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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 66771 ***
+
+LA
+
+TAPISSERIE DE LA REINE MATHILDE
+
+DITE
+
+LA TAPISSERIE
+
+DE
+
+BAYEUX
+
+PAR
+
+
+A. LEVÉ
+
+Président de la Commission historique du Nord, Inspecteur de la
+Société française d'Archéologie.
+
+
+
+
+OUVRAGE ILLUSTRÉ DE PLANCHES HORS TEXTE
+
+Reproduction intégrale de la Tapisserie d'après des photographies
+prises directement.
+
+
+
+
+PARIS
+
+LIBRAIRIE RENOUARD, H. LAURENS, ÉDITEUR
+
+6, RUE DE TOURNON, 6
+
+
+1919
+
+
+
+
+
+
+LA
+
+TAPISSERIE DE BAYEUX
+
+
+
+
+A LA MÊME LIBRAIRIE
+
+
+_____
+
+
+COLLECTION IN - 8° ILLUSTRÉE (SÉRIE VERTE)
+
+
+______
+
+
+BREHIER (Louis). -- La Cathédrale de Reims. Une œuvre française. 1
+vol. 12 fr.
+
+
+ECOLE D'ART. -- Histoire du Paysage en France, par H. BOUCHOT, Ch.
+DIEHL, Th. DURET, L. ROSENTHAL. 1 vol 12 fr.
+
+-- L'Art et les mœurs en France, par F. BENOIT, L. DESHAIRS, H.
+MARCEL, A. MICHEL, F. MONOD. 1 vol 12 fr.
+
+
+EMMANUEL (Maurice). -- Histoire de la langue musicale (Echelles,
+voix, notation rythmique, etc.). 2 vol. in-8 avec 683 notations
+15 fr.
+
+
+FOCILLON (Henri) -- Technique et Sentiment. Etudes sur l'art
+moderne. 1 vol. 12 fr.
+
+
+FONTAINE (André). -- Académiciens d'autrefois (Lebrun, Mignard,
+Champagne, etc.). 1 vol 9 fr.
+
+-- Les collections de l'Académie royale de peinture et de
+sculpture. 1 vol 9 fr.
+
+-- Les doctrines d'art en France (Peintres, Amateurs, Critiques).
+De Poussin à Diderot. 1 vol 9 fr.
+
+
+GAUTHIEZ (Pierre). -- Dante. 1 vol 9 fr.
+
+
+GILLET (Louis). -- Histoire artistique des Ordres mendiants. Etude
+sur l'art religieux en Europe du XIIIe au XVIIe siècle. 1 vol 9
+fr.
+
+HUMBERT (André). -- La Sculpture sous les ducs de Bourgogne (1361-
+1483). 1 vol 6 fr.
+
+LANDRIEUX (Mgr ). -- La Cathédrale de Reims. Un crime allemand. 1
+vol . 12 fr.
+
+LEVÉ (A.). -- La Tapisserie de Bayeux 1 vol 12 fr.
+
+
+LOISEL (Gustave). -- Histoire des Ménageries de l'antiquité à nos
+jours. 3 volumes 36 fr.
+
+
+MACON (Gustave). -- Chantilly et le musée Condé. 1 vol 12 fr.
+
+
+MICHEL (Emile). -- La forêt de Fontainebleau dans la nature,
+l'histoire et l'art. 1 vol 9 fr.
+
+
+PRUNIÈRES (Henry). -- Le Ballet de cour en France avant Benserade
+et Lully. 1 vol 6 fr.
+
+
+ROSENTHAL (Léon). -- Du romantisme au réalisme. Essai sur
+l'évolution de la peinture en France, 1830-1848. 1 vol 12 fr.
+
+RUSKIN (John). -- Les Pierres de Venise. 1 vol 12 fr.
+
+-- Le Val d'Arno. 1 vol 6 fr.
+
+-- Les matins à Florence. 1 vol 9 fr.
+
+-- Conférences sur l'Architecture. 1 vol 6 fr.
+
+-- Les Peintres modernes. Le Paysage. 1 vol 6 fr.
+
+-- Les sept Lampes de l'Architecture, précédées de La Couronne
+d'olivier sauvage. 1 vol 9 fr.
+
+
+SAUNIER (Charles). -- Les conquêtes artistiques de la Révolution et
+de l'Empire, reprises et abandons des alliés en 1815, leurs
+conséquences sur les musées d'Europe. 1 vol 12 fr.
+
+
+
+
+Détail d'une partie de la planche VI, n° 56, permettant d'étudier
+la technique du travail.
+
+
+
+
+
+
+
+
+Je dédie ce livre
+
+A MA CHÈRE FEMME
+
+A. L.
+
+
+
+
+En livrant au public cette étude de la Tapisserie de Bayeux,
+j'éprouve le besoin de dire ma gratitude à tous ceux qui, par
+leurs conseils, leur concours, leurs encouragements m'ont
+facilité la tâche entreprise et mis à même de la terminer.
+
+
+Je veux remercier tout d'abord M. E. Langlois, professeur à la
+Faculté des Lettres de Lille qui, avec tant de cordialité et de
+bienveillance, a mis à ma disposition les trésors de son érudition
+et les excellents conseils de son expérience.
+
+
+M. Maurice Prou, membre de 'Institut, directeur de l'École des
+Chartes, dont l'obligeance empressée m'a fourni de très précieux
+renseignements.
+
+
+M. Butin, membre de la Commission du Musée d'artillerie, qui a
+bien voulu m'envoyer les notes les plus intéressantes sur l'armure
+du XIe siècle.
+
+
+Je ne puis oublier les conservateurs des dépôts publics qui ont
+tout fait pour me faciliter l'étude des richesses dont ils ont la
+garde: M. Bruchet, architecte du département du Nord, M. Van Ryck,
+bibliothécaire de l'Université de Lille, M. Desplanques,
+bibliothécaire de la ville de Lille et M. Besson, bibliothécaire à
+Bayeux.
+
+
+A tous et à chacun, je veux dire merci.
+
+
+A. LEVÉ.
+
+
+
+
+[p. 1]
+
+AVANT-PROPOS
+
+
+La TAPISSERIE DE BAYEUX est le plus ancien grand monument de l'art
+du dessin, que nous ait légué le moyen âge. La tradition le date
+en l'attribuant à la reine Mathilde, morte en 1083. Nous verrons
+que cette attribution défie les attaques de la critique. Par cette
+antiquité, la Tapisserie de Bayeux constitue un document
+historique de la plus haute importance. Au moyen âge, on
+l'appelait la Telle (toile) du Conquest d'Angleterre. Parfois
+aussi Telle du duc Guillaume, ou Telle de la Saint-Jean, de
+l'époque de son exposition dans la cathédrale de Bayeux.
+
+
+Dès à présent remarquons que ce n'est pas une tapisserie tissée,
+de haute ou basse lice; ce n'est pas non plus une tapisserie à
+l'aiguille sur canevas. C'est une toile brodée de laine, mais la
+dénomination de tapisserie est tellement consacrée par l'usage,
+qu'on ne peut songer à la modifier.
+
+
+Pour faciliter l'exposition des différentes questions que soulève
+la Tapisserie de Bayeux, nous avons divisé notre étude en deux
+parties.
+
+
+Dans la première, après avoir rappelé l'importance des tentures
+historiées dans la décoration du XIe siècle, nous racontons
+brièvement l'histoire de celle que conserve la [p. 2] bibliothèque
+de Bayeux. Ensuite nous étudions les différents tableaux et sujets
+qu'elle représente.
+
+
+Dans la seconde partie, abordant les problèmes archéologiques et
+historiques, nous rechercherons quel est le véritable sujet du
+drame représenté; puis nous étudierons le dessin et le mode
+d'exécution. Nous insisterons sur les détails qui peuvent
+permettre de découvrir son auteur et particulièrement sur les
+éléments qui, fixant la date de son exécution, en font le plus
+précieux monument de l'histoire de ce temps.
+
+
+-----
+
+
+
+
+[p. 3]
+
+===== I =====
+
+HISTOIRE & DESCRIPTION
+
+=============
+
+
+
+
+[p. 4]
+
+
+
+
+[p. 5]
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+
+LES TENTURES HISTORIÉES AU XIe SIÈCLE
+
+
+Si aujourd'hui, dans la décoration des édifices, on n'emploie que
+rarement des frises analogues à celle que conserve la bibliothèque
+de Bayeux, il en était autrement au XIe siècle. De nombreux textes
+nous parlent d'ornements de ce genre, décorant soit les églises,
+soit les palais; tantôt ce sont des peintures ou des mosaïques,
+tantôt des tentures: beaucoup de ces dernières étaient de simples
+étoffes, ornées de dessins obtenus lors du tissage, et se
+reproduisant comme les dessins de nos damas modernes (1); mais les
+plus précieuses représentaient des personnages (2), des scènes
+religieuses, ou des événements historiques. Leur succès était tel
+qu'on les employait même pour faire des vêtements (3).
+
+
+
+
+L'usage était venu d'Orient.
+
+
+Ainsi à Constantinople, aux voûtes du palais impérial de la
+Chalcé, on voyait Bélisaire présentant à Justinien et [p. 6] à
+Théodora, les rois qu'il avait fait prisonniers, au cours de ses
+glorieuses campagnes. Dans la salle d'honneur d'un autre palais,
+le Cénourgion, l'empereur Basile Ier recevait les offrandes des
+villes conquises, que lui présentaient ses généraux; au-dessous
+étaient peints les exploits personnels du monarque, et les travaux
+qu'il avait fait exécuter pour le bonheur de ses peuples.
+Ailleurs, l'empereur sur son trône était entouré de ses enfants,
+portant des livres contenant les préceptes divins qu'on leur avait
+appris.
+
+
+
+
+Si, quittant l'Orient, nous nous dirigeons vers l'Occident, nous
+trouvons, existant encore aujourd'hui, les belles mosaïques de
+Ravenne où nous admirons, à côté de beaucoup de scènes
+religieuses, Justinien et Théodora au milieu de leur cour. Nous
+insistons sur cet exemple, car nous y trouvons un sujet
+contemporain et profane placé dans une église. D'autre part, comme
+notre tenture de Bayeux, il a la forme d'une longue frise.
+
+
+Les textes nous signalent encore nombre de décorations semblables;
+ainsi, lors du baptême de Clovis, et pour donner à cette
+importante cérémonie tout l'éclat qui convenait, saint Rémi fit
+tendre les rues de Reims de toiles peintes et de tapisseries.
+
+
+Nous savons encore qu'à Ingelheim sur le Rhin, Louis le Débonnaire
+avait fait peindre dans l'église les principales scènes de
+l'Ancien et du Nouveau Testament, et, dans une salle du Palais,
+des épisodes historiques d'après le célèbre ouvrage de Paul Orose
+avec Ninus, Cyrus, Phalaris, Romulus et Rémus, Annibal, Constantin
+et Théodose, ainsi que les victoires de Charles Martel, de [p. 7]
+Pépin et de Charlemagne.
+
+
+Le pape Léon III donna à la basilique de Sainte-Marie-Majeure un
+voile de pourpre, où étaient brodées l'Annonciation, la Nativité
+et la Présentation au Temple. A l'église Saint-Laurent, on voyait
+la Passion et la Résurrection de Notre-Seigneur. A l'église
+Saint-Pierre, Notre-Seigneur donnant au Prince des apôtres le
+pouvoir de lier et de délier, ainsi que la passion de saint Pierre
+et de saint Paul.
+
+
+L'usage des tapisseries historiées se généralisa et le Concile
+d'Arras l'approuva, parce qu'elles montrent aux illettrés des
+choses qu'ils ne peuvent apprendre dans les livres (4). Mais tout
+le monde ne partageait pas cette appréciation. Saint Bernard
+comprenait les tapisseries dans ses anathèmes contre les images.
+Sur ce point, toutefois, son influence ne s'étendit pas en dehors
+de l'ordre de Cîteaux; encore les supérieurs durent-ils, à
+différentes reprises, renouveler les prescriptions de cet illustre
+chef.
+
+
+Au dire de Doublet, un de ses historiens, l'abbaye de Saint-Denis
+conservait dans son trésor une broderie de la reine Berthe,
+rappelant, en divers tableaux, les titres de gloire de sa famille.
+D'après le faux Turpin, le Palais du grand Charlemagne aurait été
+décoré de peintures représentant ses conquêtes; or, si ce
+témoignage ne constitue pas une preuve indiscutable, il atteste,
+du moins, la vogue de cette décoration au IXe siècle, époque où
+cette chronique fut écrite.
+
+
+Le fait à bien retenir, c'est que la représentation des événements
+contemporains était habituelle en ces siècles lointains, et
+qu'elle se faisait par la peinture murale, la mosaïque, comme
+aussi par la décoration de tissus.
+
+
+[p. 8]
+
+Pour qui est au courant des habitudes du Xe et XIe siècle, cela
+semble très naturel; car, à cette époque, nombre de dames nobles
+consacraient leurs loisirs à cette sorte de travaux. L'une
+d'elles, Gonorre, femme du duc de Normandie, Richard Ier, acquit
+par son habileté une réelle renommée. Elle broda sur des tissus de
+toile et de soie, des scènes de la vie de la Vierge et des Saints,
+pour Notre-Dame de Rouen, et longtemps après sa mort, Wace,
+recueillant la tradition très vivante de son temps, nous dit:
+
+« D'ovraige de feme saveit
+
+« Kan ke feme saveir poeit. » V. 5401.
+
+
+Les mentions de travaux de ce genre ne sont pas rares, et si les
+sujets sont le plus souvent religieux, on en trouve d'autres,
+comme cette représentation des exploits du duc de Northumberland,
+que broda sa veuve, pour en faire don à l'église d'Ely (5). Cette
+habitude de célébrer des faits contemporains s'est perpétuée
+jusqu'à nos jours, et les souverains ne manquent jamais de faire
+consacrer par quelques-unes des formes de l'image, les événements
+remarquables de leur règne.
+
+
+Au haut moyen âge, nous voyons encore l'empereur Henri Ier faire
+peindre, dans une des salles de son palais, sa récente victoire
+sur les Magyars, et l'abbé Suger orner sa chère basilique de
+Saint-Denis, qu'il venait de reconstruire, de vitraux représentant
+les exploits des chrétiens en Palestine, au cours de la première
+croisade. C'était une suite de dix tableaux.
+
+
+Dès lors, on ne peut s'étonner qu'une tradition, dont nous aurons
+à apprécier la valeur, ait attribué à la reine [p. 9] Mathilde,
+cette épouse modèle, la pensée de célébrer, par une broderie
+destinée même à une église, cette extraordinaire conquête de son
+mari, qui reste un des faits les plus surprenants de l'histoire du
+monde.
+
+
+Nous avons d'ailleurs un témoignage contemporain d'un intérêt très
+particulier, dans un poème adressé à Adèle, fille de Guillaume le
+Conquérant, par Baudri, abbé de Bourgueil, puis plus tard évêque
+de Dol (6). Le poète, décrivant l'appartement de cette princesse,
+nous dit qu'il était orné de tapisseries représentant la création,
+le paradis terrestre, le déluge, les principaux faits de
+l'histoire sainte, de l'histoire de Rome, le siège de Troie, et
+enfin la conquête de l'Angleterre!
+
+
+On ne peut donc douter de la vogue de ces tentures, notamment
+lorsqu'elles représentaient des faits contemporains.
+
+
+Assurément la tapisserie que décrit Baudri n'est pas celle qu'on
+conserve à Bayeux; mais, il y a entre elles certaines similitudes,
+qu'on ne peut s'empêcher de souligner. Ainsi, dans l'une comme
+dans l'autre, des inscriptions précisent le sujet des scènes
+représentées et en donnent l'explication conformément à une
+habitude générale.
+
+
+
+
+[p. 10]
+
+CHAPITRE II
+
+
+HISTOIRE DE LA TAPISSERIE
+
+
+Parmi les curiosités qui amènent chaque année tant de touristes à
+Bayeux, il faut mettre au premier rang, même avant son admirable
+cathédrale, cette ancienne tenture, universellement connue sous le
+nom de TAPISSERIE DE LA REINE MATHILDE.
+
+
+Cette tenture est longue de 70m,34, et large de 0m,50. Pour en
+faciliter l'exposition, on l'a montée sur une toile plus forte et
+plus large d'environ 0m,40. Quelle est l'époque de ce travail? M.
+Fowke (7) est disposé à le croire très ancien. Mais il semble
+qu'on puisse le fixer à 1730: M. Anquetil (8) a trouvé dans les
+archives une mention constatant que l'extrémité de la Tapisserie
+commençait alors à se gâter et que, pour éviter la perte d'un
+morceau aussi digne d'être conservé, le chapitre de l'église prit
+la résolution de le faire doubler, et de faire déposer dans ses
+archives une copie des inscriptions qu'il contient.
+
+
+La tenture est divisée en trois bandes superposées. Au milieu sont
+des scènes historiques, avec de brèves inscriptions latines,
+précisant le nom et les actes des [p. 11] personnages représentés.
+Lorsque le sujet réclame un plus large développement, la scène se
+continue dans les bordures, occupées d'ordinaire par des animaux,
+des scènes de la vie champêtre, des illustrations des fables
+d'Esope, qui, par-ci, par-là, semblent choisies pour compléter le
+sujet, ou lui donner sa vraie signification. Nous les avons
+soigneusement notées. Nous pensons que les autres fables et les
+animaux affrontés ne sont là que pour l'ornement de la bordure.
+
+
+La Tapisserie contient la représentation de:
+
+
+626 personnages,
+
+
+190 chevaux et mulets,
+
+
+35 chiens,
+
+
+506 animaux divers,
+
+
+37 vaisseaux,
+
+
+33 constructions et édifices,
+
+
+37 arbres ou groupes d'arbres.
+
+
+
+
+Quand on est en présence de la Tapisserie, on ne peut s'empêcher
+de se demander par quel heureux concours de circonstances, par
+quel miracle, un monument aussi fragile, a pu être conservé
+pendant huit siècles, et la surprise augmente quand on tient
+compte des vicissitudes de la ville et de l'église où il était
+conservé!
+
+
+C'est d'abord l'incendie de Bayeux, en 1105, par Henri Ier, roi
+d'Angleterre, si on admet avec nous, que la Tapisserie existait
+déjà à cette époque. Nouvel incendie en 1139, et alors le désastre
+fut tel qu'il nécessita la reconstruction de la cathédrale de
+1077, et son remplacement par les parties anciennes du merveilleux
+édifice que nous admirons aujourd'hui.
+
+
+[p. 12]
+
+Puis vint la guerre de cent ans, au cours de laquelle Bayeux
+changea maintes fois de maître, et fut tantôt français, tantôt
+anglais.
+
+
+Quelle que fut l'importance de ces divers désastres, il est
+certain que d'autres objets aussi fragiles leur ont survécu, ainsi
+que nous l'atteste l'inventaire que le chapitre de la cathédrale
+fit faire, en 1476, et qui mentionne, en effet, que le trésor
+conservait alors les manteaux que portaient, le jour de leur
+mariage, le duc Guillaume et la princesse Mathilde.
+
+
+Cet inventaire est le plus ancien document qui nous parle de la
+Tapisserie. La mention est très courte: « Une tente très longue et
+étroite de telle à broderie de ymages et escripteaux faisans
+représentation du conquest d'Angleterre, laquelle est tendue
+environ la nef de l'église, le jour et par les octaves des
+Reliques. »
+
+
+Cette fête était alors célébrée le 1er juillet. L'exposition
+commençait la veille de la Saint-Jean et durait jusqu'au 14
+juillet, jour anniversaire de la dédicace ou de la consécration,
+en 1077, de la cathédrale construite par l'évêque Odon, frère du
+Conquérant.
+
+
+La Tapisserie devait encore avoir bien des vicissitudes. Au cours
+des guerres de religion qui, au XVIe siècle, désolèrent la
+Normandie, les Protestants pillèrent le trésor et s'emparèrent
+d'une autre tapisserie du chapitre, composée « de draps de
+diverses couleurs, attachés l'un à l'autre, et coulant sur une
+corde », et qui était destinée à l'ornement du chœur, les jours de
+fêtes solennelles.
+
+
+Jusqu'au XVIIIe siècle, la Tapisserie ne semble plus avoir
+d'histoire; on l'exposait périodiquement pour se conformer à
+l'usage, mais on y attachait si peu d'importance que c'est à peine
+si Béziers, un des historiens de Bayeux à cette époque, mentionne
+brièvement son existence.
+
+
+[p. 13]
+
+C'est en 1724, qu'on commença à s'y intéresser comme à un sérieux
+document de notre histoire nationale. Un membre de l'Académie,
+Lancelot, ayant trouvé le dessin d'une faible partie de cette
+Tapisserie, dans la collection d'un de ses amis, Foucault, ancien
+gouverneur de la Normandie, le signala à ses collègues, mais
+aucune mention d'origine n'accompagnait le dessin. On ne savait
+quel était le modèle, sculpture? peinture? tapisserie? On se
+perdait en conjectures; les demandes de renseignements adressées à
+Caen restaient sans réponse, si bien que Lancelot finit par
+admettre, comme l'hypothèse la plus vraisemblable, que le dessin
+avait été pris à Saint-Etienne de Caen, sur le tombeau de
+Guillaume le Conquérant, détruit par les protestants en 1562!
+
+
+Mais l'attention des savants était définitivement éveillée. Le P.
+Dom Bernard de Montfaucon, qui avait publié le dessin de Foucault
+dans le premier volume de ses Monuments de la Monarchie Françoise
+(1729), finit par apprendre l'existence à Bayeux de la Tapisserie.
+Il la fit dessiner et la donna tout entière dans le tome II de son
+ouvrage (1730). Alors Lancelot, après avoir fait contrôler
+l'exactitude des inscriptions, présenta à l'académie une nouvelle
+communication, qui contient une étude très remarquable de ce
+document et en signale toute la valeur (9).
+
+
+
+
+Dès lors, la Tapisserie est connue du monde savant.
+
+
+Un membre de la Société des antiquaires de Londres, Smart Le
+Thieullier en fait une intéressante étude, que publiera Ducarel.
+Ce savant, en 1767, au cours du [p. 14] voyage où il recueillit
+les éléments de son ouvrage sur les antiquités anglo-normandes,
+vit notre Tapisserie exposée dans la cathédrale, et il constata
+qu'elle occupait toute la nef.
+
+
+C'est à cette époque que commencèrent les discussions sur son
+ancienneté et sa valeur historique.
+
+
+Lyttleton (10) fut le premier à l'attribuer à cette autre
+Mathilde, fille d'Henri Ier d'Angleterre, épouse de l'empereur
+d'Allemagne Henri V, et qui mourut en 1167.
+
+
+Il semble que, devenue célèbre, la conservation de la Tapisserie
+était pour toujours assurée; néanmoins elle courut, en 1792, un
+des plus graves périls auxquels elle ait jamais été exposée. Les
+volontaires de Bayeux partaient défendre la France envahie, et
+pour protéger contre les intempéries leurs bagages entassés sur un
+chariot, on les avait couverts avec cette précieuse Tapisserie,
+trouvée dans la sacristie de la cathédrale. Le convoi allait
+partir quand un membre de l'administration du district,
+Leforestier, la fit enlever et remplacer par de vraies toiles à
+bâche. Puis pour la soustraire à tout nouveau péril il la
+conserva, pendant quelque temps, dans sa demeure. Alors plusieurs
+hommes éclairés, Moisson de Vaux, J.-B.-G. Delaunay, ancien député
+aux Etats Généraux, Bouisset, qui devint professeur de rhétorique
+au lycée de Caen, et Le Brisoys-Surmont, avocat, se firent les
+défenseurs de la Tapisserie. C'est leur énergique intervention qui
+empêcha de la lacérer pour orner le char de la fête de la déesse
+Raison. A cette époque, la majorité des Bayeusains n'y attachait
+aucune importance et ne la considérait que comme un vieux morceau
+de toile à employer à tout usage!
+
+
+[p. 15]
+
+En 1803, Napoléon, alors premier consul, préparait à Boulogne une
+expédition contre l'Angleterre; il voulut alors connaître cette
+Tapisserie. Sur sa demande, elle fut transportée à Paris et
+exposée au Musée Napoléon. Le Dr Bruce et M. Fowke racontent que
+le Premier Consul vint la voir et sembla particulièrement frappé
+par la partie qui représente Harold sur son trône, effrayé de
+l'apparition de la comète, qui, dans l'opinion populaire,
+présageait sa défaite. Or, à cette époque, une autre comète se
+montrait dans le midi de la France, elle pouvait donner l'occasion
+de conclure que l'expédition de Boulogne était menacée d'un
+semblable désastre (11). Sans nous arrêter à ce récit dont
+l'authenticité semble discutable, [p. 16] constatons que
+l'exposition de la Tapisserie à Paris consacra l'importance de ce
+document. Le directeur général des musées, Denon, fit rédiger un
+catalogue explicatif sous ce titre: « Note historique sur la
+Tapisserie brodée de la reine Mathilde, épouse de Guillaume le
+Conquérant ».
+
+
+De son côté le théâtre du Vaudeville joua un à-propos en un acte,
+La Tapisserie de la reine Mathilde. Les auteurs Barré, Radet et
+Desfontaines y montraient cette princesse partageant son temps, en
+l'absence de son mari, entre la prière et ce travail, qui
+célébrait ses exploits.
+
+
+A la fin de l'exposition, bien des personnes demandaient que ce
+trésor restât à Paris, mais il fut renvoyé à Bayeux avec cette
+lettre, adressée au sous-préfet de l'arrondissement:
+
+
+« Citoyen,
+
+
+Je vous renvoie la Tapisserie brodée par la reine Mathilde, épouse
+de Guillaume le Conquérant. Le Premier Consul a vu avec intérêt ce
+précieux monument de notre histoire; il a applaudi aux soins que
+les habitants de la ville de Bayeux ont apportés à sa
+conservation. Il m'a chargé de leur témoigner toute sa
+satisfaction, et de leur en confier encore le dépôt. Invitez-les
+donc, citoyen, à apporter de nouveaux soins à la conservation de
+ce fragile monument, qui retrace une des actions les plus
+mémorables de la nation française, et consacre pareillement le
+souvenir de la fierté et du courage de nos aïeux. J'ai l'honneur
+de vous saluer. »
+
+
+Denon.
+
+Dans une délibération qui suivit l'envoi de cette lettre, la
+municipalité déclara qu'en « recevant cet antique [p. 17] monument
+des mains du héros qui veillait aux destinées ce de la France, il
+acquérait un nouveau lustre à ses yeux; qu'elle mettait le plus
+haut prix au témoignage flatteur du Premier Consul envers les
+habitants de Bayeux et à l'honorable confiance qu'il leur
+accordait » (12).
+
+
+On ordonna alors que la Tapisserie serait exposée à la
+bibliothèque du collège, en recommandant au directeur de veiller
+avec le plus grand soin à sa conservation, sous la direction du
+maire.
+
+
+On décida en outre, en souvenir de l'ancien usage, de l'exposer
+chaque année, pendant une quinzaine de jours, dans l'église
+paroissiale, à l'époque de la belle saison; mais aucun document ne
+permet d'affirmer que cette dernière décision ait été exécutée.
+Elle a dû rester lettre morte.
+
+
+
+
+L'exposition à Paris avait de nouveau attiré l'attention sur la
+Tapisserie, et la discussion sur son âge recommença. En 1812, un
+professeur de l'université de Caen, l'abbé de la Rue (13), reprit
+la thèse de Lyttleton, en soutenant que la Tapisserie n'était pas
+l'œuvre de Mathilde, femme du Conquérant, mais de l'autre
+Mathilde, sa petite-fille. Son mémoire fut traduit en anglais et
+annoté par Francis Douce (14).
+
+
+A cette époque, la Tapisserie, transportée du collège à l'hôtel de
+ville, était placée sur un cylindre; pour la montrer aux
+visiteurs, on la déroulait en l'enroulant sur un autre, que Hudson
+Gurney compare à ceux qu'on [p. 18] voit à la margelle des puits,
+pour monter et descendre les seaux (15).
+
+
+Aussi, en 1814, était-elle dans un piteux état, sur le point
+d'être détruite par les frottements successifs. Les extrémités
+avaient particulièrement souffert: bien des figures avaient
+disparu, et ce régime barbare devait se perpétuer jusqu'en 1842!
+
+
+En 1816, le chapitre de la cathédrale demanda la restitution de la
+Tapisserie, qui avait toujours été sa propriété incontestée avant
+la Révolution. La municipalité refusa de la rendre, alléguant
+qu'elle appartenait désormais à la ville, dont les représentants
+avaient assuré sa conservation.
+
+
+A la même époque, la Société des Antiquaires de Londres envoyait à
+Bayeux Charles Stothard, artiste distingué, avec mission de
+prendre le dessin de la Tapisserie; son travail, qui nécessita
+deux ans d'efforts, a été publié dans les Vetusta Monumenta. A son
+voyage se rattache un incident diversement raconté. Un ou deux
+petits morceaux de la Tapisserie furent enlevés, soit, comme le
+dit M. Fowke (16), pour satisfaire un désir de la Société des
+Antiquaires de Londres, soit par la fantaisie de Mme Stothard
+(17).
+
+
+Le morceau, qui était arrivé au British Museum, a été restitué en
+1873, par ses administrateurs qui voulaient remercier la
+municipalité de la bienveillance avec laquelle avaient été
+accueillis les artistes chargés de photographier la Tapisserie. On
+ne put remettre à sa place le précieux fragment, car un habile
+restaurateur avait réparé le dégât. Mais on l'a exposé au-dessus
+des vitrines [p. 19] à l'endroit où il avait été enlevé, pour
+attester la gratitude de la ville de Bayeux.
+
+
+
+
+De retour à Londres, Stothard donnait son sentiment sur ce
+monument, qu'il avait eu tout le temps d'étudier à loisir, dans
+ses moindres détails; il se montrait aussi convaincu que possible
+de l'ancienneté de la Tapisserie.
+
+
+De son côté, Amyot appuyait ces conclusions et réfutait les
+arguments, par lesquels l'abbé de la Rue avait tenté de
+l'attribuer au règne de Henri Ier d'Angleterre.
+
+
+Quand, en 1827, la duchesse d'Angoulême passa par Bayeux, au cours
+de son voyage en Normandie, on exposa momentanément la Tapisserie
+au Tribunal, où la princesse vint la visiter.
+
+
+Cependant on ne cessait de discuter sur son origine. En 1836,
+Bolton Gorney (18) reprenait la thèse de Lyttleton et de l'abbé de
+la Rue. Il invoquait le mot Franci qu'on trouve dans les
+inscriptions, et en concluait, à tort, que la Tapisserie ne
+pouvait être antérieure à 1206, date de la réunion de la Normandie
+à la couronne de France; mais il est certain que, dès le XIe
+siècle, ce nom s'appliquait à tous les habitants de la Gaule par
+opposition aux peuples d'origine étrangère (19). Du reste, dans
+l'armée de Guillaume, il y avait beaucoup de combattants non
+originaires de la Normandie; toutes les provinces de France,
+surtout celles du Nord-Ouest, en avaient fourni. On peut [p. 20]
+notamment citer, parmi les chevaliers les plus en vue, Eustache de
+Boulogne, à qui fut confié l'étendard envoyé par le Pape et qui
+est représenté sur la Tapisserie (Pl. VIII, n° 64). Le mot Franci
+pouvait, seul dans sa généralité, comprendre tous les combattants
+de cette armée.
+
+
+De temps à autre les autorités et les savants se préoccupaient de
+la Tapisserie. Il résulte du registre des délibérations qu'en
+1825, le Conseil municipal de Bayeux chercha un local convenable
+pour son exposition permanente. Mais les assemblées sont lentes à
+prendre les résolutions, même les plus urgentes!
+
+
+L'année suivante, Spencer Smith appelait l'attention de la Société
+française pour la conservation des monuments historiques, sur la
+façon dont la Tapisserie de la reine Mathilde était montrée aux
+visiteurs; et, en 1840, la Revue anglo-française proposait la
+nomination d'une commission, composée de savants de France et
+d'Angleterre, pour rechercher les moyens de l'exposer sans la
+détériorer.
+
+
+Probablement après s'être entendu avec l'auteur de l'article, le
+maire de Bayeux, de Fontenelle, nomma une commission
+d'archéologues, composée par moitié de savants anglais et de
+savants français pour prononcer en dernier ressort sur l'âge de la
+Tapisserie (20); mais il ne semble pas qu'elle se soit jamais
+réunie. En cette même année, le Président Pezet faisant au Conseil
+municipal un rapport sur les moyens de la conserver, annonçait que
+le travail de maçonnerie était terminé, et que la menuiserie était
+commencée.
+
+
+Le grand archéologue normand, de Caumont, ne pouvait [p. 21]
+assister en témoin indifférent aux discussions relatives à la date
+de la Tapisserie, ce joyau de sa ville natale. En 1841, dans une
+communication à l'Institut des Provinces, il réfutait les
+observations de Bolton Corney et de l'abbé de la Rue, et
+proclamait l'antiquité de la Tapisserie (21).
+
+
+Enfin, en 1842, la Tapisserie fut installée au rez-de-chaussée de
+la bibliothèque, place du Château, et confiée aux soins du
+bibliothécaire de la ville. C'était alors Édouard Lambert. Sous sa
+direction, fut entreprise une importante restauration des parties,
+qui avaient le plus souffert du temps et du frottement sur les
+cylindres d'exposition. On tint compte de tous les éléments
+pouvant donner des renseignements, des trous laissés par les
+aiguilles, des parcelles de laine qui y restaient attachées, ainsi
+que des dessins antérieurement publiés notamment par Montfaucon et
+Stothard. Depuis, la Tapisserie fut exposée au public sauf pendant
+quelques mois de 1870-1871, au moment où l'armée prussienne
+menaçait la Normandie. On crut devoir alors prendre des
+précautions pour mettre ce trésor en sûreté. On l'enferma
+soigneusement dans une caisse cylindrique en zinc, et on la
+dissimula dans une cachette. Après cette alerte, la Tapisserie
+reprit sa place au rez-de-chaussée de la bibliothèque de la ville.
+Des traces d'humidité s'étant manifestées dans l'immeuble, on
+décida de la transférer au premier étage de l'ancien Palais
+épiscopal désaffecté. Elle y est depuis le 1er avril 1913 (22), et
+si cette installation n'est pas encore parfaite, si la moitié de
+la Tapisserie ne reçoit qu'une lumière insuffisante, il y a,
+pourtant, un progrès incontestable, [p. 22] et cette nouvelle
+salle est très supérieure à l'ancienne. Jamais la Tapisserie n'a
+reçu autant de visiteurs. Si tous savaient les vicissitudes par
+lesquelles elle a passé, ils ne manqueraient pas de s'écrier avec
+Théophile Gautier:
+
+
+« Quelle chose singulière, lorsque tant d'édifices si solides se
+sont écroulés, que cette frêle bande de toile soit parvenue
+jusqu'à nous intacte à travers les siècles, les révolutions, les
+vicissitudes de toutes sortes. Un bout de canevas a vécu huit
+cents ans! »
+
+
+On ne peut s'empêcher de reconnaître que depuis un demi-siècle,
+chaque année a vu grandir l'intérêt qu'on accorde universellement
+à la Tapisserie et s'accroître son succès. On ne conteste pas
+qu'il est impossible d'étudier son époque sans la consulter et
+sans lui demander de précieux renseignements. Toutes les
+bibliothèques, toutes les grandes collections d'instruction
+publique ont tenu à en avoir la reproduction. On en vend chaque
+année des milliers d'exemplaires. En même temps elle ne cesse
+d'être l'objet de sérieuses études. En France, MM. Jules Comte
+(23), Émile Travers (24), Marignan (25), Lanore (26), Lefebvre des
+Nouettes (27), Campion (28), Anquetil (29), lui ont consacré de
+très intéressants travaux. A l'étranger, [p. 23] M. Fooke (30) a
+écrit la notice la plus complète et la plus ingénieuse et M.
+Steenstrup (31) en a donné un excellent guide aux visiteurs du
+musée de Frederiksborg, où une photographie est exposée. Freeman
+d'accord avec Augustin Thierry a rendu le plus complet hommage à
+sa valeur historique dans sa remarquable histoire de la conquête
+de l'Angleterre par les Normands. Enfin, en 1914, M. Hilaire
+Belloc publiait à Londres une nouvelle étude de la Tapisserie
+(32).
+
+
+Mais on n'a pu se mettre d'accord sur les questions qu'elle
+soulève. Les polémiques continuent sur la date de la Tapisserie et
+sur son auteur; le plus grand nombre l'attribue à Odon, sans tenir
+compte de la tradition constatée par Montfaucon en 1729, et qui,
+en dépit des attaques, continue à l'attribuer à la reine Mathilde.
+
+
+On discute toujours sa date; Émile Travers pense que Odon ne l'a
+commandée qu'après la mort de Guillaume le Conquérant, 1087. M.
+Marignan, qui a renouvelé la thèse, veut qu'elle n'ait été conçue
+et exécutée que dans la seconde moitié du XIIe siècle.
+
+
+Nous aurons à étudier ces divers systèmes.
+
+
+
+
+
+[p. 24]
+
+CHAPITRE III
+
+
+DESCRIPTION DE LA TAPISSERIE
+
+
+Ainsi que nous l'avons dit, la Tapisserie se compose d'une suite
+de scènes qui se déroulent entre deux bordures, l'une en haut,
+l'autre en bas. Dans cette description que nous entreprenons, nous
+étudierons d'abord les sujets principaux, qui occupent environ les
+deux tiers de la largeur totale, réservant pour après l'étude des
+bordures. Cependant nous ferons exception à cette règle,
+lorsqu'elles continuent l'exposition du sujet principal, ou s'y
+rapportent très directement.
+
+
+
+
+[p. 25]
+
+DESCRIPTION DE LA TAPISSERIE
+
+
+§ I. — SUJETS PRINCIPAUX
+
+
+PL. I, n° 1.
+
+
+EDWARD REX
+
+
+Le roi Édouard.
+
+
+Le roi d'Angleterre, Édouard le Confesseur, est assis sur son
+trône. Il porte tous les attributs de sa dignité, la longue robe,
+le manteau, la couronne et le sceptre fleurdelysés.
+
+
+Il s'entretient avec deux de ses sujets restés debout en signe de
+respect. L'un est évidemment Harold, fils de Godwin, l'homme le
+plus considérable et le plus populaire de l'Angleterre, qui va
+jouer un rôle très important, sinon même le premier, dans ce drame
+émouvant que représente la Tapisserie.
+
+
+L'inscription ne nous dit pas l'objet des instructions du Roi,
+mais le dessin nous montre à quel point elles excitent
+l'étonnement des auditeurs. Cette attitude serait inexplicable si
+l'entretien n'avait eu pour objet que l'annonce d'un voyage
+d'agrément (33), ou la demande de l'autorisation nécessaire pour
+aller chercher les otages envoyés en Normandie (34). Evidemment
+la situation est autre. C'est Édouard qui, dans cette scène, joue
+le rôle principal; c'est lui qui parle, qui commande; il charge
+Harold d'une mission qui lui cause cette vive surprise.
+
+
+[p. 26]
+
+C'est qu'ici la Tapisserie nous expose la version normande
+de la conquête d'Angleterre (35).
+
+
+Or, l'opinion dominante était qu'Édouard, élevé en Normandie et
+très attaché à son jeune cousin Guillaume, dont il avait apprécié
+les hautes qualités, avait promis de lui léguer son royaume s'il
+n'avait pas de fils pour lui succéder. Cette hypothèse s'est
+réalisée; le vieux roi, fidèle à la promesse de sa jeunesse,
+charge Harold d'assurer Guillaume de son intention, et même de lui
+porter l'acte de donation.
+
+
+On comprend la stupéfaction qu'une telle mission devait causer à
+tout Anglo-Saxon, mais surtout à Harold, fils de ce Godwin, qui
+n'avait jamais cessé de combattre les influences normandes, si
+puissantes à la cour d'Édouard; à Harold, qui occupait le premier
+rang parmi la noblesse de son pays et déjà rêvait d'obtenir le
+trône du vieux roi son maître, comme Hugues Capet, au siècle
+précédent, avait occupé le trône de France!
+
+
+Le palais d'Édouard rappelle les autres représentations de cette
+époque. Les enluminures des manuscrits présentent de nombreux
+exemples analogues.
+
+
+
+
+[p. 27]
+
+PL. I, n° 2.
+
+
+UBI: HAROLD DUX: ANGLORUM::: ET
+
+SUI MILITES::: EQUITANT::: AD
+
+BOSHAM:
+
+
+Harold, chef des Anglais, se rend à Bosham avec ses hommes
+d'armes.
+
+
+Evidemment la mission de Harold est toute pacifique. En le voyant
+partir avec ses compagnons, sans armes, précédé de ses chiens aux
+colliers garnis d'anneaux ou de grelots (36), on ne peut douter
+qu'il parte pour un voyage d'agrément. Harold seul a son faucon au
+poing. L'oiseau n'a ni le chaperon, ni le gant, qui n'apparaîtront
+qu'au commencement du XIIIe siècle. Mais on distingue la courroie
+de cuir qui servait à attacher l'oiseau sur son perchoir. Déjà la
+chasse au faucon était un des exercices favoris des Anglo-Saxons;
+les Normands l'adoptèrent après la conquête et la
+perfectionnèrent; alors les faucons devinrent des oiseaux de grand
+luxe, qui atteignirent des prix fabuleux.
+
+
+On s'est demandé si Harold était représenté deux fois dans cette
+scène; nous ne le pensons pas et ne le reconnaissons que dans
+l'homme au faucon.
+
+
+
+
+Harold porte un manteau fixé sur l'épaule droite par une agrafe;
+ce manteau est un insigne de sa dignité. En [p. 28] Angleterre, il
+était Earl de Kent, titre parfois traduit en latin de ce temps par
+dux et appliqué notamment à Harold par l'Annaliste Saxon.
+L'inscription de la Tapisserie lui donne le titre de dux que porte
+également Guillaume de Normandie. C'est la reconnaissance de sa
+haute situation en Angleterre. Guillaume de Poitiers nous le
+montre en effet comme l'homme le plus considérable de son pays par
+ses richesses, ses titres, sa puissance. Cunctorum suæ
+dominationis comitum divitiis et honore ac potentia maximus (37) .
