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If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: L'Ile et le voyage - -Author: Daniel Thaly - -Release Date: November 22, 2021 [eBook #66795] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at - https://www.pgdp.net (This file was produced from images - generously made available by the Bibliothèque nationale de - France (BnF/Gallica)) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILE ET LE VOYAGE *** - - - - - DANIEL THALY - - L’ILE ET LE VOYAGE - - Petite Odyssée d’un Poète lointain - - - PARIS - LE DIVAN - 37, Rue Bonaparte, 37 - - MCMXXIII - - - - -DU MÊME AUTEUR: - - -_Lucioles et Cantharides_ (Paris, Ollendorf, 1900) (épuisé). - -_La Clarté du Sud_ (Toulouse, Société Provinciale d’Éditions, 1905). - -_Le Jardin des Tropiques_ (Paris, Éditions du Beffroi, 1911). - -_Chansons de mer et d’outre-mer_ (Paris, Éditions de la Phalange, 1911). - -_Nostalgies Françaises_ (Paris, Éditions de la Phalange, 1913). - - - - -Il a été tiré de cet ouvrage - -20 exemplaires sur papier de Hollande Van Gelder - - - - - Some day I shall rise and leave my friends - And seek you again through the world’s far ends, - You whom I found so fair, - (Touch of your hands and smell of your hair!), - My only god in the days that were. - My eager feet shall find you again, - Though the sullen years and the mark of pain - Have changed you wholly; for I shall know - (How could I forget having loved you so?), - In the sad half-light of evening, - The face that was all my sunrising. - - RUPERT BROOKE. - - - - -PREMIER CHANT - -D’UNE ILE PIERREUSE ET BOISÉE - - - Toute fraîche et feuillue sous la molle chaleur - D’un grand ciel d’un bleu fou. - - JOHN-ANTOINE NAU. - - - J’écris ces vers d’une île où sont les perroquets, - Où les arbres fleuris sont d’énormes bouquets - Odorants et joyeux aux beaux mois des corolles. - J’écris ces vers au chant des fontaines créoles. - Sur un piton lointain ondule un palmier vert. - Par ma fenêtre bleue entre l’air de la mer. - Les frégates sans fin sollicitent le rêve; - Avec elles l’espoir plane loin de la grève. - Tout près de ma maison où bourdonne un rucher - Chantent trois fois par jour les cloches d’un clocher. - Ma demeure est toujours tranquille et solitaire; - C’est là que je conserve un grand amour sincère; - Et le charme est si pur d’y chérir deux beaux yeux - Lointains, que mon bonheur illumine les cieux. - J’écris ces vers au chant de la mer des Antilles - A l’heure où sur les monts, lune verte, tu brilles. - - -LE VENT DU SUD - - A vous troupe légère - Qui d’aile passagère - Par le monde volez. - - JOACHIM DU BELLAY. - - Le doux vent que l’on respire, - Par ce beau jour d’odeurs, - Apporte l’âme en délire - Des flots et des fleurs. - - Non, ce n’est pas de ces plages - Que vient le vent frais, - Il a fait de beaux voyages. - (O Mers, ô Forêts!) - - Il a charmé l’Atlantique - De son rêve fol, - L’odeur de la Martinique - Flotte dans son vol. - - Il a frôlé la grenade - Aux divins vergers - Et la limpide Barbade - Aux arbres légers. - - N’est-ce pas, pur et tonique, - Sur les ajoupas, - L’air de la brune Amérique - Où sont les pampas?... - - * * * * * - - Il traîne par le tropique, - Tenace témoin, - Quelque chose d’exotique - Qui vient de plus loin. - - Il a bu le sel des îles - Désertes où les bois - Ont des notes plus subtiles - Que tous les hautbois. - - Il a chanté sur cent grèves - Avec les oiseaux, - Il a bercé mille rêves - Et mille roseaux. - - Il a gonflé mille voiles - Sur les chaudes mers - Et frémi sous mille étoiles - Aux cieux pleins d’éclairs. - - Il donne la nostalgie - De pays lointains. - Mon âme s’est élargie - D’espoirs incertains. - - Ah! ce n’est pas de nos plages - Que vient le vent frais. - Il a fait de grands voyages. - (O Mers, ô Forêts!) - - * * * * * - - Vent qui pousses les nuages - Vers le nord frileux - Et te complais aux ombrages - Hantés de paons bleus. - - Toi qui sèmes à nos portes - L’or des orangers, - Prends avec les feuilles mortes - Mes rêves légers. - - Prends mes chants et sème-les - Sur toutes les mers - Et que toutes les forêts - Respirent mes vers. - - Emporte au loin par le monde - --Divin troubadour-- - L’ivresse pure et profonde - De mon cœur trop lourd! - - -AU BEAU LYS DE FRANCE - - Dans l’île montagneuse et pleine de forêts, - Voilà bientôt six ans que je chante aux étoiles - Et que je songe à vous, tandis que mille voiles, - Mille oiseaux migrateurs voyagent aux vents frais. - - -AURORE AUSTRALE - - La nuit ferme son aile et parmi les roseaux - On entend pépier d’innombrables oiseaux. - A pas comptés, l’aube s’approche. - De la savane la plus proche - On entend les clairons des coqs. - Argo ne vogue plus dans la vaste nuit bleue. - Le long Scorpion d’or rentre sa longue queue - Par delà l’île aux sombres rocs. - Les torrents de l’aurore en blanchissant l’azur - Ont emporté le sable éclatant des étoiles - Et la mer voit soudain, à son orient pur, - Le clair vaisseau du jour dresser ses roses voiles. - - -INCANTATION - - Ah! vivre ici, bercé de secrètes musiques - Et le regard toujours tourné vers la beauté; - Les meilleurs de nos vers n’étant que des reliques - Où l’on veut des beaux jours conserver la clarté! - Poèmes de tendresse écrits à la nuit close, - Brillez comme l’étoile en un feuillage noir; - Gardez le souvenir de la dernière rose - Et l’écho langoureux des colombes du soir. - - -LE RÊVE - - Bien que je vive aux lointains bords - De l’exotisme, - Mon rêve, oiseau fier, sans efforts, - Sait franchir l’isthme. - - Il revient se poser souvent - Sur la ruine - D’un temple grec où l’on entend - Chanter la mer de Salamine. - - -INVITATION AU CLAIR DE LUNE - - Clair de lune, je vais faire éteindre les lampes, - Pour que vous rentriez ce soir dans ma maison; - Vous avez des pitons illuminé les rampes - Et vous baignez déjà le subtil horizon. - - Beau feu blanc de la lune, entrez par mes fenêtres - Et faites pour mes yeux danser vos froids rayons; - Je reverrai l’étang qui brille sous les hêtres, - J’entendrai Philomèle et le chant des grillons. - - -LE SEUL REGRET - - Si vous étiez près de mon cœur - Que la nuit serait belle! - Il n’est pas une autre île en fleur - A mes yeux valant celle - - Où de ma fenêtre je vois, - Dans la campagne amie, - Bambous penchés et palmiers droits - Et la mer endormie. - - -LA LETTRE - - Qui eust pensé que l’on peust concepvoir - Tant de plaisir pour lettres recepvoir? - - CLÉMENT MAROT. - - Ecrivez-moi sans cesse, ô mon beau Lys lointain, - Bientôt luira le jour radieux que j’espère; - En attendant, les mots tracés par votre main - Sont des ruisseaux où mon amour se désaltère. - - -LES ILES - -_A Marius-Ary Leblond._ - - Océan, garde-nous les Iles. - - FERNAND THALY. - - Qui dira le charme des îles, - Oasis que borde d’azur - Le désert des ondes mobiles? - Qui chantera leur soleil pur? - - Berceau de légendes splendides - Depuis le temps d’Aphrodite, - Ne sont-elles ces Atlantides - Les paradis de la beauté? - - C’est dans un îlot qu’Ariane - Fut abandonnée aux tourments. - En Sicile, au chant du platane, - Théocrite eut des jeux charmants. - - Chio te vit grandir, Homère! - Rhodes charma les Chevaliers; - Et Cœur-de-Lion, âme fière, - Aima Chypre aux pourpres halliers, - - Sur les mers de la solitude - C’est par l’une des Bahamas - Que Colomb commença l’étude - Des merveilleux panoramas. - - C’est aux Mascareignes, dans l’île - Des filaos plantés en rangs - Que naquit Leconte de Lisle, - Poète grand parmi les grands. - - Les plus beaux yeux de l’Odyssée - D’une île ont admiré la mer, - Et Nausicaa fut bercée - Par le lyrisme du flot clair. - - Iles du Sud hospitalières - Aux Bougainville, aux Carteret; - Elles gazouillent, vos lisières; - Mais pas d’oiseaux dans la forêt! - - Et c’est vous, charmantes Antilles, - Les plus admirables joyaux - Des îles riches en coquilles - Sous l’or des tropiques royaux. - - Terres d’amour, chères aux rêves - Et propices aux Robinsons, - Les vents alizés de vos grèves - M’ont donné de belles leçons!... - - Vous parfumez vos claires rades - Du souffle des matins rosés - Et dans vos golfes les dorades - Dansent sous les flots irisés. - - C’est à vos cieux que je dérobe - Le murmure des filaos, - Lorsque la mer change de robe - A l’aurore, au parfum des flots. - - Je vois rentrer le paille-en-queue - Pareil à mon blanc rêve pur, - Lorsque blonde en sa prison bleue - La lune contemple l’azur. - - Ile ardente du Pacifique - Stevenson ne t’aime pas mieux - Que je n’aime ma Dominique, - Ma belle île aux oiseaux heureux. - - Douce Antille aux bois admirables, - Sera-ce sous ton azur clair, - Que j’entendrai, du fond des sables, - Les grandes lyres de la mer? - - -L’ANSE AUX TORTUES - - Sur la plage où le flot a des lueurs d’agates - Ne glisse plus le vol émouvant des frégates. - Les lézards ne vont plus parmi les mangliers - Happer les fourmis d’or qui rôdent aux halliers. - Du croissant safrané vois les cornes pointues. - C’est juillet, mois torride où pondent les tortues. - Veux-tu que nous allions vers le sable luisant - De la plage où le flot blanchit le noir brisant? - Là, muets, nous pourrons peut-être, sous la lune, - Voir l’immense tortue aborder la lagune, - Se traîner sur le sable et longtemps épier - Les ombres du rivage et celles du hallier - Puis enfouir, afin que l’île les protège, - Ses œufs dont la couleur est celle de la neige. - - -LE NAGEUR - - «Dans l’onde transparente où luisent les coraux, - J’ai vu les grands requins poursuivre les bécunes; - Va plutôt te baigner dans les eaux des lagunes, - Derrière la savane où beuglent les taureaux.» - - Mais tu me répondis: «Tes paroles sont vaines: - Tu ne sauras jamais le plaisir merveilleux - Qu’on éprouve à franchir les grands espaces bleus - De l’Atlantique, au chant des Antilles sereines.» - - Depuis, je te vois fendre au loin les vastes eaux, - Et traîner sur la mer un lumineux sillage; - Et moi qui suis épris d’un autre beau voyage - Je te regarde, assis à l’ombre des roseaux. - - Là-bas, c’est le récif que hantent les grands squales - Et voici l’horizon houleux des cachalots. - Nage, souple nageur, jusqu’au soir plein d’étoiles, - Ainsi qu’un grand poisson de nacre dans les flots. - - Nage sous les ciels d’ambre et sous les nuits funèbres, - Dans le flot rose ou vert, noir ou phosphorescent, - Jusqu’au jour où soudain brisera tes vertèbres - Quelque monstre marin aux yeux ivres de sang. - - En attendant, jouis de la vague éternelle, - Respire la douceur du soir occidental; - L’océan te caresse en ses flots de cristal, - Tes bras sont vigoureux et ta jeunesse est belle. - - -LA NUIT DANS LES GRANDS BOIS - -_A M. H.-M.-S. Laidlaw._ - - Les perroquets criards, les perroquets têtus, - Les perroquets dans l’arbre aux fruits noirs se sont tus. - C’est l’heure où le soleil, parcourant d’autres lieues, - Quitte la Dominique et ses montagnes bleues. - Le crabier sur la branche a rejoint ses petits. - Le sentier ne voit plus rôder les agoutis. - Une dernière fois, la brise sur son aile - Porte à l’écho lointain un chant de tourterelle. - Un grand concert soudain s’élève des bosquets; - Grenouilles et lézards répondent aux criquets. - Avant de sombrer dans le rêve... - La forêt mêle les couleurs - Harmonieuses de ses fleurs. - Sur les bois la lune se lève... - Les odeurs de la nuit chassent celles du jour. - Mille bruits que le vent emporte avec amour - Exaltent l’air plus vif des solitudes vierges. - L’astre blanc sème ici des lumières de cierges - Et là-bas, sur une eau, des feux de diamants. - Il s’élève admirable entre les fûts dormants - De deux minces palmiers et c’est comme une aurore - Où le chat-huant gris jette son cri sonore. - La nuit claire à présent est reine de l’azur. - L’air est plus lumineux et le parfum plus pur. - Il semble que soudain mille corolles blanches - Parfument les rameaux des immobiles branches. - Les sphinx ont remplacé l’essaim des papillons. - Des lucioles d’or voltigent les feux blonds. - Un lampyre embrasé semble un lent météore. - Un palmier nain d’un feu verdâtre se colore - Tandis que le taupin se pose sur son fût. - Un chien aboie, un chien caraïbe à l’affût; - Et, vers un grand figuier dont mûrissent les figues, - Je vois bondir soudain deux petites sarigues. - - -PETITS PAYSAGES - -LE FLAMBOYANT - - Sous l’étincelle d’or des oiseaux-mouches braves, - Le rouge flamboyant semble un volcan de fleurs; - Une averse un instant a noyé ses splendeurs, - Mais le soleil couchant va raviver ses laves. - -L’ARBRE INCONNU - - Au bord de la savane où broutent les cabris, - L’arbre en fleurs dont les fruits sont aimés des perruches - Semble un grand arc-en-ciel ivre d’un bruit de ruches, - Tant il est éventé de vols de colibris. - -L’ARBRE ROUGE - - Quand l’aube blanche et rose inonde la prairie, - Il est comme un récif de corail aux cieux clairs; - Sur lui des papillons voltige la féerie, - Les oiseaux-mouches bleus le traversent d’éclairs. - -L’EUCALYPTUS - - Le bel eucalyptus balancé par le vent - Semble d’un vaisseau fou la grande voile verte; - Qu’il est doux à ses pieds de s’endormir, rêvant - Qu’on est parti tous deux vers une île déserte. - -LES POISSONS - - Vous qui jouez aux eaux des anses découvertes, - Du doux chant des oiseaux vous ignorez le miel; - Mais vous savez l’îlot cher aux Sirènes vertes, - Poissons mystérieux, frères de l’arc-en-ciel. - -LA TOURTERELLE - - La vérandah laissait rentrer l’heure laiteuse - Et la lune dorait l’île de sa clarté; - Toute la claire nuit, nous avons écouté - Ton frais roucoulement, tourterelle amoureuse. - -LES LUCIOLES - - J’aime les clairs de lune où miroitent les anses, - Mais préfère les nuits où voltigent vos feux, - Lucioles, berçant à l’heure du silence, - Vos douces lampes d’or dans les grands arbres bleus. - - -LE RÊVE - - Qu’elle est douce la voix de la mer des Antilles - Quand elle chante au pied des verts tamariniers, - Que les femmes des bourgs passent sous leurs paniers - Pleins de citrons ambrés ou de vertes vanilles! - Qu’il est tendre ce chant autour de l’île en fleur, - Tandis que chaque flot écume sur le sable. - Ah! vous mener un jour vers l’immense douceur, - Ma charmante, des flots de la mer adorable! - - -STANCE - - Amour, voici le mois des plus belles étoiles. - Les grands arbres seront couronnés de lueurs. - La mer balancera de radieuses voiles - Et mon cœur loin de vous sera plein de langueurs. - - -D’UNE VÉRANDAH FLEURIE - -(_Conversation avec Arthur-Harry Law_) - -I - - Roseau dans mon enfance était plein de cabris - Qui des pavés disjoints broutaient les touffes d’herbe. - Des lanternes passaient dans les beaux soirs fleuris. - Sur les monts violets la lune était superbe. - -II - - Ivre du chant constant des bois et de la mer - La Dominique est une Antille langoureuse. - Sous la mélancolie âpre de son soir vert, - Je suis comme un chartreux de la Grande-Chartreuse. - -III - - Je garde en ma mémoire un beau souvenir clair. - C’était dans le mois triste où l’eau du fleuve est grise. - Dans les yeux d’une enfant des bords de la Tamise - J’ai vu la mer et les étoiles de la mer. - -IV - - Ah! qu’ils sont loin les soirs de la pâle Angleterre - Où nous étions de beaux éphèbes amoureux. - Poètes décadents, amis de la chimère, - Que vos vers me plaisaient sous les blancs ciels brumeux! - -V - - Oxford, en revenant d’une fête nautique, - La tête pleine encor des courses de Henley, - Je compris en lisant une ode de Shelley - La divine splendeur de l’âme romantique. - -VI - - Comme on aime les yeux du rêve et de l’amour - Paris que je connus à vingt ans, je les aime - Tes vieux quartiers vibrants où quelque vieille tour - Me fait songer à Marguerite d’Angoulême. - -VII - - «Cesse d’écrire en vers, c’est un jeu hasardeux», - Me disais-tu, penchant vers moi ta tête blonde. - Et j’embrassais tes mains, ma petite Esclarmonde, - Mangeuse de sorbets, toi dont les yeux sont bleus. - -VIII - - Billy Milner d’un match éclatant fut vainqueur - Et le soir il reçut des billets pleins de flammes. - Chaque lettre disait: «Donne-moi donc ton cœur.» - Billy aimait le sport et n’aimait pas les femmes. - -IX - - Pendant que les marchands comptent les escalins, - Parlons de Rupert Brooke et de ses purs poèmes, - Puis nous irons rendre visite aux orphelins, - Aux petits orphelins dont les fronts sont si blêmes. - -X - - C’est devant un coucher de soleil sans pareil - Que j’écris ces quatrains. Je donnerais la gloire - De la mer embrasant un quatre-mâts vermeil, - Pour un soir sans éclat reflété par la Loire. - -XI - - Près du flot sans reflet du fleuve glorieux, - Vous seriez près de moi, ma vivante statue; - La voix des mariniers dans la nuit s’étant tue, - Je reverrais les soirs de la mer dans vos yeux. - - -CLAIR DE LUNE A MINUIT - - Roseau la nuit semble une ville - Des mille et une nuits - Aux parfums des jardins de l’Ile - Se mêlent ceux des fruits. - - Au port désert un chien aboie, - Un grillon dit son chant. - Et la mer plus douce que soie - S’étend comme un grand champ. - - On dirait la ville enchantée - Aux fontaines sans bruits, - Où la pleine lune argentée - Miroite au fond des puits. - - -L’OISEAU LOINTAIN - - Par ce soir de mélancolie, - Quel est l’oiseau qui chante au loin, - Qui chante si bien - Au cœur de la forêt fleurie? - Charme étrange et mystérieux, - Quel est l’oiseau délicieux - Dont la flûte grave module - Des notes d’or au crépuscule?... - Que t’importe; - Ecoute le chant - Qui vient mourir devant ta porte, - A l’heure du soleil couchant. - C’est peut-être la flûte de Pan, - C’est peut-être la voix du printemps. - - - - -DEUXIÈME CHANT - -(_TROIS ANS APRÈS_) - -AU BEAU LYS DE FRANCE - - - Dors! Je n’ai pas tenté de retours inutiles. - Mais comme un beau coucher de cors au fond des bois - Appelle, à la nuit close, une étoile immobile, - J’ai voulu t’appeler une dernière fois. - - LÉON DEUBEL. - - -A LA BEAUTÉ - - A thing of beauty is a joy forever. - - J. KEATS. - - Pour avoir tant chéri votre