai chargé de tout ce détail
-dona Brites, que j’avois accoutumée à des
-confidences bien éloignées de celle-ci : ses soins
-me seront moins suspects que les miens. Elle
-prendra toutes les précautions nécessaires afin de
-pouvoir m’assurer que vous avez reçu le portrait
-et les bracelets que vous m’avez donnés. Je veux
-cependant que vous sachiez que je me sens, depuis
-quelques jours, en état de brûler et de déchirer
-ces gages de votre amour, qui m’étoient
-si chers ; mais je vous ai fait voir tant de foiblesse,
-que vous n’auriez jamais cru que j’eusse
-pu devenir capable d’une telle extrémité. Je veux
-donc jouir de toute la peine que j’ai eue à m’en
-séparer, et vous donner au moins quelque dépit.
-Je vous avoue, à ma honte et à la vôtre, que je
-me suis trouvée plus attachée que je ne veux
-vous le dire à ces bagatelles, et que j’ai senti
-que j’avois un nouveau besoin de toutes mes réflexions
-pour me défaire de chacune en particulier,
-lors même que je me flattois de n’être plus
-attachée à vous ; mais on vient à bout de tout ce
-qu’on veut avec tant de raisons. Je les ai mises
-entre les mains de Dona Brites. Que cette résolution
-m’a coûté de larmes ! Après mille mouvemens
-et mille incertitudes que vous ne connoissez
-pas, et dont je ne vous rendrai pas compte
-assurément, je l’ai conjurée de ne m’en parler
-jamais, de ne me les rendre jamais, quand même
-je les demanderois pour les revoir encore une
-fois, et de vous les renvoyer enfin sans m’en
-avertir.</p>
-
-<p>Je n’ai bien connu l’excès de mon amour que
-depuis que j’ai voulu faire tous mes efforts pour
-m’en guérir ; et je crains que je n’eusse osé l’entreprendre
-si j’eusse pu prévoir tant de difficultés
-et tant de violences. Je suis persuadée que
-j’eusse senti des mouvemens moins désagréables
-en vous aimant, tout ingrat que vous êtes, qu’en
-vous quittant pour toujours. J’ai éprouvé que
-vous m’étiez moins cher que ma passion, et j’ai
-eu d’étranges peines à la combattre, après que
-vos procédés injurieux m’ont rendu votre personne
-odieuse.</p>
-
-<p>L’orgueil ordinaire de mon sexe ne m’a point
-aidée à prendre des résolutions contre vous.
-Hélas ! j’ai souffert votre mépris ; j’eusse supporté
-votre haine et toute la jalousie que m’eût donnée
-l’attachement que vous eussiez pu avoir pour
-une autre. J’aurois eu, au moins quelque passion
-à combattre ; mais votre indifférence m’est insupportable.
-Vos impertinentes protestations d’amitié,
-et les civilités ridicules de votre dernière lettre
-m’ont fait voir que vous aviez reçu toutes
-celles que je vous ai écrites ; qu’elles n’ont causé
-dans votre cœur aucun mouvement, et que cependant
-vous les avez lues. Ingrat ! Je suis encore
-assez folle pour être au désespoir de ne
-pouvoir me flatter qu’elles ne soient pas venues
-jusques à vous, et qu’on ne vous les ait pas rendues.
-Je déteste votre bonne foi. Vous avois-je
-prié de me mander sincèrement la vérité ? Que
-ne me laissiez-vous ma passion ? Vous n’aviez
-qu’à ne me point écrire ; je ne cherchois pas à
-être éclaircie. Ne suis-je pas bien malheureuse
-de n’avoir pu vous obliger à prendre quelque
-soin de me tromper, et de n’être plus en état de
-vous excuser ? Sachez que je m’aperçois que
-vous êtes indigne de tous mes sentimens, et que
-je connois toutes vos méchantes qualités. Cependant
-(si tout ce que j’ai fait pour vous peut mériter
-que vous ayez quelques petits égards pour
-les grâces que je vous demande) je vous conjure
-de ne m’écrire plus, et de m’aider à vous oublier
-entièrement. Si vous me témoigniez, foiblement
-même, que vous avez eu quelque peine en lisant
-cette lettre, je vous croirois peut-être ; et peut-être
-aussi votre aveu et votre consentement me
-donneroient du dépit et de la colère, et tout cela
-pourroit m’enflammer. Ne vous mêlez donc point
-de ma conduite, vous renverseriez sans doute
-tous mes projets, de quelque manière que vous
-voulussiez y entrer. Je ne veux point savoir le
-succès de cette lettre ; ne troublez pas l’état que
-je me prépare : il me semble que vous pouvez
-être content des maux que vous me causez (quelque
-dessein que vous eussiez fait de me rendre
-malheureuse). Ne m’ôtez point de mon incertitude ;
-j’espère que j’en ferai avec le temps quelque
-chose de tranquille. Je vous promets de ne
-vous point haïr : je me défie trop des sentimens
-violens pour oser l’entreprendre. Je suis persuadée
-que je trouverois peut-être en ce pays
-un amant plus fidèle ; mais, hélas ! qui pourra
-me donner de l’amour ? La passion d’un autre
-m’occupera-t-elle ? La mienne a-t-elle pu quelque
-chose sur vous ? N’éprouvé-je pas qu’un
-cœur attendri n’oublie jamais ce qui l’a fait apercevoir
-des transports qu’il ne connoissoit pas et
-dont il étoit capable ; que tous ses mouvemens
-sont attachés à l’idole qu’il s’est faite ; que ses
-premières idées, et que ses premières blessures
-ne peuvent être ni guéries ni effacées ; que toutes
-les passions qui s’offrent à son secours, et qui
-font des efforts pour le remplir et pour le contenter,
-lui promettent vainement une sensibilité
-qu’il ne retrouve plus ; que tous les plaisirs qu’il
-cherche, sans aucune envie de les rencontrer, ne
-servent qu’à lui faire bien connoître que rien ne
-lui est si cher que le souvenir de ses douleurs ?
-Pourquoi m’avez-vous fait connoître l’imperfection
-et le désagrément d’un attachement qui ne
-doit pas durer éternellement, et les malheurs qui
-suivent un amour violent lorsqu’il n’est pas réciproque ?
-Et pourquoi une inclination aveugle
-et une cruelle destinée s’attachent-elles, d’ordinaire,
-à nous déterminer pour ceux qui seroient
-sensibles pour quelque autre ?</p>
-
-<p>Quand même je pourrois espérer quelque
-amusement dans un nouvel engagement, et que
-je trouverois quelqu’un de bonne foi, j’ai tant
-de pitié de moi-même que je ferois beaucoup de
-scrupule de mettre le dernier homme du monde
-en l’état où vous m’avez réduite ; et quoique je
-ne sois pas obligée à vous ménager, je ne pourrois
-me résoudre à exercer sur vous une vengeance
-si cruelle, quand même elle dépendroit
-de moi par un changement que je ne prévois pas.</p>
-
-<p>Je cherche dans ce moment à vous excuser, et
-je comprends bien qu’une religieuse n’est guère
-aimable d’ordinaire. Cependant il semble que si
-on étoit capable de raisonner sur les choix qu’on
-fait, on devroit plutôt s’attacher à elles qu’aux
-autres femmes. Rien ne les empêche de penser
-incessamment à leur passion : elles ne sont point
-détournées par mille choses qui dissipent et qui
-occupent dans le monde. Il me semble qu’il
-n’est pas fort agréable de voir celles qu’on aime,
-toujours distraites par mille bagatelles ; et il
-faut avoir bien peu de délicatesse pour souffrir
-(sans en être au désespoir) qu’elles ne parlent
-que d’assemblées, d’ajustemens et de promenades.
