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If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: L'Ile et le voyage - -Author: Daniel Thaly - -Release Date: November 22, 2021 [eBook #66795] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at - https://www.pgdp.net (This file was produced from images - generously made available by the Bibliothèque nationale de - France (BnF/Gallica)) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILE ET LE VOYAGE *** - - - - - DANIEL THALY - - L’ILE ET LE VOYAGE - - Petite Odyssée d’un Poète lointain - - - PARIS - LE DIVAN - 37, Rue Bonaparte, 37 - - MCMXXIII - - - - -DU MÊME AUTEUR: - - -_Lucioles et Cantharides_ (Paris, Ollendorf, 1900) (épuisé). - -_La Clarté du Sud_ (Toulouse, Société Provinciale d’Éditions, 1905). - -_Le Jardin des Tropiques_ (Paris, Éditions du Beffroi, 1911). - -_Chansons de mer et d’outre-mer_ (Paris, Éditions de la Phalange, 1911). - -_Nostalgies Françaises_ (Paris, Éditions de la Phalange, 1913). - - - - -Il a été tiré de cet ouvrage - -20 exemplaires sur papier de Hollande Van Gelder - - - - - Some day I shall rise and leave my friends - And seek you again through the world’s far ends, - You whom I found so fair, - (Touch of your hands and smell of your hair!), - My only god in the days that were. - My eager feet shall find you again, - Though the sullen years and the mark of pain - Have changed you wholly; for I shall know - (How could I forget having loved you so?), - In the sad half-light of evening, - The face that was all my sunrising. - - RUPERT BROOKE. - - - - -PREMIER CHANT - -D’UNE ILE PIERREUSE ET BOISÉE - - - Toute fraîche et feuillue sous la molle chaleur - D’un grand ciel d’un bleu fou. - - JOHN-ANTOINE NAU. - - - J’écris ces vers d’une île où sont les perroquets, - Où les arbres fleuris sont d’énormes bouquets - Odorants et joyeux aux beaux mois des corolles. - J’écris ces vers au chant des fontaines créoles. - Sur un piton lointain ondule un palmier vert. - Par ma fenêtre bleue entre l’air de la mer. - Les frégates sans fin sollicitent le rêve; - Avec elles l’espoir plane loin de la grève. - Tout près de ma maison où bourdonne un rucher - Chantent trois fois par jour les cloches d’un clocher. - Ma demeure est toujours tranquille et solitaire; - C’est là que je conserve un grand amour sincère; - Et le charme est si pur d’y chérir deux beaux yeux - Lointains, que mon bonheur illumine les cieux. - J’écris ces vers au chant de la mer des Antilles - A l’heure où sur les monts, lune verte, tu brilles. - - -LE VENT DU SUD - - A vous troupe légère - Qui d’aile passagère - Par le monde volez. - - JOACHIM DU BELLAY. - - Le doux vent que l’on respire, - Par ce beau jour d’odeurs, - Apporte l’âme en délire - Des flots et des fleurs. - - Non, ce n’est pas de ces plages - Que vient le vent frais, - Il a fait de beaux voyages. - (O Mers, ô Forêts!) - - Il a charmé l’Atlantique - De son rêve fol, - L’odeur de la Martinique - Flotte dans son vol. - - Il a frôlé la grenade - Aux divins vergers - Et la limpide Barbade - Aux arbres légers. - - N’est-ce pas, pur et tonique, - Sur les ajoupas, - L’air de la brune Amérique - Où sont les pampas?... - - * * * * * - - Il traîne par le tropique, - Tenace témoin, - Quelque chose d’exotique - Qui vient de plus loin. - - Il a bu le sel des îles - Désertes où les bois - Ont des notes plus subtiles - Que tous les hautbois. - - Il a chanté sur cent grèves - Avec les oiseaux, - Il a bercé mille rêves - Et mille roseaux. - - Il a gonflé mille voiles - Sur les chaudes mers - Et frémi sous mille étoiles - Aux cieux pleins d’éclairs. - - Il donne la nostalgie - De pays lointains. - Mon âme s’est élargie - D’espoirs incertains. - - Ah! ce n’est pas de nos plages - Que vient le vent frais. - Il a fait de grands voyages. - (O Mers, ô Forêts!) - - * * * * * - - Vent qui pousses les nuages - Vers le nord frileux - Et te complais aux ombrages - Hantés de paons bleus. - - Toi qui sèmes à nos portes - L’or des orangers, - Prends avec les feuilles mortes - Mes rêves légers. - - Prends mes chants et sème-les - Sur toutes les mers - Et que toutes les forêts - Respirent mes vers. - - Emporte au loin par le monde - --Divin troubadour-- - L’ivresse pure et profonde - De mon cœur trop lourd! - - -AU BEAU LYS DE FRANCE - - Dans l’île montagneuse et pleine de forêts, - Voilà bientôt six ans que je chante aux étoiles - Et que je songe à vous, tandis que mille voiles, - Mille oiseaux migrateurs voyagent aux vents frais. - - -AURORE AUSTRALE - - La nuit ferme son aile et parmi les roseaux - On entend pépier d’innombrables oiseaux. - A pas comptés, l’aube s’approche. - De la savane la plus proche - On entend les clairons des coqs. - Argo ne vogue plus dans la vaste nuit bleue. - Le long Scorpion d’or rentre sa longue queue - Par delà l’île aux sombres rocs. - Les torrents de l’aurore en blanchissant l’azur - Ont emporté le sable éclatant des étoiles - Et la mer voit soudain, à son orient pur, - Le clair vaisseau du jour dresser ses roses voiles. - - -INCANTATION - - Ah! vivre ici, bercé de secrètes musiques - Et le regard toujours tourné vers la beauté; - Les meilleurs de nos vers n’étant que des reliques - Où l’on veut des beaux jours conserver la clarté! - Poèmes de tendresse écrits à la nuit close, - Brillez comme l’étoile en un feuillage noir; - Gardez le souvenir de la dernière rose - Et l’écho langoureux des colombes du soir. - - -LE RÊVE - - Bien que je vive aux lointains bords - De l’exotisme, - Mon rêve, oiseau fier, sans efforts, - Sait franchir l’isthme. - - Il revient se poser souvent - Sur la ruine - D’un temple grec où l’on entend - Chanter la mer de Salamine. - - -INVITATION AU CLAIR DE LUNE - - Clair de lune, je vais faire éteindre les lampes, - Pour que vous rentriez ce soir dans ma maison; - Vous avez des pitons illuminé les rampes - Et vous baignez déjà le subtil horizon. - - Beau feu blanc de la lune, entrez par mes fenêtres - Et faites pour mes yeux danser vos froids rayons; - Je reverrai l’étang qui brille sous les hêtres, - J’entendrai Philomèle et le chant des grillons. - - -LE SEUL REGRET - - Si vous étiez près de mon cœur - Que la nuit serait belle! - Il n’est pas une autre île en fleur - A mes yeux valant celle - - Où de ma fenêtre je vois, - Dans la campagne amie, - Bambous penchés et palmiers droits - Et la mer endormie. - - -LA LETTRE - - Qui eust pensé que l’on peust concepvoir - Tant de plaisir pour lettres recepvoir? - - CLÉMENT MAROT. - - Ecrivez-moi sans cesse, ô mon beau Lys lointain, - Bientôt luira le jour radieux que j’espère; - En attendant, les mots tracés par votre main - Sont des ruisseaux où mon amour se désaltère. - - -LES ILES - -_A Marius-Ary Leblond._ - - Océan, garde-nous les Iles. - - FERNAND THALY. - - Qui dira le charme des îles, - Oasis que borde d’azur - Le désert des ondes mobiles? - Qui chantera leur soleil pur? - - Berceau de légendes splendides - Depuis le temps d’Aphrodite, - Ne sont-elles ces Atlantides - Les paradis de la beauté? - - C’est dans un îlot qu’Ariane - Fut abandonnée aux tourments. - En Sicile, au chant du platane, - Théocrite eut des jeux charmants. - - Chio te vit grandir, Homère! - Rhodes charma les Chevaliers; - Et Cœur-de-Lion, âme fière, - Aima Chypre aux pourpres halliers, - - Sur les mers de la solitude - C’est par l’une des Bahamas - Que Colomb commença l’étude - Des merveilleux panoramas. - - C’est aux Mascareignes, dans l’île - Des filaos plantés en rangs - Que naquit Leconte de Lisle, - Poète grand parmi les grands. - - Les plus beaux yeux de l’Odyssée - D’une île ont admiré la mer, - Et Nausicaa fut bercée - Par le lyrisme du flot clair. - - Iles du Sud hospitalières - Aux Bougainville, aux Carteret; - Elles gazouillent, vos lisières; - Mais pas d’oiseaux dans la forêt! - - Et c’est vous, charmantes Antilles, - Les plus admirables joyaux - Des îles riches en coquilles - Sous l’or des tropiques royaux. - - Terres d’amour, chères aux rêves - Et propices aux Robinsons, - Les vents alizés de vos grèves - M’ont donné de belles leçons!... - - Vous parfumez vos claires rades - Du souffle des matins rosés - Et dans vos golfes les dorades - Dansent sous les flots irisés. - - C’est à vos cieux que je dérobe - Le murmure des filaos, - Lorsque la mer change de robe - A l’aurore, au parfum des flots. - - Je vois rentrer le paille-en-queue - Pareil à mon blanc rêve pur, - Lorsque blonde en sa prison bleue - La lune contemple l’azur. - - Ile ardente du Pacifique - Stevenson ne t’aime pas mieux - Que je n’aime ma Dominique, - Ma belle île aux oiseaux heureux. - - Douce Antille aux bois admirables, - Sera-ce sous ton azur clair, - Que j’entendrai, du fond des sables, - Les grandes lyres de la mer? - - -L’ANSE AUX TORTUES - - Sur la plage où le flot a des lueurs d’agates - Ne glisse plus le vol émouvant des frégates. - Les lézards ne vont plus parmi les mangliers - Happer les fourmis d’or qui rôdent aux halliers. - Du croissant safrané vois les cornes pointues. - C’est juillet, mois torride où pondent les tortues. - Veux-tu que nous allions vers le sable luisant - De la plage où le flot blanchit le noir brisant? - Là, muets, nous pourrons peut-être, sous la lune, - Voir l’immense tortue aborder la lagune, - Se traîner sur le sable et longtemps épier - Les ombres du rivage et celles du hallier - Puis enfouir, afin que l’île les protège, - Ses œufs dont la couleur est celle de la neige. - - -LE NAGEUR - - «Dans l’onde transparente où luisent les coraux, - J’ai vu les grands requins poursuivre les bécunes; - Va plutôt te baigner dans les eaux des lagunes, - Derrière la savane où beuglent les taureaux.» - - Mais tu me répondis: «Tes paroles sont vaines: - Tu ne sauras jamais le plaisir merveilleux - Qu’on éprouve à franchir les grands espaces bleus - De l’Atlantique, au chant des Antilles sereines.» - - Depuis, je te vois fendre au loin les vastes eaux, - Et traîner sur la mer un lumineux sillage; - Et moi qui suis épris d’un autre beau voyage - Je te regarde, assis à l’ombre des roseaux. - - Là-bas, c’est le récif que hantent les grands squales - Et voici l’horizon houleux des cachalots. - Nage, souple nageur, jusqu’au soir plein d’étoiles, - Ainsi qu’un grand poisson de nacre dans les flots. - - Nage sous les ciels d’ambre et sous les nuits funèbres, - Dans le flot rose ou vert, noir ou phosphorescent, - Jusqu’au jour où soudain brisera tes vertèbres - Quelque monstre marin aux yeux ivres de sang. - - En attendant, jouis de la vague éternelle, - Respire la douceur du soir occidental; - L’océan te caresse en ses flots de cristal, - Tes bras sont vigoureux et ta jeunesse est belle. - - -LA NUIT DANS LES GRANDS BOIS - -_A M. H.-M.-S. Laidlaw._ - - Les perroquets criards, les perroquets têtus, - Les perroquets dans l’arbre aux fruits noirs se sont tus. - C’est l’heure où le soleil, parcourant d’autres lieues, - Quitte la Dominique et ses montagnes bleues. - Le crabier sur la branche a rejoint ses petits. - Le sentier ne voit plus rôder les agoutis. - Une dernière fois, la brise sur son aile - Porte à l’écho lointain un chant de tourterelle. - Un grand concert soudain s’élève des bosquets; - Grenouilles et lézards répondent aux criquets. - Avant de sombrer dans le rêve... - La forêt mêle les couleurs - Harmonieuses de ses fleurs. - Sur les bois la lune se lève... - Les odeurs de la nuit chassent celles du jour. - Mille bruits que le vent emporte avec amour - Exaltent l’air plus vif des solitudes vierges. - L’astre blanc sème ici des lumières de cierges - Et là-bas, sur une eau, des feux de diamants. - Il s’élève admirable entre les fûts dormants - De deux minces palmiers et c’est comme une aurore - Où le chat-huant gris jette son cri sonore. - La nuit claire à présent est reine de l’azur. - L’air est plus lumineux et le parfum plus pur. - Il semble que soudain mille corolles blanches - Parfument les rameaux des immobiles branches. - Les sphinx ont remplacé l’essaim des papillons. - Des lucioles d’or voltigent les feux blonds. - Un lampyre embrasé semble un lent météore. - Un palmier nain d’un feu verdâtre se colore - Tandis que le taupin se pose sur son fût. - Un chien aboie, un chien caraïbe à l’affût; - Et, vers un grand figuier dont mûrissent les figues, - Je vois bondir soudain deux petites sarigues. - - -PETITS PAYSAGES - -LE FLAMBOYANT - - Sous l’étincelle d’or des oiseaux-mouches braves, - Le rouge flamboyant semble un volcan de fleurs; - Une averse un instant a noyé ses splendeurs, - Mais le soleil couchant va raviver ses laves. - -L’ARBRE INCONNU - - Au bord de la savane où broutent les cabris, - L’arbre en fleurs dont les fruits sont aimés des perruches - Semble un grand arc-en-ciel ivre d’un bruit de ruches, - Tant il est éventé de vols de colibris. - -L’ARBRE ROUGE - - Quand l’aube blanche et rose inonde la prairie, - Il est comme un récif de corail aux cieux clairs; - Sur lui des papillons voltige la féerie, - Les oiseaux-mouches bleus le traversent d’éclairs. - -L’EUCALYPTUS - - Le bel eucalyptus balancé par le vent - Semble d’un vaisseau fou la grande voile verte; - Qu’il est doux à ses pieds de s’endormir, rêvant - Qu’on est parti tous deux vers une île déserte. - -LES POISSONS - - Vous qui jouez aux eaux des anses découvertes, - Du doux chant des oiseaux vous ignorez le miel; - Mais vous savez l’îlot cher aux Sirènes vertes, - Poissons mystérieux, frères de l’arc-en-ciel. - -LA TOURTERELLE - - La vérandah laissait rentrer l’heure laiteuse - Et la lune dorait l’île de sa clarté; - Toute la claire nuit, nous avons écouté - Ton frais roucoulement, tourterelle amoureuse. - -LES LUCIOLES - - J’aime les clairs de lune où miroitent les anses, - Mais préfère les nuits où voltigent vos feux, - Lucioles, berçant à l’heure du silence, - Vos douces lampes d’or dans les grands arbres bleus. - - -LE RÊVE - - Qu’elle est douce la voix de la mer des Antilles - Quand elle chante au pied des verts tamariniers, - Que les femmes des bourgs passent sous leurs paniers - Pleins de citrons ambrés ou de vertes vanilles! - Qu’il est tendre ce chant autour de l’île en fleur, - Tandis que chaque flot écume sur le sable. - Ah! vous mener un jour vers l’immense douceur, - Ma charmante, des flots de la mer adorable! - - -STANCE - - Amour, voici le mois des plus belles étoiles. - Les grands arbres seront couronnés de lueurs. - La mer balancera de radieuses voiles - Et mon cœur loin de vous sera plein de langueurs. - - -D’UNE VÉRANDAH FLEURIE - -(_Conversation avec Arthur-Harry Law_) - -I - - Roseau dans mon enfance était plein de cabris - Qui des pavés disjoints broutaient les touffes d’herbe. - Des lanternes passaient dans les beaux soirs fleuris. - Sur les monts violets la lune était superbe. - -II - - Ivre du chant constant des bois et de la mer - La Dominique est une Antille langoureuse. - Sous la mélancolie âpre de son soir vert, - Je suis comme un chartreux de la Grande-Chartreuse. - -III - - Je garde en ma mémoire un beau souvenir clair. - C’était dans le mois triste où l’eau du fleuve est grise. - Dans les yeux d’une enfant des bords de la Tamise - J’ai vu la mer et les étoiles de la mer. - -IV - - Ah! qu’ils sont loin les soirs de la pâle Angleterre - Où nous étions de beaux éphèbes amoureux. - Poètes décadents, amis de la chimère, - Que vos vers me plaisaient sous les blancs ciels brumeux! - -V - - Oxford, en revenant d’une fête nautique, - La tête pleine encor des courses de Henley, - Je compris en lisant une ode de Shelley - La divine splendeur de l’âme romantique. - -VI - - Comme on aime les yeux du rêve et de l’amour - Paris que je connus à vingt ans, je les aime - Tes vieux quartiers vibrants où quelque vieille tour - Me fait songer à Marguerite d’Angoulême. - -VII - - «Cesse d’écrire en vers, c’est un jeu hasardeux», - Me disais-tu, penchant vers moi ta tête blonde. - Et j’embrassais tes mains, ma petite Esclarmonde, - Mangeuse de sorbets, toi dont les yeux sont bleus. - -VIII - - Billy Milner d’un match éclatant fut vainqueur - Et le soir il reçut des billets pleins de flammes. - Chaque lettre disait: «Donne-moi donc ton cœur.» - Billy aimait le sport et n’aimait pas les femmes. - -IX - - Pendant que les marchands comptent les escalins, - Parlons de Rupert Brooke et de ses purs poèmes, - Puis nous irons rendre visite aux orphelins, - Aux petits orphelins dont les fronts sont si blêmes. - -X - - C’est devant un coucher de soleil sans pareil - Que j’écris ces quatrains. Je donnerais la gloire - De la mer embrasant un quatre-mâts vermeil, - Pour un soir sans éclat reflété par la Loire. - -XI - - Près du flot sans reflet du fleuve glorieux, - Vous seriez près de moi, ma vivante statue; - La voix des mariniers dans la nuit s’étant tue, - Je reverrais les soirs de la mer dans vos yeux. - - -CLAIR DE LUNE A MINUIT - - Roseau la nuit semble une ville - Des mille et une nuits - Aux parfums des jardins de l’Ile - Se mêlent ceux des fruits. - - Au port désert un chien aboie, - Un grillon dit son chant. - Et la mer plus douce que soie - S’étend comme un grand champ. - - On dirait la ville enchantée - Aux fontaines sans bruits, - Où la pleine lune argentée - Miroite au fond des puits. - - -L’OISEAU LOINTAIN - - Par ce soir de mélancolie, - Quel est l’oiseau qui chante au loin, - Qui chante si bien - Au cœur de la forêt fleurie? - Charme étrange et mystérieux, - Quel est l’oiseau délicieux - Dont la flûte grave module - Des notes d’or au crépuscule?... - Que t’importe; - Ecoute le chant - Qui vient mourir devant ta porte, - A l’heure du soleil couchant. - C’est peut-être la flûte de Pan, - C’est peut-être la voix du printemps. - - - - -DEUXIÈME CHANT - -(_TROIS ANS APRÈS_) - -AU BEAU LYS DE FRANCE - - - Dors! Je n’ai pas tenté de retours inutiles. - Mais comme un beau coucher de cors au fond des bois - Appelle, à la nuit close, une étoile immobile, - J’ai voulu t’appeler une dernière fois. - - LÉON DEUBEL. - - -A LA BEAUTÉ - - A thing of beauty is a joy forever. - - J. KEATS. - - Pour avoir tant chéri votre forme parfaite, - Je connais aujourd’hui l’amour et la beauté. - Vous avez entr’ouvert la porte de clarté, - Qui fermait le jardin de la pure conquête. - - Par vos divins regards où rayonne la fête - De l’or et de l’azur des plus célèbres yeux, - Mon cœur s’est à jamais épris des vastes cieux - Et j’ai pour l’idéal une ferveur secrète. - - Vous m’avez révélé mieux que tout autrefois, - Le rythme de la mer, le mystère des bois - Et le charme éternel de la nature immense! - - Et le beau feu sacré qui consume mon cœur, - Je ne le dois qu’à vous, plus douce qu’une sœur, - Vous qui fîtes chanter les harpes du silence! - - -STANCE - - S’ils sont beaux, sur les monts, les pieds du voyageur - Qui porte de bonnes nouvelles; - Il est encor plus beau, sur la mer, le vapeur - Messager des amours fidèles! - - -AU BEAU LYS DE FRANCE - - La lune verte luit au front d’un cocotier; - Et tout en admirant son beau reflet sur l’arbre, - Je songe à ce vieux parc de France, aux bancs de marbre - Où je vous vis sourire au détour d’un sentier. - - Ainsi passe ma vie aux belles Iles bleues. - Que ce soit dans le jour, dans l’aurore ou la nuit, - Chaque fois qu’un instant de beauté me séduit, - Mon rêve refranchit plus de trois mille lieues. - - Je pense à vous devant la mer et les torrents, - Devant l’écoulement rapide des rivières, - Au chant des alizés sous les planètes claires, - Au souffle des palmiers plantés en libres rangs. - - Votre nom que jamais je ne dis à personne, - Comme un beau vers je vais le chantant sur les monts; - C’est d’un charme infini sous nos grands cieux profonds; - Ainsi qu’un grave écho longuement il résonne. - - Dans le brasier des soirs éblouissants de feux - Je crois voir d’un vaisseau les lumineuses voiles - Et jusqu’à l’heure tendre où naissent les étoiles - Je contemple la mer en songeant à vos yeux. - - Par les nuits qu’une lune énorme idéalise, - Votre fantôme passe et repasse sans fin; - De votre jeune corps tous mes désirs ont faim - Et ce sont vos odeurs qui parfument la brise. - - Lorsque je sors la nuit, pour apaiser le mal - D’un pauvre être agité qui souffle et qui délire, - Votre cher souvenir m’accompagne et m’inspire; - Ah! que de fleurs alors sur le chemin banal! - - Voilà bientôt dix ans que les printemps de France - Ont fleuri vaporeux et verts loin de mes yeux; - Et pourtant, je redis le nom délicieux, - Je pense encor à vous, malgré l’horrible absence. - - Mais hélas, je vieillis et les rêves sont fous. - Je vois toujours leurs feux du haut de mes fenêtres, - Mais les grands paquebots ne portent plus vos lettres, - Je n’ai nul confident à qui parler de vous. - - Je songe bien souvent aux paroles sincères - Dont vous avez bercé l’espoir de mon retour; - Quand vos yeux aux lacs purs de leurs prunelles claires - Miraient encor le ciel profond de mon amour... - - Je demande parfois au vent quand il voyage: - «N’as-tu pas vu la Fleur splendide du printemps? - Puis-je espérer encor, exquis et repentant, - Retrouver le divin, le merveilleux visage?» - - Et le vent me répond: «Reste au bord des grands bois - Et garde dans tes yeux l’image qui t’est chère. - Ne va pas soulever le voile du mystère. - Il ne faut plus songer aux beaux yeux d’autrefois.» - - Alors, je crie au loin, sous la lune émouvante: - «Beaux yeux, beaux yeux charmants, qu’êtes-vous devenus?» - Rien ne répond; l’Océan bat les récifs nus - Et son sanglot jeté dans la nuit m’épouvante. - - -LE FANTOME - - L’absence a su flatter mon amour et l’accroître - Et changer mon ivresse en culte harmonieux, - Telle la solitude émouvante du cloître - Exalte et purifie un cœur religieux. - - Beau rêve illuminant une existence morne, - Vous avez éclairé chacun de mes instants; - Votre image me suit parmi les fleurs du morne - Et flotte sur l’azur vaporeux des étangs. - - Je vous vois, près de moi, traverser les prairies - Où la liane pend en lumineux hamacs; - Et vous m’accompagnez jusqu’aux cimes fleuries - D’où descendent les eaux murmurantes des lacs. - - C’est pour avoir chéri votre seule pensée - Et pour n’avoir aimé que votre souvenir, - Que j’ai porté dix ans une ivresse insensée - Et que je n’attends rien du puissant avenir. - - J’ai dédaigné pour vous, ô fantôme suprême, - De faire de ma vie un champ harmonieux - Et j’ai passé dix ans à chanter, en moi-même, - Des chants purs à la gloire exquise de vos yeux! - - O mon charmant amour, lumière de ma vie, - Rose de mon jardin, lampe de mon espoir, - Je ne vous verrai plus, vous dont j’ai tant envie - Et vous ne serez pas l’étoile de mon soir. - - Pourtant ce sera vous, vous que je chercherai - A travers tous les yeux et toutes les amantes - Et malgré le désir des lèvres inconstantes - Vous serez dans mon cœur et je vous chérirai. - - Encor quelques beaux jours à passer sur la terre - Et puis la grande nuit envahira les cieux. - Ah! laissez-moi songer encor à la lumière - Exquise et merveilleuse et pure de vos yeux! - - -STANCE - - Beaux voyageurs des mers, sous la nue embaumée, - Des steamers aux feux d’or arrivent dans le soir; - Mais ils ne portent plus à mon cœur nul espoir; - Pour mon cœur sans espoir, ils ne sont que fumée! - - - - -TROISIÈME CHANT - -L’HORIZON ET LA MER - - - Le secret douloureux qui me faisait languir. - - BAUDELAIRE. - - -LE JOUR - - Le jour trop beau blesse mon cœur d’un glaive d’or. - Pourquoi, pourquoi, toujours cette étrange tristesse - Devant cet horizon rayonnant d’allégresse - Où la vague infinie et muette s’endort? - - Qu’il fut divin le bain dans la mer sous le fort! - Chaque lame traînait une tiède caresse, - Mais un vague tourment me poursuit et m’oppresse; - Devant le ciel trop beau l’esprit songe à la mort. - - Ah! que vienne bientôt l’instant où les Centaures - Luiront sur le haut cap battu des flots sonores; - Alors je sentirai le calme m’envahir; - - La lune nagera dans des vapeurs rosées - Et très fraîche sera la voix du souvenir - Mêlée aux longs soupirs des brises apaisées. - - -CRÉPUSCULE EN DÉCEMBRE - - Que j’aime la clarté grave de ce couchant! - Un insecte attardé traîne un trait de lumière; - Un chien aboie au seuil lointain d’une chaumière, - Sur les lèvres du jour s’éteint le dernier chant. - - Le beau soir frôle ainsi qu’une robe de fée - L’eau de la pleine mer plus paisible qu’un lac, - Le vent dans l’arbre noir balance le hamac, - L’heure qui va venir est de lune coiffée. - - Un feu de luciole a lui dans le bambou - Et la savane où flotte une odeur de vesou - Verra trembler bientôt les premières étoiles. - - Admire la splendeur de l’instant solennel. - Regarde par delà l’Océan et les voiles - Le soleil peindre en or le grand mur bleu du ciel. - - -LE SOIR - - Le vent dans les palmiers chante des odes pures - Et la vague blanchit le golfe lumineux; - L’horizon est de pourpre et les pitons sont bleus - Dans les grands cocotiers les noix blondes sont mûres. - - Les algues dans l’air frais sèchent leurs chevelures. - Les sables un à un éteignent leurs doux feux. - Le jour meurt. Des pluviers reviennent deux à deux - Vers l’îlot où la lame a de rauques murmures, - - Un nuage a noyé le profil pur des monts; - Les canots sont rentrés parmi les goémons, - A l’ouest rougit encor la dernière des voiles. - - Viens voir pour enchanter ton cœur toujours amer, - Sous l’azur éternel, où naissent les étoiles, - Miroiter les déserts immenses de la mer! - - -LE POÈME A LA NUIT - - La mer phosphorescente étincelle et reluit. - Un nuage a l’aspect d’un mont couvert de glace, - Une pâle clarté déchire au loin l’espace, - La lune brillera sur la crête à minuit. - - C’est l’heure où frôlant l’air de ses ailes, sans bruit, - Vole aux sapotilliers le chat-huant vorace; - Poète, négligeant l’Hymette et le Parnasse, - Il te faut composer un poème à la nuit; - - A la nuit tropicale, immense, sans pareille, - Portant l’étoile verte et l’étoile vermeille, - Dont le voile est de feu, d’ombre et de diamant. - - Chante, la voix des mers immenses t’accompagne - Et l’encens sept fois pur des fleurs de la montagne, - Charmera ton silence et ton recueillement. - - -VOLS D’OISEAUX EN SEPTEMBRE - - Le vent tumultueux blanchit les flots mobiles - Et l’espace est rempli de vols d’oiseaux de mer - Qui s’en vont, radieux de la vigueur de l’air, - Chercher d’autres climats et frôler d’autres îles. - - Par delà les vols blancs des mouettes agiles, - Plus haut qu’aucun oiseau de passage au vol fier, - Les frégates, au cœur lumineux de l’éther, - Planent, le col tendu, les ailes immobiles. - - Longtemps, je suis des yeux le départ émouvant - Des oiseaux migrateurs emportés par le vent - Vers le nord éclairé des lumières plus frêles. - - Déjà le dernier vol s’efface à l’horizon! - Je vous envie, oiseaux qui changez de saison - En une nuit, par la puissance de vos ailes! - - -LE SOUVENIR - - Le soir est plus profond qu’un soir sur les Balkans, - Plus bleu qu’un soir de France ou qu’un soir d’Italie, - Un voile de mystère et de mélancolie - Plane sur les sommets qu’éclairent des boucans. - - Sur la mer passe un vol grave de pélicans, - De sauvages parfums montent des forêts sombres; - Et par delà les pics qu’enveloppent des ombres - La lune monte au front dentelé des volcans. - - Ah! je donnerais bien toute la solitude - Des grands monts violets, toute ma quiétude - Pour le divin bonheur de revoir deux yeux bleus. - - Mais pourquoi rappeler cette grande infortune? - Respirons la douceur du ciel harmonieux, - Les palmes des palmiers sont luisantes de lune. - - -LE VOILIER - - Au siècle des vapeurs et de l’aéroplane, - Un blanc voilier qui passe à l’horizon du soir, - Alors que l’Océan brille comme un miroir, - N’est en réalité qu’une lourde tartane. - - Mais quelque chose évoque, en l’heure diaphane, - Où les yeux de la nuit vont percer l’azur noir, - L’âme des temps passés et le rêve croit voir - Des feux de Caraïbe au fond de la savane. - - Le blanc voilier, glissant sous l’éther tropical, - Revient de Montserrat et loin de l’air natal - Porte un maigre troupeau de chèvres au col grêle. - - Mais telle est la splendeur du ciel et du décor, - Qu’il semble qu’en la nuit d’azur, ta Caravelle, - O Cristobal Colon vogue sur les flots d’or. - - -CIEL DES INDES OCCIDENTALES - - Nul ne peut se vanter de voir un ciel nocturne - Plus beau, plus étoilé que celui qui s’étend - Sur la mer Caraïbe, à l’heure taciturne - Où le golfe endormi brille comme un étang. - - Dans la sérénité des voûtes tropicales, - Tous les astres connus luisent splendidement: - Les étoiles du sud aux feux de diamant, - Les étoiles du nord plus fines et plus pâles. - - Et par les lourds étés, aux mois où les palmiers - Bercent la tourterelle et le chant des ramiers, - On voit le Chariot en face des Centaures, - - Le Cygne bleu voler vers l’azur boréal, - Tandis qu’au front des caps, blancs de lames sonores, - Surgit le Scorpion, gloire du ciel austral... - - -NUIT DU ONZE AVRIL 191. - - Arcturus sur le mont semble un feu de berger. - Sirius à pas lents suit Orion qui chasse. - L’Ourse erre autour du pôle étincelant de glace. - Aldébaran bientôt dans la mer va plonger. - - Les Centaures ont lui, la Croix bénit l’espace; - Et le charme est si pur sous le grand oranger, - Que vingt fois je reviens sur la haute terrasse, - Voir du fond de la nuit les astres émerger. - - Miracle étincelant d’une voûte étoilée! - Vains désespoirs, sombrez au fond de la vallée, - Toi, rêve aérien, monte comme Altaïr! - - Pour aimer dignement vos splendeurs magnifiques, - Que ne suis-je au sommet d’un piton de saphir, - O constellations mouvantes des tropiques! - - -MATIN DEVANT LA MER - - Au soleil du matin, sous l’azur émouvant, - Les flots sont couronnés de hautes crêtes blanches, - Le vent jusqu’à la mer porte l’odeur des branches; - On voudrait de tels jours d’ivresse plus souvent. - - Ainsi que la frégate, ivre, au soleil levant, - De l’horizon qui flambe et de la mer qui chante, - L’esprit prend son essor et d’une aile vibrante, - Monte vers l’idéal et les cieux en rêvant. - - Rien ne vaut ce voyage enivrant et sonore, - Au pays du soleil, au pays de l’aurore, - Quand chante aux mille bords de ses îles la mer. - - Rien ne vaut ce départ vers les sphères sublimes - Où le rêveur revoit planer son rêve fier - Entre le double azur du ciel et des abîmes. - - -A L’IDÉAL - - Combien de cris encor me feras-tu pousser - Avant que le vaisseau de la mort ne m’emporte? - Que les chiens du malheur hurlent devant ma porte, - Idéal, dans mon cœur, rien ne peut t’émousser! - - Le vent rit. Les steamers rapides vont hisser - Les pavillons joyeux à leur mâture forte; - Comme les goélands, nous leur ferons escorte, - Nos rêves sur les grands océans vont danser. - - O vols sacrés fuyant loin de l’heure présente! - L’imagination ouvre une aube enivrante, - Les beaux cieux de l’esprit s’entr’ouvrent, éclatants. - - Et nous contemplerons, superbes ou tragiques, - Sur les Bleus Saharas des mouvants Atlantiques - Les lointains fabuleux de l’espace et du temps. - - -STANCE - - La mer autour de moi dresse sa prison bleue. - Je ne sais quel désir me vient d’un autre ciel. - Qu’il est beau sur la mer ce lointain paille-en-queue - Qui monte vers l’azur comme un rêve éternel! - - - - -QUATRIÈME CHANT - -LA MAISON AUX ABEILLES - - - Voici des fruits, des fleurs, des feuilles et des branches. - - VERLAINE. - - -A L’EXEMPLE DES ABEILLES - - J’ai dans ma cour, au pied de beaux arbres fleuris, - Un rucher bigarré fait de vibrantes ruches; - On dirait un hameau sous les verts tamaris, - Un hameau de couleur au pays des perruches. - - Les bruits frais des torrents, des ruisseaux, de la mer, - Autour de ma fenêtre enroulent leurs murmures; - Sans quitter ma maison, je puis, par un jour clair, - Me croire au cœur profond de la verte nature. - - En proie au dur travail qui bourdonne en son flanc, - Le rucher au soleil ronfle comme une usine. - Ah! pourquoi tout à coup, ivre et tourbillonnant, - S’en échappe un essaim qui va vers la colline? - - Abeilles au vol sûr, je vous vois tour à tour - Porter le pollen blond et le nectar qui grise; - Chaque instant le rayon de miel se fait plus lourd. - Vous remplissez l’azur d’une belle surprise. - - Je perçois grâce à vous les puissantes odeurs - Des grands arbres mirant leur ombrage aux fontaines, - Vous portez jusqu’à moi l’enivrement des fleurs - Et l’âme des beaux jours chante en vos ruches pleines. - - Séduits par votre exemple, ô peuple merveilleux, - Mes espoirs sont partis dans le vent qui les berce, - Mais rapporteront-ils à mon cœur anxieux - Le pollen du bonheur et le miel de l’ivresse? - - Quand un de vos essaims tournoie, ardent et nu, - Ayant abandonné le trésor des cellules, - Avant de se poser dans quelque arbre inconnu - De la grande forêt pleine de crépuscule, - - Je rêve de quitter la paisible maison - Où j’ai mené des jours d’une existence sûre, - Pour aller je ne sais vers quel autre horizon - Affronter les périls d’une belle aventure. - - -A UNE LIANE - - O liane étoilée et de fleurs et de fruits, - Tu parfumes mes jours et parfumes mes nuits! - Tu suspends aux bras frais d’un tamarinier grêle - Les mille serpents verts de ta verte tonnelle. - Pour cueillir sur ta tige un rose charançon, - Un jaune oiseau des bois t’apporte sa chanson, - Tu vois voler vers toi dans les aubes vermeilles - Soixante colibris et plus de mille abeilles. - Les bougainvilias et les longs _quisqualis_ - Ont moins que toi l’odeur adorable des lys. - Quand un orage court, te heurte et te chavire, - Le vent du sud te fait chanter comme une lyre. - Lorsque le croissant brille et que la ville dort, - La luciole en toi pose un confetti d’or; - Et c’est l’heure indolente où vibre en ton feuillage - Le chant de l’andolite[1] et du grillon sauvage. - O compagne odorante, ô fille des forêts, - Grâce à toi, je peux voir la nature de près, - Sans cesse je retrouve en ton jeune feuillage - Le charme et les odeurs d’un lointain paysage; - Et toujours étoilée et de fleurs et de fruits - Tu parfumes mes jours et parfumes mes nuits. - - [1] Andolite (anolis): Petit lézard fort commun aux Antilles. - Certaines espèces chantent par les belles nuits. - - -LA MAISON AUX ABEILLES - - Modeste est ma maison, mais fort je la chéris - Au doux feu des heures vermeilles! - Car elle communique avec les bois fleuris - Par le fil d’or de ses abeilles. - - Tel parfum qui flotta sur le morne embaumé - Et qui subit le sort des roses - Vit encor, souvenir adorable de mai, - Dans l’étui des cellules closes. - - Tel nectar, diamant liquide dans la nuit - Ou rosée à perle tremblante - Dort maintenant, plus blond que le suc d’un beau fruit, - Au cœur chaud de la ruche ardente. - - De l’aube au soir l’essaim ardent et régulier - Apporte à ma cour des messages. - Je sais quand «l’épineux» porte des fleurs d’argent - Et quand c’est le mois des orages. - - Je sais que les poix doux sont pleins de «sucriers» - Et les flamboyants d’oiseaux-mouches - Et que les agoutis gambadent par milliers - Dans le sentier des vieilles souches. - - Je sais que l’ortolan roucoule à la fraîcheur - Du courbaril près de la source - Et que l’étang où vient s’abreuver le chasseur - Mire les feux de la Grande Ourse. - - Je sais que la campagne est un vaste bouquet - De fleurs, d’odeurs et de musiques - Où le maigre coucou, de bosquet en bosquet, - Chasse les guêpes métalliques. - - Ce soir, on est au mois où l’amour met le nid - Comme un trophée au cœur des branches; - Et mes vers accouplés volent vers l’infini - Comme des vols d’aigrettes blanches! - - -L’ÉGLISE CLAIRE - - Non loin de la maison aux abeilles, l’église - Où chante le dimanche un petit chœur d’enfants. - Je me complais alors à suivre les doux chants - De ces petits dont l’âme est encore indécise. - - L’encens embaume l’air et par les jours de mai - Il arrive parfois qu’on voit voler en elle - D’une fenêtre à l’autre un vol de tourterelle - Qui se sent bienheureux en ce lieu parfumé. - - -VOL D’ABEILLES - - Mille quittent la ruche en projectiles d’or. - Mille rentrent soudain en cascades vermeilles. - Tout le jour la maison entend vibrer l’effort - Vibrant et radieux des divines abeilles. - - C’est d’une reine unique en la paix du rucher - Que sont nés les feux d’or de tant de travailleuses. - Et le cœur du poète est un divin archer - Qui lance sans compter les flèches merveilleuses. - - -LE RÉVEIL DES RUCHES - - L’aube à peine a teinté les collines vermeilles, - Qu’un gai bourdonnement s’élève du rucher. - Quel est l’arbuste en fleur au parfum de pêcher - Qui donne tant de joie au peuple des abeilles? - - Tout le jour, vibrera le généreux travail, - De la ruche à la fleur, de la fleur à la ruche; - Jusqu’à l’heure où le soir plus vert qu’une perruche - Dorera de ses feux une mer de corail. - - Désirs, désirs plus beaux que les mouches fidèles, - Vous n’avez de repos ni l’hiver ni l’été; - Grisés par les parfums de l’arbre de Beauté, - Nuit et jour vous volez aux fleurs surnaturelles. - - -LE BEAU VERS - - Lorsque sur le papier traçant le noir sillon, - Ma plume écrit un vers d’une beauté parfaite, - Il me semble en la nuit voir un beau papillon; - Complaisant et joyeux, j’admire ma conquête. - - Mais dès que sur les lacs le soleil s’est levé, - Le vers prend la couleur morte des chrysalides; - Il a perdu l’éclat du sphinx vert des Florides, - Je n’écrirai jamais le vers que j’ai rêvé. - - -LE RAYON - - Garde-toi d’enlever de la ruche qui dort - Le rayon non scellé par les abeilles d’or, - Le miel operculé seul est un vrai trésor. - - Il faut que ta pensée, ô poète, soit mûre, - Pour que dans un beau vers, son moule et sa parure, - Elle dure longtemps et se conserve pure. - - -AU COLIBRI - - Colibri, tous les bois fleuris sont en liesse; - Et pourtant, tu reviens au jardin de Roseau - Apporter à mes fleurs ta frôleuse caresse, - Ah! de quel paradis sors-tu, charmant oiseau? - - -LE MIEL - - De même que le vin évoque un coteau bleu, - L’odeur de ce beau miel fait revivre ta flore, - Campêche blond qu’on vit l’an dernier, à l’aurore, - Lourd de guêpes de cuivre et d’abeilles de feu. - - -LA MONTAGNE - - Montagne couronnée et de lune et de rêve, - C’est vers vous cette nuit que voyagent mes vœux; - Non point pour vos splendeurs qu’on voit de cette grève - Mais parce que vos lacs me rappellent ses yeux. - - -LE POÈTE - - O poète, tu n’as qu’un moment de beauté, - Pour ciseler le vers sauveur de ta mémoire, - Le vers vaisseau de fer et vaisseau de clarté - Qui portera ton nom sur les mers de la gloire. - - -BEAUX JOURS - - Mille parfums de fleurs annoncent que le miel - Sera bientôt porté vers les ruches ardentes; - Et plus de cent essaims d’abeilles bourdonnantes - De leurs voyages d’or éblouissent le ciel. - - Mon esprit, travaillez loin des sombres demeures, - Devant le beau visage étincelant des jours; - Pour qu’en vers lumineux comme les rayons lourds, - Vous condensiez l’essence impalpable des heures. - - -LA FENÊTRE - - Je veux chanter la chambre ouverte à l’alizé; - Par sa large fenêtre on peut voir la montagne, - Des bois et des vallons, la lointaine campagne, - Où chaque arbuste en fleur forme un îlot rosé. - - On voit aussi la mer, flot calme ou flot brisé, - De larges vols d’oiseaux que le vent accompagne, - Un horizon plus bleu que celui de l’Espagne, - Et les mille splendeurs du couchant embrasé. - - Dans le ciel exigu qu’encadre la croisée, - La nuit sombre et la nuit brillante de rosée - Se révèlent soudain dans toute leur fraîcheur. - - Et dans le rose azur d’une naissante aurore, - Je regarde rougir la voile d’un pêcheur, - Pâlir la Croix du Sud et mourir les Centaures. - - -LA TOMBE FLEURIE - - Je hais le cimetière où l’on dort à l’étroit. - Ah! qu’on ne couvre pas ma dépouille de marbre; - Mais qu’on m’enterre, à l’ombre verte d’un grand arbre, - Et que la mer, la mer chante près de l’endroit. - Je voudrais que ma fosse ainsi qu’une tonnelle - Fût en tout temps fleurie afin que le passant - Séduit par la splendeur de l’arbre ravissant - S’arrêtât pour rêver, quelques instants, près d’elle. - Mais, je voudrais surtout, lorsque le renouveau - Enivre les chemins, que passent de beaux couples - De jeunes amoureux aux corps minces et souples - Et qui ne sauraient pas que là gît un tombeau. - Mon âme, au jardin bleu des ténèbres enclose, - Tressaillirait du fond de l’éternel exil - Lorsque l’adolescent divin, le frêle avril, - Viendrait avec l’Aurore y respirer les roses. - Et par les grands étés de l’immense avenir, - Dans les sèves de l’arbre éclaterait encore, - Pour le parer soudain d’une éclatante flore, - Mon rêve radieux qui ne veut pas mourir! - - -STANCE AUX ABEILLES - - Lorsque je partirai, mes petites amies, - N’allez pas quitter le rucher? - N’allez pas essaimer par delà le clocher? - Restez, vous charmerez les roses endormies. - - - - -CINQUIÈME CHANT - -CHANSONS LOINTAINES - - - C’est à quoi je fus destiné - Dès le premier jour de ma vie, - Et la Muse m’auroit traisné, - Si je ne l’eusse pas suivie. - - FRANÇOIS MAYNARD. - - Shall I reject the green and rose - Of opals with their shifting flame, - Because the classic diamond glows - With lustre that is still the same. - - EDMUND GOSSE. - - -LA MORT DU PETIT FOL - - Au loin, au loin, dans la vallée, - Pleurait la tendre voix voilée - D’un rossignol. - Aux pleurs de la nuit étoilée - Mourait d’amour dans une allée - Le petit Fol. - - Tu ne sus que trop tard, Princesse, - Pourquoi s’emplissaient de détresse - Les yeux charmants; - Et tu baisas, dans ta tristesse, - Ton doux Fol mort pour toi d’ivresse - Sans sacrements. - - -VACANCES - - Qu’elle est légère la brise - Dans le haut tamarinier; - Qui traduira l’ode exquise - Qu’elle dit au latanier? - - Avril sur la branche élue - Ramène les deux ramiers. - Une histoire est vite lue - Au bercement des palmiers. - - Verte montagne et vous, colline, - Vous charmerez ses doux yeux, - Pendant cette heure divine - Où la mer se mêle aux cieux. - - Quand, sous les brises plus molles, - Les sentiers seront plus frais, - Rondes d’or des lucioles, - Illuminez les forêts! - - -CHANSON DU CLAIR DE LUNE - - La palme rit dans le ciel bleu. - La mer roule mille étincelles. - Ivresse des saisons nouvelles. - Le jour s’éteint à petit feu. - - Lentement la lune se lève. - Sous les arbres luit le chemin. - Je revois toujours dans mon rêve - Son front pur, couleur de jasmin. - - La nuit est profonde et sans voile. - La brise embaume à vous griser. - Quelle est cette lointaine étoile - Qui sur l’eau semble reposer? - - -CHANSON DE RÊVE - - Je te prendrai par tes deux - Petites mains, chère, - Et j’aimerai dans tes yeux - La bonne lumière. - - Ce sera par un soir vert, - Au bord de la grève. - Mon cœur sera parti vers - Son plus joli rêve. - - Nous reviendrons aux temps doux - Des vieilles tendresses. - Je reverrai les ciels fous - Des mortes ivresses. - - Bonheur si grand que les mots - Seront inutiles. - Le clair de lune à longs flots - Baignera les îles... - - De cet espoir, sans raison, - J’ai l’âme embaumée; - D’un vapeur à l’horizon, - Monte la fumée. - - -AUTRE CHANSON DE RÊVE - - Je voudrais donner ce mois - A la poésie - Et le passer dans les bois - A ma fantaisie. - - Qu’il serait bon d’oublier - Les pauvres misères; - Respirer l’air du hallier, - Aimer les chimères; - - Revoir voler l’oiseau bleu - Au fil des savanes - Et la luciole en feu - Percer les lianes; - - Retrouver la saine odeur - Des fleurs de montagne - Et te parler cœur à cœur, - O Muse, ô Compagne! - - -CHANSON DE L’OISEAU MORT - - J’avais sept oiseaux dans la cage d’or: - Six couleur de pourpre, aux becs de turquoise; - Le dernier plus sombre et couleur d’ardoise. - Et ce pauvre oiseau de tristesse est mort. - - Depuis qu’il est mort dans la claire cage, - Mon cœur aime moins les autres oiseaux. - Il manque au concert la flûte sauvage, - L’esprit des grands bois et des grands roseaux. - - Ceux qui sont restés chantent les prairies, - La colline en fleur et le verger bleu; - Mais l’oiseau défunt chantait, comme un dieu, - L’air inviolé des forêts fleuries. - - Toujours son beau chant montait gravement, - Puis s’éparpillait en roulades hautes; - Il pleurait l’azur en poignantes notes - Où je retrouvais mon propre tourment. - - Au soleil couchant il battit de l’aile. - Je n’entendrai plus la divine voix. - Ah! te voilà morte, ô lyre fidèle, - Morte en ta prison, loin de tes grands bois! - - -CHANSON D’UN SOIR ÉTOILÉ - - Veux-tu que nous sortions ce soir? - Les étoiles sont merveilleuses; - Les Pléiades dans le noir - Allument leurs douces veilleuses. - - La grande Ourse, ainsi qu’un beau char, - Nous invite à de grands voyages. - Une fleur s’ouvre quelque part; - Le vent balance les feuillages. - - Sortons, nous marcherons sans bruit; - Et nos âmes iront en songe - Vers les îles d’or de la nuit - Oublier que le temps nous ronge. - - Bientôt, par ordre de la mort, - Nous serons froids et sans envie. - Respirons, respirons encor - La bonne haleine de la vie. - - -CHANSON DE LA GRIVE - - Sur la palme du cocotier, - La grive chante - Un petit air primesautier; - L’heure est charmante. - - Doucement, l’alizé balance - L’arbre qui dort; - Et l’oiseau vers le ciel bleu lance - Ses trilles d’or. - - -CHANSON DU FILAO - - Le grand filao, nuit et jour, - Au vent de mer, au vent d’orage, - Module dans l’air tour à tour - Une chanson douce ou sauvage. - - Petite fille aux grands yeux frais, - Si tu souffres de quelque peine, - Va t’asseoir au bord des forêts, - Par un soir de lune sereine. - - Le grand filao chantera - Et bien mieux que celui qui t’aime; - Pour te bercer il te dira - Un tendre, un suave poème. - - -CHANSON DE LA BRISE - - Aux violons frais de la brise, - Les bals bleus du soir sont légers; - Chers pétales des orangers, - Tombez parmi la valse exquise. - - Elle tourne plus douce encore - Que les pétales sur le sol. - Entendrai-je en la nuit sonore - Chanter la voix du rossignol? - - -CHANSON DE LA FEUILLE MORTE - - Feuille morte, volez en rond! - Vole vers elle, ma chanson! - - (Ah! qu’elle est loin la douce brise - D’été qu’enivrait le cytise!) - - Dans l’air vous vous rencontrerez - Et parlerez à votre gré. - - «L’hiver noir me suit à la piste», - Dit la feuille couleur d’or blond. - «Je m’en vais d’un cœur qui s’attriste», - A dit la petite chanson. - - Tournez en rond, tournez en rond, - Feuille morte et triste chanson! - - -CHANSON DES OISEAUX - - Regarde voleter aux haies - Les oiseaux vifs, mangeurs de baies, - Les oiselets aux notes gaies. - - Il convient à mon rêve fier - De voir planer au ciel désert - Les oiseaux sombres de la mer. - - -TROIS PETITES CHANSONS - -I - - Oiseau de nuit vient d’engloutir - Luciole au feu de saphir. - C’est de même qu’agit la vie - Quand un rêve lui fait envie. - -II - - Tout le printemps tient dans la rose, - Tout l’hiver dans un ciel morose. - Un petit poème très court - Peut contenir peine et amour. - -III - - Du clair soleil, rubis vainqueur, - Il ne reste rien qu’améthystes. - S’il n’était pas blessé, le cœur - Chanterait-il ces chansons tristes? - - -CHANSON D’UN JOUR DE PLUIE - - Le ciel est gris perle, c’est l’heure, - L’heure de la chauve-souris; - Sur l’étang le filao pleure, - Au bois sanglote la perdrix. - - Le grand brouillard blanc de la pluie - A voilé la montagne verte, - De plus en plus mon cœur s’ennuie - De vivre en une île déserte. - - Ce fut toute cette journée, - Sur mon toit les pleurs de l’averse, - Je me sens une âme fanée - Que l’amour des poèmes berce. - - Ma maison sera malheureuse - Jusqu’à l’heure du crépuscule. - Que l’on allume la veilleuse - Et qu’on arrête la pendule! - - -CHANSON TRISTE - - La «Solitude» et la «Tristesse», - Voilà le nom des deux hiboux - Qui viennent ululer sans cesse - Dans l’arbre noir des ravins fous; - - Dans l’arbre noir tordant ses branches - Au vent sinistre de la mer; - Et sur qui les colombes blanches - Ne posent jamais leur vol clair. - - -LA CHANSON DU CŒUR MALADE - - Au lieu de durcir, mon cœur d’homme, - Vous vous attendrissez, - Non, vous n’avez rien du surhomme - Sans cesse, vous baissez! - - Il suffit d’un vapeur en rade, - D’un souvenir, d’un rien. - Il faut, comme un enfant malade - Que l’on vous mène au loin. - - - - -SIXIÈME CHANT - -LE PETIT VOYAGE AUX ILES BLEUES - - -L’APPEL DE L’ATLANTIQUE - - Rose, la mer baignait les promontoires bleus. - De grands oiseaux planaient, sollicitant le rêve. - Une voix murmura: «Quitte donc cette grève! - Va voir d’autres pays aux visages heureux! - - «Il faut te dépêcher de vivre, l’heure approche - Où tes yeux n’auront plus la clarté des étangs. - Quelque jour, l’avenir te fera le reproche - De n’avoir pas assez savouré les printemps. - - «Il faut d’un bel amour la flamme généreuse - Pour guérir l’autre amour en ton cœur insensé. - Ce n’est pas dans ton île, oasis merveilleuse, - Qu’on trouve le Lotus et qu’on trouve Circé. - - Non loin d’ici rayonne une Antille enchantée - Où tu pourras cueillir un rapide bonheur. - N’en demande pas plus et sous la voie lactée - Débarque, en pleine nuit, dans la belle île en fleur. - - «Pars et va-t’en chercher le suprême antidote. - D’autres yeux te feront oublier son œil clair. - Qu’il est doux dans le bois le cri de la hulotte! - Ah! que le clair de lune est divin sur la mer!» - - -STANCE AU NAVIRE - - O navire, bercé par ton beau mouvement, - Je vois décroître au loin les pitons noirs de l’île. - Qu’il est poignant l’adieu de la petite ville! - Ah! que ce cocotier sur la mer est