+
+
+Il était d'ailleurs nécessaire de lui donner un titre connu des
+Normands à qui la Tapisserie était destinée. Nous ne traduisons
+pas ici Dux, par Duc, parce que ce titre ne devait pas entrer dans
+la hiérarchie féodale anglaise, avant le XIVe siècle (38) .
+
+
+
+
+M. Fowke (39) remarque, avec raison, que les chevaux ont la
+crinière coupée, selon l'usage anglais à cette époque: c'est un
+caractère important et qu'il ne faut pas oublier dans l'étude de
+notre tenture.
+
+
+
+
+Les hommes portent aussi la moustache et les cheveux assez longs
+sur la nuque; particularité qui permettra au cours des scènes
+suivantes, de reconnaître les Anglais des Normands.
+
+
+Les deux chevaliers, au dernier rang de l'escorte de Harold, ont
+une attitude très caractéristique. Leur geste de main, qui sera
+répété par d'autres personnages de la [p. 29] Tapisserie (40),
+n'indique-t-il pas leurs préoccupations, leurs inquiétudes sur
+l'issue du voyage qu'entreprend leur seigneur?
+
+
+
+
+Des arbres séparent cette scène de celle qui va suivre. La
+bizarrerie du dessin n'est pas sans surprendre dans une œuvre qui,
+malgré ses incorrections, conserve un indiscutable cachet de
+réalisme. On a remarqué que l'habitude de placer un arbre, une
+tour, une maison, un château, pour montrer que la scène est
+terminée et qu'une autre va commencer, est fort ancienne; on la
+trouve déjà à Rome, dans les bas-reliefs des colonnes de Trajan et
+d'Antonin. Nous croyons plus conforme à l'esprit général de la
+Tapisserie, au souci d'exactitude du dessinateur, de voir là une
+allusion à un fait réel. Pour nous, cet arbre, ou plutôt ce groupe
+d'arbres, indique que Harold a traversé une contrée boisée, comme
+celle qui sépare Londres de la côte du Sussex, où se trouve
+Bosham.
+
+
+
+
+[p. 30]
+
+PL. I, n° 3.
+
+
+ECCLESIA:
+
+
+Une église.
+
+
+Harold à peine arrivé à Bosham se rend à l'église et demande à
+Dieu de bénir son voyage. En entrant, il plie le genou et
+s'incline en signe de respect. Son attitude, la vivacité de son
+regard, dénotent un chrétien fidèle, incapable, selon toute
+apparence, de violer un serment prêté sur les choses saintes, sur
+les reliques les plus vénérées.
+
+
+Du monument, nous voyons une façade latérale, avec une porte qui
+s'ouvre entre deux contreforts. En haut est une rangée de
+fenêtres.
+
+
+L'entrée choisie par Harold est précédée d'un perron de trois
+marches.
+
+
+
+
+[p. 31]
+
+PL. I, n° 4.
+
+
+HIC HRROLD:::v MARE NAVIGAVIT:::v
+
+
+Harold voyage par mer.
+
+
+Sa prière achevée, Harold va à son château prendre un repas. Ce
+château comprend un rez-de-chaussée voûté, servant de magasin, et
+à l'étage une salle d'honneur, qu'on accède par un escalier
+extérieur; il répond à la réalité des choses et nous donne l'idée
+des demeures seigneuriales du temps (41). Nous retrouvons ces deux
+pièces caractéristiques dans les grandes habitations du moyen âge,
+ainsi que l'attestent les ruines des anciens châteaux. Les
+constructions conventuelles présentent souvent des dispositions
+analogues.
+
+
+
+
+Il nous semble bien téméraire de reconstituer le menu d'après la
+représentation que nous avons; toutefois, l'ingénieux Fowke (42) a
+cru pouvoir admettre que, du moment où n'apparaissait pas aux
+regards, bien en évidence, le morceau de viande salée qui formait
+la pièce principale de tout vrai repas à cette époque, il ne
+s'agissait que d'une simple collation, que prenait la suite de
+Harold, pendant qu'il faisait ses dévotions à l'église. Peut-
+être, sa prière faite, s'est-il rendu directement à son navire.
+L'écuyer qui avertit les convives en retard, semble, il est vrai,
+le désigner, mais peut-on admettre que le [p. 32] dessinateur de
+la Tapisserie se fût donné la peine de représenter cette scène, si
+les subalternes de la suite y avaient seuls pris part?
+
+
+
+
+Pour nous, ce tableau contient plusieurs scènes distinctes: dans
+la première, Harold et ses compagnons achèvent de prendre leur
+repas, lorsqu'on vient les avertir que l'heure du départ est
+arrivée; la seconde représente l'embarquement. Pour se rendre à la
+barque qui les attend, les voyageurs entrent jambes nues dans la
+mer. Harold s'avance le premier avec son faucon au poing et un de
+ses chiens sous le bras. Un écuyer en tient un autre, deux
+matelots portent les rames et un instrument qu'on a pris tantôt
+pour une baguette d'oiseleur, tantôt pour une laisse de chien et
+qui pourrait bien être la mèche ou barre de la large rame qui
+servait de gouvernail à cette époque.
+
+
+
+
+Le dessinateur nous fait ensuite assister à une manœuvre
+intéressante et il l'a représentée avec cette rigoureuse
+exactitude, qui atteste ses qualités d'observateur. Le navire, qui
+servira au voyage, est forcé par son importance même, de se tenir
+au large. Pour embarquer, il a fallu recourir à une chaloupe d'un
+moindre tirant d'eau. On l'a approchée du rivage autant que
+possible et même un peu ensablée. Les matelots la dégagent avec la
+gaffe, puis à force de rames gagnent le navire. A l'avant un
+matelot se dispose à aborder.
+
+
+
+
+Par son avant et son arrière amincis, qui permettent de naviguer
+dans les deux sens, comme encore aujourd'hui les gondoles de
+Venise, ce navire diffère de ceux qui sont actuellement d'un usage
+général. Son mât est fortement [p. 33] maintenu par les étais et
+les haubans. Sur le côté, une large rame, attachée par une corde,
+sert de gouvernail (43). Des boucliers garnissent le bordage.
+
+
+Le transbordement opéré, on attache la chaloupe à l'arrière du
+vaisseau, suivant un usage qui s'est perpétué jusqu'à nos jours.
+
+
+
+
+
+[p. 34]
+
+PL. I, n° 5.
+
+
+
+ET VELIS: V6NT0: PLRNIS VENlT:
+
+IN TERRA: WIDONIS COMITIS
+
+
+Le vaisseau de Harold, poussé par le vent
+
+qui gonfle les voiles, vient échouer sur le territoire
+
+du comte Guy de Ponthieu.
+
+
+L'embarquement terminé, le voyage commence. Harold, reconnaissable
+à son manteau, est au gouvernail et commande l'équipage. Pour se
+préserver du froid, il s'est couvert la tête d'un gros bonnet de
+laine, car le vent souffle en tempête, gonfle les voiles et
+accélère la marche. Au bout d'un certain temps la vigie, qui a
+grimpé au haut du mât, signale un rivage. On abaisse la voile et
+on va jeter l'ancre. La chaloupe est déjà disposée pour faciliter
+le débarquement. Malheureusement, ballotté par les vents et les
+flots, le navire a perdu sa voie et au lieu d'aborder en
+Normandie, où Harold serait magnifiquement accueilli par le duc
+Guillaume, il arrive sur le territoire du comte Guy de Ponthieu.
+
+
+
+
+[p. 35]
+
+PL. I, n° 6.
+
+
+HAROLD-
+
+
+Harold.
+
+
+Harold, toujours désigné par son manteau, est descendu dans la
+chaloupe pour aborder. Que porte-t-il à la main, une lance? un
+bâton de commandement? Impossible de bien distinguer. Comme il
+connaît la barbarie des coutumes de son temps, et sait que le
+malheureux naufragé, jeté par la tempête sur un rivage étranger,
+est à la merci du seigneur du lieu qui peut en disposer à son gré,
+le retenir prisonnier, le vendre comme esclave, et même le mettre
+à mort (44), il ne peut tenter une résistance inutile. Il doit, au
+contraire, s'efforcer d'obtenir les meilleures conditions; son
+attitude doit être toute pacifique. De la barque, il engage une
+conversation avec les hommes qui viennent s'emparer de lui.
+
+
+
+
+
+[p. 36]
+
+PL. I, n° 7.
+
+
+HIC: APPREHENDIT: WIDO: HAROLDU:
+
+
+Guy se saisit de Harold.
+
+
+Voici comment les chroniques de Normandie rapportent cet épisode:
+
+
+« Comme les Anglois cingloient par mer, ils apperçurent un battel
+pêcheret; si firent signe aux pescheurs ce qu'ilz veinssent à eux.
+L'un des pescheurs cognut bien ce Hérault pour ce qu'il l'avoit
+autrefois veu en Engleterre; et quand il fut départi des nefs, il
+s'en vint arriver à terre à Abbeville et incontinant alla devers
+Guion, conte de Ponthieu qui là estoit; auquel il dist que s'il
+lui vouloit donner vingt livres, il lui feroit avoir ung
+prisonnier qui lui en rendroit mil. Guion lui octroya sa
+demande et après se mist en mer, et finalement il print Hérault et
+ses nefs et admena le tout à Abbeville (45). » D'après la
+Tapisserie, Guy de Ponthieu aurait arrêté Harold au moment où il
+abordait. Il est venu avec une escorte; mais si ni lui, ni ses
+hommes n'ont la broigne de combat, ils ont du moins la lance,
+l'épée et le bouclier pour prévenir toute velléité de résistance.
+Harold proteste contre son arrestation, et le soldat lui montre
+son maître, dont il ne fait qu'exécuter les ordres.
+
+
+[p. 37] A signaler dans ce tableau: 1° les chevaux qui
+contrairement à ceux que nous avons déjà rencontrés (Pl. I, n° 2)
+ont conservé leur crinière selon l'habitude française; 2° les
+figures des boucliers, qu'on a prises pour les premières
+armoiries; mais cette thèse est abandonnée: les emblèmes ne
+devinrent pas héréditaires avant les croisades.
+
+
+
+
+[p. 38]
+
+PL. I, n° 8.
+
+
+ET DUXIT: EUM AD BELREM: ET
+
+IBI EUM: TENUIT:
+
+
+Il le conduisit à Beaurain, où il le garda prisonnier.
+
+
+D'après Wace (46) Harold fut d'abord conduit à Abbeville, puis au
+château voisin de Beaurain, actuellement dans l'arrondissement de
+Montreuil.
+
+
+Nous voyons la troupe s'avancer: en avant sont les prisonniers,
+reconnaissables à leurs moustaches et à leurs cheveux. Ils sont
+gardés par les hommes d'armes du Ponthieu, à la nuque rasée,
+suivant la curieuse mode française d'alors. Un d'eux, qui semble
+leur chef, porte à la main une épée, avec le baudrier ou
+ceinturon, servant à la fixer au côté. Nous pensons que c'est
+l'épée que portait Harold au moment de son arrestation et qu'on
+lui a enlevée par prudence.
+
+
+
+
+Plus loin un groupe d'hommes d'armes à cheval, précédé de deux
+cavaliers, qui attirent forcément l'attention. Ce sont Guy et
+Harold, mais comment les identifier?
+
+
+Frappés de la pose du faucon du second cavalier, qui leur a semblé
+un signe de tristesse, les premiers commentateurs, et notamment
+Montfaucon, ont pensé que c'était Harold (47). Comme Fowke (48)
+nous estimons qu'ils se sont [p. 39] trompés, car c'est bien
+Harold qui s'avance le premier immédiatement après ses compagnons
+de captivité. On le reconnaît à sa moustache; il porte aussi le
+même manteau qu'au moment de son arrestation; il conserve son
+faucon par une faveur toute spéciale, mais on lui a retiré ses
+éperons qui faciliteraient sa fuite, et les rênes de son cheval
+sont attachées à l'arçon de la selle. Guy, au contraire, a
+exactement le même costume que dans la scène précédente. Il a
+l'œil sur ses prisonniers et peut facilement donner des ordres à
+la troupe qui le suit, à la moindre tentative de fuite. Nous ne
+connaissons aucun texte permettant de tirer parti de l'attitude de
+son faucon.
+
+
+
+
+[p. 40]
+
+PL. I, n° 9,
+
+
+
+VBI: HAROLD: ET WIDO: PARABOLANT:
+
+
+Entretien de Harold et de Guy.
+
+
+Dans cette scène, la diversité des attitudes est saisissante.
+Tandis que Guy, pour bien attester sa puissance, est assis sur son
+siège élevé, l'épée nue à la main, Harold se tient debout à
+distance respectueuse. Bien que par une faveur toute spéciale, due
+sans aucun doute à sa haute situation en Angleterre, on lui eût
+rendu son épée, il ne la fixe pas à son côté, et la tient à la
+main, au fourreau, la pointe en bas, comme fera cet homme du
+peuple, que nous verrons admis à donner des renseignements au Roi
+d'Angleterre (49).
+
+
+Quel est le sujet de l'entretien? De toute évidence, après avoir
+protesté contre sa captivité, Harold discute les conditions de sa
+rançon, invoque sa qualité d'ambassadeur du roi d'Angleterre, et
+sollicite peut-être aussi l'autorisation d'envoyer un de ses amis
+à Guillaume, duc de Normandie, pour réclamer sa protection. Mais
+soudain la conversation est interrompue. Un écuyer, portant
+l'épieu et l'épée, vient avertir Guy d'un événement grave et
+imprévu, probablement de l'arrivée des messagers de Guillaume que
+nous allons trouver au tableau suivant.
+
+
+
+
+Profitant de l'émoi que cause cet incident, un personnage, qui a
+assisté à l'entretien, s'empresse de sortir à la [p. 41] dérobée.
+Les dents qui ornent son vêtement ont fait croire que c'était le
+fou de Guy; mais ne vaut-il pas mieux reconnaître là un des
+compagnons de Harold, qui s'évade pour avertir Guillaume de la
+situation de son maître? N'est-ce pas lui que nous verrons bientôt
+aux pieds de Guillaume? C'est certainement un Anglais; il n'a pas
+la nuque rasée.
+
+
+
+
+
+[p. 42]
+
+PL. II, n° 10.
+
+
+UBI: NUNTII: WILLELMl: DUCIS:
+
+VENERUNT: AD WIDONE
+
+TUROLD
+
+Les envoyés de Guillaume viennent trouver
+
+le comte Guy.
+
+Turold.
+
+
+Cette scène contraste singulièrement avec la précédente. Le même
+Guy de Ponthieu y joue encore le rôle principal; mais au lieu de
+donner audience à son prisonnier, il reçoit les envoyés du
+redoutable duc de Normandie, son suzerain. Il ne cherche plus à
+éblouir par le vain étalage de sa puissance, il a quitté son siège
+élevé et se tient debout, une hache à la main; un ami l'accompagne
+et souligne du geste les points importants de l'entretien.
+
+
+Guy est le seul Français qui, dans la Tapisserie, porte une hache.
+Sous son manteau, nous voyons sa broigne, formée de morceaux
+d'étoffe ou de cuir de couleurs différentes. Les messagers ont la
+lance et l'épée. Nous signalons ces détails caractéristiques du
+cérémonial du temps.
+
+
+Guillaume a si expressément recommandé à ses envoyés de faire
+diligence, qu'ils ne veulent même pas donner à leurs chevaux
+fatigués un vrai repos. Ils les ont remis à un palefrenier qui les
+tient à la main, afin de pouvoir repartir aussitôt après leur
+entrevue avec Guy.
+
+
+
+
+A première vue, cet homme qui tient les chevaux est un nain,
+d'autant plus grotesque qu'il porte une longue [p. 43] barbe, tout
+en ayant la nuque rasée. C'est probablement pour montrer son
+éloignement qu'on l'a représenté ainsi. C'est un Français,
+apparemment de la maisnie de Guy.
+
+
+
+
+Au-dessus de sa tête, entre deux lignes toutefois, on lit un nom:
+Turold. On a cru d'abord que c'était le sien; mais quel intérêt
+pouvait-il y avoir à consacrer et à mettre en évidence un
+personnage aussi subalterne?
+
+
+Nulle part, ailleurs, les inscriptions ne sont soulignées. Les
+deux traits que nous avons ici indiquent que le nom n'est pas le
+sien, mais celui d'un des ambassadeurs.
+
+
+
+
+Les savantes recherches de Fowke nous apprennent, en effet, que
+Turold était un personnage important, Connétable de Bayeux, connu
+par suite, et très estimé dans la ville à qui était destinée la
+Tapisserie. Là chacun devait être fier de voir un compatriote mêlé
+à ces graves événements.
+
+
+Les archives de Saint-Lô possèdent une charte, où, en guise de
+signature, on trouve la croix du duc Guillaume auprès de celle de
+ce Turold (50), et, dans le Domesday book, on retrouve ce même nom
+parmi les vassaux de l'évêque de Bayeux. Plus tard, il y eut des
+alliances entre la famille Turold et celle du Conquérant lui-même;
+et c'est un Turold, qui occupa le siège épiscopal de Bayeux, après
+la mort d'Odon de Conteville, frère de Guillaume le Conquérant, un
+des principaux personnages de la conquête, comme nous le verrons
+plus loin, en poursuivant l'étude de notre Tapisserie.
+
+
+
+
+[p. 44]
+
+PL. II, n° 11.
+
+NUNTTI: WILLELMI
+
+Les envoyés de Guillaume.
+
+
+Un édifice à trois grandes arcades en plein cintre, qui peut
+représenter le château du comte Guy à Beaurain, sépare cette scène
+de la précédente. Les envoyés accourent au galop, pour se
+conformer aux instructions reçues. Guillaume s'intéresse tellement
+au succès de leur mission, qu'il a chargé un veilleur, que nous
+voyons monté sur un arbre, de l'aviser dès qu'il les verra
+revenir.
+
+
+
+
+Deux des commentateurs les plus autorisés de la Tapisserie ne
+comprennent pas de la même façon ces diverses scènes. Se prévalant
+surtout de la présence de l'édifice, qui se dresse devant les
+cavaliers, au-dessus desquels on lit l'inscription Nuntii
+Willelmi, le Dr Bruce pense qu'il y a eu deux ambassades et que ce
+n'est qu'après l'insuccès de la première, que la mise en liberté
+de Harold aurait été obtenue par une seconde, chargée de porter,
+non seulement des promesses, mais aussi des menaces sérieuses.
+Fowke, au contraire, n'admet pas la réalité de deux ambassades;
+pour lui, il y a ici une simple interpolation de scènes: les
+cavaliers que nous voyons sont ceux que recevait Guy dans le
+tableau précédent. On ne peut douter qu'il y ait des erreurs dans
+le classement des différents tableaux de la Tapisserie.
+
+
+L'artiste, chargé de reproduire sur la toile les compositions [p.
+45] du dessinateur, n'a pas suivi l'ordre logique. Ainsi nous
+aurions dû déjà voir Guillaume charger ses amis de négocier avec
+Guy. Mais, y a-t-il eu deux ambassades? C'est très douteux: car,
+si Guy, ancien prisonnier de Guillaume, cherchait à obtenir la
+plus forte rançon possible, il ne devait pas se montrer absolument
+intraitable, sachant bien que son puissant suzerain ne reculerait
+devant aucun moyen, pour obtenir la remise d'un prisonnier de
+l'importance de Harold, et, au besoin, pour se venger d'un refus.
+
+
+
+
+[p. 46]
+
+PL. II, nos 12 et 13.
+
+
+
++ HIC VENIT: NUNT1VS: AD WIL-
+
+GELMVULM DVCEM
+
+Un envoyé de Harold vient trouver le duc Guillaume.
+
+
+Remarquons tout d'abord que l'inscription est précédée d'une
+croix. Elle sépare les tableaux que nous avons vus de ceux qui
+vont suivre. La seconde partie du drame commence. Guillaume de
+Normandie entre en scène. Nous le voyons sur son trône, avec les
+insignes de sa puissance souveraine, le manteau et l'épée nue.
+Près de lui est l'ami, que Harold est parvenu à lui envoyer. C'est
+un Anglais, ses cheveux et sa moustache nous l'attestent. Son
+attitude expressive nous dit sa gratitude envers Guillaume qui, à
+sa prière, envoie deux officiers de son palais à Guy de Ponthieu,
+pour négocier la liberté de Harold, son maître. Un des
+ambassadeurs fait de la main gauche le geste de toute personne qui
+réclame une dernière explication. Leur mission sera couronnée de
+succès. Ils obtiendront la liberté du prisonnier moyennant le
+payement d'une grosse somme d'argent, et la donation d'un manoir
+sur les bords de l'Eaulne.
+
+
+
+
+A la suite de cette scène nous trouvons un château (Pl. II, 13)
+qui mérite une attention spéciale. Tandis que les villes de Dol,
+de Rennes, de Dinant, de Bayeux, ne sont défendues que par des
+donjons de bois entourés de simples palissades, celui-ci nous
+présente une enceinte de pierre, couronnée de créneaux. A l'époque
+de la [p. 47] Tapisserie, vers 1077, ces enceintes de pierre
+étaient excessivement rares et constituaient le dernier progrès de
+la fortification. Seuls en avaient de semblables les seigneurs
+très riches qui ne reculaient devant aucune dépense pour assurer à
+leur résidence favorite tous les moyens de défense.
+
+
+Qu'a voulu représenter le dessinateur? Ce n'est pas le palais de
+Guillaume. Nous le verrons bientôt; l'inscription le signalera; il
+n'est pas fortifié. Des commentateurs ont voulu y voir Beaurain où
+Harold était retenu prisonnier.
+
+
+Ne serait-il pas naturel d'y reconnaître le domaine qui fut donné
+à Guy de Ponthieu, pour la rançon de Harold? Les détails de la
+représentation disent son importance, par suite, le sacrifice fait
+par Guillaume et la gratitude qui était légitimement due.
+
+
+
+
+Selon Guillaume de Poitiers, Guy de Ponthieu aurait remis Harold
+sans condition et le duc de Normandie aurait spontanément témoigné
+sa reconnaissance par cette généreuse donation (51). Ce
+chroniqueur est-il réellement en contradiction avec les autres
+écrivains du temps, et n'arrive-t-il pas que les diplomates
+dissimulent, sous des générosités apparentes, les marchés arrêtés
+et discutés avec le plus de rigueur et de précision?
+
+
+
+
+[p. 48]
+
+PL. II, n° 14.
+
+
+HIC: WIDO: ADDUXIT HAROLDVM
+
+AD WILGELMUM: NORMAN-
+
+NORUM: DUCEM
+
+
+Ici Guy amène Harold à Guillaume, duc de Normandie.
+
+
+Il reste à exécuter la convention. Pour cela, Guillaume et Guy se
+rencontrent à Eu, à l'extrême limite du duché de Normandie.
+Peut-être la nouvelle de la venue de son redoutable voisin,
+accompagné d'une sérieuse escorte, a-t-elle, comme l'a supposé
+Montfaucon, pesé sur les négociations, et hâté la conclusion du
+marché. Quoi qu'il en soit, on est actuellement d'accord: le comte
+Guy, le faucon au poing, comme Harold, s'avance à la rencontre de
+Guillaume et lui remet son prisonnier. Tous les trois portent le
+manteau, insigne de leur dignité. Particularité unique, Guillaume
+a deux galons qui semblent fixer au cou le haut de son bliaud.
+
+
+Derrière les chefs sont leurs hommes d'armes, armés de l'épieu et
+du bouclier.
+
+
+
+
+On ne peut s'empêcher de remarquer que Guy ne monte pas un cheval,
+mais un mulet. Serait-ce par déférence pour le puissant duc dont
+il a été le prisonnier, et à qui il a promis, comme prix de sa
+liberté, de le servir fidèlement chaque année avec cent cavaliers,
+partout où il voudrait (52)? Nous sommes là en présence d'un
+détail du protocole féodal, qu'on n'a pas assez remarqué,
+semble-t-il. La situation est d'autant plus intéressante, que les
+hommes de l'escorte de Guy montent des destriers.
+
+
+
+
+[p. 49]
+
+PL. II, nos 15 et 16.
+
+
+HIC: DUX: WWILGELM: CUM HA-
+
+ROLDO: VENIT: AD PALATIU SUU
+
+
+Le duc Guillaume vient à son palais avec Harold.
+
+
+Deux scènes distinctes sous ce titre unique.
+
+
+Dans la première, Guillaume amène Harold à son palais de Rouen. Un
+officier en sort pour les recevoir et leur faire honneur. Notons
+que Harold, pour témoigner sa gratitude envers Guillaume, lui a
+donné son faucon, seul objet de valeur laissé en sa possession.
+Guillaume fait passer Harold devant lui, et il est facile de les
+distinguer: Guillaume est gros et fort, il a la nuque rasée;
+Harold, au contraire, est mince, élancé, il a conservé toute sa
+chevelure et porte une moustache. Remarquons qu'ici il n'a pas de
+manteau, comme dans les autres scènes (53).
+
+
+
+
+Dans la seconde, nous sommes dans la grande salle du palais.
+Guillaume, entouré de sa cour, est assis sur son siège ducal. Il
+tient à la main son épée nue, la pointe en bas (54). Il donne
+audience à Harold, qui parle avec [p. 50] animation. Le silence
+des inscriptions ne permet pas d'affirmer quel est le sujet de la
+conversation; mais on peut supposer que Harold a remercié son
+libérateur avec effusion et l'a assuré de sa gratitude. L'attitude
+des personnages, la véhémence de Harold, le calme de Guillaume
+semblent appuyer cette hypothèse.
+
+
+Mais il est possible aussi, comme des écrivains l'ont pensé, que
+Harold ait exposé la mission dont il était chargé, demandé en
+mariage la fille de Guillaume, offert la main de sa sœur pour un
+seigneur normand, et sollicité l'envoi en Angleterre d'un
+messager, chargé d'annoncer la fin de sa captivité. Rien ne
+s'oppose à ce que tous ces sujets aient été traités dans cette
+solennelle circonstance. A propos de la scène suivante, nous
+indiquerons la nouvelle et très séduisante hypothèse proposée par
+Fowke.
+
+
+
+
+Quant à Guillaume, il est tout heureux d'avoir chez lui, à sa
+discrétion, l'homme le plus considérable de l'Angleterre, le fils
+du principal ennemi des Normands. Il le reçoit avec les plus
+grands honneurs, et l'apparence de la plus franche cordialité. Il
+va l'emmener dans son expédition de Bretagne.
+
+
+
+
+La salle du palais mérite notre attention. La longue arcature, qui
+occupe tout le fond, semble dessinée d'après les monuments, et
+encore aujourd'hui, les ruines du château de Druyes (Yonne) nous
+en montrent une semblable (55).
+
+
+
+
+
+[p. 51]
+
+PL. II, n° 17.
+
+
+UBI: UNUS: CLERICUS: ET: ÆLFGYVA
+
+
+Un prêtre et Ælfgyva.
+
+
+Voici le groupe le plus mystérieux de la Tapisserie. Quelle est
+cette femme, portant un nom anglais très répandu, mais dont aucun
+document n'établit la présence dans le palais de Guillaume?
+
+
+L'imagination des commentateurs s'est à ce sujet donné libre
+carrière: elle a inventé les explications les plus compliquées,
+sans aboutir à rien. Certains ont cru que Ælfgyva était un titre
+de noblesse; mais on y aurait ajouté le nom de la princesse à
+laquelle on l'attribuait. Puis il faudrait expliquer ce qu'elle
+faisait en Normandie.
+
+
+D'autres ont pensé que c'était la fille de Guillaume qui, après
+ses fiançailles avec Harold, aurait pris ce nom; ainsi on a tenté
+de trouver un rapport entre elle et les faits représentés dans la
+Tapisserie. Freeman (56) se demande si on ne peut y voir Ælfgyva,
+veuve d'Elfgar, mère d'Eadgyth, fiancée avec Harold, et qu'il
+épousa à son retour en Angleterre. Mais comment était-elle en
+Normandie? Quel rôle y jouait-elle? Pourquoi ce prêtre auprès
+d'elle?
+
+
+Freeman se demande encore si cette Ælfgyva ne serait pas une sœur
+de Harold qui, venue avec lui en Normandie, [p. 52] et laissée
+libre par Guy de Ponthieu, serait venue à Rouen implorer le
+secours de Guillaume.
+
+
+
+
+Toutes ces hypothèses, si ingénieuses qu'elles soient, ne
+s'appuient sur aucun fait, sur aucune donnée historique. Il vaut
+mieux avouer son ignorance. De toute évidence, il s'agit d'un
+incident que les contemporains connaissaient, qui évoquait pour
+eux des souvenirs précis, mais que les historiens ne nous ont pas
+raconté. Il faut le retenir comme un des éléments qui permettent
+d'affirmer que la Tapisserie a été faite aussitôt après la
+conquête, ainsi que nous l'établirons.
+
+
+
+Maintenant, nous ne pouvons manquer d'exposer encore le très
+ingénieux roman imaginé par Fowke et qui a l'énorme avantage de
+relier entre eux les tableaux de la Tapisserie, et de donner à
+Harold un intérêt personnel dans cette guerre de Bretagne, que
+Guillaume n'aurait entreprise qu'à sa prière.
+
+
+Adoptant en partie une des hypothèses de Freeman, Fowke suppose
+qu'Ælfgyva était une sœur de Harold, venue en Normandie, soit pour
+l'accompagner dans le voyage qui nous est représenté, soit
+précédemment pour accompagner leur jeune frère Wulfnoth, qui y
+avait été envoyé comme otage, à la suite d'un des pactes
+intervenus entre le roi Édouard et ce Godwin, qui leva plusieurs
+fois contre ce dernier l'étendard de la révolte.
+
+
+Au moment des événements, Ælfgyva est à Dol, dont le gouverneur,
+ami de Guillaume, est un certain Rhiwallon; [p. 53] son nom
+celtique le rattache à l'Angleterre, où un Rhiwallon a été appelé
+par Harold à une position importante. D'autre part, cette famille
+avait des attaches sur le continent, puisqu'un Rhiwallon de Dinan
+a pris part à la croisade de 1096.
+
+
+C'est probablement à Dol qu'eut lieu l'entretien entre Ælfgyva et
+le clerc, entretien que la Tapisserie ne nous fait pas connaître
+expressément, mais dont elle permet de deviner le caractère
+érotique, par la similitude des poses du clerc et de l'homme nu de
+la bordure. A l'appui de cette hypothèse, on doit encore remarquer
+que le clerc a le pied sur les marches d'un édifice qui peut être
+un colombier. Dans ce système, la scène de la Tapisserie, que nous
+avons sous les yeux, représenterait Harold se plaignant à
+Guillaume de l'outrage fait à sa sœur, outrage que viennent de lui
+apprendre les chevaliers présents à l'entretien, et qu'il prend à
+témoin de la vérité de ses dires. Il demande aide et secours pour
+punir le coupable. Les dragons, qu'on voit au-dessous du colombier
+lançant des flammes, ne sont-ils pas une allusion à la colère de
+Harold et au dragon de Wessex, symbole du comté qu'il gouvernait?
+
+
+Guillaume, heureux de rendre un nouveau service à son hôte, décide
+l'expédition. Il va à Dol pour s'emparer du coupable, et lorsque
+ce dernier s'est échappé, en se laissant glisser le long des murs
+de la ville, et est parvenu à se réfugier à Dinan, sous la
+protection de Conan, la poursuite prend le caractère d'une
+véritable guerre, et Guillaume fait le siège de la ville, que nous
+allons voir forcée de se rendre.
+
+
+Cet ingénieux roman, qui tend à augmenter les motifs de
+reconnaissance que Harold devait à Guillaume, est bien conforme au
+plan général de la Tapisserie; [p. 54] mais cela suffit-il pour le
+faire accepter comme vérité historique?
+
+
+Ajoutons que si cette hypothèse était exacte, nous aurions encore
+ici une interversion dans l'ordre des scènes de la Tapisserie;
+Ælfgyva aurait dû être représentée avant l'audience accordée à
+Harold.
+
+
+
+
+[p. 55]
+
+PL. II, n° 18.
+
+
+HIC. WILLEM: DUX: ET EXERCITUS:
+
+EIUS: VENERUNT: AD MONTE
+
+MICHAELIS
+
+
+Le duc Guillaume vient avec son armée au Mont Saint-Michel.
+
+
+Guillaume a décidé de porter la guerre en Bretagne.
+
+
+Quel qu'ait été son véritable motif, il emmène avec lui Harold,
+heureux de l'occasion de montrer sa valeur. La Tapisserie nous
+présente un groupe de chevaliers différemment armés. Guillaume est
+au premier rang, il porte la broigne de combat et le heaume; à sa
+lance est le gonfanon, orné d'une croix. Près de lui est un
+cavalier important, coiffé d'un haut bonnet; n'est-ce pas Harold,
+qui sera armé chevalier au retour de l'expédition? Nous n'osons
+l'affirmer, car il n'a pas sa moustache habituelle (57). Pourtant
+la situation qu'il occupe semble bien le désigner.
+
+
+
+
+Devant Guillaume, un personnage à cheval porte la broigne de cuir
+et un bâton de commandement: c'est Odon, évêque de Bayeux, son
+frère utérin, car Pl. VII, n° 62 nous le retrouverons avec le même
+costume; alors, il sera identifié par l'inscription.
+
+
+[p. 56] Dans le lointain, on aperçoit le Mont Saint-Michel. Un
+personnage, placé dans la bordure, l'indique au spectateur. La
+Tapisserie étant destinée à Bayeux, il était bien naturel de le
+représenter; car c'est à cette célèbre Abbaye que Odon avait
+demandé des religieux pour le monastère qu'il avait fondé à
+Saint-Vigor, aux portes de sa ville épiscopale.
+
+
+
+
+[p. 57]
+
+PL. II, n° 19, PL. III, n° 20.
+
+
+ET HIC: TRANSIERUNT: FLUMEN:
+
+COSNONIS:
+
+HIC: HAROLD: DUX; TRAHEBAT:
+
+EOS: DE ARENA
+
+
+L'armée passe le Coesnon, et Harold sauve les soldats
+
+qui s'enlisaient dans les sables mouvants.
+
+
+Au pied du Mont Saint-Michel coule le Coesnon, qui sépare la
+Normandie de la Bretagne. Les sables mouvants de son lit rendent
+très dangereux le passage à gué. Aussi, l'armée éprouve-t-elle de
+sérieuses difficultés: soldats et chevaux s'enlisent. Un des
+cavaliers, craignant d'être embarrassé par ses étriers, s'est
+assis sur son cheval, qu'il abandonnera, s'il est nécessaire.
+Harold, plein d'ardeur, s'efforce de se rendre utile. La
+Tapisserie nous le montre, portant un soldat sur ses épaules, et
+en tenant un autre par la main. C'était, nous dit Ordéric Vital,
+un homme exceptionnel, remarquable par sa haute taille, son
+élégance, sa force corporelle, son courage, sa belle parole, la
+finesse et l'ingéniosité de son esprit. Ici, il se laisse aller à
+tout l'élan de sa nature généreuse et aussi de sa gratitude. Il se
+multiplie pour rendre service à Guillaume et à ses soldats. La
+scène se continue dans la bordure où nous voyons un chien qui
+sauve un soldat sur le point de s'enliser, et diverses espèces de
+poissons du Coesnon. M. Comte (58) en a remarqué deux, dessinés
+comme le signe du zodiaque, et il en a conclu que l'expédition
+avait eu lieu à la fin de février ou au commencement de mars.
+L'hypothèse est assurément très séduisante.
+
+
+
+
+[p. 58]
+
+PL. III, nos 21 et 22.
+
+
+ET VENERUNT AD DOL: ET:
+
+CONAN:- FUGA VERTIT:-
+
+REDNES
+
+
+Ils vinrent à Dol, d'où Conan s'enfuit.
+
+Rennes.
+
+
+Jusqu'ici la campagne n'a pas présenté de grands dangers. L'armée
+n'a pas cru nécessaire de revêtir le harnois de combat pour aller
+à Dol, assiégé par Conan, duc de Bretagne, et défendu par
+Rhiwallon, un ami. Elle a eu raison. Le bruit de son arrivée a
+suffi à faire lever le siège; mais Guillaume, sans tarder,
+poursuit son ennemi jusqu'à Rennes, et même jusqu'à Dinan. Pour
+cette marche en pays ennemi, les chevaliers se mettent en garde
+contre toute attaque ou toute embuscade: la Tapisserie nous les
+montre avec leurs broignes et leurs heaumes.
+
+
+
+
+Comme Dol, Rennes est représentée par une motte surmontée de
+défenses et entourée de fossés, qu'on franchit au moyen de ponts
+de bois. Sur le gazon des mottes, à Dol, picorent des volailles,
+et à Rennes paissent des moutons.
+
+
+
+
+Pour sortir de Dol, un homme se laisse glisser le long d'une corde
+fixée aux créneaux de la tour. C'est encore un épisode obscur;
+nous en avons déjà donné l'explication de Fowke. Généralement, on
+pense que c'est un messager chargé d'avertir Guillaume de l'état
+de la place assiégée.
+
+
+
+
+[p. 59]
+
+PL. III, n° 23.
+
+
+HIC MILITES WILLELMI: DUCIS:
+
+PUGNANT: CONTRA DINANTES:-
+
+
+Ici les soldats du duc Guillaume attaquent
+
+la ville de Dinan.
+
+
+Conan s'est réfugié à Dinan, espérant que cette importante place
+pourrait résister à l'armée de Guillaume. Ce château, bâti sur une
+motte élevée, entouré de larges fossés, réunit tous les caractères
+d'une importante forteresse du XIe siècle. Le pont, très incliné,
+est composé de pièces de bois non jointes, pour empêcher de
+glisser sur la pente. A son extrémité, une porte, premier élément
+de défense, déjà abandonné par les assiégés. Les chevaliers se
+sont réunis pour repousser l'effort des assiégeants, qui lancent
+sur la ville une grêle de traits. L'attaque est des plus vives, et
+sur le point de triompher. Pour assurer la défense, il a été
+nécessaire d'appeler là tous les hommes d'armes, même ceux qui
+veillaient sur le reste de l'enceinte. Des assiégeants en
+profitent pour s'avancer jusqu'aux remparts abandonnés et y mettre
+le feu. La place est donc aux abois. Il y a bien encore le donjon,
+également en bois, que nous voyons s'élever au centre. Mais
+comment y tenir au milieu de l'incendie général?
+
+
+
+
+[p. 60]
+
+PL. III, n° 24.
+
+
+ET: CUNAN: CLAVES: POR-
+
+REXIT:-
+
+
+Conan remet les clés de la ville.
+
+
+Dans cette situation désespérée, Dinan n'a plus qu'à se rendre.
+Conan, qui commande la défense, le reconnaît enfin: il descend
+dans les lices, et de là tend, au bout de sa lance, les clés de la
+ville au vainqueur, qui les reçoit sur sa lance. C'est
+probablement Guillaume lui-même qui est ici représenté: ses
+chausses treillissées comme sa broigne, ce qui était très rare à
+cette époque, semblent bien le désigner.
+
+
+On ne peut songer à Harold; en effet, il ne porte pas la moustache
+qui désigne habituellement les Anglo-Saxons, et c'est seulement à
+la scène suivante, qu'il recevra les armes de chevalier.
+
+
+
+
+Les chroniques, qui si souvent mentionnent la reddition de villes
+assiégées, ne nous disent pas comment s'opérait la remise au
+vainqueur. La représentation peut-être unique que nous avons ici,
+est d'autant plus précieuse que Conan, en présentant ainsi les
+clés de Dinan au bout de sa lance, se conformait probablement à un
+usage général (59).
+
+
+
+
+[p. 61] Dans les législations anciennes, la convention, l'accord
+des parties ne suffisait pas à transférer la propriété; il fallait
+la tradition, c'est-à-dire une véritable mise à la disposition du
+nouveau propriétaire. Le droit romain, qui est resté en vigueur
+jusqu'au commencement du siècle dernier, consacrait cette règle
+par la maxime: traditionibus, non nudis pactis dominia rerum
+transferuntur. La tradition d'une maison se faisait par la remise
+des clés. C'est de ce moment, que l'ancien propriétaire perdait
+ses droits, et les transférait à l'acquéreur. De même Conan
+abandonnait ainsi ses droits de suzeraineté et autres sur Dinan.
+
+
+Ne trouvons-nous pas une survivance de ces idées dans l'usage de
+présenter aux souverains modernes les clés des villes qu'ils
+visitent?
+
+
+
+
+[p. 62]
+
+PL. III, n° 25.
+
+
+hIC: WILLELM: DEDIT: HAROLDO:
+
+ARMA.
+
+
+Guillaume donne les armes à Harold.
+
+
+Pendant cette campagne de Bretagne, Harold s'est comporté en
+vaillant soldat et a contribué au succès. Guillaume, qui cherche
+toutes les occasions de lui être agréable, va mettre le comble à
+ses bontés en lui donnant des armes, c'est-à-dire en l'armant
+chevalier (60).
+
+
+Il le revêt de la broigne, lui met le heaume sur la tête, après
+lui avoir donné les armes de l'homme libre, l'épée, et la lance
+ornée d'un gonfanon à quatre pointes.
+
+
+Certainement Harold était déjà chevalier d'après le rite
+anglo-saxon, mais, nous dit Wace:
+
+« Engleiz ne savaient joster,
+
+Ni à cheval armes porter. »
+
+
+
+
+Son titre consacrait sa valeur comme fantassin; et c'est ainsi que
+nous le verrons à Hastings; mais pendant la guerre de Bretagne, il
+a combattu à cheval auprès de Guillaume. Il est donc naturel de
+lui conférer un titre, qui récompense ses exploits d'un nouveau
+caractère. Cet adoubement, cette réception dans la chevalerie, est
+une cérémonie purement laïque, conformément à l'usage antique.
