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-The Project Gutenberg eBook of Feuilles mortes, by Jacques Morel
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
-will have to check the laws of the country where you are located before
-using this eBook.
-
-Title: Feuilles mortes
-
-Author: Jacques Morel
-
-Illustrator: Casimacker
-
-Release Date: November 23, 2021 [eBook #66805]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at
- https://www.pgdp.net (This book was produced from images made
- available by the HathiTrust Digital Library.)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK FEUILLES MORTES ***
-
-
-
-
- “Petite Bibliothèque de la Famille”
-
- JACQUES MOREL
-
- Feuilles Mortes
-
- ROMAN ILLUSTRÉ
- D’après les dessins de CASIMACKER
-
- [Illustration]
-
- PARIS
- LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie
- 79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79
-
- Droits de propriété et de traduction réservés
-
-
-
-
-ROMANS PUBLIÉS DANS CETTE COLLECTION
-
-Brochés: 3 fr. 50.--Cartonnés: 5 fr.
-
-
- Un Peu, Beaucoup, Passionnément (Couronné par
- l’Académie Française) par Mme Lescot.
- Fêlure d’Ame par Mme Lescot.
- Les Vaines promesses par Mme Lescot.
- Au Lys d’Argent par Fr. Deschamps.
- Ordre du Roi par G. de Beauregard.
- Insaisissable Amour par Marion Crawford.
- Le Baiser sur la Terrasse par Marion Crawford.
- Le Beau Fernand (Couronné par l’Acad. Franç.) par Mme de Bovet.
- Les Retours du Cœur par J.-H. Rosny, de l’Académie des Goncourt.
- Mademoiselle Mignon par J.-S. Winter.
- Une Reine des Fromages et de la Crème par Mme de Longgarde.
- Jouets du Destin par Mme de Longgarde.
- Une Réputation sans tache par Mme de Longgarde.
- Le Supplice d’une Mère par Arthur Dourliac.
- Liette par Arthur Dourliac.
- Bibelot par May Armand Blanc.
- La Maison des Roses par May Armand Blanc.
- Aimer c’est vaincre par Mme P. Caro.
- Muets Aveux (Couronné par l’Acad. Franç.) par Jacques Morel.
- Kernevez (Couronné par l’Acad. Franç.) par Mlle Pape-Carpantier.
- L’Oiseleur par Mlle Béatrice Harraden.
- L’Eau dormante par Mlle Blanche Legrand.
- L’Amour fait peur par Mlle Blanche Legrand.
- Micheline par Augustin Filon.
- L’Affaire Leavenworth par A.-K. Green.
- Femme de Lettres par Mary Floran.
- Le Roman d’un Loyaliste par Miss Jewett.
- La Bienfaitrice par Mlle Louise Zeyss.
- L’Orgueilleuse Beauté par Mme Albérich-Chabrol.
- L’Offensive (Cour. par l’Acad. Franç.) par Mme Albérich-Chabrol.
- Part à Deux par Mme Albérich-Chabrol.
- Les Medlicotts par Curtis Yorke.
- Le Mirage par Paul Béral.
- De Peur d’Aimer par Mme Albérich-Chabrol.
- Le Choix de Ginette par Mlle C. Trouessart.
- Au Plus Digne par Mme Albérich-Chabrol.
- L’Enfant Millionnaire par Katharina Green.
- La Tabatière du Cardinal par Henry Harland.
- Coupable par W. Le Queux.
- Ma Grande par Paul Margueritte.
- Haine de Femme par Marion Crawford.
- Le Sequin d’Or par Anne Osmont.
- Criminelle par Amour par Mlle L. Zeyss.
- Le Voueur par M. Ch. Géniaux.
- Le Trèfle Rouge par Norbert Sevestre.
- Nicole à Marie par Gaston Bergeret.
- Mirage de Bonheur par Camille Pert.
- L’Inutile Route par M. La Bruyère.
- Le Patrimoine Perdu par Anthony Hope.
- Le Destin d’Hélène par Jean Relecq.
- Les Demoiselles du Noël Fleuri par Blanche Legrand.
- Maison Hantée par Maryan.
-
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-[Illustration]
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-_Feuilles Mortes_
-
-
-Juin 1907.
-
-Aujourd’hui j’ai quarante ans--l’âge où une femme ne reste jeune qu’à
-condition de le vouloir passionnément. Moi je ne veux rien. Je me laisse
-aller au fil des jours, m’efforçant de ne pas trop penser et de vivre
-tranquillement ma vie présente. Sans doute ma réputation d’indifférence
-aux vanités féminines doit être bien établie, car tout à l’heure, en
-visite, une jeune mariée de vingt-deux ans, un peu bébête, s’est écriée
-sans penser à mal: «On dit que vous avez été si jolie!»
-
-«On dit...» Ce mot m’a fait rêver. Restée seule après le départ de ma
-petite oie blanche, je me suis approchée de la glace, et, sans
-amertume--mais aussi, je l’avoue, sans aucun plaisir--j’ai cherché à
-retrouver dans mes traits fanés le visage rayonnant de jadis, dans mes
-bandeaux au ton de vermeil éteint, d’argent qui se dédore, les cheveux
-blonds si brillants et si doux. Ma peau s’est plissée de mille rides
-imperceptibles, mes dents ont perdu leur éclat, mon teint, d’un rose
-délicat, a tourné au jaune pâle--je ressemble à un de ces pastels mal
-encadrés dont le soleil et la poussière ont mangé la couleur et terni le
-velouté: quelque chose s’est fêlé dans la paroi trop mince qui me
-protégeait de la vie, dans le verre transparent et fragile de mon
-bonheur. Et je songe à la petite Geneviève aux yeux bleus, aux joues
-rondes, dont le regard curieux interrogeait l’avenir avec tant de
-confiance.
-
-Dois-je le raconter, cet avenir d’alors, devenu mon passé? Parfois je me
-dis qu’il vaudrait mieux oublier. Alors je ferme mon âme aux souvenirs,
-j’écarte loyalement les regrets stériles. Mais à ce jeu, mon cœur se
-vide: joies, tendresses, douleurs d’autrefois--chaque jour je les sens
-qui se dessèchent un peu plus, qui se détachent de moi comme des
-feuilles mortes menacées par le vent de l’oubli. Est-ce donc si mal de
-les ramasser une à une, à mesure qu’elles tombent, pour pouvoir, quand
-je serai très vieille, en respirer encore l’odeur mélancolique--pour
-être sûre que _cela_, du moins, me restera toujours?
-
-
-
-
-I
-
-
-Mon enfance est très loin, très vague; je me rappelle les gens et les
-choses, mais rien d’intime, de personnel--pas de ces terreurs nerveuses,
-de ces chagrins violents qui laissent des traces profondes. Une petite
-vie tout unie, calme comme la figure de Julie, que je retrouve mêlée à
-tous les menus événements de mon existence--une figure sans âge, avec un
-bon regard dans un masque couturé par la petite vérole. Telle elle
-m’apparaît aujourd’hui, à soixante-sept ans, telle--ou à peu près--elle
-devait être à vingt-sept ou vingt-huit lorsque, papa étant resté
-veuf--ma mère venait de mourir en me mettant au monde après dix années
-de mariage--personne ne s’étonna de voir Julie demeurer près d’un homme
-encore jeune et s’installer dans ses fonctions de bonne à tout faire,
-auxquelles elle adjoignit en mon honneur celles de nourrice sèche.
-
-Je me souviens d’un lapin blanc en verre filé dont les yeux rouges me
-ravissaient d’admiration et qu’on me donnait pour jouer, le matin, dans
-mon lit,--d’une promenade au Luxembourg pendant laquelle une petite
-fille qui courait avec moi sur la terrasse s’arrêta tout à coup et me
-demanda: «Pourquoi tu n’as pas de maman?» La question m’humilia, sans
-m’attrister, et je répondis fièrement: «J’en ai une, seulement elle est
-en portrait et papa met des fleurs devant.» Ce fut tout. Jamais je
-n’avais pensé qu’une maman en chair et en os pût être indispensable à
-l’existence.
-
-Quoi encore? Mon entrée à la pension de Mme Laurent, une veuve qui
-habitait notre maison. Je venais d’avoir six ans; les boutons de mon
-tablier noir s’accrochaient dans mes boucles, par derrière, et me
-tiraient les cheveux toutes les fois que je baissais la tête--j’avais
-très peur et un peu envie de pleurer, Mme Laurent me prit la main et me
-conduisit à ma place en disant: «Asseyez-vous là, ma petite Geneviève.»
-Au son de sa voix, mon cœur se fondit d’admiration et de respect. J’ai
-su depuis qu’elle était vulgaire et boulotte, qu’elle louchait
-affreusement, qu’elle possédait tout juste son brevet simple et que son
-prétendu veuvage cachait une triste histoire de jeunesse. Mais pendant
-longtemps, elle incarna pour moi ce qu’il y a de plus beau, de plus
-savant et de meilleur.
-
-Les années se passent; je me vois, un soir d’hiver, assise dans notre
-salle à manger, apprenant l’_Histoire ecclésiastique_ de l’abbé
-Gautier--un vilain livre cartonné, veiné de rose et de jaunâtre. «Qui
-était Tertullien?» La question est imprimée en italique. Et je répète
-tout haut avec ardeur: «Tertullien était un prêtre de Carthage qui passa
-à Rome durant les persécutions de l’empereur Sévère et y défendit les
-chrétiens avec une éloquence et une érudition rares... Tertullien était
-un prêtre... etc.» Près de moi, Julie tricote, silencieuse et placide,
-mais je devine qu’elle m’admire--sans comprendre évidemment «qui était
-Tertullien.» Devant le poêle allumé, des châtaignes bouillottent
-doucement dans un pot de terre brune; par la porte entr’ouverte arrive
-une bonne odeur de bouillon, et Julie quitte de temps en temps son
-tricot pour aller surveiller les œufs au lait qui «prennent» sur le
-couvercle de la marmite--combinaison économique qui a l’avantage d’user
-le moins de charbon possible et l’inconvénient de communiquer à la crème
-une légère saveur de viande bouillie. Comme je ne connais pas d’autre
-mode de cuisson, je m’imagine que c’est là le goût particulier des œufs
-au lait, et je ne les aime pas beaucoup. En revanche, j’adore les
-châtaignes, et je les couve de l’œil tout en passant de Tertullien à
-Origène. Mais voilà le bruit de la clef dans la serrure: c’est papa qui
-rentre. Bien vite je saute à bas de ma chaise et je cours dans
-l’antichambre en criant: «Papa, je sais très bien mon _Histoire
-ecclésiastique_, et il y a des marrons bouillis!...»
-
-Maintenant j’ai douze ans, et papa commence à s’inquiéter de «mes
-études.» La méthode de la pauvre Mme Laurent lui semble incohérente et
-décousue: je suis très ferrée sur les Pères de l’Église, mais j’ignore
-les premiers éléments de la littérature française; je connais par leurs
-noms--et quels noms!--toutes les figures de rhétorique, mais je n’ai que
-de vagues notions d’histoire naturelle. Mon admiration pour le phénix
-des maîtresses faiblit un peu; quelques coups de sonde, naïvement jetés,
-m’ont révélé dans ses connaissances des lacunes graves--notamment le
-jour où elle n’a pas pu m’expliquer le sens du mot «ubiquité». «Il faut
-trouver autre chose...» dit Papa. Cette petite phrase a des résultats
-prodigieux. Adieu les bouquins surannés de l’abbé Gautier, adieu les
-tabliers noirs, les pupitres peints en acajou, les notes de conduite,
-d’«ordre et tenue». Je ne suis plus une écolière; je travaille seule à
-la maison, dans de jolis livres aux couleurs gaies, en mettant mes
-coudes sur la table tant que je veux, et, deux fois par semaine, Julie
-me conduit au cours de Mlle Verdy...
-
-Chère Mlle Verdy! Même encore aujourd’hui, après vingt-huit ans, je n’ai
-qu’à fermer les yeux pour évoquer sa haute silhouette, son port de tête
-un peu altier, sa figure aux traits trop grands, son sourire moqueur et
-bon--la bouche de Voltaire avec des yeux d’une douceur infinie, des yeux
-pétillants de malice et brillants de tendresse, des yeux myopes qui
-savaient voir tout au fond des âmes. Comme elle les connaissait, nos
-âmes d’enfants, comme elle s’entendait à les manier sans heurt et sans
-bruit! Pas de grandes phrases, jamais un mot de morale: une petite tape
-sur l’épaule, un baiser bien chaud et bien maternel--parfois une façon
-gentille et drôle de «blaguer» les plus sottes--et voilà les vanités à
-bas, les paresses secouées, les cœurs, surtout, conquis, subjugués.
-Jusqu’alors, je n’avais été qu’une enfant douce, un peu sauvage,
-outrageusement gâtée par Julie, adorée par mon père qui gémissait de me
-voir trop peu--ses fonctions de sous-chef à l’administration des
-Finances le tenaient absent neuf heures par jour--sans grande direction
-morale, poussant droit malgré tout comme une petite plante saine. Avec
-Mlle Verdy je connus «l’idéal». Oui, en vérité, de douze à dix-huit ans,
-j’ai remué plus de pensées généreuses, j’ai fait plus de pas sur le
-chemin de la perfection que dans tout le reste de mon existence. Et si,
-par la suite, ce beau feu s’est ralenti, s’il m’est arrivé de sourire en
-pensant à mes enthousiasmes d’alors, du moins j’ai gardé de ces années
-le «coup de pouce» indélébile, l’empreinte qui ne s’efface jamais.
-
-Il me semble que c’était hier... Voici la salle de cours, claire et
-gaie, les deux fenêtres ouvrant sur un jardin où, l’été, on entendait
-glousser des poules; voici la grande table verte et la place où
-s’asseyait Mlle Verdy, tandis que nous lisions tout haut nos
-devoirs--pauvres devoirs de petites filles, trop souvent semés de
-phrases emphatiques et creuses. Nous lisions d’une voix tremblante, en
-jetant des regards éperdus vers ce long visage austère, impassible en
-apparence; nous lisions--soudain la bouche railleuse se plissait, l’œil
-brun s’allumait gaîment, et pan!--d’un coup d’épingle nos belles
-périodes boursouflées crevaient, s’étalaient en loques piteuses... A ce
-régime, les pédantes guérissaient vite. Mais aussi, pour les timides,
-que d’encouragements, que de paroles bienveillantes! Et parfois le mot
-ardemment attendu: «C’est bien, vous êtes une bonne fille...» Après
-cette louange suprême, rien ne pouvait plus nous émouvoir; nous planions
-au-dessus des vanités de ce monde, et si l’Académie en corps était venue
-nous offrir ses félicitations, nous l’aurions reçue avec indifférence...
-
-Six années pendant lesquelles j’ai connu le bonheur complet deux fois
-par semaine--c’est beaucoup, peut-être, pour une seule vie... L’autre
-jour, je passais devant la chère vieille maison d’où Mlle Verdy a
-disparu depuis longtemps, hélas! En levant les yeux vers le second
-étage, j’ai vu des fenêtres dégarnies, un large écriteau: la tentation
-m’a prise de ressusciter le meilleur de ma jeunesse, et j’ai demandé à
-visiter l’appartement. Quand je me suis trouvée dans l’escalier large et
-nu, que j’ai senti sous mes pieds les marches de pierre inégales, sous
-ma main le froid grenu de la rampe en fer forgé, le passé m’a ressaisie
-brusquement--j’ai cru me revoir, fillette de quinze ans, escaladant ces
-mêmes étages quatre à quatre, mes cheveux dans le dos et ma serviette
-sous le bras... Mais, sitôt les portes ouvertes, dès le seuil de
-l’antichambre, mes illusions se sont envolées. D’autres gens avaient
-vécu là, semant des souvenirs étrangers aux miens, perçant des portes
-dans _mes_ murs, cachant _mes_ papiers sous des tentures
-«modern-style»--jusqu’au pauvre jardin détruit, remplacé par des
-bâtiments vitrés d’où montait un brouhaha de voix et de rires, mêlé à
-une odeur de pipe. «Oh! qu’est-ce qu’on a fait des arbres?... et les
-poules?...» A ces mots presque involontaires, la concierge qui suivait,
-bavarde et empressée, m’a lancé un regard soupçonneux: «Des poules,
-Madame? Je n’en ai jamais connu ici; nous n’avons que des apprentis
-graveurs, des jeunes gens bien convenables... Voilà déjà trois dames qui
-me parlent des poules, et aussi d’un cours de demoiselles où elles
-venaient dans le temps... Tout ça ne fait pas louer l’appartement...»
-Évidemment, des compagnes inconnues m’avaient précédée dans ce
-pèlerinage sentimental et la bonne femme se méfiait de ces chercheuses
-de souvenirs. J’ai calmé sa mauvaise humeur par le meilleur des
-arguments--en tirant ma bourse--et sans plus s’occuper de moi, elle m’a
-laissée errer de pièce en pièce, le cœur serré, essayant de redonner un
-peu de vie à toutes ces choses dont l’âme avait changé, quand la mienne
-voulait rester fidèle...
-
-
-
-
-II
-
-
-Un soir de juillet, mon avenir se décida. J’étais assise à la fenêtre de
-notre petit salon, haut perché dans une bicoque de la rue de
-Chanaleilles; devant moi je regardais le ciel rose, où des étoiles
-bleuâtres s’allumaient une à une; derrière moi j’entendais la voix de
-notre vieil ami, le docteur Garnier, qui chapitrait mon père.
-
-«Je t’assure, disait-il, que tu ne te retrouveras tout à fait d’aplomb
-qu’après un mois de séjour à la mer--et pas à Trouville, tu m’entends,
-ni même en Bretagne, mais dans le Midi, le plus loin possible, à
-Saint-Jean-de-Luz ou à Biarritz...
-
---Biarritz! Peste, comme tu y vas! Mais c’est une plage de
-millionnaires!» s’écria papa.
-
-Quatre mois auparavant, par un aigre vent de mars, il avait pris froid
-en revenant du ministère sur l’impériale d’un omnibus; de bronchite en
-grippe, de grippe en point pleurétique, il avait traîné tout le
-printemps, faisant de courtes apparitions à son bureau et retombant
-malade presque aussitôt. Maintenant il allait mieux, mais je
-m’inquiétais de le voir rester plus maigre que de coutume, et c’était
-moi qui, ce soir, avais invité le docteur Garnier à rompre notre
-tête-à-tête familial. Dix-huit ans, un brevet supérieur tout frais
-cueilli--ce sont des titres sérieux aux privilèges d’une maîtresse de
-maison. Papa lui-même, me sachant raisonnable, m’avait remis les cordons
-de la bourse, et je connaissais mieux que personne les ressources de
-notre budget de vacances. C’est pourquoi je me crus autorisée à
-intervenir dans le débat.
-
-«Soyez tranquille, docteur, dis-je d’un ton péremptoire; nous irons sur
-la côte basque, puisqu’il le faut. On ne dépense jamais plus d’argent
-qu’on n’en a, et je me charge de trouver à nous loger partout, même à
-Biarritz...»
-
-Tous deux rirent de mon assurance--et par le fait j’ignorais totalement
-ce que coûteraient le voyage et le séjour dans ces parages lointains.
-Mais j’étais à l’âge heureux où l’on se persuade que vouloir c’est
-pouvoir. Dès le lendemain, je me mis à consulter les indicateurs, à
-compulser les guides et les cartes; il y eut des lettres échangées, de
-longs conciliabules avec Julie, des calculs très ardus où mon algèbre ne
-me servait à rien--je n’ai jamais su faire une addition sans compter sur
-mes doigts. Ces préliminaires durèrent quinze jours, au bout desquels
-j’exhibai triomphalement ce que j’appelais «mon dossier».
-
-«Nous irons à Guéthary, papa: c’est un petit trou entre Biarritz et
-Saint-Jean-de-Luz--juste l’endroit rêvé... Voici les lettres de la
-maîtresse d’hôtel qui s’engage à nous prendre pour 6 francs par jour,
-tout compris--et je suis sûre que c’est très propre chez elle: vois
-comme elle a une jolie écriture... et pas une faute d’orthographe!...
-Voilà le prix des billets d’aller et retour, valables soixante jours;
-c’est plus qu’il n’en faut... voilà le total de ce que nous dépenserons
-là-bas: tu vois qu’il nous reste encore cent quarante francs d’aléa, en
-comptant les trois cents francs d’économie que nous avons faits cet
-hiver et que j’ajoute à ton traitement... et voilà l’itinéraire du
-voyage: nous pouvons visiter Angoulême et Bordeaux...»
-
-Tout était prévu, jusqu’à l’entretien et à la nourriture de Julie qui
-devait rester seule à Paris. Papa mit son lorgnon, lut les lettres,
-vérifia les chiffres.
-
-«C’est parfait, dit-il. Et se tournant vers le docteur Garnier, dont
-j’avais encore une fois requis la présence:
-
-«Qu’en penses-tu, toi?»
-
-Notre ami eut un bon sourire goguenard:
-
-«Je pense que Geneviève est un financier en jupons, doublé d’un
-graphologue étonnant qui sait juger de la propreté d’un hôtel d’après
-l’écriture de sa propriétaire... Je pense surtout que tu as encore une
-assez fichue mine, que ton pouls n’est pas fameux, ton appétit non plus,
-et que plus tôt vous partirez vers ce paradis, mieux cela vaudra...»
-
-Trois jours après nous étions en route pour Guéthary.
-
-Que c’est bon d’être jeune! Je n’avais vu la mer qu’à Dieppe, je ne
-m’étais jamais avancée dans le Midi plus loin que Fontainebleau. Mon
-père, à cinquante-trois ans, n’était pas beaucoup plus blasé que moi.
-Notre voyage fut un enchantement. Les remparts d’Angoulême, la noble
-façade romane de l’église Saint-Pierre, toute blanche dans le soleil du
-matin, la vallée de la Charente, avec la courbe molle du fleuve coupée
-çà et là par des rideaux de peupliers--puis Bordeaux, les bateaux du
-port aux mâts enchevêtrés, le grand pont sur l’eau rougeâtre de la
-Garonne--enfin Guéthary, la gare surplombant presque la plage, l’Océan,
-tout de suite, vous accueillant par sa lumière, par le bruit de ses
-vagues, par sa bonne odeur d’iode et de sel... Deux heures à peine après
-notre arrivée, je regardais papa installé sur le sable, la tête à
-l’ombre d’une petite estacade, les jambes voluptueusement étalées. Il me
-semblait le voir engraisser!
-
-Une semaine de repos complet, de chaleur et de grand air suffit à mon
-malade pour retrouver l’appétit et le sommeil. Nous passions nos
-journées entières sur la plage, encore déserte à cette époque; le ciel
-de juillet s’étendait sans un nuage et, au-dessus des galets, une petite
-buée transparente dansait en tremblotant dans l’air surchauffé. Mais
-nous n’en avions cure: «Je me sens devenir lézard», murmurait papa en
-rampant sur le dos et sur les coudes pour suivre le soleil à mesure que
-l’ombre le gagnait. Quant à moi, j’avais renoncé à l’abri d’ombrelles
-illusoires, et je laissais consciencieusement les taches de rousseur
-éclore sur mes joues et jusque sur mes mains, tandis que mes yeux
-s’emplissaient du bleu de la mer, et mon âme d’une allégresse inconnue.
-
-Tout le jour nous restions ainsi, seuls maîtres du ciel, de l’eau et de
-la terre jusqu’à l’heure où, du bord de l’horizon, une petite voile
-blanche, puis deux, puis dix, puis une vingtaine, apparaissaient, se
-dirigeant toutes vers nous. L’une après l’autre, nous les regardions
-approcher, grossir peu à peu, comme de grands oiseaux aux ailes
-étendues. A vingt mètres du bord, d’un seul coup, les ailes tombaient,
-la voile se repliait, et dans la barque devenue soudain lourde et noire,
-on voyait s’agiter des hommes halant sur de grandes perches. Alors, du
-haut de la falaise, dévalant vers le petit port silencieux, c’était la
-nuée des gamins, des femmes, des tout petits, le grouillement des
-silhouettes agiles, le grincement du cabestan, les cris rythmés scandant
-l’effort des hommes qui, par six, par dix, d’une épaulée superbe,
-hissaient leurs barques le long des dalles en pente. Des groupes se
-formaient; d’un bateau à l’autre on comparait, on échangeait sa pêche.
-Puis lentement, d’un pas cadencé, tous remontaient vers le village,
-chargés de paniers où les poissons luisaient en éclairs d’argent.
-Quelques femmes portaient les corbeilles sur leur tête, le torse cambré
-en arrière comme des canéphores antiques. En moins d’une heure tout
-était redevenu vide et muet. Et papa, se tournant vers moi, disait:
-
-«Voilà qu’il est temps d’aller dîner.»
-
-Un matin, comme nous descendions gaîment, sous le feuillage ténu des
-tamaris, le raidillon qui mène à la mer, l’aspect insolite d’un superbe
-parapluie-tente adossé contre l’estacade--tel un gros champignon rouge
-poussé en une nuit dans le sable jaune--nous arrêta dans notre élan.
-
-«On nous a pris notre coin!»
-
-Ce fut mon premier cri. Papa, moins égoïste ou plus philosophe, haussa
-les épaules.
-
-«Bah! la plage est à tout le monde.»
-
-Malgré moi, j’étais déçue: je voyais déjà notre solitude envahie.
-Pourtant, la semaine écoulée, je dus avouer que la propriétaire du
-parapluie n’était pas gênante. Tout le jour, elle restait blottie sous
-son abri, et comme elle habitait sur la falaise, de l’autre côté du
-port, nous ne la voyions jamais que de loin--et de dos, silhouette noire
-et menue suivant toujours un chemin opposé au nôtre.
-
-«Je crois vraiment qu’elle nous évite», disait papa. Et il riait, à demi
-vexé. Si peu sociable que l’on soit, on n’aime pas à jouer le rôle
-d’intrus. Le hasard, d’ailleurs, nous réservait une revanche, tout en
-forgeant le premier anneau de ce qu’Hoffmann eût appelé «la chaîne de ma
-destinée».
-
-Ce jour-là, nous étions allés chercher la mer chez elle, tout au bout
-des rochers: nous avions pataugé dans les mares grouillantes d’une vie
-obscure et vague où, parmi d’étranges fleurs qui remuent, on voit filer
-comme des flèches les crevettes au corps diaphane. Puis nous nous étions
-avisés qu’il allait être midi, que nous avions grand’faim et que la
-marée montait. Très vite, grisés par l’air et le soleil, les lèvres
-salées, les cheveux collés aux tempes, nous revenions, en trébuchant sur
-les algues visqueuses où le pied n’a pas de prise, en nous écorchant les
-mains aux petits coquillages secs et durs qui hérissent le roc--mais
-enfin nous revenions et, pour couper au plus court, nous prenions le
-chemin du port, quand papa me poussa le coude. Doucement, à pas lents,
-un pliant sous le bras, un livre à la main, «notre ennemie» montait
-devant nous.
-
-C’était une bien petite ennemie--ni jeune, ni redoutable. Tandis que
-nous la dépassions, tout en saluant d’un geste poli, j’avais eu le temps
-de voir une figure maigre, deux beaux yeux bruns, des bandeaux blancs...
-Déjà nous l’avions devancée de dix pas et nous grimpions lestement la
-côte. Soudain un bruit sec, un cri étouffé nous firent tourner la tête:
-entre son pliant, qui roulait loin d’elle, et son livre qu’elle n’avait
-pas lâché, la vieille petite dame gisait, étalée sur la pierre grise et
-dure.
-
-D’un bond, je fus près d’elle, et comme papa courait pour me rejoindre:
-
-«Prenez garde, monsieur, dit-elle d’une voix faible, ces dalles sont
-très glissantes... Je crois que je me suis cassé la cheville»,
-ajouta-t-elle en essayant de sourire. Et elle s’évanouit.
-
- * * * * *
-
-Que serait-il advenu de moi si je ne m’étais pas trouvée là pour relever
-Mme Chardin, quand elle tomba sur le port de Guéthary?... C’est le
-secret des dieux, écrit dans le livre des vies qui ne seront jamais
-vécues. Pour le moment, ni papa ni moi ne songions guère à l’avenir.
-
-Les premières minutes d’effarement passées, et la blessée remontée chez
-elle, le médecin, qu’on avait envoyé chercher à Saint-Jean-de-Luz,
-reconnut qu’il n’y avait pas de fracture, mais une simple entorse.
-L’année précédente, notre bonne Julie s’étant foulé le poignet, j’étais
-devenue, sous la direction du docteur Garnier une masseuse assez
-experte. Je crus donc pouvoir offrir mes services à Mme Chardin qui les
-accepta simplement, sans phrases: elle se trouvait seule, avec une
-cuisinière trop vieille pour être d’une aide efficace... Et comme, un
-peu gênée malgré tout par cette intimité subite, je lui tendais la main
-pour prendre congé, elle m’attira vers elle et m’embrassa. Le pacte
-était conclu--nous n’avions plus d’«ennemie».
-
-Dès lors, notre vie de tous les jours fut modifiée. Papa, optimiste
-incorrigible, ne songeait même pas à regretter nos longues flâneries sur
-la plage.
-
-«Qui sait? nous allions peut-être commencer à nous ennuyer!... Il ne
-faut pas être trop sauvages, vois-tu, fillette, et je ne suis pas fâché
-que tu aies l’occasion de sortir un peu de notre petite coquille...»
-
-J’en sortais, et de très bonne grâce. Chaque matin, j’allais passer une
-demi-heure près de ma malade. Qu’elle eût bien ou mal dormi, qu’elle
-souffrît peu ou beaucoup, je la trouvais toujours souriante, ses cheveux
-blancs bien lissés, ses grands yeux pleins de feu et de vie. Jamais je
-ne l’entendais se plaindre, même quand, après le massage, je lui faisais
-exécuter les mouvements de la cheville, si douloureux aux chairs
-meurtries, aux tendons froissés. Je me rappelais, en pareille
-occurrence, les cris que la souffrance avait arrachés à Julie, pourtant
-plus jeune et plus endurcie. Mme Chardin pâlissait un peu, serrait les
-dents--et c’était tout. Même, un jour, elle s’excusa de sa défaillance
-passagère au moment de son accident: «C’était si bête de m’évanouir!...
-mais j’ai un vieux cœur qui n’est pas très solide...» Elle souffrait, en
-effet, par intervalles, de crises d’étouffements, peu graves,
-pensait-elle. D’ailleurs, en principe, elle s’occupait le moins possible
-de sa santé. Les trente minutes réglementaires à peine écoulées, elle me
-renvoyait gaîment.
-
-«Allez pêcher la crevette, mon petit docteur... Et n’oubliez pas de
-revenir à cinq heures, pour le thé... Perrine m’a promis un plum-cake et
-des galettes salées...»
-
-Docile,--un peu gourmande aussi,--je reparaissais à l’heure dite,
-escortée par mon père que Mme Chardin avait invité une fois pour toutes.
-Alors, nous passions des moments délicieux.
-
-Encore un souvenir vivant et lointain, un éclair dans la brume... Le
-salon clair, tendu d’étoffes anglaises, meublé de jonc et de bois
-laqué--car notre nouvelle amie est chez elle; une parente éloignée lui a
-légué jadis ce petit Ermitage où elle nous accueille toute frêle et
-gaie, étendue sur sa chaise longue, entre le piano et la table à thé.
-Nous causons, sans nous lasser. Elle se laisse aller à nous raconter un
-peu de sa vie--ses premières années de ménage, si heureuses, dans cette
-paisible ville d’Amiens où son mari était professeur; son veuvage
-prématuré, son retour à Paris pour l’éducation de son fils--ce grand
-fils sur qui elle a reporté toute sa tendresse et tout son orgueil.
-Avant trente ans, le voilà presque un savant, diplômé de l’École des
-Hautes Études, chargé depuis dix-huit mois d’une mission scientifique à
-Angkor, en Indo-Chine. «Il doit revenir au printemps prochain, et pour
-longtemps, j’espère...» A cette pensée, quel bon sourire éclaire son
-visage fatigué!... Mais déjà elle craint de nous importuner en nous
-entretenant d’elle-même. Peu à peu la conversation dévie. Les revues
-nouvelles sont à portée de la main; Mme Chardin sait tout, a tout lu,
-s’intéresse à tout. La liberté de ses jugements et de ses opinions
-effare un peu papa, plutôt timide et conservateur par nature; pour moi,
-j’aime cet esprit vigoureux qui me rappelle celui de Mlle Verdy... Voilà
-qu’on parle d’art; j’en ai le goût et l’instinct, mais peu de culture
-esthétique. «Cela s’acquiert, dit Mme Chardin; il suffit de regarder des
-images... vous viendrez en voir chez moi... Et la musique?...» Sans
-savoir comment, je me trouve au piano, devant un volume des _Échos de
-France_; je chante la vieille mélodie: «Au bord d’une fontaine.»... Le
-soleil baisse à l’horizon; par la fenêtre ouverte, je vois la mer moirée
-d’or, j’entends le bruit assourdi du flot qui monte. Une sensation de
-paix profonde, de bonheur subtil m’envahit jusqu’à l’âme, tandis que
-j’achève la chanson mélancolique:
-
- Félicité passée
- Qui ne peut revenir,
- Tourment de ma pensée,
- Que n’ai-je en vous perdant, perdu le souvenir!
-
-A dix-huit ans, ce sont là des mots vides de sens; pourtant, j’y ai mis
-tout ce que je ne comprends pas, sans doute, car Mme Chardin dit à voix
-basse: «C’est bien... c’est très bien...» Et soudain, entre nous trois,
-tombe un silence très doux...
-
-
-
-
-III
-
-
-Si je me suis attardée à ces souvenirs, c’est qu’ils marquent pour moi
-un des tournants de la route inconnue que nous suivons tous en aveugles:
-de distance en distance, seulement, il nous est permis de nous
-retourner; alors les étapes parcourues nous apparaissent d’un seul coup,
-en pleine lumière--comme si le jour naissait derrière nous à mesure que
-nous marchons vers la nuit.
-
-Sans le savoir, j’atteignais une ces étapes. Jusqu’alors, ma vie avait
-oscillé entre deux pôles: d’un côté, papa et Julie--le «chez nous»
-paisible et doux de mon enfance; de l’autre, Mlle Verdy--l’enthousiasme,
-la lutte, la gloire finale de l’«examen supérieur»! Maintenant je le
-tenais, ce fameux brevet; il sommeillait au fond de mon tiroir et il
-m’avait apporté plus de déceptions que de joies. Mon existence me
-semblait sans but: naïvement, je croyais n’avoir plus rien à
-apprendre--car ceci se passait en des temps très anciens où les
-princesses de science n’étaient encore que des Belles au bois dormant,
-où l’on voyait très peu de doctoresses et pas du tout d’avocates. Autour
-de moi, personne pour me conseiller; nous étions presque sans famille.
-Papa, originaire de Bretagne, possédait aux environs de Nantes quelques
-vagues cousins que nous voyions tous les cinq ans, et je ne me
-connaissais, pour ma part, d’autres ascendants que deux tantes de ma
-mère, excellentes vieilles filles, dévotes et momifiées, dont la société
-m’ennuyait beaucoup.
-
-C’est dans cette heure de solitude intellectuelle que Mme Chardin
-apparut à mon horizon. Et mon âme avide de tendresse et d’admiration se
-donna tout de suite à elle.
-
-Dès notre retour de Guéthary dans le grand Paris chaud et désert des
-jours d’août, j’avais pris l’habitude de lui écrire souvent. Elle-même
-ne devait revenir qu’au mois d’octobre et se trouvait un peu isolée
-là-bas; elle me répondit longuement--des lettres exquises, pleines de
-jeunesse et d’entrain, en dépit de ses soixante ans, de son cœur
-détraqué et de sa cheville encore invalide. «Je suis retournée hier à la
-plage--disait-elle--toute branlante et boitillante, au bras de ma
-vieille Perrine. En revoyant la dalle, cause stupide de ma chute, mon
-premier mouvement, je l’avoue, a été plein de rancune. Et puis j’ai
-pensé à vous, ma petite Geneviève; je me suis dit que, sans cette
-vilaine pierre, nous aurions très probablement passé l’une à côté de
-l’autre sans nous parler jamais. Alors j’ai failli m’écrier: «Cette
-dalle est le plus beau jour de ma vie!»
-
-J’avais souri, heureuse au fond de son affectueux badinage. Bien plus
-tard, je compris tout ce que ces mots contenaient d’espoirs secrets,
-demeurés inavoués, qui devaient m’être révélés dans un grand jour
-d’angoisse...
-
-Octobre arriva, et je revis Mme Chardin, guérie enfin pour tout de bon.
-Par un hasard singulier--Paris réserve de ces surprises--elle demeurait
-rue Barbet-de-Jouy, à cent mètres de notre maison, si près que je fus
-autorisée à me rendre seule chez elle. Julie grogna un peu. Elle avait
-des idées très arrêtées, cette chère Julie, sur la respectabilité des
-jeunes filles. La première fois que, prête à sortir sans escorte, je
-m’approchai d’une glace pour mettre mon chapeau, j’aperçus derrière moi
-le reflet d’une bonne figure inquiète dont l’expression grondeuse me fit
-rire. Bien vite je me retournai pour l’embrasser.
-
-«Tu as l’air d’une poule qui a couvé un canard!... Sérieusement, est-ce
-que tu crois qu’on va m’enlever entre la boutique du fruitier et celle
-de l’herboriste?...»
-
-Sans se dérider, Julie secoua la tête.
-
-«Pardi! je sais bien qu’il ne vous arrivera rien... au moins
-aujourd’hui--depuis mes quinze ans, elle refusait obstinément de me
-tutoyer--Mais c’est égal, ça ne se fait pas!...»
-
-Que de choses _ne se faisaient pas_ dans ce temps-là! Heureusement, Mme
-Chardin, toute libérale qu’elle fût, connaissait mieux encore que Julie
-le code des convenances mondaines. Avec un tact infini, sans s’imposer à
-nous, sans chercher à m’accaparer, elle me proposa pour l’hiver tout un
-plan dont l’ensemble m’enchanta et qui reçut la pleine approbation de
-papa, trop heureux de ne pas me laisser seule et désœuvrée pendant ses
-longues journées d’absence.
-
-Chaque mardi, j’allais la prendre rue Barbet-de-Jouy, et elle me
-conduisait à la Sorbonne, où venait de s’ouvrir une série de cours sur
-l’Histoire de l’Art; chaque samedi, nous visitions ensemble les musées
-et les expositions. Et comme, une fois par mois, papa s’accordait
-l’innocente distraction d’un Dîner Breton où il retrouvait de vieux
-camarades, il fut convenu que, ces jours-là, je dînerais avec Mme
-Chardin. J’esquivais ainsi certaines soirées passées entre la tante
-Olympe et la tante Cornélie, soirées dont le bézigue à trois faisait
-tous les frais--à moins qu’on ne m’employât à tailler des étoffes très
-laides, ou à dévider d’éternels écheveaux de cette laine grise et morne
-réservée aux «œuvres de bienfaisance».
-
-Chez Mme Chardin, rien de pareil. Je ne sais comment elle s’y prenait
-pour faire le bien, et sans les indiscrétions de Perrine, devenue très
-vite l’amie intime de Julie, nous aurions pu la croire uniquement
-absorbée par des préoccupations artistiques et intellectuelles. Avec une
-fortune médiocre et une santé chétive, elle avait su créer, en elle et
-autour d’elle, cette harmonie raffinée qui est mieux que du luxe. Quand
-je la regardais, assise près de sa fenêtre dans une bergère Louis XVI
-aux tons fanés, sous le jour pâle que filtraient les grands rideaux de
-tulle blanc, j’avais l’impression qu’elle faisait partie d’un tout très
-délicat, que sa personne menue, corps, âme et le reste, n’était pas
-seulement là, au fond du vieux fauteuil, mais éparse dans l’atmosphère
-ambiante--et qu’on en respirait le parfum, subtil comme celui d’une rose
-sèche. Le soir, à la lumière de la lampe, elle prenait une apparence
-plus concrète; pourtant, quoique sa voix fût vive et gaie, ses gestes
-restaient discrets, plutôt rares. Doucement, de ses doigts maigres, elle
-tournait les pages de quelque livre d’art--car elle avait tenu sa
-promesse, et une bonne part de notre temps se passait à «regarder des
-images».
-
-En peu de semaines, grâce aux cours de la Sorbonne et à nos stations
-dans les musées, j’avais appris à voir--chose plus difficile qu’on ne le
-pense généralement. Mme Chardin n’en demandait pas davantage: elle ne
-haïssait rien tant que le snobisme et les admirations toutes faites. Ma
-sincérité l’amusait. Quand je lui avouai que je ne comprenais pas bien
-la _Joconde_, et que la _Bethsabée_ de Rembrandt m’impressionnait
-surtout par la longueur de son torse et la laideur de ses jambes, elle
-se mit à rire.
-
-«Mon Dieu, c’est une opinion comme une autre, et je suis sûre au moins
-que vous ne l’avez pas trouvée dans Taine... Mais pour cette fois, c’est
-vous qui avez tort, ma pauvre Geneviève; vous confondez le _beau_ avec
-le _joli_, et si vous les examiniez d’un peu plus près, ces deux femmes
-laides...»
-
-Un coup de sonnette l’interrompit. Nous étions assises toutes les deux
-devant un beau feu de bois--elle au coin de la cheminée, dans sa
-bergère, moi sur un tabouret bas, rôtissant à la flamme claire mes mains
-et mon visage--et nous devisions en attendant le dîner que Perrine
-tardait un peu à nous servir. Au bruit violent du timbre, j’avais
-sursauté, prête à me lever. Mme Chardin me mit la main sur l’épaule.
-
-«Restez donc tranquille, petite sauvage; personne ne doit venir nous
-déranger ce soir... On apporte le journal, sans doute... j’entends une
-voix d’homme... Comment, c’est toi, Philippe!...
-
---Mais oui, ma tante...»
-
-Le robuste garçon, très blond et très barbu, qui entrait en coup de
-vent, s’arrêta soudain à ma vue. D’un bond, j’avais quitté mon tabouret
-et je me tenais debout, prodigieusement gauche et gênée--du moins je le
-pensais. Quant à Mme Chardin, elle contemplait le nouveau venu avec
-stupéfaction.
-
-«Qu’est-ce que cela signifie?... Je te croyais à Nice pour tout l’hiver.
-Avant-hier encore, tu m’écrivais...
-
---Oui, avant-hier... Mais depuis... j’ai changé d’avis; je suis revenu
-subitement... Des affaires, tu comprends...»
-
-C’était la voix bredouillante d’un petit petit garçon pris en faute. Un
-coup d’œil du côté de Philippe--puisque Philippe il y avait--me le
-montra tout rouge, d’une rougeur de blond qui avait envahi jusqu’à la
-racine de ses cheveux courts et frisés. Mme Chardin sourit,
-imperceptiblement, et je vis une lueur de malice passer dans ses yeux
-que je connaissais déjà si bien. Tout de suite, elle avait repris son
-aisance habituelle.
-
-«En ce cas, tu vas dîner avec nous. Tu venais pour cela, je pense...
-
---Mais oui, ma tante...»
-
-Encore! Décidément Philippe n’était pas éloquent. Plus il semblait
-timide et empêtré, plus je me sentais redevenir brave. Quand Mme Chardin
-songea enfin à nous présenter l’un à l’autre: «Mon neveu Philippe
-Noizelles... Ma petite amie, Geneviève Rodier...» je saluai sans le
-moindre embarras. D’ailleurs, au même moment, Perrine ouvrait la porte
-de la salle à manger, ce qui mit fin à toutes les cérémonies.
-
-«Pas plus que les Muses, pas moins que les Grâces», a dit, je crois,
-Brillat-Savarin en évaluant le chiffre de convives propre à donner au
-repas la perfection voulue. Nous étions bien un nombre sacré, ce
-soir-là, à la table de Mme Chardin, mais il me sembla d’abord que la
-troisième Grâce, sous la forme de Philippe Noizelles, n’ajoutait rien au
-charme de notre tête-à-tête habituel. Non qu’il fût laid ou
-antipathique. Vu en pleine lumière, avec son teint frais, ses traits
-réguliers, ses yeux gris clairs et honnêtes, il plaisait par un grand
-air de jeunesse et de bonté. Jeune, il l’était beaucoup plus que je ne
-l’avais cru--vingt-deux ou vingt-trois ans à peine--et bon de la tête
-aux pieds--bon par le son de sa voix, par la douceur de son regard, bon
-jusque dans sa façon de vous verser à boire et de vous passer la
-corbeille à pain. Seulement la timidité le paralysait, et pendant près
-d’un quart d’heure, le dîner fut plutôt morne.
-
-Peu à peu, cependant, grâce aux efforts de Mme Chardin, la conversation
-prit un tour assez animé--moins «intellectuel» peut-être que de coutume.
-Philippe, évidemment, possédait une culture plus scientifique que
-littéraire; tout frais émoulu de l’École centrale, il sortit de son
-mutisme dès que sa tante l’eut amené sur un terrain familier, et il se
-mit à décrire avec feu un nouveau moteur qu’on venait d’aménager dans
-son usine--une grande filature près de Lille dont la mort de ses parents
-l’avait fait propriétaire, mais qu’il ne dirigeait pas seul, à cause de
-son jeune âge.
-
-«Si tu voyais quelle jolie machine! Pas trop grosse, pas encombrante, et
-douce, et silencieuse!... Un vrai bijou!...»
-
-Son enthousiasme m’amusait. Maintenant je le trouvais gentil et pas sot,
-malgré son air candide. Il mangeait de grand appétit, riait d’un rire
-d’enfant et se dégelait à vue d’œil. Seul, le nom de Nice avait gardé le
-pouvoir de le faire devenir écarlate, et la moindre allusion à son
-séjour dans le Midi lui causait un malaise évident--pour quelle raison?
-A vrai dire, cela m’intriguait un peu...
-
-«Et François, ma tante? Il va bien? Si je ne te demandais pas de ses
-nouvelles, c’est que j’ai reçu tout dernièrement une lettre de lui... Il
-me parlait de son prochain retour. A-t-il fixé une date?»
-
-Mme Chardin soupira.
-
-«Pas encore... Pourtant il espère avoir fini son travail en janvier, ce
-qui lui permettrait de revenir en mars... Mais je n’ose pas trop y
-compter. C’est si loin, ce pays d’Angkor! Tout au fond de la
-Cochinchine, sur la frontière du Cambodge!...
-
---Ce bon François! dit Philippe, je serai joliment content de le
-revoir!»
-
-Et se tournant vers moi:
-
-«Vous ne le connaissez pas, mademoiselle, mon cousin François? C’est la
-gloire de la famille, vous savez!... Quant à moi, personnellement, je
-lui dois une fameuse chandelle... Sans lui, je ne sais pas si j’aurais
-passé mon bachot... Pour les sciences, je ne dis pas; mais le latin!...
-Tu te rappelles, ma tante, les versions qu’il me faisait piocher le
-dimanche?...»
-
-Mme Chardin sourit, sans répondre. Et soudain, l’idée me vint que,
-jusqu’alors, elle s’était montrée singulièrement réservée au sujet de
-son fils. Elle en parlait rarement, et nulle part, chez elle, je n’avais
-vu en évidence rien qui ressemblât à un portrait ou à une photographie.
-Discrétion d’âme et finesse de goût, horreur instinctive des sentiments
-étalés et des vilains cadres en peluche--c’est ainsi, du moins, qu’en y
-pensant pour la première fois, j’interprétai l’abstention volontaire de
-ma vieille amie, sans comprendre qu’il y avait encore dans son silence
-autre chose de plus complexe et de plus délicat...
-
-Dans le salon, près de la table, je feuilletais un _Rembrandt_, tandis
-que Philippe Noizelles buvait son café, adossé à la cheminée, en causant
-avec sa tante. Il y eut un petit silence: Mme Chardin venait d’ouvrir
-son journal. Alors, sur mes cheveux, sur mon front baissé, je sentis
-peser un regard, timide d’abord et lointain, puis peu à peu plus proche
-et plus hardi. Et tout à coup:
-
-«Est-ce indiscret de demander à voir, mademoiselle?»
-
-Il se tenait devant moi, de l’autre côté de la table; c’étaient ses yeux
-qui cherchaient les miens--deux yeux si bons que je ne pus m’empêcher de
-leur sourire. Il se pencha pour regarder la planche que
-j’étudiais--justement la _Bethsabée_--et l’examina un moment d’un air
-perplexe.
-
-«Je crois que je connais ça... Ah! oui, Rembrandt... Elle est plutôt
-laide, cette bonne femme... Oh! je dois avoir tort, ajouta-t-il bien
-vite; je n’entends pas grand’chose à la peinture...
-
---Alors pourquoi en parles-tu? dit gaîment Mme Chardin qui se
-rapprochait de nous, le _Temps_ à la main. Tu ferais mieux de fumer une
-cigarette; nous t’y autorisons toutes les deux.»
-
-Philippe secoua la tête.
