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-The Project Gutenberg eBook of L'Ile et le voyage, by Daniel Thaly
-
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-using this eBook.
-
-Title: L'Ile et le voyage
-
-Author: Daniel Thaly
-
-Release Date: November 22, 2021 [eBook #66795]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at
- https://www.pgdp.net (This file was produced from images
- generously made available by the Bibliothèque nationale de
- France (BnF/Gallica))
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILE ET LE VOYAGE ***
-
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-
-
- DANIEL THALY
-
- L’ILE ET LE VOYAGE
-
- Petite Odyssée d’un Poète lointain
-
-
- PARIS
- LE DIVAN
- 37, Rue Bonaparte, 37
-
- MCMXXIII
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-
-DU MÊME AUTEUR:
-
-
-_Lucioles et Cantharides_ (Paris, Ollendorf, 1900) (épuisé).
-
-_La Clarté du Sud_ (Toulouse, Société Provinciale d’Éditions, 1905).
-
-_Le Jardin des Tropiques_ (Paris, Éditions du Beffroi, 1911).
-
-_Chansons de mer et d’outre-mer_ (Paris, Éditions de la Phalange, 1911).
-
-_Nostalgies Françaises_ (Paris, Éditions de la Phalange, 1913).
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-
-Il a été tiré de cet ouvrage
-
-20 exemplaires sur papier de Hollande Van Gelder
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-
- Some day I shall rise and leave my friends
- And seek you again through the world’s far ends,
- You whom I found so fair,
- (Touch of your hands and smell of your hair!),
- My only god in the days that were.
- My eager feet shall find you again,
- Though the sullen years and the mark of pain
- Have changed you wholly; for I shall know
- (How could I forget having loved you so?),
- In the sad half-light of evening,
- The face that was all my sunrising.
-
- RUPERT BROOKE.
-
-
-
-
-PREMIER CHANT
-
-D’UNE ILE PIERREUSE ET BOISÉE
-
-
- Toute fraîche et feuillue sous la molle chaleur
- D’un grand ciel d’un bleu fou.
-
- JOHN-ANTOINE NAU.
-
-
- J’écris ces vers d’une île où sont les perroquets,
- Où les arbres fleuris sont d’énormes bouquets
- Odorants et joyeux aux beaux mois des corolles.
- J’écris ces vers au chant des fontaines créoles.
- Sur un piton lointain ondule un palmier vert.
- Par ma fenêtre bleue entre l’air de la mer.
- Les frégates sans fin sollicitent le rêve;
- Avec elles l’espoir plane loin de la grève.
- Tout près de ma maison où bourdonne un rucher
- Chantent trois fois par jour les cloches d’un clocher.
- Ma demeure est toujours tranquille et solitaire;
- C’est là que je conserve un grand amour sincère;
- Et le charme est si pur d’y chérir deux beaux yeux
- Lointains, que mon bonheur illumine les cieux.
- J’écris ces vers au chant de la mer des Antilles
- A l’heure où sur les monts, lune verte, tu brilles.
-
-
-LE VENT DU SUD
-
- A vous troupe légère
- Qui d’aile passagère
- Par le monde volez.
-
- JOACHIM DU BELLAY.
-
- Le doux vent que l’on respire,
- Par ce beau jour d’odeurs,
- Apporte l’âme en délire
- Des flots et des fleurs.
-
- Non, ce n’est pas de ces plages
- Que vient le vent frais,
- Il a fait de beaux voyages.
- (O Mers, ô Forêts!)
-
- Il a charmé l’Atlantique
- De son rêve fol,
- L’odeur de la Martinique
- Flotte dans son vol.
-
- Il a frôlé la grenade
- Aux divins vergers
- Et la limpide Barbade
- Aux arbres légers.
-
- N’est-ce pas, pur et tonique,
- Sur les ajoupas,
- L’air de la brune Amérique
- Où sont les pampas?...
-
- * * * * *
-
- Il traîne par le tropique,
- Tenace témoin,
- Quelque chose d’exotique
- Qui vient de plus loin.
-
- Il a bu le sel des îles
- Désertes où les bois
- Ont des notes plus subtiles
- Que tous les hautbois.
-
- Il a chanté sur cent grèves
- Avec les oiseaux,
- Il a bercé mille rêves
- Et mille roseaux.
-
- Il a gonflé mille voiles
- Sur les chaudes mers
- Et frémi sous mille étoiles
- Aux cieux pleins d’éclairs.
-
- Il donne la nostalgie
- De pays lointains.
- Mon âme s’est élargie
- D’espoirs incertains.
-
- Ah! ce n’est pas de nos plages
- Que vient le vent frais.
- Il a fait de grands voyages.
- (O Mers, ô Forêts!)
-
- * * * * *
-
- Vent qui pousses les nuages
- Vers le nord frileux
- Et te complais aux ombrages
- Hantés de paons bleus.
-
- Toi qui sèmes à nos portes
- L’or des orangers,
- Prends avec les feuilles mortes
- Mes rêves légers.
-
- Prends mes chants et sème-les
- Sur toutes les mers
- Et que toutes les forêts
- Respirent mes vers.
-
- Emporte au loin par le monde
- --Divin troubadour--
- L’ivresse pure et profonde
- De mon cœur trop lourd!
-
-
-AU BEAU LYS DE FRANCE
-
- Dans l’île montagneuse et pleine de forêts,
- Voilà bientôt six ans que je chante aux étoiles
- Et que je songe à vous, tandis que mille voiles,
- Mille oiseaux migrateurs voyagent aux vents frais.
-
-
-AURORE AUSTRALE
-
- La nuit ferme son aile et parmi les roseaux
- On entend pépier d’innombrables oiseaux.
- A pas comptés, l’aube s’approche.
- De la savane la plus proche
- On entend les clairons des coqs.
- Argo ne vogue plus dans la vaste nuit bleue.
- Le long Scorpion d’or rentre sa longue queue
- Par delà l’île aux sombres rocs.
- Les torrents de l’aurore en blanchissant l’azur
- Ont emporté le sable éclatant des étoiles
- Et la mer voit soudain, à son orient pur,
- Le clair vaisseau du jour dresser ses roses voiles.
-
-
-INCANTATION
-
- Ah! vivre ici, bercé de secrètes musiques
- Et le regard toujours tourné vers la beauté;
- Les meilleurs de nos vers n’étant que des reliques
- Où l’on veut des beaux jours conserver la clarté!
- Poèmes de tendresse écrits à la nuit close,
- Brillez comme l’étoile en un feuillage noir;
- Gardez le souvenir de la dernière rose
- Et l’écho langoureux des colombes du soir.
-
-
-LE RÊVE
-
- Bien que je vive aux lointains bords
- De l’exotisme,
- Mon rêve, oiseau fier, sans efforts,
- Sait franchir l’isthme.
-
- Il revient se poser souvent
- Sur la ruine
- D’un temple grec où l’on entend
- Chanter la mer de Salamine.
-
-
-INVITATION AU CLAIR DE LUNE
-
- Clair de lune, je vais faire éteindre les lampes,
- Pour que vous rentriez ce soir dans ma maison;
- Vous avez des pitons illuminé les rampes
- Et vous baignez déjà le subtil horizon.
-
- Beau feu blanc de la lune, entrez par mes fenêtres
- Et faites pour mes yeux danser vos froids rayons;
- Je reverrai l’étang qui brille sous les hêtres,
- J’entendrai Philomèle et le chant des grillons.
-
-
-LE SEUL REGRET
-
- Si vous étiez près de mon cœur
- Que la nuit serait belle!
- Il n’est pas une autre île en fleur
- A mes yeux valant celle
-
- Où de ma fenêtre je vois,
- Dans la campagne amie,
- Bambous penchés et palmiers droits
- Et la mer endormie.
-
-
-LA LETTRE
-
- Qui eust pensé que l’on peust concepvoir
- Tant de plaisir pour lettres recepvoir?
-
- CLÉMENT MAROT.
-
- Ecrivez-moi sans cesse, ô mon beau Lys lointain,
- Bientôt luira le jour radieux que j’espère;
- En attendant, les mots tracés par votre main
- Sont des ruisseaux où mon amour se désaltère.
-
-
-LES ILES
-
-_A Marius-Ary Leblond._
-
- Océan, garde-nous les Iles.
-
- FERNAND THALY.
-
- Qui dira le charme des îles,
- Oasis que borde d’azur
- Le désert des ondes mobiles?
- Qui chantera leur soleil pur?
-
- Berceau de légendes splendides
- Depuis le temps d’Aphrodite,
- Ne sont-elles ces Atlantides
- Les paradis de la beauté?
-
- C’est dans un îlot qu’Ariane
- Fut abandonnée aux tourments.
- En Sicile, au chant du platane,
- Théocrite eut des jeux charmants.
-
- Chio te vit grandir, Homère!
- Rhodes charma les Chevaliers;
- Et Cœur-de-Lion, âme fière,
- Aima Chypre aux pourpres halliers,
-
- Sur les mers de la solitude
- C’est par l’une des Bahamas
- Que Colomb commença l’étude
- Des merveilleux panoramas.
-
- C’est aux Mascareignes, dans l’île
- Des filaos plantés en rangs
- Que naquit Leconte de Lisle,
- Poète grand parmi les grands.
-
- Les plus beaux yeux de l’Odyssée
- D’une île ont admiré la mer,
- Et Nausicaa fut bercée
- Par le lyrisme du flot clair.
-
- Iles du Sud hospitalières
- Aux Bougainville, aux Carteret;
- Elles gazouillent, vos lisières;
- Mais pas d’oiseaux dans la forêt!
-
- Et c’est vous, charmantes Antilles,
- Les plus admirables joyaux
- Des îles riches en coquilles
- Sous l’or des tropiques royaux.
-
- Terres d’amour, chères aux rêves
- Et propices aux Robinsons,
- Les vents alizés de vos grèves
- M’ont donné de belles leçons!...
-
- Vous parfumez vos claires rades
- Du souffle des matins rosés
- Et dans vos golfes les dorades
- Dansent sous les flots irisés.
-
- C’est à vos cieux que je dérobe
- Le murmure des filaos,
- Lorsque la mer change de robe
- A l’aurore, au parfum des flots.
-
- Je vois rentrer le paille-en-queue
- Pareil à mon blanc rêve pur,
- Lorsque blonde en sa prison bleue
- La lune contemple l’azur.
-
- Ile ardente du Pacifique
- Stevenson ne t’aime pas mieux
- Que je n’aime ma Dominique,
- Ma belle île aux oiseaux heureux.
-
- Douce Antille aux bois admirables,
- Sera-ce sous ton azur clair,
- Que j’entendrai, du fond des sables,
- Les grandes lyres de la mer?
-
-
-L’ANSE AUX TORTUES
-
- Sur la plage où le flot a des lueurs d’agates
- Ne glisse plus le vol émouvant des frégates.
- Les lézards ne vont plus parmi les mangliers
- Happer les fourmis d’or qui rôdent aux halliers.
- Du croissant safrané vois les cornes pointues.
- C’est juillet, mois torride où pondent les tortues.
- Veux-tu que nous allions vers le sable luisant
- De la plage où le flot blanchit le noir brisant?
- Là, muets, nous pourrons peut-être, sous la lune,
- Voir l’immense tortue aborder la lagune,
- Se traîner sur le sable et longtemps épier
- Les ombres du rivage et celles du hallier
- Puis enfouir, afin que l’île les protège,
- Ses œufs dont la couleur est celle de la neige.
-
-
-LE NAGEUR
-
- «Dans l’onde transparente où luisent les coraux,
- J’ai vu les grands requins poursuivre les bécunes;
- Va plutôt te baigner dans les eaux des lagunes,
- Derrière la savane où beuglent les taureaux.»
-
- Mais tu me répondis: «Tes paroles sont vaines:
- Tu ne sauras jamais le plaisir merveilleux
- Qu’on éprouve à franchir les grands espaces bleus
- De l’Atlantique, au chant des Antilles sereines.»
-
- Depuis, je te vois fendre au loin les vastes eaux,
- Et traîner sur la mer un lumineux sillage;
- Et moi qui suis épris d’un autre beau voyage
- Je te regarde, assis à l’ombre des roseaux.
-
- Là-bas, c’est le récif que hantent les grands squales
- Et voici l’horizon houleux des cachalots.
- Nage, souple nageur, jusqu’au soir plein d’étoiles,
- Ainsi qu’un grand poisson de nacre dans les flots.
-
- Nage sous les ciels d’ambre et sous les nuits funèbres,
- Dans le flot rose ou vert, noir ou phosphorescent,
- Jusqu’au jour où soudain brisera tes vertèbres
- Quelque monstre marin aux yeux ivres de sang.
-
- En attendant, jouis de la vague éternelle,
- Respire la douceur du soir occidental;
- L’océan te caresse en ses flots de cristal,
- Tes bras sont vigoureux et ta jeunesse est belle.
-
-
-LA NUIT DANS LES GRANDS BOIS
-
-_A M. H.-M.-S. Laidlaw._
-
- Les perroquets criards, les perroquets têtus,
- Les perroquets dans l’arbre aux fruits noirs se sont tus.
- C’est l’heure où le soleil, parcourant d’autres lieues,
- Quitte la Dominique et ses montagnes bleues.
- Le crabier sur la branche a rejoint ses petits.
- Le sentier ne voit plus rôder les agoutis.
- Une dernière fois, la brise sur son aile
- Porte à l’écho lointain un chant de tourterelle.
- Un grand concert soudain s’élève des bosquets;
- Grenouilles et lézards répondent aux criquets.
- Avant de sombrer dans le rêve...
- La forêt mêle les couleurs
- Harmonieuses de ses fleurs.
- Sur les bois la lune se lève...
- Les odeurs de la nuit chassent celles du jour.
- Mille bruits que le vent emporte avec amour
- Exaltent l’air plus vif des solitudes vierges.
- L’astre blanc sème ici des lumières de cierges
- Et là-bas, sur une eau, des feux de diamants.
- Il s’élève admirable entre les fûts dormants
- De deux minces palmiers et c’est comme une aurore
- Où le chat-huant gris jette son cri sonore.
- La nuit claire à présent est reine de l’azur.
- L’air est plus lumineux et le parfum plus pur.
- Il semble que soudain mille corolles blanches
- Parfument les rameaux des immobiles branches.
- Les sphinx ont remplacé l’essaim des papillons.
- Des lucioles d’or voltigent les feux blonds.
- Un lampyre embrasé semble un lent météore.
- Un palmier nain d’un feu verdâtre se colore
- Tandis que le taupin se pose sur son fût.
- Un chien aboie, un chien caraïbe à l’affût;
- Et, vers un grand figuier dont mûrissent les figues,
- Je vois bondir soudain deux petites sarigues.
-
-
-PETITS PAYSAGES
-
-LE FLAMBOYANT
-
- Sous l’étincelle d’or des oiseaux-mouches braves,
- Le rouge flamboyant semble un volcan de fleurs;
- Une averse un instant a noyé ses splendeurs,
- Mais le soleil couchant va raviver ses laves.
-
-L’ARBRE INCONNU
-
- Au bord de la savane où broutent les cabris,
- L’arbre en fleurs dont les fruits sont aimés des perruches
- Semble un grand arc-en-ciel ivre d’un bruit de ruches,
- Tant il est éventé de vols de colibris.
-
-L’ARBRE ROUGE
-
- Quand l’aube blanche et rose inonde la prairie,
- Il est comme un récif de corail aux cieux clairs;
- Sur lui des papillons voltige la féerie,
- Les oiseaux-mouches bleus le traversent d’éclairs.
-
-L’EUCALYPTUS
-
- Le bel eucalyptus balancé par le vent
- Semble d’un vaisseau fou la grande voile verte;
- Qu’il est doux à ses pieds de s’endormir, rêvant
- Qu’on est parti tous deux vers une île déserte.
-
-LES POISSONS
-
- Vous qui jouez aux eaux des anses découvertes,
- Du doux chant des oiseaux vous ignorez le miel;
- Mais vous savez l’îlot cher aux Sirènes vertes,
- Poissons mystérieux, frères de l’arc-en-ciel.
-
-LA TOURTERELLE
-
- La vérandah laissait rentrer l’heure laiteuse
- Et la lune dorait l’île de sa clarté;
- Toute la claire nuit, nous avons écouté
- Ton frais roucoulement, tourterelle amoureuse.
-
-LES LUCIOLES
-
- J’aime les clairs de lune où miroitent les anses,
- Mais préfère les nuits où voltigent vos feux,
- Lucioles, berçant à l’heure du silence,
- Vos douces lampes d’or dans les grands arbres bleus.
-
-
-LE RÊVE
-
- Qu’elle est douce la voix de la mer des Antilles
- Quand elle chante au pied des verts tamariniers,
- Que les femmes des bourgs passent sous leurs paniers
- Pleins de citrons ambrés ou de vertes vanilles!
- Qu’il est tendre ce chant autour de l’île en fleur,
- Tandis que chaque flot écume sur le sable.
- Ah! vous mener un jour vers l’immense douceur,
- Ma charmante, des flots de la mer adorable!
-
-
-STANCE
-
- Amour, voici le mois des plus belles étoiles.
- Les grands arbres seront couronnés de lueurs.
- La mer balancera de radieuses voiles
- Et mon cœur loin de vous sera plein de langueurs.
-
-
-D’UNE VÉRANDAH FLEURIE
-
-(_Conversation avec Arthur-Harry Law_)
-
-I
-
- Roseau dans mon enfance était plein de cabris
- Qui des pavés disjoints broutaient les touffes d’herbe.
- Des lanternes passaient dans les beaux soirs fleuris.
- Sur les monts violets la lune était superbe.
-
-II
-
- Ivre du chant constant des bois et de la mer
- La Dominique est une Antille langoureuse.
- Sous la mélancolie âpre de son soir vert,
- Je suis comme un chartreux de la Grande-Chartreuse.
-
-III
-
- Je garde en ma mémoire un beau souvenir clair.
- C’était dans le mois triste où l’eau du fleuve est grise.
- Dans les yeux d’une enfant des bords de la Tamise
- J’ai vu la mer et les étoiles de la mer.
-
-IV
-
- Ah! qu’ils sont loin les soirs de la pâle Angleterre
- Où nous étions de beaux éphèbes amoureux.
- Poètes décadents, amis de la chimère,
- Que vos vers me plaisaient sous les blancs ciels brumeux!
-
-V
-
- Oxford, en revenant d’une fête nautique,
- La tête pleine encor des courses de Henley,
- Je compris en lisant une ode de Shelley
- La divine splendeur de l’âme romantique.
-
-VI
-
- Comme on aime les yeux du rêve et de l’amour
- Paris que je connus à vingt ans, je les aime
- Tes vieux quartiers vibrants où quelque vieille tour
- Me fait songer à Marguerite d’Angoulême.
-
-VII
-
- «Cesse d’écrire en vers, c’est un jeu hasardeux»,
- Me disais-tu, penchant vers moi ta tête blonde.
- Et j’embrassais tes mains, ma petite Esclarmonde,
- Mangeuse de sorbets, toi dont les yeux sont bleus.
-
-VIII
-
- Billy Milner d’un match éclatant fut vainqueur
- Et le soir il reçut des billets pleins de flammes.
- Chaque lettre disait: «Donne-moi donc ton cœur.»
- Billy aimait le sport et n’aimait pas les femmes.
-
-IX
-
- Pendant que les marchands comptent les escalins,
- Parlons de Rupert Brooke et de ses purs poèmes,
- Puis nous irons rendre visite aux orphelins,
- Aux petits orphelins dont les fronts sont si blêmes.
-
-X
-
- C’est devant un coucher de soleil sans pareil
- Que j’écris ces quatrains. Je donnerais la gloire
- De la mer embrasant un quatre-mâts vermeil,
- Pour un soir sans éclat reflété par la Loire.
-
-XI
-
- Près du flot sans reflet du fleuve glorieux,
- Vous seriez près de moi, ma vivante statue;
- La voix des mariniers dans la nuit s’étant tue,
- Je reverrais les soirs de la mer dans vos yeux.
-
-
-CLAIR DE LUNE A MINUIT
-
- Roseau la nuit semble une ville
- Des mille et une nuits
- Aux parfums des jardins de l’Ile
- Se mêlent ceux des fruits.
-
- Au port désert un chien aboie,
- Un grillon dit son chant.
- Et la mer plus douce que soie
- S’étend comme un grand champ.
-
- On dirait la ville enchantée
- Aux fontaines sans bruits,
- Où la pleine lune argentée
- Miroite au fond des puits.
-
-
-L’OISEAU LOINTAIN
-
- Par ce soir de mélancolie,
- Quel est l’oiseau qui chante au loin,
- Qui chante si bien
- Au cœur de la forêt fleurie?
- Charme étrange et mystérieux,
- Quel est l’oiseau délicieux
- Dont la flûte grave module
- Des notes d’or au crépuscule?...
- Que t’importe;
- Ecoute le chant
- Qui vient mourir devant ta porte,
- A l’heure du soleil couchant.
- C’est peut-être la flûte de Pan,
- C’est peut-être la voix du printemps.
-
-
-
-
-DEUXIÈME CHANT
-
-(_TROIS ANS APRÈS_)
-
-AU BEAU LYS DE FRANCE
-
-
- Dors! Je n’ai pas tenté de retours inutiles.
- Mais comme un beau coucher de cors au fond des bois
- Appelle, à la nuit close, une étoile immobile,
- J’ai voulu t’appeler une dernière fois.
-
- LÉON DEUBEL.