forme parfaite, - Je connais aujourd’hui l’amour et la beauté. - Vous avez entr’ouvert la porte de clarté, - Qui fermait le jardin de la pure conquête. - - Par vos divins regards où rayonne la fête - De l’or et de l’azur des plus célèbres yeux, - Mon cœur s’est à jamais épris des vastes cieux - Et j’ai pour l’idéal une ferveur secrète. - - Vous m’avez révélé mieux que tout autrefois, - Le rythme de la mer, le mystère des bois - Et le charme éternel de la nature immense! - - Et le beau feu sacré qui consume mon cœur, - Je ne le dois qu’à vous, plus douce qu’une sœur, - Vous qui fîtes chanter les harpes du silence! - - -STANCE - - S’ils sont beaux, sur les monts, les pieds du voyageur - Qui porte de bonnes nouvelles; - Il est encor plus beau, sur la mer, le vapeur - Messager des amours fidèles! - - -AU BEAU LYS DE FRANCE - - La lune verte luit au front d’un cocotier; - Et tout en admirant son beau reflet sur l’arbre, - Je songe à ce vieux parc de France, aux bancs de marbre - Où je vous vis sourire au détour d’un sentier. - - Ainsi passe ma vie aux belles Iles bleues. - Que ce soit dans le jour, dans l’aurore ou la nuit, - Chaque fois qu’un instant de beauté me séduit, - Mon rêve refranchit plus de trois mille lieues. - - Je pense à vous devant la mer et les torrents, - Devant l’écoulement rapide des rivières, - Au chant des alizés sous les planètes claires, - Au souffle des palmiers plantés en libres rangs. - - Votre nom que jamais je ne dis à personne, - Comme un beau vers je vais le chantant sur les monts; - C’est d’un charme infini sous nos grands cieux profonds; - Ainsi qu’un grave écho longuement il résonne. - - Dans le brasier des soirs éblouissants de feux - Je crois voir d’un vaisseau les lumineuses voiles - Et jusqu’à l’heure tendre où naissent les étoiles - Je contemple la mer en songeant à vos yeux. - - Par les nuits qu’une lune énorme idéalise, - Votre fantôme passe et repasse sans fin; - De votre jeune corps tous mes désirs ont faim - Et ce sont vos odeurs qui parfument la brise. - - Lorsque je sors la nuit, pour apaiser le mal - D’un pauvre être agité qui souffle et qui délire, - Votre cher souvenir m’accompagne et m’inspire; - Ah! que de fleurs alors sur le chemin banal! - - Voilà bientôt dix ans que les printemps de France - Ont fleuri vaporeux et verts loin de mes yeux; - Et pourtant, je redis le nom délicieux, - Je pense encor à vous, malgré l’horrible absence. - - Mais hélas, je vieillis et les rêves sont fous. - Je vois toujours leurs feux du haut de mes fenêtres, - Mais les grands paquebots ne portent plus vos lettres, - Je n’ai nul confident à qui parler de vous. - - Je songe bien souvent aux paroles sincères - Dont vous avez bercé l’espoir de mon retour; - Quand vos yeux aux lacs purs de leurs prunelles claires - Miraient encor le ciel profond de mon amour... - - Je demande parfois au vent quand il voyage: - «N’as-tu pas vu la Fleur splendide du printemps? - Puis-je espérer encor, exquis et repentant, - Retrouver le divin, le merveilleux visage?» - - Et le vent me répond: «Reste au bord des grands bois - Et garde dans tes yeux l’image qui t’est chère. - Ne va pas soulever le voile du mystère. - Il ne faut plus songer aux beaux yeux d’autrefois.» - - Alors, je crie au loin, sous la lune émouvante: - «Beaux yeux, beaux yeux charmants, qu’êtes-vous devenus?» - Rien ne répond; l’Océan bat les récifs nus - Et son sanglot jeté dans la nuit m’épouvante. - - -LE FANTOME - - L’absence a su flatter mon amour et l’accroître - Et changer mon ivresse en culte harmonieux, - Telle la solitude émouvante du cloître - Exalte et purifie un cœur religieux. - - Beau rêve illuminant une existence morne, - Vous avez éclairé chacun de mes instants; - Votre image me suit parmi les fleurs du morne - Et flotte sur l’azur vaporeux des étangs. - - Je vous vois, près de moi, traverser les prairies - Où la liane pend en lumineux hamacs; - Et vous m’accompagnez jusqu’aux cimes fleuries - D’où descendent les eaux murmurantes des lacs. - - C’est pour avoir chéri votre seule pensée - Et pour n’avoir aimé que votre souvenir, - Que j’ai porté dix ans une ivresse insensée - Et que je n’attends rien du puissant avenir. - - J’ai dédaigné pour vous, ô fantôme suprême, - De faire de ma vie un champ harmonieux - Et j’ai passé dix ans à chanter, en moi-même, - Des chants purs à la gloire exquise de vos yeux! - - O mon charmant amour, lumière de ma vie, - Rose de mon jardin, lampe de mon espoir, - Je ne vous verrai plus, vous dont j’ai tant envie - Et vous ne serez pas l’étoile de mon soir. - - Pourtant ce sera vous, vous que je chercherai - A travers tous les yeux et toutes les amantes - Et malgré le désir des lèvres inconstantes - Vous serez dans mon cœur et je vous chérirai. - - Encor quelques beaux jours à passer sur la terre - Et puis la grande nuit envahira les cieux. - Ah! laissez-moi songer encor à la lumière - Exquise et merveilleuse et pure de vos yeux! - - -STANCE - - Beaux voyageurs des mers, sous la nue embaumée, - Des steamers aux feux d’or arrivent dans le soir; - Mais ils ne portent plus à mon cœur nul espoir; - Pour mon cœur sans espoir, ils ne sont que fumée! - - - - -TROISIÈME CHANT - -L’HORIZON ET LA MER - - - Le secret douloureux qui me faisait languir. - - BAUDELAIRE. - - -LE JOUR - - Le jour trop beau blesse mon cœur d’un glaive d’or. - Pourquoi, pourquoi, toujours cette étrange tristesse - Devant cet horizon rayonnant d’allégresse - Où la vague infinie et muette s’endort? - - Qu’il fut divin le bain dans la mer sous le fort! - Chaque lame traînait une tiède caresse, - Mais un vague tourment me poursuit et m’oppresse; - Devant le ciel trop beau l’esprit songe à la mort. - - Ah! que vienne bientôt l’instant où les Centaures - Luiront sur le haut cap battu des flots sonores; - Alors je sentirai le calme m’envahir; - - La lune nagera dans des vapeurs rosées - Et très fraîche sera la voix du souvenir - Mêlée aux longs soupirs des brises apaisées. - - -CRÉPUSCULE EN DÉCEMBRE - - Que j’aime la clarté grave de ce couchant! - Un insecte attardé traîne un trait de lumière; - Un chien aboie au seuil lointain d’une chaumière, - Sur les lèvres du jour s’éteint le dernier chant. - - Le beau soir frôle ainsi qu’une robe de fée - L’eau de la pleine mer plus paisible qu’un lac, - Le vent dans l’arbre noir balance le hamac, - L’heure qui va venir est de lune coiffée. - - Un feu de luciole a lui dans le bambou - Et la savane où flotte une odeur de vesou - Verra trembler bientôt les premières étoiles. - - Admire la splendeur de l’instant solennel. - Regarde par delà l’Océan et les voiles - Le soleil peindre en or le grand mur bleu du ciel. - - -LE SOIR - - Le vent dans les palmiers chante des odes pures - Et la vague blanchit le golfe lumineux; - L’horizon est de pourpre et les pitons sont bleus - Dans les grands cocotiers les noix blondes sont mûres. - - Les algues dans l’air frais sèchent leurs chevelures. - Les sables un à un éteignent leurs doux feux. - Le jour meurt. Des pluviers reviennent deux à deux - Vers l’îlot où la lame a de rauques murmures, - - Un nuage a noyé le profil pur des monts; - Les canots sont rentrés parmi les goémons, - A l’ouest rougit encor la dernière des voiles. - - Viens voir pour enchanter ton cœur toujours amer, - Sous l’azur éternel, où naissent les étoiles, - Miroiter les déserts immenses de la mer! - - -LE POÈME A LA NUIT - - La mer phosphorescente étincelle et reluit. - Un nuage a l’aspect d’un mont couvert de glace, - Une pâle clarté déchire au loin l’espace, - La lune brillera sur la crête à minuit. - - C’est l’heure où frôlant l’air de ses ailes, sans bruit, - Vole aux sapotilliers le chat-huant vorace; - Poète, négligeant l’Hymette et le Parnasse, - Il te faut composer un poème à la nuit; - - A la nuit tropicale, immense, sans pareille, - Portant l’étoile verte et l’étoile vermeille, - Dont le voile est de feu, d’ombre et de diamant. - - Chante, la voix des mers immenses t’accompagne - Et l’encens sept fois pur des fleurs de la montagne, - Charmera ton silence et ton recueillement. - - -VOLS D’OISEAUX EN SEPTEMBRE - - Le vent tumultueux blanchit les flots mobiles - Et l’espace est rempli de vols d’oiseaux de mer - Qui s’en vont, radieux de la vigueur de l’air, - Chercher d’autres climats et frôler d’autres îles. - - Par delà les vols blancs des mouettes agiles, - Plus haut qu’aucun oiseau de passage au vol fier, - Les frégates, au cœur lumineux de l’éther, - Planent, le col tendu, les ailes immobiles. - - Longtemps, je suis des yeux le départ émouvant - Des oiseaux migrateurs emportés par le vent - Vers le nord éclairé des lumières plus frêles. - - Déjà le dernier vol s’efface à l’horizon! - Je vous envie, oiseaux qui changez de saison - En une nuit, par la puissance de vos ailes! - - -LE SOUVENIR - - Le soir est plus profond qu’un soir sur les Balkans, - Plus bleu qu’un soir de France ou qu’un soir d’Italie, - Un voile de mystère et de mélancolie - Plane sur les sommets qu’éclairent des boucans. - - Sur la mer passe un vol grave de pélicans, - De sauvages parfums montent des forêts sombres; - Et par delà les pics qu’enveloppent des ombres - La lune monte au front dentelé des volcans. - - Ah! je donnerais bien toute la solitude - Des grands monts violets, toute ma quiétude - Pour le divin bonheur de revoir deux yeux bleus. - - Mais pourquoi rappeler cette grande infortune? - Respirons la douceur du ciel harmonieux, - Les palmes des palmiers sont luisantes de lune. - - -LE VOILIER - - Au siècle des vapeurs et de l’aéroplane, - Un blanc voilier qui passe à l’horizon du soir, - Alors que l’Océan brille comme un miroir, - N’est en réalité qu’une lourde tartane. - - Mais quelque chose évoque, en l’heure diaphane, - Où les yeux de la nuit vont percer l’azur noir, - L’âme des temps passés et le rêve croit voir - Des feux de Caraïbe au fond de la savane. - - Le blanc voilier, glissant sous l’éther tropical, - Revient de Montserrat et loin de l’air natal - Porte un maigre troupeau de chèvres au col grêle. - - Mais telle est la splendeur du ciel et du décor, - Qu’il semble qu’en la nuit d’azur, ta Caravelle, - O Cristobal Colon vogue sur les flots d’or. - - -CIEL DES INDES OCCIDENTALES - - Nul ne peut se vanter de voir un ciel nocturne - Plus beau, plus étoilé que celui qui s’étend - Sur la mer Caraïbe, à l’heure taciturne - Où le golfe endormi brille comme un étang. - - Dans la sérénité des voûtes tropicales, - Tous les astres connus luisent splendidement: - Les étoiles du sud aux feux de diamant, - Les étoiles du nord plus fines et plus pâles. - - Et par les lourds étés, aux mois où les palmiers - Bercent la tourterelle et le chant des ramiers, - On voit le Chariot en face des Centaures, - - Le Cygne bleu voler vers l’azur boréal, - Tandis qu’au front des caps, blancs de lames sonores, - Surgit le Scorpion, gloire du ciel austral... - - -NUIT DU ONZE AVRIL 191. - - Arcturus sur le mont semble un feu de berger. - Sirius à pas lents suit Orion qui chasse. - L’Ourse erre autour du pôle étincelant de glace. - Aldébaran bientôt dans la mer va plonger. - - Les Centaures ont lui, la Croix bénit l’espace; - Et le charme est si pur sous le grand oranger, - Que vingt fois je reviens sur la haute terrasse, - Voir du fond de la nuit les astres émerger. - - Miracle étincelant d’une voûte étoilée! - Vains désespoirs, sombrez au fond de la vallée, - Toi, rêve aérien, monte comme Altaïr! - - Pour aimer dignement vos splendeurs magnifiques, - Que ne suis-je au sommet d’un piton de saphir, - O constellations mouvantes des tropiques! - - -MATIN DEVANT LA MER - - Au soleil du matin, sous l’azur émouvant, - Les flots sont couronnés de hautes crêtes blanches, - Le vent jusqu’à la mer porte l’odeur des branches; - On voudrait de tels jours d’ivresse plus souvent. - - Ainsi que la frégate, ivre, au soleil levant, - De l’horizon qui flambe et de la mer qui chante, - L’esprit prend son essor et d’une aile vibrante, - Monte vers l’idéal et les cieux en rêvant. - - Rien ne vaut ce voyage enivrant et sonore, - Au pays du soleil, au pays de l’aurore, - Quand chante aux mille bords de ses îles la mer. - - Rien ne vaut ce départ vers les sphères sublimes - Où le rêveur revoit planer son rêve fier - Entre le double azur du ciel et des abîmes. - - -A L’IDÉAL - - Combien de cris encor me feras-tu pousser - Avant que le vaisseau de la mort ne m’emporte? - Que les chiens du malheur hurlent devant ma porte, - Idéal, dans mon cœur, rien ne peut t’émousser! - - Le vent rit. Les steamers rapides vont hisser - Les pavillons joyeux à leur mâture forte; - Comme les goélands, nous leur ferons escorte, - Nos rêves sur les grands océans vont danser. - - O vols sacrés fuyant loin de l’heure présente! - L’imagination ouvre une aube enivrante, - Les beaux cieux de l’esprit s’entr’ouvrent, éclatants. - - Et nous contemplerons, superbes ou tragiques, - Sur les Bleus Saharas des mouvants Atlantiques - Les lointains fabuleux de l’espace et du temps. - - -STANCE - - La mer autour de moi dresse sa prison bleue. - Je ne sais quel désir me vient d’un autre ciel. - Qu’il est beau sur la mer ce lointain paille-en-queue - Qui monte vers l’azur comme un rêve éternel! - - - - -QUATRIÈME CHANT - -LA MAISON AUX ABEILLES - - - Voici des fruits, des fleurs, des feuilles et des branches. - - VERLAINE. - - -A L’EXEMPLE DES ABEILLES - - J’ai dans ma cour, au pied de beaux arbres fleuris, - Un rucher bigarré fait de vibrantes ruches; - On dirait un hameau sous les verts tamaris, - Un hameau de couleur au pays des perruches. - - Les bruits frais des torrents, des ruisseaux, de la mer, - Autour de ma fenêtre enroulent leurs murmures; - Sans quitter ma maison, je puis, par un jour clair, - Me croire au cœur profond de la verte nature. - - En proie au dur travail qui bourdonne en son flanc, - Le rucher au soleil ronfle comme une usine. - Ah! pourquoi tout à coup, ivre et tourbillonnant, - S’en échappe un essaim qui va vers la colline? - - Abeilles au vol sûr, je vous vois tour à tour - Porter le pollen blond et le nectar qui grise; - Chaque instant le rayon de miel se fait plus lourd. - Vous remplissez l’azur d’une belle surprise. - - Je perçois grâce à vous les puissantes odeurs - Des grands arbres mirant leur ombrage aux fontaines, - Vous portez jusqu’à moi l’enivrement des fleurs - Et l’âme des beaux jours chante en vos ruches pleines. - - Séduits par votre exemple, ô peuple merveilleux, - Mes espoirs sont partis dans le vent qui les berce, - Mais rapporteront-ils à mon cœur anxieux - Le pollen du bonheur et le miel de l’ivresse? - - Quand un de vos essaims tournoie, ardent et nu, - Ayant abandonné le trésor des cellules, - Avant de se poser dans quelque arbre inconnu - De la grande forêt pleine de crépuscule, - - Je rêve de quitter la paisible maison - Où j’ai mené des jours d’une existence sûre, - Pour aller je ne sais vers quel autre horizon - Affronter les périls d’une belle aventure. - - -A UNE LIANE - - O liane étoilée et de fleurs et de fruits, - Tu parfumes mes jours et parfumes mes nuits! - Tu suspends aux bras frais d’un tamarinier grêle - Les mille serpents verts de ta verte tonnelle. - Pour cueillir sur ta tige un rose charançon, - Un jaune oiseau des bois t’apporte sa chanson, - Tu vois voler vers toi dans les aubes vermeilles - Soixante colibris et plus de mille abeilles. - Les bougainvilias et les longs _quisqualis_ - Ont moins que toi l’odeur adorable des lys. - Quand un orage court, te heurte et te chavire, - Le vent du sud te fait chanter comme une lyre. - Lorsque le croissant brille et que la ville dort, - La luciole en toi pose un confetti d’or; - Et c’est l’heure indolente où vibre en ton feuillage - Le chant de l’andolite[1] et du grillon sauvage. - O compagne odorante, ô fille des forêts, - Grâce à toi, je peux voir la nature de près, - Sans cesse je retrouve en ton jeune feuillage - Le charme et les odeurs d’un lointain paysage; - Et toujours étoilée et de fleurs et de fruits - Tu parfumes mes jours et parfumes mes nuits. - - [1] Andolite (anolis): Petit lézard fort commun aux Antilles. - Certaines espèces chantent par les belles nuits. - - -LA MAISON AUX ABEILLES - - Modeste est ma maison, mais fort je la chéris - Au doux feu des heures vermeilles! - Car elle communique avec les bois fleuris - Par le fil d’or de ses abeilles. - - Tel parfum qui flotta sur le morne embaumé - Et qui subit le sort des roses - Vit encor, souvenir adorable de mai, - Dans l’étui des cellules closes. - - Tel nectar, diamant liquide dans la nuit - Ou rosée à perle tremblante - Dort maintenant, plus blond que le suc d’un beau fruit, - Au cœur chaud de la ruche ardente. - - De l’aube au soir l’essaim ardent et régulier - Apporte à ma cour des messages. - Je sais quand «l’épineux» porte des fleurs d’argent - Et quand c’est le mois des orages. - - Je sais que les poix doux sont pleins de «sucriers» - Et les flamboyants d’oiseaux-mouches - Et que les agoutis gambadent par milliers - Dans le sentier des vieilles souches. - - Je sais que l’ortolan roucoule à la fraîcheur - Du courbaril près de la source - Et que l’étang où vient s’abreuver le chasseur - Mire les feux de la Grande Ourse. - - Je sais que la campagne est un vaste bouquet - De fleurs, d’odeurs et de musiques - Où le maigre coucou, de bosquet en bosquet, - Chasse les guêpes métalliques. - - Ce soir, on est au mois où l’amour met le nid - Comme un trophée au cœur des branches; - Et mes vers accouplés volent vers l’infini - Comme des vols d’aigrettes blanches! - - -L’ÉGLISE CLAIRE - - Non loin de la maison aux abeilles, l’église - Où chante le dimanche un petit chœur d’enfants. - Je me complais alors à suivre les doux chants - De ces petits dont l’âme est encore indécise. - - L’encens embaume l’air et par les jours de mai - Il arrive parfois qu’on voit voler en elle - D’une fenêtre à l’autre un vol de tourterelle - Qui se sent bienheureux en ce lieu parfumé. - - -VOL D’ABEILLES - - Mille quittent la ruche en projectiles d’or. - Mille rentrent soudain