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-The Project Gutenberg eBook of L'Aiglon, by Edmond Rostand
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
-will have to check the laws of the country where you are located before
-using this eBook.
-
-Title: L'Aiglon
- Drame en six actes, en vers
-
-Author: Edmond Rostand
-
-Release Date: November 22, 2021 [eBook #66793]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-Produced by: Laurent Vogel (This file was produced from images generously
- made available by the Bibliothèque nationale de France
- (BnF/Gallica))
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK L'AIGLON ***
-
-
-
-
-
- EDMOND ROSTAND
-
- L’AIGLON
-
- DRAME EN SIX ACTES, EN VERS.
-
- Représenté pour la première fois au Théâtre Sarah Bernhardt,
- le 15 mars 1900.
-
- On ne peut se figurer l’impression produite... par la mort du
- jeune Napoléon... J’ai même vu pleurer de jeunes républicains.
-
- Henri Heine.
-
- QUATRE CENT ONZIÈME MILLE
-
-
- PARIS
- Librairie CHARPENTIER et FASQUELLE
- EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR
- 11, RUE DE GRENELLE, 11
-
- 1922
- Tous droits réservés
-
-Entered according to act of Congress, in the year 1900, by E. Fasquelle,
-in the office of the Librarian of Congress, at Washington. All Rights
-reserved.
-
-
-
-
-IL A ÉTÉ TIRÉ
-
-180 exemplaires numérotés à la presse sur papier du Japon.
-
-
-Tous droits de traduction, de reproduction et de représentation réservés
-pour tous pays compris le Danemark, les Pays-Bas, la Suède et la
-Norvège.
-
-Entered according to act of Congress, in the year 1900, by E. FASQUELLE,
-in the office of the Librarian of Congress, at Washington. All Rights
-reserved.
-
-
-
-
-A mon fils MAURICE, et à la mémoire de son héroïque arrière-grand-père
-MAURICE, comte Gérard, Maréchal de France.
-
-
-
-
- _Grand Dieu! ce n’est pas une cause
- Que j’attaque ou que je défend...
- Et ceci n’est pas autre chose
- Que l’histoire d’un pauvre enfant._
-
-
-
-
-PERSONNAGES
-
-
- Mme
- FRANZ, Duc de REICHSTADT Sarah Bernhardt.
-
- MM.
- Séraphin FLAMBEAU Guitry
- Le Prince de METTERNICH André Calmettes.
- L’Empereur FRANZ Ripert
- Le Maréchal MARMONT M. Luguet.
- Le Tailleur E. Magnier.
- Frédéric de GENTZ Laroche.
- L’Attaché français Schutz.
- Le Chevalier de PROKESCH-OSTEN Deneubourg.
- Tiburce de LORGET Scheller.
- Le Comte de DIETRICHSTEIN, précepteur du Duc Rebel.
- Le Baron d’OBENAUS Chameroy.
- Le Comte de BOMBELLES J. Volnys.
- Le Général HARTMANN Teste.
- Le Docteur Lacroix
- Le Comte de SEDLINSKY, Directeur de la Police Jean Dara.
- Un Garde-noble Lemarchand.
- Lord COWLEY, ambassadeur d’Angleterre Krauss.
- THALBERG Laurent.
- FURSTENBERG Gauroy.
- MONTENEGRO Deneuville.
- Un Sergent du régiment du Duc Tastu.
- Le Capitaine FORESTI Fauchois.
- Un Vieux Paysan Guiraud.
- Le Vicomte D’OTRANTE Durec.
- PIONNET Bart.
- GOUBEAUX Royau.
- MORCHAIN Pirou.
- BOROKOWSKI Larmandie.
- Le Valet de chambre du Duc Ridar.
- L’Huissier Stebler.
- Un Montagnard Réqui.
- Un Tyrolien Villeneuve.
- Un Fermier Magnin.
- Le Prélat Bacque.
-
- Mmes
- MARIE-LOUISE, Duchesse de Parme Maria Legault.
- La Comtesse CAMERATA Blanche Dufrêne.
- Thérèse de LORGET, sœur de Tiburce Renée Parny.
- L’Archiduchesse Christiane Préval.
- Fanny ELSSLER Lucy Gérard.
- La Grande-Maîtresse Canti.
- Princesse GRAZALCOWITCH Grandet.
- Quelques Belles Dames de la Cour Saryta.
- Bl. Boulanger.
- Marie Royer.
- Tasny.
- Lady COWLEY Solters.
- Les Demoiselles d’honneur de Marie-Louise Redzé.
- L. Picquel.
- A. Picquel.
- Brenneville.
- Une Vieille Paysanne Fortis.
-
- La Famille impériale
- La Maison militaire du Duc
- Gardes de l’Empereur: Arcières, Gardes-nobles, Trabans, etc.
- Masques et Dominos: Polichinelle, Mezzetins, Bergères, etc.
- Paysans et Paysannes
- Le Régiment du Duc
-
-1830-1832
-
-
-NOTA.--Il ne faudra pas que le Lecteur s’étonne de trouver ici quelques
-vers que le Spectateur n’a pas entendus. Au Théâtre, il faut finir à une
-certaine heure. Alors on coupe un peu, et l’auteur fait semblant de ne
-pas s’en apercevoir.
-
-Pour tous les détails de mise en scène, s’adresser au Théâtre
-Sarah-Bernhardt.
-
-
-
-
-PREMIER ACTE
-
-LES AILES QUI POUSSENT
-
-
-A Baden, près de Vienne, en 1830.
-
-Le salon de la villa qu’occupe Marie-Louise. Vaste pièce au milieu de
-laquelle s’élève la montgolfière de cristal d’un lustre Empire.
-Boiseries claires, murs peints à fresque, d’un vert pompéien. Frise de
-sphinx courant autour du plafond.
-
-A gauche, deux portes. Celle du premier plan est celle de la chambre de
-Marie-Louise. Celle du second plan ouvre sur les appartements des dames
-d’honneur.--A droite, au premier plan, une autre porte; au second plan,
-dans une niche, un énorme poêle de faïence, lourdement historié.--Au
-fond, entre deux fenêtres, une large porte-fenêtre, par laquelle on
-aperçoit les balustres d’un perron formant balcon, qui descend dans le
-jardin. Vue sur le parc de Baden: tilleuls et sapins, profondes allées,
-lanternes suspendues à des potences en arceaux. Magnifique journée des
-premiers jours de septembre.
-
-On a apporté dans cette banale villa de location un précieux mobilier. A
-gauche, près de la fenêtre, une belle psyché en citronnier chargé de
-bronzes; au premier plan, une vaste table d’acajou, couverte de papiers;
-contre le mur, une table étagère à dessus de laque, garnie de livres.--A
-droite, vers le fond, un petit piano Érard de l’époque, une harpe; plus
-bas, une chaise longue Récamier auprès d’un grand guéridon. Fauteuils et
-tabourets en X. Beaucoup de fleurs dans des vases. Au mur, gravures
-encadrées représentant les membres de la famille impériale d’Autriche;
-portraits de l’empereur François, du duc de Reichstadt enfant, etc.
-
-Au lever du rideau, au fond du salon, un groupe de femmes très
-élégantes. Deux d’entre elles, assises au piano, dos au public, jouent à
-quatre mains.--Une autre est à la harpe. On déchiffre. Rires;
-interruptions.
-
-Un laquais introduit, par le perron, une jeune fille de mine modeste,
-qu’accompagne un officier de cavalerie autrichienne, un merveilleux
-hussard bleu et argent. Les deux nouveaux venus, voyant qu’on ne les
-remarque pas, restent un moment debout dans un coin du salon.--A ce
-moment, par la porte de droite, entre le comte de Bombelles, attiré par
-la musique. Il se dirige vers le piano, en battant la mesure. Mais il
-aperçoit la jeune fille, s’arrête, sourit, va vivement à elle.
-
-
-SCÈNE PREMIÈRE
-
-THÉRÈSE, TIBURCE, BOMBELLES, MARIE-LOUISE, LES DAMES D’HONNEUR.
-
-LES DAMES, au clavecin, parlant toutes à la fois, et riant comme des
-folles.
-
- Elle manque tous les bémols.--C’est un scandale!
- --Je prends la basse.--Un, deux!--Harpe!--La... la!...--Pédale!
-
-BOMBELLES, à Thérèse.
-
- C’est vous?
-
-THÉRÈSE.
-
- Bonjour, Monsieur de Bombelles.
-
-UNE DAME, au clavecin.
-
- Mi... sol...
-
-THÉRÈSE.
-
- J’entre comme lectrice aujourd’hui.
-
-UNE AUTRE DAME, au clavecin.
-
- Le bémol!
-
-THÉRÈSE.
-
- Et grâce à vous: merci.
-
-BOMBELLES.
-
- C’est tout simple, Thérèse:
- Vous êtes ma parente et vous êtes Française.
-
-THÉRÈSE, lui présentant l’officier.
-
- Tiburce.
-
-BOMBELLES.
-
- Ah! votre frère!
-
-(Il lui tend la main, et montrant un fauteuil à Thérèse.)
-
- Asseyez-vous un peu.
-
-THÉRÈSE.
-
- Oh!--je suis très émue!
-
-BOMBELLES, souriant.
-
- Et de quoi donc, mon Dieu?
-
-THÉRÈSE.
-
- Mais d’approcher tout ce qui reste sur la terre.
- De l’Empereur!...
-
-BOMBELLES, s’asseyant auprès d’elle.
-
- Vraiment? C’est de cela, ma chère?
-
-TIBURCE, d’un ton agacé.
-
- Les nôtres détestaient Bonaparte jadis!
-
-THÉRÈSE.
-
- Je sais... mais voir...
-
-TIBURCE, un peu dédaigneux.
-
- Sa veuve!...
-
-THÉRÈSE, à Bombelles.
-
- Et peut-être... son fils?
-
-BOMBELLES.
-
- Sûrement.
-
-THÉRÈSE.
-
- Ce serait n’avoir pas plus, je pense,
- D’âme... que de lecture, et n’être pas de France,
- Et n’avoir pas mon âge, enfin, que de pouvoir
- Ne pas trembler, Monsieur, au moment de les voir.
- --Est-elle belle?
-
-BOMBELLES.
-
- Qui?
-
-THÉRÈSE.
-
- La duchesse de Parme!
-
-BOMBELLES, surpris.
-
- Mais...
-
-THÉRÈSE, vivement.
-
- Elle est malheureuse, et c’est un bien grand charme!
-
-BOMBELLES.
-
- Mais je ne comprends pas! Vous l’avez vue?
-
-THÉRÈSE.
-
- Oh! non!
-
-TIBURCE.
-
- Non! on nous introduit à peine en ce salon.
-
-BOMBELLES, souriant.
-
- Oui, mais...
-
-TIBURCE, lorgnant du côté des musiciennes.
-
- Nous avons craint de déranger ces dames,
- Dont le rire ajoutait au clavecin des gammes!
-
-THÉRÈSE.
-
- J’attends Sa Majesté, là, dans mon coin.
-
-BOMBELLES, se levant.
-
- Comment?
- Mais c’est elle qui fait la basse en ce moment!
-
-THÉRÈSE, se levant, saisie.
-
- L’Imp...
-
-BOMBELLES.
-
- Je vais l’avertir.
-
-(Il va vers le piano et parle bas à une des dames qui jouent.)
-
-MARIE-LOUISE, se retournant.
-
- Ah! c’est cette petite?...
- Histoire très touchante... oui... vous me l’avez dite...
- Un frère qui...
-
-BOMBELLES.
-
- Fils d’émigré, reste émigré.
-
-TIBURCE, s’avançant, d’un ton dégagé.
-
- L’uniforme autrichien est assez de mon gré;
- Puis, il y a la chasse au renard, que j’adore.
-
-MARIE-LOUISE, à Thérèse.
-
- Le voilà, ce mauvais garnement qui dévore
- Tout le peu qui vous reste!
-
-THÉRÈSE, voulant excuser Tiburce.
-
- Oh! mon frère...
-
-MARIE-LOUISE.
-
- Un vaurien,
- Qui vous ruina! Mais vous l’excusez, c’est très bien.
- --Thérèse de Lorget, je vous trouve charmante.
-
-(Elle lui prend les mains et la fait asseoir près d’elle sur la chaise
-longue. Bombelles et Tiburce se retirent, en causant, vers le fond.)
-
- Vous voilà donc parmi ces dames. Je me vante
- D’être assez agréable... un peu triste depuis...
- --Hélas!
-
-(Silence.)
-
-THÉRÈSE, émue.
-
- Je suis troublée au point que je ne puis
- Exprimer...
-
-MARIE-LOUISE, s’essuyant les yeux.
-
- Oui, ce fut une bien grande perte!
- On a trop peu connu cette belle âme!
-
-THÉRÈSE, frémissante.
-
- Oh! certe!
-
-MARIE-LOUISE, se retournant, à Bombelles.
-
- Je viens d’écrire pour qu’on garde son cheval!
-
-(A Thérèse.)
-
- Depuis la mort du général...
-
-THÉRÈSE, étonnée.
-
- Du général?
-
-MARIE-LOUISE, s’essuyant les yeux.
-
- Il conservait ce titre.
-
-THÉRÈSE.
-
- Ah! Je comprends!
-
-MARIE-LOUISE.
-
- ... je pleure!
-
-THÉRÈSE, avec sentiment.
-
- Ce titre n’est-il pas sa gloire la meilleure?
-
-MARIE-LOUISE.
-
- On ne peut pas savoir d’abord tout ce qu’on perd:
- J’ai tout perdu, perdant le général Neipperg!
-
-THÉRÈSE, stupéfaite.
-
- Neipperg?
-
-MARIE-LOUISE.
-
- Je suis venue à Baden me distraire.
- C’est bien. Tout près de Vienne. Une heure.--Ah! Dieu! ma chère,
- J’ai les nerfs!... On prétend, depuis que j’ai maigri
- Que je ressemble à la duchesse de Berry.
- Vitrolles m’a dit ça. Maintenant je me frise
- Comme elle.--Pourquoi Dieu ne m’a-t-il pas reprise?
-
-(Regardant autour d’elle.)
-
- C’est petit, mais ce n’est pas mal, cette villa.
- --Metternich est notre hôte en passant.--Il est là.
- Il part ce soir.--La vie à Baden n’est pas triste.
- Nous avons les Sandor, et Thalberg, le pianiste.
- On fait chanter, en espagnol, Montenegro;
- Puis Fontana nous hurle un air de _Figaro_;
- L’archiduchesse vient avec l’ambassadrice
- D’Angleterre; et l’on sort en landau... Mais tout glisse
- Sur mon chagrin!--Ah! Si ce pauvre général!...
- --Est-ce que vous comptez ce soir venir au bal?
-
-THÉRÈSE, qui la regarde avec une stupéfaction croissante.
-
- Mais...
-
-MARIE-LOUISE, impétueusement.
-
- Chez les Meyendorff. Strauss arrive de Vienne.
- --Bombelles, n’est-ce pas, il faudra qu’elle vienne?
-
-THÉRÈSE.
-
- Pourrai-je demander à Votre Majesté
- Des nouvelles du duc de Reichstadt?
-
-MARIE-LOUISE.
-
- Sa santé
- Est bonne. Il tousse un peu... Mais l’air est si suave
- A Baden!... Un jeune homme! Il touche à l’heure grave:
- Les débuts dans le monde!--Et quand je pense, ô ciel!
- Que le voilà déjà lieutenant-colonel!
- Mais croiriez-vous--pour moi c’est un chagrin énorme!--
- Que je n’ai jamais pu le voir en uniforme!
-
-(Entrent deux Messieurs portant des boîtes vitrées. Avec un cri de
-joie.)
-
- Ah! c’est pour lui, tenez!
-
-
-SCÈNE II
-
-LES MÊMES, LE DOCTEUR et son fils, portant de longues boîtes vitrées,
-puis METTERNICH.
-
-LE DOCTEUR, saluant.
-
- Oui. Les collections.
-
-MARIE-LOUISE.
-
- Déposez-les, docteur!
-
-BOMBELLES.
-
- Qu’est-ce?
-
-MARIE-LOUISE.
-
- Des papillons.
-
-THÉRÈSE.
-
- Des papillons?
-
-MARIE-LOUISE.
-
- J’étais chez ce vieillard aimable,
- Le médecin des eaux. Ayant sur une table,
- Vu ces collections que son fils achevait,
- J’ai soupiré tout haut: «Ah! si le mien pouvait
- S’intéresser à ça, lui que rien n’intéresse!...»
-
-LE DOCTEUR.
-
- Alors, j’ai dit à Sa Majesté la Duchesse:
- «Mais on ne sait jamais. Pourquoi pas? Essayons!»
- Et j’apporte mes papillons.
-
-THÉRÈSE, à part.
-
- Des papillons!
-
-MARIE-LOUISE, soupirant, au docteur.
-
- S’il s’arrachait à ses tristesses solitaires
- Pour s’occuper un peu de vos...
-
-LE DOCTEUR.
-
- Lépidoptères.
-
-MARIE-LOUISE.
-
- Laissez-les-nous, et revenez. Il est sorti.
-
-(Le docteur et son fils sortent après avoir disposé les collections sur
-la table. Marie-Louise se retournant vers Thérèse.)
-
- Vous, venez, que je vous présente à Scarampi.
- C’est la grande maîtresse.
-
-(Apercevant Metternich qui entre à droite.)
-
- Ah! Metternich!... Cher prince.
- Le salon est à vous.
-
-METTERNICH.
-
- Il fallait que j’y vinsse,
- Ayant à recevoir cet envoyé...
-
-MARIE-LOUISE.
-
- Je sais.
-
-METTERNICH.
-
- Du général Belliard, l’ambassadeur français,
- Et le conseiller Gentz, et quelques estafettes.
-
-(A un laquais qu’il vient de sonner, et qui paraît au fond sur le
-perron.)
-
- Monsieur de Gentz, d’abord.
-
-(A Marie-Louise.)
-
- Vous me permettez?
-
-MARIE-LOUISE.
-
- Faites!
-
-(Elle sort avec Thérèse. Tiburce et Bombelles les suivent.--Gentz paraît
-au fond, introduit par le laquais. Très élégant. Figure de vieux viveur
-fatigué. Les poches pleines de bonbonnières et de flacons, il est
-toujours en train de mâchonner un bonbon ou de respirer un parfum.)
-
-
-SCÈNE III
-
-METTERNICH, GENTZ, puis un officier français attaché à l’ambassade de
-France.
-
-METTERNICH.
-
- Bonjour, Gentz.
-
-(Il s’assied devant le guéridon à droite et se met à signer, tout en
-causant, les papiers que Gentz tire d’un grand portefeuille.)
-
- Vous savez que je rentre aujourd’hui.
- L’empereur me rappelle à Vienne.
-
-GENTZ.
-
- Ah?
-
-METTERNICH.
-
- Quel ennui!
- Vienne en cette saison!
-
-GENTZ.
-
- Vide comme ma poche!
-
-METTERNICH.
-
- Oh! ça, ce n’est pas vrai, car, soit dit sans reproche...
- Le gouvernement russe a dû...
-
-(Il fait, du bout des doigts, le geste de glisser de l’argent.)
-
-GENTZ, avec une indignation comique.
-
- Moi?
-
-METTERNICH.
-
- Soyez franc:
- Vous venez de vous vendre encore.
-
-GENTZ, très tranquillement, croquant un bonbon.
-
- Au plus offrant.
-
-METTERNICH.
-
- Mais pourquoi cet argent?
-
-GENTZ, respirant un flacon de parfum.
-
- Pour faire la débauche.
-
-METTERNICH.
-
- Et vous passez pour mon bras droit!
-
-GENTZ.
-
- Votre main gauche
- Doit ignorer ce que votre droite reçoit.
-
-METTERNICH, apercevant les bonbonnières et les flacons.
-
- Des bonbons! des parfums! Oh!
-
-GENTZ.
-
- Cela va de soi.
- J’ai de l’argent: bonbons, parfums. Je les adore.
- Je suis un vieil enfant faisandé.
-
-METTERNICH, haussant les épaules.
-
- Pose encore,
- Fanfaron du mépris de soi-même!
-
-(Brusquement.)
-
- Et Fanny?
-
-GENTZ.
-
- Elssler?... Ne m’aime pas. Oh! je n’ai pas fini
- D’être grotesque.
-
-(Montrant un portrait du duc de Reichstadt.)
-
- C’est le duc dont elle est folle.
- Je suis un paravent qui souffre,--et se console
- En songeant qu’après tout il vaut mieux, pour l’État,
- Que le duc soit distrait. Je fais donc le bêta:
- J’escorte la danseuse en ville, à la campagne.
- Elle veut que, ce soir, ici, je l’accompagne
- Pour surprendre le duc.
-
-METTERNICH, qui pendant ce temps continue à donner des signatures.
-
- Vous me scandalisez!
-
-GENTZ.
-
- Ce soir la mère sort. Il y a bal.
-
-(Il lui tend une lettre prise dans son portefeuille.)
-
- Lisez.
- C’est du fils de Fouché.
-
-METTERNICH, lisant.
-
- _Vingt août, mil huit cent trente..._
-
-GENTZ.
-
- Il s’offre à transformer...
-
-METTERNICH, souriant.
-
- Bon vicomte d’Otrante!
-
-GENTZ.
-
- ... Notre duc de Reichstadt en Napoléon Deux.
-
-METTERNICH, parcourant la lettre.
-
- Des noms de partisans...
-
-GENTZ.
-
- Oui.
-
-METTERNICH.
-
- Se souvenir d’eux.
-
-(Il lui rend la lettre.)
-
- --Notez!
-
-GENTZ.
-
- Nous refusons?
-
-METTERNICH.
-
- Sans tuer l’espérance!
- Ah! mais c’est qu’il me sert à diriger la France,
- Mon petit colonel! Car de sa boîte--cric!--
- Je le sors aussitôt qu’oubliant Metternich
- On penche à gauche, et--crac!--dès qu’on revient à droite,
- Je rentre mon petit colonel dans sa boîte.
-
-GENTZ, amusé.
-
- Quand peut-on voir jouer le ressort?
-
-METTERNICH.
-
- Pas plus tard
- Qu’à l’instant.
-
-(Il sonne, un laquais paraît.)
-
- L’envoyé du général Belliard!
-
-(Le laquais introduit un officier français en grande tenue.)
-
- Bonjour, Monsieur. Voici les papiers.
-
-(Il lui tend des documents.)
-
- En principe,
- Nous avons reconnu le roi Louis-Philippe.
- Mais ne donnez pas trop dans le quatre-vingt-neuf,
- Ou bien nous briserions la coquille d’un œuf...
-
-L’ATTACHÉ, immédiatement effrayé.
-
- Est-ce une allusion au prince François-Charle?...
-
-METTERNICH.
-
- Duc de Reichstadt?... Je n’admets pas, moi qui vous parle,
- Que son père ait jamais régné!
-
-L’ATTACHÉ, avec une générosité ironique.
-
- Moi, je l’admets.
-
-METTERNICH.
-
- Je ne ferai donc rien pour le duc. Mais... mais...
-
-L’ATTACHÉ.
-
- Mais?
-
-METTERNICH, se renversant dans son fauteuil.
-
- Mais si la liberté chez vous devient trop grande,
- Si vous vous permettez la moindre propagande,
- Mais si vous laissez trop Monsieur Royer-Collard
- Venir devant le roi déplier son foulard;
- Si votre royauté fait trop la République;
- Nous pourrons--n’étant pas d’une humeur angélique!--
- Nous souvenir que Franz est notre petit-fils...
-
-L’ATTACHÉ, vivement.
-
- Nous ne laisserons pas rougir nos lys.
-
-METTERNICH, gracieux.
-
- Vos lys,
- S’ils savent rester blancs, ignoreront l’abeille.
-
-L’ATTACHÉ, se rapprochant et baissant la voix.
-
- On craint que malgré vous l’espoir du duc s’éveille.
-
-METTERNICH.
-
- Non.
-
-L’ATTACHÉ.
-
- Les événements?
-
-METTERNICH.
-
- Je les lui filtre.
-
-L’ATTACHÉ.
-
- Quoi?
- Ignore-t-il qu’en France on a changé de roi?
-
-METTERNICH.
-
- Oh! non! Mais le détail qu’il ne sait pas encore
- C’est qu’on a rétabli le drapeau tricolore.
- Il sera toujours temps...
-
-L’ATTACHÉ.
-
- Cela pourrait, c’est vrai,
- L’enivrer!
-
-METTERNICH.
-
- Oh! le duc n’est jamais enivré.
-
-L’ATTACHÉ, un peu inquiet.
-
- Je trouve qu’à Baden sa garde est moins sévère.
-
-METTERNICH, très tranquille.
-
- Oh! ici, rien à craindre: il est avec sa mère.
-
-L’ATTACHÉ.
-
- Comment?
-
-METTERNICH.
-
- Quel policier aurait plus d’intérêt
- Qu’elle à le surveiller? Tout complot troublerait
- Son beau calme...
-
-L’ATTACHÉ.
-
- Ce calme est peut-être une embûche!
- Elle ne doit penser qu’à l’aiglon!...
-
-(La porte des appartements de Marie-Louise s’ouvre.)
-
-MARIE-LOUISE, entrant en coup de vent, avec un cri de désespoir.
-
- Ma perruche!
-
-
-SCÈNE IV
-
-LES MÊMES, MARIE-LOUISE, un instant, et LES DAMES D’HONNEUR qui la
-suivent affolées, puis BOMBELLES et TIBURCE.
-
-L’ATTACHÉ.
-
- Hein?
-
-MARIE-LOUISE, à Metternich.
-
- Margharitina, prince, qui s’envola!
-
-METTERNICH, désolé.
-
- Oh!
-
-MARIE-LOUISE.
-
- Margharitina! Ma perruche!
-
-(Elle remonte vers le perron. Les dames d’honneur se dispersent dans le
-parc à la poursuite de l’oiseau.)
-
-METTERNICH, froidement, à l’attaché qui le regarde avec stupeur.
-
- Voilà.
-
-L’ATTACHÉ, remontant vers Marie-Louise et faisant l’empressé.
-
- Si Son Altesse veut que je cherche?
-
-MARIE-LOUISE, s’arrête, le toise, et sèchement.
-
- Non!
-
-(Elle rentre dans son appartement après l’avoir foudroyé du regard. La
-porte claque.)
-
-L’ATTACHÉ, de plus en plus ahuri, à Metternich.
-
- Qu’est-ce?
-
-METTERNICH, réprimant un sourire.
-
- On dit «Sa Majesté»; vous dites «Son Altesse»!
-
-L’ATTACHÉ.
-
- L’empereur n’ayant pas régné, «Sa Majesté»
- Ne peut rester à la Duchesse!
-
-METTERNICH.
-
- C’est resté.
-
-L’ATTACHÉ.
-
- Alors, voilà pourquoi ce regard de colère?
-
-METTERNICH.
-
- C’est une question toute... protocolaire!
-
-L’ATTACHÉ, salue pour prendre congé; puis, avant de sortir, demande.
-
- Est-ce que l’ambassade, à partir d’aujourd’hui,
- Peut prendre la cocarde aux trois couleurs?
-
-METTERNICH, avec un soupir.
-
- Mais oui...
- Puisqu’on est d’accord...
-
-(Aussitôt l’attaché jette sans rien dire la cocarde blanche de son
-chapeau et la remplace par une tricolore qu’il sort de sa poche.
-Metternich se lève en disant:)
-
- Oh!... sans perdre une seconde!
-
-(Bruits de grelots au dehors.)
-
- Qu’est-ce?
-
-GENTZ, qui est sur le balcon.
-
- L’archiduchesse arrive avec du monde:
- Les Meyendorf, Cowley, Thalberg!...
-
-BOMBELLES, qui, au bruit des grelots, est vivement entré par la gauche,
-suivi de Tiburce.
-
- Recevons-les!
-
-(Au moment ou il se précipite vers la porte, l’archiduchesse paraît sur
-le perron, entourée d’un flot d’élégants et d’élégantes en costume de
-ville d’eau.--Des Grévedon et des Deveria.--Robes claires. Ombrelles.
-Grands chapeaux.--Un petit archiduc, de cinq à six ans, en uniforme de
-hussard, une minuscule pelisse sur l’épaule, deux petites archiduchesses
-dans ces extraordinaires robes de petites filles de l’époque.--Tumulte
-de voix et de rires.--Tourbillon de frivolités.)
-
-
-SCÈNE V
-
-LES MÊMES, L’ARCHIDUCHESSE, DES BELLES DAMES, DES BEAUX MESSIEURS, LORD
-et LADY COWLEY, THALBERG, SANDOR, MONTENEGRO, etc., puis THÉRÈSE,
-SCARAMPI, UNE DAME D’HONNEUR.
-
-L’ARCHIDUCHESSE, à Bombelles, Metternich, Gentz, Tiburce qui s’avancent
-cérémonieusement.
-
- Non! c’est une villa, ce n’est pas un palais!
- Pas de façons!
-
-(Le salon est envahi. A un jeune homme.)
-
- Thalberg! vite, ma tarentelle!
-
-(Thalberg se met au piano et joue. A Metternich, gaiement.)
-
- Sa Majesté ma belle-sœur, où donc est-elle?
-
-UNE DAME.
-
- Nous venions l’enlever en passant!
-
-UNE AUTRE.
-
- Nous allons
- Courir en char à bancs à travers les vallons;
- C’est Sandor qui conduit!
-
-UNE VOIX D’HOMME, continuant une conversation commencée.
-
- Il faut, dans son cratère,
- Lui renfoncer sa lave!
-
-L’ARCHIDUCHESSE, se tournant vers le groupe des causeurs.
-
- Oh! voulez-vous vous taire!
-
-(A Metternich, en riant.)
-
- Ces Messieurs ont parlé tout le temps de volcan!
-
-BOMBELLES.
-
- Ce volcan, quel est-il?
-
-UNE DAME, à une autre, parlant chiffons.
-
- Cet hiver, l’astrakan?
-
-(Elles chuchotent.)
-
-SANDOR, répondant à Bombelles.
-
- Mais le libéralisme!
-
-BOMBELLES.
-
- Ah!...
-
-LORD COWLEY.
-
- Ou plutôt la France!
-
-METTERNICH, à l’attaché français, d’un air sévère.
-
- Vous l’entendez?
-
-UNE DAME, à un jeune homme qu’elle entraîne par le bras vers le
-clavecin.
-
- Montenegro, votre romance!
- Tout bas, rien que pour moi!...
-
-MONTENEGRO, que Thalberg accompagne, chantant tout bas.
-
- ... _Corazon_...
-
-(Il continue très doucement.)
-
-UNE AUTRE DAME, à Gentz.
-
- Gentz, bonjour!
-
-(Elle fouille dans son réticule.)
-
- J’ai des bonbons pour vous.
-
-(Elle lui donne une petite boîte.)
-
-GENTZ.
-
- Vous êtes un amour!
-
-UNE AUTRE, même jeu.
-
- Un parfum de Paris!
-
-(Elle tire un petit flacon et le lui donne.)
-
-METTERNICH, qui a vu le flacon, vivement à Gentz.
-
- Arrachez l’étiquette!
- _Eau du duc de Reichstadt!_
-
-GENTZ, respirant le parfum.
-
- Ça sent la violette!
-
-METTERNICH, lui arrachant le flacon et le grattant avec des ciseaux pris
-sur la table.
-
- Si le duc survenait, il verrait qu’à Paris...
-
-UNE VOIX, dans le groupe d’hommes au fond.
-
- Elle redresse encor la tête!
-
-LADY COWLEY.
-
- Nos maris
- Parlent de l’hydre!
-
-LORD COWLEY.
-
- Il faut qu’elle soit étouffée!
-
-L’ARCHIDUCHESSE, riant.
-
- C’est un volcan... ou bien c’est une hydre!
-
-UNE DAME D’HONNEUR DE MARIE-LOUISE, suivie par un domestique qui porte
-sur un plateau de grands verres de café au lait glacé.
-
- _Eis-Kaffee_?
-
-(Un autre domestique a posé sur la table un plateau de
-rafraîchissements: bière, champagne, etc.)
-
-L’ARCHIDUCHESSE, assise, à une jeune femme.
-
- Dis-nous des vers, Olga.
-
-GENTZ.
-
- Si vous lui demandiez
- De l’Henri Heine?
-
-TOUTES LES FEMMES.
-
- Oui! oui!
-
-OLGA, se levant pour déclamer.
-
- Quoi?--_Les Deux Grenadiers_?
-
-METTERNICH, vivement.
-
- Oh! non!
-
-SCARAMPI, sortant de l’appartement de Marie-Louise.
-
- Sa Majesté vient dans une minute.
-
-PLUSIEURS VOIX.
-
- Scarampi!
-
-(Salutations.--Rires.--Conversations et froufrous.)
-
-LA VOIX DE SANDOR, au fond, dans un groupe.
-
- Nous irons jusqu’à la Krainerhütte,
- Et ces dames prendront sur l’herbe leurs ébats!
-
-METTERNICH, à Gentz, qui parcourt un journal pris sur la table.
-
- Gentz, qu’est-ce que tu lis, dans ton coin?
-
-GENTZ.
-
- Les _Débats_.
-
-LORD COWLEY, nonchalamment.
-
- La politique?
-
-GENTZ.
-
- Les théâtres.
-
-L’ARCHIDUCHESSE.
-
- Bien futile!
-
-GENTZ.
-
- Savez-vous ce qu’on va jouer au Vaudeville?
-
-METTERNICH.
-
- Non.
-
-GENTZ.
-
- _Bonaparte_.
-
-METTERNICH, avec indifférence.
-
- Ah! ah!
-
-GENTZ.
-
- Aux Nouveautés?
-
-METTERNICH.
-
- Mais non!
-
-GENTZ.
-
- _Bonaparte_.--Aux Variétés?... _Napoléon_.
- Le Luxembourg promet: _Quatorze ans de sa vie_.
- Le Gymnase reprend: _Le Retour de Russie_.
- Qu’est-ce que la Gaîté jouera cette saison?
- _Le Cocher de Napoléon_.--_La Malmaison_.
- Un jeune auteur vient de terminer: _Sainte-Hélène_.
- La Porte Saint-Martin commence à mettre en scène:
- _Napoléon_.
-
-LORD COWLEY, vexoté.
-
- C’est une mode!
-
-TIBURCE, haussant les épaules.
-
- Une fureur!
-
-GENTZ.
-
- A l’Ambigu: _Murat_; au Cirque: _l’Empereur_.
-
-SANDOR, pincé.
-
- Une mode!
-
-BOMBELLES, dédaigneux.
-
- Une mode!
-
-GENTZ.
-
- Une mode, je pense,
- Qu’on verra revenir de temps en temps en France.
-
-UNE DAME, lisant le journal par-dessus l’épaule de Gentz avec son face à
-main.
-
- On veut faire rentrer les cendres!
-
-METTERNICH, sec.
-
- Le phénix
- Peut en renaître,--mais pas l’aigle!
-
-TIBURCE.
-
- Quel grand X
- Que l’avenir de cette France!
-
-METTERNICH, supérieur.
-
- Non, jeune homme.
- Moi, je sais.
-
-UNE DAME.
-
- Parlez donc, prophète qu’on renomme!
-
-L’ARCHIDUCHESSE, faisant le geste de l’encenser.
-
- Ses arrêts sont coulés en bronze!
-
-GENTZ, entre ses dents.
-
- Ou bien en zinc!
-
-LORD COWLEY.
-
- Qui sera le sauveur de la France?
-
-METTERNICH.
-
- Henri V.
-
-(Avec un geste de pitié.)
-
- Le reste, mode!
-
-THÉRÈSE, debout, dans un coin, doucement.
-
- C’est un nom qu’il est commode
- De donner quelquefois, à la gloire, la mode!
-
-METTERNICH, se versant un verre de champagne.
-
- Tant que l’on ne criera d’ailleurs qu’à l’Odéon,
- Je crois qu’il n’y a pas...
-
-UN GRAND CRI, au dehors.
-
- Vive Napoléon!
-
-(Tout le monde se lève.--Panique.--Lord Cowley s’étrangle dans son café
-glacé.--Les femmes, affolées, courent dans tous les sens.)
-
-TOUT LE MONDE, prêt à fuir.
-
- Hein?--A Baden!--Comment?--Ici?
-
-METTERNICH.
-
- C’est ridicule!
- N’ayez pas peur!
-
-LORD COWLEY, furieux.
-
- Si tout le monde se bouscule
- Parce qu’on crie un nom!
-
-GENTZ, criant gravement.
-
- Il est mort!
-
-(On se rassure.)
-
-TIBURCE, qui était sur le balcon, redescendant.
-
- Ce n’est rien!
-
-METTERNICH.
-
- Mais quoi?
-
-TIBURCE.
-
- C’est un soldat autrichien.
-
-METTERNICH, stupéfait.
-
- Autrichien?
-
-TIBURCE.
-
- Même deux. J’étais là. J’ai tout vu.
-
-METTERNICH.
-
- Regrettable!
-
-(A ce moment, la porte de gauche s’ouvre. Marie-Louise apparaît, toute
-pâle.)
-
-
-SCÈNE VI
-
-LES MÊMES, MARIE-LOUISE, puis un soldat autrichien.
-
-MARIE-LOUISE, d’une voix entrecoupée.
-
- Avez-vous entendu? Ho! c’est épouvantable!
- Ça me rappelle--un jour--la foule s’amassa
- Autour de ma voiture--à Parme--
-
-(Elle tombe défaillante sur la chaise longue.)
-
- en criant ça!
- On veut troubler ma vie!
-
-METTERNICH, nerveux, à Tiburce.
-
- Enfin, ce cri, qu’était-ce?
-
-TIBURCE.
-
- Servant tous deux au régiment de Son Altesse,
- Deux hommes en congé, marchaient d’un pas distrait,
- Quand ils ont vu le duc de Reichstadt qui rentrait;
- Vous savez qu’un fossé profond longe la rue:
- Le duc veut le franchir; son cheval pointe, rue,
- Se dérobe; le duc le ramène... et, hop là!
- Alors, pour l’applaudir, ils ont crié. Voilà.
-
-METTERNICH.
-
- Faites-m’en monter un, vite!
-
-(Tiburce, du perron, fait un signe au dehors.)
-
-MARIE-LOUISE, à qui on fait respirer des sels.
-
- On veut que je meure!
-
-(Entre un sergent du régiment du duc. Il salue gauchement, intimidé par
-tout ce beau monde.)
-
-METTERNICH, avec indignation.
-
- Un sergent!--Pourquoi donc avez-vous, tout à l’heure,
- Poussé ce cri?
-
-LE SERGENT.
-
- Je ne sais pas.
-
-METTERNICH.
-
- Tu ne sais pas?
-
-LE SERGENT.
-
- Le caporal non plus, avec lequel, en bas,
- J’ai crié, ne sait pas. Ça nous a pris. Le prince
- Était si jeune sur son cheval, et si mince!...
- Et puis on est flatté d’avoir pour colonel
- Le fils de...
-
-METTERNICH, vivement.
-
- Bien, c’est bien!
-
-LE SERGENT.
-
- Ce calme avec lequel
- Il a franchi l’obstacle! Et blond comme un saint George!...
- Alors, ça nous a pris, tous les deux, à la gorge,
- Un attendrissement... une admiration...
- Et nous avons crié: «Vive...»
-
-METTERNICH, précipitamment.
-
- C’est bon! c’est bon!
- --Et: «Vive le duc de Reichstadt!», triple imbécile,
- C’est donc plus difficile à crier?
-
-LE SERGENT, naïvement.
-
- Moins facile.
-
-METTERNICH.
-
- Hein?
-
-LE SERGENT, essayant.
-
- «Vive le duc de Reichstadt!»... Ça fait moins bien
- Que: «Vive...»
-
-METTERNICH, hors de lui, le congédiant du geste.
-
- Allons, c’est bon, va-t’en! ne criez rien!
-
-TIBURCE, au soldat quand il passe près de lui pour sortir.
-
- Idiot!
-
-
-SCÈNE VII
-
-LES MÊMES, moins LE SERGENT. DIETRICHSTEIN, entré depuis un moment.
-
-MARIE-LOUISE, aux dames qui l’entourent.
-
- Je vais mieux. Merci!
-
-THÉRÈSE, la regardant, tristement.
-
- L’Impératrice!
-
-MARIE-LOUISE, à Dietrichstein, lui désignant Thérèse.
-
- Monsieur de Dietrichstein,--ma nouvelle lectrice.
-
-(A Thérèse, lui présentant Dietrichstein.)
-
- Le précepteur du duc!--Mais j’y pense, pardon!
- Lisez-vous bien?
-
-TIBURCE, répondant pour elle.
-
- Très bien!
-
-THÉRÈSE, modestement.
-
- Je ne sais...
-
-MARIE-LOUISE.
-
- Prenez donc
- Un des livres de Franz... sur la table de laque.
- Ouvrez, et lisez-nous, au hasard!
-
-THÉRÈSE, prenant un livre.
-
- _Andromaque_.
-
-(Grand silence. Tout le monde s’installe pour écouter. Elle lit.)
-
- _Et quelle est cette peur dont leur cœur est frappé,
- Seigneur? Quelque Troyen vous est-il échappé?
- --Leur haine pour Hector n’est pas encore éteinte:
- Ils redoutent son fils._
-
-(Tout le monde se regarde. Froid.)
-
- --_Digne objet de leur crainte!
- Un enfant malheureux, qui ne sait pas encor
- Que Pyrrhus est son maître et qu’il est fils d’Hector!..._
-
-(Murmure et embarras général.)
-
-TOUT LE MONDE.
-
- Hum!... Heu...
-
-GENTZ.
-
- Charmante voix!...
-
-MARIE-LOUISE, s’éventant nerveusement, à Thérèse.
-
- Prenez une autre page.
-
-THÉRÈSE, ouvrant le livre à un autre endroit.
-
- _Hélas! je m’en souviens, le jour que son courage
- Lui fit chercher Achille, ou plutôt le trépas,
- Il demanda son fils,_
-
-(Les visages se rembrunissent.)
-
- _et le prit dans ses bras:
- Chère épouse, dit-il en essuyant mes larmes,
- J’ignore quel succès le sort garde à mes armes;
- Je te laisse mon fils..._
-
-(Murmure et embarras général.)
-
-TOUT LE MONDE.
-
- Hum!... Oui!
-
-MARIE-LOUISE, de plus en plus gênée.
-
- Si nous passions
- A quelque autre... Prenez...
-
-THÉRÈSE, prenant un autre livre sur la table.
-
- _Les Méditations_.
-
-MARIE-LOUISE, rassurée.
-
- Ah! je connais l’auteur!--Ce sera moins maussade!--
- Il a dîné chez nous.
-
-(A Scarampi, avec ravissement.)
-
- L’attaché d’ambassade!
-
-THÉRÈSE, lisant.
-
- _Jamais des séraphins les chants mélodieux
- De plus divins accords n’avaient ravi les cieux:
- Courage, enfant déchu d’une race divine..._
-
-(Au moment où elle dit ce vers, le duc paraît dans la porte du fond.
-Thérèse sent que quelqu’un entre, quitte le livre des yeux, voit le duc
-pâle et immobile sur le seuil, et, bouleversée, se lève. Au mouvement
-qu’elle fait, tout le monde se retourne et se lève.)
-
-
-SCÈNE VIII
-
-LES MÊMES, LE DUC.
-
-LE DUC.
-
- Je demande pardon, ma mère, à Lamartine.
-
-MARIE-LOUISE.
-
- Franz, bonne promenade?
-
-LE DUC, descendant. Il est en costume de cheval, la cravache à la main,
-très élégant, la fleur à la boutonnière, et ne sourit jamais.
-
- --Exquise. Un temps très doux.
-
-(Se tournant vers Thérèse.)
-
- --Mais à quel vers, Mademoiselle, en étiez-vous?
-
-THÉRÈSE, hésite une seconde à répéter le vers; puis, regardant le duc
-avec une émotion profonde.
-
- _Courage, enfant déchu d’une race divine,
- Tu portes sur ton front ta superbe origine;
- Tout homme en te voyant..._
-
-MARIE-LOUISE, sèchement, se levant.
-
- C’est bien. Cela suffit!
-
-L’ARCHIDUCHESSE, aux enfants, leur montrant le duc.
-
- Allez dire bonjour à votre cousin.
-
-(Les enfants se rapprochent du duc qui s’est assis, l’entourent. Une
-petite fille et un petit garçon grimpent sur ses genoux.)
-
-SCARAMPI, bas, avec colère, à Thérèse.
-
- Fi!
-
-THÉRÈSE.
-
- Quoi donc?
-
-UNE DAME, regardant le duc.
-
- Comme il est pâle!
-
-UNE AUTRE, de même.
-
- Il n’a pas l’air de vivre!
-
-SCARAMPI, à Thérèse.
-
- Quels passages toujours choisissez-vous?
-
-THÉRÈSE.
-
- Le livre
- S’ouvrait toujours tout seul... jamais je ne voulus...
-
-(Scarampi s’éloigne en haussant les épaules.)
-
-GENTZ, qui a entendu, hochant la tête.
-
- Le livre s’ouvre seul aux feuillets souvent lus!
-
-THÉRÈSE, à part, regardant mélancoliquement le duc.
-
- Des archiducs sur ses genoux!...
-
-L’ARCHIDUCHESSE, au duc, se penchant au dossier de son fauteuil.
-
- Je suis contente
- De te voir.--Je suis ton amie.
-
-(Elle lui tend la main.)
-
-LE DUC, lui baisant la main.
-
- Oui, toi, ma tante.
-
-GENTZ, à Thérèse, qui ne quitte pas le prince des yeux.
-
- Comment le trouvez-vous, avec son petit air
- De Chérubin qui lit en cachette Werther?
-
-(Les enfants, autour du duc, admirent l’élégance de leur grand cousin,
-jouent avec sa chaîne, ses breloques, contemplent sa haute cravate.)
-
-LA PETITE FILLE, qui est sur ses genoux, éblouie.
-
- Tes cols sont toujours beaux!
-
-LE DUC, saluant.
-
- Votre Altesse est bien bonne.
-
-THÉRÈSE, à part, avec un petit sourire douloureux.
-
- Ses cols!...
-
-UN PETIT GARÇON, qui a pris la cravache du prince et en fouette l’air.
-
- Personne n’a des sticks pareils!
-
-LE DUC, gravement.
-
- Personne.
-
-THÉRÈSE, à part, de même.
-
- Ses sticks!...
-
-UN AUTRE PETIT GARÇON, touchant les gants que le duc vient de retirer et
-de jeter sur une table.
-
- Oh! et tes gants!...
-
-LE DUC.
-
- Superbes, mon chéri.
-
-LA PETITE FILLE, le doigt sur l’étoffe de son gilet.
-
- C’est en quoi, ton gilet?
-
-LE DUC.
-
- C’est en Pondichéry.
-
-THÉRÈSE, prise d’une envie de pleurer.
-
- Oh!
-
-L’ARCHIDUCHESSE, caressant du bout des doigts la rose qui fleurit la
-redingote du prince.
-
- Tu portes ta fleur à la mode dernière!
-
-LE DUC, se levant, avec une frivolité amère et forcée.
-
- Vous remarquez? Dans la troisième boutonnière!
-
-(A ce moment, Thérèse éclate en sanglots.)
-
-DES DAMES, autour d’elle.
-
- Hein?--Qu’a-t-elle?
-
-THÉRÈSE.
-
- Pardon!... je ne sais pas... c’est fou!
- Seule ici... loin des miens... brusquement...
-
-MARIE-LOUISE, qui s’est approchée, avec un attendrissement bruyant.
-
- Pauvre chou!
-
-THÉRÈSE.
-
- Mon cœur s’est si longtemps contenu...
-
-MARIE-LOUISE, l’embrassant.
-
- Qu’il s’épanche!
-
-LE DUC, qui a fait quelques pas, sans avoir l’air de remarquer ces
-larmes, s’arrête, poussant du pied quelque chose sur le tapis.
-
- Tiens! qu’est-ce que j’écrase?--Une cocarde blanche?
-
-(Il se penche et la ramasse.)
-
-METTERNICH, s’avançant avec embarras.
-
- Heu!...
-
-LE DUC, cherche un instant des yeux et voyant l’attaché français.
-
- Ce doit être à vous, Monsieur!--Votre chapeau?
-
-(L’attaché lui montre son chapeau. Le duc aperçoit la cocarde
-tricolore.)
-
- Ah!
-
-(A Metternich.)
-
- Je ne savais pas. Mais alors... le drapeau?
-
-METTERNICH.
-
- Altesse...
-
-LE DUC.
-
- Il l’est aussi?
-
-METTERNICH.
-
- Oui... c’est sans importance...
-
-LE DUC, flegmatiquement.
-
- Aucune.
-
-METTERNICH.
-
- Question de couleur...
-
-LE DUC.
-
- De nuance.
-
-(Il a pris le chapeau de l’attaché, et, sur le feutre noir, rapproche
-les deux cocardes; il les compare, en artiste, éloignant le chapeau, la
-tête penchée...)
-
- Je crois--voyez vous-même, hein? en clignant les yeux--
- Que c’est décidément...
-
-(Il montre la tricolore.)
-
- celle-ci qui fait mieux.
-
-(Il jette la blanche, et passe nonchalamment.--Sa mère le prend sous le
-bras et le mène devant les boîtes de papillons que le docteur, rentré
-depuis un instant, vient d’étaler sur la grande table.)
-
-LE DUC.
-
- Des papillons?
-
-MARIE-LOUISE, cherchant à l’intéresser.
-
- C’est ce grand noir que tu préfères?
-
-LE DUC.
-
- Il est gentil.
-
-LE DOCTEUR.
-
- Il naît sur les ombellifères!
-
-LE DUC.
-
- Il me regarde avec ses ailes.
-
-LE DOCTEUR, souriant.
-
- Tous ces yeux?
- Nous appelons cela des lunules.
-
-LE DUC.
-
- Tant mieux.
-
-LE DOCTEUR.
-
- Vous regardez ce gris qui de bleu se ponctue?
-
-LE DUC.
-
- Non.
-
-LE DOCTEUR.
-
- Que regardez-vous?
-
-LE DUC.
-
- L’épingle qui le tue.
-
-(Il s’éloigne.)
-
-LE DOCTEUR, désespéré, à Marie-Louise.
-
- Tout l’ennuie!
-
-MARIE-LOUISE, à Scarampi.
-
- Attendons... je compte sur l’effet...
-
-SCARAMPI, mystérieusement.
-
- Oui, de notre surprise.
-
-GENTZ, qui s’est approché du duc, lui présentant une bonbonnière.
-
- Un bonbon?
-
-LE DUC, prenant un bonbon et le goûtant.
-
- Oh! parfait!
- Un goût tout à la fois de poire et de verveine.
- Et puis... attendez... de...
-
-GENTZ.
-
- Non, ce n’est pas la peine.
-
-LE DUC.
-
- Pas la peine de quoi?
-
-GENTZ.
-
- D’avoir l’air d’être là.
- J’y vois plus clair que Metternich.--Un chocolat?
-
-LE DUC, avec hauteur.
-
- Que voyez-vous?
-
-GENTZ.
-
- Quelqu’un qui souffre, au lieu de prendre
- Le doux parti de vivre en prince jeune et tendre.
- Votre âme bouge encore: on va dans cette cour
- L’endormir de musique et l’engourdir d’amour.
- J’avais une âme aussi, moi, comme tout le monde...
- Mais pfft!... et je vieillis, doucettement immonde,
- Jusqu’au jour où, vengeant sur moi la Liberté,
- Un de ces jeunes fous de l’Université,
- Dans mes bonbons, dans mes parfums, et dans ma boue,
- Me tuera... comme Sand a tué Kotzebue!
- Oui, j’ai peur--voulez-vous quelques raisins sucrés?--
- D’être tué par l’un d’entre eux!
-
-LE DUC, tranquillement, prenant un raisin.
-
- Vous le serez.
-
-GENTZ, reculant.
-
- Hein? Comment?
-
-LE DUC.
-
- Vous serez tué par un jeune homme.
-
-GENTZ.
-
- Mais...
-
-LE DUC.
-
- Que vous connaissez.
-
-GENTZ, stupéfait.
-
- Monseigneur...
-
-LE DUC.
-
- Il se nomme
- Frédéric: c’est celui que vous avez été.
- Puisqu’en vous maintenant il est ressuscité,
- Puisque comme un remords, il vous parle à voix basse,
- C’est fini: celui-là ne vous fera pas grâce.
-
-GENTZ, pâlissant.
-
- C’est vrai que ma jeunesse, en moi, lève un poignard!
- ... Ah! je ne m’étais pas trompé sur ce regard:
- C’est celui de quelqu’un qui s’exerce à l’Empire!
-
-LE DUC.
-
- Monsieur, je ne sais pas ce que vous voulez dire.
-
-(Il s’éloigne.--Metternich rejoint Gentz.)
-
-METTERNICH, à Gentz, en souriant.
-
- Tu causais avec...
-
-GENTZ.
-
- Oui.
-
-METTERNICH.
-
- Très gentil.
-
-GENTZ.
-
- En effet.
-
-METTERNICH.
-
- Je le tiens tout à fait dans ma main.
-
-GENTZ.
-
- Tout à fait.
-
-LE DUC est arrivé devant Thérèse qui, assise, dans un coin, devant un
-guéridon, feuillette un livre. Il la regarde un instant puis à mi-voix:
-
- Pourquoi donc pleuriez-vous?
-
-THÉRÈSE, qui ne l’a pas vu venir, tressaillant, et se levant toute
-troublée.
-
- Parce que...
-
-LE DUC.
-
- Non.
-
-THÉRÈSE, interdite.
-
- Altesse!
-
-LE DUC.
-
- Je sais pourquoi.--Ne pleurez pas.
-
-(Il s’éloigne rapidement, et se trouve devant Metternich qui vient de
-prendre son chapeau et ses gants pour sortir.)
-
-METTERNICH, saluant le duc.
-
- Duc, je vous laisse.
-
-(Le duc répond par une inclinaison de tête. Metternich sort, emmenant
-l’attaché.)
-
-LE DUC, à Marie-Louise et à Dietrichstein qui regardent des papiers sur
-la table.
-
- Vous lisez mon dernier travail?
-
-DIETRICHSTEIN.
-
- Il est charmant.
- Mais pourquoi faire exprès des fautes d’allemand?
- C’est une espièglerie!
-
-MARIE-LOUISE, choquée.
-
- A votre âge, être espiègle,
- Mon fils!
-
-LE DUC.
-
- Que voulez-vous? je ne suis pas un aigle!
-
-DIETRICHSTEIN, soulignant de l’ongle une faute.
-
- Vous mettez encor «France» au féminin!
-
-LE DUC.
-
- Hélas!
- Moi je ne sais jamais si c’est _der_, _die_ ou _das_!
-
-DIETRICHSTEIN.
-
- Le neutre seul, ici, serait correct!
-
-LE DUC.
-
- Mais pleutre.
- --Je n’aime pas beaucoup que la France soit neutre.
-
-MARIE-LOUISE, interrompant Thalberg qui pianote.
-
- Mon fils a la musique en horreur!
-
-LE DUC.
-
- En horreur.
-
-LORD COWLEY, s’avançant vers le duc.
-
- Altesse...
-
-DIETRICHSTEIN, bas au duc.
-
- Un mot aimable!
-
-LE DUC.
-
- Hein?
-
-DIETRICHSTEIN, bas au duc.
-
- C’est l’ambassadeur
- D’Angleterre.
-
-LORD COWLEY.
-
- Tantôt galopant, hors d’haleine,
- D’où reveniez-vous donc, prince?
-
-LE DUC.
-
- De Sainte-Hélène.
-
-LORD COWLEY, interloqué.
-
- Plaît-il?
-
-LE DUC.
-
- C’est un coin vert, gai, sain,--et beau, le soir!
- On y est à ravir. Je voudrais vous y voir.
-
-(Il salue, et passe.)
-
-GENTZ, vivement à l’ambassadeur d’Angleterre, tandis que le duc
-s’éloigne.
-
- Sainte-Hélène est le nom du principal village
- D’Helenenthal, ce site exquis du voisinage.
-
-L’AMBASSADEUR.
-
- Ah! oui!--Je crois, soit dit sans le lui reprocher,
- Que c’est, dans mon jardin, une pierre.
-
-GENTZ.
-
- Un rocher!
-
-DES VOIX, au fond.
-
- On part!
-
-L’ARCHIDUCHESSE, à Marie-Louise.
-
- Viens-tu, Louise?
-
-MARIE-LOUISE.
-
- Oh! moi, non!
-
-CRIS.
-
- En voiture!
-
-L’ARCHIDUCHESSE, au duc.
-
- Et toi, Franz?
-
-MARIE-LOUISE.
-
- Non! mon fils déteste la nature!
-
-(Avec pitié.)
-
- Il galope lorsqu’il traverse Helenenthal!
-
-LE DUC, sombre.
-
- Oui, je galope.
-
-MARIE-LOUISE.
-
- Ah! tu n’es pas sentimental!
-
-(Brouhaha.--Saluts.--Toute la compagnie sort dans un tumulte de voix.)
-
-MONTENEGRO, déjà sur le perron.
-
- Je connais un endroit pour goûter, où le cidre...
-
-(Sa voix se perd.)
-
-CRIS, au dehors.
-
- Au revoir! au revoir!
-
-GENTZ, sur le balcon, criant.
-
- Ne parlez pas de l’hydre!...
-
-(Éclats de rires.--Grelots des voitures qui s’éloignent.)
-
-THÉRÈSE, à Tiburce, qui prend congé.
-
- Adieu, mon frère.
-
-TIBURCE, l’embrassant au front.
-
- Adieu!
-
-(Il s’incline devant Marie-Louise, et sort avec Bombelles.)
-
-MARIE-LOUISE, aux dames d’honneur, leur confiant Thérèse.
-
- Menez-la maintenant
- Chez elle...
-
-(Thérèse sort, emmenée par les dames.--Le duc s’est assis, remuant
-distraitement des livres sur une table.--Marie-Louise fait signe en
-souriant à Scarampi, qui est restée, puis s’avance vers le duc.)
-
-
-SCÈNE IX
-
-LE DUC, MARIE-LOUISE, SCARAMPI, puis UN TAILLEUR et UNE ESSAYEUSE.
-
-MARIE-LOUISE, au duc.
-
- Franz...
-
-(Il se retourne...)
-
- Je vais vous égayer!
-
-LE DUC.
-
- Vraiment?
-
-(Scarampi ferme soigneusement toutes les portes.)
-
-MARIE-LOUISE.
-
- Chut!--J’ai fait un complot!...
-
-LE DUC, dont l’œil s’allume.
-
- Vous! un complot?
-
-MARIE-LOUISE.
-
- Immense;
- Chut!--On nous interdit tout ce qui vient de France;
- Mais moi, j’ai fait venir, en secret, de Paris,
- De chez deux grands faiseurs...
-
-(Elle lui donne une petite tape sur la joue.)
-
- Allons, coquet, souris!
- Chut!... pour vous, un tailleur...
-
-(Montrant Scarampi.)
-
- Pour nous une essayeuse!
- Je crois que mon idée est vraiment!...
-
-LE DUC, glacial.
-
- Merveilleuse.
-
-SCARAMPI, allant ouvrir la porte de l’appartement de Marie-Louise.
-
- Entrez!
-
-(Entrent une demoiselle--élégance de mannequin--qui porte de grands
-cartons à robes et à chapeaux, puis un jeune homme habillé comme une
-gravure de mode 1830, les bras chargés de vêtements pliés et de boîtes.
-Le tailleur descend vers le duc, tandis qu’au fond, l’essayeuse déballe
-les robes sur un canapé. Après un profond salut, il s’agenouille
-vivement, ouvrant les boîtes, défaisant les paquets, faisant bouffer des
-cravates, dépliant des vêtements.)
-
-LE TAILLEUR.
-
- Si Monseigneur daigne jeter les yeux...
- J’ai là des nouveautés charmantes! Ces messieurs
- Ont assez confiance en mon goût. Je les guide.
- Les cravates d’abord.--Un violet languide.--
- Un marron sérieux.--On porte le foulard.--
-
-(Regardant la cravate du duc.)
-
- Je vois avec plaisir que Son Altesse a l’art
- De nouer son écharpe.
-
-(Lui présentant un autre modèle.)
-
- Un dessin en quinconce!
-
-(Regardant de nouveau la cravate du duc.)
-
- Oui, le nœud est parfait, il est noble, il engonce.
- --Et comment Monseigneur trouve-t-il ce gilet
- Sur lequel des bouquets s’effeuillèrent?
-
-LE DUC, impassible.
-
- Très laid.
-
-LE TAILLEUR, continuant à faire un étalage sur le tapis.
-
- Ceux-ci laisseront-ils Son Altesse de marbre?
- Poil de chèvre, pourtant! Tissu d’écorce d’arbre!
- --Redingote vert nuit. Les poignets très étroits.
- Est-ce hautain?--Gilet à six boutons, dont trois
- Restent déboutonnés en haut (grande élégance!)
- Est-ce spirituel, cette petite ganse?
- --Et ce frac par nos soins artistement râpé,
- Bleu, sur un pantalon de fin coutil jaspé:
- C’est tout à fait coquet, léger, garde-française!
- --Laissons cette jaunâtre et lourde polonaise
- (Hamlet peut-il porter le pourpoint de Falstaff?)
- Et venons aux manteaux, prince. Grand plaid en staff,
- Demi-collet figurant manches par derrière.
- Trop excentrique? Soit.--Cet autre, dit Roulière,
- Sobre, a je ne sais quoi de large et d’espagnol,
- Bon pour rendre visite à quelque doña Sol!
-
-(Il le jette sur ses épaules, et marche superbement.)
-
- Travail soigné, chaînette en argent, col en martre;
- Fait dans nos ateliers du boulevard Montmartre.
- Simple, mais d’une coupe!... Et la coupe, c’est tout!
-
-MARIE-LOUISE, qui est restée debout près du duc, le voyant plus pâle, et
-les yeux fixes, comme s’il n’écoutait plus,--au tailleur.
-
- Vous fatiguez le duc avec votre bagout!
-
-LE DUC, se réveillant.
-
- Non, laissez, je rêvais... car je n’ai pas coutume,
- Quand mon tailleur viennois vient m’offrir un costume,
- D’entendre tous ces mots pittoresques et vifs...
- Tout cela... tout ce choix amusant d’adjectifs,
- Tout cela, qui pour vous n’est qu’un bagout vulgaire,
- Cela me... cela m’a...
-
-(Ses yeux se sont remplis de larmes, et brusquement:)
-
- Non, rien, laissez, ma mère.
-
-MARIE-LOUISE, remontant vers Scarampi et l’essayeuse.
-
- Regardons nos chiffons!... Des manches à gigot?
-
-L’ESSAYEUSE.
-
- Toujours!
-
-LE TAILLEUR, au duc, lui montrant des échantillons collés sur une
-feuille.
-
- Drap... Casimir... Marengo...
-
-LE DUC.
-
- Marengo?
-
-LE TAILLEUR, froissant l’échantillon entre ses doigts.
-
- C’est un bon cuir de laine et défiant l’usure.
-
-LE DUC.
-
- Je suis de votre avis: Marengo, cela dure.
-
-LE TAILLEUR.
-
- Que nous commandez-vous?
-
-LE DUC.
-
- Je n’ai besoin de rien.
-
-LE TAILLEUR.
-
- On a toujours besoin d’un habit allant bien!
-
-LE DUC.
-
- J’aimerais combiner...
-
-LE TAILLEUR.
-
- A votre fantaisie?
- Que toujours ta pensée, ô client, soit saisie!
- Dites! nous saisirons; c’est l’art de ce métier!
- --Nous habillons Monsieur Théophile Gautier.
-
-LE DUC, ayant l’air de chercher.
-
- Voyons...
-
-L’ESSAYEUSE, au fond, exhibant d’énormes chapeaux, que Marie-Louise
-essaye, devant la psyché.
-
- Paille de riz--recouverte de blonde.
- Ce n’est pas le chapeau, dame, de tout le monde!
-
-LE DUC, rêvant.
-
- Pouvez-vous faire?...
-
-LE TAILLEUR, précipitamment.
-
- Tout!...
-
-LE DUC.
-
- ... un...
-
-LE TAILLEUR.
-
- Tout ce que voudra
- Son Altesse!
-
-LE DUC.
-
- ... un habit...
-
-LE TAILLEUR.
-
- Parfaitement!
-
-LE DUC.
-
- ... d’un drap...
- Ah! au fait, de quel drap?... uni, tout simple!...
-
-LE TAILLEUR.
-
- Certe!
-
-LE DUC.
-
- Et la couleur, voyons, que diriez-vous de... verte?
-
-LE TAILLEUR.
-
- L’idée est excellente!
-
-LE DUC, rêveusement.
-
- Un petit habit vert...
- Laissant peut-être voir le gilet...
-
-LE TAILLEUR, prenant des notes.
-
- Très ouvert!
-
-LE DUC.
-
- Pour animer la basque, un peu, quand elle bouge,
- Si la patte avait un... liséré rouge?
-
-LE TAILLEUR, étonné un instant.
-
- Rouge?
- --Ce sera ravissant.
-
-LE DUC.
-
- Eh bien! et le gilet?
- Comment est le gilet à votre avis?
-
-LE TAILLEUR, cherchant.
-
- Il est...
-
-LE DUC.
-
- Il est blanc.
-
-LE TAILLEUR.
-
- Son Altesse a du goût.
-
-LE DUC.
-
- Puis je pense
- Qu’une culotte courte...
-
-LE TAILLEUR.
-
- Ah?
-
-LE DUC.
-
- Oui.
-
-LE TAILLEUR.
-
- Quelle nuance?
-
-LE DUC.
-
- Je la vois assez blanche, en casimir soyeux.
-
-LE TAILLEUR.
-
- Oh! le blanc, c’est toujours ce qu’il y a de mieux!
-
-LE DUC.
-
- Boutons gravés...
-
-LE TAILLEUR.
-
- Gravés?... ce n’est pas dans les règles!
-
-LE DUC.
-
- Si... quelque chose... un rien, dessus!... des petits aigles.
-
-LE TAILLEUR, comprenant tout d’un coup quel est le petit habit vert que
-se commande le prince,--tressaille, et d’une voix étouffée.
-
- Des petits?...
-
-LE DUC, changeant de ton, brusquement.
-
- Eh bien! Quoi? qu’est-ce qui te fait peur?
- Et pourquoi donc ta main tremble-t-elle, tailleur?
- Qu’est-ce que cet habit a d’extraordinaire?
- Tu ne te vantes plus de pouvoir me le faire?
-
-L’ESSAYEUSE, au fond.
-
- Chapeau cabriolet, garniture pavots!
-
-LE DUC, se levant.
-
- Remporte donc, tailleur, tes modèles nouveaux,
- Et tes échantillons grotesques sur leur feuille,
- Car ce petit habit, c’est le seul que je veuille!
-
-LE TAILLEUR, se rapprochant.
-
- Mais je...
-
-LE DUC.
-
- C’est bon! Va-t’en! Ne sois pas indiscret!
-
-LE TAILLEUR.
-
- Mais...
-
-LE DUC, avec un geste mélancolique.
-
- Il ne m’irait pas, d’ailleurs!
-
-LE TAILLEUR, quittant brusquement son ton de fournisseur.
-
- Il vous irait.
-
-LE DUC, se retournant, avec hauteur.
-
- Tu dis?
-
-LE TAILLEUR, tranquillement.
-
- Il vous irait très bien.
-
-LE DUC.
-
- L’audace est grande.
-
-LE TAILLEUR, s’inclinant.
-
- Et j’ai les pleins pouvoirs pour prendre la commande.
-
-LE DUC.
-
- Ah?
-
-(Silence. Ils se regardent dans les yeux.)
-
-LE TAILLEUR.
-
- Oui!
-
-L’ESSAYEUSE, au fond, passant un manteau à Marie-Louise qui se regarde
-dans la psyché.
-
- Manteau de gros de la Chine, bouffant:
- Revers brodé, manche en oreille d’éléphant.
-
-LE DUC, un peu ironique.
-
- Ah? ah?
-
-LE TAILLEUR.
-
- Oui, Monseigneur.
-
-LE DUC.
-
- Très bien. Monsieur conspire.
- Je ne m’étonne plus que vous citiez Shakspeare.
-
-LE TAILLEUR, bas et vite, lui désignant un des vêtements étalés.
-
- La redingote olive a des noms sous son shall
- Écoles... Députés... Un pair... Un maréchal.
-
-L’ESSAYEUSE, au fond.
-
- Spencer en jaconas; jupe en caroléide.
-
-LE TAILLEUR.
-
- On peut vous faire fuir...
-
-LE DUC, froidement.
-
- Pour que je me décide,
- Il faut qu’auparavant j’aille, voilà le hic,
- Consulter mon ami Monsieur de Metternich.
-
-LE TAILLEUR, souriant.
-
- Vous vous méfierez moins quand vous saurez, Altesse,
- Que c’est une cousine à vous...
-
-LE DUC.
-
- Hein?
-
-LE TAILLEUR.
-
- La comtesse
- Camerata, la fille...
-
-LE DUC.
-
- Ah! je sais... d’Élisa!
-
-LE TAILLEUR.
-
- Oui, celle qui toujours se singularisa,
- Qui toujours, dans la vie, Amazone sans casque,
- Portant avec orgueil sa race sur son masque,
- Brave un péril, tient un fleuret, dompte un pur sang!...
-
-L’ESSAYEUSE, au fond.
-
- Un petit canezou d’organdi, ravissant!
-
-LE TAILLEUR.
-
- Quand vous saurez que c’est cette Penthésilée...
-
-L’ESSAYEUSE.
-
- Le col n’est qu’épinglé, la manche faufilée!
-
-LE TAILLEUR.
-
- ... Qui mène le complot dont je vous parle...
-
-LE DUC, hésitant encore à se livrer.
-
- Dieu!
- --La preuve de cela?
-
-LE TAILLEUR.
-
- Tournez la tête un peu.
- Regardez, sans en avoir l’air, la demoiselle
- Qui déballe, à genoux, des toilettes...
-
-LE DUC a tourné la tête. Ses yeux rencontrent ceux de l’essayeuse, qui
-le regarde à la dérobée.
-
- C’est elle!
- --A Vienne, un soir déjà, brusque, sur mon chemin,
- Elle sortit d’un grand manteau, baisa ma main,
- Et s’enfuit en criant: «J’ai bien le droit, peut-être,
- De saluer le fils de l’Empereur mon maître...»
-
-(Il la regarde encore.)
-
- C’est une Bonaparte... et nous nous ressemblons.
- --Oui, mais elle n’a pas, elle, les cheveux blonds!...
-
-MARIE-LOUISE, se dirigeant vers son appartement, à l’essayeuse.
-
- Nous allons essayer par là. Venez ma fille.
-
-(A son fils, avec enthousiasme.)
-
- --Ah! Franz, c’est à Paris seulement qu’on habille!
-
-LE DUC.
-
- Oui, ma mère.
-
-MARIE-LOUISE, avant de sortir, toute frémissante.
-
- Aimez-vous le goût parisien?
-
-LE DUC, très gravement.
-
- A Paris, en effet, on vous habillait bien.
-
-(Marie-Louise, Scarampi et la demoiselle entrent dans l’appartement de
-Marie-Louise emportant les robes à essayer.)
-
-
-SCÈNE X
-
-LE DUC, LE JEUNE HOMME; puis, un instant, LA COMTESSE CAMERATA.
-
-LE DUC, dès que la porte s’est refermée, se tournant vers le jeune
-homme, avidement.
-
- Vous, qui donc êtes-vous?
-
-LE JEUNE HOMME, très romantique.
-
- Qu’importe? un anonyme...
- Las de vivre en un temps qui n’a rien de sublime,
- Et de fumer sa pipe en parlant d’idéal.
- Ce que je suis? Je ne sais pas. Voilà mon mal.
- Suis-je? Je voudrais être,--et ce n’est pas commode.
- Je lis Victor Hugo. Je récite son _Ode
- A la Colonne_. Je vous conte tout cela
- Parce que tout cela, mon Dieu, c’est toute la
- Jeunesse! Je m’ennuie avec extravagance;
- Et je suis, Monseigneur, artiste et Jeune France.
- De plus, carbonaro, pour vous servir. L’ennui
- Ne me laissant jamais deux minutes sans lui,
- J’ai porté des gilets plus ou moins écarlates,
- Et je me suis distrait avec ça: les cravates,
- J’y fus très compétent. Voilà pourquoi d’ailleurs
- On me charge aujourd’hui de jouer les tailleurs.
- J’ajoute, pour poser en pied mon personnage,
- Que je suis libéral et basiléophage.
- --Ma vie et mon poignard, Altesse, sont à vous.
-
-LE DUC, un peu surpris.
-
- Monsieur, vous me plaisez, mais vos propos sont fous.
-
-LE JEUNE HOMME, après un sourire, plus simple.
-
- Ne me jugez pas trop sur ce qu’ils ont d’étrange;
- Un besoin d’étonner, malgré moi, me démange;
- Mais sincère est le mal dont je me sens ronger,
- Et qui me fait chercher cet oubli: le danger!
-
-LE DUC, rêveur.
-
- Un mal?
-
-LE JEUNE HOMME.
-
- Un grand dégoût frémissant...
-
-LE DUC.
-
- L’âme lourde...
-
-LE JEUNE HOMME.
-
- Des élans retombants...
-
-LE DUC.
-
- L’inquiétude sourde...
- La mauvaise fierté de ce que nous souffrons...
- L’orgueil de promener le plus pâle des fronts...
-
-LE JEUNE HOMME.
-
- Monseigneur!
-
-LE DUC.
-
- Le dédain de ceux qui peuvent vivre
- Satisfaits...
-
-LE JEUNE HOMME.
-
- Monseigneur!
-
-LE DUC.
-
- Le doute...
-
-LE JEUNE HOMME.
-
- Dans quel livre,
- Vous si jeune, avez-vous appris le cœur humain?
- C’est là ce que je sens!
-
-LE DUC.
-
- Donne-moi donc la main.
- Puisque comme un jeune arbre, ami, que l’on transplante,
- Emporte sa forêt dans sa sève ignorante,
- Et, quand souffrent au loin ses frères, souffre aussi,
- Sans rien savoir de vous, moi, j’ai tout seul, ici,
- Senti monter du fond de mon sang le malaise
- Dont souffre en ce moment la jeunesse française!
-
-LE JEUNE HOMME.
-
- Je crois que notre mal est le vôtre plutôt;
- Car d’où tombe sur vous ce trop pesant manteau?
- --Enfant à qui d’avance on confisqua la gloire,
- Prince pâle, si pâle en la cravate noire,
- De quoi donc êtes-vous pâle?
-
-LE DUC.
-
- D’être son fils!
-
-LE JEUNE HOMME.
-
- Eh bien! faibles, fiévreux, tourmentés par jadis,
- Murmurant comme vous: Que reste-t-il à faire?...
- Nous sommes tous un peu les fils de votre père.
-
-LE DUC, lui mettant la main sur l’épaule.
-
- Vous êtes ceux de ses soldats: c’est aussi beau!
- Et ce n’est pas un moins redoutable fardeau...
- Mais cela m’enhardit. Je peux parfois me dire:
- Ils ne sont que les fils des héros de l’Empire,
- Ils se contenteront du fils de l’Empereur.
-
-(A ce moment, la porte de l’appartement de Marie-Louise s’ouvre, et la
-comtesse Camerata entre, feignant de chercher quelque chose.)
-
-LA COMTESSE, à voix très haute.
-
- Pardon! L’écharpe?...
-
-(Bas.)
-
- Chut! Je vends avec fureur!
-
-LE DUC, à mi-voix, rapidement.
-
- Merci!
-
-LA COMTESSE, de même.
-
- Mais j’aimerais mieux vendre des épées!
- C’est vexant de parler la langue des poupées!
-
-LE DUC.
-
- Belliqueuse, je sais!
-
-LA VOIX DE MARIE-LOUISE, dehors.
-
- Cette écharpe?
-
-LA COMTESSE, haussant la voix.
-
- Je la
- Cherche!
-
-LE DUC, lui prenant la main, bas.
-
- Il paraît que dans cette fine main-là
- La cravache...
-
-LA COMTESSE, de même, riant.
-
- J’adore un cheval qui se cabre!
-
-LE DUC.
-
- Vous faites du fleuret, paraît-il?
-
-LA COMTESSE.
-
- Et du sabre!
-
-LE DUC.
-
- Prête à tout?
-
-LA COMTESSE, criant, vers la porte restée entr’ouverte.
-
- Mais vraiment je la cherche partout!
-
-(Bas, au duc.)
-
- Prête pour Ton Altesse Impériale, à tout!
-
-LE DUC.
-
- Cousine, vous avez le cœur d’une lionne!
-
-LA COMTESSE.
-
- Et je porte un beau nom.
-
-LE DUC.
-
- Lequel?
-
-LA COMTESSE.
-
- Napoléone!
-
-LA VOIX DE SCARAMPI, dehors.
-
- Vous ne la trouvez pas?
-
-LA COMTESSE, haut.
-
- Non!
-
-LA VOIX DE MARIE-LOUISE, impatientée.
-
- Sur le clavecin!
-
-LA COMTESSE, vite, bas, s’éloignant du duc.
-
- Je me sauve! Causez de notre grand dessein!
-
-(Poussant un cri comme si elle trouvait l’écharpe, qu’elle tire de son
-corsage où elle l’avait cachée.)
-
- Ah! enfin!
-
-(La voix de SCARAMPI.)
-
- Vous l’avez?
-
-LA COMTESSE.
-
- Elle était sur la harpe!
-
-(Elle entre dans la chambre, en disant:)
-
- Alors, vous comprenez, on fronce cette écharpe...
-
-(La porte se ferme.)
-
-LE JEUNE HOMME, ardemment, au duc.
-
- Eh bien! acceptez-vous?
-
-LE DUC, calme.
-
- Ce que je comprends mal,
- C’est ce bonapartisme aigu d’un libéral.
-
-LE JEUNE HOMME, riant.
-
- C’est vrai, républicain...
-
-LE DUC.
-
- Vous m’arrivez, en somme,
- Par un détour!
-
-LE JEUNE HOMME.
-
- Tout chemin mène au Roi de Rome!
- Mon rouge, que j’ai cru solidement vermeil,
- A déteint...
-
-LE DUC, ironique.
-
- Ce fut un déjeuner de soleil.
-
-LE JEUNE HOMME.
-
- D’Austerlitz!--Oui, l’histoire à la tête nous monte.
- Les batailles qu’on ne fait plus, on les raconte;
- Et le sang disparaît, la gloire seule luit!
- Si bien qu’avec un I majuscule, Il, c’est Lui!
- C’est maintenant qu’il fait ses plus belles conquêtes:
- Il n’a plus de soldats, mais il a les poètes!
-
-LE DUC.
-
- Bref?
-
-LE JEUNE HOMME.
-
- Bref,--les temps bourgeois,--ce dieu qu’on exila,
- Vous,--votre sort touchant,--notre ennui,--tout cela...
- Je me suis dit...
-
-LE DUC.
-
- Vous vous êtes dit, en artiste,
- Que ce serait joli d’être bonapartiste.
-
-LE JEUNE HOMME, démonté.
-
- Hein?--Mais... vous acceptez?
-
-LE DUC.
-
- Non.
-
-LE JEUNE HOMME.
-
- Quoi?
-
-LE DUC.
-
- J’écoutais bien.
- Et vous étiez charmant quand vous parliez, mais rien
- Ne fut dans votre voix la France toute pure:
- Il y avait la mode et la littérature!
-
-LE JEUNE HOMME, se désolant.
-
- J’ai maladroitement rempli ma mission!
- Si la comtesse, là, pouvait vous parler...
-
-LE DUC.
-
- Non!
- J’aime dans son regard cette audace qui brille,
- Mais ce n’est pas la France, elle,--c’est ma famille!
- --Quand vous me revoudrez... plus tard... une autre fois...
- Que votre appel soit fait par une de ces voix
- Où l’âme populaire, avec rudesse, tremble!
- Mais, jeune byronien,--âme qui me ressemble!--
- Rien ne m’eût décidé, ce soir; sois sans regret:
- Car, pour être empereur, je ne me sens pas prêt!
-
-
-SCÈNE XI
-
-LES MÊMES, LA COMTESSE, puis DIETRICHSTEIN.
-
-LA COMTESSE, qui sort de chez Marie-Louise et entend ces derniers mots,
-saisie.
-
- Vous, pas prêt?
-
-(Elle se retourne et, vivement, parlant par la porte entre-bâillée à
-Marie-Louise et Scarampi invisibles.)
-
- C’est compris!... non! restez!... Je me sauve...
- Pour le bal de ce soir, la blanche, pas la mauve!
-
-(Fermant la porte et descendant vers le duc.)
-
- Pas prêt! Que vous faut-il?
-
-LE DUC.
-
- Un an de rêve obscur,
- De travail.
-
-LA COMTESSE, farouche.
-
- Viens régner!
-
-LE DUC.
-
- Non! mon front n’est pas mûr!
-
-LA COMTESSE.
-
- La couronne suffit pour mûrir une tempe!
-
-LE DUC, montrant sa table de travail.
-
- Oui, la couronne d’or qui tombe d’une lampe!
-
-LE JEUNE HOMME.
-
- C’est que l’occasion...
-
-LE DUC, se retournant, avec hauteur.
-
- Plaît-il? l’occasion?
- Serait-ce le tailleur qui reparaît?
-
-LA COMTESSE.
-
- Mais...
-
-LE DUC, fermement.
-
- Non!
- J’aurai la conscience à défaut de génie:
- Je vous demande encor trois cents nuits d’insomnie!
-
-LE JEUNE HOMME, désespéré.
-
- Mais il va confirmer tous les bruits, ce refus!
-
-LA COMTESSE.
-
- On prétend que jamais avec nous tu ne fus!
-
-LE JEUNE HOMME.
-
- Vous êtes Jeune France, on vous croit Vieille Autriche.
-
-LA COMTESSE.
-
- On dit qu’on affaiblit ton esprit!
-
-LE JEUNE HOMME.
-
- Qu’on vous triche
- Sur ce qu’on vous apprend!
-
-LA COMTESSE.
-
- Et que tu ne sais pas
- L’histoire de ton père!...
-
-LE DUC, sursautant.
-
- On dit cela, là-bas?
-
-LE JEUNE HOMME.
-
- Que leur répondrons-nous?
-
-LE DUC, violemment.
-
- Répondez-leur...
-
-(A ce moment une porte s’ouvre. Dietrichstein paraît. Le duc, se
-retournant vers lui très naturellement:)
-
- Cher comte?
-
-DIETRICHSTEIN.
-
- C’est d’Obenaus.
-
-LE DUC.
-
- Pour mon cours d’histoire?--Qu’il monte.
-
-(Dietrichstein sort. Le duc montrant au jeune homme et à la comtesse les
-vêtements épars.)
-
- Mettez le plus de temps possible à tout plier,
- Et tâchez dans ce coin de vous faire oublier!
-
-(Voyant Dietrichstein rentrer avec d’Obenaus, à d’Obenaus:)
-
- Bonjour, mon cher baron.
-
-(Négligemment, à la comtesse et au jeune homme, en leur montrant un
-paravent.)
-
- Achevez, là derrière,
- Vos paquets!...
-
-(A d’Obenaus.)
-
- Mon tailleur...
-
-D’OBENAUS.
-
- Ah!
-
-LE DUC.
-
- Et la couturière
- De la duchesse...
-
-D’OBENAUS.
-
- Ah! ah!
-
-LE DUC.
-
- Vous gênent-ils?
-
-D’OBENAUS, qui s’est assis derrière la table avec Dietrichstein.
-
- Non, non!
-
-
-SCÈNE XII
-
-LE DUC DIETRICHSTEIN, D’OBENAUS, et, derrière le paravent, LA COMTESSE
-et LE JEUNE HOMME, qui, tout en refaisant silencieusement leurs paquets,
-écoutent.
-
-LE DUC, s’asseyant en face des professeurs.
-
- Messieurs, je suis à vous. Je taille mon crayon
- Pour noter quelque date ou bien quelque pensée.
-
-D’OBENAUS.
-
- Reprenons la leçon où nous l’avons laissée.
- --Nous étions en mil huit cent cinq.
-
-LE DUC, taillant son crayon.
-
- Parfaitement.
-
-D’OBENAUS.
-
- Donc, en mil huit cent six...
-
-LE DUC.
-
- Aucun événement
- N’avait marqué l’année, alors?
-
-D’OBENAUS.
-
- Hein? quelle année?
-
-LE DUC, soufflant la poudre de mine de plomb tombée sur son papier.
-
- Mil huit cent cinq.
-
-D’OBENAUS.
-
- Pardon... J’ai cru... La Destinée
- Fut cruelle au bon droit. Sur ces heures de deuil,
- Nous ne jetterons donc qu’un rapide coup d’œil.
-
-(Se lançant vite dans une grande phrase.)
-
- --Quand le penseur s’élève aux sommets de l’Histoire...
-
-LE DUC.
-
- Donc, en mil huit cent cinq, Monsieur, rien de notoire?
-
-D’OBENAUS.
-
- Un grand fait, Monseigneur, que j’allais oublier:
- La restauration du vieux calendrier.
- --Un peu plus tard, ayant provoqué l’Angleterre,
- L’Espagne...
-
-LE DUC, doucement.
-
- Et l’Empereur, Monsieur?
-
-D’OBENAUS.
-
- Lequel?
-
-LE DUC.
-
- Mon père.
-
-D’OBENAUS, évasif.
-
- Il...
-
-LE DUC.
-
- Il n’avait donc pas quitté Boulogne?
-
-D’OBENAUS.
-
- Oh! Si!
-
-LE DUC.
-
- Où donc était-il?
-
-D’OBENAUS.
-
- Mais... justement... par ici.
-
-LE DUC, l’air étonné.
-
- Tiens!
-
-DIETRICHSTEIN, vivement.
-
- Il s’intéressait beaucoup à la Bavière...
-
-D’OBENAUS, voulant continuer.
-
- Au traité de Presbourg, le vœu de votre père
- Fut en cela conforme à celui des Habsbourg...
-
-LE DUC.
-
- Qu’est-ce que c’est que ça, le traité de Presbourg?
-
-D’OBENAUS, doctoralement vague.
-
- C’est l’accord, Monseigneur, par lequel se termine
- Toute une période...
-
-LE DUC.
-
- Ah!
-
-(Regardant son crayon.)
-
- J’ai cassé ma mine!
-
-D’OBENAUS.
-
- En l’an mil huit cent sept...
-
-LE DUC.
-
- Déjà?
-
-(Il a retaillé tranquillement son crayon.)
-
- Là, ça va bien.
- --Quelle drôle d’époque!... il ne se passe rien.
-
-D’OBENAUS.
-
- Si, Monseigneur! Prenons la maison de Bragance:
- Le roi...
-
-LE DUC, de plus en plus doux.
-
- Mais l’Empereur, Monsieur?
-
-D’OBENAUS.
-
- Lequel?
-
-LE DUC.
-
- De France.
-
-D’OBENAUS.
-
- Rien de très important jusqu’en mil huit cent huit;
- Signalons en passant le traité de Tilsitt...
-
-LE DUC, ingénument.
-
- Mais on ne faisait donc que des traités?
-
-D’OBENAUS, voulant continuer.
-
- L’Europe...
-
-LE DUC.
-
- Ah! oui, vous résumez!
-
-D’OBENAUS.
-
- Oh! je ne développe
- Que lorsque...
-
-LE DUC.
-
- Il y eut donc autre chose?
-
-D’OBENAUS.
-
- Mais...
-
-LE DUC.
-
- Quoi?
-
-D’OBENAUS.
-
- Je...
-
-LE DUC.
-
- Quoi? Qu’arriva-t-il d’autre? dites-le-moi!
-
-D’OBENAUS, balbutiant.
-
- Mais je... je ne sais pas... Votre Altesse veut rire...
-
-LE DUC.
-
- Vous ne le savez pas? Moi, je vais vous le dire.
-
-(Il se lève.)
-
- Le six octobre mil huit cent cinq...
-
-DIETRICHSTEIN et D’OBENAUS, se levant.
-
- Hein?--Comment?
-
-LE DUC.
-
- ... Quand nul ne s’attendait à le voir, au moment
- Où regardant planer un aigle prêt à fondre,
- Vienne se rassurait en disant: «C’est sur Londre!...»
- Ayant quitté Strasbourg, franchi le Rhin à Kehl,
- L’Empereur...
-
-D’OBENAUS.
-
- L’Empereur?...
-
-LE DUC.
-
- Et vous savez lequel!
- Gagne le Wurtemberg, le grand-duché de Bade...
-
-DIETRICHSTEIN, épouvanté.
-
- Ah! mon Dieu!
-
-LE DUC.
-
- Fait donner à l’Autriche une aubade
- De clairons par Murat, et par Soult, de tambour;
- Laisse ses maréchaux à Wertingen, Augsbourg,
- Remporter deux ou trois victoires,--les hors-d’œuvre!...
-
-D’OBENAUS.
-
- Mais, Monseigneur...
-
-LE DUC.
-
- ... Poursuit l’admirable manœuvre,
- Arrive devant Ulm sans s’être débotté,
- Ordonne qu’Elchingen par Ney soit emporté,
- Rédige un bulletin joyeux, terrible et sobre,
- Fait préparer l’assaut... et, le dix-sept octobre,
- On voit se désarmer aux pieds de ce héros
- Vingt-sept mille Autrichiens et dix-huit généraux!
- --Et l’Empereur repart!
-
-DIETRICHSTEIN.
-
- Monseigneur!
-
-LE DUC, d’une voix de plus en plus forte.
-
- En novembre,
- Il est à Vienne, il couche à Schœnbrunn, dans ma chambre!
-
-D’OBENAUS.
-
- Mais...
-
-LE DUC.
-
- Il suit l’ennemi; sent qu’il l’a dans la main;
- Un soir il dit au camp: «Demain!» Le lendemain,
- Il dit en galopant sur le front de bandière:
- «Soldats, il faut finir par un coup de tonnerre!»
- Il va, tachant de gris l’état-major vermeil;
- L’armée est une mer; il attend le soleil;
- Il le voit se lever du haut d’un promontoire;
- Et, d’un sourire, il met ce soleil dans l’Histoire!
-
-D’OBENAUS, regardant Dietrichstein avec désespoir.
-
- Dietrichstein!
-
-LE DUC.
-
- Et voilà!
-
-DIETRICHSTEIN, consterné.
-
- D’Obenaus!
-
-LE DUC, allant et venant, avec une fièvre croissante.
-
- La terreur!
- La mort! Deux empereurs battus par l’Empereur!
- Vingt mille prisonniers!
-
-D’OBENAUS, le suivant.
-
- Mais je vous en supplie!...
-
-DIETRICHSTEIN, de même.
-
- Songez que si quelqu’un!...
-
-LE DUC.
-
- La campagne finie!
- Des cadavres flottant sur les glaçons d’un lac!
- Mon grand-père venant voir mon père au bivouac!...
-
-DIETRICHSTEIN.
-
- Monseigneur!
-
-LE DUC, scandant implacablement.
-
- Au bi-vouac!
-
-D’OBENAUS.
-
- Voulez-vous bien vous taire!
-
-LE DUC.
-
- Et mon père accordant la paix à mon grand-père!
-
-DIETRICHSTEIN.
-
- Si quelqu’un entendait...
-
-LE DUC.
-
- Et puis, les drapeaux pris
- Distribués!--Huit à la ville de Paris!
-
-(La comtesse et le jeune homme sont peu à peu sortis de derrière le
-paravent, pâles et frémissants. Leurs paquets refaits, ils essayent sur
-la pointe du pied, de gagner la porte, tout en écoutant le duc. Mais,
-dans leur émotion, les boîtes et les cartons, leur échappant des mains,
-s’écroulent avec fracas.)
-
-D’OBENAUS, se retournant et les apercevant.
-
- Oh!
-
-LE DUC, continuant.
-
- Cinquante au Sénat!
-
-D’OBENAUS.
-
- Cet homme et cette femme!...
-
-DIETRICHSTEIN, se précipitant vers eux.
-
- Voulez-vous vous sauver!
-
-LE DUC, d’une voix éclatante.
-
- Cinquante à Notre-Dame!
-
-D’OBENAUS.
-
- Ah! mon Dieu!
-
-LE DUC, hors de lui, avec un geste qui distribue des milliers
-d’étendards.
-
- Des drapeaux!
-
-DIETRICHSTEIN, bousculant la comtesse et le jeune homme, qui ramassent
-leurs paquets.
-
- Vos robes, vos chapeaux!
-
-(Il les pousse dehors.)
-
- Plus vite! Allez-vous-en!
-
-LE DUC, tombant épuisé sur un fauteuil.
-
- Des drapeaux! des drapeaux!
-
-(La comtesse et le jeune homme sont sortis.)
-
-DIETRICHSTEIN.
-
- Ils étaient encor là!
-
-LE DUC, dans une quinte de toux.
-
- Des drapeaux!
-
-DIETRICHSTEIN.
-
- Quelle affaire!
- Monseigneur...
-
-LE DUC.
-
- Je me tais.
-
-DIETRICHSTEIN.
-
- C’est bien tard pour se taire...
- Que dira Metternich?... Ces gens dans ce salon!...
-
-LE DUC, essuyant son front en sueur.
-
- D’ailleurs pour aujourd’hui, je n’en sais pas plus long.
-
-(Il tousse encore.)
-
- Monsieur le professeur...
-
-DIETRICHSTEIN, lui versant un verre d’eau.
-
- Vous toussez?... Vite, à boire!
-
-LE DUC, après avoir bu une gorgée.
-
- N’est-ce pas que j’ai fait des progrès en histoire?
-
-DIETRICHSTEIN.
-
- Nul livre n’est entré, pourtant, je le sais bien!
-
-D’OBENAUS.
-
- Quand Metternich saura...
-
-LE DUC, froidement.
-
- Vous ne lui direz rien.
- Il s’en prendrait à vous, d’ailleurs.
-
-DIETRICHSTEIN, bas à d’Obenaus.
-
- Mieux vaut nous taire,
- Et faire, auprès du prince, intervenir sa mère.
-
-(Il frappe à la porte de Marie-Louise.)
-
- La duchesse?
-
-SCARAMPI, paraissant.
-
- Elle est prête. Entrez.
-
-(Dietrichstein entre chez Marie-Louise. La nuit commence à venir. Un
-domestique vient poser une lampe sur la table du duc.)
-
-LE DUC, à d’Obenaus.
-
- Il est fini,
- J’espère, votre cours _ad usum delphini_?...
-
-D’OBENAUS, les bras au ciel.
-
- Comment avez-vous su?... Je ne peux pas comprendre!
-
-
-SCÈNE XIII
-
-LE DUC, MARIE-LOUISE.
-
-MARIE-LOUISE, entrant, très agitée, dans une superbe toilette de bal, le
-manteau sur les épaules.--D’Obenaus et Dietrichstein s’éclipsent.
-
- Ah! mon Dieu! Qu’est-ce encor? Que vient-on de m’apprendre?
- Vous allez m’expliquer...
-
-LE DUC, lui montrant, par la fenêtre ouverte, le crépuscule.
-
- Ma mère, regardez!
- L’heure est belle de calme et d’oiseaux attardés.
- Oh! comme avec douceur le soir perd sa dorure!
- Les arbres...
-
-MARIE-LOUISE, s’arrêtant, étonnée.
-
- Comment, toi, tu comprends la nature?
-
-LE DUC.
-
- Peut-être.
-
-MARIE-LOUISE, voulant revenir à sa sévérité.
-
- Vous allez m’expliquer!...
-
-LE DUC.
-
- Respirez,
- Ma mère, ce parfum! Tous les bois sont entrés,
- Avec lui, dans la chambre...
-
-MARIE-LOUISE, se fâchant.
-
- Expliquez-moi, vous dis-je!...
-
-LE DUC, continuant, avec douceur.
-
- Chaque bouffée apporte une branche, et prodige
- Bien plus beau que celui dont Macbeth s’effarait,
- Ce n’est plus seulement, ma mère, la forêt
- Qui marche, la forêt qui marche comme folle:
- Ce parfum dans le soir, c’est la forêt qui vole.
-
-MARIE-LOUISE, le regardant avec stupeur.
-
- Comment, toi, maintenant, poétique?
-
-LE DUC.
-
- Il paraît.
-
-(On entend la musique lointaine d’un bal.)
-
- Écoutez!... une valse!... et banale, on dirait!
- Mais elle s’ennoblit en voyageant... Peut-être
- Qu’en traversant ces bois que fréquenta le Maître,
- Autour d’une fougère ou près d’un cyclamen,
- Elle aura rencontré l’âme de Beethoven!
-
-MARIE-LOUISE, qui n’en croit pas ses oreilles.
-
- Quoi! la musique aussi?
-
-LE DUC.
-
- Quand je veux.--Mais, ma mère,
- Je ne veux pas. Je hais les sons et leur mystère;
- Et devant un beau soir je sens avec effroi
- Quelque chose de blond qui s’attendrit en moi.
-
-MARIE-LOUISE.
-
- Ce quelque chose en toi, mon enfant, c’est moi-même!
-
-LE DUC.
-
- Je ne l’aurais pas dit.
-
-MARIE-LOUISE.
-
- Tu le hais?
-
-LE DUC.
-
- Je vous aime.
-
-MARIE-LOUISE, avec humeur.
-
- Alors... songe un peu plus au tort que tu me fais!
- --Mon père et Metternich pour nous furent parfaits!
- Ainsi, quand le décret devait te faire comte,
- J’ai dit: «Non! Comte, non! Au moins duc! Duc, ça compte!»
- --Tu es duc de Reichstadt.
-
-LE DUC, récitant.
-
- Seigneur de Gross-Bohen,
- Buchtierad, Tirnovan, Schwaben, Kron-Pornitz... chen
-
-(Il affecte de prononcer difficilement, comme un Français.)
-
- Si je prononce mal, pardon!
-
-MARIE-LOUISE, avec humeur.
-
- Encore était-ce
- Malaisé de régler le rang de Votre Altesse,
- D’être, dans un décret, courtois, prudent, exact;
- Rappelez-vous combien ces gens ont eu de tact!
- Tout s’est passé de la façon la plus légère;
- On n’a pas prononcé le nom de votre père.
-
-LE DUC.
-
- Pourquoi n’a-t-on pas mis: né de père inconnu?
-
-MARIE-LOUISE.
-
- Tu peux être le prince--avec ton revenu--
- Le plus aimable de l’Autriche--et le plus riche!
-
-LE DUC.
-
- Le plus riche...
-
-MARIE-LOUISE.
-
- Et le plus aimable...
-
-LE DUC.
-
- De l’Autriche!
-
-MARIE-LOUISE.
-
- Goûtez votre bonheur!
-
-LE DUC.
-
- J’en exprime les sucs!
-
-MARIE-LOUISE.
-
- Vous êtes le premier après les archiducs!
- Et vous épouserez un jour quelque princesse
- Ou quelque archiduchesse ou bien quelque...
-
-LE DUC, d’une voix tout à coup profonde.
-
- Sans cesse
- Je revois, tel qu’enfant je l’entrevis un jour,
- Son petit trône au dossier rond comme un tambour,
- Et, d’un or qu’a rendu plus divin Sainte-Hélène,
- Au milieu du dossier, petite et simple, l’N,
- --La lettre qui dit: «Non!» au temps!
-
-MARIE-LOUISE, interdite.
-
- Mais...
-
-LE DUC, farouchement.
-
- Je revois
- L’N dont il marquait à l’épaule les rois!
-
-MARIE-LOUISE, se redressant.
-
- Les rois dont vous avez du sang par votre mère!
-
-LE DUC.
-
- Je n’en ai pas besoin de leur sang! Pourquoi faire?
-
-MARIE-LOUISE.
-
- Ce fameux héritage?...
-
-LE DUC.
-
- Il me semble mesquin!
-
-MARIE-LOUISE, indignée.
-
- Quoi! vous n’êtes pas fier du sang de Charles-Quint?
-
-LE DUC.
-
- Non! car d’autres que moi le portent dans leurs veines;
- Mais lorsque je me dis que j’ai là, dans les miennes,
- Celui d’un lieutenant qui de Corse venait...
- Je pleure en regardant le bleu de mon poignet!
-
-MARIE-LOUISE.
-
- Franz!
-
-LE DUC, s’exaltant de plus en plus.
-
- A ce jeune sang le vieux ne peut que nuire.
- Si j’ai du sang des rois, il faut qu’on me le tire!
-
-MARIE-LOUISE.
-
- Taisez-vous!
-
-LE DUC.
-
- Et d’ailleurs, que dis-je?... Si j’en eus,
- Je suis sûr que depuis longtemps je n’en ai plus!
- Les deux sangs ont en moi dû se battre, et le vôtre
- Aura, comme toujours, été chassé par l’autre!
-
-MARIE-LOUISE, hors d’elle.
-
- Tais-toi, duc de Reichstadt!
-
-LE DUC, ricanant.
-
- Oui, Metternich, ce fat,
- Croit avoir sur ma vie écrit: «Duc de Reichstadt!»
- Mais haussez au soleil la page diaphane:
- Le mot «Napoléon» est dans le filigrane!
-
-MARIE-LOUISE, reculant épouvantée.
-
- Mon fils!
-
-LE DUC, marchant sur elle.
-
- Duc de Reichstadt, avez-vous dit? Non, non!
- Et savez-vous quel est mon véritable nom?
- C’est celui qu’au Prater la foule qui s’écarte
- Murmure autour de moi: «Le petit Bonaparte!»
-
-(Il l’a saisie par les poignets, et il la secoue.)
-
- Je suis son fils! rien que son fils!
-
-MARIE-LOUISE.
-
- Tu me fais mal!
-
-LE DUC, lui lâchant les poignets, et la serrant dans ses bras.
-
- Ah! ma mère! pardon, ma mère...
-
-(Avec la plus tendre et la plus douloureuse pitié.)
-
- Allez au bal!
-
-(On entend l’orchestre, au loin, jouer légèrement.)
-
- Oubliez ce que j’ai dit là! C’est du délire!
- Vous n’avez pas besoin même de le redire,
- Ma mère, à Metternich...
-
-MARIE-LOUISE, déjà un peu rassurée.
-
- Non, je n’ai pas besoin?...
-
-LE DUC.
-
- La valse avec douceur vient de reprendre au loin...
- Non! ne lui dites rien. Et cela vous évite
- Des ennuis. Oubliez! Vous oubliez si vite!
-
-MARIE-LOUISE.
-
- Mais je...
-
-LE DUC, lui parlant comme à une enfant, et la poussant insensiblement
-vers la porte.
-
- Pensez à Parme! au palais de Salla!
- A votre vie heureuse! Est-ce que ce front-là
- Est fait pour qu’il y passe une ombre d’aile noire?
- --Ah! je vous aime plus que vous n’osez le croire!--
- Et ne vous occupez de rien! pas même--ô dieux!--
- D’être fidèle! Allez, je le serai pour deux!
- Souffrez que vers ce bal, tendrement, je vous pousse.
- Bonsoir. Ne mouillez pas vos souliers dans la mousse.
-
-(Il la baise au front.)
-
- Voici, par des baisers, les soucis enlevés,
- --Et vous êtes coiffée à ravir!
-
-MARIE-LOUISE, vivement.
-
- Vous trouvez?
-
-LE DUC.
-
- La voiture est en bas. Il fait beau. L’ombre est claire.
- Bonsoir, maman. Amusez-vous!
-
-(Marie-Louise sort. Il descend en chancelant et tombant assis devant sa
-table, la tête dans ses mains.)
-
- Ma pauvre mère!
-
-(Changeant de ton et attirant à lui des livres et des papiers, sous la
-lampe.)
-
- Travaillons!
-
-(On entend le roulement d’une voiture qui s’éloigne. La porte du fond se
-rouvre mystérieusement et l’on aperçoit Gentz introduisant une femme
-emmitouflée.)
-
-
-SCÈNE XIV
-
-LE DUC, puis FANNY ELSSLER et GENTZ un instant.
-
-GENTZ, à mi-voix, après avoir écouté.
-
- La voiture est loin.
-
-(Il appelle le duc.)
-
- Prince!
-
-LE DUC, se retournant et apercevant la femme.
-
- Fanny!
-
-FANNY ELSSLER, rejetant le manteau qu’elle a jeté hâtivement sur son
-costume de théâtre, apparaît, splendide et rose, en danseuse, et dressée
-sur les pointes, ouvrant les bras.
-
- Franz!
-
-GENTZ, à part, en se retirant.
-
- Tout rêve d’Empire est pour l’instant banni!
-
-FANNY, dans les bras du duc.
-
- Franz!
-
-GENTZ, sortant.
-
- C’est parfait!
-
-FANNY, amoureusement.
-
- Mon Franz!
-
-(La porte s’est refermée sur Gentz. Fanny s’éloigne vivement du duc et
-respectueusement, après une révérence.)
-
- Monseigneur!
-
-LE DUC, s’assurant du départ de Gentz.
-
- Parti!
-
-(A Fanny.)
-
- Vite!
-
-FANNY, d’un bond léger de danseuse, tombant, après une pirouette, assise
-sur la table de travail du prince.
-
- J’en ai beaucoup appris pour aujourd’hui.
-
-LE DUC, s’asseyant devant la table, et avec impatience.
-
- La suite!
-
-FANNY, pose sa main sur les cheveux du duc, et lentement, fronçant ses
-jolis sourcils pour se rappeler les choses difficiles, elle commence, du
-ton de quelqu’un qui continue un récit.
-
- ... Alors, pendant que Ney, toute la nuit, marchait,
- Les généraux Gazan...
-
-LE DUC, répétant passionnément, pour se graver ces noms dans l’âme.
-
- Gazan!
-
-FANNY.
-
- Suchet...
-
-LE DUC.
-
- Suchet!
-
-FANNY.
-
- ... Faisaient remplir, par leurs canons, chaque intervalle,
- Et dès le petit jour, la garde impériale...
-
-
-Le rideau tombe.
-
-
-
-
-ACTE II
-
-LES AILES QUI BATTENT
-
-
-Un an après, au palais de Schœnbrunn.
-
-Le _Salon des Laques_.
-
-Tous les murs sont couverts de vieilles laques anciennes dont les
-luisants panneaux noirs illustrés de petits paysages, de kiosques,
-d’oiseaux et de menus personnages d’or, s’encadrent de bois sculptés et
-dorés, d’un lourd et somptueux rococo allemand. La corniche du plafond
-est faite de petits morceaux de laque. Les portes sont en laque,--et les
-trumeaux se composent d’un morceau de laque, plus précieux.
-
-Au fond, entre deux panneaux de laque, une haute fenêtre à profonde
-embrasure de laque. Ouverte, elle laisse voir son balcon qui découpe,
-sur la clarté du parc, l’aigle noir à deux têtes, en fer forgé.
-
-On voit largement le parc de Schœnbrunn:
-
-Entre les deux murailles de feuillage taillé où s’enchâssent des
-statues, s’étalent les dessins fleuris du jardin à la française; et
-loin, tout au bout des parterres, plus loin que le groupe de marbre de
-la pièce d’eau, au sommet d’une éminence gazonnée, silhouettant sur le
-bleu ses arcades blanches, _la Gloriette_ monte dans le ciel.
-
-Deux portes à droite; deux portes à gauche.
-
-Entre les portes, deux lourdes consoles se faisant vis-à-vis. Et,
-au-dessus des consoles, dans des boiseries dorées que surmonte la
-couronne impériale, deux orgueilleux portraits d’ancêtres autrichiens.
-
-Cette pièce sert de salon à l’appartement qu’habite le duc de Reichstadt
-dans une aile du château. Les deux portes de gauche ouvrent sur sa
-chambre, qui est celle-là même où Napoléon Ier coucha lorsque--deux
-fois--il habita Schœnbrunn. Les deux portes de droite ouvrent sur
-l’enfilade des salons que l’on traverse lorsqu’on vient du dehors.
-
-Le prince s’est installé là pour travailler: grande table couverte de
-livres, de papiers et de plans; une immense carte de l’Europe à moitié
-déroulée. Autour de la table, plusieurs fauteuils empruntés à la
-_Gobelin-zimmer_ voisine, médiocres bois dorés recouverts d’admirables
-tapisseries.
-
-Au premier plan, à gauche, un peu en biais, une psyché dont on ne voit
-que le dos de laque noire.
-
-Sur la console de gauche, pieusement rangés: un bonnet de grenadier
-français, des épaulettes rouges, un sabre, une giberne, etc., et, appuyé
-au mur, contre la console, un vieux fusil à bandoulière blanche, la
-baïonnette au canon. Sur l’autre console, rien.
-
-Dans un coin, sur un meuble, une énorme boîte. Un peu partout, des
-livres, des armes de luxe, des cravaches, des fouets de chasse, etc.
-
-Au lever du rideau, une dizaine de domestiques sont rangés sur une seule
-ligne devant le comte de Sedlinsky. Il les interroge. Un huissier est
-debout près de lui.
-
-
-SCÈNE PREMIÈRE
-
-SEDLINSKY, LES LAQUAIS, L’HUISSIER.
-
-SEDLINSKY, assis dans un fauteuil.
-
- C’est tout?
-
-PREMIER LAQUAIS.
-
- C’est tout.
-
-SEDLINSKY.
-
- Rien d’anormal?
-
-DEUXIÈME LAQUAIS.
-
- Rien d’anormal.
-
-TROISIÈME LAQUAIS.
-
- Il mange à peine.
-
-QUATRIÈME LAQUAIS.
-
- Il lit beaucoup.
-
-CINQUIÈME LAQUAIS.
-
- Il dort très mal.
-
-SEDLINSKY, à l’huissier.
-
- Es-tu sûr des valets de chambre de service?
-
-L’HUISSIER.
-
- Oh! ces messieurs, Monsieur le préfet de police,
- Sont tous des policiers de carrière.
-
-SEDLINSKY.
-
- Merci.
-
-(Il se lève pour sortir.)
-
- Mais j’ai peur que le duc ne me surprenne ici.
-
-PREMIER LAQUAIS.
-
- Non. Le duc est sorti.
-
-DEUXIÈME LAQUAIS.
-
- Comme à son ordinaire.
-
-TROISIÈME LAQUAIS.
-
- En uniforme.
-
-QUATRIÈME LAQUAIS.
-
- Avec sa maison militaire.
-
-L’HUISSIER.
-
- On doit manœuvrer.
-
-SEDLINSKY.
-
- Donc... du flair, du tact.--Enfin,
- Surveillez-le sans qu’il s’en doute.
-
-L’HUISSIER, souriant.
-
- Je suis fin.
-
-SEDLINSKY.
-
- Pas de zèle. Quand on fait du zèle, je tremble.
- --Surtout, n’écoutez pas aux portes tous ensemble.
-
-L’HUISSIER.
-
- C’est un soin dont je n’ai chargé qu’un seul agent.
-
-SEDLINSKY.
-
- Lequel?
-
-L’HUISSIER.
-
- Le Piémontais.
-
-SEDLINSKY.
-
- Oui, très intelligent.
-
-L’HUISSIER.
-
- C’est lui que chaque soir je mets dans cette pièce,
- Sitôt que dans sa chambre a passé Son Altesse.
-
-(Il désigne à gauche, la porte de la chambre du duc.)
-
-SEDLINSKY.
-
- Il est là?
-
-L’HUISSIER.
-
- Non. La nuit ne pouvant fermer l’œil,
- Le jour, quand le duc sort, il dort dans un fauteuil.
- Il sera là sitôt le duc rentré.
-
-SEDLINSKY.
-
- Qu’il veille!
-
-L’HUISSIER.
-
- C’est compris.
-
-SEDLINSKY, jetant un regard sur la table.
-
- Les papiers?
-
-L’HUISSIER, souriant.
-
- Explorés.
-
-SEDLINSKY, se penchant pour regarder sous la table.
-
- La corbeille?
-
-(Il s’agenouille vivement en voyant des petits bouts de papier sur le
-tapis, autour de la corbeille.)
-
- Des morceaux?...
-
-(Il cherche à les réunir.)
-
- C’est peut-être une lettre... De qui?
-
-(Entraîné par la curiosité professionnelle il est tout à fait sous la
-table, ramassant, cherchant à lire. A ce moment une porte, à droite,
-s’ouvre, et le duc entre, suivi de sa maison militaire: général
-Hartmann, capitaine Foresti, etc. Les laquais se rangent précipitamment.
-Le duc est en uniforme: l’habit blanc boutonné à collet vert, les pattes
-d’ours en argent sur les manches, un grand manteau blanc sur les
-épaules. Bicorne noir au retroussis duquel est piquée une verte feuille
-de chêne. Sur la poitrine, les deux plaques de Marie-Thérèse et de
-Saint-Étienne. Se mêlant au ceinturon du sabre, la ceinture de soie,
-jaune et noire, à gros glands. Bottes.)
-
-
-SCÈNE II
-
-LE DUC, SEDLINSKY, L’ARCHIDUCHESSE, LE DOCTEUR, FORESTI, DIETRICHSTEIN.
-
-LE DUC, très naturellement, en jetant un coup d’œil sur les deux jambes
-qui, seules, sortent de sous la table.
-
- Tiens! comment allez-vous, monsieur de Sedlinsky?
-
-SEDLINSKY, apparaissant stupéfiait, à quatre pattes.
-
- Altesse!...
-
-LE DUC.
-
- Un accident. Excusez-moi. Je rentre.
-
-SEDLINSKY, debout.
-
- Vous m’avez reconnu, mais j’étais...
-
-LE DUC.
-
- A plat ventre.