-
-«Oui... mais moi je sais que l’odeur du tabac te fait mal... Aussi,
-maintenant, quand je viens chez toi, je n’apporte plus de cigarettes...
-Et comme il n’y en a pas ici, je suis sûr de ne pas succomber à la
-tentation...»
-
-Avec quelle bonhomie le brave garçon avouait son petit sacrifice! Mme
-Chardin en fut touchée; mais elle semblait surtout préoccupée de
-«distraire» son neveu: on voyait qu’elle n’avait pas encore perdu
-l’habitude de le traiter comme un enfant. Elle me proposa de chanter
-«pour remplacer la cigarette», disait-elle.
-
-Et tout de suite le bon Philippe prit feu à cette idée.
-
-«Je vous en prie, mademoiselle... J’aime tant la musique! Les mélodies
-de Gounod, surtout...»
-
-J’aurais préféré du Schumann... Mais Mme Chardin avait déjà ouvert un
-cahier et attaquait une ritournelle, au hasard. Docilement je commençai:
-
- Ah! si vous saviez comme on pleure...
-
-Je chantais mal, sans entrain. Philippe Noizelles était assis derrière
-moi et je ne pouvais pas le voir; seulement, de temps à autre, je
-l’entendais pousser de petits soupirs.
-
- Vous entreriez peut-être même
- Tout simplement...
-
-Mon auditeur demeurait plus muet qu’une carpe. Un peu surprise de ce
-silence inusité, je me tournai vers lui et je restai confondue.
-Immobile, le regard fixe et--Dieu me pardonne!--les larmes aux yeux, il
-semblait pétrifié par l’extase.
-
-«Mademoiselle... oh! mademoiselle!... Vous avez une voix délicieuse...
-Comme c’est joli, cette musique!... Voulez-vous être très bonne, et m’en
-chanter encore?...»
-
-Comment résister à cette explosion de ferveur naïve? Après tout, moi
-aussi, j’avais aimé ces mélodies, devenues banales par leur grâce même.
-Philippe «retardait» seulement de quelques années. D’ailleurs il y avait
-dans ses moindres paroles une simplicité, une sincérité absolue qui
-lui donnaient beaucoup de charme. Et puis--pourquoi ne pas
-l’avouer?--j’étais flattée d’une telle admiration. Un peu hésitante, je
-consultai Mme Chardin du regard.
-
-«Continuons,» dit-elle d’un ton résigné.
-
-Et je continuai. Le recueil entier y passa: _Medjé_, la _Chanson du
-Printemps_, l’_Envoi de fleurs_--tout un flot d’harmonie éperdue que
-Philippe recevait cette fois en pleine figure car il était venu
-s’asseoir en face de moi. Je gardais les yeux rivés sur ma musique,
-gênée par son regard candide et ravi--émue peut-être par l’hommage
-inattendu de cet enthousiasme juvénile qui ne s’adressait plus seulement
-à Gounod...
-
-Dix heures sonnaient, et je chantais encore, quand papa entra dans le
-salon de notre amie. Il venait me prendre, comme toujours, en sortant de
-son Dîner Breton et, au premier abord, il parut surpris de trouver là un
-jeune homme inconnu; mais Mme Chardin, avec son tact ordinaire, eut vite
-fait de lui expliquer, sans en avoir l’air, que la présence de son neveu
-était toute fortuite.
-
-«Ce grand garçon est venu me demander à dîner, au moment où je le
-croyais à l’autre bout de la France... N’est-ce pas, Philippe?»
-
-Elle semblait fatiguée, un peu nerveuse et, contre son habitude,
-n’insista pas pour nous retenir après qu’on eut pris le thé.
-
-«Je crains que cette séance de musique n’ait été trop longue pour vous,
-lui dis-je en l’embrassant. Si vous voulez vous reposer demain, nous
-n’irons pas au Louvre... Et même, mardi, nous pourrions manquer la
-Sorbonne...
-
---Manquer la Sorbonne! A quoi pensez-vous, petite paresseuse!...»
-
-Nous étions dans l’antichambre, et Philippe Noizelles enfilait son
-pardessus--une belle pelisse doublée de fourrure qui lui donnait
-l’aspect d’un jeune boyard très blond.
-
-«Vous suivez des cours à la Sorbonne, Mademoiselle?»
-
-Il demandait cela au hasard--pour le plaisir de parler sans doute. Et
-moi, machinalement aussi, je lui dis le nom du professeur, tandis que
-nous prenions congé de Mme Chardin.
-
-«A bientôt, ma tante; je pars demain pour Lille, mais je n’y resterai
-qu’un jour ou deux...»
-
-Sur le seuil de la porte cochère, discrètement, il nous salua, papa et
-moi, et s’éloigna dans la nuit d’hiver, d’un pas ferme et leste.
-
-«Un solide gaillard!» fit papa, non sans une secrète admiration d’homme
-maigre. Puis, après un moment de réflexion: «D’où diable sort-il, ce
-neveu-là?»
-
-Je me mis à rire.
-
-«Mais, du pays des neveux, je pense... Oh! il est bien gentil, je
-t’assure; seulement, c’est dommage qu’il n’aime pas assez la peinture,
-et qu’il aime trop la musique de Gounod...»
-
-Et soudain, je me sentis rougir, effleurée d’un remords: en songeant au
-bon regard confiant qui, tout à l’heure, se fixait sur moi, je venais de
-comprendre que, peut-être, l’ombre d’une moquerie, de ma part, était
-déjà une sorte de trahison.
-
-
-
-
-IV
-
-
-Le mardi suivant, quand j’arrivai rue Barbet-de-Jouy, je trouvai Mme
-Chardin toute prête à sortir, coiffée d’une de ces capotes en dentelle
-noire, mi-chapeau, mi-fanchon, qui semblaient faites pour elle seule et
-qui encadraient si bien la soie pâle de ses cheveux. Elle tenait à la
-main une lettre, nouvellement reçue sans doute, car malgré sa réserve
-ordinaire, elle prit à peine le temps de me dire bonjour et s’écria, en
-levant vers moi un visage radieux:
-
-«Enfin! Écoutez ce que m’écrit mon fils, le 5 janvier: «Sauf
-empêchement, j’espère pouvoir quitter Angkor dans trois semaines et
-m’embarquer au commencement de février...» Le commencement de février...
-nous y sommes! En ce cas, il arriverait ici vers le 15 mars...
-
---Seulement? comme c’est long!» fis-je sans penser à mal. Je songeais
-simplement à la durée du voyage. Mme Chardin me regarda un moment, avec
-un drôle de petit sourire, puis mettant la précieuse lettre dans sa
-poche:
-
-«Partons pour la Sorbonne, dit-elle gaîment; je relirai la prose de mon
-fils en cachette, avant qu’on éteigne le gaz et qu’on commence les
-projections...»
-
-Mais nous avions dû nous mettre en retard, car nous trouvâmes le
-professeur en chaire et la salle déjà plongée dans l’obscurité. Au lieu
-de descendre jusqu’à ma place habituelle, là où quelques lampes, posées
-sur une table, permettaient aux élèves de prendre des notes, je me
-glissai sans bruit entre les gradins supérieurs, après avoir tant bien
-que mal installé Mme Chardin. Trébuchant et tâtonnant, je cherchais à me
-caser moi-même, quand il me sembla voir une des ombres que je frôlais se
-lever, me saluer d’un geste timide, puis disparaître et s’aplatir contre
-le mur le plus proche, laissant disponible un coin de banc très dur sur
-lequel je m’assis prestement, non sans surprise: dans cette silhouette
-polie, un peu massive, j’avais cru reconnaître Philippe Noizelles.
-
-On a beau être la moins extravagante des jeunes filles, à dix-huit ans
-il est permis d’avoir de l’imagination. La mienne se mit à trotter, au
-grand dommage de mes facultés esthétiques. Ni la voix exquise du
-professeur, ni l’intérêt du sujet--Botticelli et les _quattrocentistes_
-italiens--ni la vue des projections, un peu confuses peut-être--c’était
-à cette époque un procédé tout nouveau et encore dans l’enfance--mais
-nombreuses et variées, ni rien enfin de ce qui me captivait d’habitude
-ne parvenait cette fois à fixer mon attention. «Qu’est-ce que ce jeune
-homme peut bien venir faire ici? je le croyais à Lille... Tiens! le
-_Printemps_ qui apparaît la tête en bas!... C’est vrai qu’il habite
-Paris ordinairement, mais il ne doit pas beaucoup fréquenter la
-Sorbonne... Ah! c’est trop fort! On parle d’une _Vierge à la grenade_,
-et c’est un renard de Pisanello qui est au tableau. Après tout,
-peut-être que je me suis trompée, et que ce n’est pas lui... Comme elle
-est jolie, cette Vénus debout sur sa coquille!... Si, ce doit être lui:
-j’ai reconnu sa barbe...» Pour la première fois, le cours me parut long;
-je m’apercevais que j’étais très mal assise, et à deux reprises je
-bâillai discrètement. Enfin la lumière reparut, et soudain, saisie d’une
-étrange appréhension, au lieu de regarder à gauche pour dissiper mes
-doutes, je bondis--autant qu’on peut bondir entre deux rangs de vieilles
-dames et des gradins de bois--vers la droite et vers Mme Chardin que
-j’apercevais de loin, un peu en détresse parmi les remous de la sortie.
-
-Nous venions d’atteindre les premières marches de l’escalier, et nous
-commencions à descendre, quand, derrière nous, j’entendis quelques «hum!
-hum!» discrets, suivis de ces paroles prononcées d’une voix persuasive:
-
-«Tu devrais accepter mon bras, ma tante: je t’assure que ce serait
-beaucoup plus commode...»
-
-Comme tout cela me paraît loin--loin et proche! La vieille cour
-universitaire--pas celle d’aujourd’hui, celle d’autrefois, toute noire
-et revêche--dorée par un froid soleil de février, sous le ciel d’un bleu
-aigre; les bons yeux gris qui me regardaient si gentiment, si tendrement
-déjà, avec une nuance d’humilité, le visage mécontent de Mme Chardin
-tourné vers son neveu--et moi-même, coiffée d’un de ces hideux chapeaux
-tromblons, affublée d’une de ces grotesques _tournures_ à la mode de
-1886--jolie, sans doute, malgré tout, mais surprise et un peu
-troublée...
-
-La même scène se renouvela souvent: au Louvre, où le professeur nous
-avait envoyées étudier les primitifs italiens; au Trocadéro, où j’étais
-allée, sous la conduite de ma vieille amie, dessiner quelques moulages;
-au Salon des Pastellistes, à l’Exposition des œuvres de Manet--partout,
-en un mot, nous étions sûres de voir surgir Philippe, à moins qu’il ne
-fût là d’avance, campé devant un tableau qu’il ne regardait pas et l’œil
-rivé sur la porte d’entrée. Par quelles ruses de sauvage le cher garçon
-parvenait-il ainsi à découvrir nos traces? Certes, ce n’était pas sa
-tante qui lui donnait rendez-vous. En vain Philippe essayait de
-l’attendrir par ses attitudes recueillies, en vain il mettait une
-application touchante à étudier la Vierge de Cimabue--«un peu raide»,
-avouait-il--ou à envisager sans frémir les plus effarantes esquisses de
-Manet--Mme Chardin n’était pas dupe de ces engouements subits: à chaque
-rencontre, je voyais son front se rembrunir et ses yeux devenir plus
-noirs. Quant à moi...
-
-Quant à moi, je ne pouvais plus me dissimuler la cause des incartades de
-Philippe et, si peu coquette que je fusse, j’acceptais sans trop
-d’étonnement les hommages de mon timide admirateur. Jamais nos modernes
-ingénues ne pourraient s’imaginer à quel point j’étais naïve. Élevée
-comme une petite sauvage, aussi isolée du monde en plein Paris qu’une
-nonne au fond d’un couvent de province--voilà qu’à peine sortie de ma
-vie d’enfant, d’écolière ignorante, je rencontrais l’amour tel qu’il
-apparaît dans les romans anglais. Ainsi Dickens et Rhoda Broughton
-possédaient le secret de la vie? A vrai dire, j’en avais parfois douté,
-mais maintenant il fallait bien le croire. Une seule entrevue, quelques
-paroles échangées, un peu de musique--et tout de suite la grande
-passion. Pendant tout un mois, je nageai en plein conte bleu, sans trop
-savoir moi-même ce que je pensais, mais heureuse de me savoir aimée. Pas
-une fois l’idée ne m’effleura que Philippe, selon toute apparence, était
-riche, et que ma dot se réduisait à zéro. Deux seuls nuages
-obscurcissaient mon ciel: le mécontentement visible de Mme Chardin et
-l’ignorance totale de mon pauvre papa. Retenue par une sorte de pudeur
-plus forte que ma franchise habituelle, je n’osais pas lui raconter mes
-«aventures»; mais je me souviens qu’un soir, bourrelée de remords en
-songeant à l’abîme de dissimulation où je me sentais enfoncer, je me mis
-à pleurer toute seule dans mon lit. Ah! oui, j’étais déplorablement
-«XIXe siècle»--et je ne le regrette pas.
-
-Subitement, le 1er mars, les choses prirent une face nouvelle.
-L’Exposition des Aquarellistes ouvrait ce jour-là et j’avais passé ma
-matinée à essayer de ressusciter, par d’innocents artifices, mon chapeau
-d’hiver à l’agonie. J’en fus pour mes frais: Philippe ne parut pas. Le
-surlendemain, au Musée du Luxembourg où nous visitions quelques
-acquisitions récentes, je le cherchai des yeux sans plus de succès. Sans
-doute sa tante lui avait fait comprendre qu’il la mettait dans un cruel
-embarras. Mais alors il allait sûrement se décider à parler. J’attendis
-d’abord avec confiance. Mme Chardin semblait tranquillisée, satisfaite,
-et ne songeait qu’à m’initier à l’art d’Extrême-Orient, dont elle
-m’avait jusqu’alors peu parlé. Nous feuilletions des albums, nous
-pénétrions dans des collections particulières: je ne voyais plus que
-Bouddhas, Sivas et fleurs de lotus. Entre temps je me sentais
-épiée--discrètement, affectueusement, mais enfin épiée--et je veillais à
-ce que rien ne vînt trahir le sentiment de déception que commençaient à
-me causer le silence prolongé, la disparition totale de Philippe.
-Était-il possible que mon gentil roman finît ainsi dès les premières
-pages? Un incident fortuit vint me donner la clef de l’énigme--du moins
-je le crus.
-
-Papa, retenu à la maison par un gros rhume--il se méfiait des rhumes
-depuis sa bronchite de l’année précédente--m’avait priée un matin
-d’aller demander à Mme Chardin quelques _Revues des Deux-Mondes_. En
-montant l’escalier, je rencontrai Perrine qui revenait du marché et qui
-m’introduisit sans penser à mal. Dès l’antichambre, un bruit de voix me
-frappa; une canne et un pardessus pendaient au porte-manteau: Mme
-Chardin n’était pas seule. Et comme j’hésitais à entrer, je l’entendis
-qui disait:
-
-«Mais non, ce n’est pas sérieux... Tu es trop jeune... il faut attendre
-encore... Vous êtes deux enfants...»
-
-Sans écouter davantage je frappai assez fort et presque en même temps
-j’ouvris la porte du salon. Philippe était là, debout devant sa tante
-qui rougit très fort à ma vue. Lui était devenu pâle et tournait vers
-moi des yeux suppliants. Je balbutiai: «Oh! pardon... Papa m’a
-envoyée... c’est pour les revues que vous lui aviez promises...» Mme
-Chardin ne perdait jamais la tête. Elle se leva, m’emmena dans sa
-chambre, m’ouvrit la bibliothèque en riant de mes excuses et de ma
-confusion... Cinq minutes après, je me retrouvais sur le trottoir de la
-rue Barbet-de-Jouy avec quatre brochures saumon sous le bras, cajolée,
-embrassée--mais bel et bien mise à la porte. Malgré tout je me sentais
-heureuse. J’avais entrevu Philippe, je savais qu’il pensait toujours à
-moi. Pauvre garçon, comme il m’avait regardée! A cette idée mon cœur
-s’emplit d’une sorte de pitié tendre--une envie de rire et de pleurer
-tout à la fois. Sans doute c’était cela l’amour. Je songeai: «Que dire à
-papa?... Rien encore... Mme Chardin ne peut plus guère tarder à
-parler... Elle nous trouve trop jeunes. C’est le dernier argument des
-parents: après ils cèdent toujours...» Derrière un mur doré par la
-lumière du matin, sur un arbre que je ne voyais pas, dans l’air encore
-aigrelet où flottait un peu de printemps, un merle siffla gaîment.
-Évidemment il se moquait de moi et de mon assurance enfantine. Pourtant
-les événements devaient me donner raison.
-
-La semaine suivante, Mme Chardin, au lieu de la dépêche d’arrivée
-qu’elle attendait, reçut de son fils, devant moi, une lettre qui parut
-la bouleverser. Il s’était bien embarqué en février, mais il s’arrêtait
-à Java, où les Hollandais faisaient des fouilles merveilleuses, et son
-retour se trouvait retardé de trois mois. «Trois mois!...» répétait Mme
-Chardin, sans essayer de cacher son immense désappointement. A dix
-reprises, je la vis relire cette malheureuse lettre. Parfois les larmes
-lui venaient aux yeux et elle haussait les épaules avec une sorte
-d’irritation passionnée. Son humeur parut s’altérer, traverser une crise
-mystérieuse. Un soir, Perrine fit irruption, une paire de gants à la
-main, dans la salle à manger où nous achevions un repas mélancolique.
-
-«Madame, c’est encore à M. Philippe! Il les a oubliés ce matin, et il
-n’a pas repris son parapluie qu’il avait laissé hier...»
-
-Il venait donc tous les jours!... Je regardai Mme Chardin: elle semblait
-excédée, infiniment triste et lasse. Avec la mine d’une coupable, elle
-murmura quelques mots vagues et renvoya du geste Perrine déconfite. Que
-signifiaient cette mauvaise volonté, cette répugnance évidente? Pourquoi
-nous faire porter, à Philippe et à moi, la peine de son chagrin
-maternel? Toute la soirée je boudai, révoltée à mon tour et presque
-muette; ma vieille amie se plongeait dans une rêverie soucieuse. Elle me
-laissa partir le cœur gros, sans un mot d’encouragement... Et voilà que
-le lendemain matin, on apportait à Papa un mot d’elle, écrit évidemment
-au saut du lit: «Cher Monsieur, pourrais-je vous prier de venir me voir
-dimanche, à dix heures et demie, pour un entretien sérieux? Je m’excuse
-de ne pas monter moi-même chez vous, mais je crains un peu vos étages.
-
-«Si Geneviève veut venir vous rejoindre vers midi, j’espère que nous
-aurons le plaisir de déjeuner ensemble.»
-
-Papa sembla surpris d’abord, puis après une seconde de réflexion: «Elle
-veut sans doute me consulter pour cette inscription de rente au
-Grand-Livre dont elle me parlait l’autre jour», dit-il tranquillement.
-Mais moi j’avais compris...
-
-De nouveau ma vie m’apparaît dans le recul du passé... Le dimanche
-matin, onze heures. Papa est parti sans défiance; je me coiffe devant ma
-glace, la fenêtre ouverte, car mes seuls voisins sont les moineaux qui
-jacassent éperdument et mon ami le merle qui chante à plein gosier. Le
-soleil inonde ma chambre et je brosse des rayons d’or dans mes cheveux,
-tout en me regardant comme si je me voyais pour la première fois. Ainsi
-c’est moi--c’est cette petite personne-là qu’on demande en mariage?...
-Il me semble que je rêve, tandis que je rassemble machinalement les
-mèches blondes qui fuient entre mes doigts et retombent en masses
-lourdes jusqu’à ma taille...
-
-Une heure. J’ai trouvé papa très ému, très surpris--très heureux; Mme
-Chardin sérieuse et triste--pourquoi, mon Dieu, pourquoi?--mais calme.
-Elle m’a mis les deux mains sur les épaules et a plongé ses yeux au fond
-des miens: «Philippe est le meilleur garçon de la terre: je crois qu’il
-vous rendra heureuse. Et vous, ma chérie, êtes-vous sûre, bien sûre de
-l’aimer?» On dirait qu’elle veut en douter. Le «oui» s’étrangle dans ma
-gorge, mais mon regard a dû répondre pour moi. Comment ne l’aimerais-je
-pas? Il m’aime, et je ne connais que lui?...
-
-Et maintenant _il_ est là--mon fiancé est là. Non, pas encore mon
-fiancé: il a demandé à me parler seul à seule. «Après, vous
-déciderez...». Nous sommes assis l’un en face de l’autre dans le salon
-d’où papa et Mme Chardin se sont éclipsés discrètement. Je n’ose pas le
-regarder; j’entends à peine ses premiers mots: «Avant tout, il faut que
-je vous dise... J’ai peur de ne pas être digne de vous...» Mes yeux se
-lèvent effarés; quelle confession terrible va-t-il me faire? La vue de
-ce bon visage tendre et timide me rassure; un peu d’assurance me
-revient, à mesure qu’il se trouble davantage. «La première fois que je
-vous ai vue, ici... vous vous rappelez peut-être que je revenais de
-Nice?... Eh bien, je n’y étais pas parti... seul...» Cette fois j’ai
-compris, et je rougis, je rougis, un peu choquée, à demi surprise, et
-touchée de l’angoisse que reflète le regard gris posé sur le mien.
-«J’avais des amis, des fous... J’ai voulu faire comme eux... par
-gloriole, pour me prouver que j’étais un homme... Et puis, là-bas, je me
-suis vite aperçu qu’on se moquait de moi... je suis parti furieux, vexé,
-mais si vous saviez... si vous saviez comme j’avais peu de chagrin!...
-Et tout de suite, je vous ai vue... Maintenant, cela me paraît si loin,
-si bête, cette... mauvaise chose... maintenant que je sais ce que c’est
-que...» Il voudrait dire: «que d’aimer»; mais sa voix tremble et se
-brise. «Pourrez-vous me pardonner, dites?... C’est ma seule folie... et
-je ne vous connaissais pas!...» Comme il est bon! Comme il est honnête!
-Comme il a l’air malheureux! Un grand élan m’entraîne vers lui--un élan
-de cette pitié tendre que j’éprouve toujours à sa vue. De jalousie, je
-ne sens pas l’ombre, rien que le désir de le rassurer, de le consoler.
-Et sans répondre, je lui souris, je lui tends la main, qu’il prend comme
-un fou, en pleurant presque de joie...
-
-
-
-
-V
-
-
-Si j’écrivais un roman, je mettrais peut-être ici: «Deuxième partie»...
-Et j’aurais tort. La vie ne se divise pas ainsi en morceaux bien nets
-assemblés bout à bout: c’est une trame bizarre, tissée par une main
-fantaisiste qui s’amuse à enchevêtrer les fils sans qu’on puisse voir où
-l’un finit, où l’autre commence. Parfois cependant un nœud se forme,
-laissant après lui une trace longtemps visible--secousse violente et
-imprévue, crise d’âme qui ébranle l’être moral et le change de fond en
-comble. Mon mariage ne fut pas une de ces crises; pendant bien des jours
-encore je devais rester celle que papa appelait «sa petite fille», celle
-que Julie annonçait pompeusement: «Mademoiselle Geneviève et son
-mari»... Sans doute j’étais trop jeune pour devenir autre chose qu’une
-_femme-enfant_, et Philippe, presque enfant lui-même, ne pouvait guère
-m’apprendre à vivre, aveuglé qu’il était par une admiration, une
-tendresse naïves.
-
-Nos premières semaines de tête à tête eurent pour cadre Florence,
-Fiesole--toute la douceur d’un mois de mai toscan, toute la splendeur
-d’un art encore à peine deviné. J’en fus comme éblouie. Du Palais Pitti
-au Musée des Offices, du Bargello à Sainte-Marie Nouvelle, Philippe me
-suivait, docile et bon, heureux de me voir heureuse et toujours--oh!
-toujours de mon avis.
-
-«J’aime mieux le _David_ de Verrocchio que celui de Donatello: et toi?
-
---Moi aussi...
-
---Ces petits anges de Fra Angelico, est-ce que tu ne les trouves pas
-délicieux?
-
---Adorables, ma chérie...»
-
-Je ne me lassais pas de le prendre à témoin, sans jamais recueillir
-autre chose qu’un écho de mes propres enthousiasmes. Un matin, après une
-longue station au Palais Riccardi, l’écho me répondit d’une voix bizarre
-et je fus effarée de voir Philippe tout pâle, les yeux rouges, la bouche
-contractée...
-
-«Qu’est-ce que tu as?... Es-tu malade?...»
-
-Il secoua la tête et voulut rire; mais il ne put que bâiller--bâiller
-sans contrainte, cette fois, de tout son cœur et de toutes ses dents
-blanches. Alors un remords me saisit:
-
-«Tu as faim!... Quelle heure est-il donc? Une heure moins cinq! C’est
-inouï... Pourquoi ne disais-tu rien?
-
---Oh! fit-il, avec son bon sourire d’adoration, j’y ai bien pensé,
-depuis midi un quart... Mais _tu_ t’amusais tant!...»
-
-Le même soir, nous avions pour voisin de table d’hôte un ingénieur
-milanais--un petit homme maigre et noir comme une taupe, avec des
-moustaches de chat et des yeux d’écureuil. Philippe eut vite fait de
-reconnaître en lui un confrère, et la conversation, banale d’abord, prit
-bientôt un tour technique tout à fait spécial. L’Italien, gentil, mais
-bavard et un peu crampon, nous avait suivis après le dîner jusque dans
-le salon. Silencieuse, absorbée en apparence dans la contemplation d’un
-_Magazine_ vieux de trois ans, je guettais du coin de l’œil mon
-Philippe, et j’observais son geste animé, son regard brillant--plus rien
-de l’expression tendre et résignée que je lui voyais si souvent au cours
-de nos promenades artistiques. Vers dix heures, son interlocuteur prit
-enfin congé, et il revint s’asseoir près de moi, encore tout plein de
-son sujet.
-
-«C’est un garçon très intelligent, figure-toi... Voilà dix-huit mois
-qu’il dirige ici une fabrique de taffetas, tu sais, cette petite soie
-fine qu’on appelle du _florence_... Il m’a donné des détails très
-curieux sur les machines... Et je lui parlais de nos filatures du
-Nord...»
-
-Mes yeux s’ouvraient tout grands, un peu papillotants, sans doute;
-j’étouffai un bâillement derrière ma main. A cette vue, Philippe
-s’arrêta court.
-
-«Oh! tu as sommeil, ma pauvre chérie... Et moi qui suis là, à te
-raser...
-
---Bah! lui dis-je, nous sommes quittes... Rappelle-toi, ce matin, devant
-les fresques de Benozzo...»
-
-Je riais, mais un peu de tristesse me venait à nous sentir si différents
-l’un de l’autre...
-
-La veille de notre départ, je voulus monter au Belvédère du Jardin
-Boboli, pour dire adieu à Florence. Il faisait encore grand jour, mais
-le soleil baissait sur l’horizon: devant nous, les hauteurs de Fiesole
-et de Vallombrosa s’empourpraient de teintes roses et violettes; à nos
-pieds, l’Arno déroulait ses eaux boueuses moirées d’or et plus loin le
-Dôme, aux murs blancs et noirs, semblait un gigantesque joujou en
-dominos à demi écrasé par l’énorme coupole, à demi caché par l’ombre
-svelte du Campanile. Une cloche sonna, puis une autre, puis une
-troisième--et soudain de toute la ville s’éleva la voix des carillons,
-les uns lourds et graves, aux vibrations lentes, les autres argentins,
-pressés, joyeux, se répondant, se mêlant, s’entre-croisant en accords
-exquis, en dissonances plus exquises encore, qui montaient jusqu’à nous
-par bouffées, avec l’odeur des orangers et la saveur du vent venu des
-montagnes. Presque émue, l’âme pleine de choses confuses et tendres, je
-me tournai vers Philippe.
-
-«Ah! fis-je à demi-voix, tu entends?...»
-
-Il avait tiré sa montre et la remettait à l’heure avec soin.
-
-«Oui, j’entends... Les cloches sonnent à sept heures: je retardais de
-huit minutes...»
-
-Pauvre Philippe!... Je vois encore sa main un peu courte, aux doigts
-agiles de mécanicien, maniant délicatement le petit remontoir d’or,
-tandis qu’au-dessous de nous, les sons retombaient en s’éteignant, un à
-un, comme des oiseaux qui se posent...
-
-Nous devions revenir sans nous presser, en passant par les lacs. A
-Lugano, Philippe trouva une lettre de sa tante--de tante Lydie: que ce
-nom de vieux pastel lui allait bien! Nous parlions souvent d’elle, et
-mon mari me disait les soins maternels dont elle l’avait entouré pendant
-les années où, orphelin de sa mère--la propre sœur de Mme Chardin--un
-peu négligé par son père, dont la vie de gros industriel lillois
-absorbait sans doute les facultés affectives, il s’était trouvé, pauvre
-petit garçon riche, jeté entre les quatre murs d’un grand lycée
-parisien.
-
-«Je passais tous mes dimanches chez elle, et tu ne peux pas te figurer
-ce qu’elle a été pour moi--elle et François, d’ailleurs... ils sont
-aussi bons l’un que l’autre... Le voilà qui revient, François; il doit
-arriver ces jours-ci... Et dis donc, c’est lui qui va être surpris!...
-Depuis deux mois qu’il était toujours en route, et que sa mère et lui ne
-correspondaient que par dépêches, il a dû apprendre mon mariage en
-arrivant... En voilà une nouvelle! Lui qui m’appelait toujours «le
-gosse»... Il a sept ans de plus que moi, tu sais, et il est joliment
-plus fort en toutes choses... Mais c’est égal, maintenant, je ne
-changerais pas avec lui!...»
-
-Sa main serrait tendrement mon bras, ses yeux gris me souriaient, pleins
-d’amour et de confiance. Je le sentis très bon, fier de moi,
-passionnément dévoué. Et je pensai: «Comme il m’aime!» Moi aussi, je
-l’aimais bien...
-
-Ce fut le lendemain de notre retour que je fis la connaissance de mon
-cousin François.
-
-Ma première soirée, soirée d’émotions heureuses et de réminiscences
-enfantines, avait été consacrée à papa; tante Lydie, toujours discrète,
-s’était réservé la seconde. J’éprouvai un singulier plaisir à revoir la
-maison de la rue Barbet-de-Jouy; avais-je donc, à mon insu, laissé un
-peu de moi-même derrière ces murs, encore étrangers l’année précédente?
-Quand Perrine nous ouvrit la porte, je faillis lui sauter au cou, et
-j’entrai impétueusement dans le salon, toute à la joie de retrouver ma
-vieille amie. D’abord je ne vis qu’elle--sa figure blanche, aux cheveux
-blancs, qui me souriait du fond de la bergère--et ce fut seulement après
-l’avoir embrassée que je songeai à relever la tête. Un grand garçon,
-debout près de la cheminée, fixait sur nous des yeux tranquilles.
-
-«Bonjour, gosse», dit-il à Philippe qui s’avançait vers lui, les mains
-tendues. Et bien vite, avec un geste d’excuse:
-
-«Oh! pardon, c’est une mauvaise habitude; mais je vous promets que je ne
-le ferai plus, madame... ma cousine... Geneviève, n’est-ce pas?
-Appelez-moi François aussi, voulez-vous? Autant commencer tout de suite,
-puisqu’il faudra bien finir par là...»
-
-Sa voix était agréable. Il me parut maigre et long, dominant Philippe
-d’une demi-tête, avec un regard brun de myope, un lorgnon, une bouche
-large aux belles dents, le nez assez court, la barbe grêle--laid en
-somme, et très différent de sa mère. Pourtant il me plut, et je me
-sentis soulagée d’un grand poids. J’avais toujours vaguement redouté ce
-cousin phénomène que je me figurais très savant, très supérieur, un peu
-dédaigneux, peut-être. Et voilà qu’il me semblait l’avoir toujours
-connu. Il nous complimenta gentiment, sans témoigner un étonnement de
-mauvais goût: après tout, j’avais dix-neuf ans, mon mari en avait
-vingt-trois, et six semaines de vie commune nous donnaient l’illusion de
-passer pour un vieux ménage. François le comprit sans doute et sembla
-nous prendre extraordinairement au sérieux, ce qui augmenta le
-ravissement de Philippe.
-
-Plus d’une fois, pendant le dîner, il m’arriva d’appeler mon nouveau
-cousin «monsieur». Quant à «tante Lydie», cela venait tout seul. Mme
-Chardin semblait avoir repris tout son entrain, elle n’avait d’yeux et
-d’oreilles que pour son fils qui, lui, bavardait de tout son cœur, sans
-contrainte et sans art, non pas comme un «brillant causeur» tout bourré
-d’anecdotes et de récits de voyage, mais comme un brave garçon, heureux
-de se retrouver à la table de famille. Il avait avec Philippe des façons
-de grand frère taquin à travers lesquelles on sentait percer une réelle
-tendresse.
-
-«Eh bien, mon vieux, je te retrouve ingénieur, marié, chef d’usine, un
-vrai patriarche! Les affaires vont bien, à Lille?»
-
-On parla quelque temps de la filature, _notre_ filature: combien cela me
-semblait étrange! François insistait sur les questions d’ordre général,
-le taux des salaires, le nombre et l’état d’esprit des ouvriers: pour la
-première fois, en l’écoutant, j’avais l’impression que toutes ces choses
-pouvaient se discuter en termes clairs, accessibles aux simples mortels.
-
-«Oh! mais, dit tout à coup Philippe, nous allons ennuyer Geneviève, si
-nous continuons à parler machines...»
-
-Je protestai vivement.
-
-«D’abord vous ne parlez pas machines... Et puis vous n’êtes pas ennuyeux
-du tout... Quand je me rappelle ton ingénieur de Florence, avec tous ses
-mots techniques!...»
-
-Le nom de Florence, d’ailleurs, avait suffi pour faire dévier la
-conversation. François se mit à évoquer son premier voyage en Italie.
-
-«J’avais quinze ans... Tu te souviens, maman?... Le belvédère du Jardin
-Boboli, la ville en bas, le soleil couchant derrière Fiesole... et les
-cloches, surtout!... Il me semble que je n’en ai plus jamais ni nulle
-part entendu de pareilles...»
-
-Mes cloches de Florence! J’allais crier: «Moi aussi, je les connais; moi
-aussi je les aime...» Un sentiment inconnu,--une sorte de pudeur
-subite--m’arrêta dans mon élan. Pourquoi? Je n’aurais pas pu le dire.
-
-Philippe, cependant, friand d’émotions exotiques, essayait d’arracher à
-son cousin quelque histoire de pirates, quelque savoureux récit de
-chasse. Peine perdue: François n’avait pas le moindre trait d’héroïsme à
-son actif.
-
-«Mais les tigres? insista Philippe; tu as pourtant dû voir des tigres,
-là-bas, dans la brousse...»
-
-François sourit drôlement.
-
-«Des tigres? Je n’en ai connu qu’un... très intimement, par exemple...
-Je l’ai même nourri de mon lait, ou tout au moins de lait de chèvre,
-pendant près de six semaines... Il avait deux mois; mon boy l’avait
-ramassé, à moitié mort, après une battue des indigènes. Un amour de
-bête!... Malheureusement, j’ai dû le renvoyer très vite à sa jungle
-natale: il me dévorait toutes mes pantoufles, sans trop s’inquiéter si
-mes pieds étaient dedans... Tu vois que j’ai couru des dangers
-terribles.
-
---Oh! dit Philippe, déçu, tu n’es pas sérieux!
-
---Mais si, je t’assure... Tu ne me trouveras que trop sérieux, tout à
-l’heure, quand je vous montrerai mes photographies... Si tu crois que tu
-vas échapper à la petite conférence!»
-
-Et comme nous sortions de table, il courut chercher ses précieuses
-planches. C’étaient les soubassements d’un grand temple de Java, le
-Bôrô-Boudour, déblayés l’année précédente par un ingénieur hollandais,
-et qu’il fallait enfouir de nouveau, sous peine de compromettre la
-solidité de l’édifice.
-
-«Une occasion unique, expliqua François, j’avais juste le temps d’aller
-les voir avant l’enterrement définitif. C’est la cause de mon retard--ce
-retard qui t’a tant navrée, ma pauvre maman! Viens les regarder tout de
-même, ces vilains bonshommes, pour me prouver que tu ne leur en veux
-pas...»
-
-Il avait installé son carton sur une petite banquette, et entraînait,
-d’un geste câlin, tante Lydie qui résistait un peu, comme si vraiment
-elle eût gardé rancune aux innocentes figures de pierre. Elle finit
-pourtant par s’asseoir et par se pencher, à demi curieuse, à demi
-hostile, sur les photographies que François, accroupi par terre à la
-turque et ses longues jambes repliées sous lui, nous tendait l’une après
-l’autre.
-
-«C’est l’histoire du Bouddha Çakya-Sinha... Ne faites pas attention à
-ces noms sauvages, ma cousine, regardez seulement ces sculptures qui
-datent du VIIIe au Xe siècle... à peu près l’époque de Charlemagne. Vous
-voyez que les Hindous de Java ne travaillaient pas mal, dans ces temps
-reculés...»
-
-Philippe restait debout derrière nous et ne disait plus grand’chose.
-
-«Pauvre ami, pensai-je; voilà les exhibitions artistiques qui
-recommencent... il va bien s’ennuyer...»
-
-Tout doucement, en cachette, je glissai ma main dans la sienne, pour lui
-adoucir les amertumes de la mythologie bouddhique, et je sentis qu’il la
-pressait avec reconnaissance. Nous faisions cercle autour de la cheminée
-où brûlait un joli petit feu de bois--le thermomètre fantasque ayant
-choisi cette première semaine de juin pour descendre subitement de dix
-degrés. N’était-ce pas devant un feu semblable que je me chauffais,
-l’hiver précédent, quand le coup de sonnette de Philippe était venu
-changer toute mon existence?...
-
-Soudain, comme un écho à mes souvenirs, le timbre fêlé de l’antichambre
-résonna. Je tressaillis: cette fois ce n’était pas Philippe; je le
-tenais là, près de moi, sa bonne main confiante posée sur la mienne...
-Perrine entra, apportant le journal et une lettre pour François que
-celui-ci prit machinalement. Mais dès qu’il y eut jeté les yeux:
-
-«Oh! s’écria-t-il, c’est trop fort! Regarde cette lettre-là, maman:
-c’est celle que tu m’as écrite à la fin de janvier, la dernière, quand
-tu me croyais toujours à Angkor... Elle a couru après moi, à Saïgon, à
-Java... Et je crois bien qu’elle a dû faire le tour du monde--en me
-tournant le dos... Oui... voilà un timbre de Sydney... Moi je suis
-revenu par Malacca et Ceylan...»
-
-Il s’était levé et s’approchait de la lampe pour mieux déchiffrer les
-grimoires de la poste.
-
-«Plus de quatre mois!... Et la voilà revenue rue Barbet-de-Jouy... Vous
-permettez?» fit-il en se tournant vers moi. Il ajouta gaîment: «C’est
-très pressé...» Mais déjà sa mère l’avait arrêté d’un geste.
-
-«Tu ne vas pas la lire maintenant... c’est stupide... Donne-la-moi...»
-
-Elle semblait agitée, inquiète. François retint le petit carré de papier
-que les doigts maigres de tante Lydie avaient déjà saisi.
-
-«Pourquoi?... Laisse-moi au moins la regarder... Tu m’as déjà demandé
-trois fois depuis mon retour si je l’avais reçue... Elle m’intrigue,
-cette lettre... D’ailleurs elle est à moi: c’est mon nom qui est sur
-l’adresse...
-
---Oui, mais c’est moi qui l’ai écrite... Donne, je te dis...»
-
-Avec un petit rire nerveux, elle tira un peu plus fort, parvint à saisir
-l’enveloppe, et, prestement, la jeta dans le feu.
-
-«Oh! ma tante!» s’écria Philippe. J’étais demeurée stupide. François fit
-un mouvement instinctif vers la cheminée, puis s’arrêta et regarda sa
-mère. Dans ses yeux, je vis passer une angoisse subite, la crainte d’une
-crise imprévue, d’un accès de démence. Mais non. Tante Lydie avait
-repris sa place et, les pincettes à la main, attisait tranquillement la
-flamme, tandis que noircis, semés d’étincelles mouvantes, les minces
-feuillets se tordaient en crépitant et s’envolaient par bribes
-impalpables...
-
-«Qu’est-ce que tu as fait, maman? Qu’est-ce que tu me disais dans cette
-lettre?...»
-
-La demande était naïve et presque involontaire. Mme Chardin releva la
-tête.
-
-«Des bêtises, fit-elle, redevenue très calme. Tu peux supposer ce que tu
-voudras... un crime que j’aurais commis autrefois; un vieux remords dont
-j’ai pris mon parti et dont je renonce à te faire part...»
-
-Elle plaisantait. François n’insista pas.
-
-«Revenons au Bôrô-Boudour, dit-il, après un petit silence. Avez-vous
-remarqué la douceur de ce type hindou?... Et la finesse de tous ces
-détails, les serpents, les moutons, les feuilles d’arbres...»
-
-J’admirai le tact avec lequel il dissimulait sa préoccupation évidente.
-Mais malgré ses efforts, un peu de contrainte pesa sur notre soirée.
-
-Seule, tante Lydie semblait parfaitement à l’aise, comme délivrée d’une
-obsession ancienne. Ce fut elle qui me proposa de déchiffrer à quatre
-mains le quintette de César Franck, alors presque inconnu du public.
-François tournait les pages, et je m’aperçus vite qu’il était bon
-musicien. Philippe écoutait sans enthousiasme. A onze heures on apporta
-le thé, suivant les anciens rites--après quoi nous prîmes congé.
-
-«Au revoir, Geneviève», dit mon cousin.
-
-Je lui tendis la main et je répondis bravement: «Au revoir, François...»
-Puis je me mis à rire: cela me semblait tout drôle.
-
-Dans la rue, Philippe resta un moment sans parler.
-
-«Je n’aurais pas cru, murmura-t-il enfin, que ma tante avait des secrets
-pour son fils... C’est bizarre, ce qu’elle a fait... Mais tout cela ne
-nous regarde pas. Comment le trouves-tu, ton nouveau cousin? Gentil,
-hein?... Et savant, et pas poseur... Je suis content qu’il soit revenu;
-nous passerons de bonnes soirées, tu verras... Seulement, c’est bien
-laid, toutes ces photographies... Et puis, cette machine que vous avez
-jouée, c’est très ennuyeux... Pourquoi n’as-tu pas chanté du Gounod?»
-
-
-
-
-VI
-
-
-Que dire de mes premières années de femme? Elles ne sont que le
-prolongement de ma vie de jeune fille--d’enfant paisible, contente de
-peu, jouissant de tout. Dans cette existence calme, presque vide, ouatée
-par Philippe d’une tendresse plus aveugle que celle de papa, aussi
-soumise et moins grondeuse que celle de Julie, quelques images très
-nettes jalonnent le chemin de mes souvenirs...
-
-Un de nos déjeuners en tête à tête, dans notre belle salle à manger de
-la rue de Médicis. Les meubles neufs--buffet monumental, table carrée,
-crédence vaguement Henri II--sentent bon l’encaustique et le miel; la
-verrerie de fin cristal brille d’un éclat discret, et dans la panse
-ventrue d’une carafe, je vois se refléter le carré minuscule de la
-fenêtre ouverte et les arbres du Luxembourg. Philippe boit son café
-lentement, à petits coups, comme un gros chat blond un peu gourmand; moi
-je croque des amandes fraîches, «moins blanches que mes dents», prétend
-galamment mon mari. Les coques vertes et veloutées s’amassent dans mon
-assiette; je les taillade distraitement du bout de mon couteau d’argent,
-et Philippe me demande à quoi je pense, «d’un air si sérieux».
-
-«C’est que je ne me rappelle plus... je n’ai pas l’habitude d’aller
-seule en omnibus, tu sais... Pour la rue de Sèze, c’est bien
-Panthéon-Courcelles?...»
-
-Philippe se met à rire.
-
-«Tu veux prendre un omnibus? Eh bien, et la voiture?»
-
-La voiture!... J’oublie toujours que nous sommes riches. Quand je me
-suis mariée, papa venait d’être nommé chef de bureau, aux appointements
-de huit mille francs: un Pactole! Jusqu’alors nous avions vécu fort à
-l’aise avec six mille. Aussi je suis un peu effarée de voir Philippe me
-remettre, chaque mois, la moitié de ce que je dépensais en un an. Que
-faire de tous ces beaux billets bleus? Ils m’intimident presque. Et la
-femme de chambre, en joli petit tablier brodé, qui s’obstine à vouloir
-me coiffer et m’habiller! Et la cuisinière, qui a des moustaches, et qui
-me propose parfois des plats dont j’ignore même le nom! Et son mari, le
-grand Théodore, bête comme une oie, mais si décoratif avec ses favoris
-de magistrat ou d’amiral! Je ne me sens pas plus grosse qu’une souris
-devant eux. D’ailleurs j’ai constaté que, grâce à ce personnel imposant,
-les billets de cent francs ne duraient pas beaucoup plus longtemps que
-jadis les pièces de cent sous. Et comme j’ai à cœur de bien gérer nos
-revenus, j’ai protesté contre l’adjonction d’un cheval et d’un cocher.
-Nous avons seulement un coupé au mois--coupé dont les coussins moelleux
-me paraissent, je dois l’avouer, infiniment plus agréables que les
-noyaux de pêche de Panthéon-Courcelles. On ignorait encore, à cette
-époque lointaine, les raffinements de l’automobilisme. La voiture! Où
-avais-je la tête? Je me lève de table avec un empressement enfantin.
-
-«C’est vrai, elle doit être ici à une heure. J’ai juste le temps de
-m’habiller si je veux arriver chez Georges Petit avant la foule...»
-
-Philippe ne dit rien, et plie sa serviette d’un air mélancolique. Un
-petit remords me prend de l’abandonner si vite. Les jours précédents,
-nous flânions sur le balcon après le déjeuner: les cigarettes fumées
-près de moi n’ont pas, paraît-il, le même goût que les autres.
-
-«Pourquoi ne viens-tu pas? C’est une collection superbe; il y a des
-Fragonards exquis...
-
---Oh! dit Philippe, si j’y allais, ça ne serait pas pour les Fragonards,
-ça serait pour être avec toi... Mais tu verras mieux les tableaux sans
-moi... Et puis, j’ai rendez-vous à deux heures et demie avec ce
-fabricant de Vimoutiers...»
-
-Il est très occupé, mon bon Philippe. Depuis notre mariage, il prend
-tout à fait au sérieux son métier de filateur, et le temps n’est plus
-des longues escapades à Nice!... L’usine lui appartient, mais il en a
-confié la direction à son associé, un ingénieur de quarante ans, habile
-et probe, qui conduit à merveille la machinerie et le personnel;
-pourtant il va lui-même chaque semaine passer vingt-quatre heures à
-Lille. A Paris, il a ses bureaux--raison sociale Noizelles et Mauroy--où
-il reçoit les commandes et traite en personne avec les autres
-industriels. Je sais combien ses fonctions l’absorbent et surtout--oh!
-surtout combien les expositions l’ennuient. Fallait-il qu’il fût
-amoureux de moi, l’autre hiver, pour se mettre au régime des œuvres
-d’art à haute dose! Ce souvenir m’attendrit un moment; je l’embrasse,
-et, d’un ton indécis:
-
-«Si tu veux, je resterai un peu... j’ai bien le temps, après tout...»
-
-Ses yeux me sourient avec reconnaissance.
-
-«Mais non; va, ma chérie, va t’amuser... Et passe donc prendre tante
-Lydie: je suis sûr qu’elle sera enchantée de t’accompagner...»
-
-Décidément, ma vie n’est pas changée. Philippe a sa filature comme papa
-avait son ministère. Le fonctionnement de l’usine ne m’intéresse pas
-beaucoup plus que celui de la Dette Inscrite; mais je suis forcée de
-reconnaître que la toile a sur l’administration des Finances des
-avantages pécuniaires indéniables. Pendant ce temps, je cours les musées
-et les conférences avec ma vieille amie, devenue la meilleure des
-tantes--qu’ai-je à demander de plus? Je ne demande rien, et je me trouve
-aussi heureuse qu’avant mon mariage...
-
-Chez tante Lydie, un jour d’hiver. Il pleut à torrents; aucune visite
-n’est à craindre. Perrine vient d’apporter le thé, accompagné d’un
-superbe kugelhopf que je lorgne avec complaisance, car j’ai une vraie
-faim de petite fille.
-
-«Allez avertir monsieur François que le goûter est servi...»
-
-C’est à Perrine que ce discours s’adresse; mais la vieille bonne, un peu
-dure d’oreille, est sortie sans rien entendre et Mme Chardin fait mine
-de se lever. Je la préviens bien vite.
-
-«Ne vous dérangez pas, tante...»