charmant! - - -AU LARGE DU MONT PELÉ - -_A St-Pierre._ - - Quand par la belle nuit sereine du tropique - Où le blanc bouclier ne brillait pas au ciel, - Le vapeur traversant les eaux de l’archipel, - Nous vîmes, sur la mer en feu, la Martinique, - - Les passagers, à bord du noir transatlantique, - Cherchèrent dans la nuit le piton de malheur; - Et quelqu’un redisant le récit plein d’horreur, - La mer sembla jeter un long sanglot tragique. - - Et nous deux qui savons tout ce que nous a pris - Le vieux mont sommeillant sous le nuage gris, - Nous redîmes ton nom, ô ville malheureuse. - - Et tandis que le vent soufflait rapide et fort, - Les astres palpitants de la nuit merveilleuse - Semblaient du grand volcan les étincelles d’or. - - -A UNE CRÉOLE BLONDE - - O toi qu’admire Fort-de-France - D’où te vient ce beau teint si frais? - --Du Morne Rouge les forêts - Ont bercé ma petite enfance. - - Et ce port, ces gestes fleuris, - Cette élégance sans seconde? - --Vers la liane pourpre ou blonde - J’ai vu voler les colibris. - - Née au pays des Sapotilles - D’où te viennent ces yeux si bleus? - --Ils ont illuminé mes yeux - Les flots de la mer des Antilles. - - Le fruit de ta bouche est vermeil - Et ta chevelure te dore. - --Ah! je me baigne dans l’aurore; - Je suis la fille du soleil! - - Je suis blonde et je suis créole. - Mon parler est un chant d’oiseau. - J’ai la souplesse du roseau - Et l’éclat de la luciole. - - -LA MARTINIQUAISE - - Est-ce une femme, est-ce une fleur - Cette forme au fond de l’allée? - O belles filles de couleur! - Taille élégante et grâce ailée! - - Sous la mantille et le mouchoir, - Qu’ils soient d’azur, d’ombre ou de braise, - Les plus beaux yeux qu’on puisse voir - Sont ceux de la Martiniquaise. - - -DANS LA HAUTE CAMPAGNE - - Les grands criquets du soir vibrent dans les manguiers. - Un croissant encor faible éclaire la savane - Et dans l’air, qu’alourdit l’odeur d’une liane, - Un large oiseau de nuit frôle les bleus halliers. - - Les constellations scintillent par milliers. - Un rayon jaune allume au loin un champ de cannes - Et les sentiers déserts sous l’heure diaphane - Montent vers la fraîcheur des grands bois familiers. - - Un chien aboie au loin au fond de la campagne; - L’aboi d’un autre chien plus proche l’accompagne, - Le vent s’est apaisé dans les feuillages mous. - - Les brises des forêts enivrent les prairies; - Et, comme un serpent d’or, glisse sous les bambous - Un ruisseau que la lune orne de pierreries. - - -LOUANGE DE LA BARBADE - - Antille que l’on dit financière et bourgeoise, - Ile chère aux vaisseaux, propice aux étrangers, - Qu’il fut doux de te voir surgir des flots légers, - Ceinte de tes palmiers sur la mer de turquoise. - - Sous ton ciel ne rit pas la complainte patoise, - Point de monts tropicaux ni de blonds orangers. - Mais bien que tu sois plane et veuve de vergers, - La beauté de la mer t’enivre et te pavoise. - - Que tes sables sont doux aux pieds nus des baigneurs! - Que tes jardins sont frais, que vives sont tes fleurs, - Oasis par l’odeur des sucres parfumée! - - Barbade, sur tes bords j’ai vécu trois beaux jours; - Dans le rapide éclair de leurs instants trop courts, - Je t’ai trouvée exquise et digne d’être aimée. - - -LE POÈME TROUVÉ SUR UNE PLAGE - - They cried: «La Belle Dame sans Merci - Have thee in thrall.» - - J. KEATS. - - _Nous trouvâmes un soir sur le sable d’une île - Déserte où ne vivait que le crabe inutile, - Couvert d’algue marine, un cadavre encor frais. - Le beau, l’énigmatique et mince jeune Anglais - Que nous avions connu dans Londres merveilleuse - Avait trouvé la mort près de l’onde rêveuse. - Près de son pâle front gisait un noir coffret - Où dormait ce poème ardent et sans apprêt_: - -I - - «O mon Amour, ma vie est la rose qui ploie - Et ton cœur est un grand papillon plein de joie. - -II - - «Ta chair était pareille à celle des lys blancs. - Ta bouche avait l’éclat des grenades ouvertes. - J’admirai de trop près tes deux prunelles vertes - Et depuis je suis plein de remords sanglotants. - -III - - «O charme merveilleux de cette tête ovale, - De ce visage pur, délicat et charmant, - De ces yeux dont l’azur, le saphir et l’opale - Evoquaient pour mon cœur l’Ange du sentiment! - -IV - - «De ta divine bouche, incomparable rose, - Sortaient de tendres mots, des chants purs et joyeux. - Je n’ai su que plus tard que ce n’était que pose - Et que tout était faux, ta douceur et tes yeux. - -V - - «Je porte le fardeau d’un grand amour avide, - D’un amour sans remède et qui sent le malheur. - Dieu n’a pas mis de cœur dans ta poitrine vide - Mais ta bouche, ironie, a la forme d’un cœur. - -VI - - «Etre fait de caprice étrange, idole infâme, - Je devrais loin de toi partir à tout jamais; - Mais que ferais-je hélas, hélas si je perdais - Tes yeux bleus peints d’azur où j’ai noyé mon âme! - -VII - - «Ta couronne tressait une aurore à mon front, - Amour, je te portais jadis comme un trophée; - Je te porte aujourd’hui ainsi qu’un sombre affront, - Un mauvais sort jeté par une vieille fée. - -VIII - - «Ah! c’est ma faute hélas, à moi toujours épris - De ce qui passera: chair, sourire, caresse, - Et qui n’ai dans le cœur qu’indifférent mépris - Pour l’âme, les vertus et la pure sagesse. - -IX - - «Je te hais quelquefois au point de désirer - Ta mort... un grand frisson me parcourt les moelles. - Tes yeux sur les chemins maudits vont m’égarer. - Je ne gravirai plus le sentier des étoiles. - -X - - «Si je retrouve un jour la paix, la paix du cœur; - Seigneur, si je guéris de cette maladie, - Je serai calme et pur comme un héros vainqueur, - Après la guerre et le carnage et l’incendie. - -XI - - «Comme on porte une torche ardente dans la nuit, - Je porte ma douleur merveilleuse et cruelle; - Je ne veux pas l’éteindre; elle est tragique et belle. - Elle brûle mon cœur et le ronge sans bruit. - -XII - - «Vers d’angoisse où gémit une intime épopée, - Je vous trempe au creuset rouge de ma douleur - Et vous polis avec les larmes de mon cœur - Afin que vous ayez la splendeur de l’épée. - -XIII - - «J’ai trop souffert par vous, mauvais Ange, c’est trop, - Et par quelque terrible soir - Je jetterai mon cœur aux requins noirs du haut - Des falaises du désespoir!» - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - - Jeune homme, je revois tes yeux de clématite, - Je respire tes vers ainsi qu’un grave encens. - Qui donc te fit verser pour sa beauté maudite - Les belles larmes d’or d’un Keats adolescent? - - -L’ILE DU BONHEUR - - Le vent traînait l’odeur d’une rose fanée - Quand surgit de la mer l’Antille aux arbres bleus, - La belle Ile fleurie où vous fut amenée - Héliotrope, aux jours d’un amour merveilleux! - - - - -SEPTIÈME CHANT - -DANS L’ILE ENCHANTEE - - - Raise the light, my page, that I may see her. - Thou art come at last then, haughty Queen! - Long I’ve waited, long I’ve fought my fever; - Late thou comest, cruel thou hast been. - -(Tristan and Iseult) - - MATTHEW ARNOLD. - - Je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant... - - VERLAINE. - - -DANS L’ILE ENCHANTÉE - - Je ne décrirai pas l’Antille merveilleuse - Car où trouver les mots dignes de sa beauté? - Elle avait malgré l’heure une douce clarté; - Ses grands palmiers dormaient sous la voûte rêveuse. - Je débarquai suivant ce qu’avait dit la voix - En pleine nuit sur ses galets et mon beau rêve - Chanta comme un oiseau des bois quand sur la grève - O miracle! je vis le beau Lys d’autrefois. - C’était elle, ô bonheur, c’était son élégance, - Ses yeux divins, son front parfait, son frêle corps. - Comme un avare fou retrouvant son trésor - Je me sentis soudain beau d’une joie immense! - Je lui criai: «Je vous revois, doux yeux chéris!» - Elle me dit: «Je suis le Songe qui console.» - --Autrefois n’est-ce toi que j’aimais dans Paris? - Elle avoua: «Je suis l’Image de l’idole. - Je vis seule, parmi les fleurs de mon palais - Attendant un amant que le sort me destine. - Mais je le sens, rêveur, c’est toi, toi qui me plais, - C’est toi que j’attendais près de la mer divine. - Tu vivras près de moi dans l’île de beauté - Quelques suaves jours sous un bleu ciel qui grise - Puis tu me quitteras par un grand soir de brise - Ayant connu l’amour dans toute sa clarté. - Un canot nous attend au pied de cette grotte... - Sur le cap aux oiseaux brille mon palais clair.» - Tout à coup dans le bois ulula la hulotte - Et la lune de juin se leva sur la mer. - Elle avait des yeux purs aux prunelles très grandes - Et je dis: «O Circé, nymphe aux yeux éclatants, - Comme Ulysse avec vous je resterais longtemps - Si nous étions encore aux beaux jours des légendes. - Merveille incomparable, Ange au regard divin, - Es-tu réalité, n’es-tu pas le mensonge? - Quel échanson m’a fait boire ce puissant vin? - Quel philtre m’a conduit vers cette île de songe?» - Elle pencha vers moi son beau regard voilé - Et prononça des mots chargés de tant de charmes - Que je sentis mes yeux pleins de divines larmes - Et mon bonheur chanta vers l’azur étoilé. - - -VERS LE CAP-AUX-OISEAUX - -I - - Faisons chanter les vers comme de verts roseaux - Et faisons-les bondir comme de blanches lames; - Le canot caraïbe au rythme gai des rames, - O charme, nous conduit vers le Cap-aux-Oiseaux. - -II - - Sous le ciel merveilleux qui sans fin se déploie, - Nous aurons, je le sens, d’incomparables jours; - Ah! dans le grand désert sauvage de l’amour - Il est des oasis adorables de joie. - -III - - Que le grand vent qui souffle, aux quatre coins des cieux - Emporte aux portes d’or des étoiles mes rêves; - Je veux les voir monter à l’horizon des grèves, - Vers les hauts archipels des astres radieux. - -IV - - Les oiseaux de l’aurore annoncent la lumière; - La clef d’or du soleil brille au portail du jour. - Le feuillage est heurté d’une brise légère. - Je m’éveille et je vois tes yeux, mon jeune amour! - -V - - Quand nous irons tous deux écouter sur la grève - Les complaintes du flot et les lyres du vent, - Mon cœur sera chargé d’un bonheur émouvant; - Les îles de tes yeux sont douces à mon rêve. - - -PROMENADE DANS L’ILE ENCHANTÉE - - Then, Heaven! there will be - A warmer June for me. - - KEATS. - -DANS LES JARDINS DE ROSES - - Est-il lieu plus propice au bonheur de l’amour? - Est-il sous d’autres cieux de tels jardins de roses? - Dis-moi, n’entends-tu pas au pied des sables roses, - N’entends-tu pas la mer acclamer le beau jour? - -LE LAC - - S’il est encore une eau sympathique aux naïades - Et propice à vos jeux, chèvre-pieds des forêts, - C’est ce beau lac mirant en ses flots le ciel frais - Et dont les roseaux verts bercent nos promenades. - -L’ÉTANG DU VIEUX CRATÈRE - - Œil de saphir au creux d’une grosse émeraude, - L’étang aux iris noirs, sous les palmiers tremblants, - Forme une mer étroite où l’écrevisse rôde, - Un petit lac d’azur hanté des hérons blancs. - -ARBRES FLEURIS - - Il tombe de chaque arbre une neige de fleurs, - Ici blanche, là rose et plus loin opaline; - Et le vent mélangeant à l’aube les couleurs - Aux quatre coins des mers porte une odeur divine. - -LE BAIN - - Qu’il est frais, à travers l’agate d’une eau pure, - Le marbre de ton corps sous les bambous rosés; - L’onde frôle ta chair avec un doux murmure - Et les lèvres de l’eau te couvrent de baisers. - -LE SOIR - - Soir tropical, ô coupe ardente, renversée, - Où le feu de la lune a l’éclat d’un trésor, - Quelle est cette langueur adorable, insensée, - Qui prend mon cœur, le quitte et le reprend encor. - -PAYSAGE - - C’est juin et les fraisiers fleurissent dans les bois. - Le couchant sur la mer sème des violettes. - A l’horizon lointain passent des goélettes... - N’entends-tu d’un ramier lointain la sourde voix? - -AUX NUAGES - - Nuages descendus au bord de l’horizon, - Vous imitez ce soir une danse macabre; - Mais le bel alezan d’or du soleil se cabre - Et c’est un feu de joie aux pointes du gazon. - -LE LAMPYRE - - Le soir au front du ciel met la couronne rose - D’un crépuscule frais plein de chauves-souris. - Soudain un large feu monte, tourne et se pose, - Un feu vert de lampyre au fond des bois fleuris. - -LE JASMIN - - Le tambour d’un criquet bat dans les hautes branches - D’un manguier que la nuit berce sur le chemin; - Et la tonnelle ronde où fleurit un jasmin - Semble un petit ciel noir criblé d’étoiles blanches. - - * * * * * - - Que cette île est heureuse à la fin d’un beau jour? - Est-il ciel plus propice au rêve de l’amour - Que celui dont l’azur exalte notre vie? - Le soir voluptueux étreint des mornes bleus - Et sous les grands palmiers de la route suivie, - Le reflet de Vénus plonge au fond de tes yeux. - - * * * * * - - Les voix des beaux oiseaux diurnes se sont tues. - C’est l’heure où la caresse attend les bien-aimés. - Ton corps est plus parfait que le corps des statues, - Tes cheveux ont frôlé les jasmins embaumés. - - -LA NUIT ENCHANTÉE - -LE SOUVENIR - - Dans une île admirable et pareille à cette île, - J’ai bien longtemps souffert pour tes beaux yeux lointains. - Les nuits n’ont plus d’odeurs quand naissent les matins, - Ton amour va guérir la douleur inutile. - -LA RESSEMBLANCE - - C’est la même beauté, le même front de neige, - C’est le même regard, ce sont les mêmes yeux: - Tu lui ressembles trop, j’ai peur d’un sacrilège, - Qu’importe! Accomplissons le rêve radieux. - -LE CONTRASTE - - Je t’aimais à travers l’immensité des mers - Et la nuit j’étais seul dans mon étroite couche; - Mais ce soir l’amour ivre envahit tes yeux clos - Je cueille les baisers qui sortent de ta bouche. - -L’HEURE DIVINE - - Il est temps que bercés par les souffles marins - Nous écoutions nos cœurs bénir leurs espérances. - Jamais le vent n’a mieux bercé les tamarins! - Les flots n’ont jamais eu de si belles cadences! - -LE BONHEUR - - Ah! c’est donc toi, petite étoile désirée, - C’est toi dont le parfum m’enivre follement! - J’ai peur en contemplant ton visage charmant - D’une joie éphémère et vite évaporée. - -LE CHANT DE LA MER - - De la haute forêt surgit la lune ronde, - Laisse-moi t’admirer sous son mirage vert! - N’entends-tu pas, caresse éternelle du monde, - N’entends-tu pas du fond des nuits chanter la mer? - -DANS LES YEUX - - Je veux encor parler d’amour à tes beaux yeux. - Il ne faut pas que tu répondes. - Je vois en eux de noirs vaisseaux coupant les ondes - Je vois en eux de noirs adieux. - -L’AURORE - - Sur l’océan pourpré glisse un grand voilier d’or; - La pâle lune est morte au ciel de la montagne: - O splendeur de la nuit où tu fus ma compagne - Où j’ai pris dans mes bras la tiédeur de ton corps! - -LE RÉVEIL - - Lorsque je m’éveillai, désirant ton sourire, - L’océan déchaîné balançait le navire! - Ah! ce n’était qu’un songe «étrange et pénétrant»; - Et l’aurore me vit plus pâle et plus souffrant! - - - - -HUITIÈME CHANT - -D’UN BORD A L’AUTRE DE L’ATLANTIQUE - - - Dis-moi, quels songes d’or nos chants vont-ils bercer? - - ALFRED DE MUSSET. - - -L’EMBARQUEMENT - - Ce soir les sept couleurs du prisme - Coupent l’azur de leurs splendeurs. - Un arc-en-ciel de son bel isthme - Joint le steamer à l’île en fleurs... - Pour voir d’autres pays, d’autres mers, d’autres villes, - Bel Archipel, je vais te quitter pour un temps. - Je veux aller revoir l’Europe aux nuits subtiles; - L’Europe de la neige et celle du printemps. - Pour consoler mon cœur d’avoir vieilli, je rêve - De marcher dans l’hiver des bois. - Ici tout est splendeur du piton à la grève - Sous le ciel pareil, douze fois. - Je veux aller revoir les villes populeuses, - Les boulevards emplis par les fleuves humains; - J’ai trop longtemps vécu dans les îles rêveuses, - La mer va m’ouvrir ses chemins. - On ne peut de nos jours rencontrer l’aventure - Merveilleuse en un îlot clair. - Nausicaa n’est plus l’enfant de la nature - Et ne vit plus près de la mer... - On garde encor sous les cyprès de l’Italie - De la beauté des dieux le culte pur et fier - Et dans Londres le soir, pleins de mélancolie - Il est des yeux profonds et beaux comme la mer. - Paris, cité divine est l’oasis lointaine, - Le dernier paradis terrestre où loin du sot - On peut sans trépasser écouter la Sirène - Et retrouver les yeux pâles de Calypso. - Enivrés par l’azur où chantent les vents calmes, - Exaltez-moi, vastes flots bleus, - Et vous, palmiers lointains, faites avec vos palmes - De tendres, d’émouvants adieux! - - -LE VOYAGE A TRAVERS L’ARCHIPEL - -_A Jean Royère._ - - Le grand steamer coupa les flots de l’Archipel. - Les nuages dans l’air semblaient de belles voiles; - Et chaque île, dressant son profil sur le ciel, - Parut dans un décor de soleil ou d’étoiles. - - Aux cadres des midis, des aubes et des soirs, - Nous avons admiré leur lumière diverse: - Les unes dans l’azur dressaient leurs pitons noirs; - D’autres étaient encor luisantes d’une averse. - - L’une ouvrait une rade où les flots violets - Balançaient des trois-mâts, des bricks et des gabares; - Une autre avec sa ville aux toits bariolés - Imitait un château de carte aux couleurs rares. - - Que la Barbade est belle au miroir des flots bleus - Baignant ses sables nus de leur écume claire; - Les vents venus d’Europe aiment le ciel heureux - De cette minuscule et grouillante Angleterre. - - Plus au nord, se dressait, au gouffre de l’éther, - Sainte-Lucie avec ses montagnes jumelles; - La rade de Castrie est comme un étang vert - Reflétant les villas du golfe et leurs tonnelles. - - Une angoisse nous prit à regarder tes monts - Frères du noir Pelé, superbe Martinique; - Ton volcan, dans les feux des crépuscules blonds, - Perce d’un glaive noir ton ciel mélancolique. - - La Dominique est l’île vierge où le ciel frais - Respire encor l’odeur des floraisons premières, - De musicales eaux courent dans ses forêts - Où volent des oiseaux sous des lumières vertes. - - La belle Guadeloupe offrit le couchant d’or - Splendide d’un ciel rouge illuminant la vitre - Flambante de la mer. Des feux brillaient au port. - Au loin les flamboyants saignaient sur Pointe-à-Pitre. - - Puis ce fut Montserrat, Nevis, Saint-Kitts en fleurs, - Christianstad où la mer a l’éclat des turquoises, - Charlotte-Amalia riche de sept couleurs; - Charmantes toutes deux et toutes deux danoises. - - Dans l’île de Sabah il est des enfants blonds - Dont les yeux font songer aux beaux lacs de Norvège; - De souples négrillons aux yeux gris, aux bras ronds, - Peuplent Fredericstad aux murs couleur de neige. - - * * * * * - - Les marchés étaient pleins d’oiseaux et de beaux fruits: - Perroquets et ramiers, mangues et barbadines. - Des guitares jouaient dans la fraîcheur des nuits - Des tangos langoureux et des valses divines. - - De suaves parfums voyageaient dans les airs, - Venus des chauds jardins où croissent les épices, - Et de souples cabris, aux rivages déserts, - Sautaient de roc en roc au bord des précipices. - - Nous devinions au loin de sombres marigots - Sur qui tournaient des vols rapides et farouches, - Tandis que fleurissait parmi l’or des mangos - Un arbre illuminé de flammes d’oiseaux-mouches. - - Des éclairs de poissons zigzaguaient dans les flots - Au large de l’îlot où pondent les tortues; - On voyait les jets d’eaux souples des cachalots, - La nuit, quand les clameurs des marins s’étaient tues. - - Un soir que nous disions des vers d’Heredia, - Les planètes soudain se levèrent plus belles - Et sur l’orient d’or la lune incendia - Un passage émouvant de lentes caravelles. - - Devant nous se dressaient les sommets de saphir - Des beaux pays où sont les hautaines créoles, - Des îles évoquant les richesses d’Ophir - Et le fier souvenir des gloires espagnoles. - - Mais au lieu d’affronter les chatoyantes eaux - Du golfe mexicain où dansent les flots rudes, - Le grand vaisseau suivi d’immenses vols d’oiseaux - Cingla vers les brouillards irisés des Bermudes. - - Qui dira la clarté de ces terres d’amour - Où Colomb aborda lors du premier voyage, - Où poissons et coraux allument, tour à tour, - Les transparentes eaux qui reflètent la plage? - - Et tandis que le ciel sur les jardins fleuris - Déroulait tour à tour les aurores sanglantes, - Les crépuscules verts pleins de chauve-souris - Et les vagues de feu des nuits phosphorescentes, - - Je redisais vos noms vivants, défunts amis: - Lafcadio[2], conteur aux rêves nostalgiques; - Et vous, Nau, goéland dont l’âme ivre est parmi - Les vols d’oiseaux planant sur la mer des tropiques! - - [2] _Lafcadio Hearn._ - - -LE DÉPART POUR L’EUROPE - -_A Paul Labrousse._ - - Tournant sa proue en feu vers le Nord-Est brumeux, - Le vapeur nous emporte au chant de sa machine; - Les îles du couchant nous font de beaux adieux - Et les vents jusqu’à nous portent leur voix divine. - - Nous entendons grandir ton immense rumeur, - Formidable Atlantique illuminé d’écume - Dont chantent les longs flots comme un immense chœur - Et qui fais du vapeur sonore ton enclume. - - Nous frôlons des trésors que nous ne verrons pas, - Des peuples inconnus de poissons et de plantes, - Des joyaux inouïs, des carènes, des mâts, - Des crabes monstrueux, des méduses géantes. - - Tandis que les dauphins s’ébattent à fleur d’eau, - Les bécunes des fonds poursuivent les orphies. - Une tortue au loin flotte comme un radeau - Sur les flots lourds hantés de carangues bouffies. - - Tiédis par les baisers du Gulf-Stream, les courants - Traînent sur l’océan des routes lumineuses, - Dans leurs flots tempérés nagent les thons errants - Ivres de réchauffer leurs écailles frileuses. - - Partis des ciels lointains dont se voile l’azur - Des oiseaux migrateurs voyagent par nuées; - C’est ainsi que s’en vont vers le rivage pur - De la beauté le vol des ivresses sacrées. - - Je t’évoque, aux lueurs du beau soleil couchant, - Océan et te fais tout haut cette prière: - De ton immense lyre accompagne mon chant - Et que notre vapeur ignore ta colère. - - -STANCE - - Homme voici la mer que tu ne peux dompter. - Comme elle est belle et comme en l’azur elle chante!... - --Je songe à deux beaux yeux que je n’ai su capter - Et qui vous ressemblaient, ô mer indifférente! - - -CHANT DE VOYAGE - - O poètes de l’autre bord, - O rêveurs de l’autre rive, - Quand vous apprendrez que j’arrive, - Venez me rencontrer au port. - Venez Royère et vous Paul Fort, - Foulon de Vaux, Pilon, Montfort - Et vous tous dont la voix m’est chère. - Venez Guy Lavaud, Duhamel; - Venez sous l’hiver blanc du ciel - Accueillir un poète, un frère... - Solitaire je suis resté - Loin de vous pendant mon été; - Ah! maudissons les tours d’ivoire! - Je n’aime plus que la bonté, - La tendresse et la volupté. - Tout le reste est chiffre et grimoire. - Si j’ai chanté près des forêts - Au lieu d’écrire dans les villes, - (Le déplorer est inutile) - C’est que Dieu, Dieu l’a fait exprès. - Vos belles voix se sont mêlées - Et de vibrantes assemblées - Ont entendu vos cris touchants. - Mais moi sous les soleils couchants - Je suis l’oiseau de la vallée - Qui chante loin de la mêlée - Et dont on ignore les chants. - Bien que je vienne des Tropiques - Au grand vent des deux Amériques, - Je ne suis pas un étranger. - Si j’ai rêvé sous l’oranger - Au lieu de rêver sous le chêne, - J’ai lu Keats et j’ai lu Verlaine. - Mon navire est plein de rayons! - Il a connu les nuits mauvaises - Entendu le bruit des canons - Et ce sont les couleurs françaises, - Qui décorent ses pavillons! - - -EN RENCONTRANT DES VAISSEAUX - - Les pays que l’on a traversés ne sont pas, - Même en songe--aussi beaux que ceux que l’on ignore. - O charme de penser qu’il est d’autres climats, - D’autres ciels inconnus qui m’attendent encore. - - -NORVÈGE - - Par les jours où le ciel haletait de chaleurs, - Je rêvais d’un pays du nord, ô sortilège; - Et tandis que le vent buvait le sang des fleurs, - Je redisais ton nom de tristesse, Norvège. - - -PROJET - - N’allons pas vers New-York, ville belle entre toutes, - Mais qui ne convient pas à l’esprit du rêveur, - Des plaines de la mer suivons les autres routes - Allant vers l’Italie et la France, sa sœur. - - -A SHELLEY - - O toi que l’on trouva noyé dans la mer vive! - Shelley, je me sens plein d’une immense douceur, - Quand je t’évoque mort, portant à la dérive, - Les beaux «écrits sur l’eau» de John Keats sur ton cœur. - - -L’ILE NATALE - - O mon pays natal, dès que je t’ai quitté - Je songe à tes palmiers, à tes buissons d’icaque; - Et sous les ciels d’hiver et sous les nuits d’été - Je suis comme un Ulysse évoquant son Ithaque. - - -EN FACE DES FLORIDES - - Ces effluves légers qui parfument la mer - Dites-nous, n’est-ce pas un appel des Florides? - La nue est embrasée et le flot est sans rides - Et des astres nouveaux montent dans le ciel vert. - - -VOL D’OISEAUX - - Où vont les blancs oiseaux dont les ailes trop calmes - Font songer à l’hiver, sous ce beau ciel si pur? - Sont-ils des goélands, ne sont-ils pas les âmes - Des matelots sombrés aux gouffres de l’azur? - - -CLAIR DE LUNE - - Le couchant sur la mer dessine des rivages - Chimériques; la mer semble un Sahara d’or. - Il n’est pas de pays réel dont le décor - Vous vaille, beaux pays, créés par les nuages. - - -ON MIAMI SHORE - - Ah! jouez-nous encor, orchestre, sur la mer - Cette belle valse divine! - Océan, la musique est ta sœur enfantine. - Je vois trois goélands dans l’air! - - -KEATS ET SHELLEY - - Les violettes sont le sourire des morts. - - J.-P. TOULET. - - Quand nous serons à Rome à la fin de ce mois, - Nous irons respirer l’odeur des violettes - Au bord de vos tombeaux perdus, divins poètes - Et nous dirons vos plus beaux vers à douce voix. - - -AUX BERMUDES - - Bermudes, beaux jardins suspendus sur la mer - Où brillent les coraux dans les palais de l’onde, - Vos ciels et vos climats sont les plus doux du monde, - Pourtant vous n’avez su guérir mon cœur amer. - - -LE FROID - - Sur l’océan et dans le ciel c’est le grand froid. - Déjà les alizés ont fait place au zéphire. - Vers le Baudrier d’or Sirius monte droit. - Je respire l’odeur de l’Europe... délire! - - -CHANT DANS LA TEMPÊTE - - Ecoutons la chanson du mât, - La chanson du mât de misaine, - Qui fut, sous un autre climat, - Un grand arbre bleu dans la plaine. - - Lui qui charmait l’air du vallon, - Il est nu sur la mer sauvage. - Il a pour fleur le pavillon! - Il a les agrès pour feuillage! - - Se souvient-il des grands étangs - Où se miraient les pâles Ourses? - Se souvient-il des courts printemps - Où riaient les nymphes des sources? - - Ecoutons le large soupir - Du mât de misaine en détresse. - O mon cœur, que va devenir - L’arbre vert de notre jeunesse? - - -DEVANT LES AÇORES - - Entre deux continents, Açores, îles pâles, - Grâce à vous, je revois la brume, sur les bois. - Je voudrais, sous vos cieux, vivre quelques beaux mois - Quand vos soirs automnaux sont couronnés d’opales. - - -L’HYMNE DES VENTS - -HOMMAGE A LA FRANCE - -_A Madame Segond-Weber._ - - La France est chère à toute âme qui aime l’humanité. - - RUDYARD KIPLING. - - Le grand steamer tanguait loin de la paix des monts, - Sur le tumulte bleu des bondissantes vagues; - Autour de lui flottaient l’algue et les goémons, - Les regrets du départ sombraient dans nos cœurs vagues. - - Les vents heureux qui sont de purs esprits dans l’air - Chantent aux voyageurs comme au temps des Sirènes, - Quand la lune rosée enivre le cœur fier - Des jeunes matelots et des vieux capitaines. - - Comme aux jours où leur souffle emportait les vaisseaux - Les vents nous invitaient à parcourir la terre; - Leurs chants étaient plus frais que celui des oiseaux - Lorsque l’arbre fleuri neige sur la rivière:-- - - «Quels sont les grands pays que vos yeux veulent voir? - Terre des mimosas, est-ce l’ample Australie; - L’Ile rouge du Sud où fume un volcan noir? - Préférez-vous les ciels de la mélancolie? - - Nous avons escorté sur les saphirs de l’eau - Le beau dreadnought blanc où voyageait un Prince, - S’en allant visiter, soldat et matelot, - La Nouvelle-Zélande, une de ses provinces. - - Les routes de la mer sont libres, sans dangers. - Les récifs sont lointains et la vague est sereine. - Voulez-vous voir New-York, propice aux étrangers, - Ou Paris, la Circé fabuleuse et lointaine? - - Aimez-vous mieux les lacs étincelants du Nord, - Le Canada, patrie immense des étables, - Le beau Mississipi mirant des couchants d’or - Quand les vols des flamands éblouissent ses sables? - - Connaissez-vous l’Islande, île des brouillards frais? - Ah! qu’une Rose anglaise est suave en Septembre! - Le chardon écossais et le trèfle irlandais, - Voulez-vous les cueillir sous un Octobre d’ambre? - - Qu’ils sont beaux les pays dont le grand rêve est pur: - La Hollande endormie aux miroirs verts des ondes, - La Suède brumeuse avec ses yeux d’azur, - La Belgique, rempart inespéré des mondes! - - Voguerez-vous vers l’Inde où sont les lotus bleus, - Ou l’île de Chio qui vit grandir Homère? - Voulez-vous un pays pour le cœur et les yeux? - Plus que tous les pays, France vous sera chère. - - Nous aimons écouter s’éteindre les clameurs - De ses clairons, aux cieux des grands automnes pâles, - Quand par les soirs profonds, décorés de lueurs, - Chantent les angelus aux vieilles cathédrales!» - - «Ah! vous m’exaltez, vents des mers! - Il est des pays bien plus verts - Et bien plus riches que la France, - Mais il n’en est pas de plus chers! - Pas un, comme elle, dans l’absence - Ne fait regretter la distance; - Pour les peuples aux cœurs amers - Elle est la terre d’espérance. - - Vents des cieux et des bois fleuris, - C’est surtout pour elle et Paris - Que nous avons fait ce voyage. - Il nous fallait lui rendre hommage. - Ayant chassé le Hun puissant, - Elle fut fière et triomphale; - Mais nous la trouverons très pâle - Car elle a perdu trop de sang! - - On a tué dans les batailles - Ses soldats aux petites tailles, - Ses officiers aux fronts rêveurs; - Elle a souffert mille douleurs... - Plus d’une fois on la crut morte; - Plus d’une fois elle tomba; - Tant était rude le combat - Et tant la poussée était forte! - - Parce qu’elle a des yeux charmeurs, - Qu’elle aime les chants et les fleurs, - On l’appelait: «France frivole» - Ah! comme elle a changé de rôle! - Quand, contre le fer meurtrier, - Elle a dressé son bouclier, - Elle a fait haleter la terre, - La France, la France guerrière! - - Elle ne veut pas de sanglots - Sur les tombes de ses héros; - Les grands deuils sont aux yeux des mères; - Nous les verrons, femmes sincères, - Portant plus haut leur beau front clair, - Maîtriser leur cœur qui soupire; - Car la France est le pays fier - Où les douleurs savent sourire! - - Chantez autour de nous, bons vents, - Sous l’azur des ciels émouvants, - Mêlez vos chœurs aux chœurs des lames! - Les couchants ont de belles flammes, - Les matins ont des feux tremblants; - Et bientôt, coupant le silence, - Viendront vers nous, beaux oiseaux blancs, - Les aéroplanes de France!» - - -STANCE - - Dans les miroirs du flot mobile - Je vois Paris aux toits gris-bleu - Je vois aussi ma petite île - Qui me fait de beaux adieux. - - - - -NEUVIÈME CHANT - -AU SOUFFLE DE LA MÉDITERRANÉE - - - Je veux être un de tes disciples azur de la mer Tyrrhénienne. - - CHARLES MAURRAS. - - -LE CHANT DE LA MÉDITERRANÉE - - Ionienne, Adriatique, - Chantez avec moi, douces sœurs, - J’ai plus de gloire et de douceur - Que tes flots mouvants, Atlantique! - - Beau miroir de trois continents, - Je suis la mer civilisée; - Mon horizon est plus prenant - Que le ciel vu du Colisée. - - Suivant le moment de l’été, - Je suis de saphir ou d’opale. - C’est sur mon lac qu’a palpité - Le vol fier du fils de Dédale. - - J’ai bercé les vaisseaux lascifs; - Je suis le chemin bleu des rêves. - Qu’ils sont beaux et qu’ils sont pensifs - Les promontoires de mes grèves. - - C’est dans mes coquillages d’or - Qu’on entend les mers anciennes. - C’est sous mon ciel que Pan est mort - Et que chantèrent les Sirènes. - - -LE CHANT BLEU DU RUISSEAU - -_A Georges Duhamel._ - - L’eau d’un ruisseau vert - Courant vers la mer - Disait ce chant dans la lumière. - - Plus pure qu’une voix automnale d’oiseau, - Plus fraîche qu’un soupir des flûtes de roseau - M’a semblé la chanson rapide de cette eau - Qui voyageait vivante et claire: - - «Je suis lasse d’avoir changé plus de cent fois, - Vapeur ou rosée, averse ou nuage, - D’être le miroir flou du paysage, - De bondir, de heurter les racines des bois. - Je suis lasse, parmi les forêts monotones - D’être toujours en plein exil; - Je fus aux nuits d’hiver le givre au pâle fil - Et la pluie aux soirs de l’automne. - Serpent vert des prés lumineux, - Blanche crinière des cascades, - Je descends vers les golfes bleus - Où sont les thons et les dorades. - J’ai jailli d’une source en face du matin, - J’ai coulé sous de noirs ombrages, - J’ai traversé mille villages, - Je suis au bout de mon destin. - Encor un effort vers les beaux rivages, - Encor quelques heurts, encor quelques bonds - Et ce sera la plaine unie, - La grande plaine infinie. - Par un matin vibrant et léger, loin des monts, - Où j’ai gémi durant d’inexorables lieues, - Je verrai tout à coup mon grand pays: la mer; - Et joyeuse, mirant ta coupole, ciel clair, - Vague je danserai parmi les vagues bleues!» - - -LE CHANT DE LA SIRÈNE - -_A André Foulon de Vaulx._ - - Le pêcheur d’or s’en va chaque nuit sur la mer, - Les flots ont des lueurs dansantes de phosphore. - La lune verte luit au cœur du ciel désert. - Le beau pêcheur s’en va pêcher jusqu’à l’aurore. - - --Pêcheur, ne jette pas tes filets dans les flots. - Les trésors que tu vois ne sont que vains fantômes. - Le vent froid de la nuit pleure sur les îlots. - Pourquoi veiller à l’heure où reposent les hommes? - - Ces récifs sont hantés par un esprit méchant: - Sous ce vaste rocher habite une sirène; - Garde-toi d’écouter la douceur de son chant - Nul, nul n’est revenu de sa grotte lointaine. - - Mais les yeux du pêcheur ont lui; - Car la folie est dans ses voiles. - La mer est d’or autour de lui; - La mer est d’or sous les étoiles. - - Des reflets fauves de métaux - S’élèvent jusqu’aux Pléiades, - C’est l’heure où brillent dans les eaux - Le congre vert et les dorades. - - Au cœur du flot diamanté - Le filet scintillant replonge - Et le canot est emporté - Au loin vers les Iles du Songe. - - L’incomparable voix plus douce que la nuit - Emplit soudain l’azur d’une beauté sereine, - Et les larmes voilant son pur regard qui luit, - Le bienheureux pêcheur écoute la Sirène. - - De ses tremblantes mains il touche aux mille feux - D’ors couleur de soleil et d’ors couleur de lune; - Dans son cœur rajeuni bondit un sang joyeux; - Chaque coup de filet ramène une fortune. - - Ah! pouvoir de cet or tuer la pauvreté, - Abolir la misère et protéger l’enfance. - Beau rêve généreux d’amour et de bonté, - Bel impossible espoir, frère de la démence! - - Et les marins du port ont un rire cruel - Quand le pêcheur revient au jour, sa barque vide, - Mais aucun d’eux ne voit ce qu’il voit sous le ciel - Quand le trésor des mers s’offre à son œil lucide. - - Aucun d’eux n’a surpris la Sirène aux bras blancs - Alors que toute nue elle chante aux étoiles, - Aucun d’eux n’a senti le vertige troublant - D’un frénétique espoir gonflant les folles voiles. - - Et c’est pourquoi, rivés à leur rêve lointain, - Les beaux yeux du pêcheur regardent sans colère; - Il sait qu’il est de ceux dont le grave destin - Est de mourir du baiser fou de la chimère. - - En attendant, son ombre au bord du grand chemin - Fait trembler les enfants qui chantent à la brune; - Et la mer, chaque nuit, berce le rêve humain - Du beau pêcheur hagard qui pêche sous la lune. - - -LA CHANSON DE LA LUNE - -(Episode Pyrénéen.) - - Voici la chanson de la Lune - Qu’une pauvre folle d’amour - S’en allait dire au carrefour - Des chemins estompés de brune: - - Frêle croissant - Phosphorescent, - Qui viens argenter les collines - Et te mirer dans les ravines, - J’aime l’amant - Aux lèvres fines. - - Croissant d’amour - Du troubadour, - O nacelle des nuits dorées, - Toi qui vogues dans les nuées, - Au haut des tours - Des bien-aimées. - - Svelte croissant - Adolescent, - Qui seras la lune argentée, - Illumine la nuit lactée - Pour mon amant - Et son aimée. - - Je t’implore, Croissant du beau soir infini, - Toi qui viens éblouir l’oiselle sur le nid, - Toi que le mendiant aux longues mains tendues - Invoque, par delà les libres étendues, - Afin que ta vertu fasse de l’indigent - Plus nombreuses encor les piécettes d’argent. - Fais grandir en mon cœur, au seul gré de tes phases, - Un amour merveilleux, un désir fort et fier, - Sois le cadran de joie où du haut de l’éther - S’annonceront pour nous les heures des extases. - Ce soir, nous irons voir ton fuseau de métal - Traverser d’un fil d’or le nuage en dentelle - Et nous serons alors sous notre ciel natal - Les tendres amoureux que l’amour ivre appelle. - C’est l’éveil des espoirs et des rêves muets. - Les feuilles aux buissons chantent nos fiançailles. - Un troupeau sur la route agite ses sonnailles - Et le vent parfumé berce les serpolets. - Puis, dès demain, au fond des bois et des collines, - Ta faucille d’argent, gloire du ciel vermeil, - Nous guidera tous deux vers un nid de sommeil, - Où nous serons bercés par l’écho des ravines. - Tandis que mon amant, couché dans les roseaux, - Ecoutera frémir le luth des brises d’eaux, - Je boirai des baisers entre ses lèvres minces; - Il sera, pour mon cœur, le plus charmant des princes - Et sur les ongles purs de ses doigts de clarté, - J’admirerai les fins croissants couleur d’aurore, - Qu’en signe de tendresse et de félicité, - Aux doigts des bienheureux ton astre fait éclore. - Quand tu viendras, pareille au beau rayon de miel, - Eblouir l’essaim blond des abeilles du ciel, - Nous viderons la coupe où le désir s’étanche, - Sans épuiser pourtant sa suprême douceur. - Notre amour va grandir au gré de ta splendeur, - Et, quand par un grand soir ta face pleine et blanche - Mettra sur les sommets une aube de dimanche, - Nous irons sur les monts t’élever un autel. - - Ah! quelle ivresse souveraine, - Croissant d’argent - Du soir changeant, - Quand tu seras la lune pleine! - - Il est sur la montagne où luit le romarin, - Une grotte sacrée et propice aux ivresses. - Des herbes de senteur y balancent leurs tresses. - Là, le coq de bruyère annonce le matin. - Nous dormirons le jour, mais lorsque ta lumière - O Lune, incendiera les palais du ciel bleu, - Mon amant t’offrira sur un lit de fougère, - Mon corps brûlant encor de ses baisers de feu. - - O Lune pâle, - Limpide opale, - Tu redeviendras croissant d’or - Et le bel amour sera mort! - - Quand tu te flétriras comme une pauvre fleur, - Nous ne médirons pas de nos gloires passées, - Mais je serai très douce aux aubes de douceur - Où ton arc agonise en teintes effacées. - O Lune, je ne veux qu’un tendre mois d’amour - Où nous épuiserons la gamme des ivresses, - Où du bonheur humain nous aurons le cœur lourd - Et qui ne laissera ni regrets, ni tristesses. - Quand j’aurai bien chéri le tendre bien-aimé, - Tu me feras mourir, Lune couleur d’opale, - Il s’en reviendra seul au seuil accoutumé - Mais moi, je veux monter vers ta planète pâle... - Si mon vœu s’accomplit au gré de ton décor, - Quand ton feu s’éteindra dans la nuit améthyste, - Je vêtirai pour mon cercueil ma robe triste - Où mon aiguille bleue a mis des croissants d’or... - - Voici la chanson de la Lune - Qu’une pauvre folle d’amour - S’en allait dire au carrefour - Des chemins estompés de brune. - - -LES CORBEAUX FOUS - -(Légende vénitienne.) - - Il était un jeune seigneur - Qui mourut en terre lointaine, - Quand il sut que sa châtelaine - Trahissait son nom et son cœur... - - Les corbeaux vinrent qui mangèrent - Le corps empoisonné d’amour - Et pris d’amour sombre à leur tour, - Dans le ciel sombre ils s’envolèrent. - - Le grand essaim noir tournoya, - Franchissant plaines et frontières; - Vers le château de l’adultère - Pendant trente jours il vola. - - Or, tout à l’autre bout du monde, - Ayant parjuré son serment - Et pris son page pour amant - Vivait la jeune épouse blonde. - - * * * * * - - «Beau page, à l’horizon du soir, - Que vois-tu?» dit la châtelaine. - «Je vois s’élever de la plaine - Tout au loin un nuage noir. - - «Mon bel ami, que tu me navres! - C’est le retour des Chevaliers!» - «Non, reine, ce sont par milliers, - Noirs corbeaux mangeurs de cadavres...» - - Fou d’amour, poussant des clameurs, - Le large essaim d’oiseaux sans nombre - S’abattit au ras du ciel sombre, - Voilant la lumière et les fleurs. - - Et quand à leurs grands cris acerbes - Le village fut accouru, - Le manoir avait disparu - Sous l’aile des oiseaux funèbres. - - Sous l’étreinte des corbeaux fous - Mourut la blonde châtelaine. - L’amour avait chargé la haine - De venger la mort de l’époux. - - -ÉTOILES DE NOEL - -(Chanson provençale.) - - Le ciel est un livre aux belles images - Petite bergère, aimes-tu le ciel? - T’en vas-tu, la nuit, quand revient Noël - Voir les trois Valets et les trois Rois Mages? - - Au haut du tilleul et du coudrier - Je vois Orion et son baudrier. - - Les petits enfants rêvent aux étoiles. - On dirait les fruits d’un vaste verger - L’étoile des monts sourit au berger, - L’étoile polaire éclaire les voiles. - - Au haut du tilleul et du coudrier - Je vois Orion et son baudrier. - - Qu’ils sont doux les feux de la Poussinière - Lorsque de l’église on sort à minuit, - Les petits sabots font un joyeux bruit, - Et Jésus sourit dans la crèche claire. - - Au haut du tilleul et du coudrier - Je vois Orion et son baudrier. - - Regarde ces feux d’étoiles filantes - Les astres la nuit font la charité; - Et les prés auront des fleurs de clarté - Quand tu sortiras tes brebis bêlantes. - - Au haut du tilleul et du coudrier - Je vois Orion et son baudrier. - - Il est tard, rentrons, petite bergère, - Un soir, aux chansons de ton amoureux, - L’étoile d’amour luira dans tes yeux. - Il est tard, rentrons, voici ta chaumière. - - Au haut du tilleul et du coudrier - Je vois Orion et son baudrier. - - -LES PÈLERINS DE LA MORT - -_A Gratien Candace._ - -Un rhéteur parle: - - Sous le soleil du soir, au couchant de la vie, - Les hommes, pèlerins en marche vers la mort, - Après des jours d’orgueil, de peine ou de remords, - Passaient tumultueux sur la route infinie. - - Ils s’en allaient, troublant le silence des monts, - Comme un vaste troupeau marchant dans la poussière; - Des souffles haletants soulevaient les poumons - Et de vastes clameurs faisaient trembler la terre. - - Dans l’ombre qui tombait des arbres embaumés, - Les hommes confondaient leur croyance et leur doute; - Les peuples de l’orgueil cheminaient sur la route - Mêlés au noir bétail des peuples opprimés. - - Les riches, les heureux, les satisfaits du monde - S’avançaient les premiers en groupes clairsemés; - C’étaient ceux dont les blés doraient la plaine blonde - Et qui vivaient de luxe au cœur des jours charmés. - - Ils allaient à pas lents, chantant la destinée - Qui les avait placés sous les bonnes étoiles, - La grange où s’entassait le bon grain de l’année - Et le bon vent menant au port les bonnes voiles. - - Ils disaient la douceur des rêves accomplis. - De beaux soldats chantaient la guerre et la victoire, - Les expéditions vers les pays conquis; - On entendait les mots de patrie et de gloire. - - Mais tandis qu’ils chantaient l’ample sérénité, - De larges hurlements troublaient leur harmonie, - Plus vaste le troupeau des vains déshérités - Proclamait la géhenne ardente de la vie. - - Des malades affreux, d’horribles amputés, - De grands vieillards usés, des nains courbant la taille, - Des hommes nus traînant la femme et la marmaille - Déroulaient vers le ciel le chant des révoltés. - - L’espoir pourtant, l’espoir était pur et vivace - Au cœur cent fois blessé de ces êtres maudits: - Mille fois dans les feux des matins attiédis, - Ils avaient entrevu les aurores de grâce. - - * * * * * - - L’apaisement tombait des voûtes étoilées, - Quand la horde brutale atteignit l’horizon; - Calmes et douloureux, sans cri, sans oraison, - Les derniers Pèlerins passaient dans les vallées. - - C’étaient les grands Vaincus et les grands Obstinés, - Les Penseurs méconnus par les foules abjectes, - Les Socrates honnis, les Colombs enchaînés, - Frères de Galilée et frères des prophètes. - - C’étaient ceux qui voulaient grandir le cœur humain - Et dont la bonne auberge était à tous ouverte, - Ceux qui n’eurent d’amis qu’au banquet du matin - Et dont la maison pauvre au soir dur fut déserte. - - Plusieurs avaient subi l’exil et la prison - Dans les bagnes de fer aux murs sentant le vice, - Pour avoir élevé ta lampe d’or, Raison, - Et pour avoir crié vers tes astres, Justice! - - Ils songeaient, ce soir-là, que des flambeaux brisés - Ne jaillirait jamais la flamme salutaire - Et gardaient des jours morts et des orgueils usés - Le souvenir affreux d’une grande misère. - - Leurs yeux étaient levés et regardaient le ciel; - Dans l’ombre gémissait la voix des cathédrales; - Et les vaincus voyaient, dans le soir solennel, - De grands crucifiés sur les croix des étoiles. - - Et la lune pleurait au fond du ciel en deuil, - Sur la route où passait la tristesse des hommes. - Des nuages sanglants imitaient des fantômes - Et la lugubre nuit semblait un grand linceul... - - Et pourtant, c’est de vous que nous tenons les rêves, - L’idée au vol hardi, l’idéal tout puissant; - Et sans vous, nous serions des Bêtes sur les grèves, - De sombres carnassiers toujours ivres de sang. - - Vous êtes nos maisons, nos navires, nos plaines, - Nos arches, nos clochers, nos lumières, nos ports; - O phares dans la nuit des détresses humaines, - Soleils de vérité que n’éteint pas la mort! - - -LE SOLEIL ET LA MORT - - O Soleil, tu dorais la paisible maison - Où je naquis, les yeux éblouis de lumière. - O Mort, j’étais encor un être sans raison - Quand je te vis debout au chevet de ma mère. - - Depuis, pur idéal tu fis naître à l’amour - Mon cœur d’enfant épris d’une forme adorable. - O vanité, depuis, tu redis chaque jour - A mon cœur tourmenté que tout est périssable. - - Nos désirs sont chargés d’ombre et d’éternité. - La plus divine joie est d’une essence amère. - Toute douleur recèle un peu de volupté. - Tout se mêle et s’unit aux jardins de la terre. - - Les climats les plus beaux sont les plus meurtriers. - Tu préfères, ô Mort, les Tropiques aux Pôles - Et toi, joyeux Soleil, ami des ateliers, - Que riche est ta splendeur aux murs des nécropoles! - - * * * * * - - Qu’êtes-vous devenus beaux siècles enchantés - Où le grand Sphinx ouvrit son rêve sur le monde, - Près du fleuve indolent de l’Egypte féconde - Roulant dans la splendeur torride des étés, - - Nuits pures où marchaient les pâtres de Chaldée - Sous les feux solennels des constellations, - Grands prophètes menant les grandes nations, - Premier orgueil, premier culte, première idée, - - Rois mitrés conduisant de longs troupeaux plaintifs - Vers le suprême éclat des Villes opulentes, - Portes d’or où passait le fleuve des captifs - Et les gémissements des races indolentes? - - Le silence a grandi sur votre vanité - Orgueilleuse grandeur des Thèbes aux cent portes. - Le marbre de Memnon d’où montaient des voix fortes - Est mort du long sommeil de l’immobilité. - - Et toi divine Hellas, immortelle patrie, - Qui dressas vers le ciel le svelte Parthénon, - Nous ne reverrons plus de lumière fleurie - Renaître la beauté parfaite d’Apollon! - - * * * * * - - Le néant a repris les grandes Babylones - Sous la sécurité des constellations. - Mais par l’orgueil plus grand des générations - D’autres Babels naîtront des siècles monotones. - - Soleil qui nous versez l’espérance et l’amour, - Rayons, future vie et futures pensées, - Sur un fleuve rapide emportés sans retour - Nous subissons la loi cruelle des années. - - O Forces, notre esprit après le grand départ - Verra-t-il l’infini de la lumière pure? - O Mort, sous quelle lune, autour de quel rempart - Irons-nous féconder l’herbe de la nature? - - Notre âme est-elle un peu de toi, beau firmament? - Nos corps sont-ils pétris de ton limon, ô sable? - Est-ce enfin vous qui vous mêlez confusément - Dans notre être à la fois divin et misérable? - - - - -DIXIÈME CHANT - -LA VILLE MERVEILLEUSE - - - Il faut en ce bas monde aimer beaucoup de choses. - - ALFRED DE MUSSET. - - -SANTANDER - - A Santander, en plein hiver, - Les mouettes volaient dans l’air; - Et nos prunelles étonnées - Vous revirent, ô Pyrénées! - - Ville espagnole au noir couvent, - Je trouvai ton décor vivant, - Malgré la juste impatience - De revoir le doux ciel de France. - - -LA COMPLAINTE DES SOUVENIRS - -I - - Ah! vos parfums sur la pelouse - O violettes de Toulouse! - -II - - Au cœur des fraîches Pyrénées - J’ai connu des jours souriants. - Chers beaux jours des mortes années, - Espagne, peupliers tremblants! - - Se cache-t-elle encor la caille - Dans le blé noir et le sainfoin? - L’étable a-t-elle assez de paille - Pour le troupeau qui vient de loin? - -III - - Londres, cité la plus splendide, - Je vins à vous par un soir blond - Je n’étais que la chrysalide, - Vite je devins papillon. - -IV - - Petit cottage anglais aux roses, - Que j’aimais tes heures moroses - Bexil chantait près de la mer - Un nostalgique petit air. - -V - - Europe, Europe, Europe exquise! - Vieille terre de mes parents, - Dans la brise de mer qui grise - Que de beaux effluves errants! - -VI - - Un doux air me vient en mémoire: - «Sous le grand chapeau _green-away_» - Il est mort