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If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: L'Aiglon - Drame en six actes, en vers - -Author: Edmond Rostand - -Release Date: November 22, 2021 [eBook #66793] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -Produced by: Laurent Vogel (This file was produced from images generously - made available by the Bibliothèque nationale de France - (BnF/Gallica)) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK L'AIGLON *** - - - - - - EDMOND ROSTAND - - L’AIGLON - - DRAME EN SIX ACTES, EN VERS. - - Représenté pour la première fois au Théâtre Sarah Bernhardt, - le 15 mars 1900. - - On ne peut se figurer l’impression produite... par la mort du - jeune Napoléon... J’ai même vu pleurer de jeunes républicains. - - Henri Heine. - - QUATRE CENT ONZIÈME MILLE - - - PARIS - Librairie CHARPENTIER et FASQUELLE - EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR - 11, RUE DE GRENELLE, 11 - - 1922 - Tous droits réservés - -Entered according to act of Congress, in the year 1900, by E. Fasquelle, -in the office of the Librarian of Congress, at Washington. All Rights -reserved. - - - - -IL A ÉTÉ TIRÉ - -180 exemplaires numérotés à la presse sur papier du Japon. - - -Tous droits de traduction, de reproduction et de représentation réservés -pour tous pays compris le Danemark, les Pays-Bas, la Suède et la -Norvège. - -Entered according to act of Congress, in the year 1900, by E. FASQUELLE, -in the office of the Librarian of Congress, at Washington. All Rights -reserved. - - - - -A mon fils MAURICE, et à la mémoire de son héroïque arrière-grand-père -MAURICE, comte Gérard, Maréchal de France. - - - - - _Grand Dieu! ce n’est pas une cause - Que j’attaque ou que je défend... - Et ceci n’est pas autre chose - Que l’histoire d’un pauvre enfant._ - - - - -PERSONNAGES - - - Mme - FRANZ, Duc de REICHSTADT Sarah Bernhardt. - - MM. - Séraphin FLAMBEAU Guitry - Le Prince de METTERNICH André Calmettes. - L’Empereur FRANZ Ripert - Le Maréchal MARMONT M. Luguet. - Le Tailleur E. Magnier. - Frédéric de GENTZ Laroche. - L’Attaché français Schutz. - Le Chevalier de PROKESCH-OSTEN Deneubourg. - Tiburce de LORGET Scheller. - Le Comte de DIETRICHSTEIN, précepteur du Duc Rebel. - Le Baron d’OBENAUS Chameroy. - Le Comte de BOMBELLES J. Volnys. - Le Général HARTMANN Teste. - Le Docteur Lacroix - Le Comte de SEDLINSKY, Directeur de la Police Jean Dara. - Un Garde-noble Lemarchand. - Lord COWLEY, ambassadeur d’Angleterre Krauss. - THALBERG Laurent. - FURSTENBERG Gauroy. - MONTENEGRO Deneuville. - Un Sergent du régiment du Duc Tastu. - Le Capitaine FORESTI Fauchois. - Un Vieux Paysan Guiraud. - Le Vicomte D’OTRANTE Durec. - PIONNET Bart. - GOUBEAUX Royau. - MORCHAIN Pirou. - BOROKOWSKI Larmandie. - Le Valet de chambre du Duc Ridar. - L’Huissier Stebler. - Un Montagnard Réqui. - Un Tyrolien Villeneuve. - Un Fermier Magnin. - Le Prélat Bacque. - - Mmes - MARIE-LOUISE, Duchesse de Parme Maria Legault. - La Comtesse CAMERATA Blanche Dufrêne. - Thérèse de LORGET, sœur de Tiburce Renée Parny. - L’Archiduchesse Christiane Préval. - Fanny ELSSLER Lucy Gérard. - La Grande-Maîtresse Canti. - Princesse GRAZALCOWITCH Grandet. - Quelques Belles Dames de la Cour Saryta. - Bl. Boulanger. - Marie Royer. - Tasny. - Lady COWLEY Solters. - Les Demoiselles d’honneur de Marie-Louise Redzé. - L. Picquel. - A. Picquel. - Brenneville. - Une Vieille Paysanne Fortis. - - La Famille impériale - La Maison militaire du Duc - Gardes de l’Empereur: Arcières, Gardes-nobles, Trabans, etc. - Masques et Dominos: Polichinelle, Mezzetins, Bergères, etc. - Paysans et Paysannes - Le Régiment du Duc - -1830-1832 - - -NOTA.--Il ne faudra pas que le Lecteur s’étonne de trouver ici quelques -vers que le Spectateur n’a pas entendus. Au Théâtre, il faut finir à une -certaine heure. Alors on coupe un peu, et l’auteur fait semblant de ne -pas s’en apercevoir. - -Pour tous les détails de mise en scène, s’adresser au Théâtre -Sarah-Bernhardt. - - - - -PREMIER ACTE - -LES AILES QUI POUSSENT - - -A Baden, près de Vienne, en 1830. - -Le salon de la villa qu’occupe Marie-Louise. Vaste pièce au milieu de -laquelle s’élève la montgolfière de cristal d’un lustre Empire. -Boiseries claires, murs peints à fresque, d’un vert pompéien. Frise de -sphinx courant autour du plafond. - -A gauche, deux portes. Celle du premier plan est celle de la chambre de -Marie-Louise. Celle du second plan ouvre sur les appartements des dames -d’honneur.--A droite, au premier plan, une autre porte; au second plan, -dans une niche, un énorme poêle de faïence, lourdement historié.--Au -fond, entre deux fenêtres, une large porte-fenêtre, par laquelle on -aperçoit les balustres d’un perron formant balcon, qui descend dans le -jardin. Vue sur le parc de Baden: tilleuls et sapins, profondes allées, -lanternes suspendues à des potences en arceaux. Magnifique journée des -premiers jours de septembre. - -On a apporté dans cette banale villa de location un précieux mobilier. A -gauche, près de la fenêtre, une belle psyché en citronnier chargé de -bronzes; au premier plan, une vaste table d’acajou, couverte de papiers; -contre le mur, une table étagère à dessus de laque, garnie de livres.--A -droite, vers le fond, un petit piano Érard de l’époque, une harpe; plus -bas, une chaise longue Récamier auprès d’un grand guéridon. Fauteuils et -tabourets en X. Beaucoup de fleurs dans des vases. Au mur, gravures -encadrées représentant les membres de la famille impériale d’Autriche; -portraits de l’empereur François, du duc de Reichstadt enfant, etc. - -Au lever du rideau, au fond du salon, un groupe de femmes très -élégantes. Deux d’entre elles, assises au piano, dos au public, jouent à -quatre mains.--Une autre est à la harpe. On déchiffre. Rires; -interruptions. - -Un laquais introduit, par le perron, une jeune fille de mine modeste, -qu’accompagne un officier de cavalerie autrichienne, un merveilleux -hussard bleu et argent. Les deux nouveaux venus, voyant qu’on ne les -remarque pas, restent un moment debout dans un coin du salon.--A ce -moment, par la porte de droite, entre le comte de Bombelles, attiré par -la musique. Il se dirige vers le piano, en battant la mesure. Mais il -aperçoit la jeune fille, s’arrête, sourit, va vivement à elle. - - -SCÈNE PREMIÈRE - -THÉRÈSE, TIBURCE, BOMBELLES, MARIE-LOUISE, LES DAMES D’HONNEUR. - -LES DAMES, au clavecin, parlant toutes à la fois, et riant comme des -folles. - - Elle manque tous les bémols.--C’est un scandale! - --Je prends la basse.--Un, deux!--Harpe!--La... la!...--Pédale! - -BOMBELLES, à Thérèse. - - C’est vous? - -THÉRÈSE. - - Bonjour, Monsieur de Bombelles. - -UNE DAME, au clavecin. - - Mi... sol... - -THÉRÈSE. - - J’entre comme lectrice aujourd’hui. - -UNE AUTRE DAME, au clavecin. - - Le bémol! - -THÉRÈSE. - - Et grâce à vous: merci. - -BOMBELLES. - - C’est tout simple, Thérèse: - Vous êtes ma parente et vous êtes Française. - -THÉRÈSE, lui présentant l’officier. - - Tiburce. - -BOMBELLES. - - Ah! votre frère! - -(Il lui tend la main, et montrant un fauteuil à Thérèse.) - - Asseyez-vous un peu. - -THÉRÈSE. - - Oh!--je suis très émue! - -BOMBELLES, souriant. - - Et de quoi donc, mon Dieu? - -THÉRÈSE. - - Mais d’approcher tout ce qui reste sur la terre. - De l’Empereur!... - -BOMBELLES, s’asseyant auprès d’elle. - - Vraiment? C’est de cela, ma chère? - -TIBURCE, d’un ton agacé. - - Les nôtres détestaient Bonaparte jadis! - -THÉRÈSE. - - Je sais... mais voir... - -TIBURCE, un peu dédaigneux. - - Sa veuve!... - -THÉRÈSE, à Bombelles. - - Et peut-être... son fils? - -BOMBELLES. - - Sûrement. - -THÉRÈSE. - - Ce serait n’avoir pas plus, je pense, - D’âme... que de lecture, et n’être pas de France, - Et n’avoir pas mon âge, enfin, que de pouvoir - Ne pas trembler, Monsieur, au moment de les voir. - --Est-elle belle? - -BOMBELLES. - - Qui? - -THÉRÈSE. - - La duchesse de Parme! - -BOMBELLES, surpris. - - Mais... - -THÉRÈSE, vivement. - - Elle est malheureuse, et c’est un bien grand charme! - -BOMBELLES. - - Mais je ne comprends pas! Vous l’avez vue? - -THÉRÈSE. - - Oh! non! - -TIBURCE. - - Non! on nous introduit à peine en ce salon. - -BOMBELLES, souriant. - - Oui, mais... - -TIBURCE, lorgnant du côté des musiciennes. - - Nous avons craint de déranger ces dames, - Dont le rire ajoutait au clavecin des gammes! - -THÉRÈSE. - - J’attends Sa Majesté, là, dans mon coin. - -BOMBELLES, se levant. - - Comment? - Mais c’est elle qui fait la basse en ce moment! - -THÉRÈSE, se levant, saisie. - - L’Imp... - -BOMBELLES. - - Je vais l’avertir. - -(Il va vers le piano et parle bas à une des dames qui jouent.) - -MARIE-LOUISE, se retournant. - - Ah! c’est cette petite?... - Histoire très touchante... oui... vous me l’avez dite... - Un frère qui... - -BOMBELLES. - - Fils d’émigré, reste émigré. - -TIBURCE, s’avançant, d’un ton dégagé. - - L’uniforme autrichien est assez de mon gré; - Puis, il y a la chasse au renard, que j’adore. - -MARIE-LOUISE, à Thérèse. - - Le voilà, ce mauvais garnement qui dévore - Tout le peu qui vous reste! - -THÉRÈSE, voulant excuser Tiburce. - - Oh! mon frère... - -MARIE-LOUISE. - - Un vaurien, - Qui vous ruina! Mais vous l’excusez, c’est très bien. - --Thérèse de Lorget, je vous trouve charmante. - -(Elle lui prend les mains et la fait asseoir près d’elle sur la chaise -longue. Bombelles et Tiburce se retirent, en causant, vers le fond.) - - Vous voilà donc parmi ces dames. Je me vante - D’être assez agréable... un peu triste depuis... - --Hélas! - -(Silence.) - -THÉRÈSE, émue. - - Je suis troublée au point que je ne puis - Exprimer... - -MARIE-LOUISE, s’essuyant les yeux. - - Oui, ce fut une bien grande perte! - On a trop peu connu cette belle âme! - -THÉRÈSE, frémissante. - - Oh! certe! - -MARIE-LOUISE, se retournant, à Bombelles. - - Je viens d’écrire pour qu’on garde son cheval! - -(A Thérèse.) - - Depuis la mort du général... - -THÉRÈSE, étonnée. - - Du général? - -MARIE-LOUISE, s’essuyant les yeux. - - Il conservait ce titre. - -THÉRÈSE. - - Ah! Je comprends! - -MARIE-LOUISE. - - ... je pleure! - -THÉRÈSE, avec sentiment. - - Ce titre n’est-il pas sa gloire la meilleure? - -MARIE-LOUISE. - - On ne peut pas savoir d’abord tout ce qu’on perd: - J’ai tout perdu, perdant le général Neipperg! - -THÉRÈSE, stupéfaite. - - Neipperg? - -MARIE-LOUISE. - - Je suis venue à Baden me distraire. - C’est bien. Tout près de Vienne. Une heure.--Ah! Dieu! ma chère, - J’ai les nerfs!... On prétend, depuis que j’ai maigri - Que je ressemble à la duchesse de Berry. - Vitrolles m’a dit ça. Maintenant je me frise - Comme elle.--Pourquoi Dieu ne m’a-t-il pas reprise? - -(Regardant autour d’elle.) - - C’est petit, mais ce n’est pas mal, cette villa. - --Metternich est notre hôte en passant.--Il est là. - Il part ce soir.--La vie à Baden n’est pas triste. - Nous avons les Sandor, et Thalberg, le pianiste. - On fait chanter, en espagnol, Montenegro; - Puis Fontana nous hurle un air de _Figaro_; - L’archiduchesse vient avec l’ambassadrice - D’Angleterre; et l’on sort en landau... Mais tout glisse - Sur mon chagrin!--Ah! Si ce pauvre général!... - --Est-ce que vous comptez ce soir venir au bal? - -THÉRÈSE, qui la regarde avec une stupéfaction croissante. - - Mais... - -MARIE-LOUISE, impétueusement. - - Chez les Meyendorff. Strauss arrive de Vienne. - --Bombelles, n’est-ce pas, il faudra qu’elle vienne? - -THÉRÈSE. - - Pourrai-je demander à Votre Majesté - Des nouvelles du duc de Reichstadt? - -MARIE-LOUISE. - - Sa santé - Est bonne. Il tousse un peu... Mais l’air est si suave - A Baden!... Un jeune homme! Il touche à l’heure grave: - Les débuts dans le monde!--Et quand je pense, ô ciel! - Que le voilà déjà lieutenant-colonel! - Mais croiriez-vous--pour moi c’est un chagrin énorme!-- - Que je n’ai jamais pu le voir en uniforme! - -(Entrent deux Messieurs portant des boîtes vitrées. Avec un cri de -joie.) - - Ah! c’est pour lui, tenez! - - -SCÈNE II - -LES MÊMES, LE DOCTEUR et son fils, portant de longues boîtes vitrées, -puis METTERNICH. - -LE DOCTEUR, saluant. - - Oui. Les collections. - -MARIE-LOUISE. - - Déposez-les, docteur! - -BOMBELLES. - - Qu’est-ce? - -MARIE-LOUISE. - - Des papillons. - -THÉRÈSE. - - Des papillons? - -MARIE-LOUISE. - - J’étais chez ce vieillard aimable, - Le médecin des eaux. Ayant sur une table, - Vu ces collections que son fils achevait, - J’ai soupiré tout haut: «Ah! si le mien pouvait - S’intéresser à ça, lui que rien n’intéresse!...» - -LE DOCTEUR. - - Alors, j’ai dit à Sa Majesté la Duchesse: - «Mais on ne sait jamais. Pourquoi pas? Essayons!» - Et j’apporte mes papillons. - -THÉRÈSE, à part. - - Des papillons! - -MARIE-LOUISE, soupirant, au docteur. - - S’il s’arrachait à ses tristesses solitaires - Pour s’occuper un peu de vos... - -LE DOCTEUR. - - Lépidoptères. - -MARIE-LOUISE. - - Laissez-les-nous, et revenez. Il est sorti. - -(Le docteur et son fils sortent après avoir disposé les collections sur -la table. Marie-Louise se retournant vers Thérèse.) - - Vous, venez, que je vous présente à Scarampi. - C’est la grande maîtresse. - -(Apercevant Metternich qui entre à droite.) - - Ah! Metternich!... Cher prince. - Le salon est à vous. - -METTERNICH. - - Il fallait que j’y vinsse, - Ayant à recevoir cet envoyé... - -MARIE-LOUISE. - - Je sais. - -METTERNICH. - - Du général Belliard, l’ambassadeur français, - Et le conseiller Gentz, et quelques estafettes. - -(A un laquais qu’il vient de sonner, et qui paraît au fond sur le -perron.) - - Monsieur de Gentz, d’abord. - -(A Marie-Louise.) - - Vous me permettez? - -MARIE-LOUISE. - - Faites! - -(Elle sort avec Thérèse. Tiburce et Bombelles les suivent.--Gentz paraît -au fond, introduit par le laquais. Très élégant. Figure de vieux viveur -fatigué. Les poches pleines de bonbonnières et de flacons, il est -toujours en train de mâchonner un bonbon ou de respirer un parfum.) - - -SCÈNE III - -METTERNICH, GENTZ, puis un officier français attaché à l’ambassade de -France. - -METTERNICH. - - Bonjour, Gentz. - -(Il s’assied devant le guéridon à droite et se met à signer, tout en -causant, les papiers que Gentz tire d’un grand portefeuille.) - - Vous savez que je rentre aujourd’hui. - L’empereur me rappelle à Vienne. - -GENTZ. - - Ah? - -METTERNICH. - - Quel ennui! - Vienne en cette saison! - -GENTZ. - - Vide comme ma poche! - -METTERNICH. - - Oh! ça, ce n’est pas vrai, car, soit dit sans reproche... - Le gouvernement russe a dû... - -(Il fait, du bout des doigts, le geste de glisser de l’argent.) - -GENTZ, avec une indignation comique. - - Moi? - -METTERNICH. - - Soyez franc: - Vous venez de vous vendre encore. - -GENTZ, très tranquillement, croquant un bonbon. - - Au plus offrant. - -METTERNICH. - - Mais pourquoi cet argent? - -GENTZ, respirant un flacon de parfum. - - Pour faire la débauche. - -METTERNICH. - - Et vous passez pour mon bras droit! - -GENTZ. - - Votre main gauche - Doit ignorer ce que votre droite reçoit. - -METTERNICH, apercevant les bonbonnières et les flacons. - - Des bonbons! des parfums! Oh! - -GENTZ. - - Cela va de soi. - J’ai de l’argent: bonbons, parfums. Je les adore. - Je suis un vieil enfant faisandé. - -METTERNICH, haussant les épaules. - - Pose encore, - Fanfaron du mépris de soi-même! - -(Brusquement.) - - Et Fanny? - -GENTZ. - - Elssler?... Ne m’aime pas. Oh! je n’ai pas fini - D’être grotesque. - -(Montrant un portrait du duc de Reichstadt.) - - C’est le duc dont elle est folle. - Je suis un paravent qui souffre,--et se console - En songeant qu’après tout il vaut mieux, pour l’État, - Que le duc soit distrait. Je fais donc le bêta: - J’escorte la danseuse en ville, à la campagne. - Elle veut que, ce soir, ici, je l’accompagne - Pour surprendre le duc. - -METTERNICH, qui pendant ce temps continue à donner des signatures. - - Vous me scandalisez! - -GENTZ. - - Ce soir la mère sort. Il y a bal. - -(Il lui tend une lettre prise dans son portefeuille.) - - Lisez. - C’est du fils de Fouché. - -METTERNICH, lisant. - - _Vingt août, mil huit cent trente..._ - -GENTZ. - - Il s’offre à transformer... - -METTERNICH, souriant. - - Bon vicomte d’Otrante! - -GENTZ. - - ... Notre duc de Reichstadt en Napoléon Deux. - -METTERNICH, parcourant la lettre. - - Des noms de partisans... - -GENTZ. - - Oui. - -METTERNICH. - - Se souvenir d’eux. - -(Il lui rend la lettre.) - - --Notez! - -GENTZ. - - Nous refusons? - -METTERNICH. - - Sans tuer l’espérance! - Ah! mais c’est qu’il me sert à diriger la France, - Mon petit colonel! Car de sa boîte--cric!-- - Je le sors aussitôt qu’oubliant Metternich - On penche à gauche, et--crac!--dès qu’on revient à droite, - Je rentre mon petit colonel dans sa boîte. - -GENTZ, amusé. - - Quand peut-on voir jouer le ressort? - -METTERNICH. - - Pas plus tard - Qu’à l’instant. - -(Il sonne, un laquais paraît.) - - L’envoyé du général Belliard! - -(Le laquais introduit un officier français en grande tenue.) - - Bonjour, Monsieur. Voici les papiers. - -(Il lui tend des documents.) - - En principe, - Nous avons reconnu le roi Louis-Philippe. - Mais ne donnez pas trop dans le quatre-vingt-neuf, - Ou bien nous briserions la coquille d’un œuf... - -L’ATTACHÉ, immédiatement effrayé. - - Est-ce une allusion au prince François-Charle?... - -METTERNICH. - - Duc de Reichstadt?... Je n’admets pas, moi qui vous parle, - Que son père ait jamais régné! - -L’ATTACHÉ, avec une générosité ironique. - - Moi, je l’admets. - -METTERNICH. - - Je ne ferai donc rien pour le duc. Mais... mais... - -L’ATTACHÉ. - - Mais? - -METTERNICH, se renversant dans son fauteuil. - - Mais si la liberté chez vous devient trop grande, - Si vous vous permettez la moindre propagande, - Mais si vous laissez trop Monsieur Royer-Collard - Venir devant le roi déplier son foulard; - Si votre royauté fait trop la République; - Nous pourrons--n’étant pas d’une humeur angélique!-- - Nous souvenir que Franz est notre petit-fils... - -L’ATTACHÉ, vivement. - - Nous ne laisserons pas rougir nos lys. - -METTERNICH, gracieux. - - Vos lys, - S’ils savent rester blancs, ignoreront l’abeille. - -L’ATTACHÉ, se rapprochant et baissant la voix. - - On craint que malgré vous l’espoir du duc s’éveille. - -METTERNICH. - - Non. - -L’ATTACHÉ. - - Les événements? - -METTERNICH. - - Je les lui filtre. - -L’ATTACHÉ. - - Quoi? - Ignore-t-il qu’en France on a changé de roi? - -METTERNICH. - - Oh! non! Mais le détail qu’il ne sait pas encore - C’est qu’on a rétabli le drapeau tricolore. - Il sera toujours temps... - -L’ATTACHÉ. - - Cela pourrait, c’est vrai, - L’enivrer! - -METTERNICH. - - Oh! le duc n’est jamais enivré. - -L’ATTACHÉ, un peu inquiet. - - Je trouve qu’à Baden sa garde est moins sévère. - -METTERNICH, très tranquille. - - Oh! ici, rien à craindre: il est avec sa mère. - -L’ATTACHÉ. - - Comment? - -METTERNICH. - - Quel policier aurait plus d’intérêt - Qu’elle à le surveiller? Tout complot troublerait - Son beau calme... - -L’ATTACHÉ. - - Ce calme est peut-être une embûche! - Elle ne doit penser qu’à l’aiglon!... - -(La porte des appartements de Marie-Louise s’ouvre.) - -MARIE-LOUISE, entrant en coup de vent, avec un cri de désespoir. - - Ma perruche! - - -SCÈNE IV - -LES MÊMES, MARIE-LOUISE, un instant, et LES DAMES D’HONNEUR qui la -suivent affolées, puis BOMBELLES et TIBURCE. - -L’ATTACHÉ. - - Hein? - -MARIE-LOUISE, à Metternich. - - Margharitina, prince, qui s’envola! - -METTERNICH, désolé. - - Oh! - -MARIE-LOUISE. - - Margharitina! Ma perruche! - -(Elle remonte vers le perron. Les dames d’honneur se dispersent dans le -parc à la poursuite de l’oiseau.) - -METTERNICH, froidement, à l’attaché qui le regarde avec stupeur. - - Voilà. - -L’ATTACHÉ, remontant vers Marie-Louise et faisant l’empressé. - - Si Son Altesse veut que je cherche? - -MARIE-LOUISE, s’arrête, le toise, et sèchement. - - Non! - -(Elle rentre dans son appartement après l’avoir foudroyé du regard. La -porte claque.) - -L’ATTACHÉ, de plus en plus ahuri, à Metternich. - - Qu’est-ce? - -METTERNICH, réprimant un sourire. - - On dit «Sa Majesté»; vous dites «Son Altesse»! - -L’ATTACHÉ. - - L’empereur n’ayant pas régné, «Sa Majesté» - Ne peut rester à la Duchesse! - -METTERNICH. - - C’est resté. - -L’ATTACHÉ. - - Alors, voilà pourquoi ce regard de colère? - -METTERNICH. - - C’est une question toute... protocolaire! - -L’ATTACHÉ, salue pour prendre congé; puis, avant de sortir, demande. - - Est-ce que l’ambassade, à partir d’aujourd’hui, - Peut prendre la cocarde aux trois couleurs? - -METTERNICH, avec un soupir. - - Mais oui... - Puisqu’on est d’accord... - -(Aussitôt l’attaché jette sans rien dire la cocarde blanche de son -chapeau et la remplace par une tricolore qu’il sort de sa poche. -Metternich se lève en disant:) - - Oh!... sans perdre une seconde! - -(Bruits de grelots au dehors.) - - Qu’est-ce? - -GENTZ, qui est sur le balcon. - - L’archiduchesse arrive avec du monde: - Les Meyendorf, Cowley, Thalberg!... - -BOMBELLES, qui, au bruit des grelots, est vivement entré par la gauche, -suivi de Tiburce. - - Recevons-les! - -(Au moment ou il se précipite vers la porte, l’archiduchesse paraît sur -le perron, entourée d’un flot d’élégants et d’élégantes en costume de -ville d’eau.--Des Grévedon et des Deveria.--Robes claires. Ombrelles. -Grands chapeaux.--Un petit archiduc, de cinq à six ans, en uniforme de -hussard, une minuscule pelisse sur l’épaule, deux petites archiduchesses -dans ces extraordinaires robes de petites filles de l’époque.--Tumulte -de voix et de rires.--Tourbillon de frivolités.) - - -SCÈNE V - -LES MÊMES, L’ARCHIDUCHESSE, DES BELLES DAMES, DES BEAUX MESSIEURS, LORD -et LADY COWLEY, THALBERG, SANDOR, MONTENEGRO, etc., puis THÉRÈSE, -SCARAMPI, UNE DAME D’HONNEUR. - -L’ARCHIDUCHESSE, à Bombelles, Metternich, Gentz, Tiburce qui s’avancent -cérémonieusement. - - Non! c’est une villa, ce n’est pas un palais! - Pas de façons! - -(Le salon est envahi. A un jeune homme.) - - Thalberg! vite, ma tarentelle! - -(Thalberg se met au piano et joue. A Metternich, gaiement.) - - Sa Majesté ma belle-sœur, où donc est-elle? - -UNE DAME. - - Nous venions l’enlever en passant! - -UNE AUTRE. - - Nous allons - Courir en char à bancs à travers les vallons; - C’est Sandor qui conduit! - -UNE VOIX D’HOMME, continuant une conversation commencée. - - Il faut, dans son cratère, - Lui renfoncer sa lave! - -L’ARCHIDUCHESSE, se tournant vers le groupe des causeurs. - - Oh! voulez-vous vous taire! - -(A Metternich, en riant.) - - Ces Messieurs ont parlé tout le temps de volcan! - -BOMBELLES. - - Ce volcan, quel est-il? - -UNE DAME, à une autre, parlant chiffons. - - Cet hiver, l’astrakan? - -(Elles chuchotent.) - -SANDOR, répondant à Bombelles. - - Mais le libéralisme! - -BOMBELLES. - - Ah!... - -LORD COWLEY. - - Ou plutôt la France! - -METTERNICH, à l’attaché français, d’un air sévère. - - Vous l’entendez? - -UNE DAME, à un jeune homme qu’elle entraîne par le bras vers le -clavecin. - - Montenegro, votre romance! - Tout bas, rien que pour moi!... - -MONTENEGRO, que Thalberg accompagne, chantant tout bas. - - ... _Corazon_... - -(Il continue très doucement.) - -UNE AUTRE DAME, à Gentz. - - Gentz, bonjour! - -(Elle fouille dans son réticule.) - - J’ai des bonbons pour vous. - -(Elle lui donne une petite boîte.) - -GENTZ. - - Vous êtes un amour! - -UNE AUTRE, même jeu. - - Un parfum de Paris! - -(Elle tire un petit flacon et le lui donne.) - -METTERNICH, qui a vu le flacon, vivement à Gentz. - - Arrachez l’étiquette! - _Eau du duc de Reichstadt!_ - -GENTZ, respirant le parfum. - - Ça sent la violette! - -METTERNICH, lui arrachant le flacon et le grattant avec des ciseaux pris -sur la table. - - Si le duc survenait, il verrait qu’à Paris... - -UNE VOIX, dans le groupe d’hommes au fond. - - Elle redresse encor la tête! - -LADY COWLEY. - - Nos maris - Parlent de l’hydre! - -LORD COWLEY. - - Il faut qu’elle soit étouffée! - -L’ARCHIDUCHESSE, riant. - - C’est un volcan... ou bien c’est une hydre! - -UNE DAME D’HONNEUR DE MARIE-LOUISE, suivie par un domestique qui porte -sur un plateau de grands verres de café au lait glacé. - - _Eis-Kaffee_? - -(Un autre domestique a posé sur la table un plateau de -rafraîchissements: bière, champagne, etc.) - -L’ARCHIDUCHESSE, assise, à une jeune femme. - - Dis-nous des vers, Olga. - -GENTZ. - - Si vous lui demandiez - De l’Henri Heine? - -TOUTES LES FEMMES. - - Oui! oui! - -OLGA, se levant pour déclamer. - - Quoi?--_Les Deux Grenadiers_? - -METTERNICH, vivement. - - Oh! non! - -SCARAMPI, sortant de l’appartement de Marie-Louise. - - Sa Majesté vient dans une minute. - -PLUSIEURS VOIX. - - Scarampi! - -(Salutations.--Rires.--Conversations et froufrous.) - -LA VOIX DE SANDOR, au fond, dans un groupe. - - Nous irons jusqu’à la Krainerhütte, - Et ces dames prendront sur l’herbe leurs ébats! - -METTERNICH, à Gentz, qui parcourt un journal pris sur la table. - - Gentz, qu’est-ce que tu lis, dans ton coin? - -GENTZ. - - Les _Débats_. - -LORD COWLEY, nonchalamment. - - La politique? - -GENTZ. - - Les théâtres. - -L’ARCHIDUCHESSE. - - Bien futile! - -GENTZ. - - Savez-vous ce qu’on va jouer au Vaudeville? - -METTERNICH. - - Non. - -GENTZ. - - _Bonaparte_. - -METTERNICH, avec indifférence. - - Ah! ah! - -GENTZ. - - Aux Nouveautés? - -METTERNICH. - - Mais non! - -GENTZ. - - _Bonaparte_.--Aux Variétés?... _Napoléon_. - Le Luxembourg promet: _Quatorze ans de sa vie_. - Le Gymnase reprend: _Le Retour de Russie_. - Qu’est-ce que la Gaîté jouera cette saison? - _Le Cocher de Napoléon_.--_La Malmaison_. - Un jeune auteur vient de terminer: _Sainte-Hélène_. - La Porte Saint-Martin commence à mettre en scène: - _Napoléon_. - -LORD COWLEY, vexoté. - - C’est une mode! - -TIBURCE, haussant les épaules. - - Une fureur! - -GENTZ. - - A l’Ambigu: _Murat_; au Cirque: _l’Empereur_. - -SANDOR, pincé. - - Une mode! - -BOMBELLES, dédaigneux. - - Une mode! - -GENTZ. - - Une mode, je pense, - Qu’on verra revenir de temps en temps en France. - -UNE DAME, lisant le journal par-dessus l’épaule de Gentz avec son face à -main. - - On veut faire rentrer les cendres! - -METTERNICH, sec. - - Le phénix - Peut en renaître,--mais pas l’aigle! - -TIBURCE. - - Quel grand X - Que l’avenir de cette France! - -METTERNICH, supérieur. - - Non, jeune homme. - Moi, je sais. - -UNE DAME. - - Parlez donc, prophète qu’on renomme! - -L’ARCHIDUCHESSE, faisant le geste de l’encenser. - - Ses arrêts sont coulés en bronze! - -GENTZ, entre ses dents. - - Ou bien en zinc! - -LORD COWLEY. - - Qui sera le sauveur de la France? - -METTERNICH. - - Henri V. - -(Avec un geste de pitié.) - - Le reste, mode! - -THÉRÈSE, debout, dans un coin, doucement. - - C’est un nom qu’il est commode - De donner quelquefois, à la gloire, la mode! - -METTERNICH, se versant un verre de champagne. - - Tant que l’on ne criera d’ailleurs qu’à l’Odéon, - Je crois qu’il n’y a pas... - -UN GRAND CRI, au dehors. - - Vive Napoléon! - -(Tout le monde se lève.--Panique.--Lord Cowley s’étrangle dans son café -glacé.--Les femmes, affolées, courent dans tous les sens.) - -TOUT LE MONDE, prêt à fuir. - - Hein?--A Baden!--Comment?--Ici? - -METTERNICH. - - C’est ridicule! - N’ayez pas peur! - -LORD COWLEY, furieux. - - Si tout le monde se bouscule - Parce qu’on crie un nom! - -GENTZ, criant gravement. - - Il est mort! - -(On se rassure.) - -TIBURCE, qui était sur le balcon, redescendant. - - Ce n’est rien! - -METTERNICH. - - Mais quoi? - -TIBURCE. - - C’est un soldat autrichien. - -METTERNICH, stupéfait. - - Autrichien? - -TIBURCE. - - Même deux. J’étais là. J’ai tout vu. - -METTERNICH. - - Regrettable! - -(A ce moment, la porte de gauche s’ouvre. Marie-Louise apparaît, toute -pâle.) - - -SCÈNE VI - -LES MÊMES, MARIE-LOUISE, puis un soldat autrichien. - -MARIE-LOUISE, d’une voix entrecoupée. - - Avez-vous entendu? Ho! c’est épouvantable! - Ça me rappelle--un jour--la foule s’amassa - Autour de ma voiture--à Parme-- - -(Elle tombe défaillante sur la chaise longue.) - - en criant ça! - On veut troubler ma vie! - -METTERNICH, nerveux, à Tiburce. - - Enfin, ce cri, qu’était-ce? - -TIBURCE. - - Servant tous deux au régiment de Son Altesse, - Deux hommes en congé, marchaient d’un pas distrait, - Quand ils ont vu le duc de Reichstadt qui rentrait; - Vous savez qu’un fossé profond longe la rue: - Le duc veut le franchir; son cheval pointe, rue, - Se dérobe; le duc le ramène... et, hop là! - Alors, pour l’applaudir, ils ont crié. Voilà. - -METTERNICH. - - Faites-m’en monter un, vite! - -(Tiburce, du perron, fait un signe au dehors.) - -MARIE-LOUISE, à qui on fait respirer des sels. - - On veut que je meure! - -(Entre un sergent du régiment du duc. Il salue gauchement, intimidé par -tout ce beau monde.) - -METTERNICH, avec indignation. - - Un sergent!--Pourquoi donc avez-vous, tout à l’heure, - Poussé ce cri? - -LE SERGENT. - - Je ne sais pas. - -METTERNICH. - - Tu ne sais pas? - -LE SERGENT. - - Le caporal non plus, avec lequel, en bas, - J’ai crié, ne sait pas. Ça nous a pris. Le prince - Était si jeune sur son cheval, et si mince!... - Et puis on est flatté d’avoir pour colonel - Le fils de... - -METTERNICH, vivement. - - Bien, c’est bien! - -LE SERGENT. - - Ce calme avec lequel - Il a franchi l’obstacle! Et blond comme un saint George!... - Alors, ça nous a pris, tous les deux, à la gorge, - Un attendrissement... une admiration... - Et nous avons crié: «Vive...» - -METTERNICH, précipitamment. - - C’est bon! c’est bon! - --Et: «Vive le duc de Reichstadt!», triple imbécile, - C’est donc plus difficile à crier? - -LE SERGENT, naïvement. - - Moins facile. - -METTERNICH. - - Hein? - -LE SERGENT, essayant. - - «Vive le duc de Reichstadt!»... Ça fait moins bien - Que: «Vive...» - -METTERNICH, hors de lui, le congédiant du geste. - - Allons, c’est bon, va-t’en! ne criez rien! - -TIBURCE, au soldat quand il passe près de lui pour sortir. - - Idiot! - - -SCÈNE VII - -LES MÊMES, moins LE SERGENT. DIETRICHSTEIN, entré depuis un moment. - -MARIE-LOUISE, aux dames qui l’entourent. - - Je vais mieux. Merci! - -THÉRÈSE, la regardant, tristement. - - L’Impératrice! - -MARIE-LOUISE, à Dietrichstein, lui désignant Thérèse. - - Monsieur de Dietrichstein,--ma nouvelle lectrice. - -(A Thérèse, lui présentant Dietrichstein.) - - Le précepteur du duc!--Mais j’y pense, pardon! - Lisez-vous bien? - -TIBURCE, répondant pour elle. - - Très bien! - -THÉRÈSE, modestement. - - Je ne sais... - -MARIE-LOUISE. - - Prenez donc - Un des livres de Franz... sur la table de laque. - Ouvrez, et lisez-nous, au hasard! - -THÉRÈSE, prenant un livre. - - _Andromaque_. - -(Grand silence. Tout le monde s’installe pour écouter. Elle lit.) - - _Et quelle est cette peur dont leur cœur est frappé, - Seigneur? Quelque Troyen vous est-il échappé? - --Leur haine pour Hector n’est pas encore éteinte: - Ils redoutent son fils._ - -(Tout le monde se regarde. Froid.) - - --_Digne objet de leur crainte! - Un enfant malheureux, qui ne sait pas encor - Que Pyrrhus est son maître et qu’il est fils d’Hector!..._ - -(Murmure et embarras général.) - -TOUT LE MONDE. - - Hum!... Heu... - -GENTZ. - - Charmante voix!... - -MARIE-LOUISE, s’éventant nerveusement, à Thérèse. - - Prenez une autre page. - -THÉRÈSE, ouvrant le livre à un autre endroit. - - _Hélas! je m’en souviens, le jour que son courage - Lui fit chercher Achille, ou plutôt le trépas, - Il demanda son fils,_ - -(Les visages se rembrunissent.) - - _et le prit dans ses bras: - Chère épouse, dit-il en essuyant mes larmes, - J’ignore quel succès le sort garde à mes armes; - Je te laisse mon fils..._ - -(Murmure et embarras général.) - -TOUT LE MONDE. - - Hum!... Oui! - -MARIE-LOUISE, de plus en plus gênée. - - Si nous passions - A quelque autre... Prenez... - -THÉRÈSE, prenant un autre livre sur la table. - - _Les Méditations_. - -MARIE-LOUISE, rassurée. - - Ah! je connais l’auteur!--Ce sera moins maussade!-- - Il a dîné chez nous. - -(A Scarampi, avec ravissement.) - - L’attaché d’ambassade! - -THÉRÈSE, lisant. - - _Jamais des séraphins les chants mélodieux - De plus divins accords n’avaient ravi les cieux: - Courage, enfant déchu d’une race divine..._ - -(Au moment où elle dit ce vers, le duc paraît dans la porte du fond. -Thérèse sent que quelqu’un entre, quitte le livre des yeux, voit le duc -pâle et immobile sur le seuil, et, bouleversée, se lève. Au mouvement -qu’elle fait, tout le monde se retourne et se lève.) - - -SCÈNE VIII - -LES MÊMES, LE DUC. - -LE DUC. - - Je demande pardon, ma mère, à Lamartine. - -MARIE-LOUISE. - - Franz, bonne promenade? - -LE DUC, descendant. Il est en costume de cheval, la cravache à la main, -très élégant, la fleur à la boutonnière, et ne sourit jamais. - - --Exquise. Un temps très doux. - -(Se tournant vers Thérèse.) - - --Mais à quel vers, Mademoiselle, en étiez-vous? - -THÉRÈSE, hésite une seconde à répéter le vers; puis, regardant le duc -avec une émotion profonde. - - _Courage, enfant déchu d’une race divine, - Tu portes sur ton front ta superbe origine; - Tout homme en te voyant..._ - -MARIE-LOUISE, sèchement, se levant. - - C’est bien. Cela suffit! - -L’ARCHIDUCHESSE, aux enfants, leur montrant le duc. - - Allez dire bonjour à votre cousin. - -(Les enfants se rapprochent du duc qui s’est assis, l’entourent. Une -petite fille et un petit garçon grimpent sur ses genoux.) - -SCARAMPI, bas, avec colère, à Thérèse. - - Fi! - -THÉRÈSE. - - Quoi donc? - -UNE DAME, regardant le duc. - - Comme il est pâle! - -UNE AUTRE, de même. - - Il n’a pas l’air de vivre! - -SCARAMPI, à Thérèse. - - Quels passages toujours choisissez-vous? - -THÉRÈSE. - - Le livre - S’ouvrait toujours tout seul... jamais je ne voulus... - -(Scarampi s’éloigne en haussant les épaules.) - -GENTZ, qui a entendu, hochant la tête. - - Le livre s’ouvre seul aux feuillets souvent lus! - -THÉRÈSE, à part, regardant mélancoliquement le duc. - - Des archiducs sur ses genoux!... - -L’ARCHIDUCHESSE, au duc, se penchant au dossier de son fauteuil. - - Je suis contente - De te voir.--Je suis ton amie. - -(Elle lui tend la main.) - -LE DUC, lui baisant la main. - - Oui, toi, ma tante. - -GENTZ, à Thérèse, qui ne quitte pas le prince des yeux. - - Comment le trouvez-vous, avec son petit air - De Chérubin qui lit en cachette Werther? - -(Les enfants, autour du duc, admirent l’élégance de leur grand cousin, -jouent avec sa chaîne, ses breloques, contemplent sa haute cravate.) - -LA PETITE FILLE, qui est sur ses genoux, éblouie. - - Tes cols sont toujours beaux! - -LE DUC, saluant. - - Votre Altesse est bien bonne. - -THÉRÈSE, à part, avec un petit sourire douloureux. - - Ses cols!... - -UN PETIT GARÇON, qui a pris la cravache du prince et en fouette l’air. - - Personne n’a des sticks pareils! - -LE DUC, gravement. - - Personne. - -THÉRÈSE, à part, de même. - - Ses sticks!... - -UN AUTRE PETIT GARÇON, touchant les gants que le duc vient de retirer et -de jeter sur une table. - - Oh! et tes gants!... - -LE DUC. - - Superbes, mon chéri. - -LA PETITE FILLE, le doigt sur l’étoffe de son gilet. - - C’est en quoi, ton gilet? - -LE DUC. - - C’est en Pondichéry. - -THÉRÈSE, prise d’une envie de pleurer. - - Oh! - -L’ARCHIDUCHESSE, caressant du bout des doigts la rose qui fleurit la -redingote du prince. - - Tu portes ta fleur à la mode dernière! - -LE DUC, se levant, avec une frivolité amère et forcée. - - Vous remarquez? Dans la troisième boutonnière! - -(A ce moment, Thérèse éclate en sanglots.) - -DES DAMES, autour d’elle. - - Hein?--Qu’a-t-elle? - -THÉRÈSE. - - Pardon!... je ne sais pas... c’est fou! - Seule ici... loin des miens... brusquement... - -MARIE-LOUISE, qui s’est approchée, avec un attendrissement bruyant. - - Pauvre chou! - -THÉRÈSE. - - Mon cœur s’est si longtemps contenu... - -MARIE-LOUISE, l’embrassant. - - Qu’il s’épanche! - -LE DUC, qui a fait quelques pas, sans avoir l’air de remarquer ces -larmes, s’arrête, poussant du pied quelque chose sur le tapis. - - Tiens! qu’est-ce que j’écrase?--Une cocarde blanche? - -(Il se penche et la ramasse.) - -METTERNICH, s’avançant avec embarras. - - Heu!... - -LE DUC, cherche un instant des yeux et voyant l’attaché français. - - Ce doit être à vous, Monsieur!--Votre chapeau? - -(L’attaché lui montre son chapeau. Le duc aperçoit la cocarde -tricolore.) - - Ah! - -(A Metternich.) - - Je ne savais pas. Mais alors... le drapeau? - -METTERNICH. - - Altesse... - -LE DUC. - - Il l’est aussi? - -METTERNICH. - - Oui... c’est sans importance... - -LE DUC, flegmatiquement. - - Aucune. - -METTERNICH. - - Question de couleur... - -LE DUC. - - De nuance. - -(Il a pris le chapeau de l’attaché, et, sur le feutre noir, rapproche -les deux cocardes; il les compare, en artiste, éloignant le chapeau, la -tête penchée...) - - Je crois--voyez vous-même, hein? en clignant les yeux-- - Que c’est décidément... - -(Il montre la tricolore.) - - celle-ci qui fait mieux. - -(Il jette la blanche, et passe nonchalamment.--Sa mère le prend sous le -bras et le mène devant les boîtes de papillons que le docteur, rentré -depuis un instant, vient d’étaler sur la grande table.) - -LE DUC. - - Des papillons? - -MARIE-LOUISE, cherchant à l’intéresser. - - C’est ce grand noir que tu préfères? - -LE DUC. - - Il est gentil. - -LE DOCTEUR. - - Il naît sur les ombellifères! - -LE DUC. - - Il me regarde avec ses ailes. - -LE DOCTEUR, souriant. - - Tous ces yeux? - Nous appelons cela des lunules. - -LE DUC. - - Tant mieux. - -LE DOCTEUR. - - Vous regardez ce gris qui de bleu se ponctue? - -LE DUC. - - Non. - -LE DOCTEUR. - - Que regardez-vous? - -LE DUC. - - L’épingle qui le tue. - -(Il s’éloigne.) - -LE DOCTEUR, désespéré, à Marie-Louise. - - Tout l’ennuie! - -MARIE-LOUISE, à Scarampi. - - Attendons... je compte sur l’effet... - -SCARAMPI, mystérieusement. - - Oui, de notre surprise. - -GENTZ, qui s’est approché du duc, lui présentant une bonbonnière. - - Un bonbon? - -LE DUC, prenant un bonbon et le goûtant. - - Oh! parfait! - Un goût tout à la fois de poire et de verveine. - Et puis... attendez... de... - -GENTZ. - - Non, ce n’est pas la peine. - -LE DUC. - - Pas la peine de quoi? - -GENTZ. - - D’avoir l’air d’être là. - J’y vois plus clair que Metternich.--Un chocolat? - -LE DUC, avec hauteur. - - Que voyez-vous? - -GENTZ. - - Quelqu’un qui souffre, au lieu de prendre - Le doux parti de vivre en prince jeune et tendre. - Votre âme bouge encore: on va dans cette cour - L’endormir de musique et l’engourdir d’amour. - J’avais une âme aussi, moi, comme tout le monde... - Mais pfft!... et je vieillis, doucettement immonde, - Jusqu’au jour où, vengeant sur moi la Liberté, - Un de ces jeunes fous de l’Université, - Dans mes bonbons, dans mes parfums, et dans ma boue, - Me tuera... comme Sand a tué Kotzebue! - Oui, j’ai peur--voulez-vous quelques raisins sucrés?-- - D’être tué par l’un d’entre eux! - -LE DUC, tranquillement, prenant un raisin. - - Vous le serez. - -GENTZ, reculant. - - Hein? Comment? - -LE DUC. - - Vous serez tué par un jeune homme. - -GENTZ. - - Mais... - -LE DUC. - - Que vous connaissez. - -GENTZ, stupéfait. - - Monseigneur... - -LE DUC. - - Il se nomme - Frédéric: c’est celui que vous avez été. - Puisqu’en vous maintenant il est ressuscité, - Puisque comme un remords, il vous parle à voix basse, - C’est fini: celui-là ne vous fera pas grâce. - -GENTZ, pâlissant. - - C’est vrai que ma jeunesse, en moi, lève un poignard! - ... Ah! je ne m’étais pas trompé sur ce regard: - C’est celui de quelqu’un qui s’exerce à l’Empire! - -LE DUC. - - Monsieur, je ne sais pas ce que vous voulez dire. - -(Il s’éloigne.--Metternich rejoint Gentz.) - -METTERNICH, à Gentz, en souriant. - - Tu causais avec... - -GENTZ. - - Oui. - -METTERNICH. - - Très gentil. - -GENTZ. - - En effet. - -METTERNICH. - - Je le tiens tout à fait dans ma main. - -GENTZ. - - Tout à fait. - -LE DUC est arrivé devant Thérèse qui, assise, dans un coin, devant un -guéridon, feuillette un livre. Il la regarde un instant puis à mi-voix: - - Pourquoi donc pleuriez-vous? - -THÉRÈSE, qui ne l’a pas vu venir, tressaillant, et se levant toute -troublée. - - Parce que... - -LE DUC. - - Non. - -THÉRÈSE, interdite. - - Altesse! - -LE DUC. - - Je sais pourquoi.--Ne pleurez pas. - -(Il s’éloigne rapidement, et se trouve devant Metternich qui vient de -prendre son chapeau et ses gants pour sortir.) - -METTERNICH, saluant le duc. - - Duc, je vous laisse. - -(Le duc répond par une inclinaison de tête. Metternich sort, emmenant -l’attaché.) - -LE DUC, à Marie-Louise et à Dietrichstein qui regardent des papiers sur -la table. - - Vous lisez mon dernier travail? - -DIETRICHSTEIN. - - Il est charmant. - Mais pourquoi faire exprès des fautes d’allemand? - C’est une espièglerie! - -MARIE-LOUISE, choquée. - - A votre âge, être espiègle, - Mon fils! - -LE DUC. - - Que voulez-vous? je ne suis pas un aigle! - -DIETRICHSTEIN, soulignant de l’ongle une faute. - - Vous mettez encor «France» au féminin! - -LE DUC. - - Hélas! - Moi je ne sais jamais si c’est _der_, _die_ ou _das_! - -DIETRICHSTEIN. - - Le neutre seul, ici, serait correct! - -LE DUC. - - Mais pleutre. - --Je n’aime pas beaucoup que la France soit neutre. - -MARIE-LOUISE, interrompant Thalberg qui pianote. - - Mon fils a la musique en horreur! - -LE DUC. - - En horreur. - -LORD COWLEY, s’avançant vers le duc. - - Altesse... - -DIETRICHSTEIN, bas au duc. - - Un mot aimable! - -LE DUC. - - Hein? - -DIETRICHSTEIN, bas au duc. - - C’est l’ambassadeur - D’Angleterre. - -LORD COWLEY. - - Tantôt galopant, hors d’haleine, - D’où reveniez-vous donc, prince? - -LE DUC. - - De Sainte-Hélène. - -LORD COWLEY, interloqué. - - Plaît-il? - -LE DUC. - - C’est un coin vert, gai, sain,--et beau, le soir! - On y est à ravir. Je voudrais vous y voir. - -(Il salue, et passe.) - -GENTZ, vivement à l’ambassadeur d’Angleterre, tandis que le duc -s’éloigne. - - Sainte-Hélène est le nom du principal village - D’Helenenthal, ce site exquis du voisinage. - -L’AMBASSADEUR. - - Ah! oui!