summaryrefslogtreecommitdiff
path: root/old/66845-0.txt
diff options
context:
space:
mode:
Diffstat (limited to 'old/66845-0.txt')
-rw-r--r--old/66845-0.txt6700
1 files changed, 0 insertions, 6700 deletions
diff --git a/old/66845-0.txt b/old/66845-0.txt
deleted file mode 100644
index 53e9c95..0000000
--- a/old/66845-0.txt
+++ /dev/null
@@ -1,6700 +0,0 @@
-The Project Gutenberg eBook of La Guerre est morte, by Louis Delluc
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
-will have to check the laws of the country where you are located before
-using this eBook.
-
-Title: La Guerre est morte
-
-Author: Louis Delluc
-
-Illustrator: Gerda Wegener
-
-Release Date: November 29, 2021 [eBook #66845]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at
- https://www.pgdp.net (This book was produced from images made
- available by the HathiTrust Digital Library.)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA GUERRE EST MORTE ***
-
-
-
-
- LOUIS DELLUC
-
- La
- Guerre est morte
-
- ROMAN
-
- DEUXIÈME MILLE
-
-
- PARIS
- L’ÉDITION
- 4, RUE DE FURSTENBERG, 4
-
- 1917
- Tous droits réservés
-
-
-
-
-DU MÊME AUTEUR
-
-
- _Monsieur de Berlin_ (Librairie Fasquelle).
-
-POUR PARAITRE
-
- _Les Secrets du confessionnal_, roman.
-
- _Eïra Puma_, roman.
-
- _Le Train sans yeux_, roman.
-
- _Les Animaux malades de la paix_, roman.
-
-
-
-
-IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE:
-
-Cinq exemplaires sur papier d’Arches (1 à 5)
-
-et cinq exemplaires sur le même papier, marqués A à E
-
-
-Copyright by Louis Delluc 1917
-
-Tous droits de reproduction, traduction et adaptation réservés pour tous
-pays.
-
-
-
-
- _Pour une vivante
- qu’on appelle Pretty Pray,
- ou qu’on appelle Sainte,
- ou qu’on appelle autrement._
-
-
-
-
-_Non, je ne relirai pas ces notes. Je ne veux pas, même en littérature,
-revivre cette journée invraisemblable. L’ai-je vécue seulement? Ah! je
-ne sais plus. J’ai souvenir d’avoir approché le crime et le génie, et je
-suis sûr d’avoir été fou, puisque j’ai suivi la destinée de ces deux
-fous pendant quelques heures. Je suis sûr aussi d’être innocent. Essayez
-de lire ce chaos. Vous comprendrez quel ouragan m’a emporté. Mais je
-suis innocent; les juges l’on dit, les journaux l’ont dit: que ce soit
-une chose entendue! Je demande le silence et le repos. Laissez-moi
-reposer, je vous en supplie. Ne plus voir, ne plus entendre, ne plus
-être! Encore quelques heures de repos, n’est-ce pas? Vous voyez bien que
-je n’en peux plus._
-
-
-
-
-_Encore un mot._
-
-_C’est le 27 novembre que le drame a eu lieu. Le 27 novembre 1915, un
-samedi, une belle journée, vous souvenez-vous? avec beaucoup de froid et
-un petit peu de soleil. Réellement une parfaite journée de fin
-d’automne._
-
-
-
-
-_Cinq heures._
-
-
-Nuit. Je dors.
-
-Pourquoi m’éveiller brusquement? Je me suis couché très tard, après des
-heures de dur travail. Je me suis jeté dans mon lit, brisé, à bout
-d’élan, les nerfs en loques, sans fièvre. Presque mort. Et un besoin de
-sommeil, une faim énorme de dormir. Vite, j’ai dormi, comme un tout
-petit, sans rêve, certainement sans rêve, et je suis bête de m’éveiller
-comme sur un cri de cauchemar. Adieu, je dors. Quelle heure est-il?
-
-On sonne.
-
-Hallucination?
-
-La sonnerie insiste. C’est ce qui m’a tiré de mon somme sépulcral. Je
-savais bien que je dormais un sommeil parfait. Il n’y avait qu’un bruit
-violent pour... Mais je ne répondrai pas. Sonne, mon ami, sonne, je suis
-mort jusqu’à très tard et rien ne m’arrachera de cet anéantissement.
-D’ailleurs, ce n’est rien de sérieux. Quelqu’un se trompe. Pas autre
-chose. On ne remet pas les télégrammes avant sept heures, et mes amis se
-sont laissés persuader que je me ruais vers des horizons méditerranéens
-pour travailler. Qu’ils me pardonnent cette machination où je suis
-obligé pour écrire sans agitation et sans désordre. Rien d’intéressant
-ne vaut que je sorte de mon lit. Rien. Bonsoir, l’erreur.
-
-Au moins, ne sonne plus, stupide. Il voit bien que je suis résolu de me
-taire. Ne va-t-il pas comprendre qu’il me gêne, ce carillonneur du
-tonnerre de diable? Et ma foi, il n’y gagnera rien. La seule concession
-dont je sois capable, c’est de me rendre sourd avec les couvertures.
-Sonne, sonne maintenant, tu ne me gênes plus.
-
-Je l’entends encore. J’entends la vibration grêle du timbre sur les
-cloisons et aussi le tressaillement ricaneur des meubles. Mon lit est
-secoué d’une façon imperceptible par ces ondes aiguës de la sonnerie
-électrique. Finissons-en.
-
-Qui est là?
-
-Nulle réponse. Et on sonne.
-
-Eh bien, que veut-on? Parlez.
-
-Du silence.
-
-Je me lève. Je cours à la porte. Impossible de savoir s’il y a un seul
-quelqu’un ou plusieurs quelqu’uns derrière cette porte. A croire que la
-sonnerie chante d’elle-même.
-
-Mais c’est idiot, répondez, que voulez-vous?
-
-J’entr’ouvre. On force la porte. Il fait tout à fait nuit sur le palier,
-et l’antichambre n’a qu’une ampoule masquée de rouge. Un homme se
-précipite. Qu’est-ce que c’est que cet homme-là?
-
---Vous êtes fou de me faire attendre ainsi.
-
-Il crie presque. D’où vient cette voix rauque et si autoritaire? Je ne
-connais pas cette voix.
-
---Habillez-vous.
-
-Il ordonne. Comme si j’allais m’habiller à cause d’un individu qui se
-jette dans ma maison et qui sort d’on ne sait quelle ombre! Je sais bien
-que je suis ridicule avec ce pyjama endossé trop vite, et ma stupeur
-muette et mon ébouriffement. Je suis ridicule, et puis? Et puis, je suis
-ridicule, voilà tout. Je vais me coucher et dormir. Il faut d’abord
-expulser l’intrus. Quel ennui! Je ne songe même pas à lui demander
-compte de son invasion. Qu’il parte, qu’il parte, et Dieu de Dieu, que
-je dorme!
-
---L’auto est en bas, mon cher. Je vous accorde un total de dix minutes.
-Allez, allez, chauffez.
-
-Est-ce que je deviens idiot? C’est pourtant réel qu’un monsieur entre
-chez moi tempêtueusement à une heure impardonnable et m’intime l’ordre
-de m’équiper pour le suivre. Et je ne trouve rien à dire.
-
---Vous ne vous pressez pas? vous êtes malade? Cela vous passera en route
-pendant que je vous conterai le détail de l’affaire. Ce sera la plus
-belle aventure de votre vie.
-
-Il me regarde en face, de très près. J’ai l’impression que ses yeux
-entrent dans les miens, lentement, fortement, méthodiquement, comme deux
-lames froides. Il a des yeux gris, très gris et très pâles, dans un
-visage épais d’honnête bourgeois. Il est glabre, et banal avec excès.
-
-Ce gros géant a une inexpression qui donne le frisson. Qui est-ce? Je ne
-l’ai jamais vu; car je me souviendrais de ces yeux intimidants, si je
-les avais vus.
-
---Pourquoi restez-vous à me regarder?
-
-Il sourit. Il est beaucoup plus effrayant quand il sourit. On est forcé
-de voir ses yeux quand il sourit, et ses yeux sont des abîmes.
-
-Je murmure:
-
---Qui êtes-vous?
-
-Il pouffe comme un honnête compère qui se réjouirait d’une histoire
-grasse après le dîner.
-
---Sang de moi, s’exclame-t-il, je sentais bien que vous dormiez les yeux
-ouverts. Hop, mettez-vous sous la douche. Nous perdrons trois minutes
-encore, mais votre lucidité m’est trop précieuse.
-
-Il ouvre la porte du cabinet de toilette.
-
---Monsieur est servi!
-
-Et il tourne des robinets avec autant de décision que s’il avait
-toujours eu l’hospitalité de mon petit appartement.
-
-Il rit avec plénitude.
-
---Comme il faut que tout cela importe, affirme cet hôte délibéré, pour
-que Cobral vous serve de valet de chambre!
-
-Cobral? Qui, Cobral? Une minute, et je trouverai. Eh oui, je connais ce
-nom de Cobral, mais voilà une chose inouïe qu’un valet de chambre m’ose
-parler avec cette rude autorité. Qui prouve qu’il soit valet de chambre?
-C’est lui qui le dit. Non, il ne le dit pas, j’ai mal entendu, et je
-sais exactement que le Cobral en question--mais où l’ai-je
-connu?--n’était pas valet de chambre.
-
-Au moins, c’est un audacieux, car me voilà sous la douche, comme un
-saint Jean naïf sous le baptême, sans que j’aie fait à ces excentricités
-la plus mince tentative de révolte. L’eau froide m’éclaire un peu
-l’esprit. Cobral parle toujours. Plutôt, il agit, et ne parle que de
-loin en loin pour rendre son commandement plus efficace. Il est
-irrésistible.
-
-Voilà qu’il m’aide à ma toilette et qu’après la pluie de l’appareil, il
-me bouchonne aussi dextrement qu’un masseur professionnel. Il frotte
-seulement un peu dru et le sang me perle çà et là.
-
-Je risque, à travers le halètement agréable du patient, une enquête
-modeste.
-
---Qu’est-ce que vous voulez?
-
-Il ne veut sans doute pas répondre. Il se dérobe par un:
-
---Je trouve impayable que vous ne m’ayez pas reconnu...
-
---Avouez, dis-je, mon cher monsieur...
-
---Et il m’appelle Monsieur, bouffonne ce terrible humoriste.
-
-Pendant ce temps je m’habille. Que feriez-vous à ma place? Je suis
-complètement éveillé, mon lit s’est refroidi, il n’y a pas de feu dans
-ma chambre, je n’ai plus qu’une envie: avoir chaud.
-
---Ce complet vient de Londres, constate Cobral qui considère
-minutieusement tous mes gestes.
-
-Il ajoute:
-
---Moi aussi.
-
-Je ris sottement.
-
---Vous venez de Londres? Que c’est curieux!
-
-Pourquoi ai-je dit cela? Il n’y a pas de sens dans mes paroles.
-
-Cobral va et vient par la pièce.
-
---Vous ne m’avez pas reconnu et vous êtes venu chez moi bien souvent...
-Vous avez pris une drogue pour dormir si absolument? Moi je ne suis venu
-ici qu’une fois et je reconnais toutes choses.
-
-Il regarde autour de lui avec des yeux de maître.
-
---Derrière cette porte, votre cabinet de travail. Vous n’y êtes jamais
-parce que vous travaillez très peu. Vous êtes un peu paresseux, et je
-sais que les journalistes travaillent n’importe où, n’importe comment et
-n’importe quand... Je ne m’explique pas, mon cher, pourquoi vous,
-journaliste, vous ne suivez pas les armées, celles d’Orient par exemple.
-
-Je lui révèle:
-
---Je ne suis plus journaliste. C’est-à-dire que je ne suis attaché à
-aucun journal, en ce moment.
-
---Je le sais, autant qu’on peut le savoir, gronda-t-il. Serais-je venu
-si je ne le savais pas?
-
-Il plonge encore ses yeux dans les miens. C’est désagréable à un point
-qui ne se peut dire. Mais il se remet à sourire et à marcher.
-
-Il s’arrête devant un petit meuble en marqueterie qui flanque mon
-chevet.
-
---Et ça, dit-il, me prouverait que vous n’êtes point un homme de
-cabinet. Il y a là-dedans le meilleur de vous-même et vous le tenez dans
-la chambre à coucher.
-
---Ce chiffonnier...
-
---Ce chiffonnier ignore les chiffons. Vous y consignez quelques
-manuscrits qui vous sont chers, inédits presque tous, des poèmes, des
-œuvres dramatiques...
-
---Des folies de jeunesse.
-
---Oui, vieillard trentenaire, de belles folies sans lesquelles je vous
-aimerais beaucoup moins. J’en ai fait de pareilles.
-
-Il corrige, modeste:
-
---Pas aussi curieuses, à dire vrai, pas aussi curieuses.
-
-Je me fâche presque:
-
---Vous parlez comme si vous aviez lu ces pages!
-
---J’ai lu, évidemment, je n’ai pas tout lu, mais j’ai lu, je dois dire
-que j’ai lu... On est Cobral ou on n’est pas Cobral.
-
-Certes, c’est Cobral. Je commence à penser, moi aussi, que Cobral est
-Cobral. Un charmant colosse, apparu dans les meilleurs cercles il y a
-dix ans, sans histoire, sans âge, sans but, sans amis, accompagné du
-mystère le plus trouble et le plus désarmant. Périodiquement, on se
-rangeait à l’opinion des paisibles qui le considéraient comme un
-brillant aventurier--fouilleur d’or ou conquérant colonial--revenu à
-Paris pour y consommer doucement ses sous et ses journées.
-Périodiquement aussi, on s’effarait de lui qu’on trouvait mêlé à toutes
-les aventures du Paris criminel au moment qu’elles s’embrouillaient
-définitivement et qu’il les débrouillait avec tranquillité. Pas
-détective, peut-être, mais doué d’une invention si prodigieuse dans le
-romanesque qu’il semblait avoir créé lui-même des situations impossibles
-pour se donner la joie calme de les résoudre.
-
-Très gentil, ce Cobral, que je n’avais jamais trouvé effrayant, moi. Mon
-goût pour l’inattendu me préservait de l’étonnement, soit, et il était
-si amusant à table. Je l’avais connu au restaurant, rue Drouot, où je
-rencontrais des amis du _Figaro_ et Cobral venait avec l’un d’eux--ou
-avec la maîtresse de l’un d’eux, je ne saurais préciser--et nous nous
-étions pris de sympathie instantanément. Bien entendu, comme de toutes
-les amitiés foudroyantes, il n’en était pas sorti grand’chose, mais
-j’avais transformé en copie pathétique un lot de ses anecdotes, bien
-mieux pathétiques, d’ailleurs, que ma copie. Et je l’avais perdu de vue.
-Nous étions certains, je suppose, d’avoir fait très vite le tour l’un de
-l’autre. Ah non, je me rappelle que je dus partir à San Francisco et à
-Chicago, sous prétexte d’aider les représentations d’une œuvre musicale
-française--qui n’eut aucun succès, à cause du prix trop modique des
-places--en réalité pour étudier les mœurs du reportage transatlantique.
-Et au retour, plus de Cobral, à moins que je n’aie plus songé à lui.
-C’est bien possible, je m’étais absenté deux ans. Je revenais ardent et
-féroce comme un provincial qui veut tout dévorer, et je ne hantais plus
-les cercles et les pesages où mon Cobral s’était fait populaire. Puis
-des mois, et des mois, et la guerre...
-
-Pourquoi soudain, en pleine nuit, cette apparition? Et notre vieux
-semblant de tendresse n’explique pas ce ton impératif.
-
-Il parle moins. Oui, il ordonne moins. Il voit que je m’habille. C’est
-ce qu’il voulait! Il triomphe. Nous allons voir.
-
---Je vous conseille de prendre un cordial avant de partir, dit-il tout à
-coup.
-
-Il s’imagine que je vais partir. Je me souviens qu’il aimait jadis les
-plaisanteries monumentales. Il n’a pas changé. Peut-être de visage, mais
-si peu. Je crois qu’il avait quelques cheveux gris aux tempes. Il est
-noir comme un tzigane. Il se teint et ça ne me regarde pas, et je peux
-aussi me tromper. Peut-être n’a-t-il jamais eu de cheveux gris.
-
-Quel âge a-t-il? Je me réponds aussitôt: cinquante ans, mais cela ne
-paraît pas. Qui me dit qu’il a cinquante ans?
-
-Il parle vite et net:
-
---Nous n’avons pas le temps de faire du thé... Ah! sans votre
-encombreuse de douche, il eut été facile de jouer du samovar... Tant
-pis, mon cher, et adaptons-nous... Un verre d’alcool fera l’affaire.
-
---Je n’ai pas d’alcools.
-
---Vous manquez de mémoire... Je sais--dites que je mens--je sais qu’il y
-a de bonnes bouteilles sur le deuxième rayon de votre bibliothèque.
-
-Il est déjà dans mon cabinet. Est-ce qu’il aurait exploré mon home
-durant mes absences? Dans quel but? Je n’ai rien et pas même l’ombre de
-rien.
-
-Il revient sur ses pas pour me confirmer avant toute vérification:
-
---Sur le deuxième rayon, à gauche, derrière Tacite.
-
-Et il ouvre les panneaux. Il crie joyeux:
-
---Voilà... voilà...
-
-Mais il achève par un «oh» consterné.
-
---Je suis volé, gémit-il, les bouteilles sont vides.
-
-Il revient.
-
---Vides, mon cher, vides, ah! vous auriez dû les renouveler... Du
-curaçao, j’ai trouvé du curaçao et du kummel... ce n’est pas l’heure d’y
-toucher... Pourquoi n’y a-t-il pas de fine... ou de marc?... Je vous dis
-que vous êtes un grand coupable... ou du whisky?... vous n’aimez pas le
-whisky? Si... à la bonne heure!... moi j’aime énormément le whisky...
-que faire?
-
-Il rit de nouveau.
-
---Je sais où il y a du bon whisky... Venez... vous êtes prêt?... Allons
-venez... Je suis resté dix minutes de plus que je n’avais dit...
-
-Il m’entraîne. Où allons-nous? Attendez, Cobral.
-
---L’auto est en bas, je vous dis.
-
-Je m’en soucie bien. Je ne sais même pas pourquoi je descends. Quelle
-heure est-il? Cinq heures. Tout cela est insensé. Partons, ma foi, mais
-ce froid, ce noir, cet escalier noir où le brouillard s’est glissé...
-Allons, jetons-nous là-dedans. Je vous suis: Oui, je sais que l’auto est
-en bas, mais laissez-moi éteindre l’électricité. J’aurais dû mettre un
-mot sur ma table pour le concierge. Je lui dirai en bas ou je
-téléphonerai. Quelle course! Trois étages en trois secondes. Donnez de
-la lumière au moins. Pas le temps? Pas le temps? Où allons-nous au fait?
-
---Signer la paix, murmure Cobral.
-
---Signer quoi?
-
-Je crie:
-
---La porte...
-
-Et je donne mon nom aux vitres closes de la loge.
-
-La porte s’ouvre sur du noir.
-
-Je suis de très mauvaise humeur. Je bougonne:
-
---Signer la paix... quel imbécile...
-
---Roulez! ordonne Cobral.
-
-Une auto ronfle, au bord du trottoir. Ses phares flambent soudain. Je
-tombe assis sur des coussins de cuir odorant.
-
-Roulons.
-
-Le vent nous plante de petites aiguilles dans la figure. Je suis transi.
-Cobral enfonce une grosse casquette bleue sur son front têtu. J’ai pris
-mon feutre, il ne tient pas, je l’ôte, j’ai froid, mais j’aime le vent
-sur les cheveux.
-
---Voulez-vous des lunettes? offre Cobral.
-
---Non, je suis bien ainsi.
-
-Un peu trop froid cependant. Mais Cobral me passe une couverture doublée
-d’hermine, tout à fait suave.
-
-La voiture est découverte, sans une glace pour nous garantir. Voiture de
-course, de course et de luxe, et elle file, silencieuse, prudente,
-folle, avec ce paradoxe d’audace intelligente qui marque les félins.
-Blanche, à ce qu’il m’a paru, blanche comme un yacht de plaisir, et dans
-cette ombre matinale je retrouve d’anciennes impressions nocturnes de
-départ pour la pêche au large. Suis-je éveillé réellement?
-
-Cobral est enterré dans sa rêverie.
-
-J’ai sommeil, j’ai faim et j’ai froid.
-
---Cobral...
-
-Il sursaute et me regarde.
-
---Cobral, expliquez-moi...
-
-Il sourit:
-
---Si vous avez froid, il y a encore un manteau.
-
-Je proteste que je n’ai pas froid. Mais j’ose dire:
-
---J’ai sommeil.
-
-Il hausse les épaules.
-
-J’ajoute:
-
---J’ai faim.
-
-Il rit et m’accorde, moqueur:
-
---Nous allons boire.
-
-Quel est ce chemin que nous suivons? Je pense avoir reconnu la rue de
-Châteaudun puis une masse vaguement éclairée: la gare du Nord,
-peut-être. La voiture a tourné brusquement, passé sous un pont du métro
-et ce sont les fortifications. Un arrêt. Cobral s’impatiente. Départ.
-
---Tout droit? demande le chauffeur qui s’est retourné.
-
-C’est un nègre, tout jeune, aux yeux tristes. Je dis que ses yeux sont
-tristes, mais c’est peut-être une imagination.
-
---Tout droit, approuve son maître, comme hier.
-
-Je veux savoir.
-
---Que voulez-vous de moi, Cobral?
-
---Hein?--comme s’il tombait d’un rêve extraordinaire--mais je vous l’ai
-dit, mon cher.
-
---Cobral, ne vous moquez pas de moi. Il suffit que vous m’ayez fait
-lever à cette heure inepte. Je ne l’admets que si je vous suis utile ou
-nécessaire.
-
---Vous m’êtes nécessaire. Quelle question!
-
-Il se frappe le front d’un geste quasi comique:
-
---N’oublions pas le whisky.
-
---Me direz-vous?...
-
---Chut... Laissez-moi retrouver la boutique... Ah! c’est là... Stop,
-Harry!
-
-Halte devant une espèce d’épicerie aux volets hermétiques et sans
-lumières. Cobral donne un coup de poing sur la porte. Agitation à
-l’intérieur. Une tête à la fenêtre du premier. On parlemente. La porte
-s’ouvre. Cobral revient, s’assied et m’expose deux bouteilles de whisky.
-Ce sont de grands crûs. L’auto file. Tout cela a duré moins de deux
-minutes.
-
---Nous boirons à la maison, dit-il, comme je vais parler... Je crois
-qu’il y a des biscuits et des conserves...
-
-Il baille. Un genre de rugissement taciturne.
-
---J’ai faim, moi aussi, soupire-t-il.
-
-Si je n’étais si volontiers maître de moi, je serais exaspéré devant ce
-calme où il y a de l’ironie.
-
-Pourtant je crie:
-
---A la fin des fins, voulez-vous parler, Cobral?
-
---Tant qu’il vous plaira. Sur quel sujet?
-
---Je vous donne ma parole d’honneur que cette farce a trop duré. Si je
-n’ai pas d’explication raisonnable dans une minute, je vous affirme que
-je vous lâche.
-
---Essayez.
-
-Je sors un petit revolver de ma poche, un joli petit revolver qui fait
-plaisir à voir. Plaisir? Non. Qui me fait de la peine, parce que c’est
-un souvenir. Mais en ce moment je ne pense pas à celle qui me l’envoya
-dans un coffret à bijoux, un jour que découragé de... Bon, je suis guéri
-et la petite arme est remarquable.
-
---Tiens, constate Cobral, j’en ai un presque pareil.
-
-C’est vrai; il le montre. Il le remet dans sa poche.
-
---Vous savez bien, ajoute-t-il, que vous ne vous en servirez pas.
-
---Pourquoi?
-
---Il n’est pas chargé.
-
-L’animal, le sacré garçon qui devine tout.
-
---C’est vrai. Et le vôtre?
-
---Le mien non plus.
-
-Il rit. Il ment.
-
-Je rempoche mon artillerie.
-
---Et alors?
-
-Sans arme, je suis bien plus fort et il se laisse faire:
-
---Mon petit, ne vous mettez pas en colère. Je vous dis que j’ai besoin
-de vous et que je vous mêle à un événement prodigieux. Je vous l’ai
-annoncé d’une manière un peu sommaire, vraie pourtant.
-
---Pour qui me prenez-vous?
-
---Accordez-moi cinq minutes. Je vous dirai tout ce qu’il faut. Vous
-n’irez même pas au bout du monde comme vous l’avez fait quelquefois. Je
-vous emmène à onze kilomètres de Paris. Et je vous promets de vous
-rendre à Paris dans une heure.
-
---Ayez des secrets si vous voulez, mais je ne vois pas ce que je fais
-là-dedans.
-
---Enfant, on vous dit que vous aurez l’honneur de terminer la grande
-guerre par la grande paix, et il vous faut des douceurs par-dessus le
-marché.
-
---Vous imaginez que je vais-croire?...
-
---Vous n’avez rien à croire, vous n’avez qu’à savoir, et s’il faut agir,
-on vous le dira. C’est tout. Je consens à vous avouer que le bonheur des
-hommes m’importe avant toute chose, et que la guerre ne réalise pas,
-selon moi, ce bonheur. C’est pourquoi...
-
-Ran!
-
-Arrêt brusque. Quelque chose s’effondre devant nous.
-
-Nous sommes sur une chaussée très large bordée de terrains vagues et
-d’usines. La route de Saint-Denis, probablement.
-
-Nous venons de culbuter une petite carriole chargée de légumes, que
-traînait vers Paris une bourrique très âgée. Il n’y a rien de brisé. La
-carriole a versé, la bourrique est sur le flanc et la maraîchère, qui
-menait aux Halles toute cette fortune, nous montre les poings en criant.
-Cobral saute sur le pavé comme s’il voulait la tuer.
-
-Il remet sur roues et sur pattes le véhicule et l’animal, et considérant
-les choux qui ont roulé dans le ruisseau:
-
---Rien de cassé, rien de perdu, tais-toi, ma petite vieille, je n’ai pas
-le temps de réembarquer ta cargaison.
-
-La vieille crie encore tandis que nous nous éloignons, toujours
-aigrement vaporisés par la brise du matin.
-
---Mes compliments, dis-je à Cobral... Vous êtes d’une belle vigueur!...
-quels muscles!
-
-Il fait celui qui n’entend pas.
-
---La guerre n’est pas le bonheur des hommes, reprend-il posément. Elle
-sert, probablement, à l’atteindre, mais le moment est venu, je crois, de
-la terminer pour en exploiter les fruits.
-
-Quels enfantillages, et cela d’un ton sérieux de philosophe! Cobral
-continue de s’amuser à mes dépens. Je le laisse faire. Ou bien je dors
-et c’est un rêve très excentrique, ou je suis éveillé et je l’obligerai
-bien d’interrompre ces balivernes avant longtemps.
-
---Vous me plaisez beaucoup, lui dis-je, en essayant de reproduire ce
-sourire supérieur et naïf qu’il affectionne... Parlez encore...
-
---Venez vite vous réconforter.
-
-L’auto s’est arrêtée devant une grille. C’est un jardin, avec une villa
-que je devine dans les ténèbres. Cobral pousse le portail, court vers le
-perron, sort une clé de sa poche et m’ouvre la maison où il entre comme
-chez lui.
-
---Nous sommes chez un ami, dit-il.
-
-Et il se démène pour m’offrir l’hospitalité.
-
-Voyons, voyons! c’est moi? c’est Cobral? c’est quoi? C’est une histoire
-fantastique. Il n’est pas impossible, après tout, que je sois encore
-endormi. Je commence à être persuadé que je dors. Mais quand on fait des
-rêves de ce goût-là, on n’est pas près de s’éveiller. Hé là! est-ce que
-je serais mort?
-
-Je suis malade peut-être. Je suis malade. Je n’étais pas malade hier en
-me couchant. Hier, c’était la pleine nuit, le matin bientôt. Je n’avais
-pas dormi, je vous le jure, quand cette brute m’a éveillé. Mais s’il m’a
-éveillé c’est que je dormais. C’est juste. Et s’il m’a éveillé, je ne
-dors pas.
-
-Soit, je ne dors pas, mais quel conte invraisemblable! Pauvre homme!
-C’est moi qui le fais invraisemblable. Car je ne vois pas, sauf ce
-réveil et cette hâte, ridicule assurément, je ne vois pas de choses pour
-m’étonner. Je suis malade. Cela explique que je me sente si mal à mon
-aise. Il y a la petite fièvre de la peau qui n’a pas assez dormi, mais
-j’en ai vu bien d’autres. Que de nuits blanches! Aucune n’a mis en moi
-cette inquiétude. J’ai une inquiétude lâche et déprimante par tout le
-corps. Ce n’est pas de la peur. Ne dites pas que c’est de la peur, je
-vous en prie. Je suis malade, et après?
-
-Et après, c’est ennuyeux. Cela me fait voir très mal des insignifiances.
-Rien sous mes yeux que de l’ordinaire et du médiocre. Nous sommes dans
-une salle à manger ou dans un fumoir, une pièce d’homme enfin. Très nu,
-très primitif cet intérieur qui n’est pas dépourvu de confort. Un
-confort solide, où le cuir, le cuivre et le beau bois font un chœur
-vigoureux. Les meubles sont beaux dans leur claire sévérité britannique.
-L’âme fait défaut.
-
-Le velours des fauteuils est trop neuf, les coussins du canapé ignorent
-les fidèles empreintes, l’âtre semble résolu à n’avoir jamais de feu
-puisque jamais il ne favorisera une rêverie à deux--pieds aux
-chenets,--les lampes vous regardent, impersonnelles, avec une
-tranquillité de maître d’hôtel, et je parie que la table, l’écritoire et
-le buvard n’ont aucune idée de ce que peut être une lettre véritable.
-Cet homme-là ne doit correspondre que par télégramme et ne jamais
-s’asseoir. Cela ne sent aucun parfum d’amie, ni d’épouse. Cela ne sent
-pas non plus le tabac. Quel est cet homme qui habite sans chien, sans
-cigarettes, sans femme, une grande villa où il ne s’assied pas
-sérieusement quand il s’assied? C’est Cobral? Ce n’est pas Cobral.
-
-Et si c’est Cobral, quelle importance? Il peut bien me conduire chez
-lui, et je ne vois pas pourquoi je piquerais un point d’interrogation
-sur chaque centimètre carré de l’ameublement. Assez de chinoiseries, ne
-sculptons pas des cheveux qu’on se bornait jadis à couper en quatre, et
-conformons-nous à la mise en scène décidément neutre de cette maison.
-Pourquoi ne serait-ce pas la maison de Cobral? Car il est homme à avoir
-plusieurs maisons, et celle-ci doit servir à--oui, je serais curieux de
-savoir à quoi peut servir cette froide installation. Toutes ces
-questions sautent à cloche-pied dans ma tête. Je veux ne penser à rien.
-Pourtant avant de fermer ma pensée et de mettre le verrou, je devine:
-«Ce n’est pas chez Cobral.» Je le devine, en me souvenant qu’il a dit:
-«Nous sommes chez un ami.» Chez qui? Tout est à recommencer. Mais j’ai
-dit que je ne penserai à rien. L’ai-je dit? J’ai pu le dire. Mais je
-pense, je pense, je pense à tout.
-
---C’est froid, mais ça chauffe.
-
-Cobral a crié cela. Il a vociféré. Qu’il est joyeux, cet homme que je ne
-connais pas!
-
---Encore un verre? C’est du sacré.
-
-Encore un verre? J’ai bu.
-
-Voilà, j’ai bu, voilà dix minutes qu’il y a devant le fauteuil où je
-suis plié comme un solliciteur, un guéridon,--il est vilain ce
-guéridon--avec deux assiettes de poupée, une boîte éventrée de corned
-beef et les bouteilles de whisky et deux verres, et la lumière jeune
-d’un abat-jour annamite, et Cobral, Cobral en face, Cobral partout,
-Cobral qui me cache toute la chambre avec ses épaules de picador et sa
-tête pleine d’os;--en voilà une énorme tête, sans chapeau, et ce front,
-hein, ce front inouï, trop de front, je vous le garantis--Cobral, qui
-boit son Dewar’s comme un gargarisme parce que la liqueur n’a guère le
-temps de passer, facile, par cette bouche qui dévore, détruit et exige
-d’inépuisables proies.
-
---Vous ne croyez pas que vous mangez trop, à pareille heure?
-
-C’est lui qui parle. Il parle, la bouche pleine. Il n’a pas envie de
-parler. Il a envie de manger. Il répète encore:
-
---Vous ne croyez pas que vous?...
-
-J’ai donc mangé?
-
-Machinalement, j’ai mangé. Vaincu par la contagion du broyeur qui me
-fait vis-à-vis; j’ai mangé. Je n’aime pas cette viande opprimée, je n’ai
-pas faim. Je n’avais pas faim du tout. Et j’ai mangé.
-
-Que se passe-t-il donc? Est-ce en moi ou hors de moi qu’il y a de
-l’inattendu?
-
-Moi, je ne suis pas bien. L’estomac m’est un poids, comme une outre qui
-va me crever dans la bouche. La tête aussi est un poids. Lourde et vide,
-et gênante. On aimerait porter sa tête sous le bras quelquefois, comme
-le décapité des portails religieux, ou la poser dans un dressoir. Je
-suis paralysé. Je suis un ancien homme sans muscles, sans cœur, ni
-veines, sans âme, et je regarde un homme très bien portant et très
-tranquille qui me regarde aussi.
-
-Je n’aime pas qu’il me regarde. Si je n’avais pas ses yeux si près, je
-ne serais certainement plus malade. Comme je dois être malade pour
-rester paralysé si longtemps!
-
-Mais, hors de moi, tout n’est pas régulier. Je sens bien que je ne suis
-pas le seul en désordre ici. Il y a dans les choses, ou dans l’homme, ou
-dans l’atmosphère, un relent de désordre. Voilà qui ne va pas être
-réjouissant.
-
---Et d’une! rugit Cobral.
-
-Il pose délicatement la bouteille vide sur la brique du foyer. Pourquoi
-ai-je l’impression qu’il veut la manier comme une masse et tout
-fracasser? Et me fracasser pareillement...
-
-J’ai les nerfs en charpie.
-
-Et je ris. Cobral ne me regarde plus. Je ris, je respire, je me porte
-bien... Que la vie m’est douce et comme cette brise est pure, qui se
-jette dans ma poitrine! Ah! revivre...
-
-Cobral me regarde.
-
-Je ris tout de même.
-
-Il me regarde avec ses mêmes yeux intolérables. Il ne me gêne plus et je
-ris. Et je parle. Et je suis très content. Rien n’est voluptueux comme
-de s’éveiller tout à fait matin. C’est une joie.