-
-
-A LA BEAUTÉ
-
- A thing of beauty is a joy forever.
-
- J. KEATS.
-
- Pour avoir tant chéri votre forme parfaite,
- Je connais aujourd’hui l’amour et la beauté.
- Vous avez entr’ouvert la porte de clarté,
- Qui fermait le jardin de la pure conquête.
-
- Par vos divins regards où rayonne la fête
- De l’or et de l’azur des plus célèbres yeux,
- Mon cœur s’est à jamais épris des vastes cieux
- Et j’ai pour l’idéal une ferveur secrète.
-
- Vous m’avez révélé mieux que tout autrefois,
- Le rythme de la mer, le mystère des bois
- Et le charme éternel de la nature immense!
-
- Et le beau feu sacré qui consume mon cœur,
- Je ne le dois qu’à vous, plus douce qu’une sœur,
- Vous qui fîtes chanter les harpes du silence!
-
-
-STANCE
-
- S’ils sont beaux, sur les monts, les pieds du voyageur
- Qui porte de bonnes nouvelles;
- Il est encor plus beau, sur la mer, le vapeur
- Messager des amours fidèles!
-
-
-AU BEAU LYS DE FRANCE
-
- La lune verte luit au front d’un cocotier;
- Et tout en admirant son beau reflet sur l’arbre,
- Je songe à ce vieux parc de France, aux bancs de marbre
- Où je vous vis sourire au détour d’un sentier.
-
- Ainsi passe ma vie aux belles Iles bleues.
- Que ce soit dans le jour, dans l’aurore ou la nuit,
- Chaque fois qu’un instant de beauté me séduit,
- Mon rêve refranchit plus de trois mille lieues.
-
- Je pense à vous devant la mer et les torrents,
- Devant l’écoulement rapide des rivières,
- Au chant des alizés sous les planètes claires,
- Au souffle des palmiers plantés en libres rangs.
-
- Votre nom que jamais je ne dis à personne,
- Comme un beau vers je vais le chantant sur les monts;
- C’est d’un charme infini sous nos grands cieux profonds;
- Ainsi qu’un grave écho longuement il résonne.
-
- Dans le brasier des soirs éblouissants de feux
- Je crois voir d’un vaisseau les lumineuses voiles
- Et jusqu’à l’heure tendre où naissent les étoiles
- Je contemple la mer en songeant à vos yeux.
-
- Par les nuits qu’une lune énorme idéalise,
- Votre fantôme passe et repasse sans fin;
- De votre jeune corps tous mes désirs ont faim
- Et ce sont vos odeurs qui parfument la brise.
-
- Lorsque je sors la nuit, pour apaiser le mal
- D’un pauvre être agité qui souffle et qui délire,
- Votre cher souvenir m’accompagne et m’inspire;
- Ah! que de fleurs alors sur le chemin banal!
-
- Voilà bientôt dix ans que les printemps de France
- Ont fleuri vaporeux et verts loin de mes yeux;
- Et pourtant, je redis le nom délicieux,
- Je pense encor à vous, malgré l’horrible absence.
-
- Mais hélas, je vieillis et les rêves sont fous.
- Je vois toujours leurs feux du haut de mes fenêtres,
- Mais les grands paquebots ne portent plus vos lettres,
- Je n’ai nul confident à qui parler de vous.
-
- Je songe bien souvent aux paroles sincères
- Dont vous avez bercé l’espoir de mon retour;
- Quand vos yeux aux lacs purs de leurs prunelles claires
- Miraient encor le ciel profond de mon amour...
-
- Je demande parfois au vent quand il voyage:
- «N’as-tu pas vu la Fleur splendide du printemps?
- Puis-je espérer encor, exquis et repentant,
- Retrouver le divin, le merveilleux visage?»
-
- Et le vent me répond: «Reste au bord des grands bois
- Et garde dans tes yeux l’image qui t’est chère.
- Ne va pas soulever le voile du mystère.
- Il ne faut plus songer aux beaux yeux d’autrefois.»
-
- Alors, je crie au loin, sous la lune émouvante:
- «Beaux yeux, beaux yeux charmants, qu’êtes-vous devenus?»
- Rien ne répond; l’Océan bat les récifs nus
- Et son sanglot jeté dans la nuit m’épouvante.
-
-
-LE FANTOME
-
- L’absence a su flatter mon amour et l’accroître
- Et changer mon ivresse en culte harmonieux,
- Telle la solitude émouvante du cloître
- Exalte et purifie un cœur religieux.
-
- Beau rêve illuminant une existence morne,
- Vous avez éclairé chacun de mes instants;
- Votre image me suit parmi les fleurs du morne
- Et flotte sur l’azur vaporeux des étangs.
-
- Je vous vois, près de moi, traverser les prairies
- Où la liane pend en lumineux hamacs;
- Et vous m’accompagnez jusqu’aux cimes fleuries
- D’où descendent les eaux murmurantes des lacs.
-
- C’est pour avoir chéri votre seule pensée
- Et pour n’avoir aimé que votre souvenir,
- Que j’ai porté dix ans une ivresse insensée
- Et que je n’attends rien du puissant avenir.
-
- J’ai dédaigné pour vous, ô fantôme suprême,
- De faire de ma vie un champ harmonieux
- Et j’ai passé dix ans à chanter, en moi-même,
- Des chants purs à la gloire exquise de vos yeux!
-
- O mon charmant amour, lumière de ma vie,
- Rose de mon jardin, lampe de mon espoir,
- Je ne vous verrai plus, vous dont j’ai tant envie
- Et vous ne serez pas l’étoile de mon soir.
-
- Pourtant ce sera vous, vous que je chercherai
- A travers tous les yeux et toutes les amantes
- Et malgré le désir des lèvres inconstantes
- Vous serez dans mon cœur et je vous chérirai.
-
- Encor quelques beaux jours à passer sur la terre
- Et puis la grande nuit envahira les cieux.
- Ah! laissez-moi songer encor à la lumière
- Exquise et merveilleuse et pure de vos yeux!
-
-
-STANCE
-
- Beaux voyageurs des mers, sous la nue embaumée,
- Des steamers aux feux d’or arrivent dans le soir;
- Mais ils ne portent plus à mon cœur nul espoir;
- Pour mon cœur sans espoir, ils ne sont que fumée!
-
-
-
-
-TROISIÈME CHANT
-
-L’HORIZON ET LA MER
-
-
- Le secret douloureux qui me faisait languir.
-
- BAUDELAIRE.
-
-
-LE JOUR
-
- Le jour trop beau blesse mon cœur d’un glaive d’or.
- Pourquoi, pourquoi, toujours cette étrange tristesse
- Devant cet horizon rayonnant d’allégresse
- Où la vague infinie et muette s’endort?
-
- Qu’il fut divin le bain dans la mer sous le fort!
- Chaque lame traînait une tiède caresse,
- Mais un vague tourment me poursuit et m’oppresse;
- Devant le ciel trop beau l’esprit songe à la mort.
-
- Ah! que vienne bientôt l’instant où les Centaures
- Luiront sur le haut cap battu des flots sonores;
- Alors je sentirai le calme m’envahir;
-
- La lune nagera dans des vapeurs rosées
- Et très fraîche sera la voix du souvenir
- Mêlée aux longs soupirs des brises apaisées.
-
-
-CRÉPUSCULE EN DÉCEMBRE
-
- Que j’aime la clarté grave de ce couchant!
- Un insecte attardé traîne un trait de lumière;
- Un chien aboie au seuil lointain d’une chaumière,
- Sur les lèvres du jour s’éteint le dernier chant.
-
- Le beau soir frôle ainsi qu’une robe de fée
- L’eau de la pleine mer plus paisible qu’un lac,
- Le vent dans l’arbre noir balance le hamac,
- L’heure qui va venir est de lune coiffée.
-
- Un feu de luciole a lui dans le bambou
- Et la savane où flotte une odeur de vesou
- Verra trembler bientôt les premières étoiles.
-
- Admire la splendeur de l’instant solennel.
- Regarde par delà l’Océan et les voiles
- Le soleil peindre en or le grand mur bleu du ciel.
-
-
-LE SOIR
-
- Le vent dans les palmiers chante des odes pures
- Et la vague blanchit le golfe lumineux;
- L’horizon est de pourpre et les pitons sont bleus
- Dans les grands cocotiers les noix blondes sont mûres.
-
- Les algues dans l’air frais sèchent leurs chevelures.
- Les sables un à un éteignent leurs doux feux.
- Le jour meurt. Des pluviers reviennent deux à deux
- Vers l’îlot où la lame a de rauques murmures,
-
- Un nuage a noyé le profil pur des monts;
- Les canots sont rentrés parmi les goémons,
- A l’ouest rougit encor la dernière des voiles.
-
- Viens voir pour enchanter ton cœur toujours amer,
- Sous l’azur éternel, où naissent les étoiles,
- Miroiter les déserts immenses de la mer!
-
-
-LE POÈME A LA NUIT
-
- La mer phosphorescente étincelle et reluit.
- Un nuage a l’aspect d’un mont couvert de glace,
- Une pâle clarté déchire au loin l’espace,
- La lune brillera sur la crête à minuit.
-
- C’est l’heure où frôlant l’air de ses ailes, sans bruit,
- Vole aux sapotilliers le chat-huant vorace;
- Poète, négligeant l’Hymette et le Parnasse,
- Il te faut composer un poème à la nuit;
-
- A la nuit tropicale, immense, sans pareille,
- Portant l’étoile verte et l’étoile vermeille,
- Dont le voile est de feu, d’ombre et de diamant.
-
- Chante, la voix des mers immenses t’accompagne
- Et l’encens sept fois pur des fleurs de la montagne,
- Charmera ton silence et ton recueillement.
-
-
-VOLS D’OISEAUX EN SEPTEMBRE
-
- Le vent tumultueux blanchit les flots mobiles
- Et l’espace est rempli de vols d’oiseaux de mer
- Qui s’en vont, radieux de la vigueur de l’air,
- Chercher d’autres climats et frôler d’autres îles.
-
- Par delà les vols blancs des mouettes agiles,
- Plus haut qu’aucun oiseau de passage au vol fier,
- Les frégates, au cœur lumineux de l’éther,
- Planent, le col tendu, les ailes immobiles.
-
- Longtemps, je suis des yeux le départ émouvant
- Des oiseaux migrateurs emportés par le vent
- Vers le nord éclairé des lumières plus frêles.
-
- Déjà le dernier vol s’efface à l’horizon!
- Je vous envie, oiseaux qui changez de saison
- En une nuit, par la puissance de vos ailes!
-
-
-LE SOUVENIR
-
- Le soir est plus profond qu’un soir sur les Balkans,
- Plus bleu qu’un soir de France ou qu’un soir d’Italie,
- Un voile de mystère et de mélancolie
- Plane sur les sommets qu’éclairent des boucans.
-
- Sur la mer passe un vol grave de pélicans,
- De sauvages parfums montent des forêts sombres;
- Et par delà les pics qu’enveloppent des ombres
- La lune monte au front dentelé des volcans.
-
- Ah! je donnerais bien toute la solitude
- Des grands monts violets, toute ma quiétude
- Pour le divin bonheur de revoir deux yeux bleus.
-
- Mais pourquoi rappeler cette grande infortune?
- Respirons la douceur du ciel harmonieux,
- Les palmes des palmiers sont luisantes de lune.
-
-
-LE VOILIER
-
- Au siècle des vapeurs et de l’aéroplane,
- Un blanc voilier qui passe à l’horizon du soir,
- Alors que l’Océan brille comme un miroir,
- N’est en réalité qu’une lourde tartane.
-
- Mais quelque chose évoque, en l’heure diaphane,
- Où les yeux de la nuit vont percer l’azur noir,
- L’âme des temps passés et le rêve croit voir
- Des feux de Caraïbe au fond de la savane.
-
- Le blanc voilier, glissant sous l’éther tropical,
- Revient de Montserrat et loin de l’air natal
- Porte un maigre troupeau de chèvres au col grêle.
-
- Mais telle est la splendeur du ciel et du décor,
- Qu’il semble qu’en la nuit d’azur, ta Caravelle,
- O Cristobal Colon vogue sur les flots d’or.
-
-
-CIEL DES INDES OCCIDENTALES
-
- Nul ne peut se vanter de voir un ciel nocturne
- Plus beau, plus étoilé que celui qui s’étend
- Sur la mer Caraïbe, à l’heure taciturne
- Où le golfe endormi brille comme un étang.
-
- Dans la sérénité des voûtes tropicales,
- Tous les astres connus luisent splendidement:
- Les étoiles du sud aux feux de diamant,
- Les étoiles du nord plus fines et plus pâles.
-
- Et par les lourds étés, aux mois où les palmiers
- Bercent la tourterelle et le chant des ramiers,
- On voit le Chariot en face des Centaures,
-
- Le Cygne bleu voler vers l’azur boréal,
- Tandis qu’au front des caps, blancs de lames sonores,
- Surgit le Scorpion, gloire du ciel austral...
-
-
-NUIT DU ONZE AVRIL 191.
-
- Arcturus sur le mont semble un feu de berger.
- Sirius à pas lents suit Orion qui chasse.
- L’Ourse erre autour du pôle étincelant de glace.
- Aldébaran bientôt dans la mer va plonger.
-
- Les Centaures ont lui, la Croix bénit l’espace;
- Et le charme est si pur sous le grand oranger,
- Que vingt fois je reviens sur la haute terrasse,
- Voir du fond de la nuit les astres émerger.
-
- Miracle étincelant d’une voûte étoilée!
- Vains désespoirs, sombrez au fond de la vallée,
- Toi, rêve aérien, monte comme Altaïr!
-
- Pour aimer dignement vos splendeurs magnifiques,
- Que ne suis-je au sommet d’un piton de saphir,
- O constellations mouvantes des tropiques!
-
-
-MATIN DEVANT LA MER
-
- Au soleil du matin, sous l’azur émouvant,
- Les flots sont couronnés de hautes crêtes blanches,
- Le vent jusqu’à la mer porte l’odeur des branches;
- On voudrait de tels jours d’ivresse plus souvent.
-
- Ainsi que la frégate, ivre, au soleil levant,
- De l’horizon qui flambe et de la mer qui chante,
- L’esprit prend son essor et d’une aile vibrante,
- Monte vers l’idéal et les cieux en rêvant.
-
- Rien ne vaut ce voyage enivrant et sonore,
- Au pays du soleil, au pays de l’aurore,
- Quand chante aux mille bords de ses îles la mer.
-
- Rien ne vaut ce départ vers les sphères sublimes
- Où le rêveur revoit planer son rêve fier
- Entre le double azur du ciel et des abîmes.
-
-
-A L’IDÉAL
-
- Combien de cris encor me feras-tu pousser
- Avant que le vaisseau de la mort ne m’emporte?
- Que les chiens du malheur hurlent devant ma porte,
- Idéal, dans mon cœur, rien ne peut t’émousser!
-
- Le vent rit. Les steamers rapides vont hisser
- Les pavillons joyeux à leur mâture forte;
- Comme les goélands, nous leur ferons escorte,
- Nos rêves sur les grands océans vont danser.
-
- O vols sacrés fuyant loin de l’heure présente!
- L’imagination ouvre une aube enivrante,
- Les beaux cieux de l’esprit s’entr’ouvrent, éclatants.
-
- Et nous contemplerons, superbes ou tragiques,
- Sur les Bleus Saharas des mouvants Atlantiques
- Les lointains fabuleux de l’espace et du temps.
-
-
-STANCE
-
- La mer autour de moi dresse sa prison bleue.
- Je ne sais quel désir me vient d’un autre ciel.
- Qu’il est beau sur la mer ce lointain paille-en-queue
- Qui monte vers l’azur comme un rêve éternel!
-
-
-
-
-QUATRIÈME CHANT
-
-LA MAISON AUX ABEILLES
-
-
- Voici des fruits, des fleurs, des feuilles et des branches.
-
- VERLAINE.
-
-
-A L’EXEMPLE DES ABEILLES
-
- J’ai dans ma cour, au pied de beaux arbres fleuris,
- Un rucher bigarré fait de vibrantes ruches;
- On dirait un hameau sous les verts tamaris,
- Un hameau de couleur au pays des perruches.
-
- Les bruits frais des torrents, des ruisseaux, de la mer,
- Autour de ma fenêtre enroulent leurs murmures;
- Sans quitter ma maison, je puis, par un jour clair,
- Me croire au cœur profond de la verte nature.
-
- En proie au dur travail qui bourdonne en son flanc,
- Le rucher au soleil ronfle comme une usine.
- Ah! pourquoi tout à coup, ivre et tourbillonnant,
- S’en échappe un essaim qui va vers la colline?
-
- Abeilles au vol sûr, je vous vois tour à tour
- Porter le pollen blond et le nectar qui grise;
- Chaque instant le rayon de miel se fait plus lourd.
- Vous remplissez l’azur d’une belle surprise.
-
- Je perçois grâce à vous les puissantes odeurs
- Des grands arbres mirant leur ombrage aux fontaines,
- Vous portez jusqu’à moi l’enivrement des fleurs
- Et l’âme des beaux jours chante en vos ruches pleines.
-
- Séduits par votre exemple, ô peuple merveilleux,
- Mes espoirs sont partis dans le vent qui les berce,
- Mais rapporteront-ils à mon cœur anxieux
- Le pollen du bonheur et le miel de l’ivresse?
-
- Quand un de vos essaims tournoie, ardent et nu,
- Ayant abandonné le trésor des cellules,
- Avant de se poser dans quelque arbre inconnu
- De la grande forêt pleine de crépuscule,
-
- Je rêve de quitter la paisible maison
- Où j’ai mené des jours d’une existence sûre,
- Pour aller je ne sais vers quel autre horizon
- Affronter les périls d’une belle aventure.
-
-
-A UNE LIANE
-
- O liane étoilée et de fleurs et de fruits,
- Tu parfumes mes jours et parfumes mes nuits!
- Tu suspends aux bras frais d’un tamarinier grêle
- Les mille serpents verts de ta verte tonnelle.
- Pour cueillir sur ta tige un rose charançon,
- Un jaune oiseau des bois t’apporte sa chanson,
- Tu vois voler vers toi dans les aubes vermeilles
- Soixante colibris et plus de mille abeilles.
- Les bougainvilias et les longs _quisqualis_
- Ont moins que toi l’odeur adorable des lys.
- Quand un orage court, te heurte et te chavire,
- Le vent du sud te fait chanter comme une lyre.
- Lorsque le croissant brille et que la ville dort,
- La luciole en toi pose un confetti d’or;
- Et c’est l’heure indolente où vibre en ton feuillage
- Le chant de l’andolite[1] et du grillon sauvage.
- O compagne odorante, ô fille des forêts,
- Grâce à toi, je peux voir la nature de près,
- Sans cesse je retrouve en ton jeune feuillage
- Le charme et les odeurs d’un lointain paysage;
- Et toujours étoilée et de fleurs et de fruits
- Tu parfumes mes jours et parfumes mes nuits.
-
- [1] Andolite (anolis): Petit lézard fort commun aux Antilles.
- Certaines espèces chantent par les belles nuits.
-
-
-LA MAISON AUX ABEILLES
-
- Modeste est ma maison, mais fort je la chéris
- Au doux feu des heures vermeilles!
- Car elle communique avec les bois fleuris
- Par le fil d’or de ses abeilles.
-
- Tel parfum qui flotta sur le morne embaumé
- Et qui subit le sort des roses
- Vit encor, souvenir adorable de mai,
- Dans l’étui des cellules closes.
-
- Tel nectar, diamant liquide dans la nuit
- Ou rosée à perle tremblante
- Dort maintenant, plus blond que le suc d’un beau fruit,
- Au cœur chaud de la ruche ardente.
-
- De l’aube au soir l’essaim ardent et régulier
- Apporte à ma cour des messages.
- Je sais quand «l’épineux» porte des fleurs d’argent
- Et quand c’est le mois des orages.
-
- Je sais que les poix doux sont pleins de «sucriers»
- Et les flamboyants d’oiseaux-mouches
- Et que les agoutis gambadent par milliers
- Dans le sentier des vieilles souches.
-
- Je sais que l’ortolan roucoule à la fraîcheur
- Du courbaril près de la source
- Et que l’étang où vient s’abreuver le chasseur
- Mire les feux de la Grande Ourse.
-
- Je sais que la campagne est un vaste bouquet
- De fleurs, d’odeurs et de musiques
- Où le maigre coucou, de bosquet en bosquet,
- Chasse les guêpes métalliques.
-
- Ce soir, on est au mois où l’amour met le nid
- Comme un trophée au cœur des branches;
- Et mes vers accouplés volent vers l’infini
- Comme des vols d’aigrettes blanches!
-
-
-L’ÉGLISE CLAIRE
-
- Non loin de la maison aux abeilles, l’église
- Où chante le dimanche un petit chœur d’enfants.
- Je me complais alors à suivre les doux chants
- De ces petits dont l’âme est encore indécise.
-
- L’encens embaume l’air et par les jours de mai
- Il arrive parfois qu’on voit voler en elle
- D’une fenêtre à l’autre un vol de tourterelle
- Qui se sent bienheureux en ce lieu parfumé.
-
-
-VOL D’ABEILLES
-
- Mille quittent la ruche en projectiles d’or.
- Mille rentrent soudain en cascades vermeilles.
- Tout le jour la maison entend vibrer l’effort
- Vibrant et radieux des divines abeilles.
-
- C’est d’une reine unique en la paix du rucher
- Que sont nés les feux d’or de tant de travailleuses.
