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If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: Les Sèvriennes - -Author: Gabrielle Réval - -Release Date: November 17, 2021 [eBook #66761] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at - https://www.pgdp.net (This book was produced from scanned - images of public domain material from the Google Books - project.) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES SÈVRIENNES *** - - - - - G. REVAL - - Les - Sèvriennes - - DIX-SEPTIÈME ÉDITION - - - PARIS - SOCIÉTÉ D’ÉDITIONS LITTÉRAIRES ET ARTISTIQUES - Librairie Paul Ollendorff - 50, CHAUSSÉE D’ANTIN, 50 - - 1907 - Tous droits réservés. - - - - -DU MÊME AUTEUR - - - Les Lycéennes. - Un Lycée de jeunes filles. - - -Tous droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les -pays, y compris la Suède, la Norvège, la Hollande et le Danemark. - -S’adresser, pour traiter, à la librairie Paul Ollendorff, 50, Chaussée -d’Antin, Paris. - - -SAINT-DENIS.--IMP. H. BOUILLANT, 20, RUE DE PARIS.--16811. - - - - -A Madame Marni. - - -Madame, - -Le vieil usage n’est-il pas qu’un auteur, avant d’abandonner son livre -aux caprices du Destin, le voue à quelque Génie bienfaisant? - -Faites-moi la grâce, Madame, d’accepter l’hommage de mon premier livre: -vous êtes ce bon Génie, et c’est d’un cœur tout à vous, que je vous -offre, en témoignage d’admiration et de gratitude, les pages qui vous -ont plu. - -Vous m’êtes témoin, Madame, qu’en écrivant un livre sur l’École de -Sèvres, je n’ai fait autre chose que grouper mes souvenirs de Sèvrienne, -initiant ainsi le public, qui nous ignore, à une vie d’ardent et pénible -labeur, à des émotions âpres ou puériles. Je l’ai fait sincèrement, même -en ce qui touche quelques sujets délicats. - -Ce n’est point une œuvre pédagogique que j’entreprends, et ce n’est pas -une satire de la très haute culture que reçoivent à Sèvres les -privilégiées de nos lycées de jeunes filles. Je ne suis pas assez -l’ennemie de moi-même, pour déchirer le sein qui m’a si copieusement -nourrie. - -Mon dessein a été de peindre, par des tableaux successifs, et par le -récit d’une courte aventure, un milieu très spécial, «select» et très -fermé, par la difficulté grandissante du concours de Sèvres. - -Sèvres n’est pas un couvent, et n’est pas davantage une Université -féminine. Ni nonnes, ni étudiantes, les Sèvriennes, au nombre de -soixante, vivent là comme en un gynécée libéral, dont les portes -s’ouvrent avec confiance, avec amour, devant la Poésie, l’Art, la -Science. Il est facile, en feuilletant les cours des Littéraires et des -Scientifiques, de se rendre compte de l’œuvre poursuivie par nos -Maîtres. Sèvres est le cerveau de ce grand enfant barbare, imprudent, -mais tenace, qu’est l’Enseignement secondaire des jeunes filles. - -Ce qu’il est plus difficile de juger, c’est le charme de cette vie -solitaire et studieuse, c’est la transformation de ces êtres inachevés, -dans l’aube déjà resplendissante de la pensée qui s’éveille, c’est ce -moment extraordinaire, où soudain l’esprit atteint sa puberté, moment -d’orgueil immense, où la jeune fille se croit assez forte pour marcher -seule dans la vie. - -Alors, c’est une rupture complète avec le passé: elle entre à Sèvres; -d’où vient-elle? peu importe, rien ne va subsister de ce qu’elle apporte -en patrimoine. Elle est le sol déjà remué par la charrue, mais non -ensemencé. Voilà le semeur qui passe, jetant aux sillons la graine, et -sur le germe fécond, pieusement la Vierge referme les lèvres, mystiques -gardiennes de la moisson. Le Sacerdoce commence. - -Pour donner corps à ma pensée, j’ai choisi un groupe de Sèvriennes très -différentes par tempérament les unes des autres, n’ayant de commun entre -elles, que le travail, les habitudes, le but à atteindre. - -Je n’ai point indiqué, ou très peu, ce qu’elles étaient avant d’entrer à -Sèvres: l’histoire d’écolières pauvres, mais intelligentes, voulant -trouver un gagne-pain dans l’Enseignement, leur est commune à toutes; si -elles doivent souffrir de la confusion des milieux, ce n’est qu’une fois -professeurs; alors je dirai leur triste roman, quand elles retombent -sans famille, sans amis, dans la plus terrible réalité. Cette fois ce -sera le roman du professeur-femme, dont cette étude sur les Sèvriennes -n’est que la préface. - -Aux scènes de la vie intime de l’École, j’ai mêlé une intrigue -romanesque, celle d’une Sèvrienne d’élite, âme très pure, mais inquiète, -à la merci de la douleur, et qui, affranchie par la culture de ses -Maîtres, ne recule pas devant l’extrême conséquence de ses principes. - -Le cas est exceptionnel, j’en conviens: il est vrai, je le sais: donc il -est intéressant. Mes autres personnages montrent assez que l’avenir, si -avare de bonheur qu’il soit, saura leur convenir, et qu’en toute -Sèvrienne, s’il y a l’étoffe d’un éloquent maître de Sorbonne, à la -longue il y aura peut-être une éducatrice d’âmes. - -Ce livre est vrai aujourd’hui, comme il le fut hier. La fondatrice est -morte, son œuvre subsiste, seules quelques coutumes ont disparu avec -elle. Les Sèvriennes jouissent de leur supériorité, toisent un tantinet -les petits échelons qui sont au-dessous d’elles, dans cette courte -échelle universitaire, et se comparent volontiers à ces pages, damerets -et damoiseaux, qui se formaient au bien dire et aux belles manières -courtoises, auprès des dames d’antan. - -Elles ont, elles aussi, jeux de grâces et joutes viriles, avant de -mériter «l’accolade ministérielle» qui les crée chevaliers, en les -faisant professeurs! - -Vous montrer mon École, toute nue, chaste d’être belle, voilà ce que -j’ai voulu faire, Madame. - -J’ai écrit ce livre avec passion, étant toujours amoureuse de mon École, -et parce que ce seul nom de Sèvres est pour moi,--pour nous toutes, -hélas!--la résurrection d’un temps où, corps et âmes, nous étions en -beauté. - -GABRIELLE RÉVAL. - -Janvier 1900. - - - - -LES SÈVRIENNES - - - - -PREMIÈRE PARTIE - - - - -CHAPITRE PREMIER - -LA COUR DE LA VIEILLE SORBONNE - - -Par ce frais matin de juin, le soleil glisse sur les toits biscornus qui -coiffent la vieille Sorbonne et jette, sur le cadran de pierre, la -première ombre de l’aiguille. Il est sept heures et demie; quoique très -animée, la cour reste maussade comme le giron d’une vieille dame grise -prêchant l’austérité. - -Des groupes de jeunes filles attendent, la serviette sous le bras, qu’on -ouvre la petite porte de l’Amphithéâtre. Les unes restent immobiles, -clouées aux pavés luisants, on en voit qui suçotent l’eau de mélisse; -les affamées se lestent d’un dernier croissant; d’autres, fiévreuses, -arpentent la cour, des marches de la chapelle aux grillages des portes; -l’une s’esquive pour repasser «un sujet»; plus loin, une autre interroge -son sort, au hasard des petits papiers. - -Elles sont là cinquante, soixante, quatre-vingts. Tout à l’heure, il y -en aura plus de cent: ce sont les aspirantes littéraires et -scientifiques au concours de l’École normale supérieure de Sèvres. - -On en voit de gentilles, dix-huit à vingt-cinq ans, pas plus, pâlies par -l’émoi ou la houppette, les yeux vifs, fiévreux, un peu battus. Du chic -dans une robe de quatre sous, qu’elles portent avec aisance ou -désinvolture. Quelques scientifiques ont l’aspect «chien battu» des -pauvres institutrices. Quelques littéraires ont arboré la «toilette -Conservatoire», à leurs risques et périls: ces messieurs n’aiment pas -ça. - -En corbeille autour des aspirantes, les mères de famille observent les -rivales, lisent sur les figures les chances de réussite: «En voilà une -qui doit être très forte... oh, rien à craindre de celle-là.» - -Les papas, plus avisés, supputent la cote supplémentaire d’une bouche -rieuse, et des yeux qui seront jolis à voir pleurer. - -Jalousement on s’observe, on se défie; puis d’instinct les groupes se -forment, s’isolent. Il n’y a plus que des gens qui vont se battre à la -course: jeu terrible dont quelques-unes ne se relèveront pas. - -Premier groupe.--Lycée Fénelon. - -Celui-là très en vue, le plus nombreux, porte beau. - -Une brunette sémillante, de jolie tournure parisienne, Jeanne Viole, -interpellant une de ses compagnes, Berthe Passy, sorte de gavroche -enjuponné: - ---Dis donc, sommes-nous assez Méduses! Les pauvres petites, elles -tremblent à nous regarder. Oui, Mesdemoiselles, c’est nous le Lycée -Fénelon, à nous les premières places, à vous les autres... s’il en -reste. - ---Il nous manque un Suisse, pour nous annoncer, répond l’autre; -entends-tu ça, dans le vieil Amphithéâtre: «Messieurs, le lycée Fénelon, -pépinière de l’École de Sèvres!» Du coup, toutes les ombres des jeunes -clercs voudraient revenir composer avec nous. - -Un éclat de rire général accueille cette boutade, et Jeanne Viole, -heureuse de cacher son émoi, sous ce papotage d’écolière, reprend: - ---C’est gentil ce que notre Plumkett a fait hier pour Didi, son -chouchou! - ---Quoi donc? est-ce qu’il lui aurait donné des tuyaux sur notre examen, -le lâche! - ---Mais non, Plumkett, tu le sais bien, est incapable de ça. Il a confié -à Didi, avec mille rougeurs, un petit bout de crayon, un fétiche quoi, -afin qu’à l’examen, elle retrouve sa note coutumière. - ---Chic, chic, voilà qui méritait un baiser! Gageons, fait Berthe -railleuse, que Didi ne l’aura pas compris. Cette fille-là ne saura -jamais dire merci. Pourtant 18 toute l’année!!! que Dieu fasse, elle a -gardé son 18. Ce qu’ils la gobent au Lycée. Il n’y a que Mlle Adrienne -Chantilly qui sache parler, qui sache dire; pour elle, on trouve -d’illustres comparaisons; crois-tu, que dans les petites classes, on -répète: Didi fait du Heredia, Didi parle comme Jules Lemaître, Didi a la -voix de Moréno. - -Je voudrais seulement qu’on dise de moi: elle a le coup de paupière de -cette Didi: je serais sûre aujourd’hui d’entrer première à Sèvres! - -En bonne compagne, Jeanne Viole, cherchant à concilier tous les esprits, -arrête ce flux de paroles: - ---Bêche toujours, ma pauvre vieille, Adrienne Chantilly a le charme, -elle séduit les délicats: elle saura prendre d’Aveline, comme elle a -pris Plumkett, comme ça, nonchalamment, avec grâce. Je te l’accorde, -l’affreuse Nollet lui est supérieure, mais sa laideur est le rachat de -son intelligence. Vois-tu, ça nous vexe toujours qu’une autre soit plus -femme que nous... - -A ce moment, survient une grande jeune fille, Madeleine Bertrand, élève -médiocre, cachant sa pauvreté d’esprit sous une attitude hautaine; le -poids d’une natte énorme, tombant jusqu’aux talons, redresse sa tête; il -y a du triomphe dans sa démarche. - ---Comment, c’est encore d’Elle qu’on parle ici! Peut-on songer à -d’autres qu’à soi-même, dans un moment pareil! Moi j’ai la fièvre, mon -cœur bat... - ---Ouais, riposte Berthe Passy, ton cœur bat, la belle: aurais-tu la -frousse! Attention on nous regarde, ne dis pas que tu as peur, tu -rendrais courage à tout ce monde-là. Et le moyen de vaincre après? - -Tu sais ce qu’a dit la Directrice de Fénelon: Je veux que les cinq -premières qui entreront à Sèvres, sortent de mon lycée! C’est dit. Mais -tu m’amuses toi! avec une pareille natte dans le dos, n’es-tu pas sûre -d’être reçue! Qu’est-ce qu’une corde de pendu, auprès de ce porte-veine. - -Madeleine Bertrand, bouche bée, ne sait que répondre: elle va, vient, -imperturbablement sotte, au milieu des petits rires moqueurs; puis un -mouvement se fait, l’attention du groupe de Fénelon se porte sur -Adrienne Chantilly, qui arrive enfin, nonchalamment, avec une grâce de -lévantine. C’est une belle juive, à la taille très cambrée; des cheveux -frisés, poudrés d’or; des yeux d’un vert glauque, qui luisent comme une -source à travers les ramilles; des sourcils noirs, un teint mat, l’arc -de la bouche très joliment tendu. - -Les jeunes filles échangent des poignées de mains, et Didi, fort à son -aise, cherche à placer son petit potin. - ---Savez-vous pourquoi Thaddée a lâché si brusquement Fénelon? - ---Anémie cérébrale, assure Mlle Frolière. - ---Pas du tout! On a découvert un flirt sensationnel entre Thaddée et -Mounet-Sully! Oui, ma chère! figure-toi qu’elle avait eu le toupet -d’aller lui demander des leçons de déclamation. Mounet, surpris de sa -belle voix, accepta. Sitôt fait, l’autre tombe amoureuse, écrit des -vers, promène sur son cœur une photographie à dédicace; elle a trop -causé, on a tout su, bref, pour raison de moralité, la Directrice lui a -fait dire de ne plus revenir au cours. - ---Pauvre Thaddée, soupire ironiquement Jeanne Viole, sa vocation était -l’amour, ou le théâtre; elle était fourvoyée parmi nous. - ---Ma foi oui, conclut Berthe Passy, là au moins elle n’aura rien à -perdre, et tout à gagner. Mais voici Victoire; que peut-elle bien -ruminer encore? regardez-la, elle se parle à elle-même; cette fille est -sans cesse aux prises avec son destin. - -Victoire Nollet est justement cette aspirante à Sèvres, qui passe, dans -tout le lycée, pour le modèle accompli de la laideur, sorte de Quasimodo -femelle; un corps en tuyau de poêle, une tête énorme, congestionnée: -construction audacieuse de têtard intelligent. - -Elle cause tout haut, très excitée par l’approche de son examen. - ---24 juin! Voilà le grand jour arrivé; dire que, depuis six ans, je -bûche, pour en arriver là. - -Ai-je assez traduit Hegel et Klopstock! Mis en mauvais allemand la prose -de Voltaire! Ai-je fait assez de résumés d’histoire, pioché ma -nomenclature, lu et relu les documents, paraphrasé Racine, Bossuet, -Hugo! continue-t-elle tout à fait emballée. - -Mêlé l’astronomie à la géologie, la géographie à la philosophie! Je sais -par cœur mon «Rabier». J’ai collé mon frère, un vétéran de Henri IV, sur -les Noumènes! Hier, j’en savais trois fois plus qu’on ne m’en demandera; -le nez devant cette porte, j’ai peur d’avoir perdu mon temps au lycée... - ---Allons, allons, ma chère, vous êtes un peu folle; vous voulez qu’on -vous redise encore que vous êtes la merveille de notre «Sixième», que -vous savez tout ce que moi j’ignore; vous êtes épatante, vous citez les -petits Pères et l’Almanach de Gotha, comme une élève des bonnes -«maisons»! - -A Sèvres, ils en seront baba! et tu oses te plaindre, ingrate. - ---Mais vous ne savez donc pas, que si au lieu d’un laïus sur -l’Immortalité, sur nos Droits, on s’avise de me questionner sur la -politesse, je suis collée! - ---Faites comme moi, Victoire; tout à l’heure j’avais le trac, je me suis -remontée en pensant à l’ancêtre qui hurle, à la porte du lycée, notre -devise d’aujourd’hui: De l’audace! encore de l’audace! toujours de -l’audace! - -Et d’un geste qui enroule ses magnifiques cheveux autour du cou, -Madeleine ajoute avec candeur: J’en ai. - ---A la bonne heure, fait Berthe qui salue jusqu’à terre. - -Huit heures moins le quart sonnent à l’horloge; quelques figures -blêmissent dans les autres groupes, Racine, Molière, Sévigné. - -On voit arriver très vite Mlle Frolière, le sympathique professeur de -littérature, une blonde grassouillette, trente ans sonnés, la bouche -gourmande, l’œil sensuel et câlin. Elle est la toquade de toutes ses -élèves, qui s’arrachent des vieilles plumes, des vieux papiers, voire -même des morceaux de pain qu’on se partage comme pain bénit. Tout -Fénelon se précipite: - ---Vite mes petites, que je vous redise une dernière fois votre Credo. - -1º _Littérature_. - -Si votre texte commence ainsi: On a dit... On répète souvent... d’après -une critique célèbre, etc. Vous voyez la formule, c’est une question de -cours; ne vous y trompez pas, le sujet est donné par le Révérend -professeur Taillis. - -Il n’est sensible qu’au devoir banal et correct. Rappelez-vous que vous -n’êtes rien, que c’est Merlet, Nisard, Sarcey qui vaudront la meilleure -note à votre copie. - ---Ouf! jette Berthe Passy, gouailleuse, c’est pas un homme, m’sieu -Taillis, c’est un carrefour! - ---Taisez-vous, petite.--Tout autre sujet fleurant la poésie, le goût, -l’esprit sera du pur d’Aveline. Soyez simples, mais élégantes. Donnez à -votre copie un joli tour discret, évitez les fautes de goût. Mais -n’espérez pas à ce prix conquérir votre homme! C’est au-dessus de votre -talent. Il vous suffira de trouver le _mot_--c’est là le hic.--Un mot -juste, un mot heureux, placé sans prétention.--Il faut qu’il le -découvre, ce petit mot de rien du tout, qui aura l’effet magique de la -lampe d’Aladin. - ---Oh! mademoiselle, donnez-nous le mot de passe! - ---Incorrigible, laissez-moi finir! - -2º _Grammaire historique_. - -Faites une copie d’un aimable pédantisme. Jouez-vous gravement de la -Sémantique, de l’Étymologie, des Doublets, de la Morphologie; -Darmesteter, Brunot, Brachet, recommandez-vous de leurs gloses! - -3º _Philosophie_. - -Quelle que soit la question, ramenez tout à Jeanne d’Arc. Que la Pucelle -d’Orléans soit la clef de voûte de votre argumentation: admirez -hautement, le reste ira tout seul, car Jérôme Pâtre sera content. - -4º _Géographie_. - -Inutile, Mesdemoiselles, de vous répéter ce que Mlle Pierron vous a dit -toute l’année. Plus de nomenclature, plus de détails, lâchons les vieux -procédés, soyons tout à la «Méthode Criquet»; manœuvrez le pluviomètre, -la sonde; mesurez les Océans; évaluez, par des coupes, les hauteurs -moyennes des montagnes; articulez vos côtes; généralisez, cherchez avec -les fleuves, les voies de pénétration: car M. Criquet lui-même vous -corrigera. - ---Je résume mes quatre ficelles: _Merlet_, _Le Mot_, _Jeanne d’Arc_, -_Méthode Criquet_.-- - -Maintenant, il ne tient plus qu’à vous d’être toutes reçues! - -Et sur ces mots, Mlle Frolière, toujours charmante, va s’esquiver, mais -les aspirantes se resserrent autour d’elle. - ---Mademoiselle, mademoiselle, embrassez-nous! - -Ce sont des embrassades folles, qui mettent en rumeur tout ce public aux -écoutes: quelques élèves préférées se faufilent, pour être embrassées -deux fois; puis toutes: - ---Mademoiselle, que fera-t-on après l’écrit? - ---Je vous lirai _Phèdre_! - ---Ah! ah! et puis? - ---Et puis, si on est sage, je vous apprendrai le _Curé de Pomponne_. - ---Bravo, bravo, crie tout le groupe, en reconduisant Mlle Frolière -jusqu’à la rue, sans souci du dépit et de la mauvaise humeur qui se -peignent sur les visages des autres aspirantes. - -Une Molière interpellant une Racine: - ---Quel aplomb! ce n’est pas la peine, si on les reçoit à l’avance, de -nous faire venir ici. - -Plus loin, une mère rogue, à une autre mère plus rogue encore: - ---A Fénelon, elles n’ont pas de pudeur; comme elles étalent leur joie, -les entendez-vous rire! Ah! ma pauvre Adèle, pourquoi donc que t’n’as -pas eu ta bourse dans ce lycée-là? Je ne me tournerais pas les sangs -aujourd’hui. Pauv’ petite, croiriez-vous, Médème, que depuis Pâques, ça -se lève avant les cloches! tout ça pour entrer à c’t’école de Sèvres. - -Que je donnerais donc des mille et des cents pour que ce soit fini. - -Plus loin, très seules, deux jeunes filles attendent, ce sont deux -élèves du Collège Sévigné; l’une, Marguerite Triel est grande, svelte: -des bandeaux blonds sur une figure de Madone; des yeux ravissants, que -l’émoi embrume, comme deux fleurs dans la lumière indécise de l’aube. Il -y a en elle une distinction, une réserve qui surprend, au milieu de ces -écolières manquant de tenue. Son amie, Charlotte Verneuil, est petite, -gracieuse; elle est de celles «dont la bienvenue rit dans tous les -yeux». - ---Tu les vois, Charlotte, sont-elles assez tranquilles! qu’est-ce qui -croirait, à les voir, que pour nous toutes, cette porte cache quelque -chose de redoutable! Moi j’ai peur, je me sens triste jusqu’à la -mort.--Si j’étais recalée! C’est un concours, le hasard peut tout; à -Fénelon que de chances elles ont de réussir: les meilleurs professeurs -de Paris, d’anciens succès, et la Foi! - ---Sans compter les recommandations! Vois-tu, ma chérie, il faut là aussi -du piston; et la réclame crois-tu qu’elle ne sert à rien? Si Mlle Nollet -est la fille d’un vieux républicain de 48, Jeanne Viole est parente d’un -Inspecteur général; et depuis six mois on répète partout, qu’Adrienne -Chantilly est l’étoile du lycée Fénelon, et qu’elle entrera première à -Sèvres! - ---Et le reste que nous ne savons pas. Vilain chapitre celui-là. - ---Tiens, compte, Marguerite, nous voilà près de deux cents, et dire que -Bordeaux, Toulouse, Aix, Nancy, Caen, vont en envoyer d’autres. Comment -veux-tu que j’aie la moindre espérance de réussir; je n’ai pas le feu -sacré moi, c’est par raison que je désire entrer à Sèvres; tu sais que -mon tuteur ne trouve pas Henri assez riche pour deux. Il veut que je -puisse gagner ma vie au besoin; sans cette nécessité-là, j’aimerais -mieux bercer un marmot et regarder le père travailler, que de venir, -ici, résoudre des équations. - ---C’est bien là aussi ta destinée, ma Lolotte, je ne te vois pas -pontifiant dans une chaire de professeur; tu es faite pour devenir une -adorable épouse. Comme tu le rendras heureux, ton sculpteur! patience -va, après l’agrégation, dans trois ans, tu trouveras le nid tout prêt! - -Moi, je n’ai pas au cœur d’amour qui me réconforte. J’avais ce matin une -telle angoisse que j’ai été mettre une rose sur le tombeau de sainte -Geneviève. Voilà le seul «piston» que je puisse avoir, encore ne suis-je -pas bien sûre que le fameux proverbe dise vrai: le Ciel est si loin à -présent. - ---Oui, Marguerite, tu seras reçue; tu dois être reçue, parce que tu le -mérites. Aucune de ces jeunes filles n’a travaillé plus que toi, et -aucune d’elles n’a ton âme belle et pure. Ta prière à sainte Geneviève -me rappelle ce pauvre innocent de chez nous, qui ramassait les roses à -la procession, pour les offrir, agenouillé, à la femme la plus belle. Je -ne sais pas ce qu’il espérait, mais la Dame du Paradis sait bien ce que -demandait ta rose. Je t’assure qu’elle t’exaucera. - ---Si tu disais vrai... Et Marguerite encore plus émue serra tendrement -la main de son amie.--Je rêve d’une vie si chaste, si laborieuse! -Savoir, comprendre, aimer toutes les merveilles que je devine autour de -moi... Être à Sèvres! comme ce mot rayonne dans l’avenir; toute petite, -déjà j’aimais l’École; il me semble à présent que je suis sur une -barque, que les voiles se tendent, se gonflent. Enfin, elle va prendre -le vent...--et murmurant pour elle-même,--voilà le soleil... - -A l’horloge, huit heures sonnent; vite les deux jeunes filles -s’embrassent. Les portes s’ouvrent, un huissier commence l’appel. C’est -une scène indescriptible; les mères gémissent, les aspirantes -s’affolent, quelques-unes défaillent. Les hommes agitent violemment -leurs chapeaux. - -Mesdemoiselles A, B, C, D, etc... - -Présent, présent, présent... autant de mots, autant d’intonations -différentes. Les aspirantes disparaissent une à une, s’engouffrent dans -le vieil escalier de bois. On entend de moins en moins les mères, les -sœurs, qui de la cour crient encore: - ---Adèle, as-tu ta mélisse? - ---Jeanne, prends ton éther! - ---Éva, n’oublie pas tes sandwichs! - ---Reine, courage, ne te gêne pas, demande à la demoiselle le lavabo. - -Déjà les aspirantes s’installent sur les gradins crasseux et vermoulus, -ayant devant elles de petites tables noires. - -L’amphithéâtre est immense, laid, nu, comme une salle de caserne. Un -relent de vieux habits et de lointaines sueurs prend à la gorge. - -Une dame au profil chevalin, Mlle Lonjarrey, fonctionnaire à l’école de -Sèvres, distribue les feuilles, au milieu d’un silence religieux. Sur -l’estrade, un petit homme sec, jeune encore, sanglé dans sa redingote, -l’inventeur de la Méthode Criquet lui-même, agite une grande enveloppe -ministérielle, l’ouvre, et d’une voix qui a des sonorités de cymbales, -dicte: - - Et la Grâce plus belle encore que la Beauté - -Des yeux effarés s’interrogent. Marguerite Triel ferme les siens et -pense. Madeleine Bertrand invoque Danton. Didi, hardiment, fixe -l’aréopage, d’un air qui signifie: «Ah! ah! c’est du d’Aveline! à moi le -Mot.» - -Et tout autour de celle qui sera reçue première, les jolis mots, mouches -d’or, se mirent à danser. - - - - -CHAPITRE II - -A SÈVRES, LE JOUR DU RÉSULTAT - - -La chaleur écrasante de juillet tombe sur l’école silencieuse. Rien ne -bouge, seuls les coqs persistent à chanter midi. On dirait que les -heures, pauvres oiseaux redoutés, se refusent à courir au-devant du -crépuscule. - -C’est le dernier jour de l’examen oral à Sèvres. Le résultat sera connu -vers quatre heures. - -L’École normale supérieure de l’enseignement secondaire des jeunes -filles, fondée en 1880, occupe, dans la petite ville de Sèvres, les -bâtiments quasi royaux de l’ancienne manufacture. - -La bâtisse, coûteusement rapiécée, est d’une belle ordonnance; de la -rue, personne ne s’y trompe, et tout le monde la prend pour la -Gendarmerie nationale. - -Cent vingt fenêtres étirent leur ombre immobile, sur la blancheur d’un -mur à quatre étages. La façade rigide, très Louis XIV, avec son -correctif Liberté, Égalité, Fraternité, s’adosse au coteau. Le parc, au -deuxième étage, réunit, comme un toit de verdure, les deux ailes -trapues. - -Point de jardin, mais une cour seigneuriale plantée de jeunes sycomores, -toute sablée: plage fulgurante aux soleils de midi, champ de glace aux -premiers rayons de lune. - -Comme une terrasse de château-fort, elle a ses douves et ses ponts. Pour -unique fleur, un jet d’eau ouvre son calice vers le ciel, éphémère -épousée, qui retombe pâmée, d’avoir cueilli le pollen des étoiles. - -La fraîcheur de l’eau ne monte pas vers ce parc, si étroit qu’on dirait -une haie de verdure, bordant les chemins escarpés, qui lacent un mur à -l’autre. Une voûte de feuillage file vers une ruine pittoresque, celle -du pavillon Régnaud, mitraillé par les Prussiens, toute vénérable -aujourd’hui, sous ses bouffettes blanches et ses traînées de lierre. - -Une autre bicoque historique, le pavillon Lulli, avec ses petites vitres -d’église et son toit moussu, garde, dans la solennité du lieu, un air -vieillot de rendez-vous galant. L’entrée en est interdite aux -Sèvriennes. - -Les examens oraux, qui amènent chaque année à Sèvres une cinquante -d’admissibles, se passent dans les classes. - -Pendant trois jours, c’est un va-et-vient inusité, dans le grand couloir -pavé de briques rouges, où tant de pas ont tracé leur sentier rose. - -Tables, chaises, petite chaire avec son tapis vert, voilà tout le -mobilier d’une classe: à peine y retrouve-t-on un léger parfum de femme. -C’est là que les Sèvriennes préparent leur carrière de professeur, -hypnotisées longtemps à l’avance par ce but poursuivi: être licenciées! -agrégées! - -Dans ces classes nues, rien ne vient distraire leur regard, si ce n’est -la grâce rythmique des mouches qui dansent, des hirondelles jetant sur -le ciel bleu une trame noire, qu’elles brodent d’un coup d’aile, et -rebrodent sans cesse. - -Mais jour et nuit, dans la maison, le jet d’eau chuchote, chuchote; une -goutte redit à l’autre la joie de vivre et de n’être plus. Et quand -vient le soir, son âme éparpillée, au seuil des portes closes, sanglote, -sanglote, de ne pouvoir aimer. - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -Les Sèvriennes achèvent de déjeuner, on n’entend que bruits de -fourchettes, d’assiettes ramassées. Dehors, les aspirantes sortent des -restaurants voisins et rentrent à l’école, où leurs examinateurs fument -une dernière cigarette, sous les arbres de la cour. - -La plupart des admissibles viennent du lycée Fénelon. D’autres arrivent -des lycées de Toulouse, Lyon, Alger, Montauban. Les Méridionales, avec -leurs robes trop claires et la volubilité de leurs paroles, apportent -une note gaie au milieu des préoccupations égoïstes ou féroces de -l’examen. - -Didi, Victoire Nollet, Madeleine Bertrand, Jeanne Viole, Berthe Passy, -sont admissibles à l’oral. Marguerite Triel l’est aussi, mais son amie, -Charlotte Verneuil, a «bafouillé» dans ses problèmes de physique; elle -est ajournée. - -Berthe Passy, qui a déjeuné dans le parc, d’un morceau de pain et d’une -tranche de saucisson, se promène en faisant tout haut ses petits calculs -de probabilité. - ---Allons, que je refasse ma liste: c’est certain, Adrienne Chantilly -entrera première, elle a la cote d’amour; qui sera seconde?... - -Jeanne Viole ou Victoire Nollet? - -Jeanne a bien lu son La Fontaine, elle a eu des réminiscences heureuses, -elle a eu quelques gestes élégants, et d’Aveline n’a point paru -insensible au charme de ses deux fossettes. - ---Ouais! mais Victoire a exposé la campagne d’Italie avec une science -épatante: corps d’armées, généraux, position des troupes, effectifs, -marches, contre-marches... elle savait tout. Et son laïus sur les -Stoïciens! Elle mérite 19 comme rien. Je lui donnerais donc le nº 2, -mais avec sa binette, elle aura le 3. Moi je garde le 4; la natte de -Bertrand lui vaudra le 5; quant au reste, je m’en bats l’œil! - ---Ah mais, et cette grande blonde de Sévigné, Triel, je crois, quel chic -type! où la logeront-ils? - -Le cas lui paraît embarrassant; mais certaine de la solidarité qui -unira, sur la liste, les noms de son lycée, Berthe tire la langue, en -gamin qui ne cherche plus, et tout d’une traite, déjà chez elle, -dégringole un sentier du parc. - -Justement, M. Jérôme Pâtre, l’examinateur de philosophie, essayait, sur -une petite table, une réussite. Surpris par la dégringolade de cette -aspirante sans façon, il remet ses cartes dans sa poche, se lève, sourit -avec bonhomie, et s’en va. - ---Eh! bien, en voilà une! Jérôme qui se fait des réussites! Est-ce que, -par hasard, il jouerait au sort les refusées! Les anciennes m’ont bien -dit qu’il voudrait nous recevoir toutes, pour ne causer de chagrin à -personne. Dieu que ces philosophes sont naïfs! gageons qu’il planterait -là le célibat, s’il pouvait aussi nous épouser toutes. - -Cette idée, sans doute, lui semble prodigieuse, car elle tombe sur un -banc et rit à se tordre: quelques aspirantes, qu’attire l’hilarité de -Berthe, s’approchent; déjà l’histoire de Jérôme a fait le tour du parc. - -Très communicatives, les méridionales racontent leurs aventures à Paris. -Thérésa dit que, de Tarbes à la gare d’Orléans, elle a voyagé avec les -confrères de la rue d’Ulm; on a parlé de Bersot et de Mme Jules Ferron, -on a déjeuné ensemble, et l’on doit se revoir au quartier Latin. - -Hortense, qui se grise des paroles de Thérésa, continue, sans arrêt, le -récit des aventures; du Monsieur qui les suit et à qui l’on donne un -petit sou; du calicot qui porte leurs paquets, du haut en bas du Louvre, -et fatigué de l’inutile quiproquo, leur dit: «Mesdemoiselles, je ne suis -pas de la maison.» - -C’est un rire général, Hortense et Thérésa riant plus fort que les -autres. L’une a un joli nez retroussé, une bouche ronde comme une -cerise; l’accent et le roulement d’r des Montalbanaises, ajoutent une -senteur poivrée à tout ce qu’elle raconte. L’autre, vulgaire, très -peuple, parle avec de grands gestes, une volubilité étourdissante. - -Berthe Passy a vite lié connaissance, et comme on parle du «toupet» des -étudiants au Luxembourg, elle leur montre Charlotte Verneuil, qui se -promène avec Marguerite Triel. - ---Ce matin, j’ai entendu un bien joli mot qu’a dit cette jeune fille, la -plus petite des deux, celle qui a des yeux si tendres et si rieurs. Des -étudiants la regardaient passer; l’un d’eux la suit, j’entends qu’il lui -vante ses propres mérites: bon garçon, travailleur, aime pas la noce, -fume pas, vit chez lui, petite femme bien heureuse avec lui; elle, sans -le regarder, hausse les épaules: «Le prix Monthyon, quoi!». L’autre l’a -laissée passer chapeau bas. - ---Oh! très joli, très spirituel, quel à propos! - ---C’est une littéraire? interroge Hortense. - ---Non, une scientifique... et une recalée. - ---Dommage. - ---Avez-vous vu passer son amie, cette grande blonde qui a des yeux d’un -bleu sombre de gentiane? - ---Oui, reprend Thérésa, elle est brillante et modeste; pas de pose. M. -d’Aveline, hier, en paraissait charmé. Elle a dû lui plaire, c’est tout -à fait la Lorely de Henri Heine, avec son beau corps de statue et ses -cheveux d’or. - ---Moi, fait Hortense, en bonne méridionale qui accentue les muettes, -j’adore-e Mlle Chantilly, quelle-e voix, quels yeux, et une bouche-e, et -une grâce-e. - ---Si vous en êtes amoureuse, foi de Passy Berthe, garde à vous, -mademoiselle, il faudra vous battre avec tous vos professeurs! - -Drelin, drelin, drelin, drelin, din, din, din, din! - -La cloche sonne furieusement, aux abois. C’est la fin de la dernière -récréation. Les classes se remplissent, le public s’assied derrière les -tables, chaque aspirante, à son tour, se place à côté de la chaire, en -face du professeur qui l’interroge. - -_Salle de Philosophie._ - -M. Jérôme Pâtre, debout sur l’estrade, gesticule, et laisse à Mlle -Bertrand, trop émue, le temps de se remettre. Elle tousse, retousse, ne -sachant pas un mot de son sujet: _les Lois_. La salle reste silencieuse, -quelques vieilles dames écrivent, pour des journaux, les questions et -les réponses. Près de la fenêtre, une dame à cheveux blancs, mal -coiffée, petite, boulotte, les yeux vifs et les joues roses, suit -l’examen de près; c’est Mme Jules Ferron, directrice de l’École de -Sèvres, veuve du grand orateur de la République. Elle laisse tomber un -regard sévère sur Mlle Bertrand qui «joue de la natte». - ---Voyons, mademoiselle, fait M. Jérôme Pâtre, indulgent, ne vous -troublez pas ainsi. Remettez-vous, je vous prie... Nous disions donc que -le caractère d’une loi... - ---Le caractère d’une loi, ânonne Madeleine, c’est d’être... elle tousse, -tousse, suffoque. - -Très ému, M. Jérôme Pâtre lui offre son verre d’eau: Madeleine en boit -quelques gorgées et repousse le verre du côté de l’examinateur. M. Pâtre -perdant contenance, s’assied et tresse la frange du tapis vert. - ---Allons ma vieille, lance-toi, se dit l’aspirante, à bout de -ressources... - -Et continuant la phrase commencée: - ---Le caractère d’une loi, c’est d’être absolue, universelle, -catégorique.--Kant a défini le devoir l’impératif catégorique, par -opposition à l’impératif hypothétique qui est... - -Elle continue, récite son manuel, travesti par ses souvenirs, reprend -son bel aplomb et s’arrête au bas de la dernière page. - ---Merci, mademoiselle, fait M. Jérôme Pâtre; il pousse un soupir, marque -une note, sous l’œil de Mme Jules Ferron de plus en plus sévère, puis -regardant l’auditoire amusé: - ---Mademoiselle Triel est-elle ici? - -Marguerite se lève et vient s’asseoir en face de lui. Elle est habillée -simplement: une robe de serge noire, égayée d’un collier de velours -bleu, souligne discrètement sa distinction et sa beauté. M. Pâtre suit -avec complaisance la grâce de ses mouvements, et près de la fenêtre, les -yeux sévères s’adoucissent: - ---Voyons, mademoiselle, dites-nous ce que c’est que la Politesse. - -L’aspirante se recueille, groupe ses idées, et dans un ordre simple, -définit ce qu’on appelle généralement la politesse; distingue la vraie -politesse de la fausse, indique les dangers de la flatterie, et de la -franchise brutale; s’appuie d’exemples pris dans la littérature et dans -l’histoire. Comme elle paraît regretter la politesse d’autrefois, M. -Jérôme Pâtre s’emballe, et citant Saint-Simon, lui rappelle ce que cache -le masque hypocrite de cette politesse parfaite. - -Sans se troubler, Marguerite Triel discute, reconnaît la bassesse des -courtisans, mais s’appuie sur l’étude de mœurs de la _Princesse de -Clèves_, pour montrer que dans la vie mondaine, on ne retrouve plus le -respect, témoigné sous une forme aussi délicate, aussi courtoise -qu’autrefois. - -L’examinateur prend plaisir à la discussion. Tous deux s’animent, le -public lui-même est pris. Marguerite remporte un véritable succès, et -Charlotte l’entraînant, lui crie: - ---Tu as 19! je l’ai vu marquer ta note, ce qu’il avait l’air content! - -_Salle de littérature._ - -La classe est trop petite pour contenir le public qui voudrait assister -aux interrogations du jeune maître d’Aveline, un beau nom déjà dans -l’Université. Très sympathique aux femmes, par son charme personnel, -l’enchantement de sa voix, la finesse et le mordant de son esprit, il -les captive tout à fait, par la légende poétique qu’un deuil d’amour -attache à sa vie intime. - -Trop intelligent pour colporter lui-même ses meilleurs mots, il laisse -ce soin à d’autres; timide, dès qu’une femme le trouble, il devient -brutal pour celle qui veut l’intimider. D’Aveline est l’idole ou la bête -noire des Sèvriennes. - -L’examen est sur le point de finir, il ne reste plus que deux aspirantes -à interroger, et le jeune maître, un peu las, semble s’isoler de cette -galerie aux écoutes, en cachant son visage pâli, derrière ses mains, -d’ailleurs parfaites. - -A l’appel de son nom, Madeleine Bertrand, qui n’a pas conscience du four -énorme qu’elle vient de faire en philosophie, s’apprête à jouer du -paradoxe, pour séduire la curiosité de d’Aveline. - -Elle s’assied à la petite table, lisse le tapis vert d’un geste élégant, -tandis que le professeur, les mains toujours en œillères, dans une pose -coquette de méditateur, s’efforce de trouver le rouage de cette machine -à examen. - ---Voudriez-vous, mademoiselle, me lire cette scène du _Misanthrope_, et -me dire ce que vous en pensez. - -Madeleine lit la grande scène entre Alceste et Célimène, commente, -insiste sur le stoïcisme du héros, sur la grandeur de son amitié; elle -exalte sa vertu, lui prête une générosité imaginaire, condamnant cette -futile Célimène, ce léger Philinte, dont le commerce trop facile la -choque; cite Euripide, Shakespeare, Fabre d’Églantine, se trompe, ne -s’en aperçoit pas, poursuit encore; il faut bien payer d’audace! On -s’attend presque à l’entendre s’écrier, comme Doña Sol: O mon lion -superbe et généreux! - -D’Aveline la laisse s’enferrer: visiblement, il prépare un bon mot, qui -sera le mot de la fin; ses lèvres tremblent et d’une voix railleuse: - ---Connaissez-vous, mademoiselle, quelque chose de plus ridicule, qu’un -cheval de fiacre qui s’emballe?--Je vous remercie. - -Des rires approbateurs fusent dans ce public de jeunes femmes; vite on -crayonne cette boutade; seule, Madeleine ne comprend pas, et sort -absolument certaine d’être reçue à l’examen. - -Un instant de repos suit: d’Aveline encore une fois s’isole. Ces dames -chuchotent, quel esprit! quelle voix! une musique à vous ensorceler; -regardez donc la blancheur de cette main, et les ongles ma chère! Ne -trouvez-vous pas, que cette barbe mousseuse a quelque chose de -sculptural? Oui, mais ces paupières retombantes, c’est bien laid! il a -beaucoup de talent, mais trop peu de cheveux. - ---Oui, lance effrontément Berthe Passy à ses voisines en extase, il n’en -a plus qu’un, mais il est solide, c’est le dernier des Mohicans. - -«Chut, chut» voilà Mlle Lonjarrey qui amène Mlle Chantilly. Didi est -très en beauté dans sa robe collante de drap bleu, un chapeau piqué de -bluets, juste assez de poudre d’or pour relever l’éclat de ses cheveux -frisés; les lèvres sont imperceptiblement peintes, et les yeux, à -travers les longs cils noirs, luisent comme de jeunes pousses d’avril. -Beauté de juive qui a déjà le parfum violent, peut-être ignoré, de la -courtisane. - -D’Aveline, gracieux, la prie de s’asseoir, satisfait, après un rapide -examen, de la tenue de l’aspirante. - ---Sur quoi désirez-vous que je vous interroge, mademoiselle? - -Didi hésite, semble confuse d’une telle prévenance, puis relevant -doucement les ailes épeurées de ses longues paupières: - ---Sur La Bruyère, monsieur. - ---Soit; tenez, lisez-moi ce portrait de Catherine Turgot. - -Didi lit le fragment d’une voix grave et souple, bien timbrée, avec -quelques sonorités musicales, qui par moment troublent le professeur et -l’auditoire, comme certaines notes des violons hongrois. - ---Mes compliments, mademoiselle, vous avez lu ce portrait avec une -science parfaite, j’aurai ici peu de chose à vous apprendre. - -Les paupières de Didi battent et se relèvent, les yeux se posent, -étrangement doux, sur d’Aveline, qui précipitamment baisse les siens. - ---Et maintenant, j’écoute votre commentaire, mademoiselle. - -En bonne élève, Adrienne Chantilly commente le texte; sa parole est -élégante, le mot souvent juste. En pleine possession d’elle-même, -l’aspirante, d’un regard presque voluptueux, fascine le pauvre -d’Aveline, dont la face, subitement, devient très rouge. - ---Et que pensez-vous de l’existence d’Homère, mise en doute de nos -jours? - ---Si Homère n’existait pas... il faudrait l’inventer! - ---Ah! très bien, très bien, mademoiselle, je vous remercie! - -Et d’Aveline, à côté du nom d’une si charmante fille, marque un 18 3/4. - -Adrienne se retire au milieu des murmures flatteurs. Elle sera reçue -première; quelle beauté originale, quel talent: bien supérieure à la -moyenne des Sèvriennes. L’a-t-elle assez enjôlé! - -D’Aveline sort à son tour, mais pas assez vite, pour ne pas entendre -Didi répondre à Berthe Passy: - ---Je n’ai que 18! - ---Eh! plains-toi donc la belle, sais-tu qu’il donne 20 à Dieu et 19 à -lui-même! - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -Quatre heures sonnent enfin! - -Depuis une heure, l’examen est fini: les aspirantes, fiévreuses, errent -dans le parc, dans les couloirs; quelques-unes, à l’infirmerie, boivent -de la fleur d’oranger. Les cœurs se serrent, on ne respire plus. - -Le sort de ces jeunes filles est décidé; encore un moment, il sera -connu. La minute est longue d’un siècle, le silence glace les visages. -Les étrangers se tiennent à distance, très émus par l’angoisse des -aspirantes, qui semblent attendre là une parole de vie ou de mort. -Refusées, tout leur semble perdu; reçues, que d’efforts, de fatigues, -oubliés dans la joie d’entrer au Paradis. - -Que cette attente est longue! - -Marguerite Triel est figée près de Charlotte, qui fait encore bonne -contenance; Berthe Passy rit nerveusement; Jeanne Viole est morne; le -masque de Victoire est d’une laideur tragique. Les deux Montalbanaises -pleurent; Didi subit le malaise du doute: si une autre qu’elle était -première. Trente autres tressaillent de la même anxiété. Enfin un coup -de sonnette, bref, avertit les futures Sèvriennes que leur sort va être -connu! Une porte s’ouvre, un feuillet blanc voltige, dix-huit noms sont -affichés là: c’est une poussée furieuse, un recul d’effroi. - ---J’y suis! J’y suis, je n’y suis pas! Un grand cri de désespoir, et -Madeleine Bertrand s’évanouit. - -Dans ce couloir aux briques rouges, où l’usure de tant de pieds a tracé -un sentier rose, c’est une scène indescriptible de joie, de colère, de -douleur; la mère d’Adèle insulte le jury, crie à l’injustice; de pauvres -petites ont des crises nerveuses, d’autres, prostrées, s’en vont, sans -savoir où? - -Mais Didi exulte, son nom tient l’affiche. Marguerite, seconde, est -folle de joie; Berthe Passy est cinquième, après Jeanne Viole, un peu -dépitée, et Victoire humiliée d’être quatrième. Les heureuses -s’embrassent, se serrent les mains, plus gênées qu’apitoyées par la -douleur des autres, et quelques Sèvriennes, gentiment, viennent consoler -les recalées. - ---Allons, allons, du calme, «mes p’tits» fait la dame au profil -chevalin, Mlle Lonjarrey, surveillante à l’école, ce n’est pas tout -d’entrer à Sèvres... il faudra en sortir! - - - - -CHAPITRE III - -LE JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL - - -Sèvres, 3 octobre 189 . - -De pied en cap, me voilà donc Sèvrienne. Je n’en porte pas l’uniforme, -par la raison qu’il n’en existe pas. Mais dans le cœur, j’ai l’amour de -la maison. - -Aujourd’hui commence ma vie nouvelle. - -Comme les paysannes de chez nous, qui cueillent, durant la belle saison, -les plantes odorantes, je voudrais, jusqu’au plus lointain hiver, -parfumer ma vie des souvenirs que je vais recueillir ici. - -Aujourd’hui donc je commence mon journal. - -Je n’ai pas d’amie à l’École, et je suis lente à me lier; j’ai, en -amitié, la méfiance des gens qui redoutent d’accepter une pièce fausse. -Qu’il m’est dur d’être séparée de Charlotte! L’absence n’est rien quand -on s’aime; moi, je me sens bien seule. Pour retrouver ma Lolotte, il -faut lui écrire. - -Écrire, c’est rompre un charme pour en jeter un autre. - -Notre amitié qui vivait d’un silence, où tant de choses communes -volaient entre nous, prend une forme nouvelle: je suis la confidente à -qui on ose tout dire, parce que ses yeux ne vous regarderont pas. Son -fiancé va revenir bientôt de Rome; j’ai hâte de le connaître, elle -l’aime tant. Lui et moi, nous sommes tout dans le cœur de Charlotte. - -Elle rit de l’amour jaloux que j’ai pour mes livres, des mille riens qui -m’enchantent, des paysages fugitifs où je promène mes songes nouveaux, -et des tristesses aussi qui piquent, sur la feuille blanche de mon livre -d’heures, le premier papillon noir. - -Charlotte est trop amoureuse pour subir jamais le charme de cette école. -Son amour la lie au passé. Moi, j’ai senti, à la porte de cette maison, -tomber comme un vêtement de voyage, tous les souvenirs tendres, tous les -souvenirs cruels, qui font le passé d’une écolière de 20 ans. - -Je suis seule au monde; j’étais encore enfant lorsque papa et maman sont -morts. Mais ils vivent en moi, leur amour a formé ma conscience; -jusqu’ici, ils ont été les guides mystérieux qui m’ont conduite à la -porte de cette école. - -L’ont-ils franchie avec moi? - -Je ne sais? - -Depuis le jour de mon admission à Sèvres, je ne suis plus moi: le monde -change à mes yeux. Il y a des jours où je suis éperdue, et je ne sais -encore d’où vient cet orgueil, cette joie, ce trouble surtout. - -A qui dire tout cela? - -Ah! si j’avais un ami! Eh bien, ce journal sera mon ami. J’éprouve un -plaisir infini à écrire ce mot au masculin: mon ami. - -Je voudrais qu’un homme fût mon ami, qu’une affection virile -m’enveloppât, me protégeât dans cette vie nouvelle qui me charme et -m’épouvante. Je voudrais trouver en lui le Bon conseil et le Maître. - -M. d’Aveline, j’en suis sûre, serait un ami exquis. Il doit avoir -d’infinies tendresses, des gronderies si douces. - -A quoi bon penser à lui; je me suis promis de me défendre contre une -toquade possible. Presque toutes les anciennes sont amoureuses de lui; -s’il rit des autres, je ne veux pas qu’il se moque de moi. - -On m’a dit aujourd’hui qu’il avait coutume de baiser la main. Sa bouche, -sur une main de femme, quelle caresse!... - -Marguerite, Marguerite, attention, tu vas te laisser prendre. Non, ce -serait idiot. - -Puisque toi seul, cher Journal, seras mon ami, je veux être avec toi -orgueilleusement sincère. Je ne ferai pas ma petite Eugénie de Guérin; -je suis trop fougueuse et trop câline pour accepter la vie avec humilité -ou résignation. - -J’adore qui m’aime. J’ai le désir de plaire, mais n’attache de prix -qu’aux amitiés qui se ménagent. Je leur suis fidèle. - -J’ai la volonté capricieuse, et ne veux pas qu’on me domine. Je me sens -libre, dès que le calme revient en moi, car si j’ai le sens très net du -réel, j’ai l’imagination romanesque. Je vois le danger, il m’attire. Dès -que mon cœur s’emballe, ma volonté le suit et mène follement mon -imagination vers une équipée sentimentale. - -Mes aventures n’ont été que des rêves; elles ne me laissent ni désir, ni -regret. - -Je suis encore catholique par culte de la beauté. J’adore les offices -comme de magnifiques spectacles; la musique religieuse me bouleverse: je -pleure, sans savoir pourquoi, des larmes de grande pécheresse. - -Mais, j’apporte ici deux cultes tenaces; celui de la Vierge, parce -qu’elle fut bonne et qu’elle était pure; celui de saint François -d’Assise, mon poète. J’aime en passant à leur donner des roses. - -J’entre dans cette vie nouvelle, avec un grand désir de bien faire; -j’aimerais honorer l’École, car j’ai une idée très haute de ce que doit -être une Sèvrienne, et me crois capable de tout braver, plutôt que de -commettre une vilaine action. - -Enfin, j’ai vingt ans, je suis belle, j’ai le respect de mon corps. Les -Dieux ont mis en moi une parcelle d’eux-mêmes, en me donnant la beauté: -j’ai conscience de la grâce qu’ils m’ont faite. - -En moi, sonne haut et fier l’enthousiasme de ma jeunesse. - - -Même jour, 9 heures soir. - -Ma vie sentimentale commence par une déception! - -J’arrive de chez Mme Jules Ferron. Elle a été glaciale. - -J’avais gardé, de son passage aux examens, le souvenir d’un joli sourire -de bonté, et je n’ai retrouvé, tout à l’heure, qu’une femme austère, -engouffrée dans son fauteuil, me fouillant de son œil gris. - -D’une voix sèche, elle s’est brièvement informée de la famille que je -n’ai plus, de mon humeur, de mes projets. En cinq minutes ce fut fini; -sans un mot bienveillant, me voilà congédiée. Ç’a été plus fort que moi, -de grosses larmes ont coulé le long de mes joues, j’ai baissé la tête; -elle a tout vu et m’a rappelée. - -Pourquoi Mme Ferron ne m’a-t-elle pas prise dans ses bras, comme maman -le faisait! A cette minute-là, j’étais encore une si petite fille. - -Elle a plaisanté mon enfantillage; un baiser m’aurait donnée à elle, -tandis que, pour toujours, me voilà éloignée de celle qui n’a pas, pour -ses élèves, des entrailles de mère. - -Où est l’accueil que M. Bersot faisait à ses élèves! S’il s’est attaché -toutes les âmes qu’il a formées là-bas, rue d’Ulm, c’est que son -stoïcisme ne rayonnait pas, comme il rayonne ici, sur des landes sèches. - -Comme je vais «cultiver mon jardin». - - -4 octobre 189 . - -J’ai mal dormi. Il y a des galopades de chats, dans ces longs couloirs, -qui vous éveillent à tout moment. La grosse horloge sonne trop fort dans -la nuit, et Mlle Lonjarrey ouvre et ferme les portes des chambres avec -tapage. J’avais hâte d’entendre la cloche du réveil et de vite descendre -retrouver mes compagnes. - -Ma chambrette me plaît; elle est bien petiote, et haut perchée: je suis -au cinquième, sous les toits, tel un poète qui se respecte. Les murs -sont nus, mais j’arrangerai tout cela. L’état nous met drôlement dans -nos meubles: un petit lit de fer, une armoire en pitchpin, une table, -une toilette, deux chaises, et un miroir; au pied du lit, une descente, -râpée, ô combien! Mais nous sommes libres d’embellir la «turne» comme -dit B. Passy. - -J’ai déjà accroché ma guitare, un symbole, déclare ce gavroche qui est -ma voisine de chambre. Quand je serai triste, je pincerai une corde, la -plus grave, j’aurai l’illusion d’entendre la voix de l’ami qui me -cherche... et que j’attends. - -Sous ma fenêtre, un grand lys d’argent s’épanouit et se fane sur la -pièce d’eau. - -Quel apaisement parmi les grands arbres du parc; ils ont une beauté -sereine, qui se marie au calme de notre vie d’étude. - - -6 octobre. - -La journée est réglée immuablement, les études succèdent aux cours du -matin; après le déjeuner, on se repose; à 1 h. 1/2 les cours reprennent; -à 4 heures, les études recommencent. On dîne, on se promène dans le -parc, ou l’on danse à la salle de réunion. Puis on va dire bonsoir à Mme -J. Ferron, dans son cabinet. - -Je n’ai pas voulu aller au bonsoir hier, je n’ai pas encore accepté de -vivre si près et pourtant si distante d’elle. - -Ici, personne n’est surpris de cette froideur: les anciennes y sont -accoutumées; les nouvelles, trop heureuses d’être libres, ne se soucient -pas de se confier à leur directrice. - -Pour beaucoup, je le vois, Mme Jules Ferron n’a d’autre rôle que de -prêter l’appui d’un nom illustre au fonctionnement de l’École; Rôle de -parade! escompte d’une signature, qui doit amorcer le public, et -rassurer nos familles sur l’esprit et la moralité de Sèvres! - -Comme c’est la méconnaître. - -Il ne faut pas longtemps pour surprendre la pensée d’une telle femme, -puisque Sèvres est son œuvre. - -Elle veut nous préparer à vivre par nous-mêmes, à nous suffire, sans -qu’une défaillance arrête notre mission de professeur. Elle veut que -Sèvres nous donne cette force virile sans laquelle on s’aventure -désarmé. Brusquement, nous cessons d’être des écolières, qu’une -directrice écoute avec intérêt, nous sommes des êtres responsables et -libres, nous ne devons attendre d’elle, qu’un mot d’estime ou de blâme. -Elle vit dans un monde d’idées si fières, si triomphantes, qu’elle -n’admet pas, un instant, la possibilité d’être incomprise, méconnue, ou -ce qui est pis, de se tromper. - -Sa froideur, le respect glacial qu’elle inspire, font partie de ce -système d’éducation qui me semble aller contre la nature. - -Que fera-t-elle de moi? - - -8 octobre. - -Joie, joie, j’ai revu d’Aveline. Il a été charmant. - - -10 octobre. - -Nos cours s’organisent, je voudrais de suite noter mes impressions. - -Mais j’ai trop de choses à voir, à retenir; mes yeux sont éblouis par le -spectacle d’une vie si différente de celle que j’ai menée jusqu’à -présent. Je me crois encore le jouet de quelque rêve merveilleux. - - -12 octobre. - -Aujourd’hui dimanche, j’ai à moi quelques heures de solitude, -amusons-nous, m’ami. - -Adrienne Chantilly notre «cacique» (mot barbare qui nous vient de la rue -d’Ulm et signifie la première de notre promotion) nous a reçues hier -dans sa chambre algérienne. Nous avons pris le thé, dans un décor de -bazar, embaumant, un peu trop, les pastilles du sérail. - -A mon avis, elle est intelligente, mais beaucoup moins que la réclame -l’affirme. C’est un esprit surfait. Elle est séduisante, et je me rends -parfaitement compte que, dans l’attrait qu’elle exerce sur nos -professeurs, il y a un je ne sais quoi qui n’a rien d’intellectuel! - -Elle me fait des avances, mais je me tiens sur la réserve; c’est -humiliant et douloureux d’abandonner la main qu’on avait prise trop -vite. - -Je préfère cette écervelée de Berthe Passy, une originale, un pitre, un -esprit mordant qui saute d’emblée sur le ridicule des gens. Un mot -d’elle, vous voilà peint. C’est une enfant mal élevée, on lui passe -tout; et puis elle a une nature si rude, si franche, si délicatement -fière. - ---Je l’aimerai celle-là. - -Mais le drôle de père! un bonhomme tout sec, qui court ses sabots aux -mains, grimpe quatre à quatre nos escaliers trop sonores; et dans le -tourbillon qui passe, on ne distingue que des tire-bouchons, volant -éperdus, à l’entour d’un vieux béret. - -C’est un poète; sa Muse un peu dégrafée, dit-on, chante à Montmartre. - -Jeanne Viole me plaît de moins en moins. Je la trouve maniérée; elle a -de petits gestes, de petits cris, des pruderies de langage qui -m’agacent. C’est elle qui dit: l’inexpressible de papa, chaque fois que -le mot culotte exige un euphémisme! - -Elle joue si bien les Marquises de Marivaux, que nous nous demandons si -le hasard ne nous aurait pas donné, pour compagne, une princesse -déguisée. Elle ne parle que d’alliances chic, de bibelots rares, -d’académiciens et de gouvernantes; elle se contredit, déplace ses propos -flatteurs, et l’amoureux d’hier est tantôt Bourget, Barrès ou Marcel -Prévost. - -Elle avoue dépenser 100 fr. par mois! Seigneur, je me signe, moi qui -ferai durer si péniblement mes deux écus jusqu’au 1er novembre. - -Bast, c’est encore là du marivaudage, jeu des fausses confidences, qui -s’accordent très bien avec ce joli visage poudré, ces cheveux souples, -ces yeux gris, fugitifs, et ces deux fossettes qui attirent... les -baisers d’Angèle Bléraud, comme un alvéole attire l’abeille. - -Cette Angèle Bléraud, quel type! elle me poursuit de ses embrassades, et -ses joues pâles, ses yeux meurtris, me causent une gêne singulière -chaque fois que je les regarde. - -Elle voulait venir, le soir, me border dans mon lit.--Personne ne l’a -jamais fait depuis que maman est morte. - -J’ai refusé sèchement.--Elle a pleuré. - -Parmi nous, Victoire Nollet est la seule qui songe déjà à l’agrégation; -la première en étude, la dernière à se coucher, on la voit partout un -rollet à la main, pour ne pas perdre une minute. On ne sait trop, à la -voir, à quel sexe elle appartient: elle a le corps d’un poupon, et la -tête d’une laideur fantastique, toujours congestionnée. Ce qui lui -attire une volée de bons mots. - -Berthe Passy vient de me montrer la caricature qu’elle en a fait: le -poupon XXe siècle, encore au maillot, pousse à coups de reins un chariot -avec plumes, encre, papier, et à la remorque, un bourdaloue. - -Des autres, je ne sais rien encore, si ce n’est qu’Hortense Mignon a des -amours contrariées, et que son sergent Laflûte, un grand paresseux, se -prépare à bien la gruger, une fois en ménage. - -Ouf! j’entends ouvrir toutes les portes des chambres, vite je te cache, -cher cahier; c’est la vieille Lonjarrey, qui passe son inspection -domiciliaire. - - - - -CHAPITRE IV - -PAQUET DE LETTRES - - -Quelques élèves, fatiguées de leur première semaine de cours, ont quitté -plus tôt la salle d’études, pour se reposer dans leurs chambres, où -elles baguenaudent jusqu’à l’heure du dîner. La nuit est venue, le gaz -éclaire une haute salle presque déserte. De longues listes de leçons à -faire barbouillent les tableaux noirs; des feuilles de buvard traînent -sur les vieilles tables incommodes, tailladées au canif, incrustées -d’initiales, luisantes à la place des coudes. Le long des murs, dans les -casiers, traîne le «fourbi» de la nouvelle promotion; dix cocottes en -papier, portant un nom en sautoir, représentent les dix Sèvriennes -littéraires de première année. - -Au milieu de la salle, une poutre mal équarrie soutient le plafond. -C’est le Pilori de Sèvres, où les mécontentes ont coutume de clouer -leurs professeurs: le père Taillis s’y balance à perpétuité au bout d’un -fil. - -Trois Sèvriennes, très absorbées par leur correspondance, se hâtent -d’écrire, car la cloche va sonner, et l’inflexible Lonjarrey, au nom du -règlement, entend qu’au premier coup les nouvelles soient toutes au -réfectoire. - - -_Lettre de Victoire Nollet à Mme Nollet, rue Royer-Collard, Paris._ - -ÉCOLE NORMALE SUPÉRIEURE DE L’ENSEIGNEMENT SECONDAIRE DES JEUNES FILLES - -«8 octobre 189 . - -»Chère mère, - -»Ne vous inquiétez pas, le régime de l’école me conviendra. J’ai réglé -de suite mon emploi du temps, il n’y aura rien de changé dans mes -habitudes: - -»A 6 heures, je suis debout; à 6 h. 1/2, j’ai pris ma douche et fait ma -réaction; à 6 h. 3/4, je suis en étude; à 7 h. 1/2, je vais au déjeuner; -je remonte faire ma chambre. Avant 8 heures, je suis à la bibliothèque -et à 9 heures au cours. - -»Je trouve qu’on a ici beaucoup trop de récréations; j’y aviserai, il ne -faut pas perdre ainsi son temps. Mme Jules Ferron m’a demandé si j’étais -bien la fille de Muma Nollet, le vieux Républicain, et sur ma réponse -affirmative, elle m’a serré la main, en me disant de me montrer dans la -vie la digne fille d’un tel homme. - -»Il faut que j’arrive première à la licence. Mes compagnes ne -m’intéressent pas beaucoup: j’ai trop à faire. La nourriture est bonne; -je mange la viande et laisse les légumes. - -»Adieu, chère mère, je n’ai pas autre chose à vous dire; j’ai tout -Reclus à lire pour faire une leçon sur les déserts. - -»Votre fille qui vous aime, - -»VICTOIRE NOLLET.» - -«P.