summaryrefslogtreecommitdiff
diff options
context:
space:
mode:
-rw-r--r--.gitattributes4
-rw-r--r--LICENSE.txt11
-rw-r--r--README.md2
-rw-r--r--old/66787-0.txt1994
-rw-r--r--old/66787-0.zipbin45380 -> 0 bytes
-rw-r--r--old/66787-h.zipbin147606 -> 0 bytes
-rw-r--r--old/66787-h/66787-h.htm3119
-rw-r--r--old/66787-h/images/cover.jpgbin98534 -> 0 bytes
8 files changed, 17 insertions, 5113 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes
new file mode 100644
index 0000000..d7b82bc
--- /dev/null
+++ b/.gitattributes
@@ -0,0 +1,4 @@
+*.txt text eol=lf
+*.htm text eol=lf
+*.html text eol=lf
+*.md text eol=lf
diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt
new file mode 100644
index 0000000..6312041
--- /dev/null
+++ b/LICENSE.txt
@@ -0,0 +1,11 @@
+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
+
+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
diff --git a/README.md b/README.md
new file mode 100644
index 0000000..716bcc0
--- /dev/null
+++ b/README.md
@@ -0,0 +1,2 @@
+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
+eBook #66787 (https://www.gutenberg.org/ebooks/66787)
diff --git a/old/66787-0.txt b/old/66787-0.txt
deleted file mode 100644
index 343e090..0000000
--- a/old/66787-0.txt
+++ /dev/null
@@ -1,1994 +0,0 @@
-The Project Gutenberg eBook of La Querelle de l'Orthographe, by Marcel
-Boulanger
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
-will have to check the laws of the country where you are located before
-using this eBook.
-
-Title: La Querelle de l'Orthographe
-
-Author: Marcel Boulanger
-
-Release Date: November 21, 2021 [eBook #66787]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at
- https://www.pgdp.net (This file was produced from images
- generously made available by the Bibliothèque nationale de
- France (BnF/Gallica))
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA QUERELLE DE L'ORTHOGRAPHE ***
-
-
-
-
-
- PETITE COLLECTION “SCRIPTA BREVIA”
-
- MARCEL BOULENGER
-
- La Querelle
- de
- l’Orthographe
-
-
- PARIS
- BIBLIOTHÈQUE INTERNATIONALE D’ÉDITION
- E. SANSOT et Cie
- 53, Rue Saint-André-des-Arts, 53
- 1906
-
-
-
-
-Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays y
-compris la Suède, la Norwège et le Danemarck.
-
-
-
-
-La réforme de l’orthographe peut nous être imposée demain par ordre. Le
-Ministre est un puissant dieu. Mais la querelle de l’orthographe, en
-revanche, peut durer indéfiniment. Elle a mis jusqu’ici en présence,
-d’une part l’Académie Française, les gens de lettres et une grande
-majorité d’hommes raisonnables; d’autre part, un bataillon de fougueux
-philologues et de chartistes indomptés.
-
-Les quelques pages que voici furent publiées, au cours d’une première
-crise, dans la _Revue Bleue_ et la _Revue de Paris_. L’auteur ne se
-figure nullement qu’elles serviront le parti dont il est. Il sait bien
-que ce qu’on nomme politiquement «le progrès» est inévitable. Mais il
-n’ignore pas non plus que, même votées par tous nos parlements, les lois
-échouent et tombent devant le bon sens populaire, quand elles sont trop
-iniques ou trop choquantes.
-
-Puis il ne faut jamais déserter un combat, dût-on n’y jouer, dans le
-rang, que le rôle du plus modeste fusilier.
-
-M. B.
-
-Avril 1906.
-
-
-
-
-LA QUERELLE
-
-de
-
-L’ORTHOGRAPHE
-
-
-
-
-I
-
-
-Il est permis de croire qu’on ne sait pas très bien, chez nous, ce que
-c’est qu’un philologue. On n’en a qu’une idée confuse et prestigieuse:
-celle, par exemple, d’un homme âgé, très savant, qui fait des cours à la
-Sorbonne ou au Collège de France, et qui parle couramment le latin, le
-grec, l’hébreu et le sanscrit, non moins que toutes les langues
-vivantes, sans en excepter les dialectes hindous, ceux des Lapons ou des
-nègres d’Afrique, et même aussi le français, notre français. Dès lors,
-qu’arrive-t-il? C’est qu’à la moindre inquiétude, pour la moindre
-hésitation, pour le plus insignifiant problème à propos de grammaire ou
-d’orthographe, on court se jeter aux pieds d’un pareil polyglotte: «Ah!
-mon cher maître, tirez-nous d’embarras! Comment ferons-nous en tel ou
-tel cas pour écrire, pour parler notre langue?»
-
-Eh bien, cette étrange coutume, qui depuis peu devient la nôtre,
-d’attribuer aux philologues quelque autorité en matière de langage
-contemporain, alors qu’il n’y a pas la moindre raison pour cela, prouve
-jusqu’à l’évidence qu’on ignore entièrement, dans le public, dans les
-journaux, parmi les lettrés eux-mêmes, et malheureusement aussi au
-ministère de l’Instruction publique, la nature des services que ces
-messieurs des Chartes et de l’Université se trouvent en état de rendre à
-leur pays. Car on leur prête des lumières qu’ils n’ont point
-nécessairement, un tact, un jugement raffiné--ne s’agit-il pas en effet
-de décider, de choisir, dès qu’on dispute du langage courant?--un goût
-enfin que leurs études spéciales ne doivent pas du tout leur avoir
-forcément donnés. S’il arrive qu’un linguiste éminent témoigne parfois
-d’un dilettantisme délicat et d’une vive sensualité artistique, c’est
-par une coïncidence dont il doit rendre grâces aux Muses divines, mais
-non par un effet de ses longues et implacables, on pourrait même dire
-brutales études. M. Michel Bréal, par exemple, montre en toute occasion
-un sens exquis de la langue française, de son charme, de sa dignité, de
-sa grâce; lui-même l’écrit avec une perfection, une aisance bien
-savoureuses: cela vient de ce qu’il naquit doué de susceptibilités
-inconnues à trop d’autres, et point de ce qu’il apprit le syriaque, le
-chaldéen, le celtique ou le provençal. M. Paul Meyer, au contraire,
-solennellement consulté voici quelques mois sur l’orthographe, décida
-qu’il fallait être dorénavant raisonnable, et par conséquent tout
-bouleverser: un écrivain, un amoureux, ou, si c’est trop dire, un simple
-amateur de notre littérature nationale n’eût jamais rien souhaité de
-tel. Mais pourquoi voulez-vous que M. Paul Meyer préfère le français au
-basque ou au chinois? Non, la raison d’abord, la beauté, la
-«littérature» ensuite, dans l’esprit d’un philologue. Le regretté Gaston
-Paris avait, lui aussi, toujours rêvé d’une réforme orthographique.
-Mais, justement, cet admirable érudit montra-t-il jamais en ses écrits
-qu’il comprenait les nuances dernières ou la personnalité des mots, la
-splendeur presque «visible» de certaines phrases, la désinvolture, la
-«race» de tel ou tel tour de syntaxe? Et aussi bien, ce n’était pas son
-métier que de savoir écrire. Il avait mieux à faire, si l’on veut, autre
-chose en tout cas.
-
-La philologie est une science exacte, au sens rigoureux du terme. Et le
-philologue apparaît comme un logicien redoutable, le plus souvent même
-irascible, qui, après avoir observé, au cours d’un héroïque et continuel
-travail, la décomposition des vieilles langues et la formation des
-jeunes, en déduit des règles générales avec ce que l’on nomme une
-élégance mathématique. Si bien que demander à l’un de ces naturalistes
-austères son opinion sur une question qui touche à la bonne grâce ou à
-la belle tenue du langage contemporain, c’est un peu la même chose que
-d’interroger, je suppose, un géomètre sur un dessin de Michel-Ange, ou
-un expert chimiste en couleurs sur un tableau du Véronèse.
-
-Si l’on voulait prendre un avis au sujet d’une réforme orthographique,
-c’était à des grammairiens qu’il fallait s’adresser--ou du moins à des
-écrivains, puisqu’il n’y a plus à notre époque, hélas, de grammairiens!
-Au XVIe siècle, les humanistes, qui étaient des philologues, se mêlèrent
-de régenter dans le dialecte commun. Quelles sottises compliquées n’y
-ont-ils point commises! Aujourd’hui, voici que les érudits se veulent de
-nouveau remettre à triturer nos pauvres mots... Craignons tout. Et
-regrettons le temps où l’on publiait parfois des grammaires françaises,
-le XVIIe, le XVIIIe siècles, la première moitié du XIXe. Pleurons le
-monde académique où l’on s’ennuyait, mais où l’on avait le goût très
-difficile et très sévère; pleurons les vieux Messieurs qui usaient avec
-grâce de l’imparfait du subjonctif, les salons où l’on causait
-prétentieusement et finement, le dos à la cheminée, et la «bonne
-société», délicate, peu pressée, qui créait l’usage, et les académies de
-précieuses qui critiquaient celui-ci, le sanctionnaient, et les curieux
-du beau parler, et M. de Vaugelas... Combien il nous manque aujourd’hui,
-M. de Vaugelas!
-
-Un grammairien n’entend point les idiômes étrangers, non plus qu’aucun
-dialecte aboli, non plus que les patois. Il n’a qu’un ennemi: le jargon;
-qu’une passion: l’expression pure, la phrase exquise; qu’un seul maître:
-l’usage... Il conserve pieusement, surveille, répare, dirige le langage
-noble ou familier; il rapproche des exemples, écoute des sons, choisit
-entre les exceptions, s’arrête tendrement sur quelques gallicismes, puis
-ayant bien travaillé, s’endort chaque soir, las, mais fort content de sa
-journée: il a formulé de belles règles. C’est le fleuriste de La
-Bruyère, en extase devant ses tulipes.
-
-Consultez un tel homme. Demandez-lui s’il faut modifier brusquement
-l’aspect sous lequel, à peu de chose près, se présentent à nous depuis
-trois siècles tant de chefs-d’œuvre, honneur et merveille de notre
-littérature? Il restera saisi d’indignation, de stupeur en face d’un
-pareil attentat! Tandis que le philologue va nous répondre au contraire:
-«L’orthographe est absurde, illogique; donc, réformons-la. Nous vivons
-dans un siècle de progrès scientifique. Fi des préjugés! Négligeons les
-sensibleries des retardataires. Les ornements inutiles, les colifichets
-ne servent à rien. Brûlons tout cela...» M. Homais, dans sa pharmacie,
-entend ce valeureux conseil. Le voilà dans l’enthousiasme! Et il écrit
-aussitôt à son député pour exiger le «chambardement» de l’orthographe,
-héritage révoltant de l’ignorantisme féodal.
-
-Or tout changement soudain imposé par décret dans un langage, cet
-organisme _vivant_, ne peut-il pas se comparer à une opération difficile
-faite à la hâte par un barbier de village? L’opéré en demeure estropié,
-si encore il n’en meurt pas.
-
-D’autant que ce serait une violence bien inutile, un vandalisme gratuit.
-Les partisans d’une réforme peuvent en effet se rassurer: beaucoup moins
-vite, il est vrai, que la syntaxe et que les mots eux-mêmes,
-l’orthographe toutefois se transforme spontanément, elle aussi, au cours
-des siècles. Elle est déjà devenue plus uniforme, et un peu plus simple
-qu’au XVIIIe siècle, et surtout qu’au XVIIe. Il suffit de laisser agir
-ici l’usage et la foule: une manière d’écrire un certain mot, d’abord
-défectueuse, se répand petit à petit. Au bout de plusieurs années, les
-grammaires notent une tolérance, puis une forme nouvelle, et c’est
-admis. Mais il y a moins de différence entre quelque billet sorti, au
-commencement du grand siècle, de la plume la plus fantaisiste en fait
-d’orthographe et notre écriture actuelle, qu’entre cette dernière et
-celle qui nous serait imposée demain, et l’on suivait le vœu des
-«réformistes»!
-
-Leurs arguments ne valent pas grand’-chose, en vérité. Le principal, le
-meilleur en apparence, c’est celui qu’ils tirent de l’absurdité. Car les
-ennemis de l’orthographe ne cessent de la proclamer absurde. Mais c’est
-vraiment trop simple, ce reproche! Et surtout, comme il est barbare!
-Lorsqu’on parle à une seule personne, et que néanmoins on lui dit
-«vous»; quand on s’efface pour laisser passer un égal devant une porte;
-si même, à l’éternuement de quelque interlocuteur, on répond encore
-cérémonieusement: «A vos souhaits»--tout cela n’est-il pas bien absurde
-aussi? Voilà pourtant certains usages qui ne choquent point, et que nul
-n’a jamais songé à réformer. Il y a dans «l’usage» quelque chose
-d’affectueux, de vénérable, de délicat, et qui touche. L’orthographe,
-comme la grammaire, y trouve après tout sa force de loi. Concédons à des
-logiciens, s’ils y tiennent, que cela est absurde...
-
-Puis, disent-ils, les lettres qui ne se prononcent pas, le _t_ de
-_battu_, l’_a_ de _paon_, le _d_ de _nid_, ne servent à rien. Pourquoi
-les conserver? Eh, pourquoi donc aussi la mousse aux creux des
-fontaines, l’herbe dans les allées perdues, le lierre sur les maisons,
-les écussons au-dessus des vieux portails? Cela ne sert pas davantage.
-Cette église admirable, mais qui est aujourd’hui trop grande pour le
-hameau, et qu’on abandonne, il faut l’abattre. Il y a des girouettes
-curieuses, là-haut, sur le toit: personne ne les consulte; jetons-les
-par terre. Cela va de soi, cela ne saurait être évité, on doit tout
-saccager sous prétexte de progrès.
-
-Les réformistes soucieux de sembler instruits ajoutent que l’orthographe
-a été fabriquée par des pédants qui gâtent le vieux français. Et ils
-veulent recommencer une œuvre toute semblable, à la façon de ces
-architectes à jamais haïssables qui, pour rétablir un château dans sa
-forme gothique par exemple, projetteraient de démolir toutes les parties
-charmantes que la Renaissance, le XVIIe, le XVIIIe siècles et l’Empire y
-avaient par la suite ajoutées. «Le XVIIe siècle, écrivit Renan (qui
-n’était pas, lui, qu’un philologue!)[1] le XVIIe siècle sabrait le
-moyen-âge, sans se douter qu’un jour cet art barbare, incorrect, souvent
-sauvage, aurait son prix. On détruit maintenant le XVIIe siècle comme
-fade et sans caractère. Qui sait quel sera le goût de l’avenir, et si le
-XIXe siècle ne sera traité de vandale à son tour? Il n’y a qu’une
-manière sûre pour n’être pas traité de vandale: c’est de ne rien
-détruire, c’est de laisser les monuments du passé tels qui sont.
-L’Italie[2] avec ses contrastes éloquents ou bizarres, nous paraît si
-belle comme elle est, que nous ne voyons plus sans crainte porter la
-main sur une partie quelconque de ce décor merveilleux, même sur les
-parties mauvaises, même sur le rococo».
-
- [1] «_Mélanges d’histoires et de voyages: Vingt jours en Sicile_».
-
- [2] Lisez ici: «La langue française...»
-
-Cependant les adversaires de l’orthographe traditionnelle s’appuient en
-outre sur deux autres raisons, d’un ordre plus pratique. Les étrangers,
-prétendent-ils, éprouvent beaucoup de difficultés à écrire notre langue,
-hérissée de chinoiseries grammaticales. Ils s’en trouvent gênés, et dès
-lors s’en servent moins volontiers. Allons donc! Les étrangers écrivent
-en leur idiome le plus souvent, s’il s’agit de commerce. Ceux d’entre
-eux qui veulent traiter de littérature, de critique ou d’art, savent
-tous le français, et s’en servent très naturellement. Le français est la
-langue littéraire universelle. Nos écrivains ont mené, ont charmé le
-monde, et leur prestige dure encore. Qu’on nous laisse au moins intacts
-les mots magiques avec lesquels nos maîtres, jadis, ont su faire des
-miracles.
-
-Enfin, voici venue la dernière, la grande, la toute puissante raison, le
-fin du fin: on déplore que les enfants perdent à apprendre l’orthographe
-un temps considérable, temps qu’ils pourraient employer à se
-perfectionner dans l’étude de la mécanique, de la géographie, de
-l’anglais, de l’allemand, de la banque, du courtage, de l’éloquence
-politique, sinon à se former déjà dans l’art de plonger un doigt
-ingénieux au milieu de l’assiette au beurre, comme on dit. Évidemment,
-voilà qui est fâcheux. Mais pourquoi tant de futurs brasseurs
-d’affaires, d’apprentis conseillers municipaux ou d’élèves coulissiers
-apprennent-ils l’orthographe? Nul ne serait peiné qu’ils ne la
-connussent point. Ou si, dans un État sérieux et bien organisé, il est
-intolérable qu’une inégalité quelconque, en principe, se puisse établir
-entre les citoyens, fût-ce en la façon matérielle d’écrire un billet, ne
-saurait-on donc en ce cas engager tout simplement tous les juges
-d’examens (sauf peut-être ceux de licence, d’agrégation ou de doctorat
-ès-lettres) à se montrer sur ce point d’une tolérance et d’une
-indulgence extrêmes?
-
-Une faute d’orthographe, quelle importance cela peut-il avoir? Aucune.
-Les femmes y font preuve d’une imagination imprévue et délicieuse.
-Admettons leurs libertés, leurs fantaisies. Mais que, pour alléger la
-besogne des instituteurs primaires, on s’en vienne officiellement et
-solennellement mettre en péril les mots ciselés, amenuisés ou
-empanachés, que nos aïeux nous ont transmis--non vraiment, ce serait un
-forfait de sauvages, un acte de bien pauvre patriotisme et presque une
-félonie!
-
-Soyons charitables en matière d’orthographe, ne comptons plus sévèrement
-les fautes, gardons-nous même d’en sourire, pardonnons à toutes les
-licences--mais ne dépouillons pas follement nos mots français de tout ce
-qui leur prête du caractère, du charme où de la beauté.
-
-Que dirions-nous d’un homme qui, sous prétexte de logique, voudrait
-supprimer la barbe à tous les bustes du roi Henri IV, la perruque à
-toutes les statues de Louis XIV? Bien mieux, que nous semblerait-il d’un
-héritier qui, afin de sarcler les mauvaises herbes du jardin de ses
-pères, y couperait en même temps toutes les fleurs, et bientôt tous les
-arbres? Ah, ne nivelons pas, ne ruinons plus rien! Le monde est déjà
-bien assez laid.
-
-Et surtout, ne consultons plus désormais que les gens de goût, à défaut
-des grammairiens qui nous manquent, quand il s’agira de notre langue
-française. Laissons les philologues à la philologie. A chacun son
-métier, s’il vous plaît.
-
-
-
-
-II
-
-
- Pouse par l’insaciàblε dezir dε savoir, qu’a mis an lui la Natûrε,
- l’hòmε avàncε fievrεùzemant dans la decouvèrtε dε tous les problèmεs
- qu’il lui est done dε rezoùdrε. Déjà, la vapεur et l’electricite lui
- obéisεnt...
-
-JEAN S. BARÈS, _L’ortografe simplifiée_, Paris, 1898, in-12, p. 18.
-
-
- Une société malade peut se tromper sur les causes de son mal, mais èle
- sait toujours d’avance qels sont ceus qi doivent recueillir son
- éritage. Une vois secrète, un infaillible instinct les lui désigne, et
- on les nome les ènemis de la société. Le monde antiqe se sentit menacé
- dès le jour où le cristianisme eut un nom dans l’istoire. Sous Néron,
- l’incendie de Rome est atribué aux cretiens...
-
-LOUIS MÉNARD, _Les qestions sociales dans l’Antiqité_, Paris, 1898,
-in-8º, p. 10.
-
-
- Décidément, il avait la fièvre. Tout ça, c’était des bêtizes... Quoi!
- parceque ce Flamand avait dit, en plaizantant à coup sûr, qu’il
- voulait se marier avec Lize, il était parti à se forjer toutes sortes
- de chimères, à se creuzer bien inutilement la cervèle... Il n’y falait
- plus penser! C’est pourquoi le jeune home ne pensa plus à autre
- choze... Èle n’avait cessé de lui témoigner l’afecsion sincère et
- dévouée d’une sœur... Les trois fames, une fois le couvert enlevé et
- tous les objets nétoyés...
-
-_Le Réformiste_, 15 décembre 1902, feuilleton.
-
-
- Faizons que la Justice, en cète république,
- Sa balance en éveil, pezant comme il convient,
- Détermine la part qui à chacun revient,
- Dans les charjes d’État, la fortune publique.
- Banissons la Routine, un moral esclavaje,
- Faizons du producteur le hardi combatant
- Qui doit produire plus sans dépenser autant,
- Pour qu’il vende moins cher, en gagnant davantaje.
-
-_Le Réformiste._ 15 mai 1905.
-
-
- Les fames sont extrèmes: èles sont meilleures ou pires que les homes.
- Fédon a les yeus creus, le teint échaufé, le cors sec et le visaje
- maigre. Cète fatuité de quelques fames de la vile, qui cause en èles
- une mauvaise imitacion de cèles de la cour, est quelque chose de pire
- que la grosièreté des fames du peuple et que la rusticité des
- vilajoizes: èle a sur toutes deus l’afectacion de plus.
-
-Orthographe nouvelle selon le Rapport de M. PAUL MEYER.
-
-
-Tel est l’aspect aimable sous lequel certains réformateurs
-souhaiteraient que désormais le français fût écrit. Nous avons tous
-appris, avec plus ou moins de peine, notre grammaire française et la
-façon dont il convient de former les mots sur le papier. Nos enfants
-continuent présentement à épeler, à lire, puis à se mettre en tête un
-certain nombre de règles et d’exceptions: ce travail, comme d’ailleurs
-tout autre, leur semble fastidieux, et l’on peut croire qu’ils
-préféreraient s’en aller jouer aux barres, à la toupie ou à la poupée.
-Mais enfin ils s’y sont accoutumés, et depuis un siècle ou deux,
-beaucoup d’entre eux sont devenus par la suite de grands hommes dans les
-sciences et dans les lettres, sans que l’étude de l’orthographe semble
-avoir retardé de façon appréciable le développement de leurs jeunes
-cervelles. Mais les philologues pensent que tout n’est pas pour le
-mieux. Leur zèle les pousse à préserver la France d’un grand et prochain
-désastre: et une commission présidée par M. Paul Meyer, directeur de
-l’École des Chartes, a soumis au ministre de l’Instruction publique un
-projet de réforme orthographique.
-
-Le ministre timide n’a pas accepté ce projet d’emblée. Il a consulté
-l’Académie française, qui, dans sa séance du 9 mars 1905, a décidé de ne
-rien modifier à son Dictionnaire, tout en admettant, comme il est
-raisonnable, une tolérance pour cent cinquante mots d’une «graphie» par
-trop injustifiable. Telle est l’opinion de l’Académie, cette «Académie
-de romanciers et de poètes», comme la qualifie avec mépris M. Louis
-Havet (_Revue Bleue_, 11 mars 1905). Le Conseil supérieur de
-l’Instruction publique doit encore être saisi de la question. Même si
-cette haute assemblée repousse les mutilations de la langue française,
-dont elle a mission de surveiller et de diriger l’enseignement, il nous
-faudra cependant tout craindre encore des phonétistes. «Ne peut-on
-s’adresser directement au ministre? Ne peut-on faire triompher malgré
-l’Académie les idées phonétiques, dont les adversaires ne disent et
-n’ont jamais dit que des sottises»? Ainsi s’exprimait M. Paul Meyer dans
-une conférence aux Sociétés savantes.[3]
-
- [3] Dans une brochure intitulée _Pour la simplification de notre
- orthographe_ (Delagrave, 1905), et tout récemment parue, M. Paul
- Meyer termine son exorde en quelques mots: «J’ai montré, dit-il, que
- les objections qu’on nous fait sont sans portée aucune. L’obstacle
- qui nous est opposé n’a qu’un nom: routine. Nous le briserons.» Et
- M. Louis Havet précise sa pensée, dans le _Temps_ du 11 avril 1905,
- touchant l’Académie française. D’abord, celle-ci à l’«instinct du
- flou». Puis, on ne trouve parmi le rapport où «elle s’essaye à
- raisonner», que des oripeaux qui «habillent le vide».
-
-Toutefois, ne prêtons pas à tous les philologues «réformistes» des
-opinions qui ne sont pas encore les leurs, ni des desseins entièrement
-révolutionnaires auxquels ils ne songeront, ou auxquels ils n’auront
-fait songer que dans quelques années: ils ne demandent pas encore que le
-français s’écrive en orthographe absolument phonétique, c’est-à-dire en
-ne traduisant pour les yeux que les sons perçus par l’oreille, «comme il
-se prononce». La plupart des réformistes s’en tiennent pour l’heure à un
-certain compromis entre l’état de choses actuel et un état «selon la
-raison», qui serait beaucoup meilleur à leur gré. Ils ne veulent que
-supprimer la plupart des lettres qu’ils trouvent inutiles, celles dont
-on ne tient pas compte en parlant. Respectant la tradition quand elle ne
-les gêne pas, ils souhaitent seulement qu’on l’oublie chaque fois qu’une
-simplification rapprochera l’écriture de la prononciation. Ils sont
-satisfaits de constater qu’une telle opération est logique, et ils
-admirent la sûreté d’une méthode qui leur permet de défigurer notre
-style écrit, en faisant gagner aux enfants trois ou quatre mois sur les
-huit où dix ans que ceux-ci passeront dans les collèges.
-
-Précisons mieux encore. Les réformistes nous apportent un projet de
-révolution dans la langue française écrite, ils demandent que nous
-l’acceptions; ils veulent que le gouvernement l’adopte; cette révolution
-est légitime, disent-ils en tant que savants; elle sera bonne et utile,
-ajoutent-ils en tant que simplificateurs démocratiques.
-
- *
-
- * *
-
-Contredire des savants, des philologues, ne va pas sans danger. C’est
-entrer dans le parti qu’ils nomment avec dégoût celui des journalistes,
-celui de la «gendelettrerie[4]». Il faut pourtant reconnaître que leur
-manière d’envisager la question, comme savants, n’est pas irréprochable.
-
- [4] M. Antoine Thomas, dans les _Débats_ du 2 avril 1905, a lancé ce
- mot délicat.
-
-Ils nous proposent une réforme au nom de la Science. Or, il existe des
-sciences que tout le monde connaît, au moins de nom, mais la Science!
-Dans le domaine seulement des philologues et des linguistes, quarante
-sciences peut-être, nées ou à naître, devront concourir à nous révéler
-l’histoire et les lois de notre langue française. Depuis un siècle, une
-ou deux de ces sciences ont commencé leur besogne et, moins dans les
-faits acquis que dans les méthodes assurées, ont progressé, lentement
-progressé. En tête de sa belle _Histoire de la Langue française_ (1905),
-le dernier et le plus scientifique inventaire que nos philologues aient
-dressé de leur découverte en ces études, M. F. Brunot expose l’état de
-notre philologie française au début du XXe siècle:
-
-«Définissons la langue française. La continuation de ce que les savants
-commencent, pour plus de propriété, à appeler le _francien_,
-c’est-à-dire la forme spéciale prise par le latin parlé, tel qu’il
-s’était implanté à Paris et dans la contrée avoisinante, et tel qu’il
-s’y est développé par la suite des temps, pour s’étendre peu à peu hors
-de son domaine propre, dans tous les pays où des raisons politiques,
-économiques, scientifiques, littéraires l’ont fait parler, écrire ou
-comprendre.
-
-L’histoire du français, ce sera donc d’une part l’histoire du
-développement qui, de la langue du légionnaire, du colon ou de l’esclave
-romain, a fait la langue parlée aujourd’hui par un faubourien, un
-«banlieusard», ou écrite par un académicien. Nous appellerons cette
-histoire là l’histoire interne.
-
-L’histoire de la langue française, ce sera d’autre part l’histoire de
-tous les succès et de tous les revers de cette langue, de son extension
-en dehors de ses limites originelles--si on peut les fixer. Nous
-appellerons cette partie l’histoire externe.
-
-On aperçoit, par ces simples définitions, ce que contiennent l’une et
-l’autre de ces portions d’histoire. De Plaute à Labiche, quelle
-distance! Tout ce qui fait une langue, les sons, les mots, les formes et
-les rapports de ces mots a été bouleversé.