- Et le cœur du poète est un divin archer
- Qui lance sans compter les flèches merveilleuses.
-
-
-LE RÉVEIL DES RUCHES
-
- L’aube à peine a teinté les collines vermeilles,
- Qu’un gai bourdonnement s’élève du rucher.
- Quel est l’arbuste en fleur au parfum de pêcher
- Qui donne tant de joie au peuple des abeilles?
-
- Tout le jour, vibrera le généreux travail,
- De la ruche à la fleur, de la fleur à la ruche;
- Jusqu’à l’heure où le soir plus vert qu’une perruche
- Dorera de ses feux une mer de corail.
-
- Désirs, désirs plus beaux que les mouches fidèles,
- Vous n’avez de repos ni l’hiver ni l’été;
- Grisés par les parfums de l’arbre de Beauté,
- Nuit et jour vous volez aux fleurs surnaturelles.
-
-
-LE BEAU VERS
-
- Lorsque sur le papier traçant le noir sillon,
- Ma plume écrit un vers d’une beauté parfaite,
- Il me semble en la nuit voir un beau papillon;
- Complaisant et joyeux, j’admire ma conquête.
-
- Mais dès que sur les lacs le soleil s’est levé,
- Le vers prend la couleur morte des chrysalides;
- Il a perdu l’éclat du sphinx vert des Florides,
- Je n’écrirai jamais le vers que j’ai rêvé.
-
-
-LE RAYON
-
- Garde-toi d’enlever de la ruche qui dort
- Le rayon non scellé par les abeilles d’or,
- Le miel operculé seul est un vrai trésor.
-
- Il faut que ta pensée, ô poète, soit mûre,
- Pour que dans un beau vers, son moule et sa parure,
- Elle dure longtemps et se conserve pure.
-
-
-AU COLIBRI
-
- Colibri, tous les bois fleuris sont en liesse;
- Et pourtant, tu reviens au jardin de Roseau
- Apporter à mes fleurs ta frôleuse caresse,
- Ah! de quel paradis sors-tu, charmant oiseau?
-
-
-LE MIEL
-
- De même que le vin évoque un coteau bleu,
- L’odeur de ce beau miel fait revivre ta flore,
- Campêche blond qu’on vit l’an dernier, à l’aurore,
- Lourd de guêpes de cuivre et d’abeilles de feu.
-
-
-LA MONTAGNE
-
- Montagne couronnée et de lune et de rêve,
- C’est vers vous cette nuit que voyagent mes vœux;
- Non point pour vos splendeurs qu’on voit de cette grève
- Mais parce que vos lacs me rappellent ses yeux.
-
-
-LE POÈTE
-
- O poète, tu n’as qu’un moment de beauté,
- Pour ciseler le vers sauveur de ta mémoire,
- Le vers vaisseau de fer et vaisseau de clarté
- Qui portera ton nom sur les mers de la gloire.
-
-
-BEAUX JOURS
-
- Mille parfums de fleurs annoncent que le miel
- Sera bientôt porté vers les ruches ardentes;
- Et plus de cent essaims d’abeilles bourdonnantes
- De leurs voyages d’or éblouissent le ciel.
-
- Mon esprit, travaillez loin des sombres demeures,
- Devant le beau visage étincelant des jours;
- Pour qu’en vers lumineux comme les rayons lourds,
- Vous condensiez l’essence impalpable des heures.
-
-
-LA FENÊTRE
-
- Je veux chanter la chambre ouverte à l’alizé;
- Par sa large fenêtre on peut voir la montagne,
- Des bois et des vallons, la lointaine campagne,
- Où chaque arbuste en fleur forme un îlot rosé.
-
- On voit aussi la mer, flot calme ou flot brisé,
- De larges vols d’oiseaux que le vent accompagne,
- Un horizon plus bleu que celui de l’Espagne,
- Et les mille splendeurs du couchant embrasé.
-
- Dans le ciel exigu qu’encadre la croisée,
- La nuit sombre et la nuit brillante de rosée
- Se révèlent soudain dans toute leur fraîcheur.
-
- Et dans le rose azur d’une naissante aurore,
- Je regarde rougir la voile d’un pêcheur,
- Pâlir la Croix du Sud et mourir les Centaures.
-
-
-LA TOMBE FLEURIE
-
- Je hais le cimetière où l’on dort à l’étroit.
- Ah! qu’on ne couvre pas ma dépouille de marbre;
- Mais qu’on m’enterre, à l’ombre verte d’un grand arbre,
- Et que la mer, la mer chante près de l’endroit.
- Je voudrais que ma fosse ainsi qu’une tonnelle
- Fût en tout temps fleurie afin que le passant
- Séduit par la splendeur de l’arbre ravissant
- S’arrêtât pour rêver, quelques instants, près d’elle.
- Mais, je voudrais surtout, lorsque le renouveau
- Enivre les chemins, que passent de beaux couples
- De jeunes amoureux aux corps minces et souples
- Et qui ne sauraient pas que là gît un tombeau.
- Mon âme, au jardin bleu des ténèbres enclose,
- Tressaillirait du fond de l’éternel exil
- Lorsque l’adolescent divin, le frêle avril,
- Viendrait avec l’Aurore y respirer les roses.
- Et par les grands étés de l’immense avenir,
- Dans les sèves de l’arbre éclaterait encore,
- Pour le parer soudain d’une éclatante flore,
- Mon rêve radieux qui ne veut pas mourir!
-
-
-STANCE AUX ABEILLES
-
- Lorsque je partirai, mes petites amies,
- N’allez pas quitter le rucher?
- N’allez pas essaimer par delà le clocher?
- Restez, vous charmerez les roses endormies.
-
-
-
-
-CINQUIÈME CHANT
-
-CHANSONS LOINTAINES
-
-
- C’est à quoi je fus destiné
- Dès le premier jour de ma vie,
- Et la Muse m’auroit traisné,
- Si je ne l’eusse pas suivie.
-
- FRANÇOIS MAYNARD.
-
- Shall I reject the green and rose
- Of opals with their shifting flame,
- Because the classic diamond glows
- With lustre that is still the same.
-
- EDMUND GOSSE.
-
-
-LA MORT DU PETIT FOL
-
- Au loin, au loin, dans la vallée,
- Pleurait la tendre voix voilée
- D’un rossignol.
- Aux pleurs de la nuit étoilée
- Mourait d’amour dans une allée
- Le petit Fol.
-
- Tu ne sus que trop tard, Princesse,
- Pourquoi s’emplissaient de détresse
- Les yeux charmants;
- Et tu baisas, dans ta tristesse,
- Ton doux Fol mort pour toi d’ivresse
- Sans sacrements.
-
-
-VACANCES
-
- Qu’elle est légère la brise
- Dans le haut tamarinier;
- Qui traduira l’ode exquise
- Qu’elle dit au latanier?
-
- Avril sur la branche élue
- Ramène les deux ramiers.
- Une histoire est vite lue
- Au bercement des palmiers.
-
- Verte montagne et vous, colline,
- Vous charmerez ses doux yeux,
- Pendant cette heure divine
- Où la mer se mêle aux cieux.
-
- Quand, sous les brises plus molles,
- Les sentiers seront plus frais,
- Rondes d’or des lucioles,
- Illuminez les forêts!
-
-
-CHANSON DU CLAIR DE LUNE
-
- La palme rit dans le ciel bleu.
- La mer roule mille étincelles.
- Ivresse des saisons nouvelles.
- Le jour s’éteint à petit feu.
-
- Lentement la lune se lève.
- Sous les arbres luit le chemin.
- Je revois toujours dans mon rêve
- Son front pur, couleur de jasmin.
-
- La nuit est profonde et sans voile.
- La brise embaume à vous griser.
- Quelle est cette lointaine étoile
- Qui sur l’eau semble reposer?
-
-
-CHANSON DE RÊVE
-
- Je te prendrai par tes deux
- Petites mains, chère,
- Et j’aimerai dans tes yeux
- La bonne lumière.
-
- Ce sera par un soir vert,
- Au bord de la grève.
- Mon cœur sera parti vers
- Son plus joli rêve.
-
- Nous reviendrons aux temps doux
- Des vieilles tendresses.
- Je reverrai les ciels fous
- Des mortes ivresses.
-
- Bonheur si grand que les mots
- Seront inutiles.
- Le clair de lune à longs flots
- Baignera les îles...
-
- De cet espoir, sans raison,
- J’ai l’âme embaumée;
- D’un vapeur à l’horizon,
- Monte la fumée.
-
-
-AUTRE CHANSON DE RÊVE
-
- Je voudrais donner ce mois
- A la poésie
- Et le passer dans les bois
- A ma fantaisie.
-
- Qu’il serait bon d’oublier
- Les pauvres misères;
- Respirer l’air du hallier,
- Aimer les chimères;
-
- Revoir voler l’oiseau bleu
- Au fil des savanes
- Et la luciole en feu
- Percer les lianes;
-
- Retrouver la saine odeur
- Des fleurs de montagne
- Et te parler cœur à cœur,
- O Muse, ô Compagne!
-
-
-CHANSON DE L’OISEAU MORT
-
- J’avais sept oiseaux dans la cage d’or:
- Six couleur de pourpre, aux becs de turquoise;
- Le dernier plus sombre et couleur d’ardoise.
- Et ce pauvre oiseau de tristesse est mort.
-
- Depuis qu’il est mort dans la claire cage,
- Mon cœur aime moins les autres oiseaux.
- Il manque au concert la flûte sauvage,
- L’esprit des grands bois et des grands roseaux.
-
- Ceux qui sont restés chantent les prairies,
- La colline en fleur et le verger bleu;
- Mais l’oiseau défunt chantait, comme un dieu,
- L’air inviolé des forêts fleuries.
-
- Toujours son beau chant montait gravement,
- Puis s’éparpillait en roulades hautes;
- Il pleurait l’azur en poignantes notes
- Où je retrouvais mon propre tourment.
-
- Au soleil couchant il battit de l’aile.
- Je n’entendrai plus la divine voix.
- Ah! te voilà morte, ô lyre fidèle,
- Morte en ta prison, loin de tes grands bois!
-
-
-CHANSON D’UN SOIR ÉTOILÉ
-
- Veux-tu que nous sortions ce soir?
- Les étoiles sont merveilleuses;
- Les Pléiades dans le noir
- Allument leurs douces veilleuses.
-
- La grande Ourse, ainsi qu’un beau char,
- Nous invite à de grands voyages.
- Une fleur s’ouvre quelque part;
- Le vent balance les feuillages.
-
- Sortons, nous marcherons sans bruit;
- Et nos âmes iront en songe
- Vers les îles d’or de la nuit
- Oublier que le temps nous ronge.
-
- Bientôt, par ordre de la mort,
- Nous serons froids et sans envie.
- Respirons, respirons encor
- La bonne haleine de la vie.
-
-
-CHANSON DE LA GRIVE
-
- Sur la palme du cocotier,
- La grive chante
- Un petit air primesautier;
- L’heure est charmante.
-
- Doucement, l’alizé balance
- L’arbre qui dort;
- Et l’oiseau vers le ciel bleu lance
- Ses trilles d’or.
-
-
-CHANSON DU FILAO
-
- Le grand filao, nuit et jour,
- Au vent de mer, au vent d’orage,
- Module dans l’air tour à tour
- Une chanson douce ou sauvage.
-
- Petite fille aux grands yeux frais,
- Si tu souffres de quelque peine,
- Va t’asseoir au bord des forêts,
- Par un soir de lune sereine.
-
- Le grand filao chantera
- Et bien mieux que celui qui t’aime;
- Pour te bercer il te dira
- Un tendre, un suave poème.
-
-
-CHANSON DE LA BRISE
-
- Aux violons frais de la brise,
- Les bals bleus du soir sont légers;
- Chers pétales des orangers,
- Tombez parmi la valse exquise.
-
- Elle tourne plus douce encore
- Que les pétales sur le sol.
- Entendrai-je en la nuit sonore
- Chanter la voix du rossignol?
-
-
-CHANSON DE LA FEUILLE MORTE
-
- Feuille morte, volez en rond!
- Vole vers elle, ma chanson!
-
- (Ah! qu’elle est loin la douce brise
- D’été qu’enivrait le cytise!)
-
- Dans l’air vous vous rencontrerez
- Et parlerez à votre gré.
-
- «L’hiver noir me suit à la piste»,
- Dit la feuille couleur d’or blond.
- «Je m’en vais d’un cœur qui s’attriste»,
- A dit la petite chanson.
-
- Tournez en rond, tournez en rond,
- Feuille morte et triste chanson!
-
-
-CHANSON DES OISEAUX
-
- Regarde voleter aux haies
- Les oiseaux vifs, mangeurs de baies,
- Les oiselets aux notes gaies.
-
- Il convient à mon rêve fier
- De voir planer au ciel désert
- Les oiseaux sombres de la mer.
-
-
-TROIS PETITES CHANSONS
-
-I
-
- Oiseau de nuit vient d’engloutir
- Luciole au feu de saphir.
- C’est de même qu’agit la vie
- Quand un rêve lui fait envie.
-
-II
-
- Tout le printemps tient dans la rose,
- Tout l’hiver dans un ciel morose.
- Un petit poème très court
- Peut contenir peine et amour.
-
-III
-
- Du clair soleil, rubis vainqueur,
- Il ne reste rien qu’améthystes.
- S’il n’était pas blessé, le cœur
- Chanterait-il ces chansons tristes?
-
-
-CHANSON D’UN JOUR DE PLUIE
-
- Le ciel est gris perle, c’est l’heure,
- L’heure de la chauve-souris;
- Sur l’étang le filao pleure,
- Au bois sanglote la perdrix.
-
- Le grand brouillard blanc de la pluie
- A voilé la montagne verte,
- De plus en plus mon cœur s’ennuie
- De vivre en une île déserte.
-
- Ce fut toute cette journée,
- Sur mon toit les pleurs de l’averse,
- Je me sens une âme fanée
- Que l’amour des poèmes berce.
-
- Ma maison sera malheureuse
- Jusqu’à l’heure du crépuscule.
- Que l’on allume la veilleuse
- Et qu’on arrête la pendule!
-
-
-CHANSON TRISTE
-
- La «Solitude» et la «Tristesse»,
- Voilà le nom des deux hiboux
- Qui viennent ululer sans cesse
- Dans l’arbre noir des ravins fous;
-
- Dans l’arbre noir tordant ses branches
- Au vent sinistre de la mer;
- Et sur qui les colombes blanches
- Ne posent jamais leur vol clair.
-
-
-LA CHANSON DU CŒUR MALADE
-
- Au lieu de durcir, mon cœur d’homme,
- Vous vous attendrissez,
- Non, vous n’avez rien du surhomme
- Sans cesse, vous baissez!
-
- Il suffit d’un vapeur en rade,
- D’un souvenir, d’un rien.
- Il faut, comme un enfant malade
- Que l’on vous mène au loin.
-
-
-
-
-SIXIÈME CHANT
-
-LE PETIT VOYAGE AUX ILES BLEUES
-
-
-L’APPEL DE L’ATLANTIQUE
-
- Rose, la mer baignait les promontoires bleus.
- De grands oiseaux planaient, sollicitant le rêve.
- Une voix murmura: «Quitte donc cette grève!
- Va voir d’autres pays aux visages heureux!
-
- «Il faut te dépêcher de vivre, l’heure approche
- Où tes yeux n’auront plus la clarté des étangs.
- Quelque jour, l’avenir te fera le reproche
- De n’avoir pas assez savouré les printemps.
-
- «Il faut d’un bel amour la flamme généreuse
- Pour guérir l’autre amour en ton cœur insensé.
- Ce n’est pas dans ton île, oasis merveilleuse,
- Qu’on trouve le Lotus et qu’on trouve Circé.
-
- Non loin d’ici rayonne une Antille enchantée
- Où tu pourras cueillir un rapide bonheur.
- N’en demande pas plus et sous la voie lactée
- Débarque, en pleine nuit, dans la belle île en fleur.
-
- «Pars et va-t’en chercher le suprême antidote.
- D’autres yeux te feront oublier son œil clair.
- Qu’il est doux dans le bois le cri de la hulotte!
- Ah! que le clair de lune est divin sur la mer!»
-
-
-STANCE AU NAVIRE
-
- O navire, bercé par ton beau mouvement,
- Je vois décroître au loin les pitons noirs de l’île.
- Qu’il est poignant l’adieu de la petite ville!
- Ah! que ce cocotier sur la mer est charmant!
-
-
-AU LARGE DU MONT PELÉ
-
-_A St-Pierre._
-
- Quand par la belle nuit sereine du tropique
- Où le blanc bouclier ne brillait pas au ciel,
- Le vapeur traversant les eaux de l’archipel,
- Nous vîmes, sur la mer en feu, la Martinique,
-
- Les passagers, à bord du noir transatlantique,
- Cherchèrent dans la nuit le piton de malheur;
- Et quelqu’un redisant le récit plein d’horreur,
- La mer sembla jeter un long sanglot tragique.
-
- Et nous deux qui savons tout ce que nous a pris
- Le vieux mont sommeillant sous le nuage gris,
- Nous redîmes ton nom, ô ville malheureuse.
-
- Et tandis que le vent soufflait rapide et fort,
- Les astres palpitants de la nuit merveilleuse
- Semblaient du grand volcan les étincelles d’or.
-
-
-A UNE CRÉOLE BLONDE
-
- O toi qu’admire Fort-de-France
- D’où te vient ce beau teint si frais?
- --Du Morne Rouge les forêts
- Ont bercé ma petite enfance.
-
- Et ce port, ces gestes fleuris,
- Cette élégance sans seconde?
- --Vers la liane pourpre ou blonde
- J’ai vu voler les colibris.
-
- Née au pays des Sapotilles
- D’où te viennent ces yeux si bleus?
- --Ils ont illuminé mes yeux
- Les flots de la mer des Antilles.
-
- Le fruit de ta bouche est vermeil
- Et ta chevelure te dore.
- --Ah! je me baigne dans l’aurore;
- Je suis la fille du soleil!
-
- Je suis blonde et je suis créole.
- Mon parler est un chant d’oiseau.
- J’ai la souplesse du roseau
- Et l’éclat de la luciole.
-
-
-LA MARTINIQUAISE
-
- Est-ce une femme, est-ce une fleur
- Cette forme au fond de l’allée?
- O belles filles de couleur!
- Taille élégante et grâce ailée!
-
- Sous la mantille et le mouchoir,
- Qu’ils soient d’azur, d’ombre ou de braise,
- Les plus beaux yeux qu’on puisse voir
- Sont ceux de la Martiniquaise.
-
-
-DANS LA HAUTE CAMPAGNE
-
- Les grands criquets du soir vibrent dans les manguiers.
- Un croissant encor faible éclaire la savane
- Et dans l’air, qu’alourdit l’odeur d’une liane,
- Un large oiseau de nuit frôle les bleus halliers.
-
- Les constellations scintillent par milliers.
- Un rayon jaune allume au loin un champ de cannes
- Et les sentiers déserts sous l’heure diaphane
- Montent vers la fraîcheur des grands bois familiers.
-
- Un chien aboie au loin au fond de la campagne;
- L’aboi d’un autre chien plus proche l’accompagne,
- Le vent s’est apaisé dans les feuillages mous.
-
- Les brises des forêts enivrent les prairies;
- Et, comme un serpent d’or, glisse sous les bambous
- Un ruisseau que la lune orne de pierreries.
-
-
-LOUANGE DE LA BARBADE
-
- Antille que l’on dit financière et bourgeoise,
- Ile chère aux vaisseaux, propice aux étrangers,
- Qu’il fut doux de te voir surgir des flots légers,
- Ceinte de tes palmiers sur la mer de turquoise.
-
- Sous ton ciel ne rit pas la complainte patoise,
- Point de monts tropicaux ni de blonds orangers.
- Mais bien que tu sois plane et veuve de vergers,
- La beauté de la mer t’enivre et te pavoise.
-
- Que tes sables sont doux aux pieds nus des baigneurs!
- Que tes jardins sont frais, que vives sont tes fleurs,
- Oasis par l’odeur des sucres parfumée!
-
- Barbade, sur tes bords j’ai vécu trois beaux jours;
- Dans le rapide éclair de leurs instants trop courts,
- Je t’ai trouvée exquise et digne d’être aimée.
-
-
-LE POÈME TROUVÉ SUR UNE PLAGE
-
- They cried: «La Belle Dame sans Merci
- Have thee in thrall.»
-
- J. KEATS.
-
- _Nous trouvâmes un soir sur le sable d’une île
- Déserte où ne vivait que le crabe inutile,
- Couvert d’algue marine, un cadavre encor frais.
- Le beau, l’énigmatique et mince jeune Anglais
- Que nous avions connu dans Londres merveilleuse
- Avait trouvé la mort près de l’onde rêveuse.
- Près de son pâle front gisait un noir coffret
- Où dormait ce poème ardent et sans apprêt_:
-
-I
-
- «O mon Amour, ma vie est la rose qui ploie
- Et ton cœur est un grand papillon plein de joie.
-
-II
-
- «Ta chair était pareille à celle des lys blancs.
- Ta bouche avait l’éclat des grenades ouvertes.
- J’admirai de trop près tes deux prunelles vertes
- Et depuis je suis plein de remords sanglotants.
-
-III
-
- «O charme merveilleux de cette tête ovale,
- De ce visage pur, délicat et charmant,
- De ces yeux dont l’azur, le saphir et l’opale
- Evoquaient pour mon cœur l’Ange du sentiment!