+
+
+
+
+[p. 63] Ne manquons pas de le signaler, comme une preuve de
+l'antiquité de la Tapisserie. Ce n'est, en effet, que plus tard,
+au XIIe siècle, qu'en France, l'Eglise interviendra et fera bénir
+par un de ses dignitaires, évêque ou abbé, les armes des nouveaux
+chevaliers. Ingulf, qui fut un des familiers et des secrétaires de
+Guillaume le Conquérant, nous dit que, dès le XIe siècle, on avait
+institué en Angleterre un cérémonial religieux de l'adoubement;
+mais il nous fait savoir en même temps que les Normands se
+refusaient à l'adopter, regardant alors comme indigne le chevalier
+qui recevait les armes d'un prêtre (61).
+
+
+
+
+[p. 64]
+
+PL. III, n° 26.
+
+
+
+HIV WILLELM VENIT: BAGIA5 UBI
+
+HAROLD: SACRAMENTUM: FECIT:-
+
+WILLELMO DUCI:-
+
+
+Ici Guillaume vint à Bayeux où Harold lui prête serment.
+
+
+Nous voici à Bayeux, qui va être témoin du plus grave événement
+qui ait signalé la présence de Harold en Normandie. Ce seigneur
+promet solennellement à Guillaume de l'aider de tout son pouvoir à
+s'établir sur le trône d'Angleterre, après la mort du vieux roi
+Édouard! La Tapisserie nous représente Harold prêtant ce serment
+sur les reliques les plus vénérées.
+
+
+
+
+Est-ce bien à Bayeux que ce serment fut prêté? Les historiens ne
+sont pas d'accord. Guillaume de Poitiers dit que c'est à
+Bonneville-sur-Touques, Ordéric Vital à Rouen, mais Robert Wace et
+la Tapisserie indiquent Bayeux. Il y eut, d'ailleurs, au moins
+deux promesses. La première fut faite, vraisemblablement, au cours
+d'une conversation intime; mais Guillaume ne s'en contenta pas, et
+voulut en obtenir une autre plus solennelle, accompagnée d'un
+serment prêté sur reliques, devant de nombreux témoins; c'est
+cette dernière qui est ici représentée.
+
+
+
+
+Wace (62) nous dit qu'Harold aurait étendu la main sur une riche
+tenture qui dissimulait les plus insignes reliques, et aurait été
+épouvanté en constatant sur quels [p. 65] corps saints il avait
+juré, et par suite, la gravité exceptionnelle de son serment. La
+Tapisserie, au contraire, nous montre Harold prêtant serment dans
+les conditions les plus normales. Les deux reliquaires sont bien
+en évidence, sur deux autels revêtus de tentures. Guillaume et les
+autres Normands indiquent de la main Harold, pour signaler à notre
+attention le serment qu'il prête.
+
+
+A ce moment, Harold était à la discrétion de Guillaume qui, en cas
+de refus, l'eût, peut-être, gardé prisonnier en Normandie; mais,
+a-t-il été trompé en quelque manière sur la gravité du serment
+qu'il prêtait? nous ne pouvons le croire, malgré la formelle
+accusation de Wace. Car, comme Fowke (63) le remarque avec raison,
+Harold, sommé d'exécuter sa promesse, dira quelle n'a aucune
+valeur parce qu'il n'était pas libre; mais jamais il ne se
+plaindra d'avoir été victime d'une fraude, ou d'une supercherie.
+
+
+
+
+Deux compagnons de Harold assistent à cette scène. Leur attitude
+est caractéristique. Le premier semble menacer son maître du doigt
+comme pour accentuer les graves conséquences d'un tel serment;
+l'autre reprend épouvanté le chemin de l'Angleterre. Ce dernier
+porte un manteau très spécial, doublé de fourrures, que nous ne
+retrouvons pas ailleurs dans la Tapisserie.
+
+
+
+
+Sur la motte du château de Bayeux sont deux oiseaux qui ont dans
+le bec un même bâton. Peut-on, avec Fowke, voir là un symbole de
+l'attachement qui, après le serment, liait Harold à Guillaume (64)
+?
+
+
+
+
+[p. 66]
+
+PL. III, n° 27.
+
+
+HIC HAROLD: DUX:- REVER5US: EST
+
+AD ANGLICAM: TERRAM:
+
+
+Harold est de retour en Angleterre.
+
+
+Après ce long séjour en Normandie et les événements de ces
+derniers temps, Harold avait hâte de rentrer en Angleterre. De son
+côté, Guillaume, assuré par son serment, de trouver en lui l'aide
+nécessaire pour recueillir la succession du vieux roi Édouard, et
+s'affermir sur le trône, n'avait plus d'intérêt à le retenir. Il
+lui fournit un navire, le combla de présents, et le laissa partir
+en l'engageant à tenir son serment.
+
+
+
+
+Nous voyons Harold sur le point d'aborder. Debout, près du mât, il
+montre du doigt cette terre anglaise, où il est impatiemment
+attendu.
+
+
+Du haut d'un château qu'on suppose être celui de Bosham, un
+ami(65) le reconnaît, et sa surprise est telle qu'il a peine à en
+croire ses yeux. Il avertit tous les habitants qui courent aux
+fenêtres pour s'assurer par eux-mêmes de l'exactitude de la
+nouvelle.
+
+
+
+
+Dans la bordure, deux fables: le loup et la grue, le [p. 67]
+renard et le corbeau. N'est-il pas permis d'y voir une allusion à
+la situation de Harold qui, avant de quitter la Normandie et de
+rentrer dans sa patrie, a prêté à Guillaume ce serment, véritable
+renonciation à l'espérance, caressée dès longtemps, d'obtenir la
+couronne d'Angleterre à la mort d'Édouard.
+
+
+
+
+[p. 68]
+
+PL. III, n° 28.
+
+
+ET VENIT: AD: EDWARDU:-
+
+REGEM:-
+
+
+Et va trouver le roi Édouard.
+
+
+A peine débarqué, Harold se rend à Londres pour mettre le roi
+Édouard au courant des divers incidents de son voyage. Comme son
+écuyer, il monte un cheval dont la crinière n'est pas coupée comme
+celle des chevaux anglais que nous avons vus (Pl. I, n° 2). Ces
+deux chevaux viennent donc de Normandie, ce sont des cadeaux de
+Guillaume.
+
+
+
+
+Sans retard Harold est introduit près du roi. Ici, Harold n'a pas
+de moustaches; probablement par un oubli, peut-être pour montrer
+qu'il vient de Normandie, et qu'il en a, momentanément, adopté la
+mode (66).
+
+
+Pendant l'absence de Harold, le roi a beaucoup vieilli. Il n'a
+même plus la force de tenir son sceptre, comme à la première
+scène. Il l'a remplacé par le bâton sur lequel il appuie sa marche
+défaillante. Avec une bienveillance attristée, il écoute le récit
+du voyageur.
+
+
+
+
+Le dessinateur, toujours attentif à nous donner les détails
+typiques, a eu grand soin de bien caractériser cette scène, et de
+la différencier de celles qui se sont passées sur le continent. Au
+lieu de l'épieu normand, les officiers du palais portent l'arme
+nationale des Anglo-Saxons, la hache, que nous retrouverons à la
+bataille de Hastings.
+
+
+
+
+[p. 69]
+
+PL. III, n° 29.
+
+
+HIC PORTATUR: CORPUS: EAD-
+
+WARDI: REGIS: AD: ECCLESIAM:
+
+SCI PETRI APLI
+
+
+Ici on porte le corps du roi Édouard à l'église de Saint-Pierre
+apôtre.
+
+
+Voici les funérailles du roi Édouard, que nous verrons, aux
+tableaux suivants, faire ses dernières recommandations, puis,
+couché sur son lit de mort. Pourquoi cette interversion de la
+suite naturelle des événements? C'est, dit Fowke (67), pour nous
+montrer que le roi avait, en quelque sorte, cessé de régner avant
+que son âme fût séparée de son corps, et surtout pour bien faire
+voir que là se termine la première partie du drame. La seconde,
+qui a pour sujet le règlement de la succession au trône vacant, se
+terminera par le triomphe des prétentions normandes. Un des
+éléments est le testament d'Édouard, et nous allons voir ce vieux
+roi déclarer ses volontés à ses amis.
+
+
+Le couronnement de Harold est la suite directe de cette mort. La
+représentation des funérailles aurait distrait l'attention et
+ralenti l'intérêt.
+
+
+L'abbé Laffetay (68) croit à une simple interversion des dessins
+par les brodeuses chargées de les exécuter, et cette explication
+plus simple semble préférable.
+
+
+[p. 70] Quoi qu'il en soit, la Tapisserie nous montre d'abord
+l'église Saint-Pierre de Westminster: c'est un grand édifice,
+composé d'un chœur et d'une nef réunis par un transept; au milieu
+s'élève une tour lanterne (69), flanquée de quatre tours plus
+petites; la construction est à peine achevée. Un ouvrier est en
+train de poser le coq sur le chevet de l'église.
+
+
+Le roi Édouard avait à grands frais fait élever cet édifice, qui
+fut consacré le 25 décembre 1065. Trop malade pour assister à la
+cérémonie, il y fut représenté officiellement par la reine. Une
+main sort du ciel pour bénir, soit l'édifice, soit le corps du
+roi, qui sera bientôt canonisé, et dont l'entrée au ciel, d'après
+les légendes, fut signalée par une foule de prodiges.
+
+
+
+
+C'est dans ce temple, que huit officiers du palais portent le
+corps du roi. Il est provisoirement renfermé dans un cercueil de
+parade, qui a la forme d'un édicule avec son toit, en double
+pente, orné de deux antéfixes. Il n'est pas sans analogie avec
+certaines châsses d'orfèvrerie de l'époque. La décoration consiste
+dans des bandes horizon taies, enrichies de petits ronds et de
+quatre-feuilles.
+
+
+Selon l'usage du temps, le défunt est enveloppé dans une riche
+étoffe, fixée au corps par six liens. Une planche enlevée au
+cercueil permet de l'apercevoir. Des enfants de chœur accompagnent
+le convoi en sonnant des clochettes. Cette coutume s'est perpétuée
+pendant des siècles, dans les cérémonies funèbres. L'abbé Laffetay
+(70) dit qu'il en a trouvé des traces dans les diocèses de la
+Basse-Normandie, [p. 71] notamment dans celui de Bayeux.
+Actuellement encore les processions solennelles de la Fête-Dieu y
+sont souvent précédées de clochettes semblables.
+
+
+Un groupe de prêtres tonsurés forme le cortège et récite des
+prières. Leur costume diffère peu de celui des laïques; toutefois,
+certains portent un manteau un peu plus long. Plusieurs ont leur
+missel à la main, un d'eux porte une crosse. On ne peut qu'être
+frappé de la simplicité de ces funérailles royales.
+
+
+
+
+[p. 72]
+
+PL. IV, n° 30.
+
+
+HIC EADWARDUS: RRX IN LECTO:::
+
+ALLOQUIT: FIDELES:-
+
+
+Ici le roi Édouard est sur son lit,
+
+et s'entretient avec ses amis.
+
+
+Édouard, portant la couronne, insigne de sa dignité, est étendu
+sur son lit, entouré de ses fidèles. Guillaume de Malmesbury, son
+biographe, nous a conservé leurs noms; ce sont d'abord, la reine
+Eadgyth qui, toute à la douleur de la séparation prochaine, se
+tient éplorée aux pieds du lit; le duc Harold, et un Normand,
+allié au roi, Robert, fils de Wymarc, grand connétable du palais,
+qui soutient le coussin sur lequel s'appuie son maître: enfin,
+l'archevêque Stigand.
+
+
+Le roi est sur le point de mourir, et s'adressant aux amis qui
+l'entourent, il fait son testament politique et désigne son
+successeur. La Tapisserie ne le nomme pas, et les historiens sont
+loin de s'accorder sur ce point important. Les Anglais nous disent
+qu'il choisit Harold; les Normands, au contraire, affirment qu'il
+désigna Guillaume (71).
+
+
+
+
+[p. 73]
+
+PL. IV, n° 31.
+
+
+.ET hIC: DGFVNCTVS 65T
+
+
+Et ici il est mort.
+
+
+Le roi Édouard mourut le 5 janvier 1066.
+
+Après l'avoir revêtu d'une longue robe, deux serviteurs le
+déposent sur un lit de parade, couvert d'une étoffe où on a voulu
+voir des larmes brodées. La tête repose sur un coussin, qu'à tort
+on a pris parfois pour un nimbe. L'archevêque préside à cette
+scène en récitant des prières.
+
+
+
+
+[p. 74]
+
+PL. IV, n° 32.
+
+
+HIC DEDERUNT: HAROLDO: CORQ.
+
+NR: REGIS
+
+
+Ici on donne à Harold la couronne royale.
+
+
+Aussitôt après la mort du roi Édouard, les membres du Witan, le
+parlement d'alors, se réunirent et, d'un commun accord, choisirent
+Harold pour son successeur. La Tapisserie nous en représente deux,
+chargés de lui faire connaître le résultat de la délibération.
+L'un porte une hache, l'autre la couronne, en montrant de la main
+gauche le palais d'Édouard, pour faire voir que c'est bien sa
+succession qui est offerte.
+
+
+Harold est perplexe, il songe à son serment, à l'invasion danoise
+qui menace son pays; probablement aussi, à son devoir d'empêcher
+une révolution en Angleterre et le morcellement du royaume. Enfin,
+certain que tous les partis sont résolus à se grouper autour de
+lui, il se décide à accepter.
+
+
+
+
+[p. 75]
+
+PL. IV, nos 33 et 34.
+
+
+HIC RESIDET: HAROLE REX:
+
+ANGLORUM:
+
+STIGANT ARCHIEPS
+
+
+Harold, roi des Anglais, siège sur son trône.
+
+L'archevêque Stigand.
+
+
+Le parjure est accompli; malgré son serment, Harold est roi
+d'Angleterre. La Tapisserie constate ce fait, et cesse de lui
+donner le titre de Dux; elle l'appelle désormais Roi des Anglais,
+Rex Anglorum.
+
+
+Ici, elle nous le représente sur son trône avec les insignes de la
+royauté, la couronne, le sceptre, le globe, et recevant les
+hommages de ses sujets, d'abord des seigneurs qui l'ont choisi;
+l'un des principaux porte devant lui l'épée royale; puis du clergé
+représenté par l'archevêque Stigand; et enfin du peuple qui vient,
+par ses acclamations, ratifier le choix du nouveau roi. Le peuple
+n'est pas admis, même par des délégués, dans la salle du trône; il
+reste dans une des cours du palais. Le dessinateur nous le
+représente, mais l'inscription ne mentionne même pas sa présence.
+Cela nous montre bien les degrés qu'observait la hiérarchie
+féodale.
+
+
+
+
+Revêtu de ses ornements sacerdotaux, rochet, manipule, chasuble
+ornée de larges galons, qu'il ne faut pas confondre avec un
+pallium, l'archevêque Stigand occupe, à gauche du trône, une place
+d'honneur. Son nom, inscrit [p. 76] au-dessus de sa tête, le
+signale à notre attention, et sa présence ici insinue que c'est
+lui qui a sacré le nouveau roi et lui a remis la couronne et le
+sceptre.
+
+
+Sans rechercher si, réellement, il a célébré cette cérémonie,
+disons que l'opinion publique l'a cru (72). Or Stigand, appelé au
+siège de Cantorbéry à la suite de la révolution, qui en avait
+chassé l'archevêque normand Robert, n'avait pas obtenu de Rome les
+pouvoirs nécessaires. Il ne pouvait, sans sacrilège, exercer ses
+nouvelles fonctions, et le sacre auquel il aurait présidé aurait
+été nul. On comprend facilement quelle force cette situation
+anormale donnait aux attaques de Guillaume, dans un pays
+catholique.
+
+
+
+
+Enfin avec Fowke (73) remarquons l'orthographe du mot « Stigant ».
+Un Anglais aurait écrit « Stigand ». Cette substitution du t au d
+est un de ces indices qui montrent aux grammairiens, que
+l'artiste, qui a tracé les inscriptions, était bien normand.
+
+
+
+
+[p. 77]
+
+PL. IV, n° 35.
+
+
+ISTI MIRANT STELLA
+
+
+La foule est effrayée par l'apparition d'une comète.
+
+
+La superstition populaire a toujours considéré les comètes comme
+un mauvais présage. Or, du 24 ou 30 avril 1066, apparut en
+Angleterre la comète, à laquelle l'astronome anglais Halley
+donnera son nom, au XVIIIe siècle. Nous avons ici un groupe de
+curieux qui se demandent quel malheur va frapper le pays. Un
+orateur de carrefour se livre à de sinistres prédictions, qui
+effraient ses auditeurs. Peut-être fait-il allusion au parjure de
+Harold et au châtiment qu'il mérite.
+
+
+Un moine de Malmesbury, écho de la frayeur populaire, s'écriait: «
+Te voilà revenue et trop tôt, car tu feras pleurer bien des mères.
+Je t'ai déjà vue, mais tu me sembles plus terrible, et tu me fais
+redouter la ruine de ma patrie. »
+
+
+Remarquer la curieuse représentation de la rue.
+
+
+
+
+[p. 78]
+
+PL. IV, n° 36.
+
+
+HAROLD
+
+
+Harold.
+
+
+Voici de nouveau Harold sur son trône, mais il a remplacé son
+sceptre par un épieu. Il se penche pour mieux entendre les graves
+nouvelles que lui apporte un homme du peuple. Pour bien
+caractériser la distance sociale qui le sépare du roi, le
+dessinateur nous le montre sans manteau, et ayant détaché le
+baudrier de son épée, qu'il tient à la main, au fourreau, la
+pointe en bas.
+
+
+Quel est cet homme? Peut-être celui qui expliquait tout à l'heure,
+à ses auditeurs effrayés, les malheurs que présageait la comète.
+Il dit ce qu'il sait du phénomène, et fait part de la frayeur de
+la foule.
+
+
+
+
+Les petits navires de la bordure nous amènent à penser qu'il
+annonce plutôt l'invasion de l'Angleterre; des auteurs ont cru
+qu'il fait allusion à la flotte que Tastig prépare en Norvège (74)
+? Mais la Tapisserie est un exposé trop simple des événements
+normands, pour qu'on puisse admettre que le dessinateur ait voulu
+représenter un incident qui leur est aussi étranger, et nous
+admettons de préférence, avec Freeman (75), que cette conversation
+éveille, dans la pensée du roi, l'image de la flotte que Guillaume
+ne peut manquer de construire, pour conquérir le royaume
+d'Angleterre, qu'il considère comme [p. 79] sien. Dans cette
+hypothèse, l'homme, admis auprès du roi, serait celui qui, dans la
+bordure du haut de la scène suivante, observe le départ du navire
+portant à Guillaume les nouvelles d'Angleterre.
+
+
+
+
+N'y a-t-il pas là une nouvelle interversion des scènes de la
+Tapisserie, et le sujet de la conversation de Harold ne serait-il
+pas plus clair, si déjà nous savions avec quelle ardeur, quelle
+activité, Guillaume prépare l'invasion de l'Angleterre?
+
+
+
+
+[p. 80]
+
+PL. IV, n° 37.
+
+
+HIC: NAVIS: ANGLICA: VENIT. IN
+
+TERRAM WILLELMI: DUCIS
+
+
+Ici un navire anglais se rend dans le pays du duc Guillaume.
+
+
+Sous le règne d'Édouard, de nombreux Normands s'étaient établis en
+Angleterre. Sans doute Godwin, et ses partisans, avaient fait
+chasser ceux qui abusaient de la faveur que le vieux roi leur
+accordait; mais beaucoup étaient restés, qui, naturellement,
+désiraient l'avènement de Guillaume. Voici l'un d'eux, il se hâte
+d'aller en Normandie, lui annoncer la mort d'Édouard, et le
+couronnement de Harold. C'est un personnage de réelle importance
+car, dans le tableau suivant, il portera le manteau. Le marin, qui
+se dispose à jeter l'ancre est bien un Français de France; ses
+cheveux rasés sur la nuque ne permettent pas le doute.
+
+
+
+
+A quelle époque ce voyage a-t-il eu lieu? Certainement au
+lendemain du couronnement. Il fut aussitôt suivi de cette
+ambassade que Guillaume envoya à Harold, pour lui rappeler son
+serment et le sommer d'y conformer sa conduite. Freeman (76) pense
+qu'elle arriva vers le milieu de janvier.
+
+
+On ne peut admettre que ce voyage n'ait eu lieu qu'après [p. 81]
+l'apparition de la comète (fin avril), ni même à la fin de
+février, comme semble l'indiquer le signe du zodiaque, les
+poissons, que nous voyons dans la bordure du bas à gauche.
+
+
+On se demande même comment, dans le court délai qui sépare la mort
+d'Édouard (5 janvier) de la réunion de la flotte à Dives, en août,
+Guillaume a pu construire celle-ci et rassembler sa nombreuse
+armée. Donc, ici encore, les tableaux ne se suivent pas dans
+l'ordre des événements.
+
+
+
+
+[p. 82]
+
+PL. IV, nos 38, 39 , 40.
+
+
+HIC: WlLLELM DUX: IUSSIT NAVES:
+
+EDIFICARE:
+
+
+Le duc Guillaume ordonne de construire une flotte.
+
+
+A la nouvelle de la mort du roi Édouard et du couronnement de
+Harold, Guillaume sans tarder décide de porter la guerre en
+Angleterre, et prend immédiatement les mesures les plus urgentes.
+L'ami, qui arrive d'Angleterre, est stupéfait de l'effet de son
+rapport et de la soudaineté du parti pris. Pour bien nous faire
+comprendre avec quelle rapidité la résolution est exécutée, la
+Tapisserie nous montre le constructeur de navires, qu'on reconnaît
+à son outil, recevoir l'ordre d'agir en toute diligence.
+
+
+
+
+Dans cette scène, Guillaume est accompagné de son frère l'évêque
+Odon, reconnaissable à sa tonsure; d'après les attitudes, on
+serait tenté de croire que c'est Odon qui conseille et que
+Guillaume ne fait qu'approuver.
+
+
+
+
+Chacun aussitôt se met à l'œuvre; armés de haches (Pl. IV, n°
+39), les bûcherons abattent les arbres; les charpentiers les
+débitent en planches (Pl. IV, n° 40); d'autres les assemblent et
+en construisent des vaisseaux analogues à ceux que nous avons
+rencontrés précédemment (Pl. IV, n° 41).
+
+
+Avec quel soin les vieux charpentiers à la longue barbe
+accomplissent leur travail (pl. IV, n° 41)!
+
+
+
+
+[p. 83]
+
+PL. IV, n° 41.
+
+
+HIC TRAHUNT: NAVES: AD MARE:-
+
+
+Ici on traîne les vaisseaux à la mer.
+
+
+Lorsque quelques navires sont construits, il faut débarrasser le
+chantier. Des ouvriers les traînent jusqu'à la mer, probablement
+sur des rouleaux dont l'usage est très ancien, mais la Tapisserie
+ne nous donne aucun renseignement à cet égard. Nous voyons
+seulement qu'on les amarre à une colonne qui représente le port.
+
+
+Après nous trouvons un édifice difficile à déterminer, et qui
+rappelle celui que nous avons vu (Pl. II, n° 11). C'est un château
+de plaisance sur le bord de la mer. Peut-être celui qu'occupait
+Guillaume pendant la construction de la flotte.
+
+
+
+
+[p. 84]
+
+PL. IV, n° 42.
+
+
+ÏSTI PORTANT; ARMAS: AD NAVES:
+
+ET HlC TRAHUNT: CARRUM
+
+CUM VINO: ET ARMIS:-
+
+
+Pour les embarquer les uns apportent des armes,
+
+d'autres amènent un chariot chargé de vin et d'armes.
+
+
+Pour mener à bien une guerre, comme celle qu'entreprenait
+Guillaume, il faut non seulement des hommes, mais encore des
+armes, des munitions, des provisions de toutes sortes. La
+Tapisserie abonde ici en détails pittoresques et curieux. Nous
+voyons des porteurs chargés de toutes les pièces de l'armure,
+épées, lances, heaumes ou casques. Voici les broignes, et nous
+pouvons juger de leur poids par l'effort que nécessite leur
+transport. Puis vient ce char à vin avec un râtelier pour les
+lances et les heaumes. Des soldats sont chargés de provisions:
+l'un d'eux a sur l'épaule un baril semblable à ceux qui servent
+encore aujourd'hui au transport du cidre, ou de l'eau-de-vie, dans
+la vallée d'Auge.
+
+
+
+
+[p. 85]
+
+Pl. V, n° 43 et 44.
+
+
++ HIC: WILLELM: DUX IN MRGNO:
+
+NRVIGIO: MARE TRAN51VIT
+
+ET VENIT AD PEVENESÆ:-
+
+
+Le duc Guillaume traverse la mer avec sa grande flotte,
+
+et aborde à Pevensey.
+
+
+Devant l'inscription nous trouvons une croix analogue à celle que
+nous avons vue. Elle indique que nous allons aborder une nouvelle
+phase du drame, le troisième et dernier acte.
+
+
+Tous les préparatifs de l'expédition sont terminés. Après une
+longue attente, le vent souffle enfin favorablement. L'armée va
+s'embarquer. Guillaume à cheval, suivi de son état-major, se rend
+au bateau qui doit le conduire en Angleterre. La flotte défile
+sous nos yeux. Les marins ont hissé et assujetti le mât qui
+soutient la vergue. Le vent gonfle les voiles; la marche doit être
+rapide. Même en tenant compte des erreurs de perspective, on doit
+penser que les vaisseaux n'étaient pas tous de même dimension.
+Celui de Guillaume, « le Mora », don de la duchesse Mathilde, est
+des plus importants, et se distingue facilement. Au haut du mât il
+porte une croix, rappelant l'étendard envoyé par le Pape; car
+Guillaume avait dénoncé partout le parjure en réclamant justice,
+et Harold fut sommé de comparaître devant la Curie Romaine. Sur
+son refus de se soumettre à cette juridiction, [p. 86] le Pape,
+nous dit Ordéric Vital (77), se déclara pour le roi légitime et
+lui prescrivit de prendre hardiment les armes contre le parjure.
+Il lui envoya, en même temps, l'étendard de Saint-Pierre, qui
+devait le préserver de tout danger.
+
+
+Au-dessous de la croix, nous voyons fixé au mât de ce navire un
+fanal carré, qui devait faciliter le ralliement de la flotte.
+
+
+La voile, à sa partie supérieure, porte une bande transversale
+ornementée.
+
+
+Enfin, à la poupe est sculpté un personnage sonnant du cor, et
+tenant de la main gauche un gonfanon. Une tradition nous dit qu'il
+rappelle les traits du jeune fils du conquérant, qui régna sous le
+nom de Guillaume le Roux.
+
+
+
+
+[p. 87]
+
+PL. V, n° 45.
+
+
+HIC EXEUNT: CABALLI DE
+
+NAVIBUS.
+
+
+Ici on débarque les chevaux.
+
+
+La traversée est terminée; la flotte aborde, le 28 septembre 1066,
+à Pevensey, sur la terre anglaise. On largue les cordages, on abat
+les mâts des navires, et on procède au débarquement des hommes,
+des chevaux (78), des armes, des approvisionnements de toutes
+sortes, puis on tire les navires sur le rivage.
+
+
+L'abbé Laffetay a cru qu'on les empilait les uns sur les autres.
+N'a-t-il pas été trompé par l'apparence et le défaut de
+perspective? Et ne doit-on pas admettre que les bateaux ont
+simplement été rangés les uns près des autres? A quoi bon,
+d'ailleurs, se donner une peine inutile? Actuellement encore en
+Normandie, surtout quand ils redoutent une tempête, les pêcheurs
+tirent leurs barques hors de l'eau, et les rangent sur le rivage.
+
+
+La Tapisserie, élément historique des plus sérieux, n'admet pas la
+légende de l'incendie de sa flotte, par Guillaume lui-même. Il
+était trop avisé pour se priver ainsi de cet unique moyen de
+communication avec son duché de Normandie.
+
+
+
+
+[p. 88]
+
+Pl. V, n° 46.
+
+
+ET HIC: MILITES: FESTINAVERUNT:
+
+HESTINGA: UT CIBUM.
+
+RAPERENTUR:::
+
+
+Les chevaliers se hâtent de gagner Hastings
+
+pour se procurer des vivres.
+
+
+A peine débarquée, l'armée commence en hâte son mouvement en
+avant. De Pevensey, elle se dirige vers Hastings, en s'emparant de
+tous les vivres de la région. Ce sont des chevaliers qui partent
+ainsi en maraudeurs. L'inscription le dit: milites; sans doute ils
+n'ont pas le heaume, mais ils portent les autres pièces de
+l'armure, la broigne, la lance, le bouclier, et l'épée qu'on ne
+peut, il est vrai, apercevoir, parce qu'elle est fixée au côté
+gauche. Avec eux, mais négligés généralement par le dessinateur,
+étaient des servants de l'armée, tels, par exemple, les hommes qui
+pillent la campagne, ou abattent les bœufs et les moutons, que
+leur ramènent leurs camarades.
+
+
+
+
+[p. 89]
+
+PL. V, n° 47.
+
+
+HIC: EST: WADARD:
+
+
+Ici est Wadard.
+
+Voici Wadard, personnage qui n'est connu que par cette unique
+mention. Ses armes, son rôle, le désignent comme un officier
+supérieur, chargé d'assurer la subsistance de l'armée. Il commande
+la troupe qui revient de marauder, et préside au partage du butin.
+
+
+Par ses ordres, un homme, armé d'une hache, s'apprête à abattre un
+bœuf; pendant qu'il donne des instructions, un autre lui amène un
+cheval, trouvé dans les environs, comme l'indique sa crinière
+coupée en brosse.
+
+
+
+
+On s'est beaucoup demandé qui était ce Wadard, si connu de ses
+contemporains, malgré le silence des chroniques, que le rédacteur
+des inscriptions se borne à nous dire son nom, sans nous indiquer
+sa qualité, ou sa fonction. Les commentateurs ont donné libre
+cours à leur imagination. Les uns pensent que Wadard était un de
+ces Normands fixés en Angleterre, dans les environs de Hastings,
+qui accourait au-devant de l'armée, pour la renseigner et la
+guider; d'autres, que c'est lui qui a averti Guillaume du
+couronnement de Harold (79). Mais, plus probablement, c'était un
+Bayeusain, très connu dans sa ville, et qui avait été chargé de
+l'intendance générale de l'armée.
+
+
+N'est-ce pas ce rôle qu'il remplit sous nos yeux? [p. 90]
+Toutefois, ce n'est qu'une hypothèse; on ne peut même affirmer
+s'il était anglais ou normand. La seule chose certaine c'est que
+le Domesday Book, rédigé de 1080 à 1086, mentionne un Wadard parmi
+les vassaux du comté de Kent, attribué à l'évêque Odon de Bayeux.
+Il est probable que c'est lui que mentionne la Tapisserie.
+
+
+Avec beaucoup d'autres auteurs, nous signalons ce détail qui
+montre bien que la Tapisserie est une œuvre contemporaine,
+destinée à des contemporains au courant de tous les incidents de
+la conquête, et dessinée non d'après les chroniques, qui toutes
+ignorent Wadard, mais d'après des souvenirs, ou des renseignements
+personnels.
+
+
+
+
+[p. 91]
+
+PL. V, n° 48.
+
+
+HIC: COQUITUR: CARO ET HIC:
+
+MINISTRRVERUNT MINISTRI
+
+
+Ici on fait cuire la viande, on dresse les plats,
+
+et on prépare le repas.
+
+
+Nous sommes au camp, et nous assistons à la préparation du repas
+qui comprend trois phases distinctes, que l'inscription a soin de
+bien préciser. D'abord on fait cuire la viande, coquitur caro;
+puis on la retire du feu, et on la remet à des écuyers chargés de
+dresser les plats dans une sorte d'office improvisé,
+ministraverunt ministri, enfin on les sert sur la table, fecerunt
+prandium.
+
+
+On fait la cuisine en plein air. Le portique indique que le repas
+de Guillaume est servi à part, peut-être dans une maison voisine.
+Enfin, quand tout est prêt, on sonne du cor pour appeler les
+convives, conformément à un usage probablement ancien, et qui se
+continuera pendant le moyen âge, comme l'attestent nos chansons de
+geste.
+
+
+On a dû apporter de Normandie les ustensiles que nous voyons,
+notamment ce fourneau, cette marmite, cette barre et ces fourches
+trop soignées pour être des arbres coupés à la hâte dans la
+campagne, cette herse avec ses broches chargées de viande.
+
+
+
+
+[p. 92]
+
+PL. V, n° 49.
+
+
+HIC FECERVUNT: PRRNDIUM: ET.HIC.
+
+EPISCOPUS: CIBU: ET: POTU:
+
+BENEDIClT.
+
+
+Voici le repas. L'êvêque bénit la nourriture
+
+et la boisson.
+
+
+Grâce à ces préparatifs, la table est abondamment servie; mais,
+sauf un poisson, il est difficile d'identifier les divers objets
+et victuailles qui l'encombrent.
+
+
+Les convives sont Guillaume, l'évêque Odon, qui bénit le repas,
+puis, probablement Robert de Mortain, qui, par son geste, indique
+qu'il ne faut s'attarder à table, mais en toute hâte rechercher
+les moyens d'assurer le succès de l'expédition. Son titre de Comte
+doit l'autoriser à porter le manteau: s'il ne l'a pas ici, ni dans
+la scène suivante, c'est par déférence envers son frère le duc de
+Normandie, son suzerain. Odon ne conserve le sien qu'à raison de
+sa dignité religieuse. Ce sont là de curieux détails du protocole
+du temps (80). A la droite du duc Guillaume, est un personnage
+dont la longue barbe appelle l'attention. Fowke l'identifie, avec
+beaucoup de vraisemblance, avec Roger, comte de Beaumont, surnommé
+à la barbe, et qui se distingua tellement à la [p. 93] bataille de
+Hastings, que les historiens ont mentionné son nom, malgré la
+brièveté de leurs récits.
+
+
+
+
+Le serviteur, portant un plat et une serviette, met un genou en
+terre avant de commencer le service, conformément à un usage, qui
+se continuera pendant le moyen âge (81).
+
+
+
+
+Ce serait une erreur de ne voir, dans cette série de scènes
+domestiques, que la préparation d'un repas de Guillaume et de
+quelques membres de sa famille ou de son état-major. Ce que le
+dessinateur a voulu, c'est nous montrer avec quelle sollicitude
+Guillaume s'occupait de son armée, prenait soin de ses hommes et
+veillait à leur subsistance. A peine débarqué à Pevensey, il
+envoyait à la maraude des troupes chargées de rapporter les vivres
+nécessaires, il les fait ensuite préparer et l'évêque Odon les
+bénit avant chaque repas.
+
+
+Dès lors, cette scène se revêt d'un véritable caractère de
+grandeur: elle rappelle un détail historique intéressant, bien
+digne d'être représenté, et qui accentue le caractère quasi
+religieux de cette expédition, que le Pape avait bénie.
+
+
+
+
+[p. 94]
+
+PL. VI, n° 50.
+
+
+ODO: EPS: WILLELM: ROTBERT:-
+
+
+Odon, évêque de Bayeux, Guillaume, Robert.
+
+
+Après le repas, voici le conseil. Guillaume qui le préside, porte
+le manteau et l'épée haute. A sa droite est l'évêque Odon, à sa
+gauche Robert, comte de Mortain, qui, pour manifester son
+impatience d'en venir aux mains sans tarder, tire déjà son épée.
+L'un et l'autre étaient frères utérins de Guillaume, qui leur
+témoigna toujours beaucoup d'affection. Ils prirent la plus large
+part à l'expédition contre Harold. Au conseil tenu à Rouen, nous
+avons déjà vu Odon initié aux plus importantes résolutions (Pl.
+IV, n° 38). Bientôt nous le retrouverons à Hastings, pendant la
+bataille, ralliant les fuyards et concourant grandement au succès
+de la journée (Pl. VII, n° 62).
+
+
+
+
+[p. 95]
+
+Pl. VI, nos 51 et 52.
+
+ISTE. IUSSIT: UT FODERETUR:
+
+CASTELLUM: AT. HESTENGA CEASTRA
+
+
+Guillaume ordonne d'entourer de fortifications,
+
+le camp de Hastings.
+
+
+Pour être à l'abri d'une surprise, le conseil a résolu d'entourer
+le camp de fossés et de retranchements, qui en feront une
+véritable forteresse. Quel est l'ingénieur que nous voyons
+prescrivant les travaux, et plus loin les dirigeant?
+Grammaticalement le mot iste de l'inscription désignerait Robert,
+comte de Mortain, si les trois noms que nous venons de voir
+étaient sur une même ligne. Mais Willelm est plus bas, sur une
+autre ligne; iste peut se rapporter à lui. D'autre part, en voyant
+ce personnage gros et fort, comment ne pas songer au Duc? C'est
+ainsi que la Tapisserie et les chroniques nous le représentent,
+tandis que Robert est grand et maigre. Or, malgré l'incorrection
+du dessin, il n'est pas permis de négliger cet indice. Nous avons,
+d'ailleurs, un renseignement plus décisif; c'est le gonfanon, orné
+d'une croix, que porte ce personnage, et qui n'appartient qu'à
+Guillaume. Dans les deux scènes, son costume est identique; si les
+couleurs des vêtements ne sont pas les mêmes, c'est que la
+brodeuse a voulu varier ses effets; car tout, jusqu'aux sabots des
+chevaux, a fourni à ces artistes l'occasion de montrer leur
+fantaisie.
+
+
+[p. 96] Freeman nous apprend qu'il a retrouvé à Hastings, près de
+la voie du chemin de fer, de grands fossés, en partie comblés qui
+attestent l'importance des travaux que Guillaume fit exécuter à
+cette époque reculée, pour protéger son armée (82).
+
+
+
+
+Deux des ouvriers semblent lutter avec leurs outils. Faut-il voir
+là un jeu du temps, ou bien un incident connu des contemporains,
+et dont le souvenir est perdu?
+
+
+
+
+Dans le lointain on aperçoit le camp, avec les palissades et les
+tours qui le protègent. Guillaume, qui avait tout prévu, avait
+fait préparer en Normandie les bois nécessaires, si bien qu'une
+fois arrivés sur place, les charpentiers n'eurent plus qu'à les
+monter.
+
+
+
+
+[p. 97]
+
+PL. VI, n° 53.
+
+HIC: NUNTIATUM EST: WILLELM
+
+DE HAROLD:
+
+
+
+Guillaume reçoit des renseignements
+
+sur les agissements de Harold.
+
+
+Un éclaireur envoyé en reconnaissance, ou un de ces Normands
+d'Angleterre, qui font les vœux les plus ardents pour le succès de
+Guillaume, lui annonce que Harold arrive en toute hâte avec son
+armée. Le duc l'écoute avec la plus vive attention. On sent, à son
+attitude, l'importance du renseignement, et avec quel soin il en
+fait préciser les détails. D'après Freeman (83), ce personnage
+serait le Connétable du palais d'Édouard, Robert, fils de Wymarc,
+que nous avons déjà rencontré au chevet du roi mourant, ou son
+envoyé. Ce Normand, ami d'Édouard, qui conserva ses biens, et
+peut-être ses dignités sous le règne de Harold, fut un modèle de
+loyalisme et de fidélité à Guillaume, son souverain d'origine,
+comme au souverain de son pays d'adoption. Il aurait voulu éviter
+l'effusion du sang, et serait là pour avertir Guillaume du succès
+remporté par Harold sur les Norvégiens, lui annoncer la prochaine
+arrivée de l'armée victorieuse, l'engager à regagner la Normandie,
+et à éviter ainsi un désastre certain tandis qu'il en était encore
+temps.
+
+
+Si cette hypothèse était exacte, l'inscription de la Tapisserie
+serait autre, et indiquerait le refus de Guillaume. Telle que nous
+la lisons, elle ne peut faire allusion qu'à des renseignements
+stratégiques.
+
+
+
+
+[p. 98]
+
+PL. VI, n° 54.
+
+
+HIC DOMUS: INCEND1TUR:
+
+
+Ici une maison est incendiée.
+
+
+Pour garantir la sécurité de son camp, le duc de Normandie fit
+détruire tout ce qui pouvait entraver les mouvements de son armée,
+servir de refuge à l'ennemi, et faciliter une surprise. Ainsi il
+prescrivit de mettre le feu à cette maison d'où sort une femme
+avec son enfant. La guerre a de ces nécessités cruelles! Sans
+doute, un critique (84) a cru pouvoir admettre que l'incendie
+avait été allumé par les soldats de Harold, pour empêcher les
+Normands de se servir de cette maison, et de profiter des
+provisions qu'elle renfermait, ou pour punir un compatriote
+soupçonné de trahison. Mais l'inscription ne confirme nullement
+ces hypothèses. Ne savons-nous pas, d'ailleurs, que Gyrth, frère
+de Harold, lui avait conseillé de ravager complètement la contrée,
+pour priver l'armée normande de toute ressource, et la mettre dans
+l'impossibilité de se procurer les vivres nécessaires à sa
+subsistance, mais que, par amour pour son peuple, Harold refusa de
+suivre cet avis? Néanmoins la dévastation fut si complète que
+longtemps après, lors de la rédaction du Domesday Book
+(1080-1086), la contrée était toujours inculte.
+
+
+
+
+[p. 99]
+
+PL. VI, nos 55 et 56.
+
+
+HlC: MILITES: EXIERUNT: DE
+
+HESTENGA: ET: VENERUNT AD
+
+PRELIUM: CONTRA: HAROLDUM.
+
+REGE:
+
+
+L'armée sort de Hastings, pour aller combattre
+
+le roi Harold.
+
+
+Nous sommes au 14 octobre 1066. L'heure de la bataille a sonné.
+Guillaume revêtu de sa broigne, de ses chausses, de son heaume,
+armé de l'épée et de la lance, se prépare à monter le cheval,
+présent du roi d'Espagne, Alphonse, que lui amène son écuyer,
+Gautier Giffard, seigneur de Longueville.
+
+
+Il traverse un petit bois et va se mettre à la tête de ses
+chevaliers; derrière lui, on en remarque deux qui portent des
+bannières: la première semi-circulaire représente un oiseau; c'est
+l'étendard traditionnel et national des hommes du Nord, que les
+Normands ont conservé depuis leur établissement en France; l'autre
+est le gonfanon envoyé par le Pape. On le reconnaît à la croix qui
+y est peinte.