-
-Heureusement tout n’est plus à découvrir, tant s’en faut, dans cette
-longue et vaste histoire. D’abord, chose capitale, depuis les travaux de
-Dietz, la méthode est assurée: la phonétique contemporaine a fait
-apparaître une série relativement limitée de transformations
-progressives, naturelles, régulières, là où longtemps on n’avait vu
-qu’un chaos de phénomènes incohérents, arbitraires et contradictoires.
-Du coup la recherche méthodique s’est substituée aux témérités et à la
-fantaisie des hypothèses. Des mots, des formes rebelles à toute
-investigation ont livré le secret de leur origine et de leurs
-métamorphoses. Si bon nombre résistent encore, c’est que dans ce composé
-qu’est une langue, il faut que la science se résolve provisoirement à
-faire encore la part de l’inconnu, sinon de l’inconnaissable.
-
-_Mais malgré tout, sans parler de très regrettables lacunes, nous ne
-savons encore que des faits très gros, car nous ne connaissons guère les
-phénomènes que quand ils sont assez accusés pour se traduire dans
-l’écriture._ Nous voyons bien _oi_ se substituer à _ei_ comme
-représentant de _e_ long latin tonique libre, nous savons que cet _oi_
-apparaît dès le milieu du XIIe siècle, et qu’il n’a guère dû se produire
-d’abord qu’après certaines consonnes, que le changement est venu plutôt
-de l’Est, qu’il ne s’est pas étendu loin dans l’Ouest. Qu’est-ce que
-cela au prix de la réalité des faits? A peu près ce qu’est pour un
-naturaliste la découverte de squelettes qui lui permettent de suivre la
-transition d’une espèce fossile à une autre espèce fossile, précieux
-document sans doute, mais qu’il voudrait compléter en voyant, en
-touchant, en disséquant les organes qui étaient avec ces os inertes et
-constituaient avec eux l’être qu’il devine.
-
-La découverte de la phonétique expérimentale, telle que l’a créée M.
-l’abbé Rousselot, nous rend plus exigeants encore, avec ses instruments
-de précision, qui apportent dans l’analyse du langage contemporain
-l’exactitude des examens microscopiques, qui nous font voir de nos yeux,
-sur des graphiques où tout peut se nombrer et se calculer, les
-différences infiniment petites qui séparent les parlers, en apparence
-tout semblables, de deux compatriotes, qui nous montrent ainsi comment
-la succession insensible des phénomènes inaperçus vient, après des
-générations écoulées, aboutir à une transformation, celle-là sensible à
-l’oreille, telle que la phonétique historique nous en présente des
-centaines. Cette phonétique nouvelle nous fait sentir le vide immense,
-impossible à combler par des inductions, que laisse à la science la
-disparition des générations sur lesquelles on eût pu observer la
-modification progressive des phénomènes, dont nous ne connaîtrons jamais
-que l’état initial et l’état final.
-
-Or, de toutes les parties de l’histoire de la langue, c’est
-incontestablement l’histoire des sons, la phonétique qui est la plus
-avancée, et cela est fort heureux, puisqu’elle est la base et la
-condition de toute recherche, lexicologique, morphologique ou
-syntaxique, que le développement d’une forme ou d’un tour s’explique
-très souvent par un fait de prononciation qui a atteint une syllabe, une
-désinence par exemple. Il n’en est pas moins vrai que l’histoire
-immatérielle de notre langage est en retard sur l’histoire matérielle.»
-
- * * * * *
-
-Ici, M. Brunot, esquissant l’histoire du mot français _manger_, nous
-montre quelles multiples transformations, physiques et mentales, ce mot
-a dû subir depuis le _manducare_ des Latins jusqu’aux _manger du curé_,
-_manger la grenouille_, _manger le morceau_, de notre langue
-contemporaine.
-
- * * * * *
-
-«Il est une foule de mots dont l’histoire est infiniment plus compliquée
-que celle-ci, dont la provenance est obscure, incertaine, qui sont venus
-du dehors sous des formes difficilement reconnaissables, à des dates
-difficiles à déterminer, qui ont modifié ou quelquefois transformé leurs
-sens dans des directions différentes, qui ont subi d’autres accidents
-encore, réformations savantes, déformations populaires, qui ont péri,
-qui sont renés, ont été réintroduits du dehors, bref qui exigent, pour
-qu’on en puisse connaître la destinée, qu’on la suive dans toutes sortes
-de vicissitudes.
-
-Or, c’est seulement quand un travail semblable à celui dont je viens de
-faire l’esquisse à propos du mot _manger_ aura été fait sur chaque mot
-qui a appartenu à une époque quelconque à la langue, quand on aura
-répondu à toutes les questions que son histoire pose, de sa naissance à
-sa mort, qu’on aura établi et vérifié toutes les lois phonétiques,
-morphologiques, sémantiques, syntaxiques que le rapprochement de cette
-histoire avec l’histoire d’autre mots autorise à poser, qu’on en aura
-tiré toutes les conclusions qu’elle comporte relativement à l’évolution
-physiologique et psychologique soit des individus, soit du peuple,
-auteur de chaque variation de forme ou de sens, c’est alors, dis-je, que
-l’histoire interne de notre langue sera faite, et c’est pourquoi vous
-sentez qu’elle ne le sera jamais.
-
-Nous sommes sortis de la période héroïque de la philologie romane, grâce
-aux grands et durs travaux de nos devanciers. Mais si nous avons en main
-de bons outils et de bonnes méthodes, il s’en faut bien que le champ
-entier soit en pleine culture, et il reste encore d’immenses friches à
-travailler, et même à découvrir.»
-
- * * * * *
-
-Nous voilà donc prévenus. Cette longue mais capitale citation était
-nécessaire pour bien nous avertir que la «science» de la langue
-française n’existe pas, que les sciences de la philologie française
-commencent à peine, et que l’une d’elles seulement, la phonétique, est
-arrivée par des méthodes et des instruments précis à quelques résultats
-encore discutés. Quand on vient nous parler d’une réforme scientifique
-de l’orthographe, il faut savoir qu’au prix de la réalité des faits,
-comme dit excellemment M. Brunot, les philologues n’ont encore en mains
-que des squelettes «qui permettent de suivre la transition d’une espèce
-fossile à une espèce fossile»: et c’est de l’étude de ces squelettes
-fossiles que l’on veut tirer une hygiène pour cet être vivant qu’est
-notre langue!
-
-La phonétique expérimentale, comme dit encore M. Brunot, a «des
-instruments de précision qui apportent dans l’analyse du langage
-contemporain l’exactitude des examens microscopiques.» N’allons donc pas
-nous étonner que cette microbiologie du langage ait conduit certains
-savants aux mêmes rêves que la microbiologie du corps humain.
-«Tondez-moi ces cheveux, rasez-moi ces cils, ces sourcils et cette
-barbe, enlevez-moi ce corps thyroïde, ce foie et ce pancréas, rognez-moi
-de quelques aunes ce ridicule écheveau d’intestins gros et grêles: nids
-à microbes et organes inutiles! Le microscope démontre que l’homme sera
-parfait quand une réforme sérieuse, radicale, aura débarrassé son
-organisme de toutes ces superfluités dangereuses!» Ainsi parlait un jour
-M. Metchnikof: nos phonétistes, pour cet autre organisme qu’est la
-langue, ne nous disent pas autre chose.
-
-Les microbiologistes du corps et du langage nous ont rendu et nous
-rendent de grands services: respectons-les, admirons-les jusque dans
-leurs écarts les plus imprévus; mais peut-être n’y a-t-il pas lieu de
-risquer toutes les opérations qu’ils nous conseillent. Ce corps
-thyroïde, dont le microscope ni les autres instruments scientifiques ne
-peuvent nous démontrer l’utilité, mais dont le goître et autres maladies
-nous prouvent quelquefois au contraire les désavantages,--dans les mots,
-il est des corps thyroïdes aussi, qui trop facilement donnent naissance
-à ces goîtres de l’écriture qui sont les fautes d’orthographe,--donc ce
-corps thyroïde, quand il était visiblement gênant, nos chirurgiens
-entreprirent de l’extirper, et leurs procédés scientifiques leur
-donnèrent des résultats admirables: la statistique prouva que, sur vingt
-cas, dix-neuf fois l’opération réussissait; le cou goîtreux reprenait sa
-ligne et sa grâce; mais au bout de quelques années, par un phénomène
-dont nos savants cherchèrent vainement la cause, et que le vulgaire,
-sans microscope, pouvait journellement constater, les goîtreux opérés
-tournaient à l’idiotisme, etc... Méfions-nous des chirurgiens
-phonétiques: et, pour la régularité du cou, ne risquons pas l’intégrité
-du cerveau.
-
-Si d’ailleurs, au nom de _leur_ science, les phonétistes aujourd’hui
-veulent nous imposer _leur_ réforme de l’orthographe, de quel droit
-refuserons-nous demain une autre réforme aux _sémantistes_, qui auront
-constitué leur science, après-demain aux _étymologistes_ qui déjà sont
-gens notables, puis aux _syntaxistes_, etc., etc., bref à tous ceux qui
-auront «établi et vérifié--il faut toujours en revenir au texte de M.
-Brunot--des lois non seulement phonétiques, mais morphologiques,
-sémantique, syntaxiques, etc.» Parmi ces nouveaux venus, il en est qui
-pourront à non moins juste titre revendiquer le _jus purgandi,
-saignandi, taillandi, coupandi per totam linguam_, le droit de curer,
-réformer, redresser et simplifier toute l’orthographe. Car il y aura des
-orthographistes qui auront fait une étude scientifique de l’orthographe,
-de son histoire, de ses réformes, de ses causes et de ses effets, et M.
-Brunot trace de main de maître le plan du grand travail que cette
-science devra quelque jour exécuter:
-
-«Depuis le jour où, malgré les conciles et les bûchers, un homme s’est
-levé sous une voûte d’église pour prier Dieu en français, jusqu’au jour
-tout récent où pour la dernière fois un autre homme, encore vêtu d’une
-manière pseudo-romaine, a fait entendre dans la vieille Sorbonne le
-sacramentel _Ornatissimi auditores_ du discours latin, pendant ces
-quatre siècles, chaque génération, non pas seulement poussée par la
-lassitude du passé, mais inspirée par les sentiments les plus purs, par
-une sorte de patriotisme et d’amour-propre national, et aussi par un
-instinct profond que la culture ne peut être le privilège de ceux qui
-sont instruits dans une langue étrangère, a conquis à la langue
-populaire un nouveau droit par une suite de victoires dont la série
-curieuse montrerait Jules Ferry continuant François Ier, et Grégoire
-prêtant, à la suite des jansénistes, la main à l’œuvre de Calvin...
-
-Parmi les premiers initiateurs du mouvement d’émancipation, plusieurs
-avaient bien eu une claire intuition que, pour réussir à supplanter le
-latin, la langue française devait se hausser jusqu’à lui, et ne comptant
-point que le temps et l’usage y suffiraient, ils se mirent à l’œuvre,
-poètes, grammairiens, imprimeurs, avec un enthousiasme naïf et un
-touchant amour. Assurer à leur vulgaire un peu d’uniformité en
-transformant les graphies variables en une orthographie constante et
-fidèle, lui donner la fixité en réglant la grammaire, le rendre capable
-d’exprimer toutes les idées les plus hautes, et les sentiments les plus
-délicats en étendant son vocabulaire, ces rudes ouvriers, dont Ronsard
-eût déjà voulu voir les statues sur la place publique, ont tout osé et
-entrepris à la fois.
-
-Il s’en faut bien que leur effort ait été complètement perdu. Mais, si
-on nous a dit comment Meigret et tous ceux qui comme lui voulaient une
-orthographe rationnelle alors possible ont été vaincus, au grand dommage
-de notre langue, nous ne voyons pas au juste par qui, nous ne pouvons
-suivre nulle part la formation de cette orthographe qui tend depuis lors
-de plus en plus à l’unité, dont seule une histoire critique et détaillée
-des œuvres sorties de chaque atelier d’imprimerie, comparée à celle des
-autographes de l’époque pourrait nous faire connaître la constitution,
-les progrès et les reculs.»
-
-Dès lors faudra-t-il qu’après avoir oublié notre orthographe actuelle et
-appris une orthographe scientifique pour plaire aux phonétistes, notre
-vie se passe à oublier cette orthographe scientifique pour une seconde,
-une troisième, une quatrième?... Il est vrai que la réforme phonétique
-aurait peut-être le résultat de tuer dans l’œuf quelques-unes de ces
-sciences à venir: déjà pour l’une des sciences présentes, les suites de
-la réforme pourraient n’être qu’à moitié favorables, car on ne voit pas
-que les étymologistes aient à se louer de la suppression de ces lettres,
-inutiles au vulgaire sans doute, mais qui suscitent aux yeux des savants
-les problèmes, et sont comme un constant rappel des mystérieuses
-transformations que les mots ont dû subir à travers les siècles.
-
- *
-
- * *
-
-Le principe même de la réforme _par_ la phonétique est donc fort
-discutable: les conséquences de cette réforme _pour_ la phonétique sont
-plus discutables encore. Est-il légitime de poser l’axiome:
-«l’orthographe est une notation phonétique?» N’a-t-on pas le droit de
-répondre: «l’orthographe est l’orthographe, la notation phonétique est
-la notation phonétique?» Simples définitions peut-être; mais il faut
-définir, disait Descartes, avant de discuter.
-
-La notation phonétique est une écriture musicale qui cherche à figurer,
-à fixer les sons. En tête de leur _Dictionnaire général de la Langue
-française_, MM. A. Hatzfeld et A. Darmesteter,--après avoir exposé les
-règles de ces études lexicographiques et repris le mot de Littré:
-_l’érudition est ici, non l’objet, mais l’instrument, et ce qu’elle
-apporte d’historique est employé à compléter l’idée de l’usage, idée
-ordinairement trop restreinte_,--exposent pourquoi et comment ils
-veulent donner de chaque mot l’écriture alphabétique et la notation
-phonétique, l’orthographe et la prononciation:
-
-«[En ce dictionnaire], la prononciation de chaque mot est donnée d’une
-manière _figurée_; elle suit entre crochets le mot. Nous avons essayé de
-rendre cette _figuration_ aussi simplement et aussi rigoureusement que
-possible; mais comme notre alphabet confond des sons différents sous une
-même lettre, et attribue souvent à une même lettre des valeurs
-différentes, nous avons dû recourir à un certain nombre de signes et de
-conventions.»
-
-Suit le tableau de ces signes et conventions qui constituent la
-_figuration_, la notation phonétique, en face de l’_écriture_
-alphabétique, de l’orthographe:
-
- BAUME BÓM’
-
- APPLAUDISSEMENT À-PLÓ-DĬS’-MAN
-
-Cette notation exige une habileté d’oreille peu commune et l’usage d’une
-multitude de notes. Elle n’est pas à la portée du vulgaire, non plus que
-d’un apprentissage rapide. Elle ne simplifie pas: tout au contraire,
-elle multiplie et complique. Alors qu’une seule orthographe suffit pour
-un mot, il peut se faire que, suivant les cas, deux notations soient
-nécessaires; et MM. Hatzfeld et Darmesteter, et leur continuateur M. A.
-Thomas, ont bien soin de montrer que dans la prose la notation ne doit
-pas être la même que dans les vers:
-
- APPOSITION En prose
- À-PÓ-ZI-SYON
- En vers
- ...SI-ON
-
- ARRACHEMENT En prose
- Á-RĂ′CH-MAN
- En vers
- ...RÀ-CHE...
-
- CHAPELET En prose
- CHĂ′P’-LÉ
- En vers
- CHÀ-PE-LÉ
-
- RUINE En prose
- RUIN’
- En vers
- RU-IN’
-
- VIOLETTE En prose
- VYÒ-LĔ′T’
- En vers
- VI-Ò-LET-TE
-
-Mieux encore: une seule orthographe figure un mot dans la vie publique
-et privée, tandis que la notation phonétique distingue:
-
- BIENFAISANCE BYEN-FÈ-ZANS’,
-
- _familièrement_ ... -FE- ...
-
-Mieux encore: l’orthographe peut procéder mot par mot; la notation
-phonétique, si elle veut être scientifique et complète, doit procéder
-phrase par phrase, et figurer non seulement les sons qui composent un
-mot, mais les combinaisons de sons qu’engendrent ou que modifient les
-combinaisons de mots dans le rythme d’une phrase. M. Rosset, maître de
-conférences à l’Université de Grenoble, s’en est bien aperçu quand il à
-voulu réunir des _Exercices pratiques d’Articulation et de Diction_ pour
-ses étudiants étrangers, et M. Rosset est l’un des jeunes maîtres de la
-«phonétique expérimentale». Il nous dit en sa _Préface_:
-
-«M. l’abbé Rousselot et M. Zünd-Burguet, dans les articles qu’ils ont
-publiés dans _la Parole_, dans les _Archives internationales de
-Laryngologie_ (tome XVI) et dans _die Neueren Sprachen_ (1902), ont les
-premiers exposé quels avantages l’enseignement pratique des langues
-vivantes peut retirer de la phonétique expérimentale. C’est de leurs
-conclusions que s’inspire cette méthode. A côté de l’enseignement
-théorique, on veut mettre désormais la démonstration expérimentale des
-articulations; le palais artificiel, les ampoules exploratrices, le
-cadran indicateur, le cylindre inscripteur, le tambour enregistreur, le
-manomètre à eau, le signal du larynx, etc., permettent désormais de
-connaître et de montrer exactement quels organes interviennent dans la
-production du son, dans quelle mesure, à quel moment; ils peuvent aussi
-révéler quelles erreurs commet un étranger dans la mise en action des
-organes phonateurs; ils lui permettent de se rendre compte lui-même, par
-la vue, que _a_ allemand ne s’articule pas comme _a_ français, de
-vérifier expérimentalement si les corrections qu’il essaye sont
-heureuses, de s’assurer enfin qu’il met bien en mouvement les organes
-nécessaires, ceux-là seulement, et dans la mesure exacte qui convient.
-Parler une langue correctement, ce n’est pas articuler sans fautes des
-mots isolés, c’est prononcer des phrases avec l’accent, les
-accommodations, le rythme, l’intonation qu’un indigène leur donne
-spontanément, et qu’un étranger doit apprendre, avec peine parfois.»
-
-Et joignant l’exemple au conseil, M. Rosset nous donne, en face de
-l’écriture orthographique, la véritable et complète notation phonétique:
-
-lalbatrós
-
- suvã púrsamuzé lezomœdekipàj
- prènœdezalbatrós, vastœzwazódemèr,
- kisẅívœtẽdolãkõpan̰õdœvwayàj
- lœnavirœglisãsúrlegufrœzamèr.
-
- apènœlezontildepózésúrleplãc
- kœserwádœlazúr, maladrwazeõtœ́
- lèsœpitœ́zœmã lœ̀rgrãdœzèlœblãc
- komœdezavirõ trenérakótédœ́.
-
-L’ALBATROS
-
- Souvent pour s’amuser les hommes d’équipage
- Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers,
- Qui suivent, indolents compagnons de voyage,
- Le navire glissant sur les gouffres amers.
-
- A peine les ont-ils déposés sur les planches,
- Que ces rois de l’azur, maladroits et honteux,
- Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches
- Comme des avirons traîner à côté d’eux.
-
-La notation phonétique s’adresse à l’ouïe; l’orthographe parle autant à
-la vision, à l’imagination, à notre faculté de nous représenter les
-êtres, les choses, les rêves. C’est un dessin qui évoque, aussitôt que
-vu, des souvenirs dans notre cerveau, des couleurs et des formes: il
-n’est pas destiné qu’à figurer des sons.
-
-Si la pensée nous arrivait toujours ainsi qu’une phrase qu’on entend,
-phrase qu’il s’agit de traduire le plus vite et le plus simplement
-possible sur le papier, comme on note en effet la musique, il serait
-raisonnable de désirer une notation phonétique. Mais la pensée, après
-tant de siècles de civilisation, est surtout écrite; elle doit, non pas
-seulement être entendue, mais bien vue, _lue_; il est juste et
-nécessaire de lui laisser le dessin apparent qu’elle a depuis longtemps
-chez nous, et auquel nous sommes habitués. Ce dessin est un legs de nos
-ancêtres, un vêtement--modifié sans doute et modifiable--de leur âme. On
-peut y mettre le ciseau, avec infiniment de crainte et de piété, mais
-non le détruire. Celui qui l’oserait nous déshériterait en quelque
-sorte.
-
-L’orthographe, d’autre part, évoque une vision artistique. Trois
-siècles, et si l’on veut, quatre, de littérature exquise l’ont rendue
-telle. Une innombrable multitude d’écrivains, d’amoureux, de gens de
-cœur et d’hommes d’esprit s’est ingéniée depuis tout ce temps à donner,
-par exemple, à cet ensemble de caractères d’imprimerie: «femme», toute
-la grâce, toute la poésie possible. Le peuple l’a mis dans ses
-complaintes, dans ses proverbes. Des tableaux caressants que nous avons
-vus dans les musées, portaient sur leurs cadres: la «femme» à
-l’éventail, la «femme» au miroir. On a écrit des volumes et des millions
-de vers admirables pour que cet hiéroglyphe, dès qu’il apparaît à nos
-yeux, ait une certaine signification propre à la France, une
-signification plus élégamment, plus finement et plus spirituellement
-belle que dans les autres pays. C’est chose faite aujourd’hui que tout
-le monde sait lire, et dès que le signe magique sourit à nos yeux, une
-infinité de sentiments et de sensations est évoquée dans la plus
-rudimentaire cervelle, sensations et sentiments uniquement dus à tout le
-travail artistique, à toute la tendresse, à toute la malice de nos
-ancêtres depuis un temps presque immémorial. Grâce à des années et des
-années d’efforts enfin, le signe _femme_ nous dispose à présent, par son
-seul aspect, à ressentir une émotion, belle ou jolie. Combien
-faudrait-il de temps pour que _fame_ nous touchât autant et de la même
-manière? Quarante ou cinquante générations de poètes auront dû
-introduire ce signe étranger dans leurs vers avant qu’il soit devenu
-français, d’abord, et ensuite charmant. Et encore, il lui manquera bien
-de la race... Tant qu’on ne le rencontrera que sous la plume de quelques
-paléographes, ce mot-là ne sera pas né.
-
-Il en va de même pour tous les autres termes qu’on voudra réformer,
-comme «_paon_, _loup_, _cerf_, _désarroi_, _vaudeville_». Évidemment, on
-prononce «_pan_, _lou_, _cer_, _désaroi_, _vaudevile_...» Mais, regardez
-ces hiéroglyphes nouveaux, et dites s’ils n’ont point l’air de poules
-sans queues et de coqs écrêtés? Éveillent-ils sur le papier les mêmes
-images, les mêmes souvenirs que les anciens, les vrais?
-
-C’est trop s’arrêter à la langue écrite, objectera-t-on. Et l’on
-revendiquera sans doute les droits de la pensée orale. Car la pensée est
-propagée par la parole au théâtre, au Palais, et même--si l’on peut
-risquer ce paradoxe--à la Chambre. Qu’un acteur, qu’un orateur prononce
-le mot _femme_, on voit aussitôt une certaine femme, ou plusieurs, et
-non le signe imprimé; s’il parle d’un _coteau_, l’on imagine un
-monticule boisé qui domine une prairie, avec son ruisseau qui la
-coupe... Soit, mais si l’orateur vous donne ensuite son discours à lire,
-vous serez bien choqué d’y rencontrer, au cours de cette même phrase qui
-vous avait plu, une «fame» et un «cotau», bientôt même un «_cotô_»[5].
-
- [5] Arrivés à ce point de la discussion, les philologues ont des
- langueurs et des résignations. «Bien entendu, accordent-ils en
- souriant mélancoliquement, à notre âge, nous n’irons pas apprendre
- une orthographe! Alors que les jeunes gens écriront d’une façon
- nouvelle, nous ne cesserons, nous autres, d’honorer les Muses de
- notre enfance, et de peindre notre pensée avec les précieuses
- couleurs léguées par nos ancêtres...» Ainsi devaient se lamenter
- doucement, sous l’œil des barbares, les derniers lettrés du vieux
- monde gallo-romain, les derniers patriciens... En vérité, nos
- simplificateurs n’auraient-ils tenté de déformer le langage français
- et d’en briser peut être à jamais tous les contours, que pour
- prendre coquettement une attitude? On n’ose croire à tant de
- perversité.
-
-Il y a de plus, pour le regard, une autre nécessité à maintenir
-l’orthographe: c’est la clarté. L’orthographe doit être une vision
-nette. A tant de mots qui déjà s’écrivent de même, malgré la variété si
-grande de notre graphie actuelle, faut-il donc en ajouter une quantité
-d’autres? Car la notation aurait pour effet de multiplier les
-homophones. On obtiendrait _pan_ (paon) et _pan_ (pan de mur), _guère_
-et _guère_ (guerre), _vile_ (féminin de vil) et _vile_ (ville), _ni_ et
-_ni_ (nid), _doit_ (de devoir) et _doit_ (doigt), _crois_ (de croire) et
-_crois_ (croix), etc. M. Paul Meyer (_Pour la simplification de notre
-orthographe_, pp. 21-22) ne voit là que des fariboles, et estime que
-commettre des confusions entre les homophones relève de la pathologie
-mentale. Il indique maintes similitudes existant déjà en français:
-_masse_ (d’armes) et _masse_ (des adhérents), _manne_ (panier) et
-_manne_ (du ciel), _grève_ (des forgerons) et _grève_ (sablonneuse),
-bien d’autres encore. Mais de ces homophones, que la réforme ne
-diversifierait point, pourquoi grossir encore le nombre en forgeant des:
-_sale_ et _sale_ (salle), _cors_ (pluriel de cor) et _cors_ (corps),
-_pous_ (poux) et _pous_ (pouls), etc., etc.? Plus une langue est claire
-aux yeux, plus elle a de grâce, et plus aussi de valeur scientifique et
-d’utilité. C’est cette valeur scientifique de l’orthographe qu’en
-dernière analyse il faut invoquer, surtout contre le chaos du
-phonétisme. Que la notation phonétique soit utile à quelques-uns; que ce
-soit un art d’agrément et que les phonétistes tiennent à le répandre,
-comme on a répandu le piano ou le solfège: personne ne saurait blâmer ce
-besoin d’apostolat. Mais l’orthographe est nécessaire à tous. Le
-téléphone a simplifié la besogne de correspondance; toutefois les
-«écritures» restent toujours la condition indispensable de la
-correspondance, des relations d’amitié ou d’affaires. La notation
-phonétique peut être le téléphone entre les membres les plus lointains
-d’une même génération; l’orthographe doit demeurer les «écritures» entre
-les générations successives.
-
-Il est vrai que la plupart des philologues ne sont pas radicalement
-phonétistes, et que certains déclarent au phonétisme, comme jadis à
-l’océan je ne sais plus quel roi barbare: «Ici, monstre, tu t’arrêteras.
-Je te défends d’aller plus loin...» L’océan jeta sa plus grosse vague
-contre le roi outrecuidant, qui dut rentrer trempé au logis. A son
-exemple, nos nouveaux législateurs auront beau rendre décret sur décret:
-«Selon notre science, diront-ils en vain, qui est puissante et
-redoutable, nous avons fixé des bornes certaines au droit de simplifier
-et réformer. Nous ordonnons que l’on s’y enferme...» Peine perdue! Les
-phonétistes encouragés, enhardis et bientôt déchaînés, répondront:
-«Va-t-on rester en chemin? Tous ces philologues à demi phonétistes ne se
-sont montrés qu’à demi logiques. Poussons le progrès jusqu’au bout. Il
-faut écrire comme on prononce, selon la méthode de Louis Ménard et de
-Barès, qui étaient nos vrais précurseurs. Car ils parlaient au nom de la
-raison, de la sainte raison. Dans nos sociétés modernes, hors la raison,
-point de salut!» Et les réformistes modérés se trouveront débordés,
-submergés; ils auront même quelque honte de s’être montrés si tièdes.
-
-Puis, s’en tiendra-t-on seulement là? Il faudra bien aussi que la
-syntaxe, après l’orthographe, ait son tour. Qu’est-ce, par exemple, que
-ce scandale de l’imparfait du subjonctif? «Que vouliez-vous qu’il _fît_
-contre trois?--Qu’il _mourût_!» Ce temps de verbe est ridicule, et tombe
-heureusement en désuétude. Déjà nos écrivains «art nouveau» le fuient
-comme la peste. Et même aussi le subjonctif. «Je souhaite qu’il
-_aille_!...» Ne peut-on dire: «Je souhaite qu’il _va_?...» Nous n’avons
-pas plus besoin de cet «aille» que du deuxième _t_ de «battu». Ainsi,
-par l’intervention des savants, l’avenir de notre langue se trouve
-heureusement assuré[6].
