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-The Project Gutenberg eBook of Le paillasson, by Laurent Tailhade
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
-will have to check the laws of the country where you are located before
-using this eBook.
-
-Title: Le paillasson
- Mœurs de province
-
-Author: Laurent Tailhade
-
-Release Date: November 26, 2021 [eBook #66827]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at
- https://www.pgdp.net (This book was produced from images made
- available by the HathiTrust Digital Library.)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE PAILLASSON ***
-
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-
- LAURENT TAILHADE
-
- LE PAILLASSON
-
- MŒURS DE PROVINCE
-
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- “LE LIVRE”
- 9, RUE COËTLOGON, PARIS
- 1924
-
-
-
-
-Il a été tiré à part de cet ouvrage 10 exemplaires sur Japon des
-Manufactures Impériales, numérotés de 1 à 10, 50 exemplaires sur
-Hollande Van Gelder Zonen, numérotés de 11 à 60 et 10 exemplaires de
-Collaborateurs, Hors-Commerce, sur divers papiers, numérotés de I à X.
-
-
-
-
-Tous droits de reproductions réservés pour tous pays.
-
-Copyright by «LE LIVRE», Paris, 1924.
-
-
-
-
-AVANT-PROPOS
-
-
-L’inintelligence du lecteur se devant présumer, nous voulons bien
-élucider son titre aux acquéreurs de ce papier.
-
-«_Le Paillasson_» fut ainsi nommé pour ce qu’il servira d’intermédiaire
-à décrotter nos bottes, ô province, contre ton mufle détesté.
-
- * * * * *
-
-Avec les indigènes, croupiers, logeurs en garnis, marchands d’eaux
-tièdes, et autres infirmes à qui l’on montrera leur béjaune, nous
-sacrifierons de quelques pinchenettes les touristes idiots, les
-baigneurs incongrus. Une fois au moins «_la Reine des Pyrénées_» à
-croppetons sur sa cagnotte, humera ce vase et quoi qu’elle en tienne,
-exhibera ses parfums.
-
-Les goîtreux folâtres ou pontifiants: crétins politiques, noblesse de
-comptoir, gouines parvenues, cette mont-joie de faux dandies qui, par
-Bigorre, épanouit ses truandes élégances, obtiendront une vitrine élue,
-en notre musée d’horreurs.
-
-De ce que peuvent furibonder à nos chausses les veillaques époussetés,
-nous ne daignons avoir souci. Grognements de porcs, abois de roquets ou
-sifflets de vipères, cela ne nous chault plus qu’une guigne, et même il
-est pour nous complaire, qu’un peu de huée, contre-pointe l’honnêteté de
-nos propos.
-
-Des pseudonymes transparents (de gaze et de barèges aérien), des
-pseudonymes vêtiront les syllabes répugnantes, par quoi furent
-immatriculés aux registres sociaux les algonquins à dégourdir nos
-épigrammes.
-
-Savonnette précieuse et qui permet de ne s’écorcher point le galoubet
-devant la ménagerie bigourdane.
-
-LAURENT TAILHADE.
-
-
-
-
-I
-
-VILLES D’EAUX
-
-(_Bagnères de Bigorre_)
-
-
-De tous les fumiers propres à réchauffer le goût de la prostitution, à
-gonfler d’une sève fécale les ventres arrondis en citrouilles devant le
-dieu Cent-Sous, de tous les pourrissoirs où la dignité se vertdegrise,
-où l’intellect se désagrège en des pensers de batracien, il n’en est
-point que je sache de plus méphitique, de plus nauséabond que les
-tannières généralement connues sous l’appellation humide: _Villes
-d’Eaux_. Pour la copulation du crétinisme avec la filouterie, pour
-l’embrassement des pantalons et des sycophantes, ce sont bocages
-d’élection, ces choses plantées sur la montagne ou déposées au fil des
-grèves.
-
-Les barons de la séquence, les tendrons hydrargiriques, les calicots
-phanérogames, les galériens nantis de mouchoirs, les Agnès compromises
-par de trop peu secrètes parturitions, les femmes du monde Jean Lorrain,
-se viennent engluer aux appeaux de l’habitant aranéeux. Campements de
-bohème aux pays de _Misère_, visites de la pègre transhumante chez les
-votereaux suspects des mauvais lieux à piscines, qui nombrera les
-immondices, de quoi vous êtes parfumés!
-
-Certes le pays de Gascogne porte mieux que tout autre un vif renom pour
-ses tripots et ses lieux d’empoisonnement.
-
-Depuis Barèges où Gassuro chasse l’izard et le chrétien, jusques à Pau
-où trichent les notaires, chaque bourgade s’y peut vanter d’une table
-hellénique, ornée d’un croupier en surtout.
-
-L’amoureux de la forte somme y serre l’ongle du ponte carottier. Sicre
-règne à Luchon et Blandin--ce Neptune--donne des lois à Biarritz. Tous
-les autres ont leurs _journées_, où des Espagnols pain d’épices,
-aventurent leurs piastres, avec des mouvements de gorilles promus curés,
-des _pokers_ où reluisent tels gentilshommes à qui le papa _Dur_[1]
-refuserait quarante sols. Toutes ces villes ont leurs pontes et des
-idées sur la conduite à mener devant le point de cinq: toutes regorgent
-d’anecdotes que Follou brode sur le dessert; mais Bagnères de Bigorre se
-glorifie seule de Monseigneur Fiorentino della Porta, fermier général à
-Cauterets.
-
- [1] Dur, un citerien de Bagnères.
-
-Peut-être satisfairait-on les curieux de ce personnage en détaillant par
-le menu son histoire naturelle. Contentons-nous de le suspendre à nos
-discours (tel un rameau du Vignemale) et de nommer, après les fleurs de
-chiourme écloses à ses pieds, Félix, le suzerain de Saint-Pol. Maréchal
-qui, comme un lierre, végète sur les ruines et toi, jeune homme
-inexpressible, que les femmes ont si fort gâté.
-
-Après le cercle, les étuves. Car il faut bien de temps à autre récurer
-un peu ses ongles et se laver les pieds. Il existe des caractères
-audacieux pour confier leurs organes les plus intimes aux fantaisies de
-médecins hilares et de masseurs emplis de cupidité. Les adolescents
-vigoureux réchappent quelquefois de ces immersions néfastes auprès
-desquelles le système hydrothérapique du regrettable Carrier pourrait
-passer pour de la Saint Jean.
-
-Bigorre s’est constitué depuis longtemps une spécialité de courants
-d’air qui font de ses thermes le plus merveilleux endroit du monde pour,
-en quelques minutes, acquérir une maladie mortelle. Par compensation un
-administrateur infatigable prit le soin de réduire en cotrets tous les
-arbres susceptibles de fournir quelque ombrage au temps caniculaire, de
-sorte que les visiteurs ont le choix entre la pleurésie et l’insolation.
-
-Ceci posé, nulle industrie plus honnête dans Bagnères. Les démolitions
-et reconstructions annuelles des baignoires donnent du pain à vingt
-équipes d’ouvriers, que, nonobstant la douceur de son nom, le jeune
-Monsieur Clément, traite comme des nègres. D’autres virtuoses aussi
-jouent de ces pistons, par quoi les vice-rois de la compagnie nous
-firent paraître leurs merveilleuses capacités.
-
-Les loueurs en garni, fournisseurs de punaises et de fauteuils à trois
-pieds, les promeneurs de guimbardes, les caïmans de toute espèce, ne
-mériteraient-ils pas un thrène spécial en cette véridique lamentation?
-Mais la fée Mab, la jolie petite fée Mab, avec ses ailes de crêpe et son
-diadème de perle, a tiré la coquille de noix, son carrosse, et Mercutio,
-le page, se délecte à la voir baller dans un rayon nacreux de lune.
-
-A qui profite au surplus de prouver la moindre chose? A quoi bon
-houspiller les échines de Messieurs les paltoquets et les honorer
-d’exordes comminatoires. N’est-ce pas, proprement, vouloir ferrer des
-cigales? Aussi bien, nous les allons voir à l’œuvre et notre petit
-bonheur annuel est près de débuter. La saison s’ouvre en bâillant comme
-une huître qu’elle est. Cabotins, épiciers, fausses comtesses, Athéniens
-du baccara, valseuses en fer, chaperonnées de pères en bois, touristes à
-voiles verts, Anglaises giraffières, le déballage commence et la parade
-ambulera demain. Les gargottiers intoxiquent leurs potages, les valets
-de cercle machinent des portées. Le juif Lévy est à son pupitre et les
-doucheuses à leurs tuyaux.
-
-Philistins, entrez dans Bagnères! Le lotus de la sottise y va donner sa
-floraison.
-
-
-
-
-II
-
-LE ROI DE LA BAROUSSE
-
-OU M. IGNACE PAPULARD CANDIDAT AUX ÉLECTIONS GÉNÉRALES
-
-
-M. Ignace Papulard, docteur en droit, zélateur de la Société des
-Courses, membre de plusieurs archi-confréries et candidat balloté au
-Conseil fédéral, avantagea récemment les lettres françaises d’un
-opuscule immortel.
-
-J’entends le manifeste par quoi ce jeune Rodrigue dévoila son cœur aux
-collèges électoraux selon la bonne formule du _conciones_ et de M.
-Hervé.
-
-A l’exemple des grands aïeux, que les labeurs de la guerre et les soins
-de la diplomatie n’empêchaient point de sacrifier aux grâces, l’éminent
-docteur infuse sa doctrine en des pages stupéfiantes de beauté. Sa
-harangue l’égale d’emblée aux gentilshommes qui n’estimèrent point
-s’encanailler en raffinant sur le bien dire: Montaigne, Salluste du
-Bartas, Agrippa d’Aubigné, Bussy-Rabutin, La Rochefoucauld et tant
-d’autres illustres--ses précurseurs.
-
-Il convient de louer sur toutes fleurs, la rose blanche, et Ignace
-Papulard entre les enfants des hommes. Jeune, verbeux, fait d’un air à
-savoir peu de cruelles, Marc de la Barousse n’hésite point devant les
-sacrifices les plus audacieux. Pour raffermir le trône et retaper
-l’autel, il part comme un bon petit Quichotte, exposant aux vicissitudes
-climatériques son crâne chauve et son paletot bleu--fidèle, mais
-déteint. Par les granges, sous les arbres, dans les auberges, il
-confabule avec le pacant et tette son reginglat. Des lumières
-l’environnent. Saint-Crétin, dentiste, l’offre aux peuplades agricoles
-«car, dit-il, lui seul peut guérir, sans pharmacopée, les maux de la
-vigne et le progrès des doctrines funestes». O merveilleuse puissance de
-l’orviétan! Ignace Papulard assoiera demain son alopécie hâtive entre
-les grosses légumes départementales. Disert comme la jument de Bayard,
-il parlera même sous l’eau, sans demander de sucre, et poussera Philippe
-VII avec un zèle de voyageur en vins.
-
-Notre humble rang de chroniqueur, le respect qu’on doit aux institutions
-monarchiques, nous imposent le devoir d’admirer en silence les hautes
-destinées où gravit _Ignacelou_, sans prétendre le moins du monde
-pénétrer les conseils de ce génie à la Talleyrand.
-
- «_Je laisse aux plus hardis l’honneur de la carrière_»
-
-et me contenterai de commenter l’échantillon d’éloquence tribunitienne
-dont se pourlèchent encore les indigènes de Mauléon!
-
- «_Mes Chers Concitoyens_»
-
-Début simple, familier aux grands penseurs. Remarquons l’habileté dont
-M. Papulard évite les formules irritantes. Un pur aux mains sales eût
-apostrophé: «Citoyens!» tout court: lui, ne juge pas inutile d’ajouter
-le préfixe que l’on sait, lorsqu’il est question de ses électeurs.
-
-Le docteur connaît la ponctuation et l’usite avec à propos.
-
- «_Je viens solliciter pour le Conseil général vos libres suffrages._»
-
-Notez la magnificence hautaine, la simplicité toute guerrière du
-discours. La phrase tombe dans un vague lamartinien qui laisse fluer la
-pensée, en de molles rêveries. Les suffrages que M. Papulard sollicite,
-les veut-il pour sa personne ou pour le conseil général? Tout porte à
-croire cependant qu’il les réclame en faveur de ce dernier.
