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If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: La Querelle de l'Orthographe - -Author: Marcel Boulanger - -Release Date: November 21, 2021 [eBook #66787] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at - https://www.pgdp.net (This file was produced from images - generously made available by the Bibliothèque nationale de - France (BnF/Gallica)) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA QUERELLE DE L'ORTHOGRAPHE *** - - - - - - PETITE COLLECTION “SCRIPTA BREVIA” - - MARCEL BOULENGER - - La Querelle - de - l’Orthographe - - - PARIS - BIBLIOTHÈQUE INTERNATIONALE D’ÉDITION - E. SANSOT et Cie - 53, Rue Saint-André-des-Arts, 53 - 1906 - - - - -Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays y -compris la Suède, la Norwège et le Danemarck. - - - - -La réforme de l’orthographe peut nous être imposée demain par ordre. Le -Ministre est un puissant dieu. Mais la querelle de l’orthographe, en -revanche, peut durer indéfiniment. Elle a mis jusqu’ici en présence, -d’une part l’Académie Française, les gens de lettres et une grande -majorité d’hommes raisonnables; d’autre part, un bataillon de fougueux -philologues et de chartistes indomptés. - -Les quelques pages que voici furent publiées, au cours d’une première -crise, dans la _Revue Bleue_ et la _Revue de Paris_. L’auteur ne se -figure nullement qu’elles serviront le parti dont il est. Il sait bien -que ce qu’on nomme politiquement «le progrès» est inévitable. Mais il -n’ignore pas non plus que, même votées par tous nos parlements, les lois -échouent et tombent devant le bon sens populaire, quand elles sont trop -iniques ou trop choquantes. - -Puis il ne faut jamais déserter un combat, dût-on n’y jouer, dans le -rang, que le rôle du plus modeste fusilier. - -M. B. - -Avril 1906. - - - - -LA QUERELLE - -de - -L’ORTHOGRAPHE - - - - -I - - -Il est permis de croire qu’on ne sait pas très bien, chez nous, ce que -c’est qu’un philologue. On n’en a qu’une idée confuse et prestigieuse: -celle, par exemple, d’un homme âgé, très savant, qui fait des cours à la -Sorbonne ou au Collège de France, et qui parle couramment le latin, le -grec, l’hébreu et le sanscrit, non moins que toutes les langues -vivantes, sans en excepter les dialectes hindous, ceux des Lapons ou des -nègres d’Afrique, et même aussi le français, notre français. Dès lors, -qu’arrive-t-il? C’est qu’à la moindre inquiétude, pour la moindre -hésitation, pour le plus insignifiant problème à propos de grammaire ou -d’orthographe, on court se jeter aux pieds d’un pareil polyglotte: «Ah! -mon cher maître, tirez-nous d’embarras! Comment ferons-nous en tel ou -tel cas pour écrire, pour parler notre langue?» - -Eh bien, cette étrange coutume, qui depuis peu devient la nôtre, -d’attribuer aux philologues quelque autorité en matière de langage -contemporain, alors qu’il n’y a pas la moindre raison pour cela, prouve -jusqu’à l’évidence qu’on ignore entièrement, dans le public, dans les -journaux, parmi les lettrés eux-mêmes, et malheureusement aussi au -ministère de l’Instruction publique, la nature des services que ces -messieurs des Chartes et de l’Université se trouvent en état de rendre à -leur pays. Car on leur prête des lumières qu’ils n’ont point -nécessairement, un tact, un jugement raffiné--ne s’agit-il pas en effet -de décider, de choisir, dès qu’on dispute du langage courant?--un goût -enfin que leurs études spéciales ne doivent pas du tout leur avoir -forcément donnés. S’il arrive qu’un linguiste éminent témoigne parfois -d’un dilettantisme délicat et d’une vive sensualité artistique, c’est -par une coïncidence dont il doit rendre grâces aux Muses divines, mais -non par un effet de ses longues et implacables, on pourrait même dire -brutales études. M. Michel Bréal, par exemple, montre en toute occasion -un sens exquis de la langue française, de son charme, de sa dignité, de -sa grâce; lui-même l’écrit avec une perfection, une aisance bien -savoureuses: cela vient de ce qu’il naquit doué de susceptibilités -inconnues à trop d’autres, et point de ce qu’il apprit le syriaque, le -chaldéen, le celtique ou le provençal. M. Paul Meyer, au contraire, -solennellement consulté voici quelques mois sur l’orthographe, décida -qu’il fallait être dorénavant raisonnable, et par conséquent tout -bouleverser: un écrivain, un amoureux, ou, si c’est trop dire, un simple -amateur de notre littérature nationale n’eût jamais rien souhaité de -tel. Mais pourquoi voulez-vous que M. Paul Meyer préfère le français au -basque ou au chinois? Non, la raison d’abord, la beauté, la -«littérature» ensuite, dans l’esprit d’un philologue. Le regretté Gaston -Paris avait, lui aussi, toujours rêvé d’une réforme orthographique. -Mais, justement, cet admirable érudit montra-t-il jamais en ses écrits -qu’il comprenait les nuances dernières ou la personnalité des mots, la -splendeur presque «visible» de certaines phrases, la désinvolture, la -«race» de tel ou tel tour de syntaxe? Et aussi bien, ce n’était pas son -métier que de savoir écrire. Il avait mieux à faire, si l’on veut, autre -chose en tout cas. - -La philologie est une science exacte, au sens rigoureux du terme. Et le -philologue apparaît comme un logicien redoutable, le plus souvent même -irascible, qui, après avoir observé, au cours d’un héroïque et continuel -travail, la décomposition des vieilles langues et la formation des -jeunes, en déduit des règles générales avec ce que l’on nomme une -élégance mathématique. Si bien que demander à l’un de ces naturalistes -austères son opinion sur une question qui touche à la bonne grâce ou à -la belle tenue du langage contemporain, c’est un peu la même chose que -d’interroger, je suppose, un géomètre sur un dessin de Michel-Ange, ou -un expert chimiste en couleurs sur un tableau du Véronèse. - -Si l’on voulait prendre un avis au sujet d’une réforme orthographique, -c’était à des grammairiens qu’il fallait s’adresser--ou du moins à des -écrivains, puisqu’il n’y a plus à notre époque, hélas, de grammairiens! -Au XVIe siècle, les humanistes, qui étaient des philologues, se mêlèrent -de régenter dans le dialecte commun. Quelles sottises compliquées n’y -ont-ils point commises! Aujourd’hui, voici que les érudits se veulent de -nouveau remettre à triturer nos pauvres mots... Craignons tout. Et -regrettons le temps où l’on publiait parfois des grammaires françaises, -le XVIIe, le XVIIIe siècles, la première moitié du XIXe. Pleurons le -monde académique où l’on s’ennuyait, mais où l’on avait le goût très -difficile et très sévère; pleurons les vieux Messieurs qui usaient avec -grâce de l’imparfait du subjonctif, les salons où l’on causait -prétentieusement et finement, le dos à la cheminée, et la «bonne -société», délicate, peu pressée, qui créait l’usage, et les académies de -précieuses qui critiquaient celui-ci, le sanctionnaient, et les curieux -du beau parler, et M. de Vaugelas... Combien il nous manque aujourd’hui, -M. de Vaugelas! - -Un grammairien n’entend point les idiômes étrangers, non plus qu’aucun -dialecte aboli, non plus que les patois. Il n’a qu’un ennemi: le jargon; -qu’une passion: l’expression pure, la phrase exquise; qu’un seul maître: -l’usage... Il conserve pieusement, surveille, répare, dirige le langage -noble ou familier; il rapproche des exemples, écoute des sons, choisit -entre les exceptions, s’arrête tendrement sur quelques gallicismes, puis -ayant bien travaillé, s’endort chaque soir, las, mais fort content de sa -journée: il a formulé de belles règles. C’est le fleuriste de La -Bruyère, en extase devant ses tulipes. - -Consultez un tel homme. Demandez-lui s’il faut modifier brusquement -l’aspect sous lequel, à peu de chose près, se présentent à nous depuis -trois siècles tant de chefs-d’œuvre, honneur et merveille de notre -littérature? Il restera saisi d’indignation, de stupeur en face d’un -pareil attentat! Tandis que le philologue va nous répondre au contraire: -«L’orthographe est absurde, illogique; donc, réformons-la. Nous vivons -dans un siècle de progrès scientifique. Fi des préjugés! Négligeons les -sensibleries des retardataires. Les ornements inutiles, les colifichets -ne servent à rien. Brûlons tout cela...» M. Homais, dans sa pharmacie, -entend ce valeureux conseil. Le voilà dans l’enthousiasme! Et il écrit -aussitôt à son député pour exiger le «chambardement» de l’orthographe, -héritage révoltant de l’ignorantisme féodal. - -Or tout changement soudain imposé par décret dans un langage, cet -organisme _vivant_, ne peut-il pas se comparer à une opération difficile -faite à la hâte par un barbier de village? L’opéré en demeure estropié, -si encore il n’en meurt pas. - -D’autant que ce serait une violence bien inutile, un vandalisme gratuit. -Les partisans d’une réforme peuvent en effet se rassurer: beaucoup moins -vite, il est vrai, que la syntaxe et que les mots eux-mêmes, -l’orthographe toutefois se transforme spontanément, elle aussi, au cours -des siècles. Elle est déjà devenue plus uniforme, et un peu plus simple -qu’au XVIIIe siècle, et surtout qu’au XVIIe. Il suffit de laisser agir -ici l’usage et la foule: une manière d’écrire un certain mot, d’abord -défectueuse, se répand petit à petit. Au bout de plusieurs années, les -grammaires notent une tolérance, puis une forme nouvelle, et c’est -admis. Mais il y a moins de différence entre quelque billet sorti, au -commencement du grand siècle, de la plume la plus fantaisiste en fait -d’orthographe et notre écriture actuelle, qu’entre cette dernière et -celle qui nous serait imposée demain, et l’on suivait le vœu des -«réformistes»! - -Leurs arguments ne valent pas grand’-chose, en vérité. Le principal, le -meilleur en apparence, c’est celui qu’ils tirent de l’absurdité. Car les -ennemis de l’orthographe ne cessent de la proclamer absurde. Mais c’est -vraiment trop simple, ce reproche! Et surtout, comme il est barbare! -Lorsqu’on parle à une seule personne, et que néanmoins on lui dit -«vous»; quand on s’efface pour laisser passer un égal devant une porte; -si même, à l’éternuement de quelque interlocuteur, on répond encore -cérémonieusement: «A vos souhaits»--tout cela n’est-il pas bien absurde -aussi? Voilà pourtant certains usages qui ne choquent point, et que nul -n’a jamais songé à réformer. Il y a dans «l’usage» quelque chose -d’affectueux, de vénérable, de délicat, et qui touche. L’orthographe, -comme la grammaire, y trouve après tout sa force de loi. Concédons à des -logiciens, s’ils y tiennent, que cela est absurde... - -Puis, disent-ils, les lettres qui ne se prononcent pas, le _t_ de -_battu_, l’_a_ de _paon_, le _d_ de _nid_, ne servent à rien. Pourquoi -les conserver? Eh, pourquoi donc aussi la mousse aux creux des -fontaines, l’herbe dans les allées perdues, le lierre sur les maisons, -les écussons au-dessus des vieux portails? Cela ne sert pas davantage. -Cette église admirable, mais qui est aujourd’hui trop grande pour le -hameau, et qu’on abandonne, il faut l’abattre. Il y a des girouettes -curieuses, là-haut, sur le toit: personne ne les consulte; jetons-les -par terre. Cela va de soi, cela ne saurait être évité, on doit tout -saccager sous prétexte de progrès. - -Les réformistes soucieux de sembler instruits ajoutent que l’orthographe -a été fabriquée par des pédants qui gâtent le vieux français. Et ils -veulent recommencer une œuvre toute semblable, à la façon de ces -architectes à jamais haïssables qui, pour rétablir un château dans sa -forme gothique par exemple, projetteraient de démolir toutes les parties -charmantes que la Renaissance, le XVIIe, le XVIIIe siècles et l’Empire y -avaient par la suite ajoutées. «Le XVIIe siècle, écrivit Renan (qui -n’était pas, lui, qu’un philologue!)