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ROSENTHAL. 1 vol 12 fr. + +-- L'Art et les mœurs en France, par F. BENOIT, L. DESHAIRS, H. +MARCEL, A. MICHEL, F. MONOD. 1 vol 12 fr. + + +EMMANUEL (Maurice). -- Histoire de la langue musicale (Echelles, +voix, notation rythmique, etc.). 2 vol. in-8 avec 683 notations +15 fr. + + +FOCILLON (Henri) -- Technique et Sentiment. Etudes sur l'art +moderne. 1 vol. 12 fr. + + +FONTAINE (André). -- Académiciens d'autrefois (Lebrun, Mignard, +Champagne, etc.). 1 vol 9 fr. + +-- Les collections de l'Académie royale de peinture et de +sculpture. 1 vol 9 fr. + +-- Les doctrines d'art en France (Peintres, Amateurs, Critiques). +De Poussin à Diderot. 1 vol 9 fr. + + +GAUTHIEZ (Pierre). -- Dante. 1 vol 9 fr. + + +GILLET (Louis). -- Histoire artistique des Ordres mendiants. Etude +sur l'art religieux en Europe du XIIIe au XVIIe siècle. 1 vol 9 +fr. + +HUMBERT (André). -- La Sculpture sous les ducs de Bourgogne (1361- +1483). 1 vol 6 fr. + +LANDRIEUX (Mgr ). -- La Cathédrale de Reims. Un crime allemand. 1 +vol . 12 fr. + +LEVÉ (A.). -- La Tapisserie de Bayeux 1 vol 12 fr. + + +LOISEL (Gustave). -- Histoire des Ménageries de l'antiquité à nos +jours. 3 volumes 36 fr. + + +MACON (Gustave). -- Chantilly et le musée Condé. 1 vol 12 fr. + + +MICHEL (Emile). -- La forêt de Fontainebleau dans la nature, +l'histoire et l'art. 1 vol 9 fr. + + +PRUNIÈRES (Henry). -- Le Ballet de cour en France avant Benserade +et Lully. 1 vol 6 fr. + + +ROSENTHAL (Léon). -- Du romantisme au réalisme. Essai sur +l'évolution de la peinture en France, 1830-1848. 1 vol 12 fr. + +RUSKIN (John). -- Les Pierres de Venise. 1 vol 12 fr. + +-- Le Val d'Arno. 1 vol 6 fr. + +-- Les matins à Florence. 1 vol 9 fr. + +-- Conférences sur l'Architecture. 1 vol 6 fr. + +-- Les Peintres modernes. Le Paysage. 1 vol 6 fr. + +-- Les sept Lampes de l'Architecture, précédées de La Couronne +d'olivier sauvage. 1 vol 9 fr. + + +SAUNIER (Charles). -- Les conquêtes artistiques de la Révolution et +de l'Empire, reprises et abandons des alliés en 1815, leurs +conséquences sur les musées d'Europe. 1 vol 12 fr. + + + + +Détail d'une partie de la planche VI, n° 56, permettant d'étudier +la technique du travail. + + + + + + + + +Je dédie ce livre + +A MA CHÈRE FEMME + +A. L. + + + + +En livrant au public cette étude de la Tapisserie de Bayeux, +j'éprouve le besoin de dire ma gratitude à tous ceux qui, par +leurs conseils, leur concours, leurs encouragements m'ont +facilité la tâche entreprise et mis à même de la terminer. + + +Je veux remercier tout d'abord M. E. Langlois, professeur à la +Faculté des Lettres de Lille qui, avec tant de cordialité et de +bienveillance, a mis à ma disposition les trésors de son érudition +et les excellents conseils de son expérience. + + +M. Maurice Prou, membre de 'Institut, directeur de l'École des +Chartes, dont l'obligeance empressée m'a fourni de très précieux +renseignements. + + +M. Butin, membre de la Commission du Musée d'artillerie, qui a +bien voulu m'envoyer les notes les plus intéressantes sur l'armure +du XIe siècle. + + +Je ne puis oublier les conservateurs des dépôts publics qui ont +tout fait pour me faciliter l'étude des richesses dont ils ont la +garde: M. Bruchet, architecte du département du Nord, M. Van Ryck, +bibliothécaire de l'Université de Lille, M. Desplanques, +bibliothécaire de la ville de Lille et M. Besson, bibliothécaire à +Bayeux. + + +A tous et à chacun, je veux dire merci. + + +A. LEVÉ. + + + + +[p. 1] + +AVANT-PROPOS + + +La TAPISSERIE DE BAYEUX est le plus ancien grand monument de l'art +du dessin, que nous ait légué le moyen âge. La tradition le date +en l'attribuant à la reine Mathilde, morte en 1083. Nous verrons +que cette attribution défie les attaques de la critique. Par cette +antiquité, la Tapisserie de Bayeux constitue un document +historique de la plus haute importance. Au moyen âge, on +l'appelait la Telle (toile) du Conquest d'Angleterre. Parfois +aussi Telle du duc Guillaume, ou Telle de la Saint-Jean, de +l'époque de son exposition dans la cathédrale de Bayeux. + + +Dès à présent remarquons que ce n'est pas une tapisserie tissée, +de haute ou basse lice; ce n'est pas non plus une tapisserie à +l'aiguille sur canevas. C'est une toile brodée de laine, mais la +dénomination de tapisserie est tellement consacrée par l'usage, +qu'on ne peut songer à la modifier. + + +Pour faciliter l'exposition des différentes questions que soulève +la Tapisserie de Bayeux, nous avons divisé notre étude en deux +parties. + + +Dans la première, après avoir rappelé l'importance des tentures +historiées dans la décoration du XIe siècle, nous racontons +brièvement l'histoire de celle que conserve la [p. 2] bibliothèque +de Bayeux. Ensuite nous étudions les différents tableaux et sujets +qu'elle représente. + + +Dans la seconde partie, abordant les problèmes archéologiques et +historiques, nous rechercherons quel est le véritable sujet du +drame représenté; puis nous étudierons le dessin et le mode +d'exécution. Nous insisterons sur les détails qui peuvent +permettre de découvrir son auteur et particulièrement sur les +éléments qui, fixant la date de son exécution, en font le plus +précieux monument de l'histoire de ce temps. + + +----- + + + + +[p. 3] + +===== I ===== + +HISTOIRE & DESCRIPTION + +============= + + + + +[p. 4] + + + + +[p. 5] + +CHAPITRE PREMIER + + +LES TENTURES HISTORIÉES AU XIe SIÈCLE + + +Si aujourd'hui, dans la décoration des édifices, on n'emploie que +rarement des frises analogues à celle que conserve la bibliothèque +de Bayeux, il en était autrement au XIe siècle. De nombreux textes +nous parlent d'ornements de ce genre, décorant soit les églises, +soit les palais; tantôt ce sont des peintures ou des mosaïques, +tantôt des tentures: beaucoup de ces dernières étaient de simples +étoffes, ornées de dessins obtenus lors du tissage, et se +reproduisant comme les dessins de nos damas modernes (1); mais les +plus précieuses représentaient des personnages (2), des scènes +religieuses, ou des événements historiques. Leur succès était tel +qu'on les employait même pour faire des vêtements (3). + + + + +L'usage était venu d'Orient. + + +Ainsi à Constantinople, aux voûtes du palais impérial de la +Chalcé, on voyait Bélisaire présentant à Justinien et [p. 6] à +Théodora, les rois qu'il avait fait prisonniers, au cours de ses +glorieuses campagnes. Dans la salle d'honneur d'un autre palais, +le Cénourgion, l'empereur Basile Ier recevait les offrandes des +villes conquises, que lui présentaient ses généraux; au-dessous +étaient peints les exploits personnels du monarque, et les travaux +qu'il avait fait exécuter pour le bonheur de ses peuples. +Ailleurs, l'empereur sur son trône était entouré de ses enfants, +portant des livres contenant les préceptes divins qu'on leur avait +appris. + + + + +Si, quittant l'Orient, nous nous dirigeons vers l'Occident, nous +trouvons, existant encore aujourd'hui, les belles mosaïques de +Ravenne où nous admirons, à côté de beaucoup de scènes +religieuses, Justinien et Théodora au milieu de leur cour. Nous +insistons sur cet exemple, car nous y trouvons un sujet +contemporain et profane placé dans une église. D'autre part, comme +notre tenture de Bayeux, il a la forme d'une longue frise. + + +Les textes nous signalent encore nombre de décorations semblables; +ainsi, lors du baptême de Clovis, et pour donner à cette +importante cérémonie tout l'éclat qui convenait, saint Rémi fit +tendre les rues de Reims de toiles peintes et de tapisseries. + + +Nous savons encore qu'à Ingelheim sur le Rhin, Louis le Débonnaire +avait fait peindre dans l'église les principales scènes de +l'Ancien et du Nouveau Testament, et, dans une salle du Palais, +des épisodes historiques d'après le célèbre ouvrage de Paul Orose +avec Ninus, Cyrus, Phalaris, Romulus et Rémus, Annibal, Constantin +et Théodose, ainsi que les victoires de Charles Martel, de [p. 7] +Pépin et de Charlemagne. + + +Le pape Léon III donna à la basilique de Sainte-Marie-Majeure un +voile de pourpre, où étaient brodées l'Annonciation, la Nativité +et la Présentation au Temple. A l'église Saint-Laurent, on voyait +la Passion et la Résurrection de Notre-Seigneur. A l'église +Saint-Pierre, Notre-Seigneur donnant au Prince des apôtres le +pouvoir de lier et de délier, ainsi que la passion de saint Pierre +et de saint Paul. + + +L'usage des tapisseries historiées se généralisa et le Concile +d'Arras l'approuva, parce qu'elles montrent aux illettrés des +choses qu'ils ne peuvent apprendre dans les livres (4). Mais tout +le monde ne partageait pas cette appréciation. Saint Bernard +comprenait les tapisseries dans ses anathèmes contre les images. +Sur ce point, toutefois, son influence ne s'étendit pas en dehors +de l'ordre de Cîteaux; encore les supérieurs durent-ils, à +différentes reprises, renouveler les prescriptions de cet illustre +chef. + + +Au dire de Doublet, un de ses historiens, l'abbaye de Saint-Denis +conservait dans son trésor une broderie de la reine Berthe, +rappelant, en divers tableaux, les titres de gloire de sa famille. +D'après le faux Turpin, le Palais du grand Charlemagne aurait été +décoré de peintures représentant ses conquêtes; or, si ce +témoignage ne constitue pas une preuve indiscutable, il atteste, +du moins, la vogue de cette décoration au IXe siècle, époque où +cette chronique fut écrite. + + +Le fait à bien retenir, c'est que la représentation des événements +contemporains était habituelle en ces siècles lointains, et +qu'elle se faisait par la peinture murale, la mosaïque, comme +aussi par la décoration de tissus. + + +[p. 8] + +Pour qui est au courant des habitudes du Xe et XIe siècle, cela +semble très naturel; car, à cette époque, nombre de dames nobles +consacraient leurs loisirs à cette sorte de travaux. L'une +d'elles, Gonorre, femme du duc de Normandie, Richard Ier, acquit +par son habileté une réelle renommée. Elle broda sur des tissus de +toile et de soie, des scènes de la vie de la Vierge et des Saints, +pour Notre-Dame de Rouen, et longtemps après sa mort, Wace, +recueillant la tradition très vivante de son temps, nous dit: + +« D'ovraige de feme saveit + +« Kan ke feme saveir poeit. » V. 5401. + + +Les mentions de travaux de ce genre ne sont pas rares, et si les +sujets sont le plus souvent religieux, on en trouve d'autres, +comme cette représentation des exploits du duc de Northumberland, +que broda sa veuve, pour en faire don à l'église d'Ely (5). Cette +habitude de célébrer des faits contemporains s'est perpétuée +jusqu'à nos jours, et les souverains ne manquent jamais de faire +consacrer par quelques-unes des formes de l'image, les événements +remarquables de leur règne. + + +Au haut moyen âge, nous voyons encore l'empereur Henri Ier faire +peindre, dans une des salles de son palais, sa récente victoire +sur les Magyars, et l'abbé Suger orner sa chère basilique de +Saint-Denis, qu'il venait de reconstruire, de vitraux représentant +les exploits des chrétiens en Palestine, au cours de la première +croisade. C'était une suite de dix tableaux. + + +Dès lors, on ne peut s'étonner qu'une tradition, dont nous aurons +à apprécier la valeur, ait attribué à la reine [p. 9] Mathilde, +cette épouse modèle, la pensée de célébrer, par une broderie +destinée même à une église, cette extraordinaire conquête de son +mari, qui reste un des faits les plus surprenants de l'histoire du +monde. + + +Nous avons d'ailleurs un témoignage contemporain d'un intérêt très +particulier, dans un poème adressé à Adèle, fille de Guillaume le +Conquérant, par Baudri, abbé de Bourgueil, puis plus tard évêque +de Dol (6). Le poète, décrivant l'appartement de cette princesse, +nous dit qu'il était orné de tapisseries représentant la création, +le paradis terrestre, le déluge, les principaux faits de +l'histoire sainte, de l'histoire de Rome, le siège de Troie, et +enfin la conquête de l'Angleterre! + + +On ne peut donc douter de la vogue de ces tentures, notamment +lorsqu'elles représentaient des faits contemporains. + + +Assurément la tapisserie que décrit Baudri n'est pas celle qu'on +conserve à Bayeux; mais, il y a entre elles certaines similitudes, +qu'on ne peut s'empêcher de souligner. Ainsi, dans l'une comme +dans l'autre, des inscriptions précisent le sujet des scènes +représentées et en donnent l'explication conformément à une +habitude générale. + + + + +[p. 10] + +CHAPITRE II + + +HISTOIRE DE LA TAPISSERIE + + +Parmi les curiosités qui amènent chaque année tant de touristes à +Bayeux, il faut mettre au premier rang, même avant son admirable +cathédrale, cette ancienne tenture, universellement connue sous le +nom de TAPISSERIE DE LA REINE MATHILDE. + + +Cette tenture est longue de 70m,34, et large de 0m,50. Pour en +faciliter l'exposition, on l'a montée sur une toile plus forte et +plus large d'environ 0m,40. Quelle est l'époque de ce travail? M. +Fowke (7) est disposé à le croire très ancien. Mais il semble +qu'on puisse le fixer à 1730: M. Anquetil (8) a trouvé dans les +archives une mention constatant que l'extrémité de la Tapisserie +commençait alors à se gâter et que, pour éviter la perte d'un +morceau aussi digne d'être conservé, le chapitre de l'église prit +la résolution de le faire doubler, et de faire déposer dans ses +archives une copie des inscriptions qu'il contient. + + +La tenture est divisée en trois bandes superposées. Au milieu sont +des scènes historiques, avec de brèves inscriptions latines, +précisant le nom et les actes des [p. 11] personnages représentés. +Lorsque le sujet réclame un plus large développement, la scène se +continue dans les bordures, occupées d'ordinaire par des animaux, +des scènes de la vie champêtre, des illustrations des fables +d'Esope, qui, par-ci, par-là, semblent choisies pour compléter le +sujet, ou lui donner sa vraie signification. Nous les avons +soigneusement notées. Nous pensons que les autres fables et les +animaux affrontés ne sont là que pour l'ornement de la bordure. + + +La Tapisserie contient la représentation de: + + +626 personnages, + + +190 chevaux et mulets, + + +35 chiens, + + +506 animaux divers, + + +37 vaisseaux, + + +33 constructions et édifices, + + +37 arbres ou groupes d'arbres. + + + + +Quand on est en présence de la Tapisserie, on ne peut s'empêcher +de se demander par quel heureux concours de circonstances, par +quel miracle, un monument aussi fragile, a pu être conservé +pendant huit siècles, et la surprise augmente quand on tient +compte des vicissitudes de la ville et de l'église où il était +conservé! + + +C'est d'abord l'incendie de Bayeux, en 1105, par Henri Ier, roi +d'Angleterre, si on admet avec nous, que la Tapisserie existait +déjà à cette époque. Nouvel incendie en 1139, et alors le désastre +fut tel qu'il nécessita la reconstruction de la cathédrale de +1077, et son remplacement par les parties anciennes du merveilleux +édifice que nous admirons aujourd'hui. + + +[p. 12] + +Puis vint la guerre de cent ans, au cours de laquelle Bayeux +changea maintes fois de maître, et fut tantôt français, tantôt +anglais. + + +Quelle que fut l'importance de ces divers désastres, il est +certain que d'autres objets aussi fragiles leur ont survécu, ainsi +que nous l'atteste l'inventaire que le chapitre de la cathédrale +fit faire, en 1476, et qui mentionne, en effet, que le trésor +conservait alors les manteaux que portaient, le jour de leur +mariage, le duc Guillaume et la princesse Mathilde. + + +Cet inventaire est le plus ancien document qui nous parle de la +Tapisserie. La mention est très courte: « Une tente très longue et +étroite de telle à broderie de ymages et escripteaux faisans +représentation du conquest d'Angleterre, laquelle est tendue +environ la nef de l'église, le jour et par les octaves des +Reliques. » + + +Cette fête était alors célébrée le 1er juillet. L'exposition +commençait la veille de la Saint-Jean et durait jusqu'au 14 +juillet, jour anniversaire de la dédicace ou de la consécration, +en 1077, de la cathédrale construite par l'évêque Odon, frère du +Conquérant. + + +La Tapisserie devait encore avoir bien des vicissitudes. Au cours +des guerres de religion qui, au XVIe siècle, désolèrent la +Normandie, les Protestants pillèrent le trésor et s'emparèrent +d'une autre tapisserie du chapitre, composée « de draps de +diverses couleurs, attachés l'un à l'autre, et coulant sur une +corde », et qui était destinée à l'ornement du chœur, les jours de +fêtes solennelles. + + +Jusqu'au XVIIIe siècle, la Tapisserie ne semble plus avoir +d'histoire; on l'exposait périodiquement pour se conformer à +l'usage, mais on y attachait si peu d'importance que c'est à peine +si Béziers, un des historiens de Bayeux à cette époque, mentionne +brièvement son existence. + + +[p. 13] + +C'est en 1724, qu'on commença à s'y intéresser comme à un sérieux +document de notre histoire nationale. Un membre de l'Académie, +Lancelot, ayant trouvé le dessin d'une faible partie de cette +Tapisserie, dans la collection d'un de ses amis, Foucault, ancien +gouverneur de la Normandie, le signala à ses collègues, mais +aucune mention d'origine n'accompagnait le dessin. On ne savait +quel était le modèle, sculpture? peinture? tapisserie? On se +perdait en conjectures; les demandes de renseignements adressées à +Caen restaient sans réponse, si bien que Lancelot finit par +admettre, comme l'hypothèse la plus vraisemblable, que le dessin +avait été pris à Saint-Etienne de Caen, sur le tombeau de +Guillaume le Conquérant, détruit par les protestants en 1562! + + +Mais l'attention des savants était définitivement éveillée. Le P. +Dom Bernard de Montfaucon, qui avait publié le dessin de Foucault +dans le premier volume de ses Monuments de la Monarchie Françoise +(1729), finit par apprendre l'existence à Bayeux de la Tapisserie. +Il la fit dessiner et la donna tout entière dans le tome II de son +ouvrage (1730). Alors Lancelot, après avoir fait contrôler +l'exactitude des inscriptions, présenta à l'académie une nouvelle +communication, qui contient une étude très remarquable de ce +document et en signale toute la valeur (9). + + + + +Dès lors, la Tapisserie est connue du monde savant. + + +Un membre de la Société des antiquaires de Londres, Smart Le +Thieullier en fait une intéressante étude, que publiera Ducarel. +Ce savant, en 1767, au cours du [p. 14] voyage où il recueillit +les éléments de son ouvrage sur les antiquités anglo-normandes, +vit notre Tapisserie exposée dans la cathédrale, et il constata +qu'elle occupait toute la nef. + + +C'est à cette époque que commencèrent les discussions sur son +ancienneté et sa valeur historique. + + +Lyttleton (10) fut le premier à l'attribuer à cette autre +Mathilde, fille d'Henri Ier d'Angleterre, épouse de l'empereur +d'Allemagne Henri V, et qui mourut en 1167. + + +Il semble que, devenue célèbre, la conservation de la Tapisserie +était pour toujours assurée; néanmoins elle courut, en 1792, un +des plus graves périls auxquels elle ait jamais été exposée. Les +volontaires de Bayeux partaient défendre la France envahie, et +pour protéger contre les intempéries leurs bagages entassés sur un +chariot, on les avait couverts avec cette précieuse Tapisserie, +trouvée dans la sacristie de la cathédrale. Le convoi allait +partir quand un membre de l'administration du district, +Leforestier, la fit enlever et remplacer par de vraies toiles à +bâche. Puis pour la soustraire à tout nouveau péril il la +conserva, pendant quelque temps, dans sa demeure. Alors plusieurs +hommes éclairés, Moisson de Vaux, J.-B.-G. Delaunay, ancien député +aux Etats Généraux, Bouisset, qui devint professeur de rhétorique +au lycée de Caen, et Le Brisoys-Surmont, avocat, se firent les +défenseurs de la Tapisserie. C'est leur énergique intervention qui +empêcha de la lacérer pour orner le char de la fête de la déesse +Raison. A cette époque, la majorité des Bayeusains n'y attachait +aucune importance et ne la considérait que comme un vieux morceau +de toile à employer à tout usage! + + +[p. 15] + +En 1803, Napoléon, alors premier consul, préparait à Boulogne une +expédition contre l'Angleterre; il voulut alors connaître cette +Tapisserie. Sur sa demande, elle fut transportée à Paris et +exposée au Musée Napoléon. Le Dr Bruce et M. Fowke racontent que +le Premier Consul vint la voir et sembla particulièrement frappé +par la partie qui représente Harold sur son trône, effrayé de +l'apparition de la comète, qui, dans l'opinion populaire, +présageait sa défaite. Or, à cette époque, une autre comète se +montrait dans le midi de la France, elle pouvait donner l'occasion +de conclure que l'expédition de Boulogne était menacée d'un +semblable désastre (11). Sans nous arrêter à ce récit dont +l'authenticité semble discutable, [p. 16] constatons que +l'exposition de la Tapisserie à Paris consacra l'importance de ce +document. Le directeur général des musées, Denon, fit rédiger un +catalogue explicatif sous ce titre: « Note historique sur la +Tapisserie brodée de la reine Mathilde, épouse de Guillaume le +Conquérant ». + + +De son côté le théâtre du Vaudeville joua un à-propos en un acte, +La Tapisserie de la reine Mathilde. Les auteurs Barré, Radet et +Desfontaines y montraient cette princesse partageant son temps, en +l'absence de son mari, entre la prière et ce travail, qui +célébrait ses exploits. + + +A la fin de l'exposition, bien des personnes demandaient que ce +trésor restât à Paris, mais il fut renvoyé à Bayeux avec cette +lettre, adressée au sous-préfet de l'arrondissement: + + +« Citoyen, + + +Je vous renvoie la Tapisserie brodée par la reine Mathilde, épouse +de Guillaume le Conquérant. Le Premier Consul a vu avec intérêt ce +précieux monument de notre histoire; il a applaudi aux soins que +les habitants de la ville de Bayeux ont apportés à sa +conservation. Il m'a chargé de leur témoigner toute sa +satisfaction, et de leur en confier encore le dépôt. Invitez-les +donc, citoyen, à apporter de nouveaux soins à la conservation de +ce fragile monument, qui retrace une des actions les plus +mémorables de la nation française, et consacre pareillement le +souvenir de la fierté et du courage de nos aïeux. J'ai l'honneur +de vous saluer. » + + +Denon. + +Dans une délibération qui suivit l'envoi de cette lettre, la +municipalité déclara qu'en « recevant cet antique [p. 17] monument +des mains du héros qui veillait aux destinées ce de la France, il +acquérait un nouveau lustre à ses yeux; qu'elle mettait le plus +haut prix au témoignage flatteur du Premier Consul envers les +habitants de Bayeux et à l'honorable confiance qu'il leur +accordait » (12). + + +On ordonna alors que la Tapisserie serait exposée à la +bibliothèque du collège, en recommandant au directeur de veiller +avec le plus grand soin à sa conservation, sous la direction du +maire. + + +On décida en outre, en souvenir de l'ancien usage, de l'exposer +chaque année, pendant une quinzaine de jours, dans l'église +paroissiale, à l'époque de la belle saison; mais aucun document ne +permet d'affirmer que cette dernière décision ait été exécutée. +Elle a dû rester lettre morte. + + + + +L'exposition à Paris avait de nouveau attiré l'attention sur la +Tapisserie, et la discussion sur son âge recommença. En 1812, un +professeur de l'université de Caen, l'abbé de la Rue (13), reprit +la thèse de Lyttleton, en soutenant que la Tapisserie n'était pas +l'œuvre de Mathilde, femme du Conquérant, mais de l'autre +Mathilde, sa petite-fille. Son mémoire fut traduit en anglais et +annoté par Francis Douce (14). + + +A cette époque, la Tapisserie, transportée du collège à l'hôtel de +ville, était placée sur un cylindre; pour la montrer aux +visiteurs, on la déroulait en l'enroulant sur un autre, que Hudson +Gurney compare à ceux qu'on [p. 18] voit à la margelle des puits, +pour monter et descendre les seaux (15). + + +Aussi, en 1814, était-elle dans un piteux état, sur le point +d'être détruite par les frottements successifs. Les extrémités +avaient particulièrement souffert: bien des figures avaient +disparu, et ce régime barbare devait se perpétuer jusqu'en 1842! + + +En 1816, le chapitre de la cathédrale demanda la restitution de la +Tapisserie, qui avait toujours été sa propriété incontestée avant +la Révolution. La municipalité refusa de la rendre, alléguant +qu'elle appartenait désormais à la ville, dont les représentants +avaient assuré sa conservation. + + +A la même époque, la Société des Antiquaires de Londres envoyait à +Bayeux Charles Stothard, artiste distingué, avec mission de +prendre le dessin de la Tapisserie; son travail, qui nécessita +deux ans d'efforts, a été publié dans les Vetusta Monumenta. A son +voyage se rattache un incident diversement raconté. Un ou deux +petits morceaux de la Tapisserie furent enlevés, soit, comme le +dit M. Fowke (16), pour satisfaire un désir de la Société des +Antiquaires de Londres, soit par la fantaisie de Mme Stothard +(17). + + +Le morceau, qui était arrivé au British Museum, a été restitué en +1873, par ses administrateurs qui voulaient remercier la +municipalité de la bienveillance avec laquelle avaient été +accueillis les artistes chargés de photographier la Tapisserie. On +ne put remettre à sa place le précieux fragment, car un habile +restaurateur avait réparé le dégât. Mais on l'a exposé au-dessus +des vitrines [p. 19] à l'endroit où il avait été enlevé, pour +attester la gratitude de la ville de Bayeux. + + + + +De retour à Londres, Stothard donnait son sentiment sur ce +monument, qu'il avait eu tout le temps d'étudier à loisir, dans +ses moindres détails; il se montrait aussi convaincu que possible +de l'ancienneté de la Tapisserie. + + +De son côté, Amyot appuyait ces conclusions et réfutait les +arguments, par lesquels l'abbé de la Rue avait tenté de +l'attribuer au règne de Henri Ier d'Angleterre. + + +Quand, en 1827, la duchesse d'Angoulême passa par Bayeux, au cours +de son voyage en Normandie, on exposa momentanément la Tapisserie +au Tribunal, où la princesse vint la visiter. + + +Cependant on ne cessait de discuter sur son origine. En 1836, +Bolton Gorney (18) reprenait la thèse de Lyttleton et de l'abbé de +la Rue. Il invoquait le mot Franci qu'on trouve dans les +inscriptions, et en concluait, à tort, que la Tapisserie ne +pouvait être antérieure à 1206, date de la réunion de la Normandie +à la couronne de France; mais il est certain que, dès le XIe +siècle, ce nom s'appliquait à tous les habitants de la Gaule par +opposition aux peuples d'origine étrangère (19). Du reste, dans +l'armée de Guillaume, il y avait beaucoup de combattants non +originaires de la Normandie; toutes les provinces de France, +surtout celles du Nord-Ouest, en avaient fourni. On peut [p. 20] +notamment citer, parmi les chevaliers les plus en vue, Eustache de +Boulogne, à qui fut confié l'étendard envoyé par le Pape et qui +est représenté sur la Tapisserie (Pl. VIII, n° 64). Le mot Franci +pouvait, seul dans sa généralité, comprendre tous les combattants +de cette armée. + + +De temps à autre les autorités et les savants se préoccupaient de +la Tapisserie. Il résulte du registre des délibérations qu'en +1825, le Conseil municipal de Bayeux chercha un local convenable +pour son exposition permanente. Mais les assemblées sont lentes à +prendre les résolutions, même les plus urgentes! + + +L'année suivante, Spencer Smith appelait l'attention de la Société +française pour la conservation des monuments historiques, sur la +façon dont la Tapisserie de la reine Mathilde était montrée aux +visiteurs; et, en 1840, la Revue anglo-française proposait la +nomination d'une commission, composée de savants de France et +d'Angleterre, pour rechercher les moyens de l'exposer sans la +détériorer. + + +Probablement après s'être entendu avec l'auteur de l'article, le +maire de Bayeux, de Fontenelle, nomma une commission +d'archéologues, composée par moitié de savants anglais et de +savants français pour prononcer en dernier ressort sur l'âge de la +Tapisserie (20); mais il ne semble pas qu'elle se soit jamais +réunie. En cette même année, le Président Pezet faisant au Conseil +municipal un rapport sur les moyens de la conserver, annonçait que +le travail de maçonnerie était terminé, et que la menuiserie était +commencée. + + +Le grand archéologue normand, de Caumont, ne pouvait [p. 21] +assister en témoin indifférent aux discussions relatives à la date +de la Tapisserie, ce joyau de sa ville natale. En 1841, dans une +communication à l'Institut des Provinces, il réfutait les +observations de Bolton Corney et de l'abbé de la Rue, et +proclamait l'antiquité de la Tapisserie (21). + + +Enfin, en 1842, la Tapisserie fut installée au rez-de-chaussée de +la bibliothèque, place du Château, et confiée aux soins du +bibliothécaire de la ville. C'était alors Édouard Lambert. Sous sa +direction, fut entreprise une importante restauration des parties, +qui avaient le plus souffert du temps et du frottement sur les +cylindres d'exposition. On tint compte de tous les éléments +pouvant donner des renseignements, des trous laissés par les +aiguilles, des parcelles de laine qui y restaient attachées, ainsi +que des dessins antérieurement publiés notamment par Montfaucon et +Stothard. Depuis, la Tapisserie fut exposée au public sauf pendant +quelques mois de 1870-1871, au moment où l'armée prussienne +menaçait la Normandie. On crut devoir alors prendre des +précautions pour mettre ce trésor en sûreté. On l'enferma +soigneusement dans une caisse cylindrique en zinc, et on la +dissimula dans une cachette. Après cette alerte, la Tapisserie +reprit sa place au rez-de-chaussée de la bibliothèque de la ville. +Des traces d'humidité s'étant manifestées dans l'immeuble, on +décida de la transférer au premier étage de l'ancien Palais +épiscopal désaffecté. Elle y est depuis le 1er avril 1913 (22), et +si cette installation n'est pas encore parfaite, si la moitié de +la Tapisserie ne reçoit qu'une lumière insuffisante, il y a, +pourtant, un progrès incontestable, [p. 22] et cette nouvelle +salle est très supérieure à l'ancienne. Jamais la Tapisserie n'a +reçu autant de visiteurs. Si tous savaient les vicissitudes par +lesquelles elle a passé, ils ne manqueraient pas de s'écrier avec +Théophile Gautier: + + +« Quelle chose singulière, lorsque tant d'édifices si solides se +sont écroulés, que cette frêle bande de toile soit parvenue +jusqu'à nous intacte à travers les siècles, les révolutions, les +vicissitudes de toutes sortes. Un bout de canevas a vécu huit +cents ans! » + + +On ne peut s'empêcher de reconnaître que depuis un demi-siècle, +chaque année a vu grandir l'intérêt qu'on accorde universellement +à la Tapisserie et s'accroître son succès. On ne conteste pas +qu'il est impossible d'étudier son époque sans la consulter et +sans lui demander de précieux renseignements. Toutes les +bibliothèques, toutes les grandes collections d'instruction +publique ont tenu à en avoir la reproduction. On en vend chaque +année des milliers d'exemplaires. En même temps elle ne cesse +d'être l'objet de sérieuses études. En France, MM. Jules Comte +(23), Émile Travers (24), Marignan (25), Lanore (26), Lefebvre des +Nouettes (27), Campion (28), Anquetil (29), lui ont consacré de +très intéressants travaux. A l'étranger, [p. 23] M. Fooke (30) a +écrit la notice la plus complète et la plus ingénieuse et M. +Steenstrup (31) en a donné un excellent guide aux visiteurs du +musée de Frederiksborg, où une photographie est exposée. Freeman +d'accord avec Augustin Thierry a rendu le plus complet hommage à +sa valeur historique dans sa remarquable histoire de la conquête +de l'Angleterre par les Normands. Enfin, en 1914, M. Hilaire +Belloc publiait à Londres une nouvelle étude de la Tapisserie +(32). + + +Mais on n'a pu se mettre d'accord sur les questions qu'elle +soulève. Les polémiques continuent sur la date de la Tapisserie et +sur son auteur; le plus grand nombre l'attribue à Odon, sans tenir +compte de la tradition constatée par Montfaucon en 1729, et qui, +en dépit des attaques, continue à l'attribuer à la reine Mathilde. + + +On discute toujours sa date; Émile Travers pense que Odon ne l'a +commandée qu'après la mort de Guillaume le Conquérant, 1087. M. +Marignan, qui a renouvelé la thèse, veut qu'elle n'ait été conçue +et exécutée que dans la seconde moitié du XIIe siècle. + + +Nous aurons à étudier ces divers systèmes. + + + + + +[p. 24] + +CHAPITRE III + + +DESCRIPTION DE LA TAPISSERIE + + +Ainsi que nous l'avons dit, la Tapisserie se compose d'une suite +de scènes qui se déroulent entre deux bordures, l'une en haut, +l'autre en bas. Dans cette description que nous entreprenons, nous +étudierons d'abord les sujets principaux, qui occupent environ les +deux tiers de la largeur totale, réservant pour après l'étude des +bordures. Cependant nous ferons exception à cette règle, +lorsqu'elles continuent l'exposition du sujet principal, ou s'y +rapportent très directement. + + + + +[p. 25] + +DESCRIPTION DE LA TAPISSERIE + + +§ I. — SUJETS PRINCIPAUX + + +PL. I, n° 1. + + +EDWARD REX + + +Le roi Édouard. + + +Le roi d'Angleterre, Édouard le Confesseur, est assis sur son +trône. Il porte tous les attributs de sa dignité, la longue robe, +le manteau, la couronne et le sceptre fleurdelysés. + + +Il s'entretient avec deux de ses sujets restés debout en signe de +respect. L'un est évidemment Harold, fils de Godwin, l'homme le +plus considérable et le plus populaire de l'Angleterre, qui va +jouer un rôle très important, sinon même le premier, dans ce drame +émouvant que représente la Tapisserie. + + +L'inscription ne nous dit pas l'objet des instructions du Roi, +mais le dessin nous montre à quel point elles excitent +l'étonnement des auditeurs. Cette attitude serait inexplicable si +l'entretien n'avait eu pour objet que l'annonce d'un voyage +d'agrément (33), ou la demande de l'autorisation nécessaire pour +aller chercher les otages envoyés en Normandie (34). Evidemment +la situation est autre. C'est Édouard qui, dans cette scène, joue +le rôle principal; c'est lui qui parle, qui commande; il charge +Harold d'une mission qui lui cause cette vive surprise. + + +[p. 26] + +C'est qu'ici la Tapisserie nous expose la version normande +de la conquête d'Angleterre (35). + + +Or, l'opinion dominante était qu'Édouard, élevé en Normandie et +très attaché à son jeune cousin Guillaume, dont il avait apprécié +les hautes qualités, avait promis de lui léguer son royaume s'il +n'avait pas de fils pour lui succéder. Cette hypothèse s'est +réalisée; le vieux roi, fidèle à la promesse de sa jeunesse, +charge Harold d'assurer Guillaume de son intention, et même de lui +porter l'acte de donation. + + +On comprend la stupéfaction qu'une telle mission devait causer à +tout Anglo-Saxon, mais surtout à Harold, fils de ce Godwin, qui +n'avait jamais cessé de combattre les influences normandes, si +puissantes à la cour d'Édouard; à Harold, qui occupait le premier +rang parmi la noblesse de son pays et déjà rêvait d'obtenir le +trône du vieux roi son maître, comme Hugues Capet, au siècle +précédent, avait occupé le trône de France! + + +Le palais d'Édouard rappelle les autres représentations de cette +époque. Les enluminures des manuscrits présentent de nombreux +exemples analogues. + + + + +[p. 27] + +PL. I, n° 2. + + +UBI: HAROLD DUX: ANGLORUM::: ET + +SUI MILITES::: EQUITANT::: AD + +BOSHAM: + + +Harold, chef des Anglais, se rend à Bosham avec ses hommes +d'armes. + + +Evidemment la mission de Harold est toute pacifique. En le voyant +partir avec ses compagnons, sans armes, précédé de ses chiens aux +colliers garnis d'anneaux ou de grelots (36), on ne peut douter +qu'il parte pour un voyage d'agrément. Harold seul a son faucon au +poing. L'oiseau n'a ni le chaperon, ni le gant, qui n'apparaîtront +qu'au commencement du XIIIe siècle. Mais on distingue la courroie +de cuir qui servait à attacher l'oiseau sur son perchoir. Déjà la +chasse au faucon était un des exercices favoris des Anglo-Saxons; +les Normands l'adoptèrent après la conquête et la +perfectionnèrent; alors les faucons devinrent des oiseaux de grand +luxe, qui atteignirent des prix fabuleux. + + +On s'est demandé si Harold était représenté deux fois dans cette +scène; nous ne le pensons pas et ne le reconnaissons que dans +l'homme au faucon. + + + + +Harold porte un manteau fixé sur l'épaule droite par une agrafe; +ce manteau est un insigne de sa dignité. En [p. 28] Angleterre, il +était Earl de Kent, titre parfois traduit en latin de ce temps par +dux et appliqué notamment à Harold par l'Annaliste Saxon. +L'inscription de la Tapisserie lui donne le titre de dux que porte +également Guillaume de Normandie. C'est la reconnaissance de sa +haute situation en Angleterre. Guillaume de Poitiers nous le +montre en effet comme l'homme le plus considérable de son pays par +ses richesses, ses titres, sa puissance. Cunctorum suæ +dominationis comitum divitiis et honore ac potentia maximus (37) . + + +Il était d'ailleurs nécessaire de lui donner un titre connu des +Normands à qui la Tapisserie était destinée. Nous