+
+
+
+
+D'après Wace, cet étendard fut confié à Toustain le Blanc, fils de
+Rollon, seigneur du Bec, au pays de Caux. La Tapisserie, au
+contraire, nous le montre porté par un autre chevalier que,
+d'après les restes de l'inscription, en partie effacée d'ailleurs,
+on croit être Eustache de Boulogne. Pas besoin de dire que nous
+préférons le [p. 100] témoignage contemporain de la Tapisserie à
+celui du poète, qui n'écrivait qu'un siècle environ après les
+événements. D'ailleurs, Toustain le Blanc a bien été chargé d'un
+étendard, mais c'est de l'étendard national, de celui où était
+l'oiseau, nous dit Ordéric Vital. Turstinus filius Rollonis
+vexillum Normanorum portrait (85).
+
+
+
+
+A la tête de l'armée, voici Guillaume. Il tient à la main le bâton
+de commandement (86) . On ne peut songer à une massue, qui n'est
+pas une arme normande. Vient ensuite un autre cavalier absolument
+semblable, que certains ont pris pour un de ses frères, Odon ou
+Robert. Mais, ne vaut-il pas mieux voir là deux représentations de
+Guillaume: l'une le montre commandant ses troupes, l'autre
+interrogeant un de ses officiers? L'erreur est venue de la
+longueur de l'inscription, qui ne pouvait tenir dans l'espace qui
+lui appartenait normalement.
+
+
+
+
+Il y a lieu de remarquer les deux parties de cette scène. Dans la
+première, qui se termine aux mots AD PRELIVM de l'inscription, les
+chevaux sont frais, impatients, pleins d'ardeur, les cavaliers
+sont obligés de les calmer avec le frein. Après, la situation
+change; on va à l'ennemi, on rend la main aux chevaux qui
+s'avancent à pleine allure, pour rejoindre Guillaume, et bientôt
+après, on les sentira excités par l'éperon. Ce n'est pas sans
+surprise qu'on constate des nuances aussi délicates dans un dessin
+de cette époque.
+
+
+
+
+On a voulu voir dans les scènes de la bordure du haut, une
+allusion aux violences commises par les hommes de guerre: leur
+examen suffit à réfuter cette hypothèse.
+
+
+
+
+[p. 101]
+
+PL. VI, n° 57.
+
+HIC: WlLLELM: DUX INTERROGAT:
+
+VITAL: SI VIDISSET HAROLDI
+
+EXERC ITU
+
+
+Le duc Guillaume demande à Vital s'il a vu l'armée de Harold.
+
+
+Les deux armées ne sont séparées que par une courte distance.
+Guillaume qui veut connaître la situation de l'ennemi, ses forces,
+les dispositions qu'il a prises, a envoyé en reconnaissance des
+éclaireurs qui ne tardent pas à recueillir d'importants
+renseignements. Vital, qui les commande, accourt au galop pour
+rendre compte de ses découvertes, tandis que sa troupe, dissimulée
+derrière les arbres d'une éminence, continue de surveiller les
+mouvements de l'ennemi. Le geste de Vital est des plus
+significatifs.
+
+
+
+
+Voilà encore un personnage important, évidemment très connu de son
+temps, mais dont les chroniques ne nous ont même pas conservé le
+nom.
+
+
+Vital est le nom d'un témoin d'un acte constatant que
+l'évêque Odon acheta, en 1098, un terrain pour agrandir son palais
+épiscopal de Bayeux: il devait donc être connu dans cette ville,
+comme Turold et Wadart, que nous avons déjà rencontrés. De plus,
+dans le Domesday Book, nous retrouvons un Vital, parmi les vassaux
+de l'évêque Odon. C'est encore un Vital qui a fondé la célèbre
+abbaye de Savigny, en Normandie.
+
+
+
+
+[p. 102]
+
+PL. VI, n° 58.
+
+
+ISTE NUNTIAT: HRROLDUM REGE
+
+DE EXERCITU WILELMI DVCIS
+
+
+Un éclaireur renseigne le roi Harold
+
+sur l'armée du duc Guillaume.
+
+
+Comme Guillaume, Harold veut se renseigner sur les forces et la
+situation de son adversaire. Un de ses éclaireurs observe le camp
+normand du haut d'une colline, puis accourt rendre compte de ce
+qu'il a vu et constaté. Harold avait aussi envoyé des espions qui,
+nous atteste le chroniqueur, déclarèrent n'avoir rencontré dans le
+camp de Guillaume qu'une foule de moines rasés récitant des
+prières; mais, Harold qui avait vécu en Normandie, dissipa leur
+erreur et leur déclara que ces prétendus moines étaient de vrais
+chevaliers qui se conduiraient vaillamment dans le combat.
+
+
+
+
+L'armée anglaise n'a pas de cavalerie, même pour faire les
+reconnaissances, qui sont confiées à des fantassins. Si Harold est
+à cheval ici, c'est qu'il n'a pas d'autre moyen de se rendre
+promptement d'un point à un autre, de s'assurer que toutes les
+dispositions sont bien prises, et que ses ordres sont exécutés;
+nous le retrouverons dans la bataille, combattant à pied avec ses
+chevaliers, car les deux armées sont complètement différentes:
+celle des Normands comprend surtout des cavaliers et des archers;
+et sa force vient de sa mobilité même, de sa souplesse, [p. 103]
+de la facilité avec laquelle elle peut effectuer une manœuvre et
+exécuter une attaque. Elle brille surtout dans l'offensive.
+L'armée anglaise, au contraire, sait surtout se défendre: sa force
+vient de cette phalange de fantassins qui, se serrant les uns
+contre les autres, forment, avec leurs boucliers, une muraille
+quasi infranchissable.
+
+
+
+
+[p. 104]
+
+Pl. VII, n° 59.
+
+
+HIC WILLELM: DUX ALLOQUITUR:
+
+SUIS: MILLTIBUS: UT. PREPARARENT
+
+SE: VIRILITER ET SAPIENTER:
+
+AD PRELIVM: CONTRA:
+
+ANGLORUM EXERCITU:
+
+
+Le duc Guillaume exhorte ses soldats à lutter
+
+avec courage et prudence contre l'armée anglaise.
+
+Avant la bataille, Guillaume exhorte ses soldats. Un historien
+(87), à l'exemple de Tacite et des autres écrivains de
+l'antiquité, nous donne son discours, comme s'il avait été
+sténographié par un des auditeurs: l'inscription de la Tapisserie,
+évidemment plus exacte dans son laconisme, se borne à dire qu'il
+demande à ses chevaliers de combattre viriliter et sapienter, avec
+courage et prudence.
+
+
+Le mot sapienter ne fait-il pas allusion à cette retraite
+momentanée, que commandera Guillaume, pour amener les Anglais à
+sortir de leurs formidables retranchements, et qui, suivie d'une
+nouvelle attaque, assurera le triomphe définitif?
+
+
+Quand la Tapisserie nous montre Guillaume parlant, le bâton de
+commandement à la main, tous ses soldats courent déjà à l'ennemi;
+le dernier se retourne pour ne rien perdre de ses paroles.
+
+
+
+
+La représentation de l'armée est intéressante; elle nous [p. 105]
+fait voir, à côté des chevaliers, les archers qui contribuèrent si
+sérieusement au gain de la bataille. En général, ils ne portent pas
+la broigne, mais un bliaud rentré dans les braies, et dans la
+bordure, beaucoup sont nu-tête. Quelques-uns --les officiers
+probablement --portent un bonnet pointu qui protège la tête (88).
+
+
+En face est l'armée anglaise, composée de fantassins. Ce fut
+certainement une surprise pour nos chevaliers qui tenaient à
+honneur de combattre à cheval; mais ils ne tardèrent pas à
+reconnaître la valeur de ces redoutables adversaires.
+
+
+
+
+Au commencement de la bataille, la Tapisserie nous montre une arme
+singulière, lancée par les Anglais et que nous étudierons avec les
+autres armes. On ne sait comment l'abbé de la Rue a pu la prendre
+pour l'épée de ce Taillefer qui, d'après le poème de Wace, parada
+devant l'armée, après avoir chanté les exploits de Roland pour
+exciter les courages.
+
+
+
+
+Dès lors, tout parle de lutte; la bordure ne représente que des
+animaux féroces. Voici la lice, qui réclame vainement sa loge à sa
+compagne, défendue par ses jeunes chiens; des carnassiers
+emportent des volailles: puis, voilà les victimes du combat, les
+morts, les blessés, que l'artiste n'a pu, faute de place,
+représenter dans la bande principale.
+
+
+
+
+[p. 106]
+
+PL. VII, n° 60.
+
+
+HlC CECIDERUNT LEWINE ET:
+
+GYRD: FRATRES: HRROLDI
+
+RE6IS:
+
+
+Ici tombèrent Lewine et Gyrth, frères du roi Harold.
+
+
+L'artiste a tenu à représenter la mort des frères de Harold, pour
+rendre un très juste hommage à la valeur de deux héros, que leur
+parenté signalait spécialement à l'attention; et aussi, pour
+montrer la gravité du parjure, dont le châtiment frappait, non
+seulement le vrai coupable, mais encore sa famille innocente.
+
+
+Gyrth, d'ailleurs, méritait ici une mention particulière; car
+tenant compte du serment que Harold avait prêté, il avait tenté de
+l'écarter du champ de bataille.
+
+
+
+
+Guy, évêque d'Amiens, dans son poème sur la bataille de Hastings
+(89), raconte que Gyrth mourut, frappé par Guillaume dont il avait
+tué le cheval.
+
+« Nam velox juvenem sequiter veluti leo frendens,
+
+Membratim perimens, hæc sibi verba dedit:
+
+Accipe promeritam nostri de parte coronam,
+
+Si periit sonipes, hanc tibi reddo pedes (90). »
+
+
+[p. 107] Mais si le fait était exact, le dessinateur de la
+Tapisserie, si bien renseigné sur les exploits du vainqueur, et
+toujours disposé à les mettre en évidence, n'aurait pas manqué de
+le dire dans l'inscription.
+
+
+Les deux frères luttent avec l'ardeur du désespoir pour la défense
+de leur patrie: l'un avec la terrible hache danoise, l'autre avec
+la lance. Ce dernier se protège avec un bouclier rond à la boucle
+saillante. Ils succombent tous deux, et leur courage malheureux a
+été célébré par les poètes.
+
+
+
+
+[p. 108]
+
+PL. VII. n° 61
+
+
+HlC CECIDERUNT SIMUL: ANGLI ET
+
+FRANCI: IN PRELIO:
+
+
+Ici tombèrent beaucoup d'Anglais et de Français
+
+frappés ensemble au cours du combat.
+
+
+Nous sommes en présence d'un des incidents les plus dramatiques de
+la bataille, l'attaque du camp anglais. Harold, en général avisé,
+l'a établi au sommet d'un promontoire escarpé, et, pour le
+protéger contre toute attaque de cavalerie, il l'a entouré d'un
+fossé profond, muni d'un parapet sur lequel il a placé des arbres
+abattus. Il ne semble pas, quoi qu'en ait dit Wace, qu'il y ait eu
+une véritable palissade. Impossible de trouver une position plus
+favorable, et pour la défendre, Harold a cette excellente
+infanterie saxonne, vraiment sans rivale, et qui, avec ses
+boucliers serrés les uns contre les autres, opposait un véritable
+mur aux attaques des Normands (91).
+
+
+La Tapisserie ne nous fait pas soupçonner les difficultés de la
+situation. Ces petites palissades très basses, surmontant la crête
+d'un fossé, même la colline avec ses rampes abruptes, n'en donnent
+point l'idée exacte. L'art du dessin, encore dans l'enfance, ne
+permettait pas alors une meilleure représentation.
+
+
+En cet endroit, la lutte fut particulièrement rude. En vain les
+Normands, archers, fantassins, cavaliers multiplièrent à l'envi
+leurs efforts, et firent des prodiges de [p. 109] valeur; ils
+furent repoussés et obligés de se replier. Beaucoup tombèrent
+dans le profond ravin de Malfosse, où périrent tant d'hommes et de
+chevaux, que le sol en fut nivelé, nous dit Guillaume de
+Malmesbury (92). La Tapisserie ne laisse entrevoir qu'une partie
+de la vérité; l'inscription nous parle bien d'un combat violent,
+mais ne dit rien de cet échec momentané qui fut l'occasion des
+deux incidents que nous allons trouver.
+
+
+
+
+Le mot Franci de l'inscription a fait croire à Bolton Corney,
+l'auteur des Researches and conjectures, que la Tapisserie n'avait
+été faite qu'après 1203, date de la réunion de la Normandie à la
+France. Mais, dès le XIe siècle, le mot de « Franci » s'appliquait
+très bien à l'armée de Guillaume, qui contenait des Bretons, des
+Poitevins, des Bourguignons, des Flamands, etc., etc.;
+c'est-à-dire des combattants venus de toutes les régions de
+l'ancienne Gaule (93).
+
+
+Dans le Domesday Book, commencé sous le règne de Guillaume le
+Conquérant, en 1085, quelques années seulement après la date
+probable de la remise de la Tapisserie à la cathédrale de Bayeux
+(1077), les qualifications Franci homines, Francigenae sont à
+chaque instant opposées à celle d'Angli, séparant ainsi les
+conquérants de la population anglaise (94) .
+
+
+
+
+[p. 110]
+
+PL. VII, n° 62.
+
+
+HIC. ODO EPS: BACULU. TENEN5:
+
+CONFOR:- TAT PUEROS
+
+
+L'évêque Odon, un bâton à la main, réconforte les soldats.
+
+
+Ne parvenant pas à triompher de la résistance des Anglais, et à
+forcer leur camp, Guillaume ordonna la retraite, comptant bien
+reprendre l'offensive; mais ce mouvement menaçait de se changer en
+déroute. Le bruit de sa mort commençait à courir.
+
+
+Pour conjurer ce danger, il fallait l'intervention immédiate
+d'hommes énergiques et résolus. La Tapisserie nous signale d'abord
+Odon, évêque de Bayeux, qui, ralliant les fuyards, et les ramenant
+au combat, exerça une sérieuse influence sur le résultat de la
+journée, et mérita bien d'être mentionné ici.
+
+
+
+
+L'évêque de Bayeux porte cette même broigne de cuir, qui nous l'a
+fait reconnaître Pl. II, n° 18. Pour le combat, il a revêtu le
+heaume, mais on ne lui voit aucune arme offensive, ni la lance, ni
+l'épée; il n'a à la main que son bâton de commandement qui le
+signale à tous et lui permet de rallier ses hommes.
+
+
+
+
+Il est bon de remarquer que c'est ici qu'apparaît dans la bordure,
+une longue suite d'archers: n'en peut-on pas conclure, que c'est à
+partir de ce moment qu'ils exercèrent leur action décisive sur le
+résultat de la bataille, [p. 111] en tirant très haut, sur l'ordre
+de Guillaume, afin que leurs flèches en retombant, frappassent les
+Anglais au visage? Nous allons voir que l'une d'elles atteignit
+Harold à l'œil.
+
+
+
+
+Le mot pueros de l'inscription attire l'attention. Dans le latin
+du moyen âge, il désigne souvent un soldat, comme l'atteste
+Ducange. Ici on peut y voir, dans un sens plus restreint, la
+maisnie de l'évêque, c'est-à-dire le corps d'armée composé surtout
+de ses vassaux et de ceux qui reconnaissaient son autorité
+directe.
+
+
+
+
+[p. 112]
+
+PL. VIII, nos 63 et 64.
+
+
+HIC EST: WILLEL DUX
+
+E . . . . IUS
+
+
+Voici le duc Guillaume.
+
+Eustache de Boulogne.
+
+
+Un échec, même partiel, atteint toujours le moral des troupes. Les
+pessimistes en profitent pour semer de fausses nouvelles, qui
+engendrent les paniques. Ainsi se répandit le bruit de la mort de
+Guillaume. Pour le démentir et ramener ses hommes au combat, le
+duc enlève son casque et montre son visage découvert, en criant,
+nous dit la chronique: « Regardez et constatez que je suis vivant
+et avec l'aide de Dieu, j'aurai la victoire (95). Quelle est donc
+cette folie qui vous pousse à fuir? Me, inquit, circumspicite,
+vivo et vincam auxiliante Deo. Quæ vos dementia fugam suaclet? »
+
+
+
+
+Près de lui, un chevalier le désigne aux fuyards, comme pour
+attester la vérité de ses paroles et la nécessité de continuer la
+lutte. Il porte le gonfanon orné de la croix. Son nom, en partie
+effacé, se lisait dans la bordure. Les lettres qui restent E...
+TIVS font penser, avec raison, à Eustache, comte de Boulogne. Nous
+avons vu, en effet (Pl. VI, n° 56), que c'est à lui que fut confié
+l'étendard béni par le pape (96).
+
+
+[p. 113] Il faut constater qu'ici Guillaume ne porte pas d'armes
+offensives; ce qu'il tient à la main, c'est le bâton de
+commandement que nous lui avons vu (Pl. VI, n° 59) quand il
+exhortait ses soldats à bien se battre, bâton semblable à celui
+que nous venons de voir entre les mains de l'évêque Odon.
+Pourtant, quand Guillaume (Pl. VI, n° 55) monta à cheval avant le
+combat, il avait sa lance et son épée; d'autre part, tous les
+chroniqueurs célèbrent à l'envi ses hauts faits. Guillaume de
+Poitiers et surtout Guy d'Amiens nous le montrent frappant ses
+ennemis de sa redoutable épée.
+
+
+Comment se fait-il qu'il soit représenté ici avec ce bâton, qui
+n'est pas une arme véritable? C'est qu'il a momentanément cessé de
+se battre; il est à une certaine distance de l'armée anglaise, au
+milieu de ses Normands; il veut se faire reconnaître, les rallier,
+les ramener au combat. Le bâton est l'insigne du chef; c'est,
+comme nous dirions aujourd'hui, une sorte de fanion qui le
+distingue. Son épée, sa lance, semblables à celles des autres
+combattants, n'attireraient pas l'attention; mais son bâton est un
+véritable signe de ralliement. En ôtant son heaume et découvrant
+son visage, Guillaume montre qu'il est vivant et qu'on doit le
+suivre.
+
+
+
+
+En 1864, on a trouvé en Suède dans les ruines de l'ancienne
+Konungahella, à Kostellgarden, entre Gottenburg et Kongilf, un
+bâton analogue; n'en peut-on pas conclure que Guillaume, en le
+portant, se conformait à une tradition Scandinave, importée en
+Normandie (97).
+
+
+
+
+[p. 114]
+
+PL. VIII, n° 65.
+
+
+
+HIC: FRANCI PUGNANT ET.
+
+CECIDERUNT QUI ERANT: CVM
+
+HAROLDO:-
+
+
+Ici les Français combattent
+
+et les soldats de Harold succombent.
+
+
+Ramenés au combat, les Normands reprennent la lutte avec une
+nouvelle ardeur. Les Anglais, qui, pour les poursuivre, avaient
+abandonné leurs redoutables retranchements et rompu leur ordre de
+bataille, surpris par ce retour offensif, ne peuvent conserver
+leur avantage. Leur camp est envahi et le combat terrible, surtout
+là où était arboré le dragon, étendard des Anglais (98). Auprès de
+lui, pour assurer sa défense, s'étaient groupés les meilleurs
+soldats. De leur côté les chevaliers normands redoublaient
+d'efforts pour le conquérir, pendant que leurs archers ne
+cessaient de faire pleuvoir des flèches sur leurs ennemis.
+
+
+N'est-ce pas le roi d'Angleterre que nous voyons arracher une
+flèche qui lui a crevé un œil? De toute cette scène, Wace nous
+donne ce récit bien vivant:
+
+
+
+
+« Normanz archiers ki ars teneient,
+
+As Engleiz mult espez traeient,
+
+[p. 115]
+
+Maiz de lor escuz se covreient,
+
+Ke en char ferir nes' poeient;
+
+Ne por viser ne por bien traire,
+
+Ne lor poeient nul mal faire
+
+Cunseil pristrent ke halt traireient;
+
+Quant li saetes descendreient
+
+De sor lor testes dreit charreient,
+
+Et as viaires les ferreient.
+
+Cel cunseil ont li archier fait
+
+Sor li Engleis unt en halt trait;
+
+Quant li saetes reveneient,
+
+De sor les testes lor chaeient,
+
+Chies è viaires lor perçoent
+
+Et à plusors les oilz crévoent
+
+Ne n'osoent les oilz ovrir,
+
+Ne lor viaires descovrir.
+
+Saetes plus espessement
+
+Voloent ke pluie par vent;
+
+Mult espès voloent saetes
+
+Ke Engleiz clamoent vibetes.
+
+Issi avint k' une saete,
+
+Ki de verz li ciel est chaete,
+
+Fèri Héraut de sus l'oil dreit.
+
+Ke l'un des oilz li a toleit;
+
+E Heraut l'a par air traite,
+
+Getée a les mains, si l'a fraite
+
+Por li chief ki li a dolu
+
+S'est apuié sor son escu (99). »
+
+
+« Rom. de Rou, v. 13276. »
+
+
+
+
+Dans la bordure du bas, on remarque quatre meubles très spéciaux,
+sortes de carquois de grande dimension, [p. 116] véritables
+magasins de flèches, que, selon toute vraisemblance, on amenait
+dans la bataille, là où le besoin s'en faisait particulièrement
+sentir, afin de permettre aux archers de renouveler leurs
+provisions, qui s'épuisaient forcément très vite. Ce détail
+archéologique ne semble pas avoir été remarqué malgré sa réelle
+importance.
+
+
+
+
+[p. 117]
+
+PL. VIII, n° 66.
+
+HIC HAROLD:- REX:- INTERFEC
+
+TUS: EST
+
+
+
+Le roi Harold est tué.
+
+
+Malgré la douleur que lui causait sa blessure, Harold continua la
+lutte avec l'énergie du désespoir, cherchant encore à vaincre, ou
+au moins à retarder la défaite, lorsqu'un chevalier lui donna le
+coup mortel. Il a donc succombé en vaillant chevalier, défendant
+sa patrie aussi longtemps que ses forces épuisées lui ont permis
+de tenir une arme, méritant l'estime de ses adversaires et tous
+les honneurs que les vainqueurs doivent au courage malheureux.
+Pourtant un homme s'acharna sur son cadavre, lui coupa la jambe et
+la rejeta au loin. L'histoire ajoute que Guillaume, indigné,
+chassa de son armée, comme félon, l'auteur de cette lâcheté (100).
+
+
+
+
+Dans la bordure, nous voyons les horreurs de la guerre, les
+pillards rapaces qui, pour s'enrichir aux dépens des nobles
+victimes du combat, les dépouillent de leurs armes et de tout ce
+qu'elles peuvent avoir de précieux.
+
+
+
+[p. 118]
+
+Pl. VIII, n° 67.
+
+
+ET FUGA: VERTERUNT ANGLI
+
+
+Les Anglais sont en fuite.
+
+
+En amenant par une fuite simulée les Anglais à rompre leur ordre
+de bataille, et à sortir de leurs retranchements où ils étaient
+inexpugnables, Guillaume avait décidé du sort de la bataille. Les
+Normands pénétrèrent alors dans le camp, où la lutte continua âpre
+et sanglante, jusqu'au moment de la mort de Harold, qui fut vite
+connue de tous. Alors les Anglais épuisés, désormais sans chef,
+s'enfuirent dans toutes les directions. Les gestes, les
+attitudes des vainqueurs nous disent l'ardeur de la poursuite que
+purent seules arrêter l'obscurité de la nuit et les difficultés
+d'un pays inconnu et boisé.
+
+
+La Tapisserie nous montre avec quelle tranquillité les combattants
+se retirent à l'abri d'un bois, signalé par ce groupe d'arbres.
+Ils s'en vont sans hâte, remportant leurs masses de pierre
+analogues à celle que nous avons signalée au commencement de la
+bataille (Pl. VII, n° 59). A peine se retournent-ils pour
+constater que toute poursuite a cessé.
+
+
+Autour d'eux, sont les servants de l'armée; affolés, ils se sont
+emparés des chevaux et, non encore tranquillisés par la
+distance, ils ne cessent de les exciter et d'activer leur
+marche.
+
+
+Dans ces fuyards, on n'aperçoit aucun de ces chevaliers revêtus de
+la broigne, que nous avons vus se comporter si vaillamment.
+Auraient-ils été exterminés jusqu'au dernier, [p. 119] ou plutôt
+le dessinateur de la Tapisserie n'a-t-il pas tenu à rendre cet
+indirect hommage à leur courage et à leur héroïsme?
+
+
+Si maintenant nous jetons le regard sur les Normands vainqueurs,
+quelle différence d'aspect entre cette troupe débandée et la belle
+armée, si bien ordonnée, que nous avons vue avant le combat! Un
+seul des cinq chevaliers a conservé sa lance, les quatre autres
+l'ont perdue ou brisée dans le combat; trois n'ont plus de heaume.
+Les chevaux sont épuisés, et les cavaliers font de vains efforts
+pour les exciter. Un archer, entraîné par l'ardeur du combat a
+enfourché un cheval sans maître, et s'efforce de parachever la
+victoire par la poursuite acharnée des vaincus.
+
+
+
+
+[p. 120]
+
+§ 2. BORDURES
+
+
+Les tableaux de la vie de Harold et de Guillaume, que nous venons
+d'étudier, se déroulent entre deux bandes de broderies, qui les
+bordent en haut et en bas. A notre gauche une garniture analogue,
+formée de fleurons et d'entrelacs, complète un véritable
+encadrement. Aussitôt après, nous avons la scène désignée par
+l'inscription Edward rex (Pl. I, n° 1) où le roi d'Angleterre
+donne des instructions à deux de ses sujets. Cet encadrement nous
+montre que nous sommes au commencement de l'histoire qui va être
+représentée. Il devrait évidemment y en avoir un semblable à la
+fin. N'en trouvant pas, nous devons en conclure que nous n'avons
+pas la totalité des tableaux rêvés par l'artiste qui a fait le
+dessin: soit que le travail n'ait jamais été terminé, soit que la
+fin ait été détruite et c'est, nous semble-t-il, l'hypothèse la
+plus probable.
+
+
+Frappé des analogies qui existent entre cette Tapisserie, et
+celle que décrit l'abbé de Bourgueil, Baudri (101), dans son poème
+adressé à Adèle, fille du Conquérant, l'abbé Laffetay imagine
+qu'elle devait avoir les mêmes scènes finales, et qu'ainsi nous
+avons perdu les tableaux représentant Guillaume remerciant ses
+troupes, et recevant la soumission de la ville voisine. Cette
+supposition est assurément séduisante; mais elle ne s'appuie sur
+aucun fait sérieux et reste une pure hypothèse.
+
+
+
+
+Dans leur ensemble, ces deux bordures sont un [p. 121] accessoire,
+un ornement de l'œuvre principale. On y voit des sujets très
+divers, et souvent des animaux affrontés qui rappellent certaines
+sculptures de chapiteaux de cette époque. Toutefois lorsque le
+dessinateur l'a jugé utile, le sujet principal se continue dans la
+bordure. Nous y trouvons ainsi les mâts des navires, le sommet de
+certains édifices, la comète, des inscriptions. La bordure
+contient alors un véritable prolongement de la scène représentée
+pendant la bataille; on y remarque en bas, la longue série des
+braves tombés au champ d'honneur, et aussi les archers qui,
+intervenant au moment opportun, ont décidé du sort de la journée
+et assuré la victoire (Pl. VIII, n° 63). Tous les boucliers
+anglais sont criblés de leurs flèches. Plus loin nous voyons
+encore les victimes du combat, et les rapines de ces hommes qui
+accourent sur les champs de bataille pour piller et s'enrichir des
+dépouilles des morts et des mourants. Avant de relater ces divers
+épisodes du combat, la bordure nous montre des animaux féroces,
+hyènes, renards emportant des volailles; un loup menaçant une
+chèvre, la lice réclamant en vain la loge qu'avait imprudemment
+prêtée sa compagne (Pl. VI et VII, n° 59); un chien forçant un
+lièvre; un faucon poursuivant une proie: scènes de violences
+encadrant les derniers préparatifs et les commencements de la
+bataille. Il y a donc un rapport entre les sujets de la Tapisserie
+et ceux de la bordure. Il apparaît encore lorsque Harold reçoit un
+homme du peuple qui apporte de graves nouvelles (Pl. IV, n° 36).
+Les petits bateaux du bas doivent rappeler le sujet de la
+conversation et annoncer qu'une flotte menace l'Angleterre.
+Peut-on pousser plus loin les rapprochements? Deux fois on
+rencontre dans la bordure des poissons, représentés comme ceux qui
+forment le signe du zodiaque (Pl. III, n° 21 et [p.122] IV, n°
+37), et on en a conclu que l'expédition du Mont Saint-Michel avait
+eu lieu en février ou mars; et qu'à la même époque, l'année
+suivante, Guillaume avait reçu l'avis du couronnement de Harold.
+Les scènes de labourage et de semailles semblent aussi nous dire
+que c'est au cours de l'automne que Guillaume négocia avec Guy de
+Ponthieu pour obtenir la liberté de Harold (102); cela semble très
+admissible. Avec cette interprétation, la Tapisserie préciserait
+des détails que ne donnent pas les historiens. Mais on ne saurait
+aller plus loin et trouver d'autres rapports entre les sujets
+principaux et les bordures. Cette longue série d'animaux affrontés
+ne semble avoir été dessinée que pour l'ornement de la tenture, et
+le dessin, toujours un peu stylisé; les couleurs bizarres (103)
+rendent très difficile la détermination des caractères, et
+l'identification à peu près impossible. Certains animaux sont
+absolument imaginaires, comme les centaures, les dragons, les
+quadrupèdes ailés. Généralement les quadrupèdes alternent avec
+les oiseaux.
+
+
+Dans la première catégorie, on peut, semble-t-il, reconnaître des
+lions, des moutons, des chiens, des béliers, des chameaux, des
+cerfs, des sangliers, des renards, des loups, des lièvres, des
+ânes, des boucs. Dans la seconde, des canards, des oies, des
+aigles, des coqs, des cygnes, des dindons, des pélicans, des
+pigeons, des éperviers, des grues, des dragons ailés, des
+merlettes. [p. 123] On rencontre de-ci, de-là, trois obscena qu'on
+a invoqués comme preuve que la Tapisserie ne pouvait émaner
+d'Odon, ou de Mathilde. comme si toutes les époques avaient, à cet
+égard, la même délicatesse! Les sculptures du haut moyen âge, les
+enluminures des manuscrits, n'en fournissent-elles pas bien
+d'autres exemples analogues, dont personne alors ne se
+scandalisait?
+
+
+
+
+En différents endroits, le dessinateur des bordures nous donne des
+illustrations des fables d'Esope. C'est d'abord, le renard et le
+corbeau (Pl. I, n° 4, III, n° 27) et puis le loup et l'agneau (Pl.
+I, n° 5 et III, n° 4); la lice et sa compagne (Pl. I, n° 4, IV, n°
+59); le loup et la grue; le renard, le singe et les animaux (Pl.
+I, n° 5); le lièvre et le passereau (Pl. I, n° 6) (104); puis on
+reconnaît un loup, un chevreau, une chèvre illustrant, sans
+conteste, la fable d'Esope, quoique le chevreau ne soit pas dans
+un enclos (Pl. I, n° 6). Vient ensuite une scène de chasse: deux
+rabatteurs avec des chiens poursuivant un loup, ou un renard (Pl.
+I, n° 8). Après, voici une autre fable, la brebis, la chèvre, la
+génisse en société avec le lion; ensemble, ils poursuivent le cerf
+(Pl. I, n° 8) que le lion va s'approprier au tableau suivant. Que
+trouvons-nous ensuite? Les travaux des champs, le labourage, les
+semailles, le hersage, la chasse à la fronde et un groupe
+d'oiseaux, qui nous portent à penser que ces tableaux représentent
+la fable de l'hirondelle et des petits oiseaux (Pl. II, n° 10)
+(105).
+
+
+Voici maintenant un bateleur avec son ours (Pl. II, [p. 124] n°
+11), et une autre scène de chasse à courre (Pl. II, n° 12).
+
+
+Après, recommencent des séries d'animaux, interrompues, çà et
+là, par une fable. Ainsi, quand Harold rentre dans sa patrie,
+après son long séjour en Normandie, nous retrouvons le loup et
+la grue, le renard et le corbeau (Pl. III, n° 27) qui semblent des
+allusions à sa situation. Sans doute, il est parvenu à se
+soustraire à la puissance du redoutable duc de Normandie, mais
+c'est au prix d'un serment, qui l'oblige à renoncer à ses
+espérances au trône d'Angleterre.
+
+
+Au moment de la bataille, nous retrouvons une nouvelle fable,
+l'âne et le loup, répétée en haut et en bas (Pl. VI, n° 56). Et
+ces deux chevaux liés (Pl. VII, n° 59)? Ne sont-ils pas
+l'illustration d'une autre fable analogue que nous n'avons pu
+identifier?
+
+
+
+
+L'abbé de la Rue supposant que les fables d'Esope n'avaient été
+connues en Occident qu'au XIIe siècle, en conclut que la
+Tapisserie n'est pas antérieure à cette époque. C'est une erreur.
+Pour la démontrer on invoque, en général, la traduction que le roi
+d'Angleterre, Alfred, en aurait faite au Xe siècle; puis les
+manuscrits, qui nous sont parvenus de cette époque, notamment
+celui de Leyde, qui remonte au premier tiers du XIe siècle (106).
+
+
+Freeman, l'éminent historien, sans s'y arrêter autrement,
+retourne l'objection, et répond, que la Tapisserie est un document
+si authentique, qu'il prouve, à lui seul, que les fables étaient
+connues au XIe siècle (107). Ne doit-on pas donner à
+l'observation un autre caractère? Si les fables d'Esope étaient au
+XXIe siècle un sujet d'érudition, [p. 125] si elles n'étaient
+connues que des savants, jamais le dessinateur de la Tapisserie
+n'eût songé à les représenter. Tout démontre, en effet, qu'il ne
+cherche qu'à donner une exposition claire de son sujet. Il n'est
+pas, comme les artistes de la Renaissance, tenté de faire étalage
+d'érudition. Des fables, connues seulement des savants, ne
+pouvaient trouver place dans son travail, tandis qu'il
+accueillait avec empressement des apologues populaires qui,
+souvent, pouvaient se rattacher au sujet principal.
+
+
+La tradition avait rendu ces récits populaires. Les Romains les
+avaient reçus des Grecs, puis les avaient transmis aux Gaulois.
+Ces derniers, à leur tour, les avaient redits aux Francs et aux
+Normands. Peu à peu, ils étaient entrés dans le folklore du temps.
+N'avons-nous pas tous appris des contes, des récits merveilleux,
+et des fables avant de les lire dans les livres?
+
+
+-----
+
+
+
+
+[p. 126]
+
+
+
+
+[p. 127]
+
+===== II =====
+
+
+ÉTUDE CRITIQUE
+
+
+==============
+
+
+[p. 128]
+
+
+[p. 129]
+
+Nous venons de jeter un coup d'œil sur l'ensemble de la
+Tapisserie. Nous avons vu se dérouler tous les tableaux qui la
+composent; nous avons souligné les curieux détails ainsi que les
+éléments historiques ou pittoresques qu'ils renferment; notre
+étude ne peut s'arrêter là. Il est nécessaire de la reprendre,
+de nous élever un peu, de rechercher les aperçus plus généraux,
+les observations qui s'appliquent non plus à tel ou tel objet, à
+tel ou tel tableau, mais à l'ensemble de la tenture, ou, au moins,
+à un certain nombre de scènes.
+
+Ce nouvel examen nous amènera à nous demander d'abord, quel est le
+véritable sujet représenté. Après, nous nous attacherons à l'étude
+du dessin et de son exécution, en nous demandant quel est son
+caractère, et si ce chef-d'œuvre du xi c siècle fait partie du
+patrimoine artistique de l'Angleterre ou de la France. Ensuite
+entrant plus profondément dans notre sujet, étudiant le costume
+civil et militaire, l'armement, les constructions, nous verrons à
+quelle époque on en trouve d'analogues. Nous interrogerons aussi
+les inscriptions et après nous fixerons la date de la Tapisserie;
+enfin, nous rechercherons si, conformément à la tradition, elle
+peut être à bon droit attribuée à la reine Mathilde.
+
+
+-----
+
+
+
+
+[p. 130]
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+
+VÉRITABLE SUJET DE LA TAPISSERIE
+
+
+
+
+On répète toujours que la Tapisserie de Bayeux représente
+l'histoire de la conquête de l'Angleterre par Guillaume le
+Conquérant. Ce n'est pas tout à fait exact. Sans doute, nous y
+trouvons des tableaux nous montrant les préparatifs de
+l'expédition, le débarquement à Pevensey et la victoire de
+Hastings, mais loin d'être le sujet principal, ce n'en est
+qu'une partie, la conclusion du drame poignant exposé à nos yeux.
+
+
+Le véritable sujet, c'est le parjure de Harold et son terrible
+châtiment. Ce prince occupe une place aussi importante que
+Guillaume. Pour nous faire apprécier toute l'horreur de son crime,
+la Tapisserie nous expose quelle lourde dette de gratitude Harold
+avait contractée envers Guillaume, qui, au prix d'une énorme
+rançon, l'avait d'abord arraché des mains de Guy de Ponthieu, puis
+l'avait reçu magnifiquement dans son palais de Rouen, et, le
+traitant comme son frère d'armes, l'avait emmené dans l'expédition
+de Bretagne, entreprise probablement (?) à sa demande (108);
+enfin l'avait armé chevalier.
+
+
+Après tant de bienfaits, d'aussi signalés services, [p. 131]
+Harold n'avait, semble-t-il, rien à refuser à Guillaume; aussi, ne
+doit-on pas être surpris qu'il promette solennellement de l'aider
+de tout son pouvoir à se mettre en possession du royaume
+d'Angleterre, que son cousin, le vieux roi Édouard, venait de lui
+léguer. N'oublions pas que Harold, comme sujet de ce prince,
+devait faire tous ses efforts pour assurer l'exécution de sa
+volonté. Dans cette occurrence, ce serment semble très simple et
+très naturel; c'était tout à la fois un acte de reconnaissance
+envers son bienfaiteur, et de loyalisme envers son roi. Or, à la
+mort d'Édouard, malgré son serment, Harold accepte la couronne;
+mais Guillaume refuse de laisser aux mains d'un traître, d'un
+parjure, ce royaume d'Angleterre qui est, désormais, son
+patrimoine légitime. Il en appelle aux armes, et la bataille de
+Hastings doit être considérée comme une sorte d'épreuve, de duel
+judiciaire entre les deux rivaux. Si nous en croyons Guillaume
+de Poitiers, Harold aurait accepté cette sorte de lutte; car après
+avoir reçu les derniers ambassadeurs venant faire des propositions
+de paix, il se serait écrié: « Que Dieu décide aujourd'hui ce qui
+est juste entre Guillaume et moi (109). » Or, Dieu n'a pas permis
+que Harold profitât de son crime; il l'a, au contraire,
+cruellement châtié: et non seulement lui, mais encore ses frères
+innocents, sont morts dans le combat (110).
+
+
+Ainsi, le drame revêt un caractère de haute moralité, bien à sa
+place dans une cathédrale. Il enseigne les fidèles, et leur
+apprend quel respect on doit avoir pour la parole donnée, surtout
+quand elle est accompagnée et [p. 132] confirmée par un serment,
+solennellement prêté sur les choses les plus saintes, l'Evangile
+et les reliques les plus vénérées. Wace, dans son récit de la
+scène du serment, pour nous faire comprendre sa gravité, nous
+dépeint l'émotion de Harold:
+
+Quant Héraut suz sa main tendi,
+
+La main trembla, la char frémi (111). v. 19838.
+
+
+Ces idées sont bien du moyen âge, qui pratiqua si rigoureusement
+la religion du serment, et spécialement du XIe siècle, qui a été,
+par excellence, le siècle des épreuves judiciaires.
+
+
+L'histoire, d'ailleurs, nous dit que c'est bien le châtiment du
+parjure de Harold, que poursuivit Guillaume; c'est de ce parjure
+qu'il se plaignit à Rome, par l'intermédiaire de Lanfranc,
+prieur de l'Abbaye du Bec. Et pour arriver à punir ce crime, et à
+réparer le préjudice causé, il fit prêcher une sorte de guerre
+sainte.
+
+
+Pour ses querelles ordinaires, pour ses précédentes guerres avec
+ses voisins du continent, Guillaume n'avait pas pris ces
+précautions: il s'était mis en campagne sans demander à Rome un
+semblable appui. D'ailleurs, il n'eût probablement pas obtenu de
+réponse favorable. Mais ici, la situation est toute différente.
+Son parjure a rendu Harold indigne du trône, et a permis au Pape
+de donner à Guillaume l'investiture du royaume d'Angleterre, et
+de lui envoyer, avec sa bénédiction, un étendard béni, gage
+sensible de son appui moral (112).
