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-The Project Gutenberg eBook of L'Aiglon, by Edmond Rostand
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
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-will have to check the laws of the country where you are located before
-using this eBook.
-
-Title: L'Aiglon
- Drame en six actes, en vers
-
-Author: Edmond Rostand
-
-Release Date: November 22, 2021 [eBook #66793]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-Produced by: Laurent Vogel (This file was produced from images generously
- made available by the Bibliothèque nationale de France
- (BnF/Gallica))
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK L'AIGLON ***
-
-
-
-
-
- EDMOND ROSTAND
-
- L’AIGLON
-
- DRAME EN SIX ACTES, EN VERS.
-
- Représenté pour la première fois au Théâtre Sarah Bernhardt,
- le 15 mars 1900.
-
- On ne peut se figurer l’impression produite... par la mort du
- jeune Napoléon... J’ai même vu pleurer de jeunes républicains.
-
- Henri Heine.
-
- QUATRE CENT ONZIÈME MILLE
-
-
- PARIS
- Librairie CHARPENTIER et FASQUELLE
- EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR
- 11, RUE DE GRENELLE, 11
-
- 1922
- Tous droits réservés
-
-Entered according to act of Congress, in the year 1900, by E. Fasquelle,
-in the office of the Librarian of Congress, at Washington. All Rights
-reserved.
-
-
-
-
-IL A ÉTÉ TIRÉ
-
-180 exemplaires numérotés à la presse sur papier du Japon.
-
-
-Tous droits de traduction, de reproduction et de représentation réservés
-pour tous pays compris le Danemark, les Pays-Bas, la Suède et la
-Norvège.
-
-Entered according to act of Congress, in the year 1900, by E. FASQUELLE,
-in the office of the Librarian of Congress, at Washington. All Rights
-reserved.
-
-
-
-
-A mon fils MAURICE, et à la mémoire de son héroïque arrière-grand-père
-MAURICE, comte Gérard, Maréchal de France.
-
-
-
-
- _Grand Dieu! ce n’est pas une cause
- Que j’attaque ou que je défend...
- Et ceci n’est pas autre chose
- Que l’histoire d’un pauvre enfant._
-
-
-
-
-PERSONNAGES
-
-
- Mme
- FRANZ, Duc de REICHSTADT Sarah Bernhardt.
-
- MM.
- Séraphin FLAMBEAU Guitry
- Le Prince de METTERNICH André Calmettes.
- L’Empereur FRANZ Ripert
- Le Maréchal MARMONT M. Luguet.
- Le Tailleur E. Magnier.
- Frédéric de GENTZ Laroche.
- L’Attaché français Schutz.
- Le Chevalier de PROKESCH-OSTEN Deneubourg.
- Tiburce de LORGET Scheller.
- Le Comte de DIETRICHSTEIN, précepteur du Duc Rebel.
- Le Baron d’OBENAUS Chameroy.
- Le Comte de BOMBELLES J. Volnys.
- Le Général HARTMANN Teste.
- Le Docteur Lacroix
- Le Comte de SEDLINSKY, Directeur de la Police Jean Dara.
- Un Garde-noble Lemarchand.
- Lord COWLEY, ambassadeur d’Angleterre Krauss.
- THALBERG Laurent.
- FURSTENBERG Gauroy.
- MONTENEGRO Deneuville.
- Un Sergent du régiment du Duc Tastu.
- Le Capitaine FORESTI Fauchois.
- Un Vieux Paysan Guiraud.
- Le Vicomte D’OTRANTE Durec.
- PIONNET Bart.
- GOUBEAUX Royau.
- MORCHAIN Pirou.
- BOROKOWSKI Larmandie.
- Le Valet de chambre du Duc Ridar.
- L’Huissier Stebler.
- Un Montagnard Réqui.
- Un Tyrolien Villeneuve.
- Un Fermier Magnin.
- Le Prélat Bacque.
-
- Mmes
- MARIE-LOUISE, Duchesse de Parme Maria Legault.
- La Comtesse CAMERATA Blanche Dufrêne.
- Thérèse de LORGET, sœur de Tiburce Renée Parny.
- L’Archiduchesse Christiane Préval.
- Fanny ELSSLER Lucy Gérard.
- La Grande-Maîtresse Canti.
- Princesse GRAZALCOWITCH Grandet.
- Quelques Belles Dames de la Cour Saryta.
- Bl. Boulanger.
- Marie Royer.
- Tasny.
- Lady COWLEY Solters.
- Les Demoiselles d’honneur de Marie-Louise Redzé.
- L. Picquel.
- A. Picquel.
- Brenneville.
- Une Vieille Paysanne Fortis.
-
- La Famille impériale
- La Maison militaire du Duc
- Gardes de l’Empereur: Arcières, Gardes-nobles, Trabans, etc.
- Masques et Dominos: Polichinelle, Mezzetins, Bergères, etc.
- Paysans et Paysannes
- Le Régiment du Duc
-
-1830-1832
-
-
-NOTA.--Il ne faudra pas que le Lecteur s’étonne de trouver ici quelques
-vers que le Spectateur n’a pas entendus. Au Théâtre, il faut finir à une
-certaine heure. Alors on coupe un peu, et l’auteur fait semblant de ne
-pas s’en apercevoir.
-
-Pour tous les détails de mise en scène, s’adresser au Théâtre
-Sarah-Bernhardt.
-
-
-
-
-PREMIER ACTE
-
-LES AILES QUI POUSSENT
-
-
-A Baden, près de Vienne, en 1830.
-
-Le salon de la villa qu’occupe Marie-Louise. Vaste pièce au milieu de
-laquelle s’élève la montgolfière de cristal d’un lustre Empire.
-Boiseries claires, murs peints à fresque, d’un vert pompéien. Frise de
-sphinx courant autour du plafond.
-
-A gauche, deux portes. Celle du premier plan est celle de la chambre de
-Marie-Louise. Celle du second plan ouvre sur les appartements des dames
-d’honneur.--A droite, au premier plan, une autre porte; au second plan,
-dans une niche, un énorme poêle de faïence, lourdement historié.--Au
-fond, entre deux fenêtres, une large porte-fenêtre, par laquelle on
-aperçoit les balustres d’un perron formant balcon, qui descend dans le
-jardin. Vue sur le parc de Baden: tilleuls et sapins, profondes allées,
-lanternes suspendues à des potences en arceaux. Magnifique journée des
-premiers jours de septembre.
-
-On a apporté dans cette banale villa de location un précieux mobilier. A
-gauche, près de la fenêtre, une belle psyché en citronnier chargé de
-bronzes; au premier plan, une vaste table d’acajou, couverte de papiers;
-contre le mur, une table étagère à dessus de laque, garnie de livres.--A
-droite, vers le fond, un petit piano Érard de l’époque, une harpe; plus
-bas, une chaise longue Récamier auprès d’un grand guéridon. Fauteuils et
-tabourets en X. Beaucoup de fleurs dans des vases. Au mur, gravures
-encadrées représentant les membres de la famille impériale d’Autriche;
-portraits de l’empereur François, du duc de Reichstadt enfant, etc.
-
-Au lever du rideau, au fond du salon, un groupe de femmes très
-élégantes. Deux d’entre elles, assises au piano, dos au public, jouent à
-quatre mains.--Une autre est à la harpe. On déchiffre. Rires;
-interruptions.
-
-Un laquais introduit, par le perron, une jeune fille de mine modeste,
-qu’accompagne un officier de cavalerie autrichienne, un merveilleux
-hussard bleu et argent. Les deux nouveaux venus, voyant qu’on ne les
-remarque pas, restent un moment debout dans un coin du salon.--A ce
-moment, par la porte de droite, entre le comte de Bombelles, attiré par
-la musique. Il se dirige vers le piano, en battant la mesure. Mais il
-aperçoit la jeune fille, s’arrête, sourit, va vivement à elle.
-
-
-SCÈNE PREMIÈRE
-
-THÉRÈSE, TIBURCE, BOMBELLES, MARIE-LOUISE, LES DAMES D’HONNEUR.
-
-LES DAMES, au clavecin, parlant toutes à la fois, et riant comme des
-folles.
-
- Elle manque tous les bémols.--C’est un scandale!
- --Je prends la basse.--Un, deux!--Harpe!--La... la!...--Pédale!
-
-BOMBELLES, à Thérèse.
-
- C’est vous?
-
-THÉRÈSE.
-
- Bonjour, Monsieur de Bombelles.
-
-UNE DAME, au clavecin.
-
- Mi... sol...
-
-THÉRÈSE.
-
- J’entre comme lectrice aujourd’hui.
-
-UNE AUTRE DAME, au clavecin.
-
- Le bémol!
-
-THÉRÈSE.
-
- Et grâce à vous: merci.
-
-BOMBELLES.
-
- C’est tout simple, Thérèse:
- Vous êtes ma parente et vous êtes Française.
-
-THÉRÈSE, lui présentant l’officier.
-
- Tiburce.
-
-BOMBELLES.
-
- Ah! votre frère!
-
-(Il lui tend la main, et montrant un fauteuil à Thérèse.)
-
- Asseyez-vous un peu.
-
-THÉRÈSE.
-
- Oh!--je suis très émue!
-
-BOMBELLES, souriant.
-
- Et de quoi donc, mon Dieu?
-
-THÉRÈSE.
-
- Mais d’approcher tout ce qui reste sur la terre.
- De l’Empereur!...
-
-BOMBELLES, s’asseyant auprès d’elle.
-
- Vraiment? C’est de cela, ma chère?
-
-TIBURCE, d’un ton agacé.
-
- Les nôtres détestaient Bonaparte jadis!
-
-THÉRÈSE.
-
- Je sais... mais voir...
-
-TIBURCE, un peu dédaigneux.
-
- Sa veuve!...
-
-THÉRÈSE, à Bombelles.
-
- Et peut-être... son fils?
-
-BOMBELLES.
-
- Sûrement.
-
-THÉRÈSE.
-
- Ce serait n’avoir pas plus, je pense,
- D’âme... que de lecture, et n’être pas de France,
- Et n’avoir pas mon âge, enfin, que de pouvoir
- Ne pas trembler, Monsieur, au moment de les voir.
- --Est-elle belle?
-
-BOMBELLES.
-
- Qui?
-
-THÉRÈSE.
-
- La duchesse de Parme!
-
-BOMBELLES, surpris.
-
- Mais...
-
-THÉRÈSE, vivement.
-
- Elle est malheureuse, et c’est un bien grand charme!
-
-BOMBELLES.
-
- Mais je ne comprends pas! Vous l’avez vue?
-
-THÉRÈSE.
-
- Oh! non!
-
-TIBURCE.
-
- Non! on nous introduit à peine en ce salon.
-
-BOMBELLES, souriant.
-
- Oui, mais...
-
-TIBURCE, lorgnant du côté des musiciennes.
-
- Nous avons craint de déranger ces dames,
- Dont le rire ajoutait au clavecin des gammes!
-
-THÉRÈSE.
-
- J’attends Sa Majesté, là, dans mon coin.
-
-BOMBELLES, se levant.
-
- Comment?
- Mais c’est elle qui fait la basse en ce moment!
-
-THÉRÈSE, se levant, saisie.
-
- L’Imp...
-
-BOMBELLES.
-
- Je vais l’avertir.
-
-(Il va vers le piano et parle bas à une des dames qui jouent.)
-
-MARIE-LOUISE, se retournant.
-
- Ah! c’est cette petite?...
- Histoire très touchante... oui... vous me l’avez dite...
- Un frère qui...
-
-BOMBELLES.
-
- Fils d’émigré, reste émigré.
-
-TIBURCE, s’avançant, d’un ton dégagé.
-
- L’uniforme autrichien est assez de mon gré;
- Puis, il y a la chasse au renard, que j’adore.
-
-MARIE-LOUISE, à Thérèse.
-
- Le voilà, ce mauvais garnement qui dévore
- Tout le peu qui vous reste!
-
-THÉRÈSE, voulant excuser Tiburce.
-
- Oh! mon frère...
-
-MARIE-LOUISE.
-
- Un vaurien,
- Qui vous ruina! Mais vous l’excusez, c’est très bien.
- --Thérèse de Lorget, je vous trouve charmante.
-
-(Elle lui prend les mains et la fait asseoir près d’elle sur la chaise
-longue. Bombelles et Tiburce se retirent, en causant, vers le fond.)
-
- Vous voilà donc parmi ces dames. Je me vante
- D’être assez agréable... un peu triste depuis...
- --Hélas!
-
-(Silence.)
-
-THÉRÈSE, émue.
-
- Je suis troublée au point que je ne puis
- Exprimer...
-
-MARIE-LOUISE, s’essuyant les yeux.
-
- Oui, ce fut une bien grande perte!
- On a trop peu connu cette belle âme!
-
-THÉRÈSE, frémissante.
-
- Oh! certe!
-
-MARIE-LOUISE, se retournant, à Bombelles.
-
- Je viens d’écrire pour qu’on garde son cheval!
-
-(A Thérèse.)
-
- Depuis la mort du général...
-
-THÉRÈSE, étonnée.
-
- Du général?
-
-MARIE-LOUISE, s’essuyant les yeux.
-
- Il conservait ce titre.
-
-THÉRÈSE.
-
- Ah! Je comprends!
-
-MARIE-LOUISE.
-
- ... je pleure!
-
-THÉRÈSE, avec sentiment.
-
- Ce titre n’est-il pas sa gloire la meilleure?
-
-MARIE-LOUISE.
-
- On ne peut pas savoir d’abord tout ce qu’on perd:
- J’ai tout perdu, perdant le général Neipperg!
-
-THÉRÈSE, stupéfaite.
-
- Neipperg?
-
-MARIE-LOUISE.
-
- Je suis venue à Baden me distraire.
- C’est bien. Tout près de Vienne. Une heure.--Ah! Dieu! ma chère,
- J’ai les nerfs!... On prétend, depuis que j’ai maigri
- Que je ressemble à la duchesse de Berry.
- Vitrolles m’a dit ça. Maintenant je me frise
- Comme elle.--Pourquoi Dieu ne m’a-t-il pas reprise?
-
-(Regardant autour d’elle.)
-
- C’est petit, mais ce n’est pas mal, cette villa.
- --Metternich est notre hôte en passant.--Il est là.
- Il part ce soir.--La vie à Baden n’est pas triste.
- Nous avons les Sandor, et Thalberg, le pianiste.
- On fait chanter, en espagnol, Montenegro;
- Puis Fontana nous hurle un air de _Figaro_;
- L’archiduchesse vient avec l’ambassadrice
- D’Angleterre; et l’on sort en landau... Mais tout glisse
- Sur mon chagrin!--Ah! Si ce pauvre général!...
- --Est-ce que vous comptez ce soir venir au bal?
-
-THÉRÈSE, qui la regarde avec une stupéfaction croissante.
-
- Mais...
-
-MARIE-LOUISE, impétueusement.
-
- Chez les Meyendorff. Strauss arrive de Vienne.
- --Bombelles, n’est-ce pas, il faudra qu’elle vienne?
-
-THÉRÈSE.
-
- Pourrai-je demander à Votre Majesté
- Des nouvelles du duc de Reichstadt?
-
-MARIE-LOUISE.
-
- Sa santé
- Est bonne. Il tousse un peu... Mais l’air est si suave
- A Baden!... Un jeune homme! Il touche à l’heure grave:
- Les débuts dans le monde!--Et quand je pense, ô ciel!
- Que le voilà déjà lieutenant-colonel!
- Mais croiriez-vous--pour moi c’est un chagrin énorme!--
- Que je n’ai jamais pu le voir en uniforme!
-
-(Entrent deux Messieurs portant des boîtes vitrées. Avec un cri de
-joie.)
-
- Ah! c’est pour lui, tenez!
-
-
-SCÈNE II
-
-LES MÊMES, LE DOCTEUR et son fils, portant de longues boîtes vitrées,
-puis METTERNICH.
-
-LE DOCTEUR, saluant.
-
- Oui. Les collections.
-
-MARIE-LOUISE.
-
- Déposez-les, docteur!
-
-BOMBELLES.
-
- Qu’est-ce?
-
-MARIE-LOUISE.
-
- Des papillons.
-
-THÉRÈSE.
-
- Des papillons?
-
-MARIE-LOUISE.
-
- J’étais chez ce vieillard aimable,
- Le médecin des eaux. Ayant sur une table,
- Vu ces collections que son fils achevait,
- J’ai soupiré tout haut: «Ah! si le mien pouvait
- S’intéresser à ça, lui que rien n’intéresse!...»
-
-LE DOCTEUR.
-
- Alors, j’ai dit à Sa Majesté la Duchesse:
- «Mais on ne sait jamais. Pourquoi pas? Essayons!»
- Et j’apporte mes papillons.
-
-THÉRÈSE, à part.
-
- Des papillons!
-
-MARIE-LOUISE, soupirant, au docteur.
-
- S’il s’arrachait à ses tristesses solitaires
- Pour s’occuper un peu de vos...
-
-LE DOCTEUR.
-
- Lépidoptères.
-
-MARIE-LOUISE.
-
- Laissez-les-nous, et revenez. Il est sorti.
-
-(Le docteur et son fils sortent après avoir disposé les collections sur
-la table. Marie-Louise se retournant vers Thérèse.)
-
- Vous, venez, que je vous présente à Scarampi.
- C’est la grande maîtresse.
-
-(Apercevant Metternich qui entre à droite.)
-
- Ah! Metternich!... Cher prince.
- Le salon est à vous.
-
-METTERNICH.
-
- Il fallait que j’y vinsse,
- Ayant à recevoir cet envoyé...
-
-MARIE-LOUISE.
-
- Je sais.
-
-METTERNICH.
-
- Du général Belliard, l’ambassadeur français,
- Et le conseiller Gentz, et quelques estafettes.
-
-(A un laquais qu’il vient de sonner, et qui paraît au fond sur le
-perron.)
-
- Monsieur de Gentz, d’abord.
-
-(A Marie-Louise.)
-
- Vous me permettez?
-
-MARIE-LOUISE.
-
- Faites!
-
-(Elle sort avec Thérèse. Tiburce et Bombelles les suivent.--Gentz paraît
-au fond, introduit par le laquais. Très élégant. Figure de vieux viveur
-fatigué. Les poches pleines de bonbonnières et de flacons, il est
-toujours en train de mâchonner un bonbon ou de respirer un parfum.)
-
-
-SCÈNE III
-
-METTERNICH, GENTZ, puis un officier français attaché à l’ambassade de
-France.
-
-METTERNICH.
-
- Bonjour, Gentz.
-
-(Il s’assied devant le guéridon à droite et se met à signer, tout en
-causant, les papiers que Gentz tire d’un grand portefeuille.)
-
- Vous savez que je rentre aujourd’hui.
- L’empereur me rappelle à Vienne.
-
-GENTZ.
-
- Ah?
-
-METTERNICH.
-
- Quel ennui!
- Vienne en cette saison!
-
-GENTZ.
-
- Vide comme ma poche!
-
-METTERNICH.
-
- Oh! ça, ce n’est pas vrai, car, soit dit sans reproche...
- Le gouvernement russe a dû...
-
-(Il fait, du bout des doigts, le geste de glisser de l’argent.)
-
-GENTZ, avec une indignation comique.
-
- Moi?
-
-METTERNICH.
-
- Soyez franc:
- Vous venez de vous vendre encore.
-
-GENTZ, très tranquillement, croquant un bonbon.
-
- Au plus offrant.
-
-METTERNICH.
-
- Mais pourquoi cet argent?
-
-GENTZ, respirant un flacon de parfum.
-
- Pour faire la débauche.
-
-METTERNICH.
-
- Et vous passez pour mon bras droit!
-
-GENTZ.
-
- Votre main gauche
- Doit ignorer ce que votre droite reçoit.
-
-METTERNICH, apercevant les bonbonnières et les flacons.
-
- Des bonbons! des parfums! Oh!
-
-GENTZ.
-
- Cela va de soi.
- J’ai de l’argent: bonbons, parfums. Je les adore.
- Je suis un vieil enfant faisandé.
-
-METTERNICH, haussant les épaules.
-
- Pose encore,
- Fanfaron du mépris de soi-même!
-
-(Brusquement.)
-
- Et Fanny?
-
-GENTZ.
-
- Elssler?... Ne m’aime pas. Oh! je n’ai pas fini
- D’être grotesque.
-
-(Montrant un portrait du duc de Reichstadt.)
-
- C’est le duc dont elle est folle.
- Je suis un paravent qui souffre,--et se console
- En songeant qu’après tout il vaut mieux, pour l’État,
- Que le duc soit distrait. Je fais donc le bêta:
- J’escorte la danseuse en ville, à la campagne.
- Elle veut que, ce soir, ici, je l’accompagne
- Pour surprendre le duc.
-
-METTERNICH, qui pendant ce temps continue à donner des signatures.
-
- Vous me scandalisez!
-
-GENTZ.
-
- Ce soir la mère sort. Il y a bal.
-
-(Il lui tend une lettre prise dans son portefeuille.)
-
- Lisez.
- C’est du fils de Fouché.
-
-METTERNICH, lisant.
-
- _Vingt août, mil huit cent trente..._
-
-GENTZ.
-
- Il s’offre à transformer...
-
-METTERNICH, souriant.
-
- Bon vicomte d’Otrante!
-
-GENTZ.
-
- ... Notre duc de Reichstadt en Napoléon Deux.
-
-METTERNICH, parcourant la lettre.
-
- Des noms de partisans...
-
-GENTZ.
-
- Oui.
-
-METTERNICH.
-
- Se souvenir d’eux.
-
-(Il lui rend la lettre.)
-
- --Notez!
-
-GENTZ.
-
- Nous refusons?
-
-METTERNICH.
-
- Sans tuer l’espérance!
- Ah! mais c’est qu’il me sert à diriger la France,
- Mon petit colonel! Car de sa boîte--cric!--
- Je le sors aussitôt qu’oubliant Metternich
- On penche à gauche, et--crac!--dès qu’on revient à droite,
- Je rentre mon petit colonel dans sa boîte.
-
-GENTZ, amusé.
-
- Quand peut-on voir jouer le ressort?
-
-METTERNICH.
-
- Pas plus tard
- Qu’à l’instant.
-
-(Il sonne, un laquais paraît.)
-
- L’envoyé du général Belliard!
-
-(Le laquais introduit un officier français en grande tenue.)
-
- Bonjour, Monsieur. Voici les papiers.
-
-(Il lui tend des documents.)
-
- En principe,
- Nous avons reconnu le roi Louis-Philippe.
- Mais ne donnez pas trop dans le quatre-vingt-neuf,
- Ou bien nous briserions la coquille d’un œuf...
-
-L’ATTACHÉ, immédiatement effrayé.
-
- Est-ce une allusion au prince François-Charle?...
-
-METTERNICH.
-
- Duc de Reichstadt?... Je n’admets pas, moi qui vous parle,
- Que son père ait jamais régné!
-
-L’ATTACHÉ, avec une générosité ironique.
-
- Moi, je l’admets.
-
-METTERNICH.
-
- Je ne ferai donc rien pour le duc. Mais... mais...
-
-L’ATTACHÉ.
-
- Mais?
-
-METTERNICH, se renversant dans son fauteuil.
-
- Mais si la liberté chez vous devient trop grande,
- Si vous vous permettez la moindre propagande,
- Mais si vous laissez trop Monsieur Royer-Collard
- Venir devant le roi déplier son foulard;
- Si votre royauté fait trop la République;
- Nous pourrons--n’étant pas d’une humeur angélique!--
- Nous souvenir que Franz est notre petit-fils...
-
-L’ATTACHÉ, vivement.
-
- Nous ne laisserons pas rougir nos lys.
-
-METTERNICH, gracieux.
-
- Vos lys,
- S’ils savent rester blancs, ignoreront l’abeille.
-
-L’ATTACHÉ, se rapprochant et baissant la voix.
-
- On craint que malgré vous l’espoir du duc s’éveille.
-
-METTERNICH.
-
- Non.
-
-L’ATTACHÉ.
-
- Les événements?
-
-METTERNICH.
-
- Je les lui filtre.
-
-L’ATTACHÉ.
-
- Quoi?
- Ignore-t-il qu’en France on a changé de roi?
-
-METTERNICH.
-
- Oh! non! Mais le détail qu’il ne sait pas encore
- C’est qu’on a rétabli le drapeau tricolore.
- Il sera toujours temps...
-
-L’ATTACHÉ.
-
- Cela pourrait, c’est vrai,
- L’enivrer!
-
-METTERNICH.
-
- Oh! le duc n’est jamais enivré.
-
-L’ATTACHÉ, un peu inquiet.
-
- Je trouve qu’à Baden sa garde est moins sévère.
-
-METTERNICH, très tranquille.
-
- Oh! ici, rien à craindre: il est avec sa mère.
-
-L’ATTACHÉ.
-
- Comment?
-
-METTERNICH.
-
- Quel policier aurait plus d’intérêt
- Qu’elle à le surveiller? Tout complot troublerait
- Son beau calme...
-
-L’ATTACHÉ.
-
- Ce calme est peut-être une embûche!
- Elle ne doit penser qu’à l’aiglon!...
-
-(La porte des appartements de Marie-Louise s’ouvre.)
-
-MARIE-LOUISE, entrant en coup de vent, avec un cri de désespoir.
-
- Ma perruche!
-
-
-SCÈNE IV
-
-LES MÊMES, MARIE-LOUISE, un instant, et LES DAMES D’HONNEUR qui la
-suivent affolées, puis BOMBELLES et TIBURCE.
-
-L’ATTACHÉ.
-
- Hein?
-
-MARIE-LOUISE, à Metternich.
-
- Margharitina, prince, qui s’envola!
-
-METTERNICH, désolé.
-
- Oh!
-
-MARIE-LOUISE.
-
- Margharitina! Ma perruche!
-
-(Elle remonte vers le perron. Les dames d’honneur se dispersent dans le
-parc à la poursuite de l’oiseau.)
-
-METTERNICH, froidement, à l’attaché qui le regarde avec stupeur.
-
- Voilà.
-
-L’ATTACHÉ, remontant vers Marie-Louise et faisant l’empressé.
-
- Si Son Altesse veut que je cherche?
-
-MARIE-LOUISE, s’arrête, le toise, et sèchement.
-
- Non!
-
-(Elle rentre dans son appartement après l’avoir foudroyé du regard. La
-porte claque.)
-
-L’ATTACHÉ, de plus en plus ahuri, à Metternich.
-
- Qu’est-ce?
-
-METTERNICH, réprimant un sourire.
-
- On dit «Sa Majesté»; vous dites «Son Altesse»!
-
-L’ATTACHÉ.
-
- L’empereur n’ayant pas régné, «Sa Majesté»
- Ne peut rester à la Duchesse!
-
-METTERNICH.
-
- C’est resté.
-
-L’ATTACHÉ.
-
- Alors, voilà pourquoi ce regard de colère?
-
-METTERNICH.
-
- C’est une question toute... protocolaire!
-
-L’ATTACHÉ, salue pour prendre congé; puis, avant de sortir, demande.
-
- Est-ce que l’ambassade, à partir d’aujourd’hui,
- Peut prendre la cocarde aux trois couleurs?
-
-METTERNICH, avec un soupir.
-
- Mais oui...
- Puisqu’on est d’accord...
-
-(Aussitôt l’attaché jette sans rien dire la cocarde blanche de son
-chapeau et la remplace par une tricolore qu’il sort de sa poche.
-Metternich se lève en disant:)
-
- Oh!... sans perdre une seconde!
-
-(Bruits de grelots au dehors.)
-
- Qu’est-ce?
-
-GENTZ, qui est sur le balcon.
-
- L’archiduchesse arrive avec du monde:
- Les Meyendorf, Cowley, Thalberg!...
-
-BOMBELLES, qui, au bruit des grelots, est vivement entré par la gauche,
-suivi de Tiburce.
-
- Recevons-les!
-
-(Au moment ou il se précipite vers la porte, l’archiduchesse paraît sur
-le perron, entourée d’un flot d’élégants et d’élégantes en costume de
-ville d’eau.--Des Grévedon et des Deveria.--Robes claires. Ombrelles.
-Grands chapeaux.--Un petit archiduc, de cinq à six ans, en uniforme de
-hussard, une minuscule pelisse sur l’épaule, deux petites archiduchesses
-dans ces extraordinaires robes de petites filles de l’époque.--Tumulte
-de voix et de rires.--Tourbillon de frivolités.)
-
-
-SCÈNE V
-
-LES MÊMES, L’ARCHIDUCHESSE, DES BELLES DAMES, DES BEAUX MESSIEURS, LORD
-et LADY COWLEY, THALBERG, SANDOR, MONTENEGRO, etc., puis THÉRÈSE,
-SCARAMPI, UNE DAME D’HONNEUR.
-
-L’ARCHIDUCHESSE, à Bombelles, Metternich, Gentz, Tiburce qui s’avancent
-cérémonieusement.
-
- Non! c’est une villa, ce n’est pas un palais!
- Pas de façons!
-
-(Le salon est envahi. A un jeune homme.)
-
- Thalberg! vite, ma tarentelle!
-
-(Thalberg se met au piano et joue. A Metternich, gaiement.)
-
- Sa Majesté ma belle-sœur, où donc est-elle?
-
-UNE DAME.
-
- Nous venions l’enlever en passant!
-
-UNE AUTRE.
-
- Nous allons
- Courir en char à bancs à travers les vallons;
- C’est Sandor qui conduit!
-
-UNE VOIX D’HOMME, continuant une conversation commencée.
-
- Il faut, dans son cratère,
- Lui renfoncer sa lave!
-
-L’ARCHIDUCHESSE, se tournant vers le groupe des causeurs.
-
- Oh! voulez-vous vous taire!
-
-(A Metternich, en riant.)
-
- Ces Messieurs ont parlé tout le temps de volcan!
-
-BOMBELLES.
-
- Ce volcan, quel est-il?
-
-UNE DAME, à une autre, parlant chiffons.
-
- Cet hiver, l’astrakan?
-
-(Elles chuchotent.)
-
-SANDOR, répondant à Bombelles.
-
- Mais le libéralisme!
-
-BOMBELLES.
-
- Ah!...
-
-LORD COWLEY.
-
- Ou plutôt la France!
-
-METTERNICH, à l’attaché français, d’un air sévère.
-
- Vous l’entendez?
-
-UNE DAME, à un jeune homme qu’elle entraîne par le bras vers le
-clavecin.
-
- Montenegro, votre romance!
- Tout bas, rien que pour moi!...
-
-MONTENEGRO, que Thalberg accompagne, chantant tout bas.
-
- ... _Corazon_...
-
-(Il continue très doucement.)
-
-UNE AUTRE DAME, à Gentz.
-
- Gentz, bonjour!
-
-(Elle fouille dans son réticule.)
-
- J’ai des bonbons pour vous.
-
-(Elle lui donne une petite boîte.)
-
-GENTZ.
-
- Vous êtes un amour!
-
-UNE AUTRE, même jeu.
-
- Un parfum de Paris!
-
-(Elle tire un petit flacon et le lui donne.)
-
-METTERNICH, qui a vu le flacon, vivement à Gentz.
-
- Arrachez l’étiquette!
- _Eau du duc de Reichstadt!_
-
-GENTZ, respirant le parfum.
-
- Ça sent la violette!
-
-METTERNICH, lui arrachant le flacon et le grattant avec des ciseaux pris
-sur la table.
-
- Si le duc survenait, il verrait qu’à Paris...
-
-UNE VOIX, dans le groupe d’hommes au fond.
-
- Elle redresse encor la tête!
-
-LADY COWLEY.
-
- Nos maris
- Parlent de l’hydre!
-
-LORD COWLEY.
-
- Il faut qu’elle soit étouffée!
-
-L’ARCHIDUCHESSE, riant.
-
- C’est un volcan... ou bien c’est une hydre!
-
-UNE DAME D’HONNEUR DE MARIE-LOUISE, suivie par un domestique qui porte
-sur un plateau de grands verres de café au lait glacé.
-
- _Eis-Kaffee_?
-
-(Un autre domestique a posé sur la table un plateau de
-rafraîchissements: bière, champagne, etc.)
-
-L’ARCHIDUCHESSE, assise, à une jeune femme.
-
- Dis-nous des vers, Olga.
-
-GENTZ.
-
- Si vous lui demandiez
- De l’Henri Heine?
-
-TOUTES LES FEMMES.
-
- Oui! oui!
-
-OLGA, se levant pour déclamer.
-
- Quoi?--_Les Deux Grenadiers_?
-
-METTERNICH, vivement.
-
- Oh! non!
-
-SCARAMPI, sortant de l’appartement de Marie-Louise.
-
- Sa Majesté vient dans une minute.
-
-PLUSIEURS VOIX.
-
- Scarampi!
-
-(Salutations.--Rires.--Conversations et froufrous.)
-
-LA VOIX DE SANDOR, au fond, dans un groupe.
-
- Nous irons jusqu’à la Krainerhütte,
- Et ces dames prendront sur l’herbe leurs ébats!
-
-METTERNICH, à Gentz, qui parcourt un journal pris sur la table.
-
- Gentz, qu’est-ce que tu lis, dans ton coin?
-
-GENTZ.
-
- Les _Débats_.
-
-LORD COWLEY, nonchalamment.
-
- La politique?
-
-GENTZ.
-
- Les théâtres.
-
-L’ARCHIDUCHESSE.
-
- Bien futile!
-
-GENTZ.
-
- Savez-vous ce qu’on va jouer au Vaudeville?
-
-METTERNICH.
-
- Non.
-
-GENTZ.
-
- _Bonaparte_.
-
-METTERNICH, avec indifférence.
-
- Ah! ah!
-
-GENTZ.
-
- Aux Nouveautés?
-
-METTERNICH.
-
- Mais non!
-
-GENTZ.
-
- _Bonaparte_.--Aux Variétés?... _Napoléon_.
- Le Luxembourg promet: _Quatorze ans de sa vie_.
- Le Gymnase reprend: _Le Retour de Russie_.
- Qu’est-ce que la Gaîté jouera cette saison?
- _Le Cocher de Napoléon_.--_La Malmaison_.
- Un jeune auteur vient de terminer: _Sainte-Hélène_.
- La Porte Saint-Martin commence à mettre en scène:
- _Napoléon_.
-
-LORD COWLEY, vexoté.
-
- C’est une mode!
-
-TIBURCE, haussant les épaules.
-
- Une fureur!
-
-GENTZ.
-
- A l’Ambigu: _Murat_; au Cirque: _l’Empereur_.
-
-SANDOR, pincé.
-
- Une mode!
-
-BOMBELLES, dédaigneux.
-
- Une mode!
-
-GENTZ.
-
- Une mode, je pense,
- Qu’on verra revenir de temps en temps en France.
-
-UNE DAME, lisant le journal par-dessus l’épaule de Gentz avec son face à
-main.
-
- On veut faire rentrer les cendres!
-
-METTERNICH, sec.
-
- Le phénix
- Peut en renaître,--mais pas l’aigle!
-
-TIBURCE.
-
- Quel grand X
- Que l’avenir de cette France!
-
-METTERNICH, supérieur.
-
- Non, jeune homme.
- Moi, je sais.
-
-UNE DAME.
-
- Parlez donc, prophète qu’on renomme!
-
-L’ARCHIDUCHESSE, faisant le geste de l’encenser.
-
- Ses arrêts sont coulés en bronze!
-
-GENTZ, entre ses dents.
-
- Ou bien en zinc!
-
-LORD COWLEY.
-
- Qui sera le sauveur de la France?
-
-METTERNICH.
-
- Henri V.
-
-(Avec un geste de pitié.)
-
- Le reste, mode!
-
-THÉRÈSE, debout, dans un coin, doucement.
-
- C’est un nom qu’il est commode
- De donner quelquefois, à la gloire, la mode!
-
-METTERNICH, se versant un verre de champagne.
-
- Tant que l’on ne criera d’ailleurs qu’à l’Odéon,
- Je crois qu’il n’y a pas...
-
-UN GRAND CRI, au dehors.
-
- Vive Napoléon!
-
-(Tout le monde se lève.--Panique.--Lord Cowley s’étrangle dans son café
-glacé.--Les femmes, affolées, courent dans tous les sens.)
-
-TOUT LE MONDE, prêt à fuir.
-
- Hein?--A Baden!--Comment?--Ici?
-
-METTERNICH.
-
- C’est ridicule!
- N’ayez pas peur!
-
-LORD COWLEY, furieux.
-
- Si tout le monde se bouscule
- Parce qu’on crie un nom!
-
-GENTZ, criant gravement.
-
- Il est mort!
-
-(On se rassure.)
-
-TIBURCE, qui était sur le balcon, redescendant.
-
- Ce n’est rien!
-
-METTERNICH.
-
- Mais quoi?
-
-TIBURCE.
-
- C’est un soldat autrichien.
-
-METTERNICH, stupéfait.
-
- Autrichien?
-
-TIBURCE.
-
- Même deux. J’étais là. J’ai tout vu.
-
-METTERNICH.
-
- Regrettable!
-
-(A ce moment, la porte de gauche s’ouvre. Marie-Louise apparaît, toute
-pâle.)
-
-
-SCÈNE VI
-
-LES MÊMES, MARIE-LOUISE, puis un soldat autrichien.
-
-MARIE-LOUISE, d’une voix entrecoupée.
-
- Avez-vous entendu? Ho! c’est épouvantable!
- Ça me rappelle--un jour--la foule s’amassa
- Autour de ma voiture--à Parme--
-
-(Elle tombe défaillante sur la chaise longue.)
-
- en criant ça!
- On veut troubler ma vie!
-
-METTERNICH, nerveux, à Tiburce.
-
- Enfin, ce cri, qu’était-ce?
-
-TIBURCE.
-
- Servant tous deux au régiment de Son Altesse,
- Deux hommes en congé, marchaient d’un pas distrait,
- Quand ils ont vu le duc de Reichstadt qui rentrait;
- Vous savez qu’un fossé profond longe la rue:
- Le duc veut le franchir; son cheval pointe, rue,
- Se dérobe; le duc le ramène... et, hop là!
- Alors, pour l’applaudir, ils ont crié. Voilà.
-
-METTERNICH.
-
- Faites-m’en monter un, vite!
-
-(Tiburce, du perron, fait un signe au dehors.)
-
-MARIE-LOUISE, à qui on fait respirer des sels.
-
- On veut que je meure!
-
-(Entre un sergent du régiment du duc. Il salue gauchement, intimidé par
-tout ce beau monde.)
-
-METTERNICH, avec indignation.
-
- Un sergent!--Pourquoi donc avez-vous, tout à l’heure,
- Poussé ce cri?
-
-LE SERGENT.
-
- Je ne sais pas.
-
-METTERNICH.
-
- Tu ne sais pas?
-
-LE SERGENT.
-
- Le caporal non plus, avec lequel, en bas,
- J’ai crié, ne sait pas. Ça nous a pris. Le prince
- Était si jeune sur son cheval, et si mince!...
- Et puis on est flatté d’avoir pour colonel
- Le fils de...
-
-METTERNICH, vivement.
-
- Bien, c’est bien!
-
-LE SERGENT.
-
- Ce calme avec lequel
- Il a franchi l’obstacle! Et blond comme un saint George!...
- Alors, ça nous a pris, tous les deux, à la gorge,
- Un attendrissement... une admiration...
- Et nous avons crié: «Vive...»
-
-METTERNICH, précipitamment.
-
- C’est bon! c’est bon!
- --Et: «Vive le duc de Reichstadt!», triple imbécile,
- C’est donc plus difficile à crier?
-
-LE SERGENT, naïvement.
-
- Moins facile.
-
-METTERNICH.
-
- Hein?
-
-LE SERGENT, essayant.
-
- «Vive le duc de Reichstadt!»... Ça fait moins bien
- Que: «Vive...»
-
-METTERNICH, hors de lui, le congédiant du geste.
-
- Allons, c’est bon, va-t’en! ne criez rien!
-
-TIBURCE, au soldat quand il passe près de lui pour sortir.
-
- Idiot!
-
-
-SCÈNE VII
-
-LES MÊMES, moins LE SERGENT. DIETRICHSTEIN, entré depuis un moment.
-
-MARIE-LOUISE, aux dames qui l’entourent.
-
- Je vais mieux. Merci!
-
-THÉRÈSE, la regardant, tristement.
-
- L’Impératrice!
-
-MARIE-LOUISE, à Dietrichstein, lui désignant Thérèse.
-
- Monsieur de Dietrichstein,--ma nouvelle lectrice.
-
-(A Thérèse, lui présentant Dietrichstein.)
-
- Le précepteur du duc!--Mais j’y pense, pardon!
- Lisez-vous bien?
-
-TIBURCE, répondant pour elle.
-
- Très bien!
-
-THÉRÈSE, modestement.
-
- Je ne sais...
-
-MARIE-LOUISE.
-
- Prenez donc
- Un des livres de Franz... sur la table de laque.
- Ouvrez, et lisez-nous, au hasard!
-
-THÉRÈSE, prenant un livre.
-
- _Andromaque_.
-
-(Grand silence. Tout le monde s’installe pour écouter. Elle lit.)
-
- _Et quelle est cette peur dont leur cœur est frappé,
- Seigneur? Quelque Troyen vous est-il échappé?
- --Leur haine pour Hector n’est pas encore éteinte:
- Ils redoutent son fils._
-
-(Tout le monde se regarde. Froid.)
-
- --_Digne objet de leur crainte!
- Un enfant malheureux, qui ne sait pas encor
- Que Pyrrhus est son maître et qu’il est fils d’Hector!..._
-
-(Murmure et embarras général.)
-
-TOUT LE MONDE.
-
- Hum!... Heu...
-
-GENTZ.
-
- Charmante voix!...
-
-MARIE-LOUISE, s’éventant nerveusement, à Thérèse.
-
- Prenez une autre page.
-
-THÉRÈSE, ouvrant le livre à un autre endroit.
-
- _Hélas! je m’en souviens, le jour que son courage
- Lui fit chercher Achille, ou plutôt le trépas,
- Il demanda son fils,_
-
-(Les visages se rembrunissent.)
-
- _et le prit dans ses bras:
- Chère épouse, dit-il en essuyant mes larmes,
- J’ignore quel succès le sort garde à mes armes;
- Je te laisse mon fils..._
-
-(Murmure et embarras général.)
-
-TOUT LE MONDE.
-
- Hum!... Oui!
-
-MARIE-LOUISE, de plus en plus gênée.
-
- Si nous passions
- A quelque autre... Prenez...
-
-THÉRÈSE, prenant un autre livre sur la table.
-
- _Les Méditations_.
-
-MARIE-LOUISE, rassurée.
-
- Ah! je connais l’auteur!--Ce sera moins maussade!--
- Il a dîné chez nous.
-
-(A Scarampi, avec ravissement.)
-
- L’attaché d’ambassade!
-
-THÉRÈSE, lisant.
-
- _Jamais des séraphins les chants mélodieux
- De plus divins accords n’avaient ravi les cieux:
- Courage, enfant déchu d’une race divine..._
-
-(Au moment où elle dit ce vers, le duc paraît dans la porte du fond.
-Thérèse sent que quelqu’un entre, quitte le livre des yeux, voit le duc
-pâle et immobile sur le seuil, et, bouleversée, se lève. Au mouvement
-qu’elle fait, tout le monde se retourne et se lève.)
-
-
-SCÈNE VIII
-
-LES MÊMES, LE DUC.
-
-LE DUC.
-
- Je demande pardon, ma mère, à Lamartine.
-
-MARIE-LOUISE.
-
- Franz, bonne promenade?
-
-LE DUC, descendant. Il est en costume de cheval, la cravache à la main,
-très élégant, la fleur à la boutonnière, et ne sourit jamais.
-
- --Exquise. Un temps très doux.
-
-(Se tournant vers Thérèse.)
-
- --Mais à quel vers, Mademoiselle, en étiez-vous?
-
-THÉRÈSE, hésite une seconde à répéter le vers; puis, regardant le duc
-avec une émotion profonde.
-
- _Courage, enfant déchu d’une race divine,
- Tu portes sur ton front ta superbe origine;
- Tout homme en te voyant..._
-
-MARIE-LOUISE, sèchement, se levant.
-
- C’est bien. Cela suffit!
-
-L’ARCHIDUCHESSE, aux enfants, leur montrant le duc.
-
- Allez dire bonjour à votre cousin.
-
-(Les enfants se rapprochent du duc qui s’est assis, l’entourent. Une
-petite fille et un petit garçon grimpent sur ses genoux.)
-
-SCARAMPI, bas, avec colère, à Thérèse.
-
- Fi!
-
-THÉRÈSE.
-
- Quoi donc?
-
-UNE DAME, regardant le duc.
-
- Comme il est pâle!
-
-UNE AUTRE, de même.
-
- Il n’a pas l’air de vivre!
-
-SCARAMPI, à Thérèse.
-
- Quels passages toujours choisissez-vous?
-
-THÉRÈSE.
-
- Le livre
- S’ouvrait toujours tout seul... jamais je ne voulus...
-
-(Scarampi s’éloigne en haussant les épaules.)
-
-GENTZ, qui a entendu, hochant la tête.
-
- Le livre s’ouvre seul aux feuillets souvent lus!
-
-THÉRÈSE, à part, regardant mélancoliquement le duc.
-
- Des archiducs sur ses genoux!...
-
-L’ARCHIDUCHESSE, au duc, se penchant au dossier de son fauteuil.
-
- Je suis contente
- De te voir.--Je suis ton amie.
-
-(Elle lui tend la main.)
-
-LE DUC, lui baisant la main.
-
- Oui, toi, ma tante.
-
-GENTZ, à Thérèse, qui ne quitte pas le prince des yeux.
-
- Comment le trouvez-vous, avec son petit air
- De Chérubin qui lit en cachette Werther?
-
-(Les enfants, autour du duc, admirent l’élégance de leur grand cousin,
-jouent avec sa chaîne, ses breloques, contemplent sa haute cravate.)
-
-LA PETITE FILLE, qui est sur ses genoux, éblouie.
-
- Tes cols sont toujours beaux!
-
-LE DUC, saluant.
-
- Votre Altesse est bien bonne.
-
-THÉRÈSE, à part, avec un petit sourire douloureux.
-
- Ses cols!...
-
-UN PETIT GARÇON, qui a pris la cravache du prince et en fouette l’air.
-
- Personne n’a des sticks pareils!
-
-LE DUC, gravement.
-
- Personne.
-
-THÉRÈSE, à part, de même.
-
- Ses sticks!...
-
-UN AUTRE PETIT GARÇON, touchant les gants que le duc vient de retirer et
-de jeter sur une table.
-
- Oh! et tes gants!...
-
-LE DUC.
-
- Superbes, mon chéri.
-
-LA PETITE FILLE, le doigt sur l’étoffe de son gilet.
-
- C’est en quoi, ton gilet?
-
-LE DUC.
-
- C’est en Pondichéry.
-
-THÉRÈSE, prise d’une envie de pleurer.
-
- Oh!
-
-L’ARCHIDUCHESSE, caressant du bout des doigts la rose qui fleurit la
-redingote du prince.
-
- Tu portes ta fleur à la mode dernière!
-
-LE DUC, se levant, avec une frivolité amère et forcée.
-
- Vous remarquez? Dans la troisième boutonnière!
-
-(A ce moment, Thérèse éclate en sanglots.)
-
-DES DAMES, autour d’elle.
-
- Hein?--Qu’a-t-elle?
-
-THÉRÈSE.
-
- Pardon!... je ne sais pas... c’est fou!
- Seule ici... loin des miens... brusquement...
-
-MARIE-LOUISE, qui s’est approchée, avec un attendrissement bruyant.
-
- Pauvre chou!
-
-THÉRÈSE.
-
- Mon cœur s’est si longtemps contenu...
-
-MARIE-LOUISE, l’embrassant.
-
- Qu’il s’épanche!
-
-LE DUC, qui a fait quelques pas, sans avoir l’air de remarquer ces
-larmes, s’arrête, poussant du pied quelque chose sur le tapis.
-
- Tiens! qu’est-ce que j’écrase?--Une cocarde blanche?
-
-(Il se penche et la ramasse.)
-
-METTERNICH, s’avançant avec embarras.
-
- Heu!...
-
-LE DUC, cherche un instant des yeux et voyant l’attaché français.
-
- Ce doit être à vous, Monsieur!--Votre chapeau?
-
-(L’attaché lui montre son chapeau. Le duc aperçoit la cocarde
-tricolore.)
-
- Ah!
-
-(A Metternich.)
-
- Je ne savais pas. Mais alors... le drapeau?
-
-METTERNICH.
-
- Altesse...
-
-LE DUC.
-
- Il l’est aussi?
-
-METTERNICH.
-
- Oui... c’est sans importance...
-
-LE DUC, flegmatiquement.
-
- Aucune.
-
-METTERNICH.
-
- Question de couleur...
-
-LE DUC.
-
- De nuance.
-
-(Il a pris le chapeau de l’attaché, et, sur le feutre noir, rapproche
-les deux cocardes; il les compare, en artiste, éloignant le chapeau, la
-tête penchée...)
-
- Je crois--voyez vous-même, hein? en clignant les yeux--
- Que c’est décidément...
-
-(Il montre la tricolore.)
-
- celle-ci qui fait mieux.
-
-(Il jette la blanche, et passe nonchalamment.--Sa mère le prend sous le
-bras et le mène devant les boîtes de papillons que le docteur, rentré
-depuis un instant, vient d’étaler sur la grande table.)
-
-LE DUC.
-
- Des papillons?
-
-MARIE-LOUISE, cherchant à l’intéresser.
-
- C’est ce grand noir que tu préfères?
-
-LE DUC.
-
- Il est gentil.
-
-LE DOCTEUR.
-
- Il naît sur les ombellifères!
-
-LE DUC.
-
- Il me regarde avec ses ailes.
-
-LE DOCTEUR, souriant.
-
- Tous ces yeux?
- Nous appelons cela des lunules.
-
-LE DUC.
-
- Tant mieux.
-
-LE DOCTEUR.
-
- Vous regardez ce gris qui de bleu se ponctue?
-
-LE DUC.
-
- Non.
-
-LE DOCTEUR.
-
- Que regardez-vous?
-
-LE DUC.
-
- L’épingle qui le tue.
-
-(Il s’éloigne.)
-
-LE DOCTEUR, désespéré, à Marie-Louise.
-
- Tout l’ennuie!
-
-MARIE-LOUISE, à Scarampi.
-
- Attendons... je compte sur l’effet...
-
-SCARAMPI, mystérieusement.
-
- Oui, de notre surprise.
-
-GENTZ, qui s’est approché du duc, lui présentant une bonbonnière.
-
- Un bonbon?
-
-LE DUC, prenant un bonbon et le goûtant.
-
- Oh! parfait!
- Un goût tout à la fois de poire et de verveine.
- Et puis... attendez... de...
-
-GENTZ.
-
- Non, ce n’est pas la peine.
-
-LE DUC.
-
- Pas la peine de quoi?
-
-GENTZ.
-
- D’avoir l’air d’être là.
- J’y vois plus clair que Metternich.--Un chocolat?
-
-LE DUC, avec hauteur.
-
- Que voyez-vous?
-
-GENTZ.
-
- Quelqu’un qui souffre, au lieu de prendre
- Le doux parti de vivre en prince jeune et tendre.
- Votre âme bouge encore: on va dans cette cour
- L’endormir de musique et l’engourdir d’amour.
- J’avais une âme aussi, moi, comme tout le monde...
- Mais pfft!... et je vieillis, doucettement immonde,
- Jusqu’au jour où, vengeant sur moi la Liberté,
- Un de ces jeunes fous de l’Université,
- Dans mes bonbons, dans mes parfums, et dans ma boue,
- Me tuera... comme Sand a tué Kotzebue!
- Oui, j’ai peur--voulez-vous quelques raisins sucrés?--
- D’être tué par l’un d’entre eux!
-
-LE DUC, tranquillement, prenant un raisin.
-
- Vous le serez.
-
-GENTZ, reculant.
-
- Hein? Comment?
-
-LE DUC.
-
- Vous serez tué par un jeune homme.
-
-GENTZ.
-
- Mais...
-
-LE DUC.
-
- Que vous connaissez.
-
-GENTZ, stupéfait.
-
- Monseigneur...
-
-LE DUC.
-
- Il se nomme
- Frédéric: c’est celui que vous avez été.
- Puisqu’en vous maintenant il est ressuscité,
- Puisque comme un remords, il vous parle à voix basse,
- C’est fini: celui-là ne vous fera pas grâce.
-
-GENTZ, pâlissant.
-
- C’est vrai que ma jeunesse, en moi, lève un poignard!
- ... Ah! je ne m’étais pas trompé sur ce regard:
- C’est celui de quelqu’un qui s’exerce à l’Empire!
-
-LE DUC.
-
- Monsieur, je ne sais pas ce que vous voulez dire.
-
-(Il s’éloigne.--Metternich rejoint Gentz.)
-
-METTERNICH, à Gentz, en souriant.
-
- Tu causais avec...
-
-GENTZ.
-
- Oui.
-
-METTERNICH.
-
- Très gentil.
-
-GENTZ.
-
- En effet.
-
-METTERNICH.
-
- Je le tiens tout à fait dans ma main.
-
-GENTZ.
-
- Tout à fait.
-
-LE DUC est arrivé devant Thérèse qui, assise, dans un coin, devant un
-guéridon, feuillette un livre. Il la regarde un instant puis à mi-voix:
-
- Pourquoi donc pleuriez-vous?
-
-THÉRÈSE, qui ne l’a pas vu venir, tressaillant, et se levant toute
-troublée.
-
- Parce que...
-
-LE DUC.
-
- Non.
-
-THÉRÈSE, interdite.
-
- Altesse!
-
-LE DUC.
-
- Je sais pourquoi.--Ne pleurez pas.
-
-(Il s’éloigne rapidement, et se trouve devant Metternich qui vient de
-prendre son chapeau et ses gants pour sortir.)
-
-METTERNICH, saluant le duc.
-
- Duc, je vous laisse.
-
-(Le duc répond par une inclinaison de tête. Metternich sort, emmenant
-l’attaché.)
-
-LE DUC, à Marie-Louise et à Dietrichstein qui regardent des papiers sur
-la table.
-
- Vous lisez mon dernier travail?
-
-DIETRICHSTEIN.
-
- Il est charmant.
- Mais pourquoi faire exprès des fautes d’allemand?
- C’est une espièglerie!
-
-MARIE-LOUISE, choquée.
-
- A votre âge, être espiègle,
- Mon fils!
-
-LE DUC.
-
- Que voulez-vous? je ne suis pas un aigle!
-
-DIETRICHSTEIN, soulignant de l’ongle une faute.