l’espoir de la gloire - AND THE BLUE BIRD HAS GONE AWAY. - -VII - - Le temps passe et la neige lasse. - J’ai trop peur de mes souvenirs. - Oublions, pour mieux voir en face - Les jours nouveaux qui vont venir. - -VIII - - Emporte-moi, vieux train sonore, - A travers prés et champs. - Je verrai Paris à l’aurore! - Espoir chante tes chants! - -IX - - Rouges lueurs au ciel gris-bleu... - Paris! le sang vibre à mes tempes! - Paris! les papillons du feu - Palpitent dans les lampes! - -X - - Quand soudain du vapeur retentit la sirène, - O France, je te vis surgir des grandes eaux; - Bien que l’hiver eût pris tes fleurs et tes oiseaux - Ton beau ciel n’eut jamais de douceur plus sereine. - - -A LA FRANCE - -_A Madame Geneviève Henry Bérenger._ - - Jours d’autrefois, jours purs, jours d’idéal, jours ivres, - Où sous le vaste ciel du tropique irisé, - Je sentais chaque soir, en refermant tes livres, - Mon jeune cœur pour toi d’amour fier embrasé. - - France, j’aimais de loin ta grande âme qui vibre - Comme un clairon à l’aube où flambent tes drapeaux; - Et je rêvais de vivre enfin sur ton sol libre - Sur ton sol où la gloire éclaire les tombeaux. - - Et tandis qu’aux plateaux sanglants du crépuscule, - Le bataillon vaincu du jour ardent recule, - Sur les monts flamboyaient les pavillons du soir; - - Et d’une île perdue au bord des mers profondes, - Par delà les déserts de l’Atlantique noir, - Je t’invoquais, ô France, ô noblesse du monde! - - -A PARIS - - O ville de François Villon et de Verlaine, - Me voilà donc foulant encor tes beaux pavés! - Oublieux des torpeurs de la maison lointaine, - Les soleils du plaisir dans la nuit sont levés! - - Je pourrai me mêler à la foule inconnue, - N’être qu’un flot parmi ton océan humain, - Monter le boulevard, descendre l’avenue - Et voir mille beaux yeux passer sur mon chemin. - - O Paris, sous tes feux d’électricité blonde, - De toutes tes splendeurs me voilà le témoin; - Ce soir, j’entends encor battre le cœur du monde! - O solitaires jours que vous me semblez loin! - - -EXTRAITS DU CARNET DE NOTES - -_Nec mergitur._ - -I - - N’allons pas, dès les premiers soirs, - Vers les quartiers des nouveaux riches, - Tenons promesse aux vieux espoirs, - Laissons tranquilles les affiches. - - Qu’ils sont charmants, les premiers pas - De ce tendre pèlerinage. - Ils ont trop de feux les repas - Que préside un jazz-band sauvage. - - A loisir, revenons à pied - Respirer l’odeur des ruelles; - Je connais un vieux cabaret - Au boulevard Bonne-Nouvelle. - - La douce église est à côté, - Toute vieillotte et toute brune, - J’aime ce coin d’obscurité - Près des «Brioches de la Lune». - - Aux beaux quartiers de l’avenir - Nous donnerons d’autres soirées; - Menons, menons le souvenir - Vers les heures décolorées. - -II - - Je connus un jardin en mai - Où j’ai cueilli souvent les roses, - Les roses des amours moroses, - Ce doux jardin est-il fermé? - - A l’église de la Sorbonne - Dort le tombeau de Richelieu; - A Cluny, lorsque l’air est bleu, - Nous allions revoir la Licorne. - - Est-ce bien moi, par ce soir-ci, - Est-ce bien moi qui me promène - De la Concorde au pont Sully, - En regardant couler la Seine. - - Est-ce bien moi qui suis ici, - A l’heure où la lune se lève, - Villon ne venait-il aussi - Refléter en ces eaux son rêve. - - Mieux que les Montmartrois fleuris, - Que l’Etoile, immense poème, - Pour te bien comprendre, Paris, - C’est le vieux quai Conti que j’aime. - - Ils ont tant dit et tant écrit - Qu’ils feraient mentir ta devise, - Que la revoir, sans contredit, - Est une chose bien exquise. - - Qu’ils sont beaux sous les claires nuits - Les mille feux de la Concorde! - Ah! beau Paris, chante et reluis, - O toi qui de gloire débordes. - -III - -_A Pierre Lièvre._ - - Contrastes merveilleux de l’immense Paris. - Quartiers vibrants, tout près de mornes quartiers gris. - Charme tout un matin de suivre les dédales - De ces réseaux obscurs qui conduisent aux halles, - D’errer dans des faubourgs grouillants où des palais - S’élevèrent au temps du joyeux Rabelais, - De méditer, songeur, sur la place des Vosges, - D’entrevoir les portiers des plus sordides loges, - Auprès d’un carrefour où l’âme du truand - Revit dans un couplet d’Aristide Bruand; - D’évoquer en lisant le nom de vieilles rues - Une époque où la Seine eut ses premières crues; - O charme, ayant quitté les murs d’un hôpital - Qu’à peine a réchauffé le soleil matinal, - De songer que du Vieux-Colombier le théâtre - Donne «la Nuit des Rois» adorable et folâtre; - Qu’en attendant la fin du bel après-midi, - On s’en ira s’asseoir sous le ciel attiédi - Du Luxembourg, ou bien sur la claire terrasse - De «la Paix» d’où l’on voit la foule ivre qui passe. - -IV - - Au pied du Panthéon, nous vous aimons, ruelles - Où l’on se croit la nuit au doux temps des chandelles. - Que de fois, en hiver, pour vous suivre au hasard, - Nous avons déserté le vivant boulevard, - A l’heure où les échos lointains d’une musette - Pleuraient les bals défunts où dansa la grisette. - -V - - Tout change. Le quartier a des aspects nouveaux. - Il est mort l’omnibus avec ses lents chevaux. - Pourtant le vieux Paris chante un dernier poème - Au cœur des noirs faubourgs qu’il baptisa lui-même. - Chaque plaque de rue au nom moyen-âgeux - Est comme un souvenir laissé par les aïeux. - Qu’ils sont frais et chantants tous ces noms populaires - Qui pour les citadins évoquent les lumières - Ici, de la province où bleuit le coteau, - Là, du fleuve houleux où tangue le bateau... - Mais pour les gouvernants vous semblez trop naïves, - Paroles d’autrefois, joyeuses ou pensives, - Et vos beaux noms fleuris, les aurez-vous tantôt, - Rue Grange-Batelière et rue des Blancs-Manteaux, - Des Francs-Bourgeois, des Quatre-Vents, du Chat-qui-pêche; - N’aurez-vous pas bientôt le nom morne ou revêche - D’un commerçant ou d’un ministre ou d’un athlète, - Ruelles de Montmartre où croît la violette? - -VI - - Paris danse: on n’entend que sons et que musiques; - Un grand peuple joyeux emplit les carrefours. - Mais quel est ce beau chant plein de douleurs épiques - Qui monte vers l’azur morne des soirs trop lourds? - - Ce sont les chants des morts de la grande hécatombe, - Ce sont tous les tués, tous les crucifiés - Qui chantent chaque nuit du tréfonds de leur tombe - Sous le ciel des pays encor terrifiés. - - C’est un chant de fierté, de douleur et de gloire, - Si morne et si poignant qu’on ne peut l’écouter - Sans sentir que, malgré la paix et la victoire, - Une douleur en nous est prête à sangloter. - - Et c’est pour étouffer cette plainte cruelle, - Cet hymne du devoir, si terrible et si beau, - Que Paris, fils aîné de la France immortelle, - Danse de tout son cœur, danse au bord des tombeaux. - -VII - - Quand je suis pris soudain par le fleuve des foules, - Quand je suis emporté par leurs torrents joyeux, - Je fais parfois ce rêve, au rythme de leurs houles, - Ce rêve sans raison, ce rêve merveilleux: - Il me semble revoir parmi de beaux visages, - Les visages de ceux que la mort a glacés; - La foule étant aveugle au soir des grands orages, - Parmi ces chants joyeux passent des trépassés. - Et j’imagine alors que quittant leurs ténèbres, - Tous les jeunes soldats qui n’avaient pas vingt ans - Quand la mort les coucha dans les plaines funèbres, - Reviennent rire encor au milieu des vivants. - C’est pourquoi, sous l’éclat des lampes électriques, - Je marche regardant les yeux des promeneurs, - Et, pris d’un grand amour pour les rêves mystiques, - Je sens mon cœur s’emplir d’ineffables douceurs. - Je veux porter en moi cette chimère heureuse - Qui berce mes chagrins et calme mes remords, - En attendant la nuit terrible ou merveilleuse - Où je serai parmi vos phalanges, ô morts! - - -THE END OF A PERFECT DAY - - Rien qu’à ton maintien - Qu’à ta pure ligne, - D’Albion insigne - Je sens que tu viens. - - Ta taille parfaite - Ton teint merveilleux, - Tes limpides yeux - Me sont une fête! - - Dans les yeux anglais - Luit la mer immense; - J’aime ton silence - Et ton regard frais. - - La ville s’est tue. - Je suis plein d’émoi; - Marche près de moi - Ma belle statue! - - -LES VAUTOURS - - J’ai vu dans les couloirs d’hôpital et d’hospice - Passer la caravane innombrable des maux; - Et parmi les cités en deuil tous les fléaux - Qui dans la chair de l’homme allument le supplice. - - Un avorton, victime innocente du vice, - Souffrait dans les draps blancs de son étroit berceau, - Et ses yeux agrandis par le mal et très beaux - Semblaient chercher le ciel et demander justice. - - Et je songeais alors à votre mission, - Prophètes pleins d’amour et de compassion, - Savants brûlés aux feux de vos laboratoires; - - Vous qui rêvez, dans le silence et la clarté, - D’arracher à jamais toutes les ailes noires, - Des grands vautours planant sur notre humanité. - - -HÉRÉDITÉ - - Quand un noble idéal gonfle l’âme sereine, - Nous rêvons la lumière en elle et non la nuit; - Et nous nous efforçons d’y taire tout vain bruit - D’orgueil et d’en chasser l’injustice et la haine. - - Mais, ravivant le flux des passions lointaines, - Invisible et présente, au gré du temps qui fuit, - Toujours l’Hérédité fatale nous poursuit, - Vieux revenant sorti des ténèbres humaines. - - L’héritage des morts est en ses doigts cruels - Et nous sentons en nous, ainsi qu’en des Babels, - Gronder l’écho confus des vices séculaires. - - Car du legs ancestral rien ne s’est effacé, - Le sang des vieux péchés coule dans nos artères; - Sur l’avenir s’allonge l’ombre du passé. - - -SOUVENIRS ET REGRETS - -I - -BOIS DE BOULOGNE - - Madame, il ne faut pas écraser les manants - Qui traversent pour voir vos yeux impertinents, - Car vous risqueriez fort, par une après dinée, - De tuer le plus grand amour de cette année. - - DE PORTO-RICHE. - - Je redisais ces vers charmants quand vous passiez - Jadis, au Bois, au trot de vos jeunes coursiers. - Hélas! j’ai dû rester bien longtemps dans mon île, - Hélène à présent vieille en votre automobile! - -II - -QUARTIER LATIN - - Où sont les gracieux galants - Que nous suivons au temps jadis. - - FRANÇOIS VILLON. - - De-ci, de-là, dans le quartier, - Je rencontre un visage - Que portait un beau corps altier - Quand j’avais mon jeune âge. - - Quoi, c’est donc vous, frais céladon, - Adorable Marie; - Ce gras, cet énorme bedon, - Cette dame flétrie? - - Déjà le «gracieux galant» - Est devenu notaire - Et Rose au front étincelant - Est morte à Saint-Nazaire. - -III - -AUTEUIL - - But where is bounty guy? - - WALTER SCOTT. - - Rien n’a changé, verte pelouse, - Pas même le starter, - Quant aux jockeys, j’en revois douze; - Mais où donc est Carter? - - Où donc est-il, ô «La Valeuse», - Celui qui te montait - Au mois où La Morlais heureuse - Voit poindre le muguet? - - Alec Carter est mort en guerre - Ainsi qu’un preux de roi: - Au ciel il porte la bannière - Sur un grand palefroi. - -IV - -BAR DE LA PAIX - -_A Henri Martineau._ - - Comment entrer dans ce bar triste - Sans songer à Toulet? - C’est là que fut bel ironiste - Ce poète complet. - - La nuit est couleur de poussière - Dites-nous donc, garçon, - Ne pourrait-on avoir un verre - De vin de Jurançon? - -ENVOI - - Aux Aliscamps, Muses fidèles, - Qu’ils sont purs vos sanglots! - Maurice! sous tes filaos - Pleurent les tourterelles! - - -EN SORTANT DE PELLÉAS - - Mélisande aux yeux bleus que vous êtes touchante! - Qu’ils sont poignants les cris que vous jetez! Hélas! - Que n’avez-vous d’abord rencontré Pelléas, - Mélisande aux cheveux d’aurore murmurante? - - -A PARIS - - Paris si plus que tous ton nom fleuri rayonne, - Si de revoir tes tours l’œil n’est jamais lassé, - C’est qu’autour de l’éclat que le présent te donne, - Se perçoit le halo splendide du passé. - - -LE JARDIN DU VERT-GALANT - - Lorsque sur le Pont-Neuf toute rumeur s’est tue, - L’âme du Béarnais revient rêver parmi - Les arbres familiers qui gardent sa statue, - Au chant berceur, au chant du doux fleuve endormi. - J’aime ce coin perdu près du Louvre de gloire - Où par les jours d’azur, où par les jours de froid, - De beaux arbres pensifs veillent sur le grand roi - Qui fut un chêne vert aux forêts de l’histoire. - - -RUE CAUMARTIN - - Je dirais au roi Henri: - Reprenez votre Paris, - J’aime mieux ma mie, o gué! - - Cette rue est toujours en fête - Et c’est une Babel, - Allons-nous-en, douce Muguette, - Muguette aux yeux de ciel. - - Quittons ces ors, ces améthystes, - Rentrons à notre hôtel. - J’aime le son de tes eaux tristes, - Fontaine Saint-Michel. - - -LA POÉSIE ET LA DANSE - -_A un danseur russe._ - - En te voyant danser, danseur éblouissant, - Je me disais: Voici le Rêve! - Ah! je voudrais que le poème que j’achève - Eût ce beau rythme caressant. - - Je regardais tes pieds légers et tes bras souples, - Tes cheveux libres et flottants, - Et mes vers se donnant la main dansaient par couples - Dans l’allégresse du printemps! - - -CIMETIÈRE MONTPARNASSE - -_In memoriam. L. T._ - - On laisse périr de misère - Plus d’un bel écrivain - Et plus tard on érige en vain - Une statue altière. - - C’est pour vous, Amour, et pour moi - Que j’écris le poème; - A côté de vous, bel émoi, - Ah! que la gloire est blême! - - -ENTRE CHIEN ET LOUP - - Ainsi que celle à Trianon - De Marie-Antoinette, - A Saint-Sulpice, de Manon - J’ai vu la silhouette. - - Aux Halles, c’est Mimi-Pinson - A côté de Musette; - Au Luxembourg près d’un buisson - La douce Addy s’arrête. - - Sapho passe sur le trottoir - Lugubre à voir et triste. - O souvenir du livre noir - Toujours toi qui persistes! - - -IN MEMORIAM - - _A peste, a fame, a bello - Libera nos, Domine._ - - Que vas-tu faire à Chantilly? - Au ciel d’hiver luisent les Ourses. - Le givre argente les taillis, - Ce n’est pas le beau mois des courses. - - --Ah! ce n’est pas pour les châteaux, - Pour le lac, ni pour les chevaux; - C’est pour voir sous le soir qui tombe - Une noire, une froide tombe! - - Pour un soldat mort jeune et beau - Je veux dire un mot de prière; - Et te maudire encor, ô guerre, - O toi qui le mis au tombeau! - - -L’ADOLESCENT AUX YEUX BLEUS ET VERTS - - J’aurai seize ans au mois des roses purpurines - Mais la beauté déjà m’ouvre un chemin de feu, - Les hommes sont surpris de mon beau regard bleu, - Les femmes veulent mordre à mes lèvres divines. - - Le soir, je marche seul aux feux du boulevard, - Parmi les mille cris de la foule vulgaire; - Comme un souple serpent passant une rivière, - Je porte haut mon front que ne souille aucun fard. - - Mille cœurs pour mon cœur brûlent d’un amour sombre, - Mille caprices fous me provoquent sans fin, - Moi qui ne suis vêtu que de grâce et de lin - Des yeux voluptueux me poursuivent dans l’ombre. - - Je suis comme un jeune arbre exquis et plein de sève - Dont on voudrait cueillir les fruits à peine mûrs, - Ma voix est musicale et mes genoux sont purs, - Parmi tant de laideurs je suis le divin rêve. - - J’ai le corps d’Adonis et le regard d’Eros. - Je fais songer aux chants des nuits vénitiennes. - Aux miroirs de mes yeux sont les mers anciennes. - Le marbre de ma chair est digne de Paros. - - Je suis droit, je suis pur comme le feu du cierge. - Je marche devant moi sans crainte de l’affront, - J’aperçois aux miroirs la pâleur de mon front - Et je suis à la fois et l’éphèbe et la vierge. - - L’aurore rêve encore en mes yeux éclatants. - J’étais de sept enfants celui qu’aimait ma mère - Et sachant que mon charme est un don éphémère, - J’imagine, ce soir, que je suis le printemps. - - Paris danse et je suis emporté par ses houles. - Mon cœur plein de désirs n’a pas encore aimé, - Comme un vaisseau fleuri sur un fleuve embaumé - Je monte et je descends le beau fleuve des foules; - - Et je jouis ce soir du trouble radieux - De sentir que je traîne un sillage de gloire, - Et que je porte, au cœur d’une humanité noire, - La beauté lumineuse et parfaite des dieux! - - -LE BEAU DANSEUR - -_A Léon Bocquet._ - - Je suis le beau danseur aux cheveux de clarté; - Et je ferai danser ce soir la fille laide; - De celle dont le front rayonne de bonté - Je prendrai dans mes bras la taille infirme et raide. - - Je veux voir s’animer, au contact de mon corps, - La pauvrette qu’au bal ont toujours délaissée - Le fat, le vaniteux, le sot et le retors; - Je suis le beau danseur à la taille élancée! - - Je suis le beau danseur, harmonieux et blond, - Qui levant le loup vert qui mimait l’allégresse, - Montre aux regards surpris un secourable front - Et deux yeux attendris, étoilés de tristesse. - - Toute la poésie est dans mes mouvements; - Quand la danse me prend, emporté par mon rêve - Je glisse sous des nuits pleines de diamants, - Vers les horizons bleus où la lune se lève. - - Nous nous enlacerons, au rythme du tango, - Puis l’orchestre divin jouera la valse illustre; - Au chant des violons, sur les mers indigo, - Nous partirons en songe aux mille feux des lustres. - - Soulevant dans mes bras le fardeau précieux, - --Qu’elle sera légère avec sa robe mince!-- - Je mettrai du soleil aux puits noirs de ses yeux, - Je lui dirai mon nom de seigneur et de prince. - - Je la ferai ployer comme le vent joyeux - Fait ployer au rosier une rose trop frêle; - Je la ferai tourner dans des tourbillons bleus, - Je lui dirai cent fois qu’elle est la toute belle. - - Dédaignant les beautés dont le cœur est brutal, - Je vais, toute la nuit, chérir la délaissée, - Pour qu’elle emporte à l’aube, au sortir de ce bal, - L’orgueil d’avoir été divinement bercée. - - Il suffit bien souvent, pour embellir demain, - Dans ce monde où l’amour est plus fort que la haine, - Qu’un instant le bonheur nous ait pris par la main - Et que deux yeux se soient penchés sur notre peine. - - -O TOI - -_A Renée M._ - - O toi que j’eusse aimée, ô toi qui le savais! - - BAUDELAIRE. - - Je ne sais rien de toi, mais je te vis de près - Par une folle nuit et j’aimai ton teint frais, - Ton jeune corps, tes yeux, ton sourire, tes lèvres, - Depuis, je suis brûlé de nostalgiques fièvres. - Je te cherche partout et ne te trouve pas. - Parfois, je me retourne en entendant des pas, - Mais ce sont d’autres yeux qui passent dans la rue. - Je te cherche sans fin dans l’ardente cohue - Des sombres boulevards où je te rencontrai, - Par ce beau soir plus tendre encor qu’un soir de mai. - Je ne sais rien de toi, j’ignore la province - Qui te fit le front droit et la lèvre si mince, - Mais dans mon cœur pour toi brûle un limpide feu. - Les autres yeux n’ont pas ton triste regard bleu. - Chaque soir, je reviens toujours à la même heure. - Ah! te trouver et te mener dans ma demeure. - Mais, c’est en vain, hélas, que je fais le chemin, - Où je te rencontrais, ma Rose, mon Jasmin. - Ah, qui sait, il se peut qu’ayant quitté la ville, - Tu sois dans la douceur d’un village tranquille; - Il se peut bien aussi que vous soyez, beaux yeux, - A bord d’un noir steamer parti vers d’autres cieux. - En songeant à cela, mon rêve se désole. - Reverrai-je jamais tes yeux, petite idole? - - -LES PHALÈNES - -(PETITS POÈMES AUX YEUX QUI PASSENT) - -I - - Les jardins sont veufs de feuillages - Et c’est l’hiver sous le ciel noir; - Mais, ville, du matin au soir, - Que de beaux yeux, de beaux visages! - -II - - O toi qui passes simplement, - Offrant à mes yeux tes prunelles; - C’est la nuit; mais je vois en elles - Les jours bleus de l’espoir charmant. - -III - - D’autres portèrent des présents, - Dirent les paroles amies; - D’autres promirent pour des ans - L’amour ivre et sans accalmies. - Toi qui viens tard, presque trop tard, - Tu ne dis rien, ô tête blonde, - Mais d’un regard, d’un seul regard - Tu promets la beauté du monde. - -IV - - Nos deux regards se sont croisés, comme vaisseaux - Allant d’une île à l’autre, ivres d’un beau voyage; - Mes yeux voient dans tes yeux l’aube et le paysage, - Tes yeux voient dans mes yeux la mer et ses oiseaux. - -V - - Lorsque nous nous croisons dans la banale rue, - Ton beau regard en moi plonge un si frais bonheur, - Que je voudrais chanter un poème à la nue, - J’entends le galop fou des chevaux de mon cœur. - -VI - - Sans mots, nous nous faisons de troublantes promesses, - Chaque fois que nos yeux s’attirent dans le soir. - Partirons-nous bientôt sur la mer des ivresses? - Resterons-nous plutôt aux rives de l’espoir? - -VII - - Je préfère ce soir m’abstenir de théâtre - Et, par ce mardi-gras où Paris est houleux, - M’enfermer dans ma chambre et rêver devant l’âtre - Aux promesses qu’ont fait à mes rêves tes yeux. - - -LA RESSEMBLANCE DIVINE - - Un soir que je passais, froid rêveur sous la nue, - Songeant toujours à l’amour mort, - Deux yeux miraculeux, deux yeux d’azur et d’or - Etincelèrent à ma vue. - Et soudain je crus voir le «beau Lys d’autrefois» - Comme si les cruelles lois - N’avaient pas existé pour Elle. - Celle qui vint avait sa voix - Sa voix légère - Sa voix sincère - Sa jeune voix au frisson d’eau... - Elle dit: «Que l’Amour est beau! - De ton désir j’ai le visage. - Je suis le but de ton voyage. - A l’arbre de la volupté - Je suis la fleur dernière éclose. - Je serai ta félicité, - Ton Lotus, ton Jasmin, ta Rose. - Chaque jour renaît virginale - La forme ivre de la beauté. - Je viens du pays d’Euryale - Et j’ai les yeux d’Aphrodité. - Je ne te dirai pas ma vie - Et tu ne sauras pas mon nom. - Je suis l’Image poursuivie, - Par le rêveur au triste front. - Quand tu m’auras baisé les lèvres - Ton cœur n’aura plus de regret - Je vais guérir toutes tes fièvres - Par ma caresse sans apprêt.»... - Hymen! Hymen! O Hyménée! - La nuit est tendre et surannée. - Paris soudain s’est transformé!... - Et voici les hamadryades, - Dansant sous les fines Pléiades, - Au bord d’un beau fleuve embaumé! - - -LE POÈTE ET LA BEAUTÉ - - «Beauté, criai-je, après dix ans - Je te trouve pareille! - --Rêveur, tes songes exaltants - Ont fait cette merveille. - - --J’avais de ton beau souvenir - Fait ma lampe fidèle. - --Dans un cœur fervent l’avenir - Rend l’image plus belle! - - --J’ai retrouvé le lys si beau - Qui manquait à la grève. - --L’amour a sauvé du tombeau - La forme de ton rêve. - - --Je croyais ta fragilité - Déjà prise par l’âge. - --Rien ne peut ternir la beauté - Que protège un mirage. - - --O matin qui n’a pas de soir! - Lumière enchanteresse! - Mon beau Lys, je crois te revoir - Dans toute ta jeunesse!» - - -A LA JEUNE ITALIENNE - - Rien qu’à te voir mon cœur se sent jeune et joyeux. - Le soleil du bonheur éclaire toutes choses. - Ton regard est plus bleu que le ciel le plus bleu - Et tes lèvres n’ont rien à désirer des roses. - - Dans une île amoureuse et vibrante d’oiseaux, - Tu semblerais, au bord d’une aurore élargie, - Une naïade allant chanter au bord des eaux, - Tu fais songer au ciel de la mythologie. - - Tu fais aussi songer à ce beau paradis - Dont les élus verront les splendeurs éternelles, - Tu n’as jamais marché dans les chemins maudits; - Il ne te manque rien, mon ange, que les ailes! - - -CHANSON D’HIVER - - Que veux-tu que cela me fasse - Qu’il soit mort le printemps? - Mon bel ange aux yeux éclatants, - N’as-tu pas pris sa place? - - Grâce à toi tout me semble Avril - Bien que ce soit Décembre, - Qu’ils sont souples, tes cheveux d’ambre, - Qu’il est fin, ton profil. - - Ton souffle est une source pure. - Ton cœur est un ruisseau; - Et comme un ardent arbrisseau - Tu fleures la verdure. - - Ton corps fut moulé par les dieux - Qui sculptent la jeunesse. - Qu’elle est suave, ta caresse! - Qu’ils sont profonds, tes yeux! - - Tes odeurs sont plus ingénues - Que celles du jasmin. - De plus belles fleurs sous la main - Je n’en ai jamais eues. - - Jamais les roses les plus belles - N’enivrent le jardin - Comme enivrent mon cœur soudain - Les lys de tes bras frêles. - - Quand tu parles, je me tais, - Et j’écoute, lointaines, - Chanter les voix des fontaines - Qui sont dans les forêts. - - Je n’ai plus que quelques semaines - A chérir tes doux yeux. - (Soyez longs, ô jours bienheureux, - Où je bois son haleine!) - - Quand nous nous ferons nos adieux, - Ce sera l’heure amère, - Alors, ce sera sur la terre - Avril délicieux. - - -TROIS STANCES - -I - - Jeunesse, il ne faut pas me déserter, jeunesse; - Fais encor de mon corps ta joyeuse maison; - Que deviendrai-je aux soirs où je perdrai l’ivresse, - Où je verrai l’Amour s’enfuir à l’horizon. - -II - - Le chat voluptueux se change vite en tigre, - Mon cœur, il ne faut plus jouer avec l’amour. - Admire la beauté, mais reste toujours libre; - Le félin aux yeux verts t’a joué plus d’un tour. - -III - - Paris, si je pouvais rester toute une année - Dans tes murs, il serait bien moindre, le plaisir; - Mais hélas, la saison est presque terminée. - Je t’aime d’autant plus qu’il faut bientôt partir. - C’est demain que je dois te quitter, bon hôtel, - Et quand je m’en irai, ton aspect sera tel - Qu’il fut au jour joyeux de ma bonne arrivée. - La chambre où j’ai vécu sera vite occupée. - Nul ne regrettera mon départ sur la mer; - Et le nouveau venu (quelque sage au front fier) - Ignorera toujours qu’une âme fut bercée - Dans le lit noir au chant des vers de l’_Odyssée_. - Les rideaux laisseront pénétrer le soleil. - Le clair retour d’avril sera doux et vermeil - Et la bonne servante aux paupières jaunies - Oubliera le «petit monsieur» des colonies. - - - - -ONZIÈME CHANT - -LE RETOUR - - -LE DÉPART - - Quand nous quittâmes Saint-Nazaire - Sur un vapeur plein d’étrangers, - Des cris d’adieu dans la lumière - Montèrent vers les passagers. - - Et ce fut comme un vent d’automne - Sur un paysage en émoi; - Les adieux n’étaient pas pour moi, - Car je ne connaissais personne. - - Mais cependant comme un enfant - Je sentis à mes yeux des larmes; - O France, le cœur se fend - De quitter ton ciel plein de charmes! - - -LE CŒUR DU POÈTE - -_A Jean-Louis Vaudoyer._ - - Cœur de poète, ainsi que le cœur de la mer, - Vous gardez en secret d’incroyables merveilles, - De splendides beautés invisibles, pareilles - Aux trésors inconnus de son grand gouffre amer. - - Quelquefois l’océan fait rouler sur le sable - Arraché des palais de jaspe un joyau vert; - Et parfois de toi monte un admirable vers, - Faible écho de ton grand cantique inépuisable. - - Mais les plus beaux trésors dorment sous les flots bleus, - Cachant aux yeux humains leur lumineuse fête; - Et ton chant le plus pur dort dans ton cœur, poète, - Dans ton cœur malheureux, dans ton cœur merveilleux. - - -STANCE - - Ainsi de vous qui me plaisez - Le vapeur m’éloigne sans trêve. - Ah! qu’il est court, le temps du rêve! - Qu’ils sont rapides, les baisers! - - -LES HUBLOTS - - Les hublots, bleus pendant la nuit, - A l’aurore ont des couleurs vives; - Bientôt nous serons près des rives - Où la mer indigo reluit. - - Les hublots sont devenus jaunes, - Puis verts, puis d’un rose tremblant; - Le jour nouveau monte tout blanc - Salué d’oiseaux monotones... - - * * * * * - - Grands hublots noirs, aux larges yeux, - Fenêtres rondes du navire, - Grâce à vous, j’admire les cieux - Et je vois la mer en délire. - - Bientôt au lieu d’oiseaux marins - Qui dansent devant vous sans cesse, - Nous verrons sous les tamarins - La robe rouge des négresses. - - -LES COULEURS DE LA MER - - Suivant l’heure de la journée, - La mer a changé de couleur; - Parfois plus rose qu’une fleur, - Parfois de teinte surannée. - - Reflétant l’enfance du jour, - A l’aurore elle est verte et claire, - Comme eau d’une source légère, - Dorée et verte tour à tour. - - Elle est tachée en mille places - De grandes taches jaune-marron, - Quand elle ourle le goémon - Venu de la mer des Sargasses. - - La brise soulevant ses eaux - Blanchit le courant qui voyage; - Et sur elle à l’infini nage - Une écume de blancs oiseaux. - - Plus tard elle s’orne de moires - Couleur de plumes de paons bleus, - Elle étale des lacs ombreux - Et des déserts brûlés de gloires. - - Sous le grain vif, l’air est de miel, - Les gouttes au soleil sont blondes; - La mer revêt quelques secondes - Sa robe couleur d’arc-en-ciel. - - Des marsouins noirs, comme en débauche, - Dansent autour du steamer gris; - Et le poisson volant surpris - Comme un caillou d’argent ricoche. - - Puis le soir sème çà et là - De grenats sa robe de gaze, - Et de la lune la topaze - Dore sa robe de gala. - - Ceux que le roulis bouleverse - Sur le pont marchent de travers, - Et moi je compose des vers - Au beau chant de la mer diverse. - - Car j’écris ce poème clair - Loin de la ville et de la foule, - A bord d’un grand vapeur qui roule - Sur l’Atlantique découvert. - - Derrière sont les grandes villes, - Londres, Paris aux yeux de feu; - Devant nous, c’est le chemin bleu - De la mer et les vertes îles. - - -LE REGRET DES FOULES - -(_Déclamation sur la mer_) - - Autrefois, j’aimais peu les foules formidables. - J’étais jeune, c’était par ces jours délectables - Où je vivais au cœur grouillant d’une cité. - Je préférais alors la lointaine beauté - Des lacs et des forêts, la mer sous les étoiles. - Les aubes où cinglaient de lumineuses voiles, - Aux noirs torrents humains débordant les trottoirs. - Ah! que ne donnerais-je à présent, par ces soirs - Où seul sur l’océan je vois bondir des troupes - De dauphins noirs dansant et frôlant nos chaloupes; - Où la lune, au réseau d’un nimbe violet, - Semble un beau poisson d’or pris dans un grand filet, - Pour me sentir encor dans une grande foule, - Pour n’être qu’un atome éphémère qui roule, - Un flot vibrant parmi des millions de flots, - Un cœur qui bat parmi le rêve et les complots, - Une âme qui bercée au chant des avenues - Se mire en vos beaux lacs changeants, prunelles nues, - Cependant que sans fin marchent auprès de nous - Les héros, les penseurs, les malades, les fous. - Tous les vices sont là, muets, attendant l’ombre, - Et toutes les vertus, sous leur tunique sombre. - Ah! se sentir grandi par les souffles d’espoir - Du rêve humain plus pur lorsque tombe le soir - Et que, dans les remous de la foule anonyme, - On est comme un vaisseau qui danse sur l’abîme. - Ah! rendez-moi le fleuve ardent du boulevard - Où soudain la beauté dresse son étendard, - Rendez-moi, rendez-moi le beau soir électrique - Où passe dans les flots d’une foule magique - Porté par un beau corps un visage divin - Qui grise la pensée ainsi qu’un jeune vin... - Ah! rendez-moi la foule émouvante des rues; - Ses chansons, ses appels, ses clameurs, ses cohues. - Ah! faites que toujours luise sur mon chemin - L’interminable ciel du beau regard humain. - Oui, tout pour une vie intense et variée - Débordante d’efforts sans cesse extasiée. - Donnez-moi les quartiers vibrants, les quartiers noirs, - Les théâtres qui font l’émotion des soirs. - Donnez-moi chaque jour des compagnes nouvelles, - Des compagnons nouveaux, des amitiés fidèles. - Ah! rendez-moi la vie émouvante de l’art... - Ce soir j’ai trop rêvé sur la mer, il est tard! - - -L’APPEL DE PARIS - -(_Hallucination sur la mer_) - - D’ici cinq ou six jours, au chant calme des flots, - J’aborderai dans l’Ile où sont les filaos; - Et je verrai, parmi les lianes vermeilles, - La maison où je vis seul avec mes abeilles. - O Paris, toujours jeune et toujours accueillant, - Pourquoi t’ai-je trouvé si beau, si bienveillant? - Et pourquoi de beaux yeux pleins de neuves chimères - Ont-ils comblé mes yeux de leurs belles lumières? - Paris de la victoire et Paris de la paix, - Plus grand que le Pans d’autrefois que j’aimais, - O Ville, me voilà plein de ton bruit encore, - Jusqu’à moi retentit ton grand appel sonore... - Dans les nuages noirs se dessinent tes tours... - Je vois tes boulevards, je vois tes carrefours... - Tes feux d’or et des feux sanglants coupant la Seine... - Ce jeune homme à vingt ans est déjà capitaine... - Cet autre fut parmi les lions à Verdun. - Qu’ils sont profonds les yeux de cet ouvrier brun!... - Déjà le clair de lune éclaire Notre-Dame... - Ah! je te reconnais, divine jeune femme... - Grand cœur d’un grand pays si noble en ses malheurs, - Jamais ville à son front n’eut de telles lueurs; - Paris vertigineux, Paris incomparable, - Profond comme la mer, mouvant comme le sable... - Mais pourquoi m’appeler, lumineuse cité, - Ville de l’allégresse et de la vanité! - Pourquoi me rappeler les nuits enchanteresses? - Pourquoi me promets-tu de nouvelles ivresses? - Que serai-je parmi ton océan humain? - Folle barque aujourd’hui, folle épave demain. - Ton cœur est-il pareil au cœur de la Sirène? - Qu’ils sont tristes, les yeux des noyés de la Seine. - Ah! laisse-moi, je sens, venus des grands ciels bleus, - Les alizés porteurs de messages heureux. - Ils me disent: «Là-bas, ton île est merveilleuse, - La tourterelle chante en sa nuit langoureuse. - D’ici cinq jours ses monts surgiront du flot vert - Et toutes ses forêts parfumeront la mer!...» - Mais cependant ta voix se fait impérative. - Elle couvre la mer de l’une à l’autre rive. - Elle éveille en mon cœur mille échos endormis, - Elle jette les noms de mes plus chers amis. - Plus belle que la lune éclairant Notre-Dame, - L’hallucination illumine mon âme. - Un cri monte soudain de mon rêve blessé; - Un grand cri douloureux vers le bonheur passé, - Un long cri désolé plein d’angoisse cruelle - Et que le vent du nord emporte sur son aile; - C’est le cri de mon cœur qui se sentant repris - Répond à ton appel formidable, Paris! - - -STROPHES AU TRANSATLANTIQUE - - Entre deux continents, grand steamer, tu voyages. - Ta passerelle érige un sublime balcon. - L’Amérique est là-bas et le vaste flocon - D’un nuage lointain ourle des paysages. - - Mille oiseaux inconnus, mille oiseaux émouvants - Parsèment le ciel frais des blancheurs de leurs ailes; - Beaux adieux dispersés aux quatre coins des vents - Et venus des pays où les femmes sont belles... - - Entre deux continents, ô splendide vapeur, - De ta proue acérée ouvre l’onde plus verte, - Le dernier des oiseaux a fui, l’heure est déserte. - Du salon ébloui monte un chant de langueur. - - C’est une femme aux yeux de turquoise qui chante - Un hymne humain, plaintif et grave et désolé. - De beaux astres pensifs l’azur est étoilé. - La mer prolonge au loin la gamme frémissante. - - Dans la vibrante voix pleurent de beaux oiseaux, - Rossignols éperdus troublant l’air de leur peine, - Et je crois voir soudain le front d’une Sirène - Emerger mollement de l’abîme des eaux. - - Nous sommes, ô vapeur, dans ton île flottante, - Dans ton île de fer pour de courts lendemains, - Nous avons de la mer parcouru les chemins - Et je vais te quitter pour une île vivante. - - Bientôt resplendira la ville aux clairs couchants - Où je vais débarquer; mais souvent de sa plage, - Souvent, j’évoquerai le splendide voyage - Qu’une belle inconnue ennoblit de ses chants. - - Et je regretterai cette voix pénétrante - Qui dominant soudain le tumulte des flots, - Par un chant plein d’amour et gonflé de sanglots - Me parut émouvoir la mer indifférente. - - Et quand je revivrai ces instants de douceur - Par les soirs trop nombreux d’une existence triste, - Je me croirai bercé par ton roulis berceur, - Grand vapeur aux feux d’or sur la mer d’améthyste! - - -A LA MER - -_A M. Albert Thibaudet._ - - Femme et Sirène, ô mer, mystérieuse mer, - C’est de toi que je tiens le rêve et les poèmes. - Sous l’adieu solennel des crépuscules blêmes, - Je me suis imprégné de ton grand souffle amer! - - C’est toi qui balançais dans le soir pourpre et vert - Le paquebot, à l’heure où dans les aquarelles - Que le couchant dessine à l’horizon désert, - Les nuages semblaient d’ardentes caravelles! - - O mer, c’est sur tes bords que je voudrais dormir. - Pendant l’éternité, j’écouterais frémir - Tes chants comme les miens fidèles et sauvages. - - Les vents feraient danser l’écume de clarté; - Et tu me redirais la chanson des voyages, - Pour consoler mon cœur de l’immobilité! - - -LE CHANT DU RETOUR - - A la recherche du bonheur - Nous avons fait bien des escales. - Au petit jour les mers sont pâles. - Que rapportez-vous, ô mon cœur? - - Avez-vous trouvé cette coupe - Où se boit le vin de l’oubli? - Le beau voyage est accompli; - Déjà pointe la Guadeloupe. - - Croyez-vous regretter vraiment - La grande ville enchanteresse? - Vous pleurez le passé charmant - Et regrettez votre jeunesse. - - Quand le vapeur s’est arrêté - Il ne reste rien du voyage. - La vie humaine est un sillage - Sur la mer de l’éternité. - -_A bord de «La Navarre», Avril 1921._ - - - - -DOUZIÈME CHANT - -EPILOGUE - - - Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage. - - JOACHIM DU BELLAY. - - -I - - Me voilà revenu sous ton ciel, ô mon île, - L’eau qui chante en la cour évoque tes roseaux; - J’entends les premiers bruits du rucher, de la ville, - Et je m’éveille au chant joyeux de tes oiseaux. - Qu’ils sont beaux, dans la nuit tropicale, les astres! - Qu’ils sont purs, les matins qui parfument la mer! - Pays, j’ai pu guérir enfin mon cœur amer. - Gardez-moi près de vous loin du vent des désastres. - Qu’ils sont beaux, dans la nuit tropicale, les astres! - - -II - - Que la vie est chose changeante! - Hier, c’était le vibrant Paris; - Et ce soir, belle île indolente, - Je suis sous tes manguiers fleuris! - - Hier nous étions des enfants sages, - Demain nos cheveux seront gris; - Ah! qu’ils sont courts les beaux voyages, - Où de tout le cœur est épris. - - -III - -SAGESSE - -_A M. Gabisto._ - - Je cueille suivant l’heure et suivant la saison, - Les fruits de mon verger, les fleurs de la savane; - Sans cesse de mon cœur un vers limpide émane - Devant la mer, les bois, le lac ou l’horizon. - - Qu’on soit vêtu de pourpre ou couvert de haillons, - La vie est une feuille ivre que le temps fane; - Comme l’astre tombé d’une nuit diaphane - Le poète en vain trace un lumineux sillon. - - Je ne convoite pas une gloire éternelle, - Trop heureux, par les mois où la lune est trop belle, - De sentir tout à coup mon être s’émouvoir - - En songeant que peut-être il est sur cette terre - Un écolier pensif et toujours solitaire - Qu’enivre un de mes vers dans la beauté du soir. - - -IV - -PAIX DU SOIR - - Dans le beau flamboyant chantent les anolis; - Le soir pourpre et doré rayonne sur les îles; - Les rivières d’argent aux écumes mobiles - Rêvent en caressant les cailloux de leurs lits. - C’est la belle heure rose aux lumières païennes - Où le cœur se recueille au départ du beau jour, - Où les eucalyptus, harpes éoliennes, - Chantent dans l’air léger leurs cantiques d’amour. - - -V - -INNOCENCE - - Une petite fille aux yeux larges et bruns, - Une frêle fillette aux innocents parfums, - M’apporte une corbeille où sont les fruits de l’île: - La mangue, l’acajou, la figue et la vanille. - Chère enfant dont le père est parti loin de nous, - J’aime la pureté de ton regard si doux, - Si tu veux bien, enfant qui n’as pas de famille, - Par la loi de mon cœur tu deviendras ma fille! - - -VI - - Puisqu’avril nous revient, ramenant le beau temps, - Nous irons, par delà les montagnes désertes, - Revoir Pointe-Mulâtre où sont les mangoustans - Et les cerfs roux broutant sur les savanes vertes. - La maison de l’ami sera, par les jours frais, - A l’ombre des manguiers et claire et pacifique; - Et tout en écoutant les rires des forêts, - Nous verrons écumer tes longs flots, Atlantique! - - -VII - - Ils me disent: «Combien de dollars ou de livres - Vous rapportent vos chants, ces nostalgiques fleurs?» - «--Un petit vers tracé dans la plaine des livres - Plus que tous vos sillons peut durer, ô planteurs.» - - -VIII - - Parques, bientôt pour moi grinceront vos ciseaux - Quand le vaisseau fatal abordera la grève. - Pourtant grâce à l’espoir qui brille dans mon rêve, - A chaque aube en mon cœur rechantent les oiseaux. - - -IX - - Bien qu’il soit loin du ciel, des grives, des corbeaux, - L’oiseau captif à l’aube exulte dans sa cage. - J’ai chanté, loin des chœurs, dans une île sauvage, - Les solitaires chants, Muse, sont-ils moins beaux? - - -X - - Les fenêtres sont d’or à chaque crépuscule. - Un volcan de splendeurs éclate au couchant vert. - Malheureux est l’esprit qui se sent incrédule - Devant l’immensité du ciel et de la mer. - - -XI - -L’ILE BLEUE - - Dominique, où le sort a voulu que je vive, - Il n’est nul voyageur que n’enchante ta rive. - Le front du Diablotin plus haut que le Pelé - Est souvent de vapeurs et de brouillards voilé. - Dans tes vallons fleuris courent trois cents rivières. - Mille arbres merveilleux parfument tes lisières. - Tu protèges encor au bord de tes forêts - Dans deux hameaux lointains et bercés des vents frais - Le Caraïbe habile à monter sa pirogue... - Dans les eaux de ta plage où le goémon vogue - De lumineux poissons brillent les cent couleurs. - Tes coquillages ont l’éclat riche des fleurs. - Sur tes sables d’argent que hantent les tortues, - Lorsque les grandes voix des lames se sont tues, - Des crabes aux yeux droits courent en bataillons... - A l’heure où de tes bois partent les papillons - Qui forgent à tes fleurs de mobiles couronnes, - On voit planer dans l’air les ailes monotones - Des frégates glissant dans l’immobile azur - Sur la sérénité de ton beau golfe pur. - Il n’est pas de serpents dans tes savanes claires, - Les lianes en fleurs sont tes seules vipères. - Tes derniers «diablotins» à jamais sont partis - Mais ta vierge forêt regorge d’agoutis, - De perroquets plus verts que les plus verts feuillages, - De lézards aux yeux d’or, de sarrigues sauvages - Et de beaux ramiers bleus dont le roucoulement - Chante la solitude et le recueillement. - O mon île boisée, enchantement des mers, - Les flots autour de toi dansent des ballets verts - Et comme un petit monde où le bonheur réside - Tu chantes au soleil sous l’alizé rapide. - Vierge et libre à jamais, Eldorado charmé, - Dont les vents aux vaisseaux portent l’air embaumé, - Tu ne seras jamais la conquête de l’homme. - Tu lui donnes tes fruits, ton miel au pur arome, - Mais tu seras toujours, ô reine des forêts, - Le sauvage oasis, l’Hespéride au ciel frais. - Et quand d’autres pays auront perdu leurs palmes, - Que leurs cieux seront veufs des oiseaux aux vols calmes, - Tu garderas encor comme aux jours de jadis - Le charme inviolé des anciens paradis. - Permets qu’en te louant, pays, je me souhaite - D’être inspiré longtemps par ta beauté parfaite - Et de pouvoir, au chant de tes arbres épais, - Vivre encor de beaux jours de soleil et de paix. - - -XII - -LE SOUVENIR - - Je veux encor aller revoir la mer changer - De couleur, rire - Comme en délire, - Et mourir, vague molle au pied de l’oranger. - Je veux aller revoir la maison blanche - Au bord des flots, - Où jadis le chant bleu des mers et leurs sanglots - Se mêlaient au cantique admirable des branches. - Je serai seul sur le rivage harmonieux - Et dans la brise - Sur la mer grise - Des vols d’oiseaux seront comme de noirs adieux. - Ah! ce n’est plus le temps fleuri de la jeunesse! - Vous m’étiez chers - Soirs bleus, soirs verts, - Pleins de tendresse, - Vous étiez beaux - Soirs si nouveaux - Où chaque flot chantait un hymne d’allégresse. - - -XIII - - «_La petite Odyssée_», ami, est incomplète, - M’a dit mon compagnon, le pur et doux poète. - Ce n’est pas tout d’avoir tendrement encensé - Le pâle Lys de France et la jeune Circé. - Ce n’est pas tout d’aller dans les cités lointaines - Ecouter sans mourir les voix d’or des Sirènes - Et d’entrevoir aux feux d’un beau soir obsesseur - Le Bel Adolescent et le Divin Danseur. - Tu ne dois plus revoir la tendre Italienne - Qui chassa de ton cœur la chimère ancienne. - Elle fut le Lotus qui guérit tout chagrin. - La tempête est passée et l’azur est serein. - Il te faut ajouter un chapitre à l’ouvrage - Et le remplir des chants d’un amour noble et grave. - Crois-moi, ne reste pas si seul sous le ciel bleu! - Les maisons sans enfants ne plaisent pas à Dieu. - Qu’elle soit Antillaise ou qu’elle soit d’Europe, - Il faut, dans la maison aux ruches, Pénélope. - - -FIN - - - - - LE DIVAN - REVUE DE LITTÉRATURE ET D’ART - PARAIT DIX FOIS PAR AN - et - A PUBLIÉ DES ŒUVRES INÉDITES - de - - Roger ALLARD, Pierre BENOIT, J.-M. BERNARD, Charles DU BOS, Jacques - BOULENGER, Marcel BOULENGER, Francis CARCO, Georges LE CARDONNEL, - Philippe CHABANEIX, Gilbert CHARLES, Henri CLOUARD, Tristan DERÈME, - Charles DERENNES, Roland DORGELÈS, Paul DROUOT, Lucien DUBECH, Francis - ÉON, Albert ERLANDE, Lucien FABRE, François FOSCA, André DU FRESNOIS, - André GIDE, François LE GRIX, Daniel HALÉVY, Emile HENRIOT, Edmond - JALOUX, Francis JAMMES, André LAFONT, Léo LARGUIER, Guy LAVAUD, JEAN - LEBRAU, Pierre LIÈVRE, Jean LONGNON, Pierre MAC’ORLAN, Eugène MARSAN, - Camille MAUCLAIR, François MAURIAC, Alphonse MÉTÉRIÉ, Francis DE - MIOMANDRE, Eugène MONTFORT, Comtesse DE NOAILLES, Jean PELLERIN, - Edmond PILON, Henri DE RÉGNIER, Étienne REY, Daniel THALY, Louis - THOMAS, P.-J. TOULET, Robert DE TRAZ, Paul VALÉRY, Jean-Louis - VAUDOYER, Francis VIÉLÉ-GRIFFIN, Gilbert DE VOISINS, Emile ZAVIE, etc. - - DIRECTEUR: HENRI MARTINEAU - - Abonnement d’un an: - Edition sur alfa: 20 FRANCS - Edition sur pur fil Lafuma: 40 FRANCS. - - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILE ET LE VOYAGE *** - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm -concept and trademark. 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Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. - -Most people start at our website which has the main PG search -facility: www.gutenberg.org - -This website includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/old/66795-0.zip b/old/66795-0.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index 5947309..0000000 --- a/old/66795-0.zip +++ /dev/null diff --git a/old/66795-h.zip b/old/66795-h.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index 9f6ffdc..0000000 --- a/old/66795-h.zip +++ /dev/null diff --git a/old/66795-h/66795-h.htm b/old/66795-h/66795-h.htm deleted file mode 100644 index a5a7405..0000000 --- a/old/66795-h/66795-h.htm +++ /dev/null @@ -1,5904 +0,0 @@ -<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" - "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> - -<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" lang="fr" xml:lang="fr"> -<head> -<meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=UTF-8" /> -<title> - The Project Gutenberg eBook of L’Ile et le voyage, by Daniel Thaly. -</title> -<link rel="coverpage" href="images/cover.jpg" /> -<style type="text/css"> - -p { text-align: justify; line-height: 1.2em; text-indent: 1.5em; - margin: .3em 0;} -p.noindent { text-indent: 0; } - -h1 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 1em 0; } -h2 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 4em 0 2em 0; } -h3 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 3em 0 1.5em 0; - font-weight: normal; font-size: 130%; } - -div.c, p.c { text-align: center; line-height: 1.5em; text-indent: 0; - margin: 1em 0; } - - -.large { font-size: 130%; } -.xlarge {font-size: 180%; } -.small { font-size: 90%; } -.xsmall, small { font-size: 80%; } - -.b { font-weight: bold; } -.i { font-style: italic; } -.i i, .i em { font-style: normal; } - -.sc { font-variant: small-caps; } - -.poetry { text-align: left; margin: 1em 0 1em 5%; } -.stanza { margin-top: 1em; } -.verse { padding-left: 20%; text-indent: -20%; margin: .1em 0; } -.i1 { text-indent: -15%; } -.i2 { text-indent: -10%; } -.i3 { text-indent: -5%; } -.i4 { text-indent: 0; } -.i5 { text-indent: 5%; } -.i6 { text-indent: 10%; } - - -blockquote.epi { margin: 1em 0 1em 40%; font-size: 90%; } - - -span.blk { display: inline-block; text-align: left; text-indent: 0; } - -.ind { margin: 1em 0 1em 10%; } -p.drap { padding-left: 1.5em; text-indent: -1.5em; } -p.r { margin: 1em 5% 1em 20%; text-align: right; } -.dedic { margin: 1em 5% 1em 20%; text-align: right; font-size: 90%; } -.sign { margin: 1em 20% 1em 20%; text-align: right; } - -hr { width: 20%; margin: 1em 40%; } -div.dots { margin: .5em 0; text-align: center; } -div.dots b { display: inline-block; width: 4.8%; } - - -sup { font-size: smaller; vertical-align: 20%; } - -li { list-style: none; } - -a { text-decoration: none; } - -.fnanchor { font-size: 80%; vertical-align: 0.35em; padding: 0 .15em; - text-decoration: none; -} -.footnote { margin: 1em 0 1em 30%; font-size: 90%; } -.footnote .label { } -.footnote + .footnote { margin-top: -.5em; } - -div.gap, p.gap { margin-top: 2.5em; } -.break, .chapter { margin-top: 4em; } - -img { max-width: 100%; } - -@media screen { - body { max-width: 40em; width: 80%; margin: 0 auto; } -} - -@media handheld { - .break, .chapter { page-break-before: always; } - .top4em { padding-top: 4em; } - .top6em { padding-top: 6em; } - .nobreak { page-break-before: avoid; } -} - -</style> -</head> -<body> - -<div style='text-align:center; font-size:1.2em; font-weight:bold'>The Project Gutenberg eBook of L'Ile et le voyage, by Daniel Thaly</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and -most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions -whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms -of the Project Gutenberg License included with this eBook or online -at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. If you -are not located in the United States, you will have to check the laws of the -country where you are located before using this eBook. -</div> - -<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: L'Ile et le voyage</p> - -<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Daniel Thaly</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'>Release Date: November 22, 2021 [eBook #66795]</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'>Language: French</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'>Character set encoding: UTF-8</div> - -<div style='display:block; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica))</div> - -<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILE ET LE VOYAGE ***</div> -<p class="c large">DANIEL THALY</p> - -<h1>L’ILE ET LE VOYAGE</h1> - -<p class="c b large">Petite Odyssée d’un Poète lointain</p> - - -<p class="c gap">PARIS<br /> -<i class="large">LE DIVAN</i><br /> -37, Rue Bonaparte, 37</p> - -<p class="c small">MCMXXIII</p> - -<div class="break"></div> - -<p class="c top6em"><span class="small">DU MÊME AUTEUR</span> :</p> - - -<p class="drap"><i>Lucioles et Cantharides</i> (Paris, Ollendorf, 1900) -(épuisé).