-S.--Mon petit chat, travaille bien à Fénelon, il faut que dans trois -ans tu entres première à Sèvres. Dimanche prochain, je viendrai à Paris; -je ferai la route à pied, le docteur dit que ça me fera du bien. Prépare -ta version d’anglais, ton discours de Michel de l’Hôpital, nous -bûcherons ensemble jusque 6 heures. - -»Ta grande sœur qui t’embrasse, mon chat, - -»VICTOIRE.» - - -_Lettre de Berthe Passy à M. Jules Passy, poète, boulevard Rochechouart, -Montmartre._ - -«Au bahut, 8 octobre 189 . - -»Mon vieux Jules, - -»Ne te tourmente donc pas, je suis très bien ici. J’ai pris mes -cantonnements pour toute la saison. Je loge au cinquième, côté rue, au -deuxième, côté douves, mais pas d’eau en bas pour y faire des ronds. - -»Je connais toute la boîte: ça n’a pas été long. J’ai retrouvé ici -quelques bons zigs du lycée, et nous avons, en quatre coups de crayon, -campé la binette de nos professeurs, je ne te dis que ça! - -»Apporte-moi donc, jeudi, des cigarettes et du café, parce qu’ici, c’est -l’usage de s’offrir le Kaoua au sortir du réfectoire: ça fait passer le -gigot, et le poulet, qui n’a plus que les os «pour avoir trop aimé», a -dit Michelet! - -»Sois tranquille, je ne rêve pas à la lune; je laisse ça à ma voisine, -Marguerite Triel, un type chouette, qui me botte. En voilà une qui te -plairait, mon vieux, pas pionne pour un sou, et belle, et belle! Elle a -même trouvé le temps de garder toutes ses illusions. - -»Ce que l’école va démolir tout ça! Moi d’abord je te préviens que je ne -bûcherai pas: je veux ménager ma cervelle, la pauvre! ces examens l’ont -mise à une rude épreuve; il me faut au moins l’année pour me refaire. - -»La vieille Lonjarrey a parlé de toi à «notre illustre mère», et je vois -à l’air dont on me reçoit, au bonsoir, qu’on prend tes papillotes et tes -sabots pour une fumisterie déplacée. - -»Ah! si l’on savait, ce que te coûtent ces chansons qui nous font vivre! - -»Courage, mon vieux, dans trois ans, tu pourras te reposer; ta petiote -te rendra, tant qu’elle pourra, tout ce que tu fais pour elle. - -»En attendant, ce qu’elle a de meilleur, son gros baiser, est à toi. - -»Ta fille et amie, - -»BERTHE.» - - -Ah! dis à Rosalie de t’acheter de la pommade, et de ne pas oublier, -comme ça lui arrive, le mou de Friquette. - - -_Lettre de Hortense Mignon à M. Eugène Laflûte, sergent au 20e -d’infanterie, Carpentras_. - -«Sèvres, 8 octobre 189 . - -»Mon Eugène bien-aimé, - -»Ah! comme je me languis d’être seule dans cette maison. Je ne pense -qu’à toi; je voudrais parler de toi à tout le monde; faut-il que le sort -soit méchant, puisque je resterai ici une année sans te voir,--sans te -voir--mon amour! - -»Mon père m’a conduite à Paris. En route, je lui ai reparlé de notre -mariage, il est devenu furieux, il jurait, sacrait, t’envoyait à tous -les diables; je suis sûre maintenant d’être déshéritée si je t’épouse. -Mais qu’est-ce que ces choses-là me font: je t’aime, je ne céderai pas, -je serai ta femme. - -»Tu m’aimes bien, dis? tu m’attendras dis, tu me seras fidèle? je t’aime -tant! travaille, je t’en conjure, ne vas pas au café, pense à tes -examens de Saint-Maixent qui approchent; je t’aiderai, je ferai tout ce -que tu m’enverras à faire, mais aime-moi bien. J’ai fait un petit autel -dans mon armoire; au pied du Baiser de Prud’hon (un éphèbe beau comme -toi, qui embrasse, mange, brûle les lèvres de sa bien-aimée) j’ai mis ta -chère photographie. - -»Écris-moi, dis-moi que tu m’aimes, nos lettres ne sont pas ouvertes, et -du reste, Mme Jules Ferron, une philosophe, ne se préoccupe pas de ces -choses-là. - -»Au revoir, fiancé adoré, ô le plus beau, le plus aimé des hommes, à toi -toute ma vie. - -»Je t’adore, - -»HORTENSE.» - - -Au premier coup de cloche, précipitamment, les trois Sèvriennes -fermèrent leurs lettres, et rangèrent leurs casiers, coururent à -l’antichambre de Mme Jules Ferron déposer leur courrier. - -Le flot des Sèvriennes, affamées par tout un après-midi de travail, se -précipita vers le réfectoire, où sur les nappes luisantes, au milieu de -chaque table, fumait le pot-au-feu. - -Et Berthe Passy esquissant un entrechat, au grand scandale de la vieille -demoiselle Lonjarrey, souleva la soupière, en s’écriant: - ---O béni sois-tu, pot-au-feu de nos familles. - ---Amen, fit Marguerite, vas-tu faire encore la parade. - - - - -CHAPITRE V - -JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL (_suite_) - - -15 octobre. - ---Je suis ébahie d’une liberté aussi anglaise, on va, on vient, dans la -maison, on sort le dimanche, sans dire où l’on ira. On reçoit ses amis -dans sa chambre, sauf les frères et les cousins! ils ne restent -cependant pas le nez dehors, et j’en sais qui prennent part aux -goûtettes du jeudi. - -On nous laisse responsables de nos actions; le régime adopté à l’école -est celui de la confiance et de la liberté; le règlement, très large, -est appliqué à la lettre par l’inexorable Lonjarrey. Seule, Mlle -Vormèse, notre répétitrice, si attachante, n’en retient que l’esprit. - -Il n’y a pas sur nos actions de contrôle direct; au sortir de la -discipline soupçonneuse des lycées et des pensionnats, on est un peu -désorienté de se sentir si libre de mal faire. - -Beaucoup de Sèvriennes sont encore des gamines; il est facile d’être -imprudentes, quand on est mal gardées. - -Aussi les potins ne manquent-ils pas! Mais les commérages du dehors -n’ont pas de prise et n’attaquent en rien la conception très élevée -qu’on se fait de notre culture morale. - -Ah! si Mme Jules Ferron consentait à descendre jusqu’à nous! - -L’esprit de l’École est bon. Il est fait d’une commune estime, d’une -entente sympathique entre les trois années. On s’oblige volontiers, les -aînées n’affectent pas trop d’être les douairières, elles nous invitent -au thé de quatre heures; puis à table, en salle de réunion, au bonsoir, -petit à petit les anciennes nous livrent les traditions de Sèvres. - -Les repas sont amusants; on se groupe à sa guise, les conversations y -gagnent en intérêt: chacune a le droit d’y être sincère, et d’avouer ce -qui lui plaît, dans les habitudes de cette vie intime. C’est à l’heure -des repas que se prennent les résolutions; de table en table passent les -circulaires, les pétitions, les petites notes sur les objets perdus. - -Au coup de fourchette, bien plus qu’aux conversations, se révèlent -soudain les milieux. A ma table, j’ai pour compagnes la fille d’un -tisserand et la fille d’un colonel: personne, au cours, ne devinerait -une semblable différence de situation; voilà le dîner servi, les tares -inconscientes, mais révélatrices, trahissent l’origine. - -Jeudi nous sommes allées nous promener au bois, c’était charmant. Par -groupes de cinq on trotte dans les petits chemins encore secs. Les -feuilles craquent, la terre embaume, le vent picote. J’ai fait -connaissance avec les bassins d’eaux mortes et les ruines de -Saint-Cloud. - -On dirait que quelqu’un habite sous ces ronces, parmi ces statues -mutilées, ces miroirs brouillés, qu’on redoute de briser en y jetant une -pierre. - -Il y a des coins de ce parc qui ont une mélancolie, une amertume de -cimetière abandonné. - -En été, nos chefs de groupe, deux anciennes, Isabelle Marlotte et Renée -Diolat, nous emmèneront cueillir les fleurs pour nos herbiers, à -Viroflay, à la Malmaison. - -On ira loin, loin, mon cœur bondit de joie. Les arbres, les clairières, -l’ombre mouvante des feuilles, me séduisent infiniment; je ne suis -«moi», qu’assise à l’ombre des forêts. O Racine, aurais-je, comme -_Phèdre_, la nostalgie des grands bois. - -Au retour, j’ai trouvé Charlotte dans ma chambre, tranquillement -installée. Elle m’apportait un bel André Chénier--car j’ai une leçon à -faire sur ce poète. Nous avons causé comme deux petites folles; Henri -Dolfière, son fiancé, sera dans 15 jours à Paris, nous sortirons -ensemble, il nous emmènera toutes deux au Louvre. - -C’est drôle, je m’imagine qu’Henri Dolfière doit ressembler un peu à -d’Aveline; j’ai hâte de le connaître: il me plaira, c’est sûr, mais lui -plairai-je? - -Si je mettais, ce jour-là, ma robe de velours noir? Charlotte m’a dit -qu’elle m’allait bien. - -Berthe Passy est venue prendre le thé avec nous, elle nous a lu la -lettre qu’elle écrivait hier soir à son père: C’est inimaginable! Elle -appelle son père, mon vieux Jules! Et ça naturellement; toute petite, -elle a entendu les camarades l’appeler ainsi, et voulant être la -camarade de son paternel, Berthe n’a rien trouvé de mieux que cette -irrévérencieuse tendresse. - -Impossible de se fâcher de ce qu’elle dit, tout cela jaillit d’une terre -franche. L’absence de la mère--elle ne m’a jamais parlé de sa -mère--explique cette éducation de bohème. - -Elle nous a promis un portrait soigné! qu’est-ce que ce sera, Seigneur!! -de la vieille Lonjarrey, du dépensier et des autres fonctionnaires de -l’École. - -Je lui ai demandé grâce pour l’exquise Mlle Vormèse: la seule femme dont -l’âme tendre tressaille avec la nôtre. - -C’est notre répétitrice, elle assiste à nos leçons, et guide notre -travail; si j’avais besoin d’un secours, j’irais à elle: je suis sûre -que sa figure, d’une austérité de sainte, ne ment pas. - -Ma main, d’instinct, cherche la sienne. - - -Soir, même date. - -Une nuit diaphane tombe sur le parc, les arbres vivent dans une clarté -surnaturelle; le pavillon Lulli rejette lentement sa cape d’ombre, et la -lune, qui monte au-dessus du jet d’eau, sourit à la nymphe ruisselante -qui se baigne dans la vasque sonore. - - - - -CHAPITRE VI - -UN COURS DE GÉOGRAPHIE - - -Il est neuf heures, la cloche sonne les cours. De la bibliothèque, des -études, des chambres, les Sèvriennes sortent en désordre, c’est un -branle-bas dans toute la maison. - -Les Scientifiques, en grands tabliers bleus, se hâtent d’aller retrouver -Jean, le préparateur, qui surveille les cornues ou dispose grenouilles, -cœurs de moutons, étoiles de mer, pour l’exercice de dissection. - -D’une allure plus tranquille, plus élégante, les Littéraires, serviette -sous le bras, s’en vont par groupes dans leurs salles de cours. Elles -bavardent, sans se presser, sachant par habitude, que ces Messieurs -s’attardent volontiers dans le cabinet de Mme Jules Ferron, qu’ils -veulent tout d’abord saluer. - -Quelques élèves, toujours les mêmes, épient sur le palier les -craquements de l’escalier d’honneur. Par hasard, elles se trouvent tous -les matins sur le passage de ces Messieurs, heureuses d’un salut, fières -d’une parole, triomphantes si l’un d’eux va jusqu’à leur tendre la main. - -Entre soi, cette petite comédie s’appelle «monter le quart». - -Désir et hardiesse ne vont pas plus loin: paraître l’élève favorite d’un -professeur, est le rêve instinctif de toute Sèvrienne. Le jeu semble ne -point déplaire à ceux qui redoutent, au milieu de tant de jeunesse, -d’être les «vieux barbons». - -Si libéral que soit l’internat à Sèvres, il n’empêche point, que six -jours sur sept, les professeurs sont les seuls hommes qui fréquentent -l’École. Ils ont le prestige des Dieux, et il n’est pas jusqu’à Jean, -garçon de chimie, et M. le dépensier, major de la valetaille, qui ne -produisent sur les élèves une impression flatteuse. - -M. Criquet, gloire de la nouvelle Sorbonne, est de tous les professeurs -celui qui a le mieux capté l’esprit des Sèvriennes. - -Elles lui savent gré d’être intellectuel et vigoureux, à côté du vieux -Taillis dont l’âge n’a plus de sexe, de M. Lepeintre, l’éminent -historien, qui s’illusionne, de d’Aveline qui se ménage, et de -l’excellent Pâtre, qui s’offre toujours et ne se donne jamais. - -La première année est en émoi. Le cours d’aujourd’hui inaugure la série -des leçons faites par les élèves, en présence de Mme Jules Ferron, de -Mlle Vormèse et du professeur. Angèle Bléraud doit faire un exposé sur -le Pôle, et ses compagnes, si M. Criquet le juge à propos, feront la -critique de cette conférence. - -Elles attendent depuis dix minutes déjà, sous l’œil sévère de Mlle -Lonjarrey, quand un accès de toux, rythmant des pas sonores, annonce -l’arrivée de Mme Jules Ferron. - -On se lève, les chaises crient, la directrice s’installe; vite Amélie, -la femme de chambre, glisse sous ses pieds une chaufferette. Victoire -Nollet bat des paupières pour faire reluire ses yeux, Marguerite fait -bouffer sa blouse, Berthe Passy s’affermit sur sa chaise, Angèle Bléraud -tremble, mais Adrienne, très calme, toujours en beauté, tend l’arc joli -de ses lèvres. - -D’un bond, le jeune et illustre maître est à la chaire, d’un saut il est -en bas, disposant galamment les cartes, la gaule et le tableau noir. - ---La parole est à Mlle Bléraud! - -Une grande fille maigre, étiolée, se lève, et avec une gêne visible -marche vers la chaire; on la sent prête à pleurer. Elle a des yeux -bizarres, où le regard luit comme un reflet de lune dans l’ombre froide -d’un puits. - -C’est une poétesse qui chante, en prose décadente, la cruelle -Marguerite, la méchante Jeanne. Amoureuse de ses deux compagnes,--ô -souvenir de Sapho!--Angèle n’a, pour les séduire, ni force, ni grâce, ni -figues mielleuses, ni flûte mariant l’heure qui passe à l’heure qui -s’enfuit. - -Marguerite lui a fermé sa porte, et Jeanne, moqueuse, donne aux autres -le baiser qu’elle lui refuse. Elle n’a aucune sympathie dans sa -promotion. - -Assise dans cette chaire de maître d’école, faisant face à ses -compagnes, à Mme Jules Ferron, Angèle Bléraud s’affole, le cerne étrange -de ses yeux s’enfonce, comme deux stigmates, dans sa chair d’une pâleur -morbide. - -Toute la salle tourbillonne autour de la chaire, elle voit des visages -inconnus qui la menacent. C’est une torture inouïe, ces yeux fixant -cette bouche muette, qui se refuse absolument à parler. - -Elle parle, elle a l’angoisse de ne pas reconnaître sa voix, d’entendre -un autre «moi» gourmander le sien, se substituer à lui, et faire cette -leçon, sans qu’elle ait, un instant, conscience de ce qui se passe au -pied de la chaire. - -Le trac est chose commune, au début de ces conférences, qui se -renouvellent à chaque cours. On s’en guérit à la longue, mais les -timides et les nerveuses, comme Angèle Bléraud, jusqu’à leur sortie de -l’école, subissent, sans pouvoir la dominer, la bête aux abois. - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - ---Mesdemoiselles, commence Angèle Bléraud avec effort, le sujet de cette -leçon est celui-ci: _Étude des caractères de la région polaire_. - -«J’ai lu tout ce qui a rapport à la question. Bien des hypothèses sont -émises qui me paraissent toutes acceptables, étant séduisantes ou -ingénieuses. Je n’ai pas qualité pour discuter leur valeur. - -»Je crois qu’en cette matière, il faut tout attendre, non de la théorie, -mais de l’empirisme. Or le pôle, pour nous c’est l’Inconnu. - -»De même qu’avant le XVe siècle, les esprits chercheurs étaient fascinés -par une Atlantide, de même aujourd’hui, dans une étude aussi -problématique, faut-il faire place aux visions des poètes, aux récits -des voyageurs...» - -Cet exorde visiblement ironique, puisqu’il annonce une leçon tout à fait -en dehors de la Méthode Criquet, provoque un petit rire étouffé dans -l’auditoire. L’oreille au guet, le sourcil froncé, le professeur -griffonne quelques notes sur son carnet. - -Par phrases saccadées, brèves, avec des mots rares, Angèle continue sa -leçon, la face tremblante, crucifiée sur le tableau noir. - -Elle évoque les visions blêmes, les grisailles du pôle, les apparitions -étranges, démesurément grandies, l’angoisse des longs jours -crépusculaires, l’éclatant réveil de la lumière qui flamboie sur les -glaces, ouvre dans le ciel épuisé une large plaie, par où le soleil -laisse couler son sang. - -Elle-même semble un fantôme revenu de là-bas, racontant une croisière de -rêve, frissonnant à l’approche d’une banquise, qui glisse avec un bruit -sourd, des froissements, des craquements formidables. - -Récit monotone, scandé comme une mélopée, dont les visions lointaines -fuient et s’effacent sur la trame grise d’une leçon, toute poétique et -sans rapport direct avec la géographie. - -Les Sèvriennes n’écrivent plus, M. Criquet, furieux, mordille sa -moustache, le beau front de la directrice se durcit; Mlle Vormèse arrête -ses yeux émus sur la détresse de son enfant. - -Un grand silence marque la fin de la leçon. Le professeur se lève, saute -en chaire; avec une colère contenue, il exécute Angèle Bléraud. - -«Mesdemoiselles, - -»La leçon qu’on vient de faire ici, pour la première fois, me prouve -qu’il est nécessaire de redire encore ce que doit être pour vous, pour -vos élèves futures, la véritable géographie, science de la terre. - -»Non, non, ce n’est pas se battre contre des moulins à vent, que -d’attaquer cette désastreuse Méthode, qui substitue une vaine -description à l’étude rationnelle, à l’anatomie de la terre, si j’ose -m’exprimer ainsi. - -»Laissons la poésie aux poètes, l’éloquence aux professeurs de -rhétorique, soyons de bons géographes! - -»Il y a une beauté géographique, mais cette beauté est purement -géométrique, car nous procédons ici par axiomes et par démonstrations. - -»Je m’explique: - -»Il n’y a de science que du général, a dit Aristote, or... - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -Et la leçon du maître continue, claire, passionnée, entraînante. Les -Sèvriennes, suspendues à ses lèvres, boivent les paroles qui -révolutionnent leurs habitudes d’esprit, ouvrant une voie nouvelle à la -pensée. La géographie, enseignée par M. Criquet, n’est plus une affaire -de mémoire. Aux faits, se mêle la recherche des causes géologiques, -astronomiques, qui dominent les phénomènes terrestres. - -La géographie est une résultante des autres études, particulièrement de -la philosophie et des sciences naturelles. - -Un peu irritée de la brusquerie du cher professeur, Berthe Passy maugrée -à Marguerite, enthousiasmée par cette exposition si rationnelle: - ---Qu’il aille donc enseigner sa méthode aux scientifiques, si pour le -comprendre, il faut être astronome, physicien, naturaliste, géologue, -marin, et avoir perpétuellement une alidade en poche! - -Sa réflexion se perd dans le tumulte de la sortie; la cloche sonne, Mme -Jules Ferron radieuse se lève, félicitant le jeune maître de la -puissance philosophique de son enseignement; les Sèvriennes, sans un mot -pour leur compagne, filent en salle d’étude. Mlle Vormèse sourit à -Angèle: ce sera mieux une autre fois, tandis que Berthe, prise de pitié, -devant cet abandon, déjà féroce, entraîne Angèle Bléraud dans le parc, -la console, et subitement amusée, oublie les larmes de la malheureuse, -pour faire une de ses gambades familières. - ---Regarde donc la belle Chantilly et Jeanne Viole là-bas, elles courent -après d’Aveline, ma chère: les Saintes Femmes poursuivant Jésus! - -D’Aveline, un peu gêné, ne se retourna pas, et, pour cette fois, sous le -feutre campé cavalièrement en arrière, on ne vit pas frémir _le dernier -des Mohicans_! - - - - -CHAPITRE VII - -JOURNAL DE MARGUERITE - - -17 octobre 189 . - -Nous avons eu ce matin une belle conférence de M. Criquet; à propos -d’une leçon ratée par cette pauvre Angèle Bléraud, il nous a fait -l’exposé de sa méthode, avec une chaleur, une puissance, qui me -transportent. - -Vive la géographie du géographe Criquet! Nous lâchons les anciens -manuels, pour ne plus suivre que Vidal-Lablache, M. de Lapparent, et -surtout Paul Criquet! - -Nous voilà débarrassées d’un fatras pédantesque, il ne s’agit plus que -de raisonner juste. J’en suis. - -Nous n’avons pas été tendres pour Angèle; il est vrai que son -obstination était, chez elle, un parti pris. Mais qui sait l’accueil -réservé à chacune de nous? Moi, je suis très tourmentée par cette leçon -à faire sur André Chénier: le sujet est délicat, où faut-il s’arrêter? -Il y a dans les _Élégies_ des vers qui me troublent. Faut-il le dire? - -D’Aveline en sera froissé. - -Mais si je tais ce côté sensuel de l’œuvre de Chénier, ma leçon sera -celle d’une petite fille. N’ai-je pas le droit, sans fausse pudeur, -d’expliquer ma pensée et mes impressions? Tact, mesure... Que c’est -difficile, mon Dieu! - -Ah! les beaux vers: - - Là tout aime, tout plaît, tout jouit, tout soupire... - Là parmi les oiseaux, l’amour vient se poser. - Là sous les antres frais habite le baiser... - -J’aime me dire à moi-même ces vers, le soir, avant de m’endormir. Ils me -bercent, ils appellent les beaux songes. - - -19 octobre. - -Victoire Nollet a horreur de la salle de réunion; au lieu de venir -danser avec nous, elle préfère arpenter, cent fois de suite, le grand -couloir glacial. - -C’est une heure charmante que celle qui nous réunit toutes dans une même -salle. - -La pièce est nue, luisante de cire, avec quelques belles gravures, un -piano, des meubles cannés, que le frotteur aligne soigneusement aux -murs, et que les Sèvriennes éparpillent, chaque soir, en traîneaux sur -la glace du parquet. - -Ce serait un parloir de couvent, s’il n’y régnait une gaieté folle. On -rit, on chante, on danse, on cause. Les plus graves redeviennent enfants -au contact des autres, car c’est l’oubli momentané du travail, des -peines, des soucis de l’étude. - -On danse surtout par plaisir et par nécessité, pour que la digestion -soit plus rapide, et pour suppléer à la chaleur imaginaire d’un -calorifère asthmatique. - -Les «Troisième Année», suivant le code des préséances, organisent les -sauteries, et mettent partout de l’entrain, en gentilles maîtresses de -maison qui seraient un peu les petites mères des nouvelles. - -Quel spectacle! celles qui n’ont jamais eu le temps de marcher en -cadence, tendent l’oreille et font leurs premiers pas. D’autres -apprennent la bourrée, la polka du Languedoc, les branles poitevines, -voire même le menuet. Et soudain, toutes ces jupes s’emmêlent et se -démènent dans un quadrille furieux, où l’on piaffe, où l’on houspille -ses voisines, accrochant une main, pinçant un bras, déchirant une robe, -dans un vertige de tournoiement barbare. - -Un bien-être indicible paraît sur tous ces visages en sueur. C’est la -détente nerveuse, l’usure brutale d’une fougue vite dépensée, qui -renaîtra demain pour s’abattre à nouveau. - -Mlle Vormèse se mêle à nous volontiers; son esprit droit, sa tranquille -bonté, donnent à ses moindres paroles un accent qui va droit au cœur. - -Une paix bienfaisante nous vient d’elle. C’est une protestante -passionnée, mais tolérante; sa figure me fait songer aux _Saintes de -Port-Royal_, qu’a peintes Philippe de Champagne: sur un front très -bombé, de magnifiques cheveux noirs, aplatis sans coquetterie; des yeux -qui vous cherchent, une bouche simple qui vous sourit. - -Je l’aime. - -Elle m’a embrassée parce que je lui montrais l’étrange aspect de notre -École, à cette heure-là. L’avenue des Marronniers semble le pied -gigantesque d’une croix d’ombre, qui s’enfonce dans la nuit; nos classes -sont les bras, cette salle joyeuse est à la place du cœur. Tout paraît -mort, la tête, les bras, les pieds; le cœur seul flamboie comme un cœur -mystique, il est vivant de tout notre bonheur. - -Le symbole lui a plu, alors elle m’a dit ces paroles que je veux écrire -ici: «Quand vous quitterez Sèvres, Marguerite, emportez un rayon de -cette lumière; quel que soit votre sort, riez au passé, puisqu’ici vous -aurez été heureuse.» - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -Le dernier quart d’heure est le plus amusant; il reste peu d’élèves à la -salle de réunion: les bûcheuses sont retournées à leurs livres, les -paresseuses à leurs lits. On se groupe, on débine les professeurs, on -fait des chansons. - -En voici une, toute fraîche; l’auteur est une «seconde année», une bonne -fille, Isabelle Marlotte. - -Elle se chante sur un air connu: - - Voici un émule de Platon - La digue la digue digue - La digue digue dong. - Jérôme Pâtre est son doux nom - La digue digue digue - La digue digue dong. - Il a toujours la bouche pleine - D’une langue qu’il tire gentiment - A chaque instant! - A chaque instant - Dans ses moments d’abandon - La digue digue digue - La digue digue dong - Il appelle les choses par leur nom - Digue digue digue - Sur sa chaise il s’met à genoux, - Ou bien tout d’bout, - Ou bien tout d’bout. - -Et ça continue. - -Les anciennes, qui savourent mieux que nous les traits décochés, -applaudissent au passage, les: - - Voilà le point, Mesdemoiselles! - -Au surplus, au fait, au fait, etc., qui sont les mots collants de -Jérôme.-- - -J’adore la valse, celle au rythme lent; j’aime la musique qui m’entraîne -sur un mode mineur; j’aime les modulations vaines des retours en majeur, -les notes grises, veloutées; alors d’invisibles caresses me ferment les -yeux; tout mon corps s’abandonne au plaisir de suivre un rythme divin. - -Quelques Sèvriennes ont, quand elles dansent, la grâce des branches qui -ploient et se relèvent sous le poids d’un oiseau. Renée Dolat, une -ravissante Arlésienne, a des mouvements si harmonieux qu’on s’arrête -pour l’admirer. - -Mais d’autres! celle-ci, une toupie hollandaise qui fait du sentiment. -Celle-là, une corvette en détresse, et les Scientifiques valsent avec -une élégance de fagots agités! - -Quelle partie de rire encore, quand on s’est aperçu que les rotondités -d’Adrienne Chantilly n’étaient que rembourrage! Berthe, toujours elle, -en dansant avec notre «cacique», lui a malicieusement piqué une aiguille -au beau milieu de la hanche, et l’autre ne broncha pas! - -Un mot terrible de d’Aveline sur une ancienne, qui a trop de prétentions -à la beauté mythologique: - -«Vénus, il est vrai, mais Vénus marine, car il lui reste encore un peu -d’algues aux dents.» - -Fi le vilain. - -A huit heures et demie, tout le monde se retrouve à la porte de Mme -Jules Ferron, pour le bonsoir. Subitement, ce coin de lumière et de vie -meurt; l’ennui est roi de cette solitude. - -Même en plein jour, ce long corridor est un triste promenoir de nonnes. -Des murs lavés à la chaux, à terre des briques trop rouges, des fenêtres -qui prennent la clarté au fond des douves. Quand la lune est haute, elle -perce la crête des arbres, et par un soupirail, éclaire ce couloir d’une -lumière glacée, jetant sur le mur d’ombre la silhouette blanche d’un -porche de tombeau. - -Est-ce que la Pompadour, qui vécut ici même, rêva de pénitences -nocturnes, en cilice, pieds nus, dans ce cloître presque souterrain? - -Les bruits s’y éteignent, pour ne laisser sourdre que la plainte du jet -d’eau, qui se lamente, qui se lamente, sans écho. - -Deux ombres enlacées passent... un bec de gaz vacille et s’éteint. Mon -cœur frissonne, je me sauve. - - -20 octobre. - -On dit que Mlle Lonjarrey, hier, en faisant sa ronde de nuit, a trouvé -Angèle Bléraud évanouie au pied d’une porte, qu’elle déchirait de ses -doigts crispés. - - - - -CHAPITRE VIII - -LE BONSOIR - - -La porte de la bibliothèque s’ouvrit brusquement, et du dehors une voix -jeta: - ---Mesdemoiselles, il n’y a pas de bonsoir aujourd’hui! - -Les têtes se relevèrent, un instant détournées des livres, et la dame au -profil chevalin, satisfaite de son petit effet, se pencha, fouillant la -salle d’un regard autoritaire, méfiant, et sans bruit, encore aux -écoutes, referma la porte. - -Un bruissement, un rire de petites feuilles passe sur toutes les lèvres; -un chuchotis éveille les hautes vitrines Louis XV, blanches volières où -les livres, oiseaux captifs, dorment d’un sommeil fécond; et les glaces, -amies coquettes, reflètent le long des tables tous les visages égayés. -Quelques mains se frottent, satisfaites; des chaises remuent, un souffle -soulève les fiches et les rabat aussitôt. - ---Corvée de moins, et temps de gagné, lance Victoire Nollet, du plus -loin de son escabelle. - -Toute la bibliothèque approuve; les têtes se replongent dans les atlas, -sur les fiches cataloguées. On n’entend déjà plus que le crépitement du -gaz qui flambe, sous les abat-jour verts. - -Le bonsoir est tellement incrusté dans la vie journalière de l’École, -que le supprimer une seule fois est un événement. Rien n’oblige les -Sèvriennes à venir saluer Mme Jules Ferron, mais l’oublier est une -inconvenance. - -Le bonsoir est plus qu’un témoignage de respectueuse politesse, c’est -une sorte de revue familière, d’examen de conscience à deux. C’est -l’occasion offerte aux élèves, de parler avec confiance à leur -Directrice, de s’ouvrir librement à elle. - -Mais c’est aussi l’hommage, sorte de baise-main modernisé, que l’École -tient à rendre à la grande veuve. - -Pour laisser à cette visite son caractère intime, Mme Jules Ferron -reçoit les Sèvriennes dans son petit cabinet, en bas, près du couloir si -triste où le jet d’eau lointain pleure. - -La porte étroite qui ferme les appartements de la Directrice, donne sur -un palier à rampe de fer. Les Sèvriennes attendent là, debout, pressées, -emboîtées, faisant queue tous les soirs, comme au théâtre un jour de -prix réduits. - -On bavarde (à Sèvres, trois élèves dans un coin, voilà un salonnet où -l’on cause). On s’interroge sur le travail de la journée, sur les -conférences du lendemain, les sorties du dimanche; celles-ci écoutent, -celles-là songeuses rêvent, se regardent, la tête posée sur une épaule -câline. - -Victoire Nollet apporte son lexique allemand et, les yeux clos, répète -les cinquante mots qu’elle doit savoir avant de se coucher. - -Petit à petit le silence s’anime, les jambes piétinent, les voix -montent, les colloques troublent la dernière méditation de l’illustre -veuve; un hum! hum! vigoureux, de l’autre côté de la porte, suffit à -rappeler tout ce petit monde impatient aux convenances. - ---Renée, je vous assure qu’il est la demie, frappez, on gèle ici. - -Renée Diolat, l’élégante Sèvrienne de troisième année, ouvre volontiers -le bonsoir. Vite un coup de peigne pour lisser les cheveux, en un tour -de main elle a rajusté sa toilette, relevé ses bagues le long des doigts -fins. - ---Toc, toc. - -Pas de réponse. - ---Allons frappe plus fort, Renée, si elle lit Sénèque, elle ne t’a pas -entendue, murmure une Scientifique irritée de l’attente qu’on lui -impose. - ---Toc, toc, toc. - -Même silence. - -Renée se retire furieuse. - ---Vous voyez bien qu’il n’est pas huit heures et demie, puisque Mme -Ferron ne répond pas. - -Deux minutes, trois minutes passent lentement. Enfin, comme une fleur -qui tombe, à petit bruit, d’une robe froissée, la demie se détache de -l’horloge. - ---Entrez, répond enfin une voix sèche au troisième toc-toc. - -A pas menus, les Sèvriennes s’avancent, l’une derrière l’autre; chacune -s’incline, souhaite le bonsoir à Mme Jules Ferron, et reçoit d’elle une -poignée de main. - -Suivant son humeur, un sourire, une parole gracieuse accompagne la -réponse uniforme: - ---Bonsoir, mon enfant, dit d’une voix lente, avec une prononciation -auvergnate. - -Les jours moroses, où les ennuis de la maison se dérobent sous un masque -glacial, la main retombe; un bonsoir indifférent surprend et gêne les -élèves. Chacune se demande: qu’y a-t-il? pourquoi cette froideur? -Avons-nous démérité? - -Et les rires s’éteignent, car ce que les Sèvriennes redoutent le plus, -c’est la mésestime de Mme Jules Ferron. - -D’autres fois, un rayonnement adoucit les traits un peu tendus de cette -figure sévère; le sourire, les yeux clairs, le geste captivent. On -dirait la transfiguration d’une abbesse au sortir de la communion. - -Ces jours-là, le petit cabinet de travail s’illumine. Dans la pénombre, -on la voit entourée des livres dont elle vit: les Stoïciens, Montaigne, -Corneille, les œuvres de Jules Ferron. Les papiers débordent sur les -tables; partout des portraits de son illustre époux: médaillons de -bronze, bustes de marbre, eaux-fortes, tableaux, photographies intimes, -lui assis, elle debout, la main dans la main. - -Ce cabinet est le refuge consacré à la gloire du grand homme; sa veuve -assise au fond d’une vieille bergère, entretient, au milieu de ces -reliques, un culte fidèle. - -La lampe luit sur les cheveux argentés, agrafés négligemment au sommet -de la tête; les yeux ont la fraîcheur des yeux d’une toute jeune femme, -et la main grassouillette serre tendrement la main qu’elle a prise. - ---Aujourd’hui, c’est jour de confession; bien, je repasserai, fait -Victoire qui n’aime pas les longs arrêts sur le palier. Quatre à quatre, -elle reprend le chemin de la bibliothèque, où tout Reclus l’attend. -Charitablement elle avertit là-haut les bûcheuses que le bonsoir durera -une heure. - -Ce jour-là, Mme Jules Ferron, qu’une surprenante mémoire familiarise -avec chaque élève, s’intéresse à tout. - ---Vous allez bien mon enfant? dit-elle à Marguerite Triel, un peu -effarouchée de cette gentillesse, est-ce que vous pleurez encore, petite -fille? - ---Non madame, répond Marguerite respectueuse, je me suis vite faite à ma -nouvelle vie qui me plaît beaucoup. - ---Tant mieux, mon enfant, continuez à bien travailler, vos professeurs -pensent du bien de vous... N’avez-vous pas une amie, qui se présentait -aussi à l’École, que fait-elle? - ---Charlotte se prépare pour l’année prochaine, madame, elle sera reçue, -fait Marguerite avec élan; un froncement de sourcils lui rappelle que -Mme Jules Ferron l’interroge, mais ne souhaite pas de confidence. -J’espère que mon amie sera reçue, reprend-elle, Charlotte travaille, -elle est si intelligente. - ---A-t-elle ses parents? - ---Non madame, mon amie est orpheline, mais elle est fiancée. - ---Ah! vraiment, fait déjà curieuse, la vieille Mme Ferron; qui doit-elle -épouser? - ---Un artiste, madame. - ---Vous aimez beaucoup cette jeune fille, Marguerite? - ---Charlotte est ma sœur, madame. - ---Bonsoir, mon enfant. - -La main se fait très douce, mais serre vainement celle de Marguerite -Triel; ni la main, ni le cœur, ne répondent à cet appel tardif et -peut-être passager. - -A peine sortie, une autre la remplace; une autre vient ensuite; à -chacune, Mme Jules Ferron ce soir-là, dit un mot gracieux, mais quand -arrive le tour d’Adrienne Chantilly, qui lui fait une révérence de cour: - ---Vous avez fait une bonne leçon, mon enfant, mais ce n’est pas assez -personnel. Lisez un peu moins, pensez davantage, ne croyez pas que la -forme sauve tout. Ici il vous faut songer non pas à vous-même, mais aux -élèves que vous aurez... et puis, ne vous parfumez plus, comme vous le -faites, vous incommodez vos professeurs. - -Adrienne froissée se retire. Hortense, arrive, salue gauchement. - ---Vous avez trop de correspondance, mon enfant, c’est du temps perdu; je -vois sans cesse des lettres qui vous arrivent de Carpentras, vous êtes à -l’École pour préparer votre avenir de professeur, ne le compromettez -pas... et comme Hortense, très rouge, ne se retire point: - ---Vous avez quelque chose à me demander? - ---Oui madame (hésitant, et baissant les yeux sous le regard dur qui la -pénètre). Voulez-vous me permettre d’aller demain jeudi à Paris? - ---Encore pour aller au Bon-Marché! déjà Mme Ferron s’apprête à refuser -net, quand Hortense saisit au vol un mensonge. - ---Non, madame, pour aller voir le dentiste. - ---Allez, fait la directrice, très indulgente aux maux de dents. - -Les Sèvriennes continuent à défiler dans le petit cabinet; selon les -mines, radieuses ou humiliées, on devine que chacune emporte son paquet. - -Presque la dernière, arrive tout essoufflée Berthe Passy. Elle s’excuse -de n’être pas venue la veille, ayant oublié l’heure du bonsoir, au -milieu d’une lecture philosophique. - -Mme Jules Ferron sourit. - ---Vous avez une conférence à faire pour M. Pâtre, Berthe? - ---Oui, madame, je ne sais pas manier l’abstraction, le langage -philosophique m’embrouille. - ---Voyons un peu ce qui vous embarrasse? - ---Tout mon sujet, madame! - ---Allons, allons, grande enfant, venez demain dans mon cabinet, nous en -reparlerons; et conquise par la sincérité si brusque de cette nouvelle -Sèvrienne, Mme Jules Ferron s’abandonna jusqu’à l’embrasser. - -Angèle Bléraud entre; les yeux se durcissent. - ---Vous êtes sur la liste du docteur, mademoiselle; demain, s’il -l’approuve, l’infirmière vous donnera des douches et vous prendrez tous -les soirs du bromure. - -Effarée, la malheureuse sort; d’autres passent: la main glisse du même -mouvement lent par-dessus le bureau, tandis que le reste du corps -s’immobilise dans l’ombre de la bergère. - -Puis, c’est fini. La porte doucement se ferme. Les bruits de pas -s’éloignent, s’éteignent dans le couloir solitaire. - -Mme Jules Ferron est seule. - -Les yeux sur un Marc-Aurèle, peut-être songe-t-elle à sa mission: -N’est-elle pas là pour aider ces jeunes filles à l’apprentissage de la -vie? Ne doit-elle pas faire appel sans cesse à leur raison, donner à -leur caractère l’empreinte énergique qui leur manque? Quel germe couve -dans cette terre trop hâtivement remuée? Quelles femmes l’enseignement -viril de Sèvres fera-t-il de ces enfants? - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -Les élèves, encore sous l’impression de cet accueil, se demandent en -reprenant leurs livres à la page commencée: - ---Que lui a-t-on fait, pour que nous ne puissions, sans mentir, -l’appeler: la Meilleure, notre Mère. - - - - -CHAPITRE IX - -SOIRÉE PHILOSOPHIQUE - - -_Mlle Berthe Passy à M. Jules Passy, homme de lettres, Montmartre._ - -«28 octobre 189 . - -»Mon vieux Jules, - -»Dimanche tu mangeras sans ta Pépette la popote de Rosalie. Impossible -de quitter ma turne: je ponds, je ponds, je ponds! - -»J’aurai fini mardi. Ce sera douloureux, mais réussi. Crois-tu que -l’excellent Pâtre m’a donné en leçon de philo: _De l’Éducation de la -Raison_. - -»_Éducation de la Raison_, à moi! comme si j’avais l’âge où l’on parle -de ces choses-là! - -»Je vais, je viens, j’interroge toute l’École. Mon expérience est nulle -en la matière. As-tu jamais songé à faire l’éducation de ma raison? Dis, -dis! - -»Il est vrai que mon paternel ne ressemble guère à celui de Victoire, un -pédagogue qui avait inventé une méthode raisonnée, vers 1848, pour faire -faire pipi à ses chats dans une assiette. Aussi, quelle fille -prodigieuse il a dressée! Crois-tu qu’elle porte dans sa poche un petit -rollet, où tout son temps est détaillé par quart d’heure, sans oublier -ce qui est pour elle, paraît-il, le quart d’heure de Rabelais! - -»Dans sa chambre, elle a piqué au mur deux papiers couverts de jambages, -qui montent et qui descendent. - -»Devine ce que c’est! - -»Cherche pas, va. Jamais tu ne croiras qu’une fille de vingt ans n’a -d’autre baromètre que celui-là. - -»C’est une statistique comparée des forces cérébrales, chez ceux qui -travaillent le dimanche, et chez ceux qui ne font rien. - -»Épatant, hein! - -»Dire que toi et moi, nous nous sommes aventurés dans la vie, comme sur -une corde tendue, le cœur d’une main, l’esprit dans l’autre, et le -balancier par terre! - -»Je le ramasse et je recommence. - -»Vois-tu, mon vieux, la Reine de ce pays-ci est une dame à longue toge, -et à bonnet carré: _Ergo_. - -»Qui n’a point l’esprit philosophique, pour elle est une sotte. - -»Qui n’a point de principes philosophiques, est une mécréante. - -»Qui n’a point de vocation philosophique, est une ratée. - -»Maintenant que je le sais, je rattrape la Dame et vais porter sa queue. -Lui faisant la cour, je gagnerai ses faveurs à coups d’abstraction, de -généralisation, d’induction, de déduction, de dé-mons-tra-tion! - -»Pour être des Batignolles, on en vaut bien une autre. Elle m’a -embrassée en cachette: C.Q.F.D. - -»La maladie est dans l’air, tu le vois, et se gagne en quatre semaines. -Mais pour charrier tant de globules philosophiques, le sang de l’École -n’est pas corrompu. Nous n’avons pas de «Sujets» comme nos voisines des -Roses, pas la plus petite crise mystique. - -»Tandis que là-bas, les visions, les tête à tête avec Jésus se -multiplient. Après une nuit de Pascal, leurs yeux s’ouvrent à la vérité, -et bon nombre de catholiques deviennent de farouches protestantes. On -les voit même porter en amulettes les articles de foi du directeur de la -maison. - -»Que ferais-tu à sa place? - -»Lui, naïf, les appelle: «Mes sœurs en J.-C.» et leur réserve de bons -petits postes aux sorties de fin d’année. - -»Ce prosélytisme est une rouerie qui nous amuse. Mais ici le zèle ne va -pas plus loin que de se morfondre, sous un air enjoué, aux soirées -philosophiques du mercredi. - -»J’y fus hier. - -»Je t’en supplie, fais provision de chaussettes à raccommoder. Avec mes -bas, je pourrai tirer ces deux heures de glose sur Épicure, Socrate, les -Stoïciens, Stuart Mill, Jean-Paul, Jean-Jacques et tous ceux qui, depuis -3000 ans, croient avoir épousé la Vérité. - -»On est là trente autour de la table, dans la salle à manger de «la -Veuve!» Tu sais qu’entre nous, ce petit mot exprime toute sa grandeur. -Les unes apportent du travail, les autres n’apportent rien, les plus -fines pioncent dans les coins. - -»J’étais au premier rang pour voir, pour être vue. Pas moyen de -chatouiller, de pincer, de faire rire tout le monde, de bâiller en -arpège, son œil était sur moi, et sans cesse. - -»Que penchez-vous, Berthe, de chette définichion? Êtes-vous de l’âvis -d’Emerchon? - -»Moi, je répondais tout de go. Mais j’ai remarqué que les plus -intelligentes disent souvent des niaiseries, pour ne pas se -compromettre. Les Scientifiques parlent du bout des dents; elles -n’entendent que Darwin. Les autres, graines de Bélise, affectent le -mépris de la Beauté, et repoussent, ô comme un fromage qui sent, le -mariage des musiciens célestes. - -»Thérésa, qui n’a peur de rien, a mis en branle tout le midi. Hortense, -si on l’avait laissé faire, à propos de tout, aurait cité l’amour -d’Ugène pour son Hortense, et la passion d’Hortense pour Ugène. J’avais -beau lui faire le pied, elle n’en voulait pas démordre!... - -»Quand c’est Socrate qu’on lit, on pleure. Ce sera le tour de tes -chaussettes; tu verras, pas un sou d’oublié. Mais tu sais, le jour où on -lit la jalousie, dans La Rochefoucauld, j’y vas les mains dans mes -poches, et je parle. - -»C’est renversant, mais ici, on cause de ces choses-là comme si on -revenait de Cythère. O que je regrette le huis clos de ces entretiens! -Ça manque d’hommes, et vois-tu, la philosophie entre femmes, c’est -gentil, mais c’est comme en amour, il y manque quelque chose. - -»Je ne donnerais pas ma soirée pour un fauteuil à tes Guignols: en -sortant, j’ai vu le meuble le plus cocasse que tu puisses imaginer; -c’est la bergère où l’illustre Veuve se repose. - -»Sûrement, c’est un cadeau qu’a reçu Jules Ferron sur ses vieux jours; -mais ça a l’air d’une farce. Imagine-toi, au milieu du siège, brodés au -petit point, un jeu de dés, un pot à tabac, des cartes, une pipe, une -boîte d’allumettes avec ces mots rouge-sang, placés juste à la chute... -des reins: Feu! - -»Le fou rire m’a prise, j’ai cru que je ne retrouverais jamais ma -chambre. Je me roulais en zig-zag dans le couloir, secouant les -portes.--Feu! feu: c’était un hoquet, des larmes, feu, feu. J’avais les -côtes étranglées. J’ai fini par tomber par terre, les autres, autour de -moi, riaient encore à se pâmer. - -»Nous avons fait scandale, et la chemise de nuit de Mlle Lonjarrey nous -a poursuivies de récriminations jusqu’au matin. - -»On devrait léguer ce fauteuil de valétudinaire en détresse à la Comédie -française. Il remplacerait les chaises percées de Molière. - -»Ah! mon petit Jules, c’est toi le vrai philosophe, puisque tu as nourri -la joie dans mon cœur, et semé le rire sur mes lèvres frondeuses. - -»Une patte à Friquette, un salut au cordon bleu, un bécot pour toi de - -»Ta gamine, - -»PÉPETTE.» - - - - -CHAPITRE X - -JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL - - -1er novembre. - -Je ne quitterai pas l’École pendant ces deux jours de congé. Charlotte -est souffrante, ma vieille cousine est encore à Orléans; que ferais-je -seule dans Paris? J’ai un peu peur de ces sorties, je suis gênée d’un -regard, surtout de ces regards qu’on rencontre le soir et qui vous -déshabillent. Il m’est odieux d’être suivie, je perds la tête, je me -sauve. - -Je resterai dans ma chambrette, à coudre mes mousselines, qui égaieront -ces fenêtres; à piquer quelques photographies de musée ici et là. - -Je ne m’ennuyerai certes pas, j’ai mon journal, mon André Chénier, et -ces pages, si drôlement écrites, que Berthe Passy m’a apportées ce -matin. - -Elle s’amuse à faire des portraits, et sa plume campe ses personnages en -vrais types de comédie mais il faut la voir, quand elle lit ce qu’elle -vient d’écrire. Toute sa figure est en mouvement; les yeux noirs -pétillent; le nez, très François Ier, s’allonge encore, la bouche -accentue l’impertinence ou la gauloiserie du trait. C’est là un masque -d’une mobilité si expressive, qu’à la regarder, on croit voir les -personnages mêmes qu’elle peint. - ---Voici le premier, qui est frappant. - - -_Mlle Lonjarrey_ - -Des pantoufles discrètes, feutrées, glissant de porte en porte, -entraînent, sans aucun bruit, l’ombre écouteuse de Mlle Lonjarrey, qui, -du petit coup sec d’un doigt osseux, viole l’entrée de nos chambres, -sans s’émouvoir d’un pantalon qui tombe, d’une chemise qu’on enlève. - -Par le profil, Mlle Lonjarrey descend du grand Condé; mais la fortune -n’a point souri à son auguste ressemblance! - -Mlle Lonjarrey cumule, à l’École de Sèvres, les fonctions de gardien de -la paix, et de truchement entre les élèves et l’administration. - -Le code en main, elle surveille, censure, dresse un rapport, avec un -zèle, un sérieux, une bonne foi, qui mériteraient ailleurs quelque -gratification. Mais par une étrange infirmité de l’esprit, chez elle, -les idées s’embourbent; au milieu d’un discours, la roue s’enraie et ne -tourne plus. - -Dans cette retraite de l’intelligence, Mlle Lonjarrey rend les services -de l’Invalide à la tête de bois. Cependant, elle a conscience de la -hauteur de ses fonctions. «Nous avons résolu», dit-elle, et ce _nous_ -est une politesse à l’adresse de Mme Jules Ferron. - -Mlle Lonjarrey, très classique par la forme de son visage, tient encore -du grand siècle le respect du maître. Sèvres est une cour, Mme Jules -Ferron en est la Reine: il importe, pour bien vivre, de plaire à son -souverain. - -Dès l’aube, elle hume et prend le vent; si elle caresse ou aboie, on -sait en quelle estime le maître vous a. - -D’humeur gaie, cette longue et maigre dame, en son profil chevalin, aime -à fouiller les petits secrets, et à donner quelques avertissements. -C’est un phonographe qui enregistre, par intermittence, de belles et -graves paroles; sa mémoire sème, à tort et à travers, des axiomes -philosophiques, qui sont pour elle autant de règles de vigilance, et -pour les Sèvriennes autant de prétextes à rire. - -Car cette brave Lonjarrey est une si bonne fille! dans le particulier, -elle adore le militaire,--chacun sait ça--et ne dédaigne point, en son -honneur, de vider à tout coup son petit verre de «Calvados». Elle a le -gosier sec, ou pour tout dire, sa vraie philosophie tient, tout entière, -dans cette larme odorante qu’elle échauffe entre ses doigts osseux, et -qu’elle sirote goutte à goutte. - -Et par petites gouttes, elle en a tant bu! et de tant de sortes! qu’il -s’exhale d’elle un parfum de cerises, de pommes, de prunes, d’oranges, -de raisins distillés. Son cabinet ne fleure plus l’odeur des roses, qui -se pâmaient entre les seins de la Pompadour, alors que penchée sur une -carte d’Europe, son épingle d’or piquait les victoires de Louis le -Bien-aimé! - -De respirer, là-haut, ces fumets qui les grisent, les petits amours -titubent en trottinant sur la corniche, et tout autour de la Cantinière -pompette, cul par-dessus tête, effrontément se roulent! - - -_Monsieur le Dépensier_ - -Mossieu le Dépensier a la barbe et le port d’un Sultan qui, pour jouer -la comédie, porte tablier bleu en son harem! - -Cognant, jurant, sonnant, voilà le roi de notre valetaille: les -chambrières lui font la barbe, les mitrons en émoi, redoutent ses -colères d’Agamemnon, porteur de lardoire. Les Sèvriennes affamées -sourient au rogne-portion qui, pour un œil vif, donne 4 bûchettes, et le -plus gros rosbeef à la plus gentillette! - - -_L’Infirmière_ - -Une grande chatte maigre, au sourire fin, aux cheveux rares, nourrie aux -lettres contemporaines, frottée à tous les poulaillers de théâtre, -ayant, au bout de sa lorgnette, le nez des actrices célèbres, la -plastique des cabotins en vogue, et dans sa tête les ritournelles de -tous les opéras. - -La plus originale des infirmières! connaissant Aristophane, et parlant -Esthétique, avec la science comparée d’une femme qui en douche 20 autres -chaque matin. - -On aime ses tisanes, d’un goût relevé, parfois équivoque. C’est la -gazette de Hollande, qu’on lit entre deux portes, pendant que thé, café, -ou chocolat--ô drogues exquises!--chantonnent sur le gaz aux frais du -Gouvernement. - - -_Concierges_ - -Philémon et Baucis à la porte du Temple. - -Ils vieillissent là, modestes, tranquilles, attendant la maladie et la -mort. - -Au seuil de l’extrême vieillesse, peut-être une indulgente philosophie -leur fait-elle croire qu’une bergerie heureuse est une bergerie mal -gardée. - -Silencieux dans leur loge, ils laissent faire, ils laissent passer, -ayant acquis par là des droits à l’ingratitude humaine! - ---Avez-vous encore vos parents? demandait-on à leur fils potache quelque -part. - ---Oui, madame, mon père est Fonctionnaire à l’École de Sèvres. - - -Est-ce tapé! j’aime ce tour d’esprit railleur et si vivant; on la croit -méchante! Que non, Berthe a un cœur qu’on ne soupçonne pas; chez elle -tout est de primesaut. Sa verve, c’est l’éclat brutal, mais franc, d’une -sève généreuse. Sa droiture est inexorable devant toutes les petites -hypocrisies qu’on découvre peu à peu autour de soi. - - -5 heures soir. - -La maison est silencieuse, l’âme de ces vieux murs, de ces ronces, de -ces arbres, s’est envolée ce matin. Les cloches sonnent tristement, -lentement; personne à qui parler de ses morts. Ils sont là pourtant, -auprès de moi, les chers disparus, je sens leurs yeux sur moi; embrasser -ma mère, ô comme je voudrais embrasser maman... - -La corde a chanté sous mon doigt, très grave; le jet d’eau s’est tu, -pris de langueur; la nuit tombe: ô triste jour de Toussaint... mon âme -écoute leur âme. - - -2 novembre, jour des morts. - -J’ai travaillé tout aujourd’hui, à ma leçon sur André Chénier, pour ne -pas céder à cette tristesse morbide qui m’anéantit. La pensée de la mort -m’épouvante, je la fuis; je n’ai sur terre aucun refuge où mon âme -puisse se blottir. - -Être seule ainsi, toute la vie! Il y a des jours comme celui-ci, où je -voudrais n’être plus. - ---Va, retourne à tes livres, pauvre petite. - -J’ai lu toute l’œuvre d’André Chénier; j’en emporte une impression -confuse, ardente, troublante surtout. Ce qui m’a le plus intéressée -(faut-il l’avouer sans rougir) ce sont ces vers d’amour, écrits avec -l’ardeur d’un sang enfiévré; ce sont des mots qui ont un parfum, des -mots qui ont la puissance d’une caresse, des mots qui me brûlent, et que -pourtant, je ne comprends pas toujours. - - Tout mon sang est amour, dit-il. - L’amour seul dans mon âme a créé le génie. - -Quelle surprise! je découvre là un poète inconnu, moins pur, moins -empoignant que celui de _la Jeune captive_, mais un poète amoureux, qui -sous les grands bois, au bord des fontaines, réveille les nymphes -endormies. - -Camille, ô voluptueuse Camille, «cette voix qui séduit, qui pénètre, qui -touche», sa voix chante encore les beaux vers qui te suppliaient. - -Je les lis tout haut, et puis je me tais, comme si je faisais quelque -chose de mal. - - -3 novembre. - -Je suis à la torture: que dire d’André Chénier, s’il faut ignorer cette -partie de son œuvre, qui à mon sens, vaut bien les Idylles de Théocrite -et certaines pages de Virgile. - -Si j’allais consulter Mlle Vormèse... j’y vais. - -Mlle Vormèse a prononcé ce vilain mot de «poésie érotique». Cela suffit -pour éclairer mon ignorance et m’interdire toute allusion à ces vers. - -Allons sagement, classons les fiches que j’ai tirées de Sainte-Beuve, de -Jules Lemaître, de Faguet, et cuisinons une belle petite conférence pour -jeunes filles, sur le Chénier des _Iambes_ et des _Idylles_, sans même -leur dire, que l’homme qui écrivit ces vers était beau comme un Dieu. - - -4 novembre. - -Mon plan est arrêté, Mlle Vormèse l’approuve, je suis tranquille. -J’étudierai, devant mes compagnes, l’âme antique et l’âme moderne dans -l’œuvre de Chénier; j’essayerai de leur montrer la divine poésie des -anciens, ressuscitée par cette imagination d’artiste, et la poésie -contemporaine née, chez lui, de la sincérité de sa douleur. - - -5 novembre. - -Je viens d’aller faire ma leçon aux arbres du parc. L’air était si doux, -que sous les feuillages blonds, près de l’herbe fraîche encore, on se -serait cru au printemps. Mon plan bien en tête, j’ai improvisé. Les -paroles, les images surtout, naissaient à chaque pas. - -La marche rythme ma pensée, je suis toute surprise de parler ainsi sans -embarras; quand un mot s’obstine à ne pas venir, je n’ai qu’à regarder -les feuilles, à m’avancer plus loin sous le bosquet, en cherchant, et le -mot, le mot cher à d’Aveline, est là sur mon chemin. - - -5 novembre, 8 heures matin. - -Je n’ai pas dormi de la nuit. Je suis nerveuse, hors de moi. Si j’allais -manquer ma leçon, être au-dessous de l’opinion qu’après mon examen -d’Aveline s’est faite de moi. J’ai le trac. - -Mentalement j’offre une rose aux deux saints que j’aime. - -Vite, notons les pages à lire. La cloche sonne, je vois d’Aveline qui -cause avec Isabelle Marlotte. Mon Dieu que j’ai peur. - - -Même jour, midi. - -Joie, joie. Il a été content, il m’a dit que c’était bien, il a loué mon -tact, l’ingéniosité du plan, la pureté et la simplicité de la parole. Je -suis ravie, brave d’Aveline, va, si tu savais quelle force me rendent -tes éloges, comme je suis prête à me donner plus encore à l’étude! - -Je l’aime, cet homme. Tout de suite une grande paix est entrée en moi; -les yeux de Mlle Vormèse m’ont souri, et je me suis sentie en communion -de pensée avec lui, avec mes compagnes. - -Mme Jules Ferron a daigné, en passant, me sourire: quel éloge! - -Inoubliable jour que celui de ma première leçon de littérature à l’École -de Sèvres. - - - - -CHAPITRE XI - -L’AME DE L’ÉCOLE - - -Toute la «première année» se trouvait réunie, ce jeudi-là, dans la -chambre un peu austère de Mlle Vormèse, répétitrice à l’École de Sèvres. -Auprès du lit en bois noir, drapé de cretonne sombre, un portrait de Mme -Jules Ferron; au mur la _Cène_ de Vinci; sur une table volante, auprès -d’un buste d’enfant de Donatello, l’_Imitation de J.-C._ C’est plutôt la -cellule d’une diaconesse protestante, que la chambre où vit, repose, -travaille, une femme belle, aimée, jeune encore. - -«Je vous ai réunies chez moi, mes chères petites, dit Mlle Vormèse, en -refermant sur Adrienne Chantilly la porte de sa chambre, pour donner à -notre entretien plus d’intimité. - -»Oubliez un instant que je suis votre répétitrice; ne voyez en moi -qu’une amie, qui veut vous parler, au milieu de ces choses familières, -de ce que nous aimons toutes: de notre chère École. - -»Nous ne sommes plus des inconnues les unes pour les autres.