- Je vous ai reconnu tout de suite.
-
-(Il voit l’archiduchesse qui entre vivement. Elle est en costume de
-jardin, grand chapeau de paille; sous le bras, un album somptueusement
-relié, qu’elle pose sur la table avec son ombrelle. Elle a l’air
-inquiet.--Le duc, en la voyant entrer, énervé.)
-
- Allons, bien!
- On vous a dérangée...
-
-L’ARCHIDUCHESSE.
-
- On m’a dit...
-
-LE DUC.
-
- Ce n’est rien!
-
-L’ARCHIDUCHESSE, lui prenant la main.
-
- Cependant...
-
-LE DUC, voyant Dietrichstein qui entre aussi, rapidement, l’air
-préoccupé, amenant le docteur Malfatti.
-
- Le docteur!... je ne suis pas malade!
-
-(A l’archiduchesse.)
-
- Rien. Un étouffement. J’ai quitté la parade:
- J’ai trop crié, voilà!
-
-(Au docteur, qui, pendant qu’il parle, lui tâte le pouls.)
-
- Docteur, vous m’ennuyez!
-
-(A Sedlinsky, qui profite de l’émotion générale pour gagner la porte.)
-
- C’est très gentil à vous, de ranger mes papiers.
- Vous me gâtez. Déjà vous m’aviez par tendresse,
- Donné tous vos amis pour laquais.
-
-SEDLINSKY, interdit.
-
- Votre Altesse
- Se figure?...
-
-LE DUC, nonchalamment.
-
- Et vraiment j’en serais très heureux,
- Si le service était un peu mieux fait par eux,
- Mais on m’habille mal, ma cravate remonte.
- Enfin, je vous ferai remarquer, mon cher comte,
- --Puisque c’est vous ici que regardent ces soins,--
- Que depuis quelques jours mes bottes brillent moins.
-
-(Il s’est assis, se dégantant, après avoir donné son sabre et son
-chapeau à son ordonnance qui les emporte.--Un laquais a posé un plateau
-de rafraîchissements sur la table.)
-
-L’ARCHIDUCHESSE, voulant servir le duc.
-
- Franz...
-
-LE DUC, à Sedlinsky qui de nouveau gagnait la porte.
-
- Vous ne prenez rien?
-
-SEDLINSKY.
-
- J’ai pris...
-
-LE DOCTEUR.
-
- Une couleuvre.
-
-LE DUC, à un des officiers de sa maison.
-
- Aux ordres, Foresti!
-
-LE CAPITAINE FORESTI, s’avançant et saluant.
-
- Mon colonel?
-
-LE DUC.
-
- Manœuvre
- Après-demain.--Qu’on soit aux premiers feux du ciel
- A Grosshofen.--Compris?--Va.
-
-FORESTI.
-
- Bien, mon colonel.
-
-LE DUC, aux autres officiers.
-
- Vous pouvez me laisser, Messieurs. Je vous salue.
-
-(La maison militaire se retire. Sedlinsky va pour sortir avec les
-officiers. Le duc le rappelle.)
-
- Mon cher comte!...
-
-(Sedlinsky revient. Le duc lui tend du bout des doigts une lettre qu’il
-tire de son frac.)
-
- Une encor que vous n’avez pas lue!...
-
-(Sedlinsky remet, d’un air piqué, la lettre sur la table, et sort.)
-
-DIETRICHSTEIN, au duc.
-
- Je vous trouve, avec lui, d’une sévérité!
-
-L’ARCHIDUCHESSE, à Dietrichstein.
-
- Le duc n’a-t-il donc pas toute sa liberté?
-
-DIETRICHSTEIN.
-
- Oh! le prince n’est pas prisonnier, mais...
-
-LE DUC.
-
- J’admire
- Ce _mais_! Sentez-vous tout ce que ce _mais_ veut dire?
- Mon Dieu, je ne suis pas prisonnier, _mais_... Voilà.
- _Mais_... Pas prisonnier, _mais_... C’est le terme. C’est la
- Formule. Prisonnier?... Oh! pas une seconde!
- _Mais_... il y a toujours autour de moi du monde.
- Prisonnier!... croyez bien que je ne le suis pas!
- _Mais_... s’il me plaît risquer, au fond du parc, un pas,
- Il fleurit tout de suite un œil sous chaque feuille.
- Je ne suis certes pas prisonnier, _mais_... qu’on veuille
- Me parler privément, sur le bois de l’huis
- Pousse ce champignon: l’oreille!--Je ne suis
- Vraiment pas prisonnier, _mais_... qu’à cheval je sorte,
- Je sens le doux honneur d’une invisible escorte.
- Je ne suis pas le moins du monde prisonnier!
- _Mais_... je suis le second à lire mon courrier.
- Pas prisonnier du tout! _mais_... chaque nuit on place
- A ma porte un laquais,--
-
-(Montrant un grand gaillard grisonnant qui est venu reprendre le
-plateau, et traverse le salon pour l’emporter.)
-
- tenez, celui qui passe!--
- Moi, le duc de Reichstadt, un prisonnier?... Jamais!
- Un prisonnier!... Je suis un _pas-prisonnier-mais_.
-
-DIETRICHSTEIN, un peu pincé.
-
- J’approuve une gaieté... bien rare.
-
-LE DUC.
-
- Rarissime!
-
-DIETRICHSTEIN, saluant pour prendre congé.
-
- Votre Altesse...
-
-LE DUC, gravement.
-
- Sérénissime.
-
-DIETRICHSTEIN.
-
- Hein?
-
-LE DUC.
-
- ... Ré-nis-sime!
- On m’a donné ce titre, il m’est particulier:
- Tâchez une autre fois de ne pas l’oublier!
-
-DIETRICHSTEIN, saluant le duc.
-
- Je vous laisse...
-
-(Il sort.)
-
-
-SCÈNE III
-
-LE DUC, L’ARCHIDUCHESSE.
-
-LE DUC, à l’archiduchesse, amèrement.
-
- Sérénissime... hein? Admirable!...
-
-(Il se jette dans un fauteuil, et remarquant l’album qu’elle a repris
-sur la table.)
-
- --Que portez-vous?
-
-L’ARCHIDUCHESSE.
-
- L’herbier de l’Empereur.
-
-LE DUC.
-
- Ah! diable!
- L’herbier de mon grand-père!...
-
-(Il le lui prend et l’ouvre sur ses genoux.)
-
-L’ARCHIDUCHESSE.
-
- Il me l’a, ce matin,
- Prêté, Franz!
-
-LE DUC, regardant l’herbier.
-
- Il est beau.
-
-L’ARCHIDUCHESSE, lui montrant une page.
-
- Toi qui sais le latin,
- Quel est ce monstre sec et noir?
-
-LE DUC.
-
- C’est une rose.
-
-L’ARCHIDUCHESSE.
-
- Franz, depuis quelque temps, vous avez quelque chose.
-
-LE DUC, lisant.
-
- _Bengalensis_.
-
-L’ARCHIDUCHESSE.
-
- Ah! oui!... du Bengale!
-
-LE DUC, la félicitant.
-
- Très bien.
-
-L’ARCHIDUCHESSE.
-
- Je vous trouve nerveux... Qu’avez-vous?
-
-LE DUC.
-
- Je n’ai rien.
-
-L’ARCHIDUCHESSE.
-
- Si! je sais! Votre ami Prokesch, l’enthousiaste
- Confident d’un espoir que l’on trouve trop vaste,
- Ils l’ont envoyé loin.
-
-LE DUC.
-
- Mais en revanche, ils m’ont
- Procuré pour ami le maréchal Marmont,
- Qui, méprisé là-bas, voyage... pour se faire
- Complimenter ici d’avoir trahi mon père.
-
-L’ARCHIDUCHESSE.
-
- Chut!
-
-LE DUC.
-
- Et cet homme-là cherche en l’esprit du fils
- A jeter sur le père...
-
-(Avec un mouvement violent.)
-
- Oh! je!...
-
-(Se réprimant immédiatement, il regarde l’herbier, et dit en souriant.)
-
- _Volubilis_.
-
-L’ARCHIDUCHESSE.
-
- Si je t’arrache une promesse, Ton Altesse
- Est-elle résolue à tenir sa promesse?
-
-LE DUC, lui baisant la main.
-
- Ce que tu fus pour moi de tout temps m’y résout.
-
-L’ARCHIDUCHESSE.
-
- Puis, je t’ai fait un beau cadeau... pour le quinze août?
-
-LE DUC, se levant, et désignant les objets posés sur la console, à
-gauche.
-
- Ces souvenirs, repris par vous dans un trophée
- De l’archiduc...
-
-(Il les touche, l’un après l’autre.)
-
- ... Briquet!--Bonnet dont fut coiffée
- La Garde!...--Vieux fusil!...
-
-(Mouvement d’effroi de l’archiduchesse.)
-
- Non! il n’est pas chargé!...
- Et surtout...
-
-L’ARCHIDUCHESSE, vivement.
-
- Chut!
-
-LE DUC.
-
- ... surtout, cette chose que j’ai!...
-
-(Mystérieusement.)
-
- Je l’ai cachée...
-
-L’ARCHIDUCHESSE, souriant.
-
- Où donc, bandit?
-
-LE DUC, montrant sa chambre.
-
- Dans mon repaire.
-
-L’ARCHIDUCHESSE. (C’est elle qui, maintenant assise, feuillette
-l’herbier.)
-
- Eh bien! donc, promets-moi...--Tu connais ton grand-père,
- Sa douceur...
-
-LE DUC, ramassant un papier tombé de l’herbier.
-
- Qu’est-ce donc qui s’envole?... Un papier?
-
-(Il lit:)
-
- _Si les étudiants s’obstinent à crier
- Que dans des régiments, tous, on les incorpore..._
-
-(A l’archiduchesse.)
-
- Vous disiez: sa douceur?...
-
-L’ARCHIDUCHESSE, feuilletant l’herbier.
-
- Oui, l’empereur t’adore.
- Sa bonté...
-
-LE DUC, ramassant un autre papier qui est tombé de l’herbier.
-
- Qu’est-ce encor?...
-
-(Il lit.)
-
- _Puisqu’on s’est révolté,
- Ordre à nos cuirassiers de charger..._
-
-(A l’archiduchesse.)
-
- Sa bonté?...
-
-L’ARCHIDUCHESSE, nerveusement.
-
- Il ne peut pas aimer l’esprit nouveau, le trouble!
- Mais c’est un excellent vieil homme.
-
-LE DUC.
-
- Oui, c’est vrai: double!
-
-(Refermant l’herbier.)
-
- Fleurettes d’où pourtant, sentences, vous tombiez,
- Le bon empereur Franz ressemble à ses herbiers!
- --D’ailleurs on l’aime!... Il sait se rendre populaire.
- --Je l’aime bien.
-
-L’ARCHIDUCHESSE.
-
- Il peut, pour ta cause, tout faire!
-
-LE DUC.
-
- Ah! s’il voulait!...
-
-L’ARCHIDUCHESSE.
-
- Promets de ne t’enfuir jamais
- Qu’après avoir tenté près de lui...
-
-LE DUC, lui tendant la main.
-
- Je promets.
-
-L’ARCHIDUCHESSE, après avoir topé, respirant, comme rassurée.
-
- Ça, c’est gentil!...
-
-(Et gaiement.)
-
- Il faut que je te récompense!
-
-LE DUC, souriant.
-
- Vous, ma tante?
-
-L’ARCHIDUCHESSE.
-
- Ah! on a sa petite influence!
- Cet étonnant Prokesch dont on vous a privé...
- J’ai tant dit!... J’ai tant fait!... Bref,--il est arrivé!
-
-(Elle frappe trois fois le parquet de son ombrelle. La porte s’ouvre.
-Prokesch paraît.)
-
-LE DUC, courant vers Prokesch.
-
- Vous!--Enfin!...
-
-(L’archiduchesse s’esquive discrètement pendant que les deux amis
-s’étreignent.)
-
-
-SCÈNE IV
-
-LE DUC, PROKESCH.
-
-PROKESCH, à mi-voix, regardant autour de lui avec méfiance.
-
- Chut! on peut écouter!
-
-LE DUC, tranquillement, à voix haute.
-
- On écoute.
- Mais on ne redit rien, jamais.
-
-PROKESCH.
-
- Quoi?
-
-LE DUC.
-
- Dans le doute,
- J’ai proféré, pour voir, des mots séditieux:
- On n’a rien répété jamais.
-
-PROKESCH.
-
- C’est curieux!
-
-LE DUC.
-
- Je crois que l’écouteur que la police paye
- Lui vole son argent et qu’il est dur d’oreille.
-
-PROKESCH, vivement.
-
- Et la Comtesse?--Rien de nouveau?
-
-LE DUC.
-
- Rien!
-
-PROKESCH.
-
- Oh!
-
-LE DUC, avec désespoir.
-
- Rien!
- Elle m’oublie!... ou bien, on l’a surprise!... ou bien...
- --Oh! l’an passé, n’avoir pas fui, quelle folie!...
- Non! j’ai bien fait... je suis plus prêt!--mais on m’oublie!...
-
-PROKESCH.
-
- Chut!...
-
-(Il regarde autour de lui.)
-
- Vous travaillez là? C’est charmant!
-
-LE DUC.
-
- C’est chinois.
- --Oh! ces oiseaux dorés! oh! ces magots sournois
- Tapissant tout le mur de sourires à claques!
- Ils me logent ici, dans le Salon des Laques,
- Pour que sur le fond noir de ce sombre décor,
- Mon uniforme blanc ressorte mieux encor!
-
-PROKESCH.
-
- Prince!
-
-LE DUC, allant et venant, avec agitation.
-
- Ils ont composé de sots mon entourage!
-
-PROKESCH.
-
- Que faites-vous ici, depuis six mois?
-
-LE DUC.
-
- Je rage.
-
-PROKESCH, remonté vers le balcon.
-
- Je ne connaissais pas Schœnbrunn.
-
-LE DUC.
-
- C’est un tombeau!
-
-PROKESCH, regardant.
-
- La Gloriette, au fond, sur le ciel, c’est très beau!
-
-LE DUC.
-
- Oui, pendant que mon cœur de gloire s’inquiète,
- J’ai ce diminutif, là-bas: la Gloriette!
-
-PROKESCH, redescendant.
-
- Vous avez tout le parc pour monter à cheval.
-
-LE DUC.
-
- Le parc est trop petit!
-
-PROKESCH.
-
- Vous avez tout le val!
-
-LE DUC.
-
- Le val est trop petit pour que l’on y galope!
-
-PROKESCH.
-
- Et que vous faut-il donc pour galoper?
-
-LE DUC.
-
- L’Europe!
-
-PROKESCH, voulant le calmer.
-
- Chut!
-
-LE DUC.
-
- Et quand je relève un front éclaboussé
- De gloire par mon livre, et lorsque du passé
- Je ressors ébloui, quand je ferme Plutarque,
- Quand je saute, ô César, en pleurant, de ta barque,
- Quand je quitte mon père, Alexandre, Annibal...
-
-UN LAQUAIS, paraissant à une porte de gauche.
-
- Quel habit Monseigneur mettra-t-il pour le bal?
-
-LE DUC, à Prokesch.
-
- Voilà!
-
-(Au laquais, violemment.)
-
- Je ne sors pas!
-
-(Le laquais disparaît.)
-
-PROKESCH, qui feuillette des livres, sur la table.
-
- On vous laisse tout lire?...
-
-LE DUC.
-
- Tout!... Il est loin le temps où Fanny, pour m’instruire,
- Apprenait des récits par cœur!--Plus tard j’obtins
- Que quelqu’un me passât des livres clandestins.
-
-PROKESCH, souriant.
-
- La bonne archiduchesse?
-
-LE DUC.
-
- Oui. Chaque jour, un livre.
- Dans ma chambre, le soir, je lisais: j’étais ivre.
- Et puis, quand j’avais lu, pour cacher le délit,
- Je lançais le volume en haut du ciel-de-lit!
- Les livres s’entassaient dans ce creux d’ombre noire,
- Si bien que je dormais sous un dôme d’Histoire.
- Et, le jour, tout cela restait tranquille, mais
- Tout cela s’éveillait dès que je m’endormais;
- De ces pages, alors, qui les pressaient entre elles,
- Les batailles sortaient en s’étirant les ailes!
- Des feuilles de laurier pleuvaient sur mes yeux clos;
- Austerlitz descendait tout le long des rideaux;
- Iéna se suspendait au gland qui les relève,
- Pour se laisser tomber, tout d’un coup, dans mon rêve!
- --Or, un jour que chez moi, Metternich gravement,
- Me racontait mon père, à sa guise!... au moment
- Où, très doux, j’avais l’air tout à fait de le croire,
- Voilà mon baldaquin qui croule sous la gloire!
- Cent livres, dans ma chambre, agitent un seul nom
- En battant des feuillets!
-
-PROKESCH.
-
- Metternich bondit?
-
-LE DUC.
-
- Non.
- Calme, il me dit, avec son sourire d’évêque:
- «Pourquoi placer si haut votre bibliothèque?»
- Et sortit... Depuis lors, je lis ce que je veux.
-
-PROKESCH, désignant un volume.
-
- Même _Le Fils de l’homme_?
-
-LE DUC.
-
- Oui.
-
-PROKESCH.
-
- Ce livre odieux?
-
-LE DUC.
-
- Oui. Ce livre français--car la haine est injuste!--
- Prétend qu’on m’empoisonne, et parle de Locuste.
- Mais, France, s’il se meurt, ton prince impérial,
- Pourquoi diminuer la beauté de son mal?
- Ce n’est pas d’un poison grossier de mélodrame
- Que le duc de Reichstadt se meurt: c’est de son âme!
-
-PROKESCH.
-
- Monseigneur!
-
-LE DUC.
-
- De mon âme et de mon nom!... ce nom
- Dans lequel il y a des cloches, du canon,
- Et qui tonne, sans cesse, et sonne des reproches
- A ma langueur, avec son canon et ses cloches!
- Salves et carillons, taisez-vous!--Du poison?
- Comme si j’en avais besoin dans ma prison!
-
-(Il est remonté vers la fenêtre.)
-
- Oh! vouloir à l’histoire ajouter des chapitres,
- Et puis n’être qu’un front qui se colle à des vitres!
-
-(Il redescend vers Prokesch.)
-
- Je tâche d’oublier, quelquefois.--Quelquefois
- Je m’élance à cheval, éperdument. Je bois
- Le vent; je ne suis plus qu’un désir d’aller vite,
- De crever mon cheval et mon rêve; j’évite
- De regarder courir au loin les peupliers
- Pareils à des bonnets penchés de grenadiers;
- Je vais; je ne sais plus quel est mon nom; je hume
- Avec enivrement la forte odeur d’écume,
- De poussière, de cuir, de gazon écrasé;
- Enfin, vainqueur du rêve, heureux, brisé, grisé,
- J’arrête mon cheval au bord d’un champ de seigle,
- Lève les yeux au ciel,--et vois passer un aigle!
-
-(Il tombe assis,--reste un instant accoudé sur la table, la tête dans
-ses mains.--Puis, d’une voix plus sourde:)
-
- --Encor, si je pouvais en moi-même avoir foi!
-
-(Il lève sur Prokesch un regard d’angoisse.)
-
- Vous qui me connaissez, que pensez-vous de moi?
- Ah! Prokesch! Si j’étais ce qu’on dit que nous sommes,
- Que nous sommes souvent, nous, les fils de grands hommes!
- Ce doute, avec des mots, Metternich l’entretient!
- Il a raison,--et c’est son devoir d’Autrichien!--
- J’ai froid quand, pour y prendre un mot de sa manière,
- Il ouvre son esprit comme une bonbonnière!
- --Vous, dites-moi quelle est au juste ma valeur?
- Vous qui me connaissez... puis-je être un empereur?
-
-(Avec désespoir.)
-
- Que de ce front, mon Dieu, la couronne s’écarte,
- Si sa pâleur n’est pas celle d’un Bonaparte!
-
-PROKESCH, ému.
-
- Prince...
-
-LE DUC.
-
- Répondez-moi! Dois-je me dédaigner?
- Parlez-moi franchement: que suis-je?--Pour régner,
- Ai-je le front trop lourd et les poignets trop minces?--
- Que pensez-vous de moi?
-
-PROKESCH, gravement, lui prenant les deux mains.
-
- Prince, si tous les princes
- Connaissaient ces tourments, ces doutes, ces effrois,
- Il n’y aurait jamais que d’admirables rois.
-
-LE DUC, avec un cri de joie, l’embrassant.
-
- Merci, Prokesch!--Ah! ce seul mot me réconforte!
- --Travaillons, mon ami!
-
-
-SCÈNE V
-
-LE DUC, PROKESCH, puis THÉRÈSE.
-
-(Un laquais entre, pose sur la table un plateau avec des lettres, et
-sort. C’est celui que le duc a désigné tout à l’heure comme le gardant
-la nuit, l’homme que l’huissier a appelé le Piémontais.)
-
-PROKESCH.
-
- Le courrier qu’on apporte.
-
-(Il montre les lettres au duc.)
-
- Beaucoup de lettres.
-
-LE DUC.
-
- Oui... de femmes. Celles-là,
- On les laisse arriver.
-
-PROKESCH.
-
- Que de succès!
-
-LE DUC.
-
- Voilà
- Ce que c’est que d’avoir l’auréole fatale!
-
-(Il prend une lettre que Prokesch lui passe, décachetée.)
-
- «_Dans votre loge, hier, comme vous étiez pâle!..._»
- Je déchire.
-
-(Il déchire, et en prend une autre.)
-
- «_Oh! ce front qui..._» Je déchire.
-
-(Il déchire, et Prokesch lui en passe une troisième.)
-
- «_Hier
- Je vous vis, à cheval, passer sur le Prater..._»
- Je déchire.
-
-(Même jeu.)
-
-PROKESCH.
-
- Toujours?
-
-LE DUC, prenant encore une lettre.
-
- «_Prince, votre jeunesse,
- Votre inexpérience..._» Ah! c’est la chanoinesse!
- --Je déchire.
-
-(La porte s’ouvre doucement, et Thérèse paraît.)
-
-THÉRÈSE, timidement.
-
- Pardon...
-
-LE DUC, se retournant à sa voix.
-
- Petite Source, vous?
-
-THÉRÈSE.
-
- Mais pourquoi donc toujours ce surnom?
-
-LE DUC.
-
- Il est doux.
- Il est pur. Il vous va.
-
-THÉRÈSE.
-
- Je pars demain pour Parme.
- Votre mère m’emmène.
-
-LE DUC, avec un sourire forcé.
-
- Essuyons une larme!
-
-THÉRÈSE, tristement.
-
- Parme!...
-
-LE DUC.
-
- C’est le pays des violettes.
-
-THÉRÈSE.
-
- Oui...
-
-LE DUC.
-
- Si ma mère ne le sait pas, dites-le-lui!
-
-THÉRÈSE.
-
- Oui, Monseigneur.--Adieu.
-
-(Elle remonte lentement pour sortir.)
-
-LE DUC.
-
- Reprenez votre course,
- Petite Source!
-
-THÉRÈSE, s’arrêtant.
-
- Mais... pourquoi «Petite Source»?
-
-LE DUC.
-
- Mais parce qu’elle m’a rafraîchi bien des fois,
- L’eau qui dort dans vos yeux et court dans votre voix.
- --Adieu...
-
-THÉRÈSE remonte, puis, sur le seuil, comme attendant, espérant encore.
-
- Vous n’avez pas autre chose à me dire?
-
-LE DUC.
-
- Pas autre chose.
-
-THÉRÈSE.
-
- Adieu, Monseigneur...
-
-(Elle sort.)
-
-LE DUC.
-
- Je déchire.
-
-
-SCÈNE VI
-
-LE DUC, PROKESCH.
-
-PROKESCH.
-
- Oh! je vois!
-
-LE DUC, rêveur.
-
- Elle m’aime... et j’aurais pu vraiment...
-
-(Changeant de ton.)
-
- --Mais faisons de l’histoire et non pas du roman!
- Travaillons... Reprenons notre cours de tactique.
-
-PROKESCH, déroulant un papier qu’il a apporté et l’appliquant sur la
-table.
-
- Je vous soumets un plan. Faites-m’en la critique.
-
-LE DUC, débarrassant la grande table, écartant les livres et les armes
-pour ménager un champ de bataille.
-
- Attends! Prends-moi d’abord--là, dans ce coin, tu vois?--
- La grande boîte où sont tous mes soldats de bois!
- Ma démonstration, je vais bien mieux la faire
- Avec notre petit échiquier militaire.
-
-PROKESCH, apportant au duc la boîte de soldats.
-
- Prouvez-moi que ce plan est des plus hasardeux.
-
-LE DUC, posant la main sur la boîte, dans un retour de mélancolie.
-
- Voilà donc les soldats de Napoléon Deux!
-
-PROKESCH, avec reproche.
-
- Prince!...
-
-LE DUC.
-
- La surveillance est tellement étroite,
- Que même mes soldats--tu peux ouvrir la boîte!--
- Que même mes soldats de bois sont Autrichiens!
- --Passe-m’en un.--Posons notre aile gauche...
-
-(Il prend sans le regarder le soldat que lui passe Prokesch, cherchant
-de l’œil sa place sur la table, le pose, et, brusquement, le voyant.)
-
- Tiens!
-
-PROKESCH.
-
- Quoi donc?
-
-LE DUC, avec stupeur, reprenant le soldat et le regardant.
-
- Un grenadier de la garde!
-
-(Prokesch lui en passe un autre.)
-
- Un vélite!
-
-(A chaque soldat que lui passe Prokesch.)
-
- Un guide!--Un cuirassier!--Un gendarme d’élite!
- --Ils sont tous devenus Français! On a repeint
- Chacun de ces petits combattants de sapin!
-
-(Il se précipite vers la boîte, et les sort lui-même avec un
-émerveillement croissant.)
-
- Français!--Français!--Français!
-
-PROKESCH.
-
- Quel est donc ce prodige?
-
-LE DUC.
-
- Quelqu’un les a repeints et resculptés, te dis-je!
-
-PROKESCH.
-
- Quelqu’un?
-
-LE DUC.
-
- Et ce quelqu’un... est un soldat!
-
-PROKESCH.
-
- Pourquoi?
-
-LE DUC, lui faisant regarder de près les petits soldats.
-
- Il y a sept boutons à l’habit bleu de roi!
- Les collets sont exacts. Les revers sont fidèles.
- Torsades, brandebourgs, trèfles, nids d’hirondelles,
- Tout y est! Ce quelqu’un ne peut être indécis
- Ni sur un passe-poil, ni sur un retroussis!
- Les lisérés sont blancs, les pattes ont trois pointes...
- Oh! toi, qui que tu sois, ami, c’est à mains jointes
- Que je te remercie, ô soldat inconnu,
- Qui je ne sais comment, je ne sais d’où venu,
- As trouvé le moyen, dans ce bagne où nous sommes,
- De repeindre pour moi tous ces petits bonshommes!
- Petite armée en bois, le héros, quel est-il,
- --Seul un héros peut être à ce point puéril!--
- Qui vient de t’équiper afin que tu me ries
- De toutes les blancheurs de tes buffleteries?
- Mais comment a-t-il fait pour échapper aux yeux?
- Oh! quel est le pinceau tendre et minutieux
- Qui leur a mis à tous des petites moustaches,
- Qui timbra de canons croisés les sabretaches,
- Et qui n’oublia pas de se tremper dans l’or
- Pour mettre aux officiers la grenade ou le cor!
-
-(S’exaltant de plus en plus.)
-
- Sortons-les tous!... La table en est toute couverte!
- Voici les voltigeurs à l’épaulette verte,
- Voici les tirailleurs, et voici les flanqueurs!
- Sortons-les, sortons-les, tous ces petits vainqueurs!
- Oh! regarde, Prokesch, dans la boîte, enfermée,
- Regarde! il y avait toute la Grande Armée!
- --Voici les Mamelucks!--Tiens, là, je reconnais
- Les plastrons cramoisis des lanciers polonais!
- Voici les éclaireurs culottés d’amarante!
- Enfin, voici, guêtrés de couleur différente,
- Les grenadiers de ligne aux longs plumets tremblants
- Qui montaient à l’assaut avec des mollets blancs,
- Et les conscrits chasseurs aux pompons verts en poires
- Qui couraient à la Mort avec des jambes noires!
-
-(Soupirant.)
-
- Pareil au prisonnier rêveur qui se ferait
- Toute une frémissante et profonde forêt
- Avec l’arbre en copeaux d’un jardin de poupée,
- Rien qu’avec ces soldats je me fais l’Épopée!
-
-(Il s’éloigne à reculons de la table.)
-
- --Mais c’est vrai! Mais déjà je ne vois plus du tout
- La rondelle de bois qui les maintient debout!
- Cette armée, on dirait, Prokesch, lorsqu’on recule,
- Que c’est l’éloignement qui la rend minuscule!
-
-(Il revient, d’un bond, et disposant fiévreusement les petites troupes.)
-
- Alignons-les! Faisons des Wagram, des Eylau!
-
-(Il saisit un sabre posé parmi les armes sur la console,--et le place en
-travers de son champ de bataille.)
-
- Tiens! ce yatagan nu va représenter l’eau!
- C’est le Danube!
-
-(Il désigne des points imaginaires.)
-
- Essling!... Aspern, là, dans la boîte!
-
-(A Prokesch.)
-
- Lance un pont de papier sur l’acier qui miroite!
- --Passe-moi deux ou trois grenadiers à cheval!
- --Il faut une hauteur: prends le _Mémorial_!
- --Là, Saint-Cyr!... Molitor, vainqueur de Bellegarde!
- Et là, passant le pont...
-
-(Depuis un instant Metternich est entré, et, debout derrière le duc qui,
-dans le feu de l’action, s’est agenouillé devant la table pour mieux
-arranger les soldats,--il suit les manœuvres.)
-
-
-SCÈNE VII
-
-LE DUC, PROKESCH, METTERNICH, puis UN LAQUAIS.
-
-METTERNICH, tranquillement.
-
- Passant le pont?
-
-LE DUC, tressaille, et se retournant.
-
- La Garde!
-
-METTERNICH, regardant avec son lorgnon.
-
- Alors, toute l’armée est française, aujourd’hui?
- D’où vient qu’on ne voit pas d’Autrichiens?
-
-LE DUC.
-
- Ils ont fui.
-
-METTERNICH.
-
- Tiens! tiens!
-
-(Il prend un des petits soldats, le retourne.)
-
- Qui vous les a peinturlurés?
-
-LE DUC, sèchement.
-
- Personne.
-
-METTERNICH.
-
- C’est vous?... Vous abîmez les joujoux qu’on vous donne?
-
-LE DUC, pâlissant.
-
- Mais, Monsieur!...
-
-(Metternich sonne. Un laquais paraît. C’est le même que tout à l’heure.)
-
-METTERNICH, au laquais.
-
- Emportez et jetez ces soldats!
- On en rapportera de neufs.
-
-LE DUC.
-
- Je n’en veux pas!
- Si j’en suis au joujou, du moins qu’il soit épique!
-
-METTERNICH.
-
- Quelle mouche, ou plutôt quelle abeille, vous pique?
-
-LE DUC, marchant sur lui les poings crispés.
-
- Sachez que l’ironie étant peu de mon gré...
-
-LE LAQUAIS, qui emporte les soldats, en passant derrière le duc, bas et
-vite.
-
- Taisez-vous, Monseigneur, je vous les repeindrai.
-
-METTERNICH, qui remontait, se retourne à la menace du duc, et avec
-hauteur.
-
- Plaît-il?
-
-LE DUC, calmé subitement, avec une humilité forcée.
-
- Rien.--Un moment d’humeur involontaire.
- Pardonnez-moi...
-
-(A part.)
-
- J’ai quelqu’un là. Je peux me taire!
-
-METTERNICH.
-
- J’amenais justement votre ami.
-
-LE DUC.
-
- Mon ami?
-
-METTERNICH.
-
- Le maréchal Marmont.
-
-PROKESCH, avec une indignation contenue.
-
- Marmont!
-
-METTERNICH, regardant Prokesch.
-
- Il est parmi
- Ceux qu’il me plaît de voir ici...
-
-PROKESCH, entre ses dents.
-
- J’aime à le croire.
-
-METTERNICH.
-
- Il est là.
-
-LE DUC, très aimablement.
-
- Mais qu’il vienne!
-
-(Metternich sort. A peine la porte fermée, le duc s’abat dans le
-fauteuil, et se cognant avec désespoir la tête contre la table.)
-
- Ah! mon père!... la gloire!...
- Les aigles!... le manteau!... le trône impérial!...
-
-(On entend la porte se rouvrir. Il se redresse, immédiatement calme et
-souriant, et très naturellement, à Marmont qui entre avec Metternich.)
-
- Comment vous portez-vous, Monsieur le Maréchal?
-
-METTERNICH, désirant emmener Prokesch.
-
- Prokesch, venez un peu voir la chambre qu’habite
- Le duc...
-
-(Il lui prend le bras et l’emmène. Le duc et Marmont restent seuls.)
-
-
-SCÈNE VIII
-
-LE DUC, MARMONT, un instant METTERNICH et PROKESCH.
-
-MARMONT, s’asseyant sur un signe du duc.
-
- C’est, Monseigneur, ma dernière visite,
- Car, sur lui, je n’ai plus à vous apprendre rien.
-
-LE DUC.
-
- C’est vraiment désolant; vous en parliez si bien!
-
-MARMONT.
-
- J’en ai fait un portrait fidèle à Votre Altesse.
-
-LE DUC.
-
- Fidèle!--Alors, plus rien?
-
-MARMONT.
-
- Plus rien.
-
-LE DUC.
-
- Sur sa jeunesse,
- Plus aucun souvenir?
-
-MARMONT.
-
- Aucun.
-
-LE DUC.
-
- Résumons-nous:
- Il fut très grand.
-
-MARMONT.
-
- Très grand.
-
-LE DUC.
-
- Mais, peut-être, sans vous,
- Aurait-il...
-
-MARMONT.
-
- J’ai parfois empêché...
-
-LE DUC.
-
- Le désastre.
-
-MARMONT, encouragé.
-
- Dame! il avait le tort de trop croire...
-
-LE DUC.
-
- A son astre.
-
-MARMONT, satisfait.
-
- Nous nous rencontrons bien dans nos conclusions.
-
-LE DUC.
-
- Et ce fut, n’est-ce pas? comme nous le disions...
-
-MARMONT, s’abandonnant tout à fait.
-
- Ce fut un général, certes, considérable;
- Mais enfin on ne peut pas dire...
-
-LE DUC.
-
- Misérable!
-
-MARMONT, se levant.
-
- Hein?
-
-LE DUC.
-
- Puisque j’ai fini de vous prendre aujourd’hui
- Tout ce qui vous restait de souvenirs de lui,
- Tout ce qui, malgré vous, en vous, était splendide,--
- Je vous jette à présent,--puisque vous êtes vide.
-
-MARMONT, blême.
-
- Mais je...
-
-LE DUC.
-
- L’avoir trahi, duc de Raguse,--toi!
- Oui vous vous disiez tous, je sais: «Pourquoi pas moi?»
- En voyant empereur votre ancien camarade.
- Mais toi! toi! qu’il aima depuis le premier grade!
- --Car il t’aimait au point de rendre mécontents
- Ses soldats!--toi qu’il fit maréchal à trente ans!...
-
-MARMONT, rectifiant sèchement.
-
- Trente-cinq!
-
-LE DUC.
-
- Et voilà! c’est le traître d’Essonnes!
- Et pour dire: trahir! le peuple--tu frissonnes!--
- Le peuple a fabriqué le verbe _raguser_!
-
-(Se levant tout d’un coup et marchant sur lui.)
-
- Ne vous laissez donc pas en silence accuser!
- Répondez! Ce n’est plus le prince François-Charle,
- C’est Napoléon Deux maintenant qui vous parle!
-
-MARMONT, qui recule, bouleversé.
-
- Mais on vient!... Metternich!... Je reconnais sa voix...
-
-LE DUC, lui montrant la porte qui s’ouvre, fièrement.
-
- Eh bien! trahissez-nous une seconde fois!
-
-(Les bras croisés, il le brave du regard. Silence. Metternich reparaît
-avec Prokesch.)
-
-METTERNICH, traversant le fond avec Prokesch.
-
- Ne vous dérangez pas. Causez! causez!... J’emmène
- Prokesch, au fond du parc, voir la _Ruine Romaine_
- Où j’organise un bal.--Dernier représentant
- D’un monde qui mourra, dit-on, dans un instant,
- J’aime assez que ce soit sur des ruines qu’on danse!
- A demain...
-
-(Ils sortent. Un temps.)
-
-MARMONT, d’une voix sourde.
-
- Monseigneur, j’ai gardé le silence.
-
-LE DUC.
-
- Il n’aurait plus manqué que vous ragusassiez!
-
-MARMONT, saisissant une chaise.
-
- Vous pouvez conjuguer ce verbe; je m’assieds.
-
-LE DUC.
-
- Comment?
-
-MARMONT.
-
- Je vous permets de conjuguer ce verbe,
- Car vous avez été, tout à l’heure, superbe!
-
-LE DUC.
-
- Monsieur!...
-
-MARMONT, haussant les épaules.
-
- J’ai dit du mal de l’Empereur? j’en dis
- Toujours... depuis quinze ans, c’est vrai: je m’étourdis!
- Ne comprenez-vous pas que le duc de Raguse
- Espère se trouver, à lui-même, une excuse?
- --La vérité... c’est que je ne l’ai pas revu.
- Si je l’avais revu, je serais revenu!
- Bien d’autres l’ont trahi, croyant servir la France!
- Mais ils l’ont tous revu! Voilà la différence!
- Tous ils étaient repris!--et je le suis, ce soir!
-
-LE DUC.
-
- Pourquoi?
-
-MARMONT, avec une brusque chaleur.
-
- Mais parce que je viens de le revoir!
-
-LE DUC, auquel échappe presque un cri de joie.
-
- Comment?
-
-MARMONT, tendant la main vers le duc.
-
- Là, dans le front, dans la fureur du geste,
- Dans l’œil étincelant!... Insultez-moi. Je reste.
-
-LE DUC.
-
- Ah!... tu réparerais un peu, si c’était vrai!
- Et c’est toi, par ton cri, qui m’aurais délivré
- De ce doute de moi, si triste, et qu’on exploite.
- Quoi! malgré mon front lourd et ma poitrine étroite?...
-
-MARMONT.
-
- Je l’ai revu!
-
-LE DUC.
-
- D’espoir je suis réenvahi!
- Je voudrais pardonner!--Pourquoi l’as-tu trahi?
-
-MARMONT.
-
- Ah! Monseigneur!...
-
-LE DUC.
-
- Pourquoi,--vous autres?
-
-MARMONT, avec un geste découragé.
-
- La fatigue!
-
-(Depuis un instant, la porte du fond, à droite, s’est entr’ouverte sans
-bruit, et on a pu apercevoir, dans l’entrebâillement, le laquais qui a
-emporté les petits soldats, écoutant. A ce mot: _la fatigue_, il entre
-et referme doucement la porte derrière lui, pendant que Marmont
-continue, dans un accès de franchise.)
-
- Que voulez-vous?... Toujours l’Europe qui se ligue!
- Être vainqueur, c’est beau, mais vivre a bien son prix!
- Toujours Vienne, toujours Berlin,--jamais Paris!
- Tout à recommencer, toujours!... On recommence
- Deux fois, trois fois, et puis... C’était de la démence!
- A cheval sans jamais desserrer les genoux!
- A la fin nous étions trop fatigués!
-
-LE LAQUAIS, d’une voix de tonnerre.
-
- Et nous?...
-
-
-SCÈNE IX
-
-LE DUC, MARMONT, FLAMBEAU.
-
-LE DUC et MARMONT, se retournant et l’apercevant debout, au fond, les
-bras croisés.
-
- Hein?
-
-LE LAQUAIS, descendant peu à peu vers Marmont.
-
- Et nous, les petits, les obscurs, les sans-grades,
- Nous qui marchions fourbus, blessés, crottés, malades,
- Sans espoir de duchés ni de dotations;
- Nous qui marchions toujours et jamais n’avancions;
- Trop simples et trop gueux pour que l’espoir nous berne
- De ce fameux bâton qu’on a dans sa giberne;
- Nous qui par tous les temps n’avons cessé d’aller,
- Suant sans avoir peur, grelottant sans trembler,
- Ne nous soutenant plus qu’à force de trompette,
- De fièvre, et de chansons qu’en marchant on répète;
- Nous sur lesquels pendant dix-sept ans, songez-y,
- Sac, sabre, tournevis, pierres à feu, fusil,
- --Ne parlons pas du poids toujours absent des vivres!--
- Ont fait le doux total de cinquante-huit livres;
- Nous qui, coiffés d’oursons sous les ciels tropicaux,
- Sous les neiges n’avions même plus de shakos;
- Qui d’Espagne en Autriche exécutions des trottes;
- Nous qui, pour arracher ainsi que des carottes
- Nos jambes à la boue énorme des chemins,
- Devions les empoigner quelquefois à deux mains;
- Nous qui, pour notre toux n’ayant pas de jujube,
- Prenions des bains de pied d’un jour dans le Danube;
- Nous qui n’avions le temps, quand un bel officier
- Arrivait, au galop de chasse, nous crier:
- «L’ennemi nous attaque, il faut qu’on le repousse!»
- Que de manger un blanc de corbeau, sur le pouce,
- Ou vivement, avec un peu de neige, encor,
- De nous faire un sorbet au sang de cheval mort;
- Nous...
-
-LE DUC, les mains crispées aux bras de son fauteuil, penché en avant,
-les yeux ardents.
-
- Enfin!...
-
-LE LAQUAIS.
-
- ... qui, la nuit, n’avions pas peur des balles,
- Mais de nous réveiller, le matin, cannibales;
- Nous...
-
-LE DUC, de plus en plus penché; s’accoudant sur la table, et dévorant
-cet homme du regard.
-
- Enfin!...
-
-LE LAQUAIS.
-
- ... qui marchant et nous battant à jeun,
- Ne cessions de marcher...
-
-LE DUC, transfiguré de joie.
-
- Enfin! j’en vois donc un!
-
-LE LAQUAIS.
-
- ... Que pour nous battre,--et de nous battre un contre quatre,
- Que pour marcher,--et de marcher que pour nous battre,
- Marchant et nous battant, maigres, nus, noirs et gais...
- Nous, nous ne l’étions pas, peut-être, fatigués?
-
-MARMONT, interdit.
-
- Mais...
-
-LE LAQUAIS.
-
- Et sans lui devoir, comme vous, des chandelles,
- C’est nous qui cependant lui restâmes fidèles!
- Aux portières du roi votre cheval dansait!...
-
-(Au duc.)
-
- De sorte, Monseigneur, qu’à la cantine où c’est
- Avec l’âme qu’on mange et de gloire qu’on dîne...
- Sa graine d’épinard ne vaut pas ma sardine!
-
-MARMONT.
-
- Quel est donc ce laquais qui s’exprime en grognard?
-
-LE LAQUAIS, prenant la position militaire.
-
- Jean-Pierre-Séraphin Flambeau, dit «le Flambard».
- Ex-sergent grenadier vélite de la garde.
- Né de papa breton et de maman picarde.
- S’engage à quatorze ans, l’an VI, deux germinal.
- Baptême à Marengo. Galons de caporal
- Le quinze fructidor an XII. Bas de soie
- Et canne de sergent trempés de pleurs de joie
- Le quatorze juillet mil huit cent neuf,--ici,
- --Car la garde habita Schœnbrunn et Sans-Souci!--
- Au service de Sa Majesté Très Française.
- Total des ans passés: seize; campagnes: seize.
- Batailles: Austerlitz, Eylau, Somo-Sierra,
- Eckmühl, Essling, Wagram, Smolensk... et cætera!
- Faits d’armes trente-deux. Blessures: quelques-unes.
- Ne s’est battu que pour la gloire, et pour des prunes.
-
-MARMONT, au duc.
-
- Vous n’allez pas ainsi l’écouter jusqu’au bout?
-
-LE DUC.
-
- Oui, vous avez raison, pas ainsi,--mais debout!
-
-(Il se lève.)
-
-MARMONT.
-
- Monseigneur...
-
-LE DUC, à Marmont.
-
- Dans le livre aux sublimes chapitres,
- Majuscules, c’est vous qui composez les titres,
- Et c’est sur vous toujours que s’arrêtent les yeux!
- Mais les mille petites lettres... ce sont eux!
- Et vous ne seriez rien sans l’armée humble et noire
- Qu’il faut pour composer une page d’histoire!
-
-(A Flambeau.)
-
- Ah! mon brave Flambeau, peintre en soldats de bois,
- Quand je pense que je te vois depuis un mois,
- Et que tu m’agaçais avec tes surveillances!...
-
-FLAMBEAU, souriant.
-
- Oh! nous sommes de bien plus vieilles connaissances!
-
-LE DUC.
-
- Nous?
-
-FLAMBEAU, avançant sa bonne grosse figure.
-
- Monseigneur ne me remet pas?
-
-LE DUC.
-
- Pas du tout!
-
-FLAMBEAU, insistant.
-
- Mais un jeudi matin! dans le parc de Saint-Cloud!...
- --Le maréchal Duroc, la dame de service
- Regardaient Votre Altesse user d’une nourrice
- Si blanche, il m’en souvient, que j’en reçus un choc.
- «Approche!» me cria le maréchal Duroc.
- J’obéis. Mais j’étais troublé par trop de choses...
- L’enfant impérial, les grandes manches roses
- De la dame d’honneur, ce maréchal,--ce sein...
- Bref, mon plumet tremblait à mon bonnet d’oursin.
- Si bien qu’il intrigua les yeux de Votre Altesse.
- Vous le considériez rêveusement... Qu’était-ce?
- Et tout en lui faisant un rire plein de lait
- Vous sembliez chercher si ce qu’il vous fallait
- Admirer davantage en sa rougeur qui bouge,
- C’était qu’elle bougeât, ou bien qu’elle fût rouge.
- Soudain, m’étant penché, je sentis, inquiet,
- Que vos petites mains tripotaient mon plumet.
- Le maréchal Duroc me dit d’un ton sévère:
- «Laissez faire Sa Majesté!» Je laissai faire.
- J’entendais--ayant mis à terre le genou--
- Rire le maréchal, la dame, et la nounou...
- Et quand je me levai, toute rouge était l’herbe,
- Et j’avais pour plumet un fil de fer imberbe.
- «Je vais signer un bon pour qu’on t’en rende deux!»
- Dit Duroc.--Je revins au quartier, radieux!
- «Hé! psitt! là-bas! Qui donc m’a déplumé cet homme?»
- Dit l’adjudant. Je répondis: «Le Roi de Rome.»
- --Voilà comment je fis connaissance, un jeudi,
- De Votre Majesté. Votre Altesse a grandi.
-
-LE DUC.
-
- Non, je n’ai pas grandi--c’est bien là ma tristesse!--
- Puisque Sa Majesté n’est plus que Son Altesse.
-
-MARMONT, bourru, à Flambeau.
-
- Et qu’as-tu fait depuis que l’Empire est tombé?
-
-FLAMBEAU, le toisant.
-
- Je crois m’être conduit toujours comme un bon...
-
-(Il va lâcher le mot, mais la présence du prince le retient, et il dit
-seulement.)
-
- B.
- Je connais Solignac et Fournier-Sarlovèze,
- Conspire avec Didier, en mai mil huit cent seize;
- Complot raté; je vois exécuter Miard,
- Un enfant de quinze ans, et David, un vieillard.
- Je pleure. On me condamne à mort par contumace.
- Bien. Je rentre à Paris sous un faux nom. Je casse,
- Sous prétexte qu’il mit sa botte sur mes cors,
- Un tabouret de bois sur un garde du corps.
- Je préside des punchs terribles. Je dépense
- Soixante sous par mois. Je garde l’espérance
- Que l’Autre peut encor débarquer, dans le Var!
- Je me promène, avec un chapeau bolivar.
- Quiconque me regarde est traité de «vampire».
- Je me bats trente fois en duel. Je conspire
- A Béziers. Le coup rate. On me condamne à mort
- Par contumace. Bon. Je m’affilie encor
- Au complot de Lyon. On nous arrête en masse.
- Je file. On me condamne à mort par contumace.
- Et je rentre à Paris, où, comme par hasard,
- Je me trouve fourré du complot du bazar.
- Desnouettes (Lefèvre) étant en Amérique,
- Je l’y joins: «Général, que fait-on?»--«On rapplique!»
- Départ; naufrage; et comme un simple passager,
- Voilà mon général noyé. Je sais nager,
- Et je nage, en pleurant Lefèvre-Desnouettes...
- Bon, très bien. Du soleil, des flots bleus, des mouettes,
- Un navire, on me cueille... et je débarque, mûr
- Pour aller prendre part au complot de Saumur.
- Complot raté. Cour prévôtale. Je m’esbigne.
- Le commandant Caron du cinquième de ligne
- Conspirant à Toulon, j’y vole. Mais en vain,
- Car nous bavardons trop chez un marchand de vin:
- Tout rate. On me condamne à mort par contumace.
- Je vais me dérouiller en Grèce la carcasse
- Contre ces sales Turcs, que l’on écrabouillait!
- Enfin je rentre en France, un matin de juillet;
- Je vois faire un tas de pavés, j’y collabore;
- Je me bats; et, le soir, le drapeau tricolore
- Flotte au lieu du drapeau pâle de l’émigré.
- Mais comme à ce drapeau, quelque chose, à mon gré,
- Manquait encore, en haut de sa hampe infidèle,
- --Vous savez, quelque chose, en or, qui bat de l’aile!--
- Je pars pour un complot en Romagne. Il rata.
- Une cousine à vous...
-
-LE DUC, vivement.
-
- Son nom?
-
-FLAMBEAU.
-
- Camerata!
- Me prend pour professeur d’escrime...
-
-LE DUC, comprenant tout.
-
- Ah!...
-
-FLAMBEAU.
-
- En Toscane!
- On conspire, en faisant du sabre et de la canne;
- Un poste dangereux était à prendre ici,
- On me donne de faux papiers, et me voici.
-
-(Il se frotte les mains, rit silencieusement, et, clignant de l’œil:)
-
- --Je suis là. Mais je vois, chaque jour, la comtesse.
- J’ai trouvé, dans le parc, ce trou que votre Altesse
- Creusa jadis avec son précepteur Colin
- Pour jouer au petit Robinson;--moi, malin,
- Je m’y cache; c’est un couloir à deux sorties,
- L’une dans des fourmis, l’autre dans des orties;
- J’attends; votre cousine, un album dans les mains,
- Vient en touriste; et là, près des machins romains,
- Elle sur un pliant, et moi dans de la glaise,
- Elle ayant l’air de dessiner comme une Anglaise,
- Et moi parlant du fond d’un trou comme un souffleur,--
- Nous causons des moyens de vous faire empereur.
-
-LE DUC, après un léger silence d’émotion.
-
- Et pour un dévouement d’une suite pareille,
- Que me demandes-tu?
-
-FLAMBEAU.
-
- De me tirer l’oreille.
-
-LE DUC.
-
- De?...
-
-FLAMBEAU, gaiement.
-
- Que peut demander un ex-grognard?
-
-LE DUC, un peu troublé par sa familiarité soldatesque.
-
- Un ex?...
-
-FLAMBEAU.
-
- J’attends!... Mais allez donc!... Oui... le pouce... et l’index...
-
-(Le duc lui tire l’oreille, maladroitement, d’un geste, malgré lui,
-hautain. Flambeau fait la moue.)
-
- Ah! ce n’est pas ainsi, Monseigneur, qu’on la pince!
- Vous, vous ne savez pas; vous,--vous êtes trop prince!
-
-LE DUC, tressaillant.
-
- Ah! tu crois?
-
-MARMONT.
-
- Maladroit, de lui dire ce mot!
-
-FLAMBEAU.
-
- Quand le prince est Français, c’est un demi-défaut!
-
-LE DUC, anxieusement.
-
- Mais... me sent-on Français dans ce palais d’Autriche?
-
-FLAMBEAU.
-
- Oh! oui!
-
-(Regardant autour de lui.)
-
- Vous n’allez pas ici. C’est lourd! C’est riche!
-
-MARMONT.
-
- Comment, tu vois ça, toi?
-
-FLAMBEAU.
-
- Mon frère est tapissier,
- Et travaille, à Paris, pour Fontaine et Percier.
- Ça veut nous imiter. Mais ils vous ont, tonnerre!
- Un Louis-Quinze, ici,--qui n’est pas ordinaire!
- Je ne suis pas un grand connaisseur, mais j’ai l’œil!
-
-(Il saisit un fauteuil que sa large main enlève comme une plume, et
-désignant le lourd bois doré, d’un goût allemand.)
-
- Est-ce assez siroté, le bois de ce fauteuil!
-
-(Il le repose, et montrant la tapisserie montée dans ce bois.)
-
- Mais la tapisserie!... hein? ce goût!... ce mystère!...
- Ça chante!... Ça sourit!... ça fiche tout par terre!
- Pourquoi? Vous le savez: ce sont des Gobelins!
- Et comme on voit que ça, c’est fait par des malins!
- Ça jure, là-dedans, ce goût, cette élégance!...
- --Vous aussi, Monseigneur, on vous a fait en France.
-
-MARMONT, au duc.
-
- Il faut y retourner!
-
-FLAMBEAU.
-
- Et sur la croix d’honneur
- Venir faire remettre un petit empereur!
-
-LE DUC.
-
- Mais qui donc ont-ils mis à sa place?
-
-FLAMBEAU.
-
- Henri Quatre.
- Dame! il fallait trouver quelqu’un qui sût se battre...
- Mais, basta! l’Empereur Napoléon sourit
- D’avoir, pour fausse barbe, un jour, le roi Henri!...
- --Avez-vous jamais vu la croix?
-
-LE DUC, mélancoliquement.
-
- Dans des vitrines.
-
-FLAMBEAU.
-
- Monseigneur, il fallait voir ça sur des poitrines!
- Là, sur le drap bombé, goutte de sang ardent
- Qui descendait, et devenait, en descendant,
- De l’or, et de l’émail, avec de la verdure...
- C’était comme un bijou coulant d’une blessure.
-
-LE DUC.
-
- Ce devait être beau, mon ami, je le crois.
- Sur ta poitrine, là.
-
-FLAMBEAU.
-
- Moi?... Je n’ai pas la croix!
-
-LE DUC, sursautant.
-
- Après ce que tu fis, modeste et grandiose?
-
-FLAMBEAU.
-
- Pour l’avoir, il fallait faire bien autre chose!
-
-LE DUC.
-
- Tu n’as pas réclamé?
-
-FLAMBEAU, simplement.
-
- Quand le petit Tondu
- Ne donnait pas l’objet, c’est qu’il n’était pas dû.
-
-LE DUC.
-
- Eh bien! moi, sans pouvoir, sans titre, sans royaume,
- Moi qui ne suis qu’un souvenir dans un fantôme!
- Moi, ce duc de Reichstadt qui, triste, ne peut rien
- Qu’errer sous les tilleuls de ce parc autrichien,
- En gravant sur leurs troncs des N dans la mousse...
- Passant qu’on ne regarde un peu que lorsqu’il tousse!
- Moi qui n’ai même plus le plus petit morceau
- De la moire rouge, hélas! dans mon berceau!
- Moi dont ils ont en vain constellé l’infortune!
-
-(Il montre les deux plaques de sa poitrine.)
-
- Moi qui ne porte plus que deux croix au lieu d’Une!
- Moi malade, exilé, prisonnier... je ne peux
- Galoper sur le front des régiments pompeux
- En jetant aux héros des astres!... mais j’espère,
- J’imagine... il me semble enfin que, fils d’un père
- Auquel un firmament a passé par les mains,
- Je dois, malgré tant d’ombre et tant de lendemains,
- Avoir au bout des doigts un peu d’étoile encore...
- Jean-Pierre-Séraphin Flambeau, je te décore!
-
-FLAMBEAU.
-
- Vous?
-
-LE DUC.
-
- Dame! ce ruban n’est pas le vrai...
-
-FLAMBEAU.
-
- Le vrai,
- C’est celui qu’on reçoit en pleurant.--J’ai pleuré.
-
-MARMONT.
-
- D’ailleurs, c’est à Paris que ça se légalise!
-
-LE DUC.
-
- Mais que faire pour y rentrer?
-
-FLAMBEAU.
-
- Votre valise!
-
-LE DUC.
-
- Hélas!
-
-FLAMBEAU, rapidement.
-
- Non! plus d’hélas!--C’est aujourd’hui le neuf;
- Si vous voulez, le trente, être sur le Pont-Neuf,
- Assistez--et, le trente, on reverra la Seine!--
- Au bal que demain soir donne Népomucène.
-
-LE DUC et MARMONT.
-
- Qui?
-
-FLAMBEAU.
-
- Metternich (Clément-Lotaire-Wenceslas-
- Népomucène). Allez au bal,--et plus d’hélas!
-
-MARMONT.
-
- Mais tu dis devant moi des choses bien secrètes!
-
-FLAMBEAU, gaiement, l’enrôlant d’un geste.
-
- Vous n’éventerez pas un complot--dont vous êtes!
-
-LE DUC, avec un haut-le-corps.
-
- Non! pas Marmont!
-
-MARMONT.
-
- Mais si! je m’en mets!
-
-(A Flambeau.)
-
- C’est égal,
- Tu ne m’auras pas pris avec un madrigal!
- Tu m’as fait tout à l’heure une sortie... outrée!
-
-FLAMBEAU.
-
- Oui, mais ça me faisait une jolie entrée.
-
-MARMONT.
-
- C’était très imprudent!
-
-FLAMBEAU.
-
- C’est vrai... mais mon défaut
- C’est d’en faire toujours un peu plus qu’il ne faut!
- Aux consignes, toujours, j’ajoute quelque chose:
- J’aime me battre avec, à l’oreille, une rose!
- Je fais du luxe!
-
-MARMONT.
-
- Donc, si la Camerata
- Veut m’employer...
-
-LE DUC, avec violence.
-
- Non! pas Marmont!
-
-FLAMBEAU.
-
- Tara ta ta!
- Laissez-le donc se racheter!
-
-LE DUC.
-
- Non!
-
-MARMONT, à Flambeau.
-
- J’ai des listes
- Très bien faites!... Des mécontents, des royalistes,
- L’ambassadeur Maison est un de mes amis!
-
-FLAMBEAU, vivement.
-
- Oh! il peut nous servir!
-
-LE DUC, douloureusement.
-
- Déjà des compromis!
-
-(Avec désespoir.)
-
- Non! non! je ne veux pas que Marmont se consacre...
-
-MARMONT, saluant.
-
- Je vous obéirai, Monsieur, après le sacre.
- --Je vais voir de ce pas le maréchal Maison.
-
-(Il sort.)
-
-FLAMBEAU, fermant la porte, et redescendant.
-
- Cette ancienne canaille a tout à fait raison.
-
-
-SCÈNE X
-
-LE DUC, FLAMBEAU.
-
-LE DUC, allant et venant avec agitation.
-
- Soit!... Je partirais bien!... mais la preuve! la preuve
- Que de mon père encor la France se sent veuve!
- Elles ont dû mourir, Flambeau, depuis le temps,
- Les tendresses pour nous de tous ces braves gens!
-
-FLAMBEAU, lyrique.
-
- Leurs tendresses pour vous?... Elles sont immortelles!
-
-(Et de sa poche il tire quelque chose de long et de tricolore qu’il fait
-tournoyer glorieusement au-dessus de sa tête, puis remet dans les mains
-du duc.)
-
-LE DUC.
-
- Qu’est-ce que c’est que ça, Flambeau?
-
-FLAMBEAU, tranquillement.
-
- C’est des bretelles.
-
-LE DUC.
-
- Es-tu fou?
-
-FLAMBEAU.
-
- Regardez ce qu’il y a dessus.
-
-LE DUC.
-
- Mon portrait!
-
-FLAMBEAU.
-
- Ça se porte assez. Les gens cossus.
-
-LE DUC.
-
- Mais, Flambeau!...
-
-FLAMBEAU, lui présentant une tabatière qu’il tire de son gousset.
-
- Voulez-vous accepter une prise?
-
-LE DUC, interdit.
-
- Je...
-
-FLAMBEAU, lui faisant signe de regarder.
-
- Sur la tabatière, une tête... qui frise.
-
-LE DUC.
-
- C’est moi!
-
-FLAMBEAU, déployant un grand mouchoir de soie comme en vendent les
-colporteurs.
-
- Que pensez-vous de ce grand mouchoir bleu?
- Hein! ça fait bien, le Roi de Rome, au beau milieu?
-
-(Il étale le mouchoir au dossier d’un fauteuil.)
-
-LE DUC.
-
- Mais...
-
-FLAMBEAU, dépliant une sorte d’image d’Épinal.
-
- Image en couleur, pour les murs. Ça se colle.
-
-LE DUC.
-
- C’est encor moi, sur un cheval...
-
-FLAMBEAU.
-
- Qui caracole!
- --Et comment trouvez-vous la pipe?
-
-(Il lui présente une pipe.)
-
-LE DUC, se reconnaissant dans la tête de pipe.
-
- Mais, Flambeau!...
-
-FLAMBEAU.
-
- Ah! vous ne direz pas que vous n’êtes pas beau!
-
-LE DUC, partagé entre l’émotion et le rire.
-
- Je...
-
-FLAMBEAU, sortant toujours de ses poches d’autres petits objets.
-
- Cocarde!--On la met pour qu’elle soit saisie!
-
-LE DUC.
-
- Qu’est-ce encor?
-
-FLAMBEAU.
-
- Médaillon. Petite fantaisie!
-
-LE DUC.
-
- C’est toujours moi!
-
-FLAMBEAU.
-
- Toujours!... Et sur ce verre, en mat,
- Quels mots a-t-on gravés?
-
-(Il a tiré un verre des basques de sa livrée.)
-
-LE DUC, lisant sur le verre.
-
- «François, duc de Reichstadt!»
-
-FLAMBEAU, sortant de sous son gilet une assiette peinte.
-
- Vous ne voudriez pas qu’il n’y eût pas l’assiette...
-
-LE DUC, de plus en plus stupéfait.
-
- L’assiette?
-
-FLAMBEAU, disposant tout sur la table à mesure que ça sort de ses
-poches.
-
- Le couteau!--Le rond de serviette!
- --Ah! sur le coquetier, vous avez l’air ravi!
-
-(Il avance un fauteuil.)
-
- Le couvert est complet: Monseigneur est servi.
-
-LE DUC, tombant assis.
-
- Flambeau!
-
-FLAMBEAU, avec un enthousiasme croissant.
-
- Enfin, de tout!--Et des cravates roses
- Où l’on vous voit brodé dans des apothéoses!
- --Des cartes à jouer dont vous êtes l’atout!
-
-LE DUC, éperdu, au milieu des objets qui pleuvent autour de lui sur la
-table.
-
- Flambeau!
-
-FLAMBEAU.
-
- Des almanachs!
-
-LE DUC.
-
- Flambeau!
-
-FLAMBEAU.
-
- De tout! de tout!
-
-LE DUC, éclatant en sanglots.
-
- Flambeau!
-
-FLAMBEAU.
-
- Hein? vous pleurez? Nom d’un petit bonhomme!
-
-(Il saisit le foulard qu’il a mis au dossier du fauteuil.)
-
- Essuyez-vous les yeux avec le Roi de Rome!
-
-(Agenouillé près du duc et lui essuyant les yeux avec le mouchoir.)
-
- Moi, je vous dis qu’on bat les fers lorsqu’ils sont chauds;
- Que vous avez le peuple avec les maréchaux;
- Que le roi, le roi même, à cette heure n’existe
- Qu’à la condition d’être bonapartiste;
- Qu’en vain, ils ont un coq qui se donne du mal
- Pour ressembler, de loin, à l’aigle impérial;
- Qu’on trouve irrespirable, en France, un air sans gloire;
- Qu’une couronne ne tient pas sur une poire;
- Que la jeunesse, autour de vous, va se ranger,
- En fredonnant une chanson de Béranger;
- Que la rue a frémi, que le pavé tressaille,
- --Et que Schœnbrunn est bien moins joli que Versailles.
-
-LE DUC, debout.
-
- J’accepte... je fuirai...
-
-(On entend une musique militaire, dehors. Le duc tressaille.)
-
-FLAMBEAU, qui a couru à la fenêtre.
-
- Sur l’escalier d’honneur,
- C’est la musique de la garde.--L’Empereur
- Doit rentrer au château.
-
-LE DUC, dégrisé.
-
- Mon grand-père qui rentre!
- Ma promesse!...
-
-(A Flambeau.)
-
- Non! non! avant d’accepter...
-
-FLAMBEAU, inquiet.
-
- Diantre!
-
-LE DUC.
-
- Je dois tenter auprès de lui...! Mais si ce soir,
- Quand tu viendras ici me garder, tu peux voir
- Quelque chose... que tu n’y vois pas d’habitude,
- C’est que j’accepte alors de m’enfuir!...
-
-FLAMBEAU, en gamin de Paris.
-
- O Latude!
- --Que sera ce signal?
-
-LE DUC.
-
- Tu le verras!
-
-FLAMBEAU.
-
- Oui, mais...
-
-(La porte s’ouvre. Il s’éloigne vivement du duc et a l’air de ranger
-dans la pièce. On voit paraître sur le seuil un garde-noble hongrois,
-rouge et argent, botté de jaune, la peau de panthère sur l’épaule, et le
-bonnet de fourrure surmonté d’un long plumet blanc à monture d’argent.)
-
-
-SCÈNE XI
-
-LE DUC, FLAMBEAU, UN GARDE-NOBLE.
-
-LE GARDE-NOBLE.
-
- Monseigneur...
-
-FLAMBEAU, à part, regardant le Hongrois.
-
- Les mâtins, ont-ils de beaux plumets!
-
-LE DUC.
-
- Qu’est-ce donc?
-
-LE GARDE-NOBLE.
-
- L’Empereur rentrait. On vint lui dire:
- «C’est aujourd’hui le jour de la semaine, Sire,
- Où Votre Majesté reçoit tous ses sujets...
- Bien des gens sont venus de très loin.»--«J’y songeais!»
- Répondit l’Empereur, toujours simple... «et j’espère
- Les recevoir. Je suis à Schœnbrunn en grand-père;
- Je serai chez le duc, tantôt, de cinq à six;
- Que mes autres enfants soient chez mon petit-fils!»
- --Peut-on monter?
-
-LE DUC.
-
- Ouvrez toutes les portes closes!
-
-(L’officier sort. Jusqu’à la fin de l’acte on entend jouer la musique de
-la garde dans le parc.)
-
-
-SCÈNE XII
-
-LE DUC, FLAMBEAU.
-
-LE DUC, vivement, dès qu’il voit qu’ils sont seuls, montrant les objets
-épars sur la table.
-
- Maintenant, fais-moi vite un paquet de ces choses;
- Dans ma chambre, à loisir, je compte les revoir!
-
-FLAMBEAU, entassant rapidement tous les petits objets dans le foulard.
-
- J’en fais un baluchon, tenez, dans le mouchoir!
- --Mais dites-moi ce que ce signal peut bien être?
-
-LE DUC.
-
- Flambeau, tu ne peux pas ne pas le reconnaître!
- --Les entends-tu jouer, en bas, l’air autrichien?
-
-FLAMBEAU, ramenant les bouts du foulard pour terminer le paquet.
-
- Ça ne vaut pas la _Marseillaise_, nom d’un chien!
-
-LE DUC.
-
- _La Marseillaise_!...--Eh bien! les bouts, tu les attaches?--
- Oui, mon père disait: «Cet air a des moustaches!»
-
-FLAMBEAU, nouant et serrant.
-
- Il a des favoris, leur air national!
-
-LE DUC, passant dans le paquet une badine qu’il vient de prendre sur la
-table, et la mettant sur son épaule.
-
- Rentrer en France, à pied, ce ne serait pas mal,
- Avec son baluchon, comme ça, sur l’épaule!
-
-(Il remonte vers sa chambre, d’un petit air crâne de conscrit, le paquet
-bleu se balançant derrière lui.)
-
-FLAMBEAU, le suivant des yeux, brusquement attendri.
-
- Que vous êtes gentil et que vous êtes drôle!
- --C’est la première fois que je vous vois ainsi.
-
-LE DUC, qui va entrer dans sa chambre, se retourne.
-
- Un peu jeune? un peu gai?... C’est vrai, Flambeau!
-
-(Et avec émotion.)
-
- Merci!
-
-
-Rideau.
-
-
-
-
-ACTE III
-
-LES AILES QUI S’OUVRENT
-
-
-Le même décor.
-
-La fenêtre est toujours ouverte sur le parc. Mais la coloration du parc
-a changé avec l’heure. Ce sont maintenant les somptueuses teintes de la
-fin du jour. La Gloriette est en or.
-
-On a repoussé la table chargée de livres vers la droite pour laisser un
-grand espace libre. On a apporté non pas un trône, mais une vaste
-bergère, pour que le vieil Empereur y soit à la fois majestueux et
-paternel.
-
-Au lever du rideau, les gens que doit recevoir l’Empereur ont été
-introduits. Ils attendent, debout, causant à voix basse. Chacun tient à
-la main un petit papier où sa demande est écrite. Bourgeois endimanchés,
-veuves de militaires en deuil. Paysans et paysannes venus de tous les
-coins de l’Empire: Bohémiens, Tyroliens, etc. Bariolage de costumes
-nationaux.
-
-Des arcières, un peu pareils à des suisses d’église (habit rouge
-galonné, parements et ceinturon de velours noir, culotte blanche, hautes
-bottes, bicorne à demi recouvert d’une retombée de plumes de coq) sont
-immobiles aux portes de droite. Un garde-noble hongrois va et vient,
-faisant des effets de pelisse.
-
-Il refoule tout le monde vers le fond, devant la fenêtre, et à gauche,
-contre les portes fermées de la chambre du Duc.
-
-
-SCÈNE PREMIÈRE
-
-UN GARDE-NOBLE, DES ARCIÈRES, DES PAYSANS, DES BOURGEOIS, DES FEMMES,
-DES ENFANTS, etc., puis L’EMPEREUR FRANZ.
-
-LE GARDE-NOBLE.
-
- Rangez-vous!--Chut, le vieux!--Toi, le petit, sois sage!
-
-(Il montre la porte du second plan, à droite.)
-
- L’Empereur vient par là.--Laissez-lui le passage!
- --Le géant montagnard, ne râclez pas vos pieds!
-
-UN HOMME, timidement.
-
- Il passe devant nous?
-
-LE GARDE-NOBLE.
-
- En prenant les papiers.
- --Tenez bien vos petits papiers en évidence!
-
-(Tous les petits papiers palpitent au bout des doigts.)
-
- Ne lui racontez pas d’histoires!
-
-(Tout le monde est rangé. Il va se placer près de la table,--puis se
-rappelant une recommandation à faire.)
-
- Ah!... défense
- De se mettre à genoux quand il entre!
-
-UNE FEMME, à part.
-
- Défends!
- Ça n’empêchera pas...
-
-(La porte s’ouvre. L’Empereur paraît. Tout le monde se met à genoux.)
-
-L’EMPEREUR, très simplement.
-
- Levez-vous, mes enfants.
-
-(Il descend. Les petits papiers palpitent de plus en plus. Il a sa
-longue tête triste des portraits. Mais un grand air de bonté. Il est
-vêtu, avec une bonhomie voulue, du costume bourgeois qu’il affectionne:
-redingote de drap gris s’ouvrant sur un gilet paille; culotte de drap
-gris entrant dans des bottes. Il prend la supplique que lui tend une
-femme, la lit, et la passe au chambellan qui le suit, en disant:)
-
- La pension doublée.
-
-LA FEMME, se prosternant.
-
- Ah! Sire!
-
-L’EMPEREUR, après avoir lu la supplique que lui tend un paysan.
-
- Hé! hé! la paire
- De bœufs! diable! c’est cher!...
-
-(Il passe le papier au chambellan en disant:)
-
- Accordé!
-
-LE PAYSAN, avec effusion.
-
- Notre père!
-
-L’EMPEREUR, passant au chambellan la supplique d’une paysanne, qu’il
-vient de lire.
-
- Accordé!
-
-LA PAYSANNE, le bénissant.
-
- Père Franz!...
-
-L’EMPEREUR, s’arrêtant devant un pauvre homme qu’il reconnaît.
-
- Encor toi?... Ça va bien
- A la maison?
-
-L’HOMME, tournant son bonnet dans ses mains.
-
- Pas mal.
-
-L’EMPEREUR, après avoir passé la pétition au chambellan, arrive devant
-une vieille villageoise.
-
- Eh bien? la vieille, eh bien?
-
-LA VIEILLE, pendant que l’Empereur lit sa supplique.
-
- Oui, tu comprends, le vent a fait mourir les poules...
-
-L’EMPEREUR, passant la supplique.
-
- Allons, soit!...
-
-(Il prend un autre papier que lui tend un Tyrolien et, après avoir lu.)
-
- Un chanteur?...
-
-LE TYROLIEN.
-
- Je sais iouler.
-
-L’EMPEREUR, souriant.
-
- Tu ioules?
- --Viens à Baden, demain, chanter chez nous.
-
-LE CHAMBELLAN, annotant la supplique que lui passe l’Empereur.
-
- Le nom?
-
-LE TYROLIEN, vivement.
-
- Schnauser.
-
-L’EMPEREUR, arrêté devant un grand gaillard aux jambes nues.
-
- Un montagnard?
-
-LE MONTAGNARD.
-
- Là-bas, à l’horizon
- J’habite le mont bleu qui jusqu’au ciel s’élève:
- Être cocher de fiacre, à Vienne, c’est mon rêve.
-
-L’EMPEREUR, haussant les épaules.
-
- Allons! tu le seras!
-
-(Il passe la supplique au chambellan, et prend des mains d’un fermier
-cossu la suivante, qu’il lit à mi-voix.)
-
- _Un grand cultivateur
- Voudrait que Franz lui fît restituer le cœur
- De sa fille, que prit un verrier de Bohême..._
-
-(Lui rendant son placet.)
-
- --Tu marieras ta fille au Bohémien qu’elle aime.
-
-LE FERMIER, désappointé.
-
- Mais...
-
-L’EMPEREUR.
-
- Je le doterai.
-
-(La figure du fermier s’éclaire.)
-
-LE CHAMBELLAN, prenant note.
-
- Le nom?
-
-LE FERMIER, vivement.
-
- Johannès Schmoll.
-
-(Se courbant devant l’Empereur.)
-
- Je te baise les mains!
-
-L’EMPEREUR, lisant le papier qu’il a pris des mains d’un jeune berger
-profondément incliné et enveloppé d’un grand manteau.
-
- _Un pâtre du Tyrol,
- Orphelin, sans appui, dépouillé de sa terre,
- Chassé par des bergers ennemis de son père,
- Voudrait revoir ses bois et son ciel..._--Très touchant!
- _Et le champ paternel!..._ On lui rendra son champ.
-
-(Il passe la supplique au chambellan, qui l’annote.)
-
-LE CHAMBELLAN.
-
- Le nom de ce berger qui demande assistance?
-
-LE PATRE, se redressant.
-
- C’est le duc de Reichstadt, et le champ, c’est la France!
-
-(Il jette son manteau, et l’uniforme blanc apparaît. Mouvement. Silence
-effrayé.)
-
-L’EMPEREUR, d’une voix brève.
-
- Sortez tous.
-
-(Les officiers font rapidement sortir tout le monde. Les portes se
-referment. Le grand-père et le petit-fils sont seuls.)
-
-
-SCÈNE II
-
-L’EMPEREUR, LE DUC.
-
-L’EMPEREUR, d’une voix qui tremble de colère.
-
- Qu’est ceci?
-
-LE DUC, immobile et tenant encore à la main son petit chapeau de
-montagnard.
-
- Donc, si je n’étais rien,
- Sire, vous le voyez, qu’un pauvre Tyrolien,
- N’ayant pour attirer vos yeux, chasseur ou pâtre,
- Qu’une plume de coq à son feutre verdâtre,
- Vous vous seriez penché sur mon cœur ébloui.
-
-L’EMPEREUR.
-
- Mais, Franz!...
-
-LE DUC.
-
- Ah! je comprends que tous vos sujets,--oui,
- Que tous les malheureux,--toujours, puissent se dire
- Vos fils autant que nous! Mais est-il juste, Sire,
- Est-il juste que moi, quand je suis malheureux,
- Je sois moins votre fils que le moindre d’entre eux?
-
-L’EMPEREUR, avec humeur.
-
- Mais pourquoi donc--il faut, Monsieur, que je vous gronde!--
- Là, quand je m’occupais de tout ce pauvre monde,
- M’être venu parler, et non pas en secret?
-
-LE DUC.
-
- Pour vous prendre au moment où votre cœur s’ouvrait.
-
-L’EMPEREUR, bourru, se jetant dans le fauteuil.
-
- Mon cœur!... Mon cœur!... Sais-tu que ton audace est grande.
-
-LE DUC.
-
- Je sais que vous pouvez ce que je vous demande,
- Que je suis malheureux, que je me sens à bout,
- Et que vous êtes mon grand-père, voilà tout!
-
-L’EMPEREUR, s’agitant.
-
- Mais il y a l’Europe!--Il y a l’Angleterre!--
- Il y a Metternich!
-
-LE DUC.
-
- Vous êtes mon grand-père.
-
-L’EMPEREUR.
-
- Mais vous ne savez pas quelle difficulté!...
-
-LE DUC.
-
- Je suis le petit-fils de Votre Majesté.
-
-L’EMPEREUR.
-
- Mais...
-
-LE DUC, se rapprochant.
-
- Sire, vous avez, Sire, en qui seul j’espère,
- Bien le droit d’être un peu grand-père?...
-
-L’EMPEREUR, plus faiblement.
-
- Mais...
-
-LE DUC, plus près.
-
- Grand-père,
- Tu peux bien un moment ne pas être empereur?
-
-L’EMPEREUR.
-
- Ah!... vous avez été toujours un enjôleur!
-
-LE DUC.
-
- Je ne vous aime pas, d’abord, lorsque vous êtes
- Comme dans le portrait de la Salle des Fêtes,
- Avec le grand manteau, la Toison d’or au cou!
-
-(Il se rapproche encore.)
-
- Mais comme ça, tenez, vous me plaisez beaucoup.
- Avec le doux argent de tes cheveux, qui flotte,
- Tes bons yeux, ton gilet, ta longue redingote,
- Tu n’as l’air que d’un simple aïeul, en vérité,
- --Par lequel on pourrait être gâté!...
-
-L’EMPEREUR, bougonnant.
-
- Gâté!
-
-LE DUC, s’agenouillant aux pieds du vieil empereur.
-
- Ne peux-tu te passer de voir Louis-Philippe,
- Sur les écus français faire toujours sa lippe?
-
-L’EMPEREUR, ne voulant pas sourire.
-
- Chut!... chut!
-
-LE DUC.
-
- Adores-tu ces gros Bourbons caducs?
-
-L’EMPEREUR, lui caressant les cheveux, passivement.
-
- Vous ne ressemblez pas aux autres archiducs!
-
-LE DUC.
-
- Tu crois?
-
-L’EMPEREUR.
-
- D’où tenez-vous l’art des gamineries?
-
-LE DUC.
-
- Mais c’est d’avoir joué, petit, aux Tuileries.
-
-L’EMPEREUR, le menaçant du doigt.
-
- Ah! vous y revenez?
-
-LE DUC.
-
- J’y voudrais revenir.
-
-L’EMPEREUR, fixant gravement l’enfant agenouillé.
-
- En avez-vous gardé, vraiment le souvenir?
-
-LE DUC.
-
- Vague...
-
-L’EMPEREUR, après une seconde d’hésitation.
-
- Et de votre père?
-
-LE DUC, fermant les yeux.
-
- Il me souvient d’un homme
- Qui me serrait, très fort,--sur une étoile. Et comme
- Il serrait, je sentais, en pleurant de frayeur,
- L’étoile en diamants qui m’entrait dans le cœur.
-
-(Il se lève et fièrement.)
-
- --Sire, elle y est restée.
-
-L’EMPEREUR, lui tendant la main.
-
- Est-ce que je t’en blâme?
-
-LE DUC, avec chaleur.
-
- Oui, oui, laissez parler la bonté de votre âme!
- Lorsque j’étais petit, vous m’aimiez, n’est-ce pas?
- Vous vouliez avec moi prendre tous vos repas.
- Nous dînions tous les deux, tout seuls...
-
-L’EMPEREUR, rêvant.
-
- C’était un charme!
-
-LE DUC.
-
- J’avais de longs cheveux. J’étais prince de Parme.
-
-(Il s’assied sur le bras du fauteuil.)
-
- Quand on me punissait, toi, tu me pardonnais!
-
-L’EMPEREUR, souriant.
-
- Et te rappelles-tu ton horreur des poneys?
-
-LE DUC.
-
- Un jour qu’on m’en montrait un blanc comme la neige,
- Je trépignais de rage au milieu du manège.
-
-L’EMPEREUR, riant.
-
- Dame! un poney pour toi, tu prenais ça très mal!
-
-LE DUC.
-
- Furieux, je criais: «Je veux un grand cheval!»
-
-L’EMPEREUR, secouant la tête.
-
- Et c’est un grand cheval, encor, que tu demandes!
-
-LE DUC.
-
- Et lorsque je battais mes bonnes allemandes!
-
-L’EMPEREUR, entraîné par ces souvenirs.
-
- Et lorsque, avec Colin, vous creusiez, sans façon,
- Des grands trous dans mon parc!...
-
-LE DUC.
-
- On faisait Robinson.
-
-L’EMPEREUR, grossissant sa voix.
-
- C’était vous, Robinson!
-
-LE DUC.
-
- J’entrais dans ces cachettes,
- Et j’avais un fusil, deux arcs et trois hachettes!
-
-L’EMPEREUR, s’animant de plus en plus.
-
- Puis, tu montais la garde à ma porte!...
-
-LE DUC.
-
- En hussard!
-
-L’EMPEREUR.
-
- Et les dames, chez moi, n’entraient plus qu’en retard,
- Et trouvaient cette excuse, en entrant, naturelle:
- «Pardon, Sire, mais j’embrassais la sentinelle!»
-
-LE DUC.
-
- Tu m’aimais bien.
-
-L’EMPEREUR, l’entourant de ses bras.
-
- Je t’aime encor!
-
-LE DUC, se laissant glisser sur les genoux de son grand-père.
-
- Prouve-le-moi!
-
-L’EMPEREUR, tout à fait attendri.
-
- Mon petit-fils, mon Franz!
-
-LE DUC.
-
- Est-il vrai que le roi,
- Si moi je paraissais, n’aurait qu’à disparaître?
-
-L’EMPEREUR.
-
- Mais...
-
-LE DUC.
-
- Dis la vérité!
-
-L’EMPEREUR.
-
- Je...
-
-LE DUC, lui mettant un doigt sur les lèvres.
-
- Ne mens pas!
-
-L’EMPEREUR.
-
- Peut-être!
-
-LE DUC, l’embrassant avec un cri de joie.
-
- Ah! je t’aime!
-
-L’EMPEREUR, conquis et oubliant tout.
-
- Eh bien! oui, sur le pont de Strasbourg,
- Si toi tu paraissais, tout seul, sans un tambour,
- C’en serait fait du roi!
-
-LE DUC, l’embrassant encore plus fort.
-
- Je t’adore, grand-père!
-
-L’EMPEREUR.
-
- Mais tu m’étouffes!
-
-LE DUC.
-
- Non!
-
-L’EMPEREUR, riant et se débattant.
-
- J’aurais bien dû me taire!
-
-LE DUC, très sérieusement.
-
- D’ailleurs le vent de Vienne est mauvais pour ma toux.
- On m’ordonne Paris.
-
-L’EMPEREUR.
-
- Vraiment?
-
-LE DUC.
-
- L’air est plus doux.
- Et s’il faut qu’à Paris pour moi la saison s’ouvre,
- Je ne peux pourtant pas descendre ailleurs qu’au Louvre.
-
-L’EMPEREUR.
-
- Ah! bah!
-
-LE DUC.
-
- Si tu voulais!
-
-L’EMPEREUR, très tenté.
-
- Certes, on nous proposa
- Souvent de vous laisser enfuir!...
-
-LE DUC, vivement.
-
- Oh! fais donc ça!
-
-L’EMPEREUR.
-
- Mon Dieu! je voudrais bien...
-
-LE DUC.
-
- Tu peux!
-
-L’EMPEREUR.
-
- Ce qui m’arrête...
-
-LE DUC.
-
- N’ayez pas de pensers de derrière la tête.
- Ayez des sentiments, là, de devant le cœur.
- Ce serait si joli qu’un jour un empereur
- Pour gâter son enfant bouleversât l’histoire;
- Et puis c’est quelque chose, et c’est un peu de gloire,
- De pouvoir quelquefois,--sans avoir l’air, tu sais,--
- Dire: «Mon petit-fils, l’empereur des Français!»
-
-L’EMPEREUR, de plus en plus charmé.
-
- Certes!
-
-LE DUC, impétueusement.
-
- Tu le diras! Dis que tu vas le dire!
-
-L’EMPEREUR, après une dernière hésitation.
-
- Eh bien! mais...
-
-LE DUC, suppliant.
-
- Sire!
-
-L’EMPEREUR, ne résistant plus et lui ouvrant les bras.
-
- Oui, sire!
-
-LE DUC, avec un cri de joie.
-
- Ah! sire!
-
-L’EMPEREUR.
-
- Sire!
-
-LE DUC.
-
- Sire!
-
-(Ils sont dans les bras l’un de l’autre, pleurant et riant à la fois. La
-porte s’ouvre. Metternich paraît. Il est en grand costume: habit vert
-chamarré d’or, culotte courte et bas blancs; la Toison d’or jaillit de
-sa cravate. Il reste immobile une seconde, contemplant d’un œil de
-ministre ce tableau de famille.)
-
-L’EMPEREUR l’aperçoit, et vivement, au duc.
-
- Metternich!...
-
-(Le grand-père et le petit-fils se séparent, comme pris en faute.)
-
-
-SCÈNE III
-
-L’EMPEREUR, LE DUC, METTERNICH.
-
-L’EMPEREUR, peu rassuré, au duc.
-
- Ne crains rien.
-
-(Il se lève, et posant sa main sur la tête du prince qui est resté à
-genoux, il dit à Metternich d’une voix qu’il essaye de rendre ferme.)
-
- Je veux...
-
-LE DUC, à part.
-
- Tout est perdu!
-
-L’EMPEREUR, avec beaucoup de force et de majesté.
-
- Je veux que cet enfant règne.
-
-METTERNICH, s’inclinant profondément.
-
- C’est entendu.
-
-(Se tournant vers le duc.)
-
- Avec vos partisans, Prince, je vais me mettre
- En rapport...
-
-LE DUC, étonné.
-
- Je craignais...
-
-L’EMPEREUR, un peu étonné aussi, mais se redressant fièrement.
-
- Quoi donc?... C’est moi le maître!
-
-LE DUC, gaiement, prenant le bras de son grand-père.
-
- Qui vas-tu m’envoyer, dis, comme ambassadeur?
-
-METTERNICH, descendant.
-
- ... Entendu!...
-
-L’EMPEREUR, au duc, lui donnant une tape sur la joue.
-
- Tu viendras me voir en empereur?
-
-LE DUC, avec importance.
-
- Oui, peut-être,--quand mes Chambres seront sorties!
-
-METTERNICH, immobile, près de la table, à droite.
-
- Nous ne demanderons que quelques garanties.
-
-LE DUC, rayonnant.
-
- Tout ce que vous voudrez!
-
-L’EMPEREUR, qui s’est rassis.
-
- Es-tu content?
-
-(Le duc lui baise la main.)
-
-METTERNICH, négligemment.
-
- D’abord,
- Sur des points de détail nous nous mettrons d’accord.
- Je crois que vous aurez des groupes à dissoudre...
- Nous craignons les voisins qui cultivent la foudre.
-
-LE DUC, qui écoute à peine, à l’Empereur.
-
- Cher grand-père!
-
-METTERNICH.
-
- Ah! et puis... dame! on nous ennuyait
- Un peu beaucoup, avec les héros de Juillet!
-
-LE DUC, dressant l’oreille.
-
- Mais...
-
-METTERNICH, continuant froidement.
-
- Le libéralisme et le bonapartisme
- Se tenant... il faudra couper le petit isthme;
- Craindre l’esprit nouveau, dangereux et brillant...
- Expulser Lamennais...
-
-LE DUC, s’éloignant d’un pas de son grand-père.
-
- Mais...
-
-METTERNICH, impassible.
-
- Et Chateaubriand.
- Ah! et puis... se résoudre à museler la presse...
-
-LE DUC.
-
- Oh! ça ne presse pas...
-
-L’EMPEREUR.
-
- Mais si, mais si, ça presse!
-
-LE DUC, reculant encore d’un pas.
-
- J’en demande pardon à Votre Majesté,
- Mais c’est blesser la Liberté.
-
-L’EMPEREUR, choqué.
-
- La Liberté...
-
-METTERNICH.
-
- Ah! et puis... nous laisser opérer à Bologne.
- Ah! et puis... se calmer un peu sur la Pologne.
-
-LE DUC, le regardant.
-
- Ah!... et puis?
-
-METTERNICH.
-
- Eh bien! mais, nous solutionnons
- La question des noms... vous savez bien, les noms
- Des batailles,
-
-(S’inclinant d’un air de condoléances vers l’Empereur.)
-
- ... mon Dieu, Sire, que vous perdîtes!--
- Il faudra les ôter aux maréchaux.
-
-LE DUC, avec hauteur.
-
- Vous dites?
-
-L’EMPEREUR, conciliant.
-
- Oh! peut-être...
-
-METTERNICH, sèchement.
-
- Pardon, mais ces gens-là sont fous
- De se croire seigneurs de lieux qui sont à vous,
- Et vous n’approuvez pas cette façon, je pense,
- D’emporter, dans leurs noms, nos villages en France!
-
-LE DUC.
-
- Ah! grand-père! grand-père!
-
-(Il est maintenant tout à fait loin de l’Empereur.)
-
-L’EMPEREUR, baissant la tête.
-
- Il est bien évident...
-
-LE DUC, douloureusement.
-
- Nous étions dans les bras l’un de l’autre, pourtant!
-
-(Et se tournant vers Metternich.)
-
- Avez-vous quelque chose à demander encore?
-
-METTERNICH, tranquillement.
-
- Oui. La suppression du drapeau tricolore.
-
-LE DUC.
-
-(Un silence. Le duc fait lentement quelques pas et s’arrête devant
-Metternich.)
-
- Votre Excellence veut que lavant ce drapeau
- Plein de sang dans le bas et de ciel dans le haut,
- --Puisque le bas trempa dans une horreur féconde,
- Et que le haut baigna dans les espoirs du monde,--
- Votre Excellence veut, n’est-ce pas? qu’effaçant
- Cette tache de ciel, cette tache de sang,
- Et n’ayant plus aux mains qu’un linge sans mémoire,
- J’offre à la Liberté ce linceul dérisoire?
-
-L’EMPEREUR, avec colère.
-
- Encor la Liberté!
-
-LE DUC.
-
- J’y suis apparenté
- Du côté paternel, sire, à la Liberté!
-
-METTERNICH, ricanant.
-
- Oui, le duc pour grand-père a le Dix-huit Brumaire!
-
-LE DUC.
-
- La Révolution Française pour grand-mère!
-
-L’EMPEREUR, debout.
-
- Malheureux!
-
-METTERNICH, triomphant.
-
- L’empereur républicain!... Voilà
- L’utopie!... Attaquer la _Marseillaise_ en _la_
- Sur les cuivres, pendant que la flûte soupire
- En _mi bémol_: _Veillons au salut de l’Empire!_
-
-LE DUC.
-
- On peut très bien jouer ces deux airs à la fois,
- Et cela fait un air qui fait sauver les rois!
-
-L’EMPEREUR, hors de lui.
-
- Comment là, devant moi, vous osez dire?... Il ose!
-
-LE DUC.
-
- Ah! je sais maintenant ce que l’on me propose!
-
-L’EMPEREUR.
-
- Mais qu’a-t-il aujourd’hui? d’où lui vient cet accès?...
-
-LE DUC.
-
- C’est d’être un archiduc sur le trône français!
-
-L’EMPEREUR, levant au ciel des mains tremblantes.
-
- Qu’a-t-il lu? qu’a-t-il vu?... Cet oubli des principes!...
-
-LE DUC.
-
- J’ai vu des coquetiers, des mouchoirs et des pipes!
-
-L’EMPEREUR.
-
- Il est fou!--Les propos que le duc tient sont fous!
-
-LE DUC.
-
- Fou d’avoir pu penser à revenir par vous!
-
-METTERNICH.
-
- Mais ce retour, c’est Votre Altesse qui l’empêche!
-
-LE DUC.
-
- Certes, au lieu des fourgons, vous m’offrez la calèche!
-
-L’EMPEREUR.
-
- Non! nous n’offrons plus rien!
-
-LE DUC, les bras croisés.
-
- La cage?
-
-L’EMPEREUR.
-
- C’est selon.
-
-LE DUC.
-
- Vous n’empêcherez pas que je ne sois l’Aiglon!
-
-L’EMPEREUR.
-
- Mais l’aigle des Habsbourgs a des aiglons sans nombre,
- Et vous en êtes un, voilà tout!
-
-LE DUC.
-
- Aigle sombre,
- Triste oiseau bicéphale, au cruel œil d’ennui,
- Aigle de la maison d’Autriche, aigle de nuit,
- Un grand aigle de jour a passé dans ton aire,
- Et tout ébouriffé de peur et de colère,
- Tu vois, vieil aigle noir, n’osant y croire encor,
- Sur un de tes aiglons pousser des plumes d’or!
-
-L’EMPEREUR.
-
- Moi qui m’attendrissais, je regrette mes larmes!
-
-(Il regarde autour de lui.)
-
- On va vous enlever ces livres et ces armes!...
-
-(Appelant.)
-
- Dietrichstein?
-
-METTERNICH.
-
- Il n’est pas au palais.
-
-(Le jour diminue. Le parc devient violet. Derrière la Gloriette le ciel
-est rouge.)
-
-L’EMPEREUR.
-
- Ah! je veux
- Supprimer tout ce qui--pauvre enfant trop nerveux!--
- Vous rappellerait trop de quel père vous êtes...
-
-LE DUC, montrant le parc.
-
- Eh bien! arrachez donc toutes les violettes,
- Et chassez toutes les abeilles de ce parc!
-
-L’EMPEREUR, à Metternich.
-
- Changez tous les valets!
-
-METTERNICH.
-
- Je renvoie Otto, Mark,
- Hermann, Albrecht, Gottlieb!
-
-LE DUC, lui montrant, par la fenêtre ouverte, l’étoile du soir qui vient
-de s’allumer.
-
- Fermez la persienne:
- Cette étoile pourrait me parler de la sienne!
-
-L’EMPEREUR.
-
- Je veux, pour Dietrichstein, tout de suite, signer
- Un nouveau règlement.
-
-(A Metternich.)
-
- Écrivez!
-
-METTERNICH, s’asseyant à la table et cherchant des yeux de quoi écrire.
-
- L’encrier?
-
-LE DUC.
-
- Sur la table, le mien;--je permets qu’on s’en serve.
-
-METTERNICH.
-
- Où donc?... Je ne vois pas...
-
-LE DUC.
-
- La tête de Minerve.
- En bronze et marbre vert.
-
-METTERNICH, regardant partout.
-
- Je ne vois rien.
-
-LE DUC, désignant la console de droite, sur laquelle il n’y a rien.
-
- Alors,
- Prenez l’autre, là-bas, dont s’allument les ors,
- Dans le grand nécessaire...
-
-METTERNICH, effaré, passant la main sur le marbre de la console.
-
- Où?
-
-L’EMPEREUR, regardant le duc avec inquiétude.
-
- Quels encriers?
-
-LE DUC, immobile, les yeux fixes.
-
- Sire,
- Ceux que mon père m’a laissés!
-
-L’EMPEREUR, tressaillant.
-
- Que veux-tu dire?
-
-LE DUC.
-
- Oui... par son testament!...
-
-(Il désigne encore un coin de la console sur lequel il n’y a rien.)
-
- Et là, les pistolets,
- Les quatre pistolets de Versaille,--ôtez-les!
-
-L’EMPEREUR, frappant sur la table.
-
- Ah! çà!
-
-LE DUC.
-
- Ne frappez pas la table avec colère:
- Vous avez fait tomber le glaive consulaire!
-
-L’EMPEREUR, avec effroi regardant autour de lui.
-
- Je ne vois pas tous ces objets...
-
-LE DUC.
-
- Ils sont présents!
- --«Pour remettre à mon fils lorsqu’il aura seize ans!»
- On ne m’a rien remis!... Mais malgré l’ordre infâme
- Qui les retient au loin, je les ai: j’ai leur âme...
- L’âme de chaque croix et de chaque bijou!
- Et tout est là: j’ai les trois boîtes d’acajou,
- J’ai tous les éperons, toutes les tabatières,
- Les boucles des souliers, celles des jarretières;
- J’ai tout, l’épée en fer et l’épée en vermeil,
- Et celle dans laquelle un immortel soleil
- A laissé tous ses feux emprisonnés, de sorte
- Qu’on craint, en la tirant, que le soleil ne sorte!
- J’ai là les ceinturons, je les ai tous les six!...
-
-(Et sa main indique, à droite, à gauche dans la pièce, à des places
-vides, les invisibles objets.)
-
-L’EMPEREUR, épouvanté.
-
- Taisez-vous! taisez-vous!
-
-LE DUC.
-
- «Pour remettre à mon fils
- Lorsqu’il aura seize ans!»--Père, il faut que tu dormes
- Tranquille, car j’ai tout,--même tes uniformes!
- Oui, j’ai l’air de porter un uniforme blanc.
- Eh bien! ce n’est pas vrai, c’est faux: je fais semblant!
-
-(Il frappe sur sa poitrine, sur ses épaules, sur ses bras.)
-
- Tu vois bien que c’est bleu, que c’est rouge,--regarde!
- Colonel?... Allons donc!... lieutenant dans ta Garde!
- Je bois aux trois flacons que portaient vos chasseurs!
- Père qui m’as donné les Victoires pour sœurs,
- Vous n’aurez pas en vain désiré que je l’eusse
- Le réveille-matin de Frédéric de Prusse,
- Qu’à Potsdam vous avez superbement volé!
- Il est là!--son tic-tac, c’est ma fièvre!--je l’ai!
- Et c’est, chaque matin, c’est lui qui me réveille,
- Et m’envoie, épuisé du travail de la veille,
- Travailler à ma table étroite, travailler,
- Pour être chaque soir plus digne de régner!
-
-L’EMPEREUR, suffoquant.
-
- De régner!... de régner!... N’ayez plus l’espérance
- Qu’un fils de parvenu puisse régner en France,
- Après nous avoir pris dans notre sang de quoi
- Avoir un peu plus l’air que son père d’un roi!
-
-LE DUC, blême.
-
- Mais à Dresde, pardon, vous savez bien, j’espère,
- Que vous aviez tous l’air des laquais de mon père.
-
-L’EMPEREUR, indigné.
-
- De ce soldat?
-
-LE DUC.
-
- Pour peu qu’il la leur demandât,
- Les empereurs donnaient leur fille à ce soldat!
-
-L’EMPEREUR, avec les gestes de quelqu’un qui chasse un cauchemar.
-
- C’est possible!--Je ne sais plus!--Ma fille est veuve!
-
-LE DUC, se dressant devant lui, d’une voix terrible.
-
- Quel malheur que je sois encor là, moi, la preuve!
-
-(Ils sont face à face, se regardant avec des yeux ennemis.)
-
-L’EMPEREUR, reculant tout d’un coup, avec un cri de regret.
-
- Oh! Franz! nous nous aimions pourtant, te souviens-tu?
-
-LE DUC, sauvagement.
-
- Non! non! Si je suis là, c’est qu’on vous a battu!
- Vous ne pouvez avoir pour moi que de la haine,
- Puisque je suis Wagram vivant qui se promène!
-
-(Et il marche à travers la pièce, comme un fou.)
-
-L’EMPEREUR.
-
- Allez-vous-en! Sortez!...
-
-(Le duc se précipite sur la porte de la chambre, la pousse, disparaît.)
-
-
-SCÈNE IV
-
-L’EMPEREUR, METTERNICH.
-
-L’EMPEREUR, retombant assis.
-
- Cet enfant que j’aimais!
-
-METTERNICH, froidement.
-
- Eh bien! montera-t-il sur le trône?
-
-L’EMPEREUR.
-
- Jamais.
-
-METTERNICH.
-
- Comprenez-vous ce que sans moi vous alliez faire?
-
-L’EMPEREUR.
-
- L’avez-vous entendu répondre à son grand-père?
-
-METTERNICH.
-
- Il faudrait le dompter!
-
-L’EMPEREUR.
-
- Dans son propre intérêt!
-
-METTERNICH.
-
- ... Votre repos... la paix du monde...
-
-L’EMPEREUR.
-
- Il le faudrait!
-
-METTERNICH.
-
- Moi, je viendrai ce soir lui parler.
-
-L’EMPEREUR, d’une voix brisée de vieillard.
-
- Quelle peine
- Il me cause!...
-
-METTERNICH, lui offrant son bras pour l’aider à se lever.
-
- Venez...
-
-L’EMPEREUR, qui maintenant marche courbé, appuyé sur sa canne.
-
- Oui... ce soir...
-
-METTERNICH.
-
- Cette scène
- Ne peut se reproduire!...
-
-L’EMPEREUR.
-
- Elle m’a fait du mal!
- --Oh! cet enfant!...
-
-METTERNICH, l’emmenant.
-
- Venez...
-
-(Ils sortent. On entend encore la voix de
-
-L’EMPEREUR, qui répète, plaintive et machinale.)
-
- Cet enfant!...
-
-(Puis plus rien. La nuit est venue tout à fait. Le parc est profondément
-bleu. Le clair de lune s’est arrêté sur le balcon.)
-
-
-SCÈNE V
-
-LE DUC, seul.
-
-(Il entr’ouvre tout doucement la porte de sa chambre. Il regarde si
-l’Empereur et Metternich sont partis. Il cache quelque chose derrière
-son dos. Il écoute un instant: le palais est silencieux; par la fenêtre
-ouverte, il ne monte du parc qu’une fanfare affaiblie de retraite
-autrichienne, qui s’éloigne dans les arbres. Le duc découvre l’objet
-qu’il tient: c’est un des petits chapeaux de son père. Il descend, le
-portant religieusement, et, sur le coin de la table que couvre une
-grande carte d’Europe à demi déroulée, il le pose d’un geste décidé, en
-disant à mi-voix:)
-
- Le signal!
-
-(Les appels de trompettes achèvent de mourir au loin. Le duc rentre dans
-sa chambre. Derrière lui, le clair de lune envahit la pièce, installe
-son mystère, glisse jusqu’à la table que soudain, il éclaire vivement.
-Alors, sur la blancheur éblouissante de la carte, le petit chapeau
-devient excessivement noir.)
-
-
-SCÈNE VI
-
-FLAMBEAU, puis un domestique et SEDLINSKY.
-
-FLAMBEAU, entrant à droite.
-
- Voici l’heure.
-
-(Il descend en regardant autour de lui.)
-
- Signal! y es-tu?... Hum!... Peut-être?...
-
-(Il répète solennellement, imitant les intonations du duc.)
-
- «Flambeau, tu ne peux pas ne pas le reconnaître!»
-
-(Il cherche.)
-
- Est-ce en haut? est-ce en bas?--Est-ce noir? est-ce blanc?
- --Est-ce grand?... ou petit?...
-
-(En cherchant, il arrive devant la table, aperçoit le chapeau,
-sursaute.)
-
- Ah! le...
-
-(Et avec un sourire de ravissement, faisant le salut militaire.)
-
- Petit et grand!
-
-(Il remonte vers la fenêtre.)
-
- Mais la Comtesse, au fait, du fond du parc, me guigne,
- Si le signal est là, je dois lui faire signe...
-
-(Il a déjà tiré son mouchoir de sa poche pour l’agiter, mais il le
-rentre vivement.)
-
- Oh! non! un drapeau blanc la fait se trouver mal!
-
-UN DOMESTIQUE, traversant la pièce, une petite lampe à la main, et se
-dirigeant vers l’appartement du duc.
-
- La lampe de travail du duc...
-
-FLAMBEAU, bondissant et la lui prenant des mains.
-
- Mais, animal,
- Elle file!... Il lui faut un peu de brise fraîche!...
-
-(Il sort sur le balcon.)
-
- On lève en l’air trois fois... On arrange la mèche...
-
-(Il tourne soigneusement la petite clef et rend la lampe au domestique.)
-
- Et ça va!... comprends-tu?
-
-LE DOMESTIQUE, s’éloignant en haussant les épaules.
-
- Ce n’est pas malin?
-
-FLAMBEAU.
-
- Si.
-
-(Le domestique entre chez le duc, Flambeau redescend en se frottant les
-mains, et, s’arrêtant devant le petit chapeau, lui dit avec une
-respectueuse familiarité.)
-
- Tout sera prêt demain!
-
-SEDLINSKY, entrant par la porte du fond, à droite.
-
- Le duc?
-
-FLAMBEAU, lui montrant la chambre de gauche.
-
- Là.
-
-SEDLINSKY.
-
- Veille ici.
- --Poste de confiance.
-
-FLAMBEAU.
-
- Oui, oui.
-
-SEDLINSKY.
-
- Montre-t’en digne.
-
-(Il le regarde.)
-
- C’est toi le Piémontais?
-
-(Flambeau fait signe que oui.)
-
- Tu connais la consigne?
-
-FLAMBEAU.
-
- Être là, chaque nuit.--J’y suis.
-
-SEDLINSKY.
-
- Et que fais-tu?
-
-FLAMBEAU.
-
- Dès que dans le château de Schœnbrunn tout s’est tu,
-
-(Il montre les portes de droite.)
-
- Je donne un double tour de clef à ces deux portes.
- Je retire les clefs.
-
-SEDLINSKY.
-
- Bon.--Ces clefs, tu les portes
- Toujours sur toi?
-
-FLAMBEAU.
-
- Toujours.
-
-SEDLINSKY.
-
- Et tu ne dors?...
-
-FLAMBEAU.
-
- Jamais.
-
-SEDLINSKY.
-
- Et tu montes la garde?...
-
-FLAMBEAU, montrant le seuil de la chambre du prince.
-
- A cette place.
-
-(Le domestique est ressorti de chez le duc et s’en est allé par la
-droite.)
-
-SEDLINSKY.
-
- Mais
- C’est l’heure. Ferme.
-
-FLAMBEAU, allant fermer à clef la porte du premier plan.
-
- On ferme!
-
-SEDLINSKY.
-
- Ote les clefs.
-
-FLAMBEAU, retirant la clef et la mettant dans sa poche.
-
- On ôte!
-
-SEDLINSKY, sortant par la porte du second plan pour laisser Flambeau
-s’enfermer.
-
- Nul, hormis l’Empereur, n’a ces clefs!--Pas de faute!
- Veille!
-
-FLAMBEAU, refermant la porte sur lui, à double tour, avec un sourire.
-
- Comme toujours!
-
-
-SCÈNE VII
-
-FLAMBEAU, seul.
-
-(Il retire la clef de la seconde porte comme de la première,
-l’empoche;--puis, vivement et silencieusement, aux deux portes, rabat
-d’un coup de pouce la petite pièce de cuivre qui couvre l’entrée de la
-clef en disant tout bas.)
-
- Et baissons pour la nuit
- Les paupières des trous de serrure,--sans bruit!
-
-(Sûr de ne pas être guetté par là, il prête l’oreille une seconde, et se
-met à déboutonner son habit de livrée.)
-
-LA VOIX DE SEDLINSKY, à travers la porte.
-
- Bonsoir, le Piémontais!
-
-FLAMBEAU, tressaille et recroise d’un mouvement instinctif sa livrée qui
-commençait à s’ouvrir. Mais un coup d’œil vers les portes bien closes le
-rassure, et, haussant les épaules, il répond flegmatiquement, en
-retirant sa livrée qu’il plie et pose par terre, dans un coin.
-
- Bonsoir, Monsieur le comte!
-
-(Il apparaît, déjà moins gros, dans son gilet de livrée, en panne
-galonnée, à manches. Et il se met en devoir de déboutonner ce gilet.)
-
-LA VOIX DE SEDLINSKY.
-
- Et maintenant, monte la garde!
-
-FLAMBEAU, superbement, en retirant d’un coup le gilet qui le grossissait
-encore.
-
- Je la monte!
-
-(Il apparaît, maigre et nerveux, sanglé dans son vieux frac bleu de
-grenadier: les basques relevées par-derrière sous le gilet, retombent;
-la silhouette se trouve complétée par la blancheur de la culotte et des
-bas de livrée.)
-
-LA VOIX DE SEDLINSKY, s’éloignant.
-
- Allons! C’est bien! bonsoir!
-
-FLAMBEAU, avec un petit salut ironique de la main vers la porte fermée.
-
- Bonsoir!...
-
-(Il grandit d’une coudée, défripe en deux tapes son uniforme, étire ses
-bras chevronnés, remonte les épaulettes aplaties; passe dans ses cheveux
-coiffés et poudrés le gros peigne de ses doigts écartés pour les relever
-en héroïque broussaille; marche vers la console de gauche, saisit parmi
-les souvenirs qui l’encombrent le sabre-briquet qu’il passe, le bonnet à
-poil qu’il coiffe, le fusil qu’il fait sauter dans sa main; s’arrête une
-seconde devant la haute psyché pour rabattre ses moustaches à la
-grenadière, gagne en deux enjambées la porte du prince, tombe au port
-d’armes...)
-
- Et c’est ainsi
- Que soudain redressé, délarbiné, minci,
- Enfermé jusqu’à l’aube, impossible à surprendre,
- Fronçant sous son bonnet son gros sourcil de cendre,
- Se tenant dans son vieil uniforme bien droit,
- --L’arme au bras et la main contre le téton droit,
- Dans la position fixe et réglementaire,--
- Gardant le fils ainsi qu’il a gardé le père,
- --C’est ainsi que debout, chaque nuit, sur ton seuil,
- Se donnant à lui-même un mot d’ordre d’orgueil,
- Fier de faire une chose énorme et goguenarde,
- Un grenadier français monte, à Schœnbrunn, la garde!
-
-(Il se met à se promener de long en large, dans le clair de lune, comme
-un factionnaire.)
-
- C’est la dernière fois.
-
-(Avec un coup d’œil sur la chambre du prince.)
-
- Tu ne l’auras pas su.--
- C’est pour moi seul. C’est du vrai luxe,--inaperçu!
-
-(Il s’arrête, l’œil jubilant.)
-
- S’offrir un pareil coup pour n’éblouir personne,
- Mais pour se dire, à soi tout seul: «Elle est bien bonne!»
-
-(Il reprend sa promenade.)
-
- A leur barbe!--à Schœnbrunn!... Je me trouve insensé!...
- Je suis content!... Je suis ravi!...
-
-(On entend un bruit de clef dans une serrure, à droite.)
-
- Je suis pincé!
-
-
-SCÈNE VIII
-
-FLAMBEAU, METTERNICH.
-
-FLAMBEAU, bondissant hors du clair de lune et se réfugiant dans l’angle
-sombre au fond, à gauche.
-
- Qui donc s’est procuré la clef?
-
-(La porte s’ouvre.)
-
-METTERNICH entre. Il a pris en traversant un des salons un lourd
-candélabre d’argent tout allumé dont il s’éclaire. Il referme la porte
-en disant d’un ton résolu.
-
- Non, cette scène
- Ne se reproduira jamais!
-
-FLAMBEAU, le reconnaissant avec stupeur.
-
- Népomucène!
-
-METTERNICH, allant vers la table et bas, d’un air préoccupé.
-
- Oui... ce soir... lui parler... sans témoin importun...
-
-(Il pose le candélabre sur la table, et, en le posant, voit le petit
-chapeau.)
-
- Tiens! je ne savais pas que le duc en eût un.
-
-(Souriant.)
-
- --Ah! c’est l’archiduchesse encor qui dut lui faire
- Passer ce souvenir...
-
-(S’adressant au chapeau.)
-
- Te voilà,--Légendaire!
- Il y avait longtemps que...
-
-(Avec un petit salut protecteur.)
-
- Bonjour!
-
-(Ironiquement, comme si le chapeau s’était permis de réclamer.)
-
- Tu dis?... Hein?...
-
-(Il lui fait signe qu’il est trop tard.)
-
- --Non! Douze ans de splendeur me contemplent en vain
- Du haut de ta petite et sombre pyramide:
- Je n’ai plus peur.
-
-(Il touche du doigt et riant avec impertinence.)
-
- Voici le bout de cuir solide
- Par lequel on pouvait, sans trop te déformer,
- T’enlever, tout le temps, pour se faire acclamer!
- --Toi, dont il s’éventait après chaque conquête,
- Toi, qui ne pouvais pas, de cette main distraite,
- Tomber sans qu’aussitôt un roi te ramassât,
- Tu n’es plus aujourd’hui qu’un décrochez-moi-ça,
- Et si je te jetais, ce soir, par la croisée,
- Où donc finirais-tu, vieux bicorne?
-
-FLAMBEAU, dans l’ombre, à part.
-
- Au musée.
-
-METTERNICH, tournant le chapeau dans ses mains.
-
- Le voilà, ce fameux petit!... Comme il est laid!
- On l’appelle petit: d’abord, est-ce qu’il l’est?