ne traduisons +pas ici Dux, par Duc, parce que ce titre ne devait pas entrer dans +la hiérarchie féodale anglaise, avant le XIVe siècle (38) . + + + + +M. Fowke (39) remarque, avec raison, que les chevaux ont la +crinière coupée, selon l'usage anglais à cette époque: c'est un +caractère important et qu'il ne faut pas oublier dans l'étude de +notre tenture. + + + + +Les hommes portent aussi la moustache et les cheveux assez longs +sur la nuque; particularité qui permettra au cours des scènes +suivantes, de reconnaître les Anglais des Normands. + + +Les deux chevaliers, au dernier rang de l'escorte de Harold, ont +une attitude très caractéristique. Leur geste de main, qui sera +répété par d'autres personnages de la [p. 29] Tapisserie (40), +n'indique-t-il pas leurs préoccupations, leurs inquiétudes sur +l'issue du voyage qu'entreprend leur seigneur? + + + + +Des arbres séparent cette scène de celle qui va suivre. La +bizarrerie du dessin n'est pas sans surprendre dans une œuvre qui, +malgré ses incorrections, conserve un indiscutable cachet de +réalisme. On a remarqué que l'habitude de placer un arbre, une +tour, une maison, un château, pour montrer que la scène est +terminée et qu'une autre va commencer, est fort ancienne; on la +trouve déjà à Rome, dans les bas-reliefs des colonnes de Trajan et +d'Antonin. Nous croyons plus conforme à l'esprit général de la +Tapisserie, au souci d'exactitude du dessinateur, de voir là une +allusion à un fait réel. Pour nous, cet arbre, ou plutôt ce groupe +d'arbres, indique que Harold a traversé une contrée boisée, comme +celle qui sépare Londres de la côte du Sussex, où se trouve +Bosham. + + + + +[p. 30] + +PL. I, n° 3. + + +ECCLESIA: + + +Une église. + + +Harold à peine arrivé à Bosham se rend à l'église et demande à +Dieu de bénir son voyage. En entrant, il plie le genou et +s'incline en signe de respect. Son attitude, la vivacité de son +regard, dénotent un chrétien fidèle, incapable, selon toute +apparence, de violer un serment prêté sur les choses saintes, sur +les reliques les plus vénérées. + + +Du monument, nous voyons une façade latérale, avec une porte qui +s'ouvre entre deux contreforts. En haut est une rangée de +fenêtres. + + +L'entrée choisie par Harold est précédée d'un perron de trois +marches. + + + + +[p. 31] + +PL. I, n° 4. + + +HIC HRROLD:::v MARE NAVIGAVIT:::v + + +Harold voyage par mer. + + +Sa prière achevée, Harold va à son château prendre un repas. Ce +château comprend un rez-de-chaussée voûté, servant de magasin, et +à l'étage une salle d'honneur, qu'on accède par un escalier +extérieur; il répond à la réalité des choses et nous donne l'idée +des demeures seigneuriales du temps (41). Nous retrouvons ces deux +pièces caractéristiques dans les grandes habitations du moyen âge, +ainsi que l'attestent les ruines des anciens châteaux. Les +constructions conventuelles présentent souvent des dispositions +analogues. + + + + +Il nous semble bien téméraire de reconstituer le menu d'après la +représentation que nous avons; toutefois, l'ingénieux Fowke (42) a +cru pouvoir admettre que, du moment où n'apparaissait pas aux +regards, bien en évidence, le morceau de viande salée qui formait +la pièce principale de tout vrai repas à cette époque, il ne +s'agissait que d'une simple collation, que prenait la suite de +Harold, pendant qu'il faisait ses dévotions à l'église. Peut- +être, sa prière faite, s'est-il rendu directement à son navire. +L'écuyer qui avertit les convives en retard, semble, il est vrai, +le désigner, mais peut-on admettre que le [p. 32] dessinateur de +la Tapisserie se fût donné la peine de représenter cette scène, si +les subalternes de la suite y avaient seuls pris part? + + + + +Pour nous, ce tableau contient plusieurs scènes distinctes: dans +la première, Harold et ses compagnons achèvent de prendre leur +repas, lorsqu'on vient les avertir que l'heure du départ est +arrivée; la seconde représente l'embarquement. Pour se rendre à la +barque qui les attend, les voyageurs entrent jambes nues dans la +mer. Harold s'avance le premier avec son faucon au poing et un de +ses chiens sous le bras. Un écuyer en tient un autre, deux +matelots portent les rames et un instrument qu'on a pris tantôt +pour une baguette d'oiseleur, tantôt pour une laisse de chien et +qui pourrait bien être la mèche ou barre de la large rame qui +servait de gouvernail à cette époque. + + + + +Le dessinateur nous fait ensuite assister à une manœuvre +intéressante et il l'a représentée avec cette rigoureuse +exactitude, qui atteste ses qualités d'observateur. Le navire, qui +servira au voyage, est forcé par son importance même, de se tenir +au large. Pour embarquer, il a fallu recourir à une chaloupe d'un +moindre tirant d'eau. On l'a approchée du rivage autant que +possible et même un peu ensablée. Les matelots la dégagent avec la +gaffe, puis à force de rames gagnent le navire. A l'avant un +matelot se dispose à aborder. + + + + +Par son avant et son arrière amincis, qui permettent de naviguer +dans les deux sens, comme encore aujourd'hui les gondoles de +Venise, ce navire diffère de ceux qui sont actuellement d'un usage +général. Son mât est fortement [p. 33] maintenu par les étais et +les haubans. Sur le côté, une large rame, attachée par une corde, +sert de gouvernail (43). Des boucliers garnissent le bordage. + + +Le transbordement opéré, on attache la chaloupe à l'arrière du +vaisseau, suivant un usage qui s'est perpétué jusqu'à nos jours. + + + + + +[p. 34] + +PL. I, n° 5. + + + +ET VELIS: V6NT0: PLRNIS VENlT: + +IN TERRA: WIDONIS COMITIS + + +Le vaisseau de Harold, poussé par le vent + +qui gonfle les voiles, vient échouer sur le territoire + +du comte Guy de Ponthieu. + + +L'embarquement terminé, le voyage commence. Harold, reconnaissable +à son manteau, est au gouvernail et commande l'équipage. Pour se +préserver du froid, il s'est couvert la tête d'un gros bonnet de +laine, car le vent souffle en tempête, gonfle les voiles et +accélère la marche. Au bout d'un certain temps la vigie, qui a +grimpé au haut du mât, signale un rivage. On abaisse la voile et +on va jeter l'ancre. La chaloupe est déjà disposée pour faciliter +le débarquement. Malheureusement, ballotté par les vents et les +flots, le navire a perdu sa voie et au lieu d'aborder en +Normandie, où Harold serait magnifiquement accueilli par le duc +Guillaume, il arrive sur le territoire du comte Guy de Ponthieu. + + + + +[p. 35] + +PL. I, n° 6. + + +HAROLD- + + +Harold. + + +Harold, toujours désigné par son manteau, est descendu dans la +chaloupe pour aborder. Que porte-t-il à la main, une lance? un +bâton de commandement? Impossible de bien distinguer. Comme il +connaît la barbarie des coutumes de son temps, et sait que le +malheureux naufragé, jeté par la tempête sur un rivage étranger, +est à la merci du seigneur du lieu qui peut en disposer à son gré, +le retenir prisonnier, le vendre comme esclave, et même le mettre +à mort (44), il ne peut tenter une résistance inutile. Il doit, au +contraire, s'efforcer d'obtenir les meilleures conditions; son +attitude doit être toute pacifique. De la barque, il engage une +conversation avec les hommes qui viennent s'emparer de lui. + + + + + +[p. 36] + +PL. I, n° 7. + + +HIC: APPREHENDIT: WIDO: HAROLDU: + + +Guy se saisit de Harold. + + +Voici comment les chroniques de Normandie rapportent cet épisode: + + +« Comme les Anglois cingloient par mer, ils apperçurent un battel +pêcheret; si firent signe aux pescheurs ce qu'ilz veinssent à eux. +L'un des pescheurs cognut bien ce Hérault pour ce qu'il l'avoit +autrefois veu en Engleterre; et quand il fut départi des nefs, il +s'en vint arriver à terre à Abbeville et incontinant alla devers +Guion, conte de Ponthieu qui là estoit; auquel il dist que s'il +lui vouloit donner vingt livres, il lui feroit avoir ung +prisonnier qui lui en rendroit mil. Guion lui octroya sa +demande et après se mist en mer, et finalement il print Hérault et +ses nefs et admena le tout à Abbeville (45). » D'après la +Tapisserie, Guy de Ponthieu aurait arrêté Harold au moment où il +abordait. Il est venu avec une escorte; mais si ni lui, ni ses +hommes n'ont la broigne de combat, ils ont du moins la lance, +l'épée et le bouclier pour prévenir toute velléité de résistance. +Harold proteste contre son arrestation, et le soldat lui montre +son maître, dont il ne fait qu'exécuter les ordres. + + +[p. 37] A signaler dans ce tableau: 1° les chevaux qui +contrairement à ceux que nous avons déjà rencontrés (Pl. I, n° 2) +ont conservé leur crinière selon l'habitude française; 2° les +figures des boucliers, qu'on a prises pour les premières +armoiries; mais cette thèse est abandonnée: les emblèmes ne +devinrent pas héréditaires avant les croisades. + + + + +[p. 38] + +PL. I, n° 8. + + +ET DUXIT: EUM AD BELREM: ET + +IBI EUM: TENUIT: + + +Il le conduisit à Beaurain, où il le garda prisonnier. + + +D'après Wace (46) Harold fut d'abord conduit à Abbeville, puis au +château voisin de Beaurain, actuellement dans l'arrondissement de +Montreuil. + + +Nous voyons la troupe s'avancer: en avant sont les prisonniers, +reconnaissables à leurs moustaches et à leurs cheveux. Ils sont +gardés par les hommes d'armes du Ponthieu, à la nuque rasée, +suivant la curieuse mode française d'alors. Un d'eux, qui semble +leur chef, porte à la main une épée, avec le baudrier ou +ceinturon, servant à la fixer au côté. Nous pensons que c'est +l'épée que portait Harold au moment de son arrestation et qu'on +lui a enlevée par prudence. + + + + +Plus loin un groupe d'hommes d'armes à cheval, précédé de deux +cavaliers, qui attirent forcément l'attention. Ce sont Guy et +Harold, mais comment les identifier? + + +Frappés de la pose du faucon du second cavalier, qui leur a semblé +un signe de tristesse, les premiers commentateurs, et notamment +Montfaucon, ont pensé que c'était Harold (47). Comme Fowke (48) +nous estimons qu'ils se sont [p. 39] trompés, car c'est bien +Harold qui s'avance le premier immédiatement après ses compagnons +de captivité. On le reconnaît à sa moustache; il porte aussi le +même manteau qu'au moment de son arrestation; il conserve son +faucon par une faveur toute spéciale, mais on lui a retiré ses +éperons qui faciliteraient sa fuite, et les rênes de son cheval +sont attachées à l'arçon de la selle. Guy, au contraire, a +exactement le même costume que dans la scène précédente. Il a +l'œil sur ses prisonniers et peut facilement donner des ordres à +la troupe qui le suit, à la moindre tentative de fuite. Nous ne +connaissons aucun texte permettant de tirer parti de l'attitude de +son faucon. + + + + +[p. 40] + +PL. I, n° 9, + + + +VBI: HAROLD: ET WIDO: PARABOLANT: + + +Entretien de Harold et de Guy. + + +Dans cette scène, la diversité des attitudes est saisissante. +Tandis que Guy, pour bien attester sa puissance, est assis sur son +siège élevé, l'épée nue à la main, Harold se tient debout à +distance respectueuse. Bien que par une faveur toute spéciale, due +sans aucun doute à sa haute situation en Angleterre, on lui eût +rendu son épée, il ne la fixe pas à son côté, et la tient à la +main, au fourreau, la pointe en bas, comme fera cet homme du +peuple, que nous verrons admis à donner des renseignements au Roi +d'Angleterre (49). + + +Quel est le sujet de l'entretien? De toute évidence, après avoir +protesté contre sa captivité, Harold discute les conditions de sa +rançon, invoque sa qualité d'ambassadeur du roi d'Angleterre, et +sollicite peut-être aussi l'autorisation d'envoyer un de ses amis +à Guillaume, duc de Normandie, pour réclamer sa protection. Mais +soudain la conversation est interrompue. Un écuyer, portant +l'épieu et l'épée, vient avertir Guy d'un événement grave et +imprévu, probablement de l'arrivée des messagers de Guillaume que +nous allons trouver au tableau suivant. + + + + +Profitant de l'émoi que cause cet incident, un personnage, qui a +assisté à l'entretien, s'empresse de sortir à la [p. 41] dérobée. +Les dents qui ornent son vêtement ont fait croire que c'était le +fou de Guy; mais ne vaut-il pas mieux reconnaître là un des +compagnons de Harold, qui s'évade pour avertir Guillaume de la +situation de son maître? N'est-ce pas lui que nous verrons bientôt +aux pieds de Guillaume? C'est certainement un Anglais; il n'a pas +la nuque rasée. + + + + + +[p. 42] + +PL. II, n° 10. + + +UBI: NUNTII: WILLELMl: DUCIS: + +VENERUNT: AD WIDONE + +TUROLD + +Les envoyés de Guillaume viennent trouver + +le comte Guy. + +Turold. + + +Cette scène contraste singulièrement avec la précédente. Le même +Guy de Ponthieu y joue encore le rôle principal; mais au lieu de +donner audience à son prisonnier, il reçoit les envoyés du +redoutable duc de Normandie, son suzerain. Il ne cherche plus à +éblouir par le vain étalage de sa puissance, il a quitté son siège +élevé et se tient debout, une hache à la main; un ami l'accompagne +et souligne du geste les points importants de l'entretien. + + +Guy est le seul Français qui, dans la Tapisserie, porte une hache. +Sous son manteau, nous voyons sa broigne, formée de morceaux +d'étoffe ou de cuir de couleurs différentes. Les messagers ont la +lance et l'épée. Nous signalons ces détails caractéristiques du +cérémonial du temps. + + +Guillaume a si expressément recommandé à ses envoyés de faire +diligence, qu'ils ne veulent même pas donner à leurs chevaux +fatigués un vrai repos. Ils les ont remis à un palefrenier qui les +tient à la main, afin de pouvoir repartir aussitôt après leur +entrevue avec Guy. + + + + +A première vue, cet homme qui tient les chevaux est un nain, +d'autant plus grotesque qu'il porte une longue [p. 43] barbe, tout +en ayant la nuque rasée. C'est probablement pour montrer son +éloignement qu'on l'a représenté ainsi. C'est un Français, +apparemment de la maisnie de Guy. + + + + +Au-dessus de sa tête, entre deux lignes toutefois, on lit un nom: +Turold. On a cru d'abord que c'était le sien; mais quel intérêt +pouvait-il y avoir à consacrer et à mettre en évidence un +personnage aussi subalterne? + + +Nulle part, ailleurs, les inscriptions ne sont soulignées. Les +deux traits que nous avons ici indiquent que le nom n'est pas le +sien, mais celui d'un des ambassadeurs. + + + + +Les savantes recherches de Fowke nous apprennent, en effet, que +Turold était un personnage important, Connétable de Bayeux, connu +par suite, et très estimé dans la ville à qui était destinée la +Tapisserie. Là chacun devait être fier de voir un compatriote mêlé +à ces graves événements. + + +Les archives de Saint-Lô possèdent une charte, où, en guise de +signature, on trouve la croix du duc Guillaume auprès de celle de +ce Turold (50), et, dans le Domesday book, on retrouve ce même nom +parmi les vassaux de l'évêque de Bayeux. Plus tard, il y eut des +alliances entre la famille Turold et celle du Conquérant lui-même; +et c'est un Turold, qui occupa le siège épiscopal de Bayeux, après +la mort d'Odon de Conteville, frère de Guillaume le Conquérant, un +des principaux personnages de la conquête, comme nous le verrons +plus loin, en poursuivant l'étude de notre Tapisserie. + + + + +[p. 44] + +PL. II, n° 11. + +NUNTTI: WILLELMI + +Les envoyés de Guillaume. + + +Un édifice à trois grandes arcades en plein cintre, qui peut +représenter le château du comte Guy à Beaurain, sépare cette scène +de la précédente. Les envoyés accourent au galop, pour se +conformer aux instructions reçues. Guillaume s'intéresse tellement +au succès de leur mission, qu'il a chargé un veilleur, que nous +voyons monté sur un arbre, de l'aviser dès qu'il les verra +revenir. + + + + +Deux des commentateurs les plus autorisés de la Tapisserie ne +comprennent pas de la même façon ces diverses scènes. Se prévalant +surtout de la présence de l'édifice, qui se dresse devant les +cavaliers, au-dessus desquels on lit l'inscription Nuntii +Willelmi, le Dr Bruce pense qu'il y a eu deux ambassades et que ce +n'est qu'après l'insuccès de la première, que la mise en liberté +de Harold aurait été obtenue par une seconde, chargée de porter, +non seulement des promesses, mais aussi des menaces sérieuses. +Fowke, au contraire, n'admet pas la réalité de deux ambassades; +pour lui, il y a ici une simple interpolation de scènes: les +cavaliers que nous voyons sont ceux que recevait Guy dans le +tableau précédent. On ne peut douter qu'il y ait des erreurs dans +le classement des différents tableaux de la Tapisserie. + + +L'artiste, chargé de reproduire sur la toile les compositions [p. +45] du dessinateur, n'a pas suivi l'ordre logique. Ainsi nous +aurions dû déjà voir Guillaume charger ses amis de négocier avec +Guy. Mais, y a-t-il eu deux ambassades? C'est très douteux: car, +si Guy, ancien prisonnier de Guillaume, cherchait à obtenir la +plus forte rançon possible, il ne devait pas se montrer absolument +intraitable, sachant bien que son puissant suzerain ne reculerait +devant aucun moyen, pour obtenir la remise d'un prisonnier de +l'importance de Harold, et, au besoin, pour se venger d'un refus. + + + + +[p. 46] + +PL. II, nos 12 et 13. + + + ++ HIC VENIT: NUNT1VS: AD WIL- + +GELMVULM DVCEM + +Un envoyé de Harold vient trouver le duc Guillaume. + + +Remarquons tout d'abord que l'inscription est précédée d'une +croix. Elle sépare les tableaux que nous avons vus de ceux qui +vont suivre. La seconde partie du drame commence. Guillaume de +Normandie entre en scène. Nous le voyons sur son trône, avec les +insignes de sa puissance souveraine, le manteau et l'épée nue. +Près de lui est l'ami, que Harold est parvenu à lui envoyer. C'est +un Anglais, ses cheveux et sa moustache nous l'attestent. Son +attitude expressive nous dit sa gratitude envers Guillaume qui, à +sa prière, envoie deux officiers de son palais à Guy de Ponthieu, +pour négocier la liberté de Harold, son maître. Un des +ambassadeurs fait de la main gauche le geste de toute personne qui +réclame une dernière explication. Leur mission sera couronnée de +succès. Ils obtiendront la liberté du prisonnier moyennant le +payement d'une grosse somme d'argent, et la donation d'un manoir +sur les bords de l'Eaulne. + + + + +A la suite de cette scène nous trouvons un château (Pl. II, 13) +qui mérite une attention spéciale. Tandis que les villes de Dol, +de Rennes, de Dinant, de Bayeux, ne sont défendues que par des +donjons de bois entourés de simples palissades, celui-ci nous +présente une enceinte de pierre, couronnée de créneaux. A l'époque +de la [p. 47] Tapisserie, vers 1077, ces enceintes de pierre +étaient excessivement rares et constituaient le dernier progrès de +la fortification. Seuls en avaient de semblables les seigneurs +très riches qui ne reculaient devant aucune dépense pour assurer à +leur résidence favorite tous les moyens de défense. + + +Qu'a voulu représenter le dessinateur? Ce n'est pas le palais de +Guillaume. Nous le verrons bientôt; l'inscription le signalera; il +n'est pas fortifié. Des commentateurs ont voulu y voir Beaurain où +Harold était retenu prisonnier. + + +Ne serait-il pas naturel d'y reconnaître le domaine qui fut donné +à Guy de Ponthieu, pour la rançon de Harold? Les détails de la +représentation disent son importance, par suite, le sacrifice fait +par Guillaume et la gratitude qui était légitimement due. + + + + +Selon Guillaume de Poitiers, Guy de Ponthieu aurait remis Harold +sans condition et le duc de Normandie aurait spontanément témoigné +sa reconnaissance par cette généreuse donation (51). Ce +chroniqueur est-il réellement en contradiction avec les autres +écrivains du temps, et n'arrive-t-il pas que les diplomates +dissimulent, sous des générosités apparentes, les marchés arrêtés +et discutés avec le plus de rigueur et de précision? + + + + +[p. 48] + +PL. II, n° 14. + + +HIC: WIDO: ADDUXIT HAROLDVM + +AD WILGELMUM: NORMAN- + +NORUM: DUCEM + + +Ici Guy amène Harold à Guillaume, duc de Normandie. + + +Il reste à exécuter la convention. Pour cela, Guillaume et Guy se +rencontrent à Eu, à l'extrême limite du duché de Normandie. +Peut-être la nouvelle de la venue de son redoutable voisin, +accompagné d'une sérieuse escorte, a-t-elle, comme l'a supposé +Montfaucon, pesé sur les négociations, et hâté la conclusion du +marché. Quoi qu'il en soit, on est actuellement d'accord: le comte +Guy, le faucon au poing, comme Harold, s'avance à la rencontre de +Guillaume et lui remet son prisonnier. Tous les trois portent le +manteau, insigne de leur dignité. Particularité unique, Guillaume +a deux galons qui semblent fixer au cou le haut de son bliaud. + + +Derrière les chefs sont leurs hommes d'armes, armés de l'épieu et +du bouclier. + + + + +On ne peut s'empêcher de remarquer que Guy ne monte pas un cheval, +mais un mulet. Serait-ce par déférence pour le puissant duc dont +il a été le prisonnier, et à qui il a promis, comme prix de sa +liberté, de le servir fidèlement chaque année avec cent cavaliers, +partout où il voudrait (52)? Nous sommes là en présence d'un +détail du protocole féodal, qu'on n'a pas assez remarqué, +semble-t-il. La situation est d'autant plus intéressante, que les +hommes de l'escorte de Guy montent des destriers. + + + + +[p. 49] + +PL. II, nos 15 et 16. + + +HIC: DUX: WWILGELM: CUM HA- + +ROLDO: VENIT: AD PALATIU SUU + + +Le duc Guillaume vient à son palais avec Harold. + + +Deux scènes distinctes sous ce titre unique. + + +Dans la première, Guillaume amène Harold à son palais de Rouen. Un +officier en sort pour les recevoir et leur faire honneur. Notons +que Harold, pour témoigner sa gratitude envers Guillaume, lui a +donné son faucon, seul objet de valeur laissé en sa possession. +Guillaume fait passer Harold devant lui, et il est facile de les +distinguer: Guillaume est gros et fort, il a la nuque rasée; +Harold, au contraire, est mince, élancé, il a conservé toute sa +chevelure et porte une moustache. Remarquons qu'ici il n'a pas de +manteau, comme dans les autres scènes (53). + + + + +Dans la seconde, nous sommes dans la grande salle du palais. +Guillaume, entouré de sa cour, est assis sur son siège ducal. Il +tient à la main son épée nue, la pointe en bas (54). Il donne +audience à Harold, qui parle avec [p. 50] animation. Le silence +des inscriptions ne permet pas d'affirmer quel est le sujet de la +conversation; mais on peut supposer que Harold a remercié son +libérateur avec effusion et l'a assuré de sa gratitude. L'attitude +des personnages, la véhémence de Harold, le calme de Guillaume +semblent appuyer cette hypothèse. + + +Mais il est possible aussi, comme des écrivains l'ont pensé, que +Harold ait exposé la mission dont il était chargé, demandé en +mariage la fille de Guillaume, offert la main de sa sœur pour un +seigneur normand, et sollicité l'envoi en Angleterre d'un +messager, chargé d'annoncer la fin de sa captivité. Rien ne +s'oppose à ce que tous ces sujets aient été traités dans cette +solennelle circonstance. A propos de la scène suivante, nous +indiquerons la nouvelle et très séduisante hypothèse proposée par +Fowke. + + + + +Quant à Guillaume, il est tout heureux d'avoir chez lui, à sa +discrétion, l'homme le plus considérable de l'Angleterre, le fils +du principal ennemi des Normands. Il le reçoit avec les plus +grands honneurs, et l'apparence de la plus franche cordialité. Il +va l'emmener dans son expédition de Bretagne. + + + + +La salle du palais mérite notre attention. La longue arcature, qui +occupe tout le fond, semble dessinée d'après les monuments, et +encore aujourd'hui, les ruines du château de Druyes (Yonne) nous +en montrent une semblable (55). + + + + + +[p. 51] + +PL. II, n° 17. + + +UBI: UNUS: CLERICUS: ET: ÆLFGYVA + + +Un prêtre et Ælfgyva. + + +Voici le groupe le plus mystérieux de la Tapisserie. Quelle est +cette femme, portant un nom anglais très répandu, mais dont aucun +document n'établit la présence dans le palais de Guillaume? + + +L'imagination des commentateurs s'est à ce sujet donné libre +carrière: elle a inventé les explications les plus compliquées, +sans aboutir à rien. Certains ont cru que Ælfgyva était un titre +de noblesse; mais on y aurait ajouté le nom de la princesse à +laquelle on l'attribuait. Puis il faudrait expliquer ce qu'elle +faisait en Normandie. + + +D'autres ont pensé que c'était la fille de Guillaume qui, après +ses fiançailles avec Harold, aurait pris ce nom; ainsi on a tenté +de trouver un rapport entre elle et les faits représentés dans la +Tapisserie. Freeman (56) se demande si on ne peut y voir Ælfgyva, +veuve d'Elfgar, mère d'Eadgyth, fiancée avec Harold, et qu'il +épousa à son retour en Angleterre. Mais comment était-elle en +Normandie? Quel rôle y jouait-elle? Pourquoi ce prêtre auprès +d'elle? + + +Freeman se demande encore si cette Ælfgyva ne serait pas une sœur +de Harold qui, venue avec lui en Normandie, [p. 52] et laissée +libre par Guy de Ponthieu, serait venue à Rouen implorer le +secours de Guillaume. + + + + +Toutes ces hypothèses, si ingénieuses qu'elles soient, ne +s'appuient sur aucun fait, sur aucune donnée historique. Il vaut +mieux avouer son ignorance. De toute évidence, il s'agit d'un +incident que les contemporains connaissaient, qui évoquait pour +eux des souvenirs précis, mais que les historiens ne nous ont pas +raconté. Il faut le retenir comme un des éléments qui permettent +d'affirmer que la Tapisserie a été faite aussitôt après la +conquête, ainsi que nous l'établirons. + + + +Maintenant, nous ne pouvons manquer d'exposer encore le très +ingénieux roman imaginé par Fowke et qui a l'énorme avantage de +relier entre eux les tableaux de la Tapisserie, et de donner à +Harold un intérêt personnel dans cette guerre de Bretagne, que +Guillaume n'aurait entreprise qu'à sa prière. + + +Adoptant en partie une des hypothèses de Freeman, Fowke suppose +qu'Ælfgyva était une sœur de Harold, venue en Normandie, soit pour +l'accompagner dans le voyage qui nous est représenté, soit +précédemment pour accompagner leur jeune frère Wulfnoth, qui y +avait été envoyé comme otage, à la suite d'un des pactes +intervenus entre le roi Édouard et ce Godwin, qui leva plusieurs +fois contre ce dernier l'étendard de la révolte. + + +Au moment des événements, Ælfgyva est à Dol, dont le gouverneur, +ami de Guillaume, est un certain Rhiwallon; [p. 53] son nom +celtique le rattache à l'Angleterre, où un Rhiwallon a été appelé +par Harold à une position importante. D'autre part, cette famille +avait des attaches sur le continent, puisqu'un Rhiwallon de Dinan +a pris part à la croisade de 1096. + + +C'est probablement à Dol qu'eut lieu l'entretien entre Ælfgyva et +le clerc, entretien que la Tapisserie ne nous fait pas connaître +expressément, mais dont elle permet de deviner le caractère +érotique, par la similitude des poses du clerc et de l'homme nu de +la bordure. A l'appui de cette hypothèse, on doit encore remarquer +que le clerc a le pied sur les marches d'un édifice qui peut être +un colombier. Dans ce système, la scène de la Tapisserie, que nous +avons sous les yeux, représenterait Harold se plaignant à +Guillaume de l'outrage fait à sa sœur, outrage que viennent de lui +apprendre les chevaliers présents à l'entretien, et qu'il prend à +témoin de la vérité de ses dires. Il demande aide et secours pour +punir le coupable. Les dragons, qu'on voit au-dessous du colombier +lançant des flammes, ne sont-ils pas une allusion à la colère de +Harold et au dragon de Wessex, symbole du comté qu'il gouvernait? + + +Guillaume, heureux de rendre un nouveau service à son hôte, décide +l'expédition. Il va à Dol pour s'emparer du coupable, et lorsque +ce dernier s'est échappé, en se laissant glisser le long des murs +de la ville, et est parvenu à se réfugier à Dinan, sous la +protection de Conan, la poursuite prend le caractère d'une +véritable guerre, et Guillaume fait le siège de la ville, que nous +allons voir forcée de se rendre. + + +Cet ingénieux roman, qui tend à augmenter les motifs de +reconnaissance que Harold devait à Guillaume, est bien conforme au +plan général de la Tapisserie; [p. 54] mais cela suffit-il pour le +faire accepter comme vérité historique? + + +Ajoutons que si cette hypothèse était exacte, nous aurions encore +ici une interversion dans l'ordre des scènes de la Tapisserie; +Ælfgyva aurait dû être représentée avant l'audience accordée à +Harold. + + + + +[p. 55] + +PL. II, n° 18. + + +HIC. WILLEM: DUX: ET EXERCITUS: + +EIUS: VENERUNT: AD MONTE + +MICHAELIS + + +Le duc Guillaume vient avec son armée au Mont Saint-Michel. + + +Guillaume a décidé de porter la guerre en Bretagne. + + +Quel qu'ait été son véritable motif, il emmène avec lui Harold, +heureux de l'occasion de montrer sa valeur. La Tapisserie nous +présente un groupe de chevaliers différemment armés. Guillaume est +au premier rang, il porte la broigne de combat et le heaume; à sa +lance est le gonfanon, orné d'une croix. Près de lui est un +cavalier important, coiffé d'un haut bonnet; n'est-ce pas Harold, +qui sera armé chevalier au retour de l'expédition? Nous n'osons +l'affirmer, car il n'a pas sa moustache habituelle (57). Pourtant +la situation qu'il occupe semble bien le désigner. + + + + +Devant Guillaume, un personnage à cheval porte la broigne de cuir +et un bâton de commandement: c'est Odon, évêque de Bayeux, son +frère utérin, car Pl. VII, n° 62 nous le retrouverons avec le même +costume; alors, il sera identifié par l'inscription. + + +[p. 56] Dans le lointain, on aperçoit le Mont Saint-Michel. Un +personnage, placé dans la bordure, l'indique au spectateur. La +Tapisserie étant destinée à Bayeux, il était bien naturel de le +représenter; car c'est à cette célèbre Abbaye que Odon avait +demandé des religieux pour le monastère qu'il avait fondé à +Saint-Vigor, aux portes de sa ville épiscopale. + + + + +[p. 57] + +PL. II, n° 19, PL. III, n° 20. + + +ET HIC: TRANSIERUNT: FLUMEN: + +COSNONIS: + +HIC: HAROLD: DUX; TRAHEBAT: + +EOS: DE ARENA + + +L'armée passe le Coesnon, et Harold sauve les soldats + +qui s'enlisaient dans les sables mouvants. + + +Au pied du Mont Saint-Michel coule le Coesnon, qui sépare la +Normandie de la Bretagne. Les sables mouvants de son lit rendent +très dangereux le passage à gué. Aussi, l'armée éprouve-t-elle de +sérieuses difficultés: soldats et chevaux s'enlisent. Un des +cavaliers, craignant d'être embarrassé par ses étriers, s'est +assis sur son cheval, qu'il abandonnera, s'il est nécessaire. +Harold, plein d'ardeur, s'efforce de se rendre utile. La +Tapisserie nous le montre, portant un soldat sur ses épaules, et +en tenant un autre par la main. C'était, nous dit Ordéric Vital, +un homme exceptionnel, remarquable par sa haute taille, son +élégance, sa force corporelle, son courage, sa belle parole, la +finesse et l'ingéniosité de son esprit. Ici, il se laisse aller à +tout l'élan de sa nature généreuse et aussi de sa gratitude. Il se +multiplie pour rendre service à Guillaume et à ses soldats. La +scène se continue dans la bordure où nous voyons un chien qui +sauve un soldat sur le point de s'enliser, et diverses espèces de +poissons du Coesnon. M. Comte (58) en a remarqué deux, dessinés +comme le signe du zodiaque, et il en a conclu que l'expédition +avait eu lieu à la fin de février ou au commencement de mars. +L'hypothèse est assurément très séduisante. + + + + +[p. 58] + +PL. III, nos 21 et 22. + + +ET VENERUNT AD DOL: ET: + +CONAN:- FUGA VERTIT:- + +REDNES + + +Ils vinrent à Dol, d'où Conan s'enfuit. + +Rennes. + + +Jusqu'ici la campagne n'a pas présenté de grands dangers. L'armée +n'a pas cru nécessaire de revêtir le harnois de combat pour aller +à Dol, assiégé par Conan, duc de Bretagne, et défendu par +Rhiwallon, un ami. Elle a eu raison. Le bruit de son arrivée a +suffi à faire lever le siège; mais Guillaume, sans tarder, +poursuit son ennemi jusqu'à Rennes, et même jusqu'à Dinan. Pour +cette marche en pays ennemi, les chevaliers se mettent en garde +contre toute attaque ou toute embuscade: la Tapisserie nous les +montre avec leurs broignes et leurs heaumes. + + + + +Comme Dol, Rennes est représentée par une motte surmontée de +défenses et entourée de fossés, qu'on franchit au moyen de ponts +de bois. Sur le gazon des mottes, à Dol, picorent des volailles, +et à Rennes paissent des moutons. + + + + +Pour sortir de Dol, un homme se laisse glisser le long d'une corde +fixée aux créneaux de la tour. C'est encore un épisode obscur; +nous en avons déjà donné l'explication de Fowke. Généralement, on +pense que c'est un messager chargé d'avertir Guillaume de l'état +de la place assiégée. + + + + +[p. 59] + +PL. III, n° 23. + + +HIC MILITES WILLELMI: DUCIS: + +PUGNANT: CONTRA DINANTES:- + + +Ici les soldats du duc Guillaume attaquent + +la ville de Dinan. + + +Conan s'est réfugié à Dinan, espérant que cette importante place +pourrait résister à l'armée de Guillaume. Ce château, bâti sur une +motte élevée, entouré de larges fossés, réunit tous les caractères +d'une importante forteresse du XIe siècle. Le pont, très incliné, +est composé de pièces de bois non jointes, pour empêcher de +glisser sur la pente. A son extrémité, une porte, premier élément +de défense, déjà abandonné par les assiégés. Les chevaliers se +sont réunis pour repousser l'effort des assiégeants, qui lancent +sur la ville une grêle de traits. L'attaque est des plus vives, et +sur le point de triompher. Pour assurer la défense, il a été +nécessaire d'appeler là tous les hommes d'armes, même ceux qui +veillaient sur le reste de l'enceinte. Des assiégeants en +profitent pour s'avancer jusqu'aux remparts abandonnés et y mettre +le feu. La place est donc aux abois. Il y a bien encore le donjon, +également en bois, que nous voyons s'élever au centre. Mais +comment y tenir au milieu de l'incendie général? + + + + +[p. 60] + +PL. III, n° 24. + + +ET: CUNAN: CLAVES: POR- + +REXIT:- + + +Conan remet les clés de la ville. + + +Dans cette situation désespérée, Dinan n'a plus qu'à se rendre. +Conan, qui commande la défense, le reconnaît enfin: il descend +dans les lices, et de là tend, au bout de sa lance, les clés de la +ville au vainqueur, qui les reçoit sur sa lance. C'est +probablement Guillaume lui-même qui est ici représenté: ses +chausses treillissées comme sa broigne, ce qui était très rare à +cette époque, semblent bien le désigner. + + +On ne peut songer à Harold; en effet, il ne porte pas la moustache +qui désigne habituellement les Anglo-Saxons, et c'est seulement à +la scène suivante, qu'il recevra les armes de chevalier. + + + + +Les chroniques, qui si souvent mentionnent la reddition de villes +assiégées, ne nous disent pas comment s'opérait la remise au +vainqueur. La représentation peut-être unique que nous avons ici, +est d'autant plus précieuse que Conan, en présentant ainsi les +clés de Dinan au bout de sa lance, se conformait probablement à un +usage général (59). + + + + +[p. 61] Dans les législations anciennes, la convention, l'accord +des parties ne suffisait pas à transférer la propriété; il fallait +la tradition, c'est-à-dire une véritable mise à la disposition du +nouveau propriétaire. Le droit romain, qui est resté en vigueur +jusqu'au commencement du siècle dernier, consacrait cette règle +par la maxime: traditionibus, non nudis pactis dominia rerum +transferuntur. La tradition d'une maison se faisait par la remise +des clés. C'est de ce moment, que l'ancien propriétaire perdait +ses droits, et les transférait à l'acquéreur. De même Conan +abandonnait ainsi ses droits de suzeraineté et autres sur Dinan. + + +Ne trouvons-nous pas une survivance de ces idées dans l'usage de +présenter aux souverains modernes les clés des villes qu'ils +visitent? + + + + +[p. 62] + +PL. III, n° 25. + + +hIC: WILLELM: DEDIT: HAROLDO: + +ARMA. + + +Guillaume donne les armes à Harold. + + +Pendant cette campagne de Bretagne, Harold s'est comporté en +vaillant soldat et a contribué au succès. Guillaume, qui cherche +toutes les occasions de lui être agréable, va mettre le comble à +ses bontés en lui donnant des armes, c'est-à-dire en l'armant +chevalier (60). + + +Il le revêt de la broigne, lui met le heaume sur la tête, après +lui avoir donné les armes de l'homme libre, l'épée, et la lance +ornée d'un gonfanon à quatre pointes. + + +Certainement Harold était déjà chevalier d'après le rite +anglo-saxon, mais, nous dit Wace: + +« Engleiz ne savaient joster, + +Ni à cheval armes porter. » + + + + +Son titre consacrait sa valeur comme fantassin; et c'est ainsi que +nous le verrons à Hastings; mais pendant la guerre de Bretagne, il +a combattu à cheval auprès de Guillaume. Il est donc naturel de +lui conférer un titre, qui récompense ses exploits d'un nouveau +caractère. Cet adoubement, cette réception dans la chevalerie, est +une cérémonie purement laïque, conformément à l'usage antique. + + + + +[p. 63] Ne manquons pas de le signaler, comme une preuve de +l'antiquité de la Tapisserie. Ce n'est, en effet, que plus tard, +au XIIe siècle, qu'en France, l'Eglise interviendra et fera bénir +par un de ses dignitaires, évêque ou abbé, les armes des nouveaux +chevaliers. Ingulf, qui fut un des familiers et des secrétaires de +Guillaume le Conquérant, nous dit que, dès