--Je crois, soit dit sans le lui reprocher, - Que c’est, dans mon jardin, une pierre. - -GENTZ. - - Un rocher! - -DES VOIX, au fond. - - On part! - -L’ARCHIDUCHESSE, à Marie-Louise. - - Viens-tu, Louise? - -MARIE-LOUISE. - - Oh! moi, non! - -CRIS. - - En voiture! - -L’ARCHIDUCHESSE, au duc. - - Et toi, Franz? - -MARIE-LOUISE. - - Non! mon fils déteste la nature! - -(Avec pitié.) - - Il galope lorsqu’il traverse Helenenthal! - -LE DUC, sombre. - - Oui, je galope. - -MARIE-LOUISE. - - Ah! tu n’es pas sentimental! - -(Brouhaha.--Saluts.--Toute la compagnie sort dans un tumulte de voix.) - -MONTENEGRO, déjà sur le perron. - - Je connais un endroit pour goûter, où le cidre... - -(Sa voix se perd.) - -CRIS, au dehors. - - Au revoir! au revoir! - -GENTZ, sur le balcon, criant. - - Ne parlez pas de l’hydre!... - -(Éclats de rires.--Grelots des voitures qui s’éloignent.) - -THÉRÈSE, à Tiburce, qui prend congé. - - Adieu, mon frère. - -TIBURCE, l’embrassant au front. - - Adieu! - -(Il s’incline devant Marie-Louise, et sort avec Bombelles.) - -MARIE-LOUISE, aux dames d’honneur, leur confiant Thérèse. - - Menez-la maintenant - Chez elle... - -(Thérèse sort, emmenée par les dames.--Le duc s’est assis, remuant -distraitement des livres sur une table.--Marie-Louise fait signe en -souriant à Scarampi, qui est restée, puis s’avance vers le duc.) - - -SCÈNE IX - -LE DUC, MARIE-LOUISE, SCARAMPI, puis UN TAILLEUR et UNE ESSAYEUSE. - -MARIE-LOUISE, au duc. - - Franz... - -(Il se retourne...) - - Je vais vous égayer! - -LE DUC. - - Vraiment? - -(Scarampi ferme soigneusement toutes les portes.) - -MARIE-LOUISE. - - Chut!--J’ai fait un complot!... - -LE DUC, dont l’œil s’allume. - - Vous! un complot? - -MARIE-LOUISE. - - Immense; - Chut!--On nous interdit tout ce qui vient de France; - Mais moi, j’ai fait venir, en secret, de Paris, - De chez deux grands faiseurs... - -(Elle lui donne une petite tape sur la joue.) - - Allons, coquet, souris! - Chut!... pour vous, un tailleur... - -(Montrant Scarampi.) - - Pour nous une essayeuse! - Je crois que mon idée est vraiment!... - -LE DUC, glacial. - - Merveilleuse. - -SCARAMPI, allant ouvrir la porte de l’appartement de Marie-Louise. - - Entrez! - -(Entrent une demoiselle--élégance de mannequin--qui porte de grands -cartons à robes et à chapeaux, puis un jeune homme habillé comme une -gravure de mode 1830, les bras chargés de vêtements pliés et de boîtes. -Le tailleur descend vers le duc, tandis qu’au fond, l’essayeuse déballe -les robes sur un canapé. Après un profond salut, il s’agenouille -vivement, ouvrant les boîtes, défaisant les paquets, faisant bouffer des -cravates, dépliant des vêtements.) - -LE TAILLEUR. - - Si Monseigneur daigne jeter les yeux... - J’ai là des nouveautés charmantes! Ces messieurs - Ont assez confiance en mon goût. Je les guide. - Les cravates d’abord.--Un violet languide.-- - Un marron sérieux.--On porte le foulard.-- - -(Regardant la cravate du duc.) - - Je vois avec plaisir que Son Altesse a l’art - De nouer son écharpe. - -(Lui présentant un autre modèle.) - - Un dessin en quinconce! - -(Regardant de nouveau la cravate du duc.) - - Oui, le nœud est parfait, il est noble, il engonce. - --Et comment Monseigneur trouve-t-il ce gilet - Sur lequel des bouquets s’effeuillèrent? - -LE DUC, impassible. - - Très laid. - -LE TAILLEUR, continuant à faire un étalage sur le tapis. - - Ceux-ci laisseront-ils Son Altesse de marbre? - Poil de chèvre, pourtant! Tissu d’écorce d’arbre! - --Redingote vert nuit. Les poignets très étroits. - Est-ce hautain?--Gilet à six boutons, dont trois - Restent déboutonnés en haut (grande élégance!) - Est-ce spirituel, cette petite ganse? - --Et ce frac par nos soins artistement râpé, - Bleu, sur un pantalon de fin coutil jaspé: - C’est tout à fait coquet, léger, garde-française! - --Laissons cette jaunâtre et lourde polonaise - (Hamlet peut-il porter le pourpoint de Falstaff?) - Et venons aux manteaux, prince. Grand plaid en staff, - Demi-collet figurant manches par derrière. - Trop excentrique? Soit.--Cet autre, dit Roulière, - Sobre, a je ne sais quoi de large et d’espagnol, - Bon pour rendre visite à quelque doña Sol! - -(Il le jette sur ses épaules, et marche superbement.) - - Travail soigné, chaînette en argent, col en martre; - Fait dans nos ateliers du boulevard Montmartre. - Simple, mais d’une coupe!... Et la coupe, c’est tout! - -MARIE-LOUISE, qui est restée debout près du duc, le voyant plus pâle, et -les yeux fixes, comme s’il n’écoutait plus,--au tailleur. - - Vous fatiguez le duc avec votre bagout! - -LE DUC, se réveillant. - - Non, laissez, je rêvais... car je n’ai pas coutume, - Quand mon tailleur viennois vient m’offrir un costume, - D’entendre tous ces mots pittoresques et vifs... - Tout cela... tout ce choix amusant d’adjectifs, - Tout cela, qui pour vous n’est qu’un bagout vulgaire, - Cela me... cela m’a... - -(Ses yeux se sont remplis de larmes, et brusquement:) - - Non, rien, laissez, ma mère. - -MARIE-LOUISE, remontant vers Scarampi et l’essayeuse. - - Regardons nos chiffons!... Des manches à gigot? - -L’ESSAYEUSE. - - Toujours! - -LE TAILLEUR, au duc, lui montrant des échantillons collés sur une -feuille. - - Drap... Casimir... Marengo... - -LE DUC. - - Marengo? - -LE TAILLEUR, froissant l’échantillon entre ses doigts. - - C’est un bon cuir de laine et défiant l’usure. - -LE DUC. - - Je suis de votre avis: Marengo, cela dure. - -LE TAILLEUR. - - Que nous commandez-vous? - -LE DUC. - - Je n’ai besoin de rien. - -LE TAILLEUR. - - On a toujours besoin d’un habit allant bien! - -LE DUC. - - J’aimerais combiner... - -LE TAILLEUR. - - A votre fantaisie? - Que toujours ta pensée, ô client, soit saisie! - Dites! nous saisirons; c’est l’art de ce métier! - --Nous habillons Monsieur Théophile Gautier. - -LE DUC, ayant l’air de chercher. - - Voyons... - -L’ESSAYEUSE, au fond, exhibant d’énormes chapeaux, que Marie-Louise -essaye, devant la psyché. - - Paille de riz--recouverte de blonde. - Ce n’est pas le chapeau, dame, de tout le monde! - -LE DUC, rêvant. - - Pouvez-vous faire?... - -LE TAILLEUR, précipitamment. - - Tout!... - -LE DUC. - - ... un... - -LE TAILLEUR. - - Tout ce que voudra - Son Altesse! - -LE DUC. - - ... un habit... - -LE TAILLEUR. - - Parfaitement! - -LE DUC. - - ... d’un drap... - Ah! au fait, de quel drap?... uni, tout simple!... - -LE TAILLEUR. - - Certe! - -LE DUC. - - Et la couleur, voyons, que diriez-vous de... verte? - -LE TAILLEUR. - - L’idée est excellente! - -LE DUC, rêveusement. - - Un petit habit vert... - Laissant peut-être voir le gilet... - -LE TAILLEUR, prenant des notes. - - Très ouvert! - -LE DUC. - - Pour animer la basque, un peu, quand elle bouge, - Si la patte avait un... liséré rouge? - -LE TAILLEUR, étonné un instant. - - Rouge? - --Ce sera ravissant. - -LE DUC. - - Eh bien! et le gilet? - Comment est le gilet à votre avis? - -LE TAILLEUR, cherchant. - - Il est... - -LE DUC. - - Il est blanc. - -LE TAILLEUR. - - Son Altesse a du goût. - -LE DUC. - - Puis je pense - Qu’une culotte courte... - -LE TAILLEUR. - - Ah? - -LE DUC. - - Oui. - -LE TAILLEUR. - - Quelle nuance? - -LE DUC. - - Je la vois assez blanche, en casimir soyeux. - -LE TAILLEUR. - - Oh! le blanc, c’est toujours ce qu’il y a de mieux! - -LE DUC. - - Boutons gravés... - -LE TAILLEUR. - - Gravés?... ce n’est pas dans les règles! - -LE DUC. - - Si... quelque chose... un rien, dessus!... des petits aigles. - -LE TAILLEUR, comprenant tout d’un coup quel est le petit habit vert que -se commande le prince,--tressaille, et d’une voix étouffée. - - Des petits?... - -LE DUC, changeant de ton, brusquement. - - Eh bien! Quoi? qu’est-ce qui te fait peur? - Et pourquoi donc ta main tremble-t-elle, tailleur? - Qu’est-ce que cet habit a d’extraordinaire? - Tu ne te vantes plus de pouvoir me le faire? - -L’ESSAYEUSE, au fond. - - Chapeau cabriolet, garniture pavots! - -LE DUC, se levant. - - Remporte donc, tailleur, tes modèles nouveaux, - Et tes échantillons grotesques sur leur feuille, - Car ce petit habit, c’est le seul que je veuille! - -LE TAILLEUR, se rapprochant. - - Mais je... - -LE DUC. - - C’est bon! Va-t’en! Ne sois pas indiscret! - -LE TAILLEUR. - - Mais... - -LE DUC, avec un geste mélancolique. - - Il ne m’irait pas, d’ailleurs! - -LE TAILLEUR, quittant brusquement son ton de fournisseur. - - Il vous irait. - -LE DUC, se retournant, avec hauteur. - - Tu dis? - -LE TAILLEUR, tranquillement. - - Il vous irait très bien. - -LE DUC. - - L’audace est grande. - -LE TAILLEUR, s’inclinant. - - Et j’ai les pleins pouvoirs pour prendre la commande. - -LE DUC. - - Ah? - -(Silence. Ils se regardent dans les yeux.) - -LE TAILLEUR. - - Oui! - -L’ESSAYEUSE, au fond, passant un manteau à Marie-Louise qui se regarde -dans la psyché. - - Manteau de gros de la Chine, bouffant: - Revers brodé, manche en oreille d’éléphant. - -LE DUC, un peu ironique. - - Ah? ah? - -LE TAILLEUR. - - Oui, Monseigneur. - -LE DUC. - - Très bien. Monsieur conspire. - Je ne m’étonne plus que vous citiez Shakspeare. - -LE TAILLEUR, bas et vite, lui désignant un des vêtements étalés. - - La redingote olive a des noms sous son shall - Écoles... Députés... Un pair... Un maréchal. - -L’ESSAYEUSE, au fond. - - Spencer en jaconas; jupe en caroléide. - -LE TAILLEUR. - - On peut vous faire fuir... - -LE DUC, froidement. - - Pour que je me décide, - Il faut qu’auparavant j’aille, voilà le hic, - Consulter mon ami Monsieur de Metternich. - -LE TAILLEUR, souriant. - - Vous vous méfierez moins quand vous saurez, Altesse, - Que c’est une cousine à vous... - -LE DUC. - - Hein? - -LE TAILLEUR. - - La comtesse - Camerata, la fille... - -LE DUC. - - Ah! je sais... d’Élisa! - -LE TAILLEUR. - - Oui, celle qui toujours se singularisa, - Qui toujours, dans la vie, Amazone sans casque, - Portant avec orgueil sa race sur son masque, - Brave un péril, tient un fleuret, dompte un pur sang!... - -L’ESSAYEUSE, au fond. - - Un petit canezou d’organdi, ravissant! - -LE TAILLEUR. - - Quand vous saurez que c’est cette Penthésilée... - -L’ESSAYEUSE. - - Le col n’est qu’épinglé, la manche faufilée! - -LE TAILLEUR. - - ... Qui mène le complot dont je vous parle... - -LE DUC, hésitant encore à se livrer. - - Dieu! - --La preuve de cela? - -LE TAILLEUR. - - Tournez la tête un peu. - Regardez, sans en avoir l’air, la demoiselle - Qui déballe, à genoux, des toilettes... - -LE DUC a tourné la tête. Ses yeux rencontrent ceux de l’essayeuse, qui -le regarde à la dérobée. - - C’est elle! - --A Vienne, un soir déjà, brusque, sur mon chemin, - Elle sortit d’un grand manteau, baisa ma main, - Et s’enfuit en criant: «J’ai bien le droit, peut-être, - De saluer le fils de l’Empereur mon maître...» - -(Il la regarde encore.) - - C’est une Bonaparte... et nous nous ressemblons. - --Oui, mais elle n’a pas, elle, les cheveux blonds!... - -MARIE-LOUISE, se dirigeant vers son appartement, à l’essayeuse. - - Nous allons essayer par là. Venez ma fille. - -(A son fils, avec enthousiasme.) - - --Ah! Franz, c’est à Paris seulement qu’on habille! - -LE DUC. - - Oui, ma mère. - -MARIE-LOUISE, avant de sortir, toute frémissante. - - Aimez-vous le goût parisien? - -LE DUC, très gravement. - - A Paris, en effet, on vous habillait bien. - -(Marie-Louise, Scarampi et la demoiselle entrent dans l’appartement de -Marie-Louise emportant les robes à essayer.) - - -SCÈNE X - -LE DUC, LE JEUNE HOMME; puis, un instant, LA COMTESSE CAMERATA. - -LE DUC, dès que la porte s’est refermée, se tournant vers le jeune -homme, avidement. - - Vous, qui donc êtes-vous? - -LE JEUNE HOMME, très romantique. - - Qu’importe? un anonyme... - Las de vivre en un temps qui n’a rien de sublime, - Et de fumer sa pipe en parlant d’idéal. - Ce que je suis? Je ne sais pas. Voilà mon mal. - Suis-je? Je voudrais être,--et ce n’est pas commode. - Je lis Victor Hugo. Je récite son _Ode - A la Colonne_. Je vous conte tout cela - Parce que tout cela, mon Dieu, c’est toute la - Jeunesse! Je m’ennuie avec extravagance; - Et je suis, Monseigneur, artiste et Jeune France. - De plus, carbonaro, pour vous servir. L’ennui - Ne me laissant jamais deux minutes sans lui, - J’ai porté des gilets plus ou moins écarlates, - Et je me suis distrait avec ça: les cravates, - J’y fus très compétent. Voilà pourquoi d’ailleurs - On me charge aujourd’hui de jouer les tailleurs. - J’ajoute, pour poser en pied mon personnage, - Que je suis libéral et basiléophage. - --Ma vie et mon poignard, Altesse, sont à vous. - -LE DUC, un peu surpris. - - Monsieur, vous me plaisez, mais vos propos sont fous. - -LE JEUNE HOMME, après un sourire, plus simple. - - Ne me jugez pas trop sur ce qu’ils ont d’étrange; - Un besoin d’étonner, malgré moi, me démange; - Mais sincère est le mal dont je me sens ronger, - Et qui me fait chercher cet oubli: le danger! - -LE DUC, rêveur. - - Un mal? - -LE JEUNE HOMME. - - Un grand dégoût frémissant... - -LE DUC. - - L’âme lourde... - -LE JEUNE HOMME. - - Des élans retombants... - -LE DUC. - - L’inquiétude sourde... - La mauvaise fierté de ce que nous souffrons... - L’orgueil de promener le plus pâle des fronts... - -LE JEUNE HOMME. - - Monseigneur! - -LE DUC. - - Le dédain de ceux qui peuvent vivre - Satisfaits... - -LE JEUNE HOMME. - - Monseigneur! - -LE DUC. - - Le doute... - -LE JEUNE HOMME. - - Dans quel livre, - Vous si jeune, avez-vous appris le cœur humain? - C’est là ce que je sens! - -LE DUC. - - Donne-moi donc la main. - Puisque comme un jeune arbre, ami, que l’on transplante, - Emporte sa forêt dans sa sève ignorante, - Et, quand souffrent au loin ses frères, souffre aussi, - Sans rien savoir de vous, moi, j’ai tout seul, ici, - Senti monter du fond de mon sang le malaise - Dont souffre en ce moment la jeunesse française! - -LE JEUNE HOMME. - - Je crois que notre mal est le vôtre plutôt; - Car d’où tombe sur vous ce trop pesant manteau? - --Enfant à qui d’avance on confisqua la gloire, - Prince pâle, si pâle en la cravate noire, - De quoi donc êtes-vous pâle? - -LE DUC. - - D’être son fils! - -LE JEUNE HOMME. - - Eh bien! faibles, fiévreux, tourmentés par jadis, - Murmurant comme vous: Que reste-t-il à faire?... - Nous sommes tous un peu les fils de votre père. - -LE DUC, lui mettant la main sur l’épaule. - - Vous êtes ceux de ses soldats: c’est aussi beau! - Et ce n’est pas un moins redoutable fardeau... - Mais cela m’enhardit. Je peux parfois me dire: - Ils ne sont que les fils des héros de l’Empire, - Ils se contenteront du fils de l’Empereur. - -(A ce moment, la porte de l’appartement de Marie-Louise s’ouvre, et la -comtesse Camerata entre, feignant de chercher quelque chose.) - -LA COMTESSE, à voix très haute. - - Pardon! L’écharpe?... - -(Bas.) - - Chut! Je vends avec fureur! - -LE DUC, à mi-voix, rapidement. - - Merci! - -LA COMTESSE, de même. - - Mais j’aimerais mieux vendre des épées! - C’est vexant de parler la langue des poupées! - -LE DUC. - - Belliqueuse, je sais! - -LA VOIX DE MARIE-LOUISE, dehors. - - Cette écharpe? - -LA COMTESSE, haussant la voix. - - Je la - Cherche! - -LE DUC, lui prenant la main, bas. - - Il paraît que dans cette fine main-là - La cravache... - -LA COMTESSE, de même, riant. - - J’adore un cheval qui se cabre! - -LE DUC. - - Vous faites du fleuret, paraît-il? - -LA COMTESSE. - - Et du sabre! - -LE DUC. - - Prête à tout? - -LA COMTESSE, criant, vers la porte restée entr’ouverte. - - Mais vraiment je la cherche partout! - -(Bas, au duc.) - - Prête pour Ton Altesse Impériale, à tout! - -LE DUC. - - Cousine, vous avez le cœur d’une lionne! - -LA COMTESSE. - - Et je porte un beau nom. - -LE DUC. - - Lequel? - -LA COMTESSE. - - Napoléone! - -LA VOIX DE SCARAMPI, dehors. - - Vous ne la trouvez pas? - -LA COMTESSE, haut. - - Non! - -LA VOIX DE MARIE-LOUISE, impatientée. - - Sur le clavecin! - -LA COMTESSE, vite, bas, s’éloignant du duc. - - Je me sauve! Causez de notre grand dessein! - -(Poussant un cri comme si elle trouvait l’écharpe, qu’elle tire de son -corsage où elle l’avait cachée.) - - Ah! enfin! - -(La voix de SCARAMPI.) - - Vous l’avez? - -LA COMTESSE. - - Elle était sur la harpe! - -(Elle entre dans la chambre, en disant:) - - Alors, vous comprenez, on fronce cette écharpe... - -(La porte se ferme.) - -LE JEUNE HOMME, ardemment, au duc. - - Eh bien! acceptez-vous? - -LE DUC, calme. - - Ce que je comprends mal, - C’est ce bonapartisme aigu d’un libéral. - -LE JEUNE HOMME, riant. - - C’est vrai, républicain... - -LE DUC. - - Vous m’arrivez, en somme, - Par un détour! - -LE JEUNE HOMME. - - Tout chemin mène au Roi de Rome! - Mon rouge, que j’ai cru solidement vermeil, - A déteint... - -LE DUC, ironique. - - Ce fut un déjeuner de soleil. - -LE JEUNE HOMME. - - D’Austerlitz!--Oui, l’histoire à la tête nous monte. - Les batailles qu’on ne fait plus, on les raconte; - Et le sang disparaît, la gloire seule luit! - Si bien qu’avec un I majuscule, Il, c’est Lui! - C’est maintenant qu’il fait ses plus belles conquêtes: - Il n’a plus de soldats, mais il a les poètes! - -LE DUC. - - Bref? - -LE JEUNE HOMME. - - Bref,--les temps bourgeois,--ce dieu qu’on exila, - Vous,--votre sort touchant,--notre ennui,--tout cela... - Je me suis dit... - -LE DUC. - - Vous vous êtes dit, en artiste, - Que ce serait joli d’être bonapartiste. - -LE JEUNE HOMME, démonté. - - Hein?--Mais... vous acceptez? - -LE DUC. - - Non. - -LE JEUNE HOMME. - - Quoi? - -LE DUC. - - J’écoutais bien. - Et vous étiez charmant quand vous parliez, mais rien - Ne fut dans votre voix la France toute pure: - Il y avait la mode et la littérature! - -LE JEUNE HOMME, se désolant. - - J’ai maladroitement rempli ma mission! - Si la comtesse, là, pouvait vous parler... - -LE DUC. - - Non! - J’aime dans son regard cette audace qui brille, - Mais ce n’est pas la France, elle,--c’est ma famille! - --Quand vous me revoudrez... plus tard... une autre fois... - Que votre appel soit fait par une de ces voix - Où l’âme populaire, avec rudesse, tremble! - Mais, jeune byronien,--âme qui me ressemble!-- - Rien ne m’eût décidé, ce soir; sois sans regret: - Car, pour être empereur, je ne me sens pas prêt! - - -SCÈNE XI - -LES MÊMES, LA COMTESSE, puis DIETRICHSTEIN. - -LA COMTESSE, qui sort de chez Marie-Louise et entend ces derniers mots, -saisie. - - Vous, pas prêt? - -(Elle se retourne et, vivement, parlant par la porte entre-bâillée à -Marie-Louise et Scarampi invisibles.) - - C’est compris!... non! restez!... Je me sauve... - Pour le bal de ce soir, la blanche, pas la mauve! - -(Fermant la porte et descendant vers le duc.) - - Pas prêt! Que vous faut-il? - -LE DUC. - - Un an de rêve obscur, - De travail. - -LA COMTESSE, farouche. - - Viens régner! - -LE DUC. - - Non! mon front n’est pas mûr! - -LA COMTESSE. - - La couronne suffit pour mûrir une tempe! - -LE DUC, montrant sa table de travail. - - Oui, la couronne d’or qui tombe d’une lampe! - -LE JEUNE HOMME. - - C’est que l’occasion... - -LE DUC, se retournant, avec hauteur. - - Plaît-il? l’occasion? - Serait-ce le tailleur qui reparaît? - -LA COMTESSE. - - Mais... - -LE DUC, fermement. - - Non! - J’aurai la conscience à défaut de génie: - Je vous demande encor trois cents nuits d’insomnie! - -LE JEUNE HOMME, désespéré. - - Mais il va confirmer tous les bruits, ce refus! - -LA COMTESSE. - - On prétend que jamais avec nous tu ne fus! - -LE JEUNE HOMME. - - Vous êtes Jeune France, on vous croit Vieille Autriche. - -LA COMTESSE. - - On dit qu’on affaiblit ton esprit! - -LE JEUNE HOMME. - - Qu’on vous triche - Sur ce qu’on vous apprend! - -LA COMTESSE. - - Et que tu ne sais pas - L’histoire de ton père!... - -LE DUC, sursautant. - - On dit cela, là-bas? - -LE JEUNE HOMME. - - Que leur répondrons-nous? - -LE DUC, violemment. - - Répondez-leur... - -(A ce moment une porte s’ouvre. Dietrichstein paraît. Le duc, se -retournant vers lui très naturellement:) - - Cher comte? - -DIETRICHSTEIN. - - C’est d’Obenaus. - -LE DUC. - - Pour mon cours d’histoire?--Qu’il monte. - -(Dietrichstein sort. Le duc montrant au jeune homme et à la comtesse les -vêtements épars.) - - Mettez le plus de temps possible à tout plier, - Et tâchez dans ce coin de vous faire oublier! - -(Voyant Dietrichstein rentrer avec d’Obenaus, à d’Obenaus:) - - Bonjour, mon cher baron. - -(Négligemment, à la comtesse et au jeune homme, en leur montrant un -paravent.) - - Achevez, là derrière, - Vos paquets!... - -(A d’Obenaus.) - - Mon tailleur... - -D’OBENAUS. - - Ah! - -LE DUC. - - Et la couturière - De la duchesse... - -D’OBENAUS. - - Ah! ah! - -LE DUC. - - Vous gênent-ils? - -D’OBENAUS, qui s’est assis derrière la table avec Dietrichstein. - - Non, non! - - -SCÈNE XII - -LE DUC DIETRICHSTEIN, D’OBENAUS, et, derrière le paravent, LA COMTESSE -et LE JEUNE HOMME, qui, tout en refaisant silencieusement leurs paquets, -écoutent. - -LE DUC, s’asseyant en face des professeurs. - - Messieurs, je suis à vous. Je taille mon crayon - Pour noter quelque date ou bien quelque pensée. - -D’OBENAUS. - - Reprenons la leçon où nous l’avons laissée. - --Nous étions en mil huit cent cinq. - -LE DUC, taillant son crayon. - - Parfaitement. - -D’OBENAUS. - - Donc, en mil huit cent six... - -LE DUC. - - Aucun événement - N’avait marqué l’année, alors? - -D’OBENAUS. - - Hein? quelle année? - -LE DUC, soufflant la poudre de mine de plomb tombée sur son papier. - - Mil huit cent cinq. - -D’OBENAUS. - - Pardon... J’ai cru... La Destinée - Fut cruelle au bon droit. Sur ces heures de deuil, - Nous ne jetterons donc qu’un rapide coup d’œil. - -(Se lançant vite dans une grande phrase.) - - --Quand le penseur s’élève aux sommets de l’Histoire... - -LE DUC. - - Donc, en mil huit cent cinq, Monsieur, rien de notoire? - -D’OBENAUS. - - Un grand fait, Monseigneur, que j’allais oublier: - La restauration du vieux calendrier. - --Un peu plus tard, ayant provoqué l’Angleterre, - L’Espagne... - -LE DUC, doucement. - - Et l’Empereur, Monsieur? - -D’OBENAUS. - - Lequel? - -LE DUC. - - Mon père. - -D’OBENAUS, évasif. - - Il... - -LE DUC. - - Il n’avait donc pas quitté Boulogne? - -D’OBENAUS. - - Oh! Si! - -LE DUC. - - Où donc était-il? - -D’OBENAUS. - - Mais... justement... par ici. - -LE DUC, l’air étonné. - - Tiens! - -DIETRICHSTEIN, vivement. - - Il s’intéressait beaucoup à la Bavière... - -D’OBENAUS, voulant continuer. - - Au traité de Presbourg, le vœu de votre père - Fut en cela conforme à celui des Habsbourg... - -LE DUC. - - Qu’est-ce que c’est que ça, le traité de Presbourg? - -D’OBENAUS, doctoralement vague. - - C’est l’accord, Monseigneur, par lequel se termine - Toute une période... - -LE DUC. - - Ah! - -(Regardant son crayon.) - - J’ai cassé ma mine! - -D’OBENAUS. - - En l’an mil huit cent sept... - -LE DUC. - - Déjà? - -(Il a retaillé tranquillement son crayon.) - - Là, ça va bien. - --Quelle drôle d’époque!... il ne se passe rien. - -D’OBENAUS. - - Si, Monseigneur! Prenons la maison de Bragance: - Le roi... - -LE DUC, de plus en plus doux. - - Mais l’Empereur, Monsieur? - -D’OBENAUS. - - Lequel? - -LE DUC. - - De France. - -D’OBENAUS. - - Rien de très important jusqu’en mil huit cent huit; - Signalons en passant le traité de Tilsitt... - -LE DUC, ingénument. - - Mais on ne faisait donc que des traités? - -D’OBENAUS, voulant continuer. - - L’Europe... - -LE DUC. - - Ah! oui, vous résumez! - -D’OBENAUS. - - Oh! je ne développe - Que lorsque... - -LE DUC. - - Il y eut donc autre chose? - -D’OBENAUS. - - Mais... - -LE DUC. - - Quoi? - -D’OBENAUS. - - Je... - -LE DUC. - - Quoi? Qu’arriva-t-il d’autre? dites-le-moi! - -D’OBENAUS, balbutiant. - - Mais je... je ne sais pas... Votre Altesse veut rire... - -LE DUC. - - Vous ne le savez pas? Moi, je vais vous le dire. - -(Il se lève.) - - Le six octobre mil huit cent cinq... - -DIETRICHSTEIN et D’OBENAUS, se levant. - - Hein?--Comment? - -LE DUC. - - ... Quand nul ne s’attendait à le voir, au moment - Où regardant planer un aigle prêt à fondre, - Vienne se rassurait en disant: «C’est sur Londre!...» - Ayant quitté Strasbourg, franchi le Rhin à Kehl, - L’Empereur... - -D’OBENAUS. - - L’Empereur?... - -LE DUC. - - Et vous savez lequel! - Gagne le Wurtemberg, le grand-duché de Bade... - -DIETRICHSTEIN, épouvanté. - - Ah! mon Dieu! - -LE DUC. - - Fait donner à l’Autriche une aubade - De clairons par Murat, et par Soult, de tambour; - Laisse ses maréchaux à Wertingen, Augsbourg, - Remporter deux ou trois victoires,--les hors-d’œuvre!... - -D’OBENAUS. - - Mais, Monseigneur... - -LE DUC. - - ... Poursuit l’admirable manœuvre, - Arrive devant Ulm sans s’être débotté, - Ordonne qu’Elchingen par Ney soit emporté, - Rédige un bulletin joyeux, terrible et sobre, - Fait préparer l’assaut... et, le dix-sept octobre, - On voit se désarmer aux pieds de ce héros - Vingt-sept mille Autrichiens et dix-huit généraux! - --Et l’Empereur repart! - -DIETRICHSTEIN. - - Monseigneur! - -LE DUC, d’une voix de plus en plus forte. - - En novembre, - Il est à Vienne, il couche à Schœnbrunn, dans ma chambre! - -D’OBENAUS. - - Mais... - -LE DUC. - - Il suit l’ennemi; sent qu’il l’a dans la main; - Un soir il dit au camp: «Demain!» Le lendemain, - Il dit en galopant sur le front de bandière: - «Soldats, il faut finir par un coup de tonnerre!» - Il va, tachant de gris l’état-major vermeil; - L’armée est une mer; il attend le soleil; - Il le voit se lever du haut d’un promontoire; - Et, d’un sourire, il met ce soleil dans l’Histoire! - -D’OBENAUS, regardant Dietrichstein avec désespoir. - - Dietrichstein! - -LE DUC. - - Et voilà! - -DIETRICHSTEIN, consterné. - - D’Obenaus! - -LE DUC, allant et venant, avec une fièvre croissante. - - La terreur! - La mort! Deux empereurs battus par l’Empereur! - Vingt mille prisonniers! - -D’OBENAUS, le suivant. - - Mais je vous en supplie!... - -DIETRICHSTEIN, de même. - - Songez que si quelqu’un!... - -LE DUC. - - La campagne finie! - Des cadavres flottant sur les glaçons d’un lac! - Mon grand-père venant voir mon père au bivouac!... - -DIETRICHSTEIN. - - Monseigneur! - -LE DUC, scandant implacablement. - - Au bi-vouac! - -D’OBENAUS. - - Voulez-vous bien vous taire! - -LE DUC. - - Et mon père accordant la paix à mon grand-père! - -DIETRICHSTEIN. - - Si quelqu’un entendait... - -LE DUC. - - Et puis, les drapeaux pris - Distribués!--Huit à la ville de Paris! - -(La comtesse et le jeune homme sont peu à peu sortis de derrière le -paravent, pâles et frémissants. Leurs paquets refaits, ils essayent sur -la pointe du pied, de gagner la porte, tout en écoutant le duc. Mais, -dans leur émotion, les boîtes et les cartons, leur échappant des mains, -s’écroulent avec fracas.) - -D’OBENAUS, se retournant et les apercevant. - - Oh! - -LE DUC, continuant. - - Cinquante au Sénat! - -D’OBENAUS. - - Cet homme et cette femme!... - -DIETRICHSTEIN, se précipitant vers eux. - - Voulez-vous vous sauver! - -LE DUC, d’une voix éclatante. - - Cinquante à Notre-Dame! - -D’OBENAUS. - - Ah! mon Dieu! - -LE DUC, hors de lui, avec un geste qui distribue des milliers -d’étendards. - - Des drapeaux! - -DIETRICHSTEIN, bousculant la comtesse et le jeune homme, qui ramassent -leurs paquets. - - Vos robes, vos chapeaux! - -(Il les pousse dehors.) - - Plus vite! Allez-vous-en! - -LE DUC, tombant épuisé sur un fauteuil. - - Des drapeaux! des drapeaux! - -(La comtesse et le jeune homme sont sortis.) - -DIETRICHSTEIN. - - Ils étaient encor là! - -LE DUC, dans une quinte de toux. - - Des drapeaux! - -DIETRICHSTEIN. - - Quelle affaire! - Monseigneur... - -LE DUC. - - Je me tais. - -DIETRICHSTEIN. - - C’est bien tard pour se taire... - Que dira Metternich?... Ces gens dans ce salon!... - -LE DUC, essuyant son front en sueur. - - D’ailleurs pour aujourd’hui, je n’en sais pas plus long. - -(Il tousse encore.) - - Monsieur le professeur... - -DIETRICHSTEIN, lui versant un verre d’eau. - - Vous toussez?... Vite, à boire! - -LE DUC, après avoir bu une gorgée. - - N’est-ce pas que j’ai fait des progrès en histoire? - -DIETRICHSTEIN. - - Nul livre n’est entré, pourtant, je le sais bien! - -D’OBENAUS. - - Quand Metternich saura... - -LE DUC, froidement. - - Vous ne lui direz rien. - Il s’en prendrait à vous, d’ailleurs. - -DIETRICHSTEIN, bas à d’Obenaus. - - Mieux vaut nous taire, - Et faire, auprès du prince, intervenir sa mère. - -(Il frappe à la porte de Marie-Louise.) - - La duchesse? - -SCARAMPI, paraissant. - - Elle est prête. Entrez. - -(Dietrichstein entre chez Marie-Louise. La nuit commence à venir. Un -domestique vient poser une lampe sur la table du duc.) - -LE DUC, à d’Obenaus. - - Il est fini, - J’espère, votre cours _ad usum delphini_?... - -D’OBENAUS, les bras au ciel. - - Comment avez-vous su?... Je ne peux pas comprendre! - - -SCÈNE XIII - -LE DUC, MARIE-LOUISE. - -MARIE-LOUISE, entrant, très agitée, dans une superbe toilette de bal, le -manteau sur les épaules.--D’Obenaus et Dietrichstein s’éclipsent. - - Ah! mon Dieu! Qu’est-ce encor? Que vient-on de m’apprendre? - Vous allez m’expliquer... - -LE DUC, lui montrant, par la fenêtre ouverte, le crépuscule. - - Ma mère, regardez! - L’heure est belle de calme et d’oiseaux attardés. - Oh! comme avec douceur le soir perd sa dorure! - Les arbres... - -MARIE-LOUISE, s’arrêtant, étonnée. - - Comment, toi, tu comprends la nature? - -LE DUC. - - Peut-être. - -MARIE-LOUISE, voulant revenir à sa sévérité. - - Vous allez m’expliquer!... - -LE DUC. - - Respirez, - Ma mère, ce parfum! Tous les bois sont entrés, - Avec lui, dans la chambre... - -MARIE-LOUISE, se fâchant. - - Expliquez-moi, vous dis-je!... - -LE DUC, continuant, avec douceur. - - Chaque bouffée apporte une branche, et prodige - Bien plus beau que celui dont Macbeth s’effarait, - Ce n’est plus seulement, ma mère, la forêt - Qui marche, la forêt qui marche comme folle: - Ce parfum dans le soir, c’est la forêt qui vole. - -MARIE-LOUISE, le regardant avec stupeur. - - Comment, toi, maintenant, poétique? - -LE DUC. - - Il paraît. - -(On entend la musique lointaine d’un bal.) - - Écoutez!... une valse!... et banale, on dirait! - Mais elle s’ennoblit en voyageant... Peut-être - Qu’en traversant ces bois que fréquenta le Maître, - Autour d’une fougère ou près d’un cyclamen, - Elle aura rencontré l’âme de Beethoven! - -MARIE-LOUISE, qui n’en croit pas ses oreilles. - - Quoi! la musique aussi? - -LE DUC. - - Quand je veux.--Mais, ma mère, - Je ne veux pas. Je hais les sons et leur mystère; - Et devant un beau soir je sens avec effroi - Quelque chose de blond qui s’attendrit en moi. - -MARIE-LOUISE. - - Ce quelque chose en toi, mon enfant, c’est moi-même! - -LE DUC. - - Je ne l’aurais pas dit. - -MARIE-LOUISE. - - Tu le hais? - -LE DUC. - - Je vous aime. - -MARIE-LOUISE, avec humeur. - - Alors... songe un peu plus au tort que tu me fais! - --Mon père et Metternich pour nous furent parfaits! - Ainsi, quand le décret devait te faire comte, - J’ai dit: «Non! Comte, non! Au moins duc! Duc, ça compte!» - --Tu es duc de Reichstadt. - -LE DUC, récitant. - - Seigneur de Gross-Bohen, - Buchtierad, Tirnovan, Schwaben, Kron-Pornitz... chen - -(Il affecte de prononcer difficilement, comme un Français.) - - Si je prononce mal, pardon! - -MARIE-LOUISE, avec humeur. - - Encore était-ce - Malaisé de régler le rang de Votre Altesse, - D’être, dans un décret, courtois, prudent, exact; - Rappelez-vous combien ces gens ont eu de tact! - Tout s’est passé de la façon la plus légère; - On n’a pas prononcé le nom de votre père. - -LE DUC. - - Pourquoi n’a-t-on pas mis: né de père inconnu? - -MARIE-LOUISE. - - Tu peux être le prince--avec ton revenu-- - Le plus aimable de l’Autriche--et le plus riche! - -LE DUC. - - Le plus riche... - -MARIE-LOUISE. - - Et le plus aimable... - -LE DUC. - - De l’Autriche! - -MARIE-LOUISE. - - Goûtez votre bonheur! - -LE DUC. - - J’en exprime les sucs! - -MARIE-LOUISE. - - Vous êtes le premier après les archiducs! - Et vous épouserez un jour quelque princesse - Ou quelque archiduchesse ou bien quelque... - -LE DUC, d’une voix tout à coup profonde. - - Sans cesse - Je revois, tel qu’enfant je l’entrevis un jour, - Son petit trône au dossier rond comme un tambour, - Et, d’un or qu’a rendu plus divin Sainte-Hélène, - Au milieu du dossier, petite et simple, l’N, - --La lettre qui dit: «Non!» au temps! - -MARIE-LOUISE, interdite. - - Mais... - -LE DUC, farouchement. - - Je revois - L’N dont il marquait à l’épaule les rois! - -MARIE-LOUISE, se redressant. - - Les rois dont vous avez du sang par votre mère! - -LE DUC. - - Je n’en ai pas besoin de leur sang! Pourquoi faire? - -MARIE-LOUISE. - - Ce fameux héritage?... - -LE DUC. - - Il me semble mesquin! - -MARIE-LOUISE, indignée. - - Quoi! vous n’êtes pas fier du sang de Charles-Quint? - -LE DUC. - - Non! car d’autres que moi le portent dans leurs veines; - Mais lorsque je me dis que j’ai là, dans les miennes, - Celui d’un lieutenant qui de Corse venait... - Je pleure en regardant le bleu de mon poignet! - -MARIE-LOUISE. - - Franz! - -LE DUC, s’exaltant de plus en plus. - - A ce jeune sang le vieux ne peut que nuire. - Si j’ai du sang des rois, il faut qu’on me le tire! - -MARIE-LOUISE. - - Taisez-vous! - -LE DUC. - - Et d’ailleurs, que dis-je?... Si j’en eus, - Je suis sûr que depuis longtemps je n’en ai plus! - Les deux sangs ont en moi dû se battre, et le vôtre - Aura, comme toujours, été chassé par l’autre! - -MARIE-LOUISE, hors d’elle. - - Tais-toi, duc de Reichstadt! - -LE DUC, ricanant. - - Oui, Metternich, ce fat, - Croit avoir sur ma vie écrit: «Duc de Reichstadt!» - Mais haussez au soleil la page diaphane: - Le mot «Napoléon» est dans le filigrane! - -MARIE-LOUISE, reculant épouvantée. - - Mon fils! - -LE DUC, marchant sur elle. - - Duc de Reichstadt, avez-vous dit? Non, non! - Et savez-vous quel est mon véritable nom? - C’est celui qu’au Prater la foule qui s’écarte - Murmure autour de moi: «Le petit Bonaparte!» - -(Il l’a saisie par les poignets, et il la secoue.) - - Je suis son fils! rien que son fils! - -MARIE-LOUISE. - - Tu me fais mal! - -LE DUC, lui lâchant les poignets, et la serrant dans ses bras. - - Ah! ma mère! pardon, ma mère... - -(Avec la plus tendre et la plus douloureuse pitié.) - - Allez au bal! - -(On entend l’orchestre, au loin, jouer légèrement.) - - Oubliez ce que j’ai dit là! C’est du délire! - Vous n’avez pas besoin même de le redire, - Ma mère, à Metternich... - -MARIE-LOUISE, déjà un peu rassurée. - - Non, je n’ai pas besoin?... - -LE DUC. - - La valse avec douceur vient de reprendre au loin... - Non! ne lui dites rien. Et cela vous évite - Des ennuis. Oubliez! Vous oubliez si vite! - -MARIE-LOUISE. - - Mais je... - -LE DUC, lui parlant comme à une enfant, et la poussant insensiblement -vers la porte. - - Pensez à Parme! au palais de Salla! - A votre vie heureuse! Est-ce que ce front-là - Est fait pour qu’il y passe une ombre d’aile noire? - --Ah! je vous aime plus que vous n’osez le croire!-- - Et ne vous occupez de rien! pas même--ô dieux!-- - D’être fidèle! Allez, je le serai pour deux! - Souffrez que vers ce bal, tendrement, je vous pousse. - Bonsoir. Ne mouillez pas vos souliers dans la mousse. - -(Il la baise au front.) - - Voici, par des baisers, les soucis enlevés, - --Et vous êtes coiffée à ravir! - -MARIE-LOUISE, vivement. - - Vous trouvez? - -LE DUC. - - La voiture est en bas. Il fait beau. L’ombre est claire. - Bonsoir, maman. Amusez-vous! - -(Marie-Louise sort. Il descend en chancelant et tombant assis devant sa -table, la tête dans ses mains.) - - Ma pauvre mère! - -(Changeant de ton et attirant à lui des livres et des papiers, sous la -lampe.) - - Travaillons! - -(On entend le roulement d’une voiture qui s’éloigne. La porte du fond se -rouvre mystérieusement et l’on aperçoit Gentz introduisant une femme -emmitouflée.) - - -SCÈNE XIV - -LE DUC, puis FANNY ELSSLER et GENTZ un instant. - -GENTZ, à mi-voix, après avoir écouté. - - La voiture est loin. - -(Il appelle le duc.) - - Prince! - -LE DUC, se retournant et apercevant la femme. - - Fanny! - -FANNY ELSSLER, rejetant le manteau qu’elle a jeté hâtivement sur son -costume de théâtre, apparaît, splendide et rose, en danseuse, et dressée -sur les pointes, ouvrant les bras. - - Franz! - -GENTZ, à part, en se retirant. - - Tout rêve d’Empire est pour l’instant banni! - -FANNY, dans les bras du duc. - - Franz! - -GENTZ, sortant. - - C’est parfait! - -FANNY, amoureusement. - - Mon Franz! - -(La porte s’est refermée sur Gentz. Fanny s’éloigne vivement du duc et -respectueusement, après une révérence.) - - Monseigneur! - -LE DUC, s’assurant du départ de Gentz. - - Parti! - -(A Fanny.) - - Vite! - -FANNY, d’un bond léger de danseuse, tombant, après une pirouette, assise -sur la table de travail du prince. - - J’en ai beaucoup appris pour aujourd’hui. - -LE DUC, s’asseyant devant la table, et avec impatience. - - La suite! - -FANNY, pose sa main sur les cheveux du duc, et lentement, fronçant ses -jolis sourcils pour se rappeler les choses difficiles, elle commence, du -ton de quelqu’un qui continue un récit. - - ... Alors, pendant que Ney, toute la nuit, marchait, - Les généraux Gazan... - -LE DUC, répétant passionnément, pour se graver ces noms dans l’âme. - - Gazan! - -FANNY. - - Suchet... - -LE DUC. - - Suchet! - -FANNY. - - ... Faisaient remplir, par leurs canons, chaque intervalle, - Et dès le petit jour, la garde impériale... - - -Le rideau tombe. - - - - -ACTE II - -LES AILES QUI BATTENT - - -Un an après, au palais de Schœnbrunn. - -Le _Salon des Laques_. - -Tous les murs sont couverts de vieilles laques anciennes dont les -luisants panneaux noirs illustrés de petits paysages, de kiosques, -d’oiseaux et de menus personnages d’or, s’encadrent de bois sculptés et -dorés, d’un lourd et somptueux rococo allemand. La corniche du plafond -est faite de petits morceaux de laque. Les portes sont en laque,--et les -trumeaux se composent d’un morceau de laque, plus précieux. - -Au fond, entre deux panneaux de laque, une haute fenêtre à profonde -embrasure de laque. Ouverte, elle laisse voir son balcon qui découpe, -sur la clarté du parc, l’aigle noir à deux têtes, en fer forgé. - -On voit largement le parc de Schœnbrunn: - -Entre les deux murailles de feuillage taillé où s’enchâssent des -statues, s’étalent les dessins fleuris du jardin à la française; et -loin, tout au bout des parterres, plus loin que le groupe de marbre de -la pièce d’eau, au sommet d’une éminence gazonnée, silhouettant sur le -bleu ses arcades blanches, _la Gloriette_ monte dans le ciel. - -Deux portes à droite; deux portes à gauche. - -Entre les portes, deux lourdes consoles se faisant vis-à-vis. Et, -au-dessus des consoles, dans des boiseries dorées que surmonte la -couronne impériale, deux orgueilleux portraits d’ancêtres autrichiens. - -Cette pièce sert de salon à l’appartement qu’habite le duc de Reichstadt -dans une aile du château. Les deux portes de gauche ouvrent sur sa -chambre, qui est celle-là même où Napoléon Ier coucha lorsque--deux -fois--il habita Schœnbrunn. Les deux portes de droite ouvrent sur -l’enfilade des salons que l’on traverse lorsqu’on vient du dehors. - -Le prince s’est installé là pour travailler: grande table couverte de -livres, de papiers et de plans; une immense carte de l’Europe à moitié -déroulée. Autour de la table, plusieurs fauteuils empruntés à la -_Gobelin-zimmer_ voisine, médiocres bois dorés recouverts d’admirables -tapisseries. - -Au premier plan, à gauche, un peu en biais, une psyché dont on ne voit -que le dos de laque noire. - -Sur la console de gauche, pieusement rangés: un bonnet de grenadier -français, des épaulettes rouges, un sabre, une giberne, etc., et, appuyé -au mur, contre la console, un vieux fusil à bandoulière blanche, la -baïonnette au canon. Sur l’autre console, rien. - -Dans un coin, sur un meuble, une énorme boîte. Un peu partout, des -livres, des armes de luxe, des cravaches, des fouets de chasse, etc. - -Au lever du rideau, une dizaine de domestiques sont rangés sur une seule -ligne devant le comte de Sedlinsky. Il les interroge. Un huissier est -debout près de lui. - - -SCÈNE PREMIÈRE - -SEDLINSKY, LES LAQUAIS, L’HUISSIER. - -SEDLINSKY, assis dans un fauteuil. - - C’est tout? - -PREMIER LAQUAIS. - - C’est tout. - -SEDLINSKY. - - Rien d’anormal? - -DEUXIÈME LAQUAIS. - - Rien d’anormal. - -TROISIÈME LAQUAIS. - - Il mange à peine. - -QUATRIÈME LAQUAIS. - - Il lit beaucoup. - -CINQUIÈME LAQUAIS. - - Il dort très mal. - -SEDLINSKY, à l’huissier. - - Es-tu sûr des valets de chambre de service? - -L’HUISSIER. - - Oh! ces messieurs, Monsieur le préfet de police, - Sont tous des policiers de carrière. - -SEDLINSKY. - - Merci. - -(Il se lève pour sortir.) - - Mais j’ai peur que le duc ne me surprenne ici. - -PREMIER LAQUAIS. - - Non. Le duc est sorti. - -DEUXIÈME LAQUAIS. - - Comme à son ordinaire. - -TROISIÈME LAQUAIS. - - En uniforme. - -QUATRIÈME LAQUAIS. - - Avec sa maison militaire. - -L’HUISSIER. - - On doit manœuvrer. - -SEDLINSKY. - - Donc... du flair, du tact.