-
-(Haussant les épaules et de plus en plus rancunier.)
-
- Non.--Il est grand. Très grand. Énorme. C’est en somme
- Celui, pour se grandir, que porte un petit homme!...
- --Car c’est d’un chapelier que la légende part:
- Le vrai Napoléon, en somme...
-
-(Retournant le chapeau et l’approchant de la lumière pour lire, au fond,
-le nom du chapelier.)
-
- C’est Poupart!
-
-(Et tout d’un coup, quittant ce ton de persiflage.)
-
- --Ah! ne crois pas pour toi que ma haine s’endorme!
- Je t’ai haï, d’abord, à cause de ta forme,
- Chauve-souris des champs de bataille! chapeau
- Qui semblais fait avec deux ailes de corbeau!
- A cause des façons implacables et nettes
- Dont tu te découpais sur nos ciels de défaites,
- Demi-disque semblant sur le coteau vermeil
- L’orbe à demi monté de quelque obscur soleil!
- A cause de ta coiffe où le diable s’embusque,
- Chapeau d’escamoteur qui, posé noir et brusque,
- Sur un trône, une armée, un peuple entier debout,
- Te relevais, ayant escamoté le tout!
- A cause de ta morgue insupportable; à cause
- De ta simplicité qui n’était qu’une pose,
- De ta joie, au milieu des diadèmes d’or,
- A n’être insolemment qu’un morceau de castor;
- A cause de la main rageuse et volontaire
- Qui t’arrachait parfois pour te lancer à terre;
- De tous mes cauchemars que dix ans tu peuplas;
- Des saluts que moi-même ai dû te faire, plats;
- Et, quand pour le flatter je cherchais l’épithète,
- Des façons dont parfois tu restas sur sa tête!
-
-(Et tous ces souvenirs lui remontant, il continue, dans une explosion de
-haine clairvoyante.)
-
- Vainqueur, neuf, acclamé, puissant, je t’ai haï,
- Et je te hais encor vaincu, vieux et trahi!
- Je te hais pour cette ombre altière et péremptoire
- Que tu feras toujours sur le mur de l’histoire!
- Et je te hais pour ta cocarde arrondissant
- Son gros œil jacobin tout injecté de sang;
- Pour toutes les rumeurs qui de ta conque sortent,
- Grand coquillage noir que les vagues rapportent,
- Et dans lequel l’oreille écoute, en s’approchant,
- Le bruit de mer que fait un grand peuple en marchant!
- Pour cet orgueil français que tu rendis sans bornes,
- Bicorne qui leur sert à nous faire les cornes!
-
-(Il a rejeté le chapeau sur la table, et penché maintenant sur lui:)
-
- Et je te hais pour Béranger et pour Raffet,
- Pour les chansons qu’on chante, et les dessins qu’on fait,
- Et pour tous les rayons qu’on t’a cousus, dans l’île!
- Je te hais! je te hais! et ne serai tranquille
- Que lorsque ton triangle inélégant de drap,
- Râpé de sa légende enfin, redeviendra
- Ce qu’en France il n’aurait jamais dû cesser d’être:
- Un chapeau de gendarme ou de garde champêtre!
- Je te...
-
-(Il s’arrête, saisi par le silence, l’heure, le lieu. Et avec un sourire
-un peu troublé.)
-
- Mais tout d’un coup... C’est drôle... Le présent
- Imite le passé, parfois, en s’amusant...
-
-(Passant la main sur son front.)
-
- De te voir là comme une chose familière,
- Cela m’a reporté de vingt ans en arrière;
- Car c’était là, toujours, qu’il te posait ainsi
- Lorsqu’il y a vingt ans il habitait ici!
-
-(Il regarde autour de lui avec un frisson.)
-
- C’était dans ce salon qu’on faisait antichambre;
- C’était là qu’attendant qu’il sortît de sa chambre,
- Princes, ducs, magyars, entassés dans un coin,
- Fixaient sur toi des yeux humiliés, de loin,
- Pareils à des lions respectant avec rage
- Le chapeau du dompteur oublié dans la cage!
-
-(Il s’éloigne un peu, malgré lui, en fixant ce petit chapeau dont le
-mystère noir devient dramatique.)
-
- Il te posait ainsi!... C’était comme aujourd’hui...
- Des armes... des papiers... On croirait que c’est lui
- Qui vient de te jeter, en passant, sur la carte;
- Qu’il est encore ici chez lui, ce Bonaparte!
- Et qu’en me retournant, je vais,--sur le seuil,--là,
- Revoir le grenadier montant la garde...
-
-(Il s’est retourné d’un mouvement naturel, et pousse un cri en voyant,
-debout devant la porte du duc, Flambeau qui, d’un pas, est rentré dans
-le clair de lune.)
-
- Ha!
-
-(Un silence. Flambeau, immobile, monte la garde. Ses moustaches et ses
-buffleteries sont de neige. Les petits boutons à l’aigle étincellent sur
-sa poitrine. Metternich recule, se frotte les yeux.)
-
- --Non.--Non.--Non.--C’est un peu de fièvre, qui dessine!...
- Mon tête-à-tête avec ce chapeau m’hallucine!...
-
-(Il regarde, se rapproche. Flambeau est toujours immobile, dans la pose
-classique du grenadier au repos, les mains croisées sur le coude de la
-baïonnette qui jette un éclair bleu.)
-
- La lune construit-elle un spectre de rayons?
- Qu’est-ce que c’est que ça?... Voyons! voyons! voyons!
-
-(Il marche sur Flambeau, et d’une voix brève.)
-
- Oui... quel est le mauvais plaisant?
-
-FLAMBEAU, croisant la baïonnette.
-
- Qui va là?
-
-METTERNICH, faisant un pas en arrière.
-
- Diable!
-
-FLAMBEAU, froidement.
-
- Passez au large!
-
-METTERNICH, avec un rire un peu forcé, voulant approcher.
-
- Oui... oui... la farce est impayable...
- Mais...
-
-FLAMBEAU, croisant la baïonnette.
-
- Qui va là?
-
-METTERNICH, reculant.
-
- Très drôle!
-
-FLAMBEAU.
-
- Un pas, vous êtes mort!
-
-METTERNICH.
-
- Mais...
-
-FLAMBEAU.
-
- Plus bas!
-
-METTERNICH.
-
- Permettez!
-
-FLAMBEAU.
-
- Plus bas!--L’Empereur dort.
-
-METTERNICH.
-
- Comment?
-
-FLAMBEAU, mystérieusement.
-
- Chut!
-
-METTERNICH, furieux.
-
- Mais je suis le chancelier d’Autriche!
- Mais je suis tout! Mais je peux tout!
-
-FLAMBEAU.
-
- Mais je m’en fiche!
-
-METTERNICH, exaspéré.
-
- Mais je veux voir le duc de Reichstadt, et...
-
-FLAMBEAU.
-
- Ah! ouat!
-
-METTERNICH, n’en pouvant croire ses oreilles.
-
- Comment: ah! ouat?
-
-FLAMBEAU.
-
- Reichstadt? Connaissons pas, Reichstadt!
- D’Auerstaedt! d’Elchingen! c’est des ducs, c’est notoire;
- Reichstadt, c’est pas un duc: c’est pas une victoire!
-
-METTERNICH.
-
- Mais on est à Schœnbrunn, voyons!
-
-FLAMBEAU.
-
- Si l’on y est?...
- Grâce au nouveau succès, on y a son billet!
- Et l’on s’y reprépare, avec des ratatouilles,
- A ré-administrer au monde des tatouilles!
-
-METTERNICH.
-
- Quoi? Comment? Que dit-il? Un nouveau succès?
-
-FLAMBEAU.
-
- Bœuf!
-
-METTERNICH.
-
- Mais nous sommes le dix juillet mil huit cent...
-
-FLAMBEAU.
-
- Neuf!
-
-METTERNICH.
-
- Je ne deviens pas fou!
-
-FLAMBEAU, tout d’un coup descendant vers lui.
-
- D’où sortez-vous?... C’est louche!
-
-(Sévère.)
-
- --Pourquoi n’êtes-vous pas encor dans votre couche?
-
-METTERNICH, se redressant.
-
- Moi?
-
-FLAMBEAU, le toisant.
-
- Qui donc a laissé passer cet Artaban?
- Le Mameluck? Il a pris ça sous son turban?
-
-METTERNICH.
-
- Le Mameluck?
-
-FLAMBEAU, scandalisé.
-
- Alors, tout se démantibule?
-
-METTERNICH.
-
- Mais...
-
-FLAMBEAU, n’en revenant pas.
-
- Vous entrez, la nuit, dans le grand vestibule?
-
-METTERNICH.
-
- Mais je...
-
-FLAMBEAU, de plus en plus stupéfait.
-
- Vous franchissez le salon de Rosa
- Sans voir le voltigeur que l’on y préposa?
-
-METTERNICH.
-
- Le volt...?
-
-FLAMBEAU.
-
- Vous traversez la petite rotonde,
- Sans qu’un pareil toupet, un yatagan le tonde?
- Le salon blanc n’est pas de sous-offs habité
- Qui, sur le poêle en or, font du punch et du thé?
- Vous ne rencontrez pas quelques vieilles barbiches
- Dans la pièce aux chevaux, dans la pièce aux potiches?
- Et dans la galerie, alors, les brigadiers
- Trouvent tout naturel que vous vous baladiez?
-
-(Au comble de l’indignation.)
-
- On peut donc traverser le cabinet ovale
- Sans que le Maréchal du Palais vous avale?
-
-METTERNICH, reculant sous cette abondance inquiétante de détails précis.
-
- Le maréchal?...
-
-FLAMBEAU.
-
- Ce dogue, alors, c’est un carlin?
-
-METTERNICH.
-
- Mais j’entre...
-
-FLAMBEAU.
-
- Ce palais, alors, c’est un moulin?
- --Et quand vous arrivez au bout de l’enfilade,
- Personne?... Le portier d’appartement... malade?
- Et le valet de chambre?... absent?... Et le gardien
- Du portefeuille?... où donc s’est-il mis?... dans le sien?
-
-METTERNICH.
-
- Mais...
-
-FLAMBEAU.
-
- Au lieu d’être là pour vous chercher des noises,
- L’aide de camp de nuit, que fait-il?... des Viennoises?
-
-METTERNICH.
-
- Mais...
-
-FLAMBEAU.
-
- Et le moricaud de garde? il prie Allah?...
- Eh bien! mais c’est encore heureux que je sois là!
- --Quel service!... Oh! oh! oh! s’il y met sa lorgnette,
- Je crois qu’il y aura _d’l’oignon, d’l’oignon, d’l’oignette!_
-
-METTERNICH, hors de lui, et voulant passer pour atteindre la poignée
-dorée d’une sonnette, au mur.
-
- Je vais...
-
-FLAMBEAU, s’interposant, terrible.
-
- Ne bougez pas! Vous le réveilleriez!...
-
-(Avec attendrissement.)
-
- --Il dort sur son petit traversin de lauriers!
-
-METTERNICH, tombant assis dans un fauteuil, près de la table.
-
- Ah! je raconterai ce rêve!... Il est épique!
-
-(Il approche un doigt de la flamme d’une des bougies, et le retirant
-vivement.)
-
- Mais cette flamme...
-
-FLAMBEAU.
-
- Brûle!
-
-METTERNICH, tâtant la pointe de la baïonnette que Flambeau ne cesse de
-lui présenter.
-
- Et cette pointe...
-
-FLAMBEAU.
-
- Pique!
-
-METTERNICH, se relevant d’un bond.
-
- Mais je suis réveillé!... Mais je...
-
-FLAMBEAU.
-
- Chut! restez coi!
-
-METTERNICH, avec, une seconde, l’angoisse d’un homme qui se demande s’il
-a rêvé quinze ans d’histoire.
-
- Mais Sainte-Hélène, alors?... Waterloo?...
-
-FLAMBEAU, tombant sincèrement des nues.
-
- Water... quoi?
-
-(On entend bouger dans la chambre du duc.)
-
- L’Empereur a bougé!
-
-METTERNICH.
-
- Lui!
-
-FLAMBEAU.
-
- Saperlipopette!
- Vous devenez plus blanc qu’un cheval de trompette!
-
-(Prêtant l’oreille au pas qui s’est rapproché de la porte.)
-
- C’est lui! Sa main tâtonne au battant verrouillé...
- Il va sortir. Voilà!
-
-(Avec désespoir.)
-
- Vous l’avez réveillé.
-
-METTERNICH.
-
- Non, il ne se peut pas que ce soit lui qui sorte!
- Il ne va pas ouvrir lentement cette porte!...
- C’est le duc de Reichstadt, voyons! je n’ai pas peur!
- Je sais que c’est le duc! j’en suis sûr.
-
-(La porte s’ouvre.)
-
-FLAMBEAU, d’une voix sonore.
-
- L’Empereur!
-
-(Il présente les armes.--Metternich se rejette en arrière.--Mais au lieu
-de la terrible petite silhouette trapue que ce grenadier de la Garde
-présentant les armes faisait presque attendre, c’est, sur le seuil,
-l’apparition chancelante d’un pauvre enfant trop svelte, qui a quitté
-ses livres pour venir en toussant voir ce qui se passe, et qui s’arrête,
-blanc comme son habit, en levant sa lampe de travail,--rendu plus
-féminin par son col dégrafé d’où s’échappe du linge, et par ses cheveux
-plus blonds sous l’abat-jour.)
-
-
-SCÈNE IX
-
-LES MÊMES, LE DUC, puis des LAQUAIS.
-
-METTERNICH, se précipitant vers lui avec un rire nerveux.
-
- Ah! ah! c’est vous! c’est vous! c’est vous! C’est Votre Altesse!
- Ah! que je suis heureux!
-
-LE DUC, ironiquement.
-
- D’où vient cette tendresse?
-
-METTERNICH.
-
- Non! vraiment, je croyais--tant c’était réussi!--
- Qu’un autre allait sortir!
-
-FLAMBEAU, comme sortant du rêve auquel il s’est pris lui-même.
-
- Je le croyais aussi!
-
-LE DUC, se retournant vers lui, et apercevant avec épouvante son
-uniforme.
-
- Dieu! qu’as-tu fait?
-
-FLAMBEAU.
-
- Du luxe!
-
-METTERNICH, qui a gagné la sonnette, sonnant et appelant.
-
- A moi!
-
-LE DUC, à Flambeau.
-
- Fuis!
-
-FLAMBEAU, courant vers le fond.
-
- La fenêtre!
-
-LE DUC, voulant le retenir.
-
- La sentinelle va tirer sur toi!
-
-FLAMBEAU.
-
- Peut-être!
-
-LE DUC.
-
- C’est long, d’ici les bois!
-
-METTERNICH.
-
- Et si, pendant qu’il court,
- On lui tire dessus...
-
-FLAMBEAU.
-
- Ça me semblera court!
-
-LE DUC, vivement, apercevant la livrée de Flambeau à terre.
-
- Mets ta livrée!
-
-METTERNICH, courant et posant son pied dessus.
-
- Ah! non!
-
-FLAMBEAU, dédaigneusement.
-
- Gardez cette guenille!
- Est-ce qu’un papillon se remet en chenille?
-
-(Et le fusil en bandoulière, gardant, par défi, tout son attirail, il
-s’élance sur le balcon.)
-
- Au revoir!
-
-LE DUC, le suivant.
-
- Mais c’est fou!
-
-FLAMBEAU, vite et bas au duc.
-
- Chut! Je gagne le trou
- De Robinson!--Au bal de demain!
-
-(Il enjambe la balustrade.)
-
-LE DUC.
-
- Mais c’est fou!
-
-FLAMBEAU, disparaissant.
-
- J’y serai!
-
-LE DUC, lui criant à voix basse.
-
- Pas de bruit!
-
-METTERNICH, en le voyant disparaître.
-
- Oh! pourvu qu’il se luxe
- Quelque chose!...
-
-(On entend la voix de Flambeau entonner tranquillement dans la nuit le
-_Chant du départ_: _La victoire en chantant..._)
-
-LE DUC, terrifié.
-
- Hein?
-
-METTERNICH, stupéfait.
-
- Il chante?
-
-LE DUC, se penchant au balcon avec angoisse.
-
- Oh! que fais-tu?
-
-LA VOIX DE FLAMBEAU, dans le parc.
-
- Du luxe!
-
-(Il continue: _... nous ouvre la carrière..._
-
-Une détonation. La chanson s’interrompt. Seconde de silence et
-d’attente. Puis, la voix reprend gaiement, plus lointaine: _La
-liberté..._)
-
-LE DUC, avec un cri de joie.
-
- Manqué!...
-
-(Metternich se précipite derrière lui sur le balcon et suit des yeux,
-dans le parc, la fuite de Flambeau.)
-
-METTERNICH, avec dépit.
-
- Comme il s’est bien, dans l’ombre, reconnu!
-
-LE DUC, fièrement.
-
- Il connaît le pays: il est déjà venu.
-
-METTERNICH, à plusieurs laquais qui viennent d’entrer par la droite, les
-congédiant du geste.
-
- Trop tard! Retirez-vous! Plus rien pour mon service!
-
-(Les laquais sortent.)
-
-
-SCÈNE X
-
-METTERNICH, LE DUC.
-
-LE DUC, à Metternich, d’un ton presque menaçant.
-
- Et demain, pas un mot au préfet de police!
-
-METTERNICH, avec un sourire.
-
- Je ne raconte pas les tours qu’on m’a joués.
-
-(Et tandis que le duc, lui tournant le dos, se dirige vers sa chambre,
-il continue nonchalamment:)
-
- Que m’importent d’ailleurs vos grognards dévoués?
- Vous n’êtes pas Napoléon.
-
-LE DUC, qui déjà rentrait chez lui, s’arrêtant, hautain.
-
- Qui le décrète?
-
-METTERNICH, montrant le petit chapeau sur la table.
-
- Vous avez le petit chapeau, mais pas la tête.
-
-LE DUC, avec un cri de douleur.
-
- Ah! vous avez encor trouvé le mot qu’il faut
- Pour dégonfler l’enthousiasme!... Mais ce mot
- Ne sera pas cette fois-ci le coup d’épingle
- Qui crève, ce sera le coup de fouet qui cingle!
- Je me cabre, et m’emporte aux orgueils les plus fous!
- Pas la tête, m’avez-vous dit?...
-
-(Il marche sur Metternich, et les bras croisés.)
-
- Qu’en savez-vous?
-
-METTERNICH, contemple un instant ce prince dressé la devant lui, dans sa
-rage juvénile plein de confiance et de force,--puis, d’une voix
-coupante.
-
- Ce que j’en sais?...
-
-(Il prend sur la table le candélabre allumé, va vers la grande psyché,
-et haussant la lumière.)
-
- Regardez-vous dans cette glace!
- Regardez la longueur morne de votre face!
- Regardez ce fardeau si lourd d’être si blond,
- Ces accablants cheveux! mais regardez-vous donc!
-
-LE DUC, ne voulant pas aller à la glace, et s’y regardant, malgré lui,
-de loin.
-
- Non!
-
-METTERNICH.
-
- Mais tout un brouillard fatal vous accompagne!
-
-LE DUC.
-
- Non!
-
-METTERNICH.
-
- Mais à votre insu, c’est toute une Allemagne
- Et c’est toute une Espagne en votre âme dormant,
- Qui vous font si hautain, si triste, et si charmant!
-
-LE DUC, détournant la tête, et attiré pourtant vers le miroir.
-
- Non! non!
-
-METTERNICH.
-
- Rappelez-vous vos doutes de vous-même!
- Vous, régner? Allons donc!... Vous seriez, doux et blême,
- Un de ces rois qui vont s’interrogeant tout bas,
- Et qu’il faut enfermer pour qu’ils n’abdiquent pas!
-
-LE DUC, saisissant, pour essayer de l’écarter, le candélabre que
-Metternich lève devant la glace.
-
- Non! non!
-
-METTERNICH.
-
- Vous n’avez pas la tête d’énergie,
- Mais le front de langueur, le front de nostalgie!
-
-LE DUC, se regardant, et passant sa main sur son front.
-
- Le front?...
-
-METTERNICH.
-
- Et Votre Altesse, avec égarement,
- Sur ce front d’archiduc passe une main d’infant!
-
-LE DUC, regardant sa main, avec effroi, dans la glace.
-
- Ma main?...
-
-METTERNICH.
-
- Regardez-les, ces doigts tombants et vagues,
- Qu’on a, dans des portraits, déjà vus, sous des bagues!
-
-LE DUC, cachant sa main.
-
- Non!
-
-METTERNICH.
-
- Regardez vos yeux par lesquels vos aïeux
- Vous regardent...
-
-LE DUC, face à face avec son image, les yeux élargis.
-
- Mes yeux?...
-
-METTERNICH.
-
- Regardez-les, ces yeux
- Dans lesquels d’autres yeux, déjà vus dans des cadres,
- Rêvent à des bûchers ou pleurent des escadres!
- Et vous, si scrupuleux, si consciencieux,
- Osez aller régner en France, avec ces yeux!
-
-LE DUC, balbutiant pour se rassurer.
-
- Mais, mon père...
-
-METTERNICH, d’une voix implacable.
-
- Vous n’avez rien de votre père!
-
-(Et ramenant de force vers la glace le candélabre que la main crispée du
-duc ne lâche plus.)
-
- Mais cherchez! cherchez donc! approchez la lumière!
- --Il a voulu, jaloux de notre sang ancien,
- Venir nous le voler, pour en vieillir le sien;
- Mais ce qu’il a volé, c’est la mélancolie,
- C’est la faiblesse, c’est...
-
-LE DUC.
-
- Non, je vous en supplie!
-
-METTERNICH.
-
- Regardez-vous pâlir dans le miroir!
-
-LE DUC.
-
- Assez!
-
-METTERNICH.
-
- Sur votre lèvre, là, vous la reconnaissez,
- Cette moue orgueilleuse et rouge de poupée?
- C’est celle qu’eut, en France, une tête coupée:
- Car ce qu’il a volé, c’est aussi le malheur!
- --Mais haussez donc le candélabre!
-
-LE DUC, défaillant.
-
- Non! J’ai peur!
-
-METTERNICH, presque à son oreille.
-
- Peux-tu te regarder, la nuit, dans cette glace,
- Sans voir, derrière toi, monter toute ta race?
- --Vois c’est Jeanne la Folle, au fond, cette vapeur!
- Et ce qui, sous la vitre, arrive avec lenteur,
- C’est la pâleur du roi dans son cercueil de verre!...
-
-LE DUC, se débattant.
-
- Non! non! c’est la pâleur ardente de mon père!
-
-METTERNICH.
-
- Rodolphe et ses lions, dans un affreux recul!
-
-LE DUC.
-
- Des armes! des chevaux! c’est le Premier Consul!
-
-METTERNICH, désignant toujours dans le miroir, quelque sombre aïeul.
-
- Le vois-tu fabriquer de l’or dans une crypte?
-
-LE DUC.
-
- Je le vois fabriquer de la gloire, en Égypte!
-
-METTERNICH.
-
- Ha! ha! et Charles Quint! le spectre aux cheveux courts,
- Qui meurt d’avoir voulu s’enterrer!
-
-LE DUC, perdant la tête.
-
- Au secours,
- Père!...
-
-METTERNICH.
-
- L’Escurial! les fantasmagories!
- Les murs noirs!
-
-LE DUC.
-
- Au secours, les blanches boiseries!
- Compiègne! Malmaison!
-
-METTERNICH.
-
- Tu les vois? tu les vois?
-
-LE DUC, désespérément.
-
- Roule, tambour d’Arcole, et couvre cette voix!
-
-METTERNICH.
-
- La glace se remplit!
-
-LE DUC, courbé, se défendant du geste comme si quelque vol terrible
-s’abattait sur lui.
-
- Au secours, les Victoires!
- A moi, les aigles d’or contre les aigles noires!
-
-METTERNICH.
-
- Mortes, les aigles!
-
-LE DUC.
-
- Non!
-
-METTERNICH.
-
- Et crevés, les tambours!
-
-LE DUC.
-
- Non!
-
-METTERNICH.
-
- Et la glace glauque est pleine de Habsbourgs,
- Qui te ressemblent tous!
-
-LE DUC, hors de lui, cherchant à arracher le candélabre que Metternich
-maintient.
-
- Je casserai la glace!
-
-METTERNICH.
-
- D’autres! d’autres encore arrivent!
-
-LE DUC, brandissant le lourd candélabre que Metternich vient enfin de
-lui abandonner, et en frappant, d’un geste insensé, le miroir.
-
- Je la casse!
-
-(Il frappe avec rage; la psyché s’effondre, les bougies s’éteignent; la
-nuit se fait, dans un grand bruit d’éclats de verre. Le duc se jette en
-arrière, délivré, avec une clameur de triomphe.)
-
- Il n’en reste pas un!
-
-METTERNICH, déjà sur le seuil, se retourne, et avant de sortir.
-
- Il en reste un toujours!
-
-LE DUC chancelle à ces mots, et fou de terreur, il crie dans la nuit.
-
- Non! non! ce n’est pas moi! pas moi!
-
-(Mais sa voix s’étrangle, il bat l’air de ses bras, tourne dans l’ombre,
-et tombe, lamentable blancheur, devant le miroir brisé, en appelant.)
-
- Père! au secours!...
-
-
-Rideau.
-
-
-
-
-ACTE IV
-
-LES AILES MEURTRIES
-
-
-Le rideau s’ouvre, au murmure des violons et des flûtes, sur une fête
-dans les _Ruines Romaines_ du parc de Schœnbrunn.
-
-Ces ruines sont, naturellement, aussi fausses que possible; mais
-construites par un agréable archéologue, adossées le plus heureusement
-du monde à une colline boisée, vêtue de mousses abondantes, caressées
-d’admirables feuillages, elles sont belles dans la nuit, qui les
-agrandit et les poétise.
-
-Au fond, au milieu de pittoresques décombres, une large et très haute
-porte romaine s’arrondit, et laisse voir, en perspective, sous son arc
-ébréché, une avenue de gazon qui s’élève, comme un chemin de velours,
-jusqu’à un lointain carrefour bleuâtre, où semble l’arrêter un geste
-blanc de statue.
-
-Devant cette porte s’allonge un petit vivier d’eau dormante, et des
-divinités de pierre se cachent dans des roseaux.
-
-Et ce sont des colonnades à demi écroulées à travers lesquelles on voit
-passer des masques; des escaliers que montent et descendent tous les
-personnages de la Comédie Italienne. Car la fête est costumée, la mode
-étant aux Redoutes, aux dominos, aux capes vénitiennes, aux étranges
-chapeaux chargés de plumes, aux grandes collerettes, aux loups noirs
-barbus de dentelle, sous lesquels on aime à s’intriguer.
-
-Deux gros orangers taillés en boules; contre une de leurs caisses, un
-banc rustique.
-
-Un peu partout, des fragments de bas-reliefs, des fûts de colonne
-enthyrsés de lierre, des têtes gisantes, de marbres décapités.
-
-Les lampions sont rares et d’un vert discret de ver luisant; on n’a pas
-abîmé le clair de lune.
-
-La partie du parc réservée à la fête a été close par du treillage, et on
-aperçoit, à droite, la sortie, où des valets de pied remettent aux gens
-qui partent leurs manteaux.
-
-A gauche, au tout premier plan, une porte de branches enguirlandées est
-celle d’un petit théâtre. C’est de ce côté, vers le fond, que s’étend la
-fête; c’est par là qu’on danse, il arrive de la coulisse une lumière
-plus vive et des bouffées de musique.
-
-L’orchestre invisible joue des valses de Schubert, de Lanner, de
-Strauss,--et les joue à la Viennoise, avec la plus énervante grâce.
-
-
-SCÈNE PREMIÈRE
-
-DES MASQUES,--puis METTERNICH et L’ATTACHÉ FRANÇAIS, GENTZ, SEDLINSKY,
-FANNY ELSSLER.
-
-UN MANTEAU VÉNITIEN, à un autre, lui montrant les masques qui passent.
-
- Quel est ce fou?
-
-L’AUTRE.
-
- Je ne sais pas!
-
-LE PREMIER.
-
- Ce monsignore?
-
-LE DEUXIÈME.
-
- Je ne sais pas!
-
-LE PREMIER.
-
- Et ce mezzetin?
-
-LE DEUXIÈME.
-
- Je l’ignore!
-
-UN MATASSIN, survenant.
-
- Mais c’est délicieux!
-
-UN GILLES.
-
- Le grand incognito!
-
-UN POLICHINELLE, traverse le fond en courant, et saisit au vol une
-Marquise par la taille.
-
- Votre oreille?
-
-LA MARQUISE.
-
- Pourquoi?
-
-LE POLICHINELLE, mystérieusement.
-
- Chut! mon secret!
-
-(Il l’embrasse et se sauve.)
-
-UN PIERROT, assis sur un fût de colonne.
-
- Watteau...
-
-LE POLICHINELLE, repassant au fond, et saisissant par la taille une
-Isabelle.
-
- Votre oreille?
-
-LE PIERROT.
-
- ... eût aimé ces fuites de basquines...
-
-L’ISABELLE, au Polichinelle.
-
- Pourquoi?
-
-LE POLICHINELLE, mystérieusement.
-
- Chut! mon secret!
-
-(Il l’embrasse et se sauve.)
-
-LE PIERROT.
-
- ... dans ce décor de ruines!
-
-UN ARLEQUIN, qui rêve, un pied sur la margelle du bassin.
-
- Tout est incertitude et tout est trémolo,
- La musique, nos cœurs, le clair de lune, et l’eau!
-
-(Metternich, en habit de cour sous un grand domino noir, entre avec
-l’attaché militaire français qui est aussi en habit et domino; il lui
-explique la fête avec condescendance.)
-
-METTERNICH.
-
- Donc, Monsieur l’attaché d’ambassade de France,
- Ici de la pénombre et du demi-silence...
-
-(Il désigne le fond à gauche.)
-
- Et, dans la lumière et dans du bruit, là-bas,
- Le bal...
-
-L’ATTACHÉ, admiratif.
-
- Oh! c’est vraiment...
-
-METTERNICH, négligemment.
-
- C’est joli, n’est-ce pas?
-
-(Montrant la droite.)
-
- Par là...
-
-L’ATTACHÉ, avec un étonnement respectueux.
-
- Quoi! vous daignez être mon cicerone?...
-
-METTERNICH, lui prenant le bras, avec une affectation de frivolité.
-
- Mon cher, je suis moins fier du Congrès de Vérone
- Que d’avoir réussi ce bal dans ces jardins,
- Et d’avoir mélangé tous ces parfums mondains
- A cette âpre senteur nocturne et forestière!
- --Donc, par là, la sortie. Au fond, le vestiaire,
- De sorte qu’en partant, tout de suite, on pourra
- Reprendre sa roulière, ou bien sa witchoura.
-
-(Montrant la porte de gauche.)
-
- Enfin, dans un salon de boulingrin bleuâtre,
- Là, près de la Fontaine aux Amours, le théâtre.
- Un bijou de petit théâtre, sur lequel
- Des amateurs princiers vont nous jouer _Michel
- Et_... je ne sais plus quoi...--piécette à l’eau de rose
- D’un Français qui s’appelle Eugène... quelque chose!
-
-L’ATTACHÉ.
-
- On soupe?...
-
-METTERNICH.
-
- Ici.
-
-L’ATTACHÉ, surpris, regardant autour de lui.
-
- Comment?
-
-METTERNICH, posant la main sur une caisse d’oranger.
-
- Sur chaque caisson vert
- Va neiger une nappe et pleuvoir un couvert!
-
-L’ATTACHÉ, amusé.
-
- Ah! bah! les orangers?...
-
-METTERNICH, enchanté de son effet.
-
- Oui. Tout à l’heure on roule
- Ici tous ceux du parc; sous chaque grosse boule
- Deux couples prennent place, affamés et légers...
-
-L’ATTACHÉ.
-
- Enfin, c’est un souper par petits orangers!
- C’est admirable!
-
-METTERNICH, modestement.
-
- Eh! oui!--Quant aux affaires graves...
-
-(A un laquais.)
-
- Allez dire que c’est assez de danses slaves!
-
-(Le laquais sort en courant par la gauche. Revenant à l’attaché.)
-
- Je ne les remets pas à demain, moi. Je pars
- Avant souper. Je dois répondre aux Hospodars.
- On m’attend.
-
-(A un autre laquais, lui désignant l’intérieur du théâtre.)
-
- Les festons par là sont un peu pingres!
-
-(Revenant à l’attaché.)
-
- Organiser un bal, c’est mon violon d’Ingres:
- Puis, quand le bal est bien bondissant et riant,
- Je vais te retrouver, Question d’Orient!
- J’aime régler des sorts de peuples et des danses,
- Arbitre de l’Europe...
-
-L’ATTACHÉ, s’inclinant.
-
- Et de ses élégances!
-
-GENTZ, qui est entré depuis un moment avec une femme en domino, masquée,
-s’avançant vers eux, un peu gai.
-
- C’est très juste!... _Arbiter elegantiarum!_
-
-METTERNICH, se retournant.
-
- Tiens! vous parlez latin? Qu’avez-vous bu?
-
-GENTZ, titubant très légèrement.
-
- Du rhum.
-
-METTERNICH.
-
- On a dû, chez Fanny, rester longtemps à table!
- Oh! cette liaison!... Vous n’êtes plus sortable!
-
-GENTZ, avec indignation.
-
- Moi, Fanny?... C’est fini!
-
-METTERNICH, incrédule.
-
- Ah?
-
-(Apercevant le préfet de police qui le cherche.)
-
- Sedlinsky!
-
-GENTZ, la main sur son cœur.
-
- Fini!
-
-SEDLINSKY, à Metternich.
-
- Un mot!
-
-(Il lui parle bas.)
-
-GENTZ, continuant de parler à Metternich, qui s’est éloigné.
-
- Fini!
-
-(Le domino qui était avec lui vient le prendre sous le bras. Il se
-retourne et changeant de ton.)
-
- J’eus tort de t’amener, Fanny!
- Si l’on savait que grâce à moi... Quelle imprudence!
- Une danseuse...
-
-FANNY.
-
- Ici, c’est pour moi que je danse!
-
-(Elle pirouette. L’attaché français la regarde avec admiration.)
-
-GENTZ, vivement.
-
- On te reconnaîtra!... tâche de danser mal!
-
-METTERNICH, à Sedlinsky.
-
- Un complot, dites-vous?
-
-SEDLINSKY.
-
- Pour le duc, dans ce bal.
-
-METTERNICH, souriant.
-
- Je n’ai plus peur...
-
-GENTZ, suivant Fanny qui s’éloigne en dansant.
-
- Encor faudrait-il que j’apprisse
- Pourquoi tu voulus tant venir ici?
-
-FANNY.
-
- Caprice!
-
-(Elle sort en valsant. Gentz la suit. L’attaché français aussi.)
-
-METTERNICH, à Sedlinsky.
-
- Je n’ai plus peur du duc. J’ai tué son orgueil.
- On ne le verra pas au bal. Il est en deuil.
-
-SEDLINSKY.
-
- Mais on conspire!
-
-METTERNICH, gaiement.
-
- Ah! bah!
-
-SEDLINSKY.
-
- Des femmes.
-
-METTERNICH, haussant les épaules.
-
- Quelques pecques!
-
-SEDLINSKY.
-
- De grandes dames!...
-
-METTERNICH, ironique.
-
- Oh!...
-
-SEDLINSKY.
-
- ... Polonaises et Grecques:
- La princesse Grazalcowich!
-
-METTERNICH.
-
- Grazalcowich?...
- C’est terrible!
-
-(A un laquais qui passe.)
-
- Donnez-moi donc une sandwich!
-
-SEDLINSKY.
-
- Vous riez?... Chut!...
-
-(Il lui désigne un groupe de dominos mauves qui entrent
-mystérieusement.)
-
- Fuyant l’éclat de la torchère,
- Les voici, cherchant l’ombre, et chuchotant...
-
-(Il entraîne Metternich derrière un des orangers.)
-
-
-SCÈNE II
-
-LES DOMINOS MAUVES,--METTERNICH et SEDLINSKY, cachés.
-
-PREMIER DOMINO, à un autre.
-
- Ma chère,
- Que c’est doux de courir pour lui quelque danger!
-
-DEUXIÈME DOMINO, avec délice.
-
- Conspirons!
-
-TROISIÈME DOMINO.
-
- Ses cheveux sont d’un or si léger!
-
-(Ces conspiratrices ont toutes un petit accent grec ou polonais.)
-
-LA PREMIÈRE.
-
- Oui, ma chère, on dirait que son front s’environne
- D’un halo... dans lequel commence une couronne!
-
-UNE AUTRE.
-
- Oh! et son double charme inattendu, troublant,
- De Bonaparte blond, ma chère, et d’Hamlet blanc!
-
-PLUSIEURS, avec volupté.
-
- Conspirons!
-
-LA PREMIÈRE, gravement.
-
- Mais, d’abord, à Vienne, je conseille
- De faire faire, en or, chez Stieger, une abeille!
-
-LA DEUXIÈME, impétueusement.
-
- A Vienne?... Ce serait tout à fait idiot!
- Faisons faire à Paris cela, chez Odiot!
-
-UNE AUTRE, solennellement.
-
- Et je propose, moi, sur toutes nos toilettes,
- D’avoir toujours un gros bouquet de violettes!
-
-TOUTES, avec enthousiasme.
-
- Oh! c’est cela, Princesse!
-
-UNE QUI N’A ENCORE RIEN DIT, inspirée.
-
- Et risquons un retour
- Vers les modes Empire!
-
-LA PREMIÈRE, vivement.
-
- Oh! le soir! pas le jour!
-
-UNE AUTRE.
-
- Ah! ma chère, ces tailles courtes sont infâmes!
-
-TOUTES A LA FOIS.
-
- Les ruchés!... les bouillons!... Mais, ma chère!...
-
-METTERNICH, qui surgit en riant.
-
- Ah! Mesdames!
-
-TOUTES, avec un cri d’effroi.
-
- Ah! Dieu!
-
-METTERNICH, riant aux éclats.
-
- Continuez ce complot étonnant!
- Conspirez!... conspirez!... ah! ah!...
-
-(Il sort en riant toujours, suivi de Sedlinsky. Son rire se perd.
-Aussitôt les conspiratrices, dispersées comme pour une fuite, se
-rapprochent sur la pointe du pied, se mettent en bouquet autour de celle
-qu’on a appelée Princesse.)
-
-LA PRINCESSE.
-
- Et maintenant
- Que grâce à ce petit papotage frivole
- Le soupçon éveillé par Sedlinsky s’envole,
- Prouvons-leur qu’auprès des Machiavels féminins
- Les Metternich les plus Metternich sont des nains!
-
-TOUTES.
-
- Oui...
-
-LA PRINCESSE.
-
- Chacune sait bien, ce soir, quel est son rôle?
-
-TOUTES.
-
- Oui...
-
-LA PRINCESSE.
-
- Disséminons-nous dans le bal!
-
-(Les dominos mauves s’éparpillent.)
-
-
-SCÈNE III
-
-TOUTES SORTES DE MASQUES, GENTZ, L’ATTACHÉ FRANÇAIS, FANNY ELSSLER, etc.
-puis TIBURCE et THÉRÈSE DE LORGET.
-
-UN GROUPE DE MASQUES, poursuivant, à travers les colonnades, un masque à
-grand nez qui se sauve.
-
- Qu’il est drôle!
- Ce doit être Sandor!--Non! non! c’est Furstemberg!
-
-UN CROCODILE, les arrêtant pour leur montrer quelque chose au-dehors.
-
- Et cet ours, qui, là-bas, valse sur du Schubert!
-
-(Toute la bande se précipite vers le côté où l’Ours est signalé.)
-
-GENTZ, qui s’est assis sur le banc, entouré de plusieurs jolies femmes,
-et en regardant passer d’autres.
-
- En quoi, la triste Elvire?
-
-UNE COLOMBINE.
-
- En étoile.
-
-GENTZ, pour lui faire plaisir.
-
- En veilleuse.
-
-LA COLOMBINE.
-
- Et Thécla, l’hypocrite?
-
-GENTZ, riant.
-
- En Fanchon la Mielleuse.
-
-L’ATTACHÉ FRANÇAIS, traversant la scène à la poursuite de Fanny Elssler.
-
- Pas moyen de savoir quel est ce domino!
- Est-ce une Anglaise?
-
-FANNY, fuyant.
-
- Ya.
-
-L’ATTACHÉ, sursautant.
-
- Une Allemande?
-
-FANNY.
-
- No!
-
-(Elle disparaît. L’attaché aussi.)
-
-LA COLOMBINE, assise près de Gentz.
-
- Le vicomte est en Doge?
-
-UNE CLÉOPÂTRE.
-
- Oui... grande dalmatique!...
-
-GENTZ.
-
- Mais alors la baronne est en Adriatique?
-
-(Tiburce est entré avec Thérèse. Il est en Capitan Spezzafer. Thérèse
-porte une souple tunique d’un bleu glacé d’argent, sur laquelle
-retombent des lys d’eau et de longues herbes luisantes: elle est en
-source.)
-
-TIBURCE.
-
- Ma sœur, vous n’allez plus à Parme?
-
-THÉRÈSE.
-
- Oh! Si! Mais pour
- Voir ce bal, la duchesse a retardé d’un jour.
-
-(Montrant une femme masquée qui passe dans le fond, accompagnée d’un
-homme en domino.)
-
- C’est elle, avec Bombelles... oui... cette cape verte!...
-
-TIBURCE, d’un ton agressif.
-
- Tant mieux que vous partiez! Noblesse oblige!... et certes
- Je n’aurais plus longtemps souffert vos _aparté_
- Avec votre petit Monsieur Buonaparte!
-
-THÉRÈSE, hautaine.
-
- Plaît-il?
-
-TIBURCE.
-
- Nous nous vantons de ce que nos aïeules
- N’aient pas, avec les rois, toujours été bégueules,
- Car l’on peut ramasser un mouchoir sans déchoir
- Lorsqu’un lys est brodé dans le coin du mouchoir!
- Mais l’honneur ne saurait admettre une batiste
- Portant la fleur ou le frelon bonapartiste.
-
-(Menaçant.)
-
- Malheur au fils de l’Ogre...
-
-THÉRÈSE.
-
- Hein?
-
-TIBURCE, galamment ironique.
-
- S’il croquait nos sœurs!
-
-THÉRÈSE.
-
- Mon frère, vous avez des mots...
-
-TIBURCE, avec un petit salut sec.
-
- Avertisseurs.
-
-(Il s’éloigne. Thérèse le suit des yeux, puis, haussant les épaules, se
-joint à un groupe qui passe.)
-
-UN OURS, entrant avec une Chinoise à son bras.
-
- A quoi donc voyez-vous que je suis diplomate?
-
-LA CHINOISE.
-
- Mais à votre façon d’arrondir votre patte!
-
-L’OURS, tendrement.
-
- Lorsque vous m’aimerez...
-
-LA CHINOISE, lui donnant un coup d’éventail sur la patte.
-
- Vous vendez votre peau!
-
-(A ce moment passe une énorme personne déguisée en petite bergère Louis
-XV.)
-
-TOUTES LES FEMMES, qui sont autour de Gentz.
-
- Oh!
-
-GENTZ, avec effroi.
-
- Mais cette bergère a mangé son troupeau!
-
-LE POLICHINELLE, traversant la scène en courant et saisissant la grosse
-bergère par la taille.
-
- Votre oreille?
-
-LA GROSSE BERGÈRE, se débattant.
-
- Pourquoi?
-
-LE POLICHINELLE, mystérieusement.
-
- Mon secret!
-
-(Il l’embrasse et se sauve. On entend sa voix, plus loin, dans les
-arbres, qui demande à une autre:)
-
- Votre oreille?
-
-(Gentz et son groupe suivent le Polichinelle, très intéressés. Depuis un
-instant, le duc est entré avec Prokesch. Prokesch est en habit et
-domino. Le duc s’enveloppe d’un grand manteau violet. Quand le manteau
-s’ouvre, on le voit en uniforme blanc. Tenue de bal: bas de soie blanche
-et escarpins. Il tient à la main son masque dont il s’évente
-nerveusement. Il s’appuie sur Prokesch qui le regarde avec inquiétude.
-Il a la figure défaite, le geste découragé, un pli mauvais à la lèvre.
-On sent que l’Aiglon traîne des ailes meurtries.)
-
-
-SCÈNE IV
-
-LE DUC, PROKESCH.
-
-DES MASQUES passent de temps en temps.
-
-PROKESCH, au duc.
-
- Quoi! parmi ces gaietés une langueur pareille?
- Qu’a donc fait Metternich?
-
-(Mouvement du duc.)
-
- Je vous trouve énervé!
-
-LA CHINOISE, qui repasse avec l’Ours, remarquant un bloc de pierre qu’il
-porte sous son bras.
-
- Mais que portez-vous donc sous le bras?
-
-L’OURS, flegmatiquement.
-
- Mon pavé.
-
-(Ils s’éloignent.)
-
-PROKESCH, au duc.
-
- Le complot va très bien, si j’en crois plusieurs signes.
-
-(Il tire de sa poche un billet.)
-
- Ne m’a-t-on pas remis, ce matin, ces deux lignes?
-
-(Il lit.)
-
- _Dites-lui de venir de bonne heure et qu’il ait
- Son uniforme sous un manteau violet!_
- --Prince, c’est pour ce soir, car ce billet...
-
-LE DUC, prenant le billet et le chiffonnant entre ses doigts.
-
- Doit être
- D’une femme qui veut au bal me reconnaître!
- J’ai suivi le conseil, d’ailleurs, n’étant ici
- Venu que pour chercher aventure.
-
-PROKESCH, désolé.
-
- Non!
-
-LE DUC.
-
- Si!
-
-PROKESCH.
-
- Mais alors, le complot...
-
-LE DUC, à lui-même.
-
- Oh! ce serait un crime
- Que de faire monter, pays clair et sublime,
- Sur ton splendide petit trône impérial
- Un être de malheur, d’ombre et d’Escurial!
- Et si, lorsque plus tard, je serai sur ce trône,
- Le Passé m’allongeant dans l’âme sa main jaune,
- Venait y déterrer, de ses ongles hideux,
- Je ne sais quel Rodolphe ou quel Philippe Deux?...
- J’ai peur qu’au bruit flatteur et doré des abeilles,
- Monstre qui dors peut-être en moi, tu te réveilles!
-
-PROKESCH, riant.
-
- Mais voyons, Monseigneur, vous êtes fou!
-
-LE DUC, tressaillant, et avec un regard qui fait reculer Prokesch.
-
- Tu crois?
-
-PROKESCH, comprenant l’angoisse du prince.
-
- Bonté du ciel!
-
-LE DUC, lentement.
-
- Au fond de leurs châteaux de rois,
- Dans leur retraite castillane ou bohémienne,
- Ils ont tous eu la leur!... Quelle sera la mienne?...
- Voyons, décidons-le!... Je me résous, tu vois.
- Mais voici le moment de choisir.
-
-(Avec un rire amer.)
-
- J’ai le choix.
- Des aïeux prévenants m’ouvrent le catalogue!...
- Serai-je mélomane? oiseleur? astrologue?
- Marmonneur d’oremus? ou souffleur d’alambic?
-
-PROKESCH.
-
- Je ne comprends que trop ce qu’a fait Metternich!
-
-(Baissant la voix.)
-
- Des malheureux Habsbourg, il vous dressa la liste?
-
-LE DUC.
-
- Ah! dame, ils ont tous eu la démence un peu triste!
- Mais des parfums mêlés font des parfums nouveaux,
- Et mon cerveau, bouquet de ces sombres cerveaux,
- Va peut-être en produire une autre, plus jolie!
- Voyons, quelle sera la mienne, de folie?
- Eh! pardieu, mes penchants vaincus jusqu’à ce jour
- Nous le disent assez: moi, ce sera l’amour!
- Je veux aimer, aimer,
-
-(De son poing fermé, il frappe rageusement sa lèvre.)
-
- écraser avec haine,
- Sous des baisers d’amour cette lèvre autrichienne!
-
-PROKESCH.
-
- Monseigneur!
-
-LE DUC, parlant avec une volubilité fiévreuse.
-
- Mais, mon cher, à la réflexion,
- C’est logique, Don Juan fils de Napoléon!
- C’est la même âme, au fond, toujours insatisfaite,
- C’est le même désir incessant de conquête!...
- O magnifique sang qu’un autre a corrompu
- Et qui, voulant éclore en César, n’a pas pu,
- Ton énergie en moi n’est donc pas toute morte:
- Cela fait un Don Juan, lorsqu’un César avorte!
- Oui, c’est une façon d’être encore un vainqueur!
- Ainsi, je connaîtrai cette fièvre de cœur
- Fatale, dit Byron, à ceux qu’elle dévore...
- Et c’est une façon d’être mon père encore!
- --Bah! qui sait, après tout, s’il est plus important
- De conquérir le monde ou d’aimer un instant?
- Soit! soit! c’est bien qu’ainsi finisse la Légende,
- Et que ce conquérant de cet autre descende!
- Soit! je serai le reflet blond du héros brun,
- Qui s’en allait les battant tous l’un après l’un,
- Et tandis que je les vaincrai l’une après l’une,
- Mes soleils d’Austerlitz seront des clairs de lune!
-
-PROKESCH.
-
- Ah! taisez-vous, car c’est trop tristement railler!...
-
-LE DUC.
-
- Oui, je sais bien, j’entends des spectres me crier,
- Spectres aux habits bleus, tordus par la rafale:
- «Eh bien! alors, cette épopée impériale,
- «Nos travaux, nos clairons, la gloire?... Eh bien! alors
- «Cette neige, ce sang, l’Histoire... et tant de morts
- «Sur tant de champs où tant de fois nous triomphâmes,
- «Cela te sert à quoi, petit?»--«A plaire aux femmes!»
- C’est beau, sur le Prater, parmi les voiturins,
- De monter un cheval de trois mille florins
- Que l’on peut appeler Iéna! C’est une aigrette
- Certaine, qu’Austerlitz, aux yeux d’une coquette!...
-
-PROKESCH.
-
- Vous n’aurez pas le cœur, ainsi, de la porter!
-
-LE DUC.
-
- Mais si, mais si, mon cher, et je ferai monter
- --Car c’est, sur un amant, une chose qui flatte!--
- L’aigle rapetissée en épingle à cravate!
-
-(L’orchestre, qui s’était tu un moment, reprend au loin.)
-
- De la musique!... Et tu n’es plus, fils de César,
- Qu’un Don Juan de Mozart!...
-
-(Ricanant.)
-
- Pas même de Mozart:
- De Strauss!
-
-(Il salue gravement Prokesch.)
-
- Je vais valser.
-
-(Et pirouettant avec une gaieté désespérée.)
-
- Il faut que je devienne
- Inutile et charmant, comme un objet de Vienne!
-
-(Il va sortir, il s’arrête en voyant paraître l’archiduchesse.)
-
- Ma tante... Tiens?...
-
-PROKESCH, épouvanté de l’éclair trouble de ses yeux.
-
- Oh! non, pas cela!
-
-LE DUC, du coin mauvais de la bouche.
-
- Je veux voir.
-
-(Et repoussant Prokesch qui s’écarte à regret, il s’avance d’un pas
-traînant vers l’Archiduchesse. L’Archiduchesse porte un costume très
-simple: jupe courte, corsage à basques, fichu, tablier, bonnet; enfin,
-tout à fait pareille au fameux tableau de Liotard, elle tient avec
-conviction devant elle un petit plateau sur lequel sont posés une tasse
-de chocolat et un verre d’eau.)
-
-
-SCÈNE V
-
-LE DUC, d’abord avec L’ARCHIDUCHESSE, puis avec THÉRÈSE.
-
-LE DUC, à l’Archiduchesse, languissamment.
-
- Oh! le profond parfum qu’ont les tilleuls, ce soir!
-
-L’ARCHIDUCHESSE.
-
- As-tu vu mon petit plateau?... J’en suis très fière!
-
-LE DUC.
-
- Vous êtes déguisée en?...
-
-L’ARCHIDUCHESSE.
-
- En _Chocolatière
- De Dresde_.
-
-LE DUC.
-
- Ra-vis-sant!... mais votre chocolat
- Doit bien vous ennuyer.
-
-L’ARCHIDUCHESSE, s’éventant avec le plateau de carton, sur lequel le
-verre et la tasse restent collés.
-
- Mais non!
-
-LE DUC, qui s’est assis sur le banc, lui faisant place auprès de
-lui,--avec une familiarité tendre.
-
- Mettez-vous là!
-
-L’ARCHIDUCHESSE, s’asseyant gaiement.
-
- Eh bien! Franz, aimons-nous un petit peu la vie?
-
-LE DUC.
-
- J’aime être le neveu d’une tante jolie.
-
-L’ARCHIDUCHESSE.
-
- Moi j’aime être la tante, aussi, d’un grand neveu.
-
-LE DUC.
-
- Trop jolie.
-
-L’ARCHIDUCHESSE, se reculant un peu sur le banc.
-
- Et trop grand!
-
-LE DUC.
-
- Oui, pour jouer ce jeu.
-
-L’ARCHIDUCHESSE.
-
- Quel jeu?
-
-LE DUC.
-
- D’intimités tendres qui sont les nôtres.
-
-L’ARCHIDUCHESSE, le regardant avec inquiétude.
-
- Je n’aime pas vos yeux, ce soir.
-
-LE DUC.
-
- Moi si, les vôtres.
-
-L’ARCHIDUCHESSE, voulant plaisanter.
-
- Ah! je comprends! ce soir, tout se masque à la cour,
- Et l’amitié doit prendre un domino d’amour!
-
-LE DUC, se rapprochant de plus en plus.
-
- Oh! d’abord, l’amitié, tante aux yeux de cousine,
- L’amitié, de l’amour est toujours trop voisine
- Entre les tantes et les neveux, les filleuls
- Et les marraines--oh! sentez-vous les tilleuls?--
- Entre les colonels et les chocolatières,
- Pour qu’il n’y ait jamais d’incidents de frontières.
-
-L’ARCHIDUCHESSE, se levant, un peu sèchement.
-
- Je n’aime plus votre amitié.
-
-LE DUC, la retenant par le poignet, d’une voix sourde.
-
- Moi, j’aime bien
- Ces sentiments auxquels on ne comprend plus rien,
- Dans lesquels tout se mêle et s’embrouille...
-
-L’ARCHIDUCHESSE, lui arrachant sa main.
-
- Non, laisse!
-
-(Elle s’éloigne.)
-
-LE DUC, boudeur.
-
- Oh! bien! si vous prenez vos airs d’archiduchesse!
-
-L’ARCHIDUCHESSE.
-
- Adieu, Franz!... Tu m’as fait beaucoup de peine!
-
-(Elle sort sans se retourner.)
-
-LE DUC, la suivant des yeux.
-
- Bah!
- Dans la claire amitié cette goutte tomba,
- Qui fait qu’en amour trouble elle se précipite!
- Attendons!...
-
-(Il aperçoit Thérèse de Lorget qui, depuis un instant arrêtée au fond,
-joue distraitement à tremper dans l’eau du bassin les longues herbes qui
-pendent de ses épaules.--Avec étonnement.)
-
- Tiens!... Comment! Vous êtes là, petite?
- Vous ne roulez donc pas vers le ciel Parmesan?
-
-(Il regarde le déguisement de Thérèse.)
-
- Mais que d’herbe! En quoi donc êtes-vous?
-
-THÉRÈSE, souriante et les yeux baissées.
-
- Je suis en
- Petite...
-
-LE DUC, se souvenant.
-
- Ah! oui! c’est vrai!
-
-(Mélancoliquement.)
-
- Sur sa roche lointaine
- Mon père, pour amie, avait une fontaine.
- Elle le consolait d’un geôlier. C’est pourquoi
- Il fallait qu’à Schœnbrunn, ma Sainte-Hélène à moi,
- Mon âme ne fût pas tout à fait sans ressource,
- Et qu’ayant le geôlier, elle eût aussi la Source!
-
-THÉRÈSE.
-
- Vous évitiez pourtant, vers moi, de vous pencher?...
-
-LE DUC.
-
- Parce que je songeais à m’enfuir du rocher.
- Mais c’est fini!
-
-THÉRÈSE.
-
- Comment?
-
-LE DUC.
-
- Plus d’espoir!... J’abandonne
- Tout rêve!...
-
-THÉRÈSE, se rapprochant vivement de lui.
-
- Vous souffrez?
-
-LE DUC, d’une voix de tendresse suppliante.
-
- Il faut qu’elle me donne,
- Ma Source,--sa fraîcheur, son murmure!...
-
-THÉRÈSE, tout près de lui.
-
- Elle est là.
-
-LE DUC, lentement.
-
- Et même si je veux la troubler?
-
-THÉRÈSE, levant sur lui des yeux limpides.
-
- Troublez-la.
-
-LE DUC, changeant de ton, à voix tout d’un coup basse et brutale.
-
- Viens ce soir. Tu sais bien, la maison tyrolienne,
- Sous bois, mon pavillon de chasse...
-
-THÉRÈSE, avec un recul effrayé.
-
- Que je vienne?...
-
-LE DUC, précipitamment.
-
- Ne dis pas non. Ne dis pas oui. J’attendrai.
-
-THÉRÈSE, bouleversée.
-
- Mais...
-
-LE DUC, reprenant sa voix câline et triste d’enfant malheureux.
-
- Songe combien je suis malheureux désormais:
- J’ai perdu tout espoir de jouer un grand rôle.
- Je n’ai plus qu’à pleurer: j’ai besoin d’une épaule.
-
-(Il a presque laissé tomber sa tête sur l’épaule nue de la Petite
-Source, lorsque le bruit d’un pas sur le gravier les fait se séparer
-vite. C’est Tiburce, drapé dans sa cape de spadassin, qui passe au fond,
-ayant au bras une femme. En les voyant, il cesse de causer, et arrête
-sur Thérèse un regard de menace. Elle lui répond d’un œil dédaigneux, et
-disparaît vers le bal. Tiburce, reprenant sa galante conversation,
-s’éloigne. Le duc, qui n’a même pas reconnu Tiburce, appelle d’un signe
-un des laquais debout à la sortie de droite, et tire de son frac un
-feuillet de papier qu’il griffonne sur son genou.)
-
-
-SCÈNE VI
-
-LE DUC, UN LAQUAIS, puis FANNY ELSSLER et L’ATTACHÉ FRANÇAIS.
-
-LE DUC, tendant au laquais le mot qu’il vient d’écrire.
-
- Au château, pour mes gens. Je ne rentrerai pas.
- Je vais au pavillon. Vite quelqu’un là-bas.
- Voilà. Rapporte-moi que la chose est comprise.
-
-LE LAQUAIS, s’inclinant.
-
- C’est tout?
-
-LE DUC.
-
- C’est tout.--Demain matin, la jument grise.
-
-(Le laquais sort. Fanny Elssler, toujours masquée, repasse en courant,
-se retournant pour regarder si elle est poursuivie. Elle s’arrête en
-apercevant le duc, dont le manteau violet laisse voir l’uniforme blanc.)
-
-FANNY ELSSLER, s’approchant du duc, et récitant mystérieusement.
-
- _... Son uniforme sous un manteau..._
-
-LE DUC, sursaute, et achevant la phrase du billet reçu par Prokesch.
-
- _... violet._
-
-(Ironiquement.)
-
- Il était d’une femme, ô Prokesch, le billet!
-
-FANNY, montrant au duc l’attaché français qui vient d’apparaître.
-
- Le temps de dépister ce masque qui m’obsède,
- Et je reviens!
-
-LE DUC, souriant.
-
- J’attends...
-
-(Fanny fuit à travers les ruines, essayant de perdre l’attaché.--Le duc
-se promène de long en large, et avec une sorte de rage.)
-
- C’est mon destin!--Je cède!--
- Aimons!
-
-(La musique est de plus en plus énervante. Des couples passent au fond,
-cherchant l’ombre.)
-
- Ayons au cœur un furieux avril!
- Aimons...
-
-(Il montre un couple très tendre qui se dirige vers le banc.)
-
- comme ceux-là!... comme tous!...
-
-(Mais, soudain, il tressaille et se jette derrière un oranger, qui le
-cache; car le couple parle, se croyant seul; et dans ce couple qu’il a
-désigné d’un geste méprisant, il reconnaît Marie-Louise et son
-chambellan Bombelles.)
-
-
-SCÈNE VII
-
-MARIE-LOUISE, BOMBELLES,--LE DUC, derrière un oranger.
-
-BOMBELLES, continuant une conversation commencée.
-
- Était-il
- Très épris?
-
-MARIE-LOUISE, riant.
-
- C’est de lui que vous parlez encore?
-
-BOMBELLES.
-
- Oui.
-
-LE DUC, d’une voix étranglée.
-
- Bombelles!... ma mère!...
-
-BOMBELLES.
-
- Il vous aimait?
-
-MARIE-LOUISE, s’asseyant. Bombelles reste debout, un genou sur le banc.
-
- J’ignore.
- Mais je sentais très bien que je l’intimidais.
- Même sur son estrade aux lauriers d’or pour dais,
- Il se sentait moins haut que moi par la naissance;
- Alors, il m’appelait, pour prendre un air d’aisance:
- «Bonne Louise»!... eh! mon Dieu! oui!... C’était d’un goût!
- --J’aime le sentiment!... Je suis femme, après tout!
-
-BOMBELLES.
-
- Avant tout!
-
-MARIE-LOUISE.
-
- C’est mon droit!
-
-(D’un petit ton sec et léger.)
-
- On s’est mis en colère
- Pour un mot que j’ai dit quand ce bon Saint-Aulaire
- M’annonça le désastre, à Blois. J’étais au lit;
- Mon pied nu dépassait, et sur le bois poli,
- Posé comme ces pieds que cisèle Thomire,
- Du meuble Médicis faisait un meuble Empire.
- Soudain, voyant glisser les yeux de l’envoyé,
- Je souris et je dis: «Vous regardez mon pied?»
- --Et malgré les malheurs de sa patrie, en somme,
- C’est parfaitement vrai qu’il regardait, cet homme!--
- Je fus coquette?... Eh bien! le grand crime! Mon Dieu,
- Que voulez-vous? c’est vrai, je restais femme un peu,
- Et dans l’écroulement trop prévu de la France,
- La beauté de mon pied gardait son importance!
-
-LE DUC, voulant fuir, mais ne pouvant pas, comme dans un cauchemar, et
-saisissant l’oranger pour ne pas tomber.
-
- Oh! je voudrais m’enfuir! oh! je reste!
-
-BOMBELLES, se penchant sur le bras de Marie-Louise.
-
- Quel est
- Ce caillou gris que vous portez en bracelet?
-
-MARIE-LOUISE, tout d’un coup très émue.
-
- Ah! je ne peux le voir qu’avec des yeux humides.
- Ça... voyez-vous... c’est un morceau...
-
-BOMBELLES, vivement.
-
- Des Pyramides?
-
-MARIE-LOUISE, sentimentale.
-
- Mais non, voyons!... C’est un vrai morceau du tombeau
- Où Juliette dort auprès de Roméo!
-
-(Elle soupire.)
-
- Ce souvenir me vient...
-
-BOMBELLES, respectueusement crispé.
-
- Vous n’allez pas, de grâce,
- Me parler de Neipperg!
-
-MARIE-LOUISE.
-
- Oui, Neipperg vous agace!
- Pourquoi parler de l’autre, alors?
-
-BOMBELLES, avec la conviction d’un homme qui préfère être préféré à
-Napoléon Ier qu’à Monsieur de Neipperg.
-
- C’est différent!
-
-(Et avec plus de curiosité que de jalousie.)
-
- Vous,--l’aimiez-vous?
-
-MARIE-LOUISE, qui n’y est déjà plus.
-
- Qui donc?
-
-BOMBELLES.
-
- L’Autre!
-
-MARIE-LOUISE.
-
- Ça vous reprend?
-
-BOMBELLES.
-
- Un si grand homme, on doit...
-
-MARIE-LOUISE.
-
- Quant à cela, je nie
- Qu’on ait jamais aimé quelqu’un pour son génie!
- --Et puis, ne parlons plus de lui, parlons de nous.
-
-(Coquettement.)
-
- Cela vous plaira-t-il, Parme?
-
-BOMBELLES.
-
- Était-il jaloux?
-
-MARIE-LOUISE.
-
- Jusqu’à chasser Monsieur Leroy, tailleur-modiste,
- Parce qu’en m’essayant un peplum, cet artiste
- N’avait pu voir, sans un cri d’admiration,
-
-(Elle a laissé glisser derrière elle, sur le banc, la grande cape qui
-couvrait sa robe décolletée.)
-
- Mes épaules.
-
-(Et ses épaules, couvertes de diamants, apparaissent.)
-
-BOMBELLES, flatté dans son amour-propre d’homme et dans sa haine de
-royaliste.
-
- Jaloux?... Alors, Napoléon...
-
-MARIE-LOUISE, regardant autour d’elle, avec effroi, à ce nom trop
-indiscrètement prononcé.
-
- Chut!...
-
-BOMBELLES, avec une satisfaction croissante.
-
- ... n’aurait pas aimé me voir les trouver belles,
- Vos épaules,--ce soir... Il n’aurait pas...
-
-MARIE-LOUISE, le rappelant à l’ordre.
-
- Bombelles!
-
-BOMBELLES, dégustant le plaisir de se venger de la Gloire.
-
- ... Aimé m’entendre dire à Votre Majesté...
-
-(Il s’assied sur le banc, près d’elle.)
-
-LE DUC.
-
- Oh! mon père, pardonnez-moi d’être resté!...
-
-BOMBELLES, regardant l’édifice de nattes à la mode du jour qui coiffe la
-tête de Marie-Louise d’une sorte de bonnet d’Arlésienne.
-
- ... Qu’elle est coiffée un peu comme nos filles d’Arles,
- Mais qu’elle est bien plus belle, étant plus blonde...
-
-MARIE-LOUISE, faiblement.
-
- Charles!
-
-BOMBELLES, joignant le geste à la parole.
-
- ... Il n’aurait pas aimé que me penchant ainsi...
-
-(Mais ses lèvres n’ont pas atteint l’épaule de Marie-Louise qu’il a été
-saisi à la gorge, arraché du banc, jeté à terre par le Duc de Reichstadt
-bondissant et criant.)
-
-LE DUC.
-
- Pas ça! Je ne veux pas! Je vous défends!
-
-(Il recule, étonné de ce qu’il vient de faire, épouvanté; passe la main
-sur son front, et tout à coup:)
-
- Merci!
- Merci! Je suis sauvé!
-
-MARIE-LOUISE, défaillante.
-
- Franz!
-
-LE DUC.
-
- Car ce cri, ce geste
- Ne furent pas de moi!... Moi, toujours, il me reste
- Le respect de ma mère--et de sa liberté!
- C’est donc... c’est donc Celui dont j’étais habité,
- Qui vient, là, hors de moi, de bondir avec force!
- Merci! Je suis sauvé! C’était un sursaut corse!
-
-BOMBELLES, qui s’est relevé, faisant un pas vers le duc.
-
- Monsieur...
-
-LE DUC, reculant avec une hauteur glaciale.
-
- Rien entre nous!
-
-(Bombelles s’arrête, sentant qu’en effet rien n’est possible entre eux,
-et le duc, se tournant vers sa mère, la salue profondément.)
-
- Madame, mes respects!
- Au palais de Sala retournez vivre en paix!
- Ce palais n’a-t-il pas deux ailes, dont une aile
- Est un petit théâtre et l’autre une chapelle?
- Vous allez vous sentir, habitant au milieu,
- Dans un juste équilibre entre le monde et Dieu!
- --Mes respects! mes respects!
-
-MARIE-LOUISE, d’une voix tremblante.
-
- Mon fils!
-
-LE DUC.
-
- Mais oui, Madame,
- Mais oui! c’est votre droit de n’être qu’une femme!
- Allez être une femme au palais de Sala!
- Mais dites-vous, dites-vous bien, et que cela
- Soit la revanche amère et triste de sa gloire,
- --Veuve qui n’a pas su garder la robe noire!--
- Dites-vous, désormais, qu’on ne fait les yeux doux
- Qu’au prestige immortel qu’il a laissé sur vous,
- Et que vous n’êtes belle, et que vous n’êtes blonde,
- Que parce qu’autrefois il a conquis le monde!
-
-MARIE-LOUISE, atteinte au plus sensible.
-
- Mais... Bombelles, venez!... ne restons pas ici!...
-
-LE DUC.
-
- Retournez à Sala! Je suis sauvé! Merci!
-
-MARIE-LOUISE, qui va pour sortir, suivie de Bombelles.
-
- Adieu, Monsieur!
-
-LE DUC, immobile, ne les regardant plus.
-
- O mains, mains froides, dans la tombe,
- O mains tristes encor de leur anneau qui tombe,
- Mains où posa le front de celle qui jadis
- Sanglotait parce que je n’étais pas son fils,
- Mais dont je sens les doigts sur mon âme orpheline,
- Je vous baise en pleurant, ô mains de Joséphine!
-
-MARIE-LOUISE, à ce nom se retourne, et laissant éclater une haine de
-femme.
-
- La Créole!... Et crois-tu donc qu’à la Malmaison
- Elle n’a pas?...
-
-(Et l’on sent que tous les racontars vont défiler...)
-
-LE DUC, d’une voix terrible.
-
- Silence!
-
-(Elle recule intimidée, se tait; et lui reprend avec force.)
-
- Ah! si c’est vrai, raison
- De plus, raison de plus pour moi d’être fidèle!...
-
-(Marie-Louise gagne la sortie de droite, quittant la fête avec
-Bombelles. Et le duc reste là, transformé, redressé, frémissant
-d’indignation et d’énergie,--sauvé comme il vient de le dire. Ce n’est
-plus, ainsi que tout à l’heure, l’être d’ennui et de volupté, le blondin
-d’une grâce perverse; c’est, de nouveau, le jeune homme ardent et
-douloureux. A ce moment reparaît Metternich, achevant sa conversation
-avec Sedlinsky.)
-
-
-SCÈNE VIII
-
-LE DUC; METTERNICH et SEDLINSKY, un instant; puis FANNY ELSSLER.
-
-METTERNICH, concluant d’un ton satisfait, à Sedlinsky.
-
- Oui, j’ai brisé l’orgueil de cet enfant rebelle!
-
-(Mais il pousse un cri en apercevant, debout devant lui, le prince qu’il
-a laissé, la nuit dernière, gisant au pied d’un miroir.)
-
- Hein?--Vous ici!
-
-(Et comme le prince, en bondissant sur Bombelles, a laissé glisser son
-manteau, Metternich ajoute, choqué de le voir en colonel autrichien dans
-cette fête masquée.)
-
- Dans cet uniforme?... Comment?
-
-LE DUC.
-
- Ne doit-on pas venir sous un déguisement?
-
-SEDLINSKY, bas à Metternich.
-
- Cet orgueil, qu’hier soir brisa Votre Excellence,
- Garde, même en morceaux, toute son insolence!
-
-METTERNICH, maîtrisant sa colère et essayant de badiner.
-
- A quoi donc vient rêver ici, fuyant le bal,
- Le petit colonel?
-
-LE DUC.
-
- Au petit caporal.
-
-METTERNICH, sur le point de s’emporter.
-
- Oh! je...
-
-(Se calmant, à Sedlinsky.)
-
- Mais le courrier, là-bas, qui me réclame!
-
-(Et il sort par la droite, au bras du préfet de police, en disant entre
-ses dents.)
-
- C’est à recommencer!
-
-FANNY ELSSLER, rentrée depuis un instant, s’avance vivement dès qu’ils
-ont disparu et, tout bas, derrière le duc.
-
- Prince...
-
-
-SCÈNE IX
-
-LE DUC, FANNY ELSSLER.
-
-PASSAGE DE MASQUES
-
-LE DUC, se retourne, reconnaît la femme masquée qu’il a accepté tout à
-l’heure d’attendre là, et avec, maintenant, un recul violent.
-
- Ah! non!... Cette femme!...
- Non! Je ne veux plus...
-
-FANNY, malicieusement, se démasquant une seconde.
-
- Fuir?
-
-LE DUC, avec un cri de surprise.
-
- Fanny!--Toi?--Fuir?
-
-(Changeant de ton et se rapprochant.)
-
- Comment?
- Quand?
-
-FANNY, lui désignant du coin de l’œil des couples qui passent.
-
- Feignez avec moi de causer galamment.
- C’est grave. Écoutez bien. Mais souriez sans cesse.
-
-(Et elle lui dit en minaudant.)
-
- Votre cousine est là, dans ce bal.
-
-LE DUC, très ému, mais d’un air penché.
-
- La Comtesse?
-
-FANNY.
-
- Oui.
-
-(Elle prend la main du duc et la met sur son cœur.)
-
- --Tiens, j’ai--comme un soir de première--le trac!
- --Elle a sous son manteau ton habit blanc, ce frac
- Avec lequel l’Aiglon a l’air d’une mouette!
- Elle te ressemblait, déjà, de silhouette,
- Mais depuis qu’elle a teint en blond ses cheveux noirs,
- Prince, elle te ressemble à tromper les miroirs!
- Donc, pendant qu’on jouera,
-
-(Elle montre, à gauche, la porte du petit théâtre.)
-
- là, _Michel et Christine_,
- Tu changes de manteau, vite, avec ta cousine...
-
-LE DUC, comprenant.
-
- Je me masque...
-
-FANNY.
-
- Tu disparais comme en un truc...
-
-LE DUC.
-
- Cependant qu’apparaît un faux duc!
-
-FANNY.
-
- Le faux duc
- Sort ostensiblement...
-
-(Elle montre la sortie de gauche.)
-
-LE DUC.
-
- En sortant, me délivre
- Des agents qui, dehors, m’attendent pour me suivre...
-
-FANNY.
-
- Rentre à Schœnbrunn...
-
-LE DUC.
-
- S’enferme en ma chambre avec soin...
-
-FANNY.
-
- Et s’éveille si tard demain...
-
-LE DUC.
-
- ... que je suis loin!
- --Seulement...
-
-FANNY.
-
- Vous voyez un seulement?
-
-LE DUC.
-
- Énorme!
- Si, voyant le faux duc sortir en uniforme,
- Quelque masque, croyant me parler, lui parlait?
-
-FANNY.
-
- Impossible. Tout est réglé comme un ballet.
- Pour qu’il sorte sans crainte et puis que tu te sauves,
- Douze femmes sont là,--douze dominos mauves
- Elles vont, coquetant, riant, jouant de l’œil,
- L’accaparer, l’une après l’autre, jusqu’au seuil,
- --Et, comme un volant blanc, de raquette en raquette
- Le faux duc sortira de coquette en coquette!
-
-UNE BANDE, passant au fond à la poursuite d’un masque à tête de loup.
-
- Quel est ce loup?
-
-LE LOUP, poursuivi, se retournant vers eux.
-
- Hou! hou!
-
-(Il disparaît dans le bois.)
-
-LA BANDE, se précipitant alors à la poursuite d’un Triboulet qui passe
-en gambadant.
-
- Quel est ce fou?
-
-LE FOU, se sauvant et agitant sa marotte.
-
- Tzing! tzing!
-
-(Tout disparaît dans des éclats de rire.)
-
-FANNY, reprenant, au duc.
-
- Puis, toi, tu sors du parc...
-
-LE DUC.
-
- Par la porte d’Hietzing?
-
-FANNY.
-
- Non!
-
-LE DUC.
-
- Par où?
-
-FANNY.
-
- Prenez garde. On passe.--Je m’évente...
- Regardez l’éventail de votre humble servante...
-
-LE DUC.
-
- Eh! bien?
-
-FANNY, tout en s’éventant coquettement.
-
- J’ai dessiné dessus le plan du parc.
- Voyez-vous le chemin? En rouge. Il fait un arc.
- Suivez-vous? Les petits carrés blancs sont des marbres,
- Et les petits pâtés vert pomme sont des arbres.
- On évite, par là, les gardes malfaisants,
- On tourne à gauche, on prend du côté des faisans...
-
-LE DUC, les yeux sur l’éventail.
-
- Les hachures, qu’est-ce que c’est?
-
-FANNY.
-
- C’est quand ça monte,
- --On redescend. On tourne au gros triton de fonte.
- Et l’on sort Empereur par ce petit portail...
- Tout est-il bien compris? Je ferme l’éventail.
-
-LE DUC, avec une fièvre joyeuse.
-
- Empereur!
-
-FANNY, plaisantant.
-
- C’est cela, le carrosse du Sacre,
- Tout de suite!
-
-LE DUC.
-
- Et l’on trouve à ce portail?
-
-FANNY.
-
- Un fiacre.
-
-LE DUC.
-
- Hein?
-
-FANNY.
-
- Très bien attelé! Ne sois pas inquiet!
-
-LE DUC.
-
- Et qui me mène?
-
-FANNY.
-
- Au lieu de rendez-vous!
-
-LE DUC.
-
- Qui est?
-
-FANNY.
-
- A deux heures d’ici--c’est vrai, ça vous écarte,--
- Mais la comtesse y tient: Wagram!
-
-LE DUC, souriant.
-
- La Bonaparte!
- --Et Prokesch?
-
-FANNY.
-
- Prévenu par moi. Sera là-bas.
-
-LE DUC.
-
- Et Flambeau? Vais-je le revoir?
-
-FANNY.
-
- Je ne sais pas.
-
-(Tout en causant, elle l’a conduit vers la gauche. Il y a de ce côté, au
-pied d’une grande urne antique d’où retombent de longues branches de
-lierre, un tas de décombres parmi des touffes d’herbe. Un fût de
-colonne, au coussin de mousse, offre une sorte de siège, et--près d’un
-fragment de bas-relief posé sur le sol, à plat, comme une large
-dalle--la tête énorme et barbue d’une statue cassée ouvre ses yeux
-blancs et sa bouche d’ombre.)
-
- Il faut attendre... Asseyons-nous, au clair de lune,
- Vous, sur ce bloc...
-
-(Et elle désigne le fût de colonne.)
-
- Moi, sur la tête de Neptune.
-
-(S’adressant à la tête de pierre, avec une révérence comique.)
-
- Neptune, c’est permis de s’asseoir?
-
-LA TÊTE DE NEPTUNE, d’une voix caverneuse.
-
- C’est permis!
-
-(Fanny fait un bond en arrière, et la tête ajoute d’une voix cordiale.)
-
- Seulement, vous savez, il y a des fourmis!
-
-FANNY, se réfugiant dans les bras du duc.
-
- Dieu!... la tête qui parle!...
-
-LE DUC, qui comprend et se souvient tout à coup.
-
- Ah! c’est là, sous le lierre,
- C’est vrai, qu’on sort du trou...
-
-LA VOIX, tranquillement.
-
- Par une fourmilière!...
-
-LE DUC, se penchant vers les décombres dont il essaie d’écarter les
-herbes.
-
- Flambeau!
-
-
-SCÈNE X
-
-LE DUC, FANNY, FLAMBEAU, d’abord invisible.
-
-DES MASQUES, de temps en temps.
-
-LA VOIX DE FLAMBEAU, jovialement.
-
- Dans la cachette à Robinson...
-
-UNE BANDE DE MASQUES, qui passe au fond à la poursuite d’un Paillasse.
-
- Ohé!
-
-FANNY, se penchant vivement et mettant sa main sur la bouche de Neptune.
-
- Chut! des masques!
-
-LES MASQUES, disparaissant.
-
- Bravo! Très drôle!
-
-(Leurs voix se perdent.)
-
-LA VOIX DE FLAMBEAU, achevant avec le plus grand calme.
-
- Crusoé.
-
-LE DUC.
-
- Quoi! depuis hier soir?...
-
-FLAMBEAU, toujours invisible.
-
- Oui, je fume ma pipe...
-
-LE DUC.
-
- Dans ce trou?...
-
-FLAMBEAU.
-
- Que tu fis à l’instar de ce type,
- Inventeur du bonnet à poil, à ce qu’on dit,
- Et dont le Mameluck s’appelait Vendredi!
-
-LE DUC, examinant les pierres et les mousses.
-
- Je ne retrouve plus la place exacte!
-
-FLAMBEAU.
-
- A droite!
- Juste où je souffle, avec ma pipe, un peu d’ouate!
-
-(Et par une fente de la grosse pierre posée à plat, on voit s’élever une
-fumée qui se met à floconner dans l’air calme.)
-
-FANNY, la montrant au duc.
-
- Là,--le petit Vésuve!
-
-LE DUC, se penchant vers la pierre, d’un ton désolé.
-
- Oh! tu dois être...
-
-FLAMBEAU, qui lance les mots entre des bouffées de fumée.
-
- Mal!
- Mais
-
-(Une bouffée.)
-
- je vous avais dit
-
-(Une bouffée.)
-
- que je viendrais au bal!
-
-FANNY, regardant autour d’eux, avec inquiétude.
-
- Si l’on nous voit causer avec une fumée!
-
-FLAMBEAU.
-
- Aï!
-
-LE DUC.
-
- Quoi donc?
-
-FLAMBEAU.
-
- Un retour offensif de l’armée
- Fourmi!... Depuis hier, tout le temps on se bat!
- --Aï!--Elles ont le nombre et moi j’ai le tabac!
-
-(On l’entend souffler très fort.)
-
- En soufflant la fumée à flots...
-
-FANNY, riant.
-
- Tu les canonnes!
-
-FLAMBEAU, dont la voix se rapproche.
-
- Puis-je lever ma pierre une seconde?
-
-LE DUC, après avoir regardé si personne ne passe.
-
- Oui!
-
-(Alors un des côtés de la pierre se soulève lentement, entraînant ses
-tremblantes attaches de lierre, laissant pendre des cheveux d’herbe, et,
-de l’ombre humide du trou de Robinson, on voit sortir à demi un Flambeau
-mystérieux et cocasse, l’uniforme verdi, les moustaches pleines de
-brindilles, le nez terreux, l’œil gai.)
-
-FLAMBEAU, tout en soulevant la pierre, entonnant d’une voix sépulcrale
-le grand air du dernier succès de l’Opéra.
-
- _Nonnes!..._
-
-LE DUC et FANNY, précipitamment.
-
- Chut!
-
-FLAMBEAU, s’accoudant au bord moussu du petit souterrain.
-
- J’ai l’air de me mettre au balcon du tombeau!
-
-LE DUC.
-
- Fanny m’a tout conté. C’est pour ce soir, Flambeau!
-
-FLAMBEAU.
-
- Bon!--Craignez Metternich, seulement! L’œil du maître!
-
-LE DUC.
-
- Il a quitté le bal.
-
-FLAMBEAU, vivement.
-
- Mais pour me reconnaître
- Il n’y a plus personne, alors!
-
-FANNY.
-
- Tout ira bien.
-
-FLAMBEAU.
-
- Metternich est parti?... Vous ne me dites rien?
-
-LE DUC.
-
- Mais...
-
-FLAMBEAU.
-
- Et vous me laissez, à l’ombre de cette urne,
- Prendre un torticolis dans ma petite turne?
-
-FANNY, vivement.
-
- Des masques!
-
-(Flambeau rentre dans son trou.--La scène est envahie par des masques
-qui dansent une ronde autour d’un magicien à grande barbe.)
-
-LES MASQUES, cherchant à reconnaître qui se cache sous cette barbe.
-
- C’est Blacas!--C’est Sandor!--C’est Zichy!
- --C’est Thalberg!--Non, Thalberg est en mammamouchi!
- --C’est Josika!--Non! c’est...
-
-(Mais le magicien se baissant brusquement et passant sous les mains
-nouées de deux danseurs, s’échappe. Cris de tous les masques.)
-
- Il fuit! qu’on le rattrape!
-
-FLAMBEAU, soulevant sa pierre comme un diable le couvercle de sa boîte.
-
- Partis?
-
-LE DUC et FANNY.
-
- Partis.
-
-FLAMBEAU.
-
- Alors...
-
-(Il sort tranquillement du trou, dont il extrait son fusil et son bonnet
-à poil.)
-
-LE DUC et FANNY.
-
- Hein? Quoi?
-
-FLAMBEAU, remettant la pierre en place.
-
- Baissons la trappe!
-
-LE DUC, épouvanté.
-
- Que va-t-on dire en te voyant?
-
-FANNY.
-
- C’est effrayant!
- Rentrez vite!
-
-FLAMBEAU.
-
- Ce qu’on va dire en me voyant?
-
-(Les masques reparaissent au fond.)
-
-L’UN D’EUX, apercevant Flambeau, avec enthousiasme.
-
- Et celui-là! Ho! ho!--en grognard de l’Empire!
-
-FLAMBEAU, au duc et à Fanny.
-
- Eh bien! mais le voilà, tenez, ce qu’on va dire!
-
-LES AUTRES MASQUES, s’arrêtant en voyant Flambeau.
-
- Bravo!--Très bien!
-
-FLAMBEAU.
-
- Je suis tranquille maintenant!
-
-(Il remet son bonnet et fume sa pipe. A ce moment, la scène est envahie.
-Tout le monde revient du bal, car la cloche du théâtre sonne et un
-laquais vient de suspendre aux branches de la porte une affiche sur
-laquelle on lit:
-
- MICHEL ET CHRISTINE.
- Vaudeville en un acte.
- De MM. Eugène Scribe et Henri Dupin
-
-La plupart des masques, avant d’entrer au théâtre, s’arrêtent pour
-contempler Flambeau.)
-
-
-SCÈNE XI
-
-LES MÊMES, puis peu à peu TOUS LES MASQUES, DES LAQUAIS, THÉRÈSE,
-TIBURCE, etc.
-
-UN TRIVELIN, appelant un Léandre.
-
- As-tu vu le grognard?
-
-LE LÉANDRE, frappé d’admiration.
-
- Oh! il est étonnant!
-
-(Le duc s’est un peu écarté, laissant Fanny avec Flambeau qui, en un
-clin d’œil, est entouré.)
-
-L’ARLEQUIN, le regardant de près.
-
- Excellents, les petits anneaux d’or aux oreilles!
-
-UNE PETITE DIABLESSE, même jeu.
-
- Et les gros sourcils gris, postiches! Des merveilles!
-
-(Elle se hausse sur la pointe des pieds et essaie de les toucher.
-Flambeau recule.)
-
-FLAMBEAU, bas à Fanny.
-
- Mais sans manteau, comment sortirai-je bientôt?
-
-FANNY, tirant de son gant un numéro de vestiaire qu’elle lui passe.
-
- Le numéro de Gentz, tiens: un très beau manteau!
-
-UN PETIT MARQUIS, à Flambeau.
-
- Bonjour, grognard!
-
-FLAMBEAU, poliment.
-
- Honneur, plaisir.
-
-UN SCARAMOUCHE, l’observant.
-
- Je me demande
- Qui c’est?
-
-(Il s’avance, et bouffonnant.)
-
- Pour lors, Sergent, vous serviez?...
-
-FLAMBEAU.
-
- Dans la Grande!
-
-(On rit.)
-
-FLAMBEAU, à lui-même.
-
- Ils riaient moins du temps, chez eux, qu’elle hivernait!
-
-(Il se promène, de long en large.)
-
-EXCLAMATIONS, en le voyant marcher.
-
- C’est un Raffet!--C’est un Charlet!--C’est un Vernet!
-
-LE LANSQUENET, s’avançant et tâtant l’uniforme.
-
- Comme il est bien usé!... La poudre!... Les poussières!...
- Le nom du costumier?
-
-FLAMBEAU.
-
- Ce sont des costumières.
- Une vieille maison: _Guerre et Victoire, Sœurs._
-
-UN LANSQUENET.
-
- Ah! oui?
-
-FLAMBEAU, remontant.
-
- Nous n’avons pas les mêmes fournisseurs!
-
-LE SCARAMOUCHE, le suivant.
-
- Parbleu! mais c’est Zichy!...
-
-(A Flambeau, en lui tendant la main.)
-
- Cher comte...
-
-(Il recule en recevant une bouffée de fumée dans la figure.)
-
-FLAMBEAU, s’excusant et montrant sa pipe.
-
- Ma bouffarde.
-
-(On rit.)
-
-LE SCARAMOUCHE, aux autres.
-
- Oui, son langage, ainsi que son museau, se farde!
-
-FLAMBEAU, chantonnant.
-
- En allant à Krasnoé
- On avait soif; on avait froué!...
-
-UN SEIGNEUR FLORENTIN, riant.
-
- C’est qu’il est excellent!...
-
-(S’avançant et lui prenant le bras.)
-
- En Russie, hein! mon vieux,
- Nous avons eu très froid au nez?
-
-(On rit.)
-
-FLAMBEAU.
-
- Oui... Pas aux yeux.
-
-(Il chantonne.)
-
- Mais, cristi, ça vous ravigote
- Rien que de voir sa redingote!...
-
-L’ARLEQUIN, vient lui prendre le bras de l’autre côté, et finement.
-
- Dis donc, sa redingote a besoin de reprises?
-
-(On rit.)
-
-FLAMBEAU.
-
- Mais, dis donc,--elle vous en a fait voir de grises!
-
-(Les rires jaunissent légèrement.)
-
-PLUSIEURS, sans enthousiasme.
-
- Ha! ha! très drôle!...
-
-LE LANSQUENET, tiède.
-
- Oui... très nature...
-
-LE SCARAMOUCHE, froid.
-
- Très exact!
-
-L’ARLEQUIN, bas, aux autres.
-
- Mais vous ne trouvez pas qu’il manque un peu de tact?
-
-(Il les emmène vers le théâtre où, du reste, tout le monde entre peu à
-peu; la scène se vide. Fanny Elssler, qui a rejoint le duc, suit
-avidement des yeux les derniers masques qui se dirigent vers la petite
-porte.)
-
-FANNY, au duc.
-
- Sitôt qu’ils seront tous entrés pour voir la pièce...
-
-FLAMBEAU, d’une voix de forain, rabattant les retardataires.
-
- Entrez!
-
-FANNY.
-
- ... j’irai chercher votre cousine.
-
-(A ce moment, le laquais que le duc avait envoyé porter une lettre au
-château reparaît et s’approche vivement de lui.)
-
-LE DUC.
-
- Qu’est-ce?
-
-FLAMBEAU, au fond.
-
- Entrez!
-
-LE LAQUAIS, au duc.
-
- J’ai prévenu que Monseigneur irait
- Passer la nuit au pavillon de la forêt.
-
-(Il s’éloigne.)
-
-FANNY, qui a entendu.
-
- Hein?
-
-LE DUC, vite et bas à Fanny.
-
- J’oubliais. J’ai dit qu’au pavillon de chasse
- Je passerai la nuit. C’est donc là qu’à ma place
- La comtesse devra se rendre. Préviens-la.
-
-FANNY.
-
- Je la préviens et vous l’amène. Restez là.
-
-(Elle sort par le fond à gauche. Parmi les derniers masques qui sont
-revenus du bal, il y a Tiburce et Thérèse.)
-
-FLAMBEAU, sur le seuil du théâtre.
-
- Entrez!
-
-TIBURCE, à sa sœur, lui désignant le théâtre.
-
- Vous n’entrez pas?
-
-THÉRÈSE.
-
- Non. Je pars.
-
-TIBURCE, la saluant.
-
- A votre aise!
-
-(Il entre au théâtre. Elle se dirige vers la sortie, à droite.)
-
-LE DUC, l’apercevant.
-
- Mais elle va peut-être au rendez-vous!
-
-(Avec un mouvement vers elle pour l’avertir.)
-
- Thérèse!
-
-(Elle s’arrête sur le seuil, le regardant. Mais il se ravise, et à
-lui-même.)
-
- Non! qu’elle y aille!... Il me sera doux de savoir
- Qu’elle fut faible au point d’y aller!
-
-(Et à Thérèse, tendrement.)
-
- A ce soir!
-
-(Elle sort sans répondre.)
-
-
-SCÈNE XII
-
-LE DUC, FLAMBEAU, FANNY, LA COMTESSE.
-
-FANNY, reparaissant, à Flambeau.
-
- Surveille où l’on en est de la pièce de Scribe!
- C’est l’heure!
-
-(Flambeau entre au théâtre. Elle fait un signe au fond et l’on voit
-venir un jeune homme masqué enveloppé d’un grand manteau brun.)
-
-FLAMBEAU, sortant du théâtre.
-
- En ce moment, plus d’un mouchoir s’imbibe,
- Parce que Stanislas est triste et Polonais!
-
-(Il rentre dans le théâtre.)
-
-FANNY, au duc.
-
- Duc, voici la comtesse!
-
-(Le jeune homme se démasque: c’est la comtesse. Ses cheveux, teints en
-blond, sont coupés et coiffés comme ceux du prince, avec la raie et la
-grande mèche sur le front. En descendant vers son cousin, elle ouvre son
-manteau et apparaît svelte et blanche, dans le même uniforme que lui.)
-
-LE DUC.
-
- Oh! je me reconnais!
- C’est moi qui viens vers moi dans l’ombre qui s’étonne!
-
-(Fanny fait le guet.)
-
-LA COMTESSE.
-
- Bonsoir, Napoléon.
-
-LE DUC.
-
- Bonsoir, Napoléone.
-
-LA COMTESSE.
-
- Je suis très calme. Et toi?
-
-LE DUC.
-
- Je songe aux dangers fous
- Que vous allez courir pour moi!...
-
-LA COMTESSE, vivement.
-
- Oh! pas pour vous!
-
-LE DUC.
-
- Ah?
-
-LA COMTESSE.
-
- Pour le nom, la gloire, et mon sang sur le trône!
-
-LE DUC, souriant.
-
- Comme tu fais sonner ta cuirasse, Amazone!
-
-LA COMTESSE, avec fierté.
-
- Oui, ce serait moins beau si c’était par amour!
-
-LE DUC, se rapprochant.
-
- Mais, à propos d’amour, lorsque tu seras pour
- Me remplacer, ce soir, là-bas... si d’aventure,
- Une femme venait...
-
-LA COMTESSE, tressaillant.
-
- Ah! j’en étais bien sûre!
-
-LE DUC.
-
- Raconte-lui ma fuite; et tu vas me jurer...
-
-FLAMBEAU, reparaissant sur le seuil du théâtre.
-
- Le vieux soldat se tait...
-
-FANNY.
-
- Bien! bien!
-
-FLAMBEAU, rentrant dans le théâtre.
-
- ... sans murmurer!
-
-LE DUC.
-
- ... Si ce soir, elle vient, plus tard de me le dire!
-
-LA COMTESSE.
-
- Quoi! s’occuper d’un cœur quand, demain, c’est l’Empire!
-
-LE DUC.
-
- C’est parce que demain je vais être Empereur
- Que j’attache, ce soir, tant de prix à ce cœur!
-
-LA COMTESSE, brutalement.
-
- D’autres vous aimeront!
-
-LE DUC.
-
- Mais pourrai-je les croire
- Comme la triste enfant prête à tomber sans gloire
- Qui parce qu’elle veut tomber en consolant,
- Viendra ce soir, peut-être, à ce rendez-vous blanc?
-
-LA COMTESSE, haussant les épaules.
-
- Vous aimerez encor!
-
-LE DUC.
-
- Mais jamais plus, peut-être
- A quelque rendez-vous que, plus tard, je puisse être,
- Je n’attendrai dans l’ombre et n’ouvrirai les bras
- Comme à ce rendez-vous où je ne serai pas!
-
-LA COMTESSE, avec dépit.
-
- Je trouve Votre Altesse extrêmement émue!
-
-LE DUC.
-
- Moins que si tu me dis plus tard: «Elle est venue!»
-
-FLAMBEAU, reparaissant.
-
- Il faut se dépêcher, car les yeux vers le ciel
- Il chante quelque chose à son vieux colonel!
-
-(Le duc et la comtesse se masquent rapidement.)
-
-LA COMTESSE, dégrafant son manteau noir pendant que le duc détache son
-domino violet.
-
- Changeons vite!
-
-FLAMBEAU, regardant si personne ne sort du théâtre.
-
- Au signal!... Ne craignez rien. Je guette.
- Attention!
-
-(Il tire la baguette de son fusil qu’il lève solennellement.)
-
- Par la vertu de ma baguette!...
-
-LA COMTESSE, à Flambeau.
-
- Tu vas, peut-être, faire un César, songes-y!
-
-FLAMBEAU.
-
- C’est pourquoi ma baguette est celle d’un fusil!
-
-(Le duc de Reichstadt est à droite. La comtesse est à gauche. Ils
-enlèvent simultanément leurs manteaux. Une seconde, il y a, dans un
-éclair blanc, deux Ducs de Reichstadt. Mais l’échange se fait: le duc
-s’enveloppe du manteau noir, rabat le capuchon sur sa tête; la comtesse
-jette négligemment sur une épaule le domino violet de manière à ne pas
-cacher l’uniforme et les croix, reste tête nue pour bien laisser voir
-les cheveux blonds... Et il n’y a plus qu’un duc de Reichstadt, à
-gauche.)
-
-
-SCÈNE XIII
-
-LES MÊMES, TOUT LE MONDE.
-
-FLAMBEAU, l’oreille tendue vers le théâtre d’où viennent des
-applaudissements et des rumeurs.
-
- Il sort!
-
-(Le duc se sépare de la comtesse. Une musique bruyante éclate. La scène
-s’éclaire vivement. Car de tous côtés des laquais entrent, roulant
-devant eux des orangers dont le feuillage est criblé de verres lumineux.
-Sur chaque caisse verte on a posé deux planches que recouvre un napperon
-de dentelle laissant passer par un trou le tronc de l’oranger, et sur
-chacune de ces petites tables d’où jaillit un arbre illuminé, un
-somptueux petit couvert est mis. Vaisselle de vermeil. Cristaux irisés.
-Luxe de fleurs. Nuée de laquais poudrés qui, en un clin d’œil, flanquent
-chaque caisse de quatre chaises légères, et habillent les deux orangers
-qui étaient déjà en scène comme les nouveaux venus.--Cependant tous les
-masques sortent du théâtre, en farandole, se tenant par la main, sur
-l’air de galop qu’attaque l’orchestre. En voyant la surprise que leur
-réservait Metternich, ils poussent des cris d’enthousiasme. La longue
-chaîne dansante, conduite par l’Archiduchesse et l’Attaché français, se
-met à serpenter autour des orangers,--et ce sont des éclats de rire, des
-appels, des interjections, parmi lesquels on entend à peu près:
-
- _Les orangers!--C’est ici que l’on soupe!
- --Vous marchez sur ma robe!--Hop! hop!--Je perds ma houppe!
- --Bravo, les orangers!--Dansons en rond!--Baron!
- --Marquise!--Hop! hop!--Plus vite!--Encor!--Toujours!--En rond!
- --Attention! Un, deux... à trois, on se sépare!
- Trois!_
-
-Et la farandole se disloque.)
-
-TOUT LE MONDE, se précipitant vers les tables pour se placer.
-
- Hourrah!
-
-FANNY, au duc, lui montrant la comtesse qui, restée debout au premier
-plan, à gauche, a été immédiatement entourée par tous les dominos
-mauves.
-
- Notre essaim de femmes l’accapare!
-
-LES DOMINOS MAUVES, autour du faux duc, feignant de coqueter pour que
-personne ne l’approche.
-
- Prince!--Duc!--Monseigneur!--Altesse!
-
-GENTZ, qui les regarde en passant, avec une jalousie de vieux galantin.
-
- Il n’y en a
- Que pour le Duc ce soir!
-
-DES MASQUES, s’appelant pour souper ensemble.
-
- Sandor!--Zichy!--Mina!
-
-L’ARLEQUINE, masquée qu’on a appelée Mina, s’asseyant.
-
- On me reconnaît donc?
-
-LE POLICHINELLE.
-
- A ce collier de jade!
-
-LE SCARAMOUCHE, s’attablant et regardant les petites oranges de
-l’oranger.
-
- Au dessert on pourra se faire une orangeade!
-
-UN DOMINO MAUVE, minaudant, au faux duc.
-
- Duc!...
-
-L’OURS, qui a ôté sa tête pour souper, lisant le menu.
-
- Sterlets du Danube!--Et caviar du Volga!
-
-L’ARCHIDUCHESSE, qui va et vient, plaçant les soupeurs.
-
- Mimi de Meyendorf à la table d’Olga!
-
-(Tout le monde est assis, excepté la comtesse qui, toujours debout à
-gauche, continue à marivauder avec un domino mauve. Le duc, sans la
-quitter des yeux, s’est attablé, avec Flambeau et Fanny, à l’un des
-orangers. Rires. Murmures. Le souper commence.)
-
-GENTZ, se levant, un verre de champagne à la main.
-
- _Mesdames et Messieurs..._
-
-QUELQUES SOUPEURS, réclamant le silence.
-
- Chut! Chut!
-
-LE DUC, voyant la comtesse faire un pas vers la droite.
-
- C’est la minute
- Terrible!...
-
-GENTZ.
-
- _Je brandis cette première flûte
- En l’honneur..._
-
-LE DUC.
-
- Elle va pour sortir...
-
-GENTZ.
-
- _... de l’absent
- Qui régla nos plaisirs et s’en fut--nous laissant
- Ces musiques, ces fleurs et ces sorbets aux pêches,--
- Travailler jusqu’à l’aube et dicter des dépêches!_
-
-(Applaudissements. La Comtesse profite de ce que l’attention est attirée
-par Gentz et se dirige, parmi les tables, vers la sortie. A mesure
-qu’elle avance--en imitant l’allure distraite du duc et sans avoir l’air
-de se presser--il se lève, de chaque table, sur son passage, un domino
-mauve qui l’accompagne un instant en lui faisant des agaceries, et ne la
-quitte que lorsqu’un autre domino mauve vient à son tour l’accaparer
-coquettement.)
-
-FANNY, qui la suit des yeux, bas au duc.
-
- Elle a bien attrapé votre pas nonchalant!
-
-GENTZ, continuant d’une voix éclatante.
-
- _Au Prince Chancelier, Conseiller, Chambellan!
- Dédions ton premier grésillement, champagne,
- A Metternich, prince d’Autriche et grand d’Espagne,
- Seigneur de Daruvar et duc de Portella..._
-
-FANNY, regardant toujours la comtesse qui se rapproche de plus en plus
-de la sortie.
-
- Elle avance! Voyez l’air tranquille qu’elle a.
-
-GENTZ.
-
- _Chevalier de Sainte-Anne..._
-
-LE DUC, bas à Flambeau dont il serre convulsivement la main.
-
- En parlant, il nous aide,
- Ce Gentz, sans le savoir!
-
-GENTZ.
-
- _... Des Séraphins de Suède,
- De l’Éléphant Danois et de la Toison d’or!..._
-
-FLAMBEAU, bas.
-
- Pourvu que Metternich ait des titres encor!
-
-GENTZ.
-
- _Curateur des Beaux-Arts, Magnat héréditaire..._
-
-LE DUC, fébrilement, les yeux fixés sur la comtesse qui avance toujours.
-
- Oh! mon pas n’est pas si traînant... elle exagère!
-
-GENTZ, avec un enthousiasme croissant.
-
- _Bailli de Malte..._
-
-LE DUC, de plus en plus énervé, voyant la comtesse s’arrêter tout près
-de la sortie avec un domino mauve.
-
- Eh bien! qu’attend-elle?
-
-GENTZ.
-
- _Grand-croix
- Du Faucon, du Lion, de l’Ours, de Charles III!..._
-
-(Il s’arrête, s’épongeant le front.)
-
- Ouf!...
-
-LA VOISINE de droite de Gentz, à sa voisine de gauche.
-
- Il va succomber! Il faut que tu l’éventes!
-
-(Les deux éventails s’agitent avec une violence comique des deux côtés
-de Gentz.)
-
-GENTZ, ranimé, concluant avec emphase.
-
- _Et Membre de plusieurs Sociétés savantes!_
-
-ENTHOUSIASME GÉNÉRAL.
-
- Hourrah!...
-
-(Tout le monde est debout. Les verres se choquent. La comtesse est
-arrivée à la sortie avec le dernier domino mauve; le pied sur le seuil,
-elle cause et rit nerveusement, s’attarde une seconde de peur de se
-trahir par un départ brusque, baise la main du domino mauve pour prendre
-congé.)
-
-FLAMBEAU, bas au duc qui n’ose plus regarder.
-
- Et pendant qu’ils trinquent de toutes parts,
- Prince, elle va sortir... elle sort!...
-
-L’ARCHIDUCHESSE, qui depuis un instant suit des yeux le faux duc, à voix
-haute, de sa place.
-
- Franz, tu pars?
-
-(La comtesse chancelle, elle est obligée de s’adosser au treillage pour
-ne pas tomber.)
-
-LE DUC, bas.
-
- Tout est perdu!
-
-FLAMBEAU.
-
- Tonnerre!
-
-L’ARCHIDUCHESSE, qui se lève et se dirige vers la comtesse.
-
- Attends!
-
-FANNY, atterrée.
-
- L’archiduchesse
- N’est pas du complot!
-
-L’ARCHIDUCHESSE, qui est arrivée près de la comtesse.
-
- Franz!
-
-(Elle lui prend le bras, et d’un doux ton de reproche.)
-
- Tu blessas ma tendresse,
- Tout à l’heure, mais...
-
-(Elle tressaille, en recevant à travers le masque un regard qu’elle ne
-reconnaît pas. Elle s’arrête, examinant de près le bas du visage, et
-presque sans voix.)
-
- Ah!...
-
-LE DUC, qui suit cette scène.
-
- Perdu!
-
-L’ARCHIDUCHESSE, reculant hésitante.
-
- Mais...
-
-(Puis, après le siècle d’une seconde, elle reprend sa voix naturelle, et
-très haut, tendant la main à la comtesse.)
-
- A demain!
-
-LA COMTESSE, à qui l’émotion, la peur qu’elle a eue, la gratitude font
-perdre un instant la tête.
-
- Ah! Madame,--comment?...
-
-L’ARCHIDUCHESSE, vite et bas.
-
- Baisez-moi donc la main!
-
-(La comtesse se ressaisit, baise tout à fait en duc de Reichstadt la
-main de l’Archiduchesse, se redresse, et sort.)
-
-
-SCÈNE XIV
-
-LES MÊMES, moins LA COMTESSE.
-
-UN SOUPEUR, qui a vu sortir la Comtesse.
-
- Il part déjà, le duc?
-
-TIBURCE, haussant les épaules.
-
- Oh! il est si fantasque!
-
-(L’Archiduchesse, en regagnant son oranger, passe devant celui où sont
-assis le duc, Flambeau et Fanny.)
-
-LE DUC, l’arrêtant au passage, d’une voix basse et émue.
-
- Votre main... comme au duc de Reichstadt?...
-
-L’ARCHIDUCHESSE, regarde un instant ce jeune homme encapuchonné et
-masqué, et lui tend la main.
-
- Tiens, beau masque!
-
-(Elle regagne sa place. Tout le monde soupe, rit, cause.)
-
-GENTZ, se levant, un verre de champagne à la main.
-
- Et maintenant...
-
-(Rires et protestations.)
-
-PLUSIEURS.
-
- Encore!
-
-GENTZ.
-
- Un mot...
-
-L’ARLEQUIN.
-
- Gentz, allez-y!
-
-GENTZ.
-
- Je voulais compléter mon petit brindisi:
- J’ai commis tout à l’heure un oubli... volontaire.
- Car le duc de Reichstadt étant là, j’ai dû taire
- Le plus beau titre de Metternich. J’ai l’honneur,
- --Le duc étant sorti--de boire: _Au destructeur
- De Bonaparte!..._
-
-TOUT LE MONDE, se levant dans une subite explosion de haine joyeuse.
-
- Au destructeur de Bonaparte!
-
-(Mouvement du duc. Tous les verres sont levés. Flambeau vide
-tranquillement le sien dans le canon de son fusil.)
-
-LE DUC.
-
- Que fais-tu?
-
-FLAMBEAU.
-
- Je le mouille un peu, de peur qu’il parte!
-
-(Tout le monde se rassied. La conversation devient générale. On se parle
-d’un oranger à l’autre.)
-
-LE SCARAMOUCHE, riant.
-
- Ce Bonaparte!...
-
-LE PETIT MARQUIS.
-
- En somme, un faux marbre!
-
-TIBURCE.
-
- Du stuc!
-
-LE DUC, indigné.
-
- Hein?
-
-FLAMBEAU, craignant qu’il ne se trahisse.
-
- Songez qu’il y va de l’Empire, mon duc!
-
-LE POLICHINELLE, dédaigneux.
-
- Très surfait.
-
-FLAMBEAU, toujours bas au duc, lui saisissant la main.
-
- Prenez garde!
-
-TIBURCE.
-
- Officier secondaire...
- Mais qu’en Égypte on a vu sur un dromadaire,
- Alors!...
-
-L’OURS.
-
- On dit que Gentz le fait très bien!
-
-FLAMBEAU, entre ses dents.
-
- Cristi!
-
-L’ARLEQUIN, à Gentz.
-
- Fais-le!
-
-(Gentz se lève. Mouvement du duc.)
-
-FLAMBEAU, au duc.
-
- N’oubliez pas que vous êtes sorti!
-
-GENTZ, faisant rapidement descendre une mèche en pointe sur son front.
-
- La mèche!
-
-(Fronçant le sourcil.)
-
- L’œil!
-
-(Mettant la main dans son gilet.)
-
- La main!
-
-(Et satisfait.)
-
- Voilà.
-
-(Acclamations et rires.)
-
-LE DUC, dont les doigts nerveux arrachent la dentelle de la nappe.
-
- Oh!
-
-FLAMBEAU, s’est retourné avec un mouvement furieux vers Gentz, mais la
-caricature même de ce qu’il aimait tant l’émeut, et calmé, il dit d’une
-voix sourde:
-
- Il se moque!
- Et même en se moquant c’est beau!--car il l’évoque!
-
-LE CROCODILE.
-
- Vous savez qu’il tombait de cheval,--patatras!
-
-(Rires.)
-
-FLAMBEAU, bas au duc.
-
- Voilà ce que, sur lui, trouvèrent les _ultras_!
-
-LE PIERROT.
-
- Un causeur très médiocre!...
-
-FLAMBEAU, ironique.
-
- Allez donc!
-
-LE DUC.
-
- C’est la règle!
- S’ils ne pouvaient, entre eux, dire du mal de l’aigle,
- Que diraient le cloporte et le caméléon?
-
-TIBURCE.
-
- Il ne s’appelait pas, d’ailleurs, Napoléon!
-
-FLAMBEAU, sursautant.
-
- Hein?
-
-(C’est le duc maintenant qui le retient.)
-
-TIBURCE.
-
- Il s’est fabriqué ce nom: c’est très facile!
- On veut se faire un nom magnifique...
-
-FLAMBEAU, à part.
-
- Imbécile!
-
-TIBURCE.
-
- ... Qui dans l’histoire, un jour, puisse être interpolé...
- On prend trois petits sons clairs et secs: _Na-po-lé_...
- Et puis un bruit sourd: _on_!
-
-L’OURS.
-
- C’est extraordinaire!
-
-TIBURCE.
-
- Oui: _Na-po-lé_: l’éclair!... et puis: _on_, le tonnerre!
-
-UN TRIVELIN.
-
- Quel était son vrai nom?
-
-TIBURCE.
-
- Ah! vous ne savez pas?
-
-LE TRIVELIN.
-
- Mais non!
-
-TIBURCE.
-
- Il s’appelait Nicolas.
-
-FLAMBEAU, se levant furieux.
-
- Nicolas?
-
-TOUT LE MONDE, l’applaudissant de si bien jouer son rôle.
-
- Ah! bravo! le grognard!
-
-GENTZ, riant, à Flambeau.
-
- Nicolas!
-
-(Il lui passe un plat.)
-
- Quelques cailles?
-
-FLAMBEAU, prenant le plat.
-
- Eh bien! mais... Nicolas gagnait bien les batailles!
-
-UN PAILLASSE, avec le plus aristocratique dégoût.
-
- Et cette cour qu’en un clin d’œil il fagota!
-
-TIBURCE.
-
- Quand on y parlait titre, étiquette, Gotha,
- Mon cher, pour vous répondre, il n’y avait personne!
-
-FLAMBEAU, doucement.
-
- Il n’y avait donc pas le général Cambronne?
-
-UNE VOIX DE FEMME.
-
- Mais... la guerre!...
-
-TIBURCE.
-
- Qu’y faisait-il? Les bulletins!
-
-LE POLICHINELLE.
-
- Il se tenait sur des petits tertres lointains!
-
-(Rires.)
-
-FLAMBEAU, prêt à s’élancer.
-
- Nom de...
-
-LE DUC, le retenant.
-
- Chut!
-
-TIBURCE.
-
- Une balle, un jour, fut assez bonne
- Pour venir le blesser au pied, à Ratisbonne:
- Juste de quoi fournir un sujet de tableau!
-
-(Rires.)
-
-FLAMBEAU, retenant à son tour le duc, lui dit avec rage.
-
- Du calme!...
-
-LE DUC.
-
- Mais toi-même...
-
-FLAMBEAU, dont la main depuis un instant tourmente son couteau.
-
- Otez-moi ce couteau!
-
-TIBURCE, renversé sur sa chaise et dégustant à petites gorgées son
-Johannisberg.
-
- Bref...
-
-LE DUC, dont les ongles s’enfoncent dans le poignet de Flambeau.
-
- Qu’il n’ajoute pas quelque chose de pire!
-
-FLAMBEAU, suppliant.
-
- Vous le supporterez!
-
-LE DUC.
-
- Oh!--pas pour un Empire!
-
-TIBURCE, laissant tomber un mot entre chaque gorgée.
-
- Bref--ce fameux héros--c’était...
-
-FLAMBEAU, sentant que le duc va s’élancer, avec désespoir.
-
- Non, mon petit!
-
-TIBURCE.
-
- C’était un lâche!
-
-LE DUC, se levant.
-
- Oh! je...