-
---J’ai bien soif, mon cher.
-
-A qui ai-je dit «mon cher»? Je ne sais pas. Je sais que j’ai envie de
-rire et j’ai envie qu’il fasse jour. C’est tout ce que je sais.
-
-Et il va faire jour. Les rideaux safran de la fenêtre prennent des tons
-vagues de vieille soie. Une buée d’aurore pauvre met du blanc derrière
-les fenêtres. J’aimerais que cela se fasse rapidement, et que ces lampes
-soient éteintes, et qu’on marche sur une route d’où l’on verrait des
-prairies.
-
-Je ris. Je rêve. Cobral bafre toujours. Il est probable que je mange et
-que je bois encore. C’est trop laid: je n’en parlerai pas.
-
-Qui est celui-ci?
-
-Nous sommes trois dans cette chambre. Je n’ai entendu aucun pas, aucun
-bavardage de serrure ou de porte, et un homme est entré.
-
---Bonjour, dit Cobral, qui ne se dérange pas.
-
-L’homme lui serre la main et me sourit.
-
-Je lui prends les mains, puisque je le connais et que je ne connais plus
-son nom.
-
---C’est lui, dit Cobral en me désignant.
-
-L’homme est joyeux à ces mots. Il pose sa droite sur mon épaule et
-sourit de nouveau avec un charme déjà amical.
-
-Cobral rit et me dit, en clignant vers l’inconnu:
-
---C’est lui.
-
-Qu’est-ce que je fais là, moi?
-
-
-
-
-_Sept heures._
-
-
---Vous n’êtes pas surpris de me voir? dit l’inconnu.
-
-Il a une voix moelleuse avec des heurts métalliques, une voix toute
-semblable à son regard, qui est tendre et dur comme celui d’un oriental
-légendaire. Des yeux fauves, des yeux généreux où passent des lueurs
-vives d’orgueil, de ces yeux gris qui semblent noirs et qui veulent
-donner beaucoup. Mais de ces yeux qui prennent tout.
-
---J’ai été si malade, soupire-t-il. Pauvre Nanni qui se mêle de
-souffrance et d’incapacité au moment où les autres vont agir.
-L’important est que mes deux ans de chambre close soient terminés et que
-je sois mêlé au bouleversement. Je viens bien tard. Non, pas si tard,
-puisque, après trois semaines de recherches j’ai trouvé la clef de
-l’issue. Aujourd’hui, ce soir, dans un moment, ce sera la plus grande
-heure du monde.
-
-Il n’a pas bougé, engoncé dans sa molle et fixe attitude de nonchalance.
-Pourquoi me donne-t-il l’impression d’aller et venir par la chambre? Des
-éclats rauques mettent dans la musique de sa voix un halètement
-mystérieux. Est-ce ma fièvre que je lui prête? Est-il dévoré par une
-fièvre plus impérieuse que la mienne?
-
---Tu ne manges pas, Nanni? Tu ne bois pas?
-
-Il répond à Cobral:
-
---Non, j’ai pris ce qu’il me faut.
-
-Il hausse les épaules, rudement, comme s’il secouait une crinière, et me
-considère profondément.
-
-Puis il regarde Cobral:
-
---Je suis content que ce soit lui.
-
-Et il se tourne vers moi de nouveau.
-
---Vous serez heureux d’avoir vu cela... même... même...
-
-Il hésite. Il frémit. Il tape du pied.
-
---Ne pensons qu’à la gloire, crie-t-il... Je sais qu’il y a de la
-gloire, et rien que de la gloire, dans la nuit qui vient.
-
-Il rit magnifiquement, et fier d’un rêve inexpliqué.
-
---Nous allons fabriquer une belle constellation... la plus fugitive...
-la plus éternelle... Ah! Dieu...
-
-Il rit encore. Puis il va à la fenêtre, écarte le rideau et cherche un
-paysage qu’il est seul à voir au delà du matin laborieux qui s’apprête.
-
-Cobral vide son verre avec le geste qui termine une série. Puis il
-appelle:
-
---Nanni!
-
-Nanni revient près de nous. Je remarque seulement que son vêtement a un
-aspect militaire. Les bandes autour des mollets font une élégance à ses
-jambes qu’il a courtes et minces, et détaillent ses pieds minuscules.
-Une veste de cuir jaune, avec, aux manches, des ailes brodées, des ailes
-blanches, de petites ailes qui semblent vivantes.
-
-Nanni? J’ai connu un aviateur...
-
-En entrant, il a dû jeter sa casquette sur un meuble. Pourtant, cela
-n’est pas. Je me souviens qu’il n’avait pas de casquette. Tête nue, et
-des cheveux noirs, de copieux cheveux noirs presque lisses, je veux dire
-des cheveux qui n’ondulent pas naturellement, mais bouclés, un peu
-bouclés, à peine, à peine, une ou deux boucles de troisième ordre,--une
-chevelure qui casque la tête dont elle a pris la forme une fois pour
-toutes, mais où l’on voit que le vent a passé les mains.
-
-Profil net et volontaire, visage très pâle aux yeux cernés de rêve et
-d’ambition, qui est-il?
-
-Je ne l’ai jamais vu. Je vous dis que ma mémoire n’est pas en faute. Je
-vois cet homme pour la première fois. Tout à l’heure, j’ai cru que ne
-connaissais pas Cobral. J’avais oublié son nom et cela me gênait pour
-reconnaître un visiteur surgi dans le réveil maussade de l’avant-matin.
-
-Maintenant, je suis parfaitement lucide, mieux que lucide, les nerfs
-sous le fouet de la curiosité, l’esprit surexcité jusqu’à la passion, et
-cet homme me dit son nom. Je ne sais pas. Je ne sais pas qui est cet
-homme. Et je ne l’ai jamais vu devant moi.
-
-D’où alors ce sentiment qu’il m’est proche ou que je n’ignore pas sa vie
-et sa valeur? Comme je suis incertain aujourd’hui! Nanni? Quel est ce
-monsieur aux cheveux corses?
-
---D’où viens-tu? dit Cobral.
-
---_J’en_ viens.
-
---Réellement?
-
---Il fallait que je voie le château encore une fois.
-
---Trois nuits sans sommeil, marmonne Cobral, cela n’est pas bon du tout.
-
---Demain, demain soir, il y aura du sommeil.
-
---Et sache bien, repart Cobral, que tu n’auras pas trois minutes pour te
-reposer aujourd’hui.
-
---Que ferais-je de repos? s’écrie Nanni... Du repos! Du repos! C’est
-là-haut que je me repose... C’est là-bas que je me reposerai... que
-fait-on aujourd’hui?
-
---On te montre partout... On te montre à tous. A celui-ci d’abord.
-
-Son doigt vers moi.
-
-Je parle, enfin:
-
---Que voulez-vous de moi?
-
-Nanni plie sur ses jambes comme un jaguar sur ses jarrets. Sa voix
-bondit:
-
---Mon cher, je savais que vous étiez une âme impétueuse... Quelle joie
-pour nous que vous soyez venu! Quelle joie pour vous!
-
---Je viens, dis-je doucement, mais je ne sais pas pourquoi.
-
---Je ne lui ai pas tout dit, brusque Cobral, mais il devine, il sent, il
-aime, il est nôtre, vois-tu...
-
---Généreux, crie Nanni, cœur généreux, front généreux, vois comme il
-nous ressemble. C’est bien celui qu’il fallait.
-
-Cobral se lève.
-
---Tu ne bois pas?
-
-Et à moi:
-
---Vous non plus?
-
-Et il sombre du feutre où il n’est plus lui.
-
---Allons!
-
-Je ne bouge pas.
-
---Où?
-
-Je ne bougerai qu’après une saine réponse.
-
---A l’appareil.
-
-C’est Nanni qui parle. Je devine soudain que j’aimerai tout ce que fera
-Nanni. Je devine que Nanni me plaît étrangement.
-
-Cobral aussi devine cela.
-
-Mais il ordonne:
-
---Petit Nanni, il faut que nous soyons à Paris dans une heure.
-
---C’est bien court, proteste l’aviateur chagriné. Que devons-nous faire?
-
---Nous préparer à déjeuner.
-
---Dès huit heures?
-
---Tu es attendu à midi par Mme de Hocques, mais il y a quelqu’un qu’elle
-n’attend pas et que je veux voir près de toi... qui doit être près de
-toi...
-
-Nanni écoute à peine. Il questionne avec indifférence:
-
---Qui?
-
---Pretty Pray.
-
---Pretty?
-
-Nanni n’est plus pâle. Terreux, puis blême, puis semblable aux cires
-transparentes, il semble soudain n’être plus qu’une ébauche de sa propre
-image, une ébauche où les traits indiquent celui que la couleur
-précisera.
-
-Il murmure:
-
---Pretty...
-
-Et il se tait.
-
-Et il murmure encore:
-
---Pretty...
-
-On jurerait que ses lèvres n’ont pas eu un mouvement pour former ce nom.
-Et il n’y a pas d’intonation, haine ou tendresse, pour souffler:
-
---Pretty.
-
-Un souffle, oui, un souffle de mourant.
-
-Je souris cependant et je dis:
-
---Pretty Pray... La petite Sainte?...
-
-Nanni me dévisage de ses yeux tout à coup glacés:
-
---Vous connaissez... mademoiselle... Sainte...
-
-Je lui ai fait de la peine en citant familièrement ce surnom de Pretty.
-Ses amis intimes la nomment Sainte, ou, en badinant Mlle Sainte. Mais je
-peux dire: la petite Sainte, sans offenser personne. Je l’ai vue
-débuter, cette douce comédienne, et elle a de l’amitié pour moi.
-
-Je voudrais pourtant que Nanni soit apaisé. Si je savais ce qui l’a
-ainsi abattu? C’est peut-être une ancienne union que ce nom a évoquée.
-Bah! je le saurais, je sais presque tout ce que Sainte a fait sur terre
-depuis qu’elle y tient tant de place. Quel être surprenant!
-
---C’est une amie... pour vous... une amie? ai-je demandé prudemment.
-
-Nanni réfléchit. M’a-t-il entendu? Il écoute quelqu’un en lui-même.
-
---Oui et non, répond-il... C’est une femme charmante...
-
-Il médite encore bizarrement et conclut:
-
---Charmante... sympathique... charmante...
-
-Et il appelle:
-
---Holà, Cobral!... Vas-tu nous faire attendre?
-
-Cobral est déjà à la grille. Il rit. Je crois qu’il ne s’étonne de rien,
-même pas de Nanni. Peut-être est-il habitué à lui.
-
-Nous courons vers la grille. Le brouillard flotte comme une vague
-impalpable où se marque un sillage derrière nous.
-
-Quels sont ces gens? Qui suis-je? Je ne sais plus ce que je sais, ni ce
-que je dois savoir.
-
- * * * * *
-
-L’auto est rangée devant la grille. Elle est très belle, longue,
-blanche, sentant la souplesse et l’agilité. Le nègre, accoté à un arbre
-du trottoir, ne prend pas garde à nous.
-
-Cobral nous guide. Nanni m’a pris le bras. Au delà de la route, une
-plaine. Encerclant un champ immense, des barrières. Et loin, au milieu
-de cette piste rudimentaire, des hangars. Un grand nombre de hangars.
-
-Cobral pousse une porte basse. Nous voilà dans le champ. Les pluies
-récentes ont laissé des flaques de boue que le brouillard tiède
-entretient.
-
-Nanni a son fier sourire maintenant. Moins franc qu’à sa venue, un
-sourire mince de savant, un sourire qui se tait. Il pense. Il parle. Ce
-sont deux actes sans communion. Il ne pense pas à ce qu’il dit. C’est
-curieux. Tous ces mots sont des prétextes à de petits drames. Ceux de
-Cobral aussi. Et moi, ne suis-je pas tout un drame parmi ces drames?
-
-La boue jaillit sur bottines et bottes.
-
---Vous pensez au dégel, Nanni? crie Cobral toujours en avant et qui se
-retourne...
-
---Le dégel? ricane l’autre... ah! ah! oui le beau dégel décoré
-d’ornières magnifiques... Quels canons ont passé là?
-
-Il s’arrête et, grave, murmure:
-
---Le dernier canon... voir passer le dernier canon pour la dernière
-fois... et que ce soit la fin de ces rudesses...
-
-Nous repartons. Il s’arrête encore:
-
---Le dernier héros... voilà... le dernier... On vient de voir trop de
-héros... c’est certain... trop de héros... Il faut des hommes
-maintenant...
-
-Il se prend la tête à deux mains:
-
---Pensée qui ordonne... pensée de bonheur et de calme... ah, mon ami,
-quel printemps régnera désormais dans l’âme du monde!... Et c’est
-nous... nous trois... Je l’ai tant rêvé!... J’ai été malade
-d’ambition... c’était trop lourd le poids de ce désir... j’ai été très
-mal... très mal, vous le savez... et tenez, je voudrais... écoutez...
-c’est tout simple ce que je vais faire... si... si... puéril...
-normal... et cela paraîtra géant... disons héroïque... supposez:
-héroïque... alors je voudrais, je veux bien être un héros... un héros...
-le dernier... mais je serai le premier homme... C’est pourquoi je veux
-en revenir, pour voir... pour être... vous comprenez... pour être...
-pour être...
-
-Il fronce les sourcils:
-
---Je veux revenir pour être oublié... Qu’on ne sache pas dans l’avenir
-qui je suis... Les autres, les anciens, les héros des temps héroïques,
-ne les oubliez pas. Oubliez Ugo Nanni... Ce n’est pas un héros... Ce
-n’est plus un héros... C’est un homme... Et tous les hommes ne sont que
-des hommes... Il le faut... venez... il le faut, il le faut...
-
-Cobral nous a devancés de plusieurs centaines de mètres. Je le vois
-disparaître derrière un hangar monumental.
-
---C’est là, indique Nanni, je suis content de vous le montrer. Demain,
-au retour, on le détruira. Vous verrez...
-
-Et il ajoute confidentiellement:
-
---Couvrez-vous, et d’importance... cette nuit... Vous ne savez pas comme
-il fait froid... Couvrez votre tête... vos oreilles... Moi, je ne peux
-pas... j’ai trop d’agitation dans le cerveau... comme si ma tête
-flambait... je crois, d’honneur, que ma tête flambe... C’est ce qui me
-fait aller dans le vent... ne pensez-vous pas que le vent attise la
-flamme... J’ai peut-être un panache de feu là-haut... là-haut...
-
-Il se hâte et m’entraîne. Je me plais infiniment avec ce garçon
-incompréhensible. L’énigme trépidante de ses paroles me saoule comme un
-vin trop neuf. Je suis persuadé qu’il prépare des audaces terrifiantes.
-Tout, de lui, me sera naturel et sympathique. Même d’être victime de ses
-outrances.
-
-Voici le hangar.
-
-Voici Cobral.
-
-Voici l’aigle.
-
-Pourquoi ai-je pensé ce mot: «l’aigle!» Je suis devant un biplan, un
-classique et énorme biplan, avec cet échafaudage d’ailes qui évoque un
-transport à deux ponts. Pourquoi «l’aigle»? Le journalisme a popularisé
-le cliché de «l’oiseau» que nos reporters emploient à pleins tiroirs
-pour poétiser--ou alors, pour quel insuffisant synonymat!--l’aéroplane.
-Et ce biplan mathématique et exact n’autorise même pas le pauvre
-travestissement du mot, puisqu’il est posé, sans envol, sur ce coin de
-terre comme un théorème sur le tableau noir.
-
-«L’aigle.» J’ai pensé aux ailes festonnées des aviatiks. Et ainsi, c’est
-ainsi, j’ai toujours eu cette faiblesse de disserter mentalement sur les
-exclamations intérieures qui me semblent intempestives.
-
---Ho! Nanni, qu’est cela?
-
-Je regarde quatre cartouches tricolores peints sur chacune des quatre
-ailes tendues. Les avions français portent toujours ces cocardes
-nationales, mais il n’y a point de lettre à l’ordinaire. Qu’est-ce que
-ces lettres?
-
-Nanni, qui allait vers l’appareil, revient.
-
---Que demandez-vous, ami?
-
-Le vent qui s’est levé remue doucement quelques mèches de sa chevelure.
-Il en a le front obscurci. Son menton de chef est plus volontaire que
-ses yeux, qui semblent commander pourtant. Il a sa voix chaude, nette,
-rapide aussi.
-
---Que demandez-vous?
-
---Ça... qu’est-ce que cela?... il y a des lettres sur les ailes...
-pourquoi cette lettre?... pourquoi cette lettre quatre fois?
-
-Il rit de bon cœur.
-
---Je ne peux écrire mon nom tout entier, je pense.
-
---Oui, oui, dis-je rêveusement, mais cette lettre sur ce cercle
-victorieux... Je ne peux pas oublier les meubles de la Malmaison... de
-Compiègne... de Fontainebleau... C’est prodigieux... ah, j’ai été témoin
-d’un prodige... J’ai cru voir cette lettre comme si... je l’ai vue
-ailleurs et ne l’ai pas vue depuis... Du moins, la voir sur une chose de
-guerre, quel prodige...
-
-Y a-t-il une réponse dans ses yeux?
-
-Il n’est plus auprès de moi. Il est aux pieds de l’avion et touche avec
-une sûre négligence d’amoureux tous les détails de son fidèle.
-
-Je regarde Cobral qui se tient opiniâtrement loin de nous. Je regarde
-Nanni et les aides qui inspectent l’aéro avec leurs mains sèches et des
-yeux de rats. Je regarde l’aéro, solide, léger, précieux, brutal, sans
-âme, sans élan, sans défaite, attente insensible du moteur et de
-l’espace qui feront de ces ailes des ailes.
-
-Il y a sur chacune des ailes une lettre. Je suis émerveillé de cet «N»
-qui pose un lourd éclair d’encre sur les cocardes tricolores. Pourquoi
-suis-je émerveillé? Nanni a eu la fantaisie de baptiser son aéro d’une
-initiale, la sienne, quadruplement. Quoi d’émerveillant?
-
-Je viens d’être ému, vous le sentez. Vous l’êtes aussi, peut-être?
-
-Je suis mécontent d’être ému. Bâtisseurs de ténèbres! Qu’ai-je cherché?
-qu’ai-je trouvé? Je voudrais bien qu’on me guérisse de cette tare. Ce
-n’est pas une maladie: c’est une tare et je doute qu’on me guérisse.
-Quel tourment de me créer des stupeurs et des enthousiasmes, basés sur
-des nuages d’où je retombe à tout moment. Ne suis-je pas grotesque
-d’avoir lancé mon souvenir sur des pistes légendaires et mortes qui ne
-revivront pas? J’ai honte d’être ému. Je veux cesser de l’être. Je veux
-parler à quelqu’un. Je vais parler à Cobral.
-
-Où est-il?
-
-Derrière l’aéro? Peut-être s’enquiert-il de ce qui m’a étonné. Que lui
-dira-t-on? Nanni a, de son aveu, marqué l’initiale de son nom sur les
-ailes. Cobral n’en saura pas davantage. Eh quoi! il le sait déjà. C’est
-un ami de Nanni, un habitué de la villa, et sans doute, du hangar.
-Pourquoi s’étonnerait-il lui aussi? Un aviateur militaire a de droit
-l’insigne de l’aviation française. Et peut-être lui est-il permis de le
-signer ou de le chiffrer. Ce n’est que de la bravoure, cette identité
-voyante--et vue. Pardon, pardon, je n’ai pas dit qu’il fût aviateur
-militaire. Je ne le sais pas. Comment le dirais-je? Peut-être même--que
-décider?--n’est-il pas français? Je vais trouver Cobral qui m’éclairera.
-
---Il est né en France et il est mobilisé.
-
-Cobral me répond, qui était derrière moi. Ai-je exprimé à voix haute mon
-embarras? Il répond à ma pensée. Il répond distraitement, sans quitter
-des yeux le biplan.
-
---Il est né en France.
-
-Je dis vivement:
-
---En Corse?
-
-Cobral me regarde avec étonnement, puis s’occupe à nouveau de
-l’appareil. Lentement, il proteste.
-
---Non. Pas en Corse. En Touraine, je crois: je sais qu’il est né près de
-Paris. Pourquoi voulez-vous qu’il soit né en Corse? C’est enfantin.
-
-Il prend un journal dans la poche et le déploie. Il reprend.
-
---Son nom vous trompe. C’est qu’il est d’origine italienne. Il en est
-très fier, parce que sa famille est fière de son ascendance très
-purement latine. Son parrain lui a donné le prénom d’Ugo.
-
-Il baille et parcourt le journal comme s’il y était obligé et que ce lui
-fût un vrai supplice. Il murmure des mots que je n’entends pas.
-
-Enfin il articule:
-
---Rien. Rien.
-
-Et soudain:
-
---Vous connaissez ce journal?
-
---Quel est ce journal?
-
-Il tourne une page pour regarder le titre de la feuille. Il
-l’a--oh!--oublié.
-
-Lui, peu intéressé:
-
---_L’Exigeant._
-
---Oui, c’est un bon journal, un journal du soir... Je connais des gens
-là-dedans... Certainement, je connais... je connais... que voulez-vous
-faire?
-
-Il jette encore une fois les yeux sur la feuille.
-
---C’est le numéro d’hier... Il ne donne pas les spectacles... Je
-voudrais savoir ce qu’on joue ce soir, dans les théâtres...
-
---Je peux vous renseigner peut-être... J’avais pensé, moi aussi, aller
-au théâtre ce soir... j’ai tellement travaillé la dernière nuit...
-
---Vous n’irez pas.
-
-J’ai mal entendu. Il n’invente pas cependant. Il a dit ça très bas, et
-très vite.
-
---Est-ce que Pretty Pray joue ce soir? demande Cobral, indifférent.
-
---Je ne sais pas... Je crois qu’elle est sans engagement... A moins
-qu’elle ne paraisse dans un concert de charité.
-
---Je ne vois pas la nécessité de savoir tout cela, jette-t-il sèchement.
-
-Cette brute est un maniaque. J’ignore sa manie. Mais il a le ton coupant
-des maniaques, dont la volonté n’a plus d’ampleur forte. Une volonté à
-ressort.
-
---Eh bien, reprend-il en souriant, vous êtes tout à fait bon... C’est à
-_l’Exigeant_ que vous me mènerez... Nous y ferons une édition
-spéciale... vous y signerez l’article... Il est fait depuis longtemps.
-
-Je ris bruyamment.
-
---Que vous êtes nerveux, reproche Cobral. Ménagez-vous jusqu’à ce soir.
-Mais je ne crains rien... Vous êtes un homme extraordinaire.
-Extraordinaire.
-
-La colère me guette. J’ai une envie farouche de le prendre au collet et
-de regarder ses yeux, tout le temps qu’il faudra pour savoir ce qu’il y
-a dedans.
-
-C’est lui qui me prend au revers de mon pardessus et qui explique
-doucement:
-
---Nanni vous aime beaucoup. Je ne savais pas qu’il vous connaissait. Il
-vous a vu? Rappelez-vous. Ugo Nanni, vous le connaissez parfaitement...
-
-Il ôte de mon col un fil blanc. Il a une main puissante de démolisseur
-sportif. Il a des gestes incomparables de légèreté. Et il laisse mon col
-et mon pardessus et mes yeux où il recommençait à traîner les siens, et
-il regarde Nanni s’activer près de l’aigle.
-
-Oh! encore ce mot! «L’aigle!» «l’Aigle!» Mais pourquoi l’Aigle?
-
---Nanni aurait été un grand homme pendant ces mois de guerre... un grand
-homme, mon cher... mais il était malade... il ne sortait pas... on ne le
-laissait pas sortir... il est guéri... il a fallu beaucoup de démarches
-pour le faire mobiliser... C’était un aviateur prestigieux... il a même
-brisé beaucoup d’appareils... il ne s’est pas abîmé... jamais une
-égratignure... ah, un grand homme... un grand homme... quelle
-vaillance... quelle modestie... il n’y a que trois jours qu’il a repris
-ses vols... il a été droit au but... Je n’espérais pas trouver un
-collaborateur si splendide...
-
-Il réfléchit. Il complète:
-
---Les autres seront très bien aussi.
-
-Il cherche mes yeux.
-
---Vous surtout.
-
-Je crie:
-
---Ah, mais... Ah mais... quoi?...
-
-Il dit, dans un gros rire:
-
---Moi aussi.
-
-Et il appelle:
-
---Nanni?... Nanni?...
-
-Se tournant vers moi:
-
---Vous connaissez Pretty Pray?... Je ne sais pas qui elle est... je la
-vois quelquefois... j’ai un service à lui demander... Allons vite, et ne
-dites pas de mal de moi devant elle. D’ailleurs vous ne pensez pas de
-mal de moi. D’elle non plus, je le sens.
-
---De qui? s’informe Nanni qui nous rejoint.
-
---De Sainte, répond Cobral.
-
-Nanni ne tressaille pas, et son visage ne témoigne d’aucune émotion.
-
---J’oubliais que nous devions la voir, murmura-t-il.
-
---Viens, Nanni. Es-tu prêt?
-
-Il semble transfiguré.
-
---Tout est prêt... Allons...
-
-Pourtant il hésite et s’arrête.
-
---Que veux-tu? dit Cobral.
-
---Est-il indispensable que je la voie?
-
---Oui.
-
---Ce sera très dur.
-
---Oui.
-
---Tu réponds de moi?
-
---Je réponds d’elle. Toi, tu réponds de toi.
-
---Si je le croyais! Tu ne sais pas, Cobral, comme il est grave que je la
-rencontre aujourd’hui... je ne l’ai pas vue... depuis... depuis... ah!
-que de mois...
-
---Rien n’est mort.
-
---Rien n’était né.
-
---Tout naîtra peut-être.
-
---Je sais que non, Cobral, et cela me fait peur. Pourquoi m’obliges-tu à
-la voir?
-
---Tu la verras plusieurs fois aujourd’hui.
-
---Si je viens à bout de ces minutes, je serai... je serai...
-
---Tu seras un homme.
-
-Cobral commande.
-
-Nanni a dans le regard une exaltation de martyr. De quoi, de qui est-il
-l’apôtre?
-
-Nous allons vers la route. Minuscules, tous les trois, au milieu du
-terrain d’aviation. La boue s’acharne. Nous ne nous apercevons plus de
-rien. Moi, je suis passionnément une tragédie que le front de Nanni me
-révèle entre deux bonds de sa chevelure.
-
---Nous allons chez elle, dit Cobral, sans le regarder, nous allons chez
-Pretty pour une chose grave. Il faudra que tu sois très fort.
-
-Nanni, dans une acceptation sereine, murmure:
-
---Je crois que tu peux me demander l’impossible... Je pourrai
-l’impossible... l’impossible, si tu veux...
-
---Je ne te demande que l’immobilité, continue Cobral qui marche
-toujours, les yeux loin de nous.
-
---L’immobilité?
-
---Si tu crois... si tu vois... que... que ton ami Cobral... au cours de
-cette journée... agit... pour un autre... comprends-tu? pour un autre
-que toi... es-tu capable de...
-
---Pour elle?... Pour un autre?...
-
---Peut-être... elle... et un autre...
-
---Et toi, tu aideras?
-
---Oui.
-
-Nanni va s’arrêter. Il respire un peu plus durement.
-
-Cobral demande:
-
---Eh bien...
-
---Eh bien, je ferai ce que tu voudras.
-
---Es-tu capable de ne pas te trahir?
-
---Je ne me trahirai pas.
-
---Es-tu capable de ne pas souffrir?
-
-Nous marchons en silence. Nanni a sur les lèvres--comme elles sont
-pâles, ses lèvres!--un pauvre sourire. Il voudrait donner un ton
-plaisant à ce qu’il dit. Il ne peut même pas parler.
-
-Et puis, tous les muscles de l’âme tendus à le tuer, il répond
-tranquillement, comme s’excusant d’une distraction:
-
---Au fait, je ne souffrirai pas.
-
-L’auto nous emporte vers Paris.
-
-La mairie du Bourget porte huit heures et demie sur son horloge.
-
-
-
-
-_Neuf heures._
-
-
-Cobral assiège la porte de Pretty aussi rudement que la mienne. Quelle
-catapulte! Nanni et moi sommes encore dans l’ascenseur, et lui qui a
-monté l’escalier en quatre bonds, carillonne, carillonne comme il
-tirerait le canon.
-
-Une femme de chambre. Cobral la bouscule. Il entre. Nous le suivons. Il
-disparaît. Nous demeurons dans l’antichambre, la camériste nous regarde,
-stupide. Des portes claquent. Je n’aime pas ces façons d’entrer chez les
-femmes.
-
-Une voix. C’est Pretty.
-
-Elle est furieuse. Je suis content. Elle vient. Je suis exaspéré des
-manières de Cobral. Je retrouve d’un coup ma colère du réveil. Je me
-fâcherai!... Nanni est muet. Il va pousser la porte du palier que la
-femme de chambre, effarée, a oublié de refermer.
-
-Pretty est furieuse. Pretty est grandement furieuse. Elle crie. Je ne
-distingue pas les mots qu’elle dit. Je reconnais sa voix de théâtre. Sa
-voix des jours où elle dit des choses lyriques.
-
-Cobral revient. Il sourit. Je ne me fâcherai pas. Je ne le giflerai pas.
-Je ne l’étranglerai pas. Il sourit comme un bonhomme qui aurait pris un
-goujon--vivant--après douze heures de faction à la ligne.
-
---Entrons là, dit-il.
-
-Et il se jette dans un boudoir où il nous offre des sièges. Audace. Ah,
-brute!
-
-Presque aussitôt, Pretty.
-
-Elle mérite qu’on l’appelle Sainte, ce matin, car elle est un petit
-charme parfait. Pas coiffée, pas maquillée, les yeux gros, elle sort du
-sommeil et du lit, et dans son peignoir rose on dirait une gosse d’album
-anglais qui va voir à la cheminée ce que saint Nicolas a semé dans ses
-socques. Bonjour, Sainte.
-
-Pretty ne me tend pas la main. Elle ne voit pas Nanni. Elle ne vient que
-pour Cobral.
-
-Toute frémissante:
-
---C’est trop long? crie-t-elle, c’est trop long, n’est-ce pas? de
-m’envoyer la femme de chambre et d’attendre que je vous fasse entrer?...
-Dans ma chambre!... dans ma chambre!... vous!... vous!...
-
-Cobral est un mufle.
-
-Mais il sourit.
-
---Est-ce que vous avez l’habitude d’entrer chez les gens?... de faire la
-lumière?... de les tirer du lit?... et d’éclater en paroles
-saugrenues?... si c’est votre genre, il faudra...
-
-Je risque:
-
---Oui, c’est son genre... Exactement son genre.
-
-Pretty me regarde.
-
---Vous ici?... Vous pratiquez le même sport?... Eh bien, vous me
-plaisiez beaucoup mais je me demande si vous n’êtes pas aussi un...
-
-Quoi? Elle freine. Il est temps... Elle a vu Nanni. Elle s’apaise.
-
---Bonjour, monsieur Nanni, comment allez-vous? Je suis contente de vous
-voir chez moi.
-
-Nanni s’entrave dans une salutation précieuse. Pretty nous interrompt.
-
---Je suis dans un état de rage... inexprimable... je ne sais comment
-cela passera... il y a visite et visite... on ne viole pas une maison...
-
---Ne vous emportez pas, dis-je, et songez que Nanni et moi sommes restés
-à la porte.
-
---Enfin, s’exclame-t-elle, que diriez-vous si l’on vous éveillait de
-cette façon-là?
-
---Je dirais... je dirais...
-
---Ma chère amie, décide Cobral, nous perdons du temps.
-
---Le mien.
-
-Elle tape du pied, gentiment.
-
---Il faut que je vous parle, dit Cobral, qui ne sourit plus.
-
---Vous attendrez mon bon plaisir.
-
---Peut-être.
-
-Elle est partie. Nanni est impassible, résolument. Cobral prend un livre
-sur la petite bibliothèque et le feuillette comme si Pretty n’était pas
-brusquement disparue, ou comme si elle n’était jamais venue dans cette
-pièce.
-
-Tout y est bleu et gris. Beaucoup de statuettes. Une chaleur intime. Sur
-la fenêtre qui découvre les Tuileries et la rue de Rivoli, se profile un
-Dionysos de marbre. Des livres, des livres. Des fleurs. Une gerbe de
-mimosas, bientôt fanés mais dont la saveur lourde--une fleur qu’on
-respire avec la bouche--étourdit.
-
-Nous sommes chez une femme intelligente et qui aime la vie. Pretty me
-plaît beaucoup.
-
-Cobral se lève et sort du boudoir.
-
-Une sonnerie bientôt. Sonnerie qui insiste. La femme de chambre vient.
-Elle n’est pas remise de son affolement. Pauvre petite, comme je la
-comprends. Est-ce que je suis remis de cette matinée hâtive?
-
---Mademoiselle attend ces messieurs.
-
-Elle nous mène à la chambre de Pretty. Jolie chambre pensive où il n’y a
-pas trop de meubles et pas trop de dentelles. Ce n’est pas une chambre
-d’actrice, Dieu merci. Mais que fait Pretty? Elle s’est recouchée.
-Paresseuse!
-
-Cobral est assis déjà près du lit.
-
-Pretty nous fait un sourire. Elle a retapé sa coiffure et s’est inondée
-de poudre. Elle est armée de pied en cap. Pourtant je ne conçois pas
-qu’elle nous reçoive si familièrement.
-
-Mais comme si elle me devinait:
-
---Je crois que ma classique pudeur est très en déroute ce matin... Tant
-pis pour moi, je n’ai pas le courage de rester debout à ces heures
-sensationnelles. Asseyez-vous... Prenez ce fauteuil, Nanni, et
-approchez.
-
-Elle lui rit fraternellement.
-
-Il s’oblige à sourire. Il y réussit. On dirait de ces sourires peints
-sur marionnettes ou sur ces figures, dans les foires, qui sont aux
-boutiques dites «Massacres».
-
---Que me veut-on?... Fumez si cela vous amuse... Ce me sera agréable...
-
-Cobral parle:
-
---Pourquoi ne jouez-vous rien actuellement?... je sais, je sais... la
-guerre... eh bien c’est la raison de faire de la belle besogne... vous
-ne trouvez pas que «ceux qui restent» abusent du café-concert et de la
-revue à petit spectacle... triste, triste... Donnez-leur des
-chefs-d’œuvre... c’est-à-dire vous-même... assez de femelleries...
-
-Pourquoi ces banalités?
-
-Mais il les distille subtilement. Il flatte. A la réflexion la flatterie
-est grossière, mais il la détaille en grand acteur. Pretty n’a pas du
-tout l’air de l’entendre. Elle est dans le ravissement. Petite Pretty,
-qui aime renier ses anciennes idoles, quand on l’y invite adroitement.