-
-IV
-
- «De ta divine bouche, incomparable rose,
- Sortaient de tendres mots, des chants purs et joyeux.
- Je n’ai su que plus tard que ce n’était que pose
- Et que tout était faux, ta douceur et tes yeux.
-
-V
-
- «Je porte le fardeau d’un grand amour avide,
- D’un amour sans remède et qui sent le malheur.
- Dieu n’a pas mis de cœur dans ta poitrine vide
- Mais ta bouche, ironie, a la forme d’un cœur.
-
-VI
-
- «Etre fait de caprice étrange, idole infâme,
- Je devrais loin de toi partir à tout jamais;
- Mais que ferais-je hélas, hélas si je perdais
- Tes yeux bleus peints d’azur où j’ai noyé mon âme!
-
-VII
-
- «Ta couronne tressait une aurore à mon front,
- Amour, je te portais jadis comme un trophée;
- Je te porte aujourd’hui ainsi qu’un sombre affront,
- Un mauvais sort jeté par une vieille fée.
-
-VIII
-
- «Ah! c’est ma faute hélas, à moi toujours épris
- De ce qui passera: chair, sourire, caresse,
- Et qui n’ai dans le cœur qu’indifférent mépris
- Pour l’âme, les vertus et la pure sagesse.
-
-IX
-
- «Je te hais quelquefois au point de désirer
- Ta mort... un grand frisson me parcourt les moelles.
- Tes yeux sur les chemins maudits vont m’égarer.
- Je ne gravirai plus le sentier des étoiles.
-
-X
-
- «Si je retrouve un jour la paix, la paix du cœur;
- Seigneur, si je guéris de cette maladie,
- Je serai calme et pur comme un héros vainqueur,
- Après la guerre et le carnage et l’incendie.
-
-XI
-
- «Comme on porte une torche ardente dans la nuit,
- Je porte ma douleur merveilleuse et cruelle;
- Je ne veux pas l’éteindre; elle est tragique et belle.
- Elle brûle mon cœur et le ronge sans bruit.
-
-XII
-
- «Vers d’angoisse où gémit une intime épopée,
- Je vous trempe au creuset rouge de ma douleur
- Et vous polis avec les larmes de mon cœur
- Afin que vous ayez la splendeur de l’épée.
-
-XIII
-
- «J’ai trop souffert par vous, mauvais Ange, c’est trop,
- Et par quelque terrible soir
- Je jetterai mon cœur aux requins noirs du haut
- Des falaises du désespoir!»
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
- Jeune homme, je revois tes yeux de clématite,
- Je respire tes vers ainsi qu’un grave encens.
- Qui donc te fit verser pour sa beauté maudite
- Les belles larmes d’or d’un Keats adolescent?
-
-
-L’ILE DU BONHEUR
-
- Le vent traînait l’odeur d’une rose fanée
- Quand surgit de la mer l’Antille aux arbres bleus,
- La belle Ile fleurie où vous fut amenée
- Héliotrope, aux jours d’un amour merveilleux!
-
-
-
-
-SEPTIÈME CHANT
-
-DANS L’ILE ENCHANTEE
-
-
- Raise the light, my page, that I may see her.
- Thou art come at last then, haughty Queen!
- Long I’ve waited, long I’ve fought my fever;
- Late thou comest, cruel thou hast been.
-
-(Tristan and Iseult)
-
- MATTHEW ARNOLD.
-
- Je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant...
-
- VERLAINE.
-
-
-DANS L’ILE ENCHANTÉE
-
- Je ne décrirai pas l’Antille merveilleuse
- Car où trouver les mots dignes de sa beauté?
- Elle avait malgré l’heure une douce clarté;
- Ses grands palmiers dormaient sous la voûte rêveuse.
- Je débarquai suivant ce qu’avait dit la voix
- En pleine nuit sur ses galets et mon beau rêve
- Chanta comme un oiseau des bois quand sur la grève
- O miracle! je vis le beau Lys d’autrefois.
- C’était elle, ô bonheur, c’était son élégance,
- Ses yeux divins, son front parfait, son frêle corps.
- Comme un avare fou retrouvant son trésor
- Je me sentis soudain beau d’une joie immense!
- Je lui criai: «Je vous revois, doux yeux chéris!»
- Elle me dit: «Je suis le Songe qui console.»
- --Autrefois n’est-ce toi que j’aimais dans Paris?
- Elle avoua: «Je suis l’Image de l’idole.
- Je vis seule, parmi les fleurs de mon palais
- Attendant un amant que le sort me destine.
- Mais je le sens, rêveur, c’est toi, toi qui me plais,
- C’est toi que j’attendais près de la mer divine.
- Tu vivras près de moi dans l’île de beauté
- Quelques suaves jours sous un bleu ciel qui grise
- Puis tu me quitteras par un grand soir de brise
- Ayant connu l’amour dans toute sa clarté.
- Un canot nous attend au pied de cette grotte...
- Sur le cap aux oiseaux brille mon palais clair.»
- Tout à coup dans le bois ulula la hulotte
- Et la lune de juin se leva sur la mer.
- Elle avait des yeux purs aux prunelles très grandes
- Et je dis: «O Circé, nymphe aux yeux éclatants,
- Comme Ulysse avec vous je resterais longtemps
- Si nous étions encore aux beaux jours des légendes.
- Merveille incomparable, Ange au regard divin,
- Es-tu réalité, n’es-tu pas le mensonge?
- Quel échanson m’a fait boire ce puissant vin?
- Quel philtre m’a conduit vers cette île de songe?»
- Elle pencha vers moi son beau regard voilé
- Et prononça des mots chargés de tant de charmes
- Que je sentis mes yeux pleins de divines larmes
- Et mon bonheur chanta vers l’azur étoilé.
-
-
-VERS LE CAP-AUX-OISEAUX
-
-I
-
- Faisons chanter les vers comme de verts roseaux
- Et faisons-les bondir comme de blanches lames;
- Le canot caraïbe au rythme gai des rames,
- O charme, nous conduit vers le Cap-aux-Oiseaux.
-
-II
-
- Sous le ciel merveilleux qui sans fin se déploie,
- Nous aurons, je le sens, d’incomparables jours;
- Ah! dans le grand désert sauvage de l’amour
- Il est des oasis adorables de joie.
-
-III
-
- Que le grand vent qui souffle, aux quatre coins des cieux
- Emporte aux portes d’or des étoiles mes rêves;
- Je veux les voir monter à l’horizon des grèves,
- Vers les hauts archipels des astres radieux.
-
-IV
-
- Les oiseaux de l’aurore annoncent la lumière;
- La clef d’or du soleil brille au portail du jour.
- Le feuillage est heurté d’une brise légère.
- Je m’éveille et je vois tes yeux, mon jeune amour!
-
-V
-
- Quand nous irons tous deux écouter sur la grève
- Les complaintes du flot et les lyres du vent,
- Mon cœur sera chargé d’un bonheur émouvant;
- Les îles de tes yeux sont douces à mon rêve.
-
-
-PROMENADE DANS L’ILE ENCHANTÉE
-
- Then, Heaven! there will be
- A warmer June for me.
-
- KEATS.
-
-DANS LES JARDINS DE ROSES
-
- Est-il lieu plus propice au bonheur de l’amour?
- Est-il sous d’autres cieux de tels jardins de roses?
- Dis-moi, n’entends-tu pas au pied des sables roses,
- N’entends-tu pas la mer acclamer le beau jour?
-
-LE LAC
-
- S’il est encore une eau sympathique aux naïades
- Et propice à vos jeux, chèvre-pieds des forêts,
- C’est ce beau lac mirant en ses flots le ciel frais
- Et dont les roseaux verts bercent nos promenades.
-
-L’ÉTANG DU VIEUX CRATÈRE
-
- Œil de saphir au creux d’une grosse émeraude,
- L’étang aux iris noirs, sous les palmiers tremblants,
- Forme une mer étroite où l’écrevisse rôde,
- Un petit lac d’azur hanté des hérons blancs.
-
-ARBRES FLEURIS
-
- Il tombe de chaque arbre une neige de fleurs,
- Ici blanche, là rose et plus loin opaline;
- Et le vent mélangeant à l’aube les couleurs
- Aux quatre coins des mers porte une odeur divine.
-
-LE BAIN
-
- Qu’il est frais, à travers l’agate d’une eau pure,
- Le marbre de ton corps sous les bambous rosés;
- L’onde frôle ta chair avec un doux murmure
- Et les lèvres de l’eau te couvrent de baisers.
-
-LE SOIR
-
- Soir tropical, ô coupe ardente, renversée,
- Où le feu de la lune a l’éclat d’un trésor,
- Quelle est cette langueur adorable, insensée,
- Qui prend mon cœur, le quitte et le reprend encor.
-
-PAYSAGE
-
- C’est juin et les fraisiers fleurissent dans les bois.
- Le couchant sur la mer sème des violettes.
- A l’horizon lointain passent des goélettes...
- N’entends-tu d’un ramier lointain la sourde voix?
-
-AUX NUAGES
-
- Nuages descendus au bord de l’horizon,
- Vous imitez ce soir une danse macabre;
- Mais le bel alezan d’or du soleil se cabre
- Et c’est un feu de joie aux pointes du gazon.
-
-LE LAMPYRE
-
- Le soir au front du ciel met la couronne rose
- D’un crépuscule frais plein de chauves-souris.
- Soudain un large feu monte, tourne et se pose,
- Un feu vert de lampyre au fond des bois fleuris.
-
-LE JASMIN
-
- Le tambour d’un criquet bat dans les hautes branches
- D’un manguier que la nuit berce sur le chemin;
- Et la tonnelle ronde où fleurit un jasmin
- Semble un petit ciel noir criblé d’étoiles blanches.
-
- * * * * *
-
- Que cette île est heureuse à la fin d’un beau jour?
- Est-il ciel plus propice au rêve de l’amour
- Que celui dont l’azur exalte notre vie?
- Le soir voluptueux étreint des mornes bleus
- Et sous les grands palmiers de la route suivie,
- Le reflet de Vénus plonge au fond de tes yeux.
-
- * * * * *
-
- Les voix des beaux oiseaux diurnes se sont tues.
- C’est l’heure où la caresse attend les bien-aimés.
- Ton corps est plus parfait que le corps des statues,
- Tes cheveux ont frôlé les jasmins embaumés.
-
-
-LA NUIT ENCHANTÉE
-
-LE SOUVENIR
-
- Dans une île admirable et pareille à cette île,
- J’ai bien longtemps souffert pour tes beaux yeux lointains.
- Les nuits n’ont plus d’odeurs quand naissent les matins,
- Ton amour va guérir la douleur inutile.
-
-LA RESSEMBLANCE
-
- C’est la même beauté, le même front de neige,
- C’est le même regard, ce sont les mêmes yeux:
- Tu lui ressembles trop, j’ai peur d’un sacrilège,
- Qu’importe! Accomplissons le rêve radieux.
-
-LE CONTRASTE
-
- Je t’aimais à travers l’immensité des mers
- Et la nuit j’étais seul dans mon étroite couche;
- Mais ce soir l’amour ivre envahit tes yeux clos
- Je cueille les baisers qui sortent de ta bouche.
-
-L’HEURE DIVINE
-
- Il est temps que bercés par les souffles marins
- Nous écoutions nos cœurs bénir leurs espérances.
- Jamais le vent n’a mieux bercé les tamarins!
- Les flots n’ont jamais eu de si belles cadences!
-
-LE BONHEUR
-
- Ah! c’est donc toi, petite étoile désirée,
- C’est toi dont le parfum m’enivre follement!
- J’ai peur en contemplant ton visage charmant
- D’une joie éphémère et vite évaporée.
-
-LE CHANT DE LA MER
-
- De la haute forêt surgit la lune ronde,
- Laisse-moi t’admirer sous son mirage vert!
- N’entends-tu pas, caresse éternelle du monde,
- N’entends-tu pas du fond des nuits chanter la mer?
-
-DANS LES YEUX
-
- Je veux encor parler d’amour à tes beaux yeux.
- Il ne faut pas que tu répondes.
- Je vois en eux de noirs vaisseaux coupant les ondes
- Je vois en eux de noirs adieux.
-
-L’AURORE
-
- Sur l’océan pourpré glisse un grand voilier d’or;
- La pâle lune est morte au ciel de la montagne:
- O splendeur de la nuit où tu fus ma compagne
- Où j’ai pris dans mes bras la tiédeur de ton corps!
-
-LE RÉVEIL
-
- Lorsque je m’éveillai, désirant ton sourire,
- L’océan déchaîné balançait le navire!
- Ah! ce n’était qu’un songe «étrange et pénétrant»;
- Et l’aurore me vit plus pâle et plus souffrant!
-
-
-
-
-HUITIÈME CHANT
-
-D’UN BORD A L’AUTRE DE L’ATLANTIQUE
-
-
- Dis-moi, quels songes d’or nos chants vont-ils bercer?
-
- ALFRED DE MUSSET.
-
-
-L’EMBARQUEMENT
-
- Ce soir les sept couleurs du prisme
- Coupent l’azur de leurs splendeurs.
- Un arc-en-ciel de son bel isthme
- Joint le steamer à l’île en fleurs...
- Pour voir d’autres pays, d’autres mers, d’autres villes,
- Bel Archipel, je vais te quitter pour un temps.
- Je veux aller revoir l’Europe aux nuits subtiles;
- L’Europe de la neige et celle du printemps.
- Pour consoler mon cœur d’avoir vieilli, je rêve
- De marcher dans l’hiver des bois.
- Ici tout est splendeur du piton à la grève
- Sous le ciel pareil, douze fois.
- Je veux aller revoir les villes populeuses,
- Les boulevards emplis par les fleuves humains;
- J’ai trop longtemps vécu dans les îles rêveuses,
- La mer va m’ouvrir ses chemins.
- On ne peut de nos jours rencontrer l’aventure
- Merveilleuse en un îlot clair.
- Nausicaa n’est plus l’enfant de la nature
- Et ne vit plus près de la mer...
- On garde encor sous les cyprès de l’Italie
- De la beauté des dieux le culte pur et fier
- Et dans Londres le soir, pleins de mélancolie
- Il est des yeux profonds et beaux comme la mer.
- Paris, cité divine est l’oasis lointaine,
- Le dernier paradis terrestre où loin du sot
- On peut sans trépasser écouter la Sirène
- Et retrouver les yeux pâles de Calypso.
- Enivrés par l’azur où chantent les vents calmes,
- Exaltez-moi, vastes flots bleus,
- Et vous, palmiers lointains, faites avec vos palmes
- De tendres, d’émouvants adieux!
-
-
-LE VOYAGE A TRAVERS L’ARCHIPEL
-
-_A Jean Royère._
-
- Le grand steamer coupa les flots de l’Archipel.
- Les nuages dans l’air semblaient de belles voiles;
- Et chaque île, dressant son profil sur le ciel,
- Parut dans un décor de soleil ou d’étoiles.
-
- Aux cadres des midis, des aubes et des soirs,
- Nous avons admiré leur lumière diverse:
- Les unes dans l’azur dressaient leurs pitons noirs;
- D’autres étaient encor luisantes d’une averse.
-
- L’une ouvrait une rade où les flots violets
- Balançaient des trois-mâts, des bricks et des gabares;
- Une autre avec sa ville aux toits bariolés
- Imitait un château de carte aux couleurs rares.
-
- Que la Barbade est belle au miroir des flots bleus
- Baignant ses sables nus de leur écume claire;
- Les vents venus d’Europe aiment le ciel heureux
- De cette minuscule et grouillante Angleterre.
-
- Plus au nord, se dressait, au gouffre de l’éther,
- Sainte-Lucie avec ses montagnes jumelles;
- La rade de Castrie est comme un étang vert
- Reflétant les villas du golfe et leurs tonnelles.
-
- Une angoisse nous prit à regarder tes monts
- Frères du noir Pelé, superbe Martinique;
- Ton volcan, dans les feux des crépuscules blonds,
- Perce d’un glaive noir ton ciel mélancolique.
-
- La Dominique est l’île vierge où le ciel frais
- Respire encor l’odeur des floraisons premières,
- De musicales eaux courent dans ses forêts
- Où volent des oiseaux sous des lumières vertes.
-
- La belle Guadeloupe offrit le couchant d’or
- Splendide d’un ciel rouge illuminant la vitre
- Flambante de la mer. Des feux brillaient au port.
- Au loin les flamboyants saignaient sur Pointe-à-Pitre.
-
- Puis ce fut Montserrat, Nevis, Saint-Kitts en fleurs,
- Christianstad où la mer a l’éclat des turquoises,
- Charlotte-Amalia riche de sept couleurs;
- Charmantes toutes deux et toutes deux danoises.
-
- Dans l’île de Sabah il est des enfants blonds
- Dont les yeux font songer aux beaux lacs de Norvège;
- De souples négrillons aux yeux gris, aux bras ronds,
- Peuplent Fredericstad aux murs couleur de neige.
-
- * * * * *
-
- Les marchés étaient pleins d’oiseaux et de beaux fruits:
- Perroquets et ramiers, mangues et barbadines.
- Des guitares jouaient dans la fraîcheur des nuits
- Des tangos langoureux et des valses divines.
-
- De suaves parfums voyageaient dans les airs,
- Venus des chauds jardins où croissent les épices,
- Et de souples cabris, aux rivages déserts,
- Sautaient de roc en roc au bord des précipices.
-
- Nous devinions au loin de sombres marigots
- Sur qui tournaient des vols rapides et farouches,
- Tandis que fleurissait parmi l’or des mangos
- Un arbre illuminé de flammes d’oiseaux-mouches.
-
- Des éclairs de poissons zigzaguaient dans les flots
- Au large de l’îlot où pondent les tortues;
- On voyait les jets d’eaux souples des cachalots,
- La nuit, quand les clameurs des marins s’étaient tues.
-
- Un soir que nous disions des vers d’Heredia,
- Les planètes soudain se levèrent plus belles
- Et sur l’orient d’or la lune incendia
- Un passage émouvant de lentes caravelles.
-
- Devant nous se dressaient les sommets de saphir
- Des beaux pays où sont les hautaines créoles,
- Des îles évoquant les richesses d’Ophir
- Et le fier souvenir des gloires espagnoles.
-
- Mais au lieu d’affronter les chatoyantes eaux
- Du golfe mexicain où dansent les flots rudes,
- Le grand vaisseau suivi d’immenses vols d’oiseaux
- Cingla vers les brouillards irisés des Bermudes.
-
- Qui dira la clarté de ces terres d’amour
- Où Colomb aborda lors du premier voyage,
- Où poissons et coraux allument, tour à tour,
- Les transparentes eaux qui reflètent la plage?
-
- Et tandis que le ciel sur les jardins fleuris
- Déroulait tour à tour les aurores sanglantes,
- Les crépuscules verts pleins de chauve-souris
- Et les vagues de feu des nuits phosphorescentes,
-
- Je redisais vos noms vivants, défunts amis:
- Lafcadio[2], conteur aux rêves nostalgiques;
- Et vous, Nau, goéland dont l’âme ivre est parmi
- Les vols d’oiseaux planant sur la mer des tropiques!
-
- [2] _Lafcadio Hearn._
-
-
-LE DÉPART POUR L’EUROPE
-
-_A Paul Labrousse._
-
- Tournant sa proue en feu vers le Nord-Est brumeux,
- Le vapeur nous emporte au chant de sa machine;
- Les îles du couchant nous font de beaux adieux
- Et les vents jusqu’à nous portent leur voix divine.
-
- Nous entendons grandir ton immense rumeur,
- Formidable Atlantique illuminé d’écume
- Dont chantent les longs flots comme un immense chœur
- Et qui fais du vapeur sonore ton enclume.
-
- Nous frôlons des trésors que nous ne verrons pas,
- Des peuples inconnus de poissons et de plantes,
- Des joyaux inouïs, des carènes, des mâts,
- Des crabes monstrueux, des méduses géantes.
-
- Tandis que les dauphins s’ébattent à fleur d’eau,
- Les bécunes des fonds poursuivent les orphies.
- Une tortue au loin flotte comme un radeau
- Sur les flots lourds hantés de carangues bouffies.
-
- Tiédis par les baisers du Gulf-Stream, les courants
- Traînent sur l’océan des routes lumineuses,
- Dans leurs flots tempérés nagent les thons errants
- Ivres de réchauffer leurs écailles frileuses.
-
- Partis des ciels lointains dont se voile l’azur
- Des oiseaux migrateurs voyagent par nuées;
- C’est ainsi que s’en vont vers le rivage pur
- De la beauté le vol des ivresses sacrées.
-
- Je t’évoque, aux lueurs du beau soleil couchant,
- Océan et te fais tout haut cette prière:
- De ton immense lyre accompagne mon chant
- Et que notre vapeur ignore ta colère.
-
-
-STANCE
-
- Homme voici la mer que tu ne peux dompter.
- Comme elle est belle et comme en l’azur elle chante!...
- --Je songe à deux beaux yeux que je n’ai su capter
- Et qui vous ressemblaient, ô mer indifférente!
-
-
-CHANT DE VOYAGE
-
- O poètes de l’autre bord,
- O rêveurs de l’autre rive,
- Quand vous apprendrez que j’arrive,
- Venez me rencontrer au port.
- Venez Royère et vous Paul Fort,
- Foulon de Vaux, Pilon, Montfort
- Et vous tous dont la voix m’est chère.
- Venez Guy Lavaud, Duhamel;
- Venez sous l’hiver blanc du ciel
- Accueillir un poète, un frère...
