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-The Project Gutenberg eBook of Les Sèvriennes, by Gabrielle Réval
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
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-using this eBook.
-
-Title: Les Sèvriennes
-
-Author: Gabrielle Réval
-
-Release Date: November 17, 2021 [eBook #66761]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at
- https://www.pgdp.net (This book was produced from scanned
- images of public domain material from the Google Books
- project.)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES SÈVRIENNES ***
-
-
-
-
- G. REVAL
-
- Les
- Sèvriennes
-
- DIX-SEPTIÈME ÉDITION
-
-
- PARIS
- SOCIÉTÉ D’ÉDITIONS LITTÉRAIRES ET ARTISTIQUES
- Librairie Paul Ollendorff
- 50, CHAUSSÉE D’ANTIN, 50
-
- 1907
- Tous droits réservés.
-
-
-
-
-DU MÊME AUTEUR
-
-
- Les Lycéennes.
- Un Lycée de jeunes filles.
-
-
-Tous droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les
-pays, y compris la Suède, la Norvège, la Hollande et le Danemark.
-
-S’adresser, pour traiter, à la librairie Paul Ollendorff, 50, Chaussée
-d’Antin, Paris.
-
-
-SAINT-DENIS.--IMP. H. BOUILLANT, 20, RUE DE PARIS.--16811.
-
-
-
-
-A Madame Marni.
-
-
-Madame,
-
-Le vieil usage n’est-il pas qu’un auteur, avant d’abandonner son livre
-aux caprices du Destin, le voue à quelque Génie bienfaisant?
-
-Faites-moi la grâce, Madame, d’accepter l’hommage de mon premier livre:
-vous êtes ce bon Génie, et c’est d’un cœur tout à vous, que je vous
-offre, en témoignage d’admiration et de gratitude, les pages qui vous
-ont plu.
-
-Vous m’êtes témoin, Madame, qu’en écrivant un livre sur l’École de
-Sèvres, je n’ai fait autre chose que grouper mes souvenirs de Sèvrienne,
-initiant ainsi le public, qui nous ignore, à une vie d’ardent et pénible
-labeur, à des émotions âpres ou puériles. Je l’ai fait sincèrement, même
-en ce qui touche quelques sujets délicats.
-
-Ce n’est point une œuvre pédagogique que j’entreprends, et ce n’est pas
-une satire de la très haute culture que reçoivent à Sèvres les
-privilégiées de nos lycées de jeunes filles. Je ne suis pas assez
-l’ennemie de moi-même, pour déchirer le sein qui m’a si copieusement
-nourrie.
-
-Mon dessein a été de peindre, par des tableaux successifs, et par le
-récit d’une courte aventure, un milieu très spécial, «select» et très
-fermé, par la difficulté grandissante du concours de Sèvres.
-
-Sèvres n’est pas un couvent, et n’est pas davantage une Université
-féminine. Ni nonnes, ni étudiantes, les Sèvriennes, au nombre de
-soixante, vivent là comme en un gynécée libéral, dont les portes
-s’ouvrent avec confiance, avec amour, devant la Poésie, l’Art, la
-Science. Il est facile, en feuilletant les cours des Littéraires et des
-Scientifiques, de se rendre compte de l’œuvre poursuivie par nos
-Maîtres. Sèvres est le cerveau de ce grand enfant barbare, imprudent,
-mais tenace, qu’est l’Enseignement secondaire des jeunes filles.
-
-Ce qu’il est plus difficile de juger, c’est le charme de cette vie
-solitaire et studieuse, c’est la transformation de ces êtres inachevés,
-dans l’aube déjà resplendissante de la pensée qui s’éveille, c’est ce
-moment extraordinaire, où soudain l’esprit atteint sa puberté, moment
-d’orgueil immense, où la jeune fille se croit assez forte pour marcher
-seule dans la vie.
-
-Alors, c’est une rupture complète avec le passé: elle entre à Sèvres;
-d’où vient-elle? peu importe, rien ne va subsister de ce qu’elle apporte
-en patrimoine. Elle est le sol déjà remué par la charrue, mais non
-ensemencé. Voilà le semeur qui passe, jetant aux sillons la graine, et
-sur le germe fécond, pieusement la Vierge referme les lèvres, mystiques
-gardiennes de la moisson. Le Sacerdoce commence.
-
-Pour donner corps à ma pensée, j’ai choisi un groupe de Sèvriennes très
-différentes par tempérament les unes des autres, n’ayant de commun entre
-elles, que le travail, les habitudes, le but à atteindre.
-
-Je n’ai point indiqué, ou très peu, ce qu’elles étaient avant d’entrer à
-Sèvres: l’histoire d’écolières pauvres, mais intelligentes, voulant
-trouver un gagne-pain dans l’Enseignement, leur est commune à toutes; si
-elles doivent souffrir de la confusion des milieux, ce n’est qu’une fois
-professeurs; alors je dirai leur triste roman, quand elles retombent
-sans famille, sans amis, dans la plus terrible réalité. Cette fois ce
-sera le roman du professeur-femme, dont cette étude sur les Sèvriennes
-n’est que la préface.
-
-Aux scènes de la vie intime de l’École, j’ai mêlé une intrigue
-romanesque, celle d’une Sèvrienne d’élite, âme très pure, mais inquiète,
-à la merci de la douleur, et qui, affranchie par la culture de ses
-Maîtres, ne recule pas devant l’extrême conséquence de ses principes.
-
-Le cas est exceptionnel, j’en conviens: il est vrai, je le sais: donc il
-est intéressant. Mes autres personnages montrent assez que l’avenir, si
-avare de bonheur qu’il soit, saura leur convenir, et qu’en toute
-Sèvrienne, s’il y a l’étoffe d’un éloquent maître de Sorbonne, à la
-longue il y aura peut-être une éducatrice d’âmes.
-
-Ce livre est vrai aujourd’hui, comme il le fut hier. La fondatrice est
-morte, son œuvre subsiste, seules quelques coutumes ont disparu avec
-elle. Les Sèvriennes jouissent de leur supériorité, toisent un tantinet
-les petits échelons qui sont au-dessous d’elles, dans cette courte
-échelle universitaire, et se comparent volontiers à ces pages, damerets
-et damoiseaux, qui se formaient au bien dire et aux belles manières
-courtoises, auprès des dames d’antan.
-
-Elles ont, elles aussi, jeux de grâces et joutes viriles, avant de
-mériter «l’accolade ministérielle» qui les crée chevaliers, en les
-faisant professeurs!
-
-Vous montrer mon École, toute nue, chaste d’être belle, voilà ce que
-j’ai voulu faire, Madame.
-
-J’ai écrit ce livre avec passion, étant toujours amoureuse de mon École,
-et parce que ce seul nom de Sèvres est pour moi,--pour nous toutes,
-hélas!--la résurrection d’un temps où, corps et âmes, nous étions en
-beauté.
-
-GABRIELLE RÉVAL.
-
-Janvier 1900.
-
-
-
-
-LES SÈVRIENNES
-
-
-
-
-PREMIÈRE PARTIE
-
-
-
-
-CHAPITRE PREMIER
-
-LA COUR DE LA VIEILLE SORBONNE
-
-
-Par ce frais matin de juin, le soleil glisse sur les toits biscornus qui
-coiffent la vieille Sorbonne et jette, sur le cadran de pierre, la
-première ombre de l’aiguille. Il est sept heures et demie; quoique très
-animée, la cour reste maussade comme le giron d’une vieille dame grise
-prêchant l’austérité.
-
-Des groupes de jeunes filles attendent, la serviette sous le bras, qu’on
-ouvre la petite porte de l’Amphithéâtre. Les unes restent immobiles,
-clouées aux pavés luisants, on en voit qui suçotent l’eau de mélisse;
-les affamées se lestent d’un dernier croissant; d’autres, fiévreuses,
-arpentent la cour, des marches de la chapelle aux grillages des portes;
-l’une s’esquive pour repasser «un sujet»; plus loin, une autre interroge
-son sort, au hasard des petits papiers.
-
-Elles sont là cinquante, soixante, quatre-vingts. Tout à l’heure, il y
-en aura plus de cent: ce sont les aspirantes littéraires et
-scientifiques au concours de l’École normale supérieure de Sèvres.
-
-On en voit de gentilles, dix-huit à vingt-cinq ans, pas plus, pâlies par
-l’émoi ou la houppette, les yeux vifs, fiévreux, un peu battus. Du chic
-dans une robe de quatre sous, qu’elles portent avec aisance ou
-désinvolture. Quelques scientifiques ont l’aspect «chien battu» des
-pauvres institutrices. Quelques littéraires ont arboré la «toilette
-Conservatoire», à leurs risques et périls: ces messieurs n’aiment pas
-ça.
-
-En corbeille autour des aspirantes, les mères de famille observent les
-rivales, lisent sur les figures les chances de réussite: «En voilà une
-qui doit être très forte... oh, rien à craindre de celle-là.»
-
-Les papas, plus avisés, supputent la cote supplémentaire d’une bouche
-rieuse, et des yeux qui seront jolis à voir pleurer.
-
-Jalousement on s’observe, on se défie; puis d’instinct les groupes se
-forment, s’isolent. Il n’y a plus que des gens qui vont se battre à la
-course: jeu terrible dont quelques-unes ne se relèveront pas.
-
-Premier groupe.--Lycée Fénelon.
-
-Celui-là très en vue, le plus nombreux, porte beau.
-
-Une brunette sémillante, de jolie tournure parisienne, Jeanne Viole,
-interpellant une de ses compagnes, Berthe Passy, sorte de gavroche
-enjuponné:
-
---Dis donc, sommes-nous assez Méduses! Les pauvres petites, elles
-tremblent à nous regarder. Oui, Mesdemoiselles, c’est nous le Lycée
-Fénelon, à nous les premières places, à vous les autres... s’il en
-reste.
-
---Il nous manque un Suisse, pour nous annoncer, répond l’autre;
-entends-tu ça, dans le vieil Amphithéâtre: «Messieurs, le lycée Fénelon,
-pépinière de l’École de Sèvres!» Du coup, toutes les ombres des jeunes
-clercs voudraient revenir composer avec nous.
-
-Un éclat de rire général accueille cette boutade, et Jeanne Viole,
-heureuse de cacher son émoi, sous ce papotage d’écolière, reprend:
-
---C’est gentil ce que notre Plumkett a fait hier pour Didi, son
-chouchou!
-
---Quoi donc? est-ce qu’il lui aurait donné des tuyaux sur notre examen,
-le lâche!
-
---Mais non, Plumkett, tu le sais bien, est incapable de ça. Il a confié
-à Didi, avec mille rougeurs, un petit bout de crayon, un fétiche quoi,
-afin qu’à l’examen, elle retrouve sa note coutumière.
-
---Chic, chic, voilà qui méritait un baiser! Gageons, fait Berthe
-railleuse, que Didi ne l’aura pas compris. Cette fille-là ne saura
-jamais dire merci. Pourtant 18 toute l’année!!! que Dieu fasse, elle a
-gardé son 18. Ce qu’ils la gobent au Lycée. Il n’y a que Mlle Adrienne
-Chantilly qui sache parler, qui sache dire; pour elle, on trouve
-d’illustres comparaisons; crois-tu, que dans les petites classes, on
-répète: Didi fait du Heredia, Didi parle comme Jules Lemaître, Didi a la
-voix de Moréno.
-
-Je voudrais seulement qu’on dise de moi: elle a le coup de paupière de
-cette Didi: je serais sûre aujourd’hui d’entrer première à Sèvres!
-
-En bonne compagne, Jeanne Viole, cherchant à concilier tous les esprits,
-arrête ce flux de paroles:
-
---Bêche toujours, ma pauvre vieille, Adrienne Chantilly a le charme,
-elle séduit les délicats: elle saura prendre d’Aveline, comme elle a
-pris Plumkett, comme ça, nonchalamment, avec grâce. Je te l’accorde,
-l’affreuse Nollet lui est supérieure, mais sa laideur est le rachat de
-son intelligence. Vois-tu, ça nous vexe toujours qu’une autre soit plus
-femme que nous...
-
-A ce moment, survient une grande jeune fille, Madeleine Bertrand, élève
-médiocre, cachant sa pauvreté d’esprit sous une attitude hautaine; le
-poids d’une natte énorme, tombant jusqu’aux talons, redresse sa tête; il
-y a du triomphe dans sa démarche.
-
---Comment, c’est encore d’Elle qu’on parle ici! Peut-on songer à
-d’autres qu’à soi-même, dans un moment pareil! Moi j’ai la fièvre, mon
-cœur bat...
-
---Ouais, riposte Berthe Passy, ton cœur bat, la belle: aurais-tu la
-frousse! Attention on nous regarde, ne dis pas que tu as peur, tu
-rendrais courage à tout ce monde-là. Et le moyen de vaincre après?
-
-Tu sais ce qu’a dit la Directrice de Fénelon: Je veux que les cinq
-premières qui entreront à Sèvres, sortent de mon lycée! C’est dit. Mais
-tu m’amuses toi! avec une pareille natte dans le dos, n’es-tu pas sûre
-d’être reçue! Qu’est-ce qu’une corde de pendu, auprès de ce porte-veine.
-
-Madeleine Bertrand, bouche bée, ne sait que répondre: elle va, vient,
-imperturbablement sotte, au milieu des petits rires moqueurs; puis un
-mouvement se fait, l’attention du groupe de Fénelon se porte sur
-Adrienne Chantilly, qui arrive enfin, nonchalamment, avec une grâce de
-lévantine. C’est une belle juive, à la taille très cambrée; des cheveux
-frisés, poudrés d’or; des yeux d’un vert glauque, qui luisent comme une
-source à travers les ramilles; des sourcils noirs, un teint mat, l’arc
-de la bouche très joliment tendu.
-
-Les jeunes filles échangent des poignées de mains, et Didi, fort à son
-aise, cherche à placer son petit potin.
-
---Savez-vous pourquoi Thaddée a lâché si brusquement Fénelon?
-
---Anémie cérébrale, assure Mlle Frolière.
-
---Pas du tout! On a découvert un flirt sensationnel entre Thaddée et
-Mounet-Sully! Oui, ma chère! figure-toi qu’elle avait eu le toupet
-d’aller lui demander des leçons de déclamation. Mounet, surpris de sa
-belle voix, accepta. Sitôt fait, l’autre tombe amoureuse, écrit des
-vers, promène sur son cœur une photographie à dédicace; elle a trop
-causé, on a tout su, bref, pour raison de moralité, la Directrice lui a
-fait dire de ne plus revenir au cours.
-
---Pauvre Thaddée, soupire ironiquement Jeanne Viole, sa vocation était
-l’amour, ou le théâtre; elle était fourvoyée parmi nous.
-
---Ma foi oui, conclut Berthe Passy, là au moins elle n’aura rien à
-perdre, et tout à gagner. Mais voici Victoire; que peut-elle bien
-ruminer encore? regardez-la, elle se parle à elle-même; cette fille est
-sans cesse aux prises avec son destin.
-
-Victoire Nollet est justement cette aspirante à Sèvres, qui passe, dans
-tout le lycée, pour le modèle accompli de la laideur, sorte de Quasimodo
-femelle; un corps en tuyau de poêle, une tête énorme, congestionnée:
-construction audacieuse de têtard intelligent.
-
-Elle cause tout haut, très excitée par l’approche de son examen.
-
---24 juin! Voilà le grand jour arrivé; dire que, depuis six ans, je
-bûche, pour en arriver là.
-
-Ai-je assez traduit Hegel et Klopstock! Mis en mauvais allemand la prose
-de Voltaire! Ai-je fait assez de résumés d’histoire, pioché ma
-nomenclature, lu et relu les documents, paraphrasé Racine, Bossuet,
-Hugo! continue-t-elle tout à fait emballée.
-
-Mêlé l’astronomie à la géologie, la géographie à la philosophie! Je sais
-par cœur mon «Rabier». J’ai collé mon frère, un vétéran de Henri IV, sur
-les Noumènes! Hier, j’en savais trois fois plus qu’on ne m’en demandera;
-le nez devant cette porte, j’ai peur d’avoir perdu mon temps au lycée...
-
---Allons, allons, ma chère, vous êtes un peu folle; vous voulez qu’on
-vous redise encore que vous êtes la merveille de notre «Sixième», que
-vous savez tout ce que moi j’ignore; vous êtes épatante, vous citez les
-petits Pères et l’Almanach de Gotha, comme une élève des bonnes
-«maisons»!
-
-A Sèvres, ils en seront baba! et tu oses te plaindre, ingrate.
-
---Mais vous ne savez donc pas, que si au lieu d’un laïus sur
-l’Immortalité, sur nos Droits, on s’avise de me questionner sur la
-politesse, je suis collée!
-
---Faites comme moi, Victoire; tout à l’heure j’avais le trac, je me suis
-remontée en pensant à l’ancêtre qui hurle, à la porte du lycée, notre
-devise d’aujourd’hui: De l’audace! encore de l’audace! toujours de
-l’audace!
-
-Et d’un geste qui enroule ses magnifiques cheveux autour du cou,
-Madeleine ajoute avec candeur: J’en ai.
-
---A la bonne heure, fait Berthe qui salue jusqu’à terre.
-
-Huit heures moins le quart sonnent à l’horloge; quelques figures
-blêmissent dans les autres groupes, Racine, Molière, Sévigné.
-
-On voit arriver très vite Mlle Frolière, le sympathique professeur de
-littérature, une blonde grassouillette, trente ans sonnés, la bouche
-gourmande, l’œil sensuel et câlin. Elle est la toquade de toutes ses
-élèves, qui s’arrachent des vieilles plumes, des vieux papiers, voire
-même des morceaux de pain qu’on se partage comme pain bénit. Tout
-Fénelon se précipite:
-
---Vite mes petites, que je vous redise une dernière fois votre Credo.
-
-1º _Littérature_.
-
-Si votre texte commence ainsi: On a dit... On répète souvent... d’après
-une critique célèbre, etc. Vous voyez la formule, c’est une question de
-cours; ne vous y trompez pas, le sujet est donné par le Révérend
-professeur Taillis.
-
-Il n’est sensible qu’au devoir banal et correct. Rappelez-vous que vous
-n’êtes rien, que c’est Merlet, Nisard, Sarcey qui vaudront la meilleure
-note à votre copie.
-
---Ouf! jette Berthe Passy, gouailleuse, c’est pas un homme, m’sieu
-Taillis, c’est un carrefour!
-
---Taisez-vous, petite.--Tout autre sujet fleurant la poésie, le goût,
-l’esprit sera du pur d’Aveline. Soyez simples, mais élégantes. Donnez à
-votre copie un joli tour discret, évitez les fautes de goût. Mais
-n’espérez pas à ce prix conquérir votre homme! C’est au-dessus de votre
-talent. Il vous suffira de trouver le _mot_--c’est là le hic.--Un mot
-juste, un mot heureux, placé sans prétention.--Il faut qu’il le
-découvre, ce petit mot de rien du tout, qui aura l’effet magique de la
-lampe d’Aladin.
-
---Oh! mademoiselle, donnez-nous le mot de passe!
-
---Incorrigible, laissez-moi finir!
-
-2º _Grammaire historique_.
-
-Faites une copie d’un aimable pédantisme. Jouez-vous gravement de la
-Sémantique, de l’Étymologie, des Doublets, de la Morphologie;
-Darmesteter, Brunot, Brachet, recommandez-vous de leurs gloses!
-
-3º _Philosophie_.
-
-Quelle que soit la question, ramenez tout à Jeanne d’Arc. Que la Pucelle
-d’Orléans soit la clef de voûte de votre argumentation: admirez
-hautement, le reste ira tout seul, car Jérôme Pâtre sera content.
-
-4º _Géographie_.
-
-Inutile, Mesdemoiselles, de vous répéter ce que Mlle Pierron vous a dit
-toute l’année. Plus de nomenclature, plus de détails, lâchons les vieux
-procédés, soyons tout à la «Méthode Criquet»; manœuvrez le pluviomètre,
-la sonde; mesurez les Océans; évaluez, par des coupes, les hauteurs
-moyennes des montagnes; articulez vos côtes; généralisez, cherchez avec
-les fleuves, les voies de pénétration: car M. Criquet lui-même vous
-corrigera.
-
---Je résume mes quatre ficelles: _Merlet_, _Le Mot_, _Jeanne d’Arc_,
-_Méthode Criquet_.--
-
-Maintenant, il ne tient plus qu’à vous d’être toutes reçues!
-
-Et sur ces mots, Mlle Frolière, toujours charmante, va s’esquiver, mais
-les aspirantes se resserrent autour d’elle.
-
---Mademoiselle, mademoiselle, embrassez-nous!
-
-Ce sont des embrassades folles, qui mettent en rumeur tout ce public aux
-écoutes: quelques élèves préférées se faufilent, pour être embrassées
-deux fois; puis toutes:
-
---Mademoiselle, que fera-t-on après l’écrit?
-
---Je vous lirai _Phèdre_!
-
---Ah! ah! et puis?
-
---Et puis, si on est sage, je vous apprendrai le _Curé de Pomponne_.
-
---Bravo, bravo, crie tout le groupe, en reconduisant Mlle Frolière
-jusqu’à la rue, sans souci du dépit et de la mauvaise humeur qui se
-peignent sur les visages des autres aspirantes.
-
-Une Molière interpellant une Racine:
-
---Quel aplomb! ce n’est pas la peine, si on les reçoit à l’avance, de
-nous faire venir ici.
-
-Plus loin, une mère rogue, à une autre mère plus rogue encore:
-
---A Fénelon, elles n’ont pas de pudeur; comme elles étalent leur joie,
-les entendez-vous rire! Ah! ma pauvre Adèle, pourquoi donc que t’n’as
-pas eu ta bourse dans ce lycée-là? Je ne me tournerais pas les sangs
-aujourd’hui. Pauv’ petite, croiriez-vous, Médème, que depuis Pâques, ça
-se lève avant les cloches! tout ça pour entrer à c’t’école de Sèvres.
-
-Que je donnerais donc des mille et des cents pour que ce soit fini.
-
-Plus loin, très seules, deux jeunes filles attendent, ce sont deux
-élèves du Collège Sévigné; l’une, Marguerite Triel est grande, svelte:
-des bandeaux blonds sur une figure de Madone; des yeux ravissants, que
-l’émoi embrume, comme deux fleurs dans la lumière indécise de l’aube. Il
-y a en elle une distinction, une réserve qui surprend, au milieu de ces
-écolières manquant de tenue. Son amie, Charlotte Verneuil, est petite,
-gracieuse; elle est de celles «dont la bienvenue rit dans tous les
-yeux».
-
---Tu les vois, Charlotte, sont-elles assez tranquilles! qu’est-ce qui
-croirait, à les voir, que pour nous toutes, cette porte cache quelque
-chose de redoutable! Moi j’ai peur, je me sens triste jusqu’à la
-mort.--Si j’étais recalée! C’est un concours, le hasard peut tout; à
-Fénelon que de chances elles ont de réussir: les meilleurs professeurs
-de Paris, d’anciens succès, et la Foi!