-
-Idoles, non, je ne peux dire qu’elle ait eu pour idoles ses buts oubliés
-et son répertoire de début. Pretty Pray n’est pas une vieille dame; mais
-elle a vingt-quatre ans et, depuis six ans, elle a vu bien des choses.
-Elle a débuté dans une bonbonnière, où l’on affichait des
-polissonneries. Elle passait pour Anglaise. Il est vrai qu’elle est née
-à Cricquebœuf et qu’elle est blonde. Elle a travaillé ensuite la
-tragédie racinienne au Conservatoire. Impatiente d’attendre des prix et
-des récompenses, elle est revenue aux légèretés, et le music-hall a
-connu des sketches où elle chantait et dansait intrépidement. Mais je ne
-vous conterai pas sa carrière. Vous la connaissez mieux que moi. Un
-jour, le hasard l’a jetée dans les bras d’un faiseur de drames
-littéraires et, souple comme un courtisan, elle a saisi en un tour de
-main des intentions et des idées que ne lui avait pas apprises son début
-sans envergure. C’est depuis ce temps-là qu’elle aime être appelée
-Sainte par ses amis. Je la soupçonne de haïr son nom réel de Pretty
-Pray, qui est un peu badin pour cette amie des poèmes sérieux et des
-comédies pathétiques.
-
-J’aime bien l’appeler Sainte.
-
-Si elle l’osait, elle se ferait afficher sous ce nom quand elle joue.
-
---Vous êtes très attachant, Cobral, mais je ne pense pas que vous me
-jetiez à bas du lit pour me parler du théâtre à venir et de la moralité
-des civils, n’est-ce pas?
-
-Un rayon de soleil coule par la fenêtre. Un soleil convalescent.
-
-Je n’aime pas qu’elle parle à Cobral comme à un ami. Où se sont-ils vus?
-Je croyais connaître la vie de Sainte, et je l’ai vue assez souvent ces
-dernières semaines pour savoir quels sont tous ses amis actuels. Je suis
-un sot, voilà. Comme si, après les plus généreuses confidences de
-n’importe quelle femme, il ne convenait pas de se demander: «Quelles
-choses importantes m’a-t-elle cachées?»
-
-Trop souvent, Sainte m’a dit: «Je n’ai pas de secrets pour vous.» Elle a
-dû me taire les plus beaux détails, avec délices.
-
-Cobral abuse de ses éclats de rire. Il sera bientôt visible pour tous
-que c’est de l’imitation.
-
---Ma chère amie, dit-il gaiement...
-
-Oh, comme ces façons affectueuses m’insupportent!
-
---Ma chère amie...
-
-Pourquoi m’insupporter? Les amis de Sainte me doivent être aussi
-étrangers que les deux ou trois petites passions de son petit cœur.
-C’est vrai que je n’ai jamais pensé à son cœur, ni à tout ce qui
-s’ensuit, mais son amitié m’amuse. Donc je suis jaloux de ses amitiés
-nouvelles.
-
---Ma chère amie, ma visite précipitée a deux mobiles...
-
---Mon réveil et ma colère.
-
-Il fait à cette plaisanterie un succès de joie indulgente.
-
---Non... une invitation à accepter... Un service... à rendre.
-
---Vite, parlez-moi de l’invitation...
-
-Et elle bat des mains avec un enthousiasme parodié.
-
---J’ai un service à vous demander... reprend Cobral... c’est moi qui
-vous le demande... mais au nom d’une cause considérable...
-considérable... comme vous le diront ces messieurs.
-
-Sainte, qui croit à une farce, nous interroge des yeux. Nous demeurons
-impénétrables.
-
---C’est un très gros service... que vous pouvez me rendre... nous
-rendre... facilement...
-
---Eh bien, dites de quoi il s’agit, et je vous répondrai.
-
-Elle s’impatiente. Cobral semble disposé à prendre son temps maintenant.
-
---J’ai eu entre les mains, narre-t-il, un programme de la matinée que
-donne aujourd’hui l’Union Cordiale... Une belle manifestation
-franco-anglaise... vous y paraissez... Cela me fait plaisir... Le
-Président de la République vous applaudira...
-
---Ce n’est pas la première fois, rétorque Sainte, et les ministres
-aussi. Il y aura des ministres...
-
---Cela est improbable, se moque Cobral, car c’est grande séance à la
-Chambre... les ministres y seront tous... ils y seront tous... tous...
-vous ne le saviez pas?
-
---Comment le saurais-je?... Les événements politiques me sont inconnus.
-
---Inconnus? Inconnus?... Et les hommes politiques vous sont inconnus?
-
---Evidemment... vous posez des questions... des questions...
-
---Je ne demande rien... Vos secrets sont à vous... Je ne vois pas
-pourquoi je voudrais vous les prendre... Je ne les prendrai certainement
-pas...
-
-Cette conversation me paraît bête et misérable. Nanni ferme à demi les
-yeux. Est-ce pour ne pas la voir? Est-ce pour mieux la voir? Elle est
-très belle, notre blonde Sainte, accoudée à l’oreiller; si elle est plus
-belle encore dans le cœur fougueux de Nanni, comme elle doit être belle!
-
-Elle se tait, agacée par le ton sournois de Cobral. Elle dit avec un peu
-d’aigreur:
-
---Cobral, vous êtes ennuyeux... si vous avez quelque chose à me
-demander, demandez.
-
---Que direz-vous tout à l’heure à la matinée du Trocadéro? C’est au
-Trocadéro, n’est-ce pas?
-
---Oh! cet homme qui répond aux questions par des questions... Oui, c’est
-au Trocadéro...
-
---Merci... Quels poèmes direz-vous?
-
---Je ne sais encore... Le programme porte: «Poèmes» par Mlle Pretty
-Pray.
-
---Poèmes de qui?
-
---De quelqu’un qui me plaira... Si je savais qui me plaira d’ici la
-matinée, j’aurais un bonheur de première classe.
-
---En attendant, vous êtes nerveuse... Donc vous direz des vers...
-
---Oui, oui, oui et oui... des pauvretés sans doute... Parce que les
-poètes m’ont tout l’air d’être au garage depuis qu’il leur faut célébrer
-des faits au-dessus de leurs petites histoires...
-
---Pretty, vous êtes injuste... Les poètes ont toujours été ceux qui
-peuvent le mieux exprimer la séduction ou la douleur de la vie
-quotidienne... Ils n’ont pas changé... Il n’y a plus de vie quotidienne,
-il y a un trou dans l’espace et dans le temps, cratère inquiétant dont
-les vapeurs annoncent le dernier cercle de l’enfer--ou le premier...
-Dante est mort, chère amie, et les bons jeunes gens qui écrivent ont
-assez de peine à écrire en français... si vous leur demandez de penser
-par surcroît...
-
---Il y en a sans doute qui ont d’autre but que des rimes insensibles et
-du bruit sous les mots! Qu’ils viennent!
-
---Je viens.
-
---Quoi?
-
---Pretty, vous serez un ange... Pretty, je vous nommerai Sainte avec des
-inflexions mélodieuses si vous déclamez ceci à la matinée du Trocadéro.
-
---Qu’est-ce qui vous prend?
-
-Je suis plus stupéfait que Sainte. Cobral tire de son portefeuille un
-beau papier de format princier, plié en quatre, qu’il tend à Pretty.
-Cobral serait poète, écrivain, littérateur?
-
---C’est une sorte d’hymne, dit-il.
-
---Je ne le dirai sûrement pas aujourd’hui, crie vivement Pretty; il est
-d’une grande longueur et j’ai trop de conscience pour risquer une chose
-que je n’aurais pas le temps d’étudier.
-
---Vous le direz, maintient Cobral...
-
---Que je le lise, s’il vous plaît.
-
-Elle parcourt le manuscrit. Cobral affecte de s’intéresser au couvercle
-d’un drageoir ciselé qu’il manie avec des chatteries d’antiquaire. Nanni
-est comme absent. Comment croire qu’il y a une goutte de sang et une
-étincelle de nerf dans ce corps statufié correctement sur un fauteuil?
-Je ne songe qu’à Pretty, à la délicate Sainte, dont les yeux étroits, la
-bouche sans volupté et les épaules découragées ont un grand pouvoir de
-charme triste sur moi.
-
-Elle a lu, elle rit à n’en plus finir.
-
---C’est beau, ma chère amie? interroge Cobral gravement.
-
-Sainte, rit, rit, rit éperdument.
-
---Je savais... oh! Cobral... je savais... je savais que c’était pour
-rire... eh bien, je ris... c’est réussi... voyez! je ris... je ris...
-
---Pourquoi riez-vous?
-
-Elle pousse de petits cris aigus.
-
---Il demande... il demande... vous demandez pourquoi je ris...
-
-Elle étouffe. Elle tousse. Elle revient à son petit air digne qui me
-plaît tant.
-
---Vous direz ces pages, n’est-ce pas? reprend Cobral sans gaîté et sans
-solennité... vous les lirez au Trocadéro.
-
-Sainte est dégrisée de son élan comique.
-
---La plaisanterie est finie, mon cher... j’ai ri... ne me demandez pas
-autre chose...
-
---Justement, je vous demande autre chose... je ne vous demandais pas de
-rire... je vous demande...
-
---Alors, faites dire vos vers par un clown...
-
---Laissons cela, intime Cobral.
-
-Une pause. Sainte a peut-être blessé Cobral. C’est ce qu’elle est
-occupée à chercher. Nanni demeure indifférent à tous ces propos. Moi, je
-m’entête à ne rien comprendre.
-
-Cobral allume une cigarette et la flamme du briquet éclaire son sourire
-revenu.
-
-Sainte se tourne vers Nanni.
-
---Pourquoi, lui dit-elle doucement, ne m’avez-vous pas donné de vos
-nouvelles?
-
-Nanni livre aux yeux de Sainte ses yeux de pierre usée. Elle en a une
-impression amère. Elle n’aime pas semer le mal.
-
---Nanni a dû faire des prodiges, dit-elle en me regardant.
-
-Je rougis. Je crois que je dis:
-
---Il en fera.
-
-Mais la peine de Nanni et les rampements de Cobral me troublent
-âprement.
-
---Nanni, intervient Cobral, Nanni...
-
-L’appelé parvient à mettre un peu de sourire naturel dans ses yeux où la
-vie se rallume une seconde.
-
---Nanni, puisque Sainte ne veut pas m’entendre, dites-lui, je vous
-prie...
-
---Ah! non, crie-t-elle, vous ne voulez pas lui faire répéter vos
-prétentions humoristiques?
-
---Nanni, mon cher Nanni, veux-tu soumettre à Mlle Pretty Pray
-l’invitation dont nous sommes chargés?
-
---Quelle invitation? balbutie Nanni. Je ne sais pas de quelle invitation
-tu me parles.
-
---Vous l’intimidez, ricane Cobral. Et vous, dit-il vers moi, ne
-direz-vous pas?...
-
---Vous oubliez que je ne suis au courant de rien.
-
---Que de temps gaspillé, gronde-t-il, en se levant.
-
-Et il marche par la chambre.
-
-Il s’arrête soudain et cherche les yeux de Sainte.
-
---Vous avez entendu parler de Mme de Hocques?
-
-Sainte tressaille.
-
---Mme de Hocques!... Celle?...
-
---La milliardaire... la bonne... la belle... la grande... la seule...
-
---Oui... j’ai entendu parler... j’ai beaucoup entendu parler de Mme
-de... de cette dame...
-
---Ce n’est pas elle qui vous envoie ce poème, mais elle serait contente
-que vous le disiez... Bah, puisque vous ne voulez pas...
-
-Sainte rit nerveusement.
-
---C’est inouï qu’elle soit mêlée à cette histoire de... de matinée... et
-de poème...
-
---Peuh!... Elle y est mêlée... elle y est à peine mêlée... seulement
-elle veut vous voir... elle veut absolument vous voir... dans le plus
-bref délai...
-
-Il reprend sa marche sur le tapis.
-
---Ho! dit-il devant une petite toile mal encadrée, si vous l’avez payé,
-celui-là vous a coûté cher... Mais c’est un cadeau, je gage... ah! si
-j’avais le pareil dans ma chambre à coucher... bravo... c’est un vrai...
-et un beau... peut-être n’y connaissez-vous rien... si... vous devez
-aimer cette peinture... c’est un cadeau royal... royal...
-
-Sainte s’en prend à Nanni:
-
---Votre ami est le plus insupportable des hommes... Vous voyez que je
-dis vrai... On ne peut causer avec lui deux minutes en sécurité...
-
-Cobral se retourne:
-
---Vous me parlez, ma chère?
-
---Pas du tout.
-
---Excusez-moi.
-
-Il revient à la peinture.
-
---Cobral, dites, Cobral...
-
---Quoi donc, Sainte entre toutes les saintes?
-
---Pourquoi me disiez-vous que cette dame... Mme de... de...
-
---De Hocques?
-
---Oui... Mme Hocques... voulait... veut...
-
---Je suis un enfant! J’oubliais l’essentiel. Mme de Hocques m’a chargé
-de vous prier à déjeuner pour ce matin.
-
---A déjeuner? Chez elle?
-
---Chez elle, Sainte... Et vous aurez en face de vous votre ami Cobral...
-et monsieur l’aviateur que voici... et monsieur l’écriveur que voilà...
-
---A déjeuner? répète Sainte, interdite.
-
---Ce sera intime et important... Il y aura un grand général... Ah! vous
-ne vous doutez pas quel général elle a invité... un général connu...
-oui, Sainte... un général connu... historique.
-
---C’est sérieux? Elle me fait inviter?
-
---Petite dame, vous êtes incrédule et c’est charmant. Mais les minutes
-ont une valeur considérable. Vous allez donc sauter de ce lit soëf et
-amollissant. Vous revêtirez le tailleur le plus chic et le plus sobre
-que vous possédiez et dans notre compagnie, vous irez à l’hôpital
-d’Antin où Mme de Hocques, bienfaitrice et infirmière, sera heureuse de
-vous voir.
-
---Mais, discute Sainte, doutant, cette dame ne me connaît pas. Pourquoi
-veut-elle que je vienne?
-
---Elle me connaît, dit Cobral. Cela suffit. Vous déjeunerez donc chez
-elle et, pour ne pas la contrarier, si elle vous parle du Trocadéro,
-vous lui direz que vous y déclamez un poème de Cobral. Jean-Pierre
-Cobral, français.
-
---Et il faut que je me lève et que je vous suive et que...
-
---Il paraît, insinue Cobral, qui s’est approché de la fenêtre et
-tambourine des improvisations, il paraît qu’elle nous fera déjeuner avec
-un homme politique, ce jeune ministre vous savez... cet orateur?... vous
-devez connaître son nom... Cardiette... René Cardiette... il parle cet
-après-midi à la Chambre... il interpelle sur une loi nouvelle... pour
-lever une classe de plus... vous ne l’avez jamais vu?
-
-Je n’entends plus que la vitre en batterie sous les doigts de Cobral.
-Sans lever les yeux, j’ai senti Sainte s’immobiliser et retenir son
-souffle. Elle est pétrifiée. A côté de moi Nanni a reçu un choc
-terrible, car il a durement ahané: c’est fini, il soupire légèrement
-comme s’il dormait d’un sommeil fluide et heureux.
-
-Sainte reste figée sous ses couvertures.
-
-Les autos font un bruit de houle sous les fenêtres. Le soleil touche le
-lit et grimpe jusqu’à la bosse que font les pieds de Sainte sous la
-soie.
-
-Elle baille, la petite masque, et s’étirant un peu, murmure:
-
---Il est dit que je ne pourrai jamais être reine fainéante... Je vais
-m’habiller... Mais il faut vous éloigner...
-
-Et elle fait une moue admirablement composée.
-
- * * * * *
-
---Allez tous dans le salon, ordonne-t-elle.
-
---C’est trop loin, dit Cobral. Vous auriez le temps de vous rendormir.
-Je ne vous le permets pas.
-
---Alors, tous, au tableau. Je vous donnerai le signal du retour.
-
-Et de regarder, Cobral, Nanni et moi, le petit tableau qui intéressait
-Cobral. C’est un F. Luini. C’est une merveille. Il y a un ange tout à
-fait équivoque dans le coin gauche. Mais un ange équivoque ne me
-surprend pas, quand je suis en compagnie de Cobral, de Nanni et de
-Sainte.
-
-Derrière nous, un bruit d’étoffes agitées. Un pied nu sur la peau sourde
-qui le reçoit. La porte s’ouvre. Les mules font sonner la dalle du
-cabinet de toilette.
-
---Retournez-vous si mes anges ne vous amusent plus... Mais défense
-d’entrer...
-
-Elle s’active. Le cristal tinte, le nickel choque l’ivoire, l’eau ronfle
-dans les faïences.
-
---Rien ne m’est plus pénible que de vous savoir là pendant ma toilette.
-C’est odieux...
-
---Mettez-nous à la porte, crie Cobral.
-
-Nanni est charmé de cette proposition. Il voudrait bien s’en aller.
-
---Eh bien, partez! répond Sainte sans conviction... Je dis ça et je sais
-que vous ne partirez pas...
-
---Vous constaterez que notre attitude est infiniment respectueuse...
-
---C’est heureux.
-
-Un linge mouillé claque sur de la chair jeune. Nanni souffre.
-
---Savez-vous l’heure? interpelle Cobral... Il est dix heures... Il est
-dix heures, mademoiselle...
-
---Il n’est que dix heures?
-
---Il est déjà dix heures... On nous attend à onze heures.
-
---Misérable! Il ne me faut pas vingt minutes pour ma toilette...
-
---Je comprends cela. Et il vous en faut vingt pour mettre vos bagues. Et
-il vous en faut encore vingt pour dire des tendresses à votre miroir. Et
-je ne parle pas du quart d’heure de grâce qui représente soixante
-minutes, bon poids.
-
---Je n’entends pas ce que vous dites. Sonnez ma femme de chambre.
-
-Cobral sonne.
-
---Et ne parlez plus. Il n’y a que vous qui parlez. Laissez parler les
-autres.
-
-La femme de chambre va au cabinet de toilette.
-
-Je voudrais avoir l’air naturel.
-
---Sainte, je suis fâché...
-
---Pourquoi?
-
---Je ne savais pas que Cobral fût votre ami.
-
---Vous êtes bon! Je ne savais pas qu’il fût le vôtre.
-
---Ah, je ne le savais pas non plus.
-
-Elle n’a pas compris, mais elle rit et je ris.
-
---Et Nanni? Pourquoi ne dit-il rien? dit-elle soudain.
-
-Nanni se tait, sombre. Il regarde la porte ouverte du cabinet de
-toilette où l’on ne voit qu’une ombre mince et nue aux mains d’une ombre
-juponnée.
-
-Cobral furète en fredonnant imperceptiblement, et ses yeux ne quittent
-pas les gravures et les croquis pendus aux cloisons.
-
---Nanni, vous n’avez rien à me dire? Vous savez que les autres
-m’ennuient. Vous seul m’intéressez. Depuis tant de mois, vous voilà
-devenu tout nouveau pour moi.
-
---C’est cela. Vous m’avez oublié.
-
-Il veut rire. Sa voix est mal accordée.
-
---Oublié, ah que non! j’ai tant de fois pensé à vous. J’ai retrouvé une
-lettre, figurez-vous, le mois dernier, j’ai retrouvé une ancienne
-lettre, une belle lettre. Vous m’en écrirez de semblables?
-
---Je ne crois pas.
-
-Il y a du bruit dans le cabinet de toilette. Nanni a parlé très bas.
-
---Je n’ai pas entendu, crie Sainte. Que disiez-vous, Nanni?
-
---Rien de plaisant.
-
---Vous savez bien que vous me plaisez.
-
-Cobral intervient.
-
---Vous n’avez pas de honte de troubler cet aviateur candide avec votre
-coquetterie?
-
---De quoi vous mêlez-vous?
-
-Sainte est presque fâchée.
-
---Je ne peux pas dire à Nanni qu’il me plaît? Il est à moi autant qu’à
-vous. Je le connaissais avant de vous connaître. Et avant même que vous
-ne le connaissiez, sans doute... Vous me plaisez beaucoup, Nanni. Et je
-suis heureuse de déjeuner avec vous. Heureuse, je vous dis...
-
---Ce n’est pas à cause de moi que vous êtes heureuse.
-
---Qu’est-ce que vous dites?... A cause de quoi serais-je heureuse?
-
-Nanni fait un geste d’indifférence--qu’elle ne peut voir--si brusque et
-si gauche qu’il renverse une tasse du nécessaire posée par la camériste
-sur le guéridon. Des miettes de porcelaine sur le plancher.
-
---Une catastrophe? J’ai entendu... Qu’est-ce que vous avez cassé?
-
---Une tasse...
-
---Oh! méchant... Qui a fait cela?
-
---Moi, dit Cobral...
-
---Je croyais que c’était Nanni.
-
---Je vous crie que c’est moi.
-
---Ne criez pas. Vous êtes impardonnable. Que disiez-vous, Nanni?
-
---Je ne disais rien.
-
---Vous étiez plus bavard jadis.
-
---On change.
-
-Les petits pieds trottent à bottines autoritaires sur les dalles.
-
---Dans cinq minutes je serai prête. Encore un sou de poudre et trois
-centimes de rouge.
-
---Ne mettez pas trop de rouge, conseille Cobral. Il n’aime pas les
-femmes de théâtre.
-
-Je demande:
-
---Qui?
-
-Sainte n’a rien dit. Nanni s’assied, une bouffée de sang au visage.
-
-Enfin la voix de Sainte:
-
---C’est vous qui n’aimez pas les femmes de théâtre, Nanni?
-
-Il s’irrite.
-
---Il ne s’agit pas de moi, voyons.
-
-Plus calme, il se reprend et atténue:
-
---Je ne les aime pas. Mais vous n’en êtes pas une.
-
-Le rire de Sainte.
-
---C’est bien là le compliment que je préfère.
-
-Je remarque:
-
---Vous n’étiez pas ainsi autrefois.
-
---On change.
-
---Vous aussi? raille Cobral.
-
---C’est vrai, s’amuse Sainte. Nanni vient de dire les mêmes mots. Nous
-avons changé tous les deux.
-
---Et ça n’a rien changé, résume Cobral.
-
-Nanni se passe les mains sur les cheveux pour les aplatir
-définitivement. Il a de petites mains d’homme sensible. Il a sur le
-visage une volonté qui tuera sa sensibilité--ou qui le tuera, lui.
-
---Au moins, dit-il péniblement, vous n’avez pas changé d’aspect. On vous
-prend toujours pour une jeune fille. Je sais que cela vous est agréable.
-
---Vous vous décidez à dire des gentillesses spontanées. Il est grand
-temps. Vous non plus, vous n’avez pas changé d’aspect. Peut-être l’air
-un peu moins du condottiere. Vous êtes plus moderne. Mais vous avez été
-malade? Cela laisse des traces.
-
---Ce n’est pas la maladie qui m’a changé. C’est la solitude.
-
---Vous n’aviez pas d’amis?
-
---Je n’ai pas d’amis.
-
---Et Cobral?
-
---Je ne le connaissais pas, il y a quinze jours. Et Monsieur n’est mon
-presque ami que depuis ce matin.
-
---Vous étiez seul?
-
---Comme une île perdue.
-
---Eh bien, les îles ne vont pas à la dérive.
-
---Qui vous dit que j’aille à la dérive?
-
---Vous ne comprenez pas. Je veux dire que l’isolement a dû vous rendre
-très fort.
-
---Très fort, dit Nanni.
-
-On dirait un gamin qui va pleurer.
-
---Vous voyez que vous aurez le temps de dire votre mot dans cette
-guerre.
-
---Mon mot? Le dernier. Le dernier de la phrase.
-
---Quoi? Je n’entends pas.
-
---Rien de sérieux. J’essayais de résumer mon propre rôle à mes yeux.
-
---Vous planez au-dessus de la tuerie, je pense?
-
---Je suis aviateur.
-
---Moralement surtout vous planez. Peut-être regrettez-vous l’ancienne
-cuirasse des ancêtres, envahisseurs de cités et de marquisats. J’ai lu
-Machiavel pour m’amuser.
-
---Je ne l’ai pas lu.
-
---Il donne toutes les armures qu’il faut, celui-là.
-
---Je n’ai pas besoin d’armure. Il faut que personne n’en ait besoin. On
-a trop défendu et on a trop attaqué. Il ne faut plus être assailli. Il
-ne faut plus tuer. Il faut tuer la guerre. Il faut tuer la guerre.
-
-Sainte dit:
-
---Suzanne, donnez-moi le petit chapeau bleu à brides. C’est celui que je
-préfère.
-
-Nanni piétine et trépide et crispe sa main sur le dos d’une chaise.
-
---L’armure, dit-il, j’en ai perdu le goût dans la solitude... Me
-croiriez-vous? moi, pauvre rêveur qui fus une sorte de poète dans
-l’aviation, je croyais, à réfléchir, face à mes quatre murs
-inintelligents, avoir des fautes lourdes sur le cœur, et l’injustice aux
-mains... J’ai tant aimé la chasse... j’ai tellement chassé... dans tous
-les pays du monde... levé, flairé, traqué, tué jusqu’au dégoût... toutes
-ces bêtes en fuite je les revoyais dans ma torpeur morbide... et chaque
-évocation me conduisait à décréter: «plus de fusils»... Il faut ne plus
-avoir à se défendre... ni besoin de conquérir... ni besoin d’amasser...
-ni besoin de dévorer... et que l’apaisement soit éternel...
-
-Il rit violemment et, s’arrêtant:
-
---A moins qu’une seule bête soit coupable... et il faut la tuer pour
-sauver les autres... un seul crime... le dernier... le plus beau...
-bientôt, bientôt, bientôt, c’est promis...
-
---Vous dites des rébus, lui jette Sainte gaiement.
-
-Elle se campe dans l’embrasure, simple et parfaite des bottines au
-chapeau, avec un tailleur bleu aussi sommaire qu’il est possible et plus
-élégant qu’on ne l’espérait. Elle se gante en parlant.
-
---Avouez que j’ai brûlé les étapes.
-
---Quarante minutes, note Cobral, penché sur sa montre.
-
---Je suis en avance. Nous irons à pied. J’ai envie de marcher. Jusqu’à
-l’avenue d’Antin il y a bien dix minutes.
-
-Mais elle s’exclame:
-
---Je n’ai pas déjeuné.
-
-Les petits pains, le beurre, les toasts, attendent sur le plateau dont
-Nanni a brisé la tasse.
-
---Vous m’avez tellement occupée que je n’ai plus faim. Mais je vais
-boire le chocolat... Apportez une tasse, Suzanne.
-
---Ce serait trop long, défend Cobral... Vous boirez à la régalade...
-Ouvrez la bouche.
-
-Nous rions. Sainte s’amuse. Que nous sommes jeunes et contents pendant
-une minute! Et la terreur pourtant, ou l’angoisse, nous harcèlent.
-
-Sainte s’assied, renverse un peu la tête et Cobral verse de haut le
-chocolat dans la petite gueule fraîche de notre amie.
-
-Je ne sais pas ce que je fais là. Je suis heureux d’y être. Je regarde
-Nanni. Une larme au coin de sa paupière. Elle roule.
-
-Il rit plus fort que moi.
-
---Venez.
-
-Sainte nous emmène maintenant. Il n’y a plus de soleil sur le lit ou
-dans la chambre. Une pendule ancienne nous regarde passer dans
-l’antichambre. Elle bat sa mesure sèchement, fièvreusement, comme si
-elle avait hâte d’en finir.
-
-
-
-
-_Onze heures._
-
-
-Comme nous atteignons le premier étage de l’hôpital d’Antin, un orage de
-bravos et de hourras se déchaîne derrière le mur du palier.
-
-Personne pour nous guider. Cobral ouvre une porte, à lui familière, et
-nous voici dans une grande salle vide. Odeur de phénol, d’iode,
-d’antisepsie.
-
-Sainte s’appuie au bras de Nanni.
-
-Une autre porte. Le réfectoire.
-
-Huit cents blessés achèvent de déjeuner, huit cents jeunes hommes de
-toutes classes, de tous climats, de toutes expressions, la tête
-enturbannée de pansements, le bras en écharpe, munis de béquilles qu’ils
-ont posées contre le banc, huit cents êtres blessés de toutes les
-blessures de guerre, et qui marquent à coup de couteaux sur les verres,
-ou de brodequins sur le plancher, une formidable mesure au refrain qu’on
-leur chante.
-
-C’est le jour du dessert de luxe. On distribue des cigares, des fruits,
-et pendant plus d’une heure on les met en joie avec la Bande à Nini. Une
-demi-douzaine de comédiens ou de chanteurs, un compositeur aveugle qui
-ténorise, de Max qui livra dans la féerie, l’amour ou la frénésie son
-lyrisme ailé, une jeune coquette anciennement subventionnée, tout le
-théâtre représenté et résumé par quelques personnages typés comme s’ils
-le faisaient exprès, se démènent, se distribuent et se dépensent sous le
-commandement de Nini, étoile internationale du caf’conc’, ambitieuse de
-donner la joie aux soldats de France et de nettoyer à l’occasion, la
-Chanson qui en a besoin.
-
-Une figure de reine déchue: Mme de Hocques. On lui doit le confort
-spécial de cet hôpital où elle est simple infirmière, ayant voulu qu’une
-infirmière accomplie acceptât le titre de major. Elle est inégalable
-pour procurer des douceurs à ce monde convalescent. Elle affectionne la
-bande à Nini qui y répand chaque semaine l’enthousiasme comme un torrent
-d’air pur.
-
-Cobral s’incline très respectueusement devant elle. Je doute qu’il ait
-beaucoup de respect réel. Cobral semble chez lui ici.
-
-Ne semble-t-il pas chez lui partout?
-
-Il nous présente à Mme de Hocques qui renouvelle son invitation, et nous
-quitte aussitôt pour faire boire un Marocain, souriant et défiguré, un
-lambeau d’homme.
-
-Je dis à Cobral:
-
---Je n’ai rien à faire ici. Je vous rejoindrai plus tard. Je n’aime pas
-venir en spectateur vers la souffrance humaine.
-
---Attendez-moi, dit-il. Nous vous suivons.
-
-C’est tout ce que nous faisons ici? Quelle nécessité de venir, alors?
-
-Nanni est illuminé de joie.
-
---Ne plus voir ça... Ne plus voir ça... demain ce sera fini... on verra
-de la vie désormais...
-
-Ce qu’il dit ne m’amuse plus du tout.
-
-Cobral semble suivre avec intérêt une chanteuse à la voix rude qui
-essaie des romances faubouriennes.
-
---Elle a une nature, dit-il enfin.
-
-Mme de Hocques présente Sainte à Nini. Veut-elle l’enrôler dans la bande
-charitable?
-
-Cobral me prend à part:
-
---Vous ferez comme vous voudrez, mais il faut d’ici midi m’avoir mis en
-rapport avec un journaliste influent... d’un grand journal...
-
---Je vous ai dit que nous irions à _l’Exigeant_.
-
---Ce soir, oui, mais avant midi, trouvez un autre... le rédacteur d’un
-grand journal...
-
---Je ne dis pas non.
-
---Je dis oui, réplique Cobral, partons.
-
---Qu’est-ce que vous voulez en faire?
-
---Je le lui dirai moi-même.
-
---Et à moi vous ne direz rien?
-
---Nous vous dirons tout dans la voiture. Venez.
-
---Vous n’avertissez pas Pretty? s’inquiète Nanni.
-
---Elle est en bonnes mains, voyez.
-
-Guidée par Mme de Hocques et la verveuse Nini, Sainte est montée sur une
-table et jette aux huit cents convives qu’elle va dompter et épanouir
-dramatiquement, le titre d’un premier texte.
-
---Elle dira le mien, au Trocadéro, m’affirme Cobral.
-
-Comme nous sortons, un soldat de la dernière table, déplore, montrant
-Cobral à son voisin:
-
---Encore un qui est dégoûté d’attendre son tour! Est-ce que tu ne crois
-pas que c’était un chanteur?
-
-Nous retraversons la salle vide.
-
-A la porte, un grand homme maigre se hâte vers le réfectoire. Il tient
-son chapeau à la main. Front haut, tête d’intelligence hautaine,
-moustache discrète de diplomate et des yeux généreux. Voilà des yeux qui
-donnent. Enfin, des yeux francs, des yeux riches.
-
-Il va si vite qu’il heurte Nanni au passage. Bousculade insignifiante
-qui les immobilise une seconde. Ils se regardent, s’excusent, se saluent
-de la main, étrangers.
-
-Nanni nous rejoint. Il a des yeux qui donnent, lui aussi. Moins beaux,
-ou moins riches, ou peut-être ont-ils tout donné.
-
---Cette figure m’est connue, murmure-t-il.
-
---René Cardiette, dit Cobral.
-
---Hein?
-
-Nanni s’arrête et va courir en arrière. Pourquoi? Pour voir quoi?
-
---Non.
-
-Cobral n’a pas crié cet ordre.
-
---Merci, Cobral.
-
-Et, cette fois, Nanni, impétueux, nous précède pour sortir.
-
-
-
-
-_Onze heures trente._
-
-
---Monsieur, je suis content de faire votre connaissance.
-
-Moquin tend la main à Cobral et fait une imperceptible grimace du
-nez--flanc droit--qui donne le frisson à son monocle. Cela veut dire:
-«Si ces gens sont ennuyeux, toute la bonne impression de la matinée est
-fichue, et je serai de mauvaise humeur au restaurant.»
-
---Je n’ai, dit Cobral, aucune raison personnelle de vous déranger, mais
-le Président de la République souhaite que vous veniez à la matinée du
-Trocadéro.
-
-Moquin a failli trahir son effarement. Craint-il d’avoir trouvé son
-maître? C’est une plaisanterie de Cobral. Une plaisanterie de ce genre
-est bien près du déséquilibre mental. Les actes de Cobral relèvent à
-l’ordinaire du paradoxe aigu. Celui-ci dépasse toute limite permise.
-
---Voici une loge, dit-il encore.
-
-Sans rire, Moquin prend le coupon que lui tend Cobral.
-
---C’est aujourd’hui, cette matinée?... quel dommage!...
-
---Vous n’êtes pas libre?
-
---_Le Journal_ m’a chargé d’aller à la Chambre où se débattra la
-question de l’emprunt... Il y a un discours de Cardiette que je dois
-entendre... et que je veux entendre...
-
---Qu’à cela ne tienne... Je vais dire à votre directeur... je n’ai qu’un
-mot à dire... et aussitôt... Tenez, considérez-vous comme libre... Je
-ferai ce qu’il faut...