le XIe siècle, on avait +institué en Angleterre un cérémonial religieux de l'adoubement; +mais il nous fait savoir en même temps que les Normands se +refusaient à l'adopter, regardant alors comme indigne le chevalier +qui recevait les armes d'un prêtre (61). + + + + +[p. 64] + +PL. III, n° 26. + + + +HIV WILLELM VENIT: BAGIA5 UBI + +HAROLD: SACRAMENTUM: FECIT:- + +WILLELMO DUCI:- + + +Ici Guillaume vint à Bayeux où Harold lui prête serment. + + +Nous voici à Bayeux, qui va être témoin du plus grave événement +qui ait signalé la présence de Harold en Normandie. Ce seigneur +promet solennellement à Guillaume de l'aider de tout son pouvoir à +s'établir sur le trône d'Angleterre, après la mort du vieux roi +Édouard! La Tapisserie nous représente Harold prêtant ce serment +sur les reliques les plus vénérées. + + + + +Est-ce bien à Bayeux que ce serment fut prêté? Les historiens ne +sont pas d'accord. Guillaume de Poitiers dit que c'est à +Bonneville-sur-Touques, Ordéric Vital à Rouen, mais Robert Wace et +la Tapisserie indiquent Bayeux. Il y eut, d'ailleurs, au moins +deux promesses. La première fut faite, vraisemblablement, au cours +d'une conversation intime; mais Guillaume ne s'en contenta pas, et +voulut en obtenir une autre plus solennelle, accompagnée d'un +serment prêté sur reliques, devant de nombreux témoins; c'est +cette dernière qui est ici représentée. + + + + +Wace (62) nous dit qu'Harold aurait étendu la main sur une riche +tenture qui dissimulait les plus insignes reliques, et aurait été +épouvanté en constatant sur quels [p. 65] corps saints il avait +juré, et par suite, la gravité exceptionnelle de son serment. La +Tapisserie, au contraire, nous montre Harold prêtant serment dans +les conditions les plus normales. Les deux reliquaires sont bien +en évidence, sur deux autels revêtus de tentures. Guillaume et les +autres Normands indiquent de la main Harold, pour signaler à notre +attention le serment qu'il prête. + + +A ce moment, Harold était à la discrétion de Guillaume qui, en cas +de refus, l'eût, peut-être, gardé prisonnier en Normandie; mais, +a-t-il été trompé en quelque manière sur la gravité du serment +qu'il prêtait? nous ne pouvons le croire, malgré la formelle +accusation de Wace. Car, comme Fowke (63) le remarque avec raison, +Harold, sommé d'exécuter sa promesse, dira quelle n'a aucune +valeur parce qu'il n'était pas libre; mais jamais il ne se +plaindra d'avoir été victime d'une fraude, ou d'une supercherie. + + + + +Deux compagnons de Harold assistent à cette scène. Leur attitude +est caractéristique. Le premier semble menacer son maître du doigt +comme pour accentuer les graves conséquences d'un tel serment; +l'autre reprend épouvanté le chemin de l'Angleterre. Ce dernier +porte un manteau très spécial, doublé de fourrures, que nous ne +retrouvons pas ailleurs dans la Tapisserie. + + + + +Sur la motte du château de Bayeux sont deux oiseaux qui ont dans +le bec un même bâton. Peut-on, avec Fowke, voir là un symbole de +l'attachement qui, après le serment, liait Harold à Guillaume (64) +? + + + + +[p. 66] + +PL. III, n° 27. + + +HIC HAROLD: DUX:- REVER5US: EST + +AD ANGLICAM: TERRAM: + + +Harold est de retour en Angleterre. + + +Après ce long séjour en Normandie et les événements de ces +derniers temps, Harold avait hâte de rentrer en Angleterre. De son +côté, Guillaume, assuré par son serment, de trouver en lui l'aide +nécessaire pour recueillir la succession du vieux roi Édouard, et +s'affermir sur le trône, n'avait plus d'intérêt à le retenir. Il +lui fournit un navire, le combla de présents, et le laissa partir +en l'engageant à tenir son serment. + + + + +Nous voyons Harold sur le point d'aborder. Debout, près du mât, il +montre du doigt cette terre anglaise, où il est impatiemment +attendu. + + +Du haut d'un château qu'on suppose être celui de Bosham, un +ami(65) le reconnaît, et sa surprise est telle qu'il a peine à en +croire ses yeux. Il avertit tous les habitants qui courent aux +fenêtres pour s'assurer par eux-mêmes de l'exactitude de la +nouvelle. + + + + +Dans la bordure, deux fables: le loup et la grue, le [p. 67] +renard et le corbeau. N'est-il pas permis d'y voir une allusion à +la situation de Harold qui, avant de quitter la Normandie et de +rentrer dans sa patrie, a prêté à Guillaume ce serment, véritable +renonciation à l'espérance, caressée dès longtemps, d'obtenir la +couronne d'Angleterre à la mort d'Édouard. + + + + +[p. 68] + +PL. III, n° 28. + + +ET VENIT: AD: EDWARDU:- + +REGEM:- + + +Et va trouver le roi Édouard. + + +A peine débarqué, Harold se rend à Londres pour mettre le roi +Édouard au courant des divers incidents de son voyage. Comme son +écuyer, il monte un cheval dont la crinière n'est pas coupée comme +celle des chevaux anglais que nous avons vus (Pl. I, n° 2). Ces +deux chevaux viennent donc de Normandie, ce sont des cadeaux de +Guillaume. + + + + +Sans retard Harold est introduit près du roi. Ici, Harold n'a pas +de moustaches; probablement par un oubli, peut-être pour montrer +qu'il vient de Normandie, et qu'il en a, momentanément, adopté la +mode (66). + + +Pendant l'absence de Harold, le roi a beaucoup vieilli. Il n'a +même plus la force de tenir son sceptre, comme à la première +scène. Il l'a remplacé par le bâton sur lequel il appuie sa marche +défaillante. Avec une bienveillance attristée, il écoute le récit +du voyageur. + + + + +Le dessinateur, toujours attentif à nous donner les détails +typiques, a eu grand soin de bien caractériser cette scène, et de +la différencier de celles qui se sont passées sur le continent. Au +lieu de l'épieu normand, les officiers du palais portent l'arme +nationale des Anglo-Saxons, la hache, que nous retrouverons à la +bataille de Hastings. + + + + +[p. 69] + +PL. III, n° 29. + + +HIC PORTATUR: CORPUS: EAD- + +WARDI: REGIS: AD: ECCLESIAM: + +SCI PETRI APLI + + +Ici on porte le corps du roi Édouard à l'église de Saint-Pierre +apôtre. + + +Voici les funérailles du roi Édouard, que nous verrons, aux +tableaux suivants, faire ses dernières recommandations, puis, +couché sur son lit de mort. Pourquoi cette interversion de la +suite naturelle des événements? C'est, dit Fowke (67), pour nous +montrer que le roi avait, en quelque sorte, cessé de régner avant +que son âme fût séparée de son corps, et surtout pour bien faire +voir que là se termine la première partie du drame. La seconde, +qui a pour sujet le règlement de la succession au trône vacant, se +terminera par le triomphe des prétentions normandes. Un des +éléments est le testament d'Édouard, et nous allons voir ce vieux +roi déclarer ses volontés à ses amis. + + +Le couronnement de Harold est la suite directe de cette mort. La +représentation des funérailles aurait distrait l'attention et +ralenti l'intérêt. + + +L'abbé Laffetay (68) croit à une simple interversion des dessins +par les brodeuses chargées de les exécuter, et cette explication +plus simple semble préférable. + + +[p. 70] Quoi qu'il en soit, la Tapisserie nous montre d'abord +l'église Saint-Pierre de Westminster: c'est un grand édifice, +composé d'un chœur et d'une nef réunis par un transept; au milieu +s'élève une tour lanterne (69), flanquée de quatre tours plus +petites; la construction est à peine achevée. Un ouvrier est en +train de poser le coq sur le chevet de l'église. + + +Le roi Édouard avait à grands frais fait élever cet édifice, qui +fut consacré le 25 décembre 1065. Trop malade pour assister à la +cérémonie, il y fut représenté officiellement par la reine. Une +main sort du ciel pour bénir, soit l'édifice, soit le corps du +roi, qui sera bientôt canonisé, et dont l'entrée au ciel, d'après +les légendes, fut signalée par une foule de prodiges. + + + + +C'est dans ce temple, que huit officiers du palais portent le +corps du roi. Il est provisoirement renfermé dans un cercueil de +parade, qui a la forme d'un édicule avec son toit, en double +pente, orné de deux antéfixes. Il n'est pas sans analogie avec +certaines châsses d'orfèvrerie de l'époque. La décoration consiste +dans des bandes horizon taies, enrichies de petits ronds et de +quatre-feuilles. + + +Selon l'usage du temps, le défunt est enveloppé dans une riche +étoffe, fixée au corps par six liens. Une planche enlevée au +cercueil permet de l'apercevoir. Des enfants de chœur accompagnent +le convoi en sonnant des clochettes. Cette coutume s'est perpétuée +pendant des siècles, dans les cérémonies funèbres. L'abbé Laffetay +(70) dit qu'il en a trouvé des traces dans les diocèses de la +Basse-Normandie, [p. 71] notamment dans celui de Bayeux. +Actuellement encore les processions solennelles de la Fête-Dieu y +sont souvent précédées de clochettes semblables. + + +Un groupe de prêtres tonsurés forme le cortège et récite des +prières. Leur costume diffère peu de celui des laïques; toutefois, +certains portent un manteau un peu plus long. Plusieurs ont leur +missel à la main, un d'eux porte une crosse. On ne peut qu'être +frappé de la simplicité de ces funérailles royales. + + + + +[p. 72] + +PL. IV, n° 30. + + +HIC EADWARDUS: RRX IN LECTO::: + +ALLOQUIT: FIDELES:- + + +Ici le roi Édouard est sur son lit, + +et s'entretient avec ses amis. + + +Édouard, portant la couronne, insigne de sa dignité, est étendu +sur son lit, entouré de ses fidèles. Guillaume de Malmesbury, son +biographe, nous a conservé leurs noms; ce sont d'abord, la reine +Eadgyth qui, toute à la douleur de la séparation prochaine, se +tient éplorée aux pieds du lit; le duc Harold, et un Normand, +allié au roi, Robert, fils de Wymarc, grand connétable du palais, +qui soutient le coussin sur lequel s'appuie son maître: enfin, +l'archevêque Stigand. + + +Le roi est sur le point de mourir, et s'adressant aux amis qui +l'entourent, il fait son testament politique et désigne son +successeur. La Tapisserie ne le nomme pas, et les historiens sont +loin de s'accorder sur ce point important. Les Anglais nous disent +qu'il choisit Harold; les Normands, au contraire, affirment qu'il +désigna Guillaume (71). + + + + +[p. 73] + +PL. IV, n° 31. + + +.ET hIC: DGFVNCTVS 65T + + +Et ici il est mort. + + +Le roi Édouard mourut le 5 janvier 1066. + +Après l'avoir revêtu d'une longue robe, deux serviteurs le +déposent sur un lit de parade, couvert d'une étoffe où on a voulu +voir des larmes brodées. La tête repose sur un coussin, qu'à tort +on a pris parfois pour un nimbe. L'archevêque préside à cette +scène en récitant des prières. + + + + +[p. 74] + +PL. IV, n° 32. + + +HIC DEDERUNT: HAROLDO: CORQ. + +NR: REGIS + + +Ici on donne à Harold la couronne royale. + + +Aussitôt après la mort du roi Édouard, les membres du Witan, le +parlement d'alors, se réunirent et, d'un commun accord, choisirent +Harold pour son successeur. La Tapisserie nous en représente deux, +chargés de lui faire connaître le résultat de la délibération. +L'un porte une hache, l'autre la couronne, en montrant de la main +gauche le palais d'Édouard, pour faire voir que c'est bien sa +succession qui est offerte. + + +Harold est perplexe, il songe à son serment, à l'invasion danoise +qui menace son pays; probablement aussi, à son devoir d'empêcher +une révolution en Angleterre et le morcellement du royaume. Enfin, +certain que tous les partis sont résolus à se grouper autour de +lui, il se décide à accepter. + + + + +[p. 75] + +PL. IV, nos 33 et 34. + + +HIC RESIDET: HAROLE REX: + +ANGLORUM: + +STIGANT ARCHIEPS + + +Harold, roi des Anglais, siège sur son trône. + +L'archevêque Stigand. + + +Le parjure est accompli; malgré son serment, Harold est roi +d'Angleterre. La Tapisserie constate ce fait, et cesse de lui +donner le titre de Dux; elle l'appelle désormais Roi des Anglais, +Rex Anglorum. + + +Ici, elle nous le représente sur son trône avec les insignes de la +royauté, la couronne, le sceptre, le globe, et recevant les +hommages de ses sujets, d'abord des seigneurs qui l'ont choisi; +l'un des principaux porte devant lui l'épée royale; puis du clergé +représenté par l'archevêque Stigand; et enfin du peuple qui vient, +par ses acclamations, ratifier le choix du nouveau roi. Le peuple +n'est pas admis, même par des délégués, dans la salle du trône; il +reste dans une des cours du palais. Le dessinateur nous le +représente, mais l'inscription ne mentionne même pas sa présence. +Cela nous montre bien les degrés qu'observait la hiérarchie +féodale. + + + + +Revêtu de ses ornements sacerdotaux, rochet, manipule, chasuble +ornée de larges galons, qu'il ne faut pas confondre avec un +pallium, l'archevêque Stigand occupe, à gauche du trône, une place +d'honneur. Son nom, inscrit [p. 76] au-dessus de sa tête, le +signale à notre attention, et sa présence ici insinue que c'est +lui qui a sacré le nouveau roi et lui a remis la couronne et le +sceptre. + + +Sans rechercher si, réellement, il a célébré cette cérémonie, +disons que l'opinion publique l'a cru (72). Or Stigand, appelé au +siège de Cantorbéry à la suite de la révolution, qui en avait +chassé l'archevêque normand Robert, n'avait pas obtenu de Rome les +pouvoirs nécessaires. Il ne pouvait, sans sacrilège, exercer ses +nouvelles fonctions, et le sacre auquel il aurait présidé aurait +été nul. On comprend facilement quelle force cette situation +anormale donnait aux attaques de Guillaume, dans un pays +catholique. + + + + +Enfin avec Fowke (73) remarquons l'orthographe du mot « Stigant ». +Un Anglais aurait écrit « Stigand ». Cette substitution du t au d +est un de ces indices qui montrent aux grammairiens, que +l'artiste, qui a tracé les inscriptions, était bien normand. + + + + +[p. 77] + +PL. IV, n° 35. + + +ISTI MIRANT STELLA + + +La foule est effrayée par l'apparition d'une comète. + + +La superstition populaire a toujours considéré les comètes comme +un mauvais présage. Or, du 24 ou 30 avril 1066, apparut en +Angleterre la comète, à laquelle l'astronome anglais Halley +donnera son nom, au XVIIIe siècle. Nous avons ici un groupe de +curieux qui se demandent quel malheur va frapper le pays. Un +orateur de carrefour se livre à de sinistres prédictions, qui +effraient ses auditeurs. Peut-être fait-il allusion au parjure de +Harold et au châtiment qu'il mérite. + + +Un moine de Malmesbury, écho de la frayeur populaire, s'écriait: « +Te voilà revenue et trop tôt, car tu feras pleurer bien des mères. +Je t'ai déjà vue, mais tu me sembles plus terrible, et tu me fais +redouter la ruine de ma patrie. » + + +Remarquer la curieuse représentation de la rue. + + + + +[p. 78] + +PL. IV, n° 36. + + +HAROLD + + +Harold. + + +Voici de nouveau Harold sur son trône, mais il a remplacé son +sceptre par un épieu. Il se penche pour mieux entendre les graves +nouvelles que lui apporte un homme du peuple. Pour bien +caractériser la distance sociale qui le sépare du roi, le +dessinateur nous le montre sans manteau, et ayant détaché le +baudrier de son épée, qu'il tient à la main, au fourreau, la +pointe en bas. + + +Quel est cet homme? Peut-être celui qui expliquait tout à l'heure, +à ses auditeurs effrayés, les malheurs que présageait la comète. +Il dit ce qu'il sait du phénomène, et fait part de la frayeur de +la foule. + + + + +Les petits navires de la bordure nous amènent à penser qu'il +annonce plutôt l'invasion de l'Angleterre; des auteurs ont cru +qu'il fait allusion à la flotte que Tastig prépare en Norvège (74) +? Mais la Tapisserie est un exposé trop simple des événements +normands, pour qu'on puisse admettre que le dessinateur ait voulu +représenter un incident qui leur est aussi étranger, et nous +admettons de préférence, avec Freeman (75), que cette conversation +éveille, dans la pensée du roi, l'image de la flotte que Guillaume +ne peut manquer de construire, pour conquérir le royaume +d'Angleterre, qu'il considère comme [p. 79] sien. Dans cette +hypothèse, l'homme, admis auprès du roi, serait celui qui, dans la +bordure du haut de la scène suivante, observe le départ du navire +portant à Guillaume les nouvelles d'Angleterre. + + + + +N'y a-t-il pas là une nouvelle interversion des scènes de la +Tapisserie, et le sujet de la conversation de Harold ne serait-il +pas plus clair, si déjà nous savions avec quelle ardeur, quelle +activité, Guillaume prépare l'invasion de l'Angleterre? + + + + +[p. 80] + +PL. IV, n° 37. + + +HIC: NAVIS: ANGLICA: VENIT. IN + +TERRAM WILLELMI: DUCIS + + +Ici un navire anglais se rend dans le pays du duc Guillaume. + + +Sous le règne d'Édouard, de nombreux Normands s'étaient établis en +Angleterre. Sans doute Godwin, et ses partisans, avaient fait +chasser ceux qui abusaient de la faveur que le vieux roi leur +accordait; mais beaucoup étaient restés, qui, naturellement, +désiraient l'avènement de Guillaume. Voici l'un d'eux, il se hâte +d'aller en Normandie, lui annoncer la mort d'Édouard, et le +couronnement de Harold. C'est un personnage de réelle importance +car, dans le tableau suivant, il portera le manteau. Le marin, qui +se dispose à jeter l'ancre est bien un Français de France; ses +cheveux rasés sur la nuque ne permettent pas le doute. + + + + +A quelle époque ce voyage a-t-il eu lieu? Certainement au +lendemain du couronnement. Il fut aussitôt suivi de cette +ambassade que Guillaume envoya à Harold, pour lui rappeler son +serment et le sommer d'y conformer sa conduite. Freeman (76) pense +qu'elle arriva vers le milieu de janvier. + + +On ne peut admettre que ce voyage n'ait eu lieu qu'après [p. 81] +l'apparition de la comète (fin avril), ni même à la fin de +février, comme semble l'indiquer le signe du zodiaque, les +poissons, que nous voyons dans la bordure du bas à gauche. + + +On se demande même comment, dans le court délai qui sépare la mort +d'Édouard (5 janvier) de la réunion de la flotte à Dives, en août, +Guillaume a pu construire celle-ci et rassembler sa nombreuse +armée. Donc, ici encore, les tableaux ne se suivent pas dans +l'ordre des événements. + + + + +[p. 82] + +PL. IV, nos 38, 39 , 40. + + +HIC: WlLLELM DUX: IUSSIT NAVES: + +EDIFICARE: + + +Le duc Guillaume ordonne de construire une flotte. + + +A la nouvelle de la mort du roi Édouard et du couronnement de +Harold, Guillaume sans tarder décide de porter la guerre en +Angleterre, et prend immédiatement les mesures les plus urgentes. +L'ami, qui arrive d'Angleterre, est stupéfait de l'effet de son +rapport et de la soudaineté du parti pris. Pour bien nous faire +comprendre avec quelle rapidité la résolution est exécutée, la +Tapisserie nous montre le constructeur de navires, qu'on reconnaît +à son outil, recevoir l'ordre d'agir en toute diligence. + + + + +Dans cette scène, Guillaume est accompagné de son frère l'évêque +Odon, reconnaissable à sa tonsure; d'après les attitudes, on +serait tenté de croire que c'est Odon qui conseille et que +Guillaume ne fait qu'approuver. + + + + +Chacun aussitôt se met à l'œuvre; armés de haches (Pl. IV, n° +39), les bûcherons abattent les arbres; les charpentiers les +débitent en planches (Pl. IV, n° 40); d'autres les assemblent et +en construisent des vaisseaux analogues à ceux que nous avons +rencontrés précédemment (Pl. IV, n° 41). + + +Avec quel soin les vieux charpentiers à la longue barbe +accomplissent leur travail (pl. IV, n° 41)! + + + + +[p. 83] + +PL. IV, n° 41. + + +HIC TRAHUNT: NAVES: AD MARE:- + + +Ici on traîne les vaisseaux à la mer. + + +Lorsque quelques navires sont construits, il faut débarrasser le +chantier. Des ouvriers les traînent jusqu'à la mer, probablement +sur des rouleaux dont l'usage est très ancien, mais la Tapisserie +ne nous donne aucun renseignement à cet égard. Nous voyons +seulement qu'on les amarre à une colonne qui représente le port. + + +Après nous trouvons un édifice difficile à déterminer, et qui +rappelle celui que nous avons vu (Pl. II, n° 11). C'est un château +de plaisance sur le bord de la mer. Peut-être celui qu'occupait +Guillaume pendant la construction de la flotte. + + + + +[p. 84] + +PL. IV, n° 42. + + +ÏSTI PORTANT; ARMAS: AD NAVES: + +ET HlC TRAHUNT: CARRUM + +CUM VINO: ET ARMIS:- + + +Pour les embarquer les uns apportent des armes, + +d'autres amènent un chariot chargé de vin et d'armes. + + +Pour mener à bien une guerre, comme celle qu'entreprenait +Guillaume, il faut non seulement des hommes, mais encore des +armes, des munitions, des provisions de toutes sortes. La +Tapisserie abonde ici en détails pittoresques et curieux. Nous +voyons des porteurs chargés de toutes les pièces de l'armure, +épées, lances, heaumes ou casques. Voici les broignes, et nous +pouvons juger de leur poids par l'effort que nécessite leur +transport. Puis vient ce char à vin avec un râtelier pour les +lances et les heaumes. Des soldats sont chargés de provisions: +l'un d'eux a sur l'épaule un baril semblable à ceux qui servent +encore aujourd'hui au transport du cidre, ou de l'eau-de-vie, dans +la vallée d'Auge. + + + + +[p. 85] + +Pl. V, n° 43 et 44. + + ++ HIC: WILLELM: DUX IN MRGNO: + +NRVIGIO: MARE TRAN51VIT + +ET VENIT AD PEVENESÆ:- + + +Le duc Guillaume traverse la mer avec sa grande flotte, + +et aborde à Pevensey. + + +Devant l'inscription nous trouvons une croix analogue à celle que +nous avons vue. Elle indique que nous allons aborder une nouvelle +phase du drame, le troisième et dernier acte. + + +Tous les préparatifs de l'expédition sont terminés. Après une +longue attente, le vent souffle enfin favorablement. L'armée va +s'embarquer. Guillaume à cheval, suivi de son état-major, se rend +au bateau qui doit le conduire en Angleterre. La flotte défile +sous nos yeux. Les marins ont hissé et assujetti le mât qui +soutient la vergue. Le vent gonfle les voiles; la marche doit être +rapide. Même en tenant compte des erreurs de perspective, on doit +penser que les vaisseaux n'étaient pas tous de même dimension. +Celui de Guillaume, « le Mora », don de la duchesse Mathilde, est +des plus importants, et se distingue facilement. Au haut du mât il +porte une croix, rappelant l'étendard envoyé par le Pape; car +Guillaume avait dénoncé partout le parjure en réclamant justice, +et Harold fut sommé de comparaître devant la Curie Romaine. Sur +son refus de se soumettre à cette juridiction, [p. 86] le Pape, +nous dit Ordéric Vital (77), se déclara pour le roi légitime et +lui prescrivit de prendre hardiment les armes contre le parjure. +Il lui envoya, en même temps, l'étendard de Saint-Pierre, qui +devait le préserver de tout danger. + + +Au-dessous de la croix, nous voyons fixé au mât de ce navire un +fanal carré, qui devait faciliter le ralliement de la flotte. + + +La voile, à sa partie supérieure, porte une bande transversale +ornementée. + + +Enfin, à la poupe est sculpté un personnage sonnant du cor, et +tenant de la main gauche un gonfanon. Une tradition nous dit qu'il +rappelle les traits du jeune fils du conquérant, qui régna sous le +nom de Guillaume le Roux. + + + + +[p. 87] + +PL. V, n° 45. + + +HIC EXEUNT: CABALLI DE + +NAVIBUS. + + +Ici on débarque les chevaux. + + +La traversée est terminée; la flotte aborde, le 28 septembre 1066, +à Pevensey, sur la terre anglaise. On largue les cordages, on abat +les mâts des navires, et on procède au débarquement des hommes, +des chevaux (78), des armes, des approvisionnements de toutes +sortes, puis on tire les navires sur le rivage. + + +L'abbé Laffetay a cru qu'on les empilait les uns sur les autres. +N'a-t-il pas été trompé par l'apparence et le défaut de +perspective? Et ne doit-on pas admettre que les bateaux ont +simplement été rangés les uns près des autres? A quoi bon, +d'ailleurs, se donner une peine inutile? Actuellement encore en +Normandie, surtout quand ils redoutent une tempête, les pêcheurs +tirent leurs barques hors de l'eau, et les rangent sur le rivage. + + +La Tapisserie, élément historique des plus sérieux, n'admet pas la +légende de l'incendie de sa flotte, par Guillaume lui-même. Il +était trop avisé pour se priver ainsi de cet unique moyen de +communication avec son duché de Normandie. + + + + +[p. 88] + +Pl. V, n° 46. + + +ET HIC: MILITES: FESTINAVERUNT: + +HESTINGA: UT CIBUM. + +RAPERENTUR::: + + +Les chevaliers se hâtent de gagner Hastings + +pour se procurer des vivres. + + +A peine débarquée, l'armée commence en hâte son mouvement en +avant. De Pevensey, elle se dirige vers Hastings, en s'emparant de +tous les vivres de la région. Ce sont des chevaliers qui partent +ainsi en maraudeurs. L'inscription le dit: milites; sans doute ils +n'ont pas le heaume, mais ils portent les autres pièces de +l'armure, la broigne, la lance, le bouclier, et l'épée qu'on ne +peut, il est vrai, apercevoir, parce qu'elle est fixée au côté +gauche. Avec eux, mais négligés généralement par le dessinateur, +étaient des servants de l'armée, tels, par exemple, les hommes qui +pillent la campagne, ou abattent les bœufs et les moutons, que +leur ramènent leurs camarades. + + + + +[p. 89] + +PL. V, n° 47. + + +HIC: EST: WADARD: + + +Ici est Wadard. + +Voici Wadard, personnage qui n'est connu que par cette unique +mention. Ses armes, son rôle, le désignent comme un officier +supérieur, chargé d'assurer la subsistance de l'armée. Il commande +la troupe qui revient de marauder, et préside au partage du butin. + + +Par ses ordres, un homme, armé d'une hache, s'apprête à abattre un +bœuf; pendant qu'il donne des instructions, un autre lui amène un +cheval, trouvé dans les environs, comme l'indique sa crinière +coupée en brosse. + + + + +On s'est beaucoup demandé qui était ce Wadard, si connu de ses +contemporains, malgré le silence des chroniques, que le rédacteur +des inscriptions se borne à nous dire son nom, sans nous indiquer +sa qualité, ou sa fonction. Les commentateurs ont donné libre +cours à leur imagination. Les uns pensent que Wadard était un de +ces Normands fixés en Angleterre, dans les environs de Hastings, +qui accourait au-devant de l'armée, pour la renseigner et la +guider; d'autres, que c'est lui qui a averti Guillaume du +couronnement de Harold (79). Mais, plus probablement, c'était un +Bayeusain, très connu dans sa ville, et qui avait été chargé de +l'intendance générale de l'armée. + + +N'est-ce pas ce rôle qu'il remplit sous nos yeux? [p. 90] +Toutefois, ce n'est qu'une hypothèse; on ne peut même affirmer +s'il était anglais ou normand. La seule chose certaine c'est que +le Domesday Book, rédigé de 1080 à 1086, mentionne un Wadard parmi +les vassaux du comté de Kent, attribué à l'évêque Odon de Bayeux. +Il est probable que c'est lui que mentionne la Tapisserie. + + +Avec beaucoup d'autres auteurs, nous signalons ce détail qui +montre bien que la Tapisserie est une œuvre contemporaine, +destinée à des contemporains au courant de tous les incidents de +la conquête, et dessinée non d'après les chroniques, qui toutes +ignorent Wadard, mais d'après des souvenirs, ou des renseignements +personnels. + + + + +[p. 91] + +PL. V, n° 48. + + +HIC: COQUITUR: CARO ET HIC: + +MINISTRRVERUNT MINISTRI + + +Ici on fait cuire la viande, on dresse les plats, + +et on prépare le repas. + + +Nous sommes au camp, et nous assistons à la préparation du repas +qui comprend trois phases distinctes, que l'inscription a soin de +bien préciser. D'abord on fait cuire la viande, coquitur caro; +puis on la retire du feu, et on la remet à des écuyers chargés de +dresser les plats dans une sorte d'office improvisé, +ministraverunt ministri, enfin on les sert sur la table, fecerunt +prandium. + + +On fait la cuisine en plein air. Le portique indique que le repas +de Guillaume est servi à part, peut-être dans une maison voisine. +Enfin, quand tout est prêt, on sonne du cor pour appeler les +convives, conformément à un usage probablement ancien, et qui se +continuera pendant le moyen âge, comme l'attestent nos chansons de +geste. + + +On a dû apporter de Normandie les ustensiles que nous voyons, +notamment ce fourneau, cette marmite, cette barre et ces fourches +trop soignées pour être des arbres coupés à la hâte dans la +campagne, cette herse avec ses broches chargées de viande. + + + + +[p. 92] + +PL. V, n° 49. + + +HIC FECERVUNT: PRRNDIUM: ET.HIC. + +EPISCOPUS: CIBU: ET: POTU: + +BENEDIClT. + + +Voici le repas. L'êvêque bénit la nourriture + +et la boisson. + + +Grâce à ces préparatifs, la table est abondamment servie; mais, +sauf un poisson, il est difficile d'identifier les divers objets +et victuailles qui l'encombrent. + + +Les convives sont Guillaume, l'évêque Odon, qui bénit le repas, +puis, probablement Robert de Mortain, qui, par son geste, indique +qu'il ne faut s'attarder à table, mais en toute hâte rechercher +les moyens d'assurer le succès de l'expédition. Son titre de Comte +doit l'autoriser à porter le manteau: s'il ne l'a pas ici, ni dans +la scène suivante, c'est par déférence envers son frère le duc de +Normandie, son suzerain. Odon ne conserve le sien qu'à raison de +sa dignité religieuse. Ce sont là de curieux détails du protocole +du temps (80). A la droite du duc Guillaume, est un personnage +dont la longue barbe appelle l'attention. Fowke l'identifie, avec +beaucoup de vraisemblance, avec Roger, comte de Beaumont, surnommé +à la barbe, et qui se distingua tellement à la [p. 93] bataille de +Hastings, que les historiens ont mentionné son nom, malgré la +brièveté de leurs récits. + + + + +Le serviteur, portant un plat et une serviette, met un genou en +terre avant de commencer le service, conformément à un usage, qui +se continuera pendant le moyen âge (81). + + + + +Ce serait une erreur de ne voir, dans cette série de scènes +domestiques, que la préparation d'un repas de Guillaume et de +quelques membres de sa famille ou de son état-major. Ce que le +dessinateur a voulu, c'est nous montrer avec quelle sollicitude +Guillaume s'occupait de son armée, prenait soin de ses hommes et +veillait à leur subsistance. A peine débarqué à Pevensey, il +envoyait à la maraude des troupes chargées de rapporter les vivres +nécessaires, il les fait ensuite préparer et l'évêque Odon les +bénit avant chaque repas. + + +Dès lors, cette scène se revêt d'un véritable caractère de +grandeur: elle rappelle un détail historique intéressant, bien +digne d'être représenté, et qui accentue le caractère quasi +religieux de cette expédition, que le Pape avait bénie. + + + + +[p. 94] + +PL. VI, n° 50. + + +ODO: EPS: WILLELM: ROTBERT:- + + +Odon, évêque de Bayeux, Guillaume, Robert. + + +Après le repas, voici le conseil. Guillaume qui le préside, porte +le manteau et l'épée haute. A sa droite est l'évêque Odon, à sa +gauche Robert, comte de Mortain, qui, pour manifester son +impatience d'en venir aux mains sans tarder, tire déjà son épée. +L'un et l'autre étaient frères utérins de Guillaume, qui leur +témoigna toujours beaucoup d'affection. Ils prirent la plus large +part à l'expédition contre Harold. Au conseil tenu à Rouen, nous +avons déjà vu Odon initié aux plus importantes résolutions (Pl. +IV, n° 38). Bientôt nous le retrouverons à Hastings, pendant la +bataille, ralliant les fuyards et concourant grandement au succès +de la journée (Pl. VII, n° 62). + + + + +[p. 95] + +Pl. VI, nos 51 et 52. + +ISTE. IUSSIT: UT FODERETUR: + +CASTELLUM: AT. HESTENGA CEASTRA + + +Guillaume ordonne d'entourer de fortifications, + +le camp de Hastings. + + +Pour être à l'abri d'une surprise, le conseil a résolu d'entourer +le camp de fossés et de retranchements, qui en feront une +véritable forteresse. Quel est l'ingénieur que nous voyons +prescrivant les travaux, et plus loin les dirigeant? +Grammaticalement le mot iste de l'inscription désignerait Robert, +comte de Mortain, si les trois noms que nous venons de voir +étaient sur une même ligne. Mais Willelm est plus bas, sur une +autre ligne; iste peut se rapporter à lui. D'autre part, en voyant +ce personnage gros et fort, comment ne pas songer au Duc? C'est +ainsi que la Tapisserie et les chroniques nous le représentent, +tandis que Robert est grand et maigre. Or, malgré l'incorrection +du dessin, il n'est pas permis de négliger cet indice. Nous avons, +d'ailleurs, un renseignement plus décisif; c'est le gonfanon, orné +d'une croix, que porte ce personnage, et qui n'appartient qu'à +Guillaume. Dans les deux scènes, son costume est identique; si les +couleurs des vêtements ne sont pas les mêmes, c'est que la +brodeuse a voulu varier ses effets; car tout, jusqu'aux sabots des +chevaux, a fourni à ces artistes l'occasion de montrer leur +fantaisie. + + +[p. 96] Freeman nous apprend qu'il a retrouvé à Hastings, près de +la voie du chemin de fer, de grands fossés, en partie comblés qui +attestent l'importance des travaux que Guillaume fit exécuter à +cette époque reculée, pour protéger son armée (82). + + + + +Deux des ouvriers semblent lutter avec leurs outils. Faut-il voir +là un jeu du temps, ou bien un incident connu des contemporains, +et dont le souvenir est perdu? + + + + +Dans le lointain on aperçoit le camp, avec les palissades et les +tours qui le protègent. Guillaume, qui avait tout prévu, avait +fait préparer en Normandie les bois nécessaires, si bien qu'une +fois arrivés sur place, les charpentiers n'eurent plus qu'à les +monter. + + + + +[p. 97] + +PL. VI, n° 53. + +HIC: NUNTIATUM EST: WILLELM + +DE HAROLD: + + + +Guillaume reçoit des renseignements + +sur les agissements de Harold. + + +Un éclaireur envoyé en reconnaissance, ou un de ces Normands +d'Angleterre, qui font les vœux les plus ardents pour le succès de +Guillaume, lui annonce que Harold arrive en toute hâte avec son +armée. Le duc l'écoute avec la plus vive attention. On sent, à son +attitude, l'importance du renseignement, et avec quel soin il en +fait préciser les détails. D'après Freeman (83), ce personnage +serait le Connétable du palais d'Édouard, Robert, fils de Wymarc, +que nous avons déjà rencontré au chevet du roi mourant, ou son +envoyé. Ce Normand, ami d'Édouard, qui conserva ses biens, et +peut-être ses dignités sous le règne de Harold, fut un modèle de +loyalisme et de fidélité à Guillaume, son souverain d'origine, +comme au souverain de son pays d'adoption. Il aurait voulu éviter +l'effusion du sang, et serait là pour avertir Guillaume du succès +remporté par Harold sur les Norvégiens, lui annoncer la prochaine +arrivée de l'armée victorieuse, l'engager à regagner la Normandie, +et à éviter ainsi un désastre certain tandis qu'il en était encore +temps. + + +Si cette hypothèse était exacte, l'inscription de la Tapisserie +serait autre, et indiquerait le refus de Guillaume. Telle que nous +la lisons, elle ne peut faire allusion qu'à des renseignements +stratégiques. + + + + +[p. 98] + +PL. VI, n° 54. + + +HIC DOMUS: INCEND1TUR: + + +Ici une maison est incendiée. + + +Pour garantir la sécurité de son camp, le duc de Normandie fit +détruire tout ce qui pouvait entraver les mouvements de son armée, +servir de refuge à l'ennemi, et faciliter une surprise. Ainsi il +prescrivit de mettre le feu à cette maison d'où sort une femme +avec son enfant. La guerre a de ces nécessités cruelles! Sans +doute, un critique (84) a cru pouvoir admettre que l'incendie +avait été allumé par les soldats de Harold, pour empêcher les +Normands de se servir de cette maison, et de profiter des +provisions qu'elle renfermait, ou pour punir un compatriote +soupçonné de trahison. Mais l'inscription ne confirme nullement +ces hypothèses. Ne savons-nous pas, d'ailleurs, que Gyrth, frère +de Harold, lui avait conseillé de ravager complètement la contrée, +pour priver l'armée normande de toute ressource, et la mettre dans +l'impossibilité de se procurer les vivres nécessaires à sa +subsistance, mais que, par amour pour son peuple, Harold refusa de +suivre cet avis? Néanmoins la dévastation fut si complète que +longtemps après, lors de la rédaction du Domesday Book +(1080-1086), la contrée était toujours inculte. + + + + +[p. 99] + +PL. VI, nos 55 et 56. + + +HlC: MILITES: EXIERUNT: DE + +HESTENGA: ET: VENERUNT AD + +PRELIUM: CONTRA: HAROLDUM. + +REGE: + + +L'armée sort de Hastings, pour aller combattre + +le roi Harold. + + +Nous sommes au 14 octobre 1066. L'heure de la bataille a sonné. +Guillaume revêtu de sa broigne, de ses chausses, de son heaume, +armé de l'épée et de la lance, se prépare à monter le cheval, +présent du roi d'Espagne, Alphonse, que lui amène son écuyer, +Gautier Giffard, seigneur de Longueville. + + +Il traverse un petit bois et va se mettre à la tête de ses +chevaliers; derrière lui, on en remarque deux qui portent des +bannières: la première semi-circulaire représente un oiseau; c'est +l'étendard traditionnel et national des hommes du Nord, que les +Normands ont conservé depuis leur établissement en France; l'autre +est le gonfanon envoyé par le Pape. On le reconnaît à la croix qui +y est peinte. + + + + +D'après Wace, cet étendard fut confié à Toustain le Blanc, fils de +Rollon, seigneur du Bec, au pays de Caux. La Tapisserie, au +contraire, nous le montre porté par un autre chevalier que, +d'après les restes de l'inscription, en partie effacée d'ailleurs, +on croit être Eustache de Boulogne. Pas besoin de dire que nous +préférons le [p. 100] témoignage contemporain de la Tapisserie à +celui du poète, qui n'écrivait qu'un siècle environ après les +événements. D'ailleurs, Toustain le Blanc a bien été