-
- «_Trop souvent, on dénature le caractère véritable du mandat qui
- incombe au conseiller général, et pour moi, c’est un mandat
- d’affaires, que j’entends accepter et non un mandat politique._»
-
-D’aucuns esprits grincheux trouveront peut-être la liaison insuffisante
-entre les deux idées que relie la conjonctive ET: 1º la pensée délicate
-sur la falsification du mandat; 2º les intentions particulières de M.
-Papulard, à l’égard du mandat susnommé. Pour notre part, nous ne voyons
-en cela qu’une belle hardiesse miraculeusement propre à relever la
-composition par quelque chose d’imprévu et de passionné.
-
-Autre exemple!
-
- «_La politique! on la mêle à tout et pour tout!_»
-
-Des grimauds eussent écrit: «_La politique, on la mêle à tout_» suivant
-les errements de ce faquin de Vaugelas. Mais les porphyrogénètes
-dédaignent ces pratiques de la syntaxe roturière et se laissent emporter
-à leur bon plaisir. Par un tour incorrect le duc de Saint-Simon campe un
-bélître en pleine lumière:
-
- «_Il n’avait pas le sens commun, ni fréquenté personne que l’on peut
- nommer._»
-
-La Fontaine dit:
-
- «_Et pleurés du vieillard, il grava sur le marbre ce que je viens de
- raconter._»
-
-Pourquoi, le dauphin de la Barousse, ne jouirait-il pas d’égales
-privautés?
-
- «_Les électeurs, en ne se préoccupant que d’une chose, la couleur du
- candidat_, (après tout, si c’est leur caprice à ces gens-là, de n’être
- point conseillés par un nègre!)--_parfois indigne--souvent
- incapable--plus souvent insatiable--ont fini par faire arriver au
- pouvoir_... (le reste comme chez M. Goujat de Cassagnac).
-
-Je voudrais bien savoir lequel est incapable, indigne ou insatiable. Le
-candidat? La couleur? nonobstant, je m’incline, en déplorant
-l’imperfection de mon intelligence.
-
-Plus loin, notre Ignace, définit l’attitude qu’il prétend adopter «_au
-sein_» de ses confrères:
-
- «_Or_, se demande-t-il par un artifice agréable--_quel est le vrai
- rôle d’un conseiller général?_»
-
-Et d’emblée, il se répond:
-
- «C’est: 1º _de s’occuper des affaires du département_ (entre nous, je
- l’avais soupçonné avant ce jour); 2º _de s’occuper plus
- particulièrement et surtout des affaires du canton_» (Ah! bah!)
-
-_Particulièrement et surtout_, rappellent, sans l’affaiblir, la
-construction _en outre_ et _surtout_, rencontrée un peu plus haut, les
-répétitions ne contribuent pas peu à donner au style, un énergique
-inattendu.
-
-J’omets à regret des aperçus exquis touchant le pacage et l’élève du
-bétail, à propos de quoi le jeune écrivain sut retrouver les mots du
-comte de Buffon. A travers un bosquet fleuri de catachrèses et de
-synecdoques, j’arrive à la cavatine finale, au thème de bravoure où le
-pacificateur du Louron exalte la bonté de son ours. D’accord avec son
-roy, il veut «_à tout prix_» sauver _le droit, la liberté, la propriété,
-l’ordre et la religion_. Ah! la religion! Est-elle assez consolée de
-l’indifférence du temps en ces béates Pyrénées! Voici que pour corrober
-son pouvoir, le palatin de la Barousse, apparaît casque en tête et dague
-au poing. Spectacle édifiant! Comme la Hire ou du Guesclin, le baron
-Marc s’agenouille dans le sanctuaire avec un bruit de casseroles
-héroïques. Il offre pour les encensoirs, la myrrhe des croisades, le
-baume oriental, le cinname, qu’autrefois sous le nom plus modeste de
-cannelle, ses auteurs débitaient en des cornets de papier gris.
-
-J’arrête ici l’examen littéraire de l’élucubration Ignace Papulard. Pour
-la fin, j’ai réservé la phrase unique, la phrase parangon, le Kohinnor
-des phrases, dont s’empanache l’inaccessible péroraison.
-
-Oyez la dévotement:
-
- «_Non! Vous achèverez votre œuvre! elle est digne de vous_ (à toi,
- Jacques Bonhomme!) _et moi, je me rendrai toujours digne de
- vous-mêmes_.»
-
-Rien d’approchant ne fut à ma connaissance proféré jusqu’à nous par les
-auteurs gaulois. L’on distingue ici l’influx du Paraclet. Je rementois
-vaguement telles grandiloquences prud’hommiennes! «_Ce sabre est le plus
-beau jour de ma vie! Si ce mariage ne peut faire ton bonheur, sois-le!_»
-et je m’abîme, écrasé sous les catadupes oratoires de ce docteur en
-droit qui pourrait aussi bien être docteur ès-lettres, mais qui préfère
-solliciter le _libre_ choix du Louron.
-
-Puissent-ils poser sur sa tête les suffrages des bons ruraux!
-
-En le proclamant souverain définitif de la Barousse, les terriens de
-Loures manifesteront une jugeotte extraordinaire: car jamais dans le
-vaste monde, ils n’en pourraient trouver un autre aussi complet.
-
-
-
-
-III
-
-LES GENTILSHOMMES DU RATEAU
-
-
-Faites vos jeux, messieurs. Tout va. Messieurs, faites vos jeux. Les
-jeux sont faits. Rien ne va plus.
-
-Et du soir au matin, l’homme psalmodie l’imperturbable rengaine, très
-empesé, nonobstant la vâcherie des joueurs. La voix neutre, le regard
-pâle, ce Kapellmeister de la ruine mène paisiblement la symphonie du
-baccara. De tout ce qui remue autour des tables vertes, de toutes les
-avarices, de toutes les fièvres, de tous les désastres, il extrait en
-pièces de cent sous sa vie atone et régulière. Impassible, en la folie
-des gageures, au souffle démentiel courbant les pontes énervés, il opère
-et trafique, selon le rituel de son industrie. Il connaît le flux et le
-reflux de l’or entre les mains fébriles et, des vices ambiants, extrait
-des rentes, comme d’une portée de lapins. D’un coup de palette ou de
-râteau, il exécute les arrêts du hasard--nul frisson n’avivant son
-masque saturnien. Lorsqu’il mêle, indifférent, les lourdes portées de
-cartes, lorsque d’un art prestigieux, il enchevêtre les séquences, ou,
-correctement les étale sur le tapis, aucune terreur ne lui vient de ces
-figures aux poses sacerdotales et farouches, teintes de rouge et de
-noir, marquées aux couleurs du sang et du deuil.
-
-Sans broncher, il adjuge les banques, ramasse ou distribue les enjeux et
-réclame le silence quand les conversations s’élèvent ou que les colères
-s’exaltent. Si quelque malheureux, ne sachant pas encore l’art de tomber
-avec grâce, lacère les cartes après un coup perdu, et les lui jette au
-visage, il ne s’en émeut pas autrement. Le métier veut ça. Seul, il
-n’est pas ivre et garde sa bienveillance d’homme sobre pour tous ces
-malheureux inébriés d’avarice et de fureur. Il sait les jurons que la
-malchance apprend aux gens distingués, le dictionnaire des tripots,
-cette langue bête et puante comme le lieu où elle s’éveille, dans
-l’empouacrement du tabac et l’infection de la sueur humaine. Il compatit
-aux superstitions de ces crétins, qui, à l’heure de prendre une main,
-observent des rites fétichistes à déconcerter un bonze. Appliqué à
-ronger l’opulente moëlle de sa sottise, il a pour ses vagissements et
-ses délices des caresses de belluaire présidant au repas des animaux.
-
-Le croupier n’a pas d’âge--peut-être n’a-t-il pas de sexe. Il est
-indifféremment blond ou brun, laid ou beau, jeune ou vieux. Cependant un
-air de maturité ne lui messied pas, non plus qu’un peu de calvitie, sa
-fonction étant grave. Son costume varie à l’infini, depuis la mise sobre
-du gentleman habillé chez Renard, jusqu’aux fantaisies bariolées, sous
-quoi le hideux Alphonse dérobe ses nageoires. Toutefois le goût des
-chaînes de montre et des bagues volumineuses l’accompagne dans ses
-avatars. Quel que soit le milieu où vous le rencontrez, d’amples
-orfèvreries s’accrochent à son gilet ou fulgurent à ses mains noires de
-la crasse des tapis.
-
-Au moral le croupier regorge de paroles et d’intentions débonnaires. Il
-a des encouragements de dentiste poussant à l’extraction: une aménité de
-photographe accommodant le bourgeois. Des vocables d’un indicible
-euphémisme habitent sur ses lèvres. Pour lui, la perte de fortune est un
-«accident», la mort, «un événement bien désagréable». Hors de son
-emploi, il se souvient parfois qu’il est homme et donne satisfaction à
-des instincts paisibles, à ses aspirations bucoliques. Il raffole de
-l’idylle en chambre, suspend à sa fenêtre un jardin de grisette; il a
-des cyprins dans un bocal et sème du réséda au mois de mai. Il comprend
-les calembours et cite des anecdotes. Il a retenu quelques motifs
-d’opérette et les fredonne après souper. Il lit le compte-rendu des
-spectacles à la troisième page des gazettes, s’intéresse aux courses et
-sait mieux que personne de combien de longueurs _Miss Punaise_ à battu
-_Melon III_ dans la dernière réunion de Chantilly. Curieux des choses de
-l’esprit, il fréquente les petits théâtres et perfectionne son français
-par l’étude approfondie des nouvelles érotiques au goût du jour. Et le
-matin, quand le vent froid entrechoque vos membres, ô décavés, quand les
-coqs lancent des appels tragiques et se lamentent avec des voix humaines
-à cette heure du remords, du dégoût, de l’agonie et du suicide; lorsque
-l’affreuse soif des nuits de déveine colle la langue des joueurs et
-parchemine leurs joues, il regagne son logis, et d’un cœur imperturbé,
-sous la pâleur mortuaire de l’aube, suppute le produit de son infâme
-labeur.
-
-Au demeurant, il pense bien. Il est pour l’ordre avant tout et soutient
-la religion.
-
-Les yeux mouillés, le cœur ému d’une allégresse pie, il rêve au temps où
-son épargne lui fera des loisirs, où, béat et monseigneurisé, il
-épanouira sa ventripotence dans le congrès des notables philistins.
-Lorsque cette modération lui défaille et qu’il se sent promis à de plus
-hauts destins, l’avenir n’en reste pas moins couleur de roses et les
-portes béantes devant lui. Son étoile se dégage et, sans encombre, il
-succède à son entrepreneur. Ainsi commencèrent tant d’illustres, à qui
-les grives pleuvent à présent toutes rosées, décrotteurs passés
-millionnaires, et vénérés à l’égal des patriarches dans le monde du
-carton.
-
-La femme du croupier ne se distingue en rien de la bourgeoise ordinaire
-et précoce. Elle fait des enfants, de la cuisine et tout ce qui concerne
-son état. Elle peut être accoucheuse, modiste ou maîtresse de piano.
-Dans les casinos balnéaires, il lui arrive, pendant que son mari
-travaille, d’assister aux spectacles et aux bals, ce qui ne laisse pas
-de jeter quelque émoi dans la sous-préfecture, surprise de tant
-d’immodestie. A part cette débauche, elle vit chez elle en matrone
-romaine. Elle élève sa progéniture, dans les saines doctrines et
-souhaite mourir au milieu d’une postérité d’ingénieurs et d’avocats.
-
-Dans la vie de province, où la part faite à l’esprit est nulle, où les
-jeunes hommes, privés de maîtresses par le _cant_ des commères et la
-prudhommiaque austérité des parents, ne comprennent guère de l’amour que
-les fangeuses voluptés, dans cette existence somnolente où ne passe
-jamais le _sursum corda_ d’une passion ou d’une idée, le jeu tend toutes
-grandes ses toiles d’araignée. La dame de Pique règne en souveraine et
-le croupier, son féal page, grandit de la bassesse environnante. Le
-pillard lucifuge croît de tous les appétits, qu’il exploite et qu’il
-sert; des griffes, sinon des ailes de rapace viennent à ce chapon; juché
-sur sa haute chaise, il voit défiler sans relâche les habitués du
-cercle, connaît et salue presque _tous ces messieurs_. Il voit les
-affamés qui viennent gagner leur dîner du lendemain fraterniser avec les
-honnêtes personnes en train de perdre leur argent et leur orgueil.