- Solitaire je suis resté
- Loin de vous pendant mon été;
- Ah! maudissons les tours d’ivoire!
- Je n’aime plus que la bonté,
- La tendresse et la volupté.
- Tout le reste est chiffre et grimoire.
- Si j’ai chanté près des forêts
- Au lieu d’écrire dans les villes,
- (Le déplorer est inutile)
- C’est que Dieu, Dieu l’a fait exprès.
- Vos belles voix se sont mêlées
- Et de vibrantes assemblées
- Ont entendu vos cris touchants.
- Mais moi sous les soleils couchants
- Je suis l’oiseau de la vallée
- Qui chante loin de la mêlée
- Et dont on ignore les chants.
- Bien que je vienne des Tropiques
- Au grand vent des deux Amériques,
- Je ne suis pas un étranger.
- Si j’ai rêvé sous l’oranger
- Au lieu de rêver sous le chêne,
- J’ai lu Keats et j’ai lu Verlaine.
- Mon navire est plein de rayons!
- Il a connu les nuits mauvaises
- Entendu le bruit des canons
- Et ce sont les couleurs françaises,
- Qui décorent ses pavillons!
-
-
-EN RENCONTRANT DES VAISSEAUX
-
- Les pays que l’on a traversés ne sont pas,
- Même en songe--aussi beaux que ceux que l’on ignore.
- O charme de penser qu’il est d’autres climats,
- D’autres ciels inconnus qui m’attendent encore.
-
-
-NORVÈGE
-
- Par les jours où le ciel haletait de chaleurs,
- Je rêvais d’un pays du nord, ô sortilège;
- Et tandis que le vent buvait le sang des fleurs,
- Je redisais ton nom de tristesse, Norvège.
-
-
-PROJET
-
- N’allons pas vers New-York, ville belle entre toutes,
- Mais qui ne convient pas à l’esprit du rêveur,
- Des plaines de la mer suivons les autres routes
- Allant vers l’Italie et la France, sa sœur.
-
-
-A SHELLEY
-
- O toi que l’on trouva noyé dans la mer vive!
- Shelley, je me sens plein d’une immense douceur,
- Quand je t’évoque mort, portant à la dérive,
- Les beaux «écrits sur l’eau» de John Keats sur ton cœur.
-
-
-L’ILE NATALE
-
- O mon pays natal, dès que je t’ai quitté
- Je songe à tes palmiers, à tes buissons d’icaque;
- Et sous les ciels d’hiver et sous les nuits d’été
- Je suis comme un Ulysse évoquant son Ithaque.
-
-
-EN FACE DES FLORIDES
-
- Ces effluves légers qui parfument la mer
- Dites-nous, n’est-ce pas un appel des Florides?
- La nue est embrasée et le flot est sans rides
- Et des astres nouveaux montent dans le ciel vert.
-
-
-VOL D’OISEAUX
-
- Où vont les blancs oiseaux dont les ailes trop calmes
- Font songer à l’hiver, sous ce beau ciel si pur?
- Sont-ils des goélands, ne sont-ils pas les âmes
- Des matelots sombrés aux gouffres de l’azur?
-
-
-CLAIR DE LUNE
-
- Le couchant sur la mer dessine des rivages
- Chimériques; la mer semble un Sahara d’or.
- Il n’est pas de pays réel dont le décor
- Vous vaille, beaux pays, créés par les nuages.
-
-
-ON MIAMI SHORE
-
- Ah! jouez-nous encor, orchestre, sur la mer
- Cette belle valse divine!
- Océan, la musique est ta sœur enfantine.
- Je vois trois goélands dans l’air!
-
-
-KEATS ET SHELLEY
-
- Les violettes sont le sourire des morts.
-
- J.-P. TOULET.
-
- Quand nous serons à Rome à la fin de ce mois,
- Nous irons respirer l’odeur des violettes
- Au bord de vos tombeaux perdus, divins poètes
- Et nous dirons vos plus beaux vers à douce voix.
-
-
-AUX BERMUDES
-
- Bermudes, beaux jardins suspendus sur la mer
- Où brillent les coraux dans les palais de l’onde,
- Vos ciels et vos climats sont les plus doux du monde,
- Pourtant vous n’avez su guérir mon cœur amer.
-
-
-LE FROID
-
- Sur l’océan et dans le ciel c’est le grand froid.
- Déjà les alizés ont fait place au zéphire.
- Vers le Baudrier d’or Sirius monte droit.
- Je respire l’odeur de l’Europe... délire!
-
-
-CHANT DANS LA TEMPÊTE
-
- Ecoutons la chanson du mât,
- La chanson du mât de misaine,
- Qui fut, sous un autre climat,
- Un grand arbre bleu dans la plaine.
-
- Lui qui charmait l’air du vallon,
- Il est nu sur la mer sauvage.
- Il a pour fleur le pavillon!
- Il a les agrès pour feuillage!
-
- Se souvient-il des grands étangs
- Où se miraient les pâles Ourses?
- Se souvient-il des courts printemps
- Où riaient les nymphes des sources?
-
- Ecoutons le large soupir
- Du mât de misaine en détresse.
- O mon cœur, que va devenir
- L’arbre vert de notre jeunesse?
-
-
-DEVANT LES AÇORES
-
- Entre deux continents, Açores, îles pâles,
- Grâce à vous, je revois la brume, sur les bois.
- Je voudrais, sous vos cieux, vivre quelques beaux mois
- Quand vos soirs automnaux sont couronnés d’opales.
-
-
-L’HYMNE DES VENTS
-
-HOMMAGE A LA FRANCE
-
-_A Madame Segond-Weber._
-
- La France est chère à toute âme qui aime l’humanité.
-
- RUDYARD KIPLING.
-
- Le grand steamer tanguait loin de la paix des monts,
- Sur le tumulte bleu des bondissantes vagues;
- Autour de lui flottaient l’algue et les goémons,
- Les regrets du départ sombraient dans nos cœurs vagues.
-
- Les vents heureux qui sont de purs esprits dans l’air
- Chantent aux voyageurs comme au temps des Sirènes,
- Quand la lune rosée enivre le cœur fier
- Des jeunes matelots et des vieux capitaines.
-
- Comme aux jours où leur souffle emportait les vaisseaux
- Les vents nous invitaient à parcourir la terre;
- Leurs chants étaient plus frais que celui des oiseaux
- Lorsque l’arbre fleuri neige sur la rivière:--
-
- «Quels sont les grands pays que vos yeux veulent voir?
- Terre des mimosas, est-ce l’ample Australie;
- L’Ile rouge du Sud où fume un volcan noir?
- Préférez-vous les ciels de la mélancolie?
-
- Nous avons escorté sur les saphirs de l’eau
- Le beau dreadnought blanc où voyageait un Prince,
- S’en allant visiter, soldat et matelot,
- La Nouvelle-Zélande, une de ses provinces.
-
- Les routes de la mer sont libres, sans dangers.
- Les récifs sont lointains et la vague est sereine.
- Voulez-vous voir New-York, propice aux étrangers,
- Ou Paris, la Circé fabuleuse et lointaine?
-
- Aimez-vous mieux les lacs étincelants du Nord,
- Le Canada, patrie immense des étables,
- Le beau Mississipi mirant des couchants d’or
- Quand les vols des flamands éblouissent ses sables?
-
- Connaissez-vous l’Islande, île des brouillards frais?
- Ah! qu’une Rose anglaise est suave en Septembre!
- Le chardon écossais et le trèfle irlandais,
- Voulez-vous les cueillir sous un Octobre d’ambre?
-
- Qu’ils sont beaux les pays dont le grand rêve est pur:
- La Hollande endormie aux miroirs verts des ondes,
- La Suède brumeuse avec ses yeux d’azur,
- La Belgique, rempart inespéré des mondes!
-
- Voguerez-vous vers l’Inde où sont les lotus bleus,
- Ou l’île de Chio qui vit grandir Homère?
- Voulez-vous un pays pour le cœur et les yeux?
- Plus que tous les pays, France vous sera chère.
-
- Nous aimons écouter s’éteindre les clameurs
- De ses clairons, aux cieux des grands automnes pâles,
- Quand par les soirs profonds, décorés de lueurs,
- Chantent les angelus aux vieilles cathédrales!»
-
- «Ah! vous m’exaltez, vents des mers!
- Il est des pays bien plus verts
- Et bien plus riches que la France,
- Mais il n’en est pas de plus chers!
- Pas un, comme elle, dans l’absence
- Ne fait regretter la distance;
- Pour les peuples aux cœurs amers
- Elle est la terre d’espérance.
-
- Vents des cieux et des bois fleuris,
- C’est surtout pour elle et Paris
- Que nous avons fait ce voyage.
- Il nous fallait lui rendre hommage.
- Ayant chassé le Hun puissant,
- Elle fut fière et triomphale;
- Mais nous la trouverons très pâle
- Car elle a perdu trop de sang!
-
- On a tué dans les batailles
- Ses soldats aux petites tailles,
- Ses officiers aux fronts rêveurs;
- Elle a souffert mille douleurs...
- Plus d’une fois on la crut morte;
- Plus d’une fois elle tomba;
- Tant était rude le combat
- Et tant la poussée était forte!
-
- Parce qu’elle a des yeux charmeurs,
- Qu’elle aime les chants et les fleurs,
- On l’appelait: «France frivole»
- Ah! comme elle a changé de rôle!
- Quand, contre le fer meurtrier,
- Elle a dressé son bouclier,
- Elle a fait haleter la terre,
- La France, la France guerrière!
-
- Elle ne veut pas de sanglots
- Sur les tombes de ses héros;
- Les grands deuils sont aux yeux des mères;
- Nous les verrons, femmes sincères,
- Portant plus haut leur beau front clair,
- Maîtriser leur cœur qui soupire;
- Car la France est le pays fier
- Où les douleurs savent sourire!
-
- Chantez autour de nous, bons vents,
- Sous l’azur des ciels émouvants,
- Mêlez vos chœurs aux chœurs des lames!
- Les couchants ont de belles flammes,
- Les matins ont des feux tremblants;
- Et bientôt, coupant le silence,
- Viendront vers nous, beaux oiseaux blancs,
- Les aéroplanes de France!»
-
-
-STANCE
-
- Dans les miroirs du flot mobile
- Je vois Paris aux toits gris-bleu
- Je vois aussi ma petite île
- Qui me fait de beaux adieux.
-
-
-
-
-NEUVIÈME CHANT
-
-AU SOUFFLE DE LA MÉDITERRANÉE
-
-
- Je veux être un de tes disciples azur de la mer Tyrrhénienne.
-
- CHARLES MAURRAS.
-
-
-LE CHANT DE LA MÉDITERRANÉE
-
- Ionienne, Adriatique,
- Chantez avec moi, douces sœurs,
- J’ai plus de gloire et de douceur
- Que tes flots mouvants, Atlantique!
-
- Beau miroir de trois continents,
- Je suis la mer civilisée;
- Mon horizon est plus prenant
- Que le ciel vu du Colisée.
-
- Suivant le moment de l’été,
- Je suis de saphir ou d’opale.
- C’est sur mon lac qu’a palpité
- Le vol fier du fils de Dédale.
-
- J’ai bercé les vaisseaux lascifs;
- Je suis le chemin bleu des rêves.
- Qu’ils sont beaux et qu’ils sont pensifs
- Les promontoires de mes grèves.
-
- C’est dans mes coquillages d’or
- Qu’on entend les mers anciennes.
- C’est sous mon ciel que Pan est mort
- Et que chantèrent les Sirènes.
-
-
-LE CHANT BLEU DU RUISSEAU
-
-_A Georges Duhamel._
-
- L’eau d’un ruisseau vert
- Courant vers la mer
- Disait ce chant dans la lumière.
-
- Plus pure qu’une voix automnale d’oiseau,
- Plus fraîche qu’un soupir des flûtes de roseau
- M’a semblé la chanson rapide de cette eau
- Qui voyageait vivante et claire:
-
- «Je suis lasse d’avoir changé plus de cent fois,
- Vapeur ou rosée, averse ou nuage,
- D’être le miroir flou du paysage,
- De bondir, de heurter les racines des bois.
- Je suis lasse, parmi les forêts monotones
- D’être toujours en plein exil;
- Je fus aux nuits d’hiver le givre au pâle fil
- Et la pluie aux soirs de l’automne.
- Serpent vert des prés lumineux,
- Blanche crinière des cascades,
- Je descends vers les golfes bleus
- Où sont les thons et les dorades.
- J’ai jailli d’une source en face du matin,
- J’ai coulé sous de noirs ombrages,
- J’ai traversé mille villages,
- Je suis au bout de mon destin.
- Encor un effort vers les beaux rivages,
- Encor quelques heurts, encor quelques bonds
- Et ce sera la plaine unie,
- La grande plaine infinie.
- Par un matin vibrant et léger, loin des monts,
- Où j’ai gémi durant d’inexorables lieues,
- Je verrai tout à coup mon grand pays: la mer;
- Et joyeuse, mirant ta coupole, ciel clair,
- Vague je danserai parmi les vagues bleues!»
-
-
-LE CHANT DE LA SIRÈNE
-
-_A André Foulon de Vaulx._
-
- Le pêcheur d’or s’en va chaque nuit sur la mer,
- Les flots ont des lueurs dansantes de phosphore.
- La lune verte luit au cœur du ciel désert.
- Le beau pêcheur s’en va pêcher jusqu’à l’aurore.
-
- --Pêcheur, ne jette pas tes filets dans les flots.
- Les trésors que tu vois ne sont que vains fantômes.
- Le vent froid de la nuit pleure sur les îlots.
- Pourquoi veiller à l’heure où reposent les hommes?
-
- Ces récifs sont hantés par un esprit méchant:
- Sous ce vaste rocher habite une sirène;
- Garde-toi d’écouter la douceur de son chant
- Nul, nul n’est revenu de sa grotte lointaine.
-
- Mais les yeux du pêcheur ont lui;
- Car la folie est dans ses voiles.
- La mer est d’or autour de lui;
- La mer est d’or sous les étoiles.
-
- Des reflets fauves de métaux
- S’élèvent jusqu’aux Pléiades,
- C’est l’heure où brillent dans les eaux
- Le congre vert et les dorades.
-
- Au cœur du flot diamanté
- Le filet scintillant replonge
- Et le canot est emporté
- Au loin vers les Iles du Songe.
-
- L’incomparable voix plus douce que la nuit
- Emplit soudain l’azur d’une beauté sereine,
- Et les larmes voilant son pur regard qui luit,
- Le bienheureux pêcheur écoute la Sirène.
-
- De ses tremblantes mains il touche aux mille feux
- D’ors couleur de soleil et d’ors couleur de lune;
- Dans son cœur rajeuni bondit un sang joyeux;
- Chaque coup de filet ramène une fortune.
-
- Ah! pouvoir de cet or tuer la pauvreté,
- Abolir la misère et protéger l’enfance.
- Beau rêve généreux d’amour et de bonté,
- Bel impossible espoir, frère de la démence!
-
- Et les marins du port ont un rire cruel
- Quand le pêcheur revient au jour, sa barque vide,
- Mais aucun d’eux ne voit ce qu’il voit sous le ciel
- Quand le trésor des mers s’offre à son œil lucide.
-
- Aucun d’eux n’a surpris la Sirène aux bras blancs
- Alors que toute nue elle chante aux étoiles,
- Aucun d’eux n’a senti le vertige troublant
- D’un frénétique espoir gonflant les folles voiles.
-
- Et c’est pourquoi, rivés à leur rêve lointain,
- Les beaux yeux du pêcheur regardent sans colère;
- Il sait qu’il est de ceux dont le grave destin
- Est de mourir du baiser fou de la chimère.
-
- En attendant, son ombre au bord du grand chemin
- Fait trembler les enfants qui chantent à la brune;
- Et la mer, chaque nuit, berce le rêve humain
- Du beau pêcheur hagard qui pêche sous la lune.
-
-
-LA CHANSON DE LA LUNE
-
-(Episode Pyrénéen.)
-
- Voici la chanson de la Lune
- Qu’une pauvre folle d’amour
- S’en allait dire au carrefour
- Des chemins estompés de brune:
-
- Frêle croissant
- Phosphorescent,
- Qui viens argenter les collines
- Et te mirer dans les ravines,
- J’aime l’amant
- Aux lèvres fines.
-
- Croissant d’amour
- Du troubadour,
- O nacelle des nuits dorées,
- Toi qui vogues dans les nuées,
- Au haut des tours
- Des bien-aimées.
-
- Svelte croissant
- Adolescent,
- Qui seras la lune argentée,
- Illumine la nuit lactée
- Pour mon amant
- Et son aimée.
-
- Je t’implore, Croissant du beau soir infini,
- Toi qui viens éblouir l’oiselle sur le nid,
- Toi que le mendiant aux longues mains tendues
- Invoque, par delà les libres étendues,
- Afin que ta vertu fasse de l’indigent
- Plus nombreuses encor les piécettes d’argent.
- Fais grandir en mon cœur, au seul gré de tes phases,
- Un amour merveilleux, un désir fort et fier,
- Sois le cadran de joie où du haut de l’éther
- S’annonceront pour nous les heures des extases.
- Ce soir, nous irons voir ton fuseau de métal
- Traverser d’un fil d’or le nuage en dentelle
- Et nous serons alors sous notre ciel natal
- Les tendres amoureux que l’amour ivre appelle.
- C’est l’éveil des espoirs et des rêves muets.
- Les feuilles aux buissons chantent nos fiançailles.
- Un troupeau sur la route agite ses sonnailles
- Et le vent parfumé berce les serpolets.
- Puis, dès demain, au fond des bois et des collines,
- Ta faucille d’argent, gloire du ciel vermeil,
- Nous guidera tous deux vers un nid de sommeil,
- Où nous serons bercés par l’écho des ravines.
- Tandis que mon amant, couché dans les roseaux,
- Ecoutera frémir le luth des brises d’eaux,
- Je boirai des baisers entre ses lèvres minces;
- Il sera, pour mon cœur, le plus charmant des princes
- Et sur les ongles purs de ses doigts de clarté,
- J’admirerai les fins croissants couleur d’aurore,
- Qu’en signe de tendresse et de félicité,
- Aux doigts des bienheureux ton astre fait éclore.
- Quand tu viendras, pareille au beau rayon de miel,
- Eblouir l’essaim blond des abeilles du ciel,
- Nous viderons la coupe où le désir s’étanche,
- Sans épuiser pourtant sa suprême douceur.
- Notre amour va grandir au gré de ta splendeur,
- Et, quand par un grand soir ta face pleine et blanche
- Mettra sur les sommets une aube de dimanche,
- Nous irons sur les monts t’élever un autel.
-
- Ah! quelle ivresse souveraine,
- Croissant d’argent
- Du soir changeant,
- Quand tu seras la lune pleine!
-
- Il est sur la montagne où luit le romarin,
- Une grotte sacrée et propice aux ivresses.
- Des herbes de senteur y balancent leurs tresses.
- Là, le coq de bruyère annonce le matin.
- Nous dormirons le jour, mais lorsque ta lumière
- O Lune, incendiera les palais du ciel bleu,
- Mon amant t’offrira sur un lit de fougère,
- Mon corps brûlant encor de ses baisers de feu.
-
- O Lune pâle,
- Limpide opale,
- Tu redeviendras croissant d’or
- Et le bel amour sera mort!
-
- Quand tu te flétriras comme une pauvre fleur,
- Nous ne médirons pas de nos gloires passées,
- Mais je serai très douce aux aubes de douceur
- Où ton arc agonise en teintes effacées.
- O Lune, je ne veux qu’un tendre mois d’amour
- Où nous épuiserons la gamme des ivresses,
- Où du bonheur humain nous aurons le cœur lourd
- Et qui ne laissera ni regrets, ni tristesses.
- Quand j’aurai bien chéri le tendre bien-aimé,
- Tu me feras mourir, Lune couleur d’opale,
- Il s’en reviendra seul au seuil accoutumé
- Mais moi, je veux monter vers ta planète pâle...
- Si mon vœu s’accomplit au gré de ton décor,
- Quand ton feu s’éteindra dans la nuit améthyste,
- Je vêtirai pour mon cercueil ma robe triste
- Où mon aiguille bleue a mis des croissants d’or...
-
- Voici la chanson de la Lune
- Qu’une pauvre folle d’amour
- S’en allait dire au carrefour
- Des chemins estompés de brune.
-
-
-LES CORBEAUX FOUS
-
-(Légende vénitienne.)
-
- Il était un jeune seigneur
- Qui mourut en terre lointaine,
- Quand il sut que sa châtelaine
- Trahissait son nom et son cœur...
-
- Les corbeaux vinrent qui mangèrent
- Le corps empoisonné d’amour
- Et pris d’amour sombre à leur tour,
- Dans le ciel sombre ils s’envolèrent.
-
- Le grand essaim noir tournoya,
- Franchissant plaines et frontières;
- Vers le château de l’adultère
- Pendant trente jours il vola.
-
- Or, tout à l’autre bout du monde,
- Ayant parjuré son serment
- Et pris son page pour amant
- Vivait la jeune épouse blonde.
-
- * * * * *
-
- «Beau page, à l’horizon du soir,
- Que vois-tu?» dit la châtelaine.
- «Je vois s’élever de la plaine
- Tout au loin un nuage noir.
-
- «Mon bel ami, que tu me navres!
- C’est le retour des Chevaliers!»
- «Non, reine, ce sont par milliers,
- Noirs corbeaux mangeurs de cadavres...»