-On est sans cesse exposé à de nouvelles
-jalousies : elles sont obligées à des égards, à des
-complaisances, à des conversations. Qui peut
-s’assurer qu’elles n’ont aucun plaisir dans toutes
-ces occasions, et qu’elles souffrent toujours leurs
-maris avec un extrême dégoût et sans aucun
-consentement ? Ah ! qu’elles doivent se défier
-d’un amant qui ne leur fait pas rendre un compte
-bien exact là-dessus, qui croit aisément et sans
-inquiétude ce qu’elles lui disent, et qui les voit
-avec beaucoup de confiance et de tranquillité
-sujettes à tous ces devoirs. Mais je ne prétends
-pas vous prouver par de bonnes raisons que vous
-deviez m’aimer ; ce sont de très-méchans moyens,
-et j’en ai employé de beaucoup meilleurs qui
-ne m’ont pas réussi. Je connois trop bien mon
-destin pour tâcher à le surmonter : je serai malheureuse
-toute ma vie ! Ne l’étois-je pas en vous
-voyant tous les jours ? Je mourois de frayeur que
-vous ne me fussiez pas fidèle ; je voulois vous
-voir à tous momens, et cela n’étoit pas possible ;
-j’étois troublée par le péril que vous couriez en
-entrant dans ce couvent ; je ne vivois pas lorsque
-vous étiez à l’armée ; j’étois au désespoir de
-n’être pas plus belle et plus digne de vous ; je
-murmurois contre la médiocrité de ma condition ;
-je croyois souvent que l’attachement que vous
-paroissiez avoir pour moi vous pourroit faire
-quelque tort ; il me sembloit que je ne vous aimois
-pas assez ; j’appréhendois pour vous la
-colère de mes parens, et j’étois enfin dans un
-état aussi pitoyable que celui où je suis présentement.
-Si vous m’eussiez donné quelques
-témoignages de votre passion depuis que vous
-n’êtes plus en Portugal, j’aurois fait tous mes
-efforts pour en sortir ; je me fusse déguisée pour
-vous aller trouver. Hélas ! qu’est-ce que je fusse
-devenue, si vous ne vous fussiez plus soucié de
-moi après que j’eusse été en France ? Quel désordre !
-quel égarement ! quel comble de honte
-pour ma famille qui m’est fort chère depuis que
-je ne vous aime plus ! Vous voyez bien que je
-connois de sens<a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a> froid qu’il étoit possible que je
-fusse encore plus à plaindre que je ne suis ; et
-je vous parle au moins raisonnablement une fois
-en ma vie. Que ma modération vous plaira ! et
-que vous serez content de moi ! Je ne veux point
-le savoir ; je vous ai déjà prié de ne m’écrire
-plus, et je vous en conjure encore.</p>
-
-<p>N’avez-vous jamais fait quelque réflexion sur
-la manière dont vous m’avez traitée ? Ne pensez-vous
-jamais que vous m’avez plus d’obligation
-qu’à personne du monde ? Je vous ai aimé comme
-une insensée. Que de mépris j’ai eu pour toutes
-choses ! Votre procédé n’est point d’un honnête
-homme. Il faut que vous ayez eu pour moi de
-l’aversion naturelle, puisque vous ne m’avez pas
-aimée éperdument. Je me suis laissé enchanter
-par des qualités très-médiocres. Qu’avez-vous
-fait qui dût me plaire ? Quel sacrifice m’avez-vous
-fait ? N’avez-vous pas cherché mille autres
-plaisirs ? Avez-vous renoncé au jeu et à la chasse ?
-N’êtes-vous pas parti le premier pour aller à
-l’armée ? N’en êtes-vous pas revenu après tous
-les autres ? Vous vous y êtes exposé follement,
-quoique je vous eusse prié de vous ménager
-pour l’amour de moi. Vous n’avez point cherché
-les moyens de vous établir en Portugal, où vous
-étiez estimé. Une lettre de votre frère vous en
-a fait partir sans hésiter un moment ; et n’ai-je
-pas su que, durant le voyage, vous avez été de
-la plus belle humeur du monde. Il faut avouer
-que je suis obligée à vous haïr mortellement.
-Ah ! je me suis attiré tous mes malheurs. Je
-vous ai d’abord accoutumé à une grande passion
-avec trop de bonne foi, et il faut de l’artifice
-pour se faire aimer ; il faut chercher avec quelque
-adresse les moyens d’enflammer, et l’amour
-tout seul ne donne point de l’amour. Vous vouliez
-que je vous aimasse ; et comme vous aviez
-formé ce dessein, il n’y a rien que vous n’eussiez
-fait pour y parvenir. Vous vous fussiez même
-résolu à m’aimer, s’il eût été nécessaire ; mais
-vous avez connu que vous pouviez réussir dans
-votre entreprise sans passion, et que vous n’en
-aviez aucun besoin. Quelle perfidie ! Croyez-vous
-avoir pu impunément me tromper ! Si quelque
-hasard vous ramenoit en ce pays, je vous déclare
-que je vous livrerai à la vengeance de mes parens.
-J’ai vécu longtemps dans un abandonnement
-et dans une idolâtrie qui me donne de
-l’horreur, et mon remords me persécute avec une
-rigueur insupportable. Je sens vivement la honte
-des crimes que vous m’avez fait commettre,
-et je n’ai plus, hélas ! la passion qui m’empêchoit
-d’en connoître l’énormité. Quand est-ce
-que mon cœur ne sera plus déchiré ? Quand est-ce
-que je serai délivrée de cet embarras cruel ?
-Cependant, je crois que je ne vous souhaite
-point de mal, et que je me résoudrois à consentir
-que vous fussiez heureux ; mais comment
-pourrez-vous l’être, si vous avez le cœur bien
-fait ? Je veux vous écrire une autre lettre, pour
-vous faire voir que je serai peut-être plus tranquille
-dans quelque temps. Que j’aurai de plaisir
-de pouvoir vous reprocher vos procédés injustes,
-après que je n’en serai plus si vivement
-touchée ; et lorsque je vous ferai connoître que
-je vous méprise, que je parle avec beaucoup
-d’indifférence de votre trahison, que j’ai oublié
-tous mes plaisirs et toutes mes douleurs, et que
-je ne me souviens de vous que lorsque je veux
-m’en souvenir ! Je demeure d’accord que vous
-avez de grands avantages sur moi, et que vous
-m’avez donné une passion qui m’a fait perdre la
-raison ; mais vous devez en tirer peu de vanité.
-J’étois jeune, j’étois crédule ; on m’avoit enfermée
-dans ce couvent depuis mon enfance ; je
-n’avois vu que des gens désagréables ; je n’avois
-jamais entendu les louanges que vous me
-donniez incessamment ; il me sembloit que je
-vous devois les charmes et la beauté que vous
-me trouviez et dont vous me faisiez apercevoir ;
-j’entendois dire du bien de vous ; tout le monde
-me parloit en votre faveur : vous faisiez tout ce
-qu’il falloit pour me donner de l’amour. Mais je
-suis enfin revenue de cet enchantement : vous
-m’avez donné de grands secours, et j’avoue que
-j’en avois un extrême besoin. En vous renvoyant
-vos lettres, je garderai soigneusement les deux
-dernières que vous m’avez écrites ; et je les relirai
-encore plus souvent que je n’ai lu les premières,
-afin de ne retomber plus dans mes foiblesses.
-Ah ! qu’elles me coûtent cher, et que
-j’aurois été heureuse, si vous eussiez voulu souffrir
-que je vous eusse toujours aimé ! Je connois
-bien que je suis encore un peu trop occupée
-de mes reproches et de votre infidélité ; mais
-souvenez-vous que je me suis promis un état
-plus paisible et que j’y parviendrai, ou que je
-prendrai contre moi quelque résolution extrême,
-que vous apprendrez sans beaucoup de déplaisir.