-
- [6] Dans la section philologique du _Congrès pour l’extension et la
- culture de la langue française_ de l’Exposition de Liège, cette
- question se trouve déjà inscrite au programme d’études: «Y a-t-il
- lieu, dans l’intérêt de la diffusion de notre langue, de s’occuper
- d’une simplification possible de l’enseignement de la grammaire
- française, fondé sur l’étude de l’usage parlé et sur une analyse
- plus précise de cet usage?».
-
- *
-
- * *
-
-Malheureusement les philologues ne s’appuient pas seulement sur
-l’autorité de la science; ils font appel aussi à l’autorité publique:
-après avoir parlé comme savants, ils s’adressent, en bons démocrates,
-aux ministres de la Troisième République sur le même ton que Boileau en
-ses épîtres au Grand Roi. La _Lettre ouverte sur la Réforme de
-l’Orthographe_, que M. Ferdinand Brunot envoie à M. le Ministre de
-l’Instruction Publique, débute par ces mots:
-
- MONSIEUR LE MINISTRE,
-
- «J’avais écrit dans mon _Histoire de la langue française_ une phrase
- que, depuis quelques années, on s’est plu à citer. Je disais: «Il est
- possible que le hasard de la politique amène un jour au ministère un
- homme assez instruit pour savoir que le préjugé orthographique ne se
- justifie ni par la logique, ni par l’histoire»...
-
- «Le hasard m’a montré qu’il s’appelait clairvoyance, et il nous a
- envoyé, presque de suite, MM. Léon Bourgeois, Combes, Leygues, et en
- dernier lieu M. Chaumié, qui, sur le vœu présenté par le Conseil
- supérieur de l’Instruction publique, nomma une Commission chargée de
- préparer la réforme de l’orthographe.»
-
-Invoquer ainsi les «ministres instruits», MM. L. Bourgeois, Leygues,
-Combes et Chaumié, et célébrer la «clairvoyance» du hasard, qui remit
-les destinées de la France savante en de pareilles mains, passe
-peut-être un peu les bornes de la déférence administrative. Et s’écrier
-que l’orthographe habitue les enfants à la croyance, au dogme qu’on ne
-résonne pas: «c’est d’un autre côté, n’est-ce pas, Monsieur le Ministre,
-que l’École républicaine entend conduire les esprits.» Et recourir à
-toutes les figures de la rhétorique, au calembour, «l’orthographe, c’est
-ma graphe, où je mets ma griffe!»--à la supplication: «maintenant,
-Monsieur le Ministre, que je crois avoir levé les scrupules de
-convenance qui vous pouvaient venir, je ne pense pas que vous soyez
-arrêté par des mots ni que vous soyez homme à vous effrayer de faire du
-_socialisme grammatical_»,--à l’insinuation: «aujourd’hui que tout
-repose sur le suffrage, que ce suffrage ne peut être libre et éclairé
-que si la discussion quotidienne des idées politiques et sociales se
-fait librement, facilement, sans interprètes qui la faussent ou la
-restreignent, la pénétration du français dans le moindre village de
-France est devenue une nécessité plus impérieuse que jamais»--voilà
-peut-être employer un langage moins scientifique qu’électoral[7]; voilà
-surtout oublier certaines règles que M. F. Brunot lui-même estime
-nécessaires à la bonne conduite de la discussion: «Le moment, dit
-l’Académie, est-il bien choisi pour travailler à effacer le souvenir des
-origines de notre langue?--Je me refuse, Monsieur le Ministre, à
-examiner cet argument d’ordre tout politique.»
-
- [7] M. Louis Havet écrit (_Revue Bleue_, 21 mars 1905): «On veille à
- ce que [l’enfant] n’écrive pas _vitier_, du latin _vitium_, comme
- _initier_, du latin _initium_. Ce serait une _faute_, on n’ose pas
- dire un _péché_.» Que vient faire là cette insinuation
- anticléricale? C’est du journalisme.
-
-Probablement, en effet, l’Académie donne-t-elle un sens politique à
-cette phrase. Mais en gardant tous les termes, je serais disposé, comme
-elle, à croire que «le moment est mal choisi pour travailler à effacer
-le souvenir des origines de notre langue», alors que des études
-scientifiques n’ont pas encore utilisé tout ce que l’orthographe nous
-conserve de ce souvenir, alors que les sciences linguistiques encore à
-naître ou à développer, dont M. Brunot nous dressait la liste, ont à
-peine commencé leur travail de catalogue, de classification et, si l’on
-veut, d’embaumement historique... Que l’Académie prête un pareil sens à
-sa phrase, et ce n’est plus à elle que l’on pourrait adresser le
-reproche si juste d’apporter où ils n’ont que faire «des arguments
-d’ordre politique.»
-
-Il est un argument d’utilité sociale, néanmoins, que M. Brunot a pleine
-raison de mettre en lumière, mais d’où peut-être il tire de singulières
-conséquences:
-
-«Ceux mêmes qui sont hostiles aux conclusions de votre
-Commission,--écrit-il au Ministre, en oubliant que ce n’est pas _ce_
-ministre qui a nommé _cette_ commission,--s’accordent avec nous sur ce
-principe, qu’à tout prix il faut délivrer l’école, que les millions si
-intelligemment sacrifiés par la République pour la formation de l’esprit
-populaire sont perdus en partie, tant que, sur les trop courtes années
-passées à l’école, tant d’heures sont si inutilement dépensées, tant
-que, suivant le mot de G. Paris, elles servent à initier l’enfant à «des
-mystères sans autre valeur que le respect superstitieux dont on les
-entoure».
-
-Comment donc délivrer l’école? M. Aulard, dans un article de l’_Aurore_
-auquel je viens de faire allusion, propose d’ordonner que l’instituteur
-laissera désormais à ses élèves la liberté d’écrire à leur guise, que la
-faute d’orthographe sera supprimée dans les classes et les examens.
-
-D’autres seraient moins radicaux, et voudraient seulement diminuer le
-coefficient de l’orthographe dans les diverses épreuves, de façon à
-engager peu à peu l’instituteur et l’élève à y prêter moins d’attention.
-De la sorte, croient-ils, après une période plus où moins longue, une
-génération nouvelle ayant cessé d’apprendre l’orthographe, celle-ci
-tomberait en désuétude, les simplifications se feraient d’elles-mêmes,
-et les dictionnaires n’auraient bientôt qu’à enregistrer un usage devenu
-spontanément plus rationnel.
-
-Séduisante au premier abord, comme toutes celles qui ont pour fondement
-la liberté, cette proposition ne soutient cependant pas un examen
-attentif. Mettons qu’un arrêté, un décret, si l’on veut, soit rendu en
-ce sens. Quelle influence aura-t-il sur les livres et les journaux?
-Aucune, évidemment. L’enseignement du maître se désintéressera désormais
-de l’orthographe, voilà qui va bien. Mais les livres scolaires ne
-seront-ils pas des professeurs muets d’orthographe? Et l’enfant n’étant
-plus conseillé, n’ayant, pour lui montrer à écrire, que ces modèles
-d’une complication où il ne saura rien démêler, ne s’appliquera-t-il pas
-encore à les imiter? S’il ne le fait pas, qu’il s’en écarte, par
-paresse, par mépris, ou pour toute autre cause, qui dit qu’il
-simplifiera?»
-
- * * * * *
-
-M. Brunot craint pour le peuple les «séductions» de la liberté: il tient
-à nous imposer sa simplification. Pourquoi la sienne? Pourquoi même une
-simplification? Il est assurément dans notre orthographe des
-chinoiseries qui tiennent trop de place dans l’enseignement de nos
-écoles primaires: mais un décret ministériel, ramenant au minimum le
-coefficient de l’orthographe dans les examens de cet enseignement,
-ramènerait sûrement aussi nos instituteurs à une plus juste estime des
-différentes études inscrites dans leur programme; apprendrait
-l’orthographe qui voudrait, et ceux qui ne la sauraient point n’en
-seraient pas plus mal notés, si en d’autres branches ils avaient mieux
-occupé leurs années scolaires. Mais les simplificateurs veulent la
-simplification à tout prix, et ce sont encore des arguments politiques
-qui semblent les décider.
-
- * * * * *
-
-«La liberté,--dit M. Brunot,--la liberté absolue, M. Aulard le sait
-mieux que personne, substituée d’un coup à la contrainte tyrannique, a
-peu de chances d’être acceptée de tous. Aussitôt que l’école de l’État
-se montrera si dédaigneuse de l’orthographe, l’_école d’en face_ ne
-l’enseignera qu’avec plus de soin, sûre de former des enfants selon le
-préjugé bourgeois, heureuse d’avoir désormais un caractère extérieur qui
-lui soit propre, et permette de reconnaître du dehors pour ainsi dire un
-des siens, un homme dit bien élevé.
-
-Qui ne voit la conséquence? C’est que, les préjugés héréditaires aidant,
-l’orthographe étant redevenue la chose de quelques-uns, elle retrouvera
-plus d’estime que jamais dans un certain monde. De même qu’en Angleterre
-un gentleman se fait reconnaître à la première phrase qu’il prononce, de
-même, il y aura des gens qui se classeront dès la première ligne comme
-des hommes supérieurs, on aura fait une classe nouvelle, celle des gens
-qui sauront écrire: le mandarinat.»
-
- * * * * *
-
-Il s’agit donc d’empêcher tout le monde d’acquérir cette «science
-d’écrire», comme dit avec justesse M. Brunot. Le procédé est
-révolutionnaire: la Révolution pensa que la «science de peser» n’était
-pas utile à la patrie et, logique jusqu’au bout, elle supprima les
-chimistes, Lavoisier, à qui nous dressons aujourd’hui des statues. Mais
-est-il tellement sûr que le purisme soit chez nous une coquetterie des
-gens «bien élevés»? L’argot n’a-t-il pas trouvé autant d’adhérents parmi
-ceux-ci que dans le reste de la nation et, pour ne citer qu’un exemple,
-le dernier des bourgeois se donnerait-il les libertés de style,
-d’orthographe et de vocabulaire que prend à chaque ligne le plus que
-noble chroniqueur qui signe Gyp?
-
-Le langage d’un peuple apparaît comme une création à laquelle
-collaborent, uniquement guidés par leur instinct et par leur oreille,
-les plus ignorants comme les plus cultivés, citadins et paysans, pauvres
-et riches. Il en fut presque de même pour l’orthographe: seulement la
-collaboration devient plus restreinte, et ce fut l’ouvrage de quelques
-centaines de savants, de plusieurs sociétés de précieuses, de ce qu’on
-appela jadis les «honnêtes gens», la bonne compagnie enfin, les classes
-dites éclairées. A certains intervalles, l’Académie donne une édition de
-son dictionnaire, et tout est réglé.
-
-Or, on ne peut nier que ce travail, fait au cours des siècles et par
-tant de mains, ne se trouve en dehors de toute logique, puisque aussi
-bien il est arbitraire et ne repose pas, comme le langage lui-même, sur
-des lois phonétiques, des lois naturelles. Mais notre langue écrite, à
-nous transmise en cet état par nos ancêtres, et à peu près
-définitivement fixée depuis cent ans, notre langue est belle. Ou, du
-moins, on a publié tant de belles œuvres avec les assemblages de signes
-graphiques auxquels nos yeux sont habitués à présent, qu’il y aurait du
-vandalisme, et le plus horrible de tous, un vandalisme prémédité, à
-prétendre aujourd’hui bouleverser tout cela au nom de la raison.
-
-Qu’on jette les yeux sur la carte de quelque forêt vénérable: on voit
-aussitôt que les chemins, les layons et les sentes y serpentent, s’y
-coupent, y forment des carrefours, des entrelacs et des angles de la
-façon la plus inexplicable, la plus folle. C’est que, depuis bien des
-siècles, les bûcherons et les habitants des lisières en ont usé à leur
-caprice ou selon leurs besoins. Mais on se promène avec enchantement
-parmi les pittoresques méandres du vieux bois. Soudain, un ingénieur
-survient: «Quel est ce fouillis!--s’écrie-t-il.--Qu’on me comble les
-mares, qu’on abatte les futaies, qu’on éventre les halliers! Il me faut
-de la perspective dans cette forêt, et j’y vais tracer des routes
-nationales qui formeront des triangles réguliers, des parallélogrammes
-et autres figures plus convenables en un siècle de progrès.» Cet
-ingénieur, digne de la prison, me semble un peu cousin des réformistes
-qui ne mériteraient, eux, qu’un sourire, s’ils n’étaient si entêtés.
-
- *
-
- * *
-
-Il importe, ajouteront les philologues, de réduire les difficultés
-d’écrire notre langue pour les étrangers. Mais de quoi veut-on nous
-parler? S’agit-il de commerce? Il faudrait en ce cas songer à faire
-d’abord de nos compatriotes des hommes d’action, de prévoyants et
-audacieux coureurs d’aventures avant de nous gâter notre vocabulaire.
-Puis, la connaissance des langues vivantes se répandant de jour en jour,
-il est fréquent que les commerçants écrivent aujourd’hui chacun en sa
-langue. Enfin, aucun Danois, Russe ou Allemand, ayant commis une faute
-en quelque lettre d’affaires, ne nous en semble, je pense, ni ne s’en
-estime déshonoré. Sa commande n’en sera pas moins la bienvenue. Et
-quelle est donc la langue la plus parlée dans le monde? L’anglais, où
-précisément les difficultés orthographiques passent pour
-extraordinaires.
-
-S’agit-il de notre influence intellectuelle? Mais ici encore, il y a
-deux cas. Si l’on s’inquiète pour la diffusion de nos ouvrages de
-critique ou de philosophie, ignore-t-on que tous les penseurs
-professionnels, en Europe ou en Amérique, sont forcément plus ou moins
-polyglottes aujourd’hui. Ils ont jusqu’ici fort bien écrit le français,
-sans s’être plaints. Et si l’on songe à nos belles-lettres, il ne faut
-point oublier que notre suprématie, par la grâce et l’esprit tout au
-moins, est encore indiscutable; que nos aïeux nous ont légué la langue
-écrite avec laquelle ils avaient enchanté le monde, que cette séduction
-dure encore, et qu’il faut laisser aux écrivains d’aujourd’hui ces mêmes
-mots dont leurs aînés firent un si noble et si délicieux usage.
-
-Combien de temps les étrangers et nos enfants gagneraient-ils, si on
-leur enseignait une orthographe simplifiée? Celui seulement qu’ils
-emploient en ce moment à se familiariser avec les exceptions et les
-formes les plus bizarres des mots, c’est-à-dire trois ou quatre mois
-peut-être. Car il leur faudrait toujours bien apprendre à écrire les
-sons, innombrables et nuancés, même et surtout, on l’a vu plus haut, en
-notation phonétique. Ajoutez à cela l’horrible confusion qui se
-produirait dans leurs petites cervelles, pendant la période de
-transition, entre l’ancienne manière d’écrire, dont ils liraient partout
-des exemples, et la nouvelle.
-
-Aussi bien le projet de réforme orthographique n’a-t-il pas rencontré,
-en dehors du bataillon des chartistes et de quelques dévoués
-auxiliaires, une très vive sympathie. Les gens de lettres surtout
-s’indignèrent[8]. Un tel attentat contre toutes les œuvres littéraires
-écrites depuis trois cents ans souleva beaucoup de colères.
-L’orthographe du XVIIe siècle était fantaisiste, celle du XVIIIe encore
-bien mal réglée. Mais, à l’exception de quelques rares éditions
-destinées aux curieux et aux spécialistes, les chefs-d’œuvre classiques
-ont tous été réimprimés et répandus par milliers et milliers
-d’exemplaires dans notre orthographe, qui, depuis le commencement du
-XIXe siècle, n’a presque plus changé, et semble à peu prés fixée. Et,
-quand bien même on donnerait les textes classiques dans leur intégrité
-absolue, la surprise ne serait ni si grande ni si pénible[9] qu’à les
-traduire dans le «petit nègre» dont on nous menace.
-
- [8] La _Revue Bleue_, ayant pris l’initiative d’une pétition publique
- afin de protester contre la réforme, a recueilli, pendant quatre
- semaines, les signatures, par centaines, de nos écrivains les plus
- respectés, de très nombreux membres de l’Académie et de l’Institut,
- de savants, de professeurs parisiens et provinciaux. Notons aussi
- que M. Michel Bréal n’est point partisan d’une réforme, surtout
- brutale et ordonnée par décret, et que M. Rémy de Gourmont a publié
- dans la _Revue des Idées_ (15 janvier 1905) une très persuasive
- étude technique, exposant point par point les abus, les hideurs, et
- même les inconséquences du rapport de M. Paul Meyer. On a vu,
- d’autre part, dans le Figaro du 9 avril 1905, le chaleureux
- plaidoyer de M. Edmond Rostand en faveur de l’orthographe
- traditionnelle. M. Pierre Louÿs, le premier, avait en 1904 exposé
- dans le _Journal_ son opinion anti-réformiste.
-
- [9] Tel était le sens de tette phrase imprimée dans la pétition de la
- _Revue Bleue_: «Les plus grands modèles classiques eux-mêmes se
- présentent à nous dans une forme qui nous est encore familière.» Les
- réformistes l’ont voulu comprendre de cette manière: «Les grands
- classiques avaient la même orthographe que nous.» Il y a pourtant
- des nuances, dans le style. On enseigne à l’Ecole des Chartes qu’il
- faut lire les textes avec soin; et l’adverbe _encore_ a un sens bien
- net en français.
-
-Supposons que demain le gouvernement affolé, sinon terrorisé, ne tienne
-aucun compte de l’Académie et décrète la révolution proposée. Que
-verrions-nous? Ceci: les enfants apprendraient à lire et à écrire une
-langue spéciale, qui les séparerait brusquement de leurs aînés, qui leur
-rendrait tout déchiffrement littéraire difficile, pénible, comme l’est
-aujourd’hui celui d’un texte de Rabelais pour la grande majorité des
-Français. La Bruyère, Pascal, Chateaubriand, Victor Hugo, Flaubert, et
-jusqu’aux plus récents écrivains, et jusqu’aux poètes contemporains[10],
-tout cela semblerait d’un seul coup reculé dans le passé, bon pour les
-«dilettantes», archaïque, vieillot, inutile! Les plus grands et les plus
-vivants chefs-d’œuvre n’auraient plus que la valeur d’objets de vitrine.
-La nation se sentirait désormais étrangère à sa tradition littéraire, à
-la partie la plus noble d’elle-même! Les écoliers se trouveraient tout à
-coup sans modèles de beauté qui leur formassent à peu près le goût, et
-dans lesquels ils pussent avoir confiance. Ne se méfie-t-on pas toujours
-des écritures difficiles, des langues mortes? Enfin la France--et les
-philologues respireraient enfin,--la France, le premier peuple
-littéraire du monde, n’aurait plus de littérature!
-
- [10] J’entends par là les auteurs et les poètes dignes de ce nom. Car
- je ne suppose pas un seul instant qu’un écrivain de pure race
- française, un véritable, un pieux descendant des Racine, des La
- Fontaine, des Vigny, des Musset, consentirait à revêtir sa pensée du
- nouvel et affreux uniforme. Voici, nous dit M. Rémy de Gourmont,
- quelques vers des fables de La Fontaine écrits selon les formules
- des philologues:
-
- Dès que vous vèrez que la tère
- Sera couverte, et qu’à leurs blés
- Les jens n’étant plus ocupés
- Feront aus oizillons la guère...
-
- Je plie et ne rons pas...
-
- Un cer s’étant sauvé dans une étable à beus...
-
- Les alouètes font leur ni...
-
-Car--disons encore aux savants cette bonne parole--les écrivains alors
-disparaîtraient. On verrait seulement, en face de la multitude vouée aux
-seuls journaux et romans-feuilletons figurés phonétiquement, quelques
-mandarins qui s’honoreraient les uns les autres, mais ne feraient plus
-rien qui vaille dans leur solitude et leur abandon. Radieux avenir! Je
-sais bien que, selon M. Louis Havet (_Revue Bleue_, 11 mars 1905), les
-«futures vachères» ne seraient plus forcées de «hérisser certains mots
-d’_y_ et d’_h_»; mais, en revanche, on aurait séparé pour toujours la
-foule et les lettrés. Celle-là et ceux-ci, se soutenant mutuellement,
-produisent encore aujourd’hui un peu de beauté. M. Louis Havet préfère
-que les vachères, dans leurs dissertations «filosofiques» sur la
-«psicolojie» des veaux, puissent négliger en paix les _h_ et les _y_. A
-chacun sa chimère, après tout. Et à chacun son patriotisme.
-
-Certes le cas serait bien différent, et nous ne parlerions plus de la
-sorte si l’on venait nous dire: «Voyez, le peuple souffre. Les
-chinoiseries orthographiques l’oppriment. Il ne veut pas que vous vous
-occupiez de ses impôts avant que vous ne l’ayez d’abord délivré de
-l’épouvantable tyrannie des participes. La société tout entière
-d’ailleurs trépigne sous ce joug. La nation qui, dans le _Paris-Sport_
-ou le _Jockey_, lit paisiblement des termes aussi barbares que
-«_walk-over_» ou «_dead-heat_», ne peut plus souffrir qu’on écrive
-fauvette, œuf ou général, mais exige «fauvète», «euf» et «jénéral». Et
-déjà de grands écrivains ont donné l’exemple de ces _graphies_...» Oh!
-il n’y aurait plus alors qu’à s’incliner devant une évolution naturelle
-et le vœu populaire. L’Académie, comme son rôle l’y invite, donnerait au
-nouvel usage force de loi, et l’on s’y soumettrait sans répliquer. Ce
-fut ce qui arriva lors des petits changements orthographiques dans les
-éditions du Dictionnaire de 1835 et de 1878. La réforme de 1740
-elle-même, bien moins considérable que celle de M. Paul Meyer, reposait
-sur un besoin général, les anciennes formes tombant en désuétude; et un
-grand écrivain, comme Voltaire, appuyait le souhait de très nombreux
-lettrés.
-
-Mais, aujourd’hui, le peuple se plaint-il? Non. Les lettrés
-demandent-ils des libertés? Nullement. Ils s’unissent, au contraire,
-pour se protéger. Où donc est le péril? Où donc la nécessité de modifier
-quoi que ce soit? Nulle part, sinon dans le cerveau de quelques érudits.
-Que ceux-ci se rappellent l’exemple de ces architectes réformateurs, eux
-aussi, qui, au XVIIe siècle, jetaient bas toutes les tours gothiques,
-puis, sous Napoléon, se mirent à raser les pavillons Louis XV et, en
-1840, à briser les portails Empire: si bien que de certains châteaux il
-ne resta plus rien. La langue française ne regarde que les écrivains.
-Garons-nous des savants. Au lieu de «mal de tête», plusieurs d’entre eux
-nous ont déjà donné «céphalalgie». D’autres voudraient maintenant
-«séfalaljie»... A quoi donc prétendront les troisièmes?
-
- *
-
- * *
-
-Ce sont là--je ne le sais que trop--raisons de sentiment, de cœur, que
-la raison des philologues ne comprend pas. Peut-être me fussé-je trouvé
-fort en peine d’en trouver de meilleures, si M. Brunot ne m’avait donné
-l’exemple. Reprenant le procédé de discussion qu’a immortalisé l’auteur
-des _Provinciales_, M. Brunot est allé trouver l’un de ses adversaires,
-qui pourtant était un de ses amis, et il nous raconte sa visite:
-
- «Croyant qu’une longue habitude des graphies diverses avait oblitéré
- en moi le sens de la beauté plastique de l’orthographe, je consultai
- un écrivain de mes amis.
-
- «Eh bien!--me dit-il,--vous êtes décidé? Irez-vous jusqu’à biffer,
- pour la satisfaction de vos maîtres d’école, le _ph_ d’_asphodèle_, au
- risque de dissiper à jamais les senteurs qui sortent de ce nocturne?
- Ici, vous ne nierez plus. Saint-Saëns qui s’y connaît, j’espère, a
- très bien expliqué la chose dans un article déjà ancien du _Figaro_.
- L’harmonie poétique, voyez-vous, elle est dans l’écriture, et non,
- comme des naïfs le croient, dans le son. Les vers sont faits pour être
- écrits et non pour être dits. Le vers est une musique. Eh bien! ceux
- qui ne lisent pas la musique ne la goûtent pas dans la plénitude.
- Qu’est-ce qu’une mélodie, qu’est-ce qu’un rythme, qu’est-ce que la
- voix ou l’orchestre, quand l’oreille seule en est touchée? Au
- contraire, regardez toutes ces notes, ces triples croches chevauchant
- d’une barre à l’autre, grimpant ou avalant les degrés d’une échelle
- sans fin, descendant des ciels aux clartés gaies vers les profondeurs
- souterraines, tourbillonnant, donnant l’assaut, s’essorant, fanions
- hauts, dans une envolée immense, au-dessus des portées, voltigeant
- sans règle dans le plein azur...»
-
-Hélas, n’ayant pas, moi, «une longue habitude des graphies diverses», je
-fus chez un philologue, pis que cela, chez un épigraphiste de mes amis,
-car _orthographe_ et _épigraphe_, pensais-je, doivent avoir quelque
-parenté. Et comme j’exposais mes angoisses à cet homme austère, qui de
-toutes les littératures présentes et passées, connaît principalement le
-_Corpus Inscriptionum Semiticarum_:
-
-«--Lisez, me dit-il, lisez l’_Histoire de l’Écriture_ de mon confrère
-Philippe Berger. Ceux qui se mêlent de réformer l’orthographe devraient
-être, en effet, des épigraphistes: mais quand on a tâté de notre
-belle science, on ne sent plus le goût des vaines querelles.
-Allez,--ajouta-t-il en me poussant vers la porte,--allez acheter
-l’_Histoire de l’Écriture_ de M. Philippe Berger.»
-
-J’ai acheté cette _Histoire_, et je l’ai lue, car elle est lisible même
-pour les profanes. Les simplificateurs de l’orthographe la devraient
-feuilleter; ils y verraient que leur simplification est, peut-être, non
-pas un progrès, mais comme disent les biologistes, une régression dans
-l’évolution de l’écriture; ces révolutionnaires, ces «socialistes
-grammaticaux» ne font que recommencer une expérience qui n’avait pas
-réussi aux Phéniciens, aux cousins du Peuple de Dieu, et ils marchent à
-l’encontre du progrès que les Hellènes, ces «libres-penseurs», avaient
-introduit en cette affaire.
-
-Car l’orthographe chez les Égyptiens et les Chaldéens débuta par être
-une figuration tellement complète et précise que ces premières écritures
-étaient en réalité un dessin et que leurs signes idéographiques, leurs
-hiéroglyphes, où chaque objet était figuré par sa silhouette, se
-présentent comme le contre-pied de la notation phonétique: cette
-première orthographe voulait parler aux yeux, avec autant de soin que
-nos phonétistes veulent parler à l’oreille. Après vingt ou trente
-siècles, des inventeurs, considérant le nombre presque infini de signes
-que pareille orthographe comportait, considérant aussi l’impossibilité
-matérielle de figurer aux yeux les choses, les idées surtout, qui n’ont
-pas de figure matérielle, simplifièrent et idéalisèrent tout à la fois
-cette écriture: l’alphabet fut inventé en quelque bazar phénicien de Tyr
-ou de Sidon, et c’est de là qu’il s’est répandu à travers le monde; tous
-les peuples blancs usent aujourd’hui de l’écriture et des signes
-alphabétiques dont ils empruntèrent, directement ou indirectement, aux
-Phéniciens le système et les traits.
-
-Mais, simplificateurs à outrance, les Phéniciens avaient sauté de
-l’hiéroglyphe à la sténographie: leur orthographe n’écrivait que les
-consonnes et longtemps les Sémites, restés fidèles à cette mode
-sémitique, n’usèrent que de cette sténographie:
-
- _brsjt brh hlhjm ht hsmjm_
-
-est le début de la Bible; et l’on peut lire au Louvre sur le sarcophage
-d’Eshmounazar, roi de Sidon:
-
- _bjrhblbsntgxzwhrbg_
-
-Orthographe démocratique s’il en fut, où les fautes devaient êtres
-réduites au minimum, et que les enfants des écoles primaires savaient
-aussi bien que le plus parfait styliste, dès qu’ils avaient appris
-seulement à lire et à écrire! Orthographe mondiale, semble-t-il, que les
-étrangers auraient dû admirer et adopter, et qu’ils adoptèrent, en
-effet, mais en la perfectionnant, en la complétant. Et ce furent les
-Hellènes, le plus démocrate et le plus hospitalier des peuples, le plus
-amoureux d’égalité et le plus désireux de relations étrangères, qui
-«compliquèrent» cette orthographe sémitique, parce que leur esprit clair
-et précis vit combien la simplification nuit à la clarté et à la
-précision de l’écriture: _prs_, suivant l’orthographe sémitique, pouvant
-être aussi bien _Paris_ que _Perse_.