--Enfin, - Surveillez-le sans qu’il s’en doute. - -L’HUISSIER, souriant. - - Je suis fin. - -SEDLINSKY. - - Pas de zèle. Quand on fait du zèle, je tremble. - --Surtout, n’écoutez pas aux portes tous ensemble. - -L’HUISSIER. - - C’est un soin dont je n’ai chargé qu’un seul agent. - -SEDLINSKY. - - Lequel? - -L’HUISSIER. - - Le Piémontais. - -SEDLINSKY. - - Oui, très intelligent. - -L’HUISSIER. - - C’est lui que chaque soir je mets dans cette pièce, - Sitôt que dans sa chambre a passé Son Altesse. - -(Il désigne à gauche, la porte de la chambre du duc.) - -SEDLINSKY. - - Il est là? - -L’HUISSIER. - - Non. La nuit ne pouvant fermer l’œil, - Le jour, quand le duc sort, il dort dans un fauteuil. - Il sera là sitôt le duc rentré. - -SEDLINSKY. - - Qu’il veille! - -L’HUISSIER. - - C’est compris. - -SEDLINSKY, jetant un regard sur la table. - - Les papiers? - -L’HUISSIER, souriant. - - Explorés. - -SEDLINSKY, se penchant pour regarder sous la table. - - La corbeille? - -(Il s’agenouille vivement en voyant des petits bouts de papier sur le -tapis, autour de la corbeille.) - - Des morceaux?... - -(Il cherche à les réunir.) - - C’est peut-être une lettre... De qui? - -(Entraîné par la curiosité professionnelle il est tout à fait sous la -table, ramassant, cherchant à lire. A ce moment une porte, à droite, -s’ouvre, et le duc entre, suivi de sa maison militaire: général -Hartmann, capitaine Foresti, etc. Les laquais se rangent précipitamment. -Le duc est en uniforme: l’habit blanc boutonné à collet vert, les pattes -d’ours en argent sur les manches, un grand manteau blanc sur les -épaules. Bicorne noir au retroussis duquel est piquée une verte feuille -de chêne. Sur la poitrine, les deux plaques de Marie-Thérèse et de -Saint-Étienne. Se mêlant au ceinturon du sabre, la ceinture de soie, -jaune et noire, à gros glands. Bottes.) - - -SCÈNE II - -LE DUC, SEDLINSKY, L’ARCHIDUCHESSE, LE DOCTEUR, FORESTI, DIETRICHSTEIN. - -LE DUC, très naturellement, en jetant un coup d’œil sur les deux jambes -qui, seules, sortent de sous la table. - - Tiens! comment allez-vous, monsieur de Sedlinsky? - -SEDLINSKY, apparaissant stupéfiait, à quatre pattes. - - Altesse!... - -LE DUC. - - Un accident. Excusez-moi. Je rentre. - -SEDLINSKY, debout. - - Vous m’avez reconnu, mais j’étais... - -LE DUC. - - A plat ventre. - Je vous ai reconnu tout de suite. - -(Il voit l’archiduchesse qui entre vivement. Elle est en costume de -jardin, grand chapeau de paille; sous le bras, un album somptueusement -relié, qu’elle pose sur la table avec son ombrelle. Elle a l’air -inquiet.--Le duc, en la voyant entrer, énervé.) - - Allons, bien! - On vous a dérangée... - -L’ARCHIDUCHESSE. - - On m’a dit... - -LE DUC. - - Ce n’est rien! - -L’ARCHIDUCHESSE, lui prenant la main. - - Cependant... - -LE DUC, voyant Dietrichstein qui entre aussi, rapidement, l’air -préoccupé, amenant le docteur Malfatti. - - Le docteur!... je ne suis pas malade! - -(A l’archiduchesse.) - - Rien. Un étouffement. J’ai quitté la parade: - J’ai trop crié, voilà! - -(Au docteur, qui, pendant qu’il parle, lui tâte le pouls.) - - Docteur, vous m’ennuyez! - -(A Sedlinsky, qui profite de l’émotion générale pour gagner la porte.) - - C’est très gentil à vous, de ranger mes papiers. - Vous me gâtez. Déjà vous m’aviez par tendresse, - Donné tous vos amis pour laquais. - -SEDLINSKY, interdit. - - Votre Altesse - Se figure?... - -LE DUC, nonchalamment. - - Et vraiment j’en serais très heureux, - Si le service était un peu mieux fait par eux, - Mais on m’habille mal, ma cravate remonte. - Enfin, je vous ferai remarquer, mon cher comte, - --Puisque c’est vous ici que regardent ces soins,-- - Que depuis quelques jours mes bottes brillent moins. - -(Il s’est assis, se dégantant, après avoir donné son sabre et son -chapeau à son ordonnance qui les emporte.--Un laquais a posé un plateau -de rafraîchissements sur la table.) - -L’ARCHIDUCHESSE, voulant servir le duc. - - Franz... - -LE DUC, à Sedlinsky qui de nouveau gagnait la porte. - - Vous ne prenez rien? - -SEDLINSKY. - - J’ai pris... - -LE DOCTEUR. - - Une couleuvre. - -LE DUC, à un des officiers de sa maison. - - Aux ordres, Foresti! - -LE CAPITAINE FORESTI, s’avançant et saluant. - - Mon colonel? - -LE DUC. - - Manœuvre - Après-demain.--Qu’on soit aux premiers feux du ciel - A Grosshofen.--Compris?--Va. - -FORESTI. - - Bien, mon colonel. - -LE DUC, aux autres officiers. - - Vous pouvez me laisser, Messieurs. Je vous salue. - -(La maison militaire se retire. Sedlinsky va pour sortir avec les -officiers. Le duc le rappelle.) - - Mon cher comte!... - -(Sedlinsky revient. Le duc lui tend du bout des doigts une lettre qu’il -tire de son frac.) - - Une encor que vous n’avez pas lue!... - -(Sedlinsky remet, d’un air piqué, la lettre sur la table, et sort.) - -DIETRICHSTEIN, au duc. - - Je vous trouve, avec lui, d’une sévérité! - -L’ARCHIDUCHESSE, à Dietrichstein. - - Le duc n’a-t-il donc pas toute sa liberté? - -DIETRICHSTEIN. - - Oh! le prince n’est pas prisonnier, mais... - -LE DUC. - - J’admire - Ce _mais_! Sentez-vous tout ce que ce _mais_ veut dire? - Mon Dieu, je ne suis pas prisonnier, _mais_... Voilà. - _Mais_... Pas prisonnier, _mais_... C’est le terme. C’est la - Formule. Prisonnier?... Oh! pas une seconde! - _Mais_... il y a toujours autour de moi du monde. - Prisonnier!... croyez bien que je ne le suis pas! - _Mais_... s’il me plaît risquer, au fond du parc, un pas, - Il fleurit tout de suite un œil sous chaque feuille. - Je ne suis certes pas prisonnier, _mais_... qu’on veuille - Me parler privément, sur le bois de l’huis - Pousse ce champignon: l’oreille!--Je ne suis - Vraiment pas prisonnier, _mais_... qu’à cheval je sorte, - Je sens le doux honneur d’une invisible escorte. - Je ne suis pas le moins du monde prisonnier! - _Mais_... je suis le second à lire mon courrier. - Pas prisonnier du tout! _mais_... chaque nuit on place - A ma porte un laquais,-- - -(Montrant un grand gaillard grisonnant qui est venu reprendre le -plateau, et traverse le salon pour l’emporter.) - - tenez, celui qui passe!-- - Moi, le duc de Reichstadt, un prisonnier?... Jamais! - Un prisonnier!... Je suis un _pas-prisonnier-mais_. - -DIETRICHSTEIN, un peu pincé. - - J’approuve une gaieté... bien rare. - -LE DUC. - - Rarissime! - -DIETRICHSTEIN, saluant pour prendre congé. - - Votre Altesse... - -LE DUC, gravement. - - Sérénissime. - -DIETRICHSTEIN. - - Hein? - -LE DUC. - - ... Ré-nis-sime! - On m’a donné ce titre, il m’est particulier: - Tâchez une autre fois de ne pas l’oublier! - -DIETRICHSTEIN, saluant le duc. - - Je vous laisse... - -(Il sort.) - - -SCÈNE III - -LE DUC, L’ARCHIDUCHESSE. - -LE DUC, à l’archiduchesse, amèrement. - - Sérénissime... hein? Admirable!... - -(Il se jette dans un fauteuil, et remarquant l’album qu’elle a repris -sur la table.) - - --Que portez-vous? - -L’ARCHIDUCHESSE. - - L’herbier de l’Empereur. - -LE DUC. - - Ah! diable! - L’herbier de mon grand-père!... - -(Il le lui prend et l’ouvre sur ses genoux.) - -L’ARCHIDUCHESSE. - - Il me l’a, ce matin, - Prêté, Franz! - -LE DUC, regardant l’herbier. - - Il est beau. - -L’ARCHIDUCHESSE, lui montrant une page. - - Toi qui sais le latin, - Quel est ce monstre sec et noir? - -LE DUC. - - C’est une rose. - -L’ARCHIDUCHESSE. - - Franz, depuis quelque temps, vous avez quelque chose. - -LE DUC, lisant. - - _Bengalensis_. - -L’ARCHIDUCHESSE. - - Ah! oui!... du Bengale! - -LE DUC, la félicitant. - - Très bien. - -L’ARCHIDUCHESSE. - - Je vous trouve nerveux... Qu’avez-vous? - -LE DUC. - - Je n’ai rien. - -L’ARCHIDUCHESSE. - - Si! je sais! Votre ami Prokesch, l’enthousiaste - Confident d’un espoir que l’on trouve trop vaste, - Ils l’ont envoyé loin. - -LE DUC. - - Mais en revanche, ils m’ont - Procuré pour ami le maréchal Marmont, - Qui, méprisé là-bas, voyage... pour se faire - Complimenter ici d’avoir trahi mon père. - -L’ARCHIDUCHESSE. - - Chut! - -LE DUC. - - Et cet homme-là cherche en l’esprit du fils - A jeter sur le père... - -(Avec un mouvement violent.) - - Oh! je!... - -(Se réprimant immédiatement, il regarde l’herbier, et dit en souriant.) - - _Volubilis_. - -L’ARCHIDUCHESSE. - - Si je t’arrache une promesse, Ton Altesse - Est-elle résolue à tenir sa promesse? - -LE DUC, lui baisant la main. - - Ce que tu fus pour moi de tout temps m’y résout. - -L’ARCHIDUCHESSE. - - Puis, je t’ai fait un beau cadeau... pour le quinze août? - -LE DUC, se levant, et désignant les objets posés sur la console, à -gauche. - - Ces souvenirs, repris par vous dans un trophée - De l’archiduc... - -(Il les touche, l’un après l’autre.) - - ... Briquet!--Bonnet dont fut coiffée - La Garde!...--Vieux fusil!... - -(Mouvement d’effroi de l’archiduchesse.) - - Non! il n’est pas chargé!... - Et surtout... - -L’ARCHIDUCHESSE, vivement. - - Chut! - -LE DUC. - - ... surtout, cette chose que j’ai!... - -(Mystérieusement.) - - Je l’ai cachée... - -L’ARCHIDUCHESSE, souriant. - - Où donc, bandit? - -LE DUC, montrant sa chambre. - - Dans mon repaire. - -L’ARCHIDUCHESSE. (C’est elle qui, maintenant assise, feuillette -l’herbier.) - - Eh bien! donc, promets-moi...--Tu connais ton grand-père, - Sa douceur... - -LE DUC, ramassant un papier tombé de l’herbier. - - Qu’est-ce donc qui s’envole?... Un papier? - -(Il lit:) - - _Si les étudiants s’obstinent à crier - Que dans des régiments, tous, on les incorpore..._ - -(A l’archiduchesse.) - - Vous disiez: sa douceur?... - -L’ARCHIDUCHESSE, feuilletant l’herbier. - - Oui, l’empereur t’adore. - Sa bonté... - -LE DUC, ramassant un autre papier qui est tombé de l’herbier. - - Qu’est-ce encor?... - -(Il lit.) - - _Puisqu’on s’est révolté, - Ordre à nos cuirassiers de charger..._ - -(A l’archiduchesse.) - - Sa bonté?... - -L’ARCHIDUCHESSE, nerveusement. - - Il ne peut pas aimer l’esprit nouveau, le trouble! - Mais c’est un excellent vieil homme. - -LE DUC. - - Oui, c’est vrai: double! - -(Refermant l’herbier.) - - Fleurettes d’où pourtant, sentences, vous tombiez, - Le bon empereur Franz ressemble à ses herbiers! - --D’ailleurs on l’aime!... Il sait se rendre populaire. - --Je l’aime bien. - -L’ARCHIDUCHESSE. - - Il peut, pour ta cause, tout faire! - -LE DUC. - - Ah! s’il voulait!... - -L’ARCHIDUCHESSE. - - Promets de ne t’enfuir jamais - Qu’après avoir tenté près de lui... - -LE DUC, lui tendant la main. - - Je promets. - -L’ARCHIDUCHESSE, après avoir topé, respirant, comme rassurée. - - Ça, c’est gentil!... - -(Et gaiement.) - - Il faut que je te récompense! - -LE DUC, souriant. - - Vous, ma tante? - -L’ARCHIDUCHESSE. - - Ah! on a sa petite influence! - Cet étonnant Prokesch dont on vous a privé... - J’ai tant dit!... J’ai tant fait!... Bref,--il est arrivé! - -(Elle frappe trois fois le parquet de son ombrelle. La porte s’ouvre. -Prokesch paraît.) - -LE DUC, courant vers Prokesch. - - Vous!--Enfin!... - -(L’archiduchesse s’esquive discrètement pendant que les deux amis -s’étreignent.) - - -SCÈNE IV - -LE DUC, PROKESCH. - -PROKESCH, à mi-voix, regardant autour de lui avec méfiance. - - Chut! on peut écouter! - -LE DUC, tranquillement, à voix haute. - - On écoute. - Mais on ne redit rien, jamais. - -PROKESCH. - - Quoi? - -LE DUC. - - Dans le doute, - J’ai proféré, pour voir, des mots séditieux: - On n’a rien répété jamais. - -PROKESCH. - - C’est curieux! - -LE DUC. - - Je crois que l’écouteur que la police paye - Lui vole son argent et qu’il est dur d’oreille. - -PROKESCH, vivement. - - Et la Comtesse?--Rien de nouveau? - -LE DUC. - - Rien! - -PROKESCH. - - Oh! - -LE DUC, avec désespoir. - - Rien! - Elle m’oublie!... ou bien, on l’a surprise!... ou bien... - --Oh! l’an passé, n’avoir pas fui, quelle folie!... - Non! j’ai bien fait... je suis plus prêt!--mais on m’oublie!... - -PROKESCH. - - Chut!... - -(Il regarde autour de lui.) - - Vous travaillez là? C’est charmant! - -LE DUC. - - C’est chinois. - --Oh! ces oiseaux dorés! oh! ces magots sournois - Tapissant tout le mur de sourires à claques! - Ils me logent ici, dans le Salon des Laques, - Pour que sur le fond noir de ce sombre décor, - Mon uniforme blanc ressorte mieux encor! - -PROKESCH. - - Prince! - -LE DUC, allant et venant, avec agitation. - - Ils ont composé de sots mon entourage! - -PROKESCH. - - Que faites-vous ici, depuis six mois? - -LE DUC. - - Je rage. - -PROKESCH, remonté vers le balcon. - - Je ne connaissais pas Schœnbrunn. - -LE DUC. - - C’est un tombeau! - -PROKESCH, regardant. - - La Gloriette, au fond, sur le ciel, c’est très beau! - -LE DUC. - - Oui, pendant que mon cœur de gloire s’inquiète, - J’ai ce diminutif, là-bas: la Gloriette! - -PROKESCH, redescendant. - - Vous avez tout le parc pour monter à cheval. - -LE DUC. - - Le parc est trop petit! - -PROKESCH. - - Vous avez tout le val! - -LE DUC. - - Le val est trop petit pour que l’on y galope! - -PROKESCH. - - Et que vous faut-il donc pour galoper? - -LE DUC. - - L’Europe! - -PROKESCH, voulant le calmer. - - Chut! - -LE DUC. - - Et quand je relève un front éclaboussé - De gloire par mon livre, et lorsque du passé - Je ressors ébloui, quand je ferme Plutarque, - Quand je saute, ô César, en pleurant, de ta barque, - Quand je quitte mon père, Alexandre, Annibal... - -UN LAQUAIS, paraissant à une porte de gauche. - - Quel habit Monseigneur mettra-t-il pour le bal? - -LE DUC, à Prokesch. - - Voilà! - -(Au laquais, violemment.) - - Je ne sors pas! - -(Le laquais disparaît.) - -PROKESCH, qui feuillette des livres, sur la table. - - On vous laisse tout lire?... - -LE DUC. - - Tout!... Il est loin le temps où Fanny, pour m’instruire, - Apprenait des récits par cœur!--Plus tard j’obtins - Que quelqu’un me passât des livres clandestins. - -PROKESCH, souriant. - - La bonne archiduchesse? - -LE DUC. - - Oui. Chaque jour, un livre. - Dans ma chambre, le soir, je lisais: j’étais ivre. - Et puis, quand j’avais lu, pour cacher le délit, - Je lançais le volume en haut du ciel-de-lit! - Les livres s’entassaient dans ce creux d’ombre noire, - Si bien que je dormais sous un dôme d’Histoire. - Et, le jour, tout cela restait tranquille, mais - Tout cela s’éveillait dès que je m’endormais; - De ces pages, alors, qui les pressaient entre elles, - Les batailles sortaient en s’étirant les ailes! - Des feuilles de laurier pleuvaient sur mes yeux clos; - Austerlitz descendait tout le long des rideaux; - Iéna se suspendait au gland qui les relève, - Pour se laisser tomber, tout d’un coup, dans mon rêve! - --Or, un jour que chez moi, Metternich gravement, - Me racontait mon père, à sa guise!... au moment - Où, très doux, j’avais l’air tout à fait de le croire, - Voilà mon baldaquin qui croule sous la gloire! - Cent livres, dans ma chambre, agitent un seul nom - En battant des feuillets! - -PROKESCH. - - Metternich bondit? - -LE DUC. - - Non. - Calme, il me dit, avec son sourire d’évêque: - «Pourquoi placer si haut votre bibliothèque?» - Et sortit... Depuis lors, je lis ce que je veux. - -PROKESCH, désignant un volume. - - Même _Le Fils de l’homme_? - -LE DUC. - - Oui. - -PROKESCH. - - Ce livre odieux? - -LE DUC. - - Oui. Ce livre français--car la haine est injuste!-- - Prétend qu’on m’empoisonne, et parle de Locuste. - Mais, France, s’il se meurt, ton prince impérial, - Pourquoi diminuer la beauté de son mal? - Ce n’est pas d’un poison grossier de mélodrame - Que le duc de Reichstadt se meurt: c’est de son âme! - -PROKESCH. - - Monseigneur! - -LE DUC. - - De mon âme et de mon nom!... ce nom - Dans lequel il y a des cloches, du canon, - Et qui tonne, sans cesse, et sonne des reproches - A ma langueur, avec son canon et ses cloches! - Salves et carillons, taisez-vous!--Du poison? - Comme si j’en avais besoin dans ma prison! - -(Il est remonté vers la fenêtre.) - - Oh! vouloir à l’histoire ajouter des chapitres, - Et puis n’être qu’un front qui se colle à des vitres! - -(Il redescend vers Prokesch.) - - Je tâche d’oublier, quelquefois.--Quelquefois - Je m’élance à cheval, éperdument. Je bois - Le vent; je ne suis plus qu’un désir d’aller vite, - De crever mon cheval et mon rêve; j’évite - De regarder courir au loin les peupliers - Pareils à des bonnets penchés de grenadiers; - Je vais; je ne sais plus quel est mon nom; je hume - Avec enivrement la forte odeur d’écume, - De poussière, de cuir, de gazon écrasé; - Enfin, vainqueur du rêve, heureux, brisé, grisé, - J’arrête mon cheval au bord d’un champ de seigle, - Lève les yeux au ciel,--et vois passer un aigle! - -(Il tombe assis,--reste un instant accoudé sur la table, la tête dans -ses mains.--Puis, d’une voix plus sourde:) - - --Encor, si je pouvais en moi-même avoir foi! - -(Il lève sur Prokesch un regard d’angoisse.) - - Vous qui me connaissez, que pensez-vous de moi? - Ah! Prokesch! Si j’étais ce qu’on dit que nous sommes, - Que nous sommes souvent, nous, les fils de grands hommes! - Ce doute, avec des mots, Metternich l’entretient! - Il a raison,--et c’est son devoir d’Autrichien!-- - J’ai froid quand, pour y prendre un mot de sa manière, - Il ouvre son esprit comme une bonbonnière! - --Vous, dites-moi quelle est au juste ma valeur? - Vous qui me connaissez... puis-je être un empereur? - -(Avec désespoir.) - - Que de ce front, mon Dieu, la couronne s’écarte, - Si sa pâleur n’est pas celle d’un Bonaparte! - -PROKESCH, ému. - - Prince... - -LE DUC. - - Répondez-moi! Dois-je me dédaigner? - Parlez-moi franchement: que suis-je?--Pour régner, - Ai-je le front trop lourd et les poignets trop minces?-- - Que pensez-vous de moi? - -PROKESCH, gravement, lui prenant les deux mains. - - Prince, si tous les princes - Connaissaient ces tourments, ces doutes, ces effrois, - Il n’y aurait jamais que d’admirables rois. - -LE DUC, avec un cri de joie, l’embrassant. - - Merci, Prokesch!--Ah! ce seul mot me réconforte! - --Travaillons, mon ami! - - -SCÈNE V - -LE DUC, PROKESCH, puis THÉRÈSE. - -(Un laquais entre, pose sur la table un plateau avec des lettres, et -sort. C’est celui que le duc a désigné tout à l’heure comme le gardant -la nuit, l’homme que l’huissier a appelé le Piémontais.) - -PROKESCH. - - Le courrier qu’on apporte. - -(Il montre les lettres au duc.) - - Beaucoup de lettres. - -LE DUC. - - Oui... de femmes. Celles-là, - On les laisse arriver. - -PROKESCH. - - Que de succès! - -LE DUC. - - Voilà - Ce que c’est que d’avoir l’auréole fatale! - -(Il prend une lettre que Prokesch lui passe, décachetée.) - - «_Dans votre loge, hier, comme vous étiez pâle!..._» - Je déchire. - -(Il déchire, et en prend une autre.) - - «_Oh! ce front qui..._» Je déchire. - -(Il déchire, et Prokesch lui en passe une troisième.) - - «_Hier - Je vous vis, à cheval, passer sur le Prater..._» - Je déchire. - -(Même jeu.) - -PROKESCH. - - Toujours? - -LE DUC, prenant encore une lettre. - - «_Prince, votre jeunesse, - Votre inexpérience..._» Ah! c’est la chanoinesse! - --Je déchire. - -(La porte s’ouvre doucement, et Thérèse paraît.) - -THÉRÈSE, timidement. - - Pardon... - -LE DUC, se retournant à sa voix. - - Petite Source, vous? - -THÉRÈSE. - - Mais pourquoi donc toujours ce surnom? - -LE DUC. - - Il est doux. - Il est pur. Il vous va. - -THÉRÈSE. - - Je pars demain pour Parme. - Votre mère m’emmène. - -LE DUC, avec un sourire forcé. - - Essuyons une larme! - -THÉRÈSE, tristement. - - Parme!... - -LE DUC. - - C’est le pays des violettes. - -THÉRÈSE. - - Oui... - -LE DUC. - - Si ma mère ne le sait pas, dites-le-lui! - -THÉRÈSE. - - Oui, Monseigneur.--Adieu. - -(Elle remonte lentement pour sortir.) - -LE DUC. - - Reprenez votre course, - Petite Source! - -THÉRÈSE, s’arrêtant. - - Mais... pourquoi «Petite Source»? - -LE DUC. - - Mais parce qu’elle m’a rafraîchi bien des fois, - L’eau qui dort dans vos yeux et court dans votre voix. - --Adieu... - -THÉRÈSE remonte, puis, sur le seuil, comme attendant, espérant encore. - - Vous n’avez pas autre chose à me dire? - -LE DUC. - - Pas autre chose. - -THÉRÈSE. - - Adieu, Monseigneur... - -(Elle sort.) - -LE DUC. - - Je déchire. - - -SCÈNE VI - -LE DUC, PROKESCH. - -PROKESCH. - - Oh! je vois! - -LE DUC, rêveur. - - Elle m’aime... et j’aurais pu vraiment... - -(Changeant de ton.) - - --Mais faisons de l’histoire et non pas du roman! - Travaillons... Reprenons notre cours de tactique. - -PROKESCH, déroulant un papier qu’il a apporté et l’appliquant sur la -table. - - Je vous soumets un plan. Faites-m’en la critique. - -LE DUC, débarrassant la grande table, écartant les livres et les armes -pour ménager un champ de bataille. - - Attends! Prends-moi d’abord--là, dans ce coin, tu vois?-- - La grande boîte où sont tous mes soldats de bois! - Ma démonstration, je vais bien mieux la faire - Avec notre petit échiquier militaire. - -PROKESCH, apportant au duc la boîte de soldats. - - Prouvez-moi que ce plan est des plus hasardeux. - -LE DUC, posant la main sur la boîte, dans un retour de mélancolie. - - Voilà donc les soldats de Napoléon Deux! - -PROKESCH, avec reproche. - - Prince!... - -LE DUC. - - La surveillance est tellement étroite, - Que même mes soldats--tu peux ouvrir la boîte!-- - Que même mes soldats de bois sont Autrichiens! - --Passe-m’en un.--Posons notre aile gauche... - -(Il prend sans le regarder le soldat que lui passe Prokesch, cherchant -de l’œil sa place sur la table, le pose, et, brusquement, le voyant.) - - Tiens! - -PROKESCH. - - Quoi donc? - -LE DUC, avec stupeur, reprenant le soldat et le regardant. - - Un grenadier de la garde! - -(Prokesch lui en passe un autre.) - - Un vélite! - -(A chaque soldat que lui passe Prokesch.) - - Un guide!--Un cuirassier!--Un gendarme d’élite! - --Ils sont tous devenus Français! On a repeint - Chacun de ces petits combattants de sapin! - -(Il se précipite vers la boîte, et les sort lui-même avec un -émerveillement croissant.) - - Français!--Français!--Français! - -PROKESCH. - - Quel est donc ce prodige? - -LE DUC. - - Quelqu’un les a repeints et resculptés, te dis-je! - -PROKESCH. - - Quelqu’un? - -LE DUC. - - Et ce quelqu’un... est un soldat! - -PROKESCH. - - Pourquoi? - -LE DUC, lui faisant regarder de près les petits soldats. - - Il y a sept boutons à l’habit bleu de roi! - Les collets sont exacts. Les revers sont fidèles. - Torsades, brandebourgs, trèfles, nids d’hirondelles, - Tout y est! Ce quelqu’un ne peut être indécis - Ni sur un passe-poil, ni sur un retroussis! - Les lisérés sont blancs, les pattes ont trois pointes... - Oh! toi, qui que tu sois, ami, c’est à mains jointes - Que je te remercie, ô soldat inconnu, - Qui je ne sais comment, je ne sais d’où venu, - As trouvé le moyen, dans ce bagne où nous sommes, - De repeindre pour moi tous ces petits bonshommes! - Petite armée en bois, le héros, quel est-il, - --Seul un héros peut être à ce point puéril!-- - Qui vient de t’équiper afin que tu me ries - De toutes les blancheurs de tes buffleteries? - Mais comment a-t-il fait pour échapper aux yeux? - Oh! quel est le pinceau tendre et minutieux - Qui leur a mis à tous des petites moustaches, - Qui timbra de canons croisés les sabretaches, - Et qui n’oublia pas de se tremper dans l’or - Pour mettre aux officiers la grenade ou le cor! - -(S’exaltant de plus en plus.) - - Sortons-les tous!... La table en est toute couverte! - Voici les voltigeurs à l’épaulette verte, - Voici les tirailleurs, et voici les flanqueurs! - Sortons-les, sortons-les, tous ces petits vainqueurs! - Oh! regarde, Prokesch, dans la boîte, enfermée, - Regarde! il y avait toute la Grande Armée! - --Voici les Mamelucks!--Tiens, là, je reconnais - Les plastrons cramoisis des lanciers polonais! - Voici les éclaireurs culottés d’amarante! - Enfin, voici, guêtrés de couleur différente, - Les grenadiers de ligne aux longs plumets tremblants - Qui montaient à l’assaut avec des mollets blancs, - Et les conscrits chasseurs aux pompons verts en poires - Qui couraient à la Mort avec des jambes noires! - -(Soupirant.) - - Pareil au prisonnier rêveur qui se ferait - Toute une frémissante et profonde forêt - Avec l’arbre en copeaux d’un jardin de poupée, - Rien qu’avec ces soldats je me fais l’Épopée! - -(Il s’éloigne à reculons de la table.) - - --Mais c’est vrai! Mais déjà je ne vois plus du tout - La rondelle de bois qui les maintient debout! - Cette armée, on dirait, Prokesch, lorsqu’on recule, - Que c’est l’éloignement qui la rend minuscule! - -(Il revient, d’un bond, et disposant fiévreusement les petites troupes.) - - Alignons-les! Faisons des Wagram, des Eylau! - -(Il saisit un sabre posé parmi les armes sur la console,--et le place en -travers de son champ de bataille.) - - Tiens! ce yatagan nu va représenter l’eau! - C’est le Danube! - -(Il désigne des points imaginaires.) - - Essling!... Aspern, là, dans la boîte! - -(A Prokesch.) - - Lance un pont de papier sur l’acier qui miroite! - --Passe-moi deux ou trois grenadiers à cheval! - --Il faut une hauteur: prends le _Mémorial_! - --Là, Saint-Cyr!... Molitor, vainqueur de Bellegarde! - Et là, passant le pont... - -(Depuis un instant Metternich est entré, et, debout derrière le duc qui, -dans le feu de l’action, s’est agenouillé devant la table pour mieux -arranger les soldats,--il suit les manœuvres.) - - -SCÈNE VII - -LE DUC, PROKESCH, METTERNICH, puis UN LAQUAIS. - -METTERNICH, tranquillement. - - Passant le pont? - -LE DUC, tressaille, et se retournant. - - La Garde! - -METTERNICH, regardant avec son lorgnon. - - Alors, toute l’armée est française, aujourd’hui? - D’où vient qu’on ne voit pas d’Autrichiens? - -LE DUC. - - Ils ont fui. - -METTERNICH. - - Tiens! tiens! - -(Il prend un des petits soldats, le retourne.) - - Qui vous les a peinturlurés? - -LE DUC, sèchement. - - Personne. - -METTERNICH. - - C’est vous?... Vous abîmez les joujoux qu’on vous donne? - -LE DUC, pâlissant. - - Mais, Monsieur!... - -(Metternich sonne. Un laquais paraît. C’est le même que tout à l’heure.) - -METTERNICH, au laquais. - - Emportez et jetez ces soldats! - On en rapportera de neufs. - -LE DUC. - - Je n’en veux pas! - Si j’en suis au joujou, du moins qu’il soit épique! - -METTERNICH. - - Quelle mouche, ou plutôt quelle abeille, vous pique? - -LE DUC, marchant sur lui les poings crispés. - - Sachez que l’ironie étant peu de mon gré... - -LE LAQUAIS, qui emporte les soldats, en passant derrière le duc, bas et -vite. - - Taisez-vous, Monseigneur, je vous les repeindrai. - -METTERNICH, qui remontait, se retourne à la menace du duc, et avec -hauteur. - - Plaît-il? - -LE DUC, calmé subitement, avec une humilité forcée. - - Rien.--Un moment d’humeur involontaire. - Pardonnez-moi... - -(A part.) - - J’ai quelqu’un là. Je peux me taire! - -METTERNICH. - - J’amenais justement votre ami. - -LE DUC. - - Mon ami? - -METTERNICH. - - Le maréchal Marmont. - -PROKESCH, avec une indignation contenue. - - Marmont! - -METTERNICH, regardant Prokesch. - - Il est parmi - Ceux qu’il me plaît de voir ici... - -PROKESCH, entre ses dents. - - J’aime à le croire. - -METTERNICH. - - Il est là. - -LE DUC, très aimablement. - - Mais qu’il vienne! - -(Metternich sort. A peine la porte fermée, le duc s’abat dans le -fauteuil, et se cognant avec désespoir la tête contre la table.) - - Ah! mon père!... la gloire!... - Les aigles!... le manteau!... le trône impérial!... - -(On entend la porte se rouvrir. Il se redresse, immédiatement calme et -souriant, et très naturellement, à Marmont qui entre avec Metternich.) - - Comment vous portez-vous, Monsieur le Maréchal? - -METTERNICH, désirant emmener Prokesch. - - Prokesch, venez un peu voir la chambre qu’habite - Le duc... - -(Il lui prend le bras et l’emmène. Le duc et Marmont restent seuls.) - - -SCÈNE VIII - -LE DUC, MARMONT, un instant METTERNICH et PROKESCH. - -MARMONT, s’asseyant sur un signe du duc. - - C’est, Monseigneur, ma dernière visite, - Car, sur lui, je n’ai plus à vous apprendre rien. - -LE DUC. - - C’est vraiment désolant; vous en parliez si bien! - -MARMONT. - - J’en ai fait un portrait fidèle à Votre Altesse. - -LE DUC. - - Fidèle!--Alors, plus rien? - -MARMONT. - - Plus rien. - -LE DUC. - - Sur sa jeunesse, - Plus aucun souvenir? - -MARMONT. - - Aucun. - -LE DUC. - - Résumons-nous: - Il fut très grand. - -MARMONT. - - Très grand. - -LE DUC. - - Mais, peut-être, sans vous, - Aurait-il... - -MARMONT. - - J’ai parfois empêché... - -LE DUC. - - Le désastre. - -MARMONT, encouragé. - - Dame! il avait le tort de trop croire... - -LE DUC. - - A son astre. - -MARMONT, satisfait. - - Nous nous rencontrons bien dans nos conclusions. - -LE DUC. - - Et ce fut, n’est-ce pas? comme nous le disions... - -MARMONT, s’abandonnant tout à fait. - - Ce fut un général, certes, considérable; - Mais enfin on ne peut pas dire... - -LE DUC. - - Misérable! - -MARMONT, se levant. - - Hein? - -LE DUC. - - Puisque j’ai fini de vous prendre aujourd’hui - Tout ce qui vous restait de souvenirs de lui, - Tout ce qui, malgré vous, en vous, était splendide,-- - Je vous jette à présent,--puisque vous êtes vide. - -MARMONT, blême. - - Mais je... - -LE DUC. - - L’avoir trahi, duc de Raguse,--toi! - Oui vous vous disiez tous, je sais: «Pourquoi pas moi?» - En voyant empereur votre ancien camarade. - Mais toi! toi! qu’il aima depuis le premier grade! - --Car il t’aimait au point de rendre mécontents - Ses soldats!--toi qu’il fit maréchal à trente ans!... - -MARMONT, rectifiant sèchement. - - Trente-cinq! - -LE DUC. - - Et voilà! c’est le traître d’Essonnes! - Et pour dire: trahir! le peuple--tu frissonnes!-- - Le peuple a fabriqué le verbe _raguser_! - -(Se levant tout d’un coup et marchant sur lui.) - - Ne vous laissez donc pas en silence accuser! - Répondez! Ce n’est plus le prince François-Charle, - C’est Napoléon Deux maintenant qui vous parle! - -MARMONT, qui recule, bouleversé. - - Mais on vient!... Metternich!... Je reconnais sa voix... - -LE DUC, lui montrant la porte qui s’ouvre, fièrement. - - Eh bien! trahissez-nous une seconde fois! - -(Les bras croisés, il le brave du regard. Silence. Metternich reparaît -avec Prokesch.) - -METTERNICH, traversant le fond avec Prokesch. - - Ne vous dérangez pas. Causez! causez!... J’emmène - Prokesch, au fond du parc, voir la _Ruine Romaine_ - Où j’organise un bal.--Dernier représentant - D’un monde qui mourra, dit-on, dans un instant, - J’aime assez que ce soit sur des ruines qu’on danse! - A demain... - -(Ils sortent. Un temps.) - -MARMONT, d’une voix sourde. - - Monseigneur, j’ai gardé le silence. - -LE DUC. - - Il n’aurait plus manqué que vous ragusassiez! - -MARMONT, saisissant une chaise. - - Vous pouvez conjuguer ce verbe; je m’assieds. - -LE DUC. - - Comment? - -MARMONT. - - Je vous permets de conjuguer ce verbe, - Car vous avez été, tout à l’heure, superbe! - -LE DUC. - - Monsieur!... - -MARMONT, haussant les épaules. - - J’ai dit du mal de l’Empereur? j’en dis - Toujours... depuis quinze ans, c’est vrai: je m’étourdis! - Ne comprenez-vous pas que le duc de Raguse - Espère se trouver, à lui-même, une excuse? - --La vérité... c’est que je ne l’ai pas revu. - Si je l’avais revu, je serais revenu! - Bien d’autres l’ont trahi, croyant servir la France! - Mais ils l’ont tous revu! Voilà la différence! - Tous ils étaient repris!--et je le suis, ce soir! - -LE DUC. - - Pourquoi? - -MARMONT, avec une brusque chaleur. - - Mais parce que je viens de le revoir! - -LE DUC, auquel échappe presque un cri de joie. - - Comment? - -MARMONT, tendant la main vers le duc. - - Là, dans le front, dans la fureur du geste, - Dans l’œil étincelant!... Insultez-moi. Je reste. - -LE DUC. - - Ah!... tu réparerais un peu, si c’était vrai! - Et c’est toi, par ton cri, qui m’aurais délivré - De ce doute de moi, si triste, et qu’on exploite. - Quoi! malgré mon front lourd et ma poitrine étroite?... - -MARMONT. - - Je l’ai revu! - -LE DUC. - - D’espoir je suis réenvahi! - Je voudrais pardonner!--Pourquoi l’as-tu trahi? - -MARMONT. - - Ah! Monseigneur!... - -LE DUC. - - Pourquoi,--vous autres? - -MARMONT, avec un geste découragé. - - La fatigue! - -(Depuis un instant, la porte du fond, à droite, s’est entr’ouverte sans -bruit, et on a pu apercevoir, dans l’entrebâillement, le laquais qui a -emporté les petits soldats, écoutant. A ce mot: _la fatigue_, il entre -et referme doucement la porte derrière lui, pendant que Marmont -continue, dans un accès de franchise.) - - Que voulez-vous?... Toujours l’Europe qui se ligue! - Être vainqueur, c’est beau, mais vivre a bien son prix! - Toujours Vienne, toujours Berlin,--jamais Paris! - Tout à recommencer, toujours!... On recommence - Deux fois, trois fois, et puis... C’était de la démence! - A cheval sans jamais desserrer les genoux! - A la fin nous étions trop fatigués! - -LE LAQUAIS, d’une voix de tonnerre. - - Et nous?... - - -SCÈNE IX - -LE DUC, MARMONT, FLAMBEAU. - -LE DUC et MARMONT, se retournant et l’apercevant debout, au fond, les -bras croisés. - - Hein? - -LE LAQUAIS, descendant peu à peu vers Marmont. - - Et nous, les petits, les obscurs, les sans-grades, - Nous qui marchions fourbus, blessés, crottés, malades, - Sans espoir de duchés ni de dotations; - Nous qui marchions toujours et jamais n’avancions; - Trop simples et trop gueux pour que l’espoir nous berne - De ce fameux bâton qu’on a dans sa giberne; - Nous qui par tous les temps n’avons cessé d’aller, - Suant sans avoir peur, grelottant sans trembler, - Ne nous soutenant plus qu’à force de trompette, - De fièvre, et de chansons qu’en marchant on répète; - Nous sur lesquels pendant dix-sept ans, songez-y, - Sac, sabre, tournevis, pierres à feu, fusil, - --Ne parlons pas du poids toujours absent des vivres!-- - Ont fait le doux total de cinquante-huit livres; - Nous qui, coiffés d’oursons sous les ciels tropicaux, - Sous les neiges n’avions même plus de shakos; - Qui d’Espagne en Autriche exécutions des trottes; - Nous qui, pour arracher ainsi que des carottes - Nos jambes à la boue énorme des chemins, - Devions les empoigner quelquefois à deux mains; - Nous qui, pour notre toux n’ayant pas de jujube, - Prenions des bains de pied d’un jour dans le Danube; - Nous qui n’avions le temps, quand un bel officier - Arrivait, au galop de chasse, nous crier: - «L’ennemi nous attaque, il faut qu’on le repousse!» - Que de manger un blanc de corbeau, sur le pouce, - Ou vivement, avec un peu de neige, encor, - De nous faire un sorbet au sang de cheval mort; - Nous... - -LE DUC, les mains crispées aux bras de son fauteuil, penché en avant, -les yeux ardents. - - Enfin!... - -LE LAQUAIS. - - ... qui, la nuit, n’avions pas peur des balles, - Mais de nous réveiller, le matin, cannibales; - Nous... - -LE DUC, de plus en plus penché; s’accoudant sur la table, et dévorant -cet homme du regard. - - Enfin!... - -LE LAQUAIS. - - ... qui marchant et nous battant à jeun, - Ne cessions de marcher... - -LE DUC, transfiguré de joie. - - Enfin! j’en vois donc un! - -LE LAQUAIS. - - ... Que pour nous battre,--et de nous battre un contre quatre, - Que pour marcher,--et de marcher que pour nous battre, - Marchant et nous battant, maigres, nus, noirs et gais... - Nous, nous ne l’étions pas, peut-être, fatigués? - -MARMONT, interdit. - - Mais... - -LE LAQUAIS. - - Et sans lui devoir, comme vous, des chandelles, - C’est nous qui cependant lui restâmes fidèles! - Aux portières du roi votre cheval dansait!... - -(Au duc.) - - De sorte, Monseigneur, qu’à la cantine où c’est - Avec l’âme qu’on mange et de gloire qu’on dîne... - Sa graine d’épinard ne vaut pas ma sardine! - -MARMONT. - - Quel est donc ce laquais qui s’exprime en grognard? - -LE LAQUAIS, prenant la position militaire. - - Jean-Pierre-Séraphin Flambeau, dit «le Flambard». - Ex-sergent grenadier vélite de la garde. - Né de papa breton et de maman picarde. - S’engage à quatorze ans, l’an VI, deux germinal. - Baptême à Marengo. Galons de caporal - Le quinze fructidor an XII. Bas de soie - Et canne de sergent trempés de pleurs de joie - Le quatorze juillet mil huit cent neuf,--ici, - --Car la garde habita Schœnbrunn et Sans-Souci!-- - Au service de Sa Majesté Très Française. - Total des ans passés: seize; campagnes: seize. - Batailles: Austerlitz, Eylau, Somo-Sierra, - Eckmühl, Essling, Wagram, Smolensk... et cætera! - Faits d’armes trente-deux. Blessures: quelques-unes. - Ne s’est battu que pour la gloire, et pour des prunes. - -MARMONT, au duc. - - Vous n’allez pas ainsi l’écouter jusqu’au bout? - -LE DUC. - - Oui, vous avez raison, pas ainsi,--mais debout! - -(Il se lève.) - -MARMONT. - - Monseigneur... - -LE DUC, à Marmont. - - Dans le livre aux sublimes chapitres, - Majuscules, c’est vous qui composez les titres, - Et c’est sur vous toujours que s’arrêtent les yeux! - Mais les mille petites lettres... ce sont eux! - Et vous ne seriez rien sans l’armée humble et noire - Qu’il faut pour composer une page d’histoire! - -(A Flambeau.) - - Ah! mon brave Flambeau, peintre en soldats de bois, - Quand je pense que je te vois depuis un mois, - Et que tu m’agaçais avec tes surveillances!... - -FLAMBEAU, souriant. - - Oh! nous sommes de bien plus vieilles connaissances! - -LE DUC. - - Nous? - -FLAMBEAU, avançant sa bonne grosse figure. - - Monseigneur ne me remet pas? - -LE DUC. - - Pas du tout! - -FLAMBEAU, insistant. - - Mais un jeudi matin! dans le parc de Saint-Cloud!... - --Le maréchal Duroc, la dame de service - Regardaient Votre Altesse user d’une nourrice - Si blanche, il m’en souvient, que j’en reçus un choc. - «Approche!» me cria le maréchal Duroc. - J’obéis. Mais j’étais troublé par trop de choses... - L’enfant impérial, les grandes manches roses - De la dame d’honneur, ce maréchal,--ce sein... - Bref, mon plumet tremblait à mon bonnet d’oursin. - Si bien qu’il intrigua les yeux de Votre Altesse. - Vous le considériez rêveusement... Qu’était-ce? - Et tout en lui faisant un rire plein de lait - Vous sembliez chercher si ce qu’il vous fallait - Admirer davantage en sa rougeur qui bouge, - C’était qu’elle bougeât, ou bien qu’elle fût rouge. - Soudain, m’étant penché, je sentis, inquiet, - Que vos petites mains tripotaient mon plumet. - Le maréchal Duroc me dit d’un ton sévère: - «Laissez faire Sa Majesté!» Je laissai faire. - J’entendais--ayant mis à terre le genou-- - Rire le maréchal, la dame, et la nounou... - Et quand je me levai, toute rouge était l’herbe, - Et j’avais pour plumet un fil de fer imberbe. - «Je vais signer un bon pour qu’on t’en rende deux!» - Dit Duroc.--Je revins au quartier, radieux! - «Hé! psitt! là-bas! Qui donc m’a déplumé cet homme?» - Dit l’adjudant. Je répondis: «Le Roi de Rome.» - --Voilà comment je fis connaissance, un jeudi, - De Votre Majesté. Votre Altesse a grandi. - -LE DUC. - - Non, je n’ai pas grandi--c’est bien là ma tristesse!-- - Puisque Sa Majesté n’est plus que Son Altesse. - -MARMONT, bourru, à Flambeau. - - Et qu’as-tu fait depuis que l’Empire est tombé? - -FLAMBEAU, le toisant. - - Je crois m’être conduit toujours comme un bon... - -(Il va lâcher le mot, mais la présence du prince le retient, et il dit -seulement.) - - B. - Je connais Solignac et Fournier-Sarlovèze, - Conspire avec Didier, en mai mil huit cent seize; - Complot raté; je vois exécuter Miard, - Un enfant de quinze ans, et David, un vieillard. - Je pleure. On me condamne à mort par contumace. - Bien. Je rentre à Paris sous un faux nom. Je casse, - Sous prétexte qu’il mit sa botte sur mes cors, - Un tabouret de bois sur un garde du corps. - Je préside des punchs terribles. Je dépense - Soixante sous par mois. Je garde l’espérance - Que l’Autre peut encor débarquer, dans le Var! - Je me promène, avec un chapeau bolivar. - Quiconque me regarde est traité de «vampire». - Je me bats trente fois en duel. Je conspire - A Béziers. Le coup rate. On me condamne à mort - Par contumace. Bon. Je m’affilie encor - Au complot de Lyon. On nous arrête en masse. - Je file. On me condamne à mort par contumace. - Et je rentre à Paris, où, comme par hasard, - Je me trouve fourré du complot du bazar. - Desnouettes (Lefèvre) étant en Amérique, - Je l’y joins: «Général, que fait-on?»--«On rapplique!» - Départ; naufrage; et comme un simple passager, - Voilà mon général noyé. Je sais nager, - Et je nage, en pleurant Lefèvre-Desnouettes... - Bon, très bien. Du soleil, des flots bleus, des mouettes, - Un navire, on me cueille... et je débarque, mûr - Pour aller prendre part au complot de Saumur. - Complot raté. Cour prévôtale. Je m’esbigne. - Le commandant Caron du cinquième de ligne - Conspirant à Toulon, j’y vole. Mais en vain, - Car nous bavardons trop chez un marchand de vin: - Tout rate. On me condamne à mort par contumace. - Je vais me dérouiller en Grèce la carcasse - Contre ces sales Turcs, que l’on écrabouillait! - Enfin je rentre en France, un matin de juillet; - Je vois faire un tas de pavés, j’y collabore; - Je me bats; et, le soir, le drapeau tricolore - Flotte au lieu du drapeau pâle de l’émigré. - Mais comme à ce drapeau, quelque chose, à mon gré, - Manquait encore, en haut de sa hampe infidèle, - --Vous savez, quelque chose, en or, qui bat de l’aile!