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-The Project Gutenberg eBook of La Querelle de l'Orthographe, by Marcel
-Boulanger
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
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-will have to check the laws of the country where you are located before
-using this eBook.
-
-Title: La Querelle de l'Orthographe
-
-Author: Marcel Boulanger
-
-Release Date: November 21, 2021 [eBook #66787]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at
- https://www.pgdp.net (This file was produced from images
- generously made available by the Bibliothèque nationale de
- France (BnF/Gallica))
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA QUERELLE DE L'ORTHOGRAPHE ***
-
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-
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- PETITE COLLECTION “SCRIPTA BREVIA”
-
- MARCEL BOULENGER
-
- La Querelle
- de
- l’Orthographe
-
-
- PARIS
- BIBLIOTHÈQUE INTERNATIONALE D’ÉDITION
- E. SANSOT et Cie
- 53, Rue Saint-André-des-Arts, 53
- 1906
-
-
-
-
-Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays y
-compris la Suède, la Norwège et le Danemarck.
-
-
-
-
-La réforme de l’orthographe peut nous être imposée demain par ordre. Le
-Ministre est un puissant dieu. Mais la querelle de l’orthographe, en
-revanche, peut durer indéfiniment. Elle a mis jusqu’ici en présence,
-d’une part l’Académie Française, les gens de lettres et une grande
-majorité d’hommes raisonnables; d’autre part, un bataillon de fougueux
-philologues et de chartistes indomptés.
-
-Les quelques pages que voici furent publiées, au cours d’une première
-crise, dans la _Revue Bleue_ et la _Revue de Paris_. L’auteur ne se
-figure nullement qu’elles serviront le parti dont il est. Il sait bien
-que ce qu’on nomme politiquement «le progrès» est inévitable. Mais il
-n’ignore pas non plus que, même votées par tous nos parlements, les lois
-échouent et tombent devant le bon sens populaire, quand elles sont trop
-iniques ou trop choquantes.
-
-Puis il ne faut jamais déserter un combat, dût-on n’y jouer, dans le
-rang, que le rôle du plus modeste fusilier.
-
-M. B.
-
-Avril 1906.
-
-
-
-
-LA QUERELLE
-
-de
-
-L’ORTHOGRAPHE
-
-
-
-
-I
-
-
-Il est permis de croire qu’on ne sait pas très bien, chez nous, ce que
-c’est qu’un philologue. On n’en a qu’une idée confuse et prestigieuse:
-celle, par exemple, d’un homme âgé, très savant, qui fait des cours à la
-Sorbonne ou au Collège de France, et qui parle couramment le latin, le
-grec, l’hébreu et le sanscrit, non moins que toutes les langues
-vivantes, sans en excepter les dialectes hindous, ceux des Lapons ou des
-nègres d’Afrique, et même aussi le français, notre français. Dès lors,
-qu’arrive-t-il? C’est qu’à la moindre inquiétude, pour la moindre
-hésitation, pour le plus insignifiant problème à propos de grammaire ou
-d’orthographe, on court se jeter aux pieds d’un pareil polyglotte: «Ah!
-mon cher maître, tirez-nous d’embarras! Comment ferons-nous en tel ou
-tel cas pour écrire, pour parler notre langue?»
-
-Eh bien, cette étrange coutume, qui depuis peu devient la nôtre,
-d’attribuer aux philologues quelque autorité en matière de langage
-contemporain, alors qu’il n’y a pas la moindre raison pour cela, prouve
-jusqu’à l’évidence qu’on ignore entièrement, dans le public, dans les
-journaux, parmi les lettrés eux-mêmes, et malheureusement aussi au
-ministère de l’Instruction publique, la nature des services que ces
-messieurs des Chartes et de l’Université se trouvent en état de rendre à
-leur pays. Car on leur prête des lumières qu’ils n’ont point
-nécessairement, un tact, un jugement raffiné--ne s’agit-il pas en effet
-de décider, de choisir, dès qu’on dispute du langage courant?--un goût
-enfin que leurs études spéciales ne doivent pas du tout leur avoir
-forcément donnés. S’il arrive qu’un linguiste éminent témoigne parfois
-d’un dilettantisme délicat et d’une vive sensualité artistique, c’est
-par une coïncidence dont il doit rendre grâces aux Muses divines, mais
-non par un effet de ses longues et implacables, on pourrait même dire
-brutales études. M. Michel Bréal, par exemple, montre en toute occasion
-un sens exquis de la langue française, de son charme, de sa dignité, de
-sa grâce; lui-même l’écrit avec une perfection, une aisance bien
-savoureuses: cela vient de ce qu’il naquit doué de susceptibilités
-inconnues à trop d’autres, et point de ce qu’il apprit le syriaque, le
-chaldéen, le celtique ou le provençal. M. Paul Meyer, au contraire,
-solennellement consulté voici quelques mois sur l’orthographe, décida
-qu’il fallait être dorénavant raisonnable, et par conséquent tout
-bouleverser: un écrivain, un amoureux, ou, si c’est trop dire, un simple
-amateur de notre littérature nationale n’eût jamais rien souhaité de
-tel. Mais pourquoi voulez-vous que M. Paul Meyer préfère le français au
-basque ou au chinois? Non, la raison d’abord, la beauté, la
-«littérature» ensuite, dans l’esprit d’un philologue. Le regretté Gaston
-Paris avait, lui aussi, toujours rêvé d’une réforme orthographique.
-Mais, justement, cet admirable érudit montra-t-il jamais en ses écrits
-qu’il comprenait les nuances dernières ou la personnalité des mots, la
-splendeur presque «visible» de certaines phrases, la désinvolture, la
-«race» de tel ou tel tour de syntaxe? Et aussi bien, ce n’était pas son
-métier que de savoir écrire. Il avait mieux à faire, si l’on veut, autre
-chose en tout cas.
-
-La philologie est une science exacte, au sens rigoureux du terme. Et le
-philologue apparaît comme un logicien redoutable, le plus souvent même
-irascible, qui, après avoir observé, au cours d’un héroïque et continuel
-travail, la décomposition des vieilles langues et la formation des
-jeunes, en déduit des règles générales avec ce que l’on nomme une
-élégance mathématique. Si bien que demander à l’un de ces naturalistes
-austères son opinion sur une question qui touche à la bonne grâce ou à
-la belle tenue du langage contemporain, c’est un peu la même chose que
-d’interroger, je suppose, un géomètre sur un dessin de Michel-Ange, ou
-un expert chimiste en couleurs sur un tableau du Véronèse.
-
-Si l’on voulait prendre un avis au sujet d’une réforme orthographique,
-c’était à des grammairiens qu’il fallait s’adresser--ou du moins à des
-écrivains, puisqu’il n’y a plus à notre époque, hélas, de grammairiens!
-Au XVIe siècle, les humanistes, qui étaient des philologues, se mêlèrent
-de régenter dans le dialecte commun. Quelles sottises compliquées n’y
-ont-ils point commises! Aujourd’hui, voici que les érudits se veulent de
-nouveau remettre à triturer nos pauvres mots... Craignons tout. Et
-regrettons le temps où l’on publiait parfois des grammaires françaises,
-le XVIIe, le XVIIIe siècles, la première moitié du XIXe. Pleurons le
-monde académique où l’on s’ennuyait, mais où l’on avait le goût très
-difficile et très sévère; pleurons les vieux Messieurs qui usaient avec
-grâce de l’imparfait du subjonctif, les salons où l’on causait
-prétentieusement et finement, le dos à la cheminée, et la «bonne
-société», délicate, peu pressée, qui créait l’usage, et les académies de
-précieuses qui critiquaient celui-ci, le sanctionnaient, et les curieux
-du beau parler, et M. de Vaugelas... Combien il nous manque aujourd’hui,
-M. de Vaugelas!
-
-Un grammairien n’entend point les idiômes étrangers, non plus qu’aucun
-dialecte aboli, non plus que les patois. Il n’a qu’un ennemi: le jargon;
-qu’une passion: l’expression pure, la phrase exquise; qu’un seul maître:
-l’usage... Il conserve pieusement, surveille, répare, dirige le langage
-noble ou familier; il rapproche des exemples, écoute des sons, choisit
-entre les exceptions, s’arrête tendrement sur quelques gallicismes, puis
-ayant bien travaillé, s’endort chaque soir, las, mais fort content de sa
-journée: il a formulé de belles règles. C’est le fleuriste de La
-Bruyère, en extase devant ses tulipes.
-
-Consultez un tel homme. Demandez-lui s’il faut modifier brusquement
-l’aspect sous lequel, à peu de chose près, se présentent à nous depuis
-trois siècles tant de chefs-d’œuvre, honneur et merveille de notre
-littérature? Il restera saisi d’indignation, de stupeur en face d’un
-pareil attentat! Tandis que le philologue va nous répondre au contraire:
-«L’orthographe est absurde, illogique; donc, réformons-la. Nous vivons
-dans un siècle de progrès scientifique. Fi des préjugés! Négligeons les
-sensibleries des retardataires. Les ornements inutiles, les colifichets
-ne servent à rien. Brûlons tout cela...» M. Homais, dans sa pharmacie,
-entend ce valeureux conseil. Le voilà dans l’enthousiasme! Et il écrit
-aussitôt à son député pour exiger le «chambardement» de l’orthographe,
-héritage révoltant de l’ignorantisme féodal.
-
-Or tout changement soudain imposé par décret dans un langage, cet
-organisme _vivant_, ne peut-il pas se comparer à une opération difficile
-faite à la hâte par un barbier de village? L’opéré en demeure estropié,
-si encore il n’en meurt pas.
-
-D’autant que ce serait une violence bien inutile, un vandalisme gratuit.
-Les partisans d’une réforme peuvent en effet se rassurer: beaucoup moins
-vite, il est vrai, que la syntaxe et que les mots eux-mêmes,
-l’orthographe toutefois se transforme spontanément, elle aussi, au cours
-des siècles. Elle est déjà devenue plus uniforme, et un peu plus simple
-qu’au XVIIIe siècle, et surtout qu’au XVIIe. Il suffit de laisser agir
-ici l’usage et la foule: une manière d’écrire un certain mot, d’abord
-défectueuse, se répand petit à petit. Au bout de plusieurs années, les
-grammaires notent une tolérance, puis une forme nouvelle, et c’est
-admis. Mais il y a moins de différence entre quelque billet sorti, au
-commencement du grand siècle, de la plume la plus fantaisiste en fait
-d’orthographe et notre écriture actuelle, qu’entre cette dernière et
-celle qui nous serait imposée demain, et l’on suivait le vœu des
-«réformistes»!
-
-Leurs arguments ne valent pas grand’-chose, en vérité. Le principal, le
-meilleur en apparence, c’est celui qu’ils tirent de l’absurdité. Car les
-ennemis de l’orthographe ne cessent de la proclamer absurde. Mais c’est
-vraiment trop simple, ce reproche! Et surtout, comme il est barbare!
-Lorsqu’on parle à une seule personne, et que néanmoins on lui dit
-«vous»; quand on s’efface pour laisser passer un égal devant une porte;
-si même, à l’éternuement de quelque interlocuteur, on répond encore
-cérémonieusement: «A vos souhaits»--tout cela n’est-il pas bien absurde
-aussi? Voilà pourtant certains usages qui ne choquent point, et que nul
-n’a jamais songé à réformer. Il y a dans «l’usage» quelque chose
-d’affectueux, de vénérable, de délicat, et qui touche. L’orthographe,
-comme la grammaire, y trouve après tout sa force de loi. Concédons à des
-logiciens, s’ils y tiennent, que cela est absurde...
-
-Puis, disent-ils, les lettres qui ne se prononcent pas, le _t_ de
-_battu_, l’_a_ de _paon_, le _d_ de _nid_, ne servent à rien. Pourquoi
-les conserver? Eh, pourquoi donc aussi la mousse aux creux des
-fontaines, l’herbe dans les allées perdues, le lierre sur les maisons,
-les écussons au-dessus des vieux portails? Cela ne sert pas davantage.
-Cette église admirable, mais qui est aujourd’hui trop grande pour le
-hameau, et qu’on abandonne, il faut l’abattre. Il y a des girouettes
-curieuses, là-haut, sur le toit: personne ne les consulte; jetons-les
-par terre. Cela va de soi, cela ne saurait être évité, on doit tout
-saccager sous prétexte de progrès.