chargé d'un +étendard, mais c'est de l'étendard national, de celui où était +l'oiseau, nous dit Ordéric Vital. Turstinus filius Rollonis +vexillum Normanorum portrait (85). + + + + +A la tête de l'armée, voici Guillaume. Il tient à la main le bâton +de commandement (86) . On ne peut songer à une massue, qui n'est +pas une arme normande. Vient ensuite un autre cavalier absolument +semblable, que certains ont pris pour un de ses frères, Odon ou +Robert. Mais, ne vaut-il pas mieux voir là deux représentations de +Guillaume: l'une le montre commandant ses troupes, l'autre +interrogeant un de ses officiers? L'erreur est venue de la +longueur de l'inscription, qui ne pouvait tenir dans l'espace qui +lui appartenait normalement. + + + + +Il y a lieu de remarquer les deux parties de cette scène. Dans la +première, qui se termine aux mots AD PRELIVM de l'inscription, les +chevaux sont frais, impatients, pleins d'ardeur, les cavaliers +sont obligés de les calmer avec le frein. Après, la situation +change; on va à l'ennemi, on rend la main aux chevaux qui +s'avancent à pleine allure, pour rejoindre Guillaume, et bientôt +après, on les sentira excités par l'éperon. Ce n'est pas sans +surprise qu'on constate des nuances aussi délicates dans un dessin +de cette époque. + + + + +On a voulu voir dans les scènes de la bordure du haut, une +allusion aux violences commises par les hommes de guerre: leur +examen suffit à réfuter cette hypothèse. + + + + +[p. 101] + +PL. VI, n° 57. + +HIC: WlLLELM: DUX INTERROGAT: + +VITAL: SI VIDISSET HAROLDI + +EXERC ITU + + +Le duc Guillaume demande à Vital s'il a vu l'armée de Harold. + + +Les deux armées ne sont séparées que par une courte distance. +Guillaume qui veut connaître la situation de l'ennemi, ses forces, +les dispositions qu'il a prises, a envoyé en reconnaissance des +éclaireurs qui ne tardent pas à recueillir d'importants +renseignements. Vital, qui les commande, accourt au galop pour +rendre compte de ses découvertes, tandis que sa troupe, dissimulée +derrière les arbres d'une éminence, continue de surveiller les +mouvements de l'ennemi. Le geste de Vital est des plus +significatifs. + + + + +Voilà encore un personnage important, évidemment très connu de son +temps, mais dont les chroniques ne nous ont même pas conservé le +nom. + + +Vital est le nom d'un témoin d'un acte constatant que +l'évêque Odon acheta, en 1098, un terrain pour agrandir son palais +épiscopal de Bayeux: il devait donc être connu dans cette ville, +comme Turold et Wadart, que nous avons déjà rencontrés. De plus, +dans le Domesday Book, nous retrouvons un Vital, parmi les vassaux +de l'évêque Odon. C'est encore un Vital qui a fondé la célèbre +abbaye de Savigny, en Normandie. + + + + +[p. 102] + +PL. VI, n° 58. + + +ISTE NUNTIAT: HRROLDUM REGE + +DE EXERCITU WILELMI DVCIS + + +Un éclaireur renseigne le roi Harold + +sur l'armée du duc Guillaume. + + +Comme Guillaume, Harold veut se renseigner sur les forces et la +situation de son adversaire. Un de ses éclaireurs observe le camp +normand du haut d'une colline, puis accourt rendre compte de ce +qu'il a vu et constaté. Harold avait aussi envoyé des espions qui, +nous atteste le chroniqueur, déclarèrent n'avoir rencontré dans le +camp de Guillaume qu'une foule de moines rasés récitant des +prières; mais, Harold qui avait vécu en Normandie, dissipa leur +erreur et leur déclara que ces prétendus moines étaient de vrais +chevaliers qui se conduiraient vaillamment dans le combat. + + + + +L'armée anglaise n'a pas de cavalerie, même pour faire les +reconnaissances, qui sont confiées à des fantassins. Si Harold est +à cheval ici, c'est qu'il n'a pas d'autre moyen de se rendre +promptement d'un point à un autre, de s'assurer que toutes les +dispositions sont bien prises, et que ses ordres sont exécutés; +nous le retrouverons dans la bataille, combattant à pied avec ses +chevaliers, car les deux armées sont complètement différentes: +celle des Normands comprend surtout des cavaliers et des archers; +et sa force vient de sa mobilité même, de sa souplesse, [p. 103] +de la facilité avec laquelle elle peut effectuer une manœuvre et +exécuter une attaque. Elle brille surtout dans l'offensive. +L'armée anglaise, au contraire, sait surtout se défendre: sa force +vient de cette phalange de fantassins qui, se serrant les uns +contre les autres, forment, avec leurs boucliers, une muraille +quasi infranchissable. + + + + +[p. 104] + +Pl. VII, n° 59. + + +HIC WILLELM: DUX ALLOQUITUR: + +SUIS: MILLTIBUS: UT. PREPARARENT + +SE: VIRILITER ET SAPIENTER: + +AD PRELIVM: CONTRA: + +ANGLORUM EXERCITU: + + +Le duc Guillaume exhorte ses soldats à lutter + +avec courage et prudence contre l'armée anglaise. + +Avant la bataille, Guillaume exhorte ses soldats. Un historien +(87), à l'exemple de Tacite et des autres écrivains de +l'antiquité, nous donne son discours, comme s'il avait été +sténographié par un des auditeurs: l'inscription de la Tapisserie, +évidemment plus exacte dans son laconisme, se borne à dire qu'il +demande à ses chevaliers de combattre viriliter et sapienter, avec +courage et prudence. + + +Le mot sapienter ne fait-il pas allusion à cette retraite +momentanée, que commandera Guillaume, pour amener les Anglais à +sortir de leurs formidables retranchements, et qui, suivie d'une +nouvelle attaque, assurera le triomphe définitif? + + +Quand la Tapisserie nous montre Guillaume parlant, le bâton de +commandement à la main, tous ses soldats courent déjà à l'ennemi; +le dernier se retourne pour ne rien perdre de ses paroles. + + + + +La représentation de l'armée est intéressante; elle nous [p. 105] +fait voir, à côté des chevaliers, les archers qui contribuèrent si +sérieusement au gain de la bataille. En général, ils ne portent pas +la broigne, mais un bliaud rentré dans les braies, et dans la +bordure, beaucoup sont nu-tête. Quelques-uns --les officiers +probablement --portent un bonnet pointu qui protège la tête (88). + + +En face est l'armée anglaise, composée de fantassins. Ce fut +certainement une surprise pour nos chevaliers qui tenaient à +honneur de combattre à cheval; mais ils ne tardèrent pas à +reconnaître la valeur de ces redoutables adversaires. + + + + +Au commencement de la bataille, la Tapisserie nous montre une arme +singulière, lancée par les Anglais et que nous étudierons avec les +autres armes. On ne sait comment l'abbé de la Rue a pu la prendre +pour l'épée de ce Taillefer qui, d'après le poème de Wace, parada +devant l'armée, après avoir chanté les exploits de Roland pour +exciter les courages. + + + + +Dès lors, tout parle de lutte; la bordure ne représente que des +animaux féroces. Voici la lice, qui réclame vainement sa loge à sa +compagne, défendue par ses jeunes chiens; des carnassiers +emportent des volailles: puis, voilà les victimes du combat, les +morts, les blessés, que l'artiste n'a pu, faute de place, +représenter dans la bande principale. + + + + +[p. 106] + +PL. VII, n° 60. + + +HlC CECIDERUNT LEWINE ET: + +GYRD: FRATRES: HRROLDI + +RE6IS: + + +Ici tombèrent Lewine et Gyrth, frères du roi Harold. + + +L'artiste a tenu à représenter la mort des frères de Harold, pour +rendre un très juste hommage à la valeur de deux héros, que leur +parenté signalait spécialement à l'attention; et aussi, pour +montrer la gravité du parjure, dont le châtiment frappait, non +seulement le vrai coupable, mais encore sa famille innocente. + + +Gyrth, d'ailleurs, méritait ici une mention particulière; car +tenant compte du serment que Harold avait prêté, il avait tenté de +l'écarter du champ de bataille. + + + + +Guy, évêque d'Amiens, dans son poème sur la bataille de Hastings +(89), raconte que Gyrth mourut, frappé par Guillaume dont il avait +tué le cheval. + +« Nam velox juvenem sequiter veluti leo frendens, + +Membratim perimens, hæc sibi verba dedit: + +Accipe promeritam nostri de parte coronam, + +Si periit sonipes, hanc tibi reddo pedes (90). » + + +[p. 107] Mais si le fait était exact, le dessinateur de la +Tapisserie, si bien renseigné sur les exploits du vainqueur, et +toujours disposé à les mettre en évidence, n'aurait pas manqué de +le dire dans l'inscription. + + +Les deux frères luttent avec l'ardeur du désespoir pour la défense +de leur patrie: l'un avec la terrible hache danoise, l'autre avec +la lance. Ce dernier se protège avec un bouclier rond à la boucle +saillante. Ils succombent tous deux, et leur courage malheureux a +été célébré par les poètes. + + + + +[p. 108] + +PL. VII. n° 61 + + +HlC CECIDERUNT SIMUL: ANGLI ET + +FRANCI: IN PRELIO: + + +Ici tombèrent beaucoup d'Anglais et de Français + +frappés ensemble au cours du combat. + + +Nous sommes en présence d'un des incidents les plus dramatiques de +la bataille, l'attaque du camp anglais. Harold, en général avisé, +l'a établi au sommet d'un promontoire escarpé, et, pour le +protéger contre toute attaque de cavalerie, il l'a entouré d'un +fossé profond, muni d'un parapet sur lequel il a placé des arbres +abattus. Il ne semble pas, quoi qu'en ait dit Wace, qu'il y ait eu +une véritable palissade. Impossible de trouver une position plus +favorable, et pour la défendre, Harold a cette excellente +infanterie saxonne, vraiment sans rivale, et qui, avec ses +boucliers serrés les uns contre les autres, opposait un véritable +mur aux attaques des Normands (91). + + +La Tapisserie ne nous fait pas soupçonner les difficultés de la +situation. Ces petites palissades très basses, surmontant la crête +d'un fossé, même la colline avec ses rampes abruptes, n'en donnent +point l'idée exacte. L'art du dessin, encore dans l'enfance, ne +permettait pas alors une meilleure représentation. + + +En cet endroit, la lutte fut particulièrement rude. En vain les +Normands, archers, fantassins, cavaliers multiplièrent à l'envi +leurs efforts, et firent des prodiges de [p. 109] valeur; ils +furent repoussés et obligés de se replier. Beaucoup tombèrent +dans le profond ravin de Malfosse, où périrent tant d'hommes et de +chevaux, que le sol en fut nivelé, nous dit Guillaume de +Malmesbury (92). La Tapisserie ne laisse entrevoir qu'une partie +de la vérité; l'inscription nous parle bien d'un combat violent, +mais ne dit rien de cet échec momentané qui fut l'occasion des +deux incidents que nous allons trouver. + + + + +Le mot Franci de l'inscription a fait croire à Bolton Corney, +l'auteur des Researches and conjectures, que la Tapisserie n'avait +été faite qu'après 1203, date de la réunion de la Normandie à la +France. Mais, dès le XIe siècle, le mot de « Franci » s'appliquait +très bien à l'armée de Guillaume, qui contenait des Bretons, des +Poitevins, des Bourguignons, des Flamands, etc., etc.; +c'est-à-dire des combattants venus de toutes les régions de +l'ancienne Gaule (93). + + +Dans le Domesday Book, commencé sous le règne de Guillaume le +Conquérant, en 1085, quelques années seulement après la date +probable de la remise de la Tapisserie à la cathédrale de Bayeux +(1077), les qualifications Franci homines, Francigenae sont à +chaque instant opposées à celle d'Angli, séparant ainsi les +conquérants de la population anglaise (94) . + + + + +[p. 110] + +PL. VII, n° 62. + + +HIC. ODO EPS: BACULU. TENEN5: + +CONFOR:- TAT PUEROS + + +L'évêque Odon, un bâton à la main, réconforte les soldats. + + +Ne parvenant pas à triompher de la résistance des Anglais, et à +forcer leur camp, Guillaume ordonna la retraite, comptant bien +reprendre l'offensive; mais ce mouvement menaçait de se changer en +déroute. Le bruit de sa mort commençait à courir. + + +Pour conjurer ce danger, il fallait l'intervention immédiate +d'hommes énergiques et résolus. La Tapisserie nous signale d'abord +Odon, évêque de Bayeux, qui, ralliant les fuyards, et les ramenant +au combat, exerça une sérieuse influence sur le résultat de la +journée, et mérita bien d'être mentionné ici. + + + + +L'évêque de Bayeux porte cette même broigne de cuir, qui nous l'a +fait reconnaître Pl. II, n° 18. Pour le combat, il a revêtu le +heaume, mais on ne lui voit aucune arme offensive, ni la lance, ni +l'épée; il n'a à la main que son bâton de commandement qui le +signale à tous et lui permet de rallier ses hommes. + + + + +Il est bon de remarquer que c'est ici qu'apparaît dans la bordure, +une longue suite d'archers: n'en peut-on pas conclure, que c'est à +partir de ce moment qu'ils exercèrent leur action décisive sur le +résultat de la bataille, [p. 111] en tirant très haut, sur l'ordre +de Guillaume, afin que leurs flèches en retombant, frappassent les +Anglais au visage? Nous allons voir que l'une d'elles atteignit +Harold à l'œil. + + + + +Le mot pueros de l'inscription attire l'attention. Dans le latin +du moyen âge, il désigne souvent un soldat, comme l'atteste +Ducange. Ici on peut y voir, dans un sens plus restreint, la +maisnie de l'évêque, c'est-à-dire le corps d'armée composé surtout +de ses vassaux et de ceux qui reconnaissaient son autorité +directe. + + + + +[p. 112] + +PL. VIII, nos 63 et 64. + + +HIC EST: WILLEL DUX + +E . . . . IUS + + +Voici le duc Guillaume. + +Eustache de Boulogne. + + +Un échec, même partiel, atteint toujours le moral des troupes. Les +pessimistes en profitent pour semer de fausses nouvelles, qui +engendrent les paniques. Ainsi se répandit le bruit de la mort de +Guillaume. Pour le démentir et ramener ses hommes au combat, le +duc enlève son casque et montre son visage découvert, en criant, +nous dit la chronique: « Regardez et constatez que je suis vivant +et avec l'aide de Dieu, j'aurai la victoire (95). Quelle est donc +cette folie qui vous pousse à fuir? Me, inquit, circumspicite, +vivo et vincam auxiliante Deo. Quæ vos dementia fugam suaclet? » + + + + +Près de lui, un chevalier le désigne aux fuyards, comme pour +attester la vérité de ses paroles et la nécessité de continuer la +lutte. Il porte le gonfanon orné de la croix. Son nom, en partie +effacé, se lisait dans la bordure. Les lettres qui restent E... +TIVS font penser, avec raison, à Eustache, comte de Boulogne. Nous +avons vu, en effet (Pl. VI, n° 56), que c'est à lui que fut confié +l'étendard béni par le pape (96). + + +[p. 113] Il faut constater qu'ici Guillaume ne porte pas d'armes +offensives; ce qu'il tient à la main, c'est le bâton de +commandement que nous lui avons vu (Pl. VI, n° 59) quand il +exhortait ses soldats à bien se battre, bâton semblable à celui +que nous venons de voir entre les mains de l'évêque Odon. +Pourtant, quand Guillaume (Pl. VI, n° 55) monta à cheval avant le +combat, il avait sa lance et son épée; d'autre part, tous les +chroniqueurs célèbrent à l'envi ses hauts faits. Guillaume de +Poitiers et surtout Guy d'Amiens nous le montrent frappant ses +ennemis de sa redoutable épée. + + +Comment se fait-il qu'il soit représenté ici avec ce bâton, qui +n'est pas une arme véritable? C'est qu'il a momentanément cessé de +se battre; il est à une certaine distance de l'armée anglaise, au +milieu de ses Normands; il veut se faire reconnaître, les rallier, +les ramener au combat. Le bâton est l'insigne du chef; c'est, +comme nous dirions aujourd'hui, une sorte de fanion qui le +distingue. Son épée, sa lance, semblables à celles des autres +combattants, n'attireraient pas l'attention; mais son bâton est un +véritable signe de ralliement. En ôtant son heaume et découvrant +son visage, Guillaume montre qu'il est vivant et qu'on doit le +suivre. + + + + +En 1864, on a trouvé en Suède dans les ruines de l'ancienne +Konungahella, à Kostellgarden, entre Gottenburg et Kongilf, un +bâton analogue; n'en peut-on pas conclure que Guillaume, en le +portant, se conformait à une tradition Scandinave, importée en +Normandie (97). + + + + +[p. 114] + +PL. VIII, n° 65. + + + +HIC: FRANCI PUGNANT ET. + +CECIDERUNT QUI ERANT: CVM + +HAROLDO:- + + +Ici les Français combattent + +et les soldats de Harold succombent. + + +Ramenés au combat, les Normands reprennent la lutte avec une +nouvelle ardeur. Les Anglais, qui, pour les poursuivre, avaient +abandonné leurs redoutables retranchements et rompu leur ordre de +bataille, surpris par ce retour offensif, ne peuvent conserver +leur avantage. Leur camp est envahi et le combat terrible, surtout +là où était arboré le dragon, étendard des Anglais (98). Auprès de +lui, pour assurer sa défense, s'étaient groupés les meilleurs +soldats. De leur côté les chevaliers normands redoublaient +d'efforts pour le conquérir, pendant que leurs archers ne +cessaient de faire pleuvoir des flèches sur leurs ennemis. + + +N'est-ce pas le roi d'Angleterre que nous voyons arracher une +flèche qui lui a crevé un œil? De toute cette scène, Wace nous +donne ce récit bien vivant: + + + + +« Normanz archiers ki ars teneient, + +As Engleiz mult espez traeient, + +[p. 115] + +Maiz de lor escuz se covreient, + +Ke en char ferir nes' poeient; + +Ne por viser ne por bien traire, + +Ne lor poeient nul mal faire + +Cunseil pristrent ke halt traireient; + +Quant li saetes descendreient + +De sor lor testes dreit charreient, + +Et as viaires les ferreient. + +Cel cunseil ont li archier fait + +Sor li Engleis unt en halt trait; + +Quant li saetes reveneient, + +De sor les testes lor chaeient, + +Chies è viaires lor perçoent + +Et à plusors les oilz crévoent + +Ne n'osoent les oilz ovrir, + +Ne lor viaires descovrir. + +Saetes plus espessement + +Voloent ke pluie par vent; + +Mult espès voloent saetes + +Ke Engleiz clamoent vibetes. + +Issi avint k' une saete, + +Ki de verz li ciel est chaete, + +Fèri Héraut de sus l'oil dreit. + +Ke l'un des oilz li a toleit; + +E Heraut l'a par air traite, + +Getée a les mains, si l'a fraite + +Por li chief ki li a dolu + +S'est apuié sor son escu (99). » + + +« Rom. de Rou, v. 13276. » + + + + +Dans la bordure du bas, on remarque quatre meubles très spéciaux, +sortes de carquois de grande dimension, [p. 116] véritables +magasins de flèches, que, selon toute vraisemblance, on amenait +dans la bataille, là où le besoin s'en faisait particulièrement +sentir, afin de permettre aux archers de renouveler leurs +provisions, qui s'épuisaient forcément très vite. Ce détail +archéologique ne semble pas avoir été remarqué malgré sa réelle +importance. + + + + +[p. 117] + +PL. VIII, n° 66. + +HIC HAROLD:- REX:- INTERFEC + +TUS: EST + + + +Le roi Harold est tué. + + +Malgré la douleur que lui causait sa blessure, Harold continua la +lutte avec l'énergie du désespoir, cherchant encore à vaincre, ou +au moins à retarder la défaite, lorsqu'un chevalier lui donna le +coup mortel. Il a donc succombé en vaillant chevalier, défendant +sa patrie aussi longtemps que ses forces épuisées lui ont permis +de tenir une arme, méritant l'estime de ses adversaires et tous +les honneurs que les vainqueurs doivent au courage malheureux. +Pourtant un homme s'acharna sur son cadavre, lui coupa la jambe et +la rejeta au loin. L'histoire ajoute que Guillaume, indigné, +chassa de son armée, comme félon, l'auteur de cette lâcheté (100). + + + + +Dans la bordure, nous voyons les horreurs de la guerre, les +pillards rapaces qui, pour s'enrichir aux dépens des nobles +victimes du combat, les dépouillent de leurs armes et de tout ce +qu'elles peuvent avoir de précieux. + + + +[p. 118] + +Pl. VIII, n° 67. + + +ET FUGA: VERTERUNT ANGLI + + +Les Anglais sont en fuite. + + +En amenant par une fuite simulée les Anglais à rompre leur ordre +de bataille, et à sortir de leurs retranchements où ils étaient +inexpugnables, Guillaume avait décidé du sort de la bataille. Les +Normands pénétrèrent alors dans le camp, où la lutte continua âpre +et sanglante, jusqu'au moment de la mort de Harold, qui fut vite +connue de tous. Alors les Anglais épuisés, désormais sans chef, +s'enfuirent dans toutes les directions. Les gestes, les +attitudes des vainqueurs nous disent l'ardeur de la poursuite que +purent seules arrêter l'obscurité de la nuit et les difficultés +d'un pays inconnu et boisé. + + +La Tapisserie nous montre avec quelle tranquillité les combattants +se retirent à l'abri d'un bois, signalé par ce groupe d'arbres. +Ils s'en vont sans hâte, remportant leurs masses de pierre +analogues à celle que nous avons signalée au commencement de la +bataille (Pl. VII, n° 59). A peine se retournent-ils pour +constater que toute poursuite a cessé. + + +Autour d'eux, sont les servants de l'armée; affolés, ils se sont +emparés des chevaux et, non encore tranquillisés par la +distance, ils ne cessent de les exciter et d'activer leur +marche. + + +Dans ces fuyards, on n'aperçoit aucun de ces chevaliers revêtus de +la broigne, que nous avons vus se comporter si vaillamment. +Auraient-ils été exterminés jusqu'au dernier, [p. 119] ou plutôt +le dessinateur de la Tapisserie n'a-t-il pas tenu à rendre cet +indirect hommage à leur courage et à leur héroïsme? + + +Si maintenant nous jetons le regard sur les Normands vainqueurs, +quelle différence d'aspect entre cette troupe débandée et la belle +armée, si bien ordonnée, que nous avons vue avant le combat! Un +seul des cinq chevaliers a conservé sa lance, les quatre autres +l'ont perdue ou brisée dans le combat; trois n'ont plus de heaume. +Les chevaux sont épuisés, et les cavaliers font de vains efforts +pour les exciter. Un archer, entraîné par l'ardeur du combat a +enfourché un cheval sans maître, et s'efforce de parachever la +victoire par la poursuite acharnée des vaincus. + + + + +[p. 120] + +§ 2. BORDURES + + +Les tableaux de la vie de Harold et de Guillaume, que nous venons +d'étudier, se déroulent entre deux bandes de broderies, qui les +bordent en haut et en bas. A notre gauche une garniture analogue, +formée de fleurons et d'entrelacs, complète un véritable +encadrement. Aussitôt après, nous avons la scène désignée par +l'inscription Edward rex (Pl. I, n° 1) où le roi d'Angleterre +donne des instructions à deux de ses sujets. Cet encadrement nous +montre que nous sommes au commencement de l'histoire qui va être +représentée. Il devrait évidemment y en avoir un semblable à la +fin. N'en trouvant pas, nous devons en conclure que nous n'avons +pas la totalité des tableaux rêvés par l'artiste qui a fait le +dessin: soit que le travail n'ait jamais été terminé, soit que la +fin ait été détruite et c'est, nous semble-t-il, l'hypothèse la +plus probable. + + +Frappé des analogies qui existent entre cette Tapisserie, et +celle que décrit l'abbé de Bourgueil, Baudri (101), dans son poème +adressé à Adèle, fille du Conquérant, l'abbé Laffetay imagine +qu'elle devait avoir les mêmes scènes finales, et qu'ainsi nous +avons perdu les tableaux représentant Guillaume remerciant ses +troupes, et recevant la soumission de la ville voisine. Cette +supposition est assurément séduisante; mais elle ne s'appuie sur +aucun fait sérieux et reste une pure hypothèse. + + + + +Dans leur ensemble, ces deux bordures sont un [p. 121] accessoire, +un ornement de l'œuvre principale. On y voit des sujets très +divers, et souvent des animaux affrontés qui rappellent certaines +sculptures de chapiteaux de cette époque. Toutefois lorsque le +dessinateur l'a jugé utile, le sujet principal se continue dans la +bordure. Nous y trouvons ainsi les mâts des navires, le sommet de +certains édifices, la comète, des inscriptions. La bordure +contient alors un véritable prolongement de la scène représentée +pendant la bataille; on y remarque en bas, la longue série des +braves tombés au champ d'honneur, et aussi les archers qui, +intervenant au moment opportun, ont décidé du sort de la journée +et assuré la victoire (Pl. VIII, n° 63). Tous les boucliers +anglais sont criblés de leurs flèches. Plus loin nous voyons +encore les victimes du combat, et les rapines de ces hommes qui +accourent sur les champs de bataille pour piller et s'enrichir des +dépouilles des morts et des mourants. Avant de relater ces divers +épisodes du combat, la bordure nous montre des animaux féroces, +hyènes, renards emportant des volailles; un loup menaçant une +chèvre, la lice réclamant en vain la loge qu'avait imprudemment +prêtée sa compagne (Pl. VI et VII, n° 59); un chien forçant un +lièvre; un faucon poursuivant une proie: scènes de violences +encadrant les derniers préparatifs et les commencements de la +bataille. Il y a donc un rapport entre les sujets de la Tapisserie +et ceux de la bordure. Il apparaît encore lorsque Harold reçoit un +homme du peuple qui apporte de graves nouvelles (Pl. IV, n° 36). +Les petits bateaux du bas doivent rappeler le sujet de la +conversation et annoncer qu'une flotte menace l'Angleterre. +Peut-on pousser plus loin les rapprochements? Deux fois on +rencontre dans la bordure des poissons, représentés comme ceux qui +forment le signe du zodiaque (Pl. III, n° 21 et [p.122] IV, n° +37), et on en a conclu que l'expédition du Mont Saint-Michel avait +eu lieu en février ou mars; et qu'à la même époque, l'année +suivante, Guillaume avait reçu l'avis du couronnement de Harold. +Les scènes de labourage et de semailles semblent aussi nous dire +que c'est au cours de l'automne que Guillaume négocia avec Guy de +Ponthieu pour obtenir la liberté de Harold (102); cela semble très +admissible. Avec cette interprétation, la Tapisserie préciserait +des détails que ne donnent pas les historiens. Mais on ne saurait +aller plus loin et trouver d'autres rapports entre les sujets +principaux et les bordures. Cette longue série d'animaux affrontés +ne semble avoir été dessinée que pour l'ornement de la tenture, et +le dessin, toujours un peu stylisé; les couleurs bizarres (103) +rendent très difficile la détermination des caractères, et +l'identification à peu près impossible. Certains animaux sont +absolument imaginaires, comme les centaures, les dragons, les +quadrupèdes ailés. Généralement les quadrupèdes alternent avec +les oiseaux. + + +Dans la première catégorie, on peut, semble-t-il, reconnaître des +lions, des moutons, des chiens, des béliers, des chameaux, des +cerfs, des sangliers, des renards, des loups, des lièvres, des +ânes, des boucs. Dans la seconde, des canards, des oies, des +aigles, des coqs, des cygnes, des dindons, des pélicans, des +pigeons, des éperviers, des grues, des dragons ailés, des +merlettes. [p. 123] On rencontre de-ci, de-là, trois obscena qu'on +a invoqués comme preuve que la Tapisserie ne pouvait émaner +d'Odon, ou de Mathilde. comme si toutes les époques avaient, à cet +égard, la même délicatesse! Les sculptures du haut moyen âge, les +enluminures des manuscrits, n'en fournissent-elles pas bien +d'autres exemples analogues, dont personne alors ne se +scandalisait? + + + + +En différents endroits, le dessinateur des bordures nous donne des +illustrations des fables d'Esope. C'est d'abord, le renard et le +corbeau (Pl. I, n° 4, III, n° 27) et puis le loup et l'agneau (Pl. +I, n° 5 et III, n° 4); la lice et sa compagne (Pl. I, n° 4, IV, n° +59); le loup et la grue; le renard, le singe et les animaux (Pl. +I, n° 5); le lièvre et le passereau (Pl. I, n° 6) (104); puis on +reconnaît un loup, un chevreau, une chèvre illustrant, sans +conteste, la fable d'Esope, quoique le chevreau ne soit pas dans +un enclos (Pl. I, n° 6). Vient ensuite une scène de chasse: deux +rabatteurs avec des chiens poursuivant un loup, ou un renard (Pl. +I, n° 8). Après, voici une autre fable, la brebis, la chèvre, la +génisse en société avec le lion; ensemble, ils poursuivent le cerf +(Pl. I, n° 8) que le lion va s'approprier au tableau suivant. Que +trouvons-nous ensuite? Les travaux des champs, le labourage, les +semailles, le hersage, la chasse à la fronde et un groupe +d'oiseaux, qui nous portent à penser que ces tableaux représentent +la fable de l'hirondelle et des petits oiseaux (Pl. II, n° 10) +(105). + + +Voici maintenant un bateleur avec son ours (Pl. II, [p. 124] n° +11), et une autre scène de chasse à courre (Pl. II, n° 12). + + +Après, recommencent des séries d'animaux, interrompues, çà et +là, par une fable. Ainsi, quand Harold rentre dans sa patrie, +après son long séjour en Normandie, nous retrouvons le loup et +la grue, le renard et le corbeau (Pl. III, n° 27) qui semblent des +allusions à sa situation. Sans doute, il est parvenu à se +soustraire à la puissance du redoutable duc de Normandie, mais +c'est au prix d'un serment, qui l'oblige à renoncer à ses +espérances au trône d'Angleterre. + + +Au moment de la bataille, nous retrouvons une nouvelle fable, +l'âne et le loup, répétée en haut et en bas (Pl. VI, n° 56). Et +ces deux chevaux liés (Pl. VII, n° 59)? Ne sont-ils pas +l'illustration d'une autre fable analogue que nous n'avons pu +identifier? + + + + +L'abbé de la Rue supposant que les fables d'Esope n'avaient été +connues en Occident qu'au XIIe siècle, en conclut que la +Tapisserie n'est pas antérieure à cette époque. C'est une erreur. +Pour la démontrer on invoque, en général, la traduction que le roi +d'Angleterre, Alfred, en aurait faite au Xe siècle; puis les +manuscrits, qui nous sont parvenus de cette époque, notamment +celui de Leyde, qui remonte au premier tiers du XIe siècle (106). + + +Freeman, l'éminent historien, sans s'y arrêter autrement, +retourne l'objection, et répond, que la Tapisserie est un document +si authentique, qu'il prouve, à lui seul, que les fables étaient +connues au XIe siècle (107). Ne doit-on pas donner à +l'observation un autre caractère? Si les fables d'Esope étaient au +XXIe siècle un sujet d'érudition, [p. 125] si elles n'étaient +connues que des savants, jamais le dessinateur de la Tapisserie +n'eût songé à les représenter. Tout démontre, en effet, qu'il ne +cherche qu'à donner une exposition claire de son sujet. Il n'est +pas, comme les artistes de la Renaissance, tenté de faire étalage +d'érudition. Des fables, connues seulement des savants, ne +pouvaient trouver place dans son travail, tandis qu'il +accueillait avec empressement des apologues populaires qui, +souvent, pouvaient se rattacher au sujet principal. + + +La tradition avait rendu ces récits populaires. Les Romains les +avaient reçus des Grecs, puis les avaient transmis aux Gaulois. +Ces derniers, à leur tour, les avaient redits aux Francs et aux +Normands. Peu à peu, ils étaient entrés dans le folklore du temps. +N'avons-nous pas tous appris des contes, des récits merveilleux, +et des fables avant de les lire dans les livres? + + +----- + + + + +[p. 126] + + + + +[p. 127] + +===== II ===== + + +ÉTUDE CRITIQUE + + +============== + + +[p. 128] + + +[p. 129] + +Nous venons de jeter un coup d'œil sur l'ensemble de la +Tapisserie. Nous avons vu se dérouler tous les tableaux qui la +composent; nous avons souligné les curieux détails ainsi que les +éléments historiques ou pittoresques qu'ils renferment; notre +étude ne peut s'arrêter là. Il est nécessaire de la reprendre, +de nous élever un peu, de rechercher les aperçus plus généraux, +les observations qui s'appliquent non plus à tel ou tel objet, à +tel ou tel tableau, mais à l'ensemble de la tenture, ou, au moins, +à un certain nombre de scènes. + +Ce nouvel examen nous amènera à nous demander d'abord, quel est le +véritable sujet représenté. Après, nous nous attacherons à l'étude +du dessin et de son exécution, en nous demandant quel est son +caractère, et si ce chef-d'œuvre du xi c siècle fait partie du +patrimoine artistique de l'Angleterre ou de la France. Ensuite +entrant plus profondément dans notre sujet, étudiant le costume +civil et militaire, l'armement, les constructions, nous verrons à +quelle époque on en trouve d'analogues. Nous interrogerons aussi +les inscriptions et après nous fixerons la date de la Tapisserie; +enfin, nous rechercherons si, conformément à la tradition, elle +peut être à bon droit attribuée à la reine Mathilde. + + +----- + + + + +[p. 130] + +CHAPITRE PREMIER + + +VÉRITABLE SUJET DE LA TAPISSERIE + + + + +On répète toujours que la Tapisserie de Bayeux représente +l'histoire de la conquête de l'Angleterre par Guillaume le +Conquérant. Ce n'est pas tout à fait exact. Sans doute, nous y +trouvons des tableaux nous montrant les préparatifs de +l'expédition, le débarquement à Pevensey et la victoire de +Hastings, mais loin d'être le sujet principal, ce n'en est +qu'une partie, la conclusion du drame poignant exposé à nos yeux. + + +Le véritable sujet, c'est le parjure de Harold et son terrible +châtiment. Ce prince occupe une place aussi importante que +Guillaume. Pour nous faire apprécier toute l'horreur de son crime, +la Tapisserie nous expose quelle lourde dette de gratitude Harold +avait contractée envers Guillaume, qui, au prix d'une énorme +rançon, l'avait d'abord arraché des mains de Guy de Ponthieu, puis +l'avait reçu magnifiquement dans son palais de Rouen, et, le +traitant comme son frère d'armes, l'avait emmené dans l'expédition +de Bretagne, entreprise probablement (?) à sa demande (108); +enfin l'avait armé chevalier. + + +Après tant de bienfaits, d'aussi signalés services, [p. 131] +Harold n'avait, semble-t-il, rien à refuser à Guillaume; aussi, ne +doit-on pas être surpris qu'il promette solennellement de l'aider +de tout son pouvoir à se mettre en possession du royaume +d'Angleterre, que son cousin, le vieux roi Édouard, venait de lui +léguer. N'oublions pas que Harold, comme sujet de ce prince, +devait faire tous ses efforts pour assurer l'exécution de sa +volonté. Dans cette occurrence, ce serment semble très simple et +très naturel; c'était tout à la fois un acte de reconnaissance +envers son bienfaiteur, et de loyalisme envers son roi. Or, à la +mort d'Édouard, malgré son serment, Harold accepte la couronne; +mais Guillaume refuse de laisser aux mains d'un traître, d'un +parjure, ce royaume d'Angleterre qui est, désormais, son +patrimoine légitime. Il en appelle aux armes, et la bataille de +Hastings doit être considérée comme une sorte d'épreuve, de duel +judiciaire entre les deux rivaux. Si nous en croyons Guillaume +de Poitiers, Harold aurait accepté cette sorte de lutte; car après +avoir reçu les derniers ambassadeurs venant faire des propositions +de paix, il se serait écrié: « Que Dieu décide aujourd'hui ce qui +est juste entre Guillaume et moi (109). » Or, Dieu n'a pas permis +que Harold profitât de son crime; il l'a, au contraire, +cruellement châtié: et non seulement lui, mais encore ses frères +innocents, sont morts dans le combat (110). + + +Ainsi, le drame revêt un caractère de haute moralité, bien à sa +place dans une cathédrale. Il enseigne les fidèles, et leur +apprend quel respect on doit avoir pour la parole donnée, surtout +quand elle est accompagnée et [p. 132] confirmée par un serment, +solennellement prêté sur les choses les plus saintes, l'Evangile +et les reliques les plus vénérées. Wace, dans son récit de la +scène du serment, pour nous faire comprendre sa gravité, nous +dépeint l'émotion de Harold: + +Quant Héraut suz sa main tendi, + +La main trembla, la char frémi (111). v. 19838. + + +Ces idées sont bien du moyen âge, qui pratiqua si rigoureusement +la religion du serment, et spécialement du XIe siècle, qui a été, +par excellence, le siècle des épreuves judiciaires. + + +L'histoire, d'ailleurs, nous dit que c'est bien le châtiment du +parjure de Harold, que poursuivit Guillaume; c'est de ce parjure +qu'il se plaignit à Rome, par l'intermédiaire de Lanfranc, +prieur de l'Abbaye du Bec. Et pour arriver à punir ce crime, et à +réparer le préjudice causé, il fit prêcher une sorte de guerre +sainte. + + +Pour ses querelles ordinaires, pour ses précédentes guerres avec +ses voisins du continent, Guillaume n'avait pas pris ces +précautions: il s'était mis en campagne sans demander à Rome un +semblable appui. D'ailleurs, il n'eût probablement pas obtenu de +réponse favorable. Mais ici, la situation est toute différente. +Son parjure a rendu Harold indigne du trône, et a permis au Pape +de donner à Guillaume l'investiture du royaume d'Angleterre, et +de lui envoyer, avec sa bénédiction, un étendard béni, gage +sensible de son appui moral (112). + + + + +[p. 133] + +Enfin, ce qui montre le mieux ce caractère et l'importance que +l'opinion, non seulement en Normandie, mais encore en Angleterre, +attachait à cette violation de serment, c'est cette scène entre +Harold et son frère Gyrth, dont l'authenticité ne peut être mise +en doute; car elle n'est pas seulement racontée par les +historiens normands et français, mais encore par les chroniqueurs +anglais. A la veille de la bataille de Hastings, Gyrth veut +empêcher son frère d'y prendre part, et l'amener à se retirer à +Londres. Il invoque son intérêt et celui de la patrie elle-même: +« Si le roi, lui dit-il, prend part à la lutte et est vaincu, s'il +trouve la mort dans le combat, tout est terminé, l'Angleterre +est conquise, et la liberté anglaise périt par sa faute. » Puis +non content de ces raisons si graves, il ajoute en insistant: « +Il n'est pas bon de lutter contre le suzerain à qui on a prêté +hommage: n'as-tu pas prêté serment à Guillaume? crains donc +d'encourir la peine de ce crime affreux qu'est le parjure et +d'amener avec la tienne, la perte des hommes qui combattent avec +toi: « Cave ne perjurium incurras , et pro tanto scelere, tu cum +viribus nostræ gentis corruas nostræque progeniei permansurum +dedecus exinde fias (113). » On ne manquera pas de remarquer la +singulière virulence de l'expression. Et Gyrth de poursuivre: + + +« Moi, je ne suis pas dans le même cas, je n'ai pris aucun +engagement vis-à-vis de Guillaume, c'est fièrement, sans +arrière-pensée, sans trouble de conscience que je [p. 134] lutte +contre lui, c'est justement que je défends la liberté de ma terre +natale. Si je remporte la victoire, Harold, mon roi, en recueille +tous les fruits; si je suis vaincu, il reste pour réunir la +nouvelle armée qui arrive, la commander, venger notre échec, +c'est seulement sa défaite qui décidera de la lutte et du sort de +la patrie. » + + +Le chroniqueur anglais Guillaume de Malmesbury nous raconte la +même scène, et c'est à peine s'il en atténue la violence du +langage de Gyrth: « Tu ne peux nier que de bon gré, ou sous +l'empire de la contrainte, tu n'aies prêté à Guillaume le serment +qu'il te demandait: dès lors tu agiras sagement si, t'arrachant à +la nécessité menaçante, tu nous laisses affronter seuls le péril +de la bataille. Nous, nous n'avons prêté aucun serment, et il est +juste que nous prenions les armes pour la défense de la patrie. +Nec enim ibis in inficias quin illi sacramentum vel invitus, vel +voluntarius feceris; proinde consultius ages si instanti +necesitati te subtrahens, nostro periculo colludium pugnæ +tentaveris. Nos omni juramento expediti, juste ferrum pro +patria stringemus (114). » + + +Ces témoignages sont caractéristiques. Ils nous montrent bien le +respect religieux que nos pères du XIe siècle avaient pour tout +serment. Ils nous font comprendre le côté moral de la Tapisserie, +et son véritable objet. + + +Il nous semble aussi que cette explication du sujet de la +Tapisserie nous montre bien qu'elle a été conçue par un Français, +par un Normand, ami de Guillaume, qui a indiqué au dessinateur les +diverses scènes à représenter, et le sens de chaque tableau. Un +Anglo-Saxon lui aurait donné un tout autre caractère. Et la +moralité qui se tire [p. 135] du récit porte, en outre, à penser +qu'elle a toujours été destinée à la cathédrale de Bayeux, où elle +a été exposée chaque année jusqu'à la Révolution. + + +Par deux croix tracées au niveau des inscriptions, et se +confondant avec elles, il semble que le dessinateur ait voulu +diviser en trois parties, en trois actes, l'ensemble des faits +qu'il représentait. Le premier comprend le voyage d'Harold, sa +captivité à Beaurain. Au second, nous voyons Guillaume accueillir +avec empressement l'ami de Harold et en toute hâte obtenir sa +liberté, puis entreprendre avec lui l'expédition de Bretagne, +l'armer chevalier et recevoir de lui, en récompense de ces +services, la promesse solennelle de l'aider à occuper le trône +d'Angleterre que le roi Édouard lui a légué. + + +Le troisième et dernier acte commence au moment où Guillaume +s'embarque pour l'Angleterre, et se termine par la victoire de +Hastings où Harold trouva la mort. + + + + +[p. 136] + +CHAPITRE II + + +DESSIN + + + + +Quoique la Tapisserie ait été l'objet d'un grand nombre d'études, +on ne l'a pas encore, que je sache, considérée comme le plus +ancien grand monument de l'art du dessin existant en France +aujourd'hui. Pourtant, avant que les brodeuses pussent songer à +prendre leur aiguille, il a fallu qu'un dessinateur en traçât les +divers tableaux. Or c'est là une œuvre considérable, à toute +époque, mais surtout en cette fin du XIe siècle; en effet la +Tapisserie a été faite, au lendemain même de la conquête de 1066, +et très probablement, elle a été donnée à la cathédrale de Bayeux, +lors de sa consécration en 1077, comme nous le verrons plus loin. + + +Assurément, même aujourd'hui, ce serait pour un de nos artistes +contemporains, une tâche considérable qu'une illustration +comprenant une soixantaine de compositions, et pourtant leur +éducation artistique, les précédents nombreux dont ils +disposent, faciliteraient considérablement leur œuvre. Jugez par +là de l'effort fourni par le dessinateur du XIe siècle. + + +N'oublions pas qu'alors l'art du dessin est dans l'enfance, que la +sculpture ne nous a laissé que de rares spécimens presque +informes, que le vitrail à personnages n'existe pas et qu'il lui +faudra encore presque un siècle [p. 137] pour donner une œuvre un +peu intéressante; il ne reste que les enluminures des manuscrits, +qui ne représentent alors que rarement des personnages, et +n'offrent, en dehors des sujets religieux, que des tableaux +isolés. Parmi les œuvres qui nous ont été conservées, seules les +peintures de Saint-Savin nous présentent un ensemble comparable, +encore semblent-elles postérieures. Elles sont aussi très loin de +nous offrir cette remarquable unité qui est un des traits +particuliers de la Tapisserie, si bien qu'une étude, même +sommaire, y reconnaît le travail de plusieurs artistes. Ce sont en +outre des peintures religieuses, pour lesquelles il existait de +nombreux précédents, toute une tradition qui facilitait la tâche +du dessinateur. + + +Ici rien de pareil; la composition est forcément originale, le +dessinateur a créé toutes ces scènes successives, et l'état de +l'art à cette époque met en évidence ses hautes qualités et +atteste son incontestable valeur. + + +Avant tout il est sincère et ne recherche aucun effet. Quand il a +une scène à rendre, il s'efforce de lui bien donner son +caractère, et néglige tout ce qui ne concourt pas à exprimer sa +pensée. Il supprime tout à la fois les personnages et les +accessoires inutiles. Il libère l'action de tout entourage +d'atmosphère ou de paysage. La toile nue lui sert de fond. Les +indications de la nature du sol, du terrain sont dès lors réduites +à quelques lignes schématiques sans aucun rapport avec la +réalité. Ainsi dans les mouvements de terrain, les arbres, les +vagues de la mer, il n'y a, rien qui présente un intérêt +artistique et révèle la moindre étude, la moindre imitation de la +nature. + + + + +Avec la représentation des édifices nous constatons un premier +effort pour se rapprocher de la vérité. Saint-Pierre [p. 138] de +Westminster (Pl. III, n° 29) rappelle évidemment une église avec +sa nef aux hautes arcades surmontées d'une rangée de fenêtres, et +son chœur réunis par une tour centrale flanquée de quatre +tourelles carrées. Nous conservons encore des monuments de ce +type, notamment la cathédrale de Tournai. Le toit ici est d'autant +plus intéressant que ses rangées de pierres, ou de tuiles +parallèles, diffèrent du toit des autres édifices, où on rencontre +des imbrications de tuiles arrondies à leur extrémité, +vraisemblablement pour se conformer à la réalité. + + +Certaines constructions civiles sont peut-être plus intéressantes +encore. Le château, où Harold prend avec ses compagnons un repas, +avant de quitter l'Angleterre, ne rappelle-t-il pas les +constructions seigneuriales de ce temps, telles que nous les +montrent encore aujourd'hui de nombreuses ruines. Voici en effet +le cellier surmonté de la salle d'honneur où on accède par un +escalier extérieur. Disposition fréquente dans les châteaux de +France et d'Angleterre et qu'on rencontre aussi dans beaucoup de +constructions religieuses. + + +Plus loin, nous avons la salle d'honneur du palais de Guillaume, +avec sa décoration d'arcatures aveugles toute semblable à celle +des ruines du château de Dryes (Yonne). + + +Quelques autres détails de-ci de-là, notamment du palais du roi +Édouard, peuvent être rapprochés des imbrications de la +Manécanterie de Lyon. + + +Les supports des édifices varient de formes; parfois ce +sont des piliers, parfois des colonnes ou des faisceaux de +colonnes avec leur base, leur fût et leur chapiteau. Le long des +murs, grimpent des contreforts. + + + + +Le linteau du portique, où se tient la mystérieuse Ælfgyva, se +distingue par les têtes d'animaux de ses [p. 139] extrémités. +C'est un souvenir de la patrie primitive des Normands. Ils avaient +vraisemblablement élevé des constructions de ce style en +Normandie, mais elles ont disparu sans laisser de traces. Cette +représentation (Pl. Il, n° 17) que nous avons ici, comme certains +détails des édifices que nous avons rencontrés (Pl. III, n° 27; VI, +nos 54 et 55; I, n° 1; III, n° 26), ne permettent guère le doute +à cet égard. On en trouve encore quelques spécimens en +Scandinavie, comme le prouvent les moulages du musée du Trocadéro. + + +A cet art se rattachent encore les têtes d'animaux et les +fleurons, qui ornent les extrémités des navires. + + + + +Il y a donc dans la Tapisserie un effort manifeste pour se +rapprocher de la réalité; mais l'artiste ignore encore la +perspective, et dès lors son œuvre présente parfois de réelles +difficultés d'interprétation, tout en ne laissant aucun doute sur +le caractère pittoresque des constructions d'alors. Ajoutons que +la représentation peut-être un peu symbolique et systématique de +la forteresse de Dinan, avec sa motte, son fossé, ses palissades +et son donjon de bois, répond bien cependant aux descriptions +contemporaines, notamment à celle que nous donne le chanoine +d'Ypres Jean de Colmieu (115). + + + + +La Tapisserie nous donne encore une idée exacte d'une partie du +mobilier du temps: ici nous avons le trône royal, là le lit du +roi Édouard, ailleurs des outils, les reliquaires sur lesquels +Harold jura fidélité à Guillaume, les vaisseaux, les armes, toutes +les pièces du costume avec leurs caractères distinctifs. + + +[p. 140] + +L'artiste ne dessine pas seulement les objets inanimés, il +représente également de nombreux animaux. Tous sont vivants; on +les voit se mouvoir, et la naïveté du trait ne nuit pas à la +puissance de l'expression. Ils sont saisis sur le vif, ainsi les +chiens de chasse qui courent devant Harold (Pl. I, n° 2), au +moment où il va s'embarquer à Bosham. + + + + +Les chevaux sont plus intéressants encore, surtout quand on les +observe aux différentes heures de la grande journée de Hastings. +D'abord, au moment du premier rassemblement (P. VI, n° 56), on les +sent frais, hennissant, arrondissant le col sous l'action du +frein; puis à un premier signal, se rendant en hâte auprès de +Guillaume; galopant sous l'action de l'éperon (Pl. VII, n° 60) au +cours de la bataille; enfin complètement épuisés et incapables de +nouveaux efforts, lors de la poursuite des fuyards (Pl. VII, n° +67). + + + + +Mais arrivons aux personnages: et tout d'abord, reconnaissons +que si parfois ils sont raides, si leur tête n'est pas toujours +bien attachée aux épaules, pourtant, malgré ces incorrections, ils +sont en général pleins de vie. A chaque scène, on est frappé de la +vérité de leur attitude. Chacun a le geste qui convient au rôle +qu'il joue, à la fonction qu'il remplit. Il semble impossible +d'exprimer plus nettement sa pensée et son acte. + + +Le premier tableau est typique. Le roi d'Angleterre, Édouard, +s'entretient avec Harold et un autre personnage. On voit qu'il a +la parole, et qu'il donne des instructions d'une exceptionnelle +gravité. L'attitude des auditeurs dit leur stupéfaction. Puis nous +avons les scènes si vivantes du voyage, du repas (Pl. I, n° 4) à +Bosham, de [p. 141] l'embarquement, de l'arrestation (Pl. I, n° 7); +ne sent-on pas la protestation de Harold et la réponse du soldat, +qui se défend en invoquant l'ordre de son maître Guy de Ponthieu? + + +Voyez maintenant les messagers de Guillaume (Pl. II, n° 11), comme +ils se hâtent pour remplir sans retard leur mission; que d'efforts +pour presser leurs chevaux et accélérer leur allure! Le +dessinateur insiste ici sur un détail significatif. Après nous +avoir montré ces ambassadeurs avec leurs cheveux rebroussés par +le vent et la rapidité de leur course, il a soin de les +représenter normalement ramenés en avant, lors de l'audience que +leur accorde Guy de Ponthieu. Le contraste est trop exagéré pour +n'être pas voulu (Pl. II, n° 10). + + +Soulignons encore la mimique expressive de l'officier qui annonce +à Guy l'arrivée des messagers (Pl. I, n° 9), celle de Guillaume +leur donnant des instructions, et celle de l'ami de Harold +témoignant sa gratitude (Pl. II, n° 12); son attitude humble et +respectueuse contraste avec la pose théâtrale et emphatique de +Harold, lorsqu'il remerciera Guillaume de lui avoir rendu la +liberté (Pl. II, n° 16). On sent toute la différence entre la +reconnaissance d'un inférieur qui obtient d'un grand et puissant +seigneur une faveur inespérée, et la gratitude d'un égal +vis-à-vis de son égal, sentiment moins profond malgré la solennité +des formules employées. On doit encore remarquer l'effroi des +Anglais, quand un orateur de carrefour leur dit les malheurs +qu'annonce, selon lui, l'apparition de la comète (Pl. IV, n° 35). + + +Que de vie dans le conseil tenu à Rouen (Pl. IV, n° 38)! Ne +croit-on pas entendre Odon, qui sans tarder a pris son parti, +conseiller la guerre, et prendre les premières mesures, à la +stupéfaction de l'ami, qui est [p. 142] venu d'Angleterre apporter +la nouvelle de la mort d'Édouard, et du couronnement de Harold? + + +Il est vraiment impossible de signaler tous les détails; notons +encore toutefois les éclaireurs chargés par Guillaume, ou par +Harold, de recueillir des renseignements sur les mouvements de +l'ennemi; on les voit saisir toutes circonstances qui peuvent +faciliter leur mission, monter sur les éminences, se dissimuler +derrière les arbres et s'empresser de porter à leurs chefs le +résultat de leurs observations (Pl. VI, nos 57 et 58). + + + + +Enfin dans la bataille, lorsque pour arrêter la panique et ramener +ses troupes au combat, Guillaume lève son casque pour se faire +reconnaître, avec quel geste expressif Eustache de Boulogne le +désigne à ses compagnons (Pl. VIII, nos 63, 64)! + + +En présence de ces scènes si vivantes qu'il a étudiées avec tant +d'ingéniosité et de succès, Fowke a été tellement frappé de la +vérité de certaines figures qu'il a cru y trouver de sérieuses +tentatives de portrait, d'autant que l'inhabileté du dessinateur a +dû être exagérée par les brodeuses qui ont pu, malgré leur bonne +volonté, ne pas suivre toujours leur modèle avec une parfaite +exactitude. C'est même à une erreur, de leur part, qu'on est tenté +d'attribuer l'omission de certains détails essentiels: ainsi +Harold n'a pas toujours la moustache, qu'il porte habituellement, +et qui est un des caractères qui permettent de reconnaître, dans +la Tapisserie, les Anglais des Français (Pl. III, n° 28 et p. 68). + + +Il ne faut pas exagérer la pensée de Fowke. Il ne peut ici être +question du portrait nettement caractérisé de l'individu, qui +permet de reconnaître au premier coup d'œil son âge, son +caractère, son tempérament, ses habitudes. [p. 143] On ne le +rencontre pas avant l'extrême fin du XIIIe ou le commencement du +XIVe siècle. Il ne peut s'agir ici que de ce portrait stylisé, +généralisé, qui s'applique à tout un groupe de personnages dont il +réunit les caractères. C'est ce seul portrait que connut le XIe +siècle; mais il se perfectionnera peu à peu avec les progrès de +l'art du dessin, nous donnera les particularités de chaque +individu, les traits de son visage, même les détails de son +costume et arrivera à la perfection avec les Van Eyck et les +Memling (116). + + +Mais sous le bénéfice de cette expresse réserve, on ne peut +s'empêcher de remarquer que Guillaume est toujours représenté, +ainsi que dans les chroniques, comme très gros, très fort, tandis +que Harold, qui si souvent l'accompagne, est svelte et élégant, de +même Robert, comte de Mortain. L'évêque Odon est plus replet, et +son embonpoint approche de celui de Guillaume. + + +Il est possible de reconnaître certains traits de caractère. +Ainsi, bien que Guillaume et Harold soient à peu près du même âge, +le premier a toute la gravité de l'âge mûr, tandis que le second a +conservé toute la fougue, la vivacité, la nervosité de la jeunesse. + + +Le roi Édouard est grand, il porte toute sa barbe, conformément +à son sceau et aux chroniques. Tout en lui dénote le vieillard +affaibli par les ans. + + +S'il ne faut pas exagérer l'importance de ces détails, il n'est +pourtant pas permis de les négliger. Ils attestent à tout le moins +le souci de la vérité qui animait le dessinateur. + + +Toujours le dessin est singulièrement vivant et vrai. Lorsque +l'artiste a vu ce qu'il nous montre, il le représente [p. 144] +avec précision. Il connaît bien ses personnages et nous donne tous +les détails de leur costume ou de leur armement. Mais il n'a pas +assisté à la bataille, il n'a vu tomber ni les hommes, ni les +chevaux, et égaré par son imagination, il nous donne des +positions impossibles (Pl. VII, n° 61). + + +Il ne sait pas non plus comment à Pevensey on débarqua la +cavalerie (Pl. V, n° 45), sans quoi il nous aurait fait connaître +le dispositif employé pour faire sortir les chevaux des navires, +ce qui serait très intéressant. + + +Mais en dehors de ces rares exceptions, le dessin de la Tapisserie +se signale par son exactitude, et c'est ce qui en fait un document +historique de premier ordre. + + + + +Après avoir constaté ce souci de la vérité du dessin, +on n'est pas peu surpris de voir que les couleurs sont +employées de la façon la plus fantaisiste, évidemment +dans l'unique but d'assurer l'effet décoratif. + + +Les bizarres couleurs des chevaux et des animaux des bordures font +involontairement penser aux animaux fantastiques des bibelots de +la Chine et du Japon. Ces arts ont incontestablement plus d'un +point de contact, et ceux qui sont familiers avec les vieux +manuscrits ne seront pas surpris de cette observation. Les +analogies s'y ren- contrent fréquemment. + + +Dans la Tapisserie proprement dite, cette soif du +décor et de la variété se rencontre à chaque pas. + + +Le même personnage, représenté dans deux incidents d'une même +scène, ne portera pas des habits de même couleur. L'artiste se +sert de la couleur pour préciser et mettre mieux en lumière les +détails des choses qu'il représente. Prenons, par exemple, un +cheval. Il est toujours de profil, les jambes du premier plan sont +de [p. 145] la couleur du corps, les autres jambes d'une autre, +les contours sont accusés par un ton tranchant. Ainsi un cheval, +dessiné avec de la laine bleue, aura le corps et les jambes +rouges, les sabots jaunes: un autre avec des jambes jaunes aura +des sabots rouges. + + +Dans notre planche de détail, on remarquera, dans la +bordure haute, un animal qui a deux pattes blanches, +le reste du corps étant de couleur foncée. + + +De même dans la représentation de l'homme, les cheveux sont des +tons les plus bizarres, habituellement bleus, et entourés d'un fil +d'une autre couleur, rouge le plus souvent (117). + + +N'est-ce pas ce souci de mettre bien en évidence des +détails redoutés de son inexpérience, qui a amené le +dessinateur de la Tapisserie à représenter les diverses +parties d'un vêtement comme si elles étaient de natures +différentes? Ainsi nous voyons des broignes dont le corps +est maclé et les manches treillissées (Pl. VI, n° 56 et +notre planche de détail), comme aussi des corps treillissés +à manches maclées (Pl.VI n° 55) (118). + + + + +Ainsi, indépendamment de son incomparable intérêt +historique, la Tapisserie constitue une œuvre d'art très +remarquable, à laquelle aucun document contemporain ne +peut être comparé. + + +Mais à quelle école artistique doit-on la rattacher? [p. 146] +Evidemment ce ne peut être aux écoles classiques de Rome ou de +Byzance. Nous sommes ici en présence de cette nouvelle évolution +du génie humain, qui se manifesta dans toutes les branches de son +activité, à cette aurore du moyen âge. La cathédrale Saint-Pierre +de Westminster, les palais d'Harold, de Guy de Ponthieu ou de +Guillaume ne rappellent en aucune façon les temples, ni les +demeures de l'antiquité. Ils sont le produit de cet art nouveau, +créé par les peuples qui, après les invasions, s'établirent sur +les ruines de l'empire romain. Cet art se manifesta un peu partout +en Europe, avec des variantes nées de la fusion des traditions +locales, et du tempérament particulier de chacun d'eux. Ainsi, on +a distingué en Allemagne, en Angleterre, en France, plusieurs +écoles qui se subdivisent encore dans chacun de ces pays. En +France pour le dessin, nous avons l'école du Midi, et surtout la +remarquable école du Nord, dont le centre est Saint-Omer. + + +Des œuvres de ce temps, la Tapisserie se distingue par la +simplicité et l'exactitude du dessin, la vie des personnages. +Les vêtements n'y collent pas au corps et l'anatomie n'est +signalée qu'avec une discrétion relative. Surtout, on n'y +rencontre pas ces vêtements soulevés par un vent violent, que l' +Histoire de l'art d'André Michel considère comme la principale +caractéristique des écoles anglo-saxonnes si florissantes au Xe +siècle. Rien n'y rappelle ces images qu'on a qualifiées de +centrifuges. On n'y rencontre pas de vêtements plissés, ni de +bordures à crans. La Tapisserie de Bayeux est une œuvre plus +simple, plus sage, plus pondérée qui, tout en conservant +l'expression puissante du mouvement et de la vie, c'est-à-dire +les meilleures qualités des œuvres de ce temps, a su se dégager de +ces préciosités, de ces fausses élégances, [p. 147] qui souvent +servent à diversifier les différentes écoles. Par la puissance de +son originalité, de sa personnalité, son auteur a pu lui donner +une place à part dans l'histoire de l'art. Et par suite se pose +plus impérieusement la question de savoir à quelle école on doit +la rattacher. Ne semble-t-il pas que ce soit à l'école française, +dont elle inaugurerait les traditions fondamentales de justesse, +de pondération et de simplicité? Et dès lors, comment ne pas +rappeler que la reine Mathilde, à qui la tradition l'attribue, +est née comtesse de Flandre, à Lille, tout près de Saint-Omer (119) +où, dans la célèbre abbaye de Saint-Bertin, florissait alors la +principale école de miniature française, et qu'elle a pu y trouver +facilement l'artiste anonyme, qui a dessiné la Tapisserie. +Mathilde n'a pas dû songer à un artiste anglo-saxon, car rien ne +démontre la supériorité de cette école dans cette seconde moitié +du XIe siècle. + + +Ajoutons que cette grande admiratrice du génie de son mari ne +s'est jamais immiscée dans les actes de son gouvernement et de sa +politique insulaire, qu'elle n'a résidé qu'accidentellement en +Angleterre, et qu'elle a dû plutôt confier l'exécution de la +Tapisserie, de cette glorification de la conquête normande, à un +Français qui, naturellement, s'associait davantage à sa pensée et +partageait son légitime orgueil. + + + + +[p. 148] + +CHAPITRE III + + +EXÉCUTION MATÉRIELLE + + + + +L'exécution matérielle de la tenture de Bayeux donne +lieu à plusieurs observations. + + +Nous avons déjà dit que ce n'est pas une Tapisserie, mais une +broderie sur une longue bande de toile, formée de huit morceaux, +réunis par des coutures si fines qu'il faut un examen attentif +pour les constater (120). Elles se distinguent notamment des +raccommodages qu'on rencontre de-ci de-là. + + +Le premier morceau comprend le voyage de Harold, +sa captivité en Ponthieu et se termine par sa remise à +Guillaume. + + +Le second morceau représente son séjour à la cour du +duc normand, la guerre de Bretagne, son serment, +son retour en Angleterre et l'enterrement d'Edouard. +Ces deux bandes se rejoignent mal, et l'œil le plus +distrait est frappé de la différence de largeur de la +bordure haute (Pl. II, n° 15). + + +Les autres jonctions sont plus heureuses: la prochaine [p. 148] +est dissimulée dans les constructions du palais royal d'Angleterre +(Pl. IV, n° 30). Le fragment suivant nous fait assister à la mort +d'Edouard, au couronnement de Harold, puis à la construction de la +flotte normande. + + +Voici maintenant une quatrième partie qui nous montre d'abord, le +groupe des compagnons de Guillaume s'embarquant pour l'Angleterre +(Pl. V, n° 43), puis la traversée de la Manche, le débarquement, +enfin les apprêts du repas (Pl. V, n° 48). + + +Sur la cinquième nous voyons le repas béni par +Févêque Odon (Pl. V, n° 49), la construction du camp et +les préparatifs du combat. Dans l'inscription nous lisons +et venerunt. Le fragment suivant comprend ces mots: ad +prelium contra Haroldum; il nous montre les éclaireurs +des deux partis venant faire leur rapport; puis il nous fait +assister au défilé de l'armée normande (Pl. VI, n° 56). + + +Le septième fragment commence au mot exercitum +(Pl. VI, n° 59). Il nous donne les premiers incidents de +la bataille, la mort des frères de Harold et se termine +lorsque Guillaume ôte son casque pour se montrer à ses +hommes et les rallier. La couture est entre les mots hic +etfranci (Pl.l.VI, n° 61). + + +Le huitième et dernier fragment termine la Tapisserie. Il nous +représente la fin de cette lutte acharnée, l'énergique +intervention d'Odon et de Guillaume, la mort de Harold et enfin la +fuite de l'armée anglaise. + + +Ces morceaux sont de longueurs très diverses: évidemment chacun +fut confié à une ouvrière différente. + + + + +Deux espèces de fils de laine sont employées dans cette broderie: +l'une, destinée à couvrir les larges espaces, est beaucoup moins +tordue que l'autre, sorte de cordonnet, réservé pour fixer les +traits du dessin, [p. 149] préciser les contours et ne couvrir que +les très petits espaces. + + +On remarque huit tons de laine: bleu, bleu clair et bleu très +foncé presque noir (121); vert clair et vert foncé; rouge, jaune +chamois, gris tourterelle. Ces tons vieillis, adoucis par le +temps, présentent à l'œil des ensembles pleins de charme et de +séduction, partout où de maladroites restaurations n'y ont pas +mêlé des notes criardes et discordantes. + + + + +La technique du travail semble assez simple. + + +Sur la toile dessinée, les brodeuses couvraient l'espace, qui +devait avoir une même couleur, avec des fils parallèles serrés les +uns contre les autres; puis, quand leur longueur le réclamait, +elles les maintenaient avec d'autres fils, qui les croisaient de +distance en distance (0m,005 environ) et qui étaient fixés çà et +là par des points d'arrêt. Enfin, avec des points de tige de +couleurs différentes, on sertissait le travail, de façon à bien +préciser les contours (122). + + + + +De toute évidence, il y a eu des essais, des tâtonnements. Dans +les premières scènes, les personnages sont très différents de ceux +que nous trouvons après: ils nous apparaissent petits, gros, +trapus, leurs têtes sont [p. 151] énormes (Pl. I, n° 1). Plus +tard, à partir de rembarquement de Harold (Pl. I, n° 5), ils +prennent un aspect plus svelte, plus élégant qu'ils conservent +pendant tout le reste de la tenture. + + +On remarque toutefois les mêmes défauts, mais un peu atténués au +commencement du quatrième morceau, dans le groupe de chevaliers +qui va s'embarquer pour l'Angleterre (Pl. V, n° 43). N'est-ce pas +une raison de penser que les diverses parties furent commencées en +même temps par différentes ouvrières, qui recevant une direction +unique, ne tardèrent pas à donner à l'ensemble du travail ce +caractère général d'unité, qui frappe le regard ? + + +Pour constater les exceptions, il faut étudier avec soin les plus +minutieux détails de notre tenture. + + +Nous remarquons d'abord que les inscriptions, faites uniformément +avec de la laine bleu foncé, jusqu'au moment où l'évèque Odon +bénit le repas, donné à l'arrivée de Guillaume en Angleterre (1er, +2e, 3e, 4e morceaux), changent tout à coup de caractère et sont +ensuite composées de lettres rouges et bleu foncé donnant ainsi, +semble-t-il, une première preuve de la latitude laissée à chaque +brodeuse. + + +Nous en trouvons d'autres dans le choix des lettres employées. +Ainsi, seul le premier morceau nous montre les lettres onciales +OM, le V et l'abréviation GammaInv. Le D ne se rencontre que dans +le septième, et on chercherait vainement, en dehors du troisième, +l'abréviation formée d'un trait orné d'une boucle (Pl. IV, n° 32). + + +D'autre part, les bordures sont généralement remplies par des +bâtons inclinés et des animaux. D'abord ces [p. 152] bâtons sont +tantôt unis, tantôt ornés de bandes ou de dents de diverses +couleurs. Le plus souvent ils sont séparés par des animaux ou des +fleurons. Nous voyons au commencement du travail dans la bordure +du bas, les animaux réunis deux par deux, ou les scènes +représentées, séparées par deux bâtons inclinés, sans fleurons. Au +contraire, en haut, on remarque d'abord des gros fleurons, +rappelant les enroulements de la bande qui borde le commencement +de la Tapisserie, et les animaux ne sont plus deux par deux. Ces +fleurons vont bientôt disparaître: on ne les retrouve plus qu'au +commencement de la troisième bande, où un essai analogue avait été +tenté. Ils sont remplacés par un petit fleuron composé d'une tige, +ornée de deux feuilles, qui mesure rarement plus de quatre +centimètres; il a encore été adopté dans les deux bordures de la +seconde bande (Pl. II et III); à la troisième (Pl. IV) après les +gros fleurons, on en retrouve de petits semblables aux précédents, +puis apparaît une innovation: les feuilles de la tige sont +remplacées par de maigres entrelacs qui se répètent jusqu'à la fin +de la tenture. Remarquons toutefois qu'à partir du cinquième +morceau (Pl. VI), ils prennent plus d'importance, et que parfois la +tige disparaît complètement. N'est-ce pas à la fantaisie des +brodeuses qu'il faut attribuer ces variations, et ne +constituent-elles pas une sorte de signature qui permet de séparer +le travail de chacune? + + + + +A différentes reprises, la Tapisserie a été l'objet de travaux +rendus nécessaires par le long usage. En 1842 notamment, au +moment de l'exposer dans la vitrine où nous la voyons aujourd'hui, +Lambert a fait opérer de nombreuses réparations qu'un examen +permet de reconnaître çà et là. Tout l'épisode de Guy de Ponthieu +et la [p. 153] fin de la Tapisserie avaient particulièrement +souffert, et il a fallu procéder à une restauration, en tenant +compte des points laissés dans la toile par les aiguilles des +brodeuses, des parcelles de laine subsistant encore et enfin des +anciens dessins, notamment de celui publié par Montfaucon. Cette +restauration est loin d'être parfaite. Les ouvrières, qui ont +accepté la délicate mission de l'opérer, n'ont pas assorti très +exactement les laines qu'elles employaient avec les anciennes, et +leur travail n'est ni aussi soigné, ni aussi fini. Dans toutes les +scènes de l'épisode de Guy de Ponthieu notamment, on a abusé du +noir beaucoup plus dur que le bleu très foncé employé +primitivement. De là, dans toute cette partie, un caractère de +rudesse qu'on ne trouve pas ailleurs. Ajoutons que les curieux, +qui étudient patiemment la Tapisserie, ne tardent pas à être +absolument séduits par le charme et l'harmonie des couleurs des +parties qui nous sont parvenues intactes, et que c'est la crudité +des tons qui révèle d'abord la restauration. + + + + +Quoi qu'on en ait dit, ce travail est bien normand, et n'omettons +pas de rappeler à cet égard que, si les brodeuses anglaises +avaient acquis une notoriété méritée par leur habileté, les +normandes ne leur étaient pas inférieures; nous avons eu +l'occasion de rappeler le talent de la duchesse Gonorre, +grand'mère de Guillaume le Conquérant. L'art de la broderie +continua d'être en honneur. Il servait à décorer les appartements +comme à embellir les vêtements; ainsi, à leur mariage, le duc +Guillaume et la duchesse Mathiide portaient des manteaux ornés de +riches broderies de or traict à ymages et rien ne permet de les +considérer comme de véritables raretés à cette époque. + + +[p. 154] Donc pour nous, la Tapisserie est une œuvre bien +normande, conçue par un Normand (123), exécutée par des mains +normandes (124). + + + + +[p. 155] + +CHAPITRE IV + + +COSTUME CIVIL + + + + +Dans la Tapisserie, les rois portent une longue robe, insigne de +leur dignité et dessus un manteau fixé au col par une agrafe, +semblable à ceux que revêtent tous les personnages de quelque +importance. Ils ont de plus la couronne ornée de fleurons +grossiers (125). + + +Les autres hommes de tout rang ont un bliaud, sorte de blouse à +manches ajustées, serré à la taille par une ceinture et descendant +jusqu'au genou en s'élargissant en cloche comme un large jupon. +Celui de Harold et de ses compagnons semble un peu plus développé, +peut-être pour attester une mode anglaise. + + +Les cavaliers avaient adopté un bliaud plus court, dont le jupon +rentrait dans les braies, sorte de large culotte, analogue à +celles que portent encore quelques paysans bretons. C'est sur ce +bliaud qu'au moment du combat, on passait la broigne que nous +étudierons bientôt. + + +Comme les chemises actuelles, comme les blouses de [p. 156] nos +paysans, ces bliauds avaient sur la poitrine une ouverture qui +permettait de passer la tête. + + +Or, l'évêque de Laon, Adalbéron, dans son poème adressé au roi +Robert le Pieux, et Raoul Glaber (126) se plaignent justement, +quelque temps avant la conquête, de la manie qu'on avait de +raccourcir ainsi les vêtements. Et quelque temps après, sous le +règne de Guillaume le Roux, fils du Conquérant, Ordéric Vital +accusera les mœurs efféminées, qui amenaient alors les hommes à +porter des longues robes. Ces textes sont des plus importants pour +la date de notre Tapisserie; car, évidemment, elle a été faite +avant l'adoption des robes longues. + + + + +Guillaume de Malmesbury (127) nous donne une autre indication +précieuse, quand il nous dit la surprise des espions que Harold +avait envoyés au camp de Hastings, à la vue des Normands qui, +comme des prêtres, se rasaient la lèvre supérieure, au lieu de +laisser pousser leurs moustaches comme les Anglo-Saxons. Le +dessinateur de la Tapisserie a fait une observation analogue et il +en tient le plus grand compte. (Comp. Pl. IV, 29 et 33.) + + + + +Les différents visiteurs de la Tapisserie n'apprécient pas de la +même façon la coiffure adoptée généralement par les hommes en +dehors du combat. Les uns pensent qu'ils sont nu-tête, les autres +qu'ils portent un bonnet. + + +Au premier abord, en voyant sur chaque tête cette plaque de teinte +bizarre, délimitée par un fil d'une autre couleur, on peut +hésiter; mais l'examen attentif prouve que, si quelques +personnages ont un bonnet, ce sont bien les cheveux que l'artiste +a représentés de si singulière [p. 157] façon. D'abord, mettons +hors de cause certains cas qui ne peuvent permettre le doute. Ce +sont bien des cheveux rebroussés par le vent et la rapidité de +leur course que portent les envoyés de Guillaume, se rendant au +galop chez Guy de Ponthieu (Pl. II, n° 11). Et, comme pour marquer +son intention, l'artiste, au moment de leur audience, a eu soin de +leur rabattre les cheveux sur le front (Pl. II, n° 10). Un des +archers de la bataille, et l'archevêque Stigand sont également +significatifs (Pl. IV, n° 33). + + +D'autre part, le personnage à gauche de Guillaume, arrivant au +Mont Saint-Michel, porte certainement un bonnet, couvrant +complètement ses cheveux (Pl. II, n° 18). Enfin, on reconnaît très +nettement que Harold, conduisant son vaisseau (Pl. I, n° 5), Odon +arrivant au Mont Saint-Michel (Pl. II, n° 18) et le personnage +s'échappant de Dol (Pl. III, n° 21) ont des cheveux sous leur +coiffure. + + +Remarquons encore que les prêtres n'ont pas de bonnet, et que ce +sont bien leurs cheveux qui sont représentés puisqu'on voit leur +tonsure. D'autre part, si le dessinateur avait voulu représenter +des hommes coiffés d'un bonnet, il n'aurait pas manqué de nous +indiquer par une ligne jusqu'où descendaient les cheveux, comme il +fait pour représenter la barbe. Les vieux charpentiers qui +construisent les vaisseaux de la flotte de Guillaume, sont à cet +égard particulièrement intéressants à étudier (Pl. V, n° 41). Enfin, +lorsque le roi Edouard reçoit Harold à son retour de Normandie, il +porte une longue barbe, à mèches épaisses (Pl. III, n° 28), qu'on +ne peut naturellement confondre avec un bonnet ou autre élément de +costume; or, elle est représentée par une teinte grise entourée +d'un fil rouge. Ainsi sont les cheveux: une teinte unie, le plus +souvent grise ou rouge, sertie d'un fil d'un ton tranchant. + + +[p. 158] + +En France, alors, on avait l'habitude de se raser la nuque et de +ne conserver de cheveux que sur le sommet de la tête. Mais, +dira-t-on, comment les hommes de Guy de Ponthieu et les Normands +ont-ils adopté si généralement cette mode bizarre qui demeure le +meilleur indice pour distinguer dans la Tapisserie les Normands +des Anglais? + + +Déjà, sous les Mérovingiens, les Francs avaient adopté cette coupe +de cheveux; elle était abandonnée depuis longtemps, lorsqu'on la +remit en vigueur sous Robert II. Ce roi avait épousé une princesse +provençale et pour lui plaire, les courtisans, adoptant l'usage de +son pays d'origine, se rasèrent le sommet de la tête, au scandale +des vrais Français qui, pour manifester leur opposition, +adoptèrent la mode dont la Tapisserie nous atteste le succès; +mais, alors, elle devait être près de sa fin; car vers 1090, +Ordéric Vital, se