[1] le XVIIe siècle sabrait le -moyen-âge, sans se douter qu’un jour cet art barbare, incorrect, souvent -sauvage, aurait son prix. On détruit maintenant le XVIIe siècle comme -fade et sans caractère. Qui sait quel sera le goût de l’avenir, et si le -XIXe siècle ne sera traité de vandale à son tour? Il n’y a qu’une -manière sûre pour n’être pas traité de vandale: c’est de ne rien -détruire, c’est de laisser les monuments du passé tels qui sont. -L’Italie[2] avec ses contrastes éloquents ou bizarres, nous paraît si -belle comme elle est, que nous ne voyons plus sans crainte porter la -main sur une partie quelconque de ce décor merveilleux, même sur les -parties mauvaises, même sur le rococo». - - [1] «_Mélanges d’histoires et de voyages: Vingt jours en Sicile_». - - [2] Lisez ici: «La langue française...» - -Cependant les adversaires de l’orthographe traditionnelle s’appuient en -outre sur deux autres raisons, d’un ordre plus pratique. Les étrangers, -prétendent-ils, éprouvent beaucoup de difficultés à écrire notre langue, -hérissée de chinoiseries grammaticales. Ils s’en trouvent gênés, et dès -lors s’en servent moins volontiers. Allons donc! Les étrangers écrivent -en leur idiome le plus souvent, s’il s’agit de commerce. Ceux d’entre -eux qui veulent traiter de littérature, de critique ou d’art, savent -tous le français, et s’en servent très naturellement. Le français est la -langue littéraire universelle. Nos écrivains ont mené, ont charmé le -monde, et leur prestige dure encore. Qu’on nous laisse au moins intacts -les mots magiques avec lesquels nos maîtres, jadis, ont su faire des -miracles. - -Enfin, voici venue la dernière, la grande, la toute puissante raison, le -fin du fin: on déplore que les enfants perdent à apprendre l’orthographe -un temps considérable, temps qu’ils pourraient employer à se -perfectionner dans l’étude de la mécanique, de la géographie, de -l’anglais, de l’allemand, de la banque, du courtage, de l’éloquence -politique, sinon à se former déjà dans l’art de plonger un doigt -ingénieux au milieu de l’assiette au beurre, comme on dit. Évidemment, -voilà qui est fâcheux. Mais pourquoi tant de futurs brasseurs -d’affaires, d’apprentis conseillers municipaux ou d’élèves coulissiers -apprennent-ils l’orthographe? Nul ne serait peiné qu’ils ne la -connussent point. Ou si, dans un État sérieux et bien organisé, il est -intolérable qu’une inégalité quelconque, en principe, se puisse établir -entre les citoyens, fût-ce en la façon matérielle d’écrire un billet, ne -saurait-on donc en ce cas engager tout simplement tous les juges -d’examens (sauf peut-être ceux de licence, d’agrégation ou de doctorat -ès-lettres) à se montrer sur ce point d’une tolérance et d’une -indulgence extrêmes? - -Une faute d’orthographe, quelle importance cela peut-il avoir? Aucune. -Les femmes y font preuve d’une imagination imprévue et délicieuse. -Admettons leurs libertés, leurs fantaisies. Mais que, pour alléger la -besogne des instituteurs primaires, on s’en vienne officiellement et -solennellement mettre en péril les mots ciselés, amenuisés ou -empanachés, que nos aïeux nous ont transmis--non vraiment, ce serait un -forfait de sauvages, un acte de bien pauvre patriotisme et presque une -félonie! - -Soyons charitables en matière d’orthographe, ne comptons plus sévèrement -les fautes, gardons-nous même d’en sourire, pardonnons à toutes les -licences--mais ne dépouillons pas follement nos mots français de tout ce -qui leur prête du caractère, du charme où de la beauté. - -Que dirions-nous d’un homme qui, sous prétexte de logique, voudrait -supprimer la barbe à tous les bustes du roi Henri IV, la perruque à -toutes les statues de Louis XIV? Bien mieux, que nous semblerait-il d’un -héritier qui, afin de sarcler les mauvaises herbes du jardin de ses -pères, y couperait en même temps toutes les fleurs, et bientôt tous les -arbres? Ah, ne nivelons pas, ne ruinons plus rien! Le monde est déjà -bien assez laid. - -Et surtout, ne consultons plus désormais que les gens de goût, à défaut -des grammairiens qui nous manquent, quand il s’agira de notre langue -française. Laissons les philologues à la philologie. A chacun son -métier, s’il vous plaît. - - - - -II - - - Pouse par l’insaciàblε dezir dε savoir, qu’a mis an lui la Natûrε, - l’hòmε avàncε fievrεùzemant dans la decouvèrtε dε tous les problèmεs - qu’il lui est done dε rezoùdrε. Déjà, la vapεur et l’electricite lui - obéisεnt... - -JEAN S. BARÈS, _L’ortografe simplifiée_, Paris, 1898, in-12, p. 18. - - - Une société malade peut se tromper sur les causes de son mal, mais èle - sait toujours d’avance qels sont ceus qi doivent recueillir son - éritage. Une vois secrète, un infaillible instinct les lui désigne, et - on les nome les ènemis de la société. Le monde antiqe se sentit menacé - dès le jour où le cristianisme eut un nom dans l’istoire. Sous Néron, - l’incendie de Rome est atribué aux cretiens... - -LOUIS MÉNARD, _Les qestions sociales dans l’Antiqité_, Paris, 1898, -in-8º, p. 10. - - - Décidément, il avait la fièvre. Tout ça, c’était des bêtizes... Quoi! - parceque ce Flamand avait dit, en plaizantant à coup sûr, qu’il - voulait se marier avec Lize, il était parti à se forjer toutes sortes - de chimères, à se creuzer bien inutilement la cervèle... Il n’y falait - plus penser! C’est pourquoi le jeune home ne pensa plus à autre - choze... Èle n’avait cessé de lui témoigner l’afecsion sincère et - dévouée d’une sœur... Les trois fames, une fois le couvert enlevé et - tous les objets nétoyés... - -_Le Réformiste_, 15 décembre 1902, feuilleton. - - - Faizons que la Justice, en cète république, - Sa balance en éveil, pezant comme il convient, - Détermine la part qui à chacun revient, - Dans les charjes d’État, la fortune publique. - Banissons la Routine, un moral esclavaje, - Faizons du producteur le hardi combatant - Qui doit produire plus sans dépenser autant, - Pour qu’il vende moins cher, en gagnant davantaje. - -_Le Réformiste._ 15 mai 1905. - - - Les fames sont extrèmes: èles sont meilleures ou pires que les homes. - Fédon a les yeus creus, le teint échaufé, le cors sec et le visaje - maigre. Cète fatuité de quelques fames de la vile, qui cause en èles - une mauvaise imitacion de cèles de la cour, est quelque chose de pire - que la grosièreté des fames du peuple et que la rusticité des - vilajoizes: èle a sur toutes deus l’afectacion de plus. - -Orthographe nouvelle selon le Rapport de M. PAUL MEYER. - - -Tel est l’aspect aimable sous lequel certains réformateurs -souhaiteraient que désormais le français fût écrit. Nous avons tous -appris, avec plus ou moins de peine, notre grammaire française et la -façon dont il convient de former les mots sur le papier. Nos enfants -continuent présentement à épeler, à lire, puis à se mettre en tête un -certain nombre de règles et d’exceptions: ce travail, comme d’ailleurs -tout autre, leur semble fastidieux, et l’on peut croire qu’ils -préféreraient s’en aller jouer aux barres, à la toupie ou à la poupée. -Mais enfin ils s’y sont accoutumés, et depuis un siècle ou deux, -beaucoup d’entre eux sont devenus par la suite de grands hommes dans les -sciences et dans les lettres, sans que l’étude de l’orthographe semble -avoir retardé de façon appréciable le développement de leurs jeunes -cervelles. Mais les philologues pensent que tout n’est pas pour le -mieux. Leur zèle les pousse à préserver la France d’un grand et prochain -désastre: et une commission présidée par M. Paul Meyer, directeur de -l’École des Chartes, a soumis au ministre de l’Instruction publique un -projet de réforme orthographique. - -Le ministre timide n’a pas accepté ce projet d’emblée. Il a consulté -l’Académie française, qui, dans sa séance du 9 mars 1905, a décidé de ne -rien modifier à son Dictionnaire, tout en admettant, comme il est -raisonnable, une tolérance pour cent cinquante mots d’une «graphie» par -trop injustifiable. Telle est l’opinion de l’Académie, cette «Académie -de romanciers et de poètes», comme la qualifie avec mépris M. Louis -Havet (_Revue Bleue_, 11 mars 1905). Le Conseil supérieur de -l’Instruction publique doit encore être saisi de la question. Même si -cette haute assemblée repousse les mutilations de la langue française, -dont elle a mission de surveiller et de diriger l’enseignement, il nous -faudra cependant tout craindre encore des phonétistes. «Ne peut-on -s’adresser directement au ministre? Ne peut-on faire triompher malgré -l’Académie les idées phonétiques, dont les adversaires ne disent et -n’ont jamais dit que des sottises»? Ainsi s’exprimait M. Paul Meyer dans -une conférence aux Sociétés savantes.[3] - - [3] Dans une brochure intitulée _Pour la simplification de notre - orthographe_ (Delagrave, 1905), et tout récemment parue, M. Paul - Meyer termine son exorde en quelques mots: «J’ai montré, dit-il, que - les objections qu’on nous fait sont sans portée aucune. L’obstacle - qui nous est opposé n’a qu’un nom: routine. Nous le briserons.» Et - M. Louis Havet précise sa pensée, dans le _Temps_ du 11 avril 1905, - touchant l’Académie française. D’abord, celle-ci à l’«instinct du - flou». Puis, on ne trouve parmi le rapport où «elle s’essaye à - raisonner», que des oripeaux qui «habillent le vide». - -Toutefois, ne prêtons pas à tous les philologues «réformistes» des -opinions qui ne sont pas encore les leurs, ni des desseins entièrement -révolutionnaires auxquels ils ne songeront, ou auxquels ils n’auront -fait songer que dans quelques années: ils ne demandent pas encore que le -français s’écrive en orthographe absolument phonétique, c’est-à-dire en -ne traduisant pour les yeux que les sons perçus par l’oreille, «comme il -se prononce». La plupart des réformistes s’en tiennent pour l’heure à un -certain compromis entre l’état de choses actuel et un état «selon la -raison», qui serait beaucoup meilleur à leur gré. Ils ne veulent que -supprimer la plupart des lettres qu’ils trouvent inutiles, celles dont -on ne tient pas compte en parlant. Respectant la tradition quand elle ne -les gêne pas, ils souhaitent seulement qu’on l’oublie chaque fois qu’une -simplification rapprochera l’écriture de la prononciation. Ils sont -satisfaits de constater qu’une telle opération est logique, et ils -admirent la sûreté d’une méthode qui leur permet de défigurer notre -style écrit, en faisant gagner aux enfants trois ou quatre mois sur les -huit où dix ans que ceux-ci passeront dans les collèges. - -Précisons mieux encore. Les réformistes nous apportent un projet de -révolution dans la langue française écrite, ils demandent que nous -l’acceptions; ils veulent que le gouvernement l’adopte; cette révolution -est légitime, disent-ils en tant que savants; elle