-
-UNE VOIX, partie du fond.
-
- Vous en avez menti!
-
-(Brouhaha.)
-
-TOUT LE MONDE, debout, parlant à la fois.
-
- Hein? Qu’est-ce? Quoi? Comment? Plaît-il? Qui ça?
-
-GENTZ, qui est resté assis.
-
- Tumulte.
-
-FLAMBEAU, bas au duc.
-
- Tout est sauvé! quelqu’un a relevé l’insulte!
-
-TIBURCE, blême.
-
- Qui s’est permis?
-
-L’ATTACHÉ FRANÇAIS, qui, écartant les groupes, descend vers lui.
-
- C’est moi.
-
-LE SCARAMOUCHE, bas à Tiburce.
-
- L’un des aides de camp
- Du maréchal Maison!
-
-TIBURCE.
-
- Quoi? vous, me provoquant?
- Vous qui représentez le Roi?
-
-GENTZ, assis, terminant sa grappe de raisin.
-
- C’est toujours drôle.
-
-L’ATTACHÉ.
-
- Il s’agit de la France,--et je suis dans mon rôle.
- C’est contre elle tenir des propos insultants
- Que d’insulter celui qu’elle aima si longtemps.
-
-TIBURCE.
-
- Buonaparte?
-
-L’ATTACHÉ.
-
- Veuillez prononcer Bonaparte.
-
-TIBURCE, ironique.
-
- Soit! Bonaparte!
-
-L’ATTACHÉ.
-
- Non. L’Empereur.
-
-TIBURCE.
-
- Votre carte?
-
-(Échange de cartes.)
-
-L’ATTACHÉ, saluant.
-
- Je pars demain. Donc, le duel, demain matin.
-
-(Il s’éloigne et rejoint deux amis avec qui il se met à causer à voix
-basse. Les violons ont repris au loin et les groupes, en chuchotant,
-commencent à regagner le bal.)
-
-FLAMBEAU, qui a disparu une seconde, à droite, vers le vestiaire,
-revient vêtu d’un superbe manteau et dit vivement au duc.
-
- Filons! J’ai le manteau.
-
-(Il l’ouvre et le referme.)
-
- Dedans, c’est en satin.
-
-TIBURCE, qui s’est rassis seul à sa table, tendant nerveusement son
-verre à un laquais.
-
- De l’eau?
-
-LE LAQUAIS, qui est celui que le duc a envoyé au château,--tout en
-remplissant le verre de Tiburce.
-
- Monsieur est dur pour le Corse!
-
-TIBURCE, levant les yeux sur lui, avec un étonnement hautain.
-
- Hein?
-
-LE LAQUAIS, baissant la voix.
-
- Plus tendre,
- Votre sœur, pour son fils!...
-
-(Mouvement de Tiburce.)
-
- Voulez-vous les surprendre?
-
-TIBURCE.
-
- Quand?
-
-LE LAQUAIS.
-
- Ce soir.
-
-TIBURCE.
-
- Où?
-
-LE LAQUAIS.
-
- Je sais.
-
-TIBURCE, lui faisant signe d’aller l’attendre dehors.
-
- Attends-moi près d’ici!
-
-(Le laquais s’éloigne. Tiburce se lève et la main sur sa grande rapière
-de capitan.)
-
- Je vais débarrasser l’Autriche!
-
-Cependant LE DUC, avant de partir avec Flambeau qui l’attend sur le
-seuil, est allé vers l’attaché qui a fini de causer avec ses amis, et
-lui mettant la main sur l’épaule.
-
- Vous, merci!
-
-L’ATTACHÉ, se retournant.
-
- De quoi donc?
-
-(Le duc soulève son masque une seconde. L’attaché va pousser un cri.)
-
-LE DUC, mettant un doigt sur ses lèvres.
-
- Chut!
-
-L’ATTACHÉ, bas.
-
- Le duc?
-
-LE DUC.
-
- Un complot.
-
-L’ATTACHÉ, surpris de cette confiance.
-
- Je m’étonne...
-
-LE DUC, avec une grâce fière.
-
- Je n’ai que mon secret, Monsieur: je vous le donne.
-
-(Vite et bas.)
-
- Rendez-vous à Wagram, ce soir. Soyez-y!
-
-L’ATTACHÉ.
-
- Moi?
-
-LE DUC.
-
- N’êtes-vous pas à nous?
-
-L’ATTACHÉ.
-
- Je suis fidèle au roi.
-
-LE DUC.
-
- C’est bien! Mais tu te bats pour mon père, à ma place.
- Et c’est en toi, ce soir, un peu de moi qui passe!...
-
-(Il remonte, en le saluant.)
-
- --A bientôt!
-
-L’ATTACHÉ, le suivant.
-
- Vous croyez me gagner...
-
-LE DUC.
-
- J’en suis sûr.
- Mon père a bien conquis Philippe de Ségur!
-
-L’ATTACHÉ, avec fermeté.
-
- Demain je rentre en France, et je tiens à vous dire...
-
-LE DUC, souriant.
-
- Vous êtes un futur maréchal de l’Empire!
-
-L’ATTACHÉ.
-
- ... Que si l’on fait, sur vous, marcher mon régiment,
- Je saurai commander le feu.
-
-LE DUC.
-
- Parfaitement.
-
-(Il lui tend la main.)
-
- Serrons-nous donc la main, avant de nous combattre.
-
-(Les deux jeunes gens se prennent la main.)
-
-L’ATTACHÉ, avec une extrême courtoisie.
-
- Avez-vous pour Paris--car j’y serai le quatre--
- Quelques commissions? L’honneur me serait doux...
-
-LE DUC, souriant.
-
- Je compte être rendu dans... l’Empire avant vous!
-
-L’ATTACHÉ.
-
- Si pourtant, avant vous, j’étais dans le... Royaume?
-
-LE DUC.
-
- Saluez de ma part la colonne Vendôme.
-
-(Il sort. Le rideau tombe.)
-
-
-
-
-ACTE V
-
-LES AILES BRISÉES.
-
-
-Une plaine. Quelques buissons bas; un tertre dont l’herbe frissonne d’un
-vent éternel; une petite cabane construite de débris d’affûts et de
-caissons et qu’entourent de maigres géraniums; la route qui passe; le
-poteau de la route, rayé des couleurs autrichiennes; et c’est tout. Des
-champs et du ciel, des épis et des étoiles. Une plaine. Une plaine
-immense. La plaine de Wagram.
-
-
-SCÈNE PREMIÈRE
-
-LE DUC, FLAMBEAU, PROKESCH.
-
-(Tous les trois, immobiles dans leurs manteaux, attendent.
-Silence,--pendant lequel on entend le vent souffler.)
-
-LE DUC, ouvrant son manteau pour que le vent s’y engouffre, et le
-refermant brusquement.
-
- Tiens! je prends de ton vent, Wagram, dans mon manteau!
-
-(A Flambeau qui regarde, sur la route, vers la gauche.)
-
- Les chevaux?
-
-FLAMBEAU.
-
- Pas encor. Nous arrivons trop tôt.
-
-LE DUC.
-
- Au premier rendez-vous que me donne la France,
- Je dois, comme un amant, arriver en avance!...
-
-(Il se met à se promener de long en large et arrive devant le poteau. Il
-s’arrête.)
-
- Leur poteau!... jaune et noir!... Ah! je vais donc pouvoir
- Marcher sans rencontrer un poteau jaune et noir!
- Sur de doux poteaux blancs des noms charmants vont luire.
- Oh! lire: _Chemin de Saint-Cloud!_ au lieu de lire:
-
-(Il monte sur une pierre pour lire l’écriteau.)
-
- _Route de Grosshofen!_
-
-(Tout d’un coup se souvenant.)
-
- Tiens! mais... mon régiment
- Se rend à Grosshofen, à l’aurore!
-
-FLAMBEAU.
-
- Comment?
-
-LE DUC.
-
- J’ai donné l’ordre hier, quand j’ignorais encore...
-
-FLAMBEAU.
-
- Nous serons loin lorsqu’ils passeront,--à l’aurore.
-
-(Un homme sort de la petite cabane, un vieux paysan, à barbe blanche, et
-manchot.)
-
-LE DUC.
-
- Cet homme?
-
-FLAMBEAU.
-
- Il est à nous. Sa cabane nous sert
- De rendez-vous.--Ancien soldat. Dans ce désert
- Explique la bataille aux étrangers.
-
-LE PAYSAN, apercevant un groupe, étend machinalement sa main vers
-l’horizon, et commence, d’une voix de guide.
-
- A gauche...
-
-FLAMBEAU, s’avançant.
-
- Non; moi, je la connais!
-
-(Le paysan, le reconnaissant, sourit et salue. Flambeau allume son petit
-brûle-gueule français à la longue pipe allemande du vieux.)
-
-PROKESCH, à Flambeau.
-
- Qu’est-ce qui le débauche
- Du service autrichien?
-
-LE PAYSAN, qui a entendu.
-
- Monsieur, j’étais mourant.
- Je me traînais par là. Napoléon le Grand
- Vint à passer...
-
-FLAMBEAU.
-
- Toujours il parcourait la plaine
- Le lendemain.
-
-LE PAYSAN.
-
- Le grand Empereur prit la peine
- D’arrêter son cheval, et devant lui,--devant...--
- Il me fit amputer par son docteur.
-
-FLAMBEAU.
-
- Yvan.
-
-LE PAYSAN.
-
- Donc, si son fils s’ennuie à Vienne,--qu’il émigre!
- Moi, je l’aide!...
-
-(A Flambeau, fièrement, en tapant sur sa manche vide.)
-
- Le bras--coupé--devant lui!
-
-FLAMBEAU.
-
- Bigre!
- On n’a pas tous les jours la satisfaction
- D’avoir le bras coupé devant Napoléon!
-
-LE PAYSAN, avec un geste résigné.
-
- La guerre!...
-
-(Les deux vétérans se sont assis sur le petit banc qui tient à la
-cabane, et côte à côte, ils fument, laissant de temps en temps échapper
-rêveusement un mot.)
-
- On se battait!...
-
-FLAMBEAU.
-
- On mourait.
-
-LE PAYSAN.
-
- Nous mourûmes.
-
-FLAMBEAU.
-
- On allait!...
-
-LE PAYSAN.
-
- Nous aussi.
-
-FLAMBEAU.
-
- On tirait, dans des brumes!...
-
-LE PAYSAN.
-
- Nous aussi.
-
-FLAMBEAU.
-
- Puis après, quelque officier noirci
- Venait nous dire: On est vainqueur!
-
-LE PAYSAN.
-
- A nous aussi.
-
-FLAMBEAU, se levant, indigné.
-
- Hein?
-
-(Il hausse les épaules et souriant.)
-
- Au fait!...
-
-(Et serrant la main au vieux.)
-
- Si quelqu’un nous entendait!
-
-LE DUC, immobile, au fond.
-
- J’écoute.
-
-LE PAYSAN, philosophiquement, regardant ses fleurs.
-
- Bah! mes géraniums poussent bien!
-
-FLAMBEAU, hochant la tête.
-
- Je m’en doute!
-
-(Il montre le coin où fleurissent les géraniums.)
-
- Tiens! à cet endroit même: onze petits tambours!
-
-LE DUC, se rapprochant.
-
- Onze petits tambours?...
-
-FLAMBEAU.
-
- Je les revois toujours!
- --C’étaient, sous leurs shakos, onze boucles pareilles
- Entre l’écartement naïf de leurs oreilles;
- Onze, qui sans savoir ni le but ni le plan,
- Marchaient, heureux de vivre, en faisant _ran plan plan_!
- On les blaguait un peu, car, ayant su lui plaire,
- Ils étaient les chouchous de notre cantinière;
- Mais lorsqu’ils tricotaient la charge, ces tapins,
- Lorsqu’ils tapaient, pareils à des petits lapins,
- Sur leurs onze tambours de leurs vingt-deux baguettes,
- Ce tonnerre faisait frémir nos baïonnettes,
- Dont les zigzags d’acier semblaient dire, dans l’air:
- «Nous n’avons pas pour rien la forme d’un éclair!»
- --C’est là que le crachat d’un gros tousseur de bronze
- Prit ces onze tambours en file, et...
-
-(Avec un geste qui fauche.)
-
- Tous les onze!
-
-(Il se tait une seconde, pieusement, et reprend plus bas.)
-
- Il fallait voir la cantinière!...--ah! sacrebleu!--
- Elle avait relevé son grand tablier bleu,
- Comme ces vieilles font qui glanent dans la plaine,
- Et, folle, elle glanait des baguettes d’ébène.
-
-(Secouant son émotion.)
-
- ... Mais de parler de ça, ça vous enroue!...
-
-(Toussant pour s’éclaircir la voix.)
-
- Hum! Hum!
-
-(Il cueille un géranium, et avec une brusque gaieté.)
-
- Recette pour changer un vil géranium
- En Légion d’honneur: on ôte trois pétales!
-
-(Il arrache trois pétales; les deux qui restent forment un minuscule
-papillon rouge, et il le place à la boutonnière de son pardessus en lui
-disant.)
-
- Hein? Sur mon beau revers de velours, tu t’étales?...
-
-(Au duc, lui désignant du menton cette décoration improvisée.)
-
- C’est bien celle que tu me donnas, Monseigneur?
-
-LE DUC, mélancoliquement.
-
- Je l’ai donnée en rêve!...
-
-FLAMBEAU.
-
- Et je la porte en fleur.
-
-(Depuis un instant, au fond, des hommes à grands manteaux arrivent, se
-serrent la main, se groupent.)
-
-
-SCÈNE II
-
-LES MÊMES, MARMONT, LES CONSPIRATEURS.
-
-UNE OMBRE, se détachant du groupe et descendant vers le duc et Flambeau.
-
- _Sainte-Hélène._
-
-FLAMBEAU, répondant.
-
- _Schœnbrunn._
-
-LE DUC, reconnaissant celui qui s’est avancé.
-
- Marmont!
-
-MARMONT, s’inclinant.
-
- Duc, bonne chance!
-
-LE DUC, désignant ceux qui restent au fond.
-
- Ces ombres?
-
-MARMONT.
-
- Vos amis.
-
-LE DUC.
-
- Ils restent à distance?
-
-MARMONT.
-
- C’est que de déranger Votre Altesse ils ont peur,
- Et, Sire, que déjà vous êtes l’Empereur.
-
-LE DUC, frissonne, et après un silence.
-
- Empereur?... Moi?... Demain?... Je te pardonne, traître!
- J’ai vingt ans et je vais régner!
- ... Ah! mon Dieu! que c’est beau d’avoir vingt ans et d’être
- Fils de Napoléon premier!
-
- Ce n’est pas vrai que je suis faible et que je tousse!
- Je suis jeune, je n’ai plus peur!
- Empereur?... Moi?... Demain?...--Comme la nuit est douce!...
-
-LA VOIX D’UN CONSPIRATEUR, arrivant.
-
- _Schœnbrunn._
-
-UNE AUTRE VOIX, répondant.
-
- _Sainte-Hélène._
-
-LE DUC.
-
- Empereur!...
-
- Ah! je la sens ce soir assez vaste, mon âme,
- Pour qu’un peuple y vienne prier!
- Il me semble que j’ai pour âme Notre-Dame!...
-
-UNE VOIX.
-
- _Sainte-Hélène._
-
-UNE AUTRE.
-
- _Schœnbrunn._
-
-LE DUC.
-
- Régner!...
-
- Régner!--C’est dans ton vent dont le parfum de gloire
- Commence à me rapatrier,
- Qu’au moment de partir je devais venir boire,
- Wagram, le coup de l’étrier!
-
- Régner!--Qu’on va pouvoir servir de grandes causes,
- Et se dévouer à présent!
- Reconstruire, apaiser, faire de belles choses!...
- Ah! Prokesch, que c’est amusant!
-
- Prokesch, tous ces vieux rois dont les âmes sont sourdes,
- Oh! comme ils doivent s’ennuyer!
- J’ai les larmes aux yeux. Je me sens les mains lourdes
- Des grâces que je vais signer!
-
- Peuple qui de ton sang écrivis la Légende,
- Voici le fils de l’Empereur!
- Oh! toute cette gloire il faut qu’il te la rende,
- Et qu’il te la rende en bonheur!
-
- Peuple, on m’a trop menti pour que je sache feindre!
- J’ai trop souffert pour t’oublier!
- Liberté, Liberté, tu n’auras rien à craindre
- D’un prince qui fut prisonnier!
-
- La guerre, désormais, ce n’est plus la conquête,
- Mais c’est le droit que l’on défend!...
- (Ah! Je vois une mère, au-dessus de sa tête,
- Élever vers moi son enfant!)
-
- D’autres noms, désormais, je veux qu’on s’émerveille
- Que Wagram et que Rovigo;
- Mon père aurait voulu faire prince Corneille:
- Je ferai duc Victor Hugo!
-
- Je ferai... je ferai... je veux faire... je rêve...
-
-(Il va et vient, s’enivrant, s’enfiévrant; on s’écarte avec respect.)
-
- Ah! je vais régner! J’ai vingt ans!
- Une aile de jeunesse et d’amour me soulève!
- Ma Capitale, tu m’attends!
-
- Soleil sur les drapeaux! multitudes grisées!
- O retour, retour triomphal!
- Parfum des marronniers de ces Champs-Élysées
- Que je vais descendre à cheval!
-
- Il m’acclamera donc, ce grand Paris farouche!
- Tous les fusils seront fleuris!
- --On doit croire embrasser la France sur la bouche,
- Lorsqu’on est aimé de Paris!
-
- Paris! j’entends déjà tes cloches!
-
-UNE VOIX.
-
- _Sainte-Hélène._
-
-UNE AUTRE.
-
- _Schœnbrunn._
-
-LE DUC.
-
- Paris! Paris! je vois...
- Je vois déjà, dans l’eau troublante de la Seine,
- Le Louvre renverser ses toits!
-
- Et vous qui présentiez à mon père les armes.
- Dans la neige et dans le simoun,
- Vieux soldats, sur mes mains je sens déjà vos larmes!...
- Paris!
-
-UNE VOIX dans l’ombre.
-
- _Sainte-Hélène._
-
-UNE AUTRE.
-
- _Schœnbrunn._
-
-FLAMBEAU, au duc qui, épuisé, chancelle.
-
- Qu’avez-vous?
-
-LE DUC, se raidissant.
-
- Moi?... Rien! rien!
-
-PROKESCH, lui prenant la main.
-
- Vous brûlez!
-
-LE DUC, bas.
-
- Jusqu’aux moelles!...
-
-(Haut.)
-
- --Mais ça s’en va quand je galope! Et les étoiles
- Scintillent comme des molettes d’éperons!
- Et voici des chevaux! et nous galoperons!
-
-(On vient d’amener des chevaux. Flambeau prend par la bride celui qui
-est destiné au duc et le lui amène.)
-
-PROKESCH, à Marmont, lui montrant les conspirateurs.
-
- Pourquoi ces gens sont-ils venus?
-
-MARMONT.
-
- Mais pour qu’on sache
- Qu’ils ont trempé dans le complot!...
-
-LE DUC.
-
- Une cravache!
-
-UN CONSPIRATEUR, lui en tendant une et se présentant, dans un salut.
-
- Le vicomte d’Otrante!
-
-LE DUC, avec un léger recul.
-
- Hein? le fils de Fouché?
-
-FLAMBEAU.
-
- Ce n’est pas le moment d’en être effarouché!
-
-(Il arrange le cheval.)
-
- L’étrier long?
-
-LE DUC.
-
- Non, court.
-
-UN AUTRE CONSPIRATEUR, saluant.
-
- Cet homme qui s’incline,
- C’est Goubeaux, le meilleur agent de la cousine
- De Votre Majesté...
-
-(Il salue encore.)
-
- Goubeaux.
-
-LE DUC.
-
- Bien.
-
-GOUBEAUX, resaluant.
-
- L’agent chef.
-
-UN AUTRE CONSPIRATEUR, qui s’est vite avancé.
-
- Pionnet!... Je représente ici le roi Joseph;
- C’est moi qui de sa part apportai les subsides...
-
-LE DUC, à Flambeau qui dispose les brides.
-
- Le filet seulement!
-
-UN AUTRE CONSPIRATEUR, s’avançant et saluant.
-
- J’ai disposé les guides,
- Les relais. Vous pourrez, au village prochain,
- Vous déguiser.
-
-(Il salue en se nommant.)
-
- Morchain.
-
-FLAMBEAU.
-
- Oui, oui, Machin!
-
-LE CONSPIRATEUR, criant.
-
- Morchain!
-
-UN AUTRE.
-
- On m’a chargé des passeports: besogne ingrate!...
- Voilà!
-
-(Il remet les passeports à Flambeau et ajoute avec satisfaction.)
-
- C’est merveilleux, aujourd’hui, comme on gratte!
-
-(Il salue.)
-
- Guibert!
-
-TOUS, parlant à la fois autour du cheval.
-
- Goubeaux!... Pionnet!... Morchain!...
-
-FLAMBEAU, les repoussant.
-
- Nous comprenons!
-
-UN D’EUX, saisissant l’étrier pour le tenir au duc.
-
- Feu votre père avait la mémoire des noms!
-
-UN AUTRE, se précipitant, et se nommant.
-
- Borokowski! C’est moi--que Monseigneur s’informe!--
- Qui fis faire pour la comtesse l’uniforme!
-
-LE DUC, nerveux.
-
- C’est bon! c’est bon! de tous je me souviendrai bien!
- Et mieux encor de celui-là--qui ne dit rien!
-
-(Il désigne, de la cravache, un homme qui est resté dédaigneusement à
-l’écart enveloppé dans son manteau.)
-
- Ton nom?
-
-(L’homme se découvre, s’avance, et le duc reconnaît l’attaché français.)
-
- Quoi! vous ici?
-
-L’ATTACHÉ, vivement.
-
- Pas en partisan, Prince;
- En ami seulement!... Certes pour que je vinsse
- Il fallut...
-
-FLAMBEAU.
-
- A cheval! Le ciel blanchit vers l’Est!
-
-LE DUC.
-
- J’empoigne la crinière!--_Alea jacta est!_
-
-(Il met le pied à l’étrier.)
-
-L’ATTACHÉ.
-
- Duc, à ce rendez-vous, si j’ai voulu me rendre
- C’était pour vous défendre, au besoin!
-
-LE DUC, qui allait sauter en selle, s’arrêtant.
-
- Me défendre?
-
-L’ATTACHÉ.
-
- J’ai cru que vous couriez un danger.
-
-LE DUC, tourné vers lui, le pied toujours à l’étrier.
-
- Un danger?
-
-L’ATTACHÉ.
-
- Ce drôle,--que demain je compte endommager,--
- Quittait le bal tantôt sans m’envoyer le moindre
- Témoin. Je lui cours donc après. Je vais le joindre,
- Quand dans l’ombre il accoste un autre individu...
- Et je reste cloué par un mot entendu!
- Il était question de tuer Votre Altesse
- Surprise au rendez-vous, ce soir.
-
-LE DUC, avec un cri d’effroi.
-
- Dieu! la comtesse!
-
-L’ATTACHÉ.
-
- Le rendez-vous... c’était ici. Je le savais
- Par vous. J’y suis venu. Tout va bien. Je m’en vais!
-
-LE DUC.
-
- Le rendez-vous? Mais c’est le pavillon de chasse!
- Ils vont assassiner la comtesse à ma place!
- --Rentrons!
-
-CRI GÉNÉRAL.
-
- Oh! non!
-
-UN CONSPIRATEUR.
-
- Pourquoi?
-
-LE DUC, avec désespoir.
-
- La comtesse!...
-
-PROKESCH, voulant le retenir.
-
- Elle peut
- Se faire reconnaître...
-
-LE DUC.
-
- Ah! tu la connais peu!
- Mais cette femme-là se fera, par ces brutes,
- Tuer dix fois pour que je gagne dix minutes!
- --Rentrons!...
-
-PLUSIEURS.
-
- Non!
-
-LE DUC.
-
- Je ne peux pourtant--rentrons là-bas!--
- Souffrir qu’on m’assassine et que je n’y sois pas!
-
-D’OTRANTE.
-
- Tous nos efforts perdus!
-
-UN CONSPIRATEUR, furieux.
-
- S’il faut qu’on reconspire!
-
-MARMONT.
-
- Vous ne pourrez plus fuir!
-
-UN AUTRE.
-
- Et la France?
-
-UN AUTRE.
-
- Et l’Empire?
-
-(Ils sont tous autour de lui.)
-
-LE DUC.
-
- Arrière!
-
-MARMONT.
-
- Il faut partir!
-
-LE DUC, avec force.
-
- Il faut rentrer!
-
-PROKESCH.
-
- Oui mais...
- Rentrer, c’est abdiquer peut-être à tout jamais
- La couronne!
-
-LE DUC.
-
- Partir, c’est abdiquer mon âme!
-
-MARMONT.
-
- On peut sacrifier quelquefois!...
-
-LE DUC.
-
- Une femme?
-
-MARMONT.
-
- Risquer, pour une femme, au moment du succès...
-
-FLAMBEAU.
-
- Allons! décidément, c’est un prince français!
-
-LE VICOMTE D’OTRANTE, résolument au duc.
-
- Voulez-vous partir?
-
-LE DUC.
-
- Non!--Otez-vous, que je passe!
-
-LE VICOMTE D’OTRANTE, aux autres.
-
- S’il ne veut pas partir, qu’on l’enlève!
-
-TOUS, se précipitant vers le duc.
-
- Oui! Oui!
-
-LE DUC, levant sa cravache.
-
- Place!
- Place! ou, levant ce jonc qui vous cravachera,
- Je charge à la façon de mon oncle Murat!
- --A moi, Prokesch! Flambeau!
-
-UN CONSPIRATEUR.
-
- De force, il faut le prendre!
-
-LE DUC, à l’attaché français.
-
- Et vous! vous qui veniez ici pour me défendre,
- C’est en voulant m’ôter le scrupule et la foi
- Qu’on veut m’assassiner vraiment: défendez-moi!
-
-L’ATTACHÉ.
-
- Non, Monseigneur, partez!
-
-LE DUC.
-
- Moi? Comment? Que je laisse?...
-
-L’ATTACHÉ.
-
- Partez, je vais aller défendre la comtesse!
-
-LE DUC.
-
- Et vous qui n’êtes pas, Monsieur, mon partisan,
- Vous assureriez donc ma fuite?
-
-L’ATTACHÉ.
-
- Allez-vous-en!
- Ce que j’en fais, c’est pour cette femme!
-
-LE DUC.
-
- Sans doute,
- Mais...
-
-L’ATTACHÉ, à Prokesch.
-
- Courons tous les deux!--Prokesch connaît la route!
-
-LE DUC, hésitant encore.
-
- Je ne peux...
-
-PLUSIEURS VOIX.
-
- Si! si! si!
-
-MARMONT.
-
- C’est le meilleur parti!
-
-(On entend le galop d’un cheval.)
-
-TOUS.
-
- Partez donc!
-
-LA COMTESSE, apparaissant dans l’uniforme du duc, couverte de boue,
-pâle, échevelée, hors d’haleine.
-
- Malheureux!--vous n’êtes pas parti!
-
-
-SCÈNE III
-
-LES MÊMES, LA COMTESSE.
-
-LE DUC, éperdu.
-
- Vous!... Mais on m’avait dit!... Pouvais-je fuir?
-
-LA COMTESSE, rageusement.
-
- Oui, certe!
-
-LE DUC.
-
- Une femme...
-
-LA COMTESSE, avec mépris.
-
- Une femme! eh bien, la grande perte!
-
-LE DUC, balbutiant.
-
- Mais je...
-
-LA COMTESSE.
-
- Mais vous deviez m’abandonner!
-
-LE DUC.
-
- Songez...
-
-LA COMTESSE, furieuse.
-
- Je songe au temps perdu!
-
-LE DUC.
-
- Vos dangers...
-
-LA COMTESSE.
-
- Quels dangers?
-
-LE DUC.
-
- Nos alarmes pour vous étaient...
-
-LA COMTESSE, fièrement.
-
- Quelles alarmes?
- --Flambeau n’a-t-il donc pas été mon maître d’armes?
-
-LE DUC.
-
- Mais cet homme?...
-
-LA COMTESSE.
-
- Partez!
-
-LE DUC.
-
- Qu’avez-vous fait?
-
-LA COMTESSE.
-
- Oh rien!
- Il a tiré son sabre--et j’ai tiré le mien!
-
-LE DUC.
-
- Pour moi!... tu t’es battue?
-
-LA COMTESSE.
-
- «Oh! oh! le fils du Corse»
- Grondait-il, «j’ignorais qu’il fût de cette force!»
- --«Il ne s’en doutait pas lui-même!»... Mais ma voix...
-
-LE DUC, voyant du sang à la main de la Comtesse.
-
- Ah! vous êtes blessée!
-
-LA COMTESSE, secouant dédaigneusement le sang.
-
- Oh! ce n’est rien,--les doigts!...
- ... Mais ma voix me trahit: «Une femme?» Il recule.
- --«Défends-toi donc!»--«Je ne peux pas, c’est ridicule!
- Cette femme n’est pas le chevalier d’Éon!»
- --«Défends-toi! cette femme est un Napoléon!»
- Sentant sa lame, alors, par la mienne rejointe,
- Il fonce!... et je lui fais...
-
-FLAMBEAU.
-
- Le coup de contre-pointe!
-
-LA COMTESSE, mimant le coup.
-
- Un! deux!
-
-FLAMBEAU.
-
- Vous avez dû l’étonner rudement!
-
-LA COMTESSE.
-
- Il ne reviendra pas de son étonnement!
-
-LE DUC, se rapprochant, à voix basse.
-
- Dieu!--mais la jeune fille, alors?
-
-LA COMTESSE, haussant les épaules, à voix haute.
-
- Que vous importe?
-
-LE DUC.
-
- Chut!--Est-elle venue?
-
-LA COMTESSE, après une seconde d’hésitation.
-
- Eh bien... non! Quand la porte
- S’écroula tout à coup sous un poing furieux,
- J’étais seule!
-
-LE DUC.
-
- Elle n’est pas venue!--Ah?...
-
-(Et avec un léger dépit mélancolique.)
-
- Tant mieux!
-
-LA COMTESSE.
-
- Mais des gens arrivaient au bruit. Si l’on m’arrête
- Le plan est découvert trop tôt! Je perds la tête.
- Je sors en tâtonnant. J’entends je ne sais qui
- Crier d’aller chercher Monsieur de Sedlinsky...
- Et je fuis en prenant votre cheval de selle!
- --Je l’ai crevé!--je n’en peux plus!...
-
-LE DUC.
-
- Elle chancelle!
-
-(Prokesch et Marmont la soutiennent.)
-
-LA COMTESSE, défaillante.
-
- Après ce que j’ai fait, ah! j’espérais au moins
- Apprendre son départ, ici, par les témoins!...
-
-UN DES CONSPIRATEURS, qui faisait le guet sur la route, accourant, à la
-Comtesse.
-
- Vous êtes poursuivie! et dans une minute...
-
-(Mouvement de tous pour fuir.)
-
-LE DUC, criant.
-
- Soignez-la! cachez-la! là, dans cette cahute!
-
-(Il montre la cabane que le paysan leur ouvre vivement.)
-
-LA COMTESSE, qu’on emporte à moitié évanouie vers la cabane.
-
- Partez!
-
-LE DUC, interrogeant anxieusement ceux qui l’emportent.
-
- Elle n’a rien?
-
-LA COMTESSE.
-
- Mais partez donc! ah! si
- Votre père, Monsieur, pouvait vous voir ici,
- Faible, attendri, nerveux, flottant comme vous l’êtes...
- Mais cela lui ferait hausser les épaulettes!
-
-LE DUC, s’élançant pour fuir.
-
- Adieu!
-
-
-SCÈNE IV
-
-LES MÊMES, SEDLINSKY, DES POLICIERS.
-
-FLAMBEAU, se retournant et apercevant des policiers qui sont arrivés en
-courant.
-
- Nous sommes pris!
-
-(En un clin d’œil, la petite bande est cernée.)
-
-LA COMTESSE, avec désespoir.
-
- Trop tard!
-
-SEDLINSKY, s’avançant vers elle.
-
- Oui, Monseigneur!
-
-LA COMTESSE, au duc, avec rage.
-
- Ah! songe-creux! idéologue! barguigneur!
-
-SEDLINSKY, qui s’est retourné vers celui qu’apostrophe la comtesse,
-aperçoit le duc. Il recule en s’écriant:
-
- Votre Altesse...
-
-(Se retournant vers la Comtesse.)
-
- Votre Alt...
-
-(Se retournant vers le duc.)
-
- Votre Al...
-
-FLAMBEAU.
-
- Ça, ça le trouble!
-
-SEDLINSKY, souriant et commençant à comprendre.
-
- Tiens!...
-
-FLAMBEAU.
-
- Vous avez soupé, Monsieur: vous voyez double!
-
-SEDLINSKY.
-
- Tiens! tiens!
-
-(Après avoir, d’un coup d’œil rapide, noté tous ceux qui sont là.)
-
- Retirez-vous d’abord, Monsieur Prokesch.
-
-(Prokesch s’éloigne après un regard d’adieu au duc.)
-
-FLAMBEAU, avec un soupir.
-
- Ah! nous ne serons pas sacré par l’oncle Fesch!
-
-SEDLINSKY, à deux policiers, leur désignant l’attaché français.
-
- Reconduisez Monsieur.
-
-(A l’attaché.)
-
- Vous, dans cette aventure?
- Votre gouvernement le saura.
-
-LE DUC, s’avançant vivement.
-
- Je vous jure
- Que Monsieur n’est pas du complot, et je ne puis...
-
-L’ATTACHÉ.
-
- Oh! pardon! maintenant qu’on arrête, j’en suis!
-
-LE DUC, lui serrant la main avant qu’on ne l’emmène.
-
- Au revoir donc!
-
-(A Sedlinsky, avec mépris.)
-
- Allons, policier, fais du zèle!
-
-SEDLINSKY, à deux autres agents, en leur montrant la Comtesse.
-
- Vous, vous ramènerez le faux prince... chez elle.
-
-(Deux hommes s’avancent et vont empoigner brutalement la Comtesse.)
-
-LE DUC, d’une voix qui les fait reculer.
-
- Avec tous les égards qu’on me doit!...
-
-LA COMTESSE, tressaillant à cette voix impérieuse.
-
- Ce ton bref!...
-
-(Elle se jette dans ses bras en pleurant.)
-
- Ah! malheureux enfant, tu pouvais être un chef!
-
-(Elle sort, suivie de deux policiers.)
-
-SEDLINSKY, affectant de ne pas regarder le reste des conspirateurs.
-
- Pour les autres... fermons les yeux!... qu’on en profite!
-
-(Les conspirateurs chuchotent entre eux.)
-
-L’UN D’EUX.
-
- Je crois...
-
-UN AUTRE, hochant la tête avec gravité.
-
- ... Dans l’intérêt du parti...
-
-UN TROISIÈME.
-
- Filons vite!
-
-(Leur nombre diminue immédiatement. Le reste sort avec une lenteur plus
-décente. D’Otrante a pris le bras de Marmont. Ils causent avec de grands
-gestes nobles. On entend:
-
-... Se réserver... Plus tard... Le moment opportun...
-
-Et il n’y a plus personne.)
-
-FLAMBEAU, à Sedlinsky.
-
- Et maintenant, rouvrez les yeux!... Il en reste un!
-
-LE DUC.
-
- Oh! fuis! pour moi!...
-
-FLAMBEAU.
-
- Pour vous?...
-
-(Après une seconde d’hésitation, il va suivre les autres.)
-
-Mais SEDLINSKY, à qui un des policiers vient de parler bas, crie:
-
- Halte!
-
-(On barre le chemin à Flambeau. Dix pistolets se braquent sur lui.
-Sedlinsky au policier qui lui a parlé:)
-
- C’est lui!
-
-LE POLICIER.
-
- Peut-être.
-
-(Il tire de sa poche un papier qu’il passe à Sedlinsky en disant.)
-
- Réclamé par Paris...
-
-SEDLINSKY, parcourant des yeux le signalement, à la lueur d’une lanterne
-sourde que tient le policier.
-
- Comment le reconnaître?
-
-(Il lit.)
-
- Nez moyen... front moyen... œil moyen...
-
-FLAMBEAU, goguenard.
-
- Pas moyen!
-
-SEDLINSKY, feignant de lire à la suite.
-
- Deux balles... dans le dos.
-
-FLAMBEAU, bondissant.
-
- Ça, c’est faux!
-
-SEDLINSKY, souriant.
-
- Je sais bien.
-
-FLAMBEAU, voyant qu’il s’est trahi.
-
- Je suis perdu.--C’est bon.--Du luxe! Une débauche!
- Fleurissons l’arme avant de la passer à gauche.
-
-LE DUC, à Sedlinsky.
-
- Le livrer à la France!
-
-SEDLINSKY.
-
- Oui.
-
-LE DUC.
-
- Comme un criminel?
- Vous n’avez pas le droit!
-
-SEDLINSKY.
-
- Mais nous le prendrons.
-
-LE DUC.
-
- Ciel!
-
-FLAMBEAU.
-
- Il était immoral que tu t’accoutumasses
- A ne jamais purger, Flambeau, tes contumaces!
-
-SEDLINSKY, qui vient de consulter de nouveau le signalement.
-
- Il n’est pas décoré, d’ailleurs.--Port illégal!
-
-(A un policier, lui désignant la boutonnière de Flambeau.)
-
- Otez-lui donc ce rouge!
-
-FLAMBEAU.
-
- Otez. Ça m’est égal.
-
-(D’un géranium prestement cueilli, il refleurit le revers de son
-pardessus.)
-
- Ça repousse tant que je veux sur ma pelure!
-
-SEDLINSKY.
-
- Otez-lui son manteau!
-
-(On arrache à Flambeau le manteau qu’il avait emporté du bal, et il
-apparaît dans son uniforme de grenadier. Sedlinsky sursaute.)
-
- Hein? Quoi?
-
-FLAMBEAU, souriant.
-
- J’ai plus d’allure.
-
-LE DUC, avec angoisse.
-
- Mais que va-t-on te faire?
-
-FLAMBEAU, froidement.
-
- A Ney, que lui fit-on?
-
-LE DUC.
-
- Non! ce n’est pas possible!
-
-FLAMBEAU.
-
- Un feu de peloton!
- --Rrrran!
-
-LE DUC, poussant un cri.
-
- Ah!
-
-FLAMBEAU.
-
- J’ai toujours fait aux balles la risette;
- Mais ces françaises-là... non, pas de ça, Lisette!
-
-(Et sa main, doucement, gagne sa poche.)
-
-LE DUC, courant à Sedlinsky, suppliant.
-
- Vous n’allez pas livrer cet homme?
-
-SEDLINSKY.
-
- Sans surseoir.
-
-FLAMBEAU.
-
- Séraphin, c’est la fin! Flambé, Flambeau! Bonsoir!
-
-(Sans qu’on s’en aperçoive, il a tiré et ouvert son couteau. Il a l’air
-de se croiser tranquillement les bras; sa main droite, où brille la
-lame, disparaît sous son coude gauche, on voit les bras se resserrer sur
-la poitrine, pour appuyer. Et il reste debout, très pâle, les bras
-croisés.)
-
-SEDLINSKY.
-
- Marchons!
-
-(On pousse Flambeau pour qu’il marche.)
-
-LE DUC.
-
- Mais qu’a-t-il donc? Il chancelle?
-
-UN POLICIER, grossièrement.
-
- Il titube!
-
-FLAMBEAU, envoyant d’un revers de main le chapeau du policier à vingt
-pas.
-
- Le duc vous parle! Otez cette espèce de tube!
-
-(Dans le geste qu’il fait, il découvre sa poitrine: elle est tachée de
-rouge, à gauche.)
-
-LE DUC.
-
- Flambeau! tu t’es tué!
-
-FLAMBEAU.
-
- Pas du tout, Monseigneur!
- Mais je me suis refait la Légion d’honneur!
-
-(Il tombe.)
-
-LE DUC, s’élançant devant lui et arrêtant Sedlinsky et les policiers qui
-vont pour le relever.
-
- Je ne veux pas qu’un seul de vos hommes le touche!
- Ce clair soldat touché par un policier louche!...
- Je ne veux pas.--Laissez-nous seuls.--Allez-vous-en!
-
-FLAMBEAU, d’une voix étouffée.
-
- Monseigneur...
-
-SEDLINSKY, désignant à ses hommes le vieux paysan qui s’est approché de
-Flambeau avec émotion.
-
- Emmenez ce gueux de paysan!
-
-(On sépare les deux vieux soldats et on entraîne l’Autrichien.)
-
-LE DUC.
-
- J’attendrai là mon régiment. L’aube est prochaine!...
- L’étendard saluera de son bouquet de chêne
- Sur l’air triste et guerrier que mes hongrois joueront...
-
-(Il regarde Flambeau.)
-
- Et ce sont des soldats qui le ramasseront!
-
-SEDLINSKY, bas à un policier.
-
- Les chevaux?
-
-LE POLICIER, bas.
-
- Supprimés.
-
-SEDLINSKY.
-
- Bien. Alors qu’on le laisse!
- Il ne peut fuir.
-
-(Haut, avec une affectation de douceur.)
-
- On peut céder à Son Altesse...
-
-LE DUC, violemment.
-
- Allez-vous-en!
-
-SEDLINSKY, reculant, et d’un ton de condoléances.
-
- Oui... oui... je comprends votre émoi!
-
-LE DUC, le balayant du geste.
-
- Je vous chasse!
-
-SEDLINSKY, voulant se redresser.
-
- Pardon...
-
-LE DUC, montrant la plaine de Wagram.
-
- Je suis ici chez moi!
-
-(Sedlinsky et ses hommes s’éloignent.)
-
-
-SCÈNE V
-
-LE DUC, FLAMBEAU.
-
-FLAMBEAU, se soulevant sur les poignets.
-
- C’est drôle tout de même,--ici--sur cette terre,
- Où je me suis déjà fait tuer pour le père,
- De venir retomber pour le fils aujourd’hui!
-
-LE DUC, agenouillé près de lui, avec désespoir.
-
- Non! ce n’est pas pour moi que tu meurs, c’est pour lui!
- Pas pour moi! pas pour moi! je n’en vaux pas la peine!
-
-FLAMBEAU, avec égarement.
-
- Pour lui?
-
-LE DUC, vivement.
-
- Mais oui, pour lui!
-
-(Et dans une brusque inspiration.)
-
- C’est Wagram, cette plaine!
-
-(Il lui crie tout bas.)
-
- Wagram!
-
-FLAMBEAU, rouvrant des yeux vagues.
-
- Wagram!...
-
-LE DUC, d’une voix pressante, essayant de ramener dans le passé cette
-âme qui vacille.
-
- Vois-tu Wagram?... Reconnais-tu
- La plaine, la colline et le clocher pointu?
-
-FLAMBEAU.
-
- Oui...
-
-LE DUC.
-
- Sens-tu, sous ton corps, la terre qui tressaille?
- C’est le champ de bataille!... Entends-tu la bataille?
-
-FLAMBEAU, dont les yeux se réveillent.
-
- La bataille!...
-
-LE DUC.
-
- Entends-tu ces confuses rumeurs?
-
-FLAMBEAU, se cramponnant à cette belle illusion.
-
- Oui... Oui... c’est à Wagram, n’est-ce pas, que je meurs?
-
-LE DUC.
-
- Vois-tu passer, traînant son cavalier par terre.
- Ce cheval schabraqué d’une peau de panthère?
-
-(Il se relève, et il raconte à Flambeau couché dans l’herbe:)
-
- Nous sommes à Wagram. L’instant est solennel.
- Davoust s’est élancé pour tourner Neusiedel.
- L’Empereur a levé sa petite lunette.
- On vient de te blesser d’un coup de baïonnette.
- Je t’ai transporté là sur ce talus, et j’ai...
-
-FLAMBEAU.
-
- Est-ce que les chasseurs à cheval ont chargé?
-
-LE DUC, montrant du doigt de lointains brouillards.
-
- Tout ce bleu qui du blanc des baudriers se raye,
- Ce sont des tirailleurs, là-bas!
-
-FLAMBEAU, avec un faible sourire.
-
- Général Reille.
-
-LE DUC, ayant l’air de suivre la bataille.
-
- Mais l’Empereur devrait envoyer Oudinot!
- Mais il laisse enfoncer sa gauche!
-
-FLAMBEAU, clignant de l’œil.
-
- Ah! le finaud!
-
-LE DUC.
-
- On se bat! on se bat! Macdonald se dépêche,
- Et Masséna blessé passe dans sa calèche!
-
-FLAMBEAU.
-
- Si l’Archiduc s’étend sur sa droite, il se perd!
-
-LE DUC, criant.
-
- Tout va bien!
-
-FLAMBEAU, vivement.
-
- On se bat?
-
-LE DUC, avec une fièvre croissante.
-
- Le prince d’Auersperg
- Est pris par les lanciers polonais de la Garde!
-
-FLAMBEAU, essayant de se soulever.
-
- Et l’Empereur? que fait l’Empereur?
-
-LE DUC.
-
- Il regarde!
-
-FLAMBEAU, soulevé sur les poignets.
-
- L’Archiduc se prend-il au piège du Petit?
-
-LE DUC.
-
- Tu vois, cette poussière, au loin, c’est Nansouty!
-
-FLAMBEAU, avidement.
-
- L’Archiduc étend-il l’aile de son armée?
-
-LE DUC.
-
- Tu vois, c’est Lauriston, là-bas, cette fumée!
-
-FLAMBEAU, haletant.
-
- Et l’Archiduc?... que fait l’Archiduc?... le vois-tu?
-
-LE DUC.
-
- L’Archiduc élargit son aile!
-
-FLAMBEAU.
-
- Il est foutu!
-
-(Il retombe.)
-
-LE DUC, avec ivresse.
-
- Cent canons au galop!
-
-FLAMBEAU, se débattant sur le sol.
-
- Je meurs!... J’étouffe!... A boire!
- --Et... que fait... l’Empereur?
-
-LE DUC.
-
- Un geste.
-
-FLAMBEAU, fermant doucement les yeux.
-
- La victoire.
-
-(Silence.)
-
-LE DUC.
-
- Flambeau!...
-
-(Silence. Puis, le râle de Flambeau s’élève. Le duc regarde autour de
-lui avec effroi. Il se voit seul dans cette immense plaine avec ce
-mourant. Il frissonne, il recule un peu.)
-
- Mais ce soldat couché là, maintenant,
- Me fait peur!--Eh bien! quoi! ça n’a rien d’étonnant
- Qu’un grenadier français dans cette herbe s’endorme,
- --Et cette herbe connaît déjà cet uniforme!
-
-(Il se penche sur Flambeau en lui criant:)
-
- Oui, la victoire!... Au bout des fusils, les shakos!
-
-FLAMBEAU, dans son râle.
-
- A boire!
-
-DES VOIX, dans le vent.
-
- _A boire!... A boire!..._
-
-LE DUC, tressaillant.
-
- Oh!--Quels sont ces échos?
-
-UNE VOIX, très loin.
-
- _A boire!_
-
-LE DUC, essuyant une sueur à son front.
-
- Dieu!
-
-FLAMBEAU, d’une voix rauque.
-
- Je meurs...
-
-DES VOIX, de tous côtés, dans la plaine.
-
- _Je meurs... Je meurs..._
-
-LE DUC, avec épouvante.
-
- Son râle
- Se multiplie au loin...
-
-UNE VOIX, se perdant.
-
- _Je meurs..._
-
-LE DUC.
-
- ... sous le ciel pâle!...
- --Ah! je comprends!... Le cri de cet homme qui meurt,
- Fut, pour ce val qui sait tous les râles par cœur,
- Comme le premier vers d’une chanson connue,
- Et quand l’homme se tait, la plaine continue!
-
-LA PLAINE, au loin.
-
- _Ah!... ah!..._
-
-LE DUC.
-
- Ah! je comprends!... plainte, râle, sanglot,
- C’est Wagram, maintenant, qui se souvient tout haut!
-
-LA PLAINE, longuement.
-
- _Ah!..._
-
-LE DUC, regardant Flambeau qui s’est raidi dans l’herbe.
-
- Il ne bouge plus!...
-
-(Avec terreur.)
-
- Il faut que je m’en aille!
- Il a vraiment trop l’air tué dans la bataille!...
-
-(Sans le quitter des yeux, il s’éloigne, à reculons, en murmurant.)
-
- Ce devait être tout à fait comme cela!
- Cet habit bleu... ce sang...
-
-(Et tout d’un coup il prend la fuite. Mais il s’arrête, comme si le
-soldat mort était encore devant lui.)
-
- Un autre...
-
-(Il veut s’enfuir d’un autre côté, mais il recule encore en criant.)
-
- Un autre, là!...
-
-(Une troisième fois il est arrêté.)
-
- Là...
-
-(Il regarde autour de lui.)
-
- Partout, s’allongeant, les mêmes formes bleues...
- Il en meurt!...
-
-(Reculant toujours comme devant un flot qui monte, il s’est réfugié au
-sommet du tertre d’où il découvre toute la plaine.)
-
- Il en meurt ainsi pendant des lieues!...
-
-TOUTE LA PLAINE.
-
- _Je meurs... Je meurs... Je meurs..._
-
-LE DUC.
-
- Ah! nous nous figurions
- Que la vague immobile et lourde des sillons
- Ne laissait rien flotter! Mais les plaines racontent,
- Et la terre, ce soir, a des morts qui remontent!
-
-LA TERRE, sourdement.
-
- _Ah!..._
-
-(Un murmure de voix indistinctes grossit, se rapproche dans les herbes
-mystérieusement agitées.)
-
-LE DUC, grelottant la fièvre.
-
- Et que disent-ils, dans cette ombre, en rampant?
-
-UNE VOIX, dans les hautes herbes.
-
- _Mon front saigne!_
-
-UNE AUTRE.
-
- _Ma jambe est morte!_
-
-UNE AUTRE.
-
- _Mon bras pend!_
-
-UNE AUTRE, plus oppressée.
-
- _J’étouffe sous le tas!_
-
-LE DUC, avec horreur.
-
- C’est le champ de bataille!
- Je l’ai voulu,--c’est lui!
-
-(Les voix montent et se précisent. On entend un grouillement sinistre;
-des plaintes, des râles, des imprécations.)
-
-UNE VOIX.
-
- _De l’eau sur mon entaille!_
-
-UNE AUTRE.
-
- _Regarde, et dis-moi donc ce que j’ai de cassé!_
-
-UNE AUTRE.
-
- _Ne me laissez donc pas crever dans le fossé!_
-
-LE DUC.
-
- Ah! des buissons de bras se crispent sur la plaine!
-
-(Il veut marcher.)
-
- Et je foule un gazon d’épaulettes de laine!
-
-UN CRI, à droite.
-
- _A moi!_
-
-LE DUC, chancelant.
-
- J’ai glissé sur un baudrier de cuir!...
-
-(Il va vers la gauche, faisant à chaque instant le mouvement
-d’enjamber.)
-
-UNE VOIX, à gauche.
-
- _Dragon! tends-moi les mains!_
-
-UNE AUTRE, répondant froidement.
-
- _Je n’en ai plus._
-
-LE DUC, éperdu.
-
- Où fuir?
-
-UNE VOIX MOURANTE, tout près.
-
- _A boire!..._
-
-CRI au loin.
-
- _Les corbeaux!_
-
-LE DUC.
-
- Oh! c’est épouvantable!
- Oh! les soldats de bois alignés sur ma table!
-
-L’OMBRE, LE VENT, LES BROUSSAILLES.
-
- _Oh!..._
-
-LE DUC, avec désespoir.
-
- Spectres chamarrés de blessures, vos yeux
- M’épouvantent!--Du moins, vous êtes glorieux!
- Vous portez de ces noms dont la patrie est fière!
-
-(A l’un de ceux qu’il croit voir.)
-
- Comment t’appelles-tu?
-
-UNE VOIX.
-
- _Jean._
-
-LE DUC, à un autre.
-
- Toi?
-
-UNE VOIX.
-
- _Paul._
-
-LE DUC.
-
- Et toi?
-
-UNE VOIX.
-
- _Pierre._
-
-LE DUC, fiévreusement, à d’autres.
-
- Et toi?
-
-UNE VOIX.
-
- _Jean._
-
-LE DUC.
-
- Et toi?
-
-UNE VOIX.
-
- _Paul._
-
-LE DUC.
-
- Et toi, dont les pieds nus
- Saignent sans cesse?
-
-UNE VOIX.
-
- _Pierre._
-
-LE DUC, pleurant.
-
- O noms, noms inconnus!
- O pauvres noms obscurs des ouvriers de gloire!
-
-UNE PLAINTE, derrière lui.
-
- _Soulève-moi la tête avec mon sac!_
-
-UNE VOIX mourante.
-
- _A boire!_
-
-LE CHAMP DE BATAILLE, dans un râle fait de milliers de râles.
-
- _Ah!..._
-
-TUMULTE DE VOIX.
-
- _Les chevaux m’ont piétiné sous leurs sabots!
- Je meurs!--Je vais mourir!--Au secours!_
-
-CRI AU LOIN.
-
- _Les corbeaux!_
-
-UNE VOIX, râlante et gouailleuse.
-
- _Ah! bon Dieu de bon Dieu! mon compte, tu le règles!_
-
-CRIS AU LOIN.
-
- _Les corbeaux!... Les corbeaux!..._
-
-LE DUC.
-
- Hélas! où sont les aigles?
-
-DIALOGUE DANS LE VENT.
-
- _De l’eau!--Mais c’est du sang, le ruisseau!--Donne-m’en!
- J’ai soif!_
-
-CRIS DE TOUS LES CÔTÉS.
-
- _J’ai mal!--Je meurs!--Aï!_
-
-UNE VIEILLE VOIX ENROUÉE.
-
- _Sacré nom!_
-
-UNE JEUNE VOIX.
-
- _Maman!_
-
-LE DUC, immobile, glacé,--deux filets de sang lui coulant des lèvres.
-
- Ah!...
-
-UN GÉMISSEMENT SUR LA ROUTE.
-
- _Par pitié! le coup de grâce, dans l’oreille!_
-
-LE DUC.
-
- Ah! je comprends pourquoi la nuit je me réveille!...
-
-UN RÂLE DANS L’HERBE.
-
- _Mais ces chevau-légers sont d’ignobles tueurs!_
-
-LE DUC.
-
- Pourquoi d’horribles toux me mettent en sueurs!...
-
-UN CRI DANS UN BUISSON.
-
- _Oh! ma jambe est trop lourde! il faut qu’on me l’arrache!_
-
-LE DUC.
-
- Et je sais ce que c’est que le sang que je crache!
-
-TOUTE LA PLAINE, hurlant de douleur.
-
- _Ah!... ah!..._
-
-(Dans les ombres blêmissantes qui précèdent l’aube, au grondement d’un
-orage lointain, sous des nuages bas et noirs qui courent, tout prend une
-forme effrayante; des panaches ondulent dans les blés, les talus se
-hérissent de colbacks fantastiques, un grand coup de vent fait faire aux
-buissons des gestes inquiétants.)
-
-LE DUC.
-
- Et tous ces bras! tous ces bras que je vois!
- Tous ces poignets sans mains, toutes ces mains sans doigts
- Monstrueuse moisson qu’un large vent qui passe
- Semble coucher vers moi pour me maudire!...
-
-(Et défaillant, jetant en avant des mains suppliantes.)
-
- Grâce!
- Grâce, vieux cuirassier qui tends en gémissant
- D’atroces gants crispins aux manchettes de sang!
- Grâce, pauvre petit voltigeur de la Garde,
- Qui lèves lentement cette face hagarde!
- --Ne me regardez pas avec ces yeux!--Pourquoi
- Rampez-vous, tout d’un coup, en silence, vers moi?
- Dieu! vous voulez crier quelque chose, il me semble!...
- Pourquoi reprenez-vous haleine tous ensemble?
- Pourquoi vous ouvrez-vous, bouches pleines d’horreur?
-
-(Et courbé par l’épouvante, voulant fuir, ne pas entendre...)
-
- Quoi? Qu’allez-vous crier? Quoi?
-
-TOUTES LES VOIX.
-
- _Vive l’Empereur!_
-
-LE DUC, tombant à genoux.
-
- Ah! oui! c’est le pardon à cause de la gloire!
-
-(Il dit doucement et tristement à la plaine.)
-
- Merci.
-
-(Et se relevant.)
-
- Mais j’ai compris. Je suis expiatoire.
- Tout n’était pas payé. Je complète le prix.
- Oui, je devais venir dans ce champ. J’ai compris.
- Il fallait qu’au-dessus de ces morts je devinsse
- Cette longue blancheur, toujours, toujours plus mince,
- Qui renonçant, priant, demandant à souffrir,
- S’allonge pour se tendre, et mincit pour s’offrir!
- Et lorsque entre le ciel et le champ de bataille,
- Là, de toute mon âme et de toute ma taille,
- Je me dresse, je sens que je monte, je sens
- Qu’exhalant ses brouillards comme un énorme encens
- Toute la plaine monte afin de mieux me tendre
- Au grand ciel apaisé qui commence à descendre,
- Et je sens qu’il est juste et providentiel
- Que le champ de bataille ainsi me tende au ciel,
- Et m’offre, pour pouvoir, après cet Offertoire,
- Porter plus purement son titre de victoire!
-
-(Il se dresse en haut du tertre, tout petit dans l’immense plaine, et se
-détachant les bras en croix, sur le ciel.)
-
- --Prends-moi! prends-moi, Wagram! et rançon de jadis,
- Fils qui s’offre en échange, hélas, de tant de fils,
- Au-dessus de la brume effrayante où tu bouges,
- Élève-moi, tout blanc, Wagram, dans tes mains rouges!
- Il le faut, je le sais, je le sens, je le veux,
- Puisqu’un souffle a passé ce soir dans mes cheveux,
- Puisque par des frissons mon âme est avertie,
- Et puisque mon costume est blanc comme une hostie!
-
-(Il murmure comme si quelqu’un seulement devait l’entendre.)
-
- Père! à tant de malheur que peut-on reprocher?
- Chut!... J’ajoute tout bas Schœnbrunn à ton rocher!...
-
-(Il reste un moment les yeux fermés, et dit.)
-
- ... C’est fait!...
-
-(L’aube commence à poindre... Il reprend d’une voix forte.)
-
- Mais à l’instant où l’aiglon se résigne
- A la mort innocente et ployante d’un cygne,
- Comme cloué dans l’ombre à quelque haut portail,
- Il devient le sublime et doux épouvantail
- Qui chasse les corbeaux, et ramène les aigles!
- Vous n’avez plus le droit de crier, champs de seigles!
- Plus d’affreux rampements sous ces bas arbrisseaux:
- J’ai nettoyé le vent et lavé les ruisseaux!
- Il ne doit plus rester, plaine, dans tes rafales,
- Que les bruits de la Gloire et les voix triomphales!
-
-(Tout se dore. Le vent chante.)
-
- Oui! j’ai bien mérité d’entendre maintenant
- Ce qui fut gémissant devenir claironnant!...
-
-(De vagues trompettes sonnent. Une rumeur fière s’élève. Les Voix, qui
-gémissaient tout à l’heure, lancent maintenant des appels, des ordres
-ardents.)
-
- De voir ce qui traînait de triste au ras des chaumes
- S’enlever tout d’un coup en galops de fantômes!...
-
-(Des brumes qui s’envolent semblent galoper. On entend un bruit de
-chevauchée.)
-
-LES VOIX, au loin.
-
- _En avant!_
-
-LE DUC.
-
- Maintenant, le côté glorieux!
- La poudre que la charge, en passant, jette aux yeux!...
-
-LES VOIX.
-
- _Chargez!_
-
-(D’invisibles tambours battent des charges.)
-
-LE DUC.
-
- Les rires fous des grands hussards farouches!
-
-LES VOIX, poussant des rires épiques.
-
- _Ha! ha!_
-
-LE DUC.
-
- Et maintenant, ô Déesse aux cent bouches,
- Victoire à qui je viens d’arracher tes bâillons,
- Chante dans le lointain!...
-
-LES VOIX, au loin, dans une _Marseillaise_ de rêve.
-
- _... Formez vos bataillons!..._
-
-LE DUC.
-
- La Gloire!...
-
-(Le soleil va paraître. Les nuages sont pleins de pourpres et d’éclairs.
-Le ciel a l’air d’une Grande Armée.)
-
- Oh Dieu! me battre en ce flot qui miroite!...
-
-LES VOIX.
-
- _Feu!--Colonne en demi-distance sur la droite!_
-
-LE DUC.
-
- ... Me battre en ce tumulte auquel tu commandas,
- O mon père!...
-
-(Dans ce bruit de bataille qui s’éloigne, on entend, très loin, entre
-deux batteries de tambours, une voix métallique et hautaine.)
-
-LA VOIX.
-
- _Officiers... Sous-officiers... Soldats..._
-
-LE DUC, en délire, tirant son sabre.
-
- Oui! je me bats!...--Fifre, tu ris!--Drapeau, tu claques!
- --Baïonnette au canon!--Sus aux blanches casaques!
-
-(Et tandis que les fanfares de rêve s’éloignent et se perdent vers la
-gauche, dans le vent qui les balaye, tout d’un coup, à droite, une
-fanfare réelle éclate, et c’est, brusque comme un réveil, le contraste,
-avec les furieux airs français qui s’envolent parmi les dernières
-ombres, d’une molle marche de Schubert, autrichienne et dansante, qui
-arrive dans le rose du matin.)
-
-LE DUC, qui s’est retourné en tressaillant.
-
- Qu’est-ce qui vient de blanc, là, dans le jour levant?
- Mais c’est l’infanterie autrichienne!
-
-(Hors de lui, entraînant d’imaginaires grenadiers.)
-
- En avant!
- Les ennemis!--Qu’on les enfonce!--Qu’on y entre!
- Suivez-moi!--Nous allons leur passer sur le ventre!
-
-(Le sabre haut, il se rue sur les premiers rangs d’un régiment
-autrichien qui paraît sur la route.)
-
-UN OFFICIER, se jetant sur lui et l’arrêtant.
-
- Prince! Que faites-vous? C’est votre régiment!
-
-LE DUC, réveillé, avec un cri terrible.
-
- Ah! c’est mon?...
-
-(Il regarde autour de lui. Le soleil s’est levé. Tout a repris un air
-naturel. De tant de morts il ne reste que Flambeau. Le duc est au milieu
-d’une grande plaine calme et souriante. Des soldats blancs défilent
-devant lui. Il voit son destin, l’accepte; le bras levé pour charger
-s’abaisse lentement, le poing rejoint la hanche, le sabre prend la
-position réglementaire, et, raide comme un automate, le duc, d’une voix
-machinale, d’une voix qui n’est plus que celle d’un colonel autrichien:)
-
- Halte!--Front!--A droite... alignement...
-
-(Le commandement s’éloigne, répété par les officiers.--Et le rideau
-tombe pendant que l’exercice commence.)
-
-
-
-
-ACTE VI
-
-LES AILES FERMÉES
-
-
-Quelque temps après. A Schœnbrunn. La chambre du duc de Reichstadt,
-sombre et somptueuse.
-
-Au fond, la haute porte noire et dorée qui donne sur le petit Salon de
-Porcelaine. A droite, la fenêtre. A gauche, une tapisserie dans laquelle
-se dissimule une petite porte.
-
-Le mobilier tel qu’il est encore aujourd’hui: fauteuils aux bois noirs
-et dorés, paravent, prie-Dieu, tables et consoles.
-
-Désordre fiévreux d’une chambre de malade. Des fourrures, des livres,
-des fioles, des tasses, des oranges, et partout, sur tous les meubles,
-d’énormes bouquets de violettes.
-
-Au premier plan, vers la gauche, un étroit lit de camp. A son chevet, au
-milieu d’une table basse encombrée aussi de médicaments et de fleurs, un
-petit bronze de Napoléon Ier.
-
-Au lever du rideau, le duc, horriblement défait, son visage aminci
-penché sur les trois tours d’une cravate de batiste chiffonnée, ses
-cheveux blonds, qu’on ne coupe plus, retombant en mèches trop longues,
-est assis, tout frissonnant, sur le bord du lit. Il s’enveloppe
-tristement d’un grand manteau qui lui sert de robe de chambre et sous
-lequel il est en culotte blanche, sans veste, son corps fluet flottant
-dans le linge bouffant de la chemise et ses mains amaigries perdues dans
-les manchettes plissées.
-
-Il regarde fixement devant lui.
-
-Debout, dans un coin de la chambre, le docteur et le général Hartmann,
-vieux soldat chamarré de service auprès du prince, causent à voix basse.
-
-La porte du fond s’entre-bâille avec mystère, laissant filtrer une lueur
-jaune et tremblante. L’Archiduchesse se glisse par l’entre-bâillement,
-jette un regard derrière elle comme pour s’assurer que quelque chose est
-prêt, et referme vite sans bruit. Elle est toute pâle dans ses
-dentelles.
-
-Après avoir échangé, tout bas, quelques mots avec les deux hommes qui
-hochent la tête en regardant le duc, elle s’approche de lui sans qu’il
-s’en aperçoive, et lui prend doucement la main.
-
-Il tressaille, la reconnaît avec surprise.
-
-
-SCÈNE PREMIÈRE
-
-LE DUC, L’ARCHIDUCHESSE, LE DOCTEUR, LE GÉNÉRAL HARTMANN.
-
-LE DUC, à l’Archiduchesse.
-
- Vous!... Mais je vous croyais malade?...
-
-L’ARCHIDUCHESSE, avec une gaieté forcée.
-
- Eh! oui, ma foi!
- Je viens d’être malade en même temps que toi.
- Je vais mieux. Je me lève.--Et toi? ton état?
-
-LE DUC.
-
- Pire,
- Puisque vous vous levez pour me voir.
-
-L’ARCHIDUCHESSE.
-
- Tu veux rire!
-
-(Au docteur.)
-
- Votre malade est-il raisonnable, Docteur?
-
-LE DOCTEUR.
-
- Oui, maintenant il prend bien son lait.
-
-L’ARCHIDUCHESSE.
-
- Quel bonheur!
- Ah! c’est gentil! ah! c’est...
-
-LE DUC.
-
- Ah! c’est dur tout de même,
- D’être--lorsqu’on rêva la louange suprême
- De l’Histoire, et qu’on fut une âme qui brûlait!--
- Loué pour la façon dont on prend bien son lait!
-
-(Il saisit un des bouquets de violettes posés sur la table auprès de lui
-et le passe avec délice sur sa figure en soupirant:)
-
- O boule de fraîcheur sur ma fièvre posée,
- Comme une houppe à se mettre de la rosée!...
-
-L’ARCHIDUCHESSE, regardant les fleurs qui remplissent la chambre.
-
- Tout le monde à présent t’en apporte?
-
-LE DUC.
-
- Oui.
-
-(Et avec un sourire triste.)
-
- Déjà.
-
-L’ARCHIDUCHESSE.
-
- Chut!...
-
-(Elle échange un regard avec le docteur qui semble l’encourager, et,
-après une hésitation, se rapprochant du prince, elle commence, d’une
-voix embarrassée.)
-
- Pour remercier Dieu qui nous protégea
- --Car nous entrons tous deux, Franz, en convalescence--
- Je compte, ce matin, communier...
-
-(Le duc la regarde. Elle continue, plus troublée.)
-
- Je pense
- Qu’il serait très joli que tous les deux...
-
-(Et brusquement.)
-
- Pourquoi
- Ne pas communier tout à l’heure avec moi?
-
-LE DUC, après l’avoir regardée dans les yeux.
-
- Voilà pourquoi tu viens, pieusement coquette.
-
-(A voix basse.)
-
- C’est la fin.
-
-L’ARCHIDUCHESSE, riant.
-
- Là! j’en étais sûre!... Et l’étiquette?
-
-LE DUC.
-
- L’étiquette?
-
-L’ARCHIDUCHESSE.
-
- Mais oui! Lorsqu’un prince autrichien
- Est très mal, on ne peut le tromper. Tu sais bien
- Qu’il faut que la Famille Impériale assiste
- Lorsqu’il doit recevoir le...
-
-(Elle s’arrête.)
-
-LE DUC.
-
- Le...?
-
-L’ARCHIDUCHESSE.
-
- Pas de mot triste!
-
-LE DUC, regardant autour de lui.
-
- Au fait, nous sommes seuls!...
-
-L’ARCHIDUCHESSE, montrant la porte du fond.
-
- J’ai fait, dans le Boudoir
- De Porcelaine, là, dresser un reposoir:
- Pas le moindre archiduc, la moindre archiduchesse:
- Le prélat de la cour pour nous seuls dit la messe.
- Tu vois qu’il ne s’agit que de communier,
- Et que ce sacrement n’est pas le...
-
-LE DUC.
-
- Le dernier?
- C’est vrai.
-
-L’ARCHIDUCHESSE.
-
- Tu vois!...
-
-(Elle lui offre gentiment son bras.)
-
- Viens-tu?...
-
-(Il se lève en chancelant. On entend sonner une clochette à droite.)
-
- Tiens! la messe commence!
-
-(Le duc, appuyé sur l’Archiduchesse, se dirige vers la porte du petit
-salon que le docteur et le général Hartmann ouvrent aussitôt.)
-
-LE DUC.
-
- Oui... c’est vrai qu’il faudrait cette illustre assistance!...
-
-L’ARCHIDUCHESSE.
-
- Nous n’aurons que l’enfant de chœur et le prélat!
-
-LE DUC, observant en passant le docteur et le général qui sourient.
-
- Ce n’est donc pas pour aujourd’hui...
-
-(La porte se referme sur l’archiduchesse et sur le prince. Le sourire
-des deux hommes s’efface. Le général Hartmann va rapidement ouvrir la
-petite porte dans la tapisserie, et l’on voit entrer silencieusement
-toute la Famille Impériale.)
-
-LE GÉNÉRAL HARTMANN, bas, aux archiducs et archiduchesses.
-
- Mettez-vous là.
-
-(Un doigt sur les lèvres, il leur fait signe de se placer.)
-
-
-SCÈNE II
-
-LE GÉNÉRAL HARTMANN, LE DOCTEUR, MARIE-LOUISE, LA FAMILLE IMPERIALE,
-METTERNICH, puis PROKESCH, LA COMTESSE CAMERATA, THÉRÈSE DE LORGET.
-
-(Les princes et les princesses, avec mille précautions pour n’être pas
-entendus, se placent sur plusieurs rangs, tournés vers cette porte
-fermée derrière laquelle on entend, de temps en temps, une sonnette.
-Marie-Louise est au premier rang. Il y a des archiducs très âgés et des
-archiducs enfants; et des adolescents qui sont blonds du même blond que
-le duc. Dans l’ombre de la porte ouverte, on voit briller des uniformes.
-Metternich, en grand costume, se met au dernier rang de la Famille
-Impériale.)
-
-LE GÉNÉRAL HARTMANN, voyant que tout le monde s’est immobilisé, reprend
-d’une voix basse et solennelle.
-
- Lorsque, les yeux fermés et l’âme anéantie,
- Le duc se penchera pour recevoir l’hostie...
-
-UNE PRINCESSE, aux enfants qu’on a fait mettre devant.
-
- Chut!... Silence!...
-
-LE GÉNÉRAL HARTMANN.
-
- Pendant cette minute où rien
- Ne peut faire tourner la tête d’un chrétien,
- J’ouvrirai doucement la porte. Une seconde
- Vos Altesses verront, de loin, la tête blonde.
- Puis je refermerai sans bruit, d’un geste prompt...
- Et le duc de Reichstadt relèvera le front
- Sans se douter qu’il a, selon l’usage antique,
- Devant toute la Cour reçu le viatique.
-
-(A ce moment Prokesch entre à gauche, introduisant deux femmes: la
-Comtesse Camerata et Thérèse.)
-
-METTERNICH, aux nouveaux arrivants.
-
- Silence...
-
-PROKESCH, tout bas, à la Comtesse et à Thérèse.
-
- On m’a permis de vous placer ici
- Derrière la Famille Impériale. Ainsi
- Vous pourrez, par-dessus ces têtes inclinées
- De princes sur lesquels soufflent les Destinées,
- D’enfants pâles auxquels on fait joindre les doigts,
- Apercevoir le duc une dernière fois!
-
-THÉRÈSE.
-
- Merci, merci, Monsieur.
-
-MARIE-LOUISE.
-
- Oh! surtout que personne
- Ne bouge quand la porte...
-
-UNE PRINCESSE.
-
- Ah! la clochette sonne!...
-
-UNE AUTRE.
-
- C’est l’Élévation!...
-
-(Toutes les femmes s’agenouillent.)
-
-LE GÉNÉRAL HARTMANN.
-
- Tout doucement!
-
-LA COMTESSE, qui est restée debout, apercevant Metternich incliné à côté
-d’elle, lui touche le bras.
-
- Eh bien!
- Monsieur de Metternich, vous ne regrettez rien?
-
-METTERNICH, se retourne, la regarde, et fièrement.
-
- Non. J’ai fait mon devoir... J’en ai souffert, peut-être...
- --C’est à l’amour de mon pays, et de mon maître,
- Et du vieux monde, que j’ai, Madame, obéi!...
-
-LA COMTESSE.
-
- Vous ne regrettez rien?
-
-METTERNICH, après une seconde de silence.
-
- Non. Rien.
-
-(Et comme la clochette sonne, il dit:)
-
- L’_Agnus Dei_.
-
-MARIE-LOUISE, au général qui entrouvre la porte et regarde par la fente.
-
- Prenez garde, en ouvrant, que la porte ne grince!
-
-METTERNICH, reprenant d’une voix sourde.
-
- Je ne regrette rien... mais c’était un grand prince!
- Et quand je m’agenouille, à cette heure, en ce lieu,
-
-(Il plie le genou.)
-
- Ce n’est pas seulement devant l’Agneau de Dieu!
-
-LE GÉNÉRAL HARTMANN, regardant toujours par la porte entre-bâillée.
-
- Le prélat sort le grand ciboire,--il le découvre!...
-
-TOUS, sentant le moment approcher.
-
- Oh!...
-
-LE GÉNÉRAL HARTMANN, les mains sur la porte.
-
- Silence absolu: je vais ouvrir!...
-
-TOUS.
-
- Oh!...
-
-LE GÉNÉRAL.
-
- J’ouvre!
-
-(Il pousse sans bruit les battants. Et l’on aperçoit ce petit salon si
-gai où tout est en porcelaine, les murs blancs et bleus, le lustre de
-faïence allumé, des bouquets de violettes, des enfants de chœur, une
-brume d’encens, l’or tendre des cierges, le doux luxe de l’autel, et,
-tournant le dos, agenouillés tous les deux--elle le soutenant d’un bras
-passé autour des épaules--l’archiduchesse et le duc qui attendent, et le
-prélat qui descend vers eux, l’hostie déjà tremblante au-dessus du
-ciboire. Seconde de profonde émotion et de silence. Tout le monde est
-prosterné, retenant son souffle et ses larmes.)
-
-THÉRÈSE, lentement, se soulève, se soulève pour regarder par-dessus les
-têtes, regarde, voit, et dans un sanglot qui lui échappe.
-
- Le revoir ainsi! Lui!... Lui!...
-
-(Mouvement d’effroi. Le général Hartmann referme vivement la porte. Tout
-le monde se lève.)
-
-LE GÉNÉRAL, précipitamment, aux archiducs.
-
- Sortez!... Le duc vient
- D’entendre ce sanglot!... Sortez vite!
-
-(Tous ont reflué vers la porte de gauche, mais la porte du Salon de
-Porcelaine s’ouvre brusquement, le duc paraît sur le seuil, les voit
-tous là debout devant lui et après un long regard qui comprend:)
-
-LE DUC.
-
- Ah?...--Très bien.
-
-
-SCÈNE III
-
-LES MÊMES, LE DUC, L’ARCHIDUCHESSE.
-
-(La Famille Impériale se retire peu à peu.)
-
-LE DUC, calme et avec une majesté soudaine.
-
- J’assurerai d’abord de ma reconnaissance
- Le cœur qui, se brisant, a rompu le silence...
- Que celle qui pleura n’en ait aucun remord:
- On n’avait pas le droit de me voler ma mort.
-
-(Aux archiducs et aux archiduchesses qui s’éloignent avec respect.)
-
- Laissez-moi, maintenant, ma famille autrichienne!
- «_Mon fils est né prince français! Qu’il s’en souvienne
- «Jusqu’à sa mort!_» Voici l’instant: il s’en souvient!
-
-(Aux princes qui sortent.)
-
- Adieu!...
-
-(Et cherchant du regard autour de lui.)
-
- Quel est le cœur qui s’est brisé?
-
-THÉRÈSE, qui est restée agenouillée, humble, dans un coin.
-
- Le mien.
-
-LE DUC, faisant un pas vers elle, avec douceur.
-
- Vous n’êtes pas très raisonnable.--Sur un livre
- Vous avez autrefois pleuré de me voir vivre
- En Autrichien,--avec à mon habit des fleurs...
- Maintenant, vous pleurez en voyant que j’en meurs.
-
-(L’Archiduchesse et la Comtesse le mènent jusqu’à un fauteuil dans
-lequel il tombe.)
-
-THÉRÈSE, qui s’est relevée, se rapproche, et d’une voix timide.
-
- Le rendez-vous...
-
-LE DUC.
-
- Eh bien?
-
-THÉRÈSE.
-
- J’y étais.
-
-LE DUC.
-
- Vous?... pauvre âme!...
-
-THÉRÈSE.
-
- Oui...
-
-LE DUC, mélancoliquement.
-
- Pourquoi?
-
-THÉRÈSE.
-
- Parce que je vous aime.
-
-LE DUC, à la comtesse.
-
- Madame,
- Vous me l’aviez caché, qu’elle y était... Pourquoi?
-
-LA COMTESSE.
-
- Parce que je vous aime.
-
-LE DUC.
-
- Et qui donc, près de moi,
- Vous a, toutes les deux, fait venir?
-
-(La Comtesse et Thérèse lèvent les yeux vers l’Archiduchesse.)
-
- Vous?
-
-L’ARCHIDUCHESSE.
-
- Moi-même.
-
-LE DUC.
-
- Pourquoi cette bonté?
-
-L’ARCHIDUCHESSE.
-
- Parce que je vous aime.
-
-LE DUC, avec un sourire.
-
- Les femmes m’ont aimé comme on aime un enfant.
-
-(Elles font un geste de protestation.)
-
- Si! Si!
-
-(A Thérèse.)
-
- l’enfant qu’on plaint,
-
-(A l’Archiduchesse.)
-
- qu’on gâte,
-
-(A la Comtesse.)
-
- et qu’on défend!
- Et leurs doigts maternels, toujours, au front du prince,
- Cherchaient les boucles d’or du portrait de Lawrence!
-
-LA COMTESSE.
-
- Non! nous avons connu ton âme et ses combats!...
-
-LE DUC, secouant tristement la tête.
-
- Et l’Histoire, d’ailleurs, ne se souviendra pas
- Du prince que brûlaient toutes les grandes fièvres...
- Mais elle reverra, dans sa voiture aux chèvres,
- L’enfant au col brodé qui, rose, grave, et blond,
- Tient le globe du monde ainsi qu’un gros ballon!
-
-MARIE-LOUISE.
-
- Parlez-moi!--Je suis là!...--Qu’une parole m’ôte
- Le poids de mes remords! J’étais--est-ce ma faute?--
- Trop petite à côté de vos rêves trop grands!
- Je n’ai qu’un pauvre cœur d’oiseau, je le comprends!
- C’est la première fois, aujourd’hui, qu’il s’arrête,
- Cet éternel grelot qui tourne dans ma tête!
- --Vous pourriez bien, de moi, vous occuper un peu...
- Pardonnez-moi, mon fils!
-
-LE DUC.
-
- Inspirez-moi, mon Dieu,
- La parole profonde, et cependant légère,
- Avec laquelle on peut pardonner à sa mère!
-
-(A ce moment un laquais, qui est entré sans bruit, s’avance vers
-Marie-Louise. Elle l’aperçoit et comprend.)
-
-MARIE-LOUISE, essuyant ses larmes, au duc.
-
- Ce berceau... qu’hier soir vous avez fait prier
- D’apporter...
-
-LE LAQUAIS.
-
- Il est là.
-
-(Le duc fait signe qu’il veut le voir. Tandis qu’on va le chercher, il
-aperçoit Metternich pâle et immobile. Il se lève.)
-
-LE DUC.
-
- Monsieur le Chancelier,
- Je meurs trop tôt pour vous: versez donc une larme!
-
-METTERNICH.
-
- Mais...
-
-LE DUC, fièrement.
-
- J’étais votre force, et ma mort vous désarme!
- L’Europe qui jamais n’osait vous dire non
- Quand vous étiez celui qui peut lâcher l’Aiglon,
- Demain, tendant l’oreille et reprenant courage,
- Dira: «Je n’entends plus remuer dans la cage!...»
-
-METTERNICH.
-
- Monseigneur...
-
-(On apporte le grand berceau de vermeil du Roi de Rome.)
-
-LE DUC.
-
- Le berceau dont Paris m’a fait don!
- Mon splendide berceau, dessiné par Prudhon!
- J’ai dormi dans sa barque aux balustres de nacre,
- Bébé dont le baptême eut la pompe d’un sacre!
- --Approchez ce berceau du petit lit de camp
- Où mon père a dormi dans cette chambre, quand
- La Victoire éventait son sommeil de ses ailes!
-
-(Le berceau est maintenant contre le petit lit.)
-
- --Plus près,--faites frôler le drap par les dentelles!
- Oh! comme mon berceau touche mon lit de mort!
-
-(Il met la main entre le berceau et le lit en murmurant:)
-
- Ma vie est là, dans la ruelle...
-
-THÉRÈSE, éclatant en sanglots sur l’épaule de la Comtesse.
-
- Oh!...
-
-LE DUC.
-
- Et le sort,
- Dans la ruelle mince--oh! trop mince et trop noire!--
- N’a pu laisser tomber une épingle de gloire!
- --Couchez-moi sur ce lit de camp!...
-
-(Le docteur et Prokesch, aidés par la Comtesse, le conduisent au lit de
-camp.)
-
-PROKESCH, au docteur.
-
- Comme il pâlit!...
-
-(La Comtesse a tiré de sa poitrine un grand cordon de la Légion
-d’honneur, et tout en installant le prince dans ses coussins, elle le
-lui passe légèrement sans qu’il s’en aperçoive.)
-
-LE DUC, voit soudain la moire rouge sur son linge, sourit, cherche des
-mains la croix, et la porte à ses lèvres. Puis il dit en regardant le
-berceau.
-
- J’étais plus grand dans ce berceau que dans ce lit!
- Des femmes me berçaient... Oui, j’avais trois berceuses
- Qui chantaient des chansons vieilles et merveilleuses!
- Oh! les bonnes chansons de Madame Marchand!...
- Qui donc, pour m’endormir, me bercera d’un chant?
-
-MARIE-LOUISE, agenouillée près de lui.
-
- Mais ta mère, mon fils, peut te bercer, je pense!
-
-LE DUC.
-
- Est-ce que vous savez une chanson de France?
-
-MARIE-LOUISE.
-
- Moi?... Non...
-
-LE DUC, à Thérèse.
-
- Et vous?
-
-THÉRÈSE.
-
- Peut-être...
-
-LE DUC.
-
- Oh! chantez à mi-voix:
- _Il pleut, bergère_...
-
-(Elle fredonne l’air.)
-
- ou bien: _Nous n’irons plus au bois_...
-
-(Elle fredonne encore.)
-
- Et chantez: _Sur le pont d’Avignon_... pour me faire
- Endormir doucement dans l’âme populaire...
-
-(Elle murmure maintenant la ronde qu’il demande.)
-
- Il en est une encore... oui... que j’aimais beaucoup:
- Ah! ah! c’est celle-là qu’il faut chanter surtout!
-
-(Il se soulève, l’œil hagard, et chante:)
-
- Il était un p’tit homme,
- Tout habillé de gris!...
-
-(Sa main va vers la statuette de l’Empereur, et il retombe.)
-
-THÉRÈSE.
-
- Tombe, mil huit cent trente après mil huit cent onze!
-
-LA COMTESSE.
-
- Comme un cristal brisé par un écho de bronze!...
-
-L’ARCHIDUCHESSE.
-
- Comme un accord de harpe après des airs guerriers!...
-
-THÉRÈSE.
-
- Comme un lys qui sans bruit tombe sur des lauriers!
-
-LE DOCTEUR, après s’être penché sur le prince.
-
- Monseigneur est très mal. Il faut que l’on s’écarte!
-
-(Les trois femmes s’éloignent du lit.)
-
-THÉRÈSE.
-
- Adieu, François!
-
-L’ARCHIDUCHESSE.
-
- Adieu, Franz!
-
-LA COMTESSE.
-
- Adieu, Bonaparte!
-
-MARIE-LOUISE, qui, près du lit, a reçu la tête du duc sur son épaule.
-
- Sur mon épaule, là, son front s’appesantit!
-
-LA COMTESSE, s’agenouillant au bout de la chambre.
-
- Roi de Rome!
-
-L’ARCHIDUCHESSE, de même.
-
- Duc de Reichstadt!
-
-THÉRÈSE, de même.
-
- Pauvre petit!
-
-LE DUC, délirant.
-
- Les chevaux! Les chevaux!
-
-LE PRÉLAT, qui est entré depuis un moment avec des enfants de chœur
-portant des cierges allumés.
-
- Mettez-vous en prière!
-
-LE DUC.
-
- Les chevaux pour aller au-devant de mon père!
-
-(De grosses larmes coulent sur ses joues.)
-
-MARIE-LOUISE, au duc qui la repousse.
-
- Mais je suis là, mon fils, pour essuyer vos pleurs!
-
-LE DUC.
-
- Non! laissez approcher les Victoires, mes sœurs!
- Je les sens, je les sens, ces glorieuses folles,
- Qui viennent dans mes pleurs laver leurs auréoles!
-
-MARIE-LOUISE.
-
- Que dis-tu?
-
-LE DUC, tressaillant.
-
- Qu’ai-je dit? Je n’ai rien dit!... Hein! Quoi?
-
-(Il regarde autour de lui comme s’il craignait qu’on n’eût compris.)
-
- Non!... Rien!...
-
-(Et mettant un doigt sur ses lèvres.)
-
- C’est un secret entre mon père et moi.
-
-(Il désigne le voile de dentelles du berceau.)
-
- Donnez, que de ce voile exquis je m’enveloppe
- Pour pousser le soupir qui délivre l’Europe!
- Trop de gens ont besoin de ma mort... et je meurs
- D’avoir été tué, tout bas, dans trop de cœurs!
-
-(Il ferme un instant les yeux.)
-
- ... Ah! mon enterrement sera laid... Des arcières...
- Quelques laquais portant des torches aux portières...
- Les capucins diront leurs chapelets de buis...
- Et puis ils me mettront dans leur chapelle... et puis...
-
-(Il pâlit affreusement, se mord les lèvres.)
-
-MARIE-LOUISE.
-
- Explique ce que sont tes douleurs?
-
-LE DUC.
-
- Surhumaines...
- Et puis la Cour prendra le deuil pour six semaines!
-
-LA COMTESSE.
-
- Voyez! au lieu du drap, il ramène sur lui
- Le voile du berceau!
-
-LE DUC, haletant.
-
- Ce sera très laid... oui...
- Mais il faut en mourant... oui... que je me souvienne...
- Qu’on baptise à Paris mieux qu’on n’enterre à Vienne!
-
-(Appelant.)
-
- Général Hartmann!...
-
-LE GÉNÉRAL HARTMANN, s’avançant.
-
- Prince...
-
-LE DUC, balançant d’une main le berceau.
-
- Oui... j’attendrai la mort
- En berçant le passé dans ce grand berceau d’or!
-
-(De l’autre main il tire un livre qui est sous son oreiller, et le tend
-au général.)
-
- Général...
-
-(Le général prend le livre. Le duc se remet à balancer le berceau.)
-
- Le passé... je le berce... et c’est comme
- Si le Duc de Reichstadt berçait le Roi de Rome!
- --Général, voyez-vous l’endroit marqué?
-
-LE GÉNÉRAL HARTMANN, qui a ouvert le livre.
-
- Je vois.
-
-LE DUC.
-
- Bien. Pendant que je meurs, lisez à haute voix.
-
-MARIE-LOUISE, criant.
-
- Non! non! je ne veux pas, mon enfant, que tu meures!
-
-LE DUC, solennellement, après s’être remonté sur ses coussins.
-
- Vous pouvez commencer à lire.
-
-LE GÉNÉRAL HARTMANN, lisant debout au pied du lit.
-
- _Vers sept heures,
- Les chasseurs de la Garde apparaissent, formant
- La tête du cortège..._
-
-MARIE-LOUISE, comprenant ce qu’il se fait lire, tombe à genoux en
-pleurant.
-
- Oh! Franz!
-
-LE GÉNÉRAL HARTMANN.
-
- _A ce moment,
- La foule, où l’on peut voir sangloter plus d’un homme,
- Pousse un immense cri: Vive le Roi de Rome!_
-
-MARIE-LOUISE.
-
- Franz!
-
-LE GÉNÉRAL HARTMANN.
-
- _Les coups de canon s’étant précipités,
- Le Cardinal vient recevoir Leurs Majestés;
- Le cortège entre; il est réglé par les usages;
- Les huissiers, les hérauts d’armes, leur chef, les pages,
- Les divers officiers d’ordonnance, les..._
-
-(Voyant que le duc a fermé les yeux, il s’arrête.)
-
-LE DUC, rouvrant les yeux.
-
- Les?...
-
-LE GÉNÉRAL HARTMANN.
-
- _Les chambellans avec les préfets du palais;
- Les ministres; le grand écuyer..._
-
-LE DUC, d’une voix défaillante.
-
- Veuillez lire!
-
-LE GÉNÉRAL HARTMANN.
-
- _Les grands aigles; les grands officiers de l’Empire;
- La princesse Aldobrandini tient le chrémeau;
- Les comtesses Vilain XIV et de Beauveau
- Ont l’honneur de porter l’aiguière et la salière..._
-
-LE DUC, de plus en plus pâle et se raidissant.
-
- Lisez toujours, Monsieur. Soulevez-moi, ma mère.
-
-(Marie-Louise aidée de Prokesch le soulève sur ses oreillers.)
-
-LE GÉNÉRAL HARTMANN.
-
- _Puis le grand-duc, auprès du petit souverain,
- Remplaçant l’Empereur d’Autriche, son parrain;
- Puis vient la reine Hortense; aux côtés de la reine
- Vient Son Altesse Impériale la Marraine.
- Enfin le roi de Rome est apparu, porté
- Par Madame de Montesquiou. Sa Majesté,
- Dont la foule put admirer la bonne mine,
- Avait un grand manteau d’argent doublé d’hermine,
- Que le duc de Valmy soulevait de deux doigts.
- Puis les princes..._
-
-LE DUC.
-
- Passez les princes!
-
-LE GÉNÉRAL HARTMANN, passant une page.
-
- _... puis les rois..._
-
-LE DUC.
-
- Passez les rois. La fin de la cérémonie!
-
-LE GÉNÉRAL HARTMANN, après avoir passé plusieurs pages.
-
- _Alors..._
-
-LE DUC.
-
- J’entends moins bien. Plus haut!
-
-LE DOCTEUR, à Prokesch.
-
- C’est l’agonie.
-
-LE GÉNÉRAL HARTMANN, d’une voix éclatante.
-
- _Alors, quand le héraut eut trois fois, dans le chœur,
- Crié: «Vive le roi de Rome!» l’Empereur,
- Avant qu’on ne rendît l’enfant à sa nourrice,
- Le prit entre les bras de..._
-
-(Il hésite en regardant Marie-Louise.)
-
-LE DUC, vivement, et posant avec une noblesse infinie la main sur les
-cheveux de Marie-Louise agenouillée.
-
- De l’Impératrice!
-
-(A ce mot qui pardonne et qui la recouronne, la mère éclate en
-sanglots.)
-
-LE GÉNÉRAL HARTMANN.
-
- _L’éleva pour l’offrir à l’acclamation;
- Le _Te Deum_..._
-
-LE DUC, dont la tête se renverse.
-
- Maman!
-
-MARIE-LOUISE, se jetant sur son corps.
-
- François!
-
-LE DUC, rouvrant les yeux.
-
- Napoléon!
-
-LE GÉNÉRAL HARTMANN.
-
- _... Le _Te Deum_ emplit le vaste sanctuaire,
- Et le soir même, dans la France tout entière,
- Avec la même pompe, avec le même élan..._
-
-LE DOCTEUR, touchant le bras du général Hartmann.
-
- Mort.
-
-(Silence. Le général referme le livre.)
-
-METTERNICH.
-
- Vous lui remettrez son uniforme blanc.
-
-
-FIN
-
-
-
-
-Dans la Crypte des Capucins, à Vienne.
-
- Et maintenant il faut que Ton Altesse dorme,
- --Ame pour qui la Mort est une guérison,--
- Dorme, au fond du caveau, dans la double prison
- De son cercueil de bronze et de cet uniforme.
-
- Qu’un vain paperassier cherche, gratte, et s’informe;
- Même quand il a tort, le poète a raison.
- Mes vers peuvent périr, mais, sur son horizon,
- Wagram verra toujours monter ta blanche forme!
-
- Dors. Ce n’est pas toujours la Légende qui ment.
- Un rêve est moins trompeur, parfois, qu’un document.
- Dors; tu fus ce Jeune homme et ce Fils, quoi qu’on dise.
-
- Les cercueils sont nombreux, les caveaux sont étroits,
- Et cette cave a l’air d’un débarras de rois...
- Dors dans le coin, à droite, où la lumière est grise.
-
- *
-
- * *
-
- Dors dans cet endroit pauvre où les archiducs blonds
- Sont vêtus d’un airain que le Temps vert-de-grise.
- On dirait qu’un départ dont l’instant s’éternise
- Encombre les couloirs de bagages oblongs.
-
- Des touristes anglais traînent là leurs talons,
- Puis ils vont voir, plus loin, ton cœur, dans une Église.
- Dors, tu fus ce Jeune homme et ce Fils, quoi qu’on dise.
- Dors, tu fus ce martyr; du moins, nous le voulons.
-
- ... Un capucin pressé d’expédier son monde
- Frappe avec une clef sur ton cercueil qui gronde,
- Dit un nom, une date--et passe, en abrégeant...
-
- Dors! mais rêve en dormant que l’on t’a fait revivre,
- Et que, laissant ton corps dans son cercueil de cuivre,
- J’ai pu voler ton cœur dans son urne d’argent.
-
-
-
-
- IMPRIMÉ
- PAR
- PHILIPPE RENOUARD
- 19, rue des Saints-Pères
- PARIS
-
-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK L'AIGLON ***
-
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Binary files differ
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- The Project Gutenberg eBook of L’aiglon, by Edmond Rostand.
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-<body>
-
-<div style='text-align:center; font-size:1.2em; font-weight:bold'>The Project Gutenberg eBook of L'Aiglon, by Edmond Rostand</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online
-at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. If you
-are not located in the United States, you will have to check the laws of the
-country where you are located before using this eBook.
-</div>
-
-<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:0; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: L'Aiglon</p>
-<p style='display:block; margin-top:0; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:0;'>Drame en six actes, en vers</p>
-
-<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Edmond Rostand</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>Release Date: November 22, 2021 [eBook #66793]</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>Language: French</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>Character set encoding: UTF-8</div>
-
-<div style='display:block; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Produced by: Laurent Vogel (This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica))</div>
-
-<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK L'AIGLON ***</div>
-<p class="c xlarge sans-serif">EDMOND ROSTAND</p>
-
-<h1>L’AIGLON</h1>
-
-<p class="c large">DRAME EN SIX ACTES, EN VERS.</p>
-
-<p class="c">Représenté pour la première fois au <span class="sc">Théâtre Sarah Bernhardt</span>,
-le 15 mars 1900.</p>
-
-<blockquote class="epi">
-<p>On ne peut se figurer l’impression
-produite… par la mort du jeune
-Napoléon… J’ai même vu pleurer de
-jeunes républicains.</p>
-
-<p class="attr"><span class="sc">Henri Heine.</span></p>
-
-</blockquote>
-<p class="c">QUATRE CENT ONZIÈME MILLE</p>
-
-
-<p class="c gap"><span class="large">PARIS<br />
-<span class="sc">Librairie CHARPENTIER et FASQUELLE</span></span><br />
-<span class="small sans-serif">EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR</span><br />
-11, <span class="xsmall">RUE DE GRENELLE</span>, 11</p>
-
-<p class="c">1922<br />
-<span class="small">Tous droits réservés</span></p>
-
-<p class="c xsmall" lang="en" xml:lang="en">Entered according to act of Congress, in the year 1900, by <span class="sc">E. Fasquelle</span>,
-in the office of the Librarian of Congress, at Washington. All Rights reserved.</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top4em small">IL A ÉTÉ TIRÉ</p>
-
-<p class="c i">180 exemplaires numérotés à la presse sur papier du Japon.</p>
-
-
-<p class="c gap xsmall">Tous droits de traduction, de reproduction et de représentation réservés pour tous pays
-compris le Danemark, les Pays-Bas, la Suède et la Norvège.</p>
-
-<p class="c xsmall" lang="en" xml:lang="en">Entered according to act of Congress, in the year 1900, by <span class="sc">E. Fasquelle</span>,
-in the office of the Librarian of Congress, at Washington. All Rights reserved.</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top4em">A mon fils <span class="sc">Maurice</span>, et à la mémoire de son héroïque
-arrière-grand-père <span class="sc">Maurice</span>, comte Gérard, Maréchal de France.</p>
-
-
-
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse"><i>Grand Dieu ! ce n’est pas une cause</i></div>
-<div class="verse"><i>Que j’attaque ou que je défend…</i></div>
-<div class="verse"><i>Et ceci n’est pas autre chose</i></div>
-<div class="verse"><i>Que l’histoire d’un pauvre enfant.</i></div>
-</div>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top4em large i">PERSONNAGES</p>
-
-
-<table summary="">
-<tr><td>&nbsp;</td> <td class="pad">M<sup>me</sup></td></tr>
-<tr><td><span class="sc">FRANZ, Duc de REICHSTADT</span></td>
-<td><span class="sc">Sarah Bernhardt.</span></td></tr>
-<tr><td>&nbsp;</td> <td class="pad">MM.</td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Séraphin FLAMBEAU</span></td>
-<td><span class="sc">Guitry</span></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Le Prince de METTERNICH</span></td>
-<td><span class="sc">André Calmettes.</span></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">L’Empereur FRANZ</span></td>
-<td><span class="sc">Ripert</span></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Le Maréchal MARMONT</span></td>
-<td><span class="sc">M. Luguet.</span></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Le Tailleur</span></td>
-<td><span class="sc">E. Magnier.</span></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Frédéric de GENTZ</span></td>
-<td><span class="sc">Laroche.</span></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">L’Attaché français</span></td>
-<td><span class="sc">Schutz.</span></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Le Chevalier de PROKESCH-OSTEN</span></td>
-<td><span class="sc">Deneubourg.</span></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Tiburce de LORGET</span></td>
-<td><span class="sc">Scheller.</span></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Le Comte de DIETRICHSTEIN</span>, précepteur du Duc</td>
-<td><span class="sc">Rebel.</span></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Le Baron d’OBENAUS</span></td>
-<td><span class="sc">Chameroy.</span></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Le Comte de BOMBELLES</span></td>
-<td><span class="sc">J. Volnys.</span></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Le Général HARTMANN</span></td>
-<td><span class="sc">Teste.</span></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Le Docteur</span></td>
-<td><span class="sc">Lacroix</span></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Le Comte de SEDLINSKY</span>, Directeur de la Police</td>
-<td><span class="sc">Jean Dara.</span></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Un Garde-noble</span></td>
-<td><span class="sc">Lemarchand.</span></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Lord COWLEY, ambassadeur d’Angleterre</span></td>
-<td><span class="sc">Krauss.</span></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">THALBERG</span></td>
-<td><span class="sc">Laurent.</span></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">FURSTENBERG</span></td>
-<td><span class="sc">Gauroy.</span></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">MONTENEGRO</span></td>
-<td><span class="sc">Deneuville.</span></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Un Sergent du régiment du Duc</span></td>
-<td><span class="sc">Tastu.</span></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Le Capitaine FORESTI</span></td>
-<td><span class="sc">Fauchois.</span></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Un Vieux Paysan</span></td>
-<td><span class="sc">Guiraud.</span></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Le Vicomte D’OTRANTE</span></td>
-<td><span class="sc">Durec.</span></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">PIONNET</span></td>
-<td><span class="sc">Bart.</span></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">GOUBEAUX</span></td>
-<td><span class="sc">Royau.</span></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">MORCHAIN</span></td>
-<td><span class="sc">Pirou.</span></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">BOROKOWSKI</span></td>
-<td><span class="sc">Larmandie.</span></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Le Valet de chambre du Duc</span></td>
-<td><span class="sc">Ridar.</span></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">L’Huissier</span></td>
-<td><span class="sc">Stebler.</span></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Un Montagnard</span></td>
-<td><span class="sc">Réqui.</span></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Un Tyrolien</span></td>
-<td><span class="sc">Villeneuve.</span></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Un Fermier</span></td>
-<td><span class="sc">Magnin.</span></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Le Prélat</span></td>
-<td><span class="sc">Bacque.</span></td></tr>
-<tr><td>&nbsp;</td> <td class="pad">M<sup>mes</sup></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">MARIE-LOUISE</span>, Duchesse de Parme</td>
-<td><span class="sc">Maria Legault.</span></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">La Comtesse CAMERATA</span></td>
-<td><span class="sc">Blanche Dufrêne.</span></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Thérèse de LORGET</span>, sœur de Tiburce</td>
-<td><span class="sc">Renée Parny.</span></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">L’Archiduchesse</span></td>
-<td><span class="sc">Christiane Préval.</span></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Fanny ELSSLER</span></td>
-<td><span class="sc">Lucy Gérard.</span></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">La Grande-Maîtresse</span></td>
-<td><span class="sc">Canti.</span></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Princesse GRAZALCOWITCH</span></td>
-<td><span class="sc">Grandet.</span></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Quelques Belles Dames de la Cour</span></td>
-<td><span class="sc">Saryta.</span></td></tr>
-<tr><td rowspan="3">&nbsp;</td> <td><span class="sc">Bl. Boulanger.</span></td></tr>
-<tr><td><span class="sc">Marie Royer.</span></td></tr>
-<tr><td><span class="sc">Tasny.</span></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Lady COWLEY</span></td>
-<td><span class="sc">Solters.</span></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Les Demoiselles d’honneur de Marie-Louise</span></td>
-<td><span class="sc">Redzé.</span></td></tr>
-<tr><td rowspan="3">&nbsp;</td> <td><span class="sc">L. Picquel.</span></td></tr>
-<tr><td><span class="sc">A. Picquel.</span></td></tr>
-<tr><td><span class="sc">Brenneville.</span></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Une Vieille Paysanne</span></td>
-<td><span class="sc">Fortis.</span></td></tr>
-<tr><td class="drap pad2" colspan="2"><span class="sc">La Famille impériale</span></td></tr>
-<tr><td class="drap" colspan="2"><span class="sc">La Maison militaire du Duc</span></td></tr>
-<tr><td class="drap" colspan="2"><span class="sc">Gardes de l’Empereur : Arcières, Gardes-nobles, Trabans</span>, etc.</td></tr>
-<tr><td class="drap" colspan="2"><span class="sc">Masques et Dominos : Polichinelle, Mezzetins, Bergères</span>, etc.</td></tr>
-<tr><td class="drap" colspan="2"><span class="sc">Paysans et Paysannes</span></td></tr>
-<tr><td class="drap" colspan="2"><span class="sc">Le Régiment du Duc</span></td></tr>
-</table>
-<p class="c">1830-1832</p>
-
-
-<p class="gap"><span class="sc">Nota.</span>— Il ne faudra pas que le Lecteur s’étonne de trouver ici quelques
-vers que le Spectateur n’a pas entendus. Au Théâtre, il faut finir à une certaine
-heure. Alors on coupe un peu, et l’auteur fait semblant de ne pas s’en
-apercevoir.</p>
-
-<p>Pour tous les détails de mise en scène, s’adresser au Théâtre Sarah-Bernhardt.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">PREMIER ACTE<br />
-LES AILES QUI POUSSENT</h2>
-
-
-<p>A Baden, près de Vienne, en 1830.</p>
-
-<p>Le salon de la villa qu’occupe Marie-Louise. Vaste pièce au milieu
-de laquelle s’élève la montgolfière de cristal d’un lustre Empire.
-Boiseries claires, murs peints à fresque, d’un vert pompéien.
-Frise de sphinx courant autour du plafond.</p>
-
-<p>A gauche, deux portes. Celle du premier plan est celle de la
-chambre de Marie-Louise. Celle du second plan ouvre sur les appartements
-des dames d’honneur.— A droite, au premier plan, une
-autre porte ; au second plan, dans une niche, un énorme poêle de
-faïence, lourdement historié.— Au fond, entre deux fenêtres, une
-large porte-fenêtre, par laquelle on aperçoit les balustres d’un perron
-formant balcon, qui descend dans le jardin. Vue sur le parc de
-Baden : tilleuls et sapins, profondes allées, lanternes suspendues à
-des potences en arceaux. Magnifique journée des premiers jours de
-septembre.</p>
-
-<p>On a apporté dans cette banale villa de location un précieux mobilier.
-A gauche, près de la fenêtre, une belle psyché en citronnier
-chargé de bronzes ; au premier plan, une vaste table d’acajou, couverte
-de papiers ; contre le mur, une table étagère à dessus de laque,
-garnie de livres.— A droite, vers le fond, un petit piano Érard de
-l’époque, une harpe ; plus bas, une chaise longue Récamier auprès
-d’un grand guéridon. Fauteuils et tabourets en X. Beaucoup de fleurs
-dans des vases. Au mur, gravures encadrées représentant les membres
-de la famille impériale d’Autriche ; portraits de l’empereur
-François, du duc de Reichstadt enfant, etc.</p>
-
-<p>Au lever du rideau, au fond du salon, un groupe de femmes très
-élégantes. Deux d’entre elles, assises au piano, dos au public, jouent
-à quatre mains.— Une autre est à la harpe. On déchiffre. Rires ;
-interruptions.</p>
-
-<p>Un laquais introduit, par le perron, une jeune fille de mine
-modeste, qu’accompagne un officier de cavalerie autrichienne, un
-merveilleux hussard bleu et argent. Les deux nouveaux venus, voyant
-qu’on ne les remarque pas, restent un moment debout dans un coin
-du salon.— A ce moment, par la porte de droite, entre le comte de
-Bombelles, attiré par la musique. Il se dirige vers le piano, en battant
-la mesure. Mais il aperçoit la jeune fille, s’arrête, sourit, va
-vivement à elle.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3>SCÈNE PREMIÈRE</h3>
-
-<p class="pp">THÉRÈSE, TIBURCE, BOMBELLES, MARIE-LOUISE, LES DAMES D’HONNEUR.</p>
-
-<p class="p">LES DAMES, au clavecin, parlant toutes à la fois, et riant comme des folles.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Elle manque tous les bémols.— C’est un scandale !</div>
-<div class="verse">— Je prends la basse.— Un, deux !— Harpe !— La… la !…— Pédale !</div>
-</div>
-
-<p class="p">BOMBELLES, à Thérèse.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">C’est vous ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">THÉRÈSE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Bonjour, Monsieur de Bombelles.</div>
-</div>
-
-<p class="p">UNE DAME, au clavecin.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i10">Mi… sol…</div>
-</div>
-
-<p class="p">THÉRÈSE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">J’entre comme lectrice aujourd’hui.</div>
-</div>
-
-<p class="p">UNE AUTRE DAME, au clavecin.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">Le bémol !</div>
-</div>
-
-<p class="p">THÉRÈSE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Et grâce à vous : merci.</div>
-</div>
-
-<p class="p">BOMBELLES.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">C’est tout simple, Thérèse :</div>
-<div class="verse">Vous êtes ma parente et vous êtes Française.</div>
-</div>
-
-<p class="p">THÉRÈSE, lui présentant l’officier.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Tiburce.</div>
-</div>
-
-<p class="p">BOMBELLES.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Ah ! votre frère !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il lui tend la main, et montrant un fauteuil à Thérèse.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Asseyez-vous un peu.</div>
-</div>
-
-<p class="p">THÉRÈSE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Oh !— je suis très émue !</div>
-</div>
-
-<p class="p">BOMBELLES, souriant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Et de quoi donc, mon Dieu ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">THÉRÈSE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Mais d’approcher tout ce qui reste sur la terre.</div>
-<div class="verse">De l’Empereur !…</div>
-</div>
-
-<p class="p">BOMBELLES, s’asseyant auprès d’elle.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4">Vraiment ? C’est de cela, ma chère ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">TIBURCE, d’un ton agacé.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Les nôtres détestaient Bonaparte jadis !</div>
-</div>
-
-<p class="p">THÉRÈSE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Je sais… mais voir…</div>
-</div>
-
-<p class="p">TIBURCE, un peu dédaigneux.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4">Sa veuve !…</div>
-</div>
-
-<p class="p">THÉRÈSE, à Bombelles.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Et peut-être… son fils ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">BOMBELLES.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Sûrement.</div>
-</div>
-
-<p class="p">THÉRÈSE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">Ce serait n’avoir pas plus, je pense,</div>
-<div class="verse">D’âme… que de lecture, et n’être pas de France,</div>
-<div class="verse">Et n’avoir pas mon âge, enfin, que de pouvoir</div>
-<div class="verse">Ne pas trembler, Monsieur, au moment de les voir.</div>
-<div class="verse">— Est-elle belle ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">BOMBELLES.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i5">Qui ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">THÉRÈSE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">La duchesse de Parme !</div>
-</div>
-
-<p class="p">BOMBELLES, surpris.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Mais…</div>
-</div>
-
-<p class="p">THÉRÈSE, vivement.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i1">Elle est malheureuse, et c’est un bien grand charme !</div>
-</div>
-
-<p class="p">BOMBELLES.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Mais je ne comprends pas ! Vous l’avez vue ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">THÉRÈSE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i10">Oh ! non !</div>
-</div>
-
-<p class="p">TIBURCE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Non ! on nous introduit à peine en ce salon.</div>
-</div>
-
-<p class="p">BOMBELLES, souriant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Oui, mais…</div>
-</div>
-
-<p class="p">TIBURCE, lorgnant du côté des musiciennes.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Nous avons craint de déranger ces dames,</div>
-<div class="verse">Dont le rire ajoutait au clavecin des gammes !</div>
-</div>
-
-<p class="p">THÉRÈSE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">J’attends Sa Majesté, là, dans mon coin.</div>
-</div>
-
-<p class="p">BOMBELLES, se levant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i10">Comment ?</div>
-<div class="verse">Mais c’est elle qui fait la basse en ce moment !</div>
-</div>
-
-<p class="p">THÉRÈSE, se levant, saisie.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">L’Imp…</div>
-</div>
-
-<p class="p">BOMBELLES.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i1">Je vais l’avertir.</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il va vers le piano et parle bas à une des dames qui jouent.)</p>
-
-<p class="p">MARIE-LOUISE, se retournant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Ah ! c’est cette petite ?…</div>
-<div class="verse">Histoire très touchante… oui… vous me l’avez dite…</div>
-<div class="verse">Un frère qui…</div>
-</div>
-
-<p class="p">BOMBELLES.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4">Fils d’émigré, reste émigré.</div>
-</div>
-
-<p class="p">TIBURCE, s’avançant, d’un ton dégagé.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">L’uniforme autrichien est assez de mon gré ;</div>
-<div class="verse">Puis, il y a la chasse au renard, que j’adore.</div>
-</div>
-
-<p class="p">MARIE-LOUISE, à Thérèse.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Le voilà, ce mauvais garnement qui dévore</div>
-<div class="verse">Tout le peu qui vous reste !</div>
-</div>
-
-<p class="p">THÉRÈSE, voulant excuser Tiburce.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Oh ! mon frère…</div>
-</div>
-
-<p class="p">MARIE-LOUISE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">Un vaurien,</div>
-<div class="verse">Qui vous ruina ! Mais vous l’excusez, c’est très bien.</div>
-<div class="verse">— Thérèse de Lorget, je vous trouve charmante.</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Elle lui prend les mains et la fait asseoir près d’elle sur la chaise longue.