-
-
-
-
-IV
-
-IMPRESSIONS DE TAPIS VERT
-
-
-Au Casino de Bagnères. Le cotillon du bal des Pauvres finissait et les
-dernières figures se déroulaient dans la maussaderie générale, la
-débandade des cavaliers laissés seuls sur leurs banquettes par le départ
-de leurs danseuses. Encapuchonnées de blanc, le corps noyé dans
-l’épaisseur des pelisses de bal et des fichus de blonde, des femmes
-traversaient le grand salon d’un pas frileux et rapide comme si le vent
-du matin eût déjà mordu les places nues de leur chair. Au dehors, des
-roulements de voitures s’éloignaient, mêlés au claironnement des coqs,
-au tintement obstiné d’une cloche conventuelle sonnant le lever des
-religieux. Un rideau soulevé montrait à une fenêtre la tache grise de
-l’aube. Les flammes du gaz défaillaient dans les lustres enguirlandés de
-traînes de lierre, dans les girandoles où se fanaient des sorbes en
-bouquets. Une impalpable vapeur enveloppait les choses d’un brouillard
-subtil couvrant d’une teinte uniforme de poussière les couples attardés
-dans la débâcle de la nuit. Et c’était dans la salle maintenant trop
-vaste, une odeur fauve et troublante, un effluve de fleurs brûlées par
-la sueur des poitrines et la chaleur des haleines, un fumet de champagne
-répandu et de parfums évaporés. Sur la scène que masquaient de leurs
-végétations frêles des bambous et des phénix, à travers les cloches
-orangées et blanches d’abutilons aussi hauts que des arbres, les
-musiciens éreintés rabotaient avec résignation une valse quelconque.
-Malgré l’ennui croissant on dansait encore. Le conducteur du cotillon
-gravement distribuait les accessoires, consultait de temps à autre une
-note écrite sur un carnet de bal. Les commissaires de la fête, une
-cocarde bleue à la boutonnière, causaient dans l’embrasure des portes,
-riant très haut, la verve chauffée par le vin de Bordeaux municipal. Par
-une portière ouverte, apparaissait en pleine clarté, le pillage du
-buffet, la déroute des bouteilles vidées, tandis qu’au centre de la
-pièce, avec sa nappe éburnéenne et son surtout de fleurs, une grande
-table s’offrait aux soupeurs attardés.
-
-Seul, en un coin, perdu et comme absent, un jeune homme somnolait dans
-une attitude veule, le dos au mur. Les jambes pendantes, le claque
-glissé à terre, dans un avachissement d’ennui, il attendait la fin du
-bal, sans doute pour manger. Il était entré dans le salon de danse avec
-une poignée de joueurs décavés et affamés, expectant pour se faire
-servir, l’invitation de quelque obligeant ami. Et comme la sauterie ne
-s’achevait pas et que les intrépides menaçaient de la prolonger pendant
-une heure ou deux, avec un beau sans-gêne, il travaillait à s’endormir.
-
-Petit, court, la tête au niveau des épaules, il étalait dans toute sa
-hideur, un joli visage d’imbécile aimé des femmes, avec sa moustache
-blonde, ses yeux de lin aux paupières sigillées et l’enfantine douceur
-de son sourire bête. Une graisse de volaille morte, empâtait ses joues
-aux paupières meurtries, enflait ses membres gourds. C’était un habitué
-des tapis verts, une figure continuellement rencontrée dans les tripots.
-Hétéroclite et vague, il passait plus effacé qu’une ombre parmi les
-comparses du jeu. Un des premiers à commencer la partie, il ne se
-retirait qu’à l’heure où les garçons du cercle éteignent les quinquets;
-une déveine tenace le poursuivait. Pendant des mois entiers, il perdait
-en détail les sommes qu’il empruntait de tous côtés. Avec une abnégation
-infinie, il recommençait les mêmes coups qui rataient invariablement,
-sans une plainte, sans une colère, sans une de ces fulgurations de dépit
-qui secouent en des spasmes rapides les joueurs les plus stoïques,
-mettant des flammes dans leurs regards et des lambeaux de chair à leurs
-ongles. Il n’en voulait pas à la fortune de lui être mauvaise, ni à ses
-vices de l’appauvrir.
-
-Malgré tous les déboires de son existence, il gardait la foi des
-lendemains, l’espoir d’un retour de chance qui le vengerait. Et souvent
-les derniers restés du funèbre «chemin de fer» qui se joue à quatre
-heures du matin, les combattants de cette lutte d’idiotie où chacun ne
-songe qu’à enfoncer un peu plus son voisin pour se refaire, avaient été
-surpris d’entendre sa voix flasque dire paisiblement: «Nous nous
-rattraperons bien quelque jour. Nous finirons aussi par trouver une
-main. Et puis, à quoi ça sert-il de se faire du mauvais sang?»
-
-Cette invincible confiance lui avait valu le surnom sous lequel tout le
-monde le désignait et que ses amis de Casino lui donnaient carrément,
-sans qu’il s’en fâchât. On l’appelait le _Monsieur qui attend une main_.
-
- * * * * *
-
-Son histoire était connue de tous et lui-même la racontait volontiers.
-C’était inepte, triste et sale comme la vie. Après avoir scandalisé
-Bordeaux, la ville des cravates blanches, où son père gagnait
-passablement d’argent à fabriquer du Château-Laffite dans les prix doux
-et avoir affiché une liaison ignoble, au point que sa famille avait dû
-le chasser, il traînait sa misère et ses amours, dans tous les recoins
-des Pyrénées. La bohême des villes d’eaux, le renouvellement de ces
-milieux cocasses, l’abritait un peu, lui permettait de demander au
-baccara de quoi payer l’auberge de l’exil. Mais les cartes n’étaient pas
-prospères, les notes chômaient longtemps et les hôteliers assaisonnaient
-d’insolences les repas qu’ils lui servaient. Heureusement il avait le
-cœur et l’appétit robustes et ne se décourageait pas pour si peu.
-Partout il était chez lui et perpétuait ses installations, habitué aux
-vides que creusent, dans les stations thermales, les saisons
-finissantes, acharné jusqu’au dernier jour à subjuguer la fortune. A
-Cauterets, à Luchon, à Bagnères, partout où, sous couleur
-d’hydrothérapie, on tripote du carton et l’on soupe avec des filles, il
-s’éternisait, dînant aux tables d’hôte, se gargarisant aux buvettes,
-expliquant aux nouveaux venus les paysages et les douches de l’endroit.
-Cela durait depuis des années. Depuis des années, aussi, il remorquait
-cette maîtresse par qui ses déboires avaient commencé, une grande brune
-laide, fanée, sans race et sans grâce, dont le nez suintait sous un
-enchifrènement perpétuel et qu’il adorait. C’était pour elle qu’il
-s’était condamné à tant de grotesques souffrances, qu’il avait répudié
-toute vergogne, frayant avec les grecs, tutoyé par des croupiers, si
-déchu que même dans le monde des joueurs, on le prenait en pitié. Et ce
-crucifié d’amour gardait parmi tous les hasards sa sérénité stupide de
-gros bébé. Sans le sou, ne possédant pour vivre que l’argent des cartes,
-il en était venu à garder les louis que «sa femme», ainsi qu’il la
-nommait, glissait parfois, le matin, dans son gilet. L’opprobre et la
-rancœur des choses qu’il vivait, ne mordaient pas sur lui. Dans la
-détente de son orgueil, dans la fuite de toute volonté, il se plongeait,
-comme en un bain d’indéfectible repos. Le pain de la douleur lui
-profitait.
-
- * * * * *
-
-Mais une fanfare jaillit de l’orchestre subitement réveillé. Le cotillon
-était fini. Deux par deux, les couples défilaient pour la promenade
-finale, armés d’engins charivariques, mirlitons, crécelles, trompettes
-et violons à quatre sols. Sur un signe du conducteur, les pistons
-attaquèrent la marche du Prophète et ce fut un vacarme épouvantable qui
-jaillit de toute la salle, accompagnant le thème auguste de Meyerbeer.
-
-
-
-
-V
-
-BOURGEOIS DE BAGNÈRES DE BIGORRE EN 1886
-
-
-J’ai sous les yeux cette furieuse estampe de Rembrandt: Saint Jean dans
-le Désert. Un plateau cendreux, aduste, et comme vitrifié par endroits,
-que surplombent de noires falaises. L’aride et le nu du roc vif, sans
-eau ni végétal. Un peuple éreinté de sommeil, prostré devers le sol,
-regardant avec des yeux vides l’halluciné qui le harangue. Debout, sur
-un mamelon effrité, le précurseur clame son rêve messianique, insoucieux
-de toute chose hormis de l’idéal. Le souffle de la mort rétracte ses
-lèvres d’où fulgure sur le vieux monde l’orage des malédictions. Son
-maigre corps, serré dans une loque, le capuchon nimbant sa tête creuse,
-le geste fanatique et bourru, tel surgit, en sa laideur fiévreuse,
-l’ancêtre des moines tourmenteurs!
-
-A vrai dire, près d’un tel homme, le père Janvier semble un peu terne et
-le comte de Mun tout à fait idiot.
-
---Qu’importe à l’ascète l’horreur brûlante de sa tanière, l’obtuse
-indifférence des auditeurs! Une voix lui parle. Hors du contingent et du
-concret, l’extase le ravit. Un dieu l’emporte vers les cîmes, lui
-découvre une justice nouvelle et, huées du farouche Thabor, les hordes
-noires des Barbares à venir, les destructeurs de toute harmonie sociale
-et de toute beauté.
-
-Au premier plan, dans une lumière--on dirait--apaisée, trois bourgeois
-pérorent avec un dégoût manifeste, improuvent ces ardeurs de colère et
-de foi. Leurs vêtements sont amples, levés dans des étoffes opulentes et
-durables--et faits d’un air cossu qui, d’abord, les signale pour des
-gens arrivés. De larges tiares, copieuses en broderies, cerclent leurs
-tempes grisâtres et leur personne entière montre un air de délibération,
-effet de la richesse autant que de l’estime où chacun les tient. Pour
-les visages, rien ne se peut imaginer de plus bassement laid. Pas un
-scrupule d’intelligence ou de passion. Ce sont bien là des marchands,
-inaccessibles à toute vérité d’ordre surnaturel. L’astuce, la
-goinfrerie, la lésine, la sottise poltronne déprimèrent ces faces,
-creusèrent ces rides, ignoblement. A coup sûr, ce sont des gens pieux,
-madrés en leur négoce et qui reluisent aux fins de mois. Aussi de quel
-mépris toisent-ils le mangeur de sauterelles, l’essénien prêchant la
-détestation du riche et la communauté. L’ahurissement du pleutre qui ne
-saisit pas, s’unit en leurs discours à la haine du banquier menacé dans
-son argent. Pourtant, ici, le grotesque domine, le trio de pieds-plats
-fait songer à certaines planches de Daumier, le cruel historien des
-bureaucrates; d’un Daumier gigantesque et promu à la vie sublime du
-grand art.
-
- * * * * *
-
-J’ai retrouvé, sur mainte hure bagnéraise l’expression lamentable et
-caricaturale de mes trois pharisiens. Un arrêté du préfet de police, le
-grand architinclin des belles petites et des chevaliers du râteau, vient
-d’interdire à grand tapage les jeux dits de hasard, dans les stations
-thermales. On a saisi les engins de toute espèce, les râteaux, les
-jetons, les chevaux de bois, les mascottes, ingénieux déguisement de la
-roulette proscrite, et renvoyé à leurs chères études, les filous
-cosmopolites dont se parent les Kursaals. Là-dessus, cris, fureurs,
-malédictions. On se fût cru dans Rama, au temps que Rachel lamentait ses
-enfançons. A Bigorre, comme ailleurs, l’exécution n’alla point sans
-quelque tapage et grincements de dents. Des voix éplorées gémirent chez
-Veaudelet. Polycarpe Remora, dit le bourreau des gueux, Polycarpe dont
-le claque-dents prêtait asile au monde des petits baigneurs, des
-ouvriers et des gens de peine, curieux d’être dévalisés, pleure des
-larmes de crocodile sur son industrie méchamment mise à mort. Le
-tenancier du casino, drapé dans sa majesté de père-noble, tonitrue avec
-les gestes du cardinal Brogni et menace de fermer sa boutique.
-
-L’esprit s’accoutume avec peine à la superlative barbarie d’un pareil
-châtiment.