en cascades vermeilles. - Tout le jour la maison entend vibrer l’effort - Vibrant et radieux des divines abeilles. - - C’est d’une reine unique en la paix du rucher - Que sont nés les feux d’or de tant de travailleuses. - Et le cœur du poète est un divin archer - Qui lance sans compter les flèches merveilleuses. - - -LE RÉVEIL DES RUCHES - - L’aube à peine a teinté les collines vermeilles, - Qu’un gai bourdonnement s’élève du rucher. - Quel est l’arbuste en fleur au parfum de pêcher - Qui donne tant de joie au peuple des abeilles? - - Tout le jour, vibrera le généreux travail, - De la ruche à la fleur, de la fleur à la ruche; - Jusqu’à l’heure où le soir plus vert qu’une perruche - Dorera de ses feux une mer de corail. - - Désirs, désirs plus beaux que les mouches fidèles, - Vous n’avez de repos ni l’hiver ni l’été; - Grisés par les parfums de l’arbre de Beauté, - Nuit et jour vous volez aux fleurs surnaturelles. - - -LE BEAU VERS - - Lorsque sur le papier traçant le noir sillon, - Ma plume écrit un vers d’une beauté parfaite, - Il me semble en la nuit voir un beau papillon; - Complaisant et joyeux, j’admire ma conquête. - - Mais dès que sur les lacs le soleil s’est levé, - Le vers prend la couleur morte des chrysalides; - Il a perdu l’éclat du sphinx vert des Florides, - Je n’écrirai jamais le vers que j’ai rêvé. - - -LE RAYON - - Garde-toi d’enlever de la ruche qui dort - Le rayon non scellé par les abeilles d’or, - Le miel operculé seul est un vrai trésor. - - Il faut que ta pensée, ô poète, soit mûre, - Pour que dans un beau vers, son moule et sa parure, - Elle dure longtemps et se conserve pure. - - -AU COLIBRI - - Colibri, tous les bois fleuris sont en liesse; - Et pourtant, tu reviens au jardin de Roseau - Apporter à mes fleurs ta frôleuse caresse, - Ah! de quel paradis sors-tu, charmant oiseau? - - -LE MIEL - - De même que le vin évoque un coteau bleu, - L’odeur de ce beau miel fait revivre ta flore, - Campêche blond qu’on vit l’an dernier, à l’aurore, - Lourd de guêpes de cuivre et d’abeilles de feu. - - -LA MONTAGNE - - Montagne couronnée et de lune et de rêve, - C’est vers vous cette nuit que voyagent mes vœux; - Non point pour vos splendeurs qu’on voit de cette grève - Mais parce que vos lacs me rappellent ses yeux. - - -LE POÈTE - - O poète, tu n’as qu’un moment de beauté, - Pour ciseler le vers sauveur de ta mémoire, - Le vers vaisseau de fer et vaisseau de clarté - Qui portera ton nom sur les mers de la gloire. - - -BEAUX JOURS - - Mille parfums de fleurs annoncent que le miel - Sera bientôt porté vers les ruches ardentes; - Et plus de cent essaims d’abeilles bourdonnantes - De leurs voyages d’or éblouissent le ciel. - - Mon esprit, travaillez loin des sombres demeures, - Devant le beau visage étincelant des jours; - Pour qu’en vers lumineux comme les rayons lourds, - Vous condensiez l’essence impalpable des heures. - - -LA FENÊTRE - - Je veux chanter la chambre ouverte à l’alizé; - Par sa large fenêtre on peut voir la montagne, - Des bois et des vallons, la lointaine campagne, - Où chaque arbuste en fleur forme un îlot rosé. - - On voit aussi la mer, flot calme ou flot brisé, - De larges vols d’oiseaux que le vent accompagne, - Un horizon plus bleu que celui de l’Espagne, - Et les mille splendeurs du couchant embrasé. - - Dans le ciel exigu qu’encadre la croisée, - La nuit sombre et la nuit brillante de rosée - Se révèlent soudain dans toute leur fraîcheur. - - Et dans le rose azur d’une naissante aurore, - Je regarde rougir la voile d’un pêcheur, - Pâlir la Croix du Sud et mourir les Centaures. - - -LA TOMBE FLEURIE - - Je hais le cimetière où l’on dort à l’étroit. - Ah! qu’on ne couvre pas ma dépouille de marbre; - Mais qu’on m’enterre, à l’ombre verte d’un grand arbre, - Et que la mer, la mer chante près de l’endroit. - Je voudrais que ma fosse ainsi qu’une tonnelle - Fût en tout temps fleurie afin que le passant - Séduit par la splendeur de l’arbre ravissant - S’arrêtât pour rêver, quelques instants, près d’elle. - Mais, je voudrais surtout, lorsque le renouveau - Enivre les chemins, que passent de beaux couples - De jeunes amoureux aux corps minces et souples - Et qui ne sauraient pas que là gît un tombeau. - Mon âme, au jardin bleu des ténèbres enclose, - Tressaillirait du fond de l’éternel exil - Lorsque l’adolescent divin, le frêle avril, - Viendrait avec l’Aurore y respirer les roses. - Et par les grands étés de l’immense avenir, - Dans les sèves de l’arbre éclaterait encore, - Pour le parer soudain d’une éclatante flore, - Mon rêve radieux qui ne veut pas mourir! - - -STANCE AUX ABEILLES - - Lorsque je partirai, mes petites amies, - N’allez pas quitter le rucher? - N’allez pas essaimer par delà le clocher? - Restez, vous charmerez les roses endormies. - - - - -CINQUIÈME CHANT - -CHANSONS LOINTAINES - - - C’est à quoi je fus destiné - Dès le premier jour de ma vie, - Et la Muse m’auroit traisné, - Si je ne l’eusse pas suivie. - - FRANÇOIS MAYNARD. - - Shall I reject the green and rose - Of opals with their shifting flame, - Because the classic diamond glows - With lustre that is still the same. - - EDMUND GOSSE. - - -LA MORT DU PETIT FOL - - Au loin, au loin, dans la vallée, - Pleurait la tendre voix voilée - D’un rossignol. - Aux pleurs de la nuit étoilée - Mourait d’amour dans une allée - Le petit Fol. - - Tu ne sus que trop tard, Princesse, - Pourquoi s’emplissaient de détresse - Les yeux charmants; - Et tu baisas, dans ta tristesse, - Ton doux Fol mort pour toi d’ivresse - Sans sacrements. - - -VACANCES - - Qu’elle est légère la brise - Dans le haut tamarinier; - Qui traduira l’ode exquise - Qu’elle dit au latanier? - - Avril sur la branche élue - Ramène les deux ramiers. - Une histoire est vite lue - Au bercement des palmiers. - - Verte montagne et vous, colline, - Vous charmerez ses doux yeux, - Pendant cette heure divine - Où la mer se mêle aux cieux. - - Quand, sous les brises plus molles, - Les sentiers seront plus frais, - Rondes d’or des lucioles, - Illuminez les forêts! - - -CHANSON DU CLAIR DE LUNE - - La palme rit dans le ciel bleu. - La mer roule mille étincelles. - Ivresse des saisons nouvelles. - Le jour s’éteint à petit feu. - - Lentement la lune se lève. - Sous les arbres luit le chemin. - Je revois toujours dans mon rêve - Son front pur, couleur de jasmin. - - La nuit est profonde et sans voile. - La brise embaume à vous griser. - Quelle est cette lointaine étoile - Qui sur l’eau semble reposer? - - -CHANSON DE RÊVE - - Je te prendrai par tes deux - Petites mains, chère, - Et j’aimerai dans tes yeux - La bonne lumière. - - Ce sera par un soir vert, - Au bord de la grève. - Mon cœur sera parti vers - Son plus joli rêve. - - Nous reviendrons aux temps doux - Des vieilles tendresses. - Je reverrai les ciels fous - Des mortes ivresses. - - Bonheur si grand que les mots - Seront inutiles. - Le clair de lune à longs flots - Baignera les îles... - - De cet espoir, sans raison, - J’ai l’âme embaumée; - D’un vapeur à l’horizon, - Monte la fumée. - - -AUTRE CHANSON DE RÊVE - - Je voudrais donner ce mois - A la poésie - Et le passer dans les bois - A ma fantaisie. - - Qu’il serait bon d’oublier - Les pauvres misères; - Respirer l’air du hallier, - Aimer les chimères; - - Revoir voler l’oiseau bleu - Au fil des savanes - Et la luciole en feu - Percer les lianes; - - Retrouver la saine odeur - Des fleurs de montagne - Et te parler cœur à cœur, - O Muse, ô Compagne! - - -CHANSON DE L’OISEAU MORT - - J’avais sept oiseaux dans la cage d’or: - Six couleur de pourpre, aux becs de turquoise; - Le dernier plus sombre et couleur d’ardoise. - Et ce pauvre oiseau de tristesse est mort. - - Depuis qu’il est mort dans la claire cage, - Mon cœur aime moins les autres oiseaux. - Il manque au concert la flûte sauvage, - L’esprit des grands bois et des grands roseaux. - - Ceux qui sont restés chantent les prairies, - La colline en fleur et le verger bleu; - Mais l’oiseau défunt chantait, comme un dieu, - L’air inviolé des forêts fleuries. - - Toujours son beau chant montait gravement, - Puis s’éparpillait en roulades hautes; - Il pleurait l’azur en poignantes notes - Où je retrouvais mon propre tourment. - - Au soleil couchant il battit de l’aile. - Je n’entendrai plus la divine voix. - Ah! te voilà morte, ô lyre fidèle, - Morte en ta prison, loin de tes grands bois! - - -CHANSON D’UN SOIR ÉTOILÉ - - Veux-tu que nous sortions ce soir? - Les étoiles sont merveilleuses; - Les Pléiades dans le noir - Allument leurs douces veilleuses. - - La grande Ourse, ainsi qu’un beau char, - Nous invite à de grands voyages. - Une fleur s’ouvre quelque part; - Le vent balance les feuillages. - - Sortons, nous marcherons sans bruit; - Et nos âmes iront en songe - Vers les îles d’or de la nuit - Oublier que le temps nous ronge. - - Bientôt, par ordre de la mort, - Nous serons froids et sans envie. - Respirons, respirons encor - La bonne haleine de la vie. - - -CHANSON DE LA GRIVE - - Sur la palme du cocotier, - La grive chante - Un petit air primesautier; - L’heure est charmante. - - Doucement, l’alizé balance - L’arbre qui dort; - Et l’oiseau vers le ciel bleu lance - Ses trilles d’or. - - -CHANSON DU FILAO - - Le grand filao, nuit et jour, - Au vent de mer, au vent d’orage, - Module dans l’air tour à tour - Une chanson douce ou sauvage. - - Petite fille aux grands yeux frais, - Si tu souffres de quelque peine, - Va t’asseoir au bord des forêts, - Par un soir de lune sereine. - - Le grand filao chantera - Et bien mieux que celui qui t’aime; - Pour te bercer il te dira - Un tendre, un suave poème. - - -CHANSON DE LA BRISE - - Aux violons frais de la brise, - Les bals bleus du soir sont légers; - Chers pétales des orangers, - Tombez parmi la valse exquise. - - Elle tourne plus douce encore - Que les pétales sur le sol. - Entendrai-je en la nuit sonore - Chanter la voix du rossignol? - - -CHANSON DE LA FEUILLE MORTE - - Feuille morte, volez en rond! - Vole vers elle, ma chanson! - - (Ah! qu’elle est loin la douce brise - D’été qu’enivrait le cytise!) - - Dans l’air vous vous rencontrerez - Et parlerez à votre gré. - - «L’hiver noir me suit à la piste», - Dit la feuille couleur d’or blond. - «Je m’en vais d’un cœur qui s’attriste», - A dit la petite chanson. - - Tournez en rond, tournez en rond, - Feuille morte et triste chanson! - - -CHANSON DES OISEAUX - - Regarde voleter aux haies - Les oiseaux vifs, mangeurs de baies, - Les oiselets aux notes gaies. - - Il convient à mon rêve fier - De voir planer au ciel désert - Les oiseaux sombres de la mer. - - -TROIS PETITES CHANSONS - -I - - Oiseau de nuit vient d’engloutir - Luciole au feu de saphir. - C’est de même qu’agit la vie - Quand un rêve lui fait envie. - -II - - Tout le printemps tient dans la rose, - Tout l’hiver dans un ciel morose. - Un petit poème très court - Peut contenir peine et amour. - -III - - Du clair soleil, rubis vainqueur, - Il ne reste rien qu’améthystes. - S’il n’était pas blessé, le cœur - Chanterait-il ces chansons tristes? - - -CHANSON D’UN JOUR DE PLUIE - - Le ciel est gris perle, c’est l’heure, - L’heure de la chauve-souris; - Sur l’étang le filao pleure, - Au bois sanglote la perdrix. - - Le grand brouillard blanc de la pluie - A voilé la montagne verte, - De plus en plus mon cœur s’ennuie - De vivre en une île déserte. - - Ce fut toute cette journée, - Sur mon toit les pleurs de l’averse, - Je me sens une âme fanée - Que l’amour des poèmes berce. - - Ma maison sera malheureuse - Jusqu’à l’heure du crépuscule. - Que l’on allume la veilleuse - Et qu’on arrête la pendule! - - -CHANSON TRISTE - - La «Solitude» et la «Tristesse», - Voilà le nom des deux hiboux - Qui viennent ululer sans cesse - Dans l’arbre noir des ravins fous; - - Dans l’arbre noir tordant ses branches - Au vent sinistre de la mer; - Et sur qui les colombes blanches - Ne posent jamais leur vol clair. - - -LA CHANSON DU CŒUR MALADE - - Au lieu de durcir, mon cœur d’homme, - Vous vous attendrissez, - Non, vous n’avez rien du surhomme - Sans cesse, vous baissez! - - Il suffit d’un vapeur en rade, - D’un souvenir, d’un rien. - Il faut, comme un enfant malade - Que l’on vous mène au loin. - - - - -SIXIÈME CHANT - -LE PETIT VOYAGE AUX ILES BLEUES - - -L’APPEL DE L’ATLANTIQUE - - Rose, la mer baignait les promontoires bleus. - De grands oiseaux planaient, sollicitant le rêve. - Une voix murmura: «Quitte donc cette grève! - Va voir d’autres pays aux visages heureux! - - «Il faut te dépêcher de vivre, l’heure approche - Où tes yeux n’auront plus la clarté des étangs. - Quelque jour, l’avenir te fera le reproche - De n’avoir pas assez savouré les printemps. - - «Il faut d’un bel amour la flamme généreuse - Pour guérir l’autre amour en ton cœur insensé. - Ce n’est pas dans ton île, oasis merveilleuse, - Qu’on trouve le Lotus et qu’on trouve Circé. - - Non loin d’ici rayonne une Antille enchantée - Où tu pourras cueillir un rapide bonheur. - N’en demande pas plus et sous la voie lactée - Débarque, en pleine nuit, dans la belle île en fleur. - - «Pars et va-t’en chercher le suprême antidote. - D’autres yeux te feront oublier son œil clair. - Qu’il est doux dans le bois le cri de la hulotte! - Ah! que le clair de lune est divin sur la mer!» - - -STANCE AU NAVIRE - - O navire, bercé par ton beau mouvement, - Je vois décroître au loin les pitons noirs de l’île. - Qu’il est poignant l’adieu de la petite ville! - Ah! que ce cocotier sur la mer est charmant! - - -AU LARGE DU MONT PELÉ - -_A St-Pierre._ - - Quand par la belle nuit sereine du tropique - Où le blanc bouclier ne brillait pas au ciel, - Le vapeur traversant les eaux de l’archipel, - Nous vîmes, sur la mer en feu, la Martinique, - - Les passagers, à bord du noir transatlantique, - Cherchèrent dans la nuit le piton de malheur; - Et quelqu’un redisant le récit plein d’horreur, - La mer sembla jeter un long sanglot tragique. - - Et nous deux qui savons tout ce que nous a pris - Le vieux mont sommeillant sous le nuage gris, - Nous redîmes ton nom, ô ville malheureuse. - - Et tandis que le vent soufflait rapide et fort, - Les astres palpitants de la nuit merveilleuse - Semblaient du grand volcan les étincelles d’or. - - -A UNE CRÉOLE BLONDE - - O toi qu’admire Fort-de-France - D’où te vient ce beau teint si frais? - --Du Morne Rouge les forêts - Ont bercé ma petite enfance. - - Et ce port, ces gestes fleuris, - Cette élégance sans seconde? - --Vers la liane pourpre ou blonde - J’ai vu voler les colibris. - - Née au pays des Sapotilles - D’où te viennent ces yeux si bleus? - --Ils ont illuminé mes yeux - Les flots de la mer des Antilles. - - Le fruit de ta bouche est vermeil - Et ta chevelure te dore. - --Ah! je me baigne dans l’aurore; - Je suis la fille du soleil! - - Je suis blonde et je suis créole. - Mon parler est un chant d’oiseau. - J’ai la souplesse du roseau - Et l’éclat de la luciole. - - -LA MARTINIQUAISE - - Est-ce une femme, est-ce une fleur - Cette forme au fond de l’allée? - O belles filles de couleur! - Taille élégante et grâce ailée! - - Sous la mantille et le mouchoir, - Qu’ils soient d’azur, d’ombre ou de braise, - Les plus beaux yeux qu’on puisse voir - Sont ceux de la Martiniquaise. - - -DANS LA HAUTE CAMPAGNE - - Les grands criquets du soir vibrent dans les manguiers. - Un croissant encor faible éclaire la savane - Et dans l’air, qu’alourdit l’odeur d’une liane, - Un large oiseau de nuit frôle les bleus halliers. - - Les constellations scintillent par milliers. - Un rayon jaune allume au loin un champ de cannes - Et les sentiers déserts sous l’heure diaphane - Montent vers la fraîcheur des grands bois familiers. - - Un chien aboie au loin au fond de la campagne; - L’aboi d’un autre chien plus proche l’accompagne, - Le vent s’est apaisé dans les feuillages mous. - - Les brises des forêts enivrent les prairies; - Et, comme un serpent d’or, glisse sous les bambous - Un ruisseau que la lune orne de pierreries. - - -LOUANGE DE LA BARBADE - - Antille que l’on dit financière et bourgeoise, - Ile chère aux vaisseaux, propice aux étrangers, - Qu’il fut doux de te voir surgir des flots légers, - Ceinte de tes palmiers sur la mer de turquoise. - - Sous ton ciel ne rit pas la complainte patoise, - Point de monts tropicaux ni de blonds orangers. - Mais bien que tu sois plane et veuve de vergers, - La beauté de la mer t’enivre et te pavoise. - - Que tes sables sont doux aux pieds nus des baigneurs! - Que tes jardins sont frais, que vives sont tes fleurs, - Oasis par l’odeur des sucres parfumée! - - Barbade, sur tes bords j’ai vécu trois beaux jours; - Dans le rapide éclair de leurs instants trop courts, - Je t’ai trouvée exquise et digne d’être aimée. - - -LE POÈME TROUVÉ SUR UNE PLAGE - - They cried: «La Belle Dame sans Merci - Have thee in thrall.» - - J. KEATS. - - _Nous trouvâmes un soir sur le sable d’une île - Déserte où ne vivait que le crabe inutile, - Couvert d’algue marine, un cadavre encor frais. - Le beau, l’énigmatique et mince jeune Anglais - Que nous avions connu dans Londres merveilleuse - Avait trouvé la mort près de l’onde rêveuse. - Près de son pâle front gisait un noir coffret - Où dormait ce poème ardent et sans apprêt_: - -I - - «O mon Amour, ma vie est la rose qui ploie - Et ton cœur est un grand papillon plein de joie. - -II - - «Ta chair était pareille à celle des lys blancs. - Ta bouche avait l’éclat des grenades ouvertes. - J’admirai de trop près tes deux prunelles vertes - Et depuis je suis plein de remords sanglotants. - -III - - «O charme merveilleux de cette tête ovale, - De ce visage pur, délicat et charmant, - De ces yeux dont l’azur, le saphir et l’opale - Evoquaient pour mon cœur l’Ange du sentiment! - -IV - - «De ta divine bouche, incomparable rose, - Sortaient de tendres mots, des chants purs et joyeux. - Je n’ai su que plus tard que ce n’était que pose - Et que tout était faux, ta douceur et tes yeux. - -V - - «Je porte le fardeau d’un grand amour avide, - D’un amour sans remède et qui sent le malheur. - Dieu n’a pas mis de cœur