-Bombelles et Tiburce se retirent, en causant, vers le fond.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Vous voilà donc parmi ces dames. Je me vante</div>
-<div class="verse">D’être assez agréable… un peu triste depuis…</div>
-<div class="verse">— Hélas !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Silence.)</p>
-
-<p class="p">THÉRÈSE, émue.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Je suis troublée au point que je ne puis</div>
-<div class="verse">Exprimer…</div>
-</div>
-
-<p class="p">MARIE-LOUISE, s’essuyant les yeux.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">Oui, ce fut une bien grande perte !</div>
-<div class="verse">On a trop peu connu cette belle âme !</div>
-</div>
-
-<p class="p">THÉRÈSE, frémissante.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i10">Oh ! certe !</div>
-</div>
-
-<p class="p">MARIE-LOUISE, se retournant, à Bombelles.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Je viens d’écrire pour qu’on garde son cheval !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(A Thérèse.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Depuis la mort du général…</div>
-</div>
-
-<p class="p">THÉRÈSE, étonnée.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8">Du général ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">MARIE-LOUISE, s’essuyant les yeux.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Il conservait ce titre.</div>
-</div>
-
-<p class="p">THÉRÈSE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Ah ! Je comprends !</div>
-</div>
-
-<p class="p">MARIE-LOUISE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i10">… je pleure !</div>
-</div>
-
-<p class="p">THÉRÈSE, avec sentiment.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Ce titre n’est-il pas sa gloire la meilleure ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">MARIE-LOUISE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">On ne peut pas savoir d’abord tout ce qu’on perd :</div>
-<div class="verse">J’ai tout perdu, perdant le général Neipperg !</div>
-</div>
-
-<p class="p">THÉRÈSE, stupéfaite.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Neipperg ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">MARIE-LOUISE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Je suis venue à Baden me distraire.</div>
-<div class="verse">C’est bien. Tout près de Vienne. Une heure.— Ah ! Dieu ! ma chère,</div>
-<div class="verse">J’ai les nerfs !… On prétend, depuis que j’ai maigri</div>
-<div class="verse">Que je ressemble à la duchesse de Berry.</div>
-<div class="verse">Vitrolles m’a dit ça. Maintenant je me frise</div>
-<div class="verse">Comme elle.— Pourquoi Dieu ne m’a-t-il pas reprise ?</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Regardant autour d’elle.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">C’est petit, mais ce n’est pas mal, cette villa.</div>
-<div class="verse">— Metternich est notre hôte en passant.— Il est là.</div>
-<div class="verse">Il part ce soir.— La vie à Baden n’est pas triste.</div>
-<div class="verse">Nous avons les Sandor, et Thalberg, le pianiste.</div>
-<div class="verse">On fait chanter, en espagnol, Montenegro ;</div>
-<div class="verse">Puis Fontana nous hurle un air de <i>Figaro</i> ;</div>
-<div class="verse">L’archiduchesse vient avec l’ambassadrice</div>
-<div class="verse">D’Angleterre ; et l’on sort en landau… Mais tout glisse</div>
-<div class="verse">Sur mon chagrin !— Ah ! Si ce pauvre général !…</div>
-<div class="verse">— Est-ce que vous comptez ce soir venir au bal ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">THÉRÈSE, qui la regarde avec une stupéfaction croissante.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Mais…</div>
-</div>
-
-<p class="p">MARIE-LOUISE, impétueusement.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i1">Chez les Meyendorff. Strauss arrive de Vienne.</div>
-<div class="verse">— Bombelles, n’est-ce pas, il faudra qu’elle vienne ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">THÉRÈSE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Pourrai-je demander à Votre Majesté</div>
-<div class="verse">Des nouvelles du duc de Reichstadt ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">MARIE-LOUISE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">Sa santé</div>
-<div class="verse">Est bonne. Il tousse un peu… Mais l’air est si suave</div>
-<div class="verse">A Baden !… Un jeune homme ! Il touche à l’heure grave :</div>
-<div class="verse">Les débuts dans le monde !— Et quand je pense, ô ciel !</div>
-<div class="verse">Que le voilà déjà lieutenant-colonel !</div>
-<div class="verse">Mais croiriez-vous — pour moi c’est un chagrin énorme !—</div>
-<div class="verse">Que je n’ai jamais pu le voir en uniforme !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Entrent deux Messieurs portant des boîtes vitrées. Avec un cri de joie.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Ah ! c’est pour lui, tenez !</div>
-</div>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3>SCÈNE II</h3>
-
-<p class="pp"><span class="sc">Les Mêmes</span>, LE DOCTEUR et son fils, portant de longues
-boîtes vitrées, puis METTERNICH.</p>
-
-<p class="p">LE DOCTEUR, saluant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Oui. Les collections.</div>
-</div>
-
-<p class="p">MARIE-LOUISE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Déposez-les, docteur !</div>
-</div>
-
-<p class="p">BOMBELLES.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Qu’est-ce ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">MARIE-LOUISE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8">Des papillons.</div>
-</div>
-
-<p class="p">THÉRÈSE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Des papillons ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">MARIE-LOUISE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4">J’étais chez ce vieillard aimable,</div>
-<div class="verse">Le médecin des eaux. Ayant sur une table,</div>
-<div class="verse">Vu ces collections que son fils achevait,</div>
-<div class="verse">J’ai soupiré tout haut : « Ah ! si le mien pouvait</div>
-<div class="verse">S’intéresser à ça, lui que rien n’intéresse !… »</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DOCTEUR.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Alors, j’ai dit à Sa Majesté la Duchesse :</div>
-<div class="verse">« Mais on ne sait jamais. Pourquoi pas ? Essayons ! »</div>
-<div class="verse">Et j’apporte mes papillons.</div>
-</div>
-
-<p class="p">THÉRÈSE, à part.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8">Des papillons !</div>
-</div>
-
-<p class="p">MARIE-LOUISE, soupirant, au docteur.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">S’il s’arrachait à ses tristesses solitaires</div>
-<div class="verse">Pour s’occuper un peu de vos…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DOCTEUR.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8">Lépidoptères.</div>
-</div>
-
-<p class="p">MARIE-LOUISE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Laissez-les-nous, et revenez. Il est sorti.</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Le docteur et son fils sortent après avoir disposé les collections sur la table.
-Marie-Louise se retournant vers Thérèse.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Vous, venez, que je vous présente à Scarampi.</div>
-<div class="verse">C’est la grande maîtresse.</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Apercevant Metternich qui entre à droite.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Ah ! Metternich !… Cher prince.</div>
-<div class="verse">Le salon est à vous.</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Il fallait que j’y vinsse,</div>
-<div class="verse">Ayant à recevoir cet envoyé…</div>
-</div>
-
-<p class="p">MARIE-LOUISE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i10">Je sais.</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Du général Belliard, l’ambassadeur français,</div>
-<div class="verse">Et le conseiller Gentz, et quelques estafettes.</div>
-</div>
-
-<p class="s">(A un laquais qu’il vient de sonner, et qui paraît au fond sur le perron.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Monsieur de Gentz, d’abord.</div>
-</div>
-
-<p class="s">(A Marie-Louise.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Vous me permettez ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">MARIE-LOUISE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i11">Faites !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Elle sort avec Thérèse. Tiburce et Bombelles les suivent.— Gentz paraît
-au fond, introduit par le laquais. Très élégant. Figure de vieux viveur
-fatigué. Les poches pleines de bonbonnières et de flacons, il est toujours
-en train de mâchonner un bonbon ou de respirer un parfum.)</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3>SCÈNE III</h3>
-
-<p class="pp">METTERNICH, GENTZ, puis un officier français
-attaché à l’ambassade de France.</p>
-
-<p class="p">METTERNICH.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Bonjour, Gentz.</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il s’assied devant le guéridon à droite et se met à signer, tout en
-causant, les papiers que Gentz tire d’un grand portefeuille.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">Vous savez que je rentre aujourd’hui.</div>
-<div class="verse">L’empereur me rappelle à Vienne.</div>
-</div>
-
-<p class="p">GENTZ.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8">Ah ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">Quel ennui !</div>
-<div class="verse">Vienne en cette saison !</div>
-</div>
-
-<p class="p">GENTZ.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Vide comme ma poche !</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Oh ! ça, ce n’est pas vrai, car, soit dit sans reproche…</div>
-<div class="verse">Le gouvernement russe a dû…</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il fait, du bout des doigts, le geste de glisser de l’argent.)</p>
-
-<p class="p">GENTZ, avec une indignation comique.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8">Moi ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">Soyez franc :</div>
-<div class="verse">Vous venez de vous vendre encore.</div>
-</div>
-
-<p class="p">GENTZ, très tranquillement, croquant un bonbon.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8">Au plus offrant.</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Mais pourquoi cet argent ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">GENTZ, respirant un flacon de parfum.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Pour faire la débauche.</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Et vous passez pour mon bras droit !</div>
-</div>
-
-<p class="p">GENTZ.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8">Votre main gauche</div>
-<div class="verse">Doit ignorer ce que votre droite reçoit.</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH, apercevant les bonbonnières et les flacons.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Des bonbons ! des parfums ! Oh !</div>
-</div>
-
-<p class="p">GENTZ.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i7">Cela va de soi.</div>
-<div class="verse">J’ai de l’argent : bonbons, parfums. Je les adore.</div>
-<div class="verse">Je suis un vieil enfant faisandé.</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH, haussant les épaules.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8">Pose encore,</div>
-<div class="verse">Fanfaron du mépris de soi-même !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Brusquement.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">Et Fanny ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">GENTZ.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Elssler ?… Ne m’aime pas. Oh ! je n’ai pas fini</div>
-<div class="verse">D’être grotesque.</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Montrant un portrait du duc de Reichstadt.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i5">C’est le duc dont elle est folle.</div>
-<div class="verse">Je suis un paravent qui souffre,— et se console</div>
-<div class="verse">En songeant qu’après tout il vaut mieux, pour l’État,</div>
-<div class="verse">Que le duc soit distrait. Je fais donc le bêta :</div>
-<div class="verse">J’escorte la danseuse en ville, à la campagne.</div>
-<div class="verse">Elle veut que, ce soir, ici, je l’accompagne</div>
-<div class="verse">Pour surprendre le duc.</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH, qui pendant ce temps continue à donner des signatures.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Vous me scandalisez !</div>
-</div>
-
-<p class="p">GENTZ.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Ce soir la mère sort. Il y a bal.</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il lui tend une lettre prise dans son portefeuille.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i10">Lisez.</div>
-<div class="verse">C’est du fils de Fouché.</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH, lisant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6"><i>Vingt août, mil huit cent trente…</i></div>
-</div>
-
-<p class="p">GENTZ.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Il s’offre à transformer…</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH, souriant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Bon vicomte d’Otrante !</div>
-</div>
-
-<p class="p">GENTZ.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">… Notre duc de Reichstadt en Napoléon Deux.</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH, parcourant la lettre.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Des noms de partisans…</div>
-</div>
-
-<p class="p">GENTZ.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Oui.</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i7">Se souvenir d’eux.</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il lui rend la lettre.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">— Notez !</div>
-</div>
-
-<p class="p">GENTZ.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Nous refusons ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Sans tuer l’espérance !</div>
-<div class="verse">Ah ! mais c’est qu’il me sert à diriger la France,</div>
-<div class="verse">Mon petit colonel ! Car de sa boîte — cric !—</div>
-<div class="verse">Je le sors aussitôt qu’oubliant Metternich</div>
-<div class="verse">On penche à gauche, et — crac !— dès qu’on revient à droite,</div>
-<div class="verse">Je rentre mon petit colonel dans sa boîte.</div>
-</div>
-
-<p class="p">GENTZ, amusé.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Quand peut-on voir jouer le ressort ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">Pas plus tard</div>
-<div class="verse">Qu’à l’instant.</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il sonne, un laquais paraît.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">L’envoyé du général Belliard !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Le laquais introduit un officier français en grande tenue.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Bonjour, Monsieur. Voici les papiers.</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il lui tend des documents.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">En principe,</div>
-<div class="verse">Nous avons reconnu le roi Louis-Philippe.</div>
-<div class="verse">Mais ne donnez pas trop dans le quatre-vingt-neuf,</div>
-<div class="verse">Ou bien nous briserions la coquille d’un œuf…</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’ATTACHÉ, immédiatement effrayé.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Est-ce une allusion au prince François-Charle ?…</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Duc de Reichstadt ?… Je n’admets pas, moi qui vous parle,</div>
-<div class="verse">Que son père ait jamais régné !</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’ATTACHÉ, avec une générosité ironique.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8">Moi, je l’admets.</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Je ne ferai donc rien pour le duc. Mais… mais…</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’ATTACHÉ.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i11">Mais ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH, se renversant dans son fauteuil.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Mais si la liberté chez vous devient trop grande,</div>
-<div class="verse">Si vous vous permettez la moindre propagande,</div>
-<div class="verse">Mais si vous laissez trop Monsieur Royer-Collard</div>
-<div class="verse">Venir devant le roi déplier son foulard ;</div>
-<div class="verse">Si votre royauté fait trop la République ;</div>
-<div class="verse">Nous pourrons — n’étant pas d’une humeur angélique !—</div>
-<div class="verse">Nous souvenir que Franz est notre petit-fils…</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’ATTACHÉ, vivement.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Nous ne laisserons pas rougir nos lys.</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH, gracieux.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i10">Vos lys,</div>
-<div class="verse">S’ils savent rester blancs, ignoreront l’abeille.</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’ATTACHÉ, se rapprochant et baissant la voix.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">On craint que malgré vous l’espoir du duc s’éveille.</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Non.</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’ATTACHÉ.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i1">Les événements ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Je les lui filtre.</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’ATTACHÉ.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i11">Quoi ?</div>
-<div class="verse">Ignore-t-il qu’en France on a changé de roi ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Oh ! non ! Mais le détail qu’il ne sait pas encore</div>
-<div class="verse">C’est qu’on a rétabli le drapeau tricolore.</div>
-<div class="verse">Il sera toujours temps…</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’ATTACHÉ.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Cela pourrait, c’est vrai,</div>
-<div class="verse">L’enivrer !</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">Oh ! le duc n’est jamais enivré.</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’ATTACHÉ, un peu inquiet.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Je trouve qu’à Baden sa garde est moins sévère.</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH, très tranquille.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Oh ! ici, rien à craindre : il est avec sa mère.</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’ATTACHÉ.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Comment ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">Quel policier aurait plus d’intérêt</div>
-<div class="verse">Qu’elle à le surveiller ? Tout complot troublerait</div>
-<div class="verse">Son beau calme…</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’ATTACHÉ.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4">Ce calme est peut-être une embûche !</div>
-<div class="verse">Elle ne doit penser qu’à l’aiglon !…</div>
-</div>
-
-<p class="s">(La porte des appartements de Marie-Louise s’ouvre.)</p>
-
-<p class="p">MARIE-LOUISE, entrant en coup de vent, avec un cri de désespoir.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">Ma perruche !</div>
-</div>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3>SCÈNE IV</h3>
-
-<p class="pp"><span class="sc">Les Mêmes</span>, MARIE-LOUISE, un instant,
-et LES DAMES D’HONNEUR qui la suivent affolées, puis
-BOMBELLES et TIBURCE.</p>
-
-<p class="p">L’ATTACHÉ.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Hein ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">MARIE-LOUISE, à Metternich.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i1">Margharitina, prince, qui s’envola !</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH, désolé.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Oh !</div>
-</div>
-
-<p class="p">MARIE-LOUISE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i1">Margharitina ! Ma perruche !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Elle remonte vers le perron. Les dames d’honneur se dispersent dans
-le parc à la poursuite de l’oiseau.)</p>
-
-<p class="p">METTERNICH, froidement, à l’attaché qui le regarde avec stupeur.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i10">Voilà.</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’ATTACHÉ, remontant vers Marie-Louise et faisant l’empressé.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Si Son Altesse veut que je cherche ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">MARIE-LOUISE, s’arrête, le toise, et sèchement.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i10">Non !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Elle rentre dans son appartement après l’avoir foudroyé du regard. La
-porte claque.)</p>
-
-<p class="p">L’ATTACHÉ, de plus en plus ahuri, à Metternich.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i11">Qu’est-ce ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH, réprimant un sourire.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">On dit « Sa Majesté » ; vous dites « Son Altesse » !</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’ATTACHÉ.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">L’empereur n’ayant pas régné, « Sa Majesté »</div>
-<div class="verse">Ne peut rester à la Duchesse !</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">C’est resté.</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’ATTACHÉ.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Alors, voilà pourquoi ce regard de colère ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">C’est une question toute… protocolaire !</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’ATTACHÉ, salue pour prendre congé ; puis, avant de sortir, demande.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Est-ce que l’ambassade, à partir d’aujourd’hui,</div>
-<div class="verse">Peut prendre la cocarde aux trois couleurs ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH, avec un soupir.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i10">Mais oui…</div>
-<div class="verse">Puisqu’on est d’accord…</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Aussitôt l’attaché jette sans rien dire la cocarde blanche de son chapeau
-et la remplace par une tricolore qu’il sort de sa poche. Metternich
-se lève en disant :)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i5">Oh !… sans perdre une seconde !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Bruits de grelots au dehors.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Qu’est-ce ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">GENTZ, qui est sur le balcon.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">L’archiduchesse arrive avec du monde :</div>
-<div class="verse">Les Meyendorf, Cowley, Thalberg !…</div>
-</div>
-
-<p class="p">BOMBELLES, qui, au bruit des grelots, est vivement entré
-par la gauche, suivi de Tiburce.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">Recevons-les !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Au moment ou il se précipite vers la porte, l’archiduchesse paraît sur le
-perron, entourée d’un flot d’élégants et d’élégantes en costume de ville d’eau.— Des
-Grévedon et des Deveria.— Robes claires. Ombrelles. Grands chapeaux.— Un
-petit archiduc, de cinq à six ans, en uniforme de hussard, une
-minuscule pelisse sur l’épaule, deux petites archiduchesses dans ces extraordinaires
-robes de petites filles de l’époque.— Tumulte de voix et de rires.— Tourbillon
-de frivolités.)</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3>SCÈNE V</h3>
-
-<p class="pp"><span class="sc">Les Mêmes</span>, L’ARCHIDUCHESSE, DES BELLES
-DAMES, DES BEAUX MESSIEURS, LORD et
-LADY COWLEY, THALBERG, SANDOR, MONTENEGRO,
-etc., puis THÉRÈSE, SCARAMPI,
-UNE DAME D’HONNEUR.</p>
-
-<p class="p">L’ARCHIDUCHESSE, à Bombelles, Metternich, Gentz, Tiburce
-qui s’avancent cérémonieusement.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Non ! c’est une villa, ce n’est pas un palais !</div>
-<div class="verse">Pas de façons !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Le salon est envahi. A un jeune homme.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4">Thalberg ! vite, ma tarentelle !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Thalberg se met au piano et joue. A Metternich, gaiement.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Sa Majesté ma belle-sœur, où donc est-elle ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">UNE DAME.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Nous venions l’enlever en passant !</div>
-</div>
-
-<p class="p">UNE AUTRE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">Nous allons</div>
-<div class="verse">Courir en char à bancs à travers les vallons ;</div>
-<div class="verse">C’est Sandor qui conduit !</div>
-</div>
-
-<p class="p">UNE VOIX D’HOMME, continuant une conversation commencée.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Il faut, dans son cratère,</div>
-<div class="verse">Lui renfoncer sa lave !</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’ARCHIDUCHESSE, se tournant vers le groupe des causeurs.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Oh ! voulez-vous vous taire !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(A Metternich, en riant.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Ces Messieurs ont parlé tout le temps de volcan !</div>
-</div>
-
-<p class="p">BOMBELLES.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Ce volcan, quel est-il ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">UNE DAME, à une autre, parlant chiffons.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Cet hiver, l’astrakan ?</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Elles chuchotent.)</p>
-
-<p class="p">SANDOR, répondant à Bombelles.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Mais le libéralisme !</div>
-</div>
-
-<p class="p">BOMBELLES.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Ah !…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LORD COWLEY.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i7">Ou plutôt la France !</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH, à l’attaché français, d’un air sévère.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Vous l’entendez ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">UNE DAME, à un jeune homme qu’elle entraîne par le bras vers le clavecin.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4">Montenegro, votre romance !</div>
-<div class="verse">Tout bas, rien que pour moi !…</div>
-</div>
-
-<p class="p">MONTENEGRO, que Thalberg accompagne, chantant tout bas.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">… <i lang="es" xml:lang="es">Corazon</i>…</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il continue très doucement.)</p>
-
-<p class="p">UNE AUTRE DAME, à Gentz.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">Gentz, bonjour !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Elle fouille dans son réticule.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">J’ai des bonbons pour vous.</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Elle lui donne une petite boîte.)</p>
-
-<p class="p">GENTZ.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Vous êtes un amour !</div>
-</div>
-
-<p class="p">UNE AUTRE, même jeu.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Un parfum de Paris !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Elle tire un petit flacon et le lui donne.)</p>
-
-<p class="p">METTERNICH, qui a vu le flacon, vivement à Gentz.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Arrachez l’étiquette !</div>
-<div class="verse"><i>Eau du duc de Reichstadt !</i></div>
-</div>
-
-<p class="p">GENTZ, respirant le parfum.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Ça sent la violette !</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH, lui arrachant le flacon et le grattant avec des ciseaux
-pris sur la table.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Si le duc survenait, il verrait qu’à Paris…</div>
-</div>
-
-<p class="p">UNE VOIX, dans le groupe d’hommes au fond.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Elle redresse encor la tête !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LADY COWLEY.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">Nos maris</div>
-<div class="verse">Parlent de l’hydre !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LORD COWLEY.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4">Il faut qu’elle soit étouffée !</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’ARCHIDUCHESSE, riant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">C’est un volcan… ou bien c’est une hydre !</div>
-</div>
-
-<p class="p">UNE DAME D’HONNEUR DE MARIE-LOUISE, suivie par un
-domestique qui porte sur un plateau de grands verres de café au lait glacé.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9"><i lang="de" xml:lang="de">Eis-Kaffee</i> ?</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Un autre domestique a posé sur la table un plateau de rafraîchissements :
-bière, champagne, etc.)</p>
-
-<p class="p">L’ARCHIDUCHESSE, assise, à une jeune femme.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Dis-nous des vers, Olga.</div>
-</div>
-
-<p class="p">GENTZ.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Si vous lui demandiez</div>
-<div class="verse">De l’Henri Heine ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">TOUTES LES FEMMES.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4">Oui ! oui !</div>
-</div>
-
-<p class="p">OLGA, se levant pour déclamer.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Quoi ? —<i>Les Deux Grenadiers</i> ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH, vivement.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Oh ! non !</div>
-</div>
-
-<p class="p">SCARAMPI, sortant de l’appartement de Marie-Louise.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Sa Majesté vient dans une minute.</div>
-</div>
-
-<p class="p">PLUSIEURS VOIX.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Scarampi !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Salutations.— Rires.— Conversations et froufrous.)</p>
-
-<p class="p">LA VOIX DE SANDOR, au fond, dans un groupe.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">Nous irons jusqu’à la <span lang="de" xml:lang="de">Krainerhütte</span>,</div>
-<div class="verse">Et ces dames prendront sur l’herbe leurs ébats !</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH, à Gentz, qui parcourt un journal pris sur la table.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Gentz, qu’est-ce que tu lis, dans ton coin ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">GENTZ.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">Les <i>Débats</i>.</div>
-</div>
-
-<p class="p">LORD COWLEY, nonchalamment.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">La politique ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">GENTZ.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i5">Les théâtres.</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’ARCHIDUCHESSE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">Bien futile !</div>
-</div>
-
-<p class="p">GENTZ.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Savez-vous ce qu’on va jouer au Vaudeville ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Non.</div>
-</div>
-
-<p class="p">GENTZ.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i1"><i>Bonaparte</i>.</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH, avec indifférence.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4">Ah ! ah !</div>
-</div>
-
-<p class="p">GENTZ.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Aux Nouveautés ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i10">Mais non !</div>
-</div>
-
-<p class="p">GENTZ.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse"><i>Bonaparte</i>.— Aux Variétés ?… <i>Napoléon</i>.</div>
-<div class="verse">Le Luxembourg promet : <i>Quatorze ans de sa vie</i>.</div>
-<div class="verse">Le Gymnase reprend : <i>Le Retour de Russie</i>.</div>
-<div class="verse">Qu’est-ce que la Gaîté jouera cette saison ?</div>
-<div class="verse"><i>Le Cocher de Napoléon</i>.—<i>La Malmaison</i>.</div>
-<div class="verse">Un jeune auteur vient de terminer : <i>Sainte-Hélène</i>.</div>
-<div class="verse">La Porte Saint-Martin commence à mettre en scène :</div>
-<div class="verse"><i>Napoléon</i>.</div>
-</div>
-
-<p class="p">LORD COWLEY, vexoté.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4">C’est une mode !</div>
-</div>
-
-<p class="p">TIBURCE, haussant les épaules.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8">Une fureur !</div>
-</div>
-
-<p class="p">GENTZ.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">A l’Ambigu : <i>Murat</i> ; au Cirque : <i>l’Empereur</i>.</div>
-</div>
-
-<p class="p">SANDOR, pincé.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Une mode !</div>
-</div>
-
-<p class="p">BOMBELLES, dédaigneux.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">Une mode !</div>
-</div>
-
-<p class="p">GENTZ.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Une mode, je pense,</div>
-<div class="verse">Qu’on verra revenir de temps en temps en France.</div>
-</div>
-
-<p class="p">UNE DAME, lisant le journal par-dessus l’épaule de Gentz avec son face à main.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">On veut faire rentrer les cendres !</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH, sec.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">Le phénix</div>
-<div class="verse">Peut en renaître,— mais pas l’aigle !</div>
-</div>
-
-<p class="p">TIBURCE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">Quel grand X</div>
-<div class="verse">Que l’avenir de cette France !</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH, supérieur.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">Non, jeune homme.</div>
-<div class="verse">Moi, je sais.</div>
-</div>
-
-<p class="p">UNE DAME.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">Parlez donc, prophète qu’on renomme !</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’ARCHIDUCHESSE, faisant le geste de l’encenser.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Ses arrêts sont coulés en bronze !</div>
-</div>
-
-<p class="p">GENTZ, entre ses dents.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8">Ou bien en zinc !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LORD COWLEY.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Qui sera le sauveur de la France ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">Henri V.</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Avec un geste de pitié.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Le reste, mode !</div>
-</div>
-
-<p class="p">THÉRÈSE, debout, dans un coin, doucement.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i5">C’est un nom qu’il est commode</div>
-<div class="verse">De donner quelquefois, à la gloire, la mode !</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH, se versant un verre de champagne.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Tant que l’on ne criera d’ailleurs qu’à l’Odéon,</div>
-<div class="verse">Je crois qu’il n’y a pas…</div>
-</div>
-
-<p class="p">UN GRAND CRI, au dehors.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Vive Napoléon !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Tout le monde se lève.— Panique.— Lord Cowley s’étrangle dans son
-café glacé.— Les femmes, affolées, courent dans tous les sens.)</p>
-
-<p class="p">TOUT LE MONDE, prêt à fuir.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Hein ? — A Baden !— Comment ? — Ici ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8">C’est ridicule !</div>
-<div class="verse">N’ayez pas peur !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LORD COWLEY, furieux.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4">Si tout le monde se bouscule</div>
-<div class="verse">Parce qu’on crie un nom !</div>
-</div>
-
-<p class="p">GENTZ, criant gravement.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Il est mort !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(On se rassure.)</p>
-
-<p class="p">TIBURCE, qui était sur le balcon, redescendant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">Ce n’est rien !</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Mais quoi ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">TIBURCE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">C’est un soldat autrichien.</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH, stupéfait.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">Autrichien ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">TIBURCE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Même deux. J’étais là. J’ai tout vu.</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">Regrettable !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(A ce moment, la porte de gauche s’ouvre. Marie-Louise apparaît, toute pâle.)</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3>SCÈNE VI</h3>
-
-<p class="pp"><span class="sc">Les Mêmes</span>, MARIE-LOUISE, puis un soldat autrichien.</p>
-
-<p class="p">MARIE-LOUISE, d’une voix entrecoupée.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Avez-vous entendu ? Ho ! c’est épouvantable !</div>
-<div class="verse">Ça me rappelle — un jour — la foule s’amassa</div>
-<div class="verse">Autour de ma voiture — à Parme —</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Elle tombe défaillante sur la chaise longue.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8">en criant ça !</div>
-<div class="verse">On veut troubler ma vie !</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH, nerveux, à Tiburce.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Enfin, ce cri, qu’était-ce ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">TIBURCE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Servant tous deux au régiment de Son Altesse,</div>
-<div class="verse">Deux hommes en congé, marchaient d’un pas distrait,</div>
-<div class="verse">Quand ils ont vu le duc de Reichstadt qui rentrait ;</div>
-<div class="verse">Vous savez qu’un fossé profond longe la rue :</div>
-<div class="verse">Le duc veut le franchir ; son cheval pointe, rue,</div>
-<div class="verse">Se dérobe ; le duc le ramène… et, hop là !</div>
-<div class="verse">Alors, pour l’applaudir, ils ont crié. Voilà.</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Faites-m’en monter un, vite !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Tiburce, du perron, fait un signe au dehors.)</p>
-
-<p class="p">MARIE-LOUISE, à qui on fait respirer des sels.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i7">On veut que je meure !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Entre un sergent du régiment du duc. Il salue gauchement, intimidé
-par tout ce beau monde.)</p>
-
-<p class="p">METTERNICH, avec indignation.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Un sergent !— Pourquoi donc avez-vous, tout à l’heure,</div>
-<div class="verse">Poussé ce cri ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE SERGENT.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4">Je ne sais pas.</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8">Tu ne sais pas ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE SERGENT.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Le caporal non plus, avec lequel, en bas,</div>
-<div class="verse">J’ai crié, ne sait pas. Ça nous a pris. Le prince</div>
-<div class="verse">Était si jeune sur son cheval, et si mince !…</div>
-<div class="verse">Et puis on est flatté d’avoir pour colonel</div>
-<div class="verse">Le fils de…</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH, vivement.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">Bien, c’est bien !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE SERGENT.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8">Ce calme avec lequel</div>
-<div class="verse">Il a franchi l’obstacle ! Et blond comme un saint George !…</div>
-<div class="verse">Alors, ça nous a pris, tous les deux, à la gorge,</div>
-<div class="verse">Un attendrissement… une admiration…</div>
-<div class="verse">Et nous avons crié : « Vive… »</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH, précipitamment.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8">C’est bon ! c’est bon !</div>
-<div class="verse">— Et : « Vive le duc de Reichstadt ! », triple imbécile,</div>
-<div class="verse">C’est donc plus difficile à crier ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE SERGENT, naïvement.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">Moins facile.</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Hein ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE SERGENT, essayant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i1">« Vive le duc de Reichstadt ! »… Ça fait moins bien</div>
-<div class="verse">Que : « Vive… »</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH, hors de lui, le congédiant du geste.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Allons, c’est bon, va-t’en ! ne criez rien !</div>
-</div>
-
-<p class="p">TIBURCE, au soldat quand il passe près de lui pour sortir.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Idiot !</div>
-</div>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3>SCÈNE VII</h3>
-
-<p class="pp"><span class="sc">Les Mêmes</span>, moins LE SERGENT.
-DIETRICHSTEIN, entré depuis un moment.</p>
-
-<p class="p">MARIE-LOUISE, aux dames qui l’entourent.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">Je vais mieux. Merci !</div>
-</div>
-
-<p class="p">THÉRÈSE, la regardant, tristement.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8">L’Impératrice !</div>
-</div>
-
-<p class="p">MARIE-LOUISE, à Dietrichstein, lui désignant Thérèse.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Monsieur de Dietrichstein,— ma nouvelle lectrice.</div>
-</div>
-
-<p class="s">(A Thérèse, lui présentant Dietrichstein.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Le précepteur du duc !— Mais j’y pense, pardon !</div>
-<div class="verse">Lisez-vous bien ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">TIBURCE, répondant pour elle.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4">Très bien !</div>
-</div>
-
-<p class="p">THÉRÈSE, modestement.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Je ne sais…</div>
-</div>
-
-<p class="p">MARIE-LOUISE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">Prenez donc</div>
-<div class="verse">Un des livres de Franz… sur la table de laque.</div>
-<div class="verse">Ouvrez, et lisez-nous, au hasard !</div>
-</div>
-
-<p class="p">THÉRÈSE, prenant un livre.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9"><i>Andromaque</i>.</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Grand silence. Tout le monde s’installe pour écouter. Elle lit.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse"><i>Et quelle est cette peur dont leur cœur est frappé,</i></div>
-<div class="verse"><i>Seigneur ? Quelque Troyen vous est-il échappé ?</i></div>
-<div class="verse"><i>— Leur haine pour Hector n’est pas encore éteinte :</i></div>
-<div class="verse"><i>Ils redoutent son fils.</i></div>
-</div>
-
-<p class="s">(Tout le monde se regarde. Froid.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">—<i>Digne objet de leur crainte !</i></div>
-<div class="verse"><i>Un enfant malheureux, qui ne sait pas encor</i></div>
-<div class="verse"><i>Que Pyrrhus est son maître et qu’il est fils d’Hector !…</i></div>
-</div>
-
-<p class="s">(Murmure et embarras général.)</p>
-
-<p class="p">TOUT LE MONDE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Hum !… Heu…</div>
-</div>
-
-<p class="p">GENTZ.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Charmante voix !…</div>
-</div>
-
-<p class="p">MARIE-LOUISE, s’éventant nerveusement, à Thérèse.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Prenez une autre page.</div>
-</div>
-
-<p class="p">THÉRÈSE, ouvrant le livre à un autre endroit.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse"><i>Hélas ! je m’en souviens, le jour que son courage</i></div>
-<div class="verse"><i>Lui fit chercher Achille, ou plutôt le trépas,</i></div>
-<div class="verse"><i>Il demanda son fils,</i></div>
-</div>
-
-<p class="s">(Les visages se rembrunissent.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6"><i>et le prit dans ses bras :</i></div>
-<div class="verse"><i>Chère épouse, dit-il en essuyant mes larmes,</i></div>
-<div class="verse"><i>J’ignore quel succès le sort garde à mes armes ;</i></div>
-<div class="verse"><i>Je te laisse mon fils…</i></div>
-</div>
-
-<p class="s">(Murmure et embarras général.)</p>
-
-<p class="p">TOUT LE MONDE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Hum !… Oui !</div>
-</div>
-
-<p class="p">MARIE-LOUISE, de plus en plus gênée.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8">Si nous passions</div>
-<div class="verse">A quelque autre… Prenez…</div>
-</div>
-
-<p class="p">THÉRÈSE, prenant un autre livre sur la table.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6"><i>Les Méditations</i>.</div>
-</div>
-
-<p class="p">MARIE-LOUISE, rassurée.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Ah ! je connais l’auteur !— Ce sera moins maussade !—</div>
-<div class="verse">Il a dîné chez nous.</div>
-</div>
-
-<p class="s">(A Scarampi, avec ravissement.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">L’attaché d’ambassade !</div>
-</div>
-
-<p class="p">THÉRÈSE, lisant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse"><i>Jamais des séraphins les chants mélodieux</i></div>
-<div class="verse"><i>De plus divins accords n’avaient ravi les cieux :</i></div>
-<div class="verse"><i>Courage, enfant déchu d’une race divine…</i></div>
-</div>
-
-<p class="s">(Au moment où elle dit ce vers, le duc paraît dans la porte du fond.
-Thérèse sent que quelqu’un entre, quitte le livre des yeux, voit le
-duc pâle et immobile sur le seuil, et, bouleversée, se lève. Au mouvement
-qu’elle fait, tout le monde se retourne et se lève.)</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3>SCÈNE VIII</h3>
-
-<p class="pp"><span class="sc">Les Mêmes</span>, LE DUC.</p>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Je demande pardon, ma mère, à Lamartine.</div>
-</div>
-
-<p class="p">MARIE-LOUISE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Franz, bonne promenade ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, descendant. Il est en costume de cheval, la cravache à la main,
-très élégant, la fleur à la boutonnière, et ne sourit jamais.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">— Exquise. Un temps très doux.</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Se tournant vers Thérèse.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">— Mais à quel vers, Mademoiselle, en étiez-vous ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">THÉRÈSE, hésite une seconde à répéter le vers ; puis, regardant le duc
-avec une émotion profonde.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse"><i>Courage, enfant déchu d’une race divine,</i></div>
-<div class="verse"><i>Tu portes sur ton front ta superbe origine ;</i></div>
-<div class="verse"><i>Tout homme en te voyant…</i></div>
-</div>
-
-<p class="p">MARIE-LOUISE, sèchement, se levant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">C’est bien. Cela suffit !</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’ARCHIDUCHESSE, aux enfants, leur montrant le duc.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Allez dire bonjour à votre cousin.</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Les enfants se rapprochent du duc qui s’est assis, l’entourent. Une
-petite fille et un petit garçon grimpent sur ses genoux.)</p>
-
-<p class="p">SCARAMPI, bas, avec colère, à Thérèse.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i11">Fi !</div>
-</div>
-
-<p class="p">THÉRÈSE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Quoi donc ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">UNE DAME, regardant le duc.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Comme il est pâle !</div>
-</div>
-
-<p class="p">UNE AUTRE, de même.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Il n’a pas l’air de vivre !</div>
-</div>
-
-<p class="p">SCARAMPI, à Thérèse.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Quels passages toujours choisissez-vous ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">THÉRÈSE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">Le livre</div>
-<div class="verse">S’ouvrait toujours tout seul… jamais je ne voulus…</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Scarampi s’éloigne en haussant les épaules.)</p>
-
-<p class="p">GENTZ, qui a entendu, hochant la tête.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Le livre s’ouvre seul aux feuillets souvent lus !</div>
-</div>
-
-<p class="p">THÉRÈSE, à part, regardant mélancoliquement le duc.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Des archiducs sur ses genoux !…</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’ARCHIDUCHESSE, au duc, se penchant au dossier de son fauteuil.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8">Je suis contente</div>
-<div class="verse">De te voir.— Je suis ton amie.</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Elle lui tend la main.)</p>
-
-<p class="p">LE DUC, lui baisant la main.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8">Oui, toi, ma tante.</div>
-</div>
-
-<p class="p">GENTZ, à Thérèse, qui ne quitte pas le prince des yeux.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Comment le trouvez-vous, avec son petit air</div>
-<div class="verse">De Chérubin qui lit en cachette Werther ?</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Les enfants, autour du duc, admirent l’élégance de leur grand cousin,
-jouent avec sa chaîne, ses breloques, contemplent sa haute cravate.)</p>
-
-<p class="p">LA PETITE FILLE, qui est sur ses genoux, éblouie.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Tes cols sont toujours beaux !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, saluant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Votre Altesse est bien bonne.</div>
-</div>
-
-<p class="p">THÉRÈSE, à part, avec un petit sourire douloureux.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Ses cols !…</div>
-</div>
-
-<p class="p">UN PETIT GARÇON, qui a pris la cravache du prince et en fouette l’air.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Personne n’a des sticks pareils !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, gravement.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i10">Personne.</div>
-</div>
-
-<p class="p">THÉRÈSE, à part, de même.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Ses sticks !…</div>
-</div>
-
-<p class="p">UN AUTRE PETIT GARÇON, touchant les gants que le duc vient
-de retirer et de jeter sur une table.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Oh ! et tes gants !…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Superbes, mon chéri.</div>
-</div>
-
-<p class="p">LA PETITE FILLE, le doigt sur l’étoffe de son gilet.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">C’est en quoi, ton gilet ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">C’est en Pondichéry.</div>
-</div>
-
-<p class="p">THÉRÈSE, prise d’une envie de pleurer.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Oh !</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’ARCHIDUCHESSE, caressant du bout des doigts la rose qui fleurit
-la redingote du prince.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i1">Tu portes ta fleur à la mode dernière !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, se levant, avec une frivolité amère et forcée.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Vous remarquez ? Dans la troisième boutonnière !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(A ce moment, Thérèse éclate en sanglots.)</p>
-
-<p class="p">DES DAMES, autour d’elle.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Hein ? — Qu’a-t-elle ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">THÉRÈSE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4">Pardon !… je ne sais pas… c’est fou !</div>
-<div class="verse">Seule ici… loin des miens… brusquement…</div>
-</div>
-
-<p class="p">MARIE-LOUISE, qui s’est approchée, avec un attendrissement bruyant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">Pauvre chou !</div>
-</div>
-
-<p class="p">THÉRÈSE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Mon cœur s’est si longtemps contenu…</div>
-</div>
-
-<p class="p">MARIE-LOUISE, l’embrassant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">Qu’il s’épanche !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, qui a fait quelques pas, sans avoir l’air de remarquer
-ces larmes, s’arrête, poussant du pied quelque chose sur le tapis.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Tiens ! qu’est-ce que j’écrase ? — Une cocarde blanche ?</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il se penche et la ramasse.)</p>
-
-<p class="p">METTERNICH, s’avançant avec embarras.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Heu !…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, cherche un instant des yeux et voyant l’attaché français.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i1">Ce doit être à vous, Monsieur !— Votre chapeau ?</div>
-</div>
-
-<p class="s">(L’attaché lui montre son chapeau. Le duc aperçoit la cocarde
-tricolore.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Ah !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(A Metternich.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i1">Je ne savais pas. Mais alors… le drapeau ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Altesse…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Il l’est aussi ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Oui… c’est sans importance…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, flegmatiquement.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Aucune.</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">Question de couleur…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">De nuance.</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il a pris le chapeau de l’attaché, et, sur le feutre noir, rapproche les
-deux cocardes ; il les compare, en artiste, éloignant le chapeau, la tête
-penchée…)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Je crois — voyez vous-même, hein ? en clignant les yeux —</div>
-<div class="verse">Que c’est décidément…</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il montre la tricolore.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">celle-ci qui fait mieux.</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il jette la blanche, et passe nonchalamment.— Sa mère le prend sous
-le bras et le mène devant les boîtes de papillons que le docteur,
-rentré depuis un instant, vient d’étaler sur la grande table.)</p>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Des papillons ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">MARIE-LOUISE, cherchant à l’intéresser.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4">C’est ce grand noir que tu préfères ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Il est gentil.</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DOCTEUR.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4">Il naît sur les ombellifères !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Il me regarde avec ses ailes.</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DOCTEUR, souriant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8">Tous ces yeux ?</div>
-<div class="verse">Nous appelons cela des lunules.</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">Tant mieux.</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DOCTEUR.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Vous regardez ce gris qui de bleu se ponctue ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Non.</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DOCTEUR.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i1">Que regardez-vous ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">L’épingle qui le tue.</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il s’éloigne.)</p>
-
-<p class="p">LE DOCTEUR, désespéré, à Marie-Louise.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Tout l’ennuie !</div>
-</div>
-
-<p class="p">MARIE-LOUISE, à Scarampi.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">Attendons… je compte sur l’effet…</div>
-</div>
-
-<p class="p">SCARAMPI, mystérieusement.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Oui, de notre surprise.</div>
-</div>
-
-<p class="p">GENTZ, qui s’est approché du duc, lui présentant une bonbonnière.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Un bonbon ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, prenant un bonbon et le goûtant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">Oh ! parfait !</div>
-<div class="verse">Un goût tout à la fois de poire et de verveine.</div>
-<div class="verse">Et puis… attendez… de…</div>
-</div>
-
-<p class="p">GENTZ.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Non, ce n’est pas la peine.</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Pas la peine de quoi ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">GENTZ.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">D’avoir l’air d’être là.</div>
-<div class="verse">J’y vois plus clair que Metternich.— Un chocolat ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, avec hauteur.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Que voyez-vous ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">GENTZ.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4">Quelqu’un qui souffre, au lieu de prendre</div>
-<div class="verse">Le doux parti de vivre en prince jeune et tendre.</div>
-<div class="verse">Votre âme bouge encore : on va dans cette cour</div>
-<div class="verse">L’endormir de musique et l’engourdir d’amour.</div>
-<div class="verse">J’avais une âme aussi, moi, comme tout le monde…</div>
-<div class="verse">Mais pfft !… et je vieillis, doucettement immonde,</div>
-<div class="verse">Jusqu’au jour où, vengeant sur moi la Liberté,</div>
-<div class="verse">Un de ces jeunes fous de l’Université,</div>
-<div class="verse">Dans mes bonbons, dans mes parfums, et dans ma boue,</div>
-<div class="verse">Me tuera… comme Sand a tué Kotzebue !</div>
-<div class="verse">Oui, j’ai peur — voulez-vous quelques raisins sucrés ? —</div>
-<div class="verse">D’être tué par l’un d’entre eux !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, tranquillement, prenant un raisin.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8">Vous le serez.</div>
-</div>
-
-<p class="p">GENTZ, reculant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Hein ? Comment ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">Vous serez tué par un jeune homme.</div>
-</div>
-
-<p class="p">GENTZ.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Mais…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i1">Que vous connaissez.</div>
-</div>
-
-<p class="p">GENTZ, stupéfait.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Monseigneur…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">Il se nomme</div>
-<div class="verse">Frédéric : c’est celui que vous avez été.</div>
-<div class="verse">Puisqu’en vous maintenant il est ressuscité,</div>
-<div class="verse">Puisque comme un remords, il vous parle à voix basse,</div>
-<div class="verse">C’est fini : celui-là ne vous fera pas grâce.</div>
-</div>
-
-<p class="p">GENTZ, pâlissant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">C’est vrai que ma jeunesse, en moi, lève un poignard !</div>
-<div class="verse">… Ah ! je ne m’étais pas trompé sur ce regard :</div>
-<div class="verse">C’est celui de quelqu’un qui s’exerce à l’Empire !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Monsieur, je ne sais pas ce que vous voulez dire.</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il s’éloigne.— Metternich rejoint Gentz.)</p>
-
-<p class="p">METTERNICH, à Gentz, en souriant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Tu causais avec…</div>
-</div>
-
-<p class="p">GENTZ.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i5">Oui.</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Très gentil.</div>
-</div>
-
-<p class="p">GENTZ.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">En effet.</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Je le tiens tout à fait dans ma main.</div>
-</div>
-
-<p class="p">GENTZ.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">Tout à fait.</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC est arrivé devant Thérèse qui, assise, dans un coin, devant un
-guéridon, feuillette un livre. Il la regarde un instant puis à mi-voix :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Pourquoi donc pleuriez-vous ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">THÉRÈSE, qui ne l’a pas vu venir, tressaillant, et se levant
-toute troublée.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Parce que…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">Non.</div>
-</div>
-
-<p class="p">THÉRÈSE, interdite.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i10">Altesse !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Je sais pourquoi.— Ne pleurez pas.</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il s’éloigne rapidement, et se trouve devant Metternich qui vient de
-prendre son chapeau et ses gants pour sortir.)</p>
-
-<p class="p">METTERNICH, saluant le duc.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8">Duc, je vous laisse.</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Le duc répond par une inclinaison de tête. Metternich sort,
-emmenant l’attaché.)</p>
-
-<p class="p">LE DUC, à Marie-Louise et à Dietrichstein qui regardent des papiers
-sur la table.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Vous lisez mon dernier travail ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">DIETRICHSTEIN.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8">Il est charmant.</div>
-<div class="verse">Mais pourquoi faire exprès des fautes d’allemand ?</div>
-<div class="verse">C’est une espièglerie !</div>
-</div>
-
-<p class="p">MARIE-LOUISE, choquée.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">A votre âge, être espiègle,</div>
-<div class="verse">Mon fils !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">Que voulez-vous ? je ne suis pas un aigle !</div>
-</div>
-
-<p class="p">DIETRICHSTEIN, soulignant de l’ongle une faute.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Vous mettez encor « France » au féminin !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i10">Hélas !</div>
-<div class="verse">Moi je ne sais jamais si c’est <i lang="de" xml:lang="de">der</i>, <i lang="de" xml:lang="de">die</i> ou <i lang="de" xml:lang="de">das</i> !</div>
-</div>
-
-<p class="p">DIETRICHSTEIN.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Le neutre seul, ici, serait correct !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i10">Mais pleutre.</div>
-<div class="verse">— Je n’aime pas beaucoup que la France soit neutre.</div>
-</div>
-
-<p class="p">MARIE-LOUISE, interrompant Thalberg qui pianote.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Mon fils a la musique en horreur !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">En horreur.</div>
-</div>
-
-<p class="p">LORD COWLEY, s’avançant vers le duc.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Altesse…</div>
-</div>
-
-<p class="p">DIETRICHSTEIN, bas au duc.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Un mot aimable !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Hein ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">DIETRICHSTEIN, bas au duc.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i7">C’est l’ambassadeur</div>
-<div class="verse">D’Angleterre.</div>
-</div>
-
-<p class="p">LORD COWLEY.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4">Tantôt galopant, hors d’haleine,</div>
-<div class="verse">D’où reveniez-vous donc, prince ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8">De Sainte-Hélène.</div>
-</div>
-
-<p class="p">LORD COWLEY, interloqué.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Plaît-il ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">C’est un coin vert, gai, sain,— et beau, le soir !</div>
-<div class="verse">On y est à ravir. Je voudrais vous y voir.</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il salue, et passe.)</p>
-
-<p class="p">GENTZ, vivement à l’ambassadeur d’Angleterre,
-tandis que le duc s’éloigne.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Sainte-Hélène est le nom du principal village</div>
-<div class="verse">D’Helenenthal, ce site exquis du voisinage.</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’AMBASSADEUR.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Ah ! oui !— Je crois, soit dit sans le lui reprocher,</div>
-<div class="verse">Que c’est, dans mon jardin, une pierre.</div>
-</div>
-
-<p class="p">GENTZ.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">Un rocher !</div>
-</div>
-
-<p class="p">DES VOIX, au fond.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">On part !</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’ARCHIDUCHESSE, à Marie-Louise.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Viens-tu, Louise ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">MARIE-LOUISE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Oh ! moi, non !</div>
-</div>
-
-<p class="p">CRIS.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">En voiture !</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’ARCHIDUCHESSE, au duc.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Et toi, Franz ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">MARIE-LOUISE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">Non ! mon fils déteste la nature !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Avec pitié.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Il galope lorsqu’il traverse Helenenthal !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, sombre.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Oui, je galope.</div>
-</div>
-
-<p class="p">MARIE-LOUISE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4">Ah ! tu n’es pas sentimental !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Brouhaha.— Saluts.— Toute la compagnie sort dans un tumulte de voix.)</p>
-
-<p class="p">MONTENEGRO, déjà sur le perron.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Je connais un endroit pour goûter, où le cidre…</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Sa voix se perd.)</p>
-
-<p class="p">CRIS, au dehors.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Au revoir ! au revoir !</div>
-</div>
-
-<p class="p">GENTZ, sur le balcon, criant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Ne parlez pas de l’hydre !…</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Éclats de rires.— Grelots des voitures qui s’éloignent.)</p>
-
-<p class="p">THÉRÈSE, à Tiburce, qui prend congé.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Adieu, mon frère.</div>
-</div>
-
-<p class="p">TIBURCE, l’embrassant au front.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4">Adieu !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il s’incline devant Marie-Louise, et sort avec Bombelles.)</p>
-
-<p class="p">MARIE-LOUISE, aux dames d’honneur, leur confiant Thérèse.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8">Menez-la maintenant</div>
-<div class="verse">Chez elle…</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Thérèse sort, emmenée par les dames.— Le duc s’est assis, remuant
-distraitement des livres sur une table.— Marie-Louise fait signe en
-souriant à Scarampi, qui est restée, puis s’avance vers le duc.)</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3>SCÈNE IX</h3>
-
-<p class="pp">LE DUC, MARIE-LOUISE, SCARAMPI,
-puis UN TAILLEUR et UNE ESSAYEUSE.</p>
-
-<p class="p">MARIE-LOUISE, au duc.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">Franz…</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il se retourne…)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4">Je vais vous égayer !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i10">Vraiment ?</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Scarampi ferme soigneusement toutes les portes.)</p>
-
-<p class="p">MARIE-LOUISE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Chut !— J’ai fait un complot !…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, dont l’œil s’allume.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Vous ! un complot ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">MARIE-LOUISE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i10">Immense ;</div>
-<div class="verse">Chut !— On nous interdit tout ce qui vient de France ;</div>
-<div class="verse">Mais moi, j’ai fait venir, en secret, de Paris,</div>
-<div class="verse">De chez deux grands faiseurs…</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Elle lui donne une petite tape sur la joue.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Allons, coquet, souris !</div>
-<div class="verse">Chut !… pour vous, un tailleur…</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Montrant Scarampi.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Pour nous une essayeuse !</div>
-<div class="verse">Je crois que mon idée est vraiment !…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, glacial.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">Merveilleuse.</div>
-</div>
-
-<p class="p">SCARAMPI, allant ouvrir la porte de l’appartement de Marie-Louise.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Entrez !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Entrent une demoiselle — élégance de mannequin — qui porte de grands
-cartons à robes et à chapeaux, puis un jeune homme habillé comme une gravure
-de mode 1830, les bras chargés de vêtements pliés et de boîtes. Le tailleur
-descend vers le duc, tandis qu’au fond, l’essayeuse déballe les robes sur un
-canapé. Après un profond salut, il s’agenouille vivement, ouvrant les boîtes,
-défaisant les paquets, faisant bouffer des cravates, dépliant des vêtements.)</p>
-
-<p class="p">LE TAILLEUR.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Si Monseigneur daigne jeter les yeux…</div>
-<div class="verse">J’ai là des nouveautés charmantes ! Ces messieurs</div>
-<div class="verse">Ont assez confiance en mon goût. Je les guide.</div>
-<div class="verse">Les cravates d’abord.— Un violet languide.—</div>
-<div class="verse">Un marron sérieux.— On porte le foulard.—</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Regardant la cravate du duc.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Je vois avec plaisir que Son Altesse a l’art</div>
-<div class="verse">De nouer son écharpe.</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Lui présentant un autre modèle.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Un dessin en quinconce !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Regardant de nouveau la cravate du duc.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Oui, le nœud est parfait, il est noble, il engonce.</div>
-<div class="verse">— Et comment Monseigneur trouve-t-il ce gilet</div>
-<div class="verse">Sur lequel des bouquets s’effeuillèrent ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, impassible.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i10">Très laid.</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE TAILLEUR, continuant à faire un étalage sur le tapis.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Ceux-ci laisseront-ils Son Altesse de marbre ?</div>
-<div class="verse">Poil de chèvre, pourtant ! Tissu d’écorce d’arbre !</div>
-<div class="verse">— Redingote vert nuit. Les poignets très étroits.</div>
-<div class="verse">Est-ce hautain ? — Gilet à six boutons, dont trois</div>
-<div class="verse">Restent déboutonnés en haut (grande élégance !)</div>
-<div class="verse">Est-ce spirituel, cette petite ganse ?</div>
-<div class="verse">— Et ce frac par nos soins artistement râpé,</div>
-<div class="verse">Bleu, sur un pantalon de fin coutil jaspé :</div>
-<div class="verse">C’est tout à fait coquet, léger, garde-française !</div>
-<div class="verse">— Laissons cette jaunâtre et lourde polonaise</div>
-<div class="verse">(Hamlet peut-il porter le pourpoint de Falstaff ?)</div>
-<div class="verse">Et venons aux manteaux, prince. Grand plaid en staff,</div>
-<div class="verse">Demi-collet figurant manches par derrière.</div>
-<div class="verse">Trop excentrique ? Soit.— Cet autre, dit Roulière,</div>
-<div class="verse">Sobre, a je ne sais quoi de large et d’espagnol,</div>
-<div class="verse">Bon pour rendre visite à quelque doña Sol !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il le jette sur ses épaules, et marche superbement.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Travail soigné, chaînette en argent, col en martre ;</div>
-<div class="verse">Fait dans nos ateliers du boulevard Montmartre.</div>
-<div class="verse">Simple, mais d’une coupe !… Et la coupe, c’est tout !</div>
-</div>
-
-<p class="p">MARIE-LOUISE, qui est restée debout près du duc, le voyant plus pâle,
-et les yeux fixes, comme s’il n’écoutait plus,— au tailleur.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Vous fatiguez le duc avec votre bagout !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, se réveillant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Non, laissez, je rêvais… car je n’ai pas coutume,</div>
-<div class="verse">Quand mon tailleur viennois vient m’offrir un costume,</div>
-<div class="verse">D’entendre tous ces mots pittoresques et vifs…</div>
-<div class="verse">Tout cela… tout ce choix amusant d’adjectifs,</div>
-<div class="verse">Tout cela, qui pour vous n’est qu’un bagout vulgaire,</div>
-<div class="verse">Cela me… cela m’a…</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Ses yeux se sont remplis de larmes, et brusquement :)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Non, rien, laissez, ma mère.</div>
-</div>
-
-<p class="p">MARIE-LOUISE, remontant vers Scarampi et l’essayeuse.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Regardons nos chiffons !… Des manches à gigot ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’ESSAYEUSE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Toujours !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE TAILLEUR, au duc, lui montrant des échantillons
-collés sur une feuille.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Drap… Casimir… Marengo…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">Marengo ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE TAILLEUR, froissant l’échantillon entre ses doigts.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">C’est un bon cuir de laine et défiant l’usure.</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Je suis de votre avis : Marengo, cela dure.</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE TAILLEUR.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Que nous commandez-vous ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Je n’ai besoin de rien.</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE TAILLEUR.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">On a toujours besoin d’un habit allant bien !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">J’aimerais combiner…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE TAILLEUR.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">A votre fantaisie ?</div>
-<div class="verse">Que toujours ta pensée, ô client, soit saisie !</div>
-<div class="verse">Dites ! nous saisirons ; c’est l’art de ce métier !</div>
-<div class="verse">— Nous habillons Monsieur Théophile Gautier.</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, ayant l’air de chercher.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Voyons…</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’ESSAYEUSE, au fond, exhibant d’énormes chapeaux, que Marie-Louise
-essaye, devant la psyché.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Paille de riz — recouverte de blonde.</div>
-<div class="verse">Ce n’est pas le chapeau, dame, de tout le monde !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, rêvant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Pouvez-vous faire ?…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE TAILLEUR, précipitamment.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i5">Tout !…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">… un…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE TAILLEUR.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i7">Tout ce que voudra</div>
-<div class="verse">Son Altesse !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">… un habit…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE TAILLEUR.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Parfaitement !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i10">… d’un drap…</div>
-<div class="verse">Ah ! au fait, de quel drap ?… uni, tout simple !…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE TAILLEUR.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i11">Certe !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Et la couleur, voyons, que diriez-vous de… verte ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE TAILLEUR.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">L’idée est excellente !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, rêveusement.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Un petit habit vert…</div>
-<div class="verse">Laissant peut-être voir le gilet…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE TAILLEUR, prenant des notes.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">Très ouvert !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Pour animer la basque, un peu, quand elle bouge,</div>
-<div class="verse">Si la patte avait un… liséré rouge ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE TAILLEUR, étonné un instant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i11">Rouge ?</div>
-<div class="verse">— Ce sera ravissant.</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Eh bien ! et le gilet ?</div>
-<div class="verse">Comment est le gilet à votre avis ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE TAILLEUR, cherchant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i10">Il est…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Il est blanc.</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE TAILLEUR.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">Son Altesse a du goût.</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">Puis je pense</div>
-<div class="verse">Qu’une culotte courte…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE TAILLEUR.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Ah ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i7">Oui.</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE TAILLEUR.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8">Quelle nuance ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Je la vois assez blanche, en casimir soyeux.</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE TAILLEUR.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Oh ! le blanc, c’est toujours ce qu’il y a de mieux !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Boutons gravés…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE TAILLEUR.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4">Gravés ?… ce n’est pas dans les règles !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Si… quelque chose… un rien, dessus !… des petits aigles.</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE TAILLEUR, comprenant tout d’un coup quel est le petit habit vert
-que se commande le prince,— tressaille, et d’une voix étouffée.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Des petits ?…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, changeant de ton, brusquement.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">Eh bien ! Quoi ? qu’est-ce qui te fait peur ?</div>
-<div class="verse">Et pourquoi donc ta main tremble-t-elle, tailleur ?</div>
-<div class="verse">Qu’est-ce que cet habit a d’extraordinaire ?</div>
-<div class="verse">Tu ne te vantes plus de pouvoir me le faire ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’ESSAYEUSE, au fond.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Chapeau cabriolet, garniture pavots !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, se levant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Remporte donc, tailleur, tes modèles nouveaux,</div>
-<div class="verse">Et tes échantillons grotesques sur leur feuille,</div>
-<div class="verse">Car ce petit habit, c’est le seul que je veuille !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE TAILLEUR, se rapprochant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Mais je…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">C’est bon ! Va-t’en ! Ne sois pas indiscret !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE TAILLEUR.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Mais…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, avec un geste mélancolique.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i1">Il ne m’irait pas, d’ailleurs !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE TAILLEUR, quittant brusquement son ton de fournisseur.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">Il vous irait.</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, se retournant, avec hauteur.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Tu dis ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE TAILLEUR, tranquillement.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Il vous irait très bien.</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8">L’audace est grande.</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE TAILLEUR, s’inclinant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Et j’ai les pleins pouvoirs pour prendre la commande.</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Ah ?</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Silence. Ils se regardent dans les yeux.)</p>
-
-<p class="p">LE TAILLEUR.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i1">Oui !</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’ESSAYEUSE, au fond, passant un manteau à Marie-Louise
-qui se regarde dans la psyché.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Manteau de gros de la Chine, bouffant :</div>
-<div class="verse">Revers brodé, manche en oreille d’éléphant.</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, un peu ironique.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Ah ? ah ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE TAILLEUR.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Oui, Monseigneur.</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Très bien. Monsieur conspire.</div>
-<div class="verse">Je ne m’étonne plus que vous citiez Shakspeare.</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE TAILLEUR, bas et vite, lui désignant un des vêtements étalés.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">La redingote olive a des noms sous son shall</div>
-<div class="verse">Écoles… Députés… Un pair… Un maréchal.</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’ESSAYEUSE, au fond.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Spencer en jaconas ; jupe en caroléide.</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE TAILLEUR.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">On peut vous faire fuir…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, froidement.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Pour que je me décide,</div>
-<div class="verse">Il faut qu’auparavant j’aille, voilà le hic,</div>
-<div class="verse">Consulter mon ami Monsieur de Metternich.</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE TAILLEUR, souriant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Vous vous méfierez moins quand vous saurez, Altesse,</div>
-<div class="verse">Que c’est une cousine à vous…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8">Hein ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE TAILLEUR.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">La comtesse</div>
-<div class="verse">Camerata, la fille…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Ah ! je sais… d’Élisa !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE TAILLEUR.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Oui, celle qui toujours se singularisa,</div>
-<div class="verse">Qui toujours, dans la vie, Amazone sans casque,</div>
-<div class="verse">Portant avec orgueil sa race sur son masque,</div>
-<div class="verse">Brave un péril, tient un fleuret, dompte un pur sang !…</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’ESSAYEUSE, au fond.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Un petit canezou d’organdi, ravissant !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE TAILLEUR.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Quand vous saurez que c’est cette Penthésilée…</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’ESSAYEUSE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Le col n’est qu’épinglé, la manche faufilée !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE TAILLEUR.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">… Qui mène le complot dont je vous parle…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, hésitant encore à se livrer.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i11">Dieu !</div>
-<div class="verse">— La preuve de cela ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE TAILLEUR.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Tournez la tête un peu.</div>
-<div class="verse">Regardez, sans en avoir l’air, la demoiselle</div>
-<div class="verse">Qui déballe, à genoux, des toilettes…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC a tourné la tête. Ses yeux rencontrent ceux de l’essayeuse,
-qui le regarde à la dérobée.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i10">C’est elle !</div>
-<div class="verse">— A Vienne, un soir déjà, brusque, sur mon chemin,</div>
-<div class="verse">Elle sortit d’un grand manteau, baisa ma main,</div>
-<div class="verse">Et s’enfuit en criant : « J’ai bien le droit, peut-être,</div>
-<div class="verse">De saluer le fils de l’Empereur mon maître… »</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il la regarde encore.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">C’est une Bonaparte… et nous nous ressemblons.</div>
-<div class="verse">— Oui, mais elle n’a pas, elle, les cheveux blonds !…</div>
-</div>
-
-<p class="p">MARIE-LOUISE, se dirigeant vers son appartement, à l’essayeuse.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Nous allons essayer par là. Venez ma fille.</div>
-</div>
-
-<p class="s">(A son fils, avec enthousiasme.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">— Ah ! Franz, c’est à Paris seulement qu’on habille !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Oui, ma mère.</div>
-</div>
-
-<p class="p">MARIE-LOUISE, avant de sortir, toute frémissante.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">Aimez-vous le goût parisien ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, très gravement.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">A Paris, en effet, on vous habillait bien.</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Marie-Louise, Scarampi et la demoiselle entrent dans l’appartement
-de Marie-Louise emportant les robes à essayer.)</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3>SCÈNE X</h3>
-
-<p class="pp">LE DUC, LE JEUNE HOMME ; puis, un instant,
-LA COMTESSE CAMERATA.</p>
-
-<p class="p">LE DUC, dès que la porte s’est refermée, se tournant vers le jeune homme, avidement.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Vous, qui donc êtes-vous ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE JEUNE HOMME, très romantique.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Qu’importe ? un anonyme…</div>
-<div class="verse">Las de vivre en un temps qui n’a rien de sublime,</div>
-<div class="verse">Et de fumer sa pipe en parlant d’idéal.</div>
-<div class="verse">Ce que je suis ? Je ne sais pas. Voilà mon mal.</div>
-<div class="verse">Suis-je ? Je voudrais être,— et ce n’est pas commode.</div>
-<div class="verse">Je lis Victor Hugo. Je récite son <i>Ode</i></div>
-<div class="verse"><i>A la Colonne</i>. Je vous conte tout cela</div>
-<div class="verse">Parce que tout cela, mon Dieu, c’est toute la</div>
-<div class="verse">Jeunesse ! Je m’ennuie avec extravagance ;</div>
-<div class="verse">Et je suis, Monseigneur, artiste et Jeune France.</div>
-<div class="verse">De plus, carbonaro, pour vous servir. L’ennui</div>
-<div class="verse">Ne me laissant jamais deux minutes sans lui,</div>
-<div class="verse">J’ai porté des gilets plus ou moins écarlates,</div>
-<div class="verse">Et je me suis distrait avec ça : les cravates,</div>
-<div class="verse">J’y fus très compétent. Voilà pourquoi d’ailleurs</div>
-<div class="verse">On me charge aujourd’hui de jouer les tailleurs.</div>
-<div class="verse">J’ajoute, pour poser en pied mon personnage,</div>
-<div class="verse">Que je suis libéral et basiléophage.</div>
-<div class="verse">— Ma vie et mon poignard, Altesse, sont à vous.</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, un peu surpris.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Monsieur, vous me plaisez, mais vos propos sont fous.</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE JEUNE HOMME, après un sourire, plus simple.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Ne me jugez pas trop sur ce qu’ils ont d’étrange ;</div>
-<div class="verse">Un besoin d’étonner, malgré moi, me démange ;</div>
-<div class="verse">Mais sincère est le mal dont je me sens ronger,</div>
-<div class="verse">Et qui me fait chercher cet oubli : le danger !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, rêveur.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Un mal ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE JEUNE HOMME.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Un grand dégoût frémissant…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">L’âme lourde…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE JEUNE HOMME.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Des élans retombants…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">L’inquiétude sourde…</div>
-<div class="verse">La mauvaise fierté de ce que nous souffrons…</div>
-<div class="verse">L’orgueil de promener le plus pâle des fronts…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE JEUNE HOMME.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Monseigneur !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">Le dédain de ceux qui peuvent vivre</div>
-<div class="verse">Satisfaits…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE JEUNE HOMME.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">Monseigneur !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Le doute…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE JEUNE HOMME.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">Dans quel livre,</div>
-<div class="verse">Vous si jeune, avez-vous appris le cœur humain ?</div>
-<div class="verse">C’est là ce que je sens !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Donne-moi donc la main.</div>
-<div class="verse">Puisque comme un jeune arbre, ami, que l’on transplante,</div>
-<div class="verse">Emporte sa forêt dans sa sève ignorante,</div>
-<div class="verse">Et, quand souffrent au loin ses frères, souffre aussi,</div>
-<div class="verse">Sans rien savoir de vous, moi, j’ai tout seul, ici,</div>
-<div class="verse">Senti monter du fond de mon sang le malaise</div>
-<div class="verse">Dont souffre en ce moment la jeunesse française !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE JEUNE HOMME.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Je crois que notre mal est le vôtre plutôt ;</div>
-<div class="verse">Car d’où tombe sur vous ce trop pesant manteau ?</div>
-<div class="verse">— Enfant à qui d’avance on confisqua la gloire,</div>
-<div class="verse">Prince pâle, si pâle en la cravate noire,</div>
-<div class="verse">De quoi donc êtes-vous pâle ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8">D’être son fils !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE JEUNE HOMME.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Eh bien ! faibles, fiévreux, tourmentés par jadis,</div>
-<div class="verse">Murmurant comme vous : Que reste-t-il à faire ?…</div>
-<div class="verse">Nous sommes tous un peu les fils de votre père.</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, lui mettant la main sur l’épaule.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Vous êtes ceux de ses soldats : c’est aussi beau !</div>
-<div class="verse">Et ce n’est pas un moins redoutable fardeau…</div>
-<div class="verse">Mais cela m’enhardit. Je peux parfois me dire :</div>
-<div class="verse">Ils ne sont que les fils des héros de l’Empire,</div>
-<div class="verse">Ils se contenteront du fils de l’Empereur.</div>
-</div>
-
-<p class="s">(A ce moment, la porte de l’appartement de Marie-Louise s’ouvre,
-et la comtesse Camerata entre, feignant de chercher quelque chose.)</p>
-
-<p class="p">LA COMTESSE, à voix très haute.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Pardon ! L’écharpe ?…</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Bas.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i5">Chut ! Je vends avec fureur !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, à mi-voix, rapidement.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Merci !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LA COMTESSE, de même.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Mais j’aimerais mieux vendre des épées !</div>
-<div class="verse">C’est vexant de parler la langue des poupées !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Belliqueuse, je sais !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LA VOIX DE MARIE-LOUISE, dehors.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Cette écharpe ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LA COMTESSE, haussant la voix.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i10">Je la</div>
-<div class="verse">Cherche !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, lui prenant la main, bas.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i1">Il paraît que dans cette fine main-là</div>
-<div class="verse">La cravache…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LA COMTESSE, de même, riant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4">J’adore un cheval qui se cabre !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Vous faites du fleuret, paraît-il ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LA COMTESSE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8">Et du sabre !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Prête à tout ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LA COMTESSE, criant, vers la porte restée entr’ouverte.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">Mais vraiment je la cherche partout !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Bas, au duc.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Prête pour Ton Altesse Impériale, à tout !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Cousine, vous avez le cœur d’une lionne !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LA COMTESSE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Et je porte un beau nom.</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Lequel ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LA COMTESSE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8">Napoléone !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LA VOIX DE SCARAMPI, dehors.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Vous ne la trouvez pas ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LA COMTESSE, haut.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Non !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LA VOIX DE MARIE-LOUISE, impatientée.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i7">Sur le clavecin !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LA COMTESSE, vite, bas, s’éloignant du duc.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Je me sauve ! Causez de notre grand dessein !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Poussant un cri comme si elle trouvait l’écharpe, qu’elle tire de son
-corsage où elle l’avait cachée.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Ah ! enfin !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(La voix de SCARAMPI.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">Vous l’avez ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LA COMTESSE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Elle était sur la harpe !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Elle entre dans la chambre, en disant :)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Alors, vous comprenez, on fronce cette écharpe…</div>
-</div>
-
-<p class="s">(La porte se ferme.)</p>
-
-<p class="p">LE JEUNE HOMME, ardemment, au duc.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Eh bien ! acceptez-vous ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, calme.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Ce que je comprends mal,</div>
-<div class="verse">C’est ce bonapartisme aigu d’un libéral.</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE JEUNE HOMME, riant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">C’est vrai, républicain…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Vous m’arrivez, en somme,</div>
-<div class="verse">Par un détour !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE JEUNE HOMME.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4">Tout chemin mène au Roi de Rome !</div>
-<div class="verse">Mon rouge, que j’ai cru solidement vermeil,</div>
-<div class="verse">A déteint…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, ironique.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">Ce fut un déjeuner de soleil.</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE JEUNE HOMME.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">D’Austerlitz !— Oui, l’histoire à la tête nous monte.</div>
-<div class="verse">Les batailles qu’on ne fait plus, on les raconte ;</div>
-<div class="verse">Et le sang disparaît, la gloire seule luit !</div>
-<div class="verse">Si bien qu’avec un I majuscule, Il, c’est Lui !</div>
-<div class="verse">C’est maintenant qu’il fait ses plus belles conquêtes :</div>
-<div class="verse">Il n’a plus de soldats, mais il a les poètes !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Bref ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE JEUNE HOMME.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i1">Bref,— les temps bourgeois,— ce dieu qu’on exila,</div>
-<div class="verse">Vous,— votre sort touchant,— notre ennui,— tout cela…</div>
-<div class="verse">Je me suis dit…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4">Vous vous êtes dit, en artiste,</div>
-<div class="verse">Que ce serait joli d’être bonapartiste.</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE JEUNE HOMME, démonté.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Hein ? — Mais… vous acceptez ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Non.</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE JEUNE HOMME.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i7">Quoi ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8">J’écoutais bien.</div>
-<div class="verse">Et vous étiez charmant quand vous parliez, mais rien</div>
-<div class="verse">Ne fut dans votre voix la France toute pure :</div>
-<div class="verse">Il y avait la mode et la littérature !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE JEUNE HOMME, se désolant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">J’ai maladroitement rempli ma mission !</div>
-<div class="verse">Si la comtesse, là, pouvait vous parler…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i11">Non !</div>
-<div class="verse">J’aime dans son regard cette audace qui brille,</div>
-<div class="verse">Mais ce n’est pas la France, elle,— c’est ma famille !</div>
-<div class="verse">— Quand vous me revoudrez… plus tard… une autre fois…</div>
-<div class="verse">Que votre appel soit fait par une de ces voix</div>
-<div class="verse">Où l’âme populaire, avec rudesse, tremble !</div>
-<div class="verse">Mais, jeune byronien,— âme qui me ressemble !—</div>
-<div class="verse">Rien ne m’eût décidé, ce soir ; sois sans regret :</div>
-<div class="verse">Car, pour être empereur, je ne me sens pas prêt !</div>
-</div>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3>SCÈNE XI</h3>
-
-<p class="pp"><span class="sc">Les Mêmes</span>, LA COMTESSE, puis DIETRICHSTEIN.</p>
-
-<p class="p">LA COMTESSE, qui sort de chez Marie-Louise et entend
-ces derniers mots, saisie.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Vous, pas prêt ?</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Elle se retourne et, vivement, parlant par la porte
-entre-bâillée à Marie-Louise et Scarampi invisibles.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">C’est compris !… non ! restez !… Je me sauve…</div>
-<div class="verse">Pour le bal de ce soir, la blanche, pas la mauve !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Fermant la porte et descendant vers le duc.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Pas prêt ! Que vous faut-il ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Un an de rêve obscur,</div>
-<div class="verse">De travail.</div>
-</div>
-
-<p class="p">LA COMTESSE, farouche.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">Viens régner !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Non ! mon front n’est pas mûr !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LA COMTESSE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">La couronne suffit pour mûrir une tempe !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, montrant sa table de travail.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Oui, la couronne d’or qui tombe d’une lampe !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE JEUNE HOMME.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">C’est que l’occasion…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, se retournant, avec hauteur.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Plaît-il ? l’occasion ?</div>
-<div class="verse">Serait-ce le tailleur qui reparaît ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LA COMTESSE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i10">Mais…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, fermement.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i11">Non !</div>
-<div class="verse">J’aurai la conscience à défaut de génie :</div>
-<div class="verse">Je vous demande encor trois cents nuits d’insomnie !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE JEUNE HOMME, désespéré.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Mais il va confirmer tous les bruits, ce refus !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LA COMTESSE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">On prétend que jamais avec nous tu ne fus !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE JEUNE HOMME.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Vous êtes Jeune France, on vous croit Vieille Autriche.</div>
-</div>
-
-<p class="p">LA COMTESSE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">On dit qu’on affaiblit ton esprit !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE JEUNE HOMME.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">Qu’on vous triche</div>
-<div class="verse">Sur ce qu’on vous apprend !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LA COMTESSE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Et que tu ne sais pas</div>
-<div class="verse">L’histoire de ton père !…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, sursautant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">On dit cela, là-bas ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE JEUNE HOMME.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Que leur répondrons-nous ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, violemment.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Répondez-leur…</div>
-</div>
-
-<p class="s">(A ce moment une porte s’ouvre. Dietrichstein paraît. Le duc,
-se retournant vers lui très naturellement :)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i10">Cher comte ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">DIETRICHSTEIN.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">C’est d’Obenaus.</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i5">Pour mon cours d’histoire ? — Qu’il monte.</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Dietrichstein sort. Le duc montrant au jeune homme et à la comtesse
-les vêtements épars.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Mettez le plus de temps possible à tout plier,</div>
-<div class="verse">Et tâchez dans ce coin de vous faire oublier !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Voyant Dietrichstein rentrer avec d’Obenaus, à d’Obenaus :)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Bonjour, mon cher baron.</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Négligemment, à la comtesse et au jeune
-homme, en leur montrant un paravent.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Achevez, là derrière,</div>
-<div class="verse">Vos paquets !…</div>
-</div>
-
-<p class="s">(A d’Obenaus.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">Mon tailleur…</div>
-</div>
-
-<p class="p">D’OBENAUS.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Ah !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i7">Et la couturière</div>
-<div class="verse">De la duchesse…</div>
-</div>
-
-<p class="p">D’OBENAUS.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4">Ah ! ah !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Vous gênent-ils ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">D’OBENAUS, qui s’est assis derrière la table avec Dietrichstein.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i10">Non, non !</div>
-</div>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3>SCÈNE XII</h3>
-
-<p class="pp">LE DUC DIETRICHSTEIN, D’OBENAUS, et,
-derrière le paravent, LA COMTESSE et LE JEUNE
-HOMME, qui, tout en refaisant silencieusement leurs
-paquets, écoutent.</p>
-
-<p class="p">LE DUC, s’asseyant en face des professeurs.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Messieurs, je suis à vous. Je taille mon crayon</div>
-<div class="verse">Pour noter quelque date ou bien quelque pensée.</div>
-</div>
-
-<p class="p">D’OBENAUS.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Reprenons la leçon où nous l’avons laissée.</div>
-<div class="verse">— Nous étions en mil huit cent cinq.</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, taillant son crayon.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">Parfaitement.</div>
-</div>
-
-<p class="p">D’OBENAUS.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Donc, en mil huit cent six…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Aucun événement</div>
-<div class="verse">N’avait marqué l’année, alors ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">D’OBENAUS.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8">Hein ? quelle année ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, soufflant la poudre de mine de plomb tombée sur son papier.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Mil huit cent cinq.</div>
-</div>
-
-<p class="p">D’OBENAUS.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4">Pardon… J’ai cru… La Destinée</div>
-<div class="verse">Fut cruelle au bon droit. Sur ces heures de deuil,</div>
-<div class="verse">Nous ne jetterons donc qu’un rapide coup d’œil.</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Se lançant vite dans une grande phrase.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">— Quand le penseur s’élève aux sommets de l’Histoire…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Donc, en mil huit cent cinq, Monsieur, rien de notoire ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">D’OBENAUS.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Un grand fait, Monseigneur, que j’allais oublier :</div>
-<div class="verse">La restauration du vieux calendrier.</div>
-<div class="verse">— Un peu plus tard, ayant provoqué l’Angleterre,</div>
-<div class="verse">L’Espagne…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, doucement.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Et l’Empereur, Monsieur ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">D’OBENAUS.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8">Lequel ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i10">Mon père.</div>
-</div>
-
-<p class="p">D’OBENAUS, évasif.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Il…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i1">Il n’avait donc pas quitté Boulogne ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">D’OBENAUS.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i10">Oh ! Si !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Où donc était-il ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">D’OBENAUS.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i5">Mais… justement… par ici.</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, l’air étonné.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Tiens !</div>
-</div>
-
-<p class="p">DIETRICHSTEIN, vivement.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i1">Il s’intéressait beaucoup à la Bavière…</div>
-</div>
-
-<p class="p">D’OBENAUS, voulant continuer.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Au traité de Presbourg, le vœu de votre père</div>
-<div class="verse">Fut en cela conforme à celui des Habsbourg…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Qu’est-ce que c’est que ça, le traité de Presbourg ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">D’OBENAUS, doctoralement vague.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">C’est l’accord, Monseigneur, par lequel se termine</div>
-<div class="verse">Toute une période…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Ah !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Regardant son crayon.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i7">J’ai cassé ma mine !</div>
-</div>
-
-<p class="p">D’OBENAUS.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">En l’an mil huit cent sept…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Déjà ?</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il a retaillé tranquillement son crayon.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8">Là, ça va bien.</div>
-<div class="verse">— Quelle drôle d’époque !… il ne se passe rien.</div>
-</div>
-
-<p class="p">D’OBENAUS.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Si, Monseigneur ! Prenons la maison de Bragance :</div>
-<div class="verse">Le roi…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, de plus en plus doux.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Mais l’Empereur, Monsieur ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">D’OBENAUS.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8">Lequel ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i10">De France.</div>
-</div>
-
-<p class="p">D’OBENAUS.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Rien de très important jusqu’en mil huit cent huit ;</div>
-<div class="verse">Signalons en passant le traité de Tilsitt…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, ingénument.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Mais on ne faisait donc que des traités ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">D’OBENAUS, voulant continuer.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i10">L’Europe…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Ah ! oui, vous résumez !</div>
-</div>
-
-<p class="p">D’OBENAUS.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Oh ! je ne développe</div>
-<div class="verse">Que lorsque…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Il y eut donc autre chose ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">D’OBENAUS.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i10">Mais…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i11">Quoi ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">D’OBENAUS.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Je…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i1">Quoi ? Qu’arriva-t-il d’autre ? dites-le-moi !</div>
-</div>
-
-<p class="p">D’OBENAUS, balbutiant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Mais je… je ne sais pas… Votre Altesse veut rire…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Vous ne le savez pas ? Moi, je vais vous le dire.</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il se lève.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Le six octobre mil huit cent cinq…</div>
-</div>
-
-<p class="p">DIETRICHSTEIN et D’OBENAUS, se levant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">Hein ? — Comment ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">… Quand nul ne s’attendait à le voir, au moment</div>
-<div class="verse">Où regardant planer un aigle prêt à fondre,</div>
-<div class="verse">Vienne se rassurait en disant : « C’est sur Londre !… »</div>
-<div class="verse">Ayant quitté Strasbourg, franchi le Rhin à Kehl,</div>
-<div class="verse">L’Empereur…</div>
-</div>
-
-<p class="p">D’OBENAUS.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">L’Empereur ?…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Et vous savez lequel !</div>
-<div class="verse">Gagne le Wurtemberg, le grand-duché de Bade…</div>
-</div>
-
-<p class="p">DIETRICHSTEIN, épouvanté.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Ah ! mon Dieu !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">Fait donner à l’Autriche une aubade</div>
-<div class="verse">De clairons par Murat, et par Soult, de tambour ;</div>
-<div class="verse">Laisse ses maréchaux à Wertingen, Augsbourg,</div>
-<div class="verse">Remporter deux ou trois victoires,— les hors-d’œuvre !…</div>
-</div>
-
-<p class="p">D’OBENAUS.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Mais, Monseigneur…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4">… Poursuit l’admirable manœuvre,</div>
-<div class="verse">Arrive devant Ulm sans s’être débotté,</div>
-<div class="verse">Ordonne qu’Elchingen par Ney soit emporté,</div>
-<div class="verse">Rédige un bulletin joyeux, terrible et sobre,</div>
-<div class="verse">Fait préparer l’assaut… et, le dix-sept octobre,</div>
-<div class="verse">On voit se désarmer aux pieds de ce héros</div>
-<div class="verse">Vingt-sept mille Autrichiens et dix-huit généraux !</div>
-<div class="verse">— Et l’Empereur repart !</div>
-</div>
-
-<p class="p">DIETRICHSTEIN.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Monseigneur !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, d’une voix de plus en plus forte.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">En novembre,</div>
-<div class="verse">Il est à Vienne, il couche à Schœnbrunn, dans ma chambre !</div>
-</div>
-
-<p class="p">D’OBENAUS.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Mais…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i1">Il suit l’ennemi ; sent qu’il l’a dans la main ;</div>
-<div class="verse">Un soir il dit au camp : « Demain ! » Le lendemain,</div>
-<div class="verse">Il dit en galopant sur le front de bandière :</div>
-<div class="verse">« Soldats, il faut finir par un coup de tonnerre ! »</div>
-<div class="verse">Il va, tachant de gris l’état-major vermeil ;</div>
-<div class="verse">L’armée est une mer ; il attend le soleil ;</div>
-<div class="verse">Il le voit se lever du haut d’un promontoire ;</div>
-<div class="verse">Et, d’un sourire, il met ce soleil dans l’Histoire !</div>
-</div>
-
-<p class="p">D’OBENAUS, regardant Dietrichstein avec désespoir.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Dietrichstein !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">Et voilà !</div>
-</div>
-
-<p class="p">DIETRICHSTEIN, consterné.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">D’Obenaus !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, allant et venant, avec une fièvre croissante.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">La terreur !</div>
-<div class="verse">La mort ! Deux empereurs battus par l’Empereur !</div>
-<div class="verse">Vingt mille prisonniers !</div>
-</div>
-
-<p class="p">D’OBENAUS, le suivant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Mais je vous en supplie !…</div>
-</div>
-
-<p class="p">DIETRICHSTEIN, de même.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Songez que si quelqu’un !…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">La campagne finie !</div>
-<div class="verse">Des cadavres flottant sur les glaçons d’un lac !</div>
-<div class="verse">Mon grand-père venant voir mon père au bivouac !…</div>
-</div>
-
-<p class="p">DIETRICHSTEIN.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Monseigneur !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, scandant implacablement.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">Au bi-vouac !</div>
-</div>
-
-<p class="p">D’OBENAUS.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Voulez-vous bien vous taire !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Et mon père accordant la paix à mon grand-père !</div>
-</div>
-
-<p class="p">DIETRICHSTEIN.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Si quelqu’un entendait…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Et puis, les drapeaux pris</div>
-<div class="verse">Distribués !— Huit à la ville de Paris !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(La comtesse et le jeune homme sont peu à peu sortis de derrière le paravent,
-pâles et frémissants. Leurs paquets refaits, ils essayent sur la pointe du
-pied, de gagner la porte, tout en écoutant le duc. Mais, dans leur émotion,
-les boîtes et les cartons, leur échappant des mains, s’écroulent avec fracas.)</p>
-
-<p class="p">D’OBENAUS, se retournant et les apercevant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Oh !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, continuant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i1">Cinquante au Sénat !</div>
-</div>
-
-<p class="p">D’OBENAUS.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Cet homme et cette femme !…</div>
-</div>
-
-<p class="p">DIETRICHSTEIN, se précipitant vers eux.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Voulez-vous vous sauver !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, d’une voix éclatante.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Cinquante à Notre-Dame !</div>
-</div>
-
-<p class="p">D’OBENAUS.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Ah ! mon Dieu !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, hors de lui, avec un geste qui distribue des milliers d’étendards.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4">Des drapeaux !</div>
-</div>
-
-<p class="p">DIETRICHSTEIN, bousculant la comtesse et le jeune homme,
-qui ramassent leurs paquets.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8">Vos robes, vos chapeaux !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il les pousse dehors.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Plus vite ! Allez-vous-en !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, tombant épuisé sur un fauteuil.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Des drapeaux ! des drapeaux !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(La comtesse et le jeune homme sont sortis.)</p>
-
-<p class="p">DIETRICHSTEIN.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Ils étaient encor là !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, dans une quinte de toux.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Des drapeaux !</div>
-</div>
-
-<p class="p">DIETRICHSTEIN.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">Quelle affaire !</div>
-<div class="verse">Monseigneur…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">Je me tais.</div>
-</div>
-
-<p class="p">DIETRICHSTEIN.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">C’est bien tard pour se taire…</div>
-<div class="verse">Que dira Metternich ?… Ces gens dans ce salon !…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, essuyant son front en sueur.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">D’ailleurs pour aujourd’hui, je n’en sais pas plus long.</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il tousse encore.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Monsieur le professeur…</div>
-</div>
-
-<p class="p">DIETRICHSTEIN, lui versant un verre d’eau.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Vous toussez ?… Vite, à boire !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, après avoir bu une gorgée.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">N’est-ce pas que j’ai fait des progrès en histoire ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">DIETRICHSTEIN.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Nul livre n’est entré, pourtant, je le sais bien !</div>
-</div>
-
-<p class="p">D’OBENAUS.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Quand Metternich saura…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, froidement.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Vous ne lui direz rien.</div>
-<div class="verse">Il s’en prendrait à vous, d’ailleurs.</div>
-</div>
-
-<p class="p">DIETRICHSTEIN, bas à d’Obenaus.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8">Mieux vaut nous taire,</div>
-<div class="verse">Et faire, auprès du prince, intervenir sa mère.</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il frappe à la porte de Marie-Louise.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">La duchesse ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">SCARAMPI, paraissant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">Elle est prête. Entrez.</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Dietrichstein entre chez Marie-Louise. La nuit commence à venir. Un
-domestique vient poser une lampe sur la table du duc.)</p>
-
-<p class="p">LE DUC, à d’Obenaus.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8">Il est fini,</div>
-<div class="verse">J’espère, votre cours <i lang="la" xml:lang="la">ad usum delphini</i> ?…</div>
-</div>
-
-<p class="p">D’OBENAUS, les bras au ciel.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Comment avez-vous su ?… Je ne peux pas comprendre !</div>
-</div>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3>SCÈNE XIII</h3>
-
-<p class="pp">LE DUC, MARIE-LOUISE.</p>
-
-<p class="p">MARIE-LOUISE, entrant, très agitée, dans une superbe toilette
-de bal, le manteau sur les épaules.— D’Obenaus et Dietrichstein s’éclipsent.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Ah ! mon Dieu ! Qu’est-ce encor ? Que vient-on de m’apprendre ?</div>
-<div class="verse">Vous allez m’expliquer…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, lui montrant, par la fenêtre ouverte, le crépuscule.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Ma mère, regardez !</div>
-<div class="verse">L’heure est belle de calme et d’oiseaux attardés.</div>
-<div class="verse">Oh ! comme avec douceur le soir perd sa dorure !</div>
-<div class="verse">Les arbres…</div>
-</div>
-
-<p class="p">MARIE-LOUISE, s’arrêtant, étonnée.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">Comment, toi, tu comprends la nature ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Peut-être.</div>
-</div>
-
-<p class="p">MARIE-LOUISE, voulant revenir à sa sévérité.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">Vous allez m’expliquer !…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">Respirez,</div>
-<div class="verse">Ma mère, ce parfum ! Tous les bois sont entrés,</div>
-<div class="verse">Avec lui, dans la chambre…</div>
-</div>
-
-<p class="p">MARIE-LOUISE, se fâchant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Expliquez-moi, vous dis-je !…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, continuant, avec douceur.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Chaque bouffée apporte une branche, et prodige</div>
-<div class="verse">Bien plus beau que celui dont Macbeth s’effarait,</div>
-<div class="verse">Ce n’est plus seulement, ma mère, la forêt</div>
-<div class="verse">Qui marche, la forêt qui marche comme folle :</div>
-<div class="verse">Ce parfum dans le soir, c’est la forêt qui vole.</div>
-</div>
-
-<p class="p">MARIE-LOUISE, le regardant avec stupeur.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Comment, toi, maintenant, poétique ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">Il paraît.</div>
-</div>
-
-<p class="s">(On entend la musique lointaine d’un bal.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Écoutez !… une valse !… et banale, on dirait !</div>
-<div class="verse">Mais elle s’ennoblit en voyageant… Peut-être</div>
-<div class="verse">Qu’en traversant ces bois que fréquenta le Maître,</div>
-<div class="verse">Autour d’une fougère ou près d’un cyclamen,</div>
-<div class="verse">Elle aura rencontré l’âme de Beethoven !</div>
-</div>
-
-<p class="p">MARIE-LOUISE, qui n’en croit pas ses oreilles.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Quoi ! la musique aussi ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Quand je veux.— Mais, ma mère,</div>
-<div class="verse">Je ne veux pas. Je hais les sons et leur mystère ;</div>
-<div class="verse">Et devant un beau soir je sens avec effroi</div>
-<div class="verse">Quelque chose de blond qui s’attendrit en moi.</div>
-</div>
-
-<p class="p">MARIE-LOUISE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Ce quelque chose en toi, mon enfant, c’est moi-même !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Je ne l’aurais pas dit.</div>
-</div>
-
-<p class="p">MARIE-LOUISE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Tu le hais ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">Je vous aime.</div>
-</div>
-
-<p class="p">MARIE-LOUISE, avec humeur.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Alors… songe un peu plus au tort que tu me fais !</div>
-<div class="verse">— Mon père et Metternich pour nous furent parfaits !</div>
-<div class="verse">Ainsi, quand le décret devait te faire comte,</div>
-<div class="verse">J’ai dit : « Non ! Comte, non ! Au moins duc ! Duc, ça compte ! »</div>
-<div class="verse">— Tu es duc de Reichstadt.</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, récitant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Seigneur de Gross-Bohen,</div>
-<div class="verse">Buchtierad, Tirnovan, Schwaben, Kron-Pornitz… chen</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il affecte de prononcer difficilement, comme un Français.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Si je prononce mal, pardon !</div>
-</div>
-
-<p class="p">MARIE-LOUISE, avec humeur.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8">Encore était-ce</div>
-<div class="verse">Malaisé de régler le rang de Votre Altesse,</div>
-<div class="verse">D’être, dans un décret, courtois, prudent, exact ;</div>
-<div class="verse">Rappelez-vous combien ces gens ont eu de tact !</div>
-<div class="verse">Tout s’est passé de la façon la plus légère ;</div>
-<div class="verse">On n’a pas prononcé le nom de votre père.</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Pourquoi n’a-t-on pas mis : né de père inconnu ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">MARIE-LOUISE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Tu peux être le prince — avec ton revenu —</div>
-<div class="verse">Le plus aimable de l’Autriche — et le plus riche !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Le plus riche…</div>
-</div>
-
-<p class="p">MARIE-LOUISE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">Et le plus aimable…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">De l’Autriche !</div>
-</div>
-
-<p class="p">MARIE-LOUISE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Goûtez votre bonheur !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">J’en exprime les sucs !</div>
-</div>
-
-<p class="p">MARIE-LOUISE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Vous êtes le premier après les archiducs !</div>
-<div class="verse">Et vous épouserez un jour quelque princesse</div>
-<div class="verse">Ou quelque archiduchesse ou bien quelque…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, d’une voix tout à coup profonde.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i10">Sans cesse</div>
-<div class="verse">Je revois, tel qu’enfant je l’entrevis un jour,</div>
-<div class="verse">Son petit trône au dossier rond comme un tambour,</div>
-<div class="verse">Et, d’un or qu’a rendu plus divin Sainte-Hélène,</div>
-<div class="verse">Au milieu du dossier, petite et simple, l’N,</div>
-<div class="verse">— La lettre qui dit : « Non ! » au temps !</div>
-</div>
-
-<p class="p">MARIE-LOUISE, interdite.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8">Mais…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, farouchement.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">Je revois</div>
-<div class="verse">L’N dont il marquait à l’épaule les rois !</div>
-</div>
-
-<p class="p">MARIE-LOUISE, se redressant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Les rois dont vous avez du sang par votre mère !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Je n’en ai pas besoin de leur sang ! Pourquoi faire ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">MARIE-LOUISE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Ce fameux héritage ?…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Il me semble mesquin !</div>
-</div>
-
-<p class="p">MARIE-LOUISE, indignée.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Quoi ! vous n’êtes pas fier du sang de Charles-Quint ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Non ! car d’autres que moi le portent dans leurs veines ;</div>
-<div class="verse">Mais lorsque je me dis que j’ai là, dans les miennes,</div>
-<div class="verse">Celui d’un lieutenant qui de Corse venait…</div>
-<div class="verse">Je pleure en regardant le bleu de mon poignet !</div>
-</div>
-
-<p class="p">MARIE-LOUISE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Franz !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, s’exaltant de plus en plus.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i1">A ce jeune sang le vieux ne peut que nuire.</div>
-<div class="verse">Si j’ai du sang des rois, il faut qu’on me le tire !</div>
-</div>
-
-<p class="p">MARIE-LOUISE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Taisez-vous !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">Et d’ailleurs, que dis-je ?… Si j’en eus,</div>
-<div class="verse">Je suis sûr que depuis longtemps je n’en ai plus !</div>
-<div class="verse">Les deux sangs ont en moi dû se battre, et le vôtre</div>
-<div class="verse">Aura, comme toujours, été chassé par l’autre !</div>
-</div>
-
-<p class="p">MARIE-LOUISE, hors d’elle.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Tais-toi, duc de Reichstadt !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, ricanant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Oui, Metternich, ce fat,</div>
-<div class="verse">Croit avoir sur ma vie écrit : « Duc de Reichstadt ! »</div>
-<div class="verse">Mais haussez au soleil la page diaphane :</div>
-<div class="verse">Le mot « Napoléon » est dans le filigrane !</div>
-</div>
-
-<p class="p">MARIE-LOUISE, reculant épouvantée.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Mon fils !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, marchant sur elle.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Duc de Reichstadt, avez-vous dit ? Non, non !</div>
-<div class="verse">Et savez-vous quel est mon véritable nom ?</div>
-<div class="verse">C’est celui qu’au Prater la foule qui s’écarte</div>
-<div class="verse">Murmure autour de moi : « Le petit Bonaparte ! »</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il l’a saisie par les poignets, et il la secoue.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Je suis son fils ! rien que son fils !</div>
-</div>
-
-<p class="p">MARIE-LOUISE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8">Tu me fais mal !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, lui lâchant les poignets, et la serrant dans ses bras.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Ah ! ma mère ! pardon, ma mère…</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Avec la plus tendre et la plus douloureuse pitié.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8">Allez au bal !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(On entend l’orchestre, au loin, jouer légèrement.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Oubliez ce que j’ai dit là ! C’est du délire !</div>
-<div class="verse">Vous n’avez pas besoin même de le redire,</div>
-<div class="verse">Ma mère, à Metternich…</div>
-</div>
-
-<p class="p">MARIE-LOUISE, déjà un peu rassurée.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Non, je n’ai pas besoin ?…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">La valse avec douceur vient de reprendre au loin…</div>
-<div class="verse">Non ! ne lui dites rien. Et cela vous évite</div>
-<div class="verse">Des ennuis. Oubliez ! Vous oubliez si vite !</div>
-</div>
-
-<p class="p">MARIE-LOUISE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Mais je…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, lui parlant comme à une enfant, et la poussant insensiblement
-vers la porte.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Pensez à Parme ! au palais de Salla !</div>
-<div class="verse">A votre vie heureuse ! Est-ce que ce front-là</div>
-<div class="verse">Est fait pour qu’il y passe une ombre d’aile noire ?</div>
-<div class="verse">— Ah ! je vous aime plus que vous n’osez le croire !—</div>
-<div class="verse">Et ne vous occupez de rien ! pas même — ô dieux !—</div>
-<div class="verse">D’être fidèle ! Allez, je le serai pour deux !</div>
-<div class="verse">Souffrez que vers ce bal, tendrement, je vous pousse.</div>
-<div class="verse">Bonsoir. Ne mouillez pas vos souliers dans la mousse.</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il la baise au front.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Voici, par des baisers, les soucis enlevés,</div>
-<div class="verse">— Et vous êtes coiffée à ravir !</div>
-</div>
-
-<p class="p">MARIE-LOUISE, vivement.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">Vous trouvez ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">La voiture est en bas. Il fait beau. L’ombre est claire.</div>
-<div class="verse">Bonsoir, maman. Amusez-vous !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Marie-Louise sort. Il descend en chancelant et tombant assis devant sa
-table, la tête dans ses mains.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8">Ma pauvre mère !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Changeant de ton et attirant à lui des livres et des papiers, sous la
-lampe.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Travaillons !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(On entend le roulement d’une voiture qui s’éloigne. La porte du fond
-se rouvre mystérieusement et l’on aperçoit Gentz introduisant une femme
-emmitouflée.)</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3>SCÈNE XIV</h3>
-
-<p class="pp">LE DUC, puis FANNY ELSSLER et GENTZ
-un instant.</p>
-
-<p class="p">GENTZ, à mi-voix, après avoir écouté.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">La voiture est loin.</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il appelle le duc.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8">Prince !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, se retournant et apercevant la femme.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i10">Fanny !</div>
-</div>
-
-<p class="p">FANNY ELSSLER, rejetant le manteau qu’elle a jeté hâtivement sur son
-costume de théâtre, apparaît, splendide et rose, en danseuse, et dressée
-sur les pointes, ouvrant les bras.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Franz !</div>
-</div>
-
-<p class="p">GENTZ, à part, en se retirant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i1">Tout rêve d’Empire est pour l’instant banni !</div>
-</div>
-
-<p class="p">FANNY, dans les bras du duc.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Franz !</div>
-</div>
-
-<p class="p">GENTZ, sortant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i1">C’est parfait !</div>
-</div>
-
-<p class="p">FANNY, amoureusement.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4">Mon Franz !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(La porte s’est refermée sur Gentz. Fanny s’éloigne vivement du duc et
-respectueusement, après une révérence.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Monseigneur !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, s’assurant du départ de Gentz.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">Parti !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(A Fanny.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i11">Vite !</div>
-</div>
-
-<p class="p">FANNY, d’un bond léger de danseuse, tombant, après une pirouette, assise
-sur la table de travail du prince.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">J’en ai beaucoup appris pour aujourd’hui.</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, s’asseyant devant la table, et avec impatience.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i10">La suite !</div>
-</div>
-
-<p class="p">FANNY, pose sa main sur les cheveux du duc, et lentement, fronçant ses
-jolis sourcils pour se rappeler les choses difficiles, elle commence, du
-ton de quelqu’un qui continue un récit.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">… Alors, pendant que Ney, toute la nuit, marchait,</div>
-<div class="verse">Les généraux Gazan…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, répétant passionnément, pour se graver ces noms dans l’âme.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Gazan !</div>
-</div>
-
-<p class="p">FANNY.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8">Suchet…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i10">Suchet !</div>
-</div>
-
-<p class="p">FANNY.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">… Faisaient remplir, par leurs canons, chaque intervalle,</div>
-<div class="verse">Et dès le petit jour, la garde impériale…</div>
-</div>
-
-
-<p class="c small gap">Le rideau tombe.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">ACTE II<br />
-LES AILES QUI BATTENT</h2>
-
-
-<p>Un an après, au palais de Schœnbrunn.</p>
-
-<p>Le <i>Salon des Laques</i>.</p>
-
-<p>Tous les murs sont couverts de vieilles laques anciennes dont les
-luisants panneaux noirs illustrés de petits paysages, de kiosques,
-d’oiseaux et de menus personnages d’or, s’encadrent de bois sculptés
-et dorés, d’un lourd et somptueux rococo allemand. La corniche du
-plafond est faite de petits morceaux de laque. Les portes sont en
-laque,— et les trumeaux se composent d’un morceau de laque, plus
-précieux.</p>
-
-<p>Au fond, entre deux panneaux de laque, une haute fenêtre à profonde
-embrasure de laque. Ouverte, elle laisse voir son balcon qui
-découpe, sur la clarté du parc, l’aigle noir à deux têtes, en fer forgé.</p>
-
-<p>On voit largement le parc de Schœnbrunn :</p>
-
-<p>Entre les deux murailles de feuillage taillé où s’enchâssent des
-statues, s’étalent les dessins fleuris du jardin à la française ; et loin,
-tout au bout des parterres, plus loin que le groupe de marbre de la
-pièce d’eau, au sommet d’une éminence gazonnée, silhouettant sur
-le bleu ses arcades blanches, <i>la Gloriette</i> monte dans le ciel.</p>
-
-<p>Deux portes à droite ; deux portes à gauche.</p>
-
-<p>Entre les portes, deux lourdes consoles se faisant vis-à-vis. Et,
-au-dessus des consoles, dans des boiseries dorées que surmonte la
-couronne impériale, deux orgueilleux portraits d’ancêtres autrichiens.</p>
-
-<p>Cette pièce sert de salon à l’appartement qu’habite le duc de
-Reichstadt dans une aile du château. Les deux portes de gauche
-ouvrent sur sa chambre, qui est celle-là même où Napoléon I<sup>er</sup> coucha
-lorsque — deux fois — il habita Schœnbrunn. Les deux portes de
-droite ouvrent sur l’enfilade des salons que l’on traverse lorsqu’on
-vient du dehors.</p>
-
-<p>Le prince s’est installé là pour travailler : grande table couverte
-de livres, de papiers et de plans ; une immense carte de l’Europe à
-moitié déroulée. Autour de la table, plusieurs fauteuils empruntés à
-la <i lang="de" xml:lang="de">Gobelin-zimmer</i> voisine, médiocres bois dorés recouverts
-d’admirables tapisseries.</p>
-
-<p>Au premier plan, à gauche, un peu en biais, une psyché dont on
-ne voit que le dos de laque noire.</p>
-
-<p>Sur la console de gauche, pieusement rangés : un bonnet de grenadier
-français, des épaulettes rouges, un sabre, une giberne, etc.,
-et, appuyé au mur, contre la console, un vieux fusil à bandoulière
-blanche, la baïonnette au canon. Sur l’autre console, rien.</p>
-
-<p>Dans un coin, sur un meuble, une énorme boîte. Un peu partout,
-des livres, des armes de luxe, des cravaches, des fouets de chasse, etc.</p>
-
-<p>Au lever du rideau, une dizaine de domestiques sont rangés sur
-une seule ligne devant le comte de Sedlinsky. Il les interroge. Un
-huissier est debout près de lui.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3>SCÈNE PREMIÈRE</h3>
-
-<p class="pp">SEDLINSKY, LES LAQUAIS, L’HUISSIER.</p>
-
-<p class="p">SEDLINSKY, assis dans un fauteuil.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">C’est tout ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">PREMIER LAQUAIS.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">C’est tout.</div>
-</div>
-
-<p class="p">SEDLINSKY.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4">Rien d’anormal ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">DEUXIÈME LAQUAIS.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8">Rien d’anormal.</div>
-</div>
-
-<p class="p">TROISIÈME LAQUAIS.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Il mange à peine.</div>
-</div>
-
-<p class="p">QUATRIÈME LAQUAIS.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4">Il lit beaucoup.</div>
-</div>
-
-<p class="p">CINQUIÈME LAQUAIS.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8">Il dort très mal.</div>
-</div>
-
-<p class="p">SEDLINSKY, à l’huissier.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Es-tu sûr des valets de chambre de service ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’HUISSIER.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Oh ! ces messieurs, Monsieur le préfet de police,</div>
-<div class="verse">Sont tous des policiers de carrière.</div>
-</div>
-
-<p class="p">SEDLINSKY.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i10">Merci.</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il se lève pour sortir.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Mais j’ai peur que le duc ne me surprenne ici.</div>
-</div>
-
-<p class="p">PREMIER LAQUAIS.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Non. Le duc est sorti.</div>
-</div>
-
-<p class="p">DEUXIÈME LAQUAIS.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Comme à son ordinaire.</div>
-</div>
-
-<p class="p">TROISIÈME LAQUAIS.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">En uniforme.</div>
-</div>
-
-<p class="p">QUATRIÈME LAQUAIS.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4">Avec sa maison militaire.</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’HUISSIER.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">On doit manœuvrer.</div>
-</div>
-
-<p class="p">SEDLINSKY.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i5">Donc… du flair, du tact.— Enfin,</div>
-<div class="verse">Surveillez-le sans qu’il s’en doute.</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’HUISSIER, souriant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">Je suis fin.</div>
-</div>
-
-<p class="p">SEDLINSKY.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Pas de zèle. Quand on fait du zèle, je tremble.</div>
-<div class="verse">— Surtout, n’écoutez pas aux portes tous ensemble.</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’HUISSIER.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">C’est un soin dont je n’ai chargé qu’un seul agent.</div>
-</div>
-
-<p class="p">SEDLINSKY.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Lequel ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’HUISSIER.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Le Piémontais.</div>
-</div>
-
-<p class="p">SEDLINSKY.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Oui, très intelligent.</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’HUISSIER.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">C’est lui que chaque soir je mets dans cette pièce,</div>
-<div class="verse">Sitôt que dans sa chambre a passé Son Altesse.</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il désigne à gauche, la porte de la chambre du duc.)</p>
-
-<p class="p">SEDLINSKY.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Il est là ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’HUISSIER.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">Non. La nuit ne pouvant fermer l’œil,</div>
-<div class="verse">Le jour, quand le duc sort, il dort dans un fauteuil.</div>
-<div class="verse">Il sera là sitôt le duc rentré.</div>
-</div>
-
-<p class="p">SEDLINSKY.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i10">Qu’il veille !</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’HUISSIER.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">C’est compris.</div>
-</div>
-
-<p class="p">SEDLINSKY, jetant un regard sur la table.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">Les papiers ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’HUISSIER, souriant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Explorés.</div>
-</div>
-
-<p class="p">SEDLINSKY, se penchant pour regarder sous la table.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">La corbeille ?</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il s’agenouille vivement en voyant des petits bouts de papier sur
-le tapis, autour de la corbeille.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Des morceaux ?…</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il cherche à les réunir.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">C’est peut-être une lettre… De qui ?</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Entraîné par la curiosité professionnelle il est tout à fait sous la table,
-ramassant, cherchant à lire. A ce moment une porte, à droite, s’ouvre, et le
-duc entre, suivi de sa maison militaire : général Hartmann, capitaine
-Foresti, etc. Les laquais se rangent précipitamment. Le duc est en uniforme :
-l’habit blanc boutonné à collet vert, les pattes d’ours en argent sur les manches,
-un grand manteau blanc sur les épaules. Bicorne noir au retroussis duquel
-est piquée une verte feuille de chêne. Sur la poitrine, les deux plaques de
-Marie-Thérèse et de Saint-Étienne. Se mêlant au ceinturon du sabre, la
-ceinture de soie, jaune et noire, à gros glands. Bottes.)</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3>SCÈNE II</h3>
-
-<p class="pp">LE DUC, SEDLINSKY, L’ARCHIDUCHESSE,
-LE DOCTEUR, FORESTI, DIETRICHSTEIN.</p>
-
-<p class="p">LE DUC, très naturellement, en jetant un coup d’œil sur les deux jambes
-qui, seules, sortent de sous la table.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Tiens ! comment allez-vous, monsieur de Sedlinsky ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">SEDLINSKY, apparaissant stupéfiait, à quatre pattes.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Altesse !…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Un accident. Excusez-moi. Je rentre.</div>
-</div>
-
-<p class="p">SEDLINSKY, debout.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Vous m’avez reconnu, mais j’étais…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">A plat ventre.</div>
-<div class="verse">Je vous ai reconnu tout de suite.</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il voit l’archiduchesse qui entre vivement. Elle est en costume de jardin,
-grand chapeau de paille ; sous le bras, un album somptueusement relié,
-qu’elle pose sur la table avec son ombrelle. Elle a l’air inquiet.— Le
-duc, en la voyant entrer, énervé.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">Allons, bien !</div>
-<div class="verse">On vous a dérangée…</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’ARCHIDUCHESSE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">On m’a dit…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">Ce n’est rien !</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’ARCHIDUCHESSE, lui prenant la main.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Cependant…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, voyant Dietrichstein qui entre aussi, rapidement, l’air préoccupé,
-amenant le docteur Malfatti.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">Le docteur !… je ne suis pas malade !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(A l’archiduchesse.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Rien. Un étouffement. J’ai quitté la parade :</div>
-<div class="verse">J’ai trop crié, voilà !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Au docteur, qui, pendant qu’il parle, lui tâte le pouls.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Docteur, vous m’ennuyez !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(A Sedlinsky, qui profite de l’émotion générale pour gagner la porte.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">C’est très gentil à vous, de ranger mes papiers.</div>
-<div class="verse">Vous me gâtez. Déjà vous m’aviez par tendresse,</div>
-<div class="verse">Donné tous vos amis pour laquais.</div>
-</div>
-
-<p class="p">SEDLINSKY, interdit.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8">Votre Altesse</div>
-<div class="verse">Se figure ?…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, nonchalamment.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">Et vraiment j’en serais très heureux,</div>
-<div class="verse">Si le service était un peu mieux fait par eux,</div>
-<div class="verse">Mais on m’habille mal, ma cravate remonte.</div>
-<div class="verse">Enfin, je vous ferai remarquer, mon cher comte,</div>
-<div class="verse">— Puisque c’est vous ici que regardent ces soins,—</div>
-<div class="verse">Que depuis quelques jours mes bottes brillent moins.</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il s’est assis, se dégantant, après avoir donné son sabre et son chapeau
-à son ordonnance qui les emporte.— Un laquais a posé un plateau de rafraîchissements
-sur la table.)</p>
-
-<p class="p">L’ARCHIDUCHESSE, voulant servir le duc.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Franz…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, à Sedlinsky qui de nouveau gagnait la porte.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i1">Vous ne prenez rien ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">SEDLINSKY.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">J’ai pris…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DOCTEUR.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">Une couleuvre.</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, à un des officiers de sa maison.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Aux ordres, Foresti !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE CAPITAINE FORESTI, s’avançant et saluant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Mon colonel ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i10">Manœuvre</div>
-<div class="verse">Après-demain.— Qu’on soit aux premiers feux du ciel</div>
-<div class="verse">A Grosshofen.— Compris ? — Va.</div>
-</div>
-
-<p class="p">FORESTI.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i7">Bien, mon colonel.</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, aux autres officiers.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Vous pouvez me laisser, Messieurs. Je vous salue.</div>
-</div>
-
-<p class="s">(La maison militaire se retire. Sedlinsky va pour sortir avec les officiers.