plaignant de la corruption générale, reproche à +ses compatriotes de laisser pousser leurs cheveux comme les femmes +(128). + + + + +On s'étonnera peut-être de rencontrer tant de personnes nu-tête, +même dans la bataille; de voir le duc Guillaume, lui-même, diriger +les travaux du camp de Hastings alors que le vent souffle +violemment dans ses cheveux. C'est qu'à cette époque, on +conservait encore les traditions de l'antiquité grecque et +romaine, [p. 159] conformes d'ailleurs aux habitudes Scandinaves, +et c'est seulement à la fin du xi e siècle qu'on commença à se +couvrir habituellement la tête. Ordéric Vital, vers 1089, +s'indigne de cette nouveauté: Vix aliquis militum procedit in +publicum capite discoperto legitimeque tonso (129); c'est à peine, +s'écrie-t-il, si un homme de guerre ose se présenter en public la +tête découverte et les cheveux raisonnablement coupés: détail à +retenir, pour déterminer la date de la Tapisserie. + + + + +Tous les personnages portent des bandes molletières qui, après des +siècles d'abandon, sont actuellement reprises par nos armées +modernes. Parfois elles recouvrent complètement la jambe. Parfois +elles ne font que le nombre de tours nécessaires pour fixer et +maintenir les chausses qui sont prises dans des souliers, bien +ajustés au pied, et ne montant pas au-dessus de la cheville. Les +cavaliers ont de plus l'éperon, qui a la forme d'un petit fer de +lance. C'est le plus ancien type connu. + + + + +Cette conformité du costume et de tous les autres détails avec les +modes, les usages, les habitudes du XIe siècle, a frappé la +plupart des critiques qui ont étudié la Tapisserie. L'abbé de la +Rue, qui ne la date que du XIIe siècle, a surtout remarqué la +coupe des cheveux des Normands, et le port des moustaches par les +Anglais, qui, dit-il, sont bien de cette époque; mais il ajoute +que cela prouve « seulement que les dessinateurs se sont sous ce +rapport et avec raison, conformés à l'usage suivi dans les deux +pays à l'époque de la Conquête, et non parce que la Tapisserie +date de cette époque ». + + +[p. 160] + +C'est là une erreur capitale. + + +Au moyen âge, sans se préoccuper de la couleur locale et de la +vérité archéologique, les artistes, chargés de représenter les +scènes historiques, donnaient toujours à leurs personnages le +costume habituel, ou de théâtre, en usage de leur temps. Cette +règle est très générale; elle s'applique aux représentations des +arts du dessin, comme aussi aux récits des écrivains, et on ne +trouverait pas une œuvre authentique, reproduisant un fait ancien, +où on se soit préoccupé de donner à tous les personnages +représentés le costume de leur temps. + + +Les rares artistes, qui ont senti le besoin de montrer que la +scène qu'ils représentaient se passait au loin, à une époque +reculée, se sont bornés à introduire dans la scène, un personnage +pour caractériser le temps et le lieu. Ainsi au XIIIe siècle, au +portail de Notre-Dame de Paris, nous trouvons représentée +l'histoire de saint Etienne. Nous voyons successivement le saint +argumentant avec les docteurs Juifs, prêchant en public, +comparaissant devant le proconsul romain, puis lapidé et mis au +tombeau. Pour montrer que tout cela se passe en Orient, au temps +de la puissance romaine, l'artiste s'est borné à introduire dans +la scène du jugement, un soldat nègre revêtu d'une cuirasse +romaine (130). Les autres personnages ont le costume du XIIIe +siècle. + + +De même les poètes et les chroniqueurs empruntent les détails de +leurs récits à ce qu'ils ont sous les yeux, sans tenir compte du +progrès du temps et des modifications qu'il amène dans son +évolution. Ainsi Wace, qui écrivait au XIIe siècle, nous parle +dans son récit de la bataille de Hastings, de chevaux couverts de +fer, qu'il a [p. 161] pu voir, mais qui étaient inconnus au moment +de la conquête. De son côté Freeman (131) nous signale le récit +très caractéristique de la victoire remportée par Harold sur les +Danois à Stamford Bridge, quelques jours avant la bataille de +Hastings. Avec les détails que donne Snorro, qui écrivait au XIIIe +siècle, on croirait qu'il s'agit d'une bataille de ce temps. + + +Ce n'est pas sans raison que l'éminent historien, qui connaît bien +le haut moyen âge, frappé des détails précieux que nous donne la +Tapisserie, y trouve la preuve de son exécution aussitôt après la +Conquête, et se demande si une œuvre postérieure de trente ou +quarante ans, nous aurait montré les Anglais luttant à pied avec +la hache, auprès des paysans accourus avec leurs masses pour +repousser l'envahisseur, ainsi que le dragon qui était alors le +drapeau et le symbole de leur patrie. + + + + +[p. 162] + +CHAPITRE V + + +DE L'ARMURE ET DES ARMES + + + + +Comme armure défensive, les chevaliers ont la broigne ou brunie, +justaucorps couvrant les jambes jusqu'aux genoux, les bras +jusqu'aux coudes, et muni d'un capuchon pour protéger la tête. Par +sa forme, ce vêtement n'était pas sans analogie avec nos modernes +caleçons de bain. Comme eux, il devait avoir sur la poitrine une +ouverture permettant de le revêtir. La Tapisserie ne nous fournit +pas de renseignements précis sur ce point; toutefois, il est +probable que ce carré entouré d'une bordure (132), que nous voyons +sur la poitrine des chevaliers, dissimule cette ouverture et +fortifie son emplacement. + + +Ce vêtement de grosse étoffe ou de cuir, bien rembourré pour +atténuer la violence des coups, ne présentait pas toujours le même +aspect. Notre tenture nous montre deux sortes de broigne (133): + + +1° La broigne treslie ou treillissée, sur laquelle des lanières +de cuir cousues ou rivées à leur croisement formaient des carreaux +ou des losanges. + + +[p. 163] 2° La broigne maclée, recouverte d'anneaux de métal +juxtaposés, qui empêchaient les coups de lance ou d'épée de faire +des blessures profondes et mortelles. + + +Dans les représentations graphiques, la broigne maclée est très +difficile à distinguer du haubert (134), qui est un véritable +tissu de fer ayant son existence propre, et n'ayant pas besoin +d'être appuyé sur une étoffe ou sur du cuir. + + +C'est la broigne seule que nous montre la Tapisserie; nous en +avons la preuve dans la dernière partie, où des maraudeurs +dépouillent les morts (Pl. VIII, n° 66). Nous apercevons alors +l'envers du vêtement, et tandis que les deux côtés du haubert +seraient pareils, à l'intérieur de la broigne on ne distingue pas +d'anneaux, mais seulement la doublure et les points fixant les +bandelettes ou les anneaux (135). + + +On trouve la broigne treillissée dans la première partie de la +tenture et dans la scène de la bataille qui précède la mort des +frères de Harold (Pl. VII, n° 59). Ailleurs la broigne maclée +domine. Celle de Guillaume, lorsqu'il arrive au Mont Saint-Michel +(Pl. II, n° 18) et lorsqu'il monte à cheval pour se rendre à +Hastings (Pl. VI, n° 55), réunit les deux systèmes; sur le milieu +des carrés sont fixés les anneaux (136). Le duc porte, en outre, +des [p. 164] chausses et des manches garnies d'anneaux, mais très +peu de ses compagnons ont ces protections spéciales. Ces +innovations alors toutes récentes, et très coûteuses certainement, +ne sont adoptées que par deux autres chevaliers. + + + + +Sur la tête, au-dessus du capuchon, on laçait le heaume (137), +casque conique, muni d'une plaque appelée nasal, destinée à +protéger la figure, et spécialement le nez. + + +Des auteurs (138) ont soutenu que le nasal n'avait été connu +qu'exceptionnellement avant le milieu du XIIe siècle. Cependant, +les textes nous montrent que son usage était courant bien +auparavant. Ainsi, Guy d'Amiens, mort en 1076, l'atteste dans son +poème sur la bataille de Hastings; il nous représente Guillaume +enlevant son adversaire par le nasal de son casque et le jetant à +terre. + +Dux mentor, ut miles subito se vertit ad illum + +Per nasum galeæ concitus accipiens, + +Vultum telluri, plantos ad sidera volvit (v. 491-493) (139). + + + + +Il y a autre chose. Dans son Costume de Guerre et d'Apparat, M. +Demay cite de nombreux exemples de casque [p. 164] avec nasal à la +fin du XIe siècle. Or, les sceaux que nous datons par les actes +auxquels ils sont attachés, n'ont pas été gravés spécialement pour +chaque acte: beaucoup sont plus anciens, et nous donnent un +costume déjà vieilli au moment de leur emploi. On doit en conclure +que le casque à nasal, bien loin d'être un obstacle à +l'attribution de la Tapisserie au XIe siècle, était d'un usage +constant à cette époque (140). + + +D'autre part, si Guillaume n'avait pas eu à Hastings un casque à +nasal, lui cachant en partie la figure, il n'aurait pas été +obligé, au moment où le bruit de sa mort amenait une panique parmi +ses soldats, d'enlever son casque pour se faire reconnaître et +montrer qu'il était vivant. + +Iratus galea nudat et ipse caput + +Vultum Normanis dat... (141) Pl. VIII, n° 63). + + + + +Le nasal existait donc, et si nous en croyons la Tapisserie, il +était fixe; on n'en voit point de relevés. + + + + +Un des archers de Guillaume, probablement leur chef, a revêtu la +broigne et le heaume. Les autres ne portent que de courts bliauds +d'étoffe ou de cuir. Généralement ils ont la tête nue conformément +à la tradition Scandinave. Toutefois, quelques-uns ont des bonnets +pointus de laine ou de fourrure, qui constituent la première +défense de tête essayée au moyen âge. Usités au Xe siècle, ils se +transformèrent et devinrent bientôt le heaume métallique qui +protégeait contre les coups d'épée. + + +Nous avons signalé ce bonnet porté par un des [p. 166] seigneurs +les plus importants, qui accompagnèrent Guillaume dans son +expédition de Bretagne, probablement Harold. L'évêque Odon en +avait un semblable (Pl. II, n° 18). + + + + +Comme arme défensive, le chevalier a encore un bouclier oblong, en +amande, fait de bois, recouvert de cuir, et orné d'une boucle, ou +umbo, entourée de peintures, qui ne sont pas encore des armoiries. +Pendant le combat on le fixe au bras gauche par deux courroies +spéciales, les ènarmes. Une autre courroie, la guige, permettait +de le suspendre au cou. + + + +Quand on compare cette armure à celles des siècles suivants, on +sent qu'on est à une période de début, et que de nombreux progrès +sont à accomplir. Sans nous appesantir sur la difficulté de +revêtir cette broigne, sur son poids, son manque de souplesse, qui +sont, au premier rang, parmi les causes de son prompt abandon, +nous devons constater que, même dans ses meilleures parties, elle +n'offrait au chevalier qu'une protection assez peu efficace contre +les coups de lance ou d'épée; le heaume notamment ne protégeait +que le sommet de la tête. N'est-ce pas une preuve que nous sommes +à une époque très lointaine, au temps des premiers essais de +l'armure (142) ? Les perfectionnements vont se multiplier et dès +la fin du XIe siècle, la broigne va se diviser en deux parties: +une longue chemise d'étoffe ou de cuir, recouverte d'anneaux, et +des chausses protégeant les jambes. + + + + +Son caractère sacerdotal empêche l'évêque Odon de prendre une part +directe à la bataille, et de se jeter dans [p. 167] la mêlée: +aussi, n'a-t-il pas revêtu la broigne à anneaux de métal; celle +qu'il porte n'est recouverte que de morceaux de cuir (Pl. VII, n° +62). Guy de Ponthieu en porte une semblable quand il reçoit les +envoyés de Guillaume (Pl. II, n° 62). Odon ne veut pas se battre; +aussi n'a-t-il aucune arme, pas même un bouclier: il porte un +simple bâton de commandement, qu'il montrera à ses hommes pour les +rallier, et les entraîner là où ils doivent porter leurs efforts. +Guillaume en a un pareil avant la bataille, et aussi lorsqu'il +enlève son heaume pour se faire reconnaître. + + + + +Les armes offensives des Normands sont d'abord, la lance, dont le +fer en forme d'une feuille de sauge, présente une petite traverse +à l'endroit où il se réunit à la hampe. Cette traverse empêchait +l'arme de pénétrer trop profondément et par suite facilitait son +retrait pour une lutte avec un autre adversaire; puis l'épieu, +l'espié de la Chanson de Roland, reconnaissable à son fer barbelé; +arme de guerre, mais aussi arme de chasse, de parade, portée par +les gardes de Guy et de Guillaume, par les ambassadeurs et par +Harold sur son trône. A cette époque, dans la bataille, on tenait +ces armes très hautes, au bout du bras, à la manière antique. +L'épieu remplaçait le javelot et se lançait au loin; la lance +était réservée pour la lutte rapprochée. Le dessinateur de la +Tapisserie fait bien ressortir cette différence. Au siège de +Dinan, les assiégeants et les assiégés sont séparés par la largeur +du fossé, ils se servent de Fépieu (Pl. III, n° 23); à la bataille +de Hastings, où on lutte presque corps à corps, les Normands n'ont +que la lance (143) (Pl. VII, n° 59). + + + + +[p. 168] Les chevaliers portaient encore l'épée à quillons droits. + + + + +Les archers avaient leur arc et un carquois rempli de flèches, +fixé à la ceinture ou sur le dos. Il y avait d'autres carquois +plus importants, véritables magasins de réserve, qu'on apportait +là où l'ardeur du combat le rendait nécessaire: quatre sont +représentés dans la bordure (Pl. VIII, n° 65). Ils étaient d'autant +plus indispensables que la provision de flèches de chaque archer +devait être rapidement épuisée. + + + + +Les Anglais portent les mêmes armes défensives que les Normands, +grâce à une heureuse réforme opérée par Harold, lors de son +expédition contre les Gallois. L'ancienne armure, couverte de +plaques de fer, ressemblant à des écailles, était trop lourde et +n'eût pas permis de poursuivre l'ennemi dans ses retraites. On en +adopta une autre plus légère, qu'on appela corium, corietum, qui +assura le succès (144). Elle fut probablement imitée des broignes +de cuir normandes, qu'on voit portées par Guy de Ponthieu et par +l'évêque Odon. Au moment de la bataille de Hastings, un nouveau +progrès avait été réalisé. La Tapisserie nous atteste qu'on avait +adopté les broignes maclées et treillissées (145). + + + + +Les Anglais ont les mêmes armes offensives que les Normands, mais +ils préfèrent l'épieu à la lance; ils ont aussi l'épée et les +flèches: le dessinateur n'a représenté qu'un seul archer dans +leur armée (Pl. VII, n° 59) parce qu'il n'y en avait qu'un très +petit nombre et que leur rôle dans la bataille a été insignifiant. + + +[p. 169] Ils ont de plus la redoutable hache saxonne, avec son fer +à un seul tranchant, trop lourde pour être utilisée par les +cavaliers, et nécessitant l'usage des deux mains, arme terrible, +mais qui avait l'inconvénient de ne pas permettre de se protéger +avec le bouclier. La tactique de l'armée qui s'en servait +consistait à se grouper en phalange (146): sa force venait de son +esprit de corps et de sa cohésion. Sans doute, elle était sans +défense contre les traits que lançaient les troupes légères; mais +si elle avait assez de sang-froid pour rester bien unie, une +attaque de cavalerie ne parvenait pas à l'entamer, surtout quand +elle était protégée par des retranchements. Aussi à Hastings, +Guillaume éprouva-t-il un véritable échec au commencement de la +journée, et dut-il simuler une retraite. Mais lorsqu'il ramena son +armée au combat contre les Anglais qui, pour le poursuivre, +avaient abandonné leur camp, la lutte changea d'aspect et les +Normands l'emportèrent. + + + + +Au commencement de l'action, nous voyons une arme singulière entre +les deux armées. Evidemment elle a été lancée par les Anglais: ce +n'est pas une épée, mais une sorte de masse d'arme. Les +archéologues anglais (147) la rapprochent, avec raison, +semble-t-il, de ces pierres taillées à six têtes qu'on a trouvées +en Ecosse et qui devaient être montées sur des manches de bois. Ce +sont bien les lignis imposita saxa dont parle Guillaume de +Poitiers (148), quand il décrit les armes anglo-saxonnes. C'était +l'arme [p. 170] de ces citoyens qui se pressaient autour de Harold +pour défendre leur patrie. Après la défaite, des fuyards en +emportent de semblables. La présence de cette arme de pierre, que +les critiques n'ont pas mentionnée, est encore une preuve de +l'antiquité de la Tapisserie. + + + + +[p. 171] + +CHAPITRE VI + + +LES CHEVAUX ET LEUR HARNACHEMENT + + + + +La première impression du visiteur est toute de surprise en +constatant la couleur bizarre des chevaux, et on ne tarde pas à +remarquer que les brodeuses ne se sont pas servi des couleurs +pour nous donner le véritable ton de leurs robes (nous en voyons, +en effet, de rouges, de bleus), mais uniquement pour accentuer +l'effet du dessin et bien détacher les différents membres. On +rencontre ainsi des corps bleus sertis de rouge, et tantôt deux +jambes, tantôt une seule grise, et les sabots bleus et rouges. + + +Les chevaux ont été remarqués par les +spécialistes. Le commandant Champion, qui les a étudiés, a +spécifié les caractères de leur type: « la tête petite mais large +à son sommet, avec le front bombé du sarrasin, ou le chanfrein +camus du syrien, les oreilles minuscules, continuellement en +éveil, l'œil noble et vif, l'encolure longue, haute et +gracieusement flexible, la poitrine profonde et la selle bien à sa +place, la croupe arrondie avec la basse attache de queue qu'elle +comporte, les allures relevées du genou, et d'une souplesse que +les artistes ont su rendre (149). » + + +Mais ces caractères, intéressants à souligner au point de vue du +dessin et aussi de la race, où M. Champion [p. 172] croit +reconnaître un croisement d'oriental et d'espagnol, ne nous +donnent pas d'élément pour trancher les questions que les +archéologues soulèvent à propos de la Tapisserie. L'étude du +harnachement nous sera plus profitable. Il consiste toujours en +une selle à arçon, remarquable par son pommeau et son troussequin, +recourbés en sens opposé. Cette selle, fixée par une seule sangle, +porte des étriers, et est maintenue par une longe poitrail; +ajoutons que les chevaux ont le mors de bride. + + +Tous ces éléments sont caractéristiques du XIIe siècle, affirme le +commandant Lefèvre des Nouettes (150). Mais c'est une erreur, car +nous les retrouvons dans d'autres documents incontestablement du +XIe siècle, notamment dans les sceaux de Guillaume le Conquérant +(1069) et de Baudouin de Jérusalem (151). M. des Nouettes insiste +et fait remarquer que les chevaux sont ferrés, ce qui, pour lui, +dénote encore le XIIe siècle. La date de la ferrure des chevaux a +été l'objet de longues discussions. Pour dire qu'elle existait au +XIe siècle, on ne peut invoquer les sceaux qui ne mentionnent que +rarement ce détail minuscule, lorsqu'ils montrent le dessous du +pied du cheval. Toutefois, pour nous rendre compte de la valeur de +l'objection, interrogeons M. Lefèvre des Nouettes lui-même. Après +avoir déclaré que la ferrure était connue en Orient dès le IXe +siècle, il ajoute: « En occident, la ferrure n'apparaît qu'au +début du XIe siècle sur les documents latins; elle se propage +lentement et c'est seulement vers le milieu du XIIe siècle +qu'on voit les chevaux souvent ferrés (152). » + + +Si la ferrure est connue dès le début du XIe siècle, comment +peut-elle empêcher de dater la Tapisserie du [p. 173] dernier +tiers de ce siècle? Nous ne savons pas exactement quel a été son +succès, et avec quelle rapidité elle se généralisa. Beaucoup de +monuments ont pu négliger ce détail. Et puis, ne doit-on pas tenir +compte de la région, des influences locales? N'est-il pas +vraisemblable que Guillaume, chef aussi despote que cavalier +éminent, ait imposé dans son armée la ferrure, dont il avait +reconnu les précieux avantages? + + +Si tous les autres éléments la datent du XIe siècle, la Tapisserie +devient un argument pour donner l'époque de la ferrure des +chevaux, et certainement le plus important qu'on puisse invoquer. + + + + +L'histoire de l'armement militaire nous montre qu'on se préoccupa +d'abord de protéger le cavalier qui était presque invulnérable +tant qu'il restait sur son cheval, mais qui, une fois à terre, +embarrassé par le poids et la rigidité de sa broigne, était à peu +près complètement à la discrétion de son ennemi. Pour le +désarçonner, on frappa le cheval. + + +Afin de se mettre à l'abri de ces attaques, on rechercha les +moyens de protéger le cheval et on le revêtit de housses, de +caparaçons ou d'armures analogues à celles du cavalier. + + +La Tapisserie ne nous offre aucune trace de ces défenses parce +que, lors de son exécution, on n'avait encore rien tenté; mais il +n'en était plus de même, lorsque, dans la seconde moitié du XIIe +siècle, Wace écrivait son Roman de Rou. Il nous parle d'un +combattant qui montait un cheval « tot covert de fer » (v. 12628). +C'est peut-être la plus ancienne mention d'une armure pour cheval, +et elle suffirait à établir que la Tapisserie est antérieure au +Roman de Rou; mais nous en avons bien d'autres preuves. + + + + + +[p. 174] + +CHAPITRE VII + + +CHATEAUX FORTS + + + + +Un chanoine d'Ypres, archidiacre de Thérouanne, Jean de Colmieu, a +laissé un texte précieux, qui nous fait connaître ce qu'étaient +les châteaux féodaux à la fin du XIe et au commencement du XIIe +siècle. « Les seigneurs, dit-il, élèvent aussi haut que possible +un monticule de terre rapportée; ils l'entourent d'un fossé d'une +largeur considérable et d'une effrayante profondeur. Sur le bord +intérieur du fossé, ils plantent une palissade de pièces de bois +équarries et fortement liées entre elles qui équivaut à un mur; +s'il leur est possible, ils soutiennent cette palissade par des +tours élevées de place en place. Au sommet de ce monticule, ils +bâtissent une demeure ou plutôt une citadelle, d'où la vue se +porte de tous côtés également. On ne peut arriver à la porte que +par un pont qui, jeté sur le fossé et porté par des piliers +accouplés, part du point le plus bas au delà du fossé, et s'élève +graduellement jusqu'à ce qu'il atteigne le sommet du monticule et +la porte de la demeure d'où le Maître voit le domaine tout entier +(153). » + + +Si après avoir lu ce texte, qui est loin d'être isolé, nous +regardons les forteresses de la Tapisserie, Dol, Rennes, Bayeux et +surtout Dinan, représenté avec plus de détails, [p. 175] nous +retrouvons la motte herbée où picorent les volailles, où broutent +les moutons, les larges fossés, les fortes palissades de bois, à +l'abri desquels les défenseurs combattaient presque sans danger, +si l'ennemi ne parvenait à y mettre le feu. La tentative +d'incendie faite par les soldats de Guillaume semble bien avoir +déterminé la reddition de Dinan. + + +Les remparts de cette ville répondent pleinement aux récits de +Jean de Colmieu. Ils sont fortifiés par des tours plus élevées, et +au milieu de la baille, ou cour, qu'ils enserrent, s'élève le +donjon. Un pont de bois jeté sur ce fossé profond donne accès dans +la place. + + +Ces forteresses de bois, toujours menacées d'incendie, ne +donnaient pas aux combattants une sécurité suffisante. Elles n'ont +été d'un emploi général qu'au XIe siècle; mais vers la seconde +moitié de ce siècle, on voit apparaître les premières enceintes de +pierre qui ne tardèrent pas à se généraliser. La présence dans +notre Tapisserie de fortifications de bois est donc un nouvel +élément de date. + + +Par une exception unique ici, mais qui deviendra la règle vers la +fin du XIIe siècle, nous avons une forteresse avec une enceinte, +ou au moins une porte de pierre (Pl. II, n° 13). Du coût de cette +construction, des difficultés de son exécution, de sa rareté même, +on peut conclure qu'il ne s'agit pas d'une enceinte aussi étendue +que celle d'une ville, mais de la résidence d'un seigneur, qui n'a +reculé devant aucune dépense, pour aménager son domaine favori, et +assurer sa sécurité en y accumulant les plus récents progrès de +l'art militaire. Nous avons tenté de l'identifier en étudiant les +tableaux de la Tapisserie (154). + + + + +[p. 176] + +CHAPITRE VIII + + +INSCRIPTIONS + + + + +On ne saurait s'abstenir d'étudier les inscriptions de la +Tapisserie; elles ont une incontestable importance; elles +précisent le sens des scènes représentées, et par suite leur +donnent leur véritable caractère et leur valeur historique. + + +Elles sont intéressantes par la forme des lettres, mais les belles +capitales employées furent si longtemps en usage, qu'on ne peut +les invoquer pour résoudre nos problèmes archéologiques. + + +Les inscriptions présentent des traces d'orthographe saxonne, qui +ont fait supposer à certains archéologues que la Tapisserie était +une œuvre anglaise. Cette conclusion est vraiment bien surprenante +; car de toute évidence, cette apologie de Guillaume n'a pu être +commandée que par un Normand, voulant consacrer les exploits de +ses compatriotes. Voyons pourtant les arguments. + + +Parfois, le roi d'Angleterre Édouard est nommé Eadwardus, et +Guillaume Wilgelmus; le mot castra est orthographié ceastra; on +trouve aussi la préposition at pour ad. Ajoutons qu'un certain +nombre de noms propres, Bosham, Hestinga, Pevensae, Harold, Gyrth, +Lewine, Turold, Vital, Wadard, Willelm, sont employés dans la +forme vulgaire parce qu'on ne savait quelle désinence [p. 177] +latine leur appliquer (155). On invoque aussi la forme de +certaines lettres. + + +Tout d'abord ces fautes contre la langue latine, dues à +l'ignorance du rédacteur des inscriptions, ne donnent aucun +renseignement sur son origine, et ne présentent aucun signe qui +permette de dire s'il était Normand ou Anglais. Doit-on attacher +plus d'importance aux erreurs d'orthographe? De tout temps les +ouvriers, chargés de reproduire des inscriptions, ont commis les +fautes les plus grossières. Ici même nous voyons, dans deux +phrases consécutives, le même personnage appelé Cunan et Conan. Un +peu plus loin on trouve Hestinga et Hestenga. + + +Quant aux autres fautes qui peuvent faire supposer une influence +saxonne, il ne faut pas oublier qu'elle existait en Normandie, et +particulièrement à Bayeux. Bien avant la conquête de l'Angleterre, +des Saxons envahirent l'empire romain, et peu à peu s'établirent +sur les côtes de la Manche, qui reçurent alors le nom de Littus +Saxonicum, si bien que Grégoire de Tours appelle les habitants de +Bayeux Saxones Bajocassini (156). + + +Il n'est donc pas étonnant que certaines formes saxonnes aient +persisté, et se retrouvent dans la Tapisserie, même si elle a été +faite à Bayeux, et ce qui montre l'importance de l'observation, +c'est qu'on y rencontre aussi des caractères bien normands. Si le +duc Guillaume est trois fois nommé Wilgelmus, forme saxonne, +quatorze fois son nom est orthographié Willem, Willelm ou +Willelmus, formes [p. 178] françaises. D'autre part, on a remarqué +que seul un Français avait pu donner à l'archevêque de Cantorbéry +le nom de Stigant, un Anglais aurait certainement mis Stigand. Or +ce nom est très voisin de la répétition du mot Eadwardus, il est +brodé sur le même morceau de toile et très probablement par la +même main. + + + + +Voyons maintenant les caractères. On ne saurait soutenir que +l'abréviation ~] soit spéciale aux manuscrits de la +Grande-Bretagne; dès le XIe siècle, on la trouve en France. Et +quant au nom du frère de Harold, G/RD^ on doit remarquer que 1 Y, +surmonté d'un point, est constant dans les plus anciens manuscrits +en capitale, comme en onciale. Reste alors le D barré, qui est +certainement un signe anglais, employé pour rendre le son qui plus +tard sera noté th; mais il est très admissible qu'un Normand ait +reproduit ce nom propre, d'après le modèle écrit qu'il avait sous +les yeux. Sa présence ne peut donc permettre de conclure à une +origine anglaise de la Tapisserie. + + +Avec raison, les auteurs anglais n'ont pas invoqué ces arguments. +Freeman, qui, dans son Histoire de la Conquête normande, souligne +avec tant de soin ce qui peut être avantageux pour l'Angleterre, +n'en parle pas, et se base uniquement sur le mot CEASTRA, pour +conclure que la Tapisserie a été probablement exécutée en +Angleterre, mais sur un plan venu de Normandie (157). Quant à +Fowke (158), il déclare qu'elle a été faite en Normandie, par des +ouvrières normandes avec des laines du Bessin (159). + + +[p. 179] Enfin, on ne peut omettre de remarquer l'inscription qui +mentionne la bénédiction du repas donné à Hastings: Hic episcopus +cibum et potum benedicit. Elle ne désigne le prélat que par sa +qualité, et ne donne pas son nom; c'est donc qu'il était connu, +et du rédacteur de l'inscription et de tous ceux à qui la +Tapisserie était destinée; or, c'est la réflexion qui nous dit +qu'il s'agit d'Odon de Conteville, frère du Conquérant, représenté +cinq fois dans la tenture. Il n'est pas nommé quand il participe à +l'expédition de Bretagne (Pl. II, n° 18), ni au Conseil à Rouen où +la guerre est déclarée (Pl. IV, n° 38). Sa tonsure fait seulement +reconnaître un prêtre, et c'est l'histoire qui nous permet de le +nommer. Au conseil tenu à Hastings, comme dans la bataille, on +précise, on écrit l'évêque Odon, Odo episcopus. Si ici, dans cette +première mention, on se contente de son titre episcopus, c'est que +la Tapisserie est destinée à Bayeux, à la ville où cet évêque a +son siège épiscopal, où il exerce actuellement son pouvoir +sacerdotal. Après sa mort, on aurait mentionné son nom. + + +Donc ce mot de l'inscription est encore une sérieuse présomption, +sinon une preuve complète, que la Tapisserie est contemporaine des +événements, et qu'elle est une œuvre Bayeusaine, car il n'y a que +les fidèles du diocèse pour employer cette expression (160). + + + + +[p. 180] + +CHAPITRE IX + + +DATE + + + + +Il faut bien le reconnaître, la Tapisserie de Bayeux se présente à +nous sans pièces d'identité, sans titre permettant de préciser son +âge et son origine, et pour lui reconstituer une sorte d'état +civil, on en est réduit à procéder à l'étude minutieuse de son +ensemble comme de ses détails. Etude malaisée, comme le prouvent +les conclusions discordantes des différents savants, qui l'ont, +tour à tour, interrogée. Et l'hésitation ne porte pas sur une +période moindre d'un siècle! + +Tous les critiques, il est vrai, n'emploient pas la même méthode. +Certains, comme M. Marignan (161), partent de principes a priori +qu'ils admettent comme des axiomes indiscutables. Ainsi, frappés +du parallélisme qui existe, à beaucoup d'époques, entre les +progrès de la peinture et de la sculpture, ils déclarent que le +dessin de la Tapisserie est trop parfait pour avoir pu être +exécuté au XIe siècle, alors que la sculpture de cette époque n'a +produit que des œuvres absolument informes. Pourtant il y avait +alors un art du dessin; il nous a laissé la preuve de son +existence dans les manuscrits depuis l'époque carolingienne et +c'est seulement vers le milieu du XIIe siècle [p. 181] que la +sculpture commence à donner des œuvres intéressantes. + + +On pose encore cette autre règle: l'artiste n'a pu dessiner la +Tapisserie tant qu'un chroniqueur ne lui en a pas fourni les +éléments. Or, le premier que nous rencontrons, capable de +l'inspirer, c'est le poète Wace, qui écrivait vers le milieu du +XIe siècle (1160 environ); donc la Tapisserie est postérieure +(162). + + + + +Quelle que soit sa date, il est certain que le dessinateur n'a pas +demandé à Wace les scènes à représenter. Non seulement la +Tapisserie ne reproduit pas tous les incidents du poème (ce qui +prouverait peu, l'artiste étant toujours libre de faire une +sélection), mais elle nous montre une foule de détails que le +poète n'a pas relatés: l'embarquement à Bosham, l'entretien de +Harold avec Guy de Ponthieu, la guerre de Bretagne, les services +rendus par Harold au passage du Coesnon, les opérations devant Dol +et Rennes, la fuite de Conan, le siège et la reddition de Dinan, +la conversation de Harold avec un homme du peuple après son +couronnement, l'évêque Odon bénissant le repas, Guillaume ôtant +son heaume dans le combat pour se faire reconnaître par ses +soldats. Aucun de ces incidents, malgré leur importance, n'est +signalé par Wace; il ne mentionne même pas les noms de Turold, de +Vital, de Wadard, ni celui de l'énigmatique Ælfgyva, qui, +pourtant, d'après la Tapisserie, a joué un rôle considérable dans +les événements (163). + + +En étudiant la scène (Pl. III, n° 26) où Harold jure d'aider +Guillaume à se mettre en possession du trône [p. 182] +d'Angleterre, nous avons signalé la contradiction qui existe entre +la fourberie que Wace impute à Guillaume et le tableau de la +Tapisserie qui nous montre Harold prêtant son serment en présence +de reliquaires bien en évidence sur deux autels. + + +Dans l'entourage de Guillaume, de son frère Odon, des principaux +chefs de l'expédition, dans ce milieu qui avait vécu les +événements, les exploits des vainqueurs étaient l'objet de toutes +les conversations, on aimait à exalter leurs hauts faits, à en +célébrer les circonstances, à en commenter les causes. Ainsi +étaient sujets familiers à tous: le voyage de Harold, sa captivité +en Ponthieu, sa part à l'expédition de Bretagne, son serment, son +retour en Angleterre, son couronnement à la mort d'Edouard comme +aussi les événements qui suivirent, la préparation de la guerre, +la construction de la flotte, le débarquement à Pevensey, la +bataille, avec ses glorieux épisodes, la mort de Gyrth, de Léwine +et de Harold, etc. Dans ce milieu, se trouvaient Turold, +l'ambassadeur de Guillaume, ainsi que Vital, le chef du service +des reconnaissances, Wadard, l'intendant général, et on +connaissait aussi cette iËlfgyva, toujours mystérieuse, et son +influence sur la guerre de Bretagne. Dès lors le personnage qui, +avec le dessinateur, a fait le choix des scènes à représenter, +Mathilde, Odon, ou tout autre, avait des renseignements plus que +suffisants, et on ne voit pas en quoi un récit écrit était +nécessaire. C'est par les témoins et souvent par les acteurs +eux-mêmes, que l'artiste a connu les événements. Quelle source +plus vivante aurait pu inspirer son crayon et animer son dessin! +Si, comme le remarque M. Marignan (164), les artistes [p. 183] +renouvellent rarement un sujet déjà traité, il suffit de parcourir +les journaux illustrés depuis le commencement du XIXe siècle, pour +se rendre compte de leur inépuisable fécondité, quand il s'agit de +représenter les scènes de la vie contemporaine. + + +Mais ce n'est pas avec des considérations générales a priori, +qu'on peut traiter la question. Il faut interroger avec soin tous +les détails de notre tenture pour trouver la solution exacte du +problème de la date. + + +En étudiant le costume civil des personnages de îa Tapisserie, +nous avons cité les textes qui permettent d'affirmer que c'est +bien celui qui était en usage dans la seconde moitié du XIe +siècle, avant 1085. C'est alors, seulement, que les Normands +eurent cette singulière coupe de cheveux et la barbe complètement +rasée, qu'ils portèrent des vêtements courts, et n'avaient pas +encore contracté l'habitude de se couvrir la tête. Le costume de +guerre nous a amenés à des conclusions absolument identiques, et +nous sommes, dès lors, autorisés à conclure que notre broderie a +été exécutée aussitôt après la conquête. Toutefois, il nous reste +encore à interroger les sceaux qui donnent toujours les dates les +plus précises. + + +M. Demay (165), en publiant les importants résultats de ses +patientes recherches, a rendu à l'archéologie le plus signalé +service. Évidemment, chaque fois qu'un seigneur signait un acte, +il ne faisait pas graver un nouveau sceau, et le vêtement ou +l'armure pouvaient ne plus être en rapport avec les dernières +fantaisies de la mode ou les plus récents perfectionnements de +l'armure. Le danger, le seul de l'étude des sceaux, est donc de +[p. 184] rajeunir, de trop rapprocher de nous les types que nous +rencontrons. La question est de savoir à quelle époque les +chevaliers portaient les bliauds et les broignes de la Tapisserie. +Pour la résoudre, le mieux est d'interroger le sceau de Guillaume. +Ce sceau, conservé aux archives nationales, est apposé sur un acte +de 1069, trois ans après la victoire de Hastings. + + +A première vue, on y reconnaît l'armure de la Tapisserie, le +bouclier en amande, la lance avec le gonfanon à trois flammes; +et, ce qui est surtout intéressant, la broigne ajustée, d'une +seule pièce, couvrant les bras jusqu'au coude, les jambes jusqu'au +genou. Or, elle ne fut portée qu'à l'époque de Guillaume le +Conquérant. Très lourde, très incommode, elle paralysait en partie +les mouvements du chevalier. Promptement on la remplaça, ainsi que +le montrent les sceaux de la fin du XIe siècle cités par M. +Demay, par une sorte de longue blouse, également treillissée +ou maclée et qui, après avoir reçu des perfectionnements +successifs, deviendra le haubert de mailles, dès le milieu du XIIe +siècle. + + +Si nous poursuivons notre étude dans les détails du costume et de +l'armement, nous constatons que les sceaux contemporains nous +montrent toutes choses semblables à celles de la Tapisserie: +boucliers en amande, lances ornées du gonfanon, épées et éperons. +Et dans l'équipement des chevaux, même similitude, même bride, +même