-
---Sans compter les recommandations! Vois-tu, ma chérie, il faut là aussi
-du piston; et la réclame crois-tu qu’elle ne sert à rien? Si Mlle Nollet
-est la fille d’un vieux républicain de 48, Jeanne Viole est parente d’un
-Inspecteur général; et depuis six mois on répète partout, qu’Adrienne
-Chantilly est l’étoile du lycée Fénelon, et qu’elle entrera première à
-Sèvres!
-
---Et le reste que nous ne savons pas. Vilain chapitre celui-là.
-
---Tiens, compte, Marguerite, nous voilà près de deux cents, et dire que
-Bordeaux, Toulouse, Aix, Nancy, Caen, vont en envoyer d’autres. Comment
-veux-tu que j’aie la moindre espérance de réussir; je n’ai pas le feu
-sacré moi, c’est par raison que je désire entrer à Sèvres; tu sais que
-mon tuteur ne trouve pas Henri assez riche pour deux. Il veut que je
-puisse gagner ma vie au besoin; sans cette nécessité-là, j’aimerais
-mieux bercer un marmot et regarder le père travailler, que de venir,
-ici, résoudre des équations.
-
---C’est bien là aussi ta destinée, ma Lolotte, je ne te vois pas
-pontifiant dans une chaire de professeur; tu es faite pour devenir une
-adorable épouse. Comme tu le rendras heureux, ton sculpteur! patience
-va, après l’agrégation, dans trois ans, tu trouveras le nid tout prêt!
-
-Moi, je n’ai pas au cœur d’amour qui me réconforte. J’avais ce matin une
-telle angoisse que j’ai été mettre une rose sur le tombeau de sainte
-Geneviève. Voilà le seul «piston» que je puisse avoir, encore ne suis-je
-pas bien sûre que le fameux proverbe dise vrai: le Ciel est si loin à
-présent.
-
---Oui, Marguerite, tu seras reçue; tu dois être reçue, parce que tu le
-mérites. Aucune de ces jeunes filles n’a travaillé plus que toi, et
-aucune d’elles n’a ton âme belle et pure. Ta prière à sainte Geneviève
-me rappelle ce pauvre innocent de chez nous, qui ramassait les roses à
-la procession, pour les offrir, agenouillé, à la femme la plus belle. Je
-ne sais pas ce qu’il espérait, mais la Dame du Paradis sait bien ce que
-demandait ta rose. Je t’assure qu’elle t’exaucera.
-
---Si tu disais vrai... Et Marguerite encore plus émue serra tendrement
-la main de son amie.--Je rêve d’une vie si chaste, si laborieuse!
-Savoir, comprendre, aimer toutes les merveilles que je devine autour de
-moi... Être à Sèvres! comme ce mot rayonne dans l’avenir; toute petite,
-déjà j’aimais l’École; il me semble à présent que je suis sur une
-barque, que les voiles se tendent, se gonflent. Enfin, elle va prendre
-le vent...--et murmurant pour elle-même,--voilà le soleil...
-
-A l’horloge, huit heures sonnent; vite les deux jeunes filles
-s’embrassent. Les portes s’ouvrent, un huissier commence l’appel. C’est
-une scène indescriptible; les mères gémissent, les aspirantes
-s’affolent, quelques-unes défaillent. Les hommes agitent violemment
-leurs chapeaux.
-
-Mesdemoiselles A, B, C, D, etc...
-
-Présent, présent, présent... autant de mots, autant d’intonations
-différentes. Les aspirantes disparaissent une à une, s’engouffrent dans
-le vieil escalier de bois. On entend de moins en moins les mères, les
-sœurs, qui de la cour crient encore:
-
---Adèle, as-tu ta mélisse?
-
---Jeanne, prends ton éther!
-
---Éva, n’oublie pas tes sandwichs!
-
---Reine, courage, ne te gêne pas, demande à la demoiselle le lavabo.
-
-Déjà les aspirantes s’installent sur les gradins crasseux et vermoulus,
-ayant devant elles de petites tables noires.
-
-L’amphithéâtre est immense, laid, nu, comme une salle de caserne. Un
-relent de vieux habits et de lointaines sueurs prend à la gorge.
-
-Une dame au profil chevalin, Mlle Lonjarrey, fonctionnaire à l’école de
-Sèvres, distribue les feuilles, au milieu d’un silence religieux. Sur
-l’estrade, un petit homme sec, jeune encore, sanglé dans sa redingote,
-l’inventeur de la Méthode Criquet lui-même, agite une grande enveloppe
-ministérielle, l’ouvre, et d’une voix qui a des sonorités de cymbales,
-dicte:
-
- Et la Grâce plus belle encore que la Beauté
-
-Des yeux effarés s’interrogent. Marguerite Triel ferme les siens et
-pense. Madeleine Bertrand invoque Danton. Didi, hardiment, fixe
-l’aréopage, d’un air qui signifie: «Ah! ah! c’est du d’Aveline! à moi le
-Mot.»
-
-Et tout autour de celle qui sera reçue première, les jolis mots, mouches
-d’or, se mirent à danser.
-
-
-
-
-CHAPITRE II
-
-A SÈVRES, LE JOUR DU RÉSULTAT
-
-
-La chaleur écrasante de juillet tombe sur l’école silencieuse. Rien ne
-bouge, seuls les coqs persistent à chanter midi. On dirait que les
-heures, pauvres oiseaux redoutés, se refusent à courir au-devant du
-crépuscule.
-
-C’est le dernier jour de l’examen oral à Sèvres. Le résultat sera connu
-vers quatre heures.
-
-L’École normale supérieure de l’enseignement secondaire des jeunes
-filles, fondée en 1880, occupe, dans la petite ville de Sèvres, les
-bâtiments quasi royaux de l’ancienne manufacture.
-
-La bâtisse, coûteusement rapiécée, est d’une belle ordonnance; de la
-rue, personne ne s’y trompe, et tout le monde la prend pour la
-Gendarmerie nationale.
-
-Cent vingt fenêtres étirent leur ombre immobile, sur la blancheur d’un
-mur à quatre étages. La façade rigide, très Louis XIV, avec son
-correctif Liberté, Égalité, Fraternité, s’adosse au coteau. Le parc, au
-deuxième étage, réunit, comme un toit de verdure, les deux ailes
-trapues.
-
-Point de jardin, mais une cour seigneuriale plantée de jeunes sycomores,
-toute sablée: plage fulgurante aux soleils de midi, champ de glace aux
-premiers rayons de lune.
-
-Comme une terrasse de château-fort, elle a ses douves et ses ponts. Pour
-unique fleur, un jet d’eau ouvre son calice vers le ciel, éphémère
-épousée, qui retombe pâmée, d’avoir cueilli le pollen des étoiles.
-
-La fraîcheur de l’eau ne monte pas vers ce parc, si étroit qu’on dirait
-une haie de verdure, bordant les chemins escarpés, qui lacent un mur à
-l’autre. Une voûte de feuillage file vers une ruine pittoresque, celle
-du pavillon Régnaud, mitraillé par les Prussiens, toute vénérable
-aujourd’hui, sous ses bouffettes blanches et ses traînées de lierre.
-
-Une autre bicoque historique, le pavillon Lulli, avec ses petites vitres
-d’église et son toit moussu, garde, dans la solennité du lieu, un air
-vieillot de rendez-vous galant. L’entrée en est interdite aux
-Sèvriennes.
-
-Les examens oraux, qui amènent chaque année à Sèvres une cinquante
-d’admissibles, se passent dans les classes.
-
-Pendant trois jours, c’est un va-et-vient inusité, dans le grand couloir
-pavé de briques rouges, où tant de pas ont tracé leur sentier rose.
-
-Tables, chaises, petite chaire avec son tapis vert, voilà tout le
-mobilier d’une classe: à peine y retrouve-t-on un léger parfum de femme.
-C’est là que les Sèvriennes préparent leur carrière de professeur,
-hypnotisées longtemps à l’avance par ce but poursuivi: être licenciées!
-agrégées!
-
-Dans ces classes nues, rien ne vient distraire leur regard, si ce n’est
-la grâce rythmique des mouches qui dansent, des hirondelles jetant sur
-le ciel bleu une trame noire, qu’elles brodent d’un coup d’aile, et
-rebrodent sans cesse.
-
-Mais jour et nuit, dans la maison, le jet d’eau chuchote, chuchote; une
-goutte redit à l’autre la joie de vivre et de n’être plus. Et quand
-vient le soir, son âme éparpillée, au seuil des portes closes, sanglote,
-sanglote, de ne pouvoir aimer.
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-Les Sèvriennes achèvent de déjeuner, on n’entend que bruits de
-fourchettes, d’assiettes ramassées. Dehors, les aspirantes sortent des
-restaurants voisins et rentrent à l’école, où leurs examinateurs fument
-une dernière cigarette, sous les arbres de la cour.
-
-La plupart des admissibles viennent du lycée Fénelon. D’autres arrivent
-des lycées de Toulouse, Lyon, Alger, Montauban. Les Méridionales, avec
-leurs robes trop claires et la volubilité de leurs paroles, apportent
-une note gaie au milieu des préoccupations égoïstes ou féroces de
-l’examen.
-
-Didi, Victoire Nollet, Madeleine Bertrand, Jeanne Viole, Berthe Passy,
-sont admissibles à l’oral. Marguerite Triel l’est aussi, mais son amie,
-Charlotte Verneuil, a «bafouillé» dans ses problèmes de physique; elle
-est ajournée.
-
-Berthe Passy, qui a déjeuné dans le parc, d’un morceau de pain et d’une
-tranche de saucisson, se promène en faisant tout haut ses petits calculs
-de probabilité.
-
---Allons, que je refasse ma liste: c’est certain, Adrienne Chantilly
-entrera première, elle a la cote d’amour; qui sera seconde?...
-
-Jeanne Viole ou Victoire Nollet?
-
-Jeanne a bien lu son La Fontaine, elle a eu des réminiscences heureuses,
-elle a eu quelques gestes élégants, et d’Aveline n’a point paru
-insensible au charme de ses deux fossettes.
-
---Ouais! mais Victoire a exposé la campagne d’Italie avec une science
-épatante: corps d’armées, généraux, position des troupes, effectifs,
-marches, contre-marches... elle savait tout. Et son laïus sur les
-Stoïciens! Elle mérite 19 comme rien. Je lui donnerais donc le nº 2,
-mais avec sa binette, elle aura le 3. Moi je garde le 4; la natte de
-Bertrand lui vaudra le 5; quant au reste, je m’en bats l’œil!
-
---Ah mais, et cette grande blonde de Sévigné, Triel, je crois, quel chic
-type! où la logeront-ils?
-
-Le cas lui paraît embarrassant; mais certaine de la solidarité qui
-unira, sur la liste, les noms de son lycée, Berthe tire la langue, en
-gamin qui ne cherche plus, et tout d’une traite, déjà chez elle,
-dégringole un sentier du parc.
-
-Justement, M. Jérôme Pâtre, l’examinateur de philosophie, essayait, sur
-une petite table, une réussite. Surpris par la dégringolade de cette
-aspirante sans façon, il remet ses cartes dans sa poche, se lève, sourit
-avec bonhomie, et s’en va.
-
---Eh! bien, en voilà une! Jérôme qui se fait des réussites! Est-ce que,
-par hasard, il jouerait au sort les refusées! Les anciennes m’ont bien
-dit qu’il voudrait nous recevoir toutes, pour ne causer de chagrin à
-personne. Dieu que ces philosophes sont naïfs! gageons qu’il planterait
-là le célibat, s’il pouvait aussi nous épouser toutes.
-
-Cette idée, sans doute, lui semble prodigieuse, car elle tombe sur un
-banc et rit à se tordre: quelques aspirantes, qu’attire l’hilarité de
-Berthe, s’approchent; déjà l’histoire de Jérôme a fait le tour du parc.
-
-Très communicatives, les méridionales racontent leurs aventures à Paris.
-Thérésa dit que, de Tarbes à la gare d’Orléans, elle a voyagé avec les
-confrères de la rue d’Ulm; on a parlé de Bersot et de Mme Jules Ferron,
-on a déjeuné ensemble, et l’on doit se revoir au quartier Latin.
-
-Hortense, qui se grise des paroles de Thérésa, continue, sans arrêt, le
-récit des aventures; du Monsieur qui les suit et à qui l’on donne un
-petit sou; du calicot qui porte leurs paquets, du haut en bas du Louvre,
-et fatigué de l’inutile quiproquo, leur dit: «Mesdemoiselles, je ne suis
-pas de la maison.»
-
-C’est un rire général, Hortense et Thérésa riant plus fort que les
-autres. L’une a un joli nez retroussé, une bouche ronde comme une
-cerise; l’accent et le roulement d’r des Montalbanaises, ajoutent une
-senteur poivrée à tout ce qu’elle raconte. L’autre, vulgaire, très
-peuple, parle avec de grands gestes, une volubilité étourdissante.
-
-Berthe Passy a vite lié connaissance, et comme on parle du «toupet» des
-étudiants au Luxembourg, elle leur montre Charlotte Verneuil, qui se
-promène avec Marguerite Triel.
-
---Ce matin, j’ai entendu un bien joli mot qu’a dit cette jeune fille, la
-plus petite des deux, celle qui a des yeux si tendres et si rieurs. Des
-étudiants la regardaient passer; l’un d’eux la suit, j’entends qu’il lui
-vante ses propres mérites: bon garçon, travailleur, aime pas la noce,
-fume pas, vit chez lui, petite femme bien heureuse avec lui; elle, sans
-le regarder, hausse les épaules: «Le prix Monthyon, quoi!». L’autre l’a
-laissée passer chapeau bas.
-
---Oh! très joli, très spirituel, quel à propos!
-
---C’est une littéraire? interroge Hortense.
-
---Non, une scientifique... et une recalée.
-
---Dommage.
-
---Avez-vous vu passer son amie, cette grande blonde qui a des yeux d’un
-bleu sombre de gentiane?
-
---Oui, reprend Thérésa, elle est brillante et modeste; pas de pose. M.
-d’Aveline, hier, en paraissait charmé. Elle a dû lui plaire, c’est tout
-à fait la Lorely de Henri Heine, avec son beau corps de statue et ses
-cheveux d’or.
-
---Moi, fait Hortense, en bonne méridionale qui accentue les muettes,
-j’adore-e Mlle Chantilly, quelle-e voix, quels yeux, et une bouche-e, et
-une grâce-e.
-
---Si vous en êtes amoureuse, foi de Passy Berthe, garde à vous,
-mademoiselle, il faudra vous battre avec tous vos professeurs!
-
-Drelin, drelin, drelin, drelin, din, din, din, din!
-
-La cloche sonne furieusement, aux abois. C’est la fin de la dernière
-récréation. Les classes se remplissent, le public s’assied derrière les
-tables, chaque aspirante, à son tour, se place à côté de la chaire, en
-face du professeur qui l’interroge.
-
-_Salle de Philosophie._
-
-M. Jérôme Pâtre, debout sur l’estrade, gesticule, et laisse à Mlle
-Bertrand, trop émue, le temps de se remettre. Elle tousse, retousse, ne
-sachant pas un mot de son sujet: _les Lois_. La salle reste silencieuse,
-quelques vieilles dames écrivent, pour des journaux, les questions et
-les réponses. Près de la fenêtre, une dame à cheveux blancs, mal
-coiffée, petite, boulotte, les yeux vifs et les joues roses, suit
-l’examen de près; c’est Mme Jules Ferron, directrice de l’École de
-Sèvres, veuve du grand orateur de la République. Elle laisse tomber un
-regard sévère sur Mlle Bertrand qui «joue de la natte».
-
---Voyons, mademoiselle, fait M. Jérôme Pâtre, indulgent, ne vous
-troublez pas ainsi. Remettez-vous, je vous prie... Nous disions donc que
-le caractère d’une loi...
-
---Le caractère d’une loi, ânonne Madeleine, c’est d’être... elle tousse,
-tousse, suffoque.
-
-Très ému, M. Jérôme Pâtre lui offre son verre d’eau: Madeleine en boit
-quelques gorgées et repousse le verre du côté de l’examinateur. M. Pâtre
-perdant contenance, s’assied et tresse la frange du tapis vert.
-
---Allons ma vieille, lance-toi, se dit l’aspirante, à bout de
-ressources...
-
-Et continuant la phrase commencée:
-
---Le caractère d’une loi, c’est d’être absolue, universelle,
-catégorique.--Kant a défini le devoir l’impératif catégorique, par
-opposition à l’impératif hypothétique qui est...
-
-Elle continue, récite son manuel, travesti par ses souvenirs, reprend
-son bel aplomb et s’arrête au bas de la dernière page.
-
---Merci, mademoiselle, fait M. Jérôme Pâtre; il pousse un soupir, marque
-une note, sous l’œil de Mme Jules Ferron de plus en plus sévère, puis
-regardant l’auditoire amusé:
-
---Mademoiselle Triel est-elle ici?
-
-Marguerite se lève et vient s’asseoir en face de lui. Elle est habillée
-simplement: une robe de serge noire, égayée d’un collier de velours
-bleu, souligne discrètement sa distinction et sa beauté. M. Pâtre suit
-avec complaisance la grâce de ses mouvements, et près de la fenêtre, les
-yeux sévères s’adoucissent:
-
---Voyons, mademoiselle, dites-nous ce que c’est que la Politesse.
-
-L’aspirante se recueille, groupe ses idées, et dans un ordre simple,
-définit ce qu’on appelle généralement la politesse; distingue la vraie
-politesse de la fausse, indique les dangers de la flatterie, et de la
-franchise brutale; s’appuie d’exemples pris dans la littérature et dans
-l’histoire. Comme elle paraît regretter la politesse d’autrefois, M.
-Jérôme Pâtre s’emballe, et citant Saint-Simon, lui rappelle ce que cache
-le masque hypocrite de cette politesse parfaite.
-
-Sans se troubler, Marguerite Triel discute, reconnaît la bassesse des
-courtisans, mais s’appuie sur l’étude de mœurs de la _Princesse de
-Clèves_, pour montrer que dans la vie mondaine, on ne retrouve plus le
-respect, témoigné sous une forme aussi délicate, aussi courtoise
-qu’autrefois.
-
-L’examinateur prend plaisir à la discussion. Tous deux s’animent, le
-public lui-même est pris. Marguerite remporte un véritable succès, et
-Charlotte l’entraînant, lui crie:
-
---Tu as 19! je l’ai vu marquer ta note, ce qu’il avait l’air content!
-
-_Salle de littérature._
-
-La classe est trop petite pour contenir le public qui voudrait assister
-aux interrogations du jeune maître d’Aveline, un beau nom déjà dans
-l’Université. Très sympathique aux femmes, par son charme personnel,
-l’enchantement de sa voix, la finesse et le mordant de son esprit, il
-les captive tout à fait, par la légende poétique qu’un deuil d’amour
-attache à sa vie intime.
-
-Trop intelligent pour colporter lui-même ses meilleurs mots, il laisse
-ce soin à d’autres; timide, dès qu’une femme le trouble, il devient
-brutal pour celle qui veut l’intimider. D’Aveline est l’idole ou la bête
-noire des Sèvriennes.
-
-L’examen est sur le point de finir, il ne reste plus que deux aspirantes
-à interroger, et le jeune maître, un peu las, semble s’isoler de cette
-galerie aux écoutes, en cachant son visage pâli, derrière ses mains,
-d’ailleurs parfaites.
-
-A l’appel de son nom, Madeleine Bertrand, qui n’a pas conscience du four
-énorme qu’elle vient de faire en philosophie, s’apprête à jouer du
-paradoxe, pour séduire la curiosité de d’Aveline.
-
-Elle s’assied à la petite table, lisse le tapis vert d’un geste élégant,
-tandis que le professeur, les mains toujours en œillères, dans une pose
-coquette de méditateur, s’efforce de trouver le rouage de cette machine
-à examen.
-
---Voudriez-vous, mademoiselle, me lire cette scène du _Misanthrope_, et
-me dire ce que vous en pensez.
-
-Madeleine lit la grande scène entre Alceste et Célimène, commente,
-insiste sur le stoïcisme du héros, sur la grandeur de son amitié; elle
-exalte sa vertu, lui prête une générosité imaginaire, condamnant cette
-futile Célimène, ce léger Philinte, dont le commerce trop facile la
-choque; cite Euripide, Shakespeare, Fabre d’Églantine, se trompe, ne
-s’en aperçoit pas, poursuit encore; il faut bien payer d’audace! On
-s’attend presque à l’entendre s’écrier, comme Doña Sol: O mon lion
-superbe et généreux!
-
-D’Aveline la laisse s’enferrer: visiblement, il prépare un bon mot, qui
-sera le mot de la fin; ses lèvres tremblent et d’une voix railleuse:
-
---Connaissez-vous, mademoiselle, quelque chose de plus ridicule, qu’un
-cheval de fiacre qui s’emballe?--Je vous remercie.
-
-Des rires approbateurs fusent dans ce public de jeunes femmes; vite on
-crayonne cette boutade; seule, Madeleine ne comprend pas, et sort
-absolument certaine d’être reçue à l’examen.
-
-Un instant de repos suit: d’Aveline encore une fois s’isole. Ces dames
-chuchotent, quel esprit! quelle voix! une musique à vous ensorceler;
-regardez donc la blancheur de cette main, et les ongles ma chère! Ne
-trouvez-vous pas, que cette barbe mousseuse a quelque chose de
-sculptural? Oui, mais ces paupières retombantes, c’est bien laid! il a
-beaucoup de talent, mais trop peu de cheveux.
-
---Oui, lance effrontément Berthe Passy à ses voisines en extase, il n’en
-a plus qu’un, mais il est solide, c’est le dernier des Mohicans.
-
-«Chut, chut» voilà Mlle Lonjarrey qui amène Mlle Chantilly. Didi est
-très en beauté dans sa robe collante de drap bleu, un chapeau piqué de
-bluets, juste assez de poudre d’or pour relever l’éclat de ses cheveux
-frisés; les lèvres sont imperceptiblement peintes, et les yeux, à
-travers les longs cils noirs, luisent comme de jeunes pousses d’avril.
-Beauté de juive qui a déjà le parfum violent, peut-être ignoré, de la
-courtisane.
-
-D’Aveline, gracieux, la prie de s’asseoir, satisfait, après un rapide
-examen, de la tenue de l’aspirante.
-
---Sur quoi désirez-vous que je vous interroge, mademoiselle?
-
-Didi hésite, semble confuse d’une telle prévenance, puis relevant
-doucement les ailes épeurées de ses longues paupières:
-
---Sur La Bruyère, monsieur.
-
---Soit; tenez, lisez-moi ce portrait de Catherine Turgot.
-
-Didi lit le fragment d’une voix grave et souple, bien timbrée, avec
-quelques sonorités musicales, qui par moment troublent le professeur et
-l’auditoire, comme certaines notes des violons hongrois.
-
---Mes compliments, mademoiselle, vous avez lu ce portrait avec une
-science parfaite, j’aurai ici peu de chose à vous apprendre.
-
-Les paupières de Didi battent et se relèvent, les yeux se posent,
-étrangement doux, sur d’Aveline, qui précipitamment baisse les siens.