+
+
+
+
+[p. 133]
+
+Enfin, ce qui montre le mieux ce caractère et l'importance que
+l'opinion, non seulement en Normandie, mais encore en Angleterre,
+attachait à cette violation de serment, c'est cette scène entre
+Harold et son frère Gyrth, dont l'authenticité ne peut être mise
+en doute; car elle n'est pas seulement racontée par les
+historiens normands et français, mais encore par les chroniqueurs
+anglais. A la veille de la bataille de Hastings, Gyrth veut
+empêcher son frère d'y prendre part, et l'amener à se retirer à
+Londres. Il invoque son intérêt et celui de la patrie elle-même:
+« Si le roi, lui dit-il, prend part à la lutte et est vaincu, s'il
+trouve la mort dans le combat, tout est terminé, l'Angleterre
+est conquise, et la liberté anglaise périt par sa faute. » Puis
+non content de ces raisons si graves, il ajoute en insistant: «
+Il n'est pas bon de lutter contre le suzerain à qui on a prêté
+hommage: n'as-tu pas prêté serment à Guillaume? crains donc
+d'encourir la peine de ce crime affreux qu'est le parjure et
+d'amener avec la tienne, la perte des hommes qui combattent avec
+toi: « Cave ne perjurium incurras , et pro tanto scelere, tu cum
+viribus nostræ gentis corruas nostræque progeniei permansurum
+dedecus exinde fias (113). » On ne manquera pas de remarquer la
+singulière virulence de l'expression. Et Gyrth de poursuivre:
+
+
+« Moi, je ne suis pas dans le même cas, je n'ai pris aucun
+engagement vis-à-vis de Guillaume, c'est fièrement, sans
+arrière-pensée, sans trouble de conscience que je [p. 134] lutte
+contre lui, c'est justement que je défends la liberté de ma terre
+natale. Si je remporte la victoire, Harold, mon roi, en recueille
+tous les fruits; si je suis vaincu, il reste pour réunir la
+nouvelle armée qui arrive, la commander, venger notre échec,
+c'est seulement sa défaite qui décidera de la lutte et du sort de
+la patrie. »
+
+
+Le chroniqueur anglais Guillaume de Malmesbury nous raconte la
+même scène, et c'est à peine s'il en atténue la violence du
+langage de Gyrth: « Tu ne peux nier que de bon gré, ou sous
+l'empire de la contrainte, tu n'aies prêté à Guillaume le serment
+qu'il te demandait: dès lors tu agiras sagement si, t'arrachant à
+la nécessité menaçante, tu nous laisses affronter seuls le péril
+de la bataille. Nous, nous n'avons prêté aucun serment, et il est
+juste que nous prenions les armes pour la défense de la patrie.
+Nec enim ibis in inficias quin illi sacramentum vel invitus, vel
+voluntarius feceris; proinde consultius ages si instanti
+necesitati te subtrahens, nostro periculo colludium pugnæ
+tentaveris. Nos omni juramento expediti, juste ferrum pro
+patria stringemus (114). »
+
+
+Ces témoignages sont caractéristiques. Ils nous montrent bien le
+respect religieux que nos pères du XIe siècle avaient pour tout
+serment. Ils nous font comprendre le côté moral de la Tapisserie,
+et son véritable objet.
+
+
+Il nous semble aussi que cette explication du sujet de la
+Tapisserie nous montre bien qu'elle a été conçue par un Français,
+par un Normand, ami de Guillaume, qui a indiqué au dessinateur les
+diverses scènes à représenter, et le sens de chaque tableau. Un
+Anglo-Saxon lui aurait donné un tout autre caractère. Et la
+moralité qui se tire [p. 135] du récit porte, en outre, à penser
+qu'elle a toujours été destinée à la cathédrale de Bayeux, où elle
+a été exposée chaque année jusqu'à la Révolution.
+
+
+Par deux croix tracées au niveau des inscriptions, et se
+confondant avec elles, il semble que le dessinateur ait voulu
+diviser en trois parties, en trois actes, l'ensemble des faits
+qu'il représentait. Le premier comprend le voyage d'Harold, sa
+captivité à Beaurain. Au second, nous voyons Guillaume accueillir
+avec empressement l'ami de Harold et en toute hâte obtenir sa
+liberté, puis entreprendre avec lui l'expédition de Bretagne,
+l'armer chevalier et recevoir de lui, en récompense de ces
+services, la promesse solennelle de l'aider à occuper le trône
+d'Angleterre que le roi Édouard lui a légué.
+
+
+Le troisième et dernier acte commence au moment où Guillaume
+s'embarque pour l'Angleterre, et se termine par la victoire de
+Hastings où Harold trouva la mort.
+
+
+
+
+[p. 136]
+
+CHAPITRE II
+
+
+DESSIN
+
+
+
+
+Quoique la Tapisserie ait été l'objet d'un grand nombre d'études,
+on ne l'a pas encore, que je sache, considérée comme le plus
+ancien grand monument de l'art du dessin existant en France
+aujourd'hui. Pourtant, avant que les brodeuses pussent songer à
+prendre leur aiguille, il a fallu qu'un dessinateur en traçât les
+divers tableaux. Or c'est là une œuvre considérable, à toute
+époque, mais surtout en cette fin du XIe siècle; en effet la
+Tapisserie a été faite, au lendemain même de la conquête de 1066,
+et très probablement, elle a été donnée à la cathédrale de Bayeux,
+lors de sa consécration en 1077, comme nous le verrons plus loin.
+
+
+Assurément, même aujourd'hui, ce serait pour un de nos artistes
+contemporains, une tâche considérable qu'une illustration
+comprenant une soixantaine de compositions, et pourtant leur
+éducation artistique, les précédents nombreux dont ils
+disposent, faciliteraient considérablement leur œuvre. Jugez par
+là de l'effort fourni par le dessinateur du XIe siècle.
+
+
+N'oublions pas qu'alors l'art du dessin est dans l'enfance, que la
+sculpture ne nous a laissé que de rares spécimens presque
+informes, que le vitrail à personnages n'existe pas et qu'il lui
+faudra encore presque un siècle [p. 137] pour donner une œuvre un
+peu intéressante; il ne reste que les enluminures des manuscrits,
+qui ne représentent alors que rarement des personnages, et
+n'offrent, en dehors des sujets religieux, que des tableaux
+isolés. Parmi les œuvres qui nous ont été conservées, seules les
+peintures de Saint-Savin nous présentent un ensemble comparable,
+encore semblent-elles postérieures. Elles sont aussi très loin de
+nous offrir cette remarquable unité qui est un des traits
+particuliers de la Tapisserie, si bien qu'une étude, même
+sommaire, y reconnaît le travail de plusieurs artistes. Ce sont en
+outre des peintures religieuses, pour lesquelles il existait de
+nombreux précédents, toute une tradition qui facilitait la tâche
+du dessinateur.
+
+
+Ici rien de pareil; la composition est forcément originale, le
+dessinateur a créé toutes ces scènes successives, et l'état de
+l'art à cette époque met en évidence ses hautes qualités et
+atteste son incontestable valeur.
+
+
+Avant tout il est sincère et ne recherche aucun effet. Quand il a
+une scène à rendre, il s'efforce de lui bien donner son
+caractère, et néglige tout ce qui ne concourt pas à exprimer sa
+pensée. Il supprime tout à la fois les personnages et les
+accessoires inutiles. Il libère l'action de tout entourage
+d'atmosphère ou de paysage. La toile nue lui sert de fond. Les
+indications de la nature du sol, du terrain sont dès lors réduites
+à quelques lignes schématiques sans aucun rapport avec la
+réalité. Ainsi dans les mouvements de terrain, les arbres, les
+vagues de la mer, il n'y a, rien qui présente un intérêt
+artistique et révèle la moindre étude, la moindre imitation de la
+nature.
+
+
+
+
+Avec la représentation des édifices nous constatons un premier
+effort pour se rapprocher de la vérité. Saint-Pierre [p. 138] de
+Westminster (Pl. III, n° 29) rappelle évidemment une église avec
+sa nef aux hautes arcades surmontées d'une rangée de fenêtres, et
+son chœur réunis par une tour centrale flanquée de quatre
+tourelles carrées. Nous conservons encore des monuments de ce
+type, notamment la cathédrale de Tournai. Le toit ici est d'autant
+plus intéressant que ses rangées de pierres, ou de tuiles
+parallèles, diffèrent du toit des autres édifices, où on rencontre
+des imbrications de tuiles arrondies à leur extrémité,
+vraisemblablement pour se conformer à la réalité.
+
+
+Certaines constructions civiles sont peut-être plus intéressantes
+encore. Le château, où Harold prend avec ses compagnons un repas,
+avant de quitter l'Angleterre, ne rappelle-t-il pas les
+constructions seigneuriales de ce temps, telles que nous les
+montrent encore aujourd'hui de nombreuses ruines. Voici en effet
+le cellier surmonté de la salle d'honneur où on accède par un
+escalier extérieur. Disposition fréquente dans les châteaux de
+France et d'Angleterre et qu'on rencontre aussi dans beaucoup de
+constructions religieuses.
+
+
+Plus loin, nous avons la salle d'honneur du palais de Guillaume,
+avec sa décoration d'arcatures aveugles toute semblable à celle
+des ruines du château de Dryes (Yonne).
+
+
+Quelques autres détails de-ci de-là, notamment du palais du roi
+Édouard, peuvent être rapprochés des imbrications de la
+Manécanterie de Lyon.
+
+
+Les supports des édifices varient de formes; parfois ce
+sont des piliers, parfois des colonnes ou des faisceaux de
+colonnes avec leur base, leur fût et leur chapiteau. Le long des
+murs, grimpent des contreforts.
+
+
+
+
+Le linteau du portique, où se tient la mystérieuse Ælfgyva, se
+distingue par les têtes d'animaux de ses [p. 139] extrémités.
+C'est un souvenir de la patrie primitive des Normands. Ils avaient
+vraisemblablement élevé des constructions de ce style en
+Normandie, mais elles ont disparu sans laisser de traces. Cette
+représentation (Pl. Il, n° 17) que nous avons ici, comme certains
+détails des édifices que nous avons rencontrés (Pl. III, n° 27; VI,
+nos 54 et 55; I, n° 1; III, n° 26), ne permettent guère le doute
+à cet égard. On en trouve encore quelques spécimens en
+Scandinavie, comme le prouvent les moulages du musée du Trocadéro.
+
+
+A cet art se rattachent encore les têtes d'animaux et les
+fleurons, qui ornent les extrémités des navires.
+
+
+
+
+Il y a donc dans la Tapisserie un effort manifeste pour se
+rapprocher de la réalité; mais l'artiste ignore encore la
+perspective, et dès lors son œuvre présente parfois de réelles
+difficultés d'interprétation, tout en ne laissant aucun doute sur
+le caractère pittoresque des constructions d'alors. Ajoutons que
+la représentation peut-être un peu symbolique et systématique de
+la forteresse de Dinan, avec sa motte, son fossé, ses palissades
+et son donjon de bois, répond bien cependant aux descriptions
+contemporaines, notamment à celle que nous donne le chanoine
+d'Ypres Jean de Colmieu (115).
+
+
+
+
+La Tapisserie nous donne encore une idée exacte d'une partie du
+mobilier du temps: ici nous avons le trône royal, là le lit du
+roi Édouard, ailleurs des outils, les reliquaires sur lesquels
+Harold jura fidélité à Guillaume, les vaisseaux, les armes, toutes
+les pièces du costume avec leurs caractères distinctifs.
+
+
+[p. 140]
+
+L'artiste ne dessine pas seulement les objets inanimés, il
+représente également de nombreux animaux. Tous sont vivants; on
+les voit se mouvoir, et la naïveté du trait ne nuit pas à la
+puissance de l'expression. Ils sont saisis sur le vif, ainsi les
+chiens de chasse qui courent devant Harold (Pl. I, n° 2), au
+moment où il va s'embarquer à Bosham.
+
+
+
+
+Les chevaux sont plus intéressants encore, surtout quand on les
+observe aux différentes heures de la grande journée de Hastings.
+D'abord, au moment du premier rassemblement (P. VI, n° 56), on les
+sent frais, hennissant, arrondissant le col sous l'action du
+frein; puis à un premier signal, se rendant en hâte auprès de
+Guillaume; galopant sous l'action de l'éperon (Pl. VII, n° 60) au
+cours de la bataille; enfin complètement épuisés et incapables de
+nouveaux efforts, lors de la poursuite des fuyards (Pl. VII, n°
+67).
+
+
+
+
+Mais arrivons aux personnages: et tout d'abord, reconnaissons
+que si parfois ils sont raides, si leur tête n'est pas toujours
+bien attachée aux épaules, pourtant, malgré ces incorrections, ils
+sont en général pleins de vie. A chaque scène, on est frappé de la
+vérité de leur attitude. Chacun a le geste qui convient au rôle
+qu'il joue, à la fonction qu'il remplit. Il semble impossible
+d'exprimer plus nettement sa pensée et son acte.
+
+
+Le premier tableau est typique. Le roi d'Angleterre, Édouard,
+s'entretient avec Harold et un autre personnage. On voit qu'il a
+la parole, et qu'il donne des instructions d'une exceptionnelle
+gravité. L'attitude des auditeurs dit leur stupéfaction. Puis nous
+avons les scènes si vivantes du voyage, du repas (Pl. I, n° 4) à
+Bosham, de [p. 141] l'embarquement, de l'arrestation (Pl. I, n° 7);
+ne sent-on pas la protestation de Harold et la réponse du soldat,
+qui se défend en invoquant l'ordre de son maître Guy de Ponthieu?
+
+
+Voyez maintenant les messagers de Guillaume (Pl. II, n° 11), comme
+ils se hâtent pour remplir sans retard leur mission; que d'efforts
+pour presser leurs chevaux et accélérer leur allure! Le
+dessinateur insiste ici sur un détail significatif. Après nous
+avoir montré ces ambassadeurs avec leurs cheveux rebroussés par
+le vent et la rapidité de leur course, il a soin de les
+représenter normalement ramenés en avant, lors de l'audience que
+leur accorde Guy de Ponthieu. Le contraste est trop exagéré pour
+n'être pas voulu (Pl. II, n° 10).
+
+
+Soulignons encore la mimique expressive de l'officier qui annonce
+à Guy l'arrivée des messagers (Pl. I, n° 9), celle de Guillaume
+leur donnant des instructions, et celle de l'ami de Harold
+témoignant sa gratitude (Pl. II, n° 12); son attitude humble et
+respectueuse contraste avec la pose théâtrale et emphatique de
+Harold, lorsqu'il remerciera Guillaume de lui avoir rendu la
+liberté (Pl. II, n° 16). On sent toute la différence entre la
+reconnaissance d'un inférieur qui obtient d'un grand et puissant
+seigneur une faveur inespérée, et la gratitude d'un égal
+vis-à-vis de son égal, sentiment moins profond malgré la solennité
+des formules employées. On doit encore remarquer l'effroi des
+Anglais, quand un orateur de carrefour leur dit les malheurs
+qu'annonce, selon lui, l'apparition de la comète (Pl. IV, n° 35).
+
+
+Que de vie dans le conseil tenu à Rouen (Pl. IV, n° 38)! Ne
+croit-on pas entendre Odon, qui sans tarder a pris son parti,
+conseiller la guerre, et prendre les premières mesures, à la
+stupéfaction de l'ami, qui est [p. 142] venu d'Angleterre apporter
+la nouvelle de la mort d'Édouard, et du couronnement de Harold?
+
+
+Il est vraiment impossible de signaler tous les détails; notons
+encore toutefois les éclaireurs chargés par Guillaume, ou par
+Harold, de recueillir des renseignements sur les mouvements de
+l'ennemi; on les voit saisir toutes circonstances qui peuvent
+faciliter leur mission, monter sur les éminences, se dissimuler
+derrière les arbres et s'empresser de porter à leurs chefs le
+résultat de leurs observations (Pl. VI, nos 57 et 58).
+
+
+
+
+Enfin dans la bataille, lorsque pour arrêter la panique et ramener
+ses troupes au combat, Guillaume lève son casque pour se faire
+reconnaître, avec quel geste expressif Eustache de Boulogne le
+désigne à ses compagnons (Pl. VIII, nos 63, 64)!
+
+
+En présence de ces scènes si vivantes qu'il a étudiées avec tant
+d'ingéniosité et de succès, Fowke a été tellement frappé de la
+vérité de certaines figures qu'il a cru y trouver de sérieuses
+tentatives de portrait, d'autant que l'inhabileté du dessinateur a
+dû être exagérée par les brodeuses qui ont pu, malgré leur bonne
+volonté, ne pas suivre toujours leur modèle avec une parfaite
+exactitude. C'est même à une erreur, de leur part, qu'on est tenté
+d'attribuer l'omission de certains détails essentiels: ainsi
+Harold n'a pas toujours la moustache, qu'il porte habituellement,
+et qui est un des caractères qui permettent de reconnaître, dans
+la Tapisserie, les Anglais des Français (Pl. III, n° 28 et p. 68).
+
+
+Il ne faut pas exagérer la pensée de Fowke. Il ne peut ici être
+question du portrait nettement caractérisé de l'individu, qui
+permet de reconnaître au premier coup d'œil son âge, son
+caractère, son tempérament, ses habitudes. [p. 143] On ne le
+rencontre pas avant l'extrême fin du XIIIe ou le commencement du
+XIVe siècle. Il ne peut s'agir ici que de ce portrait stylisé,
+généralisé, qui s'applique à tout un groupe de personnages dont il
+réunit les caractères. C'est ce seul portrait que connut le XIe
+siècle; mais il se perfectionnera peu à peu avec les progrès de
+l'art du dessin, nous donnera les particularités de chaque
+individu, les traits de son visage, même les détails de son
+costume et arrivera à la perfection avec les Van Eyck et les
+Memling (116).
+
+
+Mais sous le bénéfice de cette expresse réserve, on ne peut
+s'empêcher de remarquer que Guillaume est toujours représenté,
+ainsi que dans les chroniques, comme très gros, très fort, tandis
+que Harold, qui si souvent l'accompagne, est svelte et élégant, de
+même Robert, comte de Mortain. L'évêque Odon est plus replet, et
+son embonpoint approche de celui de Guillaume.
+
+
+Il est possible de reconnaître certains traits de caractère.
+Ainsi, bien que Guillaume et Harold soient à peu près du même âge,
+le premier a toute la gravité de l'âge mûr, tandis que le second a
+conservé toute la fougue, la vivacité, la nervosité de la jeunesse.
+
+
+Le roi Édouard est grand, il porte toute sa barbe, conformément
+à son sceau et aux chroniques. Tout en lui dénote le vieillard
+affaibli par les ans.
+
+
+S'il ne faut pas exagérer l'importance de ces détails, il n'est
+pourtant pas permis de les négliger. Ils attestent à tout le moins
+le souci de la vérité qui animait le dessinateur.
+
+
+Toujours le dessin est singulièrement vivant et vrai. Lorsque
+l'artiste a vu ce qu'il nous montre, il le représente [p. 144]
+avec précision. Il connaît bien ses personnages et nous donne tous
+les détails de leur costume ou de leur armement. Mais il n'a pas
+assisté à la bataille, il n'a vu tomber ni les hommes, ni les
+chevaux, et égaré par son imagination, il nous donne des
+positions impossibles (Pl. VII, n° 61).
+
+
+Il ne sait pas non plus comment à Pevensey on débarqua la
+cavalerie (Pl. V, n° 45), sans quoi il nous aurait fait connaître
+le dispositif employé pour faire sortir les chevaux des navires,
+ce qui serait très intéressant.
+
+
+Mais en dehors de ces rares exceptions, le dessin de la Tapisserie
+se signale par son exactitude, et c'est ce qui en fait un document
+historique de premier ordre.
+
+
+
+
+Après avoir constaté ce souci de la vérité du dessin,
+on n'est pas peu surpris de voir que les couleurs sont
+employées de la façon la plus fantaisiste, évidemment
+dans l'unique but d'assurer l'effet décoratif.
+
+
+Les bizarres couleurs des chevaux et des animaux des bordures font
+involontairement penser aux animaux fantastiques des bibelots de
+la Chine et du Japon. Ces arts ont incontestablement plus d'un
+point de contact, et ceux qui sont familiers avec les vieux
+manuscrits ne seront pas surpris de cette observation. Les
+analogies s'y ren- contrent fréquemment.
+
+
+Dans la Tapisserie proprement dite, cette soif du
+décor et de la variété se rencontre à chaque pas.
+
+
+Le même personnage, représenté dans deux incidents d'une même
+scène, ne portera pas des habits de même couleur. L'artiste se
+sert de la couleur pour préciser et mettre mieux en lumière les
+détails des choses qu'il représente. Prenons, par exemple, un
+cheval. Il est toujours de profil, les jambes du premier plan sont
+de [p. 145] la couleur du corps, les autres jambes d'une autre,
+les contours sont accusés par un ton tranchant. Ainsi un cheval,
+dessiné avec de la laine bleue, aura le corps et les jambes
+rouges, les sabots jaunes: un autre avec des jambes jaunes aura
+des sabots rouges.
+
+
+Dans notre planche de détail, on remarquera, dans la
+bordure haute, un animal qui a deux pattes blanches,
+le reste du corps étant de couleur foncée.
+
+
+De même dans la représentation de l'homme, les cheveux sont des
+tons les plus bizarres, habituellement bleus, et entourés d'un fil
+d'une autre couleur, rouge le plus souvent (117).
+
+
+N'est-ce pas ce souci de mettre bien en évidence des
+détails redoutés de son inexpérience, qui a amené le
+dessinateur de la Tapisserie à représenter les diverses
+parties d'un vêtement comme si elles étaient de natures
+différentes? Ainsi nous voyons des broignes dont le corps
+est maclé et les manches treillissées (Pl. VI, n° 56 et
+notre planche de détail), comme aussi des corps treillissés
+à manches maclées (Pl.VI n° 55) (118).
+
+
+
+
+Ainsi, indépendamment de son incomparable intérêt
+historique, la Tapisserie constitue une œuvre d'art très
+remarquable, à laquelle aucun document contemporain ne
+peut être comparé.
+
+
+Mais à quelle école artistique doit-on la rattacher? [p. 146]
+Evidemment ce ne peut être aux écoles classiques de Rome ou de
+Byzance. Nous sommes ici en présence de cette nouvelle évolution
+du génie humain, qui se manifesta dans toutes les branches de son
+activité, à cette aurore du moyen âge. La cathédrale Saint-Pierre
+de Westminster, les palais d'Harold, de Guy de Ponthieu ou de
+Guillaume ne rappellent en aucune façon les temples, ni les
+demeures de l'antiquité. Ils sont le produit de cet art nouveau,
+créé par les peuples qui, après les invasions, s'établirent sur
+les ruines de l'empire romain. Cet art se manifesta un peu partout
+en Europe, avec des variantes nées de la fusion des traditions
+locales, et du tempérament particulier de chacun d'eux. Ainsi, on
+a distingué en Allemagne, en Angleterre, en France, plusieurs
+écoles qui se subdivisent encore dans chacun de ces pays. En
+France pour le dessin, nous avons l'école du Midi, et surtout la
+remarquable école du Nord, dont le centre est Saint-Omer.
+
+
+Des œuvres de ce temps, la Tapisserie se distingue par la
+simplicité et l'exactitude du dessin, la vie des personnages.
+Les vêtements n'y collent pas au corps et l'anatomie n'est
+signalée qu'avec une discrétion relative. Surtout, on n'y
+rencontre pas ces vêtements soulevés par un vent violent, que l'
+Histoire de l'art d'André Michel considère comme la principale
+caractéristique des écoles anglo-saxonnes si florissantes au Xe
+siècle. Rien n'y rappelle ces images qu'on a qualifiées de
+centrifuges. On n'y rencontre pas de vêtements plissés, ni de
+bordures à crans. La Tapisserie de Bayeux est une œuvre plus
+simple, plus sage, plus pondérée qui, tout en conservant
+l'expression puissante du mouvement et de la vie, c'est-à-dire
+les meilleures qualités des œuvres de ce temps, a su se dégager de
+ces préciosités, de ces fausses élégances, [p. 147] qui souvent
+servent à diversifier les différentes écoles. Par la puissance de
+son originalité, de sa personnalité, son auteur a pu lui donner
+une place à part dans l'histoire de l'art. Et par suite se pose
+plus impérieusement la question de savoir à quelle école on doit
+la rattacher. Ne semble-t-il pas que ce soit à l'école française,
+dont elle inaugurerait les traditions fondamentales de justesse,
+de pondération et de simplicité? Et dès lors, comment ne pas
+rappeler que la reine Mathilde, à qui la tradition l'attribue,
+est née comtesse de Flandre, à Lille, tout près de Saint-Omer (119)
+où, dans la célèbre abbaye de Saint-Bertin, florissait alors la
+principale école de miniature française, et qu'elle a pu y trouver
+facilement l'artiste anonyme, qui a dessiné la Tapisserie.
+Mathilde n'a pas dû songer à un artiste anglo-saxon, car rien ne
+démontre la supériorité de cette école dans cette seconde moitié
+du XIe siècle.
+
+
+Ajoutons que cette grande admiratrice du génie de son mari ne
+s'est jamais immiscée dans les actes de son gouvernement et de sa
+politique insulaire, qu'elle n'a résidé qu'accidentellement en
+Angleterre, et qu'elle a dû plutôt confier l'exécution de la
+Tapisserie, de cette glorification de la conquête normande, à un
+Français qui, naturellement, s'associait davantage à sa pensée et
+partageait son légitime orgueil.
+
+
+
+
+[p. 148]
+
+CHAPITRE III
+
+
+EXÉCUTION MATÉRIELLE
+
+
+
+
+L'exécution matérielle de la tenture de Bayeux donne
+lieu à plusieurs observations.
+
+
+Nous avons déjà dit que ce n'est pas une Tapisserie, mais une
+broderie sur une longue bande de toile, formée de huit morceaux,
+réunis par des coutures si fines qu'il faut un examen attentif
+pour les constater (120). Elles se distinguent notamment des
+raccommodages qu'on rencontre de-ci de-là.
+
+
+Le premier morceau comprend le voyage de Harold,
+sa captivité en Ponthieu et se termine par sa remise à
+Guillaume.
+
+
+Le second morceau représente son séjour à la cour du
+duc normand, la guerre de Bretagne, son serment,
+son retour en Angleterre et l'enterrement d'Edouard.
+Ces deux bandes se rejoignent mal, et l'œil le plus
+distrait est frappé de la différence de largeur de la
+bordure haute (Pl. II, n° 15).
+
+
+Les autres jonctions sont plus heureuses: la prochaine [p. 148]
+est dissimulée dans les constructions du palais royal d'Angleterre
+(Pl. IV, n° 30). Le fragment suivant nous fait assister à la mort
+d'Edouard, au couronnement de Harold, puis à la construction de la
+flotte normande.
+
+
+Voici maintenant une quatrième partie qui nous montre d'abord, le
+groupe des compagnons de Guillaume s'embarquant pour l'Angleterre
+(Pl. V, n° 43), puis la traversée de la Manche, le débarquement,
+enfin les apprêts du repas (Pl. V, n° 48).
+
+
+Sur la cinquième nous voyons le repas béni par
+Févêque Odon (Pl. V, n° 49), la construction du camp et
+les préparatifs du combat. Dans l'inscription nous lisons
+et venerunt. Le fragment suivant comprend ces mots: ad
+prelium contra Haroldum; il nous montre les éclaireurs
+des deux partis venant faire leur rapport; puis il nous fait
+assister au défilé de l'armée normande (Pl. VI, n° 56).
+
+
+Le septième fragment commence au mot exercitum
+(Pl. VI, n° 59). Il nous donne les premiers incidents de
+la bataille, la mort des frères de Harold et se termine
+lorsque Guillaume ôte son casque pour se montrer à ses
+hommes et les rallier. La couture est entre les mots hic
+etfranci (Pl.l.VI, n° 61).
+
+
+Le huitième et dernier fragment termine la Tapisserie. Il nous
+représente la fin de cette lutte acharnée, l'énergique
+intervention d'Odon et de Guillaume, la mort de Harold et enfin la
+fuite de l'armée anglaise.
+
+
+Ces morceaux sont de longueurs très diverses: évidemment chacun
+fut confié à une ouvrière différente.
+
+
+
+
+Deux espèces de fils de laine sont employées dans cette broderie:
+l'une, destinée à couvrir les larges espaces, est beaucoup moins
+tordue que l'autre, sorte de cordonnet, réservé pour fixer les
+traits du dessin, [p. 149] préciser les contours et ne couvrir que
+les très petits espaces.
+
+
+On remarque huit tons de laine: bleu, bleu clair et bleu très
+foncé presque noir (121); vert clair et vert foncé; rouge, jaune
+chamois, gris tourterelle. Ces tons vieillis, adoucis par le
+temps, présentent à l'œil des ensembles pleins de charme et de
+séduction, partout où de maladroites restaurations n'y ont pas
+mêlé des notes criardes et discordantes.
+
+
+
+
+La technique du travail semble assez simple.
+
+
+Sur la toile dessinée, les brodeuses couvraient l'espace, qui
+devait avoir une même couleur, avec des fils parallèles serrés les
+uns contre les autres; puis, quand leur longueur le réclamait,
+elles les maintenaient avec d'autres fils, qui les croisaient de
+distance en distance (0m,005 environ) et qui étaient fixés çà et
+là par des points d'arrêt. Enfin, avec des points de tige de
+couleurs différentes, on sertissait le travail, de façon à bien
+préciser les contours (122).
+
+
+
+
+De toute évidence, il y a eu des essais, des tâtonnements. Dans
+les premières scènes, les personnages sont très différents de ceux
+que nous trouvons après: ils nous apparaissent petits, gros,
+trapus, leurs têtes sont [p. 151] énormes (Pl. I, n° 1). Plus
+tard, à partir de rembarquement de Harold (Pl. I, n° 5), ils
+prennent un aspect plus svelte, plus élégant qu'ils conservent
+pendant tout le reste de la tenture.
+
+
+On remarque toutefois les mêmes défauts, mais un peu atténués au
+commencement du quatrième morceau, dans le groupe de chevaliers
+qui va s'embarquer pour l'Angleterre (Pl. V, n° 43). N'est-ce pas
+une raison de penser que les diverses parties furent commencées en
+même temps par différentes ouvrières, qui recevant une direction
+unique, ne tardèrent pas à donner à l'ensemble du travail ce
+caractère général d'unité, qui frappe le regard ?
+
+
+Pour constater les exceptions, il faut étudier avec soin les plus
+minutieux détails de notre tenture.
+
+
+Nous remarquons d'abord que les inscriptions, faites uniformément
+avec de la laine bleu foncé, jusqu'au moment où l'évèque Odon
+bénit le repas, donné à l'arrivée de Guillaume en Angleterre (1er,
+2e, 3e, 4e morceaux), changent tout à coup de caractère et sont
+ensuite composées de lettres rouges et bleu foncé donnant ainsi,
+semble-t-il, une première preuve de la latitude laissée à chaque
+brodeuse.
+
+
+Nous en trouvons d'autres dans le choix des lettres employées.
+Ainsi, seul le premier morceau nous montre les lettres onciales
+OM, le V et l'abréviation GammaInv. Le D ne se rencontre que dans
+le septième, et on chercherait vainement, en dehors du troisième,
+l'abréviation formée d'un trait orné d'une boucle (Pl. IV, n° 32).
+
+
+D'autre part, les bordures sont généralement remplies par des
+bâtons inclinés et des animaux. D'abord ces [p. 152] bâtons sont
+tantôt unis, tantôt ornés de bandes ou de dents de diverses
+couleurs. Le plus souvent ils sont séparés par des animaux ou des
+fleurons. Nous voyons au commencement du travail dans la bordure
+du bas, les animaux réunis deux par deux, ou les scènes
+représentées, séparées par deux bâtons inclinés, sans fleurons. Au
+contraire, en haut, on remarque d'abord des gros fleurons,
+rappelant les enroulements de la bande qui borde le commencement
+de la Tapisserie, et les animaux ne sont plus deux par deux. Ces
+fleurons vont bientôt disparaître: on ne les retrouve plus qu'au
+commencement de la troisième bande, où un essai analogue avait été
+tenté. Ils sont remplacés par un petit fleuron composé d'une tige,
+ornée de deux feuilles, qui mesure rarement plus de quatre
+centimètres; il a encore été adopté dans les deux bordures de la
+seconde bande (Pl. II et III); à la troisième (Pl. IV) après les
+gros fleurons, on en retrouve de petits semblables aux précédents,
+puis apparaît une innovation: les feuilles de la tige sont
+remplacées par de maigres entrelacs qui se répètent jusqu'à la fin
+de la tenture. Remarquons toutefois qu'à partir du cinquième
+morceau (Pl. VI), ils prennent plus d'importance, et que parfois la
+tige disparaît complètement. N'est-ce pas à la fantaisie des
+brodeuses qu'il faut attribuer ces variations, et ne
+constituent-elles pas une sorte de signature qui permet de séparer
+le travail de chacune?
+
+
+
+
+A différentes reprises, la Tapisserie a été l'objet de travaux
+rendus nécessaires par le long usage. En 1842 notamment, au
+moment de l'exposer dans la vitrine où nous la voyons aujourd'hui,
+Lambert a fait opérer de nombreuses réparations qu'un examen
+permet de reconnaître çà et là. Tout l'épisode de Guy de Ponthieu
+et la [p. 153] fin de la Tapisserie avaient particulièrement
+souffert, et il a fallu procéder à une restauration, en tenant
+compte des points laissés dans la toile par les aiguilles des
+brodeuses, des parcelles de laine subsistant encore et enfin des
+anciens dessins, notamment de celui publié par Montfaucon. Cette
+restauration est loin d'être parfaite. Les ouvrières, qui ont
+accepté la délicate mission de l'opérer, n'ont pas assorti très
+exactement les laines qu'elles employaient avec les anciennes, et
+leur travail n'est ni aussi soigné, ni aussi fini. Dans toutes les
+scènes de l'épisode de Guy de Ponthieu notamment, on a abusé du
+noir beaucoup plus dur que le bleu très foncé employé
+primitivement. De là, dans toute cette partie, un caractère de
+rudesse qu'on ne trouve pas ailleurs. Ajoutons que les curieux,
+qui étudient patiemment la Tapisserie, ne tardent pas à être
+absolument séduits par le charme et l'harmonie des couleurs des
+parties qui nous sont parvenues intactes, et que c'est la crudité
+des tons qui révèle d'abord la restauration.
+
+
+
+
+Quoi qu'on en ait dit, ce travail est bien normand, et n'omettons
+pas de rappeler à cet égard que, si les brodeuses anglaises
+avaient acquis une notoriété méritée par leur habileté, les
+normandes ne leur étaient pas inférieures; nous avons eu
+l'occasion de rappeler le talent de la duchesse Gonorre,
+grand'mère de Guillaume le Conquérant. L'art de la broderie
+continua d'être en honneur. Il servait à décorer les appartements
+comme à embellir les vêtements; ainsi, à leur mariage, le duc
+Guillaume et la duchesse Mathiide portaient des manteaux ornés de
+riches broderies de or traict à ymages et rien ne permet de les
+considérer comme de véritables raretés à cette époque.
+
+
+[p. 154] Donc pour nous, la Tapisserie est une œuvre bien
+normande, conçue par un Normand (123), exécutée par des mains
+normandes (124).
+
+
+
+
+[p. 155]
+
+CHAPITRE IV
+
+
+COSTUME CIVIL
+
+
+
+
+Dans la Tapisserie, les rois portent une longue robe, insigne de
+leur dignité et dessus un manteau fixé au col par une agrafe,
+semblable à ceux que revêtent tous les personnages de quelque
+importance. Ils ont de plus la couronne ornée de fleurons
+grossiers (125).
+
+
+Les autres hommes de tout rang ont un bliaud, sorte de blouse à
+manches ajustées, serré à la taille par une ceinture et descendant
+jusqu'au genou en s'élargissant en cloche comme un large jupon.
+Celui de Harold et de ses compagnons semble un peu plus développé,
+peut-être pour attester une mode anglaise.
+
+
+Les cavaliers avaient adopté un bliaud plus court, dont le jupon
+rentrait dans les braies, sorte de large culotte, analogue à
+celles que portent encore quelques paysans bretons. C'est sur ce
+bliaud qu'au moment du combat, on passait la broigne que nous
+étudierons bientôt.
+
+
+Comme les chemises actuelles, comme les blouses de [p. 156] nos
+paysans, ces bliauds avaient sur la poitrine une ouverture qui
+permettait de passer la tête.
+
+
+Or, l'évêque de Laon, Adalbéron, dans son poème adressé au roi
+Robert le Pieux, et Raoul Glaber (126) se plaignent justement,
+quelque temps avant la conquête, de la manie qu'on avait de
+raccourcir ainsi les vêtements. Et quelque temps après, sous le
+règne de Guillaume le Roux, fils du Conquérant, Ordéric Vital
+accusera les mœurs efféminées, qui amenaient alors les hommes à
+porter des longues robes. Ces textes sont des plus importants pour
+la date de notre Tapisserie; car, évidemment, elle a été faite
+avant l'adoption des robes longues.
+
+
+
+
+Guillaume de Malmesbury (127) nous donne une autre indication
+précieuse, quand il nous dit la surprise des espions que Harold
+avait envoyés au camp de Hastings, à la vue des Normands qui,
+comme des prêtres, se rasaient la lèvre supérieure, au lieu de
+laisser pousser leurs moustaches comme les Anglo-Saxons. Le
+dessinateur de la Tapisserie a fait une observation analogue et il
+en tient le plus grand compte. (Comp. Pl. IV, 29 et 33.)
+
+
+
+
+Les différents visiteurs de la Tapisserie n'apprécient pas de la
+même façon la coiffure adoptée généralement par les hommes en
+dehors du combat. Les uns pensent qu'ils sont nu-tête, les autres
+qu'ils portent un bonnet.
+
+
+Au premier abord, en voyant sur chaque tête cette plaque de teinte
+bizarre, délimitée par un fil d'une autre couleur, on peut
+hésiter; mais l'examen attentif prouve que, si quelques
+personnages ont un bonnet, ce sont bien les cheveux que l'artiste
+a représentés de si singulière [p. 157] façon. D'abord, mettons
+hors de cause certains cas qui ne peuvent permettre le doute. Ce
+sont bien des cheveux rebroussés par le vent et la rapidité de
+leur course que portent les envoyés de Guillaume, se rendant au
+galop chez Guy de Ponthieu (Pl. II, n° 11). Et, comme pour marquer
+son intention, l'artiste, au moment de leur audience, a eu soin de
+leur rabattre les cheveux sur le front (Pl. II, n° 10). Un des
+archers de la bataille, et l'archevêque Stigand sont également
+significatifs (Pl. IV, n° 33).
+
+
+D'autre part, le personnage à gauche de Guillaume, arrivant au
+Mont Saint-Michel, porte certainement un bonnet, couvrant
+complètement ses cheveux (Pl. II, n° 18). Enfin, on reconnaît très
+nettement que Harold, conduisant son vaisseau (Pl. I, n° 5), Odon
+arrivant au Mont Saint-Michel (Pl. II, n° 18) et le personnage
+s'échappant de Dol (Pl. III, n° 21) ont des cheveux sous leur
+coiffure.
+
+
+Remarquons encore que les prêtres n'ont pas de bonnet, et que ce
+sont bien leurs cheveux qui sont représentés puisqu'on voit leur
+tonsure. D'autre part, si le dessinateur avait voulu représenter
+des hommes coiffés d'un bonnet, il n'aurait pas manqué de nous
+indiquer par une ligne jusqu'où descendaient les cheveux, comme il
+fait pour représenter la barbe. Les vieux charpentiers qui
+construisent les vaisseaux de la flotte de Guillaume, sont à cet
+égard particulièrement intéressants à étudier (Pl. V, n° 41). Enfin,
+lorsque le roi Edouard reçoit Harold à son retour de Normandie, il
+porte une longue barbe, à mèches épaisses (Pl. III, n° 28), qu'on
+ne peut naturellement confondre avec un bonnet ou autre élément de
+costume; or, elle est représentée par une teinte grise entourée
+d'un fil rouge. Ainsi sont les cheveux: une teinte unie, le plus
+souvent grise ou rouge, sertie d'un fil d'un ton tranchant.
+
+
+[p. 158]
+
+En France, alors, on avait l'habitude de se raser la nuque et de
+ne conserver de cheveux que sur le sommet de la tête. Mais,
+dira-t-on, comment les hommes de Guy de Ponthieu et les Normands
+ont-ils adopté si généralement cette mode bizarre qui demeure le
+meilleur indice pour distinguer dans la Tapisserie les Normands
+des Anglais?
+
+
+Déjà, sous les Mérovingiens, les Francs avaient adopté cette coupe
+de cheveux; elle était abandonnée depuis longtemps, lorsqu'on la
+remit en vigueur sous Robert II. Ce roi avait épousé une princesse
+provençale et pour lui plaire, les courtisans, adoptant l'usage de
+son pays d'origine, se rasèrent le sommet de la tête, au scandale
+des vrais Français qui, pour manifester leur opposition,
+adoptèrent la mode dont la Tapisserie nous atteste le succès;
+mais, alors, elle devait être près de sa fin; car vers 1090,
+Ordéric Vital, se plaignant de la corruption générale, reproche à
+ses compatriotes de laisser pousser leurs cheveux comme les femmes
+(128).
+
+
+
+
+On s'étonnera peut-être de rencontrer tant de personnes nu-tête,
+même dans la bataille; de voir le duc Guillaume, lui-même, diriger
+les travaux du camp de Hastings alors que le vent souffle
+violemment dans ses cheveux. C'est qu'à cette époque, on
+conservait encore les traditions de l'antiquité grecque et
+romaine, [p. 159] conformes d'ailleurs aux habitudes Scandinaves,
+et c'est seulement à la fin du xi e siècle qu'on commença à se
+couvrir habituellement la tête. Ordéric Vital, vers 1089,
+s'indigne de cette nouveauté: Vix aliquis militum procedit in
+publicum capite discoperto legitimeque tonso (129); c'est à peine,
+s'écrie-t-il, si un homme de guerre ose se présenter en public la
+tête découverte et les cheveux raisonnablement coupés: détail à
+retenir, pour déterminer la date de la Tapisserie.
+
+
+
+
+Tous les personnages portent des bandes molletières qui, après des
+siècles d'abandon, sont actuellement reprises par nos armées
+modernes. Parfois elles recouvrent complètement la jambe. Parfois
+elles ne font que le nombre de tours nécessaires pour fixer et
+maintenir les chausses qui sont prises dans des souliers, bien
+ajustés au pied, et ne montant pas au-dessus de la cheville. Les
+cavaliers ont de plus l'éperon, qui a la forme d'un petit fer de
+lance. C'est le plus ancien type connu.