-Le duc le rappelle.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Mon cher comte !…</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Sedlinsky revient. Le duc lui tend du bout des
-doigts une lettre qu’il tire de son frac.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">Une encor que vous n’avez pas lue !…</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Sedlinsky remet, d’un air piqué, la lettre sur la table, et sort.)</p>
-
-<p class="p">DIETRICHSTEIN, au duc.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Je vous trouve, avec lui, d’une sévérité !</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’ARCHIDUCHESSE, à Dietrichstein.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Le duc n’a-t-il donc pas toute sa liberté ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">DIETRICHSTEIN.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Oh ! le prince n’est pas prisonnier, mais…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i10">J’admire</div>
-<div class="verse">Ce <i>mais</i> ! Sentez-vous tout ce que ce <i>mais</i> veut dire ?</div>
-<div class="verse">Mon Dieu, je ne suis pas prisonnier, <i>mais</i>… Voilà.</div>
-<div class="verse"><i>Mais</i>… Pas prisonnier, <i>mais</i>… C’est le terme. C’est la</div>
-<div class="verse">Formule. Prisonnier ?… Oh ! pas une seconde !</div>
-<div class="verse"><i>Mais</i>… il y a toujours autour de moi du monde.</div>
-<div class="verse">Prisonnier !… croyez bien que je ne le suis pas !</div>
-<div class="verse"><i>Mais</i>… s’il me plaît risquer, au fond du parc, un pas,</div>
-<div class="verse">Il fleurit tout de suite un œil sous chaque feuille.</div>
-<div class="verse">Je ne suis certes pas prisonnier, <i>mais</i>… qu’on veuille</div>
-<div class="verse">Me parler privément, sur le bois de l’huis</div>
-<div class="verse">Pousse ce champignon : l’oreille !— Je ne suis</div>
-<div class="verse">Vraiment pas prisonnier, <i>mais</i>… qu’à cheval je sorte,</div>
-<div class="verse">Je sens le doux honneur d’une invisible escorte.</div>
-<div class="verse">Je ne suis pas le moins du monde prisonnier !</div>
-<div class="verse"><i>Mais</i>… je suis le second à lire mon courrier.</div>
-<div class="verse">Pas prisonnier du tout ! <i>mais</i>… chaque nuit on place</div>
-<div class="verse">A ma porte un laquais,—</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Montrant un grand gaillard grisonnant qui
-est venu reprendre le plateau, et traverse
-le salon pour l’emporter.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">tenez, celui qui passe !—</div>
-<div class="verse">Moi, le duc de Reichstadt, un prisonnier ?… Jamais !</div>
-<div class="verse">Un prisonnier !… Je suis un <i>pas-prisonnier-mais</i>.</div>
-</div>
-
-<p class="p">DIETRICHSTEIN, un peu pincé.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">J’approuve une gaieté… bien rare.</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">Rarissime !</div>
-</div>
-
-<p class="p">DIETRICHSTEIN, saluant pour prendre congé.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Votre Altesse…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, gravement.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4">Sérénissime.</div>
-</div>
-
-<p class="p">DIETRICHSTEIN.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8">Hein ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">… Ré-nis-sime !</div>
-<div class="verse">On m’a donné ce titre, il m’est particulier :</div>
-<div class="verse">Tâchez une autre fois de ne pas l’oublier !</div>
-</div>
-
-<p class="p">DIETRICHSTEIN, saluant le duc.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Je vous laisse…</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il sort.)</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3>SCÈNE III</h3>
-
-<p class="pp">LE DUC, L’ARCHIDUCHESSE.</p>
-
-<p class="p">LE DUC, à l’archiduchesse, amèrement.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4">Sérénissime… hein ? Admirable !…</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il se jette dans un fauteuil, et remarquant l’album qu’elle a repris
-sur la table.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">— Que portez-vous ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’ARCHIDUCHESSE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4">L’herbier de l’Empereur.</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i10">Ah ! diable !</div>
-<div class="verse">L’herbier de mon grand-père !…</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il le lui prend et l’ouvre sur ses genoux.)</p>
-
-<p class="p">L’ARCHIDUCHESSE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Il me l’a, ce matin,</div>
-<div class="verse">Prêté, Franz !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, regardant l’herbier.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">Il est beau.</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’ARCHIDUCHESSE, lui montrant une page.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Toi qui sais le latin,</div>
-<div class="verse">Quel est ce monstre sec et noir ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8">C’est une rose.</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’ARCHIDUCHESSE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Franz, depuis quelque temps, vous avez quelque chose.</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, lisant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Bengalensis</i>.</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’ARCHIDUCHESSE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4">Ah ! oui !… du Bengale !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, la félicitant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i10">Très bien.</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’ARCHIDUCHESSE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Je vous trouve nerveux… Qu’avez-vous ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">Je n’ai rien.</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’ARCHIDUCHESSE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Si ! je sais ! Votre ami Prokesch, l’enthousiaste</div>
-<div class="verse">Confident d’un espoir que l’on trouve trop vaste,</div>
-<div class="verse">Ils l’ont envoyé loin.</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Mais en revanche, ils m’ont</div>
-<div class="verse">Procuré pour ami le maréchal Marmont,</div>
-<div class="verse">Qui, méprisé là-bas, voyage… pour se faire</div>
-<div class="verse">Complimenter ici d’avoir trahi mon père.</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’ARCHIDUCHESSE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Chut !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i1">Et cet homme-là cherche en l’esprit du fils</div>
-<div class="verse">A jeter sur le père…</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Avec un mouvement violent.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Oh ! je !…</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Se réprimant immédiatement,
-il regarde l’herbier,
-et dit en souriant.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8"><i lang="la" xml:lang="la">Volubilis</i>.</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’ARCHIDUCHESSE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Si je t’arrache une promesse, Ton Altesse</div>
-<div class="verse">Est-elle résolue à tenir sa promesse ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, lui baisant la main.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Ce que tu fus pour moi de tout temps m’y résout.</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’ARCHIDUCHESSE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Puis, je t’ai fait un beau cadeau… pour le quinze août ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, se levant, et désignant les objets posés sur la console,
-à gauche.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Ces souvenirs, repris par vous dans un trophée</div>
-<div class="verse">De l’archiduc…</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il les touche, l’un après l’autre.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4">… Briquet !— Bonnet dont fut coiffée</div>
-<div class="verse">La Garde !…— Vieux fusil !…</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Mouvement d’effroi de l’archiduchesse.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Non ! il n’est pas chargé !…</div>
-<div class="verse">Et surtout…</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’ARCHIDUCHESSE, vivement.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">Chut !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4">… surtout, cette chose que j’ai !…</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Mystérieusement.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Je l’ai cachée…</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’ARCHIDUCHESSE, souriant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4">Où donc, bandit ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, montrant sa chambre.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8">Dans mon repaire.</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’ARCHIDUCHESSE. (C’est elle qui, maintenant assise,
-feuillette l’herbier.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Eh bien ! donc, promets-moi…— Tu connais ton grand-père,</div>
-<div class="verse">Sa douceur…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, ramassant un papier tombé de l’herbier.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">Qu’est-ce donc qui s’envole ?… Un papier ?</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il lit :)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse"><i>Si les étudiants s’obstinent à crier</i></div>
-<div class="verse"><i>Que dans des régiments, tous, on les incorpore…</i></div>
-</div>
-
-<p class="s">(A l’archiduchesse.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Vous disiez : sa douceur ?…</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’ARCHIDUCHESSE, feuilletant l’herbier.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Oui, l’empereur t’adore.</div>
-<div class="verse">Sa bonté…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, ramassant un autre papier qui est tombé de l’herbier.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">Qu’est-ce encor ?…</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il lit.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6"><i>Puisqu’on s’est révolté,</i></div>
-<div class="verse"><i>Ordre à nos cuirassiers de charger…</i></div>
-</div>
-
-<p class="s">(A l’archiduchesse.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">Sa bonté ?…</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’ARCHIDUCHESSE, nerveusement.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Il ne peut pas aimer l’esprit nouveau, le trouble !</div>
-<div class="verse">Mais c’est un excellent vieil homme.</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8">Oui, c’est vrai : double !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Refermant l’herbier.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Fleurettes d’où pourtant, sentences, vous tombiez,</div>
-<div class="verse">Le bon empereur Franz ressemble à ses herbiers !</div>
-<div class="verse">— D’ailleurs on l’aime !… Il sait se rendre populaire.</div>
-<div class="verse">— Je l’aime bien.</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’ARCHIDUCHESSE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4">Il peut, pour ta cause, tout faire !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Ah ! s’il voulait !…</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’ARCHIDUCHESSE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4">Promets de ne t’enfuir jamais</div>
-<div class="verse">Qu’après avoir tenté près de lui…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, lui tendant la main.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i10">Je promets.</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’ARCHIDUCHESSE, après avoir topé, respirant, comme rassurée.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Ça, c’est gentil !…</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Et gaiement.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4">Il faut que je te récompense !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, souriant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Vous, ma tante ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’ARCHIDUCHESSE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">Ah ! on a sa petite influence !</div>
-<div class="verse">Cet étonnant Prokesch dont on vous a privé…</div>
-<div class="verse">J’ai tant dit !… J’ai tant fait !… Bref,— il est arrivé !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Elle frappe trois fois le parquet de son ombrelle. La porte s’ouvre.
-Prokesch paraît.)</p>
-
-<p class="p">LE DUC, courant vers Prokesch.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Vous !— Enfin !…</div>
-</div>
-
-<p class="s">(L’archiduchesse s’esquive discrètement pendant que les deux amis
-s’étreignent.)</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3>SCÈNE IV</h3>
-
-<p class="pp">LE DUC, PROKESCH.</p>
-
-<p class="p">PROKESCH, à mi-voix, regardant autour de lui avec méfiance.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">Chut ! on peut écouter !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, tranquillement, à voix haute.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">On écoute.</div>
-<div class="verse">Mais on ne redit rien, jamais.</div>
-</div>
-
-<p class="p">PROKESCH.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8">Quoi ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">Dans le doute,</div>
-<div class="verse">J’ai proféré, pour voir, des mots séditieux :</div>
-<div class="verse">On n’a rien répété jamais.</div>
-</div>
-
-<p class="p">PROKESCH.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8">C’est curieux !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Je crois que l’écouteur que la police paye</div>
-<div class="verse">Lui vole son argent et qu’il est dur d’oreille.</div>
-</div>
-
-<p class="p">PROKESCH, vivement.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Et la Comtesse ? — Rien de nouveau ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">Rien !</div>
-</div>
-
-<p class="p">PROKESCH.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i10">Oh !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, avec désespoir.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i11">Rien !</div>
-<div class="verse">Elle m’oublie !… ou bien, on l’a surprise !… ou bien…</div>
-<div class="verse">— Oh ! l’an passé, n’avoir pas fui, quelle folie !…</div>
-<div class="verse">Non ! j’ai bien fait… je suis plus prêt !— mais on m’oublie !…</div>
-</div>
-
-<p class="p">PROKESCH.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Chut !…</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il regarde autour de lui.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i1">Vous travaillez là ? C’est charmant !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">C’est chinois.</div>
-<div class="verse">— Oh ! ces oiseaux dorés ! oh ! ces magots sournois</div>
-<div class="verse">Tapissant tout le mur de sourires à claques !</div>
-<div class="verse">Ils me logent ici, dans le Salon des Laques,</div>
-<div class="verse">Pour que sur le fond noir de ce sombre décor,</div>
-<div class="verse">Mon uniforme blanc ressorte mieux encor !</div>
-</div>
-
-<p class="p">PROKESCH.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Prince !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, allant et venant, avec agitation.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i1">Ils ont composé de sots mon entourage !</div>
-</div>
-
-<p class="p">PROKESCH.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Que faites-vous ici, depuis six mois ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i10">Je rage.</div>
-</div>
-
-<p class="p">PROKESCH, remonté vers le balcon.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Je ne connaissais pas Schœnbrunn.</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">C’est un tombeau !</div>
-</div>
-
-<p class="p">PROKESCH, regardant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">La Gloriette, au fond, sur le ciel, c’est très beau !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Oui, pendant que mon cœur de gloire s’inquiète,</div>
-<div class="verse">J’ai ce diminutif, là-bas : la Gloriette !</div>
-</div>
-
-<p class="p">PROKESCH, redescendant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Vous avez tout le parc pour monter à cheval.</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Le parc est trop petit !</div>
-</div>
-
-<p class="p">PROKESCH.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Vous avez tout le val !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Le val est trop petit pour que l’on y galope !</div>
-</div>
-
-<p class="p">PROKESCH.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Et que vous faut-il donc pour galoper ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i10">L’Europe !</div>
-</div>
-
-<p class="p">PROKESCH, voulant le calmer.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Chut !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i1">Et quand je relève un front éclaboussé</div>
-<div class="verse">De gloire par mon livre, et lorsque du passé</div>
-<div class="verse">Je ressors ébloui, quand je ferme Plutarque,</div>
-<div class="verse">Quand je saute, ô César, en pleurant, de ta barque,</div>
-<div class="verse">Quand je quitte mon père, Alexandre, Annibal…</div>
-</div>
-
-<p class="p">UN LAQUAIS, paraissant à une porte de gauche.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Quel habit Monseigneur mettra-t-il pour le bal ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, à Prokesch.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Voilà !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Au laquais, violemment.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Je ne sors pas !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Le laquais disparaît.)</p>
-
-<p class="p">PROKESCH, qui feuillette des livres, sur la table.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">On vous laisse tout lire ?…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Tout !… Il est loin le temps où Fanny, pour m’instruire,</div>
-<div class="verse">Apprenait des récits par cœur !— Plus tard j’obtins</div>
-<div class="verse">Que quelqu’un me passât des livres clandestins.</div>
-</div>
-
-<p class="p">PROKESCH, souriant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">La bonne archiduchesse ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Oui. Chaque jour, un livre.</div>
-<div class="verse">Dans ma chambre, le soir, je lisais : j’étais ivre.</div>
-<div class="verse">Et puis, quand j’avais lu, pour cacher le délit,</div>
-<div class="verse">Je lançais le volume en haut du ciel-de-lit !</div>
-<div class="verse">Les livres s’entassaient dans ce creux d’ombre noire,</div>
-<div class="verse">Si bien que je dormais sous un dôme d’Histoire.</div>
-<div class="verse">Et, le jour, tout cela restait tranquille, mais</div>
-<div class="verse">Tout cela s’éveillait dès que je m’endormais ;</div>
-<div class="verse">De ces pages, alors, qui les pressaient entre elles,</div>
-<div class="verse">Les batailles sortaient en s’étirant les ailes !</div>
-<div class="verse">Des feuilles de laurier pleuvaient sur mes yeux clos ;</div>
-<div class="verse">Austerlitz descendait tout le long des rideaux ;</div>
-<div class="verse">Iéna se suspendait au gland qui les relève,</div>
-<div class="verse">Pour se laisser tomber, tout d’un coup, dans mon rêve !</div>
-<div class="verse">— Or, un jour que chez moi, Metternich gravement,</div>
-<div class="verse">Me racontait mon père, à sa guise !… au moment</div>
-<div class="verse">Où, très doux, j’avais l’air tout à fait de le croire,</div>
-<div class="verse">Voilà mon baldaquin qui croule sous la gloire !</div>
-<div class="verse">Cent livres, dans ma chambre, agitent un seul nom</div>
-<div class="verse">En battant des feuillets !</div>
-</div>
-
-<p class="p">PROKESCH.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Metternich bondit ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i11">Non.</div>
-<div class="verse">Calme, il me dit, avec son sourire d’évêque :</div>
-<div class="verse">« Pourquoi placer si haut votre bibliothèque ? »</div>
-<div class="verse">Et sortit… Depuis lors, je lis ce que je veux.</div>
-</div>
-
-<p class="p">PROKESCH, désignant un volume.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Même <i>Le Fils de l’homme</i> ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Oui.</div>
-</div>
-
-<p class="p">PROKESCH.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i7">Ce livre odieux ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Oui. Ce livre français — car la haine est injuste !—</div>
-<div class="verse">Prétend qu’on m’empoisonne, et parle de Locuste.</div>
-<div class="verse">Mais, France, s’il se meurt, ton prince impérial,</div>
-<div class="verse">Pourquoi diminuer la beauté de son mal ?</div>
-<div class="verse">Ce n’est pas d’un poison grossier de mélodrame</div>
-<div class="verse">Que le duc de Reichstadt se meurt : c’est de son âme !</div>
-</div>
-
-<p class="p">PROKESCH.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Monseigneur !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">De mon âme et de mon nom !… ce nom</div>
-<div class="verse">Dans lequel il y a des cloches, du canon,</div>
-<div class="verse">Et qui tonne, sans cesse, et sonne des reproches</div>
-<div class="verse">A ma langueur, avec son canon et ses cloches !</div>
-<div class="verse">Salves et carillons, taisez-vous !— Du poison ?</div>
-<div class="verse">Comme si j’en avais besoin dans ma prison !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il est remonté vers la fenêtre.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Oh ! vouloir à l’histoire ajouter des chapitres,</div>
-<div class="verse">Et puis n’être qu’un front qui se colle à des vitres !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il redescend vers Prokesch.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Je tâche d’oublier, quelquefois.— Quelquefois</div>
-<div class="verse">Je m’élance à cheval, éperdument. Je bois</div>
-<div class="verse">Le vent ; je ne suis plus qu’un désir d’aller vite,</div>
-<div class="verse">De crever mon cheval et mon rêve ; j’évite</div>
-<div class="verse">De regarder courir au loin les peupliers</div>
-<div class="verse">Pareils à des bonnets penchés de grenadiers ;</div>
-<div class="verse">Je vais ; je ne sais plus quel est mon nom ; je hume</div>
-<div class="verse">Avec enivrement la forte odeur d’écume,</div>
-<div class="verse">De poussière, de cuir, de gazon écrasé ;</div>
-<div class="verse">Enfin, vainqueur du rêve, heureux, brisé, grisé,</div>
-<div class="verse">J’arrête mon cheval au bord d’un champ de seigle,</div>
-<div class="verse">Lève les yeux au ciel,— et vois passer un aigle !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il tombe assis,— reste un instant accoudé sur la table, la tête dans
-ses mains.— Puis, d’une voix plus sourde :)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">— Encor, si je pouvais en moi-même avoir foi !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il lève sur Prokesch un regard d’angoisse.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Vous qui me connaissez, que pensez-vous de moi ?</div>
-<div class="verse">Ah ! Prokesch ! Si j’étais ce qu’on dit que nous sommes,</div>
-<div class="verse">Que nous sommes souvent, nous, les fils de grands hommes !</div>
-<div class="verse">Ce doute, avec des mots, Metternich l’entretient !</div>
-<div class="verse">Il a raison,— et c’est son devoir d’Autrichien !—</div>
-<div class="verse">J’ai froid quand, pour y prendre un mot de sa manière,</div>
-<div class="verse">Il ouvre son esprit comme une bonbonnière !</div>
-<div class="verse">— Vous, dites-moi quelle est au juste ma valeur ?</div>
-<div class="verse">Vous qui me connaissez… puis-je être un empereur ?</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Avec désespoir.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Que de ce front, mon Dieu, la couronne s’écarte,</div>
-<div class="verse">Si sa pâleur n’est pas celle d’un Bonaparte !</div>
-</div>
-
-<p class="p">PROKESCH, ému.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Prince…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Répondez-moi ! Dois-je me dédaigner ?</div>
-<div class="verse">Parlez-moi franchement : que suis-je ? — Pour régner,</div>
-<div class="verse">Ai-je le front trop lourd et les poignets trop minces ? —</div>
-<div class="verse">Que pensez-vous de moi ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">PROKESCH, gravement, lui prenant les deux mains.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Prince, si tous les princes</div>
-<div class="verse">Connaissaient ces tourments, ces doutes, ces effrois,</div>
-<div class="verse">Il n’y aurait jamais que d’admirables rois.</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, avec un cri de joie, l’embrassant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Merci, Prokesch !— Ah ! ce seul mot me réconforte !</div>
-<div class="verse">— Travaillons, mon ami !</div>
-</div>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3>SCÈNE V</h3>
-
-<p class="pp">LE DUC, PROKESCH, puis THÉRÈSE.</p>
-
-<p class="s">(Un laquais entre, pose sur la table un plateau avec des lettres, et sort.
-C’est celui que le duc a désigné tout à l’heure comme le gardant la
-nuit, l’homme que l’huissier a appelé le Piémontais.)</p>
-
-<p class="p">PROKESCH.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Le courrier qu’on apporte.</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il montre les lettres au duc.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Beaucoup de lettres.</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i5">Oui… de femmes. Celles-là,</div>
-<div class="verse">On les laisse arriver.</div>
-</div>
-
-<p class="p">PROKESCH.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Que de succès !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i10">Voilà</div>
-<div class="verse">Ce que c’est que d’avoir l’auréole fatale !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il prend une lettre que Prokesch lui passe, décachetée.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">« <i>Dans votre loge, hier, comme vous étiez pâle !…</i> »</div>
-<div class="verse">Je déchire.</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il déchire, et en prend une autre.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">« <i>Oh ! ce front qui…</i> » Je déchire.</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il déchire, et Prokesch lui en
-passe une troisième.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i10">« <i>Hier</i></div>
-<div class="verse"><i>Je vous vis, à cheval, passer sur le Prater…</i> »</div>
-<div class="verse">Je déchire.</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Même jeu.)</p>
-
-<p class="p">PROKESCH.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4">Toujours ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, prenant encore une lettre.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">« <i>Prince, votre jeunesse,</i></div>
-<div class="verse"><i>Votre inexpérience…</i> » Ah ! c’est la chanoinesse !</div>
-<div class="verse">— Je déchire.</div>
-</div>
-
-<p class="s">(La porte s’ouvre doucement, et Thérèse paraît.)</p>
-
-<p class="p">THÉRÈSE, timidement.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4">Pardon…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, se retournant à sa voix.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Petite Source, vous ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">THÉRÈSE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Mais pourquoi donc toujours ce surnom ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">Il est doux.</div>
-<div class="verse">Il est pur. Il vous va.</div>
-</div>
-
-<p class="p">THÉRÈSE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Je pars demain pour Parme.</div>
-<div class="verse">Votre mère m’emmène.</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, avec un sourire forcé.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Essuyons une larme !</div>
-</div>
-
-<p class="p">THÉRÈSE, tristement.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Parme !…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">C’est le pays des violettes.</div>
-</div>
-
-<p class="p">THÉRÈSE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i11">Oui…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Si ma mère ne le sait pas, dites-le-lui !</div>
-</div>
-
-<p class="p">THÉRÈSE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Oui, Monseigneur.— Adieu.</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Elle remonte lentement pour sortir.)</p>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Reprenez votre course,</div>
-<div class="verse">Petite Source !</div>
-</div>
-
-<p class="p">THÉRÈSE, s’arrêtant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i5">Mais… pourquoi « Petite Source » ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Mais parce qu’elle m’a rafraîchi bien des fois,</div>
-<div class="verse">L’eau qui dort dans vos yeux et court dans votre voix.</div>
-<div class="verse">— Adieu…</div>
-</div>
-
-<p class="p">THÉRÈSE remonte, puis, sur le seuil, comme attendant, espérant encore.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Vous n’avez pas autre chose à me dire ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Pas autre chose.</div>
-</div>
-
-<p class="p">THÉRÈSE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4">Adieu, Monseigneur…</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Elle sort.)</p>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">Je déchire.</div>
-</div>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3>SCÈNE VI</h3>
-
-<p class="pp">LE DUC, PROKESCH.</p>
-
-<p class="p">PROKESCH.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Oh ! je vois !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, rêveur.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">Elle m’aime… et j’aurais pu vraiment…</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Changeant de ton.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">— Mais faisons de l’histoire et non pas du roman !</div>
-<div class="verse">Travaillons… Reprenons notre cours de tactique.</div>
-</div>
-
-<p class="p">PROKESCH, déroulant un papier qu’il a apporté et l’appliquant
-sur la table.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Je vous soumets un plan. Faites-m’en la critique.</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, débarrassant la grande table, écartant les livres et les armes
-pour ménager un champ de bataille.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Attends ! Prends-moi d’abord — là, dans ce coin, tu vois ? —</div>
-<div class="verse">La grande boîte où sont tous mes soldats de bois !</div>
-<div class="verse">Ma démonstration, je vais bien mieux la faire</div>
-<div class="verse">Avec notre petit échiquier militaire.</div>
-</div>
-
-<p class="p">PROKESCH, apportant au duc la boîte de soldats.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Prouvez-moi que ce plan est des plus hasardeux.</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, posant la main sur la boîte, dans un retour de mélancolie.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Voilà donc les soldats de Napoléon Deux !</div>
-</div>
-
-<p class="p">PROKESCH, avec reproche.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Prince !…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">La surveillance est tellement étroite,</div>
-<div class="verse">Que même mes soldats — tu peux ouvrir la boîte !—</div>
-<div class="verse">Que même mes soldats de bois sont Autrichiens !</div>
-<div class="verse">— Passe-m’en un.— Posons notre aile gauche…</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il prend sans le regarder le soldat que lui passe Prokesch, cherchant
-de l’œil sa place sur la table, le pose, et, brusquement, le voyant.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i11">Tiens !</div>
-</div>
-
-<p class="p">PROKESCH.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Quoi donc ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, avec stupeur, reprenant le soldat et le regardant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Un grenadier de la garde !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Prokesch lui en passe un autre.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">Un vélite !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(A chaque soldat que lui passe Prokesch.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Un guide !— Un cuirassier !— Un gendarme d’élite !</div>
-<div class="verse">— Ils sont tous devenus Français ! On a repeint</div>
-<div class="verse">Chacun de ces petits combattants de sapin !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il se précipite vers la boîte, et les sort lui-même avec un
-émerveillement croissant.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Français !— Français !— Français !</div>
-</div>
-
-<p class="p">PROKESCH.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Quel est donc ce prodige ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Quelqu’un les a repeints et resculptés, te dis-je !</div>
-</div>
-
-<p class="p">PROKESCH.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Quelqu’un ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Et ce quelqu’un… est un soldat !</div>
-</div>
-
-<p class="p">PROKESCH.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i10">Pourquoi ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, lui faisant regarder de près les petits soldats.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Il y a sept boutons à l’habit bleu de roi !</div>
-<div class="verse">Les collets sont exacts. Les revers sont fidèles.</div>
-<div class="verse">Torsades, brandebourgs, trèfles, nids d’hirondelles,</div>
-<div class="verse">Tout y est ! Ce quelqu’un ne peut être indécis</div>
-<div class="verse">Ni sur un passe-poil, ni sur un retroussis !</div>
-<div class="verse">Les lisérés sont blancs, les pattes ont trois pointes…</div>
-<div class="verse">Oh ! toi, qui que tu sois, ami, c’est à mains jointes</div>
-<div class="verse">Que je te remercie, ô soldat inconnu,</div>
-<div class="verse">Qui je ne sais comment, je ne sais d’où venu,</div>
-<div class="verse">As trouvé le moyen, dans ce bagne où nous sommes,</div>
-<div class="verse">De repeindre pour moi tous ces petits bonshommes !</div>
-<div class="verse">Petite armée en bois, le héros, quel est-il,</div>
-<div class="verse">— Seul un héros peut être à ce point puéril !—</div>
-<div class="verse">Qui vient de t’équiper afin que tu me ries</div>
-<div class="verse">De toutes les blancheurs de tes buffleteries ?</div>
-<div class="verse">Mais comment a-t-il fait pour échapper aux yeux ?</div>
-<div class="verse">Oh ! quel est le pinceau tendre et minutieux</div>
-<div class="verse">Qui leur a mis à tous des petites moustaches,</div>
-<div class="verse">Qui timbra de canons croisés les sabretaches,</div>
-<div class="verse">Et qui n’oublia pas de se tremper dans l’or</div>
-<div class="verse">Pour mettre aux officiers la grenade ou le cor !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(S’exaltant de plus en plus.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Sortons-les tous !… La table en est toute couverte !</div>
-<div class="verse">Voici les voltigeurs à l’épaulette verte,</div>
-<div class="verse">Voici les tirailleurs, et voici les flanqueurs !</div>
-<div class="verse">Sortons-les, sortons-les, tous ces petits vainqueurs !</div>
-<div class="verse">Oh ! regarde, Prokesch, dans la boîte, enfermée,</div>
-<div class="verse">Regarde ! il y avait toute la Grande Armée !</div>
-<div class="verse">— Voici les Mamelucks !— Tiens, là, je reconnais</div>
-<div class="verse">Les plastrons cramoisis des lanciers polonais !</div>
-<div class="verse">Voici les éclaireurs culottés d’amarante !</div>
-<div class="verse">Enfin, voici, guêtrés de couleur différente,</div>
-<div class="verse">Les grenadiers de ligne aux longs plumets tremblants</div>
-<div class="verse">Qui montaient à l’assaut avec des mollets blancs,</div>
-<div class="verse">Et les conscrits chasseurs aux pompons verts en poires</div>
-<div class="verse">Qui couraient à la Mort avec des jambes noires !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Soupirant.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Pareil au prisonnier rêveur qui se ferait</div>
-<div class="verse">Toute une frémissante et profonde forêt</div>
-<div class="verse">Avec l’arbre en copeaux d’un jardin de poupée,</div>
-<div class="verse">Rien qu’avec ces soldats je me fais l’Épopée !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il s’éloigne à reculons de la table.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">— Mais c’est vrai ! Mais déjà je ne vois plus du tout</div>
-<div class="verse">La rondelle de bois qui les maintient debout !</div>
-<div class="verse">Cette armée, on dirait, Prokesch, lorsqu’on recule,</div>
-<div class="verse">Que c’est l’éloignement qui la rend minuscule !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il revient, d’un bond, et disposant fiévreusement les petites troupes.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Alignons-les ! Faisons des Wagram, des Eylau !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il saisit un sabre posé parmi les armes sur la console,— et le place
-en travers de son champ de bataille.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Tiens ! ce yatagan nu va représenter l’eau !</div>
-<div class="verse">C’est le Danube !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il désigne des points imaginaires.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4">Essling !… Aspern, là, dans la boîte !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(A Prokesch.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Lance un pont de papier sur l’acier qui miroite !</div>
-<div class="verse">— Passe-moi deux ou trois grenadiers à cheval !</div>
-<div class="verse">— Il faut une hauteur : prends le <i>Mémorial</i> !</div>
-<div class="verse">— Là, Saint-Cyr !… Molitor, vainqueur de Bellegarde !</div>
-<div class="verse">Et là, passant le pont…</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Depuis un instant Metternich est entré, et, debout derrière le duc
-qui, dans le feu de l’action, s’est agenouillé devant la table pour mieux
-arranger les soldats,— il suit les manœuvres.)</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3>SCÈNE VII</h3>
-
-<p class="pp">LE DUC, PROKESCH, METTERNICH, puis UN LAQUAIS.</p>
-
-<p class="p">METTERNICH, tranquillement.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Passant le pont ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, tressaille, et se retournant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i10">La Garde !</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH, regardant avec son lorgnon.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Alors, toute l’armée est française, aujourd’hui ?</div>
-<div class="verse">D’où vient qu’on ne voit pas d’Autrichiens ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">Ils ont fui.</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Tiens ! tiens !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il prend un des petits soldats, le retourne.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Qui vous les a peinturlurés ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, sèchement.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i10">Personne.</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">C’est vous ?… Vous abîmez les joujoux qu’on vous donne ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, pâlissant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Mais, Monsieur !…</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Metternich sonne. Un laquais paraît. C’est le même
-que tout à l’heure.)</p>
-
-<p class="p">METTERNICH, au laquais.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">Emportez et jetez ces soldats !</div>
-<div class="verse">On en rapportera de neufs.</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8">Je n’en veux pas !</div>
-<div class="verse">Si j’en suis au joujou, du moins qu’il soit épique !</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Quelle mouche, ou plutôt quelle abeille, vous pique ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, marchant sur lui les poings crispés.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Sachez que l’ironie étant peu de mon gré…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE LAQUAIS, qui emporte les soldats, en passant derrière le duc,
-bas et vite.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Taisez-vous, Monseigneur, je vous les repeindrai.</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH, qui remontait, se retourne à la menace du duc,
-et avec hauteur.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Plaît-il ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, calmé subitement, avec une humilité forcée.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Rien.— Un moment d’humeur involontaire.</div>
-<div class="verse">Pardonnez-moi…</div>
-</div>
-
-<p class="s">(A part.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4">J’ai quelqu’un là. Je peux me taire !</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">J’amenais justement votre ami.</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">Mon ami ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Le maréchal Marmont.</div>
-</div>
-
-<p class="p">PROKESCH, avec une indignation contenue.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Marmont !</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH, regardant Prokesch.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8">Il est parmi</div>
-<div class="verse">Ceux qu’il me plaît de voir ici…</div>
-</div>
-
-<p class="p">PROKESCH, entre ses dents.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8">J’aime à le croire.</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Il est là.</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, très aimablement.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">Mais qu’il vienne !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Metternich sort. A peine la porte fermée, le duc s’abat dans le fauteuil,
-et se cognant avec désespoir la tête contre la table.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Ah ! mon père !… la gloire !…</div>
-<div class="verse">Les aigles !… le manteau !… le trône impérial !…</div>
-</div>
-
-<p class="s">(On entend la porte se rouvrir. Il se redresse, immédiatement calme
-et souriant, et très naturellement, à Marmont qui entre avec Metternich.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Comment vous portez-vous, Monsieur le Maréchal ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH, désirant emmener Prokesch.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Prokesch, venez un peu voir la chambre qu’habite</div>
-<div class="verse">Le duc…</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il lui prend le bras et l’emmène. Le duc et Marmont restent seuls.)</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3>SCÈNE VIII</h3>
-
-<p class="pp">LE DUC, MARMONT, un instant METTERNICH
-et PROKESCH.</p>
-
-<p class="p">MARMONT, s’asseyant sur un signe du duc.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">C’est, Monseigneur, ma dernière visite,</div>
-<div class="verse">Car, sur lui, je n’ai plus à vous apprendre rien.</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">C’est vraiment désolant ; vous en parliez si bien !</div>
-</div>
-
-<p class="p">MARMONT.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">J’en ai fait un portrait fidèle à Votre Altesse.</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Fidèle !— Alors, plus rien ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">MARMONT.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Plus rien.</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8">Sur sa jeunesse,</div>
-<div class="verse">Plus aucun souvenir ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">MARMONT.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Aucun.</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8">Résumons-nous :</div>
-<div class="verse">Il fut très grand.</div>
-</div>
-
-<p class="p">MARMONT.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4">Très grand.</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Mais, peut-être, sans vous,</div>
-<div class="verse">Aurait-il…</div>
-</div>
-
-<p class="p">MARMONT.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">J’ai parfois empêché…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">Le désastre.</div>
-</div>
-
-<p class="p">MARMONT, encouragé.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Dame ! il avait le tort de trop croire…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">A son astre.</div>
-</div>
-
-<p class="p">MARMONT, satisfait.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Nous nous rencontrons bien dans nos conclusions.</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Et ce fut, n’est-ce pas ? comme nous le disions…</div>
-</div>
-
-<p class="p">MARMONT, s’abandonnant tout à fait.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Ce fut un général, certes, considérable ;</div>
-<div class="verse">Mais enfin on ne peut pas dire…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">Misérable !</div>
-</div>
-
-<p class="p">MARMONT, se levant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Hein ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i1">Puisque j’ai fini de vous prendre aujourd’hui</div>
-<div class="verse">Tout ce qui vous restait de souvenirs de lui,</div>
-<div class="verse">Tout ce qui, malgré vous, en vous, était splendide,—</div>
-<div class="verse">Je vous jette à présent,— puisque vous êtes vide.</div>
-</div>
-
-<p class="p">MARMONT, blême.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Mais je…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">L’avoir trahi, duc de Raguse,— toi !</div>
-<div class="verse">Oui vous vous disiez tous, je sais : « Pourquoi pas moi ? »</div>
-<div class="verse">En voyant empereur votre ancien camarade.</div>
-<div class="verse">Mais toi ! toi ! qu’il aima depuis le premier grade !</div>
-<div class="verse">— Car il t’aimait au point de rendre mécontents</div>
-<div class="verse">Ses soldats !— toi qu’il fit maréchal à trente ans !…</div>
-</div>
-
-<p class="p">MARMONT, rectifiant sèchement.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Trente-cinq !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">Et voilà ! c’est le traître d’Essonnes !</div>
-<div class="verse">Et pour dire : trahir ! le peuple — tu frissonnes !—</div>
-<div class="verse">Le peuple a fabriqué le verbe <i>raguser</i> !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Se levant tout d’un coup et marchant sur lui.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Ne vous laissez donc pas en silence accuser !</div>
-<div class="verse">Répondez ! Ce n’est plus le prince François-Charle,</div>
-<div class="verse">C’est Napoléon Deux maintenant qui vous parle !</div>
-</div>
-
-<p class="p">MARMONT, qui recule, bouleversé.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Mais on vient !… Metternich !… Je reconnais sa voix…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, lui montrant la porte qui s’ouvre, fièrement.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Eh bien ! trahissez-nous une seconde fois !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Les bras croisés, il le brave du regard. Silence. Metternich reparaît
-avec Prokesch.)</p>
-
-<p class="p">METTERNICH, traversant le fond avec Prokesch.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Ne vous dérangez pas. Causez ! causez !… J’emmène</div>
-<div class="verse">Prokesch, au fond du parc, voir la <i>Ruine Romaine</i></div>
-<div class="verse">Où j’organise un bal.— Dernier représentant</div>
-<div class="verse">D’un monde qui mourra, dit-on, dans un instant,</div>
-<div class="verse">J’aime assez que ce soit sur des ruines qu’on danse !</div>
-<div class="verse">A demain…</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Ils sortent. Un temps.)</p>
-
-<p class="p">MARMONT, d’une voix sourde.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">Monseigneur, j’ai gardé le silence.</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Il n’aurait plus manqué que vous ragusassiez !</div>
-</div>
-
-<p class="p">MARMONT, saisissant une chaise.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Vous pouvez conjuguer ce verbe ; je m’assieds.</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Comment ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">MARMONT.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">Je vous permets de conjuguer ce verbe,</div>
-<div class="verse">Car vous avez été, tout à l’heure, superbe !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Monsieur !…</div>
-</div>
-
-<p class="p">MARMONT, haussant les épaules.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">J’ai dit du mal de l’Empereur ? j’en dis</div>
-<div class="verse">Toujours… depuis quinze ans, c’est vrai : je m’étourdis !</div>
-<div class="verse">Ne comprenez-vous pas que le duc de Raguse</div>
-<div class="verse">Espère se trouver, à lui-même, une excuse ?</div>
-<div class="verse">— La vérité… c’est que je ne l’ai pas revu.</div>
-<div class="verse">Si je l’avais revu, je serais revenu !</div>
-<div class="verse">Bien d’autres l’ont trahi, croyant servir la France !</div>
-<div class="verse">Mais ils l’ont tous revu ! Voilà la différence !</div>
-<div class="verse">Tous ils étaient repris !— et je le suis, ce soir !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Pourquoi ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">MARMONT, avec une brusque chaleur.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Mais parce que je viens de le revoir !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, auquel échappe presque un cri de joie.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Comment ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">MARMONT, tendant la main vers le duc.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Là, dans le front, dans la fureur du geste,</div>
-<div class="verse">Dans l’œil étincelant !… Insultez-moi. Je reste.</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Ah !… tu réparerais un peu, si c’était vrai !</div>
-<div class="verse">Et c’est toi, par ton cri, qui m’aurais délivré</div>
-<div class="verse">De ce doute de moi, si triste, et qu’on exploite.</div>
-<div class="verse">Quoi ! malgré mon front lourd et ma poitrine étroite ?…</div>
-</div>
-
-<p class="p">MARMONT.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Je l’ai revu !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4">D’espoir je suis réenvahi !</div>
-<div class="verse">Je voudrais pardonner !— Pourquoi l’as-tu trahi ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">MARMONT.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Ah ! Monseigneur !…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4">Pourquoi,— vous autres ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">MARMONT, avec un geste découragé.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">La fatigue !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Depuis un instant, la porte du fond, à droite, s’est entr’ouverte
-sans bruit, et on a pu apercevoir, dans l’entrebâillement, le laquais
-qui a emporté les petits soldats, écoutant. A ce mot : <i>la fatigue</i>, il entre
-et referme doucement la porte derrière lui, pendant que Marmont continue,
-dans un accès de franchise.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Que voulez-vous ?… Toujours l’Europe qui se ligue !</div>
-<div class="verse">Être vainqueur, c’est beau, mais vivre a bien son prix !</div>
-<div class="verse">Toujours Vienne, toujours Berlin,— jamais Paris !</div>
-<div class="verse">Tout à recommencer, toujours !… On recommence</div>
-<div class="verse">Deux fois, trois fois, et puis… C’était de la démence !</div>
-<div class="verse">A cheval sans jamais desserrer les genoux !</div>
-<div class="verse">A la fin nous étions trop fatigués !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE LAQUAIS, d’une voix de tonnerre.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i10">Et nous ?…</div>
-</div>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3>SCÈNE IX</h3>
-
-<p class="pp">LE DUC, MARMONT, FLAMBEAU.</p>
-
-<p class="p">LE DUC et MARMONT, se retournant et l’apercevant debout,
-au fond, les bras croisés.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Hein ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE LAQUAIS, descendant peu à peu vers Marmont.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i1">Et nous, les petits, les obscurs, les sans-grades,</div>
-<div class="verse">Nous qui marchions fourbus, blessés, crottés, malades,</div>
-<div class="verse">Sans espoir de duchés ni de dotations ;</div>
-<div class="verse">Nous qui marchions toujours et jamais n’avancions ;</div>
-<div class="verse">Trop simples et trop gueux pour que l’espoir nous berne</div>
-<div class="verse">De ce fameux bâton qu’on a dans sa giberne ;</div>
-<div class="verse">Nous qui par tous les temps n’avons cessé d’aller,</div>
-<div class="verse">Suant sans avoir peur, grelottant sans trembler,</div>
-<div class="verse">Ne nous soutenant plus qu’à force de trompette,</div>
-<div class="verse">De fièvre, et de chansons qu’en marchant on répète ;</div>
-<div class="verse">Nous sur lesquels pendant dix-sept ans, songez-y,</div>
-<div class="verse">Sac, sabre, tournevis, pierres à feu, fusil,</div>
-<div class="verse">— Ne parlons pas du poids toujours absent des vivres !—</div>
-<div class="verse">Ont fait le doux total de cinquante-huit livres ;</div>
-<div class="verse">Nous qui, coiffés d’oursons sous les ciels tropicaux,</div>
-<div class="verse">Sous les neiges n’avions même plus de shakos ;</div>
-<div class="verse">Qui d’Espagne en Autriche exécutions des trottes ;</div>
-<div class="verse">Nous qui, pour arracher ainsi que des carottes</div>
-<div class="verse">Nos jambes à la boue énorme des chemins,</div>
-<div class="verse">Devions les empoigner quelquefois à deux mains ;</div>
-<div class="verse">Nous qui, pour notre toux n’ayant pas de jujube,</div>
-<div class="verse">Prenions des bains de pied d’un jour dans le Danube ;</div>
-<div class="verse">Nous qui n’avions le temps, quand un bel officier</div>
-<div class="verse">Arrivait, au galop de chasse, nous crier :</div>
-<div class="verse">« L’ennemi nous attaque, il faut qu’on le repousse ! »</div>
-<div class="verse">Que de manger un blanc de corbeau, sur le pouce,</div>
-<div class="verse">Ou vivement, avec un peu de neige, encor,</div>
-<div class="verse">De nous faire un sorbet au sang de cheval mort ;</div>
-<div class="verse">Nous…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, les mains crispées aux bras de son fauteuil, penché en avant,
-les yeux ardents.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i1">Enfin !…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE LAQUAIS.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">… qui, la nuit, n’avions pas peur des balles,</div>
-<div class="verse">Mais de nous réveiller, le matin, cannibales ;</div>
-<div class="verse">Nous…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, de plus en plus penché ; s’accoudant sur la table, et dévorant cet
-homme du regard.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i1">Enfin !…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE LAQUAIS.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">… qui marchant et nous battant à jeun,</div>
-<div class="verse">Ne cessions de marcher…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, transfiguré de joie.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Enfin ! j’en vois donc un !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE LAQUAIS.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">… Que pour nous battre,— et de nous battre un contre quatre,</div>
-<div class="verse">Que pour marcher,— et de marcher que pour nous battre,</div>
-<div class="verse">Marchant et nous battant, maigres, nus, noirs et gais…</div>
-<div class="verse">Nous, nous ne l’étions pas, peut-être, fatigués ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">MARMONT, interdit.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Mais…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE LAQUAIS.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i1">Et sans lui devoir, comme vous, des chandelles,</div>
-<div class="verse">C’est nous qui cependant lui restâmes fidèles !</div>
-<div class="verse">Aux portières du roi votre cheval dansait !…</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Au duc.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">De sorte, Monseigneur, qu’à la cantine où c’est</div>
-<div class="verse">Avec l’âme qu’on mange et de gloire qu’on dîne…</div>
-<div class="verse">Sa graine d’épinard ne vaut pas ma sardine !</div>
-</div>
-
-<p class="p">MARMONT.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Quel est donc ce laquais qui s’exprime en grognard ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE LAQUAIS, prenant la position militaire.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Jean-Pierre-Séraphin Flambeau, dit « le Flambard ».</div>
-<div class="verse">Ex-sergent grenadier vélite de la garde.</div>
-<div class="verse">Né de papa breton et de maman picarde.</div>
-<div class="verse">S’engage à quatorze ans, l’an VI, deux germinal.</div>
-<div class="verse">Baptême à Marengo. Galons de caporal</div>
-<div class="verse">Le quinze fructidor an XII. Bas de soie</div>
-<div class="verse">Et canne de sergent trempés de pleurs de joie</div>
-<div class="verse">Le quatorze juillet mil huit cent neuf,— ici,</div>
-<div class="verse">— Car la garde habita Schœnbrunn et Sans-Souci !—</div>
-<div class="verse">Au service de Sa Majesté Très Française.</div>
-<div class="verse">Total des ans passés : seize ; campagnes : seize.</div>
-<div class="verse">Batailles : Austerlitz, Eylau, Somo-Sierra,</div>
-<div class="verse">Eckmühl, Essling, Wagram, Smolensk… et cætera !</div>
-<div class="verse">Faits d’armes trente-deux. Blessures : quelques-unes.</div>
-<div class="verse">Ne s’est battu que pour la gloire, et pour des prunes.</div>
-</div>
-
-<p class="p">MARMONT, au duc.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Vous n’allez pas ainsi l’écouter jusqu’au bout ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Oui, vous avez raison, pas ainsi,— mais debout !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il se lève.)</p>
-
-<p class="p">MARMONT.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Monseigneur…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, à Marmont.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">Dans le livre aux sublimes chapitres,</div>
-<div class="verse">Majuscules, c’est vous qui composez les titres,</div>
-<div class="verse">Et c’est sur vous toujours que s’arrêtent les yeux !</div>
-<div class="verse">Mais les mille petites lettres… ce sont eux !</div>
-<div class="verse">Et vous ne seriez rien sans l’armée humble et noire</div>
-<div class="verse">Qu’il faut pour composer une page d’histoire !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(A Flambeau.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Ah ! mon brave Flambeau, peintre en soldats de bois,</div>
-<div class="verse">Quand je pense que je te vois depuis un mois,</div>
-<div class="verse">Et que tu m’agaçais avec tes surveillances !…</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU, souriant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Oh ! nous sommes de bien plus vieilles connaissances !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Nous ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU, avançant sa bonne grosse figure.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i1">Monseigneur ne me remet pas ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">Pas du tout !</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU, insistant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Mais un jeudi matin ! dans le parc de Saint-Cloud !…</div>
-<div class="verse">— Le maréchal Duroc, la dame de service</div>
-<div class="verse">Regardaient Votre Altesse user d’une nourrice</div>
-<div class="verse">Si blanche, il m’en souvient, que j’en reçus un choc.</div>
-<div class="verse">« Approche ! » me cria le maréchal Duroc.</div>
-<div class="verse">J’obéis. Mais j’étais troublé par trop de choses…</div>
-<div class="verse">L’enfant impérial, les grandes manches roses</div>
-<div class="verse">De la dame d’honneur, ce maréchal,— ce sein…</div>
-<div class="verse">Bref, mon plumet tremblait à mon bonnet d’oursin.</div>
-<div class="verse">Si bien qu’il intrigua les yeux de Votre Altesse.</div>
-<div class="verse">Vous le considériez rêveusement… Qu’était-ce ?</div>
-<div class="verse">Et tout en lui faisant un rire plein de lait</div>
-<div class="verse">Vous sembliez chercher si ce qu’il vous fallait</div>
-<div class="verse">Admirer davantage en sa rougeur qui bouge,</div>
-<div class="verse">C’était qu’elle bougeât, ou bien qu’elle fût rouge.</div>
-<div class="verse">Soudain, m’étant penché, je sentis, inquiet,</div>
-<div class="verse">Que vos petites mains tripotaient mon plumet.</div>
-<div class="verse">Le maréchal Duroc me dit d’un ton sévère :</div>
-<div class="verse">« Laissez faire Sa Majesté ! » Je laissai faire.</div>
-<div class="verse">J’entendais — ayant mis à terre le genou —</div>
-<div class="verse">Rire le maréchal, la dame, et la nounou…</div>
-<div class="verse">Et quand je me levai, toute rouge était l’herbe,</div>
-<div class="verse">Et j’avais pour plumet un fil de fer imberbe.</div>
-<div class="verse">« Je vais signer un bon pour qu’on t’en rende deux ! »</div>
-<div class="verse">Dit Duroc.— Je revins au quartier, radieux !</div>
-<div class="verse">« Hé ! psitt ! là-bas ! Qui donc m’a déplumé cet homme ? »</div>
-<div class="verse">Dit l’adjudant. Je répondis : « Le Roi de Rome. »</div>
-<div class="verse">— Voilà comment je fis connaissance, un jeudi,</div>
-<div class="verse">De Votre Majesté. Votre Altesse a grandi.</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Non, je n’ai pas grandi — c’est bien là ma tristesse !—</div>
-<div class="verse">Puisque Sa Majesté n’est plus que Son Altesse.</div>
-</div>
-
-<p class="p">MARMONT, bourru, à Flambeau.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Et qu’as-tu fait depuis que l’Empire est tombé ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU, le toisant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Je crois m’être conduit toujours comme un bon…</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il va lâcher le mot, mais la présence du prince le retient, et il dit
-seulement.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i11">B.</div>
-<div class="verse">Je connais Solignac et Fournier-Sarlovèze,</div>
-<div class="verse">Conspire avec Didier, en mai mil huit cent seize ;</div>
-<div class="verse">Complot raté ; je vois exécuter Miard,</div>
-<div class="verse">Un enfant de quinze ans, et David, un vieillard.</div>
-<div class="verse">Je pleure. On me condamne à mort par contumace.</div>
-<div class="verse">Bien. Je rentre à Paris sous un faux nom. Je casse,</div>
-<div class="verse">Sous prétexte qu’il mit sa botte sur mes cors,</div>
-<div class="verse">Un tabouret de bois sur un garde du corps.</div>
-<div class="verse">Je préside des punchs terribles. Je dépense</div>
-<div class="verse">Soixante sous par mois. Je garde l’espérance</div>
-<div class="verse">Que l’Autre peut encor débarquer, dans le Var !</div>
-<div class="verse">Je me promène, avec un chapeau bolivar.</div>
-<div class="verse">Quiconque me regarde est traité de « vampire ».</div>
-<div class="verse">Je me bats trente fois en duel. Je conspire</div>
-<div class="verse">A Béziers. Le coup rate. On me condamne à mort</div>
-<div class="verse">Par contumace. Bon. Je m’affilie encor</div>
-<div class="verse">Au complot de Lyon. On nous arrête en masse.</div>
-<div class="verse">Je file. On me condamne à mort par contumace.</div>
-<div class="verse">Et je rentre à Paris, où, comme par hasard,</div>
-<div class="verse">Je me trouve fourré du complot du bazar.</div>
-<div class="verse">Desnouettes (Lefèvre) étant en Amérique,</div>
-<div class="verse">Je l’y joins : « Général, que fait-on ? » — « On rapplique ! »</div>
-<div class="verse">Départ ; naufrage ; et comme un simple passager,</div>
-<div class="verse">Voilà mon général noyé. Je sais nager,</div>
-<div class="verse">Et je nage, en pleurant Lefèvre-Desnouettes…</div>
-<div class="verse">Bon, très bien. Du soleil, des flots bleus, des mouettes,</div>
-<div class="verse">Un navire, on me cueille… et je débarque, mûr</div>
-<div class="verse">Pour aller prendre part au complot de Saumur.</div>
-<div class="verse">Complot raté. Cour prévôtale. Je m’esbigne.</div>
-<div class="verse">Le commandant Caron du cinquième de ligne</div>
-<div class="verse">Conspirant à Toulon, j’y vole. Mais en vain,</div>
-<div class="verse">Car nous bavardons trop chez un marchand de vin :</div>
-<div class="verse">Tout rate. On me condamne à mort par contumace.</div>
-<div class="verse">Je vais me dérouiller en Grèce la carcasse</div>
-<div class="verse">Contre ces sales Turcs, que l’on écrabouillait !</div>
-<div class="verse">Enfin je rentre en France, un matin de juillet ;</div>
-<div class="verse">Je vois faire un tas de pavés, j’y collabore ;</div>
-<div class="verse">Je me bats ; et, le soir, le drapeau tricolore</div>
-<div class="verse">Flotte au lieu du drapeau pâle de l’émigré.</div>
-<div class="verse">Mais comme à ce drapeau, quelque chose, à mon gré,</div>
-<div class="verse">Manquait encore, en haut de sa hampe infidèle,</div>
-<div class="verse">— Vous savez, quelque chose, en or, qui bat de l’aile !—</div>
-<div class="verse">Je pars pour un complot en Romagne. Il rata.</div>
-<div class="verse">Une cousine à vous…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, vivement.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Son nom ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8">Camerata !</div>
-<div class="verse">Me prend pour professeur d’escrime…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, comprenant tout.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8">Ah !…</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">En Toscane !</div>
-<div class="verse">On conspire, en faisant du sabre et de la canne ;</div>
-<div class="verse">Un poste dangereux était à prendre ici,</div>
-<div class="verse">On me donne de faux papiers, et me voici.</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il se frotte les mains, rit silencieusement, et, clignant de l’œil :)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">— Je suis là. Mais je vois, chaque jour, la comtesse.</div>
-<div class="verse">J’ai trouvé, dans le parc, ce trou que votre Altesse</div>
-<div class="verse">Creusa jadis avec son précepteur Colin</div>
-<div class="verse">Pour jouer au petit Robinson ;— moi, malin,</div>
-<div class="verse">Je m’y cache ; c’est un couloir à deux sorties,</div>
-<div class="verse">L’une dans des fourmis, l’autre dans des orties ;</div>
-<div class="verse">J’attends ; votre cousine, un album dans les mains,</div>
-<div class="verse">Vient en touriste ; et là, près des machins romains,</div>
-<div class="verse">Elle sur un pliant, et moi dans de la glaise,</div>
-<div class="verse">Elle ayant l’air de dessiner comme une Anglaise,</div>
-<div class="verse">Et moi parlant du fond d’un trou comme un souffleur,—</div>
-<div class="verse">Nous causons des moyens de vous faire empereur.</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, après un léger silence d’émotion.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Et pour un dévouement d’une suite pareille,</div>
-<div class="verse">Que me demandes-tu ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">De me tirer l’oreille.</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">De ?…</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU, gaiement.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i1">Que peut demander un ex-grognard ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, un peu troublé par sa familiarité soldatesque.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i10">Un ex ?…</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">J’attends !… Mais allez donc !… Oui… le pouce… et l’index…</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Le duc lui tire l’oreille, maladroitement, d’un geste, malgré lui, hautain.
-Flambeau fait la moue.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Ah ! ce n’est pas ainsi, Monseigneur, qu’on la pince !</div>
-<div class="verse">Vous, vous ne savez pas ; vous,— vous êtes trop prince !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, tressaillant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Ah ! tu crois ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">MARMONT.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">Maladroit, de lui dire ce mot !</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Quand le prince est Français, c’est un demi-défaut !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, anxieusement.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Mais… me sent-on Français dans ce palais d’Autriche ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Oh ! oui !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Regardant autour de lui.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Vous n’allez pas ici. C’est lourd ! C’est riche !</div>
-</div>
-
-<p class="p">MARMONT.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Comment, tu vois ça, toi ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Mon frère est tapissier,</div>
-<div class="verse">Et travaille, à Paris, pour Fontaine et Percier.</div>
-<div class="verse">Ça veut nous imiter. Mais ils vous ont, tonnerre !</div>
-<div class="verse">Un Louis-Quinze, ici,— qui n’est pas ordinaire !</div>
-<div class="verse">Je ne suis pas un grand connaisseur, mais j’ai l’œil !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il saisit un fauteuil que sa large main enlève comme une plume, et désignant
-le lourd bois doré, d’un goût allemand.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Est-ce assez siroté, le bois de ce fauteuil !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il le repose, et montrant la tapisserie montée dans ce bois.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Mais la tapisserie !… hein ? ce goût !… ce mystère !…</div>
-<div class="verse">Ça chante !… Ça sourit !… ça fiche tout par terre !</div>
-<div class="verse">Pourquoi ? Vous le savez : ce sont des Gobelins !</div>
-<div class="verse">Et comme on voit que ça, c’est fait par des malins !</div>
-<div class="verse">Ça jure, là-dedans, ce goût, cette élégance !…</div>
-<div class="verse">— Vous aussi, Monseigneur, on vous a fait en France.</div>
-</div>
-
-<p class="p">MARMONT, au duc.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Il faut y retourner !</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Et sur la croix d’honneur</div>
-<div class="verse">Venir faire remettre un petit empereur !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Mais qui donc ont-ils mis à sa place ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">Henri Quatre.</div>
-<div class="verse">Dame ! il fallait trouver quelqu’un qui sût se battre…</div>
-<div class="verse">Mais, basta ! l’Empereur Napoléon sourit</div>
-<div class="verse">D’avoir, pour fausse barbe, un jour, le roi Henri !…</div>
-<div class="verse">— Avez-vous jamais vu la croix ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, mélancoliquement.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8">Dans des vitrines.</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Monseigneur, il fallait voir ça sur des poitrines !</div>
-<div class="verse">Là, sur le drap bombé, goutte de sang ardent</div>
-<div class="verse">Qui descendait, et devenait, en descendant,</div>
-<div class="verse">De l’or, et de l’émail, avec de la verdure…</div>
-<div class="verse">C’était comme un bijou coulant d’une blessure.</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Ce devait être beau, mon ami, je le crois.</div>
-<div class="verse">Sur ta poitrine, là.</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Moi ?… Je n’ai pas la croix !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, sursautant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Après ce que tu fis, modeste et grandiose ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Pour l’avoir, il fallait faire bien autre chose !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Tu n’as pas réclamé ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU, simplement.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Quand le petit Tondu</div>
-<div class="verse">Ne donnait pas l’objet, c’est qu’il n’était pas dû.</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Eh bien ! moi, sans pouvoir, sans titre, sans royaume,</div>
-<div class="verse">Moi qui ne suis qu’un souvenir dans un fantôme !</div>
-<div class="verse">Moi, ce duc de Reichstadt qui, triste, ne peut rien</div>
-<div class="verse">Qu’errer sous les tilleuls de ce parc autrichien,</div>
-<div class="verse">En gravant sur leurs troncs des N dans la mousse…</div>
-<div class="verse">Passant qu’on ne regarde un peu que lorsqu’il tousse !</div>
-<div class="verse">Moi qui n’ai même plus le plus petit morceau</div>
-<div class="verse">De la moire rouge, hélas ! dans mon berceau !</div>
-<div class="verse">Moi dont ils ont en vain constellé l’infortune !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il montre les deux plaques de sa poitrine.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Moi qui ne porte plus que deux croix au lieu d’Une !</div>
-<div class="verse">Moi malade, exilé, prisonnier… je ne peux</div>
-<div class="verse">Galoper sur le front des régiments pompeux</div>
-<div class="verse">En jetant aux héros des astres !… mais j’espère,</div>
-<div class="verse">J’imagine… il me semble enfin que, fils d’un père</div>
-<div class="verse">Auquel un firmament a passé par les mains,</div>
-<div class="verse">Je dois, malgré tant d’ombre et tant de lendemains,</div>
-<div class="verse">Avoir au bout des doigts un peu d’étoile encore…</div>
-<div class="verse">Jean-Pierre-Séraphin Flambeau, je te décore !</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Vous ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i1">Dame ! ce ruban n’est pas le vrai…</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i10">Le vrai,</div>
-<div class="verse">C’est celui qu’on reçoit en pleurant.— J’ai pleuré.</div>
-</div>
-
-<p class="p">MARMONT.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">D’ailleurs, c’est à Paris que ça se légalise !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Mais que faire pour y rentrer ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8">Votre valise !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Hélas !</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU, rapidement.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Non ! plus d’hélas !— C’est aujourd’hui le neuf ;</div>
-<div class="verse">Si vous voulez, le trente, être sur le Pont-Neuf,</div>
-<div class="verse">Assistez — et, le trente, on reverra la Seine !—</div>
-<div class="verse">Au bal que demain soir donne Népomucène.</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC et MARMONT.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Qui ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i1">Metternich (Clément-Lotaire-Wenceslas-</div>
-<div class="verse">Népomucène). Allez au bal,— et plus d’hélas !</div>
-</div>
-
-<p class="p">MARMONT.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Mais tu dis devant moi des choses bien secrètes !</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU, gaiement, l’enrôlant d’un geste.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Vous n’éventerez pas un complot — dont vous êtes !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, avec un haut-le-corps.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Non ! pas Marmont !</div>
-</div>
-
-<p class="p">MARMONT.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4">Mais si ! je m’en mets !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(A Flambeau.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">C’est égal,</div>
-<div class="verse">Tu ne m’auras pas pris avec un madrigal !</div>
-<div class="verse">Tu m’as fait tout à l’heure une sortie… outrée !</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Oui, mais ça me faisait une jolie entrée.</div>
-</div>
-
-<p class="p">MARMONT.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">C’était très imprudent !</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">C’est vrai… mais mon défaut</div>
-<div class="verse">C’est d’en faire toujours un peu plus qu’il ne faut !</div>
-<div class="verse">Aux consignes, toujours, j’ajoute quelque chose :</div>
-<div class="verse">J’aime me battre avec, à l’oreille, une rose !</div>
-<div class="verse">Je fais du luxe !</div>
-</div>
-
-<p class="p">MARMONT.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i5">Donc, si la Camerata</div>
-<div class="verse">Veut m’employer…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, avec violence.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4">Non ! pas Marmont !</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8">Tara ta ta !</div>
-<div class="verse">Laissez-le donc se racheter !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8">Non !</div>
-</div>
-
-<p class="p">MARMONT, à Flambeau.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">J’ai des listes</div>
-<div class="verse">Très bien faites !… Des mécontents, des royalistes,</div>
-<div class="verse">L’ambassadeur Maison est un de mes amis !</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU, vivement.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Oh ! il peut nous servir !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, douloureusement.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Déjà des compromis !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Avec désespoir.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Non ! non ! je ne veux pas que Marmont se consacre…</div>
-</div>
-
-<p class="p">MARMONT, saluant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Je vous obéirai, Monsieur, après le sacre.</div>
-<div class="verse">— Je vais voir de ce pas le maréchal Maison.</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il sort.)</p>
-
-<p class="p">FLAMBEAU, fermant la porte, et redescendant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Cette ancienne canaille a tout à fait raison.</div>
-</div>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3>SCÈNE X</h3>
-
-<p class="pp">LE DUC, FLAMBEAU.</p>
-
-<p class="p">LE DUC, allant et venant avec agitation.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Soit !… Je partirais bien !… mais la preuve ! la preuve</div>
-<div class="verse">Que de mon père encor la France se sent veuve !</div>
-<div class="verse">Elles ont dû mourir, Flambeau, depuis le temps,</div>
-<div class="verse">Les tendresses pour nous de tous ces braves gens !</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU, lyrique.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Leurs tendresses pour vous ?… Elles sont immortelles !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Et de sa poche il tire quelque chose de long et de tricolore qu’il
-fait tournoyer glorieusement au-dessus de sa tête, puis remet dans les
-mains du duc.)</p>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Qu’est-ce que c’est que ça, Flambeau ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU, tranquillement.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">C’est des bretelles.</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Es-tu fou ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">Regardez ce qu’il y a dessus.</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Mon portrait !</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">Ça se porte assez. Les gens cossus.</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Mais, Flambeau !…</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU, lui présentant une tabatière qu’il tire de son gousset.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">Voulez-vous accepter une prise ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, interdit.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Je…</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU, lui faisant signe de regarder.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i1">Sur la tabatière, une tête… qui frise.</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">C’est moi !</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU, déployant un grand mouchoir de soie comme en vendent les colporteurs.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Que pensez-vous de ce grand mouchoir bleu ?</div>
-<div class="verse">Hein ! ça fait bien, le Roi de Rome, au beau milieu ?</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il étale le mouchoir au dossier d’un fauteuil.)</p>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Mais…</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU, dépliant une sorte d’image d’Épinal.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i1">Image en couleur, pour les murs. Ça se colle.</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">C’est encor moi, sur un cheval…</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8">Qui caracole !</div>
-<div class="verse">— Et comment trouvez-vous la pipe ?</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il lui présente une pipe.)</p>
-
-<p class="p">LE DUC, se reconnaissant dans la tête de pipe.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">Mais, Flambeau !…</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Ah ! vous ne direz pas que vous n’êtes pas beau !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, partagé entre l’émotion et le rire.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Je…</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU, sortant toujours de ses poches d’autres petits objets.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i1">Cocarde !— On la met pour qu’elle soit saisie !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Qu’est-ce encor ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">Médaillon. Petite fantaisie !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">C’est toujours moi !</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4">Toujours !… Et sur ce verre, en mat,</div>
-<div class="verse">Quels mots a-t-on gravés ?</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il a tiré un verre des basques de sa
-livrée.)</p>
-
-<p class="p">LE DUC, lisant sur le verre.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">« François, duc de Reichstadt ! »</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU, sortant de sous son gilet une assiette peinte.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Vous ne voudriez pas qu’il n’y eût pas l’assiette…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, de plus en plus stupéfait.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">L’assiette ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU, disposant tout sur la table à mesure que ça sort de ses poches.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">Le couteau !— Le rond de serviette !</div>
-<div class="verse">— Ah ! sur le coquetier, vous avez l’air ravi !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il avance un fauteuil.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Le couvert est complet : Monseigneur est servi.</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, tombant assis.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Flambeau !</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU, avec un enthousiasme croissant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Enfin, de tout !— Et des cravates roses</div>
-<div class="verse">Où l’on vous voit brodé dans des apothéoses !</div>
-<div class="verse">— Des cartes à jouer dont vous êtes l’atout !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, éperdu, au milieu des objets qui pleuvent autour de lui sur la table.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Flambeau !</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Des almanachs !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Flambeau !</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8">De tout ! de tout !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, éclatant en sanglots.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Flambeau !</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Hein ? vous pleurez ? Nom d’un petit bonhomme !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il saisit le foulard qu’il a mis au dossier du fauteuil.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Essuyez-vous les yeux avec le Roi de Rome !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Agenouillé près du duc et lui essuyant les yeux avec le mouchoir.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Moi, je vous dis qu’on bat les fers lorsqu’ils sont chauds ;</div>
-<div class="verse">Que vous avez le peuple avec les maréchaux ;</div>
-<div class="verse">Que le roi, le roi même, à cette heure n’existe</div>
-<div class="verse">Qu’à la condition d’être bonapartiste ;</div>
-<div class="verse">Qu’en vain, ils ont un coq qui se donne du mal</div>
-<div class="verse">Pour ressembler, de loin, à l’aigle impérial ;</div>
-<div class="verse">Qu’on trouve irrespirable, en France, un air sans gloire ;</div>
-<div class="verse">Qu’une couronne ne tient pas sur une poire ;</div>
-<div class="verse">Que la jeunesse, autour de vous, va se ranger,</div>
-<div class="verse">En fredonnant une chanson de Béranger ;</div>
-<div class="verse">Que la rue a frémi, que le pavé tressaille,</div>
-<div class="verse">— Et que Schœnbrunn est bien moins joli que Versailles.</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, debout.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">J’accepte… je fuirai…</div>
-</div>
-
-<p class="s">(On entend une musique militaire, dehors. Le duc tressaille.)</p>
-
-<p class="p">FLAMBEAU, qui a couru à la fenêtre.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Sur l’escalier d’honneur,</div>
-<div class="verse">C’est la musique de la garde.— L’Empereur</div>
-<div class="verse">Doit rentrer au château.</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, dégrisé.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Mon grand-père qui rentre !</div>
-<div class="verse">Ma promesse !…</div>
-</div>
-
-<p class="s">(A Flambeau.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4">Non ! non ! avant d’accepter…</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU, inquiet.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i11">Diantre !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Je dois tenter auprès de lui…! Mais si ce soir,</div>
-<div class="verse">Quand tu viendras ici me garder, tu peux voir</div>
-<div class="verse">Quelque chose… que tu n’y vois pas d’habitude,</div>
-<div class="verse">C’est que j’accepte alors de m’enfuir !…</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU, en gamin de Paris.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">O Latude !</div>
-<div class="verse">— Que sera ce signal ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Tu le verras !</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i10">Oui, mais…</div>
-</div>
-
-<p class="s">(La porte s’ouvre. Il s’éloigne vivement du duc et a l’air de ranger
-dans la pièce. On voit paraître sur le seuil un garde-noble hongrois,
-rouge et argent, botté de jaune, la peau de panthère sur l’épaule, et le
-bonnet de fourrure surmonté d’un long plumet blanc à monture d’argent.)</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3>SCÈNE XI</h3>
-
-<p class="pp">LE DUC, FLAMBEAU, UN GARDE-NOBLE.</p>
-
-<p class="p">LE GARDE-NOBLE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Monseigneur…</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU, à part, regardant le Hongrois.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">Les mâtins, ont-ils de beaux plumets !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Qu’est-ce donc ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE GARDE-NOBLE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">L’Empereur rentrait. On vint lui dire :</div>
-<div class="verse">« C’est aujourd’hui le jour de la semaine, Sire,</div>
-<div class="verse">Où Votre Majesté reçoit tous ses sujets…</div>
-<div class="verse">Bien des gens sont venus de très loin. » — « J’y songeais ! »</div>
-<div class="verse">Répondit l’Empereur, toujours simple… « et j’espère</div>
-<div class="verse">Les recevoir. Je suis à Schœnbrunn en grand-père ;</div>
-<div class="verse">Je serai chez le duc, tantôt, de cinq à six ;</div>
-<div class="verse">Que mes autres enfants soient chez mon petit-fils ! »</div>
-<div class="verse">— Peut-on monter ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4">Ouvrez toutes les portes closes !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(L’officier sort. Jusqu’à la fin de l’acte on entend jouer la musique
-de la garde dans le parc.)</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3>SCÈNE XII</h3>
-
-<p class="pp">LE DUC, FLAMBEAU.</p>
-
-<p class="p">LE DUC, vivement, dès qu’il voit qu’ils sont seuls, montrant les objets
-épars sur la table.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Maintenant, fais-moi vite un paquet de ces choses ;</div>
-<div class="verse">Dans ma chambre, à loisir, je compte les revoir !</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU, entassant rapidement tous les petits objets dans le foulard.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">J’en fais un baluchon, tenez, dans le mouchoir !</div>
-<div class="verse">— Mais dites-moi ce que ce signal peut bien être ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Flambeau, tu ne peux pas ne pas le reconnaître !</div>
-<div class="verse">— Les entends-tu jouer, en bas, l’air autrichien ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU, ramenant les bouts du foulard pour terminer le paquet.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Ça ne vaut pas la <i>Marseillaise</i>, nom d’un chien !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse"><i>La Marseillaise</i> !…— Eh bien ! les bouts, tu les attaches ? —</div>
-<div class="verse">Oui, mon père disait : « Cet air a des moustaches ! »</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU, nouant et serrant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Il a des favoris, leur air national !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, passant dans le paquet une badine qu’il vient de prendre
-sur la table, et la mettant sur son épaule.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Rentrer en France, à pied, ce ne serait pas mal,</div>
-<div class="verse">Avec son baluchon, comme ça, sur l’épaule !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il remonte vers sa chambre, d’un petit air crâne de conscrit, le
-paquet bleu se balançant derrière lui.)</p>
-
-<p class="p">FLAMBEAU, le suivant des yeux, brusquement attendri.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Que vous êtes gentil et que vous êtes drôle !</div>
-<div class="verse">— C’est la première fois que je vous vois ainsi.</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, qui va entrer dans sa chambre, se retourne.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Un peu jeune ? un peu gai ?… C’est vrai, Flambeau !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Et avec émotion.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i10">Merci !</div>
-</div>
-
-
-<p class="c gap small">Rideau.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">ACTE III<br />
-LES AILES QUI S’OUVRENT</h2>
-
-
-<p>Le même décor.</p>
-
-<p>La fenêtre est toujours ouverte sur le parc. Mais la coloration du
-parc a changé avec l’heure. Ce sont maintenant les somptueuses
-teintes de la fin du jour. La Gloriette est en or.</p>
-
-<p>On a repoussé la table chargée de livres vers la droite pour laisser
-un grand espace libre. On a apporté non pas un trône, mais une
-vaste bergère, pour que le vieil Empereur y soit à la fois majestueux
-et paternel.</p>
-
-<p>Au lever du rideau, les gens que doit recevoir l’Empereur ont été
-introduits. Ils attendent, debout, causant à voix basse. Chacun tient
-à la main un petit papier où sa demande est écrite. Bourgeois endimanchés,
-veuves de militaires en deuil. Paysans et paysannes venus
-de tous les coins de l’Empire : Bohémiens, Tyroliens, etc. Bariolage
-de costumes nationaux.</p>
-
-<p>Des arcières, un peu pareils à des suisses d’église (habit rouge
-galonné, parements et ceinturon de velours noir, culotte blanche,
-hautes bottes, bicorne à demi recouvert d’une retombée de plumes
-de coq) sont immobiles aux portes de droite. Un garde-noble hongrois
-va et vient, faisant des effets de pelisse.</p>
-
-<p>Il refoule tout le monde vers le fond, devant la fenêtre, et à gauche,
-contre les portes fermées de la chambre du Duc.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3>SCÈNE PREMIÈRE</h3>
-
-<p class="pp"><span class="sc">Un GARDE-NOBLE, des ARCIÈRES, des PAYSANS,
-des BOURGEOIS, des FEMMES, des
-ENFANTS</span>, etc., puis L’EMPEREUR FRANZ.</p>
-
-<p class="p">LE GARDE-NOBLE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Rangez-vous !— Chut, le vieux !— Toi, le petit, sois sage !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il montre la porte du second plan, à droite.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">L’Empereur vient par là.— Laissez-lui le passage !</div>
-<div class="verse">— Le géant montagnard, ne râclez pas vos pieds !</div>
-</div>
-
-<p class="p">UN HOMME, timidement.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Il passe devant nous ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE GARDE-NOBLE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">En prenant les papiers.</div>
-<div class="verse">— Tenez bien vos petits papiers en évidence !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Tous les petits papiers palpitent au bout des doigts.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Ne lui racontez pas d’histoires !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Tout le monde est rangé. Il va se placer près de la table,— puis
-se rappelant une recommandation à faire.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">Ah !… défense</div>
-<div class="verse">De se mettre à genoux quand il entre !</div>
-</div>
-
-<p class="p">UNE FEMME, à part.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i10">Défends !</div>
-<div class="verse">Ça n’empêchera pas…</div>
-</div>
-
-<p class="s">(La porte s’ouvre. L’Empereur paraît. Tout le monde se met à
-genoux.)</p>
-
-<p class="p">L’EMPEREUR, très simplement.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Levez-vous, mes enfants.</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il descend. Les petits papiers palpitent de plus en plus. Il a sa
-longue tête triste des portraits. Mais un grand air de bonté. Il est vêtu,
-avec une bonhomie voulue, du costume bourgeois qu’il affectionne :
-redingote de drap gris s’ouvrant sur un gilet paille ; culotte de drap gris
-entrant dans des bottes. Il prend la supplique que lui tend une femme,
-la lit, et la passe au chambellan qui le suit, en disant :)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">La pension doublée.</div>
-</div>
-
-<p class="p">LA FEMME, se prosternant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Ah ! Sire !</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’EMPEREUR, après avoir lu la supplique que lui tend un paysan.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8">Hé ! hé ! la paire</div>
-<div class="verse">De bœufs ! diable ! c’est cher !…</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il passe le papier au chambellan en disant :)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Accordé !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE PAYSAN, avec effusion.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">Notre père !</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’EMPEREUR, passant au chambellan la supplique d’une paysanne,
-qu’il vient de lire.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Accordé !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LA PAYSANNE, le bénissant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">Père Franz !…</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’EMPEREUR, s’arrêtant devant un pauvre homme qu’il reconnaît.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Encor toi ?… Ça va bien</div>
-<div class="verse">A la maison ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’HOMME, tournant son bonnet dans ses mains.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4">Pas mal.</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’EMPEREUR, après avoir passé la pétition au chambellan, arrive
-devant une vieille villageoise.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Eh bien ? la vieille, eh bien ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LA VIEILLE, pendant que l’Empereur lit sa supplique.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Oui, tu comprends, le vent a fait mourir les poules…</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’EMPEREUR, passant la supplique.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Allons, soit !…</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il prend un autre papier que lui tend un Tyrolien et,
-après avoir lu.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">Un chanteur ?…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE TYROLIEN.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Je sais iouler.</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’EMPEREUR, souriant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">Tu ioules ?</div>
-<div class="verse">— Viens à Baden, demain, chanter chez nous.</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE CHAMBELLAN, annotant la supplique que lui passe l’Empereur.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i10">Le nom ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE TYROLIEN, vivement.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Schnauser.</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’EMPEREUR, arrêté devant un grand gaillard aux jambes nues.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Un montagnard ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE MONTAGNARD.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Là-bas, à l’horizon</div>
-<div class="verse">J’habite le mont bleu qui jusqu’au ciel s’élève :</div>
-<div class="verse">Être cocher de fiacre, à Vienne, c’est mon rêve.</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’EMPEREUR, haussant les épaules.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Allons ! tu le seras !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il passe la supplique au chambellan, et prend
-des mains d’un fermier cossu la suivante,
-qu’il lit à mi-voix.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6"><i>Un grand cultivateur</i></div>
-<div class="verse"><i>Voudrait que Franz lui fît restituer le cœur</i></div>
-<div class="verse"><i>De sa fille, que prit un verrier de Bohême…</i></div>
-</div>
-
-<p class="s">(Lui rendant son placet.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">— Tu marieras ta fille au Bohémien qu’elle aime.</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE FERMIER, désappointé.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Mais…</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’EMPEREUR.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i1">Je le doterai.</div>
-</div>
-
-<p class="s">(La figure du fermier s’éclaire.)</p>
-
-<p class="p">LE CHAMBELLAN, prenant note.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Le nom ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE FERMIER, vivement.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8">Johannès Schmoll.</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Se courbant devant l’Empereur.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Je te baise les mains !</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’EMPEREUR, lisant le papier qu’il a pris des mains d’un jeune berger
-profondément incliné et enveloppé d’un grand manteau.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6"><i>Un pâtre du Tyrol,</i></div>
-<div class="verse"><i>Orphelin, sans appui, dépouillé de sa terre,</i></div>
-<div class="verse"><i>Chassé par des bergers ennemis de son père,</i></div>
-<div class="verse"><i>Voudrait revoir ses bois et son ciel…</i>— Très touchant !</div>
-<div class="verse"><i>Et le champ paternel !…</i> On lui rendra son champ.</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il passe la supplique au chambellan, qui l’annote.)</p>
-
-<p class="p">LE CHAMBELLAN.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Le nom de ce berger qui demande assistance ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE PATRE, se redressant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">C’est le duc de Reichstadt, et le champ, c’est la France !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il jette son manteau, et l’uniforme blanc apparaît. Mouvement. Silence
-effrayé.)</p>
-
-<p class="p">L’EMPEREUR, d’une voix brève.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Sortez tous.</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Les officiers font rapidement sortir tout le monde. Les portes se
-referment. Le grand-père et le petit-fils sont seuls.)</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3>SCÈNE II</h3>
-
-<p class="pp">L’EMPEREUR, LE DUC.</p>
-
-<p class="p">L’EMPEREUR, d’une voix qui tremble de colère.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">Qu’est ceci ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, immobile et tenant encore à la main son petit chapeau de montagnard.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Donc, si je n’étais rien,</div>
-<div class="verse">Sire, vous le voyez, qu’un pauvre Tyrolien,</div>
-<div class="verse">N’ayant pour attirer vos yeux, chasseur ou pâtre,</div>
-<div class="verse">Qu’une plume de coq à son feutre verdâtre,</div>
-<div class="verse">Vous vous seriez penché sur mon cœur ébloui.</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’EMPEREUR.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Mais, Franz !…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Ah ! je comprends que tous vos sujets,— oui,</div>
-<div class="verse">Que tous les malheureux,— toujours, puissent se dire</div>
-<div class="verse">Vos fils autant que nous ! Mais est-il juste, Sire,</div>
-<div class="verse">Est-il juste que moi, quand je suis malheureux,</div>
-<div class="verse">Je sois moins votre fils que le moindre d’entre eux ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’EMPEREUR, avec humeur.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Mais pourquoi donc — il faut, Monsieur, que je vous gronde !—</div>
-<div class="verse">Là, quand je m’occupais de tout ce pauvre monde,</div>
-<div class="verse">M’être venu parler, et non pas en secret ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Pour vous prendre au moment où votre cœur s’ouvrait.</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’EMPEREUR, bourru, se jetant dans le fauteuil.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Mon cœur !… Mon cœur !… Sais-tu que ton audace est grande.</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Je sais que vous pouvez ce que je vous demande,</div>
-<div class="verse">Que je suis malheureux, que je me sens à bout,</div>
-<div class="verse">Et que vous êtes mon grand-père, voilà tout !</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’EMPEREUR, s’agitant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Mais il y a l’Europe !— Il y a l’Angleterre !—</div>
-<div class="verse">Il y a Metternich !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Vous êtes mon grand-père.</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’EMPEREUR.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Mais vous ne savez pas quelle difficulté !…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Je suis le petit-fils de Votre Majesté.</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’EMPEREUR.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Mais…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, se rapprochant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i1">Sire, vous avez, Sire, en qui seul j’espère,</div>
-<div class="verse">Bien le droit d’être un peu grand-père ?…</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’EMPEREUR, plus faiblement.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">Mais…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, plus près.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i10">Grand-père,</div>
-<div class="verse">Tu peux bien un moment ne pas être empereur ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’EMPEREUR.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Ah !… vous avez été toujours un enjôleur !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Je ne vous aime pas, d’abord, lorsque vous êtes</div>
-<div class="verse">Comme dans le portrait de la Salle des Fêtes,</div>
-<div class="verse">Avec le grand manteau, la Toison d’or au cou !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il se rapproche encore.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Mais comme ça, tenez, vous me plaisez beaucoup.</div>
-<div class="verse">Avec le doux argent de tes cheveux, qui flotte,</div>
-<div class="verse">Tes bons yeux, ton gilet, ta longue redingote,</div>
-<div class="verse">Tu n’as l’air que d’un simple aïeul, en vérité,</div>
-<div class="verse">— Par lequel on pourrait être gâté !…</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’EMPEREUR, bougonnant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i10">Gâté !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, s’agenouillant aux pieds du vieil empereur.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Ne peux-tu te passer de voir Louis-Philippe,</div>
-<div class="verse">Sur les écus français faire toujours sa lippe ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’EMPEREUR, ne voulant pas sourire.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Chut !… chut !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Adores-tu ces gros Bourbons caducs ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’EMPEREUR, lui caressant les cheveux, passivement.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Vous ne ressemblez pas aux autres archiducs !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Tu crois ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’EMPEREUR.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">D’où tenez-vous l’art des gamineries ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Mais c’est d’avoir joué, petit, aux Tuileries.</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’EMPEREUR, le menaçant du doigt.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Ah ! vous y revenez ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">J’y voudrais revenir.</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’EMPEREUR, fixant gravement l’enfant agenouillé.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">En avez-vous gardé, vraiment le souvenir ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Vague…</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’EMPEREUR, après une seconde d’hésitation.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i1">Et de votre père ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, fermant les yeux.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Il me souvient d’un homme</div>
-<div class="verse">Qui me serrait, très fort,— sur une étoile. Et comme</div>
-<div class="verse">Il serrait, je sentais, en pleurant de frayeur,</div>
-<div class="verse">L’étoile en diamants qui m’entrait dans le cœur.</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il se lève et fièrement.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">— Sire, elle y est restée.</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’EMPEREUR, lui tendant la main.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Est-ce que je t’en blâme ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, avec chaleur.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Oui, oui, laissez parler la bonté de votre âme !</div>
-<div class="verse">Lorsque j’étais petit, vous m’aimiez, n’est-ce pas ?</div>
-<div class="verse">Vous vouliez avec moi prendre tous vos repas.</div>
-<div class="verse">Nous dînions tous les deux, tout seuls…</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’EMPEREUR, rêvant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">C’était un charme !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">J’avais de longs cheveux. J’étais prince de Parme.</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il s’assied sur le bras du fauteuil.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Quand on me punissait, toi, tu me pardonnais !</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’EMPEREUR, souriant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Et te rappelles-tu ton horreur des poneys ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Un jour qu’on m’en montrait un blanc comme la neige,</div>
-<div class="verse">Je trépignais de rage au milieu du manège.</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’EMPEREUR, riant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Dame ! un poney pour toi, tu prenais ça très mal !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Furieux, je criais : « Je veux un grand cheval ! »</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’EMPEREUR, secouant la tête.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Et c’est un grand cheval, encor, que tu demandes !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Et lorsque je battais mes bonnes allemandes !</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’EMPEREUR, entraîné par ces souvenirs.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Et lorsque, avec Colin, vous creusiez, sans façon,</div>
-<div class="verse">Des grands trous dans mon parc !…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">On faisait Robinson.</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’EMPEREUR, grossissant sa voix.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">C’était vous, Robinson !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">J’entrais dans ces cachettes,</div>
-<div class="verse">Et j’avais un fusil, deux arcs et trois hachettes !</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’EMPEREUR, s’animant de plus en plus.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Puis, tu montais la garde à ma porte !…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">En hussard !</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’EMPEREUR.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Et les dames, chez moi, n’entraient plus qu’en retard,</div>
-<div class="verse">Et trouvaient cette excuse, en entrant, naturelle :</div>
-<div class="verse">« Pardon, Sire, mais j’embrassais la sentinelle ! »</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Tu m’aimais bien.</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’EMPEREUR, l’entourant de ses bras.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4">Je t’aime encor !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, se laissant glisser sur les genoux de son grand-père.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8">Prouve-le-moi !</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’EMPEREUR, tout à fait attendri.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Mon petit-fils, mon Franz !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Est-il vrai que le roi,</div>
-<div class="verse">Si moi je paraissais, n’aurait qu’à disparaître ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’EMPEREUR.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Mais…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i1">Dis la vérité !</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’EMPEREUR.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Je…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, lui mettant un doigt sur les lèvres.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i7">Ne mens pas !</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’EMPEREUR.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i10">Peut-être !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, l’embrassant avec un cri de joie.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Ah ! je t’aime !</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’EMPEREUR, conquis et oubliant tout.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">Eh bien ! oui, sur le pont de Strasbourg,</div>
-<div class="verse">Si toi tu paraissais, tout seul, sans un tambour,</div>
-<div class="verse">C’en serait fait du roi !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, l’embrassant encore plus fort.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Je t’adore, grand-père !</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’EMPEREUR.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Mais tu m’étouffes !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i5">Non !</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’EMPEREUR, riant et se débattant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">J’aurais bien dû me taire !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, très sérieusement.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">D’ailleurs le vent de Vienne est mauvais pour ma toux.</div>
-<div class="verse">On m’ordonne Paris.</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’EMPEREUR.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Vraiment ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8">L’air est plus doux.</div>
-<div class="verse">Et s’il faut qu’à Paris pour moi la saison s’ouvre,</div>
-<div class="verse">Je ne peux pourtant pas descendre ailleurs qu’au Louvre.</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’EMPEREUR.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Ah ! bah !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Si tu voulais !</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’EMPEREUR, très tenté.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Certes, on nous proposa</div>
-<div class="verse">Souvent de vous laisser enfuir !…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, vivement.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8">Oh ! fais donc ça !</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’EMPEREUR.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Mon Dieu ! je voudrais bien…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Tu peux !</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’EMPEREUR.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8">Ce qui m’arrête…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">N’ayez pas de pensers de derrière la tête.</div>
-<div class="verse">Ayez des sentiments, là, de devant le cœur.</div>
-<div class="verse">Ce serait si joli qu’un jour un empereur</div>
-<div class="verse">Pour gâter son enfant bouleversât l’histoire ;</div>
-<div class="verse">Et puis c’est quelque chose, et c’est un peu de gloire,</div>
-<div class="verse">De pouvoir quelquefois,— sans avoir l’air, tu sais,—</div>
-<div class="verse">Dire : « Mon petit-fils, l’empereur des Français ! »</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’EMPEREUR, de plus en plus charmé.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Certes !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, impétueusement.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Tu le diras ! Dis que tu vas le dire !</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’EMPEREUR, après une dernière hésitation.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Eh bien ! mais…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, suppliant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">Sire !</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’EMPEREUR, ne résistant plus et lui ouvrant les bras.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i5">Oui, sire !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, avec un cri de joie.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i7">Ah ! sire !</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’EMPEREUR.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">Sire !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i11">Sire !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Ils sont dans les bras l’un de l’autre, pleurant et riant à la fois. La
-porte s’ouvre. Metternich paraît. Il est en grand costume : habit vert
-chamarré d’or, culotte courte et bas blancs ; la Toison d’or jaillit de sa
-cravate. Il reste immobile une seconde, contemplant d’un œil de ministre
-ce tableau de famille.)</p>
-
-<p class="p">L’EMPEREUR l’aperçoit, et vivement, au duc.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Metternich !…</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Le grand-père et le petit-fils se séparent, comme pris en faute.)</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3>SCÈNE III</h3>
-
-<p class="pp">L’EMPEREUR, LE DUC, METTERNICH.</p>
-
-<p class="p">L’EMPEREUR, peu rassuré, au duc.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">Ne crains rien.</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il se lève, et posant sa main sur la tête du prince qui est resté à
-genoux, il dit à Metternich d’une voix qu’il essaye de rendre ferme.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Je veux…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, à part.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8">Tout est perdu !</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’EMPEREUR, avec beaucoup de force et de majesté.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Je veux que cet enfant règne.</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH, s’inclinant profondément.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8">C’est entendu.</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Se tournant vers le duc.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Avec vos partisans, Prince, je vais me mettre</div>
-<div class="verse">En rapport…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, étonné.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">Je craignais…</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’EMPEREUR, un peu étonné aussi, mais se redressant fièrement.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Quoi donc ?… C’est moi le maître !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, gaiement, prenant le bras de son grand-père.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Qui vas-tu m’envoyer, dis, comme ambassadeur ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH, descendant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">… Entendu !…</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’EMPEREUR, au duc, lui donnant une tape sur la joue.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">Tu viendras me voir en empereur ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, avec importance.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Oui, peut-être,— quand mes Chambres seront sorties !</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH, immobile, près de la table, à droite.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Nous ne demanderons que quelques garanties.</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, rayonnant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Tout ce que vous voudrez !</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’EMPEREUR, qui s’est rassis.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Es-tu content ?</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Le duc lui baise la main.)</p>
-
-<p class="p">METTERNICH, négligemment.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i10">D’abord,</div>
-<div class="verse">Sur des points de détail nous nous mettrons d’accord.</div>
-<div class="verse">Je crois que vous aurez des groupes à dissoudre…</div>
-<div class="verse">Nous craignons les voisins qui cultivent la foudre.</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, qui écoute à peine, à l’Empereur.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Cher grand-père !</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">Ah ! et puis… dame ! on nous ennuyait</div>
-<div class="verse">Un peu beaucoup, avec les héros de Juillet !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, dressant l’oreille.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Mais…</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH, continuant froidement.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i1">Le libéralisme et le bonapartisme</div>
-<div class="verse">Se tenant… il faudra couper le petit isthme ;</div>
-<div class="verse">Craindre l’esprit nouveau, dangereux et brillant…</div>
-<div class="verse">Expulser Lamennais…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, s’éloignant d’un pas de son grand-père.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Mais…</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH, impassible.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i7">Et Chateaubriand.</div>
-<div class="verse">Ah ! et puis… se résoudre à museler la presse…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Oh ! ça ne presse pas…</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’EMPEREUR.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Mais si, mais si, ça presse !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, reculant encore d’un pas.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">J’en demande pardon à Votre Majesté,</div>
-<div class="verse">Mais c’est blesser la Liberté.</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’EMPEREUR, choqué.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8">La Liberté…</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Ah ! et puis… nous laisser opérer à Bologne.</div>
-<div class="verse">Ah ! et puis… se calmer un peu sur la Pologne.</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, le regardant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Ah !… et puis ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">Eh bien ! mais, nous solutionnons</div>
-<div class="verse">La question des noms… vous savez bien, les noms</div>
-<div class="verse">Des batailles,</div>
-</div>
-
-<p class="s">(S’inclinant d’un air de condoléances vers l’Empereur.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4">… mon Dieu, Sire, que vous perdîtes !—</div>
-<div class="verse">Il faudra les ôter aux maréchaux.</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, avec hauteur.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i10">Vous dites ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’EMPEREUR, conciliant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Oh ! peut-être…</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH, sèchement.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4">Pardon, mais ces gens-là sont fous</div>
-<div class="verse">De se croire seigneurs de lieux qui sont à vous,</div>
-<div class="verse">Et vous n’approuvez pas cette façon, je pense,</div>
-<div class="verse">D’emporter, dans leurs noms, nos villages en France !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Ah ! grand-père ! grand-père !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il est maintenant tout à fait loin de l’Empereur.)</p>
-
-<p class="p">L’EMPEREUR, baissant la tête.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Il est bien évident…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, douloureusement.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Nous étions dans les bras l’un de l’autre, pourtant !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Et se tournant vers Metternich.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Avez-vous quelque chose à demander encore ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH, tranquillement.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Oui. La suppression du drapeau tricolore.</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<p class="s">(Un silence. Le duc fait lentement quelques pas et s’arrête devant
-Metternich.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Votre Excellence veut que lavant ce drapeau</div>
-<div class="verse">Plein de sang dans le bas et de ciel dans le haut,</div>
-<div class="verse">— Puisque le bas trempa dans une horreur féconde,</div>
-<div class="verse">Et que le haut baigna dans les espoirs du monde,—</div>
-<div class="verse">Votre Excellence veut, n’est-ce pas ? qu’effaçant</div>
-<div class="verse">Cette tache de ciel, cette tache de sang,</div>
-<div class="verse">Et n’ayant plus aux mains qu’un linge sans mémoire,</div>
-<div class="verse">J’offre à la Liberté ce linceul dérisoire ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’EMPEREUR, avec colère.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Encor la Liberté !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">J’y suis apparenté</div>
-<div class="verse">Du côté paternel, sire, à la Liberté !</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH, ricanant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Oui, le duc pour grand-père a le Dix-huit Brumaire !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">La Révolution Française pour grand-mère !</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’EMPEREUR, debout.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Malheureux !</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH, triomphant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">L’empereur républicain !… Voilà</div>
-<div class="verse">L’utopie !… Attaquer la <i>Marseillaise</i> en <i>la</i></div>
-<div class="verse">Sur les cuivres, pendant que la flûte soupire</div>
-<div class="verse">En <i>mi bémol</i> : <i>Veillons au salut de l’Empire !</i></div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">On peut très bien jouer ces deux airs à la fois,</div>
-<div class="verse">Et cela fait un air qui fait sauver les rois !</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’EMPEREUR, hors de lui.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Comment là, devant moi, vous osez dire ?… Il ose !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Ah ! je sais maintenant ce que l’on me propose !</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’EMPEREUR.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Mais qu’a-t-il aujourd’hui ? d’où lui vient cet accès ?…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">C’est d’être un archiduc sur le trône français !</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’EMPEREUR, levant au ciel des mains tremblantes.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Qu’a-t-il lu ? qu’a-t-il vu ?… Cet oubli des principes !…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">J’ai vu des coquetiers, des mouchoirs et des pipes !</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’EMPEREUR.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Il est fou !— Les propos que le duc tient sont fous !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Fou d’avoir pu penser à revenir par vous !</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Mais ce retour, c’est Votre Altesse qui l’empêche !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Certes, au lieu des fourgons, vous m’offrez la calèche !</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’EMPEREUR.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Non ! nous n’offrons plus rien !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, les bras croisés.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">La cage ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’EMPEREUR.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">C’est selon.</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Vous n’empêcherez pas que je ne sois l’Aiglon !</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’EMPEREUR.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Mais l’aigle des Habsbourgs a des aiglons sans nombre,</div>
-<div class="verse">Et vous en êtes un, voilà tout !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">Aigle sombre,</div>
-<div class="verse">Triste oiseau bicéphale, au cruel œil d’ennui,</div>
-<div class="verse">Aigle de la maison d’Autriche, aigle de nuit,</div>
-<div class="verse">Un grand aigle de jour a passé dans ton aire,</div>
-<div class="verse">Et tout ébouriffé de peur et de colère,</div>
-<div class="verse">Tu vois, vieil aigle noir, n’osant y croire encor,</div>
-<div class="verse">Sur un de tes aiglons pousser des plumes d’or !</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’EMPEREUR.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Moi qui m’attendrissais, je regrette mes larmes !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il regarde autour de lui.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">On va vous enlever ces livres et ces armes !…</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Appelant.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Dietrichstein ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">Il n’est pas au palais.</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Le jour diminue. Le parc devient violet. Derrière la Gloriette le
-ciel est rouge.)</p>
-
-<p class="p">L’EMPEREUR.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">Ah ! je veux</div>
-<div class="verse">Supprimer tout ce qui — pauvre enfant trop nerveux !—</div>
-<div class="verse">Vous rappellerait trop de quel père vous êtes…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, montrant le parc.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Eh bien ! arrachez donc toutes les violettes,</div>
-<div class="verse">Et chassez toutes les abeilles de ce parc !</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’EMPEREUR, à Metternich.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Changez tous les valets !</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Je renvoie Otto, Mark,</div>
-<div class="verse">Hermann, Albrecht, Gottlieb !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, lui montrant, par la fenêtre ouverte, l’étoile du soir qui
-vient de s’allumer.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Fermez la persienne :</div>
-<div class="verse">Cette étoile pourrait me parler de la sienne !</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’EMPEREUR.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Je veux, pour Dietrichstein, tout de suite, signer</div>
-<div class="verse">Un nouveau règlement.</div>
-</div>
-
-<p class="s">(A Metternich.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Écrivez !</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH, s’asseyant à la table et cherchant des yeux
-de quoi écrire.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">L’encrier ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Sur la table, le mien ;— je permets qu’on s’en serve.</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Où donc ?… Je ne vois pas…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">La tête de Minerve.</div>
-<div class="verse">En bronze et marbre vert.</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH, regardant partout.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Je ne vois rien.</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, désignant la console de droite, sur laquelle il n’y a rien.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i10">Alors,</div>
-<div class="verse">Prenez l’autre, là-bas, dont s’allument les ors,</div>
-<div class="verse">Dans le grand nécessaire…</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH, effaré, passant la main sur le marbre de la console.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Où ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’EMPEREUR, regardant le duc avec inquiétude.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i7">Quels encriers ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, immobile, les yeux fixes.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i10">Sire,</div>
-<div class="verse">Ceux que mon père m’a laissés !</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’EMPEREUR, tressaillant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8">Que veux-tu dire ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Oui… par son testament !…</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il désigne encore un coin de la console
-sur lequel il n’y a rien.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Et là, les pistolets,</div>
-<div class="verse">Les quatre pistolets de Versaille,— ôtez-les !</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’EMPEREUR, frappant sur la table.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Ah ! çà !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Ne frappez pas la table avec colère :</div>
-<div class="verse">Vous avez fait tomber le glaive consulaire !</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’EMPEREUR, avec effroi regardant autour de lui.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Je ne vois pas tous ces objets…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8">Ils sont présents !</div>
-<div class="verse">— « Pour remettre à mon fils lorsqu’il aura seize ans ! »</div>
-<div class="verse">On ne m’a rien remis !… Mais malgré l’ordre infâme</div>
-<div class="verse">Qui les retient au loin, je les ai : j’ai leur âme…</div>
-<div class="verse">L’âme de chaque croix et de chaque bijou !</div>
-<div class="verse">Et tout est là : j’ai les trois boîtes d’acajou,</div>
-<div class="verse">J’ai tous les éperons, toutes les tabatières,</div>
-<div class="verse">Les boucles des souliers, celles des jarretières ;</div>
-<div class="verse">J’ai tout, l’épée en fer et l’épée en vermeil,</div>
-<div class="verse">Et celle dans laquelle un immortel soleil</div>
-<div class="verse">A laissé tous ses feux emprisonnés, de sorte</div>
-<div class="verse">Qu’on craint, en la tirant, que le soleil ne sorte !</div>
-<div class="verse">J’ai là les ceinturons, je les ai tous les six !…</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Et sa main indique, à droite, à gauche dans la pièce, à des places
-vides, les invisibles objets.)</p>
-
-<p class="p">L’EMPEREUR, épouvanté.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Taisez-vous ! taisez-vous !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">« Pour remettre à mon fils</div>
-<div class="verse">Lorsqu’il aura seize ans ! » — Père, il faut que tu dormes</div>
-<div class="verse">Tranquille, car j’ai tout,— même tes uniformes !</div>
-<div class="verse">Oui, j’ai l’air de porter un uniforme blanc.</div>
-<div class="verse">Eh bien ! ce n’est pas vrai, c’est faux : je fais semblant !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il frappe sur sa poitrine, sur ses épaules, sur ses bras.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Tu vois bien que c’est bleu, que c’est rouge,— regarde !</div>
-<div class="verse">Colonel ?… Allons donc !… lieutenant dans ta Garde !</div>
-<div class="verse">Je bois aux trois flacons que portaient vos chasseurs !</div>
-<div class="verse">Père qui m’as donné les Victoires pour sœurs,</div>
-<div class="verse">Vous n’aurez pas en vain désiré que je l’eusse</div>
-<div class="verse">Le réveille-matin de Frédéric de Prusse,</div>
-<div class="verse">Qu’à Potsdam vous avez superbement volé !</div>
-<div class="verse">Il est là !— son tic-tac, c’est ma fièvre !— je l’ai !</div>
-<div class="verse">Et c’est, chaque matin, c’est lui qui me réveille,</div>
-<div class="verse">Et m’envoie, épuisé du travail de la veille,</div>
-<div class="verse">Travailler à ma table étroite, travailler,</div>
-<div class="verse">Pour être chaque soir plus digne de régner !</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’EMPEREUR, suffoquant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">De régner !… de régner !… N’ayez plus l’espérance</div>
-<div class="verse">Qu’un fils de parvenu puisse régner en France,</div>
-<div class="verse">Après nous avoir pris dans notre sang de quoi</div>
-<div class="verse">Avoir un peu plus l’air que son père d’un roi !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, blême.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Mais à Dresde, pardon, vous savez bien, j’espère,</div>
-<div class="verse">Que vous aviez tous l’air des laquais de mon père.</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’EMPEREUR, indigné.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">De ce soldat ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4">Pour peu qu’il la leur demandât,</div>
-<div class="verse">Les empereurs donnaient leur fille à ce soldat !</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’EMPEREUR, avec les gestes de quelqu’un qui chasse un cauchemar.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">C’est possible !— Je ne sais plus !— Ma fille est veuve !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, se dressant devant lui, d’une voix terrible.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Quel malheur que je sois encor là, moi, la preuve !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Ils sont face à face, se regardant avec des yeux ennemis.)</p>
-
-<p class="p">L’EMPEREUR, reculant tout d’un coup, avec un cri de regret.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Oh ! Franz ! nous nous aimions pourtant, te souviens-tu ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, sauvagement.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Non ! non ! Si je suis là, c’est qu’on vous a battu !</div>
-<div class="verse">Vous ne pouvez avoir pour moi que de la haine,</div>
-<div class="verse">Puisque je suis Wagram vivant qui se promène !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Et il marche à travers la pièce, comme un fou.)</p>
-
-<p class="p">L’EMPEREUR.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Allez-vous-en ! Sortez !…</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Le duc se précipite sur la porte de la
-chambre, la pousse, disparaît.)</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3>SCÈNE IV</h3>
-
-<p class="pp">L’EMPEREUR, METTERNICH.</p>
-
-<p class="p">L’EMPEREUR, retombant assis.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Cet enfant que j’aimais !</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH, froidement.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Eh bien ! montera-t-il sur le trône ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’EMPEREUR.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i10">Jamais.</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Comprenez-vous ce que sans moi vous alliez faire ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’EMPEREUR.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">L’avez-vous entendu répondre à son grand-père ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Il faudrait le dompter !</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’EMPEREUR.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Dans son propre intérêt !</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">… Votre repos… la paix du monde…</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’EMPEREUR.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8">Il le faudrait !</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Moi, je viendrai ce soir lui parler.</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’EMPEREUR, d’une voix brisée de vieillard.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">Quelle peine</div>
-<div class="verse">Il me cause !…</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH, lui offrant son bras pour l’aider à se lever.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4">Venez…</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’EMPEREUR, qui maintenant marche courbé, appuyé sur sa canne.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Oui… ce soir…</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">Cette scène</div>
-<div class="verse">Ne peut se reproduire !…</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’EMPEREUR.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Elle m’a fait du mal !</div>
-<div class="verse">— Oh ! cet enfant !…</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH, l’emmenant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4">Venez…</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Ils sortent. On entend encore la voix de</p>
-
-<p class="p">L’EMPEREUR, qui répète, plaintive et machinale.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Cet enfant !…</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Puis plus rien. La nuit est venue tout à fait. Le parc est profondément
-bleu. Le clair de lune s’est arrêté sur le balcon.)</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3>SCÈNE V</h3>
-
-<p class="pp">LE DUC, seul.</p>
-
-<p class="s">(Il entr’ouvre tout doucement la porte de sa chambre. Il regarde si
-l’Empereur et Metternich sont partis. Il cache quelque chose derrière
-son dos. Il écoute un instant : le palais est silencieux ; par la fenêtre
-ouverte, il ne monte du parc qu’une fanfare affaiblie de retraite
-autrichienne, qui s’éloigne dans les arbres. Le duc découvre l’objet
-qu’il tient : c’est un des petits chapeaux de son père. Il descend, le
-portant religieusement, et, sur le coin de la table que couvre une
-grande carte d’Europe à demi déroulée, il le pose d’un geste décidé,
-en disant à mi-voix :)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">Le signal !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Les appels de trompettes achèvent de mourir au loin. Le duc rentre
-dans sa chambre. Derrière lui, le clair de lune envahit la pièce,
-installe son mystère, glisse jusqu’à la table que soudain, il éclaire
-vivement. Alors, sur la blancheur éblouissante de la carte, le petit
-chapeau devient excessivement noir.)</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3>SCÈNE VI</h3>
-
-<p class="pp">FLAMBEAU, puis un domestique et SEDLINSKY.</p>
-
-<p class="p">FLAMBEAU, entrant à droite.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Voici l’heure.</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il descend en regardant autour de lui.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4">Signal ! y es-tu ?… Hum !… Peut-être ?…</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il répète solennellement, imitant les intonations du duc.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">« Flambeau, tu ne peux pas ne pas le reconnaître ! »</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il cherche.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Est-ce en haut ? est-ce en bas ? — Est-ce noir ? est-ce blanc ?</div>
-<div class="verse">— Est-ce grand ?… ou petit ?…</div>
-</div>
-
-<p class="s">(En cherchant, il arrive devant la table, aperçoit le chapeau, sursaute.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Ah ! le…</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Et avec un sourire de ravissement, faisant le salut militaire.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8">Petit et grand !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il remonte vers la fenêtre.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Mais la Comtesse, au fait, du fond du parc, me guigne,</div>
-<div class="verse">Si le signal est là, je dois lui faire signe…</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il a déjà tiré son mouchoir de sa poche pour l’agiter, mais il le rentre
-vivement.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Oh ! non ! un drapeau blanc la fait se trouver mal !</div>
-</div>
-
-<p class="p">UN DOMESTIQUE, traversant la pièce, une petite lampe à la main, et
-se dirigeant vers l’appartement du duc.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">La lampe de travail du duc…</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU, bondissant et la lui prenant des mains.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8">Mais, animal,</div>
-<div class="verse">Elle file !… Il lui faut un peu de brise fraîche !…</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il sort sur le balcon.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">On lève en l’air trois fois… On arrange la mèche…</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il tourne soigneusement la petite clef et rend la lampe au domestique.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Et ça va !… comprends-tu ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DOMESTIQUE, s’éloignant en haussant les épaules.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Ce n’est pas malin ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i11">Si.</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Le domestique entre chez le duc, Flambeau redescend en se frottant
-les mains, et, s’arrêtant devant le petit chapeau, lui dit avec une
-respectueuse familiarité.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Tout sera prêt demain !</div>
-</div>
-
-<p class="p">SEDLINSKY, entrant par la porte du fond, à droite.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Le duc ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU, lui montrant la chambre de gauche.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8">Là.</div>
-</div>
-
-<p class="p">SEDLINSKY.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">Veille ici.</div>
-<div class="verse">— Poste de confiance.</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Oui, oui.</div>
-</div>
-
-<p class="p">SEDLINSKY.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8">Montre-t’en digne.</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il le regarde.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">C’est toi le Piémontais ?</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Flambeau fait signe que oui.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Tu connais la consigne ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Être là, chaque nuit.— J’y suis.</div>
-</div>
-
-<p class="p">SEDLINSKY.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8">Et que fais-tu ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Dès que dans le château de Schœnbrunn tout s’est tu,</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il montre les portes de droite.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Je donne un double tour de clef à ces deux portes.</div>
-<div class="verse">Je retire les clefs.</div>
-</div>
-
-<p class="p">SEDLINSKY.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Bon.— Ces clefs, tu les portes</div>
-<div class="verse">Toujours sur toi ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4">Toujours.</div>
-</div>
-
-<p class="p">SEDLINSKY.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Et tu ne dors ?…</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i10">Jamais.</div>
-</div>
-
-<p class="p">SEDLINSKY.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Et tu montes la garde ?…</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU, montrant le seuil de la chambre du prince.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">A cette place.</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Le domestique est ressorti de chez le duc et s’en est allé par la droite.)</p>
-
-<p class="p">SEDLINSKY.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i11">Mais</div>
-<div class="verse">C’est l’heure. Ferme.</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU, allant fermer à clef la porte du premier plan.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4">On ferme !</div>
-</div>
-
-<p class="p">SEDLINSKY.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Ote les clefs.</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU, retirant la clef et la mettant dans sa poche.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i10">On ôte !</div>
-</div>
-
-<p class="p">SEDLINSKY, sortant par la porte du second plan pour laisser
-Flambeau s’enfermer.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Nul, hormis l’Empereur, n’a ces clefs !— Pas de faute !</div>
-<div class="verse">Veille !</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU, refermant la porte sur lui, à double tour, avec un sourire.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Comme toujours !</div>
-</div>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3>SCÈNE VII</h3>
-
-<p class="pp">FLAMBEAU, seul.</p>
-
-<p class="s">(Il retire la clef de la seconde porte comme de la première, l’empoche ;— puis,
-vivement et silencieusement, aux deux portes, rabat d’un coup de pouce
-la petite pièce de cuivre qui couvre l’entrée de la clef en disant tout bas.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Et baissons pour la nuit</div>
-<div class="verse">Les paupières des trous de serrure,— sans bruit !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Sûr de ne pas être guetté par là, il prête l’oreille une seconde, et se met
-à déboutonner son habit de livrée.)</p>
-
-<p class="p">LA VOIX DE SEDLINSKY, à travers la porte.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Bonsoir, le Piémontais !</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU, tressaille et recroise d’un mouvement instinctif sa livrée qui
-commençait à s’ouvrir. Mais un coup d’œil vers les portes bien closes le
-rassure, et, haussant les épaules, il répond flegmatiquement, en retirant
-sa livrée qu’il plie et pose par terre, dans un coin.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Bonsoir, Monsieur le comte !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il apparaît, déjà moins gros, dans son gilet de livrée, en panne galonnée,
-à manches. Et il se met en devoir de déboutonner ce gilet.)</p>
-
-<p class="p">LA VOIX DE SEDLINSKY.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Et maintenant, monte la garde !</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU, superbement, en retirant d’un coup le gilet qui le
-grossissait encore.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">Je la monte !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il apparaît, maigre et nerveux, sanglé dans son vieux frac bleu de grenadier :
-les basques relevées par-derrière sous le gilet, retombent ; la silhouette
-se trouve complétée par la blancheur de la culotte et des bas de livrée.)</p>
-
-<p class="p">LA VOIX DE SEDLINSKY, s’éloignant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Allons ! C’est bien ! bonsoir !</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU, avec un petit salut ironique de la main vers la porte fermée.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Bonsoir !…</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il grandit d’une coudée, défripe en deux tapes son uniforme, étire ses
-bras chevronnés, remonte les épaulettes aplaties ; passe dans ses cheveux coiffés
-et poudrés le gros peigne de ses doigts écartés pour les relever en héroïque
-broussaille ; marche vers la console de gauche, saisit parmi les souvenirs qui
-l’encombrent le sabre-briquet qu’il passe, le bonnet à poil qu’il coiffe, le fusil
-qu’il fait sauter dans sa main ; s’arrête une seconde devant la haute psyché
-pour rabattre ses moustaches à la grenadière, gagne en deux enjambées la
-porte du prince, tombe au port d’armes…)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8">Et c’est ainsi</div>
-<div class="verse">Que soudain redressé, délarbiné, minci,</div>
-<div class="verse">Enfermé jusqu’à l’aube, impossible à surprendre,</div>
-<div class="verse">Fronçant sous son bonnet son gros sourcil de cendre,</div>
-<div class="verse">Se tenant dans son vieil uniforme bien droit,</div>
-<div class="verse">— L’arme au bras et la main contre le téton droit,</div>
-<div class="verse">Dans la position fixe et réglementaire,—</div>
-<div class="verse">Gardant le fils ainsi qu’il a gardé le père,</div>
-<div class="verse">— C’est ainsi que debout, chaque nuit, sur ton seuil,</div>
-<div class="verse">Se donnant à lui-même un mot d’ordre d’orgueil,</div>
-<div class="verse">Fier de faire une chose énorme et goguenarde,</div>
-<div class="verse">Un grenadier français monte, à Schœnbrunn, la garde !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il se met à se promener de long en large, dans le clair de lune, comme
-un factionnaire.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">C’est la dernière fois.</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Avec un coup d’œil sur la chambre du prince.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Tu ne l’auras pas su.—</div>
-<div class="verse">C’est pour moi seul. C’est du vrai luxe,— inaperçu !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il s’arrête, l’œil jubilant.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">S’offrir un pareil coup pour n’éblouir personne,</div>
-<div class="verse">Mais pour se dire, à soi tout seul : « Elle est bien bonne ! »</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il reprend sa promenade.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">A leur barbe !— à Schœnbrunn !… Je me trouve insensé !…</div>
-<div class="verse">Je suis content !… Je suis ravi !…</div>
-</div>
-
-<p class="s">(On entend un bruit de clef
-dans une serrure, à droite.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8">Je suis pincé !</div>
-</div>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3>SCÈNE VIII</h3>
-
-<p class="pp">FLAMBEAU, METTERNICH.</p>
-
-<p class="p">FLAMBEAU, bondissant hors du clair de lune et se réfugiant dans l’angle
-sombre au fond, à gauche.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Qui donc s’est procuré la clef ?</div>
-</div>
-
-<p class="s">(La porte s’ouvre.)</p>
-
-<p class="p">METTERNICH entre. Il a pris en traversant un des salons un lourd
-candélabre d’argent tout allumé dont il s’éclaire. Il referme la porte en
-disant d’un ton résolu.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8">Non, cette scène</div>
-<div class="verse">Ne se reproduira jamais !</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU, le reconnaissant avec stupeur.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8">Népomucène !</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH, allant vers la table et bas, d’un air préoccupé.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Oui… ce soir… lui parler… sans témoin importun…</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il pose le candélabre sur la table, et, en le posant, voit le petit chapeau.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Tiens ! je ne savais pas que le duc en eût un.</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Souriant.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">— Ah ! c’est l’archiduchesse encor qui dut lui faire</div>
-<div class="verse">Passer ce souvenir…</div>
-</div>
-
-<p class="s">(S’adressant au chapeau.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Te voilà,— Légendaire !</div>
-<div class="verse">Il y avait longtemps que…</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Avec un petit salut protecteur.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i7">Bonjour !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Ironiquement, comme si le chapeau
-s’était permis de réclamer.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">Tu dis ?… Hein ?…</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il lui fait signe qu’il est trop tard.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">— Non ! Douze ans de splendeur me contemplent en vain</div>
-<div class="verse">Du haut de ta petite et sombre pyramide :</div>
-<div class="verse">Je n’ai plus peur.</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il touche du doigt et riant avec impertinence.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4">Voici le bout de cuir solide</div>
-<div class="verse">Par lequel on pouvait, sans trop te déformer,</div>
-<div class="verse">T’enlever, tout le temps, pour se faire acclamer !</div>
-<div class="verse">— Toi, dont il s’éventait après chaque conquête,</div>
-<div class="verse">Toi, qui ne pouvais pas, de cette main distraite,</div>
-<div class="verse">Tomber sans qu’aussitôt un roi te ramassât,</div>
-<div class="verse">Tu n’es plus aujourd’hui qu’un décrochez-moi-ça,</div>
-<div class="verse">Et si je te jetais, ce soir, par la croisée,</div>
-<div class="verse">Où donc finirais-tu, vieux bicorne ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU, dans l’ombre, à part.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">Au musée.</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH, tournant le chapeau dans ses mains.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Le voilà, ce fameux petit !… Comme il est laid !</div>
-<div class="verse">On l’appelle petit : d’abord, est-ce qu’il l’est ?</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Haussant les épaules et de plus en plus rancunier.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Non.— Il est grand. Très grand. Énorme. C’est en somme</div>
-<div class="verse">Celui, pour se grandir, que porte un petit homme !…</div>
-<div class="verse">— Car c’est d’un chapelier que la légende part :</div>
-<div class="verse">Le vrai Napoléon, en somme…</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Retournant le chapeau et l’approchant
-de la lumière pour lire,
-au fond, le nom du chapelier.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">C’est Poupart !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Et tout d’un coup, quittant ce ton de persiflage.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">— Ah ! ne crois pas pour toi que ma haine s’endorme !</div>
-<div class="verse">Je t’ai haï, d’abord, à cause de ta forme,</div>
-<div class="verse">Chauve-souris des champs de bataille ! chapeau</div>
-<div class="verse">Qui semblais fait avec deux ailes de corbeau !</div>
-<div class="verse">A cause des façons implacables et nettes</div>
-<div class="verse">Dont tu te découpais sur nos ciels de défaites,</div>
-<div class="verse">Demi-disque semblant sur le coteau vermeil</div>
-<div class="verse">L’orbe à demi monté de quelque obscur soleil !</div>
-<div class="verse">A cause de ta coiffe où le diable s’embusque,</div>
-<div class="verse">Chapeau d’escamoteur qui, posé noir et brusque,</div>
-<div class="verse">Sur un trône, une armée, un peuple entier debout,</div>
-<div class="verse">Te relevais, ayant escamoté le tout !</div>
-<div class="verse">A cause de ta morgue insupportable ; à cause</div>
-<div class="verse">De ta simplicité qui n’était qu’une pose,</div>
-<div class="verse">De ta joie, au milieu des diadèmes d’or,</div>
-<div class="verse">A n’être insolemment qu’un morceau de castor ;</div>
-<div class="verse">A cause de la main rageuse et volontaire</div>
-<div class="verse">Qui t’arrachait parfois pour te lancer à terre ;</div>
-<div class="verse">De tous mes cauchemars que dix ans tu peuplas ;</div>
-<div class="verse">Des saluts que moi-même ai dû te faire, plats ;</div>
-<div class="verse">Et, quand pour le flatter je cherchais l’épithète,</div>
-<div class="verse">Des façons dont parfois tu restas sur sa tête !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Et tous ces souvenirs lui remontant, il continue, dans une explosion
-de haine clairvoyante.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Vainqueur, neuf, acclamé, puissant, je t’ai haï,</div>
-<div class="verse">Et je te hais encor vaincu, vieux et trahi !</div>
-<div class="verse">Je te hais pour cette ombre altière et péremptoire</div>
-<div class="verse">Que tu feras toujours sur le mur de l’histoire !</div>
-<div class="verse">Et je te hais pour ta cocarde arrondissant</div>
-<div class="verse">Son gros œil jacobin tout injecté de sang ;</div>
-<div class="verse">Pour toutes les rumeurs qui de ta conque sortent,</div>
-<div class="verse">Grand coquillage noir que les vagues rapportent,</div>
-<div class="verse">Et dans lequel l’oreille écoute, en s’approchant,</div>
-<div class="verse">Le bruit de mer que fait un grand peuple en marchant !</div>
-<div class="verse">Pour cet orgueil français que tu rendis sans bornes,</div>
-<div class="verse">Bicorne qui leur sert à nous faire les cornes !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il a rejeté le chapeau sur la table, et penché maintenant sur lui :)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Et je te hais pour Béranger et pour Raffet,</div>
-<div class="verse">Pour les chansons qu’on chante, et les dessins qu’on fait,</div>
-<div class="verse">Et pour tous les rayons qu’on t’a cousus, dans l’île !</div>
-<div class="verse">Je te hais ! je te hais ! et ne serai tranquille</div>
-<div class="verse">Que lorsque ton triangle inélégant de drap,</div>
-<div class="verse">Râpé de sa légende enfin, redeviendra</div>
-<div class="verse">Ce qu’en France il n’aurait jamais dû cesser d’être :</div>
-<div class="verse">Un chapeau de gendarme ou de garde champêtre !</div>
-<div class="verse">Je te…</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il s’arrête, saisi par le silence, l’heure, le lieu. Et avec un sourire
-un peu troublé.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Mais tout d’un coup… C’est drôle… Le présent</div>
-<div class="verse">Imite le passé, parfois, en s’amusant…</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Passant la main sur son front.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">De te voir là comme une chose familière,</div>
-<div class="verse">Cela m’a reporté de vingt ans en arrière ;</div>
-<div class="verse">Car c’était là, toujours, qu’il te posait ainsi</div>
-<div class="verse">Lorsqu’il y a vingt ans il habitait ici !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il regarde autour de lui avec un frisson.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">C’était dans ce salon qu’on faisait antichambre ;</div>
-<div class="verse">C’était là qu’attendant qu’il sortît de sa chambre,</div>
-<div class="verse">Princes, ducs, magyars, entassés dans un coin,</div>
-<div class="verse">Fixaient sur toi des yeux humiliés, de loin,</div>
-<div class="verse">Pareils à des lions respectant avec rage</div>
-<div class="verse">Le chapeau du dompteur oublié dans la cage !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il s’éloigne un peu, malgré lui, en fixant ce petit chapeau dont le
-mystère noir devient dramatique.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Il te posait ainsi !… C’était comme aujourd’hui…</div>
-<div class="verse">Des armes… des papiers… On croirait que c’est lui</div>
-<div class="verse">Qui vient de te jeter, en passant, sur la carte ;</div>
-<div class="verse">Qu’il est encore ici chez lui, ce Bonaparte !</div>
-<div class="verse">Et qu’en me retournant, je vais,— sur le seuil,— là,</div>
-<div class="verse">Revoir le grenadier montant la garde…</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il s’est retourné d’un mouvement naturel, et pousse un cri en voyant,
-debout devant la porte du duc, Flambeau qui, d’un pas, est rentré dans le
-clair de lune.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i11">Ha !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Un silence. Flambeau, immobile, monte la garde. Ses moustaches et ses
-buffleteries sont de neige. Les petits boutons à l’aigle étincellent sur sa poitrine.