-
- Vous mettez encor «France» au féminin!
-
-LE DUC.
-
- Hélas!
- Moi je ne sais jamais si c’est _der_, _die_ ou _das_!
-
-DIETRICHSTEIN.
-
- Le neutre seul, ici, serait correct!
-
-LE DUC.
-
- Mais pleutre.
- --Je n’aime pas beaucoup que la France soit neutre.
-
-MARIE-LOUISE, interrompant Thalberg qui pianote.
-
- Mon fils a la musique en horreur!
-
-LE DUC.
-
- En horreur.
-
-LORD COWLEY, s’avançant vers le duc.
-
- Altesse...
-
-DIETRICHSTEIN, bas au duc.
-
- Un mot aimable!
-
-LE DUC.
-
- Hein?
-
-DIETRICHSTEIN, bas au duc.
-
- C’est l’ambassadeur
- D’Angleterre.
-
-LORD COWLEY.
-
- Tantôt galopant, hors d’haleine,
- D’où reveniez-vous donc, prince?
-
-LE DUC.
-
- De Sainte-Hélène.
-
-LORD COWLEY, interloqué.
-
- Plaît-il?
-
-LE DUC.
-
- C’est un coin vert, gai, sain,--et beau, le soir!
- On y est à ravir. Je voudrais vous y voir.
-
-(Il salue, et passe.)
-
-GENTZ, vivement à l’ambassadeur d’Angleterre, tandis que le duc
-s’éloigne.
-
- Sainte-Hélène est le nom du principal village
- D’Helenenthal, ce site exquis du voisinage.
-
-L’AMBASSADEUR.
-
- Ah! oui!--Je crois, soit dit sans le lui reprocher,
- Que c’est, dans mon jardin, une pierre.
-
-GENTZ.
-
- Un rocher!
-
-DES VOIX, au fond.
-
- On part!
-
-L’ARCHIDUCHESSE, à Marie-Louise.
-
- Viens-tu, Louise?
-
-MARIE-LOUISE.
-
- Oh! moi, non!
-
-CRIS.
-
- En voiture!
-
-L’ARCHIDUCHESSE, au duc.
-
- Et toi, Franz?
-
-MARIE-LOUISE.
-
- Non! mon fils déteste la nature!
-
-(Avec pitié.)
-
- Il galope lorsqu’il traverse Helenenthal!
-
-LE DUC, sombre.
-
- Oui, je galope.
-
-MARIE-LOUISE.
-
- Ah! tu n’es pas sentimental!
-
-(Brouhaha.--Saluts.--Toute la compagnie sort dans un tumulte de voix.)
-
-MONTENEGRO, déjà sur le perron.
-
- Je connais un endroit pour goûter, où le cidre...
-
-(Sa voix se perd.)
-
-CRIS, au dehors.
-
- Au revoir! au revoir!
-
-GENTZ, sur le balcon, criant.
-
- Ne parlez pas de l’hydre!...
-
-(Éclats de rires.--Grelots des voitures qui s’éloignent.)
-
-THÉRÈSE, à Tiburce, qui prend congé.
-
- Adieu, mon frère.
-
-TIBURCE, l’embrassant au front.
-
- Adieu!
-
-(Il s’incline devant Marie-Louise, et sort avec Bombelles.)
-
-MARIE-LOUISE, aux dames d’honneur, leur confiant Thérèse.
-
- Menez-la maintenant
- Chez elle...
-
-(Thérèse sort, emmenée par les dames.--Le duc s’est assis, remuant
-distraitement des livres sur une table.--Marie-Louise fait signe en
-souriant à Scarampi, qui est restée, puis s’avance vers le duc.)
-
-
-SCÈNE IX
-
-LE DUC, MARIE-LOUISE, SCARAMPI, puis UN TAILLEUR et UNE ESSAYEUSE.
-
-MARIE-LOUISE, au duc.
-
- Franz...
-
-(Il se retourne...)
-
- Je vais vous égayer!
-
-LE DUC.
-
- Vraiment?
-
-(Scarampi ferme soigneusement toutes les portes.)
-
-MARIE-LOUISE.
-
- Chut!--J’ai fait un complot!...
-
-LE DUC, dont l’œil s’allume.
-
- Vous! un complot?
-
-MARIE-LOUISE.
-
- Immense;
- Chut!--On nous interdit tout ce qui vient de France;
- Mais moi, j’ai fait venir, en secret, de Paris,
- De chez deux grands faiseurs...
-
-(Elle lui donne une petite tape sur la joue.)
-
- Allons, coquet, souris!
- Chut!... pour vous, un tailleur...
-
-(Montrant Scarampi.)
-
- Pour nous une essayeuse!
- Je crois que mon idée est vraiment!...
-
-LE DUC, glacial.
-
- Merveilleuse.
-
-SCARAMPI, allant ouvrir la porte de l’appartement de Marie-Louise.
-
- Entrez!
-
-(Entrent une demoiselle--élégance de mannequin--qui porte de grands
-cartons à robes et à chapeaux, puis un jeune homme habillé comme une
-gravure de mode 1830, les bras chargés de vêtements pliés et de boîtes.
-Le tailleur descend vers le duc, tandis qu’au fond, l’essayeuse déballe
-les robes sur un canapé. Après un profond salut, il s’agenouille
-vivement, ouvrant les boîtes, défaisant les paquets, faisant bouffer des
-cravates, dépliant des vêtements.)
-
-LE TAILLEUR.
-
- Si Monseigneur daigne jeter les yeux...
- J’ai là des nouveautés charmantes! Ces messieurs
- Ont assez confiance en mon goût. Je les guide.
- Les cravates d’abord.--Un violet languide.--
- Un marron sérieux.--On porte le foulard.--
-
-(Regardant la cravate du duc.)
-
- Je vois avec plaisir que Son Altesse a l’art
- De nouer son écharpe.
-
-(Lui présentant un autre modèle.)
-
- Un dessin en quinconce!
-
-(Regardant de nouveau la cravate du duc.)
-
- Oui, le nœud est parfait, il est noble, il engonce.
- --Et comment Monseigneur trouve-t-il ce gilet
- Sur lequel des bouquets s’effeuillèrent?
-
-LE DUC, impassible.
-
- Très laid.
-
-LE TAILLEUR, continuant à faire un étalage sur le tapis.
-
- Ceux-ci laisseront-ils Son Altesse de marbre?
- Poil de chèvre, pourtant! Tissu d’écorce d’arbre!
- --Redingote vert nuit. Les poignets très étroits.
- Est-ce hautain?--Gilet à six boutons, dont trois
- Restent déboutonnés en haut (grande élégance!)
- Est-ce spirituel, cette petite ganse?
- --Et ce frac par nos soins artistement râpé,
- Bleu, sur un pantalon de fin coutil jaspé:
- C’est tout à fait coquet, léger, garde-française!
- --Laissons cette jaunâtre et lourde polonaise
- (Hamlet peut-il porter le pourpoint de Falstaff?)
- Et venons aux manteaux, prince. Grand plaid en staff,
- Demi-collet figurant manches par derrière.
- Trop excentrique? Soit.--Cet autre, dit Roulière,
- Sobre, a je ne sais quoi de large et d’espagnol,
- Bon pour rendre visite à quelque doña Sol!
-
-(Il le jette sur ses épaules, et marche superbement.)
-
- Travail soigné, chaînette en argent, col en martre;
- Fait dans nos ateliers du boulevard Montmartre.
- Simple, mais d’une coupe!... Et la coupe, c’est tout!
-
-MARIE-LOUISE, qui est restée debout près du duc, le voyant plus pâle, et
-les yeux fixes, comme s’il n’écoutait plus,--au tailleur.
-
- Vous fatiguez le duc avec votre bagout!
-
-LE DUC, se réveillant.
-
- Non, laissez, je rêvais... car je n’ai pas coutume,
- Quand mon tailleur viennois vient m’offrir un costume,
- D’entendre tous ces mots pittoresques et vifs...
- Tout cela... tout ce choix amusant d’adjectifs,
- Tout cela, qui pour vous n’est qu’un bagout vulgaire,
- Cela me... cela m’a...
-
-(Ses yeux se sont remplis de larmes, et brusquement:)
-
- Non, rien, laissez, ma mère.
-
-MARIE-LOUISE, remontant vers Scarampi et l’essayeuse.
-
- Regardons nos chiffons!... Des manches à gigot?
-
-L’ESSAYEUSE.
-
- Toujours!
-
-LE TAILLEUR, au duc, lui montrant des échantillons collés sur une
-feuille.
-
- Drap... Casimir... Marengo...
-
-LE DUC.
-
- Marengo?
-
-LE TAILLEUR, froissant l’échantillon entre ses doigts.
-
- C’est un bon cuir de laine et défiant l’usure.
-
-LE DUC.
-
- Je suis de votre avis: Marengo, cela dure.
-
-LE TAILLEUR.
-
- Que nous commandez-vous?
-
-LE DUC.
-
- Je n’ai besoin de rien.
-
-LE TAILLEUR.
-
- On a toujours besoin d’un habit allant bien!
-
-LE DUC.
-
- J’aimerais combiner...
-
-LE TAILLEUR.
-
- A votre fantaisie?
- Que toujours ta pensée, ô client, soit saisie!
- Dites! nous saisirons; c’est l’art de ce métier!
- --Nous habillons Monsieur Théophile Gautier.
-
-LE DUC, ayant l’air de chercher.
-
- Voyons...
-
-L’ESSAYEUSE, au fond, exhibant d’énormes chapeaux, que Marie-Louise
-essaye, devant la psyché.
-
- Paille de riz--recouverte de blonde.
- Ce n’est pas le chapeau, dame, de tout le monde!
-
-LE DUC, rêvant.
-
- Pouvez-vous faire?...
-
-LE TAILLEUR, précipitamment.
-
- Tout!...
-
-LE DUC.
-
- ... un...
-
-LE TAILLEUR.
-
- Tout ce que voudra
- Son Altesse!
-
-LE DUC.
-
- ... un habit...
-
-LE TAILLEUR.
-
- Parfaitement!
-
-LE DUC.
-
- ... d’un drap...
- Ah! au fait, de quel drap?... uni, tout simple!...
-
-LE TAILLEUR.
-
- Certe!
-
-LE DUC.
-
- Et la couleur, voyons, que diriez-vous de... verte?
-
-LE TAILLEUR.
-
- L’idée est excellente!
-
-LE DUC, rêveusement.
-
- Un petit habit vert...
- Laissant peut-être voir le gilet...
-
-LE TAILLEUR, prenant des notes.
-
- Très ouvert!
-
-LE DUC.
-
- Pour animer la basque, un peu, quand elle bouge,
- Si la patte avait un... liséré rouge?
-
-LE TAILLEUR, étonné un instant.
-
- Rouge?
- --Ce sera ravissant.
-
-LE DUC.
-
- Eh bien! et le gilet?
- Comment est le gilet à votre avis?
-
-LE TAILLEUR, cherchant.
-
- Il est...
-
-LE DUC.
-
- Il est blanc.
-
-LE TAILLEUR.
-
- Son Altesse a du goût.
-
-LE DUC.
-
- Puis je pense
- Qu’une culotte courte...
-
-LE TAILLEUR.
-
- Ah?
-
-LE DUC.
-
- Oui.
-
-LE TAILLEUR.
-
- Quelle nuance?
-
-LE DUC.
-
- Je la vois assez blanche, en casimir soyeux.
-
-LE TAILLEUR.
-
- Oh! le blanc, c’est toujours ce qu’il y a de mieux!
-
-LE DUC.
-
- Boutons gravés...
-
-LE TAILLEUR.
-
- Gravés?... ce n’est pas dans les règles!
-
-LE DUC.
-
- Si... quelque chose... un rien, dessus!... des petits aigles.
-
-LE TAILLEUR, comprenant tout d’un coup quel est le petit habit vert que
-se commande le prince,--tressaille, et d’une voix étouffée.
-
- Des petits?...
-
-LE DUC, changeant de ton, brusquement.
-
- Eh bien! Quoi? qu’est-ce qui te fait peur?
- Et pourquoi donc ta main tremble-t-elle, tailleur?
- Qu’est-ce que cet habit a d’extraordinaire?
- Tu ne te vantes plus de pouvoir me le faire?
-
-L’ESSAYEUSE, au fond.
-
- Chapeau cabriolet, garniture pavots!
-
-LE DUC, se levant.
-
- Remporte donc, tailleur, tes modèles nouveaux,
- Et tes échantillons grotesques sur leur feuille,
- Car ce petit habit, c’est le seul que je veuille!
-
-LE TAILLEUR, se rapprochant.
-
- Mais je...
-
-LE DUC.
-
- C’est bon! Va-t’en! Ne sois pas indiscret!
-
-LE TAILLEUR.
-
- Mais...
-
-LE DUC, avec un geste mélancolique.
-
- Il ne m’irait pas, d’ailleurs!
-
-LE TAILLEUR, quittant brusquement son ton de fournisseur.
-
- Il vous irait.
-
-LE DUC, se retournant, avec hauteur.
-
- Tu dis?
-
-LE TAILLEUR, tranquillement.
-
- Il vous irait très bien.
-
-LE DUC.
-
- L’audace est grande.
-
-LE TAILLEUR, s’inclinant.
-
- Et j’ai les pleins pouvoirs pour prendre la commande.
-
-LE DUC.
-
- Ah?
-
-(Silence. Ils se regardent dans les yeux.)
-
-LE TAILLEUR.
-
- Oui!
-
-L’ESSAYEUSE, au fond, passant un manteau à Marie-Louise qui se regarde
-dans la psyché.
-
- Manteau de gros de la Chine, bouffant:
- Revers brodé, manche en oreille d’éléphant.
-
-LE DUC, un peu ironique.
-
- Ah? ah?
-
-LE TAILLEUR.
-
- Oui, Monseigneur.
-
-LE DUC.
-
- Très bien. Monsieur conspire.
- Je ne m’étonne plus que vous citiez Shakspeare.
-
-LE TAILLEUR, bas et vite, lui désignant un des vêtements étalés.
-
- La redingote olive a des noms sous son shall
- Écoles... Députés... Un pair... Un maréchal.
-
-L’ESSAYEUSE, au fond.
-
- Spencer en jaconas; jupe en caroléide.
-
-LE TAILLEUR.
-
- On peut vous faire fuir...
-
-LE DUC, froidement.
-
- Pour que je me décide,
- Il faut qu’auparavant j’aille, voilà le hic,
- Consulter mon ami Monsieur de Metternich.
-
-LE TAILLEUR, souriant.
-
- Vous vous méfierez moins quand vous saurez, Altesse,
- Que c’est une cousine à vous...
-
-LE DUC.
-
- Hein?
-
-LE TAILLEUR.
-
- La comtesse
- Camerata, la fille...
-
-LE DUC.
-
- Ah! je sais... d’Élisa!
-
-LE TAILLEUR.
-
- Oui, celle qui toujours se singularisa,
- Qui toujours, dans la vie, Amazone sans casque,
- Portant avec orgueil sa race sur son masque,
- Brave un péril, tient un fleuret, dompte un pur sang!...
-
-L’ESSAYEUSE, au fond.
-
- Un petit canezou d’organdi, ravissant!
-
-LE TAILLEUR.
-
- Quand vous saurez que c’est cette Penthésilée...
-
-L’ESSAYEUSE.
-
- Le col n’est qu’épinglé, la manche faufilée!
-
-LE TAILLEUR.
-
- ... Qui mène le complot dont je vous parle...
-
-LE DUC, hésitant encore à se livrer.
-
- Dieu!
- --La preuve de cela?
-
-LE TAILLEUR.
-
- Tournez la tête un peu.
- Regardez, sans en avoir l’air, la demoiselle
- Qui déballe, à genoux, des toilettes...
-
-LE DUC a tourné la tête. Ses yeux rencontrent ceux de l’essayeuse, qui
-le regarde à la dérobée.
-
- C’est elle!
- --A Vienne, un soir déjà, brusque, sur mon chemin,
- Elle sortit d’un grand manteau, baisa ma main,
- Et s’enfuit en criant: «J’ai bien le droit, peut-être,
- De saluer le fils de l’Empereur mon maître...»
-
-(Il la regarde encore.)
-
- C’est une Bonaparte... et nous nous ressemblons.
- --Oui, mais elle n’a pas, elle, les cheveux blonds!...
-
-MARIE-LOUISE, se dirigeant vers son appartement, à l’essayeuse.
-
- Nous allons essayer par là. Venez ma fille.
-
-(A son fils, avec enthousiasme.)
-
- --Ah! Franz, c’est à Paris seulement qu’on habille!
-
-LE DUC.
-
- Oui, ma mère.
-
-MARIE-LOUISE, avant de sortir, toute frémissante.
-
- Aimez-vous le goût parisien?
-
-LE DUC, très gravement.
-
- A Paris, en effet, on vous habillait bien.
-
-(Marie-Louise, Scarampi et la demoiselle entrent dans l’appartement de
-Marie-Louise emportant les robes à essayer.)
-
-
-SCÈNE X
-
-LE DUC, LE JEUNE HOMME; puis, un instant, LA COMTESSE CAMERATA.
-
-LE DUC, dès que la porte s’est refermée, se tournant vers le jeune
-homme, avidement.
-
- Vous, qui donc êtes-vous?
-
-LE JEUNE HOMME, très romantique.
-
- Qu’importe? un anonyme...
- Las de vivre en un temps qui n’a rien de sublime,
- Et de fumer sa pipe en parlant d’idéal.
- Ce que je suis? Je ne sais pas. Voilà mon mal.
- Suis-je? Je voudrais être,--et ce n’est pas commode.
- Je lis Victor Hugo. Je récite son _Ode
- A la Colonne_. Je vous conte tout cela
- Parce que tout cela, mon Dieu, c’est toute la
- Jeunesse! Je m’ennuie avec extravagance;
- Et je suis, Monseigneur, artiste et Jeune France.
- De plus, carbonaro, pour vous servir. L’ennui
- Ne me laissant jamais deux minutes sans lui,
- J’ai porté des gilets plus ou moins écarlates,
- Et je me suis distrait avec ça: les cravates,
- J’y fus très compétent. Voilà pourquoi d’ailleurs
- On me charge aujourd’hui de jouer les tailleurs.
- J’ajoute, pour poser en pied mon personnage,
- Que je suis libéral et basiléophage.
- --Ma vie et mon poignard, Altesse, sont à vous.
-
-LE DUC, un peu surpris.
-
- Monsieur, vous me plaisez, mais vos propos sont fous.
-
-LE JEUNE HOMME, après un sourire, plus simple.
-
- Ne me jugez pas trop sur ce qu’ils ont d’étrange;
- Un besoin d’étonner, malgré moi, me démange;
- Mais sincère est le mal dont je me sens ronger,
- Et qui me fait chercher cet oubli: le danger!
-
-LE DUC, rêveur.
-
- Un mal?
-
-LE JEUNE HOMME.
-
- Un grand dégoût frémissant...
-
-LE DUC.
-
- L’âme lourde...
-
-LE JEUNE HOMME.
-
- Des élans retombants...
-
-LE DUC.
-
- L’inquiétude sourde...
- La mauvaise fierté de ce que nous souffrons...
- L’orgueil de promener le plus pâle des fronts...
-
-LE JEUNE HOMME.
-
- Monseigneur!
-
-LE DUC.
-
- Le dédain de ceux qui peuvent vivre
- Satisfaits...
-
-LE JEUNE HOMME.
-
- Monseigneur!
-
-LE DUC.
-
- Le doute...
-
-LE JEUNE HOMME.
-
- Dans quel livre,
- Vous si jeune, avez-vous appris le cœur humain?
- C’est là ce que je sens!
-
-LE DUC.
-
- Donne-moi donc la main.
- Puisque comme un jeune arbre, ami, que l’on transplante,
- Emporte sa forêt dans sa sève ignorante,
- Et, quand souffrent au loin ses frères, souffre aussi,
- Sans rien savoir de vous, moi, j’ai tout seul, ici,
- Senti monter du fond de mon sang le malaise
- Dont souffre en ce moment la jeunesse française!
-
-LE JEUNE HOMME.
-
- Je crois que notre mal est le vôtre plutôt;
- Car d’où tombe sur vous ce trop pesant manteau?
- --Enfant à qui d’avance on confisqua la gloire,
- Prince pâle, si pâle en la cravate noire,
- De quoi donc êtes-vous pâle?
-
-LE DUC.
-
- D’être son fils!
-
-LE JEUNE HOMME.
-
- Eh bien! faibles, fiévreux, tourmentés par jadis,
- Murmurant comme vous: Que reste-t-il à faire?...
- Nous sommes tous un peu les fils de votre père.
-
-LE DUC, lui mettant la main sur l’épaule.
-
- Vous êtes ceux de ses soldats: c’est aussi beau!
- Et ce n’est pas un moins redoutable fardeau...
- Mais cela m’enhardit. Je peux parfois me dire:
- Ils ne sont que les fils des héros de l’Empire,
- Ils se contenteront du fils de l’Empereur.
-
-(A ce moment, la porte de l’appartement de Marie-Louise s’ouvre, et la
-comtesse Camerata entre, feignant de chercher quelque chose.)
-
-LA COMTESSE, à voix très haute.
-
- Pardon! L’écharpe?...
-
-(Bas.)
-
- Chut! Je vends avec fureur!
-
-LE DUC, à mi-voix, rapidement.
-
- Merci!
-
-LA COMTESSE, de même.
-
- Mais j’aimerais mieux vendre des épées!
- C’est vexant de parler la langue des poupées!
-
-LE DUC.
-
- Belliqueuse, je sais!
-
-LA VOIX DE MARIE-LOUISE, dehors.
-
- Cette écharpe?
-
-LA COMTESSE, haussant la voix.
-
- Je la
- Cherche!
-
-LE DUC, lui prenant la main, bas.
-
- Il paraît que dans cette fine main-là
- La cravache...
-
-LA COMTESSE, de même, riant.
-
- J’adore un cheval qui se cabre!
-
-LE DUC.
-
- Vous faites du fleuret, paraît-il?
-
-LA COMTESSE.
-
- Et du sabre!
-
-LE DUC.
-
- Prête à tout?
-
-LA COMTESSE, criant, vers la porte restée entr’ouverte.
-
- Mais vraiment je la cherche partout!
-
-(Bas, au duc.)
-
- Prête pour Ton Altesse Impériale, à tout!
-
-LE DUC.
-
- Cousine, vous avez le cœur d’une lionne!
-
-LA COMTESSE.
-
- Et je porte un beau nom.
-
-LE DUC.
-
- Lequel?
-
-LA COMTESSE.
-
- Napoléone!
-
-LA VOIX DE SCARAMPI, dehors.
-
- Vous ne la trouvez pas?
-
-LA COMTESSE, haut.
-
- Non!
-
-LA VOIX DE MARIE-LOUISE, impatientée.
-
- Sur le clavecin!
-
-LA COMTESSE, vite, bas, s’éloignant du duc.
-
- Je me sauve! Causez de notre grand dessein!
-
-(Poussant un cri comme si elle trouvait l’écharpe, qu’elle tire de son
-corsage où elle l’avait cachée.)
-
- Ah! enfin!
-
-(La voix de SCARAMPI.)
-
- Vous l’avez?
-
-LA COMTESSE.
-
- Elle était sur la harpe!
-
-(Elle entre dans la chambre, en disant:)
-
- Alors, vous comprenez, on fronce cette écharpe...
-
-(La porte se ferme.)
-
-LE JEUNE HOMME, ardemment, au duc.
-
- Eh bien! acceptez-vous?
-
-LE DUC, calme.
-
- Ce que je comprends mal,
- C’est ce bonapartisme aigu d’un libéral.
-
-LE JEUNE HOMME, riant.
-
- C’est vrai, républicain...
-
-LE DUC.
-
- Vous m’arrivez, en somme,
- Par un détour!
-
-LE JEUNE HOMME.
-
- Tout chemin mène au Roi de Rome!
- Mon rouge, que j’ai cru solidement vermeil,
- A déteint...
-
-LE DUC, ironique.
-
- Ce fut un déjeuner de soleil.
-
-LE JEUNE HOMME.
-
- D’Austerlitz!--Oui, l’histoire à la tête nous monte.
- Les batailles qu’on ne fait plus, on les raconte;
- Et le sang disparaît, la gloire seule luit!
- Si bien qu’avec un I majuscule, Il, c’est Lui!
- C’est maintenant qu’il fait ses plus belles conquêtes:
- Il n’a plus de soldats, mais il a les poètes!
-
-LE DUC.
-
- Bref?
-
-LE JEUNE HOMME.
-
- Bref,--les temps bourgeois,--ce dieu qu’on exila,
- Vous,--votre sort touchant,--notre ennui,--tout cela...
- Je me suis dit...
-
-LE DUC.
-
- Vous vous êtes dit, en artiste,
- Que ce serait joli d’être bonapartiste.
-
-LE JEUNE HOMME, démonté.
-
- Hein?--Mais... vous acceptez?
-
-LE DUC.
-
- Non.
-
-LE JEUNE HOMME.
-
- Quoi?
-
-LE DUC.
-
- J’écoutais bien.
- Et vous étiez charmant quand vous parliez, mais rien
- Ne fut dans votre voix la France toute pure:
- Il y avait la mode et la littérature!
-
-LE JEUNE HOMME, se désolant.
-
- J’ai maladroitement rempli ma mission!
- Si la comtesse, là, pouvait vous parler...
-
-LE DUC.
-
- Non!
- J’aime dans son regard cette audace qui brille,
- Mais ce n’est pas la France, elle,--c’est ma famille!
- --Quand vous me revoudrez... plus tard... une autre fois...
- Que votre appel soit fait par une de ces voix
- Où l’âme populaire, avec rudesse, tremble!
- Mais, jeune byronien,--âme qui me ressemble!--
- Rien ne m’eût décidé, ce soir; sois sans regret:
- Car, pour être empereur, je ne me sens pas prêt!
-
-
-SCÈNE XI
-
-LES MÊMES, LA COMTESSE, puis DIETRICHSTEIN.
-
-LA COMTESSE, qui sort de chez Marie-Louise et entend ces derniers mots,
-saisie.
-
- Vous, pas prêt?
-
-(Elle se retourne et, vivement, parlant par la porte entre-bâillée à
-Marie-Louise et Scarampi invisibles.)
-
- C’est compris!... non! restez!... Je me sauve...
- Pour le bal de ce soir, la blanche, pas la mauve!
-
-(Fermant la porte et descendant vers le duc.)
-
- Pas prêt! Que vous faut-il?
-
-LE DUC.
-
- Un an de rêve obscur,
- De travail.
-
-LA COMTESSE, farouche.
-
- Viens régner!
-
-LE DUC.
-
- Non! mon front n’est pas mûr!
-
-LA COMTESSE.
-
- La couronne suffit pour mûrir une tempe!
-
-LE DUC, montrant sa table de travail.
-
- Oui, la couronne d’or qui tombe d’une lampe!
-
-LE JEUNE HOMME.
-
- C’est que l’occasion...
-
-LE DUC, se retournant, avec hauteur.
-
- Plaît-il? l’occasion?
- Serait-ce le tailleur qui reparaît?
-
-LA COMTESSE.
-
- Mais...
-
-LE DUC, fermement.
-
- Non!
- J’aurai la conscience à défaut de génie:
- Je vous demande encor trois cents nuits d’insomnie!
-
-LE JEUNE HOMME, désespéré.
-
- Mais il va confirmer tous les bruits, ce refus!
-
-LA COMTESSE.
-
- On prétend que jamais avec nous tu ne fus!
-
-LE JEUNE HOMME.
-
- Vous êtes Jeune France, on vous croit Vieille Autriche.
-
-LA COMTESSE.
-
- On dit qu’on affaiblit ton esprit!
-
-LE JEUNE HOMME.
-
- Qu’on vous triche
- Sur ce qu’on vous apprend!
-
-LA COMTESSE.
-
- Et que tu ne sais pas
- L’histoire de ton père!...
-
-LE DUC, sursautant.
-
- On dit cela, là-bas?
-
-LE JEUNE HOMME.
-
- Que leur répondrons-nous?
-
-LE DUC, violemment.
-
- Répondez-leur...
-
-(A ce moment une porte s’ouvre. Dietrichstein paraît. Le duc, se
-retournant vers lui très naturellement:)
-
- Cher comte?
-
-DIETRICHSTEIN.
-
- C’est d’Obenaus.
-
-LE DUC.
-
- Pour mon cours d’histoire?--Qu’il monte.
-
-(Dietrichstein sort. Le duc montrant au jeune homme et à la comtesse les
-vêtements épars.)
-
- Mettez le plus de temps possible à tout plier,
- Et tâchez dans ce coin de vous faire oublier!
-
-(Voyant Dietrichstein rentrer avec d’Obenaus, à d’Obenaus:)
-
- Bonjour, mon cher baron.
-
-(Négligemment, à la comtesse et au jeune homme, en leur montrant un
-paravent.)
-
- Achevez, là derrière,
- Vos paquets!...
-
-(A d’Obenaus.)
-
- Mon tailleur...
-
-D’OBENAUS.
-
- Ah!
-
-LE DUC.
-
- Et la couturière
- De la duchesse...
-
-D’OBENAUS.
-
- Ah! ah!
-
-LE DUC.
-
- Vous gênent-ils?
-
-D’OBENAUS, qui s’est assis derrière la table avec Dietrichstein.
-
- Non, non!
-
-
-SCÈNE XII
-
-LE DUC DIETRICHSTEIN, D’OBENAUS, et, derrière le paravent, LA COMTESSE
-et LE JEUNE HOMME, qui, tout en refaisant silencieusement leurs paquets,
-écoutent.
-
-LE DUC, s’asseyant en face des professeurs.
-
- Messieurs, je suis à vous. Je taille mon crayon
- Pour noter quelque date ou bien quelque pensée.
-
-D’OBENAUS.
-
- Reprenons la leçon où nous l’avons laissée.
- --Nous étions en mil huit cent cinq.
-
-LE DUC, taillant son crayon.
-
- Parfaitement.
-
-D’OBENAUS.
-
- Donc, en mil huit cent six...
-
-LE DUC.
-
- Aucun événement
- N’avait marqué l’année, alors?
-
-D’OBENAUS.
-
- Hein? quelle année?
-
-LE DUC, soufflant la poudre de mine de plomb tombée sur son papier.
-
- Mil huit cent cinq.
-
-D’OBENAUS.
-
- Pardon... J’ai cru... La Destinée
- Fut cruelle au bon droit. Sur ces heures de deuil,
- Nous ne jetterons donc qu’un rapide coup d’œil.
-
-(Se lançant vite dans une grande phrase.)
-
- --Quand le penseur s’élève aux sommets de l’Histoire...
-
-LE DUC.
-
- Donc, en mil huit cent cinq, Monsieur, rien de notoire?
-
-D’OBENAUS.
-
- Un grand fait, Monseigneur, que j’allais oublier:
- La restauration du vieux calendrier.
- --Un peu plus tard, ayant provoqué l’Angleterre,
- L’Espagne...
-
-LE DUC, doucement.
-
- Et l’Empereur, Monsieur?
-
-D’OBENAUS.
-
- Lequel?
-
-LE DUC.
-
- Mon père.
-
-D’OBENAUS, évasif.
-
- Il...
-
-LE DUC.
-
- Il n’avait donc pas quitté Boulogne?
-
-D’OBENAUS.
-
- Oh! Si!
-
-LE DUC.
-
- Où donc était-il?
-
-D’OBENAUS.
-
- Mais... justement... par ici.
-
-LE DUC, l’air étonné.
-
- Tiens!
-
-DIETRICHSTEIN, vivement.
-
- Il s’intéressait beaucoup à la Bavière...
-
-D’OBENAUS, voulant continuer.
-
- Au traité de Presbourg, le vœu de votre père
- Fut en cela conforme à celui des Habsbourg...
-
-LE DUC.
-
- Qu’est-ce que c’est que ça, le traité de Presbourg?
-
-D’OBENAUS, doctoralement vague.
-
- C’est l’accord, Monseigneur, par lequel se termine
- Toute une période...
-
-LE DUC.
-
- Ah!
-
-(Regardant son crayon.)
-
- J’ai cassé ma mine!
-
-D’OBENAUS.
-
- En l’an mil huit cent sept...
-
-LE DUC.
-
- Déjà?
-
-(Il a retaillé tranquillement son crayon.)
-
- Là, ça va bien.
- --Quelle drôle d’époque!... il ne se passe rien.
-
-D’OBENAUS.
-
- Si, Monseigneur! Prenons la maison de Bragance:
- Le roi...
-
-LE DUC, de plus en plus doux.
-
- Mais l’Empereur, Monsieur?
-
-D’OBENAUS.
-
- Lequel?
-
-LE DUC.
-
- De France.
-
-D’OBENAUS.
-
- Rien de très important jusqu’en mil huit cent huit;
- Signalons en passant le traité de Tilsitt...
-
-LE DUC, ingénument.
-
- Mais on ne faisait donc que des traités?
-
-D’OBENAUS, voulant continuer.
-
- L’Europe...
-
-LE DUC.
-
- Ah! oui, vous résumez!
-
-D’OBENAUS.
-
- Oh! je ne développe
- Que lorsque...
-
-LE DUC.
-
- Il y eut donc autre chose?
-
-D’OBENAUS.
-
- Mais...
-
-LE DUC.
-
- Quoi?
-
-D’OBENAUS.
-
- Je...
-
-LE DUC.
-
- Quoi? Qu’arriva-t-il d’autre? dites-le-moi!
-
-D’OBENAUS, balbutiant.
-
- Mais je... je ne sais pas... Votre Altesse veut rire...
-
-LE DUC.
-
- Vous ne le savez pas? Moi, je vais vous le dire.
-
-(Il se lève.)
-
- Le six octobre mil huit cent cinq...
-
-DIETRICHSTEIN et D’OBENAUS, se levant.
-
- Hein?--Comment?
-
-LE DUC.
-
- ... Quand nul ne s’attendait à le voir, au moment
- Où regardant planer un aigle prêt à fondre,
- Vienne se rassurait en disant: «C’est sur Londre!...»
- Ayant quitté Strasbourg, franchi le Rhin à Kehl,
- L’Empereur...
-
-D’OBENAUS.
-
- L’Empereur?...
-
-LE DUC.
-
- Et vous savez lequel!
- Gagne le Wurtemberg, le grand-duché de Bade...
-
-DIETRICHSTEIN, épouvanté.
-
- Ah! mon Dieu!
-
-LE DUC.
-
- Fait donner à l’Autriche une aubade
- De clairons par Murat, et par Soult, de tambour;
- Laisse ses maréchaux à Wertingen, Augsbourg,
- Remporter deux ou trois victoires,--les hors-d’œuvre!...
-
-D’OBENAUS.
-
- Mais, Monseigneur...
-
-LE DUC.
-
- ... Poursuit l’admirable manœuvre,
- Arrive devant Ulm sans s’être débotté,
- Ordonne qu’Elchingen par Ney soit emporté,
- Rédige un bulletin joyeux, terrible et sobre,
- Fait préparer l’assaut... et, le dix-sept octobre,
- On voit se désarmer aux pieds de ce héros
- Vingt-sept mille Autrichiens et dix-huit généraux!
- --Et l’Empereur repart!
-
-DIETRICHSTEIN.
-
- Monseigneur!
-
-LE DUC, d’une voix de plus en plus forte.
-
- En novembre,
- Il est à Vienne, il couche à Schœnbrunn, dans ma chambre!
-
-D’OBENAUS.
-
- Mais...
-
-LE DUC.
-
- Il suit l’ennemi; sent qu’il l’a dans la main;
- Un soir il dit au camp: «Demain!» Le lendemain,
- Il dit en galopant sur le front de bandière:
- «Soldats, il faut finir par un coup de tonnerre!»
- Il va, tachant de gris l’état-major vermeil;
- L’armée est une mer; il attend le soleil;
- Il le voit se lever du haut d’un promontoire;
- Et, d’un sourire, il met ce soleil dans l’Histoire!
-
-D’OBENAUS, regardant Dietrichstein avec désespoir.
-
- Dietrichstein!
-
-LE DUC.
-
- Et voilà!
-
-DIETRICHSTEIN, consterné.
-
- D’Obenaus!
-
-LE DUC, allant et venant, avec une fièvre croissante.
-
- La terreur!
- La mort! Deux empereurs battus par l’Empereur!
- Vingt mille prisonniers!
-
-D’OBENAUS, le suivant.
-
- Mais je vous en supplie!...
-
-DIETRICHSTEIN, de même.
-
- Songez que si quelqu’un!...
-
-LE DUC.
-
- La campagne finie!
- Des cadavres flottant sur les glaçons d’un lac!
- Mon grand-père venant voir mon père au bivouac!...
-
-DIETRICHSTEIN.
-
- Monseigneur!
-
-LE DUC, scandant implacablement.
-
- Au bi-vouac!
-
-D’OBENAUS.
-
- Voulez-vous bien vous taire!
-
-LE DUC.
-
- Et mon père accordant la paix à mon grand-père!
-
-DIETRICHSTEIN.
-
- Si quelqu’un entendait...
-
-LE DUC.
-
- Et puis, les drapeaux pris
- Distribués!--Huit à la ville de Paris!
-
-(La comtesse et le jeune homme sont peu à peu sortis de derrière le
-paravent, pâles et frémissants. Leurs paquets refaits, ils essayent sur
-la pointe du pied, de gagner la porte, tout en écoutant le duc. Mais,
-dans leur émotion, les boîtes et les cartons, leur échappant des mains,
-s’écroulent avec fracas.)
-
-D’OBENAUS, se retournant et les apercevant.
-
- Oh!
-
-LE DUC, continuant.
-
- Cinquante au Sénat!
-
-D’OBENAUS.
-
- Cet homme et cette femme!...
-
-DIETRICHSTEIN, se précipitant vers eux.
-
- Voulez-vous vous sauver!
-
-LE DUC, d’une voix éclatante.
-
- Cinquante à Notre-Dame!
-
-D’OBENAUS.
-
- Ah! mon Dieu!
-
-LE DUC, hors de lui, avec un geste qui distribue des milliers
-d’étendards.
-
- Des drapeaux!
-
-DIETRICHSTEIN, bousculant la comtesse et le jeune homme, qui ramassent
-leurs paquets.
-
- Vos robes, vos chapeaux!
-
-(Il les pousse dehors.)
-
- Plus vite! Allez-vous-en!
-
-LE DUC, tombant épuisé sur un fauteuil.
-
- Des drapeaux! des drapeaux!
-
-(La comtesse et le jeune homme sont sortis.)
-
-DIETRICHSTEIN.
-
- Ils étaient encor là!
-
-LE DUC, dans une quinte de toux.
-
- Des drapeaux!
-
-DIETRICHSTEIN.
-
- Quelle affaire!
- Monseigneur...
-
-LE DUC.
-
- Je me tais.
-
-DIETRICHSTEIN.
-
- C’est bien tard pour se taire...
- Que dira Metternich?... Ces gens dans ce salon!...
-
-LE DUC, essuyant son front en sueur.
-
- D’ailleurs pour aujourd’hui, je n’en sais pas plus long.
-
-(Il tousse encore.)
-
- Monsieur le professeur...
-
-DIETRICHSTEIN, lui versant un verre d’eau.
-
- Vous toussez?... Vite, à boire!
-
-LE DUC, après avoir bu une gorgée.
-
- N’est-ce pas que j’ai fait des progrès en histoire?
-
-DIETRICHSTEIN.
-
- Nul livre n’est entré, pourtant, je le sais bien!
-
-D’OBENAUS.
-
- Quand Metternich saura...
-
-LE DUC, froidement.
-
- Vous ne lui direz rien.
- Il s’en prendrait à vous, d’ailleurs.
-
-DIETRICHSTEIN, bas à d’Obenaus.
-
- Mieux vaut nous taire,
- Et faire, auprès du prince, intervenir sa mère.
-
-(Il frappe à la porte de Marie-Louise.)
-
- La duchesse?
-
-SCARAMPI, paraissant.
-
- Elle est prête. Entrez.
-
-(Dietrichstein entre chez Marie-Louise. La nuit commence à venir. Un
-domestique vient poser une lampe sur la table du duc.)
-
-LE DUC, à d’Obenaus.
-
- Il est fini,
- J’espère, votre cours _ad usum delphini_?...
-
-D’OBENAUS, les bras au ciel.
-
- Comment avez-vous su?... Je ne peux pas comprendre!
-
-
-SCÈNE XIII
-
-LE DUC, MARIE-LOUISE.
-
-MARIE-LOUISE, entrant, très agitée, dans une superbe toilette de bal, le
-manteau sur les épaules.--D’Obenaus et Dietrichstein s’éclipsent.
-
- Ah! mon Dieu! Qu’est-ce encor? Que vient-on de m’apprendre?
- Vous allez m’expliquer...
-
-LE DUC, lui montrant, par la fenêtre ouverte, le crépuscule.
-
- Ma mère, regardez!
- L’heure est belle de calme et d’oiseaux attardés.
- Oh! comme avec douceur le soir perd sa dorure!
- Les arbres...
-
-MARIE-LOUISE, s’arrêtant, étonnée.
-
- Comment, toi, tu comprends la nature?
-
-LE DUC.
-
- Peut-être.
-
-MARIE-LOUISE, voulant revenir à sa sévérité.
-
- Vous allez m’expliquer!...
-
-LE DUC.
-
- Respirez,
- Ma mère, ce parfum! Tous les bois sont entrés,
- Avec lui, dans la chambre...
-
-MARIE-LOUISE, se fâchant.
-
- Expliquez-moi, vous dis-je!...
-
-LE DUC, continuant, avec douceur.
-
- Chaque bouffée apporte une branche, et prodige
- Bien plus beau que celui dont Macbeth s’effarait,
- Ce n’est plus seulement, ma mère, la forêt
- Qui marche, la forêt qui marche comme folle:
- Ce parfum dans le soir, c’est la forêt qui vole.
-
-MARIE-LOUISE, le regardant avec stupeur.
-
- Comment, toi, maintenant, poétique?
-
-LE DUC.
-
- Il paraît.
-
-(On entend la musique lointaine d’un bal.)
-
- Écoutez!... une valse!... et banale, on dirait!
- Mais elle s’ennoblit en voyageant... Peut-être
- Qu’en traversant ces bois que fréquenta le Maître,
- Autour d’une fougère ou près d’un cyclamen,
- Elle aura rencontré l’âme de Beethoven!
-
-MARIE-LOUISE, qui n’en croit pas ses oreilles.
-
- Quoi! la musique aussi?
-
-LE DUC.
-
- Quand je veux.--Mais, ma mère,
- Je ne veux pas. Je hais les sons et leur mystère;
- Et devant un beau soir je sens avec effroi
- Quelque chose de blond qui s’attendrit en moi.
-
-MARIE-LOUISE.
-
- Ce quelque chose en toi, mon enfant, c’est moi-même!
-
-LE DUC.
-
- Je ne l’aurais pas dit.
-
-MARIE-LOUISE.
-
- Tu le hais?
-
-LE DUC.
-
- Je vous aime.
-
-MARIE-LOUISE, avec humeur.
-
- Alors... songe un peu plus au tort que tu me fais!
- --Mon père et Metternich pour nous furent parfaits!
- Ainsi, quand le décret devait te faire comte,
- J’ai dit: «Non! Comte, non! Au moins duc! Duc, ça compte!»
- --Tu es duc de Reichstadt.
-
-LE DUC, récitant.
-
- Seigneur de Gross-Bohen,
- Buchtierad, Tirnovan, Schwaben, Kron-Pornitz... chen
-
-(Il affecte de prononcer difficilement, comme un Français.)
-
- Si je prononce mal, pardon!
-
-MARIE-LOUISE, avec humeur.
-
- Encore était-ce
- Malaisé de régler le rang de Votre Altesse,
- D’être, dans un décret, courtois, prudent, exact;
- Rappelez-vous combien ces gens ont eu de tact!
- Tout s’est passé de la façon la plus légère;
- On n’a pas prononcé le nom de votre père.
-
-LE DUC.
-
- Pourquoi n’a-t-on pas mis: né de père inconnu?
-
-MARIE-LOUISE.
-
- Tu peux être le prince--avec ton revenu--
- Le plus aimable de l’Autriche--et le plus riche!
-
-LE DUC.
-
- Le plus riche...
-
-MARIE-LOUISE.
-
- Et le plus aimable...
-
-LE DUC.
-
- De l’Autriche!
-
-MARIE-LOUISE.
-
- Goûtez votre bonheur!
-
-LE DUC.
-
- J’en exprime les sucs!
-
-MARIE-LOUISE.
-
- Vous êtes le premier après les archiducs!
- Et vous épouserez un jour quelque princesse
- Ou quelque archiduchesse ou bien quelque...
-
-LE DUC, d’une voix tout à coup profonde.
-
- Sans cesse
- Je revois, tel qu’enfant je l’entrevis un jour,
- Son petit trône au dossier rond comme un tambour,
- Et, d’un or qu’a rendu plus divin Sainte-Hélène,
- Au milieu du dossier, petite et simple, l’N,
- --La lettre qui dit: «Non!» au temps!
-
-MARIE-LOUISE, interdite.
-
- Mais...
-
-LE DUC, farouchement.
-
- Je revois
- L’N dont il marquait à l’épaule les rois!
-
-MARIE-LOUISE, se redressant.
-
- Les rois dont vous avez du sang par votre mère!
-
-LE DUC.
-
- Je n’en ai pas besoin de leur sang! Pourquoi faire?
-
-MARIE-LOUISE.
-
- Ce fameux héritage?...
-
-LE DUC.
-
- Il me semble mesquin!
-
-MARIE-LOUISE, indignée.
-
- Quoi! vous n’êtes pas fier du sang de Charles-Quint?
-
-LE DUC.
-
- Non! car d’autres que moi le portent dans leurs veines;
- Mais lorsque je me dis que j’ai là, dans les miennes,
- Celui d’un lieutenant qui de Corse venait...
- Je pleure en regardant le bleu de mon poignet!
-
-MARIE-LOUISE.
-
- Franz!
-
-LE DUC, s’exaltant de plus en plus.
-
- A ce jeune sang le vieux ne peut que nuire.
- Si j’ai du sang des rois, il faut qu’on me le tire!
-
-MARIE-LOUISE.
-
- Taisez-vous!
-
-LE DUC.
-
- Et d’ailleurs, que dis-je?... Si j’en eus,
- Je suis sûr que depuis longtemps je n’en ai plus!
- Les deux sangs ont en moi dû se battre, et le vôtre
- Aura, comme toujours, été chassé par l’autre!
-
-MARIE-LOUISE, hors d’elle.
-
- Tais-toi, duc de Reichstadt!
-
-LE DUC, ricanant.
-
- Oui, Metternich, ce fat,
- Croit avoir sur ma vie écrit: «Duc de Reichstadt!»
- Mais haussez au soleil la page diaphane:
- Le mot «Napoléon» est dans le filigrane!
-
-MARIE-LOUISE, reculant épouvantée.
-
- Mon fils!
-
-LE DUC, marchant sur elle.
-
- Duc de Reichstadt, avez-vous dit? Non, non!
- Et savez-vous quel est mon véritable nom?
- C’est celui qu’au Prater la foule qui s’écarte
- Murmure autour de moi: «Le petit Bonaparte!»
-
-(Il l’a saisie par les poignets, et il la secoue.)
-
- Je suis son fils! rien que son fils!
-
-MARIE-LOUISE.
-
- Tu me fais mal!
-
-LE DUC, lui lâchant les poignets, et la serrant dans ses bras.
-
- Ah! ma mère! pardon, ma mère...
-
-(Avec la plus tendre et la plus douloureuse pitié.)
-
- Allez au bal!
-
-(On entend l’orchestre, au loin, jouer légèrement.)
-
- Oubliez ce que j’ai dit là! C’est du délire!
- Vous n’avez pas besoin même de le redire,
- Ma mère, à Metternich...
-
-MARIE-LOUISE, déjà un peu rassurée.
-
- Non, je n’ai pas besoin?...
-
-LE DUC.
-
- La valse avec douceur vient de reprendre au loin...
- Non! ne lui dites rien. Et cela vous évite
- Des ennuis. Oubliez! Vous oubliez si vite!
-
-MARIE-LOUISE.
-
- Mais je...
-
-LE DUC, lui parlant comme à une enfant, et la poussant insensiblement
-vers la porte.
-
- Pensez à Parme! au palais de Salla!
- A votre vie heureuse! Est-ce que ce front-là
- Est fait pour qu’il y passe une ombre d’aile noire?
- --Ah! je vous aime plus que vous n’osez le croire!--
- Et ne vous occupez de rien! pas même--ô dieux!--
- D’être fidèle! Allez, je le serai pour deux!
- Souffrez que vers ce bal, tendrement, je vous pousse.
- Bonsoir. Ne mouillez pas vos souliers dans la mousse.
-
-(Il la baise au front.)
-
- Voici, par des baisers, les soucis enlevés,
- --Et vous êtes coiffée à ravir!
-
-MARIE-LOUISE, vivement.
-
- Vous trouvez?
-
-LE DUC.
-
- La voiture est en bas. Il fait beau. L’ombre est claire.
- Bonsoir, maman. Amusez-vous!
-
-(Marie-Louise sort. Il descend en chancelant et tombant assis devant sa
-table, la tête dans ses mains.)
-
- Ma pauvre mère!
-
-(Changeant de ton et attirant à lui des livres et des papiers, sous la
-lampe.)
-
- Travaillons!
-
-(On entend le roulement d’une voiture qui s’éloigne. La porte du fond se
-rouvre mystérieusement et l’on aperçoit Gentz introduisant une femme
-emmitouflée.)
-
-
-SCÈNE XIV
-
-LE DUC, puis FANNY ELSSLER et GENTZ un instant.
-
-GENTZ, à mi-voix, après avoir écouté.
-
- La voiture est loin.
-
-(Il appelle le duc.)
-
- Prince!
-
-LE DUC, se retournant et apercevant la femme.
-
- Fanny!
-
-FANNY ELSSLER, rejetant le manteau qu’elle a jeté hâtivement sur son
-costume de théâtre, apparaît, splendide et rose, en danseuse, et dressée
-sur les pointes, ouvrant les bras.
-
- Franz!
-
-GENTZ, à part, en se retirant.
-
- Tout rêve d’Empire est pour l’instant banni!
-
-FANNY, dans les bras du duc.
-
- Franz!
-
-GENTZ, sortant.
-
- C’est parfait!
-
-FANNY, amoureusement.
-
- Mon Franz!
-
-(La porte s’est refermée sur Gentz. Fanny s’éloigne vivement du duc et
-respectueusement, après une révérence.)
-
- Monseigneur!
-
-LE DUC, s’assurant du départ de Gentz.
-
- Parti!
-
-(A Fanny.)
-
- Vite!
-
-FANNY, d’un bond léger de danseuse, tombant, après une pirouette, assise
-sur la table de travail du prince.
-
- J’en ai beaucoup appris pour aujourd’hui.
-
-LE DUC, s’asseyant devant la table, et avec impatience.
-
- La suite!
-
-FANNY, pose sa main sur les cheveux du duc, et lentement, fronçant ses
-jolis sourcils pour se rappeler les choses difficiles, elle commence, du
-ton de quelqu’un qui continue un récit.
-
- ... Alors, pendant que Ney, toute la nuit, marchait,
- Les généraux Gazan...
-
-LE DUC, répétant passionnément, pour se graver ces noms dans l’âme.
-
- Gazan!
-
-FANNY.
-
- Suchet...
-
-LE DUC.
-
- Suchet!
-
-FANNY.
-
- ... Faisaient remplir, par leurs canons, chaque intervalle,
- Et dès le petit jour, la garde impériale...
-
-
-Le rideau tombe.
-
-
-
-
-ACTE II
-
-LES AILES QUI BATTENT
-
-
-Un an après, au palais de Schœnbrunn.
-
-Le _Salon des Laques_.
-
-Tous les murs sont couverts de vieilles laques anciennes dont les
-luisants panneaux noirs illustrés de petits paysages, de kiosques,
-d’oiseaux et de menus personnages d’or, s’encadrent de bois sculptés et
-dorés, d’un lourd et somptueux rococo allemand. La corniche du plafond
-est faite de petits morceaux de laque. Les portes sont en laque,--et les
-trumeaux se composent d’un morceau de laque, plus précieux.
-
-Au fond, entre deux panneaux de laque, une haute fenêtre à profonde
-embrasure de laque. Ouverte, elle laisse voir son balcon qui découpe,
-sur la clarté du parc, l’aigle noir à deux têtes, en fer forgé.
-
-On voit largement le parc de Schœnbrunn:
-
-Entre les deux murailles de feuillage taillé où s’enchâssent des
-statues, s’étalent les dessins fleuris du jardin à la française; et
-loin, tout au bout des parterres, plus loin que le groupe de marbre de
-la pièce d’eau, au sommet d’une éminence gazonnée, silhouettant sur le
-bleu ses arcades blanches, _la Gloriette_ monte dans le ciel.
-
-Deux portes à droite; deux portes à gauche.
-
-Entre les portes, deux lourdes consoles se faisant vis-à-vis. Et,
-au-dessus des consoles, dans des boiseries dorées que surmonte la
-couronne impériale, deux orgueilleux portraits d’ancêtres autrichiens.
-
-Cette pièce sert de salon à l’appartement qu’habite le duc de Reichstadt
-dans une aile du château. Les deux portes de gauche ouvrent sur sa
-chambre, qui est celle-là même où Napoléon Ier coucha lorsque--deux
-fois--il habita Schœnbrunn. Les deux portes de droite ouvrent sur
-l’enfilade des salons que l’on traverse lorsqu’on vient du dehors.
-
-Le prince s’est installé là pour travailler: grande table couverte de
-livres, de papiers et de plans; une immense carte de l’Europe à moitié
-déroulée. Autour de la table, plusieurs fauteuils empruntés à la
-_Gobelin-zimmer_ voisine, médiocres bois dorés recouverts d’admirables
-tapisseries.
-
-Au premier plan, à gauche, un peu en biais, une psyché dont on ne voit
-que le dos de laque noire.
-
-Sur la console de gauche, pieusement rangés: un bonnet de grenadier
-français, des épaulettes rouges, un sabre, une giberne, etc., et, appuyé
-au mur, contre la console, un vieux fusil à bandoulière blanche, la
-baïonnette au canon. Sur l’autre console, rien.
-
-Dans un coin, sur un meuble, une énorme boîte. Un peu partout, des
-livres, des armes de luxe, des cravaches, des fouets de chasse, etc.