-
-Moquin n’est plus étonné. Il est ennuyé. Ce railleur obstiné, toujours
-prêt à frapper le défaut de ce qu’il entend et de ce qu’il voit, portant
-sans conviction visible des coups dont le but ne se dérobe jamais, et
-corrigeant sa dextérité sévère par un sourire qui est toujours une moue,
-ignore la prudence et pourtant maudit les partenaires trop balourds. Il
-craint que son refus ne soit accueilli par Cobral sans respect et se
-demande si le solliciteur humoristique assis en face de lui n’est pas un
-échappé. Dure minute pour la timidité de Moquin et pour son épuisable
-violence.
-
---Arrangez-vous avec mon directeur, concède-t-il, mais il est bien tard.
-
---Je vais lui téléphoner.
-
---Et je vous assure que je préférerais entendre Cardiette que Chenal ou
-Albert Lambert.
-
---Cardiette est un grand orateur, n’est-ce pas? demande Nanni.
-
---Cardiette est le seul orateur de ce temps. S’il le voulait, il
-imposerait au pays sa dictature. Il tient la France avec sa parole.
-
-Il y a peu de monde chez Jim Aston. Le coin du bar où Moquin vient
-s’asseoir quotidiennement, de dix heures à midi, pour lire les feuilles,
-consommer deux cocktails et recevoir ses amis ou similis, est vide
-d’étrangers. Un seul habitué, à la table voisine, noircit ligne à ligne,
-posément, des pages blanches. C’est un journaliste lui aussi.
-
---Monsieur Moquin, reprend Cobral, je n’insisterais pas si le Président
-de la République lui-même ne m’avait...
-
---Il pouvait m’écrire ou s’y prendre plus tôt. Quels secrétaires a-t-il
-donc à ses trousses?
-
---C’est que M. le Président ne songeait pas à vous inviter... Mais on
-vient d’ajouter au programme une partie inédite... dont il faut qu’on
-parle...
-
---Si on en parlera? s’écrie Nanni enflammé, mais c’est la seule chose
-qui restera de seize mois de campagne...
-
-Moquin essaie de rire:
-
---Un nouveau modèle de sous-marin?...
-
-Il boit.
-
---Ou de bombe?
-
-Il prend une cigarette.
-
---Ou de constitution?
-
-Il fume.
-
---Cobral, Cobral, tu vois comme ils sont ironiques, mais tu ne sais pas
-à quel point ils sont délicats. Ce sont des enfants. Ce sont absolument
-des enfants. Et celui-là qui plaisante sera le premier à crier de joie
-tout à l’heure.
-
---Pourquoi voulez-vous me faire crier de joie? s’enquiert, tranquille,
-Moquin.
-
---Parce que la guerre sera finie... murmure Nanni.
-
-Le monocle de Moquin tressaille de nouveau. Il doit penser que Cobral et
-Nanni abusent et que j’aurais bien agi en ne les amenant pas.
-
---A quelle heure? dit-il après une pause... A quelle heure comptez-vous
-terminer la guerre?
-
-Nanni hoche la tête:
-
---On ne peut prédire cela à quelques minutes près... On ne peut pas...
-
---Ce sera fait dans vingt-quatre heures, assure Cobral.
-
---Vingt-quatre heures, soupire Nanni, il faut bien vingt-quatre heures.
-Tant de choses à régler avant de finir... Tant de détails...
-
-Et changeant de ton, vivement:
-
---Vous venez, bien entendu, à cette matinée...
-
-Cobral l’interrompt:
-
---Je veux vous faire entendre une jeune artiste bien séduisante...
-Pretty Pray... un tempérament et une distinction extraordinaire...
-
-Moquin se met à rire.
-
---C’est tout ce que vous avez de sensationnel à me révéler?... Pretty
-Pray... Oui, elle a bien du talent, cette petite... mais je la
-connais... je la connais depuis très longtemps... J’ai dû la voir
-naître... en effet, elle a du talent... elle a un talent qui fait
-plaisir aux gens difficiles... faites-lui mes compliments.
-
---Vous les ferez vous-même, puisque vous venez...
-
---Ah vous êtes toujours dans les mêmes dispositions? Vous me voulez?
-
---Il faut que vous veniez. Il faut un chroniqueur considérable pour
-noter cette journée.
-
-Moquin me regarde:
-
---Et vous, me dit-il narquois, vous ne vous joignez pas au concert?
-
---Il paraît, dis-je, que j’ai aussi ma partie.
-
---Il vient pour _l’Exigeant_, explique Nanni.
-
---Me conseillez-vous d’y aller? interroge Moquin tourné vers moi.
-
---Vous avez un camée sorti d’Amsterdam en 1817, dit Cobral en touchant
-le bijou que Moquin porte à sa cravate... vous l’avez payé quatre cents
-francs... à Paris... il y a cinq ans...
-
---Vous êtes détective ou expert en bijouterie?
-
---J’aime les belles choses, dit Cobral... Pretty Pray parlera ce soir au
-nom du peuple Français...
-
---Je la croyais moins populaire...
-
---Depuis deux heures elle est très populaire... Vous entendrez parler
-d’elle... Et, d’abord, vous l’entendrez parler.
-
---Ah! déplore Moquin, je préférerais Cardiette.
-
---Vous n’en serez pas si loin, dit Nanni sans amertume.
-
---Que voulez-vous dire?
-
-Moquin est presque réconcilié avec ces êtres invraisemblables, par
-l’appât d’une histoire à raconter.
-
---Cardiette vous aurait déçu... console Cobral.
-
---Je sais que non... On m’a dit ce que sera son discours... avec
-trente-cinq minutes d’éloquence, il va remuer la Chambre et donner un
-cœur à ceux qui n’en ont plus ou qui n’en ont jamais eu... Une loi
-financière, une loi militaire, une loi judiciaire dépendent de son
-succès... Et de ces trois lois, dont il va assurer le vote unanime,
-dépend la sérénité des mois qui mèneront à la victoire... Cardiette va
-dire aujourd’hui l’hymne de la victoire.
-
---Non, monsieur Moquin, dit Cobral... Non, monsieur Moquin, vous vous
-trompez... ou l’on vous a trompé... Ce n’est pas l’hymne de la
-victoire... c’est l’hymne de la guerre...
-
---Certes, et c’est ce que je dis...
-
---Cela n’a pas le même sens... La victoire est noble... la guerre ne
-l’est pas... Je veux finir la guerre... nous allons tuer la guerre...
-
---Comment cela?
-
---Venez entendre l’hymne de la victoire... le véritable... c’est l’hymne
-de la paix celui-là... venez au Trocadéro... Je vous dis que tout le vœu
-du peuple s’exprimera...
-
---Vous êtes fou, ou bien audacieux, crie Moquin, de prétendre révéler à
-un peuple ce qu’il pense.
-
---Je ne lui révélerai pas, dit Cobral. Je dirai seulement que la guerre
-est morte et que le bonheur éternel va naître.
-
-Moquin se fâche.
-
---Ce sont des blagues que Paris n’écoute pas volontiers en ce moment.
-
---Parce qu’il les croit impossibles... et il s’abandonne à son destin
-qu’il imagine fixé dans l’attente... Je dirai que la paix est venue, et
-quand le pays entier saura que cela a été dit, il y aura un formidable
-éclat de joie.
-
---Après tout, dit Moquin, il est facile de dire, d’imprimer et de
-répandre n’importe quelles billevesées... Mais c’est un gros mensonge.
-Et gare à celui qui se risquera à l’affirmer...
-
---Celui-là sera anonyme... nous n’aurons servi qu’à susciter l’élan
-général de la France et du monde allié... Des millions d’êtres diront
-demain en s’abordant: «C’est bien vrai que la paix est sur la terre?»
-
---Mais puisque ce sera faux...
-
---Ce sera vrai.
-
-Pour la troisième fois, le monocle de Moquin tremble légèrement. Il se
-domine traditionnellement et questionne, avec sa moue indulgente:
-
---Il aura suffi de faire dire par une actrice devant quatre mille
-personnes!...
-
---Cela n’aura pas suffi, dit Cobral.
-
---D’ailleurs, jette Nanni, ce n’est pas aux quatre mille personnes
-qu’elle parlera de la paix imminente... C’est au président de la
-République...
-
---Important, concède Moquin impitoyable. Mais à la même heure René
-Cardiette dira tout le contraire aux membres du gouvernement et aux
-représentants de la nation.
-
---Il ne le dira pas.
-
---Vous l’empêcherez?
-
---Oui.
-
---C’est à voir.
-
---C’est vu et pas à voir.
-
---Admettons, et Moquin le prend de plus haut, mais à la même heure, le
-généralissime continuera de gouverner ses généraux pour tendre un peu
-plus leurs muscles sur la barrière lourde du front. Le président de la
-République lui-même ne décidera pas ce poilu-là à quitter sa place?
-
---Il l’a quittée.
-
---Quoi? Ah oui, son voyage à Londres. Je parlais par images. Aussi bien
-je ne me trompais pas de beaucoup, et le généralissime sera au front ce
-soir ou demain matin.
-
---Non.
-
---J’irai jusqu’au bout de la plaisanterie. Le gouvernement renonce à la
-gloire, les généraux n’ont plus de chefs et sont découragés, et le
-peuple s’en moque. Et après? La guerre ne sera pas finie.
-
---Nous allons la tuer, dit Nanni.
-
-Et il répète, farouche:
-
---Nous allons la tuer...
-
---Alors, dit Moquin, il serait bon de tuer quelqu’un qui est plus
-difficile encore à persuader que vos parlementaires et vos soldats, un
-certain quelqu’un, bardé de chefs qu’il guide ou qui le guident.
-Peut-être qu’en supprimant celui-là et son nid suffocant, vous
-achèveriez votre œuvre folle.
-
---Ça, dit Cobral, c’est la partie de monsieur.
-
-Il montre Nanni.
-
-Moquin persifle:
-
---A quelle heure détruisez-vous?...
-
---Pas avant la nuit. Je suis aviateur.
-
-Moquin est incapable de souffler un mot. Il est plus coi que moi, et moi
-je ne sais plus où je suis. Est-ce que j’assiste à une expérience de
-déformation cérébrale? Où est le médecin? Où est le malade? Suis-je
-malade moi aussi?
-
-Personne ne parle plus.
-
-Nanni regarde Moquin, avide, impérieux, les cheveux ailés comme s’il y
-restait le vent des altitudes, et sa bouche mince fait la lippe
-volontaire qui n’a pas le temps d’être dédaigneuse. Quel est ce
-visionnaire qui parle de détruire du haut de son vol, avec ses obus et
-ses bombes, le cerveau perfide de cette guerre?
-
-Il dit doucement et baissant les paupières:
-
---Il ne faut plus tuer personne... mais ça ce n’est pas tuer des
-hommes... C’est tuer la guerre...
-
-Moquin ne peut railler. Il demande très bas:
-
---Vous savez où il faut aller pour... pour ça?...
-
---Je sais, dit Nanni... Ce n’est pas si loin qu’on se l’imagine...
-
-Un long silence. Interminable. Ecrasant.
-
---Midi trente, signale Cobral, on nous attend... Monsieur Moquin, charmé
-de vous avoir approché... vous viendrez et vous verrez et vous direz la
-chose... vous la savez déjà... vous n’avez plus qu’à regarder...
-
-Il se lève. Il sort. Nanni le suit. Perdu dans son imagination, il dit à
-peine l’au revoir nécessaire à Moquin.
-
-Moi je les regarde sortir, sans bouger, comme si je ne devais pas les
-suivre. Je suis étourdi de cette conversation. J’ai vu un choc violent
-ou j’en ai été victime. Que sais-je? Me voilà brisé. Pourquoi demeurer?
-Et pourquoi sortir?
-
-Il y a dans ma tête un biplan gigantesque avec des «N» sur les ailes,
-et, petit dans cette toile et ce métal, un profil net--qui fait un bec à
-l’aigle, oui, à l’aigle--un homme qui semble hanté de cadavres
-innombrables et qui va les venger, à pleines mains.
-
-Je me lève. Je frappe l’épaule de Moquin qui affecte de feuilleter des
-journaux illustrés.
-
---A ce soir, lui dis-je.
-
-Il me serre la main, mollement, et me regarde avec effroi, comme si
-j’étais un étranger redoutable.
-
-Je m’éloigne.
-
---Dites?
-
-Il me rappelle.
-
-Je reconnais son visage rose et sardonique et son sourire terrible. Il
-redevient l’homme d’il y a un moment.
-
---Vous avez des relations impossibles, dit-il gaiement.
-
-Il se lève et, plus sérieux, à l’oreille, il me confie:
-
---Ces hommes que vous m’avez montrés...
-
---Tiens, ils sont partis!
-
---Il y a, parmi eux, un fou... un espion... et un Allemand.
-
-Je pouffe.
-
---Ils ne sont que deux.
-
-Moquin se rassied:
-
---Cherchez.
-
-Et je sors.
-
-Je chercherai.
-
-
-
-
-_Douze heures quarante._
-
-
-Nous entrons dans le salon pourpre et noir de Mme de Hocques avec dix
-minutes de retard. Pourtant l’auto blanche a battu tous les records
-possibles de l’excès de vitesse en quittant le boulevard des Capucines à
-midi trente. Dix minutes pour toucher le fond de Neuilly à midi
-quarante.
-
-Qui croirait à des soucieux ou à des ardents? Dans le salon
-audacieusement moderne une flamme danse aux chenets et secoue sa lueur
-chaude sur les fresques et sur les visages. Il n’y a que gaieté sur ces
-visages-là. Mme de Hocques a dépouillé son sarreau blanc à croix rouge,
-et très mondaine, éclatante de ses quarante ans aristocratiques, elle
-rit et jase princièrement. Elle vient d’étaler sur un coussin noir et
-or, une liasse de gravures précieuses, que Sainte manie avec des mains
-spirituelles et que commente Cardiette, amical, intime, familial
-presque.
-
-Moins jeune, plus familial encore, le général ne se mêle pas aux rires
-et aux tendres bavardages. Il sourit peut-être. Il sourit de tous ses
-yeux. Je ne l’ai jamais approché auparavant et je voudrais lui dire:
-«Vous êtes bon, n’est-ce pas?» Car il est bon puisqu’il est fort. Ceux
-qui sont absolument forts, se taisent, pensent et aiment. Celui-là n’a
-rien à dire dans cette réunion où il tient le rôle d’un grand-père dont
-il suffit qu’on sente le regard, le calme dans le grand fauteuil, et le
-sourire, et le cœur.
-
-C’est un grand-père, ce pépère qui n’avait jamais fait parler de ses
-complets ni de ses chevaux ni de ses dettes, et qui a fait aimer tout
-d’un coup son nom à la nudité romaine. Son visage est un bon visage du
-coin du feu, et l’on a toute sécurité quand on regarde le front précis
-où la lumière capricieuse du foyer atténue tous les plis de méditation.
-Et on l’imagine déambulant par quelque verger de la campagne
-toulousaine, le sécateur en main, émondant posément les branches mortes
-ou les roses pourries.
-
-Cardiette brillant et puissant, semble, auprès de lui, son œuvre. Comme
-tel poème triomphal, apte à bouleverser les âmes, que composent parfois
-des êtres de génie au visage timide dans un bureau de l’administration.
-
-Mais se souviennent-ils de ce qu’ils ont fait? Savent-ils quels ils
-sont? Le grand jardin que l’auto a traversé pour nous mettre à la porte
-de l’hôtel m’évoquait des temps bourgeois de jouissance. Les gens qui
-rient ou qui se taisent dans ce salon, savent-ils que l’heure est
-tragique? Ce sont les maîtres de l’heure cependant.
-
-Cobral nous excuse d’être bottés de boue jusqu’aux cuisses, mais on n’y
-prend pas garde et, comme le général a une vareuse toute simple,
-Cardiette un complet presque déformé, Sainte le plus discret des
-tailleurs, Mme de Hocques ne peut s’en prendre à personne d’être, elle,
-si coquette: et son apparat est du meilleur goût, et il se fond
-harmonieusement avec le faste rare de la décoration.
-
-Le maître d’hôtel ouvre les portes.
-
-Et ces êtres qui méditent des choses géantes, chacun selon son art, son
-sens ou sa folie, passent à table en parlant des Dévéria et des jupes en
-abat-jour.
-
-La chère est exceptionnelle. Ceux qui ont mangé chez Mme de Hocques
-savent quelle cuisine rare on y déguste. Aujourd’hui c’est gala de
-gueule, avec une sobriété dans le service qui rehausse la tenue de ce
-déjeuner. Les hôtes sont considérables, n’est-ce pas?
-
-Sainte et Mme de Hocques se sont jetées à cœurs perdus dans une vaste
-dissertation sur les velours brochés. Cardiette les regarde avec
-l’admiration d’un littérateur devant les petits spectacles séduisants de
-l’existence.
-
-Nanni regarde Cardiette.
-
-Le général fait celui qui a faim. Moi, j’ai faim. Et Cobral mange.
-
-Cardiette interrompt le babillage des chiffons par une louange au menu,
-et l’on parle cuisine. Souvenirs de repas incroyables: les «recettes»
-pleuvent. Sainte, elle-même, explique un mets qu’elle aurait inventé, et
-le général, dont je n’ai pas encore entendu la voix, quitte à regret le
-hachis aux tons vifs qui embaume dans son assiette, pour trahir les
-secrets culinaires d’une grand’mère défunte.
-
-Nanni se désintéresse de ces propos. Il pense à quoi? Ne vogue-t-il pas
-à toutes ailes dans son rêve fabuleux et nébuleux où miroitent les
-cocardes comme des cibles tricolores? Loin, là-haut, il est en route
-déjà, et par moments un tressaillement secoue son visage. Impatience ou
-allégresse, exaspération de vie, toute prête à agir, à se livrer. Quand
-ses yeux se posent sur Cardiette, il semble vieillir brusquement. Ses
-épaules s’affaissent imperceptiblement et l’impossibilité amère se trace
-sous ses yeux et sur ses joues. Pauvre merveilleux exalté!
-
-Il parle cependant. Il jette un mot çà et là. Chacune de ces brèves
-paroles a de quoi stupéfier, mais la conversation est devenue intense,
-et tout ce qu’on y jette disparaît dans une écume vive comme des fleurs
-tombées au torrent.
-
-Cobral est aussi muet que le général. On jugerait que l’un et l’autre
-ont fait le pari d’un match de silence. Cardiette suffit à bruire. Il
-est maître de sa verve, et ce grand esprit mêle ses souvenirs et ses
-pensées neuves avec une si nette dextérité qu’on est en joie de
-l’écouter. Il suffit des quelques répliques qu’il arrache à Nanni et à
-moi, des coquetteries charmantes de Sainte et du charme de Mme de
-Hocques pour réaliser un entretien éclatant.
-
-Il sent que Sainte est curieuse de lui. Mais il est aussi roué
-qu’elle-même et ne se gaspille pas en galanteries. Il est de ces êtres à
-qui l’on ne fait avouer de secrètes tendresses qu’en faisant parler
-leurs yeux. Ses yeux parlent aux yeux de Sainte.
-
-Nanni a de la peine. Et il se débat entre les chevauchées aériennes de
-son imagination et le renoncement que lui impose la réalité. Il sait
-lire ce que les yeux d’un autre disent à une autre.
-
-Cardiette n’a de compliments que pour Mme de Hocques. La belle divorcée
-aux millions discrets et artistes n’a pas le goût banal des fadeurs.
-Elle ne se fait dire que ce qu’elle veut qu’on lui dise. Et comme elle
-est joueuse raffinée, c’est un plaisir de la voir lutter avec Cardiette
-à qui mènera l’autre sur le terrain projeté.
-
-Je crois que Sainte est un peu jalouse. Quels pièges d’âmes autour de
-cette table! Et quelle chasse immense au delà de ces petits assauts! Il
-n’est que guerre au monde. Si l’on détruit toutes causes de la grande,
-la petite subsistera tant qu’il y aura sur terre deux hommes et une
-femme, ou seulement un homme et une femme.
-
---Parlez-nous de votre discours, supplie pour la troisième fois Mme de
-Hocques.
-
-Cardiette feint une grimace gamine.
-
---Absolument pas... Laissez-moi n’y pas penser du tout... Le sort en est
-jeté, et j’ai trop peur de découvrir qu’il est pire encore que je ne le
-suppose...
-
---Vous ne savez ce que vous voulez, blâme-t-elle. Vous m’assuriez ce
-matin que vous diriez tout ce qu’il faut dire... Et maintenant...
-
---Et maintenant je dis que vous venez de faire un geste qui vous fait
-ressembler à un portrait de Marie Walewska...
-
---Ah bon, c’est un compliment, car j’ai vu des portraits d’elle, et elle
-m’a beaucoup plu...
-
---C’est celle qui s’est penchée sur... sur l’île d’Elbe?... demande
-Sainte timidement.
-
---Oui Mademoiselle, répond Cardiette en riant trop, elle s’est penchée
-sur... sur celui que vous dites. Si vous vous souvenez de son image,
-vous direz comme moi que Mme de Hocques...
-
---Je veux bien, dit Mme de Hocques, mais où est le grand homme que
-j’aimerai? Il y a plusieurs grands hommes ici.
-
-Cobral murmure:
-
---L’autre... l’autre... est mort...
-
-Cardiette entreprend un madrigal compliqué où il veut comparer Mme de
-Hocques à la conseillère de la victoire. Mais il n’est pas assez intime
-dans la maison pour dire ce qu’il veut avec la vigueur nécessaire.
-
-Et il n’aboutit qu’à:
-
---Oui, un grand homme... ah, si un grand homme... comme l’ancien... s’il
-était là...
-
---Mais il est là, dit le général, paisible.
-
-Je sursaute. Mme de Hocques sourit. Cardiette fait le visage contraint
-de ceux qui vont recevoir un compliment trop vif. Et Sainte est fière
-déjà.
-
-Nanni n’écoute pas. Cobral est tout à ce qu’il boit et à ce qu’il mange.
-
-Le général montre Nanni:
-
---Je me demande si monsieur, dit-il en souriant malicieusement, est
-réellement aviateur et se nomme du nom que vous avez dit.
-
-Nanni le regarde, hébété. Il a pâli un peu plus. Il écarte de son front
-la masse de cheveux qui le couvre. Sa main est petite, une petite main
-impériale.
-
-Et le général répond à son: «Quoi?... Que dites-vous?» interloqué, par
-un plaisant:
-
---Sire, que votre Majesté est bonne de m’accepter dans un régiment de sa
-garde.
-
---Général, crie Mme de Hocques, vous me faites trembler... Vous prenez
-des façons d’évoquer les morts qui vont me ravager les nerfs.
-
---Mais le général a raison, dit Cardiette, et je ne vois pas ce qui vous
-effraie. Monsieur ressemble étrangement à...
-
---Oui, oui, approuve Sainte, la première fois que je l’ai rencontré, je
-me souviens de l’avoir appelé Bonaparte.
-
---Je ne suis pas de votre avis, contredit Cardiette qui cherche le fond
-de ses yeux... je pense plutôt à l’homme de la fin... A l’homme de la
-Walewska...
-
---Tout cela est fou, murmure Nanni.
-
-Il tapote fébrilement la nappe.
-
---Allons, reprend-il, ne parlons plus de ça... ne parlons plus de ça...
-
-Un silence.
-
-Le général qui le regarde:
-
---Ce n’est pas Toulon... ce n’est pas Elbe non plus... C’est l’un et
-l’autre... toutes les dates de sa vie sont sur ce visage...
-
-Nanni demande très bas:
-
---Quelle vie?... La vie de qui?...
-
-Et Cardiette:
-
---Il n’a pas d’âge... Il est là tout entier. Tous ses portraits sont là
-dans les traits de...
-
---Vous vous trompez, balbutie Nanni, comme si on l’accusait d’un
-crime...
-
-Et le général reprend plaisamment, comme tout à l’heure, mais avec un
-peu d’émotion:
-
---Sire... Sire... vous êtes mon admiration absolue... je vous admire...
-
-Mme de Hocques, troublée, veut rire:
-
---Eh bien, c’est une grande entrevue aujourd’hui chez Walewska...
-
---Une grande entrevue, dit le général...
-
---Savez-vous, repart Cardiette, que vous allez m’illusionner et que
-parti d’une ressemblance étrange...
-
-Le général le regarde:
-
---Est-ce une illusion qui vous gêne?... Je la voudrais, moi, cette
-illusion...
-
-Sainte, que ne gagne pas l’inquiétude lourde des autres, insinue:
-
---Vous n’avez pas songé au spiritisme depuis que nous sommes en
-guerre?...
-
---Il n’y croit pas, dit Cobral, qu’on entend à peine.
-
-Et le général:
-
---Être en face de... de l’autre... ce serait... ce serait...
-
---Oui, dit Cardiette, c’est une ressemblance intimidante.
-
-Nanni proteste:
-
---Laissons cette conversation... Il est inutile de la prolonger... C’est
-inutile...
-
---Je n’ai pas, dit Cardiette, le même culte que vous, général... Je ne
-puis aimer la guerre, et celui-là c’était la guerre...
-
---Et qui vous a dit que j’aimais la guerre? riposte le général... Un
-être de génie est toujours et partout un être de génie... Tant pis pour
-le monde, s’il est un soldat... Mais ce soldat-là était le génie du
-lendemain et non le génie de la guerre.
-
---Quoi? dit Cardiette... Il avait un autre but que la guerre?
-
---Je n’en sais rien, mais donnez-lui vingt ans de plus et l’Empire de
-l’Europe... C’est le commencement de la grande union... de la paix
-absolue... Pourquoi est-il parti si vite? Il n’avait fait que la moitié
-de sa tâche... On ne l’a pas achevée...
-
---C’est pour cette fois peut-être...
-
---Oh! non, car il n’est pas là...
-
---Enfin, général, si, à dire vrai, son génie n’est pas au milieu de
-nous, il y a des hommes de valeur et de volonté qui s’activent à
-l’effort.
-
---Il n’y a rien. Nous ne sommes rien. Nous ne faisons rien.
-
-Les femmes se taisent, stupéfaites. Cobral ne prend aucune part à ces
-débats.
-
---Nous sommes des ouvriers, reprend le général, nous travaillons à bâtir
-cette guerre qui est une lutte d’algèbre et de chimie... Où est le
-maître?... Il n’y a eu qu’un maître au monde pour heurter les hommes...
-On l’a tué avant qu’il ait enfanté son miracle...
-
---Je ne vous comprends pas, général, dit Cardiette gravement... Votre
-grand homme n’aurait pas mis fin à la gangrène des haines terrestres...
-c’est à vous... à nous... d’espérer dépouiller la civilisation de sa
-dernière plaie...
-
---Non, notre œuvre sera provisoire... encore une fois... l’autre
-manque...
-
-Cardiette s’indigne:
-
---Mais s’il était là, il ne serait que ce qu’il a été; il ferait de
-cette guerre une guerre, pas autre chose... Peut-être--et ce n’est pas
-sûr--nous dépasserait-il tous par une de ses inspirations de tactique et
-de risque où il a gagné sa gloire... Mais après, il continuerait et
-n’obtiendrait pas ce que nous obtenons patiemment... Il faut choisir: la
-guerre... ou la paix... La paix, c’est nous... la guerre, c’est lui.
-
---Allons, Cardiette, vous êtes un manieur de mots et, par chance, un
-remueur d’idées... Mais vous n’êtes pas à la tribune... Ne cherchez pas
-à convaincre ceux qui étaient convaincus avant vous... Il vous apparaît
-que cette guerre doit nous mener à la grande paix européenne... Elle
-doit y mener... Je ne suis pas sûr qu’elle y mène... Les campagnes
-impériales y menaient plus certainement celui qui les avait entreprises,
-car il avait le don de vaincre, qui cache--le saviez-vous?--le don de se
-vaincre...
-
---Vous avez le don de ne pas être vaincus...
-
---Qu’est-ce que cela? Je vous dis que nous faisons l’ouvrage pratique et
-méthodique nécessaire à sauver l’honneur de plusieurs années... Il n’y a
-pas sur nous le coup d’aile sublime qui consacrerait la lutte sanglante
-comme une apothéose... Nous sommes, nous, les trente millions de
-soldats, officiers, femmes, civils et enfants, des patients admirables
-qui vivent au jour le jour avec un art, je dis que c’est un art, inconnu
-encore, et, vous le sentez, inégalable... J’admire, et je crois que je
-préférerais ne pas admirer... C’est l’armée de l’ordre, ce peuple qui
-attend... La colère qui est en lui, qui crèverait et l’écartèlerait
-comme un dernier spasme de délire, ce n’est pas nous, ce n’est pas moi,
-ce n’est pas vous, qui lui en arracheront le sursaut... Dites, si vous
-voulez, que ces millions d’hommes ne sont qu’un être formidable et
-soumis à la main du maître... J’ai commencé par vous crier que nous
-n’avions pas de maître, et je vous défie de me prouver l’éclat définitif
-et universel d’une guerre où les complications savantes de notre
-horlogerie ne mènent pas à un passage des Alpes, à une conquête
-d’Egypte, à Wagram...
-
---Il y a la Marne.
-
---Ce n’est pas Austerlitz.
-
---Ce n’est pas Waterloo.
-
---Waterloo n’est pas une défaite. C’est une trahison. Il a été trahi.
-
---Par qui?
-
---Par vous.
-
-Cardiette, ahuri, s’arrête.
-
---Par vous. Tous ceux qui ont vu la guerre au bout de sa guerre se sont
-trompés. Parce que son génie militaire était complet, vous avez douté
-qu’il eût d’autre destinée que de se prolonger inévitablement. Et
-peut-être aujourd’hui ne croyez-vous à la paix issue des batailles que
-parce que le génie qui prévoit et qui tue vous a manqué.
-
---Général, je ne vous laisserai pas dire cela... je sais que notre
-valeur guerrière est la même, mais que l’improvisation nous manque... Je
-doute aussi que sa présence eût modifié quoi que ce soit à la marche des
-événements où il faut de purs mathématiciens. La stratégie n’est plus
-une ode. C’est une équation.
-
-Il hausse les épaules et plus calme, ironique:
-
---Quant à son rôle de pacificateur...
-
-Le général, qui retombait dans son mutisme coutumier répond, froid et
-grave:
-
---S’il avait paru... s’il s’était mêlé à nous... l’Europe serait rendue
-à la vie, au commerce, à l’amitié, depuis douze mois...
-
-Cardiette sourit.
-
---... Et pour toujours!... achève le général.
-
---Comment cela? En signant un décret?
-
---Non. Avec des hommes, des fusils, des canons, comme nous... Et comme
-lui... Par un geste incroyable qui chasse... qui écrase...
-
---Mais la Marne...
-
---La Marne c’était la patrie en danger... Lui faisait mieux... Et tout
-ce qu’il allait trouver si vous l’aviez laissé...
-
---Pourquoi me dites-vous que moi... que nous...
-
---Parce que vous ressemblez beaucoup à de belles paroles qu’on a dites,
-après avoir laissé l’aigle, venu de clocher en clocher, se rompre les
-ailes dans une bourrasque...
-
---La dernière tempête...
-
---Un courant d’air... Un courant d’air qui n’aurait pas tenu devant la
-confiance de son peuple entier... Vous n’avez pas laissé deviner au
-peuple que son bonheur dépendait de la fin et que, l’ambition
-satisfaite, le génie épanoui, la sérénité règnerait...
-
---Qu’aurait-il fait?... Une folie nouvelle sur la mer...
-
---Si je savais ce qu’il aurait fait, je ne serais pas celui que je
-suis... Ah! un aigle! qu’on me donne un aigle!
-
-Nanni fait un sourire tourmenté.
-
---Des aigles, des centaines d’aigles, des milliers d’aigles... Vous les
-avez, général, et vous les jetez sur leur proie...
-
---Il faut, dit le général, un aigle qu’on ne jette pas... qui se jette!
-
---Vous y avez pensé quelquefois? demande Nanni en frémissant... vous
-avez attendu?
-
-Le général le regarde:
-
---Votre pensée n’est pas celle qu’il faut, implacable... C’est un peu de
-désordre au fond de vos yeux qui me fait douter de vous... Ah! comme
-vous avez le visage qu’il faut!... Pourquoi cette flamme anormale dans
-les yeux?... Pourquoi ce cri de votre regard est-il par moments un
-bavardage?
-
-Cardiette raille.
-
---Vous demandiez le génie... vous vouliez le désordre du génie...
-
---Le génie est muet.
-
---Alors vous... dit Cobral respectueusement.
-
---Moi je suis taciturne. Il faut être muet.
-
-Montrant du doigt Nanni:
-
---Celui-là est presque muet.
-
-Rêveur, sombre, il répète:
-
---Presque.
-
-Nanni incline le front vers la table. Sa tête est comme appuyée à un mur
-invisible. Sa tête est pesante, et pèse sur un obstacle que je ne devine
-pas.
-
-Nos yeux sont posés sur lui. Nos yeux cherchent le secret de cet homme.
-Ce profil chargé de cheveux noirs est devenu trop grand par ce que les
-autres ont dit. Qui est Nanni? Pourquoi n’a-t-il pas un visage
-quelconque? Pourquoi n’a-t-il pas un visage à lui? Cela ne se vole
-pourtant pas, un front et un regard, et l’on ne peut ressembler à un
-mort si extraordinairement. L’étonnement gêne tous ceux qui sont là.
-Mais ils trouvent naturel que Nanni soit au milieu d’eux et qu’il ait un
-air de ne pas être Nanni. Pourquoi Sainte qui, dévote, cédait tout à
-l’heure au sourire incroyant de Cardiette, ne peut-elle que regarder
-l’aviateur? Pourquoi Cardiette imite-t-il la réserve brusque du général?
-Et pourquoi le général, devant ce pilote sans grade, est-il déférent? Je
-suis, moi, noyé de stupeur et je laisse les mots ou le silence passer,
-sans comprendre. Je demande à comprendre. Je voudrais ne pas comprendre.
-Pourquoi mon effroi n’est-il pas effrayant?
-
-Des minutes éternisent ce silence. Mme de Hocques n’est plus troublée
-cependant. Elle a repris son masque agréable de mondaine, mais ses yeux
-et ceux de Cobral se sont joints. Que se disent-ils? Je sens que ces
-deux êtres se tiennent. Pourquoi n’avais-je pas deviné? Cobral est le
-maître, ici. Son effacement le prouve, car il est affecté, et c’est
-peut-être dans cette salle à manger, et peut-être dans ce moment précis,
-que se fixe le drame où je vais être spectateur puisque je n’ai pu
-résister au commandement de ce fou de Cobral.
-
-Ce fou de Cobral! Les dernières paroles de Moquin me poursuivent. Un
-fou, un espion, un Allemand. Qui? Un fou, il y a un fou, je vois, je
-sais. N’est-ce pas moi? Non. Moquin m’a mis hors de cause en montrant
-les deux hommes. Un fou! Un fou m’a réveillé. Un fou m’a mené au
-Bourget... Un fou, un espion, un Allemand... un espion, ne faut-il pas
-dire une espionne; mais alors où sont tombés ces chefs de la France? Ce
-n’est pas possible... Que serait Nanni? Un fou, un espion, un...