</p> - -<p class="drap"><i>La Clarté du Sud</i> (Toulouse, Société Provinciale -d’Éditions, 1905).</p> - -<p class="drap"><i>Le Jardin des Tropiques</i> (Paris, Éditions du Beffroi, -1911).</p> - -<p class="drap"><i>Chansons de mer et d’outre-mer</i> (Paris, Éditions de -la Phalange, 1911).</p> - -<p class="drap"><i>Nostalgies Françaises</i> (Paris, Éditions de la Phalange, -1913).</p> - -<div class="break"></div> - -<p class="c top6em">Il a été tiré de cet ouvrage<br /> -20 exemplaires sur papier de Hollande Van Gelder</p> - -<div class="chapter"></div> -<div class="top4em"></div> -<div class="poetry"> -<div class="verse i" lang="en" xml:lang="en">Some day I shall rise and leave my friends</div> -<div class="verse i" lang="en" xml:lang="en">And seek you again through the world’s far ends,</div> -<div class="verse i" lang="en" xml:lang="en">You whom I found so fair,</div> -<div class="verse i" lang="en" xml:lang="en">(Touch of your hands and smell of your hair !),</div> -<div class="verse i" lang="en" xml:lang="en">My only god in the days that were.</div> -<div class="verse i" lang="en" xml:lang="en">My eager feet shall find you again,</div> -<div class="verse i" lang="en" xml:lang="en">Though the sullen years and the mark of pain</div> -<div class="verse i" lang="en" xml:lang="en">Have changed you wholly ; for I shall know</div> -<div class="verse i" lang="en" xml:lang="en">(How could I forget having loved you so ?),</div> -<div class="verse i" lang="en" xml:lang="en">In the sad half-light of evening,</div> -<div class="verse i" lang="en" xml:lang="en">The face that was all my sunrising.</div> -</div> - -<p class="sign"><span class="sc">Rupert Brooke.</span></p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2><span class="xsmall">PREMIER CHANT</span><br /> -D’UNE ILE PIERREUSE ET BOISÉE</h2> - - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Toute fraîche et feuillue sous la molle chaleur</div> -<div class="verse">D’un grand ciel d’un bleu fou.</div> -</div> - -<p class="sign"><span class="sc">John-Antoine Nau.</span></p> - -<div class="chapter"></div> -<div class="poetry"> -<div class="verse">J’écris ces vers d’une île où sont les perroquets,</div> -<div class="verse">Où les arbres fleuris sont d’énormes bouquets</div> -<div class="verse">Odorants et joyeux aux beaux mois des corolles.</div> -<div class="verse">J’écris ces vers au chant des fontaines créoles.</div> -<div class="verse">Sur un piton lointain ondule un palmier vert.</div> -<div class="verse">Par ma fenêtre bleue entre l’air de la mer.</div> -<div class="verse">Les frégates sans fin sollicitent le rêve ;</div> -<div class="verse">Avec elles l’espoir plane loin de la grève.</div> -<div class="verse">Tout près de ma maison où bourdonne un rucher</div> -<div class="verse">Chantent trois fois par jour les cloches d’un clocher.</div> -<div class="verse">Ma demeure est toujours tranquille et solitaire ;</div> -<div class="verse">C’est là que je conserve un grand amour sincère ;</div> -<div class="verse">Et le charme est si pur d’y chérir deux beaux yeux</div> -<div class="verse">Lointains, que mon bonheur illumine les cieux.</div> -<div class="verse">J’écris ces vers au chant de la mer des Antilles</div> -<div class="verse">A l’heure où sur les monts, lune verte, tu brilles.</div> -</div> - - -<h3>LE VENT DU SUD</h3> - -<blockquote class="epi"> -<div class="poetry"> -<div class="verse">A vous troupe légère</div> -<div class="verse">Qui d’aile passagère</div> -<div class="verse">Par le monde volez.</div> -</div> - -<p class="sign"><span class="sc">Joachim du Bellay.</span></p> - -</blockquote> -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">Le doux vent que l’on respire,</div> -<div class="verse i3">Par ce beau jour d’odeurs,</div> -<div class="verse i2">Apporte l’âme en délire</div> -<div class="verse i4">Des flots et des fleurs.</div> - -<div class="verse i2 stanza">Non, ce n’est pas de ces plages</div> -<div class="verse i4">Que vient le vent frais,</div> -<div class="verse i2">Il a fait de beaux voyages.</div> -<div class="verse i4">(O Mers, ô Forêts !)</div> - -<div class="verse i2 stanza">Il a charmé l’Atlantique</div> -<div class="verse i4">De son rêve fol,</div> -<div class="verse i2">L’odeur de la Martinique</div> -<div class="verse i4">Flotte dans son vol.</div> - -<div class="verse i2 stanza">Il a frôlé la grenade</div> -<div class="verse i4">Aux divins vergers</div> -<div class="verse i2">Et la limpide Barbade</div> -<div class="verse i4">Aux arbres légers.</div> - -<div class="verse i2 stanza">N’est-ce pas, pur et tonique,</div> -<div class="verse i4">Sur les ajoupas,</div> -<div class="verse i2">L’air de la brune Amérique</div> -<div class="verse i4">Où sont les pampas ?…</div> -</div> - -<hr /> - - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">Il traîne par le tropique,</div> -<div class="verse i4">Tenace témoin,</div> -<div class="verse i2">Quelque chose d’exotique</div> -<div class="verse i4">Qui vient de plus loin.</div> - -<div class="verse i2 stanza">Il a bu le sel des îles</div> -<div class="verse i4">Désertes où les bois</div> -<div class="verse i2">Ont des notes plus subtiles</div> -<div class="verse i4">Que tous les hautbois.</div> - -<div class="verse i2 stanza">Il a chanté sur cent grèves</div> -<div class="verse i4">Avec les oiseaux,</div> -<div class="verse i2">Il a bercé mille rêves</div> -<div class="verse i4">Et mille roseaux.</div> - -<div class="verse i2 stanza">Il a gonflé mille voiles</div> -<div class="verse i4">Sur les chaudes mers</div> -<div class="verse i2">Et frémi sous mille étoiles</div> -<div class="verse i4">Aux cieux pleins d’éclairs.</div> - -<div class="verse i2 stanza">Il donne la nostalgie</div> -<div class="verse i4">De pays lointains.</div> -<div class="verse i2">Mon âme s’est élargie</div> -<div class="verse i4">D’espoirs incertains.</div> - -<div class="verse i2 stanza">Ah ! ce n’est pas de nos plages</div> -<div class="verse i4">Que vient le vent frais.</div> -<div class="verse i2">Il a fait de grands voyages.</div> -<div class="verse i4">(O Mers, ô Forêts !)</div> -</div> - -<hr /> - - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">Vent qui pousses les nuages</div> -<div class="verse i4">Vers le nord frileux</div> -<div class="verse i2">Et te complais aux ombrages</div> -<div class="verse i4">Hantés de paons bleus.</div> - -<div class="verse i2 stanza">Toi qui sèmes à nos portes</div> -<div class="verse i4">L’or des orangers,</div> -<div class="verse i2">Prends avec les feuilles mortes</div> -<div class="verse i4">Mes rêves légers.</div> - -<div class="verse i2 stanza">Prends mes chants et sème-les</div> -<div class="verse i4">Sur toutes les mers</div> -<div class="verse i2">Et que toutes les forêts</div> -<div class="verse i4">Respirent mes vers.</div> - -<div class="verse i2 stanza">Emporte au loin par le monde</div> -<div class="verse i4">— Divin troubadour —</div> -<div class="verse i2">L’ivresse pure et profonde</div> -<div class="verse i4">De mon cœur trop lourd !</div> -</div> - - -<h3>AU BEAU LYS DE FRANCE</h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Dans l’île montagneuse et pleine de forêts,</div> -<div class="verse">Voilà bientôt six ans que je chante aux étoiles</div> -<div class="verse">Et que je songe à vous, tandis que mille voiles,</div> -<div class="verse">Mille oiseaux migrateurs voyagent aux vents frais.</div> -</div> - - -<h3>AURORE AUSTRALE</h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">La nuit ferme son aile et parmi les roseaux</div> -<div class="verse">On entend pépier d’innombrables oiseaux.</div> -<div class="verse i2">A pas comptés, l’aube s’approche.</div> -<div class="verse i2">De la savane la plus proche</div> -<div class="verse i2">On entend les clairons des coqs.</div> -<div class="verse">Argo ne vogue plus dans la vaste nuit bleue.</div> -<div class="verse">Le long Scorpion d’or rentre sa longue queue</div> -<div class="verse i2">Par delà l’île aux sombres rocs.</div> -<div class="verse">Les torrents de l’aurore en blanchissant l’azur</div> -<div class="verse">Ont emporté le sable éclatant des étoiles</div> -<div class="verse">Et la mer voit soudain, à son orient pur,</div> -<div class="verse">Le clair vaisseau du jour dresser ses roses voiles.</div> -</div> - - -<h3>INCANTATION</h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Ah ! vivre ici, bercé de secrètes musiques</div> -<div class="verse">Et le regard toujours tourné vers la beauté ;</div> -<div class="verse">Les meilleurs de nos vers n’étant que des reliques</div> -<div class="verse">Où l’on veut des beaux jours conserver la clarté !</div> -<div class="verse">Poèmes de tendresse écrits à la nuit close,</div> -<div class="verse">Brillez comme l’étoile en un feuillage noir ;</div> -<div class="verse">Gardez le souvenir de la dernière rose</div> -<div class="verse">Et l’écho langoureux des colombes du soir.</div> -</div> - - -<h3>LE RÊVE</h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">Bien que je vive aux lointains bords</div> -<div class="verse i4">De l’exotisme,</div> -<div class="verse i2">Mon rêve, oiseau fier, sans efforts,</div> -<div class="verse i4">Sait franchir l’isthme.</div> - -<div class="verse i2 stanza">Il revient se poser souvent</div> -<div class="verse i4">Sur la ruine</div> -<div class="verse i2">D’un temple grec où l’on entend</div> -<div class="verse i2">Chanter la mer de Salamine.</div> -</div> - - -<h3>INVITATION AU CLAIR DE LUNE</h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Clair de lune, je vais faire éteindre les lampes,</div> -<div class="verse">Pour que vous rentriez ce soir dans ma maison ;</div> -<div class="verse">Vous avez des pitons illuminé les rampes</div> -<div class="verse">Et vous baignez déjà le subtil horizon.</div> - -<div class="verse stanza">Beau feu blanc de la lune, entrez par mes fenêtres</div> -<div class="verse">Et faites pour mes yeux danser vos froids rayons ;</div> -<div class="verse">Je reverrai l’étang qui brille sous les hêtres,</div> -<div class="verse">J’entendrai Philomèle et le chant des grillons.</div> -</div> - - -<h3>LE SEUL REGRET</h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">Si vous étiez près de mon cœur</div> -<div class="verse i4">Que la nuit serait belle !</div> -<div class="verse i2">Il n’est pas une autre île en fleur</div> -<div class="verse i4">A mes yeux valant celle</div> - -<div class="verse i2 stanza">Où de ma fenêtre je vois,</div> -<div class="verse i4">Dans la campagne amie,</div> -<div class="verse i2">Bambous penchés et palmiers droits</div> -<div class="verse i4">Et la mer endormie.</div> -</div> - - -<h3>LA LETTRE</h3> - -<blockquote class="epi"> -<div class="poetry"> -<div class="verse">Qui eust pensé que l’on peust concepvoir</div> -<div class="verse">Tant de plaisir pour lettres recepvoir ?</div> -</div> - -<p class="sign"><span class="sc">Clément Marot.</span></p> - -</blockquote> -<div class="poetry"> -<div class="verse">Ecrivez-moi sans cesse, ô mon beau Lys lointain,</div> -<div class="verse">Bientôt luira le jour radieux que j’espère ;</div> -<div class="verse">En attendant, les mots tracés par votre main</div> -<div class="verse">Sont des ruisseaux où mon amour se désaltère.</div> -</div> - - -<h3>LES ILES</h3> - -<p class="dedic"><i>A Marius-Ary Leblond.</i></p> - -<blockquote class="epi"> -<div class="poetry"> -<div class="verse">Océan, garde-nous les Iles.</div> -</div> - -<p class="sign"><span class="sc">Fernand Thaly.</span></p> - -</blockquote> -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">Qui dira le charme des îles,</div> -<div class="verse i2">Oasis que borde d’azur</div> -<div class="verse i2">Le désert des ondes mobiles ?</div> -<div class="verse i2">Qui chantera leur soleil pur ?</div> - -<div class="verse i2 stanza">Berceau de légendes splendides</div> -<div class="verse i2">Depuis le temps d’Aphrodite,</div> -<div class="verse i2">Ne sont-elles ces Atlantides</div> -<div class="verse i2">Les paradis de la beauté ?</div> - -<div class="verse i2 stanza">C’est dans un îlot qu’Ariane</div> -<div class="verse i2">Fut abandonnée aux tourments.</div> -<div class="verse i2">En Sicile, au chant du platane,</div> -<div class="verse i2">Théocrite eut des jeux charmants.</div> - -<div class="verse i2 stanza">Chio te vit grandir, Homère !</div> -<div class="verse i2">Rhodes charma les Chevaliers ;</div> -<div class="verse i2">Et Cœur-de-Lion, âme fière,</div> -<div class="verse i2">Aima Chypre aux pourpres halliers,</div> - -<div class="verse i2 stanza">Sur les mers de la solitude</div> -<div class="verse i2">C’est par l’une des Bahamas</div> -<div class="verse i2">Que Colomb commença l’étude</div> -<div class="verse i2">Des merveilleux panoramas.</div> - -<div class="verse i2 stanza">C’est aux Mascareignes, dans l’île</div> -<div class="verse i2">Des filaos plantés en rangs</div> -<div class="verse i2">Que naquit Leconte de Lisle,</div> -<div class="verse i2">Poète grand parmi les grands.</div> - -<div class="verse i2 stanza">Les plus beaux yeux de l’Odyssée</div> -<div class="verse i2">D’une île ont admiré la mer,</div> -<div class="verse i2">Et Nausicaa fut bercée</div> -<div class="verse i2">Par le lyrisme du flot clair.</div> - -<div class="verse i2 stanza">Iles du Sud hospitalières</div> -<div class="verse i2">Aux Bougainville, aux Carteret ;</div> -<div class="verse i2">Elles gazouillent, vos lisières ;</div> -<div class="verse i2">Mais pas d’oiseaux dans la forêt !</div> - -<div class="verse i2 stanza">Et c’est vous, charmantes Antilles,</div> -<div class="verse i2">Les plus admirables joyaux</div> -<div class="verse i2">Des îles riches en coquilles</div> -<div class="verse i2">Sous l’or des tropiques royaux.</div> - -<div class="verse i2 stanza">Terres d’amour, chères aux rêves</div> -<div class="verse i2">Et propices aux Robinsons,</div> -<div class="verse i2">Les vents alizés de vos grèves</div> -<div class="verse i2">M’ont donné de belles leçons !…</div> - -<div class="verse i2 stanza">Vous parfumez vos claires rades</div> -<div class="verse i2">Du souffle des matins rosés</div> -<div class="verse i2">Et dans vos golfes les dorades</div> -<div class="verse i2">Dansent sous les flots irisés.</div> - -<div class="verse i2 stanza">C’est à vos cieux que je dérobe</div> -<div class="verse i2">Le murmure des filaos,</div> -<div class="verse i2">Lorsque la mer change de robe</div> -<div class="verse i2">A l’aurore, au parfum des flots.</div> - -<div class="verse i2 stanza">Je vois rentrer le paille-en-queue</div> -<div class="verse i2">Pareil à mon blanc rêve pur,</div> -<div class="verse i2">Lorsque blonde en sa prison bleue</div> -<div class="verse i2">La lune contemple l’azur.</div> - -<div class="verse i2 stanza">Ile ardente du Pacifique</div> -<div class="verse i2">Stevenson ne t’aime pas mieux</div> -<div class="verse i2">Que je n’aime ma Dominique,</div> -<div class="verse i2">Ma belle île aux oiseaux heureux.</div> - -<div class="verse i2 stanza">Douce Antille aux bois admirables,</div> -<div class="verse i2">Sera-ce sous ton azur clair,</div> -<div class="verse i2">Que j’entendrai, du fond des sables,</div> -<div class="verse i2">Les grandes lyres de la mer ?</div> -</div> - - -<h3>L’ANSE AUX TORTUES</h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Sur la plage où le flot a des lueurs d’agates</div> -<div class="verse">Ne glisse plus le vol émouvant des frégates.</div> -<div class="verse">Les lézards ne vont plus parmi les mangliers</div> -<div class="verse">Happer les fourmis d’or qui rôdent aux halliers.</div> -<div class="verse">Du croissant safrané vois les cornes pointues.</div> -<div class="verse">C’est juillet, mois torride où pondent les tortues.</div> -<div class="verse">Veux-tu que nous allions vers le sable luisant</div> -<div class="verse">De la plage où le flot blanchit le noir brisant ?</div> -<div class="verse">Là, muets, nous pourrons peut-être, sous la lune,</div> -<div class="verse">Voir l’immense tortue aborder la lagune,</div> -<div class="verse">Se traîner sur le sable et longtemps épier</div> -<div class="verse">Les ombres du rivage et celles du hallier</div> -<div class="verse">Puis enfouir, afin que l’île les protège,</div> -<div class="verse">Ses œufs dont la couleur est celle de la neige.</div> -</div> - - -<h3>LE NAGEUR</h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">« Dans l’onde transparente où luisent les coraux,</div> -<div class="verse">J’ai vu les grands requins poursuivre les bécunes ;</div> -<div class="verse">Va plutôt te baigner dans les eaux des lagunes,</div> -<div class="verse">Derrière la savane où beuglent les taureaux. »</div> - -<div class="verse stanza">Mais tu me répondis : « Tes paroles sont vaines :</div> -<div class="verse">Tu ne sauras jamais le plaisir merveilleux</div> -<div class="verse">Qu’on éprouve à franchir les grands espaces bleus</div> -<div class="verse">De l’Atlantique, au chant des Antilles sereines. »</div> - -<div class="verse stanza">Depuis, je te vois fendre au loin les vastes eaux,</div> -<div class="verse">Et traîner sur la mer un lumineux sillage ;</div> -<div class="verse">Et moi qui suis épris d’un autre beau voyage</div> -<div class="verse">Je te regarde, assis à l’ombre des roseaux.</div> - -<div class="verse stanza">Là-bas, c’est le récif que hantent les grands squales</div> -<div class="verse">Et voici l’horizon houleux des cachalots.</div> -<div class="verse">Nage, souple nageur, jusqu’au soir plein d’étoiles,</div> -<div class="verse">Ainsi qu’un grand poisson de nacre dans les flots.</div> - -<div class="verse stanza">Nage sous les ciels d’ambre et sous les nuits funèbres,</div> -<div class="verse">Dans le flot rose ou vert, noir ou phosphorescent,</div> -<div class="verse">Jusqu’au jour où soudain brisera tes vertèbres</div> -<div class="verse">Quelque monstre marin aux yeux ivres de sang.</div> - -<div class="verse stanza">En attendant, jouis de la vague éternelle,</div> -<div class="verse">Respire la douceur du soir occidental ;</div> -<div class="verse">L’océan te caresse en ses flots de cristal,</div> -<div class="verse">Tes bras sont vigoureux et ta jeunesse est belle.</div> -</div> - - -<h3>LA NUIT DANS LES GRANDS BOIS</h3> - -<p class="dedic"><i>A M. H.-M.-S. Laidlaw.</i></p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Les perroquets criards, les perroquets têtus,</div> -<div class="verse">Les perroquets dans l’arbre aux fruits noirs se sont tus.</div> -<div class="verse">C’est l’heure où le soleil, parcourant d’autres lieues,</div> -<div class="verse">Quitte la Dominique et ses montagnes bleues.</div> -<div class="verse">Le crabier sur la branche a rejoint ses petits.</div> -<div class="verse">Le sentier ne voit plus rôder les agoutis.</div> -<div class="verse">Une dernière fois, la brise sur son aile</div> -<div class="verse">Porte à l’écho lointain un chant de tourterelle.</div> -<div class="verse">Un grand concert soudain s’élève des bosquets ;</div> -<div class="verse">Grenouilles et lézards répondent aux criquets.</div> -<div class="verse i2">Avant de sombrer dans le rêve…</div> -<div class="verse i2">La forêt mêle les couleurs</div> -<div class="verse i2">Harmonieuses de ses fleurs.</div> -<div class="verse i2">Sur les bois la lune se lève…</div> -<div class="verse">Les odeurs de la nuit chassent celles du jour.</div> -<div class="verse">Mille bruits que le vent emporte avec amour</div> -<div class="verse">Exaltent l’air plus vif des solitudes vierges.</div> -<div class="verse">L’astre blanc sème ici des lumières de cierges</div> -<div class="verse">Et là-bas, sur une eau, des feux de diamants.</div> -<div class="verse">Il s’élève admirable entre les fûts dormants</div> -<div class="verse">De deux minces palmiers et c’est comme une aurore</div> -<div class="verse">Où le chat-huant gris jette son cri sonore.</div> -<div class="verse">La nuit claire à présent est reine de l’azur.</div> -<div class="verse">L’air est plus lumineux et le parfum plus pur.</div> -<div class="verse">Il semble que soudain mille corolles blanches</div> -<div class="verse">Parfument les rameaux des immobiles branches.</div> -<div class="verse">Les sphinx ont remplacé l’essaim des papillons.</div> -<div class="verse">Des lucioles d’or voltigent les feux blonds.</div> -<div class="verse">Un lampyre embrasé semble un lent météore.</div> -<div class="verse">Un palmier nain d’un feu verdâtre se colore</div> -<div class="verse">Tandis que le taupin se pose sur son fût.</div> -<div class="verse">Un chien aboie, un chien caraïbe à l’affût ;</div> -<div class="verse">Et, vers un grand figuier dont mûrissent les figues,</div> -<div class="verse">Je vois bondir soudain deux petites sarigues.</div> -</div> - - -<h3>PETITS PAYSAGES</h3> - -<p class="c small">LE FLAMBOYANT</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Sous l’étincelle d’or des oiseaux-mouches braves,</div> -<div class="verse">Le rouge flamboyant semble un volcan de fleurs ;</div> -<div class="verse">Une averse un instant a noyé ses splendeurs,</div> -<div class="verse">Mais le soleil couchant va raviver ses laves.</div> -</div> - -<p class="c small">L’ARBRE INCONNU</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Au bord de la savane où broutent les cabris,</div> -<div class="verse">L’arbre en fleurs dont les fruits sont aimés des perruches</div> -<div class="verse">Semble un grand arc-en-ciel ivre d’un bruit de ruches,</div> -<div class="verse">Tant il est éventé de vols de colibris.</div> -</div> - -<p class="c small">L’ARBRE ROUGE</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Quand l’aube blanche et rose inonde la prairie,</div> -<div class="verse">Il est comme un récif de corail aux cieux clairs ;</div> -<div class="verse">Sur lui des papillons voltige la féerie,</div> -<div class="verse">Les oiseaux-mouches bleus le traversent d’éclairs.</div> -</div> - -<p class="c small">L’EUCALYPTUS</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Le bel eucalyptus balancé par le vent</div> -<div class="verse">Semble d’un vaisseau fou la grande voile verte ;</div> -<div class="verse">Qu’il est doux à ses pieds de s’endormir, rêvant</div> -<div class="verse">Qu’on est parti tous deux vers une île déserte.</div> -</div> - -<p class="c small">LES POISSONS</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Vous qui jouez aux eaux des anses découvertes,</div> -<div class="verse">Du doux chant des oiseaux vous ignorez le miel ;</div> -<div class="verse">Mais vous savez l’îlot cher aux Sirènes vertes,</div> -<div class="verse">Poissons mystérieux, frères de l’arc-en-ciel.</div> -</div> - -<p class="c small">LA TOURTERELLE</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">La vérandah laissait rentrer l’heure laiteuse</div> -<div class="verse">Et la lune dorait l’île de sa clarté ;</div> -<div class="verse">Toute la claire nuit, nous avons écouté</div> -<div class="verse">Ton frais roucoulement, tourterelle amoureuse.</div> -</div> - -<p class="c small">LES LUCIOLES</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">J’aime les clairs de lune où miroitent les anses,</div> -<div class="verse">Mais préfère les nuits où voltigent vos feux,</div> -<div class="verse">Lucioles, berçant à l’heure du silence,</div> -<div class="verse">Vos douces lampes d’or dans les grands arbres bleus.</div> -</div> - - -<h3>LE RÊVE</h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Qu’elle est douce la voix de la mer des Antilles</div> -<div class="verse">Quand elle chante au pied des verts tamariniers,</div> -<div class="verse">Que les femmes des bourgs passent sous leurs paniers</div> -<div class="verse">Pleins de citrons ambrés ou de vertes vanilles !</div> -<div class="verse">Qu’il est tendre ce chant autour de l’île en fleur,</div> -<div class="verse">Tandis que chaque flot écume sur le sable.</div> -<div class="verse">Ah ! vous mener un jour vers l’immense douceur,</div> -<div class="verse">Ma charmante, des flots de la mer adorable !</div> -</div> - - -<h3>STANCE</h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Amour, voici le mois des plus belles étoiles.</div> -<div class="verse">Les grands arbres seront couronnés de lueurs.</div> -<div class="verse">La mer balancera de radieuses voiles</div> -<div class="verse">Et mon cœur loin de vous sera plein de langueurs.</div> -</div> - - -<h3>D’UNE VÉRANDAH FLEURIE</h3> - -<p class="c large">(<i>Conversation avec Arthur-Harry Law</i>)</p> - -<p class="c">I</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Roseau dans mon enfance était plein de cabris</div> -<div class="verse">Qui des pavés disjoints broutaient les touffes d’herbe.</div> -<div class="verse">Des lanternes passaient dans les beaux soirs fleuris.</div> -<div class="verse">Sur les monts violets la lune était superbe.</div> -</div> - -<p class="c">II</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Ivre du chant constant des bois et de la mer</div> -<div class="verse">La Dominique est une Antille langoureuse.</div> -<div class="verse">Sous la mélancolie âpre de son soir vert,</div> -<div class="verse">Je suis comme un chartreux de la Grande-Chartreuse.</div> -</div> - -<p class="c">III</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Je garde en ma mémoire un beau souvenir clair.</div> -<div class="verse">C’était dans le mois triste où l’eau du fleuve est grise.</div> -<div class="verse">Dans les yeux d’une enfant des bords de la Tamise</div> -<div class="verse">J’ai vu la mer et les étoiles de la mer.</div> -</div> - -<p class="c">IV</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Ah ! qu’ils sont loin les soirs de la pâle Angleterre</div> -<div class="verse">Où nous étions de beaux éphèbes amoureux.</div> -<div class="verse">Poètes décadents, amis de la chimère,</div> -<div class="verse">Que vos vers me plaisaient sous les blancs ciels brumeux !</div> -</div> - -<p class="c">V</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Oxford, en revenant d’une fête nautique,</div> -<div class="verse">La tête pleine encor des courses de Henley,</div> -<div class="verse">Je compris en lisant une ode de Shelley</div> -<div class="verse">La divine splendeur de l’âme romantique.</div> -</div> - -<p class="c">VI</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Comme on aime les yeux du rêve et de l’amour</div> -<div class="verse">Paris que je connus à vingt ans, je les aime</div> -<div class="verse">Tes vieux quartiers vibrants où quelque vieille tour</div> -<div class="verse">Me fait songer à Marguerite d’Angoulême.</div> -</div> - -<p class="c">VII</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">« Cesse d’écrire en vers, c’est un jeu hasardeux »,</div> -<div class="verse">Me disais-tu, penchant vers moi ta tête blonde.</div> -<div class="verse">Et j’embrassais tes mains, ma petite Esclarmonde,</div> -<div class="verse">Mangeuse de sorbets, toi dont les yeux sont bleus.</div> -</div> - -<p class="c">VIII</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Billy Milner d’un match éclatant fut vainqueur</div> -<div class="verse">Et le soir il reçut des billets pleins de flammes.</div> -<div class="verse">Chaque lettre disait : « Donne-moi donc ton cœur. »</div> -<div class="verse">Billy aimait le sport et n’aimait pas les femmes.</div> -</div> - -<p class="c">IX</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Pendant que les marchands comptent les escalins,</div> -<div class="verse">Parlons de Rupert Brooke et de ses purs poèmes,</div> -<div class="verse">Puis nous irons rendre visite aux orphelins,</div> -<div class="verse">Aux petits orphelins dont les fronts sont si blêmes.</div> -</div> - -<p class="c">X</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">C’est devant un coucher de soleil sans pareil</div> -<div class="verse">Que j’écris ces quatrains. Je donnerais la gloire</div> -<div class="verse">De la mer embrasant un quatre-mâts vermeil,</div> -<div class="verse">Pour un soir sans éclat reflété par la Loire.</div> -</div> - -<p class="c">XI</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Près du flot sans reflet du fleuve glorieux,</div> -<div class="verse">Vous seriez près de moi, ma vivante statue ;</div> -<div class="verse">La voix des mariniers dans la nuit s’étant tue,</div> -<div class="verse">Je reverrais les soirs de la mer dans vos yeux.</div> -</div> - - -<h3>CLAIR DE LUNE A MINUIT</h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">Roseau la nuit semble une ville</div> -<div class="verse i4">Des mille et une nuits</div> -<div class="verse i2">Aux parfums des jardins de l’Ile</div> -<div class="verse i4">Se mêlent ceux des fruits.</div> - -<div class="verse i2 stanza">Au port désert un chien aboie,</div> -<div class="verse i4">Un grillon dit son chant.</div> -<div class="verse i2">Et la mer plus douce que soie</div> -<div class="verse i4">S’étend comme un grand champ.</div> - -<div class="verse i2 stanza">On dirait la ville enchantée</div> -<div class="verse i4">Aux fontaines sans bruits,</div> -<div class="verse i2">Où la pleine lune argentée</div> -<div class="verse i4">Miroite au fond des puits.</div> -</div> - - -<h3>L’OISEAU LOINTAIN</h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">Par ce soir de mélancolie,</div> -<div class="verse i2">Quel est l’oiseau qui chante au loin,</div> -<div class="verse i5">Qui chante si bien</div> -<div class="verse i2">Au cœur de la forêt fleurie ?</div> -<div class="verse i2">Charme étrange et mystérieux,</div> -<div class="verse i2">Quel est l’oiseau délicieux</div> -<div class="verse i2">Dont la flûte grave module</div> -<div class="verse i2">Des notes d’or au crépuscule ?…</div> -<div class="verse i6">Que t’importe ;</div> -<div class="verse i5">Ecoute le chant</div> -<div class="verse i2">Qui vient mourir devant ta porte,</div> -<div class="verse i2">A l’heure du soleil couchant.</div> -<div class="verse i2">C’est peut-être la flûte de Pan,</div> -<div class="verse i2">C’est peut-être la voix du printemps.</div> -</div> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak"><span class="xsmall">DEUXIÈME CHANT<br /> -(<i>TROIS ANS APRÈS</i>)</span><br /> -AU BEAU LYS DE FRANCE</h2> - - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Dors ! Je n’ai pas tenté de retours inutiles.</div> -<div class="verse">Mais comme un beau coucher de cors au fond des bois</div> -<div class="verse">Appelle, à la nuit close, une étoile immobile,</div> -<div class="verse">J’ai voulu t’appeler une dernière fois.</div> -</div> - -<p class="sign"><span class="sc">Léon Deubel.</span></p> - -<div class="chapter"></div> -<h3>A LA BEAUTÉ</h3> - -<blockquote class="epi"> -<p lang="en" xml:lang="en">A thing of beauty is a joy forever.</p> - -<p class="sign"><span class="sc">J. Keats.</span></p> - -</blockquote> -<div class="poetry"> -<div class="verse">Pour avoir tant chéri votre forme parfaite,</div> -<div class="verse">Je connais aujourd’hui l’amour et la beauté.</div> -<div class="verse">Vous avez entr’ouvert la porte de clarté,</div> -<div class="verse">Qui fermait le jardin de la pure conquête.</div> - -<div class="verse stanza">Par vos divins regards où rayonne la fête</div> -<div class="verse">De l’or et de l’azur des plus célèbres yeux,</div> -<div class="verse">Mon cœur s’est à jamais épris des vastes cieux</div> -<div class="verse">Et j’ai pour l’idéal une ferveur secrète.</div> - -<div class="verse stanza">Vous m’avez révélé mieux que tout autrefois,</div> -<div class="verse">Le rythme de la mer, le mystère des bois</div> -<div class="verse">Et le charme éternel de la nature immense !</div> - -<div class="verse stanza">Et le beau feu sacré qui consume mon cœur,</div> -<div class="verse">Je ne le dois qu’à vous, plus douce qu’une sœur,</div> -<div class="verse">Vous qui fîtes chanter les harpes du silence !</div> -</div> - - -<h3>STANCE</h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">S’ils sont beaux, sur les monts, les pieds du voyageur</div> -<div class="verse i2">Qui porte de bonnes nouvelles ;</div> -<div class="verse">Il est encor plus beau, sur la mer, le vapeur</div> -<div class="verse i2">Messager des amours fidèles !</div> -</div> - - -<h3>AU BEAU LYS DE FRANCE</h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">La lune verte luit au front d’un cocotier ;</div> -<div class="verse">Et tout en admirant son beau reflet sur l’arbre,</div> -<div class="verse">Je songe à ce vieux parc de France, aux bancs de marbre</div> -<div class="verse">Où je vous vis sourire au détour d’un sentier.</div> - -<div class="verse stanza">Ainsi passe ma vie aux belles Iles bleues.</div> -<div class="verse">Que ce soit dans le jour, dans l’aurore ou la nuit,</div> -<div class="verse">Chaque fois qu’un instant de beauté me séduit,</div> -<div class="verse">Mon rêve refranchit plus de trois mille lieues.</div> - -<div class="verse stanza">Je pense à vous devant la mer et les torrents,</div> -<div class="verse">Devant l’écoulement rapide des rivières,</div> -<div class="verse">Au chant des alizés sous les planètes claires,</div> -<div class="verse">Au souffle des palmiers plantés en libres rangs.</div> - -<div class="verse stanza">Votre nom que jamais je ne dis à personne,</div> -<div class="verse">Comme un beau vers je vais le chantant sur les monts ;</div> -<div class="verse">C’est d’un charme infini sous nos grands cieux profonds ;</div> -<div class="verse">Ainsi qu’un grave écho longuement il résonne.</div> - -<div class="verse stanza">Dans le brasier des soirs éblouissants de feux</div> -<div class="verse">Je crois voir d’un vaisseau les lumineuses voiles</div> -<div class="verse">Et jusqu’à l’heure tendre où naissent les étoiles</div> -<div class="verse">Je contemple la mer en songeant à vos yeux.</div> - -<div class="verse stanza">Par les nuits qu’une lune énorme idéalise,</div> -<div class="verse">Votre fantôme passe et repasse sans fin ;</div> -<div class="verse">De votre jeune corps tous mes désirs ont faim</div> -<div class="verse">Et ce sont vos odeurs qui parfument la brise.</div> - -<div class="verse stanza">Lorsque je sors la nuit, pour apaiser le mal</div> -<div class="verse">D’un pauvre être agité qui souffle et qui délire,</div> -<div class="verse">Votre cher souvenir m’accompagne et m’inspire ;</div> -<div class="verse">Ah ! que de fleurs alors sur le chemin banal !</div> - -<div class="verse stanza">Voilà bientôt dix ans que les printemps de France</div> -<div class="verse">Ont fleuri vaporeux et verts loin de mes yeux ;</div> -<div class="verse">Et pourtant, je redis le nom délicieux,</div> -<div class="verse">Je pense encor à vous, malgré l’horrible absence.</div> - -<div class="verse stanza">Mais hélas, je vieillis et les rêves sont fous.</div> -<div class="verse">Je vois toujours leurs feux du haut de mes fenêtres,</div> -<div class="verse">Mais les grands paquebots ne portent plus vos lettres,</div> -<div class="verse">Je n’ai nul confident à qui parler de vous.</div> - -<div class="verse stanza">Je songe bien souvent aux paroles sincères</div> -<div class="verse">Dont vous avez bercé l’espoir de mon retour ;</div> -<div class="verse">Quand vos yeux aux lacs purs de leurs prunelles claires</div> -<div class="verse">Miraient encor le ciel profond de mon amour…</div> - -<div class="verse stanza">Je demande parfois au vent quand il voyage :</div> -<div class="verse">« N’as-tu pas vu la Fleur splendide du printemps ?</div> -<div class="verse">Puis-je espérer encor, exquis et repentant,</div> -<div class="verse">Retrouver le divin, le merveilleux visage ? »</div> - -<div class="verse stanza">Et le vent me répond : « Reste au bord des grands bois</div> -<div class="verse">Et garde dans tes yeux l’image qui t’est chère.</div> -<div class="verse">Ne va pas soulever le voile du mystère.</div> -<div class="verse">Il ne faut plus songer aux beaux yeux d’autrefois. »</div> - -<div class="verse stanza">Alors, je crie au loin, sous la lune émouvante :</div> -<div class="verse">« Beaux yeux, beaux yeux charmants, qu’êtes-vous devenus ? »</div> -<div class="verse">Rien ne répond ; l’Océan bat les récifs nus</div> -<div class="verse">Et son sanglot jeté dans la nuit m’épouvante.</div> -</div> - - -<h3>LE FANTOME</h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">L’absence a su flatter mon amour et l’accroître</div> -<div class="verse">Et changer mon ivresse en culte harmonieux,</div> -<div class="verse">Telle la solitude émouvante du cloître</div> -<div class="verse">Exalte et purifie un cœur religieux.</div> - -<div class="verse stanza">Beau rêve illuminant une existence morne,</div> -<div class="verse">Vous avez éclairé chacun de mes instants ;</div> -<div class="verse">Votre image me suit parmi les fleurs du morne</div> -<div class="verse">Et flotte sur l’azur vaporeux des étangs.</div> - -<div class="verse stanza">Je vous vois, près de moi, traverser les prairies</div> -<div class="verse">Où la liane pend en lumineux hamacs ;</div> -<div class="verse">Et vous m’accompagnez jusqu’aux cimes fleuries</div> -<div class="verse">D’où descendent les eaux murmurantes des lacs.</div> - -<div class="verse stanza">C’est pour avoir chéri votre seule pensée</div> -<div class="verse">Et pour n’avoir aimé que votre souvenir,</div> -<div class="verse">Que j’ai porté dix ans une ivresse insensée</div> -<div class="verse">Et que je n’attends rien du puissant avenir.</div> - -<div class="verse stanza">J’ai dédaigné pour vous, ô fantôme suprême,</div> -<div class="verse">De faire de ma vie un champ harmonieux</div> -<div class="verse">Et j’ai passé dix ans à chanter, en moi-même,</div> -<div class="verse">Des chants purs à la gloire exquise de vos yeux !</div> - -<div class="verse stanza">O mon charmant amour, lumière de ma vie,</div> -<div class="verse">Rose de mon jardin, lampe de mon espoir,</div> -<div class="verse">Je ne vous verrai plus, vous dont j’ai tant envie</div> -<div class="verse">Et vous ne serez pas l’étoile de mon soir.</div> - -<div class="verse stanza">Pourtant ce sera vous, vous que je chercherai</div> -<div class="verse">A travers tous les yeux et toutes les amantes</div> -<div class="verse">Et malgré le désir des lèvres inconstantes</div> -<div class="verse">Vous serez dans mon cœur et je vous chérirai.</div> - -<div class="verse stanza">Encor quelques beaux jours à passer sur la terre</div> -<div class="verse">Et puis la grande nuit envahira les cieux.</div> -<div class="verse">Ah ! laissez-moi songer encor à la lumière</div> -<div class="verse">Exquise et merveilleuse et pure de vos yeux !</div> -</div> - - -<h3>STANCE</h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Beaux voyageurs des mers, sous la nue embaumée,</div> -<div class="verse">Des steamers aux feux d’or arrivent dans le soir ;</div> -<div class="verse">Mais ils ne portent plus à mon cœur nul espoir ;</div> -<div class="verse">Pour mon cœur sans espoir, ils ne sont que fumée !</div> -</div> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak"><span class="xsmall">TROISIÈME CHANT</span><br /> -L’HORIZON ET LA MER</h2> - - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Le secret douloureux qui me faisait languir.</div> -</div> - -<p class="sign"><span class="sc">Baudelaire.</span></p> - -<div class="chapter"></div> -<h3>LE JOUR</h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Le jour trop beau blesse mon cœur d’un glaive d’or.</div> -<div class="verse">Pourquoi, pourquoi, toujours cette étrange tristesse</div> -<div class="verse">Devant cet horizon rayonnant d’allégresse</div> -<div class="verse">Où la vague infinie et muette s’endort ?</div> - -<div class="verse stanza">Qu’il fut divin le bain dans la mer sous le fort !</div> -<div class="verse">Chaque lame traînait une tiède caresse,</div> -<div class="verse">Mais un vague tourment me poursuit et m’oppresse ;</div> -<div class="verse">Devant le ciel trop beau l’esprit songe à la mort.</div> - -<div class="verse stanza">Ah ! que vienne bientôt l’instant où les Centaures</div> -<div class="verse">Luiront sur le haut cap battu des flots sonores ;</div> -<div class="verse">Alors je sentirai le calme m’envahir ;</div> - -<div class="verse stanza">La lune nagera dans des vapeurs rosées</div> -<div class="verse">Et très fraîche sera la voix du souvenir</div> -<div class="verse">Mêlée aux longs soupirs des brises apaisées.</div> -</div> - - -<h3>CRÉPUSCULE EN DÉCEMBRE</h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Que j’aime la clarté grave de ce couchant !</div> -<div class="verse">Un insecte attardé traîne un trait de lumière ;</div> -<div class="verse">Un chien aboie au seuil lointain d’une chaumière,</div> -<div class="verse">Sur les lèvres du jour s’éteint le dernier chant.</div> - -<div class="verse stanza">Le beau soir frôle ainsi qu’une robe de fée</div> -<div class="verse">L’eau de la pleine mer plus paisible qu’un lac,</div> -<div class="verse">Le vent dans l’arbre noir balance le hamac,</div> -<div class="verse">L’heure qui va venir est de lune coiffée.</div> - -<div class="verse stanza">Un feu de luciole a lui dans le bambou</div> -<div class="verse">Et la savane où flotte une odeur de vesou</div> -<div class="verse">Verra trembler bientôt les premières étoiles.</div> - -<div class="verse stanza">Admire la splendeur de l’instant solennel.</div> -<div class="verse">Regarde par delà l’Océan et les voiles</div> -<div class="verse">Le soleil peindre en or le grand mur bleu du ciel.</div> -</div> - - -<h3>LE SOIR</h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Le vent dans les palmiers chante des odes pures</div> -<div class="verse">Et la vague blanchit le golfe lumineux ;</div> -<div class="verse">L’horizon est de pourpre et les pitons sont bleus</div> -<div class="verse">Dans les grands cocotiers les noix blondes sont mûres.</div> - -<div class="verse stanza">Les algues dans l’air frais sèchent leurs chevelures.</div> -<div class="verse">Les sables un à un éteignent leurs doux feux.</div> -<div class="verse">Le jour meurt. Des pluviers reviennent deux à deux</div> -<div class="verse">Vers l’îlot où la lame a de rauques murmures,</div> - -<div class="verse stanza">Un nuage a noyé le profil pur des monts ;</div> -<div class="verse">Les canots sont rentrés parmi les goémons,</div> -<div class="verse">A l’ouest rougit encor la dernière des voiles.</div> - -<div class="verse stanza">Viens voir pour enchanter ton cœur toujours amer,</div> -<div class="verse">Sous l’azur éternel, où naissent les étoiles,</div> -<div class="verse">Miroiter les déserts immenses de la mer !</div> -</div> - - -<h3>LE POÈME A LA NUIT</h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">La mer phosphorescente étincelle et reluit.</div> -<div class="verse">Un nuage a l’aspect d’un mont couvert de glace,</div> -<div class="verse">Une pâle clarté déchire au loin l’espace,</div> -<div class="verse">La lune brillera sur la crête à minuit.</div> - -<div class="verse stanza">C’est l’heure où frôlant l’air de ses ailes, sans bruit,</div> -<div class="verse">Vole aux sapotilliers le chat-huant vorace ;</div> -<div class="verse">Poète, négligeant l’Hymette et le Parnasse,</div> -<div class="verse">Il te faut composer un poème à la nuit ;</div> - -<div class="verse stanza">A la nuit tropicale, immense, sans pareille,</div> -<div class="verse">Portant l’étoile verte et l’étoile vermeille,</div> -<div class="verse">Dont le voile est de feu, d’ombre et de diamant.</div> - -<div class="verse stanza">Chante, la voix des mers immenses t’accompagne</div> -<div class="verse">Et l’encens sept fois pur des fleurs de la montagne,</div> -<div class="verse">Charmera ton silence et ton recueillement.</div> -</div> - - -<h3>VOLS D’OISEAUX EN SEPTEMBRE</h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Le vent tumultueux blanchit les flots mobiles</div> -<div class="verse">Et l’espace est rempli de vols d’oiseaux de mer</div> -<div class="verse">Qui s’en vont, radieux de la vigueur de l’air,</div> -<div class="verse">Chercher d’autres climats et frôler d’autres îles.</div> - -<div class="verse stanza">Par delà les vols blancs des mouettes agiles,</div> -<div class="verse">Plus haut qu’aucun oiseau de passage au vol fier,</div> -<div class="verse">Les frégates, au cœur lumineux de l’éther,</div> -<div class="verse">Planent, le col tendu, les ailes immobiles.</div> - -<div class="verse stanza">Longtemps, je suis des yeux le départ émouvant</div> -<div class="verse">Des oiseaux migrateurs emportés par le vent</div> -<div class="verse">Vers le nord éclairé des lumières plus frêles.</div> - -<div class="verse stanza">Déjà le dernier vol s’efface à l’horizon !</div> -<div class="verse">Je vous envie, oiseaux qui changez de saison</div> -<div class="verse">En une nuit, par la puissance de vos ailes !</div> -</div> - - -<h3>LE SOUVENIR</h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Le soir est plus profond qu’un soir sur les Balkans,</div> -<div class="verse">Plus bleu qu’un soir de France ou qu’un soir d’Italie,</div> -<div class="verse">Un voile de mystère et de mélancolie</div> -<div class="verse">Plane sur les sommets qu’éclairent des boucans.</div> - -<div class="verse stanza">Sur la mer passe un vol grave de pélicans,</div> -<div class="verse">De sauvages parfums montent des forêts sombres ;</div> -<div class="verse">Et par delà les pics qu’enveloppent des ombres</div> -<div class="verse">La lune monte au front dentelé des volcans.</div> - -<div class="verse stanza">Ah ! je donnerais bien toute la solitude</div> -<div class="verse">Des grands monts violets, toute ma quiétude</div> -<div class="verse">Pour le divin bonheur de revoir deux yeux bleus.</div> - -<div class="verse stanza">Mais pourquoi rappeler cette grande infortune ?</div> -<div class="verse">Respirons la douceur du ciel harmonieux,</div> -<div class="verse">Les palmes des palmiers sont luisantes de lune.</div> -</div> - - -<h3>LE VOILIER</h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Au siècle des vapeurs et de l’aéroplane,</div> -<div class="verse">Un blanc voilier qui passe à l’horizon du soir,</div> -<div class="verse">Alors que l’Océan brille comme un miroir,</div> -<div class="verse">N’est en réalité qu’une lourde tartane.</div> - -<div class="verse stanza">Mais quelque chose évoque, en l’heure diaphane,</div> -<div class="verse">Où les yeux de la nuit vont percer l’azur noir,</div> -<div class="verse">L’âme des temps passés et le rêve croit voir</div> -<div class="verse">Des feux de Caraïbe au fond de la savane.</div> - -<div class="verse stanza">Le blanc voilier, glissant sous l’éther tropical,</div> -<div class="verse">Revient de Montserrat et loin de l’air natal</div> -<div class="verse">Porte un maigre troupeau de chèvres au col grêle.</div> - -<div class="verse stanza">Mais telle est la splendeur du ciel et du décor,</div> -<div class="verse">Qu’il semble qu’en la nuit d’azur, ta Caravelle,</div> -<div class="verse">O Cristobal Colon vogue sur les flots d’or.</div> -</div> - - -<h3>CIEL DES INDES OCCIDENTALES</h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Nul ne peut se vanter de voir un ciel nocturne</div> -<div class="verse">Plus beau, plus étoilé que celui qui s’étend</div> -<div class="verse">Sur la mer Caraïbe, à l’heure taciturne</div> -<div class="verse">Où le golfe endormi brille comme un étang.</div> - -<div class="verse stanza">Dans la sérénité des voûtes tropicales,</div> -<div class="verse">Tous les astres connus luisent splendidement :</div> -<div class="verse">Les étoiles du sud aux feux de diamant,</div> -<div class="verse">Les étoiles du nord plus fines et plus pâles.</div> - -<div class="verse stanza">Et par les lourds étés, aux mois où les palmiers</div> -<div class="verse">Bercent la tourterelle et le chant des ramiers,</div> -<div class="verse">On voit le Chariot en face des Centaures,</div> - -<div class="verse stanza">Le Cygne bleu voler vers l’azur boréal,</div> -<div class="verse">Tandis qu’au front des caps, blancs de lames sonores,</div> -<div class="verse">Surgit le Scorpion, gloire du ciel austral…</div> -</div> - - -<h3>NUIT DU ONZE AVRIL 191.</h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Arcturus sur le mont semble un feu de berger.</div> -<div class="verse">Sirius à pas lents suit Orion qui chasse.</div> -<div class="verse">L’Ourse erre autour du pôle étincelant de glace.</div> -<div class="verse">Aldébaran bientôt dans la mer va plonger.