dans ta poitrine vide - Mais ta bouche, ironie, a la forme d’un cœur. - -VI - - «Etre fait de caprice étrange, idole infâme, - Je devrais loin de toi partir à tout jamais; - Mais que ferais-je hélas, hélas si je perdais - Tes yeux bleus peints d’azur où j’ai noyé mon âme! - -VII - - «Ta couronne tressait une aurore à mon front, - Amour, je te portais jadis comme un trophée; - Je te porte aujourd’hui ainsi qu’un sombre affront, - Un mauvais sort jeté par une vieille fée. - -VIII - - «Ah! c’est ma faute hélas, à moi toujours épris - De ce qui passera: chair, sourire, caresse, - Et qui n’ai dans le cœur qu’indifférent mépris - Pour l’âme, les vertus et la pure sagesse. - -IX - - «Je te hais quelquefois au point de désirer - Ta mort... un grand frisson me parcourt les moelles. - Tes yeux sur les chemins maudits vont m’égarer. - Je ne gravirai plus le sentier des étoiles. - -X - - «Si je retrouve un jour la paix, la paix du cœur; - Seigneur, si je guéris de cette maladie, - Je serai calme et pur comme un héros vainqueur, - Après la guerre et le carnage et l’incendie. - -XI - - «Comme on porte une torche ardente dans la nuit, - Je porte ma douleur merveilleuse et cruelle; - Je ne veux pas l’éteindre; elle est tragique et belle. - Elle brûle mon cœur et le ronge sans bruit. - -XII - - «Vers d’angoisse où gémit une intime épopée, - Je vous trempe au creuset rouge de ma douleur - Et vous polis avec les larmes de mon cœur - Afin que vous ayez la splendeur de l’épée. - -XIII - - «J’ai trop souffert par vous, mauvais Ange, c’est trop, - Et par quelque terrible soir - Je jetterai mon cœur aux requins noirs du haut - Des falaises du désespoir!» - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - - Jeune homme, je revois tes yeux de clématite, - Je respire tes vers ainsi qu’un grave encens. - Qui donc te fit verser pour sa beauté maudite - Les belles larmes d’or d’un Keats adolescent? - - -L’ILE DU BONHEUR - - Le vent traînait l’odeur d’une rose fanée - Quand surgit de la mer l’Antille aux arbres bleus, - La belle Ile fleurie où vous fut amenée - Héliotrope, aux jours d’un amour merveilleux! - - - - -SEPTIÈME CHANT - -DANS L’ILE ENCHANTEE - - - Raise the light, my page, that I may see her. - Thou art come at last then, haughty Queen! - Long I’ve waited, long I’ve fought my fever; - Late thou comest, cruel thou hast been. - -(Tristan and Iseult) - - MATTHEW ARNOLD. - - Je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant... - - VERLAINE. - - -DANS L’ILE ENCHANTÉE - - Je ne décrirai pas l’Antille merveilleuse - Car où trouver les mots dignes de sa beauté? - Elle avait malgré l’heure une douce clarté; - Ses grands palmiers dormaient sous la voûte rêveuse. - Je débarquai suivant ce qu’avait dit la voix - En pleine nuit sur ses galets et mon beau rêve - Chanta comme un oiseau des bois quand sur la grève - O miracle! je vis le beau Lys d’autrefois. - C’était elle, ô bonheur, c’était son élégance, - Ses yeux divins, son front parfait, son frêle corps. - Comme un avare fou retrouvant son trésor - Je me sentis soudain beau d’une joie immense! - Je lui criai: «Je vous revois, doux yeux chéris!» - Elle me dit: «Je suis le Songe qui console.» - --Autrefois n’est-ce toi que j’aimais dans Paris? - Elle avoua: «Je suis l’Image de l’idole. - Je vis seule, parmi les fleurs de mon palais - Attendant un amant que le sort me destine. - Mais je le sens, rêveur, c’est toi, toi qui me plais, - C’est toi que j’attendais près de la mer divine. - Tu vivras près de moi dans l’île de beauté - Quelques suaves jours sous un bleu ciel qui grise - Puis tu me quitteras par un grand soir de brise - Ayant connu l’amour dans toute sa clarté. - Un canot nous attend au pied de cette grotte... - Sur le cap aux oiseaux brille mon palais clair.» - Tout à coup dans le bois ulula la hulotte - Et la lune de juin se leva sur la mer. - Elle avait des yeux purs aux prunelles très grandes - Et je dis: «O Circé, nymphe aux yeux éclatants, - Comme Ulysse avec vous je resterais longtemps - Si nous étions encore aux beaux jours des légendes. - Merveille incomparable, Ange au regard divin, - Es-tu réalité, n’es-tu pas le mensonge? - Quel échanson m’a fait boire ce puissant vin? - Quel philtre m’a conduit vers cette île de songe?» - Elle pencha vers moi son beau regard voilé - Et prononça des mots chargés de tant de charmes - Que je sentis mes yeux pleins de divines larmes - Et mon bonheur chanta vers l’azur étoilé. - - -VERS LE CAP-AUX-OISEAUX - -I - - Faisons chanter les vers comme de verts roseaux - Et faisons-les bondir comme de blanches lames; - Le canot caraïbe au rythme gai des rames, - O charme, nous conduit vers le Cap-aux-Oiseaux. - -II - - Sous le ciel merveilleux qui sans fin se déploie, - Nous aurons, je le sens, d’incomparables jours; - Ah! dans le grand désert sauvage de l’amour - Il est des oasis adorables de joie. - -III - - Que le grand vent qui souffle, aux quatre coins des cieux - Emporte aux portes d’or des étoiles mes rêves; - Je veux les voir monter à l’horizon des grèves, - Vers les hauts archipels des astres radieux. - -IV - - Les oiseaux de l’aurore annoncent la lumière; - La clef d’or du soleil brille au portail du jour. - Le feuillage est heurté d’une brise légère. - Je m’éveille et je vois tes yeux, mon jeune amour! - -V - - Quand nous irons tous deux écouter sur la grève - Les complaintes du flot et les lyres du vent, - Mon cœur sera chargé d’un bonheur émouvant; - Les îles de tes yeux sont douces à mon rêve. - - -PROMENADE DANS L’ILE ENCHANTÉE - - Then, Heaven! there will be - A warmer June for me. - - KEATS. - -DANS LES JARDINS DE ROSES - - Est-il lieu plus propice au bonheur de l’amour? - Est-il sous d’autres cieux de tels jardins de roses? - Dis-moi, n’entends-tu pas au pied des sables roses, - N’entends-tu pas la mer acclamer le beau jour? - -LE LAC - - S’il est encore une eau sympathique aux naïades - Et propice à vos jeux, chèvre-pieds des forêts, - C’est ce beau lac mirant en ses flots le ciel frais - Et dont les roseaux verts bercent nos promenades. - -L’ÉTANG DU VIEUX CRATÈRE - - Œil de saphir au creux d’une grosse émeraude, - L’étang aux iris noirs, sous les palmiers tremblants, - Forme une mer étroite où l’écrevisse rôde, - Un petit lac d’azur hanté des hérons blancs. - -ARBRES FLEURIS - - Il tombe de chaque arbre une neige de fleurs, - Ici blanche, là rose et plus loin opaline; - Et le vent mélangeant à l’aube les couleurs - Aux quatre coins des mers porte une odeur divine. - -LE BAIN - - Qu’il est frais, à travers l’agate d’une eau pure, - Le marbre de ton corps sous les bambous rosés; - L’onde frôle ta chair avec un doux murmure - Et les lèvres de l’eau te couvrent de baisers. - -LE SOIR - - Soir tropical, ô coupe ardente, renversée, - Où le feu de la lune a l’éclat d’un trésor, - Quelle est cette langueur adorable, insensée, - Qui prend mon cœur, le quitte et le reprend encor. - -PAYSAGE - - C’est juin et les fraisiers fleurissent dans les bois. - Le couchant sur la mer sème des violettes. - A l’horizon lointain passent des goélettes... - N’entends-tu d’un ramier lointain la sourde voix? - -AUX NUAGES - - Nuages descendus au bord de l’horizon, - Vous imitez ce soir une danse macabre; - Mais le bel alezan d’or du soleil se cabre - Et c’est un feu de joie aux pointes du gazon. - -LE LAMPYRE - - Le soir au front du ciel met la couronne rose - D’un crépuscule frais plein de chauves-souris. - Soudain un large feu monte, tourne et se pose, - Un feu vert de lampyre au fond des bois fleuris. - -LE JASMIN - - Le tambour d’un criquet bat dans les hautes branches - D’un manguier que la nuit berce sur le chemin; - Et la tonnelle ronde où fleurit un jasmin - Semble un petit ciel noir criblé d’étoiles blanches. - - * * * * * - - Que cette île est heureuse à la fin d’un beau jour? - Est-il ciel plus propice au rêve de l’amour - Que celui dont l’azur exalte notre vie? - Le soir voluptueux étreint des mornes bleus - Et sous les grands palmiers de la route suivie, - Le reflet de Vénus plonge au fond de tes yeux. - - * * * * * - - Les voix des beaux oiseaux diurnes se sont tues. - C’est l’heure où la caresse attend les bien-aimés. - Ton corps est plus parfait que le corps des statues, - Tes cheveux ont frôlé les jasmins embaumés. - - -LA NUIT ENCHANTÉE - -LE SOUVENIR - - Dans une île admirable et pareille à cette île, - J’ai bien longtemps souffert pour tes beaux yeux lointains. - Les nuits n’ont plus d’odeurs quand naissent les matins, - Ton amour va guérir la douleur inutile. - -LA RESSEMBLANCE - - C’est la même beauté, le même front de neige, - C’est le même regard, ce sont les mêmes yeux: - Tu lui ressembles trop, j’ai peur d’un sacrilège, - Qu’importe! Accomplissons le rêve radieux. - -LE CONTRASTE - - Je t’aimais à travers l’immensité des mers - Et la nuit j’étais seul dans mon étroite couche; - Mais ce soir l’amour ivre envahit tes yeux clos - Je cueille les baisers qui sortent de ta bouche. - -L’HEURE DIVINE - - Il est temps que bercés par les souffles marins - Nous écoutions nos cœurs bénir leurs espérances. - Jamais le vent n’a mieux bercé les tamarins! - Les flots n’ont jamais eu de si belles cadences! - -LE BONHEUR - - Ah! c’est donc toi, petite étoile désirée, - C’est toi dont le parfum m’enivre follement! - J’ai peur en contemplant ton visage charmant - D’une joie éphémère et vite évaporée. - -LE CHANT DE LA MER - - De la haute forêt surgit la lune ronde, - Laisse-moi t’admirer sous son mirage vert! - N’entends-tu pas, caresse éternelle du monde, - N’entends-tu pas du fond des nuits chanter la mer? - -DANS LES YEUX - - Je veux encor parler d’amour à tes beaux yeux. - Il ne faut pas que tu répondes. - Je vois en eux de noirs vaisseaux coupant les ondes - Je vois en eux de noirs adieux. - -L’AURORE - - Sur l’océan pourpré glisse un grand voilier d’or; - La pâle lune est morte au ciel de la montagne: - O splendeur de la nuit où tu fus ma compagne - Où j’ai pris dans mes bras la tiédeur de ton corps! - -LE RÉVEIL - - Lorsque je m’éveillai, désirant ton sourire, - L’océan déchaîné balançait le navire! - Ah! ce n’était qu’un songe «étrange et pénétrant»; - Et l’aurore me vit plus pâle et plus souffrant! - - - - -HUITIÈME CHANT - -D’UN BORD A L’AUTRE DE L’ATLANTIQUE - - - Dis-moi, quels songes d’or nos chants vont-ils bercer? - - ALFRED DE MUSSET. - - -L’EMBARQUEMENT - - Ce soir les sept couleurs du prisme - Coupent l’azur de leurs splendeurs. - Un arc-en-ciel de son bel isthme - Joint le steamer à l’île en fleurs... - Pour voir d’autres pays, d’autres mers, d’autres villes, - Bel Archipel, je vais te quitter pour un temps. - Je veux aller revoir l’Europe aux nuits subtiles; - L’Europe de la neige et celle du printemps. - Pour consoler mon cœur d’avoir vieilli, je rêve - De marcher dans l’hiver des bois. - Ici tout est splendeur du piton à la grève - Sous le ciel pareil, douze fois. - Je veux aller revoir les villes populeuses, - Les boulevards emplis par les fleuves humains; - J’ai trop longtemps vécu dans les îles rêveuses, - La mer va m’ouvrir ses chemins. - On ne peut de nos jours rencontrer l’aventure - Merveilleuse en un îlot clair. - Nausicaa n’est plus l’enfant de la nature - Et ne vit plus près de la mer... - On garde encor sous les cyprès de l’Italie - De la beauté des dieux le culte pur et fier - Et dans Londres le soir, pleins de mélancolie - Il est des yeux profonds et beaux comme la mer. - Paris, cité divine est l’oasis lointaine, - Le dernier paradis terrestre où loin du sot - On peut sans trépasser écouter la Sirène - Et retrouver les yeux pâles de Calypso. - Enivrés par l’azur où chantent les vents calmes, - Exaltez-moi, vastes flots bleus, - Et vous, palmiers lointains, faites avec vos palmes - De tendres, d’émouvants adieux! - - -LE VOYAGE A TRAVERS L’ARCHIPEL - -_A Jean Royère._ - - Le grand steamer coupa les flots de l’Archipel. - Les nuages dans l’air semblaient de belles voiles; - Et chaque île, dressant son profil sur le ciel, - Parut dans un décor de soleil ou d’étoiles. - - Aux cadres des midis, des aubes et des soirs, - Nous avons admiré leur lumière diverse: - Les unes dans l’azur dressaient leurs pitons noirs; - D’autres étaient encor luisantes d’une averse. - - L’une ouvrait une rade où les flots violets - Balançaient des trois-mâts, des bricks et des gabares; - Une autre avec sa ville aux toits bariolés - Imitait un château de carte aux couleurs rares. - - Que la Barbade est belle au miroir des flots bleus - Baignant ses sables nus de leur écume claire; - Les vents venus d’Europe aiment le ciel heureux - De cette minuscule et grouillante Angleterre. - - Plus au nord, se dressait, au gouffre de l’éther, - Sainte-Lucie avec ses montagnes jumelles; - La rade de Castrie est comme un étang vert - Reflétant les villas du golfe et leurs tonnelles. - - Une angoisse nous prit à regarder tes monts - Frères du noir Pelé, superbe Martinique; - Ton volcan, dans les feux des crépuscules blonds, - Perce d’un glaive noir ton ciel mélancolique. - - La Dominique est l’île vierge où le ciel frais - Respire encor l’odeur des floraisons premières, - De musicales eaux courent dans ses forêts - Où volent des oiseaux sous des lumières vertes. - - La belle Guadeloupe offrit le couchant d’or - Splendide d’un ciel rouge illuminant la vitre - Flambante de la mer. Des feux brillaient au port. - Au loin les flamboyants saignaient sur Pointe-à-Pitre. - - Puis ce fut Montserrat, Nevis, Saint-Kitts en fleurs, - Christianstad où la mer a l’éclat des turquoises, - Charlotte-Amalia riche de sept couleurs; - Charmantes toutes deux et toutes deux danoises. - - Dans l’île de Sabah il est des enfants blonds - Dont les yeux font songer aux beaux lacs de Norvège; - De souples négrillons aux yeux gris, aux bras ronds, - Peuplent Fredericstad aux murs couleur de neige. - - * * * * * - - Les marchés étaient pleins d’oiseaux et de beaux fruits: - Perroquets et ramiers, mangues et barbadines. - Des guitares jouaient dans la fraîcheur des nuits - Des tangos langoureux et des valses divines. - - De suaves parfums voyageaient dans les airs, - Venus des chauds jardins où croissent les épices, - Et de souples cabris, aux rivages déserts, - Sautaient de roc en roc au bord des précipices. - - Nous devinions au loin de sombres marigots - Sur qui tournaient des vols rapides et farouches, - Tandis que fleurissait parmi l’or des mangos - Un arbre illuminé de flammes d’oiseaux-mouches. - - Des éclairs de poissons zigzaguaient dans les flots - Au large de l’îlot où pondent les tortues; - On voyait les jets d’eaux souples des cachalots, - La nuit, quand les clameurs des marins s’étaient tues. - - Un soir que nous disions des vers d’Heredia, - Les planètes soudain se levèrent plus belles - Et sur l’orient d’or la lune incendia - Un passage émouvant de lentes caravelles. - - Devant nous se dressaient les sommets de saphir - Des beaux pays où sont les hautaines créoles, - Des îles évoquant les richesses d’Ophir - Et le fier souvenir des gloires espagnoles. - - Mais au lieu d’affronter les chatoyantes eaux - Du golfe mexicain où dansent les flots rudes, - Le grand vaisseau suivi d’immenses vols d’oiseaux - Cingla vers les brouillards irisés des Bermudes. - - Qui dira la clarté de ces terres d’amour - Où Colomb aborda lors du premier voyage, - Où poissons et coraux allument, tour à tour, - Les transparentes eaux qui reflètent la plage? - - Et tandis que le ciel sur les jardins fleuris - Déroulait tour à tour les aurores sanglantes, - Les crépuscules verts pleins de chauve-souris - Et les vagues de feu des nuits phosphorescentes, - - Je redisais vos noms vivants, défunts amis: - Lafcadio[2], conteur aux rêves nostalgiques; - Et vous, Nau, goéland dont l’âme ivre est parmi - Les vols d’oiseaux planant sur la mer des tropiques! - - [2] _Lafcadio Hearn._ - - -LE DÉPART POUR L’EUROPE - -_A Paul Labrousse._ - - Tournant sa proue en feu vers le Nord-Est brumeux, - Le vapeur nous emporte au chant de sa machine; - Les îles du couchant nous font de beaux adieux - Et les vents jusqu’à nous portent leur voix divine. - - Nous entendons grandir ton immense rumeur, - Formidable Atlantique illuminé d’écume - Dont chantent les longs flots comme un immense chœur - Et qui fais du vapeur sonore ton enclume. - - Nous frôlons des trésors que nous ne verrons pas, - Des peuples inconnus de poissons et de plantes, - Des joyaux inouïs, des carènes, des mâts, - Des crabes monstrueux, des méduses géantes. - - Tandis que les dauphins s’ébattent à fleur d’eau, - Les bécunes des fonds poursuivent les orphies. - Une tortue au loin flotte comme un radeau - Sur les flots lourds hantés de carangues bouffies. - - Tiédis par les baisers du Gulf-Stream, les courants - Traînent sur l’océan des routes lumineuses, - Dans leurs flots tempérés nagent les thons errants - Ivres de réchauffer leurs écailles frileuses. - - Partis des ciels lointains dont se voile l’azur - Des oiseaux migrateurs voyagent par nuées; - C’est ainsi que s’en vont vers le rivage pur - De la beauté le vol des ivresses sacrées. - - Je t’évoque, aux lueurs du beau soleil couchant, - Océan et te fais tout haut cette prière: - De ton immense lyre accompagne mon chant - Et que notre vapeur ignore ta colère. - - -STANCE - - Homme voici la mer que tu ne peux dompter. - Comme elle est belle et comme en l’azur elle chante!... - --Je songe à deux beaux yeux que je n’ai su capter - Et qui vous ressemblaient, ô mer indifférente! - - -CHANT DE VOYAGE - - O poètes de l’autre bord, - O rêveurs de l’autre rive, - Quand vous apprendrez que j’arrive, - Venez me rencontrer au port. - Venez Royère et vous Paul Fort, - Foulon de Vaux, Pilon, Montfort - Et vous tous dont la voix m’est chère. - Venez Guy Lavaud, Duhamel; - Venez sous l’hiver blanc du ciel - Accueillir un poète, un frère... - Solitaire je suis resté - Loin de vous pendant mon été; - Ah! maudissons les tours d’ivoire! - Je n’aime plus que la bonté, - La tendresse et la volupté. - Tout le reste est chiffre et grimoire. - Si j’ai