-- - Je pars pour un complot en Romagne. Il rata. - Une cousine à vous... - -LE DUC, vivement. - - Son nom? - -FLAMBEAU. - - Camerata! - Me prend pour professeur d’escrime... - -LE DUC, comprenant tout. - - Ah!... - -FLAMBEAU. - - En Toscane! - On conspire, en faisant du sabre et de la canne; - Un poste dangereux était à prendre ici, - On me donne de faux papiers, et me voici. - -(Il se frotte les mains, rit silencieusement, et, clignant de l’œil:) - - --Je suis là. Mais je vois, chaque jour, la comtesse. - J’ai trouvé, dans le parc, ce trou que votre Altesse - Creusa jadis avec son précepteur Colin - Pour jouer au petit Robinson;--moi, malin, - Je m’y cache; c’est un couloir à deux sorties, - L’une dans des fourmis, l’autre dans des orties; - J’attends; votre cousine, un album dans les mains, - Vient en touriste; et là, près des machins romains, - Elle sur un pliant, et moi dans de la glaise, - Elle ayant l’air de dessiner comme une Anglaise, - Et moi parlant du fond d’un trou comme un souffleur,-- - Nous causons des moyens de vous faire empereur. - -LE DUC, après un léger silence d’émotion. - - Et pour un dévouement d’une suite pareille, - Que me demandes-tu? - -FLAMBEAU. - - De me tirer l’oreille. - -LE DUC. - - De?... - -FLAMBEAU, gaiement. - - Que peut demander un ex-grognard? - -LE DUC, un peu troublé par sa familiarité soldatesque. - - Un ex?... - -FLAMBEAU. - - J’attends!... Mais allez donc!... Oui... le pouce... et l’index... - -(Le duc lui tire l’oreille, maladroitement, d’un geste, malgré lui, -hautain. Flambeau fait la moue.) - - Ah! ce n’est pas ainsi, Monseigneur, qu’on la pince! - Vous, vous ne savez pas; vous,--vous êtes trop prince! - -LE DUC, tressaillant. - - Ah! tu crois? - -MARMONT. - - Maladroit, de lui dire ce mot! - -FLAMBEAU. - - Quand le prince est Français, c’est un demi-défaut! - -LE DUC, anxieusement. - - Mais... me sent-on Français dans ce palais d’Autriche? - -FLAMBEAU. - - Oh! oui! - -(Regardant autour de lui.) - - Vous n’allez pas ici. C’est lourd! C’est riche! - -MARMONT. - - Comment, tu vois ça, toi? - -FLAMBEAU. - - Mon frère est tapissier, - Et travaille, à Paris, pour Fontaine et Percier. - Ça veut nous imiter. Mais ils vous ont, tonnerre! - Un Louis-Quinze, ici,--qui n’est pas ordinaire! - Je ne suis pas un grand connaisseur, mais j’ai l’œil! - -(Il saisit un fauteuil que sa large main enlève comme une plume, et -désignant le lourd bois doré, d’un goût allemand.) - - Est-ce assez siroté, le bois de ce fauteuil! - -(Il le repose, et montrant la tapisserie montée dans ce bois.) - - Mais la tapisserie!... hein? ce goût!... ce mystère!... - Ça chante!... Ça sourit!... ça fiche tout par terre! - Pourquoi? Vous le savez: ce sont des Gobelins! - Et comme on voit que ça, c’est fait par des malins! - Ça jure, là-dedans, ce goût, cette élégance!... - --Vous aussi, Monseigneur, on vous a fait en France. - -MARMONT, au duc. - - Il faut y retourner! - -FLAMBEAU. - - Et sur la croix d’honneur - Venir faire remettre un petit empereur! - -LE DUC. - - Mais qui donc ont-ils mis à sa place? - -FLAMBEAU. - - Henri Quatre. - Dame! il fallait trouver quelqu’un qui sût se battre... - Mais, basta! l’Empereur Napoléon sourit - D’avoir, pour fausse barbe, un jour, le roi Henri!... - --Avez-vous jamais vu la croix? - -LE DUC, mélancoliquement. - - Dans des vitrines. - -FLAMBEAU. - - Monseigneur, il fallait voir ça sur des poitrines! - Là, sur le drap bombé, goutte de sang ardent - Qui descendait, et devenait, en descendant, - De l’or, et de l’émail, avec de la verdure... - C’était comme un bijou coulant d’une blessure. - -LE DUC. - - Ce devait être beau, mon ami, je le crois. - Sur ta poitrine, là. - -FLAMBEAU. - - Moi?... Je n’ai pas la croix! - -LE DUC, sursautant. - - Après ce que tu fis, modeste et grandiose? - -FLAMBEAU. - - Pour l’avoir, il fallait faire bien autre chose! - -LE DUC. - - Tu n’as pas réclamé? - -FLAMBEAU, simplement. - - Quand le petit Tondu - Ne donnait pas l’objet, c’est qu’il n’était pas dû. - -LE DUC. - - Eh bien! moi, sans pouvoir, sans titre, sans royaume, - Moi qui ne suis qu’un souvenir dans un fantôme! - Moi, ce duc de Reichstadt qui, triste, ne peut rien - Qu’errer sous les tilleuls de ce parc autrichien, - En gravant sur leurs troncs des N dans la mousse... - Passant qu’on ne regarde un peu que lorsqu’il tousse! - Moi qui n’ai même plus le plus petit morceau - De la moire rouge, hélas! dans mon berceau! - Moi dont ils ont en vain constellé l’infortune! - -(Il montre les deux plaques de sa poitrine.) - - Moi qui ne porte plus que deux croix au lieu d’Une! - Moi malade, exilé, prisonnier... je ne peux - Galoper sur le front des régiments pompeux - En jetant aux héros des astres!... mais j’espère, - J’imagine... il me semble enfin que, fils d’un père - Auquel un firmament a passé par les mains, - Je dois, malgré tant d’ombre et tant de lendemains, - Avoir au bout des doigts un peu d’étoile encore... - Jean-Pierre-Séraphin Flambeau, je te décore! - -FLAMBEAU. - - Vous? - -LE DUC. - - Dame! ce ruban n’est pas le vrai... - -FLAMBEAU. - - Le vrai, - C’est celui qu’on reçoit en pleurant.--J’ai pleuré. - -MARMONT. - - D’ailleurs, c’est à Paris que ça se légalise! - -LE DUC. - - Mais que faire pour y rentrer? - -FLAMBEAU. - - Votre valise! - -LE DUC. - - Hélas! - -FLAMBEAU, rapidement. - - Non! plus d’hélas!--C’est aujourd’hui le neuf; - Si vous voulez, le trente, être sur le Pont-Neuf, - Assistez--et, le trente, on reverra la Seine!-- - Au bal que demain soir donne Népomucène. - -LE DUC et MARMONT. - - Qui? - -FLAMBEAU. - - Metternich (Clément-Lotaire-Wenceslas- - Népomucène). Allez au bal,--et plus d’hélas! - -MARMONT. - - Mais tu dis devant moi des choses bien secrètes! - -FLAMBEAU, gaiement, l’enrôlant d’un geste. - - Vous n’éventerez pas un complot--dont vous êtes! - -LE DUC, avec un haut-le-corps. - - Non! pas Marmont! - -MARMONT. - - Mais si! je m’en mets! - -(A Flambeau.) - - C’est égal, - Tu ne m’auras pas pris avec un madrigal! - Tu m’as fait tout à l’heure une sortie... outrée! - -FLAMBEAU. - - Oui, mais ça me faisait une jolie entrée. - -MARMONT. - - C’était très imprudent! - -FLAMBEAU. - - C’est vrai... mais mon défaut - C’est d’en faire toujours un peu plus qu’il ne faut! - Aux consignes, toujours, j’ajoute quelque chose: - J’aime me battre avec, à l’oreille, une rose! - Je fais du luxe! - -MARMONT. - - Donc, si la Camerata - Veut m’employer... - -LE DUC, avec violence. - - Non! pas Marmont! - -FLAMBEAU. - - Tara ta ta! - Laissez-le donc se racheter! - -LE DUC. - - Non! - -MARMONT, à Flambeau. - - J’ai des listes - Très bien faites!... Des mécontents, des royalistes, - L’ambassadeur Maison est un de mes amis! - -FLAMBEAU, vivement. - - Oh! il peut nous servir! - -LE DUC, douloureusement. - - Déjà des compromis! - -(Avec désespoir.) - - Non! non! je ne veux pas que Marmont se consacre... - -MARMONT, saluant. - - Je vous obéirai, Monsieur, après le sacre. - --Je vais voir de ce pas le maréchal Maison. - -(Il sort.) - -FLAMBEAU, fermant la porte, et redescendant. - - Cette ancienne canaille a tout à fait raison. - - -SCÈNE X - -LE DUC, FLAMBEAU. - -LE DUC, allant et venant avec agitation. - - Soit!... Je partirais bien!... mais la preuve! la preuve - Que de mon père encor la France se sent veuve! - Elles ont dû mourir, Flambeau, depuis le temps, - Les tendresses pour nous de tous ces braves gens! - -FLAMBEAU, lyrique. - - Leurs tendresses pour vous?... Elles sont immortelles! - -(Et de sa poche il tire quelque chose de long et de tricolore qu’il fait -tournoyer glorieusement au-dessus de sa tête, puis remet dans les mains -du duc.) - -LE DUC. - - Qu’est-ce que c’est que ça, Flambeau? - -FLAMBEAU, tranquillement. - - C’est des bretelles. - -LE DUC. - - Es-tu fou? - -FLAMBEAU. - - Regardez ce qu’il y a dessus. - -LE DUC. - - Mon portrait! - -FLAMBEAU. - - Ça se porte assez. Les gens cossus. - -LE DUC. - - Mais, Flambeau!... - -FLAMBEAU, lui présentant une tabatière qu’il tire de son gousset. - - Voulez-vous accepter une prise? - -LE DUC, interdit. - - Je... - -FLAMBEAU, lui faisant signe de regarder. - - Sur la tabatière, une tête... qui frise. - -LE DUC. - - C’est moi! - -FLAMBEAU, déployant un grand mouchoir de soie comme en vendent les -colporteurs. - - Que pensez-vous de ce grand mouchoir bleu? - Hein! ça fait bien, le Roi de Rome, au beau milieu? - -(Il étale le mouchoir au dossier d’un fauteuil.) - -LE DUC. - - Mais... - -FLAMBEAU, dépliant une sorte d’image d’Épinal. - - Image en couleur, pour les murs. Ça se colle. - -LE DUC. - - C’est encor moi, sur un cheval... - -FLAMBEAU. - - Qui caracole! - --Et comment trouvez-vous la pipe? - -(Il lui présente une pipe.) - -LE DUC, se reconnaissant dans la tête de pipe. - - Mais, Flambeau!... - -FLAMBEAU. - - Ah! vous ne direz pas que vous n’êtes pas beau! - -LE DUC, partagé entre l’émotion et le rire. - - Je... - -FLAMBEAU, sortant toujours de ses poches d’autres petits objets. - - Cocarde!--On la met pour qu’elle soit saisie! - -LE DUC. - - Qu’est-ce encor? - -FLAMBEAU. - - Médaillon. Petite fantaisie! - -LE DUC. - - C’est toujours moi! - -FLAMBEAU. - - Toujours!... Et sur ce verre, en mat, - Quels mots a-t-on gravés? - -(Il a tiré un verre des basques de sa livrée.) - -LE DUC, lisant sur le verre. - - «François, duc de Reichstadt!» - -FLAMBEAU, sortant de sous son gilet une assiette peinte. - - Vous ne voudriez pas qu’il n’y eût pas l’assiette... - -LE DUC, de plus en plus stupéfait. - - L’assiette? - -FLAMBEAU, disposant tout sur la table à mesure que ça sort de ses -poches. - - Le couteau!--Le rond de serviette! - --Ah! sur le coquetier, vous avez l’air ravi! - -(Il avance un fauteuil.) - - Le couvert est complet: Monseigneur est servi. - -LE DUC, tombant assis. - - Flambeau! - -FLAMBEAU, avec un enthousiasme croissant. - - Enfin, de tout!--Et des cravates roses - Où l’on vous voit brodé dans des apothéoses! - --Des cartes à jouer dont vous êtes l’atout! - -LE DUC, éperdu, au milieu des objets qui pleuvent autour de lui sur la -table. - - Flambeau! - -FLAMBEAU. - - Des almanachs! - -LE DUC. - - Flambeau! - -FLAMBEAU. - - De tout! de tout! - -LE DUC, éclatant en sanglots. - - Flambeau! - -FLAMBEAU. - - Hein? vous pleurez? Nom d’un petit bonhomme! - -(Il saisit le foulard qu’il a mis au dossier du fauteuil.) - - Essuyez-vous les yeux avec le Roi de Rome! - -(Agenouillé près du duc et lui essuyant les yeux avec le mouchoir.) - - Moi, je vous dis qu’on bat les fers lorsqu’ils sont chauds; - Que vous avez le peuple avec les maréchaux; - Que le roi, le roi même, à cette heure n’existe - Qu’à la condition d’être bonapartiste; - Qu’en vain, ils ont un coq qui se donne du mal - Pour ressembler, de loin, à l’aigle impérial; - Qu’on trouve irrespirable, en France, un air sans gloire; - Qu’une couronne ne tient pas sur une poire; - Que la jeunesse, autour de vous, va se ranger, - En fredonnant une chanson de Béranger; - Que la rue a frémi, que le pavé tressaille, - --Et que Schœnbrunn est bien moins joli que Versailles. - -LE DUC, debout. - - J’accepte... je fuirai... - -(On entend une musique militaire, dehors. Le duc tressaille.) - -FLAMBEAU, qui a couru à la fenêtre. - - Sur l’escalier d’honneur, - C’est la musique de la garde.--L’Empereur - Doit rentrer au château. - -LE DUC, dégrisé. - - Mon grand-père qui rentre! - Ma promesse!... - -(A Flambeau.) - - Non! non! avant d’accepter... - -FLAMBEAU, inquiet. - - Diantre! - -LE DUC. - - Je dois tenter auprès de lui...! Mais si ce soir, - Quand tu viendras ici me garder, tu peux voir - Quelque chose... que tu n’y vois pas d’habitude, - C’est que j’accepte alors de m’enfuir!... - -FLAMBEAU, en gamin de Paris. - - O Latude! - --Que sera ce signal? - -LE DUC. - - Tu le verras! - -FLAMBEAU. - - Oui, mais... - -(La porte s’ouvre. Il s’éloigne vivement du duc et a l’air de ranger -dans la pièce. On voit paraître sur le seuil un garde-noble hongrois, -rouge et argent, botté de jaune, la peau de panthère sur l’épaule, et le -bonnet de fourrure surmonté d’un long plumet blanc à monture d’argent.) - - -SCÈNE XI - -LE DUC, FLAMBEAU, UN GARDE-NOBLE. - -LE GARDE-NOBLE. - - Monseigneur... - -FLAMBEAU, à part, regardant le Hongrois. - - Les mâtins, ont-ils de beaux plumets! - -LE DUC. - - Qu’est-ce donc? - -LE GARDE-NOBLE. - - L’Empereur rentrait. On vint lui dire: - «C’est aujourd’hui le jour de la semaine, Sire, - Où Votre Majesté reçoit tous ses sujets... - Bien des gens sont venus de très loin.»--«J’y songeais!» - Répondit l’Empereur, toujours simple... «et j’espère - Les recevoir. Je suis à Schœnbrunn en grand-père; - Je serai chez le duc, tantôt, de cinq à six; - Que mes autres enfants soient chez mon petit-fils!» - --Peut-on monter? - -LE DUC. - - Ouvrez toutes les portes closes! - -(L’officier sort. Jusqu’à la fin de l’acte on entend jouer la musique de -la garde dans le parc.) - - -SCÈNE XII - -LE DUC, FLAMBEAU. - -LE DUC, vivement, dès qu’il voit qu’ils sont seuls, montrant les objets -épars sur la table. - - Maintenant, fais-moi vite un paquet de ces choses; - Dans ma chambre, à loisir, je compte les revoir! - -FLAMBEAU, entassant rapidement tous les petits objets dans le foulard. - - J’en fais un baluchon, tenez, dans le mouchoir! - --Mais dites-moi ce que ce signal peut bien être? - -LE DUC. - - Flambeau, tu ne peux pas ne pas le reconnaître! - --Les entends-tu jouer, en bas, l’air autrichien? - -FLAMBEAU, ramenant les bouts du foulard pour terminer le paquet. - - Ça ne vaut pas la _Marseillaise_, nom d’un chien! - -LE DUC. - - _La Marseillaise_!...--Eh bien! les bouts, tu les attaches?-- - Oui, mon père disait: «Cet air a des moustaches!» - -FLAMBEAU, nouant et serrant. - - Il a des favoris, leur air national! - -LE DUC, passant dans le paquet une badine qu’il vient de prendre sur la -table, et la mettant sur son épaule. - - Rentrer en France, à pied, ce ne serait pas mal, - Avec son baluchon, comme ça, sur l’épaule! - -(Il remonte vers sa chambre, d’un petit air crâne de conscrit, le paquet -bleu se balançant derrière lui.) - -FLAMBEAU, le suivant des yeux, brusquement attendri. - - Que vous êtes gentil et que vous êtes drôle! - --C’est la première fois que je vous vois ainsi. - -LE DUC, qui va entrer dans sa chambre, se retourne. - - Un peu jeune? un peu gai?... C’est vrai, Flambeau! - -(Et avec émotion.) - - Merci! - - -Rideau. - - - - -ACTE III - -LES AILES QUI S’OUVRENT - - -Le même décor. - -La fenêtre est toujours ouverte sur le parc. Mais la coloration du parc -a changé avec l’heure. Ce sont maintenant les somptueuses teintes de la -fin du jour. La Gloriette est en or. - -On a repoussé la table chargée de livres vers la droite pour laisser un -grand espace libre. On a apporté non pas un trône, mais une vaste -bergère, pour que le vieil Empereur y soit à la fois majestueux et -paternel. - -Au lever du rideau, les gens que doit recevoir l’Empereur ont été -introduits. Ils attendent, debout, causant à voix basse. Chacun tient à -la main un petit papier où sa demande est écrite. Bourgeois endimanchés, -veuves de militaires en deuil. Paysans et paysannes venus de tous les -coins de l’Empire: Bohémiens, Tyroliens, etc. Bariolage de costumes -nationaux. - -Des arcières, un peu pareils à des suisses d’église (habit rouge -galonné, parements et ceinturon de velours noir, culotte blanche, hautes -bottes, bicorne à demi recouvert d’une retombée de plumes de coq) sont -immobiles aux portes de droite. Un garde-noble hongrois va et vient, -faisant des effets de pelisse. - -Il refoule tout le monde vers le fond, devant la fenêtre, et à gauche, -contre les portes fermées de la chambre du Duc. - - -SCÈNE PREMIÈRE - -UN GARDE-NOBLE, DES ARCIÈRES, DES PAYSANS, DES BOURGEOIS, DES FEMMES, -DES ENFANTS, etc., puis L’EMPEREUR FRANZ. - -LE GARDE-NOBLE. - - Rangez-vous!--Chut, le vieux!--Toi, le petit, sois sage! - -(Il montre la porte du second plan, à droite.) - - L’Empereur vient par là.--Laissez-lui le passage! - --Le géant montagnard, ne râclez pas vos pieds! - -UN HOMME, timidement. - - Il passe devant nous? - -LE GARDE-NOBLE. - - En prenant les papiers. - --Tenez bien vos petits papiers en évidence! - -(Tous les petits papiers palpitent au bout des doigts.) - - Ne lui racontez pas d’histoires! - -(Tout le monde est rangé. Il va se placer près de la table,--puis se -rappelant une recommandation à faire.) - - Ah!... défense - De se mettre à genoux quand il entre! - -UNE FEMME, à part. - - Défends! - Ça n’empêchera pas... - -(La porte s’ouvre. L’Empereur paraît. Tout le monde se met à genoux.) - -L’EMPEREUR, très simplement. - - Levez-vous, mes enfants. - -(Il descend. Les petits papiers palpitent de plus en plus. Il a sa -longue tête triste des portraits. Mais un grand air de bonté. Il est -vêtu, avec une bonhomie voulue, du costume bourgeois qu’il affectionne: -redingote de drap gris s’ouvrant sur un gilet paille; culotte de drap -gris entrant dans des bottes. Il prend la supplique que lui tend une -femme, la lit, et la passe au chambellan qui le suit, en disant:) - - La pension doublée. - -LA FEMME, se prosternant. - - Ah! Sire! - -L’EMPEREUR, après avoir lu la supplique que lui tend un paysan. - - Hé! hé! la paire - De bœufs! diable! c’est cher!... - -(Il passe le papier au chambellan en disant:) - - Accordé! - -LE PAYSAN, avec effusion. - - Notre père! - -L’EMPEREUR, passant au chambellan la supplique d’une paysanne, qu’il -vient de lire. - - Accordé! - -LA PAYSANNE, le bénissant. - - Père Franz!... - -L’EMPEREUR, s’arrêtant devant un pauvre homme qu’il reconnaît. - - Encor toi?... Ça va bien - A la maison? - -L’HOMME, tournant son bonnet dans ses mains. - - Pas mal. - -L’EMPEREUR, après avoir passé la pétition au chambellan, arrive devant -une vieille villageoise. - - Eh bien? la vieille, eh bien? - -LA VIEILLE, pendant que l’Empereur lit sa supplique. - - Oui, tu comprends, le vent a fait mourir les poules... - -L’EMPEREUR, passant la supplique. - - Allons, soit!... - -(Il prend un autre papier que lui tend un Tyrolien et, après avoir lu.) - - Un chanteur?... - -LE TYROLIEN. - - Je sais iouler. - -L’EMPEREUR, souriant. - - Tu ioules? - --Viens à Baden, demain, chanter chez nous. - -LE CHAMBELLAN, annotant la supplique que lui passe l’Empereur. - - Le nom? - -LE TYROLIEN, vivement. - - Schnauser. - -L’EMPEREUR, arrêté devant un grand gaillard aux jambes nues. - - Un montagnard? - -LE MONTAGNARD. - - Là-bas, à l’horizon - J’habite le mont bleu qui jusqu’au ciel s’élève: - Être cocher de fiacre, à Vienne, c’est mon rêve. - -L’EMPEREUR, haussant les épaules. - - Allons! tu le seras! - -(Il passe la supplique au chambellan, et prend des mains d’un fermier -cossu la suivante, qu’il lit à mi-voix.) - - _Un grand cultivateur - Voudrait que Franz lui fît restituer le cœur - De sa fille, que prit un verrier de Bohême..._ - -(Lui rendant son placet.) - - --Tu marieras ta fille au Bohémien qu’elle aime. - -LE FERMIER, désappointé. - - Mais... - -L’EMPEREUR. - - Je le doterai. - -(La figure du fermier s’éclaire.) - -LE CHAMBELLAN, prenant note. - - Le nom? - -LE FERMIER, vivement. - - Johannès Schmoll. - -(Se courbant devant l’Empereur.) - - Je te baise les mains! - -L’EMPEREUR, lisant le papier qu’il a pris des mains d’un jeune berger -profondément incliné et enveloppé d’un grand manteau. - - _Un pâtre du Tyrol, - Orphelin, sans appui, dépouillé de sa terre, - Chassé par des bergers ennemis de son père, - Voudrait revoir ses bois et son ciel..._--Très touchant! - _Et le champ paternel!..._ On lui rendra son champ. - -(Il passe la supplique au chambellan, qui l’annote.) - -LE CHAMBELLAN. - - Le nom de ce berger qui demande assistance? - -LE PATRE, se redressant. - - C’est le duc de Reichstadt, et le champ, c’est la France! - -(Il jette son manteau, et l’uniforme blanc apparaît. Mouvement. Silence -effrayé.) - -L’EMPEREUR, d’une voix brève. - - Sortez tous. - -(Les officiers font rapidement sortir tout le monde. Les portes se -referment. Le grand-père et le petit-fils sont seuls.) - - -SCÈNE II - -L’EMPEREUR, LE DUC. - -L’EMPEREUR, d’une voix qui tremble de colère. - - Qu’est ceci? - -LE DUC, immobile et tenant encore à la main son petit chapeau de -montagnard. - - Donc, si je n’étais rien, - Sire, vous le voyez, qu’un pauvre Tyrolien, - N’ayant pour attirer vos yeux, chasseur ou pâtre, - Qu’une plume de coq à son feutre verdâtre, - Vous vous seriez penché sur mon cœur ébloui. - -L’EMPEREUR. - - Mais, Franz!... - -LE DUC. - - Ah! je comprends que tous vos sujets,--oui, - Que tous les malheureux,--toujours, puissent se dire - Vos fils autant que nous! Mais est-il juste, Sire, - Est-il juste que moi, quand je suis malheureux, - Je sois moins votre fils que le moindre d’entre eux? - -L’EMPEREUR, avec humeur. - - Mais pourquoi donc--il faut, Monsieur, que je vous gronde!-- - Là, quand je m’occupais de tout ce pauvre monde, - M’être venu parler, et non pas en secret? - -LE DUC. - - Pour vous prendre au moment où votre cœur s’ouvrait. - -L’EMPEREUR, bourru, se jetant dans le fauteuil. - - Mon cœur!... Mon cœur!... Sais-tu que ton audace est grande. - -LE DUC. - - Je sais que vous pouvez ce que je vous demande, - Que je suis malheureux, que je me sens à bout, - Et que vous êtes mon grand-père, voilà tout! - -L’EMPEREUR, s’agitant. - - Mais il y a l’Europe!--Il y a l’Angleterre!-- - Il y a Metternich! - -LE DUC. - - Vous êtes mon grand-père. - -L’EMPEREUR. - - Mais vous ne savez pas quelle difficulté!... - -LE DUC. - - Je suis le petit-fils de Votre Majesté. - -L’EMPEREUR. - - Mais... - -LE DUC, se rapprochant. - - Sire, vous avez, Sire, en qui seul j’espère, - Bien le droit d’être un peu grand-père?... - -L’EMPEREUR, plus faiblement. - - Mais... - -LE DUC, plus près. - - Grand-père, - Tu peux bien un moment ne pas être empereur? - -L’EMPEREUR. - - Ah!... vous avez été toujours un enjôleur! - -LE DUC. - - Je ne vous aime pas, d’abord, lorsque vous êtes - Comme dans le portrait de la Salle des Fêtes, - Avec le grand manteau, la Toison d’or au cou! - -(Il se rapproche encore.) - - Mais comme ça, tenez, vous me plaisez beaucoup. - Avec le doux argent de tes cheveux, qui flotte, - Tes bons yeux, ton gilet, ta longue redingote, - Tu n’as l’air que d’un simple aïeul, en vérité, - --Par lequel on pourrait être gâté!... - -L’EMPEREUR, bougonnant. - - Gâté! - -LE DUC, s’agenouillant aux pieds du vieil empereur. - - Ne peux-tu te passer de voir Louis-Philippe, - Sur les écus français faire toujours sa lippe? - -L’EMPEREUR, ne voulant pas sourire. - - Chut!... chut! - -LE DUC. - - Adores-tu ces gros Bourbons caducs? - -L’EMPEREUR, lui caressant les cheveux, passivement. - - Vous ne ressemblez pas aux autres archiducs! - -LE DUC. - - Tu crois? - -L’EMPEREUR. - - D’où tenez-vous l’art des gamineries? - -LE DUC. - - Mais c’est d’avoir joué, petit, aux Tuileries. - -L’EMPEREUR, le menaçant du doigt. - - Ah! vous y revenez? - -LE DUC. - - J’y voudrais revenir. - -L’EMPEREUR, fixant gravement l’enfant agenouillé. - - En avez-vous gardé, vraiment le souvenir? - -LE DUC. - - Vague... - -L’EMPEREUR, après une seconde d’hésitation. - - Et de votre père? - -LE DUC, fermant les yeux. - - Il me souvient d’un homme - Qui me serrait, très fort,--sur une étoile. Et comme - Il serrait, je sentais, en pleurant de frayeur, - L’étoile en diamants qui m’entrait dans le cœur. - -(Il se lève et fièrement.) - - --Sire, elle y est restée. - -L’EMPEREUR, lui tendant la main. - - Est-ce que je t’en blâme? - -LE DUC, avec chaleur. - - Oui, oui, laissez parler la bonté de votre âme! - Lorsque j’étais petit, vous m’aimiez, n’est-ce pas? - Vous vouliez avec moi prendre tous vos repas. - Nous dînions tous les deux, tout seuls... - -L’EMPEREUR, rêvant. - - C’était un charme! - -LE DUC. - - J’avais de longs cheveux. J’étais prince de Parme. - -(Il s’assied sur le bras du fauteuil.) - - Quand on me punissait, toi, tu me pardonnais! - -L’EMPEREUR, souriant. - - Et te rappelles-tu ton horreur des poneys? - -LE DUC. - - Un jour qu’on m’en montrait un blanc comme la neige, - Je trépignais de rage au milieu du manège. - -L’EMPEREUR, riant. - - Dame! un poney pour toi, tu prenais ça très mal! - -LE DUC. - - Furieux, je criais: «Je veux un grand cheval!» - -L’EMPEREUR, secouant la tête. - - Et c’est un grand cheval, encor, que tu demandes! - -LE DUC. - - Et lorsque je battais mes bonnes allemandes! - -L’EMPEREUR, entraîné par ces souvenirs. - - Et lorsque, avec Colin, vous creusiez, sans façon, - Des grands trous dans mon parc!... - -LE DUC. - - On faisait Robinson. - -L’EMPEREUR, grossissant sa voix. - - C’était vous, Robinson! - -LE DUC. - - J’entrais dans ces cachettes, - Et j’avais un fusil, deux arcs et trois hachettes! - -L’EMPEREUR, s’animant de plus en plus. - - Puis, tu montais la garde à ma porte!... - -LE DUC. - - En hussard! - -L’EMPEREUR. - - Et les dames, chez moi, n’entraient plus qu’en retard, - Et trouvaient cette excuse, en entrant, naturelle: - «Pardon, Sire, mais j’embrassais la sentinelle!» - -LE DUC. - - Tu m’aimais bien. - -L’EMPEREUR, l’entourant de ses bras. - - Je t’aime encor! - -LE DUC, se laissant glisser sur les genoux de son grand-père. - - Prouve-le-moi! - -L’EMPEREUR, tout à fait attendri. - - Mon petit-fils, mon Franz! - -LE DUC. - - Est-il vrai que le roi, - Si moi je paraissais, n’aurait qu’à disparaître? - -L’EMPEREUR. - - Mais... - -LE DUC. - - Dis la vérité! - -L’EMPEREUR. - - Je... - -LE DUC, lui mettant un doigt sur les lèvres. - - Ne mens pas! - -L’EMPEREUR. - - Peut-être! - -LE DUC, l’embrassant avec un cri de joie. - - Ah! je t’aime! - -L’EMPEREUR, conquis et oubliant tout. - - Eh bien! oui, sur le pont de Strasbourg, - Si toi tu paraissais, tout seul, sans un tambour, - C’en serait fait du roi! - -LE DUC, l’embrassant encore plus fort. - - Je t’adore, grand-père! - -L’EMPEREUR. - - Mais tu m’étouffes! - -LE DUC. - - Non! - -L’EMPEREUR, riant et se débattant. - - J’aurais bien dû me taire! - -LE DUC, très sérieusement. - - D’ailleurs le vent de Vienne est mauvais pour ma toux. - On m’ordonne Paris. - -L’EMPEREUR. - - Vraiment? - -LE DUC. - - L’air est plus doux. - Et s’il faut qu’à Paris pour moi la saison s’ouvre, - Je ne peux pourtant pas descendre ailleurs qu’au Louvre. - -L’EMPEREUR. - - Ah! bah! - -LE DUC. - - Si tu voulais! - -L’EMPEREUR, très tenté. - - Certes, on nous proposa - Souvent de vous laisser enfuir!... - -LE DUC, vivement. - - Oh! fais donc ça! - -L’EMPEREUR. - - Mon Dieu! je voudrais bien... - -LE DUC. - - Tu peux! - -L’EMPEREUR. - - Ce qui m’arrête... - -LE DUC. - - N’ayez pas de pensers de derrière la tête. - Ayez des sentiments, là, de devant le cœur. - Ce serait si joli qu’un jour un empereur - Pour gâter son enfant bouleversât l’histoire; - Et puis c’est quelque chose, et c’est un peu de gloire, - De pouvoir quelquefois,--sans avoir l’air, tu sais,-- - Dire: «Mon petit-fils, l’empereur des Français!» - -L’EMPEREUR, de plus en plus charmé. - - Certes! - -LE DUC, impétueusement. - - Tu le diras! Dis que tu vas le dire! - -L’EMPEREUR, après une dernière hésitation. - - Eh bien! mais... - -LE DUC, suppliant. - - Sire! - -L’EMPEREUR, ne résistant plus et lui ouvrant les bras. - - Oui, sire! - -LE DUC, avec un cri de joie. - - Ah! sire! - -L’EMPEREUR. - - Sire! - -LE DUC. - - Sire! - -(Ils sont dans les bras l’un de l’autre, pleurant et riant à la fois. La -porte s’ouvre. Metternich paraît. Il est en grand costume: habit vert -chamarré d’or, culotte courte et bas blancs; la Toison d’or jaillit de -sa cravate. Il reste immobile une seconde, contemplant d’un œil de -ministre ce tableau de famille.) - -L’EMPEREUR l’aperçoit, et vivement, au duc. - - Metternich!... - -(Le grand-père et le petit-fils se séparent, comme pris en faute.) - - -SCÈNE III - -L’EMPEREUR, LE DUC, METTERNICH. - -L’EMPEREUR, peu rassuré, au duc. - - Ne crains rien. - -(Il se lève, et posant sa main sur la tête du prince qui est resté à -genoux, il dit à Metternich d’une voix qu’il essaye de rendre ferme.) - - Je veux... - -LE DUC, à part. - - Tout est perdu! - -L’EMPEREUR, avec beaucoup de force et de majesté. - - Je veux que cet enfant règne. - -METTERNICH, s’inclinant profondément. - - C’est entendu. - -(Se tournant vers le duc.) - - Avec vos partisans, Prince, je vais me mettre - En rapport... - -LE DUC, étonné. - - Je craignais... - -L’EMPEREUR, un peu étonné aussi, mais se redressant fièrement. - - Quoi donc?... C’est moi le maître! - -LE DUC, gaiement, prenant le bras de son grand-père. - - Qui vas-tu m’envoyer, dis, comme ambassadeur? - -METTERNICH, descendant. - - ... Entendu!... - -L’EMPEREUR, au duc, lui donnant une tape sur la joue. - - Tu viendras me voir en empereur? - -LE DUC, avec importance. - - Oui, peut-être,--quand mes Chambres seront sorties! - -METTERNICH, immobile, près de la table, à droite. - - Nous ne demanderons que quelques garanties. - -LE DUC, rayonnant. - - Tout ce que vous voudrez! - -L’EMPEREUR, qui s’est rassis. - - Es-tu content? - -(Le duc lui baise la main.) - -METTERNICH, négligemment. - - D’abord, - Sur des points de détail nous nous mettrons d’accord. - Je crois que vous aurez des groupes à dissoudre... - Nous craignons les voisins qui cultivent la foudre. - -LE DUC, qui écoute à peine, à l’Empereur. - - Cher grand-père! - -METTERNICH. - - Ah! et puis... dame! on nous ennuyait - Un peu beaucoup, avec les héros de Juillet! - -LE DUC, dressant l’oreille. - - Mais... - -METTERNICH, continuant froidement. - - Le libéralisme et le bonapartisme - Se tenant... il faudra couper le petit isthme; - Craindre l’esprit nouveau, dangereux et brillant... - Expulser Lamennais... - -LE DUC, s’éloignant d’un pas de son grand-père. - - Mais... - -METTERNICH, impassible. - - Et Chateaubriand. - Ah! et puis... se résoudre à museler la presse... - -LE DUC. - - Oh! ça ne presse pas... - -L’EMPEREUR. - - Mais si, mais si, ça presse! - -LE DUC, reculant encore d’un pas. - - J’en demande pardon à Votre Majesté, - Mais c’est blesser la Liberté. - -L’EMPEREUR, choqué. - - La Liberté... - -METTERNICH. - - Ah! et puis... nous laisser opérer à Bologne. - Ah! et puis... se calmer un peu sur la Pologne. - -LE DUC, le regardant. - - Ah!... et puis? - -METTERNICH. - - Eh bien! mais, nous solutionnons - La question des noms... vous savez bien, les noms - Des batailles, - -(S’inclinant d’un air de condoléances vers l’Empereur.) - - ... mon Dieu, Sire, que vous perdîtes!-- - Il faudra les ôter aux maréchaux. - -LE DUC, avec hauteur. - - Vous dites? - -L’EMPEREUR, conciliant. - - Oh! peut-être... - -METTERNICH, sèchement. - - Pardon, mais ces gens-là sont fous - De se croire seigneurs de lieux qui sont à vous, - Et vous n’approuvez pas cette façon, je pense, - D’emporter, dans leurs noms, nos villages en France! - -LE DUC. - - Ah! grand-père! grand-père! - -(Il est maintenant tout à fait loin de l’Empereur.) - -L’EMPEREUR, baissant la tête. - - Il est bien évident... - -LE DUC, douloureusement. - - Nous étions dans les bras l’un de l’autre, pourtant! - -(Et se tournant vers Metternich.) - - Avez-vous quelque chose à demander encore? - -METTERNICH, tranquillement. - - Oui. La suppression du drapeau tricolore. - -LE DUC. - -(Un silence. Le duc fait lentement quelques pas et s’arrête devant -Metternich.) - - Votre Excellence veut que lavant ce drapeau - Plein de sang dans le bas et de ciel dans le haut, - --Puisque le bas trempa dans une horreur féconde, - Et que le haut baigna dans les espoirs du monde,-- - Votre Excellence veut, n’est-ce pas? qu’effaçant - Cette tache de ciel, cette tache de sang, - Et n’ayant plus aux mains qu’un linge sans mémoire, - J’offre à la Liberté ce linceul dérisoire? - -L’EMPEREUR, avec colère. - - Encor la Liberté! - -LE DUC. - - J’y suis apparenté - Du côté paternel, sire, à la Liberté! - -METTERNICH, ricanant. - - Oui, le duc pour grand-père a le Dix-huit Brumaire! - -LE DUC. - - La Révolution Française pour grand-mère! - -L’EMPEREUR, debout. - - Malheureux! - -METTERNICH, triomphant. - - L’empereur républicain!... Voilà - L’utopie!... Attaquer la _Marseillaise_ en _la_ - Sur les cuivres, pendant que la flûte soupire - En _mi bémol_: _Veillons au salut de l’Empire!_ - -LE DUC. - - On peut très bien jouer ces deux airs à la fois, - Et cela fait un air qui fait sauver les rois! - -L’EMPEREUR, hors de lui. - - Comment là, devant moi, vous osez dire?... Il ose! - -LE DUC. - - Ah! je sais maintenant ce que l’on me propose! - -L’EMPEREUR. - - Mais qu’a-t-il aujourd’hui? d’où lui vient cet accès?... - -LE DUC. - - C’est d’être un archiduc sur le trône français! - -L’EMPEREUR, levant au ciel des mains tremblantes. - - Qu’a-t-il lu? qu’a-t-il vu?... Cet oubli des principes!... - -LE DUC. - - J’ai vu des coquetiers, des mouchoirs et des pipes! - -L’EMPEREUR. - - Il est fou!--Les propos que le duc tient sont fous! - -LE DUC. - - Fou d’avoir pu penser à revenir par vous! - -METTERNICH. - - Mais ce retour, c’est Votre Altesse qui l’empêche! - -LE DUC. - - Certes, au lieu des fourgons, vous m’offrez la calèche! - -L’EMPEREUR. - - Non! nous n’offrons plus rien! - -LE DUC, les bras croisés. - - La cage? - -L’EMPEREUR. - - C’est selon. - -LE DUC. - - Vous n’empêcherez pas que je ne sois l’Aiglon! - -L’EMPEREUR. - - Mais l’aigle des Habsbourgs a des aiglons sans nombre, - Et vous en êtes un, voilà tout! - -LE DUC. - - Aigle sombre, - Triste oiseau bicéphale, au cruel œil d’ennui, - Aigle de la maison d’Autriche, aigle de nuit, - Un grand aigle de jour a passé dans ton aire, - Et tout ébouriffé de peur et de colère, - Tu vois, vieil aigle noir, n’osant y croire encor, - Sur un de tes aiglons pousser des plumes d’or! - -L’EMPEREUR. - - Moi qui m’attendrissais, je regrette mes larmes! - -(Il regarde autour de lui.) - - On va vous enlever ces livres et ces armes!... - -(Appelant.) - - Dietrichstein? - -METTERNICH. - - Il n’est pas au palais. - -(Le jour diminue. Le parc devient violet. Derrière la Gloriette le ciel -est rouge.) - -L’EMPEREUR. - - Ah! je veux - Supprimer tout ce qui--pauvre enfant trop nerveux!-- - Vous rappellerait trop de quel père vous êtes... - -LE DUC, montrant le parc. - - Eh bien! arrachez donc toutes les violettes, - Et chassez toutes les abeilles de ce parc! - -L’EMPEREUR, à Metternich. - - Changez tous les valets! - -METTERNICH. - - Je renvoie Otto, Mark, - Hermann, Albrecht, Gottlieb! - -LE DUC, lui montrant, par la fenêtre ouverte, l’étoile du soir qui vient -de s’allumer. - - Fermez la persienne: - Cette étoile pourrait me parler de la sienne! - -L’EMPEREUR. - - Je veux, pour Dietrichstein, tout de suite, signer - Un nouveau règlement. - -(A Metternich.) - - Écrivez! - -METTERNICH, s’asseyant à la table et cherchant des yeux de quoi écrire. - - L’encrier? - -LE DUC. - - Sur la table, le mien;--je permets qu’on s’en serve. - -METTERNICH. - - Où donc?... Je ne vois pas... - -LE DUC. - - La tête de Minerve. - En bronze et marbre vert. - -METTERNICH, regardant partout. - - Je ne vois rien. - -LE DUC, désignant la console de droite, sur laquelle il n’y a rien. - - Alors, - Prenez l’autre, là-bas, dont s’allument les ors, - Dans le grand nécessaire... - -METTERNICH, effaré, passant la main sur le marbre de la console. - - Où? - -L’EMPEREUR, regardant le duc avec inquiétude. - - Quels encriers? - -LE DUC, immobile, les yeux fixes. - - Sire, - Ceux que mon père m’a laissés! - -L’EMPEREUR, tressaillant. - - Que veux-tu dire? - -LE DUC. - - Oui... par son testament!... - -(Il désigne encore un coin de la console sur lequel il n’y a rien.) - - Et là, les pistolets, - Les quatre pistolets de Versaille,--ôtez-les! - -L’EMPEREUR, frappant sur la table. - - Ah! çà! - -LE DUC. - - Ne frappez pas la table avec colère: - Vous avez fait tomber le glaive consulaire! - -L’EMPEREUR, avec effroi regardant autour de lui. - - Je ne vois pas tous ces objets... - -LE DUC. - - Ils sont présents! - --«Pour remettre à mon fils lorsqu’il aura seize ans!» - On ne m’a rien remis!... Mais malgré l’ordre infâme - Qui les retient au loin, je les ai: j’ai leur âme... - L’âme de chaque croix et de chaque bijou! - Et tout est là: j’ai les trois boîtes d’acajou, - J’ai tous les éperons, toutes les tabatières, - Les boucles des souliers, celles des jarretières; - J’ai tout, l’épée en fer et l’épée en vermeil, - Et celle dans laquelle un immortel soleil - A laissé tous ses feux emprisonnés, de sorte - Qu’on craint, en la tirant, que le soleil ne sorte! - J’ai là les ceinturons, je les ai tous les six!... - -(Et sa main indique, à droite, à gauche dans la pièce, à des places -vides, les invisibles objets.) - -L’EMPEREUR, épouvanté. - - Taisez-vous! taisez-vous! - -LE DUC. - - «Pour remettre à mon fils - Lorsqu’il aura seize ans!»--Père, il faut que tu dormes - Tranquille, car j’ai tout,--même tes uniformes! - Oui, j’ai l’air de porter un uniforme blanc. - Eh bien! ce n’est pas vrai, c’est faux: je fais semblant! - -(Il frappe sur sa poitrine, sur ses épaules, sur ses bras.) - - Tu vois bien que c’est bleu, que c’est rouge,--regarde! - Colonel?... Allons donc!... lieutenant dans ta Garde! - Je bois aux trois flacons que portaient vos chasseurs! - Père qui m’as donné les Victoires pour sœurs, - Vous n’aurez pas en vain désiré que je l’eusse - Le réveille-matin de Frédéric de Prusse, - Qu’à Potsdam vous avez superbement volé! - Il est là!--son tic-tac, c’est ma fièvre!--je l’ai! - Et c’est, chaque matin, c’est lui qui me réveille, - Et m’envoie, épuisé du travail de la veille, - Travailler à ma table étroite, travailler, - Pour être chaque soir plus digne de régner! - -L’EMPEREUR, suffoquant. - - De régner!... de régner!... N’ayez plus l’espérance - Qu’un fils de parvenu puisse régner en France, - Après nous avoir pris dans notre sang de quoi - Avoir un peu plus l’air que son père d’un roi! - -LE DUC, blême. - - Mais à Dresde, pardon, vous savez bien, j’espère, - Que vous aviez tous l’air des laquais de mon père. - -L’EMPEREUR, indigné. - - De ce soldat? - -LE DUC. - - Pour peu qu’il la leur demandât, - Les empereurs donnaient leur fille à ce soldat! - -L’EMPEREUR, avec les gestes de quelqu’un qui chasse un cauchemar. - - C’est possible!--Je ne sais plus!--Ma fille est veuve! - -LE DUC, se dressant devant lui, d’une voix terrible. - - Quel malheur que je sois encor là, moi, la preuve! - -(Ils sont face à face, se regardant avec des yeux ennemis.) - -L’EMPEREUR, reculant tout d’un coup, avec un cri de regret. - - Oh! Franz! nous nous aimions pourtant, te souviens-tu? - -LE DUC, sauvagement. - - Non! non! Si je suis là, c’est qu’on vous a battu! - Vous ne pouvez avoir pour moi que de la haine, - Puisque je suis Wagram vivant qui se promène! - -(Et il marche à travers la pièce, comme un fou.) - -L’EMPEREUR. - - Allez-vous-en! Sortez!... - -(Le duc se précipite sur la porte de la chambre, la pousse, disparaît.) - - -SCÈNE IV - -L’EMPEREUR, METTERNICH. - -L’EMPEREUR, retombant assis. - - Cet enfant que j’aimais! - -METTERNICH, froidement. - - Eh bien! montera-t-il sur le trône? - -L’EMPEREUR. - - Jamais. - -METTERNICH. - - Comprenez-vous ce que sans moi vous alliez faire? - -L’EMPEREUR. - - L’avez-vous entendu répondre à son grand-père? - -METTERNICH. - - Il faudrait le dompter! - -L’EMPEREUR. - - Dans son propre intérêt! - -METTERNICH. - - ... Votre repos... la paix du monde... - -L’EMPEREUR. - - Il le faudrait! - -METTERNICH. - - Moi, je viendrai ce soir lui parler. - -L’EMPEREUR, d’une voix brisée de vieillard. - - Quelle peine - Il me cause!... - -METTERNICH, lui offrant son bras pour l’aider à se lever. - - Venez... - -L’EMPEREUR, qui maintenant marche courbé, appuyé sur sa canne. - - Oui... ce soir... - -METTERNICH. - - Cette scène - Ne peut se reproduire!... - -L’EMPEREUR. - - Elle m’a fait du mal! - --Oh! cet enfant!... - -METTERNICH, l’emmenant. - - Venez... - -(Ils sortent. On entend encore la voix de - -L’EMPEREUR, qui répète, plaintive et machinale.) - - Cet enfant!... - -(Puis plus rien. La nuit est venue tout à fait. Le parc est profondément -bleu. Le clair de lune s’est arrêté sur le balcon.) - - -SCÈNE V - -LE DUC, seul. - -(Il entr’ouvre tout doucement la porte de sa chambre. Il regarde si -l’Empereur et Metternich sont partis. Il cache quelque chose derrière -son dos. Il écoute un instant: le palais est silencieux; par la fenêtre -ouverte, il ne monte du parc qu’une fanfare affaiblie de retraite -autrichienne, qui s’éloigne dans les arbres. Le duc découvre l’objet -qu’il tient: c’est un des petits chapeaux de son père. Il descend, le -portant religieusement, et, sur le coin de la table que couvre une -grande carte d’Europe à demi déroulée, il le pose d’un geste décidé, en -disant à mi-voix:) - - Le signal! - -(Les appels de trompettes achèvent de mourir au loin. Le duc rentre dans -sa chambre. Derrière lui, le clair de lune envahit la pièce, installe -son mystère, glisse jusqu’à la table que soudain, il éclaire vivement. -Alors, sur la blancheur éblouissante de la carte, le petit chapeau -devient excessivement noir.) - - -SCÈNE VI - -FLAMBEAU, puis un domestique et SEDLINSKY. - -FLAMBEAU, entrant à droite. - - Voici l’heure. - -(Il descend en regardant autour de lui.) - - Signal! y es-tu?... Hum!... Peut-être?... - -(Il répète solennellement, imitant les intonations du duc.) - - «Flambeau, tu ne peux pas ne pas le reconnaître!» - -(Il cherche.) - - Est-ce en haut? est-ce en bas?--Est-ce noir? est-ce blanc? - --Est-ce grand?... ou petit?... - -(En cherchant, il arrive devant la table, aperçoit le chapeau, -sursaute.) - - Ah! le... - -(Et avec un sourire de ravissement, faisant le salut militaire.) - - Petit et grand! - -(Il remonte vers la fenêtre.) - - Mais la Comtesse, au fait, du fond du parc, me guigne, - Si le signal est là, je dois lui faire signe... - -(Il a déjà tiré son mouchoir de sa poche pour l’agiter, mais il le -rentre vivement.) - - Oh! non! un drapeau blanc la fait se trouver mal! - -UN DOMESTIQUE, traversant la pièce, une petite lampe à la main, et se -dirigeant vers l’appartement du duc. - - La lampe de travail du duc... - -FLAMBEAU, bondissant et la lui prenant des mains. - - Mais, animal, - Elle file!... Il lui faut un peu de brise fraîche!... - -(Il sort sur le balcon.) - - On lève en l’air trois fois... On arrange la mèche... - -(Il tourne soigneusement la petite clef et rend la lampe au domestique.) - - Et ça va!... comprends-tu? - -LE DOMESTIQUE, s’éloignant en haussant les épaules. - - Ce n’est pas malin? - -FLAMBEAU. - - Si. - -(Le domestique entre chez le duc, Flambeau redescend en se frottant les -mains, et, s’arrêtant devant le petit chapeau, lui dit avec une -respectueuse familiarité.) - - Tout sera prêt demain! - -SEDLINSKY, entrant par la porte du fond, à droite. - - Le duc? - -FLAMBEAU, lui montrant la chambre de gauche. - - Là. - -SEDLINSKY. - - Veille ici. - --Poste de confiance. - -FLAMBEAU. - - Oui, oui. - -SEDLINSKY. - - Montre-t’en digne. - -(Il le regarde.) - - C’est toi le Piémontais? - -(Flambeau fait signe que oui.) - - Tu connais la consigne? - -FLAMBEAU. - - Être là, chaque nuit.