--J’ai suivi -vos examens, je vous retrouve aux cours, à nos répétitions. -Quelques-unes ont eu confiance en moi et sont venues me demander -conseil. Je crois donc vous connaître à peu près, et je tiens à vous -assurer que pendant vos trois années de Sèvres, vous me trouverez -toujours prête à vous aider, à vous soutenir, comme une sœur aînée doit -le faire pour ses cadettes.» - -Un murmure affectueux remercia Mlle Vormèse, qui la tête appuyée au -creux de la main, songeuse, semblait chercher dans son passé une leçon -pour l’avenir. - -«Vous arrivez très jeunes à l’école, continua-t-elle, vos anciennes ne -vous ressemblaient pas. Nous sommes entrées ici déjà mûries par la vie, -et considérant notre stage comme un abri calme et laborieux. Nous y -avons oublié les premiers chagrins, les défaillances dans la lutte. En -nous séparant, nous emportions le mystérieux viatique, qui est l’amour -absolu du Devoir. - -»L’École sera-t-elle pour vous ce refuge propice, où l’on prend -conscience de soi-même, où se fera la transfiguration de vos âmes?... -(D’un accent convaincu.) Je l’espère. - -»Votre grande jeunesse, et vos rapides succès, vous ont laissé -l’illusion d’être encore au Lycée, (rieuse) un lycée select, le premier -lycée de France, si vous voulez. En bonnes élèves, vous avez bûché vos -manuels, dévoré les catalogues de la Bibliothèque, et tout de suite, -votre programme d’études et de lectures a pris des proportions -encyclopédiques. - -»Je vous ai laissé aller. - -»Au bout d’un mois, quelques-unes ont bronché, s’apercevant que leurs -professeurs exigeaient autre chose qu’une érudition de dictionnaire, et -qu’ils se montraient plus sensibles aux traits spontanés, aux réflexions -personnelles, qu’aux découvertes trop faciles des bouquineuses. - -»Elles sont venues à moi: - -»--Que faut-il faire? Nous sommes déroutées, notre méthode de travail ne -vaut rien!» - -D’une voix nette, détachant les mots, Mlle Vormèse la tête relevée, -reprend après un instant de silence: - -«Ma réponse, mes chères enfants, s’adresse à vous toutes. Vous avez -besoin de réfléchir, de chercher, d’organiser votre vie intellectuelle -et morale à Sèvres.--Rappelez-vous une chose, c’est que votre carrière, -votre mérite de professeur, dépendront de ce que vous ferez ici. - -»Il me semble que l’École vous propose un double but: - -»Apprendre à penser; - -»Apprendre à agir. - -»Vous devez quitter la maison, véritablement professeurs, c’est-à-dire -que femmes d’intelligence et d’énergie, vous saurez diriger les jeunes -filles qui chercheront en vous un modèle. - -»Celles d’entre vous qui ne sortent pas des lycées où l’esprit de Sèvres -rayonne, peuvent, par comparaison, se rendre compte de notre idéal de la -femme instruite: - -»Ni savante, ni pédante; un esprit juste, cultivé, qui cherche dans la -science, non pas une parure, mais un appui. - -»L’École veut préparer des générations de professeurs distingués, -soucieux de tous leurs devoirs, soucieux des intérêts supérieurs, qui -porteront enfin, dans la vie, une sagesse aimable, une dignité simple. - -»Vous trouverez ici toutes les ressources possibles pour votre travail. -Il ne dépend que de vous de tirer profit de cette culture libre, forte, -que vous donnent vos maîtres. - -»Votre travail effacera les «plus» et les «moins» qui vous -différencient. Chacune doit s’efforcer d’être elle-même, de garder son -naturel, les qualités et les aptitudes qui font sa force. N’imitez -personne, ne croyez pas qu’en reflétant l’esprit d’un autre, vous -plairez mieux... rappelez-vous ce que dit le bon La Fontaine. - -»Si vous êtes découragées par une critique trop dure, ayez l’énergie de -vous corriger: bien souvent les défauts qu’on vous trouve ne sont que -l’excès de vos qualités. - -»Ne vous bourrez pas des miettes d’autrui. Pensez, soyez hardies, allez -de l’avant, quitte même à vous tromper; vous êtes à l’âge où l’on peut -se faire une maxime du vers de Musset: - - Mon verre n’est pas grand, mais je bois dans mon verre. - -»Donnez à votre pensée une forme qui vous appartienne; forme concise, -pittoresque, colorée, éloquente, suivant votre nature. Nous ne tenons -pas à vous couler dans un moule identique; de l’Unité dans la Diversité, -voilà la force de notre corps enseignant: la volière chante, écoutez -l’harmonie du concert...» - -Avec insistance, cherchant les yeux des Sèvriennes: - -«Je voudrais bien me faire comprendre de vous, mes chères enfants, être -sûre que ces paroles viennent à l’heure propice, qu’elles vous forceront -à réfléchir, et à voir, dans l’étude des sciences et des lettres, -l’espace le plus magnifique offert à votre pensée.» - -Mlle Vormèse s’arrête un instant; les élèves recueillies boivent ses -paroles. - -«Pendant des années, votre horizon a été ce coteau de Sèvres; c’était -pour vous le Paradis: entrant à l’École, vous étiez sûres plus tard de -gagner, honorablement et librement, votre vie. - -»... Comme sur les côtes, de petites barques vont de ville en ville -porter leurs marchandises, en prendre de nouvelles, ne s’égarant jamais, -grâce aux feux qui s’allument dans la nuit, votre jeunesse a suivi les -escales d’une route tracée à l’avance. D’un examen vous passiez à un -autre, d’un autre au suivant, toujours plus riches, et plus sûres -d’atteindre le port. - -»Vous y êtes! - -»Il en faudra sortir. Bientôt les côtes s’effaceront derrière vous, -c’est la pleine mer, c’est l’inconnu que vous devez parcourir. - -»Vous ne savez pas où vous irez en sortant de Sèvres, mais déjà, par vos -compagnes, vous entendez dire que la vie vous sera dure. - -»On nous raille, on nous méprise, on nous attaque partout où les lycées -se créent. - -»Il faudra du temps, et combien d’efforts, pour vous faire connaître, et -obtenir de l’opinion publique, l’estime et l’affection que vous -mériterez.» - -Très bas, d’une voix presque tremblante, Vormèse poursuit son image: - -«Oui, c’est vraiment la pleine mer, houleuse, méchante, où votre barque -doit tracer un sillon. Que deviendra-t-elle, si avant de quitter le -port, vous n’avez pas cherché là-haut une étoile... - -»Apprendre à agir, voilà ce qu’il faut faire ici. Orientez votre vie -vers une croyance, avec la ferme volonté d’agir conformément à votre -foi. - -»La tolérance la plus large règne à l’École. Vous êtes libres. Un -système de compression ne produirait que des êtres affaiblis, sans -ressort, soumis par la crainte, incapables d’agir avec vigueur dans les -circonstances difficiles. Vous seriez dépourvues de courage pour lutter -contre vous-mêmes.» - -D’une voix plus nette: - -«Mme Jules Ferron a trop le respect de votre liberté, pour souffrir -qu’on vous impose une direction de conscience. Vous êtes libres de votre -choix, responsable de vos actes. - -»Que celles d’entre vous, qui ont gardé le culte de leur enfance, le -gardent jalousement et y puisent la résignation et la force pour lutter. - -»Que les errantes cherchent, s’éclairent, se décident. Les discussions -philosophiques de nos mercredis, les cours de M. Jérôme Pâtre, des -lectures réfléchies, les aideront à se former un idéal, une religion -philosophique. - -»Disciples de Socrate, d’Épictète ou de Kant, ayez en vous-mêmes le -ferme propos de vivre conformément à votre loi, d’obéir toujours à votre -conscience, de la considérer comme le témoin exigeant et hautain, devant -qui vous ne sauriez rougir. - -»Soyez donc énergiques et probes. - -»Comme dit saint Augustin: «Aimez et faites ce que vous voudrez.» Mais -gardez-vous dans la vie du scepticisme qui tue l’action morale. - -»Gardez-vous d’une fausse pitié pour vous-mêmes, et pour les autres; -souvent ce n’est qu’une lâcheté déguisée. - -»Gardez-vous d’une facile bonté, ce n’est qu’indifférence ou égoïsme. - -»Faites ici l’apprentissage de la vraie bonté. Aimez-vous les unes les -autres. Cherchez un peu votre bonheur dans le bonheur d’autrui, mais -n’attendez jamais de votre prochain ce que vous serez toujours prêtes à -lui donner.» - -Très émue, Mlle Vormèse se lève; elle voit qu’un peu de son âme illumine -les yeux brillants de quelques Sèvriennes. - -«Pardonnez-moi la longueur de cette homélie, mes chères petites. Je vous -reçois enfants, mon devoir est de vous aider à devenir femmes droites, -intelligentes et fortes. - -»Je suis prête à faire mon devoir avec amour, et j’en serai largement -récompensée, si vous emportez de notre chère École un souvenir de -tendresse et de reconnaissance joyeuse.» - -Des visages émus se tournent vers elle, des mains confiantes cherchent -la sienne. D’un même élan, les Sèvriennes se groupent avec respect, avec -amour, autour de celle qui, la première à Sèvres, a su trouver le chemin -de leur cœur. - ---Alleluia, chanta Berthe Passy, en dégringolant l’escalier, voilà donc -quelqu’un qui nous aime. - -Et Marguerite Triel, rêveuse, se mit à chercher, dans le ciel encore -nébuleux, l’étoile dont parlait Mlle Vormèse. - - - - -CHAPITRE XII - -LE JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL - - -15 novembre. - -En somme la vie est très douce ici; nous n’avons qu’à faire nos lits, -les domestiques s’occupent du reste. Le jeudi, nous pouvons librement -rester dans nos chambres, nous réunir autour d’une tasse de thé, causer, -chanter, jusqu’à la nuit tombante. A l’heure où les becs de gaz -s’allument, il faut se séparer: la vieille Lonjarrey et son règlement -viennent troubler la fête. Le dimanche, sortie. - -Tous les jours, le dépensier, roulant son chariot, dépose dans nos -cheminées, trois bûches et trois bûchettes. Prudemment on économise le -chauffage, pour la flambée joyeuse du dimanche. - -Mais qu’il fait froid! on gèle dans les couloirs; dans nos classes les -calorifères ne marchent plus! - -Il a fallu offrir une chaufferette à ce pauvre Taillis, dont les idées, -si rares en tout temps, se congelaient dans ses esprits refroidis! Sous -les sycomores, nous avons fait un bonhomme de neige à sa ressemblance, -qu’à tour de rôle, chaque promotion décapite avec fureur. Longtemps -encore, ce pauvre Taillis sera la tête de Turc des Sèvriennes. - ---Voilà l’hiver. - -L’eau ne tambourine plus sur le zinc de ma fenêtre, mais la bise hurle -dans les couloirs, s’engouffre dans les cheminées, râle sous les arbres -blancs. Il a neigé. Il gèle, on ne pourra plus courir dans le parc -ramasser les branches de bois mort. Brou,... il faudra, malgré soi, être -stoïcienne! - -Que c’est joli dehors, j’ai les yeux en joie. Les coteaux sont duvetés -de blanc; sur le ciel d’un gris soyeux, la ligne des bois ondule comme -une caravane nuageuse un instant arrêtée. Une nuit a suffi pour couvrir -la terre d’une blancheur de pardon. Les traînées de clématites -s’étalent, voiles de mousseline que des mains candides voudraient -détacher. La cour est veloutée; sur le toit du pavillon Lulli, un essaim -de colombes s’est posé; leurs pattes, en passant, ont entre-croisé leurs -fines ramilles sur la neige de ma fenêtre; le bassin gelé, a, dans sa -gaine éphémère, les lueurs mystiques de l’armure que revêt Parsifal, et -tout autour, les sycomores portent la livrée du blanc chevalier. - -Les bruits s’éteignent. L’horloge et la cloche s’assoupissent en -sonnant, pour s’endormir tout à fait, le soir. - -Alors tout devient irréel dans la nuit lumineuse, et je reste à regarder -la lune, avec les yeux d’un vieil orfèvre épris de l’orient de cette -perle, qui roule solitaire dans le firmament. - -Pas de bruit; rien ne bouge, et dans ce lit tout blanc où la terre se -couche, on n’entend plus battre le cœur de la mère éternelle. - -J’aime ce silence, cette pâleur des choses, si semblables au -recueillement des âmes qui vont approcher de Dieu! - - -20 novembre. - -Enfin j’ai vu Henri Dolfière. Il est charmant. Nous avons déjeuné -ensemble ce matin. Quelle bonne journée de franche causerie et -d’abandon; j’ai tant ri, tant bavardé, tant écouté, que la tête me -tourne un peu. - -Henri Dolfière a 23 ans, il est plutôt petit, mince, de mouvements -aisés; il porte toute sa barbe qui est brune, et laisse tomber ses -cheveux assez bas sur le front; des yeux bleus, clairs et sombres, où la -pensée a mis une clarté magnifique, ce qui ne les empêche nullement, -quand il nous taquine, d’avoir un regard plein de gaminerie. - -Il a bien l’air d’un artiste, quoique sa mise soit correcte et simple; -ça doit tenir à l’habitude de préciser ses paroles par un geste, ou bien -à cette pose d’abandon que le corps prend d’instinct, quand l’esprit -rêve. - -Tel qu’il est, il me plaît: il doit être bon, aimant, il sera fidèle à -Charlotte, qui le rendra très heureux. Elle a avec lui des façons -câlines et sages de petite mère; si raisonnable, et pourtant si -passionnée, je crois qu’elle sera pour lui la vraie compagne de -l’artiste. - -Car il est très, très artiste; Henri, (non, non, n’allons pas si vite), -M. Henri Dolfière m’a raconté son voyage à Rome, l’impression -prodigieuse des vieilles ruines, la beauté de la Renaissance italienne, -puis le charme attachant, presque humain, des vieilles demeures -allemandes. Il a des mots si expressifs, si colorés! - -Était-il amusant, lorsque je disais quelque chose, moi si ignorante -d’art, «c’est très juste, c’est ça; votre œil sait très bien discerner -le beau, mademoiselle». - -Et moi, au fond, d’être ravie. - -Nous devons ensemble visiter le Louvre et le Luxembourg; mais par -avance, j’irai me documenter «de visu»; je ne veux pas avoir l’air trop -«béotien» devant nos chefs-d’œuvre. - -M. Dolfière est l’élève passionné de Rodin, il fait de son maître l’égal -d’un Dieu; en tous cas, il le met de pair avec Michel-Ange. O honte, et -j’ignore encore l’œuvre d’un Rodin. - -Je veux marquer d’un caillou blanc, comme les anciens le faisaient, -cette journée délicieuse. - -Et moi qui croyais qu’en dehors de l’École il n’y avait pas de gens -intéressants!! - -Voilà mon esprit conquis du premier coup. Je dois les revoir bientôt. - - -24 novembre. - -Victoire Nollet a fait une leçon très fière, très «tolstoïenne» sur le -droit de juger. Cette fille est une barre de fer; son intelligence, -aussi bien que son corps, ne transige avec rien. - -Elle nous refuse carrément le droit de juger nos semblables. Il y a du -vrai. - -Mais si elle est logique, il faut qu’elle aille jusqu’au bout, jusqu’au -nihilisme, pour arracher à la société la lourde et cruelle main de -justice. - -Jérôme Pâtre s’est emballé, on a discuté, et... tout cela s’est envolé; -ce sont des conférences fumeuses que nos conférences de philosophie. - - -25 novembre. - -D’Aveline veut-il être indiscret? il nous a donné en composition -littéraire: _les feuilles mortes_. - -Berthe dit que c’est en mémoire des cheveux qui tombent. Cruelle gamine! - -«N’y a-t-il pas dans la vie des souvenirs qu’on voudrait jeter au vent -comme une poignée de feuilles mortes?» c’est la belle Chantilly qui nous -a fait ce soir cette triste, cette mélancolique réflexion. - - -1er décembre. - -J’ai parcouru cet après-midi la galerie des Antiques, au Louvre; j’ai -voulu commencer par le commencement, et aller admirer les œuvres dont on -nous prêche l’admiration. - -Avant d’arriver à la Vénus de Milo, à la Diane de Gabie, à la Minerve, -que d’Hercules, de satyres, de faunes, de jeunes hommes peu vêtus, j’ai -rencontrés. - -Tout d’abord, je n’osais m’arrêter devant ces marbres révélateurs; je -passais toute rouge, confuse, m’assurant bien que j’étais seule à -contempler les statues grecques. - -C’était idiot; je me suis vertement sermonnée, traitant de préjugé cette -fausse pudeur qui me tenait les yeux baissés, ou relevés tout juste, -devant une statue d’homme. Alors bravement, j’ai ouvert mes yeux et -regardé la nature en face. - -Je dois m’avouer pourtant, que cette promenade dans le royaume de la -Beauté, m’a légèrement troublée, et que cette chair de marbre ne m’a pas -du tout laissée insensible. - -Quelle force harmonieuse dans ces corps d’adolescents qui lancent le -disque ou la palestre! - -Quelle grâce voluptueuse a ce jeune Bacchus qui sourit à la ronde -furieuse des Bacchantes; et les belles jeunes filles de Panathénées; et -le corps allongé, le corps juvénile de la déesse dont les hanches se -gonflent; et la mystérieuse nymphe couchée qu’aime Théophile Gauthier. -Et l’esclave de Michel-Ange, quelle colère, quel désespoir, tend les -muscles de ce corps enchaîné! - -Je suis ivre; cette promenade recueillie est pour moi la révélation -subite de la beauté charnelle. Aussitôt revenue dans ma chambrette, j’ai -rouvert mon Chénier, aux pages que j’aime; j’ai relu les premiers -sonnets des _Trophées_, et j’ai senti mon sang couler plus vite, mon -sang brûler, aux fougueuses descriptions de l’amour des centaures, aux -tendres appels des bergers. - - -2 décembre. - -Est-ce que le Beau pourrait être l’étoile mystique? - -J’ai tant songé à ce que nous a dit Mlle Vormèse. La foi, je ne l’ai -plus. Le stoïcisme est au-dessus de mes forces. Je ne puis rien mépriser -de la vie; j’aime tout ce qu’elle me donne, tout ce qu’elle me promet. -Je suis attachée à tout ce que le stoïcisme méprise. - -Mes sens me donnent de la joie: voir, sentir, respirer, n’est-ce pas -déjà connaître le bonheur. - -Puis une idée philosophique est une idée trop abstraite. Ma nature me -porte vers le concret; les images m’émeuvent beaucoup plus que les -idées. - -Je n’aime batailler que pour la poésie,... et pour l’art. - -Quelle sera donc ma loi! - -Je cherche. - - -5 décembre. - -Il m’est arrivé une toute petite chose ce soir, en revenant à l’École; -je veux la noter ici pour le souvenir délicat que j’en garderai. - -J’étais avec ma vieille cousine, nous passions boulevard Saint-Germain -devant une fleuriste, elle s’arrête, achète des violettes. Je marchande -une botte de mimosa, qui mettait des gouttes d’or dans l’ombre des -feuillages durcis. Combien? «Deux francs, c’est trop cher, Marguerite.» - -Je repose la botte; et ma cousine, qui ne comprend pas que pour avoir -une fleur on fasse une folie, m’entraîne vers le tramway. - -J’ai mis tout mon cœur dans le regard de regret que j’ai lancé sur les -branches épanouies. - -Nous partons. A vingt pas de là, un gosse courant derrière nous, crie: -Mimosa! Mademoiselle! Mimosa! et sans attendre, il me met dans la main -les fleurs que j’avais désirées. C’étaient bien les mêmes. - ---Combien petit? fait ma cousine. - ---Cinq sous, M’ame, répond le gosse crânement. - ---Tu vois Marguerite qu’il est bon quelque fois d’attendre avant -d’acheter, etc... - -Oui, mais la chère femme, si drôlement sentencieuse, n’a pas vu, près de -nous, un vieux monsieur très bien, qui regardait et souriait. - -Tout à l’heure ce monsieur choisissait un bouquet chez la fleuriste, et -j’ai compris, un peu confuse, qu’il m’offrait ce mimosa. - -Ne sachant trop que faire, pour lui dire merci, j’ai respiré les fleurs. - -Et c’est tout. Ce monsieur ne m’a ni saluée, ni suivie. Mais je vais -faire sécher dans mon journal un petit brin fleuri. - - -8 décembre. - -Je vais passer mes vacances du jour de l’an avec Charlotte et Henri -Dolfière. Je suis folle de joie. - -Et c’est dans deux jours la fête de l’École! Je me ferai belle! - - - - -CHAPITRE XIII - -AUTOUR D’UNE TASSE DE CAFÉ - - -Adrienne Chantilly a invité ce jour-là quelques Sèvriennes à prendre une -tasse de café. Un parfum violent de peau d’Espagne s’exhale des étoffes -algériennes, suspendues tout autour de la chambre: meubles, cuivres, -nattes, bibelots, cette pacotille criarde donne au cadre de la jeune -beauté, l’aspect d’un bazar, sous les arcades Rivoli. Sur les étagères, -des photographies de Pierre Loti, costumé suivant ses états d’âme; sur -la table de nuit, près du vaporisateur, Mounet-Sully, dans la célèbre -attitude du _To be, or not to be_, si avantageuse à la plastique du beau -comédien. - -Une cafetière chantonne dans la cheminée; Berthe Passy, allongée sur une -natte, surveille les préparatifs, pendant qu’Adrienne tourne hâtivement -le moulin à café. Marguerite Triel feuillette un album tunisien; -Hortense relit une lettre d’Eugène; Thérésa, sans façon, inspecte -l’appartement. - ---Ton café sent rudement bon, ma vieille, fait Berthe, qui s’étire entre -deux bâillements arpégés, mais vas-tu nous faire languir! Si tu savais -ce que j’ai sur l’estomac, tu ne nous ferais pas attendre la docte -Lonjarrey. D’ailleurs voici pour elle, et Berthe élevant le bras, montre -un flacon de rhum mis bien en évidence, pour sacrifier au culte de la -gracieuse surveillante. - ---Es-tu grincheuse aujourd’hui, tu ne peux pas attendre cinq minutes, -qu’as-tu? répond Adrienne, qui mesure tranquillement son café à la -cuillère, et le verse avec mille précautions dans l’intérieur d’une -cafetière russe. Tiens, visse-moi ce filtre, je n’ai pas de force dans -les doigts. - ---Ce que j’ai, tu le demandes! et Berthe, accroupie devant une table -mauresque, tourne de toute la force de sa poigne, le filtre qu’Adrienne -lui a tendu. J’ai depuis dix-huit heures sur l’estomac le Saint-Honoré -du dépensier, et ma première soirée dans le monde. Ça reste là, j’ai -beau faire le boa, ça ne passe pas! Le café, le café, ou je te lâche? - ---Patiente, ma petite Berthe, tu sais bien qu’on va se payer la tête de -Lonjarrey et celle de Christofla dans ses chansons de l’Ukraine. - ---Tu as les lendemains tristes, toi. Allons raconte ton mal (avec un -beau geste de tragédie), - - A raconter ses maux, souvent on les soulage. - ---Berthe, Berthe, racontez, crie Hortense, radieuse d’avoir relu pour la -dixième fois l’épître de son Eugène. Boudiou moi qui ai si peur de faire -une gaffe quand ma série ira en soirée; entrer, sortir, saluer Mme Jules -Ferron, jouer la comédie, boire devant elle une tasse de thé! Boudiou, -Boudiou, c’est pas à Montauban que j’aurais appris ça! - ---On a prévu votre ignorance: il y a des monitrices dans l’antichambre, -et Marguerite, amusée par les souvenirs comiques de sa première soirée -chez Mme Jules Ferron, ferme l’album pour continuer l’initiation. - -On vous dira: En rang, mettez vos gants. - -Attention! je frappe, suivez-moi, glissez, ne marchez pas (ça, c’est -pour les Scientifiques). Saluez, et si vous le savez, faites une -révérence. Prenez ce siège. Taisez-vous, parlez, applaudissez, mangez, -saluez. Allons-nous-en! - -Vous en savez autant que moi sur le protocole de l’École de Sèvres. - ---Et quoi, c’est là tout? - ---Oui, ma chère, de neuf à onze heures on s’ennuie en musique, les deux -mains sur le ventre, les yeux sur le nombril. C’est l’attitude du sage! - ---Dis-donc Berthe, ce n’était pas la tienne hier soir. T’es-tu assez -trémoussée sur ton fauteuil, jambe de ci, jambe de là, la tête en haut, -la tête en bas. Tu te tiens très mal dans le monde; j’avais des -inquiétudes pour la vénérable ruine qui te portait, tu lui as donné le -coup de grâce! - ---Comment, tu oses me blâmer! Elle est bonne celle-là: faire revenir les -gens de Paris à cinq heures, les arracher à leur paternel, à leurs amis, -à leur chatte, aux petits plats du dimanche, pour les tenir assis, -muets, face à face en rangs d’oignons. - -Et qu’est-ce qu’on leur offre? un harmonium pleurard, un piano -nasillard, des voix qui chevrotent. Autant vaudrait suivre le service de -l’Armée du Salut, là au moins tout y est cocasse. - -Oh! je vous recommande un air des petits agneaux pour harmonium et -piano; il m’a pris l’envie de faire une ronde avec la vieille Lonjarrey -et de chanter, au beau milieu de ce salon: - - Il pleut! Il pleut, bergère, - Ramenez vos moutons. - -Et ces sentences inouïes: (imitant la voix de Mme Jules Ferron). - ---Je n’aime pas le Chôpin, mon enfant, ch’est une mugique malchaine. -Oui, oui, on ne doit pas faire attenchion aux paroles qu’on chante. -Ch’est la mugique qui est tout. - ---Oh là là! Ça ferait plaisir à mon paternel. Je demande au prochain -tour à chanter un laïtou laïtou, sur une pirouette. - -Vous savez, vous autres, il faut s’exécuter, et payer en monnaie de -singe la tasse de thé et le rhum, et les tuiles de l’Illustre Veuve. - -(Imitant encore la voix de Mme Jules Ferron.) Et vous Marguerite, vous -êtes mugichienne? nous vous écoutons. Et vous Jâne vous récitez? et vous -Victoire vous chantez? Toutes y passent, je... - -Marguerite interrompit ce flot de paroles, qui de lui-même allait -s’arrêter, dans un de ces bâillements dont Berthe était coutumière. - ---Allons, allons, vilaine gamine, ne t’emballe pas, tu as rattrapé le -temps perdu. Savez-vous qu’hier soir, dans le couloir des chambres, -cette incorrigible s’est mise à faire de la boxe avec une «troisième -année», qui a eu le nez cassé d’un coup de poing! - ---C’est vrai, j’ai fait la folle, j’avais de tels grillons dans les -jambes, que d’un bout à l’autre du couloir, je me suis ruée sur toutes -les épaules que je rencontrais. Mathilde a voulu riposter, et devant sa -porte: un, deux, moulinet. (Prudemment les Sèvriennes se mettent hors de -portée.) Je lui ai envoyé mon poing en pleine figure: ah! le beau coup! - ---Dis-donc ne recommence pas; va plutôt quérir Mlle Lonjarrey et racoler -Jacqueline, voilà le café qui filtre. - -D’un bond Berthe Passy est dehors, et l’on entend, sur les planches -sonores du couloir, la bête échappée qui piaffe et se rue chez Mlle -Lonjarrey. - ---Cette Berthe, quel type! Mme Jules Ferron se gondolerait à l’entendre, -fait Thérésa, dont les réflexions manquent assez souvent aux plus -élémentaires convenances. - ---Ne croyez donc pas un mot de ce qu’elle vous dit. Berthe a le don de -faire des charges à propos de tout. Je vous assure que cette soirée a -été un peu longue, un peu morte, mais pas si ennuyeuse que vous -l’imaginez. - -On entre là à petits pas, comme dans une chapelle: l’harmonium est dans -le coin, le buste de Jules Ferron, au milieu. Il y a des sièges. Des -fleurs aussi..., sur le tapis. Aux murs des tableaux anciens, alternant -avec des glaces. - -Mme Jules Ferron parle à chacune de nous; il faut lui répondre avec -mesure, avec tact; elle applaudit d’abord, on applaudit ensuite. On -l’applaudit elle-même, quand elle joue en grande artiste du Beethoven. - -Vous lui verrez un air riant, et dans sa longue robe à traîne, une -dignité simple qui la transforment; nous ne sommes plus ses élèves, mais -ses invitées. C’est très curieux à observer. Par malheur, nous, nous ne -changeons pas; la gaieté se fige sur tous les visages, il y a quelque -chose de contraint, de glacial, qui gâte la fête qu’on nous offre. - -Les «troisième année» ont joué _M. Perrichon_; Labiche a, paraît-il, -toute l’année les honneurs du tapis bleu, puis on a pris le thé, debout -devant sa chaise; Mme Jules Ferron tient la théière et passe, Mlle -Lonjarrey suit... avec le rhum et le sucrier, la doyenne offre les -gâteaux secs; on boit timidement, avec la terreur de commettre une -maladresse. Les tasses sont de Chine, offertes à l’orateur par un -mandarin de passage et... - -La porte s’ouvre en coup de vent, Berthe Passy s’efface, laissant passer -la riante Mlle Lonjarrey, puis Marie Christofla, dite Jacqueline «une -seconde année», qui parsème sa chevelure de fleurs, et sa robe de -bijoux. - - Lève-toi, Jacques, lève-toi! - -fait Berthe parodiant Béranger, - - Voici venir l’huissier du roi. - -Le café est exquis, on le savoure assis à la turque sur les nattes -éparses; seule Mlle Lonjarrey se prélasse dans un fauteuil: Berthe lui a -pris les deux pieds, et a calé sur un coussin de drap fin, brodé par -quelque odalisque, les deux «arpions» de la surveillante. - ---Mademoiselle, un peu de ce rhum Letchy, première marque. - ---Volontiers, mon p’tit. - -Une rasade tombe dans la tasse, puis une autre plus longue; Mlle -Lonjarrey, en connaisseur, déguste avec de petits claquements de langue. - ---Que disiez-vous donc, mes p’tits, quand je suis entrée? - ---Marguerite nous racontait ses impressions sur la soirée d’hier; elle -est ravie, Berthe aussi, de l’accueil si gracieux que leur a fait Mme -Jules Ferron... - -Mlle Lonjarrey n’a point vu le roulement d’yeux de Berthe, ni le rire -déguisé de toutes ces jeunes bouches, qui feignent de chercher, au fond -de leur tasse, la dernière goutte de café. - ---Oh! mes p’tits! on ne sait pas quel grand cœur est celui de Mme Jules -Ferron! moi qui suis son bras droit, j’en sais long là-dessus; si je -parlais... - -Puis, changeant brusquement de sujet, par suite de cette infirmité -d’esprit qui l’empêche de suivre une idée jusqu’au bout: Aurez-vous de -gentilles toilettes pour la fête de l’École? Vous savez qu’il est -défendu de se décolleter: ni bras, ni épaules nus; pour le reste ça vous -regarde. Au fait ne parlons pas de cela, puisque c’est une surprise que -vous nous ferez. Adrienne, passez-moi le flacon..., exquis ce rhum, -exquis. - -La main, desséchée, tremblote; et l’odeur de rhum échauffé se répand -tout autour de Mlle Lonjarrey. - ---Aviez-vous remarqué, mademoiselle, fait Berthe, en humant à plein nez -l’odeur _sui generis_ de la surveillante, dont le corps à la longue -l’imprègne d’alcool, aviez-vous remarqué que Myriam Lévis se présente -toujours de profil? - ---C’est vrai, mon p’tit, elle fait valoir ce qu’elle a de mieux. - ---Un profil de médaille. - ---Pour le temple de Salomon. - ---Une reine de Saba, quoi! - -Et Marguerite fredonne: - - Le roi Soliman, la voyant si belle... - ---Je crois que Myriam ne moisira pas dans notre corporation. Elle se -mariera tout de suite. - ---Qui sait? on se marie difficilement par le temps qui court; vous -toutes, mes p’tits, ne vous faites pas d’illusions, vous ne trouverez -pas facilement chaussure à votre pied... - ---Tant pis, mademoiselle, on se consolera; moi d’abord je suis -amoureuse! - ---Vous mon p’tit! et de qui? allons Berthe dites, dites. - ---Je n’ose pas. - ---Mais si, dites, dites. - -Tous les regards dévorent Berthe, qui feint un embarras subit, et se -traînant sur la natte, à la façon d’un cul de jatte, s’approche de Mlle -Lonjarrey et pose sa tête malicieuse dans le giron de la vieille fille. - ---Vous le voulez, mademoiselle. - ---Oui, dites, dites, serait-ce de M. Pâtre, de M. Criquet? peut-être de -M. d’Aveline! La vieille Lonjarrey grille d’impatience. - ---Eh! bien voilà, mademoiselle; je suis amoureuse... (rougissante)... de -pommes de terre frites. - ---Ah! ah! ah! elle est bien bonne, ah! ah! ces p’tits veulent se payer -ma tête, ah, ah! - -Le rire, qui secoue la bouche prodigieuse, et met en branle le dentier -de Mlle Lonjarrey, gagne toutes les Sèvriennes; on se lève, on se -presse, on tire Berthe qui se défend. - ---Mais oui, je vous dis que je les adore; tant pis si je moucharde, mais -je vous jure que le dépensier nous les rogne, il les compte, -mademoiselle, il les compte. Si c’était un effet de votre bonté de lui -dire qu’il en mette un peu plus dans sa poêle. - ---Oh! mon p’tit, je vous donnerai les miennes! elle caresse Berthe du -bout de son doigt sec comme une branchelette, et mire son petit verre de -rhum dans l’éclat de la flamme! Hein quel esprit franc! quel cœur -ouvert! rien de caché là-dedans. Il faudra que ce soir je conte ça à Mme -Jules Ferron. - -Revenons donc à ce que je vous disais tout à l’heure. J’en causais -justement ce matin avec Mme Jules Ferron: ces p’tits, disais-je, ne se -marieront pas; elles en valent bien d’autres cependant. - -Ainsi, moi, je ne suis plus jeune, je ne suis pas jolie, eh bien, qui -m’épouserait ne ferait pas une mauvaise affaire... au bas mot, je -rapporterais 10.000 francs par an à mon mari. - ---Et comment? Boudiou, Ugène ne m’en demande pas tant. - ---Suivez bien mon raisonnement: - -Appointements fixes........................................... 2.000 fr. - -Tenue de maison, pas de coulage, ordre, économie, couture, repassage, -blanchissage, etc. Est-ce trop d’estimer ça................... 6.000 fr. - -Mes goûts sont modestes, je ne vais ni au concert, ni au théâtre (ni au -café, chuchote une voix impertinente), tout cela représente bien, bon -an, mal an.................................................... 2.000 fr. - -Faites l’addition, voilà mes 10.000 fr. - ---C’est net comme torchette. Et vous n’avez pas trouvé d’épouseur à ce -prix? - ---Non ma p’tite Berthe; je tiens trop à l’École pour la quitter jamais: -on m’aime, car vous m’aimez, n’est-ce pas? on vient me voir, j’ai des -poussins un peu partout, qui viennent me faire fête le dimanche. Vous -verrez mes «pipos», les pipos de mon cousin, et mes p’tits «blaux», pas -un ne m’est infidèle. Je vous inviterai chez moi, un jour qu’ils seront -là. - -Eux, ça ne compte pas. Vous n’avez pas de dot, mes p’tits, ils ne vous -feront point la cour: ah! les hommes, pas un qui calcule comme nous..., -de la poudre aux yeux... faut savoir jeter de la poudre aux yeux... Ah! -si j’avais encore votre âge, pauvre Lonjarrey... Vous verrez plus tard, -vous direz: Elle avait bien raison, Mlle Lonjarrey, comme elle -connaissait la vie!... - -Le rire tremble sur toutes les lèvres, qui se crispent dans une grimace -attendrie. Marie Christofla, très digne, se retire à l’anglaise sans -avoir placé ses chansons de l’Ukraine; les Sèvriennes ne s’en -aperçoivent pas, empressées autour de la pauvre incomprise, qui soudain -entendant sonner la cloche des cours, tend son verre à Didi. - ---Il n’y a que ça qui ne trompe pas, mes p’tits, encore une goutte, une -petite goutte. - ---Oui, mademoiselle, la goutte de consolation. - - - - -CHAPITRE XIV - -LA FÊTE DE L’ÉCOLE - - -Sèvres n’est plus la maison grave, où toute la vie se règle aux -tintements des cloches. La joie court librement au bruit des talons qui -sonnent, des portes qui claquent, des lumières qui courent, éclairant -robes blanches et papillotes. - -Les vieux couloirs, où persiste d’habitude l’âcre odeur de peinture -rouge, embaument les eaux de toilette et le parfum subtil des visages -poudrés. - -Depuis un mois, les Sèvriennes chuchotent leurs projets, organisent un -comité. Aux Scientifiques, les cotisations et le souci des vivres; aux -Littéraires, le soin du programme et du décor de la fête. - -L’École elle-même, pour fêter l’anniversaire de sa fondation, offre aux -élèves un festin de Balthazar: sur les bras d’une femme de chambre, un -énorme saumon, passe de table en table, acclamé avec fureur avant d’être -dépecé. Il y a encore dindonneaux et galettes. - -Jusqu’au dernier moment, le programme de la fête est un mystère; mais le -bruit court qu’il y aura des projections électriques, et que des bombes -glacées remplaceront, au souper, le traditionnel nougat. - -L’École, ce jour-là, est un peu folle; ces messieurs, indulgents, -ferment les yeux sur le travail qu’on néglige; Mlle Lonjarrey laisse -courir, de droite et de gauche, les Sèvriennes très court vêtues; il -n’est pas jusqu’au jet d’eau qui ne dresse coquettement, sur l’eau -engourdie, son plus joli panache! - -Dès huit heures du soir, le réfectoire n’est plus qu’une magnifique -salle des fêtes: partout des fleurs, des lumières; de bec en bec, des -guirlandes de lierre, des girandoles de papier rose piqué d’étoiles. -Quelques paravents chinois simulent les coulisses d’une petite scène, et -tout près du piano, sont étalés les lots pour la loterie des pauvres. - -Par couples les élèves descendent, car l’usage veut qu’une Ancienne ait -une Nouvelle à son bras, pour entrer dans la salle. - -Adieu les robes fanées, les sarraux bleus, les cheveux en chien fou; les -Sèvriennes sont toutes en robes de bal, fleurs au corsage, un tantinet -décolletées, pour fronder le règlement. - -La transformation est surprenante; elles se regardent les unes les -autres, étonnées, charmées, comme les passants, le soir, s’arrêtent -devant les petites boutiques inaperçues le jour, et qu’un rayon -intérieur illumine et pare. Les moins bien arrangées sont encore -charmantes. - -On se presse, on se cherche, on s’appelle, on se déshabille du coin de -l’œil. Derrière l’éventail, aux entrées sensationnelles, ce sont des oh! -des ah! d’admiration un peu enfantine, mais sincère. - -Marie Christopha est en satin rouge, des géraniums semés dans les -cheveux, des bagues à tous les doigts. Renée Diolat étrenne une robe de -crépon mauve, qui discrètement pare sa beauté blonde. Adrienne Chantilly -est en tulle jaune, avec de lourdes broderies de jais; Jeanne Viole en -cachemire bleu, Victoire Nollet en gris, Angèle Bléraud en foulard vert, -Hortense en rose de village, Berthe en blanc, Marguerite en velours -noir. - -Chacune grille de plaisir, en songeant au bal qui va suivre le concert. -Et pourtant ce ne sera qu’un bal blanc; par prudence, afin de ne pas -tourner ces jeunes têtes, les professeurs mêmes ne sont pas invités. Le -dépensier, seul, de loin, regarde la fête. - -Adrienne, très en beauté, déplore de groupe en groupe, de ne pouvoir -faire un vis-à-vis avec d’Aveline, et de connaître l’ivresse de la -valse, au bras de Jérôme Pâtre et de M. Lepeintre, le nouveau professeur -d’histoire. - -Des programmes circulent, tous dessinés et peints à l’École, il y en a -de charmants. On sait alors, que Myriam Levis sera la Muse dans la _Nuit -d’Octobre_, et Sylvia dans le _Passant_. Renée sera la Vierge dans le -_Noël_ de Bouchor. - -De toutes parts, les Anciennes, aujourd’hui professeurs, arrivent à -l’École; les absentes s’excusent par une dépêche, par une lettre; on lit -les missives dans le brouhaha de l’attente. Le comité s’effare, il y a -conflit au sujet des préséances; on se fâche, Mlle Lonjarrey parle -d’aller se coucher, si elle n’a pas la gauche de Mlle Jules Ferron; et -Mlle Melnotte, du lycée Racine, exige la présidence d’une table, si on -veut la garder jusqu’au bout. On va se quereller, le comité en bloc va -rendre les cordons du tablier; il n’est plus temps. La porte s’ouvre, un -grand silence apaise, une seconde, les colères, les jalousies, les -coquetteries, les désirs qui se chamaillent. Sous un flot de lumière, -entre les Sèvriennes formant la haie, Mme Jules Ferron passe au bras de -la Doyenne. - -L’État-major des surveillantes et des répétitrices la suit, en robes -sombres. - -La Veuve porte une longue robe princesse en pou de soie noire, dont la -traîne à petit bruit serpente sur le plancher ciré, corrigeant, par les -plis d’une étoffe cossue, l’abandon d’un corps grassouillet. - -Elle sourit, et derrière elle, le même sourire se propage. La joie des -Sèvriennes, le souvenir de l’œuvre qu’elle créa si victorieusement, -illuminent ses traits, leur donnent une beauté sereine, qui ne -s’effacera qu’à la porte de chez elle, où de nouveaux tracas -l’attendent. - -Mme Jules Ferron s’est assise, le concert commence. Piano, violon, -chant, monologues, récitatifs, tout est applaudi par des mains -généreuses et des esprits distraits. On chuchote derrière les éventails -dressés: Vois donc, ma chère cette peau rugueuse, ses bras ont en -permanence la chair de poule. Une fausse grasse, je te le disais bien, -des bras gros comme des fifres. Victoire est-elle assez boudinée. C’est -pas un corset, c’est une camisole de force. Comment? ça, Louise -Melnotte! le béguin de Jérôme, ça, ça! elle vous a un air de détailler -«de la p’tite saucisse et de la chaircuiterie». Heu, rappelle-toi -Rousseau, ces philosophes gobent tant de choses. - ---Chut! chut! Mlle Lonjarrey baisse les lumières, les éventails -s’abattent sur les genoux, les yeux fixent la scène, où Myriam Lévis -parle au poète qui pleure. Elle est voilée, mais son fier profil au -milieu des blancheurs, se détache presque lumineux. - -On n’entend plus un souffle; quelque chose d’inexprimable, de très -grand, fait trembler les lèvres qui écoutent: - - L’homme est un apprenti, la Douleur est son maître, - Et nul ne se connaît, tant qu’il n’a pas souffert. - -La voix se fait lointaine, musicale, troublante; les cœurs les plus -ingénus palpitent d’un émoi léger, pour avoir entendu dans l’ombre, les -yeux clos, la plainte amoureuse du grand Inconsolé... - -Une ritournelle, un «rigaudon» de Rameau, efface l’impression trop vive, -et les bouts de causerie reprennent en bourdon, jusqu’à ce que Myriam -revienne, et d’une voix brisée, puis ardente, puis fraîche comme le -bruit d’une fontaine, dise les regrets de Sylvia et la tristesse de ne -plus aimer. - ---C’est trop bien! elle serait sur les planches, qu’elle ne jouerait pas -mieux. - ---Dis donc, Margot, c’est le cas de dire qu’aujourd’hui Sèvres reçoit M. -Cupidon! mais voilà, ici, ce n’est pas autre chose que Vert-Vert chez -les Couventines... - ---Tu ne réponds pas, qu’as-tu? tu souffres? - ---Tais-toi, ne me regarde pas, je t’en prie, Berthe; je ne sais pas ce -que j’ai... cette poésie m’a fait mal, j’ai le cœur si gros... (très -bas) de n’être pas aimée, et deux grosses larmes tombèrent brûlantes sur -les mains qui se rejoignaient. - -Le concert fini, la tombola tirée, on s’en va à la queue leu leu, dans -la salle de réunion, manger sandwichs et babas, glaces et petits fours. -On se congratule, on s’embrasse; Myriam, très entourée, résiste à peine -aux compliments qui l’accablent; elle abandonne sa belle main aux lèvres -d’Angèle Bléraud, ses regards disent assez l’ivresse de la cabotine -triomphante. - -Renée, la vierge pure du _Noël_, disparaît devant cet éclat; les -Sèvriennes affolées adorent en Myriam, le poète de l’amour, que cette -voix leur a révélé. - -Elles dansent, mais leur pensée est ailleurs; comme une maîtresse, la -poésie les caresse et les meurtrit. Elles tourbillonnent éperdues, -silencieuses, et les heures passent, les heures s’en volent, elles sont -heureuses. - -Mme Jules Ferron regarde et sourit encore. - -Sur l’ombre orgueilleuse de la vieille maison, se déroule, s’enlace, la -liane vivante d’une dernière farandole; et pour un soir, oubliant dans -cette ivresse son impassibilité stoïque, elle se sentit enfin des -entrailles de mère! - - - - -CHAPITRE XV - -JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL - - -15 décembre. - -L’École, le soir de la fête, était en beauté; un coup de baguette et -l’austère «prison», devenue un palais de féerie, nous laissait à chacune -l’illusion d’être dans un de ces collèges d’Outre-Manche si à la mode -aujourd’hui. - -Nous étions toutes belles; qu’il doit être difficile, dans un vrai bal, -de choisir la reine; ici nous avions toutes une fraîcheur, un éclat, des -yeux si rayonnants, que je ne saurais fixer une préférence. - -J’avais mis ma robe favorite, ma robe de velours noir, si simple, toute -droite, avec une petite traîne souple, qui se pose, quand je m’arrête, -comme un joli chat réclamant une caresse. Autour du cou, une écharpe de -tulle bleu, faisant papillon au bas de la nuque; mes cheveux avaient un -joli reflet d’or... J’ai embrassé mon miroir pour lui dire merci. - -Et cependant, je garde un souvenir pénible de cette soirée; je suis -partie radieuse au bras d’Isabelle Marlotte, je suis revenue navrée! -Navrée d’une tristesse incompréhensible. Ces lumières, ces fleurs, ces -rires, brusquement ont éteint ma joie. Myriam a dit des vers de Musset, -j’ai pleuré, et je ne sais pas pourquoi j’ai pleuré. J’aurais voulu -fuir, courir dans le parc, appeler, qui? crier cette peine que j’ignore, -mais que je sens au fond de moi-même, comme une plaie qui m’épuise. - -Quel coup m’a donc blessée? - -La vie me rit, mes compagnes m’aiment, mes professeurs m’encouragent, -Mlle Vormèse ne cache point l’intérêt qu’elle me porte. - -Alors? - -Depuis trois mois, je m’accoutume à cette existence solitaire; ce n’est -pas de vivre enfermée que je souffre; depuis longtemps je ne vis qu’avec -moi-même. - -C’est un tourment, un besoin confus, mais sans répit, de me dégager de -mes anciens rêves. Le passé me laisse indifférente, tant de choses -nouvelles m’attirent; chaque jour, par une lecture, par un effort, -j’avance vers ce but, encore voilé. - -Est-ce curieux, j’éprouve par l’esprit, un malaise analogue à celui que -tout mon corps subit lorsque je devins jeune fille. - - -16 décembre. - -J’assiste impassible à ce bouleversement de mon être. Là-haut j’ai vu ce -soir l’image de mon état d’âme. Des nuages galopent, fouaillés par le -vent qui se lève; c’est une course insensée à travers le ciel; ils -passent devant la lune qui s’obscurcit, d’autres accourent, puis la -meute fantastique disparaît, dégageant l’astre qui monte, serein vers -son zénith. - - -23 décembre. - -Une chose me frappe à l’École, et me semble la caractéristique de -l’enseignement qu’on nous donne: les Sèvriennes parlent sans cesse de -licence, d’agrégation, jamais de professorat! - -Jamais il n’est question de nos futures élèves. Jamais nos leçons ne -visent l’esprit limité d’enfants de dix à quatorze ans. Foin de -pédagogie théorique, semble-t-on dire, «en forgeant on devient -forgeron», _faber, fabricando_. Sur la fin de notre carrière, nous -serons peut-être capables d’enseigner, simplement, des choses -élémentaires. - -Je me reconnais inapte, au sortir de l’École, à mettre à la portée de -mes gamines, l’histoire du moyen âge que nous étudions en ce moment. - -Un beau sujet de composition écrite que celui-là: _Rôle de l’Église sous -les premiers Carolingiens_. - - -24 décembre, soir. - -Jeanne Viole nous a offert ce soir un punch promotionnel. C’est toujours -tout pareil, on potine, on s’use à dire des riens méchants. J’aime mieux -rester seule deux heures dans ma chambrette. Les bougies ont une clarté -charmante près des fleurs, au milieu des mousselines qui parent mon lit, -mon miroir, ma fenêtre. - -Joie de lire seule et de rêver après, d’aller ailleurs, dans ce monde -qu’ouvre la poésie, comme un autre firmament. - - -Minuit, Noël. - -Les cloches sonnent, les voix fredonnent, le jet d’eau tinte dans la -nuit. Là-haut, glisse dans les nuages, le pâle visage de la Mère. D’un -souffle elle écarte les voiles qui la nimbent, et radieuse se penche -vers la terre. Sous ce regard d’amour, le jet d’eau ploie, ses -broussailles ruisselantes s’écartent, et comme en un berceau de rêve, -l’image incertaine de l’Enfant sourit à l’éclatante image de la Mère. - -O Noëls de mon enfance: - - Courons d’un grand randon - Vers thio petit poupon. - -Je veux former un vœu, exauce-le, petit Jésus de mon enfance: fais que -bientôt je découvre l’étoile qui dirigera ma vie; comme les Bergers et -les Mages, je te le jure, je la suivrai jusqu’où elle me mènera. - - -31 décembre. - -Charlotte viendra demain me voir. J’ai l’influenza, défense de sortir. - -L’École est vide, je me sens perdue. Je n’aime pas les choses qui -finissent, j’ai l’angoisse de quelque chose qui meurt en moi, autour de -moi. - -Adieu, année ancienne, tu me fus propice, que l’année nouvelle soit -encore une année heureuse pour ceux qui me sont chers. - - -1er janvier 189 . - -_Ave_, et pourtant j’ai du chagrin, je ne les verrai point. - -Le médecin est venu: quel bonhomme! un ricaneur; il m’a auscultée, Mme -Jules Ferron l’accompagnait, et son œil curieux s’est vite renseigné sur -le décor de ma chambre. - -Il a plaisanté sur tout, sur mes yeux trop creux, Mme Jules Ferron -silencieuse l’écoutait. En partant, elle m’a tendu la main. Je lui ai -dit merci. - -Charlotte attendait dans la chambre de Berthe; elle n’a pu rester, -l’infirmière l’a renvoyée, et je n’ai rien su d’elle, de lui, si ce -n’est qu’il a de la peine de me savoir malade. Ma chère Lolotte, pour -mes étrennes, vient de m’apporter cette _Diane_ de Gabie qu’il a choisie -à mon intention... Comme c’est bon de savoir, qu’au loin, une amitié -vous cherche. Leur bonheur m’est cher. - - -4 janvier. - -Je ne souffre plus, demain je reprendrai mes cours. - - - - -CHAPITRE XVI - -CES MESSIEURS - - -Le feu flambe, réchauffant la toute petite chambre de Marguerite Triel, -une chambre claire, accueillante comme un frais visage de seize ans. -Partout, à la fenêtre, autour du lit, de la toilette, des mousselines -d’Écosse drapent sur un fond blanc, des feuillages très doux, des fleurs -mauves et jaunes, colchides mélancoliques nées du premier frisson de -l’automne. Quelques photographies cachent le papier banal du «locatis» -fourni par l’État. Au chevet, la sainte Monique d’Ary Scheffer; près du -miroir la belle Vénitienne à sa coiffure, du Titien; à droite de la -cheminée le Bacchus de Vinci, étrange figure, sœur du saint -Jean-Baptiste, indiquant du même doigt l’ombre propice des forêts; à -gauche le portrait de César Borgia, aux lèvres gonflées d’amour, à la -main longue assouplie pour l’épée et la caresse. Sur la table, parmi les -mille riens qu’il faut pour écrire, des portraits de femmes de Carrière, -et la Diane de Gabie, entourée de roses et de capillaires. - -Sur l’étagère, quelques livres souvent ouverts, Euripide, Pascal, -Chénier, la _Salammbô_ de Flaubert, les _Trophées_ de Heredia, _Sagesse_ -de Verlaine. - -Dans cette chambre, tout indique les goûts préférés d’une femme -mystique, inconsciemment voluptueuse. Les fleurs qui s’épanouissent là -semblent se plaire, dans ce logis très _gemüthlich_, comme de beaux vers -parfumant, de pages en pages, un livre chaste et fier. - -Sur une table volante, un service à thé, des sandwichs, des confitures, -attendent la venue des Sèvriennes; la bouilloire devant le feu -chantonne, le bois craque, éclate: en l’absence de l’hôte les esprits -mystérieux du feu et de l’eau conversent, et c’est d’Elle, encore. - -Soudain, des salles de cours, monte un bruit assourdi de chaises -traînées sur le plancher; c’est la fin des conférences, ces Messieurs -sont partis. Tout de suite, les Sèvriennes escaladent les escaliers, se -ruent avec une fureur de bêtes délivrées, vers les études, vers les -couloirs des chambres. - -La porte s’ouvre brusquement, Marguerite essoufflée entre chez elle, -portant quelque chose dans ses bras; Berthe Passy la pourchasse, puis -Renée Diolat, Isabelle, Victoire Nollet s’engouffrent derrière elles. - -Berthe lutte, voulant écarter les bras de Marguerite et lui chiper ce -qu’elle porte. - ---Laisse-moi seulement voir à qui ça ressemble? - ---Non, je ne te le donnerai pas, Berthe, tu me le casserais. - ---Dis-nous son sexe. - ---Celui de son père! - ---Je t’en prie, ma petite Margot, prête-moi ce gosse, je veux être sa -nounou. - -Elle s’assied posément, Marguerite rassurée lui met, sur les genoux, une -poupée vêtue de sa seule chemise. - ---Très chouette le môme, on va le baptiser tout de suite, je ferai le -parrain, reprend Berthe qui dodeline le poupon, puis le fait sauter en -l’air de façon inquiétante. - -Les Sèvriennes, très amusées, se penchent sur elle; la poupée, de son -œil rond qui palpite à chaque saut, semble ahurie d’être le joujou -imprévu de ces grandes filles. - -Isabelle Marlotte tend les bras, elle veut l’avoir à son tour. C’est -gentil ce que d’Aveline a fait là! il n’y a que lui, ici, pour faire des -surprises aussi féminines; donner une poupée à toute une promotion parce -qu’elle travaille trop, mais il est à croquer cet homme! - ---Croquons, mesdemoiselles, croquons. Le morceau est un peu mûr, mais il -se fait rare. Je réclame pour Isabelle le morceau du roi, et se -tournant, gentille, vers celle-ci qui se rebiffe, Berthe ajoute: Allons, -allons, est-ce qu’on ne sait pas que tu l’aimes! - ---Oui, répond Isabelle, qui ne ment jamais, je déteste celles qui ne -l’aiment pas, je hais celles qui l’aiment trop. - ---Oh ma chère, est-ce que tu gardes sa vertu? ne sais-tu pas, qu’avec -lui, une glissade n’est jamais un faux pas! D’Aveline aimer! Renée -sourit à de lointains souvenirs, mais juge inutile de propager les -potins qui croupissent éternellement, comme toutes les mauvaises choses, -dans le passé d’une École. - ---Mon Dieu, qui voudrait se contenter de ses restes, me semblerait peu -difficile. - ---Vous parlez d’or, Victoire. Soigner ses rhumatismes, contempler son -demi-cheveu, adorer l’ombre qu’il est encore; on en ferait une image... -Fi! un professeur de littérature n’est jamais qu’un coucou, pilleur de -nids célèbres: il revient le bec plein et n’offre à sa femelle que la -ponte d’autrui. Où s’arrêtent les réminiscences? _That is the question!