chanté près des forêts - Au lieu d’écrire dans les villes, - (Le déplorer est inutile) - C’est que Dieu, Dieu l’a fait exprès. - Vos belles voix se sont mêlées - Et de vibrantes assemblées - Ont entendu vos cris touchants. - Mais moi sous les soleils couchants - Je suis l’oiseau de la vallée - Qui chante loin de la mêlée - Et dont on ignore les chants. - Bien que je vienne des Tropiques - Au grand vent des deux Amériques, - Je ne suis pas un étranger. - Si j’ai rêvé sous l’oranger - Au lieu de rêver sous le chêne, - J’ai lu Keats et j’ai lu Verlaine. - Mon navire est plein de rayons! - Il a connu les nuits mauvaises - Entendu le bruit des canons - Et ce sont les couleurs françaises, - Qui décorent ses pavillons! - - -EN RENCONTRANT DES VAISSEAUX - - Les pays que l’on a traversés ne sont pas, - Même en songe--aussi beaux que ceux que l’on ignore. - O charme de penser qu’il est d’autres climats, - D’autres ciels inconnus qui m’attendent encore. - - -NORVÈGE - - Par les jours où le ciel haletait de chaleurs, - Je rêvais d’un pays du nord, ô sortilège; - Et tandis que le vent buvait le sang des fleurs, - Je redisais ton nom de tristesse, Norvège. - - -PROJET - - N’allons pas vers New-York, ville belle entre toutes, - Mais qui ne convient pas à l’esprit du rêveur, - Des plaines de la mer suivons les autres routes - Allant vers l’Italie et la France, sa sœur. - - -A SHELLEY - - O toi que l’on trouva noyé dans la mer vive! - Shelley, je me sens plein d’une immense douceur, - Quand je t’évoque mort, portant à la dérive, - Les beaux «écrits sur l’eau» de John Keats sur ton cœur. - - -L’ILE NATALE - - O mon pays natal, dès que je t’ai quitté - Je songe à tes palmiers, à tes buissons d’icaque; - Et sous les ciels d’hiver et sous les nuits d’été - Je suis comme un Ulysse évoquant son Ithaque. - - -EN FACE DES FLORIDES - - Ces effluves légers qui parfument la mer - Dites-nous, n’est-ce pas un appel des Florides? - La nue est embrasée et le flot est sans rides - Et des astres nouveaux montent dans le ciel vert. - - -VOL D’OISEAUX - - Où vont les blancs oiseaux dont les ailes trop calmes - Font songer à l’hiver, sous ce beau ciel si pur? - Sont-ils des goélands, ne sont-ils pas les âmes - Des matelots sombrés aux gouffres de l’azur? - - -CLAIR DE LUNE - - Le couchant sur la mer dessine des rivages - Chimériques; la mer semble un Sahara d’or. - Il n’est pas de pays réel dont le décor - Vous vaille, beaux pays, créés par les nuages. - - -ON MIAMI SHORE - - Ah! jouez-nous encor, orchestre, sur la mer - Cette belle valse divine! - Océan, la musique est ta sœur enfantine. - Je vois trois goélands dans l’air! - - -KEATS ET SHELLEY - - Les violettes sont le sourire des morts. - - J.-P. TOULET. - - Quand nous serons à Rome à la fin de ce mois, - Nous irons respirer l’odeur des violettes - Au bord de vos tombeaux perdus, divins poètes - Et nous dirons vos plus beaux vers à douce voix. - - -AUX BERMUDES - - Bermudes, beaux jardins suspendus sur la mer - Où brillent les coraux dans les palais de l’onde, - Vos ciels et vos climats sont les plus doux du monde, - Pourtant vous n’avez su guérir mon cœur amer. - - -LE FROID - - Sur l’océan et dans le ciel c’est le grand froid. - Déjà les alizés ont fait place au zéphire. - Vers le Baudrier d’or Sirius monte droit. - Je respire l’odeur de l’Europe... délire! - - -CHANT DANS LA TEMPÊTE - - Ecoutons la chanson du mât, - La chanson du mât de misaine, - Qui fut, sous un autre climat, - Un grand arbre bleu dans la plaine. - - Lui qui charmait l’air du vallon, - Il est nu sur la mer sauvage. - Il a pour fleur le pavillon! - Il a les agrès pour feuillage! - - Se souvient-il des grands étangs - Où se miraient les pâles Ourses? - Se souvient-il des courts printemps - Où riaient les nymphes des sources? - - Ecoutons le large soupir - Du mât de misaine en détresse. - O mon cœur, que va devenir - L’arbre vert de notre jeunesse? - - -DEVANT LES AÇORES - - Entre deux continents, Açores, îles pâles, - Grâce à vous, je revois la brume, sur les bois. - Je voudrais, sous vos cieux, vivre quelques beaux mois - Quand vos soirs automnaux sont couronnés d’opales. - - -L’HYMNE DES VENTS - -HOMMAGE A LA FRANCE - -_A Madame Segond-Weber._ - - La France est chère à toute âme qui aime l’humanité. - - RUDYARD KIPLING. - - Le grand steamer tanguait loin de la paix des monts, - Sur le tumulte bleu des bondissantes vagues; - Autour de lui flottaient l’algue et les goémons, - Les regrets du départ sombraient dans nos cœurs vagues. - - Les vents heureux qui sont de purs esprits dans l’air - Chantent aux voyageurs comme au temps des Sirènes, - Quand la lune rosée enivre le cœur fier - Des jeunes matelots et des vieux capitaines. - - Comme aux jours où leur souffle emportait les vaisseaux - Les vents nous invitaient à parcourir la terre; - Leurs chants étaient plus frais que celui des oiseaux - Lorsque l’arbre fleuri neige sur la rivière:-- - - «Quels sont les grands pays que vos yeux veulent voir? - Terre des mimosas, est-ce l’ample Australie; - L’Ile rouge du Sud où fume un volcan noir? - Préférez-vous les ciels de la mélancolie? - - Nous avons escorté sur les saphirs de l’eau - Le beau dreadnought blanc où voyageait un Prince, - S’en allant visiter, soldat et matelot, - La Nouvelle-Zélande, une de ses provinces. - - Les routes de la mer sont libres, sans dangers. - Les récifs sont lointains et la vague est sereine. - Voulez-vous voir New-York, propice aux étrangers, - Ou Paris, la Circé fabuleuse et lointaine? - - Aimez-vous mieux les lacs étincelants du Nord, - Le Canada, patrie immense des étables, - Le beau Mississipi mirant des couchants d’or - Quand les vols des flamands éblouissent ses sables? - - Connaissez-vous l’Islande, île des brouillards frais? - Ah! qu’une Rose anglaise est suave en Septembre! - Le chardon écossais et le trèfle irlandais, - Voulez-vous les cueillir sous un Octobre d’ambre? - - Qu’ils sont beaux les pays dont le grand rêve est pur: - La Hollande endormie aux miroirs verts des ondes, - La Suède brumeuse avec ses yeux d’azur, - La Belgique, rempart inespéré des mondes! - - Voguerez-vous vers l’Inde où sont les lotus bleus, - Ou l’île de Chio qui vit grandir Homère? - Voulez-vous un pays pour le cœur et les yeux? - Plus que tous les pays, France vous sera chère. - - Nous aimons écouter s’éteindre les clameurs - De ses clairons, aux cieux des grands automnes pâles, - Quand par les soirs profonds, décorés de lueurs, - Chantent les angelus aux vieilles cathédrales!» - - «Ah! vous m’exaltez, vents des mers! - Il est des pays bien plus verts - Et bien plus riches que la France, - Mais il n’en est pas de plus chers! - Pas un, comme elle, dans l’absence - Ne fait regretter la distance; - Pour les peuples aux cœurs amers - Elle est la terre d’espérance. - - Vents des cieux et des bois fleuris, - C’est surtout pour elle et Paris - Que nous avons fait ce voyage. - Il nous fallait lui rendre hommage. - Ayant chassé le Hun puissant, - Elle fut fière et triomphale; - Mais nous la trouverons très pâle - Car elle a perdu trop de sang! - - On a tué dans les batailles - Ses soldats aux petites tailles, - Ses officiers aux fronts rêveurs; - Elle a souffert mille douleurs... - Plus d’une fois on la crut morte; - Plus d’une fois elle tomba; - Tant était rude le combat - Et tant la poussée était forte! - - Parce qu’elle a des yeux charmeurs, - Qu’elle aime les chants et les fleurs, - On l’appelait: «France frivole» - Ah! comme elle a changé de rôle! - Quand, contre le fer meurtrier, - Elle a dressé son bouclier, - Elle a fait haleter la terre, - La France, la France guerrière! - - Elle ne veut pas de sanglots - Sur les tombes de ses héros; - Les grands deuils sont aux yeux des mères; - Nous les verrons, femmes sincères, - Portant plus haut leur beau front clair, - Maîtriser leur cœur qui soupire; - Car la France est le pays fier - Où les douleurs savent sourire! - - Chantez autour de nous, bons vents, - Sous l’azur des ciels émouvants, - Mêlez vos chœurs aux chœurs des lames! - Les couchants ont de belles flammes, - Les matins ont des feux tremblants; - Et bientôt, coupant le silence, - Viendront vers nous, beaux oiseaux blancs, - Les aéroplanes de France!» - - -STANCE - - Dans les miroirs du flot mobile - Je vois Paris aux toits gris-bleu - Je vois aussi ma petite île - Qui me fait de beaux adieux. - - - - -NEUVIÈME CHANT - -AU SOUFFLE DE LA MÉDITERRANÉE - - - Je veux être un de tes disciples azur de la mer Tyrrhénienne. - - CHARLES MAURRAS. - - -LE CHANT DE LA MÉDITERRANÉE - - Ionienne, Adriatique, - Chantez avec moi, douces sœurs, - J’ai plus de gloire et de douceur - Que tes flots mouvants, Atlantique! - - Beau miroir de trois continents, - Je suis la mer civilisée; - Mon horizon est plus prenant - Que le ciel vu du Colisée. - - Suivant le moment de l’été, - Je suis de saphir ou d’opale. - C’est sur mon lac qu’a palpité - Le vol fier du fils de Dédale. - - J’ai bercé les vaisseaux lascifs; - Je suis le chemin bleu des rêves. - Qu’ils sont beaux et qu’ils sont pensifs - Les promontoires de mes grèves. - - C’est dans mes coquillages d’or - Qu’on entend les mers anciennes. - C’est sous mon ciel que Pan est mort - Et que chantèrent les Sirènes. - - -LE CHANT BLEU DU RUISSEAU - -_A Georges Duhamel._ - - L’eau d’un ruisseau vert - Courant vers la mer - Disait ce chant dans la lumière. - - Plus pure qu’une voix automnale d’oiseau, - Plus fraîche qu’un soupir des flûtes de roseau - M’a semblé la chanson rapide de cette eau - Qui voyageait vivante et claire: - - «Je suis lasse d’avoir changé plus de cent fois, - Vapeur ou rosée, averse ou nuage, - D’être le miroir flou du paysage, - De bondir, de heurter les racines des bois. - Je suis lasse, parmi les forêts monotones - D’être toujours en plein exil; - Je fus aux nuits d’hiver le givre au pâle fil - Et la pluie aux soirs de l’automne. - Serpent vert des prés lumineux, - Blanche crinière des cascades, - Je descends vers les golfes bleus - Où sont les thons et les dorades. - J’ai jailli d’une source en face du matin, - J’ai coulé sous de noirs ombrages, - J’ai traversé mille villages, - Je suis au bout de mon destin. - Encor un effort vers les beaux rivages, - Encor quelques heurts, encor quelques bonds - Et ce sera la plaine unie, - La grande plaine infinie. - Par un matin vibrant et léger, loin des monts, - Où j’ai gémi durant d’inexorables lieues, - Je verrai tout à coup mon grand pays: la mer; - Et joyeuse, mirant ta coupole, ciel clair, - Vague je danserai parmi les vagues bleues!» - - -LE CHANT DE LA SIRÈNE - -_A André Foulon de Vaulx._ - - Le pêcheur d’or s’en va chaque nuit sur la mer, - Les flots ont des lueurs dansantes de phosphore. - La lune verte luit au cœur du ciel désert. - Le beau pêcheur s’en va pêcher jusqu’à l’aurore. - - --Pêcheur, ne jette pas tes filets dans les flots. - Les trésors que tu vois ne sont que vains fantômes. - Le vent froid de la nuit pleure sur les îlots. - Pourquoi veiller à l’heure où reposent les hommes? - - Ces récifs sont hantés par un esprit méchant: - Sous ce vaste rocher habite une sirène; - Garde-toi d’écouter la douceur de son chant - Nul, nul n’est revenu de sa grotte lointaine. - - Mais les yeux du pêcheur ont lui; - Car la folie est dans ses voiles. - La mer est d’or autour de lui; - La mer est d’or sous les étoiles. - - Des reflets fauves de métaux - S’élèvent jusqu’aux Pléiades, - C’est l’heure où brillent dans les eaux - Le congre vert et les dorades. - - Au cœur du flot diamanté - Le filet scintillant replonge - Et le canot est emporté - Au loin vers les Iles du Songe. - - L’incomparable voix plus douce que la nuit - Emplit soudain l’azur d’une beauté sereine, - Et les larmes voilant son pur regard qui luit, - Le bienheureux pêcheur écoute la Sirène. - - De ses tremblantes mains il touche aux mille feux - D’ors couleur de soleil et d’ors couleur de lune; - Dans son cœur rajeuni bondit un sang joyeux; - Chaque coup de filet ramène une fortune. - - Ah! pouvoir de cet or tuer la pauvreté, - Abolir la misère et protéger l’enfance. - Beau rêve généreux d’amour et de bonté, - Bel impossible espoir, frère de la démence! - - Et les marins du port ont un rire cruel - Quand le pêcheur revient au jour, sa barque vide, - Mais aucun d’eux ne voit ce qu’il voit sous le ciel - Quand le trésor des mers s’offre à son œil lucide. - - Aucun d’eux n’a surpris la Sirène aux bras blancs - Alors que toute nue elle chante aux étoiles, - Aucun d’eux n’a senti le vertige troublant - D’un frénétique espoir gonflant les folles voiles. - - Et c’est pourquoi, rivés à leur rêve lointain, - Les beaux yeux du pêcheur regardent sans colère; - Il sait qu’il est de ceux dont le grave destin - Est de mourir du baiser fou de la chimère. - - En attendant, son ombre au bord du grand chemin - Fait trembler les enfants qui chantent à la brune; - Et la mer, chaque nuit, berce le rêve humain - Du beau pêcheur hagard qui pêche sous la lune. - - -LA CHANSON DE LA LUNE - -(Episode Pyrénéen.) - - Voici la chanson de la Lune - Qu’une pauvre folle d’amour - S’en allait dire au carrefour - Des chemins estompés de brune: - - Frêle croissant - Phosphorescent, - Qui viens argenter les collines - Et te mirer dans les ravines, - J’aime l’amant - Aux lèvres fines. - - Croissant d’amour - Du troubadour, - O nacelle des nuits dorées, - Toi qui vogues dans les nuées, - Au haut des tours - Des bien-aimées. - - Svelte croissant - Adolescent, - Qui seras la lune argentée, - Illumine la nuit lactée - Pour mon amant - Et son aimée. - - Je t’implore, Croissant du beau soir infini, - Toi qui viens éblouir l’oiselle sur le nid, - Toi que le mendiant aux longues mains tendues - Invoque, par delà les libres étendues, - Afin que ta vertu fasse de l’indigent - Plus nombreuses encor les piécettes d’argent. - Fais grandir en mon cœur, au seul gré de tes phases, - Un amour merveilleux, un désir fort et fier, - Sois le cadran de joie où du haut de l’éther - S’annonceront pour nous les heures des extases. - Ce soir, nous irons voir ton fuseau de métal - Traverser d’un fil d’or le nuage en dentelle - Et nous serons alors sous notre ciel natal - Les tendres amoureux que l’amour ivre appelle. - C’est l’éveil des espoirs et des rêves muets. - Les feuilles aux buissons chantent nos fiançailles. - Un troupeau sur la route agite ses sonnailles - Et le vent parfumé berce les serpolets. - Puis, dès demain, au fond des bois et des collines, - Ta faucille d’argent, gloire du ciel vermeil, - Nous guidera tous deux vers un nid de sommeil, - Où nous serons bercés par l’écho des ravines. - Tandis que mon amant, couché dans les roseaux, - Ecoutera frémir le luth des brises d’eaux, - Je boirai des baisers entre ses lèvres minces; - Il sera, pour mon cœur, le plus charmant des princes - Et sur les ongles purs de ses doigts de clarté, - J’admirerai les fins croissants couleur d’aurore, - Qu’en signe de tendresse et de félicité, - Aux doigts des bienheureux ton astre fait éclore. - Quand tu viendras, pareille au beau rayon de miel, - Eblouir l’essaim blond des abeilles du ciel, - Nous viderons la coupe où le désir s’étanche, - Sans épuiser pourtant sa suprême douceur. - Notre amour va grandir au gré de ta splendeur, - Et, quand par un grand soir ta face pleine et blanche - Mettra sur les sommets une aube de dimanche, - Nous irons sur les monts t’élever un autel. - - Ah! quelle ivresse souveraine, - Croissant d’argent - Du soir changeant, - Quand tu seras la lune pleine! - - Il est sur la montagne où luit le romarin, - Une grotte sacrée et propice aux ivresses. - Des herbes de senteur y balancent leurs tresses. - Là, le coq de bruyère annonce le matin. - Nous dormirons le jour, mais lorsque ta lumière - O Lune, incendiera les palais du ciel bleu, - Mon amant t’offrira sur un lit de fougère, - Mon corps brûlant encor de ses baisers de feu. - - O Lune pâle, - Limpide opale, - Tu redeviendras croissant d’or - Et le bel amour sera mort! - - Quand tu te flétriras comme une pauvre fleur, - Nous ne médirons pas de nos gloires passées, - Mais je serai très douce aux aubes de douceur - Où ton arc agonise en teintes effacées. - O Lune, je ne veux qu’un tendre mois d’amour - Où nous épuiserons la gamme des ivresses, - Où du bonheur humain nous aurons le cœur lourd - Et qui ne laissera ni regrets, ni tristesses. - Quand j’aurai bien chéri le tendre bien-aimé, - Tu me feras mourir, Lune couleur d’opale, - Il s’en reviendra seul au seuil accoutumé - Mais moi, je veux monter vers ta planète pâle... - Si mon vœu s’accomplit au gré de ton décor, - Quand ton feu s’éteindra dans la nuit améthyste, - Je vêtirai pour mon cercueil ma robe triste - Où mon aiguille bleue a mis des croissants d’or... - - Voici la chanson de la Lune - Qu’une pauvre folle d’amour - S’en allait dire au carrefour - Des chemins estompés de brune. - - -LES CORBEAUX FOUS - -(Légende vénitienne.) - - Il était un jeune seigneur - Qui mourut en terre lointaine, - Quand il sut que sa châtelaine - Trahissait son nom et son cœur... - - Les corbeaux vinrent qui mangèrent - Le corps empoisonné d’amour - Et pris d’amour sombre à leur tour, - Dans le ciel sombre ils s’envolèrent. - - Le grand essaim noir tournoya, - Franchissant plaines et frontières; - Vers le château de l’adultère - Pendant trente jours il vola. - - Or, tout à l’autre bout du monde, - Ayant parjuré son serment - Et pris son page pour amant - Vivait la jeune épouse blonde. - - * * * * * - - «Beau page, à l’horizon du soir, - Que vois-tu?» dit la châtelaine. - «Je vois s’élever de la plaine - Tout au loin un nuage noir. - - «Mon bel ami, que tu me navres! - C’est le retour des Chevaliers!» - «Non, reine, ce sont par milliers, - Noirs corbeaux mangeurs de cadavres...» - - Fou d’amour, poussant des clameurs, - Le large essaim d’oiseaux sans nombre - S’abattit au ras du ciel sombre, - Voilant la lumière et les fleurs. - - Et quand à leurs grands cris acerbes - Le village fut accouru, - Le manoir avait disparu - Sous l’aile des oiseaux funèbres. - - Sous