+
+
+
+
+Cette conformité du costume et de tous les autres détails avec les
+modes, les usages, les habitudes du XIe siècle, a frappé la
+plupart des critiques qui ont étudié la Tapisserie. L'abbé de la
+Rue, qui ne la date que du XIIe siècle, a surtout remarqué la
+coupe des cheveux des Normands, et le port des moustaches par les
+Anglais, qui, dit-il, sont bien de cette époque; mais il ajoute
+que cela prouve « seulement que les dessinateurs se sont sous ce
+rapport et avec raison, conformés à l'usage suivi dans les deux
+pays à l'époque de la Conquête, et non parce que la Tapisserie
+date de cette époque ».
+
+
+[p. 160]
+
+C'est là une erreur capitale.
+
+
+Au moyen âge, sans se préoccuper de la couleur locale et de la
+vérité archéologique, les artistes, chargés de représenter les
+scènes historiques, donnaient toujours à leurs personnages le
+costume habituel, ou de théâtre, en usage de leur temps. Cette
+règle est très générale; elle s'applique aux représentations des
+arts du dessin, comme aussi aux récits des écrivains, et on ne
+trouverait pas une œuvre authentique, reproduisant un fait ancien,
+où on se soit préoccupé de donner à tous les personnages
+représentés le costume de leur temps.
+
+
+Les rares artistes, qui ont senti le besoin de montrer que la
+scène qu'ils représentaient se passait au loin, à une époque
+reculée, se sont bornés à introduire dans la scène, un personnage
+pour caractériser le temps et le lieu. Ainsi au XIIIe siècle, au
+portail de Notre-Dame de Paris, nous trouvons représentée
+l'histoire de saint Etienne. Nous voyons successivement le saint
+argumentant avec les docteurs Juifs, prêchant en public,
+comparaissant devant le proconsul romain, puis lapidé et mis au
+tombeau. Pour montrer que tout cela se passe en Orient, au temps
+de la puissance romaine, l'artiste s'est borné à introduire dans
+la scène du jugement, un soldat nègre revêtu d'une cuirasse
+romaine (130). Les autres personnages ont le costume du XIIIe
+siècle.
+
+
+De même les poètes et les chroniqueurs empruntent les détails de
+leurs récits à ce qu'ils ont sous les yeux, sans tenir compte du
+progrès du temps et des modifications qu'il amène dans son
+évolution. Ainsi Wace, qui écrivait au XIIe siècle, nous parle
+dans son récit de la bataille de Hastings, de chevaux couverts de
+fer, qu'il a [p. 161] pu voir, mais qui étaient inconnus au moment
+de la conquête. De son côté Freeman (131) nous signale le récit
+très caractéristique de la victoire remportée par Harold sur les
+Danois à Stamford Bridge, quelques jours avant la bataille de
+Hastings. Avec les détails que donne Snorro, qui écrivait au XIIIe
+siècle, on croirait qu'il s'agit d'une bataille de ce temps.
+
+
+Ce n'est pas sans raison que l'éminent historien, qui connaît bien
+le haut moyen âge, frappé des détails précieux que nous donne la
+Tapisserie, y trouve la preuve de son exécution aussitôt après la
+Conquête, et se demande si une œuvre postérieure de trente ou
+quarante ans, nous aurait montré les Anglais luttant à pied avec
+la hache, auprès des paysans accourus avec leurs masses pour
+repousser l'envahisseur, ainsi que le dragon qui était alors le
+drapeau et le symbole de leur patrie.
+
+
+
+
+[p. 162]
+
+CHAPITRE V
+
+
+DE L'ARMURE ET DES ARMES
+
+
+
+
+Comme armure défensive, les chevaliers ont la broigne ou brunie,
+justaucorps couvrant les jambes jusqu'aux genoux, les bras
+jusqu'aux coudes, et muni d'un capuchon pour protéger la tête. Par
+sa forme, ce vêtement n'était pas sans analogie avec nos modernes
+caleçons de bain. Comme eux, il devait avoir sur la poitrine une
+ouverture permettant de le revêtir. La Tapisserie ne nous fournit
+pas de renseignements précis sur ce point; toutefois, il est
+probable que ce carré entouré d'une bordure (132), que nous voyons
+sur la poitrine des chevaliers, dissimule cette ouverture et
+fortifie son emplacement.
+
+
+Ce vêtement de grosse étoffe ou de cuir, bien rembourré pour
+atténuer la violence des coups, ne présentait pas toujours le même
+aspect. Notre tenture nous montre deux sortes de broigne (133):
+
+
+1° La broigne treslie ou treillissée, sur laquelle des lanières
+de cuir cousues ou rivées à leur croisement formaient des carreaux
+ou des losanges.
+
+
+[p. 163] 2° La broigne maclée, recouverte d'anneaux de métal
+juxtaposés, qui empêchaient les coups de lance ou d'épée de faire
+des blessures profondes et mortelles.
+
+
+Dans les représentations graphiques, la broigne maclée est très
+difficile à distinguer du haubert (134), qui est un véritable
+tissu de fer ayant son existence propre, et n'ayant pas besoin
+d'être appuyé sur une étoffe ou sur du cuir.
+
+
+C'est la broigne seule que nous montre la Tapisserie; nous en
+avons la preuve dans la dernière partie, où des maraudeurs
+dépouillent les morts (Pl. VIII, n° 66). Nous apercevons alors
+l'envers du vêtement, et tandis que les deux côtés du haubert
+seraient pareils, à l'intérieur de la broigne on ne distingue pas
+d'anneaux, mais seulement la doublure et les points fixant les
+bandelettes ou les anneaux (135).
+
+
+On trouve la broigne treillissée dans la première partie de la
+tenture et dans la scène de la bataille qui précède la mort des
+frères de Harold (Pl. VII, n° 59). Ailleurs la broigne maclée
+domine. Celle de Guillaume, lorsqu'il arrive au Mont Saint-Michel
+(Pl. II, n° 18) et lorsqu'il monte à cheval pour se rendre à
+Hastings (Pl. VI, n° 55), réunit les deux systèmes; sur le milieu
+des carrés sont fixés les anneaux (136). Le duc porte, en outre,
+des [p. 164] chausses et des manches garnies d'anneaux, mais très
+peu de ses compagnons ont ces protections spéciales. Ces
+innovations alors toutes récentes, et très coûteuses certainement,
+ne sont adoptées que par deux autres chevaliers.
+
+
+
+
+Sur la tête, au-dessus du capuchon, on laçait le heaume (137),
+casque conique, muni d'une plaque appelée nasal, destinée à
+protéger la figure, et spécialement le nez.
+
+
+Des auteurs (138) ont soutenu que le nasal n'avait été connu
+qu'exceptionnellement avant le milieu du XIIe siècle. Cependant,
+les textes nous montrent que son usage était courant bien
+auparavant. Ainsi, Guy d'Amiens, mort en 1076, l'atteste dans son
+poème sur la bataille de Hastings; il nous représente Guillaume
+enlevant son adversaire par le nasal de son casque et le jetant à
+terre.
+
+Dux mentor, ut miles subito se vertit ad illum
+
+Per nasum galeæ concitus accipiens,
+
+Vultum telluri, plantos ad sidera volvit (v. 491-493) (139).
+
+
+
+
+Il y a autre chose. Dans son Costume de Guerre et d'Apparat, M.
+Demay cite de nombreux exemples de casque [p. 164] avec nasal à la
+fin du XIe siècle. Or, les sceaux que nous datons par les actes
+auxquels ils sont attachés, n'ont pas été gravés spécialement pour
+chaque acte: beaucoup sont plus anciens, et nous donnent un
+costume déjà vieilli au moment de leur emploi. On doit en conclure
+que le casque à nasal, bien loin d'être un obstacle à
+l'attribution de la Tapisserie au XIe siècle, était d'un usage
+constant à cette époque (140).
+
+
+D'autre part, si Guillaume n'avait pas eu à Hastings un casque à
+nasal, lui cachant en partie la figure, il n'aurait pas été
+obligé, au moment où le bruit de sa mort amenait une panique parmi
+ses soldats, d'enlever son casque pour se faire reconnaître et
+montrer qu'il était vivant.
+
+Iratus galea nudat et ipse caput
+
+Vultum Normanis dat... (141) Pl. VIII, n° 63).
+
+
+
+
+Le nasal existait donc, et si nous en croyons la Tapisserie, il
+était fixe; on n'en voit point de relevés.
+
+
+
+
+Un des archers de Guillaume, probablement leur chef, a revêtu la
+broigne et le heaume. Les autres ne portent que de courts bliauds
+d'étoffe ou de cuir. Généralement ils ont la tête nue conformément
+à la tradition Scandinave. Toutefois, quelques-uns ont des bonnets
+pointus de laine ou de fourrure, qui constituent la première
+défense de tête essayée au moyen âge. Usités au Xe siècle, ils se
+transformèrent et devinrent bientôt le heaume métallique qui
+protégeait contre les coups d'épée.
+
+
+Nous avons signalé ce bonnet porté par un des [p. 166] seigneurs
+les plus importants, qui accompagnèrent Guillaume dans son
+expédition de Bretagne, probablement Harold. L'évêque Odon en
+avait un semblable (Pl. II, n° 18).
+
+
+
+
+Comme arme défensive, le chevalier a encore un bouclier oblong, en
+amande, fait de bois, recouvert de cuir, et orné d'une boucle, ou
+umbo, entourée de peintures, qui ne sont pas encore des armoiries.
+Pendant le combat on le fixe au bras gauche par deux courroies
+spéciales, les ènarmes. Une autre courroie, la guige, permettait
+de le suspendre au cou.
+
+
+
+Quand on compare cette armure à celles des siècles suivants, on
+sent qu'on est à une période de début, et que de nombreux progrès
+sont à accomplir. Sans nous appesantir sur la difficulté de
+revêtir cette broigne, sur son poids, son manque de souplesse, qui
+sont, au premier rang, parmi les causes de son prompt abandon,
+nous devons constater que, même dans ses meilleures parties, elle
+n'offrait au chevalier qu'une protection assez peu efficace contre
+les coups de lance ou d'épée; le heaume notamment ne protégeait
+que le sommet de la tête. N'est-ce pas une preuve que nous sommes
+à une époque très lointaine, au temps des premiers essais de
+l'armure (142) ? Les perfectionnements vont se multiplier et dès
+la fin du XIe siècle, la broigne va se diviser en deux parties:
+une longue chemise d'étoffe ou de cuir, recouverte d'anneaux, et
+des chausses protégeant les jambes.
+
+
+
+
+Son caractère sacerdotal empêche l'évêque Odon de prendre une part
+directe à la bataille, et de se jeter dans [p. 167] la mêlée:
+aussi, n'a-t-il pas revêtu la broigne à anneaux de métal; celle
+qu'il porte n'est recouverte que de morceaux de cuir (Pl. VII, n°
+62). Guy de Ponthieu en porte une semblable quand il reçoit les
+envoyés de Guillaume (Pl. II, n° 62). Odon ne veut pas se battre;
+aussi n'a-t-il aucune arme, pas même un bouclier: il porte un
+simple bâton de commandement, qu'il montrera à ses hommes pour les
+rallier, et les entraîner là où ils doivent porter leurs efforts.
+Guillaume en a un pareil avant la bataille, et aussi lorsqu'il
+enlève son heaume pour se faire reconnaître.
+
+
+
+
+Les armes offensives des Normands sont d'abord, la lance, dont le
+fer en forme d'une feuille de sauge, présente une petite traverse
+à l'endroit où il se réunit à la hampe. Cette traverse empêchait
+l'arme de pénétrer trop profondément et par suite facilitait son
+retrait pour une lutte avec un autre adversaire; puis l'épieu,
+l'espié de la Chanson de Roland, reconnaissable à son fer barbelé;
+arme de guerre, mais aussi arme de chasse, de parade, portée par
+les gardes de Guy et de Guillaume, par les ambassadeurs et par
+Harold sur son trône. A cette époque, dans la bataille, on tenait
+ces armes très hautes, au bout du bras, à la manière antique.
+L'épieu remplaçait le javelot et se lançait au loin; la lance
+était réservée pour la lutte rapprochée. Le dessinateur de la
+Tapisserie fait bien ressortir cette différence. Au siège de
+Dinan, les assiégeants et les assiégés sont séparés par la largeur
+du fossé, ils se servent de Fépieu (Pl. III, n° 23); à la bataille
+de Hastings, où on lutte presque corps à corps, les Normands n'ont
+que la lance (143) (Pl. VII, n° 59).
+
+
+
+
+[p. 168] Les chevaliers portaient encore l'épée à quillons droits.
+
+
+
+
+Les archers avaient leur arc et un carquois rempli de flèches,
+fixé à la ceinture ou sur le dos. Il y avait d'autres carquois
+plus importants, véritables magasins de réserve, qu'on apportait
+là où l'ardeur du combat le rendait nécessaire: quatre sont
+représentés dans la bordure (Pl. VIII, n° 65). Ils étaient d'autant
+plus indispensables que la provision de flèches de chaque archer
+devait être rapidement épuisée.
+
+
+
+
+Les Anglais portent les mêmes armes défensives que les Normands,
+grâce à une heureuse réforme opérée par Harold, lors de son
+expédition contre les Gallois. L'ancienne armure, couverte de
+plaques de fer, ressemblant à des écailles, était trop lourde et
+n'eût pas permis de poursuivre l'ennemi dans ses retraites. On en
+adopta une autre plus légère, qu'on appela corium, corietum, qui
+assura le succès (144). Elle fut probablement imitée des broignes
+de cuir normandes, qu'on voit portées par Guy de Ponthieu et par
+l'évêque Odon. Au moment de la bataille de Hastings, un nouveau
+progrès avait été réalisé. La Tapisserie nous atteste qu'on avait
+adopté les broignes maclées et treillissées (145).
+
+
+
+
+Les Anglais ont les mêmes armes offensives que les Normands, mais
+ils préfèrent l'épieu à la lance; ils ont aussi l'épée et les
+flèches: le dessinateur n'a représenté qu'un seul archer dans
+leur armée (Pl. VII, n° 59) parce qu'il n'y en avait qu'un très
+petit nombre et que leur rôle dans la bataille a été insignifiant.
+
+
+[p. 169] Ils ont de plus la redoutable hache saxonne, avec son fer
+à un seul tranchant, trop lourde pour être utilisée par les
+cavaliers, et nécessitant l'usage des deux mains, arme terrible,
+mais qui avait l'inconvénient de ne pas permettre de se protéger
+avec le bouclier. La tactique de l'armée qui s'en servait
+consistait à se grouper en phalange (146): sa force venait de son
+esprit de corps et de sa cohésion. Sans doute, elle était sans
+défense contre les traits que lançaient les troupes légères; mais
+si elle avait assez de sang-froid pour rester bien unie, une
+attaque de cavalerie ne parvenait pas à l'entamer, surtout quand
+elle était protégée par des retranchements. Aussi à Hastings,
+Guillaume éprouva-t-il un véritable échec au commencement de la
+journée, et dut-il simuler une retraite. Mais lorsqu'il ramena son
+armée au combat contre les Anglais qui, pour le poursuivre,
+avaient abandonné leur camp, la lutte changea d'aspect et les
+Normands l'emportèrent.
+
+
+
+
+Au commencement de l'action, nous voyons une arme singulière entre
+les deux armées. Evidemment elle a été lancée par les Anglais: ce
+n'est pas une épée, mais une sorte de masse d'arme. Les
+archéologues anglais (147) la rapprochent, avec raison,
+semble-t-il, de ces pierres taillées à six têtes qu'on a trouvées
+en Ecosse et qui devaient être montées sur des manches de bois. Ce
+sont bien les lignis imposita saxa dont parle Guillaume de
+Poitiers (148), quand il décrit les armes anglo-saxonnes. C'était
+l'arme [p. 170] de ces citoyens qui se pressaient autour de Harold
+pour défendre leur patrie. Après la défaite, des fuyards en
+emportent de semblables. La présence de cette arme de pierre, que
+les critiques n'ont pas mentionnée, est encore une preuve de
+l'antiquité de la Tapisserie.
+
+
+
+
+[p. 171]
+
+CHAPITRE VI
+
+
+LES CHEVAUX ET LEUR HARNACHEMENT
+
+
+
+
+La première impression du visiteur est toute de surprise en
+constatant la couleur bizarre des chevaux, et on ne tarde pas à
+remarquer que les brodeuses ne se sont pas servi des couleurs
+pour nous donner le véritable ton de leurs robes (nous en voyons,
+en effet, de rouges, de bleus), mais uniquement pour accentuer
+l'effet du dessin et bien détacher les différents membres. On
+rencontre ainsi des corps bleus sertis de rouge, et tantôt deux
+jambes, tantôt une seule grise, et les sabots bleus et rouges.
+
+
+Les chevaux ont été remarqués par les
+spécialistes. Le commandant Champion, qui les a étudiés, a
+spécifié les caractères de leur type: « la tête petite mais large
+à son sommet, avec le front bombé du sarrasin, ou le chanfrein
+camus du syrien, les oreilles minuscules, continuellement en
+éveil, l'œil noble et vif, l'encolure longue, haute et
+gracieusement flexible, la poitrine profonde et la selle bien à sa
+place, la croupe arrondie avec la basse attache de queue qu'elle
+comporte, les allures relevées du genou, et d'une souplesse que
+les artistes ont su rendre (149). »
+
+
+Mais ces caractères, intéressants à souligner au point de vue du
+dessin et aussi de la race, où M. Champion [p. 172] croit
+reconnaître un croisement d'oriental et d'espagnol, ne nous
+donnent pas d'élément pour trancher les questions que les
+archéologues soulèvent à propos de la Tapisserie. L'étude du
+harnachement nous sera plus profitable. Il consiste toujours en
+une selle à arçon, remarquable par son pommeau et son troussequin,
+recourbés en sens opposé. Cette selle, fixée par une seule sangle,
+porte des étriers, et est maintenue par une longe poitrail;
+ajoutons que les chevaux ont le mors de bride.
+
+
+Tous ces éléments sont caractéristiques du XIIe siècle, affirme le
+commandant Lefèvre des Nouettes (150). Mais c'est une erreur, car
+nous les retrouvons dans d'autres documents incontestablement du
+XIe siècle, notamment dans les sceaux de Guillaume le Conquérant
+(1069) et de Baudouin de Jérusalem (151). M. des Nouettes insiste
+et fait remarquer que les chevaux sont ferrés, ce qui, pour lui,
+dénote encore le XIIe siècle. La date de la ferrure des chevaux a
+été l'objet de longues discussions. Pour dire qu'elle existait au
+XIe siècle, on ne peut invoquer les sceaux qui ne mentionnent que
+rarement ce détail minuscule, lorsqu'ils montrent le dessous du
+pied du cheval. Toutefois, pour nous rendre compte de la valeur de
+l'objection, interrogeons M. Lefèvre des Nouettes lui-même. Après
+avoir déclaré que la ferrure était connue en Orient dès le IXe
+siècle, il ajoute: « En occident, la ferrure n'apparaît qu'au
+début du XIe siècle sur les documents latins; elle se propage
+lentement et c'est seulement vers le milieu du XIIe siècle
+qu'on voit les chevaux souvent ferrés (152). »
+
+
+Si la ferrure est connue dès le début du XIe siècle, comment
+peut-elle empêcher de dater la Tapisserie du [p. 173] dernier
+tiers de ce siècle? Nous ne savons pas exactement quel a été son
+succès, et avec quelle rapidité elle se généralisa. Beaucoup de
+monuments ont pu négliger ce détail. Et puis, ne doit-on pas tenir
+compte de la région, des influences locales? N'est-il pas
+vraisemblable que Guillaume, chef aussi despote que cavalier
+éminent, ait imposé dans son armée la ferrure, dont il avait
+reconnu les précieux avantages?
+
+
+Si tous les autres éléments la datent du XIe siècle, la Tapisserie
+devient un argument pour donner l'époque de la ferrure des
+chevaux, et certainement le plus important qu'on puisse invoquer.
+
+
+
+
+L'histoire de l'armement militaire nous montre qu'on se préoccupa
+d'abord de protéger le cavalier qui était presque invulnérable
+tant qu'il restait sur son cheval, mais qui, une fois à terre,
+embarrassé par le poids et la rigidité de sa broigne, était à peu
+près complètement à la discrétion de son ennemi. Pour le
+désarçonner, on frappa le cheval.
+
+
+Afin de se mettre à l'abri de ces attaques, on rechercha les
+moyens de protéger le cheval et on le revêtit de housses, de
+caparaçons ou d'armures analogues à celles du cavalier.
+
+
+La Tapisserie ne nous offre aucune trace de ces défenses parce
+que, lors de son exécution, on n'avait encore rien tenté; mais il
+n'en était plus de même, lorsque, dans la seconde moitié du XIIe
+siècle, Wace écrivait son Roman de Rou. Il nous parle d'un
+combattant qui montait un cheval « tot covert de fer » (v. 12628).
+C'est peut-être la plus ancienne mention d'une armure pour cheval,
+et elle suffirait à établir que la Tapisserie est antérieure au
+Roman de Rou; mais nous en avons bien d'autres preuves.
+
+
+
+
+
+[p. 174]
+
+CHAPITRE VII
+
+
+CHATEAUX FORTS
+
+
+
+
+Un chanoine d'Ypres, archidiacre de Thérouanne, Jean de Colmieu, a
+laissé un texte précieux, qui nous fait connaître ce qu'étaient
+les châteaux féodaux à la fin du XIe et au commencement du XIIe
+siècle. « Les seigneurs, dit-il, élèvent aussi haut que possible
+un monticule de terre rapportée; ils l'entourent d'un fossé d'une
+largeur considérable et d'une effrayante profondeur. Sur le bord
+intérieur du fossé, ils plantent une palissade de pièces de bois
+équarries et fortement liées entre elles qui équivaut à un mur;
+s'il leur est possible, ils soutiennent cette palissade par des
+tours élevées de place en place. Au sommet de ce monticule, ils
+bâtissent une demeure ou plutôt une citadelle, d'où la vue se
+porte de tous côtés également. On ne peut arriver à la porte que
+par un pont qui, jeté sur le fossé et porté par des piliers
+accouplés, part du point le plus bas au delà du fossé, et s'élève
+graduellement jusqu'à ce qu'il atteigne le sommet du monticule et
+la porte de la demeure d'où le Maître voit le domaine tout entier
+(153). »
+
+
+Si après avoir lu ce texte, qui est loin d'être isolé, nous
+regardons les forteresses de la Tapisserie, Dol, Rennes, Bayeux et
+surtout Dinan, représenté avec plus de détails, [p. 175] nous
+retrouvons la motte herbée où picorent les volailles, où broutent
+les moutons, les larges fossés, les fortes palissades de bois, à
+l'abri desquels les défenseurs combattaient presque sans danger,
+si l'ennemi ne parvenait à y mettre le feu. La tentative
+d'incendie faite par les soldats de Guillaume semble bien avoir
+déterminé la reddition de Dinan.
+
+
+Les remparts de cette ville répondent pleinement aux récits de
+Jean de Colmieu. Ils sont fortifiés par des tours plus élevées, et
+au milieu de la baille, ou cour, qu'ils enserrent, s'élève le
+donjon. Un pont de bois jeté sur ce fossé profond donne accès dans
+la place.
+
+
+Ces forteresses de bois, toujours menacées d'incendie, ne
+donnaient pas aux combattants une sécurité suffisante. Elles n'ont
+été d'un emploi général qu'au XIe siècle; mais vers la seconde
+moitié de ce siècle, on voit apparaître les premières enceintes de
+pierre qui ne tardèrent pas à se généraliser. La présence dans
+notre Tapisserie de fortifications de bois est donc un nouvel
+élément de date.
+
+
+Par une exception unique ici, mais qui deviendra la règle vers la
+fin du XIIe siècle, nous avons une forteresse avec une enceinte,
+ou au moins une porte de pierre (Pl. II, n° 13). Du coût de cette
+construction, des difficultés de son exécution, de sa rareté même,
+on peut conclure qu'il ne s'agit pas d'une enceinte aussi étendue
+que celle d'une ville, mais de la résidence d'un seigneur, qui n'a
+reculé devant aucune dépense, pour aménager son domaine favori, et
+assurer sa sécurité en y accumulant les plus récents progrès de
+l'art militaire. Nous avons tenté de l'identifier en étudiant les
+tableaux de la Tapisserie (154).
+
+
+
+
+[p. 176]
+
+CHAPITRE VIII
+
+
+INSCRIPTIONS
+
+
+
+
+On ne saurait s'abstenir d'étudier les inscriptions de la
+Tapisserie; elles ont une incontestable importance; elles
+précisent le sens des scènes représentées, et par suite leur
+donnent leur véritable caractère et leur valeur historique.
+
+
+Elles sont intéressantes par la forme des lettres, mais les belles
+capitales employées furent si longtemps en usage, qu'on ne peut
+les invoquer pour résoudre nos problèmes archéologiques.
+
+
+Les inscriptions présentent des traces d'orthographe saxonne, qui
+ont fait supposer à certains archéologues que la Tapisserie était
+une œuvre anglaise. Cette conclusion est vraiment bien surprenante
+; car de toute évidence, cette apologie de Guillaume n'a pu être
+commandée que par un Normand, voulant consacrer les exploits de
+ses compatriotes. Voyons pourtant les arguments.
+
+
+Parfois, le roi d'Angleterre Édouard est nommé Eadwardus, et
+Guillaume Wilgelmus; le mot castra est orthographié ceastra; on
+trouve aussi la préposition at pour ad. Ajoutons qu'un certain
+nombre de noms propres, Bosham, Hestinga, Pevensae, Harold, Gyrth,
+Lewine, Turold, Vital, Wadard, Willelm, sont employés dans la
+forme vulgaire parce qu'on ne savait quelle désinence [p. 177]
+latine leur appliquer (155). On invoque aussi la forme de
+certaines lettres.
+
+
+Tout d'abord ces fautes contre la langue latine, dues à
+l'ignorance du rédacteur des inscriptions, ne donnent aucun
+renseignement sur son origine, et ne présentent aucun signe qui
+permette de dire s'il était Normand ou Anglais. Doit-on attacher
+plus d'importance aux erreurs d'orthographe? De tout temps les
+ouvriers, chargés de reproduire des inscriptions, ont commis les
+fautes les plus grossières. Ici même nous voyons, dans deux
+phrases consécutives, le même personnage appelé Cunan et Conan. Un
+peu plus loin on trouve Hestinga et Hestenga.
+
+
+Quant aux autres fautes qui peuvent faire supposer une influence
+saxonne, il ne faut pas oublier qu'elle existait en Normandie, et
+particulièrement à Bayeux. Bien avant la conquête de l'Angleterre,
+des Saxons envahirent l'empire romain, et peu à peu s'établirent
+sur les côtes de la Manche, qui reçurent alors le nom de Littus
+Saxonicum, si bien que Grégoire de Tours appelle les habitants de
+Bayeux Saxones Bajocassini (156).
+
+
+Il n'est donc pas étonnant que certaines formes saxonnes aient
+persisté, et se retrouvent dans la Tapisserie, même si elle a été
+faite à Bayeux, et ce qui montre l'importance de l'observation,
+c'est qu'on y rencontre aussi des caractères bien normands. Si le
+duc Guillaume est trois fois nommé Wilgelmus, forme saxonne,
+quatorze fois son nom est orthographié Willem, Willelm ou
+Willelmus, formes [p. 178] françaises. D'autre part, on a remarqué
+que seul un Français avait pu donner à l'archevêque de Cantorbéry
+le nom de Stigant, un Anglais aurait certainement mis Stigand. Or
+ce nom est très voisin de la répétition du mot Eadwardus, il est
+brodé sur le même morceau de toile et très probablement par la
+même main.
+
+
+
+
+Voyons maintenant les caractères. On ne saurait soutenir que
+l'abréviation ~] soit spéciale aux manuscrits de la
+Grande-Bretagne; dès le XIe siècle, on la trouve en France. Et
+quant au nom du frère de Harold, G/RD^ on doit remarquer que 1 Y,
+surmonté d'un point, est constant dans les plus anciens manuscrits
+en capitale, comme en onciale. Reste alors le D barré, qui est
+certainement un signe anglais, employé pour rendre le son qui plus
+tard sera noté th; mais il est très admissible qu'un Normand ait
+reproduit ce nom propre, d'après le modèle écrit qu'il avait sous
+les yeux. Sa présence ne peut donc permettre de conclure à une
+origine anglaise de la Tapisserie.
+
+
+Avec raison, les auteurs anglais n'ont pas invoqué ces arguments.
+Freeman, qui, dans son Histoire de la Conquête normande, souligne
+avec tant de soin ce qui peut être avantageux pour l'Angleterre,
+n'en parle pas, et se base uniquement sur le mot CEASTRA, pour
+conclure que la Tapisserie a été probablement exécutée en
+Angleterre, mais sur un plan venu de Normandie (157). Quant à
+Fowke (158), il déclare qu'elle a été faite en Normandie, par des
+ouvrières normandes avec des laines du Bessin (159).
+
+
+[p. 179] Enfin, on ne peut omettre de remarquer l'inscription qui
+mentionne la bénédiction du repas donné à Hastings: Hic episcopus
+cibum et potum benedicit. Elle ne désigne le prélat que par sa
+qualité, et ne donne pas son nom; c'est donc qu'il était connu,
+et du rédacteur de l'inscription et de tous ceux à qui la
+Tapisserie était destinée; or, c'est la réflexion qui nous dit
+qu'il s'agit d'Odon de Conteville, frère du Conquérant, représenté
+cinq fois dans la tenture. Il n'est pas nommé quand il participe à
+l'expédition de Bretagne (Pl. II, n° 18), ni au Conseil à Rouen où
+la guerre est déclarée (Pl. IV, n° 38). Sa tonsure fait seulement
+reconnaître un prêtre, et c'est l'histoire qui nous permet de le
+nommer. Au conseil tenu à Hastings, comme dans la bataille, on
+précise, on écrit l'évêque Odon, Odo episcopus. Si ici, dans cette
+première mention, on se contente de son titre episcopus, c'est que
+la Tapisserie est destinée à Bayeux, à la ville où cet évêque a
+son siège épiscopal, où il exerce actuellement son pouvoir
+sacerdotal. Après sa mort, on aurait mentionné son nom.
+
+
+Donc ce mot de l'inscription est encore une sérieuse présomption,
+sinon une preuve complète, que la Tapisserie est contemporaine des
+événements, et qu'elle est une œuvre Bayeusaine, car il n'y a que
+les fidèles du diocèse pour employer cette expression (160).
+
+
+
+
+[p. 180]
+
+CHAPITRE IX
+
+
+DATE
+
+
+
+
+Il faut bien le reconnaître, la Tapisserie de Bayeux se présente à
+nous sans pièces d'identité, sans titre permettant de préciser son
+âge et son origine, et pour lui reconstituer une sorte d'état
+civil, on en est réduit à procéder à l'étude minutieuse de son
+ensemble comme de ses détails. Etude malaisée, comme le prouvent
+les conclusions discordantes des différents savants, qui l'ont,
+tour à tour, interrogée. Et l'hésitation ne porte pas sur une
+période moindre d'un siècle!
+
+Tous les critiques, il est vrai, n'emploient pas la même méthode.
+Certains, comme M. Marignan (161), partent de principes a priori
+qu'ils admettent comme des axiomes indiscutables. Ainsi, frappés
+du parallélisme qui existe, à beaucoup d'époques, entre les
+progrès de la peinture et de la sculpture, ils déclarent que le
+dessin de la Tapisserie est trop parfait pour avoir pu être
+exécuté au XIe siècle, alors que la sculpture de cette époque n'a
+produit que des œuvres absolument informes. Pourtant il y avait
+alors un art du dessin; il nous a laissé la preuve de son
+existence dans les manuscrits depuis l'époque carolingienne et
+c'est seulement vers le milieu du XIIe siècle [p. 181] que la
+sculpture commence à donner des œuvres intéressantes.
+
+
+On pose encore cette autre règle: l'artiste n'a pu dessiner la
+Tapisserie tant qu'un chroniqueur ne lui en a pas fourni les
+éléments. Or, le premier que nous rencontrons, capable de
+l'inspirer, c'est le poète Wace, qui écrivait vers le milieu du
+XIe siècle (1160 environ); donc la Tapisserie est postérieure
+(162).
+
+
+
+
+Quelle que soit sa date, il est certain que le dessinateur n'a pas
+demandé à Wace les scènes à représenter. Non seulement la
+Tapisserie ne reproduit pas tous les incidents du poème (ce qui
+prouverait peu, l'artiste étant toujours libre de faire une
+sélection), mais elle nous montre une foule de détails que le
+poète n'a pas relatés: l'embarquement à Bosham, l'entretien de
+Harold avec Guy de Ponthieu, la guerre de Bretagne, les services
+rendus par Harold au passage du Coesnon, les opérations devant Dol
+et Rennes, la fuite de Conan, le siège et la reddition de Dinan,
+la conversation de Harold avec un homme du peuple après son
+couronnement, l'évêque Odon bénissant le repas, Guillaume ôtant
+son heaume dans le combat pour se faire reconnaître par ses
+soldats. Aucun de ces incidents, malgré leur importance, n'est
+signalé par Wace; il ne mentionne même pas les noms de Turold, de
+Vital, de Wadard, ni celui de l'énigmatique Ælfgyva, qui,
+pourtant, d'après la Tapisserie, a joué un rôle considérable dans
+les événements (163).
+
+
+En étudiant la scène (Pl. III, n° 26) où Harold jure d'aider
+Guillaume à se mettre en possession du trône [p. 182]
+d'Angleterre, nous avons signalé la contradiction qui existe entre
+la fourberie que Wace impute à Guillaume et le tableau de la
+Tapisserie qui nous montre Harold prêtant son serment en présence
+de reliquaires bien en évidence sur deux autels.
+
+
+Dans l'entourage de Guillaume, de son frère Odon, des principaux
+chefs de l'expédition, dans ce milieu qui avait vécu les
+événements, les exploits des vainqueurs étaient l'objet de toutes
+les conversations, on aimait à exalter leurs hauts faits, à en
+célébrer les circonstances, à en commenter les causes. Ainsi
+étaient sujets familiers à tous: le voyage de Harold, sa captivité
+en Ponthieu, sa part à l'expédition de Bretagne, son serment, son
+retour en Angleterre, son couronnement à la mort d'Edouard comme
+aussi les événements qui suivirent, la préparation de la guerre,
+la construction de la flotte, le débarquement à Pevensey, la
+bataille, avec ses glorieux épisodes, la mort de Gyrth, de Léwine
+et de Harold, etc. Dans ce milieu, se trouvaient Turold,
+l'ambassadeur de Guillaume, ainsi que Vital, le chef du service
+des reconnaissances, Wadard, l'intendant général, et on
+connaissait aussi cette iËlfgyva, toujours mystérieuse, et son
+influence sur la guerre de Bretagne. Dès lors le personnage qui,
+avec le dessinateur, a fait le choix des scènes à représenter,
+Mathilde, Odon, ou tout autre, avait des renseignements plus que
+suffisants, et on ne voit pas en quoi un récit écrit était
+nécessaire. C'est par les témoins et souvent par les acteurs
+eux-mêmes, que l'artiste a connu les événements. Quelle source
+plus vivante aurait pu inspirer son crayon et animer son dessin!
+Si, comme le remarque M. Marignan (164), les artistes [p. 183]
+renouvellent rarement un sujet déjà traité, il suffit de parcourir
+les journaux illustrés depuis le commencement du XIXe siècle, pour
+se rendre compte de leur inépuisable fécondité, quand il s'agit de
+représenter les scènes de la vie contemporaine.
+
+
+Mais ce n'est pas avec des considérations générales a priori,
+qu'on peut traiter la question. Il faut interroger avec soin tous
+les détails de notre tenture pour trouver la solution exacte du
+problème de la date.
+
+
+En étudiant le costume civil des personnages de îa Tapisserie,
+nous avons cité les textes qui permettent d'affirmer que c'est
+bien celui qui était en usage dans la seconde moitié du XIe
+siècle, avant 1085. C'est alors, seulement, que les Normands
+eurent cette singulière coupe de cheveux et la barbe complètement
+rasée, qu'ils portèrent des vêtements courts, et n'avaient pas
+encore contracté l'habitude de se couvrir la tête. Le costume de
+guerre nous a amenés à des conclusions absolument identiques, et
+nous sommes, dès lors, autorisés à conclure que notre broderie a
+été exécutée aussitôt après la conquête. Toutefois, il nous reste
+encore à interroger les sceaux qui donnent toujours les dates les
+plus précises.
+
+
+M. Demay (165), en publiant les importants résultats de ses
+patientes recherches, a rendu à l'archéologie le plus signalé
+service. Évidemment, chaque fois qu'un seigneur signait un acte,
+il ne faisait pas graver un nouveau sceau, et le vêtement ou
+l'armure pouvaient ne plus être en rapport avec les dernières
+fantaisies de la mode ou les plus récents perfectionnements de
+l'armure. Le danger, le seul de l'étude des sceaux, est donc de
+[p. 184] rajeunir, de trop rapprocher de nous les types que nous
+rencontrons. La question est de savoir à quelle époque les
+chevaliers portaient les bliauds et les broignes de la Tapisserie.
+Pour la résoudre, le mieux est d'interroger le sceau de Guillaume.
+Ce sceau, conservé aux archives nationales, est apposé sur un acte
+de 1069, trois ans après la victoire de Hastings.
+
+
+A première vue, on y reconnaît l'armure de la Tapisserie, le
+bouclier en amande, la lance avec le gonfanon à trois flammes;
+et, ce qui est surtout intéressant, la broigne ajustée, d'une
+seule pièce, couvrant les bras jusqu'au coude, les jambes jusqu'au
+genou. Or, elle ne fut portée qu'à l'époque de Guillaume le
+Conquérant. Très lourde, très incommode, elle paralysait en partie
+les mouvements du chevalier. Promptement on la remplaça, ainsi que
+le montrent les sceaux de la fin du XIe siècle cités par M.
+Demay, par une sorte de longue blouse, également treillissée
+ou maclée et qui, après avoir reçu des perfectionnements
+successifs, deviendra le haubert de mailles, dès le milieu du XIIe
+siècle.
+
+
+Si nous poursuivons notre étude dans les détails du costume et de
+l'armement, nous constatons que les sceaux contemporains nous
+montrent toutes choses semblables à celles de la Tapisserie:
+boucliers en amande, lances ornées du gonfanon, épées et éperons.
+Et dans l'équipement des chevaux, même similitude, même bride,
+même longe poitrail, même selle, même absence de protection pour
+le cheval. Ajoutons que les archives du Nord conservent le sceau
+de Baudouin II de Jérusalem, attaché à un acte de 1089, et que
+l'effigie a, au moins, autant de rapport avec les cavaliers de la
+Tapisserie, notamment avec Guy de Ponthieu, au moment de
+l'arrestation de Harold (Pl. I, n° 7). L'un et l'autre sont
+
+
+
+
+
+SCEAU DE GUILLAUME LE CONQUÉRANT (1069)
+
+
+
+
+[p. 185] nu-tête et portent le même bliaud, avec ouverture au haut
+de la poitrine.
+
+
+On ne peut dire que ce sont là de simples coïncidences sans valeur
+: ce sont des preuves, et, semble-t-il, des plus certaines. Ne
+les avons-nous pas corroborées par les textes lors de notre étude
+du costume civil et de l'armure? Tous ces éléments sont bien du
+XIe siècle, mais antérieurs à 1085. Efforçons-nous de préciser
+encore.
+
+
+
+
+LA CHANSON DE ROLAND ET LA TAPISSERIE
+
+
+Il semble que nous pourrions découvrir un autre élément de date,
+en recherchant si la chanson de Roland est bien réellement
+contemporaine de la Tapisserie, comme on le dit habituellement.
+Pour résoudre cette question nous devons d'abord remarquer que le
+cavalier de l'antiquité, de la Grèce, de Rome, de la Germanie, ne
+connaissait ni les étriers, ni la selle à arçon, ni le mors de
+bride. Par suite, peu solide sur sa monture, manquant de point
+d'appui, il était renversé par le moindre choc. Aussi dans le
+combat, se contentait-il de s'approcher de l'ennemi à bonne
+portée, de lancer un javelot, et de s'enfuir pour recommencer et
+répéter le plus souvent possible la même manœuvre. Tout au plus,
+au cours d'une poursuite, cherchait-il à piquer de sa lance
+l'ennemi en fuite.
+
+
+Au commencement du moyen âge, la découverte du mors de bride, de
+la selle à arçons, des étriers, produisit une véritable
+révolution, que nous trouvons complètement réalisée au moment de
+la rédaction de la chanson de Roland; tous les combattants sont
+désormais si solides sur leur monture, que, non seulement ils
+peuvent supporter un choc, mais qu'ils le recherchent, et c'est la
+vitesse de leurs [p. 186] chevaux qui fait la violence des coups
+qu'ils portent (166).
+
+
+Voyez Roland:
+
+Sun cheval brochet laisset curre a esforz
+
+Vait le ferir li quens quanque il pout.
+
+L'escut li freint et l'osberc li desclot,
+
+Trenchet le piz, si li briset les os;
+
+Tute l'eschine li deseivret de l'dos,
+
+Od sun espiet l'anme li getet fors:
+
+Enpeint le bien, fait li brandir le cors,
+
+Pleine sa hanste de l'cheval l'abat mort.
+
+En dous meitiez li ad briset le col. (v. 1197).
+
+De même, Turpin:
+
+Son cheval brochet des esperuns d'or fin,
+
+Par grant vertut si l'est alez ferir;
+
+L'escut li freinst, l'osbere li descunfist
+
+Sun grant espiet parmi li corps li mist
+
+Empeint le bien que mort le fait brandir:
+
+Pleine sa hanste l'abat mort el'chemin (167). (v. 1240).
+
+
+
+
+[p. 187] Olivier et les autres chevaliers pratiquent cette même
+escrime que nous retrouvons dans toutes les luttes du moyen âge,
+dans les tournois comme dans les batailles; et le résultat de ces
+heurts était une quantité de boucliers brisés, de lances rompues
+et volant en éclats.