-
-Un coup discret à une porte fermée, une voix d’homme qui me dit:
-«Entrez...» et me voilà dans le bureau de François. J’aime beaucoup
-cette petite pièce claire, haute de plafond, ces murs qui disparaissent
-derrière les livres, cette table dont le désordre esthétique me
-plaît--involontairement, je songe aux papiers de Philippe, toujours si
-bien rangés, au superbe et horrible encrier de bronze «Renaissance» que
-les ouvriers de l’usine lui ont offert à l’occasion de notre mariage et
-dans lequel il ne trempe sa plume qu’avec respect...
-
-«Le thé vous attend, François...»
-
-A ma voix, il s’est retourné très vite.
-
-«Tiens, dit-il, vous étiez là? Justement, j’ai quelque chose à vous
-montrer... Une belle image!...» ajoute-il avec un sourire taquin. Un peu
-plus, il m’appellerait «gosse», moi aussi. Pourtant j’ai tout près de
-vingt ans!
-
-L’image, c’est une aquarelle persane du XVIe siècle--une petite
-princesse aux chairs d’ambre, vêtue d’or et de cobalt, debout dans un
-jardin de rêve où courent des gazelles. François la caresse du regard:
-un ami la lui a prêtée pour la comparer à des miniatures hindoues.
-
-«J’aurais dû la rendre hier, mais je pensais bien un peu vous voir
-aujourd’hui, et je savais qu’elle vous plairait.»
-
-Il parle d’un ton assuré. Et la petite princesse me plaît, en effet. Je
-m’attarde à la regarder, tandis que François m’en détaille les
-perfections avec une délicatesse infinie. Soudain, par la porte restée
-ouverte, tante Lydie apparaît, blanche et menue.
-
-«Eh bien! et ce thé?... Vous voulez donc le laisser refroidir?...»
-
-Elle semble mécontente, un peu fâchée; parfois, elle a ainsi de ces
-sautes d’humeur que nous attribuons à sa mauvaise santé. Docilement,
-nous la suivons dans le salon où les tasses fument, pleines d’un liquide
-exquis et tellement bouillant que François se brûle la langue à la
-première gorgée.
-
-«Tu vois que ce n’était pas la peine de tant nous presser, maman,»
-dit-il en versant dans son thé, pour le rendre buvable, la moitié du pot
-à crème. Je ris, puis nous nous taisons tous les trois... Le feu pétille
-et flambe, mêlant une lueur rouge au crépuscule bleuâtre; dehors, on
-entend le bruit de la pluie qui frappe violemment les vitres. Il fait
-bon, j’ai chaud jusqu’à l’âme, et le kugelhopf de Perrine est
-délicieux...
-
-Un autre souvenir, deux ans plus tard. Philippe est très sociable; il
-aime à me voir en robe de velours noir, avec les diamants qu’il m’a
-donnés, entourée de femmes moins jolies que moi--c’est lui qui le dit.
-Au cours d’une de ces soirées, j’ai rencontré une ancienne compagne
-d’études, perdue de vue depuis quelques années. Thérèse Leblanc--_alias_
-Mme Debray--a épousé un chimiste, préparateur à la Sorbonne, et possède
-un petit garçon de dix-huit mois. J’ai promis d’aller la voir, car elle
-est mon aînée, et au jour dit, je me rends rue des Écoles.
-
-Thérèse habite un petit cinquième clair et gentil, tout pareil à celui
-où j’ai passé ma jeunesse, sauf qu’on y voit moins d’arbres et que le
-chant des merles y est remplacé désavantageusement par la corne des
-tramways. Elle m’accueille un doigt sur la bouche:
-
-«Bébé dort; vous pouvez venir le regarder...»
-
-Et tout de suite je suis admise à contempler l’ange--un ange de fortes
-dimensions, joufflu, frisé, rouge comme une pomme, et dont les gros
-poings fermés gardent dans le sommeil un air batailleur.
-
-«C’est dommage que vous ne voyiez pas ses yeux, chuchote Thérèse; mais
-au moins nous pourrons causer tranquillement. Il est quelquefois un peu
-fatigant...»
-
-Fatigant! Je le crois sans peine: Thérèse, jeune fille, passait pour
-maigre; maintenant elle est réduite à sa plus simple expression--vêtue
-par surcroît d’une pauvre petite robe de rien du tout. Déjà l’autre soir
-elle m’avait paru mal habillée; aujourd’hui, près d’elle, j’ai honte de
-mes fourrures, et le froufrou de ma jupe doublée de soie me semble
-presque insolent. Thérèse, heureusement, n’en a cure: elle est toute à
-la joie de me montrer son appartement, qu’elle trouve le plus beau du
-monde, son salon, qui sert aussi de bureau, et--merveille des
-merveilles--le «laboratoire d’Eugène», aménagé à deux pas de la chambre
-à coucher.
-
-«N’ayez pas peur, dit-elle en souriant, nous n’avons pas d’explosifs:
-Eugène ne s’occupe que de chimie organique et biologique...»
-
-Eugène, c’est M. Debray. Invisible et présent, il règne comme un dieu
-dans le cœur, dans la pensée et dans les discours de sa femme. Les
-syllabes inharmonieuses de son nom prennent un son caressant en passant
-par cette bouche aux lèvres sérieuses; les termes de chimie les plus
-ardus font briller comme des étoiles ces yeux bruns dévorants. Thérèse,
-d’ailleurs, est dans son élément. A quatorze ans, elle nous émerveillait
-par ses aptitudes scientifiques et rien dans les travaux de son mari ne
-lui demeure étranger. C’est elle qui lui sert de préparateur; elle
-connaît par leurs noms tous les instruments cornus et biscornus dont il
-se sert. Sur un coin de table, j’aperçois des feuillets couverts de
-formules qu’elle a écrites sous sa dictée. J’en demeure ébahie, presque
-effrayée.
-
-«Vous ne devez pas avoir le temps de penser à autre chose!...»
-
-Elle rit.
-
-«Oh! mais si... Et bébé?... Et la maison, qu’il faut bien surveiller?...
-Et mon piano?... Eugène veut que je ne me rouille pas trop; lui aussi
-est musicien. Quand il est fatigué d’analyses et de synthèses, il prend
-son violon et nous jouons une sonate de Beethoven...»
-
-En revenant à pas lents, le long du boulevard Saint-Michel, je me dis
-que je viens de toucher de la main le bonheur sur terre, le bonheur pur,
-dégagé de toute idée d’ambition ou de lucre: Thérèse est fière de son
-mari, mais elle sait qu’il sera toujours pauvre et elle ne rêve pas
-encore à l’Académie des Sciences. Et lui--je l’ai entrevu l’autre soir:
-laid, un peu lourd, des yeux d’enfant ou de savant qui s’éclairent
-joliment en rencontrant ceux de sa femme. Ils vivent l’un pour l’autre,
-ils pensent l’un avec l’autre; leurs cerveaux ne font qu’un comme leurs
-cœurs. Quelles douces soirées ils doivent passer, seuls tous les
-deux!... Un malaise vague me vient en y songeant. Vais-je regretter de
-ne pas avoir épousé M. Debray? Non certes: j’ai toujours détesté la
-chimie. Thérèse est la femme qu’il fallait à cet homme--la seule entre
-dix mille. Ils ont eu la chance de se rencontrer. Voilà tout.
-
-Voilà tout... Mon bon Philippe! Comme il est tendre pour moi! Comme il
-s’ingénie à me faire plaisir! Hier encore il m’a menée aux Français,
-entendre Hamlet--lui qui ne peut pas souffrir Shakespeare. Avant-hier,
-nous dînions chez papa--il a joué aux échecs toute la soirée. Dimanche,
-c’était chez tante Lydie; nous avons classé des photographies de Java et
-d’Angkor--il ne devait pas s’amuser beaucoup. Mercredi, François est
-venu, comme tous les mercredis, et il m’a fait déchiffrer du Wagner
-jusqu’à minuit--Philippe s’endormait sur son journal... Et ce soir? Ce
-soir nous ne sortons pas; Philippe a des comptes à vérifier et des
-lettres à écrire. Si je l’aidais? Si j’essayais, comme Thérèse, de me
-mêler aux occupations journalières de mon mari? Cette idée me sourit un
-instant; mais je me rappelle vite une ou deux tentatives du même genre
-dont le seul souvenir suffit à me donner la migraine. Que faire? J’ai
-l’esprit trop abstrait, sans doute, et Philippe est concret jusqu’aux
-moelles. L’autre jour, à table, il devenait presque éloquent en me
-narrant son dernier voyage à Lille: les affaires marchent bien, l’usine
-a plus de commandes qu’elle ne peut en fournir, les gros marchands de
-toiles de Roubaix assiègent nos portes... Tout cela devrait m’intéresser
-bien plus que les origines de l’art khmer...
-
-Que vient faire ici l’art khmer, et pourquoi le souvenir du ménage
-Debray s’associe-t-il dans mes rêves à celui de ces têtes colossales,
-sculptées en plein roc, qui sourient si mystérieusement sur les murs
-d’Angkor? François me les a montrées cet été, à l’Exposition,
-reproduites en béton et en ciment; il en riait un peu: «C’est bête,
-disait-il, ce temple de carton, dans un champ de foire... Et pourtant,
-avec beaucoup d’imagination, vous arriverez peut-être à vous figurer ce
-qu’est ma vie, là-bas, au milieu de ces choses...» Il voyage toujours,
-François. L’hiver suivant, il doit aller au Japon: depuis quatre ans que
-je suis mariée, je ne l’ai jamais vu rester plus de huit ou dix mois de
-suite à Paris. Sa mère paraît déçue. «Cette maudite thèse,»
-soupire-t-elle, «quand donc cessera-t-il d’y travailler!» La thèse
-passée, ce serait, peut-être, une suppléance au Collège de France...
-Tante Lydie se cramponne à cet espoir avec ténacité. Elle a vieilli, ces
-derniers temps, et je la crois malade; mais elle ne se plaint
-jamais--surtout quand François est là. Pendant les absences de son fils
-elle devient casanière, presque sauvage; les musées la fatiguent, les
-expositions l’effraient. C’est à peine si elle consent, de loin en loin,
-à venir dîner chez nous, seule avec papa, comme autrefois...
-
-Le soir, dans mon salon--un salon «raté», que Philippe a fait meubler à
-grands frais par des tapissiers en renom. Les ouvriers ont accroché
-beaucoup de rideaux, cloué beaucoup de tapis, drapé beaucoup de
-tentures: nous en avons pour notre argent, mais l’ensemble est
-déplorable, et les quelques jolis bibelots, les deux ou trois meubles
-anciens que j’ai essayé de brocanter se noient dans un océan de
-banalité. Papa, toujours le même, maigre et sec, droit comme un jeune
-homme--il n’a pas soixante ans, d’ailleurs, et grisonne à peine--est
-attablé à l’échiquier avec son gendre qu’il adore--et qu’il bat à plate
-couture, ce dont Philippe, en qualité de mathématicien, se montre assez
-humilié. Assise en face de moi, tante Lydie tend frileusement ses mains
-à la flamme; je vois ses yeux creux et cernés, avec une petite
-bouffissure à peine visible au-dessus de la pommette, j’entends sa
-respiration légère, un peu courte. Comme elle a changé! Son regard, où
-je lisais jadis tant de sympathie tendre, se voile maintenant et
-s’attriste quand il rencontre le mien. Pourquoi?... Mon cœur se serre à
-l’idée de quelque chose d’inconnu, d’impalpable, qui semble se glisser
-entre nous deux...
-
-«Déchiffrons-nous les _Éolides_, tante, ou le _Chasseur Maudit?_...»
-
-Ni l’un ni l’autre; elle se sent fatiguée, sans entrain; moi-même, je
-n’ai nulle envie de jouer ou de chanter; mon piano s’assourdit, ma voix
-se perd et s’étouffe dans toutes ces draperies. Ah! nos murs de la rue
-de Chanaleilles, trop nus, peut-être, mais pleins de résonances
-joyeuses! Et les boiseries blanches de la rue Barbet-de-Jouy, le plafond
-très haut vers lequel les sons s’élèvent, parmi les soies semées de
-fleurettes et les pastels aux tons éteints! Ce soir, plus que jamais, en
-voyant ma vieille amie exilée de sa bergère, pelotonnée dans un lourd
-fauteuil, je comprends que nos vies ont divergé, que, par quelque
-étrange maléfice, notre nouvelle parenté, au lieu de me rapprocher
-d’elle, nous a rendues un peu plus étrangères l’une à l’autre. Et j’en
-souffre, tandis que nous échangeons des propos distraits...
-
-«A la Reine!» s’écrie Philippe. Papa manœuvre un pion, se frotte les
-mains, et, triomphalement:
-
-«Échec et mat, mon garçon!... Ah çà! que diable vous enseignait-on à
-l’École Centrale?...»
-
-La partie est finie; papa s’en va, emmenant Mme Chardin qu’il reconduit
-en voiture. Maintenant nous sommes seuls, Philippe et moi. Il se plante
-au milieu du salon, regarde autour de lui d’un air content.
-
-«On est bien, chez soi... N’est-ce pas, ma chérie?»
-
-Un baiser me dispense de lui répondre... Car justement je songeais avec
-terreur: «Est-ce que je m’ennuierais chez moi... chez nous?...»
-
-Hélas! oui, je m’ennuie... Quelque chose manque à notre vie, et nous le
-savons bien, quoique nous n’en parlions jamais... Cinq ans de ménage:
-j’ai vingt-quatre ans; je ne suis plus «trop jeune pour une maman»,
-comme disait notre vieux docteur au moment de mon mariage. C’est aussi,
-sans doute, l’avis du destin mystérieux qui préside aux existences
-humaines: vers la fin de cette cinquième année, un espoir s’éveille en
-moi, vague d’abord, puis plus précis. Philippe rayonne; papa
-s’assombrit: il pense à sa pauvre petite femme et craint le même sort
-pour moi. Julie sent renaître son âme de vieille nourrice sèche.
-
-«C’est moi qui viendrai le soigner, n’est-ce pas, mademoiselle
-Geneviève?...»
-
-_Mademoiselle!_ Je ris comme une folle à ce lapsus malencontreux. Mais
-Julie ne s’émeut pas: elle est comme le sage, qui ne s’étonne de rien.
-Elle m’avoue qu’elle attend un garçon; moi aussi. Je le vois déjà en
-culotte, comme mon ami Jacques Debray, le fils de Thérèse; j’espère
-qu’il sera très remuant, très beau, très blond, et je me promets tout
-bas de ne pas en faire un ingénieur...
-
-[Illustration]
-
-Qu’est-il arrivé? Un accident bête, le choc brusque d’une voiture--de ce
-fameux coupé de louage que j’aimais tant... Je me retrouve dans mon lit,
-après des jours de souffrances aiguës, et plusieurs semaines pendant
-lesquelles ma vie n’a tenu qu’à un fil. Maintenant je vais mieux; mais
-je sais qu’il faut renoncer pour cette fois à mon rêve de maternité, et
-je me sens triste à mourir. Des visages amis m’entourent; Julie promène
-par la chambre sa bonne figure impassible et grêlée; derrière ce front
-placide, je devine un regret inexprimé, et pour cela, j’aime ma vieille
-bonne un peu plus qu’avant. Papa et Philippe ne pensent qu’à moi; ils
-ont passé par d’affreuses angoisses, et ils sont si heureux de me voir
-guérie qu’ils n’en demandent pas davantage. Tante Lydie arrive, tout
-oppressée, mais tendre comme autrefois, et aussi le docteur Garnier,
-rose et frais, avec sa belle tête de lion aimable sur son corps puissant
-de Breton.
-
-«Pauvre gamine»! fait-il en me caressant la joue. Il est venu pour
-rencontrer le grand spécialiste qui m’a soignée.
-
-La visite est longue, l’examen minutieux; les deux médecins sont d’avis
-que tout va pour le mieux et que je pourrai me lever dans quelques
-jours. Malgré ces paroles rassurantes, je leur trouve un air apitoyé qui
-n’est pas naturel. Philippe les a reconduits et cause longuement avec
-eux.
-
-«Qu’est-ce qu’ils disent, Julie? Va écouter ce qu’ils disent, je t’en
-prie...»
-
-L’honnête Julie garde un silence désapprobateur et me borde
-soigneusement dans mon lit où je m’agite beaucoup trop. Enfin, voilà
-Philippe! Il est un peu pâle, mais ses yeux me sourient sans effort.
-Tout de suite, je l’interroge, anxieuse.
-
-«Pourquoi avez-vous tant parlé dans l’antichambre? Est-ce que les
-médecins sont inquiets, dis?... Est-ce qu’ils me trouvent plus malade?»
-
-Un étonnement sincère se peint dans le bon regard ému.
-
-«Plus malade? Quelle idée!... Mais tu es guérie, bien guérie. Garnier
-m’a encore répété que tu te lèverais jeudi... Ils ne doivent plus
-revenir, ainsi!...
-
---Alors pourquoi me plaignent-ils? Je vois bien qu’ils me plaignent...
-Est-ce que... ils pensent peut-être que je ne pourrai plus avoir de
-bébé?...»
-
-Philippe baisse la tête et chiffonne entre ses doigts le coin du drap
-brodé.
-
-«Pas d’ici quelque temps... assez longtemps, même... Dans quatre ans,
-cinq ans... on ne sait pas...»
-
-Un grand froid me passe sur le cœur.
-
-«Quatre ou cinq ans?... Oh! ils ont dit «jamais», n’est-ce pas? Je suis
-sûre qu’ils ont dit «jamais...»
-
-Pas de réponse. Je vois Julie hocher la tête. Comme il sait mal mentir,
-mon mari! Sans rien dire, il m’attire vers lui, pose ma tête contre son
-épaule, et sur mes yeux qui se remplissent de larmes, je sens ses lèvres
-s’appuyer doucement, tendrement.
-
-«Ne te désole pas, ma chérie... Il faut espérer quand même; les médecins
-ne sont pas infaillibles... Et puis, enfin, nous pouvons être heureux
-sans cela... Voilà des années que nous sommes bien heureux...»
-
-Heureux? Je ne sais plus. Il me semble tout à coup que ma vie est
-absurde, vaine, sans but, que je n’aime rien ni personne, que ces
-années, dont le pauvre Philippe parle avec tant de ferveur, ont glissé
-sur moi sans presque laisser de trace... Cet enfant qui n’est pas
-venu--qui ne viendra pas--je comprends maintenant que je le désirais
-avec passion, que lui seul aurait pu combler tout le vide de mon cœur...
-Et je pleure, sous les baisers de Philippe, comme si quelque chose
-venait de se briser en moi.
-
-
-
-
-VII
-
-
-Ma convalescence fut courte et je repris mes forces assez vite. Trois
-semaines après la visite des médecins, Philippe put m’emmener jusqu’au
-Bois en voiture--une autre voiture, un autre cheval, un autre cocher
-dont la consigne était de ne galoper jamais et de trotter le moins
-possible. Nous suivions au pas le bord du lac encore désert, escortés
-d’un grand cygne qui nageait de conserve avec nous. Le soleil de mai,
-jeune et clair, filait à travers la verdure bleuâtre des pins, mettant
-aux troncs roux de larges taches roses; une odeur de sève émanait des
-pousses nouvelles et des marronniers en fleurs. Philippe se pencha vers
-moi:
-
-«Tu es bien? Tu n’as pas froid?»
-
-Le vent s’était levé, chassant devant mes yeux une mèche folle: d’un
-doigt délicat, il la ramena derrière mon oreille.
-
-«Tes jolis cheveux! dit-il; j’espère qu’ils ne vont pas tomber... Si on
-était obligé de les couper, cela te changerait tant!...»
-
-Il s’agissait bien de mes cheveux! En réalité, sans que personne pût
-s’en apercevoir, j’avais prodigieusement changé. Mon âme sommeillait,
-encore engourdie par le bien-être physique succédant aux heures de
-souffrance; mais dès que j’eus repris ma vie normale, je dus m’avouer
-que je n’étais plus la même.
-
-Ce fut au Luxembourg, où j’avais rencontré Thérèse Debray, que je fis la
-connaissance d’un autre «moi» jusqu’alors insoupçonné. Nous étions
-assises au bas de la terrasse de l’est, sur d’inconfortables chaises de
-paille. Thérèse, noire, fluette et coiffée d’un affreux chapeau,
-s’apprêtait à céder aux injonctions de sa fille--un second exemplaire de
-poupon phénomène dont l’appétit de six mois avait des exigences
-formidables--quand le gros Jacques, qui depuis un moment courait autour
-de nous en chassant la poussière avec ses pieds «pour faire comme les
-autruches», buta contre une pierre et s’étala tout de son long. Cris
-aigus, mains écorchées, genoux en sang--la pauvre autruche éclopée vint
-se réfugier dans le sein maternel, au grand mécontentement de la petite
-sœur dont la table était déjà servie et qui se mit à hurler de
-désespoir. Thérèse ne savait plus auquel entendre.
-
-«Donnez-m’en un,» lui dis-je. J’essayais d’attirer Jacques, mais sa mère
-m’arrêta.
-
-«Non, il saigne; il vous tacherait. Gardez bébé un moment, voulez-vous?
-Justement elle est toute propre!... Moi je mènerai mon bonhomme jusqu’au
-bassin et je laverai ses égratignures...»
-
-Et tandis qu’elle courait, traînant après elle son garçon qui boitait et
-pleurnichait, je restai sur ma chaise, un peu empêtrée, les bras raides,
-les yeux fixés sur mon nourrisson rouge de fureur. Cette fureur
-impuissante, tout d’abord, me parut comique. L’enfant gigotait avec
-rage; je m’enhardis à la tenir debout, à la faire sauter sur mon genou;
-puis, comme elle criait toujours, j’approchai sa joue de la mienne. Tout
-de suite elle se calma: je sentis une bouche minuscule, chaude et
-baveuse, se coller à mon oreille et téter--téter éperdument avec des
-ronrons de joie.
-
-«Pauvre petit chat bête!...» murmurai-je. Au contact de cette chair à la
-fois tiède et fraîche, de ce corps blotti contre moi, une grande
-détresse m’avait prise. C’était donc vrai que jamais, jamais... Et
-soudain monta en moi un sentiment mauvais de révolte, d’envie contre
-Thérèse. Oui, cette femme maigre, au corsage mal agrafé, qui là-bas,
-assise en plein soleil sur une margelle de pierre, trempait son mouchoir
-dans l’eau, je me mis à l’envier furieusement, pour tout ce que la vie
-lui avait donné de meilleur qu’à moi,--pour son existence laborieuse et
-utile, pour ses enfants débordants de santé, pour son mari, qu’elle
-aimait d’un amour si rare et si complet...
-
-«Rendez-la-moi, ma pauvre Geneviève... Tiens, elle ne pleure plus!...
-Mais elle vous a sucé la joue... Oh! la petite sale!»
-
-Avec un rire heureux, Thérèse reprit sa fille qui, comprenant qu’on
-l’avait dupée, recommençait à crier de plus belle. Jacques, secoué
-encore de gros sanglots, réclamait piteusement son goûter. Je me levai
-pour partir.
-
-«Comment, déjà! s’écria Thérèse. Attendez un peu; quand les enfants
-auront mangé... tous les deux, nous serons tranquilles: bébé s’endort
-toujours après son repas... Regardez comme elle s’en donne, cette grosse
-gourmande...»
-
-Elle levait vers moi des yeux brillants de fierté. Sa glorieuse impudeur
-de nourrice me sembla révoltante: positivement, l’espace d’une minute,
-j’eus l’impression que je la détestais. Honteuse, gênée, je prétextai un
-rendez-vous pour pouvoir m’enfuir plus vite.
-
-Le soir de ce jour-là, j’étais assise près de la fenêtre ouverte pendant
-que Philippe fumait, debout sur le balcon. Le soleil venait de se
-coucher; par delà les masses sombres des platanes et des marronniers,
-derrière la silhouette du palais dont le profil noir se détachait à
-angle aigu sur le ciel clair, un nuage d’or montait et je le suivais des
-yeux, vaguement, presque sans penser.
-
-«Comme on voit bien la tour Eiffel! s’écria Philippe. Quand nous nous
-sommes mariés, tu te rappelles? elle n’était pas encore commencée... Tu
-prétendais qu’elle serait affreuse, qu’elle te gâterait ta belle vue. Et
-maintenant...
-
---Maintenant je persiste à penser qu’elle _est_ affreuse, et je la
-regarde le moins possible. Voilà tout.»
-
-J’avais parlé sèchement, contre mon habitude. Il faut dire aussi que
-l’admiration professionnelle de Philippe pour ce chandelier colossal
-m’avait toujours paru fâcheuse.
-
-«Moi je trouve qu’elle fait très bien là, continua-t-il paisiblement. Et
-puis c’est si nouveau, si grandiose... En deux ans à peine, avoir achevé
-une construction unique au monde!... J’en causais, l’autre jour, avec un
-des ingénieurs qui ont dirigé les travaux...»
-
-Immobile, les mains sur les genoux, je m’efforçais de ne pas écouter,
-cherchant des yeux mon joli nuage de tout à l’heure; mais le nuage
-s’était dissipé, les étoiles s’allumaient une à une, l’ombre
-s’épaississait autour de nous, et la voix de Philippe s’élevait
-toujours, tranquille et bonne.
-
-«C’est prodigieux, tout le fer qui entre là dedans... sept millions de
-kilogrammes, tu sais... Et les rivets! Tu ne devinerais jamais combien
-il y en a: deux millions cinq cent mille! Et qui pèsent...»
-
-Incapable de me contenir, je me bouchai vivement les oreilles:
-
-«Oh! assez, assez! Ne me parle plus de cette horreur!... Je la déteste;
-elle me fait l’effet d’une fausse note dans notre horizon... Et ton fer,
-tes rivets... si tu savais comme ça m’est égal!... Tais-toi, je t’en
-prie, si tu n’as pas autre chose à me dire...»
-
-Philippe se tut, comme je le lui demandais; il se tut subitement. La
-nuit était tout à fait venue; je ne voyais plus que le point rouge du
-cigare trouant le noir environnant. Un silence délicieux s’étendit sur
-moi, à peine rompu par le roulement assourdi des voitures et le pied
-ferré des chevaux claquant sur le pavé de bois. Je songeais à Thérèse,
-au bébé que j’avais tenu contre moi, au vilain sentiment de jalousie qui
-m’avait mordue, qui me mordait encore à ce souvenir. «Je deviens
-méchante... oui, méchante... Philippe ne dit plus rien; j’ai dû lui
-faire de la peine... Pauvre garçon...»
-
-Une lumière vive, subite, me fit tressaillir: Théodore, bien stylé comme
-toujours, venait, à neuf heures juste, de tourner le commutateur
-électrique--une nouveauté, cet éclairage, tout récemment installé chez
-nous. Mon salon m’apparut, banal et froid: du même coup, mes velléités
-de remords s’envolèrent. Philippe rentrait, son cigare éteint à la main.
-Gentiment, il s’approcha de moi, me baisa au front.
-
-«J’ai peur que ta sortie d’aujourd’hui ne t’ait fatiguée... Le docteur
-Garnier te trouve nerveuse, anémiée; il te conseille un changement
-d’air, pas trop brusque... Fontainebleau est excellent, paraît-il...
-Voudrais-tu passer l’été aux environs de Fontainebleau?»
-
-Il était bon--inlassablement! Comment ne pas s’efforcer de lui faire
-plaisir?
-
-«Mais oui, je veux bien... Papa prendra ses vacances avec nous, n’est-ce
-pas?
-
---Bien sûr... Nous pourrions demander aussi tante Lydie; le voyage de
-Guéthary est devenu trop fatigant pour elle... Et si François revient au
-mois d’août, nous tâcherons de le caser... Il faudra louer une grande
-maison...»
-
-J’avais accepté toutes ses combinaisons, approuvé tous ses projets; sa
-bonne figure redevenait souriante et heureuse. Qu’il avait l’âme peu
-compliquée! Et combien peu il pensait à lui-même! Une honte me vint de
-l’avoir brusqué tout à l’heure. Mais déjà, sans doute, il n’y songeait
-plus. Comme un enfant, il examina ses lampes électriques, vérifia l’état
-des fils, éteignit et ralluma à plusieurs reprises. Puis, satisfait de
-son inspection, il s’installa commodément, son journal à la main, et se
-plongea dans la seule lecture qui pût le passionner. Je le regardais, un
-peu alourdi par l’approche de la trentaine--il serait gros à quarante
-ans--avec ses cheveux blonds toujours drus et frisés, sa barbe dorée,
-presque trop longue pour mon goût--il en était si fier que je n’avais
-jamais osé le lui dire--son teint frais et reposé, son joli nez droit...
-Il baissait la tête en lisant et je ne pouvais voir ses yeux; mais je le
-jugeais mieux quand j’échappais à l’influence de son regard tendre, un
-peu humble, toujours quêtant un sourire que je n’aurais pas pu lui
-refuser... Tel qu’il se tenait là, tranquille et fort, c’était mon mari,
-mon excellent mari, qui m’avait prise pauvre pour me faire riche, qui me
-resterait fidèle jusqu’à la mort, près duquel je vieillirais, seule,
-sans attendre autre chose de la vie... «Et ce sera ainsi, pensai-je,
-toujours, toujours ainsi...» Je me revis enfant, jeune fille, assise à
-notre vieille table, en face de papa--qui, lui aussi, lisait son
-journal--travaillant à mes devoirs, le cerveau plein d’idées, le cœur
-plein de rêves... Qu’avais-je donc alors de plus que maintenant? Et
-malgré tout, ce fut un regret rapide, poignant--une nostalgie du passé
-si violente que je faillis pleurer...
-
-Il disait vrai, mon vieux docteur: j’étais en train de me détraquer. Mes
-nerfs, ébranlés par la secousse physique et morale que je venais de
-subir, s’en allaient à la débandade comme des fous. J’essayai de fixer
-mon attention sur l’ouvrage que je tenais à la main--une de ces vagues
-broderies dont l’inanité apparaît plus clairement à chaque point qu’on y
-ajoute. Cette pauvre pâture ne suffit pas à mon esprit inquiet. Il
-fallait m’occuper, pourtant, à tout prix: qu’allais-je devenir si je
-prenais ainsi l’existence en dégoût?
-
-«La charité, les enfants des autres, puisque je ne dois pas en avoir à
-moi?... J’essayerai... Philippe m’aidera, il est si bon!... Mais je n’ai
-pas encore envie de les aimer, ces petits que je ne connais pas... La
-musique... Ah! par exemple, je ne dois pas compter sur Philippe pour
-cela... ni pour le choix des lectures... Si François était à Paris, je
-lui demanderais de m’indiquer des ouvrages d’art anglais sur l’Inde...
-l’anglais, c’est plus long à lire... ou même des livres hollandais sur
-Java: avec ce que je sais d’allemand, j’arriverais peut-être à apprendre
-le hollandais... C’est une idée; cet été, quand il reviendra, je lui en
-parlerai... Du hollandais! Qu’est-ce que Philippe dira? Il me croira
-tout à fait folle...»
-
-A demi amusée par cette pensée baroque, je levais la tête, j’ouvrais la
-bouche, prête à plonger mon mari dans la stupéfaction, quand je le vis
-plier rapidement son journal, la mine affairée.
-
-«Il faut profiter des derniers cours: les cotons sont mous, les chanvres
-ont baissé de neuf centimes... Je vais télégraphier à Lille pour les
-achats de matières premières...»
-
-Quand les cotons mollissaient--je le savais par expérience--rien
-n’existait plus pour Philippe. A quoi bon lui parler d’autre chose?
-J’enfilai mon aiguille et, sans mot dire, je me remis à mon plumetis...
-
-Le mois de juin fut employé à chercher la maison rêvée. Philippe
-possédait aux environs de Lille une grande propriété de famille, dans un
-pays affreux, que nous n’aimions ni l’un ni l’autre et dont le climat,
-d’ailleurs, était assez malsain. Habituellement, nous nous installions
-tout l’été à Bellevue; mon ingénieur s’accordait seulement un mois de
-vacances que nous passions à voyager, soit en Suisse, soit sur la côte
-basque où nous visitions tante Lydie dans son Ermitage de Guéthary.
-Quant à l’Italie, notre voyage de noces avait suffi à me prouver que
-nous n’y goûterions jamais ensemble les mêmes jouissances, et, le cœur
-gros, je l’avais rayée de nos itinéraires. Cette année, moins que
-jamais, je ne devais songer à me fatiguer; mais si Florence était le
-Paradis perdu, si les Pyrénées étaient trop loin, Bellevue était
-vraiment un peu trop près, et puisque la Faculté ordonnait les environs
-de Fontainebleau, nous obéirions à la Faculté.
-
-Ce fut à Marlotte, sur la lisière de la forêt, dans une petite rue
-tortueuse et charmante, que nous trouvâmes le cottage idéal, envahi par
-le lierre de la base au faite, assez vaste pour loger une famille de dix
-personnes, et dont le jardin--un vrai parc--commençait devant un champ
-de blé pour s’enfoncer dans l’épaisseur des bois. Nous avions la plaine,
-nous avions les arbres, nous avions les fleurs--des bégonias aux pétales
-charnus, de beaux glaïeuls pourpres en plates-bandes, et, massées autour
-de la maison, de grosses touffes d’hortensias bleus--tout cela peigné,
-ratissé avec amour par le propriétaire qui s’intitulait pompeusement
-«horticulteur-pépiniériste». Du premier coup d’œil, Philippe fut
-conquis; moi aussi, d’ailleurs: il aimait la nature à sa façon, et moi
-de toutes les façons.
-
-La location conclue, il fallut organiser nos «séries». Tante Lydie, qui
-composait la première à elle toute seule, se laissa convaincre assez
-facilement: Guéthary, elle le comprenait bien, n’était plus possible
-pour elle. Sur l’honneur, elle promit de venir passer avec nous le mois
-de juillet.
-
-«Car, ajouta-t-elle, en août il faut que je revienne à Paris pour
-recevoir François.»
-
-Philippe protesta.
-
-«Comment? Mais nous comptons bien, au contraire, qu’il viendra te
-rejoindre, et que vous resterez ensemble un mois, deux mois si vous
-voulez... Et surtout, tu sais, n’y mets pas de discrétion: nous avons
-six chambres d’amis!
-
---Six! C’est beaucoup... même pour deux», dit tante Lydie en riant.
-
-Elle n’avait pris aucun engagement, et quand elle arriva, escortée de sa
-fidèle Perrine, j’eus tout de suite l’impression qu’elle ne s’installait
-pas pour longtemps...
-
-Ce furent des semaines de repos et de paix. Le plus souvent nous étions
-seules; Philippe partait le matin pour Paris et ne rentrait qu’à l’heure
-du dîner. Nous restions des journées entières sans sortir du jardin,
-assises sous un petit kiosque rustique assez laid d’où l’on découvrait
-toute la plaine: à nos pieds l’or roussâtre des blés, le vert cendré des
-avoines, où les coquelicots mettaient de larges touches rouges et les
-bleuets de légères taches bleues; puis la route, déserte et
-poussiéreuse, d’autres champs encore, et, à l’horizon, dans la brume
-d’été, les grands peupliers qui bordent la vallée du Loing. Des
-papillons blancs tournoyaient et de grosses mouches, en nous frôlant
-l’oreille d’un bourdonnement bref, semblaient nous chuchoter un secret
-au passage...
-
-«J’ai peur que tu ne mènes une vie un peu austère», me confia Philippe,
-qui nous avait surprises un soir déchiffrant _mezzo-voce_ le troisième
-acte de _Tristan_; «ma tante n’est plus gaie comme autrefois, et elle te
-fait chanter une diable de musique... Si c’est ça votre façon de vous
-amuser quand je n’y suis pas!...»
-
-En réalité, et quoi qu’en pensât mon mari, je ne m’ennuyais pas--j’étais
-même beaucoup moins triste que les mois précédents. Par quel miracle la
-société d’une femme âgée et malade m’apportait-elle plus de réconfort
-que celle d’un homme jeune, plein de vie et d’entrain? Pourquoi ce
-sentiment de solitude intellectuelle, dont j’avais souffert parfois
-jusqu’à l’énervement dans nos soirées de tête-à-tête conjugal, ne
-m’effleurait-il pas durant ces longues journées de réclusion quasi
-monastique? Sans doute, le grand air, le calme absolu, agissant sur mes
-nerfs affaiblis, me rendaient peu à peu l’appétit, le sommeil et la
-gaîté, mais la présence et la conversation de tante Lydie faisaient plus
-que tout le reste. Depuis bien longtemps, je ne l’avais pas eue ainsi à
-moi seule, et je la retrouvais, au fond, toujours la même,--aussi
-enthousiaste, aussi éprise du beau et du bon. Nous causions,
-interminablement; son esprit lucide était comme une source où le mien
-s’abreuvait après une longue période d’aridité--et malgré le gros
-chagrin, la déception irréparable que ce dernier printemps m’avait
-apportés, la vie m’apparaissait de nouveau bonne, utile et digne d’être
-vécue.
-
-«Ah! tante, m’écriai-je un soir, quel dommage de ne pas pouvoir vous
-garder toujours là, près de moi!...»
-
-Elle resta un moment sans répondre: dans ses yeux je vis passer cette
-ombre étrange que je connaissais... Puis, haussant doucement les
-épaules:
-
-«Que voulez-vous, ma pauvre petite, il faut savoir se contenter du
-présent... Moi aussi, allez, j’ai bien joui de ces heures d’intimité...»
-
-Déjà elle en parlait au passé, comme si le retour de François eût dû
-forcément l’éloigner de nous. Cependant Philippe combinait des
-itinéraires fantastiques pour que son cousin pût s’arrêter à Marlotte.
-Mais c’était à Paris, chez elle, que tante Lydie voulait le revoir
-d’abord. Quand elle ouvrit la bienheureuse dépêche, datée de Marseille,
-qui lui annonçait enfin l’arrivée de son fils, je compris que rien au
-monde ne l’empêcherait de partir, quoiqu’elle fût souffrante, éprouvée
-par la chaleur d’août.
-
-«Tu reviendras, n’est-ce pas?... vous reviendrez tous les deux?...
-disait Philippe.
-
---Mais oui, mais oui...»
-
-Elle nous quitta, toute frémissante d’impatience et de joie... Deux
-jours après, je recevais la lettre la plus tendre et la plus désolée:
-François avait fait bon voyage, il viendrait nous voir bientôt... Quant
-à un second séjour près de nous, il fallait y renoncer: Perrine était
-brouillée avec ma cuisinière!
-
-«Des histoires de bonnes? Mais c’est idiot! s’écria Philippe à l’ouïe de
-ce secret plein d’horreur. Moi qui m’étais arrangé pour passer mes
-vacances ici en même temps que François... Et maintenant, on ne peut pas
-lui demander de venir tout seul, de quitter sa mère après quinze mois de
-séparation... Que le diable emporte les fidèles serviteurs!...»
-
-Tout au fond de moi, je restai intimement convaincue que ces querelles
-ancillaires n’étaient qu’un vain prétexte, et que notre tante obéissait
-à des mobiles inconnus. Une fois de plus je me heurtais à ce mur
-invisible qu’un mauvais génie semblait s’amuser à élever entre elle et
-moi. Après tant de jours passés cœur à cœur, j’en souffris comme d’une
-trahison--quoiqu’un obscur instinct m’avertît que c’était peut-être
-mieux ainsi, et que je ne devais pas lui garder rancune...
-
-
-
-
-VIII
-
-
-Papa vint remplacer tante Lydie, et son arrivée consola Philippe, que la
-défection de François avait rendu un peu morose. Tous deux entreprirent
-de consacrer leurs loisirs à explorer la forêt: Philippe _voulait_
-marcher beaucoup parce qu’il se trouvait trop gros, et papa _pouvait_
-marcher indéfiniment parce qu’il restait très maigre. Ils partaient
-ensemble dès l’aurore, me laissant faire la grasse matinée et compléter
-ma cure de repos.
-
-J’étais assise comme les autres jours sous un grand catalpa--j’aime ces
-larges feuilles entre lesquelles filtre toujours un peu de soleil--et
-j’achevais de déchiffrer quatre pages de Thérèse Debray, dont la
-philosophie coutumière semblait pour une fois en déroute: une coqueluche
-malencontreuse les avait retenus à Paris jusqu’à cette époque tardive;
-maintenant les enfants allaient mieux, mais le médecin leur défendait la
-mer--d’où résiliation d’une location déjà conclue au Tréport, vacances
-compromises, été désorganisé de fond en comble... Tout de suite l’idée
-me vint de les recueillir, de les héberger pour un grand mois. «Voilà de
-quoi remplir nos six chambres... et de quoi me guérir, j’espère, des
-vilaines pensées qui m’ont traversé l’esprit... Maintenant je suis plus
-raisonnable: il faut savoir s’habituer au bonheur des autres...»
-
-Le bonheur des autres... Je levai la tête: autour de moi tout était
-paix, silence et confort; un vent délicieux soufflait de la forêt,
-l’ombre du catalpa tremblait en taches légères, vertes sur l’herbe
-verte, lilas sur le sol rose--je pensai à Thérèse et à son mari
-rôtissant dans leur petit cinquième, avec leurs enfants à peine guéris;
-j’eus honte de les avoir enviés, cette fois encore, presque
-inconsciemment. «Et pourtant, ce bien-être qui m’entoure, n’est-ce pas
-très peu de chose?... Dès qu’ils seront ici, ils en jouiront comme moi,
-plus que moi: je peux leur donner ce que j’ai, mais ce qu’ils ont est à
-eux, bien à eux--rien qu’à eux...»
-
-Tandis que je rêvais ainsi, la lettre de Thérèse entre les doigts, la
-grille du jardin grinça sur ses gonds--elle grinçait toujours malgré les
-flots d’huile dont l’abreuvait Théodore, le parfait valet de chambre aux
-favoris d’amiral. Je m’étais retournée languissamment; mais à la vue du
-nouvel arrivant, je fus debout d’un bond et je courus à sa rencontre.
-
-«François! Quelle bonne surprise! Comme c’est gentil d’être venu!...
-Philippe va être bien content...
-
---Et vous, demanda-t-il, êtes-vous contente?
-
---Vous le voyez bien», fis-je en serrant joyeusement les deux grandes
-mains qui se tendaient vers moi--étonnée moi-même de sentir ma
-mélancolie s’évaporer comme un brouillard au soleil.
-
-Lui cependant, tout en me suivant vers la maison, s’excusait d’arriver
-ainsi à l’improviste.
-
-«J’aurais dû vous prévenir, mais c’est hier soir seulement que je me
-suis décidé... Je me reprochais presque de m’éloigner, ne fût-ce qu’une
-demi-journée, tant ma mère semble heureuse de m’avoir... Elle a
-terriblement changé, ma pauvre maman», ajouta-t-il d’un air triste.
-
-Il s’était assis près de moi, sous le catalpa, et fourrageait le sable
-du bout de sa canne, distrait en apparence et plus nerveux qu’à
-l’ordinaire. Sans doute il attendait quelque démenti réconfortant,
-quelque appréciation optimiste au sujet de sa mère. Mais j’ai toujours
-été inhabile à exprimer ce que je ne pense pas. Un petit silence passa
-entre nous. Alors, levant la tête, il me dit:
-
-«Vous aussi... Philippe m’a écrit... j’ai su que vous aviez failli
-mourir...»
-
-Sa voix hésita, trembla un peu: peut-être venait-il de
-comprendre--j’avais prodigieusement rougi--tout ce que cette allusion,
-pourtant discrète, à mes misères passées, éveillait en moi d’ombrageuses
-pudeurs féminines. J’essayai de plaisanter pour cacher mon embarras.
-
-«Oh! c’est de l’histoire ancienne!... Vous voyez bien que je ne suis pas
-morte du tout...»
-
-Il me regardait, étrangement sérieux.
-
-«Oui, je le vois... mais vous n’êtes plus tout à fait la même... Vous
-n’avez plus vos yeux d’enfant...»
-
-C’était vrai: mon âme d’autrefois, mon âme puérile m’avait quittée, et
-mes yeux, à mon insu, reflétaient l’âme nouvelle, un peu inquiète,
-contre laquelle je me débattais depuis des mois... Comment François
-pouvait-il découvrir cela si vite?
-
-«Oh! tenez, poursuivit-il avec une véhémence soudaine, il y a des
-moments où je me dis que je mène une vie absurde... A quoi sert de
-partir toujours?... pour vérifier des textes, pour courir les pagodes en
-comparant d’éternels Bouddhas qui se ressemblent tous... si on risque,
-au retour, de trouver sa mère malade, méconnaissable... et d’autres...»
-
-Il s’arrêta brusquement. Je l’écoutais, touchée qu’il pût associer en
-pensée le souci visible que lui causait la santé de tante Lydie avec les
-dangers déjà lointains courus par ma petite personne, déçue aussi de ce
-ton pessimiste auquel il ne m’avait pas habituée. Allais-je donc perdre
-l’ami gaîment taquin, le conseiller au goût délicat sur qui j’avais
-compté pour m’aider à passer des heures moins désœuvrées, un hiver moins
-morose? Ce regret d’égoïsme naïf, à peine conscient, François sembla le
-deviner, car l’ombre de son ancien sourire vint éclairer son regard
-indécis de myope, derrière le lorgnon qu’il ne quittait jamais.
-
-«Quel sauvage je suis devenu, ma pauvre Geneviève! Il ne faut pas m’en
-vouloir, voyez-vous: c’est l’effet de l’âge... Et Philippe?... Il va
-bien, j’espère?...»
-
-Je me mis à rire.
-
-«Trop bien... au moins à son avis... Il prétend qu’il engraisse...
-D’ailleurs, vous allez pouvoir en juger par vous-même...»
-
-Harassés et joyeux, mes deux promeneurs surgissaient justement au détour
-de la petite allée qui, du jardin, menait tout droit dans la forêt.
-
-«Ah! s’écria Philippe, du plus loin qu’il nous aperçut, le voilà, enfin,
-ce grand vagabond!»
-
-Et comme toujours, avant toute chose, il m’embrassa--un vrai baiser de
-mari sonore et tendre. Puis se tournant vers son cousin, les bras
-ouverts:
-
-«A ton tour, maintenant: tu ne l’esquiveras pas, mon vieux, l’accolade
-fraternelle!...»
-
-Fut-ce le reflet de la verdure environnante, ou le contraste de la bonne
-figure épanouie qui s’approchait de la sienne? François me parut soudain
-très pâle. Pourtant il répondit affectueusement à l’étreinte de
-Philippe, et serra la main de papa qu’il avait souvent rencontré chez
-nous. Pendant le déjeuner, il reprit toute sa gaîté et subit avec
-entrain l’assaut habituel de questions plus ou moins saugrenues sur le
-Japon, d’où il venait. Les femmes ressemblaient-elles aux mousmés des
-estampes? Voyait-on vraiment le Fuji-Yama de partout? Mangeait-on
-toujours des nids d’hirondelles, et du riz avec des petites
-baguettes?... Oui, tout était vrai, et bien d’autres choses encore...
-
-«Seulement, avoua-t-il, j’aurais dû comprendre, au retour, que la
-traversée de la mer Rouge en juillet était une pure folie... Tout s’est
-bien passé, heureusement; il n’y avait pas de dames à bord, ce qui
-permettait les infractions les plus invraisemblables à la «tenue
-correcte» de rigueur: j’ai dormi deux nuits sur le pont dans une
-baignoire--pleine... Quant au capitaine, il commandait la manœuvre en
-manches de chemise, avec un panama et un voile vert...
-
---Quel tableau!» m’écriai-je en riant de bon cœur. On avait servi le
-café sur la terrasse, et je me tenais debout devant François, un sucrier
-à la main. Il y plongea deux doigts distraits, tandis que son regard se
-fixait sur moi, attentif, presque attendri...
-
-«Je savais bien qu’ils reviendraient... dit-il enfin.
-
---Qui cela? demandai-je innocemment.
-
---Vos yeux... vos yeux de petite fille... Tâchez de les garder le plus
-longtemps possible: qu’est-ce que nous deviendrons, nous autres, qui
-sommes déjà vieux, quand vous vous aviserez de ne plus être jeune?...»
-
-Tout en parlant, il portait sa tasse à ses lèvres, et je ne pus voir
-s’il avait souri, ou s’il parlait sérieusement. Philippe s’était
-rapproché, un porte-cigares ouvert à la main.
-
-«Tu restes aussi pour le dîner, n’est-ce pas?...»
-
-François déclara que c’était impossible: sa mère l’attendait à sept
-heures. Et comme papa suggérait l’idée d’une dépêche:
-
-«Une dépêche?... Sans qu’elle soit prévenue?... Mais nous risquerions de
-la rendre tout à fait malade...»