-
-Nos simplificateurs diraient sans doute que le sens de la phrase
-l’emporte et qu’il faut être cérébralement déchu pour ne pas deviner
-aussitôt ce qu’il faut lire, _Perse_ ou _Paris_. Les Grecs en jugèrent
-autrement. Ils compliquèrent l’orthographe en introduisant les voyelles
-entre les consonnes, en redoublant les consonnes, en faisant tout ce que
-nous faisons aujourd’hui. Et voyez le résultat: s’il ne s’était pas
-trouvé des Hellènes pour traduire la Bible en grec vers le troisième
-siècle avant notre ère et pour transcrire en orthographe hellénique les
-noms propres d’Israël, nous saurions par le texte hébraïque que
-Jérusalem eut des rois appelés _Dwd_ ou _Slmn_; mais nous serions
-incapables de dire si ces rois se nommaient _Daoud_ ou _Sliman_, _Douad_
-ou _Selamin_, etc., et jamais nous n’aurions conservé leur vrai nom de
-_David_ et de _Salomon_. Il est des simplificateurs qui pensent à la
-diffusion de nos idées. Peut-être rééditeront-ils cet exemple des Juifs
-qui donnaient au monde occidental leur Dieu, leur terrible _Ihvh_, mais
-qui oubliaient ou défendirent d’en orthographier assez complètement le
-nom pour que nous puissions le prononcer: un scribe du XVIe siècle
-_après_ notre ère décida qu’il fallait prononcer _Iehovah_ et, de fait,
-nous dîmes _Iehovah_, jusqu’au jour où l’on prit garde qu’un texte grec
-nous donnait _Iahveh_.
-
-M. Brunot a oublié cette leçon de l’épigraphie quand il imagina «son
-système en sa simplicité redoutable»:
-
- «Voici donc, dans toute sa simplicité redoutable, mon système. Le
- ministre nomme une commission composée de linguistes et de
- phonéticiens. Cette commission, à l’aide des instruments de phonétique
- expérimentale aujourd’hui existants, recueille le parler de personnes
- réputées pour la correction de leur prononciation. Je ne verrais aucun
- inconvénient à ce que l’Académie désignât quelques-unes de ces
- personnes. La commission confronte les prononciations ainsi
- enregistrées, elle établit la normale, qui, inscrite mécaniquement,
- infailliblement, sert d’étalon.
-
- Cet étalon est, comme celui du mètre, officiellement déposé. La
- commission, prenant ensuite dans l’alphabet actuel à peu près tous les
- éléments de son écriture, établit un système graphique. Elle adopte
- les signes diacritiques, accents, cédilles, tildes, qu’elle juge
- nécessaires pour distinguer les sons, pour marquer par exemple les
- diverses voyelles d’un même groupe, ainsi l’_a_ grave, l’_a_ moyen,
- l’_a_ ouvert, l’_a_ nasal, le tout sans s’écarter jamais du principe
- absolu: un signe pour un son, un son pour un signe.»
-
-Outre que cette simplification ne simplifie peut-être rien,--au
-contraire, car ces signes diacritiques, accents, cédilles, tildes,
-créeront autant de fautes que notre orthographe actuelle,--il faudrait
-savoir que d’autres peuples ont essayé de ce «système redoutable». En
-constatant les avantages de l’alphabet hellénique, les Sémites, après
-quinze siècles peut-être de fidélité à la pure sténographie des
-Phéniciens, fabriquèrent tout un arsenal de signes diacritiques dont ils
-ornèrent le bas ou le haut de leurs consonnes afin de noter tant bien
-que mal les voyelles absentes. Or tous ceux qui ont la moindre notion
-d’hébreu et d’arabe se sont plaints de la confusion, du casse-tête que
-produit cette apparente simplicité. Et rien n’aura réduit le nombre des
-étudiants et des connaisseurs en ces langues, comme cette orthographe
-obscure, hérissée, où chaque mot est une énigme à plusieurs sens et où
-le lecteur ne comprend pleinement une phrase que si d’avance il connaît
-le sens général, les noms propres et les formules habituelles à
-l’écrivain.
-
-Observons bien d’ailleurs que la commission de linguistes et de
-phonéticiens réclamée par M. Brunot n’a pas plus de compétence ici
-qu’une commission de musiciens ou de chimistes. Et je ne vois pas à vrai
-dire quelle commission de savants aurait la compétence en ces matières
-qui sont de la vie courante, changeante, individuelle. C’est un devoir
-de l’État d’intervenir, disent les simplificateurs:
-
-«Dès lors qui ne voit qu’il y a là des intérêts d’État, et que par suite
-il devient du devoir de l’État d’intervenir? L’État est, comme les
-artistes, autant qu’eux, intéressé à en [de la langue] garder, à en
-protéger, à en augmenter, s’il se peut, la beauté, puisque nul n’ignore
-que là est une des raisons principales de son ascendant, mais il ne peut
-négliger de se demander si elle ne se fait pas inutilement difficile
-d’accès, si elle ne se retranche pas par là des succès qu’il lui serait
-aisé d’obtenir, si d’inutiles complications dont on la hérisse ne sont
-pas un obstacle au dessein qu’il poursuit d’assurer à tous, autant que
-possible, la possession de cet instrument indispensable à l’échange des
-idées, à la culture de l’esprit, au développement même des intérêts
-matériels. Là où cela est faisable, autant que cela est faisable, il
-doit donc et à la langue et à la nation de faire la police de notre
-idiome, comme il fait la police des poids et mesures.
-
-J’ai hâte d’expliquer le mot police qui sonne mal, quoique tout le monde
-sache qu’un linguiste de profession, si étatiste qu’il puisse être par
-ailleurs, ne peut faillir sur ce point et attribuer à l’État des droits
-et un pouvoir qu’il n’a pas; il n’est pas un apprenti dans l’étude des
-langues à qui l’idée de cultiver la langue, de la transformer ou même de
-la modifier «par voie administrative» ne parût une chose bouffonne,
-puisque nous savons, puisque nous enseignons que la fonction du langage
-est une fonction naturelle, inconsciente, qui s’exerce sans que même le
-consentement de l’individu puisse en renoncer la liberté inaliénable.
-Quelqu’un le voulût-il, que la nature qui agit obscurément mais
-nécessairement en lui ne s’y résoudrait pas. A chaque jour, à chaque
-heure, elle use de cette liberté pour modifier à notre insu notre
-langage. Nous avons beau nous étudier à le conserver, nous en altérons
-sans cesse les sons, les mots, les tours, suivant des lois que nous
-ignorons, mais que la science observe et établit, et qui dirigent dans
-l’harmonie toutes les transformations vers une fin dont aucune
-puissance, aucune volonté ne pourrait nous détourner.
-
-Ce que pendant un temps l’autorité obtient, nous le savons, c’est une
-soumission apparente...
-
-S’imaginer le contraire est une vieille erreur, où l’esprit de
-domination de Richelieu pouvait tomber, mais où les premiers
-académiciens eux-mêmes ne tombèrent pas.»
-
-Est-il possible de mieux dire? mais est-il possible, par contre, de
-mieux parler contre les projets ministériels des simplificateurs, contre
-leurs adjurations au bras séculier de trancher une querelle où la
-liberté individuelle ne saurait être guidée que par le choix de tous, où
-ce n’est pas une Commission ni même une Académie qui a droit et pouvoir
-de décision, mais où le suffrage universel, en quelque façon, des
-générations _présentes et passées_ crée cette règle traditionnelle,
-omnipotente, et admirable de l’usage?
-
- *
-
- * *
-
-S’il y a dans notre orthographe actuelle des bizarreries, des anomalies,
-des fantaisies choquantes à l’excès, notez-les, cataloguez-les,
-signalez-les à l’ironie ou au bon sens populaires; quelques années de
-libre discussion amèneront, comme toujours, le triomphe de cet
-invincible bon sens; l’orthographe se régularisera et se réformera dès
-lors par la collaboration de tous, et non par le caprice scientifique de
-quelques-uns. Signalez à l’usage les réformes à faire, et l’usage les
-fera, sous le régime et avec la sanction de la liberté.
-
-L’esprit qui anime les réformistes révolutionnaires est respectable et
-généreux, sans doute. Seulement il faut craindre de quitter la proie
-pour l’ombre, et d’aller à l’encontre de la civilisation française tout
-entière sous prétexte d’un chimérique avantage que l’on donnerait aux
-enfants des écoles communales. Prenons garde que la raison tyrannique ne
-nous jette ici dans quelque extravagance, et n’oublions point cette
-formule du regretté L. Duvau,--qui fut pourtant un éminent linguiste,
-lui aussi,--citée par M. L. Meillet qui est un autre linguiste de
-marque: «Il n’est rien que ne puisse la logique, si ce n’est peut-être
-se rencontrer avec la vérité»[11].
-
- [11] _Mém. de la Société de linguistique de Paris_, t. XIII, fasc. 4.
-
-Aucun esprit sensé ne saurait s’opposer à ce qu’on régularise très
-prudemment l’orthographe, dans la mesure où le voudra faire quiconque
-aime et respecte profondément notre langue, les chefs-d’œuvre qu’elle a
-produits, la longue et vénérable tradition qu’elle prolonge. Mais ne
-perdons pas de vue que nous avons, entre plusieurs devoirs nationaux,
-celui de maintenir dans toute sa beauté plastique et son intégrité la
-langue qui a fait notre incontestable suprématie en Europe, par le
-charme, par l’éloquence, par l’enthousiasme, par la grâce et surtout par
-_la clarté_. Primant tout autre souci, nous avons celui de rester le
-plus grand peuple «écrivain» du monde. Cramponnons-nous donc à nos
-ancêtres, et tâchons de les égaler, de nous montrer dignes d’eux. La
-nécessité pour la France de demeurer inimitable passe l’intérêt qu’il
-peut y avoir à ce que les candidats au _Louvre_ et au _Bon Marché_
-commettent ou non des fautes d’orthographe. Avant de travailler pour la
-logique ou la raison, il faut que nous travaillions pour la gloire
-littéraire de notre pays, dût M. Brunot railler cette pensée revêtue, je
-l’avoue, de ce qu’il nomme si dédaigneusement un «badigeon tricolore»!
-
-
-IMP. RÉPESSÉ-CRÉPEL ET FILS, ARRAS
-
-
-
-
-LIBRAIRIE E. SANSOT et Cie ÉDITEURS
-
-58, Rue St-André-des-Arts. PARIS
-
-
-Collection in-12 Couronne 5 fr. le volume
-
- Maurice Barrès. _Huit jours chez M. Renan_, suivi de
- _le Regard de M. Renan_, 7e édition 1 vol.
- -- _Quelques Cadences_ 1 vol.
- -- _La Vierge assassinée_ 1 vol.
- -- _De Hégel aux Cantines du Nord_ 1 vol.
- Henry Bordeaux. _Deux Méditations sur la Mort_ 1 vol.
- Henri Bremond. _Le Charme d’Athènes_ 1 vol.
- Gomez Carrillo. _Quelques petites Ames d’ici et
- d’ailleurs_ 1 vol.
- P. de Bouchaud. _Étapes Italiennes_ 1 vol.
- Jean Lorrain. _Heures de Corse_ 1 vol.
- Péladan. _La Clé de Rabelais_ 1 vol.
- -- _Origine et Esthétique de la tragédie_ 1 vol.
-
- Maurice de Guérin. _Le Centaure_ suivi de _la Bacchante_,
- précédé d’une notice par Edmond Pilon 1 vol.
-
- Eugénie de Guérin. _Reliquiæ_ avec une notice par Edmond
- Pilon 1 vol.
- Stendhal. _Pensées et impressions_ 1 vol.
- Edouard Rod. _Reflets d’Amérique_ 1 vol.
- Jean Moreas. _Paysages et Sentiments_ 1 vol.
- Georges Grappe. _Les Pierres d’Oxford_ 1 vol.
-
-
-
-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA QUERELLE DE L'ORTHOGRAPHE ***
-
-Updated editions will replace the previous one--the old editions will
-be renamed.
-
-Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright
-law means that no one owns a United States copyright in these works,
-so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the
-United States without permission and without paying copyright
-royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part
-of this license, apply to copying and distributing Project
-Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm
-concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark,
-and may not be used if you charge for an eBook, except by following
-the terms of the trademark license, including paying royalties for use
-of the Project Gutenberg trademark. If you do not charge anything for
-copies of this eBook, complying with the trademark license is very
-easy. You may use this eBook for nearly any purpose such as creation
-of derivative works, reports, performances and research. Project
-Gutenberg eBooks may be modified and printed and given away--you may
-do practically ANYTHING in the United States with eBooks not protected
-by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the trademark
-license, especially commercial redistribution.
-
-START: FULL LICENSE
-
-THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
-PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
-
-To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
-distribution of electronic works, by using or distributing this work
-(or any other work associated in any way with the phrase "Project
-Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full
-Project Gutenberg-tm License available with this file or online at
-www.gutenberg.org/license.
-
-Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project
-Gutenberg-tm electronic works
-
-1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
-electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
-and accept all the terms of this license and intellectual property
-(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
-the terms of this agreement, you must cease using and return or
-destroy all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your
-possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a
-Project Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound
-by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the
-person or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph
-1.E.8.
-
-1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
-used on or associated in any way with an electronic work by people who
-agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
-things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
-even without complying with the full terms of this agreement. See
-paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
-Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this
-agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm
-electronic works. See paragraph 1.E below.
-
-1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the
-Foundation" or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection
-of Project Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual
-works in the collection are in the public domain in the United
-States. If an individual work is unprotected by copyright law in the
-United States and you are located in the United States, we do not
-claim a right to prevent you from copying, distributing, performing,
-displaying or creating derivative works based on the work as long as
-all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope
-that you will support the Project Gutenberg-tm mission of promoting
-free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg-tm
-works in compliance with the terms of this agreement for keeping the
-Project Gutenberg-tm name associated with the work. You can easily
-comply with the terms of this agreement by keeping this work in the
-same format with its attached full Project Gutenberg-tm License when
-you share it without charge with others.
-
-1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
-what you can do with this work. Copyright laws in most countries are
-in a constant state of change. If you are outside the United States,
-check the laws of your country in addition to the terms of this
-agreement before downloading, copying, displaying, performing,
-distributing or creating derivative works based on this work or any
-other Project Gutenberg-tm work. The Foundation makes no
-representations concerning the copyright status of any work in any
-country other than the United States.
-
-1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
-
-1.E.1. The following sentence, with active links to, or other
-immediate access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear
-prominently whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work
-on which the phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the
-phrase "Project Gutenberg" is associated) is accessed, displayed,
-performed, viewed, copied or distributed:
-
- This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
- most other parts of the world at no cost and with almost no
- restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it
- under the terms of the Project Gutenberg License included with this
- eBook or online at www.gutenberg.org. If you are not located in the
- United States, you will have to check the laws of the country where
- you are located before using this eBook.
-
-1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is
-derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not
-contain a notice indicating that it is posted with permission of the
-copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in
-the United States without paying any fees or charges. If you are
-redistributing or providing access to a work with the phrase "Project
-Gutenberg" associated with or appearing on the work, you must comply
-either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or
-obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg-tm
-trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9.
-
-1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
-with the permission of the copyright holder, your use and distribution
-must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any
-additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms
-will be linked to the Project Gutenberg-tm License for all works
-posted with the permission of the copyright holder found at the
-beginning of this work.
-
-1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
-License terms from this work, or any files containing a part of this
-work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
-
-1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
-electronic work, or any part of this electronic work, without
-prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
-active links or immediate access to the full terms of the Project
-Gutenberg-tm License.
-
-1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
-compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including
-any word processing or hypertext form. However, if you provide access
-to or distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format
-other than "Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official
-version posted on the official Project Gutenberg-tm website
-(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense
-to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means
-of obtaining a copy upon request, of the work in its original "Plain
-Vanilla ASCII" or other form. Any alternate format must include the
-full Project Gutenberg-tm License as specified in paragraph 1.E.1.
-
-1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
-performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
-unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
-
-1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
-access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works
-provided that:
-
-* You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
- the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
- you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed
- to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he has
- agreed to donate royalties under this paragraph to the Project
- Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid
- within 60 days following each date on which you prepare (or are
- legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty
- payments should be clearly marked as such and sent to the Project
- Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in
- Section 4, "Information about donations to the Project Gutenberg
- Literary Archive Foundation."
-
-* You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
- you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
- does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
- License. You must require such a user to return or destroy all
- copies of the works possessed in a physical medium and discontinue
- all use of and all access to other copies of Project Gutenberg-tm
- works.
-
-* You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of
- any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
- electronic work is discovered and reported to you within 90 days of
- receipt of the work.
-
-* You comply with all other terms of this agreement for free
- distribution of Project Gutenberg-tm works.
-
-1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project
-Gutenberg-tm electronic work or group of works on different terms than
-are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing
-from the Project Gutenberg Literary Archive Foundation, the manager of
-the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the Foundation as set
-forth in Section 3 below.
-
-1.F.
-
-1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
-effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
-works not protected by U.S. copyright law in creating the Project
-Gutenberg-tm collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm
-electronic works, and the medium on which they may be stored, may
-contain "Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate
-or corrupt data, transcription errors, a copyright or other
-intellectual property infringement, a defective or damaged disk or
-other medium, a computer virus, or computer codes that damage or
-cannot be read by your equipment.
-
-1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
-of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
-Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
-Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
-liability to you for damages, costs and expenses, including legal
-fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
-LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
-PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
-TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
-LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
-INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
-DAMAGE.
-
-1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
-defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
-receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
-written explanation to the person you received the work from. If you
-received the work on a physical medium, you must return the medium
-with your written explanation. The person or entity that provided you
-with the defective work may elect to provide a replacement copy in
-lieu of a refund. If you received the work electronically, the person
-or entity providing it to you may choose to give you a second
-opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If
-the second copy is also defective, you may demand a refund in writing
-without further opportunities to fix the problem.
-
-1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
-in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO
-OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT
-LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
-
-1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
-warranties or the exclusion or limitation of certain types of
-damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement
-violates the law of the state applicable to this agreement, the
-agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or
-limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or
-unenforceability of any provision of this agreement shall not void the
-remaining provisions.
-
-1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
-trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
-providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in
-accordance with this agreement, and any volunteers associated with the
-production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm
-electronic works, harmless from all liability, costs and expenses,
-including legal fees, that arise directly or indirectly from any of
-the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this
-or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or
-additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any
-Defect you cause.
-
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
-
-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of
-computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
-
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
-www.gutenberg.org
-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
-U.S. federal laws and your state's laws.
-
-The Foundation's business office is located at 809 North 1500 West,
-Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up
-to date contact information can be found at the Foundation's website
-and official page at www.gutenberg.org/contact
-
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without
-widespread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
-DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
-state visit www.gutenberg.org/donate
-
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-
-Please check the Project Gutenberg web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-
-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works
-
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
-
-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
-necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
-edition.
-
-Most people start at our website which has the main PG search
-facility: www.gutenberg.org
-
-This website includes information about Project Gutenberg-tm,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
diff --git a/old/66787-0.zip b/old/66787-0.zip
deleted file mode 100644
index 7f82dc8..0000000
--- a/old/66787-0.zip
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/66787-h.zip b/old/66787-h.zip
deleted file mode 100644
index 20e0d85..0000000
--- a/old/66787-h.zip
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/66787-h/66787-h.htm b/old/66787-h/66787-h.htm
deleted file mode 100644
index 2f6420f..0000000
--- a/old/66787-h/66787-h.htm
+++ /dev/null
@@ -1,3119 +0,0 @@
-<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN"
- "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd">
-
-<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" lang="fr" xml:lang="fr">
-<head>
-<meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=UTF-8" />
-<title>
- The Project Gutenberg eBook of La Querelle de l’Orthographe.
-</title>
-<link rel="coverpage" href="images/cover.jpg" />
-<style type="text/css">
-
-p { text-align: justify; line-height: 1.2em; text-indent: 1.5em;
- margin: .3em 0;}
-p.noindent { text-indent: 0; }
-
-h1 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 1em 0; }
-h2 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 4em 0 2em 0; }
-
-div.c, p.c { text-align: center; line-height: 1.5em; text-indent: 0;
- margin: 1em 0; }
-
-.large { font-size: 130%; }
-.small { font-size: 90%; }
-.xsmall, small { font-size: 80%; }
-
-.b { font-weight: bold; }
-.i { font-style: italic; }
-.i i, .i em { font-style: normal; }
-
-.sc { font-variant: small-caps; }
-
-.poetry { text-align: left; margin: 1em 0 1em 10%; }
-.stanza { margin-top: 1em; }
-.verse { padding-left: 20%; text-indent: -20%; }
-.i2 { text-indent: -10%; }
-
-span.indent { padding-left: 1.5em; }
-span.w3 { display: inline-block; width: 3em; text-align: right; }
-span.w4 { display: inline-block; width: 4em; text-align: right; }
-
-.ind { margin: 1em 0 1em 10%; }
-.sign { margin: 1em 5% 1em 20%; text-align: right; }
-.narrow { margin: 1em 15%; }
-
-hr { width: 20%; margin: 1em 40%; }
-.asterism { text-align: center; margin: 1em 0; line-height: .6em; font-size: 90%; }
-
-sup { font-size: smaller; vertical-align: 20%; font-style: normal; }
-
-li { list-style: none; }
-
-span.blk { display: inline-block; max-width: 80%; text-align: center; text-indent: 0; }
-
-table { margin: 1em auto; }
-td { vertical-align: top; }
-td.c div { text-align: center; }
-td.drap { text-indent: -1.5em; padding-left: 2.5em; text-align: left; }
-td.bot { vertical-align: bottom; padding-left: 1em; width: 3em; }
-td.mid { vertical-align: middle; }
-
-a { text-decoration: none; }
-
-.fnanchor { font-size: 80%; vertical-align: 0.35em; padding: 0 .15em;
- text-decoration: none;
-}
-.footnote { margin: 1em 0 1em 30%; font-size: 90%; }
-.footnote .label { }
-.footnote + .footnote { margin-top: -.5em; }
-
-div.gap, p.gap { margin-top: 2.5em; }
-.break, .chapter { margin-top: 4em; }
-
-img { max-width: 100%; }
-
-@media screen {
- body { max-width: 40em; width: 80%; margin: 0 auto; }
-}
-
-@media handheld {
- .break, .chapter { page-break-before: always; }
- .top4em { padding-top: 4em; }
- .nobreak { page-break-before: avoid; }
-}
-
-
-</style>
-</head>
-<body>
-
-<div style='text-align:center; font-size:1.2em; font-weight:bold'>The Project Gutenberg eBook of La Querelle de l'Orthographe, by Marcel Boulanger</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online
-at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. If you
-are not located in the United States, you will have to check the laws of the
-country where you are located before using this eBook.
-</div>
-
-<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: La Querelle de l'Orthographe</p>
-
-<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Marcel Boulanger</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>Release Date: November 21, 2021 [eBook #66787]</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>Language: French</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>Character set encoding: UTF-8</div>
-
-<div style='display:block; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica))</div>
-
-<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA QUERELLE DE L'ORTHOGRAPHE ***</div>
-<p class="c small">PETITE COLLECTION “SCRIPTA BREVIA”</p>
-
-<p class="c large">MARCEL BOULENGER</p>
-
-<h1>La Querelle<br />
-<span class="small">de</span><br />
-l’Orthographe</h1>
-
-
-<p class="c gap">PARIS<br />
-<span class="small">BIBLIOTHÈQUE INTERNATIONALE D’ÉDITION</span><br />
-<i class="large">E. SANSOT et C<sup>ie</sup></i><br />
-53, Rue Saint-André-des-Arts, 53<br />
-1906</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="top4em narrow i">Droits de traduction et de reproduction
-réservés pour tous pays y compris la
-Suède, la Norwège et le Danemarck.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<p class="i">La réforme de l’orthographe peut nous
-être imposée demain par ordre. Le Ministre
-est un puissant dieu. Mais la querelle de
-l’orthographe, en revanche, peut durer
-indéfiniment. Elle a mis jusqu’ici en présence,
-d’une part l’Académie Française,
-les gens de lettres et une grande majorité
-d’hommes raisonnables ; d’autre part, un
-bataillon de fougueux philologues et de
-chartistes indomptés.</p>
-
-<p class="i">Les quelques pages que voici furent
-publiées, au cours d’une première crise,
-dans la <i>Revue Bleue</i> et la <i>Revue de Paris</i>.
-L’auteur ne se figure nullement qu’elles
-serviront le parti dont il est. Il sait bien
-que ce qu’on nomme politiquement « le
-progrès » est inévitable. Mais il n’ignore
-pas non plus que, même votées par tous
-nos parlements, les lois échouent et tombent
-devant le bon sens populaire, quand
-elles sont trop iniques ou trop choquantes.</p>
-
-<p class="i">Puis il ne faut jamais déserter un
-combat, dût-on n’y jouer, dans le rang,
-que le rôle du plus modeste fusilier.</p>
-
-<p class="sign i">M. B.</p>
-
-<p class="ind i">Avril 1906.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<p class="c top4em large b">LA QUERELLE<br />
-de<br />
-L’ORTHOGRAPHE</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak">I</h2>
-
-
-<p>Il est permis de croire qu’on ne sait
-pas très bien, chez nous, ce que c’est
-qu’un philologue. On n’en a qu’une
-idée confuse et prestigieuse : celle, par
-exemple, d’un homme âgé, très savant,
-qui fait des cours à la Sorbonne ou au
-Collège de France, et qui parle couramment
-le latin, le grec, l’hébreu et le
-sanscrit, non moins que toutes les langues
-vivantes, sans en excepter les dialectes
-hindous, ceux des Lapons ou des nègres
-d’Afrique, et même aussi le français,
-notre français. Dès lors, qu’arrive-t-il ?
-C’est qu’à la moindre inquiétude, pour
-la moindre hésitation, pour le plus insignifiant
-problème à propos de grammaire
-ou d’orthographe, on court se jeter aux
-pieds d’un pareil polyglotte : « Ah ! mon
-cher maître, tirez-nous d’embarras !
-Comment ferons-nous en tel ou tel cas
-pour écrire, pour parler notre langue ? »</p>
-
-<p>Eh bien, cette étrange coutume, qui
-depuis peu devient la nôtre, d’attribuer
-aux philologues quelque autorité en
-matière de langage contemporain, alors
-qu’il n’y a pas la moindre raison pour
-cela, prouve jusqu’à l’évidence qu’on
-ignore entièrement, dans le public, dans
-les journaux, parmi les lettrés eux-mêmes,
-et malheureusement aussi au
-ministère de l’Instruction publique, la
-nature des services que ces messieurs
-des Chartes et de l’Université se trouvent
-en état de rendre à leur pays. Car on
-leur prête des lumières qu’ils n’ont
-point nécessairement, un tact, un jugement
-raffiné — ne s’agit-il pas en effet
-de décider, de choisir, dès qu’on dispute
-du langage courant ? — un goût enfin
-que leurs études spéciales ne doivent
-pas du tout leur avoir forcément donnés.
-S’il arrive qu’un linguiste éminent témoigne
-parfois d’un dilettantisme délicat
-et d’une vive sensualité artistique, c’est
-par une coïncidence dont il doit rendre
-grâces aux Muses divines, mais non par
-un effet de ses longues et implacables,
-on pourrait même dire brutales études.
-M. Michel Bréal, par exemple, montre
-en toute occasion un sens exquis de la
-langue française, de son charme, de sa
-dignité, de sa grâce ; lui-même l’écrit
-avec une perfection, une aisance bien
-savoureuses : cela vient de ce qu’il
-naquit doué de susceptibilités inconnues
-à trop d’autres, et point de ce qu’il
-apprit le syriaque, le chaldéen, le celtique
-ou le provençal. M. Paul Meyer, au
-contraire, solennellement consulté voici
-quelques mois sur l’orthographe, décida
-qu’il fallait être dorénavant raisonnable,
-et par conséquent tout bouleverser : un
-écrivain, un amoureux, ou, si c’est trop
-dire, un simple amateur de notre littérature
-nationale n’eût jamais rien souhaité
-de tel. Mais pourquoi voulez-vous
-que M. Paul Meyer préfère le français
-au basque ou au chinois ? Non, la raison
-d’abord, la beauté, la « littérature »
-ensuite, dans l’esprit d’un philologue.