-
---Et maintenant, j’écoute votre commentaire, mademoiselle.
-
-En bonne élève, Adrienne Chantilly commente le texte; sa parole est
-élégante, le mot souvent juste. En pleine possession d’elle-même,
-l’aspirante, d’un regard presque voluptueux, fascine le pauvre
-d’Aveline, dont la face, subitement, devient très rouge.
-
---Et que pensez-vous de l’existence d’Homère, mise en doute de nos
-jours?
-
---Si Homère n’existait pas... il faudrait l’inventer!
-
---Ah! très bien, très bien, mademoiselle, je vous remercie!
-
-Et d’Aveline, à côté du nom d’une si charmante fille, marque un 18 3/4.
-
-Adrienne se retire au milieu des murmures flatteurs. Elle sera reçue
-première; quelle beauté originale, quel talent: bien supérieure à la
-moyenne des Sèvriennes. L’a-t-elle assez enjôlé!
-
-D’Aveline sort à son tour, mais pas assez vite, pour ne pas entendre
-Didi répondre à Berthe Passy:
-
---Je n’ai que 18!
-
---Eh! plains-toi donc la belle, sais-tu qu’il donne 20 à Dieu et 19 à
-lui-même!
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-Quatre heures sonnent enfin!
-
-Depuis une heure, l’examen est fini: les aspirantes, fiévreuses, errent
-dans le parc, dans les couloirs; quelques-unes, à l’infirmerie, boivent
-de la fleur d’oranger. Les cœurs se serrent, on ne respire plus.
-
-Le sort de ces jeunes filles est décidé; encore un moment, il sera
-connu. La minute est longue d’un siècle, le silence glace les visages.
-Les étrangers se tiennent à distance, très émus par l’angoisse des
-aspirantes, qui semblent attendre là une parole de vie ou de mort.
-Refusées, tout leur semble perdu; reçues, que d’efforts, de fatigues,
-oubliés dans la joie d’entrer au Paradis.
-
-Que cette attente est longue!
-
-Marguerite Triel est figée près de Charlotte, qui fait encore bonne
-contenance; Berthe Passy rit nerveusement; Jeanne Viole est morne; le
-masque de Victoire est d’une laideur tragique. Les deux Montalbanaises
-pleurent; Didi subit le malaise du doute: si une autre qu’elle était
-première. Trente autres tressaillent de la même anxiété. Enfin un coup
-de sonnette, bref, avertit les futures Sèvriennes que leur sort va être
-connu! Une porte s’ouvre, un feuillet blanc voltige, dix-huit noms sont
-affichés là: c’est une poussée furieuse, un recul d’effroi.
-
---J’y suis! J’y suis, je n’y suis pas! Un grand cri de désespoir, et
-Madeleine Bertrand s’évanouit.
-
-Dans ce couloir aux briques rouges, où l’usure de tant de pieds a tracé
-un sentier rose, c’est une scène indescriptible de joie, de colère, de
-douleur; la mère d’Adèle insulte le jury, crie à l’injustice; de pauvres
-petites ont des crises nerveuses, d’autres, prostrées, s’en vont, sans
-savoir où?
-
-Mais Didi exulte, son nom tient l’affiche. Marguerite, seconde, est
-folle de joie; Berthe Passy est cinquième, après Jeanne Viole, un peu
-dépitée, et Victoire humiliée d’être quatrième. Les heureuses
-s’embrassent, se serrent les mains, plus gênées qu’apitoyées par la
-douleur des autres, et quelques Sèvriennes, gentiment, viennent consoler
-les recalées.
-
---Allons, allons, du calme, «mes p’tits» fait la dame au profil
-chevalin, Mlle Lonjarrey, surveillante à l’école, ce n’est pas tout
-d’entrer à Sèvres... il faudra en sortir!
-
-
-
-
-CHAPITRE III
-
-LE JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL
-
-
-Sèvres, 3 octobre 189 .
-
-De pied en cap, me voilà donc Sèvrienne. Je n’en porte pas l’uniforme,
-par la raison qu’il n’en existe pas. Mais dans le cœur, j’ai l’amour de
-la maison.
-
-Aujourd’hui commence ma vie nouvelle.
-
-Comme les paysannes de chez nous, qui cueillent, durant la belle saison,
-les plantes odorantes, je voudrais, jusqu’au plus lointain hiver,
-parfumer ma vie des souvenirs que je vais recueillir ici.
-
-Aujourd’hui donc je commence mon journal.
-
-Je n’ai pas d’amie à l’École, et je suis lente à me lier; j’ai, en
-amitié, la méfiance des gens qui redoutent d’accepter une pièce fausse.
-Qu’il m’est dur d’être séparée de Charlotte! L’absence n’est rien quand
-on s’aime; moi, je me sens bien seule. Pour retrouver ma Lolotte, il
-faut lui écrire.
-
-Écrire, c’est rompre un charme pour en jeter un autre.
-
-Notre amitié qui vivait d’un silence, où tant de choses communes
-volaient entre nous, prend une forme nouvelle: je suis la confidente à
-qui on ose tout dire, parce que ses yeux ne vous regarderont pas. Son
-fiancé va revenir bientôt de Rome; j’ai hâte de le connaître, elle
-l’aime tant. Lui et moi, nous sommes tout dans le cœur de Charlotte.
-
-Elle rit de l’amour jaloux que j’ai pour mes livres, des mille riens qui
-m’enchantent, des paysages fugitifs où je promène mes songes nouveaux,
-et des tristesses aussi qui piquent, sur la feuille blanche de mon livre
-d’heures, le premier papillon noir.
-
-Charlotte est trop amoureuse pour subir jamais le charme de cette école.
-Son amour la lie au passé. Moi, j’ai senti, à la porte de cette maison,
-tomber comme un vêtement de voyage, tous les souvenirs tendres, tous les
-souvenirs cruels, qui font le passé d’une écolière de 20 ans.
-
-Je suis seule au monde; j’étais encore enfant lorsque papa et maman sont
-morts. Mais ils vivent en moi, leur amour a formé ma conscience;
-jusqu’ici, ils ont été les guides mystérieux qui m’ont conduite à la
-porte de cette école.
-
-L’ont-ils franchie avec moi?
-
-Je ne sais?
-
-Depuis le jour de mon admission à Sèvres, je ne suis plus moi: le monde
-change à mes yeux. Il y a des jours où je suis éperdue, et je ne sais
-encore d’où vient cet orgueil, cette joie, ce trouble surtout.
-
-A qui dire tout cela?
-
-Ah! si j’avais un ami! Eh bien, ce journal sera mon ami. J’éprouve un
-plaisir infini à écrire ce mot au masculin: mon ami.
-
-Je voudrais qu’un homme fût mon ami, qu’une affection virile
-m’enveloppât, me protégeât dans cette vie nouvelle qui me charme et
-m’épouvante. Je voudrais trouver en lui le Bon conseil et le Maître.
-
-M. d’Aveline, j’en suis sûre, serait un ami exquis. Il doit avoir
-d’infinies tendresses, des gronderies si douces.
-
-A quoi bon penser à lui; je me suis promis de me défendre contre une
-toquade possible. Presque toutes les anciennes sont amoureuses de lui;
-s’il rit des autres, je ne veux pas qu’il se moque de moi.
-
-On m’a dit aujourd’hui qu’il avait coutume de baiser la main. Sa bouche,
-sur une main de femme, quelle caresse!...
-
-Marguerite, Marguerite, attention, tu vas te laisser prendre. Non, ce
-serait idiot.
-
-Puisque toi seul, cher Journal, seras mon ami, je veux être avec toi
-orgueilleusement sincère. Je ne ferai pas ma petite Eugénie de Guérin;
-je suis trop fougueuse et trop câline pour accepter la vie avec humilité
-ou résignation.
-
-J’adore qui m’aime. J’ai le désir de plaire, mais n’attache de prix
-qu’aux amitiés qui se ménagent. Je leur suis fidèle.
-
-J’ai la volonté capricieuse, et ne veux pas qu’on me domine. Je me sens
-libre, dès que le calme revient en moi, car si j’ai le sens très net du
-réel, j’ai l’imagination romanesque. Je vois le danger, il m’attire. Dès
-que mon cœur s’emballe, ma volonté le suit et mène follement mon
-imagination vers une équipée sentimentale.
-
-Mes aventures n’ont été que des rêves; elles ne me laissent ni désir, ni
-regret.
-
-Je suis encore catholique par culte de la beauté. J’adore les offices
-comme de magnifiques spectacles; la musique religieuse me bouleverse: je
-pleure, sans savoir pourquoi, des larmes de grande pécheresse.
-
-Mais, j’apporte ici deux cultes tenaces; celui de la Vierge, parce
-qu’elle fut bonne et qu’elle était pure; celui de saint François
-d’Assise, mon poète. J’aime en passant à leur donner des roses.
-
-J’entre dans cette vie nouvelle, avec un grand désir de bien faire;
-j’aimerais honorer l’École, car j’ai une idée très haute de ce que doit
-être une Sèvrienne, et me crois capable de tout braver, plutôt que de
-commettre une vilaine action.
-
-Enfin, j’ai vingt ans, je suis belle, j’ai le respect de mon corps. Les
-Dieux ont mis en moi une parcelle d’eux-mêmes, en me donnant la beauté:
-j’ai conscience de la grâce qu’ils m’ont faite.
-
-En moi, sonne haut et fier l’enthousiasme de ma jeunesse.
-
-
-Même jour, 9 heures soir.
-
-Ma vie sentimentale commence par une déception!
-
-J’arrive de chez Mme Jules Ferron. Elle a été glaciale.
-
-J’avais gardé, de son passage aux examens, le souvenir d’un joli sourire
-de bonté, et je n’ai retrouvé, tout à l’heure, qu’une femme austère,
-engouffrée dans son fauteuil, me fouillant de son œil gris.
-
-D’une voix sèche, elle s’est brièvement informée de la famille que je
-n’ai plus, de mon humeur, de mes projets. En cinq minutes ce fut fini;
-sans un mot bienveillant, me voilà congédiée. Ç’a été plus fort que moi,
-de grosses larmes ont coulé le long de mes joues, j’ai baissé la tête;
-elle a tout vu et m’a rappelée.
-
-Pourquoi Mme Ferron ne m’a-t-elle pas prise dans ses bras, comme maman
-le faisait! A cette minute-là, j’étais encore une si petite fille.
-
-Elle a plaisanté mon enfantillage; un baiser m’aurait donnée à elle,
-tandis que, pour toujours, me voilà éloignée de celle qui n’a pas, pour
-ses élèves, des entrailles de mère.
-
-Où est l’accueil que M. Bersot faisait à ses élèves! S’il s’est attaché
-toutes les âmes qu’il a formées là-bas, rue d’Ulm, c’est que son
-stoïcisme ne rayonnait pas, comme il rayonne ici, sur des landes sèches.
-
-Comme je vais «cultiver mon jardin».
-
-
-4 octobre 189 .
-
-J’ai mal dormi. Il y a des galopades de chats, dans ces longs couloirs,
-qui vous éveillent à tout moment. La grosse horloge sonne trop fort dans
-la nuit, et Mlle Lonjarrey ouvre et ferme les portes des chambres avec
-tapage. J’avais hâte d’entendre la cloche du réveil et de vite descendre
-retrouver mes compagnes.
-
-Ma chambrette me plaît; elle est bien petiote, et haut perchée: je suis
-au cinquième, sous les toits, tel un poète qui se respecte. Les murs
-sont nus, mais j’arrangerai tout cela. L’état nous met drôlement dans
-nos meubles: un petit lit de fer, une armoire en pitchpin, une table,
-une toilette, deux chaises, et un miroir; au pied du lit, une descente,
-râpée, ô combien! Mais nous sommes libres d’embellir la «turne» comme
-dit B. Passy.
-
-J’ai déjà accroché ma guitare, un symbole, déclare ce gavroche qui est
-ma voisine de chambre. Quand je serai triste, je pincerai une corde, la
-plus grave, j’aurai l’illusion d’entendre la voix de l’ami qui me
-cherche... et que j’attends.
-
-Sous ma fenêtre, un grand lys d’argent s’épanouit et se fane sur la
-pièce d’eau.
-
-Quel apaisement parmi les grands arbres du parc; ils ont une beauté
-sereine, qui se marie au calme de notre vie d’étude.
-
-
-6 octobre.
-
-La journée est réglée immuablement, les études succèdent aux cours du
-matin; après le déjeuner, on se repose; à 1 h. 1/2 les cours reprennent;
-à 4 heures, les études recommencent. On dîne, on se promène dans le
-parc, ou l’on danse à la salle de réunion. Puis on va dire bonsoir à Mme
-J. Ferron, dans son cabinet.
-
-Je n’ai pas voulu aller au bonsoir hier, je n’ai pas encore accepté de
-vivre si près et pourtant si distante d’elle.
-
-Ici, personne n’est surpris de cette froideur: les anciennes y sont
-accoutumées; les nouvelles, trop heureuses d’être libres, ne se soucient
-pas de se confier à leur directrice.
-
-Pour beaucoup, je le vois, Mme Jules Ferron n’a d’autre rôle que de
-prêter l’appui d’un nom illustre au fonctionnement de l’École; Rôle de
-parade! escompte d’une signature, qui doit amorcer le public, et
-rassurer nos familles sur l’esprit et la moralité de Sèvres!
-
-Comme c’est la méconnaître.
-
-Il ne faut pas longtemps pour surprendre la pensée d’une telle femme,
-puisque Sèvres est son œuvre.
-
-Elle veut nous préparer à vivre par nous-mêmes, à nous suffire, sans
-qu’une défaillance arrête notre mission de professeur. Elle veut que
-Sèvres nous donne cette force virile sans laquelle on s’aventure
-désarmé. Brusquement, nous cessons d’être des écolières, qu’une
-directrice écoute avec intérêt, nous sommes des êtres responsables et
-libres, nous ne devons attendre d’elle, qu’un mot d’estime ou de blâme.
-Elle vit dans un monde d’idées si fières, si triomphantes, qu’elle
-n’admet pas, un instant, la possibilité d’être incomprise, méconnue, ou
-ce qui est pis, de se tromper.
-
-Sa froideur, le respect glacial qu’elle inspire, font partie de ce
-système d’éducation qui me semble aller contre la nature.
-
-Que fera-t-elle de moi?
-
-
-8 octobre.
-
-Joie, joie, j’ai revu d’Aveline. Il a été charmant.
-
-
-10 octobre.
-
-Nos cours s’organisent, je voudrais de suite noter mes impressions.
-
-Mais j’ai trop de choses à voir, à retenir; mes yeux sont éblouis par le
-spectacle d’une vie si différente de celle que j’ai menée jusqu’à
-présent. Je me crois encore le jouet de quelque rêve merveilleux.
-
-
-12 octobre.
-
-Aujourd’hui dimanche, j’ai à moi quelques heures de solitude,
-amusons-nous, m’ami.
-
-Adrienne Chantilly notre «cacique» (mot barbare qui nous vient de la rue
-d’Ulm et signifie la première de notre promotion) nous a reçues hier
-dans sa chambre algérienne. Nous avons pris le thé, dans un décor de
-bazar, embaumant, un peu trop, les pastilles du sérail.
-
-A mon avis, elle est intelligente, mais beaucoup moins que la réclame
-l’affirme. C’est un esprit surfait. Elle est séduisante, et je me rends
-parfaitement compte que, dans l’attrait qu’elle exerce sur nos
-professeurs, il y a un je ne sais quoi qui n’a rien d’intellectuel!
-
-Elle me fait des avances, mais je me tiens sur la réserve; c’est
-humiliant et douloureux d’abandonner la main qu’on avait prise trop
-vite.
-
-Je préfère cette écervelée de Berthe Passy, une originale, un pitre, un
-esprit mordant qui saute d’emblée sur le ridicule des gens. Un mot
-d’elle, vous voilà peint. C’est une enfant mal élevée, on lui passe
-tout; et puis elle a une nature si rude, si franche, si délicatement
-fière.
-
---Je l’aimerai celle-là.
-
-Mais le drôle de père! un bonhomme tout sec, qui court ses sabots aux
-mains, grimpe quatre à quatre nos escaliers trop sonores; et dans le
-tourbillon qui passe, on ne distingue que des tire-bouchons, volant
-éperdus, à l’entour d’un vieux béret.
-
-C’est un poète; sa Muse un peu dégrafée, dit-on, chante à Montmartre.
-
-Jeanne Viole me plaît de moins en moins. Je la trouve maniérée; elle a
-de petits gestes, de petits cris, des pruderies de langage qui
-m’agacent. C’est elle qui dit: l’inexpressible de papa, chaque fois que
-le mot culotte exige un euphémisme!
-
-Elle joue si bien les Marquises de Marivaux, que nous nous demandons si
-le hasard ne nous aurait pas donné, pour compagne, une princesse
-déguisée. Elle ne parle que d’alliances chic, de bibelots rares,
-d’académiciens et de gouvernantes; elle se contredit, déplace ses propos
-flatteurs, et l’amoureux d’hier est tantôt Bourget, Barrès ou Marcel
-Prévost.
-
-Elle avoue dépenser 100 fr. par mois! Seigneur, je me signe, moi qui
-ferai durer si péniblement mes deux écus jusqu’au 1er novembre.
-
-Bast, c’est encore là du marivaudage, jeu des fausses confidences, qui
-s’accordent très bien avec ce joli visage poudré, ces cheveux souples,
-ces yeux gris, fugitifs, et ces deux fossettes qui attirent... les
-baisers d’Angèle Bléraud, comme un alvéole attire l’abeille.
-
-Cette Angèle Bléraud, quel type! elle me poursuit de ses embrassades, et
-ses joues pâles, ses yeux meurtris, me causent une gêne singulière
-chaque fois que je les regarde.
-
-Elle voulait venir, le soir, me border dans mon lit.--Personne ne l’a
-jamais fait depuis que maman est morte.
-
-J’ai refusé sèchement.--Elle a pleuré.
-
-Parmi nous, Victoire Nollet est la seule qui songe déjà à l’agrégation;
-la première en étude, la dernière à se coucher, on la voit partout un
-rollet à la main, pour ne pas perdre une minute. On ne sait trop, à la
-voir, à quel sexe elle appartient: elle a le corps d’un poupon, et la
-tête d’une laideur fantastique, toujours congestionnée. Ce qui lui
-attire une volée de bons mots.
-
-Berthe Passy vient de me montrer la caricature qu’elle en a fait: le
-poupon XXe siècle, encore au maillot, pousse à coups de reins un chariot
-avec plumes, encre, papier, et à la remorque, un bourdaloue.
-
-Des autres, je ne sais rien encore, si ce n’est qu’Hortense Mignon a des
-amours contrariées, et que son sergent Laflûte, un grand paresseux, se
-prépare à bien la gruger, une fois en ménage.
-
-Ouf! j’entends ouvrir toutes les portes des chambres, vite je te cache,
-cher cahier; c’est la vieille Lonjarrey, qui passe son inspection
-domiciliaire.
-
-
-
-
-CHAPITRE IV
-
-PAQUET DE LETTRES
-
-
-Quelques élèves, fatiguées de leur première semaine de cours, ont quitté
-plus tôt la salle d’études, pour se reposer dans leurs chambres, où
-elles baguenaudent jusqu’à l’heure du dîner. La nuit est venue, le gaz
-éclaire une haute salle presque déserte. De longues listes de leçons à
-faire barbouillent les tableaux noirs; des feuilles de buvard traînent
-sur les vieilles tables incommodes, tailladées au canif, incrustées
-d’initiales, luisantes à la place des coudes. Le long des murs, dans les
-casiers, traîne le «fourbi» de la nouvelle promotion; dix cocottes en
-papier, portant un nom en sautoir, représentent les dix Sèvriennes
-littéraires de première année.
-
-Au milieu de la salle, une poutre mal équarrie soutient le plafond.
-C’est le Pilori de Sèvres, où les mécontentes ont coutume de clouer
-leurs professeurs: le père Taillis s’y balance à perpétuité au bout d’un
-fil.
-
-Trois Sèvriennes, très absorbées par leur correspondance, se hâtent
-d’écrire, car la cloche va sonner, et l’inflexible Lonjarrey, au nom du
-règlement, entend qu’au premier coup les nouvelles soient toutes au
-réfectoire.
-
-
-_Lettre de Victoire Nollet à Mme Nollet, rue Royer-Collard, Paris._
-
-ÉCOLE NORMALE SUPÉRIEURE DE L’ENSEIGNEMENT SECONDAIRE DES JEUNES FILLES
-
-«8 octobre 189 .
-
-»Chère mère,
-
-»Ne vous inquiétez pas, le régime de l’école me conviendra. J’ai réglé
-de suite mon emploi du temps, il n’y aura rien de changé dans mes
-habitudes:
-
-»A 6 heures, je suis debout; à 6 h. 1/2, j’ai pris ma douche et fait ma
-réaction; à 6 h. 3/4, je suis en étude; à 7 h. 1/2, je vais au déjeuner;
-je remonte faire ma chambre. Avant 8 heures, je suis à la bibliothèque
-et à 9 heures au cours.
-
-»Je trouve qu’on a ici beaucoup trop de récréations; j’y aviserai, il ne
-faut pas perdre ainsi son temps. Mme Jules Ferron m’a demandé si j’étais
-bien la fille de Muma Nollet, le vieux Républicain, et sur ma réponse
-affirmative, elle m’a serré la main, en me disant de me montrer dans la
-vie la digne fille d’un tel homme.
-
-»Il faut que j’arrive première à la licence. Mes compagnes ne
-m’intéressent pas beaucoup: j’ai trop à faire. La nourriture est bonne;
-je mange la viande et laisse les légumes.
-
-»Adieu, chère mère, je n’ai pas autre chose à vous dire; j’ai tout
-Reclus à lire pour faire une leçon sur les déserts.
-
-»Votre fille qui vous aime,
-
-»VICTOIRE NOLLET.»
-
-«P.-S.--Mon petit chat, travaille bien à Fénelon, il faut que dans trois
-ans tu entres première à Sèvres. Dimanche prochain, je viendrai à Paris;
-je ferai la route à pied, le docteur dit que ça me fera du bien. Prépare
-ta version d’anglais, ton discours de Michel de l’Hôpital, nous
-bûcherons ensemble jusque 6 heures.
-
-»Ta grande sœur qui t’embrasse, mon chat,
-
-»VICTOIRE.»
-
-
-_Lettre de Berthe Passy à M. Jules Passy, poète, boulevard Rochechouart,
-Montmartre._
-
-«Au bahut, 8 octobre 189 .
-
-»Mon vieux Jules,
-
-»Ne te tourmente donc pas, je suis très bien ici. J’ai pris mes
-cantonnements pour toute la saison. Je loge au cinquième, côté rue, au
-deuxième, côté douves, mais pas d’eau en bas pour y faire des ronds.
-
-»Je connais toute la boîte: ça n’a pas été long. J’ai retrouvé ici
-quelques bons zigs du lycée, et nous avons, en quatre coups de crayon,
-campé la binette de nos professeurs, je ne te dis que ça!