-
-Quoi! jusqu’à la fin de septembre, les dilettanti de passage ne
-pourraient plus ouïr la _Dame Blanche_ et _Si j’étais Roi_! Le _Grand
-Mogol_, comme _Achilleus_ sous sa tente, disparaîtrait dans les jungles
-de Delhi! Le ténor Dumollard, ce luth, et Mademoiselle Trop-de-lilas,
-cette harpe, résorberaient leurs tons! Et tout cela pour éviter la ruine
-de quelques familles, le déshonneur des jeunes hommes, le désespoir des
-mères, les tragédies boueuses et sanglantes sur quoi les entrepreneurs
-de casinos écrêment leurs profits. A d’autres! Nous prend-on pour des
-faquins? Qu’une femme se noie, qu’un enfant de vingt ans se brûle après
-quelques nuits, où, d’accord avec les croupiers municipaux, les grecs
-ont arraché de ses mains le bien patrimonial, est-ce là de quoi mener si
-grand bruit quand la cagnotte marche et que Monsieur Delaroulette est
-satisfait?
-
-Pour mettre fin à ce scandale, et rendre aux amateurs passionnés de
-musique les organes éoliens qui tant nous ont charmés, les éphores de la
-ville se déboutonnèrent d’une protestation vraiment ingénieuse, où la
-moralité, l’organisation savante et la délicatesse du cercle de Bagnères
-sont exaltées comme il faut. Une localité si bien pensante, en effet, ne
-peut tenir un vulgaire brelan. C’est avec des tarots présanctifiés que
-l’on cartonne sur ses tapis. Un tripot, le casino de Bagnères! Oh! que
-nenni, mais une académie fermée à double tour, aristocratique et pieuse,
-moitié salon, moitié sanctuaire, où l’on ne coudoie que fleurs
-héraldiques, où l’on n’entend que propos à la Champcenetz. Depuis
-l’affaire Tigaud--un gentleman retiré dans sa villa de Poissy--l’on
-garde les cartes comme des infantes. On les environne de précautions
-merveilleusement combinées qu’un escroc de médiocre intelligence les
-peut connaître en un clin d’œil. Le reste n’est qu’un jeu pour l’adresse
-des philosophes à qui d’ailleurs le personnel des tables chaudes est
-toujours prêt à servir du gâteau, malgré l’honnêteté de quelques
-subalternes et la vigilance des ayants-droit. Mais c’est un fait
-indéniable, que jamais un grec ne pénétra dans Bagnères, que ses
-habitants professent une aversion marquée pour la poussette et le louis
-qui tombe, que sa maison de conversation est un site où les mœurs
-s’épurent, en même temps que l’esprit se familiarise avec les
-chefs-d’œuvre escarpés.
-
-Le document de nos «édiles» a trouvé près de l’administration
-préfectorale, un concours d’autant plus suave que des schismes
-politiques divisaient ces pouvoirs. On combla les fossés,--l’on oublia
-les querelles et l’on s’embrassa, comme, après la mort de Juliette, les
-Capulets et les Montaigus. Que les «blaireaux» paient de leur fortune,
-ou même de leur couenne, cette heure bénévole, quel maroufle
-hypocondriaque oserait fronder là-dessus!
-
- * * * * *
-
-Voilà quels événements agitèrent Bigorre et ses faubourgs. Les endroits
-publics regorgent d’yeux écarquillés et de lippes bavardes, commentant
-la décision ministérielle à ne plus finir, proposant avec abondance
-d’ineptes éventualités. Il y a là comme un bruit de grenouillère où
-vient choir un pavé. Seulement au _brékékékeh_ du divin Aristophane
-succèdent des aperçus écœurants de trivialité. Qui l’emportera dans ce
-duel tintamarresque, où la ville, représentée par ses élus, joue le
-personnage de mestre-de-camp! Souhaitons, pour en finir avec ces
-rabâchages, que le monde où l’on triche ait partie gagnée, par l’or ou
-par le fer, et que l’écharpe de Pallas, flotte comme devant sur la Tour
-de l’Horloge.
-
-Et peut-être, un soir, apprendrons-nous--sans chagrin du reste--que les
-vertueux défenseurs de la cagnotte y laissèrent, par la main de leurs
-enfants, quelque formidable rançon.
-
-Alors, les yeux dessillés par une mésaventure personnelle, ils
-comprendront, sans doute, à quel singulier rôle ils se voulurent
-commettre, et que l’ignorance est un crime aussi.
-
-Car enfin que répondraient-ils, ces chevaliers, ces purs, ces
-catholiques, si quelqu’un leur proposait en face de tenir--même par
-procuration--un établissement de filles ou un comptoir de bonneteau?
-
-
-
-
-VI
-
-BULLETIN DE VOTE.
-
-
-_Bagnères de Bigorre, 1886._
-
-J’ai reçu, ce matin, un imprimé de forme oblongue, contenant mes nom,
-prénoms, domicile et vertus, mais d’une réserve charmante, au sujet de
-mes ans. Cela remis par un sergot--irisurbaine--et dénudé de toute
-enveloppe. Mon cœur électoral a tressailli; car vous supposez bien que
-ce papier fatidique, n’était rien moins que la carte m’autorisant à
-circuler sur le trottoir du suffrage universel. Dimanche et quelque peu
-les jours suivants, s’il plaît aux candidats couchés dans le hamac du
-ballottage, les entendoires bagnérais auront à prononcer entre Monsieur
-Troussemêtre, qui en sa qualité d’arpenteur, doit tenir un plan, et le
-docteur Cazalas, jaloux de médicamenter notre belle patrie. A vrai dire,
-je dois beaucoup à ces messieurs, pour le soin qu’ils prennent d’égayer
-les murs de proclamations versicolores. Je n’ai point lu le texte de
-leurs papiers, à cause que le verbe constitutionnel n’entame point, sans
-douleur, ma caboche ignorante. Mais les beaux placards, usités pour le
-raccrochage des suffrageants, amusent l’œil de leur polychromie, et le
-préparent aux oiseaux imprévus, aux étoffes estomirantes, qu’importent
-dans nos murs les Landes et le Gers.
-
- * * * * *
-
-Pour le restant, Bagnères montre la gaieté, d’un champ de betteraves,
-dans un jour brumeux. Le Casino, peu sorti de ses fondations, unit
-agréablement les plâtriers aux dames indigènes, de quoi résultent force
-erreurs et confusions de maquillages. Les comédies fossiles alternent
-dans la salle des fêtes avec les renâclements du ténor sans voix et les
-ingénuités de chanteuses quinquagénaires. Joignez la laideur crue du
-badigeon, la présence inéluctable des mêmes spectateurs, et vous
-imaginerez sans doute l’allure pénitentiaire de ces divertissements.
-
-L’obstination qui caractérise les hôtes du Casino avec l’inamovibilité
-du répertoire, y donnent une sensation macabre d’ennui rétrospectif. Les
-visages restent les mêmes, allégés d’incisives et soulignés de pattes
-d’oie; les tailles se déforment, et telle qui s’essouffle aujourd’hui en
-des valses commémoratives, bondissait aux rythmes printaniers, voici
-quelque dix-huit ans.
-
-Il sied d’admirer la force d’âme à rendre capable d’endurer après des
-lustres, la _Rose de Saint Flour_ ou _les Dragons de Villars_.
-
-Une autre cause de tristesse est l’absence de joueurs qui fait pousser
-des champignons dans le tiroir de la cagnotte et substitue la dèche
-crapuleuse aux pêches miraculeuses de l’été. L’auguste influence qui
-supprima--fort à raison d’ailleurs--l’inepte pornographie des opérettes,
-devrait bien suspendre aussi le passe-temps de _la Mascotte_, où les
-petits jeunes gens compromettent le repos de leurs nuits et l’avarice de
-leurs ascendants.
-
- * * * * *
-
-Le ciel tout gris, le ciel ouateux d’après l’orage, descend en brume
-fine jusqu’au ras des coteaux. Les blanches routes aux candeurs
-marmorales ignorent les sveltes promeneuses et le gai fracas des
-excursions. Un petit âne chargé de bois, un pâtre sur le chemin de
-hautes bergeries et dans leurs tape-culs, les courtiers d’élection,
-promenant la sottise au grand air, voilà pour le paysage. La campagne
-s’endort au clapotement des eaux troubles, au gargouillis des branches
-égouttées. La pluie incessante avive et rajeunit le ton laqué des
-feuilles, depuis le vert noir des aunes, jusques au pâle argent de
-l’osier.
-
-Et c’est une gloire verte des bois et des prairies, des gazons où
-s’enorgueillit la claire dentelle des frênes, la découpure savante des
-yeuses, la pourpre jaune des sorbiers, l’aile tremblante des sycomores.
-Renaisse le bon soleil, ami des plantes et des hommes, le soleil qui
-fait bourdonner aux blessures des chênes les scarabées de lapis et d’or!
-Renaisse le bon soleil et tremblantes dans leurs robes de printemps, les
-belles dames inscriront sur les hêtres débonnaires des chiffres de
-jeunesse et de coquet amour.
-
-
-
-
-VII
-
-CONCERT NOCTURNE
-
-
-Hier au soir, dix juillet, la moleskine officielle appesantie de visages
-autochtones, un gros d’artistes lyriques préludaient à leurs
-glapissements par l’exécution de _Madame Angot_, cette primeur!
-
-Heureusement, ce soir-là, des pentes de _Salut_ aux chênes de
-_Labassère_, les arbres étaient mouillés de clair de lune. Sous le
-couvert des frênes, le long des rus bavards entre les pieds de menthe,
-un orchestre de parfums menait le branle des esprits.
-
-Au plus haut des frondes étagées, à travers les rameaux qu’empreint un
-bleu phosphore, des lampes sidérales clignotaient, vertes comme des
-émeraudes, sanglantes comme des rubis, laiteuses comme l’opale,
-brillantes comme le diamant. L’eau pétillait sous les viornes avec
-toutes sortes de _grupetti_, vocalises et _appoggiatures_, satisfaite
-autant qu’une diva patentée de ce gongorisme musical. Mesdames les
-fleurs en robes de gala, s’asseyaient pour entendre sur les coussins
-verts des prairies. Les narcisses, vêtus de lampas aurore, comme il
-convient à des princesses mythologiques. Les myosotis, en crêpe
-turquoise, passequillés d’or faisaient valoir des grâces de _Keepsake_.
-Les campanules désinvoltes rehaussaient, d’un œil de poudre, leur parure
-de chanoinesses et déferraient de quelques impertinences les
-pâquerettes, ces bourgeoises. Des pensionnats de clématites roulaient
-avec candeur sur la mousse des roches. Les bras nus, la gorge au vent,
-sous les palmes des houblonnières, les églantines riaient aux scarabées
-audacieux et corrects, à leur beauté bête d’officiers vainqueurs.
-
-C’était une merveilleuse assemblée et digne en tous points du spectacle
-attendu. Le gong des crapauds annonçait les entr’actes. Une escorte de
-lucioles ramenait à leurs carrosses les belles invitées, piquait dans
-l’herbe mille torches vivantes.
-
-A vrai dire, la fête manquait un peu de cette animation chère à nos
-joviales compatriotes et maintes corolles spéciales à leurs chapeaux ne
-l’honoraient point de leur présence. Mais ce sont là des revers sur quoi
-l’on se résigne volontiers.
-
-On ne saurait imaginer d’ailleurs, exécution plus triomphante, auditoire
-plus recueilli. Dans son duetto avec la fontaine, le rossignol provoqua
-des élans d’admiration, nonobstant les épigrammes d’une chevêche
-lettrée, adverse à toute espèce de ténor. Le grillon parut abuser aussi
-de son agilité sur le _forte piano_ et prolonger outre mesure ses
-dislocations. Une vieille cigale, son amie, l’excusa sur ses mauvaises
-mœurs, et que depuis la fenaison, il se grisait chaque jour
-abominablement.
-
-Les pieds poudreux, un brin de chèvrefeuille aux dents, l’oreille pleine
-de souffles harmonieux et la poitrine élargie aux brises de l’été, vous
-ouïrez demain la symphonie lunaire, vous boirez aux calices patents le
-vin fantasque de la nuit.