-Mais je ne veux plus rien de vous ; je suis une
-folle de redire les mêmes choses si souvent. Il
-faut vous quitter et ne penser plus à vous ; je
-crois même que je ne vous écrirai plus. Suis-je
-obligée de vous rendre un compte exact de tous
-mes divers mouvemens ?</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">DEUXIÈME PARTIE</h2>
-
-
-
-
-<h3>AU LECTEUR</h3>
-
-
-<p class="i">Le bruit qu’a fait la traduction des
-cinq Lettres Portugaises a donné le
-désir à quelques personnes de qualité
-d’en traduire quelques nouvelles,
-qui leur sont tombées entre les mains. Les premières
-ont eu tant de cours dans le monde, que
-l’on devoit appréhender avec justice d’exposer
-celles-ci en public ; mais comme elles sont d’une
-femme du monde qui écrit d’un style différent de
-celui d’une religieuse, j’ai cru que cette différence
-pourroit plaire, et que peut-être l’ouvrage n’est
-pas si désagréable qu’on ne me sache quelque gré
-de le donner au public.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<p class="c xlarge">DEUXIÈME PARTIE</p>
-
-
-
-
-<h3>LETTRE PREMIÈRE</h3>
-
-
-<p>Il est donc possible que vous ayez
-été un moment en colère contre
-moi ; et qu’avec une passion la plus
-tendre et la plus délicate qui fut
-jamais, je vous aie donné un instant de chagrin !
-Hélas ! de quel remords ne serois-je point capable
-si je manquois à la fidélité que je vous
-dois ; puisque je ne m’accuse que d’un excès de
-délicatesse, et que je ne puis me pardonner
-votre courroux ? Mais pourquoi faut-il qu’il me
-donne ce remords ? N’ai-je pas eu raison de me
-plaindre, et n’offenserois-je pas votre propre
-passion si j’avois pu souffrir, sans murmure, que
-vous ayez la force de me cacher quelque
-chose ? Hé, bon Dieu ! je fais des reproches
-continuels à mon âme de ce qu’elle ne vous
-découvre pas assez l’ardeur de ses mouvemens,
-et vous voulez me cacher tous les secrets de la
-vôtre ! Quand mes regards sont trop languissans,
-il me semble qu’ils ne servent que ma
-tendresse, et qu’ils volent quelque chose à mon
-ardeur. S’ils sont trop vifs, ma langueur leur
-fait le même reproche, et avec les actions du
-monde les plus parlantes, je crois n’en pas assez
-dire, pendant que vous me faites des réserves
-d’une bagatelle. Ah ! que ce procédé m’a touchée,
-et que je vous aurois fait de pitié, si vous
-aviez pu voir tout ce qu’il m’a fait penser !
-Mais pourquoi suis-je si curieuse ? Pourquoi
-veux-je lire dans une âme où je ne trouverois
-que de la tiédeur, et peut-être de l’infidélité ?
-C’est votre honnêteté propre qui vous rend si
-réservé, et je vous ai de l’obligation de votre
-mystère. Vous voulez m’épargner la douleur de
-connoître toute votre indifférence, et vous ne
-dissimulez vos sentimens que par pitié pour
-ma foiblesse. Hélas ! que ne m’avez-vous paru
-tel dans les commencemens de notre connoissance !
-peut-être que mon cœur se fût réglé sur
-le vôtre. Mais vous ne vous êtes résolu à
-m’aimer avec peu d’empressement que quand
-vous avez reconnu que j’en avois jusques à la
-fureur. Ce n’est pourtant pas par tempérament
-que vous êtes si retenu. Vous êtes emporté, je
-l’éprouvai hier au soir. Mais, hélas ! votre
-emportement n’est pas fait pour le courroux, et
-vous n’êtes sensible qu’à ce que vous croyez
-des outrages. Ingrat, que vous a fait l’amour
-pour être si mal partagé ? Que n’employez-vous
-cette impétuosité pour répondre à la
-mienne ? Pourquoi faut-il que ces démarches
-précipitées ne se fassent pas pour avancer les
-momens de notre félicité ? Et qui diroit en
-vous voyant si prompt à sortir de ma chambre,
-quand le dépit vous en chasse, que vous êtes si
-lent à y venir, quand l’amour vous y appelle ?
-Mais je mérite bien ce traitement : j’ai pu
-vous ordonner quelque chose. Est-ce à un
-cœur tout à vous à entreprendre de vous
-donner des lois ? Allez, vous avez bien fait de
-l’en punir, et je devrois mourir de honte d’avoir
-cru être maîtresse d’aucun de mes mouvemens.
-Ah ! que vous savez bien comme il faut châtier
-cette espèce de révolte. Vous souvient-il de la
-tranquillité apparente avec laquelle vous m’offrîtes,
-hier au soir, de m’aider à ne plus vous
-voir ? Avez-vous bien pu m’offrir ce remède, ou
-pour mieux dire, m’avez-vous cru capable de
-l’accepter ? car dans la délicatesse de mon
-amour, il me seroit bien plus douloureux de me
-voir soupçonnée d’un crime, que de vous en
-voir commettre un. Je suis plus jalouse de ma
-passion que de la vôtre, et je vous pardonnerois
-plus aisément une infidélité que le soupçon de
-me la voir faire : oui, c’est de moi-même que je
-veux être contente plutôt que de vous. Ma
-tendresse m’est si précieuse, et l’estime que je
-fais de vous m’y fait trouver tant de gloire, que
-je ne sais point de plus grand crime que de
-vous en laisser douter. Mais comment en
-douteriez-vous ? Tout vous le persuade et dans
-votre cœur et dans le mien. Vous n’avez pas
-une négligence qui ne vous apprenne que je
-vous aime jusqu’à l’adoration ; et l’amour m’a
-si bien appris l’art de tirer du profit de toutes
-choses, qu’il n’y a pas jusques à la retenue de
-mes caresses qui ne vous convainque de l’excès
-de ma passion. N’avez-vous jamais remarqué
-cet effet de ma complaisance ? Combien de fois
-ai-je retenu les transports de ma joie à votre
-arrivée, parce qu’il me sembloit remarquer dans
-vos yeux que vous me vouliez plus de modération ?
-Vous m’auriez fait grand tort si vous
-n’aviez pas observé ma contrainte dans ces
-occasions ; car ces sortes de sacrifices sont les
-plus pénibles pour moi, que je vous aie jamais
-faits ; mais je ne vous les reproche point. Que
-m’importe que je sois parfaitement heureuse,
-pourvu que ce qui manque à mon bonheur
-augmente le vôtre ? Si vous étiez plus empressé,
-j’aurois le plaisir de me croire plus aimée ; mais
-vous n’auriez pas celui de l’être tant. Vous
-croiriez devoir quelque chose à votre amour, et
-j’ai la gloire de voir que vous ne devez rien
-qu’à mon inclination. N’abusez pourtant pas de
-cette générosité amoureuse, et n’allez pas vous
-aviser de la pousser jusques à m’arracher le peu
-d’empressement qui vous reste ; au contraire,
-soyez généreux à votre tour, et venez me protester
-que le désintéressement de ma tendresse
-augmente la vôtre ; que je ne hasarde rien
-quand je crois mettre tout au hasard, et que
-vous êtes aussi tendre et aussi fidèle, que je
-suis tendrement et fidèlement à vous.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3>LETTRE II</h3>
-
-
-<p>Sans mentir, cette dame d’hier au
-soir est bien laide ; elle danse d’un
-méchant air, et le comte de Cugne
-avoit eu grand tort de la dépeindre
-comme une belle personne. Comment
-pûtes-vous demeurer si longtemps auprès d’elle ?