_ - ---C’est une diffamation, vilaine gamine, M. d’Aveline ne mérite pas ces -reproches, fait Marguerite un peu agacée d’entendre sans cesse débiner, -par Berthe, le professeur qu’elle préfère. Il est original, son esprit -est bien à lui; il a des mots qu’on voudrait avoir faits. Hier, on m’en -a répété un de ses meilleurs. Vous savez que d’Aveline sollicite la -chaire de poésie française, rue d’Ulm. Il va voir le Directeur, qui n’a -rien de l’intelligente bonté de M. Bersot. - ---Et quels titres avez-vous, monsieur, pour appuyer cette demande? - -Sans sourciller, d’Aveline, faisant allusion aux œuvres de Brunetière, -son compétiteur: - ---Mon Dieu, monsieur le Directeur, il y a des choses qui se pèsent à la -bascule et d’autres à la balance... - ---Ah! très bien! exquis! du pur d’Aveline! s’écrie le groupe des -Sèvriennes: mais Victoire Nollet, rageuse, s’insurge. - ---Vous êtes ma foi bien indulgentes, vous autres. Dès qu’il s’agit de -cet homme, on se pâme: quelle finesse! quelle grâce! quel poète!... -Enfonceur de portes ouvertes, va; vous ne lisez donc rien, pour ne pas -savoir, que tout ce qu’il dit, Sainte-Beuve ou Lemaître l’ont dit avant -lui. - -J’enrage de cet aveuglement; il n’a pour lui que des détails, le joli, -toujours du joli, et parce qu’il a une voix qui vous prend, et vous -retourne, vous en faites un génie. Pas une idée neuve, pas une -trouvaille qui en engendre d’autres; mais Brunetière, c’est une montagne -à côté de la souris! - -Et par-dessus le marché, cet homme a l’esprit faux! - ---Oh! oh! vous allez trop loin, Victoire; en troisième année nous ne -pensons pas autant de mal que vous de M. d’Aveline; vous en reviendrez, -croyez-moi. Le grand mérite de son enseignement littéraire, c’est de -n’être pas dogmatique. Son cours est une causerie qui éveille la pensée, -et la force à s’exprimer dans une langue délicate, simple, savoureuse si -c’est possible. Il nous force à admirer, quoi de plus grand? Il nous -force à comprendre, quoi de plus juste? - ---C’est possible, Renée, vous êtes une ancienne: mais vous jugez son -enseignement, avec des préjugés d’École, dont je suis libérée, moi, -heureusement. - -Son devoir est de faire de nous des professeurs, non des docteurs ès -lettres; par sa méthode, il manque à son devoir. - ---Dis donc, Victoire, pour une stoïcienne tu manques d’impassibilité: ce -rude langage ne viendrait-il pas d’une blessure encore fraîche? Tu en -veux à d’Aveline, avoue-le, parce qu’il te reproche la raideur d’un -esprit étroit, ce n’est pas sa faute si tu ne veux pas t’ouvrir, et si -tu écris, dans tes devoirs sur Rousseau, des phrases comme celle-ci--je -cite textuellement, mesdemoiselles: «Rousseau connut la femme qui s’aime -seule dans une futaie...» - -Berthe rit à pleine gorge, et ce rire cingle Victoire, qui de rouge -devient noire de colère. - ---Elle est historique ta phrase, les générations à l’École, ne -l’oublieront pas. Bast, quand il n’aurait fait que te mettre un peu de -son inexorable clarté dans l’esprit, tu ne devrais pas lui en vouloir. - ---Tu ne sais ce que tu dis, toi, tu es prise comme les autres; tu ne -vois pas que cet homme est un cabotin, oui je le répète, un ca-bo-tin. -Il ne cherche que ficelles pour gagner son public. Vous êtes là, bouche -bée, riant quand il a de l’esprit, pleurant quand il feint d’être ému, -et le cœur à l’envers, parce qu’avec sa voix molle et ses mots -caressants, il vous a dit les malheurs de Myrto ou d’Éryphile! - ---A la porte, à la porte. - ---Non, vous ne m’empêcherez pas de crier ma colère; je vous dis qu’il a -le don de s’émotionner lui-même et de pincer de la guitare, avec autant -d’artifice, qu’Adrienne Chantilly en met à s’évanouir à côté de lui. - ---Oh Victoire, c’est indigne! et deux grosses larmes perlèrent dans les -yeux d’Isabelle Marlotte, que Marguerite entraîna vers la table, mettant -fin à cette querelle qui s’envenimait. - ---Notre thé se refroidit, hâtons-nous de baptiser mon fils; voilà le -Compère, soyez toutes les Commères, donneuses de ce qu’il vous plaira; -mais je supplie Victoire de n’être pas, par rancune, la fée Carabosse de -notre baptême. - -Les Sèvriennes se pressent autour du poupon, déjà revêtu d’une culotte, -taillée dans un mouchoir. - ---Je te donne l’esprit, la bonté, l’éloquence, la veine. Et vous, -Victoire? - -L’austère Victoire hésite; décidément il lui est cruel de souhaiter le -bonheur à cette poupée qui vient de d’Aveline, mais il ne faut pas -désobliger une compagne gentille! - ---La Beauté, murmure-t-elle. - ---Vous me volez, qu’est-ce qu’il me reste alors? - ---Donne-lui ton cœur, répond Berthe, avec un baiser à l’enfant qu’elle -pose triomphalement sur le sucrier. Et baillez-moi la saucisse ou les -cornichons. - ---Boudiou! fait Thérésa qui entre, est-ce que j’arrive trop tard, on ne -débine plus! - -Pendant quelques instants, le silence de la petite chambre n’est troublé -que par le bruit des cuillers, remuant le sucre dans les tasses -brûlantes, les mâchoires dévorent; puis, la première faim apaisée, -tandis que Berthe, à califourchon sur une chaise, grille une cigarette -qu’elle vient d’allumer à celle de Thérésa, Renée distraitement joue -avec le poupon: - ---Je parie que notre cher M. Lepeintre est encore allé déjeuner aux -étangs de Ville d’Avray. J’ai remarqué que chaque fois qu’il met son -costume gris et ses chaussettes de soie rouge, il se hâte de nous donner -campo. - ---Chic alors, le beau général; car il l’a dit, moi je suis le général -Boulanger des Sèvriennes, le beau général se gante en rouge! Porte-t-il -maillot? Hum! fait Berthe, en dessinant avec le pouce, la ligne mince, -si mince, de l’élégant professeur, il doit manquer de plastique pour se -produire sans artifices! - ---Ah! il va aux étangs de Ville d’Avray! Si nous y allions un jeudi, -proposa Marguerite, j’aimerais à voir les paysages de Corot. - ---Nenni, ma belle, les nymphes de Corot courent encore sous bois, et les -rapins les poursuivent. Je gage que si M. Lepeintre s’en va déjeuner -là-bas, c’est pas scrupule d’homme de science, qui veut préparer, de -visu, une leçon sur l’Atalante Spartiate. - ---Que nous importe ce qu’il y va faire! parlez-moi d’un professeur -d’histoire comme M. Lepeintre. Son enseignement est d’une clarté -mathématique, pas de digressions, d’hypothèses imprudentes. Il ne -s’emballe, ni pour Michel-Ange, ni pour Napoléon: il contrôle d’abord, -il affirme ensuite. - ---Assurément, approuve Hortense, qui s’épanouit au souvenir des services -que ce cours d’histoire rend à son militaire, sa méthode est froide, -mais personne ne s’entend comme lui, à débrouiller une période confuse, -et à rendre à chacun ce qui lui est dû. - ---M. Legouff, notre vénérable directeur, nous a affirmé, l’autre jeudi, -que M. Lepeintre était le professeur d’histoire le plus remarquable de -ce temps-ci. En troisième année, nous pensons toutes comme lui; ce -scepticisme rationnel le rend impartial, et nous met en garde contre -l’emballement des Michelet. - ---Nous n’avons pas encore pu nous rendre compte de l’esprit de son -cours, fait Marguerite, en offrant quelques petits beurres à ses -compagnes, mais son érudition n’a rien d’assommant; j’aime le goût très -sûr, le sens philosophique qu’il apporte dans ses études d’art et de -civilisation. Il a le don des idées générales. - ---L’ordonnance de ses leçons, vous le verrez plus tard, fait penser aux -belles compositions d’Ingres, où chaque chose est harmonieusement -placée: plus de dessin que de couleur. - ---Oh oui, en seconde année, on se fanatise pour la logique lumineuse de -cet esprit; il n’est pas jusqu’à sa parole lente, zézayante un peu, qui -n’accentue le relief des différentes parties de son plan. - ---Amen! Amen! trop de louanges mes amies; voulez-vous donc qu’à mon -tour, je fasse mon petit Lepeintre, et crie à votre nez qu’il est -surfait... on ne saurait en dire autant de ce bon Jérôme. Mon paternel -qui l’a vu conférencier, dit qu’il a une tête de faune, et que sa -langue, frétillante comme un dard, brûle de convoitise... encore si la -convoitise en faisait un saint Jean Bouche-d’or. - ---Hélas... - ---Oh! pour celui-là, je vous l’accorde, il est inimaginable: il troque -la robe universitaire contre le casaquin et la plume des troubadours; sa -philosophie embrasse tout, se plie aux cantates patriotiques, aux -sirventois, aux odelettes d’amour, aux mystères religieux, aux drames -historiques!... - ---C’est le portrait de l’Homme-orchestre que tu nous fais-là, Renée! - ---Gavroche, va! il est certain que pour être bon professeur, son esprit -a trop de fougue; Jérôme Pâtre est en retard de cinquante ans, il date -des gilets rouges d’Hernani, sa barbe noire, ses cheveux noirs, ses yeux -noirs, et son teint rouge brique, cette jeunesse si lourdement -conservée, même sa belle âme déclamatoire, ont quelque chose de démodé. -Jusqu’à ses mots, qui feraient encore le bonheur de M. d’Aurévilly... - ---Oh! dis-nous vite, ceux que tu connais; Marguerite les collectionne -dans son journal. - ---Voilà: - -Renan, l’eunuque de la Philosophie. - -Royer-Collard, le garde du corps du Dogmatisme. - -Le sceptique, un feu follet. - -Voltaire, un touche-à-tout de génie. - -La Rochefoucauld, un génie constipé! - -Un fou rire accueille ce dernier trait qui peint M. Pâtre, beaucoup -mieux que toutes les comparaisons de ses élèves, mais Victoire, qui est -de l’opposition, s’attache immédiatement à sa défense. - ---Celui-là est sincère, qu’importe s’il manque de goût! Ah! s’il -canalisait son éloquence... - ---Voilà le point, illustrissime Victoire, canaliser son éloquence, si -l’on ne veut pas tomber dans le verbiage. En attendant le miracle, je -vais à son cours comme j’irais au cirque, pour voir les jeux d’une -habile écuyère: sur son cheval, en galopant, elle fait la révérence, -enlève ses voiles; va-t-elle se déshabiller et se dresser toute nue sur -la bête emballée? Non point. La cloche sonne, le cheval s’arrête, cette -fois encore nous n’avons vu que les oripeaux de la philosophie. - ---Allons bon, ta philosophie, ma chère, ferait un joyeux vis-à-vis, avec -cette reine de village, dont Pascal parle quelque part. Reconnais que, -malgré ses défauts, son cours est passionnant, vous en sortez toutes la -tête en feu! - ---Oui, mais les pieds cloués à la terre, soupire Thérésa! - ---Tu me la bailles belle, Marguerite, as-tu appris, à son cours, un mot -de philosophie? As-tu relu tes notes? Sois franche, vois-tu plus clair -dans ce chemin noir, où l’on se bouscule pour découvrir la vérité? - ---Non, et de cela je lui en veux! c’est une ronde où toutes les idées -tourbillonnent, ivres, comme des mouches sur une cuve de vendange. - ---Jérôme, mon p’tit, peut se vanter de faire mousser ta verve: tu -railles, car tu l’aimes, parce que tu sais que dans ces leçons -d’éloquence... verbeuse, j’en conviens, il met toute son âme, une âme -bonne, naïve, et si pleine d’affection pour nous toutes... - ---Non, je t’arrête, tu es trop indulgente pour le Dieu Pan des -Sèvriennes. - -Laisse-moi dégonfler ma rate, ma pauvre vieille, elle est trop lourde -depuis que je suis raisonnable! «La Philo» vit-elle, comme la -littérature, de l’air du temps et de beaux désespoirs? - -Si elle est la science de la vie, elle doit éclairer nos idées, elle -doit nous donner un tel respect de nous-même, que nous voulions vivre -nos idées. - -Rappelez-vous l’homélie de Mlle Vormèse, qui s’est refusée, par -scrupule, à nous prôner une doctrine plutôt qu’une autre, voulant que -nous fissions seules nos premiers pas, et que notre règle de conduite -fût le fruit de nos études philosophiques! - -Aujourd’hui, je suis aussi bête qu’il y a six mois et je suis moins -tranquille! - -Quand Jérôme explique les Pères de l’Église, j’envie le sort des -Martyrs. Quand il vante les Stoïciens, j’adore Lucrèce; s’il exalte -Épicure, je crois que le Beau pourrait être ma conscience morale. -L’égoïsme de Bentham, me semble vertu; la sympathie de Stuart Mill, me -fait pleurer de tendresse. Perchée sur toutes ces doctrines, je suis le -coq d’une girouette qui pousse son kokoriko à tous les vents. - ---Il y a du vrai, murmure Marguerite, que cette diatribe ramène vers une -souffrance cachée, la science est peut-être un mal. La vraie philosophie -serait-elle de vivre conformément à sa nature? - ---Mais, Berthe, pourquoi n’allez-vous pas consulter Mme Jules Ferron? -fait soudain Victoire, qui depuis un instant serre les lèvres, plisse -son front attentif et rageur. - ---Moi aller la trouver! Lui dire ce que je pense, avec des mots qui -s’embrouillent dans ce charabia scolastique? - -Elle aurait une piètre idée de moi. Je ne veux pas de ses bésicles; -j’aime mieux demander conseil aux arbres, aux vieux rocs, aux nuages de -notre chère forêt. La nature, elle, ne se trompe pas, la nature ne ment -pas! - ---Vous oubliez, ma chère, fait l’autre froissée, que vous serez -professeur, qu’il vous faut une doctrine, que vous en serez responsable. -Pourquoi ne pas vous arrêter à celle que vous voyez à l’œuvre. - ---Qui moi, épouser le Stoïcisme! Ah! ben j’en ai soupé de cette -doctrine, depuis que j’ai vu les gens d’ici se murer le cœur. - -Le Stoïcisme! c’est une doctrine de vieillards, pour qui la résignation -est une fin! - -Mais quand on a toute la vie devant soi, qu’elle vous appelle, les bras -ouverts, moi je m’élance avide d’espoir... et si je tombe, je n’ai pas -honte de pleurer. - ---Ne blâme pas le Stoïcisme, ma chérie, fait gravement Isabelle -Marlotte, dont la figure pensive prend soudain une expression -douloureuse. Nos âmes, parce qu’elles sont trop neuves, ne le -comprennent pas et le jugent inhumain. Les Stoïciens sont des héros, la -grandeur d’âme chez eux, ne peut se mesurer qu’à la taille des -événements. - -Savons-nous au prix de combien de larmes secrètes, de douleurs cachées, -celle que vous repoussez a acquis le droit de proclamer sa Force?... - -Assise au coin du feu, Marguerite chantonne, à la poupée endormie, une -berceuse de Schubert; le bois crépite, éclate, l’eau bouillonne, les -esprits mystérieux du feu et de l’eau accompagnent la musique de leur -rythme léger. - - Dormez, dormez, celle qui vous aime, - Veille sur vous, mes chères amours. - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -Renée Diolat, touchant du doigt l’épaule de Berthe, lui montre -Marguerite perdue dans un songe: - ---La voilà cette sagesse que vous cherchiez si loin... et c’est -d’Aveline qui nous l’envoie. - - - - -CHAPITRE XVII - -JOURNAL DE MARGUERITE - - -20 février 189 . - -Quel est le manège de Jeanne Viole; on la surprend dans les petits coins -avec Mlle Lonjarrey. - -Se confesserait-elle? de quoi, pourquoi? - -De fausses confidences, alors? Avec elle, on en revient toujours à -Marivaux. Mais non un Marivaux léger, qui ne blesse ou ne souffre qu’à -fleur de peau. Le Marivaux qu’elle incarne a plus de rouerie. - -Elle s’est composé un personnage, qu’elle s’apprête à jouer dans la vie: -elle s’essaie ici. Chez elle tout est mensonge, l’esprit sait où il va, -le caractère fuit... - -Elle affecte une nostalgie des Carmels, où les âmes vivent sans cesse -agenouillées devant Dieu, et l’on sait fort bien qu’elle encourage -l’amour de cette malheureuse Angèle Bléraud, qui ne vit, ne respire que -pour elle. - -Quand Jeanne Viole parle des siens, il semble que ce soit de rois en -exil (décidément on voit que son imagination a des lettres) et l’on sait -par Jacqueline, qui est de son pays, que le père Viole est «chand’d’vin» -à Toulon. - -On voit, sur sa table de travail, des livres édifiants: _Le Devoir -présent_, et les livres du pasteur Wagner, très appréciés dans le monde -ministériel. Depuis huit jours, elle limite sa nourriture à table, elle -s’émacie, noircit le dessous de l’œil, brûle avec un peu de fard de -fausses pommettes de poitrinaire. On la regarde, on la plaint, on -l’interroge; elle révèle une si belle âme, que Mme Jules Ferron lui -accorde la faveur d’un entretien! - -Tout le monde serait-il dupe de cette comédienne? - - -24 février. - -Isabelle Marlotte sort d’ici, ce qu’elle vient de me raconter me -confirme la rouerie de Jeanne Viole. - -Elle aussi avait été enjôlée; ce brave cœur avait subi aveuglément le -charme irrésistible, paraît-il, de ces yeux verts, de ces deux fossettes -voluptueuses. Jeanne Viole était si bien entrée dans la vie intime -d’Isabelle, que ses moindres relations lui étaient devenues familières. -Elle a voulu s’en servir, c’est à cela qu’elle vise partout, le truc a -mal réussi. - -N’a-t-elle pas ébauché un mariage, entre une amie d’Isabelle (une jeune -provinciale, un peu excentrique, mais riche, belle, fille unique, dont -le rêve serait de chanter à l’Opéra), et un soi-disant vicomte de X***, -jamais le nom n’a été livré. Ce vicomte était le merle blanc, vieille -noblesse, château en Touraine, grosse fortune, jeune, beau et militaire! -Excentrique lui aussi par-dessus le marché! - -Au premier mot, la jeune fille tombe amoureuse de cet inconnu qui -demande sa main sur sa seule réputation (est-ce assez conte bleu, cette -histoire-là). Une tante, vieille dame fort respectable, assurait Jeanne -Viole, servit d’intermédiaire, on devait se rencontrer dans ses salons -très prochainement. - -Or, renseignements pris, la fortune de la fiancée se trouvant très -ébréchée, et l’excentricité ayant été crûment qualifiée d’esprit fêlé, -par les gens qui renseignaient, le merle blanc se retira: sans -explication, sans excuse, le voilà parti. - -Fureur de la jeune fille qui, se voyant déjà vicomtesse, étudiait le -blason. - -La tante de Jeanne Viole propose un autre mari, puis deux, puis trois, -avec une telle insistance, qu’un beau matin la mère et la fille -débarquent sans prévenir, et tombent dans le guêpier d’une agence -matrimoniale. - -Isabelle Marlotte, indignée, vient de gifler la belle Viole, qui se -morfond de colère, et certainement se vengera. - -Jusqu’où ne montera-t-elle pas, puisque voilà le premier échelon de la -duperie franchi. - - -27 février. - -Je travaille avec allégresse, mon travail est bon. Je sens peu à peu que -l’instruction que j’acquiers n’est plus cet amas de marchandises -empilées dans un hall spacieux; j’ai conscience d’ouvrir mon esprit à un -monde nouveau, de le déchiffrer, et de m’agrandir au contact de la -pensée humaine. - -Derrière moi, je laisse les dépouilles de l’être que j’étais encore, en -entrant à l’École; mais le chemin parcouru, hélas! est de ceux qu’on ne -retrouve jamais. - - -28 février. - -Une image: - -En des temps barbares, les chasseurs d’élans dressèrent, comme un -trophée de chasse, le long d’une route, les bois de leurs victimes; -chaque andouiller porte d’autres ramures, le nid de merle est si large -qu’il supporterait aisément l’épieu meurtrier. Au-dessus de l’avenue, -passe dans une gloire nuageuse, le cimier de l’ancêtre... Et dans le -parc ce sont les arbres défeuillés sous la lune d’or. Est-ce beau -l’imagination! - - -1er mars. - -Ah! si la vagabonde se bornait à chercher des images. Mais elle va, elle -va, elle crée l’avenir, l’arrange si radieux ou si triste, que selon les -jours, je soulèverais des mondes, ou je resterais là, anéantie. - -Charlotte ne comprend rien à cette nervosité; elle est si calme, si -fraternellement amie de son fiancé! Moi je n’aimerai jamais ainsi, si -j’aime! Pourquoi penser à ces choses: aimer, ce serait une folie, je ne -serais plus à mes livres, à ma tâche, et je me suis vouée à -l’Enseignement. - -A quoi bon souhaiter qu’on m’aime, leur amitié me suffit. Charlotte a -confiance en moi, Henri Dolfière me témoigne sans cesse son estime et sa -sympathie par des riens qui me vont au cœur. Je l’admire, je crois qu’il -y a en lui la promesse d’un avenir magnifique. Je l’ai revu deux fois -cet hiver, il m’a déjà conté ses projets de statues, expliqué ses rêves, -ses habitudes de travail... Quel être mystérieux, attirant qu’un -artiste! - -Si j’aime jamais, ce ne sera qu’un poète ou un artiste: il sera simple -et bon comme le fiancé de mon amie. - - - - -CHAPITRE XVIII - - -_Berthe Passy à son père, M. Jules Passy, poète, à Barbizon._ - -«12 avril. - -»Mon vieux Jules, - -»Il y a bien du nouveau ici, ce coquin de printemps fait des siennes! -L’École est tout en émoi depuis que les bourgeons s’ouvrent et que les -ministres viennent. - -»Nous avons été cette semaine en grand tralala. Je suis estomirée de -l’effet qu’un homme produit, dès qu’il est ministre. Nous étions toutes -comme M. Jourdain devant les Mamamoutchis. Mais quelle déplorable -éducation est la mienne, au fond de mon sac, je n’avais pas de quoi -faire une harangue, à peine un tout petit mot sec, pour l’assurer de mon -dévouement! - -»Mais dès qu’il a été parti, l’esprit m’est revenu avec une cabriole, et -je leur ai chanté la chanson du troupier. - - Elle retroussa sa queue - Et s’assit sur un banc, - Fit un panier de c... - Pour Mossieur l’Président. - Elle a de l’entendement, - Cette bique! - Elle a de l’entendement. - -»Il y avait de quoi me fourrer au clou. La vieille Lonjarrey en a ri aux -larmes, et m’a mouillé la joue d’une goutte de marc: j’étais dans la -note! - -»Le ministre n’a pas été le bienvenu. Qu’avait-il besoin de passer en -revue nos binettes? On lui a bien fait voir que ce qui se passe chez -nous ne le regarde pas. Mais il y avait eu du bruit dans Landerneau, on -parlait de guerre ouverte, de démission... tout ça courait de bouche en -bouche, avec des chut, des n’en dites rien, gardez-moi le secret. Le -soir même, nous pleurions l’École à deux doigts de sa perte! - -»Je m’apprêtais à te rejoindre _pedibus cum jambis_, mon baluchon sur -l’épaule, quand les ministres sont venus. - -»Rassure-toi donc, mon vieux, j’en ai pour deux ans encore à vivre aux -frais de la princesse. - -»Le ministère est dans la dèche, on réclame des économies; on devait -nous manger les premières, c’était une prévenance, sans doute, que de -venir nous demander à quelle sauce nous voulions être mangées. - -»Notre jeunesse a parlé pour nous, cette fois on nous fait grâce. - -»Ne trouves-tu pas qu’un ministre, qui se respecte, devrait toujours -paraître en public, avec la robe de Mazarin, (ces choses-là devraient -faire partie du garde-meuble) un ministre en pardessus, ça manque au -décorum de l’histoire: comment le populo aurait-il confiance, dans un -ministre qui n’a pas d’uniforme! - -»Enfin, pour un ministre en bourgeois, le nôtre avait belle tournure. -Son monocle à l’œil, il voletait d’une élève à l’autre, d’une classe au -jardin, avec de petits gestes surpris, satisfaits, mesurant tout, de son -œil supplémentaire. - -»Ah! si nous avions eu le temps de faire connaissance, ce jour-là, -Sèvres fournissait à la France soixante directrices nouvelles; un mot de -lui, on nous créait des lycées! - -»Mais la Veuve était là. - -»Elle trottinait devant ces Messieurs, toussant, faisant sonner le pas -du maître. Le ministre suivait, les yeux sur ses bas blancs et ses gros -petits pieds. M. Gréard et M. Rabier accompagnaient le convoi! - -»D’une voix sèche, en passant, notre Mère nommait: bibliothèque, salle -d’étude, matériel du cours de coupe, classe, chambre d’élève... - -»Voyons, insistait le Ministre. - -»Crois-tu que l’Excellence a chipé un gâteau dans la chambre de Myriam -Lévis! Quelle tête a dû faire la Veuve! - -»Tout de même c’est un bon garçon, ce ministre. Le plus joli de -l’histoire, ce n’est pas d’avoir vu le pipelet endosser l’habit bleu (ô -bleu de Sèvres), ni d’avoir contemplé l’air rogue, l’air à la Diogène -parlant au fils du Soleil, de notre très illustre directrice; le clou de -la journée, ça été l’ingénieux manège des élèves qui vont quitter -l’École. - -»Ah! mon pauvre vieux, pour qui sait regarder, il n’y a pas grande -différence entre l’École et ce Monde qu’on nous apprend à mépriser. Pour -être en République, on ne renie pas le vieil esprit de cour; il faut se -pousser dans le monde, j’en vois qui déjà y travaillent, tous les moyens -sont bons. - -»Ces demoiselles avaient soigné la tenue du jour, robe noire sans -fanfreluche ni dentelle, chignon provocant, regard velouté, vraie tenue -d’examen, faite pour donner aux juges l’envie d’admirer ce qu’on prend -trop de soin à leur dérober. - -»La tête sur leurs livres, elles dévoraient Port-Royal, Pascal, Mme de -Maintenon. L’École n’avait plus assez de bouquins jansénistes ou -pédagogiques! - -»J’ai mis les miens aux enchères, ça m’a rapporté trente bûches pour me -chauffer cet hiver. - -»Pense donc: M. Rabier est un philosophe protestant et M. Gréard se tue -à faire de Mme de Maintenon, la matriarche de l’Université! - -»Dans tout ça, la barbe brune du ministre a été négligée; il n’a pas -fait de livre, lui, et de plus il n’est que la roue de rechange du -chariot universitaire. Mais au bout d’une heure, toutes ces demoiselles -étaient amoureuses des grands yeux noirs de M. Rabier, ou du fin profil -XVIIIe siècle de M. Gréard. - -»Allons, il y aura cette année quelques débuts à Paris. - -»Et puis, le vent verse sur l’École des effluves printaniers. Depuis que -les feuilles poussent, on a du vague à l’âme, et Jérôme, notre fidèle -Jérôme, fait l’école buissonnière en quête du «rossignou.» - -»Il est venu à neuf heures du soir faire son cours. Quelques élèves -étaient couchées, les autres éparpillées dans la maison. On sonne la -cloche! Vite, sur les chemises de nuit, on jette un tablier, un châle. -Les frisettes du lendemain se dépapillottent, et au petit bonheur on se -faufile dans la salle, pour écouter la plus brillante, la plus -fougueuse, la plus lyrique improvisation sur l’Amour. - -»Dehors des nuées d’étoiles palpitaient, ça sentait bon comme dans les -rêves de Shakespeare. - -»Il a parlé de l’amour dans la nature, loi suprême de la vie, du -rossignol se mourant pour sa femelle. Il s’emballait, et comme nous -avons droit de discuter, je l’ai taquiné pour qu’il allât plus loin, et -à propos du sentimentalisme chez Gœthe, j’ai défendu la Charlotte de -Werther, ce qui m’a valu cette riposte: - -»--Alors, Mlle Passy, vous serez de celles qui ménagent la chèvre et le -chou. - -»Pouf! - -»Il flamboyait, sa barbe noire, plus noire encore, un vrai diable, papa. -A la fin je n’osais plus le regarder, sa langue pointue, frétillante, -gigotait si vite, que j’en avais le vertige. Il ne tenait plus en place, -bondissant sur l’estrade, prenant sa chaise, la quittant, frappant la -table, toujours en gestes parallèles, appuyant sa démonstration d’un: -Voilà le point, mesdemoiselles!... - -»Tout à coup, un rayon de lumière a fait miroiter, au bout de sa chaîne -de montre, un long cheveu de femme. Était-il noir ou blond? Personne n’a -pu le reconnaître, mais le fou rire m’a prise, j’ai feint de parler à -Marguerite Triel. - -»--Vous disiez, mademoiselle?... Allons dites, dites, j’aime qu’on me -contredise. - -»Et moi, hypocritement:--J’affirmais, monsieur, qu’une femme ne peut -être heureuse, que si elle est une Célimène. - -»Lui:--Célimène, mademoiselle, y pensez-vous! Mais c’est une dévoreuse -de cœurs! une cannibale! C’est l’éternel bourreau! - -»Ah! voilà bien les femmes! - -»Non, non, mesdemoiselles, ne soyez jamais des Célimènes. Soyez des -femmes, aimez, soyez aimées. - -»La femme, voyez-vous, il n’y a que ça. C’est l’être de «boté», de -toutes les «botés». Et je ne parle pas de cette «boté» fade et -conventionnelle, mais d’une «boté» saine et habitable... - -»Heureusement il n’y avait pas de lune! Curieux, tu voudrais bien savoir -de quoi nous avons rêvé cette nuit-là. - -»Je te réserve le trait de la fin, un trait monstrueux qui te donnera -l’idée nette du stoïcisme sèvrien: - -»Victoire Nollet (tu sais ce chronomètre à siphon), a perdu brusquement -sa petite sœur. On est venu la prévenir quelques instants avant de faire -sa leçon d’histoire. Elle est allée tout droit chez Mme Jules Ferron et -lui a dit: - -»--Madame, ma sœur vient de mourir, voudriez-vous me permettre de partir -après avoir fait ma leçon. - -»Mme Jules Ferron lui a serré la main. - -»On admire beaucoup ici cette énergie, que moi j’appelle du sans-cœur! - -»Enfin, les vacances de Pâques approchent, je vais donc te rejoindre, -mon bon vieux; avec Rosalie, nous aurons vite fait de repasser et de -raccommoder ton linge, à moins que, par économie, tu n’aies fait comme -la reine Isabelle; ou bien comme l’ami Pierre, allant chaque semaine, -laver sa chemise dans le joli petit lavoir, sous bois. - -»Ah! si tu ne m’avais pas! et si tu ne m’avais pas donné, sans le -vouloir, de la raison pour quatre! - -»A bientôt, mon p’a; on va polissonner dans la forêt, et lézarder à plat -ventre sur les mousses. Tu me dénicheras une couvée de merles, je les -lâcherai dans le parc, quand ils sauront siffler les plus jolies -chansons. - -»Un p’tit bécot, de ma bouche toute ronde, - -»TA PÉPINETTE.» - - - - -CHAPITRE XIX - -JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL - - -14 avril 189 . - -Je suis bien contente. Berthe a eu les honneurs de la première visite de -M. Legouff, notre directeur. - -Il est venu aujourd’hui au cours de M. Lepeintre, nous étions tout -regards, tout oreilles. - -Voilà le premier Académicien que je vois! - -C’est un petit homme sec, sec comme sarment de vigne, vendanges faites, -avec de petits poils autour de la tête. Sa peau est si ratatinée, qu’on -lui donnerait cent ans, mais il est encore droit, alerte, sanglé dans -une redingote vert-bouteille, avec des galoches aux pieds, sans doute -pour l’empêcher de s’envoler au premier coup de vent. - -Il semble porter le costume de son premier drame, pantalon puce, -redingote vert fané, gilet croisé, faux-col en collerette, gibus aux -ailes retroussées. - -Et ce vieillard-là fut enfant avec Musset, Hugo, Lamartine! on dit que -sur eux, il a mille détails à conter. - -Berthe tremblait; bonnement, pour la rassurer, et peut-être aussi pour -mieux l’entendre, il lui a pris la main: Ar-ti-cu-lez mieux, mon enfant. -Ses yeux, sous les paupières retombantes, l’encourageaient d’un si -gentil sourire. - -Nous aurions voulu être toutes à la place de Berthe. Mais je suis -contente que ce soit elle qui ait recueilli les félicitations de M. -Legouff, après une conférence très vive, solide, bien composée, sur les -«Maures en Andalousie». - -Mme Jules Ferron, est-ce un hasard, n’assistait pas au cours. M. Legouff -est parti avec M. Lepeintre, qui l’emmenait en «troisième année». - -Il nous a laissé une impression charmante, celle que ferait un bon -grand-père, très savant, très illustre, qui aimerait à donner à ses -petits-enfants d’adoption, le meilleur de son esprit, et un peu de son -cœur. - -Comme nous l’aimerons en «troisième année», puisqu’il ne vient à -l’École, que pour aider de ses conseils les futures agrégées. - - -18 avril. - -Voici Pâques; je pars en vacances, j’irai à Barbizon voir Berthe et son -père, puis je rejoindrai Charlotte et son fiancé, nous avons tout un -programme de promenades à faire dans Paris. - -Mon cœur bat trop vite, comme je vais être heureuse avec eux. - - -Barbizon, jour de Pâques. - -Il pleut, pas moyen de courir en forêt, nous restons là, calfeutrés dans -la chambre; Berthe déclame _Salammbô_, M. Passy somnole dans un vieux -fauteuil mal rempaillé, sa chatte entre les bras. J’écoute, mais ma -pensée est loin, elle tournaille obstinément, autour d’une autre chambre -que j’aime, où vit, où respire, où travaille si joyeusement Charlotte. -Ma pensée les voit, je leur ris. Il fait bon ici près de Berthe, mais je -voudrais être là-bas, auprès d’eux. - - -22 avril. - -Il pleut; entre ciel et terre, c’est une trame mouvante que brode le -feuillage des grands chênes, et que déchire--avec quelle joie -barbare--le vent, le vent qui viole la forêt, le vent qui tue les nids. -C’est sur les cailloux du chemin, dans l’herbe, les rigoles, une lente -ritournelle, un fredon mélancolique d’êtres invisibles, qui se -plaignent: eux aussi souffrent! Ainsi la Douleur est partout! Et cette -trame grise, entre ciel et terre, comme un voile obscurci, enveloppe -notre souffrance et celle de l’univers. - - -23 avril. - -La Forêt a dit: «Il faut avoir pitié!» Je pense aussi que les plus -hautes leçons, les leçons de grandeur d’âme, c’est la Mer, la Forêt, la -Montagne qui nous les donnent. - - -24 avril. - -M’y voici, dans cette vieille rue Saint-Jacques, où habite Charlotte; je -n’arriverai jamais assez tôt, pour leur offrir les premiers rameaux de -«joli bois», que le père de Berthe est allé me cueillir, ce matin, dans -la forêt. - -L’étrange et brave cœur: il est bien l’image complète de l’ébauche -qu’est Berthe; à vivre près de lui, on ne songe plus au ridicule de ses -habits, à la singularité des papillotes. Il vit en communion avec la -nature, simplement; c’est cette sincérité, cette bonté qui seront dans -la vie la grande force de Berthe. - -A table, on cause de mon voyage à Barbizon, les fleurs embaument, M. -Dolfière a voulu que je lui fleurisse sa boutonnière; Charlotte, avec -ses dents, a coupé le brin que j’ai piqué ensuite au veston de son -fiancé. - - -25 avril. - -Visite au Luxembourg: nous avons regardé longuement le saint -Jean-Baptiste de Rodin, et sa Danaïde. Puis les Puvis de Chavannes, les -Carrière, les très rares tableaux de l’École impressionniste. C’est un -éblouissement. Il nous a expliqué, à toutes deux, les tendances modernes -de l’art, le retour à la nature, à l’admiration du vrai, à la plastique -sincère des êtres vivants. - - -26 avril. - -Je rentre heureuse à l’École. Pendant ces vacances, trois choses ont -remué en moi les sources profondes; trois choses ont surgi, qui vont -dominer, je le sens, ma vie de Sèvrienne. - -La pitié pour ce qui souffre. - -L’amour du beau. - -L’impérieux besoin de me retrouver, moi aussi, dans un autre cœur. - - - - -CHAPITRE XX - -JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL - - -15 mai. - -Je travaille fiévreusement; les jours passent sans durée, je suis avide -d’aller sans cesse plus avant, je dévore la bibliothèque. J’abandonne à -d’Aveline le soin de me rapprendre mes classiques, je les ai tant, tant -rabâchés depuis mon brevet supérieur, que je finis par les considérer, -comme M. de Goncourt considérait l’antiquité: «ce pain des professeurs». - -Tous mes jeudis, en revenant de notre promenade dans les bois, je lis -les œuvres de nos poètes contemporains, en remontant à Musset, puis à -Sully-Prud’homme, à Leconte de Lisle que j’ignore. - -Comme ceux-là sont près de mon âme, près de mes yeux. Il n’y a pas à -dire, même dans les œuvres du divin Racine, il y a une phraséologie de -bonne compagnie, une majesté dans l’allure des tirades, comme dans le -mouvement des personnages, qui glacent l’émotion très profonde du drame. - -Il faut la simplicité, la mesure, l’émotion contenue, mais qu’on sent si -profonde, de Mlle Bartet pour ressusciter, au bout de deux cents ans, -l’Iphigénie rêvée par Racine. - -Sa voix, la noblesse de sa résignation, la réserve de son ingénuité, -l’autre jour m’ont bouleversée. C’est la première fois que j’ai senti, -au théâtre, une âme souffrir sincèrement: et c’est la divine Bartet qui -fait ce miracle de ranimer la momie qu’était devenue, pour nous, l’œuvre -de Racine. - -Je lui ai écrit, le soir même, mon admiration, ma reconnaissance aussi. -Était-ce bien correct? - -Faut-il toujours vivre guindée par cette correction qui vous prive si -souvent du plaisir d’avouer sans détour ce qui plaît, ce qui émeut? - - -20 mai. - -Bartet m’a répondu un mot charmant; je le fixe, comme une fleur, à cette -page de mon journal. - - -1er juin. - -Est-ce gentil, Bartet m’envoie une baignoire pour la matinée de dimanche -aux Français, on joue: _On ne badine pas avec l’amour_. Je préviens -Charlotte et son fiancé. - - -4 juin soir. - -Elle a été exquise, l’austère Camille, l’égarée, celle qu’une expérience -prématurée déflore, cruelle et candide, se jouant sans scrupule de l’âme -de Rosette, de l’âme de Perdican. - -Mais pourquoi cette comédie de Musset, si émouvante à la lecture, si à -la fois rêve et réalité, devient-elle obscure à la scène; Charlotte et -moi nous avons eu la même impression, comme si ce théâtre, écrit pour -les délicats, n’était vraiment clair, vraiment dramatique, que lu en -silence. - -Même ces passages exquis, cette poésie que l’âme de Perdican jette sur -les souvenirs de son enfance, sur l’étang, les arbres qu’il retrouve si -petits: à la scène, quoique dits par Le Bargy, cela paraît déclamatoire. - -Je crois que le mystère d’une lecture convient mieux au théâtre de -Musset, que le jeu, souvent médiocre, des artistes qui l’interprètent. - -Henri Dolfière m’avoue qu’il est venu là pour me voir, mais qu’il a -horreur des bonshommes et des bonnes femmes des Français. - -Je lui ai parlé de mes lectures, il m’a demandé de ne pas lire -Baudelaire; pourquoi? parce qu’il aurait regret, que _les Fleurs du Mal_ -laissassent leur ombre sur ma pensée. - -Non, non, je ne lirai pas ce livre, il m’est doux d’obéir à ce désir, si -délicat, d’un ami. - - -Fin juin. - -Je ne sais même plus le jour qu’il faudrait marquer en haut de cette -page. Le temps file, monotone, fécond. Nous arrivons au bout de notre -programme. Ma première année sera finie dans un mois, j’en suis -surprise! - -Comment, il y a un an que je chevauche mon rayon d’or, étonnée, -radieuse, cueillant à pleines mains les souvenirs qui parfument ma -route. - -Je ris de la gloriole des premiers jours, quand je faisais mettre sur ma -carte, ce titre de Sèvrienne, dont j’étais plus fière que de six -quartiers de noblesse! - -Au fond, je suis très individualiste, j’ai l’orgueil de vouloir être -quelqu’un, de faire moi-même ma vie présente, ma vie future. - -Ai-je bien profité de cette année de travail? - -Mes professeurs disent oui, je partirai avec des compliments plein mes -poches. Mais je ne suis pas satisfaite. J’ai conscience de temps perdu, -de mauvaises habitudes d’esprit, que je n’ai pas corrigées par paresse. -Je me fais l’effet d’être toujours en location, de ne pouvoir encore me -mettre dans mes meubles. - -Ce que je pense n’est pas entièrement à moi. Ma maison est faite de bric -et de broc, arrangée peut-être avec chic. Ceux qui m’écoutent ont -l’illusion d’entendre des choses personnelles: je rougis de mes larcins. -Je voudrais payer mes idées par un effort vigoureux, et sculpter mes -meubles, après les avoir construits moi-même, pour les besoins de ma -maison. - -Je ne voudrais pas que mes élèves, plus tard, ne vissent en moi qu’un -_Manuel de l’École de Sèvres_. - -Tout mon travail de seconde année tendra vers ce but; il est grand temps -d’être autre chose qu’un brillant esprit d’assimilation. - -Et puis, je ne veux pas séparer l’effort de mon esprit, de l’effort de -ma conscience; si jamais le grand principe de l’étude a été donné, c’est -bien par cette vertueuse femme que nous fréquentons trop peu: Eugénie de -Guérin. - - Je lis non pour m’instruire, mais pour m’élever. - -Son journal devrait avoir la place d’honneur, dans nos chambres de -jeunes filles; il nous redirait, lui, d’être probes, d’écarter toutes -les lectures qui peuvent souiller nos âmes, de sauvegarder, comme un -bien inestimable, la pureté. - - -1er juillet. - -J’ai eu trois ou quatre fois, la joie de faire une très bonne leçon. Ces -jours-là, j’ai connu le paradis: je me sentais soulevée, frémissante, -avide d’atteindre à la perfection. - -C’était un contentement délicieux, que je savourais dans mon for -intérieur. Je me surprenais à rire, du même petit rire qu’a ma -conscience, après une bonne action. - -Les jours qui suivaient, c’était une sérénité paresseuse, j’envisageais -l’avenir sans inquiétude, comme si le succès était désormais -infaillible. - -Tout me paraissait facile, je me sentais des épaules à soulever le -monde. - -Mais que de jours mornes, où, le cœur serré, je n’osais plus me réjouir, -doutant de moi-même, maltraitant mes professeurs, croyant à la -malchance, nerveuse, irritable et si malheureuse que j’aurais voulu -mourir... parce qu’une leçon ne valait rien. - -Je n’ai pas le courage de Berthe, qui ne se laisse déprimer par aucune -injustice. D’Aveline la goûte peu; cet esprit frondeur, irrégulier, -cette parole trop prompte, et souvent éclairée de mots que lui fournit -le lexique paternel, choquent le puriste, un peu étroit, qu’est notre -professeur. - -Moi, je reste désarmée devant un jugement sévère: l’idéal serait d’être -le personnage pondéré, si réfléchi, qu’est Victoire Nollet; celle-là -plane dans une impassibilité stoïcienne, au-dessus des bourrasques de -notre vie scolaire. - -Il se fait, dans l’ordre de la promotion, un mouvement sensible. -Adrienne Chantilly ne tient plus la tête de la classe; nos professeurs -ont vite percé le fragile tissu de son esprit. Seuls, des -évanouissements propices et le jeu de paupières, dupent encore M. -d’Aveline. - -Victoire monte, monte; Jeanne Viole travaille et mène de front une -tactique fort intelligente, qui lui gagne ici des sympathies utiles. -Bléraud est nulle; Hortense ne travaille que pour Ugène; Thérésa est -moyenne, Berthe inégale. - -En somme, la lutte pour le nº 1 de la licence est bien limitée entre -Victoire Nollet et moi. - - -10 juillet. - -Nous y pensons déjà: ce matin les élèves de deuxième et de troisième -année, sciences et lettres, sont parties pour la Sorbonne, où ont lieu -les examens d’agrégation et de licence. - -Dès six heures du matin, le désarroi était dans l’École: de grandes -voitures Cook, à postillons, stoppaient devant les grilles; nous étions -toutes levées, aidant nos compagnes, leur faisant du café, des rôties. -Elles sont vertes, ou si pâles, que les flacons de sels circulent. Vite -on les met en voiture: «Cherchez sur la route, un bossu, un soldat, une -femme grosse, leur crie Berthe, et tout ira bien.» - -Les voitures enfilent l’avenue, tournent brusquement sur la route, les -voilà parties, nous agitons encore nos mouchoirs. - -Isabelle et Renée m’ont fait peine à voir. Myriam s’est trouvée mal. - -Ce départ pour les examens me bouleverse. - -Il y avait quelque chose d’héroïque, dans le sourire confiant qui -passait, une seconde, sur ces pauvres figures tirées, fiévreuses, dont -les yeux criaient grâce. Cette seconde était celle du baiser que Mme -Jules Ferron donnait à chaque Sèvrienne. - -Elle était descendue jusqu’au perron d’honneur, nous étions toutes -groupées au bas des marches, la regardant, si pâle, elle aussi, dans sa -robe noire, debout au seuil de la maison. - -A cet instant, elle eut l’attitude hautaine du chef, qui veut donner son -âme à celles qui partent, et c’est le cœur battant, que chaque élève a -reçu son baiser. - -Voilà quel viatique elles emportent! - -Je crois à son efficacité. - - -18 juillet. - -Nous sommes dans l’attente du résultat. - -Renée dit qu’elle n’a pas su traiter son sujet de littérature! - -«_Hugo et Lamartine peuvent-ils être appelés des classiques?_» - -Quant à Isabelle, elle est sûre d’avoir dit des sottises, dans sa -composition de philosophie: «_Quelle place faut-il faire aux beaux-arts, -dans l’éducation des femmes._» - -Aucune, a-t-elle répondu. - -Myriam a porté une feuille blanche au jury, puis s’est retirée. - - -19 juillet. - -Je gagne mon pari, elles sont admissibles. Renée a vite sauté sur mes -_Contes grecs_ de Marnille, que je lui avais promis. Elle adore l’esprit -de ce conteur, qui est l’auteur aussi, de la plus intelligente, de la -plus amusante histoire grecque. - -Ma joie, demain, sera complète. - - -20 juillet. - -Charlotte est reçue. - -C’est dans ma chambre, où ils m’attendaient tous les deux (pour épargner -à ma Lolotte l’angoisse de voir passer ce feuillet blanc, qui affiche si -peu de noms à la porte de l’École), que je leur ai annoncé la bonne -nouvelle. - -En route, j’avais croisé d’Aveline, qui m’avait dit tout de suite le -résultat; il voulait me parler de moi, me serrant si affectueusement la -main. Mais je brûlais de me sauver, d’aller les rejoindre, j’ai crié: -merci, merci, et au galop, je suis revenue dans ma chambre. - -Nous étions ivres tous les trois, Charlotte pleurait, je riais, lui nous -tenait chacune par la main, et confondant nos mains dans un même baiser: - -«Vivent les Sèvriennes, vive Mlle Lonjarrey, hourrah pour Marguerite -Triel.» - -En partant, il m’a dit: - ---«Maintenant que Charlotte va être un peu plus votre sœur, -mademoiselle, voulez-vous me faire la grâce de m’accepter pour ami. - ---»Oh! oui, ai-je répondu, en y mettant tout mon cœur.» - -Charlotte nous regardait avec des yeux ravis. - ---«Tu sais qu’il t’adore, et qu’il veut dans un médaillon sculpter nos -deux profils.» - -Je me suis sentie rougir. - - -25 juillet. - -Il était écrit que j’aurais un ami! - -L’amitié d’Henri me comble de joie; son esprit me plaît, son cœur me -plaît. J’aime son passé de travail, d’efforts souvent pénibles -(Charlotte me l’a dit), pour réaliser le beau rêve de l’artiste. Je -l’aime d’avoir choisi l’être sincère et tendre qu’est Charlotte, pour en -faire le compagnon de toute sa vie. - -Puis, je crois bien que, sans tout cela, je l’aimerais, parce que je -sens qu’il m’aime. - - -29 juillet. - -Voici les dernières lignes que j’écris à Sèvres. - -Demain, nous quitterons toutes l’École, pour aller en vacances. Je ne -m’en réjouis point. Je voudrais demeurer ici toujours. - -Si nous sommes des Bénédictines laïques, il est si doux de l’être. - -Il faudra s’en aller tout à fait dans deux ans; déjà cette pensée me -déchire. On est si bien sous ce toit, près des beaux arbres, près du jet -d’eau où chuchotent des voix anciennes, parmi les livres rangés dans les -vitrines blanches, sous les écussons blancs enguirlandés de lys. -Chercher les idées qui volent, du portrait de Louis XV à ce qui fut -jadis le médaillon de la Marquise, chercher son visage dans les hautes -glaces, et s’y voir encore fraîche. Ignorer la vie, n’en connaître que -les on dit des poètes et des penseurs, vivre de ses seules émotions. - -Quel rêve! - -Adieu, chère petite chambre que je ne retrouverai pas en revenant; une -autre prendra ma place, et ne saura pas combien tu me plaisais: j’ai -voulu que ta parure, ces mousselines, ces fleurs, ces photographies -fussent un reflet de moi-même; c’est un peu de mon âme, chère petite -chambre, que je t’ai donné là. - -Je m’en vais, le cœur gros des souvenirs que je te laisse, j’avais fait -mon nid; malgré moi, je l’abandonne, je pars, déjà je n’ose plus me -retourner. - -Adieu, adieu, si les choses ont des yeux, si les choses gardent mémoire -de ce qui passe, souviens-toi, qu’ici nos mains fraternellement se sont -unies, et que plus rien, jamais, ne détachera la mienne de celle qui la -cherchait. - - - - -CHAPITRE XXI - - -_Rapport de Mlle Lonjarrey, surveillante à l’École de Sèvres à Mme Jules -Ferron._ - -«Madame, - -»Vous m’avez chargée, l’année finie, de vous adresser un rapport -confidentiel, qui puisse compléter le dossier des élèves, que j’ai sous -ma surveillance. - -»Le voici. - -»D’une façon générale, je ne trouve pas dans cette promotion, la -discipline et le respect nécessaires, comme vous nous le dites souvent, -madame, à toute œuvre intellectuelle et morale. Presque toutes ces -demoiselles sont d’esprit léger, remuant. Elles aiment la parure, et -leur jeunesse accorde une créance inimaginable à la plus-value d’une -fraîcheur passagère. Elles attachent du prix à des détails, et semblent -ignorer que la vraie vie de l’École, est celle où vous les conviez, -madame, dans les hautes sphères de la méditation et du recueillement. - -»Je m’efforce de le leur faire comprendre. Je ne désespère pas de voir -aboutir la conversion que j’ai entreprise. - -»Voici donc ce que je puis vous dire sur chacune de nos Sèvriennes: - - -» Mlle Chantilly a, au plus haut degré, le souci de sa taille et de son -ajustement. Orgueilleuse de ses prérogatives de première, elle s’imagine -que sa présence, au milieu de nous, augmente la gloire de l’École. - -»Au surplus, je la soupçonne de n’avoir aucune vocation pour -l’Enseignement, de viser à autre chose, en se servant de l’École comme -d’un tremplin, si j’ose m’exprimer ainsi. - -»Si j’en crois les confidences de qui vous savez, son entreprise serait -de compromettre un de ces Messieurs, puis de s’en faire épouser. Elle -aurait jeté, à cet effet, son dévolu, sur M. d’Aveline. - -»Comptez, madame, sur ma vigilance. - - -»Mlle Triel, gentille jeune fille, douce, timide, bien élevée, un peu -trop sauvage. S’ignore elle-même. Travaille beaucoup, sans bruit. Promet -d’être un professeur solide et modeste. Je n’ai rien à ajouter. - - -»Mlle Nollet mérite en tout point l’estime dont vous voulez bien -l’honorer, madame. Depuis le malheur qui l’a frappée, je ne l’ai pas -surprise une seule fois à pleurer; même, Mlle Vormèse lui ayant demandé -ce qu’elle pourrait faire pour l’aider dans sa peine, Mlle Nollet a prié -Mlle Vormèse de vouloir bien lui permettre de travailler l’allemand avec -elle, en vue de sa licence. Elle est donc tout à l’étude. - -»Sa santé reste déplorable, la crise attendue ne se déclare pas, malgré -les douches glacées que, sur l’ordre du docteur, l’infirmière lui -administre tous les jours que Dieu fait. Enfin! - -»J’ai plaisir à insister sur le labeur, sur l’énergie de cette jeune -fille, qui témoigne d’une nature virile, bien préparée à recevoir la -manne stoïcienne. - - -»Mlle Viole, une de nos bonnes élèves, serviable, droite, méfiante -d’elle-même, demandant à plus expérimentée qu’elle l’appui d’un conseil. - -»Elle cherche sa voie. N’osant s’adresser à vous, madame, par un -sentiment de touchant respect, J. Viole est venue à moi. Dans mon -cabinet, nous discutons morale et philosophie; elle est vraiment -intéressante, dans son ardeur à chercher la vérité, à s’attacher aux -principes découverts. - -»C’est une âme délicate, plus faite pour le cloître que pour la vie. -Cependant j’espère, par des paroles réfléchies, lui rendre le goût de -l’action; et, en m’inspirant, madame, de votre sagesse, l’aider à sortir -de cette voie mystérieuse, où son cœur, comme dit Pascal, se cherche et -ne se retrouve pas. - - -»Mlle Passy, un garçon étourdi, tapageur, dont les paroles sont souvent -marquées au coin de la plus mauvaise éducation. Elle est susceptible de -perfectionnement. L’esprit est sain, le cœur franc: peut-être y -aurait-il à redouter dans l’avenir, la défection d’une frondeuse, d’une -révoltée. - - -»Mlle Hortense Mignon. Je me permets d’appeler toute votre attention, -madame, sur cette élève qui est très cachottière. - -»Elle entretient, poste restante, une correspondance très active, avec -un jeune homme de son pays, sous-officier sans avenir, qu’elle veut -épouser sans l’aveu des parents. - -»Non seulement, elle néglige son travail, pour bûcher les examens de ce -Monsieur, mais ce qui est plus grave, cette jeune fille s’est permis, en -l’absence de tout le personnel, pendant les vacances de Pâques, de -recevoir son fiancé à l’École, et même de partager ses repas avec lui. - -»Je suis bien sûre que ces heures de tête à tête n’ont été que des -répétitions, et que ce jeune paresseux a trouvé moyen encore de piller -les cours de sa fiancée. Néanmoins, je tiens à révéler ces faits -indubitables, qui m’ont été appris par qui vous savez, madame. - - -»Mlle Thérèsa Espérou, une bonne grosse fille, un peu bêtote. - - -»Mlle Bléraud. Depuis que vous lui avez accordé son pardon, madame, -aucune tentative détestable ne s’est renouvelée. - -»Cette personne s’amende. Je n’ai qu’à me louer de son zèle, qui peut -nous être d’un véritable secours, dans l’œuvre de perfection et de -grandeur morales, que nous poursuivons. - -»Mlle Bléraud n’est pas sympathique à ses compagnes, qui l’écartent, -depuis que le bruit a couru, dans l’École, qu’elle était hystérique. -Seule, Jeanne Viole rachète, par quelques bonnes paroles, la froideur de -toute sa promotion. - - -»Voilà, madame, ce que vous m’avez mandé de vous faire connaître. - -»Je me suis acquittée, avec discrétion et vigilance, de la tâche -délicate que vous m’avez confiée, et reconnaissante de tout ce que je -vous dois, je suis heureuse, madame, de pouvoir vous assurer que jamais -l’École n’a été si parfaitement unie dans la communion d’un sentiment -unique de respect et d’admiration pour votre personne. - -»Veuillez agréer, etc.» - - -FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE. - - - - -DEUXIÈME PARTIE - - - - -CHAPITRE PREMIER - -LE RETOUR DES SÈVRIENNES - - -Depuis midi les grilles de l’École sont ouvertes. C’est un -chassé-croisé: élèves, parents, amis, bagages, fournisseurs, pêle-mêle -s’engouffrent. Enfin, l’air circule dans les couloirs abandonnés depuis -deux mois; l’odeur si triste des vieux murs s’évapore. - -C’en est fait du silence: un flot de vie est entré dans l’École. Sous le -pas alerte des Sèvriennes, les escaliers crient, les portes grincent, -les voix s’élèvent, et la cloche en sonnant, ranime ce corps engourdi -qui, dans l’ombre, pleure des larmes de salpêtre. - -Comme ces vieilles gens qui ouvrent à regret leurs bras à la joie -bruyante des tout petits, l’École semble chagrine du retour des -Sèvriennes. - -Le personnel, depuis le matin, est en mouvement. Les bonnets à brides -volettent, ponctuent ici et là, de leurs ailes blanches, le clair obscur -des corridors. M. le dépensier, tout bouffi, jette ses ordres, court du -réfectoire à l’office, des cuisines au monte-charge, voyant tout, -sachant tout, dévisageant les Nouvelles, qu’un mot vif photographie au -passage. - -Là-bas, dans la tiédeur du jour qui tombe, le jet d’eau chantonne; son -âme, captive sous un réseau de perles, redit les paroles anciennes et -qu’on sait un peu folles. Sur l’aire blonde de la cour, tombent les -premières feuilles mortes; mais tout le sang de la terre monte dans les -arbres du parc, qu’un émoi, un frisson, inconsciente mélancolie des -choses, transfigure, comme un visage qui se pare d’une fraîcheur -éclatante aux approches de la mort... - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -Debout, à la fenêtre de sa nouvelle chambre, Marguerite Triel regarde -les coteaux d’alentour, couverts de leur «toison fauve». On ne verra -plus briller, le soir, les petites lumières des maisons closes; -Saint-Cloud se dénude; seule, la croupe de Brimborion est encore -verdoyante. - -Tout est triste! Elle regarde songeuse. Est-ce bien là ce paysage -radieux dont le souvenir l’enchantait la veille encore; et cette -chambre, cette cellule de béguine, au papier sali, à la cretonne -déteinte, à l’accueil hostile, c’est là qu’elle va vivre toute une -année. Quoi, c’est cela qu’elle regrettait! - -La déception de ce retour l’oppresse comme un chagrin; n’y tenant plus, -Marguerite abandonne ses affaires, glisse son journal dans le tiroir de -la table, et vite s’enfuit embrasser Mlle Vormèse, puis chercher dans -leurs chambres, ses compagnes arrivées avant elle. - -N’ayant trouvé personne, Marguerite s’installe pour attendre, au -tournant de l’escalier. C’est une montée, une dégringolade perpétuelle -de Scientifiques et de Littéraires, qui toutes, gamines en dépit de -l’âge, n’ont jamais eu le temps d’apprendre la marche lente, et le -rythme d’un pas léger. - ---Bonjour ma chère; comment allez-vous? Quelle mine superbe! Hein, -contente de rentrer? - ---Ma foi non. - ---Et pourtant ce cher Pâtre et le jeune Criquet! - ---Encore bouquiner, oh! là là! - ---Connaissez-vous les nominations? - ---Quelques-unes. - ---Myriam Lévis, pas agrégée, débute à Molière! - ---Pas possible.--Mais oui, on dit que le ministre avait remarqué le -profil.