longe poitrail, même selle, même absence de protection pour +le cheval. Ajoutons que les archives du Nord conservent le sceau +de Baudouin II de Jérusalem, attaché à un acte de 1089, et que +l'effigie a, au moins, autant de rapport avec les cavaliers de la +Tapisserie, notamment avec Guy de Ponthieu, au moment de +l'arrestation de Harold (Pl. I, n° 7). L'un et l'autre sont + + + + + +SCEAU DE GUILLAUME LE CONQUÉRANT (1069) + + + + +[p. 185] nu-tête et portent le même bliaud, avec ouverture au haut +de la poitrine. + + +On ne peut dire que ce sont là de simples coïncidences sans valeur +: ce sont des preuves, et, semble-t-il, des plus certaines. Ne +les avons-nous pas corroborées par les textes lors de notre étude +du costume civil et de l'armure? Tous ces éléments sont bien du +XIe siècle, mais antérieurs à 1085. Efforçons-nous de préciser +encore. + + + + +LA CHANSON DE ROLAND ET LA TAPISSERIE + + +Il semble que nous pourrions découvrir un autre élément de date, +en recherchant si la chanson de Roland est bien réellement +contemporaine de la Tapisserie, comme on le dit habituellement. +Pour résoudre cette question nous devons d'abord remarquer que le +cavalier de l'antiquité, de la Grèce, de Rome, de la Germanie, ne +connaissait ni les étriers, ni la selle à arçon, ni le mors de +bride. Par suite, peu solide sur sa monture, manquant de point +d'appui, il était renversé par le moindre choc. Aussi dans le +combat, se contentait-il de s'approcher de l'ennemi à bonne +portée, de lancer un javelot, et de s'enfuir pour recommencer et +répéter le plus souvent possible la même manœuvre. Tout au plus, +au cours d'une poursuite, cherchait-il à piquer de sa lance +l'ennemi en fuite. + + +Au commencement du moyen âge, la découverte du mors de bride, de +la selle à arçons, des étriers, produisit une véritable +révolution, que nous trouvons complètement réalisée au moment de +la rédaction de la chanson de Roland; tous les combattants sont +désormais si solides sur leur monture, que, non seulement ils +peuvent supporter un choc, mais qu'ils le recherchent, et c'est la +vitesse de leurs [p. 186] chevaux qui fait la violence des coups +qu'ils portent (166). + + +Voyez Roland: + +Sun cheval brochet laisset curre a esforz + +Vait le ferir li quens quanque il pout. + +L'escut li freint et l'osberc li desclot, + +Trenchet le piz, si li briset les os; + +Tute l'eschine li deseivret de l'dos, + +Od sun espiet l'anme li getet fors: + +Enpeint le bien, fait li brandir le cors, + +Pleine sa hanste de l'cheval l'abat mort. + +En dous meitiez li ad briset le col. (v. 1197). + +De même, Turpin: + +Son cheval brochet des esperuns d'or fin, + +Par grant vertut si l'est alez ferir; + +L'escut li freinst, l'osbere li descunfist + +Sun grant espiet parmi li corps li mist + +Empeint le bien que mort le fait brandir: + +Pleine sa hanste l'abat mort el'chemin (167). (v. 1240). + + + + +[p. 187] Olivier et les autres chevaliers pratiquent cette même +escrime que nous retrouvons dans toutes les luttes du moyen âge, +dans les tournois comme dans les batailles; et le résultat de ces +heurts était une quantité de boucliers brisés, de lances rompues +et volant en éclats. + + +Or, nous n'en voyons nulle part dans la Tapisserie. Les +chevaliers ont le mors de bride, les étriers, la selle à arçons; +ils sont très supérieurs aux cavaliers antiques; ils jouissent +d'une stabilité inconnue jusque-là, ce qui leur permet d'accepter +le combat et de frapper avec la lance l'adversaire qui leur fait +face. Mais ils ne savent pas encore que ce nouvel harnachement +leur permettra de modifier le maniement de la lance, de façon à +rendre cette arme bien plus redoutable. Ils la tiennent encore à +bout de bras, au lieu de l'appuyer solidement contre le corps et +de se transformer en une sorte de projectile, qui puise sa force +dans la vitesse du cheval. Si l'auteur de la Tapisserie avait +connu un de ces héros des Chansons de geste, qui, frappant son +adversaire d'un seul coup, + +L'escut li fraint e l'osberc li derumpt + +El' cors li met les pans de l'gunfanun + +Pleine sa hanse l'abat mort des arçuns (168). + +(v. 1227). + +il n'aurait pas hésité de le représenter. Or, pas une fois on ne +rencontre, ce qui sera si fréquent plus tard, un homme frappé à +mort du même coup de lance qui a brisé son bouclier. Cependant +quels ravages n'eût pas manqué de faire cette escrime dans les +rangs de l'infanterie anglaise ! + + +[p. 188] Si nous n'avons rien de tel, c'est que la Tapisserie a +été dessinée à une époque de transition, où tout en ayant les +perfectionnements matériels du nouvel harnachement, on n'en a pas +déduit toutes les conséquences. N'est-ce pas, d'ailleurs, une loi +générale? + + +De toute découverte importante et féconde, on n'aperçoit d'abord +que les avantages les plus immédiats; et c'est seulement l'usage +qui permet de constater les autres. + + +La Chanson de Roland, au contraire, nous montre les chevaliers en +pleine possession de l'escrime nouvelle. C'est donc qu'entre les +deux œuvres s'est écoulé le temps nécessaire pour la découvrir et +la généraliser. Impossible, faute de documents, de préciser la +durée de cette période de transition; mais elle n'a pas dû être +longue: la nouvelle escrime présentait trop d'avantages pour ne +pas être accueillie d'enthousiasme (169). + +Cette différence d'escrime est d'autant plus importante à +signaler, que la Chanson de Roland est bien normande, comme la +Tapisserie, et qu'on ne peut soutenir que le progrès, constaté +dans la Chanson de Roland, n'était pas encore connu là où la +Tapisserie a été faite (170). + + +[p. 189] Cette antériorité est à signaler; car les juges les plus +compétents, notamment Léon Gautier, nous disent que la Chanson de +Roland est antérieure à la première croisade (1096). Elle ne peut +d'ailleurs être postérieure aux toutes premières années du XII e +siècle. Si on tient compte du temps nécessaire pour découvrir +cette escrime et la faire adopter, cela nous amène à la date de +1066-1077 que nous attribuons à la Tapisserie et nous prouve +qu'elle a été dessinée et brodée au lendemain même de la Conquête. + + +DÉTAILS INEXPLIQUÉS + + +Quand on poursuit patiemment, pendant quelque temps, l'étude de la +Tapisserie, et qu'on en cherche la date, on est bientôt comme +fasciné par ces détails qui demeurent toujours des énigmes +indéchiffrables, les chroniqueurs ayant omis de nous conserver le +souvenir de ces personnages, Turold, Vital, Wadard, Ælfgyva. La +patience des chercheurs a fini par nous montrer que les trois +premiers pouvaient être de Bayeux, ou dépendre comme vassaux de +l'évêque Odon. Nous n'avons pourtant rien de certain, mais +seulement des inductions, des probabilités, des hypothèses +séduisantes. Cependant on ne peut douter qu'ils aient joué, de +leur temps, un rôle important, connu et de celui qui a commandé la +Tapisserie, et de ceux à qui elle était destinée. + + +Comment s'empêcher de voir là avec plusieurs commentateurs, +notamment avec Fowke (171), Steenstrup (172) et [p. 190] +Freeman(173), une preuve que la Tapisserie a été dessinée et +brodée au lendemain de la Conquête, alors que tous les souvenirs +étaient vivants, que chacun savait ce qu'étaient Wadard et Vital, +personnages un peu secondaires, mais très populaires et les +services qu'ils avaient rendus à l'armée. Après quinze, vingt, +trente ans, ces noms, tombés dans l'oubli, n'auraient plus +présenté aucun intérêt, et le rédacteur de ces courtes +inscriptions ne les y aurait pas compris sans explications. Il en +est de même de Turold, cet ambassadeur que Guillaume avait envoyé +à Guy de Ponthieu. De tels noms n'intéressent que les +contemporains. Si ces considérations ont quelque valeur, c'est +surtout en ce qui concerne la mystérieuse Ælfgyva. Cette femme, au +nom saxon, a certainement exercé une influence sur les événements +représentés et joué son rôle dans ce drame, mais nous n'avons sur +elle aucun renseignement. Nous comprenons le rôle des autres +personnages rencontrés, nous les voyons remplir leurs fonctions et +s'acquitter de la mission qui leur a été confiée. Ils sont +nécessaires et dans toute armée bien organisée, le premier soin du +général est de choisir, pour ces importantes fonctions, des hommes +intelligents et actifs. De même encore pour Turold: nous +comprenons très bien que pour négocier avec Guy, et obtenir la +liberté de Harold, Guillaume ait envoyé un homme considérable, +ayant toute sa confiance: mais, pour Ælfgyva. rien de pareil. +Pourquoi l'a-t-on représentée? Si on retranchait cet épisode, la +Tapisserie ne perdrait rien de sa clarté, tandis que la +suppression des autres personnages nous priverait de détails d'un +incontestable intérêt. Longtemps après les événements, [p. 191] +l'inscription eût nécessairement expliqué le rôle de cette +énigmatique personne; on nous aurait montré la raison de sa +présence. Nous avons vu, en étudiant la scène 17 de la planche II, +par quelle ingénieuse hypothèse, bien conforme à l'esprit général +de la Tapisserie, Fowke avait essayé d'expliquer sa présence; +mais, ce n'est qu'un roman sans base sérieuse, ainsi que le +reconnaît, d'ailleurs, le consciencieux auteur (Comp. p. 52). + + +La présence de ces détails prouve que la Tapisserie a été faite +aussitôt après la Conquête, alors que tous les souvenirs étaient +présents. + + + + +Nous ne pouvons donc admettre qu'on en ait retardé la confection +même jusqu'à la mort de Guillaume. Après vingt ans les souvenirs +s'effacent, l'intérêt diminue, et dans cette fin du XIe siècle, +les événements qui se sont succédé, auraient détourné les esprits +des anciens exploits, en Normandie comme en Angleterre. Les +pensées de tous étaient alors absorbées par les rivalités des +héritiers de Guillaume, qui se disputaient l'héritage paternel, et +par le grand mouvement d'opinion qui allait aboutir aux Croisades. + + +A cet égard, nous ne pouvons nous empêcher de nous rappeler qu'au +lendemain de la guerre de 1870, la foule se pressait pour voir les +panoramas retraçant les épisodes de nos épreuves. Elle ne venait +pas seulement admirer les œuvres des Poilpot, des Neuville, des +Détaille, elle voulait revivre ces heures récentes de douleur +patriotique et d'angoisse cruelle. Tous les détails lui en étaient +si familiers, qu'elle reconnaissait les chefs et les héros dont la +gravure avait popularisé les traits. + + +Exposées aujourd'hui ces œuvres obtiendraient-elles le même +succès? Assurément non. Le temps a fait son [p. 192] œuvre, il a +atténué la violence des souvenirs et des douleurs patriotiques. La +mort, chaque année, a raréfié les témoins, et pour les générations +qui les ont remplacés, les noms de Reichsofen, Forbach, +Gravelotte, Sedan, Metz, Champigny, Orléans, Patay, Le Mans, +évoquent tout au plus, dans la masse du peuple, quelques vagues +souvenirs. Par suite, aujourd'hui, une représentation de ces +événements nécessiterait de longues explications, pour faire +comprendre les faits et le rôle des personnages les plus +importants. En dehors des personnes vraiment instruites, c'est à +peine si nos contemporains connaissent de nom les hommes d'Etat, +qui ont alors exercé leur influence, ou les généraux qui ont pris +part à ces luttes. L'effet du temps est le même à toutes les +époques; après quelques années, telle représentation d'un fait +important, tel nom d'un personnage qui eut son heure de célébrité, +ne disent plus rien à la mémoire, et force est de réveiller et de +préciser le souvenir. Ne trouvant rien de semblable dans la +Tapisserie, nous devons en conclure qu'elle ne nous donne que des +faits familiers du public à qui elle était destinée et par suite +contemporains de la conquête. + + + + +CONCLUSION + + +Nous croyons avoir passé en revue tous les éléments qui de près ou +de loin peuvent permettre de donner une date à la Tapisserie. Tous +nous ont répondu unanimement qu'elle a été faite aussitôt après +la conquête. + + +Si, d'autre part, nous observons qu'elle était annuellement +exposée en juillet à l'époque anniversaire de la consécration de +la Cathédrale, en 1077, nous serons amenés à conclure qu'elle a +été faite pour cette solennité [p. 193] qui, nous disent les +chroniques, fut célébrée avec toute la pompe possible. La présence +du roi Guillaume, de la reine Mathilde et de tous les grands +seigneurs de la province rehaussait l'éclat de la cérémonie. Selon +l'usage, beaucoup de donations furent faites à l'église à cette +occasion, et parmi elles vraisemblablement figura la Tapisserie. +Ce fait donne à ce précieux monument une date précise que nous +sommes heureux de constater avec Steenstrup (174), Freeman (175). + + +Dans le chapitre suivant, nous rechercherons qui a fait ce beau +présent à la Cathédrale de Bayeux. + + + + +[p. 194]— + +CHAPITRE X + + +QUI A FAIT FAIRE LA TAPISSERIE? + + +C'est son exécution, immédiatement après les événements qu'elle +représente, qui donne à la Tapisserie sa véritable valeur, et la +classe parmi les documents historiques les plus précieux. Aussi +avons-nous employé tous nos soins à préciser cette date. Il nous +reste maintenant à rechercher quel est son auteur, c'est-à-dire, +quel est le personnage qui en a conçu le projet, développé le +plan, et surveillé l'exécution. + + +Sans avoir, à beaucoup près, la même importance que la première, +cette nouvelle question est encore intéressante, et elle a +passionné plusieurs des savants qui s'en sont occupés. + + +Dans le silence des textes, et avant de formuler aucune hypothèse, +ou de s'abandonner aux conjectures sur un fait historique, sur +l'origine d'un monument, on doit d'abord interroger la tradition, +qui est assurément une des sources de l'histoire. Pour l'écarter, +il faut la convaincre d'erreur, c'est-à-dire, démontrer qu'elle +est en contradiction avec des faits absolument certains. Or, à +Bayeux, on attribue la Tapisserie à la reine Mathilde, femme du +Conquérant. Le Père Montfaucon constatait en 1730 l'existence de +cette tradition, qui semblait alors [p. 195] immémoriale, et elle +persiste encore aujourd'hui en dépit des critiques de certains +érudits. Un peintre l'a consacrée par un tableau, représentant la +reine brodant la Tapisserie, avec le concours des dames de son +palais, et elle vient d'être proclamée à nouveau par les éditeurs +des cartes postales. + + +Nul ne soutient aujourd'hui que la reine Mathilde ait exécuté tout +le travail de ses propres mains; mais il suffît, pour justifier +la tradition (176), qu'elle ait eu l'idée du travail, et ait +dirigé les brodeuses auxquelles il était confié. + + +Pour refuser d'admettre, même dans cette mesure, l'heureuse +initiative de Mathilde, on se fonde sur le silence du plus ancien +document qui fasse mention de la Tapisserie, l'Inventaire du +mobilier de l'église Notre-Dame de Bayeux (177), dressé en 1476, +sous l'épiscopat de l'évêque Louis de Harcourt, où, après avoir +longuement mentionné les deux manteaux que le duc Guillaume et la +duchesse Mathilde portaient, d'après la tradition, lors de leur +mariage, on ajoute dans un autre chapitre: « Item une tente +très longue et étroite de telle à broderie de ymages et +escripteaulx, faisans représentation du conquest d'Angleterre, +laquelle est tendue environ la nef de l'église, le jour et par +les octaves des Reliques. » + + +Il est vraisemblable que si, au XVe siècle, la tradition [p. 196] +avait attribué cette Tapisserie à la reine Mathilde, l'inventaire +l'aurait mentionné comme pour les manteaux. Aussi les critiques +qui estiment que la Tapisserie n'a été commencée qu'après la mort +de Guillaume ne manquent-ils pas de s'écrier: « Comment la Reine +aurait-elle pu la faire faire, puisqu'alors elle était morte +depuis longtemps. » + + +Contre nous, qui pensons que la Tapisserie a été [p. 197] +commencée aussitôt après la Conquête, on invoque le silence de +l'inventaire, mais il faut reconnaître qu'il ne contredit pas +formellement la tradition, qu'il ne fournit qu'un argument +négatif; et peut-être est-il permis de remarquer que les +commissaires du chapitre, qui ont décrit avec tant de soin les +ornements d'or, les pierreries, les émaux, les orfrois qui +ornaient les manteaux du duc et de la duchesse, se sont montrés +beaucoup plus sobres de renseignements en ce qui concernait la +Tapisserie, comme si les richesses des uns les avaient fascinés au +point de leur faire oublier l'intérêt de l'autre. Cette telle à +escripteaulx, cette simple toile brodée de laine, dépourvue de +tout ornement précieux, de joyaux, de pierreries, d'orfrois; +cette pure vieillerie qu'on ne conserve et qu'on n'expose que par +habitude, leur a-t-elle paru digne d'être attribuée à la femme du +conquérant de l'Angleterre? Et cette observation doit être +d'autant plus accueillie, que nous sommes au XVe siècle, à cette +époque des riches étoffes, des broderies étincelantes, et +qu'alors on ne semble pas s'être rendu compte de l'intérêt +historique de la Tapisserie. + + + + +M. Steenstrup, dans sa précieuse notice destinée aux visiteurs du +musée de Frederiksborg (178), admet l'ancienneté de la Tapisserie, +mais pour fortifier l'argument tiré du silence de l'inventaire, il +remarque qu'on n'y trouve aucune trace d'influence féminine; selon +lui, si Mathilde l'avait commandée, elle s'y serait assuré une +place plus ou moins importante; or elle n'en a aucune; elle +n'assiste ni à la réception de Harold, ni au serment: elle ne +prend part à aucune délibération. Les seules femmes représentées +sont trois Anglo-Saxonnes. + + +[p. 198] + +L'observation est-elle péremptoire? suffit-elle à démontrer que +Mathilde, la femme dévouée, la grande admiratrice du génie de son +mari, n'ait pas tenu à ce qu'il fût seul en évidence, lui, le +seigneur, le duc, le roi, le héros? Ne doit-on pas aussi se délier +des a priori, pour juger les époques reculées, surtout quand il +s'agit d'apprécier la situation de la femme au XIe siècle, dans la +famille en général et plus spécialement dans la famille de ce +despote, toujours jaloux de son autorité, qu'était le Conquérant? + + + + +Aucun texte ne permet de supposer que la Reine Mathilde ait joué +un rôle, ou même ait assisté à l'un des événements que représente +la Tapisserie. Dès lors pourquoi l'y faire figurer? D'autre part, +la composition des scènes est toujours des plus sobres; on n'y +trouve que les personnages strictement nécessaires; le dessinateur +ne semble pas avoir jamais songé à une addition pour satisfaire +l'amour-propre et la vanité d'un donateur. + + +Ajoutons qu'au XIe siècle, la femme était loin d'avoir conquis la +place qu'elle devait occuper à l'époque brillante du moyen âge. Ce +n'est qu'au milieu du XIIe siècle qu'un mouvement dans ce sens +commença à se manifester dans la littérature. Les progrès furent +lents, et Luchaire, qui a étudié avec tant de succès cette époque, +conclut que sous Philippe Auguste, plus d'un siècle après la +confection de la Tapisserie, la femme était encore considérée +comme un être inférieur, tant par son père que par son mari. Dès +lors que peut valoir l'observation de M. Steenstrup? + + +Et si nous prenons les œuvres d'imagination, les anciennes +chansons de Geste, nous voyons la femme n'y [p. 199] occuper +qu'une place aussi restreinte que possible. Elle n'y apparaît un +instant que dans la mesure où sa présence est nécessaire au +récit, comme la belle Aude dans la chanson de Roland. Aucun motif +ne devait dès lors amener le dessinateur de la Tapisserie à y +faire figurer la Reine Mathilde. + + +On ne peut songer à faire honneur de l'exécution de la Tapisserie, +et de cette attention pour la mémoire de Guillaume aux fils de ce +prince. Leur vie a été trop absorbée par des événements trop +souvent fâcheux, par des guerres presque continuelles, soit entre +eux, soit avec leurs voisins, par des retraites, des voyages +d'outre-mer, pour qu'ils aient eu la volonté et le temps +d'imaginer et d'exécuter une entreprise qui a du coûter des +années de travail assidu (179). D'autre part, à cette époque, les +Croisades occupaient toutes les imaginations, et faisaient oublier +les prouesses passées. Si, alors, on avait songé à un travail +analogue à la tenture de Bayeux, on aurait pris comme sujet ces +luttes pour la délivrance du tombeau du Christ, qui passionnaient +les esprits. + + +Déjà en démontrant que la Tapisserie était contemporaine de la +conquête, nous avons implicitement réfuté cette opinion, ainsi que +celle qui l'attribue à cette autre Mathilde, fille d'Henri Ier +d'Angleterre, qui épousa l'empereur Henri V, et mourut en 1167. +Comment, d'ailleurs, cette princesse aurait-elle pu songer à faire +don de cette Tapisserie à la cathédrale de Bayeux? La grande +affaire de sa vie a été, comme on sait, sa lutte contre son cousin +Etienne de Blois, qui avait obtenu le trône d'Angleterre, qu'elle +ne cessa de revendiquer; et cette lutte, avec des fortunes +diverses, se perpétua jusqu'à sa mort. Or, à cette époque, [p. +200] l'évêque de Bayeux était Philippe de Harcourt, un des amis +les plus dévoués, un des plus puissants soutiens du roi +d'Angleterre, qui l'avait choisi pour son chancelier! Comment +admettre que cette princesse ait songé à faire un cadeau semblable +à une cathédrale, dont le siège épiscopal était occupé par un tel +adversaire (180)? + + + + +Ces personnages écartés, qui donc a pu faire faire cette +Tapisserie? Assurément un Normand, de l'entourage immédiat de +Guillaume, un de ses amis, de ses compagnons les plus intimes, +très au courant de tous les incidents de la Conquête et on a pensé +à son frère utérin, Odon de Conteville, évêque de Bayeux. On ne +pouvait mieux choisir. Intelligent, instruit, ami des arts, il +devait apprécier une tenture qui l'associait à la gloire de son +frère. + + +Et si on cherche quelques détails qui légitiment cette désignation +d'Odon comme instigateur de la Tapisserie, on ne manquera pas de +remarquer que si le dessinateur de la Tapisserie ne signale pas +toujours sa présence dans les inscriptions, il lui assigne +d'ordinaire dans son dessin un rôle de première importance. +C'est lui qui semble avoir les heureuses initiatives, notamment au +grand conseil de Rouen (Pl. IV, n° 18), qui bénit le repas de +l'armée (Pl. V, n° 49). Enfin c'est son énergique intervention +qui empêcha la bataille de Hastings de devenir un désastre (Pl. +VII, n° 62). + + +D'autre part, par son côté moral, le sujet de la Tapisserie +rentrait bien dans le cycle des enseignements qu'un évêque doit à +son peuple. En effet, au lieu de représenter la conquête de +l'Angleterre, incident profane, peu [p. 201] à sa place dans une +église, elle montrait, comme nous l'avons vu, de quel terrible +châtiment la justice divine avait puni le parjure de Harold. Il +était donc naturel, que l'évêque de Bayeux fît faire ce travail +pour l'ornement de sa cathédrale. La présence de Turold, de +Wadard, de Vital qui semblent avoir été de sa maisnie, confirme +bien cette donnée (181). + + +Ajoutons que par sa dimension de 70m,34, la Tapisserie ne pouvait +être employée qu'à la décoration d'une grande église, aucun palais +ne présentant alors de salle assez vaste. D'autre part, son +exposition au jour de la fête des Reliques, célébrée alors le 1er +juillet, jusqu'au jour anniversaire de la consécration de la +cathédrale, a permis à d'éminents historiens (182) de supposer +qu'Odon l'avait offerte à l'occasion de cette grande cérémonie, +qui eut lieu le 14 juillet 1077. Les richesses qu'il avait reçues, +en récompense de sa participation à la conquête, lui permettaient +de faire cette dépense, tandis que le chapitre de la cathédrale, +grevé par les frais de la construction, manquait certainement +des ressources nécessaires. + + +Voilà les raisons qui ont amené des historiens à attribuer à Odon +l'honneur d'avoir conçu l'idée de la Tapisserie et de l'avoir fait +exécuter; mais il faut reconnaître que cette opinion si +ingénieuse, si séduisante qu'elle soit, [p. 202] ne repose sur +aucune base certaine, ni sur l'Inventaire de 1476, ni sur aucun +autre texte, ni sur une tradition. + + + + +Un des historiens qui attribuent la Tapisserie à Odon, M. Émile +Travers, pense qu'il ne la commandée qu'après la mort du +Conquérant (183). Cette date nous semble inadmissible. Qu'au +lendemain de la conquête, alors qu'il était dans la joie du +triomphe commun, comblé d'honneurs et de biens, créé comte de +Kent, Odon ait commandé cette broderie qui célébrait la gloire +de son illustre frère et aussi la sienne, rien de plus naturel. +Mais l'accord des deux frères dura peu. L'histoire nous dit les +difficultés de Guillaume avec ce vassal indiscipliné, qu'il fut +obligé d'arrêter lui-même, en 1084, et de faire mettre en prison, +en confisquant ses biens. Comment admettre que cet Odon, mis en +liberté, trois ans après, à la mort de son frère, en septembre +1087, ait oublié subitement toute rancune, et célébré les +exploits de celui qui avait si énergiquement réprimé son +insubordination. Ce serait assurément bien invraisemblable avec un +homme de son caractère. D'ailleurs nous savons que loin d'être +corrigé par sa longue détention, Odon, impatient de toute +autorité, ne tarda pas à se révolter contre son neveu Guillaume le +Roux, qui dut le chasser de nouveau de l'Angleterre (1088). + + + + +Nous avons résumé les principales objections élevées contre la +tradition qui attribue la Tapisserie à Mathilde de Flandre, femme +du Conquérant: aucune n'est péremptoire, aucune ne démontre que +cette tradition soit erronée. Le silence de l'Inventaire du 1476 +n'est qu'une [p. 203] preuve négative, il ne peut prévaloir contre +une tradition constante, et nous estimons, en conséquence, qu'il +faut continuer à donner à la tenture de Bayeux le nom de +Tapisserie de la Reine Mathilde. + + + + +Ceci posé, nous ne sommes pas éloignés de croire que Mathilde, +voulant faire exécuter ce travail et l'offrir à la cathédrale de +Bayeux, ait communiqué son projet à l'évêque Odon, son beau-frère, +qui était encore à cette époque l'ami et le conseiller de +Guillaume, et que, d'un commun accord, ils en aient déterminé le +plan et choisi les épisodes à retracer (184). + + + + +Quel qu'ait été l'inspirateur de la Tapisserie, comment en +terminant, ne pas rendre un très spécial hommage à l'impartialité +de ses tableaux? Certainement c'est un Normand, un de ceux qui ont +été mêlés aux événements, soit directement comme Odon, qui, par +ses conseils et son rôle dans la bataille, a sérieusement +contribué au succès; soit, comme Mathilde, qui, partageant la vie +de Guillaume et des autres chefs, a été initiée à leurs projets, a +connu toutes les difficultés de l'expédition, nourri les mêmes +espérances et partagé l'enivrement du triomphe. Néanmoins, il +s'élève au-dessus de toutes les contingences et son exposé est +fait avec toute la sérénité de l'histoire (185). + + +C'est un Normand, un vainqueur, mais assez généreux pour respecter +les vaincus, pour ne pas avoir pour eux un mot de mépris, ou même +de blâme, et pour rendre pleine justice au courage de Gyrth, de +Lewine et de [p. 204] Harold, tombés glorieusement en défendant +leur patrie. Et cet hommage est d'autant plus mérité que nous +sommes au XIe siècle, à cette époque de violences, de luttes sans +merci, et que le plan de la Tapisserie a été donné au lendemain +même de la bataille, alors que la conquête était loin d'être +complète, que la révolte était fréquente et que la lutte se +continuait dans les provinces. + + + + +[p. 205] + +INDEX ALPHABÉTIQUE + + + +Adoubement, 62. + +Ælfgyva, 51-54, 190. + +Alnwick, 60. + +Ambassadeurs de Guillaume, 42, 141 + +Anglais signalés par les moustaches, 38-39. + +Animaux des bordures, 122, 140. + +Arbres, 29, 137. + +Arcature du palais de Guillaume, 50, 138. + +Archers, 110, 121, 165. + +Armes et armures, 162-169. + +-- anglaises, 169. + +Armes de pierre, 169. + +-- du chevalier, 62. + +Armée anglaise combattant à pied, 105. + +-- allant au combat, 99. + +-- sa composition, 104. + +Armure du cheval, 172. + +Attaque du camp anglais, 108. + +Auteur de la Tapisserie, 190-203. + +Bandes molletières, 159. + +Barre de gouvernail, 32. + +Bataille, 104-117. + +Bâton de commandement, 100, 110, 113, 167. + +Baudri de Bourgueil, son poème, 9, 120. + +Bayeux (Serment de Harold à), 64. + +Beaurain, 38. + +Bénédiction du repas, 92. + +Bliaud, 155, 165 . + +Bonnet de laine, 55, 105, 157, 165. + +Bouclier, 166. + +Braies, 155. + +Brebis (la), la chèvre, la génisse en société avec le lion, 123. + +Broderie, 1, 148-153. + +Broigne, 42, 155, 162-163, 168. + +-- de Guillaume, 163. + +Brodeuses, leur personnalité, 150-152. + + +Camp anglais, 108. + +Camp de Hasting, 95-96. + +Carquois d'archer, 168. + +-- magasin de réserve, 115, 168. + +Cercueil royal, 70. + +Chaloupe, 32. + +Chanson de Roland, 185-189. + +Chargement des navires, 84. + +Chasse, 123. + +Château de Bosham, 31. + +-- donné comme rançon de Harold, 46-47. + +Château de Dinan, 54, 139. + +Châteaux forts, 174. + +Chausses maclées, 164. + +Chevaux anglais, crinière coupée, 28, 89. + +-- normands, 68. + +-- débarqués, 87, 144. + +-- pendant la bataille, 100, 140, 171. + +Cheveux, 38, 141, 156. + +Chien forçant un lièvre, 121. + +Clés de ville, 60. + + + +[p. 206] + +Comète, 77. + +Conon, 58-61. + +Constructions anglaises et normandes, 138. + +-- scandinaves, 137. + +Costume civil, 155-160. + +Couesnon, 57. + +Couleurs, 144. + +Couleur des fils de laine, 150. + +Courroie de faucon, 27. + +Crinière coupée, 28, 89. + +Croix divisant la Tapisserie, 46, 85. + + +Date de la Tapisserie, 180-192. + +Défense du cheval, 172. + +Dessin, 136-147. + +-- français, 145-147. + +-- sa sincérité, 137. + +-- tentative de portrait, 142. + +-- vie des personnages, 140-146. + +Dinan, 59-61, 139. + +Discussion sur la Tapisserie, 13-23. + +Dol, 58. + +Domesday Book, 90. + +Dragon, étendard des Anglais, 114, 159. + + +Eadgyth, reine d'Angleterre, 72. + +Eclaireurs de Guillaume, 97, 142. + +-- de Harold, 102, 142. + +Ecole de peinture, 145-146. + +Édouard le Confesseur donne ses instructions à Harold, 25-26, 140. + +-- reçoit Harold à son retour de Normandie, 68. + +-- sa mort, 72, 73. + +-- ses funérailles, 69. + +Eglise, 30, 69. + +Embarquement de Harold, 32. + +Enarme, courroie du bouclier, 166. + +Envoyés de Guillaume à Guy de Ponthieu, 44-46. + +Epée à quillons droits, 168. + +-- nue et haute, 40-49. + +-- au fourreau tenu à la main, 38-40, 78. + +-- nue pointe en bas, 49-50. + +Eperons, 39. + +Epieu, 167, 168. + +Epreuve judiciaire, 133. + +Etendard anglais, 114, 159. + +-- des Normands, 99. + +-- béni par le Pape, 95, 99, 112. + +Exécution matérielle de la Tapisserie, 148-153. + +Expéditions de Bretagne, 52-61, 130. + + +Fables d'Ésope, 66-67, 123-125. + +Faucon oiseau de chasse, 27, 32, 48, 49, 121. + +Femme (la) au XIe siècle, 198. + +Ferrure des chevaux, 172. + +Fête des reliques, 12, 194. + +Fils employés dans la Tapisserie, 148. + +Fin de la Tapisserie, 119. + +Fleurons des bordures, 151. + +Fuite des Anglais, 118. + +Funérailles du roi Édouard, 69. + + +Gautier Giffard, 99. + +Gonorre, aïeule de Guillaume, 8, 153. + +Guige, courroie du bouclier, 166. + +Guillaume le Conquérant envoie des messagers à Guy de Ponthieu, +141. + +-- reçoit Harold, 48. + +-- expédition de Bretagne, 55-61. + +-- reddition de Dinan, 60. + +-- fait Harold chevalier, 62-63. + +-- reçoit le serment de Harold, 64-65. + +-- ordonne de construire une flotte, 82. + +-- s'embarque, 85. + +-- fait fortifier son camp, 95. + +-- se dispose pour la bataille, 99. + +-- exhorte ses troupes, 104. + +-- les rallie, 112, 141. + +Guy d'Amiens, 106, 164. + +Guy de Ponthieu, 34. + +-- fait Harold prisonnier, 36. + +-- l'emmène à Beaurain, 38. + + + +[p. 207] + +Guy donne audience à Harold, 40. + +-- reçoit les envoyés de Guillaume, 42. + +-- remet Harold à Guillaume, 48. + +Gyrth, frère de Harold, 98. + +-- sa mort, 106. + + +Hache normande, 42 - + +-- saxonne, 68, 74, 169. + +Harnachement de cheval, 171-173. + +Harold reçoit une mission du roi Édouard, 25, 140. + +-- va à Bosham, 29, 140. + +-- s'embarque, 32. + +-- fait prisonnier par Guy de Ponthieu, 36, 141. + +-- remis à Guillaume, 48-50. + +-- expédition de Bretagne, 55-61. + +-- fait chevalier, 63. + +-- prête serment à Guillaume, 64. + +-- retourne en Angleterre, 66. + +-- élu roi d'Angleterre, 94. + +-- Bataille de Hastings, 106-119. + +-- sa mort, 117. + +Hastings, 88. + +-- Le camp fortifié, 95-96. + +Haubert, 163 . + +Heaume, 164. + +Hersage, 123. + +Hirondelle (l') et les petits ciseaux, 123. + +Housse de cheval, 173. + + +Inscriptions de la Tapisserie, 176-179. + +Inventaire de 1476, 195. + + +Labourage, 122. + +La brebis, la chèvre, la génisse en société avec le lion, 123. + +La lice et sa compagne, 105, 121. + +Lance, 167. + +Le loup et l'agneau, 123. + +Le loup, la chèvre et le chevreau, 123. + +Le loup et la grue, 66, 121, 123. + +Le renard et le corbeau, 66, 123, 124. + +Lettres onciales, 151. + +Lewine, frère de Harold, 106. + + +Maison incendiée, 98. + +Manteau, insigne de dignité, 27, 39, 42, 48, 49, 92, 155. + +Marignan, 23, 180. + +Masse de pierre, 105, 118, 169. + +Mathilde, auteur de la Tapisserie, 193-202. + +Mèche ou barre de gouvernail, 32. + +Mont Saint-Michel, 55, 56. + +Mora, navire de Guillaume, 85. + +Mors de bride, 172, 184. + +Moustache, 38, 71, 142, 156. + + +Nasal du heaume, 164. + +Naufrages, 35. + +Navire, 32-33, 121. + +-- en construction, 83. + +-- tirés au rivage, 83-87. + +-- leur chargement, 84. + +Nuque rasée, 38, 158. + + +Obscena, 123. + +Odon, évêque de Bayeux, 55, 165, 200. + +-- au conseil à Rouen, 62, 141. + +-- bénit le repas de l'armée, 92. + +-- à Hastings, 94. + +-- sa participation à la bataille, 100. + + +Palais de Harold, 31. + +-- de Guillaume, 50. + +Panique de l'armée, 110. + +Parjure de Harold, 128. + +Pevensey, 85. + +Poissons, 57, 81, 121. + +Pommeau de selle, 172. + +Prière avant le voyage, 30. + +Protocole féodal, 40, 48, 49, 98. + +Provisions de guerre embarquées, 92. + + +Rame servant de gouvernail, 32. + +Rance, 32. + +Reddition de la ville de Dinan, 60. + +Reliques (fête des), 12, 193. + +Repas, 31, 92. + + + +[p. 208] + + +Renard (le) et le corbeau, 67, 123. + +Renard (le), le singe et les animaux, 123. + +Rennes, 58. + +Retraite momentanée à Hastings, 110. + +Rhiwallon, 53, 58. + +Robert, archevêque de Cantorbéry, 76. + +Robert, fils de Wymarc, 72, 97. + +Roger à la Barbe, 92. + + +Saxa lignis imposita, 105, 118, 169. + +Sacre de Harold, 75. + +Saint-Pierre de Westminster, 70. + +Saint-Etienne, 159. + +Sceaux, leur autorité, 164, 183. + +Selle à arçon, 191, 184. + +Semailles, 123. + +Serment de Harold, 64-65 . + +-- son importance, 130-134. + +Siège de Dinan, 59. + +Simplicité du dessin, 136. + +Stigand, archevêque, 72-75. + +Sujet de la Tapisserie, 130-134. + +Support des édifices, 138. + + +Tapisserie (la), son auteur, 193-203. + +-- sa date, 179-192. + +-- son dessin, 136-146. + +-- sa division en trois parties, 135. + +-- son histoire, 10. + +-- son mode d'exécution, 148-153. + +-- son véritable sujet, 130. + + +Technique du travail, 150. + +Tons des laines employées, 150. + +Toustain le Blanc, 99. + +Travaux des champs, 123. + +Travers Emile, 23, 200. + +Troussequin de selle, 172. + + +Vaisseaux, 32, 82-86, 121. + +Vital, 101, 189. + + +Wadard, 89, 189. + +Westminster, 70. + +Witan, 74. + + +Zodiaque (poissons), 57, 81, 121. + + + + +[p. 209] + +TABLE DES GRAVURES + + +Détail d'une planche permettant d'étudier la technique du travail + +au titre. + + +Sceau de Guillaume le Conquérant + +185 + + +Développement de la Tapisserie en 8 planches doubles + +fin du volume. + + + +---- + + +[p. 210] + +TABLE DES MATIÈRES + + +----- + + +Avant-Propos + + +I + + +HISTOIRE ET DESCRIPTION + +Chapitre I. Les tentures historiées au XIe siècle 5 + +-- II. Histoire de la Tapisserie 10 + +-- III. Description de la Tapisserie 24 + + +§ I. Sujets principaux 25 + + +§ II. Bordures 120 + + + + + +II + + +ÉTUDE CRITIQUE + + +Chapitre I. Véritable sujet de la Tapisserie 130 + +-- II. Dessin 136 + +-- III. Exécution matérielle 148 + +-- IV. Costume civil 155 + +-- V. Armes et Armures 162 + +-- VI. Les chevaux et leur harnachement 171 + +-- VII. Châteaux forts 174 + +-- VIII. Inscriptions 176 + + + + +[p. 211] + +Chapitre IX. Date 180 + +La Chanson de Roland et la Tapisserie 185 + +Détails inexpliqués 189 + +Conclusion 192 + +Chapitre X. Qui a fait faire la Tapisserie? 