-
-Il demeurait irréductible. La journée s’acheva paisiblement--trop chaude
-pour qu’on songeât à sortir du jardin. Nous devisions, nonchalamment
-étendus dans de grands fauteuils de jonc, et je ne pouvais m’empêcher de
-remarquer que les propos étaient tout autres qu’à l’ordinaire. Papa, fin
-lettré, nourri de solides humanités dans un vieux collège de Saint-Malo,
-prisait infiniment la culture intellectuelle. Il consacrait ses loisirs
-à lire un peu de tout, et pouvait sur bien des points donner la réplique
-à François--au grand ébahissement de Philippe qui découvrait chez son
-beau-père une érudition jusqu’alors insoupçonnée.
-
-«Comment, s’écria-t-il, vous connaissez ça aussi?...»
-
-Ça, c’était une traduction récente de _Sacountâlâ_, à propos de laquelle
-papa, peu documenté d’ailleurs, demandait quelques éclaircissements.
-
-«C’est renversant! répétait Philippe. Que mon vieux savant de cousin
-s’occupe de littérature hindoue... rien de plus naturel. Mais vous, un
-bureaucrate, un financier!... Vous ne m’aviez jamais dit que vous vous
-intéressiez à ces choses-là...»
-
-Papa se mit à rire.
-
-«Mon bon Philippe, vous ne me l’avez jamais demandé...»
-
-Un peu honteuse, je l’avoue, des étonnements sans fin où se plongeait
-mon mari, je regardai François à la dérobée, guettant sur son visage
-quelque sourire involontaire qui m’eût blessée au point le plus sensible
-de mon amour-propre conjugal. Mais non: il restait impassible--habitué
-peut-être à de pareilles boutades--et même, quand il parla, je crus
-m’apercevoir qu’il s’efforçait d’amener la conversation sur un terrain
-plus concret... Cinq minutes après, les dieux de l’Olympe bouddhique
-avaient déserté l’ombrage du catalpa et Philippe racontait comment il
-venait d’obtenir, non sans peine, un permis du Ministre de la Guerre
-pour visiter, à Fontainebleau, le Polygone de tir et l’École
-d’application...
-
-Vers cinq heures, quelques gros nuages, tempérant un peu l’ardeur du
-soleil, nous permirent de reconduire François à la gare. Il marchait
-près de moi, la tête basse, de nouveau sérieux et presque triste. Je ne
-pus m’empêcher de lui montrer que je compatissais à son angoisse
-secrète.
-
-«Vous êtes inquiet, n’est-ce pas?... Inquiet à cause de ma tante?...»
-
-Tout de suite il parla, comme malgré lui.
-
-«Oui, depuis mon retour... j’ai eu un tel coup en la revoyant, si vous
-saviez!... un tel remords de l’avoir laissée... Est-ce que vous la
-trouvez aussi... Est-ce que vous croyez?...»
-
-Il n’osait formuler sa pensée. De vagues paroles m’échappèrent, qui
-devaient sonner bien faux, car je le vis secouer la tête.
-
-«Non, vous n’êtes pas sincère... Mais je ne veux plus voyager, au moins
-de longtemps... Cet hiver je resterai près d’elle: j’ai assez de
-documents maintenant pour rédiger ma thèse...
-
---Alors nous reprendrons nos mercredis? fis-je, soudain joyeuse.»
-
-Il hésita un moment.
-
-«Pas tous... à cause de ma mère, vous comprenez... Elle sortira de moins
-en moins... Pourtant j’irai chez vous quelquefois, quand vous voudrez
-bien de moi... J’aime à voir des gens heureux...»
-
-Ce dernier mot me frappa: toujours le bonheur des autres! François,
-moins égoïste que moi, paraissait résigné à s’en contenter. De nouveau
-ma pensée se reporta vers les Debray.
-
-«Des gens heureux? Je vous en montrerai la semaine prochaine, si vous
-revenez ici... En attendant, vous n’avez qu’à vous retourner pour
-regarder Philippe...»
-
-Le bon rire de mon mari résonnait à quelques pas derrière nous. Mais
-François ne se retourna pas; il fixa sur moi ses yeux devenus très
-graves.
-
-«Philippe... et _vous_, je pense?...» insista-t-il.
-
-Je me sentis rougir. Qu’allait-il croire? Comment avais-je pu lui
-laisser supposer un instant que je n’étais pas heureuse?... Et tandis
-que j’hésitais à répondre, j’eus l’impression subite que mon silence
-même semblait parler pour moi, et qu’il était déjà trop tard pour le
-détromper...
-
-Nous arrivions au seuil de la gare. Le signal retentit; sur nos talons,
-papa et Philippe se hâtaient avec de grands gestes.
-
-«Voilà le train, cria Philippe tout essoufflé; dépêchons-nous: nous
-n’avons que le temps de traverser...»
-
-Et comme nous courions presque, butant contre les rails, il ajouta pour
-la vingtième fois:
-
-«Alors, décidément, tu ne veux pas rester?...»
-
-François eut un petit haussement d’épaules impatienté. Au détour de la
-voie, un flocon de fumée blanche apparaissait déjà. Ce fut la bousculade
-inévitable--et inutile--des départs; la chasse au wagon vide, la
-portière brusquement refermée--et la minute bête où l’on se regarde, de
-haut en bas et de bas en haut, sans trop savoir que se dire. Je
-souriais--François aussi, je crois; mais son regard scrutateur
-continuait à m’interroger...
-
-«Au moins, lançai-je quand le train s’ébranla, promettez-nous de revenir
-bientôt.»
-
-Sa réponse se perdit dans le bruit strident du sifflet...
-
-Toute la soirée un scrupule me hanta, près de la table où «mes deux
-hommes» poursuivaient leur éternelle partie. Avec remords, je regardais
-les traits calmes de Philippe et sa main courte déplaçant les pièces sur
-l’échiquier; avec contrition, je me répétais qu’il était le modèle des
-gendres, le plus tendre des maris--et moi la plus sotte et la plus
-ingrate des femmes. La question de François, le ton dont il l’avait
-faite--et, de ma part, ce mutisme absurde, quand il aurait fallu
-répondre très vite, répondre en riant, comme pour rejeter bien loin
-toute idée de mélancolie... Quel sentiment bizarre m’avait ainsi fermé
-la bouche? Embarras, surprise--ou seulement impuissance de feindre?...
-
-Sans bruit je m’étais levée, et debout, adossée à l’embrasure de la
-porte, je regardais la nuit chaude et silencieuse, le ciel où quelques
-étoiles brillaient entre de gros nuages mous frangés d’argent. Une odeur
-lourde montait des héliotropes; sur la lisière de la forêt, la note
-plaintive d’un crapaud tintait, argentine et monotone comme un glas
-lointain... Je me sentis mécontente de moi, le cœur serré d’un étrange
-malaise dont l’étreinte abolissait jusqu’au souvenir de la bonne journée
-que je venais de passer...
-
-Cette impression pénible se dissipa les jours suivants. Thérèse avait
-accepté notre invitation avec reconnaissance; les préparatifs de son
-arrivée et l’installation de sa smalah m’occupèrent tout le reste de la
-semaine. Vers le milieu d’août, la maison jusqu’alors si calme se mit à
-bourdonner comme une ruche.
-
-«Voilà notre Thébaïde transformée en pouponnière», disait papa, ravi
-d’ailleurs de cette métamorphose. Moi-même, par raison d’abord et bien
-vite par tendresse, j’étais devenue l’esclave des enfants: la grosse
-Hélène ne voulait plus s’endormir que sur mes genoux. Philippe, lui,
-s’amusait franchement, sans arrière-pensée, jouant avec Jacques, mettant
-au service de Thérèse sa complaisance infatigable, professant, enfin,
-une admiration naïve pour M. Debray qu’il semblait croire inaccessible
-aux préoccupations des simples mortels et qu’il obligeait chaque
-jour, entre la poire et le fromage, à de petites conférences
-chimico-biologiques. Le pauvre homme, aussi modeste que savant, semblait
-parfois gêné d’être toujours mis sur la sellette; néanmoins il se
-prêtait de bonne grâce aux désirs de son hôte.
-
-Thérèse et moi, nous passions nos après-midi sous le catalpa; souvent je
-la regardais, plus fraîche et moins maigre que de coutume dans sa blouse
-de batiste blanche, occupée à coudre quelque objet de layette ou à
-repriser les jerseys de son fils, dont les fonds de culotte se
-volatilisaient aussi rapidement que si on les avait fait passer par
-l’alambic paternel. Tout en glissant son aiguille à travers les mailles
-de laine gros bleu, elle parlait;--nous causions de notre passé
-d’écolières, de Mlle Verdy, morte subitement l’année qui suivit mon
-mariage, et dont le souvenir lui était aussi cher qu’à moi.
-
-«Vous rappelez-vous comme elle blaguait gentiment nos petites vanités,
-littéraires ou autres?... «Geneviève est à peu près sûre d’entrer à
-l’Académie française; quant à vous, ma pauvre Thérèse, je crois qu’il
-faut vous contenter de l’Académie des Sciences...»
-
-Ces folies déjà lointaines amenaient sur nos lèvres un sourire attendri.
-
-«Ce n’était pas déjà si mal prophétiser, dis-je, au moins pour vous: M.
-Debray se chargera de vous représenter à l’Institut... Moi, par exemple,
-j’ai menti à ma vocation, et si je devais compter sur Philippe pour me
-conduire à la gloire...»
-
-Je m’arrêtai, un peu honteuse; mais Thérèse était trop fine pour relever
-de pareils propos. Elle s’était prise d’une amitié très vive pour
-Philippe, et lui-même, timide avec la plupart des femmes, trouvait en
-elle des manières toutes simples et une affectueuse camaraderie qui le
-ravissaient.
-
-Donc Thérèse affecta de ne pas entendre ma phrase malencontreuse. Sans
-faire semblant de rien, absorbée en apparence par son ravaudage
-maternel, elle trouva moyen de donner un petit coup de barre à la
-conversation, et je m’aperçus tout à coup que nous étions plongées dans
-les considérations les plus édifiantes sur la bonté, la douceur, la
-patience et autres vertus évangéliques.
-
-«La bonté, voyez-vous, ma petite Geneviève, c’est le premier élément de
-bonheur dans un ménage... sans elle, quoi qu’on en pense, la vie
-conjugale devient odieuse...»
-
-Qui donc plus que moi savait apprécier le caractère idéal de mon mari?
-Légèrement agacée par cette mercuriale indirecte, j’essayai de devenir
-taquine.
-
-«Pauvre Thérèse! On dirait que vous êtes la victime d’un tyran
-domestique... Il est donc bien méchant, M. Debray?...»
-
-Une expression indéfinissable passa dans les yeux noirs de Thérèse.
-
-«Oh! dit-elle, lui...»
-
-Ce ne furent que deux mots. Mais ces mots contenaient un poème
-d’admiration, de confiance aveugle, de soumission volontaire. La sage
-petite personne, l’amie aux prudents conseils s’évanouissait pour
-laisser paraître l’amoureuse ingénue qui résume dans un seul être toutes
-les perfections de l’univers.
-
-«Mon Dieu, pensai-je, qu’on est heureux de pouvoir aimer comme cela...»
-
-Sans le vouloir, Thérèse venait de me faire sentir le néant des pâles
-joies que, tout à l’heure, elle s’appliquait à me vanter si fort...
-
-François renouvela sa visite dans le courant du mois. Il nous trouva
-tous réunis, et je ne remarquai plus en lui ces allures pessimistes et
-découragées qui m’avaient frappée la première fois. Sa mère, nous
-dit-il, allait beaucoup mieux,--ce qui suffisait à expliquer qu’il eût
-repris sa gaîté naturelle. D’emblée il conquit les bonnes grâces de
-Jacques en l’initiant à la fabrication de certaines «cocottes»
-japonaises, au bec pointu et aux ailes mobiles, que le gamin, plus
-adroit qu’un singe, eut vite fait d’aligner par douzaines sous les yeux
-écarquillés de sa petite sœur. A table, on oublia de parler chimie;
-François, à propos d’un voyage en Allemagne, ayant prononcé le nom de
-Bayreuth, M. Debray bondit: cet homme paisible se révélait tout à coup
-wagnérien farouche. Soudain--c’était encore le temps des luttes
-héroïques--un vent de folie sembla souffler autour de la table: Thérèse
-et son mari, François et moi, nous nous rejetions comme des balles les
-noms scandinaves aux syllabes sonores, nous ergotions sur les symboles
-du _Ring_, nous fredonnions des bribes de motifs--papa, profane, mais
-sympathique, riait de tout son cœur; Philippe nous écoutait bouche bée.
-Il n’avait jamais soupçonné chez le savant cette frénésie musicale, et
-quand Thérèse, en confidence, lui eût avoué «qu’Eugène jouait très
-joliment du violon»:
-
-«Mais alors, s’écria-t-il, pourquoi n’avez-vous pas apporté votre
-instrument?... Moi aussi, j’aime beaucoup la musique... Vous auriez
-accompagné Geneviève, et elle nous aurait chanté l’_Ave Maria_ de
-Gounod, ou bien ce joli morceau, vous savez... l’enfant malade qui meurt
-en disant: «Bonne nuit...» La sérénade de Borga, Bréda...
-
---Braga», dit François. Il y eut un silence. Et subitement, du salon où
-les enfants restaient consignés sous la garde d’une bonne, la voix de
-Jacques s’éleva, aiguë et plaintive:
-
-«Maman! oh! maman!... Hélène qui mange mes cocottes!...»
-
-Tout le reste du jour, jusqu’au départ de François qui, cette fois, nous
-avait réservé sa soirée, notre petit cénacle fut très gai. M. Debray,
-décidément mis en confiance, continuait à bavarder sur toutes sortes de
-sujets étrangers à son laboratoire; Thérèse, par contre, me parut moins
-expansive que de coutume: elle souriait, mais parlait peu, et semblait
-observer notre cousin avec un mélange bizarre de sympathie et de
-méfiance. Ou bien elle s’adressait à Philippe, toujours rayonnant de
-contentement paisible.
-
-Un moment, François se trouva seul avec moi. Désignant du geste Thérèse
-et son mari qui, repris par leur commune passion scientifique, se
-penchaient tous deux pour examiner la même feuille de chêne où luisait
-la trace mince d’un limaçon:
-
-«Ce sont eux, demanda-t-il, les heureux que vous vouliez me faire
-connaître?...»
-
-Je vis qu’il se souvenait de mes paroles maladroites, et, brûlant de
-réparer ma faute, je le regardai bien en face.
-
-«Oui, ce sont eux,--mais c’est moi aussi... c’est vous, j’espère; c’est
-nous tous... Vous n’en avez jamais douté, n’est-ce pas?...»
-
-Combien j’étais sincère, en ce moment où une sorte de griserie joyeuse
-me montait du cœur aux lèvres! Il le comprit, sans doute, car ses yeux
-s’adoucirent, presque paternels.
-
-«Non, fit-il, je n’en doutais pas... Mais je suis content de vous
-l’entendre dire.»
-
-Quand il partit, à neuf heures passées, une brume légère détrempait
-l’herbe et les routes; papa et Philippe l’escortèrent seuls jusqu’à son
-train, munis d’une lanterne et de deux parapluies. Dans le chemin qui
-longeait la maison, je vis s’éloigner la petite lumière vacillante,
-j’écoutai décroître le bruit de leurs voix, puis je refermai la
-persienne que j’avais poussée pour les suivre de l’oreille et du regard.
-Thérèse, assise près de la table, feuilletait une revue; le piano, resté
-ouvert avec la partition de _Siegfried_ sur le pupitre, me parut
-étrangement triste, le salon étrangement vide. Silencieuse, je me mis à
-ranger la musique éparse çà et là...
-
-«Il est presque toujours absent, n’est-ce pas, monsieur Chardin?...»
-
-Je me retournai vers Thérèse, sans bien comprendre pourquoi elle me
-posait cette question-là plutôt qu’une autre.
-
-«Oui, jusqu’à présent, il a beaucoup voyagé, mais la santé de sa mère
-nous inquiète un peu, et je doute qu’il reparte cet hiver...
-
---Ah!» fit Thérèse. Et froidement--à contre-cœur, semblait-il--elle
-ajouta:
-
-«C’est un charmant garçon.»
-
-
-
-
-IX
-
-
-Je revins de Marlotte entièrement guérie et pétrie de bonnes
-résolutions. L’activité dévorante de Thérèse avait fait honte à ma
-paresse: je devais m’occuper coûte que coûte, secouer l’inertie morale
-et intellectuelle où je m’enlizais l’année précédente--surtout éviter
-ces vagues rêveries qui énervent l’âme et émoussent la volonté. «Rêver,
-maintenant... à quoi bon? Ma vie ne changera guère; je n’ai plus
-grand’chose à attendre--ni à craindre...» Je le croyais! Et dans cette
-assurance candide, je m’efforçais, après le naufrage de mes espérances
-maternelles, d’établir le bilan des joies qui me restaient. «Philippe...
-papa... Dieu merci, il est encore assez jeune, mon cher papa: et
-d’ailleurs son grand-père, auquel il ressemble, paraît-il, trait pour
-trait, a vécu quatre-vingt-douze ans... La pauvre tante Lydie?... J’ai
-bien peur de ne pas pouvoir la conserver aussi longtemps. Mais François
-est pour nous comme un frère... Et l’amitié de Thérèse, de son mari, de
-ses enfants...» Mon cœur un peu sauvage n’en demandait pas plus. «Petit
-lapin!...» m’appelait papa quand, tout enfant, je jouais à me dorloter
-sur ses genoux, la tête enfouie sous sa veste et risquant un œil de
-temps à autre pour me replonger bien vite dans ma cachette... Du petit
-lapin de jadis, j’avais gardé le goût de me terrer dans les coins
-étroits, de me blottir dans les tendresses profondes et durables.
-«L’amour de Philippe--sans parler des autres affections qui
-m’entourent--n’est-ce pas un de ces nids où rien de mauvais ne peut
-m’atteindre?...» A force de me chapitrer ainsi, je me sentais devenir la
-femme la plus raisonnable de la terre--une vraie perfection. Et puis, il
-fallait bien prouver à François que je n’étais pas malheureuse...
-
-Ce fut lui, naturellement, que je consultai dès que je voulus «chercher
-de l’ouvrage». Il repoussa comme extravagante et inutile mon idée
-d’apprendre le hollandais--j’y avais déjà renoncé _in petto_. Tante
-Lydie m’offrit de traduire des romans anglais. Nous dînions chez elle ce
-soir-là, peu de jours après la rentrée, et j’avais été heureusement
-surprise de lui trouver la mine moins défaite, les yeux plus brillants:
-la présence de son fils, et surtout l’assurance qu’il était près d’elle
-pour longtemps, avaient opéré ce miracle.
-
-«Les romans, c’est trop amusant, tante. Il me faut quelque chose de
-difficile, qui me prenne beaucoup de temps...
-
---Elle est effrayante! déclara Philippe. Hier, elle avait entrepris de
-m’aider à vérifier ma balance du mois... Seulement elle comptait tout de
-travers... Une petite femme qui se vante d’avoir adoré l’algèbre!...»
-
-Je haussai les épaules.
-
-«L’algèbre, oui... les formules abstraites. Mais j’ai les chiffres en
-horreur...
-
---Comme c’est drôle! dit mon mari. Moi je n’ai compris la théorie que du
-jour où je l’ai mise en pratique... et même, les chiffres ne me diraient
-rien du tout s’ils ne représentaient pas des valeurs marchandes...»
-
-Tandis qu’il parlait, mes yeux, errant à travers le salon, venaient de
-rencontrer un petit dessin à la sanguine--un profil de femme au nez fin,
-au menton gras, payé cent sous par Mme Chardin chez un brocanteur naïf.
-Dans un coin du papier, caché sous d’imperceptibles moisissures,
-l’encadreur avait découvert le monogramme d’Antoine Watteau... «Quand
-vous voudrez, Madame, disait-il souvent, nous avons acquéreur à cinq
-mille francs...» Je songeai: «Deux lettres tracées sur une feuille
-jaunie... et le nez retroussé, le menton à fossette sont devenus, eux
-aussi, des «valeurs marchandes»... Faut-il donc toujours en arriver là?»
-
-Justement, tante Lydie, comme pour répondre à ma pensée, appuyait de
-commentaires bienveillants les dernières paroles de Philippe et je
-l’entendais porter aux nues les industriels, les hommes forts et
-actifs--jusqu’à traiter «d’inutile mandarin» son fils qui ne semblait
-guère s’en émouvoir. Un peu déçue, un peu troublée, je l’écoutai quelque
-temps discourir sur ce mode inaccoutumé, puis d’un ton plaintif je
-m’écriai:
-
-«Tout cela est bel et bon, mais vous ne m’avez toujours pas indiqué ce
-que je pourrais faire cet hiver...»
-
-François se pencha vers moi.
-
-«Vous êtes prête à tout? demanda-t-il gaîment.
-
---A tout.
-
---Aucun travail ne vous rebutera?
-
---Aucun...»
-
-Tante Lydie s’agita dans sa bergère: on eût dit que ce badinage
-l’impatientait. Mais François poursuivait d’un ton solennel:
-
-«Vous accepterez mes conseils aveuglément?
-
---Aveuglément!...» répétai-je. Et je levai vers lui, tout en riant, des
-yeux où devait se lire une confiance absolue... Deux petits coups secs
-résonnèrent sur la table: c’était tante Lydie qui fermait brusquement
-son étui à lunettes.
-
-«Tu es absurde! dit-elle à son fils. Laisse donc Geneviève choisir
-elle-même ce qui lui convient... D’ailleurs je ne vois pas pourquoi elle
-ne finirait pas par s’intéresser aux comptes de son mari...»
-
-François rougit,--fâché sans doute, à trente-six ans, que sa mère le
-rembarrât comme un gamin. Pourtant il se tut, pendant que Philippe
-disait bonnement:
-
-«Mais, ma tante, je ne tiens pas du tout à la faire travailler, moi!...
-Je ne demande qu’une chose, c’est qu’elle s’amuse... que ce soit en
-jouant du piano, en tricotant des bas ou en traduisant de l’anglais, du
-russe, du chinois... tout ce qu’elle voudra...»
-
-L’incident fut clos. Nous commencions à connaître ce que Philippe
-appelait «les lubies de ma tante». Seulement, dans l’antichambre où
-François nous reconduisait, je lui dis en confidence:
-
-«Vous penserez à moi, n’est-ce pas?...»
-
-D’abord il me regarda sans répondre, comme s’il ne comprenait pas bien.
-Puis il eut un sourire singulier.
-
-«A vous? Oh! oui, je vous promets d’y penser... et de vous trouver ce
-que vous cherchez...»
-
-Le mercredi suivant, il apportait un livre qu’il me tendit
-triomphalement--un petit livre relié en toile grise, grand comme la
-main, épais comme le doigt, avec des tranches rouges et un titre
-anglais.
-
-«Oh! fis-je, il n’est pas gros...»
-
-Mais quand je l’eus ouvert, ma moue dédaigneuse se changea en grimace:
-trois cents pages de papier pelure, imprimées en caractères minuscules.
-
-Philippe se penchait sur mon épaule.
-
-«Sapristi! quel grimoire!... A ta place, j’aimerais mieux un «copie de
-lettres...»
-
-François vit mon effarement et me rassura.
-
-«C’est un ouvrage de vulgarisation, très clair, très facile... une
-histoire succincte, mais complète, de l’art bouddhique, avec la liste de
-tous les monuments connus... Mon éditeur m’avait demandé de le traduire,
-mais je n’ai pas le temps... Le manuscrit doit être livré en mai; j’ai
-calculé que cela ne représente pas plus de deux pages par jour... ce
-n’est pas un travail démesuré pour vous, puisque vous lisez couramment
-l’anglais...»
-
-Indécise, je feuilletais le petit volume; il me semblait plus joli,
-moins rébarbatif.
-
-«Il y a des mots hindous!... mais le texte a l’air facile, en effet...
-Et puis, vous m’aiderez bien un peu? demandai-je timidement.
-
---Oh! tant que vous voudrez», fit-il avec élan. Puis soudain, d’un ton
-tranquille: «Mais, je suis sûr que vous n’aurez pas du tout besoin de
-moi.»
-
-Le sort en était jeté. Dès le lendemain, je me mis à l’ouvrage. Jamais
-hiver ne me parut plus court. Mes matinées se passaient à lire les pages
-que je devais traduire, à élucider les passages obscurs. Le soir, je
-rédigeais, d’une grosse écriture bien nette. J’avais transporté mon
-bureau dans le cabinet de Philippe, qu’une maladie grave de son associé
-obligeait aussi à un surcroît de besogne, et nous travaillions sagement
-tous les deux, sortant peu, refusant trois invitations sur quatre. De
-temps à autre, il m’arrivait de le consulter, car il savait bien
-l’anglais,--il le parlait même beaucoup mieux que moi. Mais les termes
-d’art et d’architecture ne lui étaient pas familiers, et il me faisait
-faire des contre sens. Je dus renoncer à utiliser ses lumières.
-
-Tantôt chez nous, tantôt rue Barbet-de-Jouy, je soumettais mon travail à
-François qui le relisait, le révisait et me donnait toutes les
-explications désirées, le plus simplement et le plus clairement du
-monde, en illustrant ses démonstrations de force gravures et
-photographies. Peu à peu j’étais devenue très experte en la matière, et
-les mots de «topes» et de «lâts», les noms de «Parambanan» et de
-«Tyandi-Sevou» sortaient de mes lèvres avec une facilité qui faisait la
-joie de Philippe--ces vocables inconnus lui paraissant des plus
-comiques.
-
-«Écoute, ma tante... non, mais écoute un peu... si on ne dirait pas un
-vieux professeur de sanscrit!...»
-
-Et il riait--sans trouver beaucoup d’écho. Tante Lydie s’était de
-nouveau assombrie, et sa santé laissait encore à désirer. Malgré tout,
-nous passions de bons moments; les jours fuyaient avec une rapidité
-vertigineuse.
-
-Un après-midi que je m’étais attardée à ma table de travail, cherchant à
-rattraper ma soirée perdue la veille au théâtre, Thérèse vint me
-surprendre, escortée de ses deux enfants qu’elle ne quittait jamais.
-Hélène marchait seule maintenant; en la voyant rouler vers moi comme une
-toupie, toute ronde, les bras écartés, chancelant encore sur ses grosses
-jambes, je pensai: «Le mien aurait presque son âge...» Mais ce ne fut
-qu’un éclair douloureux: je n’avais plus le temps de m’absorber dans des
-regrets sans fin.
-
-«Qu’est-ce que vous devenez donc? s’enquit Thérèse. Voilà des siècles
-qu’on ne vous a vue...»
-
-C’était vrai; je négligeais un peu mes amis depuis quelque temps.
-Humblement, je m’excusai: nous avions mené, tout l’hiver, une vraie vie
-de sauvages; mon mari avait des affaires et des rapports par-dessus la
-tête.
-
-«Et moi aussi, voyez, je travaille...»
-
-Non sans orgueil, je montrais les feuillets amoncelés devant moi, le
-dictionnaire anglais grand ouvert. Thérèse manifesta d’abord une
-curiosité sympathique: elle me croyait occupée à traduire quelque
-ouvrage de droit commercial ou industriel. Quand elle eut compris qu’il
-ne s’agissait ni de la culture du chanvre en Angleterre, ni de la
-question des «trusts», elle sembla se désintéresser de mes efforts. En
-vain j’essayai de lui faire admirer mon manuscrit aux trois quarts
-achevé, et les belles petites notes alignées au bas des pages, à l’encre
-rouge: elle regardait, elle m’écoutait parler; mais sur sa figure aux
-traits mobiles, je lisais une indifférence voulue, excessive--une
-«indifférence passionnée» si l’on peut ainsi dire.
-
-Jacques furetait partout, suivi de sa petite sœur qui ne le quittait pas
-d’une semelle et qu’il morigénait de la belle façon.
-
-«Laisse ça, Nénette... veux-tu bien laisser ça, petite vilaine...»
-
-Nénette se mit à crier: toute branlante, tendue dans un effort comique,
-elle essayait d’agripper sur la console un bibelot que Jacques venait de
-saisir prestement «pour qu’elle ne le casse pas», disait-il.
-
-«Dieu! que ces enfants sont insupportables!...»
-
-Thérèse se leva et prit des mains de son fils l’objet en litige--une
-statuette d’ivoire finement travaillée, sorte d’ange bouddhique, les
-ailes au dos et foulant aux pieds un serpent.
-
-«Regardez, dis-je, comme c’est curieux, cette influence chrétienne...»
-
-François, quelques jours auparavant, m’avait fait comprendre les causes
-d’une similitude au premier abord inexplicable... Mais déjà Thérèse
-reprenait son expression absente.
-
-«Oh! vous savez, moi, l’art hindou... je n’y connais rien...»
-
-Un peu dépitée, je parlai d’autre chose. Et tout de suite elle redevint
-affectueuse et gaie. Quand elle partit, après une heure de causerie
-amicale, agrémentée de quelques gronderies, caresses--et autres
-préoccupations maternelles,--j’avais presque oublié le début de sa
-visite.
-
-Pourtant, dès que, restée seule, je voulus me remettre au travail, je me
-sentis gênée, vaguement malheureuse, comme si Thérèse eût laissé après
-elle une odeur de blâme. La petite idole d’ivoire me regardait de ses
-yeux fixes. Je fermai mon cahier et, le menton sur mes mains, je me
-plongeai dans des réflexions moroses. «Thérèse est absurde... elle
-voudrait que tous les ménages fussent pareils au sien... Parce qu’elle
-travaille avec son mari, pour son mari, aux mêmes choses que son mari,
-elle ne conçoit pas qu’une autre femme puisse comprendre la vie
-différemment... C’est comme tante Lydie, qui me conseille maintenant de
-lire les articles économiques de la _Revue des Deux-Mondes_... Philippe
-n’en demande pas tant, lui... ce bon Philippe! Il est content, je ne
-m’ennuie plus... nous nous occupons chacun de notre côté... Pourquoi
-donc les autres veulent-ils nous empêcher de vivre à notre guise?...»
-
-J’eus un geste d’impatience, et, rouvrant livre et dictionnaire, je
-repris où je l’avais laissée la description du temple d’Ellorah...
-
-Avant la date fixée, ma traduction était finie, parachevée, prête pour
-l’impression. Je la remis à François le dernier mercredi d’avril, après
-notre dîner de famille. Nous étions tous réunis, y compris papa et tante
-Lydie elle-même qu’un ascenseur nouvellement installé avait hissé
-jusqu’à notre cinquième. Quoiqu’elle eût semblé, au début, plutôt
-hostile à ma grande entreprise, elle me félicita gentiment de l’avoir
-menée à bien. Papa, qui me savait paresseuse et qui s’était montré
-sceptique, ne cachait pas son étonnement. Quant à Philippe, il
-m’admirait, comme toujours, sans réserve.
-
-«Elle a lestement enlevé ça, hein?... Et quelle persévérance! Je l’ai
-vue, moi, je l’ai vue à l’ouvrage...» répétait-il avec fierté.
-
-François tournait et retournait les bienheureuses pages; peut-être
-avait-il compris combien il m’en coûtait de les voir partir, emportant
-avec elles tout ce monde enchanté de la science et du rêve où j’avais
-vécu plusieurs mois... Il sourit--quelle bonté dans ce sourire!
-N’était-ce pas ainsi que Mlle Verdy me regardait jadis, au moment où
-dans ses yeux, sur ses lèvres, je lisais d’avance--je sentais venir la
-phrase tant attendue: «C’est bien, vous êtes une bonne fille...»?
-
-Cette phrase, François ne la prononça pas; mais je m’imaginai qu’il la
-pensait. Et devinant le regret que je n’avais pourtant pas exprimé:
-
-«Ce n’est pas fini, dit-il; nous aurons encore la correction des
-épreuves...»
-
-Une seconde période commença, période ravissante où je connus la joie de
-voir imprimées en toutes lettres ces lignes sorties, sinon de mon
-cerveau, du moins de mes doigts, où je m’initiai au mystère des signes
-cabalistiques qu’on trace dans les marges, sur un papier qui boit, avec
-une plume qui crache. François relisait après moi tous les placards, sûr
-d’y trouver encore des fautes qu’il me signalait ensuite malicieusement.
-«Les femmes n’ont pas «l’œil typographique», assurait-il. Et je me
-piquais au jeu, tout heureuse quand je ne lui avais laissé à glaner que
-quelques virgules omises ou quelques accents mal placés. Entre temps il
-se rendait lui-même chez l’éditeur, car j’avais bien spécifié qu’on ne
-prononcerait pas mon nom et qu’il dirigerait seul la publication,
-rédigée par «un de ses élèves». Cette nouvelle phase de notre
-collaboration donna lieu à quelques palabres dans le vieux salon Louis
-XVI, sous les yeux résignés de tante Lydie qui considérait évidemment
-tout cela comme un jeu puéril et sans utilité.
-
-«Et ta thèse?» demanda-t-elle un jour, de ce ton demi-moqueur,
-demi-fâché qu’elle prenait maintenant assez souvent.
-
-«Ma thèse? mais elle avance, maman... et plus que tu ne crois. Tu sais,
-si je mettais bout à bout toutes les heures que j’ai perdues depuis dix
-ans, en Cochinchine et ailleurs, rien qu’à dormir après mon déjeuner...
-j’arriverais à un joli total--de quoi corriger vingt volumes d’épreuves
-in-folio... A Paris, on met les bouchées doubles... on dévore le
-travail...
-
---Oui, murmura tante Lydie, mais la vie vous dévore, aussi...»
-
-L’âpreté de son accent me frappa; je la regardai--dévorée, en effet,
-semblait-il, par cette vie qu’elle sentait fuir trop vite... Un moment,
-je crus avoir pénétré le fond de son âme; malade, plus atteinte qu’elle
-ne voulait l’avouer, elle nourrissait une idée fixe, presque morbide: la
-thèse, le doctorat, le séjour à Paris stable, définitif--la paix pour
-les années qui lui restaient. Tout ce qui détournait son fils de ce but
-ardemment désiré lui paraissait, à elle, négligeable--presque nuisible.
-De là--du moins je le pensai--cette irritation latente qu’elle laissait
-parfois paraître, dès que ma pauvre traduction revenait sur le tapis.
-
-J’en ressentis quelques remords--au point de n’éprouver qu’un plaisir
-incomplet, le jour où François m’apporta le premier exemplaire de notre
-volume enfin paru. Un bien joli petit exemplaire, pourtant, plus
-pimpant, moins austère que l’original britannique, et sur lequel
-brillaient en lettres d’or les noms de François Chardin--l’éditeur
-l’avait exigé--et de _Georges Naville_--mes deux initiales à moi,
-accostées de syllabes quelconques. Philippe se mit à rire: ce nouvel
-avatar de sa femme l’amusait prodigieusement. Je riais aussi;
-j’examinais les tranches, le dos, le plat, le titre--je me déclarais
-ravie...
-
-«Vous n’avez pas l’air aussi heureuse que je l’aurais cru», dit
-simplement François.
-
-Rien ne lui échappait! Quelque chose dans le son de sa voix me fit
-craindre de l’avoir peiné. Confusément, j’essayai de lui expliquer mes
-scrupules--son temps gâché, sa thèse retardée par ma faute, la
-désapprobation visible de sa mère--toutes ces idées qui, depuis quelques
-semaines, me tourbillonnaient dans la tête, et qui venaient aujourd’hui,
-comme un essaim de vilains oiseaux noirs, se poser sur ma joie
-présente... Philippe m’écoutait avec stupeur.
-
-«Quelle drôle d’imagination tu as!... tu ne penses qu’à te tourmenter...
-Je suis sûr que ces bêtises ne lui ont pas fait perdre une heure de
-travail... n’est-ce pas, mon vieux? Et quant à ma tante, tu sais combien
-elle est devenue nerveuse...»
-
-Il employait souvent ce terme vague qui résume tout un ordre de
-sensations et de phénomènes inconnus aux natures placides. François
-soupira:
-
-«Oh! si j’étais sûr qu’elle fût seulement nerveuse!... Mais Philippe a
-raison, Geneviève; vous pouvez mettre votre conscience en repos: ma
-thèse est finie depuis hier...
-
---Finie! m’écriai-je. Oh! que je suis contente!... Alors je ne regrette
-plus rien...»
-
-Plus rien. Toute la soirée je me sentis joyeuse. Les fenêtres, grandes
-ouvertes sur le ciel mauve de juin où tremblaient de petites étoiles
-bleues, laissaient pénétrer, avec la lueur indécise du crépuscule d’été,
-l’odeur indéfinissable du Luxembourg et de la rue--mélange d’acacias en
-fleurs, de mousse de bière, de poussière chaude et de gazon fraîchement
-arrosé. Nous causions--ou plutôt je parlais presque seule, un peu
-excitée, bavarde contre mon habitude. Philippe fumait un gros cigare;
-François roulait des cigarettes d’un tabac blond qui sentait le caramel,
-et les laissait s’éteindre l’une après l’autre, distrait sans doute par
-quelque pensée étrangère à nous, car il ne disait pas grand’chose. Un
-peu avant onze heures, il se leva pour partir. Nous étions restés dans
-l’obscurité pour mieux goûter la douceur de la nuit. Les lampes
-allumées, je le vis debout près de la table, maniant le petit livre que
-j’y avais posé soigneusement. Il se tourna vers moi.
-
-«Si vous vouliez... si cela vous était égal, j’aimerais emporter cet
-exemplaire là... Je vous en ferai envoyer d’autres par le libraire... Et
-puis, avouez que j’ai bien mérité une petite dédicace de votre main...
-Tous les auteurs le font, vous savez», ajouta-t-il en souriant--d’un
-sourire presque timide.
-
-Il ne m’avait pas habituée à de telles cérémonies.
-
-«Oh! dis-je, moi, je veux bien... quoique je ne sois pas un auteur «pour
-de bon...»
-
-Et tout d’un trait, j’écrivis sur la feuille de garde:
-
-«A mon cher maître et ami, son élève reconnaissant.
-
-«G. N.»
-
-«Bravo! Parfait! approuva Philippe qui pouffait de rire derrière moi.
-Comme cela, personne ne pourra soupçonner que le traducteur n’est pas un
-petit jeune homme...»
-
-François lut de tout près, sans lorgnon, les mots que je venais de
-tracer; son regard, quand il le forçait ainsi, semblait toujours un peu
-étrange... Puis, après s’être assuré que l’encre était bien sèche, il
-referma doucement le volume, le glissa dans la poche de sa jaquette,
-prit congé de nous et s’en alla... Alors seulement, je m’aperçus qu’il
-avait oublié de me dire merci.
-
-
-
-
-X
-
-
-L’été qui suivit s’organisa d’une façon à la fois imprévue et monotone.
-L’associé de Philippe, malade depuis près d’un an, avait fini par
-mourir, laissant des enfants mineurs, une veuve inhabile aux affaires et
-un frère, ingénieur capable et expérimenté, mais dont l’intronisation
-comme codirecteur offrait quelque difficulté, à cause de son caractère
-entier, peu sympathique au personnel. Philippe, sans cesse appelé à
-l’usine pour discuter ces questions délicates, dut abandonner
-momentanément la partie commerciale et administrative qu’il s’était
-réservée. Il confia ses bureaux de Paris à un vieil employé blanchi
-sous le harnais et m’emmena passer les mois de vacances à
-Saint-Maurice-Lille--dans cette grande maison où son père était né--tout
-contrit, le pauvre garçon, de m’offrir une si triste campagne et une
-atmosphère si enfumée.
-
-«Tu sais, me proposa-t-il quelques jours avant notre départ, si tu
-préfères aller en Bretagne avec les Debray, tu es libre...»
-
-Je souris, touchée de son abnégation, et, refoulant de mon mieux le gros
-soupir qui me montait aux lèvres:
-
-«Comment peux-tu croire, dis-je, que je voudrais te quitter pendant si
-longtemps? Puisque je n’ai pas de cure d’air à faire cette année,
-profitons-en pour ne pas nous séparer...»
-
-Ses bons yeux, où j’avais vu passer l’effroi candide de me voir accepter
-son offre, s’éclairèrent d’une gratitude infinie.
-
-«Alors, c’est bien vrai? Tu aimes mieux venir? Que tu es gentille, ma
-chérie!... Moi, vois-tu, j’ai toujours peur que tu ne t’ennuies... Mais
-je peux bien te l’avouer, maintenant: je ne sais pas ce que je serais
-devenu tout ce temps-là sans toi...»
-
-Je bouclai donc mes malles pour Saint-Maurice, sinon avec beaucoup de
-joie, du moins avec le ferme propos d’être raisonnable et de ne pas
-entraver, par de vaines récriminations, les affaires de mon mari.
-Pourtant j’allais me trouver bien seule dans ce pays inhospitalier: les
-Debray, tous deux anémiés et surmenés, s’octroyaient trois mois de mer à
-l’extrême pointe du Finistère--un prix décerné fort à propos par
-l’Académie des Sciences leur permettait cette folie--et tante Lydie, que
-son fils avait enfin décidée à consulter, partait pour les eaux de
-Bagnoles. «Mauvaise circulation...» diagnostiquaient les médecins.
-François, de toute la saison, ne pouvait songer à quitter sa mère. Papa,
-lui, me demeurait fidèle; mais l’administration barbare lui accordait
-tout juste trente jours. Le reste du temps, je devrais me résigner à
-vivre sur mon propre fonds intellectuel. Philippe serait très occupé--et
-d’ailleurs...
-
-Sans vouloir achever ma pensée, je réunis une bonne provision de
-livres--parmi lesquels deux ou trois ouvrages sur l’art hindou--et de
-musique--beaucoup de Wagner, hélas! et pas trace de Gounod. La veille de
-mon départ, j’achetai _Parsifal_, que je connaissais peu, mais dont
-François parlait toujours avec recueillement, et je le glissai à la hâte
-dans une valise restée ouverte, entre mes corsages de batiste et les
-gilets blancs de Philippe.
-
-«C’est un peu gros, pensai-je, et un peu dur... Bah! la batiste se
-repasse très bien, et le piqué aussi...»
-
-Tel fut le viatique dont je me munis pour affronter la fumée des usines,
-la monotonie des champs de betteraves et la société des habitants de
-Lille.
-
-Malgré tant de précautions, l’été me parut long. Et, chose étrange, je
-n’ai gardé de ces quelques mois que des souvenirs imprécis. Alors que de
-l’hiver précédent, si studieux et si calme pourtant, je me rappelle
-encore, après quatorze ans, les moindres détails--jusqu’à la robe que je
-portais le jour où je commençai ma traduction, jusqu’à la couleur
-jaunâtre des épreuves imprimées, à leur bonne odeur de papier humide et
-d’encre fraîche--mon séjour à Saint-Maurice n’a laissé dans ma mémoire
-que des images vagues, grises comme le ciel toujours voilé, malgré les
-splendeurs de juillet et le soleil d’août. Je ne sais si je m’ennuyais;
-en tous cas, je n’éprouvais aucun besoin de distraction, et l’annonce
-d’une visite, la perspective d’une relation nouvelle provoquaient
-toujours de ma part un petit mouvement de recul, une attitude défensive
-qui déconcertaient Philippe.
-
-«Nous appelons ça «l’épaule rennaise», disait papa en riant. Il
-reconnaissait bien, lui, le vieux sang de nos ancêtres bretons, et le
-geste instinctif du sauvage qui se met en garde contre l’ennemi.
-
-Non, je ne m’ennuyais pas. Mais, sans même m’en rendre compte, je vivais
-une existence irréelle et comme transitoire. Ma pensée, malgré moi,
-vagabondait toujours en deçà ou au delà du présent; cette maison--la
-mienne, après tout--me semblait étrangère; ce grand jardin triste
-prenait l’aspect d’un décor de rêve. Philippe, seul vivant et affairé au
-milieu de la mélancolie ambiante, m’apparaissait encore plus différent
-de moi qu’aux premiers jours de notre mariage. «Sans doute, me
-disais-je, dans ce temps-là, nous étions bien jeunes... deux enfants:
-tante Lydie n’avait pas tort... En sept ans, on évolue, on se
-transforme... Mais pourquoi la vie commune, au lieu de nous façonner
-deux âmes pareilles, nous éloigne-t-elle chaque jour l’un de l’autre?...
-Ou bien est-ce moi qui m’éloigne de lui--moi seule qui change, tandis
-qu’il reste le même?...»
-
-J’avais de nouveau perdu cette sérénité, cette quiétude d’esprit,
-reconquise à grand’peine quelques mois auparavant et que j’attribuais à
-la toute-puissance du travail. Pour la retrouver, j’essayai de reprendre
-mes livres, et je commençai la lecture d’une étude sur les poèmes
-védiques. Mais dans mon ardeur inconsidérée, j’avais choisi une édition
-trop savante, bourrée de considérations sur l’histoire et la
-linguistique qui me rebutèrent très vite.
-
-«Ce sera pour l’hiver prochain,» pensai-je--comptant bien demander à
-François de me guider dans ce labyrinthe. En attendant, j’en étais
-réduite à me nourrir de romans, triste pâture, plus énervante que saine.
-Restait _Parsifal_: je m’y plongeai éperdument. Dix fois, vingt fois, je
-revis la partition, découvrant à chaque page, dans ce pâle reflet qu’est
-une réduction «piano et chant», des beautés dont la révélation
-m’enchantait et que je devais garder pour moi seule. Parfois,
-j’étouffais un peu de toute cette admiration rentrée, et je me disais
-qu’il eût été bon d’avoir autour de moi, tournant mes pages et mêlant
-leur voix à la mienne, des fervents tels que les Debray, François ou sa
-mère. Mais tous étaient loin. Papa, je le sentais bien, m’écoutait avec
-plus de complaisance paternelle que de sens esthétique. Quant à
-Philippe, dont l’attrait pour la musique était aussi réel que son
-incapacité absolue à la comprendre, je redoutais par-dessus tout ses
-jugements et ses réflexions. Aussi, dès que je voyais poindre à
-l’horizon son visage réjoui, vermeil sous le chapeau de paille, ou que
-j’entendais résonner dans le vestibule son pas solide d’homme bien
-portant, je fermais rapidement mon piano et Wagner disparaissait dans
-les profondeurs du casier. Que les femmes qui n’ont jamais entretenu de
-commerce secret avec quelque demi-dieu, à l’insu d’un mari profane, me
-jettent la première pierre!
-
-Heures lentes, songes sans but... Cette saison ne me fut pas bonne. Un
-seul épisode est resté gravé profondément dans mon esprit--un incident
-qui faillit achever de me démoraliser.
-
-Je gardais, dans une jolie petite bourse, trois cents francs payés par
-l’éditeur de l’_Art Bouddhique_. François me les avait apportés en
-riant, et mon premier mouvement avait été de les refuser; puis je
-m’étais ravisée, curieuse tout à coup de palper cet argent
-«gagné»,--pensant aussi qu’il serait beaucoup mieux placé dans la poche
-de quelque besogneux que dans la caisse d’un grand libraire parisien. En
-arrivant à Saint-Maurice, je songeai tout de suite au meilleur moyen
-d’employer mon trésor.
-
-«Donne-le à notre orphelinat», dit Philippe.
-
-Ce mot me déplut; il me rappelait les affreuses petites brassières
-grisâtres que je confectionnais jadis sous la direction de mes
-grand’tantes Olympe et Cornélie,--toutes deux, les pauvres femmes, s’en
-étaient allées depuis, dans un monde meilleur, tricoter pour les
-chérubins nécessiteux.--Et puis je savais que l’orphelinat de l’usine,
-luxueusement installé et pourvu d’un nombre incalculable de dames
-patronesses, fonctionnait à merveille et n’avait nullement besoin de mon
-insignifiante obole. Ce qu’il me fallait, c’étaient des pauvres
-authentiques, inconnus de la charité officielle,--des pauvres à moi
-toute seule, comme mon argent. Je ne le cachai pas à Philippe.
-
-«Et Dieu sait que les misères ne doivent pas manquer ici», ajoutai-je en
-songeant à la ville triste, au climat ingrat, au labeur incessant de la
-fourmilière humaine qui grouillait par les rues.
-
-M. Louis Mauroy, le nouvel associé, dînait chez nous ce soir-là,--un
-beau garçon à la moustache blonde, à la raie impeccable, portant haut sa
-tête correcte et dédaigneuse. Je le connaissais déjà, ayant eu
-l’occasion de le recevoir à Paris; une fois entre autres il s’était
-rencontré avec François, et j’avais pu assister à la plus belle éclosion
-d’antipathie spontanée entre ces deux hommes--notamment au cours d’une
-longue discussion sur les réformes sociales dont notre cousin était
-sorti vaincu en apparence, mais plein de mépris pour les arguments
-antédiluviens de son adversaire.
-
-«Jamais je n’ai rencontré de cœur aussi sec, ni d’esprit aussi étroit»,
-m’avait-il confié, encore tout hérissé d’indignation généreuse. Je
-pensais exactement de même, sans trop oser l’avouer toutefois, car je
-savais Philippe féru d’admiration pour ce camarade plus ancien et plus
-brillant que lui.
-
-Quand M. Mauroy m’entendit parler des misères de Lille, un sourire
-sceptique effleura sa jolie moustache.