--Au scandale. - ---Et Renée? agrégée, tombe dans un trou, à Mamers. - -Les bruits de pas étouffent les paroles. D’autres Sèvriennes montent. - ---Avez-vous vu la Veuve? - ---Non, je n’irai chez elle qu’au bonsoir. - ---Vous a-t-elle répondu? - ---Jamais de la vie: vous savez bien qu’elle a pour principe, de répondre -deux lignes aux agrégées, et rien aux licenciées. - ---Mais plus tard écrit-elle? - ---C’est selon le cas que notre mère fait de nous... - ---Très bien, quand je serai professeur, je ne la fatiguerai pas de mes -lettres... - -Elles passent. - -Monte Adrienne Chantilly, en collant de drap vert russe; elle conduit -trois nouvelles que Mlle Lonjarrey lui a recommandées; une petite arabe, -au corps nerveux, aux yeux longs, s’entr’ouvrant pleins de caresses, des -joues olivâtres qu’ambre un rayon de soleil, c’est Juliette Malville; -une grosse paysanne, aux traits mous, au regard terne: Marianne Brunie; -la troisième, élégante, distinguée, des yeux frais, comme ces fleurs -bleues, qu’on nomme les «cheveux de Vénus», très blonde, une bouche -rouge, extraordinairement sensuelle: Hélène Dinan. - -Toutes trois, élèves des lycées de Paris, forment un groupe -d’intellectuelles pures: l’une est hégélienne, l’autre disciple -d’Auguste Comte, la dernière, par snobisme, nie la matière, et ne -conçoit que la vie spirituelle. - ---Ah! que je suis heureuse de vous revoir, Marguerite, fait Adrienne -Chantilly, présentant ses trois nouvelles amies, à la plus jolie -Sèvrienne. C’est une embrassade polie, Didi picore les joues qu’elle -baise, craignant d’y laisser le velours éphémère de ses lèvres. - -Elles passent. - -Marguerite, dont la tête pâle, tout auréolée de cheveux blonds, se -détache, entre les portes, comme une figure de sainte dans un triptyque -ouvert, ne s’aperçoit pas de l’admiration qu’elle excite. Impatiente, -elle cherche ses amies, et ne voit, au bout du couloir, que Victoire -Nollet, portant, de toute la force de ses bras maigres, un matelas -fraîchement rebattu. - ---Bonjour Victoire, est-ce que vous déménagez à la cloche de bois? - ---Pas du tout, mon chat, je répare une injustice. Le dépensier m’a collé -un vieux matelas, quand j’ai le droit d’en avoir un neuf! j’ai réclamé, -personne ne m’écoute. Je porte le mien à une première année, et je -rapporte celui-ci! - ---Allez en paix, Victoire, Épictète n’est-il pas avec vous, ajoute -Marguerite railleuse. - -Sous le faix du matelas qui l’écrase, Victoire continue son chemin; -personne ne s’offre à l’aider. A bout de force, elle tombe, mais ne -lâche pas sa proie. - -Soudain, au bas de l’escalier, on entend des voix joyeuses, un talon qui -sonne allègrement: - - Zimbaïla! Zimbaïla! - Les pompiers de Nanterre! - -L’école en marche, éclate de rire, en reconnaissant le refrain favori de -Berthe Passy, qui monte quatre à quatre, et surgit accompagnée du -«Paternel» en sabots, le béret à la main. - -Il porte, dans un cabas, des colchides délicatement protégées par une -collerette de fougères; autour du cou, de longs fils de lierre. Sans -dire un mot, il se débarrasse de son fardeau, embrasse sa fille, remet -sur les papillotes échevelées, son béret de drap, et se sauve, laissant -les Sèvriennes ahuries de cette apparition rustique. - -Berthe agacée fronce le sourcil. - ---Eh bien! quoi! c’est mon père. Sommes-nous au Jardin des plantes ici? - -Puis toute à Marguerite qui la serre dans ses bras: - ---Ce que je suis contente de t’embrasser, toi. Il y a si longtemps qu’on -ne s’est vu! et tu n’écris pas! Enfin, la belle, me diras-tu ce que tu -as fait pendant ces vacances. - ---J’ai vécu je ne sais dans quel pays d’ennui, auprès de ma vieille -cousine. J’ai lu, couru, bâillé! oh bâillé! surtout le dimanche, quand -on allait faire des visites. - ---Tu n’as donc plus d’amie là-bas? - ---Non, depuis que je suis à Sèvres, je n’en ai plus; je suis solitaire -au milieu des jeunes filles que je fréquentais; nous n’avons plus rien -de commun, ni vie, ni pensée, ni rêve. - ---Mais, insiste Berthe, avec malice, si les femmes t’ennuient, il te -reste les hommes! - ---Eh! bien, non, j’inquiète les hommes. Ils m’admirent, parce que je -suis une savante, mais leur admiration est... comment dirai-je... -suspecte. Il y a autre chose, par derrière, que du respect. - -Oui Molière a peint toute la province, quand il a dit: - - Il n’est pas bien honnête, et pour beaucoup de causes, - Qu’une femme étudie et sache tant de choses. - -Les gens de chez nous pensent comme lui. - -Au fond, les hommes s’imaginent que nous sommes trop savantes pour -rester chastes, et qu’il nous est bien difficile, libres comme nous le -sommes, d’être honnêtes. - ---Tu crois? - ---Oui. Ces choses-là, on ne nous les dit pas encore, mais on les devine -à leurs regards, à leurs poignées de mains... - -Et les femmes! en voilà qui ne nous pardonnent pas de nous être -déclassées, en gagnant notre vie. - -J’ai horreur de tout ce monde-là. - ---Aussi, ma chère, fit Berthe en l’entraînant dans sa chambre, quel -besoin avais-tu de te fourvoyer à l’École! Quand on est faite comme toi, -on épouse le plus gros sac d’écus, on a la gloriole de signer, le matin -de ses noces, un contrat de vente corporelle! - -Et tu as la naïveté de croire, qu’on estimera plus ton apostolat de -professeur, que ce mariage, qu’appelle si bien nôtre Jérôme «une -prostitution légale!» - -C’est fou, ma chère. Nous sommes en dehors de l’ordre social, nous -sommes presque un genre neutre, celui des Indépendantes ou des -Révoltées. Et tu veux qu’on nous honore! Quelle bonne foi que la tienne, -j’en ris. - ---Si tu savais, ma pauvre amie, comme je souffre de voir clair. Ces -vacances ont été pour moi une lente désillusion. L’École me manquait -trop. - ---Eh quoi Mme Jules Ferron?... - ---Non, ce n’est pas elle que je regrettais, c’est ce milieu où tout nous -élève, où naturellement, on arrive à modeler sa vie sur les vies qu’on -admire, où l’effort est joyeux, où le travail est une forme du bonheur. - -Ici, j’ai une autre âme, d’autres yeux. Ici tout ce qui est beau -m’entraîne. Je suis fière d’appartenir à l’École, de préparer ma -carrière de professeur, de vivre libre, d’une vie laborieuse, qui sera -féconde pour moi, pour les autres. - -Là-bas, j’ai l’âme recroquevillée; je suis les autres en silence. Comme -la route m’a semblé longue! - -Berthe attristée écoute son amie; cet aveu de Marguerite lui va droit au -cœur, elle sait les tristesses de l’avenir, mais courageusement elle -veut les ignorer, aller droit au but, sans se soucier de l’escorte qui -l’accompagne, des pays qu’il faudra traverser. - ---Allons, Marguerite, demain tu auras oublié ton ennui. Nous voilà chez -nous, arrange ta chambre, sors tes livres, je t’apporte des fleurs de -Barbizon; demain tu retrouveras tes professeurs, tes triomphes de -Sèvrienne. - -Allons, allons, en avant pour la Licence... - -Marguerite reste songeuse, son regard semble chercher quelque chose -qu’elle ne retrouve pas. - ---Ne trouves-tu pas l’École changée? - ---Mais non, l’État n’a point retapé notre caserne; je revois des murs -qui suintent, des murs qui croulent. - -C’est toujours tout pareil. - ---Il y a je ne sais pas quoi qui me manque, je suis dépaysée; cette -chambre m’étouffe; j’aimais tant l’autre. - -Vois-tu, nos anciens rêves sont les hôtes invisibles de nos chambres, -ils gardent, pour nous les rappeler, les sourires ou les larmes qui les -ont vus naître... un charme les enchaîne aux murs qu’ils n’abandonneront -jamais plus... Je sais maintenant, ce sont ces Dieux Lares, gardiens de -mon autre chambrette, que je souffre de ne pas retrouver ici. - ---Ma grande, ma grande, prends garde, tu rêves trop, tu souffriras. -Veille, ton imagination va déchirer ton cœur. - -Moi aussi, pendant ces deux mois, j’ai bien pensé à la vie qui nous -attend. La forêt m’a donné de son sang, je reviens plus forte, plus -sauvage; je veux vivre seule. Dans mon baluchon de vagabonde, j’avais -mis quelques Balzac, je les ai lus au pied des vieux chênes. Parlons-en -de la Comédie humaine, de l’Amour qui fait grimacer tous les masques. -Quel dégoût! - ---Tais-toi, Berthe, tu blasphèmes. L’amour ne peut jamais être ignoble. -Non, c’est quelque chose de divin, qui rayonne en nous, nous pétrit sur -un modèle plus beau. Berthe, je le pressens, l’amour nous transfigure, -un cœur qui aime ne peut être que très grand. - -Ne juge pas la vie d’après ces livres. Entre eux et nous, il y a un -mystère. - -Crois-tu que la vie aux yeux d’une vierge soit la même qu’aux yeux d’une -femme? Non. - -Et puis vois-tu, j’aimerais mieux mourir à l’instant, si je ne dois pas -espérer l’amour... - ---Marguerite? - ---Oui, Berthe, je ne suis plus la même, mon cœur s’est ouvert comme un -nid... (elle ajouta tout bas), je l’écoute chanter. - -Un tumulte dans l’escalier d’honneur fit ouvrir toutes les portes, trois -êtres, trois magots apparurent de front. - ---Mamz’elle, si vous plaît, où c’est ti que va coucher notr’ demoiselle, -Élodie Fourraud, de Marseille. - ---Quel est son numéro de chambre, monsieur? - ---Élodie t’sait-t-y ton numéro? - ---56, papa. - ---Je vous y mène, et Berthe, embrassant Marguerite, sa traînée de lierre -sur l’épaule, se fit le cornac des trois phocéens. - ---Enfin, les voilà donc! - -Marguerite, radieuse, les mains tendues, s’élance dans l’escalier, -au-devant de Charlotte et d’Henri Dolfière, qui franchissent la grille -de l’École. - - - - -CHAPITRE II - -JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL - - -10 octobre 189 . - -Voilà huit jours que nous avons repris nos cours. Il ne me semble pas -que j’aie quitté l’École, cette École si aimée, encore plus chère depuis -que Charlotte est ici. - -Nous vivons comme deux sœurs, ne nous quittant que pour aller au cours -ou en étude. Le jeudi, nous nous réunissons; pendant que je prépare mes -textes de la licence, elle dessine des «écorchés». - -C’est une intimité charmante où Henri a sa place. Constamment Charlotte -me parle de lui. Je le connais si bien aujourd’hui, que je crois avoir -été son amie de tout temps. - -Je vis de leur joie, ils vivent de mes espoirs. Pour être amoureux, ils -ne sont pas égoïstes, et je sens bien que ma présence ne leur est pas -importune. - -Charlotte travaille avec ardeur; mais en femme très ordonnée, elle se -réserve, par-ci par-là, des récréations supplémentaires pour coudre son -trousseau. Elle est alerte et positive, sachant le prix des choses, le -prix de l’argent surtout. - -D’un mot, elle rabroue Henri, quand il s’emballe avec la faconde lyrique -des imaginatifs: il se voit déjà au travail, pour une commande de -l’État, ou le buste de quelque Yankee. C’est le songe de Pérette; -Charlotte sera là pour consolider le pot au lait. - - -14 octobre. - -Quelle jolie promenade nous venons de faire tous les trois dans le bois -de Saint-Cloud. - -Aujourd’hui, la lumière avait les teintes dorées du raisin mûr; tout -était encore vert, au-dessus de l’herbe grasse et des chrysanthèmes -rouges. De la Lanterne, nous apercevions la Seine, dont les flots striés -s’étalaient, comme les sillons d’une prairie fauchée, en lignes -rythmiques et parallèles. Le ciel restait floconneux. - -Jamais je n’ai vu à l’automne une telle poésie. Les bois rayonnent d’une -vie plus ardente, plus parfumée. Les lourds châtaigniers ont des -bourgeons, mais rien n’égale le coloris charmant des peupliers pourpres, -des sapins argentés, des petits aulnes si frais encore. - -Et tout cela s’écarte de vous; il semble que l’atmosphère donne aux -avenues une perspective plus lointaine. - -D’autres coins du parc sont en pleine métamorphose. Ici, où souffle le -vent froid, les arbres ont une splendeur orfèvrée. On les dirait -ciselés, dans un bloc d’or et de jaspe sanguin, par un cyclope aux -doigts habiles. Les feuilles, qu’il laisse papillonner autour de nous, -ont l’usure et la pâleur des royales effigies, ou les reflets sombres -des vieux ors ternis, l’éclat mystique des croix pastorales, le -clinquant des faux bijoux, la douceur des alliages, où l’or pur se -veine. - -Les broussailles ont des lueurs fauves, le scintillement de l’aventurine -étoilée, les feuillures légères des couronnes barbares. - -Quel divin maître que la nature. - -Avant de grimper dans le parc, nous avons fait avec Henri un tour de -foire. - -Les grandes allées du bord de l’eau ont perdu leur solitude religieuse. -C’est une cohue, un tintamarre infernal. Toutes les roulottes de la -foire aux pains d’épices sont ramassées là, étreignant les arbres, les -poussant presque pour leur voler la place. - -Oripeaux, verroteries, paillettes, cuivres, toiles peintes, bâches, -lampions et guenilles semblent, de loin, suspendus à une corde. Tout -s’anime, tout remue, hurle, grogne ou piaille. - -Ce sont des fous, des énergumènes, qui vous attirent dans les baraques, -sur les montagnes russes et les chevaux de bois. On s’enfuit, on -s’accroche, on est pris dans ce tohu-bohu d’épileptiques; la foule, -ivre, vous saisit dans son remous. - -Je ne sais comment nous avons fait pour sortir de là; une fois à l’abri, -j’ai regretté la foule criarde, vulgaire, puante, qui m’attirait et -domptait en moi, par quelque chose de plus fort, la révolte de mes sens. - -Henri nous a emmenées dans la partie solitaire du parc, dans ce jardin -réservé, où tout rappelle Trianon et Marie-Antoinette. - -Les parterres embaumaient l’herbe mûre, encore une fois coupée; partout -de petits bassins ronds conduisent l’eau à la cascade, par un fil de -perles. Nous nous sommes assis sur un vieux banc, dans le cirque de -verdure, où les arbres rejoignent leurs têtes chenues, pour soutenir -cette coupole aérienne, faite de l’immensité bleue. - -Nous ne disions rien, jouissant du charme infini d’être seuls, à la -tombée du soir. - ---A quoi rêvez-vous, mes p’tits, a dit Henri d’une voix qui voulait -imiter celle de Mlle Lonjarrey. - ---Je pense, répondit Charlotte, qu’il fait bon vivre, et que ce parc est -un cadre enchanteur pour de beaux souvenirs. - ---C’est vrai: ne dirait-on pas que ces arbres se souviennent? dans cet -abandon, les feuilles n’ont-elles pas l’air de détourner leurs yeux, -comme si elles se refusaient à jouir du bonheur qui passe, elles qui ont -vu pleurer une reine. - ---Oh! oh, fit ce rieur, voilà une durée bien sentimentale. Mesdames les -feuilles, vous êtes fort impertinentes, si juchées pour mieux voir, vous -ne regardez rien. Que pourriez-vous admirer, je vous prie, de plus -gracieux que ces deux corps souples, alanguis dans une pose que je -voudrais modeler. - ---Quel serait le titre, m’sieu l’artiste? - ---L’Attente. - ---Le compliment est pour toi ma chère, fit Charlotte en m’embrassant. Le -clair regard d’Henri souriait à mes yeux. - -Je ne puis définir le charme que ces yeux clairs exercent sur tout mon -être; il me regarde: deux gouttes d’eau pure apaisent ma soif; s’il -parle et que ses yeux m’interrogent, une gaze légère s’interpose, je ne -sais que dire, mon esprit n’est plus là. Et je m’aperçois bien à ces -choses, qu’on ne peut aimer un ami, comme on aime son amie. - -Et quel trouble, en revenant vers l’École. Avec la fraîcheur, des -effluves violents montaient de la terre humide. Mon cœur se gonflait, -battait à coups fiévreux; j’éprouvais un plaisir indicible à boire, dans -l’air, tous ces parfums. - -Au bord d’une pièce d’eau, écaillée de feuilles mortes, sur la nappe -verte d’un nénuphar, nous vîmes une colonne voltigeante qui s’élevait, -ondulait ainsi qu’une vapeur: c’était une nuée d’éphémères qui -s’aimaient là, dans un bruissement, dans un tourbillon d’ailes. - -Les uns, à peine nés, montaient vers le ciel, mariaient leurs désirs, -irisant d’un point l’air encore ensoleillé, se quittant, pour se -reprendre dans la fureur de l’amour, puis retombant épuisés, cendres -palpitant encore sur l’eau morte. - -Ainsi dans ce lieu solitaire, une même minute voyait naître et mourir -des êtres qui n’avaient vécu que pour le baiser. Aimer, engendrer, -mourir, est-ce donc la loi de l’Univers? la nôtre alors. - -J’ai recueilli dans ma main la colonne ailée, pour l’offrir à Charlotte: -«Nous-mêmes, ne sommes-nous pas des éphémères; ceux-ci du moins sont -plus sages que nous.» - ---Notre destinée est la même, a répondu gravement la voix de mon ami, -beaucoup s’égarent, mais ceux qui sont mûrs pour l’Amour ne lui -échapperont pas. - - -20 octobre. - -Le ministère vient de nous envoyer une jeune Grecque, Sophie Triparti, -grosse fille à peau noire, huileuse, portant moustache... et face à -main, mais de beaux yeux dans une tête de Turc. Elle est le point de -mire de l’École; on répète ses mots qui ne manquent pas de verdeur. - -Est-elle innocente? - -Ne l’est-elle pas? - -Agnès? Peut-être. - -C’est une distraction bien superflue, nous sommes bourrées de travail; -j’en perds la tête. - -D’Aveline multiplie les explications de texte, ces tours de force, où, à -propos de quatre vers, il faut expliquer le génie d’un auteur. Rien de -plus artificiel, rien de plus brillant que cet exercice oratoire: à -propos de Victor Hugo--_les Pauvres gens_--pillez l’Épopée depuis -Homère; à propos d’une phrase de Michelet, retournez à Virgile. - -«Tout est dans tout, comme dit l’autre.» Le truc, c’est de serrer le -texte d’assez près, en l’élargissant de façon incommensurable! - -Voilà le triomphe de Jeanne Viole. - -Au cours de Jérôme Pâtre, ce sont des batailles passionnantes; autour du -Positivisme, chacune s’engage, s’enferre quelquefois. Mais hélas, de ces -éternelles discussions, trop d’idées surgissent, jamais une seule ne -domine les autres. - -J’en arrive à croire que les livres ne nous apprennent rien de certain -sur la vie, que le mieux c’est encore d’obéir à l’instinct. - - -26 octobre. - -Dans la promotion de Charlotte, il y a deux ou trois petites qui sont -follement amoureuses de M. Leuris, l’illustre poète mathématicien, une -tête de Christ en croix. La jeune Élodie, de Marseille, est la plus -enragée; elle embrasse éperdument sa chaise, et lui glisse des billets -doux dans les poches de son pardessus. - -«Graine de Mme Putiphar», l’appelle ma Lolotte. - -Une autre a des extases, quand elle écoute notre chère Mlle Vormèse -jouer du César Frank. - -Pauvres petites, elles ne savent où placer leurs aspirations. Celles-là -souffrent, on ne les écoute pas. Mais que penser de la conduite d’Angèle -Bléraud, qui est à la dévotion de Jeanne Viole; chaque fois que l’une -rentre dans sa chambre, l’autre l’y suit; en étude, le soir, Angèle -Bléraud la tient par la taille, leurs têtes unies lisent ou ne lisent -pas. On les laisse seules, alors rien ne les gêne. - -Jeanne fait courir le bruit d’une conversion entreprise! ô Monsieur -Cupidon, que penses-tu de celle-là? en attendant, ce sont les œuvres du -beau Paul Réjardin, qui fournissent prétexte à de si pieux colloques. - -Réjardin, qui fait son petit Tolstoï, est si à la mode à Sèvres, que -chaque jeudi, Adrienne Chantilly obtient d’aller suivre son cours de -morale au Collège de France. - -Peut-être, avec lui, trouvera-t-elle cette vérité qu’en vain on cherche -ici. - - - - -CHAPITRE III - - -_Lettre de Berthe Passy à M. Jules Passy, son père, homme de lettres, -aux Batignolles._ - -«8 novembre 189 . - -»Tu sauras donc, mon vieux Jules, que le mois dernier, il nous vint -d’Athènes un jeune orang-outang. - -»C’est un cadeau du roi Georges! - -»Cadeau qui à son prix, car ledit animal, nonobstant de vieilles -habitudes, nous dérobe ses callosités, mais exhibe, à grand renfort de -salive, ses prétentions de docteur ès philosophie! - -»Il est de poil noir, de ventre gras, de teint luisant comme peau de -phoque, nez camus sous deux yeux tendres. En dépit d’une forte -moustache, qui tend sur la lèvre l’arc d’un troisième sourcil, je crois -que ce jeune être simiesque est du sexe de notre pseudo mère Ève. - -»La chose est certaine, c’est une guenuche qui vient folâtrer parmi -nous. - -»Quelle richesse de contours! quelle ampleur de reins, un petit Hercule -en pleurerait de n’avoir pas sucé le lait de ces puissantes mamelles! De -vivre libres sous le péplos flottant, ses appâts se sont démesurément -épanouis; si le dicton de notre vieille Palatine a cours en son pays, il -faut que la main d’un Grec soit plus profonde que la main amoureuse d’un -honnête homme de France. - -»Mlle Lonjarrey me confie l’éducation de cet intéressant animal. - -»Je m’y suis mise tout de suite, à la française, tant et si bien, mon -p’a, que j’ai obtenu des résultats épatants. - -»Mlle Sophie Triparti, plus familièrement dénommée entre nous Calypso, -est une doctoresse, déléguée en mission pédagogique à Sèvres, par un -Gouvernement qui n’a cure d’élever de petites Andromaques et de jeunes -Pénélopes. - -»Pour le quart d’heure, c’est moi le Mentor de ce singe savant: elle -boit, mange, rumine sous mes yeux. - -»En passant, je puis t’affirmer qu’Homère n’exagère pas, quand il -détaille la goinfrerie des héros de l’Iliade. - -»Où je vais, elle va, et je promène mon animal de porte en porte, pour -la plus grande joie de l’École, qui a si peu souvent l’occasion de rire. - -»Elle m’a mise au courant de toutes ses petites affaires; puisque le -secret de la confession ne saurait exister vis-à-vis d’un quadrumane, je -ne me tiens pas d’aise de tout te raconter. Fais-en des papillotes pour -ta coiffure du dimanche, c’est tout ce que cela mérite. - -»Les bras de Calypso étant trop petits pour étreindre la majesté de son -buste, à l’occasion je deviens sa chambrière. Sur le coup de huit -heures, je pénètre dans sa «spélonque» comme dit, en se bouchant le nez, -la suave Jeanne, joueuse de Viole à la façon de Sapho. - -»Calypso dort, empaquetée dans ses draps; près du feu, l’indispensable: -comble! A mon appel, la nymphe se réveille; une grosse tête poilue se -dégage de l’outre qui gonflait les couvertures, elle m’apparaît enfin, -vêtue d’une rude chemise lacédémonienne. - -»Je procède avec méthode: on prend les distances; elle se pose, -s’affermit sur ses jarrets, le dos tourné à la porte entr’ouverte. Un -deux, je passe l’armure. Bombez le torse, bras en l’air; d’un coup de -poing, je ceinturonne tout ce que je trouve. - -»Une, deux. Bougeons plus. - -»C’est le moment de prendre des ris, je m’arc-boute, je lace, je tire, -je sangle. Elle devient mince! mince! mince! - -»Pif-paf-pouf la poitrine s’engouffre. Au cran! - -»Elle étrangle, je suis sans pitié: je bondis, derrière elle, je raidis -mes muscles, mon genou sur le rein rebelle, je la repousse, je la -harponne, cric, crac, je serre à bloc. Ça y est. - -»Calypso, radieuse d’avoir enfin taille humaine, tombe, défaillante, où -elle peut. - -»Suis-je assez soubrette, quand je m’en mêle! - -»Ses voisines de chambre se roulent dans le couloir, et Calypso ne se -doute pas que, par la fente de la porte, elle a pu être l’héroïne de ce -petit lever. - -»L’autre jour, tout a failli se gâter, cette grande folle de Charlotte -Verneuil me crie: pille, pille, sus donc, en voilà un qui se sauve... et -de fait, avec ce sein en déroute, Calypso vous avait un air de reine des -Amazones! - -»Mlle Triparti a gagné ses grades dans le _Dictionnaire Larousse_, avec -le visa de l’Université de Paris. C’est la doyenne des étudiantes -étrangères, elle a vécu dix ans au quartier Latin. Ah! le bon temps: -vers les minuit, on s’en allait chez Pierre, chez Paul, tous garçons de -vingt ans, chercher des allumettes, ou la vraie façon de mettre sur pied -un vers latin. - -»A la longue, résolue de justifier les prédictions de Canaris, qui la -berça dans ses bras, Calypso alla trouver ses juges, offrant: pot de -miel de l’Hymette, lauriers de Delphes, petits chênes Dodonéens; voire -même, pour le ministre, écailles authentiques du Parthénon! - -»Quatre boules blanches la firent Docteur! En remerciement, qu’offrir au -président du jury? Elle me consulta à l’effet de connaître ma pensée: -Une branche de lys? - -»Certes, ma chère, M. Lavisse sera flatté. Du coup, vous le placez entre -Aaron et saint Joseph, l’allusion est charmante... - -»C’est un divertissement journalier. Jeudi je l’invitai à prendre le -café chez moi; il y avait là les Sèvriennes que tu connais: Marguerite -et son amie Charlotte, Adrienne Chantilly, et trois «première année». - -»On parla du mariage de Charlotte, qui aura lieu huit jours après sa -sortie de l’École. - -»Calypso de s’étonner: Vous êtes donc fiancée, mademoiselle? - -»--Comment, je ne vous l’avais pas dit, fis-je, mais à l’École nous -sommes toutes fiancées; c’est même une condition, _sine qua non_, pour y -entrer. Pas de fiancé, pas de poste. Mme Jules Ferron veut que Sèvres -soit une maison de rosières, et qu’au sortir d’ici, chacune ait son -époux. - -»C’est merveilleux! Quelle prévoyance! Moi qui croyais qu’en France, les -filles sans dot ne se mariaient pas. - -»--Comment donc, reprend Adrienne qui corse la plaisanterie, mais tous -les jours nous refusons des maris. Nous nous marions par devoir, pour -régénérer la Patrie, par la parole et par l’action. - -»--Bravo, mesdemoiselles, c’est très bien; mais où donc sont vos bagues, -dit-elle méfiante. - -»--Ça ne se porte plus, c’est rococo. Il n’y a que Charlotte qui montre -la sienne, et puis Hortense, ça lui rappelle Ugène. - -»--Qui épousez-vous, ma tendresse? - -»--Oh! moi, je n’ai pas d’ambition, j’épouse un épicier. J’aurai de la -science pour toute la famille, je ne lui demande que de fournir le sucre -et la chandelle. - -»Calypso fit la moue, trouvant mon choix peu distingué. - -»--Et vous, Mlle Verneuil? - -»--J’épouse un artiste. - -»--Tant mieux, l’art dans la vie, Platon a dit... - -»--Et moi, devinez, interrompt la belle Chantilly. - -»--?... - -»--Un professeur, ma chère; rassurez-vous mesdemoiselles, il n’est pas -de la maison. Mlle Triel épouse un sonneur de cloches, parce que son âme -angélique baigne dans les ondes musicales. Juliette sera la femme d’un -ouverrier, Hélène d’un soldat, et celle-ci d’un astronome. - -»--Bigre! fit Calypso qui n’ignore pas les beautés de notre langue; mais -quand voyez-vous votre bon ami? - -»--Quand nous voulons; il vient, on envoie à Mlle Lonjarrey une -fiasquette de rhum, tout est dit. - -»Le lendemain, Calypso m’a montré le carnet d’observations, qui doit lui -servir à dresser son rapport au roi Georges, j’y ai lu ceci: Originale -et profonde loi de cette École: la Directrice exige, par prudence pour -l’avenir, et pour adoucir la vie laborieuse et sévère des Sèvriennes, -qu’elles possèdent chacune un fiancé. A mes yeux, l’innocence de ces -jeunes filles est une parure de plus. - -»Comme je la voyais inquiète, elle me dit: - -»--Croyez-vous, Berthe, qu’il puisse m’arriver ce qui est arrivé à la -Sainte-Vierge? - -»--Quoi donc? - -»--Concevoir par l’opération du Saint-Esprit. - -»--Dame, je ne sais pas, ça c’est vu une fois, encore n’est-on pas bien -sûr... - -»--Je vais vous confier un secret, me dit-elle d’une voix sourde, je -crois que je suis enceinte! - -»--Bah! contez-moi ça. - -»--Seulement, je ne sais pas comme ça s’est fait (Calypso pleurnichait). -J’ai peur, je ne m’explique pas ces retards. - -»--Et quoi, vous ne vîtes point la Colombe? - -»--Hé non; mais l’autre soir, au bal de la colonie grecque, un jeune -Français m’a pris la main, et me l’a baisée. J’ai lu dans vos romans, -qu’il suffit d’embrasser une femme pour lui faire un enfant, alors je ne -sais plus moi... mais je vous jure que je n’y suis pour rien. - -»J’ai pris un air de docteur, hoché la tête, pincé mon nez, regrettant -mon incapacité en cette occurrence, bref la laissant avec ses doutes... -ou bien sa plaisanterie: cette Grecque pourrait bien être de Marseille. - -»Si elle a voulu se payer ma tête, je lui réserve un petit tour de ma -façon. - -»Mais quelle bonne partie de rire! c’est une roulade du haut en bas de -cette école renfrognée. L’écho en est-il venu jusqu’à toi, mon vieux? - -»Un bécot où je mets tout mon cœur, - -»TA PÉPETTE.» - - - - -CHAPITRE IV - -JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL - - -15 novembre. - -La santé de Charlotte me tourmente: depuis son entrée à l’École, elle a -de subits malaises, des étouffements; elle m’assure que ce n’est rien, -que l’internat est cause de ces souffrances passagères. - -Charlotte s’oppose à toute visite du docteur, elle m’a suppliée de n’en -rien dire à Henri. - -Que faire? - - -25 novembre, soir. - -Pauvre petite, je l’ai tenue là dans mes bras, étouffant. J’ai une peur -affreuse qu’elle mente, qu’elle me cache une névrose, une maladie de -cœur peut-être. - -L’infirmière est venue lui donner de l’éther, elle me dit que ces -symptômes ne révèlent rien de grave; beaucoup de nos compagnes paient ce -tribut de souffrance, au changement de régime et d’habitudes que Sèvres -apporte dans leur vie. - - -26 novembre. - -O le brave cœur! Henri est venu: il était ennuyé et, comme tous les -artistes, si accablé par une déception, par un effort inutile, que, -pendant sa visite, il n’a su que nous parler de son découragement. - -Charlotte a oublié qu’elle souffrait, pour lui dire, à lui, les mots qui -font jaillir la force. Il est parti réconforté:--«Vois-tu, Marguerite, -il vaut mieux ne rien lui dire, il ne pourrait plus travailler, et puis -me voilà guérie, puisqu’il s’en va content.»-- - -Brave petit cœur. - - -21 décembre. - -Je reçois une longue lettre de Renée Diolat; je la pique à cette page de -mon journal, pour l’y retrouver, quand, à mon tour, je serai professeur. - - - - -CHAPITRE V - -PROFESSEUR-FEMME - - -_Renée Diolat, agrégée des lettres, professeur au lycée de Mamers, à ses -amies de Sèvres._ - -«Mamers, 18 décembre. - -»Ah! ah! ah!... laissez-moi rire un peu. Je n’aurais jamais cru que la -pudibonderie de province pût aller jusque-là! - -»Ma propriétaire vient d’entrer dans ma chambre, mes chemises de nuit -d’une main, mes pantalons de l’autre, reniflant avec horreur mon parfum -d’iris. Elle a tout jeté par terre, déclarant: qu’elle ne laverait pas -ces «choses» comme en portent les femmes de café-chantant! - -»Depuis qu’elle sait l’usage d’un «tub», elle me refuse l’eau chaude. Il -n’y a pas d’établissement de bains ici; il faut donc attendre les -vacances pour me laver. - -»Je vous entends faire chorus, et crier «A la porte! à la porte!» Mais -je ne peux pas m’y mettre, moi, à la porte, personne ne me -recueillerait: les professeurs du lycée de jeunes filles sentent trop le -fagot. - -»Il a fallu l’appât de 100 francs de pension, pour que ces gens, un -tailleur et une giletière, consentissent à me loger et à me nourrir. Par -dessus le marché, la vieille essuie la poussière de mes lettres, -jusqu’au fond des tiroirs; au besoin elle pourrait me donner des -nouvelles des miens. - -»Leur table sent l’auberge: un pichet de cidre, une écuelle qui devient -un plat; du gras-double fort souvent. La vieille l’adore, et me réserve -pour ces jours-là quelques réflexions du goût de celle-ci: - -»Dites donc, not’ demoiselle, faut pas vous gêner; si vous suez des -pieds, je vous donnerai des p’tits chiffons qui m’servent, les miens -quasiment mouillent le plancher. - -»N’est donc pas bon ce gras-double que vous n’el mangiez pas? sauf le -respect que je vous dois, passez-moi vot’ assiette. - -»Rien de perdu, vous le voyez! - -»Ah! pauvre École, si loin; pauvre petite chambre! - -»Le lycée est en guerre avec toute la ville. Mamers nous a en horreur, à -cause de notre enseignement sans Dieu, comme ils disent. Ici on croit -enchaîner l’esprit divin, par des génuflexions dans toutes les -chapelles. Puis il est avéré que nous ruinons le pauvre ouverrier; et du -haut de la mairie, un conseiller municipal nous flagelle à coup de -harengs-saurs, depuis qu’avec les centimes additionnels, nous enlevons -au peuple son _gendarme_ quotidien! - -»Les journalistes fourbissent leurs plumes sur le pas des portes, -ouvrent l’oreille aux cancans trompetés dans la ville. Chaque matin on -rencontre les bourgeois, le nez en l’air, collés aux murs, pour ne rien -perdre des provocations, des insultes, des ripostes, que sèment -d’énormes affiches rouges, bleues, vertes. Le conseil municipal, qui ne -croit à rien, voudrait bien dénicher le saint qui nous mettra dehors. - -»Et l’Apostolat! parlons-en. J’arrivais pleine de zèle, de courroux -généreux, j’avais le feu sacré, croyant qu’à force de persévérance, et -de solidarité, on venait à bout de tout. - -»Ma directrice me fit des mamours, aussitôt je fus le Benjamin de tout -le lycée. - -»Cela ne dura guère. - -»La discorde a jauni les figures rageuses, qui ne se rassérènent que -pour exécuter. Il y a maintenant le camp de la directrice et le camp de -l’économe. L’une tire à hue et l’autre à dia; force m’a été de faire -comme les autres: Lamartine seul peut siéger au plafond. - -»Je tourne dans l’orbe directorial, non que je «cane», devant -l’autorité, mais par compassion pour cette femme laide, et si peu -sympathique. Elle est grande, maigre, un teint malade, des yeux tendres, -une bouche éperdument fendue, et des cheveux rares. - -»Dans le particulier, elle a des attitudes câlines; dans le général, -elle affecte une pose héroïque, il ne lui manque que l’étendard. - -»Les premiers jours furent donc semés de roses, elle me caressait, me -frôlait, se regardait dans mes yeux, voulait être sans cesse embrassée. -Enfin ça tourna vite, aux essais d’Angèle Bléraud. - -»Je coupai court. Cela irrita; notes grincheuses de pleuvoir. - -»J’ai beau donner tout mon temps à mes bambines de première année, -lâcher les quarante fautes par dictée, pour aller décrasser les -philosophes, éperonner les historiennes; mon zèle n’expie pas ma -franchise, on déclare que ma méthode ne vaut rien. - -»Je vous jure qu’à certains jours, je me roule de désespoir et de -colère, sur le plancher de ma pauvre chambre: faut-il être agrégée 1re, -pour venir ici, essuyer les baisers d’une directrice... malade, et les -conseils saugrenus d’une giletière. - -»Ne vous faites pas d’illusion, mes mignonnes, personne dans -l’administration ne vous rendra courage. - -»Le recteur est loin, et signe les yeux fermés! Le rapport d’une -directrice: mais c’est la lettre de cachet ou la lettre d’exil. - -»L’inspecteur, c’est l’autre face de Janus: ils se soutiennent, sachant -bien que dans les lycées, comme ailleurs, notre ennemi, c’est notre -maître. - -»Il y a une haine instinctive entre le professeur, quel qu’il soit, et -l’administration. Vous entendrez dire partout: Méfiez-vous de ces gens à -paperasses, c’est d’eux que vient tout le mal. - -»Si la jalousie s’en mêle, ô alors... - -»Ici, il y a un couple intéressant: celui de l’inspecteur et sa femme, -mariés depuis un an à peine. Perruches inséparables, ils s’en vont bec à -bec, par les rues et les salons; depuis un an ils pratiquent Ovide dans -les petits coins, et s’attardent, dit-on, aux préliminaires. Voluptueux -et impudiques, ils affichent, dans ce trou austère, la sensualité de -leur amour: pour un peu, je vous le jure, ils oublieraient que jeux de -matous ne sont permis qu’à huis clos. - -»Leur amour étalé n’a même pas l’excuse d’une bestialité superbe. Lui -est un maître d’expérience, dit-on, elle une écolière bien disposée, qui -grille de lire chaque jour un peu plus loin. - -»L’amour satisfait ne les a point transfigurés; au dehors, ils sont eux -aussi, médiocres et méchants. - -»En somme, voilà bien des griefs contre les gens qui gâtent ma vie de -professeur. Ce serait peu de trois mois d’enseignement, pour vous livrer -une opinion justifiable; mais j’ai à côté de moi l’honnête Toutebry, -notre ancienne, une solitaire originale, qui ne vit que pour -aimer,--avec un cœur où tout est maternel--une orpheline qu’elle a -recueillie. - -»Toutebry ne débine pas, mais elle moralise. Mon entendement fait la -sourde oreille, pour qu’elle appuie d’exemples ses principes. Voilà six -ans qu’elle est à Mamers, elle appelle sa vie universitaire: -_l’émasculation de l’esprit, l’exaspération des sens_. - -»Voilà de bien gros mots. Je ne vous les dirais point, si notre Jérôme -ne nous avait donné le goût du mot propre. Tout ceci, mes chéries, n’est -ni une plainte, ni un appel à votre commisération. Je suis bien -au-dessus d’une déception, qui me force à n’être qu’une doublure, quand -je m’attendais à être premier rôle. - -»C’est un cri d’alarme, un avertissement amical de votre aînée, qui vous -affirme que cette vie livresque et rêveuse de l’École, si attrayante -pour vous, est une mauvaise préparation à la lutte pour la vie. - -»Si vous n’avez point les muscles d’Achille, pour assommer l’ennemi, il -faut acquérir la ruse d’Ulysse, et bien vous mettre en tête qu’il n’y a -que Mme de Maintenon pour duper les familles et l’Université. - -»Amen! - -»Embrassez-moi vite, pendant que j’ai encore le courage d’être franche. - -»Votre - -»RENÉE.» - - -Sur un feuillet, pour moi, Renée m’annonçait qu’avant de partir pour -Mamers elle avait fait la connaissance de M. Marnille, l’auteur des -_Contes grecs_; elle lui avait dit notre pari, et l’enjeu de son livre. -A ce qu’il me semble, Renée raffole de l’auteur. Allons, que le destin -donne une suite à cette ébauche d’aventure. - - - - -CHAPITRE VI - -MEETING - - -Voici revenu le soir de Noël; les Sèvriennes réveillonnent en groupe, -dans leurs chambres illuminées. Berthe Passy reçoit ses amies, Isabelle, -Marguerite, Charlotte, Adrienne et l’inséparable trio que Mlle Lonjarrey -lui confia. - -La pièce est grande, nue, mais sur les murs, éclate, avec les affichés -de Chéret, de Grasset, et des villes d’eaux, la gaieté des rues et des -champs. - -Douze bougies éclairent une petite crèche, où dort l’Enfant Jésus, et -tout autour, comme des présents rustiques, pâté, jambon, gâteaux, crèmes -que les Sèvriennes se promettent de dévorer. - -Isabelle s’est chargée du punch; Charlotte le remue à la cuiller, -délicatement, afin que la flamme qui court, légère, ne s’éteigne pas. -Berthe, qui vient de lire à ses compagnes la lettre de Renée, fourre le -papier dans sa poche, et les deux poings sur les hanches. - ---Eh bien! vous autres, que pensez-vous de cela? - ---Moi, fait Charlotte, s’arrêtant une seconde, je pense que votre amie -n’a pas de veine: échapper aux griffes de sa pipelette pour tomber dans -les bras gourmands d’une directrice Bléraud! - ---Pauvre Renée, comme elle avait la foi en partant; et quelle réponse -que cette lettre, à la sortie de Mme Jules Ferron hier soir: «Isabelle, -si vous n’avez pas la vocation, votre place n’est pas ici.» - ---Mais Sèvres, que je sache, n’est pas un séminaire: c’est la nécessité -qui nous amène ici; mon père pourrait m’assurer cinq mille francs de -rentes, que je ne songerais pas à l’École. La vocation, c’est le -superflu, puisque un peu plus d’intelligence et d’énergie, font de nous -autre chose que des caissières ou des receveuses des postes. Comme -elles, nous sommes des fonctionnaires, nous ferons notre devoir: c’est -perdre son temps, que d’exiger de nous la vertu et le sacrifice des -missionnaires. - -Pour moi, je me récuse... Et Berthe, ayant ainsi parlé, commença la -distribution des vivres. - ---D’autant plus, poursuivit Adrienne, que l’épreuve n’est pas celle que -nous nous imaginons ici. C’est juger à faux, que de bâtir le lycée sur -le modèle de notre École. Pour être bon professeur, Renée dit qu’il faut -être habile: donc, conclut-elle, en jouant sur les mots, c’est l’esprit -de finesse, et non l’esprit de détachement, qu’il nous faut acquérir. - ---Pauvre Renée, quelle chute! elle rêvait d’enseigner de belles choses -aux tout petits, de les aimer, de les câliner; elle voulait vivre en -paix; la voilà seule dans ce lycée, sans ami, sans protection. - ---Sans protection, c’est beaucoup dire, Marguerite; l’École veille sur -elle, de très loin c’est vrai. Mais on n’a jamais de meilleur ami que -soi-même. Que Renée se contente de la vie intérieure, et si elle a du -caractère, elle oubliera vite sa première déception. - ---Ne prendriez-vous pas cette tarte à la crème, Victoire, fit -malicieusement Isabelle, qui surveillait d’un regard ironique les -physionomies soucieuses des autres Sèvriennes. - ---Comment, vous appelez ça une dé-ce-ption, palsambleu! vous me feriez -jurer. Moi je m’indigne qu’au sortir d’ici, l’Université croie avoir -assez fait pour une Sèvrienne, en rétribuant sa peine, tout au juste. - -Si l’_alma mater_ avait quelque chose dans le ventre, elle ne nous -abandonnerait pas, comme elle le fait, sans plumes sur le dos! - -Vous en prenez vite votre parti, vous, continua Berthe s’emballant, -d’être une pestiférée pour vos concitoyens. Eh quoi, ces gens vous -devraient au moins leur estime, ils rougissent de vous connaître, ou -après avoir serré votre main, vous traitent de pécores et de -libres-penseuses. - ---Mon Dieu, ma chère, ne vous emballez pas, nous causons autour de cette -table, apaisez votre faim, vous jugerez ensuite d’un œil plus -clairvoyant. - -Nous savons toutes, en entrant à Sèvres, que nous nous engageons dans -une cohorte libre: on peut la railler, la méconnaître d’abord. A force -de volonté, elle s’imposera à l’estime la plus exigeante. Je vous le -prédis, dans vingt ans d’ici, les directrices de lycées de jeunes filles -seront les favorites de l’opinion publique. - ---En attendant ce triomphe surprenant, je serais bien aise de vous -entendre dire comment vous acceptez votre vie de professeur, puisque -vous blâmez notre Ancienne, elle qui souffre d’être engluée dans une -telle sottise. - ---C’est très simple, répond Victoire, avec assurance. Je pars de ce -principe, comme le dit Mme Jules Ferron, que notre fonction de -professeur n’est pas un métier, mais un apostolat. Avez-vous la foi, -tant mieux; si vous ne l’avez pas, la volonté d’agir vous la donnera. -Coûte que coûte, nous nous devons tout entières à nos élèves; par elles, -nous devons poursuivre l’œuvre de régénération et de liberté -qu’entreprend la République. - -Si on se souvenait que nous sommes les filles du régime républicain, que -nous lui devons tout, la reconnaissance nous obligerait à payer notre -dette, sans préoccupation égoïste. - -Pour moi, telle que j’envisage ma vie de professeur, je la vois -consacrée au culte des idées de justice, de sagesse, d’énergie, qui -dominent toutes les vertus, et feront de mes élèves des êtres virils et -indépendants. - ---Alors vous vous imaginez, jeune stoïcienne de la République, que vos -élèves seront de cire molle, et que vous les pétrirez sur ce beau -modèle?... - -Berthe avait abandonné sa place, et droite au mur, grandie encore par -l’animation de tout son être, elle semblait dominer ses compagnes -attentives et graves. - ---Dites-moi quelle est la clientèle de nos lycées? Les fonctionnaires -n’est-ce pas, et encore le fretin. La noblesse, la magistrature, -l’armée, le haut commerce font élever leurs filles ailleurs. - -Croyez-vous le fonctionnaire aussi républicain que vous le dites. -Pensez-vous, jeune Pallas, que le jour où la République par terre, -verrait à sa place un Victor ou un Philippe, vos plus zélés partisans -vous seraient fidèles? - -Allons donc!... - ---Vous exagérez, mon chat, mais en serait-il ainsi, qu’ayant pour moi ma -raison et ma conscience, je ne céderais devant personne! - ---Alors on vous brisera. - -Singulier réveillon! autour de l’Enfant divin apportant au monde -l’espoir, de jeunes âmes s’inquiètent, mûries par l’étude, et surprises -par la vie. Leurs regards se dispersent, sans qu’un seul tombe sur le -Dieu qui s’éveille: Jésus, dans cette nuit de décembre, n’est plus -qu’une effigie, ou qu’un symbole. - -Au bout d’un moment de silence, Marguerite reprit: - ---Le zèle est un danger pour l’œuvre que l’on poursuit. Notre devoir est -bien net: l’État exige de nous un enseignement de tolérance et de bonté. -Il nous est interdit de prêcher un culte de chapelle, mais nous sommes -libres d’affirmer nos idées et de gagner à notre cause les élèves qu’on -nous donne. - -L’État n’a point prévu que nos républiques de femmes seraient de petites -tyrannies; crier et se révolter aujourd’hui ne sert de rien. Nous -aviserons quand nous serons directrices. - -Pourquoi ne pas accepter d’avance une vie qui forcément sera solitaire, -une vie qui sera belle, désintéressée, utile à d’autres, et dont nous -avons joliment le droit d’être fières, puisqu’elle est notre œuvre. - -Si nous ne trouvons pas autour de nous la bienveillance, si l’hypocrisie -nous empêche d’être vraies, le mieux n’est-il pas de sauvegarder son -quant à soi, en cultivant à l’écart le jardinet qu’ensemencent nos -rêves, nos souvenirs, nos affections. Attendre que les jours passent -entre ses livres, ses fleurs, sa petite lampe... et son lit de jeune -fille. - ---Dis donc, Margot, dans ton ménage, tu n’oublies que le chien, l’ami -des malheureux! Mais voyons, regardez-moi toutes, vous avez fait vœu de -célibat? Vous réclamez une protection, prenez un mari,... un mari, (et -Charlotte, railleuse, semble un tout petit peu émue à la vision exquise -que ce seul mot évoque pour elle) vous fera pardonner tant de choses. - ---O vous, Charlotte, vous n’avez d’yeux que pour le mariage. - ---Et je n’ai pas tort, Adrienne, puisque l’avenir qui vous tourmente, me -rassure. Je suis prête à faire mon devoir, bravement, je sais quelqu’un -qui m’y aidera. Et si ma directrice me cherche noise, je sais quelqu’un -encore qui lui fera la nique. - -Mariez-vous, rentrez dans l’ordre normal, et plus rien de ces vétilles, -croyez-moi, ne vous égratignera le cœur ou l’amour-propre. - ---Tu sais bien, ma Lolotte, que nous pensons toutes comme toi, mais pour -se marier, il faut être deux, et je ne vois pas, d’après la proportion -des Sèvriennes mariées, que ce soit facile de trouver le compère. - -Y-en a-t-il cinquante sur trois cents que nous sommes?... - -Le punch, abandonné par la cuiller de Charlotte, s’est éteint deux fois -déjà; une légère odeur d’alcool s’épand au-dessus de la table, grisant -ces cerveaux agités; le besoin de parler, d’affirmer leurs convictions -les plus intimes, délie les langues qu’une sorte de pudeur, ou de -méfiance, retenait encore. - ---Et qui épousent-elles! - -Ah! parlons-en des mariages de Sèvriennes, il y a de quoi rabattre le -caquet à nos illusions; les voilà professeurs et femmes de -gratte-papiers, de petits employés, de petits professeurs de dixième, -qui les admirent surtout, pour les 3000 francs nets qui entrent dans le -ménage. - -On les compte celles qui épousent leurs égaux, ce serait là encore une -autre déchéance. - -Mais enfin, j’admets que le bonheur conjugal nivelle tout, est-ce que -les tracas n’augmentent pas? si le mari, les enfants tombent malades, -quel est le devoir de la femme? L’administration est dure, quand il -s’agit d’accorder un congé, et le jour où l’on oublie, devant l’agonie -d’un enfant, le cours à faire, l’administration blâme, et j’en sais ici, -qui l’approuvent. - -En mon âme et conscience, et l’âme de Berthe Passy vaut bien celle d’une -stoïcienne, je vous jure que mes devoirs de mère passeraient outre. - -Eh bien non, Charlotte, je ne partage pas votre optimisme, le mariage -n’est pas le remède souverain à cette vie qui nous est faite. - ---Voulez-vous me permettre, à moi _première année_, de vous avouer ce -que je pense, fit soudain l’une des trois amies d’Adrienne, la jolie -Juliette, philosophe hégelienne. Vous mettez trop de fureur à vous -battre contre des moulins à vent. La vie n’est pas si compliquée que -vous l’imaginez; considérons aujourd’hui, que nous autres Sèvriennes, -nous constituons par notre science, par le dégagement de notre être -moral, l’Aristocratie féminine. Au lieu d’être les neutres dans la -Ruche, nous en sommes, par destin, les Reines. Pourquoi nous ravaler -sans cesse à des préoccupations de détail. - -Marguerite voit une souffrance dans la solitude, Berthe en voit une -autre dans le mariage, et vous ne comprenez pas que vous êtes ce que -furent les _abbesses de l’ancien régime_. Comme elles, vous renoncez à -la vie de famille, à la maternité, pour vivre uniquement de l’esprit et -des méditations de l’esprit. - -Notre vie n’est qu’une apparence, le monde réel n’existe pas, cette -apparence ne vaut donc que par nos pensées. - -Si vous en tenez quand même pour le mariage, eh bien, mariez-vous, mes -sœurs, à la Philosophie. Vous oublierez ainsi les turpitudes de la -province. - -Pour moi, je compte bien écrire un livre, dès ma sortie de l’École, un -livre de philo bien entendu, il n’y a que ça qui compte. Ne m’objectez -pas cette usure, dont parle l’extravagante Toutebry, qui fut mon -professeur à Guéret, un bon esprit ne se dévirilise jamais. - ---En voilà une prétention, ma chère, d’écrire un bouquin! et de -philosophie encore! Est-ce que les femmes ont assez d’étoffe pour penser -toutes seules, c’est donc un «manuel» que vous voulez nous fabriquer... - -Jalouse de tout ce qui pourrait l’éclipser dans sa promotion, Marianne -Bruille, doctrinaire et socialiste, ne perd jamais l’occasion de railler -lourdement ses deux compagnes Juliette et Hélène. Ce n’est point -l’amitié qui les rapproche, c’est un manège assez curieux de -surveillance réciproque: mutuellement, elles cherchent à se voler leurs -procédés de travail, afin de l’emporter aux examens. - ---Au lieu de croire aux apparences, de chercher dans les étoiles, le -règne de la justice et du progrès, regardez à vos pieds ce qui grouille, -ce qui souffre, ce qui appelle. - -Vous parlez toutes comme des égoïstes, et je sais bien ce que pense, -dans son for intérieur, le dilettantisme d’Hélène, satisfait d’une -comédie mondaine. - -Aristocrates que vous êtes! comme je ferais bon marché de vous. -Oubliez-vous que votre cœur doit battre pour autre chose, que votre -devoir suprême est de prendre en pitié la misère de vos frères. Vous -n’entendez donc pas cette rumeur qui va bouleverser le monde! Quand la -révolution sociale ébranle tout, vous pensez mariage, et dans le -mariage, vous vous reposez d’avoir décrassé pendant seize heures, chaque -semaine, la cervelle de vos élèves! - -Non, non, ajouta-t-elle, fanatisée, sa figure vulgaire enflammée presque -d’une colère sainte, vous devez compte de votre intelligence, qui est -une force nouvelle, au peuple. C’est à lui, non aux bourgeois qu’il faut -aller, il est le maître, mais un maître malheureux, qui attend de nous, -ses servantes, la bonne parole. - -Quand d’autres ont le cœur déchiré, pouvez-vous parler d’affaiblissement -de l’esprit! d’exaspération des sens! - -L’esprit ne compte pas, il y a que le cœur. - -Des sens! mais nous autres, les intellectuelles, comme vous vous laissez -appeler, nous n’en avons pas! - ---A qui le dites-vous, Marianne, soupira Isabelle, en détournant les -yeux. - ---Mes compliments, Marianne, dans dix ans d’ici, on vous retrouvera à la -sociale, vous présiderez un club de femmes. Vous avez l’air sincère, au -fond, vous êtes une brave fille, et ça me va, moi, de rencontrer ici de -l’énergie et du fanatisme. Allons, vous recruterez des adhérentes à -votre religion, quand vous serez professeur, mais laissez-moi vous dire, -qu’ici ça ne prend pas. Nous autres, même une bohème comme moi, nous -sommes d’invétérées bourgeoises; le goût de l’individualisme est le plus -fort, chez une femme comme la Sèvrienne, qui a beaucoup lu, beaucoup -réfléchi, sans avoir trouvé de temps pour aimer. - -Je persiste à croire que la femme professeur, telle qu’elle existe -aujourd’hui, est un monstre, un monstre malheureux lui aussi. Le plus -cruel de notre vie, ce ne sont point ces tiraillements administratifs -qu’on retrouve partout. - -Mais c’est l’antinomie entre notre indépendance d’esprit et notre -esclavage de corps. - -L’instruction nous a affranchies de tous les préjugés. Par la pensée, -notre vie vaut celle des hommes. Dans la réalité, à chaque instant, nous -sommes victimes des potins, de la méfiance, de la calomnie. C’est -effrayant qu’on puisse résister à cela. - -S’il n’y a pas de remède possible, je trouve, ne vous choquez pas, ce -que je dis est vrai, que ce serait nous délivrer des tentations, des -révoltes, d’une chute possible, que de tuer le sexe en nous. - -La chose est courante; ce que les unes exigent par libertinage, nous, -nous l’accepterions par vertu. Voilà où serait le sacrifice méritoire, -et nous serions tranquilles. - -Tenez, dans la vie, nous ne sommes pas autre chose que des faucons, oui -de ces faucons hagards, qu’on élève dans le silence et l’obscurité, -qu’on affame, et qui flairent, sans la voir, la proie qu’on leur dérobe. - -Que le jour vienne, où dans la plaine, les faucons délivrés prennent -leur vol, les yeux éblouis, ils montent droit vers le soleil, pour -s’abattre violemment sur leur proie, en jouir enfin. - -Oui, je vous le dis, peut-être ferez-vous de même, le jour où sorties de -l’École, la tête enflammée par cette dangereuse culture, le cœur et la -chair brûlés par la passion de ces livres, vous rencontrerez l’amour. - -Comme les faucons obéissant d’instinct à la loi de nature, il y en aura -parmi vous, qui éperdues de désirs, s’abattront sur cette proie. -Celles-là seules auront vécu, même si elles en meurent. - ---Tais-toi, Berthe, je t’en prie tais-toi, tu as l’air de déchirer le -destin: (et se tournant vers Charlotte penchée sur l’enfant Jésus) Ma -Lolotte, rallume encore une fois le punch; avant de le boire, je vous -chanterai le Noël des bergers. - - Trois anges sont venus ce soir - M’apporter de bien belles choses... - -Berthe a soufflé une à une les douze bougies; à la clarté tremblotante -du punch, on ne vit plus alors que des figures étrangement modelées par -l’ombre: les yeux fixent la Crèche, mais ces yeux-là ne voient que des -âmes effarouchées qui se ferment. - -La voix de Marguerite tombe brusquement; la petite flamme bleue chavire, -se dresse, et s’envole. Quel silence! - -Quelque chose d’éternel a passé là! - - - - -CHAPITRE VII - -JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL - - -28 décembre 189 . - -Je laisse à Berthe le soin de répondre à Renée Diolat, je veux -seulement, qu’un mot de moi, lui dise l’ardent désir que j’ai de la voir -_femme_ heureuse. Elle est amoureuse de Marnille, c’est certain; mais -lui, est-il homme à épouser cette très jolie fille sans le sou? - -Quel dommage si l’amour a tort. - - -29 décembre. - -La comédie se corse: Jeanne Viole ne parle rien moins que de se -suicider; c’est un moyen comme un autre d’aller chercher la vérité à la -source. - -L’autre soir, elle est tombée en pleurs aux genoux de la vieille -Lonjarrey, qui lui a difficilement arraché son secret!! courir, à la -nuit tombante, à cette terrasse du parc qui domine la route, se jeter -par dessus la balustrade, et mourir là, au seuil de son école. - -Elle s’entend au mélodrame; quel coup de théâtre, quel «rataplan de -convoi», comme dit Berthe. - -Ce qu’elle y gagne (il faut tout ramener à cela avec Jeanne Viole), -c’est que Bléraud ne la quitte plus, que Mlle Lonjarrey et les autres -surveillantes multiplient les tournées, redoutant le scandale d’une -alerte. Pour lui rendre le goût de la vie, ici on est prêt à tout. - -Pas bête la petite! - - -30 décembre. - -Adrienne Chantilly vient de jouer un beau tour à Jeanne Viole, qu’elle -ne peut souffrir. Lasse de l’entendre citer, à propos de tout, les -paroles du beau moraliste Paul Réjardin, elle s’est fait présenter à -lui, et sait pertinemment que Jeanne Viole ment quand elle dit être «sa -petite amie». - -Il faut voir la belle Didi se panader à son tour, quand elle parle de -l’Homme exquis, de l’âme délicate, qui opère tant de sauvetages -féminins, à son cours du jeudi. Serait-il flirt? - -Charlotte et moi nous initions Henri à ces petites comédies de harem; -mais c’est curieux, il ne rit pas de ces calculs (fourberies ou -coquetteries) qui nous amusent. Il a une telle idée de la droiture et de -l’honneur, qu’il n’admet pas qu’on puisse badiner, encore moins tromper. -Ces jeunes filles lui sont odieuses, il excuserait presque le vice -d’Angèle Bléraud, abominable, mais sincère. - -Henri a raison: porter fièrement son âme dans ses yeux, et marcher droit -dans la vie; j’aime l’intransigeance morale de mon ami. - - -1er janvier soir, 189 . - -J’ai dû envoyer ce matin, selon l’usage, à Mme Jules Ferron, un -télégramme pour lui offrir mes vœux. J’ai passé la journée -d’hier et d’aujourd’hui à Paris, avec Charlotte; la politesse -exige--paraît-il--d’écrire ou de télégraphier les souhaits qu’on n’a pu -présenter soi-même. - -Les Sèvriennes qui restent à l’École, vont en soirée chez elle, on boit -le champagne, «tisane» relevée par quelques épigrammes. Il est entendu -que ce soir-là, ce soir-là seulement, Mme Jules Ferron dira aux élèves -présentes, ce qu’elle pense de leur caractère, de leurs défauts -surtout!... - -Gentille cette chute de l’année, sur un _mea culpa_, quelque peu -humiliant. - -Hortense en est revenue mortifiée. Mais Victoire Nollet exulte, et ne -songe pas au chagrin qu’a pu avoir la mère, sa vraie mère, finissant -seule une année si douloureuse pour elle. - -Henri disait tout à l’heure, qu’une parole d’honnête homme, quand elle -est donnée, est donnée pour l’éternité. Il n’admet pas les cas de -conscience, si habilement résolus par la morale courante. - -Quand il parle ainsi, ses beaux yeux ont une profondeur... Charlotte -peut être fière d’être aimée de lui; l’amour de cet homme, c’est -l’infini. - -Année nouvelle, si heureusement ouverte avec eux, sois-moi propice; fais -que je passe honorablement ma licence; garde-moi des heures de doux -silence et de rêve. - -Année nouvelle, sois-leur propice; fais qu’ils te bénissent, pour les -beaux jours que tu réserves à leurs fiançailles. - -Année nouvelle, devine-moi... exauce-moi. - - - - -CHAPITRE VIII - - -_Réponse de Berthe Passy à Mlle Renée Diolat, professeur agrégée au -lycée de Mamers._ - -«Sèvres, 15 janvier 189 . - -»Hélas! pauvre museau joli, te voilà fourvoyée chez Mme -Jocrisse-Céladon! Tous nos vœux t’accompagnent, j’espère qu’un homme de -goût te fera issir au plus tôt de ce pays-là. - -»Ta lettre rabat le caquet à bien des illusions! On s’en pourléchait -déjà de cette bonne petite vie de professeur: Isabelle devait potasser, -Marguerite rêvasser, Charlotte tricoter, et moi, arpenter les confins du -territoire. - -»Mais à ce que je vois, si l’on m’expédie à Mamers, j’aurai garde de -bouger, les mazettes de l’endroit crieraient: au rendez-vous. - -»Franchement, ma vieille, si c’est pour faire de nous des chiens -attachés, mieux vaut le dire tout de suite! Moi je suis de l’espèce -loup, et loup rageur encore. Gare à qui s’avisera de me passer la main -sur le dos, je lui plante mes crocs, au bon endroit. - -»Nous vivons à Sèvres dans une indépendance hautaine, je rougis des -platitudes auxquelles on te condamne! - -»Tu as le courage d’en rire, moi je m’insurge, la résignation est une -vertu pour les lâches et les impuissants; l’injustice me fera faire le -coup de feu. - -»Laisse-moi te dire, mon vieux zig, qu’à l’École, tu n’as pas eu l’heur -d’être approuvée par nos petites «Première». - -»Tu n’es plus dans la note. - -»Ces demoiselles, par philosophie, par raisons sociales, par dandysme, -s’accommoderont fort bien des misères qui te répugnent. Nous avons -chaudement discuté ton cas le soir de Noël, un vrai meeting, ma chère, -où ma voix, lançant des hyperboles, leur a prédit un avenir mortifiant. - -»Tu n’as pas idée de cette génération-là; ces trois gosses, ça n’a pas -vingt ans, usent vis-à-vis les unes des autres, d’un faux-semblant qui -m’épate. Rivales toutes trois, toutes trois comptent sur la première -place à la licence, dans deux ans. Elles s’y préparent en se surveillant -étroitement, pour que l’une ne lise pas un livre que l’autre ignore, -pour se voler leurs procédés de travail, en se récriant d’admiration. - -»Le jour du résultat, si l’une des trois l’emporte, les deux autres, de -sa gloire... feront une hétacombe!! Hein! est-ce bien dit? - -»Quant à notre promotion, c’est la promotion de famille, on popote, et -on potine; sans Jeanne Viole qu’on déteste et Bléraud qu’on méprise, -notre cercle ressemblerait à quelque Paraclet où les culottes n’entrent -pas. - -»Depuis que nous sommes «seconde année», nous usons du principe -d’autorité vis-à-vis des jeunes. On a de l’expérience, on pontifie, on -donne des conseils; je me respecte dans ce rôle, si peu fait pour moi, -et dire que pour en imposer, je _marche_ et ne détale plus. - -»On travaille à éclipser Pic de la Mirandole. D’Aveline nous nourrit du -suc de Virgile (chères abeilles, voltigez, mais ne piquez pas). Il est -toujours l’enchanteur que tu sais, quoi qu’il fasse on l’adore. Même -moi, moi, qu’il étrangle à chaque cours; moi, qu’il cingle de ses mots -les plus cruels, me reprochant l’intempérance de mon langage, ma fougue -insupportable; eh bien, je l’adore, je te dis que je l’adore, et je -goûte avec lui l’amer plaisir de celle qui veut être battue. - -»Je ne te dis rien de l’éloquent Jérôme et de l’audacieux Criquet, ni du -malheureux Taillis dont l’intelligence défaille. Notre nouveau -professeur, M. d’Artois, le grand Preux, nous fait faire en vieux -français, l’étude de la chanson de Roland; avec lui, on a l’air de -petites filles épelant une belle légende; c’est Victoire Nollet qu’il -faut entendre marteler les assonances: les vers font un bruit de -cuirasses s’entre-choquant un matin de bataille. - -»Ne trouves-tu pas que M. d’Artois a une figure de haute lisse, celle -d’un paladin courtoisement désarmé, qui enseigne, sans le pédantisme -d’un robin, les mystères des conjugaisons confuses du bas latin -Mérovingien! - -»Nous en saurons bientôt autant qu’élèves des Chartes! c’est une -ressource, dans les petits trous où l’on vieillira, on pourra fureter -parmi les archives. Il paraît que dans ces vieilleries, on découvre des -choses!... j’en ferai une pinte de bon sang. - -»Quelques petits événements ont troublé la quiétude de notre labeur: -j’ai rompu avec la nymphe Calypso. Pour un prétexte futile, elle nous a -dit de gros mots, non pas celui de Cambronne, mais un autre. - -»Il a fallu comparaître dans le cabinet pompadour; les petits amours se -gondolaient de voir Mlle Lonjarrey trancher du Cadi; Calypso -pleurnichait, moi je pérorais de si étourdissante façon, qu’après avoir -lancé cette apostrophe: - -»Mlle Triparti se croit-elle parmi des blanchisseuses? - -»Alors nous sommes toutes des Nausicaa, filles de roi... j’exige des -excuses! Et je sortis majestueuse. - -»Je fais bien dans les mères nobles! hein! - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -»Hélas! de quel Eros fourbu viens-tu nous parler, ma chère! - -»Un rond-de-cuir porteur de l’amoureux carquois. Mais Vénus a donc la -berlue. - -»Tout Mamers doit se gaudir de pareils ébats, j’imagine plaisamment ton -Lycée tombant en mal d’amour: - -»On verrait tes deux perruches s’en aller bec à bec, toges en tête, -robes traînantes; puis leur emboîtant le pas, Mme la directrice -amoureusement penchée sur une confidente, les professeurs en suite -cherchant du regard une lèvre moustachue; derrière la corporation, les -petites filles deux à deux, bec à bec, se regardant, se câlinant, avec -mille petites manières, tandis que deux autres, moins innocentes, se -sauvent dans un petit coin, pour y répéter, tout de suite, la leçon de -choses qui s’apprend en un tour de main. - -»On appelle ça: petits jeux. - -»Pauvre Renée, sois sage, ferme tes yeux, bouche tes oreilles, sois la -belle au bois dormant, jusqu’à ce que le prince Marnille t’éveille, tu -sais de quelle gente façon! - -»Adieu, nous t’aimons toutes. - -»BERTHE PASSY.» - - - - -CHAPITRE IX - -JOURNAL DE MARGUERITE - - -8 février. - -Notre vie est enlevée, on ne sent plus le temps qui passe. L’étude nous -a tellement prises, qu’elle nous refait une autre nature. - -C’est maintenant, que je m’aperçois de l’œuvre créatrice de nos livres: -d’une touche invisible, ils nous transforment, en délivrant nos pensées -d’une gaine étroite. - -Je sens très bien que l’étude fait pour moi ce que la saison d’automne -fait pour ces graines mûres, qui brisent leur enveloppe et s’en -échappent librement. - -Je m’éveille, Berthe s’assagit, Adrienne s’exalte, Jeanne Viole médite. - - -20 février. - -Un joli texte à développer: «Aimez à concilier les esprits.» - -Ne dirait-on pas que cette phrase, échappée à la diplomatie de Mme de -Maintenon, est la devise très haute, très loyale de notre chère Mlle -Vormèse. - - -1er mars 189 . - -Je prépare une leçon sur la morale d’Épicure; Mlle Vormèse me recommande -de lire les livres de Guyau, l’un des rares esprits qui aient compris la -grandeur héroïque de cette morale, toute d’action, des Épicuriens. - -J’aime cette pensée de Guyau, qui puise dans la noblesse de son rêve la -force de créer une morale sans sanction, une morale où Dieu ne serait -pas l’impitoyable _Teneur de livres_ de toute notre vie. - -Sa philosophie, sa poésie (car il est poète), me font penser à un -Vauvenarges qui eût été l’ami d’Alfred de Vigny. - -J’ai noté des pages réconfortantes, que j’emporterai fidèlement au -sortir de l’École; j’aime cet espoir: «Le moi qui s’est assez élargi -aurait droit de ne pas périr.» - - -8 mars 189 . - -Berthe et moi, sommes allées voir Réjane dans _Sapho_. - -A peine entrée, j’aurais voulu partir, horriblement gênée par ce -réalisme de la pièce, et le jeu si sincère de Réjane. Notre place -n’était pas là. - -Je n’ai pas dit à Henri où j’avais passé mon dimanche. - -Chaque fois que je lis un livre suspect, ou que