-Il me sembloit, à l’air de son visage, que ce
-qu’elle vous disoit n’étoit point spirituel. Cependant
-vous avez causé avec elle une partie du
-temps que l’assemblée a duré, et vous avez eu
-la dureté de me dire que sa conversation ne
-vous avoit pas déplu. Que vous disoit-elle donc
-de si charmant ? Vous apprenoit-elle des nouvelles
-de quelque dame de France qui vous soit
-chère, ou si elle commençoit à vous le devenir
-elle-même ? car il n’y a que l’amour qui puisse
-faire soutenir une si longue conversation. Je ne
-trouvai point vos François nouveaux arrivés si
-agréables, j’en fus obsédée tout le soir, ils me
-dirent tout ce qu’ils purent imaginer de plus
-joli, et je voyois bien qu’ils l’affectoient ; mais
-ils ne me divertirent point, et je crois que ce
-sont leurs discours qui m’ont causé la migraine
-effroyable que j’ai eue toute la nuit. Vous ne le
-sauriez point si je ne vous l’apprenois. Vos
-gens sont occupés sans doute à aller savoir
-comme cette heureuse Françoise se trouve de la
-fatigue d’hier au soir ; car vous la fîtes assez
-danser pour la faire malade. Mais qu’a-t-elle de
-si charmant ? la croyez-vous plus tendre et plus
-fidèle qu’une autre ? lui avez-vous trouvé une
-inclination plus prompte à vous vouloir du bien
-que celle que je vous ai fait paroître ? Non sans
-doute, cela ne se peut pas ; vous savez bien
-que, pour vous avoir vu passer seulement, je
-perdis tout le repos de ma vie, et que, sans
-m’arrêter à mon sexe et à ma naissance, je
-courus la première aux occasions de vous voir
-une seconde fois. Si elle en a fait davantage,
-elle est à votre lever ce matin, et le petit Durino
-la trouvera sans doute assise auprès de votre
-chevet. Je le souhaite pour votre félicité :
-j’aime si fort votre joie, que je consens à la
-faire toute ma vie aux dépens de la mienne
-propre, et si vous voulez régaler ce bel objet de
-la lecture de cette lettre ici, vous le pouvez
-faire sans scrupule. Ce que je vous écris ne sera
-pas inutile à l’avancement de vos affaires ; j’ai
-un nom connu dans ce royaume, on m’y a toujours
-flattée de quelque beauté, et j’avois cru en
-avoir jusques au moment que votre mépris m’a
-désabusée. Proposez-moi donc pour exemple à
-votre nouvelle conquête, dites-lui que je vous
-aime jusques à la folie ; je veux bien en tomber
-d’accord, et j’aime mieux contribuer à ma perte
-par un aveu que de nier une passion si chère.
-Oui, je vous aime mille fois plus que moi-même.
-Au moment que je vous écris, je suis
-jalouse, je l’avoue ; votre procédé d’hier a mis
-la rage dans mon cœur, et je vous crois infidèle,
-puisqu’il faut vous dire tout. Mais,
-malgré tout cela, je vous aime plus qu’on n’a
-jamais aimé. Je hais la marquise de Furtado, de
-vous avoir donné l’occasion de voir cette nouvelle
-venue. Je voudrois que la marquise de
-Castro n’eût jamais été, puisque c’étoit à ces
-noces que vous deviez me donner la douleur
-que je ressens. Je hais celui qui a inventé la
-danse, je me hais moi-même, et je hais la Françoise
-mille fois plus que tout le reste ensemble ;
-mais de tant de haines différentes, aucune n’a
-eu l’audace d’aller jusques à vous. Vous me paroissez
-toujours aimable. Sous quelque forme où je
-vous regarde, et jusques aux pieds de cette
-cruelle rivale qui vient troubler toute ma félicité,
-je vous trouvois mille charmes qui n’ont
-jamais été qu’en vous. J’étois même si sotte
-que je ne pouvois m’empêcher d’être ravie
-qu’on vous les trouvât comme moi ; et bien que
-je sois persuadée que c’est à cette opinion que je
-devrai peut-être la perte de votre cœur, j’aime
-mieux me voir condamnée à cet abîme de désespoir
-que de vous souhaiter une louange de
-moins. Mais comment est-ce que l’amour peut
-faire pour accorder tant de choses opposées ?
-Car il est certain qu’on ne peut pas avoir plus
-de jalousie pour tout ce qui vous approche que
-j’en ai, et cependant j’irois au bout du monde
-vous chercher de nouveaux admirateurs. Je
-hais cette Françoise d’une haine si acharnée,
-qu’il n’y a rien de si cruel que je ne me croie
-capable de faire pour la détruire : et je lui
-souhaiterois la félicité d’être aimée de vous, si
-je pensois que cet amour vous rendît plus heureux
-que vous ne l’êtes. Oui, je sens bien que
-j’aime tant votre joie, je me trouve si heureuse
-quand je vous vois content, que s’il falloit
-immoler tout le plaisir de ma vie à un instant
-du vôtre, je le ferois sans balancer. Pourquoi
-n’êtes-vous pas comme cela pour moi ? Ah ! que
-si vous m’aimiez autant que je vous aime, que
-nous aurions de bonheur l’un et l’autre ! Votre
-félicité feroit la mienne, et la vôtre en seroit
-bien plus parfaite. Aucune personne sur la terre
-n’a tant d’amour dans le cœur que j’en ai ;
-nulle ne connoît si bien ce que vous valez ; et
-vous me ferez mourir de pitié, si vous êtes
-capable de vous attacher à quelque autre, après
-avoir été accoutumé à mes manières d’aimer :
-croyez-moi, mon cher, vous ne sauriez être
-heureux qu’avec moi. Je connois les autres
-femmes par moi-même, et je sens bien que
-l’amour n’a fait naître que moi sur la terre pour
-vous. De quoi deviendroit toute votre délicatesse,
-si elle ne trouvoit plus mon cœur pour y
-répondre ? ces regards si éloquens et si bien
-entendus seroient-ils secondés par d’autres
-yeux comme ils le sont par les miens ? Non, cela
-n’est pas possible ; seuls nous savons bien
-aimer ; et nous mourrions de chagrin l’un et
-l’autre si nos deux âmes avoient trouvé quelque
-assortiment qui n’eût pas été elles-mêmes.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3>LETTRE III</h3>
-
-
-<p>Quand donc finira votre absence ?
-Passerez-vous encore aujourd’hui
-sans revenir à Lisbonne, et ne vous
-souvenez-vous point qu’il y a déjà
-deux jours que vous êtes parti ? Pour moi, je
-pense que vous avez envie de me trouver morte
-à votre retour ; et c’est moins pour accompagner
-le Roi à la visite des vaisseaux que vous avez
-quitté la Cour que pour vous défendre d’une
-maîtresse incommode. En effet, je le suis au
-dernier point, il faut en tomber d’accord ; je ne
-suis jamais contente ni de vous ni de moi-même.