-
-Les réformistes soucieux de sembler instruits ajoutent que l’orthographe
-a été fabriquée par des pédants qui gâtent le vieux français. Et ils
-veulent recommencer une œuvre toute semblable, à la façon de ces
-architectes à jamais haïssables qui, pour rétablir un château dans sa
-forme gothique par exemple, projetteraient de démolir toutes les parties
-charmantes que la Renaissance, le XVIIe, le XVIIIe siècles et l’Empire y
-avaient par la suite ajoutées. «Le XVIIe siècle, écrivit Renan (qui
-n’était pas, lui, qu’un philologue!)[1] le XVIIe siècle sabrait le
-moyen-âge, sans se douter qu’un jour cet art barbare, incorrect, souvent
-sauvage, aurait son prix. On détruit maintenant le XVIIe siècle comme
-fade et sans caractère. Qui sait quel sera le goût de l’avenir, et si le
-XIXe siècle ne sera traité de vandale à son tour? Il n’y a qu’une
-manière sûre pour n’être pas traité de vandale: c’est de ne rien
-détruire, c’est de laisser les monuments du passé tels qui sont.
-L’Italie[2] avec ses contrastes éloquents ou bizarres, nous paraît si
-belle comme elle est, que nous ne voyons plus sans crainte porter la
-main sur une partie quelconque de ce décor merveilleux, même sur les
-parties mauvaises, même sur le rococo».
-
- [1] «_Mélanges d’histoires et de voyages: Vingt jours en Sicile_».
-
- [2] Lisez ici: «La langue française...»
-
-Cependant les adversaires de l’orthographe traditionnelle s’appuient en
-outre sur deux autres raisons, d’un ordre plus pratique. Les étrangers,
-prétendent-ils, éprouvent beaucoup de difficultés à écrire notre langue,
-hérissée de chinoiseries grammaticales. Ils s’en trouvent gênés, et dès
-lors s’en servent moins volontiers. Allons donc! Les étrangers écrivent
-en leur idiome le plus souvent, s’il s’agit de commerce. Ceux d’entre
-eux qui veulent traiter de littérature, de critique ou d’art, savent
-tous le français, et s’en servent très naturellement. Le français est la
-langue littéraire universelle. Nos écrivains ont mené, ont charmé le
-monde, et leur prestige dure encore. Qu’on nous laisse au moins intacts
-les mots magiques avec lesquels nos maîtres, jadis, ont su faire des
-miracles.
-
-Enfin, voici venue la dernière, la grande, la toute puissante raison, le
-fin du fin: on déplore que les enfants perdent à apprendre l’orthographe
-un temps considérable, temps qu’ils pourraient employer à se
-perfectionner dans l’étude de la mécanique, de la géographie, de
-l’anglais, de l’allemand, de la banque, du courtage, de l’éloquence
-politique, sinon à se former déjà dans l’art de plonger un doigt
-ingénieux au milieu de l’assiette au beurre, comme on dit. Évidemment,
-voilà qui est fâcheux. Mais pourquoi tant de futurs brasseurs
-d’affaires, d’apprentis conseillers municipaux ou d’élèves coulissiers
-apprennent-ils l’orthographe? Nul ne serait peiné qu’ils ne la
-connussent point. Ou si, dans un État sérieux et bien organisé, il est
-intolérable qu’une inégalité quelconque, en principe, se puisse établir
-entre les citoyens, fût-ce en la façon matérielle d’écrire un billet, ne
-saurait-on donc en ce cas engager tout simplement tous les juges
-d’examens (sauf peut-être ceux de licence, d’agrégation ou de doctorat
-ès-lettres) à se montrer sur ce point d’une tolérance et d’une
-indulgence extrêmes?
-
-Une faute d’orthographe, quelle importance cela peut-il avoir? Aucune.
-Les femmes y font preuve d’une imagination imprévue et délicieuse.
-Admettons leurs libertés, leurs fantaisies. Mais que, pour alléger la
-besogne des instituteurs primaires, on s’en vienne officiellement et
-solennellement mettre en péril les mots ciselés, amenuisés ou
-empanachés, que nos aïeux nous ont transmis--non vraiment, ce serait un
-forfait de sauvages, un acte de bien pauvre patriotisme et presque une
-félonie!
-
-Soyons charitables en matière d’orthographe, ne comptons plus sévèrement
-les fautes, gardons-nous même d’en sourire, pardonnons à toutes les
-licences--mais ne dépouillons pas follement nos mots français de tout ce
-qui leur prête du caractère, du charme où de la beauté.
-
-Que dirions-nous d’un homme qui, sous prétexte de logique, voudrait
-supprimer la barbe à tous les bustes du roi Henri IV, la perruque à
-toutes les statues de Louis XIV? Bien mieux, que nous semblerait-il d’un
-héritier qui, afin de sarcler les mauvaises herbes du jardin de ses
-pères, y couperait en même temps toutes les fleurs, et bientôt tous les
-arbres? Ah, ne nivelons pas, ne ruinons plus rien! Le monde est déjà
-bien assez laid.
-
-Et surtout, ne consultons plus désormais que les gens de goût, à défaut
-des grammairiens qui nous manquent, quand il s’agira de notre langue
-française. Laissons les philologues à la philologie. A chacun son
-métier, s’il vous plaît.
-
-
-
-
-II
-
-
- Pouse par l’insaciàblε dezir dε savoir, qu’a mis an lui la Natûrε,
- l’hòmε avàncε fievrεùzemant dans la decouvèrtε dε tous les problèmεs
- qu’il lui est done dε rezoùdrε. Déjà, la vapεur et l’electricite lui
- obéisεnt...
-
-JEAN S. BARÈS, _L’ortografe simplifiée_, Paris, 1898, in-12, p. 18.
-
-
- Une société malade peut se tromper sur les causes de son mal, mais èle
- sait toujours d’avance qels sont ceus qi doivent recueillir son
- éritage. Une vois secrète, un infaillible instinct les lui désigne, et
- on les nome les ènemis de la société. Le monde antiqe se sentit menacé
- dès le jour où le cristianisme eut un nom dans l’istoire. Sous Néron,
- l’incendie de Rome est atribué aux cretiens...
-
-LOUIS MÉNARD, _Les qestions sociales dans l’Antiqité_, Paris, 1898,
-in-8º, p. 10.
-
-
- Décidément, il avait la fièvre. Tout ça, c’était des bêtizes... Quoi!
- parceque ce Flamand avait dit, en plaizantant à coup sûr, qu’il
- voulait se marier avec Lize, il était parti à se forjer toutes sortes
- de chimères, à se creuzer bien inutilement la cervèle... Il n’y falait
- plus penser! C’est pourquoi le jeune home ne pensa plus à autre
- choze... Èle n’avait cessé de lui témoigner l’afecsion sincère et
- dévouée d’une sœur... Les trois fames, une fois le couvert enlevé et
- tous les objets nétoyés...
-
-_Le Réformiste_, 15 décembre 1902, feuilleton.
-
-
- Faizons que la Justice, en cète république,
- Sa balance en éveil, pezant comme il convient,
- Détermine la part qui à chacun revient,
- Dans les charjes d’État, la fortune publique.
- Banissons la Routine, un moral esclavaje,
- Faizons du producteur le hardi combatant
- Qui doit produire plus sans dépenser autant,
- Pour qu’il vende moins cher, en gagnant davantaje.
-
-_Le Réformiste._ 15 mai 1905.
-
-
- Les fames sont extrèmes: èles sont meilleures ou pires que les homes.
- Fédon a les yeus creus, le teint échaufé, le cors sec et le visaje
- maigre. Cète fatuité de quelques fames de la vile, qui cause en èles
- une mauvaise imitacion de cèles de la cour, est quelque chose de pire
- que la grosièreté des fames du peuple et que la rusticité des
- vilajoizes: èle a sur toutes deus l’afectacion de plus.
-
-Orthographe nouvelle selon le Rapport de M. PAUL MEYER.
-
-
-Tel est l’aspect aimable sous lequel certains réformateurs
-souhaiteraient que désormais le français fût écrit. Nous avons tous
-appris, avec plus ou moins de peine, notre grammaire française et la
-façon dont il convient de former les mots sur le papier. Nos enfants
-continuent présentement à épeler, à lire, puis à se mettre en tête un
-certain nombre de règles et d’exceptions: ce travail, comme d’ailleurs
-tout autre, leur semble fastidieux, et l’on peut croire qu’ils
-préféreraient s’en aller jouer aux barres, à la toupie ou à la poupée.
-Mais enfin ils s’y sont accoutumés, et depuis un siècle ou deux,
-beaucoup d’entre eux sont devenus par la suite de grands hommes dans les
-sciences et dans les lettres, sans que l’étude de l’orthographe semble
-avoir retardé de façon appréciable le développement de leurs jeunes
-cervelles. Mais les philologues pensent que tout n’est pas pour le
-mieux. Leur zèle les pousse à préserver la France d’un grand et prochain
-désastre: et une commission présidée par M. Paul Meyer, directeur de
-l’École des Chartes, a soumis au ministre de l’Instruction publique un
-projet de réforme orthographique.
-
-Le ministre timide n’a pas accepté ce projet d’emblée. Il a consulté
-l’Académie française, qui, dans sa séance du 9 mars 1905, a décidé de ne
-rien modifier à son Dictionnaire, tout en admettant, comme il est
-raisonnable, une tolérance pour cent cinquante mots d’une «graphie» par
-trop injustifiable. Telle est l’opinion de l’Académie, cette «Académie
-de romanciers et de poètes», comme la qualifie avec mépris M. Louis
-Havet (_Revue Bleue_, 11 mars 1905). Le Conseil supérieur de
-l’Instruction publique doit encore être saisi de la question. Même si
-cette haute assemblée repousse les mutilations de la langue française,
-dont elle a mission de surveiller et de diriger l’enseignement, il nous
-faudra cependant tout craindre encore des phonétistes. «Ne peut-on
-s’adresser directement au ministre? Ne peut-on faire triompher malgré
-l’Académie les idées phonétiques, dont les adversaires ne disent et
-n’ont jamais dit que des sottises»? Ainsi s’exprimait M. Paul Meyer dans
-une conférence aux Sociétés savantes.[3]
-
- [3] Dans une brochure intitulée _Pour la simplification de notre
- orthographe_ (Delagrave, 1905), et tout récemment parue, M. Paul
- Meyer termine son exorde en quelques mots: «J’ai montré, dit-il, que
- les objections qu’on nous fait sont sans portée aucune. L’obstacle
- qui nous est opposé n’a qu’un nom: routine. Nous le briserons.» Et
- M. Louis Havet précise sa pensée, dans le _Temps_ du 11 avril 1905,
- touchant l’Académie française. D’abord, celle-ci à l’«instinct du
- flou». Puis, on ne trouve parmi le rapport où «elle s’essaye à
- raisonner», que des oripeaux qui «habillent le vide».
-
-Toutefois, ne prêtons pas à tous les philologues «réformistes» des
-opinions qui ne sont pas encore les leurs, ni des desseins entièrement
-révolutionnaires auxquels ils ne songeront, ou auxquels ils n’auront
-fait songer que dans quelques années: ils ne demandent pas encore que le
-français s’écrive en orthographe absolument phonétique, c’est-à-dire en
-ne traduisant pour les yeux que les sons perçus par l’oreille, «comme il
-se prononce». La plupart des réformistes s’en tiennent pour l’heure à un
-certain compromis entre l’état de choses actuel et un état «selon la
-raison», qui serait beaucoup meilleur à leur gré. Ils ne veulent que
-supprimer la plupart des lettres qu’ils trouvent inutiles, celles dont
-on ne tient pas compte en parlant. Respectant la tradition quand elle ne
-les gêne pas, ils souhaitent seulement qu’on l’oublie chaque fois qu’une
-simplification rapprochera l’écriture de la prononciation. Ils sont
-satisfaits de constater qu’une telle opération est logique, et ils
-admirent la sûreté d’une méthode qui leur permet de défigurer notre
-style écrit, en faisant gagner aux enfants trois ou quatre mois sur les
-huit où dix ans que ceux-ci passeront dans les collèges.