-
- Fou d’amour, poussant des clameurs,
- Le large essaim d’oiseaux sans nombre
- S’abattit au ras du ciel sombre,
- Voilant la lumière et les fleurs.
-
- Et quand à leurs grands cris acerbes
- Le village fut accouru,
- Le manoir avait disparu
- Sous l’aile des oiseaux funèbres.
-
- Sous l’étreinte des corbeaux fous
- Mourut la blonde châtelaine.
- L’amour avait chargé la haine
- De venger la mort de l’époux.
-
-
-ÉTOILES DE NOEL
-
-(Chanson provençale.)
-
- Le ciel est un livre aux belles images
- Petite bergère, aimes-tu le ciel?
- T’en vas-tu, la nuit, quand revient Noël
- Voir les trois Valets et les trois Rois Mages?
-
- Au haut du tilleul et du coudrier
- Je vois Orion et son baudrier.
-
- Les petits enfants rêvent aux étoiles.
- On dirait les fruits d’un vaste verger
- L’étoile des monts sourit au berger,
- L’étoile polaire éclaire les voiles.
-
- Au haut du tilleul et du coudrier
- Je vois Orion et son baudrier.
-
- Qu’ils sont doux les feux de la Poussinière
- Lorsque de l’église on sort à minuit,
- Les petits sabots font un joyeux bruit,
- Et Jésus sourit dans la crèche claire.
-
- Au haut du tilleul et du coudrier
- Je vois Orion et son baudrier.
-
- Regarde ces feux d’étoiles filantes
- Les astres la nuit font la charité;
- Et les prés auront des fleurs de clarté
- Quand tu sortiras tes brebis bêlantes.
-
- Au haut du tilleul et du coudrier
- Je vois Orion et son baudrier.
-
- Il est tard, rentrons, petite bergère,
- Un soir, aux chansons de ton amoureux,
- L’étoile d’amour luira dans tes yeux.
- Il est tard, rentrons, voici ta chaumière.
-
- Au haut du tilleul et du coudrier
- Je vois Orion et son baudrier.
-
-
-LES PÈLERINS DE LA MORT
-
-_A Gratien Candace._
-
-Un rhéteur parle:
-
- Sous le soleil du soir, au couchant de la vie,
- Les hommes, pèlerins en marche vers la mort,
- Après des jours d’orgueil, de peine ou de remords,
- Passaient tumultueux sur la route infinie.
-
- Ils s’en allaient, troublant le silence des monts,
- Comme un vaste troupeau marchant dans la poussière;
- Des souffles haletants soulevaient les poumons
- Et de vastes clameurs faisaient trembler la terre.
-
- Dans l’ombre qui tombait des arbres embaumés,
- Les hommes confondaient leur croyance et leur doute;
- Les peuples de l’orgueil cheminaient sur la route
- Mêlés au noir bétail des peuples opprimés.
-
- Les riches, les heureux, les satisfaits du monde
- S’avançaient les premiers en groupes clairsemés;
- C’étaient ceux dont les blés doraient la plaine blonde
- Et qui vivaient de luxe au cœur des jours charmés.
-
- Ils allaient à pas lents, chantant la destinée
- Qui les avait placés sous les bonnes étoiles,
- La grange où s’entassait le bon grain de l’année
- Et le bon vent menant au port les bonnes voiles.
-
- Ils disaient la douceur des rêves accomplis.
- De beaux soldats chantaient la guerre et la victoire,
- Les expéditions vers les pays conquis;
- On entendait les mots de patrie et de gloire.
-
- Mais tandis qu’ils chantaient l’ample sérénité,
- De larges hurlements troublaient leur harmonie,
- Plus vaste le troupeau des vains déshérités
- Proclamait la géhenne ardente de la vie.
-
- Des malades affreux, d’horribles amputés,
- De grands vieillards usés, des nains courbant la taille,
- Des hommes nus traînant la femme et la marmaille
- Déroulaient vers le ciel le chant des révoltés.
-
- L’espoir pourtant, l’espoir était pur et vivace
- Au cœur cent fois blessé de ces êtres maudits:
- Mille fois dans les feux des matins attiédis,
- Ils avaient entrevu les aurores de grâce.
-
- * * * * *
-
- L’apaisement tombait des voûtes étoilées,
- Quand la horde brutale atteignit l’horizon;
- Calmes et douloureux, sans cri, sans oraison,
- Les derniers Pèlerins passaient dans les vallées.
-
- C’étaient les grands Vaincus et les grands Obstinés,
- Les Penseurs méconnus par les foules abjectes,
- Les Socrates honnis, les Colombs enchaînés,
- Frères de Galilée et frères des prophètes.
-
- C’étaient ceux qui voulaient grandir le cœur humain
- Et dont la bonne auberge était à tous ouverte,
- Ceux qui n’eurent d’amis qu’au banquet du matin
- Et dont la maison pauvre au soir dur fut déserte.
-
- Plusieurs avaient subi l’exil et la prison
- Dans les bagnes de fer aux murs sentant le vice,
- Pour avoir élevé ta lampe d’or, Raison,
- Et pour avoir crié vers tes astres, Justice!
-
- Ils songeaient, ce soir-là, que des flambeaux brisés
- Ne jaillirait jamais la flamme salutaire
- Et gardaient des jours morts et des orgueils usés
- Le souvenir affreux d’une grande misère.
-
- Leurs yeux étaient levés et regardaient le ciel;
- Dans l’ombre gémissait la voix des cathédrales;
- Et les vaincus voyaient, dans le soir solennel,
- De grands crucifiés sur les croix des étoiles.
-
- Et la lune pleurait au fond du ciel en deuil,
- Sur la route où passait la tristesse des hommes.
- Des nuages sanglants imitaient des fantômes
- Et la lugubre nuit semblait un grand linceul...
-
- Et pourtant, c’est de vous que nous tenons les rêves,
- L’idée au vol hardi, l’idéal tout puissant;
- Et sans vous, nous serions des Bêtes sur les grèves,
- De sombres carnassiers toujours ivres de sang.
-
- Vous êtes nos maisons, nos navires, nos plaines,
- Nos arches, nos clochers, nos lumières, nos ports;
- O phares dans la nuit des détresses humaines,
- Soleils de vérité que n’éteint pas la mort!
-
-
-LE SOLEIL ET LA MORT
-
- O Soleil, tu dorais la paisible maison
- Où je naquis, les yeux éblouis de lumière.
- O Mort, j’étais encor un être sans raison
- Quand je te vis debout au chevet de ma mère.
-
- Depuis, pur idéal tu fis naître à l’amour
- Mon cœur d’enfant épris d’une forme adorable.
- O vanité, depuis, tu redis chaque jour
- A mon cœur tourmenté que tout est périssable.
-
- Nos désirs sont chargés d’ombre et d’éternité.
- La plus divine joie est d’une essence amère.
- Toute douleur recèle un peu de volupté.
- Tout se mêle et s’unit aux jardins de la terre.
-
- Les climats les plus beaux sont les plus meurtriers.
- Tu préfères, ô Mort, les Tropiques aux Pôles
- Et toi, joyeux Soleil, ami des ateliers,
- Que riche est ta splendeur aux murs des nécropoles!
-
- * * * * *
-
- Qu’êtes-vous devenus beaux siècles enchantés
- Où le grand Sphinx ouvrit son rêve sur le monde,
- Près du fleuve indolent de l’Egypte féconde
- Roulant dans la splendeur torride des étés,
-
- Nuits pures où marchaient les pâtres de Chaldée
- Sous les feux solennels des constellations,
- Grands prophètes menant les grandes nations,
- Premier orgueil, premier culte, première idée,
-
- Rois mitrés conduisant de longs troupeaux plaintifs
- Vers le suprême éclat des Villes opulentes,
- Portes d’or où passait le fleuve des captifs
- Et les gémissements des races indolentes?
-
- Le silence a grandi sur votre vanité
- Orgueilleuse grandeur des Thèbes aux cent portes.
- Le marbre de Memnon d’où montaient des voix fortes
- Est mort du long sommeil de l’immobilité.
-
- Et toi divine Hellas, immortelle patrie,
- Qui dressas vers le ciel le svelte Parthénon,
- Nous ne reverrons plus de lumière fleurie
- Renaître la beauté parfaite d’Apollon!
-
- * * * * *
-
- Le néant a repris les grandes Babylones
- Sous la sécurité des constellations.
- Mais par l’orgueil plus grand des générations
- D’autres Babels naîtront des siècles monotones.
-
- Soleil qui nous versez l’espérance et l’amour,
- Rayons, future vie et futures pensées,
- Sur un fleuve rapide emportés sans retour
- Nous subissons la loi cruelle des années.
-
- O Forces, notre esprit après le grand départ
- Verra-t-il l’infini de la lumière pure?
- O Mort, sous quelle lune, autour de quel rempart
- Irons-nous féconder l’herbe de la nature?
-
- Notre âme est-elle un peu de toi, beau firmament?
- Nos corps sont-ils pétris de ton limon, ô sable?
- Est-ce enfin vous qui vous mêlez confusément
- Dans notre être à la fois divin et misérable?
-
-
-
-
-DIXIÈME CHANT
-
-LA VILLE MERVEILLEUSE
-
-
- Il faut en ce bas monde aimer beaucoup de choses.
-
- ALFRED DE MUSSET.
-
-
-SANTANDER
-
- A Santander, en plein hiver,
- Les mouettes volaient dans l’air;
- Et nos prunelles étonnées
- Vous revirent, ô Pyrénées!
-
- Ville espagnole au noir couvent,
- Je trouvai ton décor vivant,
- Malgré la juste impatience
- De revoir le doux ciel de France.
-
-
-LA COMPLAINTE DES SOUVENIRS
-
-I
-
- Ah! vos parfums sur la pelouse
- O violettes de Toulouse!
-
-II
-
- Au cœur des fraîches Pyrénées
- J’ai connu des jours souriants.
- Chers beaux jours des mortes années,
- Espagne, peupliers tremblants!
-
- Se cache-t-elle encor la caille
- Dans le blé noir et le sainfoin?
- L’étable a-t-elle assez de paille
- Pour le troupeau qui vient de loin?
-
-III
-
- Londres, cité la plus splendide,
- Je vins à vous par un soir blond
- Je n’étais que la chrysalide,
- Vite je devins papillon.
-
-IV
-
- Petit cottage anglais aux roses,
- Que j’aimais tes heures moroses
- Bexil chantait près de la mer
- Un nostalgique petit air.
-
-V
-
- Europe, Europe, Europe exquise!
- Vieille terre de mes parents,
- Dans la brise de mer qui grise
- Que de beaux effluves errants!
-
-VI
-
- Un doux air me vient en mémoire:
- «Sous le grand chapeau _green-away_»
- Il est mort l’espoir de la gloire
- AND THE BLUE BIRD HAS GONE AWAY.
-
-VII
-
- Le temps passe et la neige lasse.
- J’ai trop peur de mes souvenirs.
- Oublions, pour mieux voir en face
- Les jours nouveaux qui vont venir.
-
-VIII
-
- Emporte-moi, vieux train sonore,
- A travers prés et champs.
- Je verrai Paris à l’aurore!
- Espoir chante tes chants!
-
-IX
-
- Rouges lueurs au ciel gris-bleu...
- Paris! le sang vibre à mes tempes!
- Paris! les papillons du feu
- Palpitent dans les lampes!
-
-X
-
- Quand soudain du vapeur retentit la sirène,
- O France, je te vis surgir des grandes eaux;
- Bien que l’hiver eût pris tes fleurs et tes oiseaux
- Ton beau ciel n’eut jamais de douceur plus sereine.
-
-
-A LA FRANCE
-
-_A Madame Geneviève Henry Bérenger._
-
- Jours d’autrefois, jours purs, jours d’idéal, jours ivres,
- Où sous le vaste ciel du tropique irisé,
- Je sentais chaque soir, en refermant tes livres,
- Mon jeune cœur pour toi d’amour fier embrasé.
-
- France, j’aimais de loin ta grande âme qui vibre
- Comme un clairon à l’aube où flambent tes drapeaux;
- Et je rêvais de vivre enfin sur ton sol libre
- Sur ton sol où la gloire éclaire les tombeaux.
-
- Et tandis qu’aux plateaux sanglants du crépuscule,
- Le bataillon vaincu du jour ardent recule,
- Sur les monts flamboyaient les pavillons du soir;
-
- Et d’une île perdue au bord des mers profondes,
- Par delà les déserts de l’Atlantique noir,
- Je t’invoquais, ô France, ô noblesse du monde!
-
-
-A PARIS
-
- O ville de François Villon et de Verlaine,
- Me voilà donc foulant encor tes beaux pavés!
- Oublieux des torpeurs de la maison lointaine,
- Les soleils du plaisir dans la nuit sont levés!
-
- Je pourrai me mêler à la foule inconnue,
- N’être qu’un flot parmi ton océan humain,
- Monter le boulevard, descendre l’avenue
- Et voir mille beaux yeux passer sur mon chemin.
-
- O Paris, sous tes feux d’électricité blonde,
- De toutes tes splendeurs me voilà le témoin;
- Ce soir, j’entends encor battre le cœur du monde!
- O solitaires jours que vous me semblez loin!
-
-
-EXTRAITS DU CARNET DE NOTES
-
-_Nec mergitur._
-
-I
-
- N’allons pas, dès les premiers soirs,
- Vers les quartiers des nouveaux riches,
- Tenons promesse aux vieux espoirs,
- Laissons tranquilles les affiches.
-
- Qu’ils sont charmants, les premiers pas
- De ce tendre pèlerinage.
- Ils ont trop de feux les repas
- Que préside un jazz-band sauvage.
-
- A loisir, revenons à pied
- Respirer l’odeur des ruelles;
- Je connais un vieux cabaret
- Au boulevard Bonne-Nouvelle.
-
- La douce église est à côté,
- Toute vieillotte et toute brune,
- J’aime ce coin d’obscurité
- Près des «Brioches de la Lune».
-
- Aux beaux quartiers de l’avenir
- Nous donnerons d’autres soirées;
- Menons, menons le souvenir
- Vers les heures décolorées.
-
-II
-
- Je connus un jardin en mai
- Où j’ai cueilli souvent les roses,
- Les roses des amours moroses,
- Ce doux jardin est-il fermé?
-
- A l’église de la Sorbonne
- Dort le tombeau de Richelieu;
- A Cluny, lorsque l’air est bleu,
- Nous allions revoir la Licorne.
-
- Est-ce bien moi, par ce soir-ci,
- Est-ce bien moi qui me promène
- De la Concorde au pont Sully,
- En regardant couler la Seine.
-
- Est-ce bien moi qui suis ici,
- A l’heure où la lune se lève,
- Villon ne venait-il aussi
- Refléter en ces eaux son rêve.
-
- Mieux que les Montmartrois fleuris,
- Que l’Etoile, immense poème,
- Pour te bien comprendre, Paris,
- C’est le vieux quai Conti que j’aime.
-
- Ils ont tant dit et tant écrit
- Qu’ils feraient mentir ta devise,
- Que la revoir, sans contredit,
- Est une chose bien exquise.
-
- Qu’ils sont beaux sous les claires nuits
- Les mille feux de la Concorde!
- Ah! beau Paris, chante et reluis,
- O toi qui de gloire débordes.
-
-III
-
-_A Pierre Lièvre._
-
- Contrastes merveilleux de l’immense Paris.
- Quartiers vibrants, tout près de mornes quartiers gris.
- Charme tout un matin de suivre les dédales
- De ces réseaux obscurs qui conduisent aux halles,
- D’errer dans des faubourgs grouillants où des palais
- S’élevèrent au temps du joyeux Rabelais,
- De méditer, songeur, sur la place des Vosges,
- D’entrevoir les portiers des plus sordides loges,
- Auprès d’un carrefour où l’âme du truand
- Revit dans un couplet d’Aristide Bruand;
- D’évoquer en lisant le nom de vieilles rues
- Une époque où la Seine eut ses premières crues;
- O charme, ayant quitté les murs d’un hôpital
- Qu’à peine a réchauffé le soleil matinal,
- De songer que du Vieux-Colombier le théâtre
- Donne «la Nuit des Rois» adorable et folâtre;
- Qu’en attendant la fin du bel après-midi,
- On s’en ira s’asseoir sous le ciel attiédi
- Du Luxembourg, ou bien sur la claire terrasse
- De «la Paix» d’où l’on voit la foule ivre qui passe.
-
-IV
-
- Au pied du Panthéon, nous vous aimons, ruelles
- Où l’on se croit la nuit au doux temps des chandelles.
- Que de fois, en hiver, pour vous suivre au hasard,
- Nous avons déserté le vivant boulevard,
- A l’heure où les échos lointains d’une musette
- Pleuraient les bals défunts où dansa la grisette.
-
-V
-
- Tout change. Le quartier a des aspects nouveaux.
- Il est mort l’omnibus avec ses lents chevaux.
- Pourtant le vieux Paris chante un dernier poème
- Au cœur des noirs faubourgs qu’il baptisa lui-même.
- Chaque plaque de rue au nom moyen-âgeux
- Est comme un souvenir laissé par les aïeux.
- Qu’ils sont frais et chantants tous ces noms populaires
- Qui pour les citadins évoquent les lumières
- Ici, de la province où bleuit le coteau,
- Là, du fleuve houleux où tangue le bateau...
- Mais pour les gouvernants vous semblez trop naïves,
- Paroles d’autrefois, joyeuses ou pensives,
- Et vos beaux noms fleuris, les aurez-vous tantôt,
- Rue Grange-Batelière et rue des Blancs-Manteaux,
- Des Francs-Bourgeois, des Quatre-Vents, du Chat-qui-pêche;
- N’aurez-vous pas bientôt le nom morne ou revêche
- D’un commerçant ou d’un ministre ou d’un athlète,
- Ruelles de Montmartre où croît la violette?
-
-VI
-
- Paris danse: on n’entend que sons et que musiques;
- Un grand peuple joyeux emplit les carrefours.
- Mais quel est ce beau chant plein de douleurs épiques
- Qui monte vers l’azur morne des soirs trop lourds?
-
- Ce sont les chants des morts de la grande hécatombe,
- Ce sont tous les tués, tous les crucifiés
- Qui chantent chaque nuit du tréfonds de leur tombe
- Sous le ciel des pays encor terrifiés.
-
- C’est un chant de fierté, de douleur et de gloire,
- Si morne et si poignant qu’on ne peut l’écouter
- Sans sentir que, malgré la paix et la victoire,
- Une douleur en nous est prête à sangloter.
-
- Et c’est pour étouffer cette plainte cruelle,
- Cet hymne du devoir, si terrible et si beau,
- Que Paris, fils aîné de la France immortelle,
- Danse de tout son cœur, danse au bord des tombeaux.
-
-VII
-
- Quand je suis pris soudain par le fleuve des foules,
- Quand je suis emporté par leurs torrents joyeux,
- Je fais parfois ce rêve, au rythme de leurs houles,
- Ce rêve sans raison, ce rêve merveilleux:
- Il me semble revoir parmi de beaux visages,
- Les visages de ceux que la mort a glacés;
- La foule étant aveugle au soir des grands orages,
- Parmi ces chants joyeux passent des trépassés.
- Et j’imagine alors que quittant leurs ténèbres,
- Tous les jeunes soldats qui n’avaient pas vingt ans
- Quand la mort les coucha dans les plaines funèbres,
- Reviennent rire encor au milieu des vivants.
- C’est pourquoi, sous l’éclat des lampes électriques,
- Je marche regardant les yeux des promeneurs,
- Et, pris d’un grand amour pour les rêves mystiques,
- Je sens mon cœur s’emplir d’ineffables douceurs.
- Je veux porter en moi cette chimère heureuse
- Qui berce mes chagrins et calme mes remords,
- En attendant la nuit terrible ou merveilleuse
- Où je serai parmi vos phalanges, ô morts!
-
-
-THE END OF A PERFECT DAY
-
- Rien qu’à ton maintien
- Qu’à ta pure ligne,
- D’Albion insigne
- Je sens que tu viens.
-
- Ta taille parfaite
- Ton teint merveilleux,
- Tes limpides yeux
- Me sont une fête!
-
- Dans les yeux anglais
- Luit la mer immense;
- J’aime ton silence
- Et ton regard frais.
-
- La ville s’est tue.
- Je suis plein d’émoi;
- Marche près de moi
- Ma belle statue!
-
-
-LES VAUTOURS
-
- J’ai vu dans les couloirs d’hôpital et d’hospice
- Passer la caravane innombrable des maux;
- Et parmi les cités en deuil tous les fléaux
- Qui dans la chair de l’homme allument le supplice.
-
- Un avorton, victime innocente du vice,
- Souffrait dans les draps blancs de son étroit berceau,
- Et ses yeux agrandis par le mal et très beaux
- Semblaient chercher le ciel et demander justice.
-
- Et je songeais alors à votre mission,
- Prophètes pleins d’amour et de compassion,
- Savants brûlés aux feux de vos laboratoires;
-
- Vous qui rêvez, dans le silence et la clarté,
- D’arracher à jamais toutes les ailes noires,
- Des grands vautours planant sur notre humanité.
-
-
-HÉRÉDITÉ
-
- Quand un noble idéal gonfle l’âme sereine,
- Nous rêvons la lumière en elle et non la nuit;
- Et nous nous efforçons d’y taire tout vain bruit
- D’orgueil et d’en chasser l’injustice et la haine.
-
- Mais, ravivant le flux des passions lointaines,
- Invisible et présente, au gré du temps qui fuit,
- Toujours l’Hérédité fatale nous poursuit,
- Vieux revenant sorti des ténèbres humaines.