-Le regretté Gaston Paris avait, lui aussi,
-toujours rêvé d’une réforme orthographique.
-Mais, justement, cet admirable
-érudit montra-t-il jamais en ses écrits
-qu’il comprenait les nuances dernières
-ou la personnalité des mots, la splendeur
-presque « visible » de certaines phrases,
-la désinvolture, la « race » de tel ou tel
-tour de syntaxe ? Et aussi bien, ce
-n’était pas son métier que de savoir
-écrire. Il avait mieux à faire, si l’on veut,
-autre chose en tout cas.</p>
-
-<p>La philologie est une science exacte,
-au sens rigoureux du terme. Et le
-philologue apparaît comme un logicien
-redoutable, le plus souvent même irascible,
-qui, après avoir observé, au cours
-d’un héroïque et continuel travail, la
-décomposition des vieilles langues et la
-formation des jeunes, en déduit des
-règles générales avec ce que l’on nomme
-une élégance mathématique. Si bien que
-demander à l’un de ces naturalistes
-austères son opinion sur une question
-qui touche à la bonne grâce ou à la
-belle tenue du langage contemporain,
-c’est un peu la même chose que d’interroger,
-je suppose, un géomètre sur un
-dessin de Michel-Ange, ou un expert
-chimiste en couleurs sur un tableau du
-Véronèse.</p>
-
-<p>Si l’on voulait prendre un avis au
-sujet d’une réforme orthographique,
-c’était à des grammairiens qu’il fallait
-s’adresser — ou du moins à des écrivains,
-puisqu’il n’y a plus à notre époque,
-hélas, de grammairiens ! Au <small>XVI</small><sup>e</sup> siècle,
-les humanistes, qui étaient des philologues,
-se mêlèrent de régenter dans
-le dialecte commun. Quelles sottises
-compliquées n’y ont-ils point commises !
-Aujourd’hui, voici que les érudits se
-veulent de nouveau remettre à triturer
-nos pauvres mots… Craignons tout. Et
-regrettons le temps où l’on publiait
-parfois des grammaires françaises, le
-<small>XVII</small><sup>e</sup>, le <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècles, la première moitié
-du <small>XIX</small><sup>e</sup>. Pleurons le monde académique
-où l’on s’ennuyait, mais où l’on avait
-le goût très difficile et très sévère ;
-pleurons les vieux Messieurs qui usaient
-avec grâce de l’imparfait du subjonctif,
-les salons où l’on causait prétentieusement
-et finement, le dos à la cheminée,
-et la « bonne société », délicate, peu
-pressée, qui créait l’usage, et les académies
-de précieuses qui critiquaient
-celui-ci, le sanctionnaient, et les curieux
-du beau parler, et M. de Vaugelas…
-Combien il nous manque aujourd’hui,
-M. de Vaugelas !</p>
-
-<p>Un grammairien n’entend point les
-idiômes étrangers, non plus qu’aucun
-dialecte aboli, non plus que les patois.
-Il n’a qu’un ennemi : le jargon ; qu’une
-passion : l’expression pure, la phrase
-exquise ; qu’un seul maître : l’usage…
-Il conserve pieusement, surveille, répare,
-dirige le langage noble ou familier ; il
-rapproche des exemples, écoute des
-sons, choisit entre les exceptions, s’arrête
-tendrement sur quelques gallicismes,
-puis ayant bien travaillé, s’endort chaque
-soir, las, mais fort content de sa journée :
-il a formulé de belles règles. C’est le
-fleuriste de La Bruyère, en extase devant
-ses tulipes.</p>
-
-<p>Consultez un tel homme. Demandez-lui
-s’il faut modifier brusquement l’aspect
-sous lequel, à peu de chose près,
-se présentent à nous depuis trois siècles
-tant de chefs-d’œuvre, honneur et
-merveille de notre littérature ? Il restera
-saisi d’indignation, de stupeur en face
-d’un pareil attentat ! Tandis que le philologue
-va nous répondre au contraire :
-« L’orthographe est absurde, illogique ;
-donc, réformons-la. Nous vivons dans
-un siècle de progrès scientifique. Fi des
-préjugés ! Négligeons les sensibleries
-des retardataires. Les ornements inutiles,
-les colifichets ne servent à rien. Brûlons
-tout cela… » M. Homais, dans sa pharmacie,
-entend ce valeureux conseil. Le voilà
-dans l’enthousiasme ! Et il écrit aussitôt
-à son député pour exiger le « chambardement »
-de l’orthographe, héritage
-révoltant de l’ignorantisme féodal.</p>
-
-<p>Or tout changement soudain imposé
-par décret dans un langage, cet organisme
-<i>vivant</i>, ne peut-il pas se comparer
-à une opération difficile faite à la hâte
-par un barbier de village ? L’opéré en
-demeure estropié, si encore il n’en meurt
-pas.</p>
-
-<p>D’autant que ce serait une violence
-bien inutile, un vandalisme gratuit. Les
-partisans d’une réforme peuvent en effet
-se rassurer : beaucoup moins vite, il est
-vrai, que la syntaxe et que les mots
-eux-mêmes, l’orthographe toutefois se
-transforme spontanément, elle aussi, au
-cours des siècles. Elle est déjà devenue
-plus uniforme, et un peu plus simple
-qu’au <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle, et surtout qu’au <small>XVII</small><sup>e</sup>.
-Il suffit de laisser agir ici l’usage et la
-foule : une manière d’écrire un certain
-mot, d’abord défectueuse, se répand
-petit à petit. Au bout de plusieurs
-années, les grammaires notent une tolérance,
-puis une forme nouvelle, et c’est
-admis. Mais il y a moins de différence
-entre quelque billet sorti, au commencement
-du grand siècle, de la plume la
-plus fantaisiste en fait d’orthographe
-et notre écriture actuelle, qu’entre
-cette dernière et celle qui nous serait
-imposée demain, et l’on suivait le vœu
-des « réformistes » !</p>
-
-<p>Leurs arguments ne valent pas grand’-chose,
-en vérité. Le principal, le meilleur
-en apparence, c’est celui qu’ils tirent de
-l’absurdité. Car les ennemis de l’orthographe
-ne cessent de la proclamer
-absurde. Mais c’est vraiment trop simple,
-ce reproche ! Et surtout, comme il est
-barbare ! Lorsqu’on parle à une seule
-personne, et que néanmoins on lui dit
-« vous » ; quand on s’efface pour laisser
-passer un égal devant une porte ; si
-même, à l’éternuement de quelque interlocuteur,
-on répond encore cérémonieusement :
-« A vos souhaits » — tout
-cela n’est-il pas bien absurde aussi ?
-Voilà pourtant certains usages qui ne
-choquent point, et que nul n’a jamais
-songé à réformer. Il y a dans « l’usage »
-quelque chose d’affectueux, de vénérable,
-de délicat, et qui touche. L’orthographe,
-comme la grammaire, y trouve après
-tout sa force de loi. Concédons à des
-logiciens, s’ils y tiennent, que cela est
-absurde…</p>
-
-<p>Puis, disent-ils, les lettres qui ne se
-prononcent pas, le <i>t</i> de <i>battu</i>, l’<i>a</i> de
-<i>paon</i>, le <i>d</i> de <i>nid</i>, ne servent à rien.
-Pourquoi les conserver ? Eh, pourquoi
-donc aussi la mousse aux creux des
-fontaines, l’herbe dans les allées perdues,
-le lierre sur les maisons, les écussons
-au-dessus des vieux portails ? Cela ne
-sert pas davantage. Cette église admirable,
-mais qui est aujourd’hui trop
-grande pour le hameau, et qu’on abandonne,
-il faut l’abattre. Il y a des
-girouettes curieuses, là-haut, sur le toit :
-personne ne les consulte ; jetons-les par
-terre. Cela va de soi, cela ne saurait
-être évité, on doit tout saccager sous
-prétexte de progrès.</p>
-
-<p>Les réformistes soucieux de sembler
-instruits ajoutent que l’orthographe a
-été fabriquée par des pédants qui gâtent
-le vieux français. Et ils veulent recommencer
-une œuvre toute semblable, à la
-façon de ces architectes à jamais
-haïssables qui, pour rétablir un château
-dans sa forme gothique par exemple,
-projetteraient de démolir toutes les
-parties charmantes que la Renaissance,
-le <small>XVII</small><sup>e</sup>, le <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècles et l’Empire y
-avaient par la suite ajoutées. « Le <small>XVII</small><sup>e</sup>
-siècle, écrivit Renan (qui n’était pas, lui,
-qu’un philologue !)<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a> le <small>XVII</small><sup>e</sup> siècle
-sabrait le moyen-âge, sans se douter
-qu’un jour cet art barbare, incorrect,
-souvent sauvage, aurait son prix. On
-détruit maintenant le <small>XVII</small><sup>e</sup> siècle comme
-fade et sans caractère. Qui sait quel
-sera le goût de l’avenir, et si le <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle
-ne sera traité de vandale à son tour ?
-Il n’y a qu’une manière sûre pour n’être
-pas traité de vandale : c’est de ne rien
-détruire, c’est de laisser les monuments
-du passé tels qui sont. L’Italie<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a> avec
-ses contrastes éloquents ou bizarres,
-nous paraît si belle comme elle est, que
-nous ne voyons plus sans crainte porter
-la main sur une partie quelconque de
-ce décor merveilleux, même sur les
-parties mauvaises, même sur le rococo ».</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> « <i>Mélanges d’histoires et de voyages : Vingt
-jours en Sicile</i> ».</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Lisez ici : « La langue française… »</p>
-</div>
-<p>Cependant les adversaires de l’orthographe
-traditionnelle s’appuient en outre
-sur deux autres raisons, d’un ordre plus
-pratique. Les étrangers, prétendent-ils,
-éprouvent beaucoup de difficultés à
-écrire notre langue, hérissée de chinoiseries
-grammaticales. Ils s’en trouvent
-gênés, et dès lors s’en servent moins
-volontiers. Allons donc ! Les étrangers
-écrivent en leur idiome le plus souvent,
-s’il s’agit de commerce. Ceux d’entre
-eux qui veulent traiter de littérature,
-de critique ou d’art, savent tous le
-français, et s’en servent très naturellement.
-Le français est la langue littéraire
-universelle. Nos écrivains ont
-mené, ont charmé le monde, et leur
-prestige dure encore. Qu’on nous laisse
-au moins intacts les mots magiques avec
-lesquels nos maîtres, jadis, ont su faire
-des miracles.</p>
-
-<p>Enfin, voici venue la dernière, la
-grande, la toute puissante raison, le fin
-du fin : on déplore que les enfants
-perdent à apprendre l’orthographe un
-temps considérable, temps qu’ils pourraient
-employer à se perfectionner dans
-l’étude de la mécanique, de la géographie,
-de l’anglais, de l’allemand, de la
-banque, du courtage, de l’éloquence
-politique, sinon à se former déjà dans
-l’art de plonger un doigt ingénieux au
-milieu de l’assiette au beurre, comme
-on dit. Évidemment, voilà qui est
-fâcheux. Mais pourquoi tant de futurs
-brasseurs d’affaires, d’apprentis conseillers
-municipaux ou d’élèves coulissiers
-apprennent-ils l’orthographe ? Nul ne serait
-peiné qu’ils ne la connussent point. Ou
-si, dans un État sérieux et bien organisé,
-il est intolérable qu’une inégalité quelconque,
-en principe, se puisse établir
-entre les citoyens, fût-ce en la façon
-matérielle d’écrire un billet, ne saurait-on
-donc en ce cas engager tout simplement
-tous les juges d’examens (sauf
-peut-être ceux de licence, d’agrégation
-ou de doctorat ès-lettres) à se montrer
-sur ce point d’une tolérance et d’une
-indulgence extrêmes ?</p>
-
-<p>Une faute d’orthographe, quelle importance
-cela peut-il avoir ? Aucune. Les
-femmes y font preuve d’une imagination
-imprévue et délicieuse. Admettons leurs
-libertés, leurs fantaisies. Mais que, pour
-alléger la besogne des instituteurs
-primaires, on s’en vienne officiellement
-et solennellement mettre en péril les
-mots ciselés, amenuisés ou empanachés,
-que nos aïeux nous ont transmis — non
-vraiment, ce serait un forfait de sauvages,
-un acte de bien pauvre patriotisme
-et presque une félonie !</p>
-
-<p>Soyons charitables en matière d’orthographe,
-ne comptons plus sévèrement
-les fautes, gardons-nous même d’en
-sourire, pardonnons à toutes les licences — mais
-ne dépouillons pas follement
-nos mots français de tout ce qui leur
-prête du caractère, du charme où de la
-beauté.</p>
-
-<p>Que dirions-nous d’un homme qui,
-sous prétexte de logique, voudrait
-supprimer la barbe à tous les bustes du
-roi Henri IV, la perruque à toutes les
-statues de Louis XIV ? Bien mieux, que
-nous semblerait-il d’un héritier qui,
-afin de sarcler les mauvaises herbes du
-jardin de ses pères, y couperait en
-même temps toutes les fleurs, et bientôt
-tous les arbres ? Ah, ne nivelons pas,
-ne ruinons plus rien ! Le monde est
-déjà bien assez laid.</p>
-
-<p>Et surtout, ne consultons plus désormais
-que les gens de goût, à défaut des
-grammairiens qui nous manquent, quand
-il s’agira de notre langue française.
-Laissons les philologues à la philologie.
-A chacun son métier, s’il vous plaît.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">II</h2>
-
-
-<blockquote>
-<p>Pouse par l’insaciàblε dezir dε savoir,
-qu’a mis an lui la Natûrε, l’hòmε avàncε
-fievrεùzemant dans la decouvèrtε dε
-tous les problèmεs qu’il lui est done dε
-rezoùdrε. Déjà, la vapεur et l’electricite
-lui obéisεnt…</p>
-</blockquote>
-
-<p class="sign"><span class="blk"><span class="small">JEAN S. BARÈS</span>,<br />
-<i>L’ortografe simplifiée</i>, Paris, 1898, in-12, p. 18.</span></p>
-
-
-<blockquote>
-<p>Une société malade peut se tromper
-sur les causes de son mal, mais èle sait
-toujours d’avance qels sont ceus qi doivent
-recueillir son éritage. Une vois
-secrète, un infaillible instinct les lui
-désigne, et on les nome les ènemis de
-la société. Le monde antiqe se sentit
-menacé dès le jour où le cristianisme
-eut un nom dans l’istoire. Sous Néron,
-l’incendie de Rome est atribué aux
-cretiens…</p>
-</blockquote>
-
-<p class="sign"><span class="blk"><span class="small">LOUIS MÉNARD</span>,<br />
-<i>Les qestions sociales dans l’Antiqité</i>,<br />
-Paris, 1898, in-8<sup>o</sup>, p. 10.</span></p>
-
-
-<blockquote>
-<p>Décidément, il avait la fièvre. Tout ça,
-c’était des bêtizes… Quoi ! parceque ce
-Flamand avait dit, en plaizantant à coup
-sûr, qu’il voulait se marier avec Lize,
-il était parti à se forjer toutes sortes de
-chimères, à se creuzer bien inutilement
-la cervèle… Il n’y falait plus penser !
-C’est pourquoi le jeune home ne pensa
-plus à autre choze… Èle n’avait cessé
-de lui témoigner l’afecsion sincère et
-dévouée d’une sœur… Les trois fames,
-une fois le couvert enlevé et tous les
-objets nétoyés…</p>
-</blockquote>
-
-<p class="sign"><i>Le Réformiste</i>, 15 décembre 1902, feuilleton.</p>
-
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Faizons que la Justice, en cète république,</div>
-<div class="verse">Sa balance en éveil, pezant comme il convient,</div>
-<div class="verse">Détermine la part qui à chacun revient,</div>
-<div class="verse">Dans les charjes d’État, la fortune publique.</div>
-<div class="verse">Banissons la Routine, un moral esclavaje,</div>
-<div class="verse">Faizons du producteur le hardi combatant</div>
-<div class="verse">Qui doit produire plus sans dépenser autant,</div>
-<div class="verse">Pour qu’il vende moins cher, en gagnant davantaje.</div>
-</div>
-
-<p class="sign"><i>Le Réformiste.</i> 15 mai 1905.</p>
-
-
-<blockquote>
-<p>Les fames sont extrèmes : èles sont
-meilleures ou pires que les homes. Fédon
-a les yeus creus, le teint échaufé, le
-cors sec et le visaje maigre. Cète fatuité
-de quelques fames de la vile, qui cause
-en èles une mauvaise imitacion de cèles
-de la cour, est quelque chose de pire
-que la grosièreté des fames du peuple
-et que la rusticité des vilajoizes : èle a
-sur toutes deus l’afectacion de plus.</p>
-</blockquote>
-
-<p class="sign"><span class="blk">Orthographe nouvelle selon le Rapport
-de M. <span class="sc">Paul Meyer</span>.</span></p>
-
-
-<p class="gap">Tel est l’aspect aimable sous lequel
-certains réformateurs souhaiteraient que
-désormais le français fût écrit. Nous
-avons tous appris, avec plus ou moins
-de peine, notre grammaire française et
-la façon dont il convient de former les
-mots sur le papier. Nos enfants continuent
-présentement à épeler, à lire,
-puis à se mettre en tête un certain
-nombre de règles et d’exceptions : ce
-travail, comme d’ailleurs tout autre,
-leur semble fastidieux, et l’on peut
-croire qu’ils préféreraient s’en aller
-jouer aux barres, à la toupie ou à la
-poupée. Mais enfin ils s’y sont accoutumés,
-et depuis un siècle ou deux, beaucoup
-d’entre eux sont devenus par la
-suite de grands hommes dans les sciences
-et dans les lettres, sans que l’étude de
-l’orthographe semble avoir retardé de
-façon appréciable le développement de
-leurs jeunes cervelles. Mais les philologues
-pensent que tout n’est pas pour le
-mieux. Leur zèle les pousse à préserver
-la France d’un grand et prochain désastre :
-et une commission présidée par
-M. Paul Meyer, directeur de l’École des
-Chartes, a soumis au ministre de l’Instruction
-publique un projet de réforme
-orthographique.</p>
-
-<p>Le ministre timide n’a pas accepté ce
-projet d’emblée. Il a consulté l’Académie
-française, qui, dans sa séance du 9 mars
-1905, a décidé de ne rien modifier à son
-Dictionnaire, tout en admettant, comme
-il est raisonnable, une tolérance pour
-cent cinquante mots d’une « graphie »
-par trop injustifiable. Telle est l’opinion
-de l’Académie, cette « Académie de romanciers
-et de poètes », comme la
-qualifie avec mépris M. Louis Havet
-(<i>Revue Bleue</i>, 11 mars 1905). Le Conseil
-supérieur de l’Instruction publique doit
-encore être saisi de la question. Même
-si cette haute assemblée repousse les
-mutilations de la langue française, dont
-elle a mission de surveiller et de diriger
-l’enseignement, il nous faudra cependant
-tout craindre encore des phonétistes.
-« Ne peut-on s’adresser directement au
-ministre ? Ne peut-on faire triompher
-malgré l’Académie les idées phonétiques,
-dont les adversaires ne disent et n’ont
-jamais dit que des sottises » ? Ainsi
-s’exprimait M. Paul Meyer dans une
-conférence aux Sociétés savantes.<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a></p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> Dans une brochure intitulée <i>Pour la simplification
-de notre orthographe</i> (Delagrave, 1905), et tout
-récemment parue, M. Paul Meyer termine son exorde en
-quelques mots : « J’ai montré, dit-il, que les objections
-qu’on nous fait sont sans portée aucune. L’obstacle qui
-nous est opposé n’a qu’un nom : routine. Nous le briserons. »
-Et M. Louis Havet précise sa pensée, dans le
-<i>Temps</i> du 11 avril 1905, touchant l’Académie française.
-D’abord, celle-ci à l’« instinct du flou ». Puis, on ne
-trouve parmi le rapport où « elle s’essaye à raisonner »,
-que des oripeaux qui « habillent le vide ».</p>
-</div>
-<p>Toutefois, ne prêtons pas à tous les
-philologues « réformistes » des opinions
-qui ne sont pas encore les leurs, ni des
-desseins entièrement révolutionnaires
-auxquels ils ne songeront, ou auxquels
-ils n’auront fait songer que dans quelques
-années : ils ne demandent pas
-encore que le français s’écrive en orthographe
-absolument phonétique, c’est-à-dire
-en ne traduisant pour les yeux que
-les sons perçus par l’oreille, « comme
-il se prononce ». La plupart des réformistes
-s’en tiennent pour l’heure à un
-certain compromis entre l’état de choses
-actuel et un état « selon la raison », qui
-serait beaucoup meilleur à leur gré. Ils
-ne veulent que supprimer la plupart
-des lettres qu’ils trouvent inutiles, celles
-dont on ne tient pas compte en parlant.
-Respectant la tradition quand elle ne
-les gêne pas, ils souhaitent seulement
-qu’on l’oublie chaque fois qu’une simplification
-rapprochera l’écriture de la
-prononciation. Ils sont satisfaits de constater
-qu’une telle opération est logique,
-et ils admirent la sûreté d’une méthode
-qui leur permet de défigurer notre style
-écrit, en faisant gagner aux enfants trois
-ou quatre mois sur les huit où dix ans
-que ceux-ci passeront dans les collèges.</p>
-
-<p>Précisons mieux encore. Les réformistes
-nous apportent un projet de
-révolution dans la langue française
-écrite, ils demandent que nous l’acceptions ;
-ils veulent que le gouvernement
-l’adopte ; cette révolution est légitime,
-disent-ils en tant que savants ; elle sera
-bonne et utile, ajoutent-ils en tant que
-simplificateurs démocratiques.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Contredire des savants, des philologues,
-ne va pas sans danger. C’est entrer
-dans le parti qu’ils nomment avec dégoût
-celui des journalistes, celui de la
-« gendelettrerie<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a> ». Il faut pourtant
-reconnaître que leur manière d’envisager
-la question, comme savants, n’est pas
-irréprochable.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> M. Antoine Thomas, dans les <i>Débats</i> du 2 avril
-1905, a lancé ce mot délicat.</p>
-</div>
-<p>Ils nous proposent une réforme au
-nom de la Science. Or, il existe des
-sciences que tout le monde connaît, au
-moins de nom, mais la Science ! Dans
-le domaine seulement des philologues et
-des linguistes, quarante sciences peut-être,
-nées ou à naître, devront concourir
-à nous révéler l’histoire et les lois de
-notre langue française. Depuis un siècle,
-une ou deux de ces sciences ont commencé
-leur besogne et, moins dans les
-faits acquis que dans les méthodes assurées,
-ont progressé, lentement progressé.
-En tête de sa belle <i>Histoire de la Langue
-française</i> (1905), le dernier et le plus
-scientifique inventaire que nos philologues
-aient dressé de leur découverte en
-ces études, M. F. Brunot expose l’état de
-notre philologie française au début du
-<small>XX</small><sup>e</sup> siècle :</p>
-
-<p>« Définissons la langue française. La
-continuation de ce que les savants commencent,
-pour plus de propriété, à
-appeler le <i>francien</i>, c’est-à-dire la forme
-spéciale prise par le latin parlé, tel qu’il
-s’était implanté à Paris et dans la contrée
-avoisinante, et tel qu’il s’y est développé
-par la suite des temps, pour s’étendre peu
-à peu hors de son domaine propre, dans
-tous les pays où des raisons politiques,
-économiques, scientifiques, littéraires
-l’ont fait parler, écrire ou comprendre.</p>
-
-<p>L’histoire du français, ce sera donc
-d’une part l’histoire du développement
-qui, de la langue du légionnaire, du
-colon ou de l’esclave romain, a fait la
-langue parlée aujourd’hui par un faubourien,
-un « banlieusard », ou écrite
-par un académicien. Nous appellerons
-cette histoire là l’histoire interne.</p>
-
-<p>L’histoire de la langue française, ce
-sera d’autre part l’histoire de tous les
-succès et de tous les revers de cette
-langue, de son extension en dehors de
-ses limites originelles — si on peut les
-fixer. Nous appellerons cette partie
-l’histoire externe.</p>
-
-<p>On aperçoit, par ces simples définitions,
-ce que contiennent l’une et l’autre
-de ces portions d’histoire. De Plaute à
-Labiche, quelle distance ! Tout ce qui
-fait une langue, les sons, les mots, les
-formes et les rapports de ces mots a
-été bouleversé.</p>
-
-<p>Heureusement tout n’est plus à découvrir,
-tant s’en faut, dans cette longue
-et vaste histoire. D’abord, chose capitale,
-depuis les travaux de Dietz, la méthode
-est assurée : la phonétique contemporaine
-a fait apparaître une série relativement
-limitée de transformations progressives,
-naturelles, régulières, là où
-longtemps on n’avait vu qu’un chaos de
-phénomènes incohérents, arbitraires et
-contradictoires. Du coup la recherche
-méthodique s’est substituée aux témérités
-et à la fantaisie des hypothèses.
-Des mots, des formes rebelles à toute
-investigation ont livré le secret de leur
-origine et de leurs métamorphoses. Si
-bon nombre résistent encore, c’est que
-dans ce composé qu’est une langue, il
-faut que la science se résolve provisoirement
-à faire encore la part de l’inconnu,
-sinon de l’inconnaissable.</p>
-
-<p><i>Mais malgré tout, sans parler de très
-regrettables lacunes, nous ne savons encore
-que des faits très gros, car nous ne connaissons
-guère les phénomènes que quand
-ils sont assez accusés pour se traduire
-dans l’écriture.</i> Nous voyons bien <i>oi</i> se
-substituer à <i>ei</i> comme représentant de
-<i>e</i> long latin tonique libre, nous savons
-que cet <i>oi</i> apparaît dès le milieu du
-<small>XII</small><sup>e</sup> siècle, et qu’il n’a guère dû se produire
-d’abord qu’après certaines consonnes,
-que le changement est venu
-plutôt de l’Est, qu’il ne s’est pas étendu
-loin dans l’Ouest. Qu’est-ce que cela au
-prix de la réalité des faits ? A peu près
-ce qu’est pour un naturaliste la découverte
-de squelettes qui lui permettent
-de suivre la transition d’une espèce
-fossile à une autre espèce fossile, précieux
-document sans doute, mais qu’il voudrait
-compléter en voyant, en touchant, en
-disséquant les organes qui étaient avec
-ces os inertes et constituaient avec eux
-l’être qu’il devine.</p>
-
-<p>La découverte de la phonétique expérimentale,
-telle que l’a créée M. l’abbé
-Rousselot, nous rend plus exigeants
-encore, avec ses instruments de précision,
-qui apportent dans l’analyse du
-langage contemporain l’exactitude des
-examens microscopiques, qui nous font
-voir de nos yeux, sur des graphiques où
-tout peut se nombrer et se calculer, les
-différences infiniment petites qui séparent
-les parlers, en apparence tout
-semblables, de deux compatriotes, qui
-nous montrent ainsi comment la succession
-insensible des phénomènes inaperçus
-vient, après des générations écoulées,
-aboutir à une transformation,
-celle-là sensible à l’oreille, telle que la
-phonétique historique nous en présente
-des centaines. Cette phonétique nouvelle
-nous fait sentir le vide immense, impossible
-à combler par des inductions, que
-laisse à la science la disparition des
-générations sur lesquelles on eût pu
-observer la modification progressive des
-phénomènes, dont nous ne connaîtrons
-jamais que l’état initial et l’état final.</p>
-
-<p>Or, de toutes les parties de l’histoire
-de la langue, c’est incontestablement
-l’histoire des sons, la phonétique qui
-est la plus avancée, et cela est fort heureux,
-puisqu’elle est la base et la condition
-de toute recherche, lexicologique,
-morphologique ou syntaxique, que le
-développement d’une forme ou d’un
-tour s’explique très souvent par un fait
-de prononciation qui a atteint une syllabe,
-une désinence par exemple. Il n’en
-est pas moins vrai que l’histoire immatérielle
-de notre langage est en retard
-sur l’histoire matérielle. »</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Ici, M. Brunot, esquissant l’histoire
-du mot français <i>manger</i>, nous montre
-quelles multiples transformations, physiques
-et mentales, ce mot a dû subir
-depuis le <i lang="la" xml:lang="la">manducare</i> des Latins jusqu’aux
-<i>manger du curé</i>, <i>manger la grenouille</i>,
-<i>manger le morceau</i>, de notre langue
-contemporaine.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>« Il est une foule de mots dont l’histoire
-est infiniment plus compliquée que
-celle-ci, dont la provenance est obscure,
-incertaine, qui sont venus du dehors
-sous des formes difficilement reconnaissables,
-à des dates difficiles à déterminer,
-qui ont modifié ou quelquefois
-transformé leurs sens dans des directions
-différentes, qui ont subi d’autres accidents
-encore, réformations savantes,
-déformations populaires, qui ont péri,
-qui sont renés, ont été réintroduits du
-dehors, bref qui exigent, pour qu’on en
-puisse connaître la destinée, qu’on la
-suive dans toutes sortes de vicissitudes.</p>
-
-<p>Or, c’est seulement quand un travail
-semblable à celui dont je viens de faire
-l’esquisse à propos du mot <i>manger</i> aura
-été fait sur chaque mot qui a appartenu
-à une époque quelconque à la langue,
-quand on aura répondu à toutes les
-questions que son histoire pose, de sa
-naissance à sa mort, qu’on aura établi
-et vérifié toutes les lois phonétiques,
-morphologiques, sémantiques, syntaxiques
-que le rapprochement de cette
-histoire avec l’histoire d’autre mots
-autorise à poser, qu’on en aura tiré
-toutes les conclusions qu’elle comporte
-relativement à l’évolution physiologique
-et psychologique soit des individus, soit
-du peuple, auteur de chaque variation
-de forme ou de sens, c’est alors, dis-je,
-que l’histoire interne de notre langue
-sera faite, et c’est pourquoi vous sentez
-qu’elle ne le sera jamais.</p>
-
-<p>Nous sommes sortis de la période
-héroïque de la philologie romane, grâce
-aux grands et durs travaux de nos devanciers.