-
-«Si j’osais vous donner un conseil, madame,--cette formule polie, qu’il
-savait allier avec l’accent le plus impertinent du monde, avait le don
-de m’exaspérer,--je dirais comme Noizelles: tenez-vous-en à
-l’orphelinat... La caisse est surveillée par des personnalités de toute
-confiance, les enquêtes sont faites avec soin: au moins on est sûr de ne
-pas perdre son argent... Tandis que si vous vous lancez dans la charité
-particulière, ces gaillards-là auront vite fait d’abuser de votre
-bonté...»
-
-«Bonté», prononcé par lui, prenait des intonations presque insultantes
-et devenait si évidemment synonyme de «bêtise» que je n’hésitai plus:
-dès le lendemain, grâce au zèle de ma vieille Julie, venue en
-villégiature chez nous avec papa et qui valait à elle seule tout un
-bureau de bienfaisance, je me mis à la recherche d’une famille
-pauvre,--ne fût-ce que pour prouver à M. Mauroy que je me souciais peu
-de ses «conseils».
-
-Après quelques déboires--ces braves gens, il faut bien l’avouer,
-n’étaient pas tous des saints--je finis par mettre la main sur une de
-ces détresses noires auxquelles on ne croit pas, tant qu’on ne les a pas
-touchées du doigt: six enfants, échelonnés de sept ans à quinze
-jours--la mère anémiée, presque mourante de fatigues et de privations;
-le père gagnant deux francs par jour à boucher des bouteilles dans une
-fabrique d’apéritifs--«d’impératifs», disait la femme, pauvre créature
-héroïque, qui parvenait encore à maintenir dans son taudis quelque chose
-de la propreté flamande.
-
-Mes trois cents francs tombèrent dans cet océan de misère comme une
-petite pierre dans un grand lac; je les dépensai joyeusement, heureuse
-de les avoir gagnés moi-même, sûre que François m’aurait approuvée
-d’employer ainsi «notre argent». A ma troisième visite, je rencontrai
-Wavrin, le mari--sorte de colosse hirsute et bonasse dont le regard bleu
-pâle reflétait un étonnement perpétuel. Il me salua gauchement--j’étais
-beaucoup plus intimidée que lui--et tandis que je balbutiais quelques
-bonnes paroles, avec le sentiment de mon impuissance et la honte de me
-sentir trop riche, je voyais ses grosses mains tortiller sa casquette
-d’un geste machinal. Je compris bien vite qu’il était venu exprès pour
-me parler. Ce fut long, diffus; mais, sa femme aidant, il finit par
-s’expliquer. Pendant vingt ans, depuis sa quatorzième année, il avait
-travaillé à la filature--Noizelles, Mauroy et Cie--d’abord comme
-apprenti, puis comme ouvrier étireur à six francs par jour.
-
-«Ben, ça marchait tout de même, on n’était pas trop malheureux...
-jusqu’à la mort de M. Jean Mauroy, un ben brave homme!... Mais M. Louis,
-c’est pas du bon monde... Il m’a renvoyé, rapport à la politique...»
-
-A travers ses explications confuses, je devinai qu’il avait subi
-l’influence d’un camarade, un Parisien malin et beau parleur.
-
-«Leblond, qu’il s’appelait, grommela la femme; un farceur... je te l’ai
-toujours dit...»
-
-L’homme rit doucement, d’un rire naïf.
-
-«Farceur, je ne sais pas... Mais il causait... oh! ce qu’il causait
-bien!... Quand il nous payait la chope au _Coq Hardi_, qu’il nous lisait
-les journaux de Paris, et qu’il commençait à dire sur les patrons, sur
-les salaires, et que nous étions tous des poires... ben ça... c’était
-épatant... Moi, je ne comprenais pas toujours... je ne suis pas très
-vif, vous savez... Faut croire qu’il parlait trop... Y avait pas huit
-jours que M. Louis était directeur qu’il l’a fait venir... Leblond, M.
-Louis, vous comprenez... et qu’il lui a flanqué son compte... L’autre a
-voulu se fâcher; il a causé aux camarades, mais les camarades ne
-voulaient plus rien savoir... Alors, moi, j’ai dit: «T’as raison, et le
-patron n’est pas chic...» Le lendemain... ben, vlà!... c’était mon
-tour.»
-
-Je le regardais, étonnée qu’il n’eût pas plus de rancune et qu’il contât
-sa mésaventure d’un ton si placide.
-
-«A-t-on renvoyé d’autres ouvriers? demandai-je.
-
---Non, Leblond et moi, seulement... Les autres avaient peur, je vous
-dis... Moi, si j’avais su, bien sûr, j’aurais rien dit non plus...
-Leblond s’est tiré des pieds: il avait des amis... et puis il est
-garçon... maintenant il est en Belgique, à Courtrai, avec une bonne
-place... Mais moi, j’ai la femme et les fieux: pas moyen de déménager
-tout ça... On n’a pas rigolé les premiers temps... Pas le sou à la
-maison... et dans les filatures, personne n’a voulu de moi quand on a su
-que j’étais renvoyé de chez Noizelles et Mauroy... A la fin, j’ai trouvé
-les «impératifs»... Mais quarante sous par jour pour huit, ça n’est pas
-gras, avec une femme malade... Et alors, Madame, si c’était un effet de
-votre bonté de parler à M. Noizelles, pour qu’on me reprenne... Je suis
-un bon ouvrier, vous savez, ben rangé, pas noceur... Et tant qu’à la
-politique... ben... pourvu qu’ils ne crèvent pas de faim, ici, je
-penserai tout ce qu’on voudra...»
-
-Il me regardait, de ses yeux de chien résigné, sans haine, un peu
-bête... D’un grand élan, je promis mon appui, me fiant au bon cœur de
-Philippe, à mon influence sur lui: je les laissai pleins d’espoir. Tout
-le long du vilain chemin poudreux qui, des faubourgs de Lille, me
-ramenait à Saint-Maurice, je marchais, contente, un peu exaltée. Pour la
-première fois, j’allais essayer mon pouvoir de femme, mettre à l’épreuve
-ce grand amour que je sentais sans cesse autour de moi. Non que j’eusse
-l’intention d’user d’adresse ou de coquetterie: je voulais seulement
-plaider de toute mon âme la cause de Wavrin. Le juge n’était pas
-terrible; et puis, j’avais le bon droit de mon côté.
-
-«Et Mauroy?... Bah! je m’en moque. Entre son associé et sa femme,
-Philippe n’hésitera pas... Hier encore, j’entendais dire qu’on manquait
-d’ouvriers...» Plus j’y songeais, moins la réussite me semblait
-douteuse... Et je me réjouissais à l’idée que nous serions unis,
-Philippe et moi, dans un même sentiment de pitié...
-
-Le soir, après le repas, je présentai ma requête. Nous avions royalement
-dîné--malgré moi je me rappelais la soupe au pain noir et les deux raves
-que j’avais vues ce jour-là sur la table des Wavrin. Philippe allumait
-un excellent cigare et marchait à pas lents près de moi sous les
-marronniers du jardin. Papa, ses vacances écoulées, nous avait quittés
-la veille, et nous nous retrouvions en tête à tête pour un grand mois.
-
-«Tu sais, dis-je, j’ai trouvé le placement de mes trois cents francs...
-Et j’ai bien autre chose à te demander...»
-
-Il me regarda en souriant.
-
-«Quel ton solennel! Est-ce que je t’ai jamais rien refusé?
-
---Oh! ce n’est pas d’argent qu’il s’agit...»
-
-Je commençai mon récit, le plus nettement que je pus,--émue malgré tout
-de la responsabilité subite que je sentais peser sur moi. Philippe
-m’écoutait en silence, sa bonne figure soudain rembrunie; du coin de
-l’œil, dans le crépuscule humide qui s’épaississait autour de nous, je
-le voyais mâchonner son cigare d’un air préoccupé.
-
-«C’est une affaire, murmura-t-il enfin; une vraie affaire... J’en
-parlerai à Mauroy... je doute qu’il consente, d’ailleurs...
-
---Qu’il consente! m’écriai-je impétueusement. Tu ne peux donc pas
-décider cela tout seul?»
-
-Il parut surpris, presque choqué.
-
-«Mais non, pas du tout... C’est lui qui a la haute main sur le
-personnel, comme son frère... moi je ne m’en suis jamais occupé... Et
-puis, voyons, tu veux que je réintègre sans le consulter un ouvrier
-qu’il a renvoyé pour des raisons graves? Ce serait un procédé
-inqualifiable...»
-
-La raison parlait par sa bouche--elle parlait même d’un ton inusité.
-Jusqu’alors j’étais restée absolument étrangère à toute une partie de sa
-vie; je n’avais connu que le mari très bon, l’amoureux très faible... Et
-voilà que subitement je me heurtais à M. Philippe Noizelles, de la
-maison Noizelles et Mauroy... Un petit frisson me passa entre les deux
-épaules: était-ce le brouillard qui tombait des arbres trop drus, trop
-verts, ou le découragement qui s’abattait sur moi comme un manteau de
-glace? Tous les arguments irrésistibles que j’avais préparés
-s’envolèrent de ma mémoire; j’essayai pourtant de décrire le misérable
-intérieur des Wavrin, les enfants chétifs, la femme exténuée... Philippe
-m’arrêta: évidemment il ne voulait pas se laisser attendrir.
-
-«Nous en reparlerons demain, dit-il, quand j’aurai vu Mauroy...»
-
-Le lendemain, au lieu de me tenir, comme de coutume, à la porte du
-jardin, je l’attendis dans le salon, énervée, inquiète. Et dès qu’il
-parut sur le seuil, je compris que je ne serais pas la plus forte, et
-que le patron l’emporterait, cette fois, sur le mari.
-
-«C’est impossible, tout à fait impossible... Mauroy connaît très bien
-ton protégé--trop bien!... Il a refusé catégoriquement de le
-reprendre... J’en suis désolé pour toi, ma chérie...»
-
-Il s’avançait, sympathique et consolant: je me dérobai à son baiser.
-
-«Pour moi!... C’est à eux que je pense. Tu n’as donc pas dit combien ils
-sont malheureux?...»
-
-Alors, avec un grand geste impuissant:
-
-«Que veux-tu?... C’est très triste, en effet... surtout pour la femme,
-pour les enfants... Mais le mari n’est pas intéressant: Mauroy l’a
-surveillé... il allait dans les réunions publiques, il recevait des
-journaux socialistes... C’est un homme dangereux...»
-
-Dangereux, le pauvre Wavrin! Je revis les yeux de chien, naïfs et
-soumis; j’entendis la voix traînante, un peu rauque: «Pourvu qu’ils ne
-crèvent pas de faim, ici, je penserai tout ce qu’on voudra...» Mon cœur
-se serra de pitié.
-
-«Oh! Philippe, on t’a trompé, je t’assure... Il n’a pas l’air méchant;
-il a promis de ne plus s’occuper de politique... Et puis il avoue
-lui-même qu’il n’y comprenait rien... C’est ce Leblond qui lui avait
-monté la tête... Mais si tu le voyais! Si tu voyais tous ces petits!
-Veux-tu que je t’y mène, dis?... Veux-tu parler toi-même à Wavrin?...»
-
-Il se raidit, avec l’entêtement des faibles.
-
-«Non, je ne peux pas... j’aurais l’air de faire une enquête, de blâmer
-mon associé... Et pour tout ce qui touche au personnel, je m’en rapporte
-absolument à lui... Il a voulu faire un exemple: l’homme se trouve
-chargé de famille; c’est fâcheux, mais nous n’y pouvons rien... Que
-diable! nous avons bien le droit d’être stricts sur les questions de
-discipline!...»
-
-Je n’en croyais pas mes oreilles: quelle autorité ce despote prenait sur
-lui!
-
-«Stricts!... Dis donc sans pitié, sans cœur... Ce n’est pas de toi que
-je parle: je sais que tu es bon. Mais ton Mauroy, vois-tu, je le
-déteste... François le savait bien...»
-
-Philippe, qui parcourait le salon de long en large, élevant la voix pour
-se donner du courage, s’arrêta soudain.
-
-«Qu’est-ce que François vient faire là dedans?... Je te répète que j’ai
-en Mauroy la plus grande confiance... Et tu pourrais me faire l’amitié
-de prendre mon avis, plutôt que celui de François, qui ne l’a vu qu’une
-fois...»
-
-Il semblait tout à fait fâché; je sentis ma cause perdue: des larmes me
-vinrent aux yeux.
-
-«Ces pauvres gens! fis-je; c’est affreux!... Moi qui leur avais presque
-promis...»
-
-Il y eut un petit silence. Philippe, honteux sans doute de son mouvement
-d’humeur, s’était rapproché de moi.
-
-«Écoute, tu viens de dire toi-même que je ne suis pas méchant... Toi, ma
-petite amie, tu es trop bonne... Je crois que ce Wavrin t’a enjôlée;
-mais il faut se méfier de ces citoyens-là...»
-
-C’était encore, toujours Mauroy qui parlait. Pourtant je n’osai plus
-protester, tandis qu’il continuait:
-
-«Si la femme et les enfants te tiennent tant au cœur, je te donnerai
-tout l’argent que tu voudras... Ce n’est pas moi qui t’empêcherai jamais
-de faire la charité!... Seulement ne me parle plus des ouvriers... C’est
-une question de principe, tu sais... Les femmes n’entendent rien à
-cela... Est-ce que je m’occupe de tes broderies, moi, de ton anglais, de
-toutes tes petites affaires?... Embrasse-moi, et ne nous disputons
-plus...»
-
-Son regard, redevenu tendre et humble, cherchait le mien avec
-insistance. Ainsi, c’était lui-même qui réclamait la «séparation des
-pouvoirs»...? Sans rien dire, je l’embrassai, comme il me le demandait.
-Mais j’eus l’impression que le fossé creusé entre nous--invisible pour
-lui--venait de s’élargir un peu davantage...
-
-L’incident ne tourna pas au tragique. La femme de Wavrin, grâce à un
-régime fortifiant, s’était relevée assez vite; deux des enfants, plus
-malingres que les autres, furent envoyés par mes soins au sanatorium de
-Berck. Quant à «mon ami l’anarchiste»--c’était le beau Mauroy qui,
-paraît-il, le surnommait ainsi--il m’annonça la semaine suivante qu’il
-retrouvait enfin à se placer comme étireur dans une usine de Roubaix.
-
-«Et merci tout de même, Madame, de ce que vous avez fait pour nous...
-C’est pas qu’on en veuille à M. Noizelles: on l’aime ben, par ici...
-seulement, n’est-ce pas, à la filature, on sait ben _qui qui_ commande,
-maintenant...»
-
-Le rouge me monta aux joues. Et soudain, comme un éclair, cette pensée
-me vint, rapide, imprévue: «Si François était chef d’industrie, je suis
-sûre qu’il ne se laisserait pas «commander» par un Mauroy...»
-
-Septembre s’avançait. Chaque soir, une brume malsaine envahissait le
-jardin, nous retenant au logis. Tante Lydie nous écrivait de Paris: elle
-se sentait mieux, après sa saison de Bagnoles, et François achevait
-d’imprimer sa thèse. Les Debray, sur la plage de Morgat, vivaient comme
-des huîtres béates; Thérèse avait engraissé d’un kilo--en trois
-mois!--et prétendait tourner à l’obésité. Jacques était plus noir qu’une
-taupe; Hélène devenait si grosse «qu’on ne savait plus de quel côté la
-regarder»... Mes lettres, à moi, devaient être extrêmement gaies, car
-Thérèse ajoutait: «Je suis bien contente de voir que vous ne vous
-ennuyez pas...»
-
-Et le 2 octobre, Philippe revint de l’usine tout joyeux.
-
-«Voilà nos règlements de comptes terminés: tu peux commencer tes
-malles... Tu ne seras pas fâchée de revoir Paris, hein?... Moi non plus,
-d’ailleurs. Pourtant, l’été a passé plus vite que je ne l’aurais cru.»
-
-
-
-
-XI
-
-
-Ma première visite fut pour tante Lydie: il me tardait de la revoir et
-de vérifier ses dires, car l’expérience m’avait appris à ne pas la
-croire sur parole quand elle prétendait aller mieux. Cependant, dès la
-porte d’entrée, Perrine m’accueillit par un large sourire de bon augure.
-
-«Madame est sortie! annonça-t-elle presque triomphalement. Monsieur
-François l’a emmenée en voiture, après le déjeuner... même qu’il était
-déjà parti ce matin, tout seul. Il paraît qu’il est en train de passer
-quelque chose comme un examen...»
-
-Sa thèse! François passait sa thèse sans nous avoir prévenus. Et moi qui
-m’étais promis d’y assister!... Ma première idée fut de redescendre bien
-vite, de retrouver mon coupé ou tout au moins un fiacre quelconque, et
-de courir à bride abattue vers la Sorbonne. Mais arriverais-je à temps?
-Justement Perrine me montrait la grande horloge de l’antichambre.
-
-«Ils doivent rentrer entre cinq et six heures, madame... Si vous voulez
-les attendre, je pense qu’ils ne tarderont pas.»
-
-Elle m’introduisit dans le salon et disparut en m’adressant un petit
-sourire amical. Restée seule, je me sentis étrangement déçue, presque
-blessée. Pourquoi François ne m’avait-il pas conviée à cette soutenance?
-Pourquoi me privait-il du plaisir de l’entendre disserter sur des
-matières connues, dans des termes devenus familiers à mon oreille? Il ne
-pouvait pas ignorer mon retour, car ma dernière lettre à sa mère
-mentionnait exactement--cela, j’en étais sûre--la date de notre arrivée.
-Me sachant revenue depuis deux jours, il aurait eu largement le temps de
-m’avertir, s’il l’avait voulu...
-
-Je regardai autour de moi. Un dernier rayon de soleil rouge glissait
-entre les rideaux de tulle, mettant une touche de fard à la joue du
-Watteau, avivant l’or éteint des cadres et les cuivres ciselés de la
-console. Sur le petit bureau en bois de rose, l’étui à lunettes de tante
-Lydie reposait à travers les pages d’une revue grande ouverte; les
-coussins de la bergère gardaient l’empreinte de son corps menu... Un
-apaisement me vint à la vue de ces choses tranquilles, toujours les
-mêmes, qui semblaient me souhaiter la bienvenue de si bon cœur; je
-commençai à excuser François, à comprendre qu’il eût préféré passer ce
-dernier examen sans auditoire et, pour ainsi dire, incognito. Non qu’il
-fût timide; mais je le savais nerveux à l’excès, méfiant de lui,
-paralysé par la moindre critique. Me croyait-il donc bien sévère?
-
-Cette idée me fit sourire. Pelotonnée dans un petit fauteuil bas--la
-bergère m’inspirait une sorte de respect involontaire--je ne songeais
-plus qu’à jouir de l’harmonie ambiante, qu’à respirer l’atmosphère
-calmante et douce du cher vieux salon que j’aimais tant. Tous ces
-objets, auxquels depuis huit ans je m’étais habituée à mêler un peu de
-mon âme, ne m’avaient jamais paru plus vivants qu’aujourd’hui, tandis
-que sans ennui, presque sans pensée, je regardais vaguement l’aiguille
-dorée de la pendule cheminer sur le cadran d’émail enguirlandé de roses
-peintes.
-
-Le cliquetis d’un trousseau de clefs m’arracha subitement à cette sorte
-de torpeur délicieuse. «Les voilà...», pensai-je. Et je souriais, toute
-ma mauvaise humeur décidément envolée, à l’idée que Perrine, un peu
-sourde, ne les avait pas entendus rentrer et ne viendrait pas les
-avertir de ma présence. J’attendis un moment, l’oreille aux aguets,
-étonnée de ne percevoir aucun bruit de voix, rien qu’un large pas que je
-connaissais bien. Une grande demi-minute s’écoula--le temps moral
-d’accrocher un chapeau, d’enlever un pardessus--puis la porte s’ouvrit
-et François entra, seul, en habit et cravate blanche. Cette tenue,
-officielle et obligatoire, qui remplace la robe et le bonnet carré du
-temps jadis, aurait suffi à m’apprendre d’où il venait. Malgré sa
-myopie, il m’aperçut tout de suite et me reconnut dans la pénombre
-envahissante.
-
-«Comment, dit-il, c’est vous?...»
-
-Il semblait à peine surpris de me trouver là.
-
-«Je suis bien fâché que vous ayez attendu... Ma mère sera de retour dans
-un moment... elle a voulu à toute force me déposer ici et se faire
-conduire par la voiture chez je ne sais quel fournisseur... probablement
-pour me prouver qu’elle peut revenir seule et monter l’escalier sans
-moi... Toujours terrible, vous savez... D’ailleurs Bagnoles paraît lui
-avoir fait du bien, momentanément... Et vous?... Avez-vous passé de
-bonnes vacances?...»
-
-Tout en parlant par petites phrases brèves, il s’était rapproché de la
-cheminée, comme pour chercher des allumettes; puis sans achever son
-mouvement, il revint vers moi et s’assit entre mon fauteuil et la
-fenêtre. J’avais de bons yeux: malgré la demi-obscurité, je fus frappée
-de sa pâleur. Pourtant il souriait.
-
-«Vous regardez mon habit. N’est-ce pas que je suis ridicule?
-
---Mais non, dis-je; vous êtes superbe: vous avez l’air d’un marié...»
-
-Il eut un petit rire sans gaîté.
-
-«Ah! oui, ce sont mes noces, à moi... mes noces avec cette vieille
-fiancée revêche qu’on appelle la Sorbonne... Car je suis docteur depuis
-une heure... Vous le soupçonniez bien un peu?»
-
-Une bouffée de rancune me remonta au cœur.
-
-«Oui, je l’ai deviné tout à l’heure, à travers les explications confuses
-de Perrine... Et je vous en veux de ne pas m’avoir avertie plus tôt:
-j’aurais été si heureuse d’assister à votre thèse!...
-
---Vraiment?...» murmura-t-il, comme étonné.
-
-C’en était trop; je protestai.
-
-«Voyons, François, ne vous moquez pas de moi... Avouez plutôt que vous
-m’avez oubliée...»
-
-Cette idée, soudain, me parut absurde; à lui aussi, sans doute, car il
-secoua doucement la tête.
-
-«Non je ne vous ai pas oubliée...
-
---Alors, vous ne saviez pas que nous étions revenus?»
-
-Lentement, par degrés, le crépuscule montait autour de nous.
-
-«Mais si, je le savais... Et si je ne vous ai pas prévenue, c’est
-justement parce que j’étais sûr que vous voudriez venir... Ce n’est pas
-très aimable, ce que je vous dis là; j’aurais dû inventer un prétexte
-quelconque... Mais je ne pourrais pas vous mentir... Vous ne m’en voulez
-pas, dites?... Je suis stupide, quand je dois me «produire» en public;
-la moindre émotion, le moindre... enfin, j’ai besoin de tout mon
-sang-froid...»
-
-Je ne le voyais plus qu’en silhouette sur le gris pâle de la fenêtre;
-ses propos étaient décousus, sa franchise presque blessante, et
-pourtant, à mesure qu’il parlait, je sentais mon ressentiment se fondre
-en une sorte de crainte vague, incompréhensible, mêlée d’un remords
-confus, plus inexplicable encore.
-
-«Oh! fis-je en essayant de rire, est-ce que, vraiment, vous avez eu peur
-de moi?...»
-
-Il ne répondit pas... Maintenant, la nuit était tout à fait venue. Je me
-tus aussi, ne sachant plus que dire. Il me semblait que notre silence
-était plein de choses inconnues, presque dangereuses.
-
-A ce moment, la sonnette de la porte d’entrée tinta deux fois secouée
-par une main impatiente. Le feu brûlait dans l’âtre--soudain je me
-rappelai la première apparition de Philippe, puis, un autre soir, la
-lettre apportée par Perrine, l’enveloppe maculée de signes, venue de si
-loin, le mouvement brusque de tante Lydie, et les fragments de papier
-brûlé s’envolant parmi les cendres et les étincelles...
-
-Toutes ces images, évoquées à la fois, s’évanouirent avec les dernières
-vibrations du bruit grêle qui traversait l’ombre environnante. François
-s’était levé brusquement, comme un coupable.
-
-«Voilà maman...» dit-il à demi-voix. Avant que la vieille bonne eût
-achevé _pede lento_ le voyage de la cuisine à l’antichambre, il avait eu
-le temps d’allumer deux lampes, et quand sa mère entra, il se tenait
-debout devant la cheminée, à trois pas de moi, correct, presque
-cérémonieux dans ses vêtements de soirée.
-
-Les yeux noirs de tante Lydie nous enveloppèrent d’un regard rapide.
-Mais ce ne fut qu’un éclair. Je m’étais levée à mon tour pour courir à
-sa rencontre: je m’extasiais sur sa bonne mine--moins bonne, à vrai
-dire, que je ne m’y attendais; je la félicitais du succès de son
-fils--prise d’un besoin fiévreux de parler beaucoup et d’y voir très
-clair. Elle, cependant, sans enlever son chapeau, s’était assise dans la
-bergère, et, les mains tendues vers la flamme par un mouvement familier,
-elle m’écoutait, serrant un peu les lèvres, luttant visiblement contre
-le désir de faire chorus à mes congratulations. L’orgueil maternel finit
-par l’emporter.
-
-«Oui, laissa-t-elle échapper, il paraît que son livre est remarquable...
-Ces messieurs le lui ont répété sur tous les tons. Je n’aurais jamais
-cru qu’on pût recevoir un candidat avec des paroles aussi flatteuses...»
-
-François l’interrompit.
-
-«Un candidat?... Mais, ma pauvre maman, une thèse n’est pas un bachot...
-Et tout ce qui s’est passé aujourd’hui est une pure formalité... Songe
-donc que parmi «ces messieurs», comme tu dis, je comptais au moins deux
-anciens camarades... un peu plus âgés que moi, c’est vrai... Docteur à
-trente-sept ans: non, vraiment, il n’y a pas de quoi crier à l’enfant
-prodige...»
-
-Il riait, du même rire désabusé que tout à l’heure. Sa mère hocha la
-tête et parla d’autre chose. Je lui donnai des nouvelles de Philippe, de
-sa santé, toujours excellente; de ses affaires, sur lesquelles j’avais
-des notions plus vagues. Une ou deux fois, je fis allusion à la
-succession Mauroy, et je regardai François, craignant que ce nom
-n’éveillât en lui quelque souvenir: pour rien au monde, je n’aurais
-voulu être amenée à raconter l’histoire des Wavrin. Mais il ne semblait
-même pas nous entendre; il restait silencieux, adossé à la cheminée, les
-yeux fixés sur les dessins du tapis ou rivés à son lorgnon qu’il avait
-enlevé et dont il essuyait les verres avec soin.
-
-Six heures et demie sonnèrent. Je m’avisai tout à coup que tante Lydie
-était toujours en chapeau et François toujours en habit, ce qui donnait
-à notre réunion quelque chose de froid et de guindé. Et pour la première
-fois, parmi ces vieux meubles amis, autour de ce foyer où si souvent je
-les avais surpris tous deux dans l’intimité de la robe de chambre et du
-veston, j’eus l’impression très nette que je n’étais pas «chez moi».
-
-«Oh! fis-je, il est tard; il faut que je m’en aille... Philippe doit
-m’attendre...»
-
-Philippe ne rentrait jamais avant sept heures. Mais dans ma détresse
-soudaine, j’avais besoin de m’affirmer que quelqu’un, là-bas, désirait
-mon retour...
-
-«Et puis, j’ai peur de vous gêner. Vous devez être fatigués tous les
-deux... François doit avoir hâte de se mettre en pantoufles...»
-
-J’attendais une dénégation polie qui ne vint pas. Tante Lydie protesta
-mollement. Peut-être, après tout, était-elle vraiment lasse. Pourtant
-elle prit la peine de me reconduire jusqu’à l’antichambre, et quand je
-me penchai pour l’embrasser, son baiser me parut très tendre. Mais
-François serra distraitement la main que je lui tendais. Son regard
-fuyait le mien avec obstination.
-
-«Amitiés à Philippe...» me lança-t-il, juste au moment où la porte
-allait se refermer.
-
-Il était temps: depuis le commencement de ma visite, il n’avait pas
-encore prononcé le nom de son cousin.
-
-Je marchais à travers les rues paisibles; par-dessus la nuit bleuâtre,
-le ciel restait clair, avec de grands reflets roses où se noyait la
-lumière pâle des réverbères, indécis et clignotants comme d’humbles
-chandelles. Jeune fille, j’avais adoré cette heure fugitive du
-crépuscule parisien, quand j’y sentais flotter toutes les joies du jour
-écoulé, mêlées d’obscures promesses pour le lendemain. Mais aujourd’hui
-mon cœur était plein de pensées troubles. Après ces mois d’été sans fin,
-tissés d’ennui et de mélancolie, j’avais couru d’instinct, naïvement, à
-l’endroit où j’espérais trouver le plus de réconfort. Et voilà que je me
-heurtais à l’inconnu. Ce n’était plus seulement la nervosité de tante
-Lydie, cette humeur capricieuse de malade à laquelle j’avais fini par
-m’habituer: François aussi semblait vouloir se dérober, devenir lointain
-et inaccessible. «Comme il a changé, depuis que je le connais!...» Je me
-rappelais ses façons amicales, ses taquineries fraternelles, son
-entrain, surtout, et cette gaîté naturelle qui contrastait si drôlement
-avec son air tranquille. «Tout cela s’est éteint... Sans doute il est
-moins jeune et la santé de sa mère le préoccupe beaucoup... Mais l’hiver
-dernier, nous passions encore de bien bons moments, tous ensemble...
-C’était si gentil, ce travail en commun! Il restait si affectueux, si
-complaisant... Tandis que ce soir...» Ce soir--je cherchais en vain à me
-le dissimuler--François s’était montré très désagréable. Quelle
-réception bizarre, après trois mois! Ce sourire contraint, ces
-mouvements indécis et nerveux--et cette voix qui parlait dans l’ombre...
-«Je ne pourrais pas vous mentir... j’ai besoin de tout mon
-sang-froid...» Moi, j’avais eu peur, un moment, peur de quoi?
-
-Soudain un soupçon me traversa l’esprit--un soupçon terrifiant que je
-repoussai de toutes mes forces. Le cœur battant, les joues en feu, je me
-mis à marcher très vite, comme pour piétiner cette chose mauvaise et
-coupable. «C’est fou, c’est indigne... pour lui, pour moi, pour
-Philippe... Tous ces romans que j’ai lus pendant l’été m’ont détraqué la
-cervelle... François était éreinté, surmené; je le gênais, peut-être...
-et il me l’a un peu trop laissé voir... Voilà bien de quoi me monter
-l’imagination!...» J’allais droit devant moi; je scandais mes pensées
-d’un pas bref, avec la sensation d’écraser des nichées de petits
-serpents... Entre la place Saint-Sulpice et la rue de Tournon, j’avais
-achevé l’hécatombe, et quand j’arrivai devant ma porte, je me sentais la
-conscience plus tranquille.
-
-Philippe venait de rentrer; il me suivit dans ma chambre et resta
-derrière moi pendant que j’enlevais mon chapeau.
-
-«Eh bien, tu as vu ma tante? Comment va-t-elle?
-
---Mais pas mal du tout, il me semble... Et tu sais: François a passé sa
-thèse aujourd’hui...
-
---Ah! bah!... quel cachottier!... Enfin, les voilà tranquilles,
-maintenant. Cette fameuse suppléance au Collège de France, est-ce qu’il
-va s’en occuper?
-
---Je ne sais pas», dis-je, les bras levés, luttant contre une épingle
-récalcitrante qui s’entortillait dans ma voilette. Philippe vint à mon
-aide et profita de l’occasion pour m’embrasser, comme d’habitude. Cette
-fois je rougis. S’il avait pu deviner ce que je pensais tout à l’heure!
-
-«Nous les féliciterons mercredi, fit-il. Car je suppose que tu leur as
-demandé de venir dîner mercredi avec ton père?»
-
-Je dus avouer que j’avais complètement oublié de les inviter.
-
-«Ah çà! de quoi donc avez-vous parlé alors?...»
-
-J’ouvrais un tiroir pour y ranger mes gants.
-
-«Oh! nous n’avons pas dit grand’chose, en effet... Ils sont rentrés tard
-et je ne suis pas restée bien longtemps... Mais tu as raison, et je vais
-écrire tout de suite à tante Lydie. J’enverrai aussi un mot aux Debray,
-quoique ce soit un peu court...»
-
-Le lendemain soir, à la même heure, comme j’achevais de lire une réponse
-affirmative de Thérèse, Philippe me rapporta la nouvelle que sa tante
-viendrait, mais seule.
-
-«François est entré dans mon bureau cet après-midi, pour me voir un
-moment et pour me prier de l’excuser près de toi. Il a je ne sais quel
-repas de corps mercredi...»
-
-L’excuse était valable. Mais j’avais compté sur cette soirée d’intimité
-pour retrouver notre François de jadis--de toujours--et dissiper
-définitivement les fantômes de mon imagination. Lui absent, je restais
-dans le doute--un doute énervant et malsain.
-
-Mon dîner eut lieu. Tante Lydie, choyée, dorlotée, parut ravie de
-connaître les Debray, qu’elle n’avait pas encore rencontrés. Je la
-regardais sourire, ses beaux yeux fatigués toujours pleins d’une flamme
-intérieure, tandis que le savant lui parlait de son fils.
-
-«Sa thèse a fait sensation à la Sorbonne, Madame, et les échos en sont
-parvenus jusqu’à nos repaires de scientifiques. Est-ce que nous n’aurons
-pas le plaisir de le voir ce soir?»
-
-Déjà Thérèse, d’un coup d’œil, avait parcouru le salon. Je devinai
-qu’elle s’étonnait de ne pas voir François et, malgré moi, un peu de
-chaleur me monta au visage. Oh! cette maudite pensée!
-
-On expliqua l’absence du nouveau docteur, et le temps se passa le mieux
-du monde. Papa, suivant une coutume déjà ancienne, courtisa sa vieille
-amie--honni soit qui mal y pense!--M. Debray avoua qu’il avait apporté
-son violon--et même deux sonates de Bach. Ce fut une débauche de musique
-sévère que Philippe supporta, non sans stoïcisme. Un peu avant dix
-heures, tante Lydie m’appela d’un signe.
-
-«Je vais m’en aller: il faut être raisonnable... Mais avant que je
-parte, vous seriez gentille de me chanter quelque chose...»
-
-Chanter? Depuis bien des mois--oui, de tout l’hiver précédent--elle ne
-m’avait adressé pareille requête. J’ouvris un cahier de Schumann et, au
-hasard, en jouant moi-même la partie de piano, je dis deux ou trois
-lieds. Au moment où j’achevais la petite mélodie si courte et si
-poignante: «O chanson douce et tendre...» l’idée me vint tout à coup
-que, si François eût été là, sa mère ne m’aurait pas demandé de
-chanter... Mes doigts tremblèrent; j’agrémentai de quelques fausses
-notes la phrase délicate qui, longtemps après que la voix s’est tue,
-prolonge la mélancolie des paroles. Quand je me retournai, tante Lydie
-était debout, prête au départ. Elle semblait émue.
-
-«Cela m’a fait plaisir de vous entendre, ma chérie... Merci de cette
-bonne soirée...»
-
-Puis elle prit congé, avec sa grâce habituelle. Comme papa lui offrait
-de la reconduire:
-
-«Non, chuchota-t-elle, Perrine est là: mais ne le dites pas!... Je ne
-veux pas avoir trop l’air de la vieille dame qui ne peut plus sortir
-sans sa bonne...»
-
-Les jours qui suivirent, je fus saisie d’une activité dévorante. Je
-réorganisais mon appartement, je furetais chez les marchands de meubles
-anciens, à la recherche de quelque occasion merveilleuse; j’avais
-entrepris--chose plus merveilleuse encore!--de forcer Thérèse à devenir
-coquette. A nous deux, et sans dépasser son budget assez restreint, nous
-avions réussi à combiner la plus jolie toilette qu’elle eût jamais
-portée, y compris le chapeau, sorti tout entier de mes mains et dont je
-n’étais pas peu fière. Elle se laissait guider, mais sans enthousiasme.
-
-«Voyez-vous, ma pauvre Geneviève, je serais bien étonnée si vous
-réussissiez à faire de moi une femme élégante... Il y a dans ma personne
-un je ne sais quoi qui répugne à l’esthétique féminine... D’ailleurs,
-Eugène s’occupe si peu de ces choses-là!...»
-
-[Illustration]
-
-Je riais, je l’embrassais--et je repartais, avide de futilités dont
-j’avais honte au fond de moi-même. Et tandis que je m’agitais ainsi dans
-le vide, l’idée que j’espérais vaincre continuait à me hanter, malgré
-mes efforts pour la chasser. Dès que je montais en voiture, ou que je
-m’installais au piano,--le soir, aussi, quand je lisais, assise près du
-bureau de mon mari, l’«idée» se glissait en moi, tantôt insinuante et
-perfide, tantôt aiguë et lancinante. Des mots, des regards, des
-intonations de la mère ou du fils me revenaient en mémoire: «Tel jour,
-dans telle circonstance, il a dit...»
-
-«As-tu des nouvelles de ma tante? demandait Philippe. Il faudra passer
-chez elle, un de ces jours...»
-
-J’y allais, le cœur plein d’arrière-pensées, l’esprit aux aguets,
-cherchant des sous-entendus dans les moindres phrases et jusque dans les
-silences de tante Lydie. C’est à peine si j’osais m’informer de
-François. J’appris pourtant qu’il était définitivement en possession de
-la suppléance rêvée, et qu’il professait au Collège de France un cours
-d’Histoire de l’Art bouddhique.
-
-«Le jeudi matin, expliqua sa mère. Toutes ses soirées du mercredi vont
-être prises, maintenant...»
-
-Quelques jours après, Philippe me raconta qu’il avait reçu encore une
-visite de son cousin.
-
-«J’ai peur que nous ne puissions pas les voir beaucoup cet hiver...
-François a l’air tout désorienté; ce nouvel enseignement l’effraie un
-peu... Et puis, c’est désolant: ma tante recommence à l’inquiéter... Les
-médecins qu’il a vus à Bagnoles ne lui ont pas caché que, malgré le bon
-effet des eaux, elle restait dans un état précaire. Elle a eu, ces
-jours-ci, quelques accidents au cœur qui l’ont beaucoup frappée... On
-lui défend de sortir le soir, et même de recevoir chez elle...»
-
-J’écoutais, plus attristée que surprise: tout s’organisait comme je
-l’avais prévu.
-
-«Moi, vois-tu, continuait Philippe, je crois qu’il s’assomme, à Paris,
-ce pauvre François... Il m’a dit qu’après sa thèse, on lui avait offert
-la direction d’une nouvelle École qu’on va fonder à Saïgon... Sa mère
-n’en a rien su. Il me l’a répété deux ou trois fois: «C’est à cause
-d’elle que j’ai refusé... sans elle, je serais parti tout de suite...»
-Ah! comme ça vous empoigne un homme, cette vie de voyages et
-d’aventures!...»
-
-Il en paraissait pourtant bien las, de cette vie nomade, quand je
-l’avais vu à Marlotte, au retour de sa dernière mission. Pourquoi la
-regrettait-il, à l’heure présente? Pourquoi choisissait-il Philippe pour
-confident--Philippe dont il connaissait la nature expansive et
-bavarde?... De nouveau, je rougis: toujours, encore l’«idée». Comment
-échapper à cette obsession maladive?
-
-Déjà je me fatiguais de la chasse aux antiquailles, et mon rôle de
-modiste en chambre me semblait fastidieux. J’essayai de me remettre à
-lire, à travailler l’anglais. Mais je trouvais dans mon buvard les pages
-raturées de ma traduction, faite pour François. Quand je levais la tête,
-la petite idole, donnée par François, me souriait béatement. Mes livres
-ne parlaient que d’art hindou et de poèmes védiques... «Ce n’est pas
-possible, pensais-je en bouleversant d’une main impatiente les rayons de
-ma bibliothèque; j’ai dû penser à autre chose, m’occuper d’autre chose,
-l’hiver dernier.» D’instinct, j’écartais les romans. Enfin je ramenai un
-volume d’aspect rassurant: un de ces braves bouquins, modestement vêtus
-de carton mastic, que je me rappelais avoir compulsés quand je préparais
-mon examen supérieur. «_La Littérature française au XVIIe siècle.
-Morceaux choisis..._ Quel bon souvenir! Il y avait des tas de choses
-amusantes, là dedans...» Je m’étais rapprochée de la fenêtre, et je
-feuilletais rapidement: les poètes, Malherbe, Corneille, Racine,--les
-prosateurs, Pascal, la Bruyère, Mlle de Scudéry. «Oh! ces pages si
-drôles du _Grand Cyrus_!... Et Mme de Lafayette...» Mes yeux
-s’arrêtèrent sur un passage souligné au crayon: sans doute la subtilité,
-jadis, m’en avait plu:
-
-«Les femmes jugent d’ordinaire de la passion qu’on a pour elles,
-continua-t-il, par le soin qu’on prend de leur plaire et de les
-chercher; mais ce n’est pas une chose difficile, pour peu qu’elles
-soient aimables: ce qui est difficile, c’est de ne pas s’abandonner au
-plaisir de les suivre, c’est de les éviter, par la peur de laisser
-paraître au public, et même à elles-mêmes, les sentiments que l’on a
-pour elles.»
-
-Et plus bas, marquée d’une croix, cette phrase bien faite pour séduire
-une enfant romanesque:
-
-«Les paroles les plus obscures d’un homme qui plaît donnent plus
-d’agitation que des déclarations ouvertes d’un homme qui ne plaît pas.»
-
-D’un geste brusque, je refermai le livre. Décidément, le XVIIe siècle
-lui-même était plein d’embûches, et ce n’était pas dans la _Princesse de
-Clèves_ qu’il fallait chercher un refuge contre l’«idée»...
-
-
-
-
-XII
-
-
-«Philippe, je t’en prie, donne-moi quelque chose à faire... je voudrais
-travailler pour toi.
-
---Encore ta marotte, ma chérie...»
-
-Il s’approchait, souriant, pour me dire au revoir, son chapeau sur la
-tête, sa serviette sous le bras. Vraiment, il engraissait beaucoup
-depuis quelques mois: sans doute le travail de bureau l’alourdissait, et
-il venait de passer à Lille des vacances trop sédentaires.
-
-«Ce n’est pas une marotte, dis-je. Il pleut, je suis enrhumée, je ne
-sortirai pas aujourd’hui... j’ai peur de m’ennuyer.»
-
-Malgré moi, ma voix prenait des intonations plaintives. Philippe me
-regarda, soudain plus sérieux.
-
-«T’ennuyer?... Oh! le vilain mot! Voilà longtemps que je ne l’avais
-entendu... L’année dernière, tu ne t’ennuyais pas...»
-
-Quelle remarque malencontreuse! Je feignis de bouder, pour qu’il ne me
-vît pas rougir. Et lui, par pure complaisance, finit par extraire de ses
-tiroirs toute une correspondance échangée avec un grand magasin de
-Londres.
-
-«Le bonhomme ne savait pas bien le français, et j’ai préféré lui écrire
-dans sa langue; mais je voudrais verser les traductions au dossier... Tu
-peux me faire cela, si tu veux... ce sera toujours du temps de gagné...»
-
-Restée seule, je me mis à l’ouvrage; mais dès les premières phrases je
-butai contre des termes inconnus et barbares, m’embrouillant dans les
-«bills», et dans les «notes», dans les «pounds» qu’il fallait réduire en
-kilogrammes et dans les livres sterling qu’il fallait convertir en
-francs...
-
-«_By your favour_... par votre honorée du...»
-
-C’était très ennuyeux. Je levai la tête, et tristement, à travers la
-pluie qui fouettait les vitres, je regardai l’horizon morne du
-Luxembourg désert et trempé... Ma pensée dévia, s’égara dans les
-sentiers défendus. Depuis notre retour, François restait invisible.
-«L’autre jour, chez sa mère, en partant... Perrine avait entr’ouvert la
-porte de son bureau: j’ai cru le voir... mais je n’en suis pas sûre...
-Autrefois, il venait toujours prendre le thé dans le salon avec nous...
-Voyons, où en étais-je?» D’une main languissante, je saisis mon
-dictionnaire; je constatai qu’«expiration» voulait bien dire «échéance»,
-et qu’il s’agissait d’un «billet à ordre», à moins que ce ne fût un
-«effet à endosser»... «Il me semble que c’est la même chose,
-d’ailleurs... Quel casse-tête!... Ah! j’oubliais la date de la lettre:
-_16 th. August_... Aujourd’hui nous sommes au?... 8 décembre. Déjà!...
-Dans trois semaines, c’est le jour de l’an... Je me demande si nous
-dînerons chez tante Lydie comme les autres années, ou si elle prendra
-prétexte de sa santé pour ne pas nous recevoir...» Je me rappelai le 1er
-janvier précédent. François m’avait donné des fleurs. «En me les
-offrant, il m’a regardée...» Un moment, je crus revoir, derrière le
-lorgnon, le sourire amical des yeux bruns... «Quel supplice, d’avoir
-pensé à cela, et de ne plus pouvoir m’empêcher d’y penser... quand,
-peut-être, toutes ces chimères n’existent que dans mon imagination...»
-C’était la crise de sagesse et de raison qui commençait. Chaque jour
-j’essayais ainsi de me prouver que je me trompais, que François avait
-toujours eu pour moi des attentions fraternelles et rien d’autre--rien
-d’autre... Puis mon esprit recommençait à s’agiter dans le même cercle
-étroit, comme l’écureuil affolé qui voit tourner devant lui,
-indéfiniment, les barreaux de la cage sans issue. Mon travail n’avançait
-pas vite. Quand Philippe, le soir, me demanda ses lettres, il s’étonna
-de voir que j’en avais traduit cinq à peine, sur les vingt que contenait
-le paquet.
-
-«Ce n’est pourtant pas bien compliqué: il ne s’agit que d’argent à
-donner ou à recevoir...
-
---Justement, dis-je: l’argent, les questions d’argent, les termes
-d’argent... je n’y comprends rien... Et puis tout ce jargon
-commercial... c’est si ennuyeux!...»
-
-Philippe prit un air piqué.
-
-«Alors, ma petite, il faut renoncer à mettre le nez dans mes affaires...
-Que diable! tu sais bien que je vends du fil, moi, et que je ne suis bon
-qu’à gagner de l’argent... Tout le monde ne peut pas s’occuper de
-sanscrit et de «brahmafouchtra»...
-
-Il s’arrêta, haussa les épaules et, attirant à lui l’encrier monumental,
-il y trempa sa plume d’un geste bourru. J’étais stupéfaite de cette
-mauvaise humeur, si rare chez lui--plus stupéfaite encore du
-rapprochement inattendu qu’il venait d’établir entre mon manque évident
-d’aptitudes commerciales et les études de son cousin. Soupçonnait-il
-donc que, dans mon esprit, «ceci» pût nuire à «cela»?
-
-Troublée, anxieuse, je m’installai à ma place habituelle et j’ouvris le
-tome IV de _Monte-Cristo_: une vraie lecture de convalescente, d’autant
-plus anodine pour moi que je savais quasiment par cœur tous les romans
-d’Alexandre Dumas. Le silence tomba sur nous. C’était un fait assez
-ordinaire. Pourtant, ce soir-là, Philippe manifestait une sorte de
-malaise; de temps à autre, il me regardait à la dérobée. A la fin il me
-demanda:
-
-«Pourquoi ne dis-tu rien?
-
---Mais, fis-je d’un ton distrait, tu vois bien que je lis...»
-
-Il y eut une petite pause. Puis, de nouveau:
-
-«Tu ne fais plus jamais de musique, quand nous sommes seuls... Ça ne me
-gêne pas, tu sais... Et même si tu voulais jouer du Wagner...»
-
-D’où lui venait, tout à coup, cette intuition que sa présence à lui
-n’était pas compatible avec le plaisir que j’aurais pu éprouver à jouer
-du Wagner? Je l’assurai que j’en jouais souvent dans la journée--ce qui
-n’était plus très exact: je me méfiais de ce grand bouleverseur
-d’âmes--mais que, le soir, je préférais me reposer. Alors il se remit à
-ses paperasses, tandis que je reprenais courageusement l’histoire
-merveilleuse d’Edmond Dantès.
-
-«Et je saurai pourquoi le comte de Monte-Cristo parle devant nous des
-enfants qu’on déterre dans son jardin...»
-
-Comme j’achevais de lire ces paroles horrifiques, j’entendis de nouveau
-la voix de mon mari.
-
-«C’est singulier, tout de même, que nous voyions si peu François... Sauf
-ces deux petites visites qu’il m’a faites... Il n’est pas venu ici une
-seule fois, n’est-ce pas?»
-
-Évidemment, et presque à l’insu de Philippe, l’enchaînement logique de
-ses pensées l’avait ramené de mon mutisme actuel à nos soirées animées
-de jadis--au temps où je déchiffrais _Siegfried_ sous la direction de
-François... Je sentis que je devenais de toutes les couleurs.