-Qu’est-ce que Nanni? Mais je suis égaré par le mystère des paroles... Je
-n’ai qu’à regarder Nanni pour que s’évanouissent tous soupçons
-incohérents. Nanni, Nanni, ce n’est pas Nanni. C’est un autre. Quel est
-ce lieu? Quelle est cette année? Quel est ce siècle? Quel est cet homme?
-
-Il secoue la tête. Ses narines palpitent. Il respire généreusement. Où
-est-il? Il ne nous voit plus.
-
-Le silence est épuisant. Cobral regarde son assiette. Mme de Hocques
-joue avec ses bagues, mais Sainte suit les yeux du général attachés à
-ceux de Nanni.
-
-Nanni est loin.
-
-A-t-il jamais été parmi nous pour pouvoir s’isoler ainsi? Je sais que
-ses yeux se sont posés à des lieues de nous. Dans quel espace?
-
-Malgré lui, il cède au regard du général et le regarde à son tour. Il se
-passe la main sur le front encore, comme au réveil, et soupire, vague:
-
---Pardon... Vous me demandiez quoi, s’il vous plaît?
-
-Le général a une voix nette et basse, affectueuse:
-
---Vous êtes au Bourget?
-
---Oui, fait Nanni.
-
---Il y a un grand départ prochain... un raid en Allemagne... est-ce
-que?... dites-moi... est-ce que vous faites partie de cette escadrille?
-
---Oui, fait Nanni.
-
---C’est la plus belle tentative de ces mois de guerre... six escadrilles
-vont se rejoindre au-dessus de Paris... ce sera toute une escadre...
-vous le savez? et vous savez aussi le but sans doute; quoiqu’il soit
-résolu de le dire au dernier moment. Vous le savez?
-
---Oui, fait Nanni.
-
---Des usines à munitions... des usines considérables... C’est un bel
-effort... un effort inouï... car ils vous attendront... ils se
-doutent... ils se défendront... contre... contre les aigles... puisque
-vous appelez ces machines des aigles... et vous aurez une belle part,
-sans doute, grâce à votre maîtrise et à votre valeur... Dans ces courses
-aériennes, l’initiative importe... c’est le plus inventif qui devient le
-guide... et si l’on vous fait la route trop difficile, vous êtes
-capable... n’est-ce pas? vous êtes capable de les mener ailleurs... vous
-songez à les mener là où ce sera le plus beau... et plus terrible...
-
---Oui, fait Nanni.
-
---Vous connaissez votre but propre, je le vois... vous avez étudié et
-peut-être pressenti la réalité... et votre victime ne vous attend pas...
-vous êtes sûr d’aller où il faut... vous êtes sûr de savoir où _il_
-est?... et de pouvoir y aller?
-
---J’y vais, dit Nanni.
-
-Le général ne parle plus. Ce dialogue lui a fait trahir sa curiosité
-profonde qu’il oblige si volontiers à se cacher.
-
-Je ne regarde personne. Je sens que tous sont émus et graves, même ceux
-qui savaient déjà ce qui se dirait ici.
-
-Le silence est bon maintenant comme une détente.
-
-Le cristal d’un verre tinte sous un ongle.
-
-Un œillet beige, dans la vasque où ils sont en forêt, plie sur sa tige
-et la casse. Dehors, une auto lointaine traîne la plainte de sa sirène
-au-dessus des jardins.
-
-Voici l’heure du café et des fumées.
-
-Nous passons au salon en riant. Comme il fait gai dans ce salon sans
-mystère! Il y rôde une âme bourgeoise dénuée de secrets, de mensonges et
-de combats.
-
- * * * * *
-
---Chère hôtesse, déclare Cardiette, votre café est oriental comme le
-harem le plus choisi, mais dans trois minutes, je fuis.
-
---Nous fuirons avant vous, répond Cobral et nous emmenons Mlle Pray...
-Vous viendrez l’applaudir sans doute, Madame?
-
---Avec joie... vous applaudir l’un et l’autre... comptez sur moi... Mais
-si vite... partir si vite...
-
---Il est deux heures, dit Cardiette... On m’attend à la Chambre...
-
---Et cette matinée du Trocadéro commence donc si tôt?
-
---Affreusement tôt, dit Sainte, mais je ne suis pas obligée d’arriver
-dès le début.
-
---Si donc, crie Cobral... Vous savez bien qu’il faut tenir votre
-promesse... J’ai tenu la mienne...
-
---Du moins, offre Mme de Hocques, ne partez pas sans goûter mes
-friandises... On dirait un convoi de vivres abandonné par l’ennemi...
-Tenez, général, faites-moi le plaisir... Ce sont des pralines arabes...
-C’est absolument inconnu en France... Vous me refusez?... Monsieur
-Cardiette?... Vous non plus? Eh bien, Mademoiselle et moi nous allons
-nous en priver... Si... Si... Puisque vous faites fi de mes trésors, je
-ne veux plus les aimer.
-
-Elle rit. Sainte cueille un fruit confit dans un compotier. Cobral prend
-congé. Nanni et moi l’imitons. Le général et Cardiette vont en faire
-autant.
-
---Non, dit Mme de Hocques, vous me devez au moins cinq minutes de
-cigares... Je le veux... Voici une boîte pour vous... Prenez, allumez,
-ces messieurs qui s’en vont n’y ont pas droit... Ils ne sont pas à la
-peine, ils ne seront pas à l’honneur... Ah, ma chère demoiselle, venez
-vous chapeauter dans ma chambre...
-
-Elles sortent, en jacassant comme des fillettes.
-
-Le général achève d’allumer son cigare. Cardiette envoie une bouffée
-grise dans une masse de chrysanthèmes. Nous les quittons.
-
-Dans l’antichambre, Sainte nous rejoint. Elle fait à Nanni un bon visage
-tendre. Lui sera-t-elle plus douce? Pourquoi? Mme de Hocques tient, j’en
-jurerais, à nous voir partir au plus vite. Cobral aussi. Leur poignée de
-mains n’est pas celle d’indifférents qui ont amicalement déjeuné.
-
-Que faire? que savoir?
-
-Un prétexte. Je ne sais ce que je leur dis. Probablement que j’ai oublié
-mes gants ou je ne sais quoi; mes explications ne sont pas remarquées.
-Et je retourne sur mes pas.
-
-Le salon.
-
-Face à face, assis au coin du feu, le général et Cardiette occupent
-confortablement leurs fauteuils. Ils ont aux mains leurs cigares qui
-livrent une mince tige de fumée. L’odeur de ce tabac donne le vertige.
-
-Ils sont immobiles. Les yeux clos.
-
-Qu’a-t-on fait?
-
-J’approche. J’écoute à chaque poitrine. Le cœur bat, paisiblement. Ils
-sont endormis. Ils viennent de s’endormir. Et je sens un poids sur mes
-paupières, une lassitude aux épaules. Vite, je m’évade de cette fumée
-perfide qui endort.
-
-Mon absence a duré peu de secondes. Cobral, seul, l’a remarquée et ses
-yeux crèvent les miens de leur violence glacée. Il m’ordonne de me
-taire. Nous verrons bien.
-
-
-
-
-_Quinze heures._
-
-
-Cobral diffère une explication qu’il sera forcé de me donner. Une
-explication que je le forcerai de me donner. Il ne m’a pas une fois
-regardé en face depuis l’au revoir de Mme de Hocques.
-
-Il devine qu’il est deviné.
-
-Qu’ai-je deviné? En somme qu’ai-je deviné?
-
-A la fin d’un repas bizarre--où les propos tenus furent si fantastiques
-et si fous que je ne sais plus réellement si je les ai entendus--j’ai
-assisté à un drame.
-
-Deux hommes se sont endormis pour avoir fumé des cigares offerts par
-notre hôtesse. Ils sont tombés dans une quasi-léthargie avant même de
-sentir le goût de ces cigares foudroyants. Je sais qu’ils ne sont pas
-morts. C’est trop qu’ils dorment.
-
-Mme de Hocques est une aventurière. Je sais l’histoire de sa vie
-cependant. C’est une des plus nobles figures de la noblesse française.
-Non! L’évidence condamne tout plaidoyer. Elle a endormi chez elle un
-chef militaire et un chef politique. Pourquoi? On n’endort pas les gens
-par plaisanterie. On n’endort pas ceux-là: à moins d’avoir très besoin
-de leur sommeil. Pourquoi est-il nécessaire à Mme de Hocques d’endormir
-ce général et ce ministre?
-
-Elle obéit.
-
-Elle n’a pas de volonté certainement. Elle obéit à Cobral.
-
-Ah mais, je ne vais pas me demander pourquoi elle connaît Cobral? J’ai
-appris en quelques heures qu’il signait amitié avec chacun selon son
-gré. N’ai-je pas vu qu’il était l’ami de Sainte dont je croyais ne pas
-ignorer les amis? Et chez Mme de Hocques rien ne m’est intime. Comment
-être surpris de ses affections secrètes?
-
-Voilà qui n’est plus une affection secrète.
-
-Plus rien n’est secret. Rien n’est encore clair. Il faut aller jusqu’à
-la vérité. Où?
-
-Cobral parlera. Je le veux. Il sait qu’il parlera puisqu’il évite le
-tête-à-tête.
-
-Il doit se rendre compte exactement que je cherche et que je tâtonne et
-qu’il est maître du mot où je lirai tout le mystère.
-
-Je ne sais rien. Je ne sais absolument rien. Cette femme, cet homme, ces
-hommes sont effrayants. Quel est leur but? Et que viennent-ils de faire?
-Je suis sûr que, du même coup, je saurai ce qu’ils ont fait et ce qu’ils
-auraient fait. Oh! je ne sais rien.
-
-Que Cobral parle.
-
-Il a refusé de me regarder. Je vous affirme qu’il a refusé de me
-regarder. J’étais en face de lui dans l’auto. Je ne l’ai pas quitté des
-yeux, moi. Sauf pendant trois secondes pour m’inquiéter de Nanni et de
-Sainte, mais j’ai vu que ceux-là, au contraire, se donnaient ardemment
-leurs yeux comme s’ils voulaient se toucher le fond de l’âme. Cobral,
-feutre en masque sur les yeux, fuyait tout le monde, et moi surtout.
-
-Je n’ai pas osé parler. Je craignais d’effrayer Sainte. Elle n’a aucune
-idée de ce que veut Cobral, cette petite. Elle se laisse entraîner. Ce
-n’est pas grave ce qu’elle fait. Cobral ne la connaît pas beaucoup et il
-use d’elle: ce ne sont pas des amis. Vous comprenez que je ne pouvais
-parler et qu’elle ne sait rien? Cobral l’a persuadée de se faire son
-interprète aujourd’hui pour je ne sais quelle folie. Ce doit être une
-folie considérable, la conversation avec Moquin me l’a indiqué. Elle a
-accepté. Elle avait refusé. En se fâchant. C’est-à-dire: en riant. Elle
-a accepté parce que l’invitation de Mme de Hocques touchait son
-ambition. On voit très bien Sainte ambitieuse. C’est une âme de
-commandement. Cobral avait aussi, pour la décider, le nom de Cardiette.
-Je serais incapable de vous dire si elle connaissait Cardiette avant ce
-déjeuner, mais vous avez remarqué comme il l’intéressait. C’est une
-manière de grand homme. Je crois qu’il l’a un peu déçue par sa
-désinvolture à l’égard d’une mémoire impériale. Et de vrai Nanni a dit,
-ou laissé dire, des choses troublantes, qui ont troublé Sainte plus que
-personne autre. L’ambition et la passion s’effacent devant le mystère,
-n’est-ce pas, petite amie? Après tout, rien ne prouve que l’attrait du
-mystère ne la mette pas sur le chemin de sa vraie passion. L’essentiel
-est qu’elle ne sait rien. Elle vit ardemment à cette heure et ne cherche
-pas quelle est la vie des autres. Même pas de Nanni à parler
-franchement. Elle cherche son cœur, c’est bien assez. Et que fait Nanni
-là-dedans? N’est-il pas emporté? Comme elle. Et comme moi.
-
-Cobral parlera.
-
-Je me le déclare furieusement. Je rage.
-
-Voilà une heure qu’il fuit.
-
-Il n’est pas loin et je l’aperçois à tout moment. Mais il disparaît
-quand je vais aller vers lui, ou bien il est si exagérément entouré que
-je ne puis même pas lui dire: «Cobral, un mot, je vous prie.»
-
-Quand nous arrivions, un ténor italien chantait la _Brabançonne_. Ils
-ont mis sur cet air de kermesse des paroles navrantes. Qui a fait cela,
-Cobral? Cobral avait disparu.
-
-Depuis j’ai couru par le Trocadéro vainement. Alpinisme regrettable.
-Quand je le voyais derrière un portant, j’accourais, et il se fondait
-dans la pénombre. Par un trou du décor, je regardais la salle. Il y
-était. Seul, dans une loge. Hâte à travers les couloirs. La salle. La
-loge. Personne. Je l’ai vu partout. Je ne l’ai trouvé nulle part. Je
-renonce. Je suis exténué.
-
-Je m’assieds dans un coin du plateau sur un reste de chaise. Devant moi,
-le nez contre la toile sale d’un envers de paysage, un pompier. J’écoute
-malgré moi, les voix fraîches et les voix célèbres se succéder et
-provoquer l’acclamation. Les concerts de charité évoquent le programme
-des casinos où les baigneurs assistent fidèlement à des résurrections de
-momies artistiques très mal vues à Paris. Les vieux opéras surabondent.
-Les vieux chanteurs aussi. Les jeunes diseuses ont la charge des textes
-patriotiques. Ici, charge veut dire: poids. D’aucuns pourtant sont de
-belles charges impétueuses et leur élan me plaît. Il n’y en a pas
-aujourd’hui. A moins que le texte de Cobral... Je renonce à me mettre en
-quête de lui. Il finira par passer devant moi et je l’obligerai à
-parler.
-
-Un chœur anglais, si touchant que le public fait son parfait silence des
-grandes émotions. C’est tout à fait beau pour moi qui entends sans voir.
-Les choristes sont peut-être jolies. Je ne les vois pas, et je ne vois
-pas non plus que le décor est ingénu, et que le plancher est malpropre,
-et que des gens sont là pour ne pas comprendre.
-
-Je suis délicieusement seul dans l’obscurité de ma retraite. Il y a
-beaucoup d’espace derrière moi. Devant, il y a des portants imprécis et
-un pompier que son immobilité idéalise.
-
-Ce chœur est touchant, ai-je dit? C’est bien cela. Il est touchant,
-profondément touchant.
-
-Qui vient? Cobral?
-
-Des pas derrière moi.
-
-Je me retourne à demi. Des voix. C’est Nanni. Et Sainte. J’avais oublié,
-ma foi, qu’elle figurait à cette matinée. Elle n’est pas encore passée.
-Je l’aurais entendue. J’aime beaucoup l’entendre.
-
-Ils ne m’ont pas vu.
-
-Je crois qu’ils s’asseyent. Sur un banc sans doute. Ou sur des chaises
-en loques comme la mienne. Ils sont assis. Je n’ose les regarder. Je ne
-veux être vu de personne. Je ne les vois plus, mais il m’a semblé que
-Nanni se tenait très respectueusement.
-
---Que voulez-vous, Pretty? Que voulez-vous de moi?
-
---Appelez-moi Sainte.
-
---Sainte, que voulez-vous?
-
---Oh Nanni, que vous faites de bizarres questions! Des mois et des mois
-m’ont privée de vous... eh oui, privée de vous que j’aimais bien... et
-vous revenez... et vous croyez que je n’ai rien à vous dire... et rien à
-vous faire dire?...
-
---Si vous aviez tant à me dire... fait-il vivement.
-
-Mais il s’arrête court. Et avec une espèce de plainte tendre:
-
---Sainte, vous ne vous êtes guère inquiétée du pauvre Nanni pendant tous
-ces mois?
-
-Elle se tait.
-
---Je savais, dit-elle enfin, je savais où vous étiez et que l’on ne
-devait pas vous visiter.
-
---Ah, c’est pour cela que?...
-
---Nanni, vous êtes un enfant gâté, et je vais me fâcher si vous faites
-la grimace devant toutes choses. Je suis heureuse de vous retrouver. Je
-veux que vous parliez.
-
---Vous étiez moins heureuse ce matin?
-
---Nanni, vous recommencez? Ce matin j’étais heureuse de votre venue.
-J’aurais préféré ne pas voir cet insupportable Cobral ni le petit gentil
-quelconque.
-
-C’est moi. Flatté.
-
---Pourtant l’insupportable vous a bientôt intéressée...
-
---L’insupportable, c’est vous, Nanni.
-
---Vous avez raison, Sainte, mais j’ai eu de la peine autrefois!
-
---De la peine?... à cause?... à cause de?...
-
---A cause de quelqu’un, mon enfant, et ce matin j’ai cru que ça allait
-recommencer. Seulement ce n’est pas le même quelqu’un. Je voudrais bien
-ne plus souffrir. Au moins pas aujourd’hui: je n’ai pas le temps.
-
---Vous êtes un impertinent, un cher impertinent qui se trompe. Pas le
-même quelqu’un? Mais il n’y avait personne. Il n’y a personne.
-
---Vous me dites cela, pourquoi? J’ai vu que ce déjeuner vous attirait...
-
---... à cause...
-
---... à cause d’un quelqu’un! Et c’est tout.
-
---Nanni, quel enfant! Je suis enthousiaste, je suis femme, je suis
-curieuse. Obligée d’aller chez cette dame qui s’intéresse à mon avenir
-théâtral, je préférais y voir des gens de valeur... Le général... je
-voulais voir le général...
-
---Est-ce que vous avez vu le ministre?
-
-Il eut un vague rire.
-
---Je n’ai vu que vous, dit Sainte, très bas. Vous êtes le seul quelqu’un
-de ma journée.
-
---Non. Même pas de votre journée.
-
---Si. Et de bien d’autres journées, ne le croyez-vous pas?
-
---Je n’en sais rien.
-
---Nanni, Nanni, parlez. Parlez de vous... On m’a dit votre maladie...
-ces sombres jours... cette sauvagerie... J’ai pensé à vous... Qui
-êtes-vous?
-
---Sainte, qu’est-ce que vous dites?
-
---Que faisiez-vous dans cette solitude? Pourquoi cette solitude? Vous
-n’étiez pas malade. Ce n’est pas possible, Je ne m’imagine pas que vous
-ayiez été malade. A quoi pensiez-vous?
-
---Je ne vous comprends pas, Sainte. Vous savez bien que j’étais malade.
-
---Pourquoi ne disiez-vous rien à ce déjeuner? Il me semble que tous ces
-gens ont trop parlé. Ils ont dit... ils ont dit... Vous avez entendu ce
-qu’ils ont dit?
-
---Sainte, il ne faut pas me dire cela. Je ne me souviens plus de ce
-déjeuner. Je crois que je n’ai pas été brillant en effet. Comment
-auriez-vous de la sympathie pour un homme qui n’est pas brillant?
-
---Quand on vous voit, Nanni, on est un peu effrayé. Autrefois, en
-causant avec vous, je croyais causer avec un autre. Et ce matin, vous
-avez senti comme tous vous regardaient? On a envie de vous demander des
-nouvelles d’un siècle passé.
-
---Sainte, je vais me moquer de vous. Comme vous vous exprimez
-précieusement! Je ne me souvenais pas de ces façons-là du tout. Au temps
-où j’allais vous chercher dans votre loge, aux Capucines, pour souper
-avec de plus Parisiens que moi et de moins belles que vous, est-ce qu’à
-cette époque-là, vous ne disiez pas aussi que le quelqu’un manquait à
-votre vie? Vous disiez cela. Mais vous parliez moins étrangement.
-Qu’est-ce qui vous a appris ce langage? On m’a dit qu’un grand
-littérateur était passé par là. C’est fini? Il n’y a que des grands
-hommes dans votre vie. Vous aimez trop les grands hommes, Sainte.
-
---Je vous aime, Nanni.
-
-Ils sont tous deux effrayés, elle, de l’avoir dit, et lui de l’entendre.
-Elle ne répétera pas. Il ne répond rien. Ils sont si rapprochés
-brusquement par le mot de Sainte qu’ils ont une terreur violente de ne
-plus être assez étrangers.
-
---Ce sont des danseuses qui «passent»? demande Nanni. Je ne connais pas
-cette musique. C’est un ballet nouveau peut-être. Mais cela ressemble à
-Rameau.
-
-Sainte ne dit rien. Les violons rythment un chant pastoral de haut
-style. Et les pieds des danseuses achèvent la cadence.
-
---Nanni, murmure Sainte, Nanni, je n’ai pas très bien compris. Vous avez
-un projet... un grand projet...
-
-Les applaudissements de la salle chassent la paix de ce coin sombre.
-Puis l’orchestre reprend et aussi les bonds des ballerines, sur une
-autre musique.
-
---De qui est cette musique? demande encore Nanni.
-
---Oh Nanni, Nanni, pourquoi ne répondez-vous pas?... Vous parliez d’une
-grande chose... vous disiez au général que vous alliez partir... Où
-allez-vous partir?
-
---Je ne sais pas.
-
---Dites... Oh! Nanni.
-
---Je ne sais pas...
-
---Vous savez quand vous partirez?
-
-Comme elle est anxieuse du sort de cet homme! Elle lui était si cruelle
-jadis. Ce matin elle ne le sentait pas. Pourquoi l’appelle-t-elle ainsi?
-
---Ce n’est pas ce soir?
-
-Il hésite. S’il parle, il acceptera de l’aimer. Car elle demande toutes
-les réponses à travers celle-là seule.
-
-Il dit pourtant:
-
---Ce soir. Si.
-
-Dans l’ombre, elle cherche ses yeux. Mais il baisse la tête.
-
---Nanni, ne partez pas sans me dire...
-
---Je n’ai rien à vous dire.
-
---Alors c’est moi qui ai besoin de parler.
-
-Il respire.
-
---Vous avez parlé... Vous avez trop parlé...
-
-Elle craint qu’il ne s’enfuie. Elle est prête à l’entourer de ses bras
-s’il fait le mouvement de partir.
-
---Nanni... Nanni...
-
-C’est une toute petite qui implore. J’aime cette plainte. Je voudrais
-qu’elle soit heureuse. Mais je voudrais qu’il soit heureux.
-Saura-t-elle?
-
---Nanni...
-
-Il lui prend la main. Amicalement? Même pas.
-
---Il faut nous quitter... je dois vous quitter... vous allez dire cette
-chose... cette chose... vous l’avez lue?
-
---Je viens de la lire. Je n’y pense pas. Vous allez me quitter? Non.
-Non.
-
---Que faites-vous, après avoir dit?
-
---Il faut que j’aille dans la salle. J’ai promis à Mme de Hocques de la
-rejoindre, et je passerai un instant dans sa baignoire.
-
---Je vais vous quitter, Sainte.
-
---Ne partez pas. Ne partez pas encore.
-
---Il faut que je parte. On va vous appeler. On va m’appeler, moi aussi,
-ailleurs. Je penserai à vous.
-
-Il se lève. Elle est accablée. Elle ne bouge pas. Pauvre amour que tout
-heurte!
-
-Il pose sa main droite sur la tête de Sainte.
-
---Mon enfant, je serais content que vous veniez tout à l’heure si vous
-le pouvez.
-
-Elle se dresse, radieuse:
-
---Où puis-je vous voir?
-
-Elle a de la joie plein la figure.
-
---Voulez-vous dans une heure et demie au Black Bar, rue Cambon?... vous
-viendrez, mon amie?
-
-Sainte lui prend les mains et y pose sa bouche. Et elle s’enfuit dans
-l’ombre du décor.
-
-La salle fait un bruit sourd. C’est l’entr’acte.
-
-Nanni vient près de moi. Il me regarde sans me reconnaître. Il s’éloigne
-avec de grands gestes.
-
-Des machinistes viennent me déranger. Je ne trouve pas de meilleur abri
-que le centre de la scène et je m’occupe à dévisager la salle entre les
-pans du grand rideau.
-
-C’est un auditoire choisi. La meilleure société anglaise de Paris s’y
-est retrouvée et quelques groupes de convalescents munis de leurs
-infirmières, situent et datent cette foule à peine moins élégante qu’à
-d’anciennes fêtes. Le président de la République dans sa grande loge, en
-face, ne semble pas davantage «de circonstance». Son frac et son cordon
-évoquent des inaugurations, des dîners, des bals dont nous avaient
-déshabitués sa petite silhouette provinciale,--macfarlane et casquette
-de yachting--dans tous les cinémas qui l’ont fait suivre par leurs
-appareils entre Dixmude et Altkirch.
-
-C’est presque nuit déjà. Tous les lampadaires électriques donnent plein
-feu, les rampes du balcon et des galeries flamboient aussi copieusement.
-
-L’orchestre se prépare. Derrière moi, on a roulé le grand piano. Je dois
-céder la place. Contre le portant, Félia Litvinne. Cela représente
-beaucoup d’hymnes et beaucoup de succès. J’ai le temps de trouver
-Cobral. Je vais le trouver.
-
-On frappe. Prélude. Chant.
-
-Je fais un pas. Cobral est devant moi.
-
---Vous êtes invisible? dit-il. Voilà une heure que je vous cherche.
-
-Il me prend par le bras et m’entraîne vers un petit foyer orné de divans
-et de tapis rouges. Personne. Si. Devant la psyché, une petite chanteuse
-comique, célèbre depuis longtemps, se farde «à la poupée». Elle ne nous
-voit même pas et s’en va bientôt, pour guetter son entrée.
-
-Cobral est très à son aise, bien entendu. Mais je me suis juré qu’il ne
-s’en tirerait pas, cette fois, par ses divagations de vieux diable
-d’opérette.
-
---Vous êtes un enfant, commence-t-il.
-
---Bah!
-
---Vous êtes un enfant, je ne puis trop le répéter. Quelle est cette
-figure que vous avez faite en sortant du salon de Mme de Hocques?
-
---Alors je devais trouver naturel?...
-
---Surtout ne me parlez pas de ce qui est naturel. C’est un de ces mots
-que je ne puis souffrir. Avouez d’abord que, grâce à moi, vous avez tâté
-d’un fameux déjeuner?
-
---Et avouez, vous...
-
---Et avouez encore qu’on a tenu des propos amusants? Vous ne me
-reprocherez pas de me vanter. Car mon rôle dans le menu a été simplement
-inférieur. Et dans la conversation, il a été nul.
-
---Mais ensuite...
-
---Vous savez que Pretty passe immédiatement après Litvinne? Il faut que
-vous écoutiez cela. Après nous partirons.
-
---Je vais vous écouter d’abord, avant d’écouter Pretty.
-
-Il me touche l’épaule familièrement. Un air de vouloir me donner des
-conseils d’ancien.
-
---Je disais que vous êtes un enfant parce que...
-
-Il rit. Impossible de trouver à ce rire une fausse note. Acteur, va!
-
---Parce que vous êtes un enfant, achève-t-il. Vous n’allez tout de même
-pas me demander des explications?
-
---Si.
-
---Et vous savez tout!
-
---Quoi? Je sais quoi?
-
---On vous a tout raconté. On a tout raconté devant vous. L’expédition de
-la nuit. Nos moyens de la préparer. L’idéalisme formidable de notre
-entreprise. A-t-on négligé de vous donner un programme détaillé de la
-journée? Ne vous plaignez pas, savourez cet imprévu que vous ne
-retrouverez jamais! Tous nos actes ne sont que des points d’action
-reliés par notre idée. Cette femme qui va parler et faire une espèce de
-scandale, devant le chef du gouvernement, devant des membres de la
-presse, vous comprenez la signification de cela, j’imagine?
-
---Soit.
-
---Quoi, je vous prie?
-
---Ces hommes qui dormaient...
-
---Ces hommes nous gênaient. Etait-il convenable, pour notre rêve de paix
-instantanée, de laisser l’un réclamer à la tribune tout l’or du pays et
-tous les adolescents, et l’autre signer peut-être un ordre d’attaque
-propre seulement à prolonger la bataille? Ils ne peuvent plus nuire.
-
---Qu’avez-vous fait?
-
---Ils dorment comme vous dites. Ils s’éveilleront demain vers midi. Ce
-repos de vingt-quatre heures les aura parfaitement reposés.
-
---Supposons que ce n’est pas un crime. Vous êtes pourtant des criminels
-de toucher à l’indépendance de leurs actes.
-
---Ma conscience dit que non. Elle s’y connaît.
-
---La mienne me dit de vous avertir ou de vous livrer. Vous avez attiré
-ces hommes dans un guet-apens. Pourquoi?
-
---Vous l’avez vu. D’ailleurs je suis loin d’eux. Vous me gardez.
-
---Il y a quelqu’un auprès d’eux.
-
---Qui? Les domestiques ont congé.
-
---Soit. Et Mme de Hocques est ici. Et si je disais qu’elle est une
-espionne et vous un...
-
---Vous commettriez deux fois le péché de mensonge. Rien ne prouve
-qu’elle soit espionne. Et voici mes papiers qui prouvent que je suis
-Français.
-
---Cependant si je racontais ce que j’ai vu?...
-
---On vous arrêterait immédiatement, car il serait inadmissible que vous
-ayiez attendu la fin de l’après-midi pour dénoncer un événement du
-matin. Et puis il est évident que vous êtes des nôtres.
-
---Ce n’est pas vrai.
-
---Qu’on interroge Sainte? Elle vous a vu tout le jour avec nous...
-Allons, allons, tout est réglé. Mais ne vous troublez pas... Essayez de
-croire ce qu’on vous a dit et travaillez, malgré vous, à la réalisation
-d’une grande idée humaine.
-
---Le plus fou de tout cela est que je ne sers à rien.
-
---Si, vous êtes le témoin. Vous aurez vu que nous ne sommes ni des fous
-ni des criminels et que, pour préparer un écho foudroyant à ce que fera,
-seul, Nanni ce soir, tout ce que nous faisons était nécessaire, utile,
-indispensable. Vous ne pouvez pas encore le savoir. Vous le saurez
-bientôt.
-
---Je suis donc le témoin malgré moi. Alors vous auriez pu vous dispenser
-de me mêler si visiblement à vos démarches. Je vous ai présenté à des
-amis. Que vont-ils penser? Me voilà compromis.
-
---Il fallait cela pour que vous restiez avec nous. Sinon vous m’auriez
-déjà brûlé la politesse.
-
---Vous êtes odieux, monstrueux, immonde...
-
---Et vous, vous me plaisez beaucoup...
-
-Cobral rit énormément et se lève.
-
---Allons entendre la prose de Cobral.
-
-Il regarde sa montre.
-
---Qu’il est tard!... Si elle ne passe pas de suite, tant pis pour elle,
-pour vous et pour moi... Je ne puis attendre et je vous suis...
-
---Vous me suivez où?
-
---A _l’Exigeant_. Il est quatre heures. Vous m’avez promis de me
-conduire à _l’Exigeant_. J’ai bien peur que nous n’y trouvions plus
-personne. Venez.
-
-Il me pousse vers le plateau.
-
-La salle crie de joie vers la cantatrice qui a chanté tout son
-répertoire de guerre dans un bon nombre de langues.
-
-Le régisseur annonce: «Mademoiselle Pretty Pray».
-
-Et voilà Sainte dans la lumière nue de la rampe. Son petit tailleur la
-fait plus minuscule encore. Mais sa voix sonne, décidée.
-
-Je ne fais pas attention au titre. Cobral ne quitte pas du regard sa
-montre qu’il tient à la main.
-
-Sainte dit:
-
-«Au nom du peuple de Paris, au nom du peuple Français, au nom de la
-terre et des hommes de toute la terre...»
-
---C’est en prose, me souffle Cobral.
-
-... «Je déclare que l’heure du calme est venue et que demain les êtres
-ne se tueront plus. La paix universelle sera signée, je le jure, avant
-le prochain midi...»
-
-Le silence de la salle est invraisemblable. La foudre les a frappés. Ils
-sont morts. Tous ces yeux, toutes ces oreilles, tous ces cœurs ne
-sentent plus, ne vivent plus, pour être si matériellement silencieux.
-
---Pretty a une diction admirable, approuve Cobral. Venez. C’est l’heure.
-
-Nous cherchons la sortie. J’entends encore la voix nette et souple:
-
-«Pas une arme ne doit se lever à partir de cette heure-ci. Le chef des
-défenseurs alliés s’est endormi en souriant et ce soir, le chef des
-envahisseurs...»
-
---Où est Nanni? Nous sommes tellement en retard. Il saura bien nous
-joindre.
-
-Nanni est dans l’auto qui nous attend.
-
---Mon cher, dit Cobral, pendant que nous filons confortablement, mon
-cher je n’ai pas connu Sarah à vingt-cinq ans, mais je prétends que
-cette petite Sainte est encore plus...
-
-Nanni est content.
-
-
-
-
-_Seize heures._
-
-
-Je n’ai pas pris garde à la route que nous suivions: ce chauffeur
-imbécile a descendu l’avenue du Trocadéro. Nous arriverons à
-_l’Exigeant_ pour ne trouver que le concierge et le veilleur. Tant
-mieux! Hé! pourquoi me réjouir de ce retard qui se chiffrera par un
-minimum de minutes? Je souhaite un accident, une folie, un miracle.
-Comment sortir de cet engrenage où l’on me tient? Ne pas arriver, ne
-plus reculer, ne plus bouger, ne plus être, ah, ne plus être.
-
-Que faisons-nous sur le Cours-la-Reine? Joie! Le chauffeur ne connaît
-pas son chemin. _L’Exigeant_ est au haut de la rue Montmartre et le
-voilà qui passe le pont Alexandre III. Je ne veux pas rire. Je ne veux
-pas livrer mon contentement. On va perdre un quart d’heure, une
-demi-heure peut-être, et nous trouverons la rédaction désertée.
-
-L’auto stoppe devant la Chambre des Députés.
-
-Cobral saute hâtivement.
-
---Suivez-moi.
-
-Je suivrai donc.
-
-Nanni reste dans la voiture.
-
-Cobral exhibe je ne sais quels papiers qui lui ouvrent toutes les
-portes. Peut-être n’a-t-il pas de coupe-file mystérieux? Son autorité et
-son allure de trombe suffisent à l’introduire.
-
-Dans les pas perdus, deux journalistes me reconnaissent et courent vers
-moi.
-
---Vous savez la nouvelle? dit le petit gros mélancolique dont je n’ai
-jamais su le nom.
-
---Venez vite! crie Cobral.
-
---Quelle nouvelle? dis-je en me dérobant.
-
---Cardiette... Cardiette n’est pas là...
-
---Il est malade sans doute. Il sera demeuré dans son lit.
-
---Mais, mon bon, dit l’autre,--un maigre à monocle,--je viens de chez
-lui. On ne l’a pas vu depuis dix heures. Ses domestiques ne se
-rappellent pas où il déjeunait.