-
-Au lever du rideau, une dizaine de domestiques sont rangés sur une seule
-ligne devant le comte de Sedlinsky. Il les interroge. Un huissier est
-debout près de lui.
-
-
-SCÈNE PREMIÈRE
-
-SEDLINSKY, LES LAQUAIS, L’HUISSIER.
-
-SEDLINSKY, assis dans un fauteuil.
-
- C’est tout?
-
-PREMIER LAQUAIS.
-
- C’est tout.
-
-SEDLINSKY.
-
- Rien d’anormal?
-
-DEUXIÈME LAQUAIS.
-
- Rien d’anormal.
-
-TROISIÈME LAQUAIS.
-
- Il mange à peine.
-
-QUATRIÈME LAQUAIS.
-
- Il lit beaucoup.
-
-CINQUIÈME LAQUAIS.
-
- Il dort très mal.
-
-SEDLINSKY, à l’huissier.
-
- Es-tu sûr des valets de chambre de service?
-
-L’HUISSIER.
-
- Oh! ces messieurs, Monsieur le préfet de police,
- Sont tous des policiers de carrière.
-
-SEDLINSKY.
-
- Merci.
-
-(Il se lève pour sortir.)
-
- Mais j’ai peur que le duc ne me surprenne ici.
-
-PREMIER LAQUAIS.
-
- Non. Le duc est sorti.
-
-DEUXIÈME LAQUAIS.
-
- Comme à son ordinaire.
-
-TROISIÈME LAQUAIS.
-
- En uniforme.
-
-QUATRIÈME LAQUAIS.
-
- Avec sa maison militaire.
-
-L’HUISSIER.
-
- On doit manœuvrer.
-
-SEDLINSKY.
-
- Donc... du flair, du tact.--Enfin,
- Surveillez-le sans qu’il s’en doute.
-
-L’HUISSIER, souriant.
-
- Je suis fin.
-
-SEDLINSKY.
-
- Pas de zèle. Quand on fait du zèle, je tremble.
- --Surtout, n’écoutez pas aux portes tous ensemble.
-
-L’HUISSIER.
-
- C’est un soin dont je n’ai chargé qu’un seul agent.
-
-SEDLINSKY.
-
- Lequel?
-
-L’HUISSIER.
-
- Le Piémontais.
-
-SEDLINSKY.
-
- Oui, très intelligent.
-
-L’HUISSIER.
-
- C’est lui que chaque soir je mets dans cette pièce,
- Sitôt que dans sa chambre a passé Son Altesse.
-
-(Il désigne à gauche, la porte de la chambre du duc.)
-
-SEDLINSKY.
-
- Il est là?
-
-L’HUISSIER.
-
- Non. La nuit ne pouvant fermer l’œil,
- Le jour, quand le duc sort, il dort dans un fauteuil.
- Il sera là sitôt le duc rentré.
-
-SEDLINSKY.
-
- Qu’il veille!
-
-L’HUISSIER.
-
- C’est compris.
-
-SEDLINSKY, jetant un regard sur la table.
-
- Les papiers?
-
-L’HUISSIER, souriant.
-
- Explorés.
-
-SEDLINSKY, se penchant pour regarder sous la table.
-
- La corbeille?
-
-(Il s’agenouille vivement en voyant des petits bouts de papier sur le
-tapis, autour de la corbeille.)
-
- Des morceaux?...
-
-(Il cherche à les réunir.)
-
- C’est peut-être une lettre... De qui?
-
-(Entraîné par la curiosité professionnelle il est tout à fait sous la
-table, ramassant, cherchant à lire. A ce moment une porte, à droite,
-s’ouvre, et le duc entre, suivi de sa maison militaire: général
-Hartmann, capitaine Foresti, etc. Les laquais se rangent précipitamment.
-Le duc est en uniforme: l’habit blanc boutonné à collet vert, les pattes
-d’ours en argent sur les manches, un grand manteau blanc sur les
-épaules. Bicorne noir au retroussis duquel est piquée une verte feuille
-de chêne. Sur la poitrine, les deux plaques de Marie-Thérèse et de
-Saint-Étienne. Se mêlant au ceinturon du sabre, la ceinture de soie,
-jaune et noire, à gros glands. Bottes.)
-
-
-SCÈNE II
-
-LE DUC, SEDLINSKY, L’ARCHIDUCHESSE, LE DOCTEUR, FORESTI, DIETRICHSTEIN.
-
-LE DUC, très naturellement, en jetant un coup d’œil sur les deux jambes
-qui, seules, sortent de sous la table.
-
- Tiens! comment allez-vous, monsieur de Sedlinsky?
-
-SEDLINSKY, apparaissant stupéfiait, à quatre pattes.
-
- Altesse!...
-
-LE DUC.
-
- Un accident. Excusez-moi. Je rentre.
-
-SEDLINSKY, debout.
-
- Vous m’avez reconnu, mais j’étais...
-
-LE DUC.
-
- A plat ventre.
- Je vous ai reconnu tout de suite.
-
-(Il voit l’archiduchesse qui entre vivement. Elle est en costume de
-jardin, grand chapeau de paille; sous le bras, un album somptueusement
-relié, qu’elle pose sur la table avec son ombrelle. Elle a l’air
-inquiet.--Le duc, en la voyant entrer, énervé.)
-
- Allons, bien!
- On vous a dérangée...
-
-L’ARCHIDUCHESSE.
-
- On m’a dit...
-
-LE DUC.
-
- Ce n’est rien!
-
-L’ARCHIDUCHESSE, lui prenant la main.
-
- Cependant...
-
-LE DUC, voyant Dietrichstein qui entre aussi, rapidement, l’air
-préoccupé, amenant le docteur Malfatti.
-
- Le docteur!... je ne suis pas malade!
-
-(A l’archiduchesse.)
-
- Rien. Un étouffement. J’ai quitté la parade:
- J’ai trop crié, voilà!
-
-(Au docteur, qui, pendant qu’il parle, lui tâte le pouls.)
-
- Docteur, vous m’ennuyez!
-
-(A Sedlinsky, qui profite de l’émotion générale pour gagner la porte.)
-
- C’est très gentil à vous, de ranger mes papiers.
- Vous me gâtez. Déjà vous m’aviez par tendresse,
- Donné tous vos amis pour laquais.
-
-SEDLINSKY, interdit.
-
- Votre Altesse
- Se figure?...
-
-LE DUC, nonchalamment.
-
- Et vraiment j’en serais très heureux,
- Si le service était un peu mieux fait par eux,
- Mais on m’habille mal, ma cravate remonte.
- Enfin, je vous ferai remarquer, mon cher comte,
- --Puisque c’est vous ici que regardent ces soins,--
- Que depuis quelques jours mes bottes brillent moins.
-
-(Il s’est assis, se dégantant, après avoir donné son sabre et son
-chapeau à son ordonnance qui les emporte.--Un laquais a posé un plateau
-de rafraîchissements sur la table.)
-
-L’ARCHIDUCHESSE, voulant servir le duc.
-
- Franz...
-
-LE DUC, à Sedlinsky qui de nouveau gagnait la porte.
-
- Vous ne prenez rien?
-
-SEDLINSKY.
-
- J’ai pris...
-
-LE DOCTEUR.
-
- Une couleuvre.
-
-LE DUC, à un des officiers de sa maison.
-
- Aux ordres, Foresti!
-
-LE CAPITAINE FORESTI, s’avançant et saluant.
-
- Mon colonel?
-
-LE DUC.
-
- Manœuvre
- Après-demain.--Qu’on soit aux premiers feux du ciel
- A Grosshofen.--Compris?--Va.
-
-FORESTI.
-
- Bien, mon colonel.
-
-LE DUC, aux autres officiers.
-
- Vous pouvez me laisser, Messieurs. Je vous salue.
-
-(La maison militaire se retire. Sedlinsky va pour sortir avec les
-officiers. Le duc le rappelle.)
-
- Mon cher comte!...
-
-(Sedlinsky revient. Le duc lui tend du bout des doigts une lettre qu’il
-tire de son frac.)
-
- Une encor que vous n’avez pas lue!...
-
-(Sedlinsky remet, d’un air piqué, la lettre sur la table, et sort.)
-
-DIETRICHSTEIN, au duc.
-
- Je vous trouve, avec lui, d’une sévérité!
-
-L’ARCHIDUCHESSE, à Dietrichstein.
-
- Le duc n’a-t-il donc pas toute sa liberté?
-
-DIETRICHSTEIN.
-
- Oh! le prince n’est pas prisonnier, mais...
-
-LE DUC.
-
- J’admire
- Ce _mais_! Sentez-vous tout ce que ce _mais_ veut dire?
- Mon Dieu, je ne suis pas prisonnier, _mais_... Voilà.
- _Mais_... Pas prisonnier, _mais_... C’est le terme. C’est la
- Formule. Prisonnier?... Oh! pas une seconde!
- _Mais_... il y a toujours autour de moi du monde.
- Prisonnier!... croyez bien que je ne le suis pas!
- _Mais_... s’il me plaît risquer, au fond du parc, un pas,
- Il fleurit tout de suite un œil sous chaque feuille.
- Je ne suis certes pas prisonnier, _mais_... qu’on veuille
- Me parler privément, sur le bois de l’huis
- Pousse ce champignon: l’oreille!--Je ne suis
- Vraiment pas prisonnier, _mais_... qu’à cheval je sorte,
- Je sens le doux honneur d’une invisible escorte.
- Je ne suis pas le moins du monde prisonnier!
- _Mais_... je suis le second à lire mon courrier.
- Pas prisonnier du tout! _mais_... chaque nuit on place
- A ma porte un laquais,--
-
-(Montrant un grand gaillard grisonnant qui est venu reprendre le
-plateau, et traverse le salon pour l’emporter.)
-
- tenez, celui qui passe!--
- Moi, le duc de Reichstadt, un prisonnier?... Jamais!
- Un prisonnier!... Je suis un _pas-prisonnier-mais_.
-
-DIETRICHSTEIN, un peu pincé.
-
- J’approuve une gaieté... bien rare.
-
-LE DUC.
-
- Rarissime!
-
-DIETRICHSTEIN, saluant pour prendre congé.
-
- Votre Altesse...
-
-LE DUC, gravement.
-
- Sérénissime.
-
-DIETRICHSTEIN.
-
- Hein?
-
-LE DUC.
-
- ... Ré-nis-sime!
- On m’a donné ce titre, il m’est particulier:
- Tâchez une autre fois de ne pas l’oublier!
-
-DIETRICHSTEIN, saluant le duc.
-
- Je vous laisse...
-
-(Il sort.)
-
-
-SCÈNE III
-
-LE DUC, L’ARCHIDUCHESSE.
-
-LE DUC, à l’archiduchesse, amèrement.
-
- Sérénissime... hein? Admirable!...
-
-(Il se jette dans un fauteuil, et remarquant l’album qu’elle a repris
-sur la table.)
-
- --Que portez-vous?
-
-L’ARCHIDUCHESSE.
-
- L’herbier de l’Empereur.
-
-LE DUC.
-
- Ah! diable!
- L’herbier de mon grand-père!...
-
-(Il le lui prend et l’ouvre sur ses genoux.)
-
-L’ARCHIDUCHESSE.
-
- Il me l’a, ce matin,
- Prêté, Franz!
-
-LE DUC, regardant l’herbier.
-
- Il est beau.
-
-L’ARCHIDUCHESSE, lui montrant une page.
-
- Toi qui sais le latin,
- Quel est ce monstre sec et noir?
-
-LE DUC.
-
- C’est une rose.
-
-L’ARCHIDUCHESSE.
-
- Franz, depuis quelque temps, vous avez quelque chose.
-
-LE DUC, lisant.
-
- _Bengalensis_.
-
-L’ARCHIDUCHESSE.
-
- Ah! oui!... du Bengale!
-
-LE DUC, la félicitant.
-
- Très bien.
-
-L’ARCHIDUCHESSE.
-
- Je vous trouve nerveux... Qu’avez-vous?
-
-LE DUC.
-
- Je n’ai rien.
-
-L’ARCHIDUCHESSE.
-
- Si! je sais! Votre ami Prokesch, l’enthousiaste
- Confident d’un espoir que l’on trouve trop vaste,
- Ils l’ont envoyé loin.
-
-LE DUC.
-
- Mais en revanche, ils m’ont
- Procuré pour ami le maréchal Marmont,
- Qui, méprisé là-bas, voyage... pour se faire
- Complimenter ici d’avoir trahi mon père.
-
-L’ARCHIDUCHESSE.
-
- Chut!
-
-LE DUC.
-
- Et cet homme-là cherche en l’esprit du fils
- A jeter sur le père...
-
-(Avec un mouvement violent.)
-
- Oh! je!...
-
-(Se réprimant immédiatement, il regarde l’herbier, et dit en souriant.)
-
- _Volubilis_.
-
-L’ARCHIDUCHESSE.
-
- Si je t’arrache une promesse, Ton Altesse
- Est-elle résolue à tenir sa promesse?
-
-LE DUC, lui baisant la main.
-
- Ce que tu fus pour moi de tout temps m’y résout.
-
-L’ARCHIDUCHESSE.
-
- Puis, je t’ai fait un beau cadeau... pour le quinze août?
-
-LE DUC, se levant, et désignant les objets posés sur la console, à
-gauche.
-
- Ces souvenirs, repris par vous dans un trophée
- De l’archiduc...
-
-(Il les touche, l’un après l’autre.)
-
- ... Briquet!--Bonnet dont fut coiffée
- La Garde!...--Vieux fusil!...
-
-(Mouvement d’effroi de l’archiduchesse.)
-
- Non! il n’est pas chargé!...
- Et surtout...
-
-L’ARCHIDUCHESSE, vivement.
-
- Chut!
-
-LE DUC.
-
- ... surtout, cette chose que j’ai!...
-
-(Mystérieusement.)
-
- Je l’ai cachée...
-
-L’ARCHIDUCHESSE, souriant.
-
- Où donc, bandit?
-
-LE DUC, montrant sa chambre.
-
- Dans mon repaire.
-
-L’ARCHIDUCHESSE. (C’est elle qui, maintenant assise, feuillette
-l’herbier.)
-
- Eh bien! donc, promets-moi...--Tu connais ton grand-père,
- Sa douceur...
-
-LE DUC, ramassant un papier tombé de l’herbier.
-
- Qu’est-ce donc qui s’envole?... Un papier?
-
-(Il lit:)
-
- _Si les étudiants s’obstinent à crier
- Que dans des régiments, tous, on les incorpore..._
-
-(A l’archiduchesse.)
-
- Vous disiez: sa douceur?...
-
-L’ARCHIDUCHESSE, feuilletant l’herbier.
-
- Oui, l’empereur t’adore.
- Sa bonté...
-
-LE DUC, ramassant un autre papier qui est tombé de l’herbier.
-
- Qu’est-ce encor?...
-
-(Il lit.)
-
- _Puisqu’on s’est révolté,
- Ordre à nos cuirassiers de charger..._
-
-(A l’archiduchesse.)
-
- Sa bonté?...
-
-L’ARCHIDUCHESSE, nerveusement.
-
- Il ne peut pas aimer l’esprit nouveau, le trouble!
- Mais c’est un excellent vieil homme.
-
-LE DUC.
-
- Oui, c’est vrai: double!
-
-(Refermant l’herbier.)
-
- Fleurettes d’où pourtant, sentences, vous tombiez,
- Le bon empereur Franz ressemble à ses herbiers!
- --D’ailleurs on l’aime!... Il sait se rendre populaire.
- --Je l’aime bien.
-
-L’ARCHIDUCHESSE.
-
- Il peut, pour ta cause, tout faire!
-
-LE DUC.
-
- Ah! s’il voulait!...
-
-L’ARCHIDUCHESSE.
-
- Promets de ne t’enfuir jamais
- Qu’après avoir tenté près de lui...
-
-LE DUC, lui tendant la main.
-
- Je promets.
-
-L’ARCHIDUCHESSE, après avoir topé, respirant, comme rassurée.
-
- Ça, c’est gentil!...
-
-(Et gaiement.)
-
- Il faut que je te récompense!
-
-LE DUC, souriant.
-
- Vous, ma tante?
-
-L’ARCHIDUCHESSE.
-
- Ah! on a sa petite influence!
- Cet étonnant Prokesch dont on vous a privé...
- J’ai tant dit!... J’ai tant fait!... Bref,--il est arrivé!
-
-(Elle frappe trois fois le parquet de son ombrelle. La porte s’ouvre.
-Prokesch paraît.)
-
-LE DUC, courant vers Prokesch.
-
- Vous!--Enfin!...
-
-(L’archiduchesse s’esquive discrètement pendant que les deux amis
-s’étreignent.)
-
-
-SCÈNE IV
-
-LE DUC, PROKESCH.
-
-PROKESCH, à mi-voix, regardant autour de lui avec méfiance.
-
- Chut! on peut écouter!
-
-LE DUC, tranquillement, à voix haute.
-
- On écoute.
- Mais on ne redit rien, jamais.
-
-PROKESCH.
-
- Quoi?
-
-LE DUC.
-
- Dans le doute,
- J’ai proféré, pour voir, des mots séditieux:
- On n’a rien répété jamais.
-
-PROKESCH.
-
- C’est curieux!
-
-LE DUC.
-
- Je crois que l’écouteur que la police paye
- Lui vole son argent et qu’il est dur d’oreille.
-
-PROKESCH, vivement.
-
- Et la Comtesse?--Rien de nouveau?
-
-LE DUC.
-
- Rien!
-
-PROKESCH.
-
- Oh!
-
-LE DUC, avec désespoir.
-
- Rien!
- Elle m’oublie!... ou bien, on l’a surprise!... ou bien...
- --Oh! l’an passé, n’avoir pas fui, quelle folie!...
- Non! j’ai bien fait... je suis plus prêt!--mais on m’oublie!...
-
-PROKESCH.
-
- Chut!...
-
-(Il regarde autour de lui.)
-
- Vous travaillez là? C’est charmant!
-
-LE DUC.
-
- C’est chinois.
- --Oh! ces oiseaux dorés! oh! ces magots sournois
- Tapissant tout le mur de sourires à claques!
- Ils me logent ici, dans le Salon des Laques,
- Pour que sur le fond noir de ce sombre décor,
- Mon uniforme blanc ressorte mieux encor!
-
-PROKESCH.
-
- Prince!
-
-LE DUC, allant et venant, avec agitation.
-
- Ils ont composé de sots mon entourage!
-
-PROKESCH.
-
- Que faites-vous ici, depuis six mois?
-
-LE DUC.
-
- Je rage.
-
-PROKESCH, remonté vers le balcon.
-
- Je ne connaissais pas Schœnbrunn.
-
-LE DUC.
-
- C’est un tombeau!
-
-PROKESCH, regardant.
-
- La Gloriette, au fond, sur le ciel, c’est très beau!
-
-LE DUC.
-
- Oui, pendant que mon cœur de gloire s’inquiète,
- J’ai ce diminutif, là-bas: la Gloriette!
-
-PROKESCH, redescendant.
-
- Vous avez tout le parc pour monter à cheval.
-
-LE DUC.
-
- Le parc est trop petit!
-
-PROKESCH.
-
- Vous avez tout le val!
-
-LE DUC.
-
- Le val est trop petit pour que l’on y galope!
-
-PROKESCH.
-
- Et que vous faut-il donc pour galoper?
-
-LE DUC.
-
- L’Europe!
-
-PROKESCH, voulant le calmer.
-
- Chut!
-
-LE DUC.
-
- Et quand je relève un front éclaboussé
- De gloire par mon livre, et lorsque du passé
- Je ressors ébloui, quand je ferme Plutarque,
- Quand je saute, ô César, en pleurant, de ta barque,
- Quand je quitte mon père, Alexandre, Annibal...
-
-UN LAQUAIS, paraissant à une porte de gauche.
-
- Quel habit Monseigneur mettra-t-il pour le bal?
-
-LE DUC, à Prokesch.
-
- Voilà!
-
-(Au laquais, violemment.)
-
- Je ne sors pas!
-
-(Le laquais disparaît.)
-
-PROKESCH, qui feuillette des livres, sur la table.
-
- On vous laisse tout lire?...
-
-LE DUC.
-
- Tout!... Il est loin le temps où Fanny, pour m’instruire,
- Apprenait des récits par cœur!--Plus tard j’obtins
- Que quelqu’un me passât des livres clandestins.
-
-PROKESCH, souriant.
-
- La bonne archiduchesse?
-
-LE DUC.
-
- Oui. Chaque jour, un livre.
- Dans ma chambre, le soir, je lisais: j’étais ivre.
- Et puis, quand j’avais lu, pour cacher le délit,
- Je lançais le volume en haut du ciel-de-lit!
- Les livres s’entassaient dans ce creux d’ombre noire,
- Si bien que je dormais sous un dôme d’Histoire.
- Et, le jour, tout cela restait tranquille, mais
- Tout cela s’éveillait dès que je m’endormais;
- De ces pages, alors, qui les pressaient entre elles,
- Les batailles sortaient en s’étirant les ailes!
- Des feuilles de laurier pleuvaient sur mes yeux clos;
- Austerlitz descendait tout le long des rideaux;
- Iéna se suspendait au gland qui les relève,
- Pour se laisser tomber, tout d’un coup, dans mon rêve!
- --Or, un jour que chez moi, Metternich gravement,
- Me racontait mon père, à sa guise!... au moment
- Où, très doux, j’avais l’air tout à fait de le croire,
- Voilà mon baldaquin qui croule sous la gloire!
- Cent livres, dans ma chambre, agitent un seul nom
- En battant des feuillets!
-
-PROKESCH.
-
- Metternich bondit?
-
-LE DUC.
-
- Non.
- Calme, il me dit, avec son sourire d’évêque:
- «Pourquoi placer si haut votre bibliothèque?»
- Et sortit... Depuis lors, je lis ce que je veux.
-
-PROKESCH, désignant un volume.
-
- Même _Le Fils de l’homme_?
-
-LE DUC.
-
- Oui.
-
-PROKESCH.
-
- Ce livre odieux?
-
-LE DUC.
-
- Oui. Ce livre français--car la haine est injuste!--
- Prétend qu’on m’empoisonne, et parle de Locuste.
- Mais, France, s’il se meurt, ton prince impérial,
- Pourquoi diminuer la beauté de son mal?
- Ce n’est pas d’un poison grossier de mélodrame
- Que le duc de Reichstadt se meurt: c’est de son âme!
-
-PROKESCH.
-
- Monseigneur!
-
-LE DUC.
-
- De mon âme et de mon nom!... ce nom
- Dans lequel il y a des cloches, du canon,
- Et qui tonne, sans cesse, et sonne des reproches
- A ma langueur, avec son canon et ses cloches!
- Salves et carillons, taisez-vous!--Du poison?
- Comme si j’en avais besoin dans ma prison!
-
-(Il est remonté vers la fenêtre.)
-
- Oh! vouloir à l’histoire ajouter des chapitres,
- Et puis n’être qu’un front qui se colle à des vitres!
-
-(Il redescend vers Prokesch.)
-
- Je tâche d’oublier, quelquefois.--Quelquefois
- Je m’élance à cheval, éperdument. Je bois
- Le vent; je ne suis plus qu’un désir d’aller vite,
- De crever mon cheval et mon rêve; j’évite
- De regarder courir au loin les peupliers
- Pareils à des bonnets penchés de grenadiers;
- Je vais; je ne sais plus quel est mon nom; je hume
- Avec enivrement la forte odeur d’écume,
- De poussière, de cuir, de gazon écrasé;
- Enfin, vainqueur du rêve, heureux, brisé, grisé,
- J’arrête mon cheval au bord d’un champ de seigle,
- Lève les yeux au ciel,--et vois passer un aigle!
-
-(Il tombe assis,--reste un instant accoudé sur la table, la tête dans
-ses mains.--Puis, d’une voix plus sourde:)
-
- --Encor, si je pouvais en moi-même avoir foi!
-
-(Il lève sur Prokesch un regard d’angoisse.)
-
- Vous qui me connaissez, que pensez-vous de moi?
- Ah! Prokesch! Si j’étais ce qu’on dit que nous sommes,
- Que nous sommes souvent, nous, les fils de grands hommes!
- Ce doute, avec des mots, Metternich l’entretient!
- Il a raison,--et c’est son devoir d’Autrichien!--
- J’ai froid quand, pour y prendre un mot de sa manière,
- Il ouvre son esprit comme une bonbonnière!
- --Vous, dites-moi quelle est au juste ma valeur?
- Vous qui me connaissez... puis-je être un empereur?
-
-(Avec désespoir.)
-
- Que de ce front, mon Dieu, la couronne s’écarte,
- Si sa pâleur n’est pas celle d’un Bonaparte!
-
-PROKESCH, ému.
-
- Prince...
-
-LE DUC.
-
- Répondez-moi! Dois-je me dédaigner?
- Parlez-moi franchement: que suis-je?--Pour régner,
- Ai-je le front trop lourd et les poignets trop minces?--
- Que pensez-vous de moi?
-
-PROKESCH, gravement, lui prenant les deux mains.
-
- Prince, si tous les princes
- Connaissaient ces tourments, ces doutes, ces effrois,
- Il n’y aurait jamais que d’admirables rois.
-
-LE DUC, avec un cri de joie, l’embrassant.
-
- Merci, Prokesch!--Ah! ce seul mot me réconforte!
- --Travaillons, mon ami!
-
-
-SCÈNE V
-
-LE DUC, PROKESCH, puis THÉRÈSE.
-
-(Un laquais entre, pose sur la table un plateau avec des lettres, et
-sort. C’est celui que le duc a désigné tout à l’heure comme le gardant
-la nuit, l’homme que l’huissier a appelé le Piémontais.)
-
-PROKESCH.
-
- Le courrier qu’on apporte.
-
-(Il montre les lettres au duc.)
-
- Beaucoup de lettres.
-
-LE DUC.
-
- Oui... de femmes. Celles-là,
- On les laisse arriver.
-
-PROKESCH.
-
- Que de succès!
-
-LE DUC.
-
- Voilà
- Ce que c’est que d’avoir l’auréole fatale!
-
-(Il prend une lettre que Prokesch lui passe, décachetée.)
-
- «_Dans votre loge, hier, comme vous étiez pâle!..._»
- Je déchire.
-
-(Il déchire, et en prend une autre.)
-
- «_Oh! ce front qui..._» Je déchire.
-
-(Il déchire, et Prokesch lui en passe une troisième.)
-
- «_Hier
- Je vous vis, à cheval, passer sur le Prater..._»
- Je déchire.
-
-(Même jeu.)
-
-PROKESCH.
-
- Toujours?
-
-LE DUC, prenant encore une lettre.
-
- «_Prince, votre jeunesse,
- Votre inexpérience..._» Ah! c’est la chanoinesse!
- --Je déchire.
-
-(La porte s’ouvre doucement, et Thérèse paraît.)
-
-THÉRÈSE, timidement.
-
- Pardon...
-
-LE DUC, se retournant à sa voix.
-
- Petite Source, vous?
-
-THÉRÈSE.
-
- Mais pourquoi donc toujours ce surnom?
-
-LE DUC.
-
- Il est doux.
- Il est pur. Il vous va.
-
-THÉRÈSE.
-
- Je pars demain pour Parme.
- Votre mère m’emmène.
-
-LE DUC, avec un sourire forcé.
-
- Essuyons une larme!
-
-THÉRÈSE, tristement.
-
- Parme!...
-
-LE DUC.
-
- C’est le pays des violettes.
-
-THÉRÈSE.
-
- Oui...
-
-LE DUC.
-
- Si ma mère ne le sait pas, dites-le-lui!
-
-THÉRÈSE.
-
- Oui, Monseigneur.--Adieu.
-
-(Elle remonte lentement pour sortir.)
-
-LE DUC.
-
- Reprenez votre course,
- Petite Source!
-
-THÉRÈSE, s’arrêtant.
-
- Mais... pourquoi «Petite Source»?
-
-LE DUC.
-
- Mais parce qu’elle m’a rafraîchi bien des fois,
- L’eau qui dort dans vos yeux et court dans votre voix.
- --Adieu...
-
-THÉRÈSE remonte, puis, sur le seuil, comme attendant, espérant encore.
-
- Vous n’avez pas autre chose à me dire?
-
-LE DUC.
-
- Pas autre chose.
-
-THÉRÈSE.
-
- Adieu, Monseigneur...
-
-(Elle sort.)
-
-LE DUC.
-
- Je déchire.
-
-
-SCÈNE VI
-
-LE DUC, PROKESCH.
-
-PROKESCH.
-
- Oh! je vois!
-
-LE DUC, rêveur.
-
- Elle m’aime... et j’aurais pu vraiment...
-
-(Changeant de ton.)
-
- --Mais faisons de l’histoire et non pas du roman!
- Travaillons... Reprenons notre cours de tactique.
-
-PROKESCH, déroulant un papier qu’il a apporté et l’appliquant sur la
-table.
-
- Je vous soumets un plan. Faites-m’en la critique.
-
-LE DUC, débarrassant la grande table, écartant les livres et les armes
-pour ménager un champ de bataille.
-
- Attends! Prends-moi d’abord--là, dans ce coin, tu vois?--
- La grande boîte où sont tous mes soldats de bois!
- Ma démonstration, je vais bien mieux la faire
- Avec notre petit échiquier militaire.
-
-PROKESCH, apportant au duc la boîte de soldats.
-
- Prouvez-moi que ce plan est des plus hasardeux.
-
-LE DUC, posant la main sur la boîte, dans un retour de mélancolie.
-
- Voilà donc les soldats de Napoléon Deux!
-
-PROKESCH, avec reproche.
-
- Prince!...
-
-LE DUC.
-
- La surveillance est tellement étroite,
- Que même mes soldats--tu peux ouvrir la boîte!--
- Que même mes soldats de bois sont Autrichiens!
- --Passe-m’en un.--Posons notre aile gauche...
-
-(Il prend sans le regarder le soldat que lui passe Prokesch, cherchant
-de l’œil sa place sur la table, le pose, et, brusquement, le voyant.)
-
- Tiens!
-
-PROKESCH.
-
- Quoi donc?
-
-LE DUC, avec stupeur, reprenant le soldat et le regardant.
-
- Un grenadier de la garde!
-
-(Prokesch lui en passe un autre.)
-
- Un vélite!
-
-(A chaque soldat que lui passe Prokesch.)
-
- Un guide!--Un cuirassier!--Un gendarme d’élite!
- --Ils sont tous devenus Français! On a repeint
- Chacun de ces petits combattants de sapin!
-
-(Il se précipite vers la boîte, et les sort lui-même avec un
-émerveillement croissant.)
-
- Français!--Français!--Français!
-
-PROKESCH.
-
- Quel est donc ce prodige?
-
-LE DUC.
-
- Quelqu’un les a repeints et resculptés, te dis-je!
-
-PROKESCH.
-
- Quelqu’un?
-
-LE DUC.
-
- Et ce quelqu’un... est un soldat!
-
-PROKESCH.
-
- Pourquoi?
-
-LE DUC, lui faisant regarder de près les petits soldats.
-
- Il y a sept boutons à l’habit bleu de roi!
- Les collets sont exacts. Les revers sont fidèles.
- Torsades, brandebourgs, trèfles, nids d’hirondelles,
- Tout y est! Ce quelqu’un ne peut être indécis
- Ni sur un passe-poil, ni sur un retroussis!
- Les lisérés sont blancs, les pattes ont trois pointes...
- Oh! toi, qui que tu sois, ami, c’est à mains jointes
- Que je te remercie, ô soldat inconnu,
- Qui je ne sais comment, je ne sais d’où venu,
- As trouvé le moyen, dans ce bagne où nous sommes,
- De repeindre pour moi tous ces petits bonshommes!
- Petite armée en bois, le héros, quel est-il,
- --Seul un héros peut être à ce point puéril!--
- Qui vient de t’équiper afin que tu me ries
- De toutes les blancheurs de tes buffleteries?
- Mais comment a-t-il fait pour échapper aux yeux?
- Oh! quel est le pinceau tendre et minutieux
- Qui leur a mis à tous des petites moustaches,
- Qui timbra de canons croisés les sabretaches,
- Et qui n’oublia pas de se tremper dans l’or
- Pour mettre aux officiers la grenade ou le cor!
-
-(S’exaltant de plus en plus.)
-
- Sortons-les tous!... La table en est toute couverte!
- Voici les voltigeurs à l’épaulette verte,
- Voici les tirailleurs, et voici les flanqueurs!
- Sortons-les, sortons-les, tous ces petits vainqueurs!
- Oh! regarde, Prokesch, dans la boîte, enfermée,
- Regarde! il y avait toute la Grande Armée!
- --Voici les Mamelucks!--Tiens, là, je reconnais
- Les plastrons cramoisis des lanciers polonais!
- Voici les éclaireurs culottés d’amarante!
- Enfin, voici, guêtrés de couleur différente,
- Les grenadiers de ligne aux longs plumets tremblants
- Qui montaient à l’assaut avec des mollets blancs,
- Et les conscrits chasseurs aux pompons verts en poires
- Qui couraient à la Mort avec des jambes noires!
-
-(Soupirant.)
-
- Pareil au prisonnier rêveur qui se ferait
- Toute une frémissante et profonde forêt
- Avec l’arbre en copeaux d’un jardin de poupée,
- Rien qu’avec ces soldats je me fais l’Épopée!
-
-(Il s’éloigne à reculons de la table.)
-
- --Mais c’est vrai! Mais déjà je ne vois plus du tout
- La rondelle de bois qui les maintient debout!
- Cette armée, on dirait, Prokesch, lorsqu’on recule,
- Que c’est l’éloignement qui la rend minuscule!
-
-(Il revient, d’un bond, et disposant fiévreusement les petites troupes.)
-
- Alignons-les! Faisons des Wagram, des Eylau!
-
-(Il saisit un sabre posé parmi les armes sur la console,--et le place en
-travers de son champ de bataille.)
-
- Tiens! ce yatagan nu va représenter l’eau!
- C’est le Danube!
-
-(Il désigne des points imaginaires.)
-
- Essling!... Aspern, là, dans la boîte!
-
-(A Prokesch.)
-
- Lance un pont de papier sur l’acier qui miroite!
- --Passe-moi deux ou trois grenadiers à cheval!
- --Il faut une hauteur: prends le _Mémorial_!
- --Là, Saint-Cyr!... Molitor, vainqueur de Bellegarde!
- Et là, passant le pont...
-
-(Depuis un instant Metternich est entré, et, debout derrière le duc qui,
-dans le feu de l’action, s’est agenouillé devant la table pour mieux
-arranger les soldats,--il suit les manœuvres.)
-
-
-SCÈNE VII
-
-LE DUC, PROKESCH, METTERNICH, puis UN LAQUAIS.
-
-METTERNICH, tranquillement.
-
- Passant le pont?
-
-LE DUC, tressaille, et se retournant.
-
- La Garde!
-
-METTERNICH, regardant avec son lorgnon.
-
- Alors, toute l’armée est française, aujourd’hui?
- D’où vient qu’on ne voit pas d’Autrichiens?
-
-LE DUC.
-
- Ils ont fui.
-
-METTERNICH.
-
- Tiens! tiens!
-
-(Il prend un des petits soldats, le retourne.)
-
- Qui vous les a peinturlurés?
-
-LE DUC, sèchement.
-
- Personne.
-
-METTERNICH.
-
- C’est vous?... Vous abîmez les joujoux qu’on vous donne?
-
-LE DUC, pâlissant.
-
- Mais, Monsieur!...
-
-(Metternich sonne. Un laquais paraît. C’est le même que tout à l’heure.)
-
-METTERNICH, au laquais.
-
- Emportez et jetez ces soldats!
- On en rapportera de neufs.
-
-LE DUC.
-
- Je n’en veux pas!
- Si j’en suis au joujou, du moins qu’il soit épique!
-
-METTERNICH.
-
- Quelle mouche, ou plutôt quelle abeille, vous pique?
-
-LE DUC, marchant sur lui les poings crispés.
-
- Sachez que l’ironie étant peu de mon gré...
-
-LE LAQUAIS, qui emporte les soldats, en passant derrière le duc, bas et
-vite.
-
- Taisez-vous, Monseigneur, je vous les repeindrai.
-
-METTERNICH, qui remontait, se retourne à la menace du duc, et avec
-hauteur.
-
- Plaît-il?
-
-LE DUC, calmé subitement, avec une humilité forcée.
-
- Rien.--Un moment d’humeur involontaire.
- Pardonnez-moi...
-
-(A part.)
-
- J’ai quelqu’un là. Je peux me taire!
-
-METTERNICH.
-
- J’amenais justement votre ami.
-
-LE DUC.
-
- Mon ami?
-
-METTERNICH.
-
- Le maréchal Marmont.
-
-PROKESCH, avec une indignation contenue.
-
- Marmont!
-
-METTERNICH, regardant Prokesch.
-
- Il est parmi
- Ceux qu’il me plaît de voir ici...
-
-PROKESCH, entre ses dents.
-
- J’aime à le croire.
-
-METTERNICH.
-
- Il est là.
-
-LE DUC, très aimablement.
-
- Mais qu’il vienne!
-
-(Metternich sort. A peine la porte fermée, le duc s’abat dans le
-fauteuil, et se cognant avec désespoir la tête contre la table.)
-
- Ah! mon père!... la gloire!...
- Les aigles!... le manteau!... le trône impérial!...
-
-(On entend la porte se rouvrir. Il se redresse, immédiatement calme et
-souriant, et très naturellement, à Marmont qui entre avec Metternich.)
-
- Comment vous portez-vous, Monsieur le Maréchal?
-
-METTERNICH, désirant emmener Prokesch.
-
- Prokesch, venez un peu voir la chambre qu’habite
- Le duc...
-
-(Il lui prend le bras et l’emmène. Le duc et Marmont restent seuls.)
-
-
-SCÈNE VIII
-
-LE DUC, MARMONT, un instant METTERNICH et PROKESCH.
-
-MARMONT, s’asseyant sur un signe du duc.
-
- C’est, Monseigneur, ma dernière visite,
- Car, sur lui, je n’ai plus à vous apprendre rien.
-
-LE DUC.
-
- C’est vraiment désolant; vous en parliez si bien!
-
-MARMONT.
-
- J’en ai fait un portrait fidèle à Votre Altesse.
-
-LE DUC.
-
- Fidèle!--Alors, plus rien?
-
-MARMONT.
-
- Plus rien.
-
-LE DUC.
-
- Sur sa jeunesse,
- Plus aucun souvenir?
-
-MARMONT.
-
- Aucun.
-
-LE DUC.
-
- Résumons-nous:
- Il fut très grand.
-
-MARMONT.
-
- Très grand.
-
-LE DUC.
-
- Mais, peut-être, sans vous,
- Aurait-il...
-
-MARMONT.
-
- J’ai parfois empêché...
-
-LE DUC.
-
- Le désastre.
-
-MARMONT, encouragé.
-
- Dame! il avait le tort de trop croire...
-
-LE DUC.
-
- A son astre.
-
-MARMONT, satisfait.
-
- Nous nous rencontrons bien dans nos conclusions.
-
-LE DUC.
-
- Et ce fut, n’est-ce pas? comme nous le disions...
-
-MARMONT, s’abandonnant tout à fait.
-
- Ce fut un général, certes, considérable;
- Mais enfin on ne peut pas dire...
-
-LE DUC.
-
- Misérable!
-
-MARMONT, se levant.
-
- Hein?
-
-LE DUC.
-
- Puisque j’ai fini de vous prendre aujourd’hui
- Tout ce qui vous restait de souvenirs de lui,
- Tout ce qui, malgré vous, en vous, était splendide,--
- Je vous jette à présent,--puisque vous êtes vide.
-
-MARMONT, blême.
-
- Mais je...
-
-LE DUC.
-
- L’avoir trahi, duc de Raguse,--toi!
- Oui vous vous disiez tous, je sais: «Pourquoi pas moi?»
- En voyant empereur votre ancien camarade.
- Mais toi! toi! qu’il aima depuis le premier grade!
- --Car il t’aimait au point de rendre mécontents
- Ses soldats!--toi qu’il fit maréchal à trente ans!...
-
-MARMONT, rectifiant sèchement.
-
- Trente-cinq!
-
-LE DUC.
-
- Et voilà! c’est le traître d’Essonnes!
- Et pour dire: trahir! le peuple--tu frissonnes!--
- Le peuple a fabriqué le verbe _raguser_!
-
-(Se levant tout d’un coup et marchant sur lui.)
-
- Ne vous laissez donc pas en silence accuser!
- Répondez! Ce n’est plus le prince François-Charle,
- C’est Napoléon Deux maintenant qui vous parle!
-
-MARMONT, qui recule, bouleversé.
-
- Mais on vient!... Metternich!... Je reconnais sa voix...
-
-LE DUC, lui montrant la porte qui s’ouvre, fièrement.
-
- Eh bien! trahissez-nous une seconde fois!
-
-(Les bras croisés, il le brave du regard. Silence. Metternich reparaît
-avec Prokesch.)
-
-METTERNICH, traversant le fond avec Prokesch.
-
- Ne vous dérangez pas. Causez! causez!... J’emmène
- Prokesch, au fond du parc, voir la _Ruine Romaine_
- Où j’organise un bal.--Dernier représentant
- D’un monde qui mourra, dit-on, dans un instant,
- J’aime assez que ce soit sur des ruines qu’on danse!
- A demain...
-
-(Ils sortent. Un temps.)
-
-MARMONT, d’une voix sourde.
-
- Monseigneur, j’ai gardé le silence.
-
-LE DUC.
-
- Il n’aurait plus manqué que vous ragusassiez!
-
-MARMONT, saisissant une chaise.
-
- Vous pouvez conjuguer ce verbe; je m’assieds.
-
-LE DUC.
-
- Comment?
-
-MARMONT.
-
- Je vous permets de conjuguer ce verbe,
- Car vous avez été, tout à l’heure, superbe!
-
-LE DUC.
-
- Monsieur!...
-
-MARMONT, haussant les épaules.
-
- J’ai dit du mal de l’Empereur? j’en dis
- Toujours... depuis quinze ans, c’est vrai: je m’étourdis!
- Ne comprenez-vous pas que le duc de Raguse
- Espère se trouver, à lui-même, une excuse?
- --La vérité... c’est que je ne l’ai pas revu.
- Si je l’avais revu, je serais revenu!
- Bien d’autres l’ont trahi, croyant servir la France!
- Mais ils l’ont tous revu! Voilà la différence!
- Tous ils étaient repris!--et je le suis, ce soir!
-
-LE DUC.
-
- Pourquoi?
-
-MARMONT, avec une brusque chaleur.
-
- Mais parce que je viens de le revoir!
-
-LE DUC, auquel échappe presque un cri de joie.
-
- Comment?
-
-MARMONT, tendant la main vers le duc.
-
- Là, dans le front, dans la fureur du geste,
- Dans l’œil étincelant!... Insultez-moi. Je reste.
-
-LE DUC.
-
- Ah!... tu réparerais un peu, si c’était vrai!
- Et c’est toi, par ton cri, qui m’aurais délivré
- De ce doute de moi, si triste, et qu’on exploite.
- Quoi! malgré mon front lourd et ma poitrine étroite?...
-
-MARMONT.
-
- Je l’ai revu!
-
-LE DUC.
-
- D’espoir je suis réenvahi!
- Je voudrais pardonner!--Pourquoi l’as-tu trahi?
-
-MARMONT.
-
- Ah! Monseigneur!...
-
-LE DUC.
-
- Pourquoi,--vous autres?
-
-MARMONT, avec un geste découragé.
-
- La fatigue!
-
-(Depuis un instant, la porte du fond, à droite, s’est entr’ouverte sans
-bruit, et on a pu apercevoir, dans l’entrebâillement, le laquais qui a
-emporté les petits soldats, écoutant. A ce mot: _la fatigue_, il entre
-et referme doucement la porte derrière lui, pendant que Marmont
-continue, dans un accès de franchise.)
-
- Que voulez-vous?... Toujours l’Europe qui se ligue!
- Être vainqueur, c’est beau, mais vivre a bien son prix!
- Toujours Vienne, toujours Berlin,--jamais Paris!
- Tout à recommencer, toujours!... On recommence
- Deux fois, trois fois, et puis... C’était de la démence!
- A cheval sans jamais desserrer les genoux!
- A la fin nous étions trop fatigués!
-
-LE LAQUAIS, d’une voix de tonnerre.
-
- Et nous?...
-
-
-SCÈNE IX
-
-LE DUC, MARMONT, FLAMBEAU.
-
-LE DUC et MARMONT, se retournant et l’apercevant debout, au fond, les
-bras croisés.
-
- Hein?
-
-LE LAQUAIS, descendant peu à peu vers Marmont.
-
- Et nous, les petits, les obscurs, les sans-grades,
- Nous qui marchions fourbus, blessés, crottés, malades,
- Sans espoir de duchés ni de dotations;
- Nous qui marchions toujours et jamais n’avancions;
- Trop simples et trop gueux pour que l’espoir nous berne
- De ce fameux bâton qu’on a dans sa giberne;
- Nous qui par tous les temps n’avons cessé d’aller,
- Suant sans avoir peur, grelottant sans trembler,
- Ne nous soutenant plus qu’à force de trompette,
- De fièvre, et de chansons qu’en marchant on répète;
- Nous sur lesquels pendant dix-sept ans, songez-y,
- Sac, sabre, tournevis, pierres à feu, fusil,
- --Ne parlons pas du poids toujours absent des vivres!--
- Ont fait le doux total de cinquante-huit livres;
- Nous qui, coiffés d’oursons sous les ciels tropicaux,
- Sous les neiges n’avions même plus de shakos;
- Qui d’Espagne en Autriche exécutions des trottes;
- Nous qui, pour arracher ainsi que des carottes
- Nos jambes à la boue énorme des chemins,
- Devions les empoigner quelquefois à deux mains;
- Nous qui, pour notre toux n’ayant pas de jujube,
- Prenions des bains de pied d’un jour dans le Danube;
- Nous qui n’avions le temps, quand un bel officier
- Arrivait, au galop de chasse, nous crier:
- «L’ennemi nous attaque, il faut qu’on le repousse!»
- Que de manger un blanc de corbeau, sur le pouce,
- Ou vivement, avec un peu de neige, encor,
- De nous faire un sorbet au sang de cheval mort;
- Nous...
-
-LE DUC, les mains crispées aux bras de son fauteuil, penché en avant,
-les yeux ardents.
-
- Enfin!...
-
-LE LAQUAIS.
-
- ... qui, la nuit, n’avions pas peur des balles,
- Mais de nous réveiller, le matin, cannibales;
- Nous...
-
-LE DUC, de plus en plus penché; s’accoudant sur la table, et dévorant
-cet homme du regard.
-
- Enfin!...
-
-LE LAQUAIS.
-
- ... qui marchant et nous battant à jeun,
- Ne cessions de marcher...
-
-LE DUC, transfiguré de joie.
-
- Enfin! j’en vois donc un!
-
-LE LAQUAIS.
-
- ... Que pour nous battre,--et de nous battre un contre quatre,
- Que pour marcher,--et de marcher que pour nous battre,
- Marchant et nous battant, maigres, nus, noirs et gais...
- Nous, nous ne l’étions pas, peut-être, fatigués?
-
-MARMONT, interdit.
-
- Mais...
-
-LE LAQUAIS.
-
- Et sans lui devoir, comme vous, des chandelles,
- C’est nous qui cependant lui restâmes fidèles!
- Aux portières du roi votre cheval dansait!...
-
-(Au duc.)
-
- De sorte, Monseigneur, qu’à la cantine où c’est
- Avec l’âme qu’on mange et de gloire qu’on dîne...
- Sa graine d’épinard ne vaut pas ma sardine!
-
-MARMONT.
-
- Quel est donc ce laquais qui s’exprime en grognard?
-
-LE LAQUAIS, prenant la position militaire.
-
- Jean-Pierre-Séraphin Flambeau, dit «le Flambard».
- Ex-sergent grenadier vélite de la garde.
- Né de papa breton et de maman picarde.
- S’engage à quatorze ans, l’an VI, deux germinal.
- Baptême à Marengo. Galons de caporal
- Le quinze fructidor an XII. Bas de soie
- Et canne de sergent trempés de pleurs de joie
- Le quatorze juillet mil huit cent neuf,--ici,
- --Car la garde habita Schœnbrunn et Sans-Souci!--
- Au service de Sa Majesté Très Française.
- Total des ans passés: seize; campagnes: seize.
- Batailles: Austerlitz, Eylau, Somo-Sierra,
- Eckmühl, Essling, Wagram, Smolensk... et cætera!
- Faits d’armes trente-deux. Blessures: quelques-unes.
- Ne s’est battu que pour la gloire, et pour des prunes.
-
-MARMONT, au duc.
-
- Vous n’allez pas ainsi l’écouter jusqu’au bout?
-
-LE DUC.
-
- Oui, vous avez raison, pas ainsi,--mais debout!
-
-(Il se lève.)
-
-MARMONT.
-
- Monseigneur...
-
-LE DUC, à Marmont.
-
- Dans le livre aux sublimes chapitres,
- Majuscules, c’est vous qui composez les titres,
- Et c’est sur vous toujours que s’arrêtent les yeux!
- Mais les mille petites lettres... ce sont eux!
- Et vous ne seriez rien sans l’armée humble et noire
- Qu’il faut pour composer une page d’histoire!
-
-(A Flambeau.)
-
- Ah! mon brave Flambeau, peintre en soldats de bois,
- Quand je pense que je te vois depuis un mois,
- Et que tu m’agaçais avec tes surveillances!...
-
-FLAMBEAU, souriant.
-
- Oh! nous sommes de bien plus vieilles connaissances!
-
-LE DUC.
-
- Nous?
-
-FLAMBEAU, avançant sa bonne grosse figure.
-
- Monseigneur ne me remet pas?
-
-LE DUC.
-
- Pas du tout!
-
-FLAMBEAU, insistant.
-
- Mais un jeudi matin! dans le parc de Saint-Cloud!...
- --Le maréchal Duroc, la dame de service
- Regardaient Votre Altesse user d’une nourrice
- Si blanche, il m’en souvient, que j’en reçus un choc.
- «Approche!» me cria le maréchal Duroc.
- J’obéis. Mais j’étais troublé par trop de choses...
- L’enfant impérial, les grandes manches roses
- De la dame d’honneur, ce maréchal,--ce sein...
- Bref, mon plumet tremblait à mon bonnet d’oursin.
- Si bien qu’il intrigua les yeux de Votre Altesse.
- Vous le considériez rêveusement... Qu’était-ce?
- Et tout en lui faisant un rire plein de lait
- Vous sembliez chercher si ce qu’il vous fallait
- Admirer davantage en sa rougeur qui bouge,
- C’était qu’elle bougeât, ou bien qu’elle fût rouge.
- Soudain, m’étant penché, je sentis, inquiet,
- Que vos petites mains tripotaient mon plumet.
- Le maréchal Duroc me dit d’un ton sévère:
- «Laissez faire Sa Majesté!» Je laissai faire.
- J’entendais--ayant mis à terre le genou--
- Rire le maréchal, la dame, et la nounou...
- Et quand je me levai, toute rouge était l’herbe,
- Et j’avais pour plumet un fil de fer imberbe.
- «Je vais signer un bon pour qu’on t’en rende deux!»
- Dit Duroc.--Je revins au quartier, radieux!
- «Hé! psitt! là-bas! Qui donc m’a déplumé cet homme?»
- Dit l’adjudant. Je répondis: «Le Roi de Rome.»
- --Voilà comment je fis connaissance, un jeudi,
- De Votre Majesté. Votre Altesse a grandi.
-
-LE DUC.
-
- Non, je n’ai pas grandi--c’est bien là ma tristesse!--
- Puisque Sa Majesté n’est plus que Son Altesse.
-
-MARMONT, bourru, à Flambeau.
-
- Et qu’as-tu fait depuis que l’Empire est tombé?
-
-FLAMBEAU, le toisant.
-
- Je crois m’être conduit toujours comme un bon...
-
-(Il va lâcher le mot, mais la présence du prince le retient, et il dit
-seulement.)
-
- B.
- Je connais Solignac et Fournier-Sarlovèze,
- Conspire avec Didier, en mai mil huit cent seize;
- Complot raté; je vois exécuter Miard,
- Un enfant de quinze ans, et David, un vieillard.
- Je pleure. On me condamne à mort par contumace.
- Bien. Je rentre à Paris sous un faux nom. Je casse,
- Sous prétexte qu’il mit sa botte sur mes cors,
- Un tabouret de bois sur un garde du corps.
- Je préside des punchs terribles. Je dépense
- Soixante sous par mois. Je garde l’espérance
- Que l’Autre peut encor débarquer, dans le Var!
- Je me promène, avec un chapeau bolivar.
- Quiconque me regarde est traité de «vampire».
- Je me bats trente fois en duel. Je conspire
- A Béziers. Le coup rate. On me condamne à mort
- Par contumace. Bon. Je m’affilie encor
- Au complot de Lyon. On nous arrête en masse.
- Je file. On me condamne à mort par contumace.
- Et je rentre à Paris, où, comme par hasard,
- Je me trouve fourré du complot du bazar.
- Desnouettes (Lefèvre) étant en Amérique,
- Je l’y joins: «Général, que fait-on?»--«On rapplique!»
- Départ; naufrage; et comme un simple passager,
- Voilà mon général noyé. Je sais nager,
- Et je nage, en pleurant Lefèvre-Desnouettes...
- Bon, très bien. Du soleil, des flots bleus, des mouettes,
- Un navire, on me cueille... et je débarque, mûr
- Pour aller prendre part au complot de Saumur.
- Complot raté. Cour prévôtale. Je m’esbigne.
- Le commandant Caron du cinquième de ligne
- Conspirant à Toulon, j’y vole. Mais en vain,
- Car nous bavardons trop chez un marchand de vin:
- Tout rate. On me condamne à mort par contumace.
- Je vais me dérouiller en Grèce la carcasse
- Contre ces sales Turcs, que l’on écrabouillait!
- Enfin je rentre en France, un matin de juillet;
- Je vois faire un tas de pavés, j’y collabore;
- Je me bats; et, le soir, le drapeau tricolore
- Flotte au lieu du drapeau pâle de l’émigré.
- Mais comme à ce drapeau, quelque chose, à mon gré,
- Manquait encore, en haut de sa hampe infidèle,
- --Vous savez, quelque chose, en or, qui bat de l’aile!--
- Je pars pour un complot en Romagne. Il rata.
- Une cousine à vous...
-
-LE DUC, vivement.
-
- Son nom?
-
-FLAMBEAU.
-
- Camerata!
- Me prend pour professeur d’escrime...
-
-LE DUC, comprenant tout.