-
- «_De la nuit, Vierge Mère impalpable qui baigne
- Tous les jeunes émois de ses silences gris_»
-
-et vous ne me demanderez plus quels couvreurs en retrait d’emploi, quels
-mineurs matrinicides, chantent, de huit à onze, la mère Godichon, sous
-peine d’être classés bien au-dessous des mollusques gastéropodes, au
-niveau des lecteurs de M. Georges Ohnet.
-
-
-
-
-VIII
-
-FÊTE NATIONALE
-
-
- «_Un beau soleil a fêté ce grand jour_»
-
-comme au temps de la première manifestation, lorsque ce pauvre
-Flesselles, se chargea de fournir le _sang impur_. Les échevins
-bagnérais ont témoigné de leur fidélité monarchique par une singulière
-abstinence de pétards. J’avoue pour mon compte, adhérer petitement à ce
-jeûne pyrotechnique. Quel que soit le culte en exercice, il ne me
-déplaît point qu’on le récrée de fusées volantes. Cela repose un peu de
-la conversation des naturels. La Sainte-Cécile et l’Harmonie des
-pompiers ont alterné leurs fanfares exquises de civisme et d’éclat. Un
-des principaux éléments de nos réjouissances nationales, j’entends
-l’intoxication par les alcools, n’a point failli dans ce beau jour, que
-j’appellerai volontiers la _Saint Pochard_, si le premier janvier
-n’était baptisé la _Saint Concierge_, depuis longtemps.
-
- * * * * *
-
-Les embellissements du Casino marchent avec lenteur, en dépit de la
-canicule. Soigneusement épilé de tout feuillage, le parc offre l’aspect
-gracieux d’un steppe au grand soleil. Par contre, aux jours de pluie,
-les talons s’impriment en boue de la façon la plus marécageuse qui soit.
-Les scies grincent dans la pierre et la truelle sévit, comme aux beaux
-temps de la concession. Un progrès toutefois s’impose en ce jardin:
-c’est de complanter la maîtresse pelouse avec des tessons de bouteilles,
-relevés çà et là de quelques plumeaux touffus, à l’ombre de quoi, l’on
-acclimaterait aisément la vipère bérus et le serpent à sonnettes.
-
-
-
-
-IX
-
-BAGNÈRES DE BIGORRE
-
-
-_2 septembre 1886._
-
-Notre petite ville si riante au cours de la saison, montra, ces jours
-passés, une surprenante animation. L’on eût dit, que pour faire accueil
-à ses visiteurs, Bagnères se fût mise en frais de coquetterie, en
-multipliant sous leurs pas, les amusements de toutes sortes. A l’instar
-des grandes stations, notre paisible «endroit» a sa «grande semaine» qui
-ne le cède en rien à celles de Deauville, Luchon, Dinard et tous lieux
-renommés. Aux sportsmen, la Société des Courses offre une réunion
-embellie par tout ce que les haras pyrénéens recèlent de gentilshommes;
-aux favoris de Terpsichore, la mairie donne, dans les salons princiers
-du Casino, des bals d’une rare magnificence, où l’éclat des toilettes
-rehausse encore le choix du personnel; aux amis d’une franche gaîté, la
-Commission des fêtes exhibe des mâts de cocagne, avec leur couronnement
-obligatoire de gallinacées en putréfaction; aux babies, le prépotent
-Fauré ouvre l’Eden des sauteries infantiles, ce prélude aux jeux dont
-Tissot écrivit le manuel. Enfin pour les bourgeois, qu’effarouchent la
-dépense et le bruit, nos verdoyantes promenades se parent de leurs plus
-clairs soleils. Mais, par-dessus toutes les attractions, celles du luxe
-comme celles, non moins pénétrantes de la nature, le «clou» des
-réjouissances fut la cavalcade en masques, organisée par quelques jeunes
-fashionables, d’accord avec les notables commerçants.
-
-Notre compaing en journalisme, M. Ignace Papulard, que les graves soucis
-de la vie publique n’empêchent point d’être tout à tous et d’entendre,
-mieux que personne au monde, ces sortes de passe-temps, a droit à
-l’hommage de notre gratitude. Il y a dans M. Papulard--comme dans
-César--du dandy et du chef d’armée. C’est pourquoi nous le voyons si
-merveilleusement propre à gouverner les masses, dans un but de conquête
-ou de simple agrément. _Dux!_
-
-Donc la chevauchée à laquelle se complurent nos compatriotes et leurs
-amphitryons, naquit d’un sien concept, uni au désir de quelques éphèbes
-cagneux, jaloux d’exhiber, en tutus roses, leurs secrètes difformités.
-Le succès décora leurs efforts et la recette--nous dit-on--atteignit un
-chiffre inespéré. Qu’ils goûtent la pure joie d’adoucir quelques
-misères; la journée fut deux fois bonne, pour le plaisir et pour la
-charité.
-
- * * * * *
-
-Les étrangers affluent dans nos murs: le modeste «congé» coudoie
-l’élégante Parisienne, les Thermes sont forcés de débiter les eaux
-ménagères, pour satisfaire à l’incroyable empressement des baigneurs.
-Personne d’ailleurs ne paraît s’apercevoir de la substitution.
-
-
-
-
-X
-
-SUPPRESSION DES JEUX
-
-
-L’on a fort épilogué, touchant la décision du préfet de police par quoi
-le cercle chôme depuis huit jours. Certes rien n’est plus moral que de
-combattre la funeste passion du jeu, dans les municipes voisins et d’y
-protéger contre les écornifleurs, la ponte bécassière. Mais une telle
-mesure est inapplicable dans Bagnères où l’on entoure les joueurs d’une
-véhémente probité. Aussi, malgré les récriminations de quelques esprits
-grincheux, malgré certaines déclamations dictées bien plutôt par de
-basses rancunes que par la soif du vrai, nous n’hésitons pas à
-redemander, la réouverture du boudoir à tapis vert.
-
-Le cercle du Casino est l’habitacle d’un monde choisi, avec lequel on a
-tout bénéfice à perdre quelque somme. Pour notre part, nous avons
-distribué, dans l’espace de deux ans, la bagatelle de 20.000 louis aux
-diverses réunions florissant alors dans notre bonne ville et quand nous
-songeons aux fruits que nous retirâmes de ce faible débours, il nous
-vient une confusion d’avoir si chichement payé. Ce prix dérisoire nous
-valut quelques-unes de nos meilleures relations: la familiarité de
-Gaspard le Huron; le shake-hands du vénérable Escarmouche; le droit de
-tutoyer Martin et de recourir à l’obligeance de P. Tapa, le plus
-serviable des hommes--au denier deux. Pas une crapule n’a gîté dans
-Bigorre, au cours de ces nuits-là; pas une arsouille, pas un truand, pas
-un marlou, près de qui je n’aie connu la philanthropique douceur de
-prendre place, en attendant la main. «_Homo sum_...» Pas un goujat qui
-ne m’ait soufflé son brûle-gueule au visage! Pas un nigaud qui ne m’ait
-abreuvé de sornettes! Pas un croupier qui ne m’ait salué par mon nom!
-
-De telles acquisitions contre une misérable dépense! N’est-ce pas tout
-profit pour le récipiendaire et, comme disait Gavarni «beaucoup
-d’honneur pour son argent.» En vérité qui se voudrait plaindre? Quelque
-bardache, tout au plus.
-
- * * * * *
-
-Les représentations théâtrales poursuivent d’un cours égal leur
-triomphante carrière. La troupe lyrique et celle de comédie (_amant
-alterna camenæ_...) charment les doubles échos de la bonbonnière Saint
-Jean et de la salle des Fêtes. Ne reculant guère devant les
-sacrifices--même périlleux--quand il s’agit de l’art et de ses abonnés,
-M. Fauré nous révéla naguère un ouvrage inédit, ou peu s’en faut, dont
-l’originalité, la fantaisie et la verdeur nous ont su procurer une
-jouissance artistique aussi vive qu’inattendue. La chose est, sauf
-erreur, baptisée, _Les Dragons de Villars_ et passe communément pour une
-œuvre posthume d’Hector Berlioz. Dans cette partition, d’un style
-harmonieux et coulant, abondent les motifs aisés à retenir. Aussi
-avons-nous ouï sans trop d’ébahissement des chœurs de jeunes hommes
-aboyant à sa sortie
-
- «Je me disai... ai
- Quand tu passai... ai».
-
-D’autres partitions de moindre importance, des vaudevilles à foison, des
-drames par centaines et des saynettes par milliers; une fête nocturne
-dans les jardins du Casino, de quoi le besoin se fit sentir du jour où
-la température basse permit d’espérer une moisson flatteuse de
-bronchites et de rhumes de cerveau: tel est en résumé le bilan des
-allégresses bagnéraises. Soyons fiers et bénissons avec nos hôtes le
-sagace cornac auteur de ces loisirs.
-
-
-
-
-XI
-
-OUVERTURE DE LA CHASSE
-
-
-_Bagnères de Bigorre, 7 septembre 1886_
-
-L’ouverture de la chasse exécutée par un lutrin d’acéphales, peuple de
-résonnances imbéciles les coteaux et les bois. La vénerie au petit pied
-est à coup sûr un des moyens topiques dont use la classe moyenne pour
-faire patente son incurable stupidité. Aucun spectacle n’est plus idoine
-à éjouir les quadrupèdes de tout pelage que l’aspect d’un huissier en
-tenue de guerre, ou le ventre d’un tabellion bedonnant sous son carnier.
-J’imagine que les oiseaux de divers ordres garés des fusils maladroits,
-s’esclaffent aux dépens des boutiquiers cynégétiques. Le hérisson débite
-au lièvre maintes pointes, touchant les gabatines qu’il leur donna; le
-connil, cette crapule forestière, leur fait la nique au bord des haies;
-le geai les siffle, et le chat-huant les vitupère; la bécasse prend en
-pitié la niaiserie de leurs apophthegmes; et du creux des châtaigniers,
-la buse en parle à l’émouchet, son compère.--Eux, vont toujours, sans
-même soupçonner l’ironie des bêtes et des choses; la grimace
-cachinnatoire du soleil goguenard qui leur bleuit la trogne et
-vermillonne leur sinciput.
-
-Puis le soir tombe et les bestioles vengées se livrent sans contrainte
-aux passions affectives, dont Toussenel les a si libéralement
-gratifiées.
-
-Celui de tous les écrivains qui s’est le plus attendri sur les
-déjections naturelles, j’entends le père Michelet, n’a pas manqué
-d’attribuer aux moindres volatiles de suprêmes amours et de rares
-pensers. Volontiers, il s’extasie sur la vaillance des guêpes et le
-grand cœur des pingouins... Sans communier aussi largement de l’âme des
-choses, nous ressentons un fraternel émoi pour tant d’innocentes et
-gracieuses formes de la vie. Les oiseaux surtout, amis de la chaumière
-et du labour, portent une grâce augurale et pour ainsi dire sacrée. La
-caille, au plumage couleur de terre et de blé; le virevent, qui fuse le
-long des saulaies comme un éclair d’émeraude et de lapis; la perdrix, si
-délicatement fourrée d’une peluche bleuâtre où saignent des gouttes de
-corail; et par-dessus tous, la vaillante alouette qui porte au plus haut
-ciel l’allégresse des laborieux matins, ne sont-ils pas la voix même, le
-chant humble et doux du terroir natal?
-
-Je ne pense pas que ces considérations empêchent Messieurs les chasseurs
-de tirer au poil et à la plume, ni les maîtres-queux d’étendre leur
-butin sur de fines rôties. Nous déplorons seulement que la chair humaine
-n’ait point la saveur du lapereau, sans quoi nous proposerions à
-quelques snobs galipoteux, de remplacer les victimes ailées dont nous
-nous délectons.
-
- Le dernier feu s’éteint sur la lande embrumée:
- Plus de flamme aux carreaux, aux toits plus de fumée.
- La note des crapauds vibre, seule, et la nuit
- Sous ses voiles de crêpe endort ce faible bruit.
- Les étoiles ne sont pas encore allumées,
- Silencieusement des brises embaumées
- Passent sur le sommeil des moissons et des bois;
- Une clarté se pose au faîte blanc des toits
- Et de taches d’argent sème la terre brune:
- Voici qu’à l’orient, là-bas, monte la lune.
-
- * * * * *
-
-Le premier bal de la ville, commencé lugubrement, a secoué peu à peu son
-allure mortuaire et jusques vers l’aurore, papillonné clopin-clopant.