-
-Je ne les écoute plus. Cobral est venu prendre mon bras et m’emporte
-vers une tribune. De quel droit entre-t-il dans cette tribune?
-
-Nous y sommes seuls. Les autres sont bondées. Les parlementaires sont en
-nombre dans leurs fauteuils d’orchestre. Il vient d’y avoir une
-agitation considérable qui s’apaise.
-
-C’est le silence tout d’un coup.
-
-Le président de la Chambre s’est levé. Il parle:
-
-«Messieurs, l’absence de M. René Cardiette est inexplicable et
-angoissante. Je ne veux même pas dire, au nom de tous, le souci qui nous
-atteint profondément à ne pas le voir ici, même si cette séance n’eût
-pas dû briller de ses paroles. Laissons cette inquiétude violente au
-fond de nos cœurs et ne pensons qu’à l’intérêt de la patrie, qui exige
-des actes immédiats. Vous allez être appelés, Messieurs, à vous
-prononcer sur trois projets de lois qui importent à la Défense
-Nationale. Nous savons que vous leur ferez le sort glorieux qu’ils
-méritent. Mais le discours préliminaire de M. René Cardiette vous devait
-donner tous éclaircissements sur elles et vous en faire saisir
-l’urgence. Cette urgence, je veux doublement vous la prouver en vous
-lisant moi-même ce discours dont il m’a confié les feuillets. Vous me
-pardonnerez d’être si médiocre interprète de ce verbe patriotique.»
-
-Un long cri unanime jaillit de toutes les poitrines. Peut-être quelques
-protestations ont-elles essayé une dissonance timide. Le formidable
-hourrah des parlementaires de tous les partis a raison des restrictions
-chétives.
-
-Cobral hausse les épaules.
-
---Je le savais, bougonne-t-il.
-
-Il sort de son portefeuille une lettre cachetée et m’entraîne hors de la
-tribune. Il appelle le premier huissier qui passe.
-
---Voulez-vous remettre ce billet à M. le Président, s’il vous plaît?
-C’est de la part de M. René Cardiette. Je suis le nouveau secrétaire de
-M. René Cardiette. Faites vite.
-
-L’huissier s’empresse.
-
-Nous rentrons dans la tribune. Le président a pris dans une serviette de
-maroquin les pages d’un discours. Il sonne pour imposer le silence qu’a
-rompu le jet d’enthousiasme où la curiosité a sa part.
-
-Le silence revient, total.
-
-Debout, maigre, élégant, net, le président s’enorgueillit de cette
-parole qu’il va faire sienne et sa voix part comme un trait:
-
-«Citoyens...»
-
-Le mot porte une émotion dans toutes les mémoires de cette France
-représentée.
-
-«Citoyens, mes frères, citoyens, fils de la grande blessée et de la
-victorieuse bientôt, vous vous êtes dressés, vous vous êtes unis, vous
-avez frappé l’assaillant: votre vaillance est imbattable et votre
-acharnement guerrier se perfectionne jusqu’au génie. Pourtant, citoyens,
-je vous crie: «Aux armes»...
-
-Cet appel me trouble comme il trouble tous les assistants. Le président
-n’a pas la déclamation large et sonore de Cardiette, mais il donne à
-chaque mot une valeur solide, et chaque mot n’est pas seulement un mot.
-
-Cobral a son visage obstinément tranquille. Pourtant il murmure avec
-impatience:
-
---Que fait cet huissier? Pourquoi ne se presse-t-il pas?
-
-A ce moment, un huissier paraît au pied de la tribune, monte jusqu’au
-président et pose la lettre de Cobral sur son bureau. Le président,
-surpris, s’interrompt. L’huissier lui dit quelques mots que nous ne
-pouvons entendre. Le président déchire l’enveloppe fébrilement. Il lit.
-Il est bouleversé. Il est défiguré de stupeur.
-
-La salle chuchote.
-
-Sonnerie.
-
- «Messieurs, dit le président, je reçois un avis de M. René Cardiette.
- Il est souffrant, mais ne peut dire où ni comment. Il s’excuse de son
- absence, mais affirme que son discours ne peut plus être prononcé,
- étant en désaccord avec ses nouvelles obligations et avec les
- événements. Ce langage est trop mystérieux, Messieurs, pour que je ne
- réclame pas toute votre courtoisie. Je vous demande de remettre cette
- séance et le débat qu’elle comporte, à mardi prochain. Je suis certain
- que d’ici là tout sera éclairci. Déplorons seulement ces trois jours
- de retard apportés à une délibération nationale.»
-
-Après l’effarement de la première minute, une rumeur naît et se répand.
-La rumeur des grandes colères. Quelle révolte va crier? Et
-qu’adviendra-t-il des grandes idées destinées au peuple? Ah si je
-parlais! si j’avais la franche simplicité de dire ce que je sais! Lâche!
-Lâche!
-
---Vous êtes rêveur? questionne Cobral en riant.
-
-Et il ouvre brutalement la porte de la tribune.
-
---Taïaut! Taïaut! crie-t-il. Demain vous direz: Hallali! avec moi.
-Partons.
-
-Derrière nous le nuage crève. Debout, criant, gesticulant, doublant le
-vacarme avec le claquement de leurs pupitres, les parlementaires ne sont
-que fureur et indignation. L’orage éclate indescriptiblement.
-
-Taïaut!
-
-
-
-
-_Dix-sept heures._
-
-
-L’heure des crieurs de journaux s’achève rue Montmartre. Ce temps de
-guerre met le soir au milieu de l’après-midi et les feuilles qui
-sortaient autrefois avant le dîner courent les rues dès quatre heures,
-ou même trois.
-
-Nous venons après la dernière volée de cette horde hétéroclite où tous
-les âges, toutes les détresses, tous les courages s’attellent pour de
-naïfs bénéfices en distribuant le communiqué.
-
-Le pathétique de ces dernières nouvelles est rigoureusement précis. Le
-communiqué de quinze heures et de vingt-trois heures remplace par sa
-brièveté tragique feues les manchettes grossières des procès douteux ou
-des belles explosions.
-
-Devant l’hôtel de _l’Exigeant_ deux vieilles, très bien dessinées,
-attendent encore au guichet leur stock quotidien. Elles sont lentes
-comme des ruines et s’en iront, cahotants, criailler le journal avec une
-petite voix qui ne fera de peine à personne. Il y a trop de tristesse
-terrestre maintenant pour que cela fasse de la peine.
-
-Aux fenêtres, nulle lumière. La concierge rêve sur le seuil et se finit
-les ongles avec une aiguille à tricoter. Tout est calme. Nous avons
-perdu trois quarts d’heure. Je veux dire que nous avons gagné trois
-quarts d’heure.
-
-Nanni demande à nous quitter. Il veut se rendre au Black Bar. Il
-regrette de n’être pas resté au Trocadéro. En tous les cas il n’a rien à
-faire ici et rien à dire. Cobral lui laisse l’auto qu’il renverra au
-plus vite.
-
-La flèche blanche reprend sa course.
-
-Cobral ne semble pas le moins du monde pressé. J’aimerais mieux lui voir
-sa hâte incroyable de tout à l’heure et qu’il fût amèrement déçu,
-là-haut. Il regarde la façade, curieusement.
-
---Cette odeur, me dit-il, ce parfum d’encre grasse et de papier qu’il y
-a autour des grands journaux me plaît énormément. Quand on a vécu dans
-cette atmosphère, on doit en avoir la nostalgie. Vous y avez vécu?
-
-Au café, voisin de la grand’porte, j’aperçois, derrière les vitres,
-Marsy. Paul Marsy est secrétaire de la rédaction à _l’Exigeant_. S’il a
-quitté son bureau, il n’y a personne au journal puisque, sévère
-capitaine, il s’en va de son bord le tout dernier. Cobral ne le connaît
-pas. Cobral n’ira pas le deviner dans ce café hanté de reporters où il
-consomme le demi-brune et le sandwich réparateurs.
-
-Cobral a suivi mon regard. Peut-être ai-je tressailli?
-
---Qui est ce monsieur?
-
-Il ne le connaît pas. Je peux répondre à ma guise. Allons donc,
-innocent, est-ce que Cobral n’a pas deviné? Si imperceptible qu’ait pu
-être ce mouvement de plaisir à savoir _l’Exigeant_ vide de son équipage,
-Cobral l’a perçu.
-
-Puis-je mentir?
-
---C’est Marsy, le secrétaire de la rédaction. Mais dites, Cobral, ce
-n’est pas à lui...
-
---Diable, ricane-t-il, entrons vite. Vous êtes sûr qu’il ne nous a pas
-vus? Il ne faut pas le mêler à nos affaires.
-
-Deux étages d’escalier morne. Escalier de service. Escalier de travail.
-Ce n’est pas le genre de ces vieux journaux où l’escalier de pierre
-conduit à des torchères électriques une lourde rampe forgée. On n’a le
-temps que de travailler ici. Un jour, sans doute, il conviendra de
-songer au luxe. On y viendra certainement. Ce n’est pas encore le temps
-d’y songer.
-
---Pourquoi monter, Cobral? Nous ne verrons personne. Il n’y a plus
-personne.
-
-Il monte. Il pousse la porte.
-
-Dans l’antichambre une ampoule électrique clignotte comme une veilleuse.
-Il est évident que tout est abandonné. Les portes sont unanimement
-closes.
-
-Cobral ouvre la première venue. C’est une grande salle, avec des tables
-et des piles de numéros. Sans intérêt.
-
-Une autre porte résiste. Le mot «caisse» est cloué au-dessus. Encore
-moins d’intérêt.
-
-Une autre. Une autre. Rien.
-
-S’il n’y avait pas cette ombre qui nous entoure comme un brouillard,
-Cobral verrait mon sourire satisfait. Mais il ne faut pas qu’il le voie.
-Il faut même que je cesse de sourire ainsi. Vous ne savez donc pas que
-ce Cobral n’a pas besoin de ses yeux pour voir que je souris et que j’ai
-du contentement. Ai-je un réel contentement? Je tremble de le voir
-triompher une fois de plus. Il triomphera de moi, puisqu’il triomphe de
-tout.
-
-Je le suis dans son effronté cambriolage. Car il vient pour prendre
-quelque chose. Quoi?
-
-Un couloir tout à fait obscur. Nous butons à des marches. Nous montons
-ou descendons. Je ne peux dire exactement si nous montons ou si nous
-descendons. Cobral fait à peine de bruit. Il se glisse le long des murs,
-comme un chat. Sa main qui tâtonne rencontre le bouton d’une porte. Il
-ouvre. Lumière.
-
-Quelqu’un écrit sous la lampe.
-
---En voilà une heure pour faire un pèlerinage? s’écrie Fagan qui se
-décide à me reconnaître.
-
---Présentez-moi, dit Cobral.
-
-Fagan est abasourdi. Notre invasion brutale et mystérieuse en même temps
-peut surprendre. Notez aussi que ce garçon s’absorbait dans quelque
-littérature. C’était un poète d’avenir que le journalisme a dévoré, mais
-qui se débat. Et le soir, après neuf heures consacrées à corriger des
-échos ou à rédiger des notes impersonnelles sur la vie chère, le
-mouvement antirépublicain en Chine, les bienfaiteurs des mutilés et
-autres thèmes attendrissants, il se reprend au jeu des pensées et des
-rythmes à quoi son emploi du temps l’a mal préparé.
-
---Que puis-je faire pour vous? demande-t-il avec une bonne humeur
-excessive. Vous nous apportez de la copie?
-
-Il relève la mèche énorme qui lui tombait sur le nez et donne un peu de
-gaîté à son visage candide que le souci a fripé trop tôt.
-
---Mon bon Fagan, je n’ai pas de goût à la copie aujourd’hui... C’est
-monsieur qui veut... qui tient...
-
---Ce ne sera pas commode, grogne Fagan, important... Nous sommes
-tellement nombreux... Mais je puis en parler au patron... Vous avez des
-idées?
-
---Des idées, s’écrie Cobral, des idées, ah qui aurait des idées, si,
-moi?...
-
-Je tranche:
-
---Vous connaissez Cobral, de nom tout au moins. Rappelez-vous: Cobral...
-Cobral...
-
-Il ne se souvient pas.
-
-Cobral sourit.
-
---Ne parlons pas de moi... Je ne vois pas pourquoi monsieur se
-rappellerait mon nom... Je n’ai jamais fait parler de moi... Ce n’est
-pas aujourd’hui que je commencerai...
-
-Fagan tourne des commutateurs. Enfin nous ne sommes plus dans cet
-ensevelissement de ténèbres. J’étouffais sous le poids de l’obscurité.
-
---Vous n’êtes pas ému? blague Fagan qui me voit respirer
-difficilement... Nous vous avons eu quelques semaines parmi nous... Il
-n’y a pas si longtemps...
-
---J’étais un piètre journaliste à vos yeux?... Trop avide de ne voir que
-des spectacles pittoresques et de les décrire à mon aise... J’ai
-toujours rechigné devant les reportages médiocres, où il faut traiter,
-sans caractère et sans violence mais avec sobriété, goût et art, des
-questions insignifiantes.
-
---Vous êtes le même être impossible toujours, admire narquoisement
-Fagan... Et vous n’êtes pas ému de revoir votre ancien bureau?
-
---Pas ému. Etonné de n’avoir jamais remarqué l’état de ruine et
-d’inconfort où est tenue cette pièce, réservée pourtant à six ou sept
-personnages presque tous délicats.
-
---Mon petit, dit Fagan, c’est peut-être dégoûtant. Mais aucun de nous ne
-s’en aperçoit. Nous travaillons trop pour nous occuper de cette
-cuisine-là.
-
-Nous voilà dans un bavardage sympathique. Il est plein d’indulgence pour
-moi, ce grand jeune homme qui portait en lui assez de foi et de fougue
-pour n’avoir jamais d’amertume.
-
---Pardonnez-moi si je vous presse, mais j’ai peu de temps, coupe Cobral
-presque sèchement.
-
---Au fait, dit Fagan, poli, vous ne m’avez pas encore exposé...
-
-Cobral réfléchit. Puis:
-
---Je viens de la Chambre, dit-il.
-
-Fagan, avec indifférence:
-
---Ah!
-
---Vous êtes au courant?
-
---Oui, dit Fagan, si vous voulez parler de l’incident Cardiette. Il
-n’est pas venu prononcer le discours attendu. C’est même la raison de
-notre retard, ce soir: Vous ne savez pas que _l’Exigeant_ a paru en
-retard?
-
---Cela ne fait rien, dit Cobral.
-
-Une pause.
-
---Vous pouvez toujours tirer une nouvelle édition? reprend-il.
-
---Il n’en est pas question. Je ne saisis pas ce que vous voulez me dire.
-
---J’entends, dit Cobral, que vos machines sont prêtes jusqu’au lendemain
-à tirer une édition nouvelle s’il le faut?
-
---Naturellement. Les formes restent sur les machines. Et il y a des
-ouvriers de garde à l’imprimerie. C’est au rez-de-chaussée.
-
-Cobral est sous la lumière jaune d’une lampe qui marque à son front le
-relief trop puissant des tempes entêtées.
-
---Je vous apporte votre deuxième édition.
-
-Fagan se demande s’il n’est pas halluciné. Cobral le regarde, comme
-l’hypnotiseur fixe son médium.
-
---Je viens de la part de Cardiette avec les quelques lignes
-sensationnelles qu’il m’a confiées. Vous ne savez pas qu’il a écrit une
-lettre au Président de la Chambre.
-
---Je le sais.
-
---Déjà? Mes compliments. Cela s’est passé il y a trente minutes. On vous
-a dit le texte de cette lettre?
-
---On me l’a téléphoné.
-
---Bon. Cardiette disait être empêché de venir et renoncer à prononcer
-son discours. Il ne disait pas pourquoi?
-
---Non.
-
---Il me l’a dit. Il ne pouvait l’expliquer dans une lettre officielle.
-Mais voici les quatre lignes--quatre, pas une de plus, vous
-compterez--qui donnent la clé de sa conduite. N’est-ce pas sensationnel?
-
-Fagan pose une main sur l’appareil téléphonique. Il regarde Cobral avec
-un petit frémissement de colère.
-
---Malheureusement, mon cher monsieur, la lettre que Cardiette a envoyé
-au président de la Chambre, est un faux.
-
-Je vous dis que Cobral a juré! Il est assez maître de lui pour n’avoir
-pas articulé son juron. Mais je sais qu’il a juré. Ha! Ha! voilà que je
-devine les cris intérieurs, comme lui! La contagion...
-
-Mais il dit posément:
-
---On vous a téléphoné cela aussi?
-
---Si vous voulez, dit Fagan.
-
-Et Cobral, bonhomme:
-
---Raison de plus pour éclairer cette situation compliquée. Il n’y a que
-quatre lignes. Il faut téléphoner à l’imprimerie sans perdre un instant.
-
-Fagan décroche le récepteur.
-
---Vous téléphonez à l’imprimerie?
-
---Parbleu, dit Fagan.
-
-Et il jette un numéro.
-
---Tiens! murmure Cobral qui fouille dans sa poche, c’est le numéro du
-commissariat de police?
-
-Fagan ne bronche pas.
-
---Raccrochez le récepteur aussitôt.
-
-Et Cobral braque son revolver.
-
-Fagan n’a pas d’armes, et son dévouement ne servirait pas à empêcher la
-fuite de Cobral. Il raccroche le récepteur.
-
---Maintenant téléphonez à l’imprimerie.
-
-Cobral est tout contre lui, le canon du revolver sur la nuque. Il faut
-céder. Que faire? Je suis paralysé. Et si je bouge, c’est sur moi que
-Cobral tirera.
-
---Si l’un ou l’autre fait un geste, je tue M. Fagan. Cela serait
-absurde.
-
-Fagan parle dans le téléphone. Il répète ce que Cobral lui souffle:
-Ordre de remettre les machines en marche. Une édition nouvelle est
-commandée pour dix-huit heures. Et il dicte la note de Cobral:
-
-«M. René Cardiette écrit à _l’Exigeant_: «Le général et moi renonçons à
-tout acte belliqueux et invitons le peuple Français à approuver la paix
-que nous réclamons dans les vingt-quatre heures.»
-
---Une manchette extraordinaire, intime Cobral. La moitié de la page
-occupée dans toute sa largeur par ce titre: «La paix sera signée
-demain.» Et en sous-titre: «Le gouvernement français et l’état-major
-décident de suspendre définitivement les hostilités.»
-
-Fagan est blême. Il cherche, en obéissant, le moyen de terrasser Cobral.
-S’il savait que je suis prêt à le seconder! Mais il me croit le complice
-de ce bandit. Cobral est un bandit. Et c’est un bandit qui vient
-d’Allemagne.
-
-Si ces lignes paraissent, l’émeute dévastera Paris. Il ne faut pas
-qu’elles paraissent. Je saurai agir. Je dois agir.
-
---C’est tout, dit Cobral. Allons au bar.
-
-Et à Fagan:
-
---S’il vous plaît, mon cher Fagan, passez le premier, vous ne pouvez
-rien. Il faut céder. N’essayez pas de me faire prendre. Car je vous
-abattrai instantanément et je ne serai pas commode à coffrer ensuite.
-Soyons amis, c’est plus pratique.
-
-Nous sortons.
-
-La veilleuse clignotte encore dans l’antichambre. Personne.
-
-Qui de nous trois est la véritable victime? Et quel est le fou?
-
-L’escalier. La voûte. Notre attitude ne peut révéler notre pensée.
-Fagan, l’esprit tendu ardemment vers le geste qui arrêtera la
-catastrophe en route, n’a pas une ombre de sang au visage. Cobral cache
-son revolver dans la main; il marche entre nous deux. Nous passons très
-naturellement devant la concierge.
-
---Il n’y a pas de lettres pour moi? lui demande Fagan avec un petit
-tremblement de voix.
-
---L’auto n’est pas encore là! crie Cobral. Harry est un imbécile ou
-Nanni un malappris. On ne prive pas les gens de leur auto dans une
-pareille circonstance. Que devons-nous faire?
-
-Il dit en riant:
-
---Attendons-la.
-
-Et tous trois, devant la porte, nous causons. C’est une légende terrible
-que je suis en train de rêver. Ce n’est pas vrai que je me tais devant
-cet assassin? Pourtant Fagan est audacieux. Mais quelle issue à cette
-contrainte?
-
---J’ai été présenté à votre directeur, il y a longtemps... dit Cobral,
-posément... Il m’a paru intelligent et actif et très artiste... J’aime
-tant que l’on soit artiste... Il m’a plu à cause de cela... un nerveux,
-mince et gris, avec des yeux froids, des yeux qui veulent... Il est
-peut-être trop artiste. Pourtant il a sacrifié ses goûts et son
-dilettantisme à l’avenir de son journal... au moment où je l’ai vu, il
-hésitait à faire de cette feuille, ancien pamphlet socialiste, le
-quotidien du théâtre et des mondanités... Il est plus solide
-aujourd’hui... De vrai les femmes du monde sont infirmières et font la
-charité, ce n’est pas s’éloigner d’elles que se consacrer aux besoins
-matériels de Paris et de tous ceux atteints par la guerre... vous êtes
-de mon avis, naturellement?
-
-Fagan, pâle et méprisant, ne regarde pas Cobral. Mais il me regarde moi,
-avec une intensité qui me gêne. Je fuis ce regard. Il doit être un
-reproche. Il ne sait pas. Il ne sait pas. Et il reproche. Si vous
-saviez, Fagan!
-
---Enfin! clame Cobral.
-
-C’est l’auto blanche.
-
-Il nous fait monter, s’assied à côté de Fagan et me laisse prendre le
-strapontin.
-
---File, Harry, où tu dois aller et passe rue Cambon au Black Bar.
-
-Et vers moi:
-
---Je vous y rejoindrai quand M. Fagan sera en sûreté jusqu’à demain.
-
-L’auto vole sur le pavé.
-
-La Bourse, l’Opéra, la rue de la Paix. Tout est calme. L’or danse et
-chante dans la lumière folle des étalages.
-
-Fagan me regarde. Que veut-il? Je fuirai ces yeux. Je fuis ces yeux
-suppliants. Assez de cauchemars dans ma tête. Je ne veux pas ajouter ce
-regard épouvantable qui implore. Ou qui condamne!
-
-Cobral fait celui qui est content d’aller en promenade. Il est
-invraisemblable. Il faut le tuer. Oh, ma rage...
-
-Pourquoi Fagan m’appelle-t-il ainsi? Je ne peux plus éviter son regard!
-Je vois ses yeux maintenant, ses yeux qui sont effrayants à voir. Il me
-juge. Il m’égale à Cobral. Quelle haine me vient de ces yeux!
-Comprend-il? Je veux qu’il comprenne ma conduite. Le tréfonds de ma
-pensée doit lui apparaître.
-
-Ah, c’est la sienne qui m’apparaît. Fagan, Fagan, vous savez que je ne
-suis pas un assassin. Vous voyez que je subis la même contrainte que
-vous. Je ne peux m’en évader. Vous le voyez. Vous voyez le drame. Vous
-voyez mon innocence. Que dites-vous encore, Fagan? Que demandez-vous?
-Votre sort m’est inconnu, mais il n’y aura pas de crime. L’homme qui n’a
-pas tué ce matin ne tuera personne. Ne craignez pas. S’il a dit que vous
-seriez libre demain il n’a pas menti. Vous serez libre. Que dites-vous?
-Oh ce cri de votre âme. Que criez-vous, Fagan?
-
- * * * * *
-
-J’entends! j’entends! Le journal, l’édition, le scandale, l’émeute. Oui,
-j’entends. Je vous dis que j’entends, vous voyez bien que j’entends. Il
-faut empêcher cela? Comment? Cela n’est pas possible. Eh bien, si, si.
-J’ai donné mon silence à Cobral. Mais je sauverai Paris. Je sauverai. Je
-trouverai. Je vais trouver. Entendez-moi, Fagan, la chose monstrueuse
-n’aura pas lieu. Courage! Courage! Victoire!
-
-Il comprend tout ce qui se passe en moi. Il croit. Il a confiance. La
-flamme de ses yeux s’éteint. Il baisse les paupières. Il est à bout de
-forces. Mais il est heureux puisque j’ai promis. Ah! il sait bien que
-j’ai promis.
-
-Où sommes-nous? L’auto s’arrête devant des vitres éclatantes. C’est le
-Black Bar. Je dois quitter Fagan et Cobral. Je descends. Je regarde
-Fagan. Il ne rouvre pas les paupières. Il cache ses yeux maintenant.
-Mais je sais qu’il y a du calme dedans et de l’espoir.
-
---Au revoir, jette Cobral, désinvolte.
-
-Et il emmène son prisonnier.
-
-Je vous ai promis, Fagan.
-
-
-
-
-_Dix-huit heures._
-
-
-Les habitués de Black Bar s’en vont. Bu, le thé.
-
-Nanni est venu ici attendre Sainte. C’est elle qui a demandé ce
-rendez-vous; et il l’accordait avec égarement. Pourquoi a-t-il été si
-brusquement impatient de Cobral et de moi? Je sais que Cobral voulait
-l’amener à _l’Exigeant_. Et il n’a pas insisté, quand Nanni s’est
-déclaré rebelle à toute démarche supplémentaire. Cobral est beau joueur.
-Le départ de Nanni a peut-être aggravé la difficulté de la situation. Je
-ne puis supposer que Nanni soit le complice de Cobral. A trois, nous
-aurions...
-
-Il n’est pas dans le salon du rez-de-chaussée. Je le découvre à
-l’entresol où il est rigoureusement seul dans le hall qui sent la Chine.
-
-Il se lève dès qu’il me voit entrer.
-
---Que savez-vous d’elle? Qu’a-t-elle fait?
-
-Je suis tellement bouleversé par la scène précédente que je ne sais
-répondre.
-
-Je demande:
-
---De qui parlez-vous?
-
---Sainte, où est-elle, où est-elle?
-
---Hé, je ne sais pas, nous l’avons quittée au même moment! Vous lui avez
-dit de vous rejoindre ici?
-
---Pourquoi tarde-t-elle? Un malheur est arrivé. Pourvu qu’elle ne soit
-pas morte...
-
-Cette détresse est très jeune. Je ne me soucie pas de Mlle Pretty Pray.
-Les femmes sont ingénieuses dans n’importe quelle aventure. Pretty est
-plus femme que les autres femmes. Il n’est personne qui soit aussi femme
-que Pretty. Pretty ou Sainte, comme vous voudrez.
-
---Vous ne pensez pas, gémit Nanni, qu’elle soit en danger?
-
-Quel danger? Oh! que ces gens de passion sont ennuyeux! Quel danger
-menacerait cette petite bonne femme habile? Elle a dit qu’elle
-viendrait. Elle viendra. Et c’est tout. Ridicule Nanni, qui tremble pour
-une gamine sur laquelle il s’imagine avoir tout soudain des droits. On
-ignore pourquoi il aurait des droits sur elle. Convoitise humaine!
-Ambition, prétention, orgueil!... Misère...
-
---Il est six heures, dit Nanni, et la matinée peut ne pas être finie...
-Mais dans une demi-heure je vais aux nouvelles.
-
-Qu’il aille où bon lui semble! Une demi-heure? Eh! dans une demi-heure,
-le numéro de _l’Exigeant_ sortira des presses pour courir la rue. J’ai
-dix minutes à moi. J’ai quinze minutes au plus pour agir. Et je me
-répète ce mot «agir», qui me paraît le plus comique de la langue
-française. Celui qui ne sert à rien.
-
-Agir? Agir?
-
-Quoi?
-
-Nanni frappe la table où sursautent les tasses pleines d’eau blonde:
-
---Est-ce que ce sacré papier que lui a fourré Cobral aurait valu des
-ennuis à l’enfant? Je ne l’avais pas lu. Je ne l’ai pas écouté. Que
-disait-il, ce papier?
-
-Je pouffe. C’est nerveux.
-
---Pauvre homme, ce papier travaillait pour vous, d’après ce que j’ai
-entendu.
-
---Pour moi? Pour moi?
-
---On y parlait de la paix.
-
-Et je ris. Ça me fait mal de rire sans gaîté. Je ne rirai plus jamais.
-Cette minute de fou rire me donnera la haine de toute gaîté feinte ou
-involontaire.
-
---Cobral a voulu cela, soupire Nanni. Je n’y connais rien. Il eut mieux
-valu me laisser agir. Je me demande même s’il n’est pas imprudent de
-désarmer ce côté-ci avant de blesser l’autre.
-
---C’est la première fois que vous vous le demandez?
-
---Oui, et la dernière. Car ce qui est fait est fait. Philosophie à bon
-marché, mais la seule permise par les circonstances pressantes. Si nous
-avons commis des fautes, il est trop tard pour se repentir. Des actes!
-des actes! Il n’est question que d’agir.
-
-Ho! le même mot qui me tarabuste le crâne! Agir! Agir!... Nanni est fou
-à lier.
-
---Vous pensez, lui dis-je, que tout n’est pas irréprochable dans notre
-conduite.
-
---Sainte ne doit pas être gênée à cause de nos entreprises. Si Cobral
-l’a mise dans l’embarras, c’est un crime. C’est un crime que je
-châtierai. Oh! je ne veux pas. Mais qu’elle vienne! qu’elle vienne!
-
---Vous ne saviez donc pas tout ce que Cobral voulait faire?
-
-Nanni me regarde, hagard.
-
---Je ne comprends pas ce que vous dites. Cobral voulait faire quelque
-chose?
-
---Nanni, vous ne m’écoutez pas. Comment pourriez-vous comprendre?
-Dites-moi seulement si Cobral est votre ami.
-
---Mon ami. Bon. Qui? Cobral? Soit. Il est mon ami. Et Sainte ne l’est
-pas. Enfin nous n’avons pas le droit de l’engager sur une route dont
-elle ignore le terme. Je vous jure que je suis anxieux. Je suis aussi
-anxieux qu’on puisse être. Je ne vis plus.
-
---Patientez, Nanni. Elle devait rester auprès de Mme de Hocques. Elle se
-sera attardée. Parlons de Cobral.
-
---Elle ne peut s’attarder. C’est elle qui a voulu venir ici. Elle veut
-me parler. Elle a voulu. Je m’abandonne à elle. Voyez dans quelle fièvre
-je suis. Je vais la voir, je vais lui parler. Tout à l’heure, au
-Trocadéro, je l’ai approchée, mais je me suis contraint. Je ne pouvais
-parler tant l’amour se débattait en moi. Je n’ai rien dit. Je serais
-parti pour toujours. Mais elle veut que je parle. Elle veut que je la
-voie. Et je n’ai plus de calme. Vous souvenez-vous que ce matin j’étais
-maître de moi? Ah, c’est angoissant d’aimer.
-
---Cobral va venir. Il n’aimera peut-être pas vos épanchements.
-
---Pourquoi parlez-vous tout le temps de Cobral? Qui songe à Cobral?
-Qu’il soit là ou qu’il n’y soit pas, c’est tout un pour moi. Je préfère
-qu’il n’y soit pas. Il me déplaît. Pardon, je veux qu’il vienne et qu’il
-sache que je suis en grande colère.
-
---Il a agi contre vos souhaits? C’est votre ami pourtant. Je croyais que
-vous agissiez en pleine entente.
-
---Certainement. Mais je ne peux parler de quoi que ce soit tant que je
-ne serai pas rassuré. Vous n’imaginez pas quelle torture est l’ignorance
-des faits.
-
---Vous saviez qu’elle disait publiquement des pages destinées à causer
-une impression violente! Si je l’avais su, je n’aurais pas laissé faire.
-
---Vous avez raison. Avec ces êtres-là on ne sait jamais où l’on va. Ils
-commandent quand on croit qu’ils obéissent. Ils s’en vont à la seule
-minute précieuse où leur collaboration est nécessaire. Je ne peux le
-chasser, que voulez-vous?
-
---Vous le connaissez bien?
-
---Qui? Oh! je connais Sainte depuis des années. Je la connais et je ne
-la connais pas. Elle est très belle. Elle a eu toutes sortes de talents.
-Des talents artistiques. Elle me plaît. Il faudrait pouvoir ne jamais
-aimer.
-
---Depuis combien de temps connaissez-vous Cobral?
-
---A déjeuner, je souffrais, figurez-vous. Et cela s’est dissipé. Je suis
-dans une torpeur hallucinée. Je n’y suis plus, à vrai dire, puisque j’ai
-cette frayeur de ne pas savoir... Où est-elle? Où est-elle?
-
---Après tout, vous valez mieux que lui. Aidez-moi. Je veux que
-_l’Exigeant_ ne paraisse pas. Je l’ai promis.
-
---Cela m’est égal, mon cher... Pourquoi _l’Exigeant_ ne paraîtrait-il
-pas? C’est un journal.
-
---Vous vous moquez de moi, Nanni.
-
-Il passe ses petites mains dans ses cheveux exaltés.
-
---Je me moque de vous? Pourquoi? Je ne pense qu’à elle. Vous me la
-retrouverez, dites?
-
-Comme il est las! Tout s’est rompu en lui. L’amour revenu et l’extrême
-inquiétude l’ont martyrisé.
-
---Vous me parlez, Nanni, comme si vous ne saviez rien de Cobral.
-
---Je ne sais rien de Cobral... Qui est Cobral?
-
-Redevient-il insensé? Tant de tempêtes ne serviront-elles qu’à le rendre
-à sa pauvre réclusion de malade?
-
---Je parle de votre ami Cobral. Il n’y a qu’un Cobral. C’est déjà trop
-qu’il y en ait un.
-
---Je sais de qui vous parlez. Mais je ne connais pas cet homme. Ce n’est
-pas moi qui pourrais vous dire comment je l’ai connu... Il me sert,
-voilà tout. Il sert mes idées. Sauf à m’accabler par de lourdes erreurs,
-comme de mêler Sainte à ce drame. Et puis ce n’est pas un drame.
-
---Alors il y a dans votre journée des événements que vous n’avez pas
-prévus avec lui?
-
---Hé là! je n’ai rien prévu. Que vous dire là-dessus? Il m’annonçait ce
-matin que nous ferions des choses extraordinaires. Et cela s’est borné à
-courir les cafés, les journaux, les concerts de charité, et à déjeuner
-avec des gens que je ne connais pas, mais qui sont importants sans
-doute. C’est petit. C’est petit. C’est petit vraiment.
-
---Vous n’êtes pas au courant du salon de Mme de Hocques?
-
---Quel salon?
-
---Et les cigares...
-
-Nanni rit comme un enfant.
-
---Vous êtes comique, dit-il, avec votre interrogatoire qui ne signifie
-rien.
-
---Et la visite à _l’Exigeant_ ne signifie rien?
-
---Je ne sais pas ce que vous dites. Quelles questions! Vous ne voyez pas
-que je meurs d’angoisse et que toutes ces comédies de votre imagination
-me sont insupportables?