-Mais si nous avons en main de
-bons outils et de bonnes méthodes, il
-s’en faut bien que le champ entier soit
-en pleine culture, et il reste encore
-d’immenses friches à travailler, et même
-à découvrir. »</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Nous voilà donc prévenus. Cette longue
-mais capitale citation était nécessaire
-pour bien nous avertir que la
-« science » de la langue française n’existe
-pas, que les sciences de la philologie
-française commencent à peine, et que
-l’une d’elles seulement, la phonétique,
-est arrivée par des méthodes et des
-instruments précis à quelques résultats
-encore discutés. Quand on vient nous
-parler d’une réforme scientifique de
-l’orthographe, il faut savoir qu’au prix
-de la réalité des faits, comme dit excellemment
-M. Brunot, les philologues n’ont
-encore en mains que des squelettes « qui
-permettent de suivre la transition d’une
-espèce fossile à une espèce fossile » :
-et c’est de l’étude de ces squelettes fossiles
-que l’on veut tirer une hygiène
-pour cet être vivant qu’est notre langue !</p>
-
-<p>La phonétique expérimentale, comme
-dit encore M. Brunot, a « des instruments
-de précision qui apportent dans l’analyse
-du langage contemporain l’exactitude
-des examens microscopiques. » N’allons
-donc pas nous étonner que cette microbiologie
-du langage ait conduit certains
-savants aux mêmes rêves que la microbiologie
-du corps humain. « Tondez-moi
-ces cheveux, rasez-moi ces cils, ces
-sourcils et cette barbe, enlevez-moi ce
-corps thyroïde, ce foie et ce pancréas,
-rognez-moi de quelques aunes ce ridicule
-écheveau d’intestins gros et grêles :
-nids à microbes et organes inutiles !
-Le microscope démontre que l’homme
-sera parfait quand une réforme sérieuse,
-radicale, aura débarrassé son organisme
-de toutes ces superfluités dangereuses ! »
-Ainsi parlait un jour M. Metchnikof :
-nos phonétistes, pour cet autre organisme
-qu’est la langue, ne nous disent
-pas autre chose.</p>
-
-<p>Les microbiologistes du corps et du
-langage nous ont rendu et nous rendent
-de grands services : respectons-les,
-admirons-les jusque dans leurs écarts
-les plus imprévus ; mais peut-être n’y
-a-t-il pas lieu de risquer toutes les
-opérations qu’ils nous conseillent. Ce
-corps thyroïde, dont le microscope ni
-les autres instruments scientifiques ne
-peuvent nous démontrer l’utilité, mais
-dont le goître et autres maladies nous
-prouvent quelquefois au contraire les
-désavantages, — dans les mots, il est
-des corps thyroïdes aussi, qui trop facilement
-donnent naissance à ces goîtres
-de l’écriture qui sont les fautes d’orthographe, — donc
-ce corps thyroïde, quand
-il était visiblement gênant, nos chirurgiens
-entreprirent de l’extirper, et leurs
-procédés scientifiques leur donnèrent
-des résultats admirables : la statistique
-prouva que, sur vingt cas, dix-neuf fois
-l’opération réussissait ; le cou goîtreux
-reprenait sa ligne et sa grâce ; mais au
-bout de quelques années, par un phénomène
-dont nos savants cherchèrent
-vainement la cause, et que le vulgaire,
-sans microscope, pouvait journellement
-constater, les goîtreux opérés tournaient
-à l’idiotisme, etc… Méfions-nous des
-chirurgiens phonétiques : et, pour la
-régularité du cou, ne risquons pas l’intégrité
-du cerveau.</p>
-
-<p>Si d’ailleurs, au nom de <i>leur</i> science,
-les phonétistes aujourd’hui veulent nous
-imposer <i>leur</i> réforme de l’orthographe,
-de quel droit refuserons-nous demain
-une autre réforme aux <i>sémantistes</i>, qui
-auront constitué leur science, après-demain
-aux <i>étymologistes</i> qui déjà sont
-gens notables, puis aux <i>syntaxistes</i>, etc.,
-etc., bref à tous ceux qui auront « établi
-et vérifié — il faut toujours en revenir
-au texte de M. Brunot — des lois non
-seulement phonétiques, mais morphologiques,
-sémantique, syntaxiques, etc. »
-Parmi ces nouveaux venus, il en est qui
-pourront à non moins juste titre revendiquer
-le <i lang="la" xml:lang="la">jus purgandi, saignandi, taillandi,
-coupandi per totam linguam</i>, le
-droit de curer, réformer, redresser et
-simplifier toute l’orthographe. Car il y
-aura des orthographistes qui auront fait
-une étude scientifique de l’orthographe,
-de son histoire, de ses réformes, de ses
-causes et de ses effets, et M. Brunot
-trace de main de maître le plan du
-grand travail que cette science devra
-quelque jour exécuter :</p>
-
-<p>« Depuis le jour où, malgré les conciles
-et les bûchers, un homme s’est levé
-sous une voûte d’église pour prier Dieu
-en français, jusqu’au jour tout récent où
-pour la dernière fois un autre homme,
-encore vêtu d’une manière pseudo-romaine,
-a fait entendre dans la vieille
-Sorbonne le sacramentel <i lang="la" xml:lang="la">Ornatissimi
-auditores</i> du discours latin, pendant ces
-quatre siècles, chaque génération, non
-pas seulement poussée par la lassitude
-du passé, mais inspirée par les sentiments
-les plus purs, par une sorte de
-patriotisme et d’amour-propre national,
-et aussi par un instinct profond que la
-culture ne peut être le privilège de ceux
-qui sont instruits dans une langue étrangère,
-a conquis à la langue populaire
-un nouveau droit par une suite de victoires
-dont la série curieuse montrerait
-Jules Ferry continuant François I<sup>er</sup>, et
-Grégoire prêtant, à la suite des jansénistes,
-la main à l’œuvre de Calvin…</p>
-
-<p>Parmi les premiers initiateurs du
-mouvement d’émancipation, plusieurs
-avaient bien eu une claire intuition que,
-pour réussir à supplanter le latin, la
-langue française devait se hausser jusqu’à
-lui, et ne comptant point que le
-temps et l’usage y suffiraient, ils se
-mirent à l’œuvre, poètes, grammairiens,
-imprimeurs, avec un enthousiasme naïf
-et un touchant amour. Assurer à leur
-vulgaire un peu d’uniformité en transformant
-les graphies variables en une
-orthographie constante et fidèle, lui
-donner la fixité en réglant la grammaire,
-le rendre capable d’exprimer toutes les
-idées les plus hautes, et les sentiments
-les plus délicats en étendant son vocabulaire,
-ces rudes ouvriers, dont Ronsard
-eût déjà voulu voir les statues sur
-la place publique, ont tout osé et
-entrepris à la fois.</p>
-
-<p>Il s’en faut bien que leur effort ait été
-complètement perdu. Mais, si on nous a
-dit comment Meigret et tous ceux qui
-comme lui voulaient une orthographe
-rationnelle alors possible ont été vaincus,
-au grand dommage de notre langue,
-nous ne voyons pas au juste par qui,
-nous ne pouvons suivre nulle part la
-formation de cette orthographe qui tend
-depuis lors de plus en plus à l’unité,
-dont seule une histoire critique et détaillée
-des œuvres sorties de chaque
-atelier d’imprimerie, comparée à celle
-des autographes de l’époque pourrait
-nous faire connaître la constitution, les
-progrès et les reculs. »</p>
-
-<p>Dès lors faudra-t-il qu’après avoir
-oublié notre orthographe actuelle et
-appris une orthographe scientifique
-pour plaire aux phonétistes, notre vie
-se passe à oublier cette orthographe
-scientifique pour une seconde, une
-troisième, une quatrième ?… Il est vrai
-que la réforme phonétique aurait peut-être
-le résultat de tuer dans l’œuf
-quelques-unes de ces sciences à venir :
-déjà pour l’une des sciences présentes,
-les suites de la réforme pourraient n’être
-qu’à moitié favorables, car on ne voit
-pas que les étymologistes aient à se louer
-de la suppression de ces lettres, inutiles
-au vulgaire sans doute, mais qui suscitent
-aux yeux des savants les problèmes,
-et sont comme un constant rappel des
-mystérieuses transformations que les
-mots ont dû subir à travers les siècles.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Le principe même de la réforme <i>par</i>
-la phonétique est donc fort discutable :
-les conséquences de cette réforme <i>pour</i>
-la phonétique sont plus discutables
-encore. Est-il légitime de poser l’axiome :
-« l’orthographe est une notation phonétique ? »
-N’a-t-on pas le droit de
-répondre : « l’orthographe est l’orthographe,
-la notation phonétique est la
-notation phonétique ? » Simples définitions
-peut-être ; mais il faut définir,
-disait Descartes, avant de discuter.</p>
-
-<p>La notation phonétique est une écriture
-musicale qui cherche à figurer, à
-fixer les sons. En tête de leur <i>Dictionnaire
-général de la Langue française</i>,
-MM. A. Hatzfeld et A. Darmesteter, — après
-avoir exposé les règles de ces
-études lexicographiques et repris le
-mot de Littré : <i>l’érudition est ici, non
-l’objet, mais l’instrument, et ce qu’elle
-apporte d’historique est employé à compléter
-l’idée de l’usage, idée ordinairement
-trop restreinte</i>, — exposent pourquoi
-et comment ils veulent donner de
-chaque mot l’écriture alphabétique et
-la notation phonétique, l’orthographe
-et la prononciation :</p>
-
-<p>« [En ce dictionnaire], la prononciation
-de chaque mot est donnée d’une manière
-<i>figurée</i> ; elle suit entre crochets le
-mot. Nous avons essayé de rendre cette
-<i>figuration</i> aussi simplement et aussi
-rigoureusement que possible ; mais
-comme notre alphabet confond des
-sons différents sous une même lettre,
-et attribue souvent à une même lettre
-des valeurs différentes, nous avons dû
-recourir à un certain nombre de signes
-et de conventions. »</p>
-
-<p>Suit le tableau de ces signes et conventions
-qui constituent la <i>figuration</i>, la
-notation phonétique, en face de l’<i>écriture</i>
-alphabétique, de l’orthographe :</p>
-
-<table summary="">
-<tr><td class="small mid">BAUME</td> <td class="large">BÓM’</td></tr>
-<tr><td class="small mid">APPLAUDISSEMENT</td> <td class="large">À-PLÓ-DĬS’-MAN</td></tr>
-</table>
-<p>Cette notation exige une habileté
-d’oreille peu commune et l’usage d’une
-multitude de notes. Elle n’est pas à la
-portée du vulgaire, non plus que d’un
-apprentissage rapide. Elle ne simplifie
-pas : tout au contraire, elle multiplie
-et complique. Alors qu’une seule orthographe
-suffit pour un mot, il peut se
-faire que, suivant les cas, deux notations
-soient nécessaires ; et MM. Hatzfeld
-et Darmesteter, et leur continuateur
-M. A. Thomas, ont bien soin de montrer
-que dans la prose la notation ne doit
-pas être la même que dans les vers :</p>
-
-<table summary="">
-<tr><td class="small">APPOSITION</td>
-<td><span class="indent small">En prose</span><br />
-<span class="large"><span class="w4">À-PÓ-ZI</span>-SYON</span><br />
-<span class="indent small">En vers</span><br />
-<span class="large"><span class="w4">…</span> SI-ON</span></td></tr>
-<tr><td class="small">ARRACHEMENT</td>
-<td><span class="indent small">En prose</span><br />
-<span class="large">Á-RĂ′CH-MAN</span><br />
-<span class="indent small">En vers</span><br />
-<span class="large">… RÀ-CHE…</span></td></tr>
-<tr><td class="small">CHAPELET</td>
-<td><span class="indent small">En prose</span><br />
-<span class="large">CHĂ′P’-LÉ</span><br />
-<span class="indent small">En vers</span><br />
-<span class="large">CHÀ-PE-LÉ</span></td></tr>
-<tr><td class="small">RUINE</td>
-<td><span class="indent small">En prose</span><br />
-<span class="large">RUIN’</span><br />
-<span class="indent small">En vers</span><br />
-<span class="large">RU-IN’</span></td></tr>
-<tr><td class="small">VIOLETTE</td>
-<td><span class="indent small">En prose</span><br />
-<span class="large">VYÒ-LĔ′T’</span><br />
-<span class="indent small">En vers</span><br />
-<span class="large">VI-Ò-LET-TE</span></td></tr>
-</table>
-<p>Mieux encore : une seule orthographe
-figure un mot dans la vie publique et
-privée, tandis que la notation phonétique
-distingue :</p>
-
-<table summary="">
-<tr><td class="small mid">BIENFAISANCE</td>
-<td class="large"><span class="w3">BYEN</span>-FÈ-ZANS’,</td></tr>
-<tr><td><i>familièrement</i></td>
-<td class="large mid"><span class="w3">…</span>-FE-…</td></tr>
-</table>
-<p>Mieux encore : l’orthographe peut
-procéder mot par mot ; la notation phonétique,
-si elle veut être scientifique et
-complète, doit procéder phrase par
-phrase, et figurer non seulement les
-sons qui composent un mot, mais les
-combinaisons de sons qu’engendrent
-ou que modifient les combinaisons de
-mots dans le rythme d’une phrase.
-M. Rosset, maître de conférences à
-l’Université de Grenoble, s’en est bien
-aperçu quand il à voulu réunir des
-<i>Exercices pratiques d’Articulation et de
-Diction</i> pour ses étudiants étrangers,
-et M. Rosset est l’un des jeunes maîtres
-de la « phonétique expérimentale ». Il
-nous dit en sa <i>Préface</i> :</p>
-
-<p>« M. l’abbé Rousselot et M. Zünd-Burguet,
-dans les articles qu’ils ont
-publiés dans <i>la Parole</i>, dans les <i>Archives
-internationales de Laryngologie</i>
-(tome XVI) et dans <i lang="de" xml:lang="de">die Neueren Sprachen</i>
-(1902), ont les premiers exposé quels
-avantages l’enseignement pratique des
-langues vivantes peut retirer de la phonétique
-expérimentale. C’est de leurs
-conclusions que s’inspire cette méthode.
-A côté de l’enseignement théorique, on
-veut mettre désormais la démonstration
-expérimentale des articulations ; le palais
-artificiel, les ampoules exploratrices,
-le cadran indicateur, le cylindre inscripteur,
-le tambour enregistreur, le
-manomètre à eau, le signal du larynx,
-etc., permettent désormais de connaître
-et de montrer exactement quels organes
-interviennent dans la production
-du son, dans quelle mesure, à quel
-moment ; ils peuvent aussi révéler quelles
-erreurs commet un étranger dans
-la mise en action des organes phonateurs ;
-ils lui permettent de se rendre
-compte lui-même, par la vue, que <i>a</i>
-allemand ne s’articule pas comme <i>a</i> français,
-de vérifier expérimentalement si
-les corrections qu’il essaye sont heureuses,
-de s’assurer enfin qu’il met
-bien en mouvement les organes nécessaires,
-ceux-là seulement, et dans la
-mesure exacte qui convient. Parler une
-langue correctement, ce n’est pas articuler
-sans fautes des mots isolés, c’est
-prononcer des phrases avec l’accent, les
-accommodations, le rythme, l’intonation
-qu’un indigène leur donne spontanément,
-et qu’un étranger doit apprendre,
-avec peine parfois. »</p>
-
-<p>Et joignant l’exemple au conseil,
-M. Rosset nous donne, en face de l’écriture
-orthographique, la véritable et
-complète notation phonétique :</p>
-
-<p class="c">lalbatrós</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">suvã púrsamuzé lezomœdekipàj</div>
-<div class="verse">prènœdezalbatrós, vastœzwazódemèr,</div>
-<div class="verse">kisẅívœtẽdolãkõpan̰õdœvwayàj</div>
-<div class="verse">lœnavirœglisãsúrlegufrœzamèr.</div>
-
-<div class="verse stanza">apènœlezontildepózésúrleplãc</div>
-<div class="verse">kœserwádœlazúr, maladrwazeõtœ́</div>
-<div class="verse">lèsœpitœ́zœmã lœ̀rgrãdœzèlœblãc</div>
-<div class="verse">komœdezavirõ trenérakótédœ́.</div>
-</div>
-
-<p class="c small">L’ALBATROS</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Souvent pour s’amuser les hommes d’équipage</div>
-<div class="verse">Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers,</div>
-<div class="verse">Qui suivent, indolents compagnons de voyage,</div>
-<div class="verse">Le navire glissant sur les gouffres amers.</div>
-
-<div class="verse stanza">A peine les ont-ils déposés sur les planches,</div>
-<div class="verse">Que ces rois de l’azur, maladroits et honteux,</div>
-<div class="verse">Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches</div>
-<div class="verse">Comme des avirons traîner à côté d’eux.</div>
-</div>
-
-<p>La notation phonétique s’adresse à
-l’ouïe ; l’orthographe parle autant à la
-vision, à l’imagination, à notre faculté
-de nous représenter les êtres, les choses,
-les rêves. C’est un dessin qui évoque,
-aussitôt que vu, des souvenirs dans notre
-cerveau, des couleurs et des formes : il
-n’est pas destiné qu’à figurer des sons.</p>
-
-<p>Si la pensée nous arrivait toujours
-ainsi qu’une phrase qu’on entend, phrase
-qu’il s’agit de traduire le plus vite et le
-plus simplement possible sur le papier,
-comme on note en effet la musique, il
-serait raisonnable de désirer une notation
-phonétique. Mais la pensée, après
-tant de siècles de civilisation, est surtout
-écrite ; elle doit, non pas seulement être
-entendue, mais bien vue, <i>lue</i> ; il est
-juste et nécessaire de lui laisser le dessin
-apparent qu’elle a depuis longtemps
-chez nous, et auquel nous sommes habitués.
-Ce dessin est un legs de nos
-ancêtres, un vêtement — modifié sans
-doute et modifiable — de leur âme. On
-peut y mettre le ciseau, avec infiniment
-de crainte et de piété, mais non le
-détruire. Celui qui l’oserait nous déshériterait
-en quelque sorte.</p>
-
-<p>L’orthographe, d’autre part, évoque
-une vision artistique. Trois siècles, et si
-l’on veut, quatre, de littérature exquise
-l’ont rendue telle. Une innombrable
-multitude d’écrivains, d’amoureux, de
-gens de cœur et d’hommes d’esprit s’est
-ingéniée depuis tout ce temps à donner,
-par exemple, à cet ensemble de caractères
-d’imprimerie : « femme », toute la
-grâce, toute la poésie possible. Le peuple
-l’a mis dans ses complaintes, dans ses
-proverbes. Des tableaux caressants que
-nous avons vus dans les musées, portaient
-sur leurs cadres : la « femme » à
-l’éventail, la « femme » au miroir. On a
-écrit des volumes et des millions de vers
-admirables pour que cet hiéroglyphe,
-dès qu’il apparaît à nos yeux, ait une
-certaine signification propre à la France,
-une signification plus élégamment, plus
-finement et plus spirituellement belle
-que dans les autres pays. C’est chose
-faite aujourd’hui que tout le monde sait
-lire, et dès que le signe magique sourit
-à nos yeux, une infinité de sentiments
-et de sensations est évoquée dans la
-plus rudimentaire cervelle, sensations
-et sentiments uniquement dus à tout le
-travail artistique, à toute la tendresse,
-à toute la malice de nos ancêtres depuis
-un temps presque immémorial. Grâce à
-des années et des années d’efforts enfin,
-le signe <i>femme</i> nous dispose à présent,
-par son seul aspect, à ressentir une
-émotion, belle ou jolie. Combien faudrait-il
-de temps pour que <i>fame</i> nous
-touchât autant et de la même manière ?
-Quarante ou cinquante générations de
-poètes auront dû introduire ce signe
-étranger dans leurs vers avant qu’il soit
-devenu français, d’abord, et ensuite
-charmant. Et encore, il lui manquera
-bien de la race… Tant qu’on ne le rencontrera
-que sous la plume de quelques
-paléographes, ce mot-là ne sera pas né.</p>
-
-<p>Il en va de même pour tous les autres
-termes qu’on voudra réformer, comme
-« <i>paon</i>, <i>loup</i>, <i>cerf</i>, <i>désarroi</i>, <i>vaudeville</i> ».
-Évidemment, on prononce « <i>pan</i>, <i>lou</i>,
-<i>cer</i>, <i>désaroi</i>, <i>vaudevile</i>… » Mais, regardez
-ces hiéroglyphes nouveaux, et dites s’ils
-n’ont point l’air de poules sans queues
-et de coqs écrêtés ? Éveillent-ils sur le
-papier les mêmes images, les mêmes
-souvenirs que les anciens, les vrais ?</p>
-
-<p>C’est trop s’arrêter à la langue écrite,
-objectera-t-on. Et l’on revendiquera
-sans doute les droits de la pensée orale.
-Car la pensée est propagée par la parole
-au théâtre, au Palais, et même — si l’on
-peut risquer ce paradoxe — à la Chambre.
-Qu’un acteur, qu’un orateur prononce
-le mot <i>femme</i>, on voit aussitôt
-une certaine femme, ou plusieurs, et
-non le signe imprimé ; s’il parle d’un
-<i>coteau</i>, l’on imagine un monticule
-boisé qui domine une prairie, avec son
-ruisseau qui la coupe… Soit, mais si
-l’orateur vous donne ensuite son discours
-à lire, vous serez bien choqué d’y
-rencontrer, au cours de cette même
-phrase qui vous avait plu, une « fame »
-et un « cotau », bientôt même un
-« <i>cotô</i> »<a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> Arrivés à ce point de la discussion, les philologues
-ont des langueurs et des résignations. « Bien entendu,
-accordent-ils en souriant mélancoliquement, à notre âge,
-nous n’irons pas apprendre une orthographe ! Alors que
-les jeunes gens écriront d’une façon nouvelle, nous ne
-cesserons, nous autres, d’honorer les Muses de notre
-enfance, et de peindre notre pensée avec les précieuses
-couleurs léguées par nos ancêtres… » Ainsi devaient se
-lamenter doucement, sous l’œil des barbares, les derniers
-lettrés du vieux monde gallo-romain, les derniers patriciens…
-En vérité, nos simplificateurs n’auraient-ils tenté
-de déformer le langage français et d’en briser peut être à
-jamais tous les contours, que pour prendre coquettement
-une attitude ? On n’ose croire à tant de perversité.</p>
-</div>
-<p>Il y a de plus, pour le regard, une
-autre nécessité à maintenir l’orthographe :
-c’est la clarté. L’orthographe doit
-être une vision nette. A tant de mots
-qui déjà s’écrivent de même, malgré la
-variété si grande de notre graphie
-actuelle, faut-il donc en ajouter une
-quantité d’autres ? Car la notation aurait
-pour effet de multiplier les homophones.
-On obtiendrait <i>pan</i> (paon) et <i>pan</i> (pan
-de mur), <i>guère</i> et <i>guère</i> (guerre), <i>vile</i>
-(féminin de vil) et <i>vile</i> (ville), <i>ni</i> et <i>ni</i>
-(nid), <i>doit</i> (de devoir) et <i>doit</i> (doigt),
-<i>crois</i> (de croire) et <i>crois</i> (croix), etc.
-M. Paul Meyer (<i>Pour la simplification de
-notre orthographe</i>, pp. 21-22) ne voit là
-que des fariboles, et estime que commettre
-des confusions entre les homophones
-relève de la pathologie mentale.
-Il indique maintes similitudes existant
-déjà en français : <i>masse</i> (d’armes) et
-<i>masse</i> (des adhérents), <i>manne</i> (panier)
-et <i>manne</i> (du ciel), <i>grève</i> (des forgerons)
-et <i>grève</i> (sablonneuse), bien d’autres
-encore. Mais de ces homophones, que la
-réforme ne diversifierait point, pourquoi
-grossir encore le nombre en forgeant
-des : <i>sale</i> et <i>sale</i> (salle), <i>cors</i> (pluriel de
-cor) et <i>cors</i> (corps), <i>pous</i> (poux) et <i>pous</i>
-(pouls), etc., etc. ? Plus une langue est
-claire aux yeux, plus elle a de grâce,
-et plus aussi de valeur scientifique et
-d’utilité. C’est cette valeur scientifique
-de l’orthographe qu’en dernière analyse
-il faut invoquer, surtout contre le chaos
-du phonétisme. Que la notation phonétique
-soit utile à quelques-uns ; que ce
-soit un art d’agrément et que les phonétistes
-tiennent à le répandre, comme
-on a répandu le piano ou le solfège :
-personne ne saurait blâmer ce besoin
-d’apostolat. Mais l’orthographe est nécessaire
-à tous. Le téléphone a simplifié la
-besogne de correspondance ; toutefois
-les « écritures » restent toujours la
-condition indispensable de la correspondance,
-des relations d’amitié ou
-d’affaires. La notation phonétique peut
-être le téléphone entre les membres les
-plus lointains d’une même génération ;
-l’orthographe doit demeurer les « écritures »
-entre les générations successives.</p>
-
-<p>Il est vrai que la plupart des philologues
-ne sont pas radicalement phonétistes,
-et que certains déclarent au
-phonétisme, comme jadis à l’océan je ne
-sais plus quel roi barbare : « Ici, monstre,
-tu t’arrêteras. Je te défends d’aller plus
-loin… » L’océan jeta sa plus grosse
-vague contre le roi outrecuidant, qui
-dut rentrer trempé au logis. A son
-exemple, nos nouveaux législateurs
-auront beau rendre décret sur décret :
-« Selon notre science, diront-ils en vain,
-qui est puissante et redoutable, nous
-avons fixé des bornes certaines au droit
-de simplifier et réformer. Nous ordonnons
-que l’on s’y enferme… » Peine
-perdue ! Les phonétistes encouragés,
-enhardis et bientôt déchaînés, répondront :
-« Va-t-on rester en chemin ?
-Tous ces philologues à demi phonétistes
-ne se sont montrés qu’à demi logiques.
-Poussons le progrès jusqu’au bout. Il
-faut écrire comme on prononce, selon
-la méthode de Louis Ménard et de Barès,
-qui étaient nos vrais précurseurs. Car
-ils parlaient au nom de la raison, de la
-sainte raison. Dans nos sociétés modernes,
-hors la raison, point de salut ! »
-Et les réformistes modérés se trouveront
-débordés, submergés ; ils auront même
-quelque honte de s’être montrés si
-tièdes.</p>
-
-<p>Puis, s’en tiendra-t-on seulement là ?