-
-Précisons mieux encore. Les réformistes nous apportent un projet de
-révolution dans la langue française écrite, ils demandent que nous
-l’acceptions; ils veulent que le gouvernement l’adopte; cette révolution
-est légitime, disent-ils en tant que savants; elle sera bonne et utile,
-ajoutent-ils en tant que simplificateurs démocratiques.
-
- *
-
- * *
-
-Contredire des savants, des philologues, ne va pas sans danger. C’est
-entrer dans le parti qu’ils nomment avec dégoût celui des journalistes,
-celui de la «gendelettrerie[4]». Il faut pourtant reconnaître que leur
-manière d’envisager la question, comme savants, n’est pas irréprochable.
-
- [4] M. Antoine Thomas, dans les _Débats_ du 2 avril 1905, a lancé ce
- mot délicat.
-
-Ils nous proposent une réforme au nom de la Science. Or, il existe des
-sciences que tout le monde connaît, au moins de nom, mais la Science!
-Dans le domaine seulement des philologues et des linguistes, quarante
-sciences peut-être, nées ou à naître, devront concourir à nous révéler
-l’histoire et les lois de notre langue française. Depuis un siècle, une
-ou deux de ces sciences ont commencé leur besogne et, moins dans les
-faits acquis que dans les méthodes assurées, ont progressé, lentement
-progressé. En tête de sa belle _Histoire de la Langue française_ (1905),
-le dernier et le plus scientifique inventaire que nos philologues aient
-dressé de leur découverte en ces études, M. F. Brunot expose l’état de
-notre philologie française au début du XXe siècle:
-
-«Définissons la langue française. La continuation de ce que les savants
-commencent, pour plus de propriété, à appeler le _francien_,
-c’est-à-dire la forme spéciale prise par le latin parlé, tel qu’il
-s’était implanté à Paris et dans la contrée avoisinante, et tel qu’il
-s’y est développé par la suite des temps, pour s’étendre peu à peu hors
-de son domaine propre, dans tous les pays où des raisons politiques,
-économiques, scientifiques, littéraires l’ont fait parler, écrire ou
-comprendre.
-
-L’histoire du français, ce sera donc d’une part l’histoire du
-développement qui, de la langue du légionnaire, du colon ou de l’esclave
-romain, a fait la langue parlée aujourd’hui par un faubourien, un
-«banlieusard», ou écrite par un académicien. Nous appellerons cette
-histoire là l’histoire interne.
-
-L’histoire de la langue française, ce sera d’autre part l’histoire de
-tous les succès et de tous les revers de cette langue, de son extension
-en dehors de ses limites originelles--si on peut les fixer. Nous
-appellerons cette partie l’histoire externe.
-
-On aperçoit, par ces simples définitions, ce que contiennent l’une et
-l’autre de ces portions d’histoire. De Plaute à Labiche, quelle
-distance! Tout ce qui fait une langue, les sons, les mots, les formes et
-les rapports de ces mots a été bouleversé.
-
-Heureusement tout n’est plus à découvrir, tant s’en faut, dans cette
-longue et vaste histoire. D’abord, chose capitale, depuis les travaux de
-Dietz, la méthode est assurée: la phonétique contemporaine a fait
-apparaître une série relativement limitée de transformations
-progressives, naturelles, régulières, là où longtemps on n’avait vu
-qu’un chaos de phénomènes incohérents, arbitraires et contradictoires.
-Du coup la recherche méthodique s’est substituée aux témérités et à la
-fantaisie des hypothèses. Des mots, des formes rebelles à toute
-investigation ont livré le secret de leur origine et de leurs
-métamorphoses. Si bon nombre résistent encore, c’est que dans ce composé
-qu’est une langue, il faut que la science se résolve provisoirement à
-faire encore la part de l’inconnu, sinon de l’inconnaissable.
-
-_Mais malgré tout, sans parler de très regrettables lacunes, nous ne
-savons encore que des faits très gros, car nous ne connaissons guère les
-phénomènes que quand ils sont assez accusés pour se traduire dans
-l’écriture._ Nous voyons bien _oi_ se substituer à _ei_ comme
-représentant de _e_ long latin tonique libre, nous savons que cet _oi_
-apparaît dès le milieu du XIIe siècle, et qu’il n’a guère dû se produire
-d’abord qu’après certaines consonnes, que le changement est venu plutôt
-de l’Est, qu’il ne s’est pas étendu loin dans l’Ouest. Qu’est-ce que
-cela au prix de la réalité des faits? A peu près ce qu’est pour un
-naturaliste la découverte de squelettes qui lui permettent de suivre la
-transition d’une espèce fossile à une autre espèce fossile, précieux
-document sans doute, mais qu’il voudrait compléter en voyant, en
-touchant, en disséquant les organes qui étaient avec ces os inertes et
-constituaient avec eux l’être qu’il devine.
-
-La découverte de la phonétique expérimentale, telle que l’a créée M.
-l’abbé Rousselot, nous rend plus exigeants encore, avec ses instruments
-de précision, qui apportent dans l’analyse du langage contemporain
-l’exactitude des examens microscopiques, qui nous font voir de nos yeux,
-sur des graphiques où tout peut se nombrer et se calculer, les
-différences infiniment petites qui séparent les parlers, en apparence
-tout semblables, de deux compatriotes, qui nous montrent ainsi comment
-la succession insensible des phénomènes inaperçus vient, après des
-générations écoulées, aboutir à une transformation, celle-là sensible à
-l’oreille, telle que la phonétique historique nous en présente des
-centaines. Cette phonétique nouvelle nous fait sentir le vide immense,
-impossible à combler par des inductions, que laisse à la science la
-disparition des générations sur lesquelles on eût pu observer la
-modification progressive des phénomènes, dont nous ne connaîtrons jamais
-que l’état initial et l’état final.
-
-Or, de toutes les parties de l’histoire de la langue, c’est
-incontestablement l’histoire des sons, la phonétique qui est la plus
-avancée, et cela est fort heureux, puisqu’elle est la base et la
-condition de toute recherche, lexicologique, morphologique ou
-syntaxique, que le développement d’une forme ou d’un tour s’explique
-très souvent par un fait de prononciation qui a atteint une syllabe, une
-désinence par exemple. Il n’en est pas moins vrai que l’histoire
-immatérielle de notre langage est en retard sur l’histoire matérielle.»
-
- * * * * *
-
-Ici, M. Brunot, esquissant l’histoire du mot français _manger_, nous
-montre quelles multiples transformations, physiques et mentales, ce mot
-a dû subir depuis le _manducare_ des Latins jusqu’aux _manger du curé_,
-_manger la grenouille_, _manger le morceau_, de notre langue
-contemporaine.
-
- * * * * *
-
-«Il est une foule de mots dont l’histoire est infiniment plus compliquée
-que celle-ci, dont la provenance est obscure, incertaine, qui sont venus
-du dehors sous des formes difficilement reconnaissables, à des dates
-difficiles à déterminer, qui ont modifié ou quelquefois transformé leurs
-sens dans des directions différentes, qui ont subi d’autres accidents
-encore, réformations savantes, déformations populaires, qui ont péri,
-qui sont renés, ont été réintroduits du dehors, bref qui exigent, pour
-qu’on en puisse connaître la destinée, qu’on la suive dans toutes sortes
-de vicissitudes.
-
-Or, c’est seulement quand un travail semblable à celui dont je viens de
-faire l’esquisse à propos du mot _manger_ aura été fait sur chaque mot
-qui a appartenu à une époque quelconque à la langue, quand on aura
-répondu à toutes les questions que son histoire pose, de sa naissance à
-sa mort, qu’on aura établi et vérifié toutes les lois phonétiques,
-morphologiques, sémantiques, syntaxiques que le rapprochement de cette
-histoire avec l’histoire d’autre mots autorise à poser, qu’on en aura
-tiré toutes les conclusions qu’elle comporte relativement à l’évolution
-physiologique et psychologique soit des individus, soit du peuple,
-auteur de chaque variation de forme ou de sens, c’est alors, dis-je, que
-l’histoire interne de notre langue sera faite, et c’est pourquoi vous
-sentez qu’elle ne le sera jamais.
-
-Nous sommes sortis de la période héroïque de la philologie romane, grâce
-aux grands et durs travaux de nos devanciers. Mais si nous avons en main
-de bons outils et de bonnes méthodes, il s’en faut bien que le champ
-entier soit en pleine culture, et il reste encore d’immenses friches à
-travailler, et même à découvrir.»
-
- * * * * *
-
-Nous voilà donc prévenus. Cette longue mais capitale citation était
-nécessaire pour bien nous avertir que la «science» de la langue
-française n’existe pas, que les sciences de la philologie française
-commencent à peine, et que l’une d’elles seulement, la phonétique, est
-arrivée par des méthodes et des instruments précis à quelques résultats
-encore discutés. Quand on vient nous parler d’une réforme scientifique
-de l’orthographe, il faut savoir qu’au prix de la réalité des faits,
-comme dit excellemment M. Brunot, les philologues n’ont encore en mains
-que des squelettes «qui permettent de suivre la transition d’une espèce
-fossile à une espèce fossile»: et c’est de l’étude de ces squelettes
-fossiles que l’on veut tirer une hygiène pour cet être vivant qu’est
-notre langue!
-
-La phonétique expérimentale, comme dit encore M. Brunot, a «des
-instruments de précision qui apportent dans l’analyse du langage
-contemporain l’exactitude des examens microscopiques.» N’allons donc pas
-nous étonner que cette microbiologie du langage ait conduit certains
-savants aux mêmes rêves que la microbiologie du corps humain.
-«Tondez-moi ces cheveux, rasez-moi ces cils, ces sourcils et cette
-barbe, enlevez-moi ce corps thyroïde, ce foie et ce pancréas, rognez-moi
-de quelques aunes ce ridicule écheveau d’intestins gros et grêles: nids
-à microbes et organes inutiles! Le microscope démontre que l’homme sera
-parfait quand une réforme sérieuse, radicale, aura débarrassé son
-organisme de toutes ces superfluités dangereuses!» Ainsi parlait un jour
-M. Metchnikof: nos phonétistes, pour cet autre organisme qu’est la
-langue, ne nous disent pas autre chose.
-
-Les microbiologistes du corps et du langage nous ont rendu et nous
-rendent de grands services: respectons-les, admirons-les jusque dans
-leurs écarts les plus imprévus; mais peut-être n’y a-t-il pas lieu de
-risquer toutes les opérations qu’ils nous conseillent. Ce corps
-thyroïde, dont le microscope ni les autres instruments scientifiques ne
-peuvent nous démontrer l’utilité, mais dont le goître et autres maladies
-nous prouvent quelquefois au contraire les désavantages,--dans les mots,
-il est des corps thyroïdes aussi, qui trop facilement donnent naissance
-à ces goîtres de l’écriture qui sont les fautes d’orthographe,--donc ce
-corps thyroïde, quand il était visiblement gênant, nos chirurgiens
-entreprirent de l’extirper, et leurs procédés scientifiques leur
-donnèrent des résultats admirables: la statistique prouva que, sur vingt
-cas, dix-neuf fois l’opération réussissait; le cou goîtreux reprenait sa
-ligne et sa grâce; mais au bout de quelques années, par un phénomène
-dont nos savants cherchèrent vainement la cause, et que le vulgaire,
-sans microscope, pouvait journellement constater, les goîtreux opérés
-tournaient à l’idiotisme, etc... Méfions-nous des chirurgiens
-phonétiques: et, pour la régularité du cou, ne risquons pas l’intégrité
-du cerveau.
-
-Si d’ailleurs, au nom de _leur_ science, les phonétistes aujourd’hui
-veulent nous imposer _leur_ réforme de l’orthographe, de quel droit
-refuserons-nous demain une autre réforme aux _sémantistes_, qui auront
-constitué leur science, après-demain aux _étymologistes_ qui déjà sont
-gens notables, puis aux _syntaxistes_, etc., etc., bref à tous ceux qui
-auront «établi et vérifié--il faut toujours en revenir au texte de M.