-Une absence de vingt-quatre heures me
-met à la mort, et ce qui seroit un excès de félicité
-pour une autre n’en est pas toujours une
-pour moi. Tantôt il me semble que vous n’en
-avez pas assez, d’autres fois je vous en trouve
-tant que je crains de ne la pas faire toute seule ;
-et il n’y a pas jusques à mes transports qui ne
-me chagrinent, quand je crois m’apercevoir que
-vous ne les remarquez pas assez bien. Vos distractions
-me font peur ; je voudrois vous voir
-tout renfermé dans vous-même lorsque j’y fais
-tout ce qui s’y passe, et quand vous manquez à
-en sortir pour examiner mes emportemens,
-vous me mettez au désespoir. Je ne suis pas
-sage, je l’avoue, mais le moyen de l’être et
-d’avoir autant d’amour que j’en ai ? Je sais bien
-qu’il seroit de la raison d’être en repos au moment
-que j’écris. Vous n’êtes qu’à deux pas de
-la ville, votre devoir vous y retient, et la maladie
-de mon frère m’auroit empêchée de vous
-voir depuis que vous êtes absent ; de plus, il n’y
-a point de femmes où vous êtes, et c’est une
-grande inquiétude hors de mon cœur. Mais,
-hélas ! qu’il y en est resté d’autres, et qu’il est
-vrai qu’une amante se fait des tourmens de
-toutes choses quand elle aime autant que je
-fais ! Ces armes, ces vaisseaux, cet équipage de
-guerre, vont vous désaccoutumer des plaisirs
-pacifiques de l’amour. Peut-être à l’heure qu’il
-est, vous envisagez le moment de notre séparation
-comme un malheur infaillible, et vous commencez
-à donner des raisons à votre cœur pour
-l’y faire résoudre. Ah ! la vue des plus grandes
-beautés de l’Europe ne seroit pas si funeste
-pour moi que celle de nos canons, s’il est vrai
-qu’ils produisent cet effet sur votre esprit. Ce
-n’est pas que je veuille combattre votre devoir ;
-j’aime votre gloire plus que je ne m’aime moi-même,
-et je sais bien que vous n’êtes pas né
-pour passer tous vos jours auprès de moi ; mais
-je voudrois que cette nécessité vous donnât autant
-d’horreur qu’elle m’en donne, que vous n’y
-pussiez songer sans trembler, et que toute inévitable
-qu’une séparation vous doive paroître,
-vous ne puissiez croire de la supporter sans
-mourir. Ne m’accusez pas toutefois d’aimer à
-voir votre désespoir ; vous ne verserez jamais
-une larme que je ne voulusse essuyer. Je serai
-la première à vous prier de supporter courageusement
-ce qui m’arrachera la vie par un excès
-de douleur, et je ne me consolerois pas
-d’avoir été au monde si je croyois que mon absence
-vous laissât sans consolation. Que veux-je
-donc ? Je n’en sais rien. Je veux vous aimer
-toute ma vie jusques à l’adoration ; je veux, s’il
-se peut, que vous m’aimiez de même ; mais on
-ne peut vouloir tout cela sans vouloir en même
-temps être la plus folle de toutes les femmes.
-Que cette folie ne vous dégoûte pas de
-moi : je n’en ai jamais été capable que pour
-vous, et je ne voudrois pas la changer pour la
-plus solide sagesse, s’il falloit, pour être sage,
-vous aimer un peu moins que je ne fais. Votre
-esprit a mille charmes ; vous m’avez dit que
-vous en trouvez autant dans le mien ; mais je
-renoncerois à nous en voir à tous deux s’il s’opposoit
-au progrès de notre folie. C’est l’amour
-qui doit régner sur toutes les fonctions de notre
-âme. Tout ce qui est en nous doit être fait pour
-lui, et pourvu qu’il soit satisfait, il m’est indifférent
-que la raison se plaigne. Avez-vous été
-de ce sentiment depuis que je ne vous ai vu ?
-Je tremble de peur que vous n’ayez eu toute la
-liberté de votre esprit. Mais seroit-il possible
-qu’il vous en fût resté en parlant d’une guerre
-qui doit vous éloigner de moi ? Non, vous n’êtes
-pas capable de cette trahison ; vous n’aurez pas
-vu un soldat qui ne vous ait arraché un soupir,
-et j’aurai le plaisir d’entendre dire, à votre retour,
-que votre esprit est journalier et que vous
-n’en avez point eu pendant votre voyage. Pour
-moi, je suis assurée que personne ne vous
-parlera de moi, qui ne m’accuse de ce défaut.
-Je dis des extravagances qui étonnent tous ceux
-qui m’entendent, et si la maladie de mon frère
-n’autorisoit mes égaremens, on croiroit parmi
-mon domestique que je suis devenue insensée.
-Il ne s’en faut guère que je ne la sois aussi.
-Vous pouvez juger du dérèglement de mon esprit
-par celui de cette lettre ; mais voilà comme
-vous devez m’en vouloir. Les ravages que votre
-absence a faits sur mon visage doivent vous paroître
-plus agréables que la fraîcheur du plus
-beau teint, et je me trouverois bien horrible si
-trois jours de la privation de votre vue ne m’avoient
-point enlaidie. Que deviendrai-je donc
-si je la perds pour six mois ? Hélas ! on ne s’apercevra
-point du changement de ma personne,
-car je mourrai en me séparant de vous. Mais il
-me semble entendre quelque bruit dans les rues,
-et mon cœur m’annonce que c’est le bruit de
-votre retour. Ah ! mon Dieu, je n’en puis plus :
-si c’est vous qui arrivez, et que je ne puisse
-vous voir en arrivant, je vais mourir d’inquiétude
-et d’impatience ; et si vous n’arrivez pas,
-après l’espérance que je viens de concevoir, le
-trouble et la révolution des mouvemens de mon
-âme vont m’ôter le sentiment.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3>LETTRE IV</h3>
-
-
-<p>Quoi ! vous serez toujours froid et
-paresseux, et rien ne pourra troubler
-votre tranquillité ? Que faut-il
-donc faire pour l’ébranler ? Faut-il
-se jeter dans les bras d’un rival à votre vue ? car,
-hors ce dernier effet d’inconstance, que mon
-amour ne me permettra jamais, je croyois vous
-avoir dû faire appréhender tous les autres ? J’ai
-reçu la main du duc d’Almeida à la promenade ;
-j’ai affecté d’être auprès de lui pendant le souper.
-Je l’ai regardé tendrement toutes les fois
-que vous avez pu le remarquer ; je lui ai même
-dit des bagatelles à l’oreille, que vous pouviez
-prendre pour des choses d’importance, et je n’ai
-pu vous faire changer de visage. Ingrat ! avez-vous
-bien l’inhumanité d’aimer si peu une personne
-qui vous aime tant ? Mes soins, mes faveurs
-et ma fidélité n’ont-ils point mérité un
-moment de votre jalousie ? Suis-je si peu précieuse
-pour celui qui m’est plus précieux que
-mon repos et que ma gloire, qu’il puisse envisager
-ma perte sans frayeur ? Hélas ! l’ombre de
-la vôtre me fait trembler. Vous ne jetez pas un
-regard sur une autre femme qui ne me cause
-un frisson mortel : vous n’accordez pas une action
-à la civilité la plus indifférente, qui ne me
-coûte vingt-quatre heures de désespoir ; et vous
-me voyez parler tout un soir à un autre, à votre
-vue, sans témoigner la moindre inquiétude ! Ah !
-vous ne m’avez jamais aimée, et je sais trop
-bien comme on aime pour croire que des sentimens
-si opposés aux miens puissent s’appeler
-de l’amour. Que ne voudrois-je point faire pour
-vous punir de cette froideur ! Il y a des momens
-où je suis si transportée de dépit que je
-souhaiterois d’en aimer un autre. Mais quoi !
-au milieu de ce dépit, je ne vois rien au monde
-d’aimable que vous ! Hier même, que vos tiédeurs
-vous ôtoient mille charmes pour mes yeux,
-je ne pouvois m’empêcher d’admirer toutes vos actions.