sera bonne et utile, -ajoutent-ils en tant que simplificateurs démocratiques. - - * - - * * - -Contredire des savants, des philologues, ne va pas sans danger. C’est -entrer dans le parti qu’ils nomment avec dégoût celui des journalistes, -celui de la «gendelettrerie[4]». Il faut pourtant reconnaître que leur -manière d’envisager la question, comme savants, n’est pas irréprochable. - - [4] M. Antoine Thomas, dans les _Débats_ du 2 avril 1905, a lancé ce - mot délicat. - -Ils nous proposent une réforme au nom de la Science. Or, il existe des -sciences que tout le monde connaît, au moins de nom, mais la Science! -Dans le domaine seulement des philologues et des linguistes, quarante -sciences peut-être, nées ou à naître, devront concourir à nous révéler -l’histoire et les lois de notre langue française. Depuis un siècle, une -ou deux de ces sciences ont commencé leur besogne et, moins dans les -faits acquis que dans les méthodes assurées, ont progressé, lentement -progressé. En tête de sa belle _Histoire de la Langue française_ (1905), -le dernier et le plus scientifique inventaire que nos philologues aient -dressé de leur découverte en ces études, M. F. Brunot expose l’état de -notre philologie française au début du XXe siècle: - -«Définissons la langue française. La continuation de ce que les savants -commencent, pour plus de propriété, à appeler le _francien_, -c’est-à-dire la forme spéciale prise par le latin parlé, tel qu’il -s’était implanté à Paris et dans la contrée avoisinante, et tel qu’il -s’y est développé par la suite des temps, pour s’étendre peu à peu hors -de son domaine propre, dans tous les pays où des raisons politiques, -économiques, scientifiques, littéraires l’ont fait parler, écrire ou -comprendre. - -L’histoire du français, ce sera donc d’une part l’histoire du -développement qui, de la langue du légionnaire, du colon ou de l’esclave -romain, a fait la langue parlée aujourd’hui par un faubourien, un -«banlieusard», ou écrite par un académicien. Nous appellerons cette -histoire là l’histoire interne. - -L’histoire de la langue française, ce sera d’autre part l’histoire de -tous les succès et de tous les revers de cette langue, de son extension -en dehors de ses limites originelles--si on peut les fixer. Nous -appellerons cette partie l’histoire externe. - -On aperçoit, par ces simples définitions, ce que contiennent l’une et -l’autre de ces portions d’histoire. De Plaute à Labiche, quelle -distance! Tout ce qui fait une langue, les sons, les mots, les formes et -les rapports de ces mots a été bouleversé. - -Heureusement tout n’est plus à découvrir, tant s’en faut, dans cette -longue et vaste histoire. D’abord, chose capitale, depuis les travaux de -Dietz, la méthode est assurée: la phonétique contemporaine a fait -apparaître une série relativement limitée de transformations -progressives, naturelles, régulières, là où longtemps on n’avait vu -qu’un chaos de phénomènes incohérents, arbitraires et contradictoires. -Du coup la recherche méthodique s’est substituée aux témérités et à la -fantaisie des hypothèses. Des mots, des formes rebelles à toute -investigation ont livré le secret de leur origine et de leurs -métamorphoses. Si bon nombre résistent encore, c’est que dans ce composé -qu’est une langue, il faut que la science se résolve provisoirement à -faire encore la part de l’inconnu, sinon de l’inconnaissable. - -_Mais malgré tout, sans parler de très regrettables lacunes, nous ne -savons encore que des faits très gros, car nous ne connaissons guère les -phénomènes que quand ils sont assez accusés pour se traduire dans -l’écriture._ Nous voyons bien _oi_ se substituer à _ei_ comme -représentant de _e_ long latin tonique libre, nous savons que cet _oi_ -apparaît dès le milieu du XIIe siècle, et qu’il n’a guère dû se produire -d’abord qu’après certaines consonnes, que le changement est venu plutôt -de l’Est, qu’il ne s’est pas étendu loin dans l’Ouest. Qu’est-ce que -cela au prix de la réalité des faits? A peu près ce qu’est pour un -naturaliste la découverte de squelettes qui lui permettent de suivre la -transition d’une espèce fossile à une autre espèce fossile, précieux -document sans doute, mais qu’il voudrait compléter en voyant, en -touchant, en disséquant les organes qui étaient avec ces os inertes et -constituaient avec eux l’être qu’il devine. - -La découverte de la phonétique expérimentale, telle que l’a créée M. -l’abbé Rousselot, nous rend plus exigeants encore, avec ses instruments -de précision, qui apportent dans l’analyse du langage contemporain -l’exactitude des examens microscopiques, qui nous font voir de nos yeux, -sur des graphiques où tout peut se nombrer et se calculer, les -différences infiniment petites qui séparent les parlers, en apparence -tout semblables, de deux compatriotes, qui nous montrent ainsi comment -la succession insensible des phénomènes inaperçus vient, après des -générations écoulées, aboutir à une transformation, celle-là sensible à -l’oreille, telle que la phonétique historique nous en présente des -centaines. Cette phonétique nouvelle nous fait sentir le vide immense, -impossible à combler par des inductions, que laisse à la science la -disparition des générations sur lesquelles on eût pu observer la -modification progressive des phénomènes, dont nous ne connaîtrons jamais -que l’état initial et l’état final. - -Or, de toutes les parties de l’histoire de la langue, c’est -incontestablement l’histoire des sons, la phonétique qui est la plus -avancée, et cela est fort heureux, puisqu’elle est la base et la -condition de toute recherche, lexicologique, morphologique ou -syntaxique, que le développement d’une forme ou d’un tour s’explique -très souvent par un fait de prononciation qui a atteint une syllabe, une -désinence par exemple. Il n’en est pas moins vrai que l’histoire -immatérielle de notre langage est en retard sur l’histoire matérielle.» - - * * * * * - -Ici, M. Brunot, esquissant l’histoire du mot français _manger_, nous -montre quelles multiples transformations, physiques et mentales, ce mot -a dû subir depuis le _manducare_ des Latins jusqu’aux _manger du curé_, -_manger la grenouille_, _manger le morceau_, de notre langue -contemporaine. - - * * * * * - -«Il est une foule de mots dont l’histoire est infiniment plus compliquée -que celle-ci, dont la provenance est obscure, incertaine, qui sont venus -du dehors sous des formes difficilement reconnaissables, à des dates -difficiles à déterminer, qui ont modifié ou quelquefois transformé leurs -sens dans des directions différentes, qui ont subi d’autres accidents -encore, réformations savantes, déformations populaires, qui ont péri, -qui sont renés, ont été réintroduits du dehors, bref qui exigent, pour -qu’on en puisse connaître la destinée, qu’on la suive dans toutes sortes -de vicissitudes. - -Or, c’est seulement quand un travail semblable à celui dont je viens de -faire l’esquisse à propos du mot _manger_ aura été fait sur chaque mot -qui a appartenu à une époque quelconque à la langue, quand on aura -répondu à toutes les questions que son histoire pose, de sa naissance à -sa mort, qu’on aura établi et vérifié toutes les lois phonétiques, -morphologiques, sémantiques, syntaxiques que le rapprochement de cette -histoire avec l’histoire d’autre mots autorise à poser, qu’on en aura -tiré toutes les conclusions qu’elle comporte relativement à l’évolution -physiologique et psychologique soit des individus, soit du peuple, -auteur de chaque variation de forme ou de sens, c’est alors, dis-je, que -l’histoire interne de notre langue sera faite, et c’est pourquoi vous -sentez qu’elle ne le sera jamais. - -Nous sommes sortis de la période héroïque de la philologie romane, grâce -aux grands et durs travaux de nos devanciers. Mais si nous avons en main -de bons outils et de bonnes méthodes, il s’en faut bien que le champ -entier soit en pleine culture, et il reste encore d’immenses friches à -travailler, et même à découvrir.» - - * * * * * - -Nous voilà donc prévenus. Cette longue mais capitale citation était -nécessaire pour bien nous avertir que la «science» de la langue -française n’existe pas, que les sciences de la philologie française -commencent à peine, et que l’une d’elles seulement, la phonétique, est -arrivée par des méthodes et des instruments précis à quelques résultats -encore discutés. Quand on vient nous parler d’une réforme scientifique -de l’orthographe, il faut savoir qu’au prix de la réalité des faits, -comme dit excellemment M. Brunot, les philologues n’ont encore en mains -que des squelettes «qui permettent de suivre la transition d’une espèce -fossile à une espèce fossile»: et c’est de l’étude de ces squelettes -fossiles que l’on veut tirer une hygiène pour cet être vivant qu’est -notre langue! - -La phonétique expérimentale, comme dit encore M. Brunot, a «des -instruments de précision qui apportent dans l’analyse du langage -contemporain l’exactitude des examens microscopiques.» N’allons donc pas -nous étonner que cette microbiologie du langage ait conduit certains -savants aux mêmes rêves que la microbiologie du corps humain. -«Tondez-moi ces cheveux, rasez-moi ces cils, ces sourcils et cette -barbe, enlevez-moi ce corps thyroïde, ce foie et ce pancréas, rognez-moi -de quelques aunes ce ridicule écheveau d’intestins gros et grêles: nids -à microbes et organes inutiles! Le microscope démontre que l’homme sera -parfait quand une réforme sérieuse, radicale, aura débarrassé son -organisme de toutes ces superfluités dangereuses!» Ainsi parlait un jour -M. Metchnikof: nos phonétistes, pour cet autre organisme qu’est la -langue, ne nous disent pas autre chose. - -Les microbiologistes du corps et du langage nous ont rendu et nous -rendent de grands services: respectons-les, admirons-les jusque dans -leurs écarts les plus imprévus; mais peut-être n’y a-t-il pas lieu de -risquer toutes les opérations qu’ils nous conseillent. Ce corps -thyroïde, dont le microscope ni les autres instruments scientifiques ne -peuvent nous démontrer l’utilité, mais dont le goître et autres maladies -nous prouvent quelquefois au contraire les désavantages,--dans les mots, -il est des corps thyroïdes aussi, qui trop facilement donnent naissance -à ces goîtres de l’écriture qui sont les fautes d’orthographe,--donc ce -corps thyroïde, quand il était visiblement gênant, nos chirurgiens -entreprirent de l’extirper, et leurs procédés scientifiques leur -donnèrent des résultats admirables: la statistique prouva que, sur vingt -cas, dix-neuf fois l’opération réussissait; le cou goîtreux reprenait sa -ligne et sa grâce; mais au bout de quelques années, par un phénomène -dont nos savants cherchèrent vainement la cause, et que le vulgaire, -sans microscope, pouvait journellement constater, les goîtreux opérés -tournaient à l’idiotisme, etc... Méfions-nous des chirurgiens -phonétiques: et, pour la régularité du cou, ne risquons pas l’intégrité -du cerveau. - -Si d’ailleurs, au nom de _leur_ science, les phonétistes aujourd’hui -veulent nous imposer _leur_ réforme de l’orthographe, de quel droit -refuserons-nous demain une autre réforme aux _sémantistes_, qui auront -constitué leur science, après-demain aux _étymologistes_ qui déjà