-
-»Apporte-moi donc, jeudi, des cigarettes et du café, parce qu’ici, c’est
-l’usage de s’offrir le Kaoua au sortir du réfectoire: ça fait passer le
-gigot, et le poulet, qui n’a plus que les os «pour avoir trop aimé», a
-dit Michelet!
-
-»Sois tranquille, je ne rêve pas à la lune; je laisse ça à ma voisine,
-Marguerite Triel, un type chouette, qui me botte. En voilà une qui te
-plairait, mon vieux, pas pionne pour un sou, et belle, et belle! Elle a
-même trouvé le temps de garder toutes ses illusions.
-
-»Ce que l’école va démolir tout ça! Moi d’abord je te préviens que je ne
-bûcherai pas: je veux ménager ma cervelle, la pauvre! ces examens l’ont
-mise à une rude épreuve; il me faut au moins l’année pour me refaire.
-
-»La vieille Lonjarrey a parlé de toi à «notre illustre mère», et je vois
-à l’air dont on me reçoit, au bonsoir, qu’on prend tes papillotes et tes
-sabots pour une fumisterie déplacée.
-
-»Ah! si l’on savait, ce que te coûtent ces chansons qui nous font vivre!
-
-»Courage, mon vieux, dans trois ans, tu pourras te reposer; ta petiote
-te rendra, tant qu’elle pourra, tout ce que tu fais pour elle.
-
-»En attendant, ce qu’elle a de meilleur, son gros baiser, est à toi.
-
-»Ta fille et amie,
-
-»BERTHE.»
-
-
-Ah! dis à Rosalie de t’acheter de la pommade, et de ne pas oublier,
-comme ça lui arrive, le mou de Friquette.
-
-
-_Lettre de Hortense Mignon à M. Eugène Laflûte, sergent au 20e
-d’infanterie, Carpentras_.
-
-«Sèvres, 8 octobre 189 .
-
-»Mon Eugène bien-aimé,
-
-»Ah! comme je me languis d’être seule dans cette maison. Je ne pense
-qu’à toi; je voudrais parler de toi à tout le monde; faut-il que le sort
-soit méchant, puisque je resterai ici une année sans te voir,--sans te
-voir--mon amour!
-
-»Mon père m’a conduite à Paris. En route, je lui ai reparlé de notre
-mariage, il est devenu furieux, il jurait, sacrait, t’envoyait à tous
-les diables; je suis sûre maintenant d’être déshéritée si je t’épouse.
-Mais qu’est-ce que ces choses-là me font: je t’aime, je ne céderai pas,
-je serai ta femme.
-
-»Tu m’aimes bien, dis? tu m’attendras dis, tu me seras fidèle? je t’aime
-tant! travaille, je t’en conjure, ne vas pas au café, pense à tes
-examens de Saint-Maixent qui approchent; je t’aiderai, je ferai tout ce
-que tu m’enverras à faire, mais aime-moi bien. J’ai fait un petit autel
-dans mon armoire; au pied du Baiser de Prud’hon (un éphèbe beau comme
-toi, qui embrasse, mange, brûle les lèvres de sa bien-aimée) j’ai mis ta
-chère photographie.
-
-»Écris-moi, dis-moi que tu m’aimes, nos lettres ne sont pas ouvertes, et
-du reste, Mme Jules Ferron, une philosophe, ne se préoccupe pas de ces
-choses-là.
-
-»Au revoir, fiancé adoré, ô le plus beau, le plus aimé des hommes, à toi
-toute ma vie.
-
-»Je t’adore,
-
-»HORTENSE.»
-
-
-Au premier coup de cloche, précipitamment, les trois Sèvriennes
-fermèrent leurs lettres, et rangèrent leurs casiers, coururent à
-l’antichambre de Mme Jules Ferron déposer leur courrier.
-
-Le flot des Sèvriennes, affamées par tout un après-midi de travail, se
-précipita vers le réfectoire, où sur les nappes luisantes, au milieu de
-chaque table, fumait le pot-au-feu.
-
-Et Berthe Passy esquissant un entrechat, au grand scandale de la vieille
-demoiselle Lonjarrey, souleva la soupière, en s’écriant:
-
---O béni sois-tu, pot-au-feu de nos familles.
-
---Amen, fit Marguerite, vas-tu faire encore la parade.
-
-
-
-
-CHAPITRE V
-
-JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL (_suite_)
-
-
-15 octobre.
-
---Je suis ébahie d’une liberté aussi anglaise, on va, on vient, dans la
-maison, on sort le dimanche, sans dire où l’on ira. On reçoit ses amis
-dans sa chambre, sauf les frères et les cousins! ils ne restent
-cependant pas le nez dehors, et j’en sais qui prennent part aux
-goûtettes du jeudi.
-
-On nous laisse responsables de nos actions; le régime adopté à l’école
-est celui de la confiance et de la liberté; le règlement, très large,
-est appliqué à la lettre par l’inexorable Lonjarrey. Seule, Mlle
-Vormèse, notre répétitrice, si attachante, n’en retient que l’esprit.
-
-Il n’y a pas sur nos actions de contrôle direct; au sortir de la
-discipline soupçonneuse des lycées et des pensionnats, on est un peu
-désorienté de se sentir si libre de mal faire.
-
-Beaucoup de Sèvriennes sont encore des gamines; il est facile d’être
-imprudentes, quand on est mal gardées.
-
-Aussi les potins ne manquent-ils pas! Mais les commérages du dehors
-n’ont pas de prise et n’attaquent en rien la conception très élevée
-qu’on se fait de notre culture morale.
-
-Ah! si Mme Jules Ferron consentait à descendre jusqu’à nous!
-
-L’esprit de l’École est bon. Il est fait d’une commune estime, d’une
-entente sympathique entre les trois années. On s’oblige volontiers, les
-aînées n’affectent pas trop d’être les douairières, elles nous invitent
-au thé de quatre heures; puis à table, en salle de réunion, au bonsoir,
-petit à petit les anciennes nous livrent les traditions de Sèvres.
-
-Les repas sont amusants; on se groupe à sa guise, les conversations y
-gagnent en intérêt: chacune a le droit d’y être sincère, et d’avouer ce
-qui lui plaît, dans les habitudes de cette vie intime. C’est à l’heure
-des repas que se prennent les résolutions; de table en table passent les
-circulaires, les pétitions, les petites notes sur les objets perdus.
-
-Au coup de fourchette, bien plus qu’aux conversations, se révèlent
-soudain les milieux. A ma table, j’ai pour compagnes la fille d’un
-tisserand et la fille d’un colonel: personne, au cours, ne devinerait
-une semblable différence de situation; voilà le dîner servi, les tares
-inconscientes, mais révélatrices, trahissent l’origine.
-
-Jeudi nous sommes allées nous promener au bois, c’était charmant. Par
-groupes de cinq on trotte dans les petits chemins encore secs. Les
-feuilles craquent, la terre embaume, le vent picote. J’ai fait
-connaissance avec les bassins d’eaux mortes et les ruines de
-Saint-Cloud.
-
-On dirait que quelqu’un habite sous ces ronces, parmi ces statues
-mutilées, ces miroirs brouillés, qu’on redoute de briser en y jetant une
-pierre.
-
-Il y a des coins de ce parc qui ont une mélancolie, une amertume de
-cimetière abandonné.
-
-En été, nos chefs de groupe, deux anciennes, Isabelle Marlotte et Renée
-Diolat, nous emmèneront cueillir les fleurs pour nos herbiers, à
-Viroflay, à la Malmaison.
-
-On ira loin, loin, mon cœur bondit de joie. Les arbres, les clairières,
-l’ombre mouvante des feuilles, me séduisent infiniment; je ne suis
-«moi», qu’assise à l’ombre des forêts. O Racine, aurais-je, comme
-_Phèdre_, la nostalgie des grands bois.
-
-Au retour, j’ai trouvé Charlotte dans ma chambre, tranquillement
-installée. Elle m’apportait un bel André Chénier--car j’ai une leçon à
-faire sur ce poète. Nous avons causé comme deux petites folles; Henri
-Dolfière, son fiancé, sera dans 15 jours à Paris, nous sortirons
-ensemble, il nous emmènera toutes deux au Louvre.
-
-C’est drôle, je m’imagine qu’Henri Dolfière doit ressembler un peu à
-d’Aveline; j’ai hâte de le connaître: il me plaira, c’est sûr, mais lui
-plairai-je?
-
-Si je mettais, ce jour-là, ma robe de velours noir? Charlotte m’a dit
-qu’elle m’allait bien.
-
-Berthe Passy est venue prendre le thé avec nous, elle nous a lu la
-lettre qu’elle écrivait hier soir à son père: C’est inimaginable! Elle
-appelle son père, mon vieux Jules! Et ça naturellement; toute petite,
-elle a entendu les camarades l’appeler ainsi, et voulant être la
-camarade de son paternel, Berthe n’a rien trouvé de mieux que cette
-irrévérencieuse tendresse.
-
-Impossible de se fâcher de ce qu’elle dit, tout cela jaillit d’une terre
-franche. L’absence de la mère--elle ne m’a jamais parlé de sa
-mère--explique cette éducation de bohème.
-
-Elle nous a promis un portrait soigné! qu’est-ce que ce sera, Seigneur!!
-de la vieille Lonjarrey, du dépensier et des autres fonctionnaires de
-l’École.
-
-Je lui ai demandé grâce pour l’exquise Mlle Vormèse: la seule femme dont
-l’âme tendre tressaille avec la nôtre.
-
-C’est notre répétitrice, elle assiste à nos leçons, et guide notre
-travail; si j’avais besoin d’un secours, j’irais à elle: je suis sûre
-que sa figure, d’une austérité de sainte, ne ment pas.
-
-Ma main, d’instinct, cherche la sienne.
-
-
-Soir, même date.
-
-Une nuit diaphane tombe sur le parc, les arbres vivent dans une clarté
-surnaturelle; le pavillon Lulli rejette lentement sa cape d’ombre, et la
-lune, qui monte au-dessus du jet d’eau, sourit à la nymphe ruisselante
-qui se baigne dans la vasque sonore.
-
-
-
-
-CHAPITRE VI
-
-UN COURS DE GÉOGRAPHIE
-
-
-Il est neuf heures, la cloche sonne les cours. De la bibliothèque, des
-études, des chambres, les Sèvriennes sortent en désordre, c’est un
-branle-bas dans toute la maison.
-
-Les Scientifiques, en grands tabliers bleus, se hâtent d’aller retrouver
-Jean, le préparateur, qui surveille les cornues ou dispose grenouilles,
-cœurs de moutons, étoiles de mer, pour l’exercice de dissection.
-
-D’une allure plus tranquille, plus élégante, les Littéraires, serviette
-sous le bras, s’en vont par groupes dans leurs salles de cours. Elles
-bavardent, sans se presser, sachant par habitude, que ces Messieurs
-s’attardent volontiers dans le cabinet de Mme Jules Ferron, qu’ils
-veulent tout d’abord saluer.
-
-Quelques élèves, toujours les mêmes, épient sur le palier les
-craquements de l’escalier d’honneur. Par hasard, elles se trouvent tous
-les matins sur le passage de ces Messieurs, heureuses d’un salut, fières
-d’une parole, triomphantes si l’un d’eux va jusqu’à leur tendre la main.
-
-Entre soi, cette petite comédie s’appelle «monter le quart».
-
-Désir et hardiesse ne vont pas plus loin: paraître l’élève favorite d’un
-professeur, est le rêve instinctif de toute Sèvrienne. Le jeu semble ne
-point déplaire à ceux qui redoutent, au milieu de tant de jeunesse,
-d’être les «vieux barbons».
-
-Si libéral que soit l’internat à Sèvres, il n’empêche point, que six
-jours sur sept, les professeurs sont les seuls hommes qui fréquentent
-l’École. Ils ont le prestige des Dieux, et il n’est pas jusqu’à Jean,
-garçon de chimie, et M. le dépensier, major de la valetaille, qui ne
-produisent sur les élèves une impression flatteuse.
-
-M. Criquet, gloire de la nouvelle Sorbonne, est de tous les professeurs
-celui qui a le mieux capté l’esprit des Sèvriennes.
-
-Elles lui savent gré d’être intellectuel et vigoureux, à côté du vieux
-Taillis dont l’âge n’a plus de sexe, de M. Lepeintre, l’éminent
-historien, qui s’illusionne, de d’Aveline qui se ménage, et de
-l’excellent Pâtre, qui s’offre toujours et ne se donne jamais.
-
-La première année est en émoi. Le cours d’aujourd’hui inaugure la série
-des leçons faites par les élèves, en présence de Mme Jules Ferron, de
-Mlle Vormèse et du professeur. Angèle Bléraud doit faire un exposé sur
-le Pôle, et ses compagnes, si M. Criquet le juge à propos, feront la
-critique de cette conférence.
-
-Elles attendent depuis dix minutes déjà, sous l’œil sévère de Mlle
-Lonjarrey, quand un accès de toux, rythmant des pas sonores, annonce
-l’arrivée de Mme Jules Ferron.
-
-On se lève, les chaises crient, la directrice s’installe; vite Amélie,
-la femme de chambre, glisse sous ses pieds une chaufferette. Victoire
-Nollet bat des paupières pour faire reluire ses yeux, Marguerite fait
-bouffer sa blouse, Berthe Passy s’affermit sur sa chaise, Angèle Bléraud
-tremble, mais Adrienne, très calme, toujours en beauté, tend l’arc joli
-de ses lèvres.
-
-D’un bond, le jeune et illustre maître est à la chaire, d’un saut il est
-en bas, disposant galamment les cartes, la gaule et le tableau noir.
-
---La parole est à Mlle Bléraud!
-
-Une grande fille maigre, étiolée, se lève, et avec une gêne visible
-marche vers la chaire; on la sent prête à pleurer. Elle a des yeux
-bizarres, où le regard luit comme un reflet de lune dans l’ombre froide
-d’un puits.
-
-C’est une poétesse qui chante, en prose décadente, la cruelle
-Marguerite, la méchante Jeanne. Amoureuse de ses deux compagnes,--ô
-souvenir de Sapho!--Angèle n’a, pour les séduire, ni force, ni grâce, ni
-figues mielleuses, ni flûte mariant l’heure qui passe à l’heure qui
-s’enfuit.
-
-Marguerite lui a fermé sa porte, et Jeanne, moqueuse, donne aux autres
-le baiser qu’elle lui refuse. Elle n’a aucune sympathie dans sa
-promotion.
-
-Assise dans cette chaire de maître d’école, faisant face à ses
-compagnes, à Mme Jules Ferron, Angèle Bléraud s’affole, le cerne étrange
-de ses yeux s’enfonce, comme deux stigmates, dans sa chair d’une pâleur
-morbide.
-
-Toute la salle tourbillonne autour de la chaire, elle voit des visages
-inconnus qui la menacent. C’est une torture inouïe, ces yeux fixant
-cette bouche muette, qui se refuse absolument à parler.
-
-Elle parle, elle a l’angoisse de ne pas reconnaître sa voix, d’entendre
-un autre «moi» gourmander le sien, se substituer à lui, et faire cette
-leçon, sans qu’elle ait, un instant, conscience de ce qui se passe au
-pied de la chaire.
-
-Le trac est chose commune, au début de ces conférences, qui se
-renouvellent à chaque cours. On s’en guérit à la longue, mais les
-timides et les nerveuses, comme Angèle Bléraud, jusqu’à leur sortie de
-l’école, subissent, sans pouvoir la dominer, la bête aux abois.
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
---Mesdemoiselles, commence Angèle Bléraud avec effort, le sujet de cette
-leçon est celui-ci: _Étude des caractères de la région polaire_.
-
-«J’ai lu tout ce qui a rapport à la question. Bien des hypothèses sont
-émises qui me paraissent toutes acceptables, étant séduisantes ou
-ingénieuses. Je n’ai pas qualité pour discuter leur valeur.
-
-»Je crois qu’en cette matière, il faut tout attendre, non de la théorie,
-mais de l’empirisme. Or le pôle, pour nous c’est l’Inconnu.
-
-»De même qu’avant le XVe siècle, les esprits chercheurs étaient fascinés
-par une Atlantide, de même aujourd’hui, dans une étude aussi
-problématique, faut-il faire place aux visions des poètes, aux récits
-des voyageurs...»
-
-Cet exorde visiblement ironique, puisqu’il annonce une leçon tout à fait
-en dehors de la Méthode Criquet, provoque un petit rire étouffé dans
-l’auditoire. L’oreille au guet, le sourcil froncé, le professeur
-griffonne quelques notes sur son carnet.
-
-Par phrases saccadées, brèves, avec des mots rares, Angèle continue sa
-leçon, la face tremblante, crucifiée sur le tableau noir.
-
-Elle évoque les visions blêmes, les grisailles du pôle, les apparitions
-étranges, démesurément grandies, l’angoisse des longs jours
-crépusculaires, l’éclatant réveil de la lumière qui flamboie sur les
-glaces, ouvre dans le ciel épuisé une large plaie, par où le soleil
-laisse couler son sang.
-
-Elle-même semble un fantôme revenu de là-bas, racontant une croisière de
-rêve, frissonnant à l’approche d’une banquise, qui glisse avec un bruit
-sourd, des froissements, des craquements formidables.
-
-Récit monotone, scandé comme une mélopée, dont les visions lointaines
-fuient et s’effacent sur la trame grise d’une leçon, toute poétique et
-sans rapport direct avec la géographie.
-
-Les Sèvriennes n’écrivent plus, M. Criquet, furieux, mordille sa
-moustache, le beau front de la directrice se durcit; Mlle Vormèse arrête
-ses yeux émus sur la détresse de son enfant.
-
-Un grand silence marque la fin de la leçon. Le professeur se lève, saute
-en chaire; avec une colère contenue, il exécute Angèle Bléraud.
-
-«Mesdemoiselles,
-
-»La leçon qu’on vient de faire ici, pour la première fois, me prouve
-qu’il est nécessaire de redire encore ce que doit être pour vous, pour
-vos élèves futures, la véritable géographie, science de la terre.
-
-»Non, non, ce n’est pas se battre contre des moulins à vent, que
-d’attaquer cette désastreuse Méthode, qui substitue une vaine
-description à l’étude rationnelle, à l’anatomie de la terre, si j’ose
-m’exprimer ainsi.
-
-»Laissons la poésie aux poètes, l’éloquence aux professeurs de
-rhétorique, soyons de bons géographes!
-
-»Il y a une beauté géographique, mais cette beauté est purement
-géométrique, car nous procédons ici par axiomes et par démonstrations.
-
-»Je m’explique:
-
-»Il n’y a de science que du général, a dit Aristote, or...
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-Et la leçon du maître continue, claire, passionnée, entraînante. Les
-Sèvriennes, suspendues à ses lèvres, boivent les paroles qui
-révolutionnent leurs habitudes d’esprit, ouvrant une voie nouvelle à la
-pensée. La géographie, enseignée par M. Criquet, n’est plus une affaire
-de mémoire. Aux faits, se mêle la recherche des causes géologiques,
-astronomiques, qui dominent les phénomènes terrestres.
-
-La géographie est une résultante des autres études, particulièrement de
-la philosophie et des sciences naturelles.
-
-Un peu irritée de la brusquerie du cher professeur, Berthe Passy maugrée
-à Marguerite, enthousiasmée par cette exposition si rationnelle:
-
---Qu’il aille donc enseigner sa méthode aux scientifiques, si pour le
-comprendre, il faut être astronome, physicien, naturaliste, géologue,
-marin, et avoir perpétuellement une alidade en poche!
-
-Sa réflexion se perd dans le tumulte de la sortie; la cloche sonne, Mme
-Jules Ferron radieuse se lève, félicitant le jeune maître de la
-puissance philosophique de son enseignement; les Sèvriennes, sans un mot
-pour leur compagne, filent en salle d’étude. Mlle Vormèse sourit à
-Angèle: ce sera mieux une autre fois, tandis que Berthe, prise de pitié,
-devant cet abandon, déjà féroce, entraîne Angèle Bléraud dans le parc,
-la console, et subitement amusée, oublie les larmes de la malheureuse,
-pour faire une de ses gambades familières.
-
---Regarde donc la belle Chantilly et Jeanne Viole là-bas, elles courent
-après d’Aveline, ma chère: les Saintes Femmes poursuivant Jésus!
-
-D’Aveline, un peu gêné, ne se retourna pas, et, pour cette fois, sous le
-feutre campé cavalièrement en arrière, on ne vit pas frémir _le dernier
-des Mohicans_!
-
-
-
-
-CHAPITRE VII
-
-JOURNAL DE MARGUERITE
-
-
-17 octobre 189 .
-
-Nous avons eu ce matin une belle conférence de M. Criquet; à propos
-d’une leçon ratée par cette pauvre Angèle Bléraud, il nous a fait
-l’exposé de sa méthode, avec une chaleur, une puissance, qui me
-transportent.
-
-Vive la géographie du géographe Criquet! Nous lâchons les anciens
-manuels, pour ne plus suivre que Vidal-Lablache, M. de Lapparent, et
-surtout Paul Criquet!
-
-Nous voilà débarrassées d’un fatras pédantesque, il ne s’agit plus que
-de raisonner juste. J’en suis.
-
-Nous n’avons pas été tendres pour Angèle; il est vrai que son
-obstination était, chez elle, un parti pris. Mais qui sait l’accueil
-réservé à chacune de nous? Moi, je suis très tourmentée par cette leçon
-à faire sur André Chénier: le sujet est délicat, où faut-il s’arrêter?
-Il y a dans les _Élégies_ des vers qui me troublent. Faut-il le dire?
-
-D’Aveline en sera froissé.
-
-Mais si je tais ce côté sensuel de l’œuvre de Chénier, ma leçon sera
-celle d’une petite fille. N’ai-je pas le droit, sans fausse pudeur,
-d’expliquer ma pensée et mes impressions? Tact, mesure... Que c’est
-difficile, mon Dieu!
-
-Ah! les beaux vers:
-
- Là tout aime, tout plaît, tout jouit, tout soupire...
- Là parmi les oiseaux, l’amour vient se poser.
- Là sous les antres frais habite le baiser...
-
-J’aime me dire à moi-même ces vers, le soir, avant de m’endormir. Ils me
-bercent, ils appellent les beaux songes.
-
-
-19 octobre.
-
-Victoire Nollet a horreur de la salle de réunion; au lieu de venir
-danser avec nous, elle préfère arpenter, cent fois de suite, le grand
-couloir glacial.
-
-C’est une heure charmante que celle qui nous réunit toutes dans une même
-salle.
-
-La pièce est nue, luisante de cire, avec quelques belles gravures, un
-piano, des meubles cannés, que le frotteur aligne soigneusement aux
-murs, et que les Sèvriennes éparpillent, chaque soir, en traîneaux sur
-la glace du parquet.
-
-Ce serait un parloir de couvent, s’il n’y régnait une gaieté folle. On
-rit, on chante, on danse, on cause. Les plus graves redeviennent enfants
-au contact des autres, car c’est l’oubli momentané du travail, des
-peines, des soucis de l’étude.