+
+
+Or, nous n'en voyons nulle part dans la Tapisserie. Les
+chevaliers ont le mors de bride, les étriers, la selle à arçons;
+ils sont très supérieurs aux cavaliers antiques; ils jouissent
+d'une stabilité inconnue jusque-là, ce qui leur permet d'accepter
+le combat et de frapper avec la lance l'adversaire qui leur fait
+face. Mais ils ne savent pas encore que ce nouvel harnachement
+leur permettra de modifier le maniement de la lance, de façon à
+rendre cette arme bien plus redoutable. Ils la tiennent encore à
+bout de bras, au lieu de l'appuyer solidement contre le corps et
+de se transformer en une sorte de projectile, qui puise sa force
+dans la vitesse du cheval. Si l'auteur de la Tapisserie avait
+connu un de ces héros des Chansons de geste, qui, frappant son
+adversaire d'un seul coup,
+
+L'escut li fraint e l'osberc li derumpt
+
+El' cors li met les pans de l'gunfanun
+
+Pleine sa hanse l'abat mort des arçuns (168).
+
+(v. 1227).
+
+il n'aurait pas hésité de le représenter. Or, pas une fois on ne
+rencontre, ce qui sera si fréquent plus tard, un homme frappé à
+mort du même coup de lance qui a brisé son bouclier. Cependant
+quels ravages n'eût pas manqué de faire cette escrime dans les
+rangs de l'infanterie anglaise !
+
+
+[p. 188] Si nous n'avons rien de tel, c'est que la Tapisserie a
+été dessinée à une époque de transition, où tout en ayant les
+perfectionnements matériels du nouvel harnachement, on n'en a pas
+déduit toutes les conséquences. N'est-ce pas, d'ailleurs, une loi
+générale?
+
+
+De toute découverte importante et féconde, on n'aperçoit d'abord
+que les avantages les plus immédiats; et c'est seulement l'usage
+qui permet de constater les autres.
+
+
+La Chanson de Roland, au contraire, nous montre les chevaliers en
+pleine possession de l'escrime nouvelle. C'est donc qu'entre les
+deux œuvres s'est écoulé le temps nécessaire pour la découvrir et
+la généraliser. Impossible, faute de documents, de préciser la
+durée de cette période de transition; mais elle n'a pas dû être
+longue: la nouvelle escrime présentait trop d'avantages pour ne
+pas être accueillie d'enthousiasme (169).
+
+Cette différence d'escrime est d'autant plus importante à
+signaler, que la Chanson de Roland est bien normande, comme la
+Tapisserie, et qu'on ne peut soutenir que le progrès, constaté
+dans la Chanson de Roland, n'était pas encore connu là où la
+Tapisserie a été faite (170).
+
+
+[p. 189] Cette antériorité est à signaler; car les juges les plus
+compétents, notamment Léon Gautier, nous disent que la Chanson de
+Roland est antérieure à la première croisade (1096). Elle ne peut
+d'ailleurs être postérieure aux toutes premières années du XII e
+siècle. Si on tient compte du temps nécessaire pour découvrir
+cette escrime et la faire adopter, cela nous amène à la date de
+1066-1077 que nous attribuons à la Tapisserie et nous prouve
+qu'elle a été dessinée et brodée au lendemain même de la Conquête.
+
+
+DÉTAILS INEXPLIQUÉS
+
+
+Quand on poursuit patiemment, pendant quelque temps, l'étude de la
+Tapisserie, et qu'on en cherche la date, on est bientôt comme
+fasciné par ces détails qui demeurent toujours des énigmes
+indéchiffrables, les chroniqueurs ayant omis de nous conserver le
+souvenir de ces personnages, Turold, Vital, Wadard, Ælfgyva. La
+patience des chercheurs a fini par nous montrer que les trois
+premiers pouvaient être de Bayeux, ou dépendre comme vassaux de
+l'évêque Odon. Nous n'avons pourtant rien de certain, mais
+seulement des inductions, des probabilités, des hypothèses
+séduisantes. Cependant on ne peut douter qu'ils aient joué, de
+leur temps, un rôle important, connu et de celui qui a commandé la
+Tapisserie, et de ceux à qui elle était destinée.
+
+
+Comment s'empêcher de voir là avec plusieurs commentateurs,
+notamment avec Fowke (171), Steenstrup (172) et [p. 190]
+Freeman(173), une preuve que la Tapisserie a été dessinée et
+brodée au lendemain de la Conquête, alors que tous les souvenirs
+étaient vivants, que chacun savait ce qu'étaient Wadard et Vital,
+personnages un peu secondaires, mais très populaires et les
+services qu'ils avaient rendus à l'armée. Après quinze, vingt,
+trente ans, ces noms, tombés dans l'oubli, n'auraient plus
+présenté aucun intérêt, et le rédacteur de ces courtes
+inscriptions ne les y aurait pas compris sans explications. Il en
+est de même de Turold, cet ambassadeur que Guillaume avait envoyé
+à Guy de Ponthieu. De tels noms n'intéressent que les
+contemporains. Si ces considérations ont quelque valeur, c'est
+surtout en ce qui concerne la mystérieuse Ælfgyva. Cette femme, au
+nom saxon, a certainement exercé une influence sur les événements
+représentés et joué son rôle dans ce drame, mais nous n'avons sur
+elle aucun renseignement. Nous comprenons le rôle des autres
+personnages rencontrés, nous les voyons remplir leurs fonctions et
+s'acquitter de la mission qui leur a été confiée. Ils sont
+nécessaires et dans toute armée bien organisée, le premier soin du
+général est de choisir, pour ces importantes fonctions, des hommes
+intelligents et actifs. De même encore pour Turold: nous
+comprenons très bien que pour négocier avec Guy, et obtenir la
+liberté de Harold, Guillaume ait envoyé un homme considérable,
+ayant toute sa confiance: mais, pour Ælfgyva. rien de pareil.
+Pourquoi l'a-t-on représentée? Si on retranchait cet épisode, la
+Tapisserie ne perdrait rien de sa clarté, tandis que la
+suppression des autres personnages nous priverait de détails d'un
+incontestable intérêt. Longtemps après les événements, [p. 191]
+l'inscription eût nécessairement expliqué le rôle de cette
+énigmatique personne; on nous aurait montré la raison de sa
+présence. Nous avons vu, en étudiant la scène 17 de la planche II,
+par quelle ingénieuse hypothèse, bien conforme à l'esprit général
+de la Tapisserie, Fowke avait essayé d'expliquer sa présence;
+mais, ce n'est qu'un roman sans base sérieuse, ainsi que le
+reconnaît, d'ailleurs, le consciencieux auteur (Comp. p. 52).
+
+
+La présence de ces détails prouve que la Tapisserie a été faite
+aussitôt après la Conquête, alors que tous les souvenirs étaient
+présents.
+
+
+
+
+Nous ne pouvons donc admettre qu'on en ait retardé la confection
+même jusqu'à la mort de Guillaume. Après vingt ans les souvenirs
+s'effacent, l'intérêt diminue, et dans cette fin du XIe siècle,
+les événements qui se sont succédé, auraient détourné les esprits
+des anciens exploits, en Normandie comme en Angleterre. Les
+pensées de tous étaient alors absorbées par les rivalités des
+héritiers de Guillaume, qui se disputaient l'héritage paternel, et
+par le grand mouvement d'opinion qui allait aboutir aux Croisades.
+
+
+A cet égard, nous ne pouvons nous empêcher de nous rappeler qu'au
+lendemain de la guerre de 1870, la foule se pressait pour voir les
+panoramas retraçant les épisodes de nos épreuves. Elle ne venait
+pas seulement admirer les œuvres des Poilpot, des Neuville, des
+Détaille, elle voulait revivre ces heures récentes de douleur
+patriotique et d'angoisse cruelle. Tous les détails lui en étaient
+si familiers, qu'elle reconnaissait les chefs et les héros dont la
+gravure avait popularisé les traits.
+
+
+Exposées aujourd'hui ces œuvres obtiendraient-elles le même
+succès? Assurément non. Le temps a fait son [p. 192] œuvre, il a
+atténué la violence des souvenirs et des douleurs patriotiques. La
+mort, chaque année, a raréfié les témoins, et pour les générations
+qui les ont remplacés, les noms de Reichsofen, Forbach,
+Gravelotte, Sedan, Metz, Champigny, Orléans, Patay, Le Mans,
+évoquent tout au plus, dans la masse du peuple, quelques vagues
+souvenirs. Par suite, aujourd'hui, une représentation de ces
+événements nécessiterait de longues explications, pour faire
+comprendre les faits et le rôle des personnages les plus
+importants. En dehors des personnes vraiment instruites, c'est à
+peine si nos contemporains connaissent de nom les hommes d'Etat,
+qui ont alors exercé leur influence, ou les généraux qui ont pris
+part à ces luttes. L'effet du temps est le même à toutes les
+époques; après quelques années, telle représentation d'un fait
+important, tel nom d'un personnage qui eut son heure de célébrité,
+ne disent plus rien à la mémoire, et force est de réveiller et de
+préciser le souvenir. Ne trouvant rien de semblable dans la
+Tapisserie, nous devons en conclure qu'elle ne nous donne que des
+faits familiers du public à qui elle était destinée et par suite
+contemporains de la conquête.
+
+
+
+
+CONCLUSION
+
+
+Nous croyons avoir passé en revue tous les éléments qui de près ou
+de loin peuvent permettre de donner une date à la Tapisserie. Tous
+nous ont répondu unanimement qu'elle a été faite aussitôt après
+la conquête.
+
+
+Si, d'autre part, nous observons qu'elle était annuellement
+exposée en juillet à l'époque anniversaire de la consécration de
+la Cathédrale, en 1077, nous serons amenés à conclure qu'elle a
+été faite pour cette solennité [p. 193] qui, nous disent les
+chroniques, fut célébrée avec toute la pompe possible. La présence
+du roi Guillaume, de la reine Mathilde et de tous les grands
+seigneurs de la province rehaussait l'éclat de la cérémonie. Selon
+l'usage, beaucoup de donations furent faites à l'église à cette
+occasion, et parmi elles vraisemblablement figura la Tapisserie.
+Ce fait donne à ce précieux monument une date précise que nous
+sommes heureux de constater avec Steenstrup (174), Freeman (175).
+
+
+Dans le chapitre suivant, nous rechercherons qui a fait ce beau
+présent à la Cathédrale de Bayeux.
+
+
+
+
+[p. 194]—
+
+CHAPITRE X
+
+
+QUI A FAIT FAIRE LA TAPISSERIE?
+
+
+C'est son exécution, immédiatement après les événements qu'elle
+représente, qui donne à la Tapisserie sa véritable valeur, et la
+classe parmi les documents historiques les plus précieux. Aussi
+avons-nous employé tous nos soins à préciser cette date. Il nous
+reste maintenant à rechercher quel est son auteur, c'est-à-dire,
+quel est le personnage qui en a conçu le projet, développé le
+plan, et surveillé l'exécution.
+
+
+Sans avoir, à beaucoup près, la même importance que la première,
+cette nouvelle question est encore intéressante, et elle a
+passionné plusieurs des savants qui s'en sont occupés.
+
+
+Dans le silence des textes, et avant de formuler aucune hypothèse,
+ou de s'abandonner aux conjectures sur un fait historique, sur
+l'origine d'un monument, on doit d'abord interroger la tradition,
+qui est assurément une des sources de l'histoire. Pour l'écarter,
+il faut la convaincre d'erreur, c'est-à-dire, démontrer qu'elle
+est en contradiction avec des faits absolument certains. Or, à
+Bayeux, on attribue la Tapisserie à la reine Mathilde, femme du
+Conquérant. Le Père Montfaucon constatait en 1730 l'existence de
+cette tradition, qui semblait alors [p. 195] immémoriale, et elle
+persiste encore aujourd'hui en dépit des critiques de certains
+érudits. Un peintre l'a consacrée par un tableau, représentant la
+reine brodant la Tapisserie, avec le concours des dames de son
+palais, et elle vient d'être proclamée à nouveau par les éditeurs
+des cartes postales.
+
+
+Nul ne soutient aujourd'hui que la reine Mathilde ait exécuté tout
+le travail de ses propres mains; mais il suffît, pour justifier
+la tradition (176), qu'elle ait eu l'idée du travail, et ait
+dirigé les brodeuses auxquelles il était confié.
+
+
+Pour refuser d'admettre, même dans cette mesure, l'heureuse
+initiative de Mathilde, on se fonde sur le silence du plus ancien
+document qui fasse mention de la Tapisserie, l'Inventaire du
+mobilier de l'église Notre-Dame de Bayeux (177), dressé en 1476,
+sous l'épiscopat de l'évêque Louis de Harcourt, où, après avoir
+longuement mentionné les deux manteaux que le duc Guillaume et la
+duchesse Mathilde portaient, d'après la tradition, lors de leur
+mariage, on ajoute dans un autre chapitre: « Item une tente
+très longue et étroite de telle à broderie de ymages et
+escripteaulx, faisans représentation du conquest d'Angleterre,
+laquelle est tendue environ la nef de l'église, le jour et par
+les octaves des Reliques. »
+
+
+Il est vraisemblable que si, au XVe siècle, la tradition [p. 196]
+avait attribué cette Tapisserie à la reine Mathilde, l'inventaire
+l'aurait mentionné comme pour les manteaux. Aussi les critiques
+qui estiment que la Tapisserie n'a été commencée qu'après la mort
+de Guillaume ne manquent-ils pas de s'écrier: « Comment la Reine
+aurait-elle pu la faire faire, puisqu'alors elle était morte
+depuis longtemps. »
+
+
+Contre nous, qui pensons que la Tapisserie a été [p. 197]
+commencée aussitôt après la Conquête, on invoque le silence de
+l'inventaire, mais il faut reconnaître qu'il ne contredit pas
+formellement la tradition, qu'il ne fournit qu'un argument
+négatif; et peut-être est-il permis de remarquer que les
+commissaires du chapitre, qui ont décrit avec tant de soin les
+ornements d'or, les pierreries, les émaux, les orfrois qui
+ornaient les manteaux du duc et de la duchesse, se sont montrés
+beaucoup plus sobres de renseignements en ce qui concernait la
+Tapisserie, comme si les richesses des uns les avaient fascinés au
+point de leur faire oublier l'intérêt de l'autre. Cette telle à
+escripteaulx, cette simple toile brodée de laine, dépourvue de
+tout ornement précieux, de joyaux, de pierreries, d'orfrois;
+cette pure vieillerie qu'on ne conserve et qu'on n'expose que par
+habitude, leur a-t-elle paru digne d'être attribuée à la femme du
+conquérant de l'Angleterre? Et cette observation doit être
+d'autant plus accueillie, que nous sommes au XVe siècle, à cette
+époque des riches étoffes, des broderies étincelantes, et
+qu'alors on ne semble pas s'être rendu compte de l'intérêt
+historique de la Tapisserie.
+
+
+
+
+M. Steenstrup, dans sa précieuse notice destinée aux visiteurs du
+musée de Frederiksborg (178), admet l'ancienneté de la Tapisserie,
+mais pour fortifier l'argument tiré du silence de l'inventaire, il
+remarque qu'on n'y trouve aucune trace d'influence féminine; selon
+lui, si Mathilde l'avait commandée, elle s'y serait assuré une
+place plus ou moins importante; or elle n'en a aucune; elle
+n'assiste ni à la réception de Harold, ni au serment: elle ne
+prend part à aucune délibération. Les seules femmes représentées
+sont trois Anglo-Saxonnes.
+
+
+[p. 198]
+
+L'observation est-elle péremptoire? suffit-elle à démontrer que
+Mathilde, la femme dévouée, la grande admiratrice du génie de son
+mari, n'ait pas tenu à ce qu'il fût seul en évidence, lui, le
+seigneur, le duc, le roi, le héros? Ne doit-on pas aussi se délier
+des a priori, pour juger les époques reculées, surtout quand il
+s'agit d'apprécier la situation de la femme au XIe siècle, dans la
+famille en général et plus spécialement dans la famille de ce
+despote, toujours jaloux de son autorité, qu'était le Conquérant?
+
+
+
+
+Aucun texte ne permet de supposer que la Reine Mathilde ait joué
+un rôle, ou même ait assisté à l'un des événements que représente
+la Tapisserie. Dès lors pourquoi l'y faire figurer? D'autre part,
+la composition des scènes est toujours des plus sobres; on n'y
+trouve que les personnages strictement nécessaires; le dessinateur
+ne semble pas avoir jamais songé à une addition pour satisfaire
+l'amour-propre et la vanité d'un donateur.
+
+
+Ajoutons qu'au XIe siècle, la femme était loin d'avoir conquis la
+place qu'elle devait occuper à l'époque brillante du moyen âge. Ce
+n'est qu'au milieu du XIIe siècle qu'un mouvement dans ce sens
+commença à se manifester dans la littérature. Les progrès furent
+lents, et Luchaire, qui a étudié avec tant de succès cette époque,
+conclut que sous Philippe Auguste, plus d'un siècle après la
+confection de la Tapisserie, la femme était encore considérée
+comme un être inférieur, tant par son père que par son mari. Dès
+lors que peut valoir l'observation de M. Steenstrup?
+
+
+Et si nous prenons les œuvres d'imagination, les anciennes
+chansons de Geste, nous voyons la femme n'y [p. 199] occuper
+qu'une place aussi restreinte que possible. Elle n'y apparaît un
+instant que dans la mesure où sa présence est nécessaire au
+récit, comme la belle Aude dans la chanson de Roland. Aucun motif
+ne devait dès lors amener le dessinateur de la Tapisserie à y
+faire figurer la Reine Mathilde.
+
+
+On ne peut songer à faire honneur de l'exécution de la Tapisserie,
+et de cette attention pour la mémoire de Guillaume aux fils de ce
+prince. Leur vie a été trop absorbée par des événements trop
+souvent fâcheux, par des guerres presque continuelles, soit entre
+eux, soit avec leurs voisins, par des retraites, des voyages
+d'outre-mer, pour qu'ils aient eu la volonté et le temps
+d'imaginer et d'exécuter une entreprise qui a du coûter des
+années de travail assidu (179). D'autre part, à cette époque, les
+Croisades occupaient toutes les imaginations, et faisaient oublier
+les prouesses passées. Si, alors, on avait songé à un travail
+analogue à la tenture de Bayeux, on aurait pris comme sujet ces
+luttes pour la délivrance du tombeau du Christ, qui passionnaient
+les esprits.
+
+
+Déjà en démontrant que la Tapisserie était contemporaine de la
+conquête, nous avons implicitement réfuté cette opinion, ainsi que
+celle qui l'attribue à cette autre Mathilde, fille d'Henri Ier
+d'Angleterre, qui épousa l'empereur Henri V, et mourut en 1167.
+Comment, d'ailleurs, cette princesse aurait-elle pu songer à faire
+don de cette Tapisserie à la cathédrale de Bayeux? La grande
+affaire de sa vie a été, comme on sait, sa lutte contre son cousin
+Etienne de Blois, qui avait obtenu le trône d'Angleterre, qu'elle
+ne cessa de revendiquer; et cette lutte, avec des fortunes
+diverses, se perpétua jusqu'à sa mort. Or, à cette époque, [p.
+200] l'évêque de Bayeux était Philippe de Harcourt, un des amis
+les plus dévoués, un des plus puissants soutiens du roi
+d'Angleterre, qui l'avait choisi pour son chancelier! Comment
+admettre que cette princesse ait songé à faire un cadeau semblable
+à une cathédrale, dont le siège épiscopal était occupé par un tel
+adversaire (180)?
+
+
+
+
+Ces personnages écartés, qui donc a pu faire faire cette
+Tapisserie? Assurément un Normand, de l'entourage immédiat de
+Guillaume, un de ses amis, de ses compagnons les plus intimes,
+très au courant de tous les incidents de la Conquête et on a pensé
+à son frère utérin, Odon de Conteville, évêque de Bayeux. On ne
+pouvait mieux choisir. Intelligent, instruit, ami des arts, il
+devait apprécier une tenture qui l'associait à la gloire de son
+frère.
+
+
+Et si on cherche quelques détails qui légitiment cette désignation
+d'Odon comme instigateur de la Tapisserie, on ne manquera pas de
+remarquer que si le dessinateur de la Tapisserie ne signale pas
+toujours sa présence dans les inscriptions, il lui assigne
+d'ordinaire dans son dessin un rôle de première importance.
+C'est lui qui semble avoir les heureuses initiatives, notamment au
+grand conseil de Rouen (Pl. IV, n° 18), qui bénit le repas de
+l'armée (Pl. V, n° 49). Enfin c'est son énergique intervention
+qui empêcha la bataille de Hastings de devenir un désastre (Pl.
+VII, n° 62).
+
+
+D'autre part, par son côté moral, le sujet de la Tapisserie
+rentrait bien dans le cycle des enseignements qu'un évêque doit à
+son peuple. En effet, au lieu de représenter la conquête de
+l'Angleterre, incident profane, peu [p. 201] à sa place dans une
+église, elle montrait, comme nous l'avons vu, de quel terrible
+châtiment la justice divine avait puni le parjure de Harold. Il
+était donc naturel, que l'évêque de Bayeux fît faire ce travail
+pour l'ornement de sa cathédrale. La présence de Turold, de
+Wadard, de Vital qui semblent avoir été de sa maisnie, confirme
+bien cette donnée (181).
+
+
+Ajoutons que par sa dimension de 70m,34, la Tapisserie ne pouvait
+être employée qu'à la décoration d'une grande église, aucun palais
+ne présentant alors de salle assez vaste. D'autre part, son
+exposition au jour de la fête des Reliques, célébrée alors le 1er
+juillet, jusqu'au jour anniversaire de la consécration de la
+cathédrale, a permis à d'éminents historiens (182) de supposer
+qu'Odon l'avait offerte à l'occasion de cette grande cérémonie,
+qui eut lieu le 14 juillet 1077. Les richesses qu'il avait reçues,
+en récompense de sa participation à la conquête, lui permettaient
+de faire cette dépense, tandis que le chapitre de la cathédrale,
+grevé par les frais de la construction, manquait certainement
+des ressources nécessaires.
+
+
+Voilà les raisons qui ont amené des historiens à attribuer à Odon
+l'honneur d'avoir conçu l'idée de la Tapisserie et de l'avoir fait
+exécuter; mais il faut reconnaître que cette opinion si
+ingénieuse, si séduisante qu'elle soit, [p. 202] ne repose sur
+aucune base certaine, ni sur l'Inventaire de 1476, ni sur aucun
+autre texte, ni sur une tradition.
+
+
+
+
+Un des historiens qui attribuent la Tapisserie à Odon, M. Émile
+Travers, pense qu'il ne la commandée qu'après la mort du
+Conquérant (183). Cette date nous semble inadmissible. Qu'au
+lendemain de la conquête, alors qu'il était dans la joie du
+triomphe commun, comblé d'honneurs et de biens, créé comte de
+Kent, Odon ait commandé cette broderie qui célébrait la gloire
+de son illustre frère et aussi la sienne, rien de plus naturel.
+Mais l'accord des deux frères dura peu. L'histoire nous dit les
+difficultés de Guillaume avec ce vassal indiscipliné, qu'il fut
+obligé d'arrêter lui-même, en 1084, et de faire mettre en prison,
+en confisquant ses biens. Comment admettre que cet Odon, mis en
+liberté, trois ans après, à la mort de son frère, en septembre
+1087, ait oublié subitement toute rancune, et célébré les
+exploits de celui qui avait si énergiquement réprimé son
+insubordination. Ce serait assurément bien invraisemblable avec un
+homme de son caractère. D'ailleurs nous savons que loin d'être
+corrigé par sa longue détention, Odon, impatient de toute
+autorité, ne tarda pas à se révolter contre son neveu Guillaume le
+Roux, qui dut le chasser de nouveau de l'Angleterre (1088).
+
+
+
+
+Nous avons résumé les principales objections élevées contre la
+tradition qui attribue la Tapisserie à Mathilde de Flandre, femme
+du Conquérant: aucune n'est péremptoire, aucune ne démontre que
+cette tradition soit erronée. Le silence de l'Inventaire du 1476
+n'est qu'une [p. 203] preuve négative, il ne peut prévaloir contre
+une tradition constante, et nous estimons, en conséquence, qu'il
+faut continuer à donner à la tenture de Bayeux le nom de
+Tapisserie de la Reine Mathilde.
+
+
+
+
+Ceci posé, nous ne sommes pas éloignés de croire que Mathilde,
+voulant faire exécuter ce travail et l'offrir à la cathédrale de
+Bayeux, ait communiqué son projet à l'évêque Odon, son beau-frère,
+qui était encore à cette époque l'ami et le conseiller de
+Guillaume, et que, d'un commun accord, ils en aient déterminé le
+plan et choisi les épisodes à retracer (184).
+
+
+
+
+Quel qu'ait été l'inspirateur de la Tapisserie, comment en
+terminant, ne pas rendre un très spécial hommage à l'impartialité
+de ses tableaux? Certainement c'est un Normand, un de ceux qui ont
+été mêlés aux événements, soit directement comme Odon, qui, par
+ses conseils et son rôle dans la bataille, a sérieusement
+contribué au succès; soit, comme Mathilde, qui, partageant la vie
+de Guillaume et des autres chefs, a été initiée à leurs projets, a
+connu toutes les difficultés de l'expédition, nourri les mêmes
+espérances et partagé l'enivrement du triomphe. Néanmoins, il
+s'élève au-dessus de toutes les contingences et son exposé est
+fait avec toute la sérénité de l'histoire (185).
+
+
+C'est un Normand, un vainqueur, mais assez généreux pour respecter
+les vaincus, pour ne pas avoir pour eux un mot de mépris, ou même
+de blâme, et pour rendre pleine justice au courage de Gyrth, de
+Lewine et de [p. 204] Harold, tombés glorieusement en défendant
+leur patrie. Et cet hommage est d'autant plus mérité que nous
+sommes au XIe siècle, à cette époque de violences, de luttes sans
+merci, et que le plan de la Tapisserie a été donné au lendemain
+même de la bataille, alors que la conquête était loin d'être
+complète, que la révolte était fréquente et que la lutte se
+continuait dans les provinces.
+
+
+
+
+[p. 205]
+
+INDEX ALPHABÉTIQUE
+
+
+
+Adoubement, 62.
+
+Ælfgyva, 51-54, 190.
+
+Alnwick, 60.
+
+Ambassadeurs de Guillaume, 42, 141
+
+Anglais signalés par les moustaches, 38-39.
+
+Animaux des bordures, 122, 140.
+
+Arbres, 29, 137.
+
+Arcature du palais de Guillaume, 50, 138.
+
+Archers, 110, 121, 165.
+
+Armes et armures, 162-169.
+
+-- anglaises, 169.
+
+Armes de pierre, 169.
+
+-- du chevalier, 62.
+
+Armée anglaise combattant à pied, 105.
+
+-- allant au combat, 99.
+
+-- sa composition, 104.
+
+Armure du cheval, 172.
+
+Attaque du camp anglais, 108.
+
+Auteur de la Tapisserie, 190-203.
+
+Bandes molletières, 159.
+
+Barre de gouvernail, 32.
+
+Bataille, 104-117.
+
+Bâton de commandement, 100, 110, 113, 167.
+
+Baudri de Bourgueil, son poème, 9, 120.
+
+Bayeux (Serment de Harold à), 64.
+
+Beaurain, 38.
+
+Bénédiction du repas, 92.
+
+Bliaud, 155, 165 .
+
+Bonnet de laine, 55, 105, 157, 165.
+
+Bouclier, 166.
+
+Braies, 155.
+
+Brebis (la), la chèvre, la génisse en société avec le lion, 123.
+
+Broderie, 1, 148-153.
+
+Broigne, 42, 155, 162-163, 168.
+
+-- de Guillaume, 163.
+
+Brodeuses, leur personnalité, 150-152.
+
+
+Camp anglais, 108.
+
+Camp de Hasting, 95-96.
+
+Carquois d'archer, 168.
+
+-- magasin de réserve, 115, 168.
+
+Cercueil royal, 70.
+
+Chaloupe, 32.
+
+Chanson de Roland, 185-189.
+
+Chargement des navires, 84.
+
+Chasse, 123.
+
+Château de Bosham, 31.
+
+-- donné comme rançon de Harold, 46-47.
+
+Château de Dinan, 54, 139.
+
+Châteaux forts, 174.
+
+Chausses maclées, 164.
+
+Chevaux anglais, crinière coupée, 28, 89.
+
+-- normands, 68.
+
+-- débarqués, 87, 144.
+
+-- pendant la bataille, 100, 140, 171.
+
+Cheveux, 38, 141, 156.
+
+Chien forçant un lièvre, 121.
+
+Clés de ville, 60.
+
+
+
+[p. 206]
+
+Comète, 77.
+
+Conon, 58-61.
+
+Constructions anglaises et normandes, 138.
+
+-- scandinaves, 137.
+
+Costume civil, 155-160.
+
+Couesnon, 57.
+
+Couleurs, 144.
+
+Couleur des fils de laine, 150.
+
+Courroie de faucon, 27.
+
+Crinière coupée, 28, 89.
+
+Croix divisant la Tapisserie, 46, 85.
+
+
+Date de la Tapisserie, 180-192.
+
+Défense du cheval, 172.
+
+Dessin, 136-147.
+
+-- français, 145-147.
+
+-- sa sincérité, 137.
+
+-- tentative de portrait, 142.
+
+-- vie des personnages, 140-146.
+
+Dinan, 59-61, 139.
+
+Discussion sur la Tapisserie, 13-23.
+
+Dol, 58.
+
+Domesday Book, 90.
+
+Dragon, étendard des Anglais, 114, 159.
+
+
+Eadgyth, reine d'Angleterre, 72.
+
+Eclaireurs de Guillaume, 97, 142.
+
+-- de Harold, 102, 142.
+
+Ecole de peinture, 145-146.
+
+Édouard le Confesseur donne ses instructions à Harold, 25-26, 140.
+
+-- reçoit Harold à son retour de Normandie, 68.
+
+-- sa mort, 72, 73.
+
+-- ses funérailles, 69.
+
+Eglise, 30, 69.
+
+Embarquement de Harold, 32.
+
+Enarme, courroie du bouclier, 166.
+
+Envoyés de Guillaume à Guy de Ponthieu, 44-46.
+
+Epée à quillons droits, 168.
+
+-- nue et haute, 40-49.
+
+-- au fourreau tenu à la main, 38-40, 78.
+
+-- nue pointe en bas, 49-50.
+
+Eperons, 39.
+
+Epieu, 167, 168.
+
+Epreuve judiciaire, 133.
+
+Etendard anglais, 114, 159.
+
+-- des Normands, 99.
+
+-- béni par le Pape, 95, 99, 112.
+
+Exécution matérielle de la Tapisserie, 148-153.
+
+Expéditions de Bretagne, 52-61, 130.
+
+
+Fables d'Ésope, 66-67, 123-125.
+
+Faucon oiseau de chasse, 27, 32, 48, 49, 121.
+
+Femme (la) au XIe siècle, 198.
+
+Ferrure des chevaux, 172.
+
+Fête des reliques, 12, 194.
+
+Fils employés dans la Tapisserie, 148.
+
+Fin de la Tapisserie, 119.
+
+Fleurons des bordures, 151.
+
+Fuite des Anglais, 118.
+
+Funérailles du roi Édouard, 69.
+
+
+Gautier Giffard, 99.
+
+Gonorre, aïeule de Guillaume, 8, 153.
+
+Guige, courroie du bouclier, 166.
+
+Guillaume le Conquérant envoie des messagers à Guy de Ponthieu,
+141.
+
+-- reçoit Harold, 48.
+
+-- expédition de Bretagne, 55-61.
+
+-- reddition de Dinan, 60.
+
+-- fait Harold chevalier, 62-63.
+
+-- reçoit le serment de Harold, 64-65.
+
+-- ordonne de construire une flotte, 82.
+
+-- s'embarque, 85.
+
+-- fait fortifier son camp, 95.
+
+-- se dispose pour la bataille, 99.
+
+-- exhorte ses troupes, 104.
+
+-- les rallie, 112, 141.
+
+Guy d'Amiens, 106, 164.
+
+Guy de Ponthieu, 34.
+
+-- fait Harold prisonnier, 36.
+
+-- l'emmène à Beaurain, 38.
+
+
+
+[p. 207]
+
+Guy donne audience à Harold, 40.
+
+-- reçoit les envoyés de Guillaume, 42.
+
+-- remet Harold à Guillaume, 48.
+
+Gyrth, frère de Harold, 98.
+
+-- sa mort, 106.
+
+
+Hache normande, 42 -
+
+-- saxonne, 68, 74, 169.
+
+Harnachement de cheval, 171-173.
+
+Harold reçoit une mission du roi Édouard, 25, 140.
+
+-- va à Bosham, 29, 140.
+
+-- s'embarque, 32.
+
+-- fait prisonnier par Guy de Ponthieu, 36, 141.
+
+-- remis à Guillaume, 48-50.
+
+-- expédition de Bretagne, 55-61.
+
+-- fait chevalier, 63.
+
+-- prête serment à Guillaume, 64.
+
+-- retourne en Angleterre, 66.
+
+-- élu roi d'Angleterre, 94.
+
+-- Bataille de Hastings, 106-119.
+
+-- sa mort, 117.
+
+Hastings, 88.
+
+-- Le camp fortifié, 95-96.
+
+Haubert, 163 .
+
+Heaume, 164.
+
+Hersage, 123.
+
+Hirondelle (l') et les petits ciseaux, 123.
+
+Housse de cheval, 173.
+
+
+Inscriptions de la Tapisserie, 176-179.
+
+Inventaire de 1476, 195.
+
+
+Labourage, 122.
+
+La brebis, la chèvre, la génisse en société avec le lion, 123.
+
+La lice et sa compagne, 105, 121.
+
+Lance, 167.
+
+Le loup et l'agneau, 123.
+
+Le loup, la chèvre et le chevreau, 123.
+
+Le loup et la grue, 66, 121, 123.
+
+Le renard et le corbeau, 66, 123, 124.
+
+Lettres onciales, 151.
+
+Lewine, frère de Harold, 106.
+
+
+Maison incendiée, 98.
+
+Manteau, insigne de dignité, 27, 39, 42, 48, 49, 92, 155.
+
+Marignan, 23, 180.
+
+Masse de pierre, 105, 118, 169.
+
+Mathilde, auteur de la Tapisserie, 193-202.
+
+Mèche ou barre de gouvernail, 32.
+
+Mont Saint-Michel, 55, 56.
+
+Mora, navire de Guillaume, 85.
+
+Mors de bride, 172, 184.
+
+Moustache, 38, 71, 142, 156.
+
+
+Nasal du heaume, 164.
+
+Naufrages, 35.
+
+Navire, 32-33, 121.
+
+-- en construction, 83.
+
+-- tirés au rivage, 83-87.
+
+-- leur chargement, 84.
+
+Nuque rasée, 38, 158.
+
+
+Obscena, 123.
+
+Odon, évêque de Bayeux, 55, 165, 200.
+
+-- au conseil à Rouen, 62, 141.
+
+-- bénit le repas de l'armée, 92.
+
+-- à Hastings, 94.
+
+-- sa participation à la bataille, 100.
+
+
+Palais de Harold, 31.
+
+-- de Guillaume, 50.
+
+Panique de l'armée, 110.
+
+Parjure de Harold, 128.
+
+Pevensey, 85.
+
+Poissons, 57, 81, 121.
+
+Pommeau de selle, 172.
+
+Prière avant le voyage, 30.
+
+Protocole féodal, 40, 48, 49, 98.
+
+Provisions de guerre embarquées, 92.
+
+
+Rame servant de gouvernail, 32.
+
+Rance, 32.
+
+Reddition de la ville de Dinan, 60.
+
+Reliques (fête des), 12, 193.
+
+Repas, 31, 92.
+
+
+
+[p. 208]
+
+
+Renard (le) et le corbeau, 67, 123.
+
+Renard (le), le singe et les animaux, 123.
+
+Rennes, 58.
+
+Retraite momentanée à Hastings, 110.
+
+Rhiwallon, 53, 58.
+
+Robert, archevêque de Cantorbéry, 76.
+
+Robert, fils de Wymarc, 72, 97.
+
+Roger à la Barbe, 92.
+
+
+Saxa lignis imposita, 105, 118, 169.
+
+Sacre de Harold, 75.
+
+Saint-Pierre de Westminster, 70.
+
+Saint-Etienne, 159.
+
+Sceaux, leur autorité, 164, 183.
+
+Selle à arçon, 191, 184.
+
+Semailles, 123.
+
+Serment de Harold, 64-65 .
+
+-- son importance, 130-134.
+
+Siège de Dinan, 59.
+
+Simplicité du dessin, 136.
+
+Stigand, archevêque, 72-75.
+
+Sujet de la Tapisserie, 130-134.
+
+Support des édifices, 138.
+
+
+Tapisserie (la), son auteur, 193-203.
+
+-- sa date, 179-192.
+
+-- son dessin, 136-146.
+
+-- sa division en trois parties, 135.
+
+-- son histoire, 10.
+
+-- son mode d'exécution, 148-153.
+
+-- son véritable sujet, 130.
+
+
+Technique du travail, 150.
+
+Tons des laines employées, 150.
+
+Toustain le Blanc, 99.
+
+Travaux des champs, 123.
+
+Travers Emile, 23, 200.
+
+Troussequin de selle, 172.
+
+
+Vaisseaux, 32, 82-86, 121.
+
+Vital, 101, 189.
+
+
+Wadard, 89, 189.
+
+Westminster, 70.
+
+Witan, 74.
+
+
+Zodiaque (poissons), 57, 81, 121.
+
+
+
+
+[p. 209]
+
+TABLE DES GRAVURES
+
+
+Détail d'une planche permettant d'étudier la technique du travail
+
+au titre.
+
+
+Sceau de Guillaume le Conquérant
+
+185
+
+
+Développement de la Tapisserie en 8 planches doubles
+
+fin du volume.
+
+
+
+----
+
+
+[p. 210]
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+-----
+
+
+Avant-Propos
+
+
+I
+
+
+HISTOIRE ET DESCRIPTION
+
+Chapitre I. Les tentures historiées au XIe siècle 5
+
+-- II. Histoire de la Tapisserie 10
+
+-- III. Description de la Tapisserie 24
+
+
+§ I. Sujets principaux 25
+
+
+§ II. Bordures 120
+
+
+
+
+
+II
+
+
+ÉTUDE CRITIQUE
+
+
+Chapitre I. Véritable sujet de la Tapisserie 130
+
+-- II. Dessin 136
+
+-- III. Exécution matérielle 148
+
+-- IV. Costume civil 155
+
+-- V. Armes et Armures 162
+
+-- VI. Les chevaux et leur harnachement 171
+
+-- VII. Châteaux forts 174
+
+-- VIII. Inscriptions 176
+
+
+
+
+[p. 211]
+
+Chapitre IX. Date 180
+
+La Chanson de Roland et la Tapisserie 185
+
+Détails inexpliqués 189
+
+Conclusion 192
+
+Chapitre X. Qui a fait faire la Tapisserie? 194
+
+
+INDEX ALPHABÉTIQUE 205
+
+
+TABLE DES GRAVURES 209
+
+TABLE DES MATIÈRES 211
+
+
+-----
+
+ÉVREUX, IMPRIMERIE CH. HÉRISSEY
+
+
+
+
+**********
+
+Légendes des Planches
+
+**********
+
+
+
+
+I.
+
+
+1. Édouard, roi d'Angleterre, donne des instructions à Harold.
+
+1. Edward, king of England, gives Harold his instructions.
+
+
+2. Harold, chef des Anglais, se rend à Bosham avec ses hommes
+d'armes.
+
+2. Harold, a chief of the English, rides to Bosham with his knights.
+
+
+3. Ils prient à l'église.
+
+3. They pray in the church.
+
+
+4. Leur repas terminé, ils prennent une chaloupe pour s'embarquer
+sur un grand navire.
+
+4. After having taken refreshment, they enter a boat to reach the
+ship.
+
+
+5. La tempête les pousse vers le territoire du comte Guy de
+Ponthieu.
+
+5. The tempest drives them on to terrifory belonginq to count Guy
+de Ponthieu.
+
+
+6. Pour aborder, Harold descend dans une chaloupe.
+
+6. To land, Harold gets into a boat.
+
+
+7. Guy s'empare de Harold,
+
+7. Guy siezes Harold,
+
+
+8. et le conduit à Beaurain où il le retient prisonnier.
+
+8. and takes him to Beaurain, where he keeps him prisoner.
+
+
+9. Entretien de Guy et de Harold.
+
+9. Harold and Guy converse together.
+
+
+
+
+II.
+
+
+10. Les envoyés de Guillaume et Turold, leur chef, viennent
+trouver Guy.
+
+10. William's messengers, one of whom his Turold, come to Guy.
+
+
+11. Les envoyés de Guillaume font diligence.
+
+11. The messengers riding at full speed.
+
+
+12. Un envoyé de Harold reçu par Guillaume.
+
+12. Harold's messenger is receivcd by William.
+
+
+13. Un château fort.
+
+13. A fortified castle.
+
+
+14. Guy remet Harold à Guillaume, duc de Normandie.
+
+14. Guy brings Harold to Williams, duke of Normandy.
+
+
+15. Guillaume conduit Harold à son palais.
+
+15. William arrives with Harold at his palace.
+
+
+16. Entretien de Guillaume et de Harold.
+
+16. A conversation between William and Harold.
+
+
+17. Un prêtre et Ælfgyva.
+
+17. A priest and Ælfgyva.
+
+
+18. Guillaume vient avec son armée au Mont Saint-Michel.
+
+18. William and his army arrive at Mont Saint-Michel.
+
+
+19. Ils traversent le Couesnon.
+
+19. They cross the river Couesnon.
+
+
+
+
+III.
+
+
+20. Harold sauve les soldats qui s'enlisaient.
+
+20. Harold rescues the soldiers from the quicksands.
+
+
+21. L'armée s'avance jusqu'à Dol d'où Conan s'enfuit.
+
+21. The army reaches Dol, from whence Conan is escaping.
+
+
+22. Elle le poursuit et vient à Rennes.
+
+22. He is pursued, and Rennes is reached.
+
+
+23. Ensuite, l'armée de Guillaume assiège Dinan,
+bientôt réduit à se rendre.
+
+23. Then William's army besieges Dinan,
+which is soon forced to surrender.