-
- L’héritage des morts est en ses doigts cruels
- Et nous sentons en nous, ainsi qu’en des Babels,
- Gronder l’écho confus des vices séculaires.
-
- Car du legs ancestral rien ne s’est effacé,
- Le sang des vieux péchés coule dans nos artères;
- Sur l’avenir s’allonge l’ombre du passé.
-
-
-SOUVENIRS ET REGRETS
-
-I
-
-BOIS DE BOULOGNE
-
- Madame, il ne faut pas écraser les manants
- Qui traversent pour voir vos yeux impertinents,
- Car vous risqueriez fort, par une après dinée,
- De tuer le plus grand amour de cette année.
-
- DE PORTO-RICHE.
-
- Je redisais ces vers charmants quand vous passiez
- Jadis, au Bois, au trot de vos jeunes coursiers.
- Hélas! j’ai dû rester bien longtemps dans mon île,
- Hélène à présent vieille en votre automobile!
-
-II
-
-QUARTIER LATIN
-
- Où sont les gracieux galants
- Que nous suivons au temps jadis.
-
- FRANÇOIS VILLON.
-
- De-ci, de-là, dans le quartier,
- Je rencontre un visage
- Que portait un beau corps altier
- Quand j’avais mon jeune âge.
-
- Quoi, c’est donc vous, frais céladon,
- Adorable Marie;
- Ce gras, cet énorme bedon,
- Cette dame flétrie?
-
- Déjà le «gracieux galant»
- Est devenu notaire
- Et Rose au front étincelant
- Est morte à Saint-Nazaire.
-
-III
-
-AUTEUIL
-
- But where is bounty guy?
-
- WALTER SCOTT.
-
- Rien n’a changé, verte pelouse,
- Pas même le starter,
- Quant aux jockeys, j’en revois douze;
- Mais où donc est Carter?
-
- Où donc est-il, ô «La Valeuse»,
- Celui qui te montait
- Au mois où La Morlais heureuse
- Voit poindre le muguet?
-
- Alec Carter est mort en guerre
- Ainsi qu’un preux de roi:
- Au ciel il porte la bannière
- Sur un grand palefroi.
-
-IV
-
-BAR DE LA PAIX
-
-_A Henri Martineau._
-
- Comment entrer dans ce bar triste
- Sans songer à Toulet?
- C’est là que fut bel ironiste
- Ce poète complet.
-
- La nuit est couleur de poussière
- Dites-nous donc, garçon,
- Ne pourrait-on avoir un verre
- De vin de Jurançon?
-
-ENVOI
-
- Aux Aliscamps, Muses fidèles,
- Qu’ils sont purs vos sanglots!
- Maurice! sous tes filaos
- Pleurent les tourterelles!
-
-
-EN SORTANT DE PELLÉAS
-
- Mélisande aux yeux bleus que vous êtes touchante!
- Qu’ils sont poignants les cris que vous jetez! Hélas!
- Que n’avez-vous d’abord rencontré Pelléas,
- Mélisande aux cheveux d’aurore murmurante?
-
-
-A PARIS
-
- Paris si plus que tous ton nom fleuri rayonne,
- Si de revoir tes tours l’œil n’est jamais lassé,
- C’est qu’autour de l’éclat que le présent te donne,
- Se perçoit le halo splendide du passé.
-
-
-LE JARDIN DU VERT-GALANT
-
- Lorsque sur le Pont-Neuf toute rumeur s’est tue,
- L’âme du Béarnais revient rêver parmi
- Les arbres familiers qui gardent sa statue,
- Au chant berceur, au chant du doux fleuve endormi.
- J’aime ce coin perdu près du Louvre de gloire
- Où par les jours d’azur, où par les jours de froid,
- De beaux arbres pensifs veillent sur le grand roi
- Qui fut un chêne vert aux forêts de l’histoire.
-
-
-RUE CAUMARTIN
-
- Je dirais au roi Henri:
- Reprenez votre Paris,
- J’aime mieux ma mie, o gué!
-
- Cette rue est toujours en fête
- Et c’est une Babel,
- Allons-nous-en, douce Muguette,
- Muguette aux yeux de ciel.
-
- Quittons ces ors, ces améthystes,
- Rentrons à notre hôtel.
- J’aime le son de tes eaux tristes,
- Fontaine Saint-Michel.
-
-
-LA POÉSIE ET LA DANSE
-
-_A un danseur russe._
-
- En te voyant danser, danseur éblouissant,
- Je me disais: Voici le Rêve!
- Ah! je voudrais que le poème que j’achève
- Eût ce beau rythme caressant.
-
- Je regardais tes pieds légers et tes bras souples,
- Tes cheveux libres et flottants,
- Et mes vers se donnant la main dansaient par couples
- Dans l’allégresse du printemps!
-
-
-CIMETIÈRE MONTPARNASSE
-
-_In memoriam. L. T._
-
- On laisse périr de misère
- Plus d’un bel écrivain
- Et plus tard on érige en vain
- Une statue altière.
-
- C’est pour vous, Amour, et pour moi
- Que j’écris le poème;
- A côté de vous, bel émoi,
- Ah! que la gloire est blême!
-
-
-ENTRE CHIEN ET LOUP
-
- Ainsi que celle à Trianon
- De Marie-Antoinette,
- A Saint-Sulpice, de Manon
- J’ai vu la silhouette.
-
- Aux Halles, c’est Mimi-Pinson
- A côté de Musette;
- Au Luxembourg près d’un buisson
- La douce Addy s’arrête.
-
- Sapho passe sur le trottoir
- Lugubre à voir et triste.
- O souvenir du livre noir
- Toujours toi qui persistes!
-
-
-IN MEMORIAM
-
- _A peste, a fame, a bello
- Libera nos, Domine._
-
- Que vas-tu faire à Chantilly?
- Au ciel d’hiver luisent les Ourses.
- Le givre argente les taillis,
- Ce n’est pas le beau mois des courses.
-
- --Ah! ce n’est pas pour les châteaux,
- Pour le lac, ni pour les chevaux;
- C’est pour voir sous le soir qui tombe
- Une noire, une froide tombe!
-
- Pour un soldat mort jeune et beau
- Je veux dire un mot de prière;
- Et te maudire encor, ô guerre,
- O toi qui le mis au tombeau!
-
-
-L’ADOLESCENT AUX YEUX BLEUS ET VERTS
-
- J’aurai seize ans au mois des roses purpurines
- Mais la beauté déjà m’ouvre un chemin de feu,
- Les hommes sont surpris de mon beau regard bleu,
- Les femmes veulent mordre à mes lèvres divines.
-
- Le soir, je marche seul aux feux du boulevard,
- Parmi les mille cris de la foule vulgaire;
- Comme un souple serpent passant une rivière,
- Je porte haut mon front que ne souille aucun fard.
-
- Mille cœurs pour mon cœur brûlent d’un amour sombre,
- Mille caprices fous me provoquent sans fin,
- Moi qui ne suis vêtu que de grâce et de lin
- Des yeux voluptueux me poursuivent dans l’ombre.
-
- Je suis comme un jeune arbre exquis et plein de sève
- Dont on voudrait cueillir les fruits à peine mûrs,
- Ma voix est musicale et mes genoux sont purs,
- Parmi tant de laideurs je suis le divin rêve.
-
- J’ai le corps d’Adonis et le regard d’Eros.
- Je fais songer aux chants des nuits vénitiennes.
- Aux miroirs de mes yeux sont les mers anciennes.
- Le marbre de ma chair est digne de Paros.
-
- Je suis droit, je suis pur comme le feu du cierge.
- Je marche devant moi sans crainte de l’affront,
- J’aperçois aux miroirs la pâleur de mon front
- Et je suis à la fois et l’éphèbe et la vierge.
-
- L’aurore rêve encore en mes yeux éclatants.
- J’étais de sept enfants celui qu’aimait ma mère
- Et sachant que mon charme est un don éphémère,
- J’imagine, ce soir, que je suis le printemps.
-
- Paris danse et je suis emporté par ses houles.
- Mon cœur plein de désirs n’a pas encore aimé,
- Comme un vaisseau fleuri sur un fleuve embaumé
- Je monte et je descends le beau fleuve des foules;
-
- Et je jouis ce soir du trouble radieux
- De sentir que je traîne un sillage de gloire,
- Et que je porte, au cœur d’une humanité noire,
- La beauté lumineuse et parfaite des dieux!
-
-
-LE BEAU DANSEUR
-
-_A Léon Bocquet._
-
- Je suis le beau danseur aux cheveux de clarté;
- Et je ferai danser ce soir la fille laide;
- De celle dont le front rayonne de bonté
- Je prendrai dans mes bras la taille infirme et raide.
-
- Je veux voir s’animer, au contact de mon corps,
- La pauvrette qu’au bal ont toujours délaissée
- Le fat, le vaniteux, le sot et le retors;
- Je suis le beau danseur à la taille élancée!
-
- Je suis le beau danseur, harmonieux et blond,
- Qui levant le loup vert qui mimait l’allégresse,
- Montre aux regards surpris un secourable front
- Et deux yeux attendris, étoilés de tristesse.
-
- Toute la poésie est dans mes mouvements;
- Quand la danse me prend, emporté par mon rêve
- Je glisse sous des nuits pleines de diamants,
- Vers les horizons bleus où la lune se lève.
-
- Nous nous enlacerons, au rythme du tango,
- Puis l’orchestre divin jouera la valse illustre;
- Au chant des violons, sur les mers indigo,
- Nous partirons en songe aux mille feux des lustres.
-
- Soulevant dans mes bras le fardeau précieux,
- --Qu’elle sera légère avec sa robe mince!--
- Je mettrai du soleil aux puits noirs de ses yeux,
- Je lui dirai mon nom de seigneur et de prince.
-
- Je la ferai ployer comme le vent joyeux
- Fait ployer au rosier une rose trop frêle;
- Je la ferai tourner dans des tourbillons bleus,
- Je lui dirai cent fois qu’elle est la toute belle.
-
- Dédaignant les beautés dont le cœur est brutal,
- Je vais, toute la nuit, chérir la délaissée,
- Pour qu’elle emporte à l’aube, au sortir de ce bal,
- L’orgueil d’avoir été divinement bercée.
-
- Il suffit bien souvent, pour embellir demain,
- Dans ce monde où l’amour est plus fort que la haine,
- Qu’un instant le bonheur nous ait pris par la main
- Et que deux yeux se soient penchés sur notre peine.
-
-
-O TOI
-
-_A Renée M._
-
- O toi que j’eusse aimée, ô toi qui le savais!
-
- BAUDELAIRE.
-
- Je ne sais rien de toi, mais je te vis de près
- Par une folle nuit et j’aimai ton teint frais,
- Ton jeune corps, tes yeux, ton sourire, tes lèvres,
- Depuis, je suis brûlé de nostalgiques fièvres.
- Je te cherche partout et ne te trouve pas.
- Parfois, je me retourne en entendant des pas,
- Mais ce sont d’autres yeux qui passent dans la rue.
- Je te cherche sans fin dans l’ardente cohue
- Des sombres boulevards où je te rencontrai,
- Par ce beau soir plus tendre encor qu’un soir de mai.
- Je ne sais rien de toi, j’ignore la province
- Qui te fit le front droit et la lèvre si mince,
- Mais dans mon cœur pour toi brûle un limpide feu.
- Les autres yeux n’ont pas ton triste regard bleu.
- Chaque soir, je reviens toujours à la même heure.
- Ah! te trouver et te mener dans ma demeure.
- Mais, c’est en vain, hélas, que je fais le chemin,
- Où je te rencontrais, ma Rose, mon Jasmin.
- Ah, qui sait, il se peut qu’ayant quitté la ville,
- Tu sois dans la douceur d’un village tranquille;
- Il se peut bien aussi que vous soyez, beaux yeux,
- A bord d’un noir steamer parti vers d’autres cieux.
- En songeant à cela, mon rêve se désole.
- Reverrai-je jamais tes yeux, petite idole?
-
-
-LES PHALÈNES
-
-(PETITS POÈMES AUX YEUX QUI PASSENT)
-
-I
-
- Les jardins sont veufs de feuillages
- Et c’est l’hiver sous le ciel noir;
- Mais, ville, du matin au soir,
- Que de beaux yeux, de beaux visages!
-
-II
-
- O toi qui passes simplement,
- Offrant à mes yeux tes prunelles;
- C’est la nuit; mais je vois en elles
- Les jours bleus de l’espoir charmant.
-
-III
-
- D’autres portèrent des présents,
- Dirent les paroles amies;
- D’autres promirent pour des ans
- L’amour ivre et sans accalmies.
- Toi qui viens tard, presque trop tard,
- Tu ne dis rien, ô tête blonde,
- Mais d’un regard, d’un seul regard
- Tu promets la beauté du monde.
-
-IV
-
- Nos deux regards se sont croisés, comme vaisseaux
- Allant d’une île à l’autre, ivres d’un beau voyage;
- Mes yeux voient dans tes yeux l’aube et le paysage,
- Tes yeux voient dans mes yeux la mer et ses oiseaux.
-
-V
-
- Lorsque nous nous croisons dans la banale rue,
- Ton beau regard en moi plonge un si frais bonheur,
- Que je voudrais chanter un poème à la nue,
- J’entends le galop fou des chevaux de mon cœur.
-
-VI
-
- Sans mots, nous nous faisons de troublantes promesses,
- Chaque fois que nos yeux s’attirent dans le soir.
- Partirons-nous bientôt sur la mer des ivresses?
- Resterons-nous plutôt aux rives de l’espoir?
-
-VII
-
- Je préfère ce soir m’abstenir de théâtre
- Et, par ce mardi-gras où Paris est houleux,
- M’enfermer dans ma chambre et rêver devant l’âtre
- Aux promesses qu’ont fait à mes rêves tes yeux.
-
-
-LA RESSEMBLANCE DIVINE
-
- Un soir que je passais, froid rêveur sous la nue,
- Songeant toujours à l’amour mort,
- Deux yeux miraculeux, deux yeux d’azur et d’or
- Etincelèrent à ma vue.
- Et soudain je crus voir le «beau Lys d’autrefois»
- Comme si les cruelles lois
- N’avaient pas existé pour Elle.
- Celle qui vint avait sa voix
- Sa voix légère
- Sa voix sincère
- Sa jeune voix au frisson d’eau...
- Elle dit: «Que l’Amour est beau!
- De ton désir j’ai le visage.
- Je suis le but de ton voyage.
- A l’arbre de la volupté
- Je suis la fleur dernière éclose.
- Je serai ta félicité,
- Ton Lotus, ton Jasmin, ta Rose.
- Chaque jour renaît virginale
- La forme ivre de la beauté.
- Je viens du pays d’Euryale
- Et j’ai les yeux d’Aphrodité.
- Je ne te dirai pas ma vie
- Et tu ne sauras pas mon nom.
- Je suis l’Image poursuivie,
- Par le rêveur au triste front.
- Quand tu m’auras baisé les lèvres
- Ton cœur n’aura plus de regret
- Je vais guérir toutes tes fièvres
- Par ma caresse sans apprêt.»...
- Hymen! Hymen! O Hyménée!
- La nuit est tendre et surannée.
- Paris soudain s’est transformé!...
- Et voici les hamadryades,
- Dansant sous les fines Pléiades,
- Au bord d’un beau fleuve embaumé!
-
-
-LE POÈTE ET LA BEAUTÉ
-
- «Beauté, criai-je, après dix ans
- Je te trouve pareille!
- --Rêveur, tes songes exaltants
- Ont fait cette merveille.
-
- --J’avais de ton beau souvenir
- Fait ma lampe fidèle.
- --Dans un cœur fervent l’avenir
- Rend l’image plus belle!
-
- --J’ai retrouvé le lys si beau
- Qui manquait à la grève.
- --L’amour a sauvé du tombeau
- La forme de ton rêve.
-
- --Je croyais ta fragilité
- Déjà prise par l’âge.
- --Rien ne peut ternir la beauté
- Que protège un mirage.
-
- --O matin qui n’a pas de soir!
- Lumière enchanteresse!
- Mon beau Lys, je crois te revoir
- Dans toute ta jeunesse!»
-
-
-A LA JEUNE ITALIENNE
-
- Rien qu’à te voir mon cœur se sent jeune et joyeux.
- Le soleil du bonheur éclaire toutes choses.
- Ton regard est plus bleu que le ciel le plus bleu
- Et tes lèvres n’ont rien à désirer des roses.
-
- Dans une île amoureuse et vibrante d’oiseaux,
- Tu semblerais, au bord d’une aurore élargie,
- Une naïade allant chanter au bord des eaux,
- Tu fais songer au ciel de la mythologie.
-
- Tu fais aussi songer à ce beau paradis
- Dont les élus verront les splendeurs éternelles,
- Tu n’as jamais marché dans les chemins maudits;
- Il ne te manque rien, mon ange, que les ailes!
-
-
-CHANSON D’HIVER
-
- Que veux-tu que cela me fasse
- Qu’il soit mort le printemps?
- Mon bel ange aux yeux éclatants,
- N’as-tu pas pris sa place?
-
- Grâce à toi tout me semble Avril
- Bien que ce soit Décembre,
- Qu’ils sont souples, tes cheveux d’ambre,
- Qu’il est fin, ton profil.
-
- Ton souffle est une source pure.
- Ton cœur est un ruisseau;
- Et comme un ardent arbrisseau
- Tu fleures la verdure.
-
- Ton corps fut moulé par les dieux
- Qui sculptent la jeunesse.
- Qu’elle est suave, ta caresse!
- Qu’ils sont profonds, tes yeux!
-
- Tes odeurs sont plus ingénues
- Que celles du jasmin.
- De plus belles fleurs sous la main
- Je n’en ai jamais eues.
-
- Jamais les roses les plus belles
- N’enivrent le jardin
- Comme enivrent mon cœur soudain
- Les lys de tes bras frêles.
-
- Quand tu parles, je me tais,
- Et j’écoute, lointaines,
- Chanter les voix des fontaines
- Qui sont dans les forêts.
-
- Je n’ai plus que quelques semaines
- A chérir tes doux yeux.
- (Soyez longs, ô jours bienheureux,
- Où je bois son haleine!)
-
- Quand nous nous ferons nos adieux,
- Ce sera l’heure amère,
- Alors, ce sera sur la terre
- Avril délicieux.
-
-
-TROIS STANCES
-
-I
-
- Jeunesse, il ne faut pas me déserter, jeunesse;
- Fais encor de mon corps ta joyeuse maison;
- Que deviendrai-je aux soirs où je perdrai l’ivresse,
- Où je verrai l’Amour s’enfuir à l’horizon.
-
-II
-
- Le chat voluptueux se change vite en tigre,
- Mon cœur, il ne faut plus jouer avec l’amour.
- Admire la beauté, mais reste toujours libre;
- Le félin aux yeux verts t’a joué plus d’un tour.
-
-III
-
- Paris, si je pouvais rester toute une année
- Dans tes murs, il serait bien moindre, le plaisir;
- Mais hélas, la saison est presque terminée.
- Je t’aime d’autant plus qu’il faut bientôt partir.
- C’est demain que je dois te quitter, bon hôtel,
- Et quand je m’en irai, ton aspect sera tel
- Qu’il fut au jour joyeux de ma bonne arrivée.
- La chambre où j’ai vécu sera vite occupée.
- Nul ne regrettera mon départ sur la mer;
- Et le nouveau venu (quelque sage au front fier)
- Ignorera toujours qu’une âme fut bercée
- Dans le lit noir au chant des vers de l’_Odyssée_.
- Les rideaux laisseront pénétrer le soleil.
- Le clair retour d’avril sera doux et vermeil
- Et la bonne servante aux paupières jaunies
- Oubliera le «petit monsieur» des colonies.
-
-
-
-
-ONZIÈME CHANT
-
-LE RETOUR
-
-
-LE DÉPART
-
- Quand nous quittâmes Saint-Nazaire
- Sur un vapeur plein d’étrangers,
- Des cris d’adieu dans la lumière
- Montèrent vers les passagers.
-
- Et ce fut comme un vent d’automne
- Sur un paysage en émoi;
- Les adieux n’étaient pas pour moi,
- Car je ne connaissais personne.
-
- Mais cependant comme un enfant
- Je sentis à mes yeux des larmes;
- O France, le cœur se fend
- De quitter ton ciel plein de charmes!
-
-
-LE CŒUR DU POÈTE
-
-_A Jean-Louis Vaudoyer._
-
- Cœur de poète, ainsi que le cœur de la mer,
- Vous gardez en secret d’incroyables merveilles,
- De splendides beautés invisibles, pareilles
- Aux trésors inconnus de son grand gouffre amer.
-
- Quelquefois l’océan fait rouler sur le sable
- Arraché des palais de jaspe un joyau vert;
- Et parfois de toi monte un admirable vers,
- Faible écho de ton grand cantique inépuisable.
-
- Mais les plus beaux trésors dorment sous les flots bleus,
- Cachant aux yeux humains leur lumineuse fête;
- Et ton chant le plus pur dort dans ton cœur, poète,
- Dans ton cœur malheureux, dans ton cœur merveilleux.
-
-
-STANCE
-
- Ainsi de vous qui me plaisez
- Le vapeur m’éloigne sans trêve.
- Ah! qu’il est court, le temps du rêve!
- Qu’ils sont rapides, les baisers!
-
-
-LES HUBLOTS
-
- Les hublots, bleus pendant la nuit,
- A l’aurore ont des couleurs vives;
- Bientôt nous serons près des rives
- Où la mer indigo reluit.