-
-On danse surtout par plaisir et par nécessité, pour que la digestion
-soit plus rapide, et pour suppléer à la chaleur imaginaire d’un
-calorifère asthmatique.
-
-Les «Troisième Année», suivant le code des préséances, organisent les
-sauteries, et mettent partout de l’entrain, en gentilles maîtresses de
-maison qui seraient un peu les petites mères des nouvelles.
-
-Quel spectacle! celles qui n’ont jamais eu le temps de marcher en
-cadence, tendent l’oreille et font leurs premiers pas. D’autres
-apprennent la bourrée, la polka du Languedoc, les branles poitevines,
-voire même le menuet. Et soudain, toutes ces jupes s’emmêlent et se
-démènent dans un quadrille furieux, où l’on piaffe, où l’on houspille
-ses voisines, accrochant une main, pinçant un bras, déchirant une robe,
-dans un vertige de tournoiement barbare.
-
-Un bien-être indicible paraît sur tous ces visages en sueur. C’est la
-détente nerveuse, l’usure brutale d’une fougue vite dépensée, qui
-renaîtra demain pour s’abattre à nouveau.
-
-Mlle Vormèse se mêle à nous volontiers; son esprit droit, sa tranquille
-bonté, donnent à ses moindres paroles un accent qui va droit au cœur.
-
-Une paix bienfaisante nous vient d’elle. C’est une protestante
-passionnée, mais tolérante; sa figure me fait songer aux _Saintes de
-Port-Royal_, qu’a peintes Philippe de Champagne: sur un front très
-bombé, de magnifiques cheveux noirs, aplatis sans coquetterie; des yeux
-qui vous cherchent, une bouche simple qui vous sourit.
-
-Je l’aime.
-
-Elle m’a embrassée parce que je lui montrais l’étrange aspect de notre
-École, à cette heure-là. L’avenue des Marronniers semble le pied
-gigantesque d’une croix d’ombre, qui s’enfonce dans la nuit; nos classes
-sont les bras, cette salle joyeuse est à la place du cœur. Tout paraît
-mort, la tête, les bras, les pieds; le cœur seul flamboie comme un cœur
-mystique, il est vivant de tout notre bonheur.
-
-Le symbole lui a plu, alors elle m’a dit ces paroles que je veux écrire
-ici: «Quand vous quitterez Sèvres, Marguerite, emportez un rayon de
-cette lumière; quel que soit votre sort, riez au passé, puisqu’ici vous
-aurez été heureuse.»
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-Le dernier quart d’heure est le plus amusant; il reste peu d’élèves à la
-salle de réunion: les bûcheuses sont retournées à leurs livres, les
-paresseuses à leurs lits. On se groupe, on débine les professeurs, on
-fait des chansons.
-
-En voici une, toute fraîche; l’auteur est une «seconde année», une bonne
-fille, Isabelle Marlotte.
-
-Elle se chante sur un air connu:
-
- Voici un émule de Platon
- La digue la digue digue
- La digue digue dong.
- Jérôme Pâtre est son doux nom
- La digue digue digue
- La digue digue dong.
- Il a toujours la bouche pleine
- D’une langue qu’il tire gentiment
- A chaque instant!
- A chaque instant
- Dans ses moments d’abandon
- La digue digue digue
- La digue digue dong
- Il appelle les choses par leur nom
- Digue digue digue
- Sur sa chaise il s’met à genoux,
- Ou bien tout d’bout,
- Ou bien tout d’bout.
-
-Et ça continue.
-
-Les anciennes, qui savourent mieux que nous les traits décochés,
-applaudissent au passage, les:
-
- Voilà le point, Mesdemoiselles!
-
-Au surplus, au fait, au fait, etc., qui sont les mots collants de
-Jérôme.--
-
-J’adore la valse, celle au rythme lent; j’aime la musique qui m’entraîne
-sur un mode mineur; j’aime les modulations vaines des retours en majeur,
-les notes grises, veloutées; alors d’invisibles caresses me ferment les
-yeux; tout mon corps s’abandonne au plaisir de suivre un rythme divin.
-
-Quelques Sèvriennes ont, quand elles dansent, la grâce des branches qui
-ploient et se relèvent sous le poids d’un oiseau. Renée Dolat, une
-ravissante Arlésienne, a des mouvements si harmonieux qu’on s’arrête
-pour l’admirer.
-
-Mais d’autres! celle-ci, une toupie hollandaise qui fait du sentiment.
-Celle-là, une corvette en détresse, et les Scientifiques valsent avec
-une élégance de fagots agités!
-
-Quelle partie de rire encore, quand on s’est aperçu que les rotondités
-d’Adrienne Chantilly n’étaient que rembourrage! Berthe, toujours elle,
-en dansant avec notre «cacique», lui a malicieusement piqué une aiguille
-au beau milieu de la hanche, et l’autre ne broncha pas!
-
-Un mot terrible de d’Aveline sur une ancienne, qui a trop de prétentions
-à la beauté mythologique:
-
-«Vénus, il est vrai, mais Vénus marine, car il lui reste encore un peu
-d’algues aux dents.»
-
-Fi le vilain.
-
-A huit heures et demie, tout le monde se retrouve à la porte de Mme
-Jules Ferron, pour le bonsoir. Subitement, ce coin de lumière et de vie
-meurt; l’ennui est roi de cette solitude.
-
-Même en plein jour, ce long corridor est un triste promenoir de nonnes.
-Des murs lavés à la chaux, à terre des briques trop rouges, des fenêtres
-qui prennent la clarté au fond des douves. Quand la lune est haute, elle
-perce la crête des arbres, et par un soupirail, éclaire ce couloir d’une
-lumière glacée, jetant sur le mur d’ombre la silhouette blanche d’un
-porche de tombeau.
-
-Est-ce que la Pompadour, qui vécut ici même, rêva de pénitences
-nocturnes, en cilice, pieds nus, dans ce cloître presque souterrain?
-
-Les bruits s’y éteignent, pour ne laisser sourdre que la plainte du jet
-d’eau, qui se lamente, qui se lamente, sans écho.
-
-Deux ombres enlacées passent... un bec de gaz vacille et s’éteint. Mon
-cœur frissonne, je me sauve.
-
-
-20 octobre.
-
-On dit que Mlle Lonjarrey, hier, en faisant sa ronde de nuit, a trouvé
-Angèle Bléraud évanouie au pied d’une porte, qu’elle déchirait de ses
-doigts crispés.
-
-
-
-
-CHAPITRE VIII
-
-LE BONSOIR
-
-
-La porte de la bibliothèque s’ouvrit brusquement, et du dehors une voix
-jeta:
-
---Mesdemoiselles, il n’y a pas de bonsoir aujourd’hui!
-
-Les têtes se relevèrent, un instant détournées des livres, et la dame au
-profil chevalin, satisfaite de son petit effet, se pencha, fouillant la
-salle d’un regard autoritaire, méfiant, et sans bruit, encore aux
-écoutes, referma la porte.
-
-Un bruissement, un rire de petites feuilles passe sur toutes les lèvres;
-un chuchotis éveille les hautes vitrines Louis XV, blanches volières où
-les livres, oiseaux captifs, dorment d’un sommeil fécond; et les glaces,
-amies coquettes, reflètent le long des tables tous les visages égayés.
-Quelques mains se frottent, satisfaites; des chaises remuent, un souffle
-soulève les fiches et les rabat aussitôt.
-
---Corvée de moins, et temps de gagné, lance Victoire Nollet, du plus
-loin de son escabelle.
-
-Toute la bibliothèque approuve; les têtes se replongent dans les atlas,
-sur les fiches cataloguées. On n’entend déjà plus que le crépitement du
-gaz qui flambe, sous les abat-jour verts.
-
-Le bonsoir est tellement incrusté dans la vie journalière de l’École,
-que le supprimer une seule fois est un événement. Rien n’oblige les
-Sèvriennes à venir saluer Mme Jules Ferron, mais l’oublier est une
-inconvenance.
-
-Le bonsoir est plus qu’un témoignage de respectueuse politesse, c’est
-une sorte de revue familière, d’examen de conscience à deux. C’est
-l’occasion offerte aux élèves, de parler avec confiance à leur
-Directrice, de s’ouvrir librement à elle.
-
-Mais c’est aussi l’hommage, sorte de baise-main modernisé, que l’École
-tient à rendre à la grande veuve.
-
-Pour laisser à cette visite son caractère intime, Mme Jules Ferron
-reçoit les Sèvriennes dans son petit cabinet, en bas, près du couloir si
-triste où le jet d’eau lointain pleure.
-
-La porte étroite qui ferme les appartements de la Directrice, donne sur
-un palier à rampe de fer. Les Sèvriennes attendent là, debout, pressées,
-emboîtées, faisant queue tous les soirs, comme au théâtre un jour de
-prix réduits.
-
-On bavarde (à Sèvres, trois élèves dans un coin, voilà un salonnet où
-l’on cause). On s’interroge sur le travail de la journée, sur les
-conférences du lendemain, les sorties du dimanche; celles-ci écoutent,
-celles-là songeuses rêvent, se regardent, la tête posée sur une épaule
-câline.
-
-Victoire Nollet apporte son lexique allemand et, les yeux clos, répète
-les cinquante mots qu’elle doit savoir avant de se coucher.
-
-Petit à petit le silence s’anime, les jambes piétinent, les voix
-montent, les colloques troublent la dernière méditation de l’illustre
-veuve; un hum! hum! vigoureux, de l’autre côté de la porte, suffit à
-rappeler tout ce petit monde impatient aux convenances.
-
---Renée, je vous assure qu’il est la demie, frappez, on gèle ici.
-
-Renée Diolat, l’élégante Sèvrienne de troisième année, ouvre volontiers
-le bonsoir. Vite un coup de peigne pour lisser les cheveux, en un tour
-de main elle a rajusté sa toilette, relevé ses bagues le long des doigts
-fins.
-
---Toc, toc.
-
-Pas de réponse.
-
---Allons frappe plus fort, Renée, si elle lit Sénèque, elle ne t’a pas
-entendue, murmure une Scientifique irritée de l’attente qu’on lui
-impose.
-
---Toc, toc, toc.
-
-Même silence.
-
-Renée se retire furieuse.
-
---Vous voyez bien qu’il n’est pas huit heures et demie, puisque Mme
-Ferron ne répond pas.
-
-Deux minutes, trois minutes passent lentement. Enfin, comme une fleur
-qui tombe, à petit bruit, d’une robe froissée, la demie se détache de
-l’horloge.
-
---Entrez, répond enfin une voix sèche au troisième toc-toc.
-
-A pas menus, les Sèvriennes s’avancent, l’une derrière l’autre; chacune
-s’incline, souhaite le bonsoir à Mme Jules Ferron, et reçoit d’elle une
-poignée de main.
-
-Suivant son humeur, un sourire, une parole gracieuse accompagne la
-réponse uniforme:
-
---Bonsoir, mon enfant, dit d’une voix lente, avec une prononciation
-auvergnate.
-
-Les jours moroses, où les ennuis de la maison se dérobent sous un masque
-glacial, la main retombe; un bonsoir indifférent surprend et gêne les
-élèves. Chacune se demande: qu’y a-t-il? pourquoi cette froideur?
-Avons-nous démérité?
-
-Et les rires s’éteignent, car ce que les Sèvriennes redoutent le plus,
-c’est la mésestime de Mme Jules Ferron.
-
-D’autres fois, un rayonnement adoucit les traits un peu tendus de cette
-figure sévère; le sourire, les yeux clairs, le geste captivent. On
-dirait la transfiguration d’une abbesse au sortir de la communion.
-
-Ces jours-là, le petit cabinet de travail s’illumine. Dans la pénombre,
-on la voit entourée des livres dont elle vit: les Stoïciens, Montaigne,
-Corneille, les œuvres de Jules Ferron. Les papiers débordent sur les
-tables; partout des portraits de son illustre époux: médaillons de
-bronze, bustes de marbre, eaux-fortes, tableaux, photographies intimes,
-lui assis, elle debout, la main dans la main.
-
-Ce cabinet est le refuge consacré à la gloire du grand homme; sa veuve
-assise au fond d’une vieille bergère, entretient, au milieu de ces
-reliques, un culte fidèle.
-
-La lampe luit sur les cheveux argentés, agrafés négligemment au sommet
-de la tête; les yeux ont la fraîcheur des yeux d’une toute jeune femme,
-et la main grassouillette serre tendrement la main qu’elle a prise.
-
---Aujourd’hui, c’est jour de confession; bien, je repasserai, fait
-Victoire qui n’aime pas les longs arrêts sur le palier. Quatre à quatre,
-elle reprend le chemin de la bibliothèque, où tout Reclus l’attend.
-Charitablement elle avertit là-haut les bûcheuses que le bonsoir durera
-une heure.
-
-Ce jour-là, Mme Jules Ferron, qu’une surprenante mémoire familiarise
-avec chaque élève, s’intéresse à tout.
-
---Vous allez bien mon enfant? dit-elle à Marguerite Triel, un peu
-effarouchée de cette gentillesse, est-ce que vous pleurez encore, petite
-fille?
-
---Non madame, répond Marguerite respectueuse, je me suis vite faite à ma
-nouvelle vie qui me plaît beaucoup.
-
---Tant mieux, mon enfant, continuez à bien travailler, vos professeurs
-pensent du bien de vous... N’avez-vous pas une amie, qui se présentait
-aussi à l’École, que fait-elle?
-
---Charlotte se prépare pour l’année prochaine, madame, elle sera reçue,
-fait Marguerite avec élan; un froncement de sourcils lui rappelle que
-Mme Jules Ferron l’interroge, mais ne souhaite pas de confidence.
-J’espère que mon amie sera reçue, reprend-elle, Charlotte travaille,
-elle est si intelligente.
-
---A-t-elle ses parents?
-
---Non madame, mon amie est orpheline, mais elle est fiancée.
-
---Ah! vraiment, fait déjà curieuse, la vieille Mme Ferron; qui doit-elle
-épouser?
-
---Un artiste, madame.
-
---Vous aimez beaucoup cette jeune fille, Marguerite?
-
---Charlotte est ma sœur, madame.
-
---Bonsoir, mon enfant.
-
-La main se fait très douce, mais serre vainement celle de Marguerite
-Triel; ni la main, ni le cœur, ne répondent à cet appel tardif et
-peut-être passager.
-
-A peine sortie, une autre la remplace; une autre vient ensuite; à
-chacune, Mme Jules Ferron ce soir-là, dit un mot gracieux, mais quand
-arrive le tour d’Adrienne Chantilly, qui lui fait une révérence de cour:
-
---Vous avez fait une bonne leçon, mon enfant, mais ce n’est pas assez
-personnel. Lisez un peu moins, pensez davantage, ne croyez pas que la
-forme sauve tout. Ici il vous faut songer non pas à vous-même, mais aux
-élèves que vous aurez... et puis, ne vous parfumez plus, comme vous le
-faites, vous incommodez vos professeurs.
-
-Adrienne froissée se retire. Hortense, arrive, salue gauchement.
-
---Vous avez trop de correspondance, mon enfant, c’est du temps perdu; je
-vois sans cesse des lettres qui vous arrivent de Carpentras, vous êtes à
-l’École pour préparer votre avenir de professeur, ne le compromettez
-pas... et comme Hortense, très rouge, ne se retire point:
-
---Vous avez quelque chose à me demander?
-
---Oui madame (hésitant, et baissant les yeux sous le regard dur qui la
-pénètre). Voulez-vous me permettre d’aller demain jeudi à Paris?
-
---Encore pour aller au Bon-Marché! déjà Mme Ferron s’apprête à refuser
-net, quand Hortense saisit au vol un mensonge.
-
---Non, madame, pour aller voir le dentiste.
-
---Allez, fait la directrice, très indulgente aux maux de dents.
-
-Les Sèvriennes continuent à défiler dans le petit cabinet; selon les
-mines, radieuses ou humiliées, on devine que chacune emporte son paquet.
-
-Presque la dernière, arrive tout essoufflée Berthe Passy. Elle s’excuse
-de n’être pas venue la veille, ayant oublié l’heure du bonsoir, au
-milieu d’une lecture philosophique.
-
-Mme Jules Ferron sourit.
-
---Vous avez une conférence à faire pour M. Pâtre, Berthe?
-
---Oui, madame, je ne sais pas manier l’abstraction, le langage
-philosophique m’embrouille.
-
---Voyons un peu ce qui vous embarrasse?
-
---Tout mon sujet, madame!
-
---Allons, allons, grande enfant, venez demain dans mon cabinet, nous en
-reparlerons; et conquise par la sincérité si brusque de cette nouvelle
-Sèvrienne, Mme Jules Ferron s’abandonna jusqu’à l’embrasser.
-
-Angèle Bléraud entre; les yeux se durcissent.
-
---Vous êtes sur la liste du docteur, mademoiselle; demain, s’il
-l’approuve, l’infirmière vous donnera des douches et vous prendrez tous
-les soirs du bromure.
-
-Effarée, la malheureuse sort; d’autres passent: la main glisse du même
-mouvement lent par-dessus le bureau, tandis que le reste du corps
-s’immobilise dans l’ombre de la bergère.
-
-Puis, c’est fini. La porte doucement se ferme. Les bruits de pas
-s’éloignent, s’éteignent dans le couloir solitaire.
-
-Mme Jules Ferron est seule.
-
-Les yeux sur un Marc-Aurèle, peut-être songe-t-elle à sa mission:
-N’est-elle pas là pour aider ces jeunes filles à l’apprentissage de la
-vie? Ne doit-elle pas faire appel sans cesse à leur raison, donner à
-leur caractère l’empreinte énergique qui leur manque? Quel germe couve
-dans cette terre trop hâtivement remuée? Quelles femmes l’enseignement
-viril de Sèvres fera-t-il de ces enfants?
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-Les élèves, encore sous l’impression de cet accueil, se demandent en
-reprenant leurs livres à la page commencée:
-
---Que lui a-t-on fait, pour que nous ne puissions, sans mentir,
-l’appeler: la Meilleure, notre Mère.
-
-
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-CHAPITRE IX
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-SOIRÉE PHILOSOPHIQUE
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-_Mlle Berthe Passy à M. Jules Passy, homme de lettres, Montmartre._
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-«28 octobre 189 .
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-»Mon vieux Jules,
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-»Dimanche tu mangeras sans ta Pépette la popote de Rosalie. Impossible
-de quitter ma turne: je ponds, je ponds, je ponds!
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-»J’aurai fini mardi. Ce sera douloureux, mais réussi. Crois-tu que
-l’excellent Pâtre m’a donné en leçon de philo: _De l’Éducation de la
-Raison_.
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-»_Éducation de la Raison_, à moi! comme si j’avais l’âge où l’on parle
-de ces choses-là!
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-»Je vais, je viens, j’interroge toute l’École. Mon expérience est nulle
-en la matière. As-tu jamais songé à faire l’éducation de ma raison? Dis,
-dis!
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-»Il est vrai que mon paternel ne ressemble guère à celui de Victoire, un
-pédagogue qui avait inventé une méthode raisonnée, vers 1848, pour faire
-faire pipi à ses chats dans une assiette. Aussi, quelle fille
-prodigieuse il a dressée! Crois-tu qu’elle porte dans sa poche un petit
-rollet, où tout son temps est détaillé par quart d’heure, sans oublier
-ce qui est pour elle, paraît-il, le quart d’heure de Rabelais!
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-»Dans sa chambre, elle a piqué au mur deux papiers couverts de jambages,
-qui montent et qui descendent.
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-»Devine ce que c’est!
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-»Cherche pas, va. Jamais tu ne croiras qu’une fille de vingt ans n’a
-d’autre baromètre que celui-là.
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-»C’est une statistique comparée des forces cérébrales, chez ceux qui
-travaillent le dimanche, et chez ceux qui ne font rien.
-
-ȃpatant, hein!
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-»Dire que toi et moi, nous nous sommes aventurés dans la vie, comme sur
-une corde tendue, le cœur d’une main, l’esprit dans l’autre, et le
-balancier par terre!
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-»Je le ramasse et je recommence.
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-»Vois-tu, mon vieux, la Reine de ce pays-ci est une dame à longue toge,
-et à bonnet carré: _Ergo_.
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-»Qui n’a point l’esprit philosophique, pour elle est une sotte.
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-»Qui n’a point de principes philosophiques, est une mécréante.
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-»Qui n’a point de vocation philosophique, est une ratée.
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-»Maintenant que je le sais, je rattrape la Dame et vais porter sa queue.
-Lui faisant la cour, je gagnerai ses faveurs à coups d’abstraction, de
-généralisation, d’induction, de déduction, de dé-mons-tra-tion!
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-»Pour être des Batignolles, on en vaut bien une autre. Elle m’a
-embrassée en cachette: C.Q.F.D.
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-»La maladie est dans l’air, tu le vois, et se gagne en quatre semaines.
-Mais pour charrier tant de globules philosophiques, le sang de l’École
-n’est pas corrompu. Nous n’avons pas de «Sujets» comme nos voisines des
-Roses, pas la plus petite crise mystique.
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-»Tandis que là-bas, les visions, les tête à tête avec Jésus se
-multiplient. Après une nuit de Pascal, leurs yeux s’ouvrent à la vérité,
-et bon nombre de catholiques deviennent de farouches protestantes. On
-les voit même porter en amulettes les articles de foi du directeur de la
-maison.
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-»Que ferais-tu à sa place?
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-»Lui, naïf, les appelle: «Mes sœurs en J.-C.» et leur réserve de bons
-petits postes aux sorties de fin d’année.
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-»Ce prosélytisme est une rouerie qui nous amuse. Mais ici le zèle ne va
-pas plus loin que de se morfondre, sous un air enjoué, aux soirées
-philosophiques du mercredi.
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-»J’y fus hier.
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-»Je t’en supplie, fais provision de chaussettes à raccommoder. Avec mes
-bas, je pourrai tirer ces deux heures de glose sur Épicure, Socrate, les
-Stoïciens, Stuart Mill, Jean-Paul, Jean-Jacques et tous ceux qui, depuis
-3000 ans, croient avoir épousé la Vérité.
-
-»On est là trente autour de la table, dans la salle à manger de «la
-Veuve!» Tu sais qu’entre nous, ce petit mot exprime toute sa grandeur.
-Les unes apportent du travail, les autres n’apportent rien, les plus
-fines pioncent dans les coins.
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-»J’étais au premier rang pour voir, pour être vue. Pas moyen de
-chatouiller, de pincer, de faire rire tout le monde, de bâiller en
-arpège, son œil était sur moi, et sans cesse.
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-»Que penchez-vous, Berthe, de chette définichion? Êtes-vous de l’âvis
-d’Emerchon?
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-»Moi, je répondais tout de go. Mais j’ai remarqué que les plus
-intelligentes disent souvent des niaiseries, pour ne pas se
-compromettre. Les Scientifiques parlent du bout des dents; elles
-n’entendent que Darwin. Les autres, graines de Bélise, affectent le
-mépris de la Beauté, et repoussent, ô comme un fromage qui sent, le
-mariage des musiciens célestes.