-Quelques gracieuses femmes, un soupçon de toilettes, les valses
-émergeant de bambous tout en fleurs, l’or du gaz sur les moulures
-pâtissières, en la salle dite des Fêtes, cela ne suffit point à
-galvaniser l’ennui dont Bagnères affadit ses visiteurs. Certaine robe
-d’un provincialisme excessif suscita de courts élans de gaieté, fournit
-aux désheurés du lendemain, le motif d’une agréable conversation. L’on
-rapporte que plusieurs convives autochtones portent encore du mal au
-cœur, pour s’être ingurgité sans mesure, l’orgeat gratuit et les
-sandwiches sébacées des festivals municipaux.
-
-
-
-
-XII
-
-IMPRESSION DE MID-SUMMER
-
-DU VAL DE PAYOLLE, LE DIMANCHE DE LA SAINT JEAN D’ÉTÉ
-
-
-Décortiqué, l’aubier fendu sous des coins ligneux, le pin surgit entre
-les pals qui l’étançonnent, mitré de fleurs, chappé de branches avec
-l’appareil d’un fantôme roi.
-
-Un orage fermente dans le ciel, torpide, rubéfiant l’azur de tonnerres
-avortés. C’est la pesanteur des midis électriques, aggravée aux fades
-exhalaisons des tilleuls. Ferments d’alcôve où se souvient le musc des
-chevelures, frissons du rut universel, orgasme des sèves pâmées si
-lourds aux poitrines humaines.
-
-De vers le ponant, aux fins de l’horizon, une rougeur étale, un abîme de
-sang cuivreux où se détermine en silhouette l’ogive mince des peupliers.
-En haut, le bleu lucide, l’onde claire d’un outremer déjà pâli. Des
-hirondelles incisent de leur aile noire les volutes pourpres des nuées.
-Tragiques, des flammes s’écroulent du zénith à l’occident. Et, dans une
-seule apothéose, vers l’incendie astral qui s’effondre et s’échaffaude,
-monte, d’abord fumée, l’embrase inepte et glorieux du _haillat_[2].
-
- [2] Haillat, bûcher, en dialecte gascon.
-
- * * * * *
-
-La foule stupide comme il convient. Des avoués sont venus là, concomités
-de leurs épouses, flanqués de leurs marcassins. Des guenipes aussi
-professionnellement. Des blousards--maternels avec excès--érigent à
-pleins bras leurs mômes englués de morve et de sucre en bâtons.
-
-Bannières en tête, chantres au flanc, voici le clergé nasiférant des
-cantiques. Autour du bûcher les vicaires génuflectent, goupillonnent et
-saluent, tandis que le célébrant à grand renfort d’allumettes, provoque
-l’étincelle paresseuse à jaillir. Un nuage se tord, écharpe grise lamée
-brusquement de stries écarlates. Des feuilles de buis vert claquent et
-pétillent, s’enchevêtrent en sequins d’or. Sur le tronc voué ruisselle
-un baume incandescent, qui le dévore. Les chantres suffoqués renâclent
-l’hymne de Guy d’Arezzo, le verset à doubles croches où ce moinillon
-inoccupé harponna «l’ut-ré-mi-fa-sol» tant douloureux aux enfances bien
-nées.
-
-Un ecclésiastique myope que le brasier roussit quelque peu, s’évertue de
-ramener son surplis en arrière. Les voyous se culbutent afin d’arder au
-brandon public les thyrses dont ils vont sur l’heure, effarer mesdames
-les bourgeoises en souci de leurs mollets.
-
-Et, dans le ciel où rougeoient des flammèches emportées dans le ciel
-métallique et fumeux comme une forge éteinte, dans le ciel où grandit
-l’impérissable amour, éclate, sur la cohue imbécile, le rire vengeur des
-anciens Dieux.
-
- * * * * *
-
-Un âpre soleil darde sur la garrigue ses obliques rayons. La brande
-verte et rose dort immobile dans les silences de midi. Seul, le claquet
-des grillons scande les minutes chaudes--horloge de l’été. Au loin vers
-la montagne, dans le val où badine quelque source, tremble au sommet des
-aulnes un brouillard évanoui. Massives, érigeant en plein ciel leurs
-arêtes d’acier bleu, les vastes Pyrénées enclosent l’horizon. Tours
-crênelées, flèches de cathédrales, coupoles imbriquées d’argent,
-toitures monstrueuses d’une cité pélasgique, les lourdes cîmes
-échafaudent par la rude clarté leurs dômes prestigieux. Dans l’azur nu,
-invisible presque, le tournoiement d’un vautour. Une couleuvre, par
-instants, rampe sous la bruyère avec le bruit sec du papier froissé.
-
-Et le pastour, dont les sabots tintent pesamment sur la route
-empoussiérée: le compagnon fourbu; le tourlourou convalescent, le
-porte-balles qui vend aux filles de ferme des bréviaires d’amour, hument
-avec transport l’incandescente beauté de la nature, cependant qu’au bord
-du fossé où volète la mésange, le villageois, en pleine lumière, touche
-les bœufs assés, d’un mouvement pontifical.
-
- * * * * *
-
-Sur la table un faisceau de lys. Chair florale près de quoi la chair
-vive s’humilie, nacre odorante à dépriser le vernis des coquillages. Ni
-feuilles, ni rameaux. La tige d’un vert blême ostente cet émail où--vol
-d’insectes mordorés--posent les étamines. Nulle innocence, d’ailleurs,
-malgré le symbolisme goîtreux des processionnaires. L’orgueil d’être
-blanc--tel un soleil de juin;--le faste des parfums trop généreux pour
-nos désirs.
-
-Superbes, d’une gloire laiteuse en la buire de Venise, les corymbes
-liliaux versent le plein été aux choses familières. Comme les bergers du
-Cantique, le Souvenir se repaît entre leurs dons. Emmi l’ombre où
-sussurre--inquiet--l’appel des aromates, renaît l’effluve des charmilles
-antérieures, le givre des longs soirs à travers d’autres branches. Les
-baisers fleuris de troènes, les cheveux constellés aux pâleurs des
-jasmins pernoctent, doux sabbat de la jeunesse fugitive.
-
-Par la fenêtre, un coin d’éther crépusculeux, estompé l’on dirait, de
-gaze noire. Le parterre noyé d’obscur, sans un bruit d’ailes ou de pas.
-Au loin, l’harmonica solitaire des crapauds exaltent Vénus qui rit à
-leurs yeux de topaze, et sur l’arête des ormes, se lève coruscante.
-
- * * * * *
-
-Crépuscule, mais imprégné de jour, où défilent endimanchées, les
-ménagères de l’endroit. Rasés bleu, les membres gauchis dans leur vêture
-de cadix, les mâles fument sur la place de l’Eglise, en attendant
-souper. Une fuite d’encens traîne sous le porche ouvert. Des béguines,
-symétrisant les chaises bousculées par la débâcle de vêpres, glissent,
-falottes entre les saints peinturlurés. C’est dans la nef, qu’épargne la
-rousseur de l’heure, un bleuissement de paradis, une Avallon campagnarde
-éclose aux fraîcheurs des bénitiers.
-
-Mais, plus rude, avec son fumet de simples écrasées, la moisson
-lithurgique imprègne d’âcre miel les rues de la bourgade. Roses bénites,
-lys sacrés et le fenouil qu’aima le Syrien Adonis, les herbes de la
-Saint-Jean évaporent sous les toits rustiques, leur ardente fenaison.
-
-Parmi ses glauques cheveux d’ondine, la nigelle aux yeux pers sème des
-nœuds de turquoise. La feuille trilobée des ancolies supporte avec
-fierté des campanes d’améthyste. Les daturas, les molènes velues, les
-euphorbes aux pétales virescents, les digitales assassines, bandent
-leurs piques mal famées et, noir de suprêmes venins, l’aconit fait
-craquer sous les sabots de frêne, ses cassolettes plutoniennes.
-
-Amère saveur des plantes! Breuvage de l’été qu’affadit à peine le
-nauséeux encens! C’est la veille où, par les hautes prairies, les jeunes
-hommes se baignent aux lustrales rosées, invigorent leur puberté dans la
-communion des choses. Les fontaines débordent, la fougère mûrit. Le
-village latin, célèbrera, ce soir, ses païennes et vivantes origines. A
-moins que, nantie de quelque billon, la jouvence locale ne se rue au
-café du Sud-Ouest, présentement illustré par les intermèdes et chansons
-de Mlle Pépita, romancière excentrique à l’instar de Paris, comme en
-témoigne, avec déférence, l’aboyeur public,--très digne--après un
-roulement de son tambour enchifrené.
-
-
-
-
-XIII
-
-PORTRAITS DE FAMILLE
-
-
- Le père Chose éteint le feu
- Et pour qu’aucun valseur ne lampe,
- Renverse le thé dans la lampe.
- Ses enfants le voudraient bien feu.
-
- Dindonnus semble un jeune Dieu
- Peint sur le mur, à la détrempe:
- Son crâne est la pomme de rampe
- Chère à Philippe de Grandlieu.
-
- Près de Clary-Bell qu’on assiège
- Dindonna, hors d’un bain de siège
- Fait de musc et de néroli,
-
- Se comprime le métatarse.
- Son corset de bourre est empli:
- C’est une dinde avec sa farce.
-
-
-
-
-XIV
-
-BALLADE
-
-EXÉCUTÉE EN RIMES PARNASSIENNES A LA LOUANGE DU DRAP BOSVIEL
-
-
- Chœurs bondissants par l’oréas neigeuse,
- Faunes velus, thyades aux bras blancs,
- Vous qui menez la cordace orageuse,
- Des antres sourds aux pics étincelants
- Et qui, le soir, sous les rameaux tremblants
- Mêlez vos voix au crotale sonore,
- Je veux chanter, en un rythme de miel,
- Le drap vainqueur, le drap essentiel,
- Le drap cossu dont Bigorre s’honore:
- Le meilleur drap est celui de Bosviel.
-
- Bosviel n’a pas la mine avantageuse.
- Son ventre gros bedonne et sort des plans,
- Son poil est gris et sa face rageuse:
- Même il a pour nos regards indolents
- L’air abruti des messieurs icoglans.
- Cependant la flamme interne le dore,
- Mais, dédaignant tout chic matériel,
- Il va tissant la laine, sous le ciel.
- Et, sans qu’il soit besoin de Mandragore,
- Le meilleur drap est celui de Bosviel.
-
- Par les taillis ombrés de nuit songeuse
- Le long des bois pleins de parfums troublants
- Nul ne le vit contempler Beseigeuse
- Cueillir des fleurs ou marcher à pas lents,
- Nul moins que lui ne mange d’ortolans.
- Il parle peu, sans nulle métaphore,
- Il aime mieux Gothon qu’Alaciel
- Et des bourgeois, sort providentiel,
- De cornes d’or, son front plat se décore,
- Le meilleur drap est celui de Bosviel,
-
-Envoi
-
- Prince, Carrère est beau comme Ariel,
- Et l’oncle Uzac se teint avant l’aurore,
- Turon fournit l’onguent mercuriel.
- Mais, de Dunkerque aux montagnes d’Andorre,
- Le meilleur drap est celui de Bosviel.
-
-
-
-
-XV
-
-A SEULE FIN D’EXALTER LE TACT DE M. DURAND.
-
-
- Des peintr’ étaient à la campagne,
- Ils respiraient l’air librement,
- Rêvant de revêtir le pagne,
- Quand débarqua... Marie Durand!
-
- Elle arrivait, vrai sujet Suisse,
- Mettant ses grands pieds dans le plat,
- Etalant un esprit novice,
- Parlant amour, et cœtera!
-
- Les peintres, frappés de marasme,
- Auraient voulu la voir au loin,
- Mais, comm’ ils avaient un’ belle âme,
- A leur table, ils lui offrent’ un coin!
-
-Moralité
-
- Quand vous irez à la campagne,
- Point n’en parlez à un M. Durand;
- Allez, revêtissez le pagne
- Et respirez l’air librement.
-
-
-
-
-XVI
-
-BALLADE
-
-POUR EXALTER LES MELONS SURHUMAINS DE MONSIEUR GAGA
-
-
- Il n’en est pas de plus sucré
- A Gambaiseuil, aux Yvelines,
- A Grosrouvre, Neauphle ou Méré.
- Les compotes, combien câlines,
-
- Que fomentent les Ursulines
- Et que Tanrade prodigua
- N’ont pas de douceurs plus félines:
- C’est l’œuvre de Monsieur Gaga.