</div> - -<div class="verse stanza">Les Centaures ont lui, la Croix bénit l’espace ;</div> -<div class="verse">Et le charme est si pur sous le grand oranger,</div> -<div class="verse">Que vingt fois je reviens sur la haute terrasse,</div> -<div class="verse">Voir du fond de la nuit les astres émerger.</div> - -<div class="verse stanza">Miracle étincelant d’une voûte étoilée !</div> -<div class="verse">Vains désespoirs, sombrez au fond de la vallée,</div> -<div class="verse">Toi, rêve aérien, monte comme Altaïr !</div> - -<div class="verse stanza">Pour aimer dignement vos splendeurs magnifiques,</div> -<div class="verse">Que ne suis-je au sommet d’un piton de saphir,</div> -<div class="verse">O constellations mouvantes des tropiques !</div> -</div> - - -<h3>MATIN DEVANT LA MER</h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Au soleil du matin, sous l’azur émouvant,</div> -<div class="verse">Les flots sont couronnés de hautes crêtes blanches,</div> -<div class="verse">Le vent jusqu’à la mer porte l’odeur des branches ;</div> -<div class="verse">On voudrait de tels jours d’ivresse plus souvent.</div> - -<div class="verse stanza">Ainsi que la frégate, ivre, au soleil levant,</div> -<div class="verse">De l’horizon qui flambe et de la mer qui chante,</div> -<div class="verse">L’esprit prend son essor et d’une aile vibrante,</div> -<div class="verse">Monte vers l’idéal et les cieux en rêvant.</div> - -<div class="verse stanza">Rien ne vaut ce voyage enivrant et sonore,</div> -<div class="verse">Au pays du soleil, au pays de l’aurore,</div> -<div class="verse">Quand chante aux mille bords de ses îles la mer.</div> - -<div class="verse stanza">Rien ne vaut ce départ vers les sphères sublimes</div> -<div class="verse">Où le rêveur revoit planer son rêve fier</div> -<div class="verse">Entre le double azur du ciel et des abîmes.</div> -</div> - - -<h3>A L’IDÉAL</h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Combien de cris encor me feras-tu pousser</div> -<div class="verse">Avant que le vaisseau de la mort ne m’emporte ?</div> -<div class="verse">Que les chiens du malheur hurlent devant ma porte,</div> -<div class="verse">Idéal, dans mon cœur, rien ne peut t’émousser !</div> - -<div class="verse stanza">Le vent rit. Les steamers rapides vont hisser</div> -<div class="verse">Les pavillons joyeux à leur mâture forte ;</div> -<div class="verse">Comme les goélands, nous leur ferons escorte,</div> -<div class="verse">Nos rêves sur les grands océans vont danser.</div> - -<div class="verse stanza">O vols sacrés fuyant loin de l’heure présente !</div> -<div class="verse">L’imagination ouvre une aube enivrante,</div> -<div class="verse">Les beaux cieux de l’esprit s’entr’ouvrent, éclatants.</div> - -<div class="verse stanza">Et nous contemplerons, superbes ou tragiques,</div> -<div class="verse">Sur les Bleus Saharas des mouvants Atlantiques</div> -<div class="verse">Les lointains fabuleux de l’espace et du temps.</div> -</div> - - -<h3>STANCE</h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">La mer autour de moi dresse sa prison bleue.</div> -<div class="verse">Je ne sais quel désir me vient d’un autre ciel.</div> -<div class="verse">Qu’il est beau sur la mer ce lointain paille-en-queue</div> -<div class="verse">Qui monte vers l’azur comme un rêve éternel !</div> -</div> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak"><span class="xsmall">QUATRIÈME CHANT</span><br /> -LA MAISON AUX ABEILLES</h2> - - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Voici des fruits, des fleurs, des feuilles et des branches.</div> -</div> - -<p class="sign"><span class="sc">Verlaine.</span></p> - -<div class="chapter"></div> -<h3>A L’EXEMPLE DES ABEILLES</h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">J’ai dans ma cour, au pied de beaux arbres fleuris,</div> -<div class="verse">Un rucher bigarré fait de vibrantes ruches ;</div> -<div class="verse">On dirait un hameau sous les verts tamaris,</div> -<div class="verse">Un hameau de couleur au pays des perruches.</div> - -<div class="verse stanza">Les bruits frais des torrents, des ruisseaux, de la mer,</div> -<div class="verse">Autour de ma fenêtre enroulent leurs murmures ;</div> -<div class="verse">Sans quitter ma maison, je puis, par un jour clair,</div> -<div class="verse">Me croire au cœur profond de la verte nature.</div> - -<div class="verse stanza">En proie au dur travail qui bourdonne en son flanc,</div> -<div class="verse">Le rucher au soleil ronfle comme une usine.</div> -<div class="verse">Ah ! pourquoi tout à coup, ivre et tourbillonnant,</div> -<div class="verse">S’en échappe un essaim qui va vers la colline ?</div> - -<div class="verse stanza">Abeilles au vol sûr, je vous vois tour à tour</div> -<div class="verse">Porter le pollen blond et le nectar qui grise ;</div> -<div class="verse">Chaque instant le rayon de miel se fait plus lourd.</div> -<div class="verse">Vous remplissez l’azur d’une belle surprise.</div> - -<div class="verse stanza">Je perçois grâce à vous les puissantes odeurs</div> -<div class="verse">Des grands arbres mirant leur ombrage aux fontaines,</div> -<div class="verse">Vous portez jusqu’à moi l’enivrement des fleurs</div> -<div class="verse">Et l’âme des beaux jours chante en vos ruches pleines.</div> - -<div class="verse stanza">Séduits par votre exemple, ô peuple merveilleux,</div> -<div class="verse">Mes espoirs sont partis dans le vent qui les berce,</div> -<div class="verse">Mais rapporteront-ils à mon cœur anxieux</div> -<div class="verse">Le pollen du bonheur et le miel de l’ivresse ?</div> - -<div class="verse stanza">Quand un de vos essaims tournoie, ardent et nu,</div> -<div class="verse">Ayant abandonné le trésor des cellules,</div> -<div class="verse">Avant de se poser dans quelque arbre inconnu</div> -<div class="verse">De la grande forêt pleine de crépuscule,</div> - -<div class="verse stanza">Je rêve de quitter la paisible maison</div> -<div class="verse">Où j’ai mené des jours d’une existence sûre,</div> -<div class="verse">Pour aller je ne sais vers quel autre horizon</div> -<div class="verse">Affronter les périls d’une belle aventure.</div> -</div> - - -<h3>A UNE LIANE</h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">O liane étoilée et de fleurs et de fruits,</div> -<div class="verse">Tu parfumes mes jours et parfumes mes nuits !</div> -<div class="verse">Tu suspends aux bras frais d’un tamarinier grêle</div> -<div class="verse">Les mille serpents verts de ta verte tonnelle.</div> -<div class="verse">Pour cueillir sur ta tige un rose charançon,</div> -<div class="verse">Un jaune oiseau des bois t’apporte sa chanson,</div> -<div class="verse">Tu vois voler vers toi dans les aubes vermeilles</div> -<div class="verse">Soixante colibris et plus de mille abeilles.</div> -<div class="verse">Les bougainvilias et les longs <i lang="la" xml:lang="la">quisqualis</i></div> -<div class="verse">Ont moins que toi l’odeur adorable des lys.</div> -<div class="verse">Quand un orage court, te heurte et te chavire,</div> -<div class="verse">Le vent du sud te fait chanter comme une lyre.</div> -<div class="verse">Lorsque le croissant brille et que la ville dort,</div> -<div class="verse">La luciole en toi pose un confetti d’or ;</div> -<div class="verse">Et c’est l’heure indolente où vibre en ton feuillage</div> -<div class="verse">Le chant de l’andolite<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a> et du grillon sauvage.</div> -<div class="verse">O compagne odorante, ô fille des forêts,</div> -<div class="verse">Grâce à toi, je peux voir la nature de près,</div> -<div class="verse">Sans cesse je retrouve en ton jeune feuillage</div> -<div class="verse">Le charme et les odeurs d’un lointain paysage ;</div> -<div class="verse">Et toujours étoilée et de fleurs et de fruits</div> -<div class="verse">Tu parfumes mes jours et parfumes mes nuits.</div> -</div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Andolite (anolis) : Petit lézard fort commun aux Antilles. Certaines -espèces chantent par les belles nuits.</p> -</div> - -<h3>LA MAISON AUX ABEILLES</h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Modeste est ma maison, mais fort je la chéris</div> -<div class="verse i2">Au doux feu des heures vermeilles !</div> -<div class="verse">Car elle communique avec les bois fleuris</div> -<div class="verse i2">Par le fil d’or de ses abeilles.</div> - -<div class="verse stanza">Tel parfum qui flotta sur le morne embaumé</div> -<div class="verse i2">Et qui subit le sort des roses</div> -<div class="verse">Vit encor, souvenir adorable de mai,</div> -<div class="verse i2">Dans l’étui des cellules closes.</div> - -<div class="verse stanza">Tel nectar, diamant liquide dans la nuit</div> -<div class="verse i2">Ou rosée à perle tremblante</div> -<div class="verse">Dort maintenant, plus blond que le suc d’un beau fruit,</div> -<div class="verse i2">Au cœur chaud de la ruche ardente.</div> - -<div class="verse stanza">De l’aube au soir l’essaim ardent et régulier</div> -<div class="verse i2">Apporte à ma cour des messages.</div> -<div class="verse">Je sais quand « l’épineux » porte des fleurs d’argent</div> -<div class="verse i2">Et quand c’est le mois des orages.</div> - -<div class="verse stanza">Je sais que les poix doux sont pleins de « sucriers »</div> -<div class="verse i2">Et les flamboyants d’oiseaux-mouches</div> -<div class="verse">Et que les agoutis gambadent par milliers</div> -<div class="verse i2">Dans le sentier des vieilles souches.</div> - -<div class="verse stanza">Je sais que l’ortolan roucoule à la fraîcheur</div> -<div class="verse i2">Du courbaril près de la source</div> -<div class="verse">Et que l’étang où vient s’abreuver le chasseur</div> -<div class="verse i2">Mire les feux de la Grande Ourse.</div> - -<div class="verse stanza">Je sais que la campagne est un vaste bouquet</div> -<div class="verse i2">De fleurs, d’odeurs et de musiques</div> -<div class="verse">Où le maigre coucou, de bosquet en bosquet,</div> -<div class="verse i2">Chasse les guêpes métalliques.</div> - -<div class="verse stanza">Ce soir, on est au mois où l’amour met le nid</div> -<div class="verse i2">Comme un trophée au cœur des branches ;</div> -<div class="verse">Et mes vers accouplés volent vers l’infini</div> -<div class="verse i2">Comme des vols d’aigrettes blanches !</div> -</div> - - -<h3>L’ÉGLISE CLAIRE</h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Non loin de la maison aux abeilles, l’église</div> -<div class="verse">Où chante le dimanche un petit chœur d’enfants.</div> -<div class="verse">Je me complais alors à suivre les doux chants</div> -<div class="verse">De ces petits dont l’âme est encore indécise.</div> - -<div class="verse stanza">L’encens embaume l’air et par les jours de mai</div> -<div class="verse">Il arrive parfois qu’on voit voler en elle</div> -<div class="verse">D’une fenêtre à l’autre un vol de tourterelle</div> -<div class="verse">Qui se sent bienheureux en ce lieu parfumé.</div> -</div> - - -<h3>VOL D’ABEILLES</h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Mille quittent la ruche en projectiles d’or.</div> -<div class="verse">Mille rentrent soudain en cascades vermeilles.</div> -<div class="verse">Tout le jour la maison entend vibrer l’effort</div> -<div class="verse">Vibrant et radieux des divines abeilles.</div> - -<div class="verse stanza">C’est d’une reine unique en la paix du rucher</div> -<div class="verse">Que sont nés les feux d’or de tant de travailleuses.</div> -<div class="verse">Et le cœur du poète est un divin archer</div> -<div class="verse">Qui lance sans compter les flèches merveilleuses.</div> -</div> - - -<h3>LE RÉVEIL DES RUCHES</h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">L’aube à peine a teinté les collines vermeilles,</div> -<div class="verse">Qu’un gai bourdonnement s’élève du rucher.</div> -<div class="verse">Quel est l’arbuste en fleur au parfum de pêcher</div> -<div class="verse">Qui donne tant de joie au peuple des abeilles ?</div> - -<div class="verse stanza">Tout le jour, vibrera le généreux travail,</div> -<div class="verse">De la ruche à la fleur, de la fleur à la ruche ;</div> -<div class="verse">Jusqu’à l’heure où le soir plus vert qu’une perruche</div> -<div class="verse">Dorera de ses feux une mer de corail.</div> - -<div class="verse stanza">Désirs, désirs plus beaux que les mouches fidèles,</div> -<div class="verse">Vous n’avez de repos ni l’hiver ni l’été ;</div> -<div class="verse">Grisés par les parfums de l’arbre de Beauté,</div> -<div class="verse">Nuit et jour vous volez aux fleurs surnaturelles.</div> -</div> - - -<h3>LE BEAU VERS</h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Lorsque sur le papier traçant le noir sillon,</div> -<div class="verse">Ma plume écrit un vers d’une beauté parfaite,</div> -<div class="verse">Il me semble en la nuit voir un beau papillon ;</div> -<div class="verse">Complaisant et joyeux, j’admire ma conquête.</div> - -<div class="verse stanza">Mais dès que sur les lacs le soleil s’est levé,</div> -<div class="verse">Le vers prend la couleur morte des chrysalides ;</div> -<div class="verse">Il a perdu l’éclat du sphinx vert des Florides,</div> -<div class="verse">Je n’écrirai jamais le vers que j’ai rêvé.</div> -</div> - - -<h3>LE RAYON</h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Garde-toi d’enlever de la ruche qui dort</div> -<div class="verse">Le rayon non scellé par les abeilles d’or,</div> -<div class="verse">Le miel operculé seul est un vrai trésor.</div> - -<div class="verse stanza">Il faut que ta pensée, ô poète, soit mûre,</div> -<div class="verse">Pour que dans un beau vers, son moule et sa parure,</div> -<div class="verse">Elle dure longtemps et se conserve pure.</div> -</div> - - -<h3>AU COLIBRI</h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Colibri, tous les bois fleuris sont en liesse ;</div> -<div class="verse">Et pourtant, tu reviens au jardin de Roseau</div> -<div class="verse">Apporter à mes fleurs ta frôleuse caresse,</div> -<div class="verse">Ah ! de quel paradis sors-tu, charmant oiseau ?</div> -</div> - - -<h3>LE MIEL</h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">De même que le vin évoque un coteau bleu,</div> -<div class="verse">L’odeur de ce beau miel fait revivre ta flore,</div> -<div class="verse">Campêche blond qu’on vit l’an dernier, à l’aurore,</div> -<div class="verse">Lourd de guêpes de cuivre et d’abeilles de feu.</div> -</div> - - -<h3>LA MONTAGNE</h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Montagne couronnée et de lune et de rêve,</div> -<div class="verse">C’est vers vous cette nuit que voyagent mes vœux ;</div> -<div class="verse">Non point pour vos splendeurs qu’on voit de cette grève</div> -<div class="verse">Mais parce que vos lacs me rappellent ses yeux.</div> -</div> - - -<h3>LE POÈTE</h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">O poète, tu n’as qu’un moment de beauté,</div> -<div class="verse">Pour ciseler le vers sauveur de ta mémoire,</div> -<div class="verse">Le vers vaisseau de fer et vaisseau de clarté</div> -<div class="verse">Qui portera ton nom sur les mers de la gloire.</div> -</div> - - -<h3>BEAUX JOURS</h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Mille parfums de fleurs annoncent que le miel</div> -<div class="verse">Sera bientôt porté vers les ruches ardentes ;</div> -<div class="verse">Et plus de cent essaims d’abeilles bourdonnantes</div> -<div class="verse">De leurs voyages d’or éblouissent le ciel.</div> - -<div class="verse stanza">Mon esprit, travaillez loin des sombres demeures,</div> -<div class="verse">Devant le beau visage étincelant des jours ;</div> -<div class="verse">Pour qu’en vers lumineux comme les rayons lourds,</div> -<div class="verse">Vous condensiez l’essence impalpable des heures.</div> -</div> - - -<h3>LA FENÊTRE</h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Je veux chanter la chambre ouverte à l’alizé ;</div> -<div class="verse">Par sa large fenêtre on peut voir la montagne,</div> -<div class="verse">Des bois et des vallons, la lointaine campagne,</div> -<div class="verse">Où chaque arbuste en fleur forme un îlot rosé.</div> - -<div class="verse stanza">On voit aussi la mer, flot calme ou flot brisé,</div> -<div class="verse">De larges vols d’oiseaux que le vent accompagne,</div> -<div class="verse">Un horizon plus bleu que celui de l’Espagne,</div> -<div class="verse">Et les mille splendeurs du couchant embrasé.</div> - -<div class="verse stanza">Dans le ciel exigu qu’encadre la croisée,</div> -<div class="verse">La nuit sombre et la nuit brillante de rosée</div> -<div class="verse">Se révèlent soudain dans toute leur fraîcheur.</div> - -<div class="verse stanza">Et dans le rose azur d’une naissante aurore,</div> -<div class="verse">Je regarde rougir la voile d’un pêcheur,</div> -<div class="verse">Pâlir la Croix du Sud et mourir les Centaures.</div> -</div> - - -<h3>LA TOMBE FLEURIE</h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Je hais le cimetière où l’on dort à l’étroit.</div> -<div class="verse">Ah ! qu’on ne couvre pas ma dépouille de marbre ;</div> -<div class="verse">Mais qu’on m’enterre, à l’ombre verte d’un grand arbre,</div> -<div class="verse">Et que la mer, la mer chante près de l’endroit.</div> -<div class="verse">Je voudrais que ma fosse ainsi qu’une tonnelle</div> -<div class="verse">Fût en tout temps fleurie afin que le passant</div> -<div class="verse">Séduit par la splendeur de l’arbre ravissant</div> -<div class="verse">S’arrêtât pour rêver, quelques instants, près d’elle.</div> -<div class="verse">Mais, je voudrais surtout, lorsque le renouveau</div> -<div class="verse">Enivre les chemins, que passent de beaux couples</div> -<div class="verse">De jeunes amoureux aux corps minces et souples</div> -<div class="verse">Et qui ne sauraient pas que là gît un tombeau.</div> -<div class="verse">Mon âme, au jardin bleu des ténèbres enclose,</div> -<div class="verse">Tressaillirait du fond de l’éternel exil</div> -<div class="verse">Lorsque l’adolescent divin, le frêle avril,</div> -<div class="verse">Viendrait avec l’Aurore y respirer les roses.</div> -<div class="verse">Et par les grands étés de l’immense avenir,</div> -<div class="verse">Dans les sèves de l’arbre éclaterait encore,</div> -<div class="verse">Pour le parer soudain d’une éclatante flore,</div> -<div class="verse">Mon rêve radieux qui ne veut pas mourir !</div> -</div> - - -<h3>STANCE AUX ABEILLES</h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Lorsque je partirai, mes petites amies,</div> -<div class="verse i2">N’allez pas quitter le rucher ?</div> -<div class="verse">N’allez pas essaimer par delà le clocher ?</div> -<div class="verse">Restez, vous charmerez les roses endormies.</div> -</div> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak"><span class="xsmall">CINQUIÈME CHANT</span><br /> -CHANSONS LOINTAINES</h2> - - -<div class="poetry"> -<div class="verse">C’est à quoi je fus destiné</div> -<div class="verse">Dès le premier jour de ma vie,</div> -<div class="verse">Et la Muse m’auroit traisné,</div> -<div class="verse">Si je ne l’eusse pas suivie.</div> -</div> - -<p class="sign"><span class="sc">François Maynard.</span></p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse" lang="en" xml:lang="en">Shall I reject the green and rose</div> -<div class="verse" lang="en" xml:lang="en">Of opals with their shifting flame,</div> -<div class="verse" lang="en" xml:lang="en">Because the classic diamond glows</div> -<div class="verse" lang="en" xml:lang="en">With lustre that is still the same.</div> -</div> - -<p class="sign"><span class="sc">Edmund Gosse.</span></p> - -<div class="chapter"></div> -<h3>LA MORT DU PETIT FOL</h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">Au loin, au loin, dans la vallée,</div> -<div class="verse i2">Pleurait la tendre voix voilée</div> -<div class="verse i4">D’un rossignol.</div> -<div class="verse i2">Aux pleurs de la nuit étoilée</div> -<div class="verse i2">Mourait d’amour dans une allée</div> -<div class="verse i4">Le petit Fol.</div> - -<div class="verse i2 stanza">Tu ne sus que trop tard, Princesse,</div> -<div class="verse i2">Pourquoi s’emplissaient de détresse</div> -<div class="verse i4">Les yeux charmants ;</div> -<div class="verse i2">Et tu baisas, dans ta tristesse,</div> -<div class="verse i2">Ton doux Fol mort pour toi d’ivresse</div> -<div class="verse i4">Sans sacrements.</div> -</div> - - -<h3>VACANCES</h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">Qu’elle est légère la brise</div> -<div class="verse i2">Dans le haut tamarinier ;</div> -<div class="verse i2">Qui traduira l’ode exquise</div> -<div class="verse i2">Qu’elle dit au latanier ?</div> - -<div class="verse i2 stanza">Avril sur la branche élue</div> -<div class="verse i2">Ramène les deux ramiers.</div> -<div class="verse i2">Une histoire est vite lue</div> -<div class="verse i2">Au bercement des palmiers.</div> - -<div class="verse i2 stanza">Verte montagne et vous, colline,</div> -<div class="verse i2">Vous charmerez ses doux yeux,</div> -<div class="verse i2">Pendant cette heure divine</div> -<div class="verse i2">Où la mer se mêle aux cieux.</div> - -<div class="verse i2 stanza">Quand, sous les brises plus molles,</div> -<div class="verse i2">Les sentiers seront plus frais,</div> -<div class="verse i2">Rondes d’or des lucioles,</div> -<div class="verse i2">Illuminez les forêts !</div> -</div> - - -<h3>CHANSON DU CLAIR DE LUNE</h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">La palme rit dans le ciel bleu.</div> -<div class="verse i2">La mer roule mille étincelles.</div> -<div class="verse i2">Ivresse des saisons nouvelles.</div> -<div class="verse i2">Le jour s’éteint à petit feu.</div> - -<div class="verse i2 stanza">Lentement la lune se lève.</div> -<div class="verse i2">Sous les arbres luit le chemin.</div> -<div class="verse i2">Je revois toujours dans mon rêve</div> -<div class="verse i2">Son front pur, couleur de jasmin.</div> - -<div class="verse i2 stanza">La nuit est profonde et sans voile.</div> -<div class="verse i2">La brise embaume à vous griser.</div> -<div class="verse i2">Quelle est cette lointaine étoile</div> -<div class="verse i2">Qui sur l’eau semble reposer ?</div> -</div> - - -<h3>CHANSON DE RÊVE</h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">Je te prendrai par tes deux</div> -<div class="verse i3">Petites mains, chère,</div> -<div class="verse i2">Et j’aimerai dans tes yeux</div> -<div class="verse i3">La bonne lumière.</div> - -<div class="verse i2 stanza">Ce sera par un soir vert,</div> -<div class="verse i3">Au bord de la grève.</div> -<div class="verse i2">Mon cœur sera parti vers</div> -<div class="verse i3">Son plus joli rêve.</div> - -<div class="verse i2 stanza">Nous reviendrons aux temps doux</div> -<div class="verse i3">Des vieilles tendresses.</div> -<div class="verse i2">Je reverrai les ciels fous</div> -<div class="verse i3">Des mortes ivresses.</div> - -<div class="verse i2 stanza">Bonheur si grand que les mots</div> -<div class="verse i3">Seront inutiles.</div> -<div class="verse i2">Le clair de lune à longs flots</div> -<div class="verse i3">Baignera les îles…</div> - -<div class="verse i2 stanza">De cet espoir, sans raison,</div> -<div class="verse i3">J’ai l’âme embaumée ;</div> -<div class="verse i2">D’un vapeur à l’horizon,</div> -<div class="verse i3">Monte la fumée.</div> -</div> - - -<h3>AUTRE CHANSON DE RÊVE</h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">Je voudrais donner ce mois</div> -<div class="verse i3">A la poésie</div> -<div class="verse i2">Et le passer dans les bois</div> -<div class="verse i3">A ma fantaisie.</div> - -<div class="verse i2 stanza">Qu’il serait bon d’oublier</div> -<div class="verse i3">Les pauvres misères ;</div> -<div class="verse i2">Respirer l’air du hallier,</div> -<div class="verse i3">Aimer les chimères ;</div> - -<div class="verse i2 stanza">Revoir voler l’oiseau bleu</div> -<div class="verse i3">Au fil des savanes</div> -<div class="verse i2">Et la luciole en feu</div> -<div class="verse i3">Percer les lianes ;</div> - -<div class="verse i2 stanza">Retrouver la saine odeur</div> -<div class="verse i3">Des fleurs de montagne</div> -<div class="verse i2">Et te parler cœur à cœur,</div> -<div class="verse i3">O Muse, ô Compagne !</div> -</div> - - -<h3>CHANSON DE L’OISEAU MORT</h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">J’avais sept oiseaux dans la cage d’or :</div> -<div class="verse">Six couleur de pourpre, aux becs de turquoise ;</div> -<div class="verse">Le dernier plus sombre et couleur d’ardoise.</div> -<div class="verse">Et ce pauvre oiseau de tristesse est mort.</div> - -<div class="verse stanza">Depuis qu’il est mort dans la claire cage,</div> -<div class="verse">Mon cœur aime moins les autres oiseaux.</div> -<div class="verse">Il manque au concert la flûte sauvage,</div> -<div class="verse">L’esprit des grands bois et des grands roseaux.</div> - -<div class="verse stanza">Ceux qui sont restés chantent les prairies,</div> -<div class="verse">La colline en fleur et le verger bleu ;</div> -<div class="verse">Mais l’oiseau défunt chantait, comme un dieu,</div> -<div class="verse">L’air inviolé des forêts fleuries.</div> - -<div class="verse stanza">Toujours son beau chant montait gravement,</div> -<div class="verse">Puis s’éparpillait en roulades hautes ;</div> -<div class="verse">Il pleurait l’azur en poignantes notes</div> -<div class="verse">Où je retrouvais mon propre tourment.</div> - -<div class="verse stanza">Au soleil couchant il battit de l’aile.</div> -<div class="verse">Je n’entendrai plus la divine voix.</div> -<div class="verse">Ah ! te voilà morte, ô lyre fidèle,</div> -<div class="verse">Morte en ta prison, loin de tes grands bois !</div> -</div> - - -<h3>CHANSON D’UN SOIR ÉTOILÉ</h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">Veux-tu que nous sortions ce soir ?</div> -<div class="verse i2">Les étoiles sont merveilleuses ;</div> -<div class="verse i2">Les Pléiades dans le noir</div> -<div class="verse i2">Allument leurs douces veilleuses.</div> - -<div class="verse i2 stanza">La grande Ourse, ainsi qu’un beau char,</div> -<div class="verse i2">Nous invite à de grands voyages.</div> -<div class="verse i2">Une fleur s’ouvre quelque part ;</div> -<div class="verse i2">Le vent balance les feuillages.</div> - -<div class="verse i2 stanza">Sortons, nous marcherons sans bruit ;</div> -<div class="verse i2">Et nos âmes iront en songe</div> -<div class="verse i2">Vers les îles d’or de la nuit</div> -<div class="verse i2">Oublier que le temps nous ronge.</div> - -<div class="verse i2 stanza">Bientôt, par ordre de la mort,</div> -<div class="verse i2">Nous serons froids et sans envie.</div> -<div class="verse i2">Respirons, respirons encor</div> -<div class="verse i2">La bonne haleine de la vie.</div> -</div> - - -<h3>CHANSON DE LA GRIVE</h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">Sur la palme du cocotier,</div> -<div class="verse i4">La grive chante</div> -<div class="verse i2">Un petit air primesautier ;</div> -<div class="verse i4">L’heure est charmante.</div> - -<div class="verse i2 stanza">Doucement, l’alizé balance</div> -<div class="verse i4">L’arbre qui dort ;</div> -<div class="verse i2">Et l’oiseau vers le ciel bleu lance</div> -<div class="verse i4">Ses trilles d’or.</div> -</div> - - -<h3>CHANSON DU FILAO</h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">Le grand filao, nuit et jour,</div> -<div class="verse i2">Au vent de mer, au vent d’orage,</div> -<div class="verse i2">Module dans l’air tour à tour</div> -<div class="verse i2">Une chanson douce ou sauvage.</div> - -<div class="verse i2 stanza">Petite fille aux grands yeux frais,</div> -<div class="verse i2">Si tu souffres de quelque peine,</div> -<div class="verse i2">Va t’asseoir au bord des forêts,</div> -<div class="verse i2">Par un soir de lune sereine.</div> - -<div class="verse i2 stanza">Le grand filao chantera</div> -<div class="verse i2">Et bien mieux que celui qui t’aime ;</div> -<div class="verse i2">Pour te bercer il te dira</div> -<div class="verse i2">Un tendre, un suave poème.</div> -</div> - - -<h3>CHANSON DE LA BRISE</h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">Aux violons frais de la brise,</div> -<div class="verse i2">Les bals bleus du soir sont légers ;</div> -<div class="verse i2">Chers pétales des orangers,</div> -<div class="verse i2">Tombez parmi la valse exquise.</div> - -<div class="verse i2 stanza">Elle tourne plus douce encore</div> -<div class="verse i2">Que les pétales sur le sol.</div> -<div class="verse i2">Entendrai-je en la nuit sonore</div> -<div class="verse i2">Chanter la voix du rossignol ?</div> -</div> - - -<h3>CHANSON DE LA FEUILLE MORTE</h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">Feuille morte, volez en rond !</div> -<div class="verse i2">Vole vers elle, ma chanson !</div> - -<div class="verse i2 stanza">(Ah ! qu’elle est loin la douce brise</div> -<div class="verse i2">D’été qu’enivrait le cytise !)</div> - -<div class="verse i2 stanza">Dans l’air vous vous rencontrerez</div> -<div class="verse i2">Et parlerez à votre gré.</div> - -<div class="verse i2 stanza">« L’hiver noir me suit à la piste »,</div> -<div class="verse i2">Dit la feuille couleur d’or blond.</div> -<div class="verse i2">« Je m’en vais d’un cœur qui s’attriste »,</div> -<div class="verse i2">A dit la petite chanson.</div> - -<div class="verse i2 stanza">Tournez en rond, tournez en rond,</div> -<div class="verse i2">Feuille morte et triste chanson !</div> -</div> - - -<h3>CHANSON DES OISEAUX</h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">Regarde voleter aux haies</div> -<div class="verse i2">Les oiseaux vifs, mangeurs de baies,</div> -<div class="verse i2">Les oiselets aux notes gaies.</div> - -<div class="verse i2 stanza">Il convient à mon rêve fier</div> -<div class="verse i2">De voir planer au ciel désert</div> -<div class="verse i2">Les oiseaux sombres de la mer.</div> -</div> - - -<h3>TROIS PETITES CHANSONS</h3> - -<p class="c">I</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">Oiseau de nuit vient d’engloutir</div> -<div class="verse i2">Luciole au feu de saphir.</div> -<div class="verse i2">C’est de même qu’agit la vie</div> -<div class="verse i2">Quand un rêve lui fait envie.</div> -</div> - -<p class="c">II</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">Tout le printemps tient dans la rose,</div> -<div class="verse i2">Tout l’hiver dans un ciel morose.</div> -<div class="verse i2">Un petit poème très court</div> -<div class="verse i2">Peut contenir peine et amour.</div> -</div> - -<p class="c">III</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">Du clair soleil, rubis vainqueur,</div> -<div class="verse i2">Il ne reste rien qu’améthystes.</div> -<div class="verse i2">S’il n’était pas blessé, le cœur</div> -<div class="verse i2">Chanterait-il ces chansons tristes ?</div> -</div> - - -<h3>CHANSON D’UN JOUR DE PLUIE</h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">Le ciel est gris perle, c’est l’heure,</div> -<div class="verse i2">L’heure de la chauve-souris ;</div> -<div class="verse i2">Sur l’étang le filao pleure,</div> -<div class="verse i2">Au bois sanglote la perdrix.</div> - -<div class="verse i2 stanza">Le grand brouillard blanc de la pluie</div> -<div class="verse i2">A voilé la montagne verte,</div> -<div class="verse i2">De plus en plus mon cœur s’ennuie</div> -<div class="verse i2">De vivre en une île déserte.</div> - -<div class="verse i2 stanza">Ce fut toute cette journée,</div> -<div class="verse i2">Sur mon toit les pleurs de l’averse,</div> -<div class="verse i2">Je me sens une âme fanée</div> -<div class="verse i2">Que l’amour des poèmes berce.</div> - -<div class="verse i2 stanza">Ma maison sera malheureuse</div> -<div class="verse i2">Jusqu’à l’heure du crépuscule.</div> -<div class="verse i2">Que l’on allume la veilleuse</div> -<div class="verse i2">Et qu’on arrête la pendule !</div> -</div> - - -<h3>CHANSON TRISTE</h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">La « Solitude » et la « Tristesse »,</div> -<div class="verse i2">Voilà le nom des deux hiboux</div> -<div class="verse i2">Qui viennent ululer sans cesse</div> -<div class="verse i2">Dans l’arbre noir des ravins fous ;</div> - -<div class="verse i2 stanza">Dans l’arbre noir tordant ses branches</div> -<div class="verse i2">Au vent sinistre de la mer ;</div> -<div class="verse i2">Et sur qui les colombes blanches</div> -<div class="verse i2">Ne posent jamais leur vol clair.</div> -</div> - - -<h3>LA CHANSON DU CŒUR MALADE</h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">Au lieu de durcir, mon cœur d’homme,</div> -<div class="verse i3">Vous vous attendrissez,</div> -<div class="verse i2">Non, vous n’avez rien du surhomme</div> -<div class="verse i3">Sans cesse, vous baissez !</div> - -<div class="verse i2 stanza">Il suffit d’un vapeur en rade,</div> -<div class="verse i3">D’un souvenir, d’un rien.</div> -<div class="verse i2">Il faut, comme un enfant malade</div> -<div class="verse i3">Que l’on vous mène au loin.</div> -</div> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak"><span class="xsmall">SIXIÈME CHANT</span><br /> -LE PETIT VOYAGE AUX ILES BLEUES</h2> - -<div class="chapter"></div> -<h3>L’APPEL DE L’ATLANTIQUE</h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Rose, la mer baignait les promontoires bleus.</div> -<div class="verse">De grands oiseaux planaient, sollicitant le rêve.</div> -<div class="verse">Une voix murmura : « Quitte donc cette grève !</div> -<div class="verse">Va voir d’autres pays aux visages heureux !</div> - -<div class="verse stanza">« Il faut te dépêcher de vivre, l’heure approche</div> -<div class="verse">Où tes yeux n’auront plus la clarté des étangs.</div> -<div class="verse">Quelque jour, l’avenir te fera le reproche</div> -<div class="verse">De n’avoir pas assez savouré les printemps.</div> - -<div class="verse stanza">« Il faut d’un bel amour la flamme généreuse</div> -<div class="verse">Pour guérir l’autre amour en ton cœur insensé.</div> -<div class="verse">Ce n’est pas dans ton île, oasis merveilleuse,</div> -<div class="verse">Qu’on trouve le Lotus et qu’on trouve Circé.</div> - -<div class="verse stanza">Non loin d’ici rayonne une Antille enchantée</div> -<div class="verse">Où tu pourras cueillir un rapide bonheur.</div> -<div class="verse">N’en demande pas plus et sous la voie lactée</div> -<div class="verse">Débarque, en pleine nuit, dans la belle île en fleur.</div> - -<div class="verse stanza">« Pars et va-t’en chercher le suprême antidote.</div> -<div class="verse">D’autres yeux te feront oublier son œil clair.</div> -<div class="verse">Qu’il est doux dans le bois le cri de la hulotte !</div> -<div class="verse">Ah ! que le clair de lune est divin sur la mer ! »</div> -</div> - - -<h3>STANCE AU NAVIRE</h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">O navire, bercé par ton beau mouvement,</div> -<div class="verse">Je vois décroître au loin les pitons noirs de l’île.</div> -<div class="verse">Qu’il est poignant l’adieu de la petite ville !</div> -<div class="verse">Ah ! que ce cocotier sur la mer est charmant !</div> -</div> - - -<h3>AU LARGE DU MONT PELÉ</h3> - -<p class="dedic"><i>A S<sup>t</sup>-Pierre.</i></p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Quand par la belle nuit sereine du tropique</div> -<div class="verse">Où le blanc bouclier ne brillait pas au ciel,</div> -<div class="verse">Le vapeur traversant les eaux de l’archipel,</div> -<div class="verse">Nous vîmes, sur la mer en feu, la Martinique,</div> - -<div class="verse stanza">Les passagers, à bord du noir transatlantique,</div> -<div class="verse">Cherchèrent dans la nuit le piton de malheur ;</div> -<div class="verse">Et quelqu’un redisant le récit plein d’horreur,</div> -<div class="verse">La mer sembla jeter un long sanglot tragique.</div> - -<div class="verse stanza">Et nous deux qui savons tout ce que nous a pris</div> -<div class="verse">Le vieux mont sommeillant sous le nuage gris,</div> -<div class="verse">Nous redîmes ton nom, ô ville malheureuse.</div> - -<div class="verse stanza">Et tandis que le vent soufflait rapide et fort,</div> -<div class="verse">Les astres palpitants de la nuit merveilleuse</div> -<div class="verse">Semblaient du grand volcan les étincelles d’or.</div> -</div> - - -<h3>A UNE CRÉOLE BLONDE</h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">O toi qu’admire Fort-de-France</div> -<div class="verse i2">D’où te vient ce beau teint si frais ?</div> -<div class="verse i2">— Du Morne Rouge les forêts</div> -<div class="verse i2">Ont bercé ma petite enfance.</div> - -<div class="verse i2 stanza">Et ce port, ces gestes fleuris,</div> -<div class="verse i2">Cette élégance sans seconde ?</div> -<div class="verse i2">— Vers la liane pourpre ou blonde</div> -<div class="verse i2">J’ai vu voler les colibris.</div> - -<div class="verse i2 stanza">Née au pays des Sapotilles</div> -<div class="verse i2">D’où te viennent ces yeux si bleus ?</div> -<div class="verse i2">— Ils ont illuminé mes yeux</div> -<div class="verse i2">Les flots de la mer des Antilles.</div> - -<div class="verse i2 stanza">Le fruit de ta bouche est vermeil</div> -<div class="verse i2">Et ta chevelure te dore.</div> -<div class="verse i2">— Ah ! je me baigne dans l’aurore ;</div> -<div class="verse i2">Je suis la fille du soleil !</div> - -<div class="verse i2 stanza">Je suis blonde et je suis créole.</div> -<div class="verse i2">Mon parler est un chant d’oiseau.</div> -<div class="verse i2">J’ai la souplesse du roseau</div> -<div class="verse i2">Et l’éclat de la luciole.</div> -</div> - - -<h3>LA MARTINIQUAISE</h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">Est-ce une femme, est-ce une fleur</div> -<div class="verse i2">Cette forme au fond de l’allée ?</div> -<div class="verse i2">O belles filles de couleur !</div> -<div class="verse i2">Taille élégante et grâce ailée !</div> - -<div class="verse i2 stanza">Sous la mantille et le mouchoir,</div> -<div class="verse i2">Qu’ils soient d’azur, d’ombre ou de braise,</div> -<div class="verse i2">Les plus beaux yeux qu’on puisse voir</div> -<div class="verse i2">Sont ceux de la Martiniquaise.</div> -</div> - - -<h3>DANS LA HAUTE CAMPAGNE</h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Les grands criquets du soir vibrent dans les manguiers.</div> -<div class="verse">Un croissant encor faible éclaire la savane</div> -<div class="verse">Et dans l’air, qu’alourdit l’odeur d’une liane,</div> -<div class="verse">Un large oiseau de nuit frôle les bleus halliers.</div> - -<div class="verse stanza">Les constellations scintillent par milliers.</div> -<div class="verse">Un rayon jaune allume au loin un champ de cannes</div> -<div class="verse">Et les sentiers déserts sous l’heure diaphane</div> -<div class="verse">Montent vers la fraîcheur des grands bois familiers.</div> - -<div class="verse stanza">Un chien aboie au loin au fond de la campagne ;</div> -<div class="verse">L’aboi d’un autre chien plus proche l’accompagne,</div> -<div class="verse">Le vent s’est apaisé dans les feuillages mous.</div> - -<div class="verse stanza">Les brises des forêts enivrent les prairies ;</div> -<div class="verse">Et, comme un serpent d’or, glisse sous les bambous</div> -<div class="verse">Un ruisseau que la lune orne de pierreries.</div> -</div> - - -<h3>LOUANGE DE LA BARBADE</h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Antille que l’on dit financière et bourgeoise,</div> -<div class="verse">Ile chère aux vaisseaux, propice aux étrangers,</div> -<div class="verse">Qu’il fut doux de te voir surgir des flots légers,</div> -<div class="verse">Ceinte de tes palmiers sur la mer de turquoise.</div> - -<div class="verse stanza">Sous ton ciel ne rit pas la complainte patoise,</div> -<div class="verse">Point de monts tropicaux ni de blonds orangers.</div> -<div class="verse">Mais bien que tu sois plane et veuve de vergers,</div> -<div class="verse">La beauté de la mer t’enivre et te pavoise.</div> - -<div class="verse stanza">Que tes sables sont doux aux pieds nus des baigneurs !</div> -<div class="verse">Que tes jardins sont frais, que vives sont tes fleurs,</div> -<div class="verse">Oasis par l’odeur des sucres parfumée !</div> - -<div class="verse stanza">Barbade, sur tes bords j’ai vécu trois beaux jours ;</div> -<div class="verse">Dans le rapide éclair de leurs instants trop courts,</div> -<div class="verse">Je t’ai trouvée exquise et digne d’être aimée.</div> -</div> - - -<h3>LE POÈME TROUVÉ SUR UNE PLAGE</h3> - -<blockquote class="epi"> -<div class="poetry"> -<div class="verse"><span lang="en" xml:lang="en">They cried</span> : « La Belle Dame sans Merci</div> -<div class="verse i3" lang="en" xml:lang="en">Have thee in thrall. »</div> -</div> - -<p class="sign"><span class="sc">J. Keats.</span></p> - -</blockquote> -<div class="poetry"> -<div class="verse"><i>Nous trouvâmes un soir sur le sable d’une île</i></div> -<div class="verse"><i>Déserte où ne vivait que le crabe inutile,</i></div> -<div class="verse"><i>Couvert d’algue marine, un cadavre encor frais.</i></div> -<div class="verse"><i>Le beau, l’énigmatique et mince jeune Anglais</i></div> -<div class="verse"><i>Que nous avions connu dans Londres merveilleuse</i></div> -<div class="verse"><i>Avait trouvé la mort près de l’onde rêveuse.</i></div> -<div class="verse"><i>Près de son pâle front gisait un noir coffret</i></div> -<div class="verse"><i>Où dormait ce poème ardent et sans apprêt</i> :</div> -</div> - -<p class="c">I</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">« O mon Amour, ma vie est la rose qui ploie</div> -<div class="verse">Et ton cœur est un grand papillon plein de joie.</div> -</div> - -<p class="c">II</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">« Ta chair était pareille à celle des lys blancs.</div> -<div class="verse">Ta bouche avait l’éclat des grenades ouvertes.</div> -<div class="verse">J’admirai de trop près tes deux prunelles vertes</div> -<div class="verse">Et depuis je suis plein de remords sanglotants.</div> -</div> - -<p class="c">III</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">« O charme merveilleux de cette tête ovale,</div> -<div class="verse">De ce visage pur, délicat et charmant,</div> -<div class="verse">De ces yeux dont l’azur, le saphir et l’opale</div> -<div class="verse">Evoquaient pour mon cœur l’Ange du sentiment !</div> -</div> - -<p class="c">IV</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">« De ta divine bouche, incomparable rose,</div> -<div class="verse">Sortaient de tendres mots, des chants purs et joyeux.</div> -<div class="verse">Je n’ai su que plus tard que ce n’était que pose</div> -<div class="verse">Et que tout était faux, ta douceur et tes yeux.</div> -</div> - -<p class="c">V</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">« Je porte le fardeau d’un grand amour avide,</div> -<div class="verse">D’un amour sans remède et qui sent le malheur.</div> -<div class="verse">Dieu n’a pas mis de cœur dans ta poitrine vide</div> -<div class="verse">Mais ta bouche, ironie, a la forme d’un cœur.</div> -</div> - -<p class="c">VI</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">« Etre fait de caprice étrange, idole infâme,</div> -<div class="verse">Je devrais loin de toi partir à tout jamais ;</div> -<div class="verse">Mais que ferais-je hélas, hélas si je perdais</div> -<div class="verse">Tes yeux bleus peints d’azur où j’ai noyé mon âme !</div> -</div> - -<p class="c">VII</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">« Ta couronne tressait une aurore à mon front,</div> -<div class="verse">Amour, je te portais jadis comme un trophée ;</div> -<div class="verse">Je te porte aujourd’hui ainsi qu’un sombre affront,</div> -<div class="verse">Un mauvais sort jeté par une vieille fée.</div> -</div> - -<p class="c">VIII</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">« Ah ! c’est ma faute hélas, à moi toujours épris</div> -<div class="verse">De ce qui passera : chair, sourire, caresse,</div> -<div class="verse">Et qui n’ai dans le cœur qu’indifférent mépris</div> -<div class="verse">Pour l’âme, les vertus et la pure sagesse.</div> -</div> - -<p class="c">IX</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">« Je te hais quelquefois au point de désirer</div> -<div class="verse">Ta mort… un grand frisson me parcourt les moelles.</div> -<div class="verse">Tes yeux sur les chemins maudits vont m’égarer.</div> -<div class="verse">Je ne gravirai plus le sentier des étoiles.</div> -</div> - -<p class="c">X</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">« Si je retrouve un jour la paix, la paix du cœur ;</div> -<div class="verse">Seigneur, si je guéris de cette maladie,</div> -<div class="verse">Je serai calme et pur comme un héros vainqueur,</div> -<div class="verse">Après la guerre et le carnage et l’incendie.</div> -</div> - -<p class="c">XI</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">« Comme on porte une torche ardente dans la nuit,</div> -<div class="verse">Je porte ma douleur merveilleuse et cruelle ;</div> -<div class="verse">Je ne veux pas l’éteindre ; elle est tragique et belle.</div> -<div class="verse">Elle brûle mon cœur et le ronge sans bruit.</div> -</div> - -<p class="c">XII</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">« Vers d’angoisse où gémit une intime épopée,</div> -<div class="verse">Je vous trempe au creuset rouge de ma douleur</div> -<div class="verse">Et vous polis avec les larmes de mon cœur</div> -<div class="verse">Afin que vous ayez la splendeur de l’épée.</div> -</div> - -<p class="c">XIII</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">« J’ai trop souffert par vous, mauvais Ange, c’est trop,</div> -<div class="verse i2">Et par quelque terrible soir</div> -<div class="verse">Je jetterai mon cœur aux requins noirs du haut</div> -<div class="verse i2">Des falaises du désespoir ! »</div> -</div> - -<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> -<div class="poetry"> -<div class="verse">Jeune homme, je revois tes yeux de clématite,</div> -<div class="verse">Je respire tes vers ainsi qu’un grave encens.</div> -<div class="verse">Qui donc te fit verser pour sa beauté maudite</div> -<div class="verse">Les belles larmes d’or d’un Keats adolescent ?</div> -</div> - - -<h3>L’ILE DU BONHEUR</h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Le vent traînait l’odeur d’une rose fanée</div> -<div class="verse">Quand surgit de la mer l’Antille aux arbres bleus,</div> -<div class="verse">La belle Ile fleurie où vous fut amenée</div> -<div class="verse">Héliotrope, aux jours d’un amour merveilleux !</div> -</div> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak"><span class="xsmall">SEPTIÈME CHANT</span><br /> -DANS L’ILE ENCHANTEE</h2> - - -<div class="poetry"> -<div class="verse" lang="en" xml:lang="en">Raise the light, my page, that I may see her.</div> -<div class="verse" lang="en" xml:lang="en">Thou art come at last then, haughty Queen !</div> -<div class="verse" lang="en" xml:lang="en">Long I’ve waited, long I’ve fought my fever ;</div> -<div class="verse" lang="en" xml:lang="en">Late thou comest, cruel thou hast been.</div> -</div> - -<p class="r" lang="en" xml:lang="en">(Tristan and Iseult)</p> - -<p class="sign"><span class="sc">Matthew Arnold.</span></p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant…</div> -</div> - -<p class="sign"><span class="sc">Verlaine.</span></p> - -<div class="chapter"></div> -<h3>DANS L’ILE ENCHANTÉE</h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Je ne décrirai pas l’Antille merveilleuse</div> -<div class="verse">Car où trouver les mots dignes de sa beauté ?</div> -<div class="verse">Elle avait malgré l’heure une douce clarté ;</div> -<div class="verse">Ses grands palmiers dormaient sous la voûte rêveuse.</div> -<div class="verse">Je débarquai suivant ce qu’avait dit la voix</div> -<div class="verse">En pleine nuit sur ses galets et mon beau rêve</div> -<div class="verse">Chanta comme un oiseau des bois quand sur la grève</div> -<div class="verse">O miracle ! je vis le beau Lys d’autrefois.</div> -<div class="verse">C’était elle, ô bonheur, c’était son élégance,</div> -<div class="verse">Ses yeux divins, son front parfait, son frêle corps.</div> -<div class="verse">Comme un avare fou retrouvant son trésor</div> -<div class="verse">Je me sentis soudain beau d’une joie immense !</div> -<div class="verse">Je lui criai : « Je vous revois, doux yeux chéris ! »</div> -<div class="verse">Elle me dit : « Je suis le Songe qui console. »</div> -<div class="verse">— Autrefois n’est-ce toi que j’aimais dans Paris ?</div> -<div class="verse">Elle avoua : « Je suis l’Image de l’idole.</div> -<div class="verse">Je vis seule, parmi les fleurs de mon palais</div> -<div class="verse">Attendant un amant que le sort me destine.</div> -<div class="verse">Mais je le sens, rêveur, c’est toi, toi qui me plais,</div> -<div class="verse">C’est toi que j’attendais près de la mer divine.</div> -<div class="verse">Tu vivras près de moi dans l’île de beauté</div> -<div class="verse">Quelques suaves jours sous un bleu ciel qui grise</div> -<div class="verse">Puis tu me quitteras par un grand soir de brise</div> -<div class="verse">Ayant connu l’amour dans toute sa clarté.