-Vos dédains avoient je ne sais quoi de
-grand qui exprimoit le caractère de votre âme,
-et c’étoit de vous que je parlois à l’oreille du
-duc, tant je suis peu la maîtresse des occasions
-de vous offenser. Je mourois d’envie de vous
-voir faire quelque chose qui me fournît un prétexte
-de vous faire une brusquerie publique ;
-mais comment aurois-je pu vous la faire ? Ma
-colère même est un excès d’amour, et dans le
-moment où je suis outrée de rage pour votre
-tranquillité, je sens bien que j’aurois des raisons
-de la défendre si je ne vous aimois jusqu’au
-dérèglement. En effet, mon frère nous observoit ;
-la moindre affectation que vous eussiez
-témoignée de me parler m’auroit perdue. Mais
-ne pouviez-vous avoir de la jalousie sans la faire
-remarquer ? Je me connois au mouvement de
-vos yeux, et j’aurois bien vu des choses dans
-vos regards, que le reste de la compagnie n’y
-auroit pas vues comme moi. Hélas ! je n’y vis
-jamais rien de tout ce que j’y cherchois. J’avoue
-que j’y trouvai de l’amour, mais étoit-ce de
-l’amour qui devoit y être en ce temps-là ? Il
-falloit y trouver du dépit et de la rage ; il falloit
-me contredire sur tout ce que je disois, me
-trouver laide, cajoler une autre dame à ma vue ;
-enfin il falloit être jaloux, puisque vous aviez
-des sujets apparens de l’être. Mais, au lieu de
-ces effets naturels d’un véritable amour, vous
-me donnâtes mille louanges, vous prîtes<a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a> la
-même main que j’avois donnée au duc, comme
-si elle n’avoit pas dû vous faire horreur ! et je
-vis l’heure que vous alliez me féliciter sur ce
-que le plus honnête homme de notre Cour s’étoit
-attaché auprès de moi ! Insensible que vous êtes,
-est-ce comme cela que l’on aime, et êtes-vous
-aimé de moi de cette sorte ? Ah ! si je vous avois
-cru si tiède avant que de vous aimer comme je
-fais ! Mais quoi ? quand j’aurois pu voir tout ce
-que je vois, et plus encore, s’il se peut, je n’aurois
-pu résister au penchant de vous aimer. Ç’a
-été une violence d’inclination dont je n’ai pas
-été la maîtresse ; et puis quand je songe aux
-momens de plaisir que cette passion m’a causés,
-je ne puis me repentir de l’avoir conçue.
-Que ne ferois-je point si j’étois contente de
-vous, puisque je suis si transportée d’amour
-dans les temps où j’ai le plus de sujet de m’en
-plaindre ! Mais vous en savez les différences,
-vous m’avez vue satisfaite, vous m’avez vue mécontente ;
-je vous ai rendu des grâces, je vous
-ai fait des plaintes ; et dans la colère comme dans
-la reconnoissance, vous m’avez toujours vue la
-plus passionnée de toutes les amantes ! Un si
-beau caractère ne vous donnera-t-il point d’émulation ?
-Aimez, mon cher insensible, aimez
-autant que vous êtes aimé ! il n’y a de plaisir
-véritable pour l’âme que dans l’amour : l’excès
-de la joie naît de l’excès de la passion, et la
-tiédeur fait plus de tort aux gens qui en sont
-capables qu’à ceux contre qui elle agit. Ah ! si
-vous aviez bien éprouvé ce que c’est qu’un véritable
-transport amoureux, combien porteriez-vous
-d’envie à ceux qui le ressentent ! Je ne
-voudrois pas, pour votre cœur même, être capable
-de votre tranquillité ; je suis jalouse de
-mes transports comme du plus grand bien que
-j’aie jamais possédé, et j’aimerois mieux être
-condamnée à ne vous voir de ma vie qu’à vous
-voir sans emportement.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3>LETTRE V</h3>
-
-
-<p>Est-ce pour éprouver ma docilité que
-vous m’écrivez comme vous faites ?
-ou s’il est possible que vous pensiez
-tout ce que vous me mandez
-pour me croire capable d’en aimer un autre ?
-Patience : bien que cette opinion blesse mortellement
-ma délicatesse, je l’ai souvent eue de
-vous, moi qui vous aime plus qu’on n’a jamais
-aimé ! Mais de croire cette infidélité consommée,
-de me dire des injures et de vouloir me persuader
-que je ne vous verrai jamais, ah ! c’est là ce
-que je ne saurois supporter. J’ai été jalouse, et
-quand on aime parfaitement on n’est point sans
-jalousie ; mais je n’ai jamais été brutale, je n’ai
-jamais perdu votre idée de vue ; et dans le plus
-fort de mon dépit, je me suis toujours souvenue
-que vous étiez celui que je soupçonnois. Ah !
-que je vois de défauts dans votre passion !
-que vous savez mal aimer, et qu’il est aisé de
-concevoir que vous n’avez point d’amour dans
-le cœur, puisque tout ce que vous laissez échapper
-sans étude est si peu digne du nom d’amour !
-Quoi ! ce cœur que j’ai acheté de tout le mien,
-ce cœur que tant de transports et tant de fidélité
-m’ont fait mériter, et que vous m’avez assuré
-que je possédois, est capable de m’offenser
-de cette sorte ! Ses premiers mouvemens sont
-des injures ; et quand vous le laissez agir sur sa
-foi, il ne m’exprime que des outrages ! Allez,
-ingrat que vous êtes, je veux vous laisser vos
-soupçons, pour vous punir de les avoir conçus ;
-il vous devoit être assez doux de me croire tendre
-et fidèle pour faire votre tourment d’en
-douter. Il me seroit aisé de vous guérir, et la
-liberté de vous offenser ne m’est que trop interdite
-pour mon repos. Mais je veux vous laisser
-une erreur qui me venge ; et si vous en croyez
-mon ressentiment, toutes vos conjectures sont
-justes, et je suis la plus infidèle de toutes les
-femmes. Je n’ai pourtant point vu l’homme qui
-cause votre jalousie ; la lettre qu’on prétend être
-de moi n’en est pas, et il n’y a point d’épreuve
-où je ne pusse me soumettre sans crainte, s’il me
-plaisoit de vous donner cette satisfaction. Mais
-pourquoi vous la donnerois-je ? Est-ce par des
-invectives qu’on l’obtient ? et n’auriez-vous pas
-sujet de me croire aussi lâche que vous me dépeignez
-si vous deviez ma justification à vos menaces ?
-Vous ne me verrez plus, dites-vous ; vous
-sortez de Lisbonne, de peur d’être assez malheureux
-pour me rencontrer, et vous poignarderiez
-le meilleur de vos amis s’il vous faisoit la
-trahison de vous amener chez moi. Cruel ! que
-vous a donc fait ma vue pour vous être si insupportable ?
-Elle ne vous a jamais annoncé que des
-plaisirs, vous n’avez jamais rencontré dans mes
-yeux que de l’amour et de l’empressement de
-vous le témoigner ; est-ce là de quoi vous obliger
-à quitter Lisbonne pour ne plus me voir ? Ne
-partez point si vous n’avez que cette raison qui
-vous y oblige. Je vous épargnerai la peine de
-m’éviter ; aussi bien c’est à moi à fuir et non pas à
-vous. Ma vue ne vous a coûté que l’indulgence
-de vous laisser aimer, et la vôtre me coûte toute
-la gloire et tout le repos de ma vie ! J’avoue
-qu’elle en a souvent fait la joie aussi. Quand je
-me représente l’émotion secrète que je ressentois,
-lorsque je croyois discerner vos pas dans une
-promenade ; la douce langueur qui s’emparoit
-de tous mes sens, quand je rencontrois vos regards,
-et le transport inexprimable de mon âme,
-lorsque nous avions la liberté d’un moment d’entretien :
-je ne sais comme j’ai pu vivre avant que
-de vous voir, et comment je vivrai quand je ne
-vous verrai plus. Mais vous avez dû sentir ce que
-j’ai senti ; vous étiez aimé, et vous disiez que
-vous aimiez, et cependant vous êtes le premier
-à me proposer de ne me voir plus ! Ah ! vous
-serez satisfait, et je ne vous verrai de ma vie !