--J’y suis. - -SEDLINSKY. - - Et que fais-tu? - -FLAMBEAU. - - Dès que dans le château de Schœnbrunn tout s’est tu, - -(Il montre les portes de droite.) - - Je donne un double tour de clef à ces deux portes. - Je retire les clefs. - -SEDLINSKY. - - Bon.--Ces clefs, tu les portes - Toujours sur toi? - -FLAMBEAU. - - Toujours. - -SEDLINSKY. - - Et tu ne dors?... - -FLAMBEAU. - - Jamais. - -SEDLINSKY. - - Et tu montes la garde?... - -FLAMBEAU, montrant le seuil de la chambre du prince. - - A cette place. - -(Le domestique est ressorti de chez le duc et s’en est allé par la -droite.) - -SEDLINSKY. - - Mais - C’est l’heure. Ferme. - -FLAMBEAU, allant fermer à clef la porte du premier plan. - - On ferme! - -SEDLINSKY. - - Ote les clefs. - -FLAMBEAU, retirant la clef et la mettant dans sa poche. - - On ôte! - -SEDLINSKY, sortant par la porte du second plan pour laisser Flambeau -s’enfermer. - - Nul, hormis l’Empereur, n’a ces clefs!--Pas de faute! - Veille! - -FLAMBEAU, refermant la porte sur lui, à double tour, avec un sourire. - - Comme toujours! - - -SCÈNE VII - -FLAMBEAU, seul. - -(Il retire la clef de la seconde porte comme de la première, -l’empoche;--puis, vivement et silencieusement, aux deux portes, rabat -d’un coup de pouce la petite pièce de cuivre qui couvre l’entrée de la -clef en disant tout bas.) - - Et baissons pour la nuit - Les paupières des trous de serrure,--sans bruit! - -(Sûr de ne pas être guetté par là, il prête l’oreille une seconde, et se -met à déboutonner son habit de livrée.) - -LA VOIX DE SEDLINSKY, à travers la porte. - - Bonsoir, le Piémontais! - -FLAMBEAU, tressaille et recroise d’un mouvement instinctif sa livrée qui -commençait à s’ouvrir. Mais un coup d’œil vers les portes bien closes le -rassure, et, haussant les épaules, il répond flegmatiquement, en -retirant sa livrée qu’il plie et pose par terre, dans un coin. - - Bonsoir, Monsieur le comte! - -(Il apparaît, déjà moins gros, dans son gilet de livrée, en panne -galonnée, à manches. Et il se met en devoir de déboutonner ce gilet.) - -LA VOIX DE SEDLINSKY. - - Et maintenant, monte la garde! - -FLAMBEAU, superbement, en retirant d’un coup le gilet qui le grossissait -encore. - - Je la monte! - -(Il apparaît, maigre et nerveux, sanglé dans son vieux frac bleu de -grenadier: les basques relevées par-derrière sous le gilet, retombent; -la silhouette se trouve complétée par la blancheur de la culotte et des -bas de livrée.) - -LA VOIX DE SEDLINSKY, s’éloignant. - - Allons! C’est bien! bonsoir! - -FLAMBEAU, avec un petit salut ironique de la main vers la porte fermée. - - Bonsoir!... - -(Il grandit d’une coudée, défripe en deux tapes son uniforme, étire ses -bras chevronnés, remonte les épaulettes aplaties; passe dans ses cheveux -coiffés et poudrés le gros peigne de ses doigts écartés pour les relever -en héroïque broussaille; marche vers la console de gauche, saisit parmi -les souvenirs qui l’encombrent le sabre-briquet qu’il passe, le bonnet à -poil qu’il coiffe, le fusil qu’il fait sauter dans sa main; s’arrête une -seconde devant la haute psyché pour rabattre ses moustaches à la -grenadière, gagne en deux enjambées la porte du prince, tombe au port -d’armes...) - - Et c’est ainsi - Que soudain redressé, délarbiné, minci, - Enfermé jusqu’à l’aube, impossible à surprendre, - Fronçant sous son bonnet son gros sourcil de cendre, - Se tenant dans son vieil uniforme bien droit, - --L’arme au bras et la main contre le téton droit, - Dans la position fixe et réglementaire,-- - Gardant le fils ainsi qu’il a gardé le père, - --C’est ainsi que debout, chaque nuit, sur ton seuil, - Se donnant à lui-même un mot d’ordre d’orgueil, - Fier de faire une chose énorme et goguenarde, - Un grenadier français monte, à Schœnbrunn, la garde! - -(Il se met à se promener de long en large, dans le clair de lune, comme -un factionnaire.) - - C’est la dernière fois. - -(Avec un coup d’œil sur la chambre du prince.) - - Tu ne l’auras pas su.-- - C’est pour moi seul. C’est du vrai luxe,--inaperçu! - -(Il s’arrête, l’œil jubilant.) - - S’offrir un pareil coup pour n’éblouir personne, - Mais pour se dire, à soi tout seul: «Elle est bien bonne!» - -(Il reprend sa promenade.) - - A leur barbe!--à Schœnbrunn!... Je me trouve insensé!... - Je suis content!... Je suis ravi!... - -(On entend un bruit de clef dans une serrure, à droite.) - - Je suis pincé! - - -SCÈNE VIII - -FLAMBEAU, METTERNICH. - -FLAMBEAU, bondissant hors du clair de lune et se réfugiant dans l’angle -sombre au fond, à gauche. - - Qui donc s’est procuré la clef? - -(La porte s’ouvre.) - -METTERNICH entre. Il a pris en traversant un des salons un lourd -candélabre d’argent tout allumé dont il s’éclaire. Il referme la porte -en disant d’un ton résolu. - - Non, cette scène - Ne se reproduira jamais! - -FLAMBEAU, le reconnaissant avec stupeur. - - Népomucène! - -METTERNICH, allant vers la table et bas, d’un air préoccupé. - - Oui... ce soir... lui parler... sans témoin importun... - -(Il pose le candélabre sur la table, et, en le posant, voit le petit -chapeau.) - - Tiens! je ne savais pas que le duc en eût un. - -(Souriant.) - - --Ah! c’est l’archiduchesse encor qui dut lui faire - Passer ce souvenir... - -(S’adressant au chapeau.) - - Te voilà,--Légendaire! - Il y avait longtemps que... - -(Avec un petit salut protecteur.) - - Bonjour! - -(Ironiquement, comme si le chapeau s’était permis de réclamer.) - - Tu dis?... Hein?... - -(Il lui fait signe qu’il est trop tard.) - - --Non! Douze ans de splendeur me contemplent en vain - Du haut de ta petite et sombre pyramide: - Je n’ai plus peur. - -(Il touche du doigt et riant avec impertinence.) - - Voici le bout de cuir solide - Par lequel on pouvait, sans trop te déformer, - T’enlever, tout le temps, pour se faire acclamer! - --Toi, dont il s’éventait après chaque conquête, - Toi, qui ne pouvais pas, de cette main distraite, - Tomber sans qu’aussitôt un roi te ramassât, - Tu n’es plus aujourd’hui qu’un décrochez-moi-ça, - Et si je te jetais, ce soir, par la croisée, - Où donc finirais-tu, vieux bicorne? - -FLAMBEAU, dans l’ombre, à part. - - Au musée. - -METTERNICH, tournant le chapeau dans ses mains. - - Le voilà, ce fameux petit!... Comme il est laid! - On l’appelle petit: d’abord, est-ce qu’il l’est? - -(Haussant les épaules et de plus en plus rancunier.) - - Non.--Il est grand. Très grand. Énorme. C’est en somme - Celui, pour se grandir, que porte un petit homme!... - --Car c’est d’un chapelier que la légende part: - Le vrai Napoléon, en somme... - -(Retournant le chapeau et l’approchant de la lumière pour lire, au fond, -le nom du chapelier.) - - C’est Poupart! - -(Et tout d’un coup, quittant ce ton de persiflage.) - - --Ah! ne crois pas pour toi que ma haine s’endorme! - Je t’ai haï, d’abord, à cause de ta forme, - Chauve-souris des champs de bataille! chapeau - Qui semblais fait avec deux ailes de corbeau! - A cause des façons implacables et nettes - Dont tu te découpais sur nos ciels de défaites, - Demi-disque semblant sur le coteau vermeil - L’orbe à demi monté de quelque obscur soleil! - A cause de ta coiffe où le diable s’embusque, - Chapeau d’escamoteur qui, posé noir et brusque, - Sur un trône, une armée, un peuple entier debout, - Te relevais, ayant escamoté le tout! - A cause de ta morgue insupportable; à cause - De ta simplicité qui n’était qu’une pose, - De ta joie, au milieu des diadèmes d’or, - A n’être insolemment qu’un morceau de castor; - A cause de la main rageuse et volontaire - Qui t’arrachait parfois pour te lancer à terre; - De tous mes cauchemars que dix ans tu peuplas; - Des saluts que moi-même ai dû te faire, plats; - Et, quand pour le flatter je cherchais l’épithète, - Des façons dont parfois tu restas sur sa tête! - -(Et tous ces souvenirs lui remontant, il continue, dans une explosion de -haine clairvoyante.) - - Vainqueur, neuf, acclamé, puissant, je t’ai haï, - Et je te hais encor vaincu, vieux et trahi! - Je te hais pour cette ombre altière et péremptoire - Que tu feras toujours sur le mur de l’histoire! - Et je te hais pour ta cocarde arrondissant - Son gros œil jacobin tout injecté de sang; - Pour toutes les rumeurs qui de ta conque sortent, - Grand coquillage noir que les vagues rapportent, - Et dans lequel l’oreille écoute, en s’approchant, - Le bruit de mer que fait un grand peuple en marchant! - Pour cet orgueil français que tu rendis sans bornes, - Bicorne qui leur sert à nous faire les cornes! - -(Il a rejeté le chapeau sur la table, et penché maintenant sur lui:) - - Et je te hais pour Béranger et pour Raffet, - Pour les chansons qu’on chante, et les dessins qu’on fait, - Et pour tous les rayons qu’on t’a cousus, dans l’île! - Je te hais! je te hais! et ne serai tranquille - Que lorsque ton triangle inélégant de drap, - Râpé de sa légende enfin, redeviendra - Ce qu’en France il n’aurait jamais dû cesser d’être: - Un chapeau de gendarme ou de garde champêtre! - Je te... - -(Il s’arrête, saisi par le silence, l’heure, le lieu. Et avec un sourire -un peu troublé.) - - Mais tout d’un coup... C’est drôle... Le présent - Imite le passé, parfois, en s’amusant... - -(Passant la main sur son front.) - - De te voir là comme une chose familière, - Cela m’a reporté de vingt ans en arrière; - Car c’était là, toujours, qu’il te posait ainsi - Lorsqu’il y a vingt ans il habitait ici! - -(Il regarde autour de lui avec un frisson.) - - C’était dans ce salon qu’on faisait antichambre; - C’était là qu’attendant qu’il sortît de sa chambre, - Princes, ducs, magyars, entassés dans un coin, - Fixaient sur toi des yeux humiliés, de loin, - Pareils à des lions respectant avec rage - Le chapeau du dompteur oublié dans la cage! - -(Il s’éloigne un peu, malgré lui, en fixant ce petit chapeau dont le -mystère noir devient dramatique.) - - Il te posait ainsi!... C’était comme aujourd’hui... - Des armes... des papiers... On croirait que c’est lui - Qui vient de te jeter, en passant, sur la carte; - Qu’il est encore ici chez lui, ce Bonaparte! - Et qu’en me retournant, je vais,--sur le seuil,--là, - Revoir le grenadier montant la garde... - -(Il s’est retourné d’un mouvement naturel, et pousse un cri en voyant, -debout devant la porte du duc, Flambeau qui, d’un pas, est rentré dans -le clair de lune.) - - Ha! - -(Un silence. Flambeau, immobile, monte la garde. Ses moustaches et ses -buffleteries sont de neige. Les petits boutons à l’aigle étincellent sur -sa poitrine. Metternich recule, se frotte les yeux.) - - --Non.--Non.--Non.--C’est un peu de fièvre, qui dessine!... - Mon tête-à-tête avec ce chapeau m’hallucine!... - -(Il regarde, se rapproche. Flambeau est toujours immobile, dans la pose -classique du grenadier au repos, les mains croisées sur le coude de la -baïonnette qui jette un éclair bleu.) - - La lune construit-elle un spectre de rayons? - Qu’est-ce que c’est que ça?... Voyons! voyons! voyons! - -(Il marche sur Flambeau, et d’une voix brève.) - - Oui... quel est le mauvais plaisant? - -FLAMBEAU, croisant la baïonnette. - - Qui va là? - -METTERNICH, faisant un pas en arrière. - - Diable! - -FLAMBEAU, froidement. - - Passez au large! - -METTERNICH, avec un rire un peu forcé, voulant approcher. - - Oui... oui... la farce est impayable... - Mais... - -FLAMBEAU, croisant la baïonnette. - - Qui va là? - -METTERNICH, reculant. - - Très drôle! - -FLAMBEAU. - - Un pas, vous êtes mort! - -METTERNICH. - - Mais... - -FLAMBEAU. - - Plus bas! - -METTERNICH. - - Permettez! - -FLAMBEAU. - - Plus bas!--L’Empereur dort. - -METTERNICH. - - Comment? - -FLAMBEAU, mystérieusement. - - Chut! - -METTERNICH, furieux. - - Mais je suis le chancelier d’Autriche! - Mais je suis tout! Mais je peux tout! - -FLAMBEAU. - - Mais je m’en fiche! - -METTERNICH, exaspéré. - - Mais je veux voir le duc de Reichstadt, et... - -FLAMBEAU. - - Ah! ouat! - -METTERNICH, n’en pouvant croire ses oreilles. - - Comment: ah! ouat? - -FLAMBEAU. - - Reichstadt? Connaissons pas, Reichstadt! - D’Auerstaedt! d’Elchingen! c’est des ducs, c’est notoire; - Reichstadt, c’est pas un duc: c’est pas une victoire! - -METTERNICH. - - Mais on est à Schœnbrunn, voyons! - -FLAMBEAU. - - Si l’on y est?... - Grâce au nouveau succès, on y a son billet! - Et l’on s’y reprépare, avec des ratatouilles, - A ré-administrer au monde des tatouilles! - -METTERNICH. - - Quoi? Comment? Que dit-il? Un nouveau succès? - -FLAMBEAU. - - Bœuf! - -METTERNICH. - - Mais nous sommes le dix juillet mil huit cent... - -FLAMBEAU. - - Neuf! - -METTERNICH. - - Je ne deviens pas fou! - -FLAMBEAU, tout d’un coup descendant vers lui. - - D’où sortez-vous?... C’est louche! - -(Sévère.) - - --Pourquoi n’êtes-vous pas encor dans votre couche? - -METTERNICH, se redressant. - - Moi? - -FLAMBEAU, le toisant. - - Qui donc a laissé passer cet Artaban? - Le Mameluck? Il a pris ça sous son turban? - -METTERNICH. - - Le Mameluck? - -FLAMBEAU, scandalisé. - - Alors, tout se démantibule? - -METTERNICH. - - Mais... - -FLAMBEAU, n’en revenant pas. - - Vous entrez, la nuit, dans le grand vestibule? - -METTERNICH. - - Mais je... - -FLAMBEAU, de plus en plus stupéfait. - - Vous franchissez le salon de Rosa - Sans voir le voltigeur que l’on y préposa? - -METTERNICH. - - Le volt...? - -FLAMBEAU. - - Vous traversez la petite rotonde, - Sans qu’un pareil toupet, un yatagan le tonde? - Le salon blanc n’est pas de sous-offs habité - Qui, sur le poêle en or, font du punch et du thé? - Vous ne rencontrez pas quelques vieilles barbiches - Dans la pièce aux chevaux, dans la pièce aux potiches? - Et dans la galerie, alors, les brigadiers - Trouvent tout naturel que vous vous baladiez? - -(Au comble de l’indignation.) - - On peut donc traverser le cabinet ovale - Sans que le Maréchal du Palais vous avale? - -METTERNICH, reculant sous cette abondance inquiétante de détails précis. - - Le maréchal?... - -FLAMBEAU. - - Ce dogue, alors, c’est un carlin? - -METTERNICH. - - Mais j’entre... - -FLAMBEAU. - - Ce palais, alors, c’est un moulin? - --Et quand vous arrivez au bout de l’enfilade, - Personne?... Le portier d’appartement... malade? - Et le valet de chambre?... absent?... Et le gardien - Du portefeuille?... où donc s’est-il mis?... dans le sien? - -METTERNICH. - - Mais... - -FLAMBEAU. - - Au lieu d’être là pour vous chercher des noises, - L’aide de camp de nuit, que fait-il?... des Viennoises? - -METTERNICH. - - Mais... - -FLAMBEAU. - - Et le moricaud de garde? il prie Allah?... - Eh bien! mais c’est encore heureux que je sois là! - --Quel service!... Oh! oh! oh! s’il y met sa lorgnette, - Je crois qu’il y aura _d’l’oignon, d’l’oignon, d’l’oignette!_ - -METTERNICH, hors de lui, et voulant passer pour atteindre la poignée -dorée d’une sonnette, au mur. - - Je vais... - -FLAMBEAU, s’interposant, terrible. - - Ne bougez pas! Vous le réveilleriez!... - -(Avec attendrissement.) - - --Il dort sur son petit traversin de lauriers! - -METTERNICH, tombant assis dans un fauteuil, près de la table. - - Ah! je raconterai ce rêve!... Il est épique! - -(Il approche un doigt de la flamme d’une des bougies, et le retirant -vivement.) - - Mais cette flamme... - -FLAMBEAU. - - Brûle! - -METTERNICH, tâtant la pointe de la baïonnette que Flambeau ne cesse de -lui présenter. - - Et cette pointe... - -FLAMBEAU. - - Pique! - -METTERNICH, se relevant d’un bond. - - Mais je suis réveillé!... Mais je... - -FLAMBEAU. - - Chut! restez coi! - -METTERNICH, avec, une seconde, l’angoisse d’un homme qui se demande s’il -a rêvé quinze ans d’histoire. - - Mais Sainte-Hélène, alors?... Waterloo?... - -FLAMBEAU, tombant sincèrement des nues. - - Water... quoi? - -(On entend bouger dans la chambre du duc.) - - L’Empereur a bougé! - -METTERNICH. - - Lui! - -FLAMBEAU. - - Saperlipopette! - Vous devenez plus blanc qu’un cheval de trompette! - -(Prêtant l’oreille au pas qui s’est rapproché de la porte.) - - C’est lui! Sa main tâtonne au battant verrouillé... - Il va sortir. Voilà! - -(Avec désespoir.) - - Vous l’avez réveillé. - -METTERNICH. - - Non, il ne se peut pas que ce soit lui qui sorte! - Il ne va pas ouvrir lentement cette porte!... - C’est le duc de Reichstadt, voyons! je n’ai pas peur! - Je sais que c’est le duc! j’en suis sûr. - -(La porte s’ouvre.) - -FLAMBEAU, d’une voix sonore. - - L’Empereur! - -(Il présente les armes.--Metternich se rejette en arrière.--Mais au lieu -de la terrible petite silhouette trapue que ce grenadier de la Garde -présentant les armes faisait presque attendre, c’est, sur le seuil, -l’apparition chancelante d’un pauvre enfant trop svelte, qui a quitté -ses livres pour venir en toussant voir ce qui se passe, et qui s’arrête, -blanc comme son habit, en levant sa lampe de travail,--rendu plus -féminin par son col dégrafé d’où s’échappe du linge, et par ses cheveux -plus blonds sous l’abat-jour.) - - -SCÈNE IX - -LES MÊMES, LE DUC, puis des LAQUAIS. - -METTERNICH, se précipitant vers lui avec un rire nerveux. - - Ah! ah! c’est vous! c’est vous! c’est vous! C’est Votre Altesse! - Ah! que je suis heureux! - -LE DUC, ironiquement. - - D’où vient cette tendresse? - -METTERNICH. - - Non! vraiment, je croyais--tant c’était réussi!-- - Qu’un autre allait sortir! - -FLAMBEAU, comme sortant du rêve auquel il s’est pris lui-même. - - Je le croyais aussi! - -LE DUC, se retournant vers lui, et apercevant avec épouvante son -uniforme. - - Dieu! qu’as-tu fait? - -FLAMBEAU. - - Du luxe! - -METTERNICH, qui a gagné la sonnette, sonnant et appelant. - - A moi! - -LE DUC, à Flambeau. - - Fuis! - -FLAMBEAU, courant vers le fond. - - La fenêtre! - -LE DUC, voulant le retenir. - - La sentinelle va tirer sur toi! - -FLAMBEAU. - - Peut-être! - -LE DUC. - - C’est long, d’ici les bois! - -METTERNICH. - - Et si, pendant qu’il court, - On lui tire dessus... - -FLAMBEAU. - - Ça me semblera court! - -LE DUC, vivement, apercevant la livrée de Flambeau à terre. - - Mets ta livrée! - -METTERNICH, courant et posant son pied dessus. - - Ah! non! - -FLAMBEAU, dédaigneusement. - - Gardez cette guenille! - Est-ce qu’un papillon se remet en chenille? - -(Et le fusil en bandoulière, gardant, par défi, tout son attirail, il -s’élance sur le balcon.) - - Au revoir! - -LE DUC, le suivant. - - Mais c’est fou! - -FLAMBEAU, vite et bas au duc. - - Chut! Je gagne le trou - De Robinson!--Au bal de demain! - -(Il enjambe la balustrade.) - -LE DUC. - - Mais c’est fou! - -FLAMBEAU, disparaissant. - - J’y serai! - -LE DUC, lui criant à voix basse. - - Pas de bruit! - -METTERNICH, en le voyant disparaître. - - Oh! pourvu qu’il se luxe - Quelque chose!... - -(On entend la voix de Flambeau entonner tranquillement dans la nuit le -_Chant du départ_: _La victoire en chantant..._) - -LE DUC, terrifié. - - Hein? - -METTERNICH, stupéfait. - - Il chante? - -LE DUC, se penchant au balcon avec angoisse. - - Oh! que fais-tu? - -LA VOIX DE FLAMBEAU, dans le parc. - - Du luxe! - -(Il continue: _... nous ouvre la carrière..._ - -Une détonation. La chanson s’interrompt. Seconde de silence et -d’attente. Puis, la voix reprend gaiement, plus lointaine: _La -liberté..._) - -LE DUC, avec un cri de joie. - - Manqué!... - -(Metternich se précipite derrière lui sur le balcon et suit des yeux, -dans le parc, la fuite de Flambeau.) - -METTERNICH, avec dépit. - - Comme il s’est bien, dans l’ombre, reconnu! - -LE DUC, fièrement. - - Il connaît le pays: il est déjà venu. - -METTERNICH, à plusieurs laquais qui viennent d’entrer par la droite, les -congédiant du geste. - - Trop tard! Retirez-vous! Plus rien pour mon service! - -(Les laquais sortent.) - - -SCÈNE X - -METTERNICH, LE DUC. - -LE DUC, à Metternich, d’un ton presque menaçant. - - Et demain, pas un mot au préfet de police! - -METTERNICH, avec un sourire. - - Je ne raconte pas les tours qu’on m’a joués. - -(Et tandis que le duc, lui tournant le dos, se dirige vers sa chambre, -il continue nonchalamment:) - - Que m’importent d’ailleurs vos grognards dévoués? - Vous n’êtes pas Napoléon. - -LE DUC, qui déjà rentrait chez lui, s’arrêtant, hautain. - - Qui le décrète? - -METTERNICH, montrant le petit chapeau sur la table. - - Vous avez le petit chapeau, mais pas la tête. - -LE DUC, avec un cri de douleur. - - Ah! vous avez encor trouvé le mot qu’il faut - Pour dégonfler l’enthousiasme!... Mais ce mot - Ne sera pas cette fois-ci le coup d’épingle - Qui crève, ce sera le coup de fouet qui cingle! - Je me cabre, et m’emporte aux orgueils les plus fous! - Pas la tête, m’avez-vous dit?... - -(Il marche sur Metternich, et les bras croisés.) - - Qu’en savez-vous? - -METTERNICH, contemple un instant ce prince dressé la devant lui, dans sa -rage juvénile plein de confiance et de force,--puis, d’une voix -coupante. - - Ce que j’en sais?... - -(Il prend sur la table le candélabre allumé, va vers la grande psyché, -et haussant la lumière.) - - Regardez-vous dans cette glace! - Regardez la longueur morne de votre face! - Regardez ce fardeau si lourd d’être si blond, - Ces accablants cheveux! mais regardez-vous donc! - -LE DUC, ne voulant pas aller à la glace, et s’y regardant, malgré lui, -de loin. - - Non! - -METTERNICH. - - Mais tout un brouillard fatal vous accompagne! - -LE DUC. - - Non! - -METTERNICH. - - Mais à votre insu, c’est toute une Allemagne - Et c’est toute une Espagne en votre âme dormant, - Qui vous font si hautain, si triste, et si charmant! - -LE DUC, détournant la tête, et attiré pourtant vers le miroir. - - Non! non! - -METTERNICH. - - Rappelez-vous vos doutes de vous-même! - Vous, régner? Allons donc!... Vous seriez, doux et blême, - Un de ces rois qui vont s’interrogeant tout bas, - Et qu’il faut enfermer pour qu’ils n’abdiquent pas! - -LE DUC, saisissant, pour essayer de l’écarter, le candélabre que -Metternich lève devant la glace. - - Non! non! - -METTERNICH. - - Vous n’avez pas la tête d’énergie, - Mais le front de langueur, le front de nostalgie! - -LE DUC, se regardant, et passant sa main sur son front. - - Le front?... - -METTERNICH. - - Et Votre Altesse, avec égarement, - Sur ce front d’archiduc passe une main d’infant! - -LE DUC, regardant sa main, avec effroi, dans la glace. - - Ma main?... - -METTERNICH. - - Regardez-les, ces doigts tombants et vagues, - Qu’on a, dans des portraits, déjà vus, sous des bagues! - -LE DUC, cachant sa main. - - Non! - -METTERNICH. - - Regardez vos yeux par lesquels vos aïeux - Vous regardent... - -LE DUC, face à face avec son image, les yeux élargis. - - Mes yeux?... - -METTERNICH. - - Regardez-les, ces yeux - Dans lesquels d’autres yeux, déjà vus dans des cadres, - Rêvent à des bûchers ou pleurent des escadres! - Et vous, si scrupuleux, si consciencieux, - Osez aller régner en France, avec ces yeux! - -LE DUC, balbutiant pour se rassurer. - - Mais, mon père... - -METTERNICH, d’une voix implacable. - - Vous n’avez rien de votre père! - -(Et ramenant de force vers la glace le candélabre que la main crispée du -duc ne lâche plus.) - - Mais cherchez! cherchez donc! approchez la lumière! - --Il a voulu, jaloux de notre sang ancien, - Venir nous le voler, pour en vieillir le sien; - Mais ce qu’il a volé, c’est la mélancolie, - C’est la faiblesse, c’est... - -LE DUC. - - Non, je vous en supplie! - -METTERNICH. - - Regardez-vous pâlir dans le miroir! - -LE DUC. - - Assez! - -METTERNICH. - - Sur votre lèvre, là, vous la reconnaissez, - Cette moue orgueilleuse et rouge de poupée? - C’est celle qu’eut, en France, une tête coupée: - Car ce qu’il a volé, c’est aussi le malheur! - --Mais haussez donc le candélabre! - -LE DUC, défaillant. - - Non! J’ai peur! - -METTERNICH, presque à son oreille. - - Peux-tu te regarder, la nuit, dans cette glace, - Sans voir, derrière toi, monter toute ta race? - --Vois c’est Jeanne la Folle, au fond, cette vapeur! - Et ce qui, sous la vitre, arrive avec lenteur, - C’est la pâleur du roi dans son cercueil de verre!... - -LE DUC, se débattant. - - Non! non! c’est la pâleur ardente de mon père! - -METTERNICH. - - Rodolphe et ses lions, dans un affreux recul! - -LE DUC. - - Des armes! des chevaux! c’est le Premier Consul! - -METTERNICH, désignant toujours dans le miroir, quelque sombre aïeul. - - Le vois-tu fabriquer de l’or dans une crypte? - -LE DUC. - - Je le vois fabriquer de la gloire, en Égypte! - -METTERNICH. - - Ha! ha! et Charles Quint! le spectre aux cheveux courts, - Qui meurt d’avoir voulu s’enterrer! - -LE DUC, perdant la tête. - - Au secours, - Père!... - -METTERNICH. - - L’Escurial! les fantasmagories! - Les murs noirs! - -LE DUC. - - Au secours, les blanches boiseries! - Compiègne! Malmaison! - -METTERNICH. - - Tu les vois? tu les vois? - -LE DUC, désespérément. - - Roule, tambour d’Arcole, et couvre cette voix! - -METTERNICH. - - La glace se remplit! - -LE DUC, courbé, se défendant du geste comme si quelque vol terrible -s’abattait sur lui. - - Au secours, les Victoires! - A moi, les aigles d’or contre les aigles noires! - -METTERNICH. - - Mortes, les aigles! - -LE DUC. - - Non! - -METTERNICH. - - Et crevés, les tambours! - -LE DUC. - - Non! - -METTERNICH. - - Et la glace glauque est pleine de Habsbourgs, - Qui te ressemblent tous! - -LE DUC, hors de lui, cherchant à arracher le candélabre que Metternich -maintient. - - Je casserai la glace! - -METTERNICH. - - D’autres! d’autres encore arrivent! - -LE DUC, brandissant le lourd candélabre que Metternich vient enfin de -lui abandonner, et en frappant, d’un geste insensé, le miroir. - - Je la casse! - -(Il frappe avec rage; la psyché s’effondre, les bougies s’éteignent; la -nuit se fait, dans un grand bruit d’éclats de verre. Le duc se jette en -arrière, délivré, avec une clameur de triomphe.) - - Il n’en reste pas un! - -METTERNICH, déjà sur le seuil, se retourne, et avant de sortir. - - Il en reste un toujours! - -LE DUC chancelle à ces mots, et fou de terreur, il crie dans la nuit. - - Non! non! ce n’est pas moi! pas moi! - -(Mais sa voix s’étrangle, il bat l’air de ses bras, tourne dans l’ombre, -et tombe, lamentable blancheur, devant le miroir brisé, en appelant.) - - Père! au secours!... - - -Rideau. - - - - -ACTE IV - -LES AILES MEURTRIES - - -Le rideau s’ouvre, au murmure des violons et des flûtes, sur une fête -dans les _Ruines Romaines_ du parc de Schœnbrunn. - -Ces ruines sont, naturellement, aussi fausses que possible; mais -construites par un agréable archéologue, adossées le plus heureusement -du monde à une colline boisée, vêtue de mousses abondantes, caressées -d’admirables feuillages, elles sont belles dans la nuit, qui les -agrandit et les poétise. - -Au fond, au milieu de pittoresques décombres, une large et très haute -porte romaine s’arrondit, et laisse voir, en perspective, sous son arc -ébréché, une avenue de gazon qui s’élève, comme un chemin de velours, -jusqu’à un lointain carrefour bleuâtre, où semble l’arrêter un geste -blanc de statue. - -Devant cette porte s’allonge un petit vivier d’eau dormante, et des -divinités de pierre se cachent dans des roseaux. - -Et ce sont des colonnades à demi écroulées à travers lesquelles on voit -passer des masques; des escaliers que montent et descendent tous les -personnages de la Comédie Italienne. Car la fête est costumée, la mode -étant aux Redoutes, aux dominos, aux capes vénitiennes, aux étranges -chapeaux chargés de plumes, aux grandes collerettes, aux loups noirs -barbus de dentelle, sous lesquels on aime à s’intriguer. - -Deux gros orangers taillés en boules; contre une de leurs caisses, un -banc rustique. - -Un peu partout, des fragments de bas-reliefs, des fûts de colonne -enthyrsés de lierre, des têtes gisantes, de marbres décapités. - -Les lampions sont rares et d’un vert discret de ver luisant; on n’a pas -abîmé le clair de lune. - -La partie du parc réservée à la fête a été close par du treillage, et on -aperçoit, à droite, la sortie, où des valets de pied remettent aux gens -qui partent leurs manteaux. - -A gauche, au tout premier plan, une porte de branches enguirlandées est -celle d’un petit théâtre. C’est de ce côté, vers le fond, que s’étend la -fête; c’est par là qu’on danse, il arrive de la coulisse une lumière -plus vive et des bouffées de musique. - -L’orchestre invisible joue des valses de Schubert, de Lanner, de -Strauss,--et les joue à la Viennoise, avec la plus énervante grâce. - - -SCÈNE PREMIÈRE - -DES MASQUES,--puis METTERNICH et L’ATTACHÉ FRANÇAIS, GENTZ, SEDLINSKY, -FANNY ELSSLER. - -UN MANTEAU VÉNITIEN, à un autre, lui montrant les masques qui passent. - - Quel est ce fou? - -L’AUTRE. - - Je ne sais pas! - -LE PREMIER. - - Ce monsignore? - -LE DEUXIÈME. - - Je ne sais pas! - -LE PREMIER. - - Et ce mezzetin? - -LE DEUXIÈME. - - Je l’ignore! - -UN MATASSIN, survenant. - - Mais c’est délicieux! - -UN GILLES. - - Le grand incognito! - -UN POLICHINELLE, traverse le fond en courant, et saisit au vol une -Marquise par la taille. - - Votre oreille? - -LA MARQUISE. - - Pourquoi? - -LE POLICHINELLE, mystérieusement. - - Chut! mon secret! - -(Il l’embrasse et se sauve.) - -UN PIERROT, assis sur un fût de colonne. - - Watteau... - -LE POLICHINELLE, repassant au fond, et saisissant par la taille une -Isabelle. - - Votre oreille? - -LE PIERROT. - - ... eût aimé ces fuites de basquines... - -L’ISABELLE, au Polichinelle. - - Pourquoi? - -LE POLICHINELLE, mystérieusement. - - Chut! mon secret! - -(Il l’embrasse et se sauve.) - -LE PIERROT. - - ... dans ce décor de ruines! - -UN ARLEQUIN, qui rêve, un pied sur la margelle du bassin. - - Tout est incertitude et tout est trémolo, - La musique, nos cœurs, le clair de lune, et l’eau! - -(Metternich, en habit de cour sous un grand domino noir, entre avec -l’attaché militaire français qui est aussi en habit et domino; il lui -explique la fête avec condescendance.) - -METTERNICH. - - Donc, Monsieur l’attaché d’ambassade de France, - Ici de la pénombre et du demi-silence... - -(Il désigne le fond à gauche.) - - Et, dans la lumière et dans du bruit, là-bas, - Le bal... - -L’ATTACHÉ, admiratif. - - Oh! c’est vraiment... - -METTERNICH, négligemment. - - C’est joli, n’est-ce pas? - -(Montrant la droite.) - - Par là... - -L’ATTACHÉ, avec un étonnement respectueux. - - Quoi! vous daignez être mon cicerone?... - -METTERNICH, lui prenant le bras, avec une affectation de frivolité. - - Mon cher, je suis moins fier du Congrès de Vérone - Que d’avoir réussi ce bal dans ces jardins, - Et d’avoir mélangé tous ces parfums mondains - A cette âpre senteur nocturne et forestière! - --Donc, par là, la sortie. Au fond, le vestiaire, - De sorte qu’en partant, tout de suite, on pourra - Reprendre sa roulière, ou bien sa witchoura. - -(Montrant la porte de gauche.) - - Enfin, dans un salon de boulingrin bleuâtre, - Là, près de la Fontaine aux Amours, le théâtre. - Un bijou de petit théâtre, sur lequel - Des amateurs princiers vont nous jouer _Michel - Et_... je ne sais plus quoi...--piécette à l’eau de rose - D’un Français qui s’appelle Eugène... quelque chose! - -L’ATTACHÉ. - - On soupe?... - -METTERNICH. - - Ici. - -L’ATTACHÉ, surpris, regardant autour de lui. - - Comment? - -METTERNICH, posant la main sur une caisse d’oranger. - - Sur chaque caisson vert - Va neiger une nappe et pleuvoir un couvert! - -L’ATTACHÉ, amusé. - - Ah! bah! les orangers?... - -METTERNICH, enchanté de son effet. - - Oui. Tout à l’heure on roule - Ici tous ceux du parc; sous chaque grosse boule - Deux couples prennent place, affamés et légers... - -L’ATTACHÉ. - - Enfin, c’est un souper par petits orangers! - C’est admirable! - -METTERNICH, modestement. - - Eh! oui!--Quant aux affaires graves... - -(A un laquais.) - - Allez dire que c’est assez de danses slaves! - -(Le laquais sort en courant par la gauche. Revenant à l’attaché.) - - Je ne les remets pas à demain, moi. Je pars - Avant souper. Je dois répondre aux Hospodars. - On m’attend. - -(A un autre laquais, lui désignant l’intérieur du théâtre.) - - Les festons par là sont un peu pingres! - -(Revenant à l’attaché.) - - Organiser un bal, c’est mon violon d’Ingres: - Puis, quand le bal est bien bondissant et riant, - Je vais te retrouver, Question d’Orient! - J’aime régler des sorts de peuples et des danses, - Arbitre de l’Europe... - -L’ATTACHÉ, s’inclinant. - - Et de ses élégances! - -GENTZ, qui est entré depuis un moment avec une femme en domino, masquée, -s’avançant vers eux, un peu gai. - - C’est très juste!... _Arbiter elegantiarum!_ - -METTERNICH, se retournant. - - Tiens! vous parlez latin? Qu’avez-vous bu? - -GENTZ, titubant très légèrement. - - Du rhum. - -METTERNICH. - - On a dû, chez Fanny, rester longtemps à table! - Oh! cette liaison!... Vous n’êtes plus sortable! - -GENTZ, avec indignation. - - Moi, Fanny?... C’est fini! - -METTERNICH, incrédule. - - Ah? - -(Apercevant le préfet de police qui le cherche.) - - Sedlinsky! - -GENTZ, la main sur son cœur. - - Fini! - -SEDLINSKY, à Metternich. - - Un mot! - -(Il lui parle bas.) - -GENTZ, continuant de parler à Metternich, qui s’est éloigné. - - Fini! - -(Le domino qui était avec lui vient le prendre sous le bras. Il se -retourne et changeant de ton.) - - J’eus tort de t’amener, Fanny! - Si l’on savait que grâce à moi... Quelle imprudence! - Une danseuse... - -FANNY. - - Ici, c’est pour moi que je danse! - -(Elle pirouette. L’attaché français la regarde avec admiration.) - -GENTZ, vivement. - - On te reconnaîtra!... tâche de danser mal! - -METTERNICH, à Sedlinsky. - - Un complot, dites-vous? - -SEDLINSKY. - - Pour le duc, dans ce bal. - -METTERNICH, souriant. - - Je n’ai plus peur... - -GENTZ, suivant Fanny qui s’éloigne en dansant. - - Encor faudrait-il que j’apprisse - Pourquoi tu voulus tant venir ici? - -FANNY. - - Caprice! - -(Elle sort en valsant. Gentz la suit. L’attaché français aussi.) - -METTERNICH, à Sedlinsky. - - Je n’ai plus peur du duc. J’ai tué son orgueil. - On ne le verra pas au bal. Il est en deuil. - -SEDLINSKY. - - Mais on conspire! - -METTERNICH, gaiement. - - Ah! bah! - -SEDLINSKY. - - Des femmes. - -METTERNICH, haussant les épaules. - - Quelques pecques! - -SEDLINSKY. - - De grandes dames!... - -METTERNICH, ironique. - - Oh!... - -SEDLINSKY. - - ... Polonaises et Grecques: - La princesse Grazalcowich! - -METTERNICH. - - Grazalcowich?... - C’est terrible! - -(A un laquais qui passe.) - - Donnez-moi donc une sandwich! - -SEDLINSKY. - - Vous riez?... Chut!... - -(Il lui désigne un groupe de dominos mauves qui entrent -mystérieusement.) - - Fuyant l’éclat de la torchère, - Les voici, cherchant l’ombre, et chuchotant... - -(Il entraîne Metternich derrière un des orangers.) - - -SCÈNE II - -LES DOMINOS MAUVES,--METTERNICH et SEDLINSKY, cachés. - -PREMIER DOMINO, à un autre. - - Ma chère, - Que c’est doux de courir pour lui quelque danger! - -DEUXIÈME DOMINO, avec délice. - - Conspirons! - -TROISIÈME DOMINO. - - Ses cheveux sont d’un or si léger! - -(Ces conspiratrices ont toutes un petit accent grec ou polonais.) - -LA PREMIÈRE. - - Oui, ma chère, on dirait que son front s’environne - D’un halo... dans lequel commence une couronne! - -UNE AUTRE. - - Oh! et son double charme inattendu, troublant, - De Bonaparte blond, ma chère, et d’Hamlet blanc! - -PLUSIEURS, avec volupté. - - Conspirons! - -LA PREMIÈRE, gravement. - - Mais, d’abord, à Vienne, je conseille - De faire faire, en or, chez Stieger, une abeille! - -LA DEUXIÈME, impétueusement. - - A Vienne?... Ce serait tout à fait idiot! - Faisons faire à Paris cela, chez Odiot! - -UNE AUTRE, solennellement. - - Et je propose, moi, sur toutes nos toilettes, - D’avoir toujours un gros bouquet de violettes! - -TOUTES, avec enthousiasme. - - Oh! c’est cela, Princesse! - -UNE QUI N’A ENCORE RIEN DIT, inspirée. - - Et risquons un retour - Vers les modes Empire! - -LA PREMIÈRE, vivement. - - Oh! le soir! pas le jour! - -UNE AUTRE. - - Ah! ma chère, ces tailles courtes sont infâmes! - -TOUTES A LA FOIS. - - Les ruchés!... les bouillons!... Mais, ma chère!... - -METTERNICH, qui surgit en riant. - - Ah! Mesdames! - -TOUTES, avec un cri d’effroi. - - Ah! Dieu! - -METTERNICH, riant aux éclats. - - Continuez ce complot étonnant! - Conspirez!... conspirez!... ah! ah!... - -(Il sort en riant toujours, suivi de Sedlinsky. Son rire se perd. -Aussitôt les conspiratrices, dispersées comme pour une fuite, se -rapprochent sur la pointe du pied, se mettent en bouquet autour de celle -qu’on a appelée Princesse.) - -LA PRINCESSE. - - Et maintenant - Que grâce à ce petit papotage frivole - Le soupçon éveillé par Sedlinsky s’envole, - Prouvons-leur qu’auprès des Machiavels féminins - Les Metternich les plus Metternich sont des nains! - -TOUTES. - - Oui... - -LA PRINCESSE. - - Chacune sait bien, ce soir, quel est son rôle? - -TOUTES. - - Oui... - -LA PRINCESSE. - - Disséminons-nous dans le bal! - -(Les dominos mauves s’éparpillent.) - - -SCÈNE III - -TOUTES SORTES DE MASQUES, GENTZ, L’ATTACHÉ FRANÇAIS, FANNY ELSSLER, etc. -puis TIBURCE et THÉRÈSE DE LORGET. - -UN GROUPE DE MASQUES, poursuivant, à travers les colonnades, un masque à -grand nez qui se sauve. - - Qu’il est drôle! - Ce doit être Sandor!--Non! non! c’est Furstemberg! - -UN CROCODILE, les arrêtant pour leur montrer quelque chose au-dehors. - - Et cet ours, qui, là-bas, valse sur du Schubert! - -(Toute la bande se précipite vers le côté où l’Ours est signalé.) - -GENTZ, qui s’est assis sur le banc, entouré de plusieurs jolies femmes, -et en regardant passer d’autres. - - En quoi, la triste Elvire? - -UNE COLOMBINE. - - En étoile. - -GENTZ, pour lui faire plaisir. - - En veilleuse. - -LA COLOMBINE. - - Et Thécla, l’hypocrite? - -GENTZ, riant. - - En Fanchon la Mielleuse. - -L’ATTACHÉ FRANÇAIS, traversant la scène à la poursuite de Fanny Elssler. - - Pas moyen de savoir quel est ce domino! - Est-ce une Anglaise? - -FANNY, fuyant. - - Ya. - -L’ATTACHÉ, sursautant. - - Une Allemande? - -FANNY. - - No! - -(Elle disparaît. L’attaché aussi.) - -LA COLOMBINE, assise près de Gentz. - - Le vicomte est en Doge? - -UNE CLÉOPÂTRE. - - Oui... grande dalmatique!... - -GENTZ. - - Mais alors la baronne est en Adriatique? - -(Tiburce est entré avec Thérèse. Il est en Capitan Spezzafer. Thérèse -porte une souple tunique d’un bleu glacé d’argent, sur laquelle -retombent des lys d’eau et de longues herbes luisantes: elle est en -source.) - -TIBURCE. - - Ma sœur, vous n’allez plus à Parme? - -THÉRÈSE. - - Oh! Si! Mais pour - Voir ce bal, la duchesse a retardé d’un jour. - -(Montrant une femme masquée qui passe dans le fond, accompagnée d’un -homme en domino.) - - C’est elle, avec Bombelles... oui... cette cape verte!... - -TIBURCE, d’un ton agressif. - - Tant mieux que vous partiez! Noblesse oblige!... et certes - Je n’aurais plus longtemps souffert vos _aparté_ - Avec votre petit Monsieur Buonaparte! - -THÉRÈSE, hautaine. - - Plaît-il? - -TIBURCE. - - Nous nous vantons de ce que nos aïeules - N’aient pas, avec les rois, toujours été bégueules, - Car l’on peut ramasser un mouchoir sans déchoir - Lorsqu’un lys est brodé dans le coin du mouchoir! - Mais l’honneur ne saurait admettre une batiste - Portant la fleur ou le frelon bonapartiste. - -(Menaçant.) - - Malheur au fils de l’Ogre... - -THÉRÈSE. - - Hein? - -TIBURCE, galamment ironique. - - S’il croquait nos sœurs! - -THÉRÈSE. - - Mon frère, vous avez des mots... - -TIBURCE, avec un petit salut sec. - - Avertisseurs. - -(Il s’éloigne. Thérèse le suit des yeux, puis, haussant les épaules, se -joint à un groupe qui passe.) - -UN OURS, entrant avec une Chinoise à son bras. - - A quoi donc voyez-vous que je suis diplomate? - -LA CHINOISE. - - Mais à votre façon d’arrondir votre patte! - -L’OURS, tendrement. - - Lorsque vous m’aimerez... - -LA CHINOISE, lui donnant un coup d’éventail sur la patte. - - Vous vendez votre peau! - -(A ce moment passe une énorme personne déguisée en petite bergère Louis -XV.) - -TOUTES LES FEMMES, qui sont autour de Gentz. - - Oh! - -GENTZ, avec effroi. - - Mais cette bergère a mangé son troupeau! - -LE POLICHINELLE, traversant la scène en courant et saisissant la grosse -bergère par la taille. - - Votre oreille? - -LA GROSSE BERGÈRE, se débattant. - - Pourquoi? - -LE POLICHINELLE, mystérieusement. - - Mon secret! - -(Il l’embrasse et se sauve. On entend sa voix, plus loin, dans les -arbres, qui demande à une autre:) - - Votre oreille? - -(Gentz et son groupe suivent le Polichinelle, très intéressés. Depuis un -instant, le duc est entré avec Prokesch. Prokesch est en habit et -domino. Le duc s’enveloppe d’un grand manteau violet. Quand le manteau -s’ouvre, on le voit en uniforme blanc. Tenue de bal: bas de soie blanche -et escarpins. Il tient à la main son masque dont il s’évente -nerveusement. Il s’appuie sur Prokesch qui le regarde avec inquiétude. -Il a la figure défaite, le geste découragé, un pli mauvais à la lèvre. -On sent que l’Aiglon traîne des ailes meurtries.) - - -SCÈNE IV - -LE DUC, PROKESCH. - -DES MASQUES passent de temps en temps. - -PROKESCH, au duc. - - Quoi! parmi ces gaietés une langueur pareille? - Qu’a donc fait Metternich? - -(Mouvement du duc.) - - Je vous trouve énervé! - -LA CHINOISE, qui repasse avec l’Ours, remarquant un bloc de pierre qu’il -porte sous son bras. - - Mais que portez-vous donc sous le bras? - -L’OURS, flegmatiquement. - - Mon pavé. - -(Ils s’éloignent.) - -PROKESCH, au duc. - - Le complot va très bien, si j’en crois plusieurs signes. - -(Il tire de sa poche un billet.) - - Ne m’a-t-on pas remis, ce matin, ces deux lignes? - -(Il lit.) - - _Dites-lui de venir de bonne heure et qu’il ait - Son uniforme sous un manteau violet!