-
-«Non, dis-je enfin d’une voix aussi ferme que je pus. Il doit être très
-occupé avec ce nouveau cours. Et puis, tu sais bien qu’il ne quitte plus
-beaucoup sa mère, maintenant...
-
---Ah! oui, c’est vrai, murmura Philippe. Cette pauvre tante!...»
-
-Chose étrange, son visage, tout à l’heure un peu morose, s’était
-éclairci subitement.
-
-«T’ai-je répété ce que les médecins avaient dit? «Elle peut vivre encore
-dix ans, ou disparaître tout d’un coup...» Comme c’est triste!»
-acheva-t-il en soupirant--sans que je pusse savoir si c’était de chagrin
-en songeant à sa tante, ou de soulagement à l’idée que l’absence de
-François s’expliquait en effet d’une façon toute naturelle. Puis il
-termina tranquillement sa besogne sans plus s’interrompre.
-
-Cette fois j’essayai en vain de poursuivre ma lecture et de m’intéresser
-aux angoisses de la belle Mercédès ou aux tribulations de la vertueuse
-Valentine. Dans toutes les paroles de Philippe, j’avais senti percer une
-obscure jalousie. Par quel sortilège cette inquiétude naissait-elle en
-lui au moment même où François semblait vouloir disparaître de notre
-vie? Sans doute, la transition avait été trop rapide, l’équilibre trop
-brusquement rompu entre le passé et le présent; Philippe en ressentait
-une crainte vague, la peur instinctive d’un danger que sa raison
-n’envisageait pas encore... Comme l’«idée» gagnait, de proche en proche!
-Mentalement, je comptais tous ceux qu’elle avait déjà touchés: tante
-Lydie, d’abord, la première et depuis bien longtemps; puis François,
-moins prompt peut-être que sa mère à voir clair en lui-même; Thérèse,
-aussi, dont le blâme discret aurait dû m’avertir plus tôt--moi, enfin,
-aveugle à plaisir pendant tant de jours, trop clairvoyante maintenant
-pour mon repos. Et Philippe, à son tour... «Il ne doit pas souffrir,
-pensai-je, ce serait très injuste...» Je regardai son dos puissant, sa
-nuque blonde et frisée, l’ombre de sa main large qui courait sur le
-papier; mon cœur se serra d’une pitié, d’une tristesse infinies. Que
-faire, s’il m’interrogeait? Je savais, j’ai toujours su me taire, garder
-au fond de moi mes tourments et mes rêves. Mais j’étais incapable de
-ruse ou de mensonge, et si Philippe avait plongé ses yeux dans les miens
-en me disant: «Voilà ce que je pense, et toi, le penses-tu?...» Je
-sentais avec terreur que je lui aurais répondu: «Oui...»
-
-Il ne me le dit pas, ni ce jour-là, ni les autres jours. Le monstre
-devait, pour cette fois, l’avoir effleuré d’une griffe légère, car rien
-ne put me faire supposer qu’il eût gardé un doute quelconque au sujet de
-son cousin. Même, un soir qu’il rentrait plus tard que de coutume, il ne
-me cacha pas qu’il avait profité d’une course dans le faubourg
-Saint-Germain pour monter chez sa tante.
-
-«Justement François était là; il m’a encore répété tout bas, dans
-l’antichambre, combien rarement il osait quitter sa mère... C’est vrai
-qu’elle n’a pas bonne mine... Pourtant il reste convenu que nous dînons
-avec eux le 1er janvier...»
-
-Dans moins de quinze jours je reverrais François. Philippe parlait tout
-naturellement. Je reçus un petit choc--puis je fus étonnée de me
-découvrir moins d’appréhension que de joie. L’interdit était levé,
-j’allais sortir de ce long cauchemar--et qui sait? Peut-être qu’un seul
-regard suffirait pour dissiper l’odieux malentendu, pour me rendre
-l’ami, dans lequel mon imagination s’obstinait à voir autre chose qu’un
-ami... Tout valait mieux, en somme, que le doute maladif où je me
-débattais depuis des mois.
-
-Bientôt je crus n’avoir que trop de raisons d’être rassurée.
-
-C’était exactement le 31 décembre, un dimanche. Mauroy était venu de
-Lille à Paris pour les inventaires de fin d’année, et Philippe, leur
-travail achevé, l’avait ramené déjeuner à la maison. Mon antipathie
-persistait toujours; néanmoins je m’efforçai de faire bonne mine à notre
-hôte et même de flatter ses instincts de Flamand fin gourmet et gros
-mangeur. Le repas fut à la fois délicat et abondant, et Mauroy--sauf
-quelques menues pierres jetées à travers les plates-bandes de mon
-«socialisme»--se montra presque aimable. Je voyais arriver sans trop
-d’impatience le moment de passer au salon où le café nous attendait.
-Comme nous nous levions de table, Mauroy se mit à parler d’une première
-sensationnelle--les _Revenants_ d’Ibsen--à laquelle il avait assisté la
-veille.
-
-«Et même... au fait, c’est une bonne histoire, Noizelles!... Je vais
-vous raconter ça...»
-
-Je le savais cancanier comme une vieille femme, le joli Monsieur Mauroy,
-et je m’apprêtai à écouter sa «bonne histoire» d’une oreille distraite,
-tout en lui offrant, avec sa tasse de café, un petit verre de cognac
-choisi par lui, non sans quelque attendrissement.
-
-«Je la connais, madame, votre fine champagne... c’est une pure
-merveille...»
-
-Il élevait, d’un geste élégant, la liqueur dorée à la hauteur de son
-œil, attendant visiblement la disparition de l’immuable Théodore, qui
-achevait de grouper avec art les carafons de cristal. La porte enfin
-refermée sur le dos majestueux de notre valet de chambre, Mauroy se
-rapprocha de Philippe.
-
-«Inutile de parler devant les domestiques, n’est-ce pas?... Oh!
-d’ailleurs, n’allez pas vous imaginer des scandales... Un petit «potin»,
-tout au plus... Vous rappelez-vous Lartigues?
-
---Non, dit Philippe, il n’est pas de mon temps...
-
---C’est vrai, vous êtes un gamin... Moi, je l’ai eu comme camarade... Un
-toqué, noceur comme pas un... Il a fait une grosse fortune en
-Cochinchine, dans les chemins de fer, et maintenant il ne fait plus
-grand’chose, je crois, que s’amuser... Des prétentions artistiques et
-littéraires avec cela... Bref, hier soir, j’étais bien tranquillement
-dans ma stalle, à me raser--car c’est crevant, vous savez, ce
-chef-d’œuvre--quand j’aperçois, dans une belle loge, Lartigues, en
-compagnie de deux dames et d’un monsieur... Les dames, oh!...»
-
-Mauroy eut un geste discret. Je m’étais assise et j’écoutais, poliment,
-tout en me demandant quel intérêt pouvaient avoir pour nous les bonnes
-fortunes de M. Lartigues.
-
-«Le décolletage, le maquillage, les diamants... toute la lyre, mon
-cher... Mais ce qui m’intriguait c’était l’autre monsieur, qui se tenait
-au fond de la loge... J’aurais juré que je l’avais rencontré tout autre
-part que dans le monde où l’on s’amuse--un grand, maigre, brun, avec un
-lorgnon...»
-
-Philippe écarquillait les yeux à cette description. Je le vis ouvrir la
-bouche, puis la refermer sans rien dire: il avait eu la même idée que
-moi, une idée absurde, invraisemblable... Mauroy se mit à rire.
-
-«Tiens, vous avez l’air médusé, maintenant, mon bon Noizelles... Allons,
-je ne veux pas vous faire languir trop longtemps... Pendant l’entr’acte,
-je me suis heurté dans le couloir à Lartigues et à son ami, lequel ami
-on m’a présenté dans les règles, et qui n’est autre que votre cousin, M.
-Chardin... J’ai bien compris qu’il me reconnaissait tout de
-suite--Lartigues, d’ailleurs, s’est chargé de mettre les points sur les
-i en nommant «Noizelles et Mauroy»--et que ma vue lui était
-désagréable... sans pouvoir discerner si cette impression fâcheuse
-tenait à ma personne ou aux circonstances... particulières dans
-lesquelles il se trouvait... On n’aime pas toujours, n’est-ce pas, à
-tenir sa famille au courant de ses petites frasques...»
-
-Dieu! que je détestais cet homme, et son rire affecté, et la
-satisfaction visible qu’il éprouvait à distiller la médisance!...
-Philippe, cependant, sur la mine effarée de qui je lisais de la surprise
-et de l’incrédulité, mêlées à une sorte de joie timide--Philippe riait
-aussi, d’un rire un peu gêné.
-
-«Voyons, voyons, Mauroy, qu’est-ce que vous nous racontez là?... Mon
-cousin François est un savant, presque un sage... Et puis, enfin, il
-n’est pas assez riche pour mener la grande vie...»
-
-Mauroy leva les deux mains.
-
-«Que voulez-vous? Je dis ce que j’ai vu... Ce que je peux vous affirmer,
-c’est que votre «sage» est resté toute la soirée dans la loge de ces
-dames, dont l’une s’affichait franchement avec Lartigues, mais dont
-l’autre--la plus jolie, ma foi!--lui coulait de fort doux regards... Ils
-sont partis ensemble, pour souper en partie carrée, probablement... Tous
-les mêmes, ces amis du peuple!... Car ce qui m’amuse dans l’aventure,
-c’est le contraste entre ces divertissements plutôt... légers, et les
-idées humanitaires--les vôtres, madame... dont M. Chardin paraissait
-féru, la première fois que je l’ai rencontré dans ce salon... Oh! je
-m’en souviens... je m’en souviens parfaitement...»
-
-J’avais pâli, de colère et de honte; je restais les yeux fixés sur cette
-bouche fine, sur cette moustache fanfaronne d’où tombaient des mots de
-sarcasme et de rancune. Sans doute ma figure devait être étrange, car je
-rencontrai tout à coup le regard de Philippe fixé sur moi avec une
-expression inquiète, presque irritée. Et d’une voix sèche que je ne lui
-connaissais pas, il coupa sans façon la parole à son associé.
-
-«A propos, Mauroy, nous n’avons pas réglé cette question des ouvriers,
-vous savez... Venez donc dans mon bureau: nous serons mieux pour
-causer...»
-
-Combien de temps dura leur conférence? Je ne pourrais pas le dire.
-J’étais restée assise à la même place, tirant machinalement l’aiguille,
-m’appliquant même à ma broderie--un amour de tablier destiné à parer les
-trois ans et la frimousse de ma grosse amie Hélène. Je suivais les fils,
-je comptais les points. «Alors, c’est à cela qu’aboutissent mes doutes,
-mes scrupules, mes angoisses?... Tout ce roman de passion discrète et
-d’exil volontaire se termine par une histoire d’actrice et de
-cabaret?... Et ce bon fils, qui n’ose pas venir passer une heure chez
-nous de peur de quitter sa mère malade, et qu’on rencontre au théâtre,
-avec des viveurs... lui, François...» Je le vis tel que je le
-connaissais,--sa figure mince, sa grande bouche et ses yeux moqueurs,
-penchés vers une femme peinte, aux cheveux teints, lui parlant, lui
-souriant... Une sorte de spasme me souleva le cœur--spasme de dégoût,
-sans doute. «C’est grotesque, grotesque et révoltant...» Brusquement je
-me rappelai le jour de mes fiançailles, les aveux de Philippe, son émoi
-en me contant ce qu’il appelait «sa seule folie»... Combien j’avais vite
-pardonné, combien j’avais peu souffert!... Et maintenant... «Ah!
-maintenant, par exemple, je n’ai rien à pardonner, et me voilà bien
-tranquille... Philippe aussi, je suppose... Et Thérèse, si elle
-savait!... Pourquoi donc avions-nous tous imaginé cette chose
-absurde?... Les braves gens sont vraiment trop romanesques, et la vie
-est trop laide, aussi... J’étais folle, cent fois folle... Quand je
-pense qu’hier, que ce matin encore, j’essayais d’oublier des mots, des
-regards...» Une rougeur profonde me montait lentement aux joues, au
-front. J’enfouis dans mes deux mains ma figure brûlante, j’aurais voulu
-me cacher à tout le monde et à moi-même. Et un regret indéfinissable me
-venait, non seulement du passé pur de toute pensée mauvaise, mais de ces
-heures toutes proches où je m’étais crue si malheureuse. Il me semblait
-que j’aurais mieux aimé revoir François, l’esprit encore plein de
-remords et d’inquiétude, que de le revoir après ce que je savais
-maintenant... «Demain, quand je lui parlerai, quand il me répondra, ce
-ne sera plus lui... Les autres hommes peuvent avoir des goûts bas, des
-passions grossières, mais lui...» Quel temple lui avais-je donc élevé en
-moi-même pour éprouver cette sensation d’écroulement subit? «Je sais
-bien que c’est mieux ainsi, pour moi, pour nous... beaucoup mieux... Et
-pourtant...»
-
-Je tressaillis. Des voix parlaient derrière la porte: Philippe et Mauroy
-rentraient dans le salon.
-
-«Excusez-moi, madame, si je brusque mon départ... Je dois être à Lille
-ce soir, pour passer la journée de demain en famille...»
-
-Cet être odieux avait une femme et des enfants, qu’il aimait, dit-on.
-Avec une sorte de répugnance, je lui serrai la main. Et tandis qu’il
-s’éloignait, je l’entendais répéter, d’une voix froide et mesurée que
-démentait la rudesse de ses paroles:
-
-«Soyez tranquille: ces mauvais drôles seront tenus à l’œil, et à la
-moindre réclamation... bonsoir! De la poigne, mon cher, toujours de la
-poigne: il n’y a que ça...»
-
-Maintenant Philippe était revenu près de moi. Il rôdait çà et là,
-s’asseyait, tisonnait le feu, puis recommençait à marcher, les mains
-dans ses poches, l’air préoccupé. Je songeais: «Il faudrait lui parler,
-faire allusion à cette... chose...» Mais aucun son ne sortait de mes
-lèvres, et je continuais à pencher la tête sur ma broderie. Près de la
-fenêtre où j’étais assise, il s’arrêta, rajusta le pli d’un rideau, puis
-tambourina sur la vitre et déclara:
-
-«Je crois qu’il neigera demain.
-
---Oui, fis-je; le temps s’est refroidi, et les nuages sont très noirs.»
-
-Nouveau silence, accompagné du même petit tapotement des doigts contre
-le carreau. Tous mes nerfs vibraient à la fois. Pourtant je ne dis rien,
-et ce fut Philippe qui parla.
-
-«C’est drôle, hein, cette histoire?»
-
-Gauchement, sans se retourner, il essayait de me voir.
-
-«Quelle histoire?» demandai-je. Dans le désarroi de mes pensées, je ne
-trouvais qu’un immense désir de me taire--de me taire et d’oublier.
-Cette fois, Philippe fit un demi-tour vers moi.
-
-«Tu sais bien ce que je veux dire: l’histoire que Mauroy nous a
-racontée... Au premier moment, j’en étais confondu... Est-ce que tu
-aurais cru ça de François?...»
-
-J’esquissai un geste évasif. Philippe, continuait, très vite:
-
-«Je m’explique, maintenant, cette disparition totale que je ne
-comprenais pas bien... Oui, oui, c’est évident... Quoique, vraiment, je
-m’étonne qu’il aille chercher ses distractions dans ce monde-là...
-N’est-ce pas?...»
-
-Pourquoi toutes ces questions?
-
-«Chacun prend son plaisir où il le trouve, dis-je, et François n’a de
-comptes à rendre à personne...»
-
-Mon indifférence sonnait faux, ma voix aussi. Philippe s’en aperçut,
-sans doute, car je le sentis soudain plus nerveux.
-
-«Personne?... Eh bien, et sa mère?... C’est vrai qu’à son âge on ne peut
-plus le traiter comme un petit garçon... Et c’est tout de même moins
-fâcheux que s’il était devenu amoureux... d’une femme mariée, par
-exemple...»
-
-Il prononça ces derniers mots entre ses dents, en tiraillant
-machinalement le gland d’une embrasse--un de ces glands hideux, en soie,
-avec des petits fils d’or, dont le tapissier avait parsemé notre
-malheureux salon. Puis tout de suite, comme effrayé de ce qu’il venait
-d’articuler:
-
-«Tu devrais tâcher, fit-il sans la moindre transition, d’être un peu
-plus aimable avec Mauroy...»
-
-J’étais excédée, à bout de forces.
-
-«Aimable! m’écriai-je... Polie, oui; j’espère l’être toujours et je
-crois que je l’ai été aujourd’hui... Mais ne me demande pas d’être
-aimable... c’est plus fort que moi: je l’ai en horreur!...»
-
-J’avais posé mon ouvrage sur mes genoux et je parlais avec passion, la
-tête levée, cette fois, regardant Philippe bien en face.
-
-Il changea de couleur.
-
-«Oui, tu me l’as déjà dit... et ce n’est guère gentil pour moi,
-puisqu’il est mon associé et mon ami... Mais tu pourrais au moins ne pas
-te singulariser... ne pas choisir le moment où il raconte... des
-choses... pour le dévisager, fixement, avec une figure... Si tu t’étais
-vue!... Et tu crois que c’est poli, cela, dis?... Tu crois que c’est
-poli?...»
-
-Pauvre Philippe! Il venait de se trahir... Ce qui le hantait, depuis le
-début de cet entretien incohérent, c’était le souvenir du regard de
-détresse surpris dans mes yeux pendant le récit de Mauroy. De nouveau je
-détournai la tête, j’enfilai mon aiguille d’une main tremblante, avec
-l’effroi qu’il n’en dit davantage... Mais il était le moins brutal des
-hommes. Et j’avais l’impression qu’il ne voulait pas, qu’il n’osait pas
-savoir... Lentement, comme irrésolu, il quitta la fenêtre, fit encore
-deux ou trois tours. Puis, d’une voix mal assurée:
-
-«Allons, je m’en vais... Ce n’est pas un dimanche pareil aux autres,
-aujourd’hui: il faut que tous les comptes soient finis ce soir pour
-l’échéance... Au revoir», ajouta-t-il en se rapprochant un peu.
-
-«Au revoir», murmurai-je.
-
-Sans le regarder, je lui tendais le front. Je sentis qu’il y posait un
-baiser moins tendre que de coutume. Il sortit, j’entendis la porte se
-refermer--et je restai seule, les yeux troubles et le cœur serré. Ce
-misérable commérage, en nous meurtrissant l’un et l’autre, nous
-laissait--moi bien plus malheureuse, et Philippe tout à fait jaloux.
-
-
-
-
-XIII
-
-
-Il ne neigeait pas, le lendemain, malgré les pronostics de Philippe,
-mais le ciel était d’un gris de plomb, et jamais plus triste 1er janvier
-ne se leva sur Paris.
-
-Ce jour de trêve et d’affairement, de joie intime et de vie intense, où
-la bonté court les rues, où des âmes vêtues de papier blanc s’échangent
-contre des cœurs noués de faveurs roses--ce jour qui revient chaque
-année et qui ne ressemble à rien, m’avait inspiré jadis une tendresse
-mêlée de crainte. Enfant, il m’arrivait, les nuits de Saint-Sylvestre,
-de rester éveillée, les paupières grandes ouvertes dans le noir qui
-pique les yeux, pour entendre sonner les douze coups de minuit. Alors
-j’avais l’impression qu’un mystère venait de s’accomplir; la sensation
-de l’inconnu m’envahissait toute, et je m’endormais, en rêvant à ce
-lendemain qui n’en était plus un, à cet aujourd’hui auquel je ne croyais
-pas encore. Puis venait le réveil, l’extase des baisers et des cadeaux
-reçus ou donnés--car j’en donnais aussi, témoin certaines pantoufles de
-tapisserie, à carreaux violets et verts, confectionnée en cachette sous
-la direction de Mme Laurent et que papa chaussa trois ans avec
-héroïsme--les pralines de la tante Cornélie, le Jules Verne de la tante
-Olympe--que d’ivresses!
-
-Tout cela était loin, ce matin-là... Je glissai à mon doigt, non sans
-une sorte de honte, la bague trop riche, trop brillante, que j’avais
-trouvée dans l’écrin traditionnel, et Philippe, enlevant de sa poche son
-étui de maroquin à demi usé, le remplaça par le porte-cigarettes en
-argent que je venais de lui offrir. D’un accord tacite, nous avions
-repris nos allures habituelles, et, quoi que nous pussions penser de ce
-début d’année morose, la journée se déroula suivant les rites consacrés.
-
-Nous déjeunions chez papa. Ce fut un apaisement pour moi que de
-retrouver une fois de plus ma petite salle à manger, mon poêle de
-faïence brune, et la chère figure grêlée de ma bonne Julie. Elle avait
-juste la place de tourner autour de la table, et je me rappelai qu’aux
-premiers temps de mon mariage, papa disait:
-
-«Quand j’aurai six petits-enfants, il faudra pourtant que je
-déménage...»
-
-Hélas! les petits-enfants n’étaient pas venus, et la salle à manger
-était bien assez grande pour nous trois. Malgré tout, je me sentais
-contente, baignée des souvenirs du passé, et j’oubliais un peu la
-contrainte qui pesait sur moi depuis la veille. Au dessert, on sonna:
-c’était notre vieux docteur Garnier, célibataire impénitent et plus
-mélancolique qu’il ne lui plaisait de l’avouer, qui, ce jour-là,
-promenait sa nostalgie familiale à tous les foyers amis. Il accepta sans
-trop se faire prier la moitié d’une superbe poire, et se mit à la peler
-méthodiquement, tout en me guettant de ses yeux bleus, si clairs et si
-perçants qu’ils semblaient, d’un seul regard, vous ausculter le cœur et
-vous disséquer le cerveau.
-
-«Un peu pâlotte, la petite fille, cette année, fit-il avec brusquerie.
-Est-ce que les vilains nerfs ne vont pas, eh?...»
-
-Naturellement, je devins cramoisie, et je répondis en riant que mes
-nerfs allaient très bien, que je ne m’étais jamais mieux portée...
-
-«Voyons, dit papa, tu ne viens pas ici en consultation: laisse donc ces
-enfants tranquilles...»
-
-Le docteur mangeait sa poire avec son couteau, comme un vrai paysan,
-malgré sa cravate blanche à l’ancienne mode et sa rosette à la
-boutonnière. Il but une bonne rasade de vieux bourgogne, se leva, me
-prit par le menton, et s’adressant à Philippe:
-
-«Ce petit museau-là, voyez-vous, je le connais depuis qu’il est au
-monde, et si vous n’aviez pas eu l’air d’un bien brave garçon, je me
-serais opposé à ce qu’on vous le confie... ah! mais oui... Jusqu’à
-présent, ça va: mais je vous surveille... gare à vous!...»
-
-Il plaisantait; pourtant, Philippe ne rit pas, et moi, gênée de ce
-badinage malencontreux, j’essayai de me dégager, ce qui me valut une
-tape sur la joue et un baiser d’oncle. Puis le terrible ami prit congé,
-«pour ne pas faire attendre son cheval», disait-il--et aussi parce qu’il
-lui tardait de courir distribuer les jouets dont il avait rempli sa
-voiture.
-
-Nos visites, à nous, étaient peu nombreuses: quelques rares collatéraux,
-et trois ou quatre ingénieurs ou gros industriels chez qui Philippe
-déposait sa carte. Papa, de son côté, avait des devoirs à remplir envers
-ses collègues. Il descendit l’escalier avec nous, refusa énergiquement
-de monter dans le coupé, et partit d’un pas élastique en nous disant: «A
-ce soir.» Nous devions, en effet, comme tous les ans, le retrouver chez
-les Chardin... Écartant cette pensée importune, je le suivis du regard,
-tandis qu’il s’éloignait, portant lestement ses soixante-deux ans, la
-canne sous le bras et le col de son pardessus relevé jusqu’aux oreilles.
-
-«Comme il est mince! Il a l’air d’un jeune homme!» m’écriai-je avec
-fierté. Et Philippe, qui fermait la portière, murmura:
-
-«C’est vrai, il n’engraisse pas... il a de la chance, lui!...»
-
-Sans le vouloir, je venais de toucher un point sensible. Mais alors que
-dire? De quoi parler? Allions-nous devenir comme ces ménages où chacun
-pèse ses mots et surveille ceux de l’autre? Découragée, je me rejetai au
-fond de la voiture, et le petit lancinement sourd, interrompu quelques
-heures, s’éveilla de nouveau en moi. «A ce soir.» Que serait ce dîner?
-Je cherchai mon inquiétude des jours précédents, mais elle avait
-disparu, me laissant au cœur une saveur amère. «Ce sera un vrai dîner de
-jour de l’an: une bonne tante qui reçoit ses bons neveux... et son fils
-qui s’ennuie vertueusement en famille, au lieu de... Comme c’est
-étrange! Comme nous connaissons peu la vie des hommes!...» Le cheval
-trottait, d’un pas égal; notre tournée se poursuivait: toujours les
-mêmes paroles, toujours les mêmes questions--et les mêmes chocolats
-qu’on offrait à la ronde, dans des sacs ou dans des coupes, pralinés, à
-la pistache ou à la crème... En passant rue des Écoles, je levai la
-tête, et je vis de la lumière aux fenêtres des Debray.
-
-«Ils sont là... Si nous montions? Nous avons fini nos visites, et tante
-Lydie ne nous attend guère avant sept heures?...»
-
-Philippe ne fit pas d’objections--sans doute, il était encore moins
-pressé que moi d’arriver chez sa tante--et je sautai vivement sur le
-trottoir: j’avais soif d’un peu de gaîté, d’autre chose que ces salons
-guindés et cette voiture morne. Dans l’escalier, un bruit de voix
-enfantines nous guida tout de suite vers les régions supérieures; mais
-ces voix, je dois l’avouer, n’avaient rien de céleste. Derrière la porte
-du cinquième, c’était un tel sabbat de hurlements, un tel déchaînement
-de joie sauvage, que Philippe hésita un moment avant de sonner.
-
-«Je crois qu’ils sont en famille...» dit-il.
-
-En famille--ah! certes, ils l’étaient. Un grand-père, deux grand’mères,
-deux sœurs de M. Debray, un frère de Thérèse, et sept ou huit neveux et
-nièces, parmi lesquels Jacques, surgissant tout à coup, se jeta sur moi
-comme une bombe, tandis qu’Hélène roulait entre les jambes de Philippe
-ahuri.
-
-«Geneviève! M. Noizelles!... Oh! comme c’est gentil!» s’écria Thérèse.
-Elle était tout joie, tout sourires, et relativement paisible au milieu
-de ce vacarme affolant. Notre arrivée ramena un peu de calme: peut-être
-intimidions-nous les enfants; peut-être en avait-on rangé quelques-uns
-dans des armoires, car l’appartement semblait à peine assez grand pour
-les contenir tous. Quant aux divers parents, que nous connaissions peu
-ou point, ils nous accueillirent amicalement--avec charité, pour ainsi
-dire. Nous avions l’air si seuls, si misérables, malgré ma belle robe de
-velours marron et la redingote impeccable de Philippe! Involontairement,
-en regardant ces gens heureux, en suivant des yeux ces petites ombres
-turbulentes qui recommençaient à se poursuivre de l’antichambre à la
-cuisine et du salon au laboratoire, je mesurais tout le vide de ma
-vie--de _notre_ vie, puisque mon mari était aussi dénué de famille que
-moi. Des frères, des sœurs, une mère, des enfants--tant de tendresses
-que je n’avais pas connues, que je ne connaîtrais jamais!
-
-«Vous êtes nombreux...» ne pus-je m’empêcher de dire à Thérèse. Elle se
-mit à rire.
-
-«Oh! nous attendons encore mes deux beaux frères... Mais mon frère--elle
-baissa la voix--vous savez qu’il est divorcé, le pauvre garçon... Les
-deux petits blonds, là-bas, sont à lui: sa femme a les deux autres
-aujourd’hui... Il n’y a jamais de bonheur complet...»
-
-Je devinai qu’elle cherchait à me consoler, en me montrant le ver caché
-dans le beau fruit qui faisait mon envie. Pourtant, de ce malheur-là, il
-me semblait que j’aurais encore pu me contenter, si on avait bien voulu
-me donner les deux petits blonds!...
-
-L’heure s’avançait: je fis signe à Philippe.
-
-«Partir?... déjà!... Qu’est-ce qui vous presse donc tant? demanda
-Thérèse.
-
---Mais... nous dînons chez notre tante...
-
---Ah! oui... Madame Chardin.»
-
-En prononçant ce nom, la voix de Thérèse se glaça. Si elle avait su!...
-L’idée qu’elle jugeait faussement une situation imaginaire me fut
-insupportable, et je me levai, bien décidée cette fois à m’en aller. Il
-fallait serrer une douzaine de mains; tout le monde était debout, et la
-robuste carrure de M. Debray remplissait la porte.
-
-«Range-toi donc... gros ours», lui dit sa femme.
-
-Il s’effaça en souriant--tous deux échangèrent un regard plein d’amour.
-Et je compris que ceux-là n’avaient rien à se cacher, et qu’ils
-pouvaient penser tout haut, sans crainte de se blesser jamais...
-
-La rue nous parut froide, au sortir de cette atmosphère surchauffée.
-Nous avions décidé de faire à pied le court trajet qui nous restait, et
-nous allions, côte à côte, échangeant des remarques indifférentes sur
-les étalages, sur les passants qui se hâtaient, le nez rouge, les mains
-pleines de paquets. Devant les boutiques foraines, une foule se
-pressait, bruyante et joyeuse; boulevard Saint-Germain, ce fut la
-station habituelle chez le fleuriste: je choisis une gerbe de roses
-admirables, d’un rouge sombre, presque noir, avec des gouttes d’eau
-brillant çà et là sur le velouté des pétales. A mesure que nous nous
-rapprochions de la rue Barbet-de-Jouy, je me demandais comment j’avais
-pu passer ainsi cette longue journée, sachant ce qui m’attendait au
-bout. En même temps un désir fou me prenait d’être là, d’en finir...
-
-«Comme tu marches vite!» remarqua Philippe.
-
-Lui, instinctivement, ralentissait le pas... Pourtant nous arrivions, et
-sept heures sonnaient quand Perrine nous introduisit dans le salon.
-
-«Les voilà», dit papa.
-
-Il était assis près de la bergère, et debout, accoudé au dossier,
-François... Un petit nuage passa devant mes yeux; je me penchai pour
-embrasser tante Lydie.
-
-«Bonjour, mignonne... Oh! les belles roses, mon bon Philippe!»
-
-Ses narines pâles, un peu pincées, se dilatèrent avec délices pour
-aspirer le parfum des fleurs. Elle avait beaucoup changé, depuis ma
-dernière visite.
-
-«Donne-les-moi, maman; tu sais bien que c’est moi la «demoiselle de la
-maison...»
-
-François enleva le bouquet des mains de sa mère, tandis que celle-ci me
-tendait une grosse touffe de violettes de Parme qu’elle venait de
-prendre sur sa petite table. Je remarquai bien que c’était elle, cette
-fois, et non pas lui qui me les offrait... Mais j’avais de la peine à
-coordonner mes pensées. On échangeait des paroles banales et des gestes
-convenus; Philippe s’approchait affectueusement de sa tante. Et
-François, là-bas, le dos tourné, avec des mouvements délicats, presque
-féminins, disposait les branches de roses dans un vase de vieux Sèvres.
-Il m’avait dit bonjour... probablement--je n’en savais plus rien.
-Presque aussitôt on annonça le dîner; tante Lydie se leva, en s’appuyant
-sur papa. Et comme Philippe attendait que son cousin m’offrît le bras:
-
-«Passez toujours sans moi, dit François: je suis en train de me battre
-avec une feuille que je ne peux pas lâcher...»
-
-Dix secondes après, il nous rejoignait à table. Tout de suite, j’eus
-l’impression qu’il serait très gai. Il semblait redevenu bavard, et
-taquinait doucement sa mère, qui souriait d’un sourire silencieux et
-fatigué. Papa lui donnait la réplique en toute innocence; quant à
-Philippe, dont j’étais seule à remarquer la gêne indéfinissable, il
-m’épiait involontairement, et je le voyais se rasséréner peu à peu en
-m’écoutant rire et causer comme de coutume. A vrai dire, je ne savais
-plus trop moi-même ce que j’éprouvais, tant les choses et les gens
-m’apparaissaient semblables à eux-mêmes--différents de ce que je rêvais
-depuis trois mois.
-
-Quelqu’un parla: c’était papa.
-
-«Avez-vous lu l’article de Sarcey? Il écume, ce pauvre homme, en
-constatant le succès des _Revenants_... Et, ma foi, je me demande si
-c’est bien scénique, cette pièce si passionnante à lire.
-
---Mais, fit tante Lydie, François pourra vous le dire, puisqu’il l’a
-entendue...»
-
-Je vis une rougeur rapide monter au visage de François: évidemment, il
-se rappelait la rencontre fâcheuse, le nom de notre associé--le nôtre,
-prononcés si mal à propos. Craignait-il donc qu’un de nous deux n’allât
-raconter à sa mère quelle société il lui avait préférée ce soir-là?
-Philippe me regardait: je restai calme, le cœur alourdi par une sorte de
-mépris soudain. Et l’autre idée--l’«idée» chimère, l’«idée»
-fantôme--s’effaçait de ma pensée, lentement, lentement...
-
-Autour de moi, on discutait Ibsen. Tante Lydie s’était animée; Philippe
-avouait ne rien comprendre au symbolisme. J’entendis François qui riait,
-et ce rire me parut inconvenant, odieux. Combien je le sentais loin de
-moi en ce moment! Avec une insouciance voulue, je me jetai dans la
-mêlée, et le dîner s’acheva bruyamment. Philippe semblait tout heureux,
-délivré de ses soupçons et de ses doutes. Comme nous traversions la
-large embrasure qui séparait la salle à manger du salon, il glissa
-doucement son bras autour de ma taille, et murmura tout près de mon
-oreille:
-
-«Bonne année, n’est-ce pas, chérie?...»
-
-C’était plus qu’un souhait--presque une prière. Touchée malgré moi,
-poussée, peut-être, par je ne sais quel obscur sentiment de défi,
-j’achevai le mouvement qu’il ébauchait--j’effleurai de mes lèvres la
-bonne joue qui se tendait vers moi. François nous suivait, et je savais
-qu’il nous avait vus. Sans doute, il s’en souciait fort peu. Pourtant,
-presque aussitôt, j’eus honte de ce baiser, si innocent qu’il fût, et je
-courus m’asseoir près de tante Lydie.
-
-«L’échiquier est prêt! s’écriait papa. Allons, Philippe, alignons-nous,
-mon ami: vous m’avez battu, la dernière fois, et vous me devez une
-revanche...»
-
-Tous deux s’installèrent à leur jeu. François, dont l’entrain était
-tombé subitement, marchait de long en large, silencieux et morose. «Il
-s’ennuie, pensai-je, il attend notre départ... Et quand la pauvre tante
-sera couchée, avec Perrine à portée de la voix, il ira terminer sa
-soirée ailleurs...» Je ne croyais pas si bien deviner. Nous étions
-sortis de table depuis un quart d’heure à peine, quand il s’approcha,
-l’air gêné, du coin où nous causions, tout doucement, sa mère et moi.
-
-«Vous m’excuserez... commença-t-il. Je ne te l’avais pas dit, maman?...
-Ce pauvre Vernon m’a supplié de revenir le voir ce soir... Il est bien
-malade, et si seul, le malheureux garçon!... Je n’ai pas osé refuser...»
-
-Tante Lydie leva sur lui des yeux pénétrants... Comment ne devinait-elle
-pas le mensonge dans cette contenance gauche, dans cette voix troublée?
-Mais non: la confiance l’aveuglait, elle si clairvoyante d’ordinaire.
-
-«Vas-y, mon petit, puisque tu l’as promis... Philippe et Geneviève ne
-t’en voudront pas, j’espère...»
-
-Comment donc! Le prétexte était admirable: François aurait pu rendre des
-points au Bon Samaritain... Mon cœur battait à grands coups,
-l’indignation me serrait la gorge. Pourtant je sus me dominer, et, lui
-tendant la main, sans écouter les mots qu’il murmurait:
-
-«Bonsoir, dis-je d’une voix claire; ce serait trop égoïste à nous de
-vous retenir, quand on vous attend avec tant d’impatience. Partez vite,
-et... bien des choses à votre ami malade...»
-
-J’avais mis dans cette dernière phrase toute l’ironie dont j’étais
-capable--une pauvre petite ironie, bien tremblante et bien maladroite.
-Alors François me regarda...
-
-Oh! quel regard, tout à coup--suppliant, douloureux, presque
-désespéré... Un moment, je fus bouleversée jusqu’à l’âme. Puis une vague
-de colère chassa mon émotion. Je songeai: «Comme il a honte!...» Déjà il
-avait pris congé, et quitté le salon, sans que papa, tout absorbé par le
-jeu, songeât même à s’en étonner. Philippe, au contraire, le suivit d’un
-œil furtif, moitié surpris, moitié content. Et tante Lydie, toujours
-vaillante, s’efforça de sourire et de causer, malgré la fatigue visible
-qui pesait sur elle et la préoccupation qui, parfois, la laissait
-rêveuse, arrêtant la parole sur ses lèvres. Était-ce l’ancienne crainte
-qui la hantait--cette crainte qui, je le comprenais maintenant, s’était
-dressée peu à peu entre elle et moi comme une barrière? Ou bien la
-brusque sortie de son fils venait-elle d’éveiller en elle une autre
-sorte de méfiance, la peur d’une ennemie moins candide que moi? Je ne
-savais plus--j’essayais de ne plus penser, de prononcer des paroles
-indifférentes, tandis que mon cœur, encore une fois, s’emplissait
-d’angoisse.
-
-Ce fut une paisible veillée de jour de l’an. Le dernier pion de Philippe
-enlevé, son roi décidément mis en échec, papa se leva, vainqueur et
-magnanime. Il était neuf heures et demie, tante Lydie tombait de
-sommeil, les bûches se mouraient au fond de la cheminée--nous n’avions
-plus qu’à partir.
-
-Dans la voiture qui nous ramenait, Philippe se mit à siffloter entre ses
-dents. La fugue de son cousin, la tranquillité que j’affectais depuis le
-début de la soirée, avaient visiblement dissipé toutes ses inquiétudes,
-et ce fut en riant à demi qu’il se tourna vers moi.
-
-«Dis donc, François avait l’air bien pressé de s’en aller, ce soir... Ma
-foi, je crois que Mauroy n’avait pas tort, et qu’il y a anguille sous
-roche... Tous les mêmes, ces vieux garçons! Les hommes mariés valent
-bien mieux, vois-tu...»
-
-Il se rapprochait, confiant et câlin.
-
-«Ah! laisse-moi,» fis-je en me reculant d’un geste instinctif,
-irraisonné. Je le sentis tressaillir, s’écarter à son tour.
-
-«Tiens, murmura-t-il, tu ne m’embrasses plus, maintenant que nous sommes
-seuls...»
-
-Et, de tout le reste du trajet, il ne desserra pas les dents.
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-XIV
-
-
-Oui, l’année commençait mal... Le 2 janvier, Philippe sortit très tôt,
-et, retenu par un rendez-vous réel ou supposé, ne rentra pas déjeuner.
-Je passai une journée vague et fiévreuse; j’inventai des rangements, des
-courses, des visites, poursuivie, harcelée par deux pensées, toujours
-les mêmes: le remords de faire souffrir mon mari, et la terreur de
-m’avouer que ma souffrance, à moi, ne venait pas uniquement de ce
-remords... Nous dînions en ville, ce qui nous évita une soirée de
-tête-à-tête. En étions-nous donc déjà là? La paix de mon ménage
-était-elle compromise? Et pourquoi? Pour qui?...
-
-Le mercredi, 3 janvier, c’était «mon jour».
-
-Philippe m’avait quittée à l’heure habituelle--soucieux et froid. Et,
-presque tout de suite, des flocons de neige commencèrent à
-tomber--rares, d’abord, et légers comme des brins de duvet, puis plus
-serrés et plus lourds, puis drus, pressés, formidables. La rue, le
-Luxembourg, les arbres, les toits, tout devint blanc, tout se confondit
-avec la terre, avec le ciel, avec l’air lui-même qui n’était plus qu’un
-rideau opaque d’atomes tournoyants. Mon salon, cependant, sentait bon le
-mimosa et les violettes; un feu splendide brûlait dans la cheminée, et
-sur la petite table, autour du samovar, les tasses de porcelaine fine
-luisaient, rangées en bataille. Tous ces préparatifs me parurent vains:
-personne ne viendrait, ni à pied, ni en voiture.
-
-Je regrettai les visiteurs--même les indifférents, dont le défilé
-m’aurait forcée pour un moment à sortir de mon idée fixe. Que faire de
-ce long après-midi? Lire? J’en étais écœurée. Jouer du piano? Chaque
-note égrène un souvenir, et la pensée vagabonde comme une folle,
-entraînée par le rythme des doigts. Écrire?... J’avais quelques parentes
-en Bretagne, quelques amies en province, épaves de ma vie de jeune
-fille. Résolument, je me mis à ma correspondance. De temps à autre, je
-relevais la tête, je regardais la neige s’amonceler sur le balcon,
-s’écraser contre les vitres avec un bruit mou.
-
-«Philippe aura bien de la peine à revenir...» pensais-je.
-
-A quatre heures, il faisait nuit. Je cessai d’écrire et je restai
-immobile, accoudée sur mon buvard, sans avoir le courage de me lever
-pour donner de la lumière. Une grande apathie m’engourdissait,
-m’endormait l’âme--mortelle comme le froid dans les steppes de Russie.
-Dehors, un silence, mortel aussi, s’étendait sur toutes choses...
-Théodore, solennel et digne, entra, portant la théière--une théière de
-dix-huit tasses au moins. Pour moi toute seule! Puis il alluma
-l’électricité, ferma les rideaux. Je m’étais retournée.
-
-«Madame désire?...»
-
-Il se tenait debout, à demi incliné--image même de la correction.
-
-«Il neige toujours? demandai-je.
-
---Abondamment, Madame,--Théodore s’exprimait avec élégance et
-facilité--et si je ne craignais de déplaire à Madame, je dirais que
-Madame ne doit pas s’attendre à recevoir beaucoup de...»
-
-Le timbre de l’antichambre, strident et impérieux, vint lui couper la
-parole en lui donnant le plus complet démenti. Mais rien ne l’étonnait.
-Il disparut, du même pas discret et mesuré. Puis le battant de la porte
-se rouvrit avec lenteur, poussé par sa main respectueuse, et sa voix,
-devenue neutre et impersonnelle, annonça pompeusement:
-
-«Monsieur Chardin!...»
-
-Je crus avoir mal entendu. Mais non: c’était bien François qui entrait
-dans ce salon dont il n’avait pas franchi le seuil depuis plus de six
-mois--François mouillé jusqu’aux genoux, crotté jusqu’aux chevilles, et
-dont le chapeau, qu’il tenait à la main, se hérissait de poils
-incohérents. Je me sentis pâlir. Et tout de suite, je me rappelai qu’il
-s’était chargé lui-même, par sa conduite étrange, de calmer mes craintes
-et mes scrupules. Ne devais-je pas l’accueillir comme jadis, avant que
-ces folles idées m’eussent traversé l’esprit? Il s’avançait vers moi.
-
-«Bonjour, François; c’est vraiment bien aimable à vous, par ce temps...»
-
-Non, ce n’était pas aimable, c’était absurde. Et l’expression tendue de
-son visage, sa poignée de main cérémonieuse, rendaient plus sensible
-encore l’extravagance de sa démarche. Nous nous tenions l’un devant
-l’autre comme deux étrangers. Une irritation sourde me saisit. Que
-venait-il faire, alors? Pourquoi m’imposait-il sa présence, puisque
-notre intimité fraternelle était bien morte--puisque la vie l’entraînait
-chaque jour plus loin de moi?... J’eus un geste poli:
-
-«Approchez-vous donc du feu, pendant que je verse le thé... Vous devez
-avoir besoin de vous chauffer--et de vous sécher.»
-
-Machinalement, il s’assit au coin de la cheminée; il enleva ses gants
-humides pour prendre la tasse que je lui offrais. Ses doigts tremblaient
-un peu--de froid, sans doute; tous ses traits semblaient figés dans une
-raideur voulue. Il regarda ses bottes boueuses, dont les traces
-maculaient mon tapis, ses vêtements trempés qui commençaient à fumer;
-pour la première fois, il parut s’apercevoir que sa tenue laissait
-peut-être à désirer.
-
-«Oh! fit-il, pardon... je suis à peine présentable... Ma seule excuse,
-c’est que je pensais bien trouver votre salon vide... On me dit que
-Philippe est sorti, malgré la neige... J’espérais le voir aussi»,
-ajouta-t-il après une pause.
-
-Le nom de Philippe dans la bouche de François me fut insupportable. Je
-songeai: «S’il savait ce qui se passe entre nous... à cause de lui...»
-Un flot de honte, de pudeur empourpra mes joues. Mais François ne me
-voyait pas. Il avait posé près de lui sa tasse encore pleine, et il
-regardait le feu d’un air distrait.
-
-«Comment va ma tante?» demandai-je précipitamment.
-
-Ses yeux s’assombrirent, tandis qu’il répondait:
-
-«Pas bien; la soirée de lundi l’a beaucoup fatiguée... Aujourd’hui,
-cependant, elle semblait un peu mieux... C’est dur, de vivre ainsi: j’en
-arrive à me reprocher tous les instants que je passe loin d’elle...»
-
-Je savais qu’il aimait tendrement sa mère, et que sa tristesse n’était
-pas feinte. Seulement, je crus le revoir, l’avant-veille, s’évadant avec
-désinvolture de notre réunion familiale... Ce mauvais souvenir
-m’endurcit le cœur: un sourire sceptique effleura mes lèvres. Et juste à
-ce moment, comme pour répondre à ma pensée, François parla, d’une voix
-changée.
-
-«Geneviève, on vous a dit du mal de moi... Mais vous n’auriez pas dû le
-croire...»
-
-Ces mots qu’il prononçait, je n’avais pas voulu les lire, l’autre soir,
-dans le regard qu’il m’avait lancé en partant; il les pensait depuis
-qu’il était entré--je devinai qu’il était venu pour me les dire... Toute
-mon assurance me quitta; mes oreilles s’emplirent d’un bourdonnement
-confus.
-
-«Je ne comprends pas... balbutiai-je.
-
---Si, vous comprenez... Vous avez vu cet homme, ce Mauroy... il vous a
-raconté... Et vous l’avez cru tout de suite; je sais que vous l’avez
-cru... Maintenant il faut m’écouter...»
-
-J’essayais de faire bonne contenance.
-
-«François, vous ne devez pas... je ne veux pas que vous me parliez de
-ces choses...
-
---Mais moi, je le veux», dit-il lentement, les yeux toujours fixés sur
-la flamme dont le reflet dansant illuminait les verres de son lorgnon.
-Sa figure restait froide, presque rigide; seule, sa parole brève
-trahissait un effort pour demeurer calme.
-
-«J’ai connu Lartigues à Saïgon... A Paris, je l’ai retrouvé; nous nous
-voyons--pas bien souvent; c’est un garçon intelligent et cultivé, mais
-quelquefois mauvais plaisant... L’autre jour--j’étais à table, quand on
-m’a apporté ce billet de sa part. Je voulais refuser: c’est ma pauvre
-maman qui m’a supplié d’accepter... elle me sait fatigué, surmené...
-malheureux... Car je suis malheureux, Geneviève», murmura-t-il, comme
-malgré lui.
-
-Je frissonnai. Qu’allait-il dire? Ramassée dans mon fauteuil, les mains
-serrées l’une contre l’autre, je l’écoutais sans oser remuer.
-
-«En arrivant au théâtre, j’ai trouvé Lartigues avec ces femmes... il m’a
-accueilli par de grands éclats de rire en s’écriant: «Partie carrée, mon
-cher, partie carrée... Vous voilà déshonoré! Qu’est-ce que va penser le
-Collège de France?...» Je ne pouvais pas me donner le ridicule de
-m’enfuir: je suis resté... Quand j’ai rencontré Mauroy, j’ai compris
-bien vite, à son air gouailleur, qu’il s’empresserait de tout conter
-chez vous... Et je suis resté, encore, parce que j’ai pensé que,
-peut-être, ce serait mieux ainsi... qu’il valait mieux qu’on crût...»
-
-Brusquement il s’interrompit, puis reprit, avec une agitation
-croissante:
-
-«Seulement, lundi, quand je suis parti, quand vous m’avez dit au
-revoir... quand j’ai deviné que vous me croyiez capable de vous quitter,
-ma mère, vous... vous tous... pour courir à quelque basse aventure... en
-vous disant un mensonge grossier... j’ai senti que le courage me
-manquait... Écoutez, Geneviève: j’ai trente-sept ans, je ne suis pas un
-saint... j’ai pu quelquefois, dans ma vie... chercher... me tromper...