-Brunot--des lois non seulement phonétiques, mais morphologiques,
-sémantique, syntaxiques, etc.» Parmi ces nouveaux venus, il en est qui
-pourront à non moins juste titre revendiquer le _jus purgandi,
-saignandi, taillandi, coupandi per totam linguam_, le droit de curer,
-réformer, redresser et simplifier toute l’orthographe. Car il y aura des
-orthographistes qui auront fait une étude scientifique de l’orthographe,
-de son histoire, de ses réformes, de ses causes et de ses effets, et M.
-Brunot trace de main de maître le plan du grand travail que cette
-science devra quelque jour exécuter:
-
-«Depuis le jour où, malgré les conciles et les bûchers, un homme s’est
-levé sous une voûte d’église pour prier Dieu en français, jusqu’au jour
-tout récent où pour la dernière fois un autre homme, encore vêtu d’une
-manière pseudo-romaine, a fait entendre dans la vieille Sorbonne le
-sacramentel _Ornatissimi auditores_ du discours latin, pendant ces
-quatre siècles, chaque génération, non pas seulement poussée par la
-lassitude du passé, mais inspirée par les sentiments les plus purs, par
-une sorte de patriotisme et d’amour-propre national, et aussi par un
-instinct profond que la culture ne peut être le privilège de ceux qui
-sont instruits dans une langue étrangère, a conquis à la langue
-populaire un nouveau droit par une suite de victoires dont la série
-curieuse montrerait Jules Ferry continuant François Ier, et Grégoire
-prêtant, à la suite des jansénistes, la main à l’œuvre de Calvin...
-
-Parmi les premiers initiateurs du mouvement d’émancipation, plusieurs
-avaient bien eu une claire intuition que, pour réussir à supplanter le
-latin, la langue française devait se hausser jusqu’à lui, et ne comptant
-point que le temps et l’usage y suffiraient, ils se mirent à l’œuvre,
-poètes, grammairiens, imprimeurs, avec un enthousiasme naïf et un
-touchant amour. Assurer à leur vulgaire un peu d’uniformité en
-transformant les graphies variables en une orthographie constante et
-fidèle, lui donner la fixité en réglant la grammaire, le rendre capable
-d’exprimer toutes les idées les plus hautes, et les sentiments les plus
-délicats en étendant son vocabulaire, ces rudes ouvriers, dont Ronsard
-eût déjà voulu voir les statues sur la place publique, ont tout osé et
-entrepris à la fois.
-
-Il s’en faut bien que leur effort ait été complètement perdu. Mais, si
-on nous a dit comment Meigret et tous ceux qui comme lui voulaient une
-orthographe rationnelle alors possible ont été vaincus, au grand dommage
-de notre langue, nous ne voyons pas au juste par qui, nous ne pouvons
-suivre nulle part la formation de cette orthographe qui tend depuis lors
-de plus en plus à l’unité, dont seule une histoire critique et détaillée
-des œuvres sorties de chaque atelier d’imprimerie, comparée à celle des
-autographes de l’époque pourrait nous faire connaître la constitution,
-les progrès et les reculs.»
-
-Dès lors faudra-t-il qu’après avoir oublié notre orthographe actuelle et
-appris une orthographe scientifique pour plaire aux phonétistes, notre
-vie se passe à oublier cette orthographe scientifique pour une seconde,
-une troisième, une quatrième?... Il est vrai que la réforme phonétique
-aurait peut-être le résultat de tuer dans l’œuf quelques-unes de ces
-sciences à venir: déjà pour l’une des sciences présentes, les suites de
-la réforme pourraient n’être qu’à moitié favorables, car on ne voit pas
-que les étymologistes aient à se louer de la suppression de ces lettres,
-inutiles au vulgaire sans doute, mais qui suscitent aux yeux des savants
-les problèmes, et sont comme un constant rappel des mystérieuses
-transformations que les mots ont dû subir à travers les siècles.
-
- *
-
- * *
-
-Le principe même de la réforme _par_ la phonétique est donc fort
-discutable: les conséquences de cette réforme _pour_ la phonétique sont
-plus discutables encore. Est-il légitime de poser l’axiome:
-«l’orthographe est une notation phonétique?» N’a-t-on pas le droit de
-répondre: «l’orthographe est l’orthographe, la notation phonétique est
-la notation phonétique?» Simples définitions peut-être; mais il faut
-définir, disait Descartes, avant de discuter.
-
-La notation phonétique est une écriture musicale qui cherche à figurer,
-à fixer les sons. En tête de leur _Dictionnaire général de la Langue
-française_, MM. A. Hatzfeld et A. Darmesteter,--après avoir exposé les
-règles de ces études lexicographiques et repris le mot de Littré:
-_l’érudition est ici, non l’objet, mais l’instrument, et ce qu’elle
-apporte d’historique est employé à compléter l’idée de l’usage, idée
-ordinairement trop restreinte_,--exposent pourquoi et comment ils
-veulent donner de chaque mot l’écriture alphabétique et la notation
-phonétique, l’orthographe et la prononciation:
-
-«[En ce dictionnaire], la prononciation de chaque mot est donnée d’une
-manière _figurée_; elle suit entre crochets le mot. Nous avons essayé de
-rendre cette _figuration_ aussi simplement et aussi rigoureusement que
-possible; mais comme notre alphabet confond des sons différents sous une
-même lettre, et attribue souvent à une même lettre des valeurs
-différentes, nous avons dû recourir à un certain nombre de signes et de
-conventions.»
-
-Suit le tableau de ces signes et conventions qui constituent la
-_figuration_, la notation phonétique, en face de l’_écriture_
-alphabétique, de l’orthographe:
-
- BAUME BÓM’
-
- APPLAUDISSEMENT À-PLÓ-DĬS’-MAN
-
-Cette notation exige une habileté d’oreille peu commune et l’usage d’une
-multitude de notes. Elle n’est pas à la portée du vulgaire, non plus que
-d’un apprentissage rapide. Elle ne simplifie pas: tout au contraire,
-elle multiplie et complique. Alors qu’une seule orthographe suffit pour
-un mot, il peut se faire que, suivant les cas, deux notations soient
-nécessaires; et MM. Hatzfeld et Darmesteter, et leur continuateur M. A.
-Thomas, ont bien soin de montrer que dans la prose la notation ne doit
-pas être la même que dans les vers:
-
- APPOSITION En prose
- À-PÓ-ZI-SYON
- En vers
- ...SI-ON
-
- ARRACHEMENT En prose
- Á-RĂ′CH-MAN
- En vers
- ...RÀ-CHE...
-
- CHAPELET En prose
- CHĂ′P’-LÉ
- En vers
- CHÀ-PE-LÉ
-
- RUINE En prose
- RUIN’
- En vers
- RU-IN’
-
- VIOLETTE En prose
- VYÒ-LĔ′T’
- En vers
- VI-Ò-LET-TE
-
-Mieux encore: une seule orthographe figure un mot dans la vie publique
-et privée, tandis que la notation phonétique distingue:
-
- BIENFAISANCE BYEN-FÈ-ZANS’,
-
- _familièrement_ ... -FE- ...
-
-Mieux encore: l’orthographe peut procéder mot par mot; la notation
-phonétique, si elle veut être scientifique et complète, doit procéder
-phrase par phrase, et figurer non seulement les sons qui composent un
-mot, mais les combinaisons de sons qu’engendrent ou que modifient les
-combinaisons de mots dans le rythme d’une phrase. M. Rosset, maître de
-conférences à l’Université de Grenoble, s’en est bien aperçu quand il à
-voulu réunir des _Exercices pratiques d’Articulation et de Diction_ pour
-ses étudiants étrangers, et M. Rosset est l’un des jeunes maîtres de la
-«phonétique expérimentale». Il nous dit en sa _Préface_:
-
-«M. l’abbé Rousselot et M. Zünd-Burguet, dans les articles qu’ils ont
-publiés dans _la Parole_, dans les _Archives internationales de
-Laryngologie_ (tome XVI) et dans _die Neueren Sprachen_ (1902), ont les
-premiers exposé quels avantages l’enseignement pratique des langues
-vivantes peut retirer de la phonétique expérimentale. C’est de leurs
-conclusions que s’inspire cette méthode. A côté de l’enseignement
-théorique, on veut mettre désormais la démonstration expérimentale des
-articulations; le palais artificiel, les ampoules exploratrices, le
-cadran indicateur, le cylindre inscripteur, le tambour enregistreur, le
-manomètre à eau, le signal du larynx, etc., permettent désormais de
-connaître et de montrer exactement quels organes interviennent dans la
-production du son, dans quelle mesure, à quel moment; ils peuvent aussi
-révéler quelles erreurs commet un étranger dans la mise en action des
-organes phonateurs; ils lui permettent de se rendre compte lui-même, par
-la vue, que _a_ allemand ne s’articule pas comme _a_ français, de
-vérifier expérimentalement si les corrections qu’il essaye sont
-heureuses, de s’assurer enfin qu’il met bien en mouvement les organes
-nécessaires, ceux-là seulement, et dans la mesure exacte qui convient.
-Parler une langue correctement, ce n’est pas articuler sans fautes des
-mots isolés, c’est prononcer des phrases avec l’accent, les
-accommodations, le rythme, l’intonation qu’un indigène leur donne
-spontanément, et qu’un étranger doit apprendre, avec peine parfois.»
-
-Et joignant l’exemple au conseil, M. Rosset nous donne, en face de
-l’écriture orthographique, la véritable et complète notation phonétique:
-
-lalbatrós
-
- suvã púrsamuzé lezomœdekipàj
- prènœdezalbatrós, vastœzwazódemèr,
- kisẅívœtẽdolãkõpan̰õdœvwayàj
- lœnavirœglisãsúrlegufrœzamèr.
-
- apènœlezontildepózésúrleplãc
- kœserwádœlazúr, maladrwazeõtœ́
- lèsœpitœ́zœmã lœ̀rgrãdœzèlœblãc
- komœdezavirõ trenérakótédœ́.
-
-L’ALBATROS
-
- Souvent pour s’amuser les hommes d’équipage
- Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers,
- Qui suivent, indolents compagnons de voyage,
- Le navire glissant sur les gouffres amers.
-
- A peine les ont-ils déposés sur les planches,
- Que ces rois de l’azur, maladroits et honteux,
- Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches
- Comme des avirons traîner à côté d’eux.
-
-La notation phonétique s’adresse à l’ouïe; l’orthographe parle autant à
-la vision, à l’imagination, à notre faculté de nous représenter les
-êtres, les choses, les rêves. C’est un dessin qui évoque, aussitôt que
-vu, des souvenirs dans notre cerveau, des couleurs et des formes: il
-n’est pas destiné qu’à figurer des sons.
-
-Si la pensée nous arrivait toujours ainsi qu’une phrase qu’on entend,
-phrase qu’il s’agit de traduire le plus vite et le plus simplement
-possible sur le papier, comme on note en effet la musique, il serait
-raisonnable de désirer une notation phonétique. Mais la pensée, après
-tant de siècles de civilisation, est surtout écrite; elle doit, non pas
-seulement être entendue, mais bien vue, _lue_; il est juste et
-nécessaire de lui laisser le dessin apparent qu’elle a depuis longtemps
-chez nous, et auquel nous sommes habitués. Ce dessin est un legs de nos
-ancêtres, un vêtement--modifié sans doute et modifiable--de leur âme. On
-peut y mettre le ciseau, avec infiniment de crainte et de piété, mais
-non le détruire. Celui qui l’oserait nous déshériterait en quelque
-sorte.