_ - --Prince, c’est pour ce soir, car ce billet... - -LE DUC, prenant le billet et le chiffonnant entre ses doigts. - - Doit être - D’une femme qui veut au bal me reconnaître! - J’ai suivi le conseil, d’ailleurs, n’étant ici - Venu que pour chercher aventure. - -PROKESCH, désolé. - - Non! - -LE DUC. - - Si! - -PROKESCH. - - Mais alors, le complot... - -LE DUC, à lui-même. - - Oh! ce serait un crime - Que de faire monter, pays clair et sublime, - Sur ton splendide petit trône impérial - Un être de malheur, d’ombre et d’Escurial! - Et si, lorsque plus tard, je serai sur ce trône, - Le Passé m’allongeant dans l’âme sa main jaune, - Venait y déterrer, de ses ongles hideux, - Je ne sais quel Rodolphe ou quel Philippe Deux?... - J’ai peur qu’au bruit flatteur et doré des abeilles, - Monstre qui dors peut-être en moi, tu te réveilles! - -PROKESCH, riant. - - Mais voyons, Monseigneur, vous êtes fou! - -LE DUC, tressaillant, et avec un regard qui fait reculer Prokesch. - - Tu crois? - -PROKESCH, comprenant l’angoisse du prince. - - Bonté du ciel! - -LE DUC, lentement. - - Au fond de leurs châteaux de rois, - Dans leur retraite castillane ou bohémienne, - Ils ont tous eu la leur!... Quelle sera la mienne?... - Voyons, décidons-le!... Je me résous, tu vois. - Mais voici le moment de choisir. - -(Avec un rire amer.) - - J’ai le choix. - Des aïeux prévenants m’ouvrent le catalogue!... - Serai-je mélomane? oiseleur? astrologue? - Marmonneur d’oremus? ou souffleur d’alambic? - -PROKESCH. - - Je ne comprends que trop ce qu’a fait Metternich! - -(Baissant la voix.) - - Des malheureux Habsbourg, il vous dressa la liste? - -LE DUC. - - Ah! dame, ils ont tous eu la démence un peu triste! - Mais des parfums mêlés font des parfums nouveaux, - Et mon cerveau, bouquet de ces sombres cerveaux, - Va peut-être en produire une autre, plus jolie! - Voyons, quelle sera la mienne, de folie? - Eh! pardieu, mes penchants vaincus jusqu’à ce jour - Nous le disent assez: moi, ce sera l’amour! - Je veux aimer, aimer, - -(De son poing fermé, il frappe rageusement sa lèvre.) - - écraser avec haine, - Sous des baisers d’amour cette lèvre autrichienne! - -PROKESCH. - - Monseigneur! - -LE DUC, parlant avec une volubilité fiévreuse. - - Mais, mon cher, à la réflexion, - C’est logique, Don Juan fils de Napoléon! - C’est la même âme, au fond, toujours insatisfaite, - C’est le même désir incessant de conquête!... - O magnifique sang qu’un autre a corrompu - Et qui, voulant éclore en César, n’a pas pu, - Ton énergie en moi n’est donc pas toute morte: - Cela fait un Don Juan, lorsqu’un César avorte! - Oui, c’est une façon d’être encore un vainqueur! - Ainsi, je connaîtrai cette fièvre de cœur - Fatale, dit Byron, à ceux qu’elle dévore... - Et c’est une façon d’être mon père encore! - --Bah! qui sait, après tout, s’il est plus important - De conquérir le monde ou d’aimer un instant? - Soit! soit! c’est bien qu’ainsi finisse la Légende, - Et que ce conquérant de cet autre descende! - Soit! je serai le reflet blond du héros brun, - Qui s’en allait les battant tous l’un après l’un, - Et tandis que je les vaincrai l’une après l’une, - Mes soleils d’Austerlitz seront des clairs de lune! - -PROKESCH. - - Ah! taisez-vous, car c’est trop tristement railler!... - -LE DUC. - - Oui, je sais bien, j’entends des spectres me crier, - Spectres aux habits bleus, tordus par la rafale: - «Eh bien! alors, cette épopée impériale, - «Nos travaux, nos clairons, la gloire?... Eh bien! alors - «Cette neige, ce sang, l’Histoire... et tant de morts - «Sur tant de champs où tant de fois nous triomphâmes, - «Cela te sert à quoi, petit?»--«A plaire aux femmes!» - C’est beau, sur le Prater, parmi les voiturins, - De monter un cheval de trois mille florins - Que l’on peut appeler Iéna! C’est une aigrette - Certaine, qu’Austerlitz, aux yeux d’une coquette!... - -PROKESCH. - - Vous n’aurez pas le cœur, ainsi, de la porter! - -LE DUC. - - Mais si, mais si, mon cher, et je ferai monter - --Car c’est, sur un amant, une chose qui flatte!-- - L’aigle rapetissée en épingle à cravate! - -(L’orchestre, qui s’était tu un moment, reprend au loin.) - - De la musique!... Et tu n’es plus, fils de César, - Qu’un Don Juan de Mozart!... - -(Ricanant.) - - Pas même de Mozart: - De Strauss! - -(Il salue gravement Prokesch.) - - Je vais valser. - -(Et pirouettant avec une gaieté désespérée.) - - Il faut que je devienne - Inutile et charmant, comme un objet de Vienne! - -(Il va sortir, il s’arrête en voyant paraître l’archiduchesse.) - - Ma tante... Tiens?... - -PROKESCH, épouvanté de l’éclair trouble de ses yeux. - - Oh! non, pas cela! - -LE DUC, du coin mauvais de la bouche. - - Je veux voir. - -(Et repoussant Prokesch qui s’écarte à regret, il s’avance d’un pas -traînant vers l’Archiduchesse. L’Archiduchesse porte un costume très -simple: jupe courte, corsage à basques, fichu, tablier, bonnet; enfin, -tout à fait pareille au fameux tableau de Liotard, elle tient avec -conviction devant elle un petit plateau sur lequel sont posés une tasse -de chocolat et un verre d’eau.) - - -SCÈNE V - -LE DUC, d’abord avec L’ARCHIDUCHESSE, puis avec THÉRÈSE. - -LE DUC, à l’Archiduchesse, languissamment. - - Oh! le profond parfum qu’ont les tilleuls, ce soir! - -L’ARCHIDUCHESSE. - - As-tu vu mon petit plateau?... J’en suis très fière! - -LE DUC. - - Vous êtes déguisée en?... - -L’ARCHIDUCHESSE. - - En _Chocolatière - De Dresde_. - -LE DUC. - - Ra-vis-sant!... mais votre chocolat - Doit bien vous ennuyer. - -L’ARCHIDUCHESSE, s’éventant avec le plateau de carton, sur lequel le -verre et la tasse restent collés. - - Mais non! - -LE DUC, qui s’est assis sur le banc, lui faisant place auprès de -lui,--avec une familiarité tendre. - - Mettez-vous là! - -L’ARCHIDUCHESSE, s’asseyant gaiement. - - Eh bien! Franz, aimons-nous un petit peu la vie? - -LE DUC. - - J’aime être le neveu d’une tante jolie. - -L’ARCHIDUCHESSE. - - Moi j’aime être la tante, aussi, d’un grand neveu. - -LE DUC. - - Trop jolie. - -L’ARCHIDUCHESSE, se reculant un peu sur le banc. - - Et trop grand! - -LE DUC. - - Oui, pour jouer ce jeu. - -L’ARCHIDUCHESSE. - - Quel jeu? - -LE DUC. - - D’intimités tendres qui sont les nôtres. - -L’ARCHIDUCHESSE, le regardant avec inquiétude. - - Je n’aime pas vos yeux, ce soir. - -LE DUC. - - Moi si, les vôtres. - -L’ARCHIDUCHESSE, voulant plaisanter. - - Ah! je comprends! ce soir, tout se masque à la cour, - Et l’amitié doit prendre un domino d’amour! - -LE DUC, se rapprochant de plus en plus. - - Oh! d’abord, l’amitié, tante aux yeux de cousine, - L’amitié, de l’amour est toujours trop voisine - Entre les tantes et les neveux, les filleuls - Et les marraines--oh! sentez-vous les tilleuls?-- - Entre les colonels et les chocolatières, - Pour qu’il n’y ait jamais d’incidents de frontières. - -L’ARCHIDUCHESSE, se levant, un peu sèchement. - - Je n’aime plus votre amitié. - -LE DUC, la retenant par le poignet, d’une voix sourde. - - Moi, j’aime bien - Ces sentiments auxquels on ne comprend plus rien, - Dans lesquels tout se mêle et s’embrouille... - -L’ARCHIDUCHESSE, lui arrachant sa main. - - Non, laisse! - -(Elle s’éloigne.) - -LE DUC, boudeur. - - Oh! bien! si vous prenez vos airs d’archiduchesse! - -L’ARCHIDUCHESSE. - - Adieu, Franz!... Tu m’as fait beaucoup de peine! - -(Elle sort sans se retourner.) - -LE DUC, la suivant des yeux. - - Bah! - Dans la claire amitié cette goutte tomba, - Qui fait qu’en amour trouble elle se précipite! - Attendons!... - -(Il aperçoit Thérèse de Lorget qui, depuis un instant arrêtée au fond, -joue distraitement à tremper dans l’eau du bassin les longues herbes qui -pendent de ses épaules.--Avec étonnement.) - - Tiens!... Comment! Vous êtes là, petite? - Vous ne roulez donc pas vers le ciel Parmesan? - -(Il regarde le déguisement de Thérèse.) - - Mais que d’herbe! En quoi donc êtes-vous? - -THÉRÈSE, souriante et les yeux baissées. - - Je suis en - Petite... - -LE DUC, se souvenant. - - Ah! oui! c’est vrai! - -(Mélancoliquement.) - - Sur sa roche lointaine - Mon père, pour amie, avait une fontaine. - Elle le consolait d’un geôlier. C’est pourquoi - Il fallait qu’à Schœnbrunn, ma Sainte-Hélène à moi, - Mon âme ne fût pas tout à fait sans ressource, - Et qu’ayant le geôlier, elle eût aussi la Source! - -THÉRÈSE. - - Vous évitiez pourtant, vers moi, de vous pencher?... - -LE DUC. - - Parce que je songeais à m’enfuir du rocher. - Mais c’est fini! - -THÉRÈSE. - - Comment? - -LE DUC. - - Plus d’espoir!... J’abandonne - Tout rêve!... - -THÉRÈSE, se rapprochant vivement de lui. - - Vous souffrez? - -LE DUC, d’une voix de tendresse suppliante. - - Il faut qu’elle me donne, - Ma Source,--sa fraîcheur, son murmure!... - -THÉRÈSE, tout près de lui. - - Elle est là. - -LE DUC, lentement. - - Et même si je veux la troubler? - -THÉRÈSE, levant sur lui des yeux limpides. - - Troublez-la. - -LE DUC, changeant de ton, à voix tout d’un coup basse et brutale. - - Viens ce soir. Tu sais bien, la maison tyrolienne, - Sous bois, mon pavillon de chasse... - -THÉRÈSE, avec un recul effrayé. - - Que je vienne?... - -LE DUC, précipitamment. - - Ne dis pas non. Ne dis pas oui. J’attendrai. - -THÉRÈSE, bouleversée. - - Mais... - -LE DUC, reprenant sa voix câline et triste d’enfant malheureux. - - Songe combien je suis malheureux désormais: - J’ai perdu tout espoir de jouer un grand rôle. - Je n’ai plus qu’à pleurer: j’ai besoin d’une épaule. - -(Il a presque laissé tomber sa tête sur l’épaule nue de la Petite -Source, lorsque le bruit d’un pas sur le gravier les fait se séparer -vite. C’est Tiburce, drapé dans sa cape de spadassin, qui passe au fond, -ayant au bras une femme. En les voyant, il cesse de causer, et arrête -sur Thérèse un regard de menace. Elle lui répond d’un œil dédaigneux, et -disparaît vers le bal. Tiburce, reprenant sa galante conversation, -s’éloigne. Le duc, qui n’a même pas reconnu Tiburce, appelle d’un signe -un des laquais debout à la sortie de droite, et tire de son frac un -feuillet de papier qu’il griffonne sur son genou.) - - -SCÈNE VI - -LE DUC, UN LAQUAIS, puis FANNY ELSSLER et L’ATTACHÉ FRANÇAIS. - -LE DUC, tendant au laquais le mot qu’il vient d’écrire. - - Au château, pour mes gens. Je ne rentrerai pas. - Je vais au pavillon. Vite quelqu’un là-bas. - Voilà. Rapporte-moi que la chose est comprise. - -LE LAQUAIS, s’inclinant. - - C’est tout? - -LE DUC. - - C’est tout.--Demain matin, la jument grise. - -(Le laquais sort. Fanny Elssler, toujours masquée, repasse en courant, -se retournant pour regarder si elle est poursuivie. Elle s’arrête en -apercevant le duc, dont le manteau violet laisse voir l’uniforme blanc.) - -FANNY ELSSLER, s’approchant du duc, et récitant mystérieusement. - - _... Son uniforme sous un manteau..._ - -LE DUC, sursaute, et achevant la phrase du billet reçu par Prokesch. - - _... violet._ - -(Ironiquement.) - - Il était d’une femme, ô Prokesch, le billet! - -FANNY, montrant au duc l’attaché français qui vient d’apparaître. - - Le temps de dépister ce masque qui m’obsède, - Et je reviens! - -LE DUC, souriant. - - J’attends... - -(Fanny fuit à travers les ruines, essayant de perdre l’attaché.--Le duc -se promène de long en large, et avec une sorte de rage.) - - C’est mon destin!--Je cède!-- - Aimons! - -(La musique est de plus en plus énervante. Des couples passent au fond, -cherchant l’ombre.) - - Ayons au cœur un furieux avril! - Aimons... - -(Il montre un couple très tendre qui se dirige vers le banc.) - - comme ceux-là!... comme tous!... - -(Mais, soudain, il tressaille et se jette derrière un oranger, qui le -cache; car le couple parle, se croyant seul; et dans ce couple qu’il a -désigné d’un geste méprisant, il reconnaît Marie-Louise et son -chambellan Bombelles.) - - -SCÈNE VII - -MARIE-LOUISE, BOMBELLES,--LE DUC, derrière un oranger. - -BOMBELLES, continuant une conversation commencée. - - Était-il - Très épris? - -MARIE-LOUISE, riant. - - C’est de lui que vous parlez encore? - -BOMBELLES. - - Oui. - -LE DUC, d’une voix étranglée. - - Bombelles!... ma mère!... - -BOMBELLES. - - Il vous aimait? - -MARIE-LOUISE, s’asseyant. Bombelles reste debout, un genou sur le banc. - - J’ignore. - Mais je sentais très bien que je l’intimidais. - Même sur son estrade aux lauriers d’or pour dais, - Il se sentait moins haut que moi par la naissance; - Alors, il m’appelait, pour prendre un air d’aisance: - «Bonne Louise»!... eh! mon Dieu! oui!... C’était d’un goût! - --J’aime le sentiment!... Je suis femme, après tout! - -BOMBELLES. - - Avant tout! - -MARIE-LOUISE. - - C’est mon droit! - -(D’un petit ton sec et léger.) - - On s’est mis en colère - Pour un mot que j’ai dit quand ce bon Saint-Aulaire - M’annonça le désastre, à Blois. J’étais au lit; - Mon pied nu dépassait, et sur le bois poli, - Posé comme ces pieds que cisèle Thomire, - Du meuble Médicis faisait un meuble Empire. - Soudain, voyant glisser les yeux de l’envoyé, - Je souris et je dis: «Vous regardez mon pied?» - --Et malgré les malheurs de sa patrie, en somme, - C’est parfaitement vrai qu’il regardait, cet homme!-- - Je fus coquette?... Eh bien! le grand crime! Mon Dieu, - Que voulez-vous? c’est vrai, je restais femme un peu, - Et dans l’écroulement trop prévu de la France, - La beauté de mon pied gardait son importance! - -LE DUC, voulant fuir, mais ne pouvant pas, comme dans un cauchemar, et -saisissant l’oranger pour ne pas tomber. - - Oh! je voudrais m’enfuir! oh! je reste! - -BOMBELLES, se penchant sur le bras de Marie-Louise. - - Quel est - Ce caillou gris que vous portez en bracelet? - -MARIE-LOUISE, tout d’un coup très émue. - - Ah! je ne peux le voir qu’avec des yeux humides. - Ça... voyez-vous... c’est un morceau... - -BOMBELLES, vivement. - - Des Pyramides? - -MARIE-LOUISE, sentimentale. - - Mais non, voyons!... C’est un vrai morceau du tombeau - Où Juliette dort auprès de Roméo! - -(Elle soupire.) - - Ce souvenir me vient... - -BOMBELLES, respectueusement crispé. - - Vous n’allez pas, de grâce, - Me parler de Neipperg! - -MARIE-LOUISE. - - Oui, Neipperg vous agace! - Pourquoi parler de l’autre, alors? - -BOMBELLES, avec la conviction d’un homme qui préfère être préféré à -Napoléon Ier qu’à Monsieur de Neipperg. - - C’est différent! - -(Et avec plus de curiosité que de jalousie.) - - Vous,--l’aimiez-vous? - -MARIE-LOUISE, qui n’y est déjà plus. - - Qui donc? - -BOMBELLES. - - L’Autre! - -MARIE-LOUISE. - - Ça vous reprend? - -BOMBELLES. - - Un si grand homme, on doit... - -MARIE-LOUISE. - - Quant à cela, je nie - Qu’on ait jamais aimé quelqu’un pour son génie! - --Et puis, ne parlons plus de lui, parlons de nous. - -(Coquettement.) - - Cela vous plaira-t-il, Parme? - -BOMBELLES. - - Était-il jaloux? - -MARIE-LOUISE. - - Jusqu’à chasser Monsieur Leroy, tailleur-modiste, - Parce qu’en m’essayant un peplum, cet artiste - N’avait pu voir, sans un cri d’admiration, - -(Elle a laissé glisser derrière elle, sur le banc, la grande cape qui -couvrait sa robe décolletée.) - - Mes épaules. - -(Et ses épaules, couvertes de diamants, apparaissent.) - -BOMBELLES, flatté dans son amour-propre d’homme et dans sa haine de -royaliste. - - Jaloux?... Alors, Napoléon... - -MARIE-LOUISE, regardant autour d’elle, avec effroi, à ce nom trop -indiscrètement prononcé. - - Chut!... - -BOMBELLES, avec une satisfaction croissante. - - ... n’aurait pas aimé me voir les trouver belles, - Vos épaules,--ce soir... Il n’aurait pas... - -MARIE-LOUISE, le rappelant à l’ordre. - - Bombelles! - -BOMBELLES, dégustant le plaisir de se venger de la Gloire. - - ... Aimé m’entendre dire à Votre Majesté... - -(Il s’assied sur le banc, près d’elle.) - -LE DUC. - - Oh! mon père, pardonnez-moi d’être resté!... - -BOMBELLES, regardant l’édifice de nattes à la mode du jour qui coiffe la -tête de Marie-Louise d’une sorte de bonnet d’Arlésienne. - - ... Qu’elle est coiffée un peu comme nos filles d’Arles, - Mais qu’elle est bien plus belle, étant plus blonde... - -MARIE-LOUISE, faiblement. - - Charles! - -BOMBELLES, joignant le geste à la parole. - - ... Il n’aurait pas aimé que me penchant ainsi... - -(Mais ses lèvres n’ont pas atteint l’épaule de Marie-Louise qu’il a été -saisi à la gorge, arraché du banc, jeté à terre par le Duc de Reichstadt -bondissant et criant.) - -LE DUC. - - Pas ça! Je ne veux pas! Je vous défends! - -(Il recule, étonné de ce qu’il vient de faire, épouvanté; passe la main -sur son front, et tout à coup:) - - Merci! - Merci! Je suis sauvé! - -MARIE-LOUISE, défaillante. - - Franz! - -LE DUC. - - Car ce cri, ce geste - Ne furent pas de moi!... Moi, toujours, il me reste - Le respect de ma mère--et de sa liberté! - C’est donc... c’est donc Celui dont j’étais habité, - Qui vient, là, hors de moi, de bondir avec force! - Merci! Je suis sauvé! C’était un sursaut corse! - -BOMBELLES, qui s’est relevé, faisant un pas vers le duc. - - Monsieur... - -LE DUC, reculant avec une hauteur glaciale. - - Rien entre nous! - -(Bombelles s’arrête, sentant qu’en effet rien n’est possible entre eux, -et le duc, se tournant vers sa mère, la salue profondément.) - - Madame, mes respects! - Au palais de Sala retournez vivre en paix! - Ce palais n’a-t-il pas deux ailes, dont une aile - Est un petit théâtre et l’autre une chapelle? - Vous allez vous sentir, habitant au milieu, - Dans un juste équilibre entre le monde et Dieu! - --Mes respects! mes respects! - -MARIE-LOUISE, d’une voix tremblante. - - Mon fils! - -LE DUC. - - Mais oui, Madame, - Mais oui! c’est votre droit de n’être qu’une femme! - Allez être une femme au palais de Sala! - Mais dites-vous, dites-vous bien, et que cela - Soit la revanche amère et triste de sa gloire, - --Veuve qui n’a pas su garder la robe noire!-- - Dites-vous, désormais, qu’on ne fait les yeux doux - Qu’au prestige immortel qu’il a laissé sur vous, - Et que vous n’êtes belle, et que vous n’êtes blonde, - Que parce qu’autrefois il a conquis le monde! - -MARIE-LOUISE, atteinte au plus sensible. - - Mais... Bombelles, venez!... ne restons pas ici!... - -LE DUC. - - Retournez à Sala! Je suis sauvé! Merci! - -MARIE-LOUISE, qui va pour sortir, suivie de Bombelles. - - Adieu, Monsieur! - -LE DUC, immobile, ne les regardant plus. - - O mains, mains froides, dans la tombe, - O mains tristes encor de leur anneau qui tombe, - Mains où posa le front de celle qui jadis - Sanglotait parce que je n’étais pas son fils, - Mais dont je sens les doigts sur mon âme orpheline, - Je vous baise en pleurant, ô mains de Joséphine! - -MARIE-LOUISE, à ce nom se retourne, et laissant éclater une haine de -femme. - - La Créole!... Et crois-tu donc qu’à la Malmaison - Elle n’a pas?... - -(Et l’on sent que tous les racontars vont défiler...) - -LE DUC, d’une voix terrible. - - Silence! - -(Elle recule intimidée, se tait; et lui reprend avec force.) - - Ah! si c’est vrai, raison - De plus, raison de plus pour moi d’être fidèle!... - -(Marie-Louise gagne la sortie de droite, quittant la fête avec -Bombelles. Et le duc reste là, transformé, redressé, frémissant -d’indignation et d’énergie,--sauvé comme il vient de le dire. Ce n’est -plus, ainsi que tout à l’heure, l’être d’ennui et de volupté, le blondin -d’une grâce perverse; c’est, de nouveau, le jeune homme ardent et -douloureux. A ce moment reparaît Metternich, achevant sa conversation -avec Sedlinsky.) - - -SCÈNE VIII - -LE DUC; METTERNICH et SEDLINSKY, un instant; puis FANNY ELSSLER. - -METTERNICH, concluant d’un ton satisfait, à Sedlinsky. - - Oui, j’ai brisé l’orgueil de cet enfant rebelle! - -(Mais il pousse un cri en apercevant, debout devant lui, le prince qu’il -a laissé, la nuit dernière, gisant au pied d’un miroir.) - - Hein?--Vous ici! - -(Et comme le prince, en bondissant sur Bombelles, a laissé glisser son -manteau, Metternich ajoute, choqué de le voir en colonel autrichien dans -cette fête masquée.) - - Dans cet uniforme?... Comment? - -LE DUC. - - Ne doit-on pas venir sous un déguisement? - -SEDLINSKY, bas à Metternich. - - Cet orgueil, qu’hier soir brisa Votre Excellence, - Garde, même en morceaux, toute son insolence! - -METTERNICH, maîtrisant sa colère et essayant de badiner. - - A quoi donc vient rêver ici, fuyant le bal, - Le petit colonel? - -LE DUC. - - Au petit caporal. - -METTERNICH, sur le point de s’emporter. - - Oh! je... - -(Se calmant, à Sedlinsky.) - - Mais le courrier, là-bas, qui me réclame! - -(Et il sort par la droite, au bras du préfet de police, en disant entre -ses dents.) - - C’est à recommencer! - -FANNY ELSSLER, rentrée depuis un instant, s’avance vivement dès qu’ils -ont disparu et, tout bas, derrière le duc. - - Prince... - - -SCÈNE IX - -LE DUC, FANNY ELSSLER. - -PASSAGE DE MASQUES - -LE DUC, se retourne, reconnaît la femme masquée qu’il a accepté tout à -l’heure d’attendre là, et avec, maintenant, un recul violent. - - Ah! non!... Cette femme!... - Non! Je ne veux plus... - -FANNY, malicieusement, se démasquant une seconde. - - Fuir? - -LE DUC, avec un cri de surprise. - - Fanny!--Toi?--Fuir? - -(Changeant de ton et se rapprochant.) - - Comment? - Quand? - -FANNY, lui désignant du coin de l’œil des couples qui passent. - - Feignez avec moi de causer galamment. - C’est grave. Écoutez bien. Mais souriez sans cesse. - -(Et elle lui dit en minaudant.) - - Votre cousine est là, dans ce bal. - -LE DUC, très ému, mais d’un air penché. - - La Comtesse? - -FANNY. - - Oui. - -(Elle prend la main du duc et la met sur son cœur.) - - --Tiens, j’ai--comme un soir de première--le trac! - --Elle a sous son manteau ton habit blanc, ce frac - Avec lequel l’Aiglon a l’air d’une mouette! - Elle te ressemblait, déjà, de silhouette, - Mais depuis qu’elle a teint en blond ses cheveux noirs, - Prince, elle te ressemble à tromper les miroirs! - Donc, pendant qu’on jouera, - -(Elle montre, à gauche, la porte du petit théâtre.) - - là, _Michel et Christine_, - Tu changes de manteau, vite, avec ta cousine... - -LE DUC, comprenant. - - Je me masque... - -FANNY. - - Tu disparais comme en un truc... - -LE DUC. - - Cependant qu’apparaît un faux duc! - -FANNY. - - Le faux duc - Sort ostensiblement... - -(Elle montre la sortie de gauche.) - -LE DUC. - - En sortant, me délivre - Des agents qui, dehors, m’attendent pour me suivre... - -FANNY. - - Rentre à Schœnbrunn... - -LE DUC. - - S’enferme en ma chambre avec soin... - -FANNY. - - Et s’éveille si tard demain... - -LE DUC. - - ... que je suis loin! - --Seulement... - -FANNY. - - Vous voyez un seulement? - -LE DUC. - - Énorme! - Si, voyant le faux duc sortir en uniforme, - Quelque masque, croyant me parler, lui parlait? - -FANNY. - - Impossible. Tout est réglé comme un ballet. - Pour qu’il sorte sans crainte et puis que tu te sauves, - Douze femmes sont là,--douze dominos mauves - Elles vont, coquetant, riant, jouant de l’œil, - L’accaparer, l’une après l’autre, jusqu’au seuil, - --Et, comme un volant blanc, de raquette en raquette - Le faux duc sortira de coquette en coquette! - -UNE BANDE, passant au fond à la poursuite d’un masque à tête de loup. - - Quel est ce loup? - -LE LOUP, poursuivi, se retournant vers eux. - - Hou! hou! - -(Il disparaît dans le bois.) - -LA BANDE, se précipitant alors à la poursuite d’un Triboulet qui passe -en gambadant. - - Quel est ce fou? - -LE FOU, se sauvant et agitant sa marotte. - - Tzing! tzing! - -(Tout disparaît dans des éclats de rire.) - -FANNY, reprenant, au duc. - - Puis, toi, tu sors du parc... - -LE DUC. - - Par la porte d’Hietzing? - -FANNY. - - Non! - -LE DUC. - - Par où? - -FANNY. - - Prenez garde. On passe.--Je m’évente... - Regardez l’éventail de votre humble servante... - -LE DUC. - - Eh! bien? - -FANNY, tout en s’éventant coquettement. - - J’ai dessiné dessus le plan du parc. - Voyez-vous le chemin? En rouge. Il fait un arc. - Suivez-vous? Les petits carrés blancs sont des marbres, - Et les petits pâtés vert pomme sont des arbres. - On évite, par là, les gardes malfaisants, - On tourne à gauche, on prend du côté des faisans... - -LE DUC, les yeux sur l’éventail. - - Les hachures, qu’est-ce que c’est? - -FANNY. - - C’est quand ça monte, - --On redescend. On tourne au gros triton de fonte. - Et l’on sort Empereur par ce petit portail... - Tout est-il bien compris? Je ferme l’éventail. - -LE DUC, avec une fièvre joyeuse. - - Empereur! - -FANNY, plaisantant. - - C’est cela, le carrosse du Sacre, - Tout de suite! - -LE DUC. - - Et l’on trouve à ce portail? - -FANNY. - - Un fiacre. - -LE DUC. - - Hein? - -FANNY. - - Très bien attelé! Ne sois pas inquiet! - -LE DUC. - - Et qui me mène? - -FANNY. - - Au lieu de rendez-vous! - -LE DUC. - - Qui est? - -FANNY. - - A deux heures d’ici--c’est vrai, ça vous écarte,-- - Mais la comtesse y tient: Wagram! - -LE DUC, souriant. - - La Bonaparte! - --Et Prokesch? - -FANNY. - - Prévenu par moi. Sera là-bas. - -LE DUC. - - Et Flambeau? Vais-je le revoir? - -FANNY. - - Je ne sais pas. - -(Tout en causant, elle l’a conduit vers la gauche. Il y a de ce côté, au -pied d’une grande urne antique d’où retombent de longues branches de -lierre, un tas de décombres parmi des touffes d’herbe. Un fût de -colonne, au coussin de mousse, offre une sorte de siège, et--près d’un -fragment de bas-relief posé sur le sol, à plat, comme une large -dalle--la tête énorme et barbue d’une statue cassée ouvre ses yeux -blancs et sa bouche d’ombre.) - - Il faut attendre... Asseyons-nous, au clair de lune, - Vous, sur ce bloc... - -(Et elle désigne le fût de colonne.) - - Moi, sur la tête de Neptune. - -(S’adressant à la tête de pierre, avec une révérence comique.) - - Neptune, c’est permis de s’asseoir? - -LA TÊTE DE NEPTUNE, d’une voix caverneuse. - - C’est permis! - -(Fanny fait un bond en arrière, et la tête ajoute d’une voix cordiale.) - - Seulement, vous savez, il y a des fourmis! - -FANNY, se réfugiant dans les bras du duc. - - Dieu!... la tête qui parle!... - -LE DUC, qui comprend et se souvient tout à coup. - - Ah! c’est là, sous le lierre, - C’est vrai, qu’on sort du trou... - -LA VOIX, tranquillement. - - Par une fourmilière!... - -LE DUC, se penchant vers les décombres dont il essaie d’écarter les -herbes. - - Flambeau! - - -SCÈNE X - -LE DUC, FANNY, FLAMBEAU, d’abord invisible. - -DES MASQUES, de temps en temps. - -LA VOIX DE FLAMBEAU, jovialement. - - Dans la cachette à Robinson... - -UNE BANDE DE MASQUES, qui passe au fond à la poursuite d’un Paillasse. - - Ohé! - -FANNY, se penchant vivement et mettant sa main sur la bouche de Neptune. - - Chut! des masques! - -LES MASQUES, disparaissant. - - Bravo! Très drôle! - -(Leurs voix se perdent.) - -LA VOIX DE FLAMBEAU, achevant avec le plus grand calme. - - Crusoé. - -LE DUC. - - Quoi! depuis hier soir?... - -FLAMBEAU, toujours invisible. - - Oui, je fume ma pipe... - -LE DUC. - - Dans ce trou?... - -FLAMBEAU. - - Que tu fis à l’instar de ce type, - Inventeur du bonnet à poil, à ce qu’on dit, - Et dont le Mameluck s’appelait Vendredi! - -LE DUC, examinant les pierres et les mousses. - - Je ne retrouve plus la place exacte! - -FLAMBEAU. - - A droite! - Juste où je souffle, avec ma pipe, un peu d’ouate! - -(Et par une fente de la grosse pierre posée à plat, on voit s’élever une -fumée qui se met à floconner dans l’air calme.) - -FANNY, la montrant au duc. - - Là,--le petit Vésuve! - -LE DUC, se penchant vers la pierre, d’un ton désolé. - - Oh! tu dois être... - -FLAMBEAU, qui lance les mots entre des bouffées de fumée. - - Mal! - Mais - -(Une bouffée.) - - je vous avais dit - -(Une bouffée.) - - que je viendrais au bal! - -FANNY, regardant autour d’eux, avec inquiétude. - - Si l’on nous voit causer avec une fumée! - -FLAMBEAU. - - Aï! - -LE DUC. - - Quoi donc? - -FLAMBEAU. - - Un retour offensif de l’armée - Fourmi!... Depuis hier, tout le temps on se bat! - --Aï!--Elles ont le nombre et moi j’ai le tabac! - -(On l’entend souffler très fort.) - - En soufflant la fumée à flots... - -FANNY, riant. - - Tu les canonnes! - -FLAMBEAU, dont la voix se rapproche. - - Puis-je lever ma pierre une seconde? - -LE DUC, après avoir regardé si personne ne passe. - - Oui! - -(Alors un des côtés de la pierre se soulève lentement, entraînant ses -tremblantes attaches de lierre, laissant pendre des cheveux d’herbe, et, -de l’ombre humide du trou de Robinson, on voit sortir à demi un Flambeau -mystérieux et cocasse, l’uniforme verdi, les moustaches pleines de -brindilles, le nez terreux, l’œil gai.) - -FLAMBEAU, tout en soulevant la pierre, entonnant d’une voix sépulcrale -le grand air du dernier succès de l’Opéra. - - _Nonnes!..._ - -LE DUC et FANNY, précipitamment. - - Chut! - -FLAMBEAU, s’accoudant au bord moussu du petit souterrain. - - J’ai l’air de me mettre au balcon du tombeau! - -LE DUC. - - Fanny m’a tout conté. C’est pour ce soir, Flambeau! - -FLAMBEAU. - - Bon!--Craignez Metternich, seulement! L’œil du maître! - -LE DUC. - - Il a quitté le bal. - -FLAMBEAU, vivement. - - Mais pour me reconnaître - Il n’y a plus personne, alors! - -FANNY. - - Tout ira bien. - -FLAMBEAU. - - Metternich est parti?... Vous ne me dites rien? - -LE DUC. - - Mais... - -FLAMBEAU. - - Et vous me laissez, à l’ombre de cette urne, - Prendre un torticolis dans ma petite turne? - -FANNY, vivement. - - Des masques! - -(Flambeau rentre dans son trou.--La scène est envahie par des masques -qui dansent une ronde autour d’un magicien à grande barbe.) - -LES MASQUES, cherchant à reconnaître qui se cache sous cette barbe. - - C’est Blacas!--C’est Sandor!--C’est Zichy! - --C’est Thalberg!--Non, Thalberg est en mammamouchi! - --C’est Josika!--Non! c’est... - -(Mais le magicien se baissant brusquement et passant sous les mains -nouées de deux danseurs, s’échappe. Cris de tous les masques.) - - Il fuit! qu’on le rattrape! - -FLAMBEAU, soulevant sa pierre comme un diable le couvercle de sa boîte. - - Partis? - -LE DUC et FANNY. - - Partis. - -FLAMBEAU. - - Alors... - -(Il sort tranquillement du trou, dont il extrait son fusil et son bonnet -à poil.) - -LE DUC et FANNY. - - Hein? Quoi? - -FLAMBEAU, remettant la pierre en place. - - Baissons la trappe! - -LE DUC, épouvanté. - - Que va-t-on dire en te voyant? - -FANNY. - - C’est effrayant! - Rentrez vite! - -FLAMBEAU. - - Ce qu’on va dire en me voyant? - -(Les masques reparaissent au fond.) - -L’UN D’EUX, apercevant Flambeau, avec enthousiasme. - - Et celui-là! Ho! ho!--en grognard de l’Empire! - -FLAMBEAU, au duc et à Fanny. - - Eh bien! mais le voilà, tenez, ce qu’on va dire! - -LES AUTRES MASQUES, s’arrêtant en voyant Flambeau. - - Bravo!--Très bien! - -FLAMBEAU. - - Je suis tranquille maintenant! - -(Il remet son bonnet et fume sa pipe. A ce moment, la scène est envahie. -Tout le monde revient du bal, car la cloche du théâtre sonne et un -laquais vient de suspendre aux branches de la porte une affiche sur -laquelle on lit: - - MICHEL ET CHRISTINE. - Vaudeville en un acte. - De MM. Eugène Scribe et Henri Dupin - -La plupart des masques, avant d’entrer au théâtre, s’arrêtent pour -contempler Flambeau.) - - -SCÈNE XI - -LES MÊMES, puis peu à peu TOUS LES MASQUES, DES LAQUAIS, THÉRÈSE, -TIBURCE, etc. - -UN TRIVELIN, appelant un Léandre. - - As-tu vu le grognard? - -LE LÉANDRE, frappé d’admiration. - - Oh! il est étonnant! - -(Le duc s’est un peu écarté, laissant Fanny avec Flambeau qui, en un -clin d’œil, est entouré.) - -L’ARLEQUIN, le regardant de près. - - Excellents, les petits anneaux d’or aux oreilles! - -UNE PETITE DIABLESSE, même jeu. - - Et les gros sourcils gris, postiches! Des merveilles! - -(Elle se hausse sur la pointe des pieds et essaie de les toucher. -Flambeau recule.) - -FLAMBEAU, bas à Fanny. - - Mais sans manteau, comment sortirai-je bientôt? - -FANNY, tirant de son gant un numéro de vestiaire qu’elle lui passe. - - Le numéro de Gentz, tiens: un très beau manteau! - -UN PETIT MARQUIS, à Flambeau. - - Bonjour, grognard! - -FLAMBEAU, poliment. - - Honneur, plaisir. - -UN SCARAMOUCHE, l’observant. - - Je me demande - Qui c’est? - -(Il s’avance, et bouffonnant.) - - Pour lors, Sergent, vous serviez?... - -FLAMBEAU. - - Dans la Grande! - -(On rit.) - -FLAMBEAU, à lui-même. - - Ils riaient moins du temps, chez eux, qu’elle hivernait! - -(Il se promène, de long en large.) - -EXCLAMATIONS, en le voyant marcher. - - C’est un Raffet!--C’est un Charlet!--C’est un Vernet! - -LE LANSQUENET, s’avançant et tâtant l’uniforme. - - Comme il est bien usé!... La poudre!... Les poussières!... - Le nom du costumier? - -FLAMBEAU. - - Ce sont des costumières. - Une vieille maison: _Guerre et Victoire, Sœurs._ - -UN LANSQUENET. - - Ah! oui? - -FLAMBEAU, remontant. - - Nous n’avons pas les mêmes fournisseurs! - -LE SCARAMOUCHE, le suivant. - - Parbleu! mais c’est Zichy!... - -(A Flambeau, en lui tendant la main.) - - Cher comte... - -(Il recule en recevant une bouffée de fumée dans la figure.) - -FLAMBEAU, s’excusant et montrant sa pipe. - - Ma bouffarde. - -(On rit.) - -LE SCARAMOUCHE, aux autres. - - Oui, son langage, ainsi que son museau, se farde! - -FLAMBEAU, chantonnant. - - En allant à Krasnoé - On avait soif; on avait froué!... - -UN SEIGNEUR FLORENTIN, riant. - - C’est qu’il est excellent!... - -(S’avançant et lui prenant le bras.) - - En Russie, hein! mon vieux, - Nous avons eu très froid au nez? - -(On rit.) - -FLAMBEAU. - - Oui... Pas aux yeux. - -(Il chantonne.) - - Mais, cristi, ça vous ravigote - Rien que de voir sa redingote!... - -L’ARLEQUIN, vient lui prendre le bras de l’autre côté, et finement. - - Dis donc, sa redingote a besoin de reprises? - -(On rit.) - -FLAMBEAU. - - Mais, dis donc,--elle vous en a fait voir de grises! - -(Les rires jaunissent légèrement.) - -PLUSIEURS, sans enthousiasme. - - Ha! ha! très drôle!... - -LE LANSQUENET, tiède. - - Oui... très nature... - -LE SCARAMOUCHE, froid. - - Très exact! - -L’ARLEQUIN, bas, aux autres. - - Mais vous ne trouvez pas qu’il manque un peu de tact? - -(Il les emmène vers le théâtre où, du reste, tout le monde entre peu à -peu; la scène se vide. Fanny Elssler, qui a rejoint le duc, suit -avidement des yeux les derniers masques qui se dirigent vers la petite -porte.) - -FANNY, au duc. - - Sitôt qu’ils seront tous entrés pour voir la pièce... - -FLAMBEAU, d’une voix de forain, rabattant les retardataires. - - Entrez! - -FANNY. - - ... j’irai chercher votre cousine. - -(A ce moment, le laquais que le duc avait envoyé porter une lettre au -château reparaît et s’approche vivement de lui.) - -LE DUC. - - Qu’est-ce? - -FLAMBEAU, au fond. - - Entrez! - -LE LAQUAIS, au duc. - - J’ai prévenu que Monseigneur irait - Passer la nuit au pavillon de la forêt. - -(Il s’éloigne.) - -FANNY, qui a entendu. - - Hein? - -LE DUC, vite et bas à Fanny. - - J’oubliais. J’ai dit qu’au pavillon de chasse - Je passerai la nuit. C’est donc là qu’à ma place - La comtesse devra se rendre. Préviens-la. - -FANNY. - - Je la préviens et vous l’amène. Restez là. - -(Elle sort par le fond à gauche. Parmi les derniers masques qui sont -revenus du bal, il y a Tiburce et Thérèse.) - -FLAMBEAU, sur le seuil du théâtre. - - Entrez! - -TIBURCE, à sa sœur, lui désignant le théâtre. - - Vous n’entrez pas? - -THÉRÈSE. - - Non. Je pars. - -TIBURCE, la saluant. - - A votre aise! - -(Il entre au théâtre. Elle se dirige vers la sortie, à droite.) - -LE DUC, l’apercevant. - - Mais elle va peut-être au rendez-vous! - -(Avec un mouvement vers elle pour l’avertir.) - - Thérèse! - -(Elle s’arrête sur le seuil, le regardant. Mais il se ravise, et à -lui-même.) - - Non! qu’elle y aille!... Il me sera doux de savoir - Qu’elle fut faible au point d’y aller! - -(Et à Thérèse, tendrement.) - - A ce soir! - -(Elle sort sans répondre.) - - -SCÈNE XII - -LE DUC, FLAMBEAU, FANNY, LA COMTESSE. - -FANNY, reparaissant, à Flambeau. - - Surveille où l’on en est de la pièce de Scribe! - C’est l’heure! - -(Flambeau entre au théâtre. Elle fait un signe au fond et l’on voit -venir un jeune homme masqué enveloppé d’un grand manteau brun.) - -FLAMBEAU, sortant du théâtre. - - En ce moment, plus d’un mouchoir s’imbibe, - Parce que Stanislas est triste et Polonais! - -(Il rentre dans le théâtre.) - -FANNY, au duc. - - Duc, voici la comtesse! - -(Le jeune homme se démasque: c’est la comtesse. Ses cheveux, teints en -blond, sont coupés et coiffés comme ceux du prince, avec la raie et la -grande mèche sur le front. En descendant vers son cousin, elle ouvre son -manteau et apparaît svelte et blanche, dans le même uniforme que lui.) - -LE DUC. - - Oh! je me reconnais! - C’est moi qui viens vers moi dans l’ombre qui s’étonne! - -(Fanny fait le guet.) - -LA COMTESSE. - - Bonsoir, Napoléon. - -LE DUC. - - Bonsoir, Napoléone. - -LA COMTESSE. - - Je suis très calme. Et toi? - -LE DUC. - - Je songe aux dangers fous - Que vous allez courir pour moi!... - -LA COMTESSE, vivement. - - Oh! pas pour vous! - -LE DUC. - - Ah? - -LA COMTESSE. - - Pour le nom, la gloire, et mon sang sur le trône! - -LE DUC, souriant. - - Comme tu fais sonner ta cuirasse, Amazone! - -LA COMTESSE, avec fierté. - - Oui, ce serait moins beau si c’était par amour! - -LE DUC, se rapprochant. - - Mais, à propos d’amour, lorsque tu seras pour - Me remplacer, ce soir, là-bas... si d’aventure, - Une femme venait... - -LA COMTESSE, tressaillant. - - Ah! j’en étais bien sûre! - -LE DUC. - - Raconte-lui ma fuite; et tu vas me jurer... - -FLAMBEAU, reparaissant sur le seuil du théâtre. - - Le vieux soldat se tait... - -FANNY. - - Bien! bien! - -FLAMBEAU, rentrant dans le théâtre. - - ... sans murmurer! - -LE DUC. - - ... Si ce soir, elle vient, plus tard de me le dire! - -LA COMTESSE. - - Quoi! s’occuper d’un cœur quand, demain, c’est l’Empire! - -LE DUC. - - C’est parce que demain je vais être Empereur - Que j’attache, ce soir, tant de prix à ce cœur! - -LA COMTESSE, brutalement. - - D’autres vous aimeront! - -LE DUC. - - Mais pourrai-je les croire - Comme la triste enfant prête à tomber sans gloire - Qui parce qu’elle veut tomber en consolant, - Viendra ce soir, peut-être, à ce rendez-vous blanc? - -LA COMTESSE, haussant les épaules. - - Vous aimerez encor! - -LE DUC. - - Mais jamais plus, peut-être - A quelque rendez-vous que, plus tard, je puisse être, - Je n’attendrai dans l’ombre et n’ouvrirai les bras - Comme à ce rendez-vous où je ne serai pas! - -LA COMTESSE, avec dépit. - - Je trouve Votre Altesse extrêmement émue! - -LE DUC. - - Moins que si tu me dis plus tard: «Elle est venue!» - -FLAMBEAU, reparaissant. - - Il faut se dépêcher, car les yeux vers le ciel - Il chante quelque chose à son vieux colonel! - -(Le duc et la comtesse se masquent rapidement.) - -LA COMTESSE, dégrafant son manteau noir pendant que le duc détache son -domino violet. - - Changeons vite! - -FLAMBEAU, regardant si personne ne sort du théâtre. - - Au signal!... Ne craignez rien. Je guette. - Attention! - -(Il tire la baguette de son fusil qu’il lève solennellement.) - - Par la vertu de ma baguette!... - -LA COMTESSE, à Flambeau. - - Tu vas, peut-être, faire un César, songes-y! - -FLAMBEAU. - - C’est pourquoi ma baguette est celle d’un fusil! - -(Le duc de Reichstadt est à droite. La comtesse est à gauche. Ils -enlèvent simultanément leurs manteaux. Une seconde, il y a, dans un -éclair blanc, deux Ducs de Reichstadt. Mais l’échange se fait: le duc -s’enveloppe du manteau noir, rabat le capuchon sur sa tête; la comtesse -jette négligemment sur une épaule le domino violet de manière à ne pas -cacher l’uniforme et les croix, reste tête nue pour bien laisser voir -les cheveux blonds... Et il n’y a plus qu’un duc de Reichstadt, à -gauche.) - - -SCÈNE XIII - -LES MÊMES, TOUT LE MONDE. - -FLAMBEAU, l’oreille tendue vers le théâtre d’où viennent des -applaudissements et des rumeurs. - - Il sort! - -(Le duc se sépare de la comtesse. Une musique bruyante éclate. La scène -s’éclaire vivement. Car de tous côtés des laquais entrent, roulant -devant eux des orangers dont le feuillage est criblé de verres lumineux. -Sur chaque caisse verte on a posé deux planches que recouvre un napperon -de dentelle laissant passer par un trou le tronc de l’oranger, et sur -chacune de ces petites tables d’où jaillit un arbre illuminé, un -somptueux petit couvert est mis. Vaisselle de vermeil. Cristaux irisés. -Luxe de fleurs. Nuée de laquais poudrés qui, en un clin d’œil, flanquent -chaque caisse de quatre chaises légères, et habillent les deux orangers -qui étaient déjà en scène comme les nouveaux venus.--Cependant tous les -masques sortent du théâtre, en farandole, se tenant par la main, sur -l’air de galop qu’attaque l’orchestre. En voyant la surprise que leur -réservait Metternich, ils poussent des cris d’enthousiasme. La longue -chaîne dansante, conduite par l’Archiduchesse et l’Attaché français, se -met à serpenter autour des orangers,--et ce sont des éclats de rire, des -appels, des interjections, parmi lesquels on entend à peu près: - - _Les orangers!--C’est ici que l’on soupe! - --Vous marchez sur ma robe!--Hop! hop!--Je perds ma houppe! - --Bravo, les orangers!--Dansons en rond!--Baron! - --Marquise!--Hop! hop!--Plus vite!--Encor!--Toujours!--En rond! - --Attention! Un, deux... à trois, on se sépare! - Trois!_ - -Et la farandole se disloque.) - -TOUT LE MONDE, se précipitant vers les tables pour se placer. - - Hourrah! - -FANNY, au duc, lui montrant la comtesse qui, restée debout au premier -plan, à gauche, a été immédiatement entourée par tous les dominos -mauves. - - Notre essaim de femmes l’accapare! - -LES DOMINOS MAUVES, autour du faux duc, feignant de coqueter pour que -personne ne l’approche. - - Prince!