-Mais j’ai toujours eu le dégoût de ce qui est vil... Et maintenant...
-oh! maintenant...»
-
-Comme sa voix tremblait!
-
-«Je vous jure--vous entendez: je vous jure que j’ai un ami malade,
-mourant... qu’il s’appelle Vernon... et que j’allais chez lui le soir du
-1er janvier. J’ai menti, pourtant, quand j’ai dit qu’il m’attendait, car
-ce n’est pas lui qui m’avait demandé de revenir... mais je suis sorti...
-je ne pouvais plus... Et puis, peu importe. Vous me croyez, n’est-ce
-pas? Dites-moi que vous me croyez», implora-t-il avec angoisse.
-
-Il fallait répondre, je relevai la tête: François était méconnaissable,
-blanc jusqu’aux lèvres--et encore ce regard... Une sorte de lumière
-m’envahit, m’inonda: «Ce n’était pas vrai; on m’avait trompée...»
-Terrifiée de ce que j’éprouvais, je tentai misérablement de ruser avec
-moi-même.
-
-«Mais je vous crois, François, m’écriai-je; je vous crois... Mon Dieu!
-ne prenez donc pas les choses au tragique...»
-
-Je riais, d’un petit rire forcé, nerveux... Et tout à coup, ma vue se
-brouilla; je sentis des larmes que je ne pouvais pas retenir déborder,
-rouler sur mes joues, emportant avec elles la contrainte horrible où je
-vivais depuis trois jours... D’un geste rapide, je me détournai. Mais il
-était trop tard: François venait de se lever, les yeux presque égarés.
-
-«Oh! fit-il d’une voix étouffée, qu’est-ce que... qu’est-ce que vous...
-pourquoi pleurez-vous?...»
-
-Pouvais-je le lui dire?... A travers le nuage qui m’aveuglait, je le vis
-faire un mouvement vers moi--puis s’éloigner, brusquement, comme s’il
-fuyait--puis je ne le vis plus. Il était parti. Je savais qu’il ne
-reviendrait pas--et lui... que savait-il?... Alors seulement je pensai à
-Philippe, et le remords, de nouveau, s’abattit sur moi.
-
-Il rentra, Philippe,--un peu moins sombre qu’en partant. Sans doute, le
-pauvre garçon, pendant les heures qu’il passait seul, s’efforçait de
-lutter contre cet état de malaise vague qui répugnait à sa nature
-confiante et joyeuse. Il s’approcha du feu, comme François tout à
-l’heure, et s’adossa à la cheminée, en présentant alternativement chacun
-de ses pieds à la flamme.
-
-«Quel temps! Il ne neige plus, mais les rues sont dans un état!... Je
-suppose que tu n’as eu personne?...»
-
-Je ne mentais jamais.
-
-«Si, François est venu...»
-
-Le pied gauche de Philippe se rabaissa vivement et frappa la dalle de
-marbre.
-
-«François?... Il choisit un drôle de jour pour faire ses visites...
-Et... qu’est-ce qu’il t’a dit?»
-
-Quel supplice de ne pouvoir se taire, de sentir la vérité s’échapper de
-soi comme une source amère qui brûle et qui fait mal!
-
-«Mais... d’abord, sa mère ne va pas très bien... Et puis... il m’a parlé
-de cette histoire, tu sais, au théâtre... Mauroy n’avait pas compris, et
-tout cela n’est qu’un malentendu absurde...»
-
-J’avais déchargé mon cœur, en partie, du poids qui l’étouffait. Mais
-Philippe n’en avait pas l’air plus heureux, au contraire. Il se passa
-les doigts dans la barbe, mordit furieusement sa moustache; puis, d’un
-ton sec:
-
-«Je croyais que François ne devait de comptes à personne... Il paraît
-qu’il a éprouvé le besoin de t’en rendre, à toi... J’avoue que je ne
-trouve pas très convenable de choisir une jeune femme pour ce genre de
-confidences... D’ailleurs, rien ne prouve qu’il ait dit la vérité... Et
-puis enfin, ses petites affaires ne nous regardent pas...»
-
-Sa voix sonnait avec des intonations méprisantes. Je me rappelai la
-bonne et tendre amitié de jadis, l’admiration naïve que Philippe
-professait pour son cousin... Avais-je donc brisé cela, aussi, sans le
-vouloir?
-
-
-
-
-XV
-
-
-Ce fut le début d’une période trouble qui dura de longues semaines.
-Désormais, je ne pouvais plus douter, ni me mentir à moi-même. Près de
-l’être excellent dont l’amour m’avait tant donné--lentement, sans que
-j’aie pu m’en défendre, mon cœur s’était laissé prendre tout entier. Le
-mal était profond, irréparable. Il ne s’agissait ni d’un entraînement
-passager, ni d’une séduction savante: j’avais rencontré l’homme qu’entre
-tous j’aurais choisi, «parce que c’était lui, parce que c’était moi»...
-Seulement je l’avais rencontré trop tard.
-
-Cette idée me causait une sorte de révolte. Pourquoi la vie s’était-elle
-jouée de moi? A dix-huit ans, un hasard avait placé sur ma route
-l’amoureux juvénile et rougissant--celui qui occupe un moment le rêve
-des jeunes filles, auquel les femmes, plus tard, n’accordent qu’un
-souvenir à demi attendri, à demi amusé... Et tout de suite, l’amoureux
-s’était changé en mari, le rêve était devenu réalité. Quelle folie! Nous
-ne pensions pas avec le même cerveau, nous ne parlions pas la même
-langue. Pendant huit ans, j’avais vécu près de lui, amicale sans effort,
-douce et passive par nature. Mais ce que j’avais de meilleur, mes
-enthousiasmes, mes désirs confus--toute mon âme passionnée, enfantine,
-un peu folle--il ne les connaissait pas. A vrai dire, il n’en aurait su
-que faire. Il s’était cru heureux: ce que je lui donnais lui
-suffisait--et moi j’étouffais de ne pouvoir donner davantage. Alors un
-autre était venu...
-
-Et cet autre aurait pu venir le premier--et tout, tout aurait changé...
-J’avais beau lutter contre une telle pensée, je la sentais s’infiltrer
-en moi comme un poison. Mon imagination s’épuisait à revivre un passé
-fictif, à me reconstruire une existence illusoire,--et je ne sortais de
-ces songeries malsaines que pour retomber dans le présent sans joie:
-François était malheureux, Philippe souffrait par ma faute--que faire?
-
-Avec Philippe, peut-être, un peu d’adresse aurait suffi. Sa jalousie
-restait vague, honteuse d’elle-même; sa confiance en moi demeurait
-absolue. Si j’avais voulu, la moindre attention, l’ombre d’un sourire...
-Mais je ne pouvais pas: ma conscience répugnait à ces roueries
-féminines--innocentes, dit-on. Plus je me sentais coupable de ne pas
-aimer mon mari comme il méritait d’être aimé, et plus je me repliais,
-glacée par une sorte de loyauté farouche--incapable même de laisser voir
-l’affection réelle que je lui gardais. Et l’atmosphère de tristesse et
-de gêne allait s’épaississant autour de nous.
-
-Maintenant, je n’osais plus faire que de courtes apparitions rue
-Barbet-de-Jouy, et seulement les jours où je savais François retenu au
-Collège de France--je m’étais aperçue que Philippe connaissait aussi ces
-jours-là, et l’heure exacte des cours. Tante Lydie me recevait, de plus
-en plus frêle, de plus en plus perdue parmi les coussins de la grande
-bergère. Malgré sa vaillance, la force physique lui manquait, parfois,
-pour cacher sa détresse morale; dans ses yeux devenus immenses, je
-lisais clairement, quand elle les fixait sur moi, tout ce qu’elle
-m’avait tu pendant des années: pitié, tendresse, rancune
-involontaire--et par-dessus tout, regret déchirant de ce qui aurait pu
-être... Nous ne parlions jamais de son fils.
-
-Souvent, je me réfugiais chez Thérèse pour trouver un peu d’oubli.
-L’exubérance des enfants m’égayait malgré moi; le parfum de joie, de
-travail et d’amour qu’on respirait dans cette maison, pénétrait mon
-esprit malade comme un air salubre. Mais un jour que je soulevais le
-rideau de la fenêtre pour montrer à Hélène un petit moineau perché sur
-l’appui du balcon, je vis, de l’autre côté de la rue des Écoles,
-François qui causait, la serviette sous le bras, avec un vieux monsieur
-décoré. Il écoutait, sa haute taille un peu penchée, la tête inclinée à
-droite, dans une attitude que je connaissais bien. L’idée que j’étais
-là, si près de lui, et qu’il ne le savait pas, me traversa le cœur comme
-une flèche aiguë...
-
-«Pourquoi tu regardes toujours, puisque le «zoiseau» est parti?»
-demandait Hélène. De sa grosse menotte impérieuse, elle me força à
-détourner le visage, puis elle contempla son doigt d’un air dégoûté en
-disant: «Pourquoi ça mouille, ton «zyeux»?...»
-
-Thérèse était derrière moi; je connaissais sa vue perçante, je la savais
-observatrice--d’ailleurs, la silhouette de François devait lui être
-familière, car elle avait eu, plus d’une fois, l’occasion de le
-rencontrer au sortir du Collège de France. Son silence même me prouva
-qu’elle l’avait aperçu; je me rappelai ses réticences, ses reproches
-muets,--une grande confusion douloureuse m’envahit. Sans oser lever la
-tête, je déposai par terre Hélène qui se cramponnait à mon cou, et je
-m’éloignai de la fenêtre. Alors je sentis la main maigre de Thérèse se
-poser sur mon bras.
-
-«Installez-vous donc près de la petite table; Jacques va vous montrer
-son album: depuis que vous l’avez fait dessiner l’autre jour, il ne rêve
-plus que de travailler avec vous. Il vous aime trop, vous savez: j’en
-deviens jalouse...»
-
-Chère Thérèse! Elle m’avait devinée: du fond de son âme sévère et
-droite, elle me blâmait; mais je sentais qu’elle me plaignait aussi,--je
-savais qu’elle ne douterait jamais de moi. Et dans sa candeur, pour me
-consoler, pour me soutenir, elle m’offrait un des biens les plus
-précieux qu’elle connût--l’amour innocent de son petit Jacques.
-
-Le soir, rentrée chez nous, je mesurais l’étendue des ravages faits en
-moi et autour de moi. La présence de Philippe ravivait mes remords et me
-causait en même temps une sorte d’irritation latente. Le timbre de sa
-voix sonore éveillait dans mon souvenir l’écho d’une autre voix plus
-douce et plus sourde; je ne pouvais regarder sa main carrée, aux
-phalanges courtes, sans revoir aussitôt les longs doigts qui savaient si
-bien tourner au vol la page d’une partition, ou marquer du bout de
-l’ongle les fautes omises dans la marge d’une épreuve imprimée... Et ce
-travail de comparaison involontaire s’appliquait à chaque mot, à chaque
-geste--obsession dont j’avais honte, mais qu’il m’était impossible de
-vaincre. Philippe en subissait, peut-être, l’influence déprimante, car
-son humeur changeait, devenait inégale. D’ailleurs, il avait mille
-ennuis auxquels, malheureusement, des circonstances fâcheuses
-m’empêchaient de compatir.
-
-L’usine, là-bas, s’agitait: c’était le système de la «poigne» qui
-commençait à porter ses fruits. Les ouvriers, jusqu’alors assez
-paisibles, sauf quelques exceptions turbulentes, donnaient maintenant,
-en toute occasion, les preuves d’un «esprit détestable». Chaque semaine,
-Philippe revenait de Lille plus mécontent et plus grognon.
-
-«C’est inconcevable! répétait-il; encore des plaintes, des
-réclamations... J’ai beau leur dire que ça ne me regarde pas, que je
-n’ai pas à contrôler les actes de mon associé... ils s’entêtent à venir
-me trouver. Pendant les vingt-quatre heures que je passe à la filature,
-mon bureau ne désemplit pas... Et pas toujours polis, avec cela... Ah!
-nous vivons dans un drôle de temps!...»
-
-J’aurais voulu faire chorus, lui donner au moins la satisfaction de me
-sentir en communion d’idées avec lui, sur ce sujet qui lui tenait tant
-au cœur. Mais, là encore, nous étions séparés par un monde. Si ignorante
-que je fusse des questions ouvrières, mon instinct me disait que Mauroy
-devait commettre bien des injustices, ignorer volontairement bien des
-misères. Et puis, la façon simpliste dont Philippe concevait son propre
-rôle me déplaisait--je n’aimais pas cette habitude de se dérober, de
-fuir les responsabilités: si ces pauvres gens s’adressaient à lui, c’est
-qu’ils le jugeaient, avec raison, meilleur que l’autre... Une ou deux
-fois, j’essayai de parler en ce sens: mais Philippe protesta vivement:
-la vieille querelle de l’été précédent allait recommencer.
-
-«Alors, dis-je, excédée, pourquoi me demandes-tu mon avis?...»
-
-Des silences moroses suivaient, pendant lesquels je me replongeais dans
-mes rêveries. Combien la bonté de François était plus intelligente, plus
-largement humaine! Je l’avais entendu conter des épisodes de ses
-voyages, de ses fouilles--des conflits avec les _boys_ ou les
-terrassiers tonkinois: comme il savait comprendre et manier ces âmes
-primitives! A la place de Philippe, sûrement, il aurait agi, au lieu de
-se buter à des scrupules mesquins... Et moi, j’aurais cru en lui, de
-toute la puissance de cette foi sans laquelle l’amour des femmes
-s’éteint et se meurt...
-
-Au commencement de mars, la situation parut s’aggraver à Lille.
-Philippe, appelé par dépêche, partit précipitamment et ne rentra que le
-surlendemain, à onze heures du soir, très excité.
-
-«Cette fois, s’écria-t-il, c’est complet! Ces animaux-là ne respectent
-plus rien... Sous prétexte de députation, ils se sont introduits à
-quatre ou cinq chez Mauroy, et comme il leur tenait tête, le chef, celui
-qui parlait au nom de ses camarades, l’a traité de «mufle», de «rosse»,
-et de «sale bourgeois»...
-
-Dans une vision rapide, Mauroy m’apparut assis à son bureau, insolent et
-gourmé, recevant à travers sa jolie figure, comme un soufflet, l’injure
-grossière--méritée, peut-être... J’ébauchai un sourire aussitôt
-réprimé--pas assez vite cependant pour que Philippe n’eût le temps de le
-saisir au passage.
-
-«Tu ris? tu trouves ça drôle?... Tu aimerais à entendre qualifier ton
-mari de «rosse» et de «mufle»?...
-
-«Oh! fis-je tranquillement, tu sais bien qu’on ne te dira jamais ces
-vilaines choses-là... Mais j’avoue que Mauroy...»
-
-Ma réticence parut l’irriter.
-
-«Ah! oui, Mauroy, ta bête noire... tu es enchantée de ce qui lui arrive,
-hein? Et tu penses qu’on n’aurait pas dû renvoyer l’ouvrier?...»
-
-Je haussai les épaules, agacée à mon tour.
-
-«Mais si!... Je comprends bien qu’un patron... ou qui que ce soit, ne
-supporte pas qu’on vienne l’insulter en face... Seulement, je ne peux
-pas m’empêcher de penser que la fameuse poigne de ton associé ne lui
-sert pas à grand’chose pour conduire les hommes... et qu’un peu plus
-d’humanité, ou simplement de justice, aurait peut-être empêché cet
-incident... regrettable...
-
---L’humanité! la justice!... En voilà des grands mots! grogna
-Philippe... Je voudrais les voir, tes philanthropes, aux prises avec
-deux ou trois cents gaillards mal embouchés, toujours furieux!... Et
-puis, si tu crois que c’est agréable pour moi de revenir éreinté,
-embêté... et de trouver une femme qui me rit au nez, qui a l’air de se
-soucier de mes affaires comme de...»
-
-Il se montait peu à peu, énervé par ma désapprobation évidente, et aussi
-par d’autres griefs qu’il avait dû ruminer en chemin.
-
-«Je sais bien, va! poursuivit-il en ouvrant sa pelisse, en enlevant
-machinalement son foulard, je sais bien d’où vient ton antipathie pour
-Mauroy... surtout depuis le jour où il a déjeuné ici... Et toutes ces
-belles idées dont ta tête est farcie, je sais bien de qui tu les
-tiens... Pas de moi, c’est sûr!... Je te l’ai déjà dit: je ne suis pas
-un penseur... ni un savant, ni un artiste... je suis un brave garçon qui
-fabrique du fil... Tu n’en demandais pas davantage, pourtant, quand tu
-m’as épousé...»
-
-Je le voyais devant moi, trapu, solide, sa bonne figure durcie par une
-expression têtue et chagrine. Tout ce que je refoulais depuis des
-semaines me monta aux lèvres, irrésistiblement...
-
-«Quand je t’ai épousé, ripostai-je, j’étais une enfant...»
-
-Ces paroles à peine échappées, j’aurais voulu les reprendre, tant je les
-sentis cruelles. Philippe se rapprocha, les traits contractés.
-
-«Ah! vraiment, une enfant?... Et tu ne savais pas ce que tu faisais?...
-Et maintenant, tu le regrettes?... C’est bien cela que tu veux dire,
-n’est-ce pas?... Répète-le donc, après huit ans de mariage... huit ans
-pendant lesquels tu n’as rien eu à me reprocher... rien, tu
-m’entends!... Et toi... Tiens, je ne sais pas ce que je te dirais, si
-je...»
-
-Sa voix s’étranglait. Avec un geste de colère, il se détourna et sortit
-du salon; des portes battirent, une clef tourna violemment--il
-s’enfermait dans son bureau. Je regardai autour de moi: la pelisse et le
-foulard, jetés à la volée, s’étalaient en désordre sur un fauteuil; la
-pendule marquait minuit un quart... Alors, cachant mon visage dans mes
-mains, je me mis à pleurer, de pitié, de douleur et de repentir.
-
-Une sorte de détente suivit cette scène. Nous n’étions faits, ni l’un ni
-l’autre, pour vivre sur le pied de guerre, et les yeux rouges, l’air
-malheureux de Philippe me causaient une peine profonde, une honte
-insurmontable. Pourquoi le rendre victime de ma souffrance égoïste?
-Pourquoi gâcher ainsi le peu de joies que je pouvais encore lui donner,
-les longs jours qui nous restaient à passer côte à côte? Ma conscience
-eut un grand sursaut de courage: je m’efforçai d’oublier ma propre
-misère; je le laissai croire à un accès d’humeur passager, maladif--je
-l’amenai à se dire qu’il aurait mieux compris, s’il m’avait laissé
-achever ma pensée... Hélas! elle tenait tout entière, ma pensée, dans
-ces quelques mots imprudents jaillis du fond de mon être. Mais il était
-si confiant, le pauvre Philippe! Il mettait tant d’ardeur à s’aveugler
-lui-même, à se raccrocher aux moindres bribes d’espoir!... Maintenant
-j’avais de nouveau peur de le tromper; je ne voulais pas qu’il me rendît
-tout son cœur, puisque le mien ne m’appartenait plus... Et dans cette
-lutte perpétuelle contre son chagrin, à lui, contre ma conscience, à
-moi, les heures passaient, lourdes et incertaines...
-
-Un matin, de bonne heure, nous étions attablés, Philippe et moi, devant
-un chocolat mélancolique, lorsque Théodore, entr’ouvrant la porte de la
-salle à manger, annonça d’une voix moins assurée qu’à l’ordinaire:
-«Mademoiselle Perrine...» Derrière lui apparaissait la figure de la
-vieille bonne, bouleversée, lamentable.
-
-«Ah! Monsieur Philippe!... Ah! Madame...»
-
-Elle sanglotait. D’un même mouvement, nous nous étions levés tous les
-deux.
-
-«Mon Dieu! Perrine, qu’est-ce qu’il y a?...»
-
-Et déjà nous avions deviné sa réponse: tante Lydie était morte, la
-veille au soir, presque subitement.
-
-«Hier soir!... s’écria Philippe. Et vous avez attendu jusqu’à ce
-matin?... Ma pauvre tante! moi qui aurais tant voulu...»
-
-Perrine s’essuyait les yeux.
-
-«Ce n’est pas ma faute, Monsieur... Tous ces jours-ci, elle allait
-mieux... Hier elle avait bien dîné, elle était gaie... et puis, vers les
-dix heures, il paraît qu’elle a commencé à délirer, à divaguer...
-Monsieur François m’a envoyée chercher le médecin. Alors, moi, j’ai
-demandé s’il fallait aussi passer vous prévenir... Mais il a dit comme
-ça: «Non, j’aime mieux être seul...»
-
-François! Être près de lui, pleurer ensemble--Philippe y
-consentirait-il? Je le regardai--très ému, très pâle, il écoutait le
-récit entrecoupé des derniers moments de sa tante.
-
-«Ma bonne Perrine... c’est bien triste, nous sommes bien malheureux.
-Dites à Monsieur François... ou plutôt attendez-moi... attendez-nous,
-reprit-il avec effort; nous allons vous reconduire en voiture...»
-
-Ainsi il m’emmenait--il pensait qu’il _devait_ m’emmener... Sans oser le
-remercier, je courus m’habiller, mettre un chapeau--mes mains
-tremblaient tellement que je ne pouvais parvenir à boutonner mes gants.
-Puis ce fut la course rapide dans un fiacre hélé au passage, à travers
-les rues où la vie s’éveillait, sous un clair soleil de mars. D’un œil
-vague, je regardais défiler les boutiques aux volets à peine ouverts,
-les charrettes pleines de légumes, de violettes et de giroflées.
-Perrine, assise en face de nous, se mouchait bruyamment sans rien dire.
-Philippe aussi restait silencieux: je devinais que sa peine s’était
-doublée d’une gêne sans nom--comme la mienne se compliquait d’une joie
-douloureuse, inavouable... Étions-nous donc condamnés à ne plus pouvoir
-éprouver un sentiment simple?
-
-Pourtant, lorsque Perrine, après nous avoir introduits presque
-furtivement, nous eut laissés seuls en chuchotant: «Je vais prévenir
-Monsieur...», le chagrin nous prit à la gorge--un chagrin vrai, pur de
-toute pensée égoïste. Quel silence écrasant, absolu, dans ce salon que
-la seule présence de tante Lydie suffisait jadis à remplir! Tout avait
-un air étrange: la lumière matinale à travers le blanc des rideaux, la
-pendule, arrêtée par hasard et qui semblait morte, elle aussi--la
-bergère, vide à tout jamais, et les lunettes sur la table en bois de
-rose... Mon cœur se serra. François venait d’entrer sans bruit. Il alla
-droit à son cousin; d’un élan brusque il le prit aux épaules, il se
-pencha pour l’embrasser. Alors je vis Philippe se raidir, comme malgré
-lui.
-
-«Mon pauvre ami...» balbutia-t-il seulement.
-
-François avait senti le recul instinctif, la froideur soudaine. Il
-tourna vers moi son visage douloureux; je lus dans ses yeux une détresse
-infinie. Que pouvais-je faire? Je le regardai, de toute mon âme--je lui
-tendis les deux mains. Il les saisit en murmurant: «Merci...»--puis il
-les laissa retomber avec une sorte de crainte. Quelque chose de plus
-fort que l’amour avait passé sur lui. Sa pâleur, ses traits décomposés
-firent taire pour un moment la rancune de Philippe qui se rapprocha,
-presque affectueux. Nos voix s’élevaient à peine, comme si nous avions
-craint de réveiller celle qui dormait...
-
-«Veux-tu... pouvons-nous la voir?» demanda tout bas mon mari.
-
-La voir?... En venant, je n’avais pensé qu’à François. Jamais encore je
-ne m’étais trouvée face à face avec la mort. Et cette forme immobile que
-je devinais là, tout près, ce n’était pas la chère vieille femme que
-j’avais aimée, pétrie de passion, de charme et de vie--c’était une chose
-inconnue, terrible, dont l’idée seule me glaçait d’horreur. Je restais
-immobile; Philippe me montra la porte subitement ouverte--béante,
-énorme, sur le noir de la chambre:
-
-«Viens-tu?»
-
-Les dents serrées, la sueur au front, je le suivais, quand François
-m’arrêta, d’un geste à peine ébauché, plein de compassion, de tendresse
-involontaire.
-
-«N’entrez pas, fit-il doucement; vous allez vous trouver mal...»
-
-Philippe s’était retourné.
-
-«Tu as peur?... Il faut surmonter cela, ma chérie: il faut essayer
-d’être brave...»
-
-François me regardait sans rien dire--d’un long regard indulgent et
-navré. A la fin il se détourna, il prit le bras de Philippe.
-
-«Laisse-la, je t’en prie... allons près de ma pauvre maman...»
-
-Quand ils reparurent, Philippe seul essuyait de grosses larmes.
-
-«Oh! dis-je, avec honte, avec douleur--je suis lâche, François, je n’ose
-pas... Et pourtant, vous savez que je l’aimais bien...»
-
-Il secoua la tête: son calme semblait étrange.
-
-«Oui, je le sais... Elle aussi vous aimait... Ce n’est pas votre faute:
-on souffre comme on peut... Moi, vous voyez, je ne pleure pas... J’ai
-beau me dire: «Hier soir, encore, elle était assise là... et maintenant
-je ne la verrai plus... je serai seul, toujours seul...»
-
-Un sanglot secoua son grand corps; mais ses yeux restèrent secs. Il
-s’approcha de la petite table, contempla la bergère, posa une main
-caressante sur l’étui à lunettes. J’avais le cœur déchiré; Philippe se
-mordait les lèvres, partagé entre sa propre émotion, la pitié que lui
-inspirait son cousin, et le désir de m’emmener au plus vite. Sa bonté
-naturelle l’emporta.
-
-«Si tu as besoin de moi, commença-t-il, pour ces tristes démarches...»
-
-Autrefois il se serait installé près de lui, il ne l’aurait quitté ni
-jour ni nuit, plutôt que de le laisser en proie à ce désespoir morne.
-François comprit, sans doute, quel abîme séparait le passé du présent...
-
-«Non, merci; je préfère tout régler moi-même... D’ailleurs j’ai trouvé
-un papier... Elle désire reposer à Amiens, près de mon père... conduite
-seulement par moi--et par toi... Elle ne vous connaissait pas encore»,
-ajouta-t-il sans faire un mouvement vers moi.
-
-Philippe hésita un moment. Puis d’une voix troublée:
-
-«Nous irons... tous les trois... Mon beau-père aussi, peut-être...»
-
-Pauvre papa! Il ignorait encore la mort de sa vieille amie. Ne
-devions-nous pas monter près de lui, l’avertir nous-mêmes? Philippe
-saisit ce prétexte pour partir tout de suite.
-
-«Je reviendrai, ce soir... demain...
-
---Quand tu voudras...» murmura François.
-
-Nous étions dans l’escalier--lui, sur le seuil, nous regardait
-descendre... Puis la serrure se referma doucement. En bas, le ciel était
-pur, l’air vif--nous nous hâtions pour trouver papa encore au logis.
-
-«C’était plus qu’une tante, dit gravement Philippe; presque une mère...
-depuis bientôt vingt ans que j’ai perdu la mienne... Et pour toi aussi,
-elle a été très bonne... Je croyais... j’avais pensé que tu voudrais la
-voir encore une fois. Si j’avais su...»
-
-Il n’acheva pas. Je l’écoutais à peine. Au fond de mon cœur endolori,
-j’entendais le bruit de cette porte qui venait de se fermer entre moi et
-François--cette porte derrière laquelle il restait seul--toujours
-seul...
-
-
-
-
-XVI
-
-
-Les trois jours suivants passèrent comme un mauvais rêve. Philippe était
-parti pour Amiens avec François; il voulait m’éviter les formalités de
-ce voyage lugubre et je ne devais le rejoindre que le lendemain, en
-compagnie de papa. Mais une grippe violente, une sorte de bronchite,
-avait retenu papa au dernier moment--et moi, désolée de le quitter,
-incapable pourtant de résister au désir qui m’attirait comme un aimant
-vers la douleur de François, j’étais arrivée le matin, seule et
-inquiète, dans cette ville indifférente, pour trouver Philippe aux
-prises avec d’autres complications: une lettre de Mauroy, renvoyée de
-Paris à Amiens, des menaces de grève, deux dépêches échangées--le pauvre
-garçon en perdait la tête.
-
-«Je voudrais bien pouvoir te reconduire à Paris avant de repartir pour
-Lille... Et ton père qui n’est pas là... Que de soucis, mon Dieu!»
-
-Au milieu de tout cela, la grande figure noire et triste de François,
-son regard qui fuyait le mien et dont je devinais l’angoisse muette sans
-pouvoir y répondre--puis le déjeuner hâtif à l’hôtel, la cérémonie, la
-cruauté de ce cimetière inconnu où _elle_ avait voulu venir retrouver le
-compagnon de sa jeunesse, mais où nous ne sentions nous, que l’horreur
-de l’abandonner... Oui, ce furent de ces moments dont le souvenir laisse
-une trace douloureuse.
-
-Maintenant tout était fini, et nous attendions le départ du train qui
-devait nous remmener. Fuyant la promiscuité des salles communes, nous
-venions de nous réfugier dans un compartiment retenu la veille, sûrs
-d’être seuls au moins pendant les deux heures que durerait le voyage. Je
-regardais François assis en face de moi, la tête appuyée au drap gris
-des coussins, les yeux clos--dans un état d’accablement et d’énervement
-indicible. Philippe semblait agité; il consultait sa montre, il
-regardait l’horloge de la gare.
-
-«Encore dix minutes... me dit-il à demi-voix. Décidément, je crois que
-je ne recevrai rien de Mauroy aujourd’hui... J’aime beaucoup mieux
-revenir à Paris avec toi... Demain, à la première heure, je filerai sur
-Lille... mais vraiment, il faut... il faut d’abord que je me repose un
-peu... Et puis, je veux savoir comment va ton père...»
-
-Il n’avouait pas sa pensée secrète, mais je l’avais devinée, et dans
-toute la sincérité de mon âme, je trouvais meilleur aussi qu’il fût là,
-près de moi--entre nous... Ses yeux ne quittaient pas le cadran
-pneumatique dont l’aiguille avançait par petites saccades... Moins
-neuf... moins huit--soudain un pas pressé résonna sur l’asphalte du
-quai; une tête haletante, ébouriffée, surgit à la portière.
-
-«Monsieur Noizelles?... On m’envoie de l’hôtel, Monsieur... c’est une
-dépêche qui vient d’arriver pour vous...»
-
-Philippe saisit le papier bleu, le déchira brusquement, et me le tendit
-après l’avoir parcouru.
-
-«Présence indispensable; ouvriers réclament entrevue avec vous ce
-soir-même: tâchez être à Lille avant sept heures, ou je ne réponds de
-rien.--Mauroy.»
-
-Sept heures--il était quatre heures... Philippe hésita quelques
-secondes--pas plus--puis, en toute hâte, il descendit, avisa un employé
-qui passait, revint vers moi.
-
---J’ai un train pour Lille dans un quart d’heure... celui-ci va
-partir... Tu pourrais peut-être...»
-
-Il hésita, comme honteux de ce qu’il allait dire.
-
-«Tu pourrais... venir avec moi...»
-
-Mon cœur se serra.
-
-«Oh! Philippe, c’est impossible! Et papa?... J’étais presque inquiète,
-tu sais, ce matin, quand je l’ai laissé...»
-
-Instinctivement, nous parlions bas; pourtant François nous entendit. Il
-sortit de sa torpeur.
-
-«Qu’est-ce qu’il y a? demanda-t-il avec une sorte d’impatience. Tu
-restes?... tu ne viens pas à Paris?...»
-
-Philippe, debout sur le marchepied, expliquait rapidement la situation.
-François se leva; qu’il semblait las, et maigre, et grand, dans cet
-étroit wagon!
-
-«Alors, tu es obligé... Geneviève préfère peut-être voyager seule... Je
-vais chercher un autre compartiment...»
-
-D’une main fébrile il avait pris son chapeau, il se préparait à
-descendre. Philippe devint très rouge.
-
-«Mais, fit-il, c’est aujourd’hui samedi... tout est bondé... ce serait
-bien pénible pour toi... et puis...»
-
-Un cri bref lui coupa la parole.
-
-«En voiture, messieurs, en voiture...»
-
-On fermait les portières. Philippe eut juste le temps de sauter en
-arrière sur le quai; dans ses yeux honnêtes, je lisais l’inquiétude, la
-tristesse, la gêne, et aussi une confiance invincible... Le train
-s’ébranla.
-
-«Je t’écrirai, dit-il; je compte rester au moins deux jours... Et
-toi...»
-
-Mais déjà nous filions à toute vapeur. Je me penchai pour voir encore
-cette silhouette immobile qui s’éloignait, rapetissait, disparaissait au
-détour de la voie, puis je me rassis, blottie dans mon coin, contemplant
-obstinément la fuite des arbres, la ronde des champs et des prés--et les
-nuages blancs qui couraient à travers le ciel bleu, très vite, très
-vite...
-
-Un long moment s’écoula. François semblait retombé dans son immobilité,
-là-bas, sur la banquette qui me faisait face. Le soleil baissait,
-frappant les vitres de rayons presque aveuglants. J’avais
-chaud--j’écartai un peu le voile de crêpe, épais et rude, dont les plis
-me frôlaient la joue. C’est à peine si j’osais remuer la tête; ce
-silence prolongé m’oppressait. Il me semblait que j’aurais dû parler,
-mais j’avais peur de mon émotion: mon cœur battait trop fort... Et
-toujours des arbres, des prés, des champs passaient, jusqu’à m’éblouir,
-jusqu’à m’écœurer...
-
-«Comme vos cheveux sont blonds, dans tout ce noir...»
-
-Cette voix blanche, sans timbre, cette voix lointaine, était-ce bien
-celle de François? Je tressaillis, tournée vers lui, cette fois. Il
-s’était redressé, l’air un peu halluciné.
-
-«Qu’est-ce que j’ai dit?... Je rêvais, je crois... Pourtant, non, je ne
-dormais pas... Voilà trois nuits que je n’ai dormi...»
-
-Il pressait de ses doigts ses paupières meurtries.
-
-«Vous devez être bien fatigué...» dis-je, timidement, gauchement--sans
-pouvoir traduire l’immense compassion qui m’étreignait.
-
-«Fatigué... je ne sais pas... mon cerveau bat la campagne... Tout à
-l’heure, je pensais... c’est si étrange de vous voir ainsi, seule avec
-moi... en deuil comme moi...»
-
-Son regard se posa longuement sur mes vêtements noirs, sur ce voile que
-j’avais mis pour lui--et qui semblait d’une fille bien plus que d’une
-nièce.
-
-«Je suis content... oui, je suis content que vous portiez _son_ deuil...
-Vous n’avez jamais su combien elle vous aimait... moi, je le savais,
-quoiqu’elle ne me l’ait pas dit... Et le soir de sa mort... c’était
-mercredi... il me semble qu’il y a si longtemps!...»
-
-Les paroles lui venaient, rapides, involontaires--sans suite apparente.
-
-«Mercredi... quand elle a commencé à divaguer... si vous saviez!...
-C’est pour cela que je n’ai pas envoyé chercher Philippe... Tout à coup,
-elle me dit: «La lettre... où est la lettre?... Tu ne l’as pas lue?...
-Elle est brûlée?...» J’ai deviné tout de suite qu’elle parlait de cette
-lettre revenue d’Angkor... qu’elle a jetée au feu devant vous... J’y
-avais pensé si souvent depuis--depuis que j’avais compris bien des
-choses!... En la voyant si anxieuse, si égarée, j’ai dit: «Oui, elle est
-brûlée, je ne l’ai pas lue...» Alors... oh! qu’elle me faisait mal!...
-alors elle a répété deux fois: «Tu ne dois pas... tu ne dois pas
-l’aimer... il est trop tard... elle est la femme de Philippe... dis-moi
-que tu ne l’aimes pas...» Et je l’ai dit, Geneviève... Je savais qu’elle
-allait mourir... Je la tenais tout contre moi... j’ai dit tout bas:
-«Non, je ne l’aime pas...» Même dans un pareil moment, il m’a semblé que
-je m’arrachais le cœur... Elle ne m’a pas cru: un peu de raison lui
-revenait... tout en haletant, en étouffant, elle a murmuré:
-«Pardonne-moi... pardonne-moi de n’avoir pas su te la garder...» C’était
-toute notre vie... tout ce que nous avions souffert, ces dernières
-années, elle et moi, l’un près de l’autre... sans nous le dire...»
-
-Il eut encore ce geste nerveux de la main sur le front.
-
-«Ah! j’ai parlé, n’est-ce pas?... oui, j’ai parlé... Ce n’est pas ma
-faute... je voulais m’en aller, vous laisser seule, quand le train est
-parti... Rester deux heures ainsi, avec vous... c’était impossible... On
-ne peut pas se taire toujours, Geneviève... Et puis, vous le savez
-bien... puisque je vous ai vue pleurer... pleurer sur moi--il y avait de
-quoi me rendre fou...»
-
-J’étais comme folle moi-même--je ne songeais plus à me détourner, à me
-cacher--j’écoutais, j’écoutais... Et il continuait, de cette voix de
-rêve, avec ces yeux vagues qui semblaient ne pas me voir...
-
-«Vous le savez bien, que je ne pense qu’à vous, que je ne vis qu’en
-vous... depuis si longtemps... J’ai cherché quelquefois à me rappeler...
-Ce n’est pas tout de suite--non... La première fois, je me souviens que
-j’ai dit à ma mère: «Quelle femme délicieuse il a trouvée, ce gosse de
-Philippe!...» J’avais vu seulement que vous étiez jolie... et jeune,
-jeune!... je ne pensais pas à vous aimer autrement qu’une gentille
-petite sœur... Pourtant, cette année-là, déjà... quand je suis parti,
-j’ai eu de la peine à vous quitter... et quand je suis revenu... j’ai
-pensé que je ferais mieux de repartir encore... J’aurais pu rester, vous
-savez, à ce moment-là--ma thèse était plus avancée que je ne l’avouais.
-Mais je croyais qu’il suffirait de mettre la mer entre vous et moi... je
-me disais: «Cela passera...» Et je m’en allais toujours... Seulement, à
-mon dernier voyage, quand vous avez été malade... Oui, je me rappelle:
-la lettre de Philippe m’est arrivée à Tokio, chez le consul... J’étais
-avec lui: j’ai ouvert l’enveloppe tout en causant... je vois encore les
-premiers mots: «Geneviève a failli mourir ces jours-ci; elle n’est pas
-encore hors de danger: nous sommes bien inquiets...» Tout a tourné
-autour de moi... j’ai entendu une voix effarée qui disait: «Qu’est-ce
-que vous avez?... Mais qu’est-ce que vous avez?...» J’avais--que je me
-trouvais mal, tout simplement... sans songer seulement que la lettre
-datait déjà d’un mois...»
-
-Il s’arrêta... Entendre ces choses, dites par lui, c’était plus que je
-ne pouvais supporter. Un soupir entr’ouvrit mes lèvres.
-
-«François... oh! François... je vous en prie...»
-
-Mais lui, presque violemment:
-
-«Non, laissez-moi dire... songez que j’étouffe depuis des années... je
-ne peux plus... il faut que vous sachiez tout--tout ce que j’ai pensé
-quand j’ai compris comme cela, d’un seul coup, ce que vous étiez devenue
-pour moi... Ma première sensation a été une sorte de bonheur,
-figurez-vous... de bonheur douloureux... Je vous croyais très heureuse,
-et je me résignais à souffrir pour vous... par vous, sans que vous le
-sachiez... C’était très doux, presque héroïque... Mais à peine vous
-avais-je revue--j’ai été un bien pauvre héros, ce jour-là, à
-Marlotte--j’ai cru deviner que la vie vous avait déçue... Alors,
-voyez-vous, j’ai été perdu... Je ne pouvais plus partir à cause de ma
-mère. J’ai encore lutté tout un hiver: je m’imaginais que je pourrais
-vous faire un peu de bien... et puis j’ai eu peur de vous en faire
-trop... je ne savais plus... Quand nous avons eu fini ce petit livre,
-j’étais à bout de forces... Ces trois lignes de dédicace que vous avez
-écrites... les seules de votre main, peut-être, que j’aurai jamais...
-savez-vous que je les porte toujours sur moi?... C’est fou, dites?...
-mais ce n’est pas compromettant--un monsieur qui se promène partout avec
-le premier feuillet de l’_Art Bouddhique_ sur son cœur...»
-
-Il souriait--d’un sourire qui me déchira. De nouveau, je me rejetai
-contre les coussins poussiéreux, je ramenai mon voile entre lui et
-moi--écrasée, anéantie par une angoisse impossible à définir. Le train
-ne s’arrêtait pas--ne devait pas s’arrêter. Dans une gare que nous
-traversions en coup de tonnerre, je vis l’heure--cinq heures seulement:
-la moitié du trajet...
-
-François s’était tu un moment, calmé, semblait-il, par tous ces
-souvenirs qu’il venait d’évoquer. Mais bientôt je l’entendis qui
-reprenait, d’un ton plus bas, plus frémissant:
-
-«Cette année... oh! cette dernière année, j’ai souffert... Je voyais ma
-pauvre maman dépérir et se ronger de chagrin--de mon chagrin que je ne
-pouvais plus lui cacher... J’étais bien décidé à ne plus vous voir... et
-je comprenais avec désespoir que la vie sans vous me devenait odieuse...
-Et puis, il y a eu ce 1er janvier... Vous ne pouvez pas vous imaginer ce
-que cette soirée a été pour moi... pendant ce dîner où j’ai tant ri...
-et après, vos soupçons... et ce baiser... que vous... que j’avais vu...
-Ah! il était loin, mon héroïsme, quand je me suis sauvé chez mon ami
-Vernon... Et cette visite que je vous ai faite... Et ce que j’ai cru
-comprendre... J’étais fou, n’est-ce pas?... Geneviève, dites-moi que
-j’étais fou... ou bien alors... écoutez-moi... Si vous vouliez, nous
-pourrions peut-être encore être heureux... C’est une pensée qui ne me
-quitte plus... une pensée qui tue le sommeil, qui tue les larmes... Si
-vous vouliez... si vous vouliez...»
-
-Une terreur folle me vint--de sa voix devenue rauque et saccadée, de ce
-qu’il disait, de ce que j’allais entendre...
-
-«François... oh! François...» murmurai-je encore, avec un tel regard
-d’agonie, une telle ardeur de supplication qu’il s’interrompit soudain:
-un moment, je vis ses yeux d’autrefois--ses yeux amis--rayonner à
-travers ce masque d’homme, tragique et tourmenté, que je ne
-reconnaissais plus.
-
-«Comme vous tremblez! dit-il doucement. Vous avez peur?... peur de
-moi!... Vous croyez que je veux vous proposer de mentir... de
-tromper?... Mais vous ne comprenez donc pas?... Vous ne sentez donc pas
-toute la tendresse... toute l’adoration qu’il y a en moi... pour vous...
-vous qui me semblez à peine une femme... une enfant... mon enfant à
-moi... très pure et très chère...»
-
-C’était lui qui tremblait, maintenant. Et moi, misérable créature, je
-luttais contre la joie divine que me causaient ses paroles--cette joie
-qu’on n’éprouve qu’une fois et que je n’avais jamais, jamais connue près
-d’un autre...
-
-«Non, reprit-il passionnément; plutôt que de vous demander rien de
-bas... de honteux... j’aimerais mieux ne plus vous revoir... Mais vous
-pourriez... j’ose à peine penser à cela... vous pourriez aller trouver
-Philippe, loyalement... et lui dire que... la vie avec lui... que vous
-voulez le quitter... que le divorce...»
-
-Il s’arrêta, incapable de continuer.
-
-«Oh! m’écriai-je avec effroi, taisez-vous... je ne pourrais pas...
-laissez-moi...»
-
-Je me cachai le visage pour échapper à ce regard, à cette voix... Mais
-il parlait toujours, fiévreux, affolé.
-
-«Je sais que c’est mal... que c’est indigne... Philippe m’a aimé comme
-un frère... Mais il ne m’aime plus, je l’ai bien senti, allez, tous ces
-jours-ci... j’ai bien compris qu’il avait deviné... qu’il n’était pas
-heureux, lui non plus... Est-il heureux, dites?... Et vous, êtes-vous
-heureuse?... Vous ne répondez pas... vous ne savez pas mentir... Alors,
-à quoi bon perdre trois vies? Pourquoi ne voulez-vous pas qu’il
-comprenne... qu’il consente?... Écoutez: vous iriez chez votre père...
-moi, je partirais, pour un an... et puis je reviendrais... pour vous
-emmener... On m’offre toujours cette école de Saïgon; mais pour vous, je
-ne voudrais pas... c’est trop loin, trop malsain... J’aimerais mieux
-l’Italie... je parle couramment l’italien... j’ai un ami, professeur à
-Rome, qui désire revenir en France--il me céderait sa chaire... C’est un
-peu dur de s’expatrier... mais avec vous... avec vous...»
-
-Son exaltation m’épouvantait... Et cette vie qu’il m’offrait--à laquelle
-il semblait croire... Un gémissement m’échappa.
-
-«Vous me torturez, François... vous me torturez...»
-
-Il s’était rapproché de moi--j’entendais craquer ses mains serrées l’une
-contre l’autre.
-
-«Songez donc que c’est lui... lui, Philippe, qui vous a prise à moi...
-Songez que ma mère vous avait choisie, elle qui savait que je _devais_
-vous aimer... Songez que s’il n’était pas venu, comme un enfant, se
-jeter à la traverse... ou que si j’étais revenu, moi, quatre mois plus
-tôt... sans ce malheureux voyage à Java... depuis six ou sept ans vous
-seriez ma femme... j’aurais toujours près de moi vos chers yeux, votre
-chère petite figure... votre petite âme que je connais si bien... et qui
-me connaît aussi... Et vous voulez que je vive avec cette idée-là, qui
-me poursuit jour et nuit?... Vous voulez que je renonce à essayer de
-vous reprendre... maintenant que je suis seul au monde... maintenant que
-ma pauvre maman...»
-
-La voix lui manqua--ces larmes qu’il n’avait pas pu verser depuis trois
-jours l’étouffaient, lui montaient à la gorge en sanglots désespérés. Il
-se leva brusquement; il alla se réfugier à l’autre bout du wagon, le
-front appuyé contre la vitre--je voyais ses épaules remuer
-convulsivement, je devinais qu’il se mordait les doigts pour s’empêcher
-de crier... La tête perdue, je le suivis, je vins m’asseoir en face de
-lui.
-
-«Oh! je vous en supplie... écoutez-moi... ne pleurez pas... vous me
-faites mourir de chagrin... J’essayerai... je vous promets d’essayer de
-parler à... de faire ce que vous me demandez...»
-
-Le nom de mon mari n’avait pas voulu sortir de mes lèvres. François se
-retourna, une lueur d’espoir sur son visage ravagé.
-
-«Vous voulez... oh! que vous êtes bonne... merci...»
-
-Il pouvait à peine articuler quelques mots: je le sentis plus près de
-mon cœur, avec ses pauvres yeux gonflés derrière son lorgnon humide,
-qu’il ne l’avait jamais été au temps où nous riions ensemble--que ce
-temps était loin!... Ses mains qui frémissaient s’approchèrent des
-miennes--puis se reculèrent, comme s’il n’osait pas me toucher. J’étais
-glacée, frissonnante.
-
-«Merci... murmura-t-il encore. Mais je suis brisé... vous aussi... C’est
-trop... pardon, ma pauvre petite...»
-
-Le jour baissait--le train pressait son allure en approchant de Paris.
-Vers le couchant, un gros nuage noir barrait l’horizon jaune. Nous
-aurions dû être moins malheureux, et pourtant une tristesse affreuse
-nous enveloppait. François ne disait plus rien; mais je sentais son
-regard sur moi--un regard où il y avait encore presque autant de douleur
-que d’amour... Pourrions-nous jamais sortir de cet abîme d’amertume et
-de regrets?
-
-Nous arrivions. Il se pencha vers moi.
-
-«Vous... vous m’avertirez... vous me ferez savoir...»
-
-Il chuchotait, avec un air de honte que je ne lui connaissais pas et qui
-me fit mal. Je dis «oui» de la tête. Et ce fut tout. Le train
-s’arrêtait. Avant que François tentât de me retenir, j’ouvris la
-portière, je sautai, je me perdis dans la foule--comme une coupable qui
-s’enfuit.