-
- Ah!...
-
-FLAMBEAU.
-
- En Toscane!
- On conspire, en faisant du sabre et de la canne;
- Un poste dangereux était à prendre ici,
- On me donne de faux papiers, et me voici.
-
-(Il se frotte les mains, rit silencieusement, et, clignant de l’œil:)
-
- --Je suis là. Mais je vois, chaque jour, la comtesse.
- J’ai trouvé, dans le parc, ce trou que votre Altesse
- Creusa jadis avec son précepteur Colin
- Pour jouer au petit Robinson;--moi, malin,
- Je m’y cache; c’est un couloir à deux sorties,
- L’une dans des fourmis, l’autre dans des orties;
- J’attends; votre cousine, un album dans les mains,
- Vient en touriste; et là, près des machins romains,
- Elle sur un pliant, et moi dans de la glaise,
- Elle ayant l’air de dessiner comme une Anglaise,
- Et moi parlant du fond d’un trou comme un souffleur,--
- Nous causons des moyens de vous faire empereur.
-
-LE DUC, après un léger silence d’émotion.
-
- Et pour un dévouement d’une suite pareille,
- Que me demandes-tu?
-
-FLAMBEAU.
-
- De me tirer l’oreille.
-
-LE DUC.
-
- De?...
-
-FLAMBEAU, gaiement.
-
- Que peut demander un ex-grognard?
-
-LE DUC, un peu troublé par sa familiarité soldatesque.
-
- Un ex?...
-
-FLAMBEAU.
-
- J’attends!... Mais allez donc!... Oui... le pouce... et l’index...
-
-(Le duc lui tire l’oreille, maladroitement, d’un geste, malgré lui,
-hautain. Flambeau fait la moue.)
-
- Ah! ce n’est pas ainsi, Monseigneur, qu’on la pince!
- Vous, vous ne savez pas; vous,--vous êtes trop prince!
-
-LE DUC, tressaillant.
-
- Ah! tu crois?
-
-MARMONT.
-
- Maladroit, de lui dire ce mot!
-
-FLAMBEAU.
-
- Quand le prince est Français, c’est un demi-défaut!
-
-LE DUC, anxieusement.
-
- Mais... me sent-on Français dans ce palais d’Autriche?
-
-FLAMBEAU.
-
- Oh! oui!
-
-(Regardant autour de lui.)
-
- Vous n’allez pas ici. C’est lourd! C’est riche!
-
-MARMONT.
-
- Comment, tu vois ça, toi?
-
-FLAMBEAU.
-
- Mon frère est tapissier,
- Et travaille, à Paris, pour Fontaine et Percier.
- Ça veut nous imiter. Mais ils vous ont, tonnerre!
- Un Louis-Quinze, ici,--qui n’est pas ordinaire!
- Je ne suis pas un grand connaisseur, mais j’ai l’œil!
-
-(Il saisit un fauteuil que sa large main enlève comme une plume, et
-désignant le lourd bois doré, d’un goût allemand.)
-
- Est-ce assez siroté, le bois de ce fauteuil!
-
-(Il le repose, et montrant la tapisserie montée dans ce bois.)
-
- Mais la tapisserie!... hein? ce goût!... ce mystère!...
- Ça chante!... Ça sourit!... ça fiche tout par terre!
- Pourquoi? Vous le savez: ce sont des Gobelins!
- Et comme on voit que ça, c’est fait par des malins!
- Ça jure, là-dedans, ce goût, cette élégance!...
- --Vous aussi, Monseigneur, on vous a fait en France.
-
-MARMONT, au duc.
-
- Il faut y retourner!
-
-FLAMBEAU.
-
- Et sur la croix d’honneur
- Venir faire remettre un petit empereur!
-
-LE DUC.
-
- Mais qui donc ont-ils mis à sa place?
-
-FLAMBEAU.
-
- Henri Quatre.
- Dame! il fallait trouver quelqu’un qui sût se battre...
- Mais, basta! l’Empereur Napoléon sourit
- D’avoir, pour fausse barbe, un jour, le roi Henri!...
- --Avez-vous jamais vu la croix?
-
-LE DUC, mélancoliquement.
-
- Dans des vitrines.
-
-FLAMBEAU.
-
- Monseigneur, il fallait voir ça sur des poitrines!
- Là, sur le drap bombé, goutte de sang ardent
- Qui descendait, et devenait, en descendant,
- De l’or, et de l’émail, avec de la verdure...
- C’était comme un bijou coulant d’une blessure.
-
-LE DUC.
-
- Ce devait être beau, mon ami, je le crois.
- Sur ta poitrine, là.
-
-FLAMBEAU.
-
- Moi?... Je n’ai pas la croix!
-
-LE DUC, sursautant.
-
- Après ce que tu fis, modeste et grandiose?
-
-FLAMBEAU.
-
- Pour l’avoir, il fallait faire bien autre chose!
-
-LE DUC.
-
- Tu n’as pas réclamé?
-
-FLAMBEAU, simplement.
-
- Quand le petit Tondu
- Ne donnait pas l’objet, c’est qu’il n’était pas dû.
-
-LE DUC.
-
- Eh bien! moi, sans pouvoir, sans titre, sans royaume,
- Moi qui ne suis qu’un souvenir dans un fantôme!
- Moi, ce duc de Reichstadt qui, triste, ne peut rien
- Qu’errer sous les tilleuls de ce parc autrichien,
- En gravant sur leurs troncs des N dans la mousse...
- Passant qu’on ne regarde un peu que lorsqu’il tousse!
- Moi qui n’ai même plus le plus petit morceau
- De la moire rouge, hélas! dans mon berceau!
- Moi dont ils ont en vain constellé l’infortune!
-
-(Il montre les deux plaques de sa poitrine.)
-
- Moi qui ne porte plus que deux croix au lieu d’Une!
- Moi malade, exilé, prisonnier... je ne peux
- Galoper sur le front des régiments pompeux
- En jetant aux héros des astres!... mais j’espère,
- J’imagine... il me semble enfin que, fils d’un père
- Auquel un firmament a passé par les mains,
- Je dois, malgré tant d’ombre et tant de lendemains,
- Avoir au bout des doigts un peu d’étoile encore...
- Jean-Pierre-Séraphin Flambeau, je te décore!
-
-FLAMBEAU.
-
- Vous?
-
-LE DUC.
-
- Dame! ce ruban n’est pas le vrai...
-
-FLAMBEAU.
-
- Le vrai,
- C’est celui qu’on reçoit en pleurant.--J’ai pleuré.
-
-MARMONT.
-
- D’ailleurs, c’est à Paris que ça se légalise!
-
-LE DUC.
-
- Mais que faire pour y rentrer?
-
-FLAMBEAU.
-
- Votre valise!
-
-LE DUC.
-
- Hélas!
-
-FLAMBEAU, rapidement.
-
- Non! plus d’hélas!--C’est aujourd’hui le neuf;
- Si vous voulez, le trente, être sur le Pont-Neuf,
- Assistez--et, le trente, on reverra la Seine!--
- Au bal que demain soir donne Népomucène.
-
-LE DUC et MARMONT.
-
- Qui?
-
-FLAMBEAU.
-
- Metternich (Clément-Lotaire-Wenceslas-
- Népomucène). Allez au bal,--et plus d’hélas!
-
-MARMONT.
-
- Mais tu dis devant moi des choses bien secrètes!
-
-FLAMBEAU, gaiement, l’enrôlant d’un geste.
-
- Vous n’éventerez pas un complot--dont vous êtes!
-
-LE DUC, avec un haut-le-corps.
-
- Non! pas Marmont!
-
-MARMONT.
-
- Mais si! je m’en mets!
-
-(A Flambeau.)
-
- C’est égal,
- Tu ne m’auras pas pris avec un madrigal!
- Tu m’as fait tout à l’heure une sortie... outrée!
-
-FLAMBEAU.
-
- Oui, mais ça me faisait une jolie entrée.
-
-MARMONT.
-
- C’était très imprudent!
-
-FLAMBEAU.
-
- C’est vrai... mais mon défaut
- C’est d’en faire toujours un peu plus qu’il ne faut!
- Aux consignes, toujours, j’ajoute quelque chose:
- J’aime me battre avec, à l’oreille, une rose!
- Je fais du luxe!
-
-MARMONT.
-
- Donc, si la Camerata
- Veut m’employer...
-
-LE DUC, avec violence.
-
- Non! pas Marmont!
-
-FLAMBEAU.
-
- Tara ta ta!
- Laissez-le donc se racheter!
-
-LE DUC.
-
- Non!
-
-MARMONT, à Flambeau.
-
- J’ai des listes
- Très bien faites!... Des mécontents, des royalistes,
- L’ambassadeur Maison est un de mes amis!
-
-FLAMBEAU, vivement.
-
- Oh! il peut nous servir!
-
-LE DUC, douloureusement.
-
- Déjà des compromis!
-
-(Avec désespoir.)
-
- Non! non! je ne veux pas que Marmont se consacre...
-
-MARMONT, saluant.
-
- Je vous obéirai, Monsieur, après le sacre.
- --Je vais voir de ce pas le maréchal Maison.
-
-(Il sort.)
-
-FLAMBEAU, fermant la porte, et redescendant.
-
- Cette ancienne canaille a tout à fait raison.
-
-
-SCÈNE X
-
-LE DUC, FLAMBEAU.
-
-LE DUC, allant et venant avec agitation.
-
- Soit!... Je partirais bien!... mais la preuve! la preuve
- Que de mon père encor la France se sent veuve!
- Elles ont dû mourir, Flambeau, depuis le temps,
- Les tendresses pour nous de tous ces braves gens!
-
-FLAMBEAU, lyrique.
-
- Leurs tendresses pour vous?... Elles sont immortelles!
-
-(Et de sa poche il tire quelque chose de long et de tricolore qu’il fait
-tournoyer glorieusement au-dessus de sa tête, puis remet dans les mains
-du duc.)
-
-LE DUC.
-
- Qu’est-ce que c’est que ça, Flambeau?
-
-FLAMBEAU, tranquillement.
-
- C’est des bretelles.
-
-LE DUC.
-
- Es-tu fou?
-
-FLAMBEAU.
-
- Regardez ce qu’il y a dessus.
-
-LE DUC.
-
- Mon portrait!
-
-FLAMBEAU.
-
- Ça se porte assez. Les gens cossus.
-
-LE DUC.
-
- Mais, Flambeau!...
-
-FLAMBEAU, lui présentant une tabatière qu’il tire de son gousset.
-
- Voulez-vous accepter une prise?
-
-LE DUC, interdit.
-
- Je...
-
-FLAMBEAU, lui faisant signe de regarder.
-
- Sur la tabatière, une tête... qui frise.
-
-LE DUC.
-
- C’est moi!
-
-FLAMBEAU, déployant un grand mouchoir de soie comme en vendent les
-colporteurs.
-
- Que pensez-vous de ce grand mouchoir bleu?
- Hein! ça fait bien, le Roi de Rome, au beau milieu?
-
-(Il étale le mouchoir au dossier d’un fauteuil.)
-
-LE DUC.
-
- Mais...
-
-FLAMBEAU, dépliant une sorte d’image d’Épinal.
-
- Image en couleur, pour les murs. Ça se colle.
-
-LE DUC.
-
- C’est encor moi, sur un cheval...
-
-FLAMBEAU.
-
- Qui caracole!
- --Et comment trouvez-vous la pipe?
-
-(Il lui présente une pipe.)
-
-LE DUC, se reconnaissant dans la tête de pipe.
-
- Mais, Flambeau!...
-
-FLAMBEAU.
-
- Ah! vous ne direz pas que vous n’êtes pas beau!
-
-LE DUC, partagé entre l’émotion et le rire.
-
- Je...
-
-FLAMBEAU, sortant toujours de ses poches d’autres petits objets.
-
- Cocarde!--On la met pour qu’elle soit saisie!
-
-LE DUC.
-
- Qu’est-ce encor?
-
-FLAMBEAU.
-
- Médaillon. Petite fantaisie!
-
-LE DUC.
-
- C’est toujours moi!
-
-FLAMBEAU.
-
- Toujours!... Et sur ce verre, en mat,
- Quels mots a-t-on gravés?
-
-(Il a tiré un verre des basques de sa livrée.)
-
-LE DUC, lisant sur le verre.
-
- «François, duc de Reichstadt!»
-
-FLAMBEAU, sortant de sous son gilet une assiette peinte.
-
- Vous ne voudriez pas qu’il n’y eût pas l’assiette...
-
-LE DUC, de plus en plus stupéfait.
-
- L’assiette?
-
-FLAMBEAU, disposant tout sur la table à mesure que ça sort de ses
-poches.
-
- Le couteau!--Le rond de serviette!
- --Ah! sur le coquetier, vous avez l’air ravi!
-
-(Il avance un fauteuil.)
-
- Le couvert est complet: Monseigneur est servi.
-
-LE DUC, tombant assis.
-
- Flambeau!
-
-FLAMBEAU, avec un enthousiasme croissant.
-
- Enfin, de tout!--Et des cravates roses
- Où l’on vous voit brodé dans des apothéoses!
- --Des cartes à jouer dont vous êtes l’atout!
-
-LE DUC, éperdu, au milieu des objets qui pleuvent autour de lui sur la
-table.
-
- Flambeau!
-
-FLAMBEAU.
-
- Des almanachs!
-
-LE DUC.
-
- Flambeau!
-
-FLAMBEAU.
-
- De tout! de tout!
-
-LE DUC, éclatant en sanglots.
-
- Flambeau!
-
-FLAMBEAU.
-
- Hein? vous pleurez? Nom d’un petit bonhomme!
-
-(Il saisit le foulard qu’il a mis au dossier du fauteuil.)
-
- Essuyez-vous les yeux avec le Roi de Rome!
-
-(Agenouillé près du duc et lui essuyant les yeux avec le mouchoir.)
-
- Moi, je vous dis qu’on bat les fers lorsqu’ils sont chauds;
- Que vous avez le peuple avec les maréchaux;
- Que le roi, le roi même, à cette heure n’existe
- Qu’à la condition d’être bonapartiste;
- Qu’en vain, ils ont un coq qui se donne du mal
- Pour ressembler, de loin, à l’aigle impérial;
- Qu’on trouve irrespirable, en France, un air sans gloire;
- Qu’une couronne ne tient pas sur une poire;
- Que la jeunesse, autour de vous, va se ranger,
- En fredonnant une chanson de Béranger;
- Que la rue a frémi, que le pavé tressaille,
- --Et que Schœnbrunn est bien moins joli que Versailles.
-
-LE DUC, debout.
-
- J’accepte... je fuirai...
-
-(On entend une musique militaire, dehors. Le duc tressaille.)
-
-FLAMBEAU, qui a couru à la fenêtre.
-
- Sur l’escalier d’honneur,
- C’est la musique de la garde.--L’Empereur
- Doit rentrer au château.
-
-LE DUC, dégrisé.
-
- Mon grand-père qui rentre!
- Ma promesse!...
-
-(A Flambeau.)
-
- Non! non! avant d’accepter...
-
-FLAMBEAU, inquiet.
-
- Diantre!
-
-LE DUC.
-
- Je dois tenter auprès de lui...! Mais si ce soir,
- Quand tu viendras ici me garder, tu peux voir
- Quelque chose... que tu n’y vois pas d’habitude,
- C’est que j’accepte alors de m’enfuir!...
-
-FLAMBEAU, en gamin de Paris.
-
- O Latude!
- --Que sera ce signal?
-
-LE DUC.
-
- Tu le verras!
-
-FLAMBEAU.
-
- Oui, mais...
-
-(La porte s’ouvre. Il s’éloigne vivement du duc et a l’air de ranger
-dans la pièce. On voit paraître sur le seuil un garde-noble hongrois,
-rouge et argent, botté de jaune, la peau de panthère sur l’épaule, et le
-bonnet de fourrure surmonté d’un long plumet blanc à monture d’argent.)
-
-
-SCÈNE XI
-
-LE DUC, FLAMBEAU, UN GARDE-NOBLE.
-
-LE GARDE-NOBLE.
-
- Monseigneur...
-
-FLAMBEAU, à part, regardant le Hongrois.
-
- Les mâtins, ont-ils de beaux plumets!
-
-LE DUC.
-
- Qu’est-ce donc?
-
-LE GARDE-NOBLE.
-
- L’Empereur rentrait. On vint lui dire:
- «C’est aujourd’hui le jour de la semaine, Sire,
- Où Votre Majesté reçoit tous ses sujets...
- Bien des gens sont venus de très loin.»--«J’y songeais!»
- Répondit l’Empereur, toujours simple... «et j’espère
- Les recevoir. Je suis à Schœnbrunn en grand-père;
- Je serai chez le duc, tantôt, de cinq à six;
- Que mes autres enfants soient chez mon petit-fils!»
- --Peut-on monter?
-
-LE DUC.
-
- Ouvrez toutes les portes closes!
-
-(L’officier sort. Jusqu’à la fin de l’acte on entend jouer la musique de
-la garde dans le parc.)
-
-
-SCÈNE XII
-
-LE DUC, FLAMBEAU.
-
-LE DUC, vivement, dès qu’il voit qu’ils sont seuls, montrant les objets
-épars sur la table.
-
- Maintenant, fais-moi vite un paquet de ces choses;
- Dans ma chambre, à loisir, je compte les revoir!
-
-FLAMBEAU, entassant rapidement tous les petits objets dans le foulard.
-
- J’en fais un baluchon, tenez, dans le mouchoir!
- --Mais dites-moi ce que ce signal peut bien être?
-
-LE DUC.
-
- Flambeau, tu ne peux pas ne pas le reconnaître!
- --Les entends-tu jouer, en bas, l’air autrichien?
-
-FLAMBEAU, ramenant les bouts du foulard pour terminer le paquet.
-
- Ça ne vaut pas la _Marseillaise_, nom d’un chien!
-
-LE DUC.
-
- _La Marseillaise_!...--Eh bien! les bouts, tu les attaches?--
- Oui, mon père disait: «Cet air a des moustaches!»
-
-FLAMBEAU, nouant et serrant.
-
- Il a des favoris, leur air national!
-
-LE DUC, passant dans le paquet une badine qu’il vient de prendre sur la
-table, et la mettant sur son épaule.
-
- Rentrer en France, à pied, ce ne serait pas mal,
- Avec son baluchon, comme ça, sur l’épaule!
-
-(Il remonte vers sa chambre, d’un petit air crâne de conscrit, le paquet
-bleu se balançant derrière lui.)
-
-FLAMBEAU, le suivant des yeux, brusquement attendri.
-
- Que vous êtes gentil et que vous êtes drôle!
- --C’est la première fois que je vous vois ainsi.
-
-LE DUC, qui va entrer dans sa chambre, se retourne.
-
- Un peu jeune? un peu gai?... C’est vrai, Flambeau!
-
-(Et avec émotion.)
-
- Merci!
-
-
-Rideau.
-
-
-
-
-ACTE III
-
-LES AILES QUI S’OUVRENT
-
-
-Le même décor.
-
-La fenêtre est toujours ouverte sur le parc. Mais la coloration du parc
-a changé avec l’heure. Ce sont maintenant les somptueuses teintes de la
-fin du jour. La Gloriette est en or.
-
-On a repoussé la table chargée de livres vers la droite pour laisser un
-grand espace libre. On a apporté non pas un trône, mais une vaste
-bergère, pour que le vieil Empereur y soit à la fois majestueux et
-paternel.
-
-Au lever du rideau, les gens que doit recevoir l’Empereur ont été
-introduits. Ils attendent, debout, causant à voix basse. Chacun tient à
-la main un petit papier où sa demande est écrite. Bourgeois endimanchés,
-veuves de militaires en deuil. Paysans et paysannes venus de tous les
-coins de l’Empire: Bohémiens, Tyroliens, etc. Bariolage de costumes
-nationaux.
-
-Des arcières, un peu pareils à des suisses d’église (habit rouge
-galonné, parements et ceinturon de velours noir, culotte blanche, hautes
-bottes, bicorne à demi recouvert d’une retombée de plumes de coq) sont
-immobiles aux portes de droite. Un garde-noble hongrois va et vient,
-faisant des effets de pelisse.
-
-Il refoule tout le monde vers le fond, devant la fenêtre, et à gauche,
-contre les portes fermées de la chambre du Duc.
-
-
-SCÈNE PREMIÈRE
-
-UN GARDE-NOBLE, DES ARCIÈRES, DES PAYSANS, DES BOURGEOIS, DES FEMMES,
-DES ENFANTS, etc., puis L’EMPEREUR FRANZ.
-
-LE GARDE-NOBLE.
-
- Rangez-vous!--Chut, le vieux!--Toi, le petit, sois sage!
-
-(Il montre la porte du second plan, à droite.)
-
- L’Empereur vient par là.--Laissez-lui le passage!
- --Le géant montagnard, ne râclez pas vos pieds!
-
-UN HOMME, timidement.
-
- Il passe devant nous?
-
-LE GARDE-NOBLE.
-
- En prenant les papiers.
- --Tenez bien vos petits papiers en évidence!
-
-(Tous les petits papiers palpitent au bout des doigts.)
-
- Ne lui racontez pas d’histoires!
-
-(Tout le monde est rangé. Il va se placer près de la table,--puis se
-rappelant une recommandation à faire.)
-
- Ah!... défense
- De se mettre à genoux quand il entre!
-
-UNE FEMME, à part.
-
- Défends!
- Ça n’empêchera pas...
-
-(La porte s’ouvre. L’Empereur paraît. Tout le monde se met à genoux.)
-
-L’EMPEREUR, très simplement.
-
- Levez-vous, mes enfants.
-
-(Il descend. Les petits papiers palpitent de plus en plus. Il a sa
-longue tête triste des portraits. Mais un grand air de bonté. Il est
-vêtu, avec une bonhomie voulue, du costume bourgeois qu’il affectionne:
-redingote de drap gris s’ouvrant sur un gilet paille; culotte de drap
-gris entrant dans des bottes. Il prend la supplique que lui tend une
-femme, la lit, et la passe au chambellan qui le suit, en disant:)
-
- La pension doublée.
-
-LA FEMME, se prosternant.
-
- Ah! Sire!
-
-L’EMPEREUR, après avoir lu la supplique que lui tend un paysan.
-
- Hé! hé! la paire
- De bœufs! diable! c’est cher!...
-
-(Il passe le papier au chambellan en disant:)
-
- Accordé!
-
-LE PAYSAN, avec effusion.
-
- Notre père!
-
-L’EMPEREUR, passant au chambellan la supplique d’une paysanne, qu’il
-vient de lire.
-
- Accordé!
-
-LA PAYSANNE, le bénissant.
-
- Père Franz!...
-
-L’EMPEREUR, s’arrêtant devant un pauvre homme qu’il reconnaît.
-
- Encor toi?... Ça va bien
- A la maison?
-
-L’HOMME, tournant son bonnet dans ses mains.
-
- Pas mal.
-
-L’EMPEREUR, après avoir passé la pétition au chambellan, arrive devant
-une vieille villageoise.
-
- Eh bien? la vieille, eh bien?
-
-LA VIEILLE, pendant que l’Empereur lit sa supplique.
-
- Oui, tu comprends, le vent a fait mourir les poules...
-
-L’EMPEREUR, passant la supplique.
-
- Allons, soit!...
-
-(Il prend un autre papier que lui tend un Tyrolien et, après avoir lu.)
-
- Un chanteur?...
-
-LE TYROLIEN.
-
- Je sais iouler.
-
-L’EMPEREUR, souriant.
-
- Tu ioules?
- --Viens à Baden, demain, chanter chez nous.
-
-LE CHAMBELLAN, annotant la supplique que lui passe l’Empereur.
-
- Le nom?
-
-LE TYROLIEN, vivement.
-
- Schnauser.
-
-L’EMPEREUR, arrêté devant un grand gaillard aux jambes nues.
-
- Un montagnard?
-
-LE MONTAGNARD.
-
- Là-bas, à l’horizon
- J’habite le mont bleu qui jusqu’au ciel s’élève:
- Être cocher de fiacre, à Vienne, c’est mon rêve.
-
-L’EMPEREUR, haussant les épaules.
-
- Allons! tu le seras!
-
-(Il passe la supplique au chambellan, et prend des mains d’un fermier
-cossu la suivante, qu’il lit à mi-voix.)
-
- _Un grand cultivateur
- Voudrait que Franz lui fît restituer le cœur
- De sa fille, que prit un verrier de Bohême..._
-
-(Lui rendant son placet.)
-
- --Tu marieras ta fille au Bohémien qu’elle aime.
-
-LE FERMIER, désappointé.
-
- Mais...
-
-L’EMPEREUR.
-
- Je le doterai.
-
-(La figure du fermier s’éclaire.)
-
-LE CHAMBELLAN, prenant note.
-
- Le nom?
-
-LE FERMIER, vivement.
-
- Johannès Schmoll.
-
-(Se courbant devant l’Empereur.)
-
- Je te baise les mains!
-
-L’EMPEREUR, lisant le papier qu’il a pris des mains d’un jeune berger
-profondément incliné et enveloppé d’un grand manteau.
-
- _Un pâtre du Tyrol,
- Orphelin, sans appui, dépouillé de sa terre,
- Chassé par des bergers ennemis de son père,
- Voudrait revoir ses bois et son ciel..._--Très touchant!
- _Et le champ paternel!..._ On lui rendra son champ.
-
-(Il passe la supplique au chambellan, qui l’annote.)
-
-LE CHAMBELLAN.
-
- Le nom de ce berger qui demande assistance?
-
-LE PATRE, se redressant.
-
- C’est le duc de Reichstadt, et le champ, c’est la France!
-
-(Il jette son manteau, et l’uniforme blanc apparaît. Mouvement. Silence
-effrayé.)
-
-L’EMPEREUR, d’une voix brève.
-
- Sortez tous.
-
-(Les officiers font rapidement sortir tout le monde. Les portes se
-referment. Le grand-père et le petit-fils sont seuls.)
-
-
-SCÈNE II
-
-L’EMPEREUR, LE DUC.
-
-L’EMPEREUR, d’une voix qui tremble de colère.
-
- Qu’est ceci?
-
-LE DUC, immobile et tenant encore à la main son petit chapeau de
-montagnard.
-
- Donc, si je n’étais rien,
- Sire, vous le voyez, qu’un pauvre Tyrolien,
- N’ayant pour attirer vos yeux, chasseur ou pâtre,
- Qu’une plume de coq à son feutre verdâtre,
- Vous vous seriez penché sur mon cœur ébloui.
-
-L’EMPEREUR.
-
- Mais, Franz!...
-
-LE DUC.
-
- Ah! je comprends que tous vos sujets,--oui,
- Que tous les malheureux,--toujours, puissent se dire
- Vos fils autant que nous! Mais est-il juste, Sire,
- Est-il juste que moi, quand je suis malheureux,
- Je sois moins votre fils que le moindre d’entre eux?
-
-L’EMPEREUR, avec humeur.
-
- Mais pourquoi donc--il faut, Monsieur, que je vous gronde!--
- Là, quand je m’occupais de tout ce pauvre monde,
- M’être venu parler, et non pas en secret?
-
-LE DUC.
-
- Pour vous prendre au moment où votre cœur s’ouvrait.
-
-L’EMPEREUR, bourru, se jetant dans le fauteuil.
-
- Mon cœur!... Mon cœur!... Sais-tu que ton audace est grande.
-
-LE DUC.
-
- Je sais que vous pouvez ce que je vous demande,
- Que je suis malheureux, que je me sens à bout,
- Et que vous êtes mon grand-père, voilà tout!
-
-L’EMPEREUR, s’agitant.
-
- Mais il y a l’Europe!--Il y a l’Angleterre!--
- Il y a Metternich!
-
-LE DUC.
-
- Vous êtes mon grand-père.
-
-L’EMPEREUR.
-
- Mais vous ne savez pas quelle difficulté!...
-
-LE DUC.
-
- Je suis le petit-fils de Votre Majesté.
-
-L’EMPEREUR.
-
- Mais...
-
-LE DUC, se rapprochant.
-
- Sire, vous avez, Sire, en qui seul j’espère,
- Bien le droit d’être un peu grand-père?...
-
-L’EMPEREUR, plus faiblement.
-
- Mais...
-
-LE DUC, plus près.
-
- Grand-père,
- Tu peux bien un moment ne pas être empereur?
-
-L’EMPEREUR.
-
- Ah!... vous avez été toujours un enjôleur!
-
-LE DUC.
-
- Je ne vous aime pas, d’abord, lorsque vous êtes
- Comme dans le portrait de la Salle des Fêtes,
- Avec le grand manteau, la Toison d’or au cou!
-
-(Il se rapproche encore.)
-
- Mais comme ça, tenez, vous me plaisez beaucoup.
- Avec le doux argent de tes cheveux, qui flotte,
- Tes bons yeux, ton gilet, ta longue redingote,
- Tu n’as l’air que d’un simple aïeul, en vérité,
- --Par lequel on pourrait être gâté!...
-
-L’EMPEREUR, bougonnant.
-
- Gâté!
-
-LE DUC, s’agenouillant aux pieds du vieil empereur.
-
- Ne peux-tu te passer de voir Louis-Philippe,
- Sur les écus français faire toujours sa lippe?
-
-L’EMPEREUR, ne voulant pas sourire.
-
- Chut!... chut!
-
-LE DUC.
-
- Adores-tu ces gros Bourbons caducs?
-
-L’EMPEREUR, lui caressant les cheveux, passivement.
-
- Vous ne ressemblez pas aux autres archiducs!
-
-LE DUC.
-
- Tu crois?
-
-L’EMPEREUR.
-
- D’où tenez-vous l’art des gamineries?
-
-LE DUC.
-
- Mais c’est d’avoir joué, petit, aux Tuileries.
-
-L’EMPEREUR, le menaçant du doigt.
-
- Ah! vous y revenez?
-
-LE DUC.
-
- J’y voudrais revenir.
-
-L’EMPEREUR, fixant gravement l’enfant agenouillé.
-
- En avez-vous gardé, vraiment le souvenir?
-
-LE DUC.
-
- Vague...
-
-L’EMPEREUR, après une seconde d’hésitation.
-
- Et de votre père?
-
-LE DUC, fermant les yeux.
-
- Il me souvient d’un homme
- Qui me serrait, très fort,--sur une étoile. Et comme
- Il serrait, je sentais, en pleurant de frayeur,
- L’étoile en diamants qui m’entrait dans le cœur.
-
-(Il se lève et fièrement.)
-
- --Sire, elle y est restée.
-
-L’EMPEREUR, lui tendant la main.
-
- Est-ce que je t’en blâme?
-
-LE DUC, avec chaleur.
-
- Oui, oui, laissez parler la bonté de votre âme!
- Lorsque j’étais petit, vous m’aimiez, n’est-ce pas?
- Vous vouliez avec moi prendre tous vos repas.
- Nous dînions tous les deux, tout seuls...
-
-L’EMPEREUR, rêvant.
-
- C’était un charme!
-
-LE DUC.
-
- J’avais de longs cheveux. J’étais prince de Parme.
-
-(Il s’assied sur le bras du fauteuil.)
-
- Quand on me punissait, toi, tu me pardonnais!
-
-L’EMPEREUR, souriant.
-
- Et te rappelles-tu ton horreur des poneys?
-
-LE DUC.
-
- Un jour qu’on m’en montrait un blanc comme la neige,
- Je trépignais de rage au milieu du manège.
-
-L’EMPEREUR, riant.
-
- Dame! un poney pour toi, tu prenais ça très mal!
-
-LE DUC.
-
- Furieux, je criais: «Je veux un grand cheval!»
-
-L’EMPEREUR, secouant la tête.
-
- Et c’est un grand cheval, encor, que tu demandes!
-
-LE DUC.
-
- Et lorsque je battais mes bonnes allemandes!
-
-L’EMPEREUR, entraîné par ces souvenirs.
-
- Et lorsque, avec Colin, vous creusiez, sans façon,
- Des grands trous dans mon parc!...
-
-LE DUC.
-
- On faisait Robinson.
-
-L’EMPEREUR, grossissant sa voix.
-
- C’était vous, Robinson!
-
-LE DUC.
-
- J’entrais dans ces cachettes,
- Et j’avais un fusil, deux arcs et trois hachettes!
-
-L’EMPEREUR, s’animant de plus en plus.
-
- Puis, tu montais la garde à ma porte!...
-
-LE DUC.
-
- En hussard!
-
-L’EMPEREUR.
-
- Et les dames, chez moi, n’entraient plus qu’en retard,
- Et trouvaient cette excuse, en entrant, naturelle:
- «Pardon, Sire, mais j’embrassais la sentinelle!»
-
-LE DUC.
-
- Tu m’aimais bien.
-
-L’EMPEREUR, l’entourant de ses bras.
-
- Je t’aime encor!
-
-LE DUC, se laissant glisser sur les genoux de son grand-père.
-
- Prouve-le-moi!
-
-L’EMPEREUR, tout à fait attendri.
-
- Mon petit-fils, mon Franz!
-
-LE DUC.
-
- Est-il vrai que le roi,
- Si moi je paraissais, n’aurait qu’à disparaître?
-
-L’EMPEREUR.
-
- Mais...
-
-LE DUC.
-
- Dis la vérité!
-
-L’EMPEREUR.
-
- Je...
-
-LE DUC, lui mettant un doigt sur les lèvres.
-
- Ne mens pas!
-
-L’EMPEREUR.
-
- Peut-être!
-
-LE DUC, l’embrassant avec un cri de joie.
-
- Ah! je t’aime!
-
-L’EMPEREUR, conquis et oubliant tout.
-
- Eh bien! oui, sur le pont de Strasbourg,
- Si toi tu paraissais, tout seul, sans un tambour,
- C’en serait fait du roi!
-
-LE DUC, l’embrassant encore plus fort.
-
- Je t’adore, grand-père!
-
-L’EMPEREUR.
-
- Mais tu m’étouffes!
-
-LE DUC.
-
- Non!
-
-L’EMPEREUR, riant et se débattant.
-
- J’aurais bien dû me taire!
-
-LE DUC, très sérieusement.
-
- D’ailleurs le vent de Vienne est mauvais pour ma toux.
- On m’ordonne Paris.
-
-L’EMPEREUR.
-
- Vraiment?
-
-LE DUC.
-
- L’air est plus doux.
- Et s’il faut qu’à Paris pour moi la saison s’ouvre,
- Je ne peux pourtant pas descendre ailleurs qu’au Louvre.
-
-L’EMPEREUR.
-
- Ah! bah!
-
-LE DUC.
-
- Si tu voulais!
-
-L’EMPEREUR, très tenté.
-
- Certes, on nous proposa
- Souvent de vous laisser enfuir!...
-
-LE DUC, vivement.
-
- Oh! fais donc ça!
-
-L’EMPEREUR.
-
- Mon Dieu! je voudrais bien...
-
-LE DUC.
-
- Tu peux!
-
-L’EMPEREUR.
-
- Ce qui m’arrête...
-
-LE DUC.
-
- N’ayez pas de pensers de derrière la tête.
- Ayez des sentiments, là, de devant le cœur.
- Ce serait si joli qu’un jour un empereur
- Pour gâter son enfant bouleversât l’histoire;
- Et puis c’est quelque chose, et c’est un peu de gloire,
- De pouvoir quelquefois,--sans avoir l’air, tu sais,--
- Dire: «Mon petit-fils, l’empereur des Français!»
-
-L’EMPEREUR, de plus en plus charmé.
-
- Certes!
-
-LE DUC, impétueusement.
-
- Tu le diras! Dis que tu vas le dire!
-
-L’EMPEREUR, après une dernière hésitation.
-
- Eh bien! mais...
-
-LE DUC, suppliant.
-
- Sire!
-
-L’EMPEREUR, ne résistant plus et lui ouvrant les bras.
-
- Oui, sire!
-
-LE DUC, avec un cri de joie.
-
- Ah! sire!
-
-L’EMPEREUR.
-
- Sire!
-
-LE DUC.
-
- Sire!
-
-(Ils sont dans les bras l’un de l’autre, pleurant et riant à la fois. La
-porte s’ouvre. Metternich paraît. Il est en grand costume: habit vert
-chamarré d’or, culotte courte et bas blancs; la Toison d’or jaillit de
-sa cravate. Il reste immobile une seconde, contemplant d’un œil de
-ministre ce tableau de famille.)
-
-L’EMPEREUR l’aperçoit, et vivement, au duc.
-
- Metternich!...
-
-(Le grand-père et le petit-fils se séparent, comme pris en faute.)
-
-
-SCÈNE III
-
-L’EMPEREUR, LE DUC, METTERNICH.
-
-L’EMPEREUR, peu rassuré, au duc.
-
- Ne crains rien.
-
-(Il se lève, et posant sa main sur la tête du prince qui est resté à
-genoux, il dit à Metternich d’une voix qu’il essaye de rendre ferme.)
-
- Je veux...
-
-LE DUC, à part.
-
- Tout est perdu!
-
-L’EMPEREUR, avec beaucoup de force et de majesté.
-
- Je veux que cet enfant règne.
-
-METTERNICH, s’inclinant profondément.
-
- C’est entendu.
-
-(Se tournant vers le duc.)
-
- Avec vos partisans, Prince, je vais me mettre
- En rapport...
-
-LE DUC, étonné.
-
- Je craignais...
-
-L’EMPEREUR, un peu étonné aussi, mais se redressant fièrement.
-
- Quoi donc?... C’est moi le maître!
-
-LE DUC, gaiement, prenant le bras de son grand-père.
-
- Qui vas-tu m’envoyer, dis, comme ambassadeur?
-
-METTERNICH, descendant.
-
- ... Entendu!...
-
-L’EMPEREUR, au duc, lui donnant une tape sur la joue.
-
- Tu viendras me voir en empereur?
-
-LE DUC, avec importance.
-
- Oui, peut-être,--quand mes Chambres seront sorties!
-
-METTERNICH, immobile, près de la table, à droite.
-
- Nous ne demanderons que quelques garanties.
-
-LE DUC, rayonnant.
-
- Tout ce que vous voudrez!
-
-L’EMPEREUR, qui s’est rassis.
-
- Es-tu content?
-
-(Le duc lui baise la main.)
-
-METTERNICH, négligemment.
-
- D’abord,
- Sur des points de détail nous nous mettrons d’accord.
- Je crois que vous aurez des groupes à dissoudre...
- Nous craignons les voisins qui cultivent la foudre.
-
-LE DUC, qui écoute à peine, à l’Empereur.
-
- Cher grand-père!
-
-METTERNICH.
-
- Ah! et puis... dame! on nous ennuyait
- Un peu beaucoup, avec les héros de Juillet!
-
-LE DUC, dressant l’oreille.
-
- Mais...
-
-METTERNICH, continuant froidement.
-
- Le libéralisme et le bonapartisme
- Se tenant... il faudra couper le petit isthme;
- Craindre l’esprit nouveau, dangereux et brillant...
- Expulser Lamennais...
-
-LE DUC, s’éloignant d’un pas de son grand-père.
-
- Mais...
-
-METTERNICH, impassible.
-
- Et Chateaubriand.
- Ah! et puis... se résoudre à museler la presse...
-
-LE DUC.
-
- Oh! ça ne presse pas...
-
-L’EMPEREUR.
-
- Mais si, mais si, ça presse!
-
-LE DUC, reculant encore d’un pas.
-
- J’en demande pardon à Votre Majesté,
- Mais c’est blesser la Liberté.
-
-L’EMPEREUR, choqué.
-
- La Liberté...
-
-METTERNICH.
-
- Ah! et puis... nous laisser opérer à Bologne.
- Ah! et puis... se calmer un peu sur la Pologne.
-
-LE DUC, le regardant.
-
- Ah!... et puis?
-
-METTERNICH.
-
- Eh bien! mais, nous solutionnons
- La question des noms... vous savez bien, les noms
- Des batailles,
-
-(S’inclinant d’un air de condoléances vers l’Empereur.)
-
- ... mon Dieu, Sire, que vous perdîtes!--
- Il faudra les ôter aux maréchaux.
-
-LE DUC, avec hauteur.
-
- Vous dites?
-
-L’EMPEREUR, conciliant.
-
- Oh! peut-être...
-
-METTERNICH, sèchement.
-
- Pardon, mais ces gens-là sont fous
- De se croire seigneurs de lieux qui sont à vous,
- Et vous n’approuvez pas cette façon, je pense,
- D’emporter, dans leurs noms, nos villages en France!
-
-LE DUC.
-
- Ah! grand-père! grand-père!
-
-(Il est maintenant tout à fait loin de l’Empereur.)
-
-L’EMPEREUR, baissant la tête.
-
- Il est bien évident...
-
-LE DUC, douloureusement.
-
- Nous étions dans les bras l’un de l’autre, pourtant!
-
-(Et se tournant vers Metternich.)
-
- Avez-vous quelque chose à demander encore?
-
-METTERNICH, tranquillement.
-
- Oui. La suppression du drapeau tricolore.
-
-LE DUC.
-
-(Un silence. Le duc fait lentement quelques pas et s’arrête devant
-Metternich.)
-
- Votre Excellence veut que lavant ce drapeau
- Plein de sang dans le bas et de ciel dans le haut,
- --Puisque le bas trempa dans une horreur féconde,
- Et que le haut baigna dans les espoirs du monde,--
- Votre Excellence veut, n’est-ce pas? qu’effaçant
- Cette tache de ciel, cette tache de sang,
- Et n’ayant plus aux mains qu’un linge sans mémoire,
- J’offre à la Liberté ce linceul dérisoire?
-
-L’EMPEREUR, avec colère.
-
- Encor la Liberté!
-
-LE DUC.
-
- J’y suis apparenté
- Du côté paternel, sire, à la Liberté!
-
-METTERNICH, ricanant.
-
- Oui, le duc pour grand-père a le Dix-huit Brumaire!
-
-LE DUC.
-
- La Révolution Française pour grand-mère!
-
-L’EMPEREUR, debout.
-
- Malheureux!
-
-METTERNICH, triomphant.
-
- L’empereur républicain!... Voilà
- L’utopie!... Attaquer la _Marseillaise_ en _la_
- Sur les cuivres, pendant que la flûte soupire
- En _mi bémol_: _Veillons au salut de l’Empire!_
-
-LE DUC.
-
- On peut très bien jouer ces deux airs à la fois,
- Et cela fait un air qui fait sauver les rois!
-
-L’EMPEREUR, hors de lui.
-
- Comment là, devant moi, vous osez dire?... Il ose!
-
-LE DUC.
-
- Ah! je sais maintenant ce que l’on me propose!
-
-L’EMPEREUR.
-
- Mais qu’a-t-il aujourd’hui? d’où lui vient cet accès?...
-
-LE DUC.
-
- C’est d’être un archiduc sur le trône français!
-
-L’EMPEREUR, levant au ciel des mains tremblantes.
-
- Qu’a-t-il lu? qu’a-t-il vu?... Cet oubli des principes!...
-
-LE DUC.
-
- J’ai vu des coquetiers, des mouchoirs et des pipes!
-
-L’EMPEREUR.
-
- Il est fou!--Les propos que le duc tient sont fous!
-
-LE DUC.
-
- Fou d’avoir pu penser à revenir par vous!
-
-METTERNICH.
-
- Mais ce retour, c’est Votre Altesse qui l’empêche!
-
-LE DUC.
-
- Certes, au lieu des fourgons, vous m’offrez la calèche!
-
-L’EMPEREUR.
-
- Non! nous n’offrons plus rien!
-
-LE DUC, les bras croisés.
-
- La cage?
-
-L’EMPEREUR.
-
- C’est selon.
-
-LE DUC.
-
- Vous n’empêcherez pas que je ne sois l’Aiglon!
-
-L’EMPEREUR.
-
- Mais l’aigle des Habsbourgs a des aiglons sans nombre,
- Et vous en êtes un, voilà tout!
-
-LE DUC.
-
- Aigle sombre,
- Triste oiseau bicéphale, au cruel œil d’ennui,
- Aigle de la maison d’Autriche, aigle de nuit,
- Un grand aigle de jour a passé dans ton aire,
- Et tout ébouriffé de peur et de colère,
- Tu vois, vieil aigle noir, n’osant y croire encor,
- Sur un de tes aiglons pousser des plumes d’or!
-
-L’EMPEREUR.
-
- Moi qui m’attendrissais, je regrette mes larmes!
-
-(Il regarde autour de lui.)
-
- On va vous enlever ces livres et ces armes!...
-
-(Appelant.)
-
- Dietrichstein?
-
-METTERNICH.
-
- Il n’est pas au palais.
-
-(Le jour diminue. Le parc devient violet. Derrière la Gloriette le ciel
-est rouge.)
-
-L’EMPEREUR.
-
- Ah! je veux
- Supprimer tout ce qui--pauvre enfant trop nerveux!--
- Vous rappellerait trop de quel père vous êtes...
-
-LE DUC, montrant le parc.
-
- Eh bien! arrachez donc toutes les violettes,
- Et chassez toutes les abeilles de ce parc!
-
-L’EMPEREUR, à Metternich.
-
- Changez tous les valets!
-
-METTERNICH.
-
- Je renvoie Otto, Mark,
- Hermann, Albrecht, Gottlieb!
-
-LE DUC, lui montrant, par la fenêtre ouverte, l’étoile du soir qui vient
-de s’allumer.
-
- Fermez la persienne:
- Cette étoile pourrait me parler de la sienne!
-
-L’EMPEREUR.
-
- Je veux, pour Dietrichstein, tout de suite, signer
- Un nouveau règlement.
-
-(A Metternich.)
-
- Écrivez!
-
-METTERNICH, s’asseyant à la table et cherchant des yeux de quoi écrire.
-
- L’encrier?
-
-LE DUC.
-
- Sur la table, le mien;--je permets qu’on s’en serve.
-
-METTERNICH.
-
- Où donc?... Je ne vois pas...
-
-LE DUC.
-
- La tête de Minerve.
- En bronze et marbre vert.
-
-METTERNICH, regardant partout.
-
- Je ne vois rien.
-
-LE DUC, désignant la console de droite, sur laquelle il n’y a rien.
-
- Alors,
- Prenez l’autre, là-bas, dont s’allument les ors,
- Dans le grand nécessaire...
-
-METTERNICH, effaré, passant la main sur le marbre de la console.
-
- Où?
-
-L’EMPEREUR, regardant le duc avec inquiétude.
-
- Quels encriers?
-
-LE DUC, immobile, les yeux fixes.
-
- Sire,
- Ceux que mon père m’a laissés!
-
-L’EMPEREUR, tressaillant.
-
- Que veux-tu dire?
-
-LE DUC.
-
- Oui... par son testament!...
-
-(Il désigne encore un coin de la console sur lequel il n’y a rien.)
-
- Et là, les pistolets,
- Les quatre pistolets de Versaille,--ôtez-les!
-
-L’EMPEREUR, frappant sur la table.
-
- Ah! çà!
-
-LE DUC.
-
- Ne frappez pas la table avec colère:
- Vous avez fait tomber le glaive consulaire!
-
-L’EMPEREUR, avec effroi regardant autour de lui.
-
- Je ne vois pas tous ces objets...
-
-LE DUC.
-
- Ils sont présents!
- --«Pour remettre à mon fils lorsqu’il aura seize ans!»
- On ne m’a rien remis!... Mais malgré l’ordre infâme
- Qui les retient au loin, je les ai: j’ai leur âme...
- L’âme de chaque croix et de chaque bijou!
- Et tout est là: j’ai les trois boîtes d’acajou,
- J’ai tous les éperons, toutes les tabatières,
- Les boucles des souliers, celles des jarretières;
- J’ai tout, l’épée en fer et l’épée en vermeil,
- Et celle dans laquelle un immortel soleil
- A laissé tous ses feux emprisonnés, de sorte
- Qu’on craint, en la tirant, que le soleil ne sorte!
- J’ai là les ceinturons, je les ai tous les six!...
-
-(Et sa main indique, à droite, à gauche dans la pièce, à des places
-vides, les invisibles objets.)
-
-L’EMPEREUR, épouvanté.
-
- Taisez-vous! taisez-vous!
-
-LE DUC.
-
- «Pour remettre à mon fils
- Lorsqu’il aura seize ans!»--Père, il faut que tu dormes
- Tranquille, car j’ai tout,--même tes uniformes!
- Oui, j’ai l’air de porter un uniforme blanc.
- Eh bien! ce n’est pas vrai, c’est faux: je fais semblant!
-
-(Il frappe sur sa poitrine, sur ses épaules, sur ses bras.)
-
- Tu vois bien que c’est bleu, que c’est rouge,--regarde!
- Colonel?... Allons donc!... lieutenant dans ta Garde!
- Je bois aux trois flacons que portaient vos chasseurs!
- Père qui m’as donné les Victoires pour sœurs,
- Vous n’aurez pas en vain désiré que je l’eusse
- Le réveille-matin de Frédéric de Prusse,
- Qu’à Potsdam vous avez superbement volé!
- Il est là!--son tic-tac, c’est ma fièvre!--je l’ai!
- Et c’est, chaque matin, c’est lui qui me réveille,
- Et m’envoie, épuisé du travail de la veille,
- Travailler à ma table étroite, travailler,
- Pour être chaque soir plus digne de régner!
-
-L’EMPEREUR, suffoquant.
-
- De régner!... de régner!... N’ayez plus l’espérance
- Qu’un fils de parvenu puisse régner en France,
- Après nous avoir pris dans notre sang de quoi
- Avoir un peu plus l’air que son père d’un roi!
-
-LE DUC, blême.
-
- Mais à Dresde, pardon, vous savez bien, j’espère,
- Que vous aviez tous l’air des laquais de mon père.
-
-L’EMPEREUR, indigné.
-
- De ce soldat?
-
-LE DUC.
-
- Pour peu qu’il la leur demandât,
- Les empereurs donnaient leur fille à ce soldat!
-
-L’EMPEREUR, avec les gestes de quelqu’un qui chasse un cauchemar.
-
- C’est possible!--Je ne sais plus!--Ma fille est veuve!
-
-LE DUC, se dressant devant lui, d’une voix terrible.
-
- Quel malheur que je sois encor là, moi, la preuve!
-
-(Ils sont face à face, se regardant avec des yeux ennemis.)
-
-L’EMPEREUR, reculant tout d’un coup, avec un cri de regret.
-
- Oh! Franz! nous nous aimions pourtant, te souviens-tu?
-
-LE DUC, sauvagement.
-
- Non! non! Si je suis là, c’est qu’on vous a battu!
- Vous ne pouvez avoir pour moi que de la haine,
- Puisque je suis Wagram vivant qui se promène!
-
-(Et il marche à travers la pièce, comme un fou.)
-
-L’EMPEREUR.
-
- Allez-vous-en! Sortez!...
-
-(Le duc se précipite sur la porte de la chambre, la pousse, disparaît.)
-
-
-SCÈNE IV
-
-L’EMPEREUR, METTERNICH.
-
-L’EMPEREUR, retombant assis.
-
- Cet enfant que j’aimais!
-
-METTERNICH, froidement.
-
- Eh bien! montera-t-il sur le trône?
-
-L’EMPEREUR.
-
- Jamais.
-
-METTERNICH.
-
- Comprenez-vous ce que sans moi vous alliez faire?
-
-L’EMPEREUR.
-
- L’avez-vous entendu répondre à son grand-père?
-
-METTERNICH.
-
- Il faudrait le dompter!
-
-L’EMPEREUR.
-
- Dans son propre intérêt!
-
-METTERNICH.
-
- ... Votre repos... la paix du monde...
-
-L’EMPEREUR.
-
- Il le faudrait!
-
-METTERNICH.
-
- Moi, je viendrai ce soir lui parler.
-
-L’EMPEREUR, d’une voix brisée de vieillard.
-
- Quelle peine
- Il me cause!...
-
-METTERNICH, lui offrant son bras pour l’aider à se lever.
-
- Venez...
-
-L’EMPEREUR, qui maintenant marche courbé, appuyé sur sa canne.
-
- Oui... ce soir...
-
-METTERNICH.
-
- Cette scène
- Ne peut se reproduire!...
-
-L’EMPEREUR.
-
- Elle m’a fait du mal!
- --Oh! cet enfant!...
-
-METTERNICH, l’emmenant.
-
- Venez...
-
-(Ils sortent. On entend encore la voix de
-
-L’EMPEREUR, qui répète, plaintive et machinale.)
-
- Cet enfant!...
-
-(Puis plus rien. La nuit est venue tout à fait. Le parc est profondément
-bleu. Le clair de lune s’est arrêté sur le balcon.)
-
-
-SCÈNE V
-
-LE DUC, seul.
-
-(Il entr’ouvre tout doucement la porte de sa chambre. Il regarde si
-l’Empereur et Metternich sont partis. Il cache quelque chose derrière
-son dos. Il écoute un instant: le palais est silencieux; par la fenêtre
-ouverte, il ne monte du parc qu’une fanfare affaiblie de retraite
-autrichienne, qui s’éloigne dans les arbres. Le duc découvre l’objet
-qu’il tient: c’est un des petits chapeaux de son père. Il descend, le
-portant religieusement, et, sur le coin de la table que couvre une
-grande carte d’Europe à demi déroulée, il le pose d’un geste décidé, en
-disant à mi-voix:)
-
- Le signal!
-
-(Les appels de trompettes achèvent de mourir au loin. Le duc rentre dans
-sa chambre. Derrière lui, le clair de lune envahit la pièce, installe
-son mystère, glisse jusqu’à la table que soudain, il éclaire vivement.
-Alors, sur la blancheur éblouissante de la carte, le petit chapeau
-devient excessivement noir.)
-
-
-SCÈNE VI
-
-FLAMBEAU, puis un domestique et SEDLINSKY.
-
-FLAMBEAU, entrant à droite.
-
- Voici l’heure.
-
-(Il descend en regardant autour de lui.)
-
- Signal! y es-tu?... Hum!... Peut-être?...
-
-(Il répète solennellement, imitant les intonations du duc.)
-
- «Flambeau, tu ne peux pas ne pas le reconnaître!»
-
-(Il cherche.)
-
- Est-ce en haut? est-ce en bas?--Est-ce noir? est-ce blanc?
- --Est-ce grand?... ou petit?...
-
-(En cherchant, il arrive devant la table, aperçoit le chapeau,
-sursaute.)
-
- Ah! le...
-
-(Et avec un sourire de ravissement, faisant le salut militaire.)
-
- Petit et grand!
-
-(Il remonte vers la fenêtre.)
-
- Mais la Comtesse, au fait, du fond du parc, me guigne,
- Si le signal est là, je dois lui faire signe...
-
-(Il a déjà tiré son mouchoir de sa poche pour l’agiter, mais il le
-rentre vivement.)