l’étreinte des corbeaux fous - Mourut la blonde châtelaine. - L’amour avait chargé la haine - De venger la mort de l’époux. - - -ÉTOILES DE NOEL - -(Chanson provençale.) - - Le ciel est un livre aux belles images - Petite bergère, aimes-tu le ciel? - T’en vas-tu, la nuit, quand revient Noël - Voir les trois Valets et les trois Rois Mages? - - Au haut du tilleul et du coudrier - Je vois Orion et son baudrier. - - Les petits enfants rêvent aux étoiles. - On dirait les fruits d’un vaste verger - L’étoile des monts sourit au berger, - L’étoile polaire éclaire les voiles. - - Au haut du tilleul et du coudrier - Je vois Orion et son baudrier. - - Qu’ils sont doux les feux de la Poussinière - Lorsque de l’église on sort à minuit, - Les petits sabots font un joyeux bruit, - Et Jésus sourit dans la crèche claire. - - Au haut du tilleul et du coudrier - Je vois Orion et son baudrier. - - Regarde ces feux d’étoiles filantes - Les astres la nuit font la charité; - Et les prés auront des fleurs de clarté - Quand tu sortiras tes brebis bêlantes. - - Au haut du tilleul et du coudrier - Je vois Orion et son baudrier. - - Il est tard, rentrons, petite bergère, - Un soir, aux chansons de ton amoureux, - L’étoile d’amour luira dans tes yeux. - Il est tard, rentrons, voici ta chaumière. - - Au haut du tilleul et du coudrier - Je vois Orion et son baudrier. - - -LES PÈLERINS DE LA MORT - -_A Gratien Candace._ - -Un rhéteur parle: - - Sous le soleil du soir, au couchant de la vie, - Les hommes, pèlerins en marche vers la mort, - Après des jours d’orgueil, de peine ou de remords, - Passaient tumultueux sur la route infinie. - - Ils s’en allaient, troublant le silence des monts, - Comme un vaste troupeau marchant dans la poussière; - Des souffles haletants soulevaient les poumons - Et de vastes clameurs faisaient trembler la terre. - - Dans l’ombre qui tombait des arbres embaumés, - Les hommes confondaient leur croyance et leur doute; - Les peuples de l’orgueil cheminaient sur la route - Mêlés au noir bétail des peuples opprimés. - - Les riches, les heureux, les satisfaits du monde - S’avançaient les premiers en groupes clairsemés; - C’étaient ceux dont les blés doraient la plaine blonde - Et qui vivaient de luxe au cœur des jours charmés. - - Ils allaient à pas lents, chantant la destinée - Qui les avait placés sous les bonnes étoiles, - La grange où s’entassait le bon grain de l’année - Et le bon vent menant au port les bonnes voiles. - - Ils disaient la douceur des rêves accomplis. - De beaux soldats chantaient la guerre et la victoire, - Les expéditions vers les pays conquis; - On entendait les mots de patrie et de gloire. - - Mais tandis qu’ils chantaient l’ample sérénité, - De larges hurlements troublaient leur harmonie, - Plus vaste le troupeau des vains déshérités - Proclamait la géhenne ardente de la vie. - - Des malades affreux, d’horribles amputés, - De grands vieillards usés, des nains courbant la taille, - Des hommes nus traînant la femme et la marmaille - Déroulaient vers le ciel le chant des révoltés. - - L’espoir pourtant, l’espoir était pur et vivace - Au cœur cent fois blessé de ces êtres maudits: - Mille fois dans les feux des matins attiédis, - Ils avaient entrevu les aurores de grâce. - - * * * * * - - L’apaisement tombait des voûtes étoilées, - Quand la horde brutale atteignit l’horizon; - Calmes et douloureux, sans cri, sans oraison, - Les derniers Pèlerins passaient dans les vallées. - - C’étaient les grands Vaincus et les grands Obstinés, - Les Penseurs méconnus par les foules abjectes, - Les Socrates honnis, les Colombs enchaînés, - Frères de Galilée et frères des prophètes. - - C’étaient ceux qui voulaient grandir le cœur humain - Et dont la bonne auberge était à tous ouverte, - Ceux qui n’eurent d’amis qu’au banquet du matin - Et dont la maison pauvre au soir dur fut déserte. - - Plusieurs avaient subi l’exil et la prison - Dans les bagnes de fer aux murs sentant le vice, - Pour avoir élevé ta lampe d’or, Raison, - Et pour avoir crié vers tes astres, Justice! - - Ils songeaient, ce soir-là, que des flambeaux brisés - Ne jaillirait jamais la flamme salutaire - Et gardaient des jours morts et des orgueils usés - Le souvenir affreux d’une grande misère. - - Leurs yeux étaient levés et regardaient le ciel; - Dans l’ombre gémissait la voix des cathédrales; - Et les vaincus voyaient, dans le soir solennel, - De grands crucifiés sur les croix des étoiles. - - Et la lune pleurait au fond du ciel en deuil, - Sur la route où passait la tristesse des hommes. - Des nuages sanglants imitaient des fantômes - Et la lugubre nuit semblait un grand linceul... - - Et pourtant, c’est de vous que nous tenons les rêves, - L’idée au vol hardi, l’idéal tout puissant; - Et sans vous, nous serions des Bêtes sur les grèves, - De sombres carnassiers toujours ivres de sang. - - Vous êtes nos maisons, nos navires, nos plaines, - Nos arches, nos clochers, nos lumières, nos ports; - O phares dans la nuit des détresses humaines, - Soleils de vérité que n’éteint pas la mort! - - -LE SOLEIL ET LA MORT - - O Soleil, tu dorais la paisible maison - Où je naquis, les yeux éblouis de lumière. - O Mort, j’étais encor un être sans raison - Quand je te vis debout au chevet de ma mère. - - Depuis, pur idéal tu fis naître à l’amour - Mon cœur d’enfant épris d’une forme adorable. - O vanité, depuis, tu redis chaque jour - A mon cœur tourmenté que tout est périssable. - - Nos désirs sont chargés d’ombre et d’éternité. - La plus divine joie est d’une essence amère. - Toute douleur recèle un peu de volupté. - Tout se mêle et s’unit aux jardins de la terre. - - Les climats les plus beaux sont les plus meurtriers. - Tu préfères, ô Mort, les Tropiques aux Pôles - Et toi, joyeux Soleil, ami des ateliers, - Que riche est ta splendeur aux murs des nécropoles! - - * * * * * - - Qu’êtes-vous devenus beaux siècles enchantés - Où le grand Sphinx ouvrit son rêve sur le monde, - Près du fleuve indolent de l’Egypte féconde - Roulant dans la splendeur torride des étés, - - Nuits pures où marchaient les pâtres de Chaldée - Sous les feux solennels des constellations, - Grands prophètes menant les grandes nations, - Premier orgueil, premier culte, première idée, - - Rois mitrés conduisant de longs troupeaux plaintifs - Vers le suprême éclat des Villes opulentes, - Portes d’or où passait le fleuve des captifs - Et les gémissements des races indolentes? - - Le silence a grandi sur votre vanité - Orgueilleuse grandeur des Thèbes aux cent portes. - Le marbre de Memnon d’où montaient des voix fortes - Est mort du long sommeil de l’immobilité. - - Et toi divine Hellas, immortelle patrie, - Qui dressas vers le ciel le svelte Parthénon, - Nous ne reverrons plus de lumière fleurie - Renaître la beauté parfaite d’Apollon! - - * * * * * - - Le néant a repris les grandes Babylones - Sous la sécurité des constellations. - Mais par l’orgueil plus grand des générations - D’autres Babels naîtront des siècles monotones. - - Soleil qui nous versez l’espérance et l’amour, - Rayons, future vie et futures pensées, - Sur un fleuve rapide emportés sans retour - Nous subissons la loi cruelle des années. - - O Forces, notre esprit après le grand départ - Verra-t-il l’infini de la lumière pure? - O Mort, sous quelle lune, autour de quel rempart - Irons-nous féconder l’herbe de la nature? - - Notre âme est-elle un peu de toi, beau firmament? - Nos corps sont-ils pétris de ton limon, ô sable? - Est-ce enfin vous qui vous mêlez confusément - Dans notre être à la fois divin et misérable? - - - - -DIXIÈME CHANT - -LA VILLE MERVEILLEUSE - - - Il faut en ce bas monde aimer beaucoup de choses. - - ALFRED DE MUSSET. - - -SANTANDER - - A Santander, en plein hiver, - Les mouettes volaient dans l’air; - Et nos prunelles étonnées - Vous revirent, ô Pyrénées! - - Ville espagnole au noir couvent, - Je trouvai ton décor vivant, - Malgré la juste impatience - De revoir le doux ciel de France. - - -LA COMPLAINTE DES SOUVENIRS - -I - - Ah! vos parfums sur la pelouse - O violettes de Toulouse! - -II - - Au cœur des fraîches Pyrénées - J’ai connu des jours souriants. - Chers beaux jours des mortes années, - Espagne, peupliers tremblants! - - Se cache-t-elle encor la caille - Dans le blé noir et le sainfoin? - L’étable a-t-elle assez de paille - Pour le troupeau qui vient de loin? - -III - - Londres, cité la plus splendide, - Je vins à vous par un soir blond - Je n’étais que la chrysalide, - Vite je devins papillon. - -IV - - Petit cottage anglais aux roses, - Que j’aimais tes heures moroses - Bexil chantait près de la mer - Un nostalgique petit air. - -V - - Europe, Europe, Europe exquise! - Vieille terre de mes parents, - Dans la brise de mer qui grise - Que de beaux effluves errants! - -VI - - Un doux air me vient en mémoire: - «Sous le grand chapeau _green-away_» - Il est mort l’espoir de la gloire - AND THE BLUE BIRD HAS GONE AWAY. - -VII - - Le temps passe et la neige lasse. - J’ai trop peur de mes souvenirs. - Oublions, pour mieux voir en face - Les jours nouveaux qui vont venir. - -VIII - - Emporte-moi, vieux train sonore, - A travers prés et champs. - Je verrai Paris à l’aurore! - Espoir chante tes chants! - -IX - - Rouges lueurs au ciel gris-bleu... - Paris! le sang vibre à mes tempes! - Paris! les papillons du feu - Palpitent dans les lampes! - -X - - Quand soudain du vapeur retentit la sirène, - O France, je te vis surgir des grandes eaux; - Bien que l’hiver eût pris tes fleurs et tes oiseaux - Ton beau ciel n’eut jamais de douceur plus sereine. - - -A LA FRANCE - -_A Madame Geneviève Henry Bérenger._ - - Jours d’autrefois, jours purs, jours d’idéal, jours ivres, - Où sous le vaste ciel du tropique irisé, - Je sentais chaque soir, en refermant tes livres, - Mon jeune cœur pour toi d’amour fier embrasé. - - France, j’aimais de loin ta grande âme qui vibre - Comme un clairon à l’aube où flambent tes drapeaux; - Et je rêvais de vivre enfin sur ton sol libre - Sur ton sol où la gloire éclaire les tombeaux. - - Et tandis qu’aux plateaux sanglants du crépuscule, - Le bataillon vaincu du jour ardent recule, - Sur les monts flamboyaient les pavillons du soir; - - Et d’une île perdue au bord des mers profondes, - Par delà les déserts de l’Atlantique noir, - Je t’invoquais, ô France, ô noblesse du monde! - - -A PARIS - - O ville de François Villon et de Verlaine, - Me voilà donc foulant encor tes beaux pavés! - Oublieux des torpeurs de la maison lointaine, - Les soleils du plaisir dans la nuit sont levés! - - Je pourrai me mêler à la foule inconnue, - N’être qu’un flot parmi ton océan humain, - Monter le boulevard, descendre l’avenue - Et voir mille beaux yeux passer sur mon chemin. - - O Paris, sous tes feux d’électricité blonde, - De toutes tes splendeurs me voilà le témoin; - Ce soir, j’entends encor battre le cœur du monde! - O solitaires jours que vous me semblez loin! - - -EXTRAITS DU CARNET DE NOTES - -_Nec mergitur._ - -I - - N’allons pas, dès les premiers soirs, - Vers les quartiers des nouveaux riches, - Tenons promesse aux vieux espoirs, - Laissons tranquilles les affiches. - - Qu’ils sont charmants, les premiers pas - De ce tendre pèlerinage. - Ils ont trop de feux les repas - Que préside un jazz-band sauvage. - - A loisir, revenons à pied - Respirer l’odeur des ruelles; - Je connais un vieux cabaret - Au boulevard Bonne-Nouvelle. - - La douce église est à côté, - Toute vieillotte et toute brune, - J’aime ce coin d’obscurité - Près des «Brioches de la Lune». - - Aux beaux quartiers de l’avenir - Nous donnerons d’autres soirées; - Menons, menons le souvenir - Vers les heures décolorées. - -II - - Je connus un jardin en mai - Où j’ai cueilli souvent les roses, - Les roses des amours moroses, - Ce doux jardin est-il fermé? - - A l’église de la Sorbonne - Dort le tombeau de Richelieu; - A Cluny, lorsque l’air est bleu, - Nous allions revoir la Licorne. - - Est-ce bien moi, par ce soir-ci, - Est-ce bien moi qui me promène - De la Concorde au pont Sully, - En regardant couler la Seine. - - Est-ce bien moi qui suis ici, - A l’heure où la lune se lève, - Villon ne venait-il aussi - Refléter en ces eaux son rêve. - - Mieux que les Montmartrois fleuris, - Que l’Etoile, immense poème, - Pour te bien comprendre, Paris, - C’est le vieux quai Conti que j’aime. - - Ils ont tant dit et tant écrit - Qu’ils feraient mentir ta devise, - Que la revoir, sans contredit, - Est une chose bien exquise. - - Qu’ils sont beaux sous les claires nuits - Les mille feux de la Concorde! - Ah! beau Paris, chante et reluis, - O toi qui de gloire débordes. - -III - -_A Pierre Lièvre._ - - Contrastes merveilleux de l’immense Paris. - Quartiers vibrants, tout près de mornes quartiers gris. - Charme tout un matin de suivre les dédales - De ces réseaux obscurs qui conduisent aux halles, - D’errer dans des faubourgs grouillants où des palais - S’élevèrent au temps du joyeux Rabelais, - De méditer, songeur, sur la place des Vosges, - D’entrevoir les portiers des plus sordides loges, - Auprès d’un carrefour où l’âme du truand - Revit dans un couplet d’Aristide Bruand; - D’évoquer en lisant le nom de vieilles rues - Une époque où la Seine eut ses premières crues; - O charme, ayant quitté les murs d’un hôpital - Qu’à peine a réchauffé le soleil matinal, - De songer que du Vieux-Colombier le théâtre - Donne «la Nuit des Rois» adorable et folâtre; - Qu’en attendant la fin du bel après-midi, - On s’en ira s’asseoir sous le ciel attiédi - Du Luxembourg, ou bien sur la claire terrasse - De «la Paix» d’où l’on voit la foule ivre qui passe. - -IV - - Au pied du Panthéon, nous vous aimons, ruelles - Où l’on se croit la nuit au doux temps des chandelles. - Que de fois, en hiver, pour vous suivre au hasard, - Nous avons déserté le vivant boulevard, - A l’heure où les échos lointains d’une musette - Pleuraient les bals défunts où dansa la grisette. - -V - - Tout change. Le quartier a des aspects nouveaux. - Il est mort l’omnibus avec ses lents chevaux. - Pourtant le vieux Paris chante un dernier poème - Au cœur des noirs faubourgs qu’il baptisa lui-même. - Chaque plaque de rue au nom moyen-âgeux - Est comme un souvenir laissé par les aïeux. - Qu’ils sont frais et chantants tous ces noms populaires - Qui pour les citadins évoquent les lumières - Ici, de la province où bleuit le coteau, - Là, du fleuve houleux où tangue le bateau... - Mais pour les gouvernants vous semblez trop naïves, - Paroles d’autrefois, joyeuses ou pensives, - Et vos beaux noms fleuris, les aurez-vous tantôt, - Rue Grange-Batelière et rue des Blancs-Manteaux, - Des Francs-Bourgeois, des Quatre-Vents, du Chat-qui-pêche; - N’aurez-vous pas bientôt le nom morne ou revêche - D’un commerçant ou d’un ministre ou d’un athlète, - Ruelles de Montmartre où croît la violette? - -VI - - Paris danse: on n’entend que sons et que musiques; - Un grand peuple joyeux emplit les carrefours. - Mais quel est ce beau chant plein de douleurs épiques - Qui monte vers l’azur morne des soirs trop lourds? - - Ce sont les chants des morts de la grande hécatombe, - Ce sont tous les tués, tous les crucifiés - Qui chantent chaque nuit du tréfonds de leur tombe - Sous le ciel des pays encor terrifiés. - - C’est un chant de fierté, de douleur et de gloire, - Si morne et si poignant qu’on ne peut l’écouter - Sans sentir que, malgré la paix et la victoire, - Une douleur en nous est prête à sangloter. - - Et c’est pour étouffer cette plainte cruelle, - Cet hymne du devoir, si terrible et si beau, - Que Paris, fils aîné de la France immortelle, - Danse de tout son cœur, danse au bord des tombeaux. - -VII - - Quand je suis pris soudain par le fleuve des foules, - Quand je suis emporté par leurs torrents joyeux, - Je fais parfois ce rêve, au rythme de leurs houles, - Ce rêve sans raison, ce rêve merveilleux: - Il me semble revoir parmi de beaux visages, - Les visages de ceux que la mort a glacés; - La foule étant aveugle au soir des grands orages, - Parmi ces chants joyeux passent des trépassés. - Et j’imagine alors que quittant leurs ténèbres, - Tous les jeunes soldats qui n’avaient pas vingt ans - Quand la mort les coucha dans les plaines funèbres, - Reviennent rire encor au milieu des vivants. - C’est pourquoi, sous l’éclat des lampes électriques, - Je marche regardant les yeux des promeneurs, - Et, pris d’un grand amour pour les rêves mystiques, - Je sens mon cœur s’emplir d’ineffables douceurs. - Je veux porter en moi cette chimère heureuse - Qui berce mes chagrins et calme mes remords, - En attendant la nuit terrible ou merveilleuse - Où je serai parmi vos phalanges, ô morts! - - -THE END OF A PERFECT DAY - - Rien qu’à ton maintien - Qu’à ta pure ligne, - D’Albion insigne - Je sens que tu viens. - - Ta taille parfaite - Ton teint merveilleux, - Tes limpides yeux - Me sont une fête! - - Dans les yeux anglais - Luit la mer immense; - J’aime ton silence - Et ton regard frais. - - La ville s’est tue. - Je suis plein d’émoi; - Marche près de moi - Ma belle statue! - - -LES VAUTOURS - - J’ai vu dans les couloirs d’hôpital et d’hospice - Passer la caravane innombrable des maux; - Et parmi les cités en deuil tous les fléaux - Qui dans la chair de l’homme allument le supplice. - - Un avorton, victime innocente du vice, - Souffrait dans les draps blancs de son étroit berceau, - Et ses yeux agrandis par le mal et très beaux - Semblaient chercher le ciel et demander justice. - - Et je songeais alors à votre mission, - Prophètes pleins d’amour et de compassion, - Savants brûlés aux feux de vos laboratoires; - - Vous qui rêvez, dans le silence et la clarté, - D’arracher à jamais toutes les ailes noires, - Des grands vautours planant sur notre humanité. - - -HÉRÉDITÉ - - Quand un noble idéal gonfle l’âme sereine, - Nous rêvons la lumière en elle et non la nuit; - Et nous nous efforçons d’y taire tout vain bruit - D’orgueil et d’en chasser l’injustice et la haine. - - Mais, ravivant le flux des passions lointaines, - Invisible et présente, au gré du temps qui