-
-
-
-
-XVII
-
-
-Le coupé, la figure impassible du cocher de louage m’attendaient à la
-porte de la gare. Où donc allais-je? Ah! oui, chez papa. Ce matin, en
-partant, je lui avais promis--je m’étais promis à moi-même de revenir le
-soir prendre de ses nouvelles. Et maintenant, c’est à peine si je
-pouvais me souvenir qu’il était malade et qu’il m’attendait. Inerte et
-sans force au fond de la voiture, je revivais ces deux terribles heures,
-minute par minute, mot par mot... Mon Dieu! comme il m’aimait! De quelle
-passion profonde et tendre! Que de rêves sans espoir, que d’années
-perdues--les plus belles d’une vie d’homme--pour moi, pour mon humble
-_moi_! J’étais cause qu’il avait souffert ainsi--lui, François... Cette
-idée me bouleversait toute, abolissait dans ma cervelle endolorie
-jusqu’au souvenir du souffle glacial qui venait de passer sur nous,
-pendant ces dernières minutes si mornes... Rien--non, rien ne pourrait
-m’empêcher de tout quitter pour aller à lui, pour lui rendre, sinon le
-passé éteint, gâché, au moins l’avenir qui lui restait. Et moi--hélas!
-je savais trop bien le peu que valait mon sacrifice. A ce mot terrible
-de «divorce», j’avais crié, j’avais tenté une lutte dérisoire--mais au
-moment même où ma conscience se révoltait ainsi, je sentais mon cœur
-déjà complice de la chère voix désespérée qui m’implorait... Ce que
-j’avais promis, je le tiendrais tout de suite--tout de suite... Je ne
-vivrais pas plus longtemps dans une pareille angoisse: sans attendre le
-retour de Philippe, je partirais dès le lendemain--dès maintenant, même,
-si papa était en état de m’entendre, je lui dirais tout, je le
-supplierais de me reprendre, de me garder, jusqu’à ce que...
-
-La voiture s’arrêta--j’étais arrivée. Ma vieille maison--la loge
-éclairée par un bec de gaz en papillon, l’escalier sans tapis--que
-j’avais été heureuse là! Mes jambes tremblaient; pourtant je montai les
-cinq étages d’une haleine--je frappai. En entrant, je vis que Julie
-avait sa figure placide des bons jours, j’entendis le rire sonore du
-docteur Garnier. Papa était assis dans son lit, bien confortablement; un
-joli petit feu de coke brûlait au fond de la cheminée--une lumière
-paisible tombait de la lampe coiffée d’un abat-jour vert que j’avais
-toujours connu... Les deux hommes tournèrent la tête.
-
-«Te voilà, fillette?... pas trop fatiguée de ce pénible voyage?... Tu
-vois: je suis ressuscité... Eh bien, et Philippe?... Il n’est donc pas
-avec toi?»
-
-Philippe--c’était la première pensée qui lui venait à ma vue.
-Hâtivement, confusément, j’expliquai pourquoi mon mari était resté;
-puis, coupant court aux questions inquiètes de papa sur la filature, sur
-une grève possible:
-
-«Alors, tu vas mieux?... Ce ne sera rien?...
-
---Rien du tout, dit le docteur; la fièvre est tombée, les bronches ne
-sont même pas prises... Mais, saperlipopette! C’est toi qui aurais
-besoin d’être soignée, petite!... Quelle figure tu as!...»
-
-Je m’étais penchée sur le lit, en relevant mon grand voile noir, et mon
-visage apparaissait dans le rond lumineux projeté par la lampe. Papa me
-caressa la joue d’un air attristé.
-
-«Elle a du chagrin... moi aussi. Nous aimions tous la chère tante Lydie.
-J’ai tant regretté ce matin de ne pas pouvoir partir!... Et votre pauvre
-cousin?... Comment supporte-t-il ce coup? Il va se trouver bien seul,
-maintenant...»
-
-Quel supplice! Il me semblait que l’œil aigu du docteur, fixé sur moi,
-lisait à livre ouvert dans ma pensée... Pourtant j’aurais dû me rappeler
-que, de toute sa vie affairée de praticien, jamais il n’avait eu
-l’occasion de rencontrer François, dont il ignorait même l’existence.
-Mais mon âme était à vif, et le moindre regard me faisait mal. Je
-répondis au hasard, par des phrases banales. Notre vieil ami se levait,
-en secouant sa crinière blanche.
-
-«Allons, je m’en vais; on n’a plus besoin de moi ici: encore un jour de
-lit, trois jours de chambre--pas de drogues, et il n’y paraîtra plus...
-Quant à toi, gamine, surveille tes nerfs. C’est très triste de perdre
-une bonne tante; pourtant il n’y a pas de quoi se rendre malade...
-surtout quand il vous reste un brave et excellent mari comme le tien,
-que diable!»
-
-Il partit, jovial et bourru, nous laissant seuls dans le silence et la
-tiédeur de la chambre bien close.
-
-«Est-ce bête, dit papa, ce rhume qui est arrivé juste pour m’empêcher de
-t’accompagner à Amiens!»
-
-Je l’écoutais à peine--sans songer même que sa présence auprès de moi,
-pendant ce voyage, aurait changé la face des choses... Réfugiée dans
-l’ombre, au coin du feu, sur une chaise basse, je me répétais: «Il faut
-parler, tout avouer... mais comment?...» J’avais la bouche sèche, les
-mains moites, les tempes serrées; j’appuyais ma tête contre le marbre de
-la cheminée dont je sentais l’angle dur et froid, un peu éraflé du bout,
-m’entrer dans la joue, et cette sensation éveillait en moi des souvenirs
-d’enfance--remords puérils, peccadilles à mourir de rire, confessées à
-cette même place, versées en tremblant dans l’oreille du plus indulgent
-des pères... Aujourd’hui, que dirait-il, quand il saurait?... Justement,
-voilà qu’il s’agitait sur ses oreillers, qu’il me cherchait des yeux.
-
-«Comme tu es silencieuse!... Cela t’ennuie, n’est-ce pas, que Philippe
-ait été forcé de partir si brusquement?... Répète-moi donc un peu: je
-n’ai pas très bien compris dans quelles circonstances il a reçu cette
-dépêche...»
-
-Combien il était loin de moi, de l’idée fixe qui me martelait le crâne!
-D’une voix troublée, j’essayai de lui répondre, de rassembler mes
-souvenirs dans mon cerveau vide. «Il faut parler, pourtant, me
-disais-je, il faut parler...» Au lieu de cela, je devais raconter les
-lettres de Mauroy, le télégramme arrivant au dernier moment... Je revis
-Philippe sur le quai de la gare d’Amiens, et le regard qu’il m’avait
-lancé, tandis que le train m’emportait, seule avec François--un frisson
-me passa dans les moelles. Papa m’écoutait, pensif.
-
-«C’est toujours ennuyeux, ces conflits avec les ouvriers, dit-il enfin.
-Heureusement que Philippe est le plus conciliant des hommes!... Pauvre
-garçon! il doit être bien perplexe...»
-
-Un sourire indulgent, affectueux, éclairait sa longue figure maigre aux
-yeux paisibles. Mon cœur défaillit. «Ce mari si bon, que tu aimes tant,
-je veux le quitter demain--le quitter parce que j’en aime un autre... et
-je compte sur toi pour m’y aider...» Prononcer ces mots-là, tout à coup,
-sans préparation--était-ce possible?... Je me sentis submergée par un
-immense découragement. Au-dessus de ma tête, sur la cheminée, la vieille
-pendule en forme de lyre grinça, gémit, puis sonna sept coups sourds et
-faibles. Julie venait d’entrer, apportant une tasse de bouillon.
-
-«Tu vois, dit papa, voilà tout ce qu’on me permet pour ce soir... Je
-devrais t’offrir de faire la dînette près de moi, puisque tu es seule;
-mais j’ai besoin de réparer ma mauvaise nuit, et, ma foi, je crois bien
-que je vais dormir...»
-
-Il but, à petites gorgées, éloigna sa lampe, se carra dans son lit...
-Non, je ne troublerais pas sa quiétude--au moins pas tout de suite. Je
-m’en allai sans avoir rien dit. Mon baiser d’adieu, cependant, devait
-avoir quelque chose de fiévreux, d’inusité, car papa lui-même sembla
-s’apercevoir soudain de mon agitation. Il m’attira contre lui, me câlina
-un moment.
-
-«Voyons, voyons, ne te tourmente pas... Demain, j’en suis sûr, tu vas
-recevoir une lettre de Philippe t’annonçant que tout est arrangé, qu’il
-n’y aura pas de grève... Bonsoir, ma petite fille... et n’oublie pas de
-m’apporter des nouvelles dès que tu en auras--de bonnes nouvelles... A
-demain.»
-
-Demain. Que serait demain? J’avais laissé passer l’heure de l’aveu.
-Maintenant j’étais de nouveau dans la voiture, puis chez moi--ce chez
-moi que j’avais quitté depuis douze heures à peine et qui m’apparaissait
-étranger, presque hostile. Dans la salle à manger, Théodore, prévenu que
-«Monsieur» ne rentrerait pas, enlevait silencieusement le couvert de
-Philippe--en un tour de main, l’assiette, le verre, l’argenterie, la
-serviette, tout avait disparu: j’étais seule en face d’une place vide.
-J’éprouvais un étrange serrement de cœur--allais-je donc pouvoir
-supprimer ainsi mon mari de mon existence?... Mes tempes bourdonnaient,
-les bouchées s’arrêtaient dans mon gosier--l’eau même me paraissait
-amère. Et toujours j’entendais la voix de François, toujours je voyais
-les yeux inquiets de Philippe--inquiets, mais si confiants... Je
-repoussai le plat que le valet de chambre me présentait d’un geste
-arrondi.
-
-«Non, merci... je n’ai plus faim...»
-
-Il fallait en finir, mettre l’irréparable entre moi et mon passé...
-Pourtant j’avais encore une nuit à rester sous mon toit. Mais je voulais
-agir bien vite, me prouver à moi-même que tout cela n’était pas un rêve.
-Écrire--une lettre pour Philippe que je laisserais, bien en vue, sur son
-bureau--et, le lendemain matin, partir pour toujours... Papa, cette
-fois, m’accueillerait, m’entendrait coûte que coûte. Une réflexion
-rapide me traversa l’esprit: «Si je l’avais trouvé plus mal ce soir,
-pourtant, je serais restée, sans avoir besoin de chercher un
-prétexte...» Puis j’eus horreur d’une telle pensée.
-
-Dans ma chambre, où je m’étais réfugiée, je me déshabillais rapidement,
-en m’efforçant de ne songer qu’aux circonstances matérielles de mon
-départ. Cette robe de deuil que je quittais--la plus simple de
-toutes--je la remettrais demain; je n’emporterais ni bijoux, ni argent:
-ma vieille maison me verrait revenir, pauvre comme j’étais partie. Je
-regardai autour de moi; tout ce luxe banal, tout ce confort qui
-m’entourait depuis mon mariage, non seulement je ne le regretterais pas,
-mais je serais heureuse de m’en évader--oui, heureuse. A satiété je me
-répétais: «Heureuse, heureuse...» Et je marchais çà et là comme une
-somnambule, passant un peignoir, enlevant mes bagues--pour la dernière
-fois... Enfin j’étais prête--assise devant ma table, une plume à la
-main, une feuille de papier devant moi: j’écrivais à Philippe...
-
-J’écrivais--non: les yeux fixes, je regardais cette feuille encore
-blanche sur laquelle j’allais tracer les mots qui me délieraient à
-jamais. Chacun de ces mots devait porter; Philippe devait comprendre
-tout de suite que rien ne pourrait me ramener à lui. Je me sentais
-soudain l’esprit lucide et froid--d’un froid mortel. Ce qui
-m’embarrassait, c’était la formule du début. «Mon cher Philippe...»
-Impossible! «Mon bon Philippe...» Quelle ironie! Et puis j’aurais l’air
-de spéculer sur sa bonté. Mieux valait ne rien mettre, commencer sans
-préambule... Et d’un seul trait, fiévreusement, j’écrivis:--après treize
-ans, il me semble que les lignes sont encore là, devant mes yeux:
-
-«Pardonne-moi le chagrin que je vais te causer. Quand tu liras cette
-lettre, je serai partie, parce que je crois que nous ne pouvons plus
-vivre ensemble. Je sais combien je suis ingrate, combien tu as toujours
-été bon pour moi; mais tu dois bien comprendre, surtout depuis ces
-derniers temps, que nous ne sommes pas heureux. Tu m’as demandé toi-même
-un soir si je regrettais de t’avoir épousé: eh bien! oui, je le
-regrette. Je pense que je me suis trompée, que j’étais trop jeune, que
-nous ne nous connaissions pas assez. Pendant près de huit ans, j’ai
-réfléchi, j’ai observé: nous n’avons pas un goût, pas une idée en
-commun, nous pensons en tout différemment; l’intimité intellectuelle
-entre nous est impossible. Ce sont des choses auxquelles tu n’attaches
-pas d’importance, je le sais; malheureusement, pour moi, elles sont la
-raison même de l’existence. Je ne crois pas qu’on puisse dire qu’on
-s’aime, simplement parce qu’on est mari et femme, quand on ne vit pas en
-communion constante de cœur et d’âme. C’est pour cela que je te quitte,
-que je retourne chez mon père. Je te jure que je n’ai rien fait de mal:
-crois-moi, Philippe, je t’en prie, et, encore une fois, pardonne-moi.
-J’espère que, de ton côté, tu referas ta vie, et que tu trouveras une
-autre femme, meilleure que moi, car je désire de tout mon cœur que tu
-sois heureux.
-
-«GENEVIÈVE».
-
-C’était tout--j’avais dit ce que j’avais à dire. Maintenant il fallait
-prendre une enveloppe, y mettre le nom de Philippe... Mais d’abord il
-fallait relire.
-
-«Pardonne-moi le chagrin que je vais te causer...» Le chagrin... J’eus
-la vision soudaine de Philippe revenant chez lui--chez nous--après deux
-journées fatigantes et pénibles, l’esprit un peu inquiet--se reprochant
-cette inquiétude même et comptant bien la dissiper près de moi... Il
-entrait: tout droit dans ma chambre, d’abord, puis dans le salon--sans
-me trouver--, dans son bureau... Il voyait la lettre, il l’ouvrait... Je
-me mis à trembler de la tête aux pieds. Philippe, lire cela!... Mais
-c’était criminel, c’était fou--mais j’aurais aussi bien pu me cacher
-dans l’ombre pour le tuer, quand il rentrerait... Avec égarement, je
-parcourais ces phrases sorties de ma plume: je ne les reconnaissais
-plus--elles m’apparaissaient monstrueuses d’inconscience et d’égoïsme.
-«Tu as toujours été très bon pour moi...» Cette bonté, dont le souvenir
-m’accablait tout à coup... «Je regrette de t’avoir épousé... je me suis
-trompée... j’étais trop jeune...» Déjà je l’avais vu, à cette seule
-idée, presque affolé de colère et de douleur... «L’intimité
-intellectuelle, l’union des âmes...» C’était vrai--vrai pour moi. Mais
-lui, pauvre cœur simple et tendre, que retiendrait-il de toutes ces
-subtilités, sinon que je ne l’avais jamais aimé, et que j’avais vécu
-huit ans près de lui sans rien lui livrer de mes pensées?... «Je te jure
-que je n’ai rien fait de mal...» Pourrait-il me croire, lui dont la
-jalousie mise en éveil devinerait du premier coup, parmi tant de raisons
-que je lui donnais, l’unique raison que je ne voulais pas lui donner--la
-seule qui comptât pour lui comme pour moi? Non, il ne me croirait pas:
-il me soupçonnerait des pires hontes, et je l’aurais mérité, moi qui
-osais lui dire, après l’avoir bien torturé: «Je désire que tu sois
-heureux...»--moi qui avais pu être à ce point cruelle, hypocrite et
-lâche... Oh! oui lâche, surtout. «Allez à lui, loyalement...» Ces mots,
-je les entendais encore. Et au lieu de cela, je me sauvais comme une
-voleuse, en laissant derrière moi la maison vide et le foyer ruiné... Un
-grand élan de révolte me souleva contre moi-même: je saisis la lettre
-indigne, je la déchirai en dix morceaux, en cent morceaux--j’aurais
-voulu l’anéantir... Et tout à coup il me sembla que ce que je détruisais
-là, de mes mains, c’était l’amour de François--cet autre amour dont
-j’avais fait une part de ma propre vie. Alors mon cœur éclata: je posai,
-en pleurant, ma tête sur les débris du papier déchiqueté--et je
-souhaitai d’être morte.
-
-Combien de temps demeurai-je ainsi?... J’avais perdu la notion de
-l’heure. Parfois, une petite vague d’espoir montait en moi: si
-j’essayais au moins de parler à mon mari? Si je pouvais l’amener--non
-plus de cette façon brutale et dure, mais doucement, par degrés--à
-m’écouter, à me comprendre et, qui sait? à consentir?... Lui aussi
-devait souffrir de cette existence tourmentée... Puis le flot
-d’illusions retombait, se perdait dans une marée de désespérance. Non,
-mille fois non--Philippe ne s’attendait pas à recevoir de moi une
-pareille blessure. Le doute avait pu l’effleurer, troublant un moment
-son repos; mais d’où venait ce doute? Sur quoi portait-il exactement?
-Lui-même n’aurait su le dire. De la tristesse, du malaise, quelques
-bouderies, une brève querelle--c’était tout. Sa nature loyale répugnait
-au soupçon: aujourd’hui encore, tandis qu’il nous regardait partir,
-j’avais bien compris qu’il se faisait scrupule de ses craintes, qu’il
-luttait bravement contre une méfiance indigne de lui--indigne de nous,
-pensait-il... Quoi qu’il pût pressentir ou deviner, il persistait à
-croire en moi, de toute la force de sa foi candide--en moi qui rêvais de
-l’abandonner, qui venais d’écrire cette affreuse lettre... Je gémis,
-d’angoisse et de remords. L’horreur même du coup que j’avais failli
-porter m’ouvrait les yeux sur ma mauvaise action: d’un seul regard, j’en
-sondais toute la vilenie--je savais que je ne la commettrais pas.
-
-Philippe! Si amer que fût le présent, rien ne pouvait empêcher que je
-n’eusse été sa femme, que je ne lui eusse donné les premières années de
-ma jeunesse--trop vite, peut-être, mais librement, de mon plein gré.
-J’étais devenue son bien, sa chose: de quel droit voulais-je me
-reprendre? Quelle raison invoquer pour le quitter, pour le trahir? Tout
-ce que nous nous étions promis l’un à l’autre, il l’avait tenu--et au
-delà. Sa tendresse ne s’était jamais démentie; le bonheur qu’il pouvait
-donner, il me l’avait prodigué avec joie, heureux de me croire heureuse:
-si ce bonheur ne me suffisait pas, c’était ma faute et non la sienne.
-Longtemps j’avais vécu de cette vie douce et facile, un peu pâle--sans
-lumière et sans ombre. L’ombre était venue, maintenant--l’ombre d’un
-grand amour triste qui me cachait le reste du monde. Mais ce n’était pas
-une raison pour sacrifier Philippe.
-
-Lentement, la résignation m’envahissait, morne et glacée. Tous ces liens
-qui me retenaient captive--pitié, justice, respect de la parole donnée,
-pudeur d’honnête femme--je les sentais se resserrer, me blesser l’âme;
-mais je renonçais à les rompre. Des noms, des choses me traversaient
-l’esprit. Papa--quelle folie d’avoir songé à troubler sa vieillesse
-paisible! Quelle déception cruelle je lui avais préparée--combien
-j’aurais souffert de son blâme... Thérèse--la farouche petite puritaine,
-qui se faisait une si haute idée des devoirs de l’épouse--devoirs bien
-faciles pour elle, hélas!--qui voyait chaque jour près d’elle l’exemple
-de son frère abandonné par une femme indigne... Elle ne m’aurait pas
-pardonné: nulle part je n’aurais retrouvé une amitié semblable, ni ces
-caresses d’enfants qui m’avaient si souvent consolée... Julie, même, ma
-vieille Julie--son honnête visage se serait détourné de moi...
-
-Était-ce donc la peur qui me conseillait--la peur basse du scandale, les
-complications misérables d’un divorce? Non--en dehors des êtres que
-j’aimais, l’opinion du monde m’était indifférente, et je connaissais
-assez bien Philippe pour savoir qu’il ne m’eût jamais gardée malgré moi:
-à condition d’écraser son cœur, de perdre sa vie, j’étais libre, je
-tenais son sort dans ma main. Seulement, j’avais vu le mal: j’avais
-compris qu’il ne _fallait_ pas, que je ne _devais_ pas... Tante Lydie
-aussi le pensait,--pauvre tante Lydie! jusqu’à son lit de mort...
-François, sans doute, s’en souviendrait.
-
-Je relevai la tête--depuis longtemps je ne pleurais plus. Oui,
-François--j’irais à lui, demain. Je lui devais une réponse: je la lui
-porterais... C’est lui qui serait malheureux--lui et moi. Une douceur
-étrange, une sorte de joie amère me pénétra. Souffrir ensemble--nous ne
-pouvions plus nous permettre que cette façon-là de nous aimer...
-
-
-
-
-XVIII
-
-
-Quand je me retrouvai dans la rue, le lendemain matin, vers dix heures,
-il me sembla que des années venaient de passer sur moi. J’allais subir
-une rude épreuve; pourtant je ne songeais pas à m’y soustraire. La honte
-avait pu m’inspirer l’idée d’écrire à Philippe, de fuir sans l’avoir
-revu--mais je n’étais pas honteuse de ce que je devais dire à François.
-Je voulais seulement l’aider à comprendre, être près de lui pour lui
-adoucir un peu l’âpreté du devoir, pour qu’il ne fût pas seul à porter
-un fardeau trop lourd. Et je m’effrayais de me trouver si faible.
-
-Le temps était merveilleux: cette fin de mars avait la mollesse de l’été
-avec la fraîcheur du printemps. L’air matinal sentait bon; derrière les
-grilles du Luxembourg, tout était gaîté, soleil et gazouillements;
-par-dessus le haut mur des Carmes, les arbres montraient leurs bourgeons
-roux gonflés de sève. Je marchais parmi cette joie sans qu’elle pût me
-pénétrer. Rue de Chanaleilles, dans le grand jardin, un merle
-chantait--comme le jour de mes fiançailles avec Philippe... Oui, j’avais
-suivi ce même trottoir, longé ces mêmes maisons, pour gagner la grande
-cour, le vieil escalier; tante Lydie m’attendait avec papa--émue de quel
-sentiment complexe, je le comprenais maintenant... Aujourd’hui tante
-Lydie n’était plus là; ce n’était pas elle--ce n’était pas un fiancé que
-je venais chercher... Un instant, je fus frappée de ma présence insolite
-dans ce logis où, désormais, François vivait seul... Mais pouvais-je me
-laisser arrêter par une pareille misère?...
-
-«Je voudrais parler à Monsieur François...»
-
-Perrine ne parut ni surprise, ni choquée; son âme simple de brave fille
-s’émut seulement de me voir enveloppée de ce crêpe qui symbolisait notre
-deuil à tous. Elle soupira et, la mine contrite, me conduisit à travers
-le salon jusqu’à la chambre de tante Lydie.
-
-«Monsieur, dit-elle en ouvrant la porte, c’est madame Philippe.»
-
-Elle m’appelait souvent ainsi, dans son langage de vieille servante
-familière. Cette fois, ce nom me parut sortir de la bouche même du
-destin. C’était bien «madame Philippe», en effet, qui entrait--et
-personne d’autre.
-
-François se tenait assis devant le bureau de sa mère, classant des
-lettres, rangeant de menus objets. En me voyant, il se leva.
-
-«Oh! dit-il à voix basse, vous êtes venue vous-même... déjà!... Alors...
-c’est non, n’est-ce pas?»
-
-Il était d’une pâleur mortelle; pourtant je compris que je n’avais plus
-devant moi le pauvre être désemparé de la veille, mais un homme qui
-pouvait souffrir--et qui s’y attendait. Je joignis les mains dans un
-geste instinctif de supplication.
-
-«C’est impossible, François... impossible!... Je n’aurais pas dû vous
-promettre... ce serait une infamie; Philippe serait trop malheureux...
-Et il le mérite si peu! Il est si bon--si bon et si confiant!... Malgré
-tout ce que vous pouvez croire, il n’est pas préparé... il ne s’attend
-pas... C’est vrai que je n’ai pas été très gentille avec lui, ces
-derniers temps... pourtant il... il m’aime toujours, il croit en moi...
-il ne soupçonne rien de grave... Et moi!... C’est déjà trop de vous
-avoir écouté... Ce que vous me demandiez--lui dire brutalement... ou
-bien partir, l’abandonner... ce serait trop cruel, trop injuste... je ne
-peux pas--je vous assure que je ne peux pas... Et puis, il y a papa...
-Il ne se doute de rien; il aime Philippe comme un fils. Ce serait un tel
-coup pour lui, si, vous saviez!... Et il faudrait le quitter, lui
-aussi... il n’a plus que moi, il n’est plus jeune... J’aurais dû
-comprendre cela tout de suite, vous dire non... ne pas vous laisser
-croire...»
-
-François secoua tristement la tête.
-
-«Je n’y croyais pas... Non--même quand je vous parlais, même quand vous
-m’avez promis d’essayer, je n’y croyais pas, parce que, voyez-vous, je
-sentais bien que c’était mal--très mal... Je le sentais confusément...
-je ne pouvais plus penser: cette journée atroce, cette longue
-insomnie... j’étais fou, j’avais la fièvre... Mais cette nuit, j’ai
-dormi--oui, comme une masse, comme une brute... Et quand je me suis
-réveillé, seul ici pour la première fois... quand je suis entré dans
-cette chambre...»
-
-Il promena autour de lui un regard désolé.
-
-«Car il y a quelqu’un dont vous ne me parlez pas, Geneviève... Pour la
-laisser mourir tranquille, je lui avais menti... c’était presque un
-serment, mon mensonge... Vous y avez pensé aussi, n’est-ce pas?»
-
-Une fois de plus, nous nous étions compris.
-
-«Oui, dis-je; j’y ai pensé... Et vous savez bien que vous n’auriez
-jamais songé à me proposer une pareille chose, si... si elle était
-encore là...»
-
-Il frissonna et, sourdement...
-
-«Non, c’est vrai... c’est horrible... c’est comme si j’avais voulu
-profiter de sa mort... Et pourtant, malgré tout... si vous aviez été
-moins loyale, moins bonne... si vous vous étiez décidée à parler, à
-rompre... j’aurais été assez lâche, je crois, pour accepter le fait
-accompli... Les hommes sont ainsi, Geneviève.»
-
-Sa voix s’était troublée. Devais-je donc être plus forte que lui?
-
-«Mais, repris-je avec angoisse, cette vie dont vous parliez n’était pas
-possible... Songez donc à tout ce qu’il aurait fallu détruire autour de
-nous... Moi, je ne peux pas vous expliquer... Faire du mal à Philippe...
-il m’aurait semblé que nous nous mettions à deux pour frapper un
-enfant... Nous nous serions fait l’effet de deux complices... nous
-n’aurions pas été heureux...»
-
-Il m’écoutait, les yeux fixés, là-bas, au fond de la chambre, sur le lit
-de sa mère--vide de ce vide muet et glacé des choses mortes.
-
-«Non, peut-être, dit-il lentement; pas _très_ heureux...»
-
-Et je sentis dans son accent un regret si poignant de cette ombre de
-bonheur--comparée à ce qui lui restait--que des larmes me brûlèrent les
-paupières.
-
-«D’ailleurs, poursuivit-il d’un ton morne, à quoi bon parler de ces
-choses... puisque j’étais sûr d’avance que vous y renonceriez de
-vous-même... que vous ne pourriez même pas essayer de faire le mal...»
-
-Je n’avais pas le droit de me laisser juger ainsi.
-
-«François, murmurai-je humblement, vous me croyez meilleure que je ne
-suis... j’ai essayé. Je voulais m’en aller aujourd’hui même, me réfugier
-chez papa... et j’ai écrit une lettre pour Philippe... Je l’ai déchirée,
-mais je l’avais écrite... une lettre si dure, si méchante!...»
-
-Un grand choc le secoua: il vint à moi, passionnément.
-
-«Vous avez fait cela... vous!... Oh! vous ne deviez pas... vous aviez
-tort... mais... c’est trop doux... trop doux et trop amer de penser que,
-pour moi... Chère petite... chère petite...»
-
-Sur son visage bouleversé, une sorte de joie luttait avec la honte.
-
-«Je suis bien coupable, Geneviève: j’aurais dû avoir le courage de
-disparaître de votre vie sans rien dire... Vous ne pourrez plus penser à
-moi sans remords, et moi je ne me pardonnerai jamais...»
-
-Je m’étais assise, accablée par une immense lassitude. Il me contempla
-avec douleur.
-
-«Comme vous êtes pâle! Quelle pauvre petite figure malheureuse... Dire
-que c’est moi qui suis cause que vous souffrez... moi qui aurais voulu
-vous épargner jusqu’à l’apparence d’un chagrin... Oh! je ne peux pas...
-je ne peux pas supporter cela... Je partirai; je dois partir... Ç’avait
-été ma première pensée, quand je me suis trouvé seul... j’avais tout
-combiné, avant cet accès de démence... Et depuis ce matin...»
-
-De nouveau, son regard parcourut les objets familiers qui l’entouraient;
-il revint au bureau, feuilleta une liasse de papiers jaunis.
-
-«Voyez, je prenais congé du passé... je remuais de vieux souvenirs...
-toute une correspondance échangée entre mes parents... Ah! ils se sont
-bien profondément aimés!... Mon père est mort jeune, mais je ne le
-plains pas... On donnerait vingt ans de sa vie pour recevoir de
-pareilles lettres...»
-
-Un moment il rêva, sans paraître se rappeler ma présence. Une peine
-sourde, immense, montait en moi.
-
-«Vous voulez partir, François?...»
-
-Ma voix s’éleva comme une plainte. Et cependant, je savais bien que ce
-départ était la seule solution possible... Il se retourna vers moi.
-
-«Oui, dit-il résolument... tout de suite, demain--pour Guéthary,
-d’abord, où j’ai quelques affaires à terminer--puis, je pense, pour
-Saïgon... Les congés de Pâques vont me permettre de régler ma situation
-au Collège de France et d’écrire au Ministère qu’on veuille bien me
-considérer comme candidat à la direction de la nouvelle École... On m’a
-répété cent fois que je n’avais pas de concurrent sérieux, que ma
-nomination était toute prête... J’espère qu’on m’enverra le plus tôt
-possible à mon poste...»
-
-Maintenant il semblait possédé d’une hâte fiévreuse d’être là-bas--dans
-cet affreux pays. Je l’interrogeai craintivement.
-
-«Saïgon?... Mais vous disiez que c’était malsain...
-
---Malsain... pour vous...
-
---Oh!...» fis-je avec effroi. Il comprit ma pensée: une douceur triste
-passa dans ses yeux.
-
-«Rassurez-vous... ce n’est pas la mort que je vais chercher... Je n’ai
-jamais vécu longtemps de suite à Saïgon même, mais je suis plus habitué
-qu’un autre à ce genre de climat... C’est la seule chance qui me reste
-d’être bon à quelque chose... Je travaillerai; les jeunes gens
-m’aimeront bien, peut-être... Et puis, je reviendrai quelquefois en
-France, tous les trois ou quatre ans. Seulement... je ne vous verrai
-pas... Il vaudra mieux que je ne vous voie pas... au moins pas avant
-longtemps, plus tard... quand nous serons très vieux...
-
---Ah! m’écriai-je, je voudrais être vieille... bien vieille... tout de
-suite... et que vous ne partiez pas!...»
-
-La tête rejetée contre le dossier de mon fauteuil, je pleurais
-doucement, sans bruit--en me cachant un peu. Il m’avait vue, pourtant;
-je le sentais là, derrière moi--penché près de mon oreille.
-
-«Geneviève, suppliait-il, soyez bonne... songez que c’est mon devoir...
-qu’il le faut, absolument... Ne m’enlevez pas le peu de force qui me
-reste... laissez-moi croire que je n’ai pas troublé votre vie pour
-toujours... que vous pouvez encore être tranquille, heureuse. Avec cette
-pensée-là, voyez-vous... et le souvenir de ce que vous m’avez dit... de
-ce que vous avez voulu faire pour moi... il me semble que je ne serais
-pas trop malheureux... Mais quand je vous vois pleurer... c’est si
-cruel!... et je ne sais plus, alors... je ne sais plus...»
-
-Oh! cette voix triste, tendre... ces paroles navrantes! J’étais venue le
-consoler, et je le désespérais, lui qui allait partir si loin, pour si
-longtemps--et qui ne recevrait jamais de ces belles lettres d’amour pour
-lesquelles il aurait sacrifié vingt ans d’existence... D’un grand
-effort, je renfonçai mes larmes.
-
-«Pardonnez-moi, François... je ne peux pas m’empêcher... maintenant...
-Mais je comprends tout ce que vous faites pour moi, pour mon repos...
-combien vous êtes bon... et je vous promets de ne pas rendre votre
-sacrifice inutile... de tâcher... d’essayer...»
-
-Ma voix se perdit dans un murmure confus. C’était tout l’héroïsme dont
-j’étais capable. Il le comprit, sans doute, car il se détourna, fit
-quelques pas, revint à moi d’un air inquiet.
-
-«Et maintenant... Oh! je souffre de vous dire cela... mais le monde est
-si méchant!... maintenant... il faut nous séparer... J’ai des amis; on
-peut venir à cause de mon deuil... Je ne veux pas qu’on vous trouve
-ici... chez moi, Geneviève.»
-
-D’un mouvement brusque, je m’étais levée, rougissant malgré mon
-angoisse--je lui tendais les deux mains. Doucement, sans les presser, il
-les enferma dans les siennes; puis, m’attirant tout près de lui, il
-inclina vers moi son visage où je lisais une tendresse infinie.
-
-«Et pourtant, vous le savez bien, vous, n’est-ce pas, que vous êtes en
-sûreté avec moi?... Écoutez... il y a une phrase que je vous ai entendue
-dire, une fois, à propos de je ne sais quel roman: «Je ne comprends pas
-comment une femme qui a reçu un baiser d’un autre homme peut reparaître
-devant son mari...» Vous étiez devenue toute rouge, d’avoir osé
-articuler cela... rouge comme maintenant... chère petite âme candide...
-Eh bien... moi non plus, Geneviève, je ne le comprends pas. Mais vous
-voulez bien... ce n’est pas mal, de vous regarder encore un peu...
-longtemps... pour la dernière fois...»
-
-Gravement, sans oser remuer, sans pouvoir parler, je le regardais
-moi-même--je sentais ma douleur grandir, grandir tellement qu’elle
-semblait s’élever très haut, planer au-dessus de nous... Je vis ses yeux
-se voiler, ses lèvres frémir.
-
-«Pour la dernière fois... oh! que c’est dur, mon enfant chérie... Je
-devrais vous dire de ne plus penser à moi... mais c’est trop... Vous ne
-m’oublierez pas... pas tout à fait, dites... quand vous ne me verrez
-plus?...»
-
-Je demeurai muette--incapable de prononcer une syllabe. Il luttait pour
-ne pas me donner encore une fois le spectacle de sa détresse.
-
-«Non... non... je ne veux pas être égoïste et lâche comme hier...
-j’aurai du courage... j’en ai en ce moment, je vous assure... Pourtant,
-si vous voulez ne pas garder de moi un souvenir trop lamentable... il
-faut partir... maintenant... pendant que je peux encore vous sourire...»
-
-Quel sourire!... C’est ainsi que je le revois toujours--debout devant
-moi, avec ses yeux pleins d’amour dans sa figure pâle, et sa bouche
-tremblante qui souriait pour ne pas pleurer...
-
-
-
-
-XIX
-
-
-Octobre 1907.
-
-Mes souvenirs me font mal--ils me font peur. Je craignais d’oublier, et
-voilà que je viens de revivre les moindres détails de ma vie avec une
-intensité qui m’épouvante. Ma mémoire est trop fidèle. Parmi ces
-feuilles mortes que je croyais ramasser, j’ai trouvé des branches
-vivaces--des rameaux couverts d’épines dont les pointes aiguës me
-blessent et me déchirent. Dois-je les laisser retomber? Il me semble au
-contraire que je voudrais les serrer dans mes mains, pour me sentir
-souffrir encore...
-
-Après l’adieu de François, je ne sais plus bien... Pourtant, je me
-rappelle distinctement le retour de Philippe.
-
-Il revient le surlendemain; il m’a écrit, comme papa le prévoyait, que
-tout allait bien--qu’il avait pu, cette fois, s’entendre avec Mauroy
-pour donner satisfaction aux ouvriers... Je l’attends--je sais ce que je
-peux lui dire, et ce que je lui cacherai toujours; ces deux journées de
-lutte contre moi-même m’ont vieillie et mûrie--et puis, j’ai promis à
-François que son sacrifice ne serait pas inutile. Pour cela, je dois me
-résigner--non à mentir, mais à ne pas laisser voir le fond de mon âme.
-Philippe ne soupçonnera jamais ce que j’ai voulu faire; pour qu’il vive
-en paix, je garderai ce secret qui m’étouffe. Ce sera ma punition--et
-non la moins dure.
-
-Philippe est là. Qu’il me paraît jeune--comme ses yeux sont clairs! Il
-est mon aîné de quatre ans, mais j’ai vécu plus que lui, maintenant...
-Nous sommes assis tous les deux dans son bureau; il m’a raconté ses
-efforts, la mauvaise volonté de Mauroy; il avoue que le caractère de son
-associé est quelquefois difficile--j’essaie de l’écouter avec intérêt.
-Au milieu de tout cela, je devine dans son esprit, je vois dans son
-regard une inquiétude--je sens venir un nom que je redoute et qu’il
-faudra pourtant bien prononcer... Enfin il parle.
-
-«Demain, je passerai prendre des nouvelles de François... Il semblait si
-énervé, si souffrant... l’autre jour... quand je vous ai quittés... Je
-crains qu’il n’ait de la peine à reprendre le dessus...»
-
-Il est bon, comme toujours. Et puis, il ruse, inconsciemment--pour
-savoir. Mais j’ai pesé d’avance tous mes mots.
-
-«Si tu allais le voir, tu ne le trouverais pas: il doit être depuis hier
-à Guéthary. Je l’ai revu... il était plus calme... Il compte rester
-là-bas une quinzaine de jours... puis il partira pour Saïgon...
-
---Pour Saïgon? fait vivement Philippe. Il recommence à voyager? Il doit
-séjourner longtemps?...
-
---Oh! oui... plusieurs années... Il s’est décidé à accepter ce poste de
-directeur d’École qu’on lui offrait: tu sais bien que, s’il avait refusé
-d’abord, c’était uniquement à cause de sa mère.
-
---C’est vrai... il me l’avait dit...» murmure Philippe. Il paraît agité,
-heureux--sans oser l’avouer. Je lis dans sa pensée comme dans un clair
-miroir. Et soudain, le miroir se ternit d’une buée légère.
-
---Tu l’as revu?... Où cela?... Ici?...
-
---Non: rue Barbet-de-Jouy...»
-
-Cette fois, Philippe me regarde d’un air troublé.
-
-«Ah! tu es allée... chez lui...
-
---Oui, dis-je simplement. Et j’ajoute: Je l’ai trouvé dans la chambre de
-sa mère, où il rangeait des papiers...»
-
-Un silence. Philippe a rougi: ma réponse l’a touché, au point le plus
-sensible de son brave cœur--il comprend tout ce que son soupçon
-inexprimé a d’offensant pour moi. Je l’observe; assis dans son fauteuil
-à dossier de cuir, il contemple distraitement son bel encrier, sa main
-joue avec la petite pelle d’ivoire qu’il remue dans la poudre bleue...
-C’est là, à cette même place, qu’il aurait trouvé ma lettre... Un grand
-remords me saisit, et aussi une joie de lui avoir évité cette peine
-atroce. Doucement, je viens derrière lui, je l’embrasse sur le front.
-Alors il se retourne, il me prend la tête, il plonge ses yeux dans les
-miens, sans que je les baisse. Et il me rend mon baiser, tendrement,
-avec confiance... Qu’il y ait eu entre son cousin et moi un sentiment
-involontaire, une sympathie intellectuelle un peu trop vive--cela, il le
-croit--cela seulement: il s’y résigne, quoiqu’il en souffre. Mais il
-sait, il voit que ma conscience me permet de le regarder en face. Et
-puis, enfin, François s’en va. Son nom ne sera plus jamais prononcé...
-
-Si, pourtant. Quelques semaines plus tard. Furtivement, pendant tout ce
-temps, j’ai guetté l’annonce d’une nomination officielle que
-j’attends--pour ne pas rester ainsi dans l’inconnu... La nouvelle a dû
-m’échapper, malgré tout. Un soir, Philippe rentre avec une figure
-contrainte, émue--rien qu’à le voir, j’ai deviné...
-
-«Je viens de recevoir la visite de François, dit-il, du ton le plus
-naturel qu’il peut. Il m’a fait ses adieux... on lui demande de partir,
-précipitamment... plus tôt qu’il ne pensait... et il craint de ne
-pouvoir venir ici comme il en avait l’intention.»
-
-Pas un mot de plus. Je comprends tout ce que cette démarche a dû coûter
-à François; je comprends aussi que pour moi, pour lui--pour notre
-honneur à tous les deux--il _devait_ mettre encore une fois sa main dans
-celle de Philippe. Et maintenant, c’est bien fini, je pense... Il me
-semble que je tombe dans un trou noir... Mais je veux être brave--brave
-comme lui.
-
-La vie reprend, lente et tranquille. Pour échapper à l’inaction--au
-rêve, je me suis décidée à penser aux autres: j’essaye de faire un peu
-de bien--pas comme mes vieilles tantes, ni comme «ces dames» de
-l’orphelinat de Lille--mais à ma façon, toute seule. J’ai commencé assez
-froidement, dans l’espérance égoïste de me fuir moi-même; puis j’y
-prends goût: les pauvres ne me font plus peur--j’apprends à leur parler;
-je leur consacre une assez grande partie de mon temps. L’autre part, je
-la donne à Thérèse. Je sais qu’elle a tout deviné: elle ne m’a pas parlé
-du départ de François, mais j’ai senti en elle une recrudescence
-d’affection qui me fait chaud à l’âme. Les enfants m’appellent «tante
-Geneviève»--je les aime presque autant, je crois, que s’ils étaient à
-moi.
-
-Philippe est redevenu vivant et joyeux; ses seuls ennuis lui viennent de
-l’usine, où Mauroy continue soigneusement à entretenir le «mauvais
-esprit» dont gémit mon mari. Mais j’ai renoncé aux discussions sur ce
-point, et nous n’avons plus aucun sujet de querelles. Je joue du
-Mozart--Philippe l’admet--je chante du Gounod, et j’ouvre bien rarement
-les partitions de Wagner--surtout celle de _Tristan_. Papa a pris sa
-retraite. Il ne vieillit pas et continue à battre Philippe aux échecs
-tous les mercredis soirs.
-
-De Cochinchine, rien--pas un signe, pas un mot. C’est le silence absolu.
-Philippe ne fait aucune réflexion à ce sujet. Lui non plus n’écrit
-jamais à son cousin. Cette affection fraternelle s’est rompue, sans
-secousse--au moins apparente. C’est peut-être un bien. Pourtant, il y a
-toujours, dormant au plus profond de mon cœur, une souffrance vague, un
-désir fou de savoir, et cette nostalgie de l’être aimé qui va en
-croissant, au lieu de diminuer... Trois ans, quatre ans--déjà. J’ai
-trente et un ans; j’ai maigri, pâli--je ne suis plus tout à fait «la
-jolie petite madame Noizelles...» Mais je m’en soucie peu.
-
-Et un soir--oh! pourrai-je écrire cela?... Un soir, nous sommes tous les
-deux, Philippe et moi, dans le salon. Un soir de juin. Il fait encore
-grand jour; la fenêtre est ouverte. Je suis assise au piano, promenant
-vaguement mes doigts sur les touches; je regarde Philippe qui lit son
-journal en fumant. Tout à coup je le vois tressaillir; je l’entends
-pousser un cri étouffé. Le papier lui échappe des mains. Je me lève
-brusquement, envahie par une peur étrange.
-
-«Qu’est-ce que c’est?» dis-je.
-
-Déjà Philippe a ressaisi la feuille que j’allais prendre. Il la tient
-ferme, pliée--ses yeux sont singuliers.
-
-«C’est... c’est... une mauvaise nouvelle... Attends; ne lis pas...»
-
-Tout mon sang se glace.
-
---Une nouvelle... d’où?...
-
---De Saïgon...» balbutie Philippe. Et il lâche le journal--ou je le lui
-arrache des mains. D’abord je ne vois rien. Tout est trouble. Et puis
-là--dans le coin, en bas, à droite--quelques lignes:
-
-«Nous avons le regret d’apprendre la mort presque subite de M. François
-Chardin, directeur de l’École Indo-Chinoise, décédé à Saïgon, des suites
-d’un accès de fièvre pernicieuse. Monsieur Chardin n’avait pas encore
-quarante-deux-ans; depuis la fondation de notre jeune École, il la
-dirigeait avec une grande compétence et un dévoûment à toute épreuve. La
-science française perd en lui un de ses plus distingués représentants.»
-
-Les mots--les mots effrayants sont là--bien nets, cette fois. Je les
-relis--je m’assieds. Je les relis encore... Suis-je folle? Non. Je sens
-le regard de Philippe fixé sur moi. Mes mains sont froides, ma gorge
-serrée; mais ma tête est solide... Il s’est trouvé mal, lui, autrefois,
-en apprenant que j’avais failli mourir... Moi, je sais qu’il est mort,
-et je ne m’évanouis pas... Seulement je vois ses yeux, son pauvre
-sourire héroïque--j’entends sa voix... «Ce n’est pas la mort que je vais
-chercher... Nous nous reverrons plus tard, quand nous serons très
-vieux...» Oh! François, mon ami!... vous qui m’aimiez tant--et que
-j’aime toujours--vous ne serez jamais vieux... et je ne vous reverrai
-plus...
-
-Maintenant je pleure--avec la sensation horrible de ne pas
-oser--d’étouffer, de broyer la douleur affreuse qui me tord le cœur. Il
-ne faut pas... il ne faut pas... maintenant... Quel silence! Je relève
-la tête: Philippe est pâle, tremblant, comme pétrifié. Mais sur ses
-joues, je vois deux grosses larmes... Et il me dit, tout bas, presque
-humblement.
-
-«Moi aussi... je l’aimais bien...»
-
-Pauvre Philippe!
-
-Je suis malade--très malade, d’une bienheureuse grippe qui n’a aucun
-rapport apparent avec les peines morales, mais qui est suivie d’une
-grande dépression nerveuse. Le docteur Garnier parle de neurasthénie et
-m’envoie dans la montagne--seule--s’il savait ce que la solitude est
-devenue pour moi!... Philippe ne peut pas--ne veut pas m’accompagner. Il
-n’est plus jaloux--est-on jaloux d’un mort?--mais il comprend qu’en ce
-moment nous serions malheureux l’un par l’autre. Alors, Thérèse, qui ne
-se sépare jamais de ses enfants, m’amène Jacques, tout grandelet, un peu
-anémié par une croissance subite.
-
-«Si j’osais, dit-elle, je vous demanderais de le prendre avec vous...
-cela lui ferait tant de bien!...»
-
-Ils sont tous très bons pour moi... Je pars avec mon cher petit Jacques,
-mon compagnon fidèle et tendre... Et je reviens guérie--de corps, sinon
-d’âme. Et la vie recommence encore...
-
-A quoi bon continuer? Voilà neuf ans de ces heures cruelles... Tout
-s’adoucit. On ne peut plus être heureux, mais on se laisse reprendre par
-l’existence quotidienne, monotone, banale--consolante, pourtant. J’ai
-cru m’enlizer dans cette torpeur. Philippe absent, parti en Amérique
-pour plusieurs mois, en quête de nouveaux capitaux--l’usine périclitait,
-et il a dû finir par se séparer de Mauroy--j’ai cru pouvoir évoquer sans
-danger le passé, pendant que j’étais seule avec moi-même, et j’ai écrit
-ces pages--ces pages que mon mari ne pourrait pas lire...
-
-Il me semble que j’ai eu tort--il me semble que c’est mal. Cette paix
-que je cherche--non pas tant pour moi que pour l’homme excellent dont
-l’affection m’entoure depuis vingt ans, dont la délicatesse a respecté
-mes souffrances les plus secrètes--cette paix, ce n’est pas ainsi que je
-l’obtiendrai...
-
-Allons, un peu de courage!... Je suis assise près de la cheminée, mon
-manuscrit sur les genoux; la flamme monte, danse--m’invite et me
-fascine... Encore un regard à ces lignes sorties de mon cœur, encore un
-adieu à mon cher souvenir--à mon cher remords. Et puis--au feu, mes
-douleurs; au feu, mes tendresses: puisque les feuilles desséchées
-s’obstinent à ne pas vouloir mourir tout à fait--leurs cendres,
-peut-être, ne ressusciteront plus.
-
-Paris, 1907-1910.
-
-
-FIN
-
-
-297-11.--Corbeil. Imp. F. LEROY.
-
-
-
-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK FEUILLES MORTES ***
-
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-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
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