194 + + +INDEX ALPHABÉTIQUE 205 + + +TABLE DES GRAVURES 209 + +TABLE DES MATIÈRES 211 + + +----- + +ÉVREUX, IMPRIMERIE CH. HÉRISSEY + + + + +********** + +Légendes des Planches + +********** + + + + +I. + + +1. Édouard, roi d'Angleterre, donne des instructions à Harold. + +1. Edward, king of England, gives Harold his instructions. + + +2. Harold, chef des Anglais, se rend à Bosham avec ses hommes +d'armes. + +2. Harold, a chief of the English, rides to Bosham with his knights. + + +3. Ils prient à l'église. + +3. They pray in the church. + + +4. Leur repas terminé, ils prennent une chaloupe pour s'embarquer +sur un grand navire. + +4. After having taken refreshment, they enter a boat to reach the +ship. + + +5. La tempête les pousse vers le territoire du comte Guy de +Ponthieu. + +5. The tempest drives them on to terrifory belonginq to count Guy +de Ponthieu. + + +6. Pour aborder, Harold descend dans une chaloupe. + +6. To land, Harold gets into a boat. + + +7. Guy s'empare de Harold, + +7. Guy siezes Harold, + + +8. et le conduit à Beaurain où il le retient prisonnier. + +8. and takes him to Beaurain, where he keeps him prisoner. + + +9. Entretien de Guy et de Harold. + +9. Harold and Guy converse together. + + + + +II. + + +10. Les envoyés de Guillaume et Turold, leur chef, viennent +trouver Guy. + +10. William's messengers, one of whom his Turold, come to Guy. + + +11. Les envoyés de Guillaume font diligence. + +11. The messengers riding at full speed. + + +12. Un envoyé de Harold reçu par Guillaume. + +12. Harold's messenger is receivcd by William. + + +13. Un château fort. + +13. A fortified castle. + + +14. Guy remet Harold à Guillaume, duc de Normandie. + +14. Guy brings Harold to Williams, duke of Normandy. + + +15. Guillaume conduit Harold à son palais. + +15. William arrives with Harold at his palace. + + +16. Entretien de Guillaume et de Harold. + +16. A conversation between William and Harold. + + +17. Un prêtre et Ælfgyva. + +17. A priest and Ælfgyva. + + +18. Guillaume vient avec son armée au Mont Saint-Michel. + +18. William and his army arrive at Mont Saint-Michel. + + +19. Ils traversent le Couesnon. + +19. They cross the river Couesnon. + + + + +III. + + +20. Harold sauve les soldats qui s'enlisaient. + +20. Harold rescues the soldiers from the quicksands. + + +21. L'armée s'avance jusqu'à Dol d'où Conan s'enfuit. + +21. The army reaches Dol, from whence Conan is escaping. + + +22. Elle le poursuit et vient à Rennes. + +22. He is pursued, and Rennes is reached. + + +23. Ensuite, l'armée de Guillaume assiège Dinan, +bientôt réduit à se rendre. + +23. Then William's army besieges Dinan, +which is soon forced to surrender. + + +24. Conan remet les clefs de la ville. + +24. Conan gives up the keys of the town. + + +25. Guillaume arme Harold chevalier. + +25. William makes Harold knight. + + +26. Ils viennent à Bayeux, où Harold s'engage par serment vis-à +vis de Guillaume. + +26. They reach Bayeux, where Harold takes his oath to William. + + +27. Harold retourne en Angleterre. + +27. Harold returns to Ensland. + + +28. Il se rend auprès du roi Édouard. + +28. And goes to King Edward. + + +29. L'église Saint-Pierre, + +29. Saint Peter's church, + + + + +IV. + + +où est porté le corps du roi Édouard. + +where they bring King Edward's body. + + +30. Le roi Édouard fait ses dernières recommandations. + +31. Il est mort. + + +30. King Edward, in bed, spaeks to his faithful subjects. + +31. He is dead. + + +32. On donne la couronne du roi Harold. + +32. The King's Crown is given to Harold. + + +33. Le roi Harold sur son trône entre les seigneurs et +l'archevêque Stigand. + +33. King Harold on his throne, between the nobles and the +archbishop Stigand. + + +34. Le peuple l'acclame. + +34. The people cheer him. + + +35. Effroi du peuple à la vue de la comète. + +35. The dismay of the people at sight of the comet. + + +36. Harold avisé qu'une flotte menace l'Angleterre. + +36. Harold is warned that a hostile fleet menaces England. + + +37. Un navire anglais porte ces nouvelles en Normandie. + +37. A ship from England brings news to Normandy. + + +28. Sans tarder, Guillaume ordonne de construire une flotte. + +38. Without delay, William gives orders to build ships. + + +39. On abat les arbres. + +39. Trees are cut down. + + +40. On les débite. + +40. Planks are made. + + +41. On construit les vaisseaux, et on les met à la mer. + +41. Ships are built and launched. + + +42. Pour les charger, on apporte les approvisionnements +nécessaires, le vin et les armes. + +42. The necessary supplies, wine and arms, are carried to the +ships. + + + + +V. + + +43. Puis Guillaume s'embarque avec son armée, +la flotte traverse la Manche à la suite du vaisseau ducal, + +43. Then William goes on board with his army, +and the ducal vessel crosses the Channel, followed by the fleet, + + +44. et aborde à Pevensey. + +44. and arrives at Pevensey. + + +45 On débarque les hommes, les chevaux, les approvisionnements. + +45. Men, horses and supplies, are landed. + + +46. Les soldats gagnent en hâte +Hastings pour s'emparer des vivres. + +46. The soldiers speed +to Hastings to find food. + + +47. Voici Wadard leur chef. + +47. Here is Wadard, who leads them. + + +48. Ici on cuit la viande, on dresse les plats, et on prépare le +repas. + +48. Here the meat is cooked, and served. + + +49. Le dîner: l'Évêque dit le Benedicite. + +49. Here they sit down to table: the Bishop says grace. + + + + +VI. + + +50. Guillaume délibère avec ses frères Odon et Robert. + +50. William and his two brothers deliberating. + + +51. Guillaume ordonne de fortifier le camp à Hastings. + +51. William orders the fortifying of the camp at Hastings. + + +52. Il surveille et encourage les ouvriers. + +52. He superintends, and encourages the workers. + + +53. Il reçoit des nouvelles de l'armée de Harold. + +53. He receives tidings of Harold. + + +54. On incendie une maison. + +54. Here a house is set on fire. + + +55. Guillaume +monte à cheval + +55. William +about to mount his horse. + + +56. et quittant Hastings avec son armée, se met en marche pour +combattre le roi Harold. + +56. He leaves Hastings with his army, and marches to give battle +to King Harold. + + +57. Guillaume +demande à Vital s'il a reconnu la position de l'armée de Harold. + +57. William +asks Vital if he has seen Harold's army. + + +58. Un éclaireur renseigne le roi Harold sur l'armée de Guillaume. + +58. A Scout gives King Harold information concerning William's +army. + + +59. Guillaume exhorte + +39. William exhorts + + + + +VII. + + +ses soldats à se préparer à combattre avec courage et prudence + +his soldiers to be ready to fight with courage and prudence + + +l'armée des Anglais. + + +against the English army. + + + +60. Ici trouvèrent une mort glorieuse Lewine + +60. Here Lewine and + + +et Gyrth, frères du roi Harold. + +Gyrth, brothers of king Harold, fall gloriously. + + +61. Ici au cours de la bataille, un grand nombre d'Anglais et de +Français tombèrent mortellement frappés. + +61. Here during the battle, a great many English and French fall +mortally wounded. + + +62. Odon, évêque de Bayeux, + +62. Odo, Bishop of Bayeux, + + + + + +VII. + + +son bâton à la main, encourage les soldats. + +staff in hand, rallies his soldiers. + + +63. Guillaume se fait reconnaître. + +63. William makes himself known. + + +64. Eustache de Boulogne. + +64. Eustache of Boulogne. + + +65. Les Français continuent la lutte, et taillent en pièces ceux +qui combattaient avec Harold. + +65. The French continue the struggle, and Harold's men are cut to +pieces. + + +66. En combattant auprès du Dragon, étendard des Anglais, le roi +Harold est tué. + +66. King Harold is slain, fighting near the Dragon, the English +standard. + + +67. Peu après les Anglais prennent la fuite. + +67. Shortly afterwards the English fly in disorder. + + + + + +NOTES: + + +(1) Le tissu de Mozat au musée des étoffes de Lyon. + +(2) Le tissu du trésor de Bamberg. + + +(3) Un vieux texte, que nous aurons occasion de citer, nous +apprend que le jour de leur mariage, Guillaume le Conquérant et la +duchesse Mathilde portaient des manteaux de drap d'or ornés de +broderies. + + +(4) Synod. Attreb., C. III. Apud d'Ach. Spicil. I, p. 62. +Eméric David, La Peinture au moyen âge, 1863, p. 110. + + +(5) Steenstrup. Die Bayeux-Tapete, p. 50. + + +(6) Mémoires des antiquaires de Normandie (1873), VIII, p. 187 et +s. + + +(7) The Bayeux Tapestry. London, 1886, p. 19. + + +(8) La Tapisserie de Bayeux. Caen, 1907, p. 6. + + +(9) Mémoires de l'Académie des Inscriptions, VIII, 1733, p. 602. + + +(10) History of Henry, II éd., 1769, t. I, p. 353. + + +(11) Ni le Dr Bruce (p. 17), ni M. Fowke (p. 8) ne disent sur quel +témoignage s'appuie ce récit. A le lire on serait tenté de +croire que cette impression de Napoléon put exercer une certaine +influence sur la levée du camp de Boulogne. Il n'en est rien. La +Tapisserie, exposée à Paris à la fin de 1803, fut renvoyée à +Bayeux en mars 1804, et après, pendant plus d'une année encore, +les préparatifs de l'expédition d'Angleterre ne cessèrent d'être +poursuivis sans relâche. Napoléon n'abandonna son projet qu'au +moment où la coalition de l'Europe le força, en septembre 1805, à +retirer ses troupes de Boulogne, pour commencer cette brillante +campagne qui devait se terminer par la victoire d'Austerlitz, le 2 +décembre 1805. + + +D'autres contemporains furent frappés de la coïncidence, car dans +la notice écrite à cette époque par Visconti, sur l'ordre de +Denon, on a inséré, après la description de la comète, cet +entrefilet que nous reproduisons textuellement: + + +« Moniteur du 16 frimaire, an XII. » + + +Douvres, 14 frimaire, an XII. + + +« Nous avons aperçu hier soir vers cinq heures un superbe météore +qui s'élevait du sud-ouest et se dirigeait vers le nord; il +avait une queue d'environ 30 aunes de long. Tout le pays a été +éclairé à plusieurs milles à la ronde, et lorsqu'il a disparu on +a senti une forte odeur de soufre. » + + +Cette citation que rien n'explique, ni ne justifie, n'a pas été +reproduite dans les édifions postérieures de cette brochure. + + +(12) Bull. monumental, vol. VI, p. 78. + + +(13) Recherches sur la Tapisserie représentant la conquête de +l'Angleterre par les Normands. + + +(14) Archæologia, vol. XVII, p. 85. + + +(15) Archælogia, vol. XVIII, p. 359. + + +(16) The Bayeux Tapestry, London, 1898, p. 12. + + +(17) Laffetay. La Tapisserie de Bayeux, p. 10. + + +(18) Researches and conjectures on the Bayeux Tapestry. London, +1858, traduit par Pillet, Bayeux, 1841. + + +(19) Quicherat. Bibl. de l'Ecole des Chartes, XI, 91. On rencontre +fréquemment les mots Franci et Angli, opposés l'un à l'autre, +dans le Domesday book, commencé en 1085. + +(20) Bulletin monumental, IV, p. 44. + + +(21) Bulletin monumental, VIII, p. 73. + + +(22) Même pendant la terrible invasion allemande (1914-1918) on ne +l'a pas déménagée. + + +(23) La Tapisserie de Bayeux, Paris 1879. + + +(24) Congrès archéologique de Caen de 1898. + + +(25) La Tapisserie de Bayeux. Les méthodes du passé, 1912. + + +(26) La Tapisserie de Bayeux. Biblioth. de l'école des Chartes. + + +(27) Date probable de la Tapisserie de Bayeux. Bull, monumental, +1912, p. 213 et 1903, p. 84. + + +(28) Les chevaux et les cavaliers de la Tapisserie de Bayeux. + + +(29) Antiquité de la Tapisserie de Bayeux. Mémoires de la Société +des Arts, Belles-Lettres et Sciences de Bayeux, t. XII. + + +(30) The Bayeux Tapestry. + + +(31) Die Bayeux-Tapete. + + +(32) The Bayeux Tapestry. + + +(33) Guillaume de Malmesbury. Réc. des Historiens des Gaules, XI, +176 B. + + +(34) Eadmer. Ibid., XI, 192 B. C. + + +(35) Steenstrup. Die Bayeux-Tapete. Kjœbenharm, 1887, p. 44. + + +(36) M. Steenstrup (p. 8) remarque qu'un héros de légende danoise +se rend en semblable équipage au palais de son père. + + +(37) Guillaume de Poitiers. Hist. Gall., XI, p. 87 C. + + +(38) Freeman. History of the Norman Conquest of England, t. III, +p. 226, n° 4. + + +(39) The Bayeux Tapestry, p. 35. London, 1898. + + +(40) Les témoins du serment de Harold, PL. III, n° 26, et supra, +p. 65. + + +(41) Hamilton Thompson. Military architecture in England during +the Middle Age. Oxford, 1912, p. 36. + + +(42) The Bayeux Tapestry, 32. + + +(43) Nous empruntons à l'histoire de la Marine, de Charles de la +Roncière, vol. t. I, p. 98, la description d'un navire trouvé à +Gokstad, en Norvège, qui semble bien du type des vaisseaux de la +Tapisserie. « Long de 22 m. 76, large de 5 au maître bau. Son +bordage de planches de chêne se relevait fortement aux deux +extrémités. Au listel percé de trous qui couronnait le plat bord, +on attachait le bas de la tente, soutenue d'autre part par trois +supports sculptés, qui s'élevaient à plus de deux mètres +au-dessus du plancher dans Taxe du bâtiment. Les traverses, sous +lesquelles on circulait à l'aise, portaient la vergue et la voile +qu'on carguait au moment du combat, ou pendant la nage contre le +vent. Le mât, maintenu par des haubans et des étais, avait une +voile carrée, primitivement tissue de laine, ou faite de peaux. A +tribord arrière, un gouvernail d'une seule pièce, manœuvré au +moyen d'une mèche longue et mince, trempait dans la mer un large +safran. Les avirons qui ne reposaient pas sur le plat bord, +passaient par des trous pratiqués dans le bordage à 0 m. 47 +au-dessus de l'eau. Un ingénieux système de planchettes glissant +sur rainures fermait les ouvertures quand il y avait lieu. Il n'y +avait pas moins de trois barques pour le service du bord. » + + +(44) Guillaume de Poitiers. Historiens des Gaules, XI, p. 87 D. + + +(45) Hist. Gall., XIII, 223 B. + + +(46) Roman de Rou, V, 10 783-10 799. + + +(47) Monuments de la monarchie française, I, 177 + + +(48) The Bayeux Tapestry, p. 37. + + +(49) PL. IV, n° 36 et p. 78. + + +(50) The Bayeux Tapestry, p. 41. + +Le nom de Turold, Turoldus, aujourd'hui Touroude, est très +fréquent en Normandie. C'est à un personnage de ce nom, qu'on +attribue la Chanson de Roland, à cause de ce vers énigmatique, le +dernier du poème: + +« Ci falt la geste que Turoldus declinet. » + + +(51) Hist. Gall., XI, 87 D. + + +(52) Ordéric Vital. Hist. Gall., XII, p. 620 C. + + +(53) Comp. page 92, note 1. + + +(54) Dans toutes les autres scènes où Guillaume est sur son trône, +il tient son épée haute. Pourquoi met-il ici la pointe en bas? +Peut-être pour rendre un hommage spécial à son hôte lors de sa +première réception dans son palais? + + +Est-il possible de rapprocher ceci d'une des plus grandes scènes +des chansons de geste? Charlemagne et ses barons combattent depuis +vingt-sept ans en Espagne, accablés par les fatigues de ces luttes +continuelles et le poids des ans. Avec toute la jeunesse de +France, avec les fils de ces héros épuisés, Guy de Bourgogne va au +secours du grand empereur et de ses compagnons, et quand il les a +retrouvés et reconnus, il s'écrie, s'adressant à ses camarades: + + +Barons, plus de retard, vite à terre, + +La pointe de vos épées en bas, + +Prosternez-vous sur vos coudes et vos genoux. + + +L. Gautier. Epopées françaises, t. II, p. 384. + + +(55) Congrès archéologique de France, 1907. Avallon, p. 164-167. + + +(56) The history of the Norman Conquest of England, t. III, p. +708-711. + + +(57) Harold est représenté sans moustache Pl. III, nO 28; mais +l'inscription ne laisse alors aucun doute sur son identité. + + +(58) La Tapisserie de Bayeux, p. 35. + + +(59) De cette façon de rendre les villes, les Chroniques +Anglo-Saxonnes nous présentent un autre exemple. En 1093, la ville +d'Alnwick (Northumberland) était sur le point d'être prise. Le +gouverneur feignit de vouloir la rendre, il tendit ainsi les clés +au bout d'une lance, et au moment où, sans défiance, le vainqueur +Malcolm, roi d'Ecosse, s'avançait pour les prendre, il lui brisa +traîtreusement le crâne. Lingand, Hist. of England, 1819, I, 471. + + +(60) Léon Gautier. La chevalerie, p. 15, n. 1. + + +(61) Hist. Gall., XI, p. 155. + + +(62) V. 10831. + + +(63) The Bayeux Tapestry, p. 69. Freeman, III, p. 247 et 697. + + +(64) Ibid., p. 69. + + +(65) Nous ne savons comment l'abbé Laffetay (p. 56) et d'autres +ont pu prendre ce personnage pour une femme: il porte le bliaud +des hommes de la Tapisserie et son costume ne ressemble en rien à +celui d'Ælfgyva, Pl. II, n° 17, et de la femme sortant de la +maison incendiée, Pl. VI, n° 54. + + +(66) Fowke, ibid., p. 71. + + +(67) Fowke, ibid., p. 75. + + +(68) La Tapisserie de Bayeux, p. 57. + + +(69) Chacun sait que la tour lanterne, entre le chœur et la nef, +est une des caractéristiques de l'école d'architecture normande, à +laquelle se rattachent les constructions anglaises de cette +époque. + + +(70) Ibid., p. 58. + + +(71) Freeman a réuni tous les éléments de la question. T. III, p. +578-600. + + +(72) Est-il certain que Harold ait été sacré par Stigand? +assurément non. La question est des plus obscures. Certains +pensent que l'archevêque d'York Ealred, choisi pour cette +cérémonie, étant tombé malade, n'y avait pas encore procédé lors +de la bataille de Hastings. V. Freeman, t. III, p. 616-621, Aug. +Thierry. Conquête de l'Angleterre, t. I, p. 279. + + +(73) Ibid., p. 86. Laffetay, La Tapisserie de Bayeux, p. 60. + + +(74) Laffetay, p. 61. Comte, p. 48. + + +(75) The Norman Conquest, III, p. 650. + + +(76) The Norman Conquest, III, p. 260. + + +(77) Hist. Gall., XI, p. 236 B. + + +(78) Un des traits caractéristiques de la Tapisserie, c'est son +réalisme, et nous devons accepter ses dessins comme des +témoignages historiques; il y a, pourtant, des exceptions, et +nous en avons une ici, dans le débarquement des chevaux. Il était +impossible de les faire sauter par-dessus le bordage du navire. On +avait certainement imaginé un dispositif que l'artiste n'a pas +connu et que, par suite, il n'a pas représenté. + + +(79) Fowke, p. 102. + + +(80) N'est-ce pas pour un motif analogue, que Harold n'a pas de +manteau quand il vient pour la première fois avec Guillaume au +palais de Rouen (Pl. II, n° 15)? S'il le porte dans les autres +scènes, c'est vraisemblablement sur l'invitation formelle de +Guillaume, qui tient à le combler d'honneurs. + + +(81) L. Gautier. La chevalerie, p. 650. + + +(82) The Norman Conquest, III, p. 408. + +Ces travaux furent exécutés avec la plus grande célérité, et un +vieil auteur veut voir là l'origine du nom. + + +Une tur ferme e renuvele + +Une tour fut construite et élevée + + +Ke li Ducs Hastinges apele + +Que le Duc appela Hastinges + + +Hastivement ke fut fermée + +Comme elle fut construite hâtivement + +Et pur co fut si appelée. + +Elle fut ainsi appelée. + + +(83) The Norman Conquest, III, p. 415 . + + +(84) Planché. Journal Brit. archæol. Assoc., vol. XXIII, p. 150. + + +(85) Voir page 112 et Hist. Gall., XI, p. 235 A. + + +(86) Hist. Gall., XI, p. 236 B. + + +(87) Henri de Huntindon. Hist. Gall., vol. XI, p. 208 C. + + +(88) Ce bonnet de laine ou de fourrure, nous l'avons déjà vu porté +par Harold, pendant la traversée de la Manche (Pl. I, n° 5), et par +le personnage qui accompagne Guillaume se dirigeant vers le Mont +Saint-Michel (Pl. II, n° 18). + + +(89) Francisque Michel. Chroniques anglo-normandes, v. III. De +Hastingæ Prælio, v. 477-480. + + +(90) Aussi prompt qu'un lion furieux, il s'élance sur le jeune +homme, le renverse à terre en s'écriant: « Reçois de ma main +cette très légitime récompense. Si mon coursier est mort, c'est en +combattant à pied que je te la donne. » + + +(91) Oman. England before the Norman Conquest. + + +(92) Hist. Gall., XI, p. 185 C. + +(93) Quicherat. Bibliothèque de l'Ecole des Chartes, vol. II, p. +91. + + +(94) Freeman. Ibid., p. 766-769. + + +(95) Ordéric Vital. Hist. Gall., vol. XI, p. 236 C. + +Guillaume de Poitiers. Ibid., p. 96 C. + + +(96) Voir p. 99. + + +(97) Handbook of the nothern runic monuments of Scandinavia, by Dr +Georges Stephens, p. 16. Freeman, p. 748. + + +(98) Ce n'est pas sans raison que Freeman (III, p. 574) attache une +importance spéciale à la représentation de ce dragon et y voit +une preuve que la Tapisserie a été exécutée dans les premières +années qui ont suivi la conquête. Plus tard, avec le temps qui +atténue toujours les souvenirs, on n'aurait pas songé à ce détail, +pourtant si intéressant. + + +(99) Les archers normands avaient beau lancer de nombreuses +flèches sur les Anglais qui se protégeaient avec leurs boucliers, +ils ne parvenaient pas à les atteindre, ni même à les apercevoir +pour les bien viser. Après avoir pris conseil, ils décidèrent de +tirer haut pour que les flèches, en tombant, atteignissent les +Anglais à la tête. Cet avis fut suivi. Les archers tirèrent très +haut et les flèches frappèrent les Anglais au visage et crevèrent +les yeux de beaucoup. Alors ils n'osaient ouvrir les yeux, ni +découvrir leur visage, car les flèches tombaient plus épaisses que +la pluie chassée par le vent. Une de ces flèches atteignit Harold +à l'œil droit et le lui creva. Harold l'arracha, la rejeta après +l'avoir brisée de colère, et, vaincu par la douleur, s'appuya sur +son bouclier. + + +(100) Guillaume de Malmesbury. Hist. Gall., XI, 184 D. + + +(101) Mém. de la Société des Antiquaires de Normandie, vol. +XXVIII, p. 187. + + +(102) On fixerait ainsi la chronologie des événements: + +A la fin de l'été 1064, Harold s'embarque pour la Normandie et est +fait prisonnier par Guy de Ponthieu; en novembre il est rendu à +la liberté; en février ou mars 1065 commence la campagne de +Bretagne; et l'année suivante, à peu près à la même époque, +serait venue en Normandie la nouvelle de la mort d'Édouard, et du +couronnement de Harold. A propos de cette dernière date nous avons +fait de sérieuses réserves. Voir p. 81. + + +(103) Comp. Dessin, p. 144. + + +(104) Le lièvre enlevé par l'aigle se reconnaît sans difficulté; +l'épervicr sur le passereau a beaucoup souffert, mais +l'identification paraît néanmoins certaine. + + +(105) Nous retrouvons ces fables dans La Fontaine, mais la cigogne +y remplace la grue; la perdrix, le passereau. + + +(106) Laffetay. La Tapisserie de Bayeux, p. 38. + + +(107) The Norman Conquest, III, p. 572. + + +(108) Voir l'explication de la scène: unus clericus et ælfgyva, +pl. II, n° 17, p. 52. + + +(109) Hist. Gall., XI, p. 95. + + +(110) Nous avons déjà remarqué que la Tapisserie nous donne de la +conquête, et des faits qui l'ont précédée, la version admise en +Normandie à la cour de Guillaume. + + +(111) Pour son serment, quand Harold étendit sa main sur le +reliquaire, elle trembla, et un frisson secoua son corps. + + +(112) En fait, l'expédition conserva ce caractère religieux. La +Tapisserie nous montre l'évêque Odon bénissant le repas, et +Guillaume porte toujours l'étendard crucifère béni par le pape. De +leur côté, les chroniqueurs sout unanimes à nous dire que l'armée +normande se prépara au combat par la prière et la pénitence; enfin +qu'elle entendit la messe et communia dans la matinée du 14 +octobre, avant d'aller au combat. + + + +(113) Guillaume de Jumiège, VII, 35. Migne. Patrologie latine, 149, +p. 874. + + +(114) Guillaume de Malmesbury. Hist. Coll., XI, 183 D. + +Freeman, The Norman Conquest, III, p. 436. + + +(115) Hist. Gall., XIV, p. 338. Comp. infra p. 173. + + +(116) Le Prieur. Le Portrait en France. L'Artiste, 1891, I, 19. + + +(117) On peut comparer à cet égard les fresques de Saint-Savin. M. +Magne dans l'OEuvre des peintres verriers en France, p. XIV, +remarque que les artistes, qui nous ont donné les ensembles les +plus harmonieux, se préoccupaient peu de l'exactitude des tons +qu'ils employaient, et que les cheveux bleus ou verts abondent +dans les vitraux, surtout dans ceux de Poitiers et de Reims. + + +(118) Pour la distinction des broignes treillissées ou maclées, V. +infra, p. 161-162. + + +(119) Saint-Omer faisait alors partie du comté de Flandre. + + +(120) D'une note de la notice sur la Tapisserie de Bayeux par l'abbé +Laffetay, 3e édition, on doit induire que jusque vers 1880, on +n'avait pas remarqué l'existence de ces coutures. + +Il semble pourtant qu'on en puisse tirer quelques considérations +intéressantes. + + +(121) C'est à tort que Fowke (p. 20), et d'autres commentateurs, ont +cru à l'emploi de laine noire. Pour démontrer cette erreur, il n'y +a qu'à comparer la laine réellement noire de la restauration, avec +la laine bleu foncé de la partie ancienne. + + +(122) Comment ne pas rapprocher de ce travail, cette autre broderie +d'origine Scandinave du musée normand de Rouen représentant +l'adoration des mages? Le travail est plus grossier, mais on +retrouve le même caractère principal, les fils tendus +parallèlement et maintenus par d'autres fils qui les croisent. N'y +a-t-il pas là une indication de l'origine de cette sorte de +broderie? + + +(123) Nous avons p. 145 indiqué notre sentiment sur l'origine du +dessin. + + +(124) Nous ne pourrions modifier cette conclusion d'ensemble, même +en admettant qu'une partie du travail a été confiée à cette +Anglaise nommée Leviet, qui, d'après une tradition, eut l'honneur +d'être employée à ce travail par la reine Mathilde. + + +(125) On a soutenu que la présence de ces fleurs de lys (?) +attestait que la Tapisserie n'était pas antérieure au XIIe siècle. +C'est une erreur et sans remonter aux Egyptiens et sans multiplier +les exemples, disons qu'on les rencontre fréquemment dans les +manuscrits, notamment dans le Psautier d'Utrecht, qui n'est pas +postérieur au IXe siècle. + +Elles se trouvent également sur le sceau d'Édouard le Confesseur. + + +(126) Hist. Gall., X, p. 66 E, v. 98. Quicherat, p. 140-146. + + +(127) Hist. des Gall., XI, p. 183 C. + + +(128) Quicherat, p. 143-158. Raoul Glaber, Hist. Gall., X, p. 42 +D. Steenstrup, p. 39. Ordéric Vital. Ibid., XII, p. 637. + +Ce texte général se rapporte à la fin du XIe siècle, vers 1090. La +mode persista, malgré les prédicateurs et Ordéric Vital nous +raconte qu'en 1105, Henri Ier , Beauclerc, roi d'Angleterre, étant +venu à Carantan, l'évêque de Sées, Serlon, dans un sermon +critiqua énergiquement ses longs cheveux et lui demanda de les +couper et de donner ainsi un louable exemple à ses sujets. Le Roi +se soumit et son exemple fut suivi par toute sa suite. + + +(129) Hist. Gall., X, 77, n° 27. XII, p. 637 D. + + +(130) Enlart. Le musée de sculpture comparée du Trocadéro, p. 65 et +71. + + +(131) The Norman Conquest. V. III, p. 574. + + +(132) L. Gautier, La chevalerie, p. 720 n. Viollet-le-Duc. Dict. du +mobilier, VI, 84. Quicherat, Hist. du Costume, p. 139, pense que +ce carré indique une poche. + + +(133) Fairholt et Dillon. Costume in England, I, p. 83. Planché. +Cyclopedia of Costume, I, 348. + + +(134) On peut être surpris de voir que nous ne nommions jamais +haubert, l'armure des hommes d'armes de la Tapisserie, alors que +dans un poème presque contemporain, bien qu'un peu postérieur, la +Chanson de Roland, broigne et haubert soient synonymes. D'abord +nous ne savons pas de façon précise quand cette synonymie a +commencé à être admise; mais ce qui nous a surtout déterminé, +c'est que dans la langue actuelle, le mot haubert, malgré son +origine germanique, désigne toujours le vêtement de maille qui n'a +été usité que plus tard. + + +(135) Il existe une troisième sorte de broigne dite clavaine, +formée de plaques de fer juxtaposées, mais nous n'en trouvons pas +d'exemple dans la Tapisserie. + + +(136) On remarquera que, contre toute vraisemblance, la jambe +gauche de la broigne de Guillaume n'est pas semblable à la droite, +et que, comme les bras, elle n'est protégée que par de simples +anneaux. Nous avons vu que c'est un artifice du dessinateur pour +bien distinguer les différents membres. Comp. p. 145. + + +(137) Le heaume de Guillaume (Pl. VI, n° 55) se prolonge un peu à +l'arrière. C'est certainement une première tentative de protéger +la nuque du chevalier. Elle sera d'ailleurs très adoptée au siècle +suivant. Demay, Le Costume de guerre et d'apparat, p. 17. + + +(138) M. Lefèvre des Nouettes. Bull. monumental, 1912, p. 229. + +M. Marignan. La Tapisserie, p. 67. + + +(139) Le Duc le reconnaît et en vrai chevalier il se précipite +tout à coup sur lui, et le saisissant par le nasal de son casque, +le jette la tête à terre, et lui tourne les pieds vers les cieux. + + +(140) Louandre. Les arts somptuaires. + + +(141) Furieux, il enlève le casque de sa tête et montre son visage +à ses Normands. Guy d'Amiens. Ibid., v. 448-449. + + +(142) Steenstrup, Die Bayeux-Tapete, p. 38. + + +(143) Les Anglais s'en servent au commencement de la lutte pour +empêcher les Normands d'arriver jusqu'à eux. + + +(144) M. Fairholt et Lord Dillon. Costume in England, I, p. 65. + + +(145) Ibid., 83. Planché. Cyclopedia of Costume, I, 348. + + +(146) Oman. The Art of War, p. 24. + + +(147) Lord Dillon. John Alexander Smith. Proceeding of the society +of antiquaries of Scotland, v. X (session 1873-1874). + + +(148) Hist. Gall., v. XI, p. 96 B. + +Oman. England before the Norman Conquest, p. 645. + + +(149) Les chevaux et les cavaliers de la Tapisserie de Bayeux, p. +36 et s. + + +(150) Bulletin monumental, 1912, p. 241. + + +(151) Archives du Nord. + + +(152) Bull. mon., 1912, p. 228. + + +(153) Hist. Gall., XIV, p. 240; traduction de L. Gauthier, la +Chevalerie, p. 465. + + (154) Comp. p. 46. + + +(155) Emile Travers. Congrès archéologique de France, 1908. Caen, +I, p. 184. + + +(156) Hist. Gall., vol. II, p. 250 B, 368 C, 409 B. Le duc de +Normandie, Guillaume Longue Epée, qui parlait la langue nationale +des anciens normands, Daciscæ religionis linguam, voulut la +faire apprendre à son fils et pour cela, il l'envoya à Bayeux, qui +avait mieux conservé cette langue que Rouen. Nyrop. Grammaire +historique de la langue française, t. I, p. 19. + + +(157) III, p. 572. + + +(158) The Bayeux Tapestry, p. 23. + + +(159) M. Anquetil dans son étude sur la Tapisserie, remarque aussi +les W, formés de deux V rapprochés ou enlacés. La hauteur égale +des jambages, leur forme rectiligne, la place des pleins sont, +nous dit-il, des preuves que l'ouvrage n'a pas été fait en +Angleterre, car alors les jambages seraient inversés, et leurs +pleins seraient à l'opposite. + + +(160) Laffetay, p. 28. + + +(161) La Tapisserie de Bayeux, p. 1. + + +(162) Lanore. La Tapisserie de Bayeux. Bibl. de l'école des +Chartes, 1903, p. 84. + + +(163) Marignan. Ibid., p. 15. + + +(164) Méthodes du passé, p. 169. + + +(165) Le costume de guerre et d'apparat. Le costume par les +sceaux. + + +(166) Dans le Bulletin des antiquaires de France, t. 72, p. 21-32, +M. Butin a caractérisé ainsi la situation avec l'autorité qui lui +appartient. « La lance posée sur l'arrêt était complètement +immobilisée, et il fallait que le cavalier fût transporté en +projectile, au galop du cheval, pour utiliser l'arme ainsi +arrêtée. » + + +(167) + +Il éperone son cheval et le lance à bride abattue, + +Des plus rudes coups qu'il peut porter le comte frappe le païen, + +Il fracasse son écu, lui rompt les mailles de son haubert, + +Lui tranche la poitrine, lui brise les os, + +Lui sépare toute l'échiné du dos, + +Et avec sa lance lui jette l'âme hors du corps. + +Le coup est si rude qu'il fait chanceler le corps du sarrazin, + +Si bien que Roland, à pleine lance, l'abat mort de son cheval, + +Et que le cou du Sarrazin est en deux morceaux. + + +Des éperons d'or fin, il pique son cheval + +Et va frapper sur Corsablis un coup terrible. + +L'écu est mis en pièces, le haubert en lambeaux; + +Il lui plante sa lance au milieu du corps. + +Le coup est si rude que le Sarrazin chancelle et meurt. + +A pleine lance l'abat mort sur le chemin. + +Trad. de Léon Gautier. + + +(168) Il brise son écu et rompt son haubert, + +Lui enfonce dans le corps les pans du gonfanon, + +De ce rude coup de lance, le renverse mort de l'arçon. + + +(169) Dans le Roman de Rou, postérieur à la Chanson de Roland, la +lutte présente les mêmes caractères. Les combattants se +précipitent les uns contre les autres se portant des coups +violents qui parfois donnent la mort, parfois désarçonnent les +cavaliers, ou brisent seulement leurs lances dont les éclats +volent en l'air. A titre d'exemple nous citons ce passage, v. +6733. + +Dunc vessiez dures médlées Vous auriez vu de rudes mêlées, + +Colps de lances et colps d'espées Des coups de lance, des coups +d'épée, + +Fraindre lances et peschoier: Des lances brisées et abattues, + +Baruns chair, selles vidier Des barons tomber, et abandonner leurs +selles, + +Mult veissiez vassals juster, Bien des chevaliers combattre, + +Li uns, li altres encuntrer, Aller au-devant les uns des autres, + +L'un cheval à l'altre hurter Le cheval de l'un heurtant celui de +l'autre, + +E traverser et tresturner; Le dépasser et revenir, + +Li trus des lances has voler. El les tronçons de lances haut +voler. + + +(170) On ne s'est peut-être pas assez préoccupé de l'escrime +adoptée pour classer nos vieux poèmes du moyen âge. Pourtant on y +trouverait des arguments sérieux, qui viendraient corroborer les +données de la linguistique; ainsi comme preuve de l'antiquité de +la mort de Germond, ne peut-on pas faire remarquer que les +chevaliers s'y servent encore de leurs lances comme d'un javelot, +ainsi que faisaient les Grecs et les Romains?- + + +(171) Ibid., p. 23. + + +(172) Ibid., p. 42. + + +(173) The Norman Conquest, III, p. 572. + + +(174) Die Bayeux-Tapete, p. 45. + + +(175) The Norman Conquest, III, p. 572. + + +(176) Les érudits qui rejettent la tradition se divisent en deux +classes très distinctes: 1° ceux qui croient que la Tapisserie +est postérieure à la mort de Guillaume; parmi eux, nous citerons: +lord Lyttleton, Hist. of Henry II, VI, p. 353, éd. 1769; l'abbé +de la Rue, Recherches sur la Tapisserie de Bayeux, 1825; Travers, +Congrès archéologique de France, LXXV, Caen, 1908, t. I, p. 182; +2° les auteurs qui pensent que la Tapisserie, tout en ayant été +faite pour la consécration de la cathédrale en 1077, a été +commandée par Odon; parmi eux nous citerons, Laffetay, p. 32; +Steenstrup, p. 45; Freeman, v. III, p. 572. + + +(177) Inventaire des joyaulx, capses, reliquiairs, ornemens, +tentes, paremens, livres, et autres biens apartenans à l'église +Nostre-Dame de Bayeux, et en icelle trouvés, veus et visités par +venerables et discretes personnes maistre Guillaume de Castillon, +archidiacre des Vetz, et Nicole Michiel Fabriquier, chanoines de +ladite église, à ce députez et commis en chapitre général de +ladite église, tenu et célébré après la feste de sainct Ravent et +sainct Rasiph, en l'an mil quatre cent septante-six, très révérend +père en Dieu Mons. Loys de Harecourt, patriarche de Jérusalem, +lors évêque, et révérend père maistre Guillaume de Bailleul, lors +doyen de ladite église; et fut fait ce dit inventaire en mois de +septembre par plusieurs journées, à ce presens les procureurs et +serviteurs du grand cousteur de ladite église, et maistre Jehan +Castel, chapellain de ladite église, et notaire apostolique; et +icy est redigé en françois et vulgaire langage pour plus claire et +familière désignation desdits joyaulx, ornements et autres biens, +et de leurs circonstances, qu'elle n'eust pu estre faicte en +termes de latinité, et est ce dit inventaire cy-après digeré en +ordre, et désigné en distinction en six chapitres... + + +Ensuivent pour le tiers chapitre les pretieux manteaux et riches +chapes trouvés et gardés en triangle qui est assis en costé dextre +du pulpitre dessous le crucifix. + + +Premièrement: Ung mantel duquel, comme on dit, le duc Guillaume +estoit vestu quand il épousa la ducesse, tout d'or tirey: semey de +croisettes et florions d'or et le bort de bas est de or traict à +ymages faict tout environ ennobly de fermailles d'or emaillies et +de camayeux et autres pierres pretieuses et de present en y a +encore sept vingt, et y a sexante dix places vuides ou aultres +foiz avoient esté perles, pierres et fermailles d'or emaillies. + + +Item: Ung autre mantel duquel, comme l'en dit, la ducesse estoit +vestue quand elle épousa le duc Guillaume, tout semey de petits +ymages d'or tiré à or fraiz pardevant, et pour tout le bort de bas +enrichiz de fermailles d'or emaillies et de camayeux et autres +pierres pretieuses, et de présent en y a encore deus cens +quatre-vingt-douze, et y a deus cens quatre places vuides +ausquelles estoient aultres foiz pareilles pierres et fermailles +d'or emaillies... + + +Ensuivent pour le quint chapitre les tentes, tapis, cortines, +paremens des autels et autres draps de saye pour parer le cueur +aux festes solennelles, trouvés et gardés en le vestiaire de la +dicte église. + + +Item: Une tente très longue et étroite de telle à broderie de +ymages et escripteaulx faisans représentation du conquest +d'Angleterre, laquelle est tendue environ la nef de l'église le +jour et par les octaves des Reliques. + + +(178) Die Bayeux-Tapete, p. 43-44. + + +(179) Lancelot. Mémoires de l'acad. Inscriptions, 1786, XII, p. +335. + + +(180) Manuscrit de M. le chanoine Lelièvre, p. 26. Bibliothèque de +Bayeux. + + +(181) Même si la tenture est l'œuvre exclusive de Mathilde, femme +du Conquérant, même si elle l'a commandée, et fait exécuter sans +consulter Odon, il est très naturel qu'une place spéciale ait été +accordée à Turold, Vital, Wadard, les plus éminents enfants de +Bayeux, ayant pris part à la conquête, puisque la Tapisserie était +destinée à cette ville où ils étaient connus. Cela à +consécration de gloires locales. + + +(182) Steenstrup. Ibid., p. 45. + +Pluquet. Essai historique sur la ville de Bayeux, p. 81. + +Freeman. Ibid., III, p. 572. Laffetay. Ibid., 22. + + +(183) Congrès archéologique de France, 1908, t. I, p. 182. + + +(184) Comte. La Tapisserie de Bayeux, p. 19. + + +(185) Freemann, III, p. 972. + + + + +END NOTES + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 66771 *** |