-
- Il marche d’un air assuré,
- Parmi les couches cristallines:
- Ainsi Van Dick lâche son ré.
- Et les courges, ces orphelines,
-
- Et les endives de Malines,
- Et le myrthe, et le seringa,
- Proclament du val aux collines:
- C’est l’œuvre de Monsieur Gaga.
-
- Lorsque septembre enténébré
- Te pleure, ô Soleil qui déclines,
- Le melon, comme un sein doré,
- Pointe parmi les avelines.
-
- Viens, Brunehilde et toi Zerline
- Et toi, Maure pour qui Pingat
- Aurait ourdi ses mousselines!
- C’est l’œuvre de Monsieur Gaga!
-
-Envoi.
-
- Princesses! que vos mandolines
- Chantent, du Zenil au Volga,
- Ces cucurbites zinzolines:
- C’est l’œuvre de Monsieur Gaga!
-
-
-
-
-XVII
-
-SOUS LES TILLEULS DE BAGNÈRES
-
-
-En Messidor, pendant l’octave de la Saint-Jean, saison amène où les
-bouquets noués d’herbes au ruban mêlent à l’œillet de poète la rose de
-tous les mois, quand le plus humble courtil se pavoise de lys blancs, de
-jaunes soucis et de bleuâtres dauphinelles, quand le rossignol fait ouïr
-encore une chanson de miel (ainsi parlait le bon Aristophane) et qu’aux
-marges des fossés, le ver luisant pour sa vigile d’amour, accroche une
-lampe furtive, la maison rustique et le domaine forestier, la campagne
-avec ses champs, ses prés, ses halliers, ses jardins, ses pâturages et
-ses landes, appartiennent aux Esprits bienveillants dont les travaux et
-les jeux ne se déroulent que dans la paix des belles nuits.
-
-C’est le faîte de l’année et la semaine des semaines, où les ciels
-moroses du livide Occident se parent d’une grâce inconnue aux pays mêmes
-du lotus et de l’oranger. Le printemps s’achève et l’été commence à
-peine. Quelques fruits cependant brillent déjà parmi les fleurs, mais si
-légers, mais d’arome si suave, qu’on les prendrait pour des fleurs
-encore sur l’épine du framboisier, aux branches d’où pendent les
-cerises, au vert buisson que la groseille éclabousse d’ambre pâle et de
-grenat.
-
-Shakespeare à choisi cette nuit, la plus belle de toutes, pour y situer
-le rêve féerique de Thésée et d’Hippolyte, d’Obéron et de Titania,
-Nicolas Gogol, ce Virgile du Dniéper assigne même aux conciliabules des
-esprits qui gardent les richesses, des nains qui, dans les blancheurs
-lunaires, décapent leurs trésors depuis que brille l’étoile au soir
-jusqu’au premier chant du coq. Et c’est alors aussi que dans la nuit de
-Walpurgis, apparaît le spectre fatidique du Brocken, que passe au
-claquement des fouets, aux abois des limiers, la chevauchée
-d’Athta-troll avec la fée Habonde et la jeune Hérodias. La forêt des
-Ardennes se peuple de visions et de formes crépusculaires.
-
- _Les anciens loups
- Qui dorment dans la lune éclatante et magique_
-
-trottent devant le Chasseur Noir et la menée d’Hellequin, sous les fûts
-des mélèzes et des pins résineux. Malgré les vieilles maléfiques et les
-chats démoniaques menant leur sarabande au milieu des bruyères désertes,
-cette heure appartient à la sorcellerie amicale, au petit monde
-fantasque et tutélaire dont les caprices, la plupart du temps,
-améliorent le sort du pauvre, du banni, de l’orphelin, du miséreux.
-Nains propices, filandières secourables, corbeaux pareils à ceux de
-Wotan préparent dans les _Kinder und Hausmärchen_ des frères Grimm,
-toutes sortes de bonnes aventures aux porte-besaces, aux infirmes, aux
-enfants malingres, chassés par une marâtre du foyer paternel.
-
-Ces miracles tout naturellement s’épanouissent comme la fleur qui chante
-à l’époque où le soleil entre dans sa première maison d’été.
-
-En hiver, au contraire, les démons de la tempête rôdent parmi les
-ténèbres de la lande. Le vent d’ouest pleure, crie et sanglote, comme un
-chrétien égorgé par des bandits. Le froid, les bourrasques, la nuit
-hostile retiennent près du foyer, dans leur demeure bien close, le
-paysan et le bourgeois. Seuls, vagabondent après le couvre-feu, loin des
-villes et des bourgs, les écorcheurs, les faux-saulniers, les coquemares
-et les mauvais garçons. Beau temps pour le sabbat! Mais aux nuits de la
-Saint-Jean, près des ruisseaux qu’embaument le fenouil, la menthe et la
-reine des prés, sur les pelouses où verveine, sauge et boutons d’or
-passementent l’herbe verte que n’a pas touchée encore la faux du
-moissonneur, des esprits bénins, en attendant l’aurore, mènent danses et
-chœurs. C’est le temps où Dames blanches, _hades_ et farfadets se
-manifestent au pauvre bûcheron, à la fileuse indigente, où la fée et le
-lutin emplissent la huche de farine, donnent de l’esprit au Petit Poucet
-et des robes à Cendrillon.
-
-Le personnel des Contes de ma mère l’Oye, célèbre sa fête annuelle
-pendant ces claires ténèbres du Mid-Summer.
-
-Chaque moment de la belle saison s’est orné d’une parure individuelle,
-d’un parfum singulier. Il n’est herbe si menue, il n’est plante si
-rebutée et misérable qui pour glorifier le beau soleil, n’arbore quelque
-ornement. Les jardiniers se sont plus à dresser une horloge des fleurs.
-Pourquoi pas un calendrier du printemps?
-
-Cela irait des jacinthes aux pivoines, des anémones à l’œillet. Les
-arbres surtout, mieux que tout autre végétal, prêtent leur odeur, une
-odeur spéciale à chaque semaine du renouveau. Les pommiers d’abord, les
-pêchers, les amandiers; ensuite le lilas; puis, l’acacia, l’aubépin, le
-laurier-cerise comptent les heures, signalent à chaque étape la marche
-ascendante du soleil. Et quand, arrivé enfin au point culminant de sa
-course, il triomphe dans la jeunesse et la beauté, les tilleuls ouvrent
-enfin leur fleurette jaune pâle, d’où s’épanche, en plein ciel, un baume
-puissant et délicat. Ni la rose, ni la tubéreuse, ni le frais jasmin, ni
-le fugace parfum du réséda, aux crépuscules d’août, n’égalent cet arome
-dont s’enivrent les nocturnes promeneurs; c’est l’âme elle-même, le
-songe des belles nuits, au milieu de l’été.
-
- * * * * *
-
-Près de Riennel, dans ce vallon de Salut qu’enchante la lune féerique,
-dans les sites virgiliens de Bagnères, plus qu’en aucun lieu du monde,
-les tilleuls épanchent leur suave et pénétrante odeur. Quel adolescent
-pouvait aborder ces beaux lieux sans être ému de leur grâce, de leur
-paix profonde? Laissez Bagnères, la ville de province et la ville de
-bains, toute blanche avec ses ruisseaux, les ondes vives qui jaillissent
-dans un sol de marbre; négligez les édifices médiocres et la sculpture
-officielle qui prétend orner ses carrefours. Ici, l’ornement unique
-c’est l’arbre, le frêne, l’ormeau, le hêtre majestueux, dressant comme
-une colonne dorique son fût poli et régulier; c’est au bord des
-ruisseaux, dans les fonds marécageux pleins de calthas et de myosotis,
-l’aulne au feuillage vernissé d’un vert noirâtre, qu’effleure de son
-aile indécise l’essaim diapré des libellules.
-
-Dans le calme et frais décor, au pied de la montagne riche de sources,
-d’ombre et de silence, parmi les arbres que rajeunit sans cesse l’eau
-vive des fontaines, l’esprit se plaît à rêver les contes d’autrefois, à
-suivre l’image des superstitions millénaires, à figurer les
-métamorphoses de l’arbre et de la plante, du reptile et de l’oiseau, de
-la grotte et du torrent, à peupler les herbes, ces gramens, ces pentes
-d’émeraude, ces coins obscurs, d’êtres mystérieux et fugitifs, à suivre,
-tandis que les tilleuls pleuvent leurs parfums, les rondes volages de la
-Fée et de l’Ondine, le tournoiement des sylphes aériens, parmi les
-phalènes et les chauves-souris.
-
-_Unter den linden!_ Alphonse Karr eut l’honneur d’être un sot par la
-tête, un sot bien pensant, religieux, conservateur, et qui se piquait,
-en outre, de proférer des bons mots. Il décerna au plus inepte de ses
-bouquins le nom charmant des promenades germaniques. Ce n’est pas, en
-effet, à Berlin seulement, que l’on marche «sous les tilleuls». A
-Deventer, j’ai retrouvé le nom et la chose, vers la fin d’un été
-mélancolique, d’un été de Hollande, où les feuilles mortes et les
-bractées des chers tilleuls dansaient prématurément leur automnale
-sarabande, venaient s’abattre, comme des papillons morts sur l’eau
-dormante de l’Yssel.
-
-Mais, dans ce juillet pyrénéen, les feuillages gardent une jeunesse, une
-vigueur, une sève d’adolescence, une robuste et juvénile beauté!
-
-Faits pour abriter les amours des dieux et prêter leur ombre à
-l’éternelle fête des étreintes humaines, les arbres gardent à Bagnères
-toute leur splendeur. Ce délice de la hache qui tourmente notre âge de
-maçons, ne paraît pas avoir contaminé ce beau pays. A part une
-échancrure faite par les cagots devant la vierge de Bédal, échancrure
-qui met à nu ce fétiche mastoc et laid, pas un arbre, semble-t-il,
-depuis quarante ans, ne fut détronqué sans raison. Les robustes ormeaux,
-les frênes héroïques, dont chaque nodosité dit l’effort de la plante
-pour s’arracher à la glèbe, pour individualiser sa vie, étalent chaque
-année, avec plus de force, d’orgueil et d’opulence, leurs ombrages
-respectés.
-
-Ceux qui vinrent, enfants, cueillir en des paniers de frêle vannerie et
-proposer aux belles étrangères, le tilleul d’autrefois, hommes à
-présent, voient leurs fils recommencer la cueillette aux rameaux
-inférieurs des géants parfumés. Ils marchent dans le bain d’aromates qui
-délecta leur jeunesse. La permanente beauté des choses les console
-presque de vieillir. L’adolescence de la terre efface, un moment, les
-rides sinon de leur visage, du moins de leur esprit.
-
-Ces routes verdoyantes, ces chemins dans les bois, ces pentes du Monné,
-du Lhéris, ces rives de l’Adour, offrent aux cœurs inquiets un asile de
-paix profonde, un lieu de calme, d’oubli et de sérénité.
-
-Sophie Cottin, sous le turban jaune de Corinne, y vint fluer ses larmes
-en plusieurs volumes. Ramon y murmura, au lendemain de la Terreur, cette
-parole émouvante que cite Michelet: «Tant de pertes irréparables
-pleurées au sein de la Nature.»
-
-Les majestueuses cîmes encadrent l’horizon d’une muraille d’améthystes
-et de lapis, de sommets que hantent les vautours et qu’habite
-l’indéfectible hiver. Mais la plaine est à leurs pieds, d’un charme
-infiniment doux, avec je ne sais quel agrément sauvage qui préserve de
-toute fadeur ce climat délicieux. Qui l’a connu, aimé, aux heures de la
-jeunesse, qui, libre d’ambition, exempt de soucis et gonflé de sève
-comme les tilleuls de Messidor, a, sous leurs dômes pacifiques, goûté
-l’enivrement du matin, la beauté païenne, les souffles vierges de la
-montagne, en rapporte--je le sais!--pour les heures mornes et le
-crépuscule de la vie, une allégresse qui ne meurt pas, tels ces pastours
-des contes bleus qui, sur le coup de minuit, à la Saint-Jean d’Eté, ont
-reçu d’une fée amicale sous les branches odorantes, le philtre suprême,
-l’élixir de jouvence éternelle et d’indestructible amour.