-
- Oh! non! un drapeau blanc la fait se trouver mal!
-
-UN DOMESTIQUE, traversant la pièce, une petite lampe à la main, et se
-dirigeant vers l’appartement du duc.
-
- La lampe de travail du duc...
-
-FLAMBEAU, bondissant et la lui prenant des mains.
-
- Mais, animal,
- Elle file!... Il lui faut un peu de brise fraîche!...
-
-(Il sort sur le balcon.)
-
- On lève en l’air trois fois... On arrange la mèche...
-
-(Il tourne soigneusement la petite clef et rend la lampe au domestique.)
-
- Et ça va!... comprends-tu?
-
-LE DOMESTIQUE, s’éloignant en haussant les épaules.
-
- Ce n’est pas malin?
-
-FLAMBEAU.
-
- Si.
-
-(Le domestique entre chez le duc, Flambeau redescend en se frottant les
-mains, et, s’arrêtant devant le petit chapeau, lui dit avec une
-respectueuse familiarité.)
-
- Tout sera prêt demain!
-
-SEDLINSKY, entrant par la porte du fond, à droite.
-
- Le duc?
-
-FLAMBEAU, lui montrant la chambre de gauche.
-
- Là.
-
-SEDLINSKY.
-
- Veille ici.
- --Poste de confiance.
-
-FLAMBEAU.
-
- Oui, oui.
-
-SEDLINSKY.
-
- Montre-t’en digne.
-
-(Il le regarde.)
-
- C’est toi le Piémontais?
-
-(Flambeau fait signe que oui.)
-
- Tu connais la consigne?
-
-FLAMBEAU.
-
- Être là, chaque nuit.--J’y suis.
-
-SEDLINSKY.
-
- Et que fais-tu?
-
-FLAMBEAU.
-
- Dès que dans le château de Schœnbrunn tout s’est tu,
-
-(Il montre les portes de droite.)
-
- Je donne un double tour de clef à ces deux portes.
- Je retire les clefs.
-
-SEDLINSKY.
-
- Bon.--Ces clefs, tu les portes
- Toujours sur toi?
-
-FLAMBEAU.
-
- Toujours.
-
-SEDLINSKY.
-
- Et tu ne dors?...
-
-FLAMBEAU.
-
- Jamais.
-
-SEDLINSKY.
-
- Et tu montes la garde?...
-
-FLAMBEAU, montrant le seuil de la chambre du prince.
-
- A cette place.
-
-(Le domestique est ressorti de chez le duc et s’en est allé par la
-droite.)
-
-SEDLINSKY.
-
- Mais
- C’est l’heure. Ferme.
-
-FLAMBEAU, allant fermer à clef la porte du premier plan.
-
- On ferme!
-
-SEDLINSKY.
-
- Ote les clefs.
-
-FLAMBEAU, retirant la clef et la mettant dans sa poche.
-
- On ôte!
-
-SEDLINSKY, sortant par la porte du second plan pour laisser Flambeau
-s’enfermer.
-
- Nul, hormis l’Empereur, n’a ces clefs!--Pas de faute!
- Veille!
-
-FLAMBEAU, refermant la porte sur lui, à double tour, avec un sourire.
-
- Comme toujours!
-
-
-SCÈNE VII
-
-FLAMBEAU, seul.
-
-(Il retire la clef de la seconde porte comme de la première,
-l’empoche;--puis, vivement et silencieusement, aux deux portes, rabat
-d’un coup de pouce la petite pièce de cuivre qui couvre l’entrée de la
-clef en disant tout bas.)
-
- Et baissons pour la nuit
- Les paupières des trous de serrure,--sans bruit!
-
-(Sûr de ne pas être guetté par là, il prête l’oreille une seconde, et se
-met à déboutonner son habit de livrée.)
-
-LA VOIX DE SEDLINSKY, à travers la porte.
-
- Bonsoir, le Piémontais!
-
-FLAMBEAU, tressaille et recroise d’un mouvement instinctif sa livrée qui
-commençait à s’ouvrir. Mais un coup d’œil vers les portes bien closes le
-rassure, et, haussant les épaules, il répond flegmatiquement, en
-retirant sa livrée qu’il plie et pose par terre, dans un coin.
-
- Bonsoir, Monsieur le comte!
-
-(Il apparaît, déjà moins gros, dans son gilet de livrée, en panne
-galonnée, à manches. Et il se met en devoir de déboutonner ce gilet.)
-
-LA VOIX DE SEDLINSKY.
-
- Et maintenant, monte la garde!
-
-FLAMBEAU, superbement, en retirant d’un coup le gilet qui le grossissait
-encore.
-
- Je la monte!
-
-(Il apparaît, maigre et nerveux, sanglé dans son vieux frac bleu de
-grenadier: les basques relevées par-derrière sous le gilet, retombent;
-la silhouette se trouve complétée par la blancheur de la culotte et des
-bas de livrée.)
-
-LA VOIX DE SEDLINSKY, s’éloignant.
-
- Allons! C’est bien! bonsoir!
-
-FLAMBEAU, avec un petit salut ironique de la main vers la porte fermée.
-
- Bonsoir!...
-
-(Il grandit d’une coudée, défripe en deux tapes son uniforme, étire ses
-bras chevronnés, remonte les épaulettes aplaties; passe dans ses cheveux
-coiffés et poudrés le gros peigne de ses doigts écartés pour les relever
-en héroïque broussaille; marche vers la console de gauche, saisit parmi
-les souvenirs qui l’encombrent le sabre-briquet qu’il passe, le bonnet à
-poil qu’il coiffe, le fusil qu’il fait sauter dans sa main; s’arrête une
-seconde devant la haute psyché pour rabattre ses moustaches à la
-grenadière, gagne en deux enjambées la porte du prince, tombe au port
-d’armes...)
-
- Et c’est ainsi
- Que soudain redressé, délarbiné, minci,
- Enfermé jusqu’à l’aube, impossible à surprendre,
- Fronçant sous son bonnet son gros sourcil de cendre,
- Se tenant dans son vieil uniforme bien droit,
- --L’arme au bras et la main contre le téton droit,
- Dans la position fixe et réglementaire,--
- Gardant le fils ainsi qu’il a gardé le père,
- --C’est ainsi que debout, chaque nuit, sur ton seuil,
- Se donnant à lui-même un mot d’ordre d’orgueil,
- Fier de faire une chose énorme et goguenarde,
- Un grenadier français monte, à Schœnbrunn, la garde!
-
-(Il se met à se promener de long en large, dans le clair de lune, comme
-un factionnaire.)
-
- C’est la dernière fois.
-
-(Avec un coup d’œil sur la chambre du prince.)
-
- Tu ne l’auras pas su.--
- C’est pour moi seul. C’est du vrai luxe,--inaperçu!
-
-(Il s’arrête, l’œil jubilant.)
-
- S’offrir un pareil coup pour n’éblouir personne,
- Mais pour se dire, à soi tout seul: «Elle est bien bonne!»
-
-(Il reprend sa promenade.)
-
- A leur barbe!--à Schœnbrunn!... Je me trouve insensé!...
- Je suis content!... Je suis ravi!...
-
-(On entend un bruit de clef dans une serrure, à droite.)
-
- Je suis pincé!
-
-
-SCÈNE VIII
-
-FLAMBEAU, METTERNICH.
-
-FLAMBEAU, bondissant hors du clair de lune et se réfugiant dans l’angle
-sombre au fond, à gauche.
-
- Qui donc s’est procuré la clef?
-
-(La porte s’ouvre.)
-
-METTERNICH entre. Il a pris en traversant un des salons un lourd
-candélabre d’argent tout allumé dont il s’éclaire. Il referme la porte
-en disant d’un ton résolu.
-
- Non, cette scène
- Ne se reproduira jamais!
-
-FLAMBEAU, le reconnaissant avec stupeur.
-
- Népomucène!
-
-METTERNICH, allant vers la table et bas, d’un air préoccupé.
-
- Oui... ce soir... lui parler... sans témoin importun...
-
-(Il pose le candélabre sur la table, et, en le posant, voit le petit
-chapeau.)
-
- Tiens! je ne savais pas que le duc en eût un.
-
-(Souriant.)
-
- --Ah! c’est l’archiduchesse encor qui dut lui faire
- Passer ce souvenir...
-
-(S’adressant au chapeau.)
-
- Te voilà,--Légendaire!
- Il y avait longtemps que...
-
-(Avec un petit salut protecteur.)
-
- Bonjour!
-
-(Ironiquement, comme si le chapeau s’était permis de réclamer.)
-
- Tu dis?... Hein?...
-
-(Il lui fait signe qu’il est trop tard.)
-
- --Non! Douze ans de splendeur me contemplent en vain
- Du haut de ta petite et sombre pyramide:
- Je n’ai plus peur.
-
-(Il touche du doigt et riant avec impertinence.)
-
- Voici le bout de cuir solide
- Par lequel on pouvait, sans trop te déformer,
- T’enlever, tout le temps, pour se faire acclamer!
- --Toi, dont il s’éventait après chaque conquête,
- Toi, qui ne pouvais pas, de cette main distraite,
- Tomber sans qu’aussitôt un roi te ramassât,
- Tu n’es plus aujourd’hui qu’un décrochez-moi-ça,
- Et si je te jetais, ce soir, par la croisée,
- Où donc finirais-tu, vieux bicorne?
-
-FLAMBEAU, dans l’ombre, à part.
-
- Au musée.
-
-METTERNICH, tournant le chapeau dans ses mains.
-
- Le voilà, ce fameux petit!... Comme il est laid!
- On l’appelle petit: d’abord, est-ce qu’il l’est?
-
-(Haussant les épaules et de plus en plus rancunier.)
-
- Non.--Il est grand. Très grand. Énorme. C’est en somme
- Celui, pour se grandir, que porte un petit homme!...
- --Car c’est d’un chapelier que la légende part:
- Le vrai Napoléon, en somme...
-
-(Retournant le chapeau et l’approchant de la lumière pour lire, au fond,
-le nom du chapelier.)
-
- C’est Poupart!
-
-(Et tout d’un coup, quittant ce ton de persiflage.)
-
- --Ah! ne crois pas pour toi que ma haine s’endorme!
- Je t’ai haï, d’abord, à cause de ta forme,
- Chauve-souris des champs de bataille! chapeau
- Qui semblais fait avec deux ailes de corbeau!
- A cause des façons implacables et nettes
- Dont tu te découpais sur nos ciels de défaites,
- Demi-disque semblant sur le coteau vermeil
- L’orbe à demi monté de quelque obscur soleil!
- A cause de ta coiffe où le diable s’embusque,
- Chapeau d’escamoteur qui, posé noir et brusque,
- Sur un trône, une armée, un peuple entier debout,
- Te relevais, ayant escamoté le tout!
- A cause de ta morgue insupportable; à cause
- De ta simplicité qui n’était qu’une pose,
- De ta joie, au milieu des diadèmes d’or,
- A n’être insolemment qu’un morceau de castor;
- A cause de la main rageuse et volontaire
- Qui t’arrachait parfois pour te lancer à terre;
- De tous mes cauchemars que dix ans tu peuplas;
- Des saluts que moi-même ai dû te faire, plats;
- Et, quand pour le flatter je cherchais l’épithète,
- Des façons dont parfois tu restas sur sa tête!
-
-(Et tous ces souvenirs lui remontant, il continue, dans une explosion de
-haine clairvoyante.)
-
- Vainqueur, neuf, acclamé, puissant, je t’ai haï,
- Et je te hais encor vaincu, vieux et trahi!
- Je te hais pour cette ombre altière et péremptoire
- Que tu feras toujours sur le mur de l’histoire!
- Et je te hais pour ta cocarde arrondissant
- Son gros œil jacobin tout injecté de sang;
- Pour toutes les rumeurs qui de ta conque sortent,
- Grand coquillage noir que les vagues rapportent,
- Et dans lequel l’oreille écoute, en s’approchant,
- Le bruit de mer que fait un grand peuple en marchant!
- Pour cet orgueil français que tu rendis sans bornes,
- Bicorne qui leur sert à nous faire les cornes!
-
-(Il a rejeté le chapeau sur la table, et penché maintenant sur lui:)
-
- Et je te hais pour Béranger et pour Raffet,
- Pour les chansons qu’on chante, et les dessins qu’on fait,
- Et pour tous les rayons qu’on t’a cousus, dans l’île!
- Je te hais! je te hais! et ne serai tranquille
- Que lorsque ton triangle inélégant de drap,
- Râpé de sa légende enfin, redeviendra
- Ce qu’en France il n’aurait jamais dû cesser d’être:
- Un chapeau de gendarme ou de garde champêtre!
- Je te...
-
-(Il s’arrête, saisi par le silence, l’heure, le lieu. Et avec un sourire
-un peu troublé.)
-
- Mais tout d’un coup... C’est drôle... Le présent
- Imite le passé, parfois, en s’amusant...
-
-(Passant la main sur son front.)
-
- De te voir là comme une chose familière,
- Cela m’a reporté de vingt ans en arrière;
- Car c’était là, toujours, qu’il te posait ainsi
- Lorsqu’il y a vingt ans il habitait ici!
-
-(Il regarde autour de lui avec un frisson.)
-
- C’était dans ce salon qu’on faisait antichambre;
- C’était là qu’attendant qu’il sortît de sa chambre,
- Princes, ducs, magyars, entassés dans un coin,
- Fixaient sur toi des yeux humiliés, de loin,
- Pareils à des lions respectant avec rage
- Le chapeau du dompteur oublié dans la cage!
-
-(Il s’éloigne un peu, malgré lui, en fixant ce petit chapeau dont le
-mystère noir devient dramatique.)
-
- Il te posait ainsi!... C’était comme aujourd’hui...
- Des armes... des papiers... On croirait que c’est lui
- Qui vient de te jeter, en passant, sur la carte;
- Qu’il est encore ici chez lui, ce Bonaparte!
- Et qu’en me retournant, je vais,--sur le seuil,--là,
- Revoir le grenadier montant la garde...
-
-(Il s’est retourné d’un mouvement naturel, et pousse un cri en voyant,
-debout devant la porte du duc, Flambeau qui, d’un pas, est rentré dans
-le clair de lune.)
-
- Ha!
-
-(Un silence. Flambeau, immobile, monte la garde. Ses moustaches et ses
-buffleteries sont de neige. Les petits boutons à l’aigle étincellent sur
-sa poitrine. Metternich recule, se frotte les yeux.)
-
- --Non.--Non.--Non.--C’est un peu de fièvre, qui dessine!...
- Mon tête-à-tête avec ce chapeau m’hallucine!...
-
-(Il regarde, se rapproche. Flambeau est toujours immobile, dans la pose
-classique du grenadier au repos, les mains croisées sur le coude de la
-baïonnette qui jette un éclair bleu.)
-
- La lune construit-elle un spectre de rayons?
- Qu’est-ce que c’est que ça?... Voyons! voyons! voyons!
-
-(Il marche sur Flambeau, et d’une voix brève.)
-
- Oui... quel est le mauvais plaisant?
-
-FLAMBEAU, croisant la baïonnette.
-
- Qui va là?
-
-METTERNICH, faisant un pas en arrière.
-
- Diable!
-
-FLAMBEAU, froidement.
-
- Passez au large!
-
-METTERNICH, avec un rire un peu forcé, voulant approcher.
-
- Oui... oui... la farce est impayable...
- Mais...
-
-FLAMBEAU, croisant la baïonnette.
-
- Qui va là?
-
-METTERNICH, reculant.
-
- Très drôle!
-
-FLAMBEAU.
-
- Un pas, vous êtes mort!
-
-METTERNICH.
-
- Mais...
-
-FLAMBEAU.
-
- Plus bas!
-
-METTERNICH.
-
- Permettez!
-
-FLAMBEAU.
-
- Plus bas!--L’Empereur dort.
-
-METTERNICH.
-
- Comment?
-
-FLAMBEAU, mystérieusement.
-
- Chut!
-
-METTERNICH, furieux.
-
- Mais je suis le chancelier d’Autriche!
- Mais je suis tout! Mais je peux tout!
-
-FLAMBEAU.
-
- Mais je m’en fiche!
-
-METTERNICH, exaspéré.
-
- Mais je veux voir le duc de Reichstadt, et...
-
-FLAMBEAU.
-
- Ah! ouat!
-
-METTERNICH, n’en pouvant croire ses oreilles.
-
- Comment: ah! ouat?
-
-FLAMBEAU.
-
- Reichstadt? Connaissons pas, Reichstadt!
- D’Auerstaedt! d’Elchingen! c’est des ducs, c’est notoire;
- Reichstadt, c’est pas un duc: c’est pas une victoire!
-
-METTERNICH.
-
- Mais on est à Schœnbrunn, voyons!
-
-FLAMBEAU.
-
- Si l’on y est?...
- Grâce au nouveau succès, on y a son billet!
- Et l’on s’y reprépare, avec des ratatouilles,
- A ré-administrer au monde des tatouilles!
-
-METTERNICH.
-
- Quoi? Comment? Que dit-il? Un nouveau succès?
-
-FLAMBEAU.
-
- Bœuf!
-
-METTERNICH.
-
- Mais nous sommes le dix juillet mil huit cent...
-
-FLAMBEAU.
-
- Neuf!
-
-METTERNICH.
-
- Je ne deviens pas fou!
-
-FLAMBEAU, tout d’un coup descendant vers lui.
-
- D’où sortez-vous?... C’est louche!
-
-(Sévère.)
-
- --Pourquoi n’êtes-vous pas encor dans votre couche?
-
-METTERNICH, se redressant.
-
- Moi?
-
-FLAMBEAU, le toisant.
-
- Qui donc a laissé passer cet Artaban?
- Le Mameluck? Il a pris ça sous son turban?
-
-METTERNICH.
-
- Le Mameluck?
-
-FLAMBEAU, scandalisé.
-
- Alors, tout se démantibule?
-
-METTERNICH.
-
- Mais...
-
-FLAMBEAU, n’en revenant pas.
-
- Vous entrez, la nuit, dans le grand vestibule?
-
-METTERNICH.
-
- Mais je...
-
-FLAMBEAU, de plus en plus stupéfait.
-
- Vous franchissez le salon de Rosa
- Sans voir le voltigeur que l’on y préposa?
-
-METTERNICH.
-
- Le volt...?
-
-FLAMBEAU.
-
- Vous traversez la petite rotonde,
- Sans qu’un pareil toupet, un yatagan le tonde?
- Le salon blanc n’est pas de sous-offs habité
- Qui, sur le poêle en or, font du punch et du thé?
- Vous ne rencontrez pas quelques vieilles barbiches
- Dans la pièce aux chevaux, dans la pièce aux potiches?
- Et dans la galerie, alors, les brigadiers
- Trouvent tout naturel que vous vous baladiez?
-
-(Au comble de l’indignation.)
-
- On peut donc traverser le cabinet ovale
- Sans que le Maréchal du Palais vous avale?
-
-METTERNICH, reculant sous cette abondance inquiétante de détails précis.
-
- Le maréchal?...
-
-FLAMBEAU.
-
- Ce dogue, alors, c’est un carlin?
-
-METTERNICH.
-
- Mais j’entre...
-
-FLAMBEAU.
-
- Ce palais, alors, c’est un moulin?
- --Et quand vous arrivez au bout de l’enfilade,
- Personne?... Le portier d’appartement... malade?
- Et le valet de chambre?... absent?... Et le gardien
- Du portefeuille?... où donc s’est-il mis?... dans le sien?
-
-METTERNICH.
-
- Mais...
-
-FLAMBEAU.
-
- Au lieu d’être là pour vous chercher des noises,
- L’aide de camp de nuit, que fait-il?... des Viennoises?
-
-METTERNICH.
-
- Mais...
-
-FLAMBEAU.
-
- Et le moricaud de garde? il prie Allah?...
- Eh bien! mais c’est encore heureux que je sois là!
- --Quel service!... Oh! oh! oh! s’il y met sa lorgnette,
- Je crois qu’il y aura _d’l’oignon, d’l’oignon, d’l’oignette!_
-
-METTERNICH, hors de lui, et voulant passer pour atteindre la poignée
-dorée d’une sonnette, au mur.
-
- Je vais...
-
-FLAMBEAU, s’interposant, terrible.
-
- Ne bougez pas! Vous le réveilleriez!...
-
-(Avec attendrissement.)
-
- --Il dort sur son petit traversin de lauriers!
-
-METTERNICH, tombant assis dans un fauteuil, près de la table.
-
- Ah! je raconterai ce rêve!... Il est épique!
-
-(Il approche un doigt de la flamme d’une des bougies, et le retirant
-vivement.)
-
- Mais cette flamme...
-
-FLAMBEAU.
-
- Brûle!
-
-METTERNICH, tâtant la pointe de la baïonnette que Flambeau ne cesse de
-lui présenter.
-
- Et cette pointe...
-
-FLAMBEAU.
-
- Pique!
-
-METTERNICH, se relevant d’un bond.
-
- Mais je suis réveillé!... Mais je...
-
-FLAMBEAU.
-
- Chut! restez coi!
-
-METTERNICH, avec, une seconde, l’angoisse d’un homme qui se demande s’il
-a rêvé quinze ans d’histoire.
-
- Mais Sainte-Hélène, alors?... Waterloo?...
-
-FLAMBEAU, tombant sincèrement des nues.
-
- Water... quoi?
-
-(On entend bouger dans la chambre du duc.)
-
- L’Empereur a bougé!
-
-METTERNICH.
-
- Lui!
-
-FLAMBEAU.
-
- Saperlipopette!
- Vous devenez plus blanc qu’un cheval de trompette!
-
-(Prêtant l’oreille au pas qui s’est rapproché de la porte.)
-
- C’est lui! Sa main tâtonne au battant verrouillé...
- Il va sortir. Voilà!
-
-(Avec désespoir.)
-
- Vous l’avez réveillé.
-
-METTERNICH.
-
- Non, il ne se peut pas que ce soit lui qui sorte!
- Il ne va pas ouvrir lentement cette porte!...
- C’est le duc de Reichstadt, voyons! je n’ai pas peur!
- Je sais que c’est le duc! j’en suis sûr.
-
-(La porte s’ouvre.)
-
-FLAMBEAU, d’une voix sonore.
-
- L’Empereur!
-
-(Il présente les armes.--Metternich se rejette en arrière.--Mais au lieu
-de la terrible petite silhouette trapue que ce grenadier de la Garde
-présentant les armes faisait presque attendre, c’est, sur le seuil,
-l’apparition chancelante d’un pauvre enfant trop svelte, qui a quitté
-ses livres pour venir en toussant voir ce qui se passe, et qui s’arrête,
-blanc comme son habit, en levant sa lampe de travail,--rendu plus
-féminin par son col dégrafé d’où s’échappe du linge, et par ses cheveux
-plus blonds sous l’abat-jour.)
-
-
-SCÈNE IX
-
-LES MÊMES, LE DUC, puis des LAQUAIS.
-
-METTERNICH, se précipitant vers lui avec un rire nerveux.
-
- Ah! ah! c’est vous! c’est vous! c’est vous! C’est Votre Altesse!
- Ah! que je suis heureux!
-
-LE DUC, ironiquement.
-
- D’où vient cette tendresse?
-
-METTERNICH.
-
- Non! vraiment, je croyais--tant c’était réussi!--
- Qu’un autre allait sortir!
-
-FLAMBEAU, comme sortant du rêve auquel il s’est pris lui-même.
-
- Je le croyais aussi!
-
-LE DUC, se retournant vers lui, et apercevant avec épouvante son
-uniforme.
-
- Dieu! qu’as-tu fait?
-
-FLAMBEAU.
-
- Du luxe!
-
-METTERNICH, qui a gagné la sonnette, sonnant et appelant.
-
- A moi!
-
-LE DUC, à Flambeau.
-
- Fuis!
-
-FLAMBEAU, courant vers le fond.
-
- La fenêtre!
-
-LE DUC, voulant le retenir.
-
- La sentinelle va tirer sur toi!
-
-FLAMBEAU.
-
- Peut-être!
-
-LE DUC.
-
- C’est long, d’ici les bois!
-
-METTERNICH.
-
- Et si, pendant qu’il court,
- On lui tire dessus...
-
-FLAMBEAU.
-
- Ça me semblera court!
-
-LE DUC, vivement, apercevant la livrée de Flambeau à terre.
-
- Mets ta livrée!
-
-METTERNICH, courant et posant son pied dessus.
-
- Ah! non!
-
-FLAMBEAU, dédaigneusement.
-
- Gardez cette guenille!
- Est-ce qu’un papillon se remet en chenille?
-
-(Et le fusil en bandoulière, gardant, par défi, tout son attirail, il
-s’élance sur le balcon.)
-
- Au revoir!
-
-LE DUC, le suivant.
-
- Mais c’est fou!
-
-FLAMBEAU, vite et bas au duc.
-
- Chut! Je gagne le trou
- De Robinson!--Au bal de demain!
-
-(Il enjambe la balustrade.)
-
-LE DUC.
-
- Mais c’est fou!
-
-FLAMBEAU, disparaissant.
-
- J’y serai!
-
-LE DUC, lui criant à voix basse.
-
- Pas de bruit!
-
-METTERNICH, en le voyant disparaître.
-
- Oh! pourvu qu’il se luxe
- Quelque chose!...
-
-(On entend la voix de Flambeau entonner tranquillement dans la nuit le
-_Chant du départ_: _La victoire en chantant..._)
-
-LE DUC, terrifié.
-
- Hein?
-
-METTERNICH, stupéfait.
-
- Il chante?
-
-LE DUC, se penchant au balcon avec angoisse.
-
- Oh! que fais-tu?
-
-LA VOIX DE FLAMBEAU, dans le parc.
-
- Du luxe!
-
-(Il continue: _... nous ouvre la carrière..._
-
-Une détonation. La chanson s’interrompt. Seconde de silence et
-d’attente. Puis, la voix reprend gaiement, plus lointaine: _La
-liberté..._)
-
-LE DUC, avec un cri de joie.
-
- Manqué!...
-
-(Metternich se précipite derrière lui sur le balcon et suit des yeux,
-dans le parc, la fuite de Flambeau.)
-
-METTERNICH, avec dépit.
-
- Comme il s’est bien, dans l’ombre, reconnu!
-
-LE DUC, fièrement.
-
- Il connaît le pays: il est déjà venu.
-
-METTERNICH, à plusieurs laquais qui viennent d’entrer par la droite, les
-congédiant du geste.
-
- Trop tard! Retirez-vous! Plus rien pour mon service!
-
-(Les laquais sortent.)
-
-
-SCÈNE X
-
-METTERNICH, LE DUC.
-
-LE DUC, à Metternich, d’un ton presque menaçant.
-
- Et demain, pas un mot au préfet de police!
-
-METTERNICH, avec un sourire.
-
- Je ne raconte pas les tours qu’on m’a joués.
-
-(Et tandis que le duc, lui tournant le dos, se dirige vers sa chambre,
-il continue nonchalamment:)
-
- Que m’importent d’ailleurs vos grognards dévoués?
- Vous n’êtes pas Napoléon.
-
-LE DUC, qui déjà rentrait chez lui, s’arrêtant, hautain.
-
- Qui le décrète?
-
-METTERNICH, montrant le petit chapeau sur la table.
-
- Vous avez le petit chapeau, mais pas la tête.
-
-LE DUC, avec un cri de douleur.
-
- Ah! vous avez encor trouvé le mot qu’il faut
- Pour dégonfler l’enthousiasme!... Mais ce mot
- Ne sera pas cette fois-ci le coup d’épingle
- Qui crève, ce sera le coup de fouet qui cingle!
- Je me cabre, et m’emporte aux orgueils les plus fous!
- Pas la tête, m’avez-vous dit?...
-
-(Il marche sur Metternich, et les bras croisés.)
-
- Qu’en savez-vous?
-
-METTERNICH, contemple un instant ce prince dressé la devant lui, dans sa
-rage juvénile plein de confiance et de force,--puis, d’une voix
-coupante.
-
- Ce que j’en sais?...
-
-(Il prend sur la table le candélabre allumé, va vers la grande psyché,
-et haussant la lumière.)
-
- Regardez-vous dans cette glace!
- Regardez la longueur morne de votre face!
- Regardez ce fardeau si lourd d’être si blond,
- Ces accablants cheveux! mais regardez-vous donc!
-
-LE DUC, ne voulant pas aller à la glace, et s’y regardant, malgré lui,
-de loin.
-
- Non!
-
-METTERNICH.
-
- Mais tout un brouillard fatal vous accompagne!
-
-LE DUC.
-
- Non!
-
-METTERNICH.
-
- Mais à votre insu, c’est toute une Allemagne
- Et c’est toute une Espagne en votre âme dormant,
- Qui vous font si hautain, si triste, et si charmant!
-
-LE DUC, détournant la tête, et attiré pourtant vers le miroir.
-
- Non! non!
-
-METTERNICH.
-
- Rappelez-vous vos doutes de vous-même!
- Vous, régner? Allons donc!... Vous seriez, doux et blême,
- Un de ces rois qui vont s’interrogeant tout bas,
- Et qu’il faut enfermer pour qu’ils n’abdiquent pas!
-
-LE DUC, saisissant, pour essayer de l’écarter, le candélabre que
-Metternich lève devant la glace.
-
- Non! non!
-
-METTERNICH.
-
- Vous n’avez pas la tête d’énergie,
- Mais le front de langueur, le front de nostalgie!
-
-LE DUC, se regardant, et passant sa main sur son front.
-
- Le front?...
-
-METTERNICH.
-
- Et Votre Altesse, avec égarement,
- Sur ce front d’archiduc passe une main d’infant!
-
-LE DUC, regardant sa main, avec effroi, dans la glace.
-
- Ma main?...
-
-METTERNICH.
-
- Regardez-les, ces doigts tombants et vagues,
- Qu’on a, dans des portraits, déjà vus, sous des bagues!
-
-LE DUC, cachant sa main.
-
- Non!
-
-METTERNICH.
-
- Regardez vos yeux par lesquels vos aïeux
- Vous regardent...
-
-LE DUC, face à face avec son image, les yeux élargis.
-
- Mes yeux?...
-
-METTERNICH.
-
- Regardez-les, ces yeux
- Dans lesquels d’autres yeux, déjà vus dans des cadres,
- Rêvent à des bûchers ou pleurent des escadres!
- Et vous, si scrupuleux, si consciencieux,
- Osez aller régner en France, avec ces yeux!
-
-LE DUC, balbutiant pour se rassurer.
-
- Mais, mon père...
-
-METTERNICH, d’une voix implacable.
-
- Vous n’avez rien de votre père!
-
-(Et ramenant de force vers la glace le candélabre que la main crispée du
-duc ne lâche plus.)
-
- Mais cherchez! cherchez donc! approchez la lumière!
- --Il a voulu, jaloux de notre sang ancien,
- Venir nous le voler, pour en vieillir le sien;
- Mais ce qu’il a volé, c’est la mélancolie,
- C’est la faiblesse, c’est...
-
-LE DUC.
-
- Non, je vous en supplie!
-
-METTERNICH.
-
- Regardez-vous pâlir dans le miroir!
-
-LE DUC.
-
- Assez!
-
-METTERNICH.
-
- Sur votre lèvre, là, vous la reconnaissez,
- Cette moue orgueilleuse et rouge de poupée?
- C’est celle qu’eut, en France, une tête coupée:
- Car ce qu’il a volé, c’est aussi le malheur!
- --Mais haussez donc le candélabre!
-
-LE DUC, défaillant.
-
- Non! J’ai peur!
-
-METTERNICH, presque à son oreille.
-
- Peux-tu te regarder, la nuit, dans cette glace,
- Sans voir, derrière toi, monter toute ta race?
- --Vois c’est Jeanne la Folle, au fond, cette vapeur!
- Et ce qui, sous la vitre, arrive avec lenteur,
- C’est la pâleur du roi dans son cercueil de verre!...
-
-LE DUC, se débattant.
-
- Non! non! c’est la pâleur ardente de mon père!
-
-METTERNICH.
-
- Rodolphe et ses lions, dans un affreux recul!
-
-LE DUC.
-
- Des armes! des chevaux! c’est le Premier Consul!
-
-METTERNICH, désignant toujours dans le miroir, quelque sombre aïeul.
-
- Le vois-tu fabriquer de l’or dans une crypte?
-
-LE DUC.
-
- Je le vois fabriquer de la gloire, en Égypte!
-
-METTERNICH.
-
- Ha! ha! et Charles Quint! le spectre aux cheveux courts,
- Qui meurt d’avoir voulu s’enterrer!
-
-LE DUC, perdant la tête.
-
- Au secours,
- Père!...
-
-METTERNICH.
-
- L’Escurial! les fantasmagories!
- Les murs noirs!
-
-LE DUC.
-
- Au secours, les blanches boiseries!
- Compiègne! Malmaison!
-
-METTERNICH.
-
- Tu les vois? tu les vois?
-
-LE DUC, désespérément.
-
- Roule, tambour d’Arcole, et couvre cette voix!
-
-METTERNICH.
-
- La glace se remplit!
-
-LE DUC, courbé, se défendant du geste comme si quelque vol terrible
-s’abattait sur lui.
-
- Au secours, les Victoires!
- A moi, les aigles d’or contre les aigles noires!
-
-METTERNICH.
-
- Mortes, les aigles!
-
-LE DUC.
-
- Non!
-
-METTERNICH.
-
- Et crevés, les tambours!
-
-LE DUC.
-
- Non!
-
-METTERNICH.
-
- Et la glace glauque est pleine de Habsbourgs,
- Qui te ressemblent tous!
-
-LE DUC, hors de lui, cherchant à arracher le candélabre que Metternich
-maintient.
-
- Je casserai la glace!
-
-METTERNICH.
-
- D’autres! d’autres encore arrivent!
-
-LE DUC, brandissant le lourd candélabre que Metternich vient enfin de
-lui abandonner, et en frappant, d’un geste insensé, le miroir.
-
- Je la casse!
-
-(Il frappe avec rage; la psyché s’effondre, les bougies s’éteignent; la
-nuit se fait, dans un grand bruit d’éclats de verre. Le duc se jette en
-arrière, délivré, avec une clameur de triomphe.)
-
- Il n’en reste pas un!
-
-METTERNICH, déjà sur le seuil, se retourne, et avant de sortir.
-
- Il en reste un toujours!
-
-LE DUC chancelle à ces mots, et fou de terreur, il crie dans la nuit.
-
- Non! non! ce n’est pas moi! pas moi!
-
-(Mais sa voix s’étrangle, il bat l’air de ses bras, tourne dans l’ombre,
-et tombe, lamentable blancheur, devant le miroir brisé, en appelant.)
-
- Père! au secours!...
-
-
-Rideau.
-
-
-
-
-ACTE IV
-
-LES AILES MEURTRIES
-
-
-Le rideau s’ouvre, au murmure des violons et des flûtes, sur une fête
-dans les _Ruines Romaines_ du parc de Schœnbrunn.
-
-Ces ruines sont, naturellement, aussi fausses que possible; mais
-construites par un agréable archéologue, adossées le plus heureusement
-du monde à une colline boisée, vêtue de mousses abondantes, caressées
-d’admirables feuillages, elles sont belles dans la nuit, qui les
-agrandit et les poétise.
-
-Au fond, au milieu de pittoresques décombres, une large et très haute
-porte romaine s’arrondit, et laisse voir, en perspective, sous son arc
-ébréché, une avenue de gazon qui s’élève, comme un chemin de velours,
-jusqu’à un lointain carrefour bleuâtre, où semble l’arrêter un geste
-blanc de statue.
-
-Devant cette porte s’allonge un petit vivier d’eau dormante, et des
-divinités de pierre se cachent dans des roseaux.
-
-Et ce sont des colonnades à demi écroulées à travers lesquelles on voit
-passer des masques; des escaliers que montent et descendent tous les
-personnages de la Comédie Italienne. Car la fête est costumée, la mode
-étant aux Redoutes, aux dominos, aux capes vénitiennes, aux étranges
-chapeaux chargés de plumes, aux grandes collerettes, aux loups noirs
-barbus de dentelle, sous lesquels on aime à s’intriguer.
-
-Deux gros orangers taillés en boules; contre une de leurs caisses, un
-banc rustique.
-
-Un peu partout, des fragments de bas-reliefs, des fûts de colonne
-enthyrsés de lierre, des têtes gisantes, de marbres décapités.
-
-Les lampions sont rares et d’un vert discret de ver luisant; on n’a pas
-abîmé le clair de lune.
-
-La partie du parc réservée à la fête a été close par du treillage, et on
-aperçoit, à droite, la sortie, où des valets de pied remettent aux gens
-qui partent leurs manteaux.
-
-A gauche, au tout premier plan, une porte de branches enguirlandées est
-celle d’un petit théâtre. C’est de ce côté, vers le fond, que s’étend la
-fête; c’est par là qu’on danse, il arrive de la coulisse une lumière
-plus vive et des bouffées de musique.
-
-L’orchestre invisible joue des valses de Schubert, de Lanner, de
-Strauss,--et les joue à la Viennoise, avec la plus énervante grâce.
-
-
-SCÈNE PREMIÈRE
-
-DES MASQUES,--puis METTERNICH et L’ATTACHÉ FRANÇAIS, GENTZ, SEDLINSKY,
-FANNY ELSSLER.
-
-UN MANTEAU VÉNITIEN, à un autre, lui montrant les masques qui passent.
-
- Quel est ce fou?
-
-L’AUTRE.
-
- Je ne sais pas!
-
-LE PREMIER.
-
- Ce monsignore?
-
-LE DEUXIÈME.
-
- Je ne sais pas!
-
-LE PREMIER.
-
- Et ce mezzetin?
-
-LE DEUXIÈME.
-
- Je l’ignore!
-
-UN MATASSIN, survenant.
-
- Mais c’est délicieux!
-
-UN GILLES.
-
- Le grand incognito!
-
-UN POLICHINELLE, traverse le fond en courant, et saisit au vol une
-Marquise par la taille.
-
- Votre oreille?
-
-LA MARQUISE.
-
- Pourquoi?
-
-LE POLICHINELLE, mystérieusement.
-
- Chut! mon secret!
-
-(Il l’embrasse et se sauve.)
-
-UN PIERROT, assis sur un fût de colonne.
-
- Watteau...
-
-LE POLICHINELLE, repassant au fond, et saisissant par la taille une
-Isabelle.
-
- Votre oreille?
-
-LE PIERROT.
-
- ... eût aimé ces fuites de basquines...
-
-L’ISABELLE, au Polichinelle.
-
- Pourquoi?
-
-LE POLICHINELLE, mystérieusement.
-
- Chut! mon secret!
-
-(Il l’embrasse et se sauve.)
-
-LE PIERROT.
-
- ... dans ce décor de ruines!
-
-UN ARLEQUIN, qui rêve, un pied sur la margelle du bassin.
-
- Tout est incertitude et tout est trémolo,
- La musique, nos cœurs, le clair de lune, et l’eau!
-
-(Metternich, en habit de cour sous un grand domino noir, entre avec
-l’attaché militaire français qui est aussi en habit et domino; il lui
-explique la fête avec condescendance.)
-
-METTERNICH.
-
- Donc, Monsieur l’attaché d’ambassade de France,
- Ici de la pénombre et du demi-silence...
-
-(Il désigne le fond à gauche.)
-
- Et, dans la lumière et dans du bruit, là-bas,
- Le bal...
-
-L’ATTACHÉ, admiratif.
-
- Oh! c’est vraiment...
-
-METTERNICH, négligemment.
-
- C’est joli, n’est-ce pas?
-
-(Montrant la droite.)
-
- Par là...
-
-L’ATTACHÉ, avec un étonnement respectueux.
-
- Quoi! vous daignez être mon cicerone?...
-
-METTERNICH, lui prenant le bras, avec une affectation de frivolité.
-
- Mon cher, je suis moins fier du Congrès de Vérone
- Que d’avoir réussi ce bal dans ces jardins,
- Et d’avoir mélangé tous ces parfums mondains
- A cette âpre senteur nocturne et forestière!
- --Donc, par là, la sortie. Au fond, le vestiaire,
- De sorte qu’en partant, tout de suite, on pourra
- Reprendre sa roulière, ou bien sa witchoura.
-
-(Montrant la porte de gauche.)
-
- Enfin, dans un salon de boulingrin bleuâtre,
- Là, près de la Fontaine aux Amours, le théâtre.
- Un bijou de petit théâtre, sur lequel
- Des amateurs princiers vont nous jouer _Michel
- Et_... je ne sais plus quoi...--piécette à l’eau de rose
- D’un Français qui s’appelle Eugène... quelque chose!
-
-L’ATTACHÉ.
-
- On soupe?...
-
-METTERNICH.
-
- Ici.
-
-L’ATTACHÉ, surpris, regardant autour de lui.
-
- Comment?
-
-METTERNICH, posant la main sur une caisse d’oranger.
-
- Sur chaque caisson vert
- Va neiger une nappe et pleuvoir un couvert!
-
-L’ATTACHÉ, amusé.
-
- Ah! bah! les orangers?...
-
-METTERNICH, enchanté de son effet.
-
- Oui. Tout à l’heure on roule
- Ici tous ceux du parc; sous chaque grosse boule
- Deux couples prennent place, affamés et légers...
-
-L’ATTACHÉ.
-
- Enfin, c’est un souper par petits orangers!
- C’est admirable!
-
-METTERNICH, modestement.
-
- Eh! oui!--Quant aux affaires graves...
-
-(A un laquais.)
-
- Allez dire que c’est assez de danses slaves!
-
-(Le laquais sort en courant par la gauche. Revenant à l’attaché.)
-
- Je ne les remets pas à demain, moi. Je pars
- Avant souper. Je dois répondre aux Hospodars.
- On m’attend.
-
-(A un autre laquais, lui désignant l’intérieur du théâtre.)
-
- Les festons par là sont un peu pingres!
-
-(Revenant à l’attaché.)
-
- Organiser un bal, c’est mon violon d’Ingres:
- Puis, quand le bal est bien bondissant et riant,
- Je vais te retrouver, Question d’Orient!
- J’aime régler des sorts de peuples et des danses,
- Arbitre de l’Europe...
-
-L’ATTACHÉ, s’inclinant.
-
- Et de ses élégances!
-
-GENTZ, qui est entré depuis un moment avec une femme en domino, masquée,
-s’avançant vers eux, un peu gai.
-
- C’est très juste!... _Arbiter elegantiarum!_
-
-METTERNICH, se retournant.
-
- Tiens! vous parlez latin? Qu’avez-vous bu?
-
-GENTZ, titubant très légèrement.
-
- Du rhum.
-
-METTERNICH.
-
- On a dû, chez Fanny, rester longtemps à table!
- Oh! cette liaison!... Vous n’êtes plus sortable!
-
-GENTZ, avec indignation.
-
- Moi, Fanny?... C’est fini!
-
-METTERNICH, incrédule.
-
- Ah?
-
-(Apercevant le préfet de police qui le cherche.)
-
- Sedlinsky!
-
-GENTZ, la main sur son cœur.
-
- Fini!
-
-SEDLINSKY, à Metternich.
-
- Un mot!
-
-(Il lui parle bas.)
-
-GENTZ, continuant de parler à Metternich, qui s’est éloigné.
-
- Fini!
-
-(Le domino qui était avec lui vient le prendre sous le bras. Il se
-retourne et changeant de ton.)
-
- J’eus tort de t’amener, Fanny!
- Si l’on savait que grâce à moi... Quelle imprudence!
- Une danseuse...
-
-FANNY.
-
- Ici, c’est pour moi que je danse!
-
-(Elle pirouette. L’attaché français la regarde avec admiration.)
-
-GENTZ, vivement.
-
- On te reconnaîtra!... tâche de danser mal!
-
-METTERNICH, à Sedlinsky.
-
- Un complot, dites-vous?
-
-SEDLINSKY.
-
- Pour le duc, dans ce bal.
-
-METTERNICH, souriant.
-
- Je n’ai plus peur...
-
-GENTZ, suivant Fanny qui s’éloigne en dansant.
-
- Encor faudrait-il que j’apprisse
- Pourquoi tu voulus tant venir ici?
-
-FANNY.
-
- Caprice!
-
-(Elle sort en valsant. Gentz la suit. L’attaché français aussi.)
-
-METTERNICH, à Sedlinsky.
-
- Je n’ai plus peur du duc. J’ai tué son orgueil.
- On ne le verra pas au bal. Il est en deuil.
-
-SEDLINSKY.
-
- Mais on conspire!
-
-METTERNICH, gaiement.
-
- Ah! bah!
-
-SEDLINSKY.
-
- Des femmes.
-
-METTERNICH, haussant les épaules.
-
- Quelques pecques!
-
-SEDLINSKY.
-
- De grandes dames!...
-
-METTERNICH, ironique.
-
- Oh!...
-
-SEDLINSKY.
-
- ... Polonaises et Grecques:
- La princesse Grazalcowich!
-
-METTERNICH.
-
- Grazalcowich?...
- C’est terrible!
-
-(A un laquais qui passe.)
-
- Donnez-moi donc une sandwich!
-
-SEDLINSKY.
-
- Vous riez?... Chut!...
-
-(Il lui désigne un groupe de dominos mauves qui entrent
-mystérieusement.)
-
- Fuyant l’éclat de la torchère,
- Les voici, cherchant l’ombre, et chuchotant...
-
-(Il entraîne Metternich derrière un des orangers.)
-
-
-SCÈNE II
-
-LES DOMINOS MAUVES,--METTERNICH et SEDLINSKY, cachés.
-
-PREMIER DOMINO, à un autre.
-
- Ma chère,
- Que c’est doux de courir pour lui quelque danger!
-
-DEUXIÈME DOMINO, avec délice.
-
- Conspirons!
-
-TROISIÈME DOMINO.
-
- Ses cheveux sont d’un or si léger!
-
-(Ces conspiratrices ont toutes un petit accent grec ou polonais.)
-
-LA PREMIÈRE.
-
- Oui, ma chère, on dirait que son front s’environne
- D’un halo... dans lequel commence une couronne!
-
-UNE AUTRE.
-
- Oh! et son double charme inattendu, troublant,
- De Bonaparte blond, ma chère, et d’Hamlet blanc!
-
-PLUSIEURS, avec volupté.
-
- Conspirons!
-
-LA PREMIÈRE, gravement.
-
- Mais, d’abord, à Vienne, je conseille
- De faire faire, en or, chez Stieger, une abeille!
-
-LA DEUXIÈME, impétueusement.
-
- A Vienne?... Ce serait tout à fait idiot!
- Faisons faire à Paris cela, chez Odiot!
-
-UNE AUTRE, solennellement.
-
- Et je propose, moi, sur toutes nos toilettes,
- D’avoir toujours un gros bouquet de violettes!
-
-TOUTES, avec enthousiasme.
-
- Oh! c’est cela, Princesse!
-
-UNE QUI N’A ENCORE RIEN DIT, inspirée.
-
- Et risquons un retour
- Vers les modes Empire!
-
-LA PREMIÈRE, vivement.
-
- Oh! le soir! pas le jour!
-
-UNE AUTRE.
-
- Ah! ma chère, ces tailles courtes sont infâmes!
-
-TOUTES A LA FOIS.
-
- Les ruchés!... les bouillons!... Mais, ma chère!...
-
-METTERNICH, qui surgit en riant.
-
- Ah! Mesdames!
-
-TOUTES, avec un cri d’effroi.
-
- Ah! Dieu!
-
-METTERNICH, riant aux éclats.
-
- Continuez ce complot étonnant!
- Conspirez!... conspirez!... ah! ah!...
-
-(Il sort en riant toujours, suivi de Sedlinsky. Son rire se perd.
-Aussitôt les conspiratrices, dispersées comme pour une fuite, se
-rapprochent sur la pointe du pied, se mettent en bouquet autour de celle
-qu’on a appelée Princesse.)
-
-LA PRINCESSE.
-
- Et maintenant
- Que grâce à ce petit papotage frivole
- Le soupçon éveillé par Sedlinsky s’envole,
- Prouvons-leur qu’auprès des Machiavels féminins
- Les Metternich les plus Metternich sont des nains!
-
-TOUTES.
-
- Oui...
-
-LA PRINCESSE.
-
- Chacune sait bien, ce soir, quel est son rôle?
-
-TOUTES.
-
- Oui...
-
-LA PRINCESSE.
-
- Disséminons-nous dans le bal!
-
-(Les dominos mauves s’éparpillent.)
-
-
-SCÈNE III
-
-TOUTES SORTES DE MASQUES, GENTZ, L’ATTACHÉ FRANÇAIS, FANNY ELSSLER, etc.
-puis TIBURCE et THÉRÈSE DE LORGET.
-
-UN GROUPE DE MASQUES, poursuivant, à travers les colonnades, un masque à
-grand nez qui se sauve.
-
- Qu’il est drôle!
- Ce doit être Sandor!--Non! non! c’est Furstemberg!
-
-UN CROCODILE, les arrêtant pour leur montrer quelque chose au-dehors.
-
- Et cet ours, qui, là-bas, valse sur du Schubert!
-
-(Toute la bande se précipite vers le côté où l’Ours est signalé.)
-
-GENTZ, qui s’est assis sur le banc, entouré de plusieurs jolies femmes,
-et en regardant passer d’autres.
-
- En quoi, la triste Elvire?
-
-UNE COLOMBINE.
-
- En étoile.
-
-GENTZ, pour lui faire plaisir.
-
- En veilleuse.
-
-LA COLOMBINE.
-
- Et Thécla, l’hypocrite?
-
-GENTZ, riant.
-
- En Fanchon la Mielleuse.
-
-L’ATTACHÉ FRANÇAIS, traversant la scène à la poursuite de Fanny Elssler.
-
- Pas moyen de savoir quel est ce domino!
- Est-ce une Anglaise?
-
-FANNY, fuyant.
-
- Ya.
-
-L’ATTACHÉ, sursautant.
-
- Une Allemande?
-
-FANNY.
-
- No!
-
-(Elle disparaît. L’attaché aussi.)
-
-LA COLOMBINE, assise près de Gentz.
-
- Le vicomte est en Doge?
-
-UNE CLÉOPÂTRE.
-
- Oui... grande dalmatique!...
-
-GENTZ.
-
- Mais alors la baronne est en Adriatique?
-
-(Tiburce est entré avec Thérèse. Il est en Capitan Spezzafer. Thérèse
-porte une souple tunique d’un bleu glacé d’argent, sur laquelle
-retombent des lys d’eau et de longues herbes luisantes: elle est en
-source.)
-
-TIBURCE.
-
- Ma sœur, vous n’allez plus à Parme?
-
-THÉRÈSE.
-
- Oh! Si! Mais pour
- Voir ce bal, la duchesse a retardé d’un jour.
-
-(Montrant une femme masquée qui passe dans le fond, accompagnée d’un
-homme en domino.)
-
- C’est elle, avec Bombelles... oui... cette cape verte!...
-
-TIBURCE, d’un ton agressif.
-
- Tant mieux que vous partiez! Noblesse oblige!... et certes
- Je n’aurais plus longtemps souffert vos _aparté_
- Avec votre petit Monsieur Buonaparte!
-
-THÉRÈSE, hautaine.
-
- Plaît-il?
-
-TIBURCE.
-
- Nous nous vantons de ce que nos aïeules
- N’aient pas, avec les rois, toujours été bégueules,
- Car l’on peut ramasser un mouchoir sans déchoir
- Lorsqu’un lys est brodé dans le coin du mouchoir!
- Mais l’honneur ne saurait admettre une batiste
- Portant la fleur ou le frelon bonapartiste.
-
-(Menaçant.)
-
- Malheur au fils de l’Ogre...
-
-THÉRÈSE.
-
- Hein?
-
-TIBURCE, galamment ironique.
-
- S’il croquait nos sœurs!
-
-THÉRÈSE.
-
- Mon frère, vous avez des mots...
-
-TIBURCE, avec un petit salut sec.
-
- Avertisseurs.
-
-(Il s’éloigne. Thérèse le suit des yeux, puis, haussant les épaules, se
-joint à un groupe qui passe.)
-
-UN OURS, entrant avec une Chinoise à son bras.
-
- A quoi donc voyez-vous que je suis diplomate?
-
-LA CHINOISE.
-
- Mais à votre façon d’arrondir votre patte!
-
-L’OURS, tendrement.
-
- Lorsque vous m’aimerez...
-
-LA CHINOISE, lui donnant un coup d’éventail sur la patte.
-
- Vous vendez votre peau!
-
-(A ce moment passe une énorme personne déguisée en petite bergère Louis
-XV.)
-
-TOUTES LES FEMMES, qui sont autour de Gentz.
-
- Oh!
-
-GENTZ, avec effroi.
-
- Mais cette bergère a mangé son troupeau!
-
-LE POLICHINELLE, traversant la scène en courant et saisissant la grosse
-bergère par la taille.
-
- Votre oreille?
-
-LA GROSSE BERGÈRE, se débattant.
-
- Pourquoi?
-
-LE POLICHINELLE, mystérieusement.
-
- Mon secret!
-
-(Il l’embrasse et se sauve. On entend sa voix, plus loin, dans les
-arbres, qui demande à une autre:)
-
- Votre oreille?
-
-(Gentz et son groupe suivent le Polichinelle, très intéressés. Depuis un
-instant, le duc est entré avec Prokesch. Prokesch est en habit et
-domino. Le duc s’enveloppe d’un grand manteau violet. Quand le manteau
-s’ouvre, on le voit en uniforme blanc. Tenue de bal: bas de soie blanche
-et escarpins. Il tient à la main son masque dont il s’évente
-nerveusement. Il s’appuie sur Prokesch qui le regarde avec inquiétude.
-Il a la figure défaite, le geste découragé, un pli mauvais à la lèvre.
-On sent que l’Aiglon traîne des ailes meurtries.)
-
-
-SCÈNE IV
-
-LE DUC, PROKESCH.
-
-DES MASQUES passent de temps en temps.
-
-PROKESCH, au duc.
-
- Quoi! parmi ces gaietés une langueur pareille?
- Qu’a donc fait Metternich?
-
-(Mouvement du duc.)
-
- Je vous trouve énervé!
-
-LA CHINOISE, qui repasse avec l’Ours, remarquant un bloc de pierre qu’il
-porte sous son bras.
-
- Mais que portez-vous donc sous le bras?
-
-L’OURS, flegmatiquement.
-
- Mon pavé.
-
-(Ils s’éloignent.)
-
-PROKESCH, au duc.
-
- Le complot va très bien, si j’en crois plusieurs signes.
-
-(Il tire de sa poche un billet.)
-
- Ne m’a-t-on pas remis, ce matin, ces deux lignes?
-
-(Il lit.)