j’assiste, comme -aujourd’hui, à un spectacle impur, une goutte de vitriol me brûle: j’ai -honte et je souffre. - - -20 mars. - -Je ne vis plus: Charlotte est reprise d’étouffements, elle a dû quitter -le cours; on traite ça de vapeurs. Cœurs de pierre que ces cœurs -stoïciens. - - -21 mars. - -J’ai obtenu de Charlotte qu’elle cessât tout travail; à ce prix -seulement, je n’avertirai pas Henri. - - -22 mars. - -Le docteur persiste à ne rien voir d’alarmant; s’il se trompait! - -Elle ment, elle sait qu’elle a une maladie de cœur, mais elle n’avouera -pas comme elle souffre. Pourquoi, pourquoi ce silence? il faut la -guérir; mais qu’est-ce qu’il deviendrait s’il la savait malade! - - -27 mars. - -Un peu de mieux, elle a pu écrire à Henri qui est encore pour un mois à -Bruxelles. J’ai repris mon travail, mais cette accalmie ne me rassure -pas. - - -1er avril. - -Épouvante cette nuit! une voisine de Charlotte a couru réveiller -l’infirmière; je me suis levée, elle râlait, je l’ai tenue dans mes bras -toute la nuit, sa pauvre tête jaunie, contractée, les yeux chavirés. - -Ils ne voient donc pas qu’elle peut en mourir. - - -2 heures. - -Elle s’est levée, le médecin ne se prononce pas; elle doit garder la -chambre. Je ne la quitterai pas. Si la nuit est mauvaise, demain je -télégraphierai à Henri. - - -9 heures soir. - -L’infirmière n’a pas reçu l’ordre de veiller Charlotte: on la laissera -seule! - -Jamais: je resterai avec elle jusqu’au matin, Berthe me relèvera. - - -Minuit. - -Elle vient de s’assoupir, j’ai une peur atroce que le souffle tout à -coup cesse; pauvre visage aimé, comme il est las de souffrir! - - -2 avril. - -_M. Henri Dolfière, 30 rue Raynouard_ - -_f. suivre._ - -Revenir immédiatement, Charlotte malade vous réclame. - -MARGUERITE. - - -3 avril. - -Une angine de poitrine, elle est perdue. - - - - -CHAPITRE X - -LA MORT DE CHARLOTTE - - -Un frisson secoua toute l’École, quand, au sortir des cours, on apprit -que Charlotte était morte. - -Un long sanglot monta de tous les cœurs, vers cette petite chambre où, -presque seule, si loin des siens, une Sèvrienne venait de mourir. - -On l’aimait pour sa joie, pour l’allégresse de sa vie laborieuse, pour -l’espoir qu’elle donnait, à chacune de connaître un jour le logis qui -s’égaie au rire des petits enfants. Son bonheur n’avait pas de jaloux. - -La voilà morte! - -Ce fut un long gémissement chez ses compagnes, qui s’enfuirent pleurer -dans leur étude, tandis que les autres, dans une morne épouvante, -restaient là sans rien dire, sans une interrogation, rendues stupides -par cette mort foudroyante. - -On la savait à peine malade. Et puis, est-ce qu’on meurt à vingt ans? -Est-ce que la jeunesse n’est pas plus forte que la mort? A leur chagrin -se mêlait l’effroi d’un coup imprévu. Ainsi la mort rôdait autour -d’elles. Pour la première fois, l’inexorable entrait dans la maison; -tout de suite elle s’était enfuie emportant, comme dans un rapt, ce -jeune corps amoureux de vie, qui ne connaîtrait maintenant d’autres -caresses que cette horrible étreinte! - -Un air de plomb étouffait les poitrines. Devant leurs livres ouverts, -toutes pleuraient. Les plus fortes cherchaient à se reprendre, et l’une -d’elles ayant voulu lire pieusement le _Dies iræ_ à genoux, près de la -place vide où Charlotte avait travaillé, elles écoutèrent en sanglotant, -se joignant de tout leur cœur à l’appel désespéré qui montait vers Dieu. - -Celles qui ne priaient plus, ouvrirent leurs livres, relisant, si près -de la morte, une page de Socrate, de Lamartine ou de Guyau. Toutes les -pensées montèrent vers elle, et dans l’invisible, l’âme de l’École posa -sur son front, le fraternel baiser. - -Un silence effrayant couvre cette maison blessée. Trop vieille pour -sourire aux cris joyeux, elle a des larmes encore pour l’enfant qui -connut à peine la douceur de son sein maternel. - -Les heures passent, la cloche ne sonne plus, tout est désert, le parc se -dérobe, les premières feuilles d’avril s’évanouissent dans l’ombre, mais -sans cesse, on entend le jet d’eau qui sanglote, qui sanglote dans la -nuit. - -Au bord d’une fenêtre, une lueur tremblante: voilà le cierge qu’on -allume pour la veillée funèbre. - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -Henri Dolfière arriva quelques heures avant la mort de Charlotte. - -Dès qu’il la vit si pâle, avec ses grands yeux qui déjà regardaient -ailleurs, il la sentit perdue, et comme un fou, se jetant à genoux, il -prit la main qu’elle lui tendait, l’embrassa, la serrant à la briser. -Charlotte souriait, n’était-ce pas le Sauveur qui enfin venait d’entrer? - -Elle ne parlait plus, mais elle eut la force encore d’attirer à elle la -main du bien-aimé, elle la plaça sur son cœur. - -Que voulait-elle dire? - ---Vois, bientôt il ne battra plus? ou bien était-ce le don très chaste -de sa chair qu’elle lui renouvelait en face de l’éternité! - -De grosses larmes tombaient de ses yeux sur la tête d’Henri, qui se -serrait contre cette pauvre petite poitrine blessée, lui jurant qu’il -venait la sauver, qu’ils allaient partir, qu’on les marierait tout de -suite, pour qu’il la soignât mieux, et la guérit. - -On les avait laissés: pour la première fois, il était seul dans la -chambre de sa fiancée. - -Que se dirent-ils? - -Que lui demanda-t-elle?... - -Quand Marguerite revint, apportant une potion, elle entendit la voix -grave d’Henri, qui répondait à Charlotte: - ---Je te le jure. - -Les yeux clos de la mourante s’entr’ouvrirent pour remercier le -bien-aimé. - -L’agonie fut courte. Comme le jour finissait elle passa. - -Ce fut Mlle Vormèse, priant à l’écart, qui s’approcha de l’enfant et lui -ferma les yeux. - -Henri tomba inerte, sans larmes, sans cris, se mordant jusqu’au sang, -pour ne pas hurler sa douleur et sa colère; car, c’est contre Dieu que -tout son être affolé se révoltait, d’avoir fait mourir la femme qu’il -aimait... - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -Charlotte semblait dormir dans son petit lit de jeune fille, sous une -nappe de verdure et de fleurs. Ses compagnes avaient arraché, aux vieux -murs du parc, des touffes de clématites fraîches, des traînées de -lierre, et ce lit de morte fut une jonchée d’avril, un nid qui embaumait -le printemps. - -On cueillit dans les bois, les branches qui portaient les premières -feuilles, on les dressa tout autour de la chambre, comme un rideau qui -frémissait encore. Quelques tigelles étaient couvertes de ces flocons -neigeux, que le vent sème durant la saison d’amour, et ces flocons qui -s’envolaient d’un souffle, retombaient sur les mains jointes de -Charlotte. - -L’École vint s’agenouiller auprès du lit. D’Aveline, qui souffrait du -chagrin de Marguerite, voulut aussi revoir son élève. Jérôme Pâtre vint, -tous suivirent, et ces hommes que la vie avait différemment meurtris, -restèrent muets. - -Quelles paroles humaines peuvent chasser l’épouvante du mystère? - -Marguerite ne quitta pas son amie; on lui avait accordé la grâce de la -veiller seule, avec Henri Dolfière. - -Elle restait là prostrée, n’ayant plus de larmes, souffrant dans tous -ses membres, comme si on avait arraché d’elle le cœur de Charlotte. - -Henri, blême, les yeux sans regard, se détournait des étrangers qui -pleuraient sur la morte en faisant un grand signe de croix. - -Ses yeux, fascinés par les yeux clos, la bouche close, croyaient par -instant les voir s’ouvrir, pour recevoir le baiser que jamais sa bouche -n’avait osé donner à la sienne. - -Sa douleur fut déchirante, quand il comprit enfin qu’elle était morte. - -Le matin du dimanche, toutes cloches sonnantes, le cercueil s’en alla -vers le petit cimetière, qui se cache à la lisière des bois. - -Le pasteur avait donné l’absoute, et des hommes portaient sur leurs -épaules le corps léger de Charlotte, qui pour la dernière fois, traversa -les longs corridors, la cour où le jet d’eau lui parla, le parc. - -«Adieu, adieu,» disait le drap blanc qui s’accrochait aux buissons. - ---Adieu, adieu, répondaient les jeunes branches qui se penchaient, sans -craintes, pour frôler d’une caresse de sœur le cercueil de Charlotte. - -Le sable crissait sous le pas des hommes montant péniblement. Henri et -le tuteur de sa fiancée menaient le deuil, puis venaient tous les -professeurs de l’École. Mme Jules Ferron, seule, impassible, venait en -tête du long cortège des Sèvriennes silencieuses, suivant, accablées, -ces chemins familiers, où rieuse et pensive, Charlotte avait passé. - -Le calvaire fut long. - -Marguerite s’étonnait d’entendre chanter les oiseaux, de respirer cet -air frais que parfument les fraises d’avril. Tout arrivait jusqu’à elle, -comme des choses venues d’un autre monde; depuis cinq jours, elle -n’avait plus conscience de vivre. - -Longtemps, on chemina sur la route radieuse. Une porte ouverte laissa -passer le cortège. Parmi les tombes les plus humbles, dans ce petit -cimetière de campagne, les hommes descendirent doucement, avec des mains -qui ne voulaient pas faire mal, le cercueil de Charlotte. - -Penché sur la fosse, Henri la regarda descendre... Ainsi c’était fini! -c’est là que pour toujours elle allait dormir, celle qui devait être sa -femme, celle qui lui avait promis les joies de l’amour. On allait -l’enfermer dans ce trou et jamais, jamais plus, il ne la reverrait. - -D’Aveline s’avança pour dire adieu au nom de l’École. - -En quelques mots délicats, il sut dire quelle apparition gracieuse elle -avait été, quel charme lui attirait tous les cœurs. - -Puis, ses compagnes vinrent, le même mot revenait, lugubre: «Adieu -Charlotte. Adieu, adieu»... Marguerite voulut baiser la terre qui -couvrait son amie. - -Alors on entendit, à travers les sentiers du cimetière, le toc-toc-toc -des fossoyeurs, et la terre gourmande reprit aussitôt, pour la vie -éphémère des plantes et des arbres, cette chair qu’on lui abandonnait. - -Quand, à la porte du cimetière, on chercha Henri, il n’était plus là. On -sut après qu’il s’était échappé dans les bois de Sèvres, pour y crier sa -douleur, et comme un fou, se rouler, mordre la terre qui ne rend jamais -sa proie... - -Longtemps, cette nuit-là, Marguerite entendit les toc-toc-toc funèbres -de la pluie tombant sur le toit. Du jet d’eau montait un appel morne et -lent, plainte, regret, voix des trépassés. - -Alors, essuyant ses yeux, elle ouvrit le livre que Berthe avait posé là: - -«On peut penser que la mort est un pas en avant, non un brusque arrêt -dans le développement de l’être. On peut enfin espérer ne pas y perdre, -comme en un naufrage, toutes les richesses intérieures qu’on a amassées, -mais traverser la mort, en emportant glorieusement le monde de pensées -et de vouloirs généreux qu’on a créés en soi.» - -Puis, ayant lu ces lignes consolatrices, il lui sembla que l’espoir -luisait à travers sa douleur, et que Charlotte quelque part la -regardait. - - - - -CHAPITRE XI - -JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL - - -15 mai 189 . - -Je vis dans l’épouvante de ces souvenirs de mort. Une hallucination me -poursuit: ai-je rêvé! est-ce maintenant qu’elle va mourir? - -Je ne sais comment je vis. Des jours, je m’agite, tremblant d’une -inquiétude morbide. D’autres jours, je m’enferme, la tête vide, morne -dans ce coin, comme une bête abrutie de douleur. - -Les souvenirs qu’elle laisse ici m’écrasent. Je voudrais les fuir, -d’invisibles mains me retiennent, toutes se tendent pour me ramener vers -le passé. - -Où est l’absente? où est maintenant la sœur que j’avais choisie? - -Charlotte, Charlotte, es-tu encore près de moi? Le sais-tu encore, dis, -que je t’aime, que tu m’es plus chère depuis que tu me fais pleurer. Si -tu savais comme mon âme te cherche ici, et là-bas; comme je prie, car -prier, c’est encore parler de toi. - -Je t’en supplie, ma chérie, si tu demeures dans l’Invisible, ne me -quitte pas, que ton ombre ne m’abandonne pas, je suis bien malheureuse. - -Si tu savais! au moindre souffle je tressaille. Est-ce toi qui frôles ma -porte? Vas-tu entrer, comme la dernière fois que tu vins ici, courbée -sous le poids des bûches que tu m’apportais; que nous étions bien... - -Quel supplice de revivre sans cesse ces choses familières, qui furent -les choses charmantes de notre amitié. - -Pourquoi l’avez-vous prise, mon Dieu? Quel mal faisait-elle? Pourquoi -n’avez-vous pas voulu qu’elle fût heureuse, qu’un autre achevât l’œuvre -que vous aviez commencée? - -Vous n’êtes donc pas notre Père, vous qui brisez cruellement le rêve de -vos créatures. - - -1er juin. - -Pauvre Charlotte! qui se rappellera sa bonté, sa jeunesse aimable, son -rire léger, qui offrait à tous le plus gracieux d’elle-même. - -Qui saura la tendresse vigilante qu’elle avait pour Lui. - -L’école est affreusement triste: une prison sans air, sans lumière -maintenant. Le vent attache aux vieux murs l’odeur des premières roses; -je me sens défaillir. Il ne finira donc jamais ce jour de mort, où les -roses tombaient avec les gouttes de cire. - -Son corps, à présent, est un buisson d’églantines. C’est lui qui les a -plantées, lui que je n’ai pas revu, et qui ne se souvient pas que nous -sommes deux à la pleurer. - - -4 juin. - -On dirait que ses bras se sont fermés sur mon cœur, pour le garder avec -Elle, toujours. - - -7 juin. - -Mlle Vormèse a été bonne pour moi; elle est venue ici, elle y a pleuré. -Souvent elle m’emmène dans le parc, vers ce banc de pierre que nous -aimions, elle me parle de Charlotte; elle croit, elle, à la survivance -des âmes. Je pleure, mais j’ai foi. - -Mlle Vormèse m’a apporté ses livres, tous ses Guyau, ses Confessions de -saint Augustin, son Imitation. Elle veut que je lise; sa bienveillance -me relève. - -Mme Jules Ferron doit me trouver bien lâche de vivre avec ma douleur; -elle m’a dit des mots que je n’ai pas compris; au bonsoir, elle me tend -la main et ne me parle pas. - - -8 juin. - -Je redoute de sortir. La joie de la terre me pénètre et m’alanguit. - -Cette fête nuptiale des eaux, du ciel, des arbres, dans la lumière -glorieuse de l’été, a pour moi l’amertume d’un charme, qui me lie à des -désirs sans nom. - -Autour de l’École, les jardins embaument; leur odeur me grise, ils ont -l’odeur voluptueuse d’êtres vivants. - -Je ne passerai plus sur la terrasse, l’odeur suffocante des lilas et des -sureaux me brûle le sang, la fièvre me dévore jusqu’au creux des mains. - - -12 juin. - - Je veux saisir la destinée à la gorge, - Il est si beau de vivre mille fois sa vie. - - BEETHOVEN. - -Qu’est-ce seulement que notre vie? Expiation ou perfectionnement? - -A-t-elle un sens même? - -Notre destin est-il écrit, notre liberté se borne-t-elle à l’accomplir -magnifiquement? Est-ce que notre valeur d’individu ne serait pas d’avoir -conscience de ce destin, de vivre en harmonie avec lui? - -Je le crois. - -Personne n’échappe à sa destinée. - -Charlotte avait entrevu la sienne. Tous, nous sommes entraînés vers un -but suprême, qui s’impose à notre volonté, comme la vie elle-même, qui -subordonne à lui toutes nos forces pensantes, toutes nos forces -aimantes. - -Voir nettement ce but et le poursuivre, n’est-ce pas élargir la pensée -de Mlle Vormèse; puis-je confondre la vision de mon destin, et la loi -qui doit diriger toutes mes actions? - -La mort me force à regarder la vie en face. - -Eh bien, ce regret poignant de mourir sans avoir vécu, n’est-ce pas un -avertissement de Charlotte? Suis-je vraiment faite pour cette vie -froide, cette vie mutilée, qui sera la nôtre une fois sorties de cette -École. - -La pensée du devoir accompli me consolera-t-elle? - ---Non. Tout en moi déjà se révolte à la pensée que ces livres me -tiendront lieu de tout: que peut-être, ni mon cœur, ni ma chair, ne -connaîtront la joie de vivre dans l’épanouissement naturel, la joie de -se donner éperdument. - -Ce sont des pensées de vie ardente, d’une vie belle de sa force, de sa -pureté, qui me hantent, quand je vais m’agenouiller près de Charlotte, -et jusqu’au plus profond de ma conscience, retentit une voix -mystérieuse: - -Vis pour le bonheur! - -Vis pour assouvir ta fureur d’aimer. - - - - -CHAPITRE XII - -SUITE DU JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL - - -15 juin. - -Je mène deux vies parallèles. Souffrir, Travailler. - -L’étude m’apporte l’oubli, je veux travailler sans arrêt, pour échapper -à moi-même. - -L’approche de la licence nous harcèle toutes. Dans un mois nous serons -en plein concours. Mes compagnes disputent la première place: notre -cacique, Adrienne Chantilly, a perdu son rang, il est peu probable qu’un -autre examen le lui rende. - -Qui l’emportera de Victoire Nollet, cette encyclopédie, ou de Jeanne -Viole, cette mémoire. - -On compte avec moi, j’ai une lucidité assez nette de mon travail, et de -mon effort, pour juger que je mérite, aussi bien qu’elles la première -place à la licence. - -Si elles escomptent cette torpeur qui m’accablait, elles se trompent. -Mon esprit se réveille plus hardi, je sors victorieuse de cette lutte -intérieure qui me transforme, après un long déchirement, et m’affranchit -de cette inconsciente rêverie, où s’engourdissait mon énergie. - -Je me suis imposé, comme une discipline rigoureuse, de parler allemand -tous les jours; Victoire le fait depuis son entrée à l’École. - -Quel effort douloureux, je suis l’enfant qui bégaie, s’impatiente -d’ignorer les mots que lui a fournis, jusqu’ici, l’appel au -dictionnaire. - -Stupide méthode, stupide paresse; à ce cours du «Herr Professor» -qu’ai-je fait depuis dix-huit mois, si ce n’est sourire des petites -histoires que Master Hartbourg nous raconte sur Bismarck, le laissant -besogner tout seul, pour mieux rire d’une perruque légendaire, d’un -ventre pyriforme dans une culotte à pont. - -Quelle légèreté! il suffit qu’un professeur nous ennuie, le travail -cesse, et pendant ce temps les «Anglaises», avec Miss Robinson, arrivent -à écrire, à parler, à _penser_, comme de vraies anglaises. - -Alerte! au travail. - - - - -CHAPITRE XIII - -LE CONGRÈS FÉMINISTE - - -Dans un tapage de chaises, de pas, de voix, les Sèvriennes sortent du -réfectoire, puis soudain galopent dans les escaliers, vers le parc, pour -réquisitionner bancs, raquettes et crockets. - -Il fait jour encore, c’est l’heure où toutes les élèves, sauf -l’impeccable Victoire, se reposent sous l’œil indulgent de la vieille -Lonjarrey. - -Les unes crient, dans un besoin nerveux de s’épuiser en longues courses, -de haleter, de prendre, dans cette fatigue physique, des forces -nouvelles pour le travail du soir. Les autres, lasses, surmenées par -l’approche de l’agrégation, s’étirent paresseusement sous les feuilles, -sur les dalles du petit mur, d’où l’on voit le soleil qui se couche. - -C’est l’heure délicieuse où passent dans le ciel les frissons et les -clartés des robes lumineuses, cortège qui disparaît sur les pas du -soleil. Dans la plaine céleste, quelques nuages, se dispersent, pages -vêtus de pourpre, de blanc ou de lilas, qui, pour cueillir une fleur de -rêve, s’égarèrent en chemin... - -Isabelle Marlotte organise, dans la cour de Roméo, une partie de -crocket; on se compte, Marguerite Triel a disparu. - ---Allons bon, la voilà encore filée! Je parie qu’elle potasse son -allemand. Cette pauvre Marguerite, elle veut enlever à Victoire le -record de «l’emplissage»; si on la laisse faire, elle tombera dans le -«béjat». - -Attends un peu! - -Lâchant son maillet, Berthe Passy traverse les couloirs en tempête, -grimpe l’escalier, heurte brutalement la porte de Marguerite, qui ouvre -à contre-cœur. - ---Hou! la vilaine, arrive tout de suite ou je te dénonce à Lonjarrey. - -Marguerite cherche à dégager son poignet de la main de fer qui la tire. - ---Non, pas aujourd’hui, je voudrais préparer cette explication de -Lessing avant le bonsoir... - ---Je ne veux pas, Marguerite, que tu restes seule; avec cette fureur de -piocher, tu es plus cuistre que Victoire Nollet! - -Tu t’enfermes, tu ne parles plus, tu ne ris plus; au train où tu vas, il -ne te reste plus qu’à emboîter le pas derrière Mlle Frolière, notre -ancienne, tu te la rappelles à la Sorbonne, le jour de nos examens, nous -en étions folles: eh bien, ma chère, pour avoir trop commenté _Phèdre_, -la voilà qui entre au Carmel... et ce n’est pas de la pose. - -C’est la guimpe et la cornette qu’il te faut! Alors foin d’Allemand, -arrive. - -Berthe se fait caressante, elle embrasse Marguerite, et brusquement la -harponne dans le parc. - ---Je vous la ramène. - -La partie s’organise, Isabelle distribue les maillets, on se range. - ---Savez-vous que j’ai vu de l’histoire aujourd’hui, mes petits, lance -tout à coup Berthe après avoir logé sa boule. - ---Où donc ça? - ---Au quartier pardi, dans une petite rue pleine de gens. - ---Une émeute? - ---Non un congrès, le _Congrès féministe!_ qui révolutionne tout le Paris -des femmes, depuis huit jours! Sans Madeleine Bertrand, de lointaine -mémoire, je ne voyais rien; je la croise sur le boul’Mich, en allant à -Cluny.--Eh te voilà, quoi de nouveau, ça va bien à Sèvres?--Parfaitement -et toi?--Moi ma chère, je suis reporter du grand journal féministe: -_L’Éveil_. Je vais au congrès.--Tu m’emmènes?--Je t’emmène. Sitôt dit, -sitôt fait, nous voilà rue Serpente. - ---A-t-elle toujours ses beaux cheveux, fit Adrienne? - ---Je crois bien, ça lui sert autrement que sa carte de presse. - -Les Sèvriennes rient, il leur semble si original qu’une des leurs, -d’autrefois, figure parmi les journalistes, pas sérieux, pensent-elles! - ---Ça n’a pas été tout seul pour entrer là, continue Berthe, les -étudiants en droit marchaient à l’assaut, avec des intentions qui -n’étaient peut-être pas celles des Romains enlevant les Sabines. - -Les sergots nous arrêtent, on se récrie sur la natte de Bertrand, enfin -nous y sommes; je vous fais grâce des madrigaux des titis parisiens, à -l’adresse de mon cicérone. - -Quel chahut là-dedans! les femmes glapissent, sifflent, huent; une -virago tonitrue: «A la porte les hommes, n’en faut plus!» La sonnette de -sonner, de sonner. - -Dis donc, Isabelle, ce n’est pas une raison pour jouer deux fois; je -vais chopper ta boule. - -Berthe prend sa position, hardiment lance le maillet, la boule saute, -carambole, revient en face de l’arceau. - ---A mon tour, fait Thérésa. - ---Dans la salle on ne voyait que des têtes, rien que des têtes, bouches -ouvertes! - -Savez-vous ce qu’elles réclamaient, toutes ces bouches? La suppression -de la guerre. - -Oui, tout comme dans Aristophane, mais rassurez-vous: il n’y avait pas -de Lysistrata pour donner de mauvais conseils. - -Elles voulaient toutes monter à la tribune! - ---Ça devait ressembler à des tribunes d’arracheuses de dents, les jours -de foire; y avait-il de la musique, demanda Isabelle. - ---Comment donc! ma vieille, et les bravos, et les sifflets, en voilà une -musique de circonstance! Quel auditoire, je n’ai jamais rien vu de -pareil: sur les gradins, des potaches, des pipos conspuant des femmes; -dans la salle, la houle révolutionnaire des chapeaux: bérets de -Montmartre, canotiers du Luxembourg, cabriolets du Salut, panaches des -Boulevards, coiffures graves des institutrices, bonnets à fleurs des -pipelettes, voire même un béguin de Florence, avec une ferronnière. -Mazette, quelle jolie femme, pas besoin qu’elle cause pour convertir son -prochain. - -La beauté, voyez-vous, c’est l’éloquence des femmes. - ---Ouf, remarqua Isabelle, heureusement que Victoire Nollet n’est pas là, -tu es décourageante, Berthe. - -Les boules se heurtent, se déplacent, endiablées elles aussi. - ---Au premier rang des fauteuils, les vieux messieurs, naturellement; -quel ragoût de voir ces petites femmes pleurer, prier, s’indigner, -sincères elles, ça les change du théâtre. - -L’âge mûr s’était abstenu; l’adolescence était frondeuse. - ---Ces femmes, venues de tous les pays, réclament l’abolition de la -guerre, au nom des arts et de l’industrie, au nom du pain quotidien, du -droit de vivre pour soi, avant de vivre pour l’humanité. - ---Cette raison pratique n’est-elle pas suffisante? interrompit -Marguerite. La guerre est un crime. A quoi bon élever si péniblement ses -fils, pour en faire de la «chair à canon» et cela pour satisfaire -l’égoïsme d’un homme! La mort fait assez rude besogne sans qu’on l’aide. -Je ne goûte pas beaucoup ces plaidoiries bruyantes, mais je suis de tout -cœur avec ces femmes, quand elles réclament la pitié et la justice. - ---Eh bien moi, je ne pense pas en femme là-dessus, ou bien j’ai des -enthousiasmes de Spartiate. La guerre est magnifique! ne me lynchez pas, -fit-elle devant l’indignation de ses amies. - -Je suis d’un pays où les fusils partent tout seuls, et ne vois rien de -plus beau que cette offrande de sang, pour venger ou pour triompher. - -Oui, je le veux bien, c’est un plaisir barbare, mais d’une splendeur -farouche. Triompher dans sa force, dans son adresse, être de ceux qui -n’ont pas peur, de ceux qui font trembler le monde et tiennent l’ennemi -à leurs pieds. Comment n’être pas fanatique! mais le jour où vous -supprimerez la guerre, ce sera fini des hommes, il n’y aura plus que des -lâches! - ---Malheureuse, tu ne penses pas à ceux qui restent, qui souffrent. - ---Et qui a dit que la souffrance, que la misère ne seraient pas nos -éternels compagnons de route? supprimez-vous la lutte pour la vie? - -Puis elle ajouta, railleuse: - ---Du reste je trouve cette diplomatie idiote, voilà les femmes qui -réclament l’abolition du seul espoir qu’elles aient d’arriver à leurs -fins. - ---Comment? - ---Une vigoureuse saignée dans le camp des mâles diminue la résistance, -et le camp femelle, intact, pullulant, aura la majorité. Tout se compte -dans l’antagonisme des sexes; si les femmes n’étaient pas les -«Idéologues» d’aujourd’hui, elles verraient qu’il faut être pour -Napoléon... - -Une cloche sonne, coupant net ce paradoxe de Berthe Passy, qui menace de -dégénérer en querelle. Il est l’heure du bonsoir, vite, pêle-mêle on -rentre les jeux; les Sèvriennes descendent du parc, assombri par un lent -crépuscule d’été; sur leur chemin elles croisent Hortense Mignon, qui -distribue le courrier. - ---Dis donc je t’ai vue, toi. - ---Où donc, fait Hortense, toute rouge? - ---Je t’ai vue avec une jeune potache qui... - ---Tais-toi, Berthe, si on savait. - ---Ah! ah! - ---Tiens, j’aime mieux tout te dire, et Hortense, prenant le bras de son -amie, l’entraîne dans un coin. Je suis allée, avec mon cousin Camille, à -l’Odéon voir jouer _Germinie Lacerteux_. En sortant, il a voulu qu’on se -rafraîchisse; on est entré au café! Le garçon dit: «Madame et Monsieur -désirent sans doute un cabinet particulier?»--Moi je réponds sans -réfléchir: «Mais oui c’est ça, on ne vous verra pas». - -Il nous a fourrés dans une petite pièce, quand il a fallu payer, il y en -avait pour quarante francs! - -Boudiou, j’en suis malade: le petit n’avait rien, j’ai donné tout ce que -j’avais, me voilà dans la panne! Qu’est-ce que ces gens-là ont dû -croire. - -Dans un cabinet particulier! Si Ugène savait ça... - ---Du coup, ma vieille, il t’en ferait bien d’autres. - - - - -CHAPITRE XIV - -JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL - - -15 juillet. - ---Pauvre journal, je te délaisse. Il m’est impossible d’éloigner de moi -la pensée de l’examen. Serai-je prête? irai-je tranquille, rassurée par -ce que j’emporte en moi? - -Nous sommes toutes dans cet état bizarre d’indifférence et d’anxiété, -qui précède les jours d’examen. Je voudrais m’arracher à mes livres; -Berthe et moi, nous devons passer dans les bois les deux après-midi qui -nous restent. - - -18 juillet. - -Je suis allée là-bas, lui porter des fleurs, c’est à elle maintenant que -j’offre la rose des jours d’angoisse, elle qui me disait, il y a deux -ans: «La Sainte sait bien, ma chérie, ce que ta rose lui demande, elle -t’exaucera.» - -Chérie que tu me manques! demain, c’est toi qui m’aurais donné courage; -ton baiser fraternel m’eût porté bonheur. Ma joie aurait été ta joie. La -pensée du succès ne me réjouit point: j’en serai fière pour l’École; que -m’importe à moi, puisque je n’ai plus personne à qui l’offrir. - -Où est-il? que fait-il? Pourquoi ce silence? notre amitié est-elle morte -avec son amour! Moi, je suis fidèle, je ne retirerai pas la main que -j’ai tendue. - - -19 juillet, 6 heures du matin. - -Dans un moment, nous partirons pour la Sorbonne; je suis très calme, la -nervosité de mes compagnes ne me trouble pas; j’ai rêvé d’Elle et de -Lui, je suis presque heureuse, je sens qu’ils m’accompagnent. - -Maintenant, je puis recevoir le baiser de Mme Jules Ferron, j’ai reçu -celui de Charlotte. - - - - -CHAPITRE XV - -LICENCE ET AGRÉGATION - - -C’est le dernier jour des examens de licence et d’agrégation. Dès 6 -heures, les grands breaks sont revenus stopper aux portes de l’École, -emmenant, au trot des chevaux, qu’excitent les grelots, quarante -Sèvriennes à la Sorbonne. - -Les voitures stationnent à l’ombre, rue de Tournon, devant le restaurant -Foyot, prêtes à ramener les brebis au bercail. - -Messieurs les Sénateurs, curieusement s’informent: - -Quelles sont donc ces jeunes filles? - -D’où viennent ces breaks? - -Pourquoi ces livres, ces serviettes bourrées?... - -Sur la réponse dédaigneuse des garçons, que le mince pourboire de ces -demoiselles mécontente, les vieux Messieurs hochent la tête, et, d’un -air entendu, dégustant un filet mignon: - -«Si jeunesse savait!... avoir vingt ans, et sacrifier à -l’a-gré-ga-tion!» - -Les Sèvriennes n’ont que faire de ces doléances. Elles vont, viennent, -passent devant les vieux Messieurs, à peine gênées d’être le point de -mire de tout le restaurant. - ---Ah! les petites sottes, elles vont nous faire manquer notre dernier -déjeuner! Berthe, regardez-donc sur la porte si les agrégées arrivent. -Allons mes p’tits, ne pleurons plus, l’affaire est dans le sac. A table, -mesdemoiselles! Hem! garçon, n’oubliez pas mon petit flacon. - -Le garçon cligne de l’œil, à ce rappel du pousse café, que Mlle -Lonjarrey réquisitionne, comme une pitance privilégiée. - -Berthe, ravie, file au Luxembourg émietter son pain aux friquets qui -s’ébrouent. - -D’autres groupes de Sèvriennes entrent chez Foyot, silencieuses ou -mornes, bavardes ou fiévreuses, suivant que l’impression dernière du -concours fouette leurs espérances, ou les écrase. - -Pas une qui ait cet air faraud que donne la certitude du succès. Toutes -sont inquiètes, et s’irritent de rencontrer sur leur chemin tant de -mines indifférentes à leur tourment. - -Leur âme est si pleine de cette attente, qu’en une minute elle épouse -leur vie entière. Qu’importe demain, si aujourd’hui doit leur être -funeste. - -Dans la rue, une Scientifique essuie ses larmes. Comment serait-elle -reçue avec un zéro en trigonométrie? N’a-t-elle pas oublié la formule -exacte qui donne la parallaxe des étoiles? - ---Et moi, tu sais bien que j’ai raté ma théorie du Rayonnement. Louise! -mais elle sera reçue, elle m’a avoué trois solutions différentes pour le -problème, elle enfoncera ses examinateurs. - -Plus loin, quelques Littéraires naïves avouent que le sujet était trop -facile: _Justice et charité_. D’autres, plus fines, décrient leurs -copies, imputant à leurs nerfs un échec probable. - -Le long de la rue Racine, c’est un verbiage savant qui fait retourner -les petits trottins. - -Jeanne Viole, hardiment, rompt avec les vieux stratagèmes. Elle pérore -au milieu des licenciées; avoue, sans qu’on l’en prie, que Bréau, le -grand philologue, a lu sa composition de grammaire: _Rôle de l’analogie -dans la formation historique de notre langue_, et qu’il l’a trouvée -remarquable. - -Angèle Bléraud renchérit, invente des détails, affirme que les -examinateurs sont très mécontents de cette épreuve. - -Quelle avance de points pour Jeanne Viole: elle enjambera toutes ses -compagnes. - -Victoire tombe dans le piège, elle blêmit, sa figure de monstre se -crispe dans une affreuse et ridicule grimace. La joie de l’autre la -crucifie! Elle ne sera pas première! cette place tant convoitée, cette -place, dont l’espoir fut l’aiguillon intolérable de toute sa vie à -Sèvres, lui serait volée! - -Une Jeanne Viole, une ramasseuse de l’esprit de tout le monde, si pauvre -d’idées sous tant de falbalas et de verroteries, incapable de tirer une -goutte d’eau pure de ce puits profond, où, elle Victoire sent -bouillonner la source vive de ses pensées. - -Une Jeanne Viole prendrait la première place! Quelle injustice..., et -Victoire éperdue se sauve pour dérober ses premières larmes. - -Ravie de ce facile succès, Jeanne Viole s’approche de Marguerite Triel, -qui relit attentivement sa version, et sourit distraitement aux -racontars de sa compagne; elle se précipite alors vers Adrienne -Chantilly dégrafée, renversée dans un fauteuil, tandis que la bonne -Lonjarrey, pour ranimer la belle évanouie, du plat de ses mains sèches, -fouette les pauvres mains pâles qui s’abandonnent. - -Il est grand temps que l’examen finisse. Quel abattement après ces -quatre jours de lutte et le surmenage des derniers mois, où les -Sèvriennes en cachette, se levaient à l’aube, et travaillaient encore, -que tout dans l’École dormait. - -Elles ne vivent plus que pour cet examen, qui les prend jusqu’au plus -intime d’elles-mêmes. Qu’est-ce que la santé, la joie de vivre, la paix -du cœur, auprès de l’inquiétude affreuse qui les domine? - -Un échec à la licence leur ferme la porte de l’École; c’est leur titre -même de professeur qui est en jeu. D’un échec à l’agrégation dépend leur -poste, leur avenir surtout. - -Cette année, le jury choisira dans ce concours, quinze licenciées (elles -sont là plus de cent aspirantes) et six agrégées, pour toute la France! - -Quelle folie de tabler sur ce qu’elles savent, quand on est à la merci -d’une migraine, de ses nerfs, d’un oubli. Comment le jury peut-il juger -de leur valeur, sur ces épreuves superficielles, sur ces compositions en -loge, de l’écrit et de l’oral, avec si peu de ressources, de documents -autorisés? - -Pendant les quatre heures que dure chaque épreuve, elles restent -angoissées dans ces salles nues, piochant leur sujet dans la fièvre des -idées, dans le tumulte des opinions contradictoires, qui se pressent, -montent, éclosent, comme des bulles d’air à la surface d’une eau agitée. - -Avec quelle peine, quel arrachement de tout leur être, elles s’efforcent -de montrer au jury le fruit d’une longue préparation! Elles se donnent -avec rage, sans réserve, inconscientes courtisanes de l’esprit, qui se -plient au goût, aux caprices du maître. - -Libre à elles, plus tard, de rejeter cette soumission forcée, mais -qu’aujourd’hui le jury les trouve dociles, leur succès en dépend. - -Qui oserait les accuser d’être lâches! - -Leur gagne-pain est à la merci de ces hommes. - -Que de misères morales cachent ces titres brillants de licenciée, -d’agrégée... - -Le concours est fini, dans huit jours Sèvres en connaîtra les résultats. - ---D’ici là qu’on n’en parle plus, mes p’tits! Jeanne Viole proteste, -mais l’entrée des agrégées coupe court à toute discussion. - ---Enfin! vous voilà, mesdemoiselles, que faisiez-vous? s’exclame la -bonne Lonjarrey, bouche pleine, redressée dans un mouvement de poule en -colère. - ---Nous n’étions pas perdues, mademoiselle; M. Legouff nous retenait à la -Sorbonne, pour nous parler de notre examen, fit Isabelle Marlotte, un -peu agacée. - ---Et que m’importe, mademoiselle, je vous attendais, moi. - -Des rires étouffés, des haussements d’épaule accueillent cette riposte, -Isabelle tourne le dos à l’altière Lonjarrey et vient s’asseoir entre -Berthe et Marguerite. - ---Épatante la bonne femme! Hein! fait Berthe, en attaquant -vigoureusement son beefsteak. - -Les tables se remplissent, le déjeuner s’enlève en quelques coups de -fourchette. Les plats circulent, on verse à boire, les soupirs cessent, -le rire éclate, grossi par le tumulte des assiettes et des voix, le -bien-être rassérène les esprits, au dessert l’espoir est revenu. - -Avec une animation charmante Isabelle raconte la causerie de M. Legouff. - ---Il nous attendait sur le trottoir, toujours en galoches, avec sa -redingote vert-bouteille, et son grand panama. Il nous a reconnues, nous -appelant par notre nom, s’informant de nos copies. - -«_Le pessimisme dans la poésie._» Quel beau sujet! et le voilà qui nous -parle d’Alfred de Vigny, nous racontant de petits traits saisissants de -sa vie, et ça, et ça, encore ça. Une telle mémoire, voyez-vous, est une -vitrine précieuse, tout y est catalogué suivant le temps ou la rareté. -En une demi-heure, il nous a fait sa «copie», avec des mots jolis, -jolis, pétillants, un peu enfantins d’être estropiés par sa bouche -vieillotte. - -Autour de lui, nous avions toutes un air d’adoration. Les gens -s’arrêtaient pour regarder notre joie. Ah! l’excellent homme! Sa poignée -de main m’a rendu courage. Vous verrez, l’année prochaine, l’accueil -qu’il vous réserve dans la grande maison de famille rue Saint-Fernand, -ou dans le petit logis de Seine-Plage. Ce sont des souvenirs qu’on -n’oublie pas. - -Dans la voiture qui roule à travers Paris, Isabelle raconte encore les -mille choses qu’éveille le seul nom du «grand homme», ses leçons à -Sèvres, ses entretiens chez lui, l’hiver près de la petite lampe, dans -la pénombre d’une vieille chambre Louis-Philippe. - -L’art de ses causeries, son habileté à guider, à exciter l’effort. - -Au seuil de l’École, les Sèvriennes parlaient encore de lui: réchauffées -par l’adieu si paternel de leur vieux maître, elles oublièrent le -baiser, pourtant si fier, que Mme Jules Ferron leur avait donné. - - - - -CHAPITRE XVI - -JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL - - -1er août 189 . - -Je suis admissible! - -Ce soir, j’irai encore une fois au cimetière. - - -2 août. - -Il est ici: autour de mes roses fanées il y avait une gerbe de ces -fleurs blanches qu’elle aimait, ces Sceaux de Salomon, qu’ils allaient -cueillir dans les bois. - -Toute ma joie d’être admissible s’en va, puisque mon ami m’oublie. - - -Soir. - -... De chimériques oiseaux montent à grands coups d’ailes, vers l’astre -qui les attire. Mais l’astre est mort. Sa caresse glacée tue les -vivantes caresses de leurs ailes; comme eux, mes songes, éperdus, -retombent dans le néant. - - -15 août. - -Je suis reçue. Sans mon épreuve d’allemand, qui fut médiocre, j’arrivais -première. Je suis seconde. Ce soir, si Elle était là, je serais -heureuse. - -Je suis lasse, si lasse... - -Cher journal je te ferme, à quoi bon raconter mon âme,... oh comme je -souffre... - - - - -CHAPITRE XVII - -FENÊTRE OUVERTE SUR LA VIE - - -Depuis quelques minutes le cours de Droit est commencé. Les plumes -griffonnent. - -L’air d’automne est chargé de silence, le moindre bruit, à cette heure -tardive, résonne avec une pureté de cristal: c’est un pas vif qui fait -crisser le sable, un autre martèle l’asphalte des douves; c’est un -oiseau solitaire, qui lance une dernière roulade, avant que le soleil ne -se blottisse, sous l’aile frissonnante d’un obscur coteau. - -Rien ne trouble la sérénité du crépuscule, immense voile de pourpre qui -s’accroche aux feuillages, comme le velum déchiré d’un théâtre antique. - -Un grand apaisement s’est fait dans la classe, où les lueurs roses du -soir donnent à quelques visages, proches des fenêtres, un éclat de -sanguines; des reflets teintent l’ombre où se noient de lointains -visages blancs. - -Les jeunes filles qui sont là, groupées autour de la chaire, sont les -mêmes jeunes filles qui se quittèrent, il y a deux mois, après les -examens de licence. - -Les vacances ont passé, les laissant plus graves, plus conscientes de -leur valeur, conscientes surtout de la mission qui les attend. - -Quelques-unes ont souffert, l’amour-propre saigne encore: Adrienne -Chantilly a perdu cette place de première, dont elle était si vaine. -Berthe fut reçue dans un mauvais rang. Angèle Bléraud, Hortense Mignon -ont été refusées. - -Mais le succès a grandi leurs compagnes. Les nouvelles se les montrent, -on les consulte, et la façon même, dont ces Messieurs accueillent leur -avis à chaque leçon, affirme leur mérite. - -Victoire Nollet exulte, elle est première, pendant un an elle sera le -«cacique» de la «troisième année,» elle ira la première chez M. Legouff, -elle représentera sa promotion auprès du ministre, s’il vient! Berthe -qui ne perd jamais l’occasion d’un bon mot, lui dit le soir même du -résultat: - ---Ma chère, voilà la première fois qu’au concours le jury couronne le -bœuf maigre. - -Victoire sourit, devenue soudain accommodante, et puis son travail ne -fut-il pas celui du bœuf qui laboure! - -Jeanne Viole a la résignation rageuse, elle est troisième; elle songe à -débloquer Marguerite Triel, qui est seconde. Sa jalousie a des -coquetteries charmantes, elle va, vient, minaude, écoute, surprend, et -prépare, comme une campagne, sa sortie de l’École; au reste, du dernier -bien avec tout le personnel, et Mme Jules Ferron. - -Marguerite suit avec dédain la petitesse de ce manège. Dans ses grands -yeux consumés, parfois une flamme révèle la mystérieuse transformation. -Sa beauté s’est épanouie, non comme une fleur baignée de soleil,--la -Lorely n’est-elle pas l’être du matin, qu’une vaporeuse lumière -idéalise,--le calice est encore fermé, captif sous les pétales que la -rosée entr’ouvre. - -Depuis la mort de Charlotte, Marguerite s’est évadée de ses livres, -avide de chercher, dans la vie elle-même, une loi qui gouverne ses -actes. - -Là-bas, elle a interrogé les siens, regardant vivre leurs principes ou -leurs instincts. Elle a vu que pour la plupart des hommes, cette morale -si haute n’est même pas le préjugé du bien, qu’elle est faite, pour eux, -de routine, d’effroi du scandale, d’hypocrisie surtout. - -Vivre, c’est à chaque instant étouffer ou dissimuler sa nature; c’est -l’abstinence religieuse, c’est la correction, le «Kant» de province, -c’est le mépris de tous pour l’intelligence qui s’affranchit. - -Marguerite croit, à présent, que la vraie morale c’est la pleine -expansion de la vie, et tout s’accorde en elle pour obéir à cette loi de -nature, qui pousse les êtres d’élite vers la culture la plus intense de -leur personnalité. - -Telle sera désormais la règle de ses actions. - -Arrivant en troisième année, les Sèvriennes apportent donc en elles des -éléments nouveaux: ambition d’agir, curiosité morale, besoin impérieux -d’appliquer directement aux faits leurs connaissances théoriques, et -d’acquérir, par un effort de volonté, la marque d’un caractère -personnel. - -Parmi les cours, qui achèvent la transformation des Sèvriennes, le cours -de droit, application pratique de la philosophie, est celui qui peut -laisser sur leur caractère la plus forte empreinte. - -Dans quel esprit ce cours est-il fait? - -Mme Jules Ferron, qui en est chargée, ne se préoccupe pas de -l’érudition. Former des avocates ou des doctoresses, n’est point -l’affaire de l’École. Mettre ses élèves en face des lois sociales, leur -en expliquer la raison d’être, exiger d’elles une obéissance volontaire, -mais réfléchie, voilà ce que doit être son cours. - -En somme, dans cet enseignement du droit, tout se ramène à la culture -absolue de l’esprit de justice. - -Mme Jules Ferron veut que ces êtres libres, formés dans la solitude par -une éducation virile, sachent respecter les lois, mais au besoin aient -le courage de les transgresser, le jour où leur conscience ne sera plus -d’accord avec les lois des hommes. - -D’une grande droiture de caractère, d’une volonté inflexible, la -directrice de Sèvres ne peut admettre que comme une déchéance morale la -soumission aux préjugés sociaux, le respect aveugle du Code. - -Elle le sait, elle l’enseigne, bien des articles, imbus de l’esprit -draconien, sont en opposition formelle avec l’idée de justice qui tôt ou -tard doit triompher. - -Par là, mais par là seulement, Mme Jules Ferron adhère aux -revendications féminines. Son cours, net, froid, est une discussion -tenace des articles du Code. - -La grandeur de cet enseignement, qui pourrait être si aride, c’est de -réclamer sans cesse au nom de la raison, de la conscience morale, -l’équité de la jurisprudence. Mais sachant le prix des mots, et combien -une parole vague trahit la pensée, Mme Jules Ferron discute prudemment, -avec calme, cherchant le terme propre, qu’elle trouve avec une lenteur -voulue, suivant jusqu’au fond des âmes le travail que suggère sa pensée. - -Ses mains feuillettent le propre code de Jules Ferron, vénérable -exemplaire sorti des presses de Didot, au lendemain de la promulgation -du code civil, livre qui prend, lorsque sa voix s’anime, le caractère -sacré d’une Bible. - -Elle examine, commente chaque article dans une causerie dialoguée, -rappelant les entretiens philosophiques du mercredi. Elle reste, pour -les Sèvriennes, un Socrate jusque dans la forme de son enseignement, qui -s’illustre parfois, comme tout livre de sagesse, de quelques imageries: -Jules Ferron m’a raconté ceci... ou bien, une personne vint lui -confier... - -Au cours des semaines précédentes, il fut question de la naissance. - -Avec une largeur de vue surprenante, cette femme, si peu mère par la -tendresse expansive, mit une réelle émotion à discuter l’inégalité -civile que la loi établit entre les enfants légitimes et les enfants -naturels, protestant contre ce mot, «naturels,» presque une tare, et -réclamant dès 1880, l’égalité des droits entre les enfants, issus ou -non, du mariage. - -Jugeant toutes choses de très haut, Mme Jules Ferron ne craignait pas -d’appeler l’attention des Sèvriennes sur les sujets les plus délicats, -en les forçant à réfléchir sans pruderie, aux conséquences odieuses des -préjugés que la loi sanctionne. - -Ce fut une grande surprise aux premiers cours de droit, Mme Jules Ferron -se révélait non plus comme un esprit abstrait, vivant dans une -atmosphère d’indifférence, mais comme un être épris de justice, -convaincue d’enseigner la vérité, quelque hardie qu’elle parût à ces -jeunes filles. - -L’étonnement se prolongea. - -Quelques Sèvriennes se refusaient à l’examen des préjugés que tous nous -suçons avec le lait de nos mères. - -L’étude ouvre bien des cerveaux sans que la pensée s’élève. -Scientifiques et Littéraires, beaucoup par égoïsme, renonçaient d’avance -à lutter pour la justice. - -Les meilleures s’ouvraient à un monde nouveau, ne craignant pas de -suivre Mme Jules Ferron jusqu’où il lui plairait de les mener, s’armant -pour la vie où demain elles entreraient seules. - -Cependant quelques lèvres frémirent, stupeur ou révolte, d’entendre -discuter le principe de l’autorité paternelle. - -Si loin, si détachées même qu’elles fussent de leurs familles, par la -lente désagrégation de l’école, aucune ne songeait à mettre en doute -l’obéissance passive qu’exige l’affection ou les convenances. - -Ce fut un choc. - -Les regards se croisèrent, quelques fronts rougirent. - -Mais aussi calme, aussi sereine dans sa conviction scrupuleuse, que s’il -se fut agi d’expliquer une loi sur les murs mitoyens, Mme Jules Ferron, -après un court historique, leur déclara que si elle approuvait la -soumission des enfants à la sagesse, à l’expérience des parents, il y -avait des cas, tel celui de l’article 151 du code civil (la loi exige le -consentement des parents avant de procéder au mariage) qui demandait -examen. - -Dans un conflit de volontés, où la conscience est en jeu, elle n’hésite -pas à affirmer que se soumettre passivement à l’autorité paternelle, -c’est porter atteinte à la liberté, à la dignité inviolables de notre -être moral. - -En dépit des restrictions qui entourent ce principe d’affranchissement, -c’est bel et bien justifier toute révolte généreuse et sincère. - -Ce fut au nom même de cette dignité morale, dont elle se faisait un -idéal si fier, que Mme Jules Ferron ne craignit pas de développer ses -principes jusque dans leurs conséquences extrêmes, admettant le mariage -contracté aux portes de l’Église, mariage de deux consciences, de deux -volontés libres, dont le caractère est aussi sacré que s’il avait reçu -la sanction des lois. - -Après le cours, on batailla autour de cette affirmation, qui dans la -bouche de Mme Jules Ferron prenait une valeur singulière. - -Chacune de ses paroles est une semence qui tombe sur cette terre -labourée; quelques Sèvriennes timides en face de l’opinion publique, -écrasent ce germe avec mépris; Victoire, protestante, comme tout esprit -qui vit par le libre examen, reçoit le germe qui ne fructifiera pas dans -une terre trop sèche. Berthe songe à des choses qu’elle ne dit pas, se -souvenant peut-être des tristesses de son enfance. - -Seule, Marguerite, dans le sillon douloureux que l’épreuve a déjà tracé, -voit la graine s’ouvrir, le germe grandir, promesse de l’épi bientôt -mûr. Elle défend, près de ses compagnes, l’idée du mariage libre, -le jugeant en lui-même, non par les faits, trouvant, dans -l’affranchissement de deux êtres qui s’aiment, une beauté qui les -sauvegarde, une preuve de courage, digne à ses yeux de tous les -respects. - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -A l’heure où toute sa vie sera en jeu, avec une émotion profonde, -Marguerite Triel se rappellera, qu’en obéissant à sa conscience, elle -n’a pu démériter dans l’esprit de Mme Jules Ferron. - - - - -CHAPITRE XVIII - -AU NOM DU DROIT - - -_Lettre de Berthe Passy à son père._ - -_Montmartre._ - -«Quelle gaffe! mon pauvre Jules! - -»Sur la question des bûches, on a failli tomber le gouvernement. - -»Allons, bravo pour ces petites femmes qui réclament, avec tambours et -trompettes, le droit de culbuter leurs marmites. - -»Assurément c’est la faute au dépensier! - -»Rogne-portion a eu le toupet de suspendre ce jourd’hui, 15 février, la -distribution réglementaire des bûches, bûchettes et boquillons. - -»Fallait souffler dans ses doigts et se claquer les joues devant l’âtre -vide, depuis que les bûches demeurent récalcitrantes. Et là-haut, -paraît-il, une hirondelle faisait le printemps. - -»Par respect pour la loi, ainsi qu’on nous l’enseigne au cours, nous -nous sommes révoltées. - -»Maître Victoire Nollet, plaignante et défenderesse, vêtue de sa seule -toge Sèvrienne, a rédigé, suivant les us et coutumes du palais, une -requête de «commititur». - -»_Plaise à Notre Dame (était-il dit) que ces bûches commitatoires soient -au plus tôt réintégrées au domicile des plaignantes, à savoir, en chaque -chambre d’élève. Oncques n’ayant vu l’usurpation de ce droit qui est de -recevoir, bon an mal an, trois bûches par jour, jusques au temps de -Pâques._ - -»En des termes émouvants, autant que le permet l’archaïsme des légistes, -notre défenderesse flétrit le grenier de la maison, caisse d’épargne -gonflée par un délit. Elle rappela notre misère, les jours où la bise -souffle par les calorifères, signalant en haut lieu cette preuve -manifeste d’un stoïcisme ignoré. - -»... _En foi de quoi, plaise à Notre Dame, qu’il soit fait droit aux -revendications de l’École._ - -»_Et ce sera justice._ - -»Quelle journée historique dans notre vie de nonnains! Ce fut beau, -vois-tu, beau comme un 4 août! On se serrait les coudes, on s’acclamait, -on s’embrassait. - -»Je sentais que j’allais aimer tout le monde. - -»Victoire, debout sur son pupitre, se crut sur le pavois; devant elle -j’exécutai une danse de caractère. - -»La fête finit là. - -»A dix heures, on ne riait plus. - -»A midi, le gigot ne passa pas. - -»A trois heures, on se regardait avec méfiance. - -»A cinq heures, c’était la fuite en Égypte. - -»A sept heures, nous étions chez Mme Jules Ferron! - -»Par file à droite les Littéraires, par file à gauche les Scientifiques. - -»Au milieu, notre mère, blême, effondrée dans le fauteuil, trop bas, de -la direction. - -»Pour qui connaît la tête des Sèvriennes, à vue d’œil l’opposition -allait caner. - -»Retiens bien ce discours: - -»--Votre acte est inqualifiable! - -»Depuis que je suis à la tête de cette maison, j’ai cru que le meilleur -régime était celui de la confiance et de la liberté. - -»(_Amère._) Je vois, qu’avec vous, je me suis trompée! - -»(_L’œil noir._) Qui donc êtes-vous, pour parler de vos droits, les -revendiquer si haut, vous qui ne savez même pas le premier de vos -devoirs! - -(_Silence._) - -»(_Douce._) Me suis-je jamais refusée à entendre vos réclamations? - -(_Silence._) - -»Si j’avais à qualifier une démarche pareille, je dirais qu’elle me -rappelle les revendications... d’une Louise Michel! - -»(_Violente._) Pourquoi jeter cette bombe, jusque dans mon cabinet? - -»(_Presque droite._) Est-ce ma démission que vous voulez? - -»(_Hautaine._) Dites-le!... - -»Un sanglot coupa le discours. Des bras, des mains, des larmes -suppliaient. C’était du dernier pathétique, mais l’excès de ces regrets, -partis du flanc scientifique, calma l’émotion naissante du flanc -littéraire. - -»Ça ne traîna pas. - -»Mirepied, la plus sanglotante se traîna vers la Veuve. - ---»Je vous le jure, madame, nous ne sommes pour rien dans cette -réclamation. - ---»Oh! oh! crièrent les Littéraires. - -»J’aurais cogné ces pleurnicheuses qui clamaient si honteusement pardon. -Parle-moi de nous, mon vieux, Victoire fit trois pas et face à face avec -notre mère: - ---»Madame, je suis seule responsable, c’est moi qui ai écrit cette -lettre. - ---»Non pas, non pas, cria notre groupe et comme un seul homme nous -marchâmes sur Mme Jules Ferron... - -»On nous a rendu les honneurs de la guerre. Les bûches accourent dans -les cheminées; même en route elles ont fait des petits. - -»Voilà notre première gaffe, car les femmes ont bonne mémoire, et ce ne -sera pas une fameuse recommandation, à notre sortie, que ce coup d’état -sur la question des bûches. - -»Hourra, quand même, pour notre cours de droit. - -»Et futte, futte, p’tit père, tu n’as qu’à bien te tenir, je suis ferrée -sur le Code, et je sais qu’en fait d’autorité paternelle, on peut violer -la loi. Mais de la loi, peu m’en chaut, je t’aime un peu, beaucoup, et -pas respectueusement du tout. - -»TA BERTHE.» - - - - -CHAPITRE XIX - -EN ATTENDANT M. LEGOUFF - - -Enfin il allait venir! - -Un frémissement éparpilla dans la classe toute la «troisième année» qui -s’était abattue autour d’une lettre, celle de leur vénéré maître. - -Dans une heure il serait là, voulant s’entretenir avec les Sèvriennes, -avant la séance de l’Académie française. - -Tout de suite, ce fut dans la salle un joli manège d’oiseaux lissant -leurs plumes, s’effilant le bec. - -Adrienne bombe sa poitrine, Marguerite arrange ses cheveux blonds, -Jeanne Viole cherche l’attitude ingénue d’un Grasset, tandis que Berthe, -torchon en main, débarbouille les tableaux où s’étalent les fantaisies -de la semaine. Le cacique laisse faire, plaquant, très grave, un nuage -de poudre sur ses joues enflammées: - ---Suis-je bien, mon chat? - ---En beauté, ma chère, répond Didi, qui s’installe près de son -repoussoir. - -Toutes de rire, et d’attendre frétillantes, gaies surtout, la venue de -«l’Immortel». - -C’est une date, dans leur vie d’École, que ce jeudi, où M. Legouff, -doyen de l’Académie, grand homme qui lança Sèvres, resserra par quelques -paroles aimables, les liens qui l’attachent aux Littéraires de troisième -année. - -Qui assistera à sa conférence? - -«La Veuve» l’accompagnera-t-elle? - -Que non! Les Sèvriennes savent bien la mésintelligence qui les sépare, -Mme Jules Ferron ne se dérange jamais pour M. Legouff. Mais Mlle Ladièze -et cette bonne Lonjarrey, on les attend. - -Quand Mlle Ladièze, actrice honoraire, professeur de diction, entra, ce -fut autour d’elle l’envol d’un essaim curieux, qui voulait savoir et -ceci et cela. - -La grosse demoiselle, essoufflée, d’un geste las, comme chez Molière, -écarta ce harcèlement. - -Mlle Ladièze est une amie de M. Legouff. C’est à lui qu’elle doit ce -couronnement d’une carrière artistique restée virginale: l’entrée de -Sèvres. Malgré ce haut patronage, elle est tenue en suspicion, et Mlle -Lonjarrey, qui a de l’esprit, s’en va répétant: - - Ce bloc enfariné ne me dit rien qui vaille. - -Les Sèvriennes goûtent la bonhomie de Mlle Ladièze, dont le visage -bouffi, couperosé, garde l’affreuse mâchure de l’onguent et du fard. - -Qui retrouverait, dans cette ruine pontifiant à la chaire, la plus -charmante créatrice des œuvres de Dumas fils, celle qui, en un temps, -effaça les regrets que laissait Rose Chéri? - -Ce prestige est bien oublié, quatre lignes dans Vapereau, voilà tout ce -qui reste du passé de l’actrice, de ce «chaste talent» qui s’est -embourgeoisé jusqu’à vouloir enseigner, dans les Écoles, l’art de la -diction. - -A Sèvres, la partie est dangereuse pour elle, on ne respecte guère les -procédés artificiels du Conservatoire. Déjà très instruites, et de goût -délicat, les Littéraires ne transigent pas, elles font la moue quand -Mlle Ladièze déclame _l’Espoir en Dieu_, ou les plaintes d’Andromaque, -se rappelant les lectures naturelles, harmonieusement nuancées de -d’Aveline, le verbe énergique de M. d’Artois. - -Tout au plus, s’accorde-t-on à reconnaître Mlle Ladièze excellente dans -La Fontaine et Molière, pas plus. On se répète ses axiomes -préliminaires, que Berthe Passy illustre au tableau noir: - -«_Asseyez droit vos hypocondres!