-J’aurois pourtant un plaisir extrême à vous reprocher
-votre ingratitude, et il me semble que
-ma vengeance seroit plus entière si mes yeux et
-toutes mes actions vous confirmoient mon innocence.
-Elle est si parfaite, et le mensonge qu’on
-vous a fait si aisé à détruire, que vous ne pourriez
-me parler un quart d’heure sans être persuadé
-de votre injustice et sans mourir de regret
-de l’avoir commise. Cette pensée m’a déjà sollicitée
-deux ou trois fois de courir chez vous ; je
-ne sais même si elle ne m’y conduira point malgré
-moi avant la fin de la journée ; car mon dépit
-est assez violent pour m’ôter la raison. Mais je
-m’étois fait une si douce habitude de vous étudier,
-que je crains de vous déplaire par cet éclat.
-Je vous ai toujours vu pratiquer une discrétion
-sans égale ; vous avez eu plus de soin de ma réputation
-que moi-même, et vous avez quelquefois
-porté vos précautions jusqu’à me forcer de
-m’en plaindre. Que diriez-vous si je faisois quelque
-chose qui découvrît notre intrigue, et qui
-me scandalisât parmi les gens d’honneur ? Vous
-auriez du mépris pour moi, et je mourrois si je
-vous en croyois capable ; car, quoi qu’il arrive,
-je veux toujours être estimée de vous. Plaignez-vous,
-dites-moi des injures, faites-moi des trahisons,
-haïssez-moi, puisque vous le pouvez !
-mais ne me méprisez jamais. Je puis vivre sans
-votre amour, dès l’instant que cet amour ne
-fera plus votre félicité ; mais je ne puis vivre sans
-votre estime, et je crois que c’est par cette raison
-que j’ai tant d’impatience de vous voir ; car
-il n’est pas possible que ce soit par un effet de
-tendresse ; je serois bien insensée d’aimer un
-homme qui me traite comme vous me traitez !
-Cependant à bien prendre votre colère, ce n’est
-qu’un excès de passion qui la cause, vous ne
-seriez pas si transporté si vous étiez moins amoureux.
-Ah ! que ne puis-je me persuader cette
-vérité ! que les outrages que vous m’avez faits
-me seroient chers ! Mais non, je ne veux point
-me flatter de cette erreur agréable. Vous êtes
-coupable. Quand vous ne le seriez pas ; je veux
-le croire, afin de vous punir de me l’avoir laissé
-penser. Je n’irai d’aujourd’hui dans aucun lieu
-où vous puissiez me voir, je passerai l’après-midi
-chez la marquise de Castro, qui est malade, et
-que vous ne voyez point. Enfin, je veux être
-en colère, et voici la dernière lettre que vous
-verrez jamais de moi.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3>LETTRE VI</h3>
-
-
-<p>Est-ce bien moi-même qui vous
-écris ? êtes-vous celui que vous
-étiez autrefois ? Par quel prodige
-m’avez-vous marqué de l’amour
-sans me donner de la joie ? Je vous ai vu de
-l’empressement et des dépits impatiens ; j’ai lu
-dans vos yeux ces mêmes désirs où vous m’avez
-toujours trouvée si sensible. Ils étoient aussi
-ardens que quand ils faisoient toute ma félicité.
-Je suis aussi tendre et aussi fidèle que je la fus
-jamais ; et cependant je me trouve tiède et
-nonchalante. Il semble que vous n’ayez fait
-qu’une illusion à mes sens, qui n’a pu passer
-jusqu’à mon cœur. Ah ! que les reproches que
-vous vous êtes attirés me coûtent cher ! et qu’un
-jour de votre négligence me dérobe de transports !
-Je ne sais quel démon secret m’inspire
-sans cesse que c’est à ma colère que je dois vos
-tendresses, et qu’il y a plus de politique que de
-sincérité dans les sentimens que vous m’avez
-fait paroître. Sans mentir, la délicatesse est un
-don de l’amour qui n’est pas toujours aussi
-précieux qu’on se le persuade. J’avoue qu’elle
-assaisonne les plaisirs, mais elle aigrit terriblement
-les douleurs. Je m’imagine toujours vous
-voir dans cette distraction qui m’a causé tant de
-soupirs. Ne vous y trompez pas, mon cher, vos
-empressemens font toute ma félicité ; mais ils
-feroient toute ma rage, si je croyois les devoir
-à quelque autre chose qu’au mouvement naturel
-de votre cœur. Je crains l’étude des actions
-beaucoup plus que la froideur du tempérament ;
-et l’extérieur est pour les âmes grossières un
-piége où les âmes délicates ne peuvent être
-surprises. Vous dirai-je toutes mes manies là-dessus !
-Ce fut hier l’excès de votre emportement
-qui fit naître tous mes soupçons. Vous me
-sembliez hors de vous, et je vous cherchois à
-travers de tout ce que vous paroissiez. O Dieu !
-que serois-je devenue si j’avois pu vous convaincre
-de dissimulations ? Je préfère votre
-passion à ma fortune, à ma gloire et à ma vie ;
-mais je supporterois plus aisément les assurances
-de votre haine que les fausses apparences de
-votre amour. Ce n’est point au dehors que je
-m’arrête, c’est aux sentimens de l’âme : soyez
-froid, soyez négligent, soyez même léger si
-vous le pouvez, mais ne soyez jamais dissimulé.
-La trahison est le plus grand crime qu’on
-puisse commettre contre l’amour, et je vous
-pardonnerois plus volontiers une infidélité que
-le soin que vous prendriez à me la déguiser.
-Vous me dîtes hier au soir de grandes choses, et
-j’aurois souhaité que vous eussiez pu vous voir
-vous-même dans ce moment comme je vous
-voyois : vous vous seriez trouvé tout autre
-qu’à votre ordinaire. Votre air étoit encore
-plus grand qu’il ne l’est naturellement ; votre
-passion brilloit dans vos yeux, et elle les rendoit
-plus tendres et plus perçans. Je voyois que
-votre cœur venoit sur vos lèvres. Hélas ! que je
-suis heureuse, il n’y venoit point à faux ! car
-enfin je ne vous sens que trop, et il n’est
-guère en mon pouvoir de vous sentir moins.
-Le plaisir d’aimer de toute mon âme est un
-bien que je tiens de vous ; mais il ne vous est
-plus possible de me le ravir. Je connois bien
-que je vous aimerai toujours malgré moi, et je
-suis sûre que je vous aimerai même malgré vous.
-Voilà des assurances dangereuses : mais quoi !
-vous n’avez pas un cœur qu’il faille retenir par
-la crainte, et je ne croirois votre conquête
-guère assurée si je ne la conservois que par là.
-L’honnêteté et la reconnoissance sont comptées
-pour quelque chose dans l’amitié, mais elles ne
-tiennent pas lieu beaucoup dans l’amour. Il faut
-suivre son cœur sans consulter sa raison. La vue
-de ce qu’on aime enlève l’âme malgré qu’on en
-ait : au moins sais-je bien que voilà comme je
-suis pour vous. Ce n’est ni l’habitude de vous
-voir ni la crainte de vous fâcher, en ne vous
-voyant pas, qui m’oblige à rechercher votre vue.