sont -gens notables, puis aux _syntaxistes_, etc., etc., bref à tous ceux qui -auront «établi et vérifié--il faut toujours en revenir au texte de M. -Brunot--des lois non seulement phonétiques, mais morphologiques, -sémantique, syntaxiques, etc.» Parmi ces nouveaux venus, il en est qui -pourront à non moins juste titre revendiquer le _jus purgandi, -saignandi, taillandi, coupandi per totam linguam_, le droit de curer, -réformer, redresser et simplifier toute l’orthographe. Car il y aura des -orthographistes qui auront fait une étude scientifique de l’orthographe, -de son histoire, de ses réformes, de ses causes et de ses effets, et M. -Brunot trace de main de maître le plan du grand travail que cette -science devra quelque jour exécuter: - -«Depuis le jour où, malgré les conciles et les bûchers, un homme s’est -levé sous une voûte d’église pour prier Dieu en français, jusqu’au jour -tout récent où pour la dernière fois un autre homme, encore vêtu d’une -manière pseudo-romaine, a fait entendre dans la vieille Sorbonne le -sacramentel _Ornatissimi auditores_ du discours latin, pendant ces -quatre siècles, chaque génération, non pas seulement poussée par la -lassitude du passé, mais inspirée par les sentiments les plus purs, par -une sorte de patriotisme et d’amour-propre national, et aussi par un -instinct profond que la culture ne peut être le privilège de ceux qui -sont instruits dans une langue étrangère, a conquis à la langue -populaire un nouveau droit par une suite de victoires dont la série -curieuse montrerait Jules Ferry continuant François Ier, et Grégoire -prêtant, à la suite des jansénistes, la main à l’œuvre de Calvin... - -Parmi les premiers initiateurs du mouvement d’émancipation, plusieurs -avaient bien eu une claire intuition que, pour réussir à supplanter le -latin, la langue française devait se hausser jusqu’à lui, et ne comptant -point que le temps et l’usage y suffiraient, ils se mirent à l’œuvre, -poètes, grammairiens, imprimeurs, avec un enthousiasme naïf et un -touchant amour. Assurer à leur vulgaire un peu d’uniformité en -transformant les graphies variables en une orthographie constante et -fidèle, lui donner la fixité en réglant la grammaire, le rendre capable -d’exprimer toutes les idées les plus hautes, et les sentiments les plus -délicats en étendant son vocabulaire, ces rudes ouvriers, dont Ronsard -eût déjà voulu voir les statues sur la place publique, ont tout osé et -entrepris à la fois. - -Il s’en faut bien que leur effort ait été complètement perdu. Mais, si -on nous a dit comment Meigret et tous ceux qui comme lui voulaient une -orthographe rationnelle alors possible ont été vaincus, au grand dommage -de notre langue, nous ne voyons pas au juste par qui, nous ne pouvons -suivre nulle part la formation de cette orthographe qui tend depuis lors -de plus en plus à l’unité, dont seule une histoire critique et détaillée -des œuvres sorties de chaque atelier d’imprimerie, comparée à celle des -autographes de l’époque pourrait nous faire connaître la constitution, -les progrès et les reculs.» - -Dès lors faudra-t-il qu’après avoir oublié notre orthographe actuelle et -appris une orthographe scientifique pour plaire aux phonétistes, notre -vie se passe à oublier cette orthographe scientifique pour une seconde, -une troisième, une quatrième?... Il est vrai que la réforme phonétique -aurait peut-être le résultat de tuer dans l’œuf quelques-unes de ces -sciences à venir: déjà pour l’une des sciences présentes, les suites de -la réforme pourraient n’être qu’à moitié favorables, car on ne voit pas -que les étymologistes aient à se louer de la suppression de ces lettres, -inutiles au vulgaire sans doute, mais qui suscitent aux yeux des savants -les problèmes, et sont comme un constant rappel des mystérieuses -transformations que les mots ont dû subir à travers les siècles. - - * - - * * - -Le principe même de la réforme _par_ la phonétique est donc fort -discutable: les conséquences de cette réforme _pour_ la phonétique sont -plus discutables encore. Est-il légitime de poser l’axiome: -«l’orthographe est une notation phonétique?» N’a-t-on pas le droit de -répondre: «l’orthographe est l’orthographe, la notation phonétique est -la notation phonétique?» Simples définitions peut-être; mais il faut -définir, disait Descartes, avant de discuter. - -La notation phonétique est une écriture musicale qui cherche à figurer, -à fixer les sons. En tête de leur _Dictionnaire général de la Langue -française_, MM. A. Hatzfeld et A. Darmesteter,--après avoir exposé les -règles de ces études lexicographiques et repris le mot de Littré: -_l’érudition est ici, non l’objet, mais l’instrument, et ce qu’elle -apporte d’historique est employé à compléter l’idée de l’usage, idée -ordinairement trop restreinte_,--exposent pourquoi et comment ils -veulent donner de chaque mot l’écriture alphabétique et la notation -phonétique, l’orthographe et la prononciation: - -«[En ce dictionnaire], la prononciation de chaque mot est donnée d’une -manière _figurée_; elle suit entre crochets le mot. Nous avons essayé de -rendre cette _figuration_ aussi simplement et aussi rigoureusement que -possible; mais comme notre alphabet confond des sons différents sous une -même lettre, et attribue souvent à une même lettre des valeurs -différentes, nous avons dû recourir à un certain nombre de signes et de -conventions.» - -Suit le tableau de ces signes et conventions qui constituent la -_figuration_, la notation phonétique, en face de l’_écriture_ -alphabétique, de l’orthographe: - - BAUME BÓM’ - - APPLAUDISSEMENT À-PLÓ-DĬS’-MAN - -Cette notation exige une habileté d’oreille peu commune et l’usage d’une -multitude de notes. Elle n’est pas à la portée du vulgaire, non plus que -d’un apprentissage rapide. Elle ne simplifie pas: tout au contraire, -elle multiplie et complique. Alors qu’une seule orthographe suffit pour -un mot, il peut se faire que, suivant les cas, deux notations soient -nécessaires; et MM. Hatzfeld et Darmesteter, et leur continuateur M. A. -Thomas, ont bien soin de montrer que dans la prose la notation ne doit -pas être la même que dans les vers: - - APPOSITION En prose - À-PÓ-ZI-SYON - En vers - ...SI-ON - - ARRACHEMENT En prose - Á-RĂ′CH-MAN - En vers - ...RÀ-CHE... - - CHAPELET En prose - CHĂ′P’-LÉ - En vers - CHÀ-PE-LÉ - - RUINE En prose - RUIN’ - En vers - RU-IN’ - - VIOLETTE En prose - VYÒ-LĔ′T’ - En vers - VI-Ò-LET-TE - -Mieux encore: une seule orthographe figure un mot dans la vie publique -et privée, tandis que la notation phonétique distingue: - - BIENFAISANCE BYEN-FÈ-ZANS’, - - _familièrement_ ... -FE- ... - -Mieux encore: l’orthographe peut procéder mot par mot; la notation -phonétique, si elle veut être scientifique et complète, doit procéder -phrase par phrase, et figurer non seulement les sons qui composent un -mot, mais les combinaisons de sons qu’engendrent ou que modifient les -combinaisons de mots dans le rythme d’une phrase. M. Rosset, maître de -conférences à l’Université de Grenoble, s’en est bien aperçu quand il à -voulu réunir des _Exercices pratiques d’Articulation et de Diction_ pour -ses étudiants étrangers, et M. Rosset est l’un des jeunes maîtres de la -«phonétique expérimentale». Il nous dit en sa _Préface_: - -«M. l’abbé Rousselot et M. Zünd-Burguet, dans les articles qu’ils ont -publiés dans _la Parole_, dans les _Archives internationales de -Laryngologie_ (tome XVI) et dans _die Neueren Sprachen_ (1902), ont les -premiers exposé quels avantages l’enseignement pratique des langues -vivantes peut retirer de la phonétique expérimentale. C’est de leurs -conclusions que s’inspire cette méthode. A côté de l’enseignement -théorique, on veut mettre désormais la démonstration expérimentale des -articulations; le palais artificiel, les ampoules exploratrices, le -cadran indicateur, le cylindre inscripteur, le tambour enregistreur, le -manomètre à eau, le signal du larynx, etc., permettent désormais de -connaître et de montrer exactement quels organes interviennent dans la -production du son, dans quelle mesure, à quel moment; ils peuvent aussi -révéler quelles erreurs commet un étranger dans la mise en action des -organes phonateurs; ils lui permettent de se rendre compte lui-même, par -la vue, que _a_ allemand ne s’articule pas comme _a_ français, de -vérifier expérimentalement si les corrections qu’il essaye sont -heureuses, de s’assurer enfin qu’il met bien en mouvement les organes -nécessaires, ceux-là seulement, et dans la mesure exacte qui convient. -Parler une langue correctement, ce n’est pas articuler sans fautes des -mots isolés, c’est prononcer des phrases avec l’accent, les -accommodations, le rythme, l’intonation qu’un indigène leur donne -spontanément, et qu’un étranger doit apprendre, avec peine parfois.» - -Et joignant l’exemple au conseil, M. Rosset nous donne, en face de -l’écriture orthographique, la véritable et complète notation phonétique: - -lalbatrós - - suvã púrsamuzé lezomœdekipàj - prènœdezalbatrós, vastœzwazódemèr, - kisẅívœtẽdolãkõpan̰õdœvwayàj - lœnavirœglisãsúrlegufrœzamèr. - - apènœlezontildepózésúrleplãc - kœserwádœlazúr, maladrwazeõtœ́ - lèsœpitœ́zœmã lœ̀rgrãdœzèlœblãc - komœdezavirõ trenérakótédœ́. - -L’ALBATROS - - Souvent pour s’amuser les hommes d’équipage - Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers, - Qui suivent, indolents compagnons de voyage, - Le navire glissant sur les gouffres amers. - - A peine les ont-ils déposés sur les planches, - Que ces rois de l’azur, maladroits et honteux, - Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches - Comme des avirons traîner à côté d’eux. - -La notation phonétique s’adresse à l’ouïe; l’orthographe parle autant à -la vision, à l’imagination, à notre faculté de nous représenter les -êtres, les choses, les rêves. C’est un dessin qui évoque, aussitôt que -vu, des souvenirs dans notre cerveau, des couleurs et des formes: il -n’est pas destiné qu’à figurer des sons. - -Si la pensée nous arrivait toujours ainsi qu’une phrase qu’on entend, -phrase qu’il s’agit de traduire le plus vite et le plus simplement -possible sur le papier, comme on note en effet la musique, il serait -raisonnable de désirer une notation phonétique. Mais la pensée, après -tant de siècles de civilisation, est surtout écrite; elle doit, non pas -seulement être entendue, mais bien vue, _lue_; il est juste et -nécessaire de lui laisser le dessin apparent qu’elle a depuis longtemps -chez nous, et auquel nous sommes habitués. Ce dessin est un legs de nos -ancêtres, un vêtement--modifié sans doute et modifiable--de leur âme. On -peut y mettre le ciseau, avec infiniment de crainte et de piété, mais -non le détruire. Celui qui l’oserait nous déshériterait en quelque -sorte. - -L’orthographe, d’autre part, évoque une vision artistique. Trois -siècles, et si l’on veut, quatre, de littérature exquise l’ont rendue -telle. Une innombrable multitude d’écrivains, d’amoureux, de gens de -cœur et d’hommes d’esprit s’est ingéniée depuis tout ce temps à donner, -par exemple, à cet ensemble de caractères d’imprimerie: «femme», toute -la grâce, toute la poésie possible. Le peuple l’a mis dans ses -complaintes, dans ses proverbes. Des tableaux caressants que nous avons -vus dans les musées, portaient sur leurs cadres: la «femme» à -l’éventail, la «femme» au miroir. On a écrit des volumes et des millions -de vers admirables pour que cet hiéroglyphe, dès qu’il apparaît à nos -yeux, ait une certaine signification propre à la France, une -signification plus élégamment, plus finement et plus spirituellement -belle que dans les autres pays. C’est chose faite aujourd’hui que tout -le monde sait lire, et dès que le signe magique sourit à nos yeux, une -infinité de sentiments et de sensations est évoquée dans la plus -rudimentaire cervelle, sensations et sentiments uniquement dus à tout le -travail artistique, à toute la tendresse, à toute la malice de nos -ancêtres depuis un temps presque immémorial. Grâce à des années et des -années d’efforts enfin, le signe _femme_ nous dispose à présent, par son -seul aspect, à ressentir une émotion, belle ou jolie. Combien -faudrait-il de temps pour que _fame_ nous touchât autant et de la même -manière? Quarante ou cinquante générations de poètes auront dû -introduire ce signe étranger dans leurs vers avant qu’il soit devenu -français, d’abord, et ensuite charmant. Et encore, il lui manquera bien -de la race... Tant qu’on ne le rencontrera que sous la plume de quelques -paléographes, ce mot-là ne sera pas né. - -Il en va de même pour tous les autres termes qu’on voudra réformer, -comme «_paon_, _loup_, _cerf_, _désarroi_, _vaudeville_». Évidemment, on -prononce «_pan_, _lou_, _cer_, _désaroi_, _vaudevile_...» Mais, regardez -ces hiéroglyphes nouveaux, et dites s’ils n’ont point l’air de poules -sans queues et de coqs écrêtés? Éveillent-ils sur le papier les mêmes -images, les mêmes souvenirs que les anciens, les vrais? - -C’est trop s’arrêter à la langue écrite, objectera-t-on. Et l’on -revendiquera sans doute les droits de la pensée orale. Car la pensée est -propagée par la parole au théâtre, au Palais, et même--si l’on peut -risquer ce paradoxe--à la Chambre. Qu’un acteur, qu’un orateur prononce -le mot _femme_, on voit aussitôt une certaine femme, ou plusieurs, et -non le signe imprimé; s’il parle d’un _coteau_, l’on imagine un -monticule boisé qui domine une prairie, avec son ruisseau qui la -coupe... Soit, mais si l’orateur vous donne ensuite son discours à lire, -vous serez bien choqué d’y rencontrer, au cours de cette même phrase qui -vous avait plu, une «fame» et un «cotau», bientôt même un «_cotô_»[5]. - - [5] Arrivés à ce point de la discussion, les philologues ont des - langueurs et des résignations. «Bien entendu, accordent-ils en - souriant mélancoliquement, à notre âge, nous n’irons pas apprendre - une orthographe! Alors que les jeunes gens écriront d’une façon - nouvelle, nous ne cesserons, nous autres, d’honorer les Muses de - notre enfance, et de peindre notre pensée avec les précieuses - couleurs léguées par nos ancêtres...» Ainsi devaient se lamenter - doucement, sous l’œil des barbares, les derniers lettrés du vieux - monde gallo-romain, les derniers patriciens... En vérité, nos - simplificateurs n’auraient-ils tenté de déformer le langage français - et d’en briser peut être à jamais tous les contours, que pour - prendre coquettement une attitude? On n’ose croire à tant de - perversité. - -Il y a de plus, pour le regard, une autre nécessité à maintenir -l’orthographe: c’est la clarté. L’orthographe doit être une vision -nette. A tant de mots qui déjà s’écrivent de même, malgré la variété si -grande de notre graphie actuelle, faut-il donc en ajouter une quantité -d’autres? Car la notation aurait pour effet de multiplier les -homophones. On obtiendrait _pan_ (paon) et _pan_ (pan de mur), _guère_ -et _guère_ (guerre), _vile_ (féminin de vil) et _vile_ (ville), _ni_ et -_ni_ (nid), _doit_ (de devoir) et _doit_ (doigt), _crois_ (de croire) et -_crois_ (croix), etc. M. Paul Meyer (_Pour la simplification de notre -orthographe_, pp. 21-22) ne voit là que des fariboles, et estime que -commettre des confusions entre les homophones relève de la pathologie -mentale. Il indique maintes similitudes existant déjà en français: -_masse_ (d’armes) et _masse_ (des adhérents), _manne_ (panier) et -_manne_ (du ciel), _grève_ (des forgerons) et _grève_ (sablonneuse), -bien d’autres encore. Mais de ces homophones, que la réforme ne -diversifierait point, pourquoi grossir encore le nombre en forgeant des: -_sale_ et _sale_ (salle), _cors_ (pluriel de cor) et _cors_ (corps), -_pous_ (poux) et _pous_ (pouls), etc., etc.? Plus une langue est claire -aux yeux, plus elle a de grâce, et plus aussi de valeur scientifique et -d’utilité. C’est cette valeur scientifique de l’orthographe qu’en -dernière analyse il faut invoquer, surtout contre le chaos du -phonétisme. Que la notation phonétique soit utile à quelques-uns; que ce -soit un art d’agrément et que les phonétistes tiennent à le répandre, -comme on a répandu le piano ou le solfège: personne ne saurait blâmer ce -besoin d’apostolat. Mais l’orthographe est nécessaire à tous. Le -téléphone a simplifié la besogne de correspondance; toutefois les -«écritures» restent toujours la condition indispensable de la -correspondance, des relations d’amitié ou d’affaires. La notation -phonétique peut être le téléphone entre les membres les plus lointains -d’une même génération; l’orthographe doit demeurer les «écritures» entre -les générations successives. - -Il est vrai que la plupart des philologues ne sont pas radicalement -phonétistes, et que certains déclarent au phonétisme, comme jadis à -l’océan je ne sais plus quel roi barbare: «Ici, monstre, tu t’arrêteras. -Je te défends d’aller plus loin...» L’océan jeta sa plus grosse vague -contre le roi outrecuidant, qui dut rentrer trempé au logis. A son -exemple, nos nouveaux législateurs auront beau rendre décret sur décret: -«Selon notre science, diront-ils en vain, qui est puissante et -redoutable, nous avons fixé des bornes certaines au droit de simplifier -et réformer. Nous ordonnons que l’on s’y enferme...» Peine perdue! Les -phonétistes encouragés, enhardis et bientôt déchaînés, répondront: -«Va-t-on rester en chemin? Tous ces philologues à demi phonétistes ne se -sont montrés qu’à demi logiques. Poussons le progrès jusqu’au bout. Il -faut écrire comme on prononce, selon la méthode de Louis Ménard et de -Barès, qui étaient nos vrais précurseurs. Car ils parlaient au nom de la -raison, de la sainte raison. Dans nos sociétés modernes, hors la raison, -point de salut!» Et les réformistes modérés se trouveront débordés, -submergés; ils auront même quelque honte de s’être montrés si tièdes. - -Puis, s’en tiendra-t-on seulement là? Il faudra bien aussi que la -syntaxe, après l’orthographe, ait son tour. Qu’est-ce, par exemple, que -ce scandale de l’imparfait du subjonctif? «Que vouliez-vous qu’il _fît_ -contre trois?--Qu’il _mourût_!» Ce temps de verbe est ridicule, et tombe -heureusement en désuétude. Déjà nos écrivains «art nouveau» le fuient -comme la peste. Et même aussi le subjonctif. «Je souhaite qu’il -_aille_!...» Ne peut-on dire: «Je souhaite qu’il _va_?...» Nous n’avons -pas plus besoin de cet «aille» que du deuxième _t_ de «battu». Ainsi, -par l’intervention des savants, l’avenir de notre langue se trouve -heureusement assuré[6]. - - [6] Dans la section philologique du _Congrès pour l’extension et la - culture de la langue française_ de l’Exposition de Liège, cette - question se trouve déjà inscrite au programme d’études: «Y a-t-il - lieu, dans l’intérêt de la diffusion de notre langue, de s’occuper - d’une simplification possible de l’enseignement de la grammaire - française, fondé sur l’étude de l’usage parlé et sur une analyse - plus précise de cet usage?». - - * - - * * - -Malheureusement les philologues ne s’appuient pas seulement sur -l’autorité de la science; ils font appel aussi à l’autorité publique: -après avoir parlé comme savants, ils s’adressent, en bons démocrates, -aux ministres de la Troisième République sur le même ton que Boileau en -ses épîtres au Grand Roi. La _Lettre ouverte sur la Réforme de -l’Orthographe_, que M. Ferdinand Brunot envoie à M. le Ministre de -l’Instruction Publique, débute par ces mots: - - MONSIEUR LE MINISTRE, - - «J’avais écrit dans mon _Histoire de la langue française_ une phrase - que, depuis quelques années, on s’est plu à citer. Je disais: «Il est - possible que le hasard de la politique amène un jour au ministère un - homme assez instruit pour savoir que le préjugé orthographique ne se - justifie ni par la logique, ni par l’histoire»... - - «Le hasard m’a montré qu’il s’appelait clairvoyance, et il nous a - envoyé, presque de suite, MM. Léon Bourgeois, Combes, Leygues, et en - dernier lieu M. Chaumié, qui, sur le vœu présenté par le Conseil - supérieur de l’Instruction publique, nomma une Commission chargée de - préparer la réforme de l’orthographe.» - -Invoquer ainsi les «ministres instruits», MM. L. Bourgeois, Leygues, -Combes et Chaumié, et célébrer la «clairvoyance» du hasard, qui remit -les destinées de la France savante en de pareilles mains, passe -peut-être un peu les bornes de la déférence administrative. Et s’écrier -que l’orthographe habitue les enfants à la croyance, au dogme qu’on ne -résonne pas: «c’est d’un autre côté, n’est-ce pas, Monsieur le Ministre, -que l’École républicaine entend conduire les esprits.» Et recourir à -toutes les figures de la rhétorique, au calembour, «l’orthographe, c’est -ma graphe, où je mets ma griffe!»--à la supplication: «maintenant, -Monsieur le Ministre, que je crois avoir levé les scrupules de -convenance qui vous pouvaient venir, je ne pense pas que vous soyez -arrêté par des mots ni que vous soyez homme à vous effrayer de faire du -_socialisme grammatical_»,--à l’insinuation: «aujourd’hui que tout -repose sur le suffrage, que ce suffrage ne peut être libre et éclairé -que si la discussion quotidienne des idées politiques et sociales se -fait librement, facilement, sans interprètes qui la faussent ou la -restreignent, la pénétration du français dans le moindre village de -France est devenue une nécessité plus impérieuse que jamais»--voilà -peut-être employer un langage moins scientifique qu’électoral[7]; voilà -surtout oublier certaines règles que M. F. Brunot lui-même estime -nécessaires à la bonne conduite de la discussion: «Le moment, dit -l’Académie, est-il bien choisi pour travailler à effacer le souvenir des -origines de notre langue?