fuit, - Toujours l’Hérédité fatale nous poursuit, - Vieux revenant sorti des ténèbres humaines. - - L’héritage des morts est en ses doigts cruels - Et nous sentons en nous, ainsi qu’en des Babels, - Gronder l’écho confus des vices séculaires. - - Car du legs ancestral rien ne s’est effacé, - Le sang des vieux péchés coule dans nos artères; - Sur l’avenir s’allonge l’ombre du passé. - - -SOUVENIRS ET REGRETS - -I - -BOIS DE BOULOGNE - - Madame, il ne faut pas écraser les manants - Qui traversent pour voir vos yeux impertinents, - Car vous risqueriez fort, par une après dinée, - De tuer le plus grand amour de cette année. - - DE PORTO-RICHE. - - Je redisais ces vers charmants quand vous passiez - Jadis, au Bois, au trot de vos jeunes coursiers. - Hélas! j’ai dû rester bien longtemps dans mon île, - Hélène à présent vieille en votre automobile! - -II - -QUARTIER LATIN - - Où sont les gracieux galants - Que nous suivons au temps jadis. - - FRANÇOIS VILLON. - - De-ci, de-là, dans le quartier, - Je rencontre un visage - Que portait un beau corps altier - Quand j’avais mon jeune âge. - - Quoi, c’est donc vous, frais céladon, - Adorable Marie; - Ce gras, cet énorme bedon, - Cette dame flétrie? - - Déjà le «gracieux galant» - Est devenu notaire - Et Rose au front étincelant - Est morte à Saint-Nazaire. - -III - -AUTEUIL - - But where is bounty guy? - - WALTER SCOTT. - - Rien n’a changé, verte pelouse, - Pas même le starter, - Quant aux jockeys, j’en revois douze; - Mais où donc est Carter? - - Où donc est-il, ô «La Valeuse», - Celui qui te montait - Au mois où La Morlais heureuse - Voit poindre le muguet? - - Alec Carter est mort en guerre - Ainsi qu’un preux de roi: - Au ciel il porte la bannière - Sur un grand palefroi. - -IV - -BAR DE LA PAIX - -_A Henri Martineau._ - - Comment entrer dans ce bar triste - Sans songer à Toulet? - C’est là que fut bel ironiste - Ce poète complet. - - La nuit est couleur de poussière - Dites-nous donc, garçon, - Ne pourrait-on avoir un verre - De vin de Jurançon? - -ENVOI - - Aux Aliscamps, Muses fidèles, - Qu’ils sont purs vos sanglots! - Maurice! sous tes filaos - Pleurent les tourterelles! - - -EN SORTANT DE PELLÉAS - - Mélisande aux yeux bleus que vous êtes touchante! - Qu’ils sont poignants les cris que vous jetez! Hélas! - Que n’avez-vous d’abord rencontré Pelléas, - Mélisande aux cheveux d’aurore murmurante? - - -A PARIS - - Paris si plus que tous ton nom fleuri rayonne, - Si de revoir tes tours l’œil n’est jamais lassé, - C’est qu’autour de l’éclat que le présent te donne, - Se perçoit le halo splendide du passé. - - -LE JARDIN DU VERT-GALANT - - Lorsque sur le Pont-Neuf toute rumeur s’est tue, - L’âme du Béarnais revient rêver parmi - Les arbres familiers qui gardent sa statue, - Au chant berceur, au chant du doux fleuve endormi. - J’aime ce coin perdu près du Louvre de gloire - Où par les jours d’azur, où par les jours de froid, - De beaux arbres pensifs veillent sur le grand roi - Qui fut un chêne vert aux forêts de l’histoire. - - -RUE CAUMARTIN - - Je dirais au roi Henri: - Reprenez votre Paris, - J’aime mieux ma mie, o gué! - - Cette rue est toujours en fête - Et c’est une Babel, - Allons-nous-en, douce Muguette, - Muguette aux yeux de ciel. - - Quittons ces ors, ces améthystes, - Rentrons à notre hôtel. - J’aime le son de tes eaux tristes, - Fontaine Saint-Michel. - - -LA POÉSIE ET LA DANSE - -_A un danseur russe._ - - En te voyant danser, danseur éblouissant, - Je me disais: Voici le Rêve! - Ah! je voudrais que le poème que j’achève - Eût ce beau rythme caressant. - - Je regardais tes pieds légers et tes bras souples, - Tes cheveux libres et flottants, - Et mes vers se donnant la main dansaient par couples - Dans l’allégresse du printemps! - - -CIMETIÈRE MONTPARNASSE - -_In memoriam. L. T._ - - On laisse périr de misère - Plus d’un bel écrivain - Et plus tard on érige en vain - Une statue altière. - - C’est pour vous, Amour, et pour moi - Que j’écris le poème; - A côté de vous, bel émoi, - Ah! que la gloire est blême! - - -ENTRE CHIEN ET LOUP - - Ainsi que celle à Trianon - De Marie-Antoinette, - A Saint-Sulpice, de Manon - J’ai vu la silhouette. - - Aux Halles, c’est Mimi-Pinson - A côté de Musette; - Au Luxembourg près d’un buisson - La douce Addy s’arrête. - - Sapho passe sur le trottoir - Lugubre à voir et triste. - O souvenir du livre noir - Toujours toi qui persistes! - - -IN MEMORIAM - - _A peste, a fame, a bello - Libera nos, Domine._ - - Que vas-tu faire à Chantilly? - Au ciel d’hiver luisent les Ourses. - Le givre argente les taillis, - Ce n’est pas le beau mois des courses. - - --Ah! ce n’est pas pour les châteaux, - Pour le lac, ni pour les chevaux; - C’est pour voir sous le soir qui tombe - Une noire, une froide tombe! - - Pour un soldat mort jeune et beau - Je veux dire un mot de prière; - Et te maudire encor, ô guerre, - O toi qui le mis au tombeau! - - -L’ADOLESCENT AUX YEUX BLEUS ET VERTS - - J’aurai seize ans au mois des roses purpurines - Mais la beauté déjà m’ouvre un chemin de feu, - Les hommes sont surpris de mon beau regard bleu, - Les femmes veulent mordre à mes lèvres divines. - - Le soir, je marche seul aux feux du boulevard, - Parmi les mille cris de la foule vulgaire; - Comme un souple serpent passant une rivière, - Je porte haut mon front que ne souille aucun fard. - - Mille cœurs pour mon cœur brûlent d’un amour sombre, - Mille caprices fous me provoquent sans fin, - Moi qui ne suis vêtu que de grâce et de lin - Des yeux voluptueux me poursuivent dans l’ombre. - - Je suis comme un jeune arbre exquis et plein de sève - Dont on voudrait cueillir les fruits à peine mûrs, - Ma voix est musicale et mes genoux sont purs, - Parmi tant de laideurs je suis le divin rêve. - - J’ai le corps d’Adonis et le regard d’Eros. - Je fais songer aux chants des nuits vénitiennes. - Aux miroirs de mes yeux sont les mers anciennes. - Le marbre de ma chair est digne de Paros. - - Je suis droit, je suis pur comme le feu du cierge. - Je marche devant moi sans crainte de l’affront, - J’aperçois aux miroirs la pâleur de mon front - Et je suis à la fois et l’éphèbe et la vierge. - - L’aurore rêve encore en mes yeux éclatants. - J’étais de sept enfants celui qu’aimait ma mère - Et sachant que mon charme est un don éphémère, - J’imagine, ce soir, que je suis le printemps. - - Paris danse et je suis emporté par ses houles. - Mon cœur plein de désirs n’a pas encore aimé, - Comme un vaisseau fleuri sur un fleuve embaumé - Je monte et je descends le beau fleuve des foules; - - Et je jouis ce soir du trouble radieux - De sentir que je traîne un sillage de gloire, - Et que je porte, au cœur d’une humanité noire, - La beauté lumineuse et parfaite des dieux! - - -LE BEAU DANSEUR - -_A Léon Bocquet._ - - Je suis le beau danseur aux cheveux de clarté; - Et je ferai danser ce soir la fille laide; - De celle dont le front rayonne de bonté - Je prendrai dans mes bras la taille infirme et raide. - - Je veux voir s’animer, au contact de mon corps, - La pauvrette qu’au bal ont toujours délaissée - Le fat, le vaniteux, le sot et le retors; - Je suis le beau danseur à la taille élancée! - - Je suis le beau danseur, harmonieux et blond, - Qui levant le loup vert qui mimait l’allégresse, - Montre aux regards surpris un secourable front - Et deux yeux attendris, étoilés de tristesse. - - Toute la poésie est dans mes mouvements; - Quand la danse me prend, emporté par mon rêve - Je glisse sous des nuits pleines de diamants, - Vers les horizons bleus où la lune se lève. - - Nous nous enlacerons, au rythme du tango, - Puis l’orchestre divin jouera la valse illustre; - Au chant des violons, sur les mers indigo, - Nous partirons en songe aux mille feux des lustres. - - Soulevant dans mes bras le fardeau précieux, - --Qu’elle sera légère avec sa robe mince!-- - Je mettrai du soleil aux puits noirs de ses yeux, - Je lui dirai mon nom de seigneur et de prince. - - Je la ferai ployer comme le vent joyeux - Fait ployer au rosier une rose trop frêle; - Je la ferai tourner dans des tourbillons bleus, - Je lui dirai cent fois qu’elle est la toute belle. - - Dédaignant les beautés dont le cœur est brutal, - Je vais, toute la nuit, chérir la délaissée, - Pour qu’elle emporte à l’aube, au sortir de ce bal, - L’orgueil d’avoir été divinement bercée. - - Il suffit bien souvent, pour embellir demain, - Dans ce monde où l’amour est plus fort que la haine, - Qu’un instant le bonheur nous ait pris par la main - Et que deux yeux se soient penchés sur notre peine. - - -O TOI - -_A Renée M._ - - O toi que j’eusse aimée, ô toi qui le savais! - - BAUDELAIRE. - - Je ne sais rien de toi, mais je te vis de près - Par une folle nuit et j’aimai ton teint frais, - Ton jeune corps, tes yeux, ton sourire, tes lèvres, - Depuis, je suis brûlé de nostalgiques fièvres. - Je te cherche partout et ne te trouve pas. - Parfois, je me retourne en entendant des pas, - Mais ce sont d’autres yeux qui passent dans la rue. - Je te cherche sans fin dans l’ardente cohue - Des sombres boulevards où je te rencontrai, - Par ce beau soir plus tendre encor qu’un soir de mai. - Je ne sais rien de toi, j’ignore la province - Qui te fit le front droit et la lèvre si mince, - Mais dans mon cœur pour toi brûle un limpide feu. - Les autres yeux n’ont pas ton triste regard bleu. - Chaque soir, je reviens toujours à la même heure. - Ah! te trouver et te mener dans ma demeure. - Mais, c’est en vain, hélas, que je fais le chemin, - Où je te rencontrais, ma Rose, mon Jasmin. - Ah, qui sait, il se peut qu’ayant quitté la ville, - Tu sois dans la douceur d’un village tranquille; - Il se peut bien aussi que vous soyez, beaux yeux, - A bord d’un noir steamer parti vers d’autres cieux. - En songeant à cela, mon rêve se désole. - Reverrai-je jamais tes yeux, petite idole? - - -LES PHALÈNES - -(PETITS POÈMES AUX YEUX QUI PASSENT) - -I - - Les jardins sont veufs de feuillages - Et c’est l’hiver sous le ciel noir; - Mais, ville, du matin au soir, - Que de beaux yeux, de beaux visages! - -II - - O toi qui passes simplement, - Offrant à mes yeux tes prunelles; - C’est la nuit; mais je vois en elles - Les jours bleus de l’espoir charmant. - -III - - D’autres portèrent des présents, - Dirent les paroles amies; - D’autres promirent pour des ans - L’amour ivre et sans accalmies. - Toi qui viens tard, presque trop tard, - Tu ne dis rien, ô tête blonde, - Mais d’un regard, d’un seul regard - Tu promets la beauté du monde. - -IV - - Nos deux regards se sont croisés, comme vaisseaux - Allant d’une île à l’autre, ivres d’un beau voyage; - Mes yeux voient dans tes yeux l’aube et le paysage, - Tes yeux voient dans mes yeux la mer et ses oiseaux. - -V - - Lorsque nous nous croisons dans la banale rue, - Ton beau regard en moi plonge un si frais bonheur, - Que je voudrais chanter un poème à la nue, - J’entends le galop fou des chevaux de mon cœur. - -VI - - Sans mots, nous nous faisons de troublantes promesses, - Chaque fois que nos yeux s’attirent dans le soir. - Partirons-nous bientôt sur la mer des ivresses? - Resterons-nous plutôt aux rives de l’espoir? - -VII - - Je préfère ce soir m’abstenir de théâtre - Et, par ce mardi-gras où Paris est houleux, - M’enfermer dans ma chambre et rêver devant l’âtre - Aux promesses qu’ont fait à mes rêves tes yeux. - - -LA RESSEMBLANCE DIVINE - - Un soir que je passais, froid rêveur sous la nue, - Songeant toujours à l’amour mort, - Deux yeux miraculeux, deux yeux d’azur et d’or - Etincelèrent à ma vue. - Et soudain je crus voir le «beau Lys d’autrefois» - Comme si les cruelles lois - N’avaient pas existé pour Elle. - Celle qui vint avait sa voix - Sa voix légère - Sa voix sincère - Sa jeune voix au frisson d’eau... - Elle dit: «Que l’Amour est beau! - De ton désir j’ai le visage. - Je suis le but de ton voyage. - A l’arbre de la volupté - Je suis la fleur dernière éclose. - Je serai ta félicité, - Ton Lotus, ton Jasmin, ta Rose. - Chaque jour renaît virginale - La forme ivre de la beauté. - Je viens du pays d’Euryale - Et j’ai les yeux d’Aphrodité. - Je ne te dirai pas ma vie - Et tu ne sauras pas mon nom. - Je suis l’Image poursuivie, - Par le rêveur au triste front. - Quand tu m’auras baisé les lèvres - Ton cœur n’aura plus de regret - Je vais guérir toutes tes fièvres - Par ma caresse sans apprêt.»... - Hymen! Hymen! O Hyménée! - La nuit est tendre et surannée. - Paris soudain s’est transformé!... - Et voici les hamadryades, - Dansant sous les fines Pléiades, - Au bord d’un beau fleuve embaumé! - - -LE POÈTE ET LA BEAUTÉ - - «Beauté, criai-je, après dix ans - Je te trouve pareille! - --Rêveur, tes songes exaltants - Ont fait cette merveille. - - --J’avais de ton beau souvenir - Fait ma lampe fidèle. - --Dans un cœur fervent l’avenir - Rend l’image plus belle! - - --J’ai retrouvé le lys si beau - Qui manquait à la grève. - --L’amour a sauvé du tombeau - La forme de ton rêve. - - --Je croyais ta fragilité - Déjà prise par l’âge. - --Rien ne peut ternir la beauté - Que protège un mirage. - - --O matin qui n’a pas de soir! - Lumière enchanteresse! - Mon beau Lys, je crois te revoir - Dans toute ta jeunesse!» - - -A LA JEUNE ITALIENNE - - Rien qu’à te voir mon cœur se sent jeune et joyeux. - Le soleil du bonheur éclaire toutes choses. - Ton regard est plus bleu que le ciel le plus bleu - Et tes lèvres n’ont rien à désirer des roses. - - Dans une île amoureuse et vibrante d’oiseaux, - Tu semblerais, au bord d’une aurore élargie, - Une naïade allant chanter au bord des eaux, - Tu fais songer au ciel de la mythologie. - - Tu fais aussi songer à ce beau paradis - Dont les élus verront les splendeurs éternelles, - Tu n’as jamais marché dans les chemins maudits; - Il ne te manque rien, mon ange, que les ailes! - - -CHANSON D’HIVER - - Que veux-tu que cela me fasse - Qu’il soit mort le printemps? - Mon bel ange aux yeux éclatants, - N’as-tu pas pris sa place? - - Grâce à toi tout me semble Avril - Bien que ce soit Décembre, - Qu’ils sont souples, tes cheveux d’ambre, - Qu’il est fin, ton profil. - - Ton souffle est une source pure. - Ton cœur est un ruisseau; - Et comme un ardent arbrisseau - Tu fleures la verdure. - - Ton corps fut moulé par les dieux - Qui sculptent la jeunesse. - Qu’elle est suave, ta caresse! - Qu’ils sont profonds, tes yeux! - - Tes odeurs sont plus ingénues - Que celles du jasmin. - De plus belles fleurs sous la main - Je n’en ai jamais eues. - - Jamais les roses les plus belles - N’enivrent le jardin - Comme enivrent mon cœur soudain - Les lys de tes bras frêles. - - Quand tu parles, je me tais, - Et j’écoute, lointaines, - Chanter les voix des fontaines - Qui sont dans les forêts. - - Je n’ai plus que quelques semaines - A chérir tes doux yeux. - (Soyez longs, ô jours bienheureux, - Où je bois son haleine!) - - Quand nous nous ferons nos adieux, - Ce sera l’heure amère, - Alors, ce sera sur la terre - Avril délicieux. - - -TROIS STANCES - -I - - Jeunesse, il ne faut pas me déserter, jeunesse; - Fais encor de mon corps ta joyeuse maison; - Que deviendrai-je aux soirs où je perdrai l’ivresse, - Où je verrai l’Amour s’enfuir à l’horizon. - -II - - Le chat voluptueux se change vite en tigre, - Mon cœur, il ne faut plus jouer avec l’amour. - Admire la beauté, mais reste toujours libre; - Le félin aux yeux verts t’a joué plus d’un tour. - -III - - Paris, si je pouvais rester toute une année - Dans tes murs, il serait bien moindre, le plaisir; - Mais hélas, la saison est presque terminée. - Je t’aime d’autant plus qu’il faut bientôt partir. - C’est demain que je dois te quitter, bon hôtel, - Et quand je m’en irai, ton aspect sera tel - Qu’il fut au jour joyeux de ma bonne arrivée. - La chambre où j’ai vécu sera vite occupée. - Nul ne regrettera mon départ sur la mer; - Et le nouveau venu (quelque sage au front fier) - Ignorera toujours qu’une âme fut bercée - Dans le lit noir au chant des vers de l’_Odyssée_. - Les rideaux laisseront pénétrer le soleil. - Le clair retour d’avril sera doux et vermeil - Et la bonne servante aux paupières jaunies - Oubliera le «petit monsieur» des colonies. - - - - -ONZIÈME CHANT - -LE RETOUR - - -LE DÉPART - - Quand nous quittâmes Saint-Nazaire - Sur un vapeur plein d’étrangers, - Des cris d’adieu dans la lumière - Montèrent vers les passagers. - - Et ce fut comme un vent d’automne - Sur un paysage en émoi; - Les adieux n’étaient pas pour moi, - Car je ne connaissais personne. - - Mais cependant comme un enfant - Je sentis à mes yeux des larmes; - O France, le cœur se fend - De quitter ton ciel plein de charmes! - - -LE CŒUR DU POÈTE - -_A Jean-Louis Vaudoyer._ - - Cœur de poète, ainsi que le cœur de la mer, - Vous gardez en secret d’incroyables merveilles, - De splendides beautés invisibles, pareilles - Aux trésors inconnus de son grand gouffre amer. - - Quelquefois l’océan fait rouler sur le sable - Arraché des palais de jaspe un joyau vert; - Et parfois de toi monte un admirable vers, - Faible écho de ton grand cantique inépuisable. - - Mais les plus beaux trésors dorment sous les flots bleus, - Cachant aux yeux humains leur lumineuse fête; - Et ton chant le plus pur dort dans ton cœur, poète, - Dans ton cœur malheureux, dans ton cœur merveilleux. - - -STANCE - - Ainsi de vous qui me plaisez - Le vapeur m’éloigne sans trêve. - Ah! qu’il est court, le temps du rêve! - Qu’ils sont rapides, les baisers! - - -LES HUBLOTS - - Les hublots, bleus pendant la nuit, - A l’aurore ont des couleurs vives; - Bientôt nous serons près des rives - Où la mer indigo reluit. - - Les hublots sont devenus jaunes, - Puis verts, puis d’un rose tremblant; - Le jour nouveau monte tout blanc - Salué d’oiseaux monotones... - - * * * * * - - Grands hublots noirs, aux larges yeux, - Fenêtres rondes du navire, - Grâce à vous, j’admire les cieux - Et je vois la mer en délire. - - Bientôt au lieu d’oiseaux marins - Qui dansent devant vous sans cesse, - Nous verrons sous les tamarins - La robe rouge des négresses. - - -LES COULEURS DE LA MER - - Suivant l’heure de la journée, - La