-
-L’orthographe, d’autre part, évoque une vision artistique. Trois
-siècles, et si l’on veut, quatre, de littérature exquise l’ont rendue
-telle. Une innombrable multitude d’écrivains, d’amoureux, de gens de
-cœur et d’hommes d’esprit s’est ingéniée depuis tout ce temps à donner,
-par exemple, à cet ensemble de caractères d’imprimerie: «femme», toute
-la grâce, toute la poésie possible. Le peuple l’a mis dans ses
-complaintes, dans ses proverbes. Des tableaux caressants que nous avons
-vus dans les musées, portaient sur leurs cadres: la «femme» à
-l’éventail, la «femme» au miroir. On a écrit des volumes et des millions
-de vers admirables pour que cet hiéroglyphe, dès qu’il apparaît à nos
-yeux, ait une certaine signification propre à la France, une
-signification plus élégamment, plus finement et plus spirituellement
-belle que dans les autres pays. C’est chose faite aujourd’hui que tout
-le monde sait lire, et dès que le signe magique sourit à nos yeux, une
-infinité de sentiments et de sensations est évoquée dans la plus
-rudimentaire cervelle, sensations et sentiments uniquement dus à tout le
-travail artistique, à toute la tendresse, à toute la malice de nos
-ancêtres depuis un temps presque immémorial. Grâce à des années et des
-années d’efforts enfin, le signe _femme_ nous dispose à présent, par son
-seul aspect, à ressentir une émotion, belle ou jolie. Combien
-faudrait-il de temps pour que _fame_ nous touchât autant et de la même
-manière? Quarante ou cinquante générations de poètes auront dû
-introduire ce signe étranger dans leurs vers avant qu’il soit devenu
-français, d’abord, et ensuite charmant. Et encore, il lui manquera bien
-de la race... Tant qu’on ne le rencontrera que sous la plume de quelques
-paléographes, ce mot-là ne sera pas né.
-
-Il en va de même pour tous les autres termes qu’on voudra réformer,
-comme «_paon_, _loup_, _cerf_, _désarroi_, _vaudeville_». Évidemment, on
-prononce «_pan_, _lou_, _cer_, _désaroi_, _vaudevile_...» Mais, regardez
-ces hiéroglyphes nouveaux, et dites s’ils n’ont point l’air de poules
-sans queues et de coqs écrêtés? Éveillent-ils sur le papier les mêmes
-images, les mêmes souvenirs que les anciens, les vrais?
-
-C’est trop s’arrêter à la langue écrite, objectera-t-on. Et l’on
-revendiquera sans doute les droits de la pensée orale. Car la pensée est
-propagée par la parole au théâtre, au Palais, et même--si l’on peut
-risquer ce paradoxe--à la Chambre. Qu’un acteur, qu’un orateur prononce
-le mot _femme_, on voit aussitôt une certaine femme, ou plusieurs, et
-non le signe imprimé; s’il parle d’un _coteau_, l’on imagine un
-monticule boisé qui domine une prairie, avec son ruisseau qui la
-coupe... Soit, mais si l’orateur vous donne ensuite son discours à lire,
-vous serez bien choqué d’y rencontrer, au cours de cette même phrase qui
-vous avait plu, une «fame» et un «cotau», bientôt même un «_cotô_»[5].
-
- [5] Arrivés à ce point de la discussion, les philologues ont des
- langueurs et des résignations. «Bien entendu, accordent-ils en
- souriant mélancoliquement, à notre âge, nous n’irons pas apprendre
- une orthographe! Alors que les jeunes gens écriront d’une façon
- nouvelle, nous ne cesserons, nous autres, d’honorer les Muses de
- notre enfance, et de peindre notre pensée avec les précieuses
- couleurs léguées par nos ancêtres...» Ainsi devaient se lamenter
- doucement, sous l’œil des barbares, les derniers lettrés du vieux
- monde gallo-romain, les derniers patriciens... En vérité, nos
- simplificateurs n’auraient-ils tenté de déformer le langage français
- et d’en briser peut être à jamais tous les contours, que pour
- prendre coquettement une attitude? On n’ose croire à tant de
- perversité.
-
-Il y a de plus, pour le regard, une autre nécessité à maintenir
-l’orthographe: c’est la clarté. L’orthographe doit être une vision
-nette. A tant de mots qui déjà s’écrivent de même, malgré la variété si
-grande de notre graphie actuelle, faut-il donc en ajouter une quantité
-d’autres? Car la notation aurait pour effet de multiplier les
-homophones. On obtiendrait _pan_ (paon) et _pan_ (pan de mur), _guère_
-et _guère_ (guerre), _vile_ (féminin de vil) et _vile_ (ville), _ni_ et
-_ni_ (nid), _doit_ (de devoir) et _doit_ (doigt), _crois_ (de croire) et
-_crois_ (croix), etc. M. Paul Meyer (_Pour la simplification de notre
-orthographe_, pp. 21-22) ne voit là que des fariboles, et estime que
-commettre des confusions entre les homophones relève de la pathologie
-mentale. Il indique maintes similitudes existant déjà en français:
-_masse_ (d’armes) et _masse_ (des adhérents), _manne_ (panier) et
-_manne_ (du ciel), _grève_ (des forgerons) et _grève_ (sablonneuse),
-bien d’autres encore. Mais de ces homophones, que la réforme ne
-diversifierait point, pourquoi grossir encore le nombre en forgeant des:
-_sale_ et _sale_ (salle), _cors_ (pluriel de cor) et _cors_ (corps),
-_pous_ (poux) et _pous_ (pouls), etc., etc.? Plus une langue est claire
-aux yeux, plus elle a de grâce, et plus aussi de valeur scientifique et
-d’utilité. C’est cette valeur scientifique de l’orthographe qu’en
-dernière analyse il faut invoquer, surtout contre le chaos du
-phonétisme. Que la notation phonétique soit utile à quelques-uns; que ce
-soit un art d’agrément et que les phonétistes tiennent à le répandre,
-comme on a répandu le piano ou le solfège: personne ne saurait blâmer ce
-besoin d’apostolat. Mais l’orthographe est nécessaire à tous. Le
-téléphone a simplifié la besogne de correspondance; toutefois les
-«écritures» restent toujours la condition indispensable de la
-correspondance, des relations d’amitié ou d’affaires. La notation
-phonétique peut être le téléphone entre les membres les plus lointains
-d’une même génération; l’orthographe doit demeurer les «écritures» entre
-les générations successives.
-
-Il est vrai que la plupart des philologues ne sont pas radicalement
-phonétistes, et que certains déclarent au phonétisme, comme jadis à
-l’océan je ne sais plus quel roi barbare: «Ici, monstre, tu t’arrêteras.
-Je te défends d’aller plus loin...» L’océan jeta sa plus grosse vague
-contre le roi outrecuidant, qui dut rentrer trempé au logis. A son
-exemple, nos nouveaux législateurs auront beau rendre décret sur décret:
-«Selon notre science, diront-ils en vain, qui est puissante et
-redoutable, nous avons fixé des bornes certaines au droit de simplifier
-et réformer. Nous ordonnons que l’on s’y enferme...» Peine perdue! Les
-phonétistes encouragés, enhardis et bientôt déchaînés, répondront:
-«Va-t-on rester en chemin? Tous ces philologues à demi phonétistes ne se
-sont montrés qu’à demi logiques. Poussons le progrès jusqu’au bout. Il
-faut écrire comme on prononce, selon la méthode de Louis Ménard et de
-Barès, qui étaient nos vrais précurseurs. Car ils parlaient au nom de la
-raison, de la sainte raison. Dans nos sociétés modernes, hors la raison,
-point de salut!» Et les réformistes modérés se trouveront débordés,
-submergés; ils auront même quelque honte de s’être montrés si tièdes.
-
-Puis, s’en tiendra-t-on seulement là? Il faudra bien aussi que la
-syntaxe, après l’orthographe, ait son tour. Qu’est-ce, par exemple, que
-ce scandale de l’imparfait du subjonctif? «Que vouliez-vous qu’il _fît_
-contre trois?--Qu’il _mourût_!» Ce temps de verbe est ridicule, et tombe
-heureusement en désuétude. Déjà nos écrivains «art nouveau» le fuient
-comme la peste. Et même aussi le subjonctif. «Je souhaite qu’il
-_aille_!...» Ne peut-on dire: «Je souhaite qu’il _va_?...» Nous n’avons
-pas plus besoin de cet «aille» que du deuxième _t_ de «battu». Ainsi,
-par l’intervention des savants, l’avenir de notre langue se trouve
-heureusement assuré[6].
-
- [6] Dans la section philologique du _Congrès pour l’extension et la
- culture de la langue française_ de l’Exposition de Liège, cette
- question se trouve déjà inscrite au programme d’études: «Y a-t-il
- lieu, dans l’intérêt de la diffusion de notre langue, de s’occuper
- d’une simplification possible de l’enseignement de la grammaire
- française, fondé sur l’étude de l’usage parlé et sur une analyse
- plus précise de cet usage?».
-
- *
-
- * *
-
-Malheureusement les philologues ne s’appuient pas seulement sur
-l’autorité de la science; ils font appel aussi à l’autorité publique:
-après avoir parlé comme savants, ils s’adressent, en bons démocrates,
-aux ministres de la Troisième République sur le même ton que Boileau en
-ses épîtres au Grand Roi. La _Lettre ouverte sur la Réforme de
-l’Orthographe_, que M. Ferdinand Brunot envoie à M. le Ministre de
-l’Instruction Publique, débute par ces mots:
-
- MONSIEUR LE MINISTRE,
-
- «J’avais écrit dans mon _Histoire de la langue française_ une phrase
- que, depuis quelques années, on s’est plu à citer. Je disais: «Il est
- possible que le hasard de la politique amène un jour au ministère un
- homme assez instruit pour savoir que le préjugé orthographique ne se
- justifie ni par la logique, ni par l’histoire»...
-
- «Le hasard m’a montré qu’il s’appelait clairvoyance, et il nous a
- envoyé, presque de suite, MM. Léon Bourgeois, Combes, Leygues, et en
- dernier lieu M. Chaumié, qui, sur le vœu présenté par le Conseil
- supérieur de l’Instruction publique, nomma une Commission chargée de
- préparer la réforme de l’orthographe.»
-
-Invoquer ainsi les «ministres instruits», MM. L. Bourgeois, Leygues,
-Combes et Chaumié, et célébrer la «clairvoyance» du hasard, qui remit
-les destinées de la France savante en de pareilles mains, passe
-peut-être un peu les bornes de la déférence administrative. Et s’écrier
-que l’orthographe habitue les enfants à la croyance, au dogme qu’on ne
-résonne pas: «c’est d’un autre côté, n’est-ce pas, Monsieur le Ministre,
-que l’École républicaine entend conduire les esprits.» Et recourir à
-toutes les figures de la rhétorique, au calembour, «l’orthographe, c’est
-ma graphe, où je mets ma griffe!»--à la supplication: «maintenant,
-Monsieur le Ministre, que je crois avoir levé les scrupules de
-convenance qui vous pouvaient venir, je ne pense pas que vous soyez
-arrêté par des mots ni que vous soyez homme à vous effrayer de faire du
-_socialisme grammatical_»,--à l’insinuation: «aujourd’hui que tout
-repose sur le suffrage, que ce suffrage ne peut être libre et éclairé
-que si la discussion quotidienne des idées politiques et sociales se
-fait librement, facilement, sans interprètes qui la faussent ou la
-restreignent, la pénétration du français dans le moindre village de
-France est devenue une nécessité plus impérieuse que jamais»--voilà
-peut-être employer un langage moins scientifique qu’électoral[7]; voilà
-surtout oublier certaines règles que M. F. Brunot lui-même estime
-nécessaires à la bonne conduite de la discussion: «Le moment, dit
-l’Académie, est-il bien choisi pour travailler à effacer le souvenir des
-origines de notre langue?--Je me refuse, Monsieur le Ministre, à
-examiner cet argument d’ordre tout politique.»
-
- [7] M. Louis Havet écrit (_Revue Bleue_, 21 mars 1905): «On veille à
- ce que [l’enfant] n’écrive pas _vitier_, du latin _vitium_, comme
- _initier_, du latin _initium_. Ce serait une _faute_, on n’ose pas
- dire un _péché_.» Que vient faire là cette insinuation
- anticléricale? C’est du journalisme.
-
-Probablement, en effet, l’Académie donne-t-elle un sens politique à
-cette phrase. Mais en gardant tous les termes, je serais disposé, comme
-elle, à croire que «le moment est mal choisi pour travailler à effacer
-le souvenir des origines de notre langue», alors que des études
-scientifiques n’ont pas encore utilisé tout ce que l’orthographe nous
-conserve de ce souvenir, alors que les sciences linguistiques encore à
-naître ou à développer, dont M. Brunot nous dressait la liste, ont à
-peine commencé leur travail de catalogue, de classification et, si l’on
-veut, d’embaumement historique... Que l’Académie prête un pareil sens à
-sa phrase, et ce n’est plus à elle que l’on pourrait adresser le
-reproche si juste d’apporter où ils n’ont que faire «des arguments
-d’ordre politique.»