-
---Pardonnez-moi, Nanni, mais il faut que vous me répondiez rapidement.
-
---Non. Qu’on me laisse tranquille. J’ai du chagrin. Je vais tellement
-souffrir si elle ne vient pas. Pourquoi ai-je cru qu’elle voulait enfin
-m’aimer un peu?
-
---Répondez-moi. Les minutes battent la charge vers une révolution, si
-vous ne parlez pas.
-
---Que voulez-vous?
-
---Nanni, Nanni, je ne sais pas très bien qui vous êtes, mais je sais que
-vous n’êtes pas un Cobral, vous.
-
-Il ricane douloureusement:
-
---Tout de même?
-
---Vous servez une idée. Cobral en sert une autre. Plutôt Cobral sert
-quelqu’un.
-
---Je veux la paix. Lui aussi.
-
---Pas de la même manière. Pas pour les mêmes causes. Je vous affirme,
-Nanni, que Cobral n’est pas d’un pays allié et qu’il sème ses paroles
-comme on sème des bombes ou des signaux.
-
---Cela n’est pas vrai. Qui vous l’a dit? Je ne connais pas Cobral. Et
-vous ne pouvez pas le connaître mieux que moi.
-
---Nanni, ce n’est pas vous qui êtes en danger: c’est la France. Je suis,
-moi, entraîné à votre suite dans une tentative chimérique et peut-être
-sublime. Je vous admire à travers mon épouvante. Vous êtes une figure
-ressuscitée, vous êtes un être double et unique qui va, de son coup
-d’aile prodigieux, tenter la fortune qu’il a violée jadis et soumise
-rudement.
-
---Vous rêvez? Pourquoi ce lyrisme? Mais vous dites la vérité, la grave
-et la simple vérité. Cette audace vous plaît. Je m’en doutais: je l’ai
-dit à Cobral.
-
---Vous irez en Allemagne cette nuit et vous avez résolu d’anéantir un
-repaire que vous avez découvert. Cela peut aider à la conclusion de ces
-luttes sanglantes. Cela peut nous approcher de la paix.
-
---Oui, c’est le rêve, le rêve de l’aigle et de l’envol, mais il aurait
-fallu que je ne revoie pas Sainte avant ce départ. Elle me trouble et je
-pense à elle autant qu’à ma destinée.
-
---Vous ne voyez pas, Nanni, que Cobral agit contre vous?
-
---Allons donc, il a dit qu’il se mettait à mes ordres! Il a la même
-hantise de bonheur humain. Et dans l’événement d’aujourd’hui il s’est
-chargé de tout ce qui pourrait contribuer à m’aider. Il voulait préparer
-les esprits. Il m’a dit avoir écrit quelques articles et aussi la prose
-que Sainte a lue au Trocadéro. Mais je crains qu’il n’ait été imprudent.
-C’est un imprudent, ce Cobral. Il faut mettre des imprudences au service
-de ma cause. C’est celle du monde entier.
-
---Et des crimes aussi à votre service! Que diriez-vous si l’on faisait
-disparaître le chef de nos armées et le porte-parole du parlement?
-
---Ah! je dirais que c’est impossible. Ne pensons pas à cette honte. Il
-faut au contraire que je les sente tendus de tout leur effort pour me
-risquer dans cette audace qui ne fera que décider la déroute de
-l’ennemi.
-
---N’en parlons pas. Alors faut-il parler d’un manifeste que toute la
-presse répandrait dans Paris et par la France, signifiant à la nation
-que ses chefs l’abandonnent et que ses soldats ne seront pas menés à la
-victoire?
-
---Le peuple se soulèverait. Mais l’ennemi aurait profité déjà de ces
-désertions, et ce serait la débandade sanglante. Cela ne peut être.
-
---Un journal paraît dans un quart d’heure avec le manifeste que j’ai
-dit.
-
---Un journal? Quel journal?
-
---_L’Exigeant._
-
---Vous êtes fou. Qui a permis cela? Qui a osé cela?
-
---Cobral.
-
---C’est lui? C’est lui qui tout à l’heure allait à _l’Exigeant_?
-
---Avec une intrépidité d’apache il a fait chanter le chef des
-informations et l’a emmené prisonnier. Les presses roulent maintenant.
-
---Et vous laissez faire! Assassin!
-
---J’ai promis à Cobral de me taire. Est-ce que vous avez promis, vous?
-
---Non. Je n’étais informé de rien. Je suis la dupe. Je suis
-criminellement dupé. Ah, cette vermine sur les ailes de l’aigle.
-L’oiseau de proie n’est-il plus qu’une proie?
-
-Il se lève, ardent et magnifique.
-
---Puis-je servir à parler à votre place, demande-t-il?
-
---Oui. Venez au téléphone. Demandez _l’Exigeant_. Dites que vous êtes le
-directeur, et ordonnez d’interrompre le tirage ou, s’il est trop tard,
-la vente.
-
-Nous courons à la cabine téléphonique. Nous attendons, l’oreille aux
-récepteurs. Le numéro n’est pas libre.
-
-Nous ne parlons pas. Nos yeux se reconnaissent. La franchise finit par
-répondre à la franchise. Fût-ce entre un fou et un... Mais quoi! Ne
-suis-je pas un fou, moi aussi? Je deviens fou, lentement, sourdement,
-âprement.
-
-Pas libre.
-
-Je tape du pied. Je domine bien mal mes nerfs, moi que l’on a dominé
-tout le jour. Nanni est fixé dans sa contrainte. Je vois le sang battre
-aux veines de ses tempes.
-
-On répond enfin.
-
-Le journal est à peine tiré. On n’a rien mis en vente. On promet de lui
-obéir. Le chef de l’atelier a parlé respectueusement, comme au patron.
-
-Nous nous regardons. J’ai les yeux pleins de larmes. Nous restons, un
-temps qui me paraît l’éternité, face à face, vides de pensée et d’âme.
-Puis Nanni s’approche, met ses bras autour de mon cou et m’embrasse,
-puéril. Et il me quitte là, chancelant.
-
- * * * * *
-
-Je le rejoins à la même table. Nous sommes toujours seuls dans tout
-l’étage. Nous nous asseyons péniblement comme deux coureurs épuisés.
-
---Hélas, geint Nanni, j’ai un bruit stupide dans la tête. Excusez-moi:
-c’est la fièvre.
-
-Pauvre garçon! Je retrouve à peine le profil impérial dans ces traits
-qu’une grande indignation n’a visités que pour les rendre à l’effroi de
-tout à l’heure. La pensée de Sainte t’écrase, pauvre Nanni!
-
---Je vais téléphoner au Trocadéro, dit-il en se levant. Il faut que je
-sache. Il y a trop d’obscurité dans tout ce que je touche.
-
-Il sort avant que j’aie tâché de l’apaiser.
-
-Et Sainte surgit:
-
---Où est Nanni?
-
-Une grande joie à sa vue. J’ai eu peur, moi aussi. J’ai peut-être eu
-peur pour l’angoisse de Nanni. Ou pour moi-même, qui sait?
-
---Il vous attend. Mais vous, d’où venez-vous? Dites-moi, dites-moi.
-
-Elle tremble. Elle est secouée comme un drapeau dans le vent.
-
---Je n’ai rien. Nanni est là. Je suis heureuse. J’avais peur qu’il ne
-vienne pas.
-
---Il est là. Soyez bonne pour lui. Soyez douce. Et cette représentation
-s’est bien terminée? On vous a écoutée?
-
---Jusqu’au bout, religieusement, idiotement. Et quand j’ai eu fini, une
-huée formidable. Epouvantée, je me suis enfuie, je me suis perdue à
-travers les couloirs, et j’ai rencontré par hasard Moquin, le critique,
-qui m’a fait sortir et m’a mise en taxi. Il a été très bon. Il répétait
-constamment: «Ce n’était pas à faire! Ce n’était pas à faire!»
-
---Vous êtes sauvée, c’est tout ce qu’il faut.
-
---J’étais comme folle. J’ai donné au chauffeur une adresse
-incompréhensible. Je roule depuis deux heures. Qu’est-ce que ça fait?
-
-Elle est toute dans ses yeux qui brillent d’un éclat nouveau...
-
---Nanni! crie-t-elle.
-
-C’est un hymne, ce cri.
-
-Elle lui tend les bras. Il lui prend les mains. Je m’éloigne.
-J’essaierai de penser à quelque chose pendant qu’ils parleront. Pouvoir
-penser à quelque chose qui ne bouge pas. Et penser à une seule chose...
-
-Nanni et Sainte ne parlent pas. Ils s’aiment à pleins yeux. Je suis sûr
-qu’ils se voient pour la première fois de leur vie. C’est peut-être leur
-premier bonheur. Ou le dernier.
-
-Ils sont trop beaux! Je ne penserai pas à eux, c’est dit. Je ne penserai
-à rien. Ah! ce n’est pas faisable, et Cobral me hante. Il a joué de moi
-avec autorité. Il m’a mis dans l’impossibilité de parler et de le
-dénoncer. Pourtant cet individu malfaisant doit être arrêté, condamné,
-tué. C’est grave de tuer un homme. Je le tuerais s’il ne s’était pas
-confié à moi. Je l’ai presque trahi en faisant échouer sa dernière
-manœuvre, mais ne pas parler eut été trahir la patrie. Et, s’il reste
-libre, il exécutera le reste de ses crimes. Je ne me ferai pas son
-complice. Il m’a obligé à je ne sais quelle réserve, mais puis-je m’y
-tenir quand il faut sauver mes frères?
-
-Il médite quelque sinistre. Peut-être va-t-il entraver la folle équipée
-de Nanni, ce soir? Que fera-t-il pour cela? N’a-t-il pas commencé
-l’ignoble forfait dont je ne devine que l’intention?
-
-Nanni et Sainte ne parlent pas.
-
-Sainte baisse un peu le front. Je vois mieux son cou. Il est élégant,
-mais si fragile qu’on a de la pitié. Nanni l’enveloppe de son regard. Et
-je crois que le regard de Nanni n’est pas tout à elle. Comme ces lampes
-dont les rayons dépassent une statue et font son ombre immense sur le
-sol, les yeux de Nanni sont très haut et très loin, mais Sainte est
-emportée par l’imagination du visionnaire. Elle fait corps avec sa
-vision. Il lève un peu la tête, lui, comme s’il avait peur qu’elle
-tienne trop de place dans son horizon.
-
-Je me jette au travers de leur extase craintive.
-
---A quelle heure, dis-je à Nanni, est fixé le départ?
-
---Vingt-trois heures. Vous y viendrez?
-
---Vous le demandez? Sainte y viendra aussi?
-
---Vous le demandez? dit-elle. Je veux être près de Nanni tant que Nanni
-sera près de mes mains et puis, près de mes yeux.
-
---Il sera près de votre cœur quand vous reviendrez seule chez vous,
-Sainte.
-
---Il sera dans mon âme.
-
-Elle sourit pour que son aveu un peu solennel ait l’air négligent.
-
-Pourquoi suis-je là qui les interromps? Pourquoi y a-t-il autre chose
-que de l’amour et de la douceur? Tout serait si beau dans la mesure
-d’une harmonie absolue.
-
---Je suis malheureux d’empêcher vos paroles, dis-je gauchement.
-
---Vous n’empêchez rien, dit-elle. Je parle pour la première fois à
-quelqu’un que j’aime et je ne dis pas un mot. Et j’entends aussi tout ce
-qu’il me dit.
-
---Hélas! crie Nanni, il n’est pas que de l’amour.
-
-J’essaie de plaisanter:
-
---Il y a la guerre.
-
-Mais il dit aussi vite:
-
---Il y a la paix.
-
-Et fiévreux, tremblant, à voix rauque:
-
---Suis-je donc complètement seul? Je n’aurais pas cru que je serais
-complètement seul. Un homme est venu à moi, se targuant du même rêve.
-C’était pour me trahir. Et j’ai failli l’aider à répandre la haine, la
-douleur, la mort, la guerre dans la guerre, moi qui vis pour donner un
-peu de bonheur. Je n’ai pas vécu avant cette minute. Je sors de mon
-existence vaine comme si je m’échappais du sommeil. Je commence à vivre
-et je finirai très vite. Et ma vie n’aura duré que quelques heures.
-Après, s’il se peut, il y aura pour moi des années où je respirerai, où
-je regarderai, où j’aimerai, il y aura de l’amour pour moi--après. Mais
-d’abord, ceci pourquoi je suis fait. Ce n’est pas une illusion. Ni moi,
-ni un autre, ni d’autres ne m’ont suggéré cet acte. Mais il est sûr que
-je devais l’accomplir, et il est sûr aussi qu’il réussira. Est-ce qu’il
-ne suffit pas vraiment, tout ce sang qu’il y a derrière nous? Des
-siècles de cadavres nous précèdent. Cessons ce jeu. Quittons le cirque
-et retrouvons les fauves dans la nature où leur place est marquée. La
-nôtre n’est point parmi eux. Pourquoi tant d’orgueil dans le cœur de
-celui que je suis? Je n’ai rien fait encore. Rien ne me signale aux
-vivants. Mais j’ai honte pour eux des morts inépuisables, et les guerres
-passées me pèsent aux épaules comme si j’en étais le coupable. Laissons
-toute apologie. Chacun fait ce qu’il fait, ne m’empêchez pas de finir ma
-tâche et elle servira le bonheur terrestre en ajoutant une gloire
-nouvelle aux victoires de mon pays...
-
-Il pose les mains sur la table comme sur une carte, Les mains impériales
-couvraient ainsi le dessus de la terre. Mais Nanni retourne ses mains
-doucement pour le geste d’hospitalité et de bonté. Et il prend la main
-de Sainte pour y appuyer sa bouche.
-
-Sainte l’aime. Sainte le voit. Elle s’effraye du rêve de Nanni et
-s’offre de tous ses yeux à l’accaparer. Je sens bien qu’il ne parle que
-pour fuir ces yeux. Il précise son ambition par des mots, pour être
-certain qu’elle n’est pas partie de lui et que son amour ne le fait pas
-hésiter dans l’abnégation jurée.
-
-Je veux le sauver de Cobral maintenant.
-
---Nanni, quelqu’un nous menace. Pensez-y.
-
---Eh bien, dit-il, Cobral viendra ici. Ne devons-nous pas dîner
-ensemble?
-
---Je ne vous dirai pas de l’éviter. Il faut le voir, au contraire. Mais
-il a compromis votre tâche. Il a ébauché une catastrophe. Qui sait de
-quoi il est capable? Il y aura un malheur ce soir si cet homme est
-libre.
-
---Où est-il? dit Nanni. On ne peut l’arrêter.
-
---Dans un instant, il sera ici.
-
---C’est vrai, mais personne ne saura qu’il s’y trouve. On ne l’arrêtera
-pas.
-
-Nous nous taisons. Nanni guette mes paroles.
-
---Je vois, Nanni, que vous avez un scrupule pareil au mien.
-
---Je le tuerais volontiers, dit Nanni, mais c’est moi qu’on arrêterait
-et ce serait du temps perdu. Ne croyez-vous pas qu’on puisse attendre à
-demain?
-
---Eh! malheureux, vous ne sentez pas que votre départ du Bourget peut
-être empêché s’il le veut?
-
---C’est un voleur de nos enthousiasmes. Mais nous lui avons donné notre
-silence. Nous pouvons lui demander qui il est. Il ne le dira pas.
-
---Il faut que quelqu’un le lui demande. Et cela par devant de solides
-agents de police. Comment espérer qu’une maladresse le livrera?
-
-Sainte nous écoute avec des yeux ronds de poule qui ne comprend pas et
-rit brusquement, interminablement:
-
---Vous êtes deux imbéciles, dit-elle. Je trouve vos cas de conscience
-bien idiots, je vous le jure, et vous avez de la chance que je sois là.
-
---Que ferez-vous de plus?
-
---J’irai chercher le commissaire de police du quartier. J’en profiterai
-pour expliquer décemment le scandale du Trocadéro, où ma réputation a dû
-recevoir une belle gifle.
-
---Vous allez dénoncer?
-
---Avec joie. Votre monteur de complications a une odeur d’espion qui
-fixe son avenir. Je vais de ce pas m’occuper de lui.
-
---Eh bien, elle a raison, dit Nanni. Allez, Sainte. Cobral ne doit pas
-vous retrouver ici.
-
-Je n’aime pas que Nanni encourage si facilement Sainte dans cette voie
-que les circonstances excusent, mais qui est un peu amère pour des goûts
-délicats. Il a l’air pressé qu’elle parte.
-
---Où dînez-vous? s’enquiert-elle.
-
---Chez Pottier sans doute, près d’ici. Pour toute sûreté, je dirai au
-chasseur de nous suivre et vous viendrez le lui demander dans une heure.
-
---Bravo! dit Sainte que je n’ai jamais vue si joyeuse. Je vais tendre
-les filets.
-
-Elle va sortir.
-
-Elle revient et se tient devant Nanni. Il l’a vue venir à lui comme s’il
-recevait un coup terrible dans la poitrine. Comme il l’aime! Comme ils
-sont beaux!
-
-Anéanti de son amour et de son émoi, il s’assied, pâle. Ses cheveux ne
-cachent pas son front où je ne vois plus le tourment. Je ne sais
-peut-être plus le voir.
-
-Sainte prend la tête de Nanni entre ses mains, essaie de rire, et comme
-elle va pleurer, écrase ardemment ses lèvres sur ce front.
-
-Elle fuit sans se retourner.
-
-Nanni se tait un moment, puis vite, se lève, va jusqu’à l’escalier, se
-penche et revient:
-
---Adieu.
-
---Que me dites-vous?
-
---Je pars. Tout est bien puisque Cobral sera pris. Il faut que les
-mauvais soient punis. Qu’on le livre aux exécuteurs.
-
---Vous ne restez pas?
-
---Je vais au Bourget. Excusez-moi: venez assister au départ.
-
---Pourquoi partez-vous si tôt? C’est à vingt-trois heures, disiez-vous?
-
---Vingt-deux.
-
---Comment?
-
---J’ai dit vingt-trois pour ne pas la revoir. Je ne veux pas la revoir.
-
---Sainte? Vous la fuyez?
-
---Si je la revois, je ne partirai pas. Il y a trop d’amour dans cette
-âme d’enfant. Il y en a trop dans la mienne. Elle me retiendra, je vous
-dis, il faut qu’elle ne me retienne pas.
-
---Elle va souffrir.
-
---Hélas! Je souffrirai davantage. Mais si je reviens, si je reviens...
-Je veux revenir... Je veux la revoir... demain, demain, après la
-chose...
-
---Vous avez peur d’elle?
-
---Oh! oui, puisque je l’aime. Et je n’ai pas le droit de l’aimer. Ce que
-je dois aimer, c’est l’heure de cette nuit. Rien autre. Adieu.
-
-Je tente de le retenir.
-
---Non. Laissez-moi. Vous savez bien que je dois partir. Dites à
-Cobral... Mais il n’y a rien à dire à celui-là.
-
-Il serre mes mains à les rompre.
-
---A ce soir, si vous pouvez. A demain, si je peux. A toujours, si vous
-croyez.
-
---Nanni!
-
-Il n’est plus là.
-
-
-
-
-_Dix-neuf heures vingt._
-
-
---Vous êtes seul? Où est Nanni?
-
-J’ai grand’peine à ne pas rire au nez de Cobral. Ce n’est plus le
-maître. C’est une bête traquée par l’inquiétude.
-
---Nanni est parti. Sous prétexte de dîner plus vite et d’aller aussitôt
-visiter son appareil. Sans doute une rencontre féminine l’aura séduit
-avant le départ.
-
-Cobral sifflote pour distraire sa préoccupation.
-
---Et non! grommèle-t-il, je crois plutôt qu’il est allé à son appareil.
-
---Au fait, il n’y a pas à l’en blâmer. Qu’est-ce que cela vous fait?
-
---Rien vraiment, dit Cobral trop vite. Cela ne me fait rien.
-
---Comme vous êtes propre! voudrez-vous de ma compagnie? J’ai sur moi
-toute la boue du champ d’aviation.
-
-Il est impeccable. Je l’impatiente. Ou bien il est si tourmenté qu’il
-sera mécontent de toute chose.
-
-Je dis encore:
-
---Sainte est venue.
-
-Il s’intéresse:
-
---Qu’a-t-elle dit? Cette matinée?...
-
---Il y a eu quelque vacarme.
-
---Je sais. On vient de me donner les détails et c’était de l’attendu
-pour moi. Ce vacarme est excellent, décidément, excellent. Mais elle,
-Sainte, n’est pas ennuyée?
-
---De quoi? Ah je ne saurais vous dire. Elle est demeurée trois minutes
-ici. Elle cherchait Nanni.
-
---Ah! que lui a-t-elle dit?
-
---Elle ne l’a pas vu. Il était parti quand elle est arrivée et je pense
-qu’elle est à sa recherche.
-
---A ce point-là? J’étais persuadé qu’elle l’avait en horreur.
-
---Vous avez pourtant des yeux remarquables, Cobral.
-
---On ne peut pas tout voir.
-
---Je vous croyais capable de tout voir. Est-ce que cela vous gêne que
-ces enfants se plaisent?
-
---Quels enfants?
-
-Il répond et questionne à la fois, machinal. Il ôte son feutre, le jette
-sur une table et s’assied lourdement à côté de moi.
-
---Si nous allions dîner? déclare-t-il. Vous avez pris votre thé? Nous
-n’essayons pas un petit cocktail inoffensif? Il est plus de sept heures.
-Vous ne voulez rien boire avant dîner. Dînons.
-
-Il se lève.
-
---Où? dit-il.
-
-Souriant:
-
---Chez Pottier, nous serons tranquilles. Au moins c’est près d’ici.
-
-Il cherche son feutre comme s’il ne savait plus où il l’a mis. Je le lui
-donne. Qu’est-ce qui le trouble?
-
---On n’a pas encore crié _l’Exigeant_ dans la rue, murmure-t-il. C’est
-mauvais.
-
-Je lui demande ce que cela veut dire. Que fait ce mot d’_Exigeant_ dans
-son monologue que je ne suis pas assuré d’avoir nettement compris?
-
---Rien, fait-il rudement. Je n’ai pas parlé.
-
-Il se dirige vers l’escalier.
-
---J’aurais voulu voir Nanni, dit-il.
-
-Et me regardant:
-
---Il fallait dire à Sainte de... Mais vous ne pouviez pas savoir. C’est
-ma faute... Vous me contiez qu’elle est à sa recherche? Je ne vois pas
-où elle le chercherait, cette petite.
-
-Il fait un geste d’insouciance obligée. Mais il l’interrompt et se met à
-rire:
-
---Elle est sur la route du Bourget. Elle est peut-être au Bourget à
-cette heure-ci. Ce ne peut être différemment. Tout est bien, n’est-ce
-pas?
-
-Et je vois, descendant à sa suite, le tressaillement confortable du rire
-secouer ses épaules.
-
-Pourtant sur le trottoir je l’entends murmurer amèrement:
-
---Ce serait imbécile que ce journal ne paraisse pas.
-
-Il hésite à marcher. Il dit, très bas, pour lui seul:
-
---Personne au monde n’est capable d’avoir contredit mes ordres. Alors?
-Alors?
-
-Je lui dis:
-
---Téléphonez.
-
-Il hausse les épaules. C’est: non. Si je ne lui avais pas donné ce
-conseil, il téléphonerait. Cela va l’empêcher de m’ôter sa confiance.
-Bravo, je deviens subtil. Mais je n’aime pas faire le policier.
-
---A table! A table! dit-il avec un gros rire de cloche fêlée.
-
-Nous traversons la rue où tous les réverbères sont éteints. Les autos
-avancent lentement et font gronder leurs trompes à chaque tour de roues.
-Si je poussais Cobral sous une de ces autos? Qui le saurait? C’est bien
-facile.
-
-Je suis lâche. Je suis lâche.
-
-Il est sur ses gardes peut-être, tout angoissé que je le sente. Il est
-plus fort que moi. Si je manquais le coup, il s’évaderait et serait
-imprenable. Patience, donc! La ruse l’encercle. La Justice est en
-marche.
-
-Chez Pottier, Cobral ordonne le menu, sans me consulter. Mais son
-arrogance est presque attendrissante. Accroche-toi, pauvre homme, à ton
-orgueil qui surnage dans la débâcle! Tu sens le flot, qui t’assaille et
-te bat comme une falaise minée jusqu’à l’os.
-
-Je parle trop. J’entreprends cent histoires inutiles. Je les narre mal
-et je ne les finis point. Quelle nervosité dans le triomphe!
-
-Triomphe? Pas de gros mots. De la douceur, du silence, de la patience.
-
---Nous dînerons vite, dit Cobral, et nous irons au Bourget voir Nanni.
-Il ne faut pas se priver de le voir avant son départ...
-
-Il ajoute finement:
-
---J’ai laissé l’auto devant le Black Bar. Je ne tiens pas à être suivi
-jusqu’ici par des importuns. Peut-être en est-il quelques-uns après
-l’incident du Trocadéro?
-
---Et après les autres incidents?
-
---Oh! pour les autres nous avons été si prudents qu’il est impossible de
-nous trouver.
-
-Une ombre sur son front.
-
---Je ne m’explique pas _l’Exigeant_. Pourquoi ce journal ne paraît-il
-point? Le Directeur serait-il venu après notre départ? Ce serait la
-noire malchance. Il y a eu quelque chose. Puisqu’on ne peut savoir quoi,
-essayons de n’être pas soucieux. Et qu’on nous serve promptement.
-
-Nous ne parlons plus. Le dîner passe avec une rapidité absurde. C’est un
-dîner de sportsmen, et rien n’y mérite le regret d’une dégustation
-brutale.
-
-Enfin, l’addition.
-
---Laissez, dit Cobral, vous êtes mon invité.
-
-Il paie. Cela m’est insupportable. Impression pénible. Pourquoi? Geste
-banal de sa part. Pensée pauvre de ma part. Je ne peux tout de même pas
-m’imaginer que je vais le trahir? Encore des scrupules? Je ne lui dois
-rien, je ne tue pas un innocent. Je pense à Judas. Eh bien mais, ce
-n’est pas moi Judas.
-
-D’ailleurs je doute du châtiment. Il y a une heure que Sainte nous a
-quittés. Faut-il tant de temps pour amener un commissaire de police et
-des agents? Dernier espoir: l’auto. Restée à la porte du Black Bar elle
-a pu tromper la police qui s’en est tenue à cet établissement. Mais j’ai
-remarqué le chasseur du bar. Il nous a suivis. Il nous a vus entrer chez
-Pottier. Ou bien, Cobral, invulnérable, a-t-il tout prévu? Mais s’il a
-paré ce coup suprême, ce n’est pas Cobral qu’il se nomme. Ah! ne me
-demandez pas comment il se nomme! Et je pense que «prendre Cobral» est
-peut-être une tâche surhumaine. «Prendre Cobral»...
-
-Nous sortons du restaurant. Voici le hall qui le sépare de la rue. Le
-hall frais, plein d’un bruit d’eau courante et de l’odeur de la marée.
-
-Quel est cet encombrement à la porte? Une foule? Non. Plusieurs hommes.
-On dirait qu’ils nous attendent.
-
---Monsieur, dit l’un à Cobral en le saluant, veuillez nous suivre, s’il
-vous plaît.
-
---Qui êtes-vous?
-
---Je vous le dirai à mon bureau. Suivez-moi. J’ai un mandat d’amener
-parfaitement en règle.
-
-La demi-douzaine de gaillards herculéens qui l’accompagnent entourent
-Cobral. Je sens qu’ils sont à l’affût de sa résistance pour le mater.
-Ils surveillent les mains de Cobral et ses poches où il a une arme
-sûrement. Ne va-t-il pas, d’un bond de tigre, se débarrasser d’eux?
-
-Il répond cérémonieusement au salut de son interlocuteur.
-
---Je suis ennuyé au plus haut point, dit-il. Cette arrestation ne vient
-que d’un malentendu et par malheur me fait perdre un temps précieux.
-Mais je vais m’en expliquer au plus vite, et je ne gâcherai peut-être
-que un ou deux quarts d’heure. Je vous suis, Monsieur.
-
-J’interviens pour l’apparence.
-
---Ne puis-je me porter garant de la liberté de monsieur? Peut-être mon
-témoignage vous expliquera-t-il le malentendu certain... Voici mes
-titres dans la presse parisienne.
-
-L’homme de la police qui est doux et élégant, sourit avec une amabilité
-considérable, c’est-à-dire incorruptible.
-
---Je vous prierai seulement d’accompagner votre ami au commissariat où
-vous direz ce que vous savez.
-
---Vous ne me demandez pas mon nom? dit Cobral.
-
---Je le connais, dit l’homme.
-
-Et nous allons, à pied, les mains dans les poches, au commissariat de la
-rue d’Anjou. L’escorte des «civils» qui nous encadre vaut toutes les
-menottes et toutes les voitures cellulaires. Aussi bien je comprends que
-Cobral ne luttera pas. Il est calme, gracieux, honnête. C’est le
-bourgeois sage qui ne s’indigne pas d’une erreur, car il faut être
-indulgent à ceux qui se trompent. Ici, Cobral est sûr de son fait,
-simplement. Qui déchantera?
-
-Le commissaire n’est pas dans son cabinet. A sa place est assis un grand
-jeune homme distingué qui ressemble au roi d’Angleterre. N’allez pas
-vous imaginer que c’est le roi d’Angleterre. Mais ce n’est pas le
-commissaire, je le sais, je me souviens que le commissaire est brun. Et
-ce jeune homme est blond.
-
---Qu’est-ce que tu viens faire ici? dit-il.
-
-Je balbutie. Qui est ce jeune homme?
-
---Tu ne me reconnais pas? Il est vrai que je n’avais pas de barbe quand
-je faisais de la littérature. Tu te rappelles Kennedy?
-
---Kennedy? Voyons, Kennedy? Mais oui. Kennedy, qui écrivait des récits
-d’exploration en Afrique centrale et qui refusait à son journal de faire
-le reportage en banlieue sous prétexte que Paris lui était
-indispensable?
-
-Je m’amuse. Je parle. Je suis content de voir ce garçon. Kennedy? Si je
-me rappelle Kennedy? Il a quitté les joies du deux-sous-la-ligne pour
-entrer dans la diplomatie ou dans la bureaucratie, enfin dans un lieu
-officiel qui exige de brillantes relations.
-
---Et toi? dit-il affectueux, arrives-tu à faire de ton art un métier ou
-quelque chose de sérieux?
-
-Il rit parce qu’il a nature de joyeuseté. Mais tout est correct en lui
-maintenant. Je suppose qu’il occupe des fonctions sévères.
-
-Je lui tape sur l’épaule.
-
---Si je ne me trompe, nous étions intimes?
-
---Indissolublement.
-
-Et de rire.
-
---C’est une chance, dit Cobral dont personne ne s’occupe. C’est une
-chance que vous soyez l’ami de Monsieur le commissaire. Voilà qui va
-simplifier la procédure, si procédure il y a.
-
-Kennedy fait son visage de fonctionnaire.
-
---Je ne suis pas le commissaire de police, Monsieur, et en outre je ne
-pense pas que monsieur soit votre ami.
-
-Mon air de colère l’arrête dans son ironie.
-
---Au fait, que veux-tu?
-
---J’étais en effet avec Monsieur quand on l’a arrêté.
-
---Que faisais-tu là? Tant pis pour toi.
-
-Il réfléchit. Il est très fâché de me voir parmi cette rafle. Mais je
-m’en moque et rien, ce soir, ne m’empêchera de parler.
-
---Faites entrer la jeune femme, dit-il à un agent.
-
-Et il me regarde songeur. Puis, le visage éclairé:
-
---Tu sais le nom du Monsieur?
-
---Oui. Je vais tout te raconter. Je suis là malgré moi. J’hésitais à
-parler par une espèce de point d’honneur.
-
---Veux-tu me dire son nom?
-
---Son nom? Cobral, parbleu.
-
---C’est le seul nom que tu lui connaisses? Alors cela commence à plaider
-pour toi. Je peux t’assurer que tu t’en tireras très paisiblement.
-Tiens-toi seulement à la disposition de la justice. On aura peut-être
-besoin de toi. Je ne te demande pas ta parole de rester à Paris.
-
---Je te la donne. Mais que fais-tu dans tout cela?
-
---Je représente le procureur de la République.
-
-Cobral n’écoute pas. On jurerait qu’il n’écoute pas. A peine si un
-discret soupir d’impatience prouve son désir d’être loin. Et en somme,
-il est plus docile que la plupart des bonnes gens obligés de faire
-antichambre ou de subir un questionnaire administratif.
-
-L’agent fait entrer Sainte dans le cabinet.
-
---Bonjour Sainte, dit Cobral. Je comprends de quoi il s’agit. C’est
-l’affaire du Trocadéro.
-
-Kennedy, de la main, l’invite au silence.
-
---Je vous demanderai de parler dans un moment.
-
-Sainte est pâle. Elle a dépensé beaucoup d’enthousiasme pour ce
-dévouement dramatique. A présent elle est hors de nous, semble-t-il, et
-le bonjour de ses yeux était distrait. Comme si elle ne nous voyait pas.
-Comme si elle voyait autre chose. Comme si elle avait un visage unique
-en face du sien.
-
-Je demande à Kennedy:
-
---Mademoiselle n’est pas inculpée?
-
---Non. J’ai besoin qu’elle témoigne de ce qu’elle sait. Car elle est
-venue si brusquement et elle a parlé si vite...
-
-Je devine en Cobral le juron intérieur que j’ai déjà entendu. Il la
-regarde méchamment. Il se domine.
-
---Il ne faut pas la retenir, dis-je à Kennedy. Finis-en avec elle et
-laisse-la partir. Je te jure qu’elle doit être ce soir dans un endroit
-où elle a devoir d’être.
-
-«Merci», disent les yeux de Sainte.
-
---Je vais la congédier et te congédier aussi, répond Kennedy. Je sais
-qui vous êtes l’un et l’autre. Mademoiselle est une comédienne de talent
-et d’une belle réputation: elle a causé aujourd’hui un scandale fâcheux
-à la matinée du Trocadéro. Elle s’en expliquera demain, et je sais à peu
-près comment cela s’est produit. Car j’ai vu ton ami Moquin au café tout
-à l’heure. Là aussi il n’y a qu’un coupable. Donc, ne craignez rien,
-Mademoiselle.
-
-Cobral interrompt.
-
---Je suis heureux, Pretty, que vous n’ayiez pas d’ennuis à cause de
-cette tentative sincère et maladroite.
-
---Et toi, me dit Kennedy, tu es victime d’une illusion du même genre. Ce
-que m’a dit Moquin est une grande clarté qui vous innocenterait si
-l’extérieur de la question pouvait me tromper.
-
---Nous partons?
-
---Je n’ai plus rien à vous demander.