--Duc!--Monseigneur!--Altesse! - -GENTZ, qui les regarde en passant, avec une jalousie de vieux galantin. - - Il n’y en a - Que pour le Duc ce soir! - -DES MASQUES, s’appelant pour souper ensemble. - - Sandor!--Zichy!--Mina! - -L’ARLEQUINE, masquée qu’on a appelée Mina, s’asseyant. - - On me reconnaît donc? - -LE POLICHINELLE. - - A ce collier de jade! - -LE SCARAMOUCHE, s’attablant et regardant les petites oranges de -l’oranger. - - Au dessert on pourra se faire une orangeade! - -UN DOMINO MAUVE, minaudant, au faux duc. - - Duc!... - -L’OURS, qui a ôté sa tête pour souper, lisant le menu. - - Sterlets du Danube!--Et caviar du Volga! - -L’ARCHIDUCHESSE, qui va et vient, plaçant les soupeurs. - - Mimi de Meyendorf à la table d’Olga! - -(Tout le monde est assis, excepté la comtesse qui, toujours debout à -gauche, continue à marivauder avec un domino mauve. Le duc, sans la -quitter des yeux, s’est attablé, avec Flambeau et Fanny, à l’un des -orangers. Rires. Murmures. Le souper commence.) - -GENTZ, se levant, un verre de champagne à la main. - - _Mesdames et Messieurs..._ - -QUELQUES SOUPEURS, réclamant le silence. - - Chut! Chut! - -LE DUC, voyant la comtesse faire un pas vers la droite. - - C’est la minute - Terrible!... - -GENTZ. - - _Je brandis cette première flûte - En l’honneur..._ - -LE DUC. - - Elle va pour sortir... - -GENTZ. - - _... de l’absent - Qui régla nos plaisirs et s’en fut--nous laissant - Ces musiques, ces fleurs et ces sorbets aux pêches,-- - Travailler jusqu’à l’aube et dicter des dépêches!_ - -(Applaudissements. La Comtesse profite de ce que l’attention est attirée -par Gentz et se dirige, parmi les tables, vers la sortie. A mesure -qu’elle avance--en imitant l’allure distraite du duc et sans avoir l’air -de se presser--il se lève, de chaque table, sur son passage, un domino -mauve qui l’accompagne un instant en lui faisant des agaceries, et ne la -quitte que lorsqu’un autre domino mauve vient à son tour l’accaparer -coquettement.) - -FANNY, qui la suit des yeux, bas au duc. - - Elle a bien attrapé votre pas nonchalant! - -GENTZ, continuant d’une voix éclatante. - - _Au Prince Chancelier, Conseiller, Chambellan! - Dédions ton premier grésillement, champagne, - A Metternich, prince d’Autriche et grand d’Espagne, - Seigneur de Daruvar et duc de Portella..._ - -FANNY, regardant toujours la comtesse qui se rapproche de plus en plus -de la sortie. - - Elle avance! Voyez l’air tranquille qu’elle a. - -GENTZ. - - _Chevalier de Sainte-Anne..._ - -LE DUC, bas à Flambeau dont il serre convulsivement la main. - - En parlant, il nous aide, - Ce Gentz, sans le savoir! - -GENTZ. - - _... Des Séraphins de Suède, - De l’Éléphant Danois et de la Toison d’or!..._ - -FLAMBEAU, bas. - - Pourvu que Metternich ait des titres encor! - -GENTZ. - - _Curateur des Beaux-Arts, Magnat héréditaire..._ - -LE DUC, fébrilement, les yeux fixés sur la comtesse qui avance toujours. - - Oh! mon pas n’est pas si traînant... elle exagère! - -GENTZ, avec un enthousiasme croissant. - - _Bailli de Malte..._ - -LE DUC, de plus en plus énervé, voyant la comtesse s’arrêter tout près -de la sortie avec un domino mauve. - - Eh bien! qu’attend-elle? - -GENTZ. - - _Grand-croix - Du Faucon, du Lion, de l’Ours, de Charles III!..._ - -(Il s’arrête, s’épongeant le front.) - - Ouf!... - -LA VOISINE de droite de Gentz, à sa voisine de gauche. - - Il va succomber! Il faut que tu l’éventes! - -(Les deux éventails s’agitent avec une violence comique des deux côtés -de Gentz.) - -GENTZ, ranimé, concluant avec emphase. - - _Et Membre de plusieurs Sociétés savantes!_ - -ENTHOUSIASME GÉNÉRAL. - - Hourrah!... - -(Tout le monde est debout. Les verres se choquent. La comtesse est -arrivée à la sortie avec le dernier domino mauve; le pied sur le seuil, -elle cause et rit nerveusement, s’attarde une seconde de peur de se -trahir par un départ brusque, baise la main du domino mauve pour prendre -congé.) - -FLAMBEAU, bas au duc qui n’ose plus regarder. - - Et pendant qu’ils trinquent de toutes parts, - Prince, elle va sortir... elle sort!... - -L’ARCHIDUCHESSE, qui depuis un instant suit des yeux le faux duc, à voix -haute, de sa place. - - Franz, tu pars? - -(La comtesse chancelle, elle est obligée de s’adosser au treillage pour -ne pas tomber.) - -LE DUC, bas. - - Tout est perdu! - -FLAMBEAU. - - Tonnerre! - -L’ARCHIDUCHESSE, qui se lève et se dirige vers la comtesse. - - Attends! - -FANNY, atterrée. - - L’archiduchesse - N’est pas du complot! - -L’ARCHIDUCHESSE, qui est arrivée près de la comtesse. - - Franz! - -(Elle lui prend le bras, et d’un doux ton de reproche.) - - Tu blessas ma tendresse, - Tout à l’heure, mais... - -(Elle tressaille, en recevant à travers le masque un regard qu’elle ne -reconnaît pas. Elle s’arrête, examinant de près le bas du visage, et -presque sans voix.) - - Ah!... - -LE DUC, qui suit cette scène. - - Perdu! - -L’ARCHIDUCHESSE, reculant hésitante. - - Mais... - -(Puis, après le siècle d’une seconde, elle reprend sa voix naturelle, et -très haut, tendant la main à la comtesse.) - - A demain! - -LA COMTESSE, à qui l’émotion, la peur qu’elle a eue, la gratitude font -perdre un instant la tête. - - Ah! Madame,--comment?... - -L’ARCHIDUCHESSE, vite et bas. - - Baisez-moi donc la main! - -(La comtesse se ressaisit, baise tout à fait en duc de Reichstadt la -main de l’Archiduchesse, se redresse, et sort.) - - -SCÈNE XIV - -LES MÊMES, moins LA COMTESSE. - -UN SOUPEUR, qui a vu sortir la Comtesse. - - Il part déjà, le duc? - -TIBURCE, haussant les épaules. - - Oh! il est si fantasque! - -(L’Archiduchesse, en regagnant son oranger, passe devant celui où sont -assis le duc, Flambeau et Fanny.) - -LE DUC, l’arrêtant au passage, d’une voix basse et émue. - - Votre main... comme au duc de Reichstadt?... - -L’ARCHIDUCHESSE, regarde un instant ce jeune homme encapuchonné et -masqué, et lui tend la main. - - Tiens, beau masque! - -(Elle regagne sa place. Tout le monde soupe, rit, cause.) - -GENTZ, se levant, un verre de champagne à la main. - - Et maintenant... - -(Rires et protestations.) - -PLUSIEURS. - - Encore! - -GENTZ. - - Un mot... - -L’ARLEQUIN. - - Gentz, allez-y! - -GENTZ. - - Je voulais compléter mon petit brindisi: - J’ai commis tout à l’heure un oubli... volontaire. - Car le duc de Reichstadt étant là, j’ai dû taire - Le plus beau titre de Metternich. J’ai l’honneur, - --Le duc étant sorti--de boire: _Au destructeur - De Bonaparte!..._ - -TOUT LE MONDE, se levant dans une subite explosion de haine joyeuse. - - Au destructeur de Bonaparte! - -(Mouvement du duc. Tous les verres sont levés. Flambeau vide -tranquillement le sien dans le canon de son fusil.) - -LE DUC. - - Que fais-tu? - -FLAMBEAU. - - Je le mouille un peu, de peur qu’il parte! - -(Tout le monde se rassied. La conversation devient générale. On se parle -d’un oranger à l’autre.) - -LE SCARAMOUCHE, riant. - - Ce Bonaparte!... - -LE PETIT MARQUIS. - - En somme, un faux marbre! - -TIBURCE. - - Du stuc! - -LE DUC, indigné. - - Hein? - -FLAMBEAU, craignant qu’il ne se trahisse. - - Songez qu’il y va de l’Empire, mon duc! - -LE POLICHINELLE, dédaigneux. - - Très surfait. - -FLAMBEAU, toujours bas au duc, lui saisissant la main. - - Prenez garde! - -TIBURCE. - - Officier secondaire... - Mais qu’en Égypte on a vu sur un dromadaire, - Alors!... - -L’OURS. - - On dit que Gentz le fait très bien! - -FLAMBEAU, entre ses dents. - - Cristi! - -L’ARLEQUIN, à Gentz. - - Fais-le! - -(Gentz se lève. Mouvement du duc.) - -FLAMBEAU, au duc. - - N’oubliez pas que vous êtes sorti! - -GENTZ, faisant rapidement descendre une mèche en pointe sur son front. - - La mèche! - -(Fronçant le sourcil.) - - L’œil! - -(Mettant la main dans son gilet.) - - La main! - -(Et satisfait.) - - Voilà. - -(Acclamations et rires.) - -LE DUC, dont les doigts nerveux arrachent la dentelle de la nappe. - - Oh! - -FLAMBEAU, s’est retourné avec un mouvement furieux vers Gentz, mais la -caricature même de ce qu’il aimait tant l’émeut, et calmé, il dit d’une -voix sourde: - - Il se moque! - Et même en se moquant c’est beau!--car il l’évoque! - -LE CROCODILE. - - Vous savez qu’il tombait de cheval,--patatras! - -(Rires.) - -FLAMBEAU, bas au duc. - - Voilà ce que, sur lui, trouvèrent les _ultras_! - -LE PIERROT. - - Un causeur très médiocre!... - -FLAMBEAU, ironique. - - Allez donc! - -LE DUC. - - C’est la règle! - S’ils ne pouvaient, entre eux, dire du mal de l’aigle, - Que diraient le cloporte et le caméléon? - -TIBURCE. - - Il ne s’appelait pas, d’ailleurs, Napoléon! - -FLAMBEAU, sursautant. - - Hein? - -(C’est le duc maintenant qui le retient.) - -TIBURCE. - - Il s’est fabriqué ce nom: c’est très facile! - On veut se faire un nom magnifique... - -FLAMBEAU, à part. - - Imbécile! - -TIBURCE. - - ... Qui dans l’histoire, un jour, puisse être interpolé... - On prend trois petits sons clairs et secs: _Na-po-lé_... - Et puis un bruit sourd: _on_! - -L’OURS. - - C’est extraordinaire! - -TIBURCE. - - Oui: _Na-po-lé_: l’éclair!... et puis: _on_, le tonnerre! - -UN TRIVELIN. - - Quel était son vrai nom? - -TIBURCE. - - Ah! vous ne savez pas? - -LE TRIVELIN. - - Mais non! - -TIBURCE. - - Il s’appelait Nicolas. - -FLAMBEAU, se levant furieux. - - Nicolas? - -TOUT LE MONDE, l’applaudissant de si bien jouer son rôle. - - Ah! bravo! le grognard! - -GENTZ, riant, à Flambeau. - - Nicolas! - -(Il lui passe un plat.) - - Quelques cailles? - -FLAMBEAU, prenant le plat. - - Eh bien! mais... Nicolas gagnait bien les batailles! - -UN PAILLASSE, avec le plus aristocratique dégoût. - - Et cette cour qu’en un clin d’œil il fagota! - -TIBURCE. - - Quand on y parlait titre, étiquette, Gotha, - Mon cher, pour vous répondre, il n’y avait personne! - -FLAMBEAU, doucement. - - Il n’y avait donc pas le général Cambronne? - -UNE VOIX DE FEMME. - - Mais... la guerre!... - -TIBURCE. - - Qu’y faisait-il? Les bulletins! - -LE POLICHINELLE. - - Il se tenait sur des petits tertres lointains! - -(Rires.) - -FLAMBEAU, prêt à s’élancer. - - Nom de... - -LE DUC, le retenant. - - Chut! - -TIBURCE. - - Une balle, un jour, fut assez bonne - Pour venir le blesser au pied, à Ratisbonne: - Juste de quoi fournir un sujet de tableau! - -(Rires.) - -FLAMBEAU, retenant à son tour le duc, lui dit avec rage. - - Du calme!... - -LE DUC. - - Mais toi-même... - -FLAMBEAU, dont la main depuis un instant tourmente son couteau. - - Otez-moi ce couteau! - -TIBURCE, renversé sur sa chaise et dégustant à petites gorgées son -Johannisberg. - - Bref... - -LE DUC, dont les ongles s’enfoncent dans le poignet de Flambeau. - - Qu’il n’ajoute pas quelque chose de pire! - -FLAMBEAU, suppliant. - - Vous le supporterez! - -LE DUC. - - Oh!--pas pour un Empire! - -TIBURCE, laissant tomber un mot entre chaque gorgée. - - Bref--ce fameux héros--c’était... - -FLAMBEAU, sentant que le duc va s’élancer, avec désespoir. - - Non, mon petit! - -TIBURCE. - - C’était un lâche! - -LE DUC, se levant. - - Oh! je... - -UNE VOIX, partie du fond. - - Vous en avez menti! - -(Brouhaha.) - -TOUT LE MONDE, debout, parlant à la fois. - - Hein? Qu’est-ce? Quoi? Comment? Plaît-il? Qui ça? - -GENTZ, qui est resté assis. - - Tumulte. - -FLAMBEAU, bas au duc. - - Tout est sauvé! quelqu’un a relevé l’insulte! - -TIBURCE, blême. - - Qui s’est permis? - -L’ATTACHÉ FRANÇAIS, qui, écartant les groupes, descend vers lui. - - C’est moi. - -LE SCARAMOUCHE, bas à Tiburce. - - L’un des aides de camp - Du maréchal Maison! - -TIBURCE. - - Quoi? vous, me provoquant? - Vous qui représentez le Roi? - -GENTZ, assis, terminant sa grappe de raisin. - - C’est toujours drôle. - -L’ATTACHÉ. - - Il s’agit de la France,--et je suis dans mon rôle. - C’est contre elle tenir des propos insultants - Que d’insulter celui qu’elle aima si longtemps. - -TIBURCE. - - Buonaparte? - -L’ATTACHÉ. - - Veuillez prononcer Bonaparte. - -TIBURCE, ironique. - - Soit! Bonaparte! - -L’ATTACHÉ. - - Non. L’Empereur. - -TIBURCE. - - Votre carte? - -(Échange de cartes.) - -L’ATTACHÉ, saluant. - - Je pars demain. Donc, le duel, demain matin. - -(Il s’éloigne et rejoint deux amis avec qui il se met à causer à voix -basse. Les violons ont repris au loin et les groupes, en chuchotant, -commencent à regagner le bal.) - -FLAMBEAU, qui a disparu une seconde, à droite, vers le vestiaire, -revient vêtu d’un superbe manteau et dit vivement au duc. - - Filons! J’ai le manteau. - -(Il l’ouvre et le referme.) - - Dedans, c’est en satin. - -TIBURCE, qui s’est rassis seul à sa table, tendant nerveusement son -verre à un laquais. - - De l’eau? - -LE LAQUAIS, qui est celui que le duc a envoyé au château,--tout en -remplissant le verre de Tiburce. - - Monsieur est dur pour le Corse! - -TIBURCE, levant les yeux sur lui, avec un étonnement hautain. - - Hein? - -LE LAQUAIS, baissant la voix. - - Plus tendre, - Votre sœur, pour son fils!... - -(Mouvement de Tiburce.) - - Voulez-vous les surprendre? - -TIBURCE. - - Quand? - -LE LAQUAIS. - - Ce soir. - -TIBURCE. - - Où? - -LE LAQUAIS. - - Je sais. - -TIBURCE, lui faisant signe d’aller l’attendre dehors. - - Attends-moi près d’ici! - -(Le laquais s’éloigne. Tiburce se lève et la main sur sa grande rapière -de capitan.) - - Je vais débarrasser l’Autriche! - -Cependant LE DUC, avant de partir avec Flambeau qui l’attend sur le -seuil, est allé vers l’attaché qui a fini de causer avec ses amis, et -lui mettant la main sur l’épaule. - - Vous, merci! - -L’ATTACHÉ, se retournant. - - De quoi donc? - -(Le duc soulève son masque une seconde. L’attaché va pousser un cri.) - -LE DUC, mettant un doigt sur ses lèvres. - - Chut! - -L’ATTACHÉ, bas. - - Le duc? - -LE DUC. - - Un complot. - -L’ATTACHÉ, surpris de cette confiance. - - Je m’étonne... - -LE DUC, avec une grâce fière. - - Je n’ai que mon secret, Monsieur: je vous le donne. - -(Vite et bas.) - - Rendez-vous à Wagram, ce soir. Soyez-y! - -L’ATTACHÉ. - - Moi? - -LE DUC. - - N’êtes-vous pas à nous? - -L’ATTACHÉ. - - Je suis fidèle au roi. - -LE DUC. - - C’est bien! Mais tu te bats pour mon père, à ma place. - Et c’est en toi, ce soir, un peu de moi qui passe!... - -(Il remonte, en le saluant.) - - --A bientôt! - -L’ATTACHÉ, le suivant. - - Vous croyez me gagner... - -LE DUC. - - J’en suis sûr. - Mon père a bien conquis Philippe de Ségur! - -L’ATTACHÉ, avec fermeté. - - Demain je rentre en France, et je tiens à vous dire... - -LE DUC, souriant. - - Vous êtes un futur maréchal de l’Empire! - -L’ATTACHÉ. - - ... Que si l’on fait, sur vous, marcher mon régiment, - Je saurai commander le feu. - -LE DUC. - - Parfaitement. - -(Il lui tend la main.) - - Serrons-nous donc la main, avant de nous combattre. - -(Les deux jeunes gens se prennent la main.) - -L’ATTACHÉ, avec une extrême courtoisie. - - Avez-vous pour Paris--car j’y serai le quatre-- - Quelques commissions? L’honneur me serait doux... - -LE DUC, souriant. - - Je compte être rendu dans... l’Empire avant vous! - -L’ATTACHÉ. - - Si pourtant, avant vous, j’étais dans le... Royaume? - -LE DUC. - - Saluez de ma part la colonne Vendôme. - -(Il sort. Le rideau tombe.) - - - - -ACTE V - -LES AILES BRISÉES. - - -Une plaine. Quelques buissons bas; un tertre dont l’herbe frissonne d’un -vent éternel; une petite cabane construite de débris d’affûts et de -caissons et qu’entourent de maigres géraniums; la route qui passe; le -poteau de la route, rayé des couleurs autrichiennes; et c’est tout. Des -champs et du ciel, des épis et des étoiles. Une plaine. Une plaine -immense. La plaine de Wagram. - - -SCÈNE PREMIÈRE - -LE DUC, FLAMBEAU, PROKESCH. - -(Tous les trois, immobiles dans leurs manteaux, attendent. -Silence,--pendant lequel on entend le vent souffler.) - -LE DUC, ouvrant son manteau pour que le vent s’y engouffre, et le -refermant brusquement. - - Tiens! je prends de ton vent, Wagram, dans mon manteau! - -(A Flambeau qui regarde, sur la route, vers la gauche.) - - Les chevaux? - -FLAMBEAU. - - Pas encor. Nous arrivons trop tôt. - -LE DUC. - - Au premier rendez-vous que me donne la France, - Je dois, comme un amant, arriver en avance!... - -(Il se met à se promener de long en large et arrive devant le poteau. Il -s’arrête.) - - Leur poteau!... jaune et noir!... Ah! je vais donc pouvoir - Marcher sans rencontrer un poteau jaune et noir! - Sur de doux poteaux blancs des noms charmants vont luire. - Oh! lire: _Chemin de Saint-Cloud!_ au lieu de lire: - -(Il monte sur une pierre pour lire l’écriteau.) - - _Route de Grosshofen!_ - -(Tout d’un coup se souvenant.) - - Tiens! mais... mon régiment - Se rend à Grosshofen, à l’aurore! - -FLAMBEAU. - - Comment? - -LE DUC. - - J’ai donné l’ordre hier, quand j’ignorais encore... - -FLAMBEAU. - - Nous serons loin lorsqu’ils passeront,--à l’aurore. - -(Un homme sort de la petite cabane, un vieux paysan, à barbe blanche, et -manchot.) - -LE DUC. - - Cet homme? - -FLAMBEAU. - - Il est à nous. Sa cabane nous sert - De rendez-vous.--Ancien soldat. Dans ce désert - Explique la bataille aux étrangers. - -LE PAYSAN, apercevant un groupe, étend machinalement sa main vers -l’horizon, et commence, d’une voix de guide. - - A gauche... - -FLAMBEAU, s’avançant. - - Non; moi, je la connais! - -(Le paysan, le reconnaissant, sourit et salue. Flambeau allume son petit -brûle-gueule français à la longue pipe allemande du vieux.) - -PROKESCH, à Flambeau. - - Qu’est-ce qui le débauche - Du service autrichien? - -LE PAYSAN, qui a entendu. - - Monsieur, j’étais mourant. - Je me traînais par là. Napoléon le Grand - Vint à passer... - -FLAMBEAU. - - Toujours il parcourait la plaine - Le lendemain. - -LE PAYSAN. - - Le grand Empereur prit la peine - D’arrêter son cheval, et devant lui,--devant...-- - Il me fit amputer par son docteur. - -FLAMBEAU. - - Yvan. - -LE PAYSAN. - - Donc, si son fils s’ennuie à Vienne,--qu’il émigre! - Moi, je l’aide!... - -(A Flambeau, fièrement, en tapant sur sa manche vide.) - - Le bras--coupé--devant lui! - -FLAMBEAU. - - Bigre! - On n’a pas tous les jours la satisfaction - D’avoir le bras coupé devant Napoléon! - -LE PAYSAN, avec un geste résigné. - - La guerre!... - -(Les deux vétérans se sont assis sur le petit banc qui tient à la -cabane, et côte à côte, ils fument, laissant de temps en temps échapper -rêveusement un mot.) - - On se battait!... - -FLAMBEAU. - - On mourait. - -LE PAYSAN. - - Nous mourûmes. - -FLAMBEAU. - - On allait!... - -LE PAYSAN. - - Nous aussi. - -FLAMBEAU. - - On tirait, dans des brumes!... - -LE PAYSAN. - - Nous aussi. - -FLAMBEAU. - - Puis après, quelque officier noirci - Venait nous dire: On est vainqueur! - -LE PAYSAN. - - A nous aussi. - -FLAMBEAU, se levant, indigné. - - Hein? - -(Il hausse les épaules et souriant.) - - Au fait!... - -(Et serrant la main au vieux.) - - Si quelqu’un nous entendait! - -LE DUC, immobile, au fond. - - J’écoute. - -LE PAYSAN, philosophiquement, regardant ses fleurs. - - Bah! mes géraniums poussent bien! - -FLAMBEAU, hochant la tête. - - Je m’en doute! - -(Il montre le coin où fleurissent les géraniums.) - - Tiens! à cet endroit même: onze petits tambours! - -LE DUC, se rapprochant. - - Onze petits tambours?... - -FLAMBEAU. - - Je les revois toujours! - --C’étaient, sous leurs shakos, onze boucles pareilles - Entre l’écartement naïf de leurs oreilles; - Onze, qui sans savoir ni le but ni le plan, - Marchaient, heureux de vivre, en faisant _ran plan plan_! - On les blaguait un peu, car, ayant su lui plaire, - Ils étaient les chouchous de notre cantinière; - Mais lorsqu’ils tricotaient la charge, ces tapins, - Lorsqu’ils tapaient, pareils à des petits lapins, - Sur leurs onze tambours de leurs vingt-deux baguettes, - Ce tonnerre faisait frémir nos baïonnettes, - Dont les zigzags d’acier semblaient dire, dans l’air: - «Nous n’avons pas pour rien la forme d’un éclair!» - --C’est là que le crachat d’un gros tousseur de bronze - Prit ces onze tambours en file, et... - -(Avec un geste qui fauche.) - - Tous les onze! - -(Il se tait une seconde, pieusement, et reprend plus bas.) - - Il fallait voir la cantinière!...--ah! sacrebleu!-- - Elle avait relevé son grand tablier bleu, - Comme ces vieilles font qui glanent dans la plaine, - Et, folle, elle glanait des baguettes d’ébène. - -(Secouant son émotion.) - - ... Mais de parler de ça, ça vous enroue!... - -(Toussant pour s’éclaircir la voix.) - - Hum! Hum! - -(Il cueille un géranium, et avec une brusque gaieté.) - - Recette pour changer un vil géranium - En Légion d’honneur: on ôte trois pétales! - -(Il arrache trois pétales; les deux qui restent forment un minuscule -papillon rouge, et il le place à la boutonnière de son pardessus en lui -disant.) - - Hein? Sur mon beau revers de velours, tu t’étales?... - -(Au duc, lui désignant du menton cette décoration improvisée.) - - C’est bien celle que tu me donnas, Monseigneur? - -LE DUC, mélancoliquement. - - Je l’ai donnée en rêve!... - -FLAMBEAU. - - Et je la porte en fleur. - -(Depuis un instant, au fond, des hommes à grands manteaux arrivent, se -serrent la main, se groupent.) - - -SCÈNE II - -LES MÊMES, MARMONT, LES CONSPIRATEURS. - -UNE OMBRE, se détachant du groupe et descendant vers le duc et Flambeau. - - _Sainte-Hélène._ - -FLAMBEAU, répondant. - - _Schœnbrunn._ - -LE DUC, reconnaissant celui qui s’est avancé. - - Marmont! - -MARMONT, s’inclinant. - - Duc, bonne chance! - -LE DUC, désignant ceux qui restent au fond. - - Ces ombres? - -MARMONT. - - Vos amis. - -LE DUC. - - Ils restent à distance? - -MARMONT. - - C’est que de déranger Votre Altesse ils ont peur, - Et, Sire, que déjà vous êtes l’Empereur. - -LE DUC, frissonne, et après un silence. - - Empereur?... Moi?... Demain?... Je te pardonne, traître! - J’ai vingt ans et je vais régner! - ... Ah! mon Dieu! que c’est beau d’avoir vingt ans et d’être - Fils de Napoléon premier! - - Ce n’est pas vrai que je suis faible et que je tousse! - Je suis jeune, je n’ai plus peur! - Empereur?... Moi?... Demain?...--Comme la nuit est douce!... - -LA VOIX D’UN CONSPIRATEUR, arrivant. - - _Schœnbrunn._ - -UNE AUTRE VOIX, répondant. - - _Sainte-Hélène._ - -LE DUC. - - Empereur!... - - Ah! je la sens ce soir assez vaste, mon âme, - Pour qu’un peuple y vienne prier! - Il me semble que j’ai pour âme Notre-Dame!... - -UNE VOIX. - - _Sainte-Hélène._ - -UNE AUTRE. - - _Schœnbrunn._ - -LE DUC. - - Régner!... - - Régner!--C’est dans ton vent dont le parfum de gloire - Commence à me rapatrier, - Qu’au moment de partir je devais venir boire, - Wagram, le coup de l’étrier! - - Régner!--Qu’on va pouvoir servir de grandes causes, - Et se dévouer à présent! - Reconstruire, apaiser, faire de belles choses!... - Ah! Prokesch, que c’est amusant! - - Prokesch, tous ces vieux rois dont les âmes sont sourdes, - Oh! comme ils doivent s’ennuyer! - J’ai les larmes aux yeux. Je me sens les mains lourdes - Des grâces que je vais signer! - - Peuple qui de ton sang écrivis la Légende, - Voici le fils de l’Empereur! - Oh! toute cette gloire il faut qu’il te la rende, - Et qu’il te la rende en bonheur! - - Peuple, on m’a trop menti pour que je sache feindre! - J’ai trop souffert pour t’oublier! - Liberté, Liberté, tu n’auras rien à craindre - D’un prince qui fut prisonnier! - - La guerre, désormais, ce n’est plus la conquête, - Mais c’est le droit que l’on défend!... - (Ah! Je vois une mère, au-dessus de sa tête, - Élever vers moi son enfant!) - - D’autres noms, désormais, je veux qu’on s’émerveille - Que Wagram et que Rovigo; - Mon père aurait voulu faire prince Corneille: - Je ferai duc Victor Hugo! - - Je ferai... je ferai... je veux faire... je rêve... - -(Il va et vient, s’enivrant, s’enfiévrant; on s’écarte avec respect.) - - Ah! je vais régner! J’ai vingt ans! - Une aile de jeunesse et d’amour me soulève! - Ma Capitale, tu m’attends! - - Soleil sur les drapeaux! multitudes grisées! - O retour, retour triomphal! - Parfum des marronniers de ces Champs-Élysées - Que je vais descendre à cheval! - - Il m’acclamera donc, ce grand Paris farouche! - Tous les fusils seront fleuris! - --On doit croire embrasser la France sur la bouche, - Lorsqu’on est aimé de Paris! - - Paris! j’entends déjà tes cloches! - -UNE VOIX. - - _Sainte-Hélène._ - -UNE AUTRE. - - _Schœnbrunn._ - -LE DUC. - - Paris! Paris! je vois... - Je vois déjà, dans l’eau troublante de la Seine, - Le Louvre renverser ses toits! - - Et vous qui présentiez à mon père les armes. - Dans la neige et dans le simoun, - Vieux soldats, sur mes mains je sens déjà vos larmes!... - Paris! - -UNE VOIX dans l’ombre. - - _Sainte-Hélène._ - -UNE AUTRE. - - _Schœnbrunn._ - -FLAMBEAU, au duc qui, épuisé, chancelle. - - Qu’avez-vous? - -LE DUC, se raidissant. - - Moi?... Rien! rien! - -PROKESCH, lui prenant la main. - - Vous brûlez! - -LE DUC, bas. - - Jusqu’aux moelles!... - -(Haut.) - - --Mais ça s’en va quand je galope! Et les étoiles - Scintillent comme des molettes d’éperons! - Et voici des chevaux! et nous galoperons! - -(On vient d’amener des chevaux. Flambeau prend par la bride celui qui -est destiné au duc et le lui amène.) - -PROKESCH, à Marmont, lui montrant les conspirateurs. - - Pourquoi ces gens sont-ils venus? - -MARMONT. - - Mais pour qu’on sache - Qu’ils ont trempé dans le complot!... - -LE DUC. - - Une cravache! - -UN CONSPIRATEUR, lui en tendant une et se présentant, dans un salut. - - Le vicomte d’Otrante! - -LE DUC, avec un léger recul. - - Hein? le fils de Fouché? - -FLAMBEAU. - - Ce n’est pas le moment d’en être effarouché! - -(Il arrange le cheval.) - - L’étrier long? - -LE DUC. - - Non, court. - -UN AUTRE CONSPIRATEUR, saluant. - - Cet homme qui s’incline, - C’est Goubeaux, le meilleur agent de la cousine - De Votre Majesté... - -(Il salue encore.) - - Goubeaux. - -LE DUC. - - Bien. - -GOUBEAUX, resaluant. - - L’agent chef. - -UN AUTRE CONSPIRATEUR, qui s’est vite avancé. - - Pionnet!... Je représente ici le roi Joseph; - C’est moi qui de sa part apportai les subsides... - -LE DUC, à Flambeau qui dispose les brides. - - Le filet seulement! - -UN AUTRE CONSPIRATEUR, s’avançant et saluant. - - J’ai disposé les guides, - Les relais. Vous pourrez, au village prochain, - Vous déguiser. - -(Il salue en se nommant.) - - Morchain. - -FLAMBEAU. - - Oui, oui, Machin! - -LE CONSPIRATEUR, criant. - - Morchain! - -UN AUTRE. - - On m’a chargé des passeports: besogne ingrate!... - Voilà! - -(Il remet les passeports à Flambeau et ajoute avec satisfaction.) - - C’est merveilleux, aujourd’hui, comme on gratte! - -(Il salue.) - - Guibert! - -TOUS, parlant à la fois autour du cheval. - - Goubeaux!... Pionnet!... Morchain!... - -FLAMBEAU, les repoussant. - - Nous comprenons! - -UN D’EUX, saisissant l’étrier pour le tenir au duc. - - Feu votre père avait la mémoire des noms! - -UN AUTRE, se précipitant, et se nommant. - - Borokowski! C’est moi--que Monseigneur s’informe!-- - Qui fis faire pour la comtesse l’uniforme! - -LE DUC, nerveux. - - C’est bon! c’est bon! de tous je me souviendrai bien! - Et mieux encor de celui-là--qui ne dit rien! - -(Il désigne, de la cravache, un homme qui est resté dédaigneusement à -l’écart enveloppé dans son manteau.) - - Ton nom? - -(L’homme se découvre, s’avance, et le duc reconnaît l’attaché français.) - - Quoi! vous ici? - -L’ATTACHÉ, vivement. - - Pas en partisan, Prince; - En ami seulement!... Certes pour que je vinsse - Il fallut... - -FLAMBEAU. - - A cheval! Le ciel blanchit vers l’Est! - -LE DUC. - - J’empoigne la crinière!--_Alea jacta est!_ - -(Il met le pied à l’étrier.) - -L’ATTACHÉ. - - Duc, à ce rendez-vous, si j’ai voulu me rendre - C’était pour vous défendre, au besoin! - -LE DUC, qui allait sauter en selle, s’arrêtant. - - Me défendre? - -L’ATTACHÉ. - - J’ai cru que vous couriez un danger. - -LE DUC, tourné vers lui, le pied toujours à l’étrier. - - Un danger? - -L’ATTACHÉ. - - Ce drôle,--que demain je compte endommager,-- - Quittait le bal tantôt sans m’envoyer le moindre - Témoin. Je lui cours donc après. Je vais le joindre, - Quand dans l’ombre il accoste un autre individu... - Et je reste cloué par un mot entendu! - Il était question de tuer Votre Altesse - Surprise au rendez-vous, ce soir. - -LE DUC, avec un cri d’effroi. - - Dieu! la comtesse! - -L’ATTACHÉ. - - Le rendez-vous... c’était ici. Je le savais - Par vous. J’y suis venu. Tout va bien. Je m’en vais! - -LE DUC. - - Le rendez-vous? Mais c’est le pavillon de chasse! - Ils vont assassiner la comtesse à ma place! - --Rentrons! - -CRI GÉNÉRAL. - - Oh! non! - -UN CONSPIRATEUR. - - Pourquoi? - -LE DUC, avec désespoir. - - La comtesse!... - -PROKESCH, voulant le retenir. - - Elle peut - Se faire reconnaître... - -LE DUC. - - Ah! tu la connais peu! - Mais cette femme-là se fera, par ces brutes, - Tuer dix fois pour que je gagne dix minutes! - --Rentrons!... - -PLUSIEURS. - - Non! - -LE DUC. - - Je ne peux pourtant--rentrons là-bas!-- - Souffrir qu’on m’assassine et que je n’y sois pas! - -D’OTRANTE. - - Tous nos efforts perdus! - -UN CONSPIRATEUR, furieux. - - S’il faut qu’on reconspire! - -MARMONT. - - Vous ne pourrez plus fuir! - -UN AUTRE. - - Et la France? - -UN AUTRE. - - Et l’Empire? - -(Ils sont tous autour de lui.) - -LE DUC. - - Arrière! - -MARMONT. - - Il faut partir! - -LE DUC, avec force. - - Il faut rentrer! - -PROKESCH. - - Oui mais... - Rentrer, c’est abdiquer peut-être à tout jamais - La couronne! - -LE DUC. - - Partir, c’est abdiquer mon âme! - -MARMONT. - - On peut sacrifier quelquefois!... - -LE DUC. - - Une femme? - -MARMONT. - - Risquer, pour une femme, au moment du succès... - -FLAMBEAU. - - Allons! décidément, c’est un prince français! - -LE VICOMTE D’OTRANTE, résolument au duc. - - Voulez-vous partir? - -LE DUC. - - Non!--Otez-vous, que je passe! - -LE VICOMTE D’OTRANTE, aux autres. - - S’il ne veut pas partir, qu’on l’enlève! - -TOUS, se précipitant vers le duc. - - Oui! Oui! - -LE DUC, levant sa cravache. - - Place! - Place! ou, levant ce jonc qui vous cravachera, - Je charge à la façon de mon oncle Murat! - --A moi, Prokesch! Flambeau! - -UN CONSPIRATEUR. - - De force, il faut le prendre! - -LE DUC, à l’attaché français. - - Et vous! vous qui veniez ici pour me défendre, - C’est en voulant m’ôter le scrupule et la foi - Qu’on veut m’assassiner vraiment: défendez-moi! - -L’ATTACHÉ. - - Non, Monseigneur, partez! - -LE DUC. - - Moi? Comment? Que je laisse?... - -L’ATTACHÉ. - - Partez, je vais aller défendre la comtesse! - -LE DUC. - - Et vous qui n’êtes pas, Monsieur, mon partisan, - Vous assureriez donc ma fuite? - -L’ATTACHÉ. - - Allez-vous-en! - Ce que j’en fais, c’est pour cette femme! - -LE DUC. - - Sans doute, - Mais... - -L’ATTACHÉ, à Prokesch. - - Courons tous les deux!--Prokesch connaît la route! - -LE DUC, hésitant encore. - - Je ne peux... - -PLUSIEURS VOIX. - - Si! si! si! - -MARMONT. - - C’est le meilleur parti! - -(On entend le galop d’un cheval.) - -TOUS. - - Partez donc! - -LA COMTESSE, apparaissant dans l’uniforme du duc, couverte de boue, -pâle, échevelée, hors d’haleine. - - Malheureux!--vous n’êtes pas parti! - - -SCÈNE III - -LES MÊMES, LA COMTESSE. - -LE DUC, éperdu. - - Vous!... Mais on m’avait dit!... Pouvais-je fuir? - -LA COMTESSE, rageusement. - - Oui, certe! - -LE DUC. - - Une femme... - -LA COMTESSE, avec mépris. - - Une femme! eh bien, la grande perte! - -LE DUC, balbutiant. - - Mais je... - -LA COMTESSE. - - Mais vous deviez m’abandonner! - -LE DUC. - - Songez... - -LA COMTESSE, furieuse. - - Je songe au temps perdu! - -LE DUC. - - Vos dangers... - -LA COMTESSE. - - Quels dangers? - -LE DUC. - - Nos alarmes pour vous étaient... - -LA COMTESSE, fièrement. - - Quelles alarmes? - --Flambeau n’a-t-il donc pas été mon maître d’armes? - -LE DUC. - - Mais cet homme?... - -LA COMTESSE. - - Partez! - -LE DUC. - - Qu’avez-vous fait? - -LA COMTESSE. - - Oh rien! - Il a tiré son sabre--et j’ai tiré le mien! - -LE DUC. - - Pour moi!... tu t’es battue? - -LA COMTESSE. - - «Oh! oh! le fils du Corse» - Grondait-il, «j’ignorais qu’il fût de cette force!» - --«Il ne s’en doutait pas lui-même!»... Mais ma voix... - -LE DUC, voyant du sang à la main de la Comtesse. - - Ah! vous êtes blessée! - -LA COMTESSE, secouant dédaigneusement le sang. - - Oh! ce n’est rien,--les doigts!... - ... Mais ma voix me trahit: «Une femme?» Il recule. - --«Défends-toi donc!»--«Je ne peux pas, c’est ridicule! - Cette femme n’est pas le chevalier d’Éon!» - --«Défends-toi! cette femme est un Napoléon!» - Sentant sa lame, alors, par la mienne rejointe, - Il fonce!... et je lui fais... - -FLAMBEAU. - - Le coup de contre-pointe! - -LA COMTESSE, mimant le coup. - - Un! deux! - -FLAMBEAU. - - Vous avez dû l’étonner rudement! - -LA COMTESSE. - - Il ne reviendra pas de son étonnement! - -LE DUC, se rapprochant, à voix basse. - - Dieu!--mais la jeune fille, alors? - -LA COMTESSE, haussant les épaules, à voix haute. - - Que vous importe? - -LE DUC. - - Chut!--Est-elle venue? - -LA COMTESSE, après une seconde d’hésitation. - - Eh bien... non! Quand la porte - S’écroula tout à coup sous un poing furieux, - J’étais seule! - -LE DUC. - - Elle n’est pas venue!--Ah?... - -(Et avec un léger dépit mélancolique.) - - Tant mieux! - -LA COMTESSE. - - Mais des gens arrivaient au bruit. Si l’on m’arrête - Le plan est découvert trop tôt! Je perds la tête. - Je sors en tâtonnant. J’entends je ne sais qui - Crier d’aller chercher Monsieur de Sedlinsky... - Et je fuis en prenant votre cheval de selle! - --Je l’ai crevé!--je n’en peux plus!... - -LE DUC. - - Elle chancelle! - -(Prokesch et Marmont la soutiennent.) - -LA COMTESSE, défaillante. - - Après ce que j’ai fait, ah! j’espérais au moins - Apprendre son départ, ici, par les témoins!... - -UN DES CONSPIRATEURS, qui faisait le guet sur la route, accourant, à la -Comtesse. - - Vous êtes poursuivie! et dans une minute... - -(Mouvement de tous pour fuir.) - -LE DUC, criant. - - Soignez-la! cachez-la! là, dans cette cahute! - -(Il montre la cabane que le paysan leur ouvre vivement.) - -LA COMTESSE, qu’on emporte à moitié évanouie vers la cabane. - - Partez! - -LE DUC, interrogeant anxieusement ceux qui l’emportent. - - Elle n’a rien? - -LA COMTESSE. - - Mais partez donc! ah! si - Votre père, Monsieur, pouvait vous voir ici, - Faible, attendri, nerveux, flottant comme vous l’êtes... - Mais cela lui ferait hausser les épaulettes! - -LE DUC, s’élançant pour fuir. - - Adieu! - - -SCÈNE IV - -LES MÊMES, SEDLINSKY, DES POLICIERS. - -FLAMBEAU, se retournant et apercevant des policiers qui sont arrivés en -courant. - - Nous sommes pris! - -(En un clin d’œil, la petite bande est cernée.) - -LA COMTESSE, avec désespoir. - - Trop tard! - -SEDLINSKY, s’avançant vers elle. - - Oui, Monseigneur! - -LA COMTESSE, au duc, avec rage. - - Ah! songe-creux! idéologue! barguigneur! - -SEDLINSKY, qui s’est retourné vers celui qu’apostrophe la comtesse, -aperçoit le duc. Il recule en s’écriant: - - Votre Altesse... - -(Se retournant vers la Comtesse.) - - Votre Alt... - -(Se retournant vers le duc.) - - Votre Al... - -FLAMBEAU. - - Ça, ça le trouble! - -SEDLINSKY, souriant et commençant à comprendre. - - Tiens!... - -FLAMBEAU. - - Vous avez soupé, Monsieur: vous voyez double! - -SEDLINSKY. - - Tiens! tiens! - -(Après avoir, d’un coup d’œil rapide, noté tous ceux qui sont là.) - - Retirez-vous d’abord, Monsieur Prokesch. - -(Prokesch s’éloigne après un regard d’adieu au duc.) - -FLAMBEAU, avec un soupir. - - Ah! nous ne serons pas sacré par l’oncle Fesch! - -SEDLINSKY, à deux policiers, leur désignant l’attaché français. - - Reconduisez Monsieur. - -(A l’attaché.) - - Vous, dans cette aventure? - Votre gouvernement le saura. - -LE DUC, s’avançant vivement. - - Je vous jure - Que Monsieur n’est pas du complot, et je ne puis... - -L’ATTACHÉ. - - Oh! pardon! maintenant qu’on arrête, j’en suis! - -LE DUC, lui serrant la main avant qu’on ne l’emmène. - - Au revoir donc! - -(A Sedlinsky, avec mépris.) - - Allons, policier, fais du zèle! - -SEDLINSKY, à deux autres agents, en leur montrant la Comtesse. - - Vous, vous ramènerez le faux prince... chez elle. - -(Deux hommes s’avancent et vont empoigner brutalement la Comtesse.) - -LE DUC, d’une voix qui les fait reculer. - - Avec tous les égards qu’on me doit!... - -LA COMTESSE, tressaillant à cette voix impérieuse. - - Ce ton bref!... - -(Elle se jette dans ses bras en pleurant.) - - Ah! malheureux enfant, tu pouvais être un chef! - -(Elle sort, suivie de deux policiers.) - -SEDLINSKY, affectant de ne pas regarder le reste des conspirateurs. - - Pour les autres... fermons les yeux!... qu’on en profite! - -(Les conspirateurs chuchotent entre eux.) - -L’UN D’EUX. - - Je crois... - -UN AUTRE, hochant la tête avec gravité. - - ... Dans l’intérêt du parti... - -UN TROISIÈME. - - Filons vite! - -(Leur nombre diminue immédiatement. Le reste sort avec une lenteur plus -décente. D’Otrante a pris le bras de Marmont. Ils causent avec de grands -gestes nobles. On entend: - -... Se réserver... Plus tard... Le moment opportun... - -Et il n’y a plus personne.) - -FLAMBEAU, à Sedlinsky. - - Et maintenant, rouvrez les yeux!... Il en reste un! - -LE DUC. - - Oh! fuis! pour moi!... - -FLAMBEAU. - - Pour vous?... - -(Après une seconde d’hésitation, il va suivre les autres.) - -Mais SEDLINSKY, à qui un des policiers vient de parler bas, crie: - - Halte! - -(On barre le chemin à Flambeau. Dix pistolets se braquent sur lui. -Sedlinsky au policier qui lui a parlé:) - - C’est lui! - -LE POLICIER. - - Peut-être. - -(Il tire de sa poche un papier qu’il passe à Sedlinsky en disant.) - - Réclamé par Paris... - -SEDLINSKY, parcourant des yeux le signalement, à la lueur d’une lanterne -sourde que tient le policier. - - Comment le reconnaître? - -(Il lit.) - - Nez moyen... front moyen... œil moyen... - -FLAMBEAU, goguenard. - - Pas moyen! - -SEDLINSKY, feignant de lire à la suite. - - Deux balles... dans le dos. - -FLAMBEAU, bondissant. - - Ça, c’est faux! - -SEDLINSKY, souriant. - - Je sais bien. - -FLAMBEAU, voyant qu’il s’est trahi. - - Je suis perdu.--C’est bon.--Du luxe! Une débauche! - Fleurissons l’arme avant de la passer à gauche. - -LE DUC, à Sedlinsky. - - Le livrer à la France! - -SEDLINSKY. - - Oui. - -LE DUC. - - Comme un criminel? - Vous n’avez pas le droit! - -SEDLINSKY. - - Mais nous le prendrons. - -LE DUC. - - Ciel! - -FLAMBEAU. - - Il était immoral que tu t’accoutumasses - A ne jamais purger, Flambeau, tes contumaces! - -SEDLINSKY, qui vient de consulter de nouveau le signalement. - - Il n’est pas décoré, d’ailleurs.--Port illégal! - -(A un policier, lui désignant la boutonnière de Flambeau.) - - Otez-lui donc ce rouge! - -FLAMBEAU. - - Otez. Ça m’est égal. - -(D’un géranium prestement cueilli, il refleurit le revers de son -pardessus.) - - Ça repousse tant que je veux sur ma pelure! - -SEDLINSKY. - - Otez-lui son manteau! - -(On arrache à Flambeau le manteau qu’il avait emporté du bal, et il -apparaît dans son uniforme de grenadier. Sedlinsky sursaute.) - - Hein? Quoi? - -FLAMBEAU, souriant. - - J’ai plus d’allure. - -LE DUC, avec angoisse. - - Mais que va-t-on te faire? - -FLAMBEAU, froidement. - - A Ney, que lui fit-on? - -LE DUC. - - Non! ce n’est pas possible! - -FLAMBEAU. - - Un feu de peloton! - --Rrrran! - -LE DUC, poussant un cri. - - Ah! - -FLAMBEAU. - - J’ai toujours fait aux balles la risette; - Mais ces françaises-là... non, pas de ça, Lisette! - -(Et sa main, doucement, gagne sa poche.) - -LE DUC, courant à Sedlinsky, suppliant. - - Vous n’allez pas livrer cet homme? - -SEDLINSKY. - - Sans surseoir. - -FLAMBEAU. - - Séraphin, c’est la fin! Flambé, Flambeau! Bonsoir! - -(Sans qu’on s’en aperçoive, il a tiré et ouvert son couteau. Il a l’air -de se croiser tranquillement les bras; sa main droite, où brille la -lame, disparaît sous son coude gauche, on voit les bras se resserrer sur -la poitrine, pour appuyer. Et il reste debout, très pâle, les bras -croisés.) - -SEDLINSKY. - - Marchons! - -(On pousse Flambeau pour qu’il marche.) - -LE DUC. - - Mais qu’a-t-il donc? Il chancelle? - -UN POLICIER, grossièrement. - - Il titube! - -FLAMBEAU, envoyant d’un revers de main le chapeau du policier à vingt -pas. - - Le duc vous parle! Otez cette espèce de tube! - -(Dans le geste qu’il fait, il découvre sa poitrine: elle est tachée de -rouge, à gauche.) - -LE DUC. - - Flambeau! tu t’es tué! - -FLAMBEAU. - - Pas du tout, Monseigneur! - Mais je me suis refait la Légion d’honneur! - -(Il tombe.) - -LE DUC, s’élançant devant lui et arrêtant Sedlinsky et les policiers qui -vont pour le relever. - - Je ne veux pas qu’un seul de vos hommes le touche! - Ce clair soldat touché par un policier louche!... - Je ne veux pas.--Laissez-nous seuls.