-Metternich recule, se frotte les yeux.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">— Non.— Non.— Non.— C’est un peu de fièvre, qui dessine !…</div>
-<div class="verse">Mon tête-à-tête avec ce chapeau m’hallucine !…</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il regarde, se rapproche. Flambeau est toujours immobile, dans la pose
-classique du grenadier au repos, les mains croisées sur le coude de la baïonnette
-qui jette un éclair bleu.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">La lune construit-elle un spectre de rayons ?</div>
-<div class="verse">Qu’est-ce que c’est que ça ?… Voyons ! voyons ! voyons !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il marche sur Flambeau, et d’une voix brève.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Oui… quel est le mauvais plaisant ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU, croisant la baïonnette.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8">Qui va là ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH, faisant un pas en arrière.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i11">Diable !</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU, froidement.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Passez au large !</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH, avec un rire un peu forcé, voulant approcher.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4">Oui… oui… la farce est impayable…</div>
-<div class="verse">Mais…</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU, croisant la baïonnette.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i1">Qui va là ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH, reculant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4">Très drôle !</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Un pas, vous êtes mort !</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Mais…</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i1">Plus bas !</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">Permettez !</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Plus bas !— L’Empereur dort.</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Comment ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU, mystérieusement.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Chut !</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH, furieux.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">Mais je suis le chancelier d’Autriche !</div>
-<div class="verse">Mais je suis tout ! Mais je peux tout !</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8">Mais je m’en fiche !</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH, exaspéré.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Mais je veux voir le duc de Reichstadt, et…</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i10">Ah ! ouat !</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH, n’en pouvant croire ses oreilles.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Comment : ah ! ouat ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4">Reichstadt ? Connaissons pas, Reichstadt !</div>
-<div class="verse">D’Auerstaedt ! d’Elchingen ! c’est des ducs, c’est notoire ;</div>
-<div class="verse">Reichstadt, c’est pas un duc : c’est pas une victoire !</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Mais on est à Schœnbrunn, voyons !</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8">Si l’on y est ?…</div>
-<div class="verse">Grâce au nouveau succès, on y a son billet !</div>
-<div class="verse">Et l’on s’y reprépare, avec des ratatouilles,</div>
-<div class="verse">A ré-administrer au monde des tatouilles !</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Quoi ? Comment ? Que dit-il ? Un nouveau succès ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i11">Bœuf !</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Mais nous sommes le dix juillet mil huit cent…</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i11">Neuf !</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Je ne deviens pas fou !</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU, tout d’un coup descendant vers lui.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">D’où sortez-vous ?… C’est louche !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Sévère.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">— Pourquoi n’êtes-vous pas encor dans votre couche ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH, se redressant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Moi ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU, le toisant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i1">Qui donc a laissé passer cet Artaban ?</div>
-<div class="verse">Le Mameluck ? Il a pris ça sous son turban ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Le Mameluck ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU, scandalisé.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4">Alors, tout se démantibule ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Mais…</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU, n’en revenant pas.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i1">Vous entrez, la nuit, dans le grand vestibule ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Mais je…</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU, de plus en plus stupéfait.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Vous franchissez le salon de Rosa</div>
-<div class="verse">Sans voir le voltigeur que l’on y préposa ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Le volt…?</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Vous traversez la petite rotonde,</div>
-<div class="verse">Sans qu’un pareil toupet, un yatagan le tonde ?</div>
-<div class="verse">Le salon blanc n’est pas de sous-offs habité</div>
-<div class="verse">Qui, sur le poêle en or, font du punch et du thé ?</div>
-<div class="verse">Vous ne rencontrez pas quelques vieilles barbiches</div>
-<div class="verse">Dans la pièce aux chevaux, dans la pièce aux potiches ?</div>
-<div class="verse">Et dans la galerie, alors, les brigadiers</div>
-<div class="verse">Trouvent tout naturel que vous vous baladiez ?</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Au comble de l’indignation.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">On peut donc traverser le cabinet ovale</div>
-<div class="verse">Sans que le Maréchal du Palais vous avale ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH, reculant sous cette abondance inquiétante de
-détails précis.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Le maréchal ?…</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4">Ce dogue, alors, c’est un carlin ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Mais j’entre…</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">Ce palais, alors, c’est un moulin ?</div>
-<div class="verse">— Et quand vous arrivez au bout de l’enfilade,</div>
-<div class="verse">Personne ?… Le portier d’appartement… malade ?</div>
-<div class="verse">Et le valet de chambre ?… absent ?… Et le gardien</div>
-<div class="verse">Du portefeuille ?… où donc s’est-il mis ?… dans le sien ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Mais…</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i1">Au lieu d’être là pour vous chercher des noises,</div>
-<div class="verse">L’aide de camp de nuit, que fait-il ?… des Viennoises ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Mais…</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i1">Et le moricaud de garde ? il prie Allah ?…</div>
-<div class="verse">Eh bien ! mais c’est encore heureux que je sois là !</div>
-<div class="verse">— Quel service !… Oh ! oh ! oh ! s’il y met sa lorgnette,</div>
-<div class="verse">Je crois qu’il y aura <i>d’l’oignon, d’l’oignon, d’l’oignette !</i></div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH, hors de lui, et voulant passer pour atteindre la poignée
-dorée d’une sonnette, au mur.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Je vais…</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU, s’interposant, terrible.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Ne bougez pas ! Vous le réveilleriez !…</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Avec attendrissement.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">— Il dort sur son petit traversin de lauriers !</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH, tombant assis dans un fauteuil, près de la table.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Ah ! je raconterai ce rêve !… Il est épique !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il approche un doigt de la flamme d’une des bougies, et le retirant
-vivement.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Mais cette flamme…</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4">Brûle !</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH, tâtant la pointe de la baïonnette que Flambeau
-ne cesse de lui présenter.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Et cette pointe…</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i10">Pique !</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH, se relevant d’un bond.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Mais je suis réveillé !… Mais je…</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8">Chut ! restez coi !</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH, avec, une seconde, l’angoisse d’un homme qui se
-demande s’il a rêvé quinze ans d’histoire.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Mais Sainte-Hélène, alors ?… Waterloo ?…</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU, tombant sincèrement des nues.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">Water… quoi ?</div>
-</div>
-
-<p class="s">(On entend bouger dans la chambre du duc.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">L’Empereur a bougé !</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Lui !</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i7">Saperlipopette !</div>
-<div class="verse">Vous devenez plus blanc qu’un cheval de trompette !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Prêtant l’oreille au pas qui s’est rapproché de la porte.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">C’est lui ! Sa main tâtonne au battant verrouillé…</div>
-<div class="verse">Il va sortir. Voilà !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Avec désespoir.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Vous l’avez réveillé.</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Non, il ne se peut pas que ce soit lui qui sorte !</div>
-<div class="verse">Il ne va pas ouvrir lentement cette porte !…</div>
-<div class="verse">C’est le duc de Reichstadt, voyons ! je n’ai pas peur !</div>
-<div class="verse">Je sais que c’est le duc ! j’en suis sûr.</div>
-</div>
-
-<p class="s">(La porte s’ouvre.)</p>
-
-<p class="p">FLAMBEAU, d’une voix sonore.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">L’Empereur !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il présente les armes.— Metternich se rejette en arrière.— Mais au
-lieu de la terrible petite silhouette trapue que ce grenadier de la Garde présentant
-les armes faisait presque attendre, c’est, sur le seuil, l’apparition
-chancelante d’un pauvre enfant trop svelte, qui a quitté ses livres pour venir
-en toussant voir ce qui se passe, et qui s’arrête, blanc comme son habit, en
-levant sa lampe de travail,— rendu plus féminin par son col dégrafé d’où
-s’échappe du linge, et par ses cheveux plus blonds sous l’abat-jour.)</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3>SCÈNE IX</h3>
-
-<p class="pp"><span class="sc">Les Mêmes</span>, LE DUC, puis des <span class="sc">Laquais</span>.</p>
-
-<p class="p">METTERNICH, se précipitant vers lui avec un rire nerveux.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Ah ! ah ! c’est vous ! c’est vous ! c’est vous ! C’est Votre Altesse !</div>
-<div class="verse">Ah ! que je suis heureux !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, ironiquement.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">D’où vient cette tendresse ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Non ! vraiment, je croyais — tant c’était réussi !—</div>
-<div class="verse">Qu’un autre allait sortir !</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU, comme sortant du rêve auquel il s’est pris lui-même.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Je le croyais aussi !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, se retournant vers lui, et apercevant avec épouvante son uniforme.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Dieu ! qu’as-tu fait ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4">Du luxe !</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH, qui a gagné la sonnette, sonnant et appelant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">A moi !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, à Flambeau.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8">Fuis !</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU, courant vers le fond.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">La fenêtre !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, voulant le retenir.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">La sentinelle va tirer sur toi !</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i10">Peut-être !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">C’est long, d’ici les bois !</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Et si, pendant qu’il court,</div>
-<div class="verse">On lui tire dessus…</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Ça me semblera court !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, vivement, apercevant la livrée de Flambeau à terre.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Mets ta livrée !</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH, courant et posant son pied dessus.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4">Ah ! non !</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU, dédaigneusement.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Gardez cette guenille !</div>
-<div class="verse">Est-ce qu’un papillon se remet en chenille ?</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Et le fusil en bandoulière, gardant, par défi, tout son attirail, il s’élance
-sur le balcon.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Au revoir !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, le suivant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">Mais c’est fou !</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU, vite et bas au duc.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Chut ! Je gagne le trou</div>
-<div class="verse">De Robinson !— Au bal de demain !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il enjambe la balustrade.)</p>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">Mais c’est fou !</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU, disparaissant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">J’y serai !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, lui criant à voix basse.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">Pas de bruit !</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH, en le voyant disparaître.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Oh ! pourvu qu’il se luxe</div>
-<div class="verse">Quelque chose !…</div>
-</div>
-
-<p class="s">(On entend la voix de Flambeau entonner tranquillement dans la nuit
-le <i>Chant du départ</i> : <i>La victoire en chantant…</i>)</p>
-
-<p class="p">LE DUC, terrifié.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">Hein ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH, stupéfait.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4">Il chante ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, se penchant au balcon avec angoisse.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Oh ! que fais-tu ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LA VOIX DE FLAMBEAU, dans le parc.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i10">Du luxe !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il continue : <i>… nous ouvre la carrière…</i></p>
-
-<p class="s">Une détonation. La chanson s’interrompt. Seconde de silence et d’attente.
-Puis, la voix reprend gaiement, plus lointaine : <i>La liberté…</i>)</p>
-
-<p class="p">LE DUC, avec un cri de joie.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Manqué !…</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Metternich se précipite derrière lui sur le balcon et suit des yeux,
-dans le parc, la fuite de Flambeau.)</p>
-
-<p class="p">METTERNICH, avec dépit.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Comme il s’est bien, dans l’ombre, reconnu !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, fièrement.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Il connaît le pays : il est déjà venu.</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH, à plusieurs laquais qui viennent d’entrer par la droite,
-les congédiant du geste.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Trop tard ! Retirez-vous ! Plus rien pour mon service !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Les laquais sortent.)</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3>SCÈNE X</h3>
-
-<p class="pp">METTERNICH, LE DUC.</p>
-
-<p class="p">LE DUC, à Metternich, d’un ton presque menaçant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Et demain, pas un mot au préfet de police !</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH, avec un sourire.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Je ne raconte pas les tours qu’on m’a joués.</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Et tandis que le duc, lui tournant le dos, se dirige vers sa chambre, il
-continue nonchalamment :)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Que m’importent d’ailleurs vos grognards dévoués ?</div>
-<div class="verse">Vous n’êtes pas Napoléon.</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, qui déjà rentrait chez lui, s’arrêtant, hautain.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8">Qui le décrète ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH, montrant le petit chapeau sur la table.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Vous avez le petit chapeau, mais pas la tête.</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, avec un cri de douleur.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Ah ! vous avez encor trouvé le mot qu’il faut</div>
-<div class="verse">Pour dégonfler l’enthousiasme !… Mais ce mot</div>
-<div class="verse">Ne sera pas cette fois-ci le coup d’épingle</div>
-<div class="verse">Qui crève, ce sera le coup de fouet qui cingle !</div>
-<div class="verse">Je me cabre, et m’emporte aux orgueils les plus fous !</div>
-<div class="verse">Pas la tête, m’avez-vous dit ?…</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il marche sur Metternich, et les bras croisés.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8">Qu’en savez-vous ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH, contemple un instant ce prince dressé la devant lui, dans
-sa rage juvénile plein de confiance et de force,— puis, d’une voix
-coupante.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Ce que j’en sais ?…</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il prend sur la table le candélabre allumé, va vers la grande psyché, et
-haussant la lumière.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4">Regardez-vous dans cette glace !</div>
-<div class="verse">Regardez la longueur morne de votre face !</div>
-<div class="verse">Regardez ce fardeau si lourd d’être si blond,</div>
-<div class="verse">Ces accablants cheveux ! mais regardez-vous donc !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, ne voulant pas aller à la glace, et s’y regardant,
-malgré lui, de loin.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Non !</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i1">Mais tout un brouillard fatal vous accompagne !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Non !</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i1">Mais à votre insu, c’est toute une Allemagne</div>
-<div class="verse">Et c’est toute une Espagne en votre âme dormant,</div>
-<div class="verse">Qui vous font si hautain, si triste, et si charmant !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, détournant la tête, et attiré pourtant vers le miroir.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Non ! non !</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Rappelez-vous vos doutes de vous-même !</div>
-<div class="verse">Vous, régner ? Allons donc !… Vous seriez, doux et blême,</div>
-<div class="verse">Un de ces rois qui vont s’interrogeant tout bas,</div>
-<div class="verse">Et qu’il faut enfermer pour qu’ils n’abdiquent pas !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, saisissant, pour essayer de l’écarter, le candélabre que
-Metternich lève devant la glace.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Non ! non !</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Vous n’avez pas la tête d’énergie,</div>
-<div class="verse">Mais le front de langueur, le front de nostalgie !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, se regardant, et passant sa main sur son front.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Le front ?…</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Et Votre Altesse, avec égarement,</div>
-<div class="verse">Sur ce front d’archiduc passe une main d’infant !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, regardant sa main, avec effroi, dans la glace.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Ma main ?…</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Regardez-les, ces doigts tombants et vagues,</div>
-<div class="verse">Qu’on a, dans des portraits, déjà vus, sous des bagues !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, cachant sa main.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Non !</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i1">Regardez vos yeux par lesquels vos aïeux</div>
-<div class="verse">Vous regardent…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, face à face avec son image, les yeux élargis.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4">Mes yeux ?…</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Regardez-les, ces yeux</div>
-<div class="verse">Dans lesquels d’autres yeux, déjà vus dans des cadres,</div>
-<div class="verse">Rêvent à des bûchers ou pleurent des escadres !</div>
-<div class="verse">Et vous, si scrupuleux, si consciencieux,</div>
-<div class="verse">Osez aller régner en France, avec ces yeux !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, balbutiant pour se rassurer.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Mais, mon père…</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH, d’une voix implacable.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4">Vous n’avez rien de votre père !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Et ramenant de force vers la glace le candélabre que la main crispée du
-duc ne lâche plus.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Mais cherchez ! cherchez donc ! approchez la lumière !</div>
-<div class="verse">— Il a voulu, jaloux de notre sang ancien,</div>
-<div class="verse">Venir nous le voler, pour en vieillir le sien ;</div>
-<div class="verse">Mais ce qu’il a volé, c’est la mélancolie,</div>
-<div class="verse">C’est la faiblesse, c’est…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Non, je vous en supplie !</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Regardez-vous pâlir dans le miroir !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i10">Assez !</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Sur votre lèvre, là, vous la reconnaissez,</div>
-<div class="verse">Cette moue orgueilleuse et rouge de poupée ?</div>
-<div class="verse">C’est celle qu’eut, en France, une tête coupée :</div>
-<div class="verse">Car ce qu’il a volé, c’est aussi le malheur !</div>
-<div class="verse">— Mais haussez donc le candélabre !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, défaillant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">Non ! J’ai peur !</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH, presque à son oreille.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Peux-tu te regarder, la nuit, dans cette glace,</div>
-<div class="verse">Sans voir, derrière toi, monter toute ta race ?</div>
-<div class="verse">— Vois c’est Jeanne la Folle, au fond, cette vapeur !</div>
-<div class="verse">Et ce qui, sous la vitre, arrive avec lenteur,</div>
-<div class="verse">C’est la pâleur du roi dans son cercueil de verre !…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, se débattant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Non ! non ! c’est la pâleur ardente de mon père !</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Rodolphe et ses lions, dans un affreux recul !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Des armes ! des chevaux ! c’est le Premier Consul !</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH, désignant toujours dans le miroir,
-quelque sombre aïeul.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Le vois-tu fabriquer de l’or dans une crypte ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Je le vois fabriquer de la gloire, en Égypte !</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Ha ! ha ! et Charles Quint ! le spectre aux cheveux courts,</div>
-<div class="verse">Qui meurt d’avoir voulu s’enterrer !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, perdant la tête.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">Au secours,</div>
-<div class="verse">Père !…</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">L’Escurial ! les fantasmagories !</div>
-<div class="verse">Les murs noirs !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">Au secours, les blanches boiseries !</div>
-<div class="verse">Compiègne ! Malmaison !</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Tu les vois ? tu les vois ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, désespérément.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Roule, tambour d’Arcole, et couvre cette voix !</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">La glace se remplit !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, courbé, se défendant du geste comme si quelque vol terrible
-s’abattait sur lui.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Au secours, les Victoires !</div>
-<div class="verse">A moi, les aigles d’or contre les aigles noires !</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Mortes, les aigles !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i5">Non !</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Et crevés, les tambours !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Non !</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i1">Et la glace glauque est pleine de Habsbourgs,</div>
-<div class="verse">Qui te ressemblent tous !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, hors de lui, cherchant à arracher le candélabre que
-Metternich maintient.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Je casserai la glace !</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">D’autres ! d’autres encore arrivent !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, brandissant le lourd candélabre que Metternich vient enfin
-de lui abandonner, et en frappant, d’un geste insensé, le miroir.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">Je la casse !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il frappe avec rage ; la psyché s’effondre, les bougies s’éteignent ; la
-nuit se fait, dans un grand bruit d’éclats de verre. Le duc se jette en
-arrière, délivré, avec une clameur de triomphe.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Il n’en reste pas un !</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH, déjà sur le seuil, se retourne, et avant de sortir.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Il en reste un toujours !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC chancelle à ces mots, et fou de terreur, il crie
-dans la nuit.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Non ! non ! ce n’est pas moi ! pas moi !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Mais sa voix s’étrangle, il bat l’air de ses bras, tourne dans l’ombre, et
-tombe, lamentable blancheur, devant le miroir brisé, en appelant.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8">Père ! au secours !…</div>
-</div>
-
-
-<p class="c gap small">Rideau.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">ACTE IV<br />
-LES AILES MEURTRIES</h2>
-
-
-<p>Le rideau s’ouvre, au murmure des violons et des flûtes, sur une
-fête dans les <i>Ruines Romaines</i> du parc de Schœnbrunn.</p>
-
-<p>Ces ruines sont, naturellement, aussi fausses que possible ; mais
-construites par un agréable archéologue, adossées le plus heureusement
-du monde à une colline boisée, vêtue de mousses abondantes,
-caressées d’admirables feuillages, elles sont belles dans la nuit, qui
-les agrandit et les poétise.</p>
-
-<p>Au fond, au milieu de pittoresques décombres, une large et très
-haute porte romaine s’arrondit, et laisse voir, en perspective, sous
-son arc ébréché, une avenue de gazon qui s’élève, comme un chemin
-de velours, jusqu’à un lointain carrefour bleuâtre, où semble l’arrêter
-un geste blanc de statue.</p>
-
-<p>Devant cette porte s’allonge un petit vivier d’eau dormante, et
-des divinités de pierre se cachent dans des roseaux.</p>
-
-<p>Et ce sont des colonnades à demi écroulées à travers lesquelles on
-voit passer des masques ; des escaliers que montent et descendent tous
-les personnages de la Comédie Italienne. Car la fête est costumée,
-la mode étant aux Redoutes, aux dominos, aux capes vénitiennes, aux
-étranges chapeaux chargés de plumes, aux grandes collerettes, aux
-loups noirs barbus de dentelle, sous lesquels on aime à s’intriguer.</p>
-
-<p>Deux gros orangers taillés en boules ; contre une de leurs caisses,
-un banc rustique.</p>
-
-<p>Un peu partout, des fragments de bas-reliefs, des fûts de colonne
-enthyrsés de lierre, des têtes gisantes, de marbres décapités.</p>
-
-<p>Les lampions sont rares et d’un vert discret de ver luisant ; on
-n’a pas abîmé le clair de lune.</p>
-
-<p>La partie du parc réservée à la fête a été close par du treillage, et
-on aperçoit, à droite, la sortie, où des valets de pied remettent aux
-gens qui partent leurs manteaux.</p>
-
-<p>A gauche, au tout premier plan, une porte de branches enguirlandées
-est celle d’un petit théâtre. C’est de ce côté, vers le fond,
-que s’étend la fête ; c’est par là qu’on danse, il arrive de la coulisse
-une lumière plus vive et des bouffées de musique.</p>
-
-<p>L’orchestre invisible joue des valses de Schubert, de Lanner, de
-Strauss,— et les joue à la Viennoise, avec la plus énervante grâce.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3>SCÈNE PREMIÈRE</h3>
-
-<p class="pp">DES MASQUES,— puis METTERNICH et L’ATTACHÉ
-FRANÇAIS, GENTZ, SEDLINSKY, FANNY ELSSLER.</p>
-
-<p class="p">UN MANTEAU VÉNITIEN, à un autre, lui montrant les masques
-qui passent.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Quel est ce fou ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’AUTRE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4">Je ne sais pas !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE PREMIER.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8">Ce monsignore ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DEUXIÈME.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Je ne sais pas !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE PREMIER.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4">Et ce mezzetin ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DEUXIÈME.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">Je l’ignore !</div>
-</div>
-
-<p class="p">UN MATASSIN, survenant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Mais c’est délicieux !</div>
-</div>
-
-<p class="p">UN GILLES.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Le grand incognito !</div>
-</div>
-
-<p class="p">UN POLICHINELLE, traverse le fond en courant, et saisit au
-vol une Marquise par la taille.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Votre oreille ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LA MARQUISE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4">Pourquoi ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE POLICHINELLE, mystérieusement.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Chut ! mon secret !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il l’embrasse et se sauve.)</p>
-
-<p class="p">UN PIERROT, assis sur un fût de colonne.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i10">Watteau…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE POLICHINELLE, repassant au fond, et saisissant par la taille
-une Isabelle.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Votre oreille ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE PIERROT.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">… eût aimé ces fuites de basquines…</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’ISABELLE, au Polichinelle.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Pourquoi ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE POLICHINELLE, mystérieusement.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Chut ! mon secret !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il l’embrasse et se sauve.)</p>
-
-<p class="p">LE PIERROT.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">… dans ce décor de ruines !</div>
-</div>
-
-<p class="p">UN ARLEQUIN, qui rêve, un pied sur la margelle du bassin.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Tout est incertitude et tout est trémolo,</div>
-<div class="verse">La musique, nos cœurs, le clair de lune, et l’eau !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Metternich, en habit de cour sous un grand domino noir, entre
-avec l’attaché militaire français qui est aussi en habit et domino ; il lui
-explique la fête avec condescendance.)</p>
-
-<p class="p">METTERNICH.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Donc, Monsieur l’attaché d’ambassade de France,</div>
-<div class="verse">Ici de la pénombre et du demi-silence…</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il désigne le fond à gauche.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Et, dans la lumière et dans du bruit, là-bas,</div>
-<div class="verse">Le bal…</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’ATTACHÉ, admiratif.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Oh ! c’est vraiment…</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH, négligemment.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">C’est joli, n’est-ce pas ?</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Montrant la droite.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Par là…</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’ATTACHÉ, avec un étonnement respectueux.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Quoi ! vous daignez être mon cicerone ?…</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH, lui prenant le bras, avec une affectation de frivolité.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Mon cher, je suis moins fier du Congrès de Vérone</div>
-<div class="verse">Que d’avoir réussi ce bal dans ces jardins,</div>
-<div class="verse">Et d’avoir mélangé tous ces parfums mondains</div>
-<div class="verse">A cette âpre senteur nocturne et forestière !</div>
-<div class="verse">— Donc, par là, la sortie. Au fond, le vestiaire,</div>
-<div class="verse">De sorte qu’en partant, tout de suite, on pourra</div>
-<div class="verse">Reprendre sa roulière, ou bien sa witchoura.</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Montrant la porte de gauche.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Enfin, dans un salon de boulingrin bleuâtre,</div>
-<div class="verse">Là, près de la Fontaine aux Amours, le théâtre.</div>
-<div class="verse">Un bijou de petit théâtre, sur lequel</div>
-<div class="verse">Des amateurs princiers vont nous jouer <i>Michel</i></div>
-<div class="verse"><i>Et</i>… je ne sais plus quoi…— piécette à l’eau de rose</div>
-<div class="verse">D’un Français qui s’appelle Eugène… quelque chose !</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’ATTACHÉ.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">On soupe ?…</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Ici.</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’ATTACHÉ, surpris, regardant autour de lui.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4">Comment ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH, posant la main sur une caisse d’oranger.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Sur chaque caisson vert</div>
-<div class="verse">Va neiger une nappe et pleuvoir un couvert !</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’ATTACHÉ, amusé.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Ah ! bah ! les orangers ?…</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH, enchanté de son effet.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Oui. Tout à l’heure on roule</div>
-<div class="verse">Ici tous ceux du parc ; sous chaque grosse boule</div>
-<div class="verse">Deux couples prennent place, affamés et légers…</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’ATTACHÉ.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Enfin, c’est un souper par petits orangers !</div>
-<div class="verse">C’est admirable !</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH, modestement.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4">Eh ! oui !— Quant aux affaires graves…</div>
-</div>
-
-<p class="s">(A un laquais.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Allez dire que c’est assez de danses slaves !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Le laquais sort en courant par la gauche. Revenant à l’attaché.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Je ne les remets pas à demain, moi. Je pars</div>
-<div class="verse">Avant souper. Je dois répondre aux Hospodars.</div>
-<div class="verse">On m’attend.</div>
-</div>
-
-<p class="s">(A un autre laquais, lui désignant l’intérieur du théâtre.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">Les festons par là sont un peu pingres !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Revenant à l’attaché.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Organiser un bal, c’est mon violon d’Ingres :</div>
-<div class="verse">Puis, quand le bal est bien bondissant et riant,</div>
-<div class="verse">Je vais te retrouver, Question d’Orient !</div>
-<div class="verse">J’aime régler des sorts de peuples et des danses,</div>
-<div class="verse">Arbitre de l’Europe…</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’ATTACHÉ, s’inclinant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Et de ses élégances !</div>
-</div>
-
-<p class="p">GENTZ, qui est entré depuis un moment avec une femme en domino,
-masquée, s’avançant vers eux, un peu gai.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">C’est très juste !… <i lang="la" xml:lang="la">Arbiter elegantiarum !</i></div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH, se retournant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Tiens ! vous parlez latin ? Qu’avez-vous bu ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">GENTZ, titubant très légèrement.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i10">Du rhum.</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">On a dû, chez Fanny, rester longtemps à table !</div>
-<div class="verse">Oh ! cette liaison !… Vous n’êtes plus sortable !</div>
-</div>
-
-<p class="p">GENTZ, avec indignation.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Moi, Fanny ?… C’est fini !</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH, incrédule.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Ah ?</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Apercevant le préfet de police qui le cherche.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i7">Sedlinsky !</div>
-</div>
-
-<p class="p">GENTZ, la main sur son cœur.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i10">Fini !</div>
-</div>
-
-<p class="p">SEDLINSKY, à Metternich.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Un mot !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il lui parle bas.)</p>
-
-<p class="p">GENTZ, continuant de parler à Metternich, qui s’est éloigné.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Fini !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Le domino qui était avec lui vient le prendre sous le
-bras. Il se retourne et changeant de ton.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4">J’eus tort de t’amener, Fanny !</div>
-<div class="verse">Si l’on savait que grâce à moi… Quelle imprudence !</div>
-<div class="verse">Une danseuse…</div>
-</div>
-
-<p class="p">FANNY.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4">Ici, c’est pour moi que je danse !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Elle pirouette. L’attaché français la regarde avec admiration.)</p>
-
-<p class="p">GENTZ, vivement.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">On te reconnaîtra !… tâche de danser mal !</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH, à Sedlinsky.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Un complot, dites-vous ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">SEDLINSKY.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Pour le duc, dans ce bal.</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH, souriant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Je n’ai plus peur…</div>
-</div>
-
-<p class="p">GENTZ, suivant Fanny qui s’éloigne en dansant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4">Encor faudrait-il que j’apprisse</div>
-<div class="verse">Pourquoi tu voulus tant venir ici ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">FANNY.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i10">Caprice !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Elle sort en valsant. Gentz la suit. L’attaché français aussi.)</p>
-
-<p class="p">METTERNICH, à Sedlinsky.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Je n’ai plus peur du duc. J’ai tué son orgueil.</div>
-<div class="verse">On ne le verra pas au bal. Il est en deuil.</div>
-</div>
-
-<p class="p">SEDLINSKY.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Mais on conspire !</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH, gaiement.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4">Ah ! bah !</div>
-</div>
-
-<p class="p">SEDLINSKY.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Des femmes.</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH, haussant les épaules.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">Quelques pecques !</div>
-</div>
-
-<p class="p">SEDLINSKY.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">De grandes dames !…</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH, ironique.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i5">Oh !…</div>
-</div>
-
-<p class="p">SEDLINSKY.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">… Polonaises et Grecques :</div>
-<div class="verse">La princesse Grazalcowich !</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8">Grazalcowich ?…</div>
-<div class="verse">C’est terrible !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(A un laquais qui passe.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4">Donnez-moi donc une sandwich !</div>
-</div>
-
-<p class="p">SEDLINSKY.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Vous riez ?… Chut !…</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il lui désigne un groupe de dominos mauves qui entrent mystérieusement.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4">Fuyant l’éclat de la torchère,</div>
-<div class="verse">Les voici, cherchant l’ombre, et chuchotant…</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il entraîne Metternich derrière un des orangers.)</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3>SCÈNE II</h3>
-
-<p class="pp">LES DOMINOS MAUVES,— METTERNICH
-et SEDLINSKY, cachés.</p>
-
-<p class="p">PREMIER DOMINO, à un autre.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i10">Ma chère,</div>
-<div class="verse">Que c’est doux de courir pour lui quelque danger !</div>
-</div>
-
-<p class="p">DEUXIÈME DOMINO, avec délice.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Conspirons !</div>
-</div>
-
-<p class="p">TROISIÈME DOMINO.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">Ses cheveux sont d’un or si léger !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Ces conspiratrices ont toutes un petit accent grec ou polonais.)</p>
-
-<p class="p">LA PREMIÈRE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Oui, ma chère, on dirait que son front s’environne</div>
-<div class="verse">D’un halo… dans lequel commence une couronne !</div>
-</div>
-
-<p class="p">UNE AUTRE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Oh ! et son double charme inattendu, troublant,</div>
-<div class="verse">De Bonaparte blond, ma chère, et d’Hamlet blanc !</div>
-</div>
-
-<p class="p">PLUSIEURS, avec volupté.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Conspirons !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LA PREMIÈRE, gravement.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">Mais, d’abord, à Vienne, je conseille</div>
-<div class="verse">De faire faire, en or, chez Stieger, une abeille !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LA DEUXIÈME, impétueusement.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">A Vienne ?… Ce serait tout à fait idiot !</div>
-<div class="verse">Faisons faire à Paris cela, chez Odiot !</div>
-</div>
-
-<p class="p">UNE AUTRE, solennellement.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Et je propose, moi, sur toutes nos toilettes,</div>
-<div class="verse">D’avoir toujours un gros bouquet de violettes !</div>
-</div>
-
-<p class="p">TOUTES, avec enthousiasme.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Oh ! c’est cela, Princesse !</div>
-</div>
-
-<p class="p">UNE QUI N’A ENCORE RIEN DIT, inspirée.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Et risquons un retour</div>
-<div class="verse">Vers les modes Empire !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LA PREMIÈRE, vivement.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Oh ! le soir ! pas le jour !</div>
-</div>
-
-<p class="p">UNE AUTRE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Ah ! ma chère, ces tailles courtes sont infâmes !</div>
-</div>
-
-<p class="p">TOUTES A LA FOIS.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Les ruchés !… les bouillons !… Mais, ma chère !…</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH, qui surgit en riant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">Ah ! Mesdames !</div>
-</div>
-
-<p class="p">TOUTES, avec un cri d’effroi.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Ah ! Dieu !</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH, riant aux éclats.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Continuez ce complot étonnant !</div>
-<div class="verse">Conspirez !… conspirez !… ah ! ah !…</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il sort en riant toujours, suivi de Sedlinsky. Son rire se perd.
-Aussitôt les conspiratrices, dispersées comme pour une fuite, se rapprochent
-sur la pointe du pied, se mettent en bouquet autour de celle
-qu’on a appelée Princesse.)</p>
-
-<p class="p">LA PRINCESSE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">Et maintenant</div>
-<div class="verse">Que grâce à ce petit papotage frivole</div>
-<div class="verse">Le soupçon éveillé par Sedlinsky s’envole,</div>
-<div class="verse">Prouvons-leur qu’auprès des Machiavels féminins</div>
-<div class="verse">Les Metternich les plus Metternich sont des nains !</div>
-</div>
-
-<p class="p">TOUTES.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Oui…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LA PRINCESSE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i1">Chacune sait bien, ce soir, quel est son rôle ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">TOUTES.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Oui…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LA PRINCESSE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i1">Disséminons-nous dans le bal !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Les dominos mauves s’éparpillent.)</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3>SCÈNE III</h3>
-
-<p class="pp">TOUTES SORTES DE MASQUES, GENTZ,
-L’ATTACHÉ FRANÇAIS, FANNY ELSSLER, etc.
-puis TIBURCE et THÉRÈSE DE LORGET.</p>
-
-<p class="p">UN GROUPE DE MASQUES, poursuivant, à travers les colonnades,
-un masque à grand nez qui se sauve.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">Qu’il est drôle !</div>
-<div class="verse">Ce doit être Sandor !— Non ! non ! c’est Furstemberg !</div>
-</div>
-
-<p class="p">UN CROCODILE, les arrêtant pour leur montrer quelque chose
-au-dehors.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Et cet ours, qui, là-bas, valse sur du Schubert !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Toute la bande se précipite vers le côté où l’Ours est signalé.)</p>
-
-<p class="p">GENTZ, qui s’est assis sur le banc, entouré de plusieurs jolies femmes, et
-en regardant passer d’autres.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">En quoi, la triste Elvire ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">UNE COLOMBINE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">En étoile.</div>
-</div>
-
-<p class="p">GENTZ, pour lui faire plaisir.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">En veilleuse.</div>
-</div>
-
-<p class="p">LA COLOMBINE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Et Thécla, l’hypocrite ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">GENTZ, riant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">En Fanchon la Mielleuse.</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’ATTACHÉ FRANÇAIS, traversant la scène à la poursuite
-de Fanny Elssler.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Pas moyen de savoir quel est ce domino !</div>
-<div class="verse">Est-ce une Anglaise ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">FANNY, fuyant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i5">Ya.</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’ATTACHÉ, sursautant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Une Allemande ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">FANNY.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i11">No !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Elle disparaît. L’attaché aussi.)</p>
-
-<p class="p">LA COLOMBINE, assise près de Gentz.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Le vicomte est en Doge ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">UNE CLÉOPÂTRE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Oui… grande dalmatique !…</div>
-</div>
-
-<p class="p">GENTZ.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Mais alors la baronne est en Adriatique ?</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Tiburce est entré avec Thérèse. Il est en Capitan Spezzafer. Thérèse
-porte une souple tunique d’un bleu glacé d’argent, sur laquelle retombent
-des lys d’eau et de longues herbes luisantes : elle est en source.)</p>
-
-<p class="p">TIBURCE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Ma sœur, vous n’allez plus à Parme ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">THÉRÈSE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8">Oh ! Si ! Mais pour</div>
-<div class="verse">Voir ce bal, la duchesse a retardé d’un jour.</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Montrant une femme masquée qui passe dans le fond, accompagnée
-d’un homme en domino.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">C’est elle, avec Bombelles… oui… cette cape verte !…</div>
-</div>
-
-<p class="p">TIBURCE, d’un ton agressif.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Tant mieux que vous partiez ! Noblesse oblige !… et certes</div>
-<div class="verse">Je n’aurais plus longtemps souffert vos <i>aparté</i></div>
-<div class="verse">Avec votre petit Monsieur Buonaparte !</div>
-</div>
-
-<p class="p">THÉRÈSE, hautaine.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Plaît-il ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">TIBURCE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Nous nous vantons de ce que nos aïeules</div>
-<div class="verse">N’aient pas, avec les rois, toujours été bégueules,</div>
-<div class="verse">Car l’on peut ramasser un mouchoir sans déchoir</div>
-<div class="verse">Lorsqu’un lys est brodé dans le coin du mouchoir !</div>
-<div class="verse">Mais l’honneur ne saurait admettre une batiste</div>
-<div class="verse">Portant la fleur ou le frelon bonapartiste.</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Menaçant.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Malheur au fils de l’Ogre…</div>
-</div>
-
-<p class="p">THÉRÈSE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Hein ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">TIBURCE, galamment ironique.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i7">S’il croquait nos sœurs !</div>
-</div>
-
-<p class="p">THÉRÈSE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Mon frère, vous avez des mots…</div>
-</div>
-
-<p class="p">TIBURCE, avec un petit salut sec.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8">Avertisseurs.</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il s’éloigne. Thérèse le suit des yeux, puis, haussant les épaules,
-se joint à un groupe qui passe.)</p>
-
-<p class="p">UN OURS, entrant avec une Chinoise à son bras.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">A quoi donc voyez-vous que je suis diplomate ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LA CHINOISE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Mais à votre façon d’arrondir votre patte !</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’OURS, tendrement.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Lorsque vous m’aimerez…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LA CHINOISE, lui donnant un coup d’éventail sur la patte.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Vous vendez votre peau !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(A ce moment passe une énorme personne déguisée en petite bergère
-Louis XV.)</p>
-
-<p class="p">TOUTES LES FEMMES, qui sont autour de Gentz.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Oh !</div>
-</div>
-
-<p class="p">GENTZ, avec effroi.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i1">Mais cette bergère a mangé son troupeau !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE POLICHINELLE, traversant la scène en courant et saisissant
-la grosse bergère par la taille.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Votre oreille ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LA GROSSE BERGÈRE, se débattant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4">Pourquoi ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE POLICHINELLE, mystérieusement.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Mon secret !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il l’embrasse et se sauve. On entend sa voix, plus loin, dans les arbres,
-qui demande à une autre :)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Votre oreille ?</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Gentz et son groupe suivent le Polichinelle, très intéressés. Depuis un
-instant, le duc est entré avec Prokesch. Prokesch est en habit et domino.
-Le duc s’enveloppe d’un grand manteau violet. Quand le manteau
-s’ouvre, on le voit en uniforme blanc. Tenue de bal : bas de soie blanche
-et escarpins. Il tient à la main son masque dont il s’évente nerveusement.
-Il s’appuie sur Prokesch qui le regarde avec inquiétude. Il a la figure
-défaite, le geste découragé, un pli mauvais à la lèvre. On sent que
-l’Aiglon traîne des ailes meurtries.)</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3>SCÈNE IV</h3>
-
-<p class="pp">LE DUC, PROKESCH.<br />
-<span class="small">DES MASQUES passent de temps en temps.</span></p>
-
-<p class="p">PROKESCH, au duc.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Quoi ! parmi ces gaietés une langueur pareille ?</div>
-<div class="verse">Qu’a donc fait Metternich ?</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Mouvement du duc.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Je vous trouve énervé !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LA CHINOISE, qui repasse avec l’Ours, remarquant un bloc de pierre
-qu’il porte sous son bras.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Mais que portez-vous donc sous le bras ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’OURS, flegmatiquement.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">Mon pavé.</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Ils s’éloignent.)</p>
-
-<p class="p">PROKESCH, au duc.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Le complot va très bien, si j’en crois plusieurs signes.</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il tire de sa poche un billet.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Ne m’a-t-on pas remis, ce matin, ces deux lignes ?</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il lit.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse"><i>Dites-lui de venir de bonne heure et qu’il ait</i></div>
-<div class="verse"><i>Son uniforme sous un manteau violet !</i></div>
-<div class="verse">— Prince, c’est pour ce soir, car ce billet…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, prenant le billet et le chiffonnant entre ses doigts.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i10">Doit être</div>
-<div class="verse">D’une femme qui veut au bal me reconnaître !</div>
-<div class="verse">J’ai suivi le conseil, d’ailleurs, n’étant ici</div>
-<div class="verse">Venu que pour chercher aventure.</div>
-</div>
-
-<p class="p">PROKESCH, désolé.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i10">Non !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i11">Si !</div>
-</div>
-
-<p class="p">PROKESCH.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Mais alors, le complot…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, à lui-même.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Oh ! ce serait un crime</div>
-<div class="verse">Que de faire monter, pays clair et sublime,</div>
-<div class="verse">Sur ton splendide petit trône impérial</div>
-<div class="verse">Un être de malheur, d’ombre et d’Escurial !</div>
-<div class="verse">Et si, lorsque plus tard, je serai sur ce trône,</div>
-<div class="verse">Le Passé m’allongeant dans l’âme sa main jaune,</div>
-<div class="verse">Venait y déterrer, de ses ongles hideux,</div>
-<div class="verse">Je ne sais quel Rodolphe ou quel Philippe Deux ?…</div>
-<div class="verse">J’ai peur qu’au bruit flatteur et doré des abeilles,</div>
-<div class="verse">Monstre qui dors peut-être en moi, tu te réveilles !</div>
-</div>
-
-<p class="p">PROKESCH, riant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Mais voyons, Monseigneur, vous êtes fou !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, tressaillant, et avec un regard qui fait reculer Prokesch.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i10">Tu crois ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">PROKESCH, comprenant l’angoisse du prince.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Bonté du ciel !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, lentement.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4">Au fond de leurs châteaux de rois,</div>
-<div class="verse">Dans leur retraite castillane ou bohémienne,</div>
-<div class="verse">Ils ont tous eu la leur !… Quelle sera la mienne ?…</div>
-<div class="verse">Voyons, décidons-le !… Je me résous, tu vois.</div>
-<div class="verse">Mais voici le moment de choisir.</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Avec un rire amer.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">J’ai le choix.</div>
-<div class="verse">Des aïeux prévenants m’ouvrent le catalogue !…</div>
-<div class="verse">Serai-je mélomane ? oiseleur ? astrologue ?</div>
-<div class="verse">Marmonneur d’<span lang="la" xml:lang="la">oremus</span> ? ou souffleur d’alambic ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">PROKESCH.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Je ne comprends que trop ce qu’a fait Metternich !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Baissant la voix.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Des malheureux Habsbourg, il vous dressa la liste ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Ah ! dame, ils ont tous eu la démence un peu triste !</div>
-<div class="verse">Mais des parfums mêlés font des parfums nouveaux,</div>
-<div class="verse">Et mon cerveau, bouquet de ces sombres cerveaux,</div>
-<div class="verse">Va peut-être en produire une autre, plus jolie !</div>
-<div class="verse">Voyons, quelle sera la mienne, de folie ?</div>
-<div class="verse">Eh ! pardieu, mes penchants vaincus jusqu’à ce jour</div>
-<div class="verse">Nous le disent assez : moi, ce sera l’amour !</div>
-<div class="verse">Je veux aimer, aimer,</div>
-</div>
-
-<p class="s">(De son poing fermé, il frappe rageusement sa lèvre.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">écraser avec haine,</div>
-<div class="verse">Sous des baisers d’amour cette lèvre autrichienne !</div>
-</div>
-
-<p class="p">PROKESCH.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Monseigneur !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, parlant avec une volubilité fiévreuse.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">Mais, mon cher, à la réflexion,</div>
-<div class="verse">C’est logique, Don Juan fils de Napoléon !</div>
-<div class="verse">C’est la même âme, au fond, toujours insatisfaite,</div>
-<div class="verse">C’est le même désir incessant de conquête !…</div>
-<div class="verse">O magnifique sang qu’un autre a corrompu</div>
-<div class="verse">Et qui, voulant éclore en César, n’a pas pu,</div>
-<div class="verse">Ton énergie en moi n’est donc pas toute morte :</div>
-<div class="verse">Cela fait un Don Juan, lorsqu’un César avorte !</div>
-<div class="verse">Oui, c’est une façon d’être encore un vainqueur !</div>
-<div class="verse">Ainsi, je connaîtrai cette fièvre de cœur</div>
-<div class="verse">Fatale, dit Byron, à ceux qu’elle dévore…</div>
-<div class="verse">Et c’est une façon d’être mon père encore !</div>
-<div class="verse">— Bah ! qui sait, après tout, s’il est plus important</div>
-<div class="verse">De conquérir le monde ou d’aimer un instant ?</div>
-<div class="verse">Soit ! soit ! c’est bien qu’ainsi finisse la Légende,</div>
-<div class="verse">Et que ce conquérant de cet autre descende !</div>
-<div class="verse">Soit ! je serai le reflet blond du héros brun,</div>
-<div class="verse">Qui s’en allait les battant tous l’un après l’un,</div>
-<div class="verse">Et tandis que je les vaincrai l’une après l’une,</div>
-<div class="verse">Mes soleils d’Austerlitz seront des clairs de lune !</div>
-</div>
-
-<p class="p">PROKESCH.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Ah ! taisez-vous, car c’est trop tristement railler !…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Oui, je sais bien, j’entends des spectres me crier,</div>
-<div class="verse">Spectres aux habits bleus, tordus par la rafale :</div>
-<div class="verse">« Eh bien ! alors, cette épopée impériale,</div>
-<div class="verse">« Nos travaux, nos clairons, la gloire ?… Eh bien ! alors</div>
-<div class="verse">« Cette neige, ce sang, l’Histoire… et tant de morts</div>
-<div class="verse">« Sur tant de champs où tant de fois nous triomphâmes,</div>
-<div class="verse">« Cela te sert à quoi, petit ? » — « A plaire aux femmes ! »</div>
-<div class="verse">C’est beau, sur le Prater, parmi les voiturins,</div>
-<div class="verse">De monter un cheval de trois mille florins</div>
-<div class="verse">Que l’on peut appeler Iéna ! C’est une aigrette</div>
-<div class="verse">Certaine, qu’Austerlitz, aux yeux d’une coquette !…</div>
-</div>
-
-<p class="p">PROKESCH.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Vous n’aurez pas le cœur, ainsi, de la porter !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Mais si, mais si, mon cher, et je ferai monter</div>
-<div class="verse">— Car c’est, sur un amant, une chose qui flatte !—</div>
-<div class="verse">L’aigle rapetissée en épingle à cravate !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(L’orchestre, qui s’était tu un moment, reprend au loin.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">De la musique !… Et tu n’es plus, fils de César,</div>
-<div class="verse">Qu’un Don Juan de Mozart !…</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Ricanant.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Pas même de Mozart :</div>
-<div class="verse">De Strauss !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il salue gravement Prokesch.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Je vais valser.</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Et pirouettant avec une gaieté désespérée.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Il faut que je devienne</div>
-<div class="verse">Inutile et charmant, comme un objet de Vienne !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il va sortir, il s’arrête en voyant paraître l’archiduchesse.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Ma tante… Tiens ?…</div>
-</div>
-
-<p class="p">PROKESCH, épouvanté de l’éclair trouble de ses yeux.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4">Oh ! non, pas cela !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, du coin mauvais de la bouche.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">Je veux voir.</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Et repoussant Prokesch qui s’écarte à regret, il s’avance d’un pas
-traînant vers l’Archiduchesse. L’Archiduchesse porte un costume très
-simple : jupe courte, corsage à basques, fichu, tablier, bonnet ; enfin,
-tout à fait pareille au fameux tableau de Liotard, elle tient avec conviction
-devant elle un petit plateau sur lequel sont posés une tasse de chocolat
-et un verre d’eau.)</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3>SCÈNE V</h3>
-
-<p class="pp">LE DUC, d’abord avec L’ARCHIDUCHESSE,
-puis avec THÉRÈSE.</p>
-
-<p class="p">LE DUC, à l’Archiduchesse, languissamment.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Oh ! le profond parfum qu’ont les tilleuls, ce soir !</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’ARCHIDUCHESSE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">As-tu vu mon petit plateau ?… J’en suis très fière !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Vous êtes déguisée en ?…</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’ARCHIDUCHESSE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i7">En <i>Chocolatière</i></div>
-<div class="verse"><i>De Dresde</i>.</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">Ra-vis-sant !… mais votre chocolat</div>
-<div class="verse">Doit bien vous ennuyer.</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’ARCHIDUCHESSE, s’éventant avec le plateau de carton, sur lequel
-le verre et la tasse restent collés.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Mais non !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, qui s’est assis sur le banc, lui faisant place auprès de lui,— avec
-une familiarité tendre.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8">Mettez-vous là !</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’ARCHIDUCHESSE, s’asseyant gaiement.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Eh bien ! Franz, aimons-nous un petit peu la vie ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">J’aime être le neveu d’une tante jolie.</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’ARCHIDUCHESSE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Moi j’aime être la tante, aussi, d’un grand neveu.</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Trop jolie.</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’ARCHIDUCHESSE, se reculant un peu sur le banc.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">Et trop grand !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Oui, pour jouer ce jeu.</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’ARCHIDUCHESSE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Quel jeu ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">D’intimités tendres qui sont les nôtres.</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’ARCHIDUCHESSE, le regardant avec inquiétude.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Je n’aime pas vos yeux, ce soir.</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8">Moi si, les vôtres.</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’ARCHIDUCHESSE, voulant plaisanter.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Ah ! je comprends ! ce soir, tout se masque à la cour,</div>
-<div class="verse">Et l’amitié doit prendre un domino d’amour !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, se rapprochant de plus en plus.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Oh ! d’abord, l’amitié, tante aux yeux de cousine,</div>
-<div class="verse">L’amitié, de l’amour est toujours trop voisine</div>
-<div class="verse">Entre les tantes et les neveux, les filleuls</div>
-<div class="verse">Et les marraines — oh ! sentez-vous les tilleuls ? —</div>
-<div class="verse">Entre les colonels et les chocolatières,</div>
-<div class="verse">Pour qu’il n’y ait jamais d’incidents de frontières.</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’ARCHIDUCHESSE, se levant, un peu sèchement.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Je n’aime plus votre amitié.</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, la retenant par le poignet, d’une voix sourde.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8">Moi, j’aime bien</div>
-<div class="verse">Ces sentiments auxquels on ne comprend plus rien,</div>
-<div class="verse">Dans lesquels tout se mêle et s’embrouille…</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’ARCHIDUCHESSE, lui arrachant sa main.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i10">Non, laisse !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Elle s’éloigne.)</p>
-
-<p class="p">LE DUC, boudeur.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Oh ! bien ! si vous prenez vos airs d’archiduchesse !</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’ARCHIDUCHESSE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Adieu, Franz !… Tu m’as fait beaucoup de peine !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Elle sort sans se retourner.)</p>
-
-<p class="p">LE DUC, la suivant des yeux.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i11">Bah !</div>
-<div class="verse">Dans la claire amitié cette goutte tomba,</div>
-<div class="verse">Qui fait qu’en amour trouble elle se précipite !</div>
-<div class="verse">Attendons !…</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il aperçoit Thérèse de Lorget qui, depuis un instant arrêtée au
-fond, joue distraitement à tremper dans l’eau du bassin les longues
-herbes qui pendent de ses épaules.— Avec étonnement.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">Tiens !… Comment ! Vous êtes là, petite ?</div>
-<div class="verse">Vous ne roulez donc pas vers le ciel Parmesan ?</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il regarde le déguisement de Thérèse.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Mais que d’herbe ! En quoi donc êtes-vous ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">THÉRÈSE, souriante et les yeux baissées.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">Je suis en</div>
-<div class="verse">Petite…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, se souvenant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Ah ! oui ! c’est vrai !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Mélancoliquement.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Sur sa roche lointaine</div>
-<div class="verse">Mon père, pour amie, avait une fontaine.</div>
-<div class="verse">Elle le consolait d’un geôlier. C’est pourquoi</div>
-<div class="verse">Il fallait qu’à Schœnbrunn, ma Sainte-Hélène à moi,</div>
-<div class="verse">Mon âme ne fût pas tout à fait sans ressource,</div>
-<div class="verse">Et qu’ayant le geôlier, elle eût aussi la Source !</div>
-</div>
-
-<p class="p">THÉRÈSE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Vous évitiez pourtant, vers moi, de vous pencher ?…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Parce que je songeais à m’enfuir du rocher.</div>
-<div class="verse">Mais c’est fini !</div>
-</div>
-
-<p class="p">THÉRÈSE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4">Comment ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Plus d’espoir !… J’abandonne</div>
-<div class="verse">Tout rêve !…</div>
-</div>
-
-<p class="p">THÉRÈSE, se rapprochant vivement de lui.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">Vous souffrez ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, d’une voix de tendresse suppliante.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Il faut qu’elle me donne,</div>
-<div class="verse">Ma Source,— sa fraîcheur, son murmure !…</div>
-</div>
-
-<p class="p">THÉRÈSE, tout près de lui.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">Elle est là.</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, lentement.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Et même si je veux la troubler ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">THÉRÈSE, levant sur lui des yeux limpides.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">Troublez-la.</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, changeant de ton, à voix tout d’un coup basse et brutale.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Viens ce soir. Tu sais bien, la maison tyrolienne,</div>
-<div class="verse">Sous bois, mon pavillon de chasse…</div>
-</div>
-
-<p class="p">THÉRÈSE, avec un recul effrayé.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">Que je vienne ?…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, précipitamment.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Ne dis pas non. Ne dis pas oui. J’attendrai.</div>
-</div>
-
-<p class="p">THÉRÈSE, bouleversée.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i11">Mais…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, reprenant sa voix câline et triste d’enfant malheureux.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Songe combien je suis malheureux désormais :</div>
-<div class="verse">J’ai perdu tout espoir de jouer un grand rôle.</div>
-<div class="verse">Je n’ai plus qu’à pleurer : j’ai besoin d’une épaule.</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il a presque laissé tomber sa tête sur l’épaule nue de la Petite
-Source, lorsque le bruit d’un pas sur le gravier les fait se séparer vite.
-C’est Tiburce, drapé dans sa cape de spadassin, qui passe au fond, ayant
-au bras une femme. En les voyant, il cesse de causer, et arrête sur
-Thérèse un regard de menace. Elle lui répond d’un œil dédaigneux, et
-disparaît vers le bal. Tiburce, reprenant sa galante conversation, s’éloigne.
-Le duc, qui n’a même pas reconnu Tiburce, appelle d’un signe un des
-laquais debout à la sortie de droite, et tire de son frac un feuillet de
-papier qu’il griffonne sur son genou.)</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3>SCÈNE VI</h3>
-
-<p class="pp">LE DUC, UN LAQUAIS, puis FANNY ELSSLER
-et L’ATTACHÉ FRANÇAIS.</p>
-
-<p class="p">LE DUC, tendant au laquais le mot qu’il vient d’écrire.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Au château, pour mes gens. Je ne rentrerai pas.</div>
-<div class="verse">Je vais au pavillon. Vite quelqu’un là-bas.</div>
-<div class="verse">Voilà. Rapporte-moi que la chose est comprise.</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE LAQUAIS, s’inclinant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">C’est tout ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">C’est tout.— Demain matin, la jument grise.</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Le laquais sort. Fanny Elssler, toujours masquée, repasse en courant,
-se retournant pour regarder si elle est poursuivie. Elle s’arrête en
-apercevant le duc, dont le manteau violet laisse voir l’uniforme blanc.)</p>
-
-<p class="p">FANNY ELSSLER, s’approchant du duc, et récitant mystérieusement.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse"><i>… Son uniforme sous un manteau…</i></div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, sursaute, et achevant la phrase du billet reçu par Prokesch.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9"><i>… violet.</i></div>
-</div>
-
-<p class="s">(Ironiquement.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Il était d’une femme, ô Prokesch, le billet !</div>
-</div>
-
-<p class="p">FANNY, montrant au duc l’attaché français qui vient d’apparaître.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Le temps de dépister ce masque qui m’obsède,</div>
-<div class="verse">Et je reviens !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, souriant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4">J’attends…</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Fanny fuit à travers les ruines, essayant de perdre l’attaché.— Le duc se
-promène de long en large, et avec une sorte de rage.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">C’est mon destin !— Je cède !—</div>
-<div class="verse">Aimons !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(La musique est de plus en plus énervante. Des couples passent au fond,
-cherchant l’ombre.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Ayons au cœur un furieux avril !</div>
-<div class="verse">Aimons…</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il montre un couple très tendre qui se dirige vers le banc.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">comme ceux-là !… comme tous !…</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Mais, soudain, il tressaille et se jette derrière un oranger, qui le
-cache ; car le couple parle, se croyant seul ; et dans ce couple qu’il a désigné
-d’un geste méprisant, il reconnaît Marie-Louise et son chambellan
-Bombelles.)</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3>SCÈNE VII</h3>
-
-<p class="pp">MARIE-LOUISE, BOMBELLES,— LE DUC,
-derrière un oranger.</p>
-
-<p class="p">BOMBELLES, continuant une conversation commencée.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">Était-il</div>
-<div class="verse">Très épris ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">MARIE-LOUISE, riant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">C’est de lui que vous parlez encore ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">BOMBELLES.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Oui.</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, d’une voix étranglée.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i1">Bombelles !… ma mère !…</div>
-</div>
-
-<p class="p">BOMBELLES.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Il vous aimait ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">MARIE-LOUISE, s’asseyant. Bombelles reste debout, un genou sur le banc.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i10">J’ignore.</div>
-<div class="verse">Mais je sentais très bien que je l’intimidais.</div>
-<div class="verse">Même sur son estrade aux lauriers d’or pour dais,</div>
-<div class="verse">Il se sentait moins haut que moi par la naissance ;</div>
-<div class="verse">Alors, il m’appelait, pour prendre un air d’aisance :</div>
-<div class="verse">« Bonne Louise » !… eh ! mon Dieu ! oui !… C’était d’un goût !</div>
-<div class="verse">— J’aime le sentiment !… Je suis femme, après tout !</div>
-</div>
-
-<p class="p">BOMBELLES.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Avant tout !</div>
-</div>
-
-<p class="p">MARIE-LOUISE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">C’est mon droit !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(D’un petit ton sec et léger.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">On s’est mis en colère</div>
-<div class="verse">Pour un mot que j’ai dit quand ce bon Saint-Aulaire</div>
-<div class="verse">M’annonça le désastre, à Blois. J’étais au lit ;</div>
-<div class="verse">Mon pied nu dépassait, et sur le bois poli,</div>
-<div class="verse">Posé comme ces pieds que cisèle Thomire,</div>
-<div class="verse">Du meuble Médicis faisait un meuble Empire.</div>
-<div class="verse">Soudain, voyant glisser les yeux de l’envoyé,</div>
-<div class="verse">Je souris et je dis : « Vous regardez mon pied ? »</div>
-<div class="verse">— Et malgré les malheurs de sa patrie, en somme,</div>
-<div class="verse">C’est parfaitement vrai qu’il regardait, cet homme !—</div>
-<div class="verse">Je fus coquette ?… Eh bien ! le grand crime ! Mon Dieu,</div>
-<div class="verse">Que voulez-vous ? c’est vrai, je restais femme un peu,</div>
-<div class="verse">Et dans l’écroulement trop prévu de la France,</div>
-<div class="verse">La beauté de mon pied gardait son importance !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, voulant fuir, mais ne pouvant pas, comme dans un cauchemar,
-et saisissant l’oranger pour ne pas tomber.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Oh ! je voudrais m’enfuir ! oh ! je reste !</div>
-</div>
-
-<p class="p">BOMBELLES, se penchant sur le bras de Marie-Louise.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i10">Quel est</div>
-<div class="verse">Ce caillou gris que vous portez en bracelet ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">MARIE-LOUISE, tout d’un coup très émue.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Ah ! je ne peux le voir qu’avec des yeux humides.</div>
-<div class="verse">Ça… voyez-vous… c’est un morceau…</div>
-</div>
-
-<p class="p">BOMBELLES, vivement.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8">Des Pyramides ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">MARIE-LOUISE, sentimentale.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Mais non, voyons !… C’est un vrai morceau du tombeau</div>
-<div class="verse">Où Juliette dort auprès de Roméo !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Elle soupire.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Ce souvenir me vient…</div>
-</div>
-
-<p class="p">BOMBELLES, respectueusement crispé.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Vous n’allez pas, de grâce,</div>
-<div class="verse">Me parler de Neipperg !</div>
-</div>
-
-<p class="p">MARIE-LOUISE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Oui, Neipperg vous agace !</div>
-<div class="verse">Pourquoi parler de l’autre, alors ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">BOMBELLES, avec la conviction d’un homme qui préfère être
-préféré à Napoléon I<sup>er</sup> qu’à Monsieur de Neipperg.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8">C’est différent !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Et avec plus de curiosité que de jalousie.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Vous,— l’aimiez-vous ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">MARIE-LOUISE, qui n’y est déjà plus.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4">Qui donc ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">BOMBELLES.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">L’Autre !</div>
-</div>
-
-<p class="p">MARIE-LOUISE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8">Ça vous reprend ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">BOMBELLES.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Un si grand homme, on doit…</div>
-</div>
-
-<p class="p">MARIE-LOUISE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Quant à cela, je nie</div>
-<div class="verse">Qu’on ait jamais aimé quelqu’un pour son génie !</div>
-<div class="verse">— Et puis, ne parlons plus de lui, parlons de nous.</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Coquettement.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Cela vous plaira-t-il, Parme ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">BOMBELLES.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i7">Était-il jaloux ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">MARIE-LOUISE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Jusqu’à chasser Monsieur Leroy, tailleur-modiste,</div>
-<div class="verse">Parce qu’en m’essayant un peplum, cet artiste</div>
-<div class="verse">N’avait pu voir, sans un cri d’admiration,</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Elle a laissé glisser derrière elle, sur le banc, la grande cape
-qui couvrait sa robe décolletée.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Mes épaules.</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Et ses épaules, couvertes de diamants, apparaissent.)</p>
-
-<p class="p">BOMBELLES, flatté dans son amour-propre d’homme
-et dans sa haine de royaliste.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4">Jaloux ?… Alors, Napoléon…</div>
-</div>
-
-<p class="p">MARIE-LOUISE, regardant autour d’elle, avec effroi, à ce nom
-trop indiscrètement prononcé.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Chut !…</div>
-</div>
-
-<p class="p">BOMBELLES, avec une satisfaction croissante.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i1">… n’aurait pas aimé me voir les trouver belles,</div>
-<div class="verse">Vos épaules,— ce soir… Il n’aurait pas…</div>
-</div>
-
-<p class="p">MARIE-LOUISE, le rappelant à l’ordre.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">Bombelles !</div>
-</div>
-
-<p class="p">BOMBELLES, dégustant le plaisir de se venger de la Gloire.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">… Aimé m’entendre dire à Votre Majesté…</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il s’assied sur le banc, près d’elle.)</p>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Oh ! mon père, pardonnez-moi d’être resté !…</div>
-</div>
-
-<p class="p">BOMBELLES, regardant l’édifice de nattes à la mode du jour qui coiffe
-la tête de Marie-Louise d’une sorte de bonnet d’Arlésienne.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">… Qu’elle est coiffée un peu comme nos filles d’Arles,</div>
-<div class="verse">Mais qu’elle est bien plus belle, étant plus blonde…</div>
-</div>
-
-<p class="p">MARIE-LOUISE, faiblement.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i11">Charles !</div>
-</div>
-
-<p class="p">BOMBELLES, joignant le geste à la parole.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">… Il n’aurait pas aimé que me penchant ainsi…</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Mais ses lèvres n’ont pas atteint l’épaule de Marie-Louise qu’il a été
-saisi à la gorge, arraché du banc, jeté à terre par le Duc de
-Reichstadt bondissant et criant.)</p>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Pas ça ! Je ne veux pas ! Je vous défends !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il recule, étonné de ce qu’il vient de faire, épouvanté ; passe la main
-sur son front, et tout à coup :)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i10">Merci !</div>
-<div class="verse">Merci ! Je suis sauvé !</div>
-</div>
-
-<p class="p">MARIE-LOUISE, défaillante.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Franz !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i7">Car ce cri, ce geste</div>
-<div class="verse">Ne furent pas de moi !… Moi, toujours, il me reste</div>
-<div class="verse">Le respect de ma mère — et de sa liberté !</div>
-<div class="verse">C’est donc… c’est donc Celui dont j’étais habité,</div>
-<div class="verse">Qui vient, là, hors de moi, de bondir avec force !</div>
-<div class="verse">Merci ! Je suis sauvé ! C’était un sursaut corse !</div>
-</div>
-
-<p class="p">BOMBELLES, qui s’est relevé, faisant un pas vers le duc.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Monsieur…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, reculant avec une hauteur glaciale.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Rien entre nous !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Bombelles s’arrête, sentant qu’en effet rien n’est
-possible entre eux, et le duc, se tournant vers
-sa mère, la salue profondément.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Madame, mes respects !</div>
-<div class="verse">Au palais de Sala retournez vivre en paix !</div>
-<div class="verse">Ce palais n’a-t-il pas deux ailes, dont une aile</div>
-<div class="verse">Est un petit théâtre et l’autre une chapelle ?</div>
-<div class="verse">Vous allez vous sentir, habitant au milieu,</div>
-<div class="verse">Dans un juste équilibre entre le monde et Dieu !</div>
-<div class="verse">— Mes respects ! mes respects !</div>
-</div>
-
-<p class="p">MARIE-LOUISE, d’une voix tremblante.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Mon fils !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8">Mais oui, Madame,</div>
-<div class="verse">Mais oui ! c’est votre droit de n’être qu’une femme !</div>
-<div class="verse">Allez être une femme au palais de Sala !</div>
-<div class="verse">Mais dites-vous, dites-vous bien, et que cela</div>
-<div class="verse">Soit la revanche amère et triste de sa gloire,</div>
-<div class="verse">— Veuve qui n’a pas su garder la robe noire !—</div>
-<div class="verse">Dites-vous, désormais, qu’on ne fait les yeux doux</div>
-<div class="verse">Qu’au prestige immortel qu’il a laissé sur vous,</div>
-<div class="verse">Et que vous n’êtes belle, et que vous n’êtes blonde,</div>
-<div class="verse">Que parce qu’autrefois il a conquis le monde !</div>
-</div>
-
-<p class="p">MARIE-LOUISE, atteinte au plus sensible.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Mais… Bombelles, venez !… ne restons pas ici !…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Retournez à Sala ! Je suis sauvé ! Merci !</div>
-</div>
-
-<p class="p">MARIE-LOUISE, qui va pour sortir, suivie de Bombelles.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Adieu, Monsieur !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, immobile, ne les regardant plus.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4">O mains, mains froides, dans la tombe,</div>
-<div class="verse">O mains tristes encor de leur anneau qui tombe,</div>
-<div class="verse">Mains où posa le front de celle qui jadis</div>
-<div class="verse">Sanglotait parce que je n’étais pas son fils,</div>
-<div class="verse">Mais dont je sens les doigts sur mon âme orpheline,</div>
-<div class="verse">Je vous baise en pleurant, ô mains de Joséphine !</div>
-</div>
-
-<p class="p">MARIE-LOUISE, à ce nom se retourne, et laissant éclater une haine
-de femme.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">La Créole !… Et crois-tu donc qu’à la Malmaison</div>
-<div class="verse">Elle n’a pas ?…</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Et l’on sent que tous les racontars vont défiler…)</p>
-
-<p class="p">LE DUC, d’une voix terrible.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4">Silence !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Elle recule intimidée, se tait ; et lui reprend avec force.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Ah ! si c’est vrai, raison</div>
-<div class="verse">De plus, raison de plus pour moi d’être fidèle !…</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Marie-Louise gagne la sortie de droite, quittant la fête avec Bombelles.
-Et le duc reste là, transformé, redressé, frémissant d’indignation
-et d’énergie,— sauvé comme il vient de le dire. Ce n’est plus,
-ainsi que tout à l’heure, l’être d’ennui et de volupté, le blondin d’une
-grâce perverse ; c’est, de nouveau, le jeune homme ardent et douloureux.
-A ce moment reparaît Metternich, achevant sa conversation avec Sedlinsky.)</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3>SCÈNE VIII</h3>
-
-<p class="pp">LE DUC ; METTERNICH et SEDLINSKY,
-un instant ; puis FANNY ELSSLER.</p>
-
-<p class="p">METTERNICH, concluant d’un ton satisfait, à Sedlinsky.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Oui, j’ai brisé l’orgueil de cet enfant rebelle !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Mais il pousse un cri en apercevant, debout devant lui, le prince qu’il
-a laissé, la nuit dernière, gisant au pied d’un miroir.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Hein ? — Vous ici !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Et comme le prince, en bondissant sur Bombelles, a laissé glisser
-son manteau, Metternich ajoute, choqué de le voir en colonel autrichien
-dans cette fête masquée.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4">Dans cet uniforme ?… Comment ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Ne doit-on pas venir sous un déguisement ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">SEDLINSKY, bas à Metternich.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Cet orgueil, qu’hier soir brisa Votre Excellence,</div>
-<div class="verse">Garde, même en morceaux, toute son insolence !</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH, maîtrisant sa colère et essayant de badiner.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">A quoi donc vient rêver ici, fuyant le bal,</div>
-<div class="verse">Le petit colonel ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Au petit caporal.</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH, sur le point de s’emporter.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Oh ! je…</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Se calmant, à Sedlinsky.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Mais le courrier, là-bas, qui me réclame !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Et il sort par la droite, au bras du préfet de police, en disant entre ses dents.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">C’est à recommencer !</div>
-</div>
-
-<p class="p">FANNY ELSSLER, rentrée depuis un instant, s’avance vivement dès
-qu’ils ont disparu et, tout bas, derrière le duc.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Prince…</div>
-</div>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3>SCÈNE IX</h3>
-
-<p class="pp">LE DUC, FANNY ELSSLER.</p>
-
-<p class="p">PASSAGE DE MASQUES</p>
-
-<p class="p">LE DUC, se retourne, reconnaît la femme masquée qu’il a accepté tout à
-l’heure d’attendre là, et avec, maintenant, un recul violent.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i7">Ah ! non !… Cette femme !…</div>
-<div class="verse">Non ! Je ne veux plus…</div>
-</div>
-
-<p class="p">FANNY, malicieusement, se démasquant une seconde.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i5">Fuir ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, avec un cri de surprise.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Fanny !— Toi ? — Fuir ?</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Changeant de ton et se rapprochant.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i10">Comment ?</div>
-<div class="verse">Quand ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">FANNY, lui désignant du coin de l’œil des couples qui passent.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i1">Feignez avec moi de causer galamment.</div>
-<div class="verse">C’est grave. Écoutez bien. Mais souriez sans cesse.</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Et elle lui dit en minaudant.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Votre cousine est là, dans ce bal.</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, très ému, mais d’un air penché.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">La Comtesse ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">FANNY.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Oui.</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Elle prend la main du duc et la met sur son cœur.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i1">— Tiens, j’ai — comme un soir de première — le trac !</div>
-<div class="verse">— Elle a sous son manteau ton habit blanc, ce frac</div>
-<div class="verse">Avec lequel l’Aiglon a l’air d’une mouette !</div>
-<div class="verse">Elle te ressemblait, déjà, de silhouette,</div>
-<div class="verse">Mais depuis qu’elle a teint en blond ses cheveux noirs,</div>
-<div class="verse">Prince, elle te ressemble à tromper les miroirs !</div>
-<div class="verse">Donc, pendant qu’on jouera,</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Elle montre, à gauche, la porte du petit théâtre.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">là, <i>Michel et Christine</i>,</div>
-<div class="verse">Tu changes de manteau, vite, avec ta cousine…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, comprenant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Je me masque…</div>
-</div>
-
-<p class="p">FANNY.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4">Tu disparais comme en un truc…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Cependant qu’apparaît un faux duc !</div>
-</div>
-
-<p class="p">FANNY.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">Le faux duc</div>
-<div class="verse">Sort ostensiblement…</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Elle montre la sortie de gauche.)</p>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">En sortant, me délivre</div>
-<div class="verse">Des agents qui, dehors, m’attendent pour me suivre…</div>
-</div>
-
-<p class="p">FANNY.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Rentre à Schœnbrunn…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4">S’enferme en ma chambre avec soin…</div>
-</div>
-
-<p class="p">FANNY.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Et s’éveille si tard demain…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8">… que je suis loin !</div>
-<div class="verse">— Seulement…</div>
-</div>
-
-<p class="p">FANNY.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">Vous voyez un seulement ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i10">Énorme !</div>
-<div class="verse">Si, voyant le faux duc sortir en uniforme,</div>
-<div class="verse">Quelque masque, croyant me parler, lui parlait ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">FANNY.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Impossible. Tout est réglé comme un ballet.</div>
-<div class="verse">Pour qu’il sorte sans crainte et puis que tu te sauves,</div>
-<div class="verse">Douze femmes sont là,— douze dominos mauves</div>
-<div class="verse">Elles vont, coquetant, riant, jouant de l’œil,</div>
-<div class="verse">L’accaparer, l’une après l’autre, jusqu’au seuil,</div>
-<div class="verse">— Et, comme un volant blanc, de raquette en raquette</div>
-<div class="verse">Le faux duc sortira de coquette en coquette !</div>
-</div>
-
-<p class="p">UNE BANDE, passant au fond à la poursuite d’un masque à tête de loup.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Quel est ce loup ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE LOUP, poursuivi, se retournant vers eux.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4">Hou ! hou !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il disparaît dans le bois.)</p>
-
-<p class="p">LA BANDE, se précipitant alors à la poursuite d’un Triboulet qui
-passe en gambadant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Quel est ce fou ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE FOU, se sauvant et agitant sa marotte.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i10">Tzing ! tzing !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Tout disparaît dans des éclats de rire.)</p>
-
-<p class="p">FANNY, reprenant, au duc.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Puis, toi, tu sors du parc…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Par la porte d’Hietzing ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">FANNY.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Non !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i1">Par où ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">FANNY.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">Prenez garde. On passe.— Je m’évente…</div>
-<div class="verse">Regardez l’éventail de votre humble servante…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Eh ! bien ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">FANNY, tout en s’éventant coquettement.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">J’ai dessiné dessus le plan du parc.</div>
-<div class="verse">Voyez-vous le chemin ? En rouge. Il fait un arc.</div>
-<div class="verse">Suivez-vous ? Les petits carrés blancs sont des marbres,</div>
-<div class="verse">Et les petits pâtés vert pomme sont des arbres.</div>
-<div class="verse">On évite, par là, les gardes malfaisants,</div>
-<div class="verse">On tourne à gauche, on prend du côté des faisans…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, les yeux sur l’éventail.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Les hachures, qu’est-ce que c’est ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">FANNY.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8">C’est quand ça monte,</div>
-<div class="verse">— On redescend. On tourne au gros triton de fonte.</div>
-<div class="verse">Et l’on sort Empereur par ce petit portail…</div>
-<div class="verse">Tout est-il bien compris ? Je ferme l’éventail.</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, avec une fièvre joyeuse.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Empereur !</div>
-</div>
-
-<p class="p">FANNY, plaisantant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">C’est cela, le carrosse du Sacre,</div>
-<div class="verse">Tout de suite !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">Et l’on trouve à ce portail ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">FANNY.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i10">Un fiacre.</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Hein ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">FANNY.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i1">Très bien attelé ! Ne sois pas inquiet !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Et qui me mène ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">FANNY.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4">Au lieu de rendez-vous !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i10">Qui est ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">FANNY.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">A deux heures d’ici — c’est vrai, ça vous écarte,—</div>
-<div class="verse">Mais la comtesse y tient : Wagram !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, souriant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8">La Bonaparte !</div>
-<div class="verse">— Et Prokesch ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">FANNY.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">Prévenu par moi. Sera là-bas.</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Et Flambeau ? Vais-je le revoir ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">FANNY.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8">Je ne sais pas.</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Tout en causant, elle l’a conduit vers la gauche. Il y a de ce côté,
-au pied d’une grande urne antique d’où retombent de longues branches
-de lierre, un tas de décombres parmi des touffes d’herbe. Un fût
-de colonne, au coussin de mousse, offre une sorte de siège, et — près
-d’un fragment de bas-relief posé sur le sol, à plat, comme une large
-dalle — la tête énorme et barbue d’une statue cassée ouvre ses yeux blancs
-et sa bouche d’ombre.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Il faut attendre… Asseyons-nous, au clair de lune,</div>
-<div class="verse">Vous, sur ce bloc…</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Et elle désigne le fût de colonne.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4">Moi, sur la tête de Neptune.</div>
-</div>
-
-<p class="s">(S’adressant à la tête de pierre, avec une révérence comique.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Neptune, c’est permis de s’asseoir ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LA TÊTE DE NEPTUNE, d’une voix caverneuse.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">C’est permis !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Fanny fait un bond en arrière, et la tête ajoute d’une voix cordiale.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Seulement, vous savez, il y a des fourmis !</div>
-</div>
-
-<p class="p">FANNY, se réfugiant dans les bras du duc.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Dieu !… la tête qui parle !…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, qui comprend et se souvient tout à coup.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Ah ! c’est là, sous le lierre,</div>
-<div class="verse">C’est vrai, qu’on sort du trou…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LA VOIX, tranquillement.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Par une fourmilière !…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, se penchant vers les décombres dont il essaie d’écarter
-les herbes.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Flambeau !</div>
-</div>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3>SCÈNE X</h3>
-
-<p class="pp">LE DUC, FANNY, FLAMBEAU, d’abord invisible.<br />
-<span class="small">DES MASQUES, de temps en temps.</span></p>
-
-<p class="p">LA VOIX DE FLAMBEAU, jovialement.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Dans la cachette à Robinson…</div>
-</div>
-
-<p class="p">UNE BANDE DE MASQUES, qui passe au fond à la poursuite d’un
-Paillasse.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i10">Ohé !</div>
-</div>
-
-<p class="p">FANNY, se penchant vivement et mettant sa main sur la bouche
-de Neptune.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Chut ! des masques !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LES MASQUES, disparaissant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4">Bravo ! Très drôle !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Leurs voix se perdent.)</p>
-
-<p class="p">LA VOIX DE FLAMBEAU, achevant avec le plus grand calme.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">Crusoé.</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Quoi ! depuis hier soir ?…</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU, toujours invisible.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Oui, je fume ma pipe…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Dans ce trou ?…</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">Que tu fis à l’instar de ce type,</div>
-<div class="verse">Inventeur du bonnet à poil, à ce qu’on dit,</div>
-<div class="verse">Et dont le Mameluck s’appelait Vendredi !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, examinant les pierres et les mousses.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Je ne retrouve plus la place exacte !</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i10">A droite !</div>
-<div class="verse">Juste où je souffle, avec ma pipe, un peu d’ouate !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Et par une fente de la grosse pierre posée à plat, on voit s’élever
-une fumée qui se met à floconner dans l’air calme.)</p>
-
-<p class="p">FANNY, la montrant au duc.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Là,— le petit Vésuve !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, se penchant vers la pierre, d’un ton désolé.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Oh ! tu dois être…</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU, qui lance les mots entre des bouffées de fumée.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i11">Mal !</div>
-<div class="verse">Mais</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Une bouffée.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i1">je vous avais dit</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Une bouffée.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">que je viendrais au bal !</div>
-</div>
-
-<p class="p">FANNY, regardant autour d’eux, avec inquiétude.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Si l’on nous voit causer avec une fumée !</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Aï !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i1">Quoi donc ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">Un retour offensif de l’armée</div>
-<div class="verse">Fourmi !… Depuis hier, tout le temps on se bat !</div>
-<div class="verse">— Aï !— Elles ont le nombre et moi j’ai le tabac !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(On l’entend souffler très fort.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">En soufflant la fumée à flots…</div>
-</div>
-
-<p class="p">FANNY, riant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8">Tu les canonnes !</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU, dont la voix se rapproche.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Puis-je lever ma pierre une seconde ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, après avoir regardé si personne ne passe.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i10">Oui !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Alors un des côtés de la pierre se soulève lentement, entraînant ses
-tremblantes attaches de lierre, laissant pendre des cheveux d’herbe, et,
-de l’ombre humide du trou de Robinson, on voit sortir à demi un
-Flambeau mystérieux et cocasse, l’uniforme verdi, les moustaches pleines
-de brindilles, le nez terreux, l’œil gai.)</p>
-
-<p class="p">FLAMBEAU, tout en soulevant la pierre, entonnant d’une voix sépulcrale
-le grand air du dernier succès de l’Opéra.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i11"><i>Nonnes !…</i></div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC et FANNY, précipitamment.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Chut !</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU, s’accoudant au bord moussu du petit souterrain.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i1">J’ai l’air de me mettre au balcon du tombeau !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Fanny m’a tout conté. C’est pour ce soir, Flambeau !</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Bon !— Craignez Metternich, seulement ! L’œil du maître !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Il a quitté le bal.</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU, vivement.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Mais pour me reconnaître</div>
-<div class="verse">Il n’y a plus personne, alors !</div>
-</div>
-
-<p class="p">FANNY.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8">Tout ira bien.</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Metternich est parti ?… Vous ne me dites rien ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Mais…</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i1">Et vous me laissez, à l’ombre de cette urne,</div>
-<div class="verse">Prendre un torticolis dans ma petite turne ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">FANNY, vivement.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Des masques !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Flambeau rentre dans son trou.— La scène est envahie par des masques
-qui dansent une ronde autour d’un magicien à grande barbe.)</p>
-
-<p class="p">LES MASQUES, cherchant à reconnaître qui se cache sous cette barbe.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">C’est Blacas !— C’est Sandor !— C’est Zichy !</div>
-<div class="verse">— C’est Thalberg !— Non, Thalberg est en mammamouchi !</div>
-<div class="verse">— C’est Josika !— Non ! c’est…</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Mais le magicien se baissant brusquement
-et passant sous les mains nouées de deux
-danseurs, s’échappe. Cris de tous les
-masques.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Il fuit ! qu’on le rattrape !</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU, soulevant sa pierre comme un diable le couvercle de sa boîte.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Partis ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC et FANNY.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Partis.</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4">Alors…</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il sort tranquillement du trou, dont il extrait son fusil et son
-bonnet à poil.)</p>
-
-<p class="p">LE DUC et FANNY.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Hein ? Quoi ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU, remettant la pierre en place.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8">Baissons la trappe !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, épouvanté.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Que va-t-on dire en te voyant ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">FANNY.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">C’est effrayant !</div>
-<div class="verse">Rentrez vite !</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4">Ce qu’on va dire en me voyant ?</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Les masques reparaissent au fond.)</p>
-
-<p class="p">L’UN D’EUX, apercevant Flambeau, avec enthousiasme.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Et celui-là ! Ho ! ho !— en grognard de l’Empire !</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU, au duc et à Fanny.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Eh bien ! mais le voilà, tenez, ce qu’on va dire !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LES AUTRES MASQUES, s’arrêtant en voyant Flambeau.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Bravo !— Très bien !</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4">Je suis tranquille maintenant !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il remet son bonnet et fume sa pipe. A ce moment, la scène est
-envahie. Tout le monde revient du bal, car la cloche du théâtre sonne
-et un laquais vient de suspendre aux branches de la porte une affiche
-sur laquelle on lit :</p>
-
-<p class="c small">MICHEL ET CHRISTINE.<br />
-Vaudeville en un acte.<br />
-De MM. <span class="sc">Eugène Scribe</span> et <span class="sc">Henri Dupin</span>.</p>
-
-<p class="s">La plupart des masques, avant d’entrer au théâtre, s’arrêtent pour
-contempler Flambeau.)</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3>SCÈNE XI</h3>
-
-<p class="pp">LES MÊMES, puis peu à peu TOUS LES MASQUES,
-DES LAQUAIS, THÉRÈSE, TIBURCE, etc.</p>
-
-<p class="p">UN TRIVELIN, appelant un Léandre.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">As-tu vu le grognard ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE LÉANDRE, frappé d’admiration.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Oh ! il est étonnant !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Le duc s’est un peu écarté, laissant Fanny avec Flambeau qui, en un
-clin d’œil, est entouré.)</p>
-
-<p class="p">L’ARLEQUIN, le regardant de près.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Excellents, les petits anneaux d’or aux oreilles !</div>
-</div>
-
-<p class="p">UNE PETITE DIABLESSE, même jeu.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Et les gros sourcils gris, postiches ! Des merveilles !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Elle se hausse sur la pointe des pieds et essaie de les toucher. Flambeau
-recule.)</p>
-
-<p class="p">FLAMBEAU, bas à Fanny.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Mais sans manteau, comment sortirai-je bientôt ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">FANNY, tirant de son gant un numéro de vestiaire qu’elle lui passe.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Le numéro de Gentz, tiens : un très beau manteau !</div>
-</div>
-
-<p class="p">UN PETIT MARQUIS, à Flambeau.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Bonjour, grognard !</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU, poliment.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4">Honneur, plaisir.</div>
-</div>
-
-<p class="p">UN SCARAMOUCHE, l’observant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8">Je me demande</div>
-<div class="verse">Qui c’est ?</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il s’avance, et bouffonnant.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Pour lors, Sergent, vous serviez ?…</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">Dans la Grande !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(On rit.)</p>
-
-<p class="p">FLAMBEAU, à lui-même.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Ils riaient moins du temps, chez eux, qu’elle hivernait !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il se promène, de long en large.)</p>
-
-<p class="p">EXCLAMATIONS, en le voyant marcher.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">C’est un Raffet !— C’est un Charlet !— C’est un Vernet !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE LANSQUENET, s’avançant et tâtant l’uniforme.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Comme il est bien usé !… La poudre !… Les poussières !…</div>
-<div class="verse">Le nom du costumier ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Ce sont des costumières.</div>
-<div class="verse">Une vieille maison : <i>Guerre et Victoire, Sœurs.</i></div>
-</div>
-
-<p class="p">UN LANSQUENET.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Ah ! oui ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU, remontant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Nous n’avons pas les mêmes fournisseurs !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE SCARAMOUCHE, le suivant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Parbleu ! mais c’est Zichy !…</div>
-</div>
-
-<p class="s">(A Flambeau, en lui tendant la main.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Cher comte…</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il recule en recevant une
-bouffée de fumée dans la figure.)</p>
-
-<p class="p">FLAMBEAU, s’excusant et montrant sa pipe.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">Ma bouffarde.</div>
-</div>
-
-<p class="s">(On rit.)</p>
-
-<p class="p">LE SCARAMOUCHE, aux autres.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Oui, son langage, ainsi que son museau, se farde !</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU, chantonnant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4 s">En allant à Krasnoé</div>
-<div class="verse i4 s">On avait soif ; on avait froué !…</div>
-</div>
-
-<p class="p">UN SEIGNEUR FLORENTIN, riant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">C’est qu’il est excellent !…</div>
-</div>
-
-<p class="s">(S’avançant et lui prenant le bras.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">En Russie, hein ! mon vieux,</div>
-<div class="verse">Nous avons eu très froid au nez ?</div>
-</div>
-
-<p class="s">(On rit.)</p>
-
-<p class="p">FLAMBEAU.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8">Oui… Pas aux yeux.</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il chantonne.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4 s">Mais, cristi, ça vous ravigote</div>
-<div class="verse i4 s">Rien que de voir sa redingote !…</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’ARLEQUIN, vient lui prendre le bras de l’autre côté, et finement.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Dis donc, sa redingote a besoin de reprises ?</div>
-</div>
-
-<p class="s">(On rit.)</p>
-
-<p class="p">FLAMBEAU.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Mais, dis donc,— elle vous en a fait voir de grises !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Les rires jaunissent légèrement.)</p>
-
-<p class="p">PLUSIEURS, sans enthousiasme.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Ha ! ha ! très drôle !…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE LANSQUENET, tiède.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4">Oui… très nature…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE SCARAMOUCHE, froid.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">Très exact !</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’ARLEQUIN, bas, aux autres.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Mais vous ne trouvez pas qu’il manque un peu de tact ?</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il les emmène vers le théâtre où, du reste, tout le monde entre peu
-à peu ; la scène se vide. Fanny Elssler, qui a rejoint le duc, suit avidement
-des yeux les derniers masques qui se dirigent vers la petite porte.)</p>
-
-<p class="p">FANNY, au duc.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Sitôt qu’ils seront tous entrés pour voir la pièce…</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU, d’une voix de forain, rabattant les retardataires.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Entrez !</div>
-</div>
-
-<p class="p">FANNY.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">… j’irai chercher votre cousine.</div>
-</div>
-
-<p class="s">(A ce moment, le laquais que le duc avait envoyé porter une lettre au
-château reparaît et s’approche vivement de lui.)</p>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i11">Qu’est-ce ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU, au fond.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Entrez !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE LAQUAIS, au duc.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">J’ai prévenu que Monseigneur irait</div>
-<div class="verse">Passer la nuit au pavillon de la forêt.</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il s’éloigne.)</p>
-
-<p class="p">FANNY, qui a entendu.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Hein ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, vite et bas à Fanny.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i1">J’oubliais. J’ai dit qu’au pavillon de chasse</div>
-<div class="verse">Je passerai la nuit. C’est donc là qu’à ma place</div>
-<div class="verse">La comtesse devra se rendre. Préviens-la.</div>
-</div>
-
-<p class="p">FANNY.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Je la préviens et vous l’amène. Restez là.</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Elle sort par le fond à gauche. Parmi les derniers masques qui
-sont revenus du bal, il y a Tiburce et Thérèse.)</p>
-
-<p class="p">FLAMBEAU, sur le seuil du théâtre.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Entrez !</div>
-</div>
-
-<p class="p">TIBURCE, à sa sœur, lui désignant le théâtre.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Vous n’entrez pas ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">THÉRÈSE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Non. Je pars.</div>
-</div>
-
-<p class="p">TIBURCE, la saluant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">A votre aise !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il entre au théâtre. Elle se dirige vers la sortie, à droite.)</p>
-
-<p class="p">LE DUC, l’apercevant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Mais elle va peut-être au rendez-vous !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Avec un mouvement vers elle pour l’avertir.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i10">Thérèse !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Elle s’arrête sur le seuil, le regardant. Mais il se ravise, et à lui-même.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Non ! qu’elle y aille !… Il me sera doux de savoir</div>
-<div class="verse">Qu’elle fut faible au point d’y aller !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Et à Thérèse, tendrement.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">A ce soir !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Elle sort sans répondre.)</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3>SCÈNE XII</h3>
-
-<p class="pp">LE DUC, FLAMBEAU, FANNY, LA COMTESSE.</p>
-
-<p class="p">FANNY, reparaissant, à Flambeau.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Surveille où l’on en est de la pièce de Scribe !</div>
-<div class="verse">C’est l’heure !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Flambeau entre au théâtre. Elle fait un signe au fond et l’on voit venir un
-jeune homme masqué enveloppé d’un grand manteau brun.)</p>
-
-<p class="p">FLAMBEAU, sortant du théâtre.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">En ce moment, plus d’un mouchoir s’imbibe,</div>
-<div class="verse">Parce que Stanislas est triste et Polonais !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il rentre dans le théâtre.)</p>
-
-<p class="p">FANNY, au duc.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Duc, voici la comtesse !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Le jeune homme se démasque : c’est la comtesse. Ses cheveux, teints
-en blond, sont coupés et coiffés comme ceux du prince, avec la raie et
-la grande mèche sur le front. En descendant vers son cousin, elle
-ouvre son manteau et apparaît svelte et blanche, dans le même uniforme
-que lui.)</p>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Oh ! je me reconnais !</div>
-<div class="verse">C’est moi qui viens vers moi dans l’ombre qui s’étonne !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Fanny fait le guet.)</p>
-
-<p class="p">LA COMTESSE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Bonsoir, Napoléon.</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Bonsoir, Napoléone.</div>
-</div>
-
-<p class="p">LA COMTESSE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Je suis très calme. Et toi ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Je songe aux dangers fous</div>
-<div class="verse">Que vous allez courir pour moi !…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LA COMTESSE, vivement.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8">Oh ! pas pour vous !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Ah ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LA COMTESSE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i1">Pour le nom, la gloire, et mon sang sur le trône !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, souriant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Comme tu fais sonner ta cuirasse, Amazone !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LA COMTESSE, avec fierté.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Oui, ce serait moins beau si c’était par amour !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, se rapprochant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Mais, à propos d’amour, lorsque tu seras pour</div>
-<div class="verse">Me remplacer, ce soir, là-bas… si d’aventure,</div>
-<div class="verse">Une femme venait…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LA COMTESSE, tressaillant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Ah ! j’en étais bien sûre !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Raconte-lui ma fuite ; et tu vas me jurer…</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU, reparaissant sur le seuil du théâtre.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Le vieux soldat se tait…</div>
-</div>
-
-<p class="p">FANNY.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Bien ! bien !</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU, rentrant dans le théâtre.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8">… sans murmurer !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">… Si ce soir, elle vient, plus tard de me le dire !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LA COMTESSE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Quoi ! s’occuper d’un cœur quand, demain, c’est l’Empire !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">C’est parce que demain je vais être Empereur</div>
-<div class="verse">Que j’attache, ce soir, tant de prix à ce cœur !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LA COMTESSE, brutalement.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">D’autres vous aimeront !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Mais pourrai-je les croire</div>
-<div class="verse">Comme la triste enfant prête à tomber sans gloire</div>
-<div class="verse">Qui parce qu’elle veut tomber en consolant,</div>
-<div class="verse">Viendra ce soir, peut-être, à ce rendez-vous blanc ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LA COMTESSE, haussant les épaules.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Vous aimerez encor !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Mais jamais plus, peut-être</div>
-<div class="verse">A quelque rendez-vous que, plus tard, je puisse être,</div>
-<div class="verse">Je n’attendrai dans l’ombre et n’ouvrirai les bras</div>
-<div class="verse">Comme à ce rendez-vous où je ne serai pas !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LA COMTESSE, avec dépit.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Je trouve Votre Altesse extrêmement émue !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Moins que si tu me dis plus tard : « Elle est venue ! »</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU, reparaissant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Il faut se dépêcher, car les yeux vers le ciel</div>
-<div class="verse">Il chante quelque chose à son vieux colonel !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Le duc et la comtesse se masquent rapidement.)</p>
-
-<p class="p">LA COMTESSE, dégrafant son manteau noir pendant que le duc détache
-son domino violet.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Changeons vite !</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU, regardant si personne ne sort du théâtre.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">Au signal !… Ne craignez rien. Je guette.</div>
-<div class="verse">Attention !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il tire la baguette de son fusil qu’il lève solennellement.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4">Par la vertu de ma baguette !…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LA COMTESSE, à Flambeau.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Tu vas, peut-être, faire un César, songes-y !</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">C’est pourquoi ma baguette est celle d’un fusil !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Le duc de Reichstadt est à droite. La comtesse est à gauche. Ils
-enlèvent simultanément leurs manteaux. Une seconde, il y a, dans un
-éclair blanc, deux Ducs de Reichstadt. Mais l’échange se fait : le duc
-s’enveloppe du manteau noir, rabat le capuchon sur sa tête ; la comtesse
-jette négligemment sur une épaule le domino violet de manière à ne pas
-cacher l’uniforme et les croix, reste tête nue pour bien laisser voir les
-cheveux blonds… Et il n’y a plus qu’un duc de Reichstadt, à gauche.)</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3>SCÈNE XIII</h3>
-
-<p class="p">LES MÊMES, TOUT LE MONDE.</p>
-
-<p class="p">FLAMBEAU, l’oreille tendue vers le théâtre d’où viennent des
-applaudissements et des rumeurs.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Il sort !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Le duc se sépare de la comtesse. Une musique bruyante éclate. La
-scène s’éclaire vivement. Car de tous côtés des laquais entrent, roulant
-devant eux des orangers dont le feuillage est criblé de verres lumineux.
-Sur chaque caisse verte on a posé deux planches que recouvre un
-napperon de dentelle laissant passer par un trou le tronc de l’oranger,
-et sur chacune de ces petites tables d’où jaillit un arbre illuminé, un
-somptueux petit couvert est mis. Vaisselle de vermeil. Cristaux irisés.