-C’est une avidité curieuse qui part du cœur,
-sans art et sans réflexion. Je vous cherche souvent
-en des lieux où je suis assurée que je ne
-vous trouverai pas. Si vous êtes comme cela
-pour moi, sans doute que l’instinct de nos
-cœurs fera qu’ils se rencontreront partout. Je
-suis forcée de passer la meilleure partie du jour
-dans un lieu où vous ne pouvez vous trouver.
-Mais abandonnons-nous à notre passion, laissons-nous
-guider à nos désirs, et vous verrez
-que nous ne laisserons pas de passer agréablement
-le temps que nous ne pouvons être
-ensemble.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3>LETTRE VII</h3>
-
-
-<p>Ne tenons pas nos sermens, mon
-cher, je vous prie ! il coûte trop
-de les observer : voyons-nous, et
-que ce soit, s’il se peut, tout à
-l’heure. Vous m’avez soupçonnée d’infidélité,
-vous m’avez exprimé ces soupçons d’une manière
-outrageante ; mais je vous aime plus que
-moi-même, et je ne puis vivre sans vous voir. A
-quoi bon de nous faire des absences volontaires,
-n’en avons-nous pas assez d’inévitables à éprouver ?
-Venez rendre toute la joie à mon âme par
-un moment d’entretien en liberté. Vous me
-mandez que vous ne voulez me voir que pour
-me demander pardon. Ah ! venez, quand ce
-seroit pour me dire des injures ; venez, je vous
-en conjure : j’aime mieux voir vos yeux irrités
-que de ne les point voir du tout. Mais, hélas !
-je ne hasarde guère quand je laisse ce choix
-dans votre disposition. Je sais que je les verrai
-tendres et brûlans d’amour : ils m’ont déjà
-paru tels ce matin, à l’église ; j’y ai lu la confusion
-de votre crédulité, et vous avez dû voir
-dans les miens des assurances de votre pardon.
-Ne parlons plus de cette querelle, ou si nous
-en parlons, que ce soit pour en éviter une pareille
-à l’avenir. Comment pourrions-nous douter
-de notre amour ? Nous ne sommes au monde
-que pour lui. Je n’aurois jamais eu le cœur que
-j’ai s’il n’avoit dû être plein de votre idée ? vous
-n’auriez pas l’âme que vous avez si vous n’aviez
-pas dû m’aimer ; et ce n’est que pour vous aimer
-autant que vous êtes aimable, et que pour
-m’aimer autant que vous êtes aimé, que le Ciel
-nous a faits si capables d’amour l’un et l’autre.
-Mais dites-moi, de grâce, avez-vous senti tout
-ce que j’ai senti depuis que nous feignons de
-nous vouloir du mal ? Car nous ne nous en
-sommes jamais voulu, nous n’en avons pas la
-force, et notre étoile est plus puissante que tous
-les dépits. Grand Dieu ! que j’ai trouvé cette
-feinte pénible ! que mes yeux se sont fait de
-violence quand ils vous ont déguisé leurs mouvemens,
-et qu’il faut être ennemi de soi-même
-pour se dérober un moment de bonne intelligence
-quand on s’aime comme nous nous aimons !
-Mes pas me portoient malgré moi où je
-devois vous rencontrer. Mon cœur, qui s’est
-fait une habitude si douce d’épanchement à
-votre rencontre, cherchoit mes yeux pour les
-répandre ; et comme je m’efforçois de les lui refuser,
-il me donnoit des élans secrets qui ne
-peuvent être compris que par ceux qui les ont
-éprouvés. Il me semble que vous avez été tout
-de même. Je vous ai trouvé dans des lieux où
-le hasard ne pouvoit vous conduire ; et s’il faut
-vous confier toutes mes vanités, je n’ai jamais
-remarqué tant d’amour dans vos regards que
-depuis que vous affectez de n’en plus laisser
-voir. Qu’on est insensé de se donner toutes ces
-gênes ! mais plutôt qu’on fait bien de se montrer
-ainsi son âme tout entière ! Je connoissois toute
-la tendresse de la vôtre, et j’aurois distingué
-ses mouvemens amoureux entre ceux de toutes
-les autres âmes ; mais je ne connoissois ni votre
-colère ni votre fierté. Je savois bien que vous
-étiez capable de jalousie, puisque vous aimiez ;
-mais je ne connoissois point le caractère que
-cette passion prenoit dans votre cœur. Ç’auroit
-été trahison que de m’en laisser douter plus
-longtemps, et je ne puis m’empêcher de vouloir
-du bien à votre injustice, puisqu’elle m’a fait
-faire une découverte si importante. Je vous avois
-voulu jaloux, je vous l’ai trouvé ; mais renoncez
-à votre jalousie, comme je renonce à ma curiosité.
-Quelque figure que prenne un amant, il
-n’y en a point de si avantageuse pour lui que
-celle d’un amant heureux. C’est une grande erreur
-de dire qu’un amant est sot quand il est
-content. Ceux qui ne sont pas aimables sous
-cette forme le seroient encore moins sous une
-autre ; et quand on n’a pas assez de délicatesse
-pour profiter du caractère d’un amant satisfait,
-c’est la faute du cœur et non pas celle de la
-félicité. Hâtez-vous de venir me confirmer cette
-vérité, mon cher, je vous en prie. Je ne serois
-pas si peu délicate que d’en retarder l’instant
-par une si longue lettre si je ne savois que vous
-ne pouvez me voir à l’heure que je vous écris.
-Quelque plaisir que je trouve à vous entretenir
-de cette sorte, je sais bien lui préférer celui d’un
-autre entretien. Il n’y a que moi qui goûte le
-plaisir de vous écrire, et vous partagez celui
-de me voir. Mais quoi ? je ne puis avoir l’un
-qu’avec des ménagemens de bienséance, et j’ai
-l’autre quand il me plaît. Présentement que tous
-les gens de notre maison reposent et se croient
-peut-être heureux de bien reposer, je jouis d’un
-bonheur que le repos le plus profond ne sauroit
-me donner. Je vous écris ; mon cœur vous parle
-comme si vous deviez lui répondre ; il vous immole
-ses veilles avec son impatience. Ah ! qu’on
-est heureux quand on aime parfaitement ! et que
-je plains ceux qui languissent dans l’oisiveté qui
-naît de la liberté ! Bonjour, mon cher ! Le jour
-commence à paroître ; il auroit paru bien plus tôt
-qu’à l’ordinaire s’il avoit consulté mon impatience :
-mais il n’est pas amoureux comme nous ;
-il faut lui pardonner sa lenteur, et tâcher à la
-tromper par quelques heures de sommeil, afin de
-la trouver moins insupportable.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">NOTES</h2>
-
-<div class="endnotes">
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> Emmanuel et Francisque étaient deux
-petits laquais portugais, appartenant à M. de Chamilly.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> Il s’agit de la paix d’Aix-la-Chapelle,
-qui fut signée le 2 mai 1668, entre la France et
-l’Espagne. Elle avait été précédée, le 3 février, d’un traité
-qui mettait fin aux hostilités entre l’Espagne et le Portugal.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> Mertola est une ville peu importante
-de la province d’Alentejo.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> Les mots <i>sens froid</i>, pour <i>sang-froid</i>,
-se trouvent dans l’édition originale.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> On lit <i>prêtates</i>, au lieu de <i>prîtes</i>,
-dans l’édition princeps, mais c’est évidemment une
-erreur.</p>
-</div>
-</div>
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top6em"><i>Imprimé par D. JOUAUST</i><br />
-<span class="xsmall">POUR LA COLLECTION</span><br />
-DES PETITS CHEFS-D’ŒUVRE</p>
-
-<p class="c small">M DCCC LXXV</p>
-
-<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LETTRES PORTUGAISES ***</div>
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-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
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-and official page at www.gutenberg.org/contact
-</div>
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-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
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-</div>
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-</div>
-
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-</div>
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