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-»Thérésa, qui n’a peur de rien, a mis en branle tout le midi. Hortense,
-si on l’avait laissé faire, à propos de tout, aurait cité l’amour
-d’Ugène pour son Hortense, et la passion d’Hortense pour Ugène. J’avais
-beau lui faire le pied, elle n’en voulait pas démordre!...
-
-»Quand c’est Socrate qu’on lit, on pleure. Ce sera le tour de tes
-chaussettes; tu verras, pas un sou d’oublié. Mais tu sais, le jour où on
-lit la jalousie, dans La Rochefoucauld, j’y vas les mains dans mes
-poches, et je parle.
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-»C’est renversant, mais ici, on cause de ces choses-là comme si on
-revenait de Cythère. O que je regrette le huis clos de ces entretiens!
-Ça manque d’hommes, et vois-tu, la philosophie entre femmes, c’est
-gentil, mais c’est comme en amour, il y manque quelque chose.
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-»Je ne donnerais pas ma soirée pour un fauteuil à tes Guignols: en
-sortant, j’ai vu le meuble le plus cocasse que tu puisses imaginer;
-c’est la bergère où l’illustre Veuve se repose.
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-»Sûrement, c’est un cadeau qu’a reçu Jules Ferron sur ses vieux jours;
-mais ça a l’air d’une farce. Imagine-toi, au milieu du siège, brodés au
-petit point, un jeu de dés, un pot à tabac, des cartes, une pipe, une
-boîte d’allumettes avec ces mots rouge-sang, placés juste à la chute...
-des reins: Feu!
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-»Le fou rire m’a prise, j’ai cru que je ne retrouverais jamais ma
-chambre. Je me roulais en zig-zag dans le couloir, secouant les
-portes.--Feu! feu: c’était un hoquet, des larmes, feu, feu. J’avais les
-côtes étranglées. J’ai fini par tomber par terre, les autres, autour de
-moi, riaient encore à se pâmer.
-
-»Nous avons fait scandale, et la chemise de nuit de Mlle Lonjarrey nous
-a poursuivies de récriminations jusqu’au matin.
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-»On devrait léguer ce fauteuil de valétudinaire en détresse à la Comédie
-française. Il remplacerait les chaises percées de Molière.
-
-»Ah! mon petit Jules, c’est toi le vrai philosophe, puisque tu as nourri
-la joie dans mon cœur, et semé le rire sur mes lèvres frondeuses.
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-»Une patte à Friquette, un salut au cordon bleu, un bécot pour toi de
-
-»Ta gamine,
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-»PÉPETTE.»
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-CHAPITRE X
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-JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL
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-1er novembre.
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-Je ne quitterai pas l’École pendant ces deux jours de congé. Charlotte
-est souffrante, ma vieille cousine est encore à Orléans; que ferais-je
-seule dans Paris? J’ai un peu peur de ces sorties, je suis gênée d’un
-regard, surtout de ces regards qu’on rencontre le soir et qui vous
-déshabillent. Il m’est odieux d’être suivie, je perds la tête, je me
-sauve.
-
-Je resterai dans ma chambrette, à coudre mes mousselines, qui égaieront
-ces fenêtres; à piquer quelques photographies de musée ici et là.
-
-Je ne m’ennuyerai certes pas, j’ai mon journal, mon André Chénier, et
-ces pages, si drôlement écrites, que Berthe Passy m’a apportées ce
-matin.
-
-Elle s’amuse à faire des portraits, et sa plume campe ses personnages en
-vrais types de comédie mais il faut la voir, quand elle lit ce qu’elle
-vient d’écrire. Toute sa figure est en mouvement; les yeux noirs
-pétillent; le nez, très François Ier, s’allonge encore, la bouche
-accentue l’impertinence ou la gauloiserie du trait. C’est là un masque
-d’une mobilité si expressive, qu’à la regarder, on croit voir les
-personnages mêmes qu’elle peint.
-
---Voici le premier, qui est frappant.
-
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-_Mlle Lonjarrey_
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-Des pantoufles discrètes, feutrées, glissant de porte en porte,
-entraînent, sans aucun bruit, l’ombre écouteuse de Mlle Lonjarrey, qui,
-du petit coup sec d’un doigt osseux, viole l’entrée de nos chambres,
-sans s’émouvoir d’un pantalon qui tombe, d’une chemise qu’on enlève.
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-Par le profil, Mlle Lonjarrey descend du grand Condé; mais la fortune
-n’a point souri à son auguste ressemblance!
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-Mlle Lonjarrey cumule, à l’École de Sèvres, les fonctions de gardien de
-la paix, et de truchement entre les élèves et l’administration.
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-Le code en main, elle surveille, censure, dresse un rapport, avec un
-zèle, un sérieux, une bonne foi, qui mériteraient ailleurs quelque
-gratification. Mais par une étrange infirmité de l’esprit, chez elle,
-les idées s’embourbent; au milieu d’un discours, la roue s’enraie et ne
-tourne plus.
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-Dans cette retraite de l’intelligence, Mlle Lonjarrey rend les services
-de l’Invalide à la tête de bois. Cependant, elle a conscience de la
-hauteur de ses fonctions. «Nous avons résolu», dit-elle, et ce _nous_
-est une politesse à l’adresse de Mme Jules Ferron.
-
-Mlle Lonjarrey, très classique par la forme de son visage, tient encore
-du grand siècle le respect du maître. Sèvres est une cour, Mme Jules
-Ferron en est la Reine: il importe, pour bien vivre, de plaire à son
-souverain.
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-Dès l’aube, elle hume et prend le vent; si elle caresse ou aboie, on
-sait en quelle estime le maître vous a.
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-D’humeur gaie, cette longue et maigre dame, en son profil chevalin, aime
-à fouiller les petits secrets, et à donner quelques avertissements.
-C’est un phonographe qui enregistre, par intermittence, de belles et
-graves paroles; sa mémoire sème, à tort et à travers, des axiomes
-philosophiques, qui sont pour elle autant de règles de vigilance, et
-pour les Sèvriennes autant de prétextes à rire.
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-Car cette brave Lonjarrey est une si bonne fille! dans le particulier,
-elle adore le militaire,--chacun sait ça--et ne dédaigne point, en son
-honneur, de vider à tout coup son petit verre de «Calvados». Elle a le
-gosier sec, ou pour tout dire, sa vraie philosophie tient, tout entière,
-dans cette larme odorante qu’elle échauffe entre ses doigts osseux, et
-qu’elle sirote goutte à goutte.
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-Et par petites gouttes, elle en a tant bu! et de tant de sortes! qu’il
-s’exhale d’elle un parfum de cerises, de pommes, de prunes, d’oranges,
-de raisins distillés. Son cabinet ne fleure plus l’odeur des roses, qui
-se pâmaient entre les seins de la Pompadour, alors que penchée sur une
-carte d’Europe, son épingle d’or piquait les victoires de Louis le
-Bien-aimé!
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-De respirer, là-haut, ces fumets qui les grisent, les petits amours
-titubent en trottinant sur la corniche, et tout autour de la Cantinière
-pompette, cul par-dessus tête, effrontément se roulent!
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-_Monsieur le Dépensier_
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-Mossieu le Dépensier a la barbe et le port d’un Sultan qui, pour jouer
-la comédie, porte tablier bleu en son harem!
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-Cognant, jurant, sonnant, voilà le roi de notre valetaille: les
-chambrières lui font la barbe, les mitrons en émoi, redoutent ses
-colères d’Agamemnon, porteur de lardoire. Les Sèvriennes affamées
-sourient au rogne-portion qui, pour un œil vif, donne 4 bûchettes, et le
-plus gros rosbeef à la plus gentillette!
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-_L’Infirmière_
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-Une grande chatte maigre, au sourire fin, aux cheveux rares, nourrie aux
-lettres contemporaines, frottée à tous les poulaillers de théâtre,
-ayant, au bout de sa lorgnette, le nez des actrices célèbres, la
-plastique des cabotins en vogue, et dans sa tête les ritournelles de
-tous les opéras.
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-La plus originale des infirmières! connaissant Aristophane, et parlant
-Esthétique, avec la science comparée d’une femme qui en douche 20 autres
-chaque matin.
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-On aime ses tisanes, d’un goût relevé, parfois équivoque. C’est la
-gazette de Hollande, qu’on lit entre deux portes, pendant que thé, café,
-ou chocolat--ô drogues exquises!--chantonnent sur le gaz aux frais du
-Gouvernement.
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-_Concierges_
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-Philémon et Baucis à la porte du Temple.
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-Ils vieillissent là, modestes, tranquilles, attendant la maladie et la
-mort.
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-Au seuil de l’extrême vieillesse, peut-être une indulgente philosophie
-leur fait-elle croire qu’une bergerie heureuse est une bergerie mal
-gardée.
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-Silencieux dans leur loge, ils laissent faire, ils laissent passer,
-ayant acquis par là des droits à l’ingratitude humaine!
-
---Avez-vous encore vos parents? demandait-on à leur fils potache quelque
-part.
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---Oui, madame, mon père est Fonctionnaire à l’École de Sèvres.
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-Est-ce tapé! j’aime ce tour d’esprit railleur et si vivant; on la croit
-méchante! Que non, Berthe a un cœur qu’on ne soupçonne pas; chez elle
-tout est de primesaut. Sa verve, c’est l’éclat brutal, mais franc, d’une
-sève généreuse. Sa droiture est inexorable devant toutes les petites
-hypocrisies qu’on découvre peu à peu autour de soi.
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-
-5 heures soir.
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-La maison est silencieuse, l’âme de ces vieux murs, de ces ronces, de
-ces arbres, s’est envolée ce matin. Les cloches sonnent tristement,
-lentement; personne à qui parler de ses morts. Ils sont là pourtant,
-auprès de moi, les chers disparus, je sens leurs yeux sur moi; embrasser
-ma mère, ô comme je voudrais embrasser maman...
-
-La corde a chanté sous mon doigt, très grave; le jet d’eau s’est tu,
-pris de langueur; la nuit tombe: ô triste jour de Toussaint... mon âme
-écoute leur âme.
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-2 novembre, jour des morts.
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-J’ai travaillé tout aujourd’hui, à ma leçon sur André Chénier, pour ne
-pas céder à cette tristesse morbide qui m’anéantit. La pensée de la mort
-m’épouvante, je la fuis; je n’ai sur terre aucun refuge où mon âme
-puisse se blottir.
-
-Être seule ainsi, toute la vie! Il y a des jours comme celui-ci, où je
-voudrais n’être plus.
-
---Va, retourne à tes livres, pauvre petite.
-
-J’ai lu toute l’œuvre d’André Chénier; j’en emporte une impression
-confuse, ardente, troublante surtout. Ce qui m’a le plus intéressée
-(faut-il l’avouer sans rougir) ce sont ces vers d’amour, écrits avec
-l’ardeur d’un sang enfiévré; ce sont des mots qui ont un parfum, des
-mots qui ont la puissance d’une caresse, des mots qui me brûlent, et que
-pourtant, je ne comprends pas toujours.
-
- Tout mon sang est amour, dit-il.
- L’amour seul dans mon âme a créé le génie.
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-Quelle surprise! je découvre là un poète inconnu, moins pur, moins
-empoignant que celui de _la Jeune captive_, mais un poète amoureux, qui
-sous les grands bois, au bord des fontaines, réveille les nymphes
-endormies.
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-Camille, ô voluptueuse Camille, «cette voix qui séduit, qui pénètre, qui
-touche», sa voix chante encore les beaux vers qui te suppliaient.
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-Je les lis tout haut, et puis je me tais, comme si je faisais quelque
-chose de mal.
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-3 novembre.
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-Je suis à la torture: que dire d’André Chénier, s’il faut ignorer cette
-partie de son œuvre, qui à mon sens, vaut bien les Idylles de Théocrite
-et certaines pages de Virgile.
-
-Si j’allais consulter Mlle Vormèse... j’y vais.
-
-Mlle Vormèse a prononcé ce vilain mot de «poésie érotique». Cela suffit
-pour éclairer mon ignorance et m’interdire toute allusion à ces vers.
-
-Allons sagement, classons les fiches que j’ai tirées de Sainte-Beuve, de
-Jules Lemaître, de Faguet, et cuisinons une belle petite conférence pour
-jeunes filles, sur le Chénier des _Iambes_ et des _Idylles_, sans même
-leur dire, que l’homme qui écrivit ces vers était beau comme un Dieu.
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-4 novembre.
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-Mon plan est arrêté, Mlle Vormèse l’approuve, je suis tranquille.
-J’étudierai, devant mes compagnes, l’âme antique et l’âme moderne dans
-l’œuvre de Chénier; j’essayerai de leur montrer la divine poésie des
-anciens, ressuscitée par cette imagination d’artiste, et la poésie
-contemporaine née, chez lui, de la sincérité de sa douleur.
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-
-5 novembre.
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-Je viens d’aller faire ma leçon aux arbres du parc. L’air était si doux,
-que sous les feuillages blonds, près de l’herbe fraîche encore, on se
-serait cru au printemps. Mon plan bien en tête, j’ai improvisé. Les
-paroles, les images surtout, naissaient à chaque pas.
-
-La marche rythme ma pensée, je suis toute surprise de parler ainsi sans
-embarras; quand un mot s’obstine à ne pas venir, je n’ai qu’à regarder
-les feuilles, à m’avancer plus loin sous le bosquet, en cherchant, et le
-mot, le mot cher à d’Aveline, est là sur mon chemin.
-
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-5 novembre, 8 heures matin.
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-Je n’ai pas dormi de la nuit. Je suis nerveuse, hors de moi. Si j’allais
-manquer ma leçon, être au-dessous de l’opinion qu’après mon examen
-d’Aveline s’est faite de moi. J’ai le trac.
-
-Mentalement j’offre une rose aux deux saints que j’aime.
-
-Vite, notons les pages à lire. La cloche sonne, je vois d’Aveline qui
-cause avec Isabelle Marlotte. Mon Dieu que j’ai peur.
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-Même jour, midi.
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-Joie, joie. Il a été content, il m’a dit que c’était bien, il a loué mon
-tact, l’ingéniosité du plan, la pureté et la simplicité de la parole. Je
-suis ravie, brave d’Aveline, va, si tu savais quelle force me rendent
-tes éloges, comme je suis prête à me donner plus encore à l’étude!
-
-Je l’aime, cet homme. Tout de suite une grande paix est entrée en moi;
-les yeux de Mlle Vormèse m’ont souri, et je me suis sentie en communion
-de pensée avec lui, avec mes compagnes.
-
-Mme Jules Ferron a daigné, en passant, me sourire: quel éloge!
-
-Inoubliable jour que celui de ma première leçon de littérature à l’École
-de Sèvres.
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-CHAPITRE XI
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-L’AME DE L’ÉCOLE
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-Toute la «première année» se trouvait réunie, ce jeudi-là, dans la
-chambre un peu austère de Mlle Vormèse, répétitrice à l’École de Sèvres.
-Auprès du lit en bois noir, drapé de cretonne sombre, un portrait de Mme
-Jules Ferron; au mur la _Cène_ de Vinci; sur une table volante, auprès
-d’un buste d’enfant de Donatello, l’_Imitation de J.-C._ C’est plutôt la
-cellule d’une diaconesse protestante, que la chambre où vit, repose,
-travaille, une femme belle, aimée, jeune encore.
-
-«Je vous ai réunies chez moi, mes chères petites, dit Mlle Vormèse, en
-refermant sur Adrienne Chantilly la porte de sa chambre, pour donner à
-notre entretien plus d’intimité.
-
-»Oubliez un instant que je suis votre répétitrice; ne voyez en moi
-qu’une amie, qui veut vous parler, au milieu de ces choses familières,
-de ce que nous aimons toutes: de notre chère École.
-
-»Nous ne sommes plus des inconnues les unes pour les autres.--J’ai suivi
-vos examens, je vous retrouve aux cours, à nos répétitions.
-Quelques-unes ont eu confiance en moi et sont venues me demander
-conseil. Je crois donc vous connaître à peu près, et je tiens à vous
-assurer que pendant vos trois années de Sèvres, vous me trouverez
-toujours prête à vous aider, à vous soutenir, comme une sœur aînée doit
-le faire pour ses cadettes.»
-
-Un murmure affectueux remercia Mlle Vormèse, qui la tête appuyée au
-creux de la main, songeuse, semblait chercher dans son passé une leçon
-pour l’avenir.
-
-«Vous arrivez très jeunes à l’école, continua-t-elle, vos anciennes ne
-vous ressemblaient pas. Nous sommes entrées ici déjà mûries par la vie,
-et considérant notre stage comme un abri calme et laborieux. Nous y
-avons oublié les premiers chagrins, les défaillances dans la lutte. En
-nous séparant, nous emportions le mystérieux viatique, qui est l’amour
-absolu du Devoir.
-
-»L’École sera-t-elle pour vous ce refuge propice, où l’on prend
-conscience de soi-même, où se fera la transfiguration de vos âmes?...
-(D’un accent convaincu.) Je l’espère.
-
-»Votre grande jeunesse, et vos rapides succès, vous ont laissé
-l’illusion d’être encore au Lycée, (rieuse) un lycée select, le premier
-lycée de France, si vous voulez. En bonnes élèves, vous avez bûché vos
-manuels, dévoré les catalogues de la Bibliothèque, et tout de suite,
-votre programme d’études et de lectures a pris des proportions
-encyclopédiques.
-
-»Je vous ai laissé aller.
-
-»Au bout d’un mois, quelques-unes ont bronché, s’apercevant que leurs
-professeurs exigeaient autre chose qu’une érudition de dictionnaire, et
-qu’ils se montraient plus sensibles aux traits spontanés, aux réflexions
-personnelles, qu’aux découvertes trop faciles des bouquineuses.
-
-»Elles sont venues à moi:
-
-»--Que faut-il faire? Nous sommes déroutées, notre méthode de travail ne
-vaut rien!»
-
-D’une voix nette, détachant les mots, Mlle Vormèse la tête relevée,
-reprend après un instant de silence:
-
-«Ma réponse, mes chères enfants, s’adresse à vous toutes. Vous avez
-besoin de réfléchir, de chercher, d’organiser votre vie intellectuelle
-et morale à Sèvres.--Rappelez-vous une chose, c’est que votre carrière,
-votre mérite de professeur, dépendront de ce que vous ferez ici.
-
-»Il me semble que l’École vous propose un double but:
-
-»Apprendre à penser;
-
-»Apprendre à agir.
-
-»Vous devez quitter la maison, véritablement professeurs, c’est-à-dire
-que femmes d’intelligence et d’énergie, vous saurez diriger les jeunes
-filles qui chercheront en vous un modèle.
-
-»Celles d’entre vous qui ne sortent pas des lycées où l’esprit de Sèvres
-rayonne, peuvent, par comparaison, se rendre compte de notre idéal de la
-femme instruite:
-
-»Ni savante, ni pédante; un esprit juste, cultivé, qui cherche dans la
-science, non pas une parure, mais un appui.
-
-»L’École veut préparer des générations de professeurs distingués,
-soucieux de tous leurs devoirs, soucieux des intérêts supérieurs, qui
-porteront enfin, dans la vie, une sagesse aimable, une dignité simple.
-
-»Vous trouverez ici toutes les ressources possibles pour votre travail.
-Il ne dépend que de vous de tirer profit de cette culture libre, forte,
-que vous donnent vos maîtres.
-
-»Votre travail effacera les «plus» et les «moins» qui vous
-différencient. Chacune doit s’efforcer d’être elle-même, de garder son
-naturel, les qualités et les aptitudes qui font sa force. N’imitez
-personne, ne croyez pas qu’en reflétant l’esprit d’un autre, vous
-plairez mieux... rappelez-vous ce que dit le bon La Fontaine.
-
-»Si vous êtes découragées par une critique trop dure, ayez l’énergie de
-vous corriger: bien souvent les défauts qu’on vous trouve ne sont que
-l’excès de vos qualités.
-
-»Ne vous bourrez pas des miettes d’autrui. Pensez, soyez hardies, allez
-de l’avant, quitte même à vous tromper; vous êtes à l’âge où l’on peut
-se faire une maxime du vers de Musset:
-
- Mon verre n’est pas grand, mais je bois dans mon verre.
-
-»Donnez à votre pensée une forme qui vous appartienne; forme concise,
-pittoresque, colorée, éloquente, suivant votre nature. Nous ne tenons
-pas à vous couler dans un moule identique; de l’Unité dans la Diversité,
-voilà la force de notre corps enseignant: la volière chante, écoutez
-l’harmonie du concert...»
-
-Avec insistance, cherchant les yeux des Sèvriennes:
-
-«Je voudrais bien me faire comprendre de vous, mes chères enfants, être
-sûre que ces paroles viennent à l’heure propice, qu’elles vous forceront
-à réfléchir, et à voir, dans l’étude des sciences et des lettres,
-l’espace le plus magnifique offert à votre pensée.»
-
-Mlle Vormèse s’arrête un instant; les élèves recueillies boivent ses
-paroles.
-
-«Pendant des années, votre horizon a été ce coteau de Sèvres; c’était
-pour vous le Paradis: entrant à l’École, vous étiez sûres plus tard de
-gagner, honorablement et librement, votre vie.
-
-»... Comme sur les côtes, de petites barques vont de ville en ville
-porter leurs marchandises, en prendre de nouvelles, ne s’égarant jamais,
-grâce aux feux qui s’allument dans la nuit, votre jeunesse a suivi les
-escales d’une route tracée à l’avance. D’un examen vous passiez à un
-autre, d’un autre au suivant, toujours plus riches, et plus sûres
-d’atteindre le port.
-
-»Vous y êtes!
-
-»Il en faudra sortir. Bientôt les côtes s’effaceront derrière vous,
-c’est la pleine mer, c’est l’inconnu que vous devez parcourir.
-
-»Vous ne savez pas où vous irez en sortant de Sèvres, mais déjà, par vos
-compagnes, vous entendez dire que la vie vous sera dure.
-
-»On nous raille, on nous méprise, on nous attaque partout où les lycées
-se créent.
-
-»Il faudra du temps, et combien d’efforts, pour vous faire connaître, et
-obtenir de l’opinion publique, l’estime et l’affection que vous
-mériterez.»
-
-Très bas, d’une voix presque tremblante, Vormèse poursuit son image:
-
-«Oui, c’est vraiment la pleine mer, houleuse, méchante, où votre barque
-doit tracer un sillon. Que deviendra-t-elle, si avant de quitter le
-port, vous n’avez pas cherché là-haut une étoile...
-
-»Apprendre à agir, voilà ce qu’il faut faire ici. Orientez votre vie
-vers une croyance, avec la ferme volonté d’agir conformément à votre
-foi.
-
-»La tolérance la plus large règne à l’École. Vous êtes libres. Un
-système de compression ne produirait que des êtres affaiblis, sans
-ressort, soumis par la crainte, incapables d’agir avec vigueur dans les
-circonstances difficiles. Vous seriez dépourvues de courage pour lutter
-contre vous-mêmes.»