-
- Les hublots sont devenus jaunes,
- Puis verts, puis d’un rose tremblant;
- Le jour nouveau monte tout blanc
- Salué d’oiseaux monotones...
-
- * * * * *
-
- Grands hublots noirs, aux larges yeux,
- Fenêtres rondes du navire,
- Grâce à vous, j’admire les cieux
- Et je vois la mer en délire.
-
- Bientôt au lieu d’oiseaux marins
- Qui dansent devant vous sans cesse,
- Nous verrons sous les tamarins
- La robe rouge des négresses.
-
-
-LES COULEURS DE LA MER
-
- Suivant l’heure de la journée,
- La mer a changé de couleur;
- Parfois plus rose qu’une fleur,
- Parfois de teinte surannée.
-
- Reflétant l’enfance du jour,
- A l’aurore elle est verte et claire,
- Comme eau d’une source légère,
- Dorée et verte tour à tour.
-
- Elle est tachée en mille places
- De grandes taches jaune-marron,
- Quand elle ourle le goémon
- Venu de la mer des Sargasses.
-
- La brise soulevant ses eaux
- Blanchit le courant qui voyage;
- Et sur elle à l’infini nage
- Une écume de blancs oiseaux.
-
- Plus tard elle s’orne de moires
- Couleur de plumes de paons bleus,
- Elle étale des lacs ombreux
- Et des déserts brûlés de gloires.
-
- Sous le grain vif, l’air est de miel,
- Les gouttes au soleil sont blondes;
- La mer revêt quelques secondes
- Sa robe couleur d’arc-en-ciel.
-
- Des marsouins noirs, comme en débauche,
- Dansent autour du steamer gris;
- Et le poisson volant surpris
- Comme un caillou d’argent ricoche.
-
- Puis le soir sème çà et là
- De grenats sa robe de gaze,
- Et de la lune la topaze
- Dore sa robe de gala.
-
- Ceux que le roulis bouleverse
- Sur le pont marchent de travers,
- Et moi je compose des vers
- Au beau chant de la mer diverse.
-
- Car j’écris ce poème clair
- Loin de la ville et de la foule,
- A bord d’un grand vapeur qui roule
- Sur l’Atlantique découvert.
-
- Derrière sont les grandes villes,
- Londres, Paris aux yeux de feu;
- Devant nous, c’est le chemin bleu
- De la mer et les vertes îles.
-
-
-LE REGRET DES FOULES
-
-(_Déclamation sur la mer_)
-
- Autrefois, j’aimais peu les foules formidables.
- J’étais jeune, c’était par ces jours délectables
- Où je vivais au cœur grouillant d’une cité.
- Je préférais alors la lointaine beauté
- Des lacs et des forêts, la mer sous les étoiles.
- Les aubes où cinglaient de lumineuses voiles,
- Aux noirs torrents humains débordant les trottoirs.
- Ah! que ne donnerais-je à présent, par ces soirs
- Où seul sur l’océan je vois bondir des troupes
- De dauphins noirs dansant et frôlant nos chaloupes;
- Où la lune, au réseau d’un nimbe violet,
- Semble un beau poisson d’or pris dans un grand filet,
- Pour me sentir encor dans une grande foule,
- Pour n’être qu’un atome éphémère qui roule,
- Un flot vibrant parmi des millions de flots,
- Un cœur qui bat parmi le rêve et les complots,
- Une âme qui bercée au chant des avenues
- Se mire en vos beaux lacs changeants, prunelles nues,
- Cependant que sans fin marchent auprès de nous
- Les héros, les penseurs, les malades, les fous.
- Tous les vices sont là, muets, attendant l’ombre,
- Et toutes les vertus, sous leur tunique sombre.
- Ah! se sentir grandi par les souffles d’espoir
- Du rêve humain plus pur lorsque tombe le soir
- Et que, dans les remous de la foule anonyme,
- On est comme un vaisseau qui danse sur l’abîme.
- Ah! rendez-moi le fleuve ardent du boulevard
- Où soudain la beauté dresse son étendard,
- Rendez-moi, rendez-moi le beau soir électrique
- Où passe dans les flots d’une foule magique
- Porté par un beau corps un visage divin
- Qui grise la pensée ainsi qu’un jeune vin...
- Ah! rendez-moi la foule émouvante des rues;
- Ses chansons, ses appels, ses clameurs, ses cohues.
- Ah! faites que toujours luise sur mon chemin
- L’interminable ciel du beau regard humain.
- Oui, tout pour une vie intense et variée
- Débordante d’efforts sans cesse extasiée.
- Donnez-moi les quartiers vibrants, les quartiers noirs,
- Les théâtres qui font l’émotion des soirs.
- Donnez-moi chaque jour des compagnes nouvelles,
- Des compagnons nouveaux, des amitiés fidèles.
- Ah! rendez-moi la vie émouvante de l’art...
- Ce soir j’ai trop rêvé sur la mer, il est tard!
-
-
-L’APPEL DE PARIS
-
-(_Hallucination sur la mer_)
-
- D’ici cinq ou six jours, au chant calme des flots,
- J’aborderai dans l’Ile où sont les filaos;
- Et je verrai, parmi les lianes vermeilles,
- La maison où je vis seul avec mes abeilles.
- O Paris, toujours jeune et toujours accueillant,
- Pourquoi t’ai-je trouvé si beau, si bienveillant?
- Et pourquoi de beaux yeux pleins de neuves chimères
- Ont-ils comblé mes yeux de leurs belles lumières?
- Paris de la victoire et Paris de la paix,
- Plus grand que le Pans d’autrefois que j’aimais,
- O Ville, me voilà plein de ton bruit encore,
- Jusqu’à moi retentit ton grand appel sonore...
- Dans les nuages noirs se dessinent tes tours...
- Je vois tes boulevards, je vois tes carrefours...
- Tes feux d’or et des feux sanglants coupant la Seine...
- Ce jeune homme à vingt ans est déjà capitaine...
- Cet autre fut parmi les lions à Verdun.
- Qu’ils sont profonds les yeux de cet ouvrier brun!...
- Déjà le clair de lune éclaire Notre-Dame...
- Ah! je te reconnais, divine jeune femme...
- Grand cœur d’un grand pays si noble en ses malheurs,
- Jamais ville à son front n’eut de telles lueurs;
- Paris vertigineux, Paris incomparable,
- Profond comme la mer, mouvant comme le sable...
- Mais pourquoi m’appeler, lumineuse cité,
- Ville de l’allégresse et de la vanité!
- Pourquoi me rappeler les nuits enchanteresses?
- Pourquoi me promets-tu de nouvelles ivresses?
- Que serai-je parmi ton océan humain?
- Folle barque aujourd’hui, folle épave demain.
- Ton cœur est-il pareil au cœur de la Sirène?
- Qu’ils sont tristes, les yeux des noyés de la Seine.
- Ah! laisse-moi, je sens, venus des grands ciels bleus,
- Les alizés porteurs de messages heureux.
- Ils me disent: «Là-bas, ton île est merveilleuse,
- La tourterelle chante en sa nuit langoureuse.
- D’ici cinq jours ses monts surgiront du flot vert
- Et toutes ses forêts parfumeront la mer!...»
- Mais cependant ta voix se fait impérative.
- Elle couvre la mer de l’une à l’autre rive.
- Elle éveille en mon cœur mille échos endormis,
- Elle jette les noms de mes plus chers amis.
- Plus belle que la lune éclairant Notre-Dame,
- L’hallucination illumine mon âme.
- Un cri monte soudain de mon rêve blessé;
- Un grand cri douloureux vers le bonheur passé,
- Un long cri désolé plein d’angoisse cruelle
- Et que le vent du nord emporte sur son aile;
- C’est le cri de mon cœur qui se sentant repris
- Répond à ton appel formidable, Paris!
-
-
-STROPHES AU TRANSATLANTIQUE
-
- Entre deux continents, grand steamer, tu voyages.
- Ta passerelle érige un sublime balcon.
- L’Amérique est là-bas et le vaste flocon
- D’un nuage lointain ourle des paysages.
-
- Mille oiseaux inconnus, mille oiseaux émouvants
- Parsèment le ciel frais des blancheurs de leurs ailes;
- Beaux adieux dispersés aux quatre coins des vents
- Et venus des pays où les femmes sont belles...
-
- Entre deux continents, ô splendide vapeur,
- De ta proue acérée ouvre l’onde plus verte,
- Le dernier des oiseaux a fui, l’heure est déserte.
- Du salon ébloui monte un chant de langueur.
-
- C’est une femme aux yeux de turquoise qui chante
- Un hymne humain, plaintif et grave et désolé.
- De beaux astres pensifs l’azur est étoilé.
- La mer prolonge au loin la gamme frémissante.
-
- Dans la vibrante voix pleurent de beaux oiseaux,
- Rossignols éperdus troublant l’air de leur peine,
- Et je crois voir soudain le front d’une Sirène
- Emerger mollement de l’abîme des eaux.
-
- Nous sommes, ô vapeur, dans ton île flottante,
- Dans ton île de fer pour de courts lendemains,
- Nous avons de la mer parcouru les chemins
- Et je vais te quitter pour une île vivante.
-
- Bientôt resplendira la ville aux clairs couchants
- Où je vais débarquer; mais souvent de sa plage,
- Souvent, j’évoquerai le splendide voyage
- Qu’une belle inconnue ennoblit de ses chants.
-
- Et je regretterai cette voix pénétrante
- Qui dominant soudain le tumulte des flots,
- Par un chant plein d’amour et gonflé de sanglots
- Me parut émouvoir la mer indifférente.
-
- Et quand je revivrai ces instants de douceur
- Par les soirs trop nombreux d’une existence triste,
- Je me croirai bercé par ton roulis berceur,
- Grand vapeur aux feux d’or sur la mer d’améthyste!
-
-
-A LA MER
-
-_A M. Albert Thibaudet._
-
- Femme et Sirène, ô mer, mystérieuse mer,
- C’est de toi que je tiens le rêve et les poèmes.
- Sous l’adieu solennel des crépuscules blêmes,
- Je me suis imprégné de ton grand souffle amer!
-
- C’est toi qui balançais dans le soir pourpre et vert
- Le paquebot, à l’heure où dans les aquarelles
- Que le couchant dessine à l’horizon désert,
- Les nuages semblaient d’ardentes caravelles!
-
- O mer, c’est sur tes bords que je voudrais dormir.
- Pendant l’éternité, j’écouterais frémir
- Tes chants comme les miens fidèles et sauvages.
-
- Les vents feraient danser l’écume de clarté;
- Et tu me redirais la chanson des voyages,
- Pour consoler mon cœur de l’immobilité!
-
-
-LE CHANT DU RETOUR
-
- A la recherche du bonheur
- Nous avons fait bien des escales.
- Au petit jour les mers sont pâles.
- Que rapportez-vous, ô mon cœur?
-
- Avez-vous trouvé cette coupe
- Où se boit le vin de l’oubli?
- Le beau voyage est accompli;
- Déjà pointe la Guadeloupe.
-
- Croyez-vous regretter vraiment
- La grande ville enchanteresse?
- Vous pleurez le passé charmant
- Et regrettez votre jeunesse.
-
- Quand le vapeur s’est arrêté
- Il ne reste rien du voyage.
- La vie humaine est un sillage
- Sur la mer de l’éternité.
-
-_A bord de «La Navarre», Avril 1921._
-
-
-
-
-DOUZIÈME CHANT
-
-EPILOGUE
-
-
- Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage.
-
- JOACHIM DU BELLAY.
-
-
-I
-
- Me voilà revenu sous ton ciel, ô mon île,
- L’eau qui chante en la cour évoque tes roseaux;
- J’entends les premiers bruits du rucher, de la ville,
- Et je m’éveille au chant joyeux de tes oiseaux.
- Qu’ils sont beaux, dans la nuit tropicale, les astres!
- Qu’ils sont purs, les matins qui parfument la mer!
- Pays, j’ai pu guérir enfin mon cœur amer.
- Gardez-moi près de vous loin du vent des désastres.
- Qu’ils sont beaux, dans la nuit tropicale, les astres!
-
-
-II
-
- Que la vie est chose changeante!
- Hier, c’était le vibrant Paris;
- Et ce soir, belle île indolente,
- Je suis sous tes manguiers fleuris!
-
- Hier nous étions des enfants sages,
- Demain nos cheveux seront gris;
- Ah! qu’ils sont courts les beaux voyages,
- Où de tout le cœur est épris.
-
-
-III
-
-SAGESSE
-
-_A M. Gabisto._
-
- Je cueille suivant l’heure et suivant la saison,
- Les fruits de mon verger, les fleurs de la savane;
- Sans cesse de mon cœur un vers limpide émane
- Devant la mer, les bois, le lac ou l’horizon.
-
- Qu’on soit vêtu de pourpre ou couvert de haillons,
- La vie est une feuille ivre que le temps fane;
- Comme l’astre tombé d’une nuit diaphane
- Le poète en vain trace un lumineux sillon.
-
- Je ne convoite pas une gloire éternelle,
- Trop heureux, par les mois où la lune est trop belle,
- De sentir tout à coup mon être s’émouvoir
-
- En songeant que peut-être il est sur cette terre
- Un écolier pensif et toujours solitaire
- Qu’enivre un de mes vers dans la beauté du soir.
-
-
-IV
-
-PAIX DU SOIR
-
- Dans le beau flamboyant chantent les anolis;
- Le soir pourpre et doré rayonne sur les îles;
- Les rivières d’argent aux écumes mobiles
- Rêvent en caressant les cailloux de leurs lits.
- C’est la belle heure rose aux lumières païennes
- Où le cœur se recueille au départ du beau jour,
- Où les eucalyptus, harpes éoliennes,
- Chantent dans l’air léger leurs cantiques d’amour.
-
-
-V
-
-INNOCENCE
-
- Une petite fille aux yeux larges et bruns,
- Une frêle fillette aux innocents parfums,
- M’apporte une corbeille où sont les fruits de l’île:
- La mangue, l’acajou, la figue et la vanille.
- Chère enfant dont le père est parti loin de nous,
- J’aime la pureté de ton regard si doux,
- Si tu veux bien, enfant qui n’as pas de famille,
- Par la loi de mon cœur tu deviendras ma fille!
-
-
-VI
-
- Puisqu’avril nous revient, ramenant le beau temps,
- Nous irons, par delà les montagnes désertes,
- Revoir Pointe-Mulâtre où sont les mangoustans
- Et les cerfs roux broutant sur les savanes vertes.
- La maison de l’ami sera, par les jours frais,
- A l’ombre des manguiers et claire et pacifique;
- Et tout en écoutant les rires des forêts,
- Nous verrons écumer tes longs flots, Atlantique!
-
-
-VII
-
- Ils me disent: «Combien de dollars ou de livres
- Vous rapportent vos chants, ces nostalgiques fleurs?»
- «--Un petit vers tracé dans la plaine des livres
- Plus que tous vos sillons peut durer, ô planteurs.»
-
-
-VIII
-
- Parques, bientôt pour moi grinceront vos ciseaux
- Quand le vaisseau fatal abordera la grève.
- Pourtant grâce à l’espoir qui brille dans mon rêve,
- A chaque aube en mon cœur rechantent les oiseaux.
-
-
-IX
-
- Bien qu’il soit loin du ciel, des grives, des corbeaux,
- L’oiseau captif à l’aube exulte dans sa cage.
- J’ai chanté, loin des chœurs, dans une île sauvage,
- Les solitaires chants, Muse, sont-ils moins beaux?
-
-
-X
-
- Les fenêtres sont d’or à chaque crépuscule.
- Un volcan de splendeurs éclate au couchant vert.
- Malheureux est l’esprit qui se sent incrédule
- Devant l’immensité du ciel et de la mer.
-
-
-XI
-
-L’ILE BLEUE
-
- Dominique, où le sort a voulu que je vive,
- Il n’est nul voyageur que n’enchante ta rive.
- Le front du Diablotin plus haut que le Pelé
- Est souvent de vapeurs et de brouillards voilé.
- Dans tes vallons fleuris courent trois cents rivières.
- Mille arbres merveilleux parfument tes lisières.
- Tu protèges encor au bord de tes forêts
- Dans deux hameaux lointains et bercés des vents frais
- Le Caraïbe habile à monter sa pirogue...
- Dans les eaux de ta plage où le goémon vogue
- De lumineux poissons brillent les cent couleurs.
- Tes coquillages ont l’éclat riche des fleurs.
- Sur tes sables d’argent que hantent les tortues,
- Lorsque les grandes voix des lames se sont tues,
- Des crabes aux yeux droits courent en bataillons...
- A l’heure où de tes bois partent les papillons
- Qui forgent à tes fleurs de mobiles couronnes,
- On voit planer dans l’air les ailes monotones
- Des frégates glissant dans l’immobile azur
- Sur la sérénité de ton beau golfe pur.
- Il n’est pas de serpents dans tes savanes claires,
- Les lianes en fleurs sont tes seules vipères.
- Tes derniers «diablotins» à jamais sont partis
- Mais ta vierge forêt regorge d’agoutis,
- De perroquets plus verts que les plus verts feuillages,
- De lézards aux yeux d’or, de sarrigues sauvages
- Et de beaux ramiers bleus dont le roucoulement
- Chante la solitude et le recueillement.
- O mon île boisée, enchantement des mers,
- Les flots autour de toi dansent des ballets verts
- Et comme un petit monde où le bonheur réside
- Tu chantes au soleil sous l’alizé rapide.
- Vierge et libre à jamais, Eldorado charmé,
- Dont les vents aux vaisseaux portent l’air embaumé,
- Tu ne seras jamais la conquête de l’homme.
- Tu lui donnes tes fruits, ton miel au pur arome,
- Mais tu seras toujours, ô reine des forêts,
- Le sauvage oasis, l’Hespéride au ciel frais.
- Et quand d’autres pays auront perdu leurs palmes,
- Que leurs cieux seront veufs des oiseaux aux vols calmes,
- Tu garderas encor comme aux jours de jadis
- Le charme inviolé des anciens paradis.
- Permets qu’en te louant, pays, je me souhaite
- D’être inspiré longtemps par ta beauté parfaite
- Et de pouvoir, au chant de tes arbres épais,
- Vivre encor de beaux jours de soleil et de paix.
-
-
-XII
-
-LE SOUVENIR
-
- Je veux encor aller revoir la mer changer
- De couleur, rire
- Comme en délire,
- Et mourir, vague molle au pied de l’oranger.
- Je veux aller revoir la maison blanche
- Au bord des flots,
- Où jadis le chant bleu des mers et leurs sanglots
- Se mêlaient au cantique admirable des branches.
- Je serai seul sur le rivage harmonieux
- Et dans la brise
- Sur la mer grise
- Des vols d’oiseaux seront comme de noirs adieux.
- Ah! ce n’est plus le temps fleuri de la jeunesse!
- Vous m’étiez chers
- Soirs bleus, soirs verts,
- Pleins de tendresse,
- Vous étiez beaux
- Soirs si nouveaux
- Où chaque flot chantait un hymne d’allégresse.
-
-
-XIII
-
- «_La petite Odyssée_», ami, est incomplète,
- M’a dit mon compagnon, le pur et doux poète.
- Ce n’est pas tout d’avoir tendrement encensé
- Le pâle Lys de France et la jeune Circé.
- Ce n’est pas tout d’aller dans les cités lointaines
- Ecouter sans mourir les voix d’or des Sirènes
- Et d’entrevoir aux feux d’un beau soir obsesseur
- Le Bel Adolescent et le Divin Danseur.
- Tu ne dois plus revoir la tendre Italienne
- Qui chassa de ton cœur la chimère ancienne.
- Elle fut le Lotus qui guérit tout chagrin.
- La tempête est passée et l’azur est serein.
- Il te faut ajouter un chapitre à l’ouvrage
- Et le remplir des chants d’un amour noble et grave.
- Crois-moi, ne reste pas si seul sous le ciel bleu!
- Les maisons sans enfants ne plaisent pas à Dieu.
- Qu’elle soit Antillaise ou qu’elle soit d’Europe,
- Il faut, dans la maison aux ruches, Pénélope.
-
-
-FIN
-
-
-
-
- LE DIVAN
- REVUE DE LITTÉRATURE ET D’ART
- PARAIT DIX FOIS PAR AN
- et
- A PUBLIÉ DES ŒUVRES INÉDITES
- de
-
- Roger ALLARD, Pierre BENOIT, J.-M. BERNARD, Charles DU BOS, Jacques
- BOULENGER, Marcel BOULENGER, Francis CARCO, Georges LE CARDONNEL,
- Philippe CHABANEIX, Gilbert CHARLES, Henri CLOUARD, Tristan DERÈME,
- Charles DERENNES, Roland DORGELÈS, Paul DROUOT, Lucien DUBECH, Francis
- ÉON, Albert ERLANDE, Lucien FABRE, François FOSCA, André DU FRESNOIS,
- André GIDE, François LE GRIX, Daniel HALÉVY, Emile HENRIOT, Edmond
- JALOUX, Francis JAMMES, André LAFONT, Léo LARGUIER, Guy LAVAUD, JEAN
- LEBRAU, Pierre LIÈVRE, Jean LONGNON, Pierre MAC’ORLAN, Eugène MARSAN,
- Camille MAUCLAIR, François MAURIAC, Alphonse MÉTÉRIÉ, Francis DE
- MIOMANDRE, Eugène MONTFORT, Comtesse DE NOAILLES, Jean PELLERIN,
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