--Je me refuse, Monsieur le Ministre, à -examiner cet argument d’ordre tout politique.» - - [7] M. Louis Havet écrit (_Revue Bleue_, 21 mars 1905): «On veille à - ce que [l’enfant] n’écrive pas _vitier_, du latin _vitium_, comme - _initier_, du latin _initium_. Ce serait une _faute_, on n’ose pas - dire un _péché_.» Que vient faire là cette insinuation - anticléricale? C’est du journalisme. - -Probablement, en effet, l’Académie donne-t-elle un sens politique à -cette phrase. Mais en gardant tous les termes, je serais disposé, comme -elle, à croire que «le moment est mal choisi pour travailler à effacer -le souvenir des origines de notre langue», alors que des études -scientifiques n’ont pas encore utilisé tout ce que l’orthographe nous -conserve de ce souvenir, alors que les sciences linguistiques encore à -naître ou à développer, dont M. Brunot nous dressait la liste, ont à -peine commencé leur travail de catalogue, de classification et, si l’on -veut, d’embaumement historique... Que l’Académie prête un pareil sens à -sa phrase, et ce n’est plus à elle que l’on pourrait adresser le -reproche si juste d’apporter où ils n’ont que faire «des arguments -d’ordre politique.» - -Il est un argument d’utilité sociale, néanmoins, que M. Brunot a pleine -raison de mettre en lumière, mais d’où peut-être il tire de singulières -conséquences: - -«Ceux mêmes qui sont hostiles aux conclusions de votre -Commission,--écrit-il au Ministre, en oubliant que ce n’est pas _ce_ -ministre qui a nommé _cette_ commission,--s’accordent avec nous sur ce -principe, qu’à tout prix il faut délivrer l’école, que les millions si -intelligemment sacrifiés par la République pour la formation de l’esprit -populaire sont perdus en partie, tant que, sur les trop courtes années -passées à l’école, tant d’heures sont si inutilement dépensées, tant -que, suivant le mot de G. Paris, elles servent à initier l’enfant à «des -mystères sans autre valeur que le respect superstitieux dont on les -entoure». - -Comment donc délivrer l’école? M. Aulard, dans un article de l’_Aurore_ -auquel je viens de faire allusion, propose d’ordonner que l’instituteur -laissera désormais à ses élèves la liberté d’écrire à leur guise, que la -faute d’orthographe sera supprimée dans les classes et les examens. - -D’autres seraient moins radicaux, et voudraient seulement diminuer le -coefficient de l’orthographe dans les diverses épreuves, de façon à -engager peu à peu l’instituteur et l’élève à y prêter moins d’attention. -De la sorte, croient-ils, après une période plus où moins longue, une -génération nouvelle ayant cessé d’apprendre l’orthographe, celle-ci -tomberait en désuétude, les simplifications se feraient d’elles-mêmes, -et les dictionnaires n’auraient bientôt qu’à enregistrer un usage devenu -spontanément plus rationnel. - -Séduisante au premier abord, comme toutes celles qui ont pour fondement -la liberté, cette proposition ne soutient cependant pas un examen -attentif. Mettons qu’un arrêté, un décret, si l’on veut, soit rendu en -ce sens. Quelle influence aura-t-il sur les livres et les journaux? -Aucune, évidemment. L’enseignement du maître se désintéressera désormais -de l’orthographe, voilà qui va bien. Mais les livres scolaires ne -seront-ils pas des professeurs muets d’orthographe? Et l’enfant n’étant -plus conseillé, n’ayant, pour lui montrer à écrire, que ces modèles -d’une complication où il ne saura rien démêler, ne s’appliquera-t-il pas -encore à les imiter? S’il ne le fait pas, qu’il s’en écarte, par -paresse, par mépris, ou pour toute autre cause, qui dit qu’il -simplifiera?» - - * * * * * - -M. Brunot craint pour le peuple les «séductions» de la liberté: il tient -à nous imposer sa simplification. Pourquoi la sienne? Pourquoi même une -simplification? Il est assurément dans notre orthographe des -chinoiseries qui tiennent trop de place dans l’enseignement de nos -écoles primaires: mais un décret ministériel, ramenant au minimum le -coefficient de l’orthographe dans les examens de cet enseignement, -ramènerait sûrement aussi nos instituteurs à une plus juste estime des -différentes études inscrites dans leur programme; apprendrait -l’orthographe qui voudrait, et ceux qui ne la sauraient point n’en -seraient pas plus mal notés, si en d’autres branches ils avaient mieux -occupé leurs années scolaires. Mais les simplificateurs veulent la -simplification à tout prix, et ce sont encore des arguments politiques -qui semblent les décider. - - * * * * * - -«La liberté,--dit M. Brunot,--la liberté absolue, M. Aulard le sait -mieux que personne, substituée d’un coup à la contrainte tyrannique, a -peu de chances d’être acceptée de tous. Aussitôt que l’école de l’État -se montrera si dédaigneuse de l’orthographe, l’_école d’en face_ ne -l’enseignera qu’avec plus de soin, sûre de former des enfants selon le -préjugé bourgeois, heureuse d’avoir désormais un caractère extérieur qui -lui soit propre, et permette de reconnaître du dehors pour ainsi dire un -des siens, un homme dit bien élevé. - -Qui ne voit la conséquence? C’est que, les préjugés héréditaires aidant, -l’orthographe étant redevenue la chose de quelques-uns, elle retrouvera -plus d’estime que jamais dans un certain monde. De même qu’en Angleterre -un gentleman se fait reconnaître à la première phrase qu’il prononce, de -même, il y aura des gens qui se classeront dès la première ligne comme -des hommes supérieurs, on aura fait une classe nouvelle, celle des gens -qui sauront écrire: le mandarinat.» - - * * * * * - -Il s’agit donc d’empêcher tout le monde d’acquérir cette «science -d’écrire», comme dit avec justesse M. Brunot. Le procédé est -révolutionnaire: la Révolution pensa que la «science de peser» n’était -pas utile à la patrie et, logique jusqu’au bout, elle supprima les -chimistes, Lavoisier, à qui nous dressons aujourd’hui des statues. Mais -est-il tellement sûr que le purisme soit chez nous une coquetterie des -gens «bien élevés»? L’argot n’a-t-il pas trouvé autant d’adhérents parmi -ceux-ci que dans le reste de la nation et, pour ne citer qu’un exemple, -le dernier des bourgeois se donnerait-il les libertés de style, -d’orthographe et de vocabulaire que prend à chaque ligne le plus que -noble chroniqueur qui signe Gyp? - -Le langage d’un peuple apparaît comme une création à laquelle -collaborent, uniquement guidés par leur instinct et par leur oreille, -les plus ignorants comme les plus cultivés, citadins et paysans, pauvres -et riches. Il en fut presque de même pour l’orthographe: seulement la -collaboration devient plus restreinte, et ce fut l’ouvrage de quelques -centaines de savants, de plusieurs sociétés de précieuses, de ce qu’on -appela jadis les «honnêtes gens», la bonne compagnie enfin, les classes -dites éclairées. A certains intervalles, l’Académie donne une édition de -son dictionnaire, et tout est réglé. - -Or, on ne peut nier que ce travail, fait au cours des siècles et par -tant de mains, ne se trouve en dehors de toute logique, puisque aussi -bien il est arbitraire et ne repose pas, comme le langage lui-même, sur -des lois phonétiques, des lois naturelles. Mais notre langue écrite, à -nous transmise en cet état par nos ancêtres, et à peu près -définitivement fixée depuis cent ans, notre langue est belle. Ou, du -moins, on a publié tant de belles œuvres avec les assemblages de signes -graphiques auxquels nos yeux sont habitués à présent, qu’il y aurait du -vandalisme, et le plus horrible de tous, un vandalisme prémédité, à -prétendre aujourd’hui bouleverser tout cela au nom de la raison. - -Qu’on jette les yeux sur la carte de quelque forêt vénérable: on voit -aussitôt que les chemins, les layons et les sentes y serpentent, s’y -coupent, y forment des carrefours, des entrelacs et des angles de la -façon la plus inexplicable, la plus folle. C’est que, depuis bien des -siècles, les bûcherons et les habitants des lisières en ont usé à leur -caprice ou selon leurs besoins. Mais on se promène avec enchantement -parmi les pittoresques méandres du vieux bois. Soudain, un ingénieur -survient: «Quel est ce fouillis!--s’écrie-t-il.--Qu’on me comble les -mares, qu’on abatte les futaies, qu’on éventre les halliers! Il me faut -de la perspective dans cette forêt, et j’y vais tracer des routes -nationales qui formeront des triangles réguliers, des parallélogrammes -et autres figures plus convenables en un siècle de progrès.» Cet -ingénieur, digne de la prison, me semble un peu cousin des réformistes -qui ne mériteraient, eux, qu’un sourire, s’ils n’étaient si entêtés. - - * - - * * - -Il importe, ajouteront les philologues, de réduire les difficultés -d’écrire notre langue pour les étrangers. Mais de quoi veut-on nous -parler? S’agit-il de commerce? Il faudrait en ce cas songer à faire -d’abord de nos compatriotes des hommes d’action, de prévoyants et -audacieux coureurs d’aventures avant de nous gâter notre vocabulaire. -Puis, la connaissance des langues vivantes se répandant de jour en jour, -il est fréquent que les commerçants écrivent aujourd’hui chacun en sa -langue. Enfin, aucun Danois, Russe ou Allemand, ayant commis une faute -en quelque lettre d’affaires, ne nous en semble, je pense, ni ne s’en -estime déshonoré. Sa commande n’en sera pas moins la bienvenue. Et -quelle est donc la langue la plus parlée dans le monde? L’anglais, où -précisément les difficultés orthographiques passent pour -extraordinaires. - -S’agit-il de notre influence intellectuelle? Mais ici encore, il y a -deux cas. Si l’on s’inquiète pour la diffusion de nos ouvrages de -critique ou de philosophie, ignore-t-on que tous les penseurs -professionnels, en Europe ou en Amérique, sont forcément plus ou moins -polyglottes aujourd’hui. Ils ont jusqu’ici fort bien écrit le français, -sans s’être plaints. Et si l’on songe à nos belles-lettres, il ne faut -point oublier que notre suprématie, par la grâce et l’esprit tout au -moins, est encore indiscutable; que nos aïeux nous ont légué la langue -écrite avec laquelle ils avaient enchanté le monde, que cette séduction -dure encore, et qu’il faut laisser aux écrivains d’aujourd’hui ces mêmes -mots dont leurs aînés firent un si noble et si délicieux usage. - -Combien de temps les étrangers et nos enfants gagneraient-ils, si on -leur enseignait une orthographe simplifiée? Celui seulement qu’ils -emploient en ce moment à se familiariser avec les exceptions et les -formes les plus bizarres des mots, c’est-à-dire trois ou quatre mois -peut-être. Car il leur faudrait toujours bien apprendre à écrire les -sons, innombrables et nuancés, même et surtout, on l’a vu plus haut, en -notation phonétique. Ajoutez à cela l’horrible confusion qui se -produirait dans leurs petites cervelles, pendant la période de -transition, entre l’ancienne manière d’écrire, dont ils liraient partout -des exemples, et la nouvelle. - -Aussi bien le projet de réforme orthographique n’a-t-il pas rencontré, -en dehors du bataillon des chartistes et de quelques dévoués -auxiliaires, une très vive sympathie. Les gens de lettres surtout -s’indignèrent[8]. Un tel attentat contre toutes les œuvres littéraires -écrites depuis trois cents ans souleva beaucoup de colères. -L’orthographe du XVIIe siècle était fantaisiste, celle du XVIIIe encore -bien mal réglée. Mais, à l’exception de quelques rares éditions -destinées aux curieux et aux spécialistes, les chefs-d’œuvre classiques -ont tous été réimprimés et répandus par milliers et milliers -d’exemplaires dans notre orthographe, qui, depuis le commencement du -XIXe siècle, n’a presque plus changé, et semble à peu prés fixée. Et, -quand bien même on donnerait les textes classiques dans leur intégrité -absolue, la surprise ne serait ni si grande ni si pénible[9] qu’à les -traduire dans le «petit nègre» dont on nous menace. - - [8] La _Revue Bleue_, ayant pris l’initiative d’une pétition publique - afin de protester contre la réforme, a recueilli, pendant quatre - semaines, les signatures, par centaines, de nos écrivains les plus - respectés, de très nombreux membres de l’Académie et de l’Institut, - de savants, de professeurs