-
-Il est un argument d’utilité sociale, néanmoins, que M. Brunot a pleine
-raison de mettre en lumière, mais d’où peut-être il tire de singulières
-conséquences:
-
-«Ceux mêmes qui sont hostiles aux conclusions de votre
-Commission,--écrit-il au Ministre, en oubliant que ce n’est pas _ce_
-ministre qui a nommé _cette_ commission,--s’accordent avec nous sur ce
-principe, qu’à tout prix il faut délivrer l’école, que les millions si
-intelligemment sacrifiés par la République pour la formation de l’esprit
-populaire sont perdus en partie, tant que, sur les trop courtes années
-passées à l’école, tant d’heures sont si inutilement dépensées, tant
-que, suivant le mot de G. Paris, elles servent à initier l’enfant à «des
-mystères sans autre valeur que le respect superstitieux dont on les
-entoure».
-
-Comment donc délivrer l’école? M. Aulard, dans un article de l’_Aurore_
-auquel je viens de faire allusion, propose d’ordonner que l’instituteur
-laissera désormais à ses élèves la liberté d’écrire à leur guise, que la
-faute d’orthographe sera supprimée dans les classes et les examens.
-
-D’autres seraient moins radicaux, et voudraient seulement diminuer le
-coefficient de l’orthographe dans les diverses épreuves, de façon à
-engager peu à peu l’instituteur et l’élève à y prêter moins d’attention.
-De la sorte, croient-ils, après une période plus où moins longue, une
-génération nouvelle ayant cessé d’apprendre l’orthographe, celle-ci
-tomberait en désuétude, les simplifications se feraient d’elles-mêmes,
-et les dictionnaires n’auraient bientôt qu’à enregistrer un usage devenu
-spontanément plus rationnel.
-
-Séduisante au premier abord, comme toutes celles qui ont pour fondement
-la liberté, cette proposition ne soutient cependant pas un examen
-attentif. Mettons qu’un arrêté, un décret, si l’on veut, soit rendu en
-ce sens. Quelle influence aura-t-il sur les livres et les journaux?
-Aucune, évidemment. L’enseignement du maître se désintéressera désormais
-de l’orthographe, voilà qui va bien. Mais les livres scolaires ne
-seront-ils pas des professeurs muets d’orthographe? Et l’enfant n’étant
-plus conseillé, n’ayant, pour lui montrer à écrire, que ces modèles
-d’une complication où il ne saura rien démêler, ne s’appliquera-t-il pas
-encore à les imiter? S’il ne le fait pas, qu’il s’en écarte, par
-paresse, par mépris, ou pour toute autre cause, qui dit qu’il
-simplifiera?»
-
- * * * * *
-
-M. Brunot craint pour le peuple les «séductions» de la liberté: il tient
-à nous imposer sa simplification. Pourquoi la sienne? Pourquoi même une
-simplification? Il est assurément dans notre orthographe des
-chinoiseries qui tiennent trop de place dans l’enseignement de nos
-écoles primaires: mais un décret ministériel, ramenant au minimum le
-coefficient de l’orthographe dans les examens de cet enseignement,
-ramènerait sûrement aussi nos instituteurs à une plus juste estime des
-différentes études inscrites dans leur programme; apprendrait
-l’orthographe qui voudrait, et ceux qui ne la sauraient point n’en
-seraient pas plus mal notés, si en d’autres branches ils avaient mieux
-occupé leurs années scolaires. Mais les simplificateurs veulent la
-simplification à tout prix, et ce sont encore des arguments politiques
-qui semblent les décider.
-
- * * * * *
-
-«La liberté,--dit M. Brunot,--la liberté absolue, M. Aulard le sait
-mieux que personne, substituée d’un coup à la contrainte tyrannique, a
-peu de chances d’être acceptée de tous. Aussitôt que l’école de l’État
-se montrera si dédaigneuse de l’orthographe, l’_école d’en face_ ne
-l’enseignera qu’avec plus de soin, sûre de former des enfants selon le
-préjugé bourgeois, heureuse d’avoir désormais un caractère extérieur qui
-lui soit propre, et permette de reconnaître du dehors pour ainsi dire un
-des siens, un homme dit bien élevé.
-
-Qui ne voit la conséquence? C’est que, les préjugés héréditaires aidant,
-l’orthographe étant redevenue la chose de quelques-uns, elle retrouvera
-plus d’estime que jamais dans un certain monde. De même qu’en Angleterre
-un gentleman se fait reconnaître à la première phrase qu’il prononce, de
-même, il y aura des gens qui se classeront dès la première ligne comme
-des hommes supérieurs, on aura fait une classe nouvelle, celle des gens
-qui sauront écrire: le mandarinat.»
-
- * * * * *
-
-Il s’agit donc d’empêcher tout le monde d’acquérir cette «science
-d’écrire», comme dit avec justesse M. Brunot. Le procédé est
-révolutionnaire: la Révolution pensa que la «science de peser» n’était
-pas utile à la patrie et, logique jusqu’au bout, elle supprima les
-chimistes, Lavoisier, à qui nous dressons aujourd’hui des statues. Mais
-est-il tellement sûr que le purisme soit chez nous une coquetterie des
-gens «bien élevés»? L’argot n’a-t-il pas trouvé autant d’adhérents parmi
-ceux-ci que dans le reste de la nation et, pour ne citer qu’un exemple,
-le dernier des bourgeois se donnerait-il les libertés de style,
-d’orthographe et de vocabulaire que prend à chaque ligne le plus que
-noble chroniqueur qui signe Gyp?
-
-Le langage d’un peuple apparaît comme une création à laquelle
-collaborent, uniquement guidés par leur instinct et par leur oreille,
-les plus ignorants comme les plus cultivés, citadins et paysans, pauvres
-et riches. Il en fut presque de même pour l’orthographe: seulement la
-collaboration devient plus restreinte, et ce fut l’ouvrage de quelques
-centaines de savants, de plusieurs sociétés de précieuses, de ce qu’on
-appela jadis les «honnêtes gens», la bonne compagnie enfin, les classes
-dites éclairées. A certains intervalles, l’Académie donne une édition de
-son dictionnaire, et tout est réglé.
-
-Or, on ne peut nier que ce travail, fait au cours des siècles et par
-tant de mains, ne se trouve en dehors de toute logique, puisque aussi
-bien il est arbitraire et ne repose pas, comme le langage lui-même, sur
-des lois phonétiques, des lois naturelles. Mais notre langue écrite, à
-nous transmise en cet état par nos ancêtres, et à peu près
-définitivement fixée depuis cent ans, notre langue est belle. Ou, du
-moins, on a publié tant de belles œuvres avec les assemblages de signes
-graphiques auxquels nos yeux sont habitués à présent, qu’il y aurait du
-vandalisme, et le plus horrible de tous, un vandalisme prémédité, à
-prétendre aujourd’hui bouleverser tout cela au nom de la raison.
-
-Qu’on jette les yeux sur la carte de quelque forêt vénérable: on voit
-aussitôt que les chemins, les layons et les sentes y serpentent, s’y
-coupent, y forment des carrefours, des entrelacs et des angles de la
-façon la plus inexplicable, la plus folle. C’est que, depuis bien des
-siècles, les bûcherons et les habitants des lisières en ont usé à leur
-caprice ou selon leurs besoins. Mais on se promène avec enchantement
-parmi les pittoresques méandres du vieux bois. Soudain, un ingénieur
-survient: «Quel est ce fouillis!--s’écrie-t-il.--Qu’on me comble les
-mares, qu’on abatte les futaies, qu’on éventre les halliers! Il me faut
-de la perspective dans cette forêt, et j’y vais tracer des routes
-nationales qui formeront des triangles réguliers, des parallélogrammes
-et autres figures plus convenables en un siècle de progrès.» Cet
-ingénieur, digne de la prison, me semble un peu cousin des réformistes
-qui ne mériteraient, eux, qu’un sourire, s’ils n’étaient si entêtés.
-
- *
-
- * *
-
-Il importe, ajouteront les philologues, de réduire les difficultés
-d’écrire notre langue pour les étrangers. Mais de quoi veut-on nous
-parler? S’agit-il de commerce? Il faudrait en ce cas songer à faire
-d’abord de nos compatriotes des hommes d’action, de prévoyants et
-audacieux coureurs d’aventures avant de nous gâter notre vocabulaire.
-Puis, la connaissance des langues vivantes se répandant de jour en jour,
-il est fréquent que les commerçants écrivent aujourd’hui chacun en sa
-langue. Enfin, aucun Danois, Russe ou Allemand, ayant commis une faute
-en quelque lettre d’affaires, ne nous en semble, je pense, ni ne s’en
-estime déshonoré. Sa commande n’en sera pas moins la bienvenue. Et
-quelle est donc la langue la plus parlée dans le monde? L’anglais, où
-précisément les difficultés orthographiques passent pour
-extraordinaires.
-
-S’agit-il de notre influence intellectuelle? Mais ici encore, il y a
-deux cas. Si l’on s’inquiète pour la diffusion de nos ouvrages de
-critique ou de philosophie, ignore-t-on que tous les penseurs
-professionnels, en Europe ou en Amérique, sont forcément plus ou moins
-polyglottes aujourd’hui. Ils ont jusqu’ici fort bien écrit le français,
-sans s’être plaints. Et si l’on songe à nos belles-lettres, il ne faut
-point oublier que notre suprématie, par la grâce et l’esprit tout au
-moins, est encore indiscutable; que nos aïeux nous ont légué la langue
-écrite avec laquelle ils avaient enchanté le monde, que cette séduction
-dure encore, et qu’il faut laisser aux écrivains d’aujourd’hui ces mêmes
-mots dont leurs aînés firent un si noble et si délicieux usage.
-
-Combien de temps les étrangers et nos enfants gagneraient-ils, si on
-leur enseignait une orthographe simplifiée? Celui seulement qu’ils
-emploient en ce moment à se familiariser avec les exceptions et les
-formes les plus bizarres des mots, c’est-à-dire trois ou quatre mois
-peut-être. Car il leur faudrait toujours bien apprendre à écrire les
-sons, innombrables et nuancés, même et surtout, on l’a vu plus haut, en
-notation phonétique. Ajoutez à cela l’horrible confusion qui se
-produirait dans leurs petites cervelles, pendant la période de
-transition, entre l’ancienne manière d’écrire, dont ils liraient partout
-des exemples, et la nouvelle.
-
-Aussi bien le projet de réforme orthographique n’a-t-il pas rencontré,
-en dehors du bataillon des chartistes et de quelques dévoués
-auxiliaires, une très vive sympathie. Les gens de lettres surtout
-s’indignèrent[8]. Un tel attentat contre toutes les œuvres littéraires
-écrites depuis trois cents ans souleva beaucoup de colères.
-L’orthographe du XVIIe siècle était fantaisiste, celle du XVIIIe encore
-bien mal réglée. Mais, à l’exception de quelques rares éditions
-destinées aux curieux et aux spécialistes, les chefs-d’œuvre classiques
-ont tous été réimprimés et répandus par milliers et milliers
-d’exemplaires dans notre orthographe, qui, depuis le commencement du
-XIXe siècle, n’a presque plus changé, et semble à peu prés fixée. Et,
-quand bien même on donnerait les textes classiques dans leur intégrité
-absolue, la surprise ne serait ni si grande ni si pénible[9] qu’à les
-traduire dans le «petit nègre» dont on nous menace.
-
- [8] La _Revue Bleue_, ayant pris l’initiative d’une pétition publique
- afin de protester contre la réforme, a recueilli, pendant quatre
- semaines, les signatures, par centaines, de nos écrivains les plus
- respectés, de très nombreux membres de l’Académie et de l’Institut,
- de savants, de professeurs parisiens et provinciaux. Notons aussi
- que M. Michel Bréal n’est point partisan d’une réforme, surtout
- brutale et ordonnée par décret, et que M. Rémy de Gourmont a publié
- dans la _Revue des Idées_ (15 janvier 1905) une très persuasive
- étude technique, exposant point par point les abus, les hideurs, et
- même les inconséquences du rapport de M. Paul Meyer. On a vu,
- d’autre part, dans le Figaro du 9 avril 1905, le chaleureux
- plaidoyer de M. Edmond Rostand en faveur de l’orthographe
- traditionnelle. M. Pierre Louÿs, le premier, avait en 1904 exposé
- dans le _Journal_ son opinion anti-réformiste.