-Luxe de fleurs. Nuée de laquais poudrés qui, en un clin d’œil, flanquent
-chaque caisse de quatre chaises légères, et habillent les deux orangers
-qui étaient déjà en scène comme les nouveaux venus.— Cependant tous
-les masques sortent du théâtre, en farandole, se tenant par la main, sur
-l’air de galop qu’attaque l’orchestre. En voyant la surprise que leur
-réservait Metternich, ils poussent des cris d’enthousiasme. La longue
-chaîne dansante, conduite par l’Archiduchesse et l’Attaché français, se
-met à serpenter autour des orangers,— et ce sont des éclats de rire,
-des appels, des interjections, parmi lesquels on entend à peu près :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2"><i class="small">Les orangers !— C’est ici que l’on soupe !</i></div>
-<div class="verse"><i class="small">— Vous marchez sur ma robe !— Hop ! hop !— Je perds ma houppe !</i></div>
-<div class="verse"><i class="small">— Bravo, les orangers !— Dansons en rond !— Baron !</i></div>
-<div class="verse"><i class="small">— Marquise !— Hop ! hop !— Plus vite !— Encor !— Toujours !— En rond !</i></div>
-<div class="verse"><i class="small">— Attention ! Un, deux… à trois, on se sépare !</i></div>
-<div class="verse"><i class="small">Trois !</i></div>
-</div>
-
-<p class="s">Et la farandole se disloque.)</p>
-
-<p class="p">TOUT LE MONDE, se précipitant vers les tables pour se placer.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i1">Hourrah !</div>
-</div>
-
-<p class="p">FANNY, au duc, lui montrant la comtesse qui, restée debout au premier
-plan, à gauche, a été immédiatement entourée par tous les dominos mauves.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">Notre essaim de femmes l’accapare !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LES DOMINOS MAUVES, autour du faux duc, feignant de coqueter
-pour que personne ne l’approche.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Prince !— Duc !— Monseigneur !— Altesse !</div>
-</div>
-
-<p class="p">GENTZ, qui les regarde en passant, avec une jalousie de vieux galantin.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8">Il n’y en a</div>
-<div class="verse">Que pour le Duc ce soir !</div>
-</div>
-
-<p class="p">DES MASQUES, s’appelant pour souper ensemble.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Sandor !— Zichy !— Mina !</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’ARLEQUINE, masquée qu’on a appelée Mina, s’asseyant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">On me reconnaît donc ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE POLICHINELLE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">A ce collier de jade !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE SCARAMOUCHE, s’attablant et regardant les petites oranges
-de l’oranger.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Au dessert on pourra se faire une orangeade !</div>
-</div>
-
-<p class="p">UN DOMINO MAUVE, minaudant, au faux duc.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Duc !…</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’OURS, qui a ôté sa tête pour souper, lisant le menu.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i1">Sterlets du Danube !— Et caviar du Volga !</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’ARCHIDUCHESSE, qui va et vient, plaçant les soupeurs.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Mimi de Meyendorf à la table d’Olga !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Tout le monde est assis, excepté la comtesse qui, toujours debout à
-gauche, continue à marivauder avec un domino mauve. Le duc, sans la
-quitter des yeux, s’est attablé, avec Flambeau et Fanny, à l’un des
-orangers. Rires. Murmures. Le souper commence.)</p>
-
-<p class="p">GENTZ, se levant, un verre de champagne à la main.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse"><i>Mesdames et Messieurs…</i></div>
-</div>
-
-<p class="p">QUELQUES SOUPEURS, réclamant le silence.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Chut ! Chut !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, voyant la comtesse faire un pas vers la droite.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8">C’est la minute</div>
-<div class="verse">Terrible !…</div>
-</div>
-
-<p class="p">GENTZ.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3"><i>Je brandis cette première flûte</i></div>
-<div class="verse"><i>En l’honneur…</i></div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">Elle va pour sortir…</div>
-</div>
-
-<p class="p">GENTZ.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9"><i>… de l’absent</i></div>
-<div class="verse"><i>Qui régla nos plaisirs et s’en fut — nous laissant</i></div>
-<div class="verse"><i>Ces musiques, ces fleurs et ces sorbets aux pêches,—</i></div>
-<div class="verse"><i>Travailler jusqu’à l’aube et dicter des dépêches !</i></div>
-</div>
-
-<p class="s">(Applaudissements. La Comtesse profite de ce que l’attention est
-attirée par Gentz et se dirige, parmi les tables, vers la sortie. A mesure
-qu’elle avance — en imitant l’allure distraite du duc et sans avoir l’air
-de se presser — il se lève, de chaque table, sur son passage, un domino
-mauve qui l’accompagne un instant en lui faisant des agaceries, et ne la
-quitte que lorsqu’un autre domino mauve vient à son tour l’accaparer
-coquettement.)</p>
-
-<p class="p">FANNY, qui la suit des yeux, bas au duc.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Elle a bien attrapé votre pas nonchalant !</div>
-</div>
-
-<p class="p">GENTZ, continuant d’une voix éclatante.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse"><i>Au Prince Chancelier, Conseiller, Chambellan !</i></div>
-<div class="verse"><i>Dédions ton premier grésillement, champagne,</i></div>
-<div class="verse"><i>A Metternich, prince d’Autriche et grand d’Espagne,</i></div>
-<div class="verse"><i>Seigneur de Daruvar et duc de Portella…</i></div>
-</div>
-
-<p class="p">FANNY, regardant toujours la comtesse qui se rapproche de plus
-en plus de la sortie.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Elle avance ! Voyez l’air tranquille qu’elle a.</div>
-</div>
-
-<p class="p">GENTZ.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse"><i>Chevalier de Sainte-Anne…</i></div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, bas à Flambeau dont il serre convulsivement la main.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">En parlant, il nous aide,</div>
-<div class="verse">Ce Gentz, sans le savoir !</div>
-</div>
-
-<p class="p">GENTZ.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6"><i>… Des Séraphins de Suède,</i></div>
-<div class="verse"><i>De l’Éléphant Danois et de la Toison d’or !…</i></div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU, bas.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Pourvu que Metternich ait des titres encor !</div>
-</div>
-
-<p class="p">GENTZ.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse"><i>Curateur des Beaux-Arts, Magnat héréditaire…</i></div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, fébrilement, les yeux fixés sur la comtesse qui avance toujours.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Oh ! mon pas n’est pas si traînant… elle exagère !</div>
-</div>
-
-<p class="p">GENTZ, avec un enthousiasme croissant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse"><i>Bailli de Malte…</i></div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, de plus en plus énervé, voyant la comtesse s’arrêter tout près
-de la sortie avec un domino mauve.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4">Eh bien ! qu’attend-elle ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">GENTZ.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i10"><i>Grand-croix</i></div>
-<div class="verse"><i>Du Faucon, du Lion, de l’Ours, de Charles III !…</i></div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il s’arrête, s’épongeant le front.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Ouf !…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LA VOISINE de droite de Gentz, à sa voisine de gauche.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i1">Il va succomber ! Il faut que tu l’éventes !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Les deux éventails s’agitent avec une violence comique des deux
-côtés de Gentz.)</p>
-
-<p class="p">GENTZ, ranimé, concluant avec emphase.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse"><i>Et Membre de plusieurs Sociétés savantes !</i></div>
-</div>
-
-<p class="p">ENTHOUSIASME GÉNÉRAL.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Hourrah !…</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Tout le monde est debout. Les verres se choquent. La comtesse est
-arrivée à la sortie avec le dernier domino mauve ; le pied sur le seuil,
-elle cause et rit nerveusement, s’attarde une seconde de peur de se
-trahir par un départ brusque, baise la main du domino mauve pour
-prendre congé.)</p>
-
-<p class="p">FLAMBEAU, bas au duc qui n’ose plus regarder.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Et pendant qu’ils trinquent de toutes parts,</div>
-<div class="verse">Prince, elle va sortir… elle sort !…</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’ARCHIDUCHESSE, qui depuis un instant suit des yeux le faux duc,
-à voix haute, de sa place.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">Franz, tu pars ?</div>
-</div>
-
-<p class="s">(La comtesse chancelle, elle est obligée de s’adosser au treillage pour
-ne pas tomber.)</p>
-
-<p class="p">LE DUC, bas.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Tout est perdu !</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4">Tonnerre !</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’ARCHIDUCHESSE, qui se lève et se dirige vers la comtesse.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Attends !</div>
-</div>
-
-<p class="p">FANNY, atterrée.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8">L’archiduchesse</div>
-<div class="verse">N’est pas du complot !</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’ARCHIDUCHESSE, qui est arrivée près de la comtesse.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i5">Franz !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Elle lui prend le bras, et d’un doux ton de reproche.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Tu blessas ma tendresse,</div>
-<div class="verse">Tout à l’heure, mais…</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Elle tressaille, en recevant à travers le masque un regard qu’elle ne
-reconnaît pas. Elle s’arrête, examinant de près le bas du visage, et
-presque sans voix.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i5">Ah !…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, qui suit cette scène.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Perdu !</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’ARCHIDUCHESSE, reculant hésitante.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8">Mais…</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Puis, après le siècle d’une seconde, elle reprend sa voix naturelle, et
-très haut, tendant la main à la comtesse.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">A demain !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LA COMTESSE, à qui l’émotion, la peur qu’elle a eue, la gratitude
-font perdre un instant la tête.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Ah ! Madame,— comment ?…</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’ARCHIDUCHESSE, vite et bas.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Baisez-moi donc la main !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(La comtesse se ressaisit, baise tout à fait en duc de Reichstadt la
-main de l’Archiduchesse, se redresse, et sort.)</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3>SCÈNE XIV</h3>
-
-<p class="pp">LES MÊMES, moins LA COMTESSE.</p>
-
-<p class="p">UN SOUPEUR, qui a vu sortir la Comtesse.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Il part déjà, le duc ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">TIBURCE, haussant les épaules.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Oh ! il est si fantasque !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(L’Archiduchesse, en regagnant son oranger, passe devant celui où
-sont assis le duc, Flambeau et Fanny.)</p>
-
-<p class="p">LE DUC, l’arrêtant au passage, d’une voix basse et émue.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Votre main… comme au duc de Reichstadt ?…</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’ARCHIDUCHESSE, regarde un instant ce jeune homme encapuchonné et masqué, et lui tend la main.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">Tiens, beau masque !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Elle regagne sa place. Tout le monde soupe, rit, cause.)</p>
-
-<p class="p">GENTZ, se levant, un verre de champagne à la main.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Et maintenant…</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Rires et protestations.)</p>
-
-<p class="p">PLUSIEURS.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4">Encore !</div>
-</div>
-
-<p class="p">GENTZ.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Un mot…</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’ARLEQUIN.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8">Gentz, allez-y !</div>
-</div>
-
-<p class="p">GENTZ.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Je voulais compléter mon petit brindisi :</div>
-<div class="verse">J’ai commis tout à l’heure un oubli… volontaire.</div>
-<div class="verse">Car le duc de Reichstadt étant là, j’ai dû taire</div>
-<div class="verse">Le plus beau titre de Metternich. J’ai l’honneur,</div>
-<div class="verse">— Le duc étant sorti — de boire : <i>Au destructeur</i></div>
-<div class="verse"><i>De Bonaparte !…</i></div>
-</div>
-
-<p class="p">TOUT LE MONDE, se levant dans une subite explosion de
-haine joyeuse.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4">Au destructeur de Bonaparte !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Mouvement du duc. Tous les verres sont levés. Flambeau vide
-tranquillement le sien dans le canon de son fusil.)</p>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Que fais-tu ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">Je le mouille un peu, de peur qu’il parte !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Tout le monde se rassied. La conversation devient générale. On se
-parle d’un oranger à l’autre.)</p>
-
-<p class="p">LE SCARAMOUCHE, riant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Ce Bonaparte !…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE PETIT MARQUIS.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4">En somme, un faux marbre !</div>
-</div>
-
-<p class="p">TIBURCE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i10">Du stuc !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, indigné.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Hein ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU, craignant qu’il ne se trahisse.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i1">Songez qu’il y va de l’Empire, mon duc !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE POLICHINELLE, dédaigneux.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Très surfait.</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU, toujours bas au duc, lui saisissant la main.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">Prenez garde !</div>
-</div>
-
-<p class="p">TIBURCE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Officier secondaire…</div>
-<div class="verse">Mais qu’en Égypte on a vu sur un dromadaire,</div>
-<div class="verse">Alors !…</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’OURS.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">On dit que Gentz le fait très bien !</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU, entre ses dents.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i10">Cristi !</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’ARLEQUIN, à Gentz.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Fais-le !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Gentz se lève. Mouvement du duc.)</p>
-
-<p class="p">FLAMBEAU, au duc.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">N’oubliez pas que vous êtes sorti !</div>
-</div>
-
-<p class="p">GENTZ, faisant rapidement descendre une mèche en pointe sur son front.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">La mèche !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Fronçant le sourcil.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">L’œil !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Mettant la main dans son gilet.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4">La main !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Et satisfait.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Voilà.</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Acclamations et rires.)</p>
-
-<p class="p">LE DUC, dont les doigts nerveux arrachent la dentelle de la nappe.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8">Oh !</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU, s’est retourné avec un mouvement furieux vers Gentz, mais
-la caricature même de ce qu’il aimait tant l’émeut, et calmé, il dit d’une
-voix sourde :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">Il se moque !</div>
-<div class="verse">Et même en se moquant c’est beau !— car il l’évoque !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE CROCODILE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Vous savez qu’il tombait de cheval,— patatras !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Rires.)</p>
-
-<p class="p">FLAMBEAU, bas au duc.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Voilà ce que, sur lui, trouvèrent les <i>ultras</i> !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE PIERROT.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Un causeur très médiocre !…</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU, ironique.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Allez donc !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">C’est la règle !</div>
-<div class="verse">S’ils ne pouvaient, entre eux, dire du mal de l’aigle,</div>
-<div class="verse">Que diraient le cloporte et le caméléon ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">TIBURCE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Il ne s’appelait pas, d’ailleurs, Napoléon !</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU, sursautant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Hein ?</div>
-</div>
-
-<p class="s">(C’est le duc maintenant qui le retient.)</p>
-
-<p class="p">TIBURCE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i1">Il s’est fabriqué ce nom : c’est très facile !</div>
-<div class="verse">On veut se faire un nom magnifique…</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU, à part.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">Imbécile !</div>
-</div>
-
-<p class="p">TIBURCE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">… Qui dans l’histoire, un jour, puisse être interpolé…</div>
-<div class="verse">On prend trois petits sons clairs et secs : <i>Na-po-lé</i>…</div>
-<div class="verse">Et puis un bruit sourd : <i>on</i> !</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’OURS.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">C’est extraordinaire !</div>
-</div>
-
-<p class="p">TIBURCE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Oui : <i>Na-po-lé</i> : l’éclair !… et puis : <i>on</i>, le tonnerre !</div>
-</div>
-
-<p class="p">UN TRIVELIN.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Quel était son vrai nom ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">TIBURCE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Ah ! vous ne savez pas ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE TRIVELIN.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Mais non !</div>
-</div>
-
-<p class="p">TIBURCE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Il s’appelait Nicolas.</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU, se levant furieux.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">Nicolas ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">TOUT LE MONDE, l’applaudissant de si bien jouer son rôle.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Ah ! bravo ! le grognard !</div>
-</div>
-
-<p class="p">GENTZ, riant, à Flambeau.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Nicolas !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il lui passe un plat.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">Quelques cailles ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU, prenant le plat.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Eh bien ! mais… Nicolas gagnait bien les batailles !</div>
-</div>
-
-<p class="p">UN PAILLASSE, avec le plus aristocratique dégoût.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Et cette cour qu’en un clin d’œil il fagota !</div>
-</div>
-
-<p class="p">TIBURCE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Quand on y parlait titre, étiquette, Gotha,</div>
-<div class="verse">Mon cher, pour vous répondre, il n’y avait personne !</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU, doucement.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Il n’y avait donc pas le général Cambronne ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">UNE VOIX DE FEMME.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Mais… la guerre !…</div>
-</div>
-
-<p class="p">TIBURCE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4">Qu’y faisait-il ? Les bulletins !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE POLICHINELLE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Il se tenait sur des petits tertres lointains !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Rires.)</p>
-
-<p class="p">FLAMBEAU, prêt à s’élancer.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Nom de…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, le retenant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Chut !</div>
-</div>
-
-<p class="p">TIBURCE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">Une balle, un jour, fut assez bonne</div>
-<div class="verse">Pour venir le blesser au pied, à Ratisbonne :</div>
-<div class="verse">Juste de quoi fournir un sujet de tableau !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Rires.)</p>
-
-<p class="p">FLAMBEAU, retenant à son tour le duc, lui dit avec rage.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Du calme !…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">Mais toi-même…</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU, dont la main depuis un instant tourmente son couteau.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Otez-moi ce couteau !</div>
-</div>
-
-<p class="p">TIBURCE, renversé sur sa chaise et dégustant à petites gorgées
-son Johannisberg.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Bref…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, dont les ongles s’enfoncent dans le poignet de Flambeau.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i1">Qu’il n’ajoute pas quelque chose de pire !</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU, suppliant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Vous le supporterez !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Oh !— pas pour un Empire !</div>
-</div>
-
-<p class="p">TIBURCE, laissant tomber un mot entre chaque gorgée.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Bref — ce fameux héros — c’était…</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU, sentant que le duc va s’élancer, avec désespoir.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8">Non, mon petit !</div>
-</div>
-
-<p class="p">TIBURCE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">C’était un lâche !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, se levant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4">Oh ! je…</div>
-</div>
-
-<p class="p">UNE VOIX, partie du fond.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Vous en avez menti !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Brouhaha.)</p>
-
-<p class="p">TOUT LE MONDE, debout, parlant à la fois.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Hein ? Qu’est-ce ? Quoi ? Comment ? Plaît-il ? Qui ça ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">GENTZ, qui est resté assis.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i10">Tumulte.</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU, bas au duc.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Tout est sauvé ! quelqu’un a relevé l’insulte !</div>
-</div>
-
-<p class="p">TIBURCE, blême.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Qui s’est permis ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’ATTACHÉ FRANÇAIS, qui, écartant les groupes, descend vers lui.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4">C’est moi.</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE SCARAMOUCHE, bas à Tiburce.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">L’un des aides de camp</div>
-<div class="verse">Du maréchal Maison !</div>
-</div>
-
-<p class="p">TIBURCE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Quoi ? vous, me provoquant ?</div>
-<div class="verse">Vous qui représentez le Roi ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">GENTZ, assis, terminant sa grappe de raisin.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8">C’est toujours drôle.</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’ATTACHÉ.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Il s’agit de la France,— et je suis dans mon rôle.</div>
-<div class="verse">C’est contre elle tenir des propos insultants</div>
-<div class="verse">Que d’insulter celui qu’elle aima si longtemps.</div>
-</div>
-
-<p class="p">TIBURCE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Buonaparte ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’ATTACHÉ.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4">Veuillez prononcer Bonaparte.</div>
-</div>
-
-<p class="p">TIBURCE, ironique.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Soit ! Bonaparte !</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’ATTACHÉ.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i5">Non. L’Empereur.</div>
-</div>
-
-<p class="p">TIBURCE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">Votre carte ?</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Échange de cartes.)</p>
-
-<p class="p">L’ATTACHÉ, saluant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Je pars demain. Donc, le duel, demain matin.</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il s’éloigne et rejoint deux amis avec qui il se met à causer à voix
-basse. Les violons ont repris au loin et les groupes, en chuchotant,
-commencent à regagner le bal.)</p>
-
-<p class="p">FLAMBEAU, qui a disparu une seconde, à droite, vers le vestiaire,
-revient vêtu d’un superbe manteau et dit vivement au duc.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Filons ! J’ai le manteau.</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il l’ouvre et le referme.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Dedans, c’est en satin.</div>
-</div>
-
-<p class="p">TIBURCE, qui s’est rassis seul à sa table, tendant nerveusement son
-verre à un laquais.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">De l’eau ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE LAQUAIS, qui est celui que le duc a envoyé au château,— tout en
-remplissant le verre de Tiburce.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Monsieur est dur pour le Corse !</div>
-</div>
-
-<p class="p">TIBURCE, levant les yeux sur lui, avec un étonnement hautain.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">Hein ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE LAQUAIS, baissant la voix.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i10">Plus tendre,</div>
-<div class="verse">Votre sœur, pour son fils !…</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Mouvement de Tiburce.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Voulez-vous les surprendre ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">TIBURCE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Quand ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE LAQUAIS.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i1">Ce soir.</div>
-</div>
-
-<p class="p">TIBURCE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">Où ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE LAQUAIS.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4">Je sais.</div>
-</div>
-
-<p class="p">TIBURCE, lui faisant signe d’aller l’attendre dehors.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Attends-moi près d’ici !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Le laquais s’éloigne. Tiburce se lève et la main sur sa grande rapière
-de capitan.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Je vais débarrasser l’Autriche !</div>
-</div>
-
-<p class="p">Cependant LE DUC, avant de partir avec Flambeau qui l’attend sur le
-seuil, est allé vers l’attaché qui a fini de causer avec ses amis, et lui
-mettant la main sur l’épaule.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">Vous, merci !</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’ATTACHÉ, se retournant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">De quoi donc ?</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Le duc soulève son masque une seconde. L’attaché va pousser un cri.)</p>
-
-<p class="p">LE DUC, mettant un doigt sur ses lèvres.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">Chut !</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’ATTACHÉ, bas.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4">Le duc ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Un complot.</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’ATTACHÉ, surpris de cette confiance.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">Je m’étonne…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, avec une grâce fière.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Je n’ai que mon secret, Monsieur : je vous le donne.</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Vite et bas.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Rendez-vous à Wagram, ce soir. Soyez-y !</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’ATTACHÉ.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i11">Moi ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">N’êtes-vous pas à nous ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’ATTACHÉ.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Je suis fidèle au roi.</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">C’est bien ! Mais tu te bats pour mon père, à ma place.</div>
-<div class="verse">Et c’est en toi, ce soir, un peu de moi qui passe !…</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il remonte, en le saluant.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">— A bientôt !</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’ATTACHÉ, le suivant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">Vous croyez me gagner…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">J’en suis sûr.</div>
-<div class="verse">Mon père a bien conquis Philippe de Ségur !</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’ATTACHÉ, avec fermeté.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Demain je rentre en France, et je tiens à vous dire…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, souriant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Vous êtes un futur maréchal de l’Empire !</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’ATTACHÉ.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">… Que si l’on fait, sur vous, marcher mon régiment,</div>
-<div class="verse">Je saurai commander le feu.</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8">Parfaitement.</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il lui tend la main.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Serrons-nous donc la main, avant de nous combattre.</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Les deux jeunes gens se prennent la main.)</p>
-
-<p class="p">L’ATTACHÉ, avec une extrême courtoisie.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Avez-vous pour Paris — car j’y serai le quatre —</div>
-<div class="verse">Quelques commissions ? L’honneur me serait doux…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, souriant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Je compte être rendu dans… l’Empire avant vous !</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’ATTACHÉ.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Si pourtant, avant vous, j’étais dans le… Royaume ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Saluez de ma part la colonne Vendôme.</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il sort. Le rideau tombe.)</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">ACTE V<br />
-LES AILES BRISÉES.</h2>
-
-
-<p>Une plaine. Quelques buissons bas ; un tertre dont l’herbe frissonne
-d’un vent éternel ; une petite cabane construite de débris
-d’affûts et de caissons et qu’entourent de maigres géraniums ; la
-route qui passe ; le poteau de la route, rayé des couleurs autrichiennes ;
-et c’est tout. Des champs et du ciel, des épis et des
-étoiles. Une plaine. Une plaine immense. La plaine de Wagram.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3>SCÈNE PREMIÈRE</h3>
-
-<p class="pp">LE DUC, FLAMBEAU, PROKESCH.</p>
-
-<p class="s">(Tous les trois, immobiles dans leurs manteaux, attendent. Silence,— pendant
-lequel on entend le vent souffler.)</p>
-
-<p class="p">LE DUC, ouvrant son manteau pour que le vent s’y engouffre,
-et le refermant brusquement.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Tiens ! je prends de ton vent, Wagram, dans mon manteau !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(A Flambeau qui regarde, sur la route, vers la gauche.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Les chevaux ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">Pas encor. Nous arrivons trop tôt.</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Au premier rendez-vous que me donne la France,</div>
-<div class="verse">Je dois, comme un amant, arriver en avance !…</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il se met à se promener de long en large et arrive devant le poteau. Il s’arrête.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Leur poteau !… jaune et noir !… Ah ! je vais donc pouvoir</div>
-<div class="verse">Marcher sans rencontrer un poteau jaune et noir !</div>
-<div class="verse">Sur de doux poteaux blancs des noms charmants vont luire.</div>
-<div class="verse">Oh ! lire : <i>Chemin de Saint-Cloud !</i> au lieu de lire :</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il monte sur une pierre pour lire l’écriteau.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse"><i>Route de Grosshofen !</i></div>
-</div>
-
-<p class="s">(Tout d’un coup se souvenant.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Tiens ! mais… mon régiment</div>
-<div class="verse">Se rend à Grosshofen, à l’aurore !</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i10">Comment ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">J’ai donné l’ordre hier, quand j’ignorais encore…</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Nous serons loin lorsqu’ils passeront,— à l’aurore.</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Un homme sort de la petite cabane, un vieux paysan, à barbe blanche, et manchot.)</p>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Cet homme ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Il est à nous. Sa cabane nous sert</div>
-<div class="verse">De rendez-vous.— Ancien soldat. Dans ce désert</div>
-<div class="verse">Explique la bataille aux étrangers.</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE PAYSAN, apercevant un groupe, étend machinalement sa main vers
-l’horizon, et commence, d’une voix de guide.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i10">A gauche…</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU, s’avançant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Non ; moi, je la connais !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Le paysan, le reconnaissant, sourit et salue. Flambeau allume son petit
-brûle-gueule français à la longue pipe allemande du vieux.)</p>
-
-<p class="p">PROKESCH, à Flambeau.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Qu’est-ce qui le débauche</div>
-<div class="verse">Du service autrichien ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE PAYSAN, qui a entendu.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Monsieur, j’étais mourant.</div>
-<div class="verse">Je me traînais par là. Napoléon le Grand</div>
-<div class="verse">Vint à passer…</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4">Toujours il parcourait la plaine</div>
-<div class="verse">Le lendemain.</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE PAYSAN.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4">Le grand Empereur prit la peine</div>
-<div class="verse">D’arrêter son cheval, et devant lui,— devant…—</div>
-<div class="verse">Il me fit amputer par son docteur.</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i10">Yvan.</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE PAYSAN.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Donc, si son fils s’ennuie à Vienne,— qu’il émigre !</div>
-<div class="verse">Moi, je l’aide !…</div>
-</div>
-
-<p class="s">(A Flambeau, fièrement, en tapant sur sa manche vide.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4">Le bras — coupé — devant lui !</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i11">Bigre !</div>
-<div class="verse">On n’a pas tous les jours la satisfaction</div>
-<div class="verse">D’avoir le bras coupé devant Napoléon !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE PAYSAN, avec un geste résigné.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">La guerre !…</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Les deux vétérans se sont assis sur le petit banc qui tient à la
-cabane, et côte à côte, ils fument, laissant de temps en temps échapper
-rêveusement un mot.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">On se battait !…</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">On mourait.</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE PAYSAN.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">Nous mourûmes.</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">On allait !…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE PAYSAN.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">Nous aussi.</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">On tirait, dans des brumes !…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE PAYSAN.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Nous aussi.</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">Puis après, quelque officier noirci</div>
-<div class="verse">Venait nous dire : On est vainqueur !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE PAYSAN.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8">A nous aussi.</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU, se levant, indigné.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Hein ?</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il hausse les épaules et souriant.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i1">Au fait !…</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Et serrant la main au vieux.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">Si quelqu’un nous entendait !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, immobile, au fond.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i10">J’écoute.</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE PAYSAN, philosophiquement, regardant ses fleurs.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Bah ! mes géraniums poussent bien !</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU, hochant la tête.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">Je m’en doute !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il montre le coin où fleurissent les géraniums.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Tiens ! à cet endroit même : onze petits tambours !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, se rapprochant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Onze petits tambours ?…</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Je les revois toujours !</div>
-<div class="verse">— C’étaient, sous leurs shakos, onze boucles pareilles</div>
-<div class="verse">Entre l’écartement naïf de leurs oreilles ;</div>
-<div class="verse">Onze, qui sans savoir ni le but ni le plan,</div>
-<div class="verse">Marchaient, heureux de vivre, en faisant <i>ran plan plan</i> !</div>
-<div class="verse">On les blaguait un peu, car, ayant su lui plaire,</div>
-<div class="verse">Ils étaient les chouchous de notre cantinière ;</div>
-<div class="verse">Mais lorsqu’ils tricotaient la charge, ces tapins,</div>
-<div class="verse">Lorsqu’ils tapaient, pareils à des petits lapins,</div>
-<div class="verse">Sur leurs onze tambours de leurs vingt-deux baguettes,</div>
-<div class="verse">Ce tonnerre faisait frémir nos baïonnettes,</div>
-<div class="verse">Dont les zigzags d’acier semblaient dire, dans l’air :</div>
-<div class="verse">« Nous n’avons pas pour rien la forme d’un éclair ! »</div>
-<div class="verse">— C’est là que le crachat d’un gros tousseur de bronze</div>
-<div class="verse">Prit ces onze tambours en file, et…</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Avec un geste qui fauche.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">Tous les onze !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il se tait une seconde, pieusement, et reprend plus bas.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Il fallait voir la cantinière !…— ah ! sacrebleu !—</div>
-<div class="verse">Elle avait relevé son grand tablier bleu,</div>
-<div class="verse">Comme ces vieilles font qui glanent dans la plaine,</div>
-<div class="verse">Et, folle, elle glanait des baguettes d’ébène.</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Secouant son émotion.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">… Mais de parler de ça, ça vous enroue !…</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Toussant pour s’éclaircir la voix.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i10">Hum ! Hum !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il cueille un géranium, et avec une brusque gaieté.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Recette pour changer un vil géranium</div>
-<div class="verse">En Légion d’honneur : on ôte trois pétales !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il arrache trois pétales ; les deux qui restent forment un minuscule
-papillon rouge, et il le place à la boutonnière de son pardessus en lui
-disant.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Hein ? Sur mon beau revers de velours, tu t’étales ?…</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Au duc, lui désignant du menton cette décoration improvisée.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">C’est bien celle que tu me donnas, Monseigneur ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, mélancoliquement.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Je l’ai donnée en rêve !…</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Et je la porte en fleur.</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Depuis un instant, au fond, des hommes à grands manteaux arrivent,
-se serrent la main, se groupent.)</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3>SCÈNE II</h3>
-
-<p class="pp"><span class="sc">Les Mêmes</span>, MARMONT, LES CONSPIRATEURS.</p>
-
-<p class="p">UNE OMBRE, se détachant du groupe et descendant vers le duc
-et Flambeau.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse"><i>Sainte-Hélène.</i></div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU, répondant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4"><i>Schœnbrunn.</i></div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, reconnaissant celui qui s’est avancé.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Marmont !</div>
-</div>
-
-<p class="p">MARMONT, s’inclinant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8">Duc, bonne chance !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, désignant ceux qui restent au fond.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Ces ombres ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">MARMONT.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">Vos amis.</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Ils restent à distance ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">MARMONT.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">C’est que de déranger Votre Altesse ils ont peur,</div>
-<div class="verse">Et, Sire, que déjà vous êtes l’Empereur.</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, frissonne, et après un silence.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Empereur ?… Moi ?… Demain ?… Je te pardonne, traître !</div>
-<div class="verse i2">J’ai vingt ans et je vais régner !</div>
-<div class="verse">… Ah ! mon Dieu ! que c’est beau d’avoir vingt ans et d’être</div>
-<div class="verse i2">Fils de Napoléon premier !</div>
-
-<div class="verse stanza">Ce n’est pas vrai que je suis faible et que je tousse !</div>
-<div class="verse i2">Je suis jeune, je n’ai plus peur !</div>
-<div class="verse">Empereur ?… Moi ?… Demain ?…— Comme la nuit est douce !…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LA VOIX D’UN CONSPIRATEUR, arrivant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2"><i>Schœnbrunn.</i></div>
-</div>
-
-<p class="p">UNE AUTRE VOIX, répondant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4"><i>Sainte-Hélène.</i></div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i7">Empereur !…</div>
-
-<div class="verse stanza">Ah ! je la sens ce soir assez vaste, mon âme,</div>
-<div class="verse i2">Pour qu’un peuple y vienne prier !</div>
-<div class="verse">Il me semble que j’ai pour âme Notre-Dame !…</div>
-</div>
-
-<p class="p">UNE VOIX.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2"><i>Sainte-Hélène.</i></div>
-</div>
-
-<p class="p">UNE AUTRE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6"><i>Schœnbrunn.</i></div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8">Régner !…</div>
-
-<div class="verse stanza">Régner !— C’est dans ton vent dont le parfum de gloire</div>
-<div class="verse i2">Commence à me rapatrier,</div>
-<div class="verse">Qu’au moment de partir je devais venir boire,</div>
-<div class="verse i2">Wagram, le coup de l’étrier !</div>
-
-<div class="verse stanza">Régner !— Qu’on va pouvoir servir de grandes causes,</div>
-<div class="verse i2">Et se dévouer à présent !</div>
-<div class="verse">Reconstruire, apaiser, faire de belles choses !…</div>
-<div class="verse i2">Ah ! Prokesch, que c’est amusant !</div>
-
-<div class="verse stanza">Prokesch, tous ces vieux rois dont les âmes sont sourdes,</div>
-<div class="verse i2">Oh ! comme ils doivent s’ennuyer !</div>
-<div class="verse">J’ai les larmes aux yeux. Je me sens les mains lourdes</div>
-<div class="verse i2">Des grâces que je vais signer !</div>
-
-<div class="verse stanza">Peuple qui de ton sang écrivis la Légende,</div>
-<div class="verse i2">Voici le fils de l’Empereur !</div>
-<div class="verse">Oh ! toute cette gloire il faut qu’il te la rende,</div>
-<div class="verse i2">Et qu’il te la rende en bonheur !</div>
-
-<div class="verse stanza">Peuple, on m’a trop menti pour que je sache feindre !</div>
-<div class="verse i2">J’ai trop souffert pour t’oublier !</div>
-<div class="verse">Liberté, Liberté, tu n’auras rien à craindre</div>
-<div class="verse i2">D’un prince qui fut prisonnier !</div>
-
-<div class="verse stanza">La guerre, désormais, ce n’est plus la conquête,</div>
-<div class="verse i2">Mais c’est le droit que l’on défend !…</div>
-<div class="verse">(Ah ! Je vois une mère, au-dessus de sa tête,</div>
-<div class="verse i2">Élever vers moi son enfant !)</div>
-
-<div class="verse stanza">D’autres noms, désormais, je veux qu’on s’émerveille</div>
-<div class="verse i2">Que Wagram et que Rovigo ;</div>
-<div class="verse">Mon père aurait voulu faire prince Corneille :</div>
-<div class="verse i2">Je ferai duc Victor Hugo !</div>
-
-<div class="verse stanza">Je ferai… je ferai… je veux faire… je rêve…</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il va et vient, s’enivrant, s’enfiévrant ; on s’écarte avec respect.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Ah ! je vais régner ! J’ai vingt ans !</div>
-<div class="verse">Une aile de jeunesse et d’amour me soulève !</div>
-<div class="verse i2">Ma Capitale, tu m’attends !</div>
-
-<div class="verse stanza">Soleil sur les drapeaux ! multitudes grisées !</div>
-<div class="verse i2">O retour, retour triomphal !</div>
-<div class="verse">Parfum des marronniers de ces Champs-Élysées</div>
-<div class="verse i2">Que je vais descendre à cheval !</div>
-
-<div class="verse stanza">Il m’acclamera donc, ce grand Paris farouche !</div>
-<div class="verse i2">Tous les fusils seront fleuris !</div>
-<div class="verse">— On doit croire embrasser la France sur la bouche,</div>
-<div class="verse i2">Lorsqu’on est aimé de Paris !</div>
-
-<div class="verse stanza">Paris ! j’entends déjà tes cloches !</div>
-</div>
-
-<p class="p">UNE VOIX.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9"><i>Sainte-Hélène.</i></div>
-</div>
-
-<p class="p">UNE AUTRE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2"><i>Schœnbrunn.</i></div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4">Paris ! Paris ! je vois…</div>
-<div class="verse">Je vois déjà, dans l’eau troublante de la Seine,</div>
-<div class="verse i2">Le Louvre renverser ses toits !</div>
-
-<div class="verse stanza">Et vous qui présentiez à mon père les armes.</div>
-<div class="verse i2">Dans la neige et dans le simoun,</div>
-<div class="verse">Vieux soldats, sur mes mains je sens déjà vos larmes !…</div>
-<div class="verse i2">Paris !</div>
-</div>
-
-<p class="p">UNE VOIX dans l’ombre.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4"><i>Sainte-Hélène.</i></div>
-</div>
-
-<p class="p">UNE AUTRE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8"><i>Schœnbrunn.</i></div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU, au duc qui, épuisé, chancelle.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Qu’avez-vous ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, se raidissant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">Moi ?… Rien ! rien !</div>
-</div>
-
-<p class="p">PROKESCH, lui prenant la main.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Vous brûlez !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, bas.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">Jusqu’aux moelles !…</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Haut.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">— Mais ça s’en va quand je galope ! Et les étoiles</div>
-<div class="verse">Scintillent comme des molettes d’éperons !</div>
-<div class="verse">Et voici des chevaux ! et nous galoperons !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(On vient d’amener des chevaux. Flambeau prend par la bride celui
-qui est destiné au duc et le lui amène.)</p>
-
-<p class="p">PROKESCH, à Marmont, lui montrant les conspirateurs.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Pourquoi ces gens sont-ils venus ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">MARMONT.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8">Mais pour qu’on sache</div>
-<div class="verse">Qu’ils ont trempé dans le complot !…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8">Une cravache !</div>
-</div>
-
-<p class="p">UN CONSPIRATEUR, lui en tendant une et se présentant, dans
-un salut.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Le vicomte d’Otrante !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, avec un léger recul.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Hein ? le fils de Fouché ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Ce n’est pas le moment d’en être effarouché !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il arrange le cheval.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">L’étrier long ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4">Non, court.</div>
-</div>
-
-<p class="p">UN AUTRE CONSPIRATEUR, saluant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Cet homme qui s’incline,</div>
-<div class="verse">C’est Goubeaux, le meilleur agent de la cousine</div>
-<div class="verse">De Votre Majesté…</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il salue encore.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Goubeaux.</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8">Bien.</div>
-</div>
-
-<p class="p">GOUBEAUX, resaluant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">L’agent chef.</div>
-</div>
-
-<p class="p">UN AUTRE CONSPIRATEUR, qui s’est vite avancé.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Pionnet !… Je représente ici le roi Joseph ;</div>
-<div class="verse">C’est moi qui de sa part apportai les subsides…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, à Flambeau qui dispose les brides.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Le filet seulement !</div>
-</div>
-
-<p class="p">UN AUTRE CONSPIRATEUR, s’avançant et saluant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">J’ai disposé les guides,</div>
-<div class="verse">Les relais. Vous pourrez, au village prochain,</div>
-<div class="verse">Vous déguiser.</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il salue en se nommant.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4">Morchain.</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Oui, oui, Machin !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE CONSPIRATEUR, criant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i10">Morchain !</div>
-</div>
-
-<p class="p">UN AUTRE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">On m’a chargé des passeports : besogne ingrate !…</div>
-<div class="verse">Voilà !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il remet les passeports à Flambeau et ajoute avec satisfaction.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">C’est merveilleux, aujourd’hui, comme on gratte !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il salue.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Guibert !</div>
-</div>
-
-<p class="p">TOUS, parlant à la fois autour du cheval.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Goubeaux !… Pionnet !… Morchain !…</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU, les repoussant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8">Nous comprenons !</div>
-</div>
-
-<p class="p">UN D’EUX, saisissant l’étrier pour le tenir au duc.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Feu votre père avait la mémoire des noms !</div>
-</div>
-
-<p class="p">UN AUTRE, se précipitant, et se nommant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Borokowski ! C’est moi — que Monseigneur s’informe !—</div>
-<div class="verse">Qui fis faire pour la comtesse l’uniforme !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, nerveux.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">C’est bon ! c’est bon ! de tous je me souviendrai bien !</div>
-<div class="verse">Et mieux encor de celui-là — qui ne dit rien !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il désigne, de la cravache, un homme qui est resté dédaigneusement à
-l’écart enveloppé dans son manteau.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Ton nom ?</div>
-</div>
-
-<p class="s">(L’homme se découvre, s’avance, et le duc reconnaît l’attaché français.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Quoi ! vous ici ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’ATTACHÉ, vivement.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Pas en partisan, Prince ;</div>
-<div class="verse">En ami seulement !… Certes pour que je vinsse</div>
-<div class="verse">Il fallut…</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">A cheval ! Le ciel blanchit vers l’Est !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">J’empoigne la crinière !—<i lang="la" xml:lang="la">Alea jacta est !</i></div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il met le pied à l’étrier.)</p>
-
-<p class="p">L’ATTACHÉ.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Duc, à ce rendez-vous, si j’ai voulu me rendre</div>
-<div class="verse">C’était pour vous défendre, au besoin !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, qui allait sauter en selle, s’arrêtant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">Me défendre ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’ATTACHÉ.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">J’ai cru que vous couriez un danger.</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, tourné vers lui, le pied toujours à l’étrier.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">Un danger ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’ATTACHÉ.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Ce drôle,— que demain je compte endommager,—</div>
-<div class="verse">Quittait le bal tantôt sans m’envoyer le moindre</div>
-<div class="verse">Témoin. Je lui cours donc après. Je vais le joindre,</div>
-<div class="verse">Quand dans l’ombre il accoste un autre individu…</div>
-<div class="verse">Et je reste cloué par un mot entendu !</div>
-<div class="verse">Il était question de tuer Votre Altesse</div>
-<div class="verse">Surprise au rendez-vous, ce soir.</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, avec un cri d’effroi.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8">Dieu ! la comtesse !</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’ATTACHÉ.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Le rendez-vous… c’était ici. Je le savais</div>
-<div class="verse">Par vous. J’y suis venu. Tout va bien. Je m’en vais !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Le rendez-vous ? Mais c’est le pavillon de chasse !</div>
-<div class="verse">Ils vont assassiner la comtesse à ma place !</div>
-<div class="verse">— Rentrons !</div>
-</div>
-
-<p class="p">CRI GÉNÉRAL.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Oh ! non !</div>
-</div>
-
-<p class="p">UN CONSPIRATEUR.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4">Pourquoi ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, avec désespoir.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">La comtesse !…</div>
-</div>
-
-<p class="p">PROKESCH, voulant le retenir.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">Elle peut</div>
-<div class="verse">Se faire reconnaître…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Ah ! tu la connais peu !</div>
-<div class="verse">Mais cette femme-là se fera, par ces brutes,</div>
-<div class="verse">Tuer dix fois pour que je gagne dix minutes !</div>
-<div class="verse">— Rentrons !…</div>
-</div>
-
-<p class="p">PLUSIEURS.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Non !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">Je ne peux pourtant — rentrons là-bas !—</div>
-<div class="verse">Souffrir qu’on m’assassine et que je n’y sois pas !</div>
-</div>
-
-<p class="p">D’OTRANTE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Tous nos efforts perdus !</div>
-</div>
-
-<p class="p">UN CONSPIRATEUR, furieux.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">S’il faut qu’on reconspire !</div>
-</div>
-
-<p class="p">MARMONT.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Vous ne pourrez plus fuir !</div>
-</div>
-
-<p class="p">UN AUTRE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Et la France ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">UN AUTRE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">Et l’Empire ?</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Ils sont tous autour de lui.)</p>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Arrière !</div>
-</div>
-
-<p class="p">MARMONT.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Il faut partir !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, avec force.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Il faut rentrer !</div>
-</div>
-
-<p class="p">PROKESCH.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i10">Oui mais…</div>
-<div class="verse">Rentrer, c’est abdiquer peut-être à tout jamais</div>
-<div class="verse">La couronne !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4">Partir, c’est abdiquer mon âme !</div>
-</div>
-
-<p class="p">MARMONT.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">On peut sacrifier quelquefois !…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">Une femme ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">MARMONT.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Risquer, pour une femme, au moment du succès…</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Allons ! décidément, c’est un prince français !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE VICOMTE D’OTRANTE, résolument au duc.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Voulez-vous partir ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i5">Non !— Otez-vous, que je passe !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE VICOMTE D’OTRANTE, aux autres.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">S’il ne veut pas partir, qu’on l’enlève !</div>
-</div>
-
-<p class="p">TOUS, se précipitant vers le duc.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">Oui ! Oui !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, levant sa cravache.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i11">Place !</div>
-<div class="verse">Place ! ou, levant ce jonc qui vous cravachera,</div>
-<div class="verse">Je charge à la façon de mon oncle Murat !</div>
-<div class="verse">— A moi, Prokesch ! Flambeau !</div>
-</div>
-
-<p class="p">UN CONSPIRATEUR.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">De force, il faut le prendre !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, à l’attaché français.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Et vous ! vous qui veniez ici pour me défendre,</div>
-<div class="verse">C’est en voulant m’ôter le scrupule et la foi</div>
-<div class="verse">Qu’on veut m’assassiner vraiment : défendez-moi !</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’ATTACHÉ.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Non, Monseigneur, partez !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Moi ? Comment ? Que je laisse ?…</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’ATTACHÉ.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Partez, je vais aller défendre la comtesse !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Et vous qui n’êtes pas, Monsieur, mon partisan,</div>
-<div class="verse">Vous assureriez donc ma fuite ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’ATTACHÉ.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8">Allez-vous-en !</div>
-<div class="verse">Ce que j’en fais, c’est pour cette femme !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i10">Sans doute,</div>
-<div class="verse">Mais…</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’ATTACHÉ, à Prokesch.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i1">Courons tous les deux !— Prokesch connaît la route !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, hésitant encore.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Je ne peux…</div>
-</div>
-
-<p class="p">PLUSIEURS VOIX.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">Si ! si ! si !</div>
-</div>
-
-<p class="p">MARMONT.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">C’est le meilleur parti !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(On entend le galop d’un cheval.)</p>
-
-<p class="p">TOUS.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Partez donc !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LA COMTESSE, apparaissant dans l’uniforme du duc, couverte de
-boue, pâle, échevelée, hors d’haleine.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">Malheureux !— vous n’êtes pas parti !</div>
-</div>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3>SCÈNE III</h3>
-
-<p class="pp"><span class="sc">Les Mêmes</span>, LA COMTESSE.</p>
-
-<p class="p">LE DUC, éperdu.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Vous !… Mais on m’avait dit !… Pouvais-je fuir ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LA COMTESSE, rageusement.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i10">Oui, certe !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Une femme…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LA COMTESSE, avec mépris.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">Une femme ! eh bien, la grande perte !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, balbutiant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Mais je…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LA COMTESSE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Mais vous deviez m’abandonner !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i10">Songez…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LA COMTESSE, furieuse.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Je songe au temps perdu !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Vos dangers…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LA COMTESSE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">Quels dangers ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Nos alarmes pour vous étaient…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LA COMTESSE, fièrement.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8">Quelles alarmes ?</div>
-<div class="verse">— Flambeau n’a-t-il donc pas été mon maître d’armes ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Mais cet homme ?…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LA COMTESSE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4">Partez !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Qu’avez-vous fait ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LA COMTESSE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i10">Oh rien !</div>
-<div class="verse">Il a tiré son sabre — et j’ai tiré le mien !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Pour moi !… tu t’es battue ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LA COMTESSE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">« Oh ! oh ! le fils du Corse »</div>
-<div class="verse">Grondait-il, « j’ignorais qu’il fût de cette force ! »</div>
-<div class="verse">— « Il ne s’en doutait pas lui-même ! »… Mais ma voix…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, voyant du sang à la main de la Comtesse.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Ah ! vous êtes blessée !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LA COMTESSE, secouant dédaigneusement le sang.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Oh ! ce n’est rien,— les doigts !…</div>
-<div class="verse">… Mais ma voix me trahit : « Une femme ? » Il recule.</div>
-<div class="verse">— « Défends-toi donc ! » — « Je ne peux pas, c’est ridicule !</div>
-<div class="verse">Cette femme n’est pas le chevalier d’Éon ! »</div>
-<div class="verse">— « Défends-toi ! cette femme est un Napoléon ! »</div>
-<div class="verse">Sentant sa lame, alors, par la mienne rejointe,</div>
-<div class="verse">Il fonce !… et je lui fais…</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Le coup de contre-pointe !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LA COMTESSE, mimant le coup.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Un ! deux !</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Vous avez dû l’étonner rudement !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LA COMTESSE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Il ne reviendra pas de son étonnement !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, se rapprochant, à voix basse.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Dieu !— mais la jeune fille, alors ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LA COMTESSE, haussant les épaules, à voix haute.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8">Que vous importe ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Chut !— Est-elle venue ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LA COMTESSE, après une seconde d’hésitation.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Eh bien… non ! Quand la porte</div>
-<div class="verse">S’écroula tout à coup sous un poing furieux,</div>
-<div class="verse">J’étais seule !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">Elle n’est pas venue !— Ah ?…</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Et avec un léger dépit mélancolique.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i10">Tant mieux !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LA COMTESSE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Mais des gens arrivaient au bruit. Si l’on m’arrête</div>
-<div class="verse">Le plan est découvert trop tôt ! Je perds la tête.</div>
-<div class="verse">Je sors en tâtonnant. J’entends je ne sais qui</div>
-<div class="verse">Crier d’aller chercher Monsieur de Sedlinsky…</div>
-<div class="verse">Et je fuis en prenant votre cheval de selle !</div>
-<div class="verse">— Je l’ai crevé !— je n’en peux plus !…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8">Elle chancelle !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Prokesch et Marmont la soutiennent.)</p>
-
-<p class="p">LA COMTESSE, défaillante.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Après ce que j’ai fait, ah ! j’espérais au moins</div>
-<div class="verse">Apprendre son départ, ici, par les témoins !…</div>
-</div>
-
-<p class="p">UN DES CONSPIRATEURS, qui faisait le guet sur la route,
-accourant, à la Comtesse.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Vous êtes poursuivie ! et dans une minute…</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Mouvement de tous pour fuir.)</p>
-
-<p class="p">LE DUC, criant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Soignez-la ! cachez-la ! là, dans cette cahute !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il montre la cabane que le paysan leur ouvre vivement.)</p>
-
-<p class="p">LA COMTESSE, qu’on emporte à moitié évanouie vers la cabane.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Partez !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, interrogeant anxieusement ceux qui l’emportent.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Elle n’a rien ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LA COMTESSE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Mais partez donc ! ah ! si</div>
-<div class="verse">Votre père, Monsieur, pouvait vous voir ici,</div>
-<div class="verse">Faible, attendri, nerveux, flottant comme vous l’êtes…</div>
-<div class="verse">Mais cela lui ferait hausser les épaulettes !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, s’élançant pour fuir.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Adieu !</div>
-</div>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3>SCÈNE IV</h3>
-
-<p class="pp"><span class="sc">Les Mêmes</span>, SEDLINSKY, <span class="sc">des Policiers</span>.</p>
-
-<p class="p">FLAMBEAU, se retournant et apercevant des policiers qui sont
-arrivés en courant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Nous sommes pris !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(En un clin d’œil, la petite bande est cernée.)</p>
-
-<p class="p">LA COMTESSE, avec désespoir.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Trop tard !</div>
-</div>
-
-<p class="p">SEDLINSKY, s’avançant vers elle.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8">Oui, Monseigneur !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LA COMTESSE, au duc, avec rage.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Ah ! songe-creux ! idéologue ! barguigneur !</div>
-</div>
-
-<p class="p">SEDLINSKY, qui s’est retourné vers celui qu’apostrophe la comtesse,
-aperçoit le duc. Il recule en s’écriant :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Votre Altesse…</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Se retournant vers la Comtesse.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4">Votre Alt…</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Se retournant vers le duc.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Votre Al…</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8">Ça, ça le trouble !</div>
-</div>
-
-<p class="p">SEDLINSKY, souriant et commençant à comprendre.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Tiens !…</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i1">Vous avez soupé, Monsieur : vous voyez double !</div>
-</div>
-
-<p class="p">SEDLINSKY.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Tiens ! tiens !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Après avoir, d’un coup d’œil rapide, noté tous ceux
-qui sont là.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Retirez-vous d’abord, Monsieur Prokesch.</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Prokesch s’éloigne après un regard d’adieu au duc.)</p>
-
-<p class="p">FLAMBEAU, avec un soupir.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Ah ! nous ne serons pas sacré par l’oncle Fesch !</div>
-</div>
-
-<p class="p">SEDLINSKY, à deux policiers, leur désignant l’attaché français.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Reconduisez Monsieur.</div>
-</div>
-
-<p class="s">(A l’attaché.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Vous, dans cette aventure ?</div>
-<div class="verse">Votre gouvernement le saura.</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, s’avançant vivement.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">Je vous jure</div>
-<div class="verse">Que Monsieur n’est pas du complot, et je ne puis…</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’ATTACHÉ.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Oh ! pardon ! maintenant qu’on arrête, j’en suis !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, lui serrant la main avant qu’on ne l’emmène.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Au revoir donc !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(A Sedlinsky, avec mépris.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4">Allons, policier, fais du zèle !</div>
-</div>
-
-<p class="p">SEDLINSKY, à deux autres agents, en leur montrant la Comtesse.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Vous, vous ramènerez le faux prince… chez elle.</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Deux hommes s’avancent et vont empoigner brutalement la Comtesse.)</p>
-
-<p class="p">LE DUC, d’une voix qui les fait reculer.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Avec tous les égards qu’on me doit !…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LA COMTESSE, tressaillant à cette voix impérieuse.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">Ce ton bref !…</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Elle se jette dans ses bras en pleurant.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Ah ! malheureux enfant, tu pouvais être un chef !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Elle sort, suivie de deux policiers.)</p>
-
-<p class="p">SEDLINSKY, affectant de ne pas regarder le reste des conspirateurs.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Pour les autres… fermons les yeux !… qu’on en profite !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Les conspirateurs chuchotent entre eux.)</p>
-
-<p class="p">L’UN D’EUX.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Je crois…</div>
-</div>
-
-<p class="p">UN AUTRE, hochant la tête avec gravité.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">… Dans l’intérêt du parti…</div>
-</div>
-
-<p class="p">UN TROISIÈME.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">Filons vite !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Leur nombre diminue immédiatement. Le reste sort avec une
-lenteur plus décente. D’Otrante a pris le bras de Marmont. Ils causent
-avec de grands gestes nobles. On entend :</p>
-
-<p>… Se réserver… Plus tard… Le moment opportun…</p>
-
-<p class="s">Et il n’y a plus personne.)</p>
-
-<p class="p">FLAMBEAU, à Sedlinsky.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Et maintenant, rouvrez les yeux !… Il en reste un !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Oh ! fuis ! pour moi !…</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4">Pour vous ?…</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Après une seconde d’hésitation, il va suivre les autres.)</p>
-
-<p class="p">Mais SEDLINSKY, à qui un des policiers vient de parler bas, crie :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Halte !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(On barre le chemin à Flambeau. Dix pistolets se braquent
-sur lui. Sedlinsky au policier qui lui a parlé :)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8">C’est lui !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE POLICIER.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i10">Peut-être.</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il tire de sa poche un papier qu’il passe à Sedlinsky en disant.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Réclamé par Paris…</div>
-</div>
-
-<p class="p">SEDLINSKY, parcourant des yeux le signalement, à la lueur d’une
-lanterne sourde que tient le policier.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Comment le reconnaître ?</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il lit.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Nez moyen… front moyen… œil moyen…</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU, goguenard.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">Pas moyen !</div>
-</div>
-
-<p class="p">SEDLINSKY, feignant de lire à la suite.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Deux balles… dans le dos.</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU, bondissant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Ça, c’est faux !</div>
-</div>
-
-<p class="p">SEDLINSKY, souriant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">Je sais bien.</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU, voyant qu’il s’est trahi.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Je suis perdu.— C’est bon.— Du luxe ! Une débauche !</div>
-<div class="verse">Fleurissons l’arme avant de la passer à gauche.</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, à Sedlinsky.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Le livrer à la France !</div>
-</div>
-
-<p class="p">SEDLINSKY.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i5">Oui.</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Comme un criminel ?</div>
-<div class="verse">Vous n’avez pas le droit !</div>
-</div>
-
-<p class="p">SEDLINSKY.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Mais nous le prendrons.</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i11">Ciel !</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Il était immoral que tu t’accoutumasses</div>
-<div class="verse">A ne jamais purger, Flambeau, tes contumaces !</div>
-</div>
-
-<p class="p">SEDLINSKY, qui vient de consulter de nouveau le signalement.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Il n’est pas décoré, d’ailleurs.— Port illégal !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(A un policier, lui désignant la boutonnière de Flambeau.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Otez-lui donc ce rouge !</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Otez. Ça m’est égal.</div>
-</div>
-
-<p class="s">(D’un géranium prestement cueilli, il refleurit le revers de son pardessus.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Ça repousse tant que je veux sur ma pelure !</div>
-</div>
-
-<p class="p">SEDLINSKY.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Otez-lui son manteau !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(On arrache à Flambeau le manteau qu’il avait
-emporté du bal, et il apparaît dans son
-uniforme de grenadier. Sedlinsky sursaute.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Hein ? Quoi ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU, souriant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8">J’ai plus d’allure.</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, avec angoisse.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Mais que va-t-on te faire ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU, froidement.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">A Ney, que lui fit-on ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Non ! ce n’est pas possible !</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Un feu de peloton !</div>
-<div class="verse">— Rrrran !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, poussant un cri.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i1">Ah !</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">J’ai toujours fait aux balles la risette ;</div>
-<div class="verse">Mais ces françaises-là… non, pas de ça, Lisette !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Et sa main, doucement, gagne sa poche.)</p>
-
-<p class="p">LE DUC, courant à Sedlinsky, suppliant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Vous n’allez pas livrer cet homme ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">SEDLINSKY.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">Sans surseoir.</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Séraphin, c’est la fin ! Flambé, Flambeau ! Bonsoir !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Sans qu’on s’en aperçoive, il a tiré et ouvert son couteau. Il a l’air de se
-croiser tranquillement les bras ; sa main droite, où brille la lame, disparaît
-sous son coude gauche, on voit les bras se resserrer sur la poitrine, pour
-appuyer. Et il reste debout, très pâle, les bras croisés.)</p>
-
-<p class="p">SEDLINSKY.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Marchons !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(On pousse Flambeau pour qu’il marche.)</p>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Mais qu’a-t-il donc ? Il chancelle ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">UN POLICIER, grossièrement.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">Il titube !</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU, envoyant d’un revers de main le chapeau du policier
-à vingt pas.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Le duc vous parle ! Otez cette espèce de tube !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Dans le geste qu’il fait, il découvre sa poitrine : elle est tachée de
-rouge, à gauche.)</p>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Flambeau ! tu t’es tué !</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Pas du tout, Monseigneur !</div>
-<div class="verse">Mais je me suis refait la Légion d’honneur !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il tombe.)</p>
-
-<p class="p">LE DUC, s’élançant devant lui et arrêtant Sedlinsky et les
-policiers qui vont pour le relever.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Je ne veux pas qu’un seul de vos hommes le touche !</div>
-<div class="verse">Ce clair soldat touché par un policier louche !…</div>
-<div class="verse">Je ne veux pas.— Laissez-nous seuls.— Allez-vous-en !</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU, d’une voix étouffée.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Monseigneur…</div>
-</div>
-
-<p class="p">SEDLINSKY, désignant à ses hommes le vieux paysan qui s’est approché
-de Flambeau avec émotion.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">Emmenez ce gueux de paysan !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(On sépare les deux vieux soldats et on entraîne l’Autrichien.)</p>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">J’attendrai là mon régiment. L’aube est prochaine !…</div>
-<div class="verse">L’étendard saluera de son bouquet de chêne</div>
-<div class="verse">Sur l’air triste et guerrier que mes hongrois joueront…</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il regarde Flambeau.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Et ce sont des soldats qui le ramasseront !</div>
-</div>
-
-<p class="p">SEDLINSKY, bas à un policier.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Les chevaux ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE POLICIER, bas.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">Supprimés.</div>
-</div>
-
-<p class="p">SEDLINSKY.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Bien. Alors qu’on le laisse !</div>
-<div class="verse">Il ne peut fuir.</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Haut, avec une affectation de douceur.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4">On peut céder à Son Altesse…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, violemment.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Allez-vous-en !</div>
-</div>
-
-<p class="p">SEDLINSKY, reculant, et d’un ton de condoléances.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4">Oui… oui… je comprends votre émoi !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, le balayant du geste.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Je vous chasse !</div>
-</div>
-
-<p class="p">SEDLINSKY, voulant se redresser.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4">Pardon…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, montrant la plaine de Wagram.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Je suis ici chez moi !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Sedlinsky et ses hommes s’éloignent.)</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3>SCÈNE V</h3>
-
-<p class="pp">LE DUC, FLAMBEAU.</p>
-
-<p class="p">FLAMBEAU, se soulevant sur les poignets.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">C’est drôle tout de même,— ici — sur cette terre,</div>
-<div class="verse">Où je me suis déjà fait tuer pour le père,</div>
-<div class="verse">De venir retomber pour le fils aujourd’hui !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, agenouillé près de lui, avec désespoir.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Non ! ce n’est pas pour moi que tu meurs, c’est pour lui !</div>
-<div class="verse">Pas pour moi ! pas pour moi ! je n’en vaux pas la peine !</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU, avec égarement.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Pour lui ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, vivement.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Mais oui, pour lui !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Et dans une brusque inspiration.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">C’est Wagram, cette plaine !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il lui crie tout bas.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Wagram !</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU, rouvrant des yeux vagues.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Wagram !…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, d’une voix pressante, essayant de ramener dans le passé cette
-âme qui vacille.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4">Vois-tu Wagram ?… Reconnais-tu</div>
-<div class="verse">La plaine, la colline et le clocher pointu ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Oui…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i1">Sens-tu, sous ton corps, la terre qui tressaille ?</div>
-<div class="verse">C’est le champ de bataille !… Entends-tu la bataille ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU, dont les yeux se réveillent.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">La bataille !…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">Entends-tu ces confuses rumeurs ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU, se cramponnant à cette belle illusion.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Oui… Oui… c’est à Wagram, n’est-ce pas, que je meurs ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Vois-tu passer, traînant son cavalier par terre.</div>
-<div class="verse">Ce cheval schabraqué d’une peau de panthère ?</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il se relève, et il raconte à Flambeau couché dans l’herbe :)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Nous sommes à Wagram. L’instant est solennel.</div>
-<div class="verse">Davoust s’est élancé pour tourner Neusiedel.</div>
-<div class="verse">L’Empereur a levé sa petite lunette.</div>
-<div class="verse">On vient de te blesser d’un coup de baïonnette.</div>
-<div class="verse">Je t’ai transporté là sur ce talus, et j’ai…</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Est-ce que les chasseurs à cheval ont chargé ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, montrant du doigt de lointains brouillards.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Tout ce bleu qui du blanc des baudriers se raye,</div>
-<div class="verse">Ce sont des tirailleurs, là-bas !</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU, avec un faible sourire.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8">Général Reille.</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, ayant l’air de suivre la bataille.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Mais l’Empereur devrait envoyer Oudinot !</div>
-<div class="verse">Mais il laisse enfoncer sa gauche !</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU, clignant de l’œil.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8">Ah ! le finaud !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">On se bat ! on se bat ! Macdonald se dépêche,</div>
-<div class="verse">Et Masséna blessé passe dans sa calèche !</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Si l’Archiduc s’étend sur sa droite, il se perd !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, criant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Tout va bien !</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU, vivement.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">On se bat ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, avec une fièvre croissante.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Le prince d’Auersperg</div>
-<div class="verse">Est pris par les lanciers polonais de la Garde !</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU, essayant de se soulever.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Et l’Empereur ? que fait l’Empereur ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">Il regarde !</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU, soulevé sur les poignets.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">L’Archiduc se prend-il au piège du Petit ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Tu vois, cette poussière, au loin, c’est Nansouty !</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU, avidement.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">L’Archiduc étend-il l’aile de son armée ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Tu vois, c’est Lauriston, là-bas, cette fumée !</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU, haletant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Et l’Archiduc ?… que fait l’Archiduc ?… le vois-tu ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">L’Archiduc élargit son aile !</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8">Il est foutu !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il retombe.)</p>
-
-<p class="p">LE DUC, avec ivresse.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Cent canons au galop !</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU, se débattant sur le sol.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Je meurs !… J’étouffe !… A boire !</div>
-<div class="verse">— Et… que fait… l’Empereur ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Un geste.</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU, fermant doucement les yeux.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">La victoire.</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Silence.)</p>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Flambeau !…</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Silence. Puis, le râle de Flambeau s’élève. Le duc regarde autour de lui
-avec effroi. Il se voit seul dans cette immense plaine avec ce mourant.
-Il frissonne, il recule un peu.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Mais ce soldat couché là, maintenant,</div>
-<div class="verse">Me fait peur !— Eh bien ! quoi ! ça n’a rien d’étonnant</div>
-<div class="verse">Qu’un grenadier français dans cette herbe s’endorme,</div>
-<div class="verse">— Et cette herbe connaît déjà cet uniforme !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il se penche sur Flambeau en lui criant :)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Oui, la victoire !… Au bout des fusils, les shakos !</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU, dans son râle.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">A boire !</div>
-</div>
-
-<p class="p">DES VOIX, dans le vent.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2"><i>A boire !… A boire !…</i></div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, tressaillant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8">Oh !— Quels sont ces échos ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">UNE VOIX, très loin.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse"><i>A boire !</i></div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, essuyant une sueur à son front.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">Dieu !</div>
-</div>
-
-<p class="p">FLAMBEAU, d’une voix rauque.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4">Je meurs…</div>
-</div>
-
-<p class="p">DES VOIX, de tous côtés, dans la plaine.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6"><i>Je meurs… Je meurs…</i></div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, avec épouvante.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i10">Son râle</div>
-<div class="verse">Se multiplie au loin…</div>
-</div>
-
-<p class="p">UNE VOIX, se perdant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6"><i>Je meurs…</i></div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8">… sous le ciel pâle !…</div>
-<div class="verse">— Ah ! je comprends !… Le cri de cet homme qui meurt,</div>
-<div class="verse">Fut, pour ce val qui sait tous les râles par cœur,</div>
-<div class="verse">Comme le premier vers d’une chanson connue,</div>
-<div class="verse">Et quand l’homme se tait, la plaine continue !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LA PLAINE, au loin.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse"><i>Ah !… ah !…</i></div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Ah ! je comprends !… plainte, râle, sanglot,</div>
-<div class="verse">C’est Wagram, maintenant, qui se souvient tout haut !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LA PLAINE, longuement.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse"><i>Ah !…</i></div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, regardant Flambeau qui s’est raidi dans l’herbe.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i1">Il ne bouge plus !…</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Avec terreur.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Il faut que je m’en aille !</div>
-<div class="verse">Il a vraiment trop l’air tué dans la bataille !…</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Sans le quitter des yeux, il s’éloigne, à reculons, en murmurant.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Ce devait être tout à fait comme cela !</div>
-<div class="verse">Cet habit bleu… ce sang…</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Et tout d’un coup il prend la fuite. Mais il s’arrête,
-comme si le soldat mort était encore devant lui.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Un autre…</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il veut s’enfuir d’un autre côté, mais il recule encore en criant.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8">Un autre, là !…</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Une troisième fois il est arrêté.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Là…</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il regarde autour de lui.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i1">Partout, s’allongeant, les mêmes formes bleues…</div>
-<div class="verse">Il en meurt !…</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Reculant toujours comme devant un flot qui monte, il s’est réfugié
-au sommet du tertre d’où il découvre toute la plaine.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">Il en meurt ainsi pendant des lieues !…</div>
-</div>
-
-<p class="p">TOUTE LA PLAINE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse"><i>Je meurs… Je meurs… Je meurs…</i></div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Ah ! nous nous figurions</div>
-<div class="verse">Que la vague immobile et lourde des sillons</div>
-<div class="verse">Ne laissait rien flotter ! Mais les plaines racontent,</div>
-<div class="verse">Et la terre, ce soir, a des morts qui remontent !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LA TERRE, sourdement.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse"><i>Ah !…</i></div>
-</div>
-
-<p class="s">(Un murmure de voix indistinctes grossit, se rapproche dans les
-herbes mystérieusement agitées.)</p>
-
-<p class="p">LE DUC, grelottant la fièvre.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i1">Et que disent-ils, dans cette ombre, en rampant ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">UNE VOIX, dans les hautes herbes.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse"><i>Mon front saigne !</i></div>
-</div>
-
-<p class="p">UNE AUTRE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4"><i>Ma jambe est morte !</i></div>
-</div>
-
-<p class="p">UNE AUTRE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9"><i>Mon bras pend !</i></div>
-</div>
-
-<p class="p">UNE AUTRE, plus oppressée.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse"><i>J’étouffe sous le tas !</i></div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, avec horreur.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">C’est le champ de bataille !</div>
-<div class="verse">Je l’ai voulu,— c’est lui !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Les voix montent et se précisent. On entend un grouillement sinistre ;
-des plaintes, des râles, des imprécations.)</p>
-
-<p class="p">UNE VOIX.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6"><i>De l’eau sur mon entaille !</i></div>
-</div>
-
-<p class="p">UNE AUTRE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse"><i>Regarde, et dis-moi donc ce que j’ai de cassé !</i></div>
-</div>
-
-<p class="p">UNE AUTRE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse"><i>Ne me laissez donc pas crever dans le fossé !</i></div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Ah ! des buissons de bras se crispent sur la plaine !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il veut marcher.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Et je foule un gazon d’épaulettes de laine !</div>
-</div>
-
-<p class="p">UN CRI, à droite.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse"><i>A moi !</i></div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, chancelant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">J’ai glissé sur un baudrier de cuir !…</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il va vers la gauche, faisant à chaque instant le mouvement d’enjamber.)</p>
-
-<p class="p">UNE VOIX, à gauche.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse"><i>Dragon ! tends-moi les mains !</i></div>
-</div>
-
-<p class="p">UNE AUTRE, répondant froidement.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6"><i>Je n’en ai plus.</i></div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, éperdu.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i10">Où fuir ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">UNE VOIX MOURANTE, tout près.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse"><i>A boire !…</i></div>
-</div>
-
-<p class="p">CRI au loin.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3"><i>Les corbeaux !</i></div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Oh ! c’est épouvantable !</div>
-<div class="verse">Oh ! les soldats de bois alignés sur ma table !</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’OMBRE, LE VENT, LES BROUSSAILLES.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse"><i>Oh !…</i></div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, avec désespoir.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i1">Spectres chamarrés de blessures, vos yeux</div>
-<div class="verse">M’épouvantent !— Du moins, vous êtes glorieux !</div>
-<div class="verse">Vous portez de ces noms dont la patrie est fière !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(A l’un de ceux qu’il croit voir.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Comment t’appelles-tu ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">UNE VOIX.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6"><i>Jean.</i></div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, à un autre.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i7">Toi ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">UNE VOIX.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8"><i>Paul.</i></div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">Et toi ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">UNE VOIX.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i11"><i>Pierre.</i></div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, fiévreusement, à d’autres.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Et toi ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">UNE VOIX.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2"><i>Jean.</i></div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">Et toi ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">UNE VOIX.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i5"><i>Paul.</i></div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Et toi, dont les pieds nus</div>
-<div class="verse">Saignent sans cesse ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">UNE VOIX.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i5"><i>Pierre.</i></div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, pleurant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">O noms, noms inconnus !</div>
-<div class="verse">O pauvres noms obscurs des ouvriers de gloire !</div>
-</div>
-
-<p class="p">UNE PLAINTE, derrière lui.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse"><i>Soulève-moi la tête avec mon sac !</i></div>
-</div>
-
-<p class="p">UNE VOIX mourante.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i10"><i>A boire !</i></div>
-</div>
-
-<p class="p">LE CHAMP DE BATAILLE, dans un râle fait de milliers de râles.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse"><i>Ah !…</i></div>
-</div>
-
-<p class="p">TUMULTE DE VOIX.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i1"><i>Les chevaux m’ont piétiné sous leurs sabots !</i></div>
-<div class="verse"><i>Je meurs !— Je vais mourir !— Au secours !</i></div>
-</div>
-
-<p class="p">CRI AU LOIN.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9"><i>Les corbeaux !</i></div>
-</div>
-
-<p class="p">UNE VOIX, râlante et gouailleuse.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse"><i>Ah ! bon Dieu de bon Dieu ! mon compte, tu le règles !</i></div>
-</div>
-
-<p class="p">CRIS AU LOIN.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse"><i>Les corbeaux !… Les corbeaux !…</i></div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Hélas ! où sont les aigles ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">DIALOGUE DANS LE VENT.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse"><i>De l’eau !— Mais c’est du sang, le ruisseau !— Donne-m’en !</i></div>
-<div class="verse"><i>J’ai soif !</i></div>
-</div>
-
-<p class="p">CRIS DE TOUS LES CÔTÉS.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2"><i>J’ai mal !— Je meurs !— Aï !</i></div>
-</div>
-
-<p class="p">UNE VIEILLE VOIX ENROUÉE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i7"><i>Sacré nom !</i></div>
-</div>
-
-<p class="p">UNE JEUNE VOIX.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i10"><i>Maman !</i></div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, immobile, glacé,— deux filets de sang lui coulant des lèvres.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Ah !…</div>
-</div>
-
-<p class="p">UN GÉMISSEMENT SUR LA ROUTE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i1"><i>Par pitié ! le coup de grâce, dans l’oreille !</i></div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Ah ! je comprends pourquoi la nuit je me réveille !…</div>
-</div>
-
-<p class="p">UN RÂLE DANS L’HERBE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse"><i>Mais ces chevau-légers sont d’ignobles tueurs !</i></div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Pourquoi d’horribles toux me mettent en sueurs !…</div>
-</div>
-
-<p class="p">UN CRI DANS UN BUISSON.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse"><i>Oh ! ma jambe est trop lourde ! il faut qu’on me l’arrache !</i></div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Et je sais ce que c’est que le sang que je crache !</div>
-</div>
-
-<p class="p">TOUTE LA PLAINE, hurlant de douleur.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse"><i>Ah !… ah !…</i></div>
-</div>
-
-<p class="s">(Dans les ombres blêmissantes qui précèdent l’aube, au grondement
-d’un orage lointain, sous des nuages bas et noirs qui courent, tout prend
-une forme effrayante ; des panaches ondulent dans les blés, les talus se
-hérissent de colbacks fantastiques, un grand coup de vent fait faire aux
-buissons des gestes inquiétants.)</p>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Et tous ces bras ! tous ces bras que je vois !</div>
-<div class="verse">Tous ces poignets sans mains, toutes ces mains sans doigts</div>
-<div class="verse">Monstrueuse moisson qu’un large vent qui passe</div>
-<div class="verse">Semble coucher vers moi pour me maudire !…</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Et défaillant, jetant en avant des mains suppliantes.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i11">Grâce !</div>
-<div class="verse">Grâce, vieux cuirassier qui tends en gémissant</div>
-<div class="verse">D’atroces gants crispins aux manchettes de sang !</div>
-<div class="verse">Grâce, pauvre petit voltigeur de la Garde,</div>
-<div class="verse">Qui lèves lentement cette face hagarde !</div>
-<div class="verse">— Ne me regardez pas avec ces yeux !— Pourquoi</div>
-<div class="verse">Rampez-vous, tout d’un coup, en silence, vers moi ?</div>
-<div class="verse">Dieu ! vous voulez crier quelque chose, il me semble !…</div>
-<div class="verse">Pourquoi reprenez-vous haleine tous ensemble ?</div>
-<div class="verse">Pourquoi vous ouvrez-vous, bouches pleines d’horreur ?</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Et courbé par l’épouvante, voulant fuir, ne pas entendre…)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Quoi ? Qu’allez-vous crier ? Quoi ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">TOUTES LES VOIX.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i7"><i>Vive l’Empereur !</i></div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, tombant à genoux.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Ah ! oui ! c’est le pardon à cause de la gloire !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il dit doucement et tristement à la plaine.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Merci.</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Et se relevant.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Mais j’ai compris. Je suis expiatoire.</div>
-<div class="verse">Tout n’était pas payé. Je complète le prix.</div>
-<div class="verse">Oui, je devais venir dans ce champ. J’ai compris.</div>
-<div class="verse">Il fallait qu’au-dessus de ces morts je devinsse</div>
-<div class="verse">Cette longue blancheur, toujours, toujours plus mince,</div>
-<div class="verse">Qui renonçant, priant, demandant à souffrir,</div>
-<div class="verse">S’allonge pour se tendre, et mincit pour s’offrir !</div>
-<div class="verse">Et lorsque entre le ciel et le champ de bataille,</div>
-<div class="verse">Là, de toute mon âme et de toute ma taille,</div>
-<div class="verse">Je me dresse, je sens que je monte, je sens</div>
-<div class="verse">Qu’exhalant ses brouillards comme un énorme encens</div>
-<div class="verse">Toute la plaine monte afin de mieux me tendre</div>
-<div class="verse">Au grand ciel apaisé qui commence à descendre,</div>
-<div class="verse">Et je sens qu’il est juste et providentiel</div>
-<div class="verse">Que le champ de bataille ainsi me tende au ciel,</div>
-<div class="verse">Et m’offre, pour pouvoir, après cet Offertoire,</div>
-<div class="verse">Porter plus purement son titre de victoire !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il se dresse en haut du tertre, tout petit dans l’immense plaine, et se détachant
-les bras en croix, sur le ciel.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">— Prends-moi ! prends-moi, Wagram ! et rançon de jadis,</div>
-<div class="verse">Fils qui s’offre en échange, hélas, de tant de fils,</div>
-<div class="verse">Au-dessus de la brume effrayante où tu bouges,</div>
-<div class="verse">Élève-moi, tout blanc, Wagram, dans tes mains rouges !</div>
-<div class="verse">Il le faut, je le sais, je le sens, je le veux,</div>
-<div class="verse">Puisqu’un souffle a passé ce soir dans mes cheveux,</div>
-<div class="verse">Puisque par des frissons mon âme est avertie,</div>
-<div class="verse">Et puisque mon costume est blanc comme une hostie !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il murmure comme si quelqu’un seulement devait l’entendre.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Père ! à tant de malheur que peut-on reprocher ?</div>
-<div class="verse">Chut !… J’ajoute tout bas Schœnbrunn à ton rocher !…</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il reste un moment les yeux fermés, et dit.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">… C’est fait !…</div>
-</div>
-
-<p class="s">(L’aube commence à poindre… Il reprend d’une voix forte.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Mais à l’instant où l’aiglon se résigne</div>
-<div class="verse">A la mort innocente et ployante d’un cygne,</div>
-<div class="verse">Comme cloué dans l’ombre à quelque haut portail,</div>
-<div class="verse">Il devient le sublime et doux épouvantail</div>
-<div class="verse">Qui chasse les corbeaux, et ramène les aigles !</div>
-<div class="verse">Vous n’avez plus le droit de crier, champs de seigles !</div>
-<div class="verse">Plus d’affreux rampements sous ces bas arbrisseaux :</div>
-<div class="verse">J’ai nettoyé le vent et lavé les ruisseaux !</div>
-<div class="verse">Il ne doit plus rester, plaine, dans tes rafales,</div>
-<div class="verse">Que les bruits de la Gloire et les voix triomphales !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Tout se dore. Le vent chante.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Oui ! j’ai bien mérité d’entendre maintenant</div>
-<div class="verse">Ce qui fut gémissant devenir claironnant !…</div>
-</div>
-
-<p class="s">(De vagues trompettes sonnent. Une rumeur fière s’élève. Les Voix,
-qui gémissaient tout à l’heure, lancent maintenant des appels, des ordres
-ardents.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">De voir ce qui traînait de triste au ras des chaumes</div>
-<div class="verse">S’enlever tout d’un coup en galops de fantômes !…</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Des brumes qui s’envolent semblent galoper. On entend un bruit
-de chevauchée.)</p>
-
-<p class="p">LES VOIX, au loin.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse"><i>En avant !</i></div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">Maintenant, le côté glorieux !</div>
-<div class="verse">La poudre que la charge, en passant, jette aux yeux !…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LES VOIX.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse"><i>Chargez !</i></div>
-</div>
-
-<p class="s">(D’invisibles tambours battent des charges.)</p>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Les rires fous des grands hussards farouches !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LES VOIX, poussant des rires épiques.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse"><i>Ha ! ha !</i></div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Et maintenant, ô Déesse aux cent bouches,</div>
-<div class="verse">Victoire à qui je viens d’arracher tes bâillons,</div>
-<div class="verse">Chante dans le lointain !…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LES VOIX, au loin, dans une <i>Marseillaise</i> de rêve.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6"><i>… Formez vos bataillons !…</i></div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">La Gloire !…</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Le soleil va paraître. Les nuages sont pleins de pourpres
-et d’éclairs. Le ciel a l’air d’une Grande Armée.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Oh Dieu ! me battre en ce flot qui miroite !…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LES VOIX.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse"><i>Feu !— Colonne en demi-distance sur la droite !</i></div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">… Me battre en ce tumulte auquel tu commandas,</div>
-<div class="verse">O mon père !…</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Dans ce bruit de bataille qui s’éloigne, on entend, très loin, entre deux
-batteries de tambours, une voix métallique et hautaine.)</p>
-
-<p class="p">LA VOIX.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3"><i>Officiers… Sous-officiers… Soldats…</i></div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, en délire, tirant son sabre.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Oui ! je me bats !…— Fifre, tu ris !— Drapeau, tu claques !</div>
-<div class="verse">— Baïonnette au canon !— Sus aux blanches casaques !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Et tandis que les fanfares de rêve s’éloignent et se perdent vers la gauche,
-dans le vent qui les balaye, tout d’un coup, à droite, une fanfare réelle
-éclate, et c’est, brusque comme un réveil, le contraste, avec les furieux airs
-français qui s’envolent parmi les dernières ombres, d’une molle marche de
-Schubert, autrichienne et dansante, qui arrive dans le rose du matin.)</p>
-
-<p class="p">LE DUC, qui s’est retourné en tressaillant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Qu’est-ce qui vient de blanc, là, dans le jour levant ?</div>
-<div class="verse">Mais c’est l’infanterie autrichienne !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Hors de lui, entraînant d’imaginaires grenadiers.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">En avant !</div>
-<div class="verse">Les ennemis !— Qu’on les enfonce !— Qu’on y entre !</div>
-<div class="verse">Suivez-moi !— Nous allons leur passer sur le ventre !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Le sabre haut, il se rue sur les premiers rangs d’un régiment autrichien
-qui paraît sur la route.)</p>
-
-<p class="p">UN OFFICIER, se jetant sur lui et l’arrêtant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Prince ! Que faites-vous ? C’est votre régiment !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, réveillé, avec un cri terrible.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Ah ! c’est mon ?…</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il regarde autour de lui. Le soleil s’est levé. Tout a repris un air
-naturel. De tant de morts il ne reste que Flambeau. Le duc est au milieu
-d’une grande plaine calme et souriante. Des soldats blancs défilent devant
-lui. Il voit son destin, l’accepte ; le bras levé pour charger s’abaisse lentement,
-le poing rejoint la hanche, le sabre prend la position réglementaire,
-et, raide comme un automate, le duc, d’une voix machinale, d’une voix
-qui n’est plus que celle d’un colonel autrichien :)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">Halte !— Front !— A droite… alignement…</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Le commandement s’éloigne, répété par les officiers.— Et le rideau
-tombe pendant que l’exercice commence.)</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">ACTE VI<br />
-LES AILES FERMÉES</h2>
-
-
-<p>Quelque temps après. A Schœnbrunn. La chambre du duc de
-Reichstadt, sombre et somptueuse.</p>
-
-<p>Au fond, la haute porte noire et dorée qui donne sur le petit
-Salon de Porcelaine. A droite, la fenêtre. A gauche, une tapisserie
-dans laquelle se dissimule une petite porte.</p>
-
-<p>Le mobilier tel qu’il est encore aujourd’hui : fauteuils aux bois noirs
-et dorés, paravent, prie-Dieu, tables et consoles.</p>
-
-<p>Désordre fiévreux d’une chambre de malade. Des fourrures, des
-livres, des fioles, des tasses, des oranges, et partout, sur tous les
-meubles, d’énormes bouquets de violettes.</p>
-
-<p>Au premier plan, vers la gauche, un étroit lit de camp. A son
-chevet, au milieu d’une table basse encombrée aussi de médicaments
-et de fleurs, un petit bronze de Napoléon I<sup>er</sup>.</p>
-
-<p>Au lever du rideau, le duc, horriblement défait, son visage
-aminci penché sur les trois tours d’une cravate de batiste chiffonnée,
-ses cheveux blonds, qu’on ne coupe plus, retombant en mèches trop
-longues, est assis, tout frissonnant, sur le bord du lit. Il s’enveloppe
-tristement d’un grand manteau qui lui sert de robe de chambre et
-sous lequel il est en culotte blanche, sans veste, son corps fluet
-flottant dans le linge bouffant de la chemise et ses mains amaigries
-perdues dans les manchettes plissées.</p>
-
-<p>Il regarde fixement devant lui.</p>
-
-<p>Debout, dans un coin de la chambre, le docteur et le général
-Hartmann, vieux soldat chamarré de service auprès du prince,
-causent à voix basse.</p>
-
-<p>La porte du fond s’entre-bâille avec mystère, laissant filtrer une
-lueur jaune et tremblante. L’Archiduchesse se glisse par l’entre-bâillement,
-jette un regard derrière elle comme pour s’assurer que quelque
-chose est prêt, et referme vite sans bruit. Elle est toute pâle dans
-ses dentelles.</p>
-
-<p>Après avoir échangé, tout bas, quelques mots avec les deux
-hommes qui hochent la tête en regardant le duc, elle s’approche de
-lui sans qu’il s’en aperçoive, et lui prend doucement la main.</p>
-
-<p>Il tressaille, la reconnaît avec surprise.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3>SCÈNE PREMIÈRE</h3>
-
-<p class="pp">LE DUC, L’ARCHIDUCHESSE, LE DOCTEUR,
-LE GÉNÉRAL HARTMANN.</p>
-
-<p class="p">LE DUC, à l’Archiduchesse.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Vous !… Mais je vous croyais malade ?…</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’ARCHIDUCHESSE, avec une gaieté forcée.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8">Eh ! oui, ma foi !</div>
-<div class="verse">Je viens d’être malade en même temps que toi.</div>
-<div class="verse">Je vais mieux. Je me lève.— Et toi ? ton état ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i11">Pire,</div>
-<div class="verse">Puisque vous vous levez pour me voir.</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’ARCHIDUCHESSE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">Tu veux rire !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Au docteur.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Votre malade est-il raisonnable, Docteur ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DOCTEUR.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Oui, maintenant il prend bien son lait.</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’ARCHIDUCHESSE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">Quel bonheur !</div>
-<div class="verse">Ah ! c’est gentil ! ah ! c’est…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Ah ! c’est dur tout de même,</div>
-<div class="verse">D’être — lorsqu’on rêva la louange suprême</div>
-<div class="verse">De l’Histoire, et qu’on fut une âme qui brûlait !—</div>
-<div class="verse">Loué pour la façon dont on prend bien son lait !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il saisit un des bouquets de violettes posés sur la table auprès de
-lui et le passe avec délice sur sa figure en soupirant :)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">O boule de fraîcheur sur ma fièvre posée,</div>
-<div class="verse">Comme une houppe à se mettre de la rosée !…</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’ARCHIDUCHESSE, regardant les fleurs qui remplissent la chambre.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Tout le monde à présent t’en apporte ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">Oui.</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Et avec un sourire triste.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i10">Déjà.</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’ARCHIDUCHESSE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Chut !…</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Elle échange un regard avec le docteur qui semble l’encourager, et,
-après une hésitation, se rapprochant du prince, elle commence, d’une
-voix embarrassée.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i1">Pour remercier Dieu qui nous protégea</div>
-<div class="verse">— Car nous entrons tous deux, Franz, en convalescence —</div>
-<div class="verse">Je compte, ce matin, communier…</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Le duc la regarde. Elle continue, plus troublée.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i10">Je pense</div>
-<div class="verse">Qu’il serait très joli que tous les deux…</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Et brusquement.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i10">Pourquoi</div>
-<div class="verse">Ne pas communier tout à l’heure avec moi ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, après l’avoir regardée dans les yeux.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Voilà pourquoi tu viens, pieusement coquette.</div>
-</div>
-
-<p class="s">(A voix basse.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">C’est la fin.</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’ARCHIDUCHESSE, riant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">Là ! j’en étais sûre !… Et l’étiquette ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">L’étiquette ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’ARCHIDUCHESSE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4">Mais oui ! Lorsqu’un prince autrichien</div>
-<div class="verse">Est très mal, on ne peut le tromper. Tu sais bien</div>
-<div class="verse">Qu’il faut que la Famille Impériale assiste</div>
-<div class="verse">Lorsqu’il doit recevoir le…</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Elle s’arrête.)</p>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i7">Le…?</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’ARCHIDUCHESSE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8">Pas de mot triste !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, regardant autour de lui.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Au fait, nous sommes seuls !…</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’ARCHIDUCHESSE, montrant la porte du fond.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">J’ai fait, dans le Boudoir</div>
-<div class="verse">De Porcelaine, là, dresser un reposoir :</div>
-<div class="verse">Pas le moindre archiduc, la moindre archiduchesse :</div>
-<div class="verse">Le prélat de la cour pour nous seuls dit la messe.</div>
-<div class="verse">Tu vois qu’il ne s’agit que de communier,</div>
-<div class="verse">Et que ce sacrement n’est pas le…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">Le dernier ?</div>
-<div class="verse">C’est vrai.</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’ARCHIDUCHESSE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Tu vois !…</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Elle lui offre gentiment son bras.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4">Viens-tu ?…</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il se lève en chancelant. On entend sonner une clochette à droite.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Tiens ! la messe commence !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Le duc, appuyé sur l’Archiduchesse, se dirige vers la porte du petit
-salon que le docteur et le général Hartmann ouvrent aussitôt.)</p>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Oui… c’est vrai qu’il faudrait cette illustre assistance !…</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’ARCHIDUCHESSE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Nous n’aurons que l’enfant de chœur et le prélat !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, observant en passant le docteur et le général qui sourient.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Ce n’est donc pas pour aujourd’hui…</div>
-</div>
-
-<p class="s">(La porte se referme sur l’archiduchesse et sur le prince. Le sourire
-des deux hommes s’efface. Le général Hartmann va rapidement ouvrir la
-petite porte dans la tapisserie, et l’on voit entrer silencieusement toute
-la Famille Impériale.)</p>
-
-<p class="p">LE GÉNÉRAL HARTMANN, bas, aux archiducs et archiduchesses.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8">Mettez-vous là.</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Un doigt sur les lèvres, il leur fait signe de se placer.)</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3>SCÈNE II</h3>
-
-<p class="pp">LE GÉNÉRAL HARTMANN, LE DOCTEUR,
-MARIE-LOUISE, LA FAMILLE IMPERIALE,
-METTERNICH, puis PROKESCH, LA COMTESSE
-CAMERATA, THÉRÈSE DE LORGET.</p>
-
-<p class="s">(Les princes et les princesses, avec mille précautions pour n’être pas
-entendus, se placent sur plusieurs rangs, tournés vers cette porte fermée
-derrière laquelle on entend, de temps en temps, une sonnette. Marie-Louise
-est au premier rang. Il y a des archiducs très âgés et des archiducs
-enfants ; et des adolescents qui sont blonds du même blond que le
-duc. Dans l’ombre de la porte ouverte, on voit briller des uniformes.
-Metternich, en grand costume, se met au dernier rang de la Famille
-Impériale.)</p>
-
-<p class="p">LE GÉNÉRAL HARTMANN, voyant que tout le monde s’est
-immobilisé, reprend d’une voix basse et solennelle.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Lorsque, les yeux fermés et l’âme anéantie,</div>
-<div class="verse">Le duc se penchera pour recevoir l’hostie…</div>
-</div>
-
-<p class="p">UNE PRINCESSE, aux enfants qu’on a fait mettre devant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Chut !… Silence !…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE GÉNÉRAL HARTMANN.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4">Pendant cette minute où rien</div>
-<div class="verse">Ne peut faire tourner la tête d’un chrétien,</div>
-<div class="verse">J’ouvrirai doucement la porte. Une seconde</div>
-<div class="verse">Vos Altesses verront, de loin, la tête blonde.</div>
-<div class="verse">Puis je refermerai sans bruit, d’un geste prompt…</div>
-<div class="verse">Et le duc de Reichstadt relèvera le front</div>
-<div class="verse">Sans se douter qu’il a, selon l’usage antique,</div>
-<div class="verse">Devant toute la Cour reçu le viatique.</div>
-</div>
-
-<p class="s">(A ce moment Prokesch entre à gauche, introduisant deux femmes :
-la Comtesse Camerata et Thérèse.)</p>
-
-<p class="p">METTERNICH, aux nouveaux arrivants.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Silence…</div>
-</div>
-
-<p class="p">PROKESCH, tout bas, à la Comtesse et à Thérèse.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">On m’a permis de vous placer ici</div>
-<div class="verse">Derrière la Famille Impériale. Ainsi</div>
-<div class="verse">Vous pourrez, par-dessus ces têtes inclinées</div>
-<div class="verse">De princes sur lesquels soufflent les Destinées,</div>
-<div class="verse">D’enfants pâles auxquels on fait joindre les doigts,</div>
-<div class="verse">Apercevoir le duc une dernière fois !</div>
-</div>
-
-<p class="p">THÉRÈSE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Merci, merci, Monsieur.</div>
-</div>
-
-<p class="p">MARIE-LOUISE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Oh ! surtout que personne</div>
-<div class="verse">Ne bouge quand la porte…</div>
-</div>
-
-<p class="p">UNE PRINCESSE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Ah ! la clochette sonne !…</div>
-</div>
-
-<p class="p">UNE AUTRE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">C’est l’Élévation !…</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Toutes les femmes s’agenouillent.)</p>
-
-<p class="p">LE GÉNÉRAL HARTMANN.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Tout doucement !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LA COMTESSE, qui est restée debout, apercevant Metternich incliné à
-côté d’elle, lui touche le bras.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i10">Eh bien !</div>
-<div class="verse">Monsieur de Metternich, vous ne regrettez rien ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH, se retourne, la regarde, et fièrement.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Non. J’ai fait mon devoir… J’en ai souffert, peut-être…</div>
-<div class="verse">— C’est à l’amour de mon pays, et de mon maître,</div>
-<div class="verse">Et du vieux monde, que j’ai, Madame, obéi !…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LA COMTESSE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Vous ne regrettez rien ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH, après une seconde de silence.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Non. Rien.</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Et comme la clochette sonne, il dit :)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8">L’<i lang="la" xml:lang="la">Agnus Dei</i>.</div>
-</div>
-
-<p class="p">MARIE-LOUISE, au général qui entrouvre la porte et regarde par
-la fente.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Prenez garde, en ouvrant, que la porte ne grince !</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH, reprenant d’une voix sourde.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Je ne regrette rien… mais c’était un grand prince !</div>
-<div class="verse">Et quand je m’agenouille, à cette heure, en ce lieu,</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il plie le genou.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Ce n’est pas seulement devant l’Agneau de Dieu !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE GÉNÉRAL HARTMANN, regardant toujours par la porte
-entre-bâillée.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Le prélat sort le grand ciboire,— il le découvre !…</div>
-</div>
-
-<p class="p">TOUS, sentant le moment approcher.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Oh !…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE GÉNÉRAL HARTMANN, les mains sur la porte.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i1">Silence absolu : je vais ouvrir !…</div>
-</div>
-
-<p class="p">TOUS.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i10">Oh !…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE GÉNÉRAL.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i11">J’ouvre !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il pousse sans bruit les battants. Et l’on aperçoit ce petit salon si gai
-où tout est en porcelaine, les murs blancs et bleus, le lustre de faïence
-allumé, des bouquets de violettes, des enfants de chœur, une brume
-d’encens, l’or tendre des cierges, le doux luxe de l’autel, et, tournant le
-dos, agenouillés tous les deux — elle le soutenant d’un bras passé autour
-des épaules — l’archiduchesse et le duc qui attendent, et le prélat qui
-descend vers eux, l’hostie déjà tremblante au-dessus du ciboire. Seconde
-de profonde émotion et de silence. Tout le monde est prosterné, retenant
-son souffle et ses larmes.)</p>
-
-<p class="p">THÉRÈSE, lentement, se soulève, se soulève pour regarder par-dessus les
-têtes, regarde, voit, et dans un sanglot qui lui échappe.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Le revoir ainsi ! Lui !… Lui !…</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Mouvement d’effroi. Le général Hartmann referme vivement la porte.
-Tout le monde se lève.)</p>
-
-<p class="p">LE GÉNÉRAL, précipitamment, aux archiducs.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i7">Sortez !… Le duc vient</div>
-<div class="verse">D’entendre ce sanglot !… Sortez vite !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Tous ont reflué vers la porte de gauche, mais la porte du Salon de
-Porcelaine s’ouvre brusquement, le duc paraît sur le seuil, les voit tous
-là debout devant lui et après un long regard qui comprend :)</p>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">Ah ?…— Très bien.</div>
-</div>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3>SCÈNE III</h3>
-
-<p class="pp"><span class="sc">Les Mêmes</span>, LE DUC, L’ARCHIDUCHESSE.</p>
-
-<p class="s">(La Famille Impériale se retire peu à peu.)</p>
-
-<p class="p">LE DUC, calme et avec une majesté soudaine.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">J’assurerai d’abord de ma reconnaissance</div>
-<div class="verse">Le cœur qui, se brisant, a rompu le silence…</div>
-<div class="verse">Que celle qui pleura n’en ait aucun remord :</div>
-<div class="verse">On n’avait pas le droit de me voler ma mort.</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Aux archiducs et aux archiduchesses qui s’éloignent avec respect.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Laissez-moi, maintenant, ma famille autrichienne !</div>
-<div class="verse">« <i>Mon fils est né prince français ! Qu’il s’en souvienne</i></div>
-<div class="verse"><i>« Jusqu’à sa mort !</i> » Voici l’instant : il s’en souvient !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Aux princes qui sortent.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Adieu !…</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Et cherchant du regard autour de lui.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Quel est le cœur qui s’est brisé ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">THÉRÈSE, qui est restée agenouillée, humble, dans un coin.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i10">Le mien.</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, faisant un pas vers elle, avec douceur.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Vous n’êtes pas très raisonnable.— Sur un livre</div>
-<div class="verse">Vous avez autrefois pleuré de me voir vivre</div>
-<div class="verse">En Autrichien,— avec à mon habit des fleurs…</div>
-<div class="verse">Maintenant, vous pleurez en voyant que j’en meurs.</div>
-</div>
-
-<p class="s">(L’Archiduchesse et la Comtesse le mènent jusqu’à un fauteuil dans
-lequel il tombe.)</p>
-
-<p class="p">THÉRÈSE, qui s’est relevée, se rapproche, et d’une voix timide.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Le rendez-vous…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4">Eh bien ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">THÉRÈSE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">J’y étais.</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">Vous ?… pauvre âme !…</div>
-</div>
-
-<p class="p">THÉRÈSE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Oui…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, mélancoliquement.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i1">Pourquoi ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">THÉRÈSE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">Parce que je vous aime.</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, à la comtesse.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i10">Madame,</div>
-<div class="verse">Vous me l’aviez caché, qu’elle y était… Pourquoi ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LA COMTESSE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Parce que je vous aime.</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Et qui donc, près de moi,</div>
-<div class="verse">Vous a, toutes les deux, fait venir ?</div>
-</div>
-
-<p class="s">(La Comtesse et Thérèse lèvent les yeux vers l’Archiduchesse.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">Vous ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’ARCHIDUCHESSE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i10">Moi-même.</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Pourquoi cette bonté ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’ARCHIDUCHESSE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Parce que je vous aime.</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, avec un sourire.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Les femmes m’ont aimé comme on aime un enfant.</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Elles font un geste de protestation.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Si ! Si !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(A Thérèse.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">l’enfant qu’on plaint,</div>
-</div>
-
-<p class="s">(A l’Archiduchesse.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">qu’on gâte,</div>
-</div>
-
-<p class="s">(A la Comtesse.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8">et qu’on défend !</div>
-<div class="verse">Et leurs doigts maternels, toujours, au front du prince,</div>
-<div class="verse">Cherchaient les boucles d’or du portrait de Lawrence !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LA COMTESSE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Non ! nous avons connu ton âme et ses combats !…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, secouant tristement la tête.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Et l’Histoire, d’ailleurs, ne se souviendra pas</div>
-<div class="verse">Du prince que brûlaient toutes les grandes fièvres…</div>
-<div class="verse">Mais elle reverra, dans sa voiture aux chèvres,</div>
-<div class="verse">L’enfant au col brodé qui, rose, grave, et blond,</div>
-<div class="verse">Tient le globe du monde ainsi qu’un gros ballon !</div>
-</div>
-
-<p class="p">MARIE-LOUISE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Parlez-moi !— Je suis là !…— Qu’une parole m’ôte</div>
-<div class="verse">Le poids de mes remords ! J’étais — est-ce ma faute ? —</div>
-<div class="verse">Trop petite à côté de vos rêves trop grands !</div>
-<div class="verse">Je n’ai qu’un pauvre cœur d’oiseau, je le comprends !</div>
-<div class="verse">C’est la première fois, aujourd’hui, qu’il s’arrête,</div>
-<div class="verse">Cet éternel grelot qui tourne dans ma tête !</div>
-<div class="verse">— Vous pourriez bien, de moi, vous occuper un peu…</div>
-<div class="verse">Pardonnez-moi, mon fils !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Inspirez-moi, mon Dieu,</div>
-<div class="verse">La parole profonde, et cependant légère,</div>
-<div class="verse">Avec laquelle on peut pardonner à sa mère !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(A ce moment un laquais, qui est entré sans bruit, s’avance vers
-Marie-Louise. Elle l’aperçoit et comprend.)</p>
-
-<p class="p">MARIE-LOUISE, essuyant ses larmes, au duc.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Ce berceau… qu’hier soir vous avez fait prier</div>
-<div class="verse">D’apporter…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE LAQUAIS.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">Il est là.</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Le duc fait signe qu’il veut le voir. Tandis qu’on va le chercher,
-il aperçoit Metternich pâle et immobile. Il se lève.)</p>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Monsieur le Chancelier,</div>
-<div class="verse">Je meurs trop tôt pour vous : versez donc une larme !</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Mais…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, fièrement.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i1">J’étais votre force, et ma mort vous désarme !</div>
-<div class="verse">L’Europe qui jamais n’osait vous dire non</div>
-<div class="verse">Quand vous étiez celui qui peut lâcher l’Aiglon,</div>
-<div class="verse">Demain, tendant l’oreille et reprenant courage,</div>
-<div class="verse">Dira : « Je n’entends plus remuer dans la cage !… »</div>
-</div>
-
-<p class="p">METTERNICH.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Monseigneur…</div>
-</div>
-
-<p class="s">(On apporte le grand berceau de vermeil du Roi de Rome.)</p>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">Le berceau dont Paris m’a fait don !</div>
-<div class="verse">Mon splendide berceau, dessiné par Prudhon !</div>
-<div class="verse">J’ai dormi dans sa barque aux balustres de nacre,</div>
-<div class="verse">Bébé dont le baptême eut la pompe d’un sacre !</div>
-<div class="verse">— Approchez ce berceau du petit lit de camp</div>
-<div class="verse">Où mon père a dormi dans cette chambre, quand</div>
-<div class="verse">La Victoire éventait son sommeil de ses ailes !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Le berceau est maintenant contre le petit lit.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">— Plus près,— faites frôler le drap par les dentelles !</div>
-<div class="verse">Oh ! comme mon berceau touche mon lit de mort !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il met la main entre le berceau et le lit en murmurant :)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Ma vie est là, dans la ruelle…</div>
-</div>
-
-<p class="p">THÉRÈSE, éclatant en sanglots sur l’épaule de la Comtesse.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8">Oh !…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">Et le sort,</div>
-<div class="verse">Dans la ruelle mince — oh ! trop mince et trop noire !—</div>
-<div class="verse">N’a pu laisser tomber une épingle de gloire !</div>
-<div class="verse">— Couchez-moi sur ce lit de camp !…</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Le docteur et Prokesch, aidés par la Comtesse, le conduisent au lit
-de camp.)</p>
-
-<p class="p">PROKESCH, au docteur.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8">Comme il pâlit !…</div>
-</div>
-
-<p class="s">(La Comtesse a tiré de sa poitrine un grand cordon de la Légion
-d’honneur, et tout en installant le prince dans ses coussins, elle le lui
-passe légèrement sans qu’il s’en aperçoive.)</p>
-
-<p class="p">LE DUC, voit soudain la moire rouge sur son linge, sourit, cherche des
-mains la croix, et la porte à ses lèvres. Puis il dit en regardant le berceau.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">J’étais plus grand dans ce berceau que dans ce lit !</div>
-<div class="verse">Des femmes me berçaient… Oui, j’avais trois berceuses</div>
-<div class="verse">Qui chantaient des chansons vieilles et merveilleuses !</div>
-<div class="verse">Oh ! les bonnes chansons de Madame Marchand !…</div>
-<div class="verse">Qui donc, pour m’endormir, me bercera d’un chant ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">MARIE-LOUISE, agenouillée près de lui.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Mais ta mère, mon fils, peut te bercer, je pense !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Est-ce que vous savez une chanson de France ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">MARIE-LOUISE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Moi ?… Non…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, à Thérèse.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Et vous ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">THÉRÈSE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4">Peut-être…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Oh ! chantez à mi-voix :</div>
-<div class="verse"><i>Il pleut, bergère</i>…</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Elle fredonne l’air.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4">ou bien : <i>Nous n’irons plus au bois</i>…</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Elle fredonne encore.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Et chantez : <i>Sur le pont d’Avignon</i>… pour me faire</div>
-<div class="verse">Endormir doucement dans l’âme populaire…</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Elle murmure maintenant la ronde qu’il demande.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Il en est une encore… oui… que j’aimais beaucoup :</div>
-<div class="verse">Ah ! ah ! c’est celle-là qu’il faut chanter surtout !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il se soulève, l’œil hagard, et chante :)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">Il était un p’tit homme,</div>
-<div class="verse i3">Tout habillé de gris !…</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Sa main va vers la statuette de l’Empereur, et il retombe.)</p>
-
-<p class="p">THÉRÈSE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Tombe, mil huit cent trente après mil huit cent onze !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LA COMTESSE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Comme un cristal brisé par un écho de bronze !…</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’ARCHIDUCHESSE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Comme un accord de harpe après des airs guerriers !…</div>
-</div>
-
-<p class="p">THÉRÈSE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Comme un lys qui sans bruit tombe sur des lauriers !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DOCTEUR, après s’être penché sur le prince.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Monseigneur est très mal. Il faut que l’on s’écarte !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Les trois femmes s’éloignent du lit.)</p>
-
-<p class="p">THÉRÈSE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Adieu, François !</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’ARCHIDUCHESSE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4">Adieu, Franz !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LA COMTESSE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i7">Adieu, Bonaparte !</div>
-</div>
-
-<p class="p">MARIE-LOUISE, qui, près du lit, a reçu la tête du duc sur son épaule.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Sur mon épaule, là, son front s’appesantit !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LA COMTESSE, s’agenouillant au bout de la chambre.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Roi de Rome !</div>
-</div>
-
-<p class="p">L’ARCHIDUCHESSE, de même.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4">Duc de Reichstadt !</div>
-</div>
-
-<p class="p">THÉRÈSE, de même.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8">Pauvre petit !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, délirant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Les chevaux ! Les chevaux !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE PRÉLAT, qui est entré depuis un moment avec des enfants de
-chœur portant des cierges allumés.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Mettez-vous en prière !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Les chevaux pour aller au-devant de mon père !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(De grosses larmes coulent sur ses joues.)</p>
-
-<p class="p">MARIE-LOUISE, au duc qui la repousse.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Mais je suis là, mon fils, pour essuyer vos pleurs !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Non ! laissez approcher les Victoires, mes sœurs !</div>
-<div class="verse">Je les sens, je les sens, ces glorieuses folles,</div>
-<div class="verse">Qui viennent dans mes pleurs laver leurs auréoles !</div>
-</div>
-
-<p class="p">MARIE-LOUISE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Que dis-tu ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, tressaillant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">Qu’ai-je dit ? Je n’ai rien dit !… Hein ! Quoi ?</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il regarde autour de lui comme s’il craignait qu’on n’eût compris.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Non !… Rien !…</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Et mettant un doigt sur ses lèvres.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">C’est un secret entre mon père et moi.</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il désigne le voile de dentelles du berceau.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Donnez, que de ce voile exquis je m’enveloppe</div>
-<div class="verse">Pour pousser le soupir qui délivre l’Europe !</div>
-<div class="verse">Trop de gens ont besoin de ma mort… et je meurs</div>
-<div class="verse">D’avoir été tué, tout bas, dans trop de cœurs !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il ferme un instant les yeux.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">… Ah ! mon enterrement sera laid… Des arcières…</div>
-<div class="verse">Quelques laquais portant des torches aux portières…</div>
-<div class="verse">Les capucins diront leurs chapelets de buis…</div>
-<div class="verse">Et puis ils me mettront dans leur chapelle… et puis…</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il pâlit affreusement, se mord les lèvres.)</p>
-
-<p class="p">MARIE-LOUISE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Explique ce que sont tes douleurs ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">Surhumaines…</div>
-<div class="verse">Et puis la Cour prendra le deuil pour six semaines !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LA COMTESSE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Voyez ! au lieu du drap, il ramène sur lui</div>
-<div class="verse">Le voile du berceau !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, haletant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Ce sera très laid… oui…</div>
-<div class="verse">Mais il faut en mourant… oui… que je me souvienne…</div>
-<div class="verse">Qu’on baptise à Paris mieux qu’on n’enterre à Vienne !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Appelant.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Général Hartmann !…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE GÉNÉRAL HARTMANN, s’avançant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i5">Prince…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, balançant d’une main le berceau.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i7">Oui… j’attendrai la mort</div>
-<div class="verse">En berçant le passé dans ce grand berceau d’or !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(De l’autre main il tire un livre qui est sous son oreiller, et le tend
-au général.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Général…</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Le général prend le livre. Le duc se remet à balancer
-le berceau.)</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i3">Le passé… je le berce… et c’est comme</div>
-<div class="verse">Si le Duc de Reichstadt berçait le Roi de Rome !</div>
-<div class="verse">— Général, voyez-vous l’endroit marqué ?</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE GÉNÉRAL HARTMANN, qui a ouvert le livre.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i10">Je vois.</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Bien. Pendant que je meurs, lisez à haute voix.</div>
-</div>
-
-<p class="p">MARIE-LOUISE, criant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Non ! non ! je ne veux pas, mon enfant, que tu meures !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, solennellement, après s’être remonté sur ses coussins.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Vous pouvez commencer à lire.</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE GÉNÉRAL HARTMANN, lisant debout au pied du lit.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9"><i>Vers sept heures,</i></div>
-<div class="verse"><i>Les chasseurs de la Garde apparaissent, formant</i></div>
-<div class="verse"><i>La tête du cortège…</i></div>
-</div>
-
-<p class="p">MARIE-LOUISE, comprenant ce qu’il se fait lire, tombe à genoux en
-pleurant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Oh ! Franz !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE GÉNÉRAL HARTMANN.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8"><i>A ce moment,</i></div>
-<div class="verse"><i>La foule, où l’on peut voir sangloter plus d’un homme,</i></div>
-<div class="verse"><i>Pousse un immense cri : Vive le Roi de Rome !</i></div>
-</div>
-
-<p class="p">MARIE-LOUISE.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Franz !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE GÉNÉRAL HARTMANN.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i1"><i>Les coups de canon s’étant précipités,</i></div>
-<div class="verse"><i>Le Cardinal vient recevoir Leurs Majestés ;</i></div>
-<div class="verse"><i>Le cortège entre ; il est réglé par les usages ;</i></div>
-<div class="verse"><i>Les huissiers, les hérauts d’armes, leur chef, les pages,</i></div>
-<div class="verse"><i>Les divers officiers d’ordonnance, les…</i></div>
-</div>
-
-<p class="s">(Voyant que le duc a fermé les yeux, il s’arrête.)</p>
-
-<p class="p">LE DUC, rouvrant les yeux.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i11">Les ?…</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE GÉNÉRAL HARTMANN.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse"><i>Les chambellans avec les préfets du palais ;</i></div>
-<div class="verse"><i>Les ministres ; le grand écuyer…</i></div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, d’une voix défaillante.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9">Veuillez lire !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE GÉNÉRAL HARTMANN.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse"><i>Les grands aigles ; les grands officiers de l’Empire ;</i></div>
-<div class="verse"><i>La princesse Aldobrandini tient le chrémeau ;</i></div>
-<div class="verse"><i>Les comtesses Vilain XIV et de Beauveau</i></div>
-<div class="verse"><i>Ont l’honneur de porter l’aiguière et la salière…</i></div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, de plus en plus pâle et se raidissant.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Lisez toujours, Monsieur. Soulevez-moi, ma mère.</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Marie-Louise aidée de Prokesch le soulève sur ses oreillers.)</p>
-
-<p class="p">LE GÉNÉRAL HARTMANN.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse"><i>Puis le grand-duc, auprès du petit souverain,</i></div>
-<div class="verse"><i>Remplaçant l’Empereur d’Autriche, son parrain ;</i></div>
-<div class="verse"><i>Puis vient la reine Hortense ; aux côtés de la reine</i></div>
-<div class="verse"><i>Vient Son Altesse Impériale la Marraine.</i></div>
-<div class="verse"><i>Enfin le roi de Rome est apparu, porté</i></div>
-<div class="verse"><i>Par Madame de Montesquiou. Sa Majesté,</i></div>
-<div class="verse"><i>Dont la foule put admirer la bonne mine,</i></div>
-<div class="verse"><i>Avait un grand manteau d’argent doublé d’hermine,</i></div>
-<div class="verse"><i>Que le duc de Valmy soulevait de deux doigts.</i></div>
-<div class="verse"><i>Puis les princes…</i></div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4">Passez les princes !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE GÉNÉRAL HARTMANN, passant une page.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i9"><i>… puis les rois…</i></div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Passez les rois. La fin de la cérémonie !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE GÉNÉRAL HARTMANN, après avoir passé plusieurs pages.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse"><i>Alors…</i></div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">J’entends moins bien. Plus haut !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DOCTEUR, à Prokesch.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8">C’est l’agonie.</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE GÉNÉRAL HARTMANN, d’une voix éclatante.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse"><i>Alors, quand le héraut eut trois fois, dans le chœur,</i></div>
-<div class="verse"><i>Crié : « Vive le roi de Rome ! » l’Empereur,</i></div>
-<div class="verse"><i>Avant qu’on ne rendît l’enfant à sa nourrice,</i></div>
-<div class="verse"><i>Le prit entre les bras de…</i></div>
-</div>
-
-<p class="s">(Il hésite en regardant Marie-Louise.)</p>
-
-<p class="p">LE DUC, vivement, et posant avec une noblesse infinie la main sur les
-cheveux de Marie-Louise agenouillée.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i7">De l’Impératrice !</div>
-</div>
-
-<p class="s">(A ce mot qui pardonne et qui la recouronne, la mère éclate en sanglots.)</p>
-
-<p class="p">LE GÉNÉRAL HARTMANN.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse"><i>L’éleva pour l’offrir à l’acclamation ;</i></div>
-<div class="verse"><i>Le <span lang="la" class="roman">Te Deum</span>…</i></div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, dont la tête se renverse.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4">Maman !</div>
-</div>
-
-<p class="p">MARIE-LOUISE, se jetant sur son corps.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">François !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DUC, rouvrant les yeux.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i8">Napoléon !</div>
-</div>
-
-<p class="p">LE GÉNÉRAL HARTMANN.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse"><i>… Le <span lang="la" class="roman">Te Deum</span> emplit le vaste sanctuaire,</i></div>
-<div class="verse"><i>Et le soir même, dans la France tout entière,</i></div>
-<div class="verse"><i>Avec la même pompe, avec le même élan…</i></div>
-</div>
-
-<p class="p">LE DOCTEUR, touchant le bras du général Hartmann.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Mort.</div>
-</div>
-
-<p class="s">(Silence. Le général referme le livre.)</p>
-
-<p class="p">METTERNICH.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i1">Vous lui remettrez son uniforme blanc.</div>
-</div>
-
-
-<p class="c gap">FIN</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<p class="r">Dans la Crypte des Capucins, à Vienne.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i">Et maintenant il faut que Ton Altesse dorme,</div>
-<div class="verse i">— Ame pour qui la Mort est une guérison,—</div>
-<div class="verse i">Dorme, au fond du caveau, dans la double prison</div>
-<div class="verse i">De son cercueil de bronze et de cet uniforme.</div>
-
-<div class="verse stanza i">Qu’un vain paperassier cherche, gratte, et s’informe ;</div>
-<div class="verse i">Même quand il a tort, le poète a raison.</div>
-<div class="verse i">Mes vers peuvent périr, mais, sur son horizon,</div>
-<div class="verse i">Wagram verra toujours monter ta blanche forme !</div>
-
-<div class="verse stanza i">Dors. Ce n’est pas toujours la Légende qui ment.</div>
-<div class="verse i">Un rêve est moins trompeur, parfois, qu’un document.</div>
-<div class="verse i">Dors ; tu fus ce Jeune homme et ce Fils, quoi qu’on dise.</div>
-
-<div class="verse stanza i">Les cercueils sont nombreux, les caveaux sont étroits,</div>
-<div class="verse i">Et cette cave a l’air d’un débarras de rois…</div>
-<div class="verse i">Dors dans le coin, à droite, où la lumière est grise.</div>
-</div>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<div class="poetry">
-<div class="verse i">Dors dans cet endroit pauvre où les archiducs blonds</div>
-<div class="verse i">Sont vêtus d’un airain que le Temps vert-de-grise.</div>
-<div class="verse i">On dirait qu’un départ dont l’instant s’éternise</div>
-<div class="verse i">Encombre les couloirs de bagages oblongs.</div>
-
-<div class="verse stanza i">Des touristes anglais traînent là leurs talons,</div>
-<div class="verse i">Puis ils vont voir, plus loin, ton cœur, dans une Église.</div>
-<div class="verse i">Dors, tu fus ce Jeune homme et ce Fils, quoi qu’on dise.</div>
-<div class="verse i">Dors, tu fus ce martyr ; du moins, nous le voulons.</div>
-
-<div class="verse stanza i">… Un capucin pressé d’expédier son monde</div>
-<div class="verse i">Frappe avec une clef sur ton cercueil qui gronde,</div>
-<div class="verse i">Dit un nom, une date — et passe, en abrégeant…</div>
-
-<div class="verse stanza i">Dors ! mais rêve en dormant que l’on t’a fait revivre,</div>
-<div class="verse i">Et que, laissant ton corps dans son cercueil de cuivre,</div>
-<div class="verse i">J’ai pu voler ton cœur dans son urne d’argent.</div>
-</div>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top4em">IMPRIMÉ<br />
-<span class="small">PAR</span><br />
-PHILIPPE RENOUARD<br />
-<span class="small">19, rue des Saints-Pères</span><br />
-PARIS</p>
-
-
-<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK L'AIGLON ***</div>
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-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org.
-</div>
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-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
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-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
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-</div>
-
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-The Foundation&#8217;s business office is located at 809 North 1500 West,
-Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up
-to date contact information can be found at the Foundation&#8217;s website
-and official page at www.gutenberg.org/contact
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
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-</div>
-
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-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
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-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
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-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
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-</div>
-
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-
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-ways including checks, online payments and credit card donations. To
-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 5. General Information About Project Gutenberg&#8482; electronic works
-</div>
-
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-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg&#8482; concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg&#8482; eBooks with only a loose network of
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-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
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-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
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-</div>
-
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-facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
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