parisiens et provinciaux. Notons aussi - que M. Michel Bréal n’est point partisan d’une réforme, surtout - brutale et ordonnée par décret, et que M. Rémy de Gourmont a publié - dans la _Revue des Idées_ (15 janvier 1905) une très persuasive - étude technique, exposant point par point les abus, les hideurs, et - même les inconséquences du rapport de M. Paul Meyer. On a vu, - d’autre part, dans le Figaro du 9 avril 1905, le chaleureux - plaidoyer de M. Edmond Rostand en faveur de l’orthographe - traditionnelle. M. Pierre Louÿs, le premier, avait en 1904 exposé - dans le _Journal_ son opinion anti-réformiste. - - [9] Tel était le sens de tette phrase imprimée dans la pétition de la - _Revue Bleue_: «Les plus grands modèles classiques eux-mêmes se - présentent à nous dans une forme qui nous est encore familière.» Les - réformistes l’ont voulu comprendre de cette manière: «Les grands - classiques avaient la même orthographe que nous.» Il y a pourtant - des nuances, dans le style. On enseigne à l’Ecole des Chartes qu’il - faut lire les textes avec soin; et l’adverbe _encore_ a un sens bien - net en français. - -Supposons que demain le gouvernement affolé, sinon terrorisé, ne tienne -aucun compte de l’Académie et décrète la révolution proposée. Que -verrions-nous? Ceci: les enfants apprendraient à lire et à écrire une -langue spéciale, qui les séparerait brusquement de leurs aînés, qui leur -rendrait tout déchiffrement littéraire difficile, pénible, comme l’est -aujourd’hui celui d’un texte de Rabelais pour la grande majorité des -Français. La Bruyère, Pascal, Chateaubriand, Victor Hugo, Flaubert, et -jusqu’aux plus récents écrivains, et jusqu’aux poètes contemporains[10], -tout cela semblerait d’un seul coup reculé dans le passé, bon pour les -«dilettantes», archaïque, vieillot, inutile! Les plus grands et les plus -vivants chefs-d’œuvre n’auraient plus que la valeur d’objets de vitrine. -La nation se sentirait désormais étrangère à sa tradition littéraire, à -la partie la plus noble d’elle-même! Les écoliers se trouveraient tout à -coup sans modèles de beauté qui leur formassent à peu près le goût, et -dans lesquels ils pussent avoir confiance. Ne se méfie-t-on pas toujours -des écritures difficiles, des langues mortes? Enfin la France--et les -philologues respireraient enfin,--la France, le premier peuple -littéraire du monde, n’aurait plus de littérature! - - [10] J’entends par là les auteurs et les poètes dignes de ce nom. Car - je ne suppose pas un seul instant qu’un écrivain de pure race - française, un véritable, un pieux descendant des Racine, des La - Fontaine, des Vigny, des Musset, consentirait à revêtir sa pensée du - nouvel et affreux uniforme. Voici, nous dit M. Rémy de Gourmont, - quelques vers des fables de La Fontaine écrits selon les formules - des philologues: - - Dès que vous vèrez que la tère - Sera couverte, et qu’à leurs blés - Les jens n’étant plus ocupés - Feront aus oizillons la guère... - - Je plie et ne rons pas... - - Un cer s’étant sauvé dans une étable à beus... - - Les alouètes font leur ni... - -Car--disons encore aux savants cette bonne parole--les écrivains alors -disparaîtraient. On verrait seulement, en face de la multitude vouée aux -seuls journaux et romans-feuilletons figurés phonétiquement, quelques -mandarins qui s’honoreraient les uns les autres, mais ne feraient plus -rien qui vaille dans leur solitude et leur abandon. Radieux avenir! Je -sais bien que, selon M. Louis Havet (_Revue Bleue_, 11 mars 1905), les -«futures vachères» ne seraient plus forcées de «hérisser certains mots -d’_y_ et d’_h_»; mais, en revanche, on aurait séparé pour toujours la -foule et les lettrés. Celle-là et ceux-ci, se soutenant mutuellement, -produisent encore aujourd’hui un peu de beauté. M. Louis Havet préfère -que les vachères, dans leurs dissertations «filosofiques» sur la -«psicolojie» des veaux, puissent négliger en paix les _h_ et les _y_. A -chacun sa chimère, après tout. Et à chacun son patriotisme. - -Certes le cas serait bien différent, et nous ne parlerions plus de la -sorte si l’on venait nous dire: «Voyez, le peuple souffre. Les -chinoiseries orthographiques l’oppriment. Il ne veut pas que vous vous -occupiez de ses impôts avant que vous ne l’ayez d’abord délivré de -l’épouvantable tyrannie des participes. La société tout entière -d’ailleurs trépigne sous ce joug. La nation qui, dans le _Paris-Sport_ -ou le _Jockey_, lit paisiblement des termes aussi barbares que -«_walk-over_» ou «_dead-heat_», ne peut plus souffrir qu’on écrive -fauvette, œuf ou général, mais exige «fauvète», «euf» et «jénéral». Et -déjà de grands écrivains ont donné l’exemple de ces _graphies_...» Oh! -il n’y aurait plus alors qu’à s’incliner devant une évolution naturelle -et le vœu populaire. L’Académie, comme son rôle l’y invite, donnerait au -nouvel usage force de loi, et l’on s’y soumettrait sans répliquer. Ce -fut ce qui arriva lors des petits changements orthographiques dans les -éditions du Dictionnaire de 1835 et de 1878. La réforme de 1740 -elle-même, bien moins considérable que celle de M. Paul Meyer, reposait -sur un besoin général, les anciennes formes tombant en désuétude; et un -grand écrivain, comme Voltaire, appuyait le souhait de très nombreux -lettrés. - -Mais, aujourd’hui, le peuple se plaint-il? Non. Les lettrés -demandent-ils des libertés? Nullement. Ils s’unissent, au contraire, -pour se protéger. Où donc est le péril? Où donc la nécessité de modifier -quoi que ce soit? Nulle part, sinon dans le cerveau de quelques érudits. -Que ceux-ci se rappellent l’exemple de ces architectes réformateurs, eux -aussi, qui, au XVIIe siècle, jetaient bas toutes les tours gothiques, -puis, sous Napoléon, se mirent à raser les pavillons Louis XV et, en -1840, à briser les portails Empire: si bien que de certains châteaux il -ne resta plus rien. La langue française ne regarde que les écrivains. -Garons-nous des savants. Au lieu de «mal de tête», plusieurs d’entre eux -nous ont déjà donné «céphalalgie». D’autres voudraient maintenant -«séfalaljie»... A quoi donc prétendront les troisièmes? - - * - - * * - -Ce sont là--je ne le sais que trop--raisons de sentiment, de cœur, que -la raison des philologues ne comprend pas. Peut-être me fussé-je trouvé -fort en peine d’en trouver de meilleures, si M. Brunot ne m’avait donné -l’exemple. Reprenant le procédé de discussion qu’a immortalisé l’auteur -des _Provinciales_, M. Brunot est allé trouver l’un de ses adversaires, -qui pourtant était un de ses amis, et il nous raconte sa visite: - - «Croyant qu’une longue habitude des graphies diverses avait oblitéré - en moi le sens de la beauté plastique de l’orthographe, je consultai - un écrivain de mes amis. - - «Eh bien!--me dit-il,--vous êtes décidé? Irez-vous jusqu’à biffer, - pour la satisfaction de vos maîtres d’école, le _ph_ d’_asphodèle_, au - risque de dissiper à jamais les senteurs qui sortent de ce nocturne? - Ici, vous ne nierez plus. Saint-Saëns qui s’y connaît, j’espère, a - très bien expliqué la chose dans un article déjà ancien du _Figaro_. - L’harmonie poétique, voyez-vous, elle est dans l’écriture, et non, - comme des naïfs le croient, dans le son. Les vers sont faits pour être - écrits et non pour être dits. Le vers est une musique. Eh bien! ceux - qui ne lisent pas la musique ne la goûtent pas dans la plénitude. - Qu’est-ce qu’une mélodie, qu’est-ce qu’un rythme, qu’est-ce que la - voix ou l’orchestre, quand l’oreille seule en est touchée? Au - contraire, regardez toutes ces notes, ces triples croches chevauchant - d’une barre à l’autre, grimpant ou avalant les degrés d’une échelle - sans fin, descendant des ciels aux clartés gaies vers les profondeurs - souterraines, tourbillonnant, donnant l’assaut, s’essorant, fanions - hauts, dans une envolée immense, au-dessus des portées, voltigeant - sans règle dans le plein azur...» - -Hélas, n’ayant pas, moi, «une longue habitude des graphies diverses», je -fus chez un philologue, pis que cela, chez un épigraphiste de mes amis, -car _orthographe_ et _épigraphe_, pensais-je, doivent avoir quelque -parenté. Et comme j’exposais mes angoisses à cet homme austère, qui de -toutes les littératures présentes et passées, connaît principalement le -_Corpus Inscriptionum Semiticarum_: - -«--Lisez, me dit-il, lisez l’_Histoire de l’Écriture_ de mon confrère -Philippe Berger. Ceux qui se mêlent de réformer l’orthographe devraient -être, en effet, des épigraphistes: mais quand on a tâté de notre -belle science, on ne sent plus le goût des vaines querelles. -Allez,--ajouta-t-il en me poussant vers la porte,--allez acheter -l’_Histoire de l’Écriture_ de M. Philippe Berger.» - -J’ai acheté cette _Histoire_, et je l’ai lue, car elle est lisible même -pour les profanes. Les simplificateurs de l’orthographe la devraient -feuilleter; ils y verraient que leur simplification est, peut-être, non -pas un progrès, mais comme disent les biologistes, une régression dans -l’évolution de l’écriture; ces révolutionnaires, ces «socialistes -grammaticaux» ne font que recommencer une expérience qui n’avait pas -réussi aux Phéniciens, aux cousins du Peuple de Dieu, et ils marchent à -l’encontre du progrès que les Hellènes, ces «libres-penseurs», avaient -introduit en cette affaire. - -Car l’orthographe chez les Égyptiens et les Chaldéens débuta par être -une figuration tellement complète et précise que ces premières écritures -étaient en réalité un dessin et que leurs signes idéographiques, leurs -hiéroglyphes, où chaque objet était figuré par sa silhouette, se -présentent comme le contre-pied de la notation phonétique: cette -première orthographe voulait parler aux yeux, avec autant de soin que -nos phonétistes veulent parler à l’oreille. Après vingt ou trente -siècles, des inventeurs, considérant le nombre presque infini de signes -que pareille orthographe comportait, considérant aussi l’impossibilité -matérielle de figurer aux yeux les choses, les idées surtout, qui n’ont -pas de figure matérielle, simplifièrent et idéalisèrent tout à la fois -cette écriture: l’alphabet fut inventé en quelque bazar phénicien de Tyr -ou de Sidon, et c’est de là qu’il s’est répandu à travers le monde; tous -les peuples blancs usent aujourd’hui de l’écriture et des signes -alphabétiques dont ils empruntèrent, directement ou indirectement, aux -Phéniciens le système et les traits. - -Mais, simplificateurs à outrance, les Phéniciens avaient sauté de -l’hiéroglyphe à la sténographie: leur orthographe n’écrivait que les -consonnes et longtemps les Sémites, restés fidèles à cette mode -sémitique, n’usèrent que de cette sténographie: - - _brsjt brh hlhjm ht hsmjm_ - -est le début de la Bible; et l’on peut lire au Louvre sur le sarcophage -d’Eshmounazar, roi de Sidon: - - _bjrhblbsntgxzwhrbg_ - -Orthographe démocratique s’il en fut, où les fautes devaient êtres -réduites au minimum, et que les enfants des écoles primaires savaient -aussi bien que le plus parfait styliste, dès qu’ils avaient appris -seulement à lire et à écrire! Orthographe mondiale, semble-t-il, que les -étrangers auraient dû admirer et adopter, et qu’ils adoptèrent, en -effet, mais en la perfectionnant, en la complétant. Et ce furent les -Hellènes, le plus