</div> -<div class="verse">Un canot nous attend au pied de cette grotte…</div> -<div class="verse">Sur le cap aux oiseaux brille mon palais clair. »</div> -<div class="verse">Tout à coup dans le bois ulula la hulotte</div> -<div class="verse">Et la lune de juin se leva sur la mer.</div> -<div class="verse">Elle avait des yeux purs aux prunelles très grandes</div> -<div class="verse">Et je dis : « O Circé, nymphe aux yeux éclatants,</div> -<div class="verse">Comme Ulysse avec vous je resterais longtemps</div> -<div class="verse">Si nous étions encore aux beaux jours des légendes.</div> -<div class="verse">Merveille incomparable, Ange au regard divin,</div> -<div class="verse">Es-tu réalité, n’es-tu pas le mensonge ?</div> -<div class="verse">Quel échanson m’a fait boire ce puissant vin ?</div> -<div class="verse">Quel philtre m’a conduit vers cette île de songe ? »</div> -<div class="verse">Elle pencha vers moi son beau regard voilé</div> -<div class="verse">Et prononça des mots chargés de tant de charmes</div> -<div class="verse">Que je sentis mes yeux pleins de divines larmes</div> -<div class="verse">Et mon bonheur chanta vers l’azur étoilé.</div> -</div> - - -<h3>VERS LE CAP-AUX-OISEAUX</h3> - -<p class="c">I</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Faisons chanter les vers comme de verts roseaux</div> -<div class="verse">Et faisons-les bondir comme de blanches lames ;</div> -<div class="verse">Le canot caraïbe au rythme gai des rames,</div> -<div class="verse">O charme, nous conduit vers le Cap-aux-Oiseaux.</div> -</div> - -<p class="c">II</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Sous le ciel merveilleux qui sans fin se déploie,</div> -<div class="verse">Nous aurons, je le sens, d’incomparables jours ;</div> -<div class="verse">Ah ! dans le grand désert sauvage de l’amour</div> -<div class="verse">Il est des oasis adorables de joie.</div> -</div> - -<p class="c">III</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Que le grand vent qui souffle, aux quatre coins des cieux</div> -<div class="verse">Emporte aux portes d’or des étoiles mes rêves ;</div> -<div class="verse">Je veux les voir monter à l’horizon des grèves,</div> -<div class="verse">Vers les hauts archipels des astres radieux.</div> -</div> - -<p class="c">IV</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Les oiseaux de l’aurore annoncent la lumière ;</div> -<div class="verse">La clef d’or du soleil brille au portail du jour.</div> -<div class="verse">Le feuillage est heurté d’une brise légère.</div> -<div class="verse">Je m’éveille et je vois tes yeux, mon jeune amour !</div> -</div> - -<p class="c">V</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Quand nous irons tous deux écouter sur la grève</div> -<div class="verse">Les complaintes du flot et les lyres du vent,</div> -<div class="verse">Mon cœur sera chargé d’un bonheur émouvant ;</div> -<div class="verse">Les îles de tes yeux sont douces à mon rêve.</div> -</div> - - -<h3>PROMENADE DANS L’ILE ENCHANTÉE</h3> - -<blockquote class="epi"> -<div class="poetry"> -<div class="verse" lang="en" xml:lang="en">Then, Heaven ! there will be</div> -<div class="verse" lang="en" xml:lang="en">A warmer June for me.</div> -</div> - -<p class="sign"><span class="sc">Keats.</span></p> - -</blockquote> -<p class="c small">DANS LES JARDINS DE ROSES</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Est-il lieu plus propice au bonheur de l’amour ?</div> -<div class="verse">Est-il sous d’autres cieux de tels jardins de roses ?</div> -<div class="verse">Dis-moi, n’entends-tu pas au pied des sables roses,</div> -<div class="verse">N’entends-tu pas la mer acclamer le beau jour ?</div> -</div> - -<p class="c small">LE LAC</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">S’il est encore une eau sympathique aux naïades</div> -<div class="verse">Et propice à vos jeux, chèvre-pieds des forêts,</div> -<div class="verse">C’est ce beau lac mirant en ses flots le ciel frais</div> -<div class="verse">Et dont les roseaux verts bercent nos promenades.</div> -</div> - -<p class="c small">L’ÉTANG DU VIEUX CRATÈRE</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Œil de saphir au creux d’une grosse émeraude,</div> -<div class="verse">L’étang aux iris noirs, sous les palmiers tremblants,</div> -<div class="verse">Forme une mer étroite où l’écrevisse rôde,</div> -<div class="verse">Un petit lac d’azur hanté des hérons blancs.</div> -</div> - -<p class="c small">ARBRES FLEURIS</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Il tombe de chaque arbre une neige de fleurs,</div> -<div class="verse">Ici blanche, là rose et plus loin opaline ;</div> -<div class="verse">Et le vent mélangeant à l’aube les couleurs</div> -<div class="verse">Aux quatre coins des mers porte une odeur divine.</div> -</div> - -<p class="c small">LE BAIN</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Qu’il est frais, à travers l’agate d’une eau pure,</div> -<div class="verse">Le marbre de ton corps sous les bambous rosés ;</div> -<div class="verse">L’onde frôle ta chair avec un doux murmure</div> -<div class="verse">Et les lèvres de l’eau te couvrent de baisers.</div> -</div> - -<p class="c small">LE SOIR</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Soir tropical, ô coupe ardente, renversée,</div> -<div class="verse">Où le feu de la lune a l’éclat d’un trésor,</div> -<div class="verse">Quelle est cette langueur adorable, insensée,</div> -<div class="verse">Qui prend mon cœur, le quitte et le reprend encor.</div> -</div> - -<p class="c small">PAYSAGE</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">C’est juin et les fraisiers fleurissent dans les bois.</div> -<div class="verse">Le couchant sur la mer sème des violettes.</div> -<div class="verse">A l’horizon lointain passent des goélettes…</div> -<div class="verse">N’entends-tu d’un ramier lointain la sourde voix ?</div> -</div> - -<p class="c small">AUX NUAGES</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Nuages descendus au bord de l’horizon,</div> -<div class="verse">Vous imitez ce soir une danse macabre ;</div> -<div class="verse">Mais le bel alezan d’or du soleil se cabre</div> -<div class="verse">Et c’est un feu de joie aux pointes du gazon.</div> -</div> - -<p class="c small">LE LAMPYRE</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Le soir au front du ciel met la couronne rose</div> -<div class="verse">D’un crépuscule frais plein de chauves-souris.</div> -<div class="verse">Soudain un large feu monte, tourne et se pose,</div> -<div class="verse">Un feu vert de lampyre au fond des bois fleuris.</div> -</div> - -<p class="c small">LE JASMIN</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Le tambour d’un criquet bat dans les hautes branches</div> -<div class="verse">D’un manguier que la nuit berce sur le chemin ;</div> -<div class="verse">Et la tonnelle ronde où fleurit un jasmin</div> -<div class="verse">Semble un petit ciel noir criblé d’étoiles blanches.</div> -</div> - -<hr /> - - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Que cette île est heureuse à la fin d’un beau jour ?</div> -<div class="verse">Est-il ciel plus propice au rêve de l’amour</div> -<div class="verse">Que celui dont l’azur exalte notre vie ?</div> -<div class="verse">Le soir voluptueux étreint des mornes bleus</div> -<div class="verse">Et sous les grands palmiers de la route suivie,</div> -<div class="verse">Le reflet de Vénus plonge au fond de tes yeux.</div> -</div> - -<hr /> - - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Les voix des beaux oiseaux diurnes se sont tues.</div> -<div class="verse">C’est l’heure où la caresse attend les bien-aimés.</div> -<div class="verse">Ton corps est plus parfait que le corps des statues,</div> -<div class="verse">Tes cheveux ont frôlé les jasmins embaumés.</div> -</div> - - -<h3>LA NUIT ENCHANTÉE</h3> - -<p class="c small">LE SOUVENIR</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Dans une île admirable et pareille à cette île,</div> -<div class="verse">J’ai bien longtemps souffert pour tes beaux yeux lointains.</div> -<div class="verse">Les nuits n’ont plus d’odeurs quand naissent les matins,</div> -<div class="verse">Ton amour va guérir la douleur inutile.</div> -</div> - -<p class="c small">LA RESSEMBLANCE</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">C’est la même beauté, le même front de neige,</div> -<div class="verse">C’est le même regard, ce sont les mêmes yeux :</div> -<div class="verse">Tu lui ressembles trop, j’ai peur d’un sacrilège,</div> -<div class="verse">Qu’importe ! Accomplissons le rêve radieux.</div> -</div> - -<p class="c small">LE CONTRASTE</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Je t’aimais à travers l’immensité des mers</div> -<div class="verse">Et la nuit j’étais seul dans mon étroite couche ;</div> -<div class="verse">Mais ce soir l’amour ivre envahit tes yeux clos</div> -<div class="verse">Je cueille les baisers qui sortent de ta bouche.</div> -</div> - -<p class="c small">L’HEURE DIVINE</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Il est temps que bercés par les souffles marins</div> -<div class="verse">Nous écoutions nos cœurs bénir leurs espérances.</div> -<div class="verse">Jamais le vent n’a mieux bercé les tamarins !</div> -<div class="verse">Les flots n’ont jamais eu de si belles cadences !</div> -</div> - -<p class="c small">LE BONHEUR</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Ah ! c’est donc toi, petite étoile désirée,</div> -<div class="verse">C’est toi dont le parfum m’enivre follement !</div> -<div class="verse">J’ai peur en contemplant ton visage charmant</div> -<div class="verse">D’une joie éphémère et vite évaporée.</div> -</div> - -<p class="c small">LE CHANT DE LA MER</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">De la haute forêt surgit la lune ronde,</div> -<div class="verse">Laisse-moi t’admirer sous son mirage vert !</div> -<div class="verse">N’entends-tu pas, caresse éternelle du monde,</div> -<div class="verse">N’entends-tu pas du fond des nuits chanter la mer ?</div> -</div> - -<p class="c small">DANS LES YEUX</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Je veux encor parler d’amour à tes beaux yeux.</div> -<div class="verse i2">Il ne faut pas que tu répondes.</div> -<div class="verse">Je vois en eux de noirs vaisseaux coupant les ondes</div> -<div class="verse i2">Je vois en eux de noirs adieux.</div> -</div> - -<p class="c small">L’AURORE</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Sur l’océan pourpré glisse un grand voilier d’or ;</div> -<div class="verse">La pâle lune est morte au ciel de la montagne :</div> -<div class="verse">O splendeur de la nuit où tu fus ma compagne</div> -<div class="verse">Où j’ai pris dans mes bras la tiédeur de ton corps !</div> -</div> - -<p class="c small">LE RÉVEIL</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Lorsque je m’éveillai, désirant ton sourire,</div> -<div class="verse">L’océan déchaîné balançait le navire !</div> -<div class="verse">Ah ! ce n’était qu’un songe « étrange et pénétrant » ;</div> -<div class="verse">Et l’aurore me vit plus pâle et plus souffrant !</div> -</div> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak"><span class="xsmall">HUITIÈME CHANT</span><br /> -D’UN BORD A L’AUTRE DE L’ATLANTIQUE</h2> - - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Dis-moi, quels songes d’or nos chants vont-ils bercer ?</div> -</div> - -<p class="sign"><span class="sc">Alfred de Musset.</span></p> - -<div class="chapter"></div> -<h3>L’EMBARQUEMENT</h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Ce soir les sept couleurs du prisme</div> -<div class="verse">Coupent l’azur de leurs splendeurs.</div> -<div class="verse">Un arc-en-ciel de son bel isthme</div> -<div class="verse">Joint le steamer à l’île en fleurs…</div> -<div class="verse">Pour voir d’autres pays, d’autres mers, d’autres villes,</div> -<div class="verse">Bel Archipel, je vais te quitter pour un temps.</div> -<div class="verse">Je veux aller revoir l’Europe aux nuits subtiles ;</div> -<div class="verse">L’Europe de la neige et celle du printemps.</div> -<div class="verse">Pour consoler mon cœur d’avoir vieilli, je rêve</div> -<div class="verse">De marcher dans l’hiver des bois.</div> -<div class="verse">Ici tout est splendeur du piton à la grève</div> -<div class="verse">Sous le ciel pareil, douze fois.</div> -<div class="verse">Je veux aller revoir les villes populeuses,</div> -<div class="verse">Les boulevards emplis par les fleuves humains ;</div> -<div class="verse">J’ai trop longtemps vécu dans les îles rêveuses,</div> -<div class="verse">La mer va m’ouvrir ses chemins.</div> -<div class="verse">On ne peut de nos jours rencontrer l’aventure</div> -<div class="verse">Merveilleuse en un îlot clair.</div> -<div class="verse">Nausicaa n’est plus l’enfant de la nature</div> -<div class="verse">Et ne vit plus près de la mer…</div> -<div class="verse">On garde encor sous les cyprès de l’Italie</div> -<div class="verse">De la beauté des dieux le culte pur et fier</div> -<div class="verse">Et dans Londres le soir, pleins de mélancolie</div> -<div class="verse">Il est des yeux profonds et beaux comme la mer.</div> -<div class="verse">Paris, cité divine est l’oasis lointaine,</div> -<div class="verse">Le dernier paradis terrestre où loin du sot</div> -<div class="verse">On peut sans trépasser écouter la Sirène</div> -<div class="verse">Et retrouver les yeux pâles de Calypso.</div> -<div class="verse">Enivrés par l’azur où chantent les vents calmes,</div> -<div class="verse">Exaltez-moi, vastes flots bleus,</div> -<div class="verse">Et vous, palmiers lointains, faites avec vos palmes</div> -<div class="verse">De tendres, d’émouvants adieux !</div> -</div> - - -<h3>LE VOYAGE A TRAVERS L’ARCHIPEL</h3> - -<p class="dedic"><i>A Jean Royère.</i></p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Le grand steamer coupa les flots de l’Archipel.</div> -<div class="verse">Les nuages dans l’air semblaient de belles voiles ;</div> -<div class="verse">Et chaque île, dressant son profil sur le ciel,</div> -<div class="verse">Parut dans un décor de soleil ou d’étoiles.</div> - -<div class="verse stanza">Aux cadres des midis, des aubes et des soirs,</div> -<div class="verse">Nous avons admiré leur lumière diverse :</div> -<div class="verse">Les unes dans l’azur dressaient leurs pitons noirs ;</div> -<div class="verse">D’autres étaient encor luisantes d’une averse.</div> - -<div class="verse stanza">L’une ouvrait une rade où les flots violets</div> -<div class="verse">Balançaient des trois-mâts, des bricks et des gabares ;</div> -<div class="verse">Une autre avec sa ville aux toits bariolés</div> -<div class="verse">Imitait un château de carte aux couleurs rares.</div> - -<div class="verse stanza">Que la Barbade est belle au miroir des flots bleus</div> -<div class="verse">Baignant ses sables nus de leur écume claire ;</div> -<div class="verse">Les vents venus d’Europe aiment le ciel heureux</div> -<div class="verse">De cette minuscule et grouillante Angleterre.</div> - -<div class="verse stanza">Plus au nord, se dressait, au gouffre de l’éther,</div> -<div class="verse">Sainte-Lucie avec ses montagnes jumelles ;</div> -<div class="verse">La rade de Castrie est comme un étang vert</div> -<div class="verse">Reflétant les villas du golfe et leurs tonnelles.</div> - -<div class="verse stanza">Une angoisse nous prit à regarder tes monts</div> -<div class="verse">Frères du noir Pelé, superbe Martinique ;</div> -<div class="verse">Ton volcan, dans les feux des crépuscules blonds,</div> -<div class="verse">Perce d’un glaive noir ton ciel mélancolique.</div> - -<div class="verse stanza">La Dominique est l’île vierge où le ciel frais</div> -<div class="verse">Respire encor l’odeur des floraisons premières,</div> -<div class="verse">De musicales eaux courent dans ses forêts</div> -<div class="verse">Où volent des oiseaux sous des lumières vertes.</div> - -<div class="verse stanza">La belle Guadeloupe offrit le couchant d’or</div> -<div class="verse">Splendide d’un ciel rouge illuminant la vitre</div> -<div class="verse">Flambante de la mer. Des feux brillaient au port.</div> -<div class="verse">Au loin les flamboyants saignaient sur Pointe-à-Pitre.</div> - -<div class="verse stanza">Puis ce fut Montserrat, Nevis, Saint-Kitts en fleurs,</div> -<div class="verse">Christianstad où la mer a l’éclat des turquoises,</div> -<div class="verse">Charlotte-Amalia riche de sept couleurs ;</div> -<div class="verse">Charmantes toutes deux et toutes deux danoises.</div> - -<div class="verse stanza">Dans l’île de Sabah il est des enfants blonds</div> -<div class="verse">Dont les yeux font songer aux beaux lacs de Norvège ;</div> -<div class="verse">De souples négrillons aux yeux gris, aux bras ronds,</div> -<div class="verse">Peuplent Fredericstad aux murs couleur de neige.</div> -</div> - -<hr /> - - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Les marchés étaient pleins d’oiseaux et de beaux fruits :</div> -<div class="verse">Perroquets et ramiers, mangues et barbadines.</div> -<div class="verse">Des guitares jouaient dans la fraîcheur des nuits</div> -<div class="verse">Des tangos langoureux et des valses divines.</div> - -<div class="verse stanza">De suaves parfums voyageaient dans les airs,</div> -<div class="verse">Venus des chauds jardins où croissent les épices,</div> -<div class="verse">Et de souples cabris, aux rivages déserts,</div> -<div class="verse">Sautaient de roc en roc au bord des précipices.</div> - -<div class="verse stanza">Nous devinions au loin de sombres marigots</div> -<div class="verse">Sur qui tournaient des vols rapides et farouches,</div> -<div class="verse">Tandis que fleurissait parmi l’or des mangos</div> -<div class="verse">Un arbre illuminé de flammes d’oiseaux-mouches.</div> - -<div class="verse stanza">Des éclairs de poissons zigzaguaient dans les flots</div> -<div class="verse">Au large de l’îlot où pondent les tortues ;</div> -<div class="verse">On voyait les jets d’eaux souples des cachalots,</div> -<div class="verse">La nuit, quand les clameurs des marins s’étaient tues.</div> - -<div class="verse stanza">Un soir que nous disions des vers d’Heredia,</div> -<div class="verse">Les planètes soudain se levèrent plus belles</div> -<div class="verse">Et sur l’orient d’or la lune incendia</div> -<div class="verse">Un passage émouvant de lentes caravelles.</div> - -<div class="verse stanza">Devant nous se dressaient les sommets de saphir</div> -<div class="verse">Des beaux pays où sont les hautaines créoles,</div> -<div class="verse">Des îles évoquant les richesses d’Ophir</div> -<div class="verse">Et le fier souvenir des gloires espagnoles.</div> - -<div class="verse stanza">Mais au lieu d’affronter les chatoyantes eaux</div> -<div class="verse">Du golfe mexicain où dansent les flots rudes,</div> -<div class="verse">Le grand vaisseau suivi d’immenses vols d’oiseaux</div> -<div class="verse">Cingla vers les brouillards irisés des Bermudes.</div> - -<div class="verse stanza">Qui dira la clarté de ces terres d’amour</div> -<div class="verse">Où Colomb aborda lors du premier voyage,</div> -<div class="verse">Où poissons et coraux allument, tour à tour,</div> -<div class="verse">Les transparentes eaux qui reflètent la plage ?</div> - -<div class="verse stanza">Et tandis que le ciel sur les jardins fleuris</div> -<div class="verse">Déroulait tour à tour les aurores sanglantes,</div> -<div class="verse">Les crépuscules verts pleins de chauve-souris</div> -<div class="verse">Et les vagues de feu des nuits phosphorescentes,</div> - -<div class="verse stanza">Je redisais vos noms vivants, défunts amis :</div> -<div class="verse">Lafcadio<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>, conteur aux rêves nostalgiques ;</div> -<div class="verse">Et vous, Nau, goéland dont l’âme ivre est parmi</div> -<div class="verse">Les vols d’oiseaux planant sur la mer des tropiques !</div> -</div> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> <i>Lafcadio Hearn.</i></p> -</div> - -<h3>LE DÉPART POUR L’EUROPE</h3> - -<p class="dedic"><i>A Paul Labrousse.</i></p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Tournant sa proue en feu vers le Nord-Est brumeux,</div> -<div class="verse">Le vapeur nous emporte au chant de sa machine ;</div> -<div class="verse">Les îles du couchant nous font de beaux adieux</div> -<div class="verse">Et les vents jusqu’à nous portent leur voix divine.</div> - -<div class="verse stanza">Nous entendons grandir ton immense rumeur,</div> -<div class="verse">Formidable Atlantique illuminé d’écume</div> -<div class="verse">Dont chantent les longs flots comme un immense chœur</div> -<div class="verse">Et qui fais du vapeur sonore ton enclume.</div> - -<div class="verse stanza">Nous frôlons des trésors que nous ne verrons pas,</div> -<div class="verse">Des peuples inconnus de poissons et de plantes,</div> -<div class="verse">Des joyaux inouïs, des carènes, des mâts,</div> -<div class="verse">Des crabes monstrueux, des méduses géantes.</div> - -<div class="verse stanza">Tandis que les dauphins s’ébattent à fleur d’eau,</div> -<div class="verse">Les bécunes des fonds poursuivent les orphies.</div> -<div class="verse">Une tortue au loin flotte comme un radeau</div> -<div class="verse">Sur les flots lourds hantés de carangues bouffies.</div> - -<div class="verse stanza">Tiédis par les baisers du <span lang="en" xml:lang="en">Gulf-Stream</span>, les courants</div> -<div class="verse">Traînent sur l’océan des routes lumineuses,</div> -<div class="verse">Dans leurs flots tempérés nagent les thons errants</div> -<div class="verse">Ivres de réchauffer leurs écailles frileuses.</div> - -<div class="verse stanza">Partis des ciels lointains dont se voile l’azur</div> -<div class="verse">Des oiseaux migrateurs voyagent par nuées ;</div> -<div class="verse">C’est ainsi que s’en vont vers le rivage pur</div> -<div class="verse">De la beauté le vol des ivresses sacrées.</div> - -<div class="verse stanza">Je t’évoque, aux lueurs du beau soleil couchant,</div> -<div class="verse">Océan et te fais tout haut cette prière :</div> -<div class="verse">De ton immense lyre accompagne mon chant</div> -<div class="verse">Et que notre vapeur ignore ta colère.</div> -</div> - - -<h3>STANCE</h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Homme voici la mer que tu ne peux dompter.</div> -<div class="verse">Comme elle est belle et comme en l’azur elle chante !…</div> -<div class="verse">— Je songe à deux beaux yeux que je n’ai su capter</div> -<div class="verse">Et qui vous ressemblaient, ô mer indifférente !</div> -</div> - - -<h3>CHANT DE VOYAGE</h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">O poètes de l’autre bord,</div> -<div class="verse i2">O rêveurs de l’autre rive,</div> -<div class="verse i2">Quand vous apprendrez que j’arrive,</div> -<div class="verse i2">Venez me rencontrer au port.</div> -<div class="verse i2">Venez Royère et vous Paul Fort,</div> -<div class="verse i2">Foulon de Vaux, Pilon, Montfort</div> -<div class="verse i2">Et vous tous dont la voix m’est chère.</div> -<div class="verse i2">Venez Guy Lavaud, Duhamel ;</div> -<div class="verse i2">Venez sous l’hiver blanc du ciel</div> -<div class="verse i2">Accueillir un poète, un frère…</div> -<div class="verse i2">Solitaire je suis resté</div> -<div class="verse i2">Loin de vous pendant mon été ;</div> -<div class="verse i2">Ah ! maudissons les tours d’ivoire !</div> -<div class="verse i2">Je n’aime plus que la bonté,</div> -<div class="verse i2">La tendresse et la volupté.</div> -<div class="verse i2">Tout le reste est chiffre et grimoire.</div> -<div class="verse i2">Si j’ai chanté près des forêts</div> -<div class="verse i2">Au lieu d’écrire dans les villes,</div> -<div class="verse i2">(Le déplorer est inutile)</div> -<div class="verse i2">C’est que Dieu, Dieu l’a fait exprès.</div> -<div class="verse i2">Vos belles voix se sont mêlées</div> -<div class="verse i2">Et de vibrantes assemblées</div> -<div class="verse i2">Ont entendu vos cris touchants.</div> -<div class="verse i2">Mais moi sous les soleils couchants</div> -<div class="verse i2">Je suis l’oiseau de la vallée</div> -<div class="verse i2">Qui chante loin de la mêlée</div> -<div class="verse i2">Et dont on ignore les chants.</div> -<div class="verse i2">Bien que je vienne des Tropiques</div> -<div class="verse i2">Au grand vent des deux Amériques,</div> -<div class="verse i2">Je ne suis pas un étranger.</div> -<div class="verse i2">Si j’ai rêvé sous l’oranger</div> -<div class="verse i2">Au lieu de rêver sous le chêne,</div> -<div class="verse i2">J’ai lu Keats et j’ai lu Verlaine.</div> -<div class="verse i2">Mon navire est plein de rayons !</div> -<div class="verse i2">Il a connu les nuits mauvaises</div> -<div class="verse i2">Entendu le bruit des canons</div> -<div class="verse i2">Et ce sont les couleurs françaises,</div> -<div class="verse i2">Qui décorent ses pavillons !</div> -</div> - - -<h3>EN RENCONTRANT DES VAISSEAUX</h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Les pays que l’on a traversés ne sont pas,</div> -<div class="verse">Même en songe — aussi beaux que ceux que l’on ignore.</div> -<div class="verse">O charme de penser qu’il est d’autres climats,</div> -<div class="verse">D’autres ciels inconnus qui m’attendent encore.</div> -</div> - - -<h3>NORVÈGE</h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Par les jours où le ciel haletait de chaleurs,</div> -<div class="verse">Je rêvais d’un pays du nord, ô sortilège ;</div> -<div class="verse">Et tandis que le vent buvait le sang des fleurs,</div> -<div class="verse">Je redisais ton nom de tristesse, Norvège.</div> -</div> - - -<h3>PROJET</h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">N’allons pas vers New-York, ville belle entre toutes,</div> -<div class="verse">Mais qui ne convient pas à l’esprit du rêveur,</div> -<div class="verse">Des plaines de la mer suivons les autres routes</div> -<div class="verse">Allant vers l’Italie et la France, sa sœur.</div> -</div> - - -<h3>A SHELLEY</h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">O toi que l’on trouva noyé dans la mer vive !</div> -<div class="verse">Shelley, je me sens plein d’une immense douceur,</div> -<div class="verse">Quand je t’évoque mort, portant à la dérive,</div> -<div class="verse">Les beaux « écrits sur l’eau » de John Keats sur ton cœur.</div> -</div> - - -<h3>L’ILE NATALE</h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">O mon pays natal, dès que je t’ai quitté</div> -<div class="verse">Je songe à tes palmiers, à tes buissons d’icaque ;</div> -<div class="verse">Et sous les ciels d’hiver et sous les nuits d’été</div> -<div class="verse">Je suis comme un Ulysse évoquant son Ithaque.</div> -</div> - - -<h3>EN FACE DES FLORIDES</h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Ces effluves légers qui parfument la mer</div> -<div class="verse">Dites-nous, n’est-ce pas un appel des Florides ?</div> -<div class="verse">La nue est embrasée et le flot est sans rides</div> -<div class="verse">Et des astres nouveaux montent dans le ciel vert.</div> -</div> - - -<h3>VOL D’OISEAUX</h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Où vont les blancs oiseaux dont les ailes trop calmes</div> -<div class="verse">Font songer à l’hiver, sous ce beau ciel si pur ?</div> -<div class="verse">Sont-ils des goélands, ne sont-ils pas les âmes</div> -<div class="verse">Des matelots sombrés aux gouffres de l’azur ?</div> -</div> - - -<h3>CLAIR DE LUNE</h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Le couchant sur la mer dessine des rivages</div> -<div class="verse">Chimériques ; la mer semble un Sahara d’or.</div> -<div class="verse">Il n’est pas de pays réel dont le décor</div> -<div class="verse">Vous vaille, beaux pays, créés par les nuages.</div> -</div> - - -<h3 lang="en" xml:lang="en">ON MIAMI SHORE</h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Ah ! jouez-nous encor, orchestre, sur la mer</div> -<div class="verse i2">Cette belle valse divine !</div> -<div class="verse">Océan, la musique est ta sœur enfantine.</div> -<div class="verse i2">Je vois trois goélands dans l’air !</div> -</div> - - -<h3>KEATS ET SHELLEY</h3> - -<blockquote class="epi"> -<div class="poetry"> -<div class="verse">Les violettes sont le sourire des morts.</div> -</div> - -<p class="sign"><span class="sc">J.-P. Toulet.</span></p> - -</blockquote> -<div class="poetry"> -<div class="verse">Quand nous serons à Rome à la fin de ce mois,</div> -<div class="verse">Nous irons respirer l’odeur des violettes</div> -<div class="verse">Au bord de vos tombeaux perdus, divins poètes</div> -<div class="verse">Et nous dirons vos plus beaux vers à douce voix.</div> -</div> - - -<h3>AUX BERMUDES</h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Bermudes, beaux jardins suspendus sur la mer</div> -<div class="verse">Où brillent les coraux dans les palais de l’onde,</div> -<div class="verse">Vos ciels et vos climats sont les plus doux du monde,</div> -<div class="verse">Pourtant vous n’avez su guérir mon cœur amer.</div> -</div> - - -<h3>LE FROID</h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Sur l’océan et dans le ciel c’est le grand froid.</div> -<div class="verse">Déjà les alizés ont fait place au zéphire.</div> -<div class="verse">Vers le Baudrier d’or Sirius monte droit.</div> -<div class="verse">Je respire l’odeur de l’Europe… délire !</div> -</div> - - -<h3>CHANT DANS LA TEMPÊTE</h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">Ecoutons la chanson du mât,</div> -<div class="verse i2">La chanson du mât de misaine,</div> -<div class="verse i2">Qui fut, sous un autre climat,</div> -<div class="verse i2">Un grand arbre bleu dans la plaine.</div> - -<div class="verse i2 stanza">Lui qui charmait l’air du vallon,</div> -<div class="verse i2">Il est nu sur la mer sauvage.</div> -<div class="verse i2">Il a pour fleur le pavillon !</div> -<div class="verse i2">Il a les agrès pour feuillage !</div> - -<div class="verse i2 stanza">Se souvient-il des grands étangs</div> -<div class="verse i2">Où se miraient les pâles Ourses ?</div> -<div class="verse i2">Se souvient-il des courts printemps</div> -<div class="verse i2">Où riaient les nymphes des sources ?</div> - -<div class="verse i2 stanza">Ecoutons le large soupir</div> -<div class="verse i2">Du mât de misaine en détresse.</div> -<div class="verse i2">O mon cœur, que va devenir</div> -<div class="verse i2">L’arbre vert de notre jeunesse ?</div> -</div> - - -<h3>DEVANT LES AÇORES</h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Entre deux continents, Açores, îles pâles,</div> -<div class="verse">Grâce à vous, je revois la brume, sur les bois.</div> -<div class="verse">Je voudrais, sous vos cieux, vivre quelques beaux mois</div> -<div class="verse">Quand vos soirs automnaux sont couronnés d’opales.</div> -</div> - - -<h3>L’HYMNE DES VENTS</h3> - -<p class="c small">HOMMAGE A LA FRANCE</p> - -<p class="dedic"><i>A Madame Segond-Weber.</i></p> - -<blockquote class="epi"> -<p>La France est chère à toute âme qui aime l’humanité.</p> - -<p class="sign"><span class="sc">Rudyard Kipling.</span></p> - -</blockquote> -<div class="poetry"> -<div class="verse">Le grand steamer tanguait loin de la paix des monts,</div> -<div class="verse">Sur le tumulte bleu des bondissantes vagues ;</div> -<div class="verse">Autour de lui flottaient l’algue et les goémons,</div> -<div class="verse">Les regrets du départ sombraient dans nos cœurs vagues.</div> - -<div class="verse stanza">Les vents heureux qui sont de purs esprits dans l’air</div> -<div class="verse">Chantent aux voyageurs comme au temps des Sirènes,</div> -<div class="verse">Quand la lune rosée enivre le cœur fier</div> -<div class="verse">Des jeunes matelots et des vieux capitaines.</div> - -<div class="verse stanza">Comme aux jours où leur souffle emportait les vaisseaux</div> -<div class="verse">Les vents nous invitaient à parcourir la terre ;</div> -<div class="verse">Leurs chants étaient plus frais que celui des oiseaux</div> -<div class="verse">Lorsque l’arbre fleuri neige sur la rivière : —</div> - -<div class="verse stanza">« Quels sont les grands pays que vos yeux veulent voir ?</div> -<div class="verse">Terre des mimosas, est-ce l’ample Australie ;</div> -<div class="verse">L’Ile rouge du Sud où fume un volcan noir ?</div> -<div class="verse">Préférez-vous les ciels de la mélancolie ?</div> - -<div class="verse stanza">Nous avons escorté sur les saphirs de l’eau</div> -<div class="verse">Le beau dreadnought blanc où voyageait un Prince,</div> -<div class="verse">S’en allant visiter, soldat et matelot,</div> -<div class="verse">La Nouvelle-Zélande, une de ses provinces.</div> - -<div class="verse stanza">Les routes de la mer sont libres, sans dangers.</div> -<div class="verse">Les récifs sont lointains et la vague est sereine.</div> -<div class="verse">Voulez-vous voir New-York, propice aux étrangers,</div> -<div class="verse">Ou Paris, la Circé fabuleuse et lointaine ?</div> - -<div class="verse stanza">Aimez-vous mieux les lacs étincelants du Nord,</div> -<div class="verse">Le Canada, patrie immense des étables,</div> -<div class="verse">Le beau Mississipi mirant des couchants d’or</div> -<div class="verse">Quand les vols des flamands éblouissent ses sables ?</div> - -<div class="verse stanza">Connaissez-vous l’Islande, île des brouillards frais ?</div> -<div class="verse">Ah ! qu’une Rose anglaise est suave en Septembre !</div> -<div class="verse">Le chardon écossais et le trèfle irlandais,</div> -<div class="verse">Voulez-vous les cueillir sous un Octobre d’ambre ?</div> - -<div class="verse stanza">Qu’ils sont beaux les pays dont le grand rêve est pur :</div> -<div class="verse">La Hollande endormie aux miroirs verts des ondes,</div> -<div class="verse">La Suède brumeuse avec ses yeux d’azur,</div> -<div class="verse">La Belgique, rempart inespéré des mondes !</div> - -<div class="verse stanza">Voguerez-vous vers l’Inde où sont les lotus bleus,</div> -<div class="verse">Ou l’île de Chio qui vit grandir Homère ?</div> -<div class="verse">Voulez-vous un pays pour le cœur et les yeux ?</div> -<div class="verse">Plus que tous les pays, France vous sera chère.</div> - -<div class="verse stanza">Nous aimons écouter s’éteindre les clameurs</div> -<div class="verse">De ses clairons, aux cieux des grands automnes pâles,</div> -<div class="verse">Quand par les soirs profonds, décorés de lueurs,</div> -<div class="verse">Chantent les <span lang="la" xml:lang="la">angelus</span> aux vieilles cathédrales ! »</div> - -<div class="verse i2 stanza">« Ah ! vous m’exaltez, vents des mers !</div> -<div class="verse i2">Il est des pays bien plus verts</div> -<div class="verse i2">Et bien plus riches que la France,</div> -<div class="verse i2">Mais il n’en est pas de plus chers !</div> -<div class="verse i2">Pas un, comme elle, dans l’absence</div> -<div class="verse i2">Ne fait regretter la distance ;</div> -<div class="verse i2">Pour les peuples aux cœurs amers</div> -<div class="verse i2">Elle est la terre d’espérance.</div> - -<div class="verse i2 stanza">Vents des cieux et des bois fleuris,</div> -<div class="verse i2">C’est surtout pour elle et Paris</div> -<div class="verse i2">Que nous avons fait ce voyage.</div> -<div class="verse i2">Il nous fallait lui rendre hommage.</div> -<div class="verse i2">Ayant chassé le Hun puissant,</div> -<div class="verse i2">Elle fut fière et triomphale ;</div> -<div class="verse i2">Mais nous la trouverons très pâle</div> -<div class="verse i2">Car elle a perdu trop de sang !</div> - -<div class="verse i2 stanza">On a tué dans les batailles</div> -<div class="verse i2">Ses soldats aux petites tailles,</div> -<div class="verse i2">Ses officiers aux fronts rêveurs ;</div> -<div class="verse i2">Elle a souffert mille douleurs…</div> -<div class="verse i2">Plus d’une fois on la crut morte ;</div> -<div class="verse i2">Plus d’une fois elle tomba ;</div> -<div class="verse i2">Tant était rude le combat</div> -<div class="verse i2">Et tant la poussée était forte !</div> - -<div class="verse i2 stanza">Parce qu’elle a des yeux charmeurs,</div> -<div class="verse i2">Qu’elle aime les chants et les fleurs,</div> -<div class="verse i2">On l’appelait : « France frivole »</div> -<div class="verse i2">Ah ! comme elle a changé de rôle !</div> -<div class="verse i2">Quand, contre le fer meurtrier,</div> -<div class="verse i2">Elle a dressé son bouclier,</div> -<div class="verse i2">Elle a fait haleter la terre,</div> -<div class="verse i2">La France, la France guerrière !</div> - -<div class="verse i2 stanza">Elle ne veut pas de sanglots</div> -<div class="verse i2">Sur les tombes de ses héros ;</div> -<div class="verse i2">Les grands deuils sont aux yeux des mères ;</div> -<div class="verse i2">Nous les verrons, femmes sincères,</div> -<div class="verse i2">Portant plus haut leur beau front clair,</div> -<div class="verse i2">Maîtriser leur cœur qui soupire ;</div> -<div class="verse i2">Car la France est le pays fier</div> -<div class="verse i2">Où les douleurs savent sourire !</div> - -<div class="verse i2 stanza">Chantez autour de nous, bons vents,</div> -<div class="verse i2">Sous l’azur des ciels émouvants,</div> -<div class="verse i2">Mêlez vos chœurs aux chœurs des lames !</div> -<div class="verse i2">Les couchants ont de belles flammes,</div> -<div class="verse i2">Les matins ont des feux tremblants ;</div> -<div class="verse i2">Et bientôt, coupant le silence,</div> -<div class="verse i2">Viendront vers nous, beaux oiseaux blancs,</div> -<div class="verse i2">Les aéroplanes de France ! »</div> -</div> - - -<h3>STANCE</h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">Dans les miroirs du flot mobile</div> -<div class="verse i2">Je vois Paris aux toits gris-bleu</div> -<div class="verse i2">Je vois aussi ma petite île</div> -<div class="verse i2">Qui me fait de beaux adieux.</div> -</div> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak"><span class="xsmall">NEUVIÈME CHANT</span><br /> -AU SOUFFLE DE LA MÉDITERRANÉE</h2> - - -<blockquote> -<p>Je veux être un de tes disciples azur -de la mer Tyrrhénienne.</p> -</blockquote> - -<p class="sign"><span class="sc">Charles Maurras.</span></p> - -<div class="chapter"></div> -<h3>LE CHANT DE LA MÉDITERRANÉE</h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">Ionienne, Adriatique,</div> -<div class="verse i2">Chantez avec moi, douces sœurs,</div> -<div class="verse i2">J’ai plus de gloire et de douceur</div> -<div class="verse i2">Que tes flots mouvants, Atlantique !</div> - -<div class="verse i2 stanza">Beau miroir de trois continents,</div> -<div class="verse i2">Je suis la mer civilisée ;</div> -<div class="verse i2">Mon horizon est plus prenant</div> -<div class="verse i2">Que le ciel vu du Colisée.</div> - -<div class="verse i2 stanza">Suivant le moment de l’été,</div> -<div class="verse i2">Je suis de saphir ou d’opale.</div> -<div class="verse i2">C’est sur mon lac qu’a palpité</div> -<div class="verse i2">Le vol fier du fils de Dédale.</div> - -<div class="verse i2 stanza">J’ai bercé les vaisseaux lascifs ;</div> -<div class="verse i2">Je suis le chemin bleu des rêves.</div> -<div class="verse i2">Qu’ils sont beaux et qu’ils sont pensifs</div> -<div class="verse i2">Les promontoires de mes grèves.</div> - -<div class="verse i2 stanza">C’est dans mes coquillages d’or</div> -<div class="verse i2">Qu’on entend les mers anciennes.</div> -<div class="verse i2">C’est sous mon ciel que Pan est mort</div> -<div class="verse i2">Et que chantèrent les Sirènes.</div> -</div> - - -<h3>LE CHANT BLEU DU RUISSEAU</h3> - -<p class="dedic"><i>A Georges Duhamel.</i></p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">L’eau d’un ruisseau vert</div> -<div class="verse">Courant vers la mer</div> -<div class="verse">Disait ce chant dans la lumière.</div> - -<div class="verse stanza">Plus pure qu’une voix automnale d’oiseau,</div> -<div class="verse">Plus fraîche qu’un soupir des flûtes de roseau</div> -<div class="verse">M’a semblé la chanson rapide de cette eau</div> -<div class="verse">Qui voyageait vivante et claire :</div> - -<div class="verse stanza">« Je suis lasse d’avoir changé plus de cent fois,</div> -<div class="verse">Vapeur ou rosée, averse ou nuage,</div> -<div class="verse">D’être le miroir flou du paysage,</div> -<div class="verse">De bondir, de heurter les racines des bois.</div> -<div class="verse">Je suis lasse, parmi les forêts monotones</div> -<div class="verse">D’être toujours en plein exil ;</div> -<div class="verse">Je fus aux nuits d’hiver le givre au pâle fil</div> -<div class="verse">Et la pluie aux soirs de l’automne.</div> -<div class="verse">Serpent vert des prés lumineux,</div> -<div class="verse">Blanche crinière des cascades,</div> -<div class="verse">Je descends vers les golfes bleus</div> -<div class="verse">Où sont les thons et les dorades.</div> -<div class="verse">J’ai jailli d’une source en face du matin,</div> -<div class="verse">J’ai coulé sous de noirs ombrages,</div> -<div class="verse">J’ai traversé mille villages,</div> -<div class="verse">Je suis au bout de mon destin.</div> -<div class="verse">Encor un effort vers les beaux rivages,</div> -<div class="verse">Encor quelques heurts, encor quelques bonds</div> -<div class="verse">Et ce sera la plaine unie,</div> -<div class="verse">La grande plaine infinie.</div> -<div class="verse">Par un matin vibrant et léger, loin des monts,</div> -<div class="verse">Où j’ai gémi durant d’inexorables lieues,</div> -<div class="verse">Je verrai tout à coup mon grand pays : la mer ;</div> -<div class="verse">Et joyeuse, mirant ta coupole, ciel clair,</div> -<div class="verse">Vague je danserai parmi les vagues bleues ! »</div> -</div> - - -<h3>LE CHANT DE LA SIRÈNE</h3> - -<p class="dedic"><i>A André Foulon de Vaulx.</i></p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Le pêcheur d’or s’en va chaque nuit sur la mer,</div> -<div class="verse">Les flots ont des lueurs dansantes de phosphore.</div> -<div class="verse">La lune verte luit au cœur du ciel désert.</div> -<div class="verse">Le beau pêcheur s’en va pêcher jusqu’à l’aurore.</div> - -<div class="verse stanza">— Pêcheur, ne jette pas tes filets dans les flots.</div> -<div class="verse">Les trésors que tu vois ne sont que vains fantômes.</div> -<div class="verse">Le vent froid de la nuit pleure sur les îlots.</div> -<div class="verse">Pourquoi veiller à l’heure où reposent les hommes ?</div> - -<div class="verse stanza">Ces récifs sont hantés par un esprit méchant :</div> -<div class="verse">Sous ce vaste rocher habite une sirène ;</div> -<div class="verse">Garde-toi d’écouter la douceur de son chant</div> -<div class="verse">Nul, nul n’est revenu de sa grotte lointaine.</div> - -<div class="verse i2 stanza">Mais les yeux du pêcheur ont lui ;</div> -<div class="verse i2">Car la folie est dans ses voiles.</div> -<div class="verse i2">La mer est d’or autour de lui ;</div> -<div class="verse i2">La mer est d’or sous les étoiles.</div> - -<div class="verse i2 stanza">Des reflets fauves de métaux</div> -<div class="verse i2">S’élèvent jusqu’aux Pléiades,</div> -<div class="verse i2">C’est l’heure où brillent dans les eaux</div> -<div class="verse i2">Le congre vert et les dorades.</div> - -<div class="verse i2 stanza">Au cœur du flot diamanté</div> -<div class="verse i2">Le filet scintillant replonge</div> -<div class="verse i2">Et le canot est emporté</div> -<div class="verse i2">Au loin vers les Iles du Songe.</div> - -<div class="verse stanza">L’incomparable voix plus douce que la nuit</div> -<div class="verse">Emplit soudain l’azur d’une beauté sereine,</div> -<div class="verse">Et les larmes voilant son pur regard qui luit,</div> -<div class="verse">Le bienheureux pêcheur écoute la Sirène.</div> - -<div class="verse stanza">De ses tremblantes mains il touche aux mille feux</div> -<div class="verse">D’ors couleur de soleil et d’ors couleur de lune ;</div> -<div class="verse">Dans son cœur rajeuni bondit un sang joyeux ;</div> -<div class="verse">Chaque coup de filet ramène une fortune.</div> - -<div class="verse stanza">Ah ! pouvoir de cet or tuer la pauvreté,</div> -<div class="verse">Abolir la misère et protéger l’enfance.</div> -<div class="verse">Beau rêve généreux d’amour et de bonté,</div> -<div class="verse">Bel impossible espoir, frère de la démence !</div> - -<div class="verse stanza">Et les marins du port ont un rire cruel</div> -<div class="verse">Quand le pêcheur revient au jour, sa barque vide,</div> -<div class="verse">Mais aucun d’eux ne voit ce qu’il voit sous le ciel</div> -<div class="verse">Quand le trésor des mers s’offre à son œil lucide.</div> - -<div class="verse stanza">Aucun d’eux n’a surpris la Sirène aux bras blancs</div> -<div class="verse">Alors que toute nue elle chante aux étoiles,</div> -<div class="verse">Aucun d’eux n’a senti le vertige troublant</div> -<div class="verse">D’un frénétique espoir gonflant les folles voiles.</div> - -<div class="verse stanza">Et c’est pourquoi, rivés à leur rêve lointain,</div> -<div class="verse">Les beaux yeux du pêcheur regardent sans colère ;</div> -<div class="verse">Il sait qu’il est de ceux dont le grave destin</div> -<div class="verse">Est de mourir du baiser fou de la chimère.</div> - -<div class="verse stanza">En attendant, son ombre au bord du grand chemin</div> -<div class="verse">Fait trembler les enfants qui chantent à la brune ;</div> -<div class="verse">Et la mer, chaque nuit, berce le rêve humain</div> -<div class="verse">Du beau pêcheur hagard qui pêche sous la lune.</div> -</div> - - -<h3>LA CHANSON DE LA LUNE</h3> - -<p class="dedic">(Episode Pyrénéen.)</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">Voici la chanson de la Lune</div> -<div class="verse i2">Qu’une pauvre folle d’amour</div> -<div class="verse i2">S’en allait dire au carrefour</div> -<div class="verse i2">Des chemins estompés de brune :</div> - -<div class="verse i4 stanza">Frêle croissant</div> -<div class="verse i4">Phosphorescent,</div> -<div class="verse i2">Qui viens argenter les collines</div> -<div class="verse i2">Et te mirer dans les ravines,</div> -<div class="verse i4">J’aime l’amant</div> -<div class="verse i4">Aux lèvres fines.</div> - -<div class="verse i4 stanza">Croissant d’amour</div> -<div class="verse i4">Du troubadour,</div> -<div class="verse i2">O nacelle des nuits dorées,</div> -<div class="verse i2">Toi qui vogues dans les nuées,</div> -<div class="verse i4">Au haut des tours</div> -<div class="verse i4">Des bien-aimées.</div> - -<div class="verse i4 stanza">Svelte croissant</div> -<div class="verse i4">Adolescent,</div> -<div class="verse i2">Qui seras la lune argentée,</div> -<div class="verse i2">Illumine la nuit lactée</div> -<div class="verse i4">Pour mon amant</div> -<div class="verse i4">Et son aimée.</div> - -<div class="verse stanza">Je t’implore, Croissant du beau soir infini,</div> -<div class="verse">Toi qui viens éblouir l’oiselle sur le nid,</div> -<div class="verse">Toi que le mendiant aux longues mains tendues</div> -<div class="verse">Invoque, par delà les libres étendues,</div> -<div class="verse">Afin que ta vertu fasse de l’indigent</div> -<div class="verse">Plus nombreuses encor les piécettes d’argent.</div> -<div class="verse">Fais grandir en mon cœur, au seul gré de tes phases,</div> -<div class="verse">Un amour merveilleux, un désir fort et fier,</div> -<div class="verse">Sois le cadran de joie où du haut de l’éther</div> -<div class="verse">S’annonceront pour nous les heures des extases.</div> -<div class="verse">Ce soir, nous irons voir ton fuseau de métal</div> -<div class="verse">Traverser d’un fil d’or le nuage en dentelle</div> -<div class="verse">Et nous serons alors sous notre ciel natal</div> -<div class="verse">Les tendres amoureux que l’amour ivre appelle.</div> -<div class="verse">C’est l’éveil des espoirs et des rêves muets.</div> -<div class="verse">Les feuilles aux buissons chantent nos fiançailles.</div> -<div class="verse">Un troupeau sur la route agite ses sonnailles</div> -<div class="verse">Et le vent parfumé berce les serpolets.</div> -<div class="verse">Puis, dès demain, au fond des bois et des collines,</div> -<div class="verse">Ta faucille d’argent, gloire du ciel vermeil,</div> -<div class="verse">Nous guidera tous deux vers un nid de sommeil,</div> -<div class="verse">Où nous serons bercés par l’écho des ravines.</div> -<div class="verse">Tandis que mon amant, couché dans les roseaux,</div> -<div class="verse">Ecoutera frémir le luth des brises d’eaux,</div> -<div class="verse">Je boirai des baisers entre ses lèvres minces ;</div> -<div class="verse">Il sera, pour mon cœur, le plus charmant des princes</div> -<div class="verse">Et sur les ongles purs de ses doigts de clarté,</div> -<div class="verse">J’admirerai les fins croissants couleur d’aurore,</div> -<div class="verse">Qu’en signe de tendresse et de félicité,</div> -<div class="verse">Aux doigts des bienheureux ton astre fait éclore.</div> -<div class="verse">Quand tu viendras, pareille au beau rayon de miel,</div> -<div class="verse">Eblouir l’essaim blond des abeilles du ciel,</div> -<div class="verse">Nous viderons la coupe où le désir s’étanche,</div> -<div class="verse">Sans épuiser pourtant sa suprême douceur.