-
- _Dites-lui de venir de bonne heure et qu’il ait
- Son uniforme sous un manteau violet!_
- --Prince, c’est pour ce soir, car ce billet...
-
-LE DUC, prenant le billet et le chiffonnant entre ses doigts.
-
- Doit être
- D’une femme qui veut au bal me reconnaître!
- J’ai suivi le conseil, d’ailleurs, n’étant ici
- Venu que pour chercher aventure.
-
-PROKESCH, désolé.
-
- Non!
-
-LE DUC.
-
- Si!
-
-PROKESCH.
-
- Mais alors, le complot...
-
-LE DUC, à lui-même.
-
- Oh! ce serait un crime
- Que de faire monter, pays clair et sublime,
- Sur ton splendide petit trône impérial
- Un être de malheur, d’ombre et d’Escurial!
- Et si, lorsque plus tard, je serai sur ce trône,
- Le Passé m’allongeant dans l’âme sa main jaune,
- Venait y déterrer, de ses ongles hideux,
- Je ne sais quel Rodolphe ou quel Philippe Deux?...
- J’ai peur qu’au bruit flatteur et doré des abeilles,
- Monstre qui dors peut-être en moi, tu te réveilles!
-
-PROKESCH, riant.
-
- Mais voyons, Monseigneur, vous êtes fou!
-
-LE DUC, tressaillant, et avec un regard qui fait reculer Prokesch.
-
- Tu crois?
-
-PROKESCH, comprenant l’angoisse du prince.
-
- Bonté du ciel!
-
-LE DUC, lentement.
-
- Au fond de leurs châteaux de rois,
- Dans leur retraite castillane ou bohémienne,
- Ils ont tous eu la leur!... Quelle sera la mienne?...
- Voyons, décidons-le!... Je me résous, tu vois.
- Mais voici le moment de choisir.
-
-(Avec un rire amer.)
-
- J’ai le choix.
- Des aïeux prévenants m’ouvrent le catalogue!...
- Serai-je mélomane? oiseleur? astrologue?
- Marmonneur d’oremus? ou souffleur d’alambic?
-
-PROKESCH.
-
- Je ne comprends que trop ce qu’a fait Metternich!
-
-(Baissant la voix.)
-
- Des malheureux Habsbourg, il vous dressa la liste?
-
-LE DUC.
-
- Ah! dame, ils ont tous eu la démence un peu triste!
- Mais des parfums mêlés font des parfums nouveaux,
- Et mon cerveau, bouquet de ces sombres cerveaux,
- Va peut-être en produire une autre, plus jolie!
- Voyons, quelle sera la mienne, de folie?
- Eh! pardieu, mes penchants vaincus jusqu’à ce jour
- Nous le disent assez: moi, ce sera l’amour!
- Je veux aimer, aimer,
-
-(De son poing fermé, il frappe rageusement sa lèvre.)
-
- écraser avec haine,
- Sous des baisers d’amour cette lèvre autrichienne!
-
-PROKESCH.
-
- Monseigneur!
-
-LE DUC, parlant avec une volubilité fiévreuse.
-
- Mais, mon cher, à la réflexion,
- C’est logique, Don Juan fils de Napoléon!
- C’est la même âme, au fond, toujours insatisfaite,
- C’est le même désir incessant de conquête!...
- O magnifique sang qu’un autre a corrompu
- Et qui, voulant éclore en César, n’a pas pu,
- Ton énergie en moi n’est donc pas toute morte:
- Cela fait un Don Juan, lorsqu’un César avorte!
- Oui, c’est une façon d’être encore un vainqueur!
- Ainsi, je connaîtrai cette fièvre de cœur
- Fatale, dit Byron, à ceux qu’elle dévore...
- Et c’est une façon d’être mon père encore!
- --Bah! qui sait, après tout, s’il est plus important
- De conquérir le monde ou d’aimer un instant?
- Soit! soit! c’est bien qu’ainsi finisse la Légende,
- Et que ce conquérant de cet autre descende!
- Soit! je serai le reflet blond du héros brun,
- Qui s’en allait les battant tous l’un après l’un,
- Et tandis que je les vaincrai l’une après l’une,
- Mes soleils d’Austerlitz seront des clairs de lune!
-
-PROKESCH.
-
- Ah! taisez-vous, car c’est trop tristement railler!...
-
-LE DUC.
-
- Oui, je sais bien, j’entends des spectres me crier,
- Spectres aux habits bleus, tordus par la rafale:
- «Eh bien! alors, cette épopée impériale,
- «Nos travaux, nos clairons, la gloire?... Eh bien! alors
- «Cette neige, ce sang, l’Histoire... et tant de morts
- «Sur tant de champs où tant de fois nous triomphâmes,
- «Cela te sert à quoi, petit?»--«A plaire aux femmes!»
- C’est beau, sur le Prater, parmi les voiturins,
- De monter un cheval de trois mille florins
- Que l’on peut appeler Iéna! C’est une aigrette
- Certaine, qu’Austerlitz, aux yeux d’une coquette!...
-
-PROKESCH.
-
- Vous n’aurez pas le cœur, ainsi, de la porter!
-
-LE DUC.
-
- Mais si, mais si, mon cher, et je ferai monter
- --Car c’est, sur un amant, une chose qui flatte!--
- L’aigle rapetissée en épingle à cravate!
-
-(L’orchestre, qui s’était tu un moment, reprend au loin.)
-
- De la musique!... Et tu n’es plus, fils de César,
- Qu’un Don Juan de Mozart!...
-
-(Ricanant.)
-
- Pas même de Mozart:
- De Strauss!
-
-(Il salue gravement Prokesch.)
-
- Je vais valser.
-
-(Et pirouettant avec une gaieté désespérée.)
-
- Il faut que je devienne
- Inutile et charmant, comme un objet de Vienne!
-
-(Il va sortir, il s’arrête en voyant paraître l’archiduchesse.)
-
- Ma tante... Tiens?...
-
-PROKESCH, épouvanté de l’éclair trouble de ses yeux.
-
- Oh! non, pas cela!
-
-LE DUC, du coin mauvais de la bouche.
-
- Je veux voir.
-
-(Et repoussant Prokesch qui s’écarte à regret, il s’avance d’un pas
-traînant vers l’Archiduchesse. L’Archiduchesse porte un costume très
-simple: jupe courte, corsage à basques, fichu, tablier, bonnet; enfin,
-tout à fait pareille au fameux tableau de Liotard, elle tient avec
-conviction devant elle un petit plateau sur lequel sont posés une tasse
-de chocolat et un verre d’eau.)
-
-
-SCÈNE V
-
-LE DUC, d’abord avec L’ARCHIDUCHESSE, puis avec THÉRÈSE.
-
-LE DUC, à l’Archiduchesse, languissamment.
-
- Oh! le profond parfum qu’ont les tilleuls, ce soir!
-
-L’ARCHIDUCHESSE.
-
- As-tu vu mon petit plateau?... J’en suis très fière!
-
-LE DUC.
-
- Vous êtes déguisée en?...
-
-L’ARCHIDUCHESSE.
-
- En _Chocolatière
- De Dresde_.
-
-LE DUC.
-
- Ra-vis-sant!... mais votre chocolat
- Doit bien vous ennuyer.
-
-L’ARCHIDUCHESSE, s’éventant avec le plateau de carton, sur lequel le
-verre et la tasse restent collés.
-
- Mais non!
-
-LE DUC, qui s’est assis sur le banc, lui faisant place auprès de
-lui,--avec une familiarité tendre.
-
- Mettez-vous là!
-
-L’ARCHIDUCHESSE, s’asseyant gaiement.
-
- Eh bien! Franz, aimons-nous un petit peu la vie?
-
-LE DUC.
-
- J’aime être le neveu d’une tante jolie.
-
-L’ARCHIDUCHESSE.
-
- Moi j’aime être la tante, aussi, d’un grand neveu.
-
-LE DUC.
-
- Trop jolie.
-
-L’ARCHIDUCHESSE, se reculant un peu sur le banc.
-
- Et trop grand!
-
-LE DUC.
-
- Oui, pour jouer ce jeu.
-
-L’ARCHIDUCHESSE.
-
- Quel jeu?
-
-LE DUC.
-
- D’intimités tendres qui sont les nôtres.
-
-L’ARCHIDUCHESSE, le regardant avec inquiétude.
-
- Je n’aime pas vos yeux, ce soir.
-
-LE DUC.
-
- Moi si, les vôtres.
-
-L’ARCHIDUCHESSE, voulant plaisanter.
-
- Ah! je comprends! ce soir, tout se masque à la cour,
- Et l’amitié doit prendre un domino d’amour!
-
-LE DUC, se rapprochant de plus en plus.
-
- Oh! d’abord, l’amitié, tante aux yeux de cousine,
- L’amitié, de l’amour est toujours trop voisine
- Entre les tantes et les neveux, les filleuls
- Et les marraines--oh! sentez-vous les tilleuls?--
- Entre les colonels et les chocolatières,
- Pour qu’il n’y ait jamais d’incidents de frontières.
-
-L’ARCHIDUCHESSE, se levant, un peu sèchement.
-
- Je n’aime plus votre amitié.
-
-LE DUC, la retenant par le poignet, d’une voix sourde.
-
- Moi, j’aime bien
- Ces sentiments auxquels on ne comprend plus rien,
- Dans lesquels tout se mêle et s’embrouille...
-
-L’ARCHIDUCHESSE, lui arrachant sa main.
-
- Non, laisse!
-
-(Elle s’éloigne.)
-
-LE DUC, boudeur.
-
- Oh! bien! si vous prenez vos airs d’archiduchesse!
-
-L’ARCHIDUCHESSE.
-
- Adieu, Franz!... Tu m’as fait beaucoup de peine!
-
-(Elle sort sans se retourner.)
-
-LE DUC, la suivant des yeux.
-
- Bah!
- Dans la claire amitié cette goutte tomba,
- Qui fait qu’en amour trouble elle se précipite!
- Attendons!...
-
-(Il aperçoit Thérèse de Lorget qui, depuis un instant arrêtée au fond,
-joue distraitement à tremper dans l’eau du bassin les longues herbes qui
-pendent de ses épaules.--Avec étonnement.)
-
- Tiens!... Comment! Vous êtes là, petite?
- Vous ne roulez donc pas vers le ciel Parmesan?
-
-(Il regarde le déguisement de Thérèse.)
-
- Mais que d’herbe! En quoi donc êtes-vous?
-
-THÉRÈSE, souriante et les yeux baissées.
-
- Je suis en
- Petite...
-
-LE DUC, se souvenant.
-
- Ah! oui! c’est vrai!
-
-(Mélancoliquement.)
-
- Sur sa roche lointaine
- Mon père, pour amie, avait une fontaine.
- Elle le consolait d’un geôlier. C’est pourquoi
- Il fallait qu’à Schœnbrunn, ma Sainte-Hélène à moi,
- Mon âme ne fût pas tout à fait sans ressource,
- Et qu’ayant le geôlier, elle eût aussi la Source!
-
-THÉRÈSE.
-
- Vous évitiez pourtant, vers moi, de vous pencher?...
-
-LE DUC.
-
- Parce que je songeais à m’enfuir du rocher.
- Mais c’est fini!
-
-THÉRÈSE.
-
- Comment?
-
-LE DUC.
-
- Plus d’espoir!... J’abandonne
- Tout rêve!...
-
-THÉRÈSE, se rapprochant vivement de lui.
-
- Vous souffrez?
-
-LE DUC, d’une voix de tendresse suppliante.
-
- Il faut qu’elle me donne,
- Ma Source,--sa fraîcheur, son murmure!...
-
-THÉRÈSE, tout près de lui.
-
- Elle est là.
-
-LE DUC, lentement.
-
- Et même si je veux la troubler?
-
-THÉRÈSE, levant sur lui des yeux limpides.
-
- Troublez-la.
-
-LE DUC, changeant de ton, à voix tout d’un coup basse et brutale.
-
- Viens ce soir. Tu sais bien, la maison tyrolienne,
- Sous bois, mon pavillon de chasse...
-
-THÉRÈSE, avec un recul effrayé.
-
- Que je vienne?...
-
-LE DUC, précipitamment.
-
- Ne dis pas non. Ne dis pas oui. J’attendrai.
-
-THÉRÈSE, bouleversée.
-
- Mais...
-
-LE DUC, reprenant sa voix câline et triste d’enfant malheureux.
-
- Songe combien je suis malheureux désormais:
- J’ai perdu tout espoir de jouer un grand rôle.
- Je n’ai plus qu’à pleurer: j’ai besoin d’une épaule.
-
-(Il a presque laissé tomber sa tête sur l’épaule nue de la Petite
-Source, lorsque le bruit d’un pas sur le gravier les fait se séparer
-vite. C’est Tiburce, drapé dans sa cape de spadassin, qui passe au fond,
-ayant au bras une femme. En les voyant, il cesse de causer, et arrête
-sur Thérèse un regard de menace. Elle lui répond d’un œil dédaigneux, et
-disparaît vers le bal. Tiburce, reprenant sa galante conversation,
-s’éloigne. Le duc, qui n’a même pas reconnu Tiburce, appelle d’un signe
-un des laquais debout à la sortie de droite, et tire de son frac un
-feuillet de papier qu’il griffonne sur son genou.)
-
-
-SCÈNE VI
-
-LE DUC, UN LAQUAIS, puis FANNY ELSSLER et L’ATTACHÉ FRANÇAIS.
-
-LE DUC, tendant au laquais le mot qu’il vient d’écrire.
-
- Au château, pour mes gens. Je ne rentrerai pas.
- Je vais au pavillon. Vite quelqu’un là-bas.
- Voilà. Rapporte-moi que la chose est comprise.
-
-LE LAQUAIS, s’inclinant.
-
- C’est tout?
-
-LE DUC.
-
- C’est tout.--Demain matin, la jument grise.
-
-(Le laquais sort. Fanny Elssler, toujours masquée, repasse en courant,
-se retournant pour regarder si elle est poursuivie. Elle s’arrête en
-apercevant le duc, dont le manteau violet laisse voir l’uniforme blanc.)
-
-FANNY ELSSLER, s’approchant du duc, et récitant mystérieusement.
-
- _... Son uniforme sous un manteau..._
-
-LE DUC, sursaute, et achevant la phrase du billet reçu par Prokesch.
-
- _... violet._
-
-(Ironiquement.)
-
- Il était d’une femme, ô Prokesch, le billet!
-
-FANNY, montrant au duc l’attaché français qui vient d’apparaître.
-
- Le temps de dépister ce masque qui m’obsède,
- Et je reviens!
-
-LE DUC, souriant.
-
- J’attends...
-
-(Fanny fuit à travers les ruines, essayant de perdre l’attaché.--Le duc
-se promène de long en large, et avec une sorte de rage.)
-
- C’est mon destin!--Je cède!--
- Aimons!
-
-(La musique est de plus en plus énervante. Des couples passent au fond,
-cherchant l’ombre.)
-
- Ayons au cœur un furieux avril!
- Aimons...
-
-(Il montre un couple très tendre qui se dirige vers le banc.)
-
- comme ceux-là!... comme tous!...
-
-(Mais, soudain, il tressaille et se jette derrière un oranger, qui le
-cache; car le couple parle, se croyant seul; et dans ce couple qu’il a
-désigné d’un geste méprisant, il reconnaît Marie-Louise et son
-chambellan Bombelles.)
-
-
-SCÈNE VII
-
-MARIE-LOUISE, BOMBELLES,--LE DUC, derrière un oranger.
-
-BOMBELLES, continuant une conversation commencée.
-
- Était-il
- Très épris?
-
-MARIE-LOUISE, riant.
-
- C’est de lui que vous parlez encore?
-
-BOMBELLES.
-
- Oui.
-
-LE DUC, d’une voix étranglée.
-
- Bombelles!... ma mère!...
-
-BOMBELLES.
-
- Il vous aimait?
-
-MARIE-LOUISE, s’asseyant. Bombelles reste debout, un genou sur le banc.
-
- J’ignore.
- Mais je sentais très bien que je l’intimidais.
- Même sur son estrade aux lauriers d’or pour dais,
- Il se sentait moins haut que moi par la naissance;
- Alors, il m’appelait, pour prendre un air d’aisance:
- «Bonne Louise»!... eh! mon Dieu! oui!... C’était d’un goût!
- --J’aime le sentiment!... Je suis femme, après tout!
-
-BOMBELLES.
-
- Avant tout!
-
-MARIE-LOUISE.
-
- C’est mon droit!
-
-(D’un petit ton sec et léger.)
-
- On s’est mis en colère
- Pour un mot que j’ai dit quand ce bon Saint-Aulaire
- M’annonça le désastre, à Blois. J’étais au lit;
- Mon pied nu dépassait, et sur le bois poli,
- Posé comme ces pieds que cisèle Thomire,
- Du meuble Médicis faisait un meuble Empire.
- Soudain, voyant glisser les yeux de l’envoyé,
- Je souris et je dis: «Vous regardez mon pied?»
- --Et malgré les malheurs de sa patrie, en somme,
- C’est parfaitement vrai qu’il regardait, cet homme!--
- Je fus coquette?... Eh bien! le grand crime! Mon Dieu,
- Que voulez-vous? c’est vrai, je restais femme un peu,
- Et dans l’écroulement trop prévu de la France,
- La beauté de mon pied gardait son importance!
-
-LE DUC, voulant fuir, mais ne pouvant pas, comme dans un cauchemar, et
-saisissant l’oranger pour ne pas tomber.
-
- Oh! je voudrais m’enfuir! oh! je reste!
-
-BOMBELLES, se penchant sur le bras de Marie-Louise.
-
- Quel est
- Ce caillou gris que vous portez en bracelet?
-
-MARIE-LOUISE, tout d’un coup très émue.
-
- Ah! je ne peux le voir qu’avec des yeux humides.
- Ça... voyez-vous... c’est un morceau...
-
-BOMBELLES, vivement.
-
- Des Pyramides?
-
-MARIE-LOUISE, sentimentale.
-
- Mais non, voyons!... C’est un vrai morceau du tombeau
- Où Juliette dort auprès de Roméo!
-
-(Elle soupire.)
-
- Ce souvenir me vient...
-
-BOMBELLES, respectueusement crispé.
-
- Vous n’allez pas, de grâce,
- Me parler de Neipperg!
-
-MARIE-LOUISE.
-
- Oui, Neipperg vous agace!
- Pourquoi parler de l’autre, alors?
-
-BOMBELLES, avec la conviction d’un homme qui préfère être préféré à
-Napoléon Ier qu’à Monsieur de Neipperg.
-
- C’est différent!
-
-(Et avec plus de curiosité que de jalousie.)
-
- Vous,--l’aimiez-vous?
-
-MARIE-LOUISE, qui n’y est déjà plus.
-
- Qui donc?
-
-BOMBELLES.
-
- L’Autre!
-
-MARIE-LOUISE.
-
- Ça vous reprend?
-
-BOMBELLES.
-
- Un si grand homme, on doit...
-
-MARIE-LOUISE.
-
- Quant à cela, je nie
- Qu’on ait jamais aimé quelqu’un pour son génie!
- --Et puis, ne parlons plus de lui, parlons de nous.
-
-(Coquettement.)
-
- Cela vous plaira-t-il, Parme?
-
-BOMBELLES.
-
- Était-il jaloux?
-
-MARIE-LOUISE.
-
- Jusqu’à chasser Monsieur Leroy, tailleur-modiste,
- Parce qu’en m’essayant un peplum, cet artiste
- N’avait pu voir, sans un cri d’admiration,
-
-(Elle a laissé glisser derrière elle, sur le banc, la grande cape qui
-couvrait sa robe décolletée.)
-
- Mes épaules.
-
-(Et ses épaules, couvertes de diamants, apparaissent.)
-
-BOMBELLES, flatté dans son amour-propre d’homme et dans sa haine de
-royaliste.
-
- Jaloux?... Alors, Napoléon...
-
-MARIE-LOUISE, regardant autour d’elle, avec effroi, à ce nom trop
-indiscrètement prononcé.
-
- Chut!...
-
-BOMBELLES, avec une satisfaction croissante.
-
- ... n’aurait pas aimé me voir les trouver belles,
- Vos épaules,--ce soir... Il n’aurait pas...
-
-MARIE-LOUISE, le rappelant à l’ordre.
-
- Bombelles!
-
-BOMBELLES, dégustant le plaisir de se venger de la Gloire.
-
- ... Aimé m’entendre dire à Votre Majesté...
-
-(Il s’assied sur le banc, près d’elle.)
-
-LE DUC.
-
- Oh! mon père, pardonnez-moi d’être resté!...
-
-BOMBELLES, regardant l’édifice de nattes à la mode du jour qui coiffe la
-tête de Marie-Louise d’une sorte de bonnet d’Arlésienne.
-
- ... Qu’elle est coiffée un peu comme nos filles d’Arles,
- Mais qu’elle est bien plus belle, étant plus blonde...
-
-MARIE-LOUISE, faiblement.
-
- Charles!
-
-BOMBELLES, joignant le geste à la parole.
-
- ... Il n’aurait pas aimé que me penchant ainsi...
-
-(Mais ses lèvres n’ont pas atteint l’épaule de Marie-Louise qu’il a été
-saisi à la gorge, arraché du banc, jeté à terre par le Duc de Reichstadt
-bondissant et criant.)
-
-LE DUC.
-
- Pas ça! Je ne veux pas! Je vous défends!
-
-(Il recule, étonné de ce qu’il vient de faire, épouvanté; passe la main
-sur son front, et tout à coup:)
-
- Merci!
- Merci! Je suis sauvé!
-
-MARIE-LOUISE, défaillante.
-
- Franz!
-
-LE DUC.
-
- Car ce cri, ce geste
- Ne furent pas de moi!... Moi, toujours, il me reste
- Le respect de ma mère--et de sa liberté!
- C’est donc... c’est donc Celui dont j’étais habité,
- Qui vient, là, hors de moi, de bondir avec force!
- Merci! Je suis sauvé! C’était un sursaut corse!
-
-BOMBELLES, qui s’est relevé, faisant un pas vers le duc.
-
- Monsieur...
-
-LE DUC, reculant avec une hauteur glaciale.
-
- Rien entre nous!
-
-(Bombelles s’arrête, sentant qu’en effet rien n’est possible entre eux,
-et le duc, se tournant vers sa mère, la salue profondément.)
-
- Madame, mes respects!
- Au palais de Sala retournez vivre en paix!
- Ce palais n’a-t-il pas deux ailes, dont une aile
- Est un petit théâtre et l’autre une chapelle?
- Vous allez vous sentir, habitant au milieu,
- Dans un juste équilibre entre le monde et Dieu!
- --Mes respects! mes respects!
-
-MARIE-LOUISE, d’une voix tremblante.
-
- Mon fils!
-
-LE DUC.
-
- Mais oui, Madame,
- Mais oui! c’est votre droit de n’être qu’une femme!
- Allez être une femme au palais de Sala!
- Mais dites-vous, dites-vous bien, et que cela
- Soit la revanche amère et triste de sa gloire,
- --Veuve qui n’a pas su garder la robe noire!--
- Dites-vous, désormais, qu’on ne fait les yeux doux
- Qu’au prestige immortel qu’il a laissé sur vous,
- Et que vous n’êtes belle, et que vous n’êtes blonde,
- Que parce qu’autrefois il a conquis le monde!
-
-MARIE-LOUISE, atteinte au plus sensible.
-
- Mais... Bombelles, venez!... ne restons pas ici!...
-
-LE DUC.
-
- Retournez à Sala! Je suis sauvé! Merci!
-
-MARIE-LOUISE, qui va pour sortir, suivie de Bombelles.
-
- Adieu, Monsieur!
-
-LE DUC, immobile, ne les regardant plus.
-
- O mains, mains froides, dans la tombe,
- O mains tristes encor de leur anneau qui tombe,
- Mains où posa le front de celle qui jadis
- Sanglotait parce que je n’étais pas son fils,
- Mais dont je sens les doigts sur mon âme orpheline,
- Je vous baise en pleurant, ô mains de Joséphine!
-
-MARIE-LOUISE, à ce nom se retourne, et laissant éclater une haine de
-femme.
-
- La Créole!... Et crois-tu donc qu’à la Malmaison
- Elle n’a pas?...
-
-(Et l’on sent que tous les racontars vont défiler...)
-
-LE DUC, d’une voix terrible.
-
- Silence!
-
-(Elle recule intimidée, se tait; et lui reprend avec force.)
-
- Ah! si c’est vrai, raison
- De plus, raison de plus pour moi d’être fidèle!...
-
-(Marie-Louise gagne la sortie de droite, quittant la fête avec
-Bombelles. Et le duc reste là, transformé, redressé, frémissant
-d’indignation et d’énergie,--sauvé comme il vient de le dire. Ce n’est
-plus, ainsi que tout à l’heure, l’être d’ennui et de volupté, le blondin
-d’une grâce perverse; c’est, de nouveau, le jeune homme ardent et
-douloureux. A ce moment reparaît Metternich, achevant sa conversation
-avec Sedlinsky.)
-
-
-SCÈNE VIII
-
-LE DUC; METTERNICH et SEDLINSKY, un instant; puis FANNY ELSSLER.
-
-METTERNICH, concluant d’un ton satisfait, à Sedlinsky.
-
- Oui, j’ai brisé l’orgueil de cet enfant rebelle!
-
-(Mais il pousse un cri en apercevant, debout devant lui, le prince qu’il
-a laissé, la nuit dernière, gisant au pied d’un miroir.)
-
- Hein?--Vous ici!
-
-(Et comme le prince, en bondissant sur Bombelles, a laissé glisser son
-manteau, Metternich ajoute, choqué de le voir en colonel autrichien dans
-cette fête masquée.)
-
- Dans cet uniforme?... Comment?
-
-LE DUC.
-
- Ne doit-on pas venir sous un déguisement?
-
-SEDLINSKY, bas à Metternich.
-
- Cet orgueil, qu’hier soir brisa Votre Excellence,
- Garde, même en morceaux, toute son insolence!
-
-METTERNICH, maîtrisant sa colère et essayant de badiner.
-
- A quoi donc vient rêver ici, fuyant le bal,
- Le petit colonel?
-
-LE DUC.
-
- Au petit caporal.
-
-METTERNICH, sur le point de s’emporter.
-
- Oh! je...
-
-(Se calmant, à Sedlinsky.)
-
- Mais le courrier, là-bas, qui me réclame!
-
-(Et il sort par la droite, au bras du préfet de police, en disant entre
-ses dents.)
-
- C’est à recommencer!
-
-FANNY ELSSLER, rentrée depuis un instant, s’avance vivement dès qu’ils
-ont disparu et, tout bas, derrière le duc.
-
- Prince...
-
-
-SCÈNE IX
-
-LE DUC, FANNY ELSSLER.
-
-PASSAGE DE MASQUES
-
-LE DUC, se retourne, reconnaît la femme masquée qu’il a accepté tout à
-l’heure d’attendre là, et avec, maintenant, un recul violent.
-
- Ah! non!... Cette femme!...
- Non! Je ne veux plus...
-
-FANNY, malicieusement, se démasquant une seconde.
-
- Fuir?
-
-LE DUC, avec un cri de surprise.
-
- Fanny!--Toi?--Fuir?
-
-(Changeant de ton et se rapprochant.)
-
- Comment?
- Quand?
-
-FANNY, lui désignant du coin de l’œil des couples qui passent.
-
- Feignez avec moi de causer galamment.
- C’est grave. Écoutez bien. Mais souriez sans cesse.
-
-(Et elle lui dit en minaudant.)
-
- Votre cousine est là, dans ce bal.
-
-LE DUC, très ému, mais d’un air penché.
-
- La Comtesse?
-
-FANNY.
-
- Oui.
-
-(Elle prend la main du duc et la met sur son cœur.)
-
- --Tiens, j’ai--comme un soir de première--le trac!
- --Elle a sous son manteau ton habit blanc, ce frac
- Avec lequel l’Aiglon a l’air d’une mouette!
- Elle te ressemblait, déjà, de silhouette,
- Mais depuis qu’elle a teint en blond ses cheveux noirs,
- Prince, elle te ressemble à tromper les miroirs!
- Donc, pendant qu’on jouera,
-
-(Elle montre, à gauche, la porte du petit théâtre.)
-
- là, _Michel et Christine_,
- Tu changes de manteau, vite, avec ta cousine...
-
-LE DUC, comprenant.
-
- Je me masque...
-
-FANNY.
-
- Tu disparais comme en un truc...
-
-LE DUC.
-
- Cependant qu’apparaît un faux duc!
-
-FANNY.
-
- Le faux duc
- Sort ostensiblement...
-
-(Elle montre la sortie de gauche.)
-
-LE DUC.
-
- En sortant, me délivre
- Des agents qui, dehors, m’attendent pour me suivre...
-
-FANNY.
-
- Rentre à Schœnbrunn...
-
-LE DUC.
-
- S’enferme en ma chambre avec soin...
-
-FANNY.
-
- Et s’éveille si tard demain...
-
-LE DUC.
-
- ... que je suis loin!
- --Seulement...
-
-FANNY.
-
- Vous voyez un seulement?
-
-LE DUC.
-
- Énorme!
- Si, voyant le faux duc sortir en uniforme,
- Quelque masque, croyant me parler, lui parlait?
-
-FANNY.
-
- Impossible. Tout est réglé comme un ballet.
- Pour qu’il sorte sans crainte et puis que tu te sauves,
- Douze femmes sont là,--douze dominos mauves
- Elles vont, coquetant, riant, jouant de l’œil,
- L’accaparer, l’une après l’autre, jusqu’au seuil,
- --Et, comme un volant blanc, de raquette en raquette
- Le faux duc sortira de coquette en coquette!
-
-UNE BANDE, passant au fond à la poursuite d’un masque à tête de loup.
-
- Quel est ce loup?
-
-LE LOUP, poursuivi, se retournant vers eux.
-
- Hou! hou!
-
-(Il disparaît dans le bois.)
-
-LA BANDE, se précipitant alors à la poursuite d’un Triboulet qui passe
-en gambadant.
-
- Quel est ce fou?
-
-LE FOU, se sauvant et agitant sa marotte.
-
- Tzing! tzing!
-
-(Tout disparaît dans des éclats de rire.)
-
-FANNY, reprenant, au duc.
-
- Puis, toi, tu sors du parc...
-
-LE DUC.
-
- Par la porte d’Hietzing?
-
-FANNY.
-
- Non!
-
-LE DUC.
-
- Par où?
-
-FANNY.
-
- Prenez garde. On passe.--Je m’évente...
- Regardez l’éventail de votre humble servante...
-
-LE DUC.
-
- Eh! bien?
-
-FANNY, tout en s’éventant coquettement.
-
- J’ai dessiné dessus le plan du parc.
- Voyez-vous le chemin? En rouge. Il fait un arc.
- Suivez-vous? Les petits carrés blancs sont des marbres,
- Et les petits pâtés vert pomme sont des arbres.
- On évite, par là, les gardes malfaisants,
- On tourne à gauche, on prend du côté des faisans...
-
-LE DUC, les yeux sur l’éventail.
-
- Les hachures, qu’est-ce que c’est?
-
-FANNY.
-
- C’est quand ça monte,
- --On redescend. On tourne au gros triton de fonte.
- Et l’on sort Empereur par ce petit portail...
- Tout est-il bien compris? Je ferme l’éventail.
-
-LE DUC, avec une fièvre joyeuse.
-
- Empereur!
-
-FANNY, plaisantant.
-
- C’est cela, le carrosse du Sacre,
- Tout de suite!
-
-LE DUC.
-
- Et l’on trouve à ce portail?
-
-FANNY.
-
- Un fiacre.
-
-LE DUC.
-
- Hein?
-
-FANNY.
-
- Très bien attelé! Ne sois pas inquiet!
-
-LE DUC.
-
- Et qui me mène?
-
-FANNY.
-
- Au lieu de rendez-vous!
-
-LE DUC.
-
- Qui est?
-
-FANNY.
-
- A deux heures d’ici--c’est vrai, ça vous écarte,--
- Mais la comtesse y tient: Wagram!
-
-LE DUC, souriant.
-
- La Bonaparte!
- --Et Prokesch?
-
-FANNY.
-
- Prévenu par moi. Sera là-bas.
-
-LE DUC.
-
- Et Flambeau? Vais-je le revoir?
-
-FANNY.
-
- Je ne sais pas.
-
-(Tout en causant, elle l’a conduit vers la gauche. Il y a de ce côté, au
-pied d’une grande urne antique d’où retombent de longues branches de
-lierre, un tas de décombres parmi des touffes d’herbe. Un fût de
-colonne, au coussin de mousse, offre une sorte de siège, et--près d’un
-fragment de bas-relief posé sur le sol, à plat, comme une large
-dalle--la tête énorme et barbue d’une statue cassée ouvre ses yeux
-blancs et sa bouche d’ombre.)
-
- Il faut attendre... Asseyons-nous, au clair de lune,
- Vous, sur ce bloc...
-
-(Et elle désigne le fût de colonne.)
-
- Moi, sur la tête de Neptune.
-
-(S’adressant à la tête de pierre, avec une révérence comique.)
-
- Neptune, c’est permis de s’asseoir?
-
-LA TÊTE DE NEPTUNE, d’une voix caverneuse.
-
- C’est permis!
-
-(Fanny fait un bond en arrière, et la tête ajoute d’une voix cordiale.)
-
- Seulement, vous savez, il y a des fourmis!
-
-FANNY, se réfugiant dans les bras du duc.
-
- Dieu!... la tête qui parle!...
-
-LE DUC, qui comprend et se souvient tout à coup.
-
- Ah! c’est là, sous le lierre,
- C’est vrai, qu’on sort du trou...
-
-LA VOIX, tranquillement.
-
- Par une fourmilière!...
-
-LE DUC, se penchant vers les décombres dont il essaie d’écarter les
-herbes.
-
- Flambeau!
-
-
-SCÈNE X
-
-LE DUC, FANNY, FLAMBEAU, d’abord invisible.
-
-DES MASQUES, de temps en temps.
-
-LA VOIX DE FLAMBEAU, jovialement.
-
- Dans la cachette à Robinson...
-
-UNE BANDE DE MASQUES, qui passe au fond à la poursuite d’un Paillasse.
-
- Ohé!
-
-FANNY, se penchant vivement et mettant sa main sur la bouche de Neptune.
-
- Chut! des masques!
-
-LES MASQUES, disparaissant.
-
- Bravo! Très drôle!
-
-(Leurs voix se perdent.)
-
-LA VOIX DE FLAMBEAU, achevant avec le plus grand calme.
-
- Crusoé.
-
-LE DUC.
-
- Quoi! depuis hier soir?...
-
-FLAMBEAU, toujours invisible.
-
- Oui, je fume ma pipe...
-
-LE DUC.
-
- Dans ce trou?...
-
-FLAMBEAU.
-
- Que tu fis à l’instar de ce type,
- Inventeur du bonnet à poil, à ce qu’on dit,
- Et dont le Mameluck s’appelait Vendredi!
-
-LE DUC, examinant les pierres et les mousses.
-
- Je ne retrouve plus la place exacte!
-
-FLAMBEAU.
-
- A droite!
- Juste où je souffle, avec ma pipe, un peu d’ouate!
-
-(Et par une fente de la grosse pierre posée à plat, on voit s’élever une
-fumée qui se met à floconner dans l’air calme.)
-
-FANNY, la montrant au duc.
-
- Là,--le petit Vésuve!
-
-LE DUC, se penchant vers la pierre, d’un ton désolé.
-
- Oh! tu dois être...
-
-FLAMBEAU, qui lance les mots entre des bouffées de fumée.
-
- Mal!
- Mais
-
-(Une bouffée.)
-
- je vous avais dit
-
-(Une bouffée.)
-
- que je viendrais au bal!
-
-FANNY, regardant autour d’eux, avec inquiétude.
-
- Si l’on nous voit causer avec une fumée!
-
-FLAMBEAU.
-
- Aï!
-
-LE DUC.
-
- Quoi donc?
-
-FLAMBEAU.
-
- Un retour offensif de l’armée
- Fourmi!... Depuis hier, tout le temps on se bat!
- --Aï!--Elles ont le nombre et moi j’ai le tabac!
-
-(On l’entend souffler très fort.)
-
- En soufflant la fumée à flots...
-
-FANNY, riant.
-
- Tu les canonnes!
-
-FLAMBEAU, dont la voix se rapproche.
-
- Puis-je lever ma pierre une seconde?
-
-LE DUC, après avoir regardé si personne ne passe.
-
- Oui!
-
-(Alors un des côtés de la pierre se soulève lentement, entraînant ses
-tremblantes attaches de lierre, laissant pendre des cheveux d’herbe, et,
-de l’ombre humide du trou de Robinson, on voit sortir à demi un Flambeau
-mystérieux et cocasse, l’uniforme verdi, les moustaches pleines de
-brindilles, le nez terreux, l’œil gai.)
-
-FLAMBEAU, tout en soulevant la pierre, entonnant d’une voix sépulcrale
-le grand air du dernier succès de l’Opéra.
-
- _Nonnes!..._
-
-LE DUC et FANNY, précipitamment.
-
- Chut!
-
-FLAMBEAU, s’accoudant au bord moussu du petit souterrain.
-
- J’ai l’air de me mettre au balcon du tombeau!
-
-LE DUC.
-
- Fanny m’a tout conté. C’est pour ce soir, Flambeau!
-
-FLAMBEAU.
-
- Bon!--Craignez Metternich, seulement! L’œil du maître!
-
-LE DUC.
-
- Il a quitté le bal.
-
-FLAMBEAU, vivement.
-
- Mais pour me reconnaître
- Il n’y a plus personne, alors!
-
-FANNY.
-
- Tout ira bien.
-
-FLAMBEAU.
-
- Metternich est parti?... Vous ne me dites rien?
-
-LE DUC.
-
- Mais...
-
-FLAMBEAU.
-
- Et vous me laissez, à l’ombre de cette urne,
- Prendre un torticolis dans ma petite turne?
-
-FANNY, vivement.
-
- Des masques!
-
-(Flambeau rentre dans son trou.--La scène est envahie par des masques
-qui dansent une ronde autour d’un magicien à grande barbe.)
-
-LES MASQUES, cherchant à reconnaître qui se cache sous cette barbe.
-
- C’est Blacas!--C’est Sandor!--C’est Zichy!
- --C’est Thalberg!--Non, Thalberg est en mammamouchi!
- --C’est Josika!--Non! c’est...
-
-(Mais le magicien se baissant brusquement et passant sous les mains
-nouées de deux danseurs, s’échappe. Cris de tous les masques.)
-
- Il fuit! qu’on le rattrape!
-
-FLAMBEAU, soulevant sa pierre comme un diable le couvercle de sa boîte.
-
- Partis?
-
-LE DUC et FANNY.
-
- Partis.
-
-FLAMBEAU.
-
- Alors...
-
-(Il sort tranquillement du trou, dont il extrait son fusil et son bonnet
-à poil.)
-
-LE DUC et FANNY.
-
- Hein? Quoi?
-
-FLAMBEAU, remettant la pierre en place.
-
- Baissons la trappe!
-
-LE DUC, épouvanté.
-
- Que va-t-on dire en te voyant?
-
-FANNY.
-
- C’est effrayant!
- Rentrez vite!
-
-FLAMBEAU.
-
- Ce qu’on va dire en me voyant?
-
-(Les masques reparaissent au fond.)
-
-L’UN D’EUX, apercevant Flambeau, avec enthousiasme.
-
- Et celui-là! Ho! ho!--en grognard de l’Empire!
-
-FLAMBEAU, au duc et à Fanny.
-
- Eh bien! mais le voilà, tenez, ce qu’on va dire!
-
-LES AUTRES MASQUES, s’arrêtant en voyant Flambeau.
-
- Bravo!--Très bien!
-
-FLAMBEAU.
-
- Je suis tranquille maintenant!
-
-(Il remet son bonnet et fume sa pipe. A ce moment, la scène est envahie.
-Tout le monde revient du bal, car la cloche du théâtre sonne et un
-laquais vient de suspendre aux branches de la porte une affiche sur
-laquelle on lit:
-
- MICHEL ET CHRISTINE.
- Vaudeville en un acte.
- De MM. Eugène Scribe et Henri Dupin
-
-La plupart des masques, avant d’entrer au théâtre, s’arrêtent pour
-contempler Flambeau.)
-
-
-SCÈNE XI
-
-LES MÊMES, puis peu à peu TOUS LES MASQUES, DES LAQUAIS, THÉRÈSE,
-TIBURCE, etc.
-
-UN TRIVELIN, appelant un Léandre.
-
- As-tu vu le grognard?
-
-LE LÉANDRE, frappé d’admiration.
-
- Oh! il est étonnant!
-
-(Le duc s’est un peu écarté, laissant Fanny avec Flambeau qui, en un
-clin d’œil, est entouré.)
-
-L’ARLEQUIN, le regardant de près.
-
- Excellents, les petits anneaux d’or aux oreilles!
-
-UNE PETITE DIABLESSE, même jeu.
-
- Et les gros sourcils gris, postiches! Des merveilles!
-
-(Elle se hausse sur la pointe des pieds et essaie de les toucher.
-Flambeau recule.)
-
-FLAMBEAU, bas à Fanny.
-
- Mais sans manteau, comment sortirai-je bientôt?
-
-FANNY, tirant de son gant un numéro de vestiaire qu’elle lui passe.
-
- Le numéro de Gentz, tiens: un très beau manteau!
-
-UN PETIT MARQUIS, à Flambeau.
-
- Bonjour, grognard!
-
-FLAMBEAU, poliment.
-
- Honneur, plaisir.
-
-UN SCARAMOUCHE, l’observant.
-
- Je me demande
- Qui c’est?
-
-(Il s’avance, et bouffonnant.)
-
- Pour lors, Sergent, vous serviez?...
-
-FLAMBEAU.
-
- Dans la Grande!
-
-(On rit.)
-
-FLAMBEAU, à lui-même.
-
- Ils riaient moins du temps, chez eux, qu’elle hivernait!
-
-(Il se promène, de long en large.)
-
-EXCLAMATIONS, en le voyant marcher.
-
- C’est un Raffet!--C’est un Charlet!--C’est un Vernet!
-
-LE LANSQUENET, s’avançant et tâtant l’uniforme.
-
- Comme il est bien usé!... La poudre!... Les poussières!...
- Le nom du costumier?
-
-FLAMBEAU.
-
- Ce sont des costumières.
- Une vieille maison: _Guerre et Victoire, Sœurs._
-
-UN LANSQUENET.
-
- Ah! oui?
-
-FLAMBEAU, remontant.
-
- Nous n’avons pas les mêmes fournisseurs!
-
-LE SCARAMOUCHE, le suivant.
-
- Parbleu! mais c’est Zichy!...
-
-(A Flambeau, en lui tendant la main.)
-
- Cher comte...
-
-(Il recule en recevant une bouffée de fumée dans la figure.)
-
-FLAMBEAU, s’excusant et montrant sa pipe.
-
- Ma bouffarde.
-
-(On rit.)
-
-LE SCARAMOUCHE, aux autres.
-
- Oui, son langage, ainsi que son museau, se farde!
-
-FLAMBEAU, chantonnant.
-
- En allant à Krasnoé
- On avait soif; on avait froué!...
-
-UN SEIGNEUR FLORENTIN, riant.
-
- C’est qu’il est excellent!...
-
-(S’avançant et lui prenant le bras.)
-
- En Russie, hein! mon vieux,
- Nous avons eu très froid au nez?
-
-(On rit.)
-
-FLAMBEAU.
-
- Oui... Pas aux yeux.
-
-(Il chantonne.)
-
- Mais, cristi, ça vous ravigote
- Rien que de voir sa redingote!...
-
-L’ARLEQUIN, vient lui prendre le bras de l’autre côté, et finement.
-
- Dis donc, sa redingote a besoin de reprises?
-
-(On rit.)
-
-FLAMBEAU.
-
- Mais, dis donc,--elle vous en a fait voir de grises!
-
-(Les rires jaunissent légèrement.)
-
-PLUSIEURS, sans enthousiasme.
-
- Ha! ha! très drôle!...
-
-LE LANSQUENET, tiède.
-
- Oui... très nature...
-
-LE SCARAMOUCHE, froid.
-
- Très exact!
-
-L’ARLEQUIN, bas, aux autres.
-
- Mais vous ne trouvez pas qu’il manque un peu de tact?
-
-(Il les emmène vers le théâtre où, du reste, tout le monde entre peu à
-peu; la scène se vide. Fanny Elssler, qui a rejoint le duc, suit
-avidement des yeux les derniers masques qui se dirigent vers la petite
-porte.)
-
-FANNY, au duc.
-
- Sitôt qu’ils seront tous entrés pour voir la pièce...
-
-FLAMBEAU, d’une voix de forain, rabattant les retardataires.
-
- Entrez!
-
-FANNY.
-
- ... j’irai chercher votre cousine.
-
-(A ce moment, le laquais que le duc avait envoyé porter une lettre au
-château reparaît et s’approche vivement de lui.)
-
-LE DUC.
-
- Qu’est-ce?
-
-FLAMBEAU, au fond.
-
- Entrez!
-
-LE LAQUAIS, au duc.
-
- J’ai prévenu que Monseigneur irait
- Passer la nuit au pavillon de la forêt.
-
-(Il s’éloigne.)
-
-FANNY, qui a entendu.
-
- Hein?
-
-LE DUC, vite et bas à Fanny.
-
- J’oubliais. J’ai dit qu’au pavillon de chasse
- Je passerai la nuit. C’est donc là qu’à ma place
- La comtesse devra se rendre. Préviens-la.
-
-FANNY.
-
- Je la préviens et vous l’amène. Restez là.
-
-(Elle sort par le fond à gauche. Parmi les derniers masques qui sont
-revenus du bal, il y a Tiburce et Thérèse.)
-
-FLAMBEAU, sur le seuil du théâtre.
-
- Entrez!
-
-TIBURCE, à sa sœur, lui désignant le théâtre.
-
- Vous n’entrez pas?
-
-THÉRÈSE.
-
- Non. Je pars.
-
-TIBURCE, la saluant.
-
- A votre aise!
-
-(Il entre au théâtre. Elle se dirige vers la sortie, à droite.)
-
-LE DUC, l’apercevant.
-
- Mais elle va peut-être au rendez-vous!
-
-(Avec un mouvement vers elle pour l’avertir.)
-
- Thérèse!
-
-(Elle s’arrête sur le seuil, le regardant. Mais il se ravise, et à
-lui-même.)
-
- Non! qu’elle y aille!... Il me sera doux de savoir
- Qu’elle fut faible au point d’y aller!
-
-(Et à Thérèse, tendrement.)
-
- A ce soir!
-
-(Elle sort sans répondre.)
-
-
-SCÈNE XII
-
-LE DUC, FLAMBEAU, FANNY, LA COMTESSE.
-
-FANNY, reparaissant, à Flambeau.
-
- Surveille où l’on en est de la pièce de Scribe!
- C’est l’heure!
-
-(Flambeau entre au théâtre. Elle fait un signe au fond et l’on voit
-venir un jeune homme masqué enveloppé d’un grand manteau brun.)
-
-FLAMBEAU, sortant du théâtre.
-
- En ce moment, plus d’un mouchoir s’imbibe,
- Parce que Stanislas est triste et Polonais!
-
-(Il rentre dans le théâtre.)
-
-FANNY, au duc.
-
- Duc, voici la comtesse!
-
-(Le jeune homme se démasque: c’est la comtesse. Ses cheveux, teints en
-blond, sont coupés et coiffés comme ceux du prince, avec la raie et la
-grande mèche sur le front. En descendant vers son cousin, elle ouvre son
-manteau et apparaît svelte et blanche, dans le même uniforme que lui.)
-
-LE DUC.
-
- Oh! je me reconnais!
- C’est moi qui viens vers moi dans l’ombre qui s’étonne!
-
-(Fanny fait le guet.)
-
-LA COMTESSE.
-
- Bonsoir, Napoléon.
-
-LE DUC.
-
- Bonsoir, Napoléone.
-
-LA COMTESSE.
-
- Je suis très calme. Et toi?
-
-LE DUC.
-
- Je songe aux dangers fous
- Que vous allez courir pour moi!...
-
-LA COMTESSE, vivement.
-
- Oh! pas pour vous!
-
-LE DUC.
-
- Ah?
-
-LA COMTESSE.
-
- Pour le nom, la gloire, et mon sang sur le trône!
-
-LE DUC, souriant.
-
- Comme tu fais sonner ta cuirasse, Amazone!
-
-LA COMTESSE, avec fierté.
-
- Oui, ce serait moins beau si c’était par amour!
-
-LE DUC, se rapprochant.
-
- Mais, à propos d’amour, lorsque tu seras pour
- Me remplacer, ce soir, là-bas... si d’aventure,
- Une femme venait...
-
-LA COMTESSE, tressaillant.
-
- Ah! j’en étais bien sûre!
-
-LE DUC.
-
- Raconte-lui ma fuite; et tu vas me jurer...
-
-FLAMBEAU, reparaissant sur le seuil du théâtre.
-
- Le vieux soldat se tait...
-
-FANNY.
-
- Bien! bien!
-
-FLAMBEAU, rentrant dans le théâtre.
-
- ... sans murmurer!
-
-LE DUC.
-
- ... Si ce soir, elle vient, plus tard de me le dire!
-
-LA COMTESSE.
-
- Quoi! s’occuper d’un cœur quand, demain, c’est l’Empire!
-
-LE DUC.
-
- C’est parce que demain je vais être Empereur
- Que j’attache, ce soir, tant de prix à ce cœur!
-
-LA COMTESSE, brutalement.
-
- D’autres vous aimeront!
-
-LE DUC.
-
- Mais pourrai-je les croire
- Comme la triste enfant prête à tomber sans gloire
- Qui parce qu’elle veut tomber en consolant,
- Viendra ce soir, peut-être, à ce rendez-vous blanc?
-
-LA COMTESSE, haussant les épaules.
-
- Vous aimerez encor!
-
-LE DUC.
-
- Mais jamais plus, peut-être
- A quelque rendez-vous que, plus tard, je puisse être,
- Je n’attendrai dans l’ombre et n’ouvrirai les bras
- Comme à ce rendez-vous où je ne serai pas!
-
-LA COMTESSE, avec dépit.
-
- Je trouve Votre Altesse extrêmement émue!
-
-LE DUC.
-
- Moins que si tu me dis plus tard: «Elle est venue!»
-
-FLAMBEAU, reparaissant.
-
- Il faut se dépêcher, car les yeux vers le ciel
- Il chante quelque chose à son vieux colonel!
-
-(Le duc et la comtesse se masquent rapidement.)
-
-LA COMTESSE, dégrafant son manteau noir pendant que le duc détache son
-domino violet.
-
- Changeons vite!
-
-FLAMBEAU, regardant si personne ne sort du théâtre.
-
- Au signal!... Ne craignez rien. Je guette.
- Attention!
-
-(Il tire la baguette de son fusil qu’il lève solennellement.)
-
- Par la vertu de ma baguette!...
-
-LA COMTESSE, à Flambeau.
-
- Tu vas, peut-être, faire un César, songes-y!
-
-FLAMBEAU.
-
- C’est pourquoi ma baguette est celle d’un fusil!
-
-(Le duc de Reichstadt est à droite. La comtesse est à gauche. Ils
-enlèvent simultanément leurs manteaux. Une seconde, il y a, dans un
-éclair blanc, deux Ducs de Reichstadt. Mais l’échange se fait: le duc
-s’enveloppe du manteau noir, rabat le capuchon sur sa tête; la comtesse
-jette négligemment sur une épaule le domino violet de manière à ne pas
-cacher l’uniforme et les croix, reste tête nue pour bien laisser voir
-les cheveux blonds... Et il n’y a plus qu’un duc de Reichstadt, à
-gauche.)
-
-
-SCÈNE XIII
-
-LES MÊMES, TOUT LE MONDE.
-
-FLAMBEAU, l’oreille tendue vers le théâtre d’où viennent des
-applaudissements et des rumeurs.
-
- Il sort!
-
-(Le duc se sépare de la comtesse. Une musique bruyante éclate. La scène
-s’éclaire vivement. Car de tous côtés des laquais entrent, roulant
-devant eux des orangers dont le feuillage est criblé de verres lumineux.
-Sur chaque caisse verte on a posé deux planches que recouvre un napperon
-de dentelle laissant passer par un trou le tronc de l’oranger, et sur
-chacune de ces petites tables d’où jaillit un arbre illuminé, un
-somptueux petit couvert est mis. Vaisselle de vermeil. Cristaux irisés.
-Luxe de fleurs. Nuée de laquais poudrés qui, en un clin d’œil, flanquent
-chaque caisse de quatre chaises légères, et habillent les deux orangers
-qui étaient déjà en scène comme les nouveaux venus.--Cependant tous les
-masques sortent du théâtre, en farandole, se tenant par la main, sur
-l’air de galop qu’attaque l’orchestre. En voyant la surprise que leur
-réservait Metternich, ils poussent des cris d’enthousiasme. La longue
-chaîne dansante, conduite par l’Archiduchesse et l’Attaché français, se
-met à serpenter autour des orangers,--et ce sont des éclats de rire, des
-appels, des interjections, parmi lesquels on entend à peu près:
-
- _Les orangers!--C’est ici que l’on soupe!
- --Vous marchez sur ma robe!--Hop! hop!--Je perds ma houppe!
- --Bravo, les orangers!--Dansons en rond!--Baron!
- --Marquise!--Hop! hop!--Plus vite!--Encor!--Toujours!--En rond!
- --Attention! Un, deux... à trois, on se sépare!
- Trois!_
-
-Et la farandole se disloque.)
-
-TOUT LE MONDE, se précipitant vers les tables pour se placer.
-
- Hourrah!
-
-FANNY, au duc, lui montrant la comtesse qui, restée debout au premier
-plan, à gauche, a été immédiatement entourée par tous les dominos
-mauves.
-
- Notre essaim de femmes l’accapare!
-
-LES DOMINOS MAUVES, autour du faux duc, feignant de coqueter pour que
-personne ne l’approche.
-
- Prince!--Duc!--Monseigneur!--Altesse!
-
-GENTZ, qui les regarde en passant, avec une jalousie de vieux galantin.
-
- Il n’y en a
- Que pour le Duc ce soir!
-
-DES MASQUES, s’appelant pour souper ensemble.
-
- Sandor!--Zichy!--Mina!
-
-L’ARLEQUINE, masquée qu’on a appelée Mina, s’asseyant.
-
- On me reconnaît donc?
-
-LE POLICHINELLE.
-
- A ce collier de jade!