-
- [9] Tel était le sens de tette phrase imprimée dans la pétition de la
- _Revue Bleue_: «Les plus grands modèles classiques eux-mêmes se
- présentent à nous dans une forme qui nous est encore familière.» Les
- réformistes l’ont voulu comprendre de cette manière: «Les grands
- classiques avaient la même orthographe que nous.» Il y a pourtant
- des nuances, dans le style. On enseigne à l’Ecole des Chartes qu’il
- faut lire les textes avec soin; et l’adverbe _encore_ a un sens bien
- net en français.
-
-Supposons que demain le gouvernement affolé, sinon terrorisé, ne tienne
-aucun compte de l’Académie et décrète la révolution proposée. Que
-verrions-nous? Ceci: les enfants apprendraient à lire et à écrire une
-langue spéciale, qui les séparerait brusquement de leurs aînés, qui leur
-rendrait tout déchiffrement littéraire difficile, pénible, comme l’est
-aujourd’hui celui d’un texte de Rabelais pour la grande majorité des
-Français. La Bruyère, Pascal, Chateaubriand, Victor Hugo, Flaubert, et
-jusqu’aux plus récents écrivains, et jusqu’aux poètes contemporains[10],
-tout cela semblerait d’un seul coup reculé dans le passé, bon pour les
-«dilettantes», archaïque, vieillot, inutile! Les plus grands et les plus
-vivants chefs-d’œuvre n’auraient plus que la valeur d’objets de vitrine.
-La nation se sentirait désormais étrangère à sa tradition littéraire, à
-la partie la plus noble d’elle-même! Les écoliers se trouveraient tout à
-coup sans modèles de beauté qui leur formassent à peu près le goût, et
-dans lesquels ils pussent avoir confiance. Ne se méfie-t-on pas toujours
-des écritures difficiles, des langues mortes? Enfin la France--et les
-philologues respireraient enfin,--la France, le premier peuple
-littéraire du monde, n’aurait plus de littérature!
-
- [10] J’entends par là les auteurs et les poètes dignes de ce nom. Car
- je ne suppose pas un seul instant qu’un écrivain de pure race
- française, un véritable, un pieux descendant des Racine, des La
- Fontaine, des Vigny, des Musset, consentirait à revêtir sa pensée du
- nouvel et affreux uniforme. Voici, nous dit M. Rémy de Gourmont,
- quelques vers des fables de La Fontaine écrits selon les formules
- des philologues:
-
- Dès que vous vèrez que la tère
- Sera couverte, et qu’à leurs blés
- Les jens n’étant plus ocupés
- Feront aus oizillons la guère...
-
- Je plie et ne rons pas...
-
- Un cer s’étant sauvé dans une étable à beus...
-
- Les alouètes font leur ni...
-
-Car--disons encore aux savants cette bonne parole--les écrivains alors
-disparaîtraient. On verrait seulement, en face de la multitude vouée aux
-seuls journaux et romans-feuilletons figurés phonétiquement, quelques
-mandarins qui s’honoreraient les uns les autres, mais ne feraient plus
-rien qui vaille dans leur solitude et leur abandon. Radieux avenir! Je
-sais bien que, selon M. Louis Havet (_Revue Bleue_, 11 mars 1905), les
-«futures vachères» ne seraient plus forcées de «hérisser certains mots
-d’_y_ et d’_h_»; mais, en revanche, on aurait séparé pour toujours la
-foule et les lettrés. Celle-là et ceux-ci, se soutenant mutuellement,
-produisent encore aujourd’hui un peu de beauté. M. Louis Havet préfère
-que les vachères, dans leurs dissertations «filosofiques» sur la
-«psicolojie» des veaux, puissent négliger en paix les _h_ et les _y_. A
-chacun sa chimère, après tout. Et à chacun son patriotisme.
-
-Certes le cas serait bien différent, et nous ne parlerions plus de la
-sorte si l’on venait nous dire: «Voyez, le peuple souffre. Les
-chinoiseries orthographiques l’oppriment. Il ne veut pas que vous vous
-occupiez de ses impôts avant que vous ne l’ayez d’abord délivré de
-l’épouvantable tyrannie des participes. La société tout entière
-d’ailleurs trépigne sous ce joug. La nation qui, dans le _Paris-Sport_
-ou le _Jockey_, lit paisiblement des termes aussi barbares que
-«_walk-over_» ou «_dead-heat_», ne peut plus souffrir qu’on écrive
-fauvette, œuf ou général, mais exige «fauvète», «euf» et «jénéral». Et
-déjà de grands écrivains ont donné l’exemple de ces _graphies_...» Oh!
-il n’y aurait plus alors qu’à s’incliner devant une évolution naturelle
-et le vœu populaire. L’Académie, comme son rôle l’y invite, donnerait au
-nouvel usage force de loi, et l’on s’y soumettrait sans répliquer. Ce
-fut ce qui arriva lors des petits changements orthographiques dans les
-éditions du Dictionnaire de 1835 et de 1878. La réforme de 1740
-elle-même, bien moins considérable que celle de M. Paul Meyer, reposait
-sur un besoin général, les anciennes formes tombant en désuétude; et un
-grand écrivain, comme Voltaire, appuyait le souhait de très nombreux
-lettrés.
-
-Mais, aujourd’hui, le peuple se plaint-il? Non. Les lettrés
-demandent-ils des libertés? Nullement. Ils s’unissent, au contraire,
-pour se protéger. Où donc est le péril? Où donc la nécessité de modifier
-quoi que ce soit? Nulle part, sinon dans le cerveau de quelques érudits.
-Que ceux-ci se rappellent l’exemple de ces architectes réformateurs, eux
-aussi, qui, au XVIIe siècle, jetaient bas toutes les tours gothiques,
-puis, sous Napoléon, se mirent à raser les pavillons Louis XV et, en
-1840, à briser les portails Empire: si bien que de certains châteaux il
-ne resta plus rien. La langue française ne regarde que les écrivains.
-Garons-nous des savants. Au lieu de «mal de tête», plusieurs d’entre eux
-nous ont déjà donné «céphalalgie». D’autres voudraient maintenant
-«séfalaljie»... A quoi donc prétendront les troisièmes?
-
- *
-
- * *
-
-Ce sont là--je ne le sais que trop--raisons de sentiment, de cœur, que
-la raison des philologues ne comprend pas. Peut-être me fussé-je trouvé
-fort en peine d’en trouver de meilleures, si M. Brunot ne m’avait donné
-l’exemple. Reprenant le procédé de discussion qu’a immortalisé l’auteur
-des _Provinciales_, M. Brunot est allé trouver l’un de ses adversaires,
-qui pourtant était un de ses amis, et il nous raconte sa visite:
-
- «Croyant qu’une longue habitude des graphies diverses avait oblitéré
- en moi le sens de la beauté plastique de l’orthographe, je consultai
- un écrivain de mes amis.
-
- «Eh bien!--me dit-il,--vous êtes décidé? Irez-vous jusqu’à biffer,
- pour la satisfaction de vos maîtres d’école, le _ph_ d’_asphodèle_, au
- risque de dissiper à jamais les senteurs qui sortent de ce nocturne?
- Ici, vous ne nierez plus. Saint-Saëns qui s’y connaît, j’espère, a
- très bien expliqué la chose dans un article déjà ancien du _Figaro_.
- L’harmonie poétique, voyez-vous, elle est dans l’écriture, et non,
- comme des naïfs le croient, dans le son. Les vers sont faits pour être
- écrits et non pour être dits. Le vers est une musique. Eh bien! ceux
- qui ne lisent pas la musique ne la goûtent pas dans la plénitude.
- Qu’est-ce qu’une mélodie, qu’est-ce qu’un rythme, qu’est-ce que la
- voix ou l’orchestre, quand l’oreille seule en est touchée? Au
- contraire, regardez toutes ces notes, ces triples croches chevauchant
- d’une barre à l’autre, grimpant ou avalant les degrés d’une échelle
- sans fin, descendant des ciels aux clartés gaies vers les profondeurs
- souterraines, tourbillonnant, donnant l’assaut, s’essorant, fanions
- hauts, dans une envolée immense, au-dessus des portées, voltigeant
- sans règle dans le plein azur...»
-
-Hélas, n’ayant pas, moi, «une longue habitude des graphies diverses», je
-fus chez un philologue, pis que cela, chez un épigraphiste de mes amis,
-car _orthographe_ et _épigraphe_, pensais-je, doivent avoir quelque
-parenté. Et comme j’exposais mes angoisses à cet homme austère, qui de
-toutes les littératures présentes et passées, connaît principalement le
-_Corpus Inscriptionum Semiticarum_:
-
-«--Lisez, me dit-il, lisez l’_Histoire de l’Écriture_ de mon confrère
-Philippe Berger. Ceux qui se mêlent de réformer l’orthographe devraient
-être, en effet, des épigraphistes: mais quand on a tâté de notre
-belle science, on ne sent plus le goût des vaines querelles.
-Allez,--ajouta-t-il en me poussant vers la porte,--allez acheter
-l’_Histoire de l’Écriture_ de M. Philippe Berger.»
-
-J’ai acheté cette _Histoire_, et je l’ai lue, car elle est lisible même
-pour les profanes. Les simplificateurs de l’orthographe la devraient
-feuilleter; ils y verraient que leur simplification est, peut-être, non
-pas un progrès, mais comme disent les biologistes, une régression dans
-l’évolution de l’écriture; ces révolutionnaires, ces «socialistes
-grammaticaux» ne font que recommencer une expérience qui n’avait pas
-réussi aux Phéniciens, aux cousins du Peuple de Dieu, et ils marchent à
-l’encontre du progrès que les Hellènes, ces «libres-penseurs», avaient
-introduit en cette affaire.
-
-Car l’orthographe chez les Égyptiens et les Chaldéens débuta par être
-une figuration tellement complète et précise que ces premières écritures
-étaient en réalité un dessin et que leurs signes idéographiques, leurs
-hiéroglyphes, où chaque objet était figuré par sa silhouette, se
-présentent comme le contre-pied de la notation phonétique: cette
-première orthographe voulait parler aux yeux, avec autant de soin que
-nos phonétistes veulent parler à l’oreille. Après vingt ou trente
-siècles, des inventeurs, considérant le nombre presque infini de signes
-que pareille orthographe comportait, considérant aussi l’impossibilité
-matérielle de figurer aux yeux les choses, les idées surtout, qui n’ont
-pas de figure matérielle, simplifièrent et idéalisèrent tout à la fois
-cette écriture: l’alphabet fut inventé en quelque bazar phénicien de Tyr
-ou de Sidon, et c’est de là qu’il s’est répandu à travers le monde; tous
-les peuples blancs usent aujourd’hui de l’écriture et des signes
-alphabétiques dont ils empruntèrent, directement ou indirectement, aux
-Phéniciens le système et les traits.
-
-Mais, simplificateurs à outrance, les Phéniciens avaient sauté de
-l’hiéroglyphe à la sténographie: leur orthographe n’écrivait que les
-consonnes et longtemps les Sémites, restés fidèles à cette mode
-sémitique, n’usèrent que de cette sténographie:
-
- _brsjt brh hlhjm ht hsmjm_
-
-est le début de la Bible; et l’on peut lire au Louvre sur le sarcophage
-d’Eshmounazar, roi de Sidon:
-
- _bjrhblbsntgxzwhrbg_
-
-Orthographe démocratique s’il en fut, où les fautes devaient êtres
-réduites au minimum, et que les enfants des écoles primaires savaient
-aussi bien que le plus parfait styliste, dès qu’ils avaient appris
-seulement à lire et à écrire! Orthographe mondiale, semble-t-il, que les
-étrangers auraient dû admirer et adopter, et qu’ils adoptèrent, en
-effet, mais en la perfectionnant, en la complétant. Et ce furent les
-Hellènes, le plus démocrate et le plus hospitalier des peuples, le plus
-amoureux d’égalité et le plus désireux de relations étrangères, qui
-«compliquèrent» cette orthographe sémitique, parce que leur esprit clair
-et précis vit combien la simplification nuit à la clarté et à la
-précision de l’écriture: _prs_, suivant l’orthographe sémitique, pouvant
-être aussi bien _Paris_ que _Perse_.