</div> -<div class="verse">Notre amour va grandir au gré de ta splendeur,</div> -<div class="verse">Et, quand par un grand soir ta face pleine et blanche</div> -<div class="verse">Mettra sur les sommets une aube de dimanche,</div> -<div class="verse">Nous irons sur les monts t’élever un autel.</div> - -<div class="verse i2 stanza">Ah ! quelle ivresse souveraine,</div> -<div class="verse i4">Croissant d’argent</div> -<div class="verse i4">Du soir changeant,</div> -<div class="verse i2">Quand tu seras la lune pleine !</div> - -<div class="verse stanza">Il est sur la montagne où luit le romarin,</div> -<div class="verse">Une grotte sacrée et propice aux ivresses.</div> -<div class="verse">Des herbes de senteur y balancent leurs tresses.</div> -<div class="verse">Là, le coq de bruyère annonce le matin.</div> -<div class="verse">Nous dormirons le jour, mais lorsque ta lumière</div> -<div class="verse">O Lune, incendiera les palais du ciel bleu,</div> -<div class="verse">Mon amant t’offrira sur un lit de fougère,</div> -<div class="verse">Mon corps brûlant encor de ses baisers de feu.</div> - -<div class="verse i4 stanza">O Lune pâle,</div> -<div class="verse i4">Limpide opale,</div> -<div class="verse i2">Tu redeviendras croissant d’or</div> -<div class="verse i2">Et le bel amour sera mort !</div> - -<div class="verse stanza">Quand tu te flétriras comme une pauvre fleur,</div> -<div class="verse">Nous ne médirons pas de nos gloires passées,</div> -<div class="verse">Mais je serai très douce aux aubes de douceur</div> -<div class="verse">Où ton arc agonise en teintes effacées.</div> -<div class="verse">O Lune, je ne veux qu’un tendre mois d’amour</div> -<div class="verse">Où nous épuiserons la gamme des ivresses,</div> -<div class="verse">Où du bonheur humain nous aurons le cœur lourd</div> -<div class="verse">Et qui ne laissera ni regrets, ni tristesses.</div> -<div class="verse">Quand j’aurai bien chéri le tendre bien-aimé,</div> -<div class="verse">Tu me feras mourir, Lune couleur d’opale,</div> -<div class="verse">Il s’en reviendra seul au seuil accoutumé</div> -<div class="verse">Mais moi, je veux monter vers ta planète pâle…</div> -<div class="verse">Si mon vœu s’accomplit au gré de ton décor,</div> -<div class="verse">Quand ton feu s’éteindra dans la nuit améthyste,</div> -<div class="verse">Je vêtirai pour mon cercueil ma robe triste</div> -<div class="verse">Où mon aiguille bleue a mis des croissants d’or…</div> - -<div class="verse i2 stanza">Voici la chanson de la Lune</div> -<div class="verse i2">Qu’une pauvre folle d’amour</div> -<div class="verse i2">S’en allait dire au carrefour</div> -<div class="verse i2">Des chemins estompés de brune.</div> -</div> - - -<h3>LES CORBEAUX FOUS</h3> - -<p class="dedic">(Légende vénitienne.)</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">Il était un jeune seigneur</div> -<div class="verse i2">Qui mourut en terre lointaine,</div> -<div class="verse i2">Quand il sut que sa châtelaine</div> -<div class="verse i2">Trahissait son nom et son cœur…</div> - -<div class="verse i2 stanza">Les corbeaux vinrent qui mangèrent</div> -<div class="verse i2">Le corps empoisonné d’amour</div> -<div class="verse i2">Et pris d’amour sombre à leur tour,</div> -<div class="verse i2">Dans le ciel sombre ils s’envolèrent.</div> - -<div class="verse i2 stanza">Le grand essaim noir tournoya,</div> -<div class="verse i2">Franchissant plaines et frontières ;</div> -<div class="verse i2">Vers le château de l’adultère</div> -<div class="verse i2">Pendant trente jours il vola.</div> - -<div class="verse i2 stanza">Or, tout à l’autre bout du monde,</div> -<div class="verse i2">Ayant parjuré son serment</div> -<div class="verse i2">Et pris son page pour amant</div> -<div class="verse i2">Vivait la jeune épouse blonde.</div> -</div> - -<hr /> - - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">« Beau page, à l’horizon du soir,</div> -<div class="verse i2">Que vois-tu ? » dit la châtelaine.</div> -<div class="verse i2">« Je vois s’élever de la plaine</div> -<div class="verse i2">Tout au loin un nuage noir.</div> - -<div class="verse i2 stanza">« Mon bel ami, que tu me navres !</div> -<div class="verse i2">C’est le retour des Chevaliers ! »</div> -<div class="verse i2">« Non, reine, ce sont par milliers,</div> -<div class="verse i2">Noirs corbeaux mangeurs de cadavres… »</div> - -<div class="verse i2 stanza">Fou d’amour, poussant des clameurs,</div> -<div class="verse i2">Le large essaim d’oiseaux sans nombre</div> -<div class="verse i2">S’abattit au ras du ciel sombre,</div> -<div class="verse i2">Voilant la lumière et les fleurs.</div> - -<div class="verse i2 stanza">Et quand à leurs grands cris acerbes</div> -<div class="verse i2">Le village fut accouru,</div> -<div class="verse i2">Le manoir avait disparu</div> -<div class="verse i2">Sous l’aile des oiseaux funèbres.</div> - -<div class="verse i2 stanza">Sous l’étreinte des corbeaux fous</div> -<div class="verse i2">Mourut la blonde châtelaine.</div> -<div class="verse i2">L’amour avait chargé la haine</div> -<div class="verse i2">De venger la mort de l’époux.</div> -</div> - - -<h3>ÉTOILES DE NOEL</h3> - -<p class="dedic">(Chanson provençale.)</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i1">Le ciel est un livre aux belles images</div> -<div class="verse i1">Petite bergère, aimes-tu le ciel ?</div> -<div class="verse i1">T’en vas-tu, la nuit, quand revient Noël</div> -<div class="verse i1">Voir les trois Valets et les trois Rois Mages ?</div> - -<div class="verse i1 stanza">Au haut du tilleul et du coudrier</div> -<div class="verse i1">Je vois Orion et son baudrier.</div> - -<div class="verse i1 stanza">Les petits enfants rêvent aux étoiles.</div> -<div class="verse i1">On dirait les fruits d’un vaste verger</div> -<div class="verse i1">L’étoile des monts sourit au berger,</div> -<div class="verse i1">L’étoile polaire éclaire les voiles.</div> - -<div class="verse i1 stanza">Au haut du tilleul et du coudrier</div> -<div class="verse i1">Je vois Orion et son baudrier.</div> - -<div class="verse i1 stanza">Qu’ils sont doux les feux de la Poussinière</div> -<div class="verse i1">Lorsque de l’église on sort à minuit,</div> -<div class="verse i1">Les petits sabots font un joyeux bruit,</div> -<div class="verse i1">Et Jésus sourit dans la crèche claire.</div> - -<div class="verse i1 stanza">Au haut du tilleul et du coudrier</div> -<div class="verse i1">Je vois Orion et son baudrier.</div> - -<div class="verse i1 stanza">Regarde ces feux d’étoiles filantes</div> -<div class="verse i1">Les astres la nuit font la charité ;</div> -<div class="verse i1">Et les prés auront des fleurs de clarté</div> -<div class="verse i1">Quand tu sortiras tes brebis bêlantes.</div> - -<div class="verse i1 stanza">Au haut du tilleul et du coudrier</div> -<div class="verse i1">Je vois Orion et son baudrier.</div> - -<div class="verse i1 stanza">Il est tard, rentrons, petite bergère,</div> -<div class="verse i1">Un soir, aux chansons de ton amoureux,</div> -<div class="verse i1">L’étoile d’amour luira dans tes yeux.</div> -<div class="verse i1">Il est tard, rentrons, voici ta chaumière.</div> - -<div class="verse i1 stanza">Au haut du tilleul et du coudrier</div> -<div class="verse i1">Je vois Orion et son baudrier.</div> -</div> - - -<h3>LES PÈLERINS DE LA MORT</h3> - -<p class="dedic"><i>A Gratien Candace.</i></p> - -<p class="ind small">Un rhéteur parle :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Sous le soleil du soir, au couchant de la vie,</div> -<div class="verse">Les hommes, pèlerins en marche vers la mort,</div> -<div class="verse">Après des jours d’orgueil, de peine ou de remords,</div> -<div class="verse">Passaient tumultueux sur la route infinie.</div> - -<div class="verse stanza">Ils s’en allaient, troublant le silence des monts,</div> -<div class="verse">Comme un vaste troupeau marchant dans la poussière ;</div> -<div class="verse">Des souffles haletants soulevaient les poumons</div> -<div class="verse">Et de vastes clameurs faisaient trembler la terre.</div> - -<div class="verse stanza">Dans l’ombre qui tombait des arbres embaumés,</div> -<div class="verse">Les hommes confondaient leur croyance et leur doute ;</div> -<div class="verse">Les peuples de l’orgueil cheminaient sur la route</div> -<div class="verse">Mêlés au noir bétail des peuples opprimés.</div> - -<div class="verse stanza">Les riches, les heureux, les satisfaits du monde</div> -<div class="verse">S’avançaient les premiers en groupes clairsemés ;</div> -<div class="verse">C’étaient ceux dont les blés doraient la plaine blonde</div> -<div class="verse">Et qui vivaient de luxe au cœur des jours charmés.</div> - -<div class="verse stanza">Ils allaient à pas lents, chantant la destinée</div> -<div class="verse">Qui les avait placés sous les bonnes étoiles,</div> -<div class="verse">La grange où s’entassait le bon grain de l’année</div> -<div class="verse">Et le bon vent menant au port les bonnes voiles.</div> - -<div class="verse stanza">Ils disaient la douceur des rêves accomplis.</div> -<div class="verse">De beaux soldats chantaient la guerre et la victoire,</div> -<div class="verse">Les expéditions vers les pays conquis ;</div> -<div class="verse">On entendait les mots de patrie et de gloire.</div> - -<div class="verse stanza">Mais tandis qu’ils chantaient l’ample sérénité,</div> -<div class="verse">De larges hurlements troublaient leur harmonie,</div> -<div class="verse">Plus vaste le troupeau des vains déshérités</div> -<div class="verse">Proclamait la géhenne ardente de la vie.</div> - -<div class="verse stanza">Des malades affreux, d’horribles amputés,</div> -<div class="verse">De grands vieillards usés, des nains courbant la taille,</div> -<div class="verse">Des hommes nus traînant la femme et la marmaille</div> -<div class="verse">Déroulaient vers le ciel le chant des révoltés.</div> - -<div class="verse stanza">L’espoir pourtant, l’espoir était pur et vivace</div> -<div class="verse">Au cœur cent fois blessé de ces êtres maudits :</div> -<div class="verse">Mille fois dans les feux des matins attiédis,</div> -<div class="verse">Ils avaient entrevu les aurores de grâce.</div> -</div> - -<hr /> - - -<div class="poetry"> -<div class="verse">L’apaisement tombait des voûtes étoilées,</div> -<div class="verse">Quand la horde brutale atteignit l’horizon ;</div> -<div class="verse">Calmes et douloureux, sans cri, sans oraison,</div> -<div class="verse">Les derniers Pèlerins passaient dans les vallées.</div> - -<div class="verse stanza">C’étaient les grands Vaincus et les grands Obstinés,</div> -<div class="verse">Les Penseurs méconnus par les foules abjectes,</div> -<div class="verse">Les Socrates honnis, les Colombs enchaînés,</div> -<div class="verse">Frères de Galilée et frères des prophètes.</div> - -<div class="verse stanza">C’étaient ceux qui voulaient grandir le cœur humain</div> -<div class="verse">Et dont la bonne auberge était à tous ouverte,</div> -<div class="verse">Ceux qui n’eurent d’amis qu’au banquet du matin</div> -<div class="verse">Et dont la maison pauvre au soir dur fut déserte.</div> - -<div class="verse stanza">Plusieurs avaient subi l’exil et la prison</div> -<div class="verse">Dans les bagnes de fer aux murs sentant le vice,</div> -<div class="verse">Pour avoir élevé ta lampe d’or, Raison,</div> -<div class="verse">Et pour avoir crié vers tes astres, Justice !</div> - -<div class="verse stanza">Ils songeaient, ce soir-là, que des flambeaux brisés</div> -<div class="verse">Ne jaillirait jamais la flamme salutaire</div> -<div class="verse">Et gardaient des jours morts et des orgueils usés</div> -<div class="verse">Le souvenir affreux d’une grande misère.</div> - -<div class="verse stanza">Leurs yeux étaient levés et regardaient le ciel ;</div> -<div class="verse">Dans l’ombre gémissait la voix des cathédrales ;</div> -<div class="verse">Et les vaincus voyaient, dans le soir solennel,</div> -<div class="verse">De grands crucifiés sur les croix des étoiles.</div> - -<div class="verse stanza">Et la lune pleurait au fond du ciel en deuil,</div> -<div class="verse">Sur la route où passait la tristesse des hommes.</div> -<div class="verse">Des nuages sanglants imitaient des fantômes</div> -<div class="verse">Et la lugubre nuit semblait un grand linceul…</div> - -<div class="verse stanza">Et pourtant, c’est de vous que nous tenons les rêves,</div> -<div class="verse">L’idée au vol hardi, l’idéal tout puissant ;</div> -<div class="verse">Et sans vous, nous serions des Bêtes sur les grèves,</div> -<div class="verse">De sombres carnassiers toujours ivres de sang.</div> - -<div class="verse stanza">Vous êtes nos maisons, nos navires, nos plaines,</div> -<div class="verse">Nos arches, nos clochers, nos lumières, nos ports ;</div> -<div class="verse">O phares dans la nuit des détresses humaines,</div> -<div class="verse">Soleils de vérité que n’éteint pas la mort !</div> -</div> - - -<h3>LE SOLEIL ET LA MORT</h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">O Soleil, tu dorais la paisible maison</div> -<div class="verse">Où je naquis, les yeux éblouis de lumière.</div> -<div class="verse">O Mort, j’étais encor un être sans raison</div> -<div class="verse">Quand je te vis debout au chevet de ma mère.</div> - -<div class="verse stanza">Depuis, pur idéal tu fis naître à l’amour</div> -<div class="verse">Mon cœur d’enfant épris d’une forme adorable.</div> -<div class="verse">O vanité, depuis, tu redis chaque jour</div> -<div class="verse">A mon cœur tourmenté que tout est périssable.</div> - -<div class="verse stanza">Nos désirs sont chargés d’ombre et d’éternité.</div> -<div class="verse">La plus divine joie est d’une essence amère.</div> -<div class="verse">Toute douleur recèle un peu de volupté.</div> -<div class="verse">Tout se mêle et s’unit aux jardins de la terre.</div> - -<div class="verse stanza">Les climats les plus beaux sont les plus meurtriers.</div> -<div class="verse">Tu préfères, ô Mort, les Tropiques aux Pôles</div> -<div class="verse">Et toi, joyeux Soleil, ami des ateliers,</div> -<div class="verse">Que riche est ta splendeur aux murs des nécropoles !</div> -</div> - -<hr /> - - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Qu’êtes-vous devenus beaux siècles enchantés</div> -<div class="verse">Où le grand Sphinx ouvrit son rêve sur le monde,</div> -<div class="verse">Près du fleuve indolent de l’Egypte féconde</div> -<div class="verse">Roulant dans la splendeur torride des étés,</div> - -<div class="verse stanza">Nuits pures où marchaient les pâtres de Chaldée</div> -<div class="verse">Sous les feux solennels des constellations,</div> -<div class="verse">Grands prophètes menant les grandes nations,</div> -<div class="verse">Premier orgueil, premier culte, première idée,</div> - -<div class="verse stanza">Rois mitrés conduisant de longs troupeaux plaintifs</div> -<div class="verse">Vers le suprême éclat des Villes opulentes,</div> -<div class="verse">Portes d’or où passait le fleuve des captifs</div> -<div class="verse">Et les gémissements des races indolentes ?</div> - -<div class="verse stanza">Le silence a grandi sur votre vanité</div> -<div class="verse">Orgueilleuse grandeur des Thèbes aux cent portes.</div> -<div class="verse">Le marbre de Memnon d’où montaient des voix fortes</div> -<div class="verse">Est mort du long sommeil de l’immobilité.</div> - -<div class="verse stanza">Et toi divine Hellas, immortelle patrie,</div> -<div class="verse">Qui dressas vers le ciel le svelte Parthénon,</div> -<div class="verse">Nous ne reverrons plus de lumière fleurie</div> -<div class="verse">Renaître la beauté parfaite d’Apollon !</div> - -<hr /> - - -<div class="verse stanza">Le néant a repris les grandes Babylones</div> -<div class="verse">Sous la sécurité des constellations.</div> -<div class="verse">Mais par l’orgueil plus grand des générations</div> -<div class="verse">D’autres Babels naîtront des siècles monotones.</div> - -<div class="verse stanza">Soleil qui nous versez l’espérance et l’amour,</div> -<div class="verse">Rayons, future vie et futures pensées,</div> -<div class="verse">Sur un fleuve rapide emportés sans retour</div> -<div class="verse">Nous subissons la loi cruelle des années.</div> - -<div class="verse stanza">O Forces, notre esprit après le grand départ</div> -<div class="verse">Verra-t-il l’infini de la lumière pure ?</div> -<div class="verse">O Mort, sous quelle lune, autour de quel rempart</div> -<div class="verse">Irons-nous féconder l’herbe de la nature ?</div> - -<div class="verse stanza">Notre âme est-elle un peu de toi, beau firmament ?</div> -<div class="verse">Nos corps sont-ils pétris de ton limon, ô sable ?</div> -<div class="verse">Est-ce enfin vous qui vous mêlez confusément</div> -<div class="verse">Dans notre être à la fois divin et misérable ?</div> -</div> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak"><span class="xsmall">DIXIÈME CHANT</span><br /> -LA VILLE MERVEILLEUSE</h2> - - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Il faut en ce bas monde aimer beaucoup de choses.</div> -</div> - -<p class="sign"><span class="sc">Alfred de Musset.</span></p> - -<div class="chapter"></div> -<h3>SANTANDER</h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">A Santander, en plein hiver,</div> -<div class="verse i2">Les mouettes volaient dans l’air ;</div> -<div class="verse i2">Et nos prunelles étonnées</div> -<div class="verse i2">Vous revirent, ô Pyrénées !</div> - -<div class="verse i2 stanza">Ville espagnole au noir couvent,</div> -<div class="verse i2">Je trouvai ton décor vivant,</div> -<div class="verse i2">Malgré la juste impatience</div> -<div class="verse i2">De revoir le doux ciel de France.</div> -</div> - - -<h3>LA COMPLAINTE DES SOUVENIRS</h3> - -<p class="c">I</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">Ah ! vos parfums sur la pelouse</div> -<div class="verse i2">O violettes de Toulouse !</div> -</div> - -<p class="c">II</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">Au cœur des fraîches Pyrénées</div> -<div class="verse i2">J’ai connu des jours souriants.</div> -<div class="verse i2">Chers beaux jours des mortes années,</div> -<div class="verse i2">Espagne, peupliers tremblants !</div> - -<div class="verse i2 stanza">Se cache-t-elle encor la caille</div> -<div class="verse i2">Dans le blé noir et le sainfoin ?</div> -<div class="verse i2">L’étable a-t-elle assez de paille</div> -<div class="verse i2">Pour le troupeau qui vient de loin ?</div> -</div> - -<p class="c">III</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">Londres, cité la plus splendide,</div> -<div class="verse i2">Je vins à vous par un soir blond</div> -<div class="verse i2">Je n’étais que la chrysalide,</div> -<div class="verse i2">Vite je devins papillon.</div> -</div> - -<p class="c">IV</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">Petit cottage anglais aux roses,</div> -<div class="verse i2">Que j’aimais tes heures moroses</div> -<div class="verse i2">Bexil chantait près de la mer</div> -<div class="verse i2">Un nostalgique petit air.</div> -</div> - -<p class="c">V</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">Europe, Europe, Europe exquise !</div> -<div class="verse i2">Vieille terre de mes parents,</div> -<div class="verse i2">Dans la brise de mer qui grise</div> -<div class="verse i2">Que de beaux effluves errants !</div> -</div> - -<p class="c">VI</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">Un doux air me vient en mémoire :</div> -<div class="verse i2">« Sous le grand chapeau <i lang="en" xml:lang="en">green-away</i> »</div> -<div class="verse i2">Il est mort l’espoir de la gloire</div> -<div class="verse i2" lang="en" xml:lang="en"><span class="sc">And the blue bird has gone away</span>.</div> -</div> - -<p class="c">VII</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">Le temps passe et la neige lasse.</div> -<div class="verse i2">J’ai trop peur de mes souvenirs.</div> -<div class="verse i2">Oublions, pour mieux voir en face</div> -<div class="verse i2">Les jours nouveaux qui vont venir.</div> -</div> - -<p class="c">VIII</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">Emporte-moi, vieux train sonore,</div> -<div class="verse i3">A travers prés et champs.</div> -<div class="verse i2">Je verrai Paris à l’aurore !</div> -<div class="verse i3">Espoir chante tes chants !</div> -</div> - -<p class="c">IX</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">Rouges lueurs au ciel gris-bleu…</div> -<div class="verse i2">Paris ! le sang vibre à mes tempes !</div> -<div class="verse i2">Paris ! les papillons du feu</div> -<div class="verse i2">Palpitent dans les lampes !</div> -</div> - -<p class="c">X</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Quand soudain du vapeur retentit la sirène,</div> -<div class="verse">O France, je te vis surgir des grandes eaux ;</div> -<div class="verse">Bien que l’hiver eût pris tes fleurs et tes oiseaux</div> -<div class="verse">Ton beau ciel n’eut jamais de douceur plus sereine.</div> -</div> - - -<h3>A LA FRANCE</h3> - -<p class="dedic"><i>A Madame Geneviève Henry Bérenger.</i></p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Jours d’autrefois, jours purs, jours d’idéal, jours ivres,</div> -<div class="verse">Où sous le vaste ciel du tropique irisé,</div> -<div class="verse">Je sentais chaque soir, en refermant tes livres,</div> -<div class="verse">Mon jeune cœur pour toi d’amour fier embrasé.</div> - -<div class="verse stanza">France, j’aimais de loin ta grande âme qui vibre</div> -<div class="verse">Comme un clairon à l’aube où flambent tes drapeaux ;</div> -<div class="verse">Et je rêvais de vivre enfin sur ton sol libre</div> -<div class="verse">Sur ton sol où la gloire éclaire les tombeaux.</div> - -<div class="verse stanza">Et tandis qu’aux plateaux sanglants du crépuscule,</div> -<div class="verse">Le bataillon vaincu du jour ardent recule,</div> -<div class="verse">Sur les monts flamboyaient les pavillons du soir ;</div> - -<div class="verse stanza">Et d’une île perdue au bord des mers profondes,</div> -<div class="verse">Par delà les déserts de l’Atlantique noir,</div> -<div class="verse">Je t’invoquais, ô France, ô noblesse du monde !</div> -</div> - - -<h3>A PARIS</h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">O ville de François Villon et de Verlaine,</div> -<div class="verse">Me voilà donc foulant encor tes beaux pavés !</div> -<div class="verse">Oublieux des torpeurs de la maison lointaine,</div> -<div class="verse">Les soleils du plaisir dans la nuit sont levés !</div> - -<div class="verse stanza">Je pourrai me mêler à la foule inconnue,</div> -<div class="verse">N’être qu’un flot parmi ton océan humain,</div> -<div class="verse">Monter le boulevard, descendre l’avenue</div> -<div class="verse">Et voir mille beaux yeux passer sur mon chemin.</div> - -<div class="verse stanza">O Paris, sous tes feux d’électricité blonde,</div> -<div class="verse">De toutes tes splendeurs me voilà le témoin ;</div> -<div class="verse">Ce soir, j’entends encor battre le cœur du monde !</div> -<div class="verse">O solitaires jours que vous me semblez loin !</div> -</div> - - -<h3>EXTRAITS DU CARNET DE NOTES</h3> - -<p class="dedic"><i lang="la" xml:lang="la">Nec mergitur.</i></p> - -<p class="c">I</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">N’allons pas, dès les premiers soirs,</div> -<div class="verse i2">Vers les quartiers des nouveaux riches,</div> -<div class="verse i2">Tenons promesse aux vieux espoirs,</div> -<div class="verse i2">Laissons tranquilles les affiches.</div> - -<div class="verse i2 stanza">Qu’ils sont charmants, les premiers pas</div> -<div class="verse i2">De ce tendre pèlerinage.</div> -<div class="verse i2">Ils ont trop de feux les repas</div> -<div class="verse i2">Que préside un <span lang="en" xml:lang="en">jazz-band</span> sauvage.</div> - -<div class="verse i2 stanza">A loisir, revenons à pied</div> -<div class="verse i2">Respirer l’odeur des ruelles ;</div> -<div class="verse i2">Je connais un vieux cabaret</div> -<div class="verse i2">Au boulevard Bonne-Nouvelle.</div> - -<div class="verse i2 stanza">La douce église est à côté,</div> -<div class="verse i2">Toute vieillotte et toute brune,</div> -<div class="verse i2">J’aime ce coin d’obscurité</div> -<div class="verse i2">Près des « Brioches de la Lune ».</div> - -<div class="verse i2 stanza">Aux beaux quartiers de l’avenir</div> -<div class="verse i2">Nous donnerons d’autres soirées ;</div> -<div class="verse i2">Menons, menons le souvenir</div> -<div class="verse i2">Vers les heures décolorées.</div> -</div> - -<p class="c">II</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">Je connus un jardin en mai</div> -<div class="verse i2">Où j’ai cueilli souvent les roses,</div> -<div class="verse i2">Les roses des amours moroses,</div> -<div class="verse i2">Ce doux jardin est-il fermé ?</div> - -<div class="verse i2 stanza">A l’église de la Sorbonne</div> -<div class="verse i2">Dort le tombeau de Richelieu ;</div> -<div class="verse i2">A Cluny, lorsque l’air est bleu,</div> -<div class="verse i2">Nous allions revoir la Licorne.</div> - -<div class="verse i2 stanza">Est-ce bien moi, par ce soir-ci,</div> -<div class="verse i2">Est-ce bien moi qui me promène</div> -<div class="verse i2">De la Concorde au pont Sully,</div> -<div class="verse i2">En regardant couler la Seine.</div> - -<div class="verse i2 stanza">Est-ce bien moi qui suis ici,</div> -<div class="verse i2">A l’heure où la lune se lève,</div> -<div class="verse i2">Villon ne venait-il aussi</div> -<div class="verse i2">Refléter en ces eaux son rêve.</div> - -<div class="verse i2 stanza">Mieux que les Montmartrois fleuris,</div> -<div class="verse i2">Que l’Etoile, immense poème,</div> -<div class="verse i2">Pour te bien comprendre, Paris,</div> -<div class="verse i2">C’est le vieux quai Conti que j’aime.</div> - -<div class="verse i2 stanza">Ils ont tant dit et tant écrit</div> -<div class="verse i2">Qu’ils feraient mentir ta devise,</div> -<div class="verse i2">Que la revoir, sans contredit,</div> -<div class="verse i2">Est une chose bien exquise.</div> - -<div class="verse i2 stanza">Qu’ils sont beaux sous les claires nuits</div> -<div class="verse i2">Les mille feux de la Concorde !</div> -<div class="verse i2">Ah ! beau Paris, chante et reluis,</div> -<div class="verse i2">O toi qui de gloire débordes.</div> -</div> - -<p class="c">III</p> - -<p class="dedic"><i>A Pierre Lièvre.</i></p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Contrastes merveilleux de l’immense Paris.</div> -<div class="verse">Quartiers vibrants, tout près de mornes quartiers gris.</div> -<div class="verse">Charme tout un matin de suivre les dédales</div> -<div class="verse">De ces réseaux obscurs qui conduisent aux halles,</div> -<div class="verse">D’errer dans des faubourgs grouillants où des palais</div> -<div class="verse">S’élevèrent au temps du joyeux Rabelais,</div> -<div class="verse">De méditer, songeur, sur la place des Vosges,</div> -<div class="verse">D’entrevoir les portiers des plus sordides loges,</div> -<div class="verse">Auprès d’un carrefour où l’âme du truand</div> -<div class="verse">Revit dans un couplet d’Aristide Bruand ;</div> -<div class="verse">D’évoquer en lisant le nom de vieilles rues</div> -<div class="verse">Une époque où la Seine eut ses premières crues ;</div> -<div class="verse">O charme, ayant quitté les murs d’un hôpital</div> -<div class="verse">Qu’à peine a réchauffé le soleil matinal,</div> -<div class="verse">De songer que du Vieux-Colombier le théâtre</div> -<div class="verse">Donne « la Nuit des Rois » adorable et folâtre ;</div> -<div class="verse">Qu’en attendant la fin du bel après-midi,</div> -<div class="verse">On s’en ira s’asseoir sous le ciel attiédi</div> -<div class="verse">Du Luxembourg, ou bien sur la claire terrasse</div> -<div class="verse">De « la Paix » d’où l’on voit la foule ivre qui passe.</div> -</div> - -<p class="c">IV</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Au pied du Panthéon, nous vous aimons, ruelles</div> -<div class="verse">Où l’on se croit la nuit au doux temps des chandelles.</div> -<div class="verse">Que de fois, en hiver, pour vous suivre au hasard,</div> -<div class="verse">Nous avons déserté le vivant boulevard,</div> -<div class="verse">A l’heure où les échos lointains d’une musette</div> -<div class="verse">Pleuraient les bals défunts où dansa la grisette.</div> -</div> - -<p class="c">V</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Tout change. Le quartier a des aspects nouveaux.</div> -<div class="verse">Il est mort l’omnibus avec ses lents chevaux.</div> -<div class="verse">Pourtant le vieux Paris chante un dernier poème</div> -<div class="verse">Au cœur des noirs faubourgs qu’il baptisa lui-même.</div> -<div class="verse">Chaque plaque de rue au nom moyen-âgeux</div> -<div class="verse">Est comme un souvenir laissé par les aïeux.</div> -<div class="verse">Qu’ils sont frais et chantants tous ces noms populaires</div> -<div class="verse">Qui pour les citadins évoquent les lumières</div> -<div class="verse">Ici, de la province où bleuit le coteau,</div> -<div class="verse">Là, du fleuve houleux où tangue le bateau…</div> -<div class="verse">Mais pour les gouvernants vous semblez trop naïves,</div> -<div class="verse">Paroles d’autrefois, joyeuses ou pensives,</div> -<div class="verse">Et vos beaux noms fleuris, les aurez-vous tantôt,</div> -<div class="verse">Rue Grange-Batelière et rue des Blancs-Manteaux,</div> -<div class="verse">Des Francs-Bourgeois, des Quatre-Vents, du Chat-qui-pêche ;</div> -<div class="verse">N’aurez-vous pas bientôt le nom morne ou revêche</div> -<div class="verse">D’un commerçant ou d’un ministre ou d’un athlète,</div> -<div class="verse">Ruelles de Montmartre où croît la violette ?</div> -</div> - -<p class="c">VI</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Paris danse : on n’entend que sons et que musiques ;</div> -<div class="verse">Un grand peuple joyeux emplit les carrefours.</div> -<div class="verse">Mais quel est ce beau chant plein de douleurs épiques</div> -<div class="verse">Qui monte vers l’azur morne des soirs trop lourds ?</div> - -<div class="verse stanza">Ce sont les chants des morts de la grande hécatombe,</div> -<div class="verse">Ce sont tous les tués, tous les crucifiés</div> -<div class="verse">Qui chantent chaque nuit du tréfonds de leur tombe</div> -<div class="verse">Sous le ciel des pays encor terrifiés.</div> - -<div class="verse stanza">C’est un chant de fierté, de douleur et de gloire,</div> -<div class="verse">Si morne et si poignant qu’on ne peut l’écouter</div> -<div class="verse">Sans sentir que, malgré la paix et la victoire,</div> -<div class="verse">Une douleur en nous est prête à sangloter.</div> - -<div class="verse stanza">Et c’est pour étouffer cette plainte cruelle,</div> -<div class="verse">Cet hymne du devoir, si terrible et si beau,</div> -<div class="verse">Que Paris, fils aîné de la France immortelle,</div> -<div class="verse">Danse de tout son cœur, danse au bord des tombeaux.</div> -</div> - -<p class="c">VII</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Quand je suis pris soudain par le fleuve des foules,</div> -<div class="verse">Quand je suis emporté par leurs torrents joyeux,</div> -<div class="verse">Je fais parfois ce rêve, au rythme de leurs houles,</div> -<div class="verse">Ce rêve sans raison, ce rêve merveilleux :</div> -<div class="verse">Il me semble revoir parmi de beaux visages,</div> -<div class="verse">Les visages de ceux que la mort a glacés ;</div> -<div class="verse">La foule étant aveugle au soir des grands orages,</div> -<div class="verse">Parmi ces chants joyeux passent des trépassés.</div> -<div class="verse">Et j’imagine alors que quittant leurs ténèbres,</div> -<div class="verse">Tous les jeunes soldats qui n’avaient pas vingt ans</div> -<div class="verse">Quand la mort les coucha dans les plaines funèbres,</div> -<div class="verse">Reviennent rire encor au milieu des vivants.</div> -<div class="verse">C’est pourquoi, sous l’éclat des lampes électriques,</div> -<div class="verse">Je marche regardant les yeux des promeneurs,</div> -<div class="verse">Et, pris d’un grand amour pour les rêves mystiques,</div> -<div class="verse">Je sens mon cœur s’emplir d’ineffables douceurs.</div> -<div class="verse">Je veux porter en moi cette chimère heureuse</div> -<div class="verse">Qui berce mes chagrins et calme mes remords,</div> -<div class="verse">En attendant la nuit terrible ou merveilleuse</div> -<div class="verse">Où je serai parmi vos phalanges, ô morts !</div> -</div> - - -<h3 lang="en" xml:lang="en">THE END OF A PERFECT DAY</h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i3">Rien qu’à ton maintien</div> -<div class="verse i3">Qu’à ta pure ligne,</div> -<div class="verse i3">D’Albion insigne</div> -<div class="verse i3">Je sens que tu viens.</div> - -<div class="verse i3 stanza">Ta taille parfaite</div> -<div class="verse i3">Ton teint merveilleux,</div> -<div class="verse i3">Tes limpides yeux</div> -<div class="verse i3">Me sont une fête !</div> - -<div class="verse i3 stanza">Dans les yeux anglais</div> -<div class="verse i3">Luit la mer immense ;</div> -<div class="verse i3">J’aime ton silence</div> -<div class="verse i3">Et ton regard frais.</div> - -<div class="verse i3 stanza">La ville s’est tue.</div> -<div class="verse i3">Je suis plein d’émoi ;</div> -<div class="verse i3">Marche près de moi</div> -<div class="verse i3">Ma belle statue !</div> -</div> - - -<h3>LES VAUTOURS</h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">J’ai vu dans les couloirs d’hôpital et d’hospice</div> -<div class="verse">Passer la caravane innombrable des maux ;</div> -<div class="verse">Et parmi les cités en deuil tous les fléaux</div> -<div class="verse">Qui dans la chair de l’homme allument le supplice.</div> - -<div class="verse stanza">Un avorton, victime innocente du vice,</div> -<div class="verse">Souffrait dans les draps blancs de son étroit berceau,</div> -<div class="verse">Et ses yeux agrandis par le mal et très beaux</div> -<div class="verse">Semblaient chercher le ciel et demander justice.</div> - -<div class="verse stanza">Et je songeais alors à votre mission,</div> -<div class="verse">Prophètes pleins d’amour et de compassion,</div> -<div class="verse">Savants brûlés aux feux de vos laboratoires ;</div> - -<div class="verse stanza">Vous qui rêvez, dans le silence et la clarté,</div> -<div class="verse">D’arracher à jamais toutes les ailes noires,</div> -<div class="verse">Des grands vautours planant sur notre humanité.</div> -</div> - - -<h3>HÉRÉDITÉ</h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Quand un noble idéal gonfle l’âme sereine,</div> -<div class="verse">Nous rêvons la lumière en elle et non la nuit ;</div> -<div class="verse">Et nous nous efforçons d’y taire tout vain bruit</div> -<div class="verse">D’orgueil et d’en chasser l’injustice et la haine.</div> - -<div class="verse stanza">Mais, ravivant le flux des passions lointaines,</div> -<div class="verse">Invisible et présente, au gré du temps qui fuit,</div> -<div class="verse">Toujours l’Hérédité fatale nous poursuit,</div> -<div class="verse">Vieux revenant sorti des ténèbres humaines.</div> - -<div class="verse stanza">L’héritage des morts est en ses doigts cruels</div> -<div class="verse">Et nous sentons en nous, ainsi qu’en des Babels,</div> -<div class="verse">Gronder l’écho confus des vices séculaires.</div> - -<div class="verse stanza">Car du legs ancestral rien ne s’est effacé,</div> -<div class="verse">Le sang des vieux péchés coule dans nos artères ;</div> -<div class="verse">Sur l’avenir s’allonge l’ombre du passé.</div> -</div> - - -<h3>SOUVENIRS ET REGRETS</h3> - -<p class="c">I<br /> -<span class="small">BOIS DE BOULOGNE</span></p> - -<blockquote class="epi"> -<div class="poetry"> -<div class="verse">Madame, il ne faut pas écraser les manants</div> -<div class="verse">Qui traversent pour voir vos yeux impertinents,</div> -<div class="verse">Car vous risqueriez fort, par une après dinée,</div> -<div class="verse">De tuer le plus grand amour de cette année.</div> -</div> - -<p class="sign"><span class="sc">De Porto-Riche.</span></p> - -</blockquote> -<div class="poetry"> -<div class="verse">Je redisais ces vers charmants quand vous passiez</div> -<div class="verse">Jadis, au Bois, au trot de vos jeunes coursiers.</div> -<div class="verse">Hélas ! j’ai dû rester bien longtemps dans mon île,</div> -<div class="verse">Hélène à présent vieille en votre automobile !</div> -</div> - -<p class="c">II<br /> -<span class="small">QUARTIER LATIN</span></p> - -<blockquote class="epi"> -<div class="poetry"> -<div class="verse">Où sont les gracieux galants</div> -<div class="verse">Que nous suivons au temps jadis.</div> -</div> - -<p class="sign"><span class="sc">François Villon.</span></p> - -</blockquote> -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">De-ci, de-là, dans le quartier,</div> -<div class="verse i3">Je rencontre un visage</div> -<div class="verse i2">Que portait un beau corps altier</div> -<div class="verse i3">Quand j’avais mon jeune âge.</div> - -<div class="verse i2 stanza">Quoi, c’est donc vous, frais céladon,</div> -<div class="verse i3">Adorable Marie ;</div> -<div class="verse i2">Ce gras, cet énorme bedon,</div> -<div class="verse i3">Cette dame flétrie ?</div> - -<div class="verse i2 stanza">Déjà le « gracieux galant »</div> -<div class="verse i3">Est devenu notaire</div> -<div class="verse i2">Et Rose au front étincelant</div> -<div class="verse i3">Est morte à Saint-Nazaire.</div> -</div> - -<p class="c">III<br /> -<span class="small">AUTEUIL</span></p> - -<blockquote class="epi"> -<p lang="en" xml:lang="en">But where is bounty guy ?</p> - -<p class="sign"><span class="sc">Walter Scott.</span></p> - -</blockquote> -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">Rien n’a changé, verte pelouse,</div> -<div class="verse i3">Pas même le starter,</div> -<div class="verse i2">Quant aux jockeys, j’en revois douze ;</div> -<div class="verse i3">Mais où donc est Carter ?</div> - -<div class="verse i2 stanza">Où donc est-il, ô « La Valeuse »,</div> -<div class="verse i3">Celui qui te montait</div> -<div class="verse i2">Au mois où La Morlais heureuse</div> -<div class="verse i3">Voit poindre le muguet ?</div> - -<div class="verse i2 stanza">Alec Carter est mort en guerre</div> -<div class="verse i3">Ainsi qu’un preux de roi :</div> -<div class="verse i2">Au ciel il porte la bannière</div> -<div class="verse i3">Sur un grand palefroi.</div> -</div> - -<p class="c">IV<br /> -<span class="small">BAR DE LA PAIX</span></p> - -<p class="dedic"><i>A Henri Martineau.</i></p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">Comment entrer dans ce bar triste</div> -<div class="verse i3">Sans songer à Toulet ?</div> -<div class="verse i2">C’est là que fut bel ironiste</div> -<div class="verse i3">Ce poète complet.</div> - -<div class="verse i2 stanza">La nuit est couleur de poussière</div> -<div class="verse i3">Dites-nous donc, garçon,</div> -<div class="verse i2">Ne pourrait-on avoir un verre</div> -<div class="verse i3">De vin de Jurançon ?</div> -</div> - -<p class="c small">ENVOI</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">Aux Aliscamps, Muses fidèles,</div> -<div class="verse i3">Qu’ils sont purs vos sanglots !</div> -<div class="verse i2">Maurice ! sous tes filaos</div> -<div class="verse i3">Pleurent les tourterelles !</div> -</div> - - -<h3>EN SORTANT DE PELLÉAS</h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Mélisande aux yeux bleus que vous êtes touchante !</div> -<div class="verse">Qu’ils sont poignants les cris que vous jetez ! Hélas !</div> -<div class="verse">Que n’avez-vous d’abord rencontré Pelléas,</div> -<div class="verse">Mélisande aux cheveux d’aurore murmurante ?</div> -</div> - - -<h3>A PARIS</h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Paris si plus que tous ton nom fleuri rayonne,</div> -<div class="verse">Si de revoir tes tours l’œil n’est jamais lassé,</div> -<div class="verse">C’est qu’autour de l’éclat que le présent te donne,</div> -<div class="verse">Se perçoit le halo splendide du passé.</div> -</div> - - -<h3>LE JARDIN DU VERT-GALANT</h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Lorsque sur le Pont-Neuf toute rumeur s’est tue,</div> -<div class="verse">L’âme du Béarnais revient rêver parmi</div> -<div class="verse">Les arbres familiers qui gardent sa statue,</div> -<div class="verse">Au chant berceur, au chant du doux fleuve endormi.</div> -<div class="verse">J’aime ce coin perdu près du Louvre de gloire</div> -<div class="verse">Où par les jours d’azur, où par les jours de froid,</div> -<div class="verse">De beaux arbres pensifs veillent sur le grand roi</div> -<div class="verse">Qui fut un chêne vert aux forêts de l’histoire.</div> -</div> - - -<h3>RUE CAUMARTIN</h3> - -<blockquote class="epi"> -<div class="poetry"> -<div class="verse">Je dirais au roi Henri :</div> -<div class="verse">Reprenez votre Paris,</div> -<div class="verse">J’aime mieux ma mie, o gué !</div> -</div> - -</blockquote> -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">Cette rue est toujours en fête</div> -<div class="verse i3">Et c’est une Babel,</div> -<div class="verse i2">Allons-nous-en, douce Muguette,</div> -<div class="verse i3">Muguette aux yeux de ciel.</div> - -<div class="verse i2 stanza">Quittons ces ors, ces améthystes,</div> -<div class="verse i3">Rentrons à notre hôtel.</div> -<div class="verse i2">J’aime le son de tes eaux tristes,</div> -<div class="verse i3">Fontaine Saint-Michel.</div> -</div> - - -<h3>LA POÉSIE ET LA DANSE</h3> - -<p class="dedic"><i>A un danseur russe.</i></p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">En te voyant danser, danseur éblouissant,</div> -<div class="verse i2">Je me disais : Voici le Rêve !</div> -<div class="verse">Ah ! je voudrais que le poème que j’achève</div> -<div class="verse i2">Eût ce beau rythme caressant.</div> - -<div class="verse stanza">Je regardais tes pieds légers et tes bras souples,</div> -<div class="verse i2">Tes cheveux libres et flottants,</div> -<div class="verse">Et mes vers se donnant la main dansaient par couples</div> -<div class="verse i2">Dans l’allégresse du printemps !</div> -</div> - - -<h3>CIMETIÈRE MONTPARNASSE</h3> - -<p class="dedic"><i lang="la" xml:lang="la">In memoriam. L. T.</i></p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">On laisse périr de misère</div> -<div class="verse i3">Plus d’un bel écrivain</div> -<div class="verse i2">Et plus tard on érige en vain</div> -<div class="verse i3">Une statue altière.</div> - -<div class="verse i2 stanza">C’est pour vous, Amour, et pour moi</div> -<div class="verse i3">Que j’écris le poème ;</div> -<div class="verse i2">A côté de vous, bel émoi,</div> -<div class="verse i3">Ah ! que la gloire est blême !</div> -</div> - - -<h3>ENTRE CHIEN ET LOUP</h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">Ainsi que celle à Trianon</div> -<div class="verse i3">De Marie-Antoinette,</div> -<div class="verse i2">A Saint-Sulpice, de Manon</div> -<div class="verse i3">J’ai vu la silhouette.</div> - -<div class="verse i2 stanza">Aux Halles, c’est Mimi-Pinson</div> -<div class="verse i3">A côté de Musette ;</div> -<div class="verse i2">Au Luxembourg près d’un buisson</div> -<div class="verse i3">La douce Addy s’arrête.</div> - -<div class="verse i2 stanza">Sapho passe sur le trottoir</div> -<div class="verse i3">Lugubre à voir et triste.</div> -<div class="verse i2">O souvenir du livre noir</div> -<div class="verse i3">Toujours toi qui persistes !</div> -</div> - - -<h3 lang="la" xml:lang="la">IN MEMORIAM</h3> - -<blockquote class="epi"> -<div class="poetry"> -<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">A peste, a fame, a bello</i></div> -<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Libera nos, Domine.</i></div> -</div> - -</blockquote> -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">Que vas-tu faire à Chantilly ?</div> -<div class="verse i2">Au ciel d’hiver luisent les Ourses.</div> -<div class="verse i2">Le givre argente les taillis,</div> -<div class="verse i2">Ce n’est pas le beau mois des courses.</div> - -<div class="verse i2 stanza">— Ah ! ce n’est pas pour les châteaux,</div> -<div class="verse i2">Pour le lac, ni pour les chevaux ;</div> -<div class="verse i2">C’est pour voir sous le soir qui tombe</div> -<div class="verse i2">Une noire, une froide tombe !</div> - -<div class="verse i2 stanza">Pour un soldat mort jeune et beau</div> -<div class="verse i2">Je veux dire un mot de prière ;</div> -<div class="verse i2">Et te maudire encor, ô guerre,</div> -<div class="verse i2">O toi qui le mis au tombeau !</div> -</div> - - -<h3>L’ADOLESCENT AUX YEUX BLEUS ET VERTS</h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">J’aurai seize ans au mois des roses purpurines</div> -<div class="verse">Mais la beauté déjà m’ouvre un chemin de feu,</div> -<div class="verse">Les hommes sont surpris de mon beau regard bleu,</div> -<div class="verse">Les femmes veulent mordre à mes lèvres divines.</div> - -<div class="verse stanza">Le soir, je marche seul aux feux du boulevard,</div> -<div class="verse">Parmi les mille cris de la foule vulgaire ;</div> -<div class="verse">Comme un souple serpent passant une rivière,</div> -<div class="verse">Je porte haut mon front que ne souille aucun fard.</div> - -<div class="verse stanza">Mille cœurs pour mon cœur brûlent d’un amour sombre,</div> -<div class="verse">Mille caprices fous me provoquent sans fin,</div> -<div class="verse">Moi qui ne suis vêtu que de grâce et de lin</div> -<div class="verse">Des yeux voluptueux me poursuivent dans l’ombre.</div> - -<div class="verse stanza">Je suis comme un jeune arbre exquis et plein de sève</div> -<div class="verse">Dont on voudrait cueillir les fruits à peine mûrs,</div> -<div class="verse">Ma voix est musicale et mes genoux sont purs,</div> -<div class="verse">Parmi tant de laideurs je suis le divin rêve.</div> - -<div class="verse stanza">J’ai le corps d’Adonis et le regard d’Eros.</div> -<div class="verse">Je fais songer aux chants des nuits vénitiennes.</div> -<div class="verse">Aux miroirs de mes yeux sont les mers anciennes.</div> -<div class="verse">Le marbre de ma chair est digne de Paros.</div> - -<div class="verse stanza">Je suis droit, je suis pur comme le feu du cierge.</div> -<div class="verse">Je marche devant moi sans crainte de l’affront,</div> -<div class="verse">J’aperçois aux miroirs la pâleur de mon front</div> -<div class="verse">Et je suis à la fois et l’éphèbe et la vierge.</div> - -<div class="verse stanza">L’aurore rêve encore en mes yeux éclatants.</div> -<div class="verse">J’étais de sept enfants celui qu’aimait ma mère</div> -<div class="verse">Et sachant que mon charme est un don éphémère,</div> -<div class="verse">J’imagine, ce soir, que je suis le printemps.</div> - -<div class="verse stanza">Paris danse et je suis emporté par ses houles.</div> -<div class="verse">Mon cœur plein de désirs n’a pas encore aimé,</div> -<div class="verse">Comme un vaisseau fleuri sur un fleuve embaumé</div> -<div class="verse">Je monte et je descends le beau fleuve des foules ;</div> - -<div class="verse stanza">Et je jouis ce soir du trouble radieux</div> -<div class="verse">De sentir que je traîne un sillage de gloire,</div> -<div class="verse">Et que je porte, au cœur d’une humanité noire,</div> -<div class="verse">La beauté lumineuse et parfaite des dieux !</div> -</div> - - -<h3>LE BEAU DANSEUR</h3> - -<p class="dedic"><i>A Léon Bocquet.</i></p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Je suis le beau danseur aux cheveux de clarté ;</div> -<div class="verse">Et je ferai danser ce soir la fille laide ;</div> -<div class="verse">De celle dont le front rayonne de bonté</div> -<div class="verse">Je prendrai dans mes bras la taille infirme et raide.</div> - -<div class="verse stanza">Je veux voir s’animer, au contact de mon corps,</div> -<div class="verse">La pauvrette qu’au bal ont toujours délaissée</div> -<div class="verse">Le fat, le vaniteux, le sot et le retors ;</div> -<div class="verse">Je suis le beau danseur à la taille élancée !</div> - -<div class="verse stanza">Je suis le beau danseur, harmonieux et blond,</div> -<div class="verse">Qui levant le loup vert qui mimait l’allégresse,</div> -<div class="verse">Montre aux regards surpris un secourable front</div> -<div class="verse">Et deux yeux attendris, étoilés de tristesse.</div> - -<div class="verse stanza">Toute la poésie est dans mes mouvements ;</div> -<div class="verse">Quand la danse me prend, emporté par mon rêve</div> -<div class="verse">Je glisse sous des nuits pleines de diamants,</div> -<div class="verse">Vers les horizons bleus où la lune se lève.</div> - -<div class="verse stanza">Nous nous enlacerons, au rythme du tango,</div> -<div class="verse">Puis l’orchestre divin jouera la valse illustre ;</div> -<div class="verse">Au chant des violons, sur les mers indigo,</div> -<div class="verse">Nous partirons en songe aux mille feux des lustres.