-
---Je pars aussi, dit Cobral, car le même but m’appelle, ce soir.
-
---Il est bien probable, repart Kennedy, glacial, que votre unique but
-sera désormais d’appartenir à la Justice civile ou militaire de France.
-
-Cobral aimablement:
-
---Je ne comprends pas.
-
---Si, Monsieur. Nous vous tenons. Nous vous gardons. Vous n’avez jamais
-pensé qu’il faudrait vous y résigner, un jour ou l’autre?
-
---Mais me résigner à quoi? demande Cobral toujours souriant.
-
---A ne plus passer pour M. Cobral qui n’a jamais existé? A passer pour
-l’homme que vous êtes et qui gêne la sécurité et la propreté nationale.
-
---Je ne me fâcherai pas, souffle Cobral. Ce que vous me dites n’est pas
-clair. Mais j’ai sur moi des papiers qui vont vous édifier sur votre
-erreur.
-
-Et il sort de son portefeuille une véritable liasse.
-
---Vous voyez, monsieur, que les signatures les plus honorables et les
-plus illustres...
-
---Oui, c’est bien imité, nargue Kennedy. Mais j’ai des papiers plus sûrs
-que ceux-là. Regardez.
-
-Il ouvre une serviette et met sous les yeux de Cobral des photos, des
-lettres, des coupures de journaux. Cobral ne manifeste aucune surprise.
-Mais il se tait.
-
---C’est vous qui êtes édifié? demande Kennedy. Je n’ai plus rien à vous
-demander. Ce que je voulais savoir, votre silence me l’a appris. Je
-connais votre passé, je connais votre journée. Les juges établiront les
-concordances nécessaires à votre condamnation.
-
-Cobral est obstinément bonhomme. Ses yeux ne sont plus féroces. Sa
-terreur est cachée sans doute dans sa gorge, car il paraît incapable de
-parler.
-
---Un moment, dis-je. Cet individu a endormi aujourd’hui chez Mme de
-Hocques, à Neuilly, deux personnages augustes du gouvernement et de
-l’armée. Il faut prendre soin d’eux. Et prendre soin de Mme de Hocques à
-qui un petit questionnaire ferait peut-être du bien.
-
-Kennedy prend des notes. Cobral cherche son revolver dans sa poche. Un
-agent se jette sur lui. Le coup part, la balle se perd au plafond.
-
-Cobral sourit. Il regarde les issues. Il regarde les hommes qui
-l’entourent. Il est vaincu. Je ne sais même pas qui est cet homme.
-
---Ce crime était inutile, lui dis-je. Pourquoi me tuer, Cobral? Vous
-vous êtes servi de moi. De quoi voulez-vous tirer vengeance?
-
-Il fait une grimace.
-
---Je ne vous ai pas tué. Je n’ai jamais tué personne!
-
---C’était une étrenne. Merci. Mais qu’est devenu René Fagan?
-
---Il est enfermé dans une chambre. Il a de quoi manger pour deux jours.
-
---Où cela?
-
---Je ne le dirai pas. Et, après tout, pourquoi ne pas le dire? Dans la
-villa du Bourget. Voici les clefs.
-
-Il jette un trousseau sur le bureau du commissaire.
-
---Et Nanni? ai-je crié.
-
-Il me regarde sournoisement.
-
---Quoi? Vous savez mieux que moi ce qu’il fait. Il a fui. Il a eu peur
-de moi. Il a eu peur. Il a eu peur. Il sentait que je voulais l’empêcher
-de partir. Il ne partira pas. J’ai détraqué son appareil. Et comme il
-part le dernier, ce soir, il n’y aura plus d’appareils...
-
---Il partira demain.
-
---Voire. Et puis demain l’homme qu’il veut tuer aura changé son quartier
-général. Je le sais. J’ai envoyé quelqu’un en Allemagne.
-
---Ha! Cobral, vous étiez un espion...
-
---Allons, dit Kennedy, ton étonnement est admirable. Tu ne sais pas qui
-tu as approché, mon pauvre ami?
-
---Je comprends le scandale du Trocadéro, le scandale de la Chambre et
-_l’Exigeant_. Vous vouliez mettre le désordre au cœur de la France?
-C’est une sorte de génie. Seriez-vous un croyant, comme Nanni?
-
---Ça ne vous regarde pas, jette-t-il. J’ai fait ce que je devais faire.
-C’est fini. Adieu. Votre Nanni, oui, c’est un croyant. Mais je l’ai
-vaincu. Et moi, je ne suis vaincu que par moi-même. Je savais que
-j’étais très fort. Je n’ai pas eu assez de génie. Il en fallait
-beaucoup. Ah, il en fallait trop.
-
-Il s’isole dans un mépris taciturne.
-
-Kennedy fait signe aux agents de l’emmener. Il me serre les mains comme
-à un ami sorti d’un grand danger. Il s’incline, respectueux, devant
-Sainte.
-
---Mademoiselle Pray, je vous présente mes hommages et je vous félicite
-de votre généreuse intervention.
-
-Un hurlement de haine. C’est Cobral.
-
---Sainte! Vous avez parlé?
-
-Elle le défie.
-
---Moi, monsieur l’espion, je ne prends pas de gants pour ôter le masque
-d’un assassin.
-
---Assassin? Eh bien, délatrice, je le serai donc pour vous donner
-raison.
-
-Il a bondi sur elle, écumant. Les mains aux épaules, les mains au cou,
-il la tuera. Les agents se sont rués sur lui. Meute dévorante sur le
-fauve!
-
---Nanni! Nanni! râle Sainte.
-
-Elle s’affaisse, évanouie. Cobral a dénoué le carcan de ses mains. Il
-est vaincu. Il est tout à fait vaincu. Il n’a pu contraindre sa folie de
-brute. Il ne l’a même pas satisfaite.
-
---Fini, dit-il, sous la rudesse déchaînée des agents.
-
---Il faut bien finir, lui dis-je. Vous aviez fait un beau rêve. Qu’en
-reste-t-il? Le revolver a manqué, vos poings ont manqué, et la haine a
-manqué puisque, l’autre, le héros, est vivant près de son appareil
-blessé, mais dont il a vu la blessure déjà puisqu’il a eu l’inspiration
-d’y courir.
-
-Cobral qu’on emmenait rit sombrement.
-
---Ho! j’ai dit qu’il ne partira pas? J’ai seulement voulu dire qu’il
-n’arrivera pas. La blessure de l’aigle est invisible. C’est là-haut, en
-plein vol, qu’elle s’ouvrira et le guide de l’escadre tombera. Qu’il
-parte! Qu’il parte! J’ai fait un beau rêve, vous avez raison.
-
-L’horreur me déchire et me poigne.
-
---Sainte!
-
-Elle revient à elle. Elle a vu la mort. Elle se demande pourquoi elle
-n’est pas morte. Ses yeux errent sur tous ces gens et ils se posent un
-moment sur l’abominable rictus de Cobral qu’ils ne reconnaissent pas.
-
---Sainte, Sainte, debout, il faut sauver Nanni. Vous entendez, Sainte,
-Nanni va mourir si vous ne venez pas.
-
-Elle me regarde sans comprendre. Anéantie, jetée sur un fauteuil, elle
-cherche à deviner ce que je peux dire dans ce langage étranger.
-
---Sainte, venez. L’heure de mourir guette Nanni.
-
-Est-ce qu’elle ne va pas mourir? Pourquoi est-elle si pâle? Ses mains se
-crispent aux bras du fauteuil. Elle pleure. De grosses larmes. Un
-sanglot de petit enfant. Ses yeux retrouvent Cobral. Ses yeux flambent.
-Mais ils reviennent à moi.
-
---Sainte...
-
-Elle a compris. Elle se dresse. Elle prend ma main.
-
---Je viens, Nanni! crie-t-elle.
-
-Et nous fuyons le ricanement infâme de Cobral.
-
-
-
-
-_Vingt-deux heures._
-
-
-Je voulais ne pas voir l’heure. Un cadran s’est trouvé malgré moi au
-bout de mon regard. L’heure est marquée. L’heure du départ de Nanni.
-Quand serons-nous au Bourget?
-
-Dans la rue d’Anjou, nous courons. Je ne songeais pas à l’auto blanche.
-
---Vite, rue Cambon.
-
-Nous courons. Comme c’est loin! Pas un taxi ne passe. La nuit est
-presque complète dans les rues où nous nous jetons. Ce n’est pas cette
-rue. Que sais-je? Dans quel quartier allons-nous? Je vais oublier le nom
-de la rue si je ne la trouve pas.
-
-Sainte est haletante. Elle murmure dans une plainte convulsive:
-
---Je viens! Je viens!
-
-Nous courons. Des gens nous heurtent. Je fais un faux pas. Je perds mon
-chapeau. Sainte tombe. La rue Cambon enfin. Je vous assure que c’est la
-rue la plus longue de Paris. C’est une rue immense.
-
---Je viens! Je viens!
-
-Elle y sera. Il faut qu’elle arrive à temps. C’est l’heure. Oui, c’est
-l’heure, bien entendu. Mais un départ d’avion n’est pas réglé à la
-seconde comme un horaire de chemins de fer. Nous arriverons. Elle
-arrivera. Dieu! cette rue n’a-t-elle donc pas de fin?
-
---Je viens! Je viens!
-
-L’auto. Elle attend devant le Black Bar. Le nègre nous reconnaît et
-sourit mélancoliquement. Je vous ai bien dit que c’était un nègre
-mélancolique. On note des détails ridicules dans les moments les plus
-anxieux. Va-t-il obéir? Oui. Je lui ordonne d’aller à la villa du
-Bourget. Son maître y a laissé de l’argent et me prie de le lui
-rapporter. Le nègre ne discute pas. Il démarre et prend sa normale et
-folle allure qui m’effrayait ce matin et qui me semble la pire lenteur
-ce soir.
-
---Je viens! Je viens!
-
-Il fait très froid. Je grelotte malgré mon pardessus. Je m’emmitoufle.
-Que j’ai froid! Que j’ai froid! Sainte est vêtue de son mince tailleur.
-Je lui tends la couverture d’hermine pliée à nos pieds. Elle refuse.
-Elle ouvre sa veste. Elle reçoit avec béatitude le vent glacé sur sa
-blouse de soie blanche. Elle ferme les yeux. C’est une absurdité de
-livrer sa poitrine au froid. Mais il est évident qu’elle ne sent rien.
-Elle serait nue, qu’elle aurait encore chaud. Ni chaud ni froid. Elle ne
-sent rien, c’est tout ce que je puis vous dire. Elle ferme les yeux et
-de temps en temps elle répète, les dents serrées, la voix sifflante:
-
---Je viens! Je viens!
-
-Nous sommes encore dans Paris. L’auto va lentement. Le nègre accélère
-chaque fois que je l’en prie. Je sais nettement qu’il accélère. Pas une
-fois je n’ai l’impression de rapidité. Il est incompréhensible que les
-fortifications ne soient pas dépassées. Cet énervement me rendra fou.
-
-Comme si je ne l’étais pas! Je suis malade, je suis fou, trop de coups
-sur ma tête aujourd’hui! Comment ai-je accueilli avec stupeur, avec
-épouvante, des événements très médiocres? des événements inexistants!
-Comment suis-je demeuré inerte devant des catastrophes? Oui, c’étaient
-des catastrophes. Je suis lâche, car j’avais senti que tout cela était
-gros de haine. Il n’est pas naturel de séquestrer des gens et de
-susciter la révolution. Vous ne me ferez jamais dire que c’est naturel.
-Cependant j’ai assisté à une série d’attentats devant quoi je n’ai pas
-bronché.
-
---Je viens! Je viens!
-
-Je suis lâche? Je ne le suis plus. Sainte nous a réveillés. Elle m’a
-réveillé. L’arrestation de Cobral m’a causé une joie violente. Cela
-n’empêche pas que je sois lâche. Allons, il ne faut pas le dire. J’ai
-pris cette décision de courir au Bourget. Cela rachète ma timidité du
-matin. Je ne suis pas un grand coupable. Ce matin, je ne savais rien. Je
-ne comprenais pas. On disait devant moi des choses qui me restaient
-étrangères. Quand j’ai commencé de comprendre, c’était tellement
-formidable que je n’osais croire à la réalité de ces crimes. Je ne suis
-pas sûr encore que des cerveaux humains aient pu les concevoir. Humains?
-Humains? Ne parlons pas de cerveaux humains, s’il vous plaît. Ai-je
-encore moi-même quelque chose d’humain? Après le contact de ces
-criminels, ne leur suis-je pas un peu semblable? Ah non, ces criminels
-n’étaient qu’un. Et leurs crimes sont dénués d’éclat. Le hasard, Sainte
-et peut-être Dieu ont avorté la barbare tentative.
-
---Je viens! Je viens!
-
-Mon Dieu! Pourvu qu’elle soit absolument vaincue, l’influence du
-misérable! Tout a été sauvé de ses machinations. Tout, pas tout. Le
-jeune héros qui va partir vers une chimère magnifique, est-il parti?
-Dans tout le reste de l’immonde allemandise nous sommes arrivés à temps.
-Si nous allions venir trop tard?
-
---Je viens! Je viens!
-
-Nous venons! Cette voix, qui le crie perpétuellement à mon oreille, me
-fait espérer le miracle. Nous venons! c’est elle qui le dit. Et l’amour
-a tellement lié ces deux êtres qui se fuyaient il y a quelques heures.
-N’est-ce pas Nanni qui l’appelle en ce moment? Je crois. Je veux croire.
-Nous venons. Il faut que Nanni soit encore là.
-
-La pleine nuit. Paris est derrière nous. Le ciel noir avec des étoiles
-nettes nous souffle une bise mordante. Cette obscurité de désert nous
-met hors de date et hors le lieu. Je ne veux pas avoir peur. Je ne peux
-pas penser aux minutes imminentes. Pourtant il serait doux de ne pas
-arriver. C’est le bonheur peut-être. Mais si le drame est au bout,
-pourquoi finir cette course? Ah, n’arriver jamais.
-
---Je viens! Je viens!
-
-L’auto s’arrête. Dans la nuit, je trouve à droite l’ombre blanche de la
-villa. Il y a un prisonnier, qui est en danger peut-être, là-dedans.
-Plus tard! Allons aux hangars. Vite. Sainte, Sainte, venez.
-
-Je prends son bras. Je lui fais traverser la chaussée. Des barrières
-nous empêchent de passer. Il y avait une porte. Suivons le trottoir.
-Nous découvrirons la porte de cette enceinte. Il y a sans doute des
-autos à cette porte. Nous allons, nous allons. A notre gauche, le
-terrain que la nuit fait incertain et vaste comme la steppe. Pas une
-lumière. Si, quelques points de clarté bougent tout là-bas.
-
-Qu’est-ce? Une fusée a jailli du sol. Non, cette flamme monte avec une
-courbe étrange. Un signal? Sainte, c’est un avion qui part. Nous levons
-les yeux. D’autres flammes sont là-haut, qui planent et s’élèvent et
-s’éloignent. C’est le départ de l’escadrille. Combien sont-ils? Douze.
-Vingt. Je ne peux pas compter. J’ai peur.
-
---Je viens! Je viens!
-
-Hélas! il est bien tard. Et cette barrière hostile. La frapper,
-l’éventrer, l’escalader? Sainte, voici une brèche. Nous tombons dans les
-ronces. Nous courons dans la boue. Il me semble que nous sommes englués
-dans un marais infect, dans un marais qui ne finit pas. Le froid me
-brûle le visage. J’étouffe. Mon Dieu, mon Dieu, nous n’arriverons pas.
-
-Une ombre plus précise. Ce sont les hangars. Ha! une flamme encore, une
-flamme quitte le sol. Est-ce la dernière? Ce ne peut pas être. Courir,
-haleter, mourir, quel calvaire d’angoisse! Mourir, mourir là! Hé! qui
-parle de mourir!
-
-Nous touchons aux hangars. Voici le plateau où était l’aigle ce matin.
-
-Il y est.
-
-Il ne reste qu’un avion. C’est celui de Nanni. Je le sais. Je le vois.
-Je vois les «N», les quatre «N» sur les cartouches tricolores. Nanni, ne
-partez pas. Ah! je ne puis parler. Je ne puis crier. Rien.
-
-Des hommes entourent l’appareil. Cela sent la suprême minute. Nanni ne
-nous voit pas. Appelez-le, Sainte. Courez, courez donc. Elle y est déjà.
-Moi je suis à bout de tout.
-
-Je reste sur place. Des ronflements métalliques dans le ciel. Quelle est
-cette constellation mouvante? Toutes ces étoiles sont parties de ces
-hangars ténébreux et de ce cirque bleui par les lampes à arc. On voit,
-de l’une à l’autre, l’invisible fil de soie que nos yeux s’accoutument à
-nouer aux astres pour les grouper. Je vous dis que c’est une
-constellation nouvelle.
-
-En voici d’autres. A l’ouest, des flammes montent, montent, montent. Une
-à une, disjointes, rejointes, elles volent vers la cime de la nuit.
-Apparues brusquement comme du jet d’un jongleur capricieux, elles
-obéissent ensuite à la ligne solennelle de leur ascension. C’est encore
-une constellation qui vient de l’horizon occidental et qui marche vers
-celle d’ici.
-
-Une autre à l’est. Une au sud. Et une autre. Et une autre. Un peu plus
-rondes et un peu plus jaunes que les vieilles étoiles, elles se
-confondent avec elles cependant. Mais leur marche les désigne. Et la
-hâte, qui les fait bondir de tous côtés vers le même point, en fait des
-bêtes trépidantes et laborieuses. Je ne sais quelle vermine céleste qui
-avale des lieues avec ses petits pas qu’on n’a pas le temps de compter.
-Des constellations de bêtes! Des constellations vivantes! Mais quelle
-constellation géante se forme, à cette minute?
-
-Les hommes ont voulu éloigner Sainte. Pourquoi? Elle se débat.
-
-Elle crie:
-
---Nanni! Nanni!
-
-Il ne voit rien. Il n’entend rien. Assis dans le biplan, il est comme
-enlizé dans le niveau des ailes blanches. Son profil est fixé comme un
-bronze ou un marbre. Le vent léger tire ses cheveux. Les «N» font des
-marques sombres sur la triple couleur des cocardes.
-
---Nanni! Nanni!
-
-Il a entendu. Il regarde. Mais il ne reconnaît personne. Il n’est plus
-avec nous.
-
---Eloignez cette femme, crie-t-il.
-
-Il dit encore:
-
---Je suis prêt! Mettez en marche.
-
-Les aides prennent Sainte par le bras. Il faut bien qu’elle cède. Petite
-faiblesse, pauvre chère faiblesse! Qu’est-ce que votre amour devant ces
-machines et ces incompréhensions?
-
-Pourtant elle se débat. Elle se libère. Elle court à l’appareil. Un
-homme vient de tourner l’hélice qui ronfle ardemment. L’appareil
-tressaille. Sainte s’accroche aux fils de fer d’une aile. L’aigle
-frémit, l’aigle se meut. Adieu. Sainte roule sur la terre boueuse. Et
-l’aigle rase le sol avec ses ailes qui appellent le vent, avec son
-double fanal de chef d’escadre, avec ces «N» qui mêlent au passé le
-présent--ou que sais-je?--le présent au présent.
-
-Je cours à Sainte. Meurtrie, blessée peut-être, elle s’agenouille et
-regarde la fuite du biplan vers qui elle tend les bras. Elle se dresse.
-Elle n’a plus d’âge. Elle a l’éternité sur son visage. «L’N» a quitté le
-sol et monte vers la constellation formidable où ses deux flammes ne
-font qu’une planète au milieu des satellites en ordre.
-
---Je viens! Je viens!
-
-Sainte, où êtes-vous? Courage! vous me terrifiez. Peut-être Nanni a-t-il
-découvert le sabotage de Cobral. Sans doute. Sainte, m’entendez-vous?
-Songez que Nanni est venu ici une heure plus tôt qu’il ne l’avait
-décidé. Croyez-vous qu’il n’a pas étudié son fidèle une dernière fois?
-Regardez-le, Sainte. Regardez ce vol qui n’est pas un adieu, ce vol qui
-reviendra. Il monte. Il monte. Il est sauvé.
-
-Nanni est au-dessus du terrain d’aviation. Je reconnais les deux gros
-yeux de ce nocturne que les autres suivront. N’était-ce pas la consigne?
-Ils iront où Nanni les mènera. Ce rêve de destruction, ce rêve de
-bonheur humain qui les guide n’est-ce pas dans mon imagination?
-Pourtant, j’entends encore les paroles de Nanni. Il les vit maintenant,
-ses paroles. Que c’est beau! Je n’ai plus peur. C’est la victoire
-complète sur l’assassin. Monte, Nanni, monte, fantôme de guerrier,
-monte, pacificateur chargé de bombes. Soyez heureuse, Sainte, il s’en va
-dans la joie. Il est en route. Sa route nous le ramènera.
-
-Et de la constellation surhumaine, l’étoile à double flamme tombe. Une
-chute directe. Une explosion. Pas un cri. C’est tout. Des gens courent.
-
-Un murmure puéril près de moi:
-
---Je viens! Je viens!
-
-Sainte a son visage qui m’atterre. Elle a vu. Je sais qu’elle a vu. Je
-lui montrais l’appareil. Je lui disais des choses. Et puis, voilà qui
-est dit. Sainte, je vais aller là-bas. Restez. Vous ne devez pas voir
-cela. Je viendrai vous chercher.
-
---Je viens! Je viens!
-
-Et elle demeure là, indifférente.
-
- * * * * *
-
-Un grand trou.
-
-Au fond, rien. Du fer tordu. Des débris. Un tas incompréhensible où
-quelque chose fume lentement. Une fumée noire. Une fumée grasse. C’est
-sale. C’est lamentable.
-
-A mes pieds, contre la paroi, deux formes. Deux formes déformées: Nanni
-et le compagnon qu’il emmenait. Celui-ci est méconnaissable.
-
-De Nanni je reconnais les mains. Bras ouverts, crucifié presque, il a le
-geste impérial qui tenait les hampes des aigles. Ce double geste qui
-portait l’amas des étendards comme de lourdes ailes.
-
-La tête.
-
-Nanni est reposé. Le souci qui le marquait au front tout à l’heure a
-disparu. Mais il a bien vieilli. On croit voir un homme las qui est mort
-chez lui, malade, usé trop tôt, usé pourtant, par les années trop
-remplies. Les paupières sont closes. Pourquoi? Le front est nu. Un large
-front sans ravages. Un front de renoncement. Derrière sa tête un lambeau
-de toile. Trois couleurs circulaires. Trois couleurs souillées. La
-lettre N presque effacée par la terre qui a jailli sur elle...
-
-Déjà les hommes sont descendus dans le trou. Ils ne s’occupent pas des
-cadavres. Ce ne sont que des cadavres. Ce ne sera plus rien bientôt. Les
-hommes soulèvent des débris. L’aigle...
-
-La tête dort.
-
---Je viens! Je viens!
-
-Sainte est derrière moi. La même voix. La même plainte toujours. Quel
-cri aura-t-elle devant cette horreur? Nous sommes restés stupides. Elle?
-
-Elle ne dit rien. Il n’y a pas de douleur sur son visage. Il n’y a plus
-de vie sur son visage.
-
---Sainte! n’allez pas au bord! Sainte! où allez-vous?
-
-Elle passe. Elle n’a pas vu les morts. Elle s’arrête au-dessus d’eux
-pourtant. Elle descend dans le trou.
-
---Sainte! Où allez-vous?
-
-Elle piétine la boue et la cendre. Elle s’agenouille. Non. Elle ne veut
-pas s’agenouiller. Elle tend les mains vers Nanni. Comme elle se penche
-sur son amant! Elle se couche contre lui. Son chapeau tombe dans la
-fange.
-
---Sainte, où allez-vous!
-
-Elle se lève. M’a-t-elle regardé? Il est certain qu’elle ne m’a pas vu.
-Elle s’écarte de Nanni. Sa blouse de soie est tachée de sang. Cela fait
-un dessin rose. Elle est morte, elle ne sent rien, comment fait-elle des
-gestes encore? Ce n’est qu’une morte.
-
---Venez, Sainte.
-
-Je l’appelle. Ce spectacle de deuil et de boue, ce froid, ce n’est pas
-tolérable. Je vais l’emmener. Je ne la consolerai pas. Je vais
-l’éloigner de cette misère. Mais c’est une morte que j’emporterai.
-
---Je viens! Je viens!
-
-L’effroyable et douce voix plaintive. Les dents ne s’ouvrent pas. C’est
-un souffle. Comme si l’âme s’évadait peu à peu.
-
---Sainte?
-
-Elle n’entend pas. Les hommes vont enlever les cadavres. Ils veulent
-l’éloigner avec la même gaucherie qu’ils la chassaient de l’appareil.
-Pas violents cette fois. Une douceur si rude. A pleurer.
-
-Elle n’entend pas. Et elle ne voit pas. Elle se couche de nouveau sur
-Nanni. Elle entoure la tête avec ses bras. Elle met sa joue contre sa
-joue. C’est son amant. Sa bouche cherche l’autre bouche, mais la masse
-des cheveux blonds se dénoue, se déroule et cache les deux visages. Les
-bouches sont unies. L’amour est là.
-
-Personne ne dirait un mot. Où suis-je? Est-ce que c’est une journée qui
-finit? Je ne puis croire que tout cela ait commencé. Rien n’a commencé.
-Rien n’a été. Quelle heure est-il? Comme il fait froid!
-
-Les hommes sont hésitants. Il faut qu’ils emportent les cadavres. Il
-faut que Sainte parte. On l’appelle. Aucune parole. Un ouvrier lui
-touche l’épaule. Elle est insensible. Il insiste. Inutilité. Le corps de
-Sainte est lié à cette loque humaine. Les hommes ont peur maintenant.
-Ils tentent de désenlacer les amants. Les bras de Sainte sont noués.
-C’est extraordinaire comme les amants sont unis. Les hommes la tirent en
-arrière. Elle entraîne Nanni. Ils la laissent. Elle roule, avec Nanni
-dans ses bras.
-
- * * * * *
-
-C’est tout.
-
-Les hommes se regardent. Que voulez-vous qu’ils disent? Ils emporteront
-les héros. Ils emportent les cadavres. Les trois.
-
-Je vous ai dit qu’elle était morte, n’est-ce pas?
-
-
-Paris, 29 novembre–10 décembre 1915.
-
-
-MAYENNE, IMPRIMERIE CHARLES COLIN
-
-
-
-
-“L’ÉDITION”--4, Rue de Furstenberg, PARIS
-
-
-COLLECTION IN-12 A 3 FR. 50
-
-Prix provisoire: 4 Francs
-
-_Nos dernières Publications_:
-
- UNE FEMME CURIEUSE
- L’Art de séduire les Hommes
-
- UNE FEMME CURIEUSE
- Le Journal de Marinette
-
- PIERRE CUSTOT
- Chichinette et Cie
-
- CHARLES DERENNES
- La Nuit d’Été
-
- DANIEL BARRIAS
- Aventures Amoureuses d’Eustache Leroussin
-
- JEANNE LANDRE ET LIEUTENANT G*** PILOTE
- Badigeon Aviateur
-
- OLIVIER DIRAISON-SEYLOR
- Irène Grande Première
-
- LOUIS SONOLET
- Les Ilots d’Amour
-
- JEHAN D’IVRAY
- Les Souvenirs d’une Odalisque
-
- MAURICE MAGRE
- Les Colombes Poignardées
-
-
-ENVOI FRANCO CONTRE MANDAT
-
-
-“L’ÉDITION”--4, Rue de Furstenberg, PARIS
-
-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA GUERRE EST MORTE ***
-
-Updated editions will replace the previous one--the old editions will
-be renamed.
-
-Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright
-law means that no one owns a United States copyright in these works,
-so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the
-United States without permission and without paying copyright
-royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part
-of this license, apply to copying and distributing Project
-Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm
-concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark,
-and may not be used if you charge for an eBook, except by following
-the terms of the trademark license, including paying royalties for use
-of the Project Gutenberg trademark. If you do not charge anything for
-copies of this eBook, complying with the trademark license is very
-easy. You may use this eBook for nearly any purpose such as creation
-of derivative works, reports, performances and research. Project
-Gutenberg eBooks may be modified and printed and given away--you may
-do practically ANYTHING in the United States with eBooks not protected
-by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the trademark
-license, especially commercial redistribution.
-
-START: FULL LICENSE
-
-THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
-PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
-
-To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
-distribution of electronic works, by using or distributing this work
-(or any other work associated in any way with the phrase "Project
-Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full
-Project Gutenberg-tm License available with this file or online at
-www.gutenberg.org/license.
-
-Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project
-Gutenberg-tm electronic works
-
-1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
-electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
-and accept all the terms of this license and intellectual property
-(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
-the terms of this agreement, you must cease using and return or
-destroy all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your
-possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a
-Project Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound
-by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the
-person or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph
-1.E.8.
-
-1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
-used on or associated in any way with an electronic work by people who
-agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
-things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
-even without complying with the full terms of this agreement. See
-paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
-Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this
-agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm
-electronic works. See paragraph 1.E below.
-
-1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the
-Foundation" or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection
-of Project Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual
-works in the collection are in the public domain in the United
-States. If an individual work is unprotected by copyright law in the
-United States and you are located in the United States, we do not
-claim a right to prevent you from copying, distributing, performing,
-displaying or creating derivative works based on the work as long as
-all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope
-that you will support the Project Gutenberg-tm mission of promoting
-free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg-tm
-works in compliance with the terms of this agreement for keeping the
-Project Gutenberg-tm name associated with the work. You can easily
-comply with the terms of this agreement by keeping this work in the
-same format with its attached full Project Gutenberg-tm License when
-you share it without charge with others.
-
-1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
-what you can do with this work. Copyright laws in most countries are
-in a constant state of change. If you are outside the United States,
-check the laws of your country in addition to the terms of this
-agreement before downloading, copying, displaying, performing,
-distributing or creating derivative works based on this work or any
-other Project Gutenberg-tm work. The Foundation makes no
-representations concerning the copyright status of any work in any
-country other than the United States.
-
-1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
-
-1.E.1. The following sentence, with active links to, or other
-immediate access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear
-prominently whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work
-on which the phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the
-phrase "Project Gutenberg" is associated) is accessed, displayed,
-performed, viewed, copied or distributed:
-
- This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
- most other parts of the world at no cost and with almost no
- restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it
- under the terms of the Project Gutenberg License included with this
- eBook or online at www.gutenberg.org. If you are not located in the
- United States, you will have to check the laws of the country where
- you are located before using this eBook.
-
-1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is
-derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not
-contain a notice indicating that it is posted with permission of the
-copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in
-the United States without paying any fees or charges. If you are
-redistributing or providing access to a work with the phrase "Project
-Gutenberg" associated with or appearing on the work, you must comply
-either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or
-obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg-tm
-trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9.
-
-1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
-with the permission of the copyright holder, your use and distribution
-must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any
-additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms
-will be linked to the Project Gutenberg-tm License for all works
-posted with the permission of the copyright holder found at the
-beginning of this work.
-
-1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
-License terms from this work, or any files containing a part of this
-work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
-
-1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
-electronic work, or any part of this electronic work, without
-prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
-active links or immediate access to the full terms of the Project
-Gutenberg-tm License.
-
-1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
-compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including
-any word processing or hypertext form. However, if you provide access
-to or distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format
-other than "Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official
-version posted on the official Project Gutenberg-tm website
-(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense
-to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means
-of obtaining a copy upon request, of the work in its original "Plain
-Vanilla ASCII" or other form. Any alternate format must include the
-full Project Gutenberg-tm License as specified in paragraph 1.E.1.
-
-1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
-performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
-unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
-
-1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
-access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works
-provided that:
-
-* You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
- the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
- you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed
- to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he has
- agreed to donate royalties under this paragraph to the Project
- Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid
- within 60 days following each date on which you prepare (or are
- legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty
- payments should be clearly marked as such and sent to the Project
- Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in
- Section 4, "Information about donations to the Project Gutenberg
- Literary Archive Foundation."
-
-* You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
- you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
- does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
- License. You must require such a user to return or destroy all
- copies of the works possessed in a physical medium and discontinue
- all use of and all access to other copies of Project Gutenberg-tm
- works.
-
-* You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of
- any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
- electronic work is discovered and reported to you within 90 days of
- receipt of the work.
-
-* You comply with all other terms of this agreement for free
- distribution of Project Gutenberg-tm works.
-
-1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project
-Gutenberg-tm electronic work or group of works on different terms than
-are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing
-from the Project Gutenberg Literary Archive Foundation, the manager of
-the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the Foundation as set
-forth in Section 3 below.
-
-1.F.
-
-1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
-effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
-works not protected by U.S. copyright law in creating the Project
-Gutenberg-tm collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm
-electronic works, and the medium on which they may be stored, may
-contain "Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate
-or corrupt data, transcription errors, a copyright or other
-intellectual property infringement, a defective or damaged disk or
-other medium, a computer virus, or computer codes that damage or
-cannot be read by your equipment.
-
-1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
-of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
-Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
-Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
-liability to you for damages, costs and expenses, including legal
-fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
-LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
-PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
-TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
-LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
-INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
-DAMAGE.
-
-1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
-defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
-receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
-written explanation to the person you received the work from. If you
-received the work on a physical medium, you must return the medium
-with your written explanation. The person or entity that provided you
-with the defective work may elect to provide a replacement copy in
-lieu of a refund. If you received the work electronically, the person
-or entity providing it to you may choose to give you a second
-opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If
-the second copy is also defective, you may demand a refund in writing
-without further opportunities to fix the problem.
-
-1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
-in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO
-OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT
-LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
-
-1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
-warranties or the exclusion or limitation of certain types of
-damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement
-violates the law of the state applicable to this agreement, the
-agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or
-limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or
-unenforceability of any provision of this agreement shall not void the
-remaining provisions.
-
-1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
-trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
-providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in
-accordance with this agreement, and any volunteers associated with the
-production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm
-electronic works, harmless from all liability, costs and expenses,
-including legal fees, that arise directly or indirectly from any of
-the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this
-or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or
-additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any
-Defect you cause.
-
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
-
-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of
-computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
-
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
-www.gutenberg.org
-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
-U.S. federal laws and your state's laws.
-
-The Foundation's business office is located at 809 North 1500 West,
-Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up
-to date contact information can be found at the Foundation's website
-and official page at www.gutenberg.org/contact
-
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without
-widespread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
-DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
-state visit www.gutenberg.org/donate
-
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-
-Please check the Project Gutenberg web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-
-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works
-
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
-
-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
-necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
-edition.
-
-Most people start at our website which has the main PG search
-facility: www.gutenberg.org
-
-This website includes information about Project Gutenberg-tm,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.