-
-
-
-
-XVIII
-
-RECUERDO DE LOS TOROS
-
-
-_Saint Sébastien, 1886._
-
-Au coup de trois heures, frappant à vingt horloges, la cohue envahit la
-place des Taureaux. Avenue de la Libertad, sur la jetée de l’Alaméda, un
-moutonnement de houle où les fiacres à tendelets verts creusent des
-ressacs. Des femmes glissent, onduleuses, une flamme dans leurs yeux
-noirs. Des mantilles, des _abanillos_, et,--portant des mannes de
-raisin,--les Aragonnaises en taille courte, le visage délimité par une
-mante de point roux. Des Basques, bérets en tête, et la jambe prise en
-des housseaux de laine, soufflent abominablement dans leurs flûteaux
-suraigus.
-
-Sur le pont, défilent sans trève des sociétés chorales: un tas de
-_lyres_ et d’_harmonies_. Au festival tauromachique, le maire de
-Saint-Sébastien, adjoignit un concours d’orphéons, et sous les yeux des
-badauds vomis par les trains de plaisir, s’allonge vers le cirque, une
-phalange d’instrumentistes. Crevés de chaud, bouffis et suants, avec des
-gestes endoloris, ils traînent l’ampleur des grosses caisses, la
-configuration bizarre des _saxhorns_. Des enfants se haussent pour voir
-les _toreros_ escortés de longs hurrahs! des fils de bourgeois
-qu’endoctrinent leurs auteurs sur l’abomination des plaisirs
-sanguinaires; des filles vertes, aux hanches délurées, aux regards
-explicites, des marchands d’allumettes et de programmes à s’éventer.
-
-Par delà les parapets, l’eau calme de _la Renteria_ bleuit au loin, sans
-une écume, se perd au délicat azur. Des goëlands claquent du bec,
-lustrent leurs ailes noires, fondent en cercle sur la mer, et leurs
-appels mêlés aux fanfares retentissent opiniâtrement.
-
-La course ne promet pas d’être brillante, s’il faut en croire les
-initiés. Des taureaux de Félix Gomez et les grandes épées ne combattront
-pas.
-
-L’amphithéâtre est plein de la barrière au mur d’enceinte: des habitués
-se reconnaissent, discutent à voix basse, l’air satisfait et compétent.
-Une affiche reluisante de vermillon et d’or flotte sur le toril, indique
-la stalle du gouverneur. De l’autre côté de l’arène, en plein soleil, la
-foule encaquée sur les gradins d’_asiento_! la bariolure des ombrelles
-et des éventails. C’est comme un battement d’ailes, où, sur les fonds de
-couleur brutale, saignent des taureaux, flamboient des _matadors_. Le
-portrait de Mazantini est dans toutes les mains, sa légende sur toutes
-les lèvres. Jeune, beau, sorti d’honnête race, il apprit à toucher les
-bœufs par amour de l’art. Et comme il fut baptisé sur le sol du
-Guipuzcoa, qu’on le dit magnifique et brave de tous points, sa gloire
-obscurcit un peu le vieux renom des _Lagartijo_ et des _Frascuelo_.
-
- * * * * *
-
-Une sonnerie de trompettes. Le maire est dans la loge, et les
-_cuadrillas_ vont défiler. En tête, le héraut serré dans un justaucorps
-noir, empanaché d’un arc-en-ciel de vieilles plumes, fait exécuter des
-changements de pied à la plus lamentable haridelle qui se puisse voir:
-après les _banderilleros_ imbriqués de métal, puis, seul, en cape
-aventurine, la face rasée et le port olympien, l’_Espada_ Mazantini,
-derrière les _sobresalientes_ et Cara-Ancha, son rival. Tous saluent le
-magistrat qui, sans retard, octroie licence de procéder au combat.
-Paillon de cuivre, fleurs d’argent, étoffes diaprées et violentes,
-l’emphase des vieux costumes anoblit le champ-clos. Des servants
-poussent une porte; le silence choit, et poussé dans la piste, le
-taureau s’avance, ébloui.
-
-C’est un Andalou, bai-foncé, court de jambes, épais de fanon et
-d’encolure, les cornes ouvertes en croissant. Depuis l’aube, afin
-d’irriter son courage, on le tint prisonnier dans une boxe étroite, sans
-jour, presque sans air. Aussi trébuche-t-il aveuglé de ce plafond
-lumineux; soudain, un _chulo_ tout courant, le provoque des plis de sa
-_muleta_. Déjà, les _picadores_ sont à leur poste, la lance en arrêt;
-les pieds emboîtés dans des étriers de chêne, et le monstre, d’un élan
-irrésistible, fond sur eux.
-
-Ce m’est toujours une satisfaction nouvelle, de voir étripailler cinq ou
-six couples de chevaux. Avec le perroquet aimé des concierges, je ne
-connais pas d’animal plus odieux que la «conquête» de Monsieur de
-Buffon, ni qui mérite davantage l’animadversion des honnêtes gens.
-N’est-il pas l’occasion de mille sottises nidoreuses telles que
-steeple-chases, rallies-paper, courses plates, glapissements de
-bookmakers, sans compter les propos des connaisseurs.
-
- * * * * *
-
-Le premier carcan décousu, perd lamentablement ses entrailles, poignardé
-d’un coup de corne, puis le ventre, fouillé de l’encolure à
-l’arrière-train. Le foie, les poumons, coulent de la bête ouverte, qui
-souffle encore et trébuche parmi ses intestins: puis d’un tournoiement
-conique, s’écrase dans une flaque d’ordure et de sang. Un _picador_
-renversé, quitte la lice en clopinant, tandis qu’un aide enfonce la
-_puntilla_, dans le crâne des rosses moribondes.
-
- * * * * *
-
-Légers, sautillants, avec des pirouettes de danseurs, les
-_banderilleros_ armés de courtes flèches, bondissent devant le taureau.
-Lui, gratte le sol, du mufle et du pied; son haleine creuse des trous
-dans le sable; mais avant qu’il ait effleuré l’homme, celui-ci plante
-dans sa chair les banderilles empennées. Le hameçon tranchant et solide,
-qui termine la flèche d’une cuisante piqûre, exaspère l’animal. Une
-pratique féroce, contraire d’ailleurs aux traditions, consiste à ficher,
-en guise de banderilles, une pièce d’artifice dont le fracas et les
-étincelles aveuglent presque le taureau. Aussi quel qu’en puisse être le
-ragoût, il convient de repousser de tels comportements. Le sang tout
-cru--le sang versé par des mains intrépides--est la seule pourpre de
-mise, en la _plaza de toros_. Que les eunuques et les femmes à pâmoison,
-cherchent d’autres spectacles! La vue d’un beau supplice, la joie de
-sentir la vie humaine risquée sur un coup de dés, le ruissellement des
-blessures frais-giclantes, épanouissent en nous la férocité congénitale,
-sans qu’il soit besoin d’amusettes pyrotechniques ou de fleurs en papier
-peint.
-
- * * * * *
-
-Veste héliotrope à pampilles d’or, culotte et bas de soie blancs striés
-de cannetille, le jarret tendu, la brette emmaillottée dans une housse
-écarlate, Mazantini, jette à ses pieds, la toque de peluche et s’apprête
-à frapper le taureau.
-
-Un grand garçon, mince, brun, au nez droit, les yeux comme voilés par le
-froncement des paupières, la bouche fine et pure, accentuée d’un soupçon
-de gouaillerie, tel apparaît, dans la vigueur de ses trente ans,
-l’_Espada_ bien-aimé. L’on devine au moindre geste, qu’il marche dans le
-prestige inatténué de sa force et de son orgueil. Le désir d’un peuple
-de femmes et cette marée humaine, dont chaque souffle lui porte des
-baisers, l’allégresse vive du péril encouru, la juste arrogance d’un
-métier noble, en cet âge boutiquier, l’imprègnent d’une magnificence
-inconnue aux plus reluisants ténors. Ses cheveux drus, tressés en
-cadenette, selon le cérémonial prescrit, découvrent tout ce visage,
-reluisant d’audace et de beauté: un dieu qui sent l’abattoir.
-
- * * * * *
-
-Le duel se poursuit entre la brute et le tueur, avec toutes les feintes
-d’une escrime raffinée jusques au temps que, frappé droit entre les deux
-épaules, le quadrupède chancelle et tombe sur le sable vermeil. Puis, ce
-sont les vivats et les saluts de la foule, les petits cris extasiés des
-_señoras_, les trains de mules chaperonnées, emportant au clair
-grésillement des sonnettes, les lourds cadavres mutilés.
-
-Interminablement, les _corridas_ se déroulent avec des fortunes
-diverses. Cara-Ancha, qui n’est guère en bonheur, manque plusieurs fois
-la botte suprême, à la grande indignation de l’assistance. Les jurons
-pleuvent. «A Madrid, ce seraient des bouteilles vides et des oranges
-gâtées» dit quelqu’un près de moi. Des hommes, à barbe d’encre, avec des
-yeux de Montezuma sur le bûcher, gesticulent furieusement. Un prêtre
-jette son cigare pour injurier plus à l’aise: «_Fuero! Fuero! puerco!
-conchino!_» et mille gentillesses d’outre-monts. Pendant ce temps, les
-Basques sifflent dans leurs galoubets, les orphéons mugissent des polkas
-et le déplorable coryphée rate ses victimes à coup sûr. Cela tourne à la
-boucherie--«Charcutier», hurle un Français!--«_Puerco_» reprennent les
-Espagnols.
-
-A nos pieds, agonise le dernier mâle, une douceur dans ses yeux
-obliques, mourants déjà. Un coup de miséricorde, en plein front, le
-renverse, foudroyé.
-
-Par les vomitoires grands ouverts, les spectateurs ruissellent entre
-deux files de miquelets, s’éparpillent dans les rues pavoisées, comme un
-jour de Fête-Dieu. A tous les balcons, des housses claires, des
-verdures, des tapis: aux fenêtres, le drapeau de gueules et d’or: les
-_miradores_ pleins de robes, couleur du temps.
-
- * * * * *
-
-A la _Maillorquina_, les femmes lunchent, égratignent des sorbets,
-grignottent des pâtisseries aux jaunes d’œufs, avec force cédrats
-confits, _heladas_ et _vasos d’agua con esponjado_. Les fanfares
-continuent leurs évolutions au grand air. La _Marseillaise_ allume par
-les carrefours son patriotisme de trombone: les Basques déchirent la
-paix du soir de strideurs à la Valmajour.
-
-L’ombre s’appesantit et, dans l’or enfumé du couchant, passent les
-filles des Provinces, hautaines et d’une beauté si grave qu’on les
-prendrait, ainsi voilées, pour quelque Notre Dame, issant d’un retable,
-avec sa jupe lamée et sa couronne de jayet noir.
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
-
- Avant-propos 7
- I. Villes d’Eaux (Bagnères de Bigorre) 11
- II. Le roi de la Barousse, ou M. Ignace Papulard, candidat
- aux élections générales 19
- III. Les gentilshommes du Râteau 31
- IV. Impression de tapis vert 41
- V. Bourgeois de Bagnères de Bigorre en 1886 51
- VI. Bulletin de vote 63
- VII. Concert nocturne 71
- VIII. Fête nationale 77
- IX. Bagnères de Bigorre (septembre 1886) 81
- X. Suppression des Jeux 87
- XI. Ouverture de la Chasse 93
- XII. Impressions du Mid-Summer, du Val de Payolle, le dimanche
- de la Saint Jean d’Eté 101
- XIII. Portraits de famille 111
- XIV. Ballade exécutée en rimes parnassiennes à la louange du
- drap Bosviel 115
- XV. A seule fin d’exalter le tact de M. Durand 121
- XVI. Ballade pour exalter les melons surhumains de
- Monsieur Gaga 125
- XVII. Sous les tilleuls de Bagnères de Bigorre 129
- XVIII. Recuerdo de los Toros 143
-
-
-IMPRIMERIE SAINTE-CATHERINE, BRUGES (BELGIQUE).
-
-
-
-
-ACHEVÉ D’IMPRIMER LE QUINZE FÉVRIER MIL NEUF CENT VINGT QUATRE SUR LES
-PRESSES DE L’IMPRIMERIE SAINTE-CATHERINE A BRUGES, POUR LA SOCIÉTÉ
-D’ÉDITION «LE LIVRE».
-
-
-
-
-Note du transcripteur
-
-On a appliqué les corrections figurant en erratum. L’orthographe et la
-ponctuation sont conformes à l’original, seules les erreurs
-typographiques absolument flagrantes ayant été corrigées.
-
-
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-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
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-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
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-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
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-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
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