_ - -«_Faites oublier votre corps._ - -«_La tête relevée, joignez modestement vos mains à la chute du ventre._» - -Chaque matin, devant sa glace, Victoire Nollet se met en position; elle -est devenue la plus godiche des Sainte-Nitouche. - -Adrienne Chantilly, vexée de n’être pas le type recommandé par Mlle -Ladièze, voudrait émonder Victoire de ses bras superflus, et l’offrir -comme le patron nouveau de la femme bien disante. - ---Qu’on s’entende une bonne fois, sur cette question des rondes-bosses; -faut-il étaler ou proscrire son sexe? dit-elle. - -Mlle Lonjarrey s’étant oubliée, ce jour-là, dans les délices d’un flacon -de rhum, les Sèvriennes purent causer à leur aise. - -Elles surent tout de suite, que M. Legouff viendrait à deux heures, -qu’il leur ferait une conférence sur Béranger, et que pour diminuer un -peu sa tâche, elle, professeur de diction, lirait les stances sur -Waterloo et les Souvenirs du peuple. - ---Eh quoi, fit soudain l’excellente demoiselle dont les yeux tombèrent -en arrêt sur le Heredia que feuilletait Marguerite, c’est à Sèvres que -je trouve ce livre immonde. Oh! mademoiselle, vous ne l’avez pas lu au -moins? - -Toutes de protester. - ---Mais si mademoiselle, c’est une de nos admirations: M. d’Aveline nous -a lu «les yeux de Cléopâtre», nous avons lu le reste. Il y a un éclat, -un modelé, une plastique dans ces sonnets, déclara Adrienne -enthousiasmée. - ---Oh! oh! oh! mademoiselle, fit Mlle Ladièze en reprenant le jeu -d’Arsinoé, je vous en supplie, n’avouez pas que vous lisez ce livre. -Moi, à mon âge, et j’ai cinquante ans sonnés, je me refuse à voir plus -loin que les premières pages. C’est de la littérature putride, cette -lutte des Centaures; un étalon en rut qui court sur sa cavale... - ---C’est tout à fait ça, même qu’il y en a bien d’autres dans _l’Aveugle_ -de Chénier, n’est-ce pas Marguerite? - ---Mlle Passy, je n’ai jamais rien lu de pareil. - ---Alors, mademoiselle, c’est que votre livre est expurgé, pas le nôtre. - ---Enfin, mademoiselle, je ne veux pas me heurter à cette admiration... -étrange, je réserve mon opinion. - ---J’te crois, fit Berthe en pinçant le bras de Jeanne Viole, alanguie -dans une pose artistique. - ---Mlle Viole, si M. Legouff vous prie de lui lire une fable, -qu’avez-vous préparé? - ---_Les deux pigeons_, mademoiselle. - ---Vous auriez pu mieux choisir, répond sèchement le professeur, que -l’air railleur de ses élèves agace un peu. - ---Comment, vous n’aimez pas cette fable, mademoiselle, moi je lui trouve -une grâce touchante; elle a été écrite au milieu de nous; si vous voyiez -les pigeons de l’école, quand ils se retrouvent, posant sur le bord du -toit leurs pattes purpurines, je suis sûre vous adoreriez l’élégie de La -Fontaine. - ---Peut-être, Mlle Triel, mais... - ---Moi je suis de l’avis de Marguerite, interrompit Adrienne, cette fable -a dans son allure languissante quelque chose du vol capricieux, -lentement rythmé des colombes; tenez, même la monotonie voulue des -syllabes, pour l’oreille, a quelque chose de leur roucoulement -langoureux. - ---Votre remarque est peut-être juste, mais voyez-vous, mesdemoiselles, -ce qui me gâte cette fable, c’est un vers gênant à dire. - ---Et lequel? demandèrent les grands yeux candides de Marguerite Triel. - ---Oh! vous le savez bien, vous n’êtes plus des petites filles. Non -vraiment? - - Mon frère a-t-il tout ce qu’il veut, - Bon souper, bon gîte, et le reste? - -Tenez, mademoiselle, quand Rachel, dans Adrienne Lecouvreur, disait -cette fable, soulignant le dernier mot de la voix et de l’œil, toutes -les honnêtes femmes se cachaient derrière leur éventail! - ---Oh chic alors, le coup de la feuille de vigne! - -Je n’avais pas compris ce vers, mais je comprends pourquoi, aux -Français, les honnêtes femmes deviennent tout rouges quand Reichemberg -dit: - - Le petit chat est mort. - -Que de finesses nous échappent dans ces classiques! - -Le rire de Berthe gagne toute la classe que ce cours imprévu émoustille. - ---Je vous disais, mesdemoiselles, d’éviter cette fable qui nécessite des -explications délicates: qu’est-ce que ces deux pigeons? deux amants, -deux frères, quelque chose d’équivoque peut-être... La Fontaine -imitateur, vous le savez, de Plaute et de Térence (stupeur des -Sèvriennes) a-t-il voulu rappeler certaines mœurs grecques... -N’insistons pas! - -Ah, voilà deux heures; la voiture de M. Legouff n’est pas loin. - -Comme Adrienne l’interrogeait sur les tragédiennes contemporaines, Mlle -Ladièze, que l’Université n’a pas guérie du mal des cabotins, de -s’écrier: - ---L’art dramatique! coulé par Sarah! puisque, même aux Français, les -tragédiennes vont chercher leurs cris jusque dans leurs tripes! - - - - -CHAPITRE XX - -M. LEGOUFF A SÈVRES - - -L’entrée discrète de M. Legouff, coupa court au développement qui allait -suivre. Mlle Ladièze, oubliant les rancunes du «chaste talent», s’avança -vers le maître, tandis que les Sèvriennes, debout devant leurs tables, -saluaient. - -Gracieux, il répondit. Mainte lèvre se dérida, et d’une bouche à -l’autre, comme au jeu d’une aiguille, un sourire passa, enfilant pour -lui, les grains vermeils de ces bouches closes. - -Depuis trois mois, les Sèvriennes attendaient impatiemment cette visite. -Que leur dirait-il? Quelles seraient ses favorites? Aurait-il, pour -elles, la bienveillance qui le fait adorer des anciennes? Obtenir un -éloge, quelle joie! quel espoir pour l’avenir! Il n’oubliait jamais, on -le savait, une Sèvrienne qu’il avait remarquée. Sa haute situation, son -crédit au Ministère, sa popularité en province, donnaient à l’appui de -M. Legouff un prix inestimable. - -Toutes, elles voulurent plaire, comprenant d’instinct, que ce qui le -charmerait, ce n’était pas la science débordante des futures agrégées, -mais le naturel, la grâce de petites filles, attentives à lui fournir un -aimable succès de causeur et de lecteur. - -La plus âgée, à ce moment-là, n’eut pas quinze ans. - ---Bon-iou, bon-iou Mesmoyelles, en-yanté fai-e vot’connaissance. - -D’un geste, M. Legouff les prie de s’asseoir, offre la droite à Mlle -Ladièze qui rayonne, puis éparpille sur le tapis vert, les feuillets de -sa conférence. - -Comme il est vieux! Il a bientôt nonante ans! mais qui le croirait, à le -voir si droit, si vif, si remuant. Il est debout, il est assis, il -marche, il est partout; sa parole est en mouvement, soutenue par de -petits gestes, par un regard qui court éveiller tous les yeux. - -Les os font un petit bruit sec, sous la peau parcheminée, et sur le -visage, que les rides mordent et griffent, poussent quelques poils -tardifs. - -Si la vie n’entr’ouvrait ces lèvres fines, et sous la paupière pesante, -ne faisait trembler l’œil, comme au bout d’un fil tremble une goutte -d’eau, on croirait voir en lui un de ces Dieux rustiques, que les -artisans de Pompéi taillaient au cœur d’un buis, pour les placer ensuite -aux portes des jardins, confiant à la garde de leur sourire, la sagesse -et le bonheur des champs. - -D’un mot aimable, dit à chacune, M. Legouff a conquis ses nouvelles -élèves. Déjà il les connaît, ces Messieurs lui ont parlé de cette -«troisième année si brillante»; il sait la vie laborieuse de Victoire; -la fraîcheur, la délicatesse d’esprit de Marguerite; l’élégante -érudition de Jeanne Viole; la fougue de Berthe; le charme d’Adrienne. - -Leurs yeux dans les siens, les Sèvriennes rougissent de plaisir, -conquises par cette courtoisie, qui leur témoigne qu’elles sont autre -chose que des élèves: des femmes. - -M. Legouff a défait le légendaire pardessus vert-bouteille, si bien -cambré à la taille; il pose son gibus aux larges ailes, y glisse gants -et mouchoir, s’assied; d’un geste coutumier, mordille son pouce, et sans -préambule, se sentant très écouté, annonce le sujet de sa conférence: -_Béranger, poète lyrique et national_. - -Où sont-elles donc? - -Dans un salon d’antan, où des dames en papillotes, en robes à falbalas, -chuchotent en regardant venir le chansonnier, qui puise à petits coups -dans sa tabatière, et s’apprête à leur chanter le couplet de Lisette, ou -la Sainte-Alliance des peuples! - -La jolie, l’inoubliable chose, que d’entendre ce vieillard parler, avec -une ferveur juvénile, du grand poète Béranger. - -Un coup de baguette attife ce démodé; ce n’est plus le Bonhomme, -promenant sa robe de chambre sous l’Arbre de la Liberté, sorte de -Chrysale moins bourru que l’autre, taquinant une muse à bavolet, -d’humeur gaillarde et franche, tout aussi bien que Martine... - -Mais un poète, un vrai et sincère poète, dont l’inspiration généreuse -enthousiasme encore l’ami de ses vingt ans. Quel merci Béranger lui dira -plus tard, à celui qui rendit, par sa seule émotion, une grâce passagère -aux fantômes de ses chansons. - -Tout de suite, le vénérable M. Legouff expose les trois points du plan -qu’il va suivre. - ---Oui, mesdemoiselles, Béranger, en dépit des conceptions modernes du -lyrisme, telles que M. Brunetière les étudie à la Sorbonne, Béranger a -le droit de figurer dans le grand mouvement poétique du XIXe siècle, car -nulle âme n’a été plus patriotique, plus humaine, plus indépendante. - -Attentives à ne perdre aucune syllabe, tombant de cette bouche, lente à -articuler une pensée rapide, les Sèvriennes notent, _in petto_, la -méthode favorite du maître, sachant qu’au premier jour, il leur -demandera un plan sur le lyrisme d’_Esther_ et d’_Athalie_, le parallèle -entre Racine et Corneille, entre le XVIIe et le XVIIIe siècle. - ---Sous la Restauration, commence-t-il de sa voix chevrotante, avec ce -regard tout particulier de l’homme qui a vu et se souvient; l’amour de -la patrie se produisit sous deux formes très différentes. Il était fait -à la fois d’orgueil et de honte!... Il faut, voyez-vous, mesdemoiselles, -avoir vécu dans ce temps-là, il faut avoir assisté à l’entrée des alliés -à Paris, avoir vu leurs soldats se promener dans nos rues, pour se -rendre compte de ce qu’éveillait en nos cœurs, le nom de Wa-ter-loo! - -Or, ce sourd et sinistre grondement du canon de Waterloo, n’eut jamais -un plus douloureux écho, que dans ces stances: Mlle Ladièze va nous les -lire. - -Mlle Ladièze se lève, s’affermit sur ses vastes hypocondres, efface, -vainement, tout son corps, tandis que Victoire modestement exulte, ayant -pris déjà l’attitude du port d’armes. - -D’une voix sombre, martelée, avec des «hou-hou» lointains, l’œil fixe -sous la paupière vague, la bouche douloureuse, Mlle Ladièze commença: - - Chante ce jour qu’invoquaient des perfides, - Le dernier jour de gloire et de revers. - J’ai répondu, baissant mes yeux humides: - Son nom jamais n’attristera mes vers. - ---Assez, assez, merci, mademoiselle, et M. Legouff admire à présent le -génie épique et familier, qui inspira au poète son œuvre la plus -personnelle, ces Souvenirs du peuple, où des paysans écoutent la vieille -grand’mère. - - Parlez-nous de lui, grand-mère, - Parlez-nous de lui. - -C’est lui alors qui récite la chanson, lui donne un mouvement naïf, -alerte, n’ayant même pas besoin d’imiter le tremblement de la vieille. - - Je venais d’entrer en ménage. - A pied, grimpant le coteau - Où pour voir, je m’étais mise, - Il avait petit chapeau - Avec redingote grise. - -Un souffle passa, mouillant ces yeux qui fleurissaient sous le regard du -lecteur, et certes plus d’une répéta dans la suite: - - Quel beau jour pour nous. - ---D’autres poètes, dit-il, ont chanté le peuple, mais ils n’en étaient -pas. Béranger en était. C’est du peuple qu’il sortait, il n’a jamais -cessé d’être en relations intimes avec lui. Je l’ai vu, plus d’une fois, -dans sa très modeste salle à manger, avec sa houppelande de petit -bourgeois du Marais, à côté de son poêle de fonte, déjeunant en -compagnie de quelques artisans en veste de travail, ou d’une ouvrière au -bonnet rond. - -Quelle vérité d’accent, quelle intensité d’expression, quand il parle -des humbles. Je n’en veux pour preuve que _Jacques_! - -Sur ces derniers mots, Mlle Ladièze fait sa rentrée, mais lui coupant le -souffle, tout au plaisir d’émouvoir encore une fois ses élèves, M. -Legouff fredonne presque, avec de petits hochements las, de petits -gestes vieillots, la voix tremblotante: - - Lève-toi Jacques! lève-toi, - Voici venir l’huissier du roi. - -C’est un prodige du lecteur, du «premier lecteur de France», car voici -l’âme du poète qui passe faisant pleurer les enfants et le maître. - -Durant toute l’heure, M. Legouff fit présent de ses souvenirs, -détaillant pour les Sèvriennes, quelques-unes de ces pages historiques -où son nom, dans le passé, frôle tant de noms illustres. - -Et puis ce fut fini. - -Déjà près de la porte, retrouvant un geste gracieux pour saluer ces -jeunes filles, M. Legouff leur dit: - ---A propos, faites-moi donc le plan d’une comparaison entre le XVIIe et -le XVIIIe siècle. - -Au-voi, au-voi, mes ché-es enfants. - -Attendries, les Sèvriennes suivirent la silhouette falote, s’enfonçant -dans l’ombre de la voiture. L’immense besoin de tendresse, que la vie de -l’École refoule, s’attachait délicieusement à M. Legouff, et Berthe, se -retournant vers Mlle Ladièze, fut l’écho de tous les cœurs. - ---Je voudrais l’embrasser, mademoiselle, car IL sera notre père grand. - - - - -CHAPITRE XXI - -BILLETS DOUX - - -_Adrienne Chantilly à M. Paul Réjardin, professeur de philosophie. -Collège de France._ - -«Sèvres, 2 mars 189 . - -»Monsieur, - -»Le professeur de philosophie est-il vraiment le confesseur de ses -élèves? - -»Serai-je écoutée, si j’ose m’ouvrir à vous? - -»Votre respectueuse élève, - -»A. CHANTILLY.» - - -_Paul Réjardin à Mlle Chantilly._ - -«Paris, 5 mars. - -»Mais comment donc, Mademoiselle, je suis à vos ordres. - -»Votre serviteur, - -»PAUL RÉJARDIN.» - - -_A. Chantilly à M. Paul Réjardin._ - -«Sèvres, 6 mars. - -»O merci Monsieur! - -»Ma confession sera brève. A la veille de quitter l’École, d’entrer dans -la vie, je suis affreusement tourmentée. J’ai cru jusqu’ici, que nous -portions en nous-mêmes, par le fait de notre nature, de notre -tempérament intellectuel, la lumière qui éclaire la route. - -»Vos paroles m’ont détrompée! - -»Je rougis de mon ambition, de cette misérable vanité qui, devant moi, -illuminait l’avenir. - -»Oh! que faire pour sortir de cet égarement, m’élever vers l’idéal que -vous nous faites aimer? - -»Comprenez ma détresse! Aidez-moi, vous qui fûtes cause des larmes que -je verse. - -»Votre élève respectueuse, - -»A. CHANTILLY.» - - -_M. P. Réjardin à Mlle Chantilly._ - -«Paris, 7 mars. - -»Chère Mademoiselle, - -»Votre cas est très intéressant. Comptez sur moi. - -»Mais précisez, expliquez votre trouble. - -»Respectueux hommages. - -»P. RÉJARDIN.» - - -_A. Chantilly à M. P. Réjardin._ - -«Sèvres, 15 mars. - -»J’hésite, Monsieur, à me raconter à vous. Quels mots sauraient vous -dire le mal dont je souffre? Quelque chose d’obscur frémit en moi. Je -cherche dans saint Augustin, Thérèse, Tolstoï, l’épreuve réparatrice qui -me rendra digne de l’estime que je souhaite. - -»Si vous saviez, Monsieur, comme je vous admire, comme ma pensée, au -cours, cherche à s’unir à la vôtre, la pénètre, la retient, l’incruste -au plus profond de moi-même. - -»Votre parole a créé une femme nouvelle. - -»Veuillez agréer, de celle qui vous a choisi pour maître, l’assurance de -sa vive et respectueuse affection. - -»ADRIENNE.» - - -_M. Réjardin à Mlle Chantilly._ - -«Paris, 18 mars. - -»Vous me confondez, ma chère enfant. - -»N’exagérez point ce retour à l’austérité des Augustin, et des Thérèse. - -»Votre âme a une délicatesse d’ange; mais à rôder aux abords des -cloîtres, sa beauté se fanerait. Oubliez-vous donc que vous êtes une -femme! En vous faisant si belle, Dieu vous donna des ailes. - -»Planez, planez, je veux guider ce vol charmant. - -»Amitiés respectueuses. - -»P. R.» - - -_Adrienne à P. Réjardin._ - -«Sèvres, 22 mars. - -»Vous êtes la Bonté, comme vous êtes la Force. - -»Oh! merci, d’être l’Initiateur que j’appelais. Dites, n’y a-t-il pas -des moments où l’on se sent éternel? - -»ADRIENNE.» - - -_P. Réjardin à Adrienne._ - -«Paris, 22 soir. - -»M’auriez-vous donc deviné! - -»Chère enfant, je suis à vous. - -»PAUL.» - - -_P. Réjardin à Adrienne._ - -«Paris, 28 mars. - -»Que me parlez-vous d’Orgueil, d’Égoïsme; vous êtes trop prompte, chère -amie, à vous dépouiller. - -»Ce serait faire œuvre d’iconoclaste, que de dédaigner la forme -splendide que Dieu vous a donnée. - -»Venez donc me voir jeudi, après le cours, entre 5 et 6, nous causerons, -et je pourrai mieux vous dire, qu’en ces lignes brèves, ce qu’il faut -faire pour vivre harmonieusement. - -»Je baise la main jolie de ma petite amie. - -»PAUL.» - - -_Du même à la même._ - -«Paris, jeudi 30 mars. - -»Vous n’êtes pas venue, méchante. J’avais tant à vous dire; je vous -cherchais à votre place, si chère déjà. Seriez-vous malade, ô pauvrette. - -»Et quand maintenant? - -»PAUL.» - - -_Adrienne à P. Réjardin._ - -«Sèvres, 1er avril. - -»Excusez-moi, Monsieur, je n’ai pu aller au cours, ni vous rejoindre -ensuite. Une amie m’a enlevée en route, avec son frère normaliste de la -rue d’Ulm. Nous avons été voir jouer «Ma Cousine». Ne trouvez-vous pas -que Réjane est bien «rosse» comme dit le frère de mon amie. - -»ADRIENNE.» - - -_Du même à la même._ - -«Paris, 2 avril. - -»Chère grande enfant, - -»Votre âme a trop de candeur, trop de flamme, pour se plaire à la -rosserie des théâtres de boulevard. - -»Que diable alliez-vous faire chez Réjane avec ce jeune cuistre? - -»Venez dimanche, je vous attendrai au parc Monceau. - -»Amitiés. - -»P. R.» - - -_Adrienne à M. Paul Réjardin._ - -«Sèvres, 6 avril. - -»Maître, maître, quelle journée adorable. Comment vous dire tout ce que -votre parole bouleverse en moi. Où suis-je? Qui êtes-vous donc pour me -charmer ainsi? - -»Je buvais vos paroles. Un monde s’est ouvert à moi, celui de la -Charité, de l’Amour immense, éternel, mystique. - -»Oui, notre âme doit vivre par l’Amour. - -»Oui, tout notre être doit venir boire à la source divine. - -»Des ailes, les voilà! j’échappe à ma prison. - -»Quel rêve sublime, ô mon poète, que ton immensité. - -»Maître je suis votre servante... - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -Comme Adrienne achevait ces lignes, dont la signification réelle, -laissait à sa bouche un retroussis railleur, la cloche sonna le cours. - ---Allons bon, il faut descendre, justement le pathos coulait à flots. - -Oh là, là, le pauvre homme qui s’imagine que les voiles de sainte -Thérèse vont nous emmener à Cythère! - -Non pas, non pas. Dimanche on vous pose l’ultimatum, Monsieur, et nous -verrons bien si ce bras illustre est le bras qui s’offrira au mien pour -quitter cette École de misère. - -Tout à l’espoir d’un triomphe prochain, la belle Adrienne glissa la -lettre inachevée dans un tiroir, à côté des lettres de Paul Réjardin, et -des brouillons de chaque lettre précédente. - -Angèle Bléraud, souffrante, n’assista pas au cours ce jour-là. - -Une heure après, cette bonne Lonjarrey, tout émue, portait à la -direction l’épître inachevée. Dans le cabinet de Mme Jules Ferron, où -elle fut mandée, Adrienne Chantilly, par contenance, s’évanouit. - -M. Paul Réjardin se récusa, furieux d’avoir été berné par cette gamine, -en quête du chemin de Damas. - - * * * * * - -Quelques jours après, la belle Chantilly, pour raison de santé, quittait -l’École avec un congé illimité. - - - - -CHAPITRE XXII - - -_Lettre de Berthe Passy à Mlle Isabelle Marlotte, professeur au lycée de -jeunes filles, Tourcoing._ - -«Sèvres, avril 189 . - -»Dieu soit loué, l’Ancienne! Sèvres avant de mourir, aura connu les -beaux jours de Saint-Cyr. Racine est dans nos murs, Maintenon sous notre -toit. - -»Je t’arrête: il ne s’agit point de cavalcade, mais d’une représentation -digne des mémoires de Caylus, puisque dimanche, sur les huit heures de -relevée, nous eûmes petit gala. - -»C’est le Saint-Cyr pénitent, qui revécut dans le huis clos d’une -représentation extraordinaire, et la Jeanne d’Arc de Jérôme Pâtre. Rien -n’y manqua, pas même «ces belles larmes» que le poète versa. - -»Ah! le plaisant homme que Jérôme, il mène en grande chevauchée la bonne -Lorraine, des tréteaux du Châtelet au tapis bleu de l’École, de l’huis -des séminaires aux estrades des lycées. C’est une croisade pour délivrer -Jeanne d’Arc, prisonnière de l’Oubli. - -»Un paladin! quoi. - -»A la longue, Jeanne d’Arc nous reviendra; qu’importe, Sainte ou -Mascotte, pourvu qu’elle soulève la Patrie au vol de son étendard. C’est -le rêve de Jérôme, c’est le rêve qui fit battre, dimanche, le cœur de -toute l’École. - -»Ne compte pas sur moi pour un laïus de circonstance, Jérôme t’enverra -sa pièce; il t’aimait bien. Tu verras que son drame suit de très près -l’histoire, le roman en est écarté; cette trilogie: «Vocation, -Glorification, Passion» de Jeanne d’Arc, me semble la division naturelle -d’un drame historique, dont le lignage est plutôt du côté de Shakespeare -que du côté de Corneille. - -»Ma mère l’Oie raconterait cette vie de la Pucelle, qu’on en pleurerait, -juge un peu quand Jeanne d’Arc, elle-même, se raconte avec une naïveté, -une franchise, une ignorance de l’être sublime qu’a été cette paysanne. - -»Jérôme a bien fait d’adorer dévotement, sans hasarder son œuvre sous -une parure inutile. - -»Pourquoi la pièce écrite en prose, n’a-t-elle pas réussi; pourquoi -la critique, au lieu d’admirer la grande actrice qu’est -Segond-Weber, n’a-t-elle retenu de son verbe que les tirades -patriotico-révolutionnaires, un peu prématurées. Ce fut une bamboula -frénétique des vieux héliastes du théâtre. - -»Enfin le four, le four noir, Jérôme l’a connu. - -»Il en tomba malade; songe que Jeanne d’Arc est la passion d’une vie -déjà longue. - -»Les noirs cheveux blanchissaient, sa barbe fourchue se «hirsutait», et -sa verve: essoufflée, ma pauvre! sa petite langue pointillante, -sautillante, immobile maintenant; oh! le temps du «rossignou» était -passé. - -»Paix, paix, ma chère, nous ne le laissâmes point en c’t’état-là, après -maints colloques, où chacune offrit ce qu’elle avait... trouvé, on -décida de jouer Jeanne d’Arc à l’École, sans décors, sans costumes, sans -autre spectateur que Jérôme. - -»On lui donnerait la joie de voir sa pièce toute nue, et de n’entendre -d’autre musique que des mélodies de Haydn et de Beethoven. - -»Ainsi fut fait. En grand mystère, on prépara cette galante sérénade: -personne n’en souffla mot. Vois-tu le cheveu de d’Aveline frémir, jaloux -de la noire chevelure, et M. Lepeintre nous crier: «Ohé! Jeanne d’Arc, -elle est surfaite»! - -»Quelle inoubliable soirée, ma vieille. J’ai beau me trémousser dans -l’École, avec des airs hurluberlus, c’est pas pour rien que je suis de -Paris, j’aime le panache! J’ai joué mon rôle comme un petit soldat. - -»N’était pas bien long, ni bien difficile, puisque j’étais La Hire. En -moult occasions je devais répondre: Jarnidieu! - -»Mais tu n’y entends rien, si tu ne sais pas, avec quelle âme, on peut -pousser ces Jarnidieu. - -»Et ma prière à «sire Dieu»; parole, La Hire m’eût accolée comme un -frère. - -»On se disputait les rôles; on les tira au sort, mais le choix voulut -que Marguerite Triel fut Jeanne d’Arc; n’en a-t-elle pas la plastique, -la belle tête d’illuminée? - -»Elle a été admirable, émue quand il le fallait, douce, tragique, -navrée, toujours simple et sincère, plus qu’une actrice ne saurait -d’être. L’âme de Jeanne d’Arc vivait en elle. Si tu l’avais vue à -genoux, écoutant les «voix», les cherchant de ses grands yeux fascinés. -Ce n’était plus la Marguerite que tu as connue, mais un être qui -resplendissait d’une joie surnaturelle. - -»Je voyais les lèvres de Jérôme trembler; il se pencha vers Mme Jules -Ferron, à quatre pas de La Hire, et lui dit: - -»Jamais ma pièce ne m’a causé une émotion pareille... la voilà enfin la -Jeanne d’Arc rêvée! - -»Et j’ai vu, oui, j’ai vu notre bon maître qui pleurait. - -»Un triomphe, un triomphe délirant! Jérôme ne savait comment nous dire -merci; parions que d’un seul geste il eût voulu nous englober sur son -cœur. Enfin il est content. - -»Mais nous n’en avons pas fini avec les honneurs rendus à Jeanne d’Arc, -puisque Jérôme s’est fait le «barnum» de la Grande française. - -»Il l’a conduite, tout dernièrement, jusqu’à la barrière du faubourg -Saint-Germain. - -»Une duchesse, oui, ma chère, et de Pomone encore, fit demander à Jérôme -Pâtre trois conférences sur Jeanne d’Arc. Nous fûmes de la troisième; je -pense que le public aristo faisait défaut, à moins que la bonne dame fût -exempte de préjugés. - -»Cette duchesse, lady en Écosse, prêtresse officiante d’une théosophie -occulte, habitacle successif de Marie Stuart et de Jeanne d’Arc, est une -extraordinaire douairière qui habite Holy-Rood... avenue Loban. - -»On nous reçut, non dans l’Oratoire, où ont lieu les entretiens -magiques, mais dans le Hall; un hall épatant, ma vieille; rien ne peut -te donner une idée de ce décor. Vraiment pour une femme seule, la dame -de céans a trop d’âmes et trop de pommes. - -»Elle porte en écusson cinq pommes, et ces cinq pommes on les retrouve -sur la marqueterie du parquet, dans les ferronneries des portes, sur les -boiseries, les vitraux, les tentures, où elles montent jusqu’aux -caissons de la voûte, épanouies en cinq allégories: Ève, Pâris, le -jardin des Hespérides, le vieillard d’Orient et peut-être bien, je -n’affirme pas, Babet au pays de Corneville. - -»Il m’a paru même, que la duchesse de Pomone, sous sa robe d’orfroi, -portait ses armes parlantes de façon assassine. - -»Hélas, pendant deux heures on nous y fit croquer le marmot!... - -»Pardonne ma pauvre vieille, si au lieu de te parler cours, École, -philosophie, je te conte nos divertissements imprévus. - -»J’ai voulu t’envoyer, de Sèvres, un de ces rayons blancs, comme il en -passe parfois sur notre ciel gris. Te rappelles-tu ces clartés qui -filaient sur l’École, les soirs où, de ta fenêtre, nous regardions -Paris. Nous n’étions pas de la fête mais cette lumière, qui ployait -jusqu’à nous les branches de son éventail, était encore une joie. - -»Souris un moment, ma pauvre vieille, va, je devine tes tristesses, qui -demain seront les nôtres. Tu n’oses pas nous écrire que tu souffres, tu -n’es pas de celles qui se plaignent, pauvre cœur discret. Notre École, -c’est ton paradis perdu. Je savais que te parler de nous, c’était -alléger la contrainte du présent. - -»Ma bonne humeur est un de ces feux du soir, je veux que tu en aies ta -part, vieille et loyale amie, c’est la seule richesse que je puisse -partager. - -»Écris-nous plus souvent; dis-nous tes peines, tu parles trop des autres -pour ne rien nous cacher de toi-même. - -»Crois-moi toujours, le plus sûr, le plus dévoué de tes camarades de -route. Pourquoi ta directrice veut-elle t’embéguiner? ça me paraît aussi -cocasse que de voir «Marianne» porter un goupillon. - -»Faut-il en parler au bonsoir? Je suis assez bien en cour... chut, on me -tutoie. Use vite de mon crédit «souvent femme varie». - -»Aussi avec ceux que j’aime, mordious je veux être garçon. - -»Fidèle. - -»BERTHE PASSY.» - -P.-S.--Le mariage de Renée Diolat est fixé au 15 mai; elle lâche l’_alma -mater_. M. Marnille veut avoir une femme, et non ce trois quarts -d’épouse qu’est le professeur marié. Brave homme va, ce que c’est que -d’avoir la tête pleine de beaux contes! en épousant notre Renée, il -écrit le plus joli de tous, et rien ne sera inventé. - - - - -CHAPITRE XXIII - -LUI - - -Pour la première fois, Marguerite Triel venait à l’atelier d’Henri -Dolfière. - -Après ce silence impitoyable, il l’appelait enfin: - -«Je vous en prie, Marguerite, venez la voir avant qu’on ne l’emmène de -l’atelier. J’ai fini. - -»Je sors d’un rêve écrasant. Depuis ce jour affreux, j’ai vécu seul ici, -m’enfermant avec son ombre, m’acharnant à retrouver son sourire dans le -marbre. J’ai voulu qu’il restât au moins une image de cette aurore qu’a -été notre amour. La tombe de Charlotte est faite de mon sang et de mes -larmes. Ah! que ne suis-je celui qui insuffle sa vie au fantôme de -pierre; j’adorerais à genoux l’être qui ne s’évanouirait plus. - -»Je suis malheureux, Marguerite, venez je vous en supplie. - -»HENRI.» - - -Elle partit angoissée d’un malaise indéfinissable, comme si la joie de -retrouver l’ami perdu était au-dessus de ses forces. - -On était à la mi-avril. Cette journée de dimanche s’annonçait mal, avec -ses coups de vent, ses giboulées aigres, la mauvaise humeur des rues et -des passants. - -A peine dehors, Marguerite souhaita d’échapper à cette mystérieuse -hostilité des choses. Elle rentra, prête à rejeter d’un mot l’appel qui -réveillait sa douleur. - -Une force irrésistible la poussa loin de l’École. Dans la pluie elle -marcha vite et vite, maudissant la boue qui retardait ses pas. Son âme -dévorait l’espace. - -Par une disposition étrange de son esprit les moindres incidents de -cette journée décisive se fixèrent dans sa mémoire, avec une netteté -photographique. Superstitieuse, elle appréhendait tout. Cherchant un -symbole, un présage qui la rassurât. - -Elle ne vit autour d’elle que des larmes. - - - - -CHAPITRE XXIV - -JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL - - -Dimanche 12 avril. - -Rouvre-toi cher journal: je n’ai pas fini de souffrir. - -Quel spectacle terrifiant j’ai eu sous les yeux depuis Sèvres jusqu’aux -Moulineaux. La crue de la Seine est énorme, par endroits, le fleuve -touche le talus du chemin de fer. - -Du côté de Paris, l’eau est visqueuse comme une chair pourrie; du côté -de Sèvres, profond miroir d’étain ou de plomb, elle étincelle. - -Aucun sillage ne la meurtrit, aucune hélice n’ose déchirer ce corps -fluide, où s’étouffent les clameurs; mais que de souffrances crispent -ces flots, qui si doucement coulaient. - -La Seine fonce devant elle, dévore les prés, goulûment, comme un fauve -exaspéré par un trop long jeûne, sans autre bruit, que celui d’une -langue monstrueuse qui laperait la terre. - -Les îles s’enfoncent, les pontons ballottent, les épaves se heurtent aux -barrages des arbres, noyés pacifiques, dont l’eau arrache les branches, -tue les bourgeons frémissants. - -Sur le ciel infiniment gris, les corbeaux tourbillonnent, -tourbillonnent, traçant sur les nuages, gonflés comme des tombes -fraîches, le signe noir d’une croix funèbre. C’est une tristesse de -mort, qui endeuille jusqu’aux maisons. - -Quel jour pour le revoir! - -Sur le viaduc d’Auteuil, j’ai croisé des gens qui passaient très vite, -l’air effrayé d’entendre sourdre à leurs pieds une vie formidable qui -les menace. Soudain, derrière eux, le soleil se lève, flamboie sur l’eau -ténébreuse qu’il pénètre, qu’il fouille. Mais la nymphe d’hier, -effrayante Isis, reste inviolable dans son suaire mouvant. La colonne de -feu s’abat, brusquement engloutie par l’ombre du fleuve. - -J’ai fui cette vision de malheur. - -Pourquoi la mélancolie, ou la souffrance des choses, semble-t-elle nous -avertir que la douleur approche? - -J’ai marché longtemps à la dérive, désâmée. - -Me voici rue Raynouard, à l’atelier d’Henri. Un mur tout branchu, dans -une rue de maisons mortes; une porte vermoulue, qu’une vieille -clanchette de fer ouvre et ferme, retombant avec le bruit si triste -qu’ont les choses fêlées. - -C’est là. - -Mon cœur m’étouffe; je n’oserai pas entrer. Charlotte, Charlotte, elle -est près de moi. - -Une cour; l’herbe s’écrase sous des blocs de marbre, sous des statues de -saints, des clochetons; tout est austère comme en un chantier d’église. - -Henri! - -Voilà mes mains dans les siennes, comme il est changé! ses yeux ont un -éclat qui me trouble, sa main me brûle! - -Pauvre Henri! Qu’attend-il de moi? - -Je ne sais plus où je suis, cette route funèbre, ce cloître, lui si pâle -qu’il semble avoir donné son sang goutte à goutte. - -Tout mon être défaille. - -Je vais donc la revoir, l’approcher encore. Les mots s’étranglent dans -ma gorge, je répète ce nom, le sien, qui tant de fois, depuis un an, -s’est uni à celui de Charlotte. - -Henri m’a fait entrer dans une grande salle nue, crépie à la chaux. Le -jour tombe très blanc, éclairant quelques statues emmaillotées de -linges. Le sceau, l’ébauchoir, traînent près d’une motte de glaise; -quelques chaises, une table; au milieu de dessins la dernière -photographie de Charlotte, toute fleurie de violettes. - -Quel refuge pour vivre avec une morte! Comme il a dû l’aimer. - -Mes yeux cherchent; en tremblant, avec une voix que je ne me connaissais -pas: - ---Où est-elle? - -Un voile tombe. - -La voilà. - -A quel instant de ma vie pourrais-je oublier cette apparition? comme -c’est bien, ma pauvre Charlotte, l’amie charmante de Sévigné, la sœur -qu’elle reste pour moi. - -L’amour l’a ressuscitée plus belle, son âme rayonne sur sa bouche, elle -est vivante dans sa chair de marbre. Qu’il est profond ce cri de -l’amant, qui cherche là une femme, et n’étreint qu’une statue. - -Et ce n’est qu’une image, fixée au cœur d’un miroir blanc, qui reçoit -les baisers, mais ne les rend jamais. - -Longtemps, longtemps, nous avons pleuré ensemble, n’osant élever la -voix, pour ne pas effaroucher l’être invisible qui joignait nos cœurs. - -C’est un pur symbole qu’Henri a trouvé pour la tombe de Charlotte: un -bas-relief assez élevé, rappelant par sa forme et sa décoration les -bas-reliefs Louis XVI. - -Sur un petit mur, dont le dessin rappelle le vieux mur de Sèvres, avec -ses pampres sauvages, sa toison de clématites fleuries, s’adosse un banc -rustique. Charlotte est assise. De longs vêtements souples laissent -apparaître la ligne virginale. Son image se détache à peine sur le mur; -par un modelé très doux, qui donne au marbre cette lumière colorée, -cette transparence, caractéristique des œuvres de Rodin, tout ce corps -charmant semble repris par la matière, qui laissa son œuvre inachevée. - -Elle lisait là, comme aux jours familiers. Soudain, une tempête passa, -jetant à ses pieds, dans un tourbillon de feuilles et de fleurs, une -colombe morte, qui de son aile, couvre encore le nid qu’elle avait -préparé. - -Charlotte regarde avec effroi le vol des colombes effarouchées, tandis -que sa main, abandonnant le livre, d’un geste implore les oiseaux -d’amour. - -Dans l’encadrement de ce bas-relief, parmi les guirlandes, Henri a écrit -ces mots qui disent toute la vie de Charlotte: - - Elle riait à l’amour; - Un souffle de mort passa, - Brisant ce nid où dorment les Colombes. - -Une lumière vaporeuse caresse cette tombe, rayonne sur ce visage de -jeune fille, qui s’anime et se fond avec une grâce divine. - -Elle me plaît cette image de l’évanouissement d’un être, déjà -repris--fleur, arbre, ou plante--par la matière. Si les morts ont des -yeux, Charlotte aurait souffert d’emblèmes effrayants, qui couvrent nos -cimetières chrétiens; le symbole païen rappelle mieux, à ceux qui -l’aimèrent, la poésie de sa beauté. - -Mes larmes silencieuses ont dit à Henri l’œuvre admirable qu’il vient de -faire pour Charlotte. - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -Tout bas, loin d’elle, l’ami m’a raconté sa vie depuis un an; l’horreur -des premiers mois, où il songea à se tuer. L’apaisement, la résignation -lâche au destin dès qu’il s’était remis au travail. Alors le désir -fougueux de faire pour elle une œuvre virile, de demander à cet amour -brisé, l’inspiration qui crée des choses éternelles... puis ses doutes -revenus, le suicide lent de son corps dans cet atelier, où il avait vécu -en communion surnaturelle, épuisante, avec l’être invisible que son -amour recréait. - -«--Maintenant l’illusion est finie; on va l’emmener là-bas; elle ne -m’appartient plus. J’ai déchiré mon cœur pour y trouver cette statue. -Elle partie, c’est le dernier arrachement... - -»Vous m’avez aidé, Marguerite, à monter mon premier calvaire: -aujourd’hui, c’est encore votre main amie que j’appelle, ne m’abandonnez -pas.» - -L’abandonner, grand Dieu, n’est-il pas tout pour moi! - -De quelle voix il s’est plaint, chaque parole se gravait douloureusement -en moi. Pourquoi ne m’a-t-il pas appelée plus tôt, moi qui ne pensais -qu’à lui, moi qui lui aurais parlé d’elle, essayant de lui rendre -courage, de le consoler d’un espoir. Sa vie est longue encore, n’y -a-t-il plus de place pour la joie; ne peut-il plus aimer? - -Qui a aimé comme lui, doit aimer encore; il faut pour lui-même, pour le -grand avenir qui l’attend, le détourner du passé. - -N’est-ce pas mon devoir, moi l’amie qu’il appelle enfin, de le rattacher -à la vie; de lui montrer le but glorieux qu’il doit atteindre. Ne -puis-je donc pas l’aider, de toutes mes forces, à devenir un homme, lui -que je retrouve faible comme un enfant? - -Oh! si, je le veux; je veux qu’il soit très grand, et qu’il doive à -l’amie, ce qu’il demandait à la fiancée. - -Nous ne disions plus rien, souffrant l’un et l’autre au réveil des -souvenirs qui nous ont meurtris. J’avais gardé sa main dans la mienne, -je la serrais, pour l’assurer que s’il le voulait, je resterais toujours -son amie à lui, comme j’avais été l’amie de Charlotte. - -La nuit est venue, effaçant autour de nous ces apparences d’êtres. -J’étais engourdie, sans force pour me lever et lui dire adieu; j’aurais -voulu rester là près de lui, toujours. Dans cette obscurité, plus rien -n’existait du passé, qu’une immense tristesse qui liait mon âme à la -sienne. - -Sa tête est tombée sur mon épaule, ses larmes ont mouillé ma poitrine. -Il n’a rien dit, mais tout mon être a tressailli à l’appel de cette -détresse. - -Doucement, d’instinct, mes lèvres sont descendues, fermant ses yeux -clairs, éloignant d’un baiser, l’image qui torture mon pauvre ami. - -Je suis partie à la nuit close, la petite porte vermoulue s’est refermée -sur moi, avec le bruit si triste qu’ont les choses fêlées. - -Est-ce sur ma vie ancienne que cette porte se ferme? - -Je suis revenue à l’École fiévreuse, inquiète. - -Ce baiser, ce premier baiser que je donne, est-ce un baiser de sœur? - -Est-ce la pitié qui me pousse vers lui? - -Est-ce encore de l’amitié? - -Alors, pourquoi ce trouble près de lui, cette langueur subite, quand -j’ai senti ses larmes me brûler délicieusement. - -Pourquoi, au seul souvenir d’Henri, tout mon être défaille-t-il? - -Regarde en toi même, Marguerite, tu es seul juge de dire qui l’emportera -dans ta vie, du tumulte des eaux, de l’étendue morne, de l’étoile -merveilleuse qui brille sur son toit. - - - - -CHAPITRE XXV - -COURS DE LITTÉRATURE - -PASCAL - - -D’Aveline continua: - -«Il lui reste aux lèvres le goût de la mort. Depuis sa conversion, elle -habite en lui. Pascal est un mourant qui cherche Dieu, avec l’épouvante -de sa justice. Il a choisi la route du martyr, mais il tâtonne, écrase -en gémissant les joies qui se lèvent à ses pieds. Sa chair s’épuise, il -la flagelle. Son sang coule, il pleure le sang de Jésus. Il tombe, mais -se relève pour courir vers l’Aube éternelle. - -»Et dans cette nuit, où son âme agonise, humble, il murmure à Dieu des -mots ineffables. Comme son génie se revanche, dans ces prières sublimes -que nous lirons tout à l’heure. - -»Cherchez quel philosophe, quel poète, quel moraliste, a connu le -désespoir de Pascal en face de la mort? - -»La sérénité des anciens peut-elle apaiser son effroi? est-ce l’indolent -scepticisme de Montaigne qui donne la résignation? A ses yeux, les -tendresses d’ici-bas, sont bien vaines pour affermir l’espoir d’un -rendez-vous céleste. - -»Chrétien, le mystère de l’au delà l’écrase. Éternité des joies, -éternité des peines, voilà notre sort, Dieu le tient suspendu. - -»Êtes-vous fous de ne pas trembler, de vous laisser piper à ces -apparences de vie, vous, Épicuriens, de rire au plaisir, vous, Stoïques, -de croire à votre vertu orgueilleuse. Dieu vous damne, vous, qui -n’ouvrez pas à son appel le tabernacle mutilé de vos âmes. - -»Seigneur, que vous faut-il donc? - -»Que ta vie soit l’holocauste volontaire, le don expiatoire qui rachète -tes péchés, et tire de la misère présente la grandeur de mon pardon! - -»O hommes! hâtez-vous, hâtez-vous, la mort est là qui rôde! Suivez sa -lumière, car vous vivez dans les ténèbres; vous serez perdus pour -l’Éternité, si vous n’entendez la parole de Dieu...» - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -La voix se fait lointaine, s’assourdit, puis éclate en tempête, secoue -rudement les endormies. Ce n’est plus d’Aveline qui parle, c’est Pascal -qui menace, cingle, sous le fouet divin, ces âmes esclaves, toutes -chaudes encore de la tiédeur du nid. - -Recueillies, frissonnantes, les Sèvriennes écoutent d’Aveline. Elles ne -songent plus à prendre des notes, l’angoisse de Pascal les déchire; -c’est la plainte de l’âme en peine qui passe sur elles toutes. - -Ce cours de littérature, un des derniers avant les examens d’agrégation, -est le commentaire du chapitre IX des _Pensées_ de Pascal. - -Brusquement, d’Aveline a fermé le livre. Empoigné par la tristesse de -ces pages, il se lève, quitte la chaire, et tout en marchant devant les -tables d’élèves, improvise cette méditation. - -Une grande mélancolie tombe sur les Sèvriennes qui se penchent, n’osant -avouer leurs larmes, s’isolant, presque farouches, dans cette solitude -qu’ouvre la pensée de la mort. - -Malgré l’éclat du jour, les rumeurs de la rue, la classe s’est -assombrie, et la voix de d’Aveline les trouble, comme le chant grave et -triste du violoncelle. Il dit, ce chant, la tristesse de l’abandon, la -pitié infinie, pour ces créatures impuissantes que le Seigneur mène où -il veut, qu’il réprouve à son gré. Il dit la folie de nos rêves, de nos -amours, de nos actions. Il gémit de ne pouvoir imiter les anges, de -croupir dans ce cloaque d’erreur. - -La voix semble pleurer, menacer, gémir, avant de s’éteindre en un -murmure très doux, qui jette, sur ces âmes enfiévrées, une apaisante -caresse. - -D’Aveline s’arrête. Toute la classe vibre. Il se penche sur elle, avec -le plaisir d’un dilettante, suit la route mystérieuse, la route -saignante qu’ont suivie ses pensées. - -Le cours de littérature, en troisième année, a pris un caractère -nouveau. D’Aveline n’est plus le professeur qui, d’un doigt capricieux, -feuillette l’esprit des Sèvriennes, pour y jeter ici, un ornement, et -là, une retouche. Sa leçon perd son allure pittoresque, amusante. Il ne -s’agit plus d’étudier l’éloquence ou la logique; mais de former l’âme de -ces jeunes filles, en abordant le côté réel, «vécu» des œuvres -classiques. - -Non que d’Aveline veuille imposer un culte unique, et comme Jérôme -Pâtre, enrôler les Sèvriennes sous la doctrine de Kant. Lui les conduit -à travers la vie, tantôt sous la garde d’un sceptique tel Montaigne, -d’un passionné tel Pascal, d’un imaginatif tel Rousseau. - -Elles sont libres de choisir. - -Ce qu’il veut, en étudiant avec ses élèves, les hommes qui s’imposent à -notre respect par l’intelligence, c’est exciter, chez ces jeunes filles, -le sens de la poésie, l’enthousiasme réfléchi. - -Par là, il veut corriger, en les faisant entrer au cœur même de la vie, -la vision du monde héroïque et romanesque, qu’imaginent les solitaires -de vingt ans. - -Ce cours sur Pascal, commencé depuis trois leçons, les ramène -impérieusement à l’examen de conscience. - -Après avoir aimé la mort, au temps des aspirations vagues, vers la -quinzième année, elles s’en détournent avec effroi. Pourtant, elles le -savent, cette pensée constante de la mort, et de l’au delà, est la seule -qui nous donne la notion positive de ce que nous sommes dans la vie -universelle. - ---Est-ce que, de l’idée du néant ou de l’immortalité, ne dépend pas -notre règle de vie? - -Une barre creuse le front obstiné de Victoire Nollet. La mort, pour elle -qui a vu mourir sa sœur, est une nécessité qu’il faut subir, mais à qui -l’on ne doit rien soumettre. - -Quoi, tout son travail pour agrandir son être serait nul aux yeux de -Dieu! Sans la grâce elle ne peut être sauvée, et la grâce n’est qu’un -caprice de l’Omnipotence! - -C’est impossible, à chacun selon ses œuvres. Pascal est un mauvais -maître qui vous désarme devant l’action. - -Victoire relève la tête, et regarde bien en face d’Aveline, qui épie sur -ces figures sincères l’émoi de sa lecture. Dans les yeux qui le fixent, -il n’y a qu’énergie, mépris de la mort. - -Près d’elle, Jeanne Viole est secouée d’un grand frisson, frisson de -l’oiseau exilé du ciel. - ---«Ah! ce Pascal, il vous prend, vous emporte, vous jette meurtrie à la -porte d’un cloître; cette vie ne vaut pas d’être vécue; j’entends sonner -un glas céleste, c’est la cloche des moniales, c’est l’Orante qui -m’appelle vers l’époux mystique...» - -Ses yeux chavirent, ses joues pâlissent comme une hostie dans l’ombre, -laissant croire à d’Aveline, que sa parole fait naître l’extase. - ---«Cabotine», murmure Berthe, en s’amusant à crayonner, au dos de son -Pascal, l’extase de Jeanne Viole, «décidément elle pince toutes les -cordes». - -«Elle ne respecte rien. C’est pourtant terrible ce rappel de la mort. Ce -diable d’homme m’a mis le cœur à l’envers. Ai-je jamais pensé que je -pouvais mourir et m’en aller où? Retrouver qui? - -»Il y a quelque chose de plus affreux que cette angoisse brutale, c’est -le silence de ceux qui sont partis on ne sait où...» - -Berthe n’a pas peur de la mort, elle est trop insouciante elle-même, -mais elle tremble à la pensée que «son vieux» doit partir le premier, et -que sans doute ils ne se retrouveront jamais. - -Un sursaut chasse cet effroi de leur affection brisée, une immense -tendresse lui réchauffe le cœur. Oh comme elle va l’aimer, le câliner, -lui faire une vieillesse heureuse à son pauvre Jules; qu’au moins, il -ait son Paradis sur terre, ne l’a-t-il pas durement gagné. La vie n’a -pas été tendre pour les Passy; qu’il doive à sa petiote la douceur des -derniers jours; la mort qui le prendra lui semblera moins cruelle, si le -père s’en va un sourire sur les lèvres. - -La figure cachée dans ses mains, Marguerite pleure. - -Trop de souvenirs cruels l’accablent, elle n’a pu retenir ce flot de -larmes qu’appelle la voix de d’Aveline. Elle les connaît pourtant, ces -pages terribles, que seuls peuvent aimer ceux qu’on ne console pas. - -Ces mots vulgaires, ces images brutales, la saisissent d’effroi, comme -si, devant elle, on fouillait la terre, pour lui montrer l’œuvre -ténébreuse de la mort. - -Tout ce que son imagination voile s’étale là, comme une pourriture qui -lui fait horreur. Elle a peur, son être éclatant de vie regimbe, et -ramène sur soi la pitié qui s’en va, vers les restes innommables de ce -qui fut l’adorable Charlotte. - -La mort fera son œuvre, sur elle aussi, tout ce qui fait sa beauté, ses -yeux, ses cheveux, sa chair blanche, où courent comme des sources de -petites veines bleues, son parfum, son corps qu’elle aime, la mort -demain en fera, pour les autres, un objet de dégoût. - -Elle se sent lâche devant cet anéantissement; l’incertitude de l’au -delà, la rejette éperdument vers toutes les forces de la vie: seule -certitude que nous ayons. - -Est-ce pour nous préparer à mourir, en vivant dans la pénitence, que -Dieu nous a créés? Faut-il faire de sa vie un désert? renoncer au -bonheur, à la joie d’unir son être à un être adoré, donner à Dieu seul -son cœur, sa chair, son rêve de Vierge? - -Non, non, tout son être se révolte devant une pareille malédiction. - -La pensée de la mort, de la ténébreuse destruction des êtres, exalte -follement son désir de vivre, de posséder la vie, l’amour, la volupté, -tous ces biens que Pascal condamne. - -Aimer, aimer, voilà le souverain bien, Dieu n’a jamais voulu écraser ses -créatures sous la malédiction d’une vie solitaire. - -«Je t’aime, je t’aime» chuchote son cœur, «je t’aime, je t’aime» -répètent ses lèvres brûlantes, et ce mot maintenant signifie tout, c’est -la loi qu’il faut accomplir, pour que la vie soit éternelle. - -Lumière, joie, caresses, voilà ce que sa jeunesse répond aux cris de -Pascal. C’en est fait de la torture qui l’épuise, elle a vu clair. -Henri, elle aime Henri; c’est lui qui la prendra, c’est lui qui sera la -chair de sa chair. Elle sent battre son cœur dans le sien, et son sang -brûle de ne pas couler encore avec le sang du bien-aimé... - -Marguerite ne sait plus où elle est; la voix de d’Aveline est un -bourdonnement, une plainte vague qui passe sur elle. - -Que peuvent les lamentations de Pascal sur ce cœur ivre d’amour? - -De la terre morte de cette classe, montent des parfums ardents, c’est -l’odeur violente du Paradou. Demain, avec Berthe, elle retournera lire -l’abbé Mouret, sous l’ombre fraîche des arbres. C’est là, que ces pages -flamboyantes de soleil, où tout se pâme et râle d’une immense volupté, -éveillèrent en elle le frisson du désir. Quelle ivresse lui vient de ce -livre, complice du rêve éperdu qui, la nuit, la soulève et lui ouvre les -bras vers celui qu’elle appelle... - -Derrière ses mains jointes, Marguerite boit ses larmes, dérobant à -d’Aveline, à celles qui l’écoutent, son émoi. - -Quelque chose d’inconnu, de farouche et de mystique, plus fort que sa -pudeur, la pousse impérieusement vers l’ami malheureux. Elle tremble à -la pensée que peut-être il ne l’aime pas, qu’il ne veut pas qu’un autre -amour le console. Pourtant, à travers ses yeux clos, elle le voit à ses -genoux, parlant, suppliant, et déjà tout son être défaille du désir de -ces lèvres qui cherchent les siennes. - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -D’Aveline a rouvert son Pascal, et lu, avec un frémissement, le mystère -de Jésus, ineffable cantique de l’amour mystique. «Console-toi, tu ne me -chercherais pas, si tu ne m’avais trouvé.» - -Les Sèvriennes, recueillies, écoutent le dialogue divin, que répète pour -elles, la voix grave du violoncelle. Respectueux du silence, des larmes -muettes de Marguerite, d’Aveline s’approche d’elle, fait sa voix plus -caressante encore, pour dire l’admirable poème de _Sagesse_: - - Ah! Seigneur, qu’ai-je, hélas! me voici tout en larmes - D’une joie extraordinaire: votre voix - Me fait comme du bien et du mal à la fois, - Et le mal et le bien, tout a les mêmes charmes. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - Et me voici - Plein d’une humble prière, encor qu’un trouble immense - Brouille l’espoir que votre voix me révéla. - Et j’aspire en tremblant... - -Vers lui se lèvent alors deux yeux illuminés, non plus les yeux de -madone, si langoureux et si frais, qu’à les voir se poser sur lui, -d’Aveline les avait aimés, mais deux grands yeux consumés implorant de -l’Amour cette réponse de Dieu: - - ... Pauvre âme, c’est cela. - - - - -CHAPITRE XXVI - -JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL - - -20 mai 189 . - -Je saurai me taire, et vivre passionnément de mon secret, comme j’ai -vécu de ma douleur. - -Je l’aime, je l’aime follement. - -Je le dis à mes livres, à mes fleurs, à mon lit. - -Je l’aime! - -L’École est radieuse, ma chambre embaume l’amour. - -Lui seul ne saura pas que je l’aime, je ne veux pas que ces lieux, si -tristes pour lui, soient les témoins de sa joie. - -Avant de quitter Sèvres, là-bas, chez lui, je retournerai le voir: il -tremblera que ce soit l’adieu; alors un mot, un tout petit mot, un geste -seulement, et il saura que je l’adore, la tristesse s’effacera de ses -yeux, il n’y aura plus que du bonheur, plus que de l’amour... - -Mais si je me trompais? S’il ne m’aimait point! Non, non c’est -impossible, ses yeux le trahissent, hier encore au Louvre, comme il me -regardait! Il ne sait pas qu’il m’aime, c’est moi qui le lui apprendrai, -il ne sait pas que l’amour entre nous, a grandi de toutes les larmes -solitaires que nous avons versées! - -Ce n’est point trahir Charlotte qu’aimer Henri. La mort délie tous les -liens; elle restera l’amie, que nous pleurerons ensemble, elle qui fut -l’instrument de la Destinée. - -Elle avait l’âme trop haute, pour souhaiter qu’Henri fût malheureux; -peut-elle m’en vouloir, de guérir la blessure qu’elle a faite? - -Longuement j’ai prié et pleuré sur sa tombe. - -Je suis rentrée à l’École l’âme allégée; Charlotte a entendu ma prière. - - -1er juin. - -Partir, avec quel déchirement j’écris ce mot; qu’est-ce qui m’attend, au -seuil de cette École. - -Comme elle passe, passe maintenant, la lente caravane des jours. Les -premiers furent mélancoliques, qu’ils sont loin déjà; puis l’aube s’est -levée, j’ai vu les cavaliers rapides, les manteaux blancs, les harnais -d’or, et flotter sur la croupe des chevaux, ces robes d’azur, ces robes -couleur de rose, couleur de pourpre, dépouilles galantes d’oasis -traversées. Jours inoubliables, où mes lèvres ignorantes s’offraient au -baiser. - -Après eux, d’un galop foudroyant, dont l’écho brise encore mon oreille, -le cavalier noir est accouru. Il s’est penché près de moi et l’a prise. - -A l’horizon les autres ont disparu, lui seul est debout: un jour de mort -est un jour éternel. - -La troupe morne a passé, mes yeux ne voyaient que le cavalier noir. - -Voici les derniers jours: anxieuse, je les regarde venir; où est-il le -jour lumineux, le jour divin, qui me donnera au bien-aimé? - - -4 juin. - -Pauvre maison, quels regrets tu me laisses! J’ai été si souvent joyeuse, -si souvent taciturne, quand de cette fenêtre, je regardais vivre les -êtres mystérieux, que sont les arbres, les fleurs. - -J’ai aimé la grâce des jeunes branches ployant et se redressant, comme -de beaux corps, dans l’air agité. J’ai vu la lune trembler sur le jet -d’eau, et le bassin se velouter d’ombre, sous le pied léger, tournoyant, -de cette ballerine fantastique, qui déchire le tulle de sa robe -pailletée au premier souffle du vent. - -Tous ces frissons d’une vie obscure ont passé en moi, comme si j’étais -enracinée à la terre de mon École. - -Adieu, retraite charmante, où j’ai vécu tant de rêves; maison -laborieuse, où j’ai appris la toute-puissance du Destin, maison des -pleurs, qui ne doit pas être la maison d’amour. - -L’École m’a faite femme; mon cœur est plein d’affectueuse -reconnaissance, pour les Maîtres qui m’ont aidée à vivre libre, fière -sous la seule loi de ma conscience. - -Mais que serai-je demain, moi qui ne puis rien contre mon cœur? - - -15 juin. - -Est-ce curieux, mes compagnes parlent de leur vie de professeur, des -élèves, des cours. Moi, je ne me vois pas dans une chaire. - -Un inexplicable malaise me serre le cœur chaque fois qu’on parle -d’avenir. - -Et le mien peut être si beau! - - - - -CHAPITRE XXVII - -LE SUICIDE D’ISABELLE MARLOTTE - - - O mort, vieux capitaine, il est temps, levons l’ancre, - Le pays nous ennuie, ô mort, appareillons. - - BAUDELAIRE. - - -_Isabelle à ses amies de l’École de Sèvres._ - -«Tourcoing, 16 juin 189 . - -»Eh bien non, je ne suis pas heureuse! - -»Tant que je l’ai pu, mes grandes, je vous ai caché le crève-cœur de ma -vie nouvelle. J’ai cru à un mal passager, celui des habitudes trop -lentes. J’ai cru au spleen que me cause ce ciel gris. J’ai tant besoin -de soleil, et là-haut, pas un coin bleu n’étoile cette lourde armure de -l’infini. - -»Je suis accablée de tristesse dans cette ville enfumée. Les rues n’ont -pas un rayon, tout est menace, jusqu’à ces cheminées d’usines qui -dressent, sur les toits, une herse colossale. Tout vous crie: halte-là! - -»Il n’y a que le vent qui passe, un vent de plaine qui se lamente et -pleure; un vent de nostalgie, qui maintenant gronde en moi. - -»Quels nocturnes on entend ici! - -»Vous rappelez-vous le frisson que nous donnait cette ballade de Lénore! -La nuit, quand j’écoute le galop du vent, il me semble qu’une vie -mystérieuse, pareille à celle des légendes, force ma porte, et m’ordonne -de partir. - -»Vous me croyez malade? - -»Non. - -»Je suis lasse, lasse de vivre. L’ennui m’a mordue au flanc, et je vous -écris, mes chéries, comme une pauvre bête blessée qui tourne vers vous -l’adieu de son dernier regard. - -»Je n’en peux plus. Il a suffi d’un an d’épreuve, pour arriver à cet -écrasement de tout mon être. Ne croyez pas que cette plainte, qui monte -vers vous, soit celle d’un cœur blessé, ou d’une vanité froissée! - -»J’étais de celles qui, dans la vie, renoncent à tout. Mon rêve chaque -jour s’est fait plus petit, il ne couvait que des joies discrètes, il a -suffi d’une main méchante pour tout effacer. - -»De cette vie silencieuse, qu’est la vie du professeur femme, je n’aurai -connu que l’amertume d’être seule. - -»C’est là ce qui me tue. - -»Être seule! il n’y a rien de plus cruel au monde. C’est avec des mots -comme celui-là que la douleur s’enracine. - -»Depuis ma sortie de l’École, qui s’est inquiété de moi? qui a voulu -savoir si j’étais heureuse? qui m’a tendu la main? - -»Alors que j’avais besoin de conseils, d’encouragements, ah de reproches -aussi, personne n’a su me dire: «Mon enfant, faites cela.» - -»On croit, parce que nous sommes savantes, que nous n’avons pas de cœur! -on ne se doute donc pas que nous souffrons plus que les autres, parce -que nous pensons trop, et que ce serait de la joie encore, que de sentir -monter vers soi l’appel des misérables. - -»Cet isolement, d’autres le supportent, moi je n’ai plus la force de -l’accepter. C’est l’abandon qui cause ma terreur. - -»Les plus anciennes de mes collègues ne souffrent pas; au sortir de -l’École, elles étaient femmes faites, non des enfants, comme nous. Elles -ont peuplé leur solitude de petites choses égoïstes; elles se sont -rouillées. D’autres plus vibrantes ont été malheureuses, elles ne disent -pas ce qui les console. Les unes sont mariées, ou vivent dans leur -famille, les heureuses! jamais elles ne connaîtront la fièvre qui dévore -les autres, celles qui s’enferment dans «leur garni», mangeant ou ne -mangeant pas, dormant, ou remuant dans un besoin effréné d’agitation et -de bruit, sans autre ressource que de se parler tout haut, pour se -donner l’illusion que quelqu’un est là, qui les écoute... et qui a pitié -d’elles! - -»Au Lycée, nous sommes étrangères les unes aux autres. On se salue, on -ne se recherche pas. - -»Renée avait raison de nous avertir de la froideur ou de l’hostilité qui -vous accueillent. Notre solidarité n’est qu’apparente; le rideau tombé, -le lâchage commence. - -»Le Lycée, mais c’est une abstraction! - -»L’École avait une âme. Quelque chose d’indénouable nous attache à -Sèvres. Vous le verrez, son regret vous suit. Et pourtant, c’est Elle, -c’est sa vie trop ardente, c’est l’habitude qu’elle nous donne trop tôt -de généraliser, d’appliquer, au fourmillement qui nous engloutit, la -logique d’un système idéal, qui nous rendent si malheureuses. Mais je -l’aime encore plus d’être si belle et si dangereuse. - -»Quand je parle de mon École, tout en moi se réveille: j’entends la -pluie dolente du jet d’eau, je revois les vitres si vieillottes -qu’irisent les reflets du soleil mourant; j’entends, au bord de ma -fenêtre, chanter le rossignol, puis c’est la cloche matinale, et -d’Aveline qui nous lance son «Bonjour, mesdemoiselles». - -»Toutes ces choses perdues me font pleurer. - -»Que je vous aime, mes grandes, de m’être restées fidèles. Vos lettres -m’apportaient le caquetage rieur de notre cage lointaine. Mes lettres -ont voulu prendre le ton des vôtres, elles m’ont trahie; je croyais les -poudrer d’or, elles s’enroulaient dans ces flocons de tristesse qui -palpitent autour de moi. - -»Je vous ai parlé de ma vocation, de mon ardeur, de mon plaisir même. - -»Je vous ai menti. - -»La vocation, je ne l’ai pas, mais elle serait venue, si on m’eut laissé -faire. Tout de suite, j’ai compris que mon enseignement ne vaudrait -rien, si je ne m’ouvrais d’abord le cœur de mes élèves. - -»Je suis allée à elles; j’ai voulu être leur petite mère, celle qui -achève l’œuvre de l’autre, et j’ai donné ma pensée, mon travail, comme -j’eusse donné mon sang. - -»On a pris ombrage du succès de ma méthode. L’élan affectueux qui -jetait, dans mes bras, ces enfants, rompait les traditions glaciales du -Lycée. On me fit dire que cela déplaisait. Les petites s’obstinèrent. Je -devins suspecte. On soupçonna dans ma conduite le calcul d’une -ambitieuse (la fille du préfet ne jurait que par moi). J’aurais dû me -méfier et me garer à temps. Je n’ai su. Du coup on m’a cassé les reins. - -»Pour la directrice du Lycée, je suis l’ennemie n’ayant pas la même -confession: elle est Janséniste, violemment autoritaire, tranchant sur -tous d’une vertu orgueilleuse. Règle, devoir, principes, pour tout cela -elle est inflexible, le reste lui importe peu. - -»Elle veut effacer du fronton du Lycée cette injure: École de -libres-penseuses, et faire de sa maison une rénovation des petites -écoles de Port-Royal. Il ne lui manque que le talent, la grâce, l’amour -de la mère Angélique. - -»Son austérité morale est le gage de son entente avec la municipalité -cléricale de Tourcoing. La Directrice, avec un zèle hypocrite, embauche -élèves, professeurs dans toutes les Confréries chrétiennes, et porte la -bannière aux jours de procession. - -»Le Gouvernement? - -»Le Gouvernement approuve: le Lycée à présent n’a plus besoin de -subvention. - -»J’ai repoussé l’embauchage, je n’ai fait aucune concession à la manie -tyrannique du maître; je me suis refusée à confesser mes élèves, pour -les trahir ensuite. - -»On veut qu’à mon cours, je confonde l’enseignement philosophique et -l’enseignement religieux. Je m’y refuse avec une intransigeance qui m’a -perdue. J’ai osé expliquer la sagesse de Renan, et m’aider des livres -d’Anatole France. - -»Le jour où j’ai osé cela, j’ai senti que je jouais mon avenir; je ne -pouvais reculer, ma directrice ayant écouté à la porte une partie de mon -cours. - -»Le soir même, un rapport était adressé au recteur. La directrice se -faisait l’écho insultant des bruits qui circulent sur mes opinions -morales. Je devenais une émancipatrice dangereuse, une révoltée, une -nihiliste! Je compromettais le Lycée de Tourcoing! - -»Je reçus un blâme officiel. - -»Je n’ai pu tolérer ce blâme que je ne mérite pas. J’ai relevé les -accusations dont on m’accable, c’était mon droit. Je suis allée trop -loin. - -»J’éprouvais une joie sauvage à défigurer cette belle âme, c’étaient des -mots corrosifs, du vitriol qui lui brûlaient la face. - -»Elle m’a laissé parler. J’étais perdue. - -»Je suis sous le coup d’une révocation. L’administration, qui, dans ces -sortes de choses, a le rôle des muets du sérail, m’étranglera sans rien -dire. - -»Mon avenir est brisé, personne ne me défendra. M. Legouff est trop -vieux, Mme Jules Ferron trop loin, du reste elle n’intervient jamais. - -»Qui croira que je n’ai pas failli, et que ma révocation n’est pas -justice? - -»Une démarche au ministère, un marché, me sauverait... non, non pas ça, -pas cette souillure. J’aime mieux une fin plus fière. - -»Il m’est impossible de transiger avec ma conscience. Mes idées à moi, -c’est encore ma conscience. Je ne pourrais vivre ailleurs, s’il fallait -recommencer ce dur apprentissage de la lâcheté humaine. - -»Si prévenue que j’aie été, je n’ai pas su juger les gens et la vie. - -»Là-bas, nous voyons tout à travers un ciel trop pur; c’est notre tour -d’ivoire, elle est si haute qu’on ne peut y sentir l’odeur de pourriture -humaine qui m’empoisonne. - -»On part la joie dans le cœur; aux premiers pas, on butte. J’aime mieux -m’en aller; j’entrerai sans tache dans le néant. Si quelque part un Dieu -juste m’appelle, il pourra m’absoudre d’avoir mis, à plus haut prix que -ma vie, le respect de moi-même. - -»Adieu, mes douces chéries, vous êtes toute mon affection. Je redoute -pour vous ces épreuves qui m’ont vaincue. Fuyez la solitude; aimez, -soyez aimées: vous serez fortes. Puissiez-vous ne jamais connaître cette -tâche poignante qui a été la mienne: borner sa vie à gagner son pain -quotidien. - -»Adieu, mes dernières larmes sont pour vous. Je vous aimais. - -»Votre ISABELLE.» - - - - -CHAPITRE XXVIII - -FAIT DIVERS DE LA «GAZETTE DE TOURCOING» - - -18 juin 189 . - -Notre lycée de jeunes filles vient d’être cruellement éprouvé. Un des -plus sympathiques professeurs, Mlle I. M..., en manipulant des produits -photographiques, par une imprudence inexplicable, s’est empoisonnée avec -du cyanure de potassium. - -Malgré les soins dévoués de l’admirable femme qui dirige cette maison -d’éducation, cette malheureuse jeune fille n’a pu être sauvée. - -Mlle I. M... avait vingt-trois ans. - -Nous prions Mme la directrice du Lycée de jeunes filles d’agréer, dans -cette douloureuse épreuve, nos respectueuses condoléances. - -_La Rédaction._ - - - - -CHAPITRE XXIX - -JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL - - -20 juin 189 . - -Quelle pitié de voir mourir, en pleine jeunesse, notre douce Isabelle. -Est-ce donc impossible de lutter contre l’injustice, de conquérir le -bonheur. Faut-il, que parmi nous, les plus pures expient les crimes des -autres! - -Quelle blessure cruelle, cette mort rouvre en moi; Charlotte, Isabelle, -toutes les deux frappées, quel est le malheur qui m’attend? - -Mon Dieu, mon Dieu, gardez-moi mon Henri. - -Pourquoi ce suprême souvenir d’Isabelle, l’envoi de cette poupée que -d’Aveline autrefois nous avait donnée; on riait en la baptisant: -Isabelle, en ce temps-là, était follement joyeuse. Elle voulut emporter -à Tourcoing ce «fétiche!» - -Je veux laisser la poupée dans son petit cercueil, le malheur doit être -avec elle. - - -1er juillet. - -Oublierai-je jamais comme M. Legouff m’a reçue à Seine-Plage -aujourd’hui; comme il a été paternellement bon. Il m’a rassurée sur mon -examen, m’annonçant un beau succès, me promettant dans la suite de -s’occuper de moi. - -En partant, comme je le remerciais très émue de tant de bienveillance: - -«Chère fille, veillez sur vous. Cœur tendre, imagination triste. -Peut-être connaîtrez-vous de cruelles blessures. Soyez forte, espérez, -c’est moi qui vous le dis, vous épouserez celui que vous aurez choisi.» - -Puisse-t-il dire vrai. - -Qu’un jour vienne, où celui qui m’a prise corps et âme, oublie la -tristesse du passé; que le don de moi-même, le console de ce qu’il -souffre. - -Qu’il soit heureux. - -Oh! comme je l’aime! - - -4 juillet. - -Nous avons passé ensemble l’après-midi dans les bois. Il m’attendait à -la Lanterne de Saint-Cloud. Nous avons été droit devant nous, sans but, -presque silencieux: j’évite de lui parler de l’École, de mon départ si -proche; j’aime mieux qu’il me raconte ses projets. Sans cesse, je le -ramène à l’idée qu’il doit créer quelque chose de très grand. - -Il dit que l’artiste, sans l’amour, est impuissant. - -Ah! si c’était vrai, ah! si je pouvais lui rendre le désir, le rêve, la -force, tout ce qui s’en va de lui, chaque jour un peu plus! - -Nous nous sommes assis au pied d’un arbre, en plein bois. Nous étions -seuls, pas un bruit, pas un souffle, le voile des feuilles nous -enveloppait. - -Il était allongé sur les mousses, semblant chercher quelque insecte qui -fuyait; je le regardais. Soudain ses yeux se sont relevés, fixant les -miens, les buvant, buvant éperdument tout mon être... - -J’ai cru que j’allais mourir, brusquement il s’est relevé, s’est enfui; -quand il est revenu près de moi, sa figure était baignée de larmes. - -Qu’a-t-il? pourquoi cette lutte, pourquoi ses lèvres se ferment-elles, -quand la délivrance est si proche. Que me cache-t-il? - -Hâtez les jours, mon Dieu, je ne peux plus vivre ainsi. - - -5 juillet. - -J’ai les nerfs tendus à se rompre, je deviendrais hargneuse. Jeanne -Viole tournaille autour de moi, comme une mouche noire. Berthe vit dans -le parc, à califourchon sur un arbre. Victoire m’horripile avec ses -séances d’agrégation, qu’elle multiplie dans tous les coins. - -Que m’importe leurs soucis, que m’importe l’agrégation, un autre mal me -ronge. - -Et puis, en ce moment, c’est fini de la camaraderie, l’égoïsme s’étale -et triomphe. L’examen est le Dieu Moloch de tous les bons sentiments. - - -6 juillet. - -Jeanne Viole l’autre jour, en allant à Seine-Plage, m’a laissé entendre -que la directrice de Tourcoing, qui avait en haute estime, son -intelligence et son caractère, lui avait promis de la demander au -ministère, quel que soit son rang d’agrégation, avec certitude de lui -laisser sa place de directrice dans un temps assez proche! - -Ah! on va loin, sous le manteau de Tartuffe! - - - - -CHAPITRE XXX - -LES SÈVRIENNES CHEZ M. LEGOUFF - - ---Eh bien, allons-nous-en causer dans mon petit bois, fit M. Legouff en -se levant de table. - -Les Sèvriennes radieuses suivirent leur vieux maître, qui ce -dimanche-là, avait invité Victoire Nollet et Berthe Passy, au déjeuner -de famille. - -C’est une coutume chère à M. Legouff, de réunir quelques élèves, autour -d’une tasse de thé, pendant l’hiver, et de recevoir, à sa maison de -campagne, les Sèvriennes qui lui agréent. - -L’autre dimanche, Marguerite Triel et Jeanne Viole, sont venues; c’est -aujourd’hui le tour de Berthe et de Victoire. - -Sans doute, les invitations se borneront-là; l’examen est si proche. - -Les oubliées en ont le cœur gros. - -A Sèvres, on s’est pris tout de suite à aimer M. Legouff, pour la -bonhomie de ses entretiens, son abord facile, pour cette mémoire du cœur -si surprenante chez un vieillard. - -Avant de partir, chacune voudrait lui dire, oh sans phrases, ces mots -qui remercient, ces mots de souvenir et de gratitude, ancre jetée d’une -main sûre, dans les parages qu’on ne reverra plus. - -De leurs fenêtres, les Sèvriennes guettent le retour de leurs compagnes; -quelles reliques vont-elles rapporter? fleurs, livres, ou portrait? -Auront-elles vu, à la table de famille, le petit-fils musicien, prix de -Rome, ma chère, ou bien le peintre qui expose au salon, peut-être aussi -l’auteur de l’inoubliable _Champignol malgré lui_? - -Décidément ce soir-là, on est un personnage! - -C’est la maison paternelle, que cette maison des champs, où les -petits-fils et les arrière petits-fils vivent autour de l’aïeul; comme -dans une chesnaie vigoureuse, les jeunes plants nouent leurs racines, -aux racines du vieux chêne. - -C’est la maison dont: - - Le toit s’égaie et rit de mille odeurs divines. - -Où, le dernier petit, mal campé sur ses trois ans, gazouille à en perdre -la tête, frisant de ses menottes l’herbe haute comme ses doigts. - -Au seuil d’un petit bois, se dresse la maison blanche, sous le treillis -des glycines et des roses. Les volets clos laissent au logis, la -fraîcheur des gazons mouillés, l’odeur sereine des arbres, le parfum des -larges clématites, qui étoilent l’arche des portes. - -Le vent en passant, jette une fuselée d’eau sur les marches branlantes, -un tantinet verdies, car la maison est vieille. - -Elle est plus vieille encore que M. Legouff, et comme lui fidèle au -temps passé. Elle n’a pas de style, et ne rappelle en rien ces logis -qu’on aimait au XVIIIe siècle, tout de rocailles, de trumeaux: une -bâtisse lourde, trouée de fenêtres inégales, aux vitres décolorées. Des -meubles de la belle époque de M. Guizot, acajou et reps, guéridons -trapus; Estelle et Némorin sous le globe des pendules; lits étroits dans -les alcôves; portraits graves de messieurs «à toupets» cravatés de -blanc; de vieilles dames à «repentirs» s’étudiant à pincer la dentelle -d’un mouchoir... - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -M. Legouff a pris son panama, Berthe et Victoire leurs ombrelles; ils -sont partis vers le petit bois. - -Les arbres ne sont pas hauts, mais les ramilles touffues plafonnent des -allées charmantes; dans les recoins, au dessus des tables, les -charmilles bouffent en jupe légère. - -Les feuilles, encore fraîches, ont une transparence d’émeraudes filtrant -le soleil; à peine alourdie par l’été, la vie bourdonne, butine, vole, -murmure, exhale son odeur: l’âme des choses erre souriante à travers la -verdure. - ---«Et je plante encore, à mon âge...» dit M. Legouff en désignant de son -parasol une pépinière d’arbrisseaux. «Chaque fois qu’il nous naît un -enfant, je plante un arbre; voyez comme mon Jacques pousse, celui-ci, -c’est Antoinette, cet autre, mon petit Jean.» - -Les Sèvriennes marchent et s’arrêtent avec lui, surprises de sa vigueur, -il est presque jeune dans ce costume de coutil blanc. - -Leurs yeux s’attachent à tout; elles savent l’histoire de la maison, les -événements heureux dont elle fut témoin, l’union des enfants, les coups -de chance qui aplanirent la longue route de M. Legouff. - ---Vous ne vous êtes jamais demandé, mesdemoiselles, comment moi, qui -suis plutôt un homme de théâtre qu’un pédagogue, j’ai pu devenir votre -directeur? Eh bien voilà: on fonde Sèvres.--Qui mettre à la -tête?--Ministre, Directeur, très embarrassés!--on vient me -trouver.--Accepteriez-vous?--Moi! diriger des jeunes filles et des -savantes encore?--Nous ne demandons pas de titres universitaires, mais -vous avez écrit: l’_Histoire morale des femmes_, l’_Art de la -lecture_,... vous avez, cher maître, le doigté, l’expérience...--Non, -non, cela m’effraie. - -Et quelques jours après, le ministre m’écrit: - -«Vous pouvez leur faire du bien, vous seul le pouvez.» - ---Alors je suis votre homme, ai-je répondu. - -Le lendemain j’étais Directeur de Sèvres. - -Sa main se tend d’un geste charmant vers les deux jeunes filles, qui -s’inclinent et le remercient. - ---Votre nom, monsieur, dit Victoire, a été pour l’École une sauvegarde. -Il a rassuré ceux mêmes qui s’inquiétaient de voir Mme Jules Ferron à -notre tête. - -On s’est dit, qu’avec M. Legouff, nous ne pouvions apprendre que de -belles et utiles choses. - ---Vous dites vrai, mon enfant, quantité de mes amis s’effrayaient de -cette création. Il est encore bien tôt pour juger des résultats. Nous -avons été avec prudence, plus va, plus je voudrais restreindre l’ampleur -encyclopédique de vos programmes. C’est une belle cause que celle de -l’émancipation des femmes, mais que de dangers, que d’erreurs possibles; -rien ne brûle un cerveau comme des études hâtives. - ---Vous pouvez être rassuré sur ce point, monsieur, fit Berthe, la -discipline de l’École a dompté les esprits qui tout d’abord regimbaient. - -Elle poussa un soupir... - ---N’aimeriez-vous pas l’École mon enfant? - ---Oh si je l’aime! j’y suis heureuse, tranquille. J’y ai bien pleuré -quelquefois, M. d’Aveline a la main rude! Maintenant j’y suis faite; je -m’en irai avec chagrin et si tourmentée! - ---Allons, qu’est-ce qui vous tourmente, grande fille, est-ce -l’agrégation? - ---Non, monsieur, je sais bien que je ne serai pas reçue à l’agrégation, -c’est mon avenir de professeur qui me tracasse. - -Suis-je prête? - -Ces titres de licenciées, d’agrégées, dont nous sommes si fières, ne -sont pas une garantie de notre talent. - -Apprendre et enseigner sont deux; si je n’ai pas peur d’exposer devant -le jury, le système de Pythagore, je suis terrifiée, en songeant qu’il -me faudra expliquer, à des marmousets, les règles élémentaires de la -Grammaire. - -M. Legouff a écouté, un peu surpris, cet aveu de Berthe; puis se -reprenant à marcher, il tapote la main qu’il vient de prendre: - ---N’ayez pas peur, mon enfant, la difficulté n’est pas aussi grande que -vous vous l’imaginez. Faites toujours de votre mieux, le succès viendra -par surcroît. On s’habitue à tout, et vous enseignerez la règle de -«même» et de «gens», comme vous dissertez sur Pythagore. - -Tenez, je suis bien sûr, à la mine de votre compagne, que Mlle Nollet -ignore vos scrupules. C’est une nature combative la sienne, virile, -j’ajouterais presque. Avec sa petite robe noire, et son chapeau comme -ça, elle me fait penser à quelque calviniste de Genève, pour qui, tout -livre accepté devient une Bible. - ---C’est vrai, monsieur, il me tarde d’être affranchie de la tutelle de -l’École, de chercher, d’appliquer, une méthode qui soit la mienne. J’ai -hâte de posséder l’esprit de mes élèves, de leur enseigner la bonne -parole. - -J’ai longuement réfléchi, depuis que je suis à Sèvres. - ---Et? interrogea M. Legouff. - ---Je crois que je suis prête. Aussi, j’entends diriger ma classe, sans -l’ingérence de personne; je suis avide de responsabilité; toutes mes -forces, je les dépenserai librement, certaine d’ouvrir l’intelligence de -mes élèves, par l’effort que je leur imposerai. - -M. Legouff s’arrêta près d’une source endormie et les invita à -s’asseoir: il avait ouvert son parasol blanc, et sa figure ossifiée, -s’anima pour répondre à Victoire Nollet, très rouge. - ---Voyez-vous cette petite personne décidée! saura-t-elle régenter ces -élèves! - -Vos idées sont-elles aussi tranchantes en matière d’éducation? Voyons -votre idéal. - -Posément, accentuant de la main, en un geste rude, Victoire expose ses -idées, leur donnant de la voix l’apparence d’axiomes indiscutables. - ---Mon idéal, monsieur, le voici: - -Tout dans notre enseignement des jeunes filles doit se ramener à la -culture de la Raison: raison pratique, raison pure, tout est là. - -Il est dangereux de cultiver l’imagination, la sensibilité. Cette -culture se fera d’instinct, à son heure. J’estime, que quelques -promenades dans les champs, quelques contemplations du ciel étoilé, en -apprennent plus qu’un tableau de Raphaël, ou des vers de Lamartine. -Cultiver les beaux-arts, c’est ouvrir la porte aux rêvasseries, et -perdre son temps. - -Ce que je veux? Fortifier l’intelligence par les études abstraites, ou -comparées; fournir l’occasion de discuter, de juger, de vouloir surtout. - -En somme, je ramène l’instruction de nos lycées à la formation du -caractère. Mes élèves seront des femmes de tête, passionnées, mais aussi -maîtresses d’elles-mêmes, capables d’élan réfléchi, de sacrifice -héroïque; Portias ou Cornélies de l’homme moderne. - -Rousseau et George Sand, ont détraqué notre génération, après la -génération de nos mères; nous devons être les chirurgiens de ces âmes. -Pour moi, je considère comme un devoir de faire table rase du passé, -pour implanter, vigoureusement, le culte absolu de la force morale. - ---Mon Dieu, monsieur, vous devez sourire de nos prétentions à trancher -des questions si graves, vous qui êtes notre Maître, vous qui apportez -tant de restrictions dans votre jugement. - -Permettez-moi de protester tout de suite; Victoire affirme des théories, -qu’à Sèvres nous ne partageons guère. - -Vous Victoire, vous êtes une stoïcienne convaincue, vous tueriez le -corps pour sauver l’âme. J’avoue que l’austérité de vos principes, -appliquée à l’éducation des jeunes filles, me paraît désastreuse. - -J’ai pu le voir à l’École, et déjà au lycée Fénelon, une instruction -trop développée, va souvent à l’encontre du développement du caractère. -Des jeunes filles, très raisonnables, aussi longtemps qu’elles ont été -soumises aux principes de la famille, ont brusquement cessé de l’être, -le jour où l’étude les a prises. - -Oui, l’étude a été pour elles une volupté dangereuse, énervante, qui les -a affaiblies, corrompues même! Elles ont vécu dans leurs livres, d’une -vie artificielle, s’éloignant chaque jour de la réalité. Elles ont fait, -sur elles-mêmes, de l’analyse psychologique! elles ont voulu -expérimenter la science qu’on leur dévoilait. L’esprit d’examen en a -fait des raffinées, des curieuses, peut-être des coupables. - -Et répondant au geste de Victoire: - ---Cette question de philosophie qui est la dominante de votre -enseignement, me paraît à moi la cause de tout le mal. Comment -voulez-vous que des fillettes de quinze ans, même guidées par votre -sagesse, se reconnaissent au milieu de tous les systèmes qu’on leur -expose! - -Vous en ferez des sceptiques, des raisonneuses, des égoïstes. En -gagnerez-vous beaucoup à votre système, qui étouffe la joie, et vous le -savez bien, Victoire... la charité. - -«Souffre et abstiens-toi.» - -Faites donc accepter cette morale à de jeunes êtres avides de vivre! - ---Je l’avoue, monsieur, je suis inquiète de cet enseignement que nous -allons répandre: le sens moral est en jeu, sommes-nous assez sûres de -nous, pour rétablir l’équilibre du dedans. - -N’avons-nous pas justement à Sèvres le type de cette génération -montante, que nos anciennes ont formée. Voyez ce groupe si curieux de -Juliette, d’Hélène et de Marianne. L’une s’est emballée sur la question -sociale, et toute sa philosophie aboutit aux utopies d’un monde nouveau, -créé après l’anarchie. Que seront ses élèves à celle-là? - -L’autre, est une hégelienne qui méprise la vie, habite la lune, je -suppose. Qu’enseignera-t-elle sur la pratique de la vie, elle qui nie -les faits. - -Et la troisième, épousant les idées de tout le monde, allant dans la vie -comme un bâton flottant! - -Enseignera-t-elle le secret de vouloir! - -Les avez-vous observées de plus près, alors vous avez vu que leur -«armature» n’est pas autre chose que l’orgueil... ne trouvez-vous pas -Victoire, que les gens de bon sens peuvent regretter la lande de nos -grand’mères. Parfois il y volait des papillons, tandis que nos épis, -souvent ne sont que des épis creux. - ---Mais c’est un vrai débat, s’exclama M. Legouff en se levant; vos -maîtres, mesdemoiselles, n’ont pas perdu leur temps. - -Tempérons! Tempérons! vous mettez les choses au pis, écoutez-moi, je -suis sûr de vous rallier à mon opinion. - -D’abord vos élèves ne fructifieront pas, en bien et en mal, comme vous -le préjugez: elles seront récalcitrantes, parce que médiocres. Les -semailles ont beau être riches, la terre peut ne rien valoir; -contentez-vous, si le blé n’est pas dru, d’y voir pousser quelques -bluets. - -Mesurez, observez, tentez différentes cultures. Ne brisez pas vos élèves -sous une volonté de fer, Mlle Nollet. Ne craignez pas, Mlle Passy, de -les exalter par des idées hautes. - -Le bonheur de ces enfants est entre vos mains, mesdemoiselles, plus que -leur bonheur, l’avenir de notre race, car les fils sont l’œuvre de chair -et d’âme de leurs mères. - -Oui, je le reconnais, l’École vous tient éloignées du monde réel, mais -elle est le «sanatorium» où toutes, vous vous refaites moralement des -muscles et du sang. Vous emportez de Sèvres une magnifique culture -intellectuelle, votre tempérament saura en faire usage. - -Vos directrices vous aideront à ne point dépenser, inutilement, les -trésors que vous leur apportez. - ---Nos directrices! ah! monsieur, fit Victoire toute droite, il est bien -difficile de compter sur elles, ou elles vous accablent de conseils et -vous noient, ou elles vous les refusent et condamnent. - -Ce serait curieux d’énumérer les types de nos directrices actuelles; à -peine y en a-t-il deux ou trois qui soient dignes, comme Mme Jules -Ferron, d’être à la tête d’un lycée de jeunes filles. - ---Oui, le type le plus redoutable, c’est la directrice juge et gendarme, -qui vous garrotte à tous les moments du service, et hors du service. -Avec elle, nous autres, ses égales, fait Berthe indignée, nous serons -ravalées à ce rôle de Vingtras, laquais de l’administration! - -Et puis, on en meurt de cette tyrannie. Je pense que d’avoir assassiné -Isabelle Marlotte, la directrice de Tourcoing doit avoir d’édifiants -colloques avec sa conscience. - ---Que dites-vous là, mon enfant? - -Berthe se tut, hésitant à révéler l’infamie d’une ancienne; puis, très -bas, avec des larmes dans la voix: - ---Isabelle Marlotte s’est suicidée. Sa directrice n’ayant pu -l’endoctriner, l’a menacée d’une révocation. Isabelle qui n’était ni -romanesque, ni déséquilibrée, mais une âme fière, incapable de lutter -contre la méchanceté, a préféré mourir plutôt que de perdre, par une -disgrâce, l’estime publique. - ---Oh! l’affreuse chose, que ne m’a-t-elle écrit, j’aurais pu... - ---Elle a mieux aimé se taire. - ---Oui, c’est vraiment très beau ce sacrifice du «moi» au culte -intransigeant d’une idée, fit Victoire Nollet, que l’émotion même de M. -Legouff ne touchait pas. - ---Quelle chose irréparable! Et sa directrice?... - ---Elle aura de l’avancement. - -Un long silence tomba; puis Berthe, voulant effacer l’impression trop -triste de ce souvenir, dit en s’adressant à M. Legouff: - ---Je crois que d’autres meurent lentement du mal d’abandon. Si Renée -Violat n’avait épousé M. Marnille, l’ennui de vivre l’aurait prise à son -tour. La force de résistance s’use dans cette longue inertie de -province; elle est générale cette tristesse inguérissable des femmes -professeurs. - -Avec un demi sourire, elle murmura intérieurement: - - La chair est triste, hélas! et j’ai lu tous les livres. - ---D’où leur vient cette tristesse, le savez-vous? - ---Elle vient, je crois, monsieur, de l’isolement du cœur. Quelques-unes, -comme Victoire, se consolent avec elles-mêmes, mais les autres? Celles -qui ne trouvent ni amitié ni protection dans la ville où le hasard les -envoie, d’où un caprice les rappelle? - -Je ne sais pas, si nos anciennes vous écrivent les épreuves qu’elles -traversent, ce qu’elles nous racontent, à nous, est peu rassurant: quand -leur vie n’est pas un épisode héroï-comique, c’est une souffrance de -tous les jours, qui leur vient de l’opinion publique. - -On ne se commet pas avec nous; on ne nous reçoit pas. A notre façon, -nous sommes les chemineaux de l’Université. On nous surveille, on nous -critique, on met en garde contre nous la sympathie et la confiance, sous -prétexte que nous sommes à la dévotion d’un parti! - -Enfin, on exige de nous une prudence, une conduite avertie, que n’ont -pas toujours des femmes de quarante ans, et nous n’en avons pas -vingt-cinq! - -Ah! la pitié, la solidarité, dans notre milieu! des mots, des mots tout -cela. On en fait des manuels, ça se vend... - ---Taisez-vous, petite fougueuse, dit M. Legouff qui n’a pas entendu ces -dernières paroles, taisez-vous, l’amertume n’est pas de votre âge. -Allons, reprenez-moi votre belle vaillance. Tout s’arrangera, le temps -est un grand maître. - -Moi, qui ai pris racine à l’ombre de ces arbres, je vais vous dire ce -qu’ils vous recommandent. - -Acceptez l’épreuve avec courage; allez où l’on vous enverra, la loi des -milieux est une loi bienfaisante. Elle tempère et unifie; peu à peu, -vous vous habituerez à cette vie, vous mettrez votre énergie à remplir -votre mission. - -Haut les cœurs, mes enfants! - -Vous êtes de ces métaux précieux qui servent à la frappe de nos belles -monnaies: purs, ils gardent mal l’empreinte et se déforment sous les -doigts. Alliés à un métal ductile, l’empreinte est éternelle. Voilà -l’alliage que fera la vie: dans ce creuset, vous apportez l’or fin; elle -ajoute le bronze! - -Soyez gaies, un sourire de femme arrête la fortune; voyez Mlle Diolat, -elle est heureuse; d’autres m’ont écrit: «Je vous envoie le meilleur de -moi-même, le sourire de mon petit enfant.» Voilà des joies promises! - -Allez mes enfants, souvenez-vous qu’on peut compter sur moi. - ---Oh merci, monsieur, nous emportons là notre viatique! - -Et Victoire radieuse serra la main que monsieur Legouff lui tendait. - -Berthe, songeuse, embrassa d’un dernier coup d’œil la maison, les -enfants qui se roulaient sur l’herbe, le vieux maître, qui ressemble, là -plus encore, à ces Dieux rustiques protecteurs de la sagesse et de la -paix des champs, puis se baissant vers l’allée, Berthe y choisit, pour -le garder, un petit caillou blanc. - - - - -CHAPITRE XXXI - -JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL - - -16 juillet. - -Demain commence le concours de licence et d’agrégation. J’y vais -indifférente, résignée à un échec possible. - -Il me serait doux cependant de réussir, pour l’École d’abord, et parce -qu’il serait fier de me voir agrégée. - -Il est temps d’en finir, je me traîne depuis huit jours: je n’ai de goût -à rien, je ne puis fixer ma pensée, elle s’éparpille, elle s’évapore. - -J’ai ouvert le Léopardi que j’ai lu, et relu tant de fois, quand mon -journal restait clos, pendant cette retraite intérieure qui a suivi la -mort de Charlotte. - -Que de tristesses se réveillent, entre ces lignes écrites, lues dans les -larmes. - -Étendue sur ma natte, je rêve à des choses mal définies; c’est un -brouillard, un brouillard étouffant, je me réveille, je ne sais plus ce -qui m’a fait pleurer. - -Je crois que je pleure sur moi-même. - - -20 juillet. - -Ouf! l’examen est fini. - -Je ne suis pas mécontente de moi; j’ai aimé ce sujet entre autres: «_Ah! -qu’il est difficile d’être content de quelqu’un._» - - -31 juillet. - -Je passe presque toutes mes heures de sorties avec mon ami; nous allons -dans les bois, ou bien il m’emmène voir les Musées qu’il fréquente. - -Quel repos pour l’esprit, que ces promenades dans le royaume de la -beauté, avec lui pour guide. - -Il s’emballe sur une ligne, une couleur, une expression; à grands -traits, avec des gestes qui semblent modeler la vie, il me fait -comprendre et admirer l’art de Vinci, de Rembrandt, de Velasquez. - -Longuement au Louvre, nous avons regardé les Carpeaux: la ronde furieuse -des Bacchantes m’a paru un morceau prodigieux dans la sculpture moderne, -si près de la nature et de la vérité. - -Cette admiration, qu’il sait me faire partager, nous rapproche encore; -voilà maintenant nos esprits qui se _saisissent_, il y a longtemps que -son cœur est maître du mien. - ---Au revoir, m’a-t-il dit hier, vous emportez ma joie, quand vous -reverrai-je? - -Demain peut-être, je lui dirai adieu! - - -1er août 189 . - -Joie, joie, je suis admissible et c’est lui, lui Henri, qui me le -télégraphie de la Sorbonne. - -Oh! il m’aime, comment douter maintenant! - -Ses lèvres, ses yeux, je les retrouve partout, et je brûle et j’ai -froid; toute ma jeunesse crie vers lui. - -Rien que des images voluptueuses autour de moi! Dans le ciel, des nuages -comme des bras inassouvis étreignent la nue; la grande fleur mystique du -jet d’eau s’enroule en flocons neigeux; des ailes battent frémissantes, -des oiseaux s’aiment dans ce nid! L’odeur des lys et des roses me -suffoque. Une sève ardente me consume, et je me désespère, la nuit, de -ne point délier ces lèvres que j’adore. - - -2 août. - -L’amour me torture. L’image de Berthe! quel souvenir! je suis le Faucon -qui là-haut tournoie au-dessus de sa proie. M’abattre, me gorger de -baisers! - -Est-ce bien moi, moi, qui vient d’écrire ces pages? - -Plus rien n’existe que lui, tout le reste est loin. L’amour est mon -destin. - - -10 août. - -Mes épreuves orales sont terminées; le résultat sera connu le 14. -Demain, j’irai lui dire adieu. - -J’ai conscience d’avoir vécu cette huitaine d’examen comme une -somnambule; je ne sais plus ce que j’ai dit, ce que j’ai fait; un autre -être a parlé pour moi. Moi, j’étais près de lui. J’aimerais mieux -mourir, aujourd’hui même, que de vivre sans lui. - - - - -CHAPITRE XXXII - -DERNIERS FEUILLETS DU JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL - - -11 août, 6 heures soir. - -Mon Dieu, mon Dieu, qu’ai-je donc fait pour me punir ainsi. - -Tout est fini, nous ne nous reverrons plus. Il m’aime, il m’aime, il me -l’a dit. Cet amour est impossible, je ne peux pas être sa femme. - -Ma tête se brise. Je deviens folle. - -Mais où suis-je? la nuit m’a chassée de là-bas, je ne sais par où je -suis revenue à l’École, est-ce là ma chambre? pauvre cahier, qui as bu -déjà tant de larmes secrètes, je n’ai pas fini de pleurer. - -Quel coup de couteau! il m’aime, c’était le bonheur, et c’est la mort... - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -Il m’attendait à son atelier, très pâle; l’atelier vide, à la place où -Elle était une ébauche; plus de fleurs, plus rien, que des essais -partout, abandonnés. - -Sans me tendre la main, il m’a montré le marbre qu’il achevait: une main -énorme soulevant une motte de terre, où deux êtres accomplissent l’œuvre -d’amour. - ---Ce sont les Éphémères dans la main du Tout-Puissant. Voyez, rien -d’autre n’existe pour eux. Sur le bloc de glaise, où leurs corps -s’enfoncent, ils obéissent à l’impérieuse loi, ils s’aiment. Leur œuvre -finie, ils pourront mourir. - ---Que c’est beau, Henri. - ---Emportez-le, Marguerite, c’est pour vous que je l’ai fait. Vous -rappelez-vous cette promenade à Saint-Cloud... autrefois? - -Je vous revois, emprisonnant dans votre main, l’essaim des éphémères qui -voltigeait sur une feuille. Vous disiez: «Ne sommes-nous pas des -éphémères, ceux-ci du moins sont plus sages que nous.» - ---C’est vrai, et vous m’avez répondu, Henri: «notre destinée est la -même, beaucoup s’égarent, mais ceux qui sont mûrs pour l’amour, ne lui -échapperont pas». - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - ---Marguerite, c’est votre destinée, suivez-la; j’ai voulu que l’adieu de -votre ami fût pour vous, le rappel d’une espérance, aimez, soyez -heureuse... Il n’acheva pas, ses yeux, qui me suppliaient, se fermèrent, -il tomba en sanglotant. - ---Henri! Henri, qu’avez-vous? - -Je vous aime, vous ne savez donc pas que je vous aime? - -Près de lui, à genoux, je me suis serrée, déliant ses bras, cherchant -son visage, buvant ces pauvres larmes que je ne comprenais pas. - -Il m’a prise tout contre lui, oh! son cœur entrait dans ma poitrine, -tout son être mordait le mien. - -Ses lèvres cherchèrent un instant les miennes, et sa voix, une voix -rauque, blessée.--Je t’adore, tu es ma bien-aimée, tu es celle que je -veux! Marguerite, j’ai faim de ton cœur, de ta chair... Mais va-t’en, -va-t’en donc, tu ne vois pas que je blasphème: elle ne veut pas qu’une -autre soit ma femme. - -D’un bond, je lui échappe; qui, Elle, Charlotte a fait ça! - -Cruelle, tu as brisé sa vie, tu défends à une autre de prendre ta place, -et tu ne lui défends pas d’aimer. Mais non, c’est impossible. - -Je sais maintenant, il a juré le soir, avant son agonie. - -Son serment le tiendra-t-il. - -Hélas! - -C’est effrayant qu’on ne puisse pas mourir du coup. - -Aurai-je la force de ne pas maudire celle que j’ai tant aimée... - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - - -14 août, 6 heures soir. - -Ici s’arrête le livre de ma vie de jeune fille. - -Acculée à une résolution suprême, je regarde bien en face mon destin. - -Je vais faire acte de femme, fièrement, bravement. - -Nul ici ne peut prévoir ce que je ferai demain et c’est pourtant la -parole de mes maîtres qui m’affranchit. - -Je vais vivre désormais, hors de la vie commune; mais la tête haute, -consciente de l’œuvre féconde que sera l’œuvre d’amour, je pars, ayant -au cœur une gratitude infinie pour cette École, dont la main libératrice -rouvre la porte au Bonheur. - - - - -CHAPITRE XXXIII - -LES ADIEUX DES SÈVRIENNES - - -Une nuit bleuâtre, enveloppante, nuit de caresses et de langueur, tombe -sur le parc de l’École. C’est l’heure des adieux. Une dernière fois les -Sèvriennes se promènent dans les allées familières, attendant le -résultat des examens de licence et d’agrégation. - -Mlle Vormèse se recueille, elle suit avec angoisse le mouvement de ces -ombres qui attendent, mornes, fiévreuses ou sereines, le premier coup du -destin. - -La lune, nonchalamment, s’endort sur les feuillages, et de là haut, -jette sur les vitres, qui miroitent, une nébuleuse clarté. - -Depuis un moment, Marguerite et Berthe sont là, assises sur les marches -branlantes du pavillon Lulli; elles écoutent le silence, leurs mains -jointes par moment se serrent; un regard, un baiser disent l’adieu. - -L’horloge sonne la dernière demi-heure, Marguerite avec effort se lève, -et dit à Berthe: - ---Je n’aime pas ce qui finit, mon cœur est lourd ce soir: encore -quelques moments à vivre ici, et toute notre vie d’école sera dans le -passé. - -Ces choses qui nous entourent, dis, les reconnais-tu? comme l’adieu les -change: voilà les cendres de ce que nous avons aimé! - -Écoute, des voix nouvelles pleurent dans le jet d’eau. Te souviens-tu -des premiers soirs, où de nos fenêtres nous l’écoutions? Il montait vers -les étoiles!... ce soir, comme un oiseau blessé, il retombe sur son nid; -(_elle ajouta avec un sourire..._) c’est l’agonie d’un beau cygne. - -Berthe regarde, regarde toutes ces choses qui demain seront mortes pour -nous. Je voudrais emporter en moi l’odeur de la maison, ce bruissement, -ces clartés. - ---Mais nous reviendrons à Sèvres, Marguerite, tu retrouveras les visages -anciens, ta chambre, ton banc sous les feuilles. Tu laisses le logis -plein de roses, encore qu’elles soient fanées, tu aimeras les respirer -un jour. - ---Non, il ne faut pas revenir; demain la porte de ce logis sera close, -j’en veux perdre la clef. - ---Moi pas, je t’avoue ma vieille, que de bon cœur je reverrai d’Aveline -et le savant Criquet. Ont-ils été assez gentils! Jérôme Pâtre tremblait -en nous disant adieu: «Mesdemoiselles, je garde de vous toutes un cher -et doux souvenir; je vous souhaite d’être heureuses comme femmes et -comme professeurs.» Et son œil mouillé, et sa petite langue qui -frétillait. Tu n’as pas vu ça toi! - -Du reste, je ne sais où tu as la tête; d’Aveline voulait te dire -adieu... à toi; quand il nous a parlé de nos petits bonshommes, de nos -petites bonnes femmes, et de l’espérance, et de la joie, il a bien vu -que tu allais pleurer. - -Hou la vilaine qui a raté le baise-main; lui n’était pas content! - -C’est drôle qu’on s’attache même à ceux dont on se moque le plus! ça me -fait de la peine, de ne plus revoir le museau de Mlle Lonjarrey, la -barbe de Rogne-portion, la casquette du pipelet et les tisanes poivrées -de l’infirmière, (_avec son bon rire de gavroche, Berthe ajoute_): par -la Bouche et par l’Esprit, je reste prisonnière de l’École. - ---Et ton cœur? - ---Oh! pour ce qui est de mon cœur, c’est une autre affaire: le coup de -ciseaux du bonsoir a coupé net ce fil d’Ariane que nos anciennes vont -dévidant, jusqu’au bout de la France. - ---Quel adieu glacial! - ---On n’en fait plus, des directrices comme Mme Jules Ferron; c’est -entendu, elle a une âme sublime, elle aura son buste dans la galerie -stoïcienne, on dira ses vertus... mais, ça je le jure, pas une larme -vraie ne coulera pour elle. - ---Pourtant, elle est l’icone de nos anciennes; elles ont dû écrire ces -paroles inoubliables d’hier soir: «Vous êtes des êtres libres. Ici vous -avez appris à ne compter que sur vous-mêmes. Aimez à vivre seules, le -souverain bien est dans la possession de soi-même. Étouffez vos désirs, -vos passions! Ne vous attachez pas aux vanités, rappelez-vous le conseil -du sage qui se détourne des liens d’affection, sans regret, comme le -voyageur regarde, sans émoi, les cailloux de la plage. Faites votre -devoir.» - ---Oui c’est beau comme un livre, une âme comme celle-là, une âme morte, -soupira Marguerite, que cet adieu avait froissée au plus profond de sa -peine. - ---Tu dis vrai, un livre, mais un livre incomplet, car son œuvre -d’éducation a été dangereuse pour quelques-unes: vois Isabelle, -résignée, s’abstenant héroïquement de vivre; sa mort, c’est le stoïcisme -de _La mort du loup_; crois-tu que le culte de l’énergie prépare, dans -Victoire Nollet, un être bien humain? - ---La volonté est un outil parfois criminel; et je ne crois rien de plus -faux que d’estimer une âme, selon qu’elle se redresse, ou qu’elle -s’abandonne. Quelle prise Mme Jules Ferron aura-t-elle eue sur nous? - ---Aucune. - ---Si; on n’oublie pas que sa pensée domine et dirige l’École. Ici, ou -là-bas, le tourment sera le même: mériter toujours cette estime -hautaine, rester digne des principes que sa vie nous force à respecter. - -Même affranchie, être encore son élève! - ---Bernique, ma vieille, j’en ai soupé moi des «baisers philosophiques», -je suis tout à la joie de vivre enfin avec mon pauvre vieux, dans un -coin, où il vous plaira, m’sieu le ministre, pourvu qu’il puisse planter -sa toquée de persil, sa touffe d’œillets, fleurir son jardinet comme il -fleurit sa mansarde. Nous emmenons le minet, et la grosse Rosalie. Ah! -Margot, ce qu’on va être heureux de pouvoir gâter son vieux Jules... - -Un pas rapide sonne sur la terre sèche. Les deux Sèvriennes se taisent, -laissant passer Victoire Nollet, qui gesticule comme une folle. - ---Pauvre fille, voilà le quart d’heure de Rabelais; regarde-la se -démener; crois-tu qu’elle songe à sa mère, comme tu penses à ton père, -ma Berthe? - -Elle sera première agrégée, nul n’en doute, elle aura Paris. M. Rabier a -été épaté de son épreuve de philosophie: _Droits de l’homme, droits de -la femme_. - -En parlant, elle avait presque la laideur de Mirabeau. - ---Tant mieux pour elle, tant mieux pour l’École; sa vertu me défrise, et -je trouve un comble de l’entendre dire partout: «Je rougirais de n’être -que seconde à l’agrégation.» - -Oh là là! qu’on me laisse ramasser en miettes de quoi faire la dernière -agrégée, et je dirai à mes juges: «Grand merci, messieurs, des 500 -francs que vous m’octroyez; c’est pour le vieux père Passy, qui aura sa -goutte de marc tous les matins.» - ---Dans un quart d’heure nous saurons qui sera reçue; est-ce qu’Hortense -Mignon arrivera à la licence? - ---Non, mais Ugène la consolera! - ---Ugène! tu ne sais donc pas? mais tout est rompu depuis qu’Hortense a -perdu sa dot! - ---Boudious, quelle canaille! pauvre Hortense, la voilà bien plantée -aujourd’hui, plus d’écus et pas d’Ugène! - ---Jeanne Viole aura un bon rang à l’agrégation. - ---Euh! euh! elle a fait une de ces gaffes, l’autre jour en parlant de -l’Alsace-Lorraine, comme d’une terre allemande. Je m’apprête à danser -une bamboula en son honneur. - ---Que t’a-t-elle fait Berthe, pour être impitoyable le dernier jour de -notre vie commune? - ---A moi rien, mais elle préparait une petite infamie, dont tu aurais été -victime, sans le hasard qui m’a permis de prendre Angèle Bléraud par la -peau du cou, de la mettre à la porte de ta chambre, qu’elle cambriolait -pour le compte de Jeanne Viole. - -Il s’agissait de dénicher ton journal, et de le faire parvenir à temps à -Mme Jules Ferron; tu le vois, c’était renouveler l’affaire des billets -doux, on essayait de se débarrasser de toi, comme on l’a fait d’Adrienne -Chantilly. - -Je l’ai menacée, si elle touchait à toi, d’aller moi-même dire à Mme -Jules Ferron ce qu’elle fait, depuis trois ans, avec Jeanne Viole, et de -les faire rayer toutes deux de notre association de Sèvres. - ---Oh laisse-la, Berthe, je lui pardonne, il faut avoir pitié, même d’une -Angèle Bléraud; ne faisons souffrir personne, nous n’en avons pas le -droit. - -Un flot de Sèvriennes monte à l’assaut du parc; les Scientifiques se -préoccupent de l’état du ciel, l’observatoire annonce pour ce soir le -rarissime passage de Vénus derrière la lune; les Littéraires s’informent -des postes disponibles, des directrices aimables et franches, de -l’accueil des citadins. - -Hélène, Juliette, Marianne montent à leur tour, et jettent déjà leurs -projets de retour par-dessus les vacances. - ---Notre promotion sera la plus chic de l’École. - ---Qu’on réforme de suite l’esprit de la maison; nous voilà les maîtres, -à bas la tradition. - ---Surtout imposons notre idée philosophique. - -Elles passent, et la vanité de leurs propos s’éteint dans la nuit. -L’ombre se fait plus noire, des voix montent qui entourent le jet d’eau. - ---Jolie femme, oui, Marguerite Triel, mais trop de hanches! - ---Les hommes ne s’en plaindront pas! lance une voix gouailleuse derrière -le pavillon Lulli. - -Une cloche sonne, les Sèvriennes s’en vont dans l’allée du parc où Mlle -Vormèse les attend. On ne voit aucune figure, les corps se noient dans -l’ombre, quelque chose d’immatériel plane, âme de l’École, faite de -toutes ces âmes de vierges. - ---Êtes-vous là, mes enfants, toutes? - -J’ai voulu vous faire mes adieux dans ce parc où tant de fois nous avons -causé. - -Vous partez demain! que Dieu vous protège, qu’il laisse, au fond de -vous-mêmes, quelques-unes des paroles que je viens vous dire. - -La vie s’ouvre lumineuse devant vous! de jeunes âmes vous attendent, -vous allez leur porter la bonne parole. - -C’est une tâche magnifique que la vôtre, une tâche de sacrifice, mais de -joie aussi. - -Vous allez créer d’autres femmes en leur apprenant à vivre. Votre -responsabilité est énorme. Que rien ne vous coûte pour inspirer, à -celles qui vont se confier à vous, l’amour de la vie, c’est-à-dire, -l’amour du bien. - -Encouragez tous les efforts, soutenez leurs espérances, respectez leurs -droits. - -Rappelez-vous, mes enfants, que tout éducateur ressemble au prêtre qui -se donne à Dieu: vous, vous vous donnez à la jeunesse! - -Aimez-la, protégez-la, si vos efforts sont méconnus, pardonnez-lui. - -J’ai confiance en vous, mais vous êtes inégalement préparées. Votre bon -maître, M. Legouff, a coutume de comparer nos Sèvriennes à ces métaux -précieux que l’alliage rend éternels, et l’alliage, dit-il, c’est la vie -qui le fera. - -Eh bien, je suis un peu «l’écouteur d’or,» celui qui interroge le son du -métal, et devine aux tintements la paille qui brisera la médaille. - -Depuis trois ans, j’écoute vos âmes: je suis sûre de quelques-unes, je -crains pour les autres. Déjà, la souffrance a creusé son nid parmi vous. -Mes enfants, ne désespérez jamais de l’avenir: les heures de joie -viendront, si vous placez votre bonheur au-dessus de vous-mêmes, si vous -faites, que toujours vos actions soient les servantes dociles de votre -conscience... - -Elle s’arrêta un instant, et plus bas, la voix pleine de larmes: - -Si vous souffrez trop, la destinée est dure parfois, souvenez-vous de -votre École. On vous aime ici. Mes bras vous seront toujours ouverts -dans la maison du réconfort. - -Venez que je vous embrasse. - -Ce fut délicieux, des larmes vraies coulèrent; l’âme de l’École avait -enfin communié avec l’âme du maître. - -Un nouveau coup de cloche, comme un glas, avertit les Sèvriennes de -l’arrivée de Mlle Lonjarrey, venant annoncer les résultats. - -Au milieu du tumulte, des cris déchirants, des sanglots, monte une voix -calme: - ---Allons mes p’tits. - -Résultats de la _Licence_: - -1re. Hélène Dinan! - -Cris de Juliette Faucon. - ---Quelle injustice! vocifère Marianne Bruille. - -Les 2e et 3e ne sont pas de l’École. - -4e. Marianne Bruille, etc. - -Juliette s’évanouit, elle n’est pas reçue! adieu philosophie éthérée, -voilà bien le fait réel, positif celui-là. - - -_Agrégation._ - -1re. Marguerite Triel! - ---Moi! s’exclame Marguerite qui embrasse éperdument Berthe, ravie de ce -triomphe. - -2e. Victoire Nollet. - ---Compliments, chère, fait Jeanne Viole, grinçant des dents. - ---Ça n’en vaut pas la peine! répond Victoire qui étouffe ses sanglots. - -3e. Adrienne Chantilly, en congé. - -C’est tout pour cette fois, mesdemoiselles... - -Mlle Lonjarrey s’éloigne, Mlle Vormèse console les malchanceuses, et sur -le parc, un instant bouleversé, la nuit se remet à tisser l’éternelle -toile d’oubli... - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - ---Eh bien, chérie, quel poste demanderas-tu? - ---Aucun, Berthe, ce soir même je démissionne! - ---Tu brises ta carrière; c’est donc pour ne point le quitter; oh comme -tu l’aimes! - ---Je l’adore, tout mon être lui appartient, je ne peux pas partir, où il -ira j’irai, ce qu’il voudra je le ferai; je ne sais plus qu’une chose: -maintenant, que j’ai payé à l’École ma dette de succès, l’aimer lui, lui -rendre la force de vivre et d’être un grand artiste. - ---Alors tu l’épouses? - ---Non, je ne puis l’épouser devant les hommes. Charlotte a exigé de lui -un serment. Je l’épouserai en mon âme et conscience, devant Dieu seul. - -Si Charlotte, continua Marguerite, très grave, n’avait pas été mon amie, -j’aurais supplié Henri de ne pas croire son honneur engagé. Ce -serment-là est de ceux qu’on délie, car les morts ne peuvent exiger de -nous l’engagement d’une vie, qui ne leur appartient plus. - -Henri a l’âme trop haute pour violer un serment. C’est à moi quand même, -de lui donner le bonheur. - -Voilà trois jours que je vis dans le désespoir. Il m’aime! il m’aime, -comprends-tu, dis, Berthe, et je ne ferais rien pour lui! Oh ce serait -misérable. - -J’ai souhaité la mort, c’est la pensée de la mort qui me rejette à la -vie, qui va me donner la force de m’affranchir! - -Si tu savais avec quelle ivresse je pars, je vais à lui, enfin voilà le -bonheur. - ---Chérie, ma chérie, que vas-tu faire, tu ne calcules point. - ---L’aimerais-je donc si je calculais! - -Enlacées, elles reviennent toutes deux vers l’école endormie; le jet -d’eau s’est tu. - -Le ciel peu étoilé, discrètement écarte de la lune les témoins de ce -baiser que Vénus, en passant, donne à Diane endormie. - -Seuls, les regards humains contemplent ce baiser d’astres. - ---Vois là-haut ce mince croissant de lune. Vénus glisse, elle -s’approche, la voilà suspendue comme une larme, une larme d’amour. - -Te souviens-tu quand Salammbô vient au camp et que Matho, éperdu, la -supplie de lui donner les petites cornes de gazelle qui supportaient ses -colliers? - -C’est une larme de Matho, larme de désir, qui roule encore dans -l’Infini. - -Je cherchais mon étoile: la voici. Adieu, ma Berthe, je vais suivre le -chemin d’amour que Vénus me trace dans le ciel. - - - - -CHAPITRE XXXIV - -LE DON - - -_Lettre de Marguerite Triel à Henri Dolfière._ - -«Sèvres, 14 août 189 , 10 heures soir. - -»Dans quelques heures, j’aurai quitté l’École. Je suis libre, Henri, je -suis reçue et je démissionne. Je veux que mon travail reste libre, afin -de disposer de ma vie selon mon cœur. - -»Je vous aime, Henri. Je vous aime depuis longtemps; depuis toujours, je -crois. Ce sont vos larmes, un soir, qui m’ont donnée à vous. -J’attendais, j’implorais votre aveu. Rien ne me faisait pressentir que -ce jour si éperdument désiré, serait pour nous encore un jour de -douleur. - -»J’ai fui vos bras. J’ai cru devenir folle. Vous m’aimez! Le souvenir de -vos paroles me brûle et m’écrase. J’ai maudit la vie. J’ai voulu vous -arracher de moi, vous haïr. Je vous adore. - -»Cette révolte est passée. - -»A quoi bon vous torturer de mes prières, laisser en vous peut-être, si -vous m’exauciez, un regret qui serait un blasphème. - -»Nous sommes deux malheureux; pourtant notre destin ne dépend plus que -de nous-mêmes. - -»Mieux vaut mourir tout de suite, que de vivre sans amour. - -»Mon bien-aimé, je n’aimerai que toi, j’ai besoin du nid, des ailes -protectrices et caressantes, tout mon être va vers le tien. Tu es en -moi, je suis en toi, je ne veux que toi. Comme je voudrais te dire là -tout près, ma bouche sur tes lèvres, mon amour pour toi. - -»C’est très grand, va. Je t’aime avec tout ce qu’il y a de meilleur, de -généreux en moi! - -»Je veux, mon bien-aimé, que tu sois heureux, que tu me doives l’oubli -de ta peine; qu’en moi, tu puises la force sacrée qui aidera ton génie. -J’ai foi en ton avenir, je le vois si glorieux. - -»Je ne serai point ta femme devant les hommes; je ne prendrai pas à ton -foyer la place vide. Je veux être ta femme devant Dieu, devant ta -conscience; je serai à tes côtés, la compagne effacée, mais loyale et -fidèle, de toute ton existence. - -»Je suis fière de ton amour, il m’aidera à oublier ce que je -t’abandonne; s’il faut souffrir, le bonheur d’être à toi m’en donne le -courage. - -»Je n’ai plus ni mon père, ni ma mère. Dès demain je puis vivre et -travailler avec toi. - -»Henri, Henri, de toute mon âme, je me donne à toi. Viens, viens, nous -serons les Éphémères que bénit le Tout-Puissant, car ton œuvre restera -le magnifique et pur symbole de notre baiser. - -»Viens, je t’attends. - -»Tienne, par tout le désir de mon cœur et de ma chair. - -»MARGUERITE.» - - -FIN DES SÈVRIENNES - - - - -TABLE DES MATIÈRES - - -PREMIÈRE PARTIE - - Pages. - Chapitre Ier.--La cour de la vieille Sorbonne 1 - Chapitre II.--A Sèvres, le jour du résultat 14 - Chapitre III.--Le journal de Marguerite Triel 28 - Chapitre IV.--Paquet de lettres 38 - Chapitre V.--Le journal de Marguerite Triel (_suite_) 44 - Chapitre VI.--Un cours de géographie 48 - Chapitre VII.--Journal de Marguerite 55 - Chapitre VIII.--Le bonsoir 62 - Chapitre IX.--Soirée philosophique 70 - Chapitre X.--Journal de Marguerite Triel 76 - Chapitre XI.--L’âme de l’École 85 - Chapitre XII.--Le journal de Marguerite Triel 93 - Chapitre XIII.--Autour d’une tasse de café 101 - Chapitre XIV.--La fête de l’École 112 - Chapitre XV.--Journal de Marguerite Triel 118 - Chapitre XVI.--Ces Messieurs 123 - Chapitre XVII.--Journal de Marguerite 137 - Chapitre XVIII.--Berthe Passy à son père, M. Jules Passy, - poète, à Barbizon 142 - Chapitre XIX.--Journal de Marguerite Triel 149 - Chapitre XX.--Journal de Marguerite Triel 154 - Chapitre XXI.--Rapport de Mlle Lonjarrey, surveillante à - l’École de Sèvres, à Mme Jules Ferron 164 - -DEUXIÈME PARTIE - - Chapitre Ier.--Le retour des Sèvriennes 169 - Chapitre II.--Journal de Marguerite Triel 179 - Chapitre III.--Lettre de Berthe Passy à M. Jules Passy, - son père, homme de lettres, aux Batignolles 187 - Chapitre IV.--Le journal de Marguerite Triel 194 - Chapitre V.--Professeur-femme 196 - Chapitre VI.--Meeting 202 - Chapitre VII.--Journal de Marguerite Triel 214 - Chapitre VIII.--Réponse de Berthe Passy à Mlle Renée Diolat, - professeur agrégée au lycée de Mamers 218 - Chapitre IX.--Journal de Marguerite 223 - Chapitre X.--La mort de Charlotte 227 - Chapitre XI.--Journal de Marguerite Triel 234 - Chapitre XII.--Suite du journal de Marguerite Triel 239 - Chapitre XIII.--Le Congrès féministe 241 - Chapitre XIV.--Journal de Marguerite Triel 248 - Chapitre XV.--Licence et agrégation 250 - Chapitre XVI.--Journal de Marguerite Triel 257 - Chapitre XVII.--Fenêtre ouverte sur la vie 259 - Chapitre XVIII.--Au nom du droit 267 - Chapitre XIX.--En attendant M. Legouff 271 - Chapitre XX.--M. Legouff à Sèvres 277 - Chapitre XXI.--Billets doux 284 - Chapitre XXII.--Lettre de Berthe Passy à Mlle Isabelle Marlotte, - professeur au lycée de jeunes filles, Tourcoing 291 - Chapitre XXIII.--Lui 297 - Chapitre XXIV.--Journal de Marguerite Triel 299 - Chapitre XXV.--Cours de littérature 306 - Chapitre XXVI.--Journal de Marguerite Triel 315 - Chapitre XXVII.--Le suicide d’Isabelle Marlotte 319 - Chapitre XXVIII.--Fait divers de la «Gazette de Tourcoing» 325 - Chapitre XXIX.--Journal de Marguerite Triel 327 - Chapitre XXX.--Les Sèvriennes chez M. Legouff 331 - Chapitre XXXI.--Journal de Marguerite Triel 345 - Chapitre XXXII.--Derniers feuillets du journal de Marguerite - Triel 348 - Chapitre XXXIII.--Les adieux des Sèvriennes 352 - Chapitre XXXIV.--Le don 363 - - -SAINT-DENIS.--IMPRIMERIE H. BOUILLANT, 20, RUE DE PARIS. - - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES SÈVRIENNES *** - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm -concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark, -and may not be used if you charge for an eBook, except by following -the terms of the trademark license, including paying royalties for use -of the Project Gutenberg trademark. 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General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all -the terms of this agreement, you must cease using and return or -destroy all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your -possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a -Project Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound -by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the -person or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph -1.E.8. - -1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be -used on or associated in any way with an electronic work by people who -agree to be bound by the terms of this agreement. 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