mer a changé de couleur; - Parfois plus rose qu’une fleur, - Parfois de teinte surannée. - - Reflétant l’enfance du jour, - A l’aurore elle est verte et claire, - Comme eau d’une source légère, - Dorée et verte tour à tour. - - Elle est tachée en mille places - De grandes taches jaune-marron, - Quand elle ourle le goémon - Venu de la mer des Sargasses. - - La brise soulevant ses eaux - Blanchit le courant qui voyage; - Et sur elle à l’infini nage - Une écume de blancs oiseaux. - - Plus tard elle s’orne de moires - Couleur de plumes de paons bleus, - Elle étale des lacs ombreux - Et des déserts brûlés de gloires. - - Sous le grain vif, l’air est de miel, - Les gouttes au soleil sont blondes; - La mer revêt quelques secondes - Sa robe couleur d’arc-en-ciel. - - Des marsouins noirs, comme en débauche, - Dansent autour du steamer gris; - Et le poisson volant surpris - Comme un caillou d’argent ricoche. - - Puis le soir sème çà et là - De grenats sa robe de gaze, - Et de la lune la topaze - Dore sa robe de gala. - - Ceux que le roulis bouleverse - Sur le pont marchent de travers, - Et moi je compose des vers - Au beau chant de la mer diverse. - - Car j’écris ce poème clair - Loin de la ville et de la foule, - A bord d’un grand vapeur qui roule - Sur l’Atlantique découvert. - - Derrière sont les grandes villes, - Londres, Paris aux yeux de feu; - Devant nous, c’est le chemin bleu - De la mer et les vertes îles. - - -LE REGRET DES FOULES - -(_Déclamation sur la mer_) - - Autrefois, j’aimais peu les foules formidables. - J’étais jeune, c’était par ces jours délectables - Où je vivais au cœur grouillant d’une cité. - Je préférais alors la lointaine beauté - Des lacs et des forêts, la mer sous les étoiles. - Les aubes où cinglaient de lumineuses voiles, - Aux noirs torrents humains débordant les trottoirs. - Ah! que ne donnerais-je à présent, par ces soirs - Où seul sur l’océan je vois bondir des troupes - De dauphins noirs dansant et frôlant nos chaloupes; - Où la lune, au réseau d’un nimbe violet, - Semble un beau poisson d’or pris dans un grand filet, - Pour me sentir encor dans une grande foule, - Pour n’être qu’un atome éphémère qui roule, - Un flot vibrant parmi des millions de flots, - Un cœur qui bat parmi le rêve et les complots, - Une âme qui bercée au chant des avenues - Se mire en vos beaux lacs changeants, prunelles nues, - Cependant que sans fin marchent auprès de nous - Les héros, les penseurs, les malades, les fous. - Tous les vices sont là, muets, attendant l’ombre, - Et toutes les vertus, sous leur tunique sombre. - Ah! se sentir grandi par les souffles d’espoir - Du rêve humain plus pur lorsque tombe le soir - Et que, dans les remous de la foule anonyme, - On est comme un vaisseau qui danse sur l’abîme. - Ah! rendez-moi le fleuve ardent du boulevard - Où soudain la beauté dresse son étendard, - Rendez-moi, rendez-moi le beau soir électrique - Où passe dans les flots d’une foule magique - Porté par un beau corps un visage divin - Qui grise la pensée ainsi qu’un jeune vin... - Ah! rendez-moi la foule émouvante des rues; - Ses chansons, ses appels, ses clameurs, ses cohues. - Ah! faites que toujours luise sur mon chemin - L’interminable ciel du beau regard humain. - Oui, tout pour une vie intense et variée - Débordante d’efforts sans cesse extasiée. - Donnez-moi les quartiers vibrants, les quartiers noirs, - Les théâtres qui font l’émotion des soirs. - Donnez-moi chaque jour des compagnes nouvelles, - Des compagnons nouveaux, des amitiés fidèles. - Ah! rendez-moi la vie émouvante de l’art... - Ce soir j’ai trop rêvé sur la mer, il est tard! - - -L’APPEL DE PARIS - -(_Hallucination sur la mer_) - - D’ici cinq ou six jours, au chant calme des flots, - J’aborderai dans l’Ile où sont les filaos; - Et je verrai, parmi les lianes vermeilles, - La maison où je vis seul avec mes abeilles. - O Paris, toujours jeune et toujours accueillant, - Pourquoi t’ai-je trouvé si beau, si bienveillant? - Et pourquoi de beaux yeux pleins de neuves chimères - Ont-ils comblé mes yeux de leurs belles lumières? - Paris de la victoire et Paris de la paix, - Plus grand que le Pans d’autrefois que j’aimais, - O Ville, me voilà plein de ton bruit encore, - Jusqu’à moi retentit ton grand appel sonore... - Dans les nuages noirs se dessinent tes tours... - Je vois tes boulevards, je vois tes carrefours... - Tes feux d’or et des feux sanglants coupant la Seine... - Ce jeune homme à vingt ans est déjà capitaine... - Cet autre fut parmi les lions à Verdun. - Qu’ils sont profonds les yeux de cet ouvrier brun!... - Déjà le clair de lune éclaire Notre-Dame... - Ah! je te reconnais, divine jeune femme... - Grand cœur d’un grand pays si noble en ses malheurs, - Jamais ville à son front n’eut de telles lueurs; - Paris vertigineux, Paris incomparable, - Profond comme la mer, mouvant comme le sable... - Mais pourquoi m’appeler, lumineuse cité, - Ville de l’allégresse et de la vanité! - Pourquoi me rappeler les nuits enchanteresses? - Pourquoi me promets-tu de nouvelles ivresses? - Que serai-je parmi ton océan humain? - Folle barque aujourd’hui, folle épave demain. - Ton cœur est-il pareil au cœur de la Sirène? - Qu’ils sont tristes, les yeux des noyés de la Seine. - Ah! laisse-moi, je sens, venus des grands ciels bleus, - Les alizés porteurs de messages heureux. - Ils me disent: «Là-bas, ton île est merveilleuse, - La tourterelle chante en sa nuit langoureuse. - D’ici cinq jours ses monts surgiront du flot vert - Et toutes ses forêts parfumeront la mer!...» - Mais cependant ta voix se fait impérative. - Elle couvre la mer de l’une à l’autre rive. - Elle éveille en mon cœur mille échos endormis, - Elle jette les noms de mes plus chers amis. - Plus belle que la lune éclairant Notre-Dame, - L’hallucination illumine mon âme. - Un cri monte soudain de mon rêve blessé; - Un grand cri douloureux vers le bonheur passé, - Un long cri désolé plein d’angoisse cruelle - Et que le vent du nord emporte sur son aile; - C’est le cri de mon cœur qui se sentant repris - Répond à ton appel formidable, Paris! - - -STROPHES AU TRANSATLANTIQUE - - Entre deux continents, grand steamer, tu voyages. - Ta passerelle érige un sublime balcon. - L’Amérique est là-bas et le vaste flocon - D’un nuage lointain ourle des paysages. - - Mille oiseaux inconnus, mille oiseaux émouvants - Parsèment le ciel frais des blancheurs de leurs ailes; - Beaux adieux dispersés aux quatre coins des vents - Et venus des pays où les femmes sont belles... - - Entre deux continents, ô splendide vapeur, - De ta proue acérée ouvre l’onde plus verte, - Le dernier des oiseaux a fui, l’heure est déserte. - Du salon ébloui monte un chant de langueur. - - C’est une femme aux yeux de turquoise qui chante - Un hymne humain, plaintif et grave et désolé. - De beaux astres pensifs l’azur est étoilé. - La mer prolonge au loin la gamme frémissante. - - Dans la vibrante voix pleurent de beaux oiseaux, - Rossignols éperdus troublant l’air de leur peine, - Et je crois voir soudain le front d’une Sirène - Emerger mollement de l’abîme des eaux. - - Nous sommes, ô vapeur, dans ton île flottante, - Dans ton île de fer pour de courts lendemains, - Nous avons de la mer parcouru les chemins - Et je vais te quitter pour une île vivante. - - Bientôt resplendira la ville aux clairs couchants - Où je vais débarquer; mais souvent de sa plage, - Souvent, j’évoquerai le splendide voyage - Qu’une belle inconnue ennoblit de ses chants. - - Et je regretterai cette voix pénétrante - Qui dominant soudain le tumulte des flots, - Par un chant plein d’amour et gonflé de sanglots - Me parut émouvoir la mer indifférente. - - Et quand je revivrai ces instants de douceur - Par les soirs trop nombreux d’une existence triste, - Je me croirai bercé par ton roulis berceur, - Grand vapeur aux feux d’or sur la mer d’améthyste! - - -A LA MER - -_A M. Albert Thibaudet._ - - Femme et Sirène, ô mer, mystérieuse mer, - C’est de toi que je tiens le rêve et les poèmes. - Sous l’adieu solennel des crépuscules blêmes, - Je me suis imprégné de ton grand souffle amer! - - C’est toi qui balançais dans le soir pourpre et vert - Le paquebot, à l’heure où dans les aquarelles - Que le couchant dessine à l’horizon désert, - Les nuages semblaient d’ardentes caravelles! - - O mer, c’est sur tes bords que je voudrais dormir. - Pendant l’éternité, j’écouterais frémir - Tes chants comme les miens fidèles et sauvages. - - Les vents feraient danser l’écume de clarté; - Et tu me redirais la chanson des voyages, - Pour consoler mon cœur de l’immobilité! - - -LE CHANT DU RETOUR - - A la recherche du bonheur - Nous avons fait bien des escales. - Au petit jour les mers sont pâles. - Que rapportez-vous, ô mon cœur? - - Avez-vous trouvé cette coupe - Où se boit le vin de l’oubli? - Le beau voyage est accompli; - Déjà pointe la Guadeloupe. - - Croyez-vous regretter vraiment - La grande ville enchanteresse? - Vous pleurez le passé charmant - Et regrettez votre jeunesse. - - Quand le vapeur s’est arrêté - Il ne reste rien du voyage. - La vie humaine est un sillage - Sur la mer de l’éternité. - -_A bord de «La Navarre», Avril 1921._ - - - - -DOUZIÈME CHANT - -EPILOGUE - - - Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage. - - JOACHIM DU BELLAY. - - -I - - Me voilà revenu sous ton ciel, ô mon île, - L’eau qui chante en la cour évoque tes roseaux; - J’entends les premiers bruits du rucher, de la ville, - Et je m’éveille au chant joyeux de tes oiseaux. - Qu’ils sont beaux, dans la nuit tropicale, les astres! - Qu’ils sont purs, les matins qui parfument la mer! - Pays, j’ai pu guérir enfin mon cœur amer. - Gardez-moi près de vous loin du vent des désastres. - Qu’ils sont beaux, dans la nuit tropicale, les astres! - - -II - - Que la vie est chose changeante! - Hier, c’était le vibrant Paris; - Et ce soir, belle île indolente, - Je suis sous tes manguiers fleuris! - - Hier nous étions des enfants sages, - Demain nos cheveux seront gris; - Ah! qu’ils sont courts les beaux voyages, - Où de tout le cœur est épris. - - -III - -SAGESSE - -_A M. Gabisto._ - - Je cueille suivant l’heure et suivant la saison, - Les fruits de mon verger, les fleurs de la savane; - Sans cesse de mon cœur un vers limpide émane - Devant la mer, les bois, le lac ou l’horizon. - - Qu’on soit vêtu de pourpre ou couvert de haillons, - La vie est une feuille ivre que le temps fane; - Comme l’astre tombé d’une nuit diaphane - Le poète en vain trace un lumineux sillon. - - Je ne convoite pas une gloire éternelle, - Trop heureux, par les mois où la lune est trop belle, - De sentir tout à coup mon être s’émouvoir - - En songeant que peut-être il est sur cette terre - Un écolier pensif et toujours solitaire - Qu’enivre un de mes vers dans la beauté du soir. - - -IV - -PAIX DU SOIR - - Dans le beau flamboyant chantent les anolis; - Le soir pourpre et doré rayonne sur les îles; - Les rivières d’argent aux écumes mobiles - Rêvent en caressant les cailloux de leurs lits. - C’est la belle heure rose aux lumières païennes - Où le cœur se recueille au départ du beau jour, - Où les eucalyptus, harpes éoliennes, - Chantent dans l’air léger leurs cantiques d’amour. - - -V - -INNOCENCE - - Une petite fille aux yeux larges et bruns, - Une frêle fillette aux innocents parfums, - M’apporte une corbeille où sont les fruits de l’île: - La mangue, l’acajou, la figue et la vanille. - Chère enfant dont le père est parti loin de nous, - J’aime la pureté de ton regard si doux, - Si tu veux bien, enfant qui n’as pas de famille, - Par la loi de mon cœur tu deviendras ma fille! - - -VI - - Puisqu’avril nous revient, ramenant le beau temps, - Nous irons, par delà les montagnes désertes, - Revoir Pointe-Mulâtre où sont les mangoustans - Et les cerfs roux broutant sur les savanes vertes. - La maison de l’ami sera, par les jours frais, - A l’ombre des manguiers et claire et pacifique; - Et tout en écoutant les rires des forêts, - Nous verrons écumer tes longs flots, Atlantique! - - -VII - - Ils me disent: «Combien de dollars ou de livres - Vous rapportent vos chants, ces nostalgiques fleurs?» - «--Un petit vers tracé dans la plaine des livres - Plus que tous vos sillons peut durer, ô planteurs.» - - -VIII - - Parques, bientôt pour moi grinceront vos ciseaux - Quand le vaisseau fatal abordera la grève. - Pourtant grâce à l’espoir qui brille dans mon rêve, - A chaque aube en mon cœur rechantent les oiseaux. - - -IX - - Bien qu’il soit loin du ciel, des grives, des corbeaux, - L’oiseau captif à l’aube exulte dans sa cage. - J’ai chanté, loin des chœurs, dans une île sauvage, - Les solitaires chants, Muse, sont-ils moins beaux? - - -X - - Les fenêtres sont d’or à chaque crépuscule. - Un volcan de splendeurs éclate au couchant vert. - Malheureux est l’esprit qui se sent incrédule - Devant l’immensité du ciel et de la mer. - - -XI - -L’ILE BLEUE - - Dominique, où le sort a voulu que je vive, - Il n’est nul voyageur que n’enchante ta rive. - Le front du Diablotin plus haut que le Pelé - Est souvent de vapeurs et de brouillards voilé. - Dans tes vallons fleuris courent trois cents rivières. - Mille arbres merveilleux parfument tes lisières. - Tu protèges encor au bord de tes forêts - Dans deux hameaux lointains et bercés des vents frais - Le Caraïbe habile à monter sa pirogue... - Dans les eaux de ta plage où le goémon vogue - De lumineux poissons brillent les cent couleurs. - Tes coquillages ont l’éclat riche des fleurs. - Sur tes sables d’argent que hantent les tortues, - Lorsque les grandes voix des lames se sont tues, - Des crabes aux yeux droits courent en bataillons... - A l’heure où de tes bois partent les papillons - Qui forgent à tes fleurs de mobiles couronnes, - On voit planer dans l’air les ailes monotones - Des frégates glissant dans l’immobile azur - Sur la sérénité de ton beau golfe pur. - Il n’est pas de serpents dans tes savanes claires, - Les lianes en fleurs sont tes seules vipères. - Tes derniers «diablotins» à jamais sont partis - Mais ta vierge forêt regorge d’agoutis, - De perroquets plus verts que les plus verts feuillages, - De lézards aux yeux d’or, de sarrigues sauvages - Et de beaux ramiers bleus dont le roucoulement - Chante la solitude et le recueillement. - O mon île boisée, enchantement des mers, - Les flots autour de toi dansent des ballets verts - Et comme un petit monde où le bonheur réside - Tu chantes au soleil sous l’alizé rapide. - Vierge et libre à jamais, Eldorado charmé, - Dont les vents aux vaisseaux portent l’air embaumé, - Tu ne seras jamais la conquête de l’homme. - Tu lui donnes tes fruits, ton miel au pur arome, - Mais tu seras toujours, ô reine des forêts, - Le sauvage oasis, l’Hespéride au ciel frais. - Et quand d’autres pays auront perdu leurs palmes, - Que leurs cieux seront veufs des oiseaux aux vols calmes, - Tu garderas encor comme aux jours de jadis - Le charme inviolé des anciens paradis. - Permets qu’en te louant, pays, je me souhaite - D’être inspiré longtemps par ta beauté parfaite - Et de pouvoir, au chant de tes arbres épais, - Vivre encor de beaux jours de soleil et de paix. - - -XII - -LE SOUVENIR - - Je veux encor aller revoir la mer changer - De couleur, rire - Comme en délire, - Et mourir, vague molle au pied de l’oranger. - Je veux aller revoir la maison blanche - Au bord des flots, - Où jadis le chant bleu des mers et leurs sanglots - Se mêlaient au cantique admirable des branches. - Je serai seul sur le rivage harmonieux - Et dans la brise - Sur la mer grise - Des vols d’oiseaux seront comme de noirs adieux. - Ah! ce n’est plus le temps fleuri de la jeunesse! - Vous m’étiez chers - Soirs bleus, soirs verts, - Pleins de tendresse, - Vous étiez beaux - Soirs si nouveaux - Où chaque flot chantait un hymne d’allégresse. - - -XIII - - «_La petite Odyssée_», ami, est incomplète, - M’a dit mon compagnon, le pur et doux poète. - Ce n’est pas tout d’avoir tendrement encensé - Le pâle Lys de France et la jeune Circé. - Ce n’est pas tout d’aller dans les cités lointaines - Ecouter sans mourir les voix d’or des Sirènes - Et d’entrevoir aux feux d’un beau soir obsesseur - Le Bel Adolescent et le Divin Danseur. - Tu ne dois plus revoir la tendre Italienne - Qui chassa de ton cœur la chimère ancienne. - Elle fut le Lotus qui guérit tout chagrin. - La tempête est passée et l’azur est serein. - Il te faut ajouter un chapitre à l’ouvrage - Et le remplir des chants d’un amour noble et grave. - Crois-moi, ne reste pas si seul sous le ciel bleu! - Les maisons sans enfants ne plaisent pas à Dieu. - Qu’elle soit Antillaise ou qu’elle soit d’Europe, - Il faut, dans la maison aux ruches, Pénélope. - - -FIN - - - - - LE DIVAN - REVUE DE LITTÉRATURE ET D’ART - PARAIT DIX FOIS PAR AN - et - A PUBLIÉ DES ŒUVRES INÉDITES - de - - Roger ALLARD, Pierre BENOIT, J.-M. BERNARD, Charles DU BOS, Jacques - BOULENGER, Marcel BOULENGER, Francis CARCO, Georges LE CARDONNEL, - Philippe CHABANEIX, Gilbert CHARLES, Henri CLOUARD, Tristan DERÈME, - Charles DERENNES, Roland DORGELÈS, Paul DROUOT, Lucien DUBECH, Francis - ÉON, Albert ERLANDE, Lucien FABRE, François FOSCA, André DU FRESNOIS, - André GIDE, François LE GRIX, Daniel HALÉVY, Emile HENRIOT, Edmond - JALOUX, Francis JAMMES, André LAFONT, Léo LARGUIER, Guy LAVAUD, JEAN - LEBRAU, Pierre LIÈVRE, Jean LONGNON, Pierre MAC’ORLAN, Eugène MARSAN, - Camille MAUCLAIR, François MAURIAC, Alphonse MÉTÉRIÉ, Francis DE - MIOMANDRE, Eugène MONTFORT, Comtesse DE NOAILLES, Jean PELLERIN, - Edmond PILON, Henri DE RÉGNIER, Étienne REY, Daniel THALY, Louis - THOMAS, P.-J. TOULET, Robert DE TRAZ, Paul VALÉRY, Jean-Louis - VAUDOYER, Francis VIÉLÉ-GRIFFIN, Gilbert DE VOISINS, Emile ZAVIE, etc. - - DIRECTEUR: HENRI MARTINEAU - - Abonnement d’un an: - Edition sur alfa: 20 FRANCS - Edition sur pur fil Lafuma: 40 FRANCS. - - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILE ET LE VOYAGE *** - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm -concept and trademark. 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