-
-D’une voix plus nette:
-
-«Mme Jules Ferron a trop le respect de votre liberté, pour souffrir
-qu’on vous impose une direction de conscience. Vous êtes libres de votre
-choix, responsable de vos actes.
-
-»Que celles d’entre vous, qui ont gardé le culte de leur enfance, le
-gardent jalousement et y puisent la résignation et la force pour lutter.
-
-»Que les errantes cherchent, s’éclairent, se décident. Les discussions
-philosophiques de nos mercredis, les cours de M. Jérôme Pâtre, des
-lectures réfléchies, les aideront à se former un idéal, une religion
-philosophique.
-
-»Disciples de Socrate, d’Épictète ou de Kant, ayez en vous-mêmes le
-ferme propos de vivre conformément à votre loi, d’obéir toujours à votre
-conscience, de la considérer comme le témoin exigeant et hautain, devant
-qui vous ne sauriez rougir.
-
-»Soyez donc énergiques et probes.
-
-»Comme dit saint Augustin: «Aimez et faites ce que vous voudrez.» Mais
-gardez-vous dans la vie du scepticisme qui tue l’action morale.
-
-»Gardez-vous d’une fausse pitié pour vous-mêmes, et pour les autres;
-souvent ce n’est qu’une lâcheté déguisée.
-
-»Gardez-vous d’une facile bonté, ce n’est qu’indifférence ou égoïsme.
-
-»Faites ici l’apprentissage de la vraie bonté. Aimez-vous les unes les
-autres. Cherchez un peu votre bonheur dans le bonheur d’autrui, mais
-n’attendez jamais de votre prochain ce que vous serez toujours prêtes à
-lui donner.»
-
-Très émue, Mlle Vormèse se lève; elle voit qu’un peu de son âme illumine
-les yeux brillants de quelques Sèvriennes.
-
-«Pardonnez-moi la longueur de cette homélie, mes chères petites. Je vous
-reçois enfants, mon devoir est de vous aider à devenir femmes droites,
-intelligentes et fortes.
-
-»Je suis prête à faire mon devoir avec amour, et j’en serai largement
-récompensée, si vous emportez de notre chère École un souvenir de
-tendresse et de reconnaissance joyeuse.»
-
-Des visages émus se tournent vers elle, des mains confiantes cherchent
-la sienne. D’un même élan, les Sèvriennes se groupent avec respect, avec
-amour, autour de celle qui, la première à Sèvres, a su trouver le chemin
-de leur cœur.
-
---Alleluia, chanta Berthe Passy, en dégringolant l’escalier, voilà donc
-quelqu’un qui nous aime.
-
-Et Marguerite Triel, rêveuse, se mit à chercher, dans le ciel encore
-nébuleux, l’étoile dont parlait Mlle Vormèse.
-
-
-
-
-CHAPITRE XII
-
-LE JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL
-
-
-15 novembre.
-
-En somme la vie est très douce ici; nous n’avons qu’à faire nos lits,
-les domestiques s’occupent du reste. Le jeudi, nous pouvons librement
-rester dans nos chambres, nous réunir autour d’une tasse de thé, causer,
-chanter, jusqu’à la nuit tombante. A l’heure où les becs de gaz
-s’allument, il faut se séparer: la vieille Lonjarrey et son règlement
-viennent troubler la fête. Le dimanche, sortie.
-
-Tous les jours, le dépensier, roulant son chariot, dépose dans nos
-cheminées, trois bûches et trois bûchettes. Prudemment on économise le
-chauffage, pour la flambée joyeuse du dimanche.
-
-Mais qu’il fait froid! on gèle dans les couloirs; dans nos classes les
-calorifères ne marchent plus!
-
-Il a fallu offrir une chaufferette à ce pauvre Taillis, dont les idées,
-si rares en tout temps, se congelaient dans ses esprits refroidis! Sous
-les sycomores, nous avons fait un bonhomme de neige à sa ressemblance,
-qu’à tour de rôle, chaque promotion décapite avec fureur. Longtemps
-encore, ce pauvre Taillis sera la tête de Turc des Sèvriennes.
-
---Voilà l’hiver.
-
-L’eau ne tambourine plus sur le zinc de ma fenêtre, mais la bise hurle
-dans les couloirs, s’engouffre dans les cheminées, râle sous les arbres
-blancs. Il a neigé. Il gèle, on ne pourra plus courir dans le parc
-ramasser les branches de bois mort. Brou,... il faudra, malgré soi, être
-stoïcienne!
-
-Que c’est joli dehors, j’ai les yeux en joie. Les coteaux sont duvetés
-de blanc; sur le ciel d’un gris soyeux, la ligne des bois ondule comme
-une caravane nuageuse un instant arrêtée. Une nuit a suffi pour couvrir
-la terre d’une blancheur de pardon. Les traînées de clématites
-s’étalent, voiles de mousseline que des mains candides voudraient
-détacher. La cour est veloutée; sur le toit du pavillon Lulli, un essaim
-de colombes s’est posé; leurs pattes, en passant, ont entre-croisé leurs
-fines ramilles sur la neige de ma fenêtre; le bassin gelé, a, dans sa
-gaine éphémère, les lueurs mystiques de l’armure que revêt Parsifal, et
-tout autour, les sycomores portent la livrée du blanc chevalier.
-
-Les bruits s’éteignent. L’horloge et la cloche s’assoupissent en
-sonnant, pour s’endormir tout à fait, le soir.
-
-Alors tout devient irréel dans la nuit lumineuse, et je reste à regarder
-la lune, avec les yeux d’un vieil orfèvre épris de l’orient de cette
-perle, qui roule solitaire dans le firmament.
-
-Pas de bruit; rien ne bouge, et dans ce lit tout blanc où la terre se
-couche, on n’entend plus battre le cœur de la mère éternelle.
-
-J’aime ce silence, cette pâleur des choses, si semblables au
-recueillement des âmes qui vont approcher de Dieu!
-
-
-20 novembre.
-
-Enfin j’ai vu Henri Dolfière. Il est charmant. Nous avons déjeuné
-ensemble ce matin. Quelle bonne journée de franche causerie et
-d’abandon; j’ai tant ri, tant bavardé, tant écouté, que la tête me
-tourne un peu.
-
-Henri Dolfière a 23 ans, il est plutôt petit, mince, de mouvements
-aisés; il porte toute sa barbe qui est brune, et laisse tomber ses
-cheveux assez bas sur le front; des yeux bleus, clairs et sombres, où la
-pensée a mis une clarté magnifique, ce qui ne les empêche nullement,
-quand il nous taquine, d’avoir un regard plein de gaminerie.
-
-Il a bien l’air d’un artiste, quoique sa mise soit correcte et simple;
-ça doit tenir à l’habitude de préciser ses paroles par un geste, ou bien
-à cette pose d’abandon que le corps prend d’instinct, quand l’esprit
-rêve.
-
-Tel qu’il est, il me plaît: il doit être bon, aimant, il sera fidèle à
-Charlotte, qui le rendra très heureux. Elle a avec lui des façons
-câlines et sages de petite mère; si raisonnable, et pourtant si
-passionnée, je crois qu’elle sera pour lui la vraie compagne de
-l’artiste.
-
-Car il est très, très artiste; Henri, (non, non, n’allons pas si vite),
-M. Henri Dolfière m’a raconté son voyage à Rome, l’impression
-prodigieuse des vieilles ruines, la beauté de la Renaissance italienne,
-puis le charme attachant, presque humain, des vieilles demeures
-allemandes. Il a des mots si expressifs, si colorés!
-
-Était-il amusant, lorsque je disais quelque chose, moi si ignorante
-d’art, «c’est très juste, c’est ça; votre œil sait très bien discerner
-le beau, mademoiselle».
-
-Et moi, au fond, d’être ravie.
-
-Nous devons ensemble visiter le Louvre et le Luxembourg; mais par
-avance, j’irai me documenter «de visu»; je ne veux pas avoir l’air trop
-«béotien» devant nos chefs-d’œuvre.
-
-M. Dolfière est l’élève passionné de Rodin, il fait de son maître l’égal
-d’un Dieu; en tous cas, il le met de pair avec Michel-Ange. O honte, et
-j’ignore encore l’œuvre d’un Rodin.
-
-Je veux marquer d’un caillou blanc, comme les anciens le faisaient,
-cette journée délicieuse.
-
-Et moi qui croyais qu’en dehors de l’École il n’y avait pas de gens
-intéressants!!
-
-Voilà mon esprit conquis du premier coup. Je dois les revoir bientôt.
-
-
-24 novembre.
-
-Victoire Nollet a fait une leçon très fière, très «tolstoïenne» sur le
-droit de juger. Cette fille est une barre de fer; son intelligence,
-aussi bien que son corps, ne transige avec rien.
-
-Elle nous refuse carrément le droit de juger nos semblables. Il y a du
-vrai.
-
-Mais si elle est logique, il faut qu’elle aille jusqu’au bout, jusqu’au
-nihilisme, pour arracher à la société la lourde et cruelle main de
-justice.
-
-Jérôme Pâtre s’est emballé, on a discuté, et... tout cela s’est envolé;
-ce sont des conférences fumeuses que nos conférences de philosophie.
-
-
-25 novembre.
-
-D’Aveline veut-il être indiscret? il nous a donné en composition
-littéraire: _les feuilles mortes_.
-
-Berthe dit que c’est en mémoire des cheveux qui tombent. Cruelle gamine!
-
-«N’y a-t-il pas dans la vie des souvenirs qu’on voudrait jeter au vent
-comme une poignée de feuilles mortes?» c’est la belle Chantilly qui nous
-a fait ce soir cette triste, cette mélancolique réflexion.
-
-
-1er décembre.
-
-J’ai parcouru cet après-midi la galerie des Antiques, au Louvre; j’ai
-voulu commencer par le commencement, et aller admirer les œuvres dont on
-nous prêche l’admiration.
-
-Avant d’arriver à la Vénus de Milo, à la Diane de Gabie, à la Minerve,
-que d’Hercules, de satyres, de faunes, de jeunes hommes peu vêtus, j’ai
-rencontrés.
-
-Tout d’abord, je n’osais m’arrêter devant ces marbres révélateurs; je
-passais toute rouge, confuse, m’assurant bien que j’étais seule à
-contempler les statues grecques.
-
-C’était idiot; je me suis vertement sermonnée, traitant de préjugé cette
-fausse pudeur qui me tenait les yeux baissés, ou relevés tout juste,
-devant une statue d’homme. Alors bravement, j’ai ouvert mes yeux et
-regardé la nature en face.
-
-Je dois m’avouer pourtant, que cette promenade dans le royaume de la
-Beauté, m’a légèrement troublée, et que cette chair de marbre ne m’a pas
-du tout laissée insensible.
-
-Quelle force harmonieuse dans ces corps d’adolescents qui lancent le
-disque ou la palestre!
-
-Quelle grâce voluptueuse a ce jeune Bacchus qui sourit à la ronde
-furieuse des Bacchantes; et les belles jeunes filles de Panathénées; et
-le corps allongé, le corps juvénile de la déesse dont les hanches se
-gonflent; et la mystérieuse nymphe couchée qu’aime Théophile Gauthier.
-Et l’esclave de Michel-Ange, quelle colère, quel désespoir, tend les
-muscles de ce corps enchaîné!
-
-Je suis ivre; cette promenade recueillie est pour moi la révélation
-subite de la beauté charnelle. Aussitôt revenue dans ma chambrette, j’ai
-rouvert mon Chénier, aux pages que j’aime; j’ai relu les premiers
-sonnets des _Trophées_, et j’ai senti mon sang couler plus vite, mon
-sang brûler, aux fougueuses descriptions de l’amour des centaures, aux
-tendres appels des bergers.
-
-
-2 décembre.
-
-Est-ce que le Beau pourrait être l’étoile mystique?
-
-J’ai tant songé à ce que nous a dit Mlle Vormèse. La foi, je ne l’ai
-plus. Le stoïcisme est au-dessus de mes forces. Je ne puis rien mépriser
-de la vie; j’aime tout ce qu’elle me donne, tout ce qu’elle me promet.
-Je suis attachée à tout ce que le stoïcisme méprise.
-
-Mes sens me donnent de la joie: voir, sentir, respirer, n’est-ce pas
-déjà connaître le bonheur.
-
-Puis une idée philosophique est une idée trop abstraite. Ma nature me
-porte vers le concret; les images m’émeuvent beaucoup plus que les
-idées.
-
-Je n’aime batailler que pour la poésie,... et pour l’art.
-
-Quelle sera donc ma loi!
-
-Je cherche.
-
-
-5 décembre.
-
-Il m’est arrivé une toute petite chose ce soir, en revenant à l’École;
-je veux la noter ici pour le souvenir délicat que j’en garderai.
-
-J’étais avec ma vieille cousine, nous passions boulevard Saint-Germain
-devant une fleuriste, elle s’arrête, achète des violettes. Je marchande
-une botte de mimosa, qui mettait des gouttes d’or dans l’ombre des
-feuillages durcis. Combien? «Deux francs, c’est trop cher, Marguerite.»
-
-Je repose la botte; et ma cousine, qui ne comprend pas que pour avoir
-une fleur on fasse une folie, m’entraîne vers le tramway.
-
-J’ai mis tout mon cœur dans le regard de regret que j’ai lancé sur les
-branches épanouies.
-
-Nous partons. A vingt pas de là, un gosse courant derrière nous, crie:
-Mimosa! Mademoiselle! Mimosa! et sans attendre, il me met dans la main
-les fleurs que j’avais désirées. C’étaient bien les mêmes.
-
---Combien petit? fait ma cousine.
-
---Cinq sous, M’ame, répond le gosse crânement.
-
---Tu vois Marguerite qu’il est bon quelque fois d’attendre avant
-d’acheter, etc...
-
-Oui, mais la chère femme, si drôlement sentencieuse, n’a pas vu, près de
-nous, un vieux monsieur très bien, qui regardait et souriait.
-
-Tout à l’heure ce monsieur choisissait un bouquet chez la fleuriste, et
-j’ai compris, un peu confuse, qu’il m’offrait ce mimosa.
-
-Ne sachant trop que faire, pour lui dire merci, j’ai respiré les fleurs.
-
-Et c’est tout. Ce monsieur ne m’a ni saluée, ni suivie. Mais je vais
-faire sécher dans mon journal un petit brin fleuri.
-
-
-8 décembre.
-
-Je vais passer mes vacances du jour de l’an avec Charlotte et Henri
-Dolfière. Je suis folle de joie.
-
-Et c’est dans deux jours la fête de l’École! Je me ferai belle!
-
-
-
-
-CHAPITRE XIII
-
-AUTOUR D’UNE TASSE DE CAFÉ
-
-
-Adrienne Chantilly a invité ce jour-là quelques Sèvriennes à prendre une
-tasse de café. Un parfum violent de peau d’Espagne s’exhale des étoffes
-algériennes, suspendues tout autour de la chambre: meubles, cuivres,
-nattes, bibelots, cette pacotille criarde donne au cadre de la jeune
-beauté, l’aspect d’un bazar, sous les arcades Rivoli. Sur les étagères,
-des photographies de Pierre Loti, costumé suivant ses états d’âme; sur
-la table de nuit, près du vaporisateur, Mounet-Sully, dans la célèbre
-attitude du _To be, or not to be_, si avantageuse à la plastique du beau
-comédien.
-
-Une cafetière chantonne dans la cheminée; Berthe Passy, allongée sur une
-natte, surveille les préparatifs, pendant qu’Adrienne tourne hâtivement
-le moulin à café. Marguerite Triel feuillette un album tunisien;
-Hortense relit une lettre d’Eugène; Thérésa, sans façon, inspecte
-l’appartement.
-
---Ton café sent rudement bon, ma vieille, fait Berthe, qui s’étire entre
-deux bâillements arpégés, mais vas-tu nous faire languir! Si tu savais
-ce que j’ai sur l’estomac, tu ne nous ferais pas attendre la docte
-Lonjarrey. D’ailleurs voici pour elle, et Berthe élevant le bras, montre
-un flacon de rhum mis bien en évidence, pour sacrifier au culte de la
-gracieuse surveillante.
-
---Es-tu grincheuse aujourd’hui, tu ne peux pas attendre cinq minutes,
-qu’as-tu? répond Adrienne, qui mesure tranquillement son café à la
-cuillère, et le verse avec mille précautions dans l’intérieur d’une
-cafetière russe. Tiens, visse-moi ce filtre, je n’ai pas de force dans
-les doigts.
-
---Ce que j’ai, tu le demandes! et Berthe, accroupie devant une table
-mauresque, tourne de toute la force de sa poigne, le filtre qu’Adrienne
-lui a tendu. J’ai depuis dix-huit heures sur l’estomac le Saint-Honoré
-du dépensier, et ma première soirée dans le monde. Ça reste là, j’ai
-beau faire le boa, ça ne passe pas! Le café, le café, ou je te lâche?
-
---Patiente, ma petite Berthe, tu sais bien qu’on va se payer la tête de
-Lonjarrey et celle de Christofla dans ses chansons de l’Ukraine.
-
---Tu as les lendemains tristes, toi. Allons raconte ton mal (avec un
-beau geste de tragédie),
-
- A raconter ses maux, souvent on les soulage.
-
---Berthe, Berthe, racontez, crie Hortense, radieuse d’avoir relu pour la
-dixième fois l’épître de son Eugène. Boudiou moi qui ai si peur de faire
-une gaffe quand ma série ira en soirée; entrer, sortir, saluer Mme Jules
-Ferron, jouer la comédie, boire devant elle une tasse de thé! Boudiou,
-Boudiou, c’est pas à Montauban que j’aurais appris ça!
-
---On a prévu votre ignorance: il y a des monitrices dans l’antichambre,
-et Marguerite, amusée par les souvenirs comiques de sa première soirée
-chez Mme Jules Ferron, ferme l’album pour continuer l’initiation.
-
-On vous dira: En rang, mettez vos gants.
-
-Attention! je frappe, suivez-moi, glissez, ne marchez pas (ça, c’est
-pour les Scientifiques). Saluez, et si vous le savez, faites une
-révérence. Prenez ce siège. Taisez-vous, parlez, applaudissez, mangez,
-saluez. Allons-nous-en!
-
-Vous en savez autant que moi sur le protocole de l’École de Sèvres.
-
---Et quoi, c’est là tout?
-
---Oui, ma chère, de neuf à onze heures on s’ennuie en musique, les deux
-mains sur le ventre, les yeux sur le nombril. C’est l’attitude du sage!
-
---Dis-donc Berthe, ce n’était pas la tienne hier soir. T’es-tu assez
-trémoussée sur ton fauteuil, jambe de ci, jambe de là, la tête en haut,
-la tête en bas. Tu te tiens très mal dans le monde; j’avais des
-inquiétudes pour la vénérable ruine qui te portait, tu lui as donné le
-coup de grâce!
-
---Comment, tu oses me blâmer! Elle est bonne celle-là: faire revenir les
-gens de Paris à cinq heures, les arracher à leur paternel, à leurs amis,
-à leur chatte, aux petits plats du dimanche, pour les tenir assis,
-muets, face à face en rangs d’oignons.
-
-Et qu’est-ce qu’on leur offre? un harmonium pleurard, un piano
-nasillard, des voix qui chevrotent. Autant vaudrait suivre le service de
-l’Armée du Salut, là au moins tout y est cocasse.
-
-Oh! je vous recommande un air des petits agneaux pour harmonium et
-piano; il m’a pris l’envie de faire une ronde avec la vieille Lonjarrey
-et de chanter, au beau milieu de ce salon:
-
- Il pleut! Il pleut, bergère,
- Ramenez vos moutons.
-
-Et ces sentences inouïes: (imitant la voix de Mme Jules Ferron).
-
---Je n’aime pas le Chôpin, mon enfant, ch’est une mugique malchaine.
-Oui, oui, on ne doit pas faire attenchion aux paroles qu’on chante.
-Ch’est la mugique qui est tout.
-
---Oh là là! Ça ferait plaisir à mon paternel. Je demande au prochain
-tour à chanter un laïtou laïtou, sur une pirouette.
-
-Vous savez, vous autres, il faut s’exécuter, et payer en monnaie de
-singe la tasse de thé et le rhum, et les tuiles de l’Illustre Veuve.
-
-(Imitant encore la voix de Mme Jules Ferron.) Et vous Marguerite, vous
-êtes mugichienne? nous vous écoutons. Et vous Jâne vous récitez? et vous
-Victoire vous chantez? Toutes y passent, je...
-
-Marguerite interrompit ce flot de paroles, qui de lui-même allait
-s’arrêter, dans un de ces bâillements dont Berthe était coutumière.
-
---Allons, allons, vilaine gamine, ne t’emballe pas, tu as rattrapé le
-temps perdu. Savez-vous qu’hier soir, dans le couloir des chambres,
-cette incorrigible s’est mise à faire de la boxe avec une «troisième
-année», qui a eu le nez cassé d’un coup de poing!
-
---C’est vrai, j’ai fait la folle, j’avais de tels grillons dans les
-jambes, que d’un bout à l’autre du couloir, je me suis ruée sur toutes
-les épaules que je rencontrais. Mathilde a voulu riposter, et devant sa
-porte: un, deux, moulinet. (Prudemment les Sèvriennes se mettent hors de
-portée.) Je lui ai envoyé mon poing en pleine figure: ah! le beau coup!
-
---Dis-donc ne recommence pas; va plutôt quérir Mlle Lonjarrey et racoler
-Jacqueline, voilà le café qui filtre.
-
-D’un bond Berthe Passy est dehors, et l’on entend, sur les planches
-sonores du couloir, la bête échappée qui piaffe et se rue chez Mlle
-Lonjarrey.
-
---Cette Berthe, quel type! Mme Jules Ferron se gondolerait à l’entendre,
-fait Thérésa, dont les réflexions manquent assez souvent aux plus
-élémentaires convenances.
-
---Ne croyez donc pas un mot de ce qu’elle vous dit. Berthe a le don de
-faire des charges à propos de tout. Je vous assure que cette soirée a
-été un peu longue, un peu morte, mais pas si ennuyeuse que vous
-l’imaginez.
-
-On entre là à petits pas, comme dans une chapelle: l’harmonium est dans
-le coin, le buste de Jules Ferron, au milieu. Il y a des sièges. Des
-fleurs aussi..., sur le tapis. Aux murs des tableaux anciens, alternant
-avec des glaces.
-
-Mme Jules Ferron parle à chacune de nous; il faut lui répondre avec
-mesure, avec tact; elle applaudit d’abord, on applaudit ensuite. On
-l’applaudit elle-même, quand elle joue en grande artiste du Beethoven.
-
-Vous lui verrez un air riant, et dans sa longue robe à traîne, une
-dignité simple qui la transforment; nous ne sommes plus ses élèves, mais
-ses invitées. C’est très curieux à observer. Par malheur, nous, nous ne
-changeons pas; la gaieté se fige sur tous les visages, il y a quelque
-chose de contraint, de glacial, qui gâte la fête qu’on nous offre.