-
-Nos simplificateurs diraient sans doute que le sens de la phrase
-l’emporte et qu’il faut être cérébralement déchu pour ne pas deviner
-aussitôt ce qu’il faut lire, _Perse_ ou _Paris_. Les Grecs en jugèrent
-autrement. Ils compliquèrent l’orthographe en introduisant les voyelles
-entre les consonnes, en redoublant les consonnes, en faisant tout ce que
-nous faisons aujourd’hui. Et voyez le résultat: s’il ne s’était pas
-trouvé des Hellènes pour traduire la Bible en grec vers le troisième
-siècle avant notre ère et pour transcrire en orthographe hellénique les
-noms propres d’Israël, nous saurions par le texte hébraïque que
-Jérusalem eut des rois appelés _Dwd_ ou _Slmn_; mais nous serions
-incapables de dire si ces rois se nommaient _Daoud_ ou _Sliman_, _Douad_
-ou _Selamin_, etc., et jamais nous n’aurions conservé leur vrai nom de
-_David_ et de _Salomon_. Il est des simplificateurs qui pensent à la
-diffusion de nos idées. Peut-être rééditeront-ils cet exemple des Juifs
-qui donnaient au monde occidental leur Dieu, leur terrible _Ihvh_, mais
-qui oubliaient ou défendirent d’en orthographier assez complètement le
-nom pour que nous puissions le prononcer: un scribe du XVIe siècle
-_après_ notre ère décida qu’il fallait prononcer _Iehovah_ et, de fait,
-nous dîmes _Iehovah_, jusqu’au jour où l’on prit garde qu’un texte grec
-nous donnait _Iahveh_.
-
-M. Brunot a oublié cette leçon de l’épigraphie quand il imagina «son
-système en sa simplicité redoutable»:
-
- «Voici donc, dans toute sa simplicité redoutable, mon système. Le
- ministre nomme une commission composée de linguistes et de
- phonéticiens. Cette commission, à l’aide des instruments de phonétique
- expérimentale aujourd’hui existants, recueille le parler de personnes
- réputées pour la correction de leur prononciation. Je ne verrais aucun
- inconvénient à ce que l’Académie désignât quelques-unes de ces
- personnes. La commission confronte les prononciations ainsi
- enregistrées, elle établit la normale, qui, inscrite mécaniquement,
- infailliblement, sert d’étalon.
-
- Cet étalon est, comme celui du mètre, officiellement déposé. La
- commission, prenant ensuite dans l’alphabet actuel à peu près tous les
- éléments de son écriture, établit un système graphique. Elle adopte
- les signes diacritiques, accents, cédilles, tildes, qu’elle juge
- nécessaires pour distinguer les sons, pour marquer par exemple les
- diverses voyelles d’un même groupe, ainsi l’_a_ grave, l’_a_ moyen,
- l’_a_ ouvert, l’_a_ nasal, le tout sans s’écarter jamais du principe
- absolu: un signe pour un son, un son pour un signe.»
-
-Outre que cette simplification ne simplifie peut-être rien,--au
-contraire, car ces signes diacritiques, accents, cédilles, tildes,
-créeront autant de fautes que notre orthographe actuelle,--il faudrait
-savoir que d’autres peuples ont essayé de ce «système redoutable». En
-constatant les avantages de l’alphabet hellénique, les Sémites, après
-quinze siècles peut-être de fidélité à la pure sténographie des
-Phéniciens, fabriquèrent tout un arsenal de signes diacritiques dont ils
-ornèrent le bas ou le haut de leurs consonnes afin de noter tant bien
-que mal les voyelles absentes. Or tous ceux qui ont la moindre notion
-d’hébreu et d’arabe se sont plaints de la confusion, du casse-tête que
-produit cette apparente simplicité. Et rien n’aura réduit le nombre des
-étudiants et des connaisseurs en ces langues, comme cette orthographe
-obscure, hérissée, où chaque mot est une énigme à plusieurs sens et où
-le lecteur ne comprend pleinement une phrase que si d’avance il connaît
-le sens général, les noms propres et les formules habituelles à
-l’écrivain.
-
-Observons bien d’ailleurs que la commission de linguistes et de
-phonéticiens réclamée par M. Brunot n’a pas plus de compétence ici
-qu’une commission de musiciens ou de chimistes. Et je ne vois pas à vrai
-dire quelle commission de savants aurait la compétence en ces matières
-qui sont de la vie courante, changeante, individuelle. C’est un devoir
-de l’État d’intervenir, disent les simplificateurs:
-
-«Dès lors qui ne voit qu’il y a là des intérêts d’État, et que par suite
-il devient du devoir de l’État d’intervenir? L’État est, comme les
-artistes, autant qu’eux, intéressé à en [de la langue] garder, à en
-protéger, à en augmenter, s’il se peut, la beauté, puisque nul n’ignore
-que là est une des raisons principales de son ascendant, mais il ne peut
-négliger de se demander si elle ne se fait pas inutilement difficile
-d’accès, si elle ne se retranche pas par là des succès qu’il lui serait
-aisé d’obtenir, si d’inutiles complications dont on la hérisse ne sont
-pas un obstacle au dessein qu’il poursuit d’assurer à tous, autant que
-possible, la possession de cet instrument indispensable à l’échange des
-idées, à la culture de l’esprit, au développement même des intérêts
-matériels. Là où cela est faisable, autant que cela est faisable, il
-doit donc et à la langue et à la nation de faire la police de notre
-idiome, comme il fait la police des poids et mesures.
-
-J’ai hâte d’expliquer le mot police qui sonne mal, quoique tout le monde
-sache qu’un linguiste de profession, si étatiste qu’il puisse être par
-ailleurs, ne peut faillir sur ce point et attribuer à l’État des droits
-et un pouvoir qu’il n’a pas; il n’est pas un apprenti dans l’étude des
-langues à qui l’idée de cultiver la langue, de la transformer ou même de
-la modifier «par voie administrative» ne parût une chose bouffonne,
-puisque nous savons, puisque nous enseignons que la fonction du langage
-est une fonction naturelle, inconsciente, qui s’exerce sans que même le
-consentement de l’individu puisse en renoncer la liberté inaliénable.
-Quelqu’un le voulût-il, que la nature qui agit obscurément mais
-nécessairement en lui ne s’y résoudrait pas. A chaque jour, à chaque
-heure, elle use de cette liberté pour modifier à notre insu notre
-langage. Nous avons beau nous étudier à le conserver, nous en altérons
-sans cesse les sons, les mots, les tours, suivant des lois que nous
-ignorons, mais que la science observe et établit, et qui dirigent dans
-l’harmonie toutes les transformations vers une fin dont aucune
-puissance, aucune volonté ne pourrait nous détourner.
-
-Ce que pendant un temps l’autorité obtient, nous le savons, c’est une
-soumission apparente...
-
-S’imaginer le contraire est une vieille erreur, où l’esprit de
-domination de Richelieu pouvait tomber, mais où les premiers
-académiciens eux-mêmes ne tombèrent pas.»
-
-Est-il possible de mieux dire? mais est-il possible, par contre, de
-mieux parler contre les projets ministériels des simplificateurs, contre
-leurs adjurations au bras séculier de trancher une querelle où la
-liberté individuelle ne saurait être guidée que par le choix de tous, où
-ce n’est pas une Commission ni même une Académie qui a droit et pouvoir
-de décision, mais où le suffrage universel, en quelque façon, des
-générations _présentes et passées_ crée cette règle traditionnelle,
-omnipotente, et admirable de l’usage?
-
- *
-
- * *
-
-S’il y a dans notre orthographe actuelle des bizarreries, des anomalies,
-des fantaisies choquantes à l’excès, notez-les, cataloguez-les,
-signalez-les à l’ironie ou au bon sens populaires; quelques années de
-libre discussion amèneront, comme toujours, le triomphe de cet
-invincible bon sens; l’orthographe se régularisera et se réformera dès
-lors par la collaboration de tous, et non par le caprice scientifique de
-quelques-uns. Signalez à l’usage les réformes à faire, et l’usage les
-fera, sous le régime et avec la sanction de la liberté.
-
-L’esprit qui anime les réformistes révolutionnaires est respectable et
-généreux, sans doute. Seulement il faut craindre de quitter la proie
-pour l’ombre, et d’aller à l’encontre de la civilisation française tout
-entière sous prétexte d’un chimérique avantage que l’on donnerait aux
-enfants des écoles communales. Prenons garde que la raison tyrannique ne
-nous jette ici dans quelque extravagance, et n’oublions point cette
-formule du regretté L. Duvau,--qui fut pourtant un éminent linguiste,
-lui aussi,--citée par M. L. Meillet qui est un autre linguiste de
-marque: «Il n’est rien que ne puisse la logique, si ce n’est peut-être
-se rencontrer avec la vérité»[11].
-
- [11] _Mém. de la Société de linguistique de Paris_, t. XIII, fasc. 4.
-
-Aucun esprit sensé ne saurait s’opposer à ce qu’on régularise très
-prudemment l’orthographe, dans la mesure où le voudra faire quiconque
-aime et respecte profondément notre langue, les chefs-d’œuvre qu’elle a
-produits, la longue et vénérable tradition qu’elle prolonge. Mais ne
-perdons pas de vue que nous avons, entre plusieurs devoirs nationaux,
-celui de maintenir dans toute sa beauté plastique et son intégrité la
-langue qui a fait notre incontestable suprématie en Europe, par le
-charme, par l’éloquence, par l’enthousiasme, par la grâce et surtout par
-_la clarté_. Primant tout autre souci, nous avons celui de rester le
-plus grand peuple «écrivain» du monde. Cramponnons-nous donc à nos
-ancêtres, et tâchons de les égaler, de nous montrer dignes d’eux. La
-nécessité pour la France de demeurer inimitable passe l’intérêt qu’il
-peut y avoir à ce que les candidats au _Louvre_ et au _Bon Marché_
-commettent ou non des fautes d’orthographe. Avant de travailler pour la
-logique ou la raison, il faut que nous travaillions pour la gloire
-littéraire de notre pays, dût M. Brunot railler cette pensée revêtue, je
-l’avoue, de ce qu’il nomme si dédaigneusement un «badigeon tricolore»!
-
-
-IMP. RÉPESSÉ-CRÉPEL ET FILS, ARRAS
-
-
-
-
-LIBRAIRIE E. SANSOT et Cie ÉDITEURS
-
-58, Rue St-André-des-Arts. PARIS
-
-
-Collection in-12 Couronne 5 fr. le volume
-
- Maurice Barrès. _Huit jours chez M. Renan_, suivi de
- _le Regard de M. Renan_, 7e édition 1 vol.
- -- _Quelques Cadences_ 1 vol.
- -- _La Vierge assassinée_ 1 vol.
- -- _De Hégel aux Cantines du Nord_ 1 vol.
- Henry Bordeaux. _Deux Méditations sur la Mort_ 1 vol.
- Henri Bremond. _Le Charme d’Athènes_ 1 vol.
- Gomez Carrillo. _Quelques petites Ames d’ici et
- d’ailleurs_ 1 vol.
- P. de Bouchaud. _Étapes Italiennes_ 1 vol.
- Jean Lorrain. _Heures de Corse_ 1 vol.
- Péladan. _La Clé de Rabelais_ 1 vol.
- -- _Origine et Esthétique de la tragédie_ 1 vol.
-
- Maurice de Guérin. _Le Centaure_ suivi de _la Bacchante_,
- précédé d’une notice par Edmond Pilon 1 vol.
-
- Eugénie de Guérin. _Reliquiæ_ avec une notice par Edmond
- Pilon 1 vol.
- Stendhal. _Pensées et impressions_ 1 vol.
- Edouard Rod. _Reflets d’Amérique_ 1 vol.
- Jean Moreas. _Paysages et Sentiments_ 1 vol.
- Georges Grappe. _Les Pierres d’Oxford_ 1 vol.
-
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