--Allez-vous-en! - -FLAMBEAU, d’une voix étouffée. - - Monseigneur... - -SEDLINSKY, désignant à ses hommes le vieux paysan qui s’est approché de -Flambeau avec émotion. - - Emmenez ce gueux de paysan! - -(On sépare les deux vieux soldats et on entraîne l’Autrichien.) - -LE DUC. - - J’attendrai là mon régiment. L’aube est prochaine!... - L’étendard saluera de son bouquet de chêne - Sur l’air triste et guerrier que mes hongrois joueront... - -(Il regarde Flambeau.) - - Et ce sont des soldats qui le ramasseront! - -SEDLINSKY, bas à un policier. - - Les chevaux? - -LE POLICIER, bas. - - Supprimés. - -SEDLINSKY. - - Bien. Alors qu’on le laisse! - Il ne peut fuir. - -(Haut, avec une affectation de douceur.) - - On peut céder à Son Altesse... - -LE DUC, violemment. - - Allez-vous-en! - -SEDLINSKY, reculant, et d’un ton de condoléances. - - Oui... oui... je comprends votre émoi! - -LE DUC, le balayant du geste. - - Je vous chasse! - -SEDLINSKY, voulant se redresser. - - Pardon... - -LE DUC, montrant la plaine de Wagram. - - Je suis ici chez moi! - -(Sedlinsky et ses hommes s’éloignent.) - - -SCÈNE V - -LE DUC, FLAMBEAU. - -FLAMBEAU, se soulevant sur les poignets. - - C’est drôle tout de même,--ici--sur cette terre, - Où je me suis déjà fait tuer pour le père, - De venir retomber pour le fils aujourd’hui! - -LE DUC, agenouillé près de lui, avec désespoir. - - Non! ce n’est pas pour moi que tu meurs, c’est pour lui! - Pas pour moi! pas pour moi! je n’en vaux pas la peine! - -FLAMBEAU, avec égarement. - - Pour lui? - -LE DUC, vivement. - - Mais oui, pour lui! - -(Et dans une brusque inspiration.) - - C’est Wagram, cette plaine! - -(Il lui crie tout bas.) - - Wagram! - -FLAMBEAU, rouvrant des yeux vagues. - - Wagram!... - -LE DUC, d’une voix pressante, essayant de ramener dans le passé cette -âme qui vacille. - - Vois-tu Wagram?... Reconnais-tu - La plaine, la colline et le clocher pointu? - -FLAMBEAU. - - Oui... - -LE DUC. - - Sens-tu, sous ton corps, la terre qui tressaille? - C’est le champ de bataille!... Entends-tu la bataille? - -FLAMBEAU, dont les yeux se réveillent. - - La bataille!... - -LE DUC. - - Entends-tu ces confuses rumeurs? - -FLAMBEAU, se cramponnant à cette belle illusion. - - Oui... Oui... c’est à Wagram, n’est-ce pas, que je meurs? - -LE DUC. - - Vois-tu passer, traînant son cavalier par terre. - Ce cheval schabraqué d’une peau de panthère? - -(Il se relève, et il raconte à Flambeau couché dans l’herbe:) - - Nous sommes à Wagram. L’instant est solennel. - Davoust s’est élancé pour tourner Neusiedel. - L’Empereur a levé sa petite lunette. - On vient de te blesser d’un coup de baïonnette. - Je t’ai transporté là sur ce talus, et j’ai... - -FLAMBEAU. - - Est-ce que les chasseurs à cheval ont chargé? - -LE DUC, montrant du doigt de lointains brouillards. - - Tout ce bleu qui du blanc des baudriers se raye, - Ce sont des tirailleurs, là-bas! - -FLAMBEAU, avec un faible sourire. - - Général Reille. - -LE DUC, ayant l’air de suivre la bataille. - - Mais l’Empereur devrait envoyer Oudinot! - Mais il laisse enfoncer sa gauche! - -FLAMBEAU, clignant de l’œil. - - Ah! le finaud! - -LE DUC. - - On se bat! on se bat! Macdonald se dépêche, - Et Masséna blessé passe dans sa calèche! - -FLAMBEAU. - - Si l’Archiduc s’étend sur sa droite, il se perd! - -LE DUC, criant. - - Tout va bien! - -FLAMBEAU, vivement. - - On se bat? - -LE DUC, avec une fièvre croissante. - - Le prince d’Auersperg - Est pris par les lanciers polonais de la Garde! - -FLAMBEAU, essayant de se soulever. - - Et l’Empereur? que fait l’Empereur? - -LE DUC. - - Il regarde! - -FLAMBEAU, soulevé sur les poignets. - - L’Archiduc se prend-il au piège du Petit? - -LE DUC. - - Tu vois, cette poussière, au loin, c’est Nansouty! - -FLAMBEAU, avidement. - - L’Archiduc étend-il l’aile de son armée? - -LE DUC. - - Tu vois, c’est Lauriston, là-bas, cette fumée! - -FLAMBEAU, haletant. - - Et l’Archiduc?... que fait l’Archiduc?... le vois-tu? - -LE DUC. - - L’Archiduc élargit son aile! - -FLAMBEAU. - - Il est foutu! - -(Il retombe.) - -LE DUC, avec ivresse. - - Cent canons au galop! - -FLAMBEAU, se débattant sur le sol. - - Je meurs!... J’étouffe!... A boire! - --Et... que fait... l’Empereur? - -LE DUC. - - Un geste. - -FLAMBEAU, fermant doucement les yeux. - - La victoire. - -(Silence.) - -LE DUC. - - Flambeau!... - -(Silence. Puis, le râle de Flambeau s’élève. Le duc regarde autour de -lui avec effroi. Il se voit seul dans cette immense plaine avec ce -mourant. Il frissonne, il recule un peu.) - - Mais ce soldat couché là, maintenant, - Me fait peur!--Eh bien! quoi! ça n’a rien d’étonnant - Qu’un grenadier français dans cette herbe s’endorme, - --Et cette herbe connaît déjà cet uniforme! - -(Il se penche sur Flambeau en lui criant:) - - Oui, la victoire!... Au bout des fusils, les shakos! - -FLAMBEAU, dans son râle. - - A boire! - -DES VOIX, dans le vent. - - _A boire!... A boire!..._ - -LE DUC, tressaillant. - - Oh!--Quels sont ces échos? - -UNE VOIX, très loin. - - _A boire!_ - -LE DUC, essuyant une sueur à son front. - - Dieu! - -FLAMBEAU, d’une voix rauque. - - Je meurs... - -DES VOIX, de tous côtés, dans la plaine. - - _Je meurs... Je meurs..._ - -LE DUC, avec épouvante. - - Son râle - Se multiplie au loin... - -UNE VOIX, se perdant. - - _Je meurs..._ - -LE DUC. - - ... sous le ciel pâle!... - --Ah! je comprends!... Le cri de cet homme qui meurt, - Fut, pour ce val qui sait tous les râles par cœur, - Comme le premier vers d’une chanson connue, - Et quand l’homme se tait, la plaine continue! - -LA PLAINE, au loin. - - _Ah!... ah!..._ - -LE DUC. - - Ah! je comprends!... plainte, râle, sanglot, - C’est Wagram, maintenant, qui se souvient tout haut! - -LA PLAINE, longuement. - - _Ah!..._ - -LE DUC, regardant Flambeau qui s’est raidi dans l’herbe. - - Il ne bouge plus!... - -(Avec terreur.) - - Il faut que je m’en aille! - Il a vraiment trop l’air tué dans la bataille!... - -(Sans le quitter des yeux, il s’éloigne, à reculons, en murmurant.) - - Ce devait être tout à fait comme cela! - Cet habit bleu... ce sang... - -(Et tout d’un coup il prend la fuite. Mais il s’arrête, comme si le -soldat mort était encore devant lui.) - - Un autre... - -(Il veut s’enfuir d’un autre côté, mais il recule encore en criant.) - - Un autre, là!... - -(Une troisième fois il est arrêté.) - - Là... - -(Il regarde autour de lui.) - - Partout, s’allongeant, les mêmes formes bleues... - Il en meurt!... - -(Reculant toujours comme devant un flot qui monte, il s’est réfugié au -sommet du tertre d’où il découvre toute la plaine.) - - Il en meurt ainsi pendant des lieues!... - -TOUTE LA PLAINE. - - _Je meurs... Je meurs... Je meurs..._ - -LE DUC. - - Ah! nous nous figurions - Que la vague immobile et lourde des sillons - Ne laissait rien flotter! Mais les plaines racontent, - Et la terre, ce soir, a des morts qui remontent! - -LA TERRE, sourdement. - - _Ah!..._ - -(Un murmure de voix indistinctes grossit, se rapproche dans les herbes -mystérieusement agitées.) - -LE DUC, grelottant la fièvre. - - Et que disent-ils, dans cette ombre, en rampant? - -UNE VOIX, dans les hautes herbes. - - _Mon front saigne!_ - -UNE AUTRE. - - _Ma jambe est morte!_ - -UNE AUTRE. - - _Mon bras pend!_ - -UNE AUTRE, plus oppressée. - - _J’étouffe sous le tas!_ - -LE DUC, avec horreur. - - C’est le champ de bataille! - Je l’ai voulu,--c’est lui! - -(Les voix montent et se précisent. On entend un grouillement sinistre; -des plaintes, des râles, des imprécations.) - -UNE VOIX. - - _De l’eau sur mon entaille!_ - -UNE AUTRE. - - _Regarde, et dis-moi donc ce que j’ai de cassé!_ - -UNE AUTRE. - - _Ne me laissez donc pas crever dans le fossé!_ - -LE DUC. - - Ah! des buissons de bras se crispent sur la plaine! - -(Il veut marcher.) - - Et je foule un gazon d’épaulettes de laine! - -UN CRI, à droite. - - _A moi!_ - -LE DUC, chancelant. - - J’ai glissé sur un baudrier de cuir!... - -(Il va vers la gauche, faisant à chaque instant le mouvement -d’enjamber.) - -UNE VOIX, à gauche. - - _Dragon! tends-moi les mains!_ - -UNE AUTRE, répondant froidement. - - _Je n’en ai plus._ - -LE DUC, éperdu. - - Où fuir? - -UNE VOIX MOURANTE, tout près. - - _A boire!..._ - -CRI au loin. - - _Les corbeaux!_ - -LE DUC. - - Oh! c’est épouvantable! - Oh! les soldats de bois alignés sur ma table! - -L’OMBRE, LE VENT, LES BROUSSAILLES. - - _Oh!..._ - -LE DUC, avec désespoir. - - Spectres chamarrés de blessures, vos yeux - M’épouvantent!--Du moins, vous êtes glorieux! - Vous portez de ces noms dont la patrie est fière! - -(A l’un de ceux qu’il croit voir.) - - Comment t’appelles-tu? - -UNE VOIX. - - _Jean._ - -LE DUC, à un autre. - - Toi? - -UNE VOIX. - - _Paul._ - -LE DUC. - - Et toi? - -UNE VOIX. - - _Pierre._ - -LE DUC, fiévreusement, à d’autres. - - Et toi? - -UNE VOIX. - - _Jean._ - -LE DUC. - - Et toi? - -UNE VOIX. - - _Paul._ - -LE DUC. - - Et toi, dont les pieds nus - Saignent sans cesse? - -UNE VOIX. - - _Pierre._ - -LE DUC, pleurant. - - O noms, noms inconnus! - O pauvres noms obscurs des ouvriers de gloire! - -UNE PLAINTE, derrière lui. - - _Soulève-moi la tête avec mon sac!_ - -UNE VOIX mourante. - - _A boire!_ - -LE CHAMP DE BATAILLE, dans un râle fait de milliers de râles. - - _Ah!..._ - -TUMULTE DE VOIX. - - _Les chevaux m’ont piétiné sous leurs sabots! - Je meurs!--Je vais mourir!--Au secours!_ - -CRI AU LOIN. - - _Les corbeaux!_ - -UNE VOIX, râlante et gouailleuse. - - _Ah! bon Dieu de bon Dieu! mon compte, tu le règles!_ - -CRIS AU LOIN. - - _Les corbeaux!... Les corbeaux!..._ - -LE DUC. - - Hélas! où sont les aigles? - -DIALOGUE DANS LE VENT. - - _De l’eau!--Mais c’est du sang, le ruisseau!--Donne-m’en! - J’ai soif!_ - -CRIS DE TOUS LES CÔTÉS. - - _J’ai mal!--Je meurs!--Aï!_ - -UNE VIEILLE VOIX ENROUÉE. - - _Sacré nom!_ - -UNE JEUNE VOIX. - - _Maman!_ - -LE DUC, immobile, glacé,--deux filets de sang lui coulant des lèvres. - - Ah!... - -UN GÉMISSEMENT SUR LA ROUTE. - - _Par pitié! le coup de grâce, dans l’oreille!_ - -LE DUC. - - Ah! je comprends pourquoi la nuit je me réveille!... - -UN RÂLE DANS L’HERBE. - - _Mais ces chevau-légers sont d’ignobles tueurs!_ - -LE DUC. - - Pourquoi d’horribles toux me mettent en sueurs!... - -UN CRI DANS UN BUISSON. - - _Oh! ma jambe est trop lourde! il faut qu’on me l’arrache!_ - -LE DUC. - - Et je sais ce que c’est que le sang que je crache! - -TOUTE LA PLAINE, hurlant de douleur. - - _Ah!... ah!..._ - -(Dans les ombres blêmissantes qui précèdent l’aube, au grondement d’un -orage lointain, sous des nuages bas et noirs qui courent, tout prend une -forme effrayante; des panaches ondulent dans les blés, les talus se -hérissent de colbacks fantastiques, un grand coup de vent fait faire aux -buissons des gestes inquiétants.) - -LE DUC. - - Et tous ces bras! tous ces bras que je vois! - Tous ces poignets sans mains, toutes ces mains sans doigts - Monstrueuse moisson qu’un large vent qui passe - Semble coucher vers moi pour me maudire!... - -(Et défaillant, jetant en avant des mains suppliantes.) - - Grâce! - Grâce, vieux cuirassier qui tends en gémissant - D’atroces gants crispins aux manchettes de sang! - Grâce, pauvre petit voltigeur de la Garde, - Qui lèves lentement cette face hagarde! - --Ne me regardez pas avec ces yeux!--Pourquoi - Rampez-vous, tout d’un coup, en silence, vers moi? - Dieu! vous voulez crier quelque chose, il me semble!... - Pourquoi reprenez-vous haleine tous ensemble? - Pourquoi vous ouvrez-vous, bouches pleines d’horreur? - -(Et courbé par l’épouvante, voulant fuir, ne pas entendre...) - - Quoi? Qu’allez-vous crier? Quoi? - -TOUTES LES VOIX. - - _Vive l’Empereur!_ - -LE DUC, tombant à genoux. - - Ah! oui! c’est le pardon à cause de la gloire! - -(Il dit doucement et tristement à la plaine.) - - Merci. - -(Et se relevant.) - - Mais j’ai compris. Je suis expiatoire. - Tout n’était pas payé. Je complète le prix. - Oui, je devais venir dans ce champ. J’ai compris. - Il fallait qu’au-dessus de ces morts je devinsse - Cette longue blancheur, toujours, toujours plus mince, - Qui renonçant, priant, demandant à souffrir, - S’allonge pour se tendre, et mincit pour s’offrir! - Et lorsque entre le ciel et le champ de bataille, - Là, de toute mon âme et de toute ma taille, - Je me dresse, je sens que je monte, je sens - Qu’exhalant ses brouillards comme un énorme encens - Toute la plaine monte afin de mieux me tendre - Au grand ciel apaisé qui commence à descendre, - Et je sens qu’il est juste et providentiel - Que le champ de bataille ainsi me tende au ciel, - Et m’offre, pour pouvoir, après cet Offertoire, - Porter plus purement son titre de victoire! - -(Il se dresse en haut du tertre, tout petit dans l’immense plaine, et se -détachant les bras en croix, sur le ciel.) - - --Prends-moi! prends-moi, Wagram! et rançon de jadis, - Fils qui s’offre en échange, hélas, de tant de fils, - Au-dessus de la brume effrayante où tu bouges, - Élève-moi, tout blanc, Wagram, dans tes mains rouges! - Il le faut, je le sais, je le sens, je le veux, - Puisqu’un souffle a passé ce soir dans mes cheveux, - Puisque par des frissons mon âme est avertie, - Et puisque mon costume est blanc comme une hostie! - -(Il murmure comme si quelqu’un seulement devait l’entendre.) - - Père! à tant de malheur que peut-on reprocher? - Chut!... J’ajoute tout bas Schœnbrunn à ton rocher!... - -(Il reste un moment les yeux fermés, et dit.) - - ... C’est fait!... - -(L’aube commence à poindre... Il reprend d’une voix forte.) - - Mais à l’instant où l’aiglon se résigne - A la mort innocente et ployante d’un cygne, - Comme cloué dans l’ombre à quelque haut portail, - Il devient le sublime et doux épouvantail - Qui chasse les corbeaux, et ramène les aigles! - Vous n’avez plus le droit de crier, champs de seigles! - Plus d’affreux rampements sous ces bas arbrisseaux: - J’ai nettoyé le vent et lavé les ruisseaux! - Il ne doit plus rester, plaine, dans tes rafales, - Que les bruits de la Gloire et les voix triomphales! - -(Tout se dore. Le vent chante.) - - Oui! j’ai bien mérité d’entendre maintenant - Ce qui fut gémissant devenir claironnant!... - -(De vagues trompettes sonnent. Une rumeur fière s’élève. Les Voix, qui -gémissaient tout à l’heure, lancent maintenant des appels, des ordres -ardents.) - - De voir ce qui traînait de triste au ras des chaumes - S’enlever tout d’un coup en galops de fantômes!... - -(Des brumes qui s’envolent semblent galoper. On entend un bruit de -chevauchée.) - -LES VOIX, au loin. - - _En avant!_ - -LE DUC. - - Maintenant, le côté glorieux! - La poudre que la charge, en passant, jette aux yeux!... - -LES VOIX. - - _Chargez!_ - -(D’invisibles tambours battent des charges.) - -LE DUC. - - Les rires fous des grands hussards farouches! - -LES VOIX, poussant des rires épiques. - - _Ha! ha!_ - -LE DUC. - - Et maintenant, ô Déesse aux cent bouches, - Victoire à qui je viens d’arracher tes bâillons, - Chante dans le lointain!... - -LES VOIX, au loin, dans une _Marseillaise_ de rêve. - - _... Formez vos bataillons!..._ - -LE DUC. - - La Gloire!... - -(Le soleil va paraître. Les nuages sont pleins de pourpres et d’éclairs. -Le ciel a l’air d’une Grande Armée.) - - Oh Dieu! me battre en ce flot qui miroite!... - -LES VOIX. - - _Feu!--Colonne en demi-distance sur la droite!_ - -LE DUC. - - ... Me battre en ce tumulte auquel tu commandas, - O mon père!... - -(Dans ce bruit de bataille qui s’éloigne, on entend, très loin, entre -deux batteries de tambours, une voix métallique et hautaine.) - -LA VOIX. - - _Officiers... Sous-officiers... Soldats..._ - -LE DUC, en délire, tirant son sabre. - - Oui! je me bats!...--Fifre, tu ris!--Drapeau, tu claques! - --Baïonnette au canon!--Sus aux blanches casaques! - -(Et tandis que les fanfares de rêve s’éloignent et se perdent vers la -gauche, dans le vent qui les balaye, tout d’un coup, à droite, une -fanfare réelle éclate, et c’est, brusque comme un réveil, le contraste, -avec les furieux airs français qui s’envolent parmi les dernières -ombres, d’une molle marche de Schubert, autrichienne et dansante, qui -arrive dans le rose du matin.) - -LE DUC, qui s’est retourné en tressaillant. - - Qu’est-ce qui vient de blanc, là, dans le jour levant? - Mais c’est l’infanterie autrichienne! - -(Hors de lui, entraînant d’imaginaires grenadiers.) - - En avant! - Les ennemis!--Qu’on les enfonce!--Qu’on y entre! - Suivez-moi!--Nous allons leur passer sur le ventre! - -(Le sabre haut, il se rue sur les premiers rangs d’un régiment -autrichien qui paraît sur la route.) - -UN OFFICIER, se jetant sur lui et l’arrêtant. - - Prince! Que faites-vous? C’est votre régiment! - -LE DUC, réveillé, avec un cri terrible. - - Ah! c’est mon?... - -(Il regarde autour de lui. Le soleil s’est levé. Tout a repris un air -naturel. De tant de morts il ne reste que Flambeau. Le duc est au milieu -d’une grande plaine calme et souriante. Des soldats blancs défilent -devant lui. Il voit son destin, l’accepte; le bras levé pour charger -s’abaisse lentement, le poing rejoint la hanche, le sabre prend la -position réglementaire, et, raide comme un automate, le duc, d’une voix -machinale, d’une voix qui n’est plus que celle d’un colonel autrichien:) - - Halte!--Front!--A droite... alignement... - -(Le commandement s’éloigne, répété par les officiers.--Et le rideau -tombe pendant que l’exercice commence.) - - - - -ACTE VI - -LES AILES FERMÉES - - -Quelque temps après. A Schœnbrunn. La chambre du duc de Reichstadt, -sombre et somptueuse. - -Au fond, la haute porte noire et dorée qui donne sur le petit Salon de -Porcelaine. A droite, la fenêtre. A gauche, une tapisserie dans laquelle -se dissimule une petite porte. - -Le mobilier tel qu’il est encore aujourd’hui: fauteuils aux bois noirs -et dorés, paravent, prie-Dieu, tables et consoles. - -Désordre fiévreux d’une chambre de malade. Des fourrures, des livres, -des fioles, des tasses, des oranges, et partout, sur tous les meubles, -d’énormes bouquets de violettes. - -Au premier plan, vers la gauche, un étroit lit de camp. A son chevet, au -milieu d’une table basse encombrée aussi de médicaments et de fleurs, un -petit bronze de Napoléon Ier. - -Au lever du rideau, le duc, horriblement défait, son visage aminci -penché sur les trois tours d’une cravate de batiste chiffonnée, ses -cheveux blonds, qu’on ne coupe plus, retombant en mèches trop longues, -est assis, tout frissonnant, sur le bord du lit. Il s’enveloppe -tristement d’un grand manteau qui lui sert de robe de chambre et sous -lequel il est en culotte blanche, sans veste, son corps fluet flottant -dans le linge bouffant de la chemise et ses mains amaigries perdues dans -les manchettes plissées. - -Il regarde fixement devant lui. - -Debout, dans un coin de la chambre, le docteur et le général Hartmann, -vieux soldat chamarré de service auprès du prince, causent à voix basse. - -La porte du fond s’entre-bâille avec mystère, laissant filtrer une lueur -jaune et tremblante. L’Archiduchesse se glisse par l’entre-bâillement, -jette un regard derrière elle comme pour s’assurer que quelque chose est -prêt, et referme vite sans bruit. Elle est toute pâle dans ses -dentelles. - -Après avoir échangé, tout bas, quelques mots avec les deux hommes qui -hochent la tête en regardant le duc, elle s’approche de lui sans qu’il -s’en aperçoive, et lui prend doucement la main. - -Il tressaille, la reconnaît avec surprise. - - -SCÈNE PREMIÈRE - -LE DUC, L’ARCHIDUCHESSE, LE DOCTEUR, LE GÉNÉRAL HARTMANN. - -LE DUC, à l’Archiduchesse. - - Vous!... Mais je vous croyais malade?... - -L’ARCHIDUCHESSE, avec une gaieté forcée. - - Eh! oui, ma foi! - Je viens d’être malade en même temps que toi. - Je vais mieux. Je me lève.--Et toi? ton état? - -LE DUC. - - Pire, - Puisque vous vous levez pour me voir. - -L’ARCHIDUCHESSE. - - Tu veux rire! - -(Au docteur.) - - Votre malade est-il raisonnable, Docteur? - -LE DOCTEUR. - - Oui, maintenant il prend bien son lait. - -L’ARCHIDUCHESSE. - - Quel bonheur! - Ah! c’est gentil! ah! c’est... - -LE DUC. - - Ah! c’est dur tout de même, - D’être--lorsqu’on rêva la louange suprême - De l’Histoire, et qu’on fut une âme qui brûlait!-- - Loué pour la façon dont on prend bien son lait! - -(Il saisit un des bouquets de violettes posés sur la table auprès de lui -et le passe avec délice sur sa figure en soupirant:) - - O boule de fraîcheur sur ma fièvre posée, - Comme une houppe à se mettre de la rosée!... - -L’ARCHIDUCHESSE, regardant les fleurs qui remplissent la chambre. - - Tout le monde à présent t’en apporte? - -LE DUC. - - Oui. - -(Et avec un sourire triste.) - - Déjà. - -L’ARCHIDUCHESSE. - - Chut!... - -(Elle échange un regard avec le docteur qui semble l’encourager, et, -après une hésitation, se rapprochant du prince, elle commence, d’une -voix embarrassée.) - - Pour remercier Dieu qui nous protégea - --Car nous entrons tous deux, Franz, en convalescence-- - Je compte, ce matin, communier... - -(Le duc la regarde. Elle continue, plus troublée.) - - Je pense - Qu’il serait très joli que tous les deux... - -(Et brusquement.) - - Pourquoi - Ne pas communier tout à l’heure avec moi? - -LE DUC, après l’avoir regardée dans les yeux. - - Voilà pourquoi tu viens, pieusement coquette. - -(A voix basse.) - - C’est la fin. - -L’ARCHIDUCHESSE, riant. - - Là! j’en étais sûre!... Et l’étiquette? - -LE DUC. - - L’étiquette? - -L’ARCHIDUCHESSE. - - Mais oui! Lorsqu’un prince autrichien - Est très mal, on ne peut le tromper. Tu sais bien - Qu’il faut que la Famille Impériale assiste - Lorsqu’il doit recevoir le... - -(Elle s’arrête.) - -LE DUC. - - Le...? - -L’ARCHIDUCHESSE. - - Pas de mot triste! - -LE DUC, regardant autour de lui. - - Au fait, nous sommes seuls!... - -L’ARCHIDUCHESSE, montrant la porte du fond. - - J’ai fait, dans le Boudoir - De Porcelaine, là, dresser un reposoir: - Pas le moindre archiduc, la moindre archiduchesse: - Le prélat de la cour pour nous seuls dit la messe. - Tu vois qu’il ne s’agit que de communier, - Et que ce sacrement n’est pas le... - -LE DUC. - - Le dernier? - C’est vrai. - -L’ARCHIDUCHESSE. - - Tu vois!... - -(Elle lui offre gentiment son bras.) - - Viens-tu?... - -(Il se lève en chancelant. On entend sonner une clochette à droite.) - - Tiens! la messe commence! - -(Le duc, appuyé sur l’Archiduchesse, se dirige vers la porte du petit -salon que le docteur et le général Hartmann ouvrent aussitôt.) - -LE DUC. - - Oui... c’est vrai qu’il faudrait cette illustre assistance!... - -L’ARCHIDUCHESSE. - - Nous n’aurons que l’enfant de chœur et le prélat! - -LE DUC, observant en passant le docteur et le général qui sourient. - - Ce n’est donc pas pour aujourd’hui... - -(La porte se referme sur l’archiduchesse et sur le prince. Le sourire -des deux hommes s’efface. Le général Hartmann va rapidement ouvrir la -petite porte dans la tapisserie, et l’on voit entrer silencieusement -toute la Famille Impériale.) - -LE GÉNÉRAL HARTMANN, bas, aux archiducs et archiduchesses. - - Mettez-vous là. - -(Un doigt sur les lèvres, il leur fait signe de se placer.) - - -SCÈNE II - -LE GÉNÉRAL HARTMANN, LE DOCTEUR, MARIE-LOUISE, LA FAMILLE IMPERIALE, -METTERNICH, puis PROKESCH, LA COMTESSE CAMERATA, THÉRÈSE DE LORGET. - -(Les princes et les princesses, avec mille précautions pour n’être pas -entendus, se placent sur plusieurs rangs, tournés vers cette porte -fermée derrière laquelle on entend, de temps en temps, une sonnette. -Marie-Louise est au premier rang. Il y a des archiducs très âgés et des -archiducs enfants; et des adolescents qui sont blonds du même blond que -le duc. Dans l’ombre de la porte ouverte, on voit briller des uniformes. -Metternich, en grand costume, se met au dernier rang de la Famille -Impériale.) - -LE GÉNÉRAL HARTMANN, voyant que tout le monde s’est immobilisé, reprend -d’une voix basse et solennelle. - - Lorsque, les yeux fermés et l’âme anéantie, - Le duc se penchera pour recevoir l’hostie... - -UNE PRINCESSE, aux enfants qu’on a fait mettre devant. - - Chut!... Silence!... - -LE GÉNÉRAL HARTMANN. - - Pendant cette minute où rien - Ne peut faire tourner la tête d’un chrétien, - J’ouvrirai doucement la porte. Une seconde - Vos Altesses verront, de loin, la tête blonde. - Puis je refermerai sans bruit, d’un geste prompt... - Et le duc de Reichstadt relèvera le front - Sans se douter qu’il a, selon l’usage antique, - Devant toute la Cour reçu le viatique. - -(A ce moment Prokesch entre à gauche, introduisant deux femmes: la -Comtesse Camerata et Thérèse.) - -METTERNICH, aux nouveaux arrivants. - - Silence... - -PROKESCH, tout bas, à la Comtesse et à Thérèse. - - On m’a permis de vous placer ici - Derrière la Famille Impériale. Ainsi - Vous pourrez, par-dessus ces têtes inclinées - De princes sur lesquels soufflent les Destinées, - D’enfants pâles auxquels on fait joindre les doigts, - Apercevoir le duc une dernière fois! - -THÉRÈSE. - - Merci, merci, Monsieur. - -MARIE-LOUISE. - - Oh! surtout que personne - Ne bouge quand la porte... - -UNE PRINCESSE. - - Ah! la clochette sonne!... - -UNE AUTRE. - - C’est l’Élévation!... - -(Toutes les femmes s’agenouillent.) - -LE GÉNÉRAL HARTMANN. - - Tout doucement! - -LA COMTESSE, qui est restée debout, apercevant Metternich incliné à côté -d’elle, lui touche le bras. - - Eh bien! - Monsieur de Metternich, vous ne regrettez rien? - -METTERNICH, se retourne, la regarde, et fièrement. - - Non. J’ai fait mon devoir... J’en ai souffert, peut-être... - --C’est à l’amour de mon pays, et de mon maître, - Et du vieux monde, que j’ai, Madame, obéi!... - -LA COMTESSE. - - Vous ne regrettez rien? - -METTERNICH, après une seconde de silence. - - Non. Rien. - -(Et comme la clochette sonne, il dit:) - - L’_Agnus Dei_. - -MARIE-LOUISE, au général qui entrouvre la porte et regarde par la fente. - - Prenez garde, en ouvrant, que la porte ne grince! - -METTERNICH, reprenant d’une voix sourde. - - Je ne regrette rien... mais c’était un grand prince! - Et quand je m’agenouille, à cette heure, en ce lieu, - -(Il plie le genou.) - - Ce n’est pas seulement devant l’Agneau de Dieu! - -LE GÉNÉRAL HARTMANN, regardant toujours par la porte entre-bâillée. - - Le prélat sort le grand ciboire,--il le découvre!... - -TOUS, sentant le moment approcher. - - Oh!... - -LE GÉNÉRAL HARTMANN, les mains sur la porte. - - Silence absolu: je vais ouvrir!... - -TOUS. - - Oh!... - -LE GÉNÉRAL. - - J’ouvre! - -(Il pousse sans bruit les battants. Et l’on aperçoit ce petit salon si -gai où tout est en porcelaine, les murs blancs et bleus, le lustre de -faïence allumé, des bouquets de violettes, des enfants de chœur, une -brume d’encens, l’or tendre des cierges, le doux luxe de l’autel, et, -tournant le dos, agenouillés tous les deux--elle le soutenant d’un bras -passé autour des épaules--l’archiduchesse et le duc qui attendent, et le -prélat qui descend vers eux, l’hostie déjà tremblante au-dessus du -ciboire. Seconde de profonde émotion et de silence. Tout le monde est -prosterné, retenant son souffle et ses larmes.) - -THÉRÈSE, lentement, se soulève, se soulève pour regarder par-dessus les -têtes, regarde, voit, et dans un sanglot qui lui échappe. - - Le revoir ainsi! Lui!... Lui!... - -(Mouvement d’effroi. Le général Hartmann referme vivement la porte. Tout -le monde se lève.) - -LE GÉNÉRAL, précipitamment, aux archiducs. - - Sortez!... Le duc vient - D’entendre ce sanglot!... Sortez vite! - -(Tous ont reflué vers la porte de gauche, mais la porte du Salon de -Porcelaine s’ouvre brusquement, le duc paraît sur le seuil, les voit -tous là debout devant lui et après un long regard qui comprend:) - -LE DUC. - - Ah?...--Très bien. - - -SCÈNE III - -LES MÊMES, LE DUC, L’ARCHIDUCHESSE. - -(La Famille Impériale se retire peu à peu.) - -LE DUC, calme et avec une majesté soudaine. - - J’assurerai d’abord de ma reconnaissance - Le cœur qui, se brisant, a rompu le silence... - Que celle qui pleura n’en ait aucun remord: - On n’avait pas le droit de me voler ma mort. - -(Aux archiducs et aux archiduchesses qui s’éloignent avec respect.) - - Laissez-moi, maintenant, ma famille autrichienne! - «_Mon fils est né prince français! Qu’il s’en souvienne - «Jusqu’à sa mort!_» Voici l’instant: il s’en souvient! - -(Aux princes qui sortent.) - - Adieu!... - -(Et cherchant du regard autour de lui.) - - Quel est le cœur qui s’est brisé? - -THÉRÈSE, qui est restée agenouillée, humble, dans un coin. - - Le mien. - -LE DUC, faisant un pas vers elle, avec douceur. - - Vous n’êtes pas très raisonnable.--Sur un livre - Vous avez autrefois pleuré de me voir vivre - En Autrichien,--avec à mon habit des fleurs... - Maintenant, vous pleurez en voyant que j’en meurs. - -(L’Archiduchesse et la Comtesse le mènent jusqu’à un fauteuil dans -lequel il tombe.) - -THÉRÈSE, qui s’est relevée, se rapproche, et d’une voix timide. - - Le rendez-vous... - -LE DUC. - - Eh bien? - -THÉRÈSE. - - J’y étais. - -LE DUC. - - Vous?... pauvre âme!... - -THÉRÈSE. - - Oui... - -LE DUC, mélancoliquement. - - Pourquoi? - -THÉRÈSE. - - Parce que je vous aime. - -LE DUC, à la comtesse. - - Madame, - Vous me l’aviez caché, qu’elle y était... Pourquoi? - -LA COMTESSE. - - Parce que je vous aime. - -LE DUC. - - Et qui donc, près de moi, - Vous a, toutes les deux, fait venir? - -(La Comtesse et Thérèse lèvent les yeux vers l’Archiduchesse.) - - Vous? - -L’ARCHIDUCHESSE. - - Moi-même. - -LE DUC. - - Pourquoi cette bonté? - -L’ARCHIDUCHESSE. - - Parce que je vous aime. - -LE DUC, avec un sourire. - - Les femmes m’ont aimé comme on aime un enfant. - -(Elles font un geste de protestation.) - - Si! Si! - -(A Thérèse.) - - l’enfant qu’on plaint, - -(A l’Archiduchesse.) - - qu’on gâte, - -(A la Comtesse.) - - et qu’on défend! - Et leurs doigts maternels, toujours, au front du prince, - Cherchaient les boucles d’or du portrait de Lawrence! - -LA COMTESSE. - - Non! nous avons connu ton âme et ses combats!... - -LE DUC, secouant tristement la tête. - - Et l’Histoire, d’ailleurs, ne se souviendra pas - Du prince que brûlaient toutes les grandes fièvres... - Mais elle reverra, dans sa voiture aux chèvres, - L’enfant au col brodé qui, rose, grave, et blond, - Tient le globe du monde ainsi qu’un gros ballon! - -MARIE-LOUISE. - - Parlez-moi!--Je suis là!...--Qu’une parole m’ôte - Le poids de mes remords! J’étais--est-ce ma faute?-- - Trop petite à côté de vos rêves trop grands! - Je n’ai qu’un pauvre cœur d’oiseau, je le comprends! - C’est la première fois, aujourd’hui, qu’il s’arrête, - Cet éternel grelot qui tourne dans ma tête! - --Vous pourriez bien, de moi, vous occuper un peu... - Pardonnez-moi, mon fils! - -LE DUC. - - Inspirez-moi, mon Dieu, - La parole profonde, et cependant légère, - Avec laquelle on peut pardonner à sa mère! - -(A ce moment un laquais, qui est entré sans bruit, s’avance vers -Marie-Louise. Elle l’aperçoit et comprend.) - -MARIE-LOUISE, essuyant ses larmes, au duc. - - Ce berceau... qu’hier soir vous avez fait prier - D’apporter... - -LE LAQUAIS. - - Il est là. - -(Le duc fait signe qu’il veut le voir. Tandis qu’on va le chercher, il -aperçoit Metternich pâle et immobile. Il se lève.) - -LE DUC. - - Monsieur le Chancelier, - Je meurs trop tôt pour vous: versez donc une larme! - -METTERNICH. - - Mais... - -LE DUC, fièrement. - - J’étais votre force, et ma mort vous désarme! - L’Europe qui jamais n’osait vous dire non - Quand vous étiez celui qui peut lâcher l’Aiglon, - Demain, tendant l’oreille et reprenant courage, - Dira: «Je n’entends plus remuer dans la cage!...» - -METTERNICH. - - Monseigneur... - -(On apporte le grand berceau de vermeil du Roi de Rome.) - -LE DUC. - - Le berceau dont Paris m’a fait don! - Mon splendide berceau, dessiné par Prudhon! - J’ai dormi dans sa barque aux balustres de nacre, - Bébé dont le baptême eut la pompe d’un sacre! - --Approchez ce berceau du petit lit de camp - Où mon père a dormi dans cette chambre, quand - La Victoire éventait son sommeil de ses ailes! - -(Le berceau est maintenant contre le petit lit.) - - --Plus près,--faites frôler le drap par les dentelles! - Oh! comme mon berceau touche mon lit de mort! - -(Il met la main entre le berceau et le lit en murmurant:) - - Ma vie est là, dans la ruelle... - -THÉRÈSE, éclatant en sanglots sur l’épaule de la Comtesse. - - Oh!... - -LE DUC. - - Et le sort, - Dans la ruelle mince--oh! trop mince et trop noire!-- - N’a pu laisser tomber une épingle de gloire! - --Couchez-moi sur ce lit de camp!... - -(Le docteur et Prokesch, aidés par la Comtesse, le conduisent au lit de -camp.) - -PROKESCH, au docteur. - - Comme il pâlit!... - -(La Comtesse a tiré de sa poitrine un grand cordon de la Légion -d’honneur, et tout en installant le prince dans ses coussins, elle le -lui passe légèrement sans qu’il s’en aperçoive.) - -LE DUC, voit soudain la moire rouge sur son linge, sourit, cherche des -mains la croix, et la porte à ses lèvres. Puis il dit en regardant le -berceau. - - J’étais plus grand dans ce berceau que dans ce lit! - Des femmes me berçaient... Oui, j’avais trois berceuses - Qui chantaient des chansons vieilles et merveilleuses! - Oh! les bonnes chansons de Madame Marchand!... - Qui donc, pour m’endormir, me bercera d’un chant? - -MARIE-LOUISE, agenouillée près de lui. - - Mais ta mère, mon fils, peut te bercer, je pense! - -LE DUC. - - Est-ce que vous savez une chanson de France? - -MARIE-LOUISE. - - Moi?... Non... - -LE DUC, à Thérèse. - - Et vous? - -THÉRÈSE. - - Peut-être... - -LE DUC. - - Oh! chantez à mi-voix: - _Il pleut, bergère_... - -(Elle fredonne l’air.) - - ou bien: _Nous n’irons plus au bois_... - -(Elle fredonne encore.) - - Et chantez: _Sur le pont d’Avignon_... pour me faire - Endormir doucement dans l’âme populaire... - -(Elle murmure maintenant la ronde qu’il demande.) - - Il en est une encore... oui... que j’aimais beaucoup: - Ah! ah! c’est celle-là qu’il faut chanter surtout! - -(Il se soulève, l’œil hagard, et chante:) - - Il était un p’tit homme, - Tout habillé de gris!... - -(Sa main va vers la statuette de l’Empereur, et il retombe.) - -THÉRÈSE. - - Tombe, mil huit cent trente après mil huit cent onze! - -LA COMTESSE. - - Comme un cristal brisé par un écho de bronze!... - -L’ARCHIDUCHESSE. - - Comme un accord de harpe après des airs guerriers!... - -THÉRÈSE. - - Comme un lys qui sans bruit tombe sur des lauriers! - -LE DOCTEUR, après s’être penché sur le prince. - - Monseigneur est très mal. Il faut que l’on s’écarte! - -(Les trois femmes s’éloignent du lit.) - -THÉRÈSE. - - Adieu, François! - -L’ARCHIDUCHESSE. - - Adieu, Franz! - -LA COMTESSE. - - Adieu, Bonaparte! - -MARIE-LOUISE, qui, près du lit, a reçu la tête du duc sur son épaule. - - Sur mon épaule, là, son front s’appesantit! - -LA COMTESSE, s’agenouillant au bout de la chambre. - - Roi de Rome! - -L’ARCHIDUCHESSE, de même. - - Duc de Reichstadt! - -THÉRÈSE, de même. - - Pauvre petit! - -LE DUC, délirant. - - Les chevaux! Les chevaux! - -LE PRÉLAT, qui est entré depuis un moment avec des enfants de chœur -portant des cierges allumés. - - Mettez-vous en prière! - -LE DUC. - - Les chevaux pour aller au-devant de mon père! - -(De grosses larmes coulent sur ses joues.) - -MARIE-LOUISE, au duc qui la repousse. - - Mais je suis là, mon fils, pour essuyer vos pleurs! - -LE DUC. - - Non! laissez approcher les Victoires, mes sœurs! - Je les sens, je les sens, ces glorieuses folles, - Qui viennent dans mes pleurs laver leurs auréoles! - -MARIE-LOUISE. - - Que dis-tu? - -LE DUC, tressaillant. - - Qu’ai-je dit? Je n’ai rien dit!... Hein! Quoi? - -(Il regarde autour de lui comme s’il craignait qu’on n’eût compris.) - - Non!... Rien!... - -(Et mettant un doigt sur ses lèvres.) - - C’est un secret entre mon père et moi. - -(Il désigne le voile de dentelles du berceau.) - - Donnez, que de ce voile exquis je m’enveloppe - Pour pousser le soupir qui délivre l’Europe! - Trop de gens ont besoin de ma mort... et je meurs - D’avoir été tué, tout bas, dans trop de cœurs! - -(Il ferme un instant les yeux.) - - ... Ah! mon enterrement sera laid... Des arcières... - Quelques laquais portant des torches aux portières... - Les capucins diront leurs chapelets de buis... - Et puis ils me mettront dans leur chapelle... et puis... - -(Il pâlit affreusement, se mord les lèvres.) - -MARIE-LOUISE. - - Explique ce que sont tes douleurs? - -LE DUC. - - Surhumaines... - Et puis la Cour prendra le deuil pour six semaines! - -LA COMTESSE. - - Voyez! au lieu du drap, il ramène sur lui - Le voile du berceau! - -LE DUC, haletant. - - Ce sera très laid... oui... - Mais il faut en mourant... oui... que je me souvienne... - Qu’on baptise à Paris mieux qu’on n’enterre à Vienne! - -(Appelant.) - - Général Hartmann!... - -LE GÉNÉRAL HARTMANN, s’avançant. - - Prince... - -LE DUC, balançant d’une main le berceau. - - Oui... j’attendrai la mort - En berçant le passé dans ce grand berceau d’or! - -(De l’autre main il tire un livre qui est sous son oreiller, et le tend -au général.) - - Général... - -(Le général prend le livre. Le duc se remet à balancer le berceau.) - - Le passé... je le berce... et c’est comme - Si le Duc de Reichstadt berçait le Roi de Rome! - --Général, voyez-vous l’endroit marqué? - -LE GÉNÉRAL HARTMANN, qui a ouvert le livre. - - Je vois. - -LE DUC. - - Bien. Pendant que je meurs, lisez à haute voix. - -MARIE-LOUISE, criant. - - Non! non! je ne veux pas, mon enfant, que tu meures! - -LE DUC, solennellement, après s’être remonté sur ses coussins. - - Vous pouvez commencer à lire. - -LE GÉNÉRAL HARTMANN, lisant debout au pied du lit. - - _Vers sept heures, - Les chasseurs de la Garde apparaissent, formant - La tête du cortège..._ - -MARIE-LOUISE, comprenant ce qu’il se fait lire, tombe à genoux en -pleurant. - - Oh! Franz! - -LE GÉNÉRAL HARTMANN. - - _A ce moment, - La foule, où l’on peut voir sangloter plus d’un homme, - Pousse un immense cri: Vive le Roi de Rome!_ - -MARIE-LOUISE. - - Franz! - -LE GÉNÉRAL HARTMANN. - - _Les coups de canon s’étant précipités, - Le Cardinal vient recevoir Leurs Majestés; - Le cortège entre; il est réglé par les usages; - Les huissiers, les hérauts d’armes, leur chef, les pages, - Les divers officiers d’ordonnance, les..._ - -(Voyant que le duc a fermé les yeux, il s’arrête.) - -LE DUC, rouvrant les yeux. - - Les?... - -LE GÉNÉRAL HARTMANN. - - _Les chambellans avec les préfets du palais; - Les ministres; le grand écuyer..._ - -LE DUC, d’une voix défaillante. - - Veuillez lire! - -LE GÉNÉRAL HARTMANN. - - _Les grands aigles; les grands officiers de l’Empire; - La princesse Aldobrandini tient le chrémeau; - Les comtesses Vilain XIV et de Beauveau - Ont l’honneur de porter l’aiguière et la salière..._ - -LE DUC, de plus en plus pâle et se raidissant. - - Lisez toujours, Monsieur. Soulevez-moi, ma mère. - -(Marie-Louise aidée de Prokesch le soulève sur ses oreillers.) - -LE GÉNÉRAL HARTMANN. - - _Puis le grand-duc, auprès du petit souverain, - Remplaçant l’Empereur d’Autriche, son parrain; - Puis vient la reine Hortense; aux côtés de la reine - Vient Son Altesse Impériale la Marraine. - Enfin le roi de Rome est apparu, porté - Par Madame de Montesquiou. Sa Majesté, - Dont la foule put admirer la bonne mine, - Avait un grand manteau d’argent doublé d’hermine, - Que le duc de Valmy soulevait de deux doigts. - Puis les princes..._ - -LE DUC. - - Passez les princes! - -LE GÉNÉRAL HARTMANN, passant une page. - - _... puis les rois..._ - -LE DUC. - - Passez les rois. La fin de la cérémonie! - -LE GÉNÉRAL HARTMANN, après avoir passé plusieurs pages. - - _Alors..._ - -LE DUC. - - J’entends moins bien. Plus haut! - -LE DOCTEUR, à Prokesch. - - C’est l’agonie. - -LE GÉNÉRAL HARTMANN, d’une voix éclatante. - - _Alors, quand le héraut eut trois fois, dans le chœur, - Crié: «Vive le roi de Rome!» l’Empereur, - Avant qu’on ne rendît l’enfant à sa nourrice, - Le prit entre les bras de..._ - -(Il hésite en regardant Marie-Louise.) - -LE DUC, vivement, et posant avec une noblesse infinie la main sur les -cheveux de Marie-Louise agenouillée. - - De l’Impératrice! - -(A ce mot qui pardonne et qui la recouronne, la mère éclate en -sanglots.) - -LE GÉNÉRAL HARTMANN. - - _L’éleva pour l’offrir à l’acclamation; - Le _Te Deum_..._ - -LE DUC, dont la tête se renverse. - - Maman! - -MARIE-LOUISE, se jetant sur son corps. - - François! - -LE DUC, rouvrant les yeux. - - Napoléon! - -LE GÉNÉRAL HARTMANN. - - _... Le _Te Deum_ emplit le vaste sanctuaire, - Et le soir même, dans la France tout entière, - Avec la même pompe, avec le même élan..._ - -LE DOCTEUR, touchant le bras du général Hartmann. - - Mort. - -(Silence. Le général referme le livre.) - -METTERNICH. - - Vous lui remettrez son uniforme blanc. - - -FIN - - - - -Dans la Crypte des Capucins, à Vienne. - - Et maintenant il faut que Ton Altesse dorme, - --Ame pour qui la Mort est une guérison,-- - Dorme, au fond du caveau, dans la double prison - De son cercueil de bronze et de cet uniforme. - - Qu’un vain paperassier cherche, gratte, et s’informe; - Même quand il a tort, le poète a raison. - Mes vers peuvent périr, mais, sur son horizon, - Wagram verra toujours monter ta blanche forme! - - Dors. Ce n’est pas toujours la Légende qui ment. - Un rêve est moins trompeur, parfois, qu’un document. - Dors; tu fus ce Jeune homme et ce Fils, quoi qu’on dise. - - Les cercueils sont nombreux, les caveaux sont étroits, - Et cette cave a l’air d’un débarras de rois... - Dors dans le coin, à droite, où la lumière est grise. - - * - - * * - - Dors dans cet endroit pauvre où les archiducs blonds - Sont vêtus d’un airain que le Temps vert-de-grise. - On dirait qu’un départ dont l’instant s’éternise - Encombre les couloirs de bagages oblongs. - - Des touristes anglais traînent là leurs talons, - Puis ils vont voir, plus loin, ton cœur, dans une Église. - Dors, tu fus ce Jeune homme et ce Fils, quoi qu’on dise. - Dors, tu fus ce martyr; du moins, nous le voulons. - - ... Un capucin pressé d’expédier son monde - Frappe avec une clef sur ton cercueil qui gronde, - Dit un nom, une date--et passe, en abrégeant... - - Dors! mais rêve en dormant que l’on t’a fait revivre, - Et que, laissant ton corps dans son cercueil de cuivre, - J’ai pu voler ton cœur dans son urne d’argent. - - - - - IMPRIMÉ - PAR - PHILIPPE RENOUARD - 19, rue des Saints-Pères - PARIS - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK L'AIGLON *** - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. 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