-
-Les «troisième année» ont joué _M. Perrichon_; Labiche a, paraît-il,
-toute l’année les honneurs du tapis bleu, puis on a pris le thé, debout
-devant sa chaise; Mme Jules Ferron tient la théière et passe, Mlle
-Lonjarrey suit... avec le rhum et le sucrier, la doyenne offre les
-gâteaux secs; on boit timidement, avec la terreur de commettre une
-maladresse. Les tasses sont de Chine, offertes à l’orateur par un
-mandarin de passage et...
-
-La porte s’ouvre en coup de vent, Berthe Passy s’efface, laissant passer
-la riante Mlle Lonjarrey, puis Marie Christofla, dite Jacqueline «une
-seconde année», qui parsème sa chevelure de fleurs, et sa robe de
-bijoux.
-
- Lève-toi, Jacques, lève-toi!
-
-fait Berthe parodiant Béranger,
-
- Voici venir l’huissier du roi.
-
-Le café est exquis, on le savoure assis à la turque sur les nattes
-éparses; seule Mlle Lonjarrey se prélasse dans un fauteuil: Berthe lui a
-pris les deux pieds, et a calé sur un coussin de drap fin, brodé par
-quelque odalisque, les deux «arpions» de la surveillante.
-
---Mademoiselle, un peu de ce rhum Letchy, première marque.
-
---Volontiers, mon p’tit.
-
-Une rasade tombe dans la tasse, puis une autre plus longue; Mlle
-Lonjarrey, en connaisseur, déguste avec de petits claquements de langue.
-
---Que disiez-vous donc, mes p’tits, quand je suis entrée?
-
---Marguerite nous racontait ses impressions sur la soirée d’hier; elle
-est ravie, Berthe aussi, de l’accueil si gracieux que leur a fait Mme
-Jules Ferron...
-
-Mlle Lonjarrey n’a point vu le roulement d’yeux de Berthe, ni le rire
-déguisé de toutes ces jeunes bouches, qui feignent de chercher, au fond
-de leur tasse, la dernière goutte de café.
-
---Oh! mes p’tits! on ne sait pas quel grand cœur est celui de Mme Jules
-Ferron! moi qui suis son bras droit, j’en sais long là-dessus; si je
-parlais...
-
-Puis, changeant brusquement de sujet, par suite de cette infirmité
-d’esprit qui l’empêche de suivre une idée jusqu’au bout: Aurez-vous de
-gentilles toilettes pour la fête de l’École? Vous savez qu’il est
-défendu de se décolleter: ni bras, ni épaules nus; pour le reste ça vous
-regarde. Au fait ne parlons pas de cela, puisque c’est une surprise que
-vous nous ferez. Adrienne, passez-moi le flacon..., exquis ce rhum,
-exquis.
-
-La main, desséchée, tremblote; et l’odeur de rhum échauffé se répand
-tout autour de Mlle Lonjarrey.
-
---Aviez-vous remarqué, mademoiselle, fait Berthe, en humant à plein nez
-l’odeur _sui generis_ de la surveillante, dont le corps à la longue
-l’imprègne d’alcool, aviez-vous remarqué que Myriam Lévis se présente
-toujours de profil?
-
---C’est vrai, mon p’tit, elle fait valoir ce qu’elle a de mieux.
-
---Un profil de médaille.
-
---Pour le temple de Salomon.
-
---Une reine de Saba, quoi!
-
-Et Marguerite fredonne:
-
- Le roi Soliman, la voyant si belle...
-
---Je crois que Myriam ne moisira pas dans notre corporation. Elle se
-mariera tout de suite.
-
---Qui sait? on se marie difficilement par le temps qui court; vous
-toutes, mes p’tits, ne vous faites pas d’illusions, vous ne trouverez
-pas facilement chaussure à votre pied...
-
---Tant pis, mademoiselle, on se consolera; moi d’abord je suis
-amoureuse!
-
---Vous mon p’tit! et de qui? allons Berthe dites, dites.
-
---Je n’ose pas.
-
---Mais si, dites, dites.
-
-Tous les regards dévorent Berthe, qui feint un embarras subit, et se
-traînant sur la natte, à la façon d’un cul de jatte, s’approche de Mlle
-Lonjarrey et pose sa tête malicieuse dans le giron de la vieille fille.
-
---Vous le voulez, mademoiselle.
-
---Oui, dites, dites, serait-ce de M. Pâtre, de M. Criquet? peut-être de
-M. d’Aveline! La vieille Lonjarrey grille d’impatience.
-
---Eh! bien voilà, mademoiselle; je suis amoureuse... (rougissante)... de
-pommes de terre frites.
-
---Ah! ah! ah! elle est bien bonne, ah! ah! ces p’tits veulent se payer
-ma tête, ah, ah!
-
-Le rire, qui secoue la bouche prodigieuse, et met en branle le dentier
-de Mlle Lonjarrey, gagne toutes les Sèvriennes; on se lève, on se
-presse, on tire Berthe qui se défend.
-
---Mais oui, je vous dis que je les adore; tant pis si je moucharde, mais
-je vous jure que le dépensier nous les rogne, il les compte,
-mademoiselle, il les compte. Si c’était un effet de votre bonté de lui
-dire qu’il en mette un peu plus dans sa poêle.
-
---Oh! mon p’tit, je vous donnerai les miennes! elle caresse Berthe du
-bout de son doigt sec comme une branchelette, et mire son petit verre de
-rhum dans l’éclat de la flamme! Hein quel esprit franc! quel cœur
-ouvert! rien de caché là-dedans. Il faudra que ce soir je conte ça à Mme
-Jules Ferron.
-
-Revenons donc à ce que je vous disais tout à l’heure. J’en causais
-justement ce matin avec Mme Jules Ferron: ces p’tits, disais-je, ne se
-marieront pas; elles en valent bien d’autres cependant.
-
-Ainsi, moi, je ne suis plus jeune, je ne suis pas jolie, eh bien, qui
-m’épouserait ne ferait pas une mauvaise affaire... au bas mot, je
-rapporterais 10.000 francs par an à mon mari.
-
---Et comment? Boudiou, Ugène ne m’en demande pas tant.
-
---Suivez bien mon raisonnement:
-
-Appointements fixes........................................... 2.000 fr.
-
-Tenue de maison, pas de coulage, ordre, économie, couture, repassage,
-blanchissage, etc. Est-ce trop d’estimer ça................... 6.000 fr.
-
-Mes goûts sont modestes, je ne vais ni au concert, ni au théâtre (ni au
-café, chuchote une voix impertinente), tout cela représente bien, bon
-an, mal an.................................................... 2.000 fr.
-
-Faites l’addition, voilà mes 10.000 fr.
-
---C’est net comme torchette. Et vous n’avez pas trouvé d’épouseur à ce
-prix?
-
---Non ma p’tite Berthe; je tiens trop à l’École pour la quitter jamais:
-on m’aime, car vous m’aimez, n’est-ce pas? on vient me voir, j’ai des
-poussins un peu partout, qui viennent me faire fête le dimanche. Vous
-verrez mes «pipos», les pipos de mon cousin, et mes p’tits «blaux», pas
-un ne m’est infidèle. Je vous inviterai chez moi, un jour qu’ils seront
-là.
-
-Eux, ça ne compte pas. Vous n’avez pas de dot, mes p’tits, ils ne vous
-feront point la cour: ah! les hommes, pas un qui calcule comme nous...,
-de la poudre aux yeux... faut savoir jeter de la poudre aux yeux... Ah!
-si j’avais encore votre âge, pauvre Lonjarrey... Vous verrez plus tard,
-vous direz: Elle avait bien raison, Mlle Lonjarrey, comme elle
-connaissait la vie!...
-
-Le rire tremble sur toutes les lèvres, qui se crispent dans une grimace
-attendrie. Marie Christofla, très digne, se retire à l’anglaise sans
-avoir placé ses chansons de l’Ukraine; les Sèvriennes ne s’en
-aperçoivent pas, empressées autour de la pauvre incomprise, qui soudain
-entendant sonner la cloche des cours, tend son verre à Didi.
-
---Il n’y a que ça qui ne trompe pas, mes p’tits, encore une goutte, une
-petite goutte.
-
---Oui, mademoiselle, la goutte de consolation.
-
-
-
-
-CHAPITRE XIV
-
-LA FÊTE DE L’ÉCOLE
-
-
-Sèvres n’est plus la maison grave, où toute la vie se règle aux
-tintements des cloches. La joie court librement au bruit des talons qui
-sonnent, des portes qui claquent, des lumières qui courent, éclairant
-robes blanches et papillotes.
-
-Les vieux couloirs, où persiste d’habitude l’âcre odeur de peinture
-rouge, embaument les eaux de toilette et le parfum subtil des visages
-poudrés.
-
-Depuis un mois, les Sèvriennes chuchotent leurs projets, organisent un
-comité. Aux Scientifiques, les cotisations et le souci des vivres; aux
-Littéraires, le soin du programme et du décor de la fête.
-
-L’École elle-même, pour fêter l’anniversaire de sa fondation, offre aux
-élèves un festin de Balthazar: sur les bras d’une femme de chambre, un
-énorme saumon, passe de table en table, acclamé avec fureur avant d’être
-dépecé. Il y a encore dindonneaux et galettes.
-
-Jusqu’au dernier moment, le programme de la fête est un mystère; mais le
-bruit court qu’il y aura des projections électriques, et que des bombes
-glacées remplaceront, au souper, le traditionnel nougat.
-
-L’École, ce jour-là, est un peu folle; ces messieurs, indulgents,
-ferment les yeux sur le travail qu’on néglige; Mlle Lonjarrey laisse
-courir, de droite et de gauche, les Sèvriennes très court vêtues; il
-n’est pas jusqu’au jet d’eau qui ne dresse coquettement, sur l’eau
-engourdie, son plus joli panache!
-
-Dès huit heures du soir, le réfectoire n’est plus qu’une magnifique
-salle des fêtes: partout des fleurs, des lumières; de bec en bec, des
-guirlandes de lierre, des girandoles de papier rose piqué d’étoiles.
-Quelques paravents chinois simulent les coulisses d’une petite scène, et
-tout près du piano, sont étalés les lots pour la loterie des pauvres.
-
-Par couples les élèves descendent, car l’usage veut qu’une Ancienne ait
-une Nouvelle à son bras, pour entrer dans la salle.
-
-Adieu les robes fanées, les sarraux bleus, les cheveux en chien fou; les
-Sèvriennes sont toutes en robes de bal, fleurs au corsage, un tantinet
-décolletées, pour fronder le règlement.
-
-La transformation est surprenante; elles se regardent les unes les
-autres, étonnées, charmées, comme les passants, le soir, s’arrêtent
-devant les petites boutiques inaperçues le jour, et qu’un rayon
-intérieur illumine et pare. Les moins bien arrangées sont encore
-charmantes.
-
-On se presse, on se cherche, on s’appelle, on se déshabille du coin de
-l’œil. Derrière l’éventail, aux entrées sensationnelles, ce sont des oh!
-des ah! d’admiration un peu enfantine, mais sincère.
-
-Marie Christopha est en satin rouge, des géraniums semés dans les
-cheveux, des bagues à tous les doigts. Renée Diolat étrenne une robe de
-crépon mauve, qui discrètement pare sa beauté blonde. Adrienne Chantilly
-est en tulle jaune, avec de lourdes broderies de jais; Jeanne Viole en
-cachemire bleu, Victoire Nollet en gris, Angèle Bléraud en foulard vert,
-Hortense en rose de village, Berthe en blanc, Marguerite en velours
-noir.
-
-Chacune grille de plaisir, en songeant au bal qui va suivre le concert.
-Et pourtant ce ne sera qu’un bal blanc; par prudence, afin de ne pas
-tourner ces jeunes têtes, les professeurs mêmes ne sont pas invités. Le
-dépensier, seul, de loin, regarde la fête.
-
-Adrienne, très en beauté, déplore de groupe en groupe, de ne pouvoir
-faire un vis-à-vis avec d’Aveline, et de connaître l’ivresse de la
-valse, au bras de Jérôme Pâtre et de M. Lepeintre, le nouveau professeur
-d’histoire.
-
-Des programmes circulent, tous dessinés et peints à l’École, il y en a
-de charmants. On sait alors, que Myriam Levis sera la Muse dans la _Nuit
-d’Octobre_, et Sylvia dans le _Passant_. Renée sera la Vierge dans le
-_Noël_ de Bouchor.
-
-De toutes parts, les Anciennes, aujourd’hui professeurs, arrivent à
-l’École; les absentes s’excusent par une dépêche, par une lettre; on lit
-les missives dans le brouhaha de l’attente. Le comité s’effare, il y a
-conflit au sujet des préséances; on se fâche, Mlle Lonjarrey parle
-d’aller se coucher, si elle n’a pas la gauche de Mlle Jules Ferron; et
-Mlle Melnotte, du lycée Racine, exige la présidence d’une table, si on
-veut la garder jusqu’au bout. On va se quereller, le comité en bloc va
-rendre les cordons du tablier; il n’est plus temps. La porte s’ouvre, un
-grand silence apaise, une seconde, les colères, les jalousies, les
-coquetteries, les désirs qui se chamaillent. Sous un flot de lumière,
-entre les Sèvriennes formant la haie, Mme Jules Ferron passe au bras de
-la Doyenne.
-
-L’État-major des surveillantes et des répétitrices la suit, en robes
-sombres.
-
-La Veuve porte une longue robe princesse en pou de soie noire, dont la
-traîne à petit bruit serpente sur le plancher ciré, corrigeant, par les
-plis d’une étoffe cossue, l’abandon d’un corps grassouillet.
-
-Elle sourit, et derrière elle, le même sourire se propage. La joie des
-Sèvriennes, le souvenir de l’œuvre qu’elle créa si victorieusement,
-illuminent ses traits, leur donnent une beauté sereine, qui ne
-s’effacera qu’à la porte de chez elle, où de nouveaux tracas
-l’attendent.
-
-Mme Jules Ferron s’est assise, le concert commence. Piano, violon,
-chant, monologues, récitatifs, tout est applaudi par des mains
-généreuses et des esprits distraits. On chuchote derrière les éventails
-dressés: Vois donc, ma chère cette peau rugueuse, ses bras ont en
-permanence la chair de poule. Une fausse grasse, je te le disais bien,
-des bras gros comme des fifres. Victoire est-elle assez boudinée. C’est
-pas un corset, c’est une camisole de force. Comment? ça, Louise
-Melnotte! le béguin de Jérôme, ça, ça! elle vous a un air de détailler
-«de la p’tite saucisse et de la chaircuiterie». Heu, rappelle-toi
-Rousseau, ces philosophes gobent tant de choses.
-
---Chut! chut! Mlle Lonjarrey baisse les lumières, les éventails
-s’abattent sur les genoux, les yeux fixent la scène, où Myriam Lévis
-parle au poète qui pleure. Elle est voilée, mais son fier profil au
-milieu des blancheurs, se détache presque lumineux.
-
-On n’entend plus un souffle; quelque chose d’inexprimable, de très
-grand, fait trembler les lèvres qui écoutent:
-
- L’homme est un apprenti, la Douleur est son maître,
- Et nul ne se connaît, tant qu’il n’a pas souffert.
-
-La voix se fait lointaine, musicale, troublante; les cœurs les plus
-ingénus palpitent d’un émoi léger, pour avoir entendu dans l’ombre, les
-yeux clos, la plainte amoureuse du grand Inconsolé...
-
-Une ritournelle, un «rigaudon» de Rameau, efface l’impression trop vive,
-et les bouts de causerie reprennent en bourdon, jusqu’à ce que Myriam
-revienne, et d’une voix brisée, puis ardente, puis fraîche comme le
-bruit d’une fontaine, dise les regrets de Sylvia et la tristesse de ne
-plus aimer.
-
---C’est trop bien! elle serait sur les planches, qu’elle ne jouerait pas
-mieux.
-
---Dis donc, Margot, c’est le cas de dire qu’aujourd’hui Sèvres reçoit M.
-Cupidon! mais voilà, ici, ce n’est pas autre chose que Vert-Vert chez
-les Couventines...
-
---Tu ne réponds pas, qu’as-tu? tu souffres?
-
---Tais-toi, ne me regarde pas, je t’en prie, Berthe; je ne sais pas ce
-que j’ai... cette poésie m’a fait mal, j’ai le cœur si gros... (très
-bas) de n’être pas aimée, et deux grosses larmes tombèrent brûlantes sur
-les mains qui se rejoignaient.
-
-Le concert fini, la tombola tirée, on s’en va à la queue leu leu, dans
-la salle de réunion, manger sandwichs et babas, glaces et petits fours.
-On se congratule, on s’embrasse; Myriam, très entourée, résiste à peine
-aux compliments qui l’accablent; elle abandonne sa belle main aux lèvres
-d’Angèle Bléraud, ses regards disent assez l’ivresse de la cabotine
-triomphante.
-
-Renée, la vierge pure du _Noël_, disparaît devant cet éclat; les
-Sèvriennes affolées adorent en Myriam, le poète de l’amour, que cette
-voix leur a révélé.
-
-Elles dansent, mais leur pensée est ailleurs; comme une maîtresse, la
-poésie les caresse et les meurtrit. Elles tourbillonnent éperdues,
-silencieuses, et les heures passent, les heures s’en volent, elles sont
-heureuses.
-
-Mme Jules Ferron regarde et sourit encore.
-
-Sur l’ombre orgueilleuse de la vieille maison, se déroule, s’enlace, la
-liane vivante d’une dernière farandole; et pour un soir, oubliant dans
-cette ivresse son impassibilité stoïque, elle se sentit enfin des
-entrailles de mère!
-
-
-
-
-CHAPITRE XV
-
-JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL
-
-
-15 décembre.
-
-L’École, le soir de la fête, était en beauté; un coup de baguette et
-l’austère «prison», devenue un palais de féerie, nous laissait à chacune
-l’illusion d’être dans un de ces collèges d’Outre-Manche si à la mode
-aujourd’hui.
-
-Nous étions toutes belles; qu’il doit être difficile, dans un vrai bal,
-de choisir la reine; ici nous avions toutes une fraîcheur, un éclat, des
-yeux si rayonnants, que je ne saurais fixer une préférence.
-
-J’avais mis ma robe favorite, ma robe de velours noir, si simple, toute
-droite, avec une petite traîne souple, qui se pose, quand je m’arrête,
-comme un joli chat réclamant une caresse. Autour du cou, une écharpe de
-tulle bleu, faisant papillon au bas de la nuque; mes cheveux avaient un
-joli reflet d’or... J’ai embrassé mon miroir pour lui dire merci.
-
-Et cependant, je garde un souvenir pénible de cette soirée; je suis
-partie radieuse au bras d’Isabelle Marlotte, je suis revenue navrée!
-Navrée d’une tristesse incompréhensible. Ces lumières, ces fleurs, ces
-rires, brusquement ont éteint ma joie. Myriam a dit des vers de Musset,
-j’ai pleuré, et je ne sais pas pourquoi j’ai pleuré. J’aurais voulu
-fuir, courir dans le parc, appeler, qui? crier cette peine que j’ignore,
-mais que je sens au fond de moi-même, comme une plaie qui m’épuise.
-
-Quel coup m’a donc blessée?
-
-La vie me rit, mes compagnes m’aiment, mes professeurs m’encouragent,
-Mlle Vormèse ne cache point l’intérêt qu’elle me porte.
-
-Alors?
-
-Depuis trois mois, je m’accoutume à cette existence solitaire; ce n’est
-pas de vivre enfermée que je souffre; depuis longtemps je ne vis qu’avec
-moi-même.
-
-C’est un tourment, un besoin confus, mais sans répit, de me dégager de
-mes anciens rêves. Le passé me laisse indifférente, tant de choses
-nouvelles m’attirent; chaque jour, par une lecture, par un effort,
-j’avance vers ce but, encore voilé.
-
-Est-ce curieux, j’éprouve par l’esprit, un malaise analogue à celui que
-tout mon corps subit lorsque je devins jeune fille.
-
-
-16 décembre.
-
-J’assiste impassible à ce bouleversement de mon être. Là-haut j’ai vu ce
-soir l’image de mon état d’âme. Des nuages galopent, fouaillés par le
-vent qui se lève; c’est une course insensée à travers le ciel; ils
-passent devant la lune qui s’obscurcit, d’autres accourent, puis la
-meute fantastique disparaît, dégageant l’astre qui monte, serein vers
-son zénith.
-
-
-23 décembre.
-
-Une chose me frappe à l’École, et me semble la caractéristique de
-l’enseignement qu’on nous donne: les Sèvriennes parlent sans cesse de
-licence, d’agrégation, jamais de professorat!
-
-Jamais il n’est question de nos futures élèves. Jamais nos leçons ne
-visent l’esprit limité d’enfants de dix à quatorze ans. Foin de
-pédagogie théorique, semble-t-on dire, «en forgeant on devient
-forgeron», _faber, fabricando_. Sur la fin de notre carrière, nous
-serons peut-être capables d’enseigner, simplement, des choses
-élémentaires.
-
-Je me reconnais inapte, au sortir de l’École, à mettre à la portée de
-mes gamines, l’histoire du moyen âge que nous étudions en ce moment.
-
-Un beau sujet de composition écrite que celui-là: _Rôle de l’Église sous
-les premiers Carolingiens_.
-
-
-24 décembre, soir.
-
-Jeanne Viole nous a offert ce soir un punch promotionnel. C’est toujours
-tout pareil, on potine, on s’use à dire des riens méchants. J’aime mieux
-rester seule deux heures dans ma chambrette. Les bougies ont une clarté
-charmante près des fleurs, au milieu des mousselines qui parent mon lit,
-mon miroir, ma fenêtre.
-
-Joie de lire seule et de rêver après, d’aller ailleurs, dans ce monde
-qu’ouvre la poésie, comme un autre firmament.
-
-
-Minuit, Noël.
-
-Les cloches sonnent, les voix fredonnent, le jet d’eau tinte dans la
-nuit. Là-haut, glisse dans les nuages, le pâle visage de la Mère. D’un
-souffle elle écarte les voiles qui la nimbent, et radieuse se penche
-vers la terre. Sous ce regard d’amour, le jet d’eau ploie, ses
-broussailles ruisselantes s’écartent, et comme en un berceau de rêve,
-l’image incertaine de l’Enfant sourit à l’éclatante image de la Mère.
-
-O Noëls de mon enfance:
-
- Courons d’un grand randon
- Vers thio petit poupon.
-
-Je veux former un vœu, exauce-le, petit Jésus de mon enfance: fais que
-bientôt je découvre l’étoile qui dirigera ma vie; comme les Bergers et
-les Mages, je te le jure, je la suivrai jusqu’où elle me mènera.
-
-
-31 décembre.
-
-Charlotte viendra demain me voir. J’ai l’influenza, défense de sortir.
-
-L’École est vide, je me sens perdue. Je n’aime pas les choses qui
-finissent, j’ai l’angoisse de quelque chose qui meurt en moi, autour de
-moi.
-
-Adieu, année ancienne, tu me fus propice, que l’année nouvelle soit
-encore une année heureuse pour ceux qui me sont chers.
-
-
-1er janvier 189 .
-
-_Ave_, et pourtant j’ai du chagrin