-Il faudra bien aussi que la syntaxe,
-après l’orthographe, ait son tour. Qu’est-ce,
-par exemple, que ce scandale de
-l’imparfait du subjonctif ? « Que vouliez-vous
-qu’il <i>fît</i> contre trois ? — Qu’il
-<i>mourût</i> ! » Ce temps de verbe est
-ridicule, et tombe heureusement en
-désuétude. Déjà nos écrivains « art
-nouveau » le fuient comme la peste. Et
-même aussi le subjonctif. « Je souhaite
-qu’il <i>aille</i> !… » Ne peut-on dire : « Je
-souhaite qu’il <i>va</i> ?… » Nous n’avons pas
-plus besoin de cet « aille » que du
-deuxième <i>t</i> de « battu ». Ainsi, par
-l’intervention des savants, l’avenir de
-notre langue se trouve heureusement
-assuré<a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> Dans la section philologique du <i>Congrès pour
-l’extension et la culture de la langue française</i> de
-l’Exposition de Liège, cette question se trouve déjà inscrite
-au programme d’études : « Y a-t-il lieu, dans l’intérêt de
-la diffusion de notre langue, de s’occuper d’une simplification
-possible de l’enseignement de la grammaire
-française, fondé sur l’étude de l’usage parlé et sur une
-analyse plus précise de cet usage ? ».</p>
-</div>
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Malheureusement les philologues ne
-s’appuient pas seulement sur l’autorité
-de la science ; ils font appel aussi à
-l’autorité publique : après avoir parlé
-comme savants, ils s’adressent, en bons
-démocrates, aux ministres de la Troisième
-République sur le même ton que
-Boileau en ses épîtres au Grand Roi. La
-<i>Lettre ouverte sur la Réforme de l’Orthographe</i>,
-que M. Ferdinand Brunot envoie
-à M. le Ministre de l’Instruction Publique,
-débute par ces mots :</p>
-
-<blockquote>
-<p class="ind"><span class="sc">Monsieur le Ministre</span>,</p>
-
-<p>« J’avais écrit dans mon <i>Histoire de
-la langue française</i> une phrase que,
-depuis quelques années, on s’est plu à
-citer. Je disais : « Il est possible que le
-hasard de la politique amène un jour
-au ministère un homme assez instruit
-pour savoir que le préjugé orthographique
-ne se justifie ni par la logique,
-ni par l’histoire »…</p>
-
-<p>« Le hasard m’a montré qu’il s’appelait
-clairvoyance, et il nous a envoyé,
-presque de suite, MM. Léon Bourgeois,
-Combes, Leygues, et en dernier lieu
-M. Chaumié, qui, sur le vœu présenté
-par le Conseil supérieur de l’Instruction
-publique, nomma une Commission
-chargée de préparer la réforme de
-l’orthographe. »</p>
-</blockquote>
-
-<p>Invoquer ainsi les « ministres instruits »,
-MM. L. Bourgeois, Leygues,
-Combes et Chaumié, et célébrer la
-« clairvoyance » du hasard, qui remit
-les destinées de la France savante en de
-pareilles mains, passe peut-être un peu
-les bornes de la déférence administrative.
-Et s’écrier que l’orthographe habitue les
-enfants à la croyance, au dogme qu’on
-ne résonne pas : « c’est d’un autre côté,
-n’est-ce pas, Monsieur le Ministre, que
-l’École républicaine entend conduire les
-esprits. » Et recourir à toutes les figures
-de la rhétorique, au calembour, « l’orthographe,
-c’est ma graphe, où je mets ma
-griffe ! » — à la supplication : « maintenant,
-Monsieur le Ministre, que je crois
-avoir levé les scrupules de convenance
-qui vous pouvaient venir, je ne pense
-pas que vous soyez arrêté par des mots
-ni que vous soyez homme à vous effrayer
-de faire du <i>socialisme grammatical</i> », — à
-l’insinuation : « aujourd’hui que tout
-repose sur le suffrage, que ce suffrage
-ne peut être libre et éclairé que si la
-discussion quotidienne des idées politiques
-et sociales se fait librement,
-facilement, sans interprètes qui la
-faussent ou la restreignent, la pénétration
-du français dans le moindre
-village de France est devenue une
-nécessité plus impérieuse que jamais » — voilà
-peut-être employer un langage
-moins scientifique qu’électoral<a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a> ; voilà
-surtout oublier certaines règles que
-M. F. Brunot lui-même estime nécessaires
-à la bonne conduite de la discussion :
-« Le moment, dit l’Académie, est-il
-bien choisi pour travailler à effacer le
-souvenir des origines de notre langue ? — Je
-me refuse, Monsieur le Ministre, à
-examiner cet argument d’ordre tout
-politique. »</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> M. Louis Havet écrit (<i>Revue Bleue</i>, 21 mars
-1905) : « On veille à ce que [l’enfant] n’écrive pas <i>vitier</i>,
-du latin <i lang="la" xml:lang="la">vitium</i>, comme <i>initier</i>, du latin <i lang="la" xml:lang="la">initium</i>. Ce
-serait une <i>faute</i>, on n’ose pas dire un <i>péché</i>. » Que vient
-faire là cette insinuation anticléricale ? C’est du journalisme.</p>
-</div>
-<p>Probablement, en effet, l’Académie
-donne-t-elle un sens politique à cette
-phrase. Mais en gardant tous les termes,
-je serais disposé, comme elle, à croire
-que « le moment est mal choisi pour
-travailler à effacer le souvenir des origines
-de notre langue », alors que des
-études scientifiques n’ont pas encore
-utilisé tout ce que l’orthographe nous
-conserve de ce souvenir, alors que les
-sciences linguistiques encore à naître
-ou à développer, dont M. Brunot nous
-dressait la liste, ont à peine commencé
-leur travail de catalogue, de classification
-et, si l’on veut, d’embaumement
-historique… Que l’Académie prête un
-pareil sens à sa phrase, et ce n’est plus
-à elle que l’on pourrait adresser le reproche
-si juste d’apporter où ils n’ont
-que faire « des arguments d’ordre politique. »</p>
-
-<p>Il est un argument d’utilité sociale,
-néanmoins, que M. Brunot a pleine
-raison de mettre en lumière, mais d’où
-peut-être il tire de singulières conséquences :</p>
-
-<p>« Ceux mêmes qui sont hostiles aux
-conclusions de votre Commission, — écrit-il
-au Ministre, en oubliant que ce
-n’est pas <i>ce</i> ministre qui a nommé <i>cette</i>
-commission, — s’accordent avec nous
-sur ce principe, qu’à tout prix il faut
-délivrer l’école, que les millions si intelligemment
-sacrifiés par la République
-pour la formation de l’esprit populaire
-sont perdus en partie, tant que, sur les
-trop courtes années passées à l’école,
-tant d’heures sont si inutilement dépensées,
-tant que, suivant le mot de G. Paris,
-elles servent à initier l’enfant à « des
-mystères sans autre valeur que le respect
-superstitieux dont on les entoure ».</p>
-
-<p>Comment donc délivrer l’école ? M.
-Aulard, dans un article de l’<i>Aurore</i>
-auquel je viens de faire allusion, propose
-d’ordonner que l’instituteur laissera
-désormais à ses élèves la liberté d’écrire
-à leur guise, que la faute d’orthographe
-sera supprimée dans les classes et les
-examens.</p>
-
-<p>D’autres seraient moins radicaux, et
-voudraient seulement diminuer le coefficient
-de l’orthographe dans les diverses
-épreuves, de façon à engager peu à peu
-l’instituteur et l’élève à y prêter moins
-d’attention. De la sorte, croient-ils, après
-une période plus où moins longue, une
-génération nouvelle ayant cessé d’apprendre
-l’orthographe, celle-ci tomberait
-en désuétude, les simplifications se
-feraient d’elles-mêmes, et les dictionnaires
-n’auraient bientôt qu’à enregistrer
-un usage devenu spontanément plus
-rationnel.</p>
-
-<p>Séduisante au premier abord, comme
-toutes celles qui ont pour fondement la
-liberté, cette proposition ne soutient
-cependant pas un examen attentif. Mettons
-qu’un arrêté, un décret, si l’on
-veut, soit rendu en ce sens. Quelle influence
-aura-t-il sur les livres et les
-journaux ? Aucune, évidemment. L’enseignement
-du maître se désintéressera
-désormais de l’orthographe, voilà qui
-va bien. Mais les livres scolaires ne
-seront-ils pas des professeurs muets
-d’orthographe ? Et l’enfant n’étant plus
-conseillé, n’ayant, pour lui montrer à
-écrire, que ces modèles d’une complication
-où il ne saura rien démêler, ne
-s’appliquera-t-il pas encore à les imiter ?
-S’il ne le fait pas, qu’il s’en écarte, par
-paresse, par mépris, ou pour toute autre
-cause, qui dit qu’il simplifiera ? »</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>M. Brunot craint pour le peuple les
-« séductions » de la liberté : il tient à
-nous imposer sa simplification. Pourquoi
-la sienne ? Pourquoi même une simplification ?
-Il est assurément dans notre
-orthographe des chinoiseries qui tiennent
-trop de place dans l’enseignement
-de nos écoles primaires : mais un décret
-ministériel, ramenant au minimum le
-coefficient de l’orthographe dans les
-examens de cet enseignement, ramènerait
-sûrement aussi nos instituteurs à
-une plus juste estime des différentes
-études inscrites dans leur programme ;
-apprendrait l’orthographe qui voudrait,
-et ceux qui ne la sauraient point n’en
-seraient pas plus mal notés, si en
-d’autres branches ils avaient mieux
-occupé leurs années scolaires. Mais les
-simplificateurs veulent la simplification
-à tout prix, et ce sont encore des arguments
-politiques qui semblent les décider.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>« La liberté, — dit M. Brunot, — la
-liberté absolue, M. Aulard le sait mieux
-que personne, substituée d’un coup à
-la contrainte tyrannique, a peu de
-chances d’être acceptée de tous. Aussitôt
-que l’école de l’État se montrera si dédaigneuse
-de l’orthographe, l’<i>école d’en
-face</i> ne l’enseignera qu’avec plus de
-soin, sûre de former des enfants selon
-le préjugé bourgeois, heureuse d’avoir
-désormais un caractère extérieur qui
-lui soit propre, et permette de reconnaître
-du dehors pour ainsi dire un des
-siens, un homme dit bien élevé.</p>
-
-<p>Qui ne voit la conséquence ? C’est que,
-les préjugés héréditaires aidant, l’orthographe
-étant redevenue la chose de
-quelques-uns, elle retrouvera plus d’estime
-que jamais dans un certain monde.
-De même qu’en Angleterre un gentleman
-se fait reconnaître à la première phrase
-qu’il prononce, de même, il y aura des
-gens qui se classeront dès la première
-ligne comme des hommes supérieurs,
-on aura fait une classe nouvelle, celle
-des gens qui sauront écrire : le mandarinat. »</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Il s’agit donc d’empêcher tout le monde
-d’acquérir cette « science d’écrire »,
-comme dit avec justesse M. Brunot. Le
-procédé est révolutionnaire : la Révolution
-pensa que la « science de peser »
-n’était pas utile à la patrie et, logique
-jusqu’au bout, elle supprima les chimistes,
-Lavoisier, à qui nous dressons
-aujourd’hui des statues. Mais est-il tellement
-sûr que le purisme soit chez
-nous une coquetterie des gens « bien
-élevés » ? L’argot n’a-t-il pas trouvé
-autant d’adhérents parmi ceux-ci que
-dans le reste de la nation et, pour ne
-citer qu’un exemple, le dernier des
-bourgeois se donnerait-il les libertés de
-style, d’orthographe et de vocabulaire
-que prend à chaque ligne le plus que
-noble chroniqueur qui signe Gyp ?</p>
-
-<p>Le langage d’un peuple apparaît
-comme une création à laquelle collaborent,
-uniquement guidés par leur instinct
-et par leur oreille, les plus ignorants
-comme les plus cultivés, citadins
-et paysans, pauvres et riches. Il en fut
-presque de même pour l’orthographe :
-seulement la collaboration devient plus
-restreinte, et ce fut l’ouvrage de quelques
-centaines de savants, de plusieurs
-sociétés de précieuses, de ce qu’on
-appela jadis les « honnêtes gens », la
-bonne compagnie enfin, les classes dites
-éclairées. A certains intervalles, l’Académie
-donne une édition de son dictionnaire,
-et tout est réglé.</p>
-
-<p>Or, on ne peut nier que ce travail,
-fait au cours des siècles et par tant de
-mains, ne se trouve en dehors de toute
-logique, puisque aussi bien il est arbitraire
-et ne repose pas, comme le langage
-lui-même, sur des lois phonétiques,
-des lois naturelles. Mais notre langue
-écrite, à nous transmise en cet état par
-nos ancêtres, et à peu près définitivement
-fixée depuis cent ans, notre langue
-est belle. Ou, du moins, on a publié
-tant de belles œuvres avec les assemblages
-de signes graphiques auxquels
-nos yeux sont habitués à présent,
-qu’il y aurait du vandalisme, et le plus
-horrible de tous, un vandalisme prémédité,
-à prétendre aujourd’hui bouleverser
-tout cela au nom de la raison.</p>
-
-<p>Qu’on jette les yeux sur la carte de
-quelque forêt vénérable : on voit aussitôt
-que les chemins, les layons et les sentes
-y serpentent, s’y coupent, y forment des
-carrefours, des entrelacs et des angles
-de la façon la plus inexplicable, la plus
-folle. C’est que, depuis bien des siècles,
-les bûcherons et les habitants des lisières
-en ont usé à leur caprice ou selon leurs
-besoins. Mais on se promène avec enchantement
-parmi les pittoresques méandres
-du vieux bois. Soudain, un ingénieur
-survient : « Quel est ce fouillis ! — s’écrie-t-il. — Qu’on
-me comble les
-mares, qu’on abatte les futaies, qu’on
-éventre les halliers ! Il me faut de la
-perspective dans cette forêt, et j’y vais
-tracer des routes nationales qui formeront
-des triangles réguliers, des parallélogrammes
-et autres figures plus
-convenables en un siècle de progrès. »
-Cet ingénieur, digne de la prison, me
-semble un peu cousin des réformistes
-qui ne mériteraient, eux, qu’un sourire,
-s’ils n’étaient si entêtés.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Il importe, ajouteront les philologues,
-de réduire les difficultés d’écrire notre
-langue pour les étrangers. Mais de quoi
-veut-on nous parler ? S’agit-il de commerce ?
-Il faudrait en ce cas songer à
-faire d’abord de nos compatriotes des
-hommes d’action, de prévoyants et
-audacieux coureurs d’aventures avant
-de nous gâter notre vocabulaire. Puis,
-la connaissance des langues vivantes se
-répandant de jour en jour, il est fréquent
-que les commerçants écrivent aujourd’hui
-chacun en sa langue. Enfin, aucun
-Danois, Russe ou Allemand, ayant commis
-une faute en quelque lettre d’affaires,
-ne nous en semble, je pense, ni ne s’en
-estime déshonoré. Sa commande n’en
-sera pas moins la bienvenue. Et quelle
-est donc la langue la plus parlée dans
-le monde ? L’anglais, où précisément
-les difficultés orthographiques passent
-pour extraordinaires.</p>
-
-<p>S’agit-il de notre influence intellectuelle ?
-Mais ici encore, il y a deux
-cas. Si l’on s’inquiète pour la diffusion
-de nos ouvrages de critique ou de
-philosophie, ignore-t-on que tous les
-penseurs professionnels, en Europe ou
-en Amérique, sont forcément plus ou
-moins polyglottes aujourd’hui. Ils ont
-jusqu’ici fort bien écrit le français, sans
-s’être plaints. Et si l’on songe à nos
-belles-lettres, il ne faut point oublier
-que notre suprématie, par la grâce et
-l’esprit tout au moins, est encore indiscutable ;
-que nos aïeux nous ont légué
-la langue écrite avec laquelle ils avaient
-enchanté le monde, que cette séduction
-dure encore, et qu’il faut laisser aux
-écrivains d’aujourd’hui ces mêmes mots
-dont leurs aînés firent un si noble et si
-délicieux usage.</p>
-
-<p>Combien de temps les étrangers et nos
-enfants gagneraient-ils, si on leur enseignait
-une orthographe simplifiée ? Celui
-seulement qu’ils emploient en ce moment
-à se familiariser avec les exceptions
-et les formes les plus bizarres des
-mots, c’est-à-dire trois ou quatre mois
-peut-être. Car il leur faudrait toujours
-bien apprendre à écrire les sons, innombrables
-et nuancés, même et surtout, on
-l’a vu plus haut, en notation phonétique.
-Ajoutez à cela l’horrible confusion qui
-se produirait dans leurs petites cervelles,
-pendant la période de transition,
-entre l’ancienne manière d’écrire, dont
-ils liraient partout des exemples, et la
-nouvelle.</p>
-
-<p>Aussi bien le projet de réforme orthographique
-n’a-t-il pas rencontré, en
-dehors du bataillon des chartistes et de
-quelques dévoués auxiliaires, une très
-vive sympathie. Les gens de lettres surtout
-s’indignèrent<a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>. Un tel attentat
-contre toutes les œuvres littéraires
-écrites depuis trois cents ans souleva
-beaucoup de colères. L’orthographe du
-<small>XVII</small><sup>e</sup> siècle était fantaisiste, celle du
-<small>XVIII</small><sup>e</sup> encore bien mal réglée. Mais, à
-l’exception de quelques rares éditions
-destinées aux curieux et aux spécialistes,
-les chefs-d’œuvre classiques ont
-tous été réimprimés et répandus par
-milliers et milliers d’exemplaires dans
-notre orthographe, qui, depuis le commencement
-du <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle, n’a presque
-plus changé, et semble à peu prés fixée.
-Et, quand bien même on donnerait les
-textes classiques dans leur intégrité
-absolue, la surprise ne serait ni si grande
-ni si pénible<a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a> qu’à les traduire dans
-le « petit nègre » dont on nous menace.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> La <i>Revue Bleue</i>, ayant pris l’initiative d’une pétition
-publique afin de protester contre la réforme, a recueilli,
-pendant quatre semaines, les signatures, par centaines, de
-nos écrivains les plus respectés, de très nombreux membres
-de l’Académie et de l’Institut, de savants, de professeurs
-parisiens et provinciaux. Notons aussi que M. Michel Bréal
-n’est point partisan d’une réforme, surtout brutale et
-ordonnée par décret, et que M. Rémy de Gourmont a
-publié dans la <i>Revue des Idées</i> (15 janvier 1905) une
-très persuasive étude technique, exposant point par point
-les abus, les hideurs, et même les inconséquences du
-rapport de M. Paul Meyer. On a vu, d’autre part, dans le
-Figaro du 9 avril 1905, le chaleureux plaidoyer de
-M. Edmond Rostand en faveur de l’orthographe traditionnelle.
-M. Pierre Louÿs, le premier, avait en 1904
-exposé dans le <i>Journal</i> son opinion anti-réformiste.</p>
-</div>
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> Tel était le sens de tette phrase imprimée dans la
-pétition de la <i>Revue Bleue</i> : « Les plus grands modèles
-classiques eux-mêmes se présentent à nous dans une forme
-qui nous est encore familière. » Les réformistes l’ont voulu
-comprendre de cette manière : « Les grands classiques
-avaient la même orthographe que nous. » Il y a pourtant
-des nuances, dans le style. On enseigne à l’Ecole des
-Chartes qu’il faut lire les textes avec soin ; et l’adverbe
-<i>encore</i> a un sens bien net en français.</p>
-</div>
-<p>Supposons que demain le gouvernement
-affolé, sinon terrorisé, ne tienne
-aucun compte de l’Académie et décrète
-la révolution proposée. Que verrions-nous ?
-Ceci : les enfants apprendraient
-à lire et à écrire une langue spéciale,
-qui les séparerait brusquement de leurs
-aînés, qui leur rendrait tout déchiffrement
-littéraire difficile, pénible, comme
-l’est aujourd’hui celui d’un texte de
-Rabelais pour la grande majorité des
-Français. La Bruyère, Pascal, Chateaubriand,
-Victor Hugo, Flaubert, et jusqu’aux
-plus récents écrivains, et jusqu’aux
-poètes contemporains<a id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a>, tout
-cela semblerait d’un seul coup reculé
-dans le passé, bon pour les « dilettantes »,
-archaïque, vieillot, inutile ! Les plus
-grands et les plus vivants chefs-d’œuvre
-n’auraient plus que la valeur d’objets
-de vitrine. La nation se sentirait désormais
-étrangère à sa tradition littéraire,
-à la partie la plus noble d’elle-même !
-Les écoliers se trouveraient tout à coup
-sans modèles de beauté qui leur formassent
-à peu près le goût, et dans
-lesquels ils pussent avoir confiance. Ne
-se méfie-t-on pas toujours des écritures
-difficiles, des langues mortes ? Enfin la
-France — et les philologues respireraient
-enfin, — la France, le premier peuple
-littéraire du monde, n’aurait plus de
-littérature !</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> J’entends par là les auteurs et les poètes dignes de
-ce nom. Car je ne suppose pas un seul instant qu’un
-écrivain de pure race française, un véritable, un pieux
-descendant des Racine, des La Fontaine, des Vigny, des
-Musset, consentirait à revêtir sa pensée du nouvel et
-affreux uniforme. Voici, nous dit M. Rémy de Gourmont,
-quelques vers des fables de La Fontaine écrits selon les
-formules des philologues :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Dès que vous vèrez que la tère</div>
-<div class="verse i2">Sera couverte, et qu’à leurs blés</div>
-<div class="verse i2">Les jens n’étant plus ocupés</div>
-<div class="verse i2">Feront aus oizillons la guère…</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">Je plie et ne rons pas…</div>
-
-<div class="verse stanza">Un cer s’étant sauvé dans une étable à beus…</div>
-
-<div class="verse i2 stanza">Les alouètes font leur ni…</div>
-</div>
-</div>
-<p>Car — disons encore aux savants cette
-bonne parole — les écrivains alors disparaîtraient.
-On verrait seulement, en
-face de la multitude vouée aux seuls
-journaux et romans-feuilletons figurés
-phonétiquement, quelques mandarins
-qui s’honoreraient les uns les autres,
-mais ne feraient plus rien qui vaille
-dans leur solitude et leur abandon.
-Radieux avenir ! Je sais bien que, selon
-M. Louis Havet (<i>Revue Bleue</i>, 11 mars
-1905), les « futures vachères » ne seraient
-plus forcées de « hérisser certains mots
-d’<i>y</i> et d’<i>h</i> » ; mais, en revanche, on
-aurait séparé pour toujours la foule et
-les lettrés. Celle-là et ceux-ci, se soutenant
-mutuellement, produisent encore
-aujourd’hui un peu de beauté. M. Louis
-Havet préfère que les vachères, dans
-leurs dissertations « filosofiques » sur la
-« psicolojie » des veaux, puissent négliger
-en paix les <i>h</i> et les <i>y</i>. A chacun sa chimère,
-après tout. Et à chacun son patriotisme.</p>
-
-<p>Certes le cas serait bien différent, et
-nous ne parlerions plus de la sorte si
-l’on venait nous dire : « Voyez, le peuple
-souffre. Les chinoiseries orthographiques
-l’oppriment. Il ne veut pas que
-vous vous occupiez de ses impôts avant
-que vous ne l’ayez d’abord délivré de
-l’épouvantable tyrannie des participes.
-La société tout entière d’ailleurs trépigne
-sous ce joug. La nation qui, dans le
-<i>Paris-Sport</i> ou le <i>Jockey</i>, lit paisiblement
-des termes aussi barbares que « <i lang="en" xml:lang="en">walk-over</i> »
-ou « <i lang="en" xml:lang="en">dead-heat</i> », ne peut plus
-souffrir qu’on écrive fauvette, œuf ou
-général, mais exige « fauvète », « euf » et
-« jénéral ». Et déjà de grands écrivains
-ont donné l’exemple de ces <i>graphies</i>… »
-Oh ! il n’y aurait plus alors qu’à s’incliner
-devant une évolution naturelle et
-le vœu populaire. L’Académie, comme
-son rôle l’y invite, donnerait au nouvel
-usage force de loi, et l’on s’y soumettrait
-sans répliquer. Ce fut ce qui arriva lors
-des petits changements orthographiques
-dans les éditions du Dictionnaire de 1835
-et de 1878. La réforme de 1740 elle-même,
-bien moins considérable que
-celle de M. Paul Meyer, reposait sur un
-besoin général, les anciennes formes
-tombant en désuétude ; et un grand
-écrivain, comme Voltaire, appuyait le
-souhait de très nombreux lettrés.</p>
-
-<p>Mais, aujourd’hui, le peuple se plaint-il ?
-Non. Les lettrés demandent-ils des
-libertés ? Nullement. Ils s’unissent, au
-contraire, pour se protéger. Où donc
-est le péril ? Où donc la nécessité de
-modifier quoi que ce soit ? Nulle part,
-sinon dans le cerveau de quelques érudits.
-Que ceux-ci se rappellent l’exemple
-de ces architectes réformateurs, eux
-aussi, qui, au <small>XVII</small><sup>e</sup> siècle, jetaient bas
-toutes les tours gothiques, puis, sous
-Napoléon, se mirent à raser les pavillons
-Louis XV et, en 1840, à briser les portails
-Empire : si bien que de certains châteaux
-il ne resta plus rien. La langue
-française ne regarde que les écrivains.
-Garons-nous des savants. Au lieu de
-« mal de tête », plusieurs d’entre eux
-nous ont déjà donné « céphalalgie ».
-D’autres voudraient maintenant « séfalaljie »…
-A quoi donc prétendront les
-troisièmes ?</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Ce sont là — je ne le sais que trop — raisons
-de sentiment, de cœur, que la
-raison des philologues ne comprend pas.
-Peut-être me fussé-je trouvé fort en
-peine d’en trouver de meilleures, si
-M. Brunot ne m’avait donné l’exemple.
-Reprenant le procédé de discussion qu’a
-immortalisé l’auteur des <i>Provinciales</i>,
-M. Brunot est allé trouver l’un de ses
-adversaires, qui pourtant était un de ses
-amis, et il nous raconte sa visite :</p>
-
-<blockquote>
-<p>« Croyant qu’une longue habitude des
-graphies diverses avait oblitéré en moi
-le sens de la beauté plastique de l’orthographe,
-je consultai un écrivain de
-mes amis.</p>
-
-<p>« Eh bien ! — me dit-il, — vous êtes
-décidé ? Irez-vous jusqu’à biffer, pour
-la satisfaction de vos maîtres d’école, le
-<i>ph</i> d’<i>asphodèle</i>, au risque de dissiper à
-jamais les senteurs qui sortent de ce
-nocturne ? Ici, vous ne nierez plus.
-Saint-Saëns qui s’y connaît, j’espère, a
-très bien expliqué la chose dans un
-article déjà ancien du <i>Figaro</i>. L’harmonie
-poétique, voyez-vous, elle est dans
-l’écriture, et non, comme des naïfs le
-croient, dans le son. Les vers sont faits
-pour être écrits et non pour être dits.
-Le vers est une musique. Eh bien ! ceux
-qui ne lisent pas la musique ne la goûtent
-pas dans la plénitude. Qu’est-ce
-qu’une mélodie, qu’est-ce qu’un rythme,
-qu’est-ce que la voix ou l’orchestre,
-quand l’oreille seule en est touchée ?
-Au contraire, regardez toutes ces notes,
-ces triples croches chevauchant d’une
-barre à l’autre, grimpant ou avalant les
-degrés d’une échelle sans fin, descendant
-des ciels aux clartés gaies vers les profondeurs
-souterraines, tourbillonnant,
-donnant l’assaut, s’essorant, fanions
-hauts, dans une envolée immense, au-dessus
-des portées, voltigeant sans règle
-dans le plein azur… »</p>
-</blockquote>
-
-<p>Hélas, n’ayant pas, moi, « une longue
-habitude des graphies diverses », je fus
-chez un philologue, pis que cela, chez un
-épigraphiste de mes amis, car <i>orthographe</i>
-et <i>épigraphe</i>, pensais-je, doivent avoir
-quelque parenté. Et comme j’exposais
-mes angoisses à cet homme austère, qui
-de toutes les littératures présentes et
-passées, connaît principalement le <i lang="la" xml:lang="la">Corpus
-Inscriptionum Semiticarum</i> :</p>
-
-<p>«  — Lisez, me dit-il, lisez l’<i>Histoire de
-l’Écriture</i> de mon confrère Philippe
-Berger. Ceux qui se mêlent de réformer
-l’orthographe devraient être, en effet,
-des épigraphistes : mais quand on a tâté
-de notre belle science, on ne sent plus
-le goût des vaines querelles. Allez, — ajouta-t-il
-en me poussant vers la porte, — allez
-acheter l’<i>Histoire de l’Écriture</i>
-de M. Philippe Berger. »</p>
-
-<p>J’ai acheté cette <i>Histoire</i>, et je l’ai lue,
-car elle est lisible même pour les profanes.