-
-LE SCARAMOUCHE, s’attablant et regardant les petites oranges de
-l’oranger.
-
- Au dessert on pourra se faire une orangeade!
-
-UN DOMINO MAUVE, minaudant, au faux duc.
-
- Duc!...
-
-L’OURS, qui a ôté sa tête pour souper, lisant le menu.
-
- Sterlets du Danube!--Et caviar du Volga!
-
-L’ARCHIDUCHESSE, qui va et vient, plaçant les soupeurs.
-
- Mimi de Meyendorf à la table d’Olga!
-
-(Tout le monde est assis, excepté la comtesse qui, toujours debout à
-gauche, continue à marivauder avec un domino mauve. Le duc, sans la
-quitter des yeux, s’est attablé, avec Flambeau et Fanny, à l’un des
-orangers. Rires. Murmures. Le souper commence.)
-
-GENTZ, se levant, un verre de champagne à la main.
-
- _Mesdames et Messieurs..._
-
-QUELQUES SOUPEURS, réclamant le silence.
-
- Chut! Chut!
-
-LE DUC, voyant la comtesse faire un pas vers la droite.
-
- C’est la minute
- Terrible!...
-
-GENTZ.
-
- _Je brandis cette première flûte
- En l’honneur..._
-
-LE DUC.
-
- Elle va pour sortir...
-
-GENTZ.
-
- _... de l’absent
- Qui régla nos plaisirs et s’en fut--nous laissant
- Ces musiques, ces fleurs et ces sorbets aux pêches,--
- Travailler jusqu’à l’aube et dicter des dépêches!_
-
-(Applaudissements. La Comtesse profite de ce que l’attention est attirée
-par Gentz et se dirige, parmi les tables, vers la sortie. A mesure
-qu’elle avance--en imitant l’allure distraite du duc et sans avoir l’air
-de se presser--il se lève, de chaque table, sur son passage, un domino
-mauve qui l’accompagne un instant en lui faisant des agaceries, et ne la
-quitte que lorsqu’un autre domino mauve vient à son tour l’accaparer
-coquettement.)
-
-FANNY, qui la suit des yeux, bas au duc.
-
- Elle a bien attrapé votre pas nonchalant!
-
-GENTZ, continuant d’une voix éclatante.
-
- _Au Prince Chancelier, Conseiller, Chambellan!
- Dédions ton premier grésillement, champagne,
- A Metternich, prince d’Autriche et grand d’Espagne,
- Seigneur de Daruvar et duc de Portella..._
-
-FANNY, regardant toujours la comtesse qui se rapproche de plus en plus
-de la sortie.
-
- Elle avance! Voyez l’air tranquille qu’elle a.
-
-GENTZ.
-
- _Chevalier de Sainte-Anne..._
-
-LE DUC, bas à Flambeau dont il serre convulsivement la main.
-
- En parlant, il nous aide,
- Ce Gentz, sans le savoir!
-
-GENTZ.
-
- _... Des Séraphins de Suède,
- De l’Éléphant Danois et de la Toison d’or!..._
-
-FLAMBEAU, bas.
-
- Pourvu que Metternich ait des titres encor!
-
-GENTZ.
-
- _Curateur des Beaux-Arts, Magnat héréditaire..._
-
-LE DUC, fébrilement, les yeux fixés sur la comtesse qui avance toujours.
-
- Oh! mon pas n’est pas si traînant... elle exagère!
-
-GENTZ, avec un enthousiasme croissant.
-
- _Bailli de Malte..._
-
-LE DUC, de plus en plus énervé, voyant la comtesse s’arrêter tout près
-de la sortie avec un domino mauve.
-
- Eh bien! qu’attend-elle?
-
-GENTZ.
-
- _Grand-croix
- Du Faucon, du Lion, de l’Ours, de Charles III!..._
-
-(Il s’arrête, s’épongeant le front.)
-
- Ouf!...
-
-LA VOISINE de droite de Gentz, à sa voisine de gauche.
-
- Il va succomber! Il faut que tu l’éventes!
-
-(Les deux éventails s’agitent avec une violence comique des deux côtés
-de Gentz.)
-
-GENTZ, ranimé, concluant avec emphase.
-
- _Et Membre de plusieurs Sociétés savantes!_
-
-ENTHOUSIASME GÉNÉRAL.
-
- Hourrah!...
-
-(Tout le monde est debout. Les verres se choquent. La comtesse est
-arrivée à la sortie avec le dernier domino mauve; le pied sur le seuil,
-elle cause et rit nerveusement, s’attarde une seconde de peur de se
-trahir par un départ brusque, baise la main du domino mauve pour prendre
-congé.)
-
-FLAMBEAU, bas au duc qui n’ose plus regarder.
-
- Et pendant qu’ils trinquent de toutes parts,
- Prince, elle va sortir... elle sort!...
-
-L’ARCHIDUCHESSE, qui depuis un instant suit des yeux le faux duc, à voix
-haute, de sa place.
-
- Franz, tu pars?
-
-(La comtesse chancelle, elle est obligée de s’adosser au treillage pour
-ne pas tomber.)
-
-LE DUC, bas.
-
- Tout est perdu!
-
-FLAMBEAU.
-
- Tonnerre!
-
-L’ARCHIDUCHESSE, qui se lève et se dirige vers la comtesse.
-
- Attends!
-
-FANNY, atterrée.
-
- L’archiduchesse
- N’est pas du complot!
-
-L’ARCHIDUCHESSE, qui est arrivée près de la comtesse.
-
- Franz!
-
-(Elle lui prend le bras, et d’un doux ton de reproche.)
-
- Tu blessas ma tendresse,
- Tout à l’heure, mais...
-
-(Elle tressaille, en recevant à travers le masque un regard qu’elle ne
-reconnaît pas. Elle s’arrête, examinant de près le bas du visage, et
-presque sans voix.)
-
- Ah!...
-
-LE DUC, qui suit cette scène.
-
- Perdu!
-
-L’ARCHIDUCHESSE, reculant hésitante.
-
- Mais...
-
-(Puis, après le siècle d’une seconde, elle reprend sa voix naturelle, et
-très haut, tendant la main à la comtesse.)
-
- A demain!
-
-LA COMTESSE, à qui l’émotion, la peur qu’elle a eue, la gratitude font
-perdre un instant la tête.
-
- Ah! Madame,--comment?...
-
-L’ARCHIDUCHESSE, vite et bas.
-
- Baisez-moi donc la main!
-
-(La comtesse se ressaisit, baise tout à fait en duc de Reichstadt la
-main de l’Archiduchesse, se redresse, et sort.)
-
-
-SCÈNE XIV
-
-LES MÊMES, moins LA COMTESSE.
-
-UN SOUPEUR, qui a vu sortir la Comtesse.
-
- Il part déjà, le duc?
-
-TIBURCE, haussant les épaules.
-
- Oh! il est si fantasque!
-
-(L’Archiduchesse, en regagnant son oranger, passe devant celui où sont
-assis le duc, Flambeau et Fanny.)
-
-LE DUC, l’arrêtant au passage, d’une voix basse et émue.
-
- Votre main... comme au duc de Reichstadt?...
-
-L’ARCHIDUCHESSE, regarde un instant ce jeune homme encapuchonné et
-masqué, et lui tend la main.
-
- Tiens, beau masque!
-
-(Elle regagne sa place. Tout le monde soupe, rit, cause.)
-
-GENTZ, se levant, un verre de champagne à la main.
-
- Et maintenant...
-
-(Rires et protestations.)
-
-PLUSIEURS.
-
- Encore!
-
-GENTZ.
-
- Un mot...
-
-L’ARLEQUIN.
-
- Gentz, allez-y!
-
-GENTZ.
-
- Je voulais compléter mon petit brindisi:
- J’ai commis tout à l’heure un oubli... volontaire.
- Car le duc de Reichstadt étant là, j’ai dû taire
- Le plus beau titre de Metternich. J’ai l’honneur,
- --Le duc étant sorti--de boire: _Au destructeur
- De Bonaparte!..._
-
-TOUT LE MONDE, se levant dans une subite explosion de haine joyeuse.
-
- Au destructeur de Bonaparte!
-
-(Mouvement du duc. Tous les verres sont levés. Flambeau vide
-tranquillement le sien dans le canon de son fusil.)
-
-LE DUC.
-
- Que fais-tu?
-
-FLAMBEAU.
-
- Je le mouille un peu, de peur qu’il parte!
-
-(Tout le monde se rassied. La conversation devient générale. On se parle
-d’un oranger à l’autre.)
-
-LE SCARAMOUCHE, riant.
-
- Ce Bonaparte!...
-
-LE PETIT MARQUIS.
-
- En somme, un faux marbre!
-
-TIBURCE.
-
- Du stuc!
-
-LE DUC, indigné.
-
- Hein?
-
-FLAMBEAU, craignant qu’il ne se trahisse.
-
- Songez qu’il y va de l’Empire, mon duc!
-
-LE POLICHINELLE, dédaigneux.
-
- Très surfait.
-
-FLAMBEAU, toujours bas au duc, lui saisissant la main.
-
- Prenez garde!
-
-TIBURCE.
-
- Officier secondaire...
- Mais qu’en Égypte on a vu sur un dromadaire,
- Alors!...
-
-L’OURS.
-
- On dit que Gentz le fait très bien!
-
-FLAMBEAU, entre ses dents.
-
- Cristi!
-
-L’ARLEQUIN, à Gentz.
-
- Fais-le!
-
-(Gentz se lève. Mouvement du duc.)
-
-FLAMBEAU, au duc.
-
- N’oubliez pas que vous êtes sorti!
-
-GENTZ, faisant rapidement descendre une mèche en pointe sur son front.
-
- La mèche!
-
-(Fronçant le sourcil.)
-
- L’œil!
-
-(Mettant la main dans son gilet.)
-
- La main!
-
-(Et satisfait.)
-
- Voilà.
-
-(Acclamations et rires.)
-
-LE DUC, dont les doigts nerveux arrachent la dentelle de la nappe.
-
- Oh!
-
-FLAMBEAU, s’est retourné avec un mouvement furieux vers Gentz, mais la
-caricature même de ce qu’il aimait tant l’émeut, et calmé, il dit d’une
-voix sourde:
-
- Il se moque!
- Et même en se moquant c’est beau!--car il l’évoque!
-
-LE CROCODILE.
-
- Vous savez qu’il tombait de cheval,--patatras!
-
-(Rires.)
-
-FLAMBEAU, bas au duc.
-
- Voilà ce que, sur lui, trouvèrent les _ultras_!
-
-LE PIERROT.
-
- Un causeur très médiocre!...
-
-FLAMBEAU, ironique.
-
- Allez donc!
-
-LE DUC.
-
- C’est la règle!
- S’ils ne pouvaient, entre eux, dire du mal de l’aigle,
- Que diraient le cloporte et le caméléon?
-
-TIBURCE.
-
- Il ne s’appelait pas, d’ailleurs, Napoléon!
-
-FLAMBEAU, sursautant.
-
- Hein?
-
-(C’est le duc maintenant qui le retient.)
-
-TIBURCE.
-
- Il s’est fabriqué ce nom: c’est très facile!
- On veut se faire un nom magnifique...
-
-FLAMBEAU, à part.
-
- Imbécile!
-
-TIBURCE.
-
- ... Qui dans l’histoire, un jour, puisse être interpolé...
- On prend trois petits sons clairs et secs: _Na-po-lé_...
- Et puis un bruit sourd: _on_!
-
-L’OURS.
-
- C’est extraordinaire!
-
-TIBURCE.
-
- Oui: _Na-po-lé_: l’éclair!... et puis: _on_, le tonnerre!
-
-UN TRIVELIN.
-
- Quel était son vrai nom?
-
-TIBURCE.
-
- Ah! vous ne savez pas?
-
-LE TRIVELIN.
-
- Mais non!
-
-TIBURCE.
-
- Il s’appelait Nicolas.
-
-FLAMBEAU, se levant furieux.
-
- Nicolas?
-
-TOUT LE MONDE, l’applaudissant de si bien jouer son rôle.
-
- Ah! bravo! le grognard!
-
-GENTZ, riant, à Flambeau.
-
- Nicolas!
-
-(Il lui passe un plat.)
-
- Quelques cailles?
-
-FLAMBEAU, prenant le plat.
-
- Eh bien! mais... Nicolas gagnait bien les batailles!
-
-UN PAILLASSE, avec le plus aristocratique dégoût.
-
- Et cette cour qu’en un clin d’œil il fagota!
-
-TIBURCE.
-
- Quand on y parlait titre, étiquette, Gotha,
- Mon cher, pour vous répondre, il n’y avait personne!
-
-FLAMBEAU, doucement.
-
- Il n’y avait donc pas le général Cambronne?
-
-UNE VOIX DE FEMME.
-
- Mais... la guerre!...
-
-TIBURCE.
-
- Qu’y faisait-il? Les bulletins!
-
-LE POLICHINELLE.
-
- Il se tenait sur des petits tertres lointains!
-
-(Rires.)
-
-FLAMBEAU, prêt à s’élancer.
-
- Nom de...
-
-LE DUC, le retenant.
-
- Chut!
-
-TIBURCE.
-
- Une balle, un jour, fut assez bonne
- Pour venir le blesser au pied, à Ratisbonne:
- Juste de quoi fournir un sujet de tableau!
-
-(Rires.)
-
-FLAMBEAU, retenant à son tour le duc, lui dit avec rage.
-
- Du calme!...
-
-LE DUC.
-
- Mais toi-même...
-
-FLAMBEAU, dont la main depuis un instant tourmente son couteau.
-
- Otez-moi ce couteau!
-
-TIBURCE, renversé sur sa chaise et dégustant à petites gorgées son
-Johannisberg.
-
- Bref...
-
-LE DUC, dont les ongles s’enfoncent dans le poignet de Flambeau.
-
- Qu’il n’ajoute pas quelque chose de pire!
-
-FLAMBEAU, suppliant.
-
- Vous le supporterez!
-
-LE DUC.
-
- Oh!--pas pour un Empire!
-
-TIBURCE, laissant tomber un mot entre chaque gorgée.
-
- Bref--ce fameux héros--c’était...
-
-FLAMBEAU, sentant que le duc va s’élancer, avec désespoir.
-
- Non, mon petit!
-
-TIBURCE.
-
- C’était un lâche!
-
-LE DUC, se levant.
-
- Oh! je...
-
-UNE VOIX, partie du fond.
-
- Vous en avez menti!
-
-(Brouhaha.)
-
-TOUT LE MONDE, debout, parlant à la fois.
-
- Hein? Qu’est-ce? Quoi? Comment? Plaît-il? Qui ça?
-
-GENTZ, qui est resté assis.
-
- Tumulte.
-
-FLAMBEAU, bas au duc.
-
- Tout est sauvé! quelqu’un a relevé l’insulte!
-
-TIBURCE, blême.
-
- Qui s’est permis?
-
-L’ATTACHÉ FRANÇAIS, qui, écartant les groupes, descend vers lui.
-
- C’est moi.
-
-LE SCARAMOUCHE, bas à Tiburce.
-
- L’un des aides de camp
- Du maréchal Maison!
-
-TIBURCE.
-
- Quoi? vous, me provoquant?
- Vous qui représentez le Roi?
-
-GENTZ, assis, terminant sa grappe de raisin.
-
- C’est toujours drôle.
-
-L’ATTACHÉ.
-
- Il s’agit de la France,--et je suis dans mon rôle.
- C’est contre elle tenir des propos insultants
- Que d’insulter celui qu’elle aima si longtemps.
-
-TIBURCE.
-
- Buonaparte?
-
-L’ATTACHÉ.
-
- Veuillez prononcer Bonaparte.
-
-TIBURCE, ironique.
-
- Soit! Bonaparte!
-
-L’ATTACHÉ.
-
- Non. L’Empereur.
-
-TIBURCE.
-
- Votre carte?
-
-(Échange de cartes.)
-
-L’ATTACHÉ, saluant.
-
- Je pars demain. Donc, le duel, demain matin.
-
-(Il s’éloigne et rejoint deux amis avec qui il se met à causer à voix
-basse. Les violons ont repris au loin et les groupes, en chuchotant,
-commencent à regagner le bal.)
-
-FLAMBEAU, qui a disparu une seconde, à droite, vers le vestiaire,
-revient vêtu d’un superbe manteau et dit vivement au duc.
-
- Filons! J’ai le manteau.
-
-(Il l’ouvre et le referme.)
-
- Dedans, c’est en satin.
-
-TIBURCE, qui s’est rassis seul à sa table, tendant nerveusement son
-verre à un laquais.
-
- De l’eau?
-
-LE LAQUAIS, qui est celui que le duc a envoyé au château,--tout en
-remplissant le verre de Tiburce.
-
- Monsieur est dur pour le Corse!
-
-TIBURCE, levant les yeux sur lui, avec un étonnement hautain.
-
- Hein?
-
-LE LAQUAIS, baissant la voix.
-
- Plus tendre,
- Votre sœur, pour son fils!...
-
-(Mouvement de Tiburce.)
-
- Voulez-vous les surprendre?
-
-TIBURCE.
-
- Quand?
-
-LE LAQUAIS.
-
- Ce soir.
-
-TIBURCE.
-
- Où?
-
-LE LAQUAIS.
-
- Je sais.
-
-TIBURCE, lui faisant signe d’aller l’attendre dehors.
-
- Attends-moi près d’ici!
-
-(Le laquais s’éloigne. Tiburce se lève et la main sur sa grande rapière
-de capitan.)
-
- Je vais débarrasser l’Autriche!
-
-Cependant LE DUC, avant de partir avec Flambeau qui l’attend sur le
-seuil, est allé vers l’attaché qui a fini de causer avec ses amis, et
-lui mettant la main sur l’épaule.
-
- Vous, merci!
-
-L’ATTACHÉ, se retournant.
-
- De quoi donc?
-
-(Le duc soulève son masque une seconde. L’attaché va pousser un cri.)
-
-LE DUC, mettant un doigt sur ses lèvres.
-
- Chut!
-
-L’ATTACHÉ, bas.
-
- Le duc?
-
-LE DUC.
-
- Un complot.
-
-L’ATTACHÉ, surpris de cette confiance.
-
- Je m’étonne...
-
-LE DUC, avec une grâce fière.
-
- Je n’ai que mon secret, Monsieur: je vous le donne.
-
-(Vite et bas.)
-
- Rendez-vous à Wagram, ce soir. Soyez-y!
-
-L’ATTACHÉ.
-
- Moi?
-
-LE DUC.
-
- N’êtes-vous pas à nous?
-
-L’ATTACHÉ.
-
- Je suis fidèle au roi.
-
-LE DUC.
-
- C’est bien! Mais tu te bats pour mon père, à ma place.
- Et c’est en toi, ce soir, un peu de moi qui passe!...
-
-(Il remonte, en le saluant.)
-
- --A bientôt!
-
-L’ATTACHÉ, le suivant.
-
- Vous croyez me gagner...
-
-LE DUC.
-
- J’en suis sûr.
- Mon père a bien conquis Philippe de Ségur!
-
-L’ATTACHÉ, avec fermeté.
-
- Demain je rentre en France, et je tiens à vous dire...
-
-LE DUC, souriant.
-
- Vous êtes un futur maréchal de l’Empire!
-
-L’ATTACHÉ.
-
- ... Que si l’on fait, sur vous, marcher mon régiment,
- Je saurai commander le feu.
-
-LE DUC.
-
- Parfaitement.
-
-(Il lui tend la main.)
-
- Serrons-nous donc la main, avant de nous combattre.
-
-(Les deux jeunes gens se prennent la main.)
-
-L’ATTACHÉ, avec une extrême courtoisie.
-
- Avez-vous pour Paris--car j’y serai le quatre--
- Quelques commissions? L’honneur me serait doux...
-
-LE DUC, souriant.
-
- Je compte être rendu dans... l’Empire avant vous!
-
-L’ATTACHÉ.
-
- Si pourtant, avant vous, j’étais dans le... Royaume?
-
-LE DUC.
-
- Saluez de ma part la colonne Vendôme.
-
-(Il sort. Le rideau tombe.)
-
-
-
-
-ACTE V
-
-LES AILES BRISÉES.
-
-
-Une plaine. Quelques buissons bas; un tertre dont l’herbe frissonne d’un
-vent éternel; une petite cabane construite de débris d’affûts et de
-caissons et qu’entourent de maigres géraniums; la route qui passe; le
-poteau de la route, rayé des couleurs autrichiennes; et c’est tout. Des
-champs et du ciel, des épis et des étoiles. Une plaine. Une plaine
-immense. La plaine de Wagram.
-
-
-SCÈNE PREMIÈRE
-
-LE DUC, FLAMBEAU, PROKESCH.
-
-(Tous les trois, immobiles dans leurs manteaux, attendent.
-Silence,--pendant lequel on entend le vent souffler.)
-
-LE DUC, ouvrant son manteau pour que le vent s’y engouffre, et le
-refermant brusquement.
-
- Tiens! je prends de ton vent, Wagram, dans mon manteau!
-
-(A Flambeau qui regarde, sur la route, vers la gauche.)
-
- Les chevaux?
-
-FLAMBEAU.
-
- Pas encor. Nous arrivons trop tôt.
-
-LE DUC.
-
- Au premier rendez-vous que me donne la France,
- Je dois, comme un amant, arriver en avance!...
-
-(Il se met à se promener de long en large et arrive devant le poteau. Il
-s’arrête.)
-
- Leur poteau!... jaune et noir!... Ah! je vais donc pouvoir
- Marcher sans rencontrer un poteau jaune et noir!
- Sur de doux poteaux blancs des noms charmants vont luire.
- Oh! lire: _Chemin de Saint-Cloud!_ au lieu de lire:
-
-(Il monte sur une pierre pour lire l’écriteau.)
-
- _Route de Grosshofen!_
-
-(Tout d’un coup se souvenant.)
-
- Tiens! mais... mon régiment
- Se rend à Grosshofen, à l’aurore!
-
-FLAMBEAU.
-
- Comment?
-
-LE DUC.
-
- J’ai donné l’ordre hier, quand j’ignorais encore...
-
-FLAMBEAU.
-
- Nous serons loin lorsqu’ils passeront,--à l’aurore.
-
-(Un homme sort de la petite cabane, un vieux paysan, à barbe blanche, et
-manchot.)
-
-LE DUC.
-
- Cet homme?
-
-FLAMBEAU.
-
- Il est à nous. Sa cabane nous sert
- De rendez-vous.--Ancien soldat. Dans ce désert
- Explique la bataille aux étrangers.
-
-LE PAYSAN, apercevant un groupe, étend machinalement sa main vers
-l’horizon, et commence, d’une voix de guide.
-
- A gauche...
-
-FLAMBEAU, s’avançant.
-
- Non; moi, je la connais!
-
-(Le paysan, le reconnaissant, sourit et salue. Flambeau allume son petit
-brûle-gueule français à la longue pipe allemande du vieux.)
-
-PROKESCH, à Flambeau.
-
- Qu’est-ce qui le débauche
- Du service autrichien?
-
-LE PAYSAN, qui a entendu.
-
- Monsieur, j’étais mourant.
- Je me traînais par là. Napoléon le Grand
- Vint à passer...
-
-FLAMBEAU.
-
- Toujours il parcourait la plaine
- Le lendemain.
-
-LE PAYSAN.
-
- Le grand Empereur prit la peine
- D’arrêter son cheval, et devant lui,--devant...--
- Il me fit amputer par son docteur.
-
-FLAMBEAU.
-
- Yvan.
-
-LE PAYSAN.
-
- Donc, si son fils s’ennuie à Vienne,--qu’il émigre!
- Moi, je l’aide!...
-
-(A Flambeau, fièrement, en tapant sur sa manche vide.)
-
- Le bras--coupé--devant lui!
-
-FLAMBEAU.
-
- Bigre!
- On n’a pas tous les jours la satisfaction
- D’avoir le bras coupé devant Napoléon!
-
-LE PAYSAN, avec un geste résigné.
-
- La guerre!...
-
-(Les deux vétérans se sont assis sur le petit banc qui tient à la
-cabane, et côte à côte, ils fument, laissant de temps en temps échapper
-rêveusement un mot.)
-
- On se battait!...
-
-FLAMBEAU.
-
- On mourait.
-
-LE PAYSAN.
-
- Nous mourûmes.
-
-FLAMBEAU.
-
- On allait!...
-
-LE PAYSAN.
-
- Nous aussi.
-
-FLAMBEAU.
-
- On tirait, dans des brumes!...
-
-LE PAYSAN.
-
- Nous aussi.
-
-FLAMBEAU.
-
- Puis après, quelque officier noirci
- Venait nous dire: On est vainqueur!
-
-LE PAYSAN.
-
- A nous aussi.
-
-FLAMBEAU, se levant, indigné.
-
- Hein?
-
-(Il hausse les épaules et souriant.)
-
- Au fait!...
-
-(Et serrant la main au vieux.)
-
- Si quelqu’un nous entendait!
-
-LE DUC, immobile, au fond.
-
- J’écoute.
-
-LE PAYSAN, philosophiquement, regardant ses fleurs.
-
- Bah! mes géraniums poussent bien!
-
-FLAMBEAU, hochant la tête.
-
- Je m’en doute!
-
-(Il montre le coin où fleurissent les géraniums.)
-
- Tiens! à cet endroit même: onze petits tambours!
-
-LE DUC, se rapprochant.
-
- Onze petits tambours?...
-
-FLAMBEAU.
-
- Je les revois toujours!
- --C’étaient, sous leurs shakos, onze boucles pareilles
- Entre l’écartement naïf de leurs oreilles;
- Onze, qui sans savoir ni le but ni le plan,
- Marchaient, heureux de vivre, en faisant _ran plan plan_!
- On les blaguait un peu, car, ayant su lui plaire,
- Ils étaient les chouchous de notre cantinière;
- Mais lorsqu’ils tricotaient la charge, ces tapins,
- Lorsqu’ils tapaient, pareils à des petits lapins,
- Sur leurs onze tambours de leurs vingt-deux baguettes,
- Ce tonnerre faisait frémir nos baïonnettes,
- Dont les zigzags d’acier semblaient dire, dans l’air:
- «Nous n’avons pas pour rien la forme d’un éclair!»
- --C’est là que le crachat d’un gros tousseur de bronze
- Prit ces onze tambours en file, et...
-
-(Avec un geste qui fauche.)
-
- Tous les onze!
-
-(Il se tait une seconde, pieusement, et reprend plus bas.)
-
- Il fallait voir la cantinière!...--ah! sacrebleu!--
- Elle avait relevé son grand tablier bleu,
- Comme ces vieilles font qui glanent dans la plaine,
- Et, folle, elle glanait des baguettes d’ébène.
-
-(Secouant son émotion.)
-
- ... Mais de parler de ça, ça vous enroue!...
-
-(Toussant pour s’éclaircir la voix.)
-
- Hum! Hum!
-
-(Il cueille un géranium, et avec une brusque gaieté.)
-
- Recette pour changer un vil géranium
- En Légion d’honneur: on ôte trois pétales!
-
-(Il arrache trois pétales; les deux qui restent forment un minuscule
-papillon rouge, et il le place à la boutonnière de son pardessus en lui
-disant.)
-
- Hein? Sur mon beau revers de velours, tu t’étales?...
-
-(Au duc, lui désignant du menton cette décoration improvisée.)
-
- C’est bien celle que tu me donnas, Monseigneur?
-
-LE DUC, mélancoliquement.
-
- Je l’ai donnée en rêve!...
-
-FLAMBEAU.
-
- Et je la porte en fleur.
-
-(Depuis un instant, au fond, des hommes à grands manteaux arrivent, se
-serrent la main, se groupent.)
-
-
-SCÈNE II
-
-LES MÊMES, MARMONT, LES CONSPIRATEURS.
-
-UNE OMBRE, se détachant du groupe et descendant vers le duc et Flambeau.
-
- _Sainte-Hélène._
-
-FLAMBEAU, répondant.
-
- _Schœnbrunn._
-
-LE DUC, reconnaissant celui qui s’est avancé.
-
- Marmont!
-
-MARMONT, s’inclinant.
-
- Duc, bonne chance!
-
-LE DUC, désignant ceux qui restent au fond.
-
- Ces ombres?
-
-MARMONT.
-
- Vos amis.
-
-LE DUC.
-
- Ils restent à distance?
-
-MARMONT.
-
- C’est que de déranger Votre Altesse ils ont peur,
- Et, Sire, que déjà vous êtes l’Empereur.
-
-LE DUC, frissonne, et après un silence.
-
- Empereur?... Moi?... Demain?... Je te pardonne, traître!
- J’ai vingt ans et je vais régner!
- ... Ah! mon Dieu! que c’est beau d’avoir vingt ans et d’être
- Fils de Napoléon premier!
-
- Ce n’est pas vrai que je suis faible et que je tousse!
- Je suis jeune, je n’ai plus peur!
- Empereur?... Moi?... Demain?...--Comme la nuit est douce!...
-
-LA VOIX D’UN CONSPIRATEUR, arrivant.
-
- _Schœnbrunn._
-
-UNE AUTRE VOIX, répondant.
-
- _Sainte-Hélène._
-
-LE DUC.
-
- Empereur!...
-
- Ah! je la sens ce soir assez vaste, mon âme,
- Pour qu’un peuple y vienne prier!
- Il me semble que j’ai pour âme Notre-Dame!...
-
-UNE VOIX.
-
- _Sainte-Hélène._
-
-UNE AUTRE.
-
- _Schœnbrunn._
-
-LE DUC.
-
- Régner!...
-
- Régner!--C’est dans ton vent dont le parfum de gloire
- Commence à me rapatrier,
- Qu’au moment de partir je devais venir boire,
- Wagram, le coup de l’étrier!
-
- Régner!--Qu’on va pouvoir servir de grandes causes,
- Et se dévouer à présent!
- Reconstruire, apaiser, faire de belles choses!...
- Ah! Prokesch, que c’est amusant!
-
- Prokesch, tous ces vieux rois dont les âmes sont sourdes,
- Oh! comme ils doivent s’ennuyer!
- J’ai les larmes aux yeux. Je me sens les mains lourdes
- Des grâces que je vais signer!
-
- Peuple qui de ton sang écrivis la Légende,
- Voici le fils de l’Empereur!
- Oh! toute cette gloire il faut qu’il te la rende,
- Et qu’il te la rende en bonheur!
-
- Peuple, on m’a trop menti pour que je sache feindre!
- J’ai trop souffert pour t’oublier!
- Liberté, Liberté, tu n’auras rien à craindre
- D’un prince qui fut prisonnier!
-
- La guerre, désormais, ce n’est plus la conquête,
- Mais c’est le droit que l’on défend!...
- (Ah! Je vois une mère, au-dessus de sa tête,
- Élever vers moi son enfant!)
-
- D’autres noms, désormais, je veux qu’on s’émerveille
- Que Wagram et que Rovigo;
- Mon père aurait voulu faire prince Corneille:
- Je ferai duc Victor Hugo!
-
- Je ferai... je ferai... je veux faire... je rêve...
-
-(Il va et vient, s’enivrant, s’enfiévrant; on s’écarte avec respect.)
-
- Ah! je vais régner! J’ai vingt ans!
- Une aile de jeunesse et d’amour me soulève!
- Ma Capitale, tu m’attends!
-
- Soleil sur les drapeaux! multitudes grisées!
- O retour, retour triomphal!
- Parfum des marronniers de ces Champs-Élysées
- Que je vais descendre à cheval!
-
- Il m’acclamera donc, ce grand Paris farouche!
- Tous les fusils seront fleuris!
- --On doit croire embrasser la France sur la bouche,
- Lorsqu’on est aimé de Paris!
-
- Paris! j’entends déjà tes cloches!
-
-UNE VOIX.
-
- _Sainte-Hélène._
-
-UNE AUTRE.
-
- _Schœnbrunn._
-
-LE DUC.
-
- Paris! Paris! je vois...
- Je vois déjà, dans l’eau troublante de la Seine,
- Le Louvre renverser ses toits!
-
- Et vous qui présentiez à mon père les armes.
- Dans la neige et dans le simoun,
- Vieux soldats, sur mes mains je sens déjà vos larmes!...
- Paris!
-
-UNE VOIX dans l’ombre.
-
- _Sainte-Hélène._
-
-UNE AUTRE.
-
- _Schœnbrunn._
-
-FLAMBEAU, au duc qui, épuisé, chancelle.
-
- Qu’avez-vous?
-
-LE DUC, se raidissant.
-
- Moi?... Rien! rien!
-
-PROKESCH, lui prenant la main.
-
- Vous brûlez!
-
-LE DUC, bas.
-
- Jusqu’aux moelles!...
-
-(Haut.)
-
- --Mais ça s’en va quand je galope! Et les étoiles
- Scintillent comme des molettes d’éperons!
- Et voici des chevaux! et nous galoperons!
-
-(On vient d’amener des chevaux. Flambeau prend par la bride celui qui
-est destiné au duc et le lui amène.)
-
-PROKESCH, à Marmont, lui montrant les conspirateurs.
-
- Pourquoi ces gens sont-ils venus?
-
-MARMONT.
-
- Mais pour qu’on sache
- Qu’ils ont trempé dans le complot!...
-
-LE DUC.
-
- Une cravache!
-
-UN CONSPIRATEUR, lui en tendant une et se présentant, dans un salut.
-
- Le vicomte d’Otrante!
-
-LE DUC, avec un léger recul.
-
- Hein? le fils de Fouché?
-
-FLAMBEAU.
-
- Ce n’est pas le moment d’en être effarouché!
-
-(Il arrange le cheval.)
-
- L’étrier long?
-
-LE DUC.
-
- Non, court.
-
-UN AUTRE CONSPIRATEUR, saluant.
-
- Cet homme qui s’incline,
- C’est Goubeaux, le meilleur agent de la cousine
- De Votre Majesté...
-
-(Il salue encore.)
-
- Goubeaux.
-
-LE DUC.
-
- Bien.
-
-GOUBEAUX, resaluant.
-
- L’agent chef.
-
-UN AUTRE CONSPIRATEUR, qui s’est vite avancé.
-
- Pionnet!... Je représente ici le roi Joseph;
- C’est moi qui de sa part apportai les subsides...
-
-LE DUC, à Flambeau qui dispose les brides.
-
- Le filet seulement!
-
-UN AUTRE CONSPIRATEUR, s’avançant et saluant.
-
- J’ai disposé les guides,
- Les relais. Vous pourrez, au village prochain,
- Vous déguiser.
-
-(Il salue en se nommant.)
-
- Morchain.
-
-FLAMBEAU.
-
- Oui, oui, Machin!
-
-LE CONSPIRATEUR, criant.
-
- Morchain!
-
-UN AUTRE.
-
- On m’a chargé des passeports: besogne ingrate!...
- Voilà!
-
-(Il remet les passeports à Flambeau et ajoute avec satisfaction.)
-
- C’est merveilleux, aujourd’hui, comme on gratte!
-
-(Il salue.)
-
- Guibert!
-
-TOUS, parlant à la fois autour du cheval.
-
- Goubeaux!... Pionnet!... Morchain!...
-
-FLAMBEAU, les repoussant.
-
- Nous comprenons!
-
-UN D’EUX, saisissant l’étrier pour le tenir au duc.
-
- Feu votre père avait la mémoire des noms!
-
-UN AUTRE, se précipitant, et se nommant.
-
- Borokowski! C’est moi--que Monseigneur s’informe!--
- Qui fis faire pour la comtesse l’uniforme!
-
-LE DUC, nerveux.
-
- C’est bon! c’est bon! de tous je me souviendrai bien!
- Et mieux encor de celui-là--qui ne dit rien!
-
-(Il désigne, de la cravache, un homme qui est resté dédaigneusement à
-l’écart enveloppé dans son manteau.)
-
- Ton nom?
-
-(L’homme se découvre, s’avance, et le duc reconnaît l’attaché français.)
-
- Quoi! vous ici?
-
-L’ATTACHÉ, vivement.
-
- Pas en partisan, Prince;
- En ami seulement!... Certes pour que je vinsse
- Il fallut...
-
-FLAMBEAU.
-
- A cheval! Le ciel blanchit vers l’Est!
-
-LE DUC.
-
- J’empoigne la crinière!--_Alea jacta est!_
-
-(Il met le pied à l’étrier.)
-
-L’ATTACHÉ.
-
- Duc, à ce rendez-vous, si j’ai voulu me rendre
- C’était pour vous défendre, au besoin!
-
-LE DUC, qui allait sauter en selle, s’arrêtant.
-
- Me défendre?
-
-L’ATTACHÉ.
-
- J’ai cru que vous couriez un danger.
-
-LE DUC, tourné vers lui, le pied toujours à l’étrier.
-
- Un danger?
-
-L’ATTACHÉ.
-
- Ce drôle,--que demain je compte endommager,--
- Quittait le bal tantôt sans m’envoyer le moindre
- Témoin. Je lui cours donc après. Je vais le joindre,
- Quand dans l’ombre il accoste un autre individu...
- Et je reste cloué par un mot entendu!
- Il était question de tuer Votre Altesse
- Surprise au rendez-vous, ce soir.
-
-LE DUC, avec un cri d’effroi.
-
- Dieu! la comtesse!
-
-L’ATTACHÉ.
-
- Le rendez-vous... c’était ici. Je le savais
- Par vous. J’y suis venu. Tout va bien. Je m’en vais!
-
-LE DUC.
-
- Le rendez-vous? Mais c’est le pavillon de chasse!
- Ils vont assassiner la comtesse à ma place!
- --Rentrons!
-
-CRI GÉNÉRAL.
-
- Oh! non!
-
-UN CONSPIRATEUR.
-
- Pourquoi?
-
-LE DUC, avec désespoir.
-
- La comtesse!...
-
-PROKESCH, voulant le retenir.
-
- Elle peut
- Se faire reconnaître...
-
-LE DUC.
-
- Ah! tu la connais peu!
- Mais cette femme-là se fera, par ces brutes,
- Tuer dix fois pour que je gagne dix minutes!
- --Rentrons!...
-
-PLUSIEURS.
-
- Non!
-
-LE DUC.
-
- Je ne peux pourtant--rentrons là-bas!--
- Souffrir qu’on m’assassine et que je n’y sois pas!
-
-D’OTRANTE.
-
- Tous nos efforts perdus!
-
-UN CONSPIRATEUR, furieux.
-
- S’il faut qu’on reconspire!
-
-MARMONT.
-
- Vous ne pourrez plus fuir!
-
-UN AUTRE.
-
- Et la France?
-
-UN AUTRE.
-
- Et l’Empire?
-
-(Ils sont tous autour de lui.)
-
-LE DUC.
-
- Arrière!
-
-MARMONT.
-
- Il faut partir!
-
-LE DUC, avec force.
-
- Il faut rentrer!
-
-PROKESCH.
-
- Oui mais...
- Rentrer, c’est abdiquer peut-être à tout jamais
- La couronne!
-
-LE DUC.
-
- Partir, c’est abdiquer mon âme!
-
-MARMONT.
-
- On peut sacrifier quelquefois!...
-
-LE DUC.
-
- Une femme?
-
-MARMONT.
-
- Risquer, pour une femme, au moment du succès...
-
-FLAMBEAU.
-
- Allons! décidément, c’est un prince français!
-
-LE VICOMTE D’OTRANTE, résolument au duc.
-
- Voulez-vous partir?
-
-LE DUC.
-
- Non!--Otez-vous, que je passe!
-
-LE VICOMTE D’OTRANTE, aux autres.
-
- S’il ne veut pas partir, qu’on l’enlève!
-
-TOUS, se précipitant vers le duc.
-
- Oui! Oui!
-
-LE DUC, levant sa cravache.
-
- Place!
- Place! ou, levant ce jonc qui vous cravachera,
- Je charge à la façon de mon oncle Murat!
- --A moi, Prokesch! Flambeau!
-
-UN CONSPIRATEUR.
-
- De force, il faut le prendre!
-
-LE DUC, à l’attaché français.
-
- Et vous! vous qui veniez ici pour me défendre,
- C’est en voulant m’ôter le scrupule et la foi
- Qu’on veut m’assassiner vraiment: défendez-moi!
-
-L’ATTACHÉ.
-
- Non, Monseigneur, partez!
-
-LE DUC.
-
- Moi? Comment? Que je laisse?...
-
-L’ATTACHÉ.
-
- Partez, je vais aller défendre la comtesse!
-
-LE DUC.
-
- Et vous qui n’êtes pas, Monsieur, mon partisan,
- Vous assureriez donc ma fuite?
-
-L’ATTACHÉ.
-
- Allez-vous-en!
- Ce que j’en fais, c’est pour cette femme!
-
-LE DUC.
-
- Sans doute,
- Mais...
-
-L’ATTACHÉ, à Prokesch.
-
- Courons tous les deux!--Prokesch connaît la route!
-
-LE DUC, hésitant encore.
-
- Je ne peux...
-
-PLUSIEURS VOIX.
-
- Si! si! si!
-
-MARMONT.
-
- C’est le meilleur parti!
-
-(On entend le galop d’un cheval.)
-
-TOUS.
-
- Partez donc!
-
-LA COMTESSE, apparaissant dans l’uniforme du duc, couverte de boue,
-pâle, échevelée, hors d’haleine.
-
- Malheureux!--vous n’êtes pas parti!
-
-
-SCÈNE III
-
-LES MÊMES, LA COMTESSE.
-
-LE DUC, éperdu.
-
- Vous!... Mais on m’avait dit!... Pouvais-je fuir?
-
-LA COMTESSE, rageusement.
-
- Oui, certe!
-
-LE DUC.
-
- Une femme...
-
-LA COMTESSE, avec mépris.
-
- Une femme! eh bien, la grande perte!
-
-LE DUC, balbutiant.
-
- Mais je...
-
-LA COMTESSE.
-
- Mais vous deviez m’abandonner!
-
-LE DUC.
-
- Songez...
-
-LA COMTESSE, furieuse.
-
- Je songe au temps perdu!
-
-LE DUC.
-
- Vos dangers...
-
-LA COMTESSE.
-
- Quels dangers?
-
-LE DUC.
-
- Nos alarmes pour vous étaient...
-
-LA COMTESSE, fièrement.
-
- Quelles alarmes?
- --Flambeau n’a-t-il donc pas été mon maître d’armes?
-
-LE DUC.
-
- Mais cet homme?...
-
-LA COMTESSE.
-
- Partez!
-
-LE DUC.
-
- Qu’avez-vous fait?
-
-LA COMTESSE.
-
- Oh rien!
- Il a tiré son sabre--et j’ai tiré le mien!
-
-LE DUC.
-
- Pour moi!... tu t’es battue?
-
-LA COMTESSE.
-
- «Oh! oh! le fils du Corse»
- Grondait-il, «j’ignorais qu’il fût de cette force!»
- --«Il ne s’en doutait pas lui-même!»... Mais ma voix...
-
-LE DUC, voyant du sang à la main de la Comtesse.
-
- Ah! vous êtes blessée!
-
-LA COMTESSE, secouant dédaigneusement le sang.
-
- Oh! ce n’est rien,--les doigts!...
- ... Mais ma voix me trahit: «Une femme?» Il recule.
- --«Défends-toi donc!»--«Je ne peux pas, c’est ridicule!
- Cette femme n’est pas le chevalier d’Éon!»
- --«Défends-toi! cette femme est un Napoléon!»
- Sentant sa lame, alors, par la mienne rejointe,
- Il fonce!... et je lui fais...
-
-FLAMBEAU.
-
- Le coup de contre-pointe!
-
-LA COMTESSE, mimant le coup.
-
- Un! deux!
-
-FLAMBEAU.
-
- Vous avez dû l’étonner rudement!
-
-LA COMTESSE.
-
- Il ne reviendra pas de son étonnement!
-
-LE DUC, se rapprochant, à voix basse.
-
- Dieu!--mais la jeune fille, alors?
-
-LA COMTESSE, haussant les épaules, à voix haute.
-
- Que vous importe?
-
-LE DUC.
-
- Chut!--Est-elle venue?
-
-LA COMTESSE, après une seconde d’hésitation.
-
- Eh bien... non! Quand la porte
- S’écroula tout à coup sous un poing furieux,
- J’étais seule!
-
-LE DUC.
-
- Elle n’est pas venue!--Ah?...
-
-(Et avec un léger dépit mélancolique.)
-
- Tant mieux!
-
-LA COMTESSE.
-
- Mais des gens arrivaient au bruit. Si l’on m’arrête
- Le plan est découvert trop tôt! Je perds la tête.
- Je sors en tâtonnant. J’entends je ne sais qui
- Crier d’aller chercher Monsieur de Sedlinsky...
- Et je fuis en prenant votre cheval de selle!
- --Je l’ai crevé!--je n’en peux plus!...
-
-LE DUC.
-
- Elle chancelle!
-
-(Prokesch et Marmont la soutiennent.)
-
-LA COMTESSE, défaillante.
-
- Après ce que j’ai fait, ah! j’espérais au moins
- Apprendre son départ, ici, par les témoins!...
-
-UN DES CONSPIRATEURS, qui faisait le guet sur la route, accourant, à la
-Comtesse.
-
- Vous êtes poursuivie! et dans une minute...
-
-(Mouvement de tous pour fuir.)
-
-LE DUC, criant.
-
- Soignez-la! cachez-la! là, dans cette cahute!
-
-(Il montre la cabane que le paysan leur ouvre vivement.)
-
-LA COMTESSE, qu’on emporte à moitié évanouie vers la cabane.
-
- Partez!
-
-LE DUC, interrogeant anxieusement ceux qui l’emportent.
-
- Elle n’a rien?
-
-LA COMTESSE.
-
- Mais partez donc! ah! si
- Votre père, Monsieur, pouvait vous voir ici,
- Faible, attendri, nerveux, flottant comme vous l’êtes...
- Mais cela lui ferait hausser les épaulettes!
-
-LE DUC, s’élançant pour fuir.
-
- Adieu!
-
-
-SCÈNE IV
-
-LES MÊMES, SEDLINSKY, DES POLICIERS.
-
-FLAMBEAU, se retournant et apercevant des policiers qui sont arrivés en
-courant.
-
- Nous sommes pris!
-
-(En un clin d’œil, la petite bande est cernée.)
-
-LA COMTESSE, avec désespoir.
-
- Trop tard!
-
-SEDLINSKY, s’avançant vers elle.
-
- Oui, Monseigneur!
-
-LA COMTESSE, au duc, avec rage.
-
- Ah! songe-creux! idéologue! barguigneur!
-
-SEDLINSKY, qui s’est retourné vers celui qu’apostrophe la comtesse,
-aperçoit le duc. Il recule en s’écriant:
-
- Votre Altesse...
-
-(Se retournant vers la Comtesse.)
-
- Votre Alt...
-
-(Se retournant vers le duc.)
-
- Votre Al...
-
-FLAMBEAU.
-
- Ça, ça le trouble!
-
-SEDLINSKY, souriant et commençant à comprendre.
-
- Tiens!...
-
-FLAMBEAU.
-
- Vous avez soupé, Monsieur: vous voyez double!
-
-SEDLINSKY.
-
- Tiens! tiens!
-
-(Après avoir, d’un coup d’œil rapide, noté tous ceux qui sont là.)
-
- Retirez-vous d’abord, Monsieur Prokesch.
-
-(Prokesch s’éloigne après un regard d’adieu au duc.)
-
-FLAMBEAU, avec un soupir.
-
- Ah! nous ne serons pas sacré par l’oncle Fesch!
-
-SEDLINSKY, à deux policiers, leur désignant l’attaché français.
-
- Reconduisez Monsieur.
-
-(A l’attaché.)
-
- Vous, dans cette aventure?
- Votre gouvernement le saura.
-
-LE DUC, s’avançant vivement.
-
- Je vous jure
- Que Monsieur n’est pas du complot, et je ne puis...
-
-L’ATTACHÉ.
-
- Oh! pardon! maintenant qu’on arrête, j’en suis!
-
-LE DUC, lui serrant la main avant qu’on ne l’emmène.
-
- Au revoir donc!
-
-(A Sedlinsky, avec mépris.)
-
- Allons, policier, fais du zèle!
-
-SEDLINSKY, à deux autres agents, en leur montrant la Comtesse.
-
- Vous, vous ramènerez le faux prince... chez elle.
-
-(Deux hommes s’avancent et vont empoigner brutalement la Comtesse.)
-
-LE DUC, d’une voix qui les fait reculer.
-
- Avec tous les égards qu’on me doit!...
-
-LA COMTESSE, tressaillant à cette voix impérieuse.
-
- Ce ton bref!...
-
-(Elle se jette dans ses bras en pleurant.)
-
- Ah! malheureux enfant, tu pouvais être un chef!
-
-(Elle sort, suivie de deux policiers.)
-
-SEDLINSKY, affectant de ne pas regarder le reste des conspirateurs.
-
- Pour les autres... fermons les yeux!... qu’on en profite!
-
-(Les conspirateurs chuchotent entre eux.)
-
-L’UN D’EUX.
-
- Je crois...
-
-UN AUTRE, hochant la tête avec gravité.
-
- ... Dans l’intérêt du parti...
-
-UN TROISIÈME.
-
- Filons vite!
-
-(Leur nombre diminue immédiatement. Le reste sort avec une lenteur plus
-décente. D’Otrante a pris le bras de Marmont. Ils causent avec de grands
-gestes nobles. On entend:
-
-... Se réserver... Plus tard... Le moment opportun...
-
-Et il n’y a plus personne.)
-
-FLAMBEAU, à Sedlinsky.
-
- Et maintenant, rouvrez les yeux!... Il en reste un!
-
-LE DUC.
-
- Oh! fuis! pour moi!...
-
-FLAMBEAU.
-
- Pour vous?...
-
-(Après une seconde d’hésitation, il va suivre les autres.)
-
-Mais SEDLINSKY, à qui un des policiers vient de parler bas, crie:
-
- Halte!
-
-(On barre le chemin à Flambeau. Dix pistolets se braquent sur lui.
-Sedlinsky au policier qui lui a parlé:)
-
- C’est lui!
-
-LE POLICIER.
-
- Peut-être.
-
-(Il tire de sa poche un papier qu’il passe à Sedlinsky en disant.)
-
- Réclamé par Paris...
-
-SEDLINSKY, parcourant des yeux le signalement, à la lueur d’une lanterne
-sourde que tient le policier.
-
- Comment le reconnaître?
-
-(Il lit.)
-
- Nez moyen... front moyen... œil moyen...
-
-FLAMBEAU, goguenard.
-
- Pas moyen!
-
-SEDLINSKY, feignant de lire à la suite.
-
- Deux balles... dans le dos.
-
-FLAMBEAU, bondissant.
-
- Ça, c’est faux!
-
-SEDLINSKY, souriant.
-
- Je sais bien.
-
-FLAMBEAU, voyant qu’il s’est trahi.
-
- Je suis perdu.--C’est bon.--Du luxe! Une débauche!
- Fleurissons l’arme avant de la passer à gauche.
-
-LE DUC, à Sedlinsky.
-
- Le livrer à la France!
-
-SEDLINSKY.
-
- Oui.
-
-LE DUC.
-
- Comme un criminel?
- Vous n’avez pas le droit!
-
-SEDLINSKY.
-
- Mais nous le prendrons.
-
-LE DUC.
-
- Ciel!
-
-FLAMBEAU.
-
- Il était immoral que tu t’accoutumasses
- A ne jamais purger, Flambeau, tes contumaces!
-
-SEDLINSKY, qui vient de consulter de nouveau le signalement.
-
- Il n’est pas décoré, d’ailleurs.--Port illégal!
-
-(A un policier, lui désignant la boutonnière de Flambeau.)
-
- Otez-lui donc ce rouge!
-
-FLAMBEAU.
-
- Otez. Ça m’est égal.
-
-(D’un géranium prestement cueilli, il refleurit le revers de son
-pardessus.)
-
- Ça repousse tant que je veux sur ma pelure!
-
-SEDLINSKY.
-
- Otez-lui son manteau!
-
-(On arrache à Flambeau le manteau qu’il avait emporté du bal, et il
-apparaît dans son uniforme de grenadier. Sedlinsky sursaute.)
-
- Hein? Quoi?
-
-FLAMBEAU, souriant.
-
- J’ai plus d’allure.
-
-LE DUC, avec angoisse.
-
- Mais que va-t-on te faire?
-
-FLAMBEAU, froidement.
-
- A Ney, que lui fit-on?
-
-LE DUC.
-
- Non! ce n’est pas possible!
-
-FLAMBEAU.
-
- Un feu de peloton!
- --Rrrran!
-
-LE DUC, poussant un cri.
-
- Ah!
-
-FLAMBEAU.
-
- J’ai toujours fait aux balles la risette;
- Mais ces françaises-là... non, pas de ça, Lisette!
-
-(Et sa main, doucement, gagne sa poche.)
-
-LE DUC, courant à Sedlinsky, suppliant.
-
- Vous n’allez pas livrer cet homme?
-
-SEDLINSKY.
-
- Sans surseoir.
-
-FLAMBEAU.
-
- Séraphin, c’est la fin! Flambé, Flambeau! Bonsoir!
-
-(Sans qu’on s’en aperçoive, il a tiré et ouvert son couteau. Il a l’air
-de se croiser tranquillement les bras; sa main droite, où brille la
-lame, disparaît sous son coude gauche, on voit les bras se resserrer sur
-la poitrine, pour appuyer. Et il reste debout, très pâle, les bras
-croisés.)
-
-SEDLINSKY.
-
- Marchons!
-
-(On pousse Flambeau pour qu’il marche.)
-
-LE DUC.
-
- Mais qu’a-t-il donc? Il chancelle?
-
-UN POLICIER, grossièrement.
-
- Il titube!
-
-FLAMBEAU, envoyant d’un revers de main le chapeau du policier à vingt
-pas.
-
- Le duc vous parle! Otez cette espèce de tube!
-
-(Dans le geste qu’il fait, il découvre sa poitrine: elle est tachée de
-rouge, à gauche.)
-
-LE DUC.
-
- Flambeau! tu t’es tué!
-
-FLAMBEAU.
-
- Pas du tout, Monseigneur!
- Mais je me suis refait la Légion d’honneur!
-
-(Il tombe.)
-
-LE DUC, s’élançant devant lui et arrêtant Sedlinsky et les policiers qui
-vont pour le relever.
-
- Je ne veux pas qu’un seul de vos hommes le touche!
- Ce clair soldat touché par un policier louche!...
- Je ne veux pas.--Laissez-nous seuls.--Allez-vous-en!
-
-FLAMBEAU, d’une voix étouffée.
-
- Monseigneur...