+
+
+24. Conan remet les clefs de la ville.
+
+24. Conan gives up the keys of the town.
+
+
+25. Guillaume arme Harold chevalier.
+
+25. William makes Harold knight.
+
+
+26. Ils viennent à Bayeux, où Harold s'engage par serment vis-à
+vis de Guillaume.
+
+26. They reach Bayeux, where Harold takes his oath to William.
+
+
+27. Harold retourne en Angleterre.
+
+27. Harold returns to Ensland.
+
+
+28. Il se rend auprès du roi Édouard.
+
+28. And goes to King Edward.
+
+
+29. L'église Saint-Pierre,
+
+29. Saint Peter's church,
+
+
+
+
+IV.
+
+
+où est porté le corps du roi Édouard.
+
+where they bring King Edward's body.
+
+
+30. Le roi Édouard fait ses dernières recommandations.
+
+31. Il est mort.
+
+
+30. King Edward, in bed, spaeks to his faithful subjects.
+
+31. He is dead.
+
+
+32. On donne la couronne du roi Harold.
+
+32. The King's Crown is given to Harold.
+
+
+33. Le roi Harold sur son trône entre les seigneurs et
+l'archevêque Stigand.
+
+33. King Harold on his throne, between the nobles and the
+archbishop Stigand.
+
+
+34. Le peuple l'acclame.
+
+34. The people cheer him.
+
+
+35. Effroi du peuple à la vue de la comète.
+
+35. The dismay of the people at sight of the comet.
+
+
+36. Harold avisé qu'une flotte menace l'Angleterre.
+
+36. Harold is warned that a hostile fleet menaces England.
+
+
+37. Un navire anglais porte ces nouvelles en Normandie.
+
+37. A ship from England brings news to Normandy.
+
+
+28. Sans tarder, Guillaume ordonne de construire une flotte.
+
+38. Without delay, William gives orders to build ships.
+
+
+39. On abat les arbres.
+
+39. Trees are cut down.
+
+
+40. On les débite.
+
+40. Planks are made.
+
+
+41. On construit les vaisseaux, et on les met à la mer.
+
+41. Ships are built and launched.
+
+
+42. Pour les charger, on apporte les approvisionnements
+nécessaires, le vin et les armes.
+
+42. The necessary supplies, wine and arms, are carried to the
+ships.
+
+
+
+
+V.
+
+
+43. Puis Guillaume s'embarque avec son armée,
+la flotte traverse la Manche à la suite du vaisseau ducal,
+
+43. Then William goes on board with his army,
+and the ducal vessel crosses the Channel, followed by the fleet,
+
+
+44. et aborde à Pevensey.
+
+44. and arrives at Pevensey.
+
+
+45 On débarque les hommes, les chevaux, les approvisionnements.
+
+45. Men, horses and supplies, are landed.
+
+
+46. Les soldats gagnent en hâte
+Hastings pour s'emparer des vivres.
+
+46. The soldiers speed
+to Hastings to find food.
+
+
+47. Voici Wadard leur chef.
+
+47. Here is Wadard, who leads them.
+
+
+48. Ici on cuit la viande, on dresse les plats, et on prépare le
+repas.
+
+48. Here the meat is cooked, and served.
+
+
+49. Le dîner: l'Évêque dit le Benedicite.
+
+49. Here they sit down to table: the Bishop says grace.
+
+
+
+
+VI.
+
+
+50. Guillaume délibère avec ses frères Odon et Robert.
+
+50. William and his two brothers deliberating.
+
+
+51. Guillaume ordonne de fortifier le camp à Hastings.
+
+51. William orders the fortifying of the camp at Hastings.
+
+
+52. Il surveille et encourage les ouvriers.
+
+52. He superintends, and encourages the workers.
+
+
+53. Il reçoit des nouvelles de l'armée de Harold.
+
+53. He receives tidings of Harold.
+
+
+54. On incendie une maison.
+
+54. Here a house is set on fire.
+
+
+55. Guillaume
+monte à cheval
+
+55. William
+about to mount his horse.
+
+
+56. et quittant Hastings avec son armée, se met en marche pour
+combattre le roi Harold.
+
+56. He leaves Hastings with his army, and marches to give battle
+to King Harold.
+
+
+57. Guillaume
+demande à Vital s'il a reconnu la position de l'armée de Harold.
+
+57. William
+asks Vital if he has seen Harold's army.
+
+
+58. Un éclaireur renseigne le roi Harold sur l'armée de Guillaume.
+
+58. A Scout gives King Harold information concerning William's
+army.
+
+
+59. Guillaume exhorte
+
+39. William exhorts
+
+
+
+
+VII.
+
+
+ses soldats à se préparer à combattre avec courage et prudence
+
+his soldiers to be ready to fight with courage and prudence
+
+
+l'armée des Anglais.
+
+
+against the English army.
+
+
+
+60. Ici trouvèrent une mort glorieuse Lewine
+
+60. Here Lewine and
+
+
+et Gyrth, frères du roi Harold.
+
+Gyrth, brothers of king Harold, fall gloriously.
+
+
+61. Ici au cours de la bataille, un grand nombre d'Anglais et de
+Français tombèrent mortellement frappés.
+
+61. Here during the battle, a great many English and French fall
+mortally wounded.
+
+
+62. Odon, évêque de Bayeux,
+
+62. Odo, Bishop of Bayeux,
+
+
+
+
+
+VII.
+
+
+son bâton à la main, encourage les soldats.
+
+staff in hand, rallies his soldiers.
+
+
+63. Guillaume se fait reconnaître.
+
+63. William makes himself known.
+
+
+64. Eustache de Boulogne.
+
+64. Eustache of Boulogne.
+
+
+65. Les Français continuent la lutte, et taillent en pièces ceux
+qui combattaient avec Harold.
+
+65. The French continue the struggle, and Harold's men are cut to
+pieces.
+
+
+66. En combattant auprès du Dragon, étendard des Anglais, le roi
+Harold est tué.
+
+66. King Harold is slain, fighting near the Dragon, the English
+standard.
+
+
+67. Peu après les Anglais prennent la fuite.
+
+67. Shortly afterwards the English fly in disorder.
+
+
+
+
+
+NOTES:
+
+
+(1) Le tissu de Mozat au musée des étoffes de Lyon.
+
+(2) Le tissu du trésor de Bamberg.
+
+
+(3) Un vieux texte, que nous aurons occasion de citer, nous
+apprend que le jour de leur mariage, Guillaume le Conquérant et la
+duchesse Mathilde portaient des manteaux de drap d'or ornés de
+broderies.
+
+
+(4) Synod. Attreb., C. III. Apud d'Ach. Spicil. I, p. 62.
+Eméric David, La Peinture au moyen âge, 1863, p. 110.
+
+
+(5) Steenstrup. Die Bayeux-Tapete, p. 50.
+
+
+(6) Mémoires des antiquaires de Normandie (1873), VIII, p. 187 et
+s.
+
+
+(7) The Bayeux Tapestry. London, 1886, p. 19.
+
+
+(8) La Tapisserie de Bayeux. Caen, 1907, p. 6.
+
+
+(9) Mémoires de l'Académie des Inscriptions, VIII, 1733, p. 602.
+
+
+(10) History of Henry, II éd., 1769, t. I, p. 353.
+
+
+(11) Ni le Dr Bruce (p. 17), ni M. Fowke (p. 8) ne disent sur quel
+témoignage s'appuie ce récit. A le lire on serait tenté de
+croire que cette impression de Napoléon put exercer une certaine
+influence sur la levée du camp de Boulogne. Il n'en est rien. La
+Tapisserie, exposée à Paris à la fin de 1803, fut renvoyée à
+Bayeux en mars 1804, et après, pendant plus d'une année encore,
+les préparatifs de l'expédition d'Angleterre ne cessèrent d'être
+poursuivis sans relâche. Napoléon n'abandonna son projet qu'au
+moment où la coalition de l'Europe le força, en septembre 1805, à
+retirer ses troupes de Boulogne, pour commencer cette brillante
+campagne qui devait se terminer par la victoire d'Austerlitz, le 2
+décembre 1805.
+
+
+D'autres contemporains furent frappés de la coïncidence, car dans
+la notice écrite à cette époque par Visconti, sur l'ordre de
+Denon, on a inséré, après la description de la comète, cet
+entrefilet que nous reproduisons textuellement:
+
+
+« Moniteur du 16 frimaire, an XII. »
+
+
+Douvres, 14 frimaire, an XII.
+
+
+« Nous avons aperçu hier soir vers cinq heures un superbe météore
+qui s'élevait du sud-ouest et se dirigeait vers le nord; il
+avait une queue d'environ 30 aunes de long. Tout le pays a été
+éclairé à plusieurs milles à la ronde, et lorsqu'il a disparu on
+a senti une forte odeur de soufre. »
+
+
+Cette citation que rien n'explique, ni ne justifie, n'a pas été
+reproduite dans les édifions postérieures de cette brochure.
+
+
+(12) Bull. monumental, vol. VI, p. 78.
+
+
+(13) Recherches sur la Tapisserie représentant la conquête de
+l'Angleterre par les Normands.
+
+
+(14) Archæologia, vol. XVII, p. 85.
+
+
+(15) Archælogia, vol. XVIII, p. 359.
+
+
+(16) The Bayeux Tapestry, London, 1898, p. 12.
+
+
+(17) Laffetay. La Tapisserie de Bayeux, p. 10.
+
+
+(18) Researches and conjectures on the Bayeux Tapestry. London,
+1858, traduit par Pillet, Bayeux, 1841.
+
+
+(19) Quicherat. Bibl. de l'Ecole des Chartes, XI, 91. On rencontre
+fréquemment les mots Franci et Angli, opposés l'un à l'autre,
+dans le Domesday book, commencé en 1085.
+
+(20) Bulletin monumental, IV, p. 44.
+
+
+(21) Bulletin monumental, VIII, p. 73.
+
+
+(22) Même pendant la terrible invasion allemande (1914-1918) on ne
+l'a pas déménagée.
+
+
+(23) La Tapisserie de Bayeux, Paris 1879.
+
+
+(24) Congrès archéologique de Caen de 1898.
+
+
+(25) La Tapisserie de Bayeux. Les méthodes du passé, 1912.
+
+
+(26) La Tapisserie de Bayeux. Biblioth. de l'école des Chartes.
+
+
+(27) Date probable de la Tapisserie de Bayeux. Bull, monumental,
+1912, p. 213 et 1903, p. 84.
+
+
+(28) Les chevaux et les cavaliers de la Tapisserie de Bayeux.
+
+
+(29) Antiquité de la Tapisserie de Bayeux. Mémoires de la Société
+des Arts, Belles-Lettres et Sciences de Bayeux, t. XII.
+
+
+(30) The Bayeux Tapestry.
+
+
+(31) Die Bayeux-Tapete.
+
+
+(32) The Bayeux Tapestry.
+
+
+(33) Guillaume de Malmesbury. Réc. des Historiens des Gaules, XI,
+176 B.
+
+
+(34) Eadmer. Ibid., XI, 192 B. C.
+
+
+(35) Steenstrup. Die Bayeux-Tapete. Kjœbenharm, 1887, p. 44.
+
+
+(36) M. Steenstrup (p. 8) remarque qu'un héros de légende danoise
+se rend en semblable équipage au palais de son père.
+
+
+(37) Guillaume de Poitiers. Hist. Gall., XI, p. 87 C.
+
+
+(38) Freeman. History of the Norman Conquest of England, t. III,
+p. 226, n° 4.
+
+
+(39) The Bayeux Tapestry, p. 35. London, 1898.
+
+
+(40) Les témoins du serment de Harold, PL. III, n° 26, et supra,
+p. 65.
+
+
+(41) Hamilton Thompson. Military architecture in England during
+the Middle Age. Oxford, 1912, p. 36.
+
+
+(42) The Bayeux Tapestry, 32.
+
+
+(43) Nous empruntons à l'histoire de la Marine, de Charles de la
+Roncière, vol. t. I, p. 98, la description d'un navire trouvé à
+Gokstad, en Norvège, qui semble bien du type des vaisseaux de la
+Tapisserie. « Long de 22 m. 76, large de 5 au maître bau. Son
+bordage de planches de chêne se relevait fortement aux deux
+extrémités. Au listel percé de trous qui couronnait le plat bord,
+on attachait le bas de la tente, soutenue d'autre part par trois
+supports sculptés, qui s'élevaient à plus de deux mètres
+au-dessus du plancher dans Taxe du bâtiment. Les traverses, sous
+lesquelles on circulait à l'aise, portaient la vergue et la voile
+qu'on carguait au moment du combat, ou pendant la nage contre le
+vent. Le mât, maintenu par des haubans et des étais, avait une
+voile carrée, primitivement tissue de laine, ou faite de peaux. A
+tribord arrière, un gouvernail d'une seule pièce, manœuvré au
+moyen d'une mèche longue et mince, trempait dans la mer un large
+safran. Les avirons qui ne reposaient pas sur le plat bord,
+passaient par des trous pratiqués dans le bordage à 0 m. 47
+au-dessus de l'eau. Un ingénieux système de planchettes glissant
+sur rainures fermait les ouvertures quand il y avait lieu. Il n'y
+avait pas moins de trois barques pour le service du bord. »
+
+
+(44) Guillaume de Poitiers. Historiens des Gaules, XI, p. 87 D.
+
+
+(45) Hist. Gall., XIII, 223 B.
+
+
+(46) Roman de Rou, V, 10 783-10 799.
+
+
+(47) Monuments de la monarchie française, I, 177
+
+
+(48) The Bayeux Tapestry, p. 37.
+
+
+(49) PL. IV, n° 36 et p. 78.
+
+
+(50) The Bayeux Tapestry, p. 41.
+
+Le nom de Turold, Turoldus, aujourd'hui Touroude, est très
+fréquent en Normandie. C'est à un personnage de ce nom, qu'on
+attribue la Chanson de Roland, à cause de ce vers énigmatique, le
+dernier du poème:
+
+« Ci falt la geste que Turoldus declinet. »
+
+
+(51) Hist. Gall., XI, 87 D.
+
+
+(52) Ordéric Vital. Hist. Gall., XII, p. 620 C.
+
+
+(53) Comp. page 92, note 1.
+
+
+(54) Dans toutes les autres scènes où Guillaume est sur son trône,
+il tient son épée haute. Pourquoi met-il ici la pointe en bas?
+Peut-être pour rendre un hommage spécial à son hôte lors de sa
+première réception dans son palais?
+
+
+Est-il possible de rapprocher ceci d'une des plus grandes scènes
+des chansons de geste? Charlemagne et ses barons combattent depuis
+vingt-sept ans en Espagne, accablés par les fatigues de ces luttes
+continuelles et le poids des ans. Avec toute la jeunesse de
+France, avec les fils de ces héros épuisés, Guy de Bourgogne va au
+secours du grand empereur et de ses compagnons, et quand il les a
+retrouvés et reconnus, il s'écrie, s'adressant à ses camarades:
+
+
+Barons, plus de retard, vite à terre,
+
+La pointe de vos épées en bas,
+
+Prosternez-vous sur vos coudes et vos genoux.
+
+
+L. Gautier. Epopées françaises, t. II, p. 384.
+
+
+(55) Congrès archéologique de France, 1907. Avallon, p. 164-167.
+
+
+(56) The history of the Norman Conquest of England, t. III, p.
+708-711.
+
+
+(57) Harold est représenté sans moustache Pl. III, nO 28; mais
+l'inscription ne laisse alors aucun doute sur son identité.
+
+
+(58) La Tapisserie de Bayeux, p. 35.
+
+
+(59) De cette façon de rendre les villes, les Chroniques
+Anglo-Saxonnes nous présentent un autre exemple. En 1093, la ville
+d'Alnwick (Northumberland) était sur le point d'être prise. Le
+gouverneur feignit de vouloir la rendre, il tendit ainsi les clés
+au bout d'une lance, et au moment où, sans défiance, le vainqueur
+Malcolm, roi d'Ecosse, s'avançait pour les prendre, il lui brisa
+traîtreusement le crâne. Lingand, Hist. of England, 1819, I, 471.
+
+
+(60) Léon Gautier. La chevalerie, p. 15, n. 1.
+
+
+(61) Hist. Gall., XI, p. 155.
+
+
+(62) V. 10831.
+
+
+(63) The Bayeux Tapestry, p. 69. Freeman, III, p. 247 et 697.
+
+
+(64) Ibid., p. 69.
+
+
+(65) Nous ne savons comment l'abbé Laffetay (p. 56) et d'autres
+ont pu prendre ce personnage pour une femme: il porte le bliaud
+des hommes de la Tapisserie et son costume ne ressemble en rien à
+celui d'Ælfgyva, Pl. II, n° 17, et de la femme sortant de la
+maison incendiée, Pl. VI, n° 54.
+
+
+(66) Fowke, ibid., p. 71.
+
+
+(67) Fowke, ibid., p. 75.
+
+
+(68) La Tapisserie de Bayeux, p. 57.
+
+
+(69) Chacun sait que la tour lanterne, entre le chœur et la nef,
+est une des caractéristiques de l'école d'architecture normande, à
+laquelle se rattachent les constructions anglaises de cette
+époque.
+
+
+(70) Ibid., p. 58.
+
+
+(71) Freeman a réuni tous les éléments de la question. T. III, p.
+578-600.
+
+
+(72) Est-il certain que Harold ait été sacré par Stigand?
+assurément non. La question est des plus obscures. Certains
+pensent que l'archevêque d'York Ealred, choisi pour cette
+cérémonie, étant tombé malade, n'y avait pas encore procédé lors
+de la bataille de Hastings. V. Freeman, t. III, p. 616-621, Aug.
+Thierry. Conquête de l'Angleterre, t. I, p. 279.
+
+
+(73) Ibid., p. 86. Laffetay, La Tapisserie de Bayeux, p. 60.
+
+
+(74) Laffetay, p. 61. Comte, p. 48.
+
+
+(75) The Norman Conquest, III, p. 650.
+
+
+(76) The Norman Conquest, III, p. 260.
+
+
+(77) Hist. Gall., XI, p. 236 B.
+
+
+(78) Un des traits caractéristiques de la Tapisserie, c'est son
+réalisme, et nous devons accepter ses dessins comme des
+témoignages historiques; il y a, pourtant, des exceptions, et
+nous en avons une ici, dans le débarquement des chevaux. Il était
+impossible de les faire sauter par-dessus le bordage du navire. On
+avait certainement imaginé un dispositif que l'artiste n'a pas
+connu et que, par suite, il n'a pas représenté.
+
+
+(79) Fowke, p. 102.
+
+
+(80) N'est-ce pas pour un motif analogue, que Harold n'a pas de
+manteau quand il vient pour la première fois avec Guillaume au
+palais de Rouen (Pl. II, n° 15)? S'il le porte dans les autres
+scènes, c'est vraisemblablement sur l'invitation formelle de
+Guillaume, qui tient à le combler d'honneurs.
+
+
+(81) L. Gautier. La chevalerie, p. 650.
+
+
+(82) The Norman Conquest, III, p. 408.
+
+Ces travaux furent exécutés avec la plus grande célérité, et un
+vieil auteur veut voir là l'origine du nom.
+
+
+Une tur ferme e renuvele
+
+Une tour fut construite et élevée
+
+
+Ke li Ducs Hastinges apele
+
+Que le Duc appela Hastinges
+
+
+Hastivement ke fut fermée
+
+Comme elle fut construite hâtivement
+
+Et pur co fut si appelée.
+
+Elle fut ainsi appelée.
+
+
+(83) The Norman Conquest, III, p. 415 .
+
+
+(84) Planché. Journal Brit. archæol. Assoc., vol. XXIII, p. 150.
+
+
+(85) Voir page 112 et Hist. Gall., XI, p. 235 A.
+
+
+(86) Hist. Gall., XI, p. 236 B.
+
+
+(87) Henri de Huntindon. Hist. Gall., vol. XI, p. 208 C.
+
+
+(88) Ce bonnet de laine ou de fourrure, nous l'avons déjà vu porté
+par Harold, pendant la traversée de la Manche (Pl. I, n° 5), et par
+le personnage qui accompagne Guillaume se dirigeant vers le Mont
+Saint-Michel (Pl. II, n° 18).
+
+
+(89) Francisque Michel. Chroniques anglo-normandes, v. III. De
+Hastingæ Prælio, v. 477-480.
+
+
+(90) Aussi prompt qu'un lion furieux, il s'élance sur le jeune
+homme, le renverse à terre en s'écriant: « Reçois de ma main
+cette très légitime récompense. Si mon coursier est mort, c'est en
+combattant à pied que je te la donne. »
+
+
+(91) Oman. England before the Norman Conquest.
+
+
+(92) Hist. Gall., XI, p. 185 C.
+
+(93) Quicherat. Bibliothèque de l'Ecole des Chartes, vol. II, p.
+91.
+
+
+(94) Freeman. Ibid., p. 766-769.
+
+
+(95) Ordéric Vital. Hist. Gall., vol. XI, p. 236 C.
+
+Guillaume de Poitiers. Ibid., p. 96 C.
+
+
+(96) Voir p. 99.
+
+
+(97) Handbook of the nothern runic monuments of Scandinavia, by Dr
+Georges Stephens, p. 16. Freeman, p. 748.
+
+
+(98) Ce n'est pas sans raison que Freeman (III, p. 574) attache une
+importance spéciale à la représentation de ce dragon et y voit
+une preuve que la Tapisserie a été exécutée dans les premières
+années qui ont suivi la conquête. Plus tard, avec le temps qui
+atténue toujours les souvenirs, on n'aurait pas songé à ce détail,
+pourtant si intéressant.
+
+
+(99) Les archers normands avaient beau lancer de nombreuses
+flèches sur les Anglais qui se protégeaient avec leurs boucliers,
+ils ne parvenaient pas à les atteindre, ni même à les apercevoir
+pour les bien viser. Après avoir pris conseil, ils décidèrent de
+tirer haut pour que les flèches, en tombant, atteignissent les
+Anglais à la tête. Cet avis fut suivi. Les archers tirèrent très
+haut et les flèches frappèrent les Anglais au visage et crevèrent
+les yeux de beaucoup. Alors ils n'osaient ouvrir les yeux, ni
+découvrir leur visage, car les flèches tombaient plus épaisses que
+la pluie chassée par le vent. Une de ces flèches atteignit Harold
+à l'œil droit et le lui creva. Harold l'arracha, la rejeta après
+l'avoir brisée de colère, et, vaincu par la douleur, s'appuya sur
+son bouclier.
+
+
+(100) Guillaume de Malmesbury. Hist. Gall., XI, 184 D.
+
+
+(101) Mém. de la Société des Antiquaires de Normandie, vol.
+XXVIII, p. 187.
+
+
+(102) On fixerait ainsi la chronologie des événements:
+
+A la fin de l'été 1064, Harold s'embarque pour la Normandie et est
+fait prisonnier par Guy de Ponthieu; en novembre il est rendu à
+la liberté; en février ou mars 1065 commence la campagne de
+Bretagne; et l'année suivante, à peu près à la même époque,
+serait venue en Normandie la nouvelle de la mort d'Édouard, et du
+couronnement de Harold. A propos de cette dernière date nous avons
+fait de sérieuses réserves. Voir p. 81.
+
+
+(103) Comp. Dessin, p. 144.
+
+
+(104) Le lièvre enlevé par l'aigle se reconnaît sans difficulté;
+l'épervicr sur le passereau a beaucoup souffert, mais
+l'identification paraît néanmoins certaine.
+
+
+(105) Nous retrouvons ces fables dans La Fontaine, mais la cigogne
+y remplace la grue; la perdrix, le passereau.
+
+
+(106) Laffetay. La Tapisserie de Bayeux, p. 38.
+
+
+(107) The Norman Conquest, III, p. 572.
+
+
+(108) Voir l'explication de la scène: unus clericus et ælfgyva,
+pl. II, n° 17, p. 52.
+
+
+(109) Hist. Gall., XI, p. 95.
+
+
+(110) Nous avons déjà remarqué que la Tapisserie nous donne de la
+conquête, et des faits qui l'ont précédée, la version admise en
+Normandie à la cour de Guillaume.
+
+
+(111) Pour son serment, quand Harold étendit sa main sur le
+reliquaire, elle trembla, et un frisson secoua son corps.
+
+
+(112) En fait, l'expédition conserva ce caractère religieux. La
+Tapisserie nous montre l'évêque Odon bénissant le repas, et
+Guillaume porte toujours l'étendard crucifère béni par le pape. De
+leur côté, les chroniqueurs sout unanimes à nous dire que l'armée
+normande se prépara au combat par la prière et la pénitence; enfin
+qu'elle entendit la messe et communia dans la matinée du 14
+octobre, avant d'aller au combat.
+
+
+
+(113) Guillaume de Jumiège, VII, 35. Migne. Patrologie latine, 149,
+p. 874.
+
+
+(114) Guillaume de Malmesbury. Hist. Coll., XI, 183 D.
+
+Freeman, The Norman Conquest, III, p. 436.
+
+
+(115) Hist. Gall., XIV, p. 338. Comp. infra p. 173.
+
+
+(116) Le Prieur. Le Portrait en France. L'Artiste, 1891, I, 19.
+
+
+(117) On peut comparer à cet égard les fresques de Saint-Savin. M.
+Magne dans l'OEuvre des peintres verriers en France, p. XIV,
+remarque que les artistes, qui nous ont donné les ensembles les
+plus harmonieux, se préoccupaient peu de l'exactitude des tons
+qu'ils employaient, et que les cheveux bleus ou verts abondent
+dans les vitraux, surtout dans ceux de Poitiers et de Reims.
+
+
+(118) Pour la distinction des broignes treillissées ou maclées, V.
+infra, p. 161-162.
+
+
+(119) Saint-Omer faisait alors partie du comté de Flandre.
+
+
+(120) D'une note de la notice sur la Tapisserie de Bayeux par l'abbé
+Laffetay, 3e édition, on doit induire que jusque vers 1880, on
+n'avait pas remarqué l'existence de ces coutures.
+
+Il semble pourtant qu'on en puisse tirer quelques considérations
+intéressantes.
+
+
+(121) C'est à tort que Fowke (p. 20), et d'autres commentateurs, ont
+cru à l'emploi de laine noire. Pour démontrer cette erreur, il n'y
+a qu'à comparer la laine réellement noire de la restauration, avec
+la laine bleu foncé de la partie ancienne.
+
+
+(122) Comment ne pas rapprocher de ce travail, cette autre broderie
+d'origine Scandinave du musée normand de Rouen représentant
+l'adoration des mages? Le travail est plus grossier, mais on
+retrouve le même caractère principal, les fils tendus
+parallèlement et maintenus par d'autres fils qui les croisent. N'y
+a-t-il pas là une indication de l'origine de cette sorte de
+broderie?
+
+
+(123) Nous avons p. 145 indiqué notre sentiment sur l'origine du
+dessin.
+
+
+(124) Nous ne pourrions modifier cette conclusion d'ensemble, même
+en admettant qu'une partie du travail a été confiée à cette
+Anglaise nommée Leviet, qui, d'après une tradition, eut l'honneur
+d'être employée à ce travail par la reine Mathilde.
+
+
+(125) On a soutenu que la présence de ces fleurs de lys (?)
+attestait que la Tapisserie n'était pas antérieure au XIIe siècle.
+C'est une erreur et sans remonter aux Egyptiens et sans multiplier
+les exemples, disons qu'on les rencontre fréquemment dans les
+manuscrits, notamment dans le Psautier d'Utrecht, qui n'est pas
+postérieur au IXe siècle.
+
+Elles se trouvent également sur le sceau d'Édouard le Confesseur.
+
+
+(126) Hist. Gall., X, p. 66 E, v. 98. Quicherat, p. 140-146.
+
+
+(127) Hist. des Gall., XI, p. 183 C.
+
+
+(128) Quicherat, p. 143-158. Raoul Glaber, Hist. Gall., X, p. 42
+D. Steenstrup, p. 39. Ordéric Vital. Ibid., XII, p. 637.
+
+Ce texte général se rapporte à la fin du XIe siècle, vers 1090. La
+mode persista, malgré les prédicateurs et Ordéric Vital nous
+raconte qu'en 1105, Henri Ier , Beauclerc, roi d'Angleterre, étant
+venu à Carantan, l'évêque de Sées, Serlon, dans un sermon
+critiqua énergiquement ses longs cheveux et lui demanda de les
+couper et de donner ainsi un louable exemple à ses sujets. Le Roi
+se soumit et son exemple fut suivi par toute sa suite.
+
+
+(129) Hist. Gall., X, 77, n° 27. XII, p. 637 D.
+
+
+(130) Enlart. Le musée de sculpture comparée du Trocadéro, p. 65 et
+71.
+
+
+(131) The Norman Conquest. V. III, p. 574.
+
+
+(132) L. Gautier, La chevalerie, p. 720 n. Viollet-le-Duc. Dict. du
+mobilier, VI, 84. Quicherat, Hist. du Costume, p. 139, pense que
+ce carré indique une poche.
+
+
+(133) Fairholt et Dillon. Costume in England, I, p. 83. Planché.
+Cyclopedia of Costume, I, 348.
+
+
+(134) On peut être surpris de voir que nous ne nommions jamais
+haubert, l'armure des hommes d'armes de la Tapisserie, alors que
+dans un poème presque contemporain, bien qu'un peu postérieur, la
+Chanson de Roland, broigne et haubert soient synonymes. D'abord
+nous ne savons pas de façon précise quand cette synonymie a
+commencé à être admise; mais ce qui nous a surtout déterminé,
+c'est que dans la langue actuelle, le mot haubert, malgré son
+origine germanique, désigne toujours le vêtement de maille qui n'a
+été usité que plus tard.
+
+
+(135) Il existe une troisième sorte de broigne dite clavaine,
+formée de plaques de fer juxtaposées, mais nous n'en trouvons pas
+d'exemple dans la Tapisserie.
+
+
+(136) On remarquera que, contre toute vraisemblance, la jambe
+gauche de la broigne de Guillaume n'est pas semblable à la droite,
+et que, comme les bras, elle n'est protégée que par de simples
+anneaux. Nous avons vu que c'est un artifice du dessinateur pour
+bien distinguer les différents membres. Comp. p. 145.
+
+
+(137) Le heaume de Guillaume (Pl. VI, n° 55) se prolonge un peu à
+l'arrière. C'est certainement une première tentative de protéger
+la nuque du chevalier. Elle sera d'ailleurs très adoptée au siècle
+suivant. Demay, Le Costume de guerre et d'apparat, p. 17.
+
+
+(138) M. Lefèvre des Nouettes. Bull. monumental, 1912, p. 229.
+
+M. Marignan. La Tapisserie, p. 67.
+
+
+(139) Le Duc le reconnaît et en vrai chevalier il se précipite
+tout à coup sur lui, et le saisissant par le nasal de son casque,
+le jette la tête à terre, et lui tourne les pieds vers les cieux.
+
+
+(140) Louandre. Les arts somptuaires.
+
+
+(141) Furieux, il enlève le casque de sa tête et montre son visage
+à ses Normands. Guy d'Amiens. Ibid., v. 448-449.
+
+
+(142) Steenstrup, Die Bayeux-Tapete, p. 38.
+
+
+(143) Les Anglais s'en servent au commencement de la lutte pour
+empêcher les Normands d'arriver jusqu'à eux.
+
+
+(144) M. Fairholt et Lord Dillon. Costume in England, I, p. 65.
+
+
+(145) Ibid., 83. Planché. Cyclopedia of Costume, I, 348.
+
+
+(146) Oman. The Art of War, p. 24.
+
+
+(147) Lord Dillon. John Alexander Smith. Proceeding of the society
+of antiquaries of Scotland, v. X (session 1873-1874).
+
+
+(148) Hist. Gall., v. XI, p. 96 B.
+
+Oman. England before the Norman Conquest, p. 645.
+
+
+(149) Les chevaux et les cavaliers de la Tapisserie de Bayeux, p.
+36 et s.
+
+
+(150) Bulletin monumental, 1912, p. 241.
+
+
+(151) Archives du Nord.
+
+
+(152) Bull. mon., 1912, p. 228.
+
+
+(153) Hist. Gall., XIV, p. 240; traduction de L. Gauthier, la
+Chevalerie, p. 465.
+
+ (154) Comp. p. 46.
+
+
+(155) Emile Travers. Congrès archéologique de France, 1908. Caen,
+I, p. 184.
+
+
+(156) Hist. Gall., vol. II, p. 250 B, 368 C, 409 B. Le duc de
+Normandie, Guillaume Longue Epée, qui parlait la langue nationale
+des anciens normands, Daciscæ religionis linguam, voulut la
+faire apprendre à son fils et pour cela, il l'envoya à Bayeux, qui
+avait mieux conservé cette langue que Rouen. Nyrop. Grammaire
+historique de la langue française, t. I, p. 19.
+
+
+(157) III, p. 572.
+
+
+(158) The Bayeux Tapestry, p. 23.
+
+
+(159) M. Anquetil dans son étude sur la Tapisserie, remarque aussi
+les W, formés de deux V rapprochés ou enlacés. La hauteur égale
+des jambages, leur forme rectiligne, la place des pleins sont,
+nous dit-il, des preuves que l'ouvrage n'a pas été fait en
+Angleterre, car alors les jambages seraient inversés, et leurs
+pleins seraient à l'opposite.
+
+
+(160) Laffetay, p. 28.
+
+
+(161) La Tapisserie de Bayeux, p. 1.
+
+
+(162) Lanore. La Tapisserie de Bayeux. Bibl. de l'école des
+Chartes, 1903, p. 84.
+
+
+(163) Marignan. Ibid., p. 15.
+
+
+(164) Méthodes du passé, p. 169.
+
+
+(165) Le costume de guerre et d'apparat. Le costume par les
+sceaux.
+
+
+(166) Dans le Bulletin des antiquaires de France, t. 72, p. 21-32,
+M. Butin a caractérisé ainsi la situation avec l'autorité qui lui
+appartient. « La lance posée sur l'arrêt était complètement
+immobilisée, et il fallait que le cavalier fût transporté en
+projectile, au galop du cheval, pour utiliser l'arme ainsi
+arrêtée. »
+
+
+(167)
+
+Il éperone son cheval et le lance à bride abattue,
+
+Des plus rudes coups qu'il peut porter le comte frappe le païen,
+
+Il fracasse son écu, lui rompt les mailles de son haubert,
+
+Lui tranche la poitrine, lui brise les os,
+
+Lui sépare toute l'échiné du dos,
+
+Et avec sa lance lui jette l'âme hors du corps.
+
+Le coup est si rude qu'il fait chanceler le corps du sarrazin,
+
+Si bien que Roland, à pleine lance, l'abat mort de son cheval,
+
+Et que le cou du Sarrazin est en deux morceaux.
+
+
+Des éperons d'or fin, il pique son cheval
+
+Et va frapper sur Corsablis un coup terrible.
+
+L'écu est mis en pièces, le haubert en lambeaux;
+
+Il lui plante sa lance au milieu du corps.
+
+Le coup est si rude que le Sarrazin chancelle et meurt.
+
+A pleine lance l'abat mort sur le chemin.
+
+Trad. de Léon Gautier.
+
+
+(168) Il brise son écu et rompt son haubert,
+
+Lui enfonce dans le corps les pans du gonfanon,
+
+De ce rude coup de lance, le renverse mort de l'arçon.
+
+
+(169) Dans le Roman de Rou, postérieur à la Chanson de Roland, la
+lutte présente les mêmes caractères. Les combattants se
+précipitent les uns contre les autres se portant des coups
+violents qui parfois donnent la mort, parfois désarçonnent les
+cavaliers, ou brisent seulement leurs lances dont les éclats
+volent en l'air. A titre d'exemple nous citons ce passage, v.
+6733.
+
+Dunc vessiez dures médlées Vous auriez vu de rudes mêlées,
+
+Colps de lances et colps d'espées Des coups de lance, des coups
+d'épée,
+
+Fraindre lances et peschoier: Des lances brisées et abattues,
+
+Baruns chair, selles vidier Des barons tomber, et abandonner leurs
+selles,
+
+Mult veissiez vassals juster, Bien des chevaliers combattre,
+
+Li uns, li altres encuntrer, Aller au-devant les uns des autres,
+
+L'un cheval à l'altre hurter Le cheval de l'un heurtant celui de
+l'autre,
+
+E traverser et tresturner; Le dépasser et revenir,
+
+Li trus des lances has voler. El les tronçons de lances haut
+voler.
+
+
+(170) On ne s'est peut-être pas assez préoccupé de l'escrime
+adoptée pour classer nos vieux poèmes du moyen âge. Pourtant on y
+trouverait des arguments sérieux, qui viendraient corroborer les
+données de la linguistique; ainsi comme preuve de l'antiquité de
+la mort de Germond, ne peut-on pas faire remarquer que les
+chevaliers s'y servent encore de leurs lances comme d'un javelot,
+ainsi que faisaient les Grecs et les Romains?-
+
+
+(171) Ibid., p. 23.
+
+
+(172) Ibid., p. 42.
+
+
+(173) The Norman Conquest, III, p. 572.
+
+
+(174) Die Bayeux-Tapete, p. 45.
+
+
+(175) The Norman Conquest, III, p. 572.
+
+
+(176) Les érudits qui rejettent la tradition se divisent en deux
+classes très distinctes: 1° ceux qui croient que la Tapisserie
+est postérieure à la mort de Guillaume; parmi eux, nous citerons:
+lord Lyttleton, Hist. of Henry II, VI, p. 353, éd. 1769; l'abbé
+de la Rue, Recherches sur la Tapisserie de Bayeux, 1825; Travers,
+Congrès archéologique de France, LXXV, Caen, 1908, t. I, p. 182;
+2° les auteurs qui pensent que la Tapisserie, tout en ayant été
+faite pour la consécration de la cathédrale en 1077, a été
+commandée par Odon; parmi eux nous citerons, Laffetay, p. 32;
+Steenstrup, p. 45; Freeman, v. III, p. 572.
+
+
+(177) Inventaire des joyaulx, capses, reliquiairs, ornemens,
+tentes, paremens, livres, et autres biens apartenans à l'église
+Nostre-Dame de Bayeux, et en icelle trouvés, veus et visités par
+venerables et discretes personnes maistre Guillaume de Castillon,
+archidiacre des Vetz, et Nicole Michiel Fabriquier, chanoines de
+ladite église, à ce députez et commis en chapitre général de
+ladite église, tenu et célébré après la feste de sainct Ravent et
+sainct Rasiph, en l'an mil quatre cent septante-six, très révérend
+père en Dieu Mons. Loys de Harecourt, patriarche de Jérusalem,
+lors évêque, et révérend père maistre Guillaume de Bailleul, lors
+doyen de ladite église; et fut fait ce dit inventaire en mois de
+septembre par plusieurs journées, à ce presens les procureurs et
+serviteurs du grand cousteur de ladite église, et maistre Jehan
+Castel, chapellain de ladite église, et notaire apostolique; et
+icy est redigé en françois et vulgaire langage pour plus claire et
+familière désignation desdits joyaulx, ornements et autres biens,
+et de leurs circonstances, qu'elle n'eust pu estre faicte en
+termes de latinité, et est ce dit inventaire cy-après digeré en
+ordre, et désigné en distinction en six chapitres...
+
+
+Ensuivent pour le tiers chapitre les pretieux manteaux et riches
+chapes trouvés et gardés en triangle qui est assis en costé dextre
+du pulpitre dessous le crucifix.
+
+
+Premièrement: Ung mantel duquel, comme on dit, le duc Guillaume
+estoit vestu quand il épousa la ducesse, tout d'or tirey: semey de
+croisettes et florions d'or et le bort de bas est de or traict à
+ymages faict tout environ ennobly de fermailles d'or emaillies et
+de camayeux et autres pierres pretieuses et de present en y a
+encore sept vingt, et y a sexante dix places vuides ou aultres
+foiz avoient esté perles, pierres et fermailles d'or emaillies.
+
+
+Item: Ung autre mantel duquel, comme l'en dit, la ducesse estoit
+vestue quand elle épousa le duc Guillaume, tout semey de petits
+ymages d'or tiré à or fraiz pardevant, et pour tout le bort de bas
+enrichiz de fermailles d'or emaillies et de camayeux et autres
+pierres pretieuses, et de présent en y a encore deus cens
+quatre-vingt-douze, et y a deus cens quatre places vuides
+ausquelles estoient aultres foiz pareilles pierres et fermailles
+d'or emaillies...
+
+
+Ensuivent pour le quint chapitre les tentes, tapis, cortines,
+paremens des autels et autres draps de saye pour parer le cueur
+aux festes solennelles, trouvés et gardés en le vestiaire de la
+dicte église.
+
+
+Item: Une tente très longue et étroite de telle à broderie de
+ymages et escripteaulx faisans représentation du conquest
+d'Angleterre, laquelle est tendue environ la nef de l'église le
+jour et par les octaves des Reliques.
+
+
+(178) Die Bayeux-Tapete, p. 43-44.
+
+
+(179) Lancelot. Mémoires de l'acad. Inscriptions, 1786, XII, p.
+335.
+
+
+(180) Manuscrit de M. le chanoine Lelièvre, p. 26. Bibliothèque de
+Bayeux.
+
+
+(181) Même si la tenture est l'œuvre exclusive de Mathilde, femme
+du Conquérant, même si elle l'a commandée, et fait exécuter sans
+consulter Odon, il est très naturel qu'une place spéciale ait été
+accordée à Turold, Vital, Wadard, les plus éminents enfants de
+Bayeux, ayant pris part à la conquête, puisque la Tapisserie était
+destinée à cette ville où ils étaient connus. Cela à
+consécration de gloires locales.
+
+
+(182) Steenstrup. Ibid., p. 45.
+
+Pluquet. Essai historique sur la ville de Bayeux, p. 81.
+
+Freeman. Ibid., III, p. 572. Laffetay. Ibid., 22.
+
+
+(183) Congrès archéologique de France, 1908, t. I, p. 182.
+
+
+(184) Comte. La Tapisserie de Bayeux, p. 19.
+
+
+(185) Freemann, III, p. 972.
+
+
+
+
+END NOTES
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 66771 ***