</div> - -<div class="verse stanza">Soulevant dans mes bras le fardeau précieux,</div> -<div class="verse">— Qu’elle sera légère avec sa robe mince ! —</div> -<div class="verse">Je mettrai du soleil aux puits noirs de ses yeux,</div> -<div class="verse">Je lui dirai mon nom de seigneur et de prince.</div> - -<div class="verse stanza">Je la ferai ployer comme le vent joyeux</div> -<div class="verse">Fait ployer au rosier une rose trop frêle ;</div> -<div class="verse">Je la ferai tourner dans des tourbillons bleus,</div> -<div class="verse">Je lui dirai cent fois qu’elle est la toute belle.</div> - -<div class="verse stanza">Dédaignant les beautés dont le cœur est brutal,</div> -<div class="verse">Je vais, toute la nuit, chérir la délaissée,</div> -<div class="verse">Pour qu’elle emporte à l’aube, au sortir de ce bal,</div> -<div class="verse">L’orgueil d’avoir été divinement bercée.</div> - -<div class="verse stanza">Il suffit bien souvent, pour embellir demain,</div> -<div class="verse">Dans ce monde où l’amour est plus fort que la haine,</div> -<div class="verse">Qu’un instant le bonheur nous ait pris par la main</div> -<div class="verse">Et que deux yeux se soient penchés sur notre peine.</div> -</div> - - -<h3>O TOI</h3> - -<p class="dedic"><i>A Renée M.</i></p> - -<blockquote class="epi"> -<div class="poetry"> -<div class="verse">O toi que j’eusse aimée, ô toi qui le savais !</div> -</div> - -<p class="sign"><span class="sc">Baudelaire.</span></p> - -</blockquote> -<div class="poetry"> -<div class="verse">Je ne sais rien de toi, mais je te vis de près</div> -<div class="verse">Par une folle nuit et j’aimai ton teint frais,</div> -<div class="verse">Ton jeune corps, tes yeux, ton sourire, tes lèvres,</div> -<div class="verse">Depuis, je suis brûlé de nostalgiques fièvres.</div> -<div class="verse">Je te cherche partout et ne te trouve pas.</div> -<div class="verse">Parfois, je me retourne en entendant des pas,</div> -<div class="verse">Mais ce sont d’autres yeux qui passent dans la rue.</div> -<div class="verse">Je te cherche sans fin dans l’ardente cohue</div> -<div class="verse">Des sombres boulevards où je te rencontrai,</div> -<div class="verse">Par ce beau soir plus tendre encor qu’un soir de mai.</div> -<div class="verse">Je ne sais rien de toi, j’ignore la province</div> -<div class="verse">Qui te fit le front droit et la lèvre si mince,</div> -<div class="verse">Mais dans mon cœur pour toi brûle un limpide feu.</div> -<div class="verse">Les autres yeux n’ont pas ton triste regard bleu.</div> -<div class="verse">Chaque soir, je reviens toujours à la même heure.</div> -<div class="verse">Ah ! te trouver et te mener dans ma demeure.</div> -<div class="verse">Mais, c’est en vain, hélas, que je fais le chemin,</div> -<div class="verse">Où je te rencontrais, ma Rose, mon Jasmin.</div> -<div class="verse">Ah, qui sait, il se peut qu’ayant quitté la ville,</div> -<div class="verse">Tu sois dans la douceur d’un village tranquille ;</div> -<div class="verse">Il se peut bien aussi que vous soyez, beaux yeux,</div> -<div class="verse">A bord d’un noir steamer parti vers d’autres cieux.</div> -<div class="verse">En songeant à cela, mon rêve se désole.</div> -<div class="verse">Reverrai-je jamais tes yeux, petite idole ?</div> -</div> - - -<h3>LES PHALÈNES</h3> - -<p class="c small">(PETITS POÈMES AUX YEUX QUI PASSENT)</p> - -<p class="c">I</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">Les jardins sont veufs de feuillages</div> -<div class="verse i2">Et c’est l’hiver sous le ciel noir ;</div> -<div class="verse i2">Mais, ville, du matin au soir,</div> -<div class="verse i2">Que de beaux yeux, de beaux visages !</div> -</div> - -<p class="c">II</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">O toi qui passes simplement,</div> -<div class="verse i2">Offrant à mes yeux tes prunelles ;</div> -<div class="verse i2">C’est la nuit ; mais je vois en elles</div> -<div class="verse i2">Les jours bleus de l’espoir charmant.</div> -</div> - -<p class="c">III</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">D’autres portèrent des présents,</div> -<div class="verse i2">Dirent les paroles amies ;</div> -<div class="verse i2">D’autres promirent pour des ans</div> -<div class="verse i2">L’amour ivre et sans accalmies.</div> -<div class="verse i2">Toi qui viens tard, presque trop tard,</div> -<div class="verse i2">Tu ne dis rien, ô tête blonde,</div> -<div class="verse i2">Mais d’un regard, d’un seul regard</div> -<div class="verse i2">Tu promets la beauté du monde.</div> -</div> - -<p class="c">IV</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Nos deux regards se sont croisés, comme vaisseaux</div> -<div class="verse">Allant d’une île à l’autre, ivres d’un beau voyage ;</div> -<div class="verse">Mes yeux voient dans tes yeux l’aube et le paysage,</div> -<div class="verse">Tes yeux voient dans mes yeux la mer et ses oiseaux.</div> -</div> - -<p class="c">V</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Lorsque nous nous croisons dans la banale rue,</div> -<div class="verse">Ton beau regard en moi plonge un si frais bonheur,</div> -<div class="verse">Que je voudrais chanter un poème à la nue,</div> -<div class="verse">J’entends le galop fou des chevaux de mon cœur.</div> -</div> - -<p class="c">VI</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Sans mots, nous nous faisons de troublantes promesses,</div> -<div class="verse">Chaque fois que nos yeux s’attirent dans le soir.</div> -<div class="verse">Partirons-nous bientôt sur la mer des ivresses ?</div> -<div class="verse">Resterons-nous plutôt aux rives de l’espoir ?</div> -</div> - -<p class="c">VII</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Je préfère ce soir m’abstenir de théâtre</div> -<div class="verse">Et, par ce mardi-gras où Paris est houleux,</div> -<div class="verse">M’enfermer dans ma chambre et rêver devant l’âtre</div> -<div class="verse">Aux promesses qu’ont fait à mes rêves tes yeux.</div> -</div> - - -<h3>LA RESSEMBLANCE DIVINE</h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Un soir que je passais, froid rêveur sous la nue,</div> -<div class="verse i2">Songeant toujours à l’amour mort,</div> -<div class="verse">Deux yeux miraculeux, deux yeux d’azur et d’or</div> -<div class="verse i2">Etincelèrent à ma vue.</div> -<div class="verse">Et soudain je crus voir le « beau Lys d’autrefois »</div> -<div class="verse i2">Comme si les cruelles lois</div> -<div class="verse i2">N’avaient pas existé pour Elle.</div> -<div class="verse i2">Celle qui vint avait sa voix</div> -<div class="verse i4">Sa voix légère</div> -<div class="verse i4">Sa voix sincère</div> -<div class="verse i2">Sa jeune voix au frisson d’eau…</div> -<div class="verse i2">Elle dit : « Que l’Amour est beau !</div> -<div class="verse i2">De ton désir j’ai le visage.</div> -<div class="verse i2">Je suis le but de ton voyage.</div> -<div class="verse i2">A l’arbre de la volupté</div> -<div class="verse i2">Je suis la fleur dernière éclose.</div> -<div class="verse i2">Je serai ta félicité,</div> -<div class="verse i2">Ton Lotus, ton Jasmin, ta Rose.</div> -<div class="verse i2">Chaque jour renaît virginale</div> -<div class="verse i2">La forme ivre de la beauté.</div> -<div class="verse i2">Je viens du pays d’Euryale</div> -<div class="verse i2">Et j’ai les yeux d’Aphrodité.</div> -<div class="verse i2">Je ne te dirai pas ma vie</div> -<div class="verse i2">Et tu ne sauras pas mon nom.</div> -<div class="verse i2">Je suis l’Image poursuivie,</div> -<div class="verse i2">Par le rêveur au triste front.</div> -<div class="verse i2">Quand tu m’auras baisé les lèvres</div> -<div class="verse i2">Ton cœur n’aura plus de regret</div> -<div class="verse i2">Je vais guérir toutes tes fièvres</div> -<div class="verse i2">Par ma caresse sans apprêt. »…</div> -<div class="verse i2">Hymen ! Hymen ! O Hyménée !</div> -<div class="verse i2">La nuit est tendre et surannée.</div> -<div class="verse i2">Paris soudain s’est transformé !…</div> -<div class="verse i2">Et voici les hamadryades,</div> -<div class="verse i2">Dansant sous les fines Pléiades,</div> -<div class="verse i2">Au bord d’un beau fleuve embaumé !</div> -</div> - - -<h3>LE POÈTE ET LA BEAUTÉ</h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">« Beauté, criai-je, après dix ans</div> -<div class="verse i3">Je te trouve pareille !</div> -<div class="verse i2">— Rêveur, tes songes exaltants</div> -<div class="verse i3">Ont fait cette merveille.</div> - -<div class="verse i2 stanza">— J’avais de ton beau souvenir</div> -<div class="verse i3">Fait ma lampe fidèle.</div> -<div class="verse i2">— Dans un cœur fervent l’avenir</div> -<div class="verse i3">Rend l’image plus belle !</div> - -<div class="verse i2 stanza">— J’ai retrouvé le lys si beau</div> -<div class="verse i3">Qui manquait à la grève.</div> -<div class="verse i2">— L’amour a sauvé du tombeau</div> -<div class="verse i3">La forme de ton rêve.</div> - -<div class="verse i2 stanza">— Je croyais ta fragilité</div> -<div class="verse i3">Déjà prise par l’âge.</div> -<div class="verse i2">— Rien ne peut ternir la beauté</div> -<div class="verse i3">Que protège un mirage.</div> - -<div class="verse i2 stanza">— O matin qui n’a pas de soir !</div> -<div class="verse i3">Lumière enchanteresse !</div> -<div class="verse i2">Mon beau Lys, je crois te revoir</div> -<div class="verse i3">Dans toute ta jeunesse ! »</div> -</div> - - -<h3>A LA JEUNE ITALIENNE</h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Rien qu’à te voir mon cœur se sent jeune et joyeux.</div> -<div class="verse">Le soleil du bonheur éclaire toutes choses.</div> -<div class="verse">Ton regard est plus bleu que le ciel le plus bleu</div> -<div class="verse">Et tes lèvres n’ont rien à désirer des roses.</div> - -<div class="verse stanza">Dans une île amoureuse et vibrante d’oiseaux,</div> -<div class="verse">Tu semblerais, au bord d’une aurore élargie,</div> -<div class="verse">Une naïade allant chanter au bord des eaux,</div> -<div class="verse">Tu fais songer au ciel de la mythologie.</div> - -<div class="verse stanza">Tu fais aussi songer à ce beau paradis</div> -<div class="verse">Dont les élus verront les splendeurs éternelles,</div> -<div class="verse">Tu n’as jamais marché dans les chemins maudits ;</div> -<div class="verse">Il ne te manque rien, mon ange, que les ailes !</div> -</div> - - -<h3>CHANSON D’HIVER</h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">Que veux-tu que cela me fasse</div> -<div class="verse i3">Qu’il soit mort le printemps ?</div> -<div class="verse i2">Mon bel ange aux yeux éclatants,</div> -<div class="verse i3">N’as-tu pas pris sa place ?</div> - -<div class="verse i2 stanza">Grâce à toi tout me semble Avril</div> -<div class="verse i3">Bien que ce soit Décembre,</div> -<div class="verse i2">Qu’ils sont souples, tes cheveux d’ambre,</div> -<div class="verse i3">Qu’il est fin, ton profil.</div> - -<div class="verse i2 stanza">Ton souffle est une source pure.</div> -<div class="verse i3">Ton cœur est un ruisseau ;</div> -<div class="verse i2">Et comme un ardent arbrisseau</div> -<div class="verse i3">Tu fleures la verdure.</div> - -<div class="verse i2 stanza">Ton corps fut moulé par les dieux</div> -<div class="verse i3">Qui sculptent la jeunesse.</div> -<div class="verse i2">Qu’elle est suave, ta caresse !</div> -<div class="verse i3">Qu’ils sont profonds, tes yeux !</div> - -<div class="verse i2 stanza">Tes odeurs sont plus ingénues</div> -<div class="verse i3">Que celles du jasmin.</div> -<div class="verse i2">De plus belles fleurs sous la main</div> -<div class="verse i3">Je n’en ai jamais eues.</div> - -<div class="verse i2 stanza">Jamais les roses les plus belles</div> -<div class="verse i3">N’enivrent le jardin</div> -<div class="verse i2">Comme enivrent mon cœur soudain</div> -<div class="verse i3">Les lys de tes bras frêles.</div> - -<div class="verse i2 stanza">Quand tu parles, je me tais,</div> -<div class="verse i3">Et j’écoute, lointaines,</div> -<div class="verse i2">Chanter les voix des fontaines</div> -<div class="verse i3">Qui sont dans les forêts.</div> - -<div class="verse i2 stanza">Je n’ai plus que quelques semaines</div> -<div class="verse i3">A chérir tes doux yeux.</div> -<div class="verse i2">(Soyez longs, ô jours bienheureux,</div> -<div class="verse i3">Où je bois son haleine !)</div> - -<div class="verse i2 stanza">Quand nous nous ferons nos adieux,</div> -<div class="verse i3">Ce sera l’heure amère,</div> -<div class="verse i2">Alors, ce sera sur la terre</div> -<div class="verse i3">Avril délicieux.</div> -</div> - - -<h3>TROIS STANCES</h3> - -<p class="c">I</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Jeunesse, il ne faut pas me déserter, jeunesse ;</div> -<div class="verse">Fais encor de mon corps ta joyeuse maison ;</div> -<div class="verse">Que deviendrai-je aux soirs où je perdrai l’ivresse,</div> -<div class="verse">Où je verrai l’Amour s’enfuir à l’horizon.</div> -</div> - -<p class="c">II</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Le chat voluptueux se change vite en tigre,</div> -<div class="verse">Mon cœur, il ne faut plus jouer avec l’amour.</div> -<div class="verse">Admire la beauté, mais reste toujours libre ;</div> -<div class="verse">Le félin aux yeux verts t’a joué plus d’un tour.</div> -</div> - -<p class="c">III</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Paris, si je pouvais rester toute une année</div> -<div class="verse">Dans tes murs, il serait bien moindre, le plaisir ;</div> -<div class="verse">Mais hélas, la saison est presque terminée.</div> -<div class="verse">Je t’aime d’autant plus qu’il faut bientôt partir.</div> -<div class="verse">C’est demain que je dois te quitter, bon hôtel,</div> -<div class="verse">Et quand je m’en irai, ton aspect sera tel</div> -<div class="verse">Qu’il fut au jour joyeux de ma bonne arrivée.</div> -<div class="verse">La chambre où j’ai vécu sera vite occupée.</div> -<div class="verse">Nul ne regrettera mon départ sur la mer ;</div> -<div class="verse">Et le nouveau venu (quelque sage au front fier)</div> -<div class="verse">Ignorera toujours qu’une âme fut bercée</div> -<div class="verse">Dans le lit noir au chant des vers de l’<i>Odyssée</i>.</div> -<div class="verse">Les rideaux laisseront pénétrer le soleil.</div> -<div class="verse">Le clair retour d’avril sera doux et vermeil</div> -<div class="verse">Et la bonne servante aux paupières jaunies</div> -<div class="verse">Oubliera le « petit monsieur » des colonies.</div> -</div> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak"><span class="xsmall">ONZIÈME CHANT</span><br /> -LE RETOUR</h2> - -<div class="chapter"></div> -<h3>LE DÉPART</h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">Quand nous quittâmes Saint-Nazaire</div> -<div class="verse i2">Sur un vapeur plein d’étrangers,</div> -<div class="verse i2">Des cris d’adieu dans la lumière</div> -<div class="verse i2">Montèrent vers les passagers.</div> - -<div class="verse i2 stanza">Et ce fut comme un vent d’automne</div> -<div class="verse i2">Sur un paysage en émoi ;</div> -<div class="verse i2">Les adieux n’étaient pas pour moi,</div> -<div class="verse i2">Car je ne connaissais personne.</div> - -<div class="verse i2 stanza">Mais cependant comme un enfant</div> -<div class="verse i2">Je sentis à mes yeux des larmes ;</div> -<div class="verse i2">O France, le cœur se fend</div> -<div class="verse i2">De quitter ton ciel plein de charmes !</div> -</div> - - -<h3>LE CŒUR DU POÈTE</h3> - -<p class="dedic"><i>A Jean-Louis Vaudoyer.</i></p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Cœur de poète, ainsi que le cœur de la mer,</div> -<div class="verse">Vous gardez en secret d’incroyables merveilles,</div> -<div class="verse">De splendides beautés invisibles, pareilles</div> -<div class="verse">Aux trésors inconnus de son grand gouffre amer.</div> - -<div class="verse stanza">Quelquefois l’océan fait rouler sur le sable</div> -<div class="verse">Arraché des palais de jaspe un joyau vert ;</div> -<div class="verse">Et parfois de toi monte un admirable vers,</div> -<div class="verse">Faible écho de ton grand cantique inépuisable.</div> - -<div class="verse stanza">Mais les plus beaux trésors dorment sous les flots bleus,</div> -<div class="verse">Cachant aux yeux humains leur lumineuse fête ;</div> -<div class="verse">Et ton chant le plus pur dort dans ton cœur, poète,</div> -<div class="verse">Dans ton cœur malheureux, dans ton cœur merveilleux.</div> -</div> - - -<h3>STANCE</h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">Ainsi de vous qui me plaisez</div> -<div class="verse i2">Le vapeur m’éloigne sans trêve.</div> -<div class="verse i2">Ah ! qu’il est court, le temps du rêve !</div> -<div class="verse i2">Qu’ils sont rapides, les baisers !</div> -</div> - - -<h3>LES HUBLOTS</h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">Les hublots, bleus pendant la nuit,</div> -<div class="verse i2">A l’aurore ont des couleurs vives ;</div> -<div class="verse i2">Bientôt nous serons près des rives</div> -<div class="verse i2">Où la mer indigo reluit.</div> - -<div class="verse i2 stanza">Les hublots sont devenus jaunes,</div> -<div class="verse i2">Puis verts, puis d’un rose tremblant ;</div> -<div class="verse i2">Le jour nouveau monte tout blanc</div> -<div class="verse i2">Salué d’oiseaux monotones…</div> -</div> - -<hr /> - - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">Grands hublots noirs, aux larges yeux,</div> -<div class="verse i2">Fenêtres rondes du navire,</div> -<div class="verse i2">Grâce à vous, j’admire les cieux</div> -<div class="verse i2">Et je vois la mer en délire.</div> - -<div class="verse i2 stanza">Bientôt au lieu d’oiseaux marins</div> -<div class="verse i2">Qui dansent devant vous sans cesse,</div> -<div class="verse i2">Nous verrons sous les tamarins</div> -<div class="verse i2">La robe rouge des négresses.</div> -</div> - - -<h3>LES COULEURS DE LA MER</h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">Suivant l’heure de la journée,</div> -<div class="verse i2">La mer a changé de couleur ;</div> -<div class="verse i2">Parfois plus rose qu’une fleur,</div> -<div class="verse i2">Parfois de teinte surannée.</div> - -<div class="verse i2 stanza">Reflétant l’enfance du jour,</div> -<div class="verse i2">A l’aurore elle est verte et claire,</div> -<div class="verse i2">Comme eau d’une source légère,</div> -<div class="verse i2">Dorée et verte tour à tour.</div> - -<div class="verse i2 stanza">Elle est tachée en mille places</div> -<div class="verse i2">De grandes taches jaune-marron,</div> -<div class="verse i2">Quand elle ourle le goémon</div> -<div class="verse i2">Venu de la mer des Sargasses.</div> - -<div class="verse i2 stanza">La brise soulevant ses eaux</div> -<div class="verse i2">Blanchit le courant qui voyage ;</div> -<div class="verse i2">Et sur elle à l’infini nage</div> -<div class="verse i2">Une écume de blancs oiseaux.</div> - -<div class="verse i2 stanza">Plus tard elle s’orne de moires</div> -<div class="verse i2">Couleur de plumes de paons bleus,</div> -<div class="verse i2">Elle étale des lacs ombreux</div> -<div class="verse i2">Et des déserts brûlés de gloires.</div> - -<div class="verse i2 stanza">Sous le grain vif, l’air est de miel,</div> -<div class="verse i2">Les gouttes au soleil sont blondes ;</div> -<div class="verse i2">La mer revêt quelques secondes</div> -<div class="verse i2">Sa robe couleur d’arc-en-ciel.</div> - -<div class="verse i2 stanza">Des marsouins noirs, comme en débauche,</div> -<div class="verse i2">Dansent autour du steamer gris ;</div> -<div class="verse i2">Et le poisson volant surpris</div> -<div class="verse i2">Comme un caillou d’argent ricoche.</div> - -<div class="verse i2 stanza">Puis le soir sème çà et là</div> -<div class="verse i2">De grenats sa robe de gaze,</div> -<div class="verse i2">Et de la lune la topaze</div> -<div class="verse i2">Dore sa robe de gala.</div> - -<div class="verse i2 stanza">Ceux que le roulis bouleverse</div> -<div class="verse i2">Sur le pont marchent de travers,</div> -<div class="verse i2">Et moi je compose des vers</div> -<div class="verse i2">Au beau chant de la mer diverse.</div> - -<div class="verse i2 stanza">Car j’écris ce poème clair</div> -<div class="verse i2">Loin de la ville et de la foule,</div> -<div class="verse i2">A bord d’un grand vapeur qui roule</div> -<div class="verse i2">Sur l’Atlantique découvert.</div> - -<div class="verse i2 stanza">Derrière sont les grandes villes,</div> -<div class="verse i2">Londres, Paris aux yeux de feu ;</div> -<div class="verse i2">Devant nous, c’est le chemin bleu</div> -<div class="verse i2">De la mer et les vertes îles.</div> -</div> - - -<h3>LE REGRET DES FOULES</h3> - -<p class="c">(<i>Déclamation sur la mer</i>)</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Autrefois, j’aimais peu les foules formidables.</div> -<div class="verse">J’étais jeune, c’était par ces jours délectables</div> -<div class="verse">Où je vivais au cœur grouillant d’une cité.</div> -<div class="verse">Je préférais alors la lointaine beauté</div> -<div class="verse">Des lacs et des forêts, la mer sous les étoiles.</div> -<div class="verse">Les aubes où cinglaient de lumineuses voiles,</div> -<div class="verse">Aux noirs torrents humains débordant les trottoirs.</div> -<div class="verse">Ah ! que ne donnerais-je à présent, par ces soirs</div> -<div class="verse">Où seul sur l’océan je vois bondir des troupes</div> -<div class="verse">De dauphins noirs dansant et frôlant nos chaloupes ;</div> -<div class="verse">Où la lune, au réseau d’un nimbe violet,</div> -<div class="verse">Semble un beau poisson d’or pris dans un grand filet,</div> -<div class="verse">Pour me sentir encor dans une grande foule,</div> -<div class="verse">Pour n’être qu’un atome éphémère qui roule,</div> -<div class="verse">Un flot vibrant parmi des millions de flots,</div> -<div class="verse">Un cœur qui bat parmi le rêve et les complots,</div> -<div class="verse">Une âme qui bercée au chant des avenues</div> -<div class="verse">Se mire en vos beaux lacs changeants, prunelles nues,</div> -<div class="verse">Cependant que sans fin marchent auprès de nous</div> -<div class="verse">Les héros, les penseurs, les malades, les fous.</div> -<div class="verse">Tous les vices sont là, muets, attendant l’ombre,</div> -<div class="verse">Et toutes les vertus, sous leur tunique sombre.</div> -<div class="verse">Ah ! se sentir grandi par les souffles d’espoir</div> -<div class="verse">Du rêve humain plus pur lorsque tombe le soir</div> -<div class="verse">Et que, dans les remous de la foule anonyme,</div> -<div class="verse">On est comme un vaisseau qui danse sur l’abîme.</div> -<div class="verse">Ah ! rendez-moi le fleuve ardent du boulevard</div> -<div class="verse">Où soudain la beauté dresse son étendard,</div> -<div class="verse">Rendez-moi, rendez-moi le beau soir électrique</div> -<div class="verse">Où passe dans les flots d’une foule magique</div> -<div class="verse">Porté par un beau corps un visage divin</div> -<div class="verse">Qui grise la pensée ainsi qu’un jeune vin…</div> -<div class="verse">Ah ! rendez-moi la foule émouvante des rues ;</div> -<div class="verse">Ses chansons, ses appels, ses clameurs, ses cohues.</div> -<div class="verse">Ah ! faites que toujours luise sur mon chemin</div> -<div class="verse">L’interminable ciel du beau regard humain.</div> -<div class="verse">Oui, tout pour une vie intense et variée</div> -<div class="verse">Débordante d’efforts sans cesse extasiée.</div> -<div class="verse">Donnez-moi les quartiers vibrants, les quartiers noirs,</div> -<div class="verse">Les théâtres qui font l’émotion des soirs.</div> -<div class="verse">Donnez-moi chaque jour des compagnes nouvelles,</div> -<div class="verse">Des compagnons nouveaux, des amitiés fidèles.</div> -<div class="verse">Ah ! rendez-moi la vie émouvante de l’art…</div> -<div class="verse">Ce soir j’ai trop rêvé sur la mer, il est tard !</div> -</div> - - -<h3>L’APPEL DE PARIS</h3> - -<p class="c">(<i>Hallucination sur la mer</i>)</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">D’ici cinq ou six jours, au chant calme des flots,</div> -<div class="verse">J’aborderai dans l’Ile où sont les filaos ;</div> -<div class="verse">Et je verrai, parmi les lianes vermeilles,</div> -<div class="verse">La maison où je vis seul avec mes abeilles.</div> -<div class="verse">O Paris, toujours jeune et toujours accueillant,</div> -<div class="verse">Pourquoi t’ai-je trouvé si beau, si bienveillant ?</div> -<div class="verse">Et pourquoi de beaux yeux pleins de neuves chimères</div> -<div class="verse">Ont-ils comblé mes yeux de leurs belles lumières ?</div> -<div class="verse">Paris de la victoire et Paris de la paix,</div> -<div class="verse">Plus grand que le Pans d’autrefois que j’aimais,</div> -<div class="verse">O Ville, me voilà plein de ton bruit encore,</div> -<div class="verse">Jusqu’à moi retentit ton grand appel sonore…</div> -<div class="verse">Dans les nuages noirs se dessinent tes tours…</div> -<div class="verse">Je vois tes boulevards, je vois tes carrefours…</div> -<div class="verse">Tes feux d’or et des feux sanglants coupant la Seine…</div> -<div class="verse">Ce jeune homme à vingt ans est déjà capitaine…</div> -<div class="verse">Cet autre fut parmi les lions à Verdun.</div> -<div class="verse">Qu’ils sont profonds les yeux de cet ouvrier brun !…</div> -<div class="verse">Déjà le clair de lune éclaire Notre-Dame…</div> -<div class="verse">Ah ! je te reconnais, divine jeune femme…</div> -<div class="verse">Grand cœur d’un grand pays si noble en ses malheurs,</div> -<div class="verse">Jamais ville à son front n’eut de telles lueurs ;</div> -<div class="verse">Paris vertigineux, Paris incomparable,</div> -<div class="verse">Profond comme la mer, mouvant comme le sable…</div> -<div class="verse">Mais pourquoi m’appeler, lumineuse cité,</div> -<div class="verse">Ville de l’allégresse et de la vanité !</div> -<div class="verse">Pourquoi me rappeler les nuits enchanteresses ?</div> -<div class="verse">Pourquoi me promets-tu de nouvelles ivresses ?</div> -<div class="verse">Que serai-je parmi ton océan humain ?</div> -<div class="verse">Folle barque aujourd’hui, folle épave demain.</div> -<div class="verse">Ton cœur est-il pareil au cœur de la Sirène ?</div> -<div class="verse">Qu’ils sont tristes, les yeux des noyés de la Seine.</div> -<div class="verse">Ah ! laisse-moi, je sens, venus des grands ciels bleus,</div> -<div class="verse">Les alizés porteurs de messages heureux.</div> -<div class="verse">Ils me disent : « Là-bas, ton île est merveilleuse,</div> -<div class="verse">La tourterelle chante en sa nuit langoureuse.</div> -<div class="verse">D’ici cinq jours ses monts surgiront du flot vert</div> -<div class="verse">Et toutes ses forêts parfumeront la mer !… »</div> -<div class="verse">Mais cependant ta voix se fait impérative.</div> -<div class="verse">Elle couvre la mer de l’une à l’autre rive.</div> -<div class="verse">Elle éveille en mon cœur mille échos endormis,</div> -<div class="verse">Elle jette les noms de mes plus chers amis.</div> -<div class="verse">Plus belle que la lune éclairant Notre-Dame,</div> -<div class="verse">L’hallucination illumine mon âme.</div> -<div class="verse">Un cri monte soudain de mon rêve blessé ;</div> -<div class="verse">Un grand cri douloureux vers le bonheur passé,</div> -<div class="verse">Un long cri désolé plein d’angoisse cruelle</div> -<div class="verse">Et que le vent du nord emporte sur son aile ;</div> -<div class="verse">C’est le cri de mon cœur qui se sentant repris</div> -<div class="verse">Répond à ton appel formidable, Paris !</div> -</div> - - -<h3>STROPHES AU TRANSATLANTIQUE</h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Entre deux continents, grand steamer, tu voyages.</div> -<div class="verse">Ta passerelle érige un sublime balcon.</div> -<div class="verse">L’Amérique est là-bas et le vaste flocon</div> -<div class="verse">D’un nuage lointain ourle des paysages.</div> - -<div class="verse stanza">Mille oiseaux inconnus, mille oiseaux émouvants</div> -<div class="verse">Parsèment le ciel frais des blancheurs de leurs ailes ;</div> -<div class="verse">Beaux adieux dispersés aux quatre coins des vents</div> -<div class="verse">Et venus des pays où les femmes sont belles…</div> - -<div class="verse stanza">Entre deux continents, ô splendide vapeur,</div> -<div class="verse">De ta proue acérée ouvre l’onde plus verte,</div> -<div class="verse">Le dernier des oiseaux a fui, l’heure est déserte.</div> -<div class="verse">Du salon ébloui monte un chant de langueur.</div> - -<div class="verse stanza">C’est une femme aux yeux de turquoise qui chante</div> -<div class="verse">Un hymne humain, plaintif et grave et désolé.</div> -<div class="verse">De beaux astres pensifs l’azur est étoilé.</div> -<div class="verse">La mer prolonge au loin la gamme frémissante.</div> - -<div class="verse stanza">Dans la vibrante voix pleurent de beaux oiseaux,</div> -<div class="verse">Rossignols éperdus troublant l’air de leur peine,</div> -<div class="verse">Et je crois voir soudain le front d’une Sirène</div> -<div class="verse">Emerger mollement de l’abîme des eaux.</div> - -<div class="verse stanza">Nous sommes, ô vapeur, dans ton île flottante,</div> -<div class="verse">Dans ton île de fer pour de courts lendemains,</div> -<div class="verse">Nous avons de la mer parcouru les chemins</div> -<div class="verse">Et je vais te quitter pour une île vivante.</div> - -<div class="verse stanza">Bientôt resplendira la ville aux clairs couchants</div> -<div class="verse">Où je vais débarquer ; mais souvent de sa plage,</div> -<div class="verse">Souvent, j’évoquerai le splendide voyage</div> -<div class="verse">Qu’une belle inconnue ennoblit de ses chants.</div> - -<div class="verse stanza">Et je regretterai cette voix pénétrante</div> -<div class="verse">Qui dominant soudain le tumulte des flots,</div> -<div class="verse">Par un chant plein d’amour et gonflé de sanglots</div> -<div class="verse">Me parut émouvoir la mer indifférente.</div> - -<div class="verse stanza">Et quand je revivrai ces instants de douceur</div> -<div class="verse">Par les soirs trop nombreux d’une existence triste,</div> -<div class="verse">Je me croirai bercé par ton roulis berceur,</div> -<div class="verse">Grand vapeur aux feux d’or sur la mer d’améthyste !</div> -</div> - - -<h3>A LA MER</h3> - -<p class="dedic"><i>A M. Albert Thibaudet.</i></p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Femme et Sirène, ô mer, mystérieuse mer,</div> -<div class="verse">C’est de toi que je tiens le rêve et les poèmes.</div> -<div class="verse">Sous l’adieu solennel des crépuscules blêmes,</div> -<div class="verse">Je me suis imprégné de ton grand souffle amer !</div> - -<div class="verse stanza">C’est toi qui balançais dans le soir pourpre et vert</div> -<div class="verse">Le paquebot, à l’heure où dans les aquarelles</div> -<div class="verse">Que le couchant dessine à l’horizon désert,</div> -<div class="verse">Les nuages semblaient d’ardentes caravelles !</div> - -<div class="verse stanza">O mer, c’est sur tes bords que je voudrais dormir.</div> -<div class="verse">Pendant l’éternité, j’écouterais frémir</div> -<div class="verse">Tes chants comme les miens fidèles et sauvages.</div> - -<div class="verse stanza">Les vents feraient danser l’écume de clarté ;</div> -<div class="verse">Et tu me redirais la chanson des voyages,</div> -<div class="verse">Pour consoler mon cœur de l’immobilité !</div> -</div> - - -<h3>LE CHANT DU RETOUR</h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">A la recherche du bonheur</div> -<div class="verse i2">Nous avons fait bien des escales.</div> -<div class="verse i2">Au petit jour les mers sont pâles.</div> -<div class="verse i2">Que rapportez-vous, ô mon cœur ?</div> - -<div class="verse i2 stanza">Avez-vous trouvé cette coupe</div> -<div class="verse i2">Où se boit le vin de l’oubli ?</div> -<div class="verse i2">Le beau voyage est accompli ;</div> -<div class="verse i2">Déjà pointe la Guadeloupe.</div> - -<div class="verse i2 stanza">Croyez-vous regretter vraiment</div> -<div class="verse i2">La grande ville enchanteresse ?</div> -<div class="verse i2">Vous pleurez le passé charmant</div> -<div class="verse i2">Et regrettez votre jeunesse.</div> - -<div class="verse i2 stanza">Quand le vapeur s’est arrêté</div> -<div class="verse i2">Il ne reste rien du voyage.</div> -<div class="verse i2">La vie humaine est un sillage</div> -<div class="verse i2">Sur la mer de l’éternité.</div> -</div> - -<p class="noindent small"><i>A bord de « La Navarre », Avril 1921.</i></p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak"><span class="xsmall">DOUZIÈME CHANT</span><br /> -EPILOGUE</h2> - - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage.</div> -</div> - -<p class="sign"><span class="sc">Joachim du Bellay.</span></p> - -<div class="chapter"></div> -<h3>I</h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Me voilà revenu sous ton ciel, ô mon île,</div> -<div class="verse">L’eau qui chante en la cour évoque tes roseaux ;</div> -<div class="verse">J’entends les premiers bruits du rucher, de la ville,</div> -<div class="verse">Et je m’éveille au chant joyeux de tes oiseaux.</div> -<div class="verse">Qu’ils sont beaux, dans la nuit tropicale, les astres !</div> -<div class="verse">Qu’ils sont purs, les matins qui parfument la mer !</div> -<div class="verse">Pays, j’ai pu guérir enfin mon cœur amer.</div> -<div class="verse">Gardez-moi près de vous loin du vent des désastres.</div> -<div class="verse">Qu’ils sont beaux, dans la nuit tropicale, les astres !</div> -</div> - - -<h3>II</h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">Que la vie est chose changeante !</div> -<div class="verse i2">Hier, c’était le vibrant Paris ;</div> -<div class="verse i2">Et ce soir, belle île indolente,</div> -<div class="verse i2">Je suis sous tes manguiers fleuris !</div> - -<div class="verse i2 stanza">Hier nous étions des enfants sages,</div> -<div class="verse i2">Demain nos cheveux seront gris ;</div> -<div class="verse i2">Ah ! qu’ils sont courts les beaux voyages,</div> -<div class="verse i2">Où de tout le cœur est épris.</div> -</div> - - -<h3>III<br /> -<span class="small">SAGESSE</span></h3> - -<p class="dedic"><i>A M. Gabisto.</i></p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Je cueille suivant l’heure et suivant la saison,</div> -<div class="verse">Les fruits de mon verger, les fleurs de la savane ;</div> -<div class="verse">Sans cesse de mon cœur un vers limpide émane</div> -<div class="verse">Devant la mer, les bois, le lac ou l’horizon.</div> - -<div class="verse stanza">Qu’on soit vêtu de pourpre ou couvert de haillons,</div> -<div class="verse">La vie est une feuille ivre que le temps fane ;</div> -<div class="verse">Comme l’astre tombé d’une nuit diaphane</div> -<div class="verse">Le poète en vain trace un lumineux sillon.</div> - -<div class="verse stanza">Je ne convoite pas une gloire éternelle,</div> -<div class="verse">Trop heureux, par les mois où la lune est trop belle,</div> -<div class="verse">De sentir tout à coup mon être s’émouvoir</div> - -<div class="verse stanza">En songeant que peut-être il est sur cette terre</div> -<div class="verse">Un écolier pensif et toujours solitaire</div> -<div class="verse">Qu’enivre un de mes vers dans la beauté du soir.</div> -</div> - - -<h3>IV<br /> -<span class="small">PAIX DU SOIR</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Dans le beau flamboyant chantent les anolis ;</div> -<div class="verse">Le soir pourpre et doré rayonne sur les îles ;</div> -<div class="verse">Les rivières d’argent aux écumes mobiles</div> -<div class="verse">Rêvent en caressant les cailloux de leurs lits.</div> -<div class="verse">C’est la belle heure rose aux lumières païennes</div> -<div class="verse">Où le cœur se recueille au départ du beau jour,</div> -<div class="verse">Où les eucalyptus, harpes éoliennes,</div> -<div class="verse">Chantent dans l’air léger leurs cantiques d’amour.</div> -</div> - - -<h3>V<br /> -<span class="small">INNOCENCE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Une petite fille aux yeux larges et bruns,</div> -<div class="verse">Une frêle fillette aux innocents parfums,</div> -<div class="verse">M’apporte une corbeille où sont les fruits de l’île :</div> -<div class="verse">La mangue, l’acajou, la figue et la vanille.</div> -<div class="verse">Chère enfant dont le père est parti loin de nous,</div> -<div class="verse">J’aime la pureté de ton regard si doux,</div> -<div class="verse">Si tu veux bien, enfant qui n’as pas de famille,</div> -<div class="verse">Par la loi de mon cœur tu deviendras ma fille !</div> -</div> - - -<h3>VI</h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Puisqu’avril nous revient, ramenant le beau temps,</div> -<div class="verse">Nous irons, par delà les montagnes désertes,</div> -<div class="verse">Revoir Pointe-Mulâtre où sont les mangoustans</div> -<div class="verse">Et les cerfs roux broutant sur les savanes vertes.</div> -<div class="verse">La maison de l’ami sera, par les jours frais,</div> -<div class="verse">A l’ombre des manguiers et claire et pacifique ;</div> -<div class="verse">Et tout en écoutant les rires des forêts,</div> -<div class="verse">Nous verrons écumer tes longs flots, Atlantique !</div> -</div> - - -<h3>VII</h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Ils me disent : « Combien de dollars ou de livres</div> -<div class="verse">Vous rapportent vos chants, ces nostalgiques fleurs ? »</div> -<div class="verse">« — Un petit vers tracé dans la plaine des livres</div> -<div class="verse">Plus que tous vos sillons peut durer, ô planteurs. »</div> -</div> - - -<h3>VIII</h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Parques, bientôt pour moi grinceront vos ciseaux</div> -<div class="verse">Quand le vaisseau fatal abordera la grève.</div> -<div class="verse">Pourtant grâce à l’espoir qui brille dans mon rêve,</div> -<div class="verse">A chaque aube en mon cœur rechantent les oiseaux.</div> -</div> - - -<h3>IX</h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Bien qu’il soit loin du ciel, des grives, des corbeaux,</div> -<div class="verse">L’oiseau captif à l’aube exulte dans sa cage.</div> -<div class="verse">J’ai chanté, loin des chœurs, dans une île sauvage,</div> -<div class="verse">Les solitaires chants, Muse, sont-ils moins beaux ?</div> -</div> - - -<h3>X</h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Les fenêtres sont d’or à chaque crépuscule.</div> -<div class="verse">Un volcan de splendeurs éclate au couchant vert.</div> -<div class="verse">Malheureux est l’esprit qui se sent incrédule</div> -<div class="verse">Devant l’immensité du ciel et de la mer.</div> -</div> - - -<h3>XI<br /> -<span class="small">L’ILE BLEUE</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Dominique, où le sort a voulu que je vive,</div> -<div class="verse">Il n’est nul voyageur que n’enchante ta rive.</div> -<div class="verse">Le front du Diablotin plus haut que le Pelé</div> -<div class="verse">Est souvent de vapeurs et de brouillards voilé.</div> -<div class="verse">Dans tes vallons fleuris courent trois cents rivières.</div> -<div class="verse">Mille arbres merveilleux parfument tes lisières.</div> -<div class="verse">Tu protèges encor au bord de tes forêts</div> -<div class="verse">Dans deux hameaux lointains et bercés des vents frais</div> -<div class="verse">Le Caraïbe habile à monter sa pirogue…</div> -<div class="verse">Dans les eaux de ta plage où le goémon vogue</div> -<div class="verse">De lumineux poissons brillent les cent couleurs.</div> -<div class="verse">Tes coquillages ont l’éclat riche des fleurs.</div> -<div class="verse">Sur tes sables d’argent que hantent les tortues,</div> -<div class="verse">Lorsque les grandes voix des lames se sont tues,</div> -<div class="verse">Des crabes aux yeux droits courent en bataillons…</div> -<div class="verse">A l’heure où de tes bois partent les papillons</div> -<div class="verse">Qui forgent à tes fleurs de mobiles couronnes,</div> -<div class="verse">On voit planer dans l’air les ailes monotones</div> -<div class="verse">Des frégates glissant dans l’immobile azur</div> -<div class="verse">Sur la sérénité de ton beau golfe pur.</div> -<div class="verse">Il n’est pas de serpents dans tes savanes claires,</div> -<div class="verse">Les lianes en fleurs sont tes seules vipères.</div> -<div class="verse">Tes derniers « diablotins » à jamais sont partis</div> -<div class="verse">Mais ta vierge forêt regorge d’agoutis,</div> -<div class="verse">De perroquets plus verts que les plus verts feuillages,</div> -<div class="verse">De lézards aux yeux d’or, de sarrigues sauvages</div> -<div class="verse">Et de beaux ramiers bleus dont le roucoulement</div> -<div class="verse">Chante la solitude et le recueillement.</div> -<div class="verse">O mon île boisée, enchantement des mers,</div> -<div class="verse">Les flots autour de toi dansent des ballets verts</div> -<div class="verse">Et comme un petit monde où le bonheur réside</div> -<div class="verse">Tu chantes au soleil sous l’alizé rapide.</div> -<div class="verse">Vierge et libre à jamais, Eldorado charmé,</div> -<div class="verse">Dont les vents aux vaisseaux portent l’air embaumé,</div> -<div class="verse">Tu ne seras jamais la conquête de l’homme.</div> -<div class="verse">Tu lui donnes tes fruits, ton miel au pur arome,</div> -<div class="verse">Mais tu seras toujours, ô reine des forêts,</div> -<div class="verse">Le sauvage oasis, l’Hespéride au ciel frais.</div> -<div class="verse">Et quand d’autres pays auront perdu leurs palmes,</div> -<div class="verse">Que leurs cieux seront veufs des oiseaux aux vols calmes,</div> -<div class="verse">Tu garderas encor comme aux jours de jadis</div> -<div class="verse">Le charme inviolé des anciens paradis.</div> -<div class="verse">Permets qu’en te louant, pays, je me souhaite</div> -<div class="verse">D’être inspiré longtemps par ta beauté parfaite</div> -<div class="verse">Et de pouvoir, au chant de tes arbres épais,</div> -<div class="verse">Vivre encor de beaux jours de soleil et de paix.</div> -</div> - - -<h3>XII<br /> -<span class="small">LE SOUVENIR</span></h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Je veux encor aller revoir la mer changer</div> -<div class="verse i5">De couleur, rire</div> -<div class="verse i5">Comme en délire,</div> -<div class="verse">Et mourir, vague molle au pied de l’oranger.</div> -<div class="verse">Je veux aller revoir la maison blanche</div> -<div class="verse i5">Au bord des flots,</div> -<div class="verse">Où jadis le chant bleu des mers et leurs sanglots</div> -<div class="verse">Se mêlaient au cantique admirable des branches.</div> -<div class="verse">Je serai seul sur le rivage harmonieux</div> -<div class="verse i5">Et dans la brise</div> -<div class="verse i5">Sur la mer grise</div> -<div class="verse">Des vols d’oiseaux seront comme de noirs adieux.</div> -<div class="verse">Ah ! ce n’est plus le temps fleuri de la jeunesse !</div> -<div class="verse i5">Vous m’étiez chers</div> -<div class="verse i5">Soirs bleus, soirs verts,</div> -<div class="verse i5">Pleins de tendresse,</div> -<div class="verse i5">Vous étiez beaux</div> -<div class="verse i5">Soirs si nouveaux</div> -<div class="verse">Où chaque flot chantait un hymne d’allégresse.</div> -</div> - - -<h3>XIII</h3> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">« <i>La petite Odyssée</i> », ami, est incomplète,</div> -<div class="verse">M’a dit mon compagnon, le pur et doux poète.</div> -<div class="verse">Ce n’est pas tout d’avoir tendrement encensé</div> -<div class="verse">Le pâle Lys de France et la jeune Circé.</div> -<div class="verse">Ce n’est pas tout d’aller dans les cités lointaines</div> -<div class="verse">Ecouter sans mourir les voix d’or des Sirènes</div> -<div class="verse">Et d’entrevoir aux feux d’un beau soir obsesseur</div> -<div class="verse">Le Bel Adolescent et le Divin Danseur.</div> -<div class="verse">Tu ne dois plus revoir la tendre Italienne</div> -<div class="verse">Qui chassa de ton cœur la chimère ancienne.</div> -<div class="verse">Elle fut le Lotus qui guérit tout chagrin.</div> -<div class="verse">La tempête est passée et l’azur est serein.</div> -<div class="verse">Il te faut ajouter un chapitre à l’ouvrage</div> -<div class="verse">Et le remplir des chants d’un amour noble et grave.</div> -<div class="verse">Crois-moi, ne reste pas si seul sous le ciel bleu !</div> -<div class="verse">Les maisons sans enfants ne plaisent pas à Dieu.</div> -<div class="verse">Qu’elle soit Antillaise ou qu’elle soit d’Europe,</div> -<div class="verse">Il faut, dans la maison aux ruches, Pénélope.</div> -</div> - - -<p class="c gap">FIN</p> - -<div class="break"></div> - -<p class="c top4em"><span class="xlarge">LE DIVAN</span><br /> -<i class="large">REVUE DE LITTÉRATURE ET D’ART</i><br /> -PARAIT DIX FOIS PAR AN<br /> -<span class="xsmall">et</span><br /> -A PUBLIÉ DES ŒUVRES INÉDITES<br /> -<span class="xsmall">de</span></p> - - -<p class="noindent"><span class="sc">Roger ALLARD, Pierre BENOIT, J.-M. BERNARD, -Charles DU BOS, Jacques BOULENGER, Marcel -BOULENGER, Francis CARCO, Georges LE -CARDONNEL, Philippe CHABANEIX, Gilbert -CHARLES, Henri CLOUARD, Tristan DERÈME, -Charles DERENNES, Roland DORGELÈS, Paul -DROUOT, Lucien DUBECH, Francis ÉON, -Albert ERLANDE, Lucien FABRE, François -FOSCA, André DU FRESNOIS, André GIDE, -François LE GRIX, Daniel HALÉVY, Emile HENRIOT, -Edmond JALOUX, Francis JAMMES, -André LAFONT, Léo LARGUIER, Guy LAVAUD, -JEAN LEBRAU, Pierre LIÈVRE, Jean LONGNON, -Pierre MAC’ORLAN, Eugène MARSAN, Camille -MAUCLAIR, François MAURIAC, Alphonse -MÉTÉRIÉ, Francis DE MIOMANDRE, Eugène -MONTFORT, Comtesse DE NOAILLES, Jean -PELLERIN, Edmond PILON, Henri DE RÉGNIER, -Étienne REY, Daniel THALY, Louis THOMAS, -P.-J. TOULET, Robert DE TRAZ, Paul VALÉRY, -Jean-Louis VAUDOYER, Francis VIÉLÉ-GRIFFIN, -Gilbert DE VOISINS, Emile ZAVIE</span>, etc.</p> - -<p class="c small">DIRECTEUR : HENRI MARTINEAU</p> - -<p class="c"><b>Abonnement d’un an :</b><br /> -<span class="blk xsmall">Edition sur alfa : 20 FRANCS<br /> -Edition sur pur fil Lafuma : 40 FRANCS.</span></p> - - -<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILE ET LE VOYAGE ***</div> -<div style='text-align:left'> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Updated editions will replace the previous one—the old editions will -be renamed. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Redistribution is subject to the trademark -license, especially commercial redistribution. -</div> - -<div style='margin:0.83em 0; font-size:1.1em; text-align:center'>START: FULL LICENSE<br /> -<span style='font-size:smaller'>THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE<br /> -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK</span> -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -To protect the Project Gutenberg™ mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase “Project -Gutenberg”), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg™ License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg™ electronic works -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.A. 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Information about the Mission of Project Gutenberg™ -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg™’s -goals and ensuring that the Project Gutenberg™ collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg™ and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation’s EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state’s laws. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Foundation’s business office is located at 809 North 1500 West, -Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up -to date contact information can be found at the Foundation’s website -and official page at www.gutenberg.org/contact -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without widespread -public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine-readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To SEND -DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state -visit <a href="https://www.gutenberg.org/donate/">www.gutenberg.org/donate</a>. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Please check the Project Gutenberg web pages for current donation -methods and addresses. 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Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Most people start at our website which has the main PG search -facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -This website includes information about Project Gutenberg™, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. -</div> - -</div> diff --git a/old/66795-h/images/cover.jpg b/old/66795-h/images/cover.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 4bf1ccc..0000000 --- a/old/66795-h/images/cover.jpg +++ /dev/null |