-
-SEDLINSKY, désignant à ses hommes le vieux paysan qui s’est approché de
-Flambeau avec émotion.
-
- Emmenez ce gueux de paysan!
-
-(On sépare les deux vieux soldats et on entraîne l’Autrichien.)
-
-LE DUC.
-
- J’attendrai là mon régiment. L’aube est prochaine!...
- L’étendard saluera de son bouquet de chêne
- Sur l’air triste et guerrier que mes hongrois joueront...
-
-(Il regarde Flambeau.)
-
- Et ce sont des soldats qui le ramasseront!
-
-SEDLINSKY, bas à un policier.
-
- Les chevaux?
-
-LE POLICIER, bas.
-
- Supprimés.
-
-SEDLINSKY.
-
- Bien. Alors qu’on le laisse!
- Il ne peut fuir.
-
-(Haut, avec une affectation de douceur.)
-
- On peut céder à Son Altesse...
-
-LE DUC, violemment.
-
- Allez-vous-en!
-
-SEDLINSKY, reculant, et d’un ton de condoléances.
-
- Oui... oui... je comprends votre émoi!
-
-LE DUC, le balayant du geste.
-
- Je vous chasse!
-
-SEDLINSKY, voulant se redresser.
-
- Pardon...
-
-LE DUC, montrant la plaine de Wagram.
-
- Je suis ici chez moi!
-
-(Sedlinsky et ses hommes s’éloignent.)
-
-
-SCÈNE V
-
-LE DUC, FLAMBEAU.
-
-FLAMBEAU, se soulevant sur les poignets.
-
- C’est drôle tout de même,--ici--sur cette terre,
- Où je me suis déjà fait tuer pour le père,
- De venir retomber pour le fils aujourd’hui!
-
-LE DUC, agenouillé près de lui, avec désespoir.
-
- Non! ce n’est pas pour moi que tu meurs, c’est pour lui!
- Pas pour moi! pas pour moi! je n’en vaux pas la peine!
-
-FLAMBEAU, avec égarement.
-
- Pour lui?
-
-LE DUC, vivement.
-
- Mais oui, pour lui!
-
-(Et dans une brusque inspiration.)
-
- C’est Wagram, cette plaine!
-
-(Il lui crie tout bas.)
-
- Wagram!
-
-FLAMBEAU, rouvrant des yeux vagues.
-
- Wagram!...
-
-LE DUC, d’une voix pressante, essayant de ramener dans le passé cette
-âme qui vacille.
-
- Vois-tu Wagram?... Reconnais-tu
- La plaine, la colline et le clocher pointu?
-
-FLAMBEAU.
-
- Oui...
-
-LE DUC.
-
- Sens-tu, sous ton corps, la terre qui tressaille?
- C’est le champ de bataille!... Entends-tu la bataille?
-
-FLAMBEAU, dont les yeux se réveillent.
-
- La bataille!...
-
-LE DUC.
-
- Entends-tu ces confuses rumeurs?
-
-FLAMBEAU, se cramponnant à cette belle illusion.
-
- Oui... Oui... c’est à Wagram, n’est-ce pas, que je meurs?
-
-LE DUC.
-
- Vois-tu passer, traînant son cavalier par terre.
- Ce cheval schabraqué d’une peau de panthère?
-
-(Il se relève, et il raconte à Flambeau couché dans l’herbe:)
-
- Nous sommes à Wagram. L’instant est solennel.
- Davoust s’est élancé pour tourner Neusiedel.
- L’Empereur a levé sa petite lunette.
- On vient de te blesser d’un coup de baïonnette.
- Je t’ai transporté là sur ce talus, et j’ai...
-
-FLAMBEAU.
-
- Est-ce que les chasseurs à cheval ont chargé?
-
-LE DUC, montrant du doigt de lointains brouillards.
-
- Tout ce bleu qui du blanc des baudriers se raye,
- Ce sont des tirailleurs, là-bas!
-
-FLAMBEAU, avec un faible sourire.
-
- Général Reille.
-
-LE DUC, ayant l’air de suivre la bataille.
-
- Mais l’Empereur devrait envoyer Oudinot!
- Mais il laisse enfoncer sa gauche!
-
-FLAMBEAU, clignant de l’œil.
-
- Ah! le finaud!
-
-LE DUC.
-
- On se bat! on se bat! Macdonald se dépêche,
- Et Masséna blessé passe dans sa calèche!
-
-FLAMBEAU.
-
- Si l’Archiduc s’étend sur sa droite, il se perd!
-
-LE DUC, criant.
-
- Tout va bien!
-
-FLAMBEAU, vivement.
-
- On se bat?
-
-LE DUC, avec une fièvre croissante.
-
- Le prince d’Auersperg
- Est pris par les lanciers polonais de la Garde!
-
-FLAMBEAU, essayant de se soulever.
-
- Et l’Empereur? que fait l’Empereur?
-
-LE DUC.
-
- Il regarde!
-
-FLAMBEAU, soulevé sur les poignets.
-
- L’Archiduc se prend-il au piège du Petit?
-
-LE DUC.
-
- Tu vois, cette poussière, au loin, c’est Nansouty!
-
-FLAMBEAU, avidement.
-
- L’Archiduc étend-il l’aile de son armée?
-
-LE DUC.
-
- Tu vois, c’est Lauriston, là-bas, cette fumée!
-
-FLAMBEAU, haletant.
-
- Et l’Archiduc?... que fait l’Archiduc?... le vois-tu?
-
-LE DUC.
-
- L’Archiduc élargit son aile!
-
-FLAMBEAU.
-
- Il est foutu!
-
-(Il retombe.)
-
-LE DUC, avec ivresse.
-
- Cent canons au galop!
-
-FLAMBEAU, se débattant sur le sol.
-
- Je meurs!... J’étouffe!... A boire!
- --Et... que fait... l’Empereur?
-
-LE DUC.
-
- Un geste.
-
-FLAMBEAU, fermant doucement les yeux.
-
- La victoire.
-
-(Silence.)
-
-LE DUC.
-
- Flambeau!...
-
-(Silence. Puis, le râle de Flambeau s’élève. Le duc regarde autour de
-lui avec effroi. Il se voit seul dans cette immense plaine avec ce
-mourant. Il frissonne, il recule un peu.)
-
- Mais ce soldat couché là, maintenant,
- Me fait peur!--Eh bien! quoi! ça n’a rien d’étonnant
- Qu’un grenadier français dans cette herbe s’endorme,
- --Et cette herbe connaît déjà cet uniforme!
-
-(Il se penche sur Flambeau en lui criant:)
-
- Oui, la victoire!... Au bout des fusils, les shakos!
-
-FLAMBEAU, dans son râle.
-
- A boire!
-
-DES VOIX, dans le vent.
-
- _A boire!... A boire!..._
-
-LE DUC, tressaillant.
-
- Oh!--Quels sont ces échos?
-
-UNE VOIX, très loin.
-
- _A boire!_
-
-LE DUC, essuyant une sueur à son front.
-
- Dieu!
-
-FLAMBEAU, d’une voix rauque.
-
- Je meurs...
-
-DES VOIX, de tous côtés, dans la plaine.
-
- _Je meurs... Je meurs..._
-
-LE DUC, avec épouvante.
-
- Son râle
- Se multiplie au loin...
-
-UNE VOIX, se perdant.
-
- _Je meurs..._
-
-LE DUC.
-
- ... sous le ciel pâle!...
- --Ah! je comprends!... Le cri de cet homme qui meurt,
- Fut, pour ce val qui sait tous les râles par cœur,
- Comme le premier vers d’une chanson connue,
- Et quand l’homme se tait, la plaine continue!
-
-LA PLAINE, au loin.
-
- _Ah!... ah!..._
-
-LE DUC.
-
- Ah! je comprends!... plainte, râle, sanglot,
- C’est Wagram, maintenant, qui se souvient tout haut!
-
-LA PLAINE, longuement.
-
- _Ah!..._
-
-LE DUC, regardant Flambeau qui s’est raidi dans l’herbe.
-
- Il ne bouge plus!...
-
-(Avec terreur.)
-
- Il faut que je m’en aille!
- Il a vraiment trop l’air tué dans la bataille!...
-
-(Sans le quitter des yeux, il s’éloigne, à reculons, en murmurant.)
-
- Ce devait être tout à fait comme cela!
- Cet habit bleu... ce sang...
-
-(Et tout d’un coup il prend la fuite. Mais il s’arrête, comme si le
-soldat mort était encore devant lui.)
-
- Un autre...
-
-(Il veut s’enfuir d’un autre côté, mais il recule encore en criant.)
-
- Un autre, là!...
-
-(Une troisième fois il est arrêté.)
-
- Là...
-
-(Il regarde autour de lui.)
-
- Partout, s’allongeant, les mêmes formes bleues...
- Il en meurt!...
-
-(Reculant toujours comme devant un flot qui monte, il s’est réfugié au
-sommet du tertre d’où il découvre toute la plaine.)
-
- Il en meurt ainsi pendant des lieues!...
-
-TOUTE LA PLAINE.
-
- _Je meurs... Je meurs... Je meurs..._
-
-LE DUC.
-
- Ah! nous nous figurions
- Que la vague immobile et lourde des sillons
- Ne laissait rien flotter! Mais les plaines racontent,
- Et la terre, ce soir, a des morts qui remontent!
-
-LA TERRE, sourdement.
-
- _Ah!..._
-
-(Un murmure de voix indistinctes grossit, se rapproche dans les herbes
-mystérieusement agitées.)
-
-LE DUC, grelottant la fièvre.
-
- Et que disent-ils, dans cette ombre, en rampant?
-
-UNE VOIX, dans les hautes herbes.
-
- _Mon front saigne!_
-
-UNE AUTRE.
-
- _Ma jambe est morte!_
-
-UNE AUTRE.
-
- _Mon bras pend!_
-
-UNE AUTRE, plus oppressée.
-
- _J’étouffe sous le tas!_
-
-LE DUC, avec horreur.
-
- C’est le champ de bataille!
- Je l’ai voulu,--c’est lui!
-
-(Les voix montent et se précisent. On entend un grouillement sinistre;
-des plaintes, des râles, des imprécations.)
-
-UNE VOIX.
-
- _De l’eau sur mon entaille!_
-
-UNE AUTRE.
-
- _Regarde, et dis-moi donc ce que j’ai de cassé!_
-
-UNE AUTRE.
-
- _Ne me laissez donc pas crever dans le fossé!_
-
-LE DUC.
-
- Ah! des buissons de bras se crispent sur la plaine!
-
-(Il veut marcher.)
-
- Et je foule un gazon d’épaulettes de laine!
-
-UN CRI, à droite.
-
- _A moi!_
-
-LE DUC, chancelant.
-
- J’ai glissé sur un baudrier de cuir!...
-
-(Il va vers la gauche, faisant à chaque instant le mouvement
-d’enjamber.)
-
-UNE VOIX, à gauche.
-
- _Dragon! tends-moi les mains!_
-
-UNE AUTRE, répondant froidement.
-
- _Je n’en ai plus._
-
-LE DUC, éperdu.
-
- Où fuir?
-
-UNE VOIX MOURANTE, tout près.
-
- _A boire!..._
-
-CRI au loin.
-
- _Les corbeaux!_
-
-LE DUC.
-
- Oh! c’est épouvantable!
- Oh! les soldats de bois alignés sur ma table!
-
-L’OMBRE, LE VENT, LES BROUSSAILLES.
-
- _Oh!..._
-
-LE DUC, avec désespoir.
-
- Spectres chamarrés de blessures, vos yeux
- M’épouvantent!--Du moins, vous êtes glorieux!
- Vous portez de ces noms dont la patrie est fière!
-
-(A l’un de ceux qu’il croit voir.)
-
- Comment t’appelles-tu?
-
-UNE VOIX.
-
- _Jean._
-
-LE DUC, à un autre.
-
- Toi?
-
-UNE VOIX.
-
- _Paul._
-
-LE DUC.
-
- Et toi?
-
-UNE VOIX.
-
- _Pierre._
-
-LE DUC, fiévreusement, à d’autres.
-
- Et toi?
-
-UNE VOIX.
-
- _Jean._
-
-LE DUC.
-
- Et toi?
-
-UNE VOIX.
-
- _Paul._
-
-LE DUC.
-
- Et toi, dont les pieds nus
- Saignent sans cesse?
-
-UNE VOIX.
-
- _Pierre._
-
-LE DUC, pleurant.
-
- O noms, noms inconnus!
- O pauvres noms obscurs des ouvriers de gloire!
-
-UNE PLAINTE, derrière lui.
-
- _Soulève-moi la tête avec mon sac!_
-
-UNE VOIX mourante.
-
- _A boire!_
-
-LE CHAMP DE BATAILLE, dans un râle fait de milliers de râles.
-
- _Ah!..._
-
-TUMULTE DE VOIX.
-
- _Les chevaux m’ont piétiné sous leurs sabots!
- Je meurs!--Je vais mourir!--Au secours!_
-
-CRI AU LOIN.
-
- _Les corbeaux!_
-
-UNE VOIX, râlante et gouailleuse.
-
- _Ah! bon Dieu de bon Dieu! mon compte, tu le règles!_
-
-CRIS AU LOIN.
-
- _Les corbeaux!... Les corbeaux!..._
-
-LE DUC.
-
- Hélas! où sont les aigles?
-
-DIALOGUE DANS LE VENT.
-
- _De l’eau!--Mais c’est du sang, le ruisseau!--Donne-m’en!
- J’ai soif!_
-
-CRIS DE TOUS LES CÔTÉS.
-
- _J’ai mal!--Je meurs!--Aï!_
-
-UNE VIEILLE VOIX ENROUÉE.
-
- _Sacré nom!_
-
-UNE JEUNE VOIX.
-
- _Maman!_
-
-LE DUC, immobile, glacé,--deux filets de sang lui coulant des lèvres.
-
- Ah!...
-
-UN GÉMISSEMENT SUR LA ROUTE.
-
- _Par pitié! le coup de grâce, dans l’oreille!_
-
-LE DUC.
-
- Ah! je comprends pourquoi la nuit je me réveille!...
-
-UN RÂLE DANS L’HERBE.
-
- _Mais ces chevau-légers sont d’ignobles tueurs!_
-
-LE DUC.
-
- Pourquoi d’horribles toux me mettent en sueurs!...
-
-UN CRI DANS UN BUISSON.
-
- _Oh! ma jambe est trop lourde! il faut qu’on me l’arrache!_
-
-LE DUC.
-
- Et je sais ce que c’est que le sang que je crache!
-
-TOUTE LA PLAINE, hurlant de douleur.
-
- _Ah!... ah!..._
-
-(Dans les ombres blêmissantes qui précèdent l’aube, au grondement d’un
-orage lointain, sous des nuages bas et noirs qui courent, tout prend une
-forme effrayante; des panaches ondulent dans les blés, les talus se
-hérissent de colbacks fantastiques, un grand coup de vent fait faire aux
-buissons des gestes inquiétants.)
-
-LE DUC.
-
- Et tous ces bras! tous ces bras que je vois!
- Tous ces poignets sans mains, toutes ces mains sans doigts
- Monstrueuse moisson qu’un large vent qui passe
- Semble coucher vers moi pour me maudire!...
-
-(Et défaillant, jetant en avant des mains suppliantes.)
-
- Grâce!
- Grâce, vieux cuirassier qui tends en gémissant
- D’atroces gants crispins aux manchettes de sang!
- Grâce, pauvre petit voltigeur de la Garde,
- Qui lèves lentement cette face hagarde!
- --Ne me regardez pas avec ces yeux!--Pourquoi
- Rampez-vous, tout d’un coup, en silence, vers moi?
- Dieu! vous voulez crier quelque chose, il me semble!...
- Pourquoi reprenez-vous haleine tous ensemble?
- Pourquoi vous ouvrez-vous, bouches pleines d’horreur?
-
-(Et courbé par l’épouvante, voulant fuir, ne pas entendre...)
-
- Quoi? Qu’allez-vous crier? Quoi?
-
-TOUTES LES VOIX.
-
- _Vive l’Empereur!_
-
-LE DUC, tombant à genoux.
-
- Ah! oui! c’est le pardon à cause de la gloire!
-
-(Il dit doucement et tristement à la plaine.)
-
- Merci.
-
-(Et se relevant.)
-
- Mais j’ai compris. Je suis expiatoire.
- Tout n’était pas payé. Je complète le prix.
- Oui, je devais venir dans ce champ. J’ai compris.
- Il fallait qu’au-dessus de ces morts je devinsse
- Cette longue blancheur, toujours, toujours plus mince,
- Qui renonçant, priant, demandant à souffrir,
- S’allonge pour se tendre, et mincit pour s’offrir!
- Et lorsque entre le ciel et le champ de bataille,
- Là, de toute mon âme et de toute ma taille,
- Je me dresse, je sens que je monte, je sens
- Qu’exhalant ses brouillards comme un énorme encens
- Toute la plaine monte afin de mieux me tendre
- Au grand ciel apaisé qui commence à descendre,
- Et je sens qu’il est juste et providentiel
- Que le champ de bataille ainsi me tende au ciel,
- Et m’offre, pour pouvoir, après cet Offertoire,
- Porter plus purement son titre de victoire!
-
-(Il se dresse en haut du tertre, tout petit dans l’immense plaine, et se
-détachant les bras en croix, sur le ciel.)
-
- --Prends-moi! prends-moi, Wagram! et rançon de jadis,
- Fils qui s’offre en échange, hélas, de tant de fils,
- Au-dessus de la brume effrayante où tu bouges,
- Élève-moi, tout blanc, Wagram, dans tes mains rouges!
- Il le faut, je le sais, je le sens, je le veux,
- Puisqu’un souffle a passé ce soir dans mes cheveux,
- Puisque par des frissons mon âme est avertie,
- Et puisque mon costume est blanc comme une hostie!
-
-(Il murmure comme si quelqu’un seulement devait l’entendre.)
-
- Père! à tant de malheur que peut-on reprocher?
- Chut!... J’ajoute tout bas Schœnbrunn à ton rocher!...
-
-(Il reste un moment les yeux fermés, et dit.)
-
- ... C’est fait!...
-
-(L’aube commence à poindre... Il reprend d’une voix forte.)
-
- Mais à l’instant où l’aiglon se résigne
- A la mort innocente et ployante d’un cygne,
- Comme cloué dans l’ombre à quelque haut portail,
- Il devient le sublime et doux épouvantail
- Qui chasse les corbeaux, et ramène les aigles!
- Vous n’avez plus le droit de crier, champs de seigles!
- Plus d’affreux rampements sous ces bas arbrisseaux:
- J’ai nettoyé le vent et lavé les ruisseaux!
- Il ne doit plus rester, plaine, dans tes rafales,
- Que les bruits de la Gloire et les voix triomphales!
-
-(Tout se dore. Le vent chante.)
-
- Oui! j’ai bien mérité d’entendre maintenant
- Ce qui fut gémissant devenir claironnant!...
-
-(De vagues trompettes sonnent. Une rumeur fière s’élève. Les Voix, qui
-gémissaient tout à l’heure, lancent maintenant des appels, des ordres
-ardents.)
-
- De voir ce qui traînait de triste au ras des chaumes
- S’enlever tout d’un coup en galops de fantômes!...
-
-(Des brumes qui s’envolent semblent galoper. On entend un bruit de
-chevauchée.)
-
-LES VOIX, au loin.
-
- _En avant!_
-
-LE DUC.
-
- Maintenant, le côté glorieux!
- La poudre que la charge, en passant, jette aux yeux!...
-
-LES VOIX.
-
- _Chargez!_
-
-(D’invisibles tambours battent des charges.)
-
-LE DUC.
-
- Les rires fous des grands hussards farouches!
-
-LES VOIX, poussant des rires épiques.
-
- _Ha! ha!_
-
-LE DUC.
-
- Et maintenant, ô Déesse aux cent bouches,
- Victoire à qui je viens d’arracher tes bâillons,
- Chante dans le lointain!...
-
-LES VOIX, au loin, dans une _Marseillaise_ de rêve.
-
- _... Formez vos bataillons!..._
-
-LE DUC.
-
- La Gloire!...
-
-(Le soleil va paraître. Les nuages sont pleins de pourpres et d’éclairs.
-Le ciel a l’air d’une Grande Armée.)
-
- Oh Dieu! me battre en ce flot qui miroite!...
-
-LES VOIX.
-
- _Feu!--Colonne en demi-distance sur la droite!_
-
-LE DUC.
-
- ... Me battre en ce tumulte auquel tu commandas,
- O mon père!...
-
-(Dans ce bruit de bataille qui s’éloigne, on entend, très loin, entre
-deux batteries de tambours, une voix métallique et hautaine.)
-
-LA VOIX.
-
- _Officiers... Sous-officiers... Soldats..._
-
-LE DUC, en délire, tirant son sabre.
-
- Oui! je me bats!...--Fifre, tu ris!--Drapeau, tu claques!
- --Baïonnette au canon!--Sus aux blanches casaques!
-
-(Et tandis que les fanfares de rêve s’éloignent et se perdent vers la
-gauche, dans le vent qui les balaye, tout d’un coup, à droite, une
-fanfare réelle éclate, et c’est, brusque comme un réveil, le contraste,
-avec les furieux airs français qui s’envolent parmi les dernières
-ombres, d’une molle marche de Schubert, autrichienne et dansante, qui
-arrive dans le rose du matin.)
-
-LE DUC, qui s’est retourné en tressaillant.
-
- Qu’est-ce qui vient de blanc, là, dans le jour levant?
- Mais c’est l’infanterie autrichienne!
-
-(Hors de lui, entraînant d’imaginaires grenadiers.)
-
- En avant!
- Les ennemis!--Qu’on les enfonce!--Qu’on y entre!
- Suivez-moi!--Nous allons leur passer sur le ventre!
-
-(Le sabre haut, il se rue sur les premiers rangs d’un régiment
-autrichien qui paraît sur la route.)
-
-UN OFFICIER, se jetant sur lui et l’arrêtant.
-
- Prince! Que faites-vous? C’est votre régiment!
-
-LE DUC, réveillé, avec un cri terrible.
-
- Ah! c’est mon?...
-
-(Il regarde autour de lui. Le soleil s’est levé. Tout a repris un air
-naturel. De tant de morts il ne reste que Flambeau. Le duc est au milieu
-d’une grande plaine calme et souriante. Des soldats blancs défilent
-devant lui. Il voit son destin, l’accepte; le bras levé pour charger
-s’abaisse lentement, le poing rejoint la hanche, le sabre prend la
-position réglementaire, et, raide comme un automate, le duc, d’une voix
-machinale, d’une voix qui n’est plus que celle d’un colonel autrichien:)
-
- Halte!--Front!--A droite... alignement...
-
-(Le commandement s’éloigne, répété par les officiers.--Et le rideau
-tombe pendant que l’exercice commence.)
-
-
-
-
-ACTE VI
-
-LES AILES FERMÉES
-
-
-Quelque temps après. A Schœnbrunn. La chambre du duc de Reichstadt,
-sombre et somptueuse.
-
-Au fond, la haute porte noire et dorée qui donne sur le petit Salon de
-Porcelaine. A droite, la fenêtre. A gauche, une tapisserie dans laquelle
-se dissimule une petite porte.
-
-Le mobilier tel qu’il est encore aujourd’hui: fauteuils aux bois noirs
-et dorés, paravent, prie-Dieu, tables et consoles.
-
-Désordre fiévreux d’une chambre de malade. Des fourrures, des livres,
-des fioles, des tasses, des oranges, et partout, sur tous les meubles,
-d’énormes bouquets de violettes.
-
-Au premier plan, vers la gauche, un étroit lit de camp. A son chevet, au
-milieu d’une table basse encombrée aussi de médicaments et de fleurs, un
-petit bronze de Napoléon Ier.
-
-Au lever du rideau, le duc, horriblement défait, son visage aminci
-penché sur les trois tours d’une cravate de batiste chiffonnée, ses
-cheveux blonds, qu’on ne coupe plus, retombant en mèches trop longues,
-est assis, tout frissonnant, sur le bord du lit. Il s’enveloppe
-tristement d’un grand manteau qui lui sert de robe de chambre et sous
-lequel il est en culotte blanche, sans veste, son corps fluet flottant
-dans le linge bouffant de la chemise et ses mains amaigries perdues dans
-les manchettes plissées.
-
-Il regarde fixement devant lui.
-
-Debout, dans un coin de la chambre, le docteur et le général Hartmann,
-vieux soldat chamarré de service auprès du prince, causent à voix basse.
-
-La porte du fond s’entre-bâille avec mystère, laissant filtrer une lueur
-jaune et tremblante. L’Archiduchesse se glisse par l’entre-bâillement,
-jette un regard derrière elle comme pour s’assurer que quelque chose est
-prêt, et referme vite sans bruit. Elle est toute pâle dans ses
-dentelles.
-
-Après avoir échangé, tout bas, quelques mots avec les deux hommes qui
-hochent la tête en regardant le duc, elle s’approche de lui sans qu’il
-s’en aperçoive, et lui prend doucement la main.
-
-Il tressaille, la reconnaît avec surprise.
-
-
-SCÈNE PREMIÈRE
-
-LE DUC, L’ARCHIDUCHESSE, LE DOCTEUR, LE GÉNÉRAL HARTMANN.
-
-LE DUC, à l’Archiduchesse.
-
- Vous!... Mais je vous croyais malade?...
-
-L’ARCHIDUCHESSE, avec une gaieté forcée.
-
- Eh! oui, ma foi!
- Je viens d’être malade en même temps que toi.
- Je vais mieux. Je me lève.--Et toi? ton état?
-
-LE DUC.
-
- Pire,
- Puisque vous vous levez pour me voir.
-
-L’ARCHIDUCHESSE.
-
- Tu veux rire!
-
-(Au docteur.)
-
- Votre malade est-il raisonnable, Docteur?
-
-LE DOCTEUR.
-
- Oui, maintenant il prend bien son lait.
-
-L’ARCHIDUCHESSE.
-
- Quel bonheur!
- Ah! c’est gentil! ah! c’est...
-
-LE DUC.
-
- Ah! c’est dur tout de même,
- D’être--lorsqu’on rêva la louange suprême
- De l’Histoire, et qu’on fut une âme qui brûlait!--
- Loué pour la façon dont on prend bien son lait!
-
-(Il saisit un des bouquets de violettes posés sur la table auprès de lui
-et le passe avec délice sur sa figure en soupirant:)
-
- O boule de fraîcheur sur ma fièvre posée,
- Comme une houppe à se mettre de la rosée!...
-
-L’ARCHIDUCHESSE, regardant les fleurs qui remplissent la chambre.
-
- Tout le monde à présent t’en apporte?
-
-LE DUC.
-
- Oui.
-
-(Et avec un sourire triste.)
-
- Déjà.
-
-L’ARCHIDUCHESSE.
-
- Chut!...
-
-(Elle échange un regard avec le docteur qui semble l’encourager, et,
-après une hésitation, se rapprochant du prince, elle commence, d’une
-voix embarrassée.)
-
- Pour remercier Dieu qui nous protégea
- --Car nous entrons tous deux, Franz, en convalescence--
- Je compte, ce matin, communier...
-
-(Le duc la regarde. Elle continue, plus troublée.)
-
- Je pense
- Qu’il serait très joli que tous les deux...
-
-(Et brusquement.)
-
- Pourquoi
- Ne pas communier tout à l’heure avec moi?
-
-LE DUC, après l’avoir regardée dans les yeux.
-
- Voilà pourquoi tu viens, pieusement coquette.
-
-(A voix basse.)
-
- C’est la fin.
-
-L’ARCHIDUCHESSE, riant.
-
- Là! j’en étais sûre!... Et l’étiquette?
-
-LE DUC.
-
- L’étiquette?
-
-L’ARCHIDUCHESSE.
-
- Mais oui! Lorsqu’un prince autrichien
- Est très mal, on ne peut le tromper. Tu sais bien
- Qu’il faut que la Famille Impériale assiste
- Lorsqu’il doit recevoir le...
-
-(Elle s’arrête.)
-
-LE DUC.
-
- Le...?
-
-L’ARCHIDUCHESSE.
-
- Pas de mot triste!
-
-LE DUC, regardant autour de lui.
-
- Au fait, nous sommes seuls!...
-
-L’ARCHIDUCHESSE, montrant la porte du fond.
-
- J’ai fait, dans le Boudoir
- De Porcelaine, là, dresser un reposoir:
- Pas le moindre archiduc, la moindre archiduchesse:
- Le prélat de la cour pour nous seuls dit la messe.
- Tu vois qu’il ne s’agit que de communier,
- Et que ce sacrement n’est pas le...
-
-LE DUC.
-
- Le dernier?
- C’est vrai.
-
-L’ARCHIDUCHESSE.
-
- Tu vois!...
-
-(Elle lui offre gentiment son bras.)
-
- Viens-tu?...
-
-(Il se lève en chancelant. On entend sonner une clochette à droite.)
-
- Tiens! la messe commence!
-
-(Le duc, appuyé sur l’Archiduchesse, se dirige vers la porte du petit
-salon que le docteur et le général Hartmann ouvrent aussitôt.)
-
-LE DUC.
-
- Oui... c’est vrai qu’il faudrait cette illustre assistance!...
-
-L’ARCHIDUCHESSE.
-
- Nous n’aurons que l’enfant de chœur et le prélat!
-
-LE DUC, observant en passant le docteur et le général qui sourient.
-
- Ce n’est donc pas pour aujourd’hui...
-
-(La porte se referme sur l’archiduchesse et sur le prince. Le sourire
-des deux hommes s’efface. Le général Hartmann va rapidement ouvrir la
-petite porte dans la tapisserie, et l’on voit entrer silencieusement
-toute la Famille Impériale.)
-
-LE GÉNÉRAL HARTMANN, bas, aux archiducs et archiduchesses.
-
- Mettez-vous là.
-
-(Un doigt sur les lèvres, il leur fait signe de se placer.)
-
-
-SCÈNE II
-
-LE GÉNÉRAL HARTMANN, LE DOCTEUR, MARIE-LOUISE, LA FAMILLE IMPERIALE,
-METTERNICH, puis PROKESCH, LA COMTESSE CAMERATA, THÉRÈSE DE LORGET.
-
-(Les princes et les princesses, avec mille précautions pour n’être pas
-entendus, se placent sur plusieurs rangs, tournés vers cette porte
-fermée derrière laquelle on entend, de temps en temps, une sonnette.
-Marie-Louise est au premier rang. Il y a des archiducs très âgés et des
-archiducs enfants; et des adolescents qui sont blonds du même blond que
-le duc. Dans l’ombre de la porte ouverte, on voit briller des uniformes.
-Metternich, en grand costume, se met au dernier rang de la Famille
-Impériale.)
-
-LE GÉNÉRAL HARTMANN, voyant que tout le monde s’est immobilisé, reprend
-d’une voix basse et solennelle.
-
- Lorsque, les yeux fermés et l’âme anéantie,
- Le duc se penchera pour recevoir l’hostie...
-
-UNE PRINCESSE, aux enfants qu’on a fait mettre devant.
-
- Chut!... Silence!...
-
-LE GÉNÉRAL HARTMANN.
-
- Pendant cette minute où rien
- Ne peut faire tourner la tête d’un chrétien,
- J’ouvrirai doucement la porte. Une seconde
- Vos Altesses verront, de loin, la tête blonde.
- Puis je refermerai sans bruit, d’un geste prompt...
- Et le duc de Reichstadt relèvera le front
- Sans se douter qu’il a, selon l’usage antique,
- Devant toute la Cour reçu le viatique.
-
-(A ce moment Prokesch entre à gauche, introduisant deux femmes: la
-Comtesse Camerata et Thérèse.)
-
-METTERNICH, aux nouveaux arrivants.
-
- Silence...
-
-PROKESCH, tout bas, à la Comtesse et à Thérèse.
-
- On m’a permis de vous placer ici
- Derrière la Famille Impériale. Ainsi
- Vous pourrez, par-dessus ces têtes inclinées
- De princes sur lesquels soufflent les Destinées,
- D’enfants pâles auxquels on fait joindre les doigts,
- Apercevoir le duc une dernière fois!
-
-THÉRÈSE.
-
- Merci, merci, Monsieur.
-
-MARIE-LOUISE.
-
- Oh! surtout que personne
- Ne bouge quand la porte...
-
-UNE PRINCESSE.
-
- Ah! la clochette sonne!...
-
-UNE AUTRE.
-
- C’est l’Élévation!...
-
-(Toutes les femmes s’agenouillent.)
-
-LE GÉNÉRAL HARTMANN.
-
- Tout doucement!
-
-LA COMTESSE, qui est restée debout, apercevant Metternich incliné à côté
-d’elle, lui touche le bras.
-
- Eh bien!
- Monsieur de Metternich, vous ne regrettez rien?
-
-METTERNICH, se retourne, la regarde, et fièrement.
-
- Non. J’ai fait mon devoir... J’en ai souffert, peut-être...
- --C’est à l’amour de mon pays, et de mon maître,
- Et du vieux monde, que j’ai, Madame, obéi!...
-
-LA COMTESSE.
-
- Vous ne regrettez rien?
-
-METTERNICH, après une seconde de silence.
-
- Non. Rien.
-
-(Et comme la clochette sonne, il dit:)
-
- L’_Agnus Dei_.
-
-MARIE-LOUISE, au général qui entrouvre la porte et regarde par la fente.
-
- Prenez garde, en ouvrant, que la porte ne grince!
-
-METTERNICH, reprenant d’une voix sourde.
-
- Je ne regrette rien... mais c’était un grand prince!
- Et quand je m’agenouille, à cette heure, en ce lieu,
-
-(Il plie le genou.)
-
- Ce n’est pas seulement devant l’Agneau de Dieu!
-
-LE GÉNÉRAL HARTMANN, regardant toujours par la porte entre-bâillée.
-
- Le prélat sort le grand ciboire,--il le découvre!...
-
-TOUS, sentant le moment approcher.
-
- Oh!...
-
-LE GÉNÉRAL HARTMANN, les mains sur la porte.
-
- Silence absolu: je vais ouvrir!...
-
-TOUS.
-
- Oh!...
-
-LE GÉNÉRAL.
-
- J’ouvre!
-
-(Il pousse sans bruit les battants. Et l’on aperçoit ce petit salon si
-gai où tout est en porcelaine, les murs blancs et bleus, le lustre de
-faïence allumé, des bouquets de violettes, des enfants de chœur, une
-brume d’encens, l’or tendre des cierges, le doux luxe de l’autel, et,
-tournant le dos, agenouillés tous les deux--elle le soutenant d’un bras
-passé autour des épaules--l’archiduchesse et le duc qui attendent, et le
-prélat qui descend vers eux, l’hostie déjà tremblante au-dessus du
-ciboire. Seconde de profonde émotion et de silence. Tout le monde est
-prosterné, retenant son souffle et ses larmes.)
-
-THÉRÈSE, lentement, se soulève, se soulève pour regarder par-dessus les
-têtes, regarde, voit, et dans un sanglot qui lui échappe.
-
- Le revoir ainsi! Lui!... Lui!...
-
-(Mouvement d’effroi. Le général Hartmann referme vivement la porte. Tout
-le monde se lève.)
-
-LE GÉNÉRAL, précipitamment, aux archiducs.
-
- Sortez!... Le duc vient
- D’entendre ce sanglot!... Sortez vite!
-
-(Tous ont reflué vers la porte de gauche, mais la porte du Salon de
-Porcelaine s’ouvre brusquement, le duc paraît sur le seuil, les voit
-tous là debout devant lui et après un long regard qui comprend:)
-
-LE DUC.
-
- Ah?...--Très bien.
-
-
-SCÈNE III
-
-LES MÊMES, LE DUC, L’ARCHIDUCHESSE.
-
-(La Famille Impériale se retire peu à peu.)
-
-LE DUC, calme et avec une majesté soudaine.
-
- J’assurerai d’abord de ma reconnaissance
- Le cœur qui, se brisant, a rompu le silence...
- Que celle qui pleura n’en ait aucun remord:
- On n’avait pas le droit de me voler ma mort.
-
-(Aux archiducs et aux archiduchesses qui s’éloignent avec respect.)
-
- Laissez-moi, maintenant, ma famille autrichienne!
- «_Mon fils est né prince français! Qu’il s’en souvienne
- «Jusqu’à sa mort!_» Voici l’instant: il s’en souvient!
-
-(Aux princes qui sortent.)
-
- Adieu!...
-
-(Et cherchant du regard autour de lui.)
-
- Quel est le cœur qui s’est brisé?
-
-THÉRÈSE, qui est restée agenouillée, humble, dans un coin.
-
- Le mien.
-
-LE DUC, faisant un pas vers elle, avec douceur.
-
- Vous n’êtes pas très raisonnable.--Sur un livre
- Vous avez autrefois pleuré de me voir vivre
- En Autrichien,--avec à mon habit des fleurs...
- Maintenant, vous pleurez en voyant que j’en meurs.
-
-(L’Archiduchesse et la Comtesse le mènent jusqu’à un fauteuil dans
-lequel il tombe.)
-
-THÉRÈSE, qui s’est relevée, se rapproche, et d’une voix timide.
-
- Le rendez-vous...
-
-LE DUC.
-
- Eh bien?
-
-THÉRÈSE.
-
- J’y étais.
-
-LE DUC.
-
- Vous?... pauvre âme!...
-
-THÉRÈSE.
-
- Oui...
-
-LE DUC, mélancoliquement.
-
- Pourquoi?
-
-THÉRÈSE.
-
- Parce que je vous aime.
-
-LE DUC, à la comtesse.
-
- Madame,
- Vous me l’aviez caché, qu’elle y était... Pourquoi?
-
-LA COMTESSE.
-
- Parce que je vous aime.
-
-LE DUC.
-
- Et qui donc, près de moi,
- Vous a, toutes les deux, fait venir?
-
-(La Comtesse et Thérèse lèvent les yeux vers l’Archiduchesse.)
-
- Vous?
-
-L’ARCHIDUCHESSE.
-
- Moi-même.
-
-LE DUC.
-
- Pourquoi cette bonté?
-
-L’ARCHIDUCHESSE.
-
- Parce que je vous aime.
-
-LE DUC, avec un sourire.
-
- Les femmes m’ont aimé comme on aime un enfant.
-
-(Elles font un geste de protestation.)
-
- Si! Si!
-
-(A Thérèse.)
-
- l’enfant qu’on plaint,
-
-(A l’Archiduchesse.)
-
- qu’on gâte,
-
-(A la Comtesse.)
-
- et qu’on défend!
- Et leurs doigts maternels, toujours, au front du prince,
- Cherchaient les boucles d’or du portrait de Lawrence!
-
-LA COMTESSE.
-
- Non! nous avons connu ton âme et ses combats!...
-
-LE DUC, secouant tristement la tête.
-
- Et l’Histoire, d’ailleurs, ne se souviendra pas
- Du prince que brûlaient toutes les grandes fièvres...
- Mais elle reverra, dans sa voiture aux chèvres,
- L’enfant au col brodé qui, rose, grave, et blond,
- Tient le globe du monde ainsi qu’un gros ballon!
-
-MARIE-LOUISE.
-
- Parlez-moi!--Je suis là!...--Qu’une parole m’ôte
- Le poids de mes remords! J’étais--est-ce ma faute?--
- Trop petite à côté de vos rêves trop grands!
- Je n’ai qu’un pauvre cœur d’oiseau, je le comprends!
- C’est la première fois, aujourd’hui, qu’il s’arrête,
- Cet éternel grelot qui tourne dans ma tête!
- --Vous pourriez bien, de moi, vous occuper un peu...
- Pardonnez-moi, mon fils!
-
-LE DUC.
-
- Inspirez-moi, mon Dieu,
- La parole profonde, et cependant légère,
- Avec laquelle on peut pardonner à sa mère!
-
-(A ce moment un laquais, qui est entré sans bruit, s’avance vers
-Marie-Louise. Elle l’aperçoit et comprend.)
-
-MARIE-LOUISE, essuyant ses larmes, au duc.
-
- Ce berceau... qu’hier soir vous avez fait prier
- D’apporter...
-
-LE LAQUAIS.
-
- Il est là.
-
-(Le duc fait signe qu’il veut le voir. Tandis qu’on va le chercher, il
-aperçoit Metternich pâle et immobile. Il se lève.)
-
-LE DUC.
-
- Monsieur le Chancelier,
- Je meurs trop tôt pour vous: versez donc une larme!
-
-METTERNICH.
-
- Mais...
-
-LE DUC, fièrement.
-
- J’étais votre force, et ma mort vous désarme!
- L’Europe qui jamais n’osait vous dire non
- Quand vous étiez celui qui peut lâcher l’Aiglon,
- Demain, tendant l’oreille et reprenant courage,
- Dira: «Je n’entends plus remuer dans la cage!...»
-
-METTERNICH.
-
- Monseigneur...
-
-(On apporte le grand berceau de vermeil du Roi de Rome.)
-
-LE DUC.
-
- Le berceau dont Paris m’a fait don!
- Mon splendide berceau, dessiné par Prudhon!
- J’ai dormi dans sa barque aux balustres de nacre,
- Bébé dont le baptême eut la pompe d’un sacre!
- --Approchez ce berceau du petit lit de camp
- Où mon père a dormi dans cette chambre, quand
- La Victoire éventait son sommeil de ses ailes!
-
-(Le berceau est maintenant contre le petit lit.)
-
- --Plus près,--faites frôler le drap par les dentelles!
- Oh! comme mon berceau touche mon lit de mort!
-
-(Il met la main entre le berceau et le lit en murmurant:)
-
- Ma vie est là, dans la ruelle...
-
-THÉRÈSE, éclatant en sanglots sur l’épaule de la Comtesse.
-
- Oh!...
-
-LE DUC.
-
- Et le sort,
- Dans la ruelle mince--oh! trop mince et trop noire!--
- N’a pu laisser tomber une épingle de gloire!
- --Couchez-moi sur ce lit de camp!...
-
-(Le docteur et Prokesch, aidés par la Comtesse, le conduisent au lit de
-camp.)
-
-PROKESCH, au docteur.
-
- Comme il pâlit!...
-
-(La Comtesse a tiré de sa poitrine un grand cordon de la Légion
-d’honneur, et tout en installant le prince dans ses coussins, elle le
-lui passe légèrement sans qu’il s’en aperçoive.)
-
-LE DUC, voit soudain la moire rouge sur son linge, sourit, cherche des
-mains la croix, et la porte à ses lèvres. Puis il dit en regardant le
-berceau.
-
- J’étais plus grand dans ce berceau que dans ce lit!
- Des femmes me berçaient... Oui, j’avais trois berceuses
- Qui chantaient des chansons vieilles et merveilleuses!
- Oh! les bonnes chansons de Madame Marchand!...
- Qui donc, pour m’endormir, me bercera d’un chant?
-
-MARIE-LOUISE, agenouillée près de lui.
-
- Mais ta mère, mon fils, peut te bercer, je pense!
-
-LE DUC.
-
- Est-ce que vous savez une chanson de France?
-
-MARIE-LOUISE.
-
- Moi?... Non...
-
-LE DUC, à Thérèse.
-
- Et vous?
-
-THÉRÈSE.
-
- Peut-être...
-
-LE DUC.
-
- Oh! chantez à mi-voix:
- _Il pleut, bergère_...
-
-(Elle fredonne l’air.)
-
- ou bien: _Nous n’irons plus au bois_...
-
-(Elle fredonne encore.)
-
- Et chantez: _Sur le pont d’Avignon_... pour me faire
- Endormir doucement dans l’âme populaire...
-
-(Elle murmure maintenant la ronde qu’il demande.)
-
- Il en est une encore... oui... que j’aimais beaucoup:
- Ah! ah! c’est celle-là qu’il faut chanter surtout!
-
-(Il se soulève, l’œil hagard, et chante:)
-
- Il était un p’tit homme,
- Tout habillé de gris!...
-
-(Sa main va vers la statuette de l’Empereur, et il retombe.)
-
-THÉRÈSE.
-
- Tombe, mil huit cent trente après mil huit cent onze!
-
-LA COMTESSE.
-
- Comme un cristal brisé par un écho de bronze!...
-
-L’ARCHIDUCHESSE.
-
- Comme un accord de harpe après des airs guerriers!...
-
-THÉRÈSE.
-
- Comme un lys qui sans bruit tombe sur des lauriers!
-
-LE DOCTEUR, après s’être penché sur le prince.
-
- Monseigneur est très mal. Il faut que l’on s’écarte!
-
-(Les trois femmes s’éloignent du lit.)
-
-THÉRÈSE.
-
- Adieu, François!
-
-L’ARCHIDUCHESSE.
-
- Adieu, Franz!
-
-LA COMTESSE.
-
- Adieu, Bonaparte!
-
-MARIE-LOUISE, qui, près du lit, a reçu la tête du duc sur son épaule.
-
- Sur mon épaule, là, son front s’appesantit!
-
-LA COMTESSE, s’agenouillant au bout de la chambre.
-
- Roi de Rome!
-
-L’ARCHIDUCHESSE, de même.
-
- Duc de Reichstadt!
-
-THÉRÈSE, de même.
-
- Pauvre petit!
-
-LE DUC, délirant.
-
- Les chevaux! Les chevaux!
-
-LE PRÉLAT, qui est entré depuis un moment avec des enfants de chœur
-portant des cierges allumés.
-
- Mettez-vous en prière!
-
-LE DUC.
-
- Les chevaux pour aller au-devant de mon père!
-
-(De grosses larmes coulent sur ses joues.)
-
-MARIE-LOUISE, au duc qui la repousse.
-
- Mais je suis là, mon fils, pour essuyer vos pleurs!
-
-LE DUC.
-
- Non! laissez approcher les Victoires, mes sœurs!
- Je les sens, je les sens, ces glorieuses folles,
- Qui viennent dans mes pleurs laver leurs auréoles!
-
-MARIE-LOUISE.
-
- Que dis-tu?
-
-LE DUC, tressaillant.
-
- Qu’ai-je dit? Je n’ai rien dit!... Hein! Quoi?
-
-(Il regarde autour de lui comme s’il craignait qu’on n’eût compris.)
-
- Non!... Rien!...
-
-(Et mettant un doigt sur ses lèvres.)
-
- C’est un secret entre mon père et moi.
-
-(Il désigne le voile de dentelles du berceau.)
-
- Donnez, que de ce voile exquis je m’enveloppe
- Pour pousser le soupir qui délivre l’Europe!
- Trop de gens ont besoin de ma mort... et je meurs
- D’avoir été tué, tout bas, dans trop de cœurs!
-
-(Il ferme un instant les yeux.)
-
- ... Ah! mon enterrement sera laid... Des arcières...
- Quelques laquais portant des torches aux portières...
- Les capucins diront leurs chapelets de buis...
- Et puis ils me mettront dans leur chapelle... et puis...
-
-(Il pâlit affreusement, se mord les lèvres.)
-
-MARIE-LOUISE.
-
- Explique ce que sont tes douleurs?
-
-LE DUC.
-
- Surhumaines...
- Et puis la Cour prendra le deuil pour six semaines!
-
-LA COMTESSE.
-
- Voyez! au lieu du drap, il ramène sur lui
- Le voile du berceau!
-
-LE DUC, haletant.
-
- Ce sera très laid... oui...
- Mais il faut en mourant... oui... que je me souvienne...
- Qu’on baptise à Paris mieux qu’on n’enterre à Vienne!
-
-(Appelant.)
-
- Général Hartmann!...
-
-LE GÉNÉRAL HARTMANN, s’avançant.
-
- Prince...
-
-LE DUC, balançant d’une main le berceau.
-
- Oui... j’attendrai la mort
- En berçant le passé dans ce grand berceau d’or!
-
-(De l’autre main il tire un livre qui est sous son oreiller, et le tend
-au général.)
-
- Général...
-
-(Le général prend le livre. Le duc se remet à balancer le berceau.)
-
- Le passé... je le berce... et c’est comme
- Si le Duc de Reichstadt berçait le Roi de Rome!
- --Général, voyez-vous l’endroit marqué?
-
-LE GÉNÉRAL HARTMANN, qui a ouvert le livre.
-
- Je vois.
-
-LE DUC.
-
- Bien. Pendant que je meurs, lisez à haute voix.
-
-MARIE-LOUISE, criant.
-
- Non! non! je ne veux pas, mon enfant, que tu meures!
-
-LE DUC, solennellement, après s’être remonté sur ses coussins.
-
- Vous pouvez commencer à lire.
-
-LE GÉNÉRAL HARTMANN, lisant debout au pied du lit.
-
- _Vers sept heures,
- Les chasseurs de la Garde apparaissent, formant
- La tête du cortège..._
-
-MARIE-LOUISE, comprenant ce qu’il se fait lire, tombe à genoux en
-pleurant.
-
- Oh! Franz!
-
-LE GÉNÉRAL HARTMANN.
-
- _A ce moment,
- La foule, où l’on peut voir sangloter plus d’un homme,
- Pousse un immense cri: Vive le Roi de Rome!_
-
-MARIE-LOUISE.
-
- Franz!
-
-LE GÉNÉRAL HARTMANN.
-
- _Les coups de canon s’étant précipités,
- Le Cardinal vient recevoir Leurs Majestés;
- Le cortège entre; il est réglé par les usages;
- Les huissiers, les hérauts d’armes, leur chef, les pages,
- Les divers officiers d’ordonnance, les..._
-
-(Voyant que le duc a fermé les yeux, il s’arrête.)
-
-LE DUC, rouvrant les yeux.
-
- Les?...
-
-LE GÉNÉRAL HARTMANN.
-
- _Les chambellans avec les préfets du palais;
- Les ministres; le grand écuyer..._
-
-LE DUC, d’une voix défaillante.
-
- Veuillez lire!
-
-LE GÉNÉRAL HARTMANN.
-
- _Les grands aigles; les grands officiers de l’Empire;
- La princesse Aldobrandini tient le chrémeau;
- Les comtesses Vilain XIV et de Beauveau
- Ont l’honneur de porter l’aiguière et la salière..._
-
-LE DUC, de plus en plus pâle et se raidissant.
-
- Lisez toujours, Monsieur. Soulevez-moi, ma mère.
-
-(Marie-Louise aidée de Prokesch le soulève sur ses oreillers.)
-
-LE GÉNÉRAL HARTMANN.
-
- _Puis le grand-duc, auprès du petit souverain,
- Remplaçant l’Empereur d’Autriche, son parrain;
- Puis vient la reine Hortense; aux côtés de la reine
- Vient Son Altesse Impériale la Marraine.
- Enfin le roi de Rome est apparu, porté
- Par Madame de Montesquiou. Sa Majesté,
- Dont la foule put admirer la bonne mine,
- Avait un grand manteau d’argent doublé d’hermine,
- Que le duc de Valmy soulevait de deux doigts.
- Puis les princes..._
-
-LE DUC.
-
- Passez les princes!
-
-LE GÉNÉRAL HARTMANN, passant une page.
-
- _... puis les rois..._
-
-LE DUC.
-
- Passez les rois. La fin de la cérémonie!
-
-LE GÉNÉRAL HARTMANN, après avoir passé plusieurs pages.
-
- _Alors..._
-
-LE DUC.
-
- J’entends moins bien. Plus haut!
-
-LE DOCTEUR, à Prokesch.
-
- C’est l’agonie.
-
-LE GÉNÉRAL HARTMANN, d’une voix éclatante.
-
- _Alors, quand le héraut eut trois fois, dans le chœur,
- Crié: «Vive le roi de Rome!» l’Empereur,
- Avant qu’on ne rendît l’enfant à sa nourrice,
- Le prit entre les bras de..._
-
-(Il hésite en regardant Marie-Louise.)
-
-LE DUC, vivement, et posant avec une noblesse infinie la main sur les
-cheveux de Marie-Louise agenouillée.
-
- De l’Impératrice!
-
-(A ce mot qui pardonne et qui la recouronne, la mère éclate en
-sanglots.)
-
-LE GÉNÉRAL HARTMANN.
-
- _L’éleva pour l’offrir à l’acclamation;
- Le _Te Deum_..._
-
-LE DUC, dont la tête se renverse.
-
- Maman!
-
-MARIE-LOUISE, se jetant sur son corps.
-
- François!
-
-LE DUC, rouvrant les yeux.
-
- Napoléon!
-
-LE GÉNÉRAL HARTMANN.
-
- _... Le _Te Deum_ emplit le vaste sanctuaire,
- Et le soir même, dans la France tout entière,
- Avec la même pompe, avec le même élan..._
-
-LE DOCTEUR, touchant le bras du général Hartmann.
-
- Mort.
-
-(Silence. Le général referme le livre.)
-
-METTERNICH.
-
- Vous lui remettrez son uniforme blanc.
-
-
-FIN
-
-
-
-
-Dans la Crypte des Capucins, à Vienne.
-
- Et maintenant il faut que Ton Altesse dorme,
- --Ame pour qui la Mort est une guérison,--
- Dorme, au fond du caveau, dans la double prison
- De son cercueil de bronze et de cet uniforme.
-
- Qu’un vain paperassier cherche, gratte, et s’informe;
- Même quand il a tort, le poète a raison.
- Mes vers peuvent périr, mais, sur son horizon,
- Wagram verra toujours monter ta blanche forme!
-
- Dors. Ce n’est pas toujours la Légende qui ment.
- Un rêve est moins trompeur, parfois, qu’un document.
- Dors; tu fus ce Jeune homme et ce Fils, quoi qu’on dise.
-
- Les cercueils sont nombreux, les caveaux sont étroits,
- Et cette cave a l’air d’un débarras de rois...
- Dors dans le coin, à droite, où la lumière est grise.
-
- *
-
- * *
-
- Dors dans cet endroit pauvre où les archiducs blonds
- Sont vêtus d’un airain que le Temps vert-de-grise.
- On dirait qu’un départ dont l’instant s’éternise
- Encombre les couloirs de bagages oblongs.
-
- Des touristes anglais traînent là leurs talons,
- Puis ils vont voir, plus loin, ton cœur, dans une Église.
- Dors, tu fus ce Jeune homme et ce Fils, quoi qu’on dise.
- Dors, tu fus ce martyr; du moins, nous le voulons.
-
- ... Un capucin pressé d’expédier son monde
- Frappe avec une clef sur ton cercueil qui gronde,
- Dit un nom, une date--et passe, en abrégeant...
-
- Dors! mais rêve en dormant que l’on t’a fait revivre,
- Et que, laissant ton corps dans son cercueil de cuivre,
- J’ai pu voler ton cœur dans son urne d’argent.
-
-
-
-
- IMPRIMÉ
- PAR
- PHILIPPE RENOUARD
- 19, rue des Saints-Pères
- PARIS
-
-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK L'AIGLON ***
-
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