-Les simplificateurs de l’orthographe
-la devraient feuilleter ; ils y verraient
-que leur simplification est, peut-être,
-non pas un progrès, mais comme disent
-les biologistes, une régression dans
-l’évolution de l’écriture ; ces révolutionnaires,
-ces « socialistes grammaticaux »
-ne font que recommencer une expérience
-qui n’avait pas réussi aux Phéniciens,
-aux cousins du Peuple de Dieu, et ils
-marchent à l’encontre du progrès que les
-Hellènes, ces « libres-penseurs », avaient
-introduit en cette affaire.</p>
-
-<p>Car l’orthographe chez les Égyptiens
-et les Chaldéens débuta par être une
-figuration tellement complète et précise
-que ces premières écritures étaient en
-réalité un dessin et que leurs signes
-idéographiques, leurs hiéroglyphes, où
-chaque objet était figuré par sa silhouette,
-se présentent comme le contre-pied
-de la notation phonétique : cette première
-orthographe voulait parler aux
-yeux, avec autant de soin que nos
-phonétistes veulent parler à l’oreille.
-Après vingt ou trente siècles, des inventeurs,
-considérant le nombre presque
-infini de signes que pareille orthographe
-comportait, considérant aussi l’impossibilité
-matérielle de figurer aux yeux les
-choses, les idées surtout, qui n’ont pas
-de figure matérielle, simplifièrent et
-idéalisèrent tout à la fois cette écriture :
-l’alphabet fut inventé en quelque bazar
-phénicien de Tyr ou de Sidon, et c’est
-de là qu’il s’est répandu à travers le
-monde ; tous les peuples blancs usent
-aujourd’hui de l’écriture et des signes
-alphabétiques dont ils empruntèrent,
-directement ou indirectement, aux Phéniciens
-le système et les traits.</p>
-
-<p>Mais, simplificateurs à outrance, les
-Phéniciens avaient sauté de l’hiéroglyphe
-à la sténographie : leur orthographe
-n’écrivait que les consonnes et longtemps
-les Sémites, restés fidèles à cette mode
-sémitique, n’usèrent que de cette sténographie :</p>
-
-
-<p class="c"><i>brsjt brh hlhjm ht hsmjm</i></p>
-
-
-<p class="noindent">est le début de la Bible ; et l’on peut
-lire au Louvre sur le sarcophage
-d’Eshmounazar, roi de Sidon :</p>
-
-
-<p class="c"><i>bjrhblbsntgxzwhrbg</i></p>
-
-
-<p class="noindent">Orthographe démocratique s’il en fut,
-où les fautes devaient êtres réduites au
-minimum, et que les enfants des écoles
-primaires savaient aussi bien que le plus
-parfait styliste, dès qu’ils avaient appris
-seulement à lire et à écrire ! Orthographe
-mondiale, semble-t-il, que les étrangers
-auraient dû admirer et adopter, et qu’ils
-adoptèrent, en effet, mais en la perfectionnant,
-en la complétant. Et ce furent
-les Hellènes, le plus démocrate et le
-plus hospitalier des peuples, le plus
-amoureux d’égalité et le plus désireux
-de relations étrangères, qui « compliquèrent »
-cette orthographe sémitique,
-parce que leur esprit clair et précis vit
-combien la simplification nuit à la clarté
-et à la précision de l’écriture : <i>prs</i>,
-suivant l’orthographe sémitique, pouvant
-être aussi bien <i>Paris</i> que <i>Perse</i>.</p>
-
-<p>Nos simplificateurs diraient sans doute
-que le sens de la phrase l’emporte et
-qu’il faut être cérébralement déchu pour
-ne pas deviner aussitôt ce qu’il faut lire,
-<i>Perse</i> ou <i>Paris</i>. Les Grecs en jugèrent
-autrement. Ils compliquèrent l’orthographe
-en introduisant les voyelles entre
-les consonnes, en redoublant les consonnes,
-en faisant tout ce que nous faisons
-aujourd’hui. Et voyez le résultat : s’il ne
-s’était pas trouvé des Hellènes pour
-traduire la Bible en grec vers le troisième
-siècle avant notre ère et pour transcrire
-en orthographe hellénique les noms
-propres d’Israël, nous saurions par le
-texte hébraïque que Jérusalem eut des
-rois appelés <i>Dwd</i> ou <i>Slmn</i> ; mais nous
-serions incapables de dire si ces rois se
-nommaient <i>Daoud</i> ou <i>Sliman</i>, <i>Douad</i> ou
-<i>Selamin</i>, etc., et jamais nous n’aurions
-conservé leur vrai nom de <i>David</i> et de
-<i>Salomon</i>. Il est des simplificateurs qui
-pensent à la diffusion de nos idées.
-Peut-être rééditeront-ils cet exemple
-des Juifs qui donnaient au monde
-occidental leur Dieu, leur terrible <i>Ihvh</i>,
-mais qui oubliaient ou défendirent d’en
-orthographier assez complètement le
-nom pour que nous puissions le prononcer :
-un scribe du <small>XVI</small><sup>e</sup> siècle <i>après</i>
-notre ère décida qu’il fallait prononcer
-<i>Iehovah</i> et, de fait, nous dîmes <i>Iehovah</i>,
-jusqu’au jour où l’on prit garde qu’un
-texte grec nous donnait <i>Iahveh</i>.</p>
-
-<p>M. Brunot a oublié cette leçon de
-l’épigraphie quand il imagina « son
-système en sa simplicité redoutable » :</p>
-
-<blockquote>
-<p>« Voici donc, dans toute sa simplicité
-redoutable, mon système. Le ministre
-nomme une commission composée de
-linguistes et de phonéticiens. Cette
-commission, à l’aide des instruments de
-phonétique expérimentale aujourd’hui
-existants, recueille le parler de personnes
-réputées pour la correction de
-leur prononciation. Je ne verrais aucun
-inconvénient à ce que l’Académie désignât
-quelques-unes de ces personnes.
-La commission confronte les prononciations
-ainsi enregistrées, elle établit
-la normale, qui, inscrite mécaniquement,
-infailliblement, sert d’étalon.</p>
-
-<p>Cet étalon est, comme celui du mètre,
-officiellement déposé. La commission,
-prenant ensuite dans l’alphabet actuel
-à peu près tous les éléments de son
-écriture, établit un système graphique.
-Elle adopte les signes diacritiques,
-accents, cédilles, tildes, qu’elle juge
-nécessaires pour distinguer les sons,
-pour marquer par exemple les diverses
-voyelles d’un même groupe, ainsi l’<i>a</i>
-grave, l’<i>a</i> moyen, l’<i>a</i> ouvert, l’<i>a</i> nasal,
-le tout sans s’écarter jamais du principe
-absolu : un signe pour un son, un son
-pour un signe. »</p>
-</blockquote>
-
-<p>Outre que cette simplification ne simplifie
-peut-être rien, — au contraire,
-car ces signes diacritiques, accents,
-cédilles, tildes, créeront autant de
-fautes que notre orthographe actuelle, — il
-faudrait savoir que d’autres peuples
-ont essayé de ce « système redoutable ».
-En constatant les avantages de
-l’alphabet hellénique, les Sémites, après
-quinze siècles peut-être de fidélité à la
-pure sténographie des Phéniciens, fabriquèrent
-tout un arsenal de signes
-diacritiques dont ils ornèrent le bas ou
-le haut de leurs consonnes afin de
-noter tant bien que mal les voyelles
-absentes. Or tous ceux qui ont la moindre
-notion d’hébreu et d’arabe se sont
-plaints de la confusion, du casse-tête
-que produit cette apparente simplicité.
-Et rien n’aura réduit le nombre des
-étudiants et des connaisseurs en ces
-langues, comme cette orthographe obscure,
-hérissée, où chaque mot est une
-énigme à plusieurs sens et où le lecteur
-ne comprend pleinement une phrase
-que si d’avance il connaît le sens général,
-les noms propres et les formules
-habituelles à l’écrivain.</p>
-
-<p>Observons bien d’ailleurs que la commission
-de linguistes et de phonéticiens
-réclamée par M. Brunot n’a pas plus de
-compétence ici qu’une commission de
-musiciens ou de chimistes. Et je ne vois
-pas à vrai dire quelle commission de
-savants aurait la compétence en ces
-matières qui sont de la vie courante,
-changeante, individuelle. C’est un devoir
-de l’État d’intervenir, disent les
-simplificateurs :</p>
-
-<p>« Dès lors qui ne voit qu’il y a là des
-intérêts d’État, et que par suite il devient
-du devoir de l’État d’intervenir ?
-L’État est, comme les artistes, autant
-qu’eux, intéressé à en [de la langue]
-garder, à en protéger, à en augmenter,
-s’il se peut, la beauté, puisque nul n’ignore
-que là est une des raisons principales de
-son ascendant, mais il ne peut négliger
-de se demander si elle ne se fait pas inutilement
-difficile d’accès, si elle ne se
-retranche pas par là des succès qu’il
-lui serait aisé d’obtenir, si d’inutiles
-complications dont on la hérisse ne
-sont pas un obstacle au dessein qu’il
-poursuit d’assurer à tous, autant que
-possible, la possession de cet instrument
-indispensable à l’échange des idées, à
-la culture de l’esprit, au développement
-même des intérêts matériels. Là où
-cela est faisable, autant que cela est
-faisable, il doit donc et à la langue et à
-la nation de faire la police de notre
-idiome, comme il fait la police des
-poids et mesures.</p>
-
-<p>J’ai hâte d’expliquer le mot police qui
-sonne mal, quoique tout le monde
-sache qu’un linguiste de profession, si
-étatiste qu’il puisse être par ailleurs,
-ne peut faillir sur ce point et attribuer
-à l’État des droits et un pouvoir qu’il
-n’a pas ; il n’est pas un apprenti dans
-l’étude des langues à qui l’idée de cultiver
-la langue, de la transformer ou
-même de la modifier « par voie administrative »
-ne parût une chose bouffonne,
-puisque nous savons, puisque
-nous enseignons que la fonction du
-langage est une fonction naturelle,
-inconsciente, qui s’exerce sans que
-même le consentement de l’individu
-puisse en renoncer la liberté inaliénable.
-Quelqu’un le voulût-il, que la
-nature qui agit obscurément mais nécessairement
-en lui ne s’y résoudrait
-pas. A chaque jour, à chaque heure,
-elle use de cette liberté pour modifier
-à notre insu notre langage. Nous avons
-beau nous étudier à le conserver, nous
-en altérons sans cesse les sons, les
-mots, les tours, suivant des lois que
-nous ignorons, mais que la science
-observe et établit, et qui dirigent dans
-l’harmonie toutes les transformations
-vers une fin dont aucune puissance,
-aucune volonté ne pourrait nous détourner.</p>
-
-<p>Ce que pendant un temps l’autorité
-obtient, nous le savons, c’est une soumission
-apparente…</p>
-
-<p>S’imaginer le contraire est une vieille
-erreur, où l’esprit de domination de
-Richelieu pouvait tomber, mais où les
-premiers académiciens eux-mêmes ne
-tombèrent pas. »</p>
-
-<p>Est-il possible de mieux dire ? mais
-est-il possible, par contre, de mieux
-parler contre les projets ministériels
-des simplificateurs, contre leurs adjurations
-au bras séculier de trancher
-une querelle où la liberté individuelle
-ne saurait être guidée que par le choix
-de tous, où ce n’est pas une Commission
-ni même une Académie qui a
-droit et pouvoir de décision, mais où le
-suffrage universel, en quelque façon,
-des générations <i>présentes et passées</i> crée
-cette règle traditionnelle, omnipotente,
-et admirable de l’usage ?</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>S’il y a dans notre orthographe actuelle
-des bizarreries, des anomalies, des fantaisies
-choquantes à l’excès, notez-les,
-cataloguez-les, signalez-les à l’ironie ou
-au bon sens populaires ; quelques années
-de libre discussion amèneront, comme
-toujours, le triomphe de cet invincible
-bon sens ; l’orthographe se régularisera
-et se réformera dès lors par la collaboration
-de tous, et non par le caprice
-scientifique de quelques-uns. Signalez à
-l’usage les réformes à faire, et l’usage
-les fera, sous le régime et avec la sanction
-de la liberté.</p>
-
-<p>L’esprit qui anime les réformistes révolutionnaires
-est respectable et généreux,
-sans doute. Seulement il faut
-craindre de quitter la proie pour l’ombre,
-et d’aller à l’encontre de la civilisation
-française tout entière sous prétexte
-d’un chimérique avantage que l’on
-donnerait aux enfants des écoles communales.
-Prenons garde que la raison
-tyrannique ne nous jette ici dans quelque
-extravagance, et n’oublions point cette
-formule du regretté L. Duvau, — qui fut
-pourtant un éminent linguiste, lui aussi, — citée
-par M. L. Meillet qui est un autre
-linguiste de marque : « Il n’est rien que
-ne puisse la logique, si ce n’est peut-être
-se rencontrer avec la vérité »<a id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_11" href="#FNanchor_11"><span class="label">[11]</span></a> <i>Mém. de la Société de linguistique de Paris</i>,
-t. XIII, fasc. 4.</p>
-</div>
-<p>Aucun esprit sensé ne saurait s’opposer
-à ce qu’on régularise très prudemment
-l’orthographe, dans la mesure où
-le voudra faire quiconque aime et respecte
-profondément notre langue, les
-chefs-d’œuvre qu’elle a produits, la longue
-et vénérable tradition qu’elle prolonge.
-Mais ne perdons pas de vue que
-nous avons, entre plusieurs devoirs
-nationaux, celui de maintenir dans
-toute sa beauté plastique et son intégrité
-la langue qui a fait notre incontestable
-suprématie en Europe, par le charme,
-par l’éloquence, par l’enthousiasme,
-par la grâce et surtout par <i>la clarté</i>.
-Primant tout autre souci, nous avons
-celui de rester le plus grand peuple
-« écrivain » du monde. Cramponnons-nous
-donc à nos ancêtres, et tâchons
-de les égaler, de nous montrer dignes
-d’eux. La nécessité pour la France
-de demeurer inimitable passe l’intérêt
-qu’il peut y avoir à ce que les candidats
-au <i>Louvre</i> et au <i>Bon Marché</i> commettent
-ou non des fautes d’orthographe. Avant
-de travailler pour la logique ou la raison,
-il faut que nous travaillions pour la
-gloire littéraire de notre pays, dût
-M. Brunot railler cette pensée revêtue,
-je l’avoue, de ce qu’il nomme si dédaigneusement
-un « badigeon tricolore » !</p>
-
-
-<p class="c gap xsmall">IMP. RÉPESSÉ-CRÉPEL ET FILS, ARRAS</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c large b top4em">LIBRAIRIE E. SANSOT et C<sup>ie</sup> ÉDITEURS</p>
-
-<p class="c">58, Rue St-André-des-Arts. PARIS</p>
-
-
-<p class="c b">Collection in-12 Couronne 5 fr. le volume</p>
-
-<table summary="">
-<tr><td><span class="sc">Maurice Barrès.</span></td>
-<td class="drap"><i>Huit jours chez M. Renan</i>, suivi
-de <i>le Regard de M. Renan</i>,
-7<sup>e</sup> édition</td>
-<td class="bot">1 vol.</td></tr>
-<tr><td class="c"><div>— </div></td>
-<td class="drap"><i>Quelques Cadences</i></td>
-<td class="bot">1 vol.</td></tr>
-<tr><td class="c"><div>— </div></td>
-<td class="drap"><i>La Vierge assassinée</i></td>
-<td class="bot">1 vol.</td></tr>
-<tr><td class="c"><div>— </div></td>
-<td class="drap"><i>De Hégel aux Cantines du Nord</i></td>
-<td class="bot">1 vol.</td></tr>
-<tr><td><span class="sc">Henry Bordeaux.</span></td>
-<td class="drap"><i>Deux Méditations sur la Mort</i></td>
-<td class="bot">1 vol.</td></tr>
-<tr><td><span class="sc">Henri Bremond.</span></td>
-<td class="drap"><i>Le Charme d’Athènes</i></td>
-<td class="bot">1 vol.</td></tr>
-<tr><td><span class="sc">Gomez Carrillo.</span></td>
-<td class="drap"><i>Quelques petites Ames d’ici et
-d’ailleurs</i></td>
-<td class="bot">1 vol.</td></tr>
-<tr><td><span class="sc">P. de Bouchaud.</span></td>
-<td class="drap"><i>Étapes Italiennes</i></td>
-<td class="bot">1 vol.</td></tr>
-<tr><td><span class="sc">Jean Lorrain.</span></td>
-<td class="drap"><i>Heures de Corse</i></td>
-<td class="bot">1 vol.</td></tr>
-<tr><td><span class="sc">Péladan.</span></td>
-<td class="drap"><i>La Clé de Rabelais</i></td>
-<td class="bot">1 vol.</td></tr>
-<tr><td class="c"><div>— </div></td>
-<td class="drap"><i>Origine et Esthétique de la tragédie</i></td>
-<td class="bot">1 vol.</td></tr>
-<tr><td><span class="sc">Maurice de Guérin.</span></td>
-<td class="drap"><i>Le Centaure</i> suivi de <i>la Bacchante</i>,
-précédé d’une notice
-par <span class="sc">Edmond Pilon</span></td>
-<td class="bot">1 vol.</td></tr>
-<tr><td><span class="sc">Eugénie de Guérin.</span></td>
-<td class="drap"><i>Reliquiæ</i> avec une notice par
-<span class="sc">Edmond Pilon</span></td>
-<td class="bot">1 vol.</td></tr>
-<tr><td><span class="sc">Stendhal.</span></td>
-<td class="drap"><i>Pensées et impressions</i></td>
-<td class="bot">1 vol.</td></tr>
-<tr><td><span class="sc">Edouard Rod.</span></td>
-<td class="drap"><i>Reflets d’Amérique</i></td>
-<td class="bot">1 vol.</td></tr>
-<tr><td><span class="sc">Jean Moreas.</span></td>
-<td class="drap"><i>Paysages et Sentiments</i></td>
-<td class="bot">1 vol.</td></tr>
-<tr><td><span class="sc">Georges Grappe.</span></td>
-<td class="drap"><i>Les Pierres d’Oxford</i></td>
-<td class="bot">1 vol.</td></tr>
-</table>
-
-
-<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA QUERELLE DE L'ORTHOGRAPHE ***</div>
-<div style='text-align:left'>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Updated editions will replace the previous one&#8212;the old editions will
-be renamed.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright
-law means that no one owns a United States copyright in these works,
-so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United
-States without permission and without paying copyright
-royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part
-of this license, apply to copying and distributing Project
-Gutenberg&#8482; electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG&#8482;
-concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark,
-and may not be used if you charge for an eBook, except by following
-the terms of the trademark license, including paying royalties for use
-of the Project Gutenberg trademark. If you do not charge anything for
-copies of this eBook, complying with the trademark license is very
-easy. You may use this eBook for nearly any purpose such as creation
-of derivative works, reports, performances and research. Project
-Gutenberg eBooks may be modified and printed and given away--you may
-do practically ANYTHING in the United States with eBooks not protected
-by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the trademark
-license, especially commercial redistribution.
-</div>
-
-<div style='margin:0.83em 0; font-size:1.1em; text-align:center'>START: FULL LICENSE<br />
-<span style='font-size:smaller'>THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE<br />
-PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK</span>
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-To protect the Project Gutenberg&#8482; mission of promoting the free
-distribution of electronic works, by using or distributing this work
-(or any other work associated in any way with the phrase &#8220;Project
-Gutenberg&#8221;), you agree to comply with all the terms of the Full
-Project Gutenberg&#8482; License available with this file or online at
-www.gutenberg.org/license.
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg&#8482; electronic works
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg&#8482;
-electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
-and accept all the terms of this license and intellectual property
-(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
-the terms of this agreement, you must cease using and return or
-destroy all copies of Project Gutenberg&#8482; electronic works in your
-possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a
-Project Gutenberg&#8482; electronic work and you do not agree to be bound
-by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the person
-or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.B. &#8220;Project Gutenberg&#8221; is a registered trademark. It may only be
-used on or associated in any way with an electronic work by people who
-agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
-things that you can do with most Project Gutenberg&#8482; electronic works
-even without complying with the full terms of this agreement. See
-paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
-Gutenberg&#8482; electronic works if you follow the terms of this
-agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg&#8482;
-electronic works. See paragraph 1.E below.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation (&#8220;the
-Foundation&#8221; or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection
-of Project Gutenberg&#8482; electronic works. Nearly all the individual
-works in the collection are in the public domain in the United
-States. If an individual work is unprotected by copyright law in the
-United States and you are located in the United States, we do not
-claim a right to prevent you from copying, distributing, performing,
-displaying or creating derivative works based on the work as long as
-all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope
-that you will support the Project Gutenberg&#8482; mission of promoting
-free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg&#8482;
-works in compliance with the terms of this agreement for keeping the
-Project Gutenberg&#8482; name associated with the work. You can easily
-comply with the terms of this agreement by keeping this work in the
-same format with its attached full Project Gutenberg&#8482; License when
-you share it without charge with others.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
-what you can do with this work. Copyright laws in most countries are
-in a constant state of change. If you are outside the United States,
-check the laws of your country in addition to the terms of this
-agreement before downloading, copying, displaying, performing,
-distributing or creating derivative works based on this work or any
-other Project Gutenberg&#8482; work. The Foundation makes no
-representations concerning the copyright status of any work in any
-country other than the United States.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.E.1. The following sentence, with active links to, or other
-immediate access to, the full Project Gutenberg&#8482; License must appear
-prominently whenever any copy of a Project Gutenberg&#8482; work (any work
-on which the phrase &#8220;Project Gutenberg&#8221; appears, or with which the
-phrase &#8220;Project Gutenberg&#8221; is associated) is accessed, displayed,
-performed, viewed, copied or distributed:
-</div>
-
-<blockquote>
- <div style='display:block; margin:1em 0'>
- This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
- other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
- whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
- of the Project Gutenberg License included with this eBook or online
- at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. If you
- are not located in the United States, you will have to check the laws
- of the country where you are located before using this eBook.
- </div>
-</blockquote>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.E.2. If an individual Project Gutenberg&#8482; electronic work is
-derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not
-contain a notice indicating that it is posted with permission of the
-copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in
-the United States without paying any fees or charges. If you are
-redistributing or providing access to a work with the phrase &#8220;Project
-Gutenberg&#8221; associated with or appearing on the work, you must comply
-either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or
-obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg&#8482;
-trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.E.3. If an individual Project Gutenberg&#8482; electronic work is posted
-with the permission of the copyright holder, your use and distribution
-must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any
-additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms
-will be linked to the Project Gutenberg&#8482; License for all works
-posted with the permission of the copyright holder found at the
-beginning of this work.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg&#8482;
-License terms from this work, or any files containing a part of this
-work or any other work associated with Project Gutenberg&#8482;.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
-electronic work, or any part of this electronic work, without
-prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
-active links or immediate access to the full terms of the Project
-Gutenberg&#8482; License.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
-compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including
-any word processing or hypertext form. However, if you provide access
-to or distribute copies of a Project Gutenberg&#8482; work in a format
-other than &#8220;Plain Vanilla ASCII&#8221; or other format used in the official
-version posted on the official Project Gutenberg&#8482; website
-(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense
-to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means
-of obtaining a copy upon request, of the work in its original &#8220;Plain
-Vanilla ASCII&#8221; or other form. Any alternate format must include the
-full Project Gutenberg&#8482; License as specified in paragraph 1.E.1.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
-performing, copying or distributing any Project Gutenberg&#8482; works
-unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
-access to or distributing Project Gutenberg&#8482; electronic works
-provided that:
-</div>
-
-<div style='margin-left:0.7em;'>
- <div style='text-indent:-0.7em'>
- &#8226; You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
- the use of Project Gutenberg&#8482; works calculated using the method
- you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed
- to the owner of the Project Gutenberg&#8482; trademark, but he has
- agreed to donate royalties under this paragraph to the Project
- Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid
- within 60 days following each date on which you prepare (or are
- legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty
- payments should be clearly marked as such and sent to the Project
- Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in
- Section 4, &#8220;Information about donations to the Project Gutenberg
- Literary Archive Foundation.&#8221;
- </div>
-
- <div style='text-indent:-0.7em'>
- &#8226; You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
- you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
- does not agree to the terms of the full Project Gutenberg&#8482;
- License. You must require such a user to return or destroy all
- copies of the works possessed in a physical medium and discontinue
- all use of and all access to other copies of Project Gutenberg&#8482;
- works.
- </div>
-
- <div style='text-indent:-0.7em'>
- &#8226; You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of
- any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
- electronic work is discovered and reported to you within 90 days of
- receipt of the work.
- </div>
-
- <div style='text-indent:-0.7em'>
- &#8226; You comply with all other terms of this agreement for free
- distribution of Project Gutenberg&#8482; works.
- </div>
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project
-Gutenberg&#8482; electronic work or group of works on different terms than
-are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing
-from the Project Gutenberg Literary Archive Foundation, the manager of
-the Project Gutenberg&#8482; trademark. Contact the Foundation as set
-forth in Section 3 below.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.F.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
-effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
-works not protected by U.S. copyright law in creating the Project
-Gutenberg&#8482; collection. Despite these efforts, Project Gutenberg&#8482;
-electronic works, and the medium on which they may be stored, may
-contain &#8220;Defects,&#8221; such as, but not limited to, incomplete, inaccurate
-or corrupt data, transcription errors, a copyright or other
-intellectual property infringement, a defective or damaged disk or
-other medium, a computer virus, or computer codes that damage or
-cannot be read by your equipment.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the &#8220;Right
-of Replacement or Refund&#8221; described in paragraph 1.F.3, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
-Gutenberg&#8482; trademark, and any other party distributing a Project
-Gutenberg&#8482; electronic work under this agreement, disclaim all
-liability to you for damages, costs and expenses, including legal
-fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
-LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
-PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
-TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
-LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
-INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
-DAMAGE.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
-defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
-receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
-written explanation to the person you received the work from. If you
-received the work on a physical medium, you must return the medium
-with your written explanation. The person or entity that provided you
-with the defective work may elect to provide a replacement copy in
-lieu of a refund. If you received the work electronically, the person
-or entity providing it to you may choose to give you a second
-opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If
-the second copy is also defective, you may demand a refund in writing
-without further opportunities to fix the problem.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
-in paragraph 1.F.3, this work is provided to you &#8216;AS-IS&#8217;, WITH NO
-OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT
-LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
-warranties or the exclusion or limitation of certain types of
-damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement
-violates the law of the state applicable to this agreement, the
-agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or
-limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or
-unenforceability of any provision of this agreement shall not void the
-remaining provisions.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
-trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
-providing copies of Project Gutenberg&#8482; electronic works in
-accordance with this agreement, and any volunteers associated with the
-production, promotion and distribution of Project Gutenberg&#8482;
-electronic works, harmless from all liability, costs and expenses,
-including legal fees, that arise directly or indirectly from any of
-the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this
-or any Project Gutenberg&#8482; work, (b) alteration, modification, or
-additions or deletions to any Project Gutenberg&#8482; work, and (c) any
-Defect you cause.
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg&#8482;
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of
-computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg&#8482;&#8217;s
-goals and ensuring that the Project Gutenberg&#8482; collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg&#8482; and future
-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org.
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation&#8217;s EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
-U.S. federal laws and your state&#8217;s laws.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Foundation&#8217;s business office is located at 809 North 1500 West,
-Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up
-to date contact information can be found at the Foundation&#8217;s website
-and official page at www.gutenberg.org/contact
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; depends upon and cannot survive without widespread
-public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
-DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state
-visit <a href="https://www.gutenberg.org/donate/">www.gutenberg.org/donate</a>.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Please check the Project Gutenberg web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 5. General Information About Project Gutenberg&#8482; electronic works
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg&#8482; concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg&#8482; eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
-necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
-edition.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Most people start at our website which has the main PG search
-facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-This website includes information about Project Gutenberg&#8482;,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
-</div>
-
-</div>
diff --git a/old/66787-h/images/cover.jpg b/old/66787-h/images/cover.jpg
deleted file mode 100644
index 53b9227..0000000
--- a/old/66787-h/images/cover.jpg
+++ /dev/null
Binary files differ