démocrate et le plus hospitalier des peuples, le plus -amoureux d’égalité et le plus désireux de relations étrangères, qui -«compliquèrent» cette orthographe sémitique, parce que leur esprit clair -et précis vit combien la simplification nuit à la clarté et à la -précision de l’écriture: _prs_, suivant l’orthographe sémitique, pouvant -être aussi bien _Paris_ que _Perse_. - -Nos simplificateurs diraient sans doute que le sens de la phrase -l’emporte et qu’il faut être cérébralement déchu pour ne pas deviner -aussitôt ce qu’il faut lire, _Perse_ ou _Paris_. Les Grecs en jugèrent -autrement. Ils compliquèrent l’orthographe en introduisant les voyelles -entre les consonnes, en redoublant les consonnes, en faisant tout ce que -nous faisons aujourd’hui. Et voyez le résultat: s’il ne s’était pas -trouvé des Hellènes pour traduire la Bible en grec vers le troisième -siècle avant notre ère et pour transcrire en orthographe hellénique les -noms propres d’Israël, nous saurions par le texte hébraïque que -Jérusalem eut des rois appelés _Dwd_ ou _Slmn_; mais nous serions -incapables de dire si ces rois se nommaient _Daoud_ ou _Sliman_, _Douad_ -ou _Selamin_, etc., et jamais nous n’aurions conservé leur vrai nom de -_David_ et de _Salomon_. Il est des simplificateurs qui pensent à la -diffusion de nos idées. Peut-être rééditeront-ils cet exemple des Juifs -qui donnaient au monde occidental leur Dieu, leur terrible _Ihvh_, mais -qui oubliaient ou défendirent d’en orthographier assez complètement le -nom pour que nous puissions le prononcer: un scribe du XVIe siècle -_après_ notre ère décida qu’il fallait prononcer _Iehovah_ et, de fait, -nous dîmes _Iehovah_, jusqu’au jour où l’on prit garde qu’un texte grec -nous donnait _Iahveh_. - -M. Brunot a oublié cette leçon de l’épigraphie quand il imagina «son -système en sa simplicité redoutable»: - - «Voici donc, dans toute sa simplicité redoutable, mon système. Le - ministre nomme une commission composée de linguistes et de - phonéticiens. Cette commission, à l’aide des instruments de phonétique - expérimentale aujourd’hui existants, recueille le parler de personnes - réputées pour la correction de leur prononciation. Je ne verrais aucun - inconvénient à ce que l’Académie désignât quelques-unes de ces - personnes. La commission confronte les prononciations ainsi - enregistrées, elle établit la normale, qui, inscrite mécaniquement, - infailliblement, sert d’étalon. - - Cet étalon est, comme celui du mètre, officiellement déposé. La - commission, prenant ensuite dans l’alphabet actuel à peu près tous les - éléments de son écriture, établit un système graphique. Elle adopte - les signes diacritiques, accents, cédilles, tildes, qu’elle juge - nécessaires pour distinguer les sons, pour marquer par exemple les - diverses voyelles d’un même groupe, ainsi l’_a_ grave, l’_a_ moyen, - l’_a_ ouvert, l’_a_ nasal, le tout sans s’écarter jamais du principe - absolu: un signe pour un son, un son pour un signe.» - -Outre que cette simplification ne simplifie peut-être rien,--au -contraire, car ces signes diacritiques, accents, cédilles, tildes, -créeront autant de fautes que notre orthographe actuelle,--il faudrait -savoir que d’autres peuples ont essayé de ce «système redoutable». En -constatant les avantages de l’alphabet hellénique, les Sémites, après -quinze siècles peut-être de fidélité à la pure sténographie des -Phéniciens, fabriquèrent tout un arsenal de signes diacritiques dont ils -ornèrent le bas ou le haut de leurs consonnes afin de noter tant bien -que mal les voyelles absentes. Or tous ceux qui ont la moindre notion -d’hébreu et d’arabe se sont plaints de la confusion, du casse-tête que -produit cette apparente simplicité. Et rien n’aura réduit le nombre des -étudiants et des connaisseurs en ces langues, comme cette orthographe -obscure, hérissée, où chaque mot est une énigme à plusieurs sens et où -le lecteur ne comprend pleinement une phrase que si d’avance il connaît -le sens général, les noms propres et les formules habituelles à -l’écrivain. - -Observons bien d’ailleurs que la commission de linguistes et de -phonéticiens réclamée par M. Brunot n’a pas plus de compétence ici -qu’une commission de musiciens ou de chimistes. Et je ne vois pas à vrai -dire quelle commission de savants aurait la compétence en ces matières -qui sont de la vie courante, changeante, individuelle. C’est un devoir -de l’État d’intervenir, disent les simplificateurs: - -«Dès lors qui ne voit qu’il y a là des intérêts d’État, et que par suite -il devient du devoir de l’État d’intervenir? L’État est, comme les -artistes, autant qu’eux, intéressé à en [de la langue] garder, à en -protéger, à en augmenter, s’il se peut, la beauté, puisque nul n’ignore -que là est une des raisons principales de son ascendant, mais il ne peut -négliger de se demander si elle ne se fait pas inutilement difficile -d’accès, si elle ne se retranche pas par là des succès qu’il lui serait -aisé d’obtenir, si d’inutiles complications dont on la hérisse ne sont -pas un obstacle au dessein qu’il poursuit d’assurer à tous, autant que -possible, la possession de cet instrument indispensable à l’échange des -idées, à la culture de l’esprit, au développement même des intérêts -matériels. Là où cela est faisable, autant que cela est faisable, il -doit donc et à la langue et à la nation de faire la police de notre -idiome, comme il fait la police des poids et mesures. - -J’ai hâte d’expliquer le mot police qui sonne mal, quoique tout le monde -sache qu’un linguiste de profession, si étatiste qu’il puisse être par -ailleurs, ne peut faillir sur ce point et attribuer à l’État des droits -et un pouvoir qu’il n’a pas; il n’est pas un apprenti dans l’étude des -langues à qui l’idée de cultiver la langue, de la transformer ou même de -la modifier «par voie administrative» ne parût une chose bouffonne, -puisque nous savons, puisque nous enseignons que la fonction du langage -est une fonction naturelle, inconsciente, qui s’exerce sans que même le -consentement de l’individu puisse en renoncer la liberté inaliénable. -Quelqu’un le voulût-il, que la nature qui agit obscurément mais -nécessairement en lui ne s’y résoudrait pas. A chaque jour, à chaque -heure, elle use de cette liberté pour modifier à notre insu notre -langage. Nous avons beau nous étudier à le conserver, nous en altérons -sans cesse les sons, les mots, les tours, suivant des lois que nous -ignorons, mais que la science observe et établit, et qui dirigent dans -l’harmonie toutes les transformations vers une fin dont aucune -puissance, aucune volonté ne pourrait nous détourner. - -Ce que pendant un temps l’autorité obtient, nous le savons, c’est une -soumission apparente... - -S’imaginer le contraire est une vieille erreur, où l’esprit de -domination de Richelieu pouvait tomber, mais où les premiers -académiciens eux-mêmes ne tombèrent pas.» - -Est-il possible de mieux dire? mais est-il possible, par contre, de -mieux parler contre les projets ministériels des simplificateurs, contre -leurs adjurations au bras séculier de trancher une querelle où la -liberté individuelle ne saurait être guidée que par le choix de tous, où -ce n’est pas une Commission ni même une Académie qui a droit et pouvoir -de décision, mais où le suffrage universel, en quelque façon, des -générations _présentes et passées_ crée cette règle traditionnelle, -omnipotente, et admirable de l’usage? - - * - - * * - -S’il y a dans notre orthographe actuelle des bizarreries, des anomalies, -des fantaisies choquantes à l’excès, notez-les, cataloguez-les, -signalez-les à l’ironie ou au bon sens populaires; quelques années de -libre discussion amèneront, comme toujours, le triomphe de cet -invincible bon sens; l’orthographe se régularisera et se réformera dès -lors par la collaboration de tous, et non par le caprice scientifique de -quelques-uns. Signalez à l’usage les réformes à faire, et l’usage les -fera, sous le régime et avec la sanction de la liberté. - -L’esprit qui anime les réformistes révolutionnaires est respectable et -généreux, sans doute. Seulement il faut craindre de quitter la proie -pour l’ombre, et d’aller à l’encontre de la civilisation française tout -entière sous prétexte d’un chimérique avantage que l’on donnerait aux -enfants des écoles communales. Prenons garde que la raison tyrannique ne -nous jette ici dans quelque extravagance, et n’oublions point cette -formule du regretté L. Duvau,--qui fut pourtant un éminent linguiste, -lui aussi,--citée par M. L. Meillet qui est un autre linguiste de -marque: «Il n’est rien que ne puisse la logique, si ce n’est peut-être -se rencontrer avec la vérité»[11]. - - [11] _Mém. de la Société de linguistique de Paris_, t. XIII, fasc. 4. - -Aucun esprit sensé ne saurait s’opposer à ce qu’on régularise très -prudemment l’orthographe, dans la mesure où le voudra faire quiconque -aime et respecte profondément notre langue, les chefs-d’œuvre qu’elle a -produits, la longue et vénérable tradition qu’elle prolonge. Mais ne -perdons pas de vue que nous avons, entre plusieurs devoirs nationaux, -celui de maintenir dans toute sa beauté plastique et son intégrité la -langue qui a fait notre incontestable suprématie en Europe, par le -charme, par l’éloquence, par l’enthousiasme, par la grâce et surtout par -_la clarté_. Primant tout autre souci, nous avons celui de rester le -plus grand peuple «écrivain» du monde. Cramponnons-nous donc à nos -ancêtres, et tâchons de les égaler, de nous montrer dignes d’eux. La -nécessité pour la France de demeurer inimitable passe l’intérêt qu’il -peut y avoir à ce que les candidats au _Louvre_ et au _Bon Marché_ -commettent ou non des fautes d’orthographe. Avant de travailler pour la -logique ou la raison, il faut que nous travaillions pour la gloire -littéraire de notre pays, dût M. Brunot railler cette pensée revêtue, je -l’avoue, de ce qu’il nomme si dédaigneusement un «badigeon tricolore»! - - -IMP. RÉPESSÉ-CRÉPEL ET FILS, ARRAS - - - - -LIBRAIRIE E. SANSOT et Cie ÉDITEURS - -58, Rue St-André-des-Arts. PARIS - - -Collection in-12 Couronne 5 fr. le volume - - Maurice Barrès. _Huit jours chez M. Renan_, suivi de - _le Regard de M. Renan_, 7e édition 1 vol. - -- _Quelques Cadences_ 1 vol. - -- _La Vierge assassinée_ 1 vol. - -- _De Hégel aux Cantines du Nord_ 1 vol. - Henry Bordeaux. _Deux Méditations sur la Mort_ 1 vol. - Henri Bremond. _Le Charme d’Athènes_ 1 vol. - Gomez Carrillo. _Quelques petites Ames d’ici et - d’ailleurs_ 1 vol. - P. de Bouchaud. _Étapes Italiennes_ 1 vol. - Jean Lorrain. _Heures de Corse_ 1 vol. - Péladan. _La Clé de Rabelais_ 1 vol. - -- _Origine et Esthétique de la tragédie_ 1 vol. - - Maurice de Guérin. _Le Centaure_ suivi de _la Bacchante_, - précédé d’une notice par Edmond Pilon 1 vol. - - Eugénie de Guérin. _Reliquiæ_ avec une notice par Edmond - Pilon 1 vol. - Stendhal. _Pensées et impressions_ 1 vol. - Edouard Rod. _Reflets d’Amérique_ 1 vol. - Jean Moreas. _Paysages et Sentiments_ 1 vol. - Georges Grappe. _Les Pierres d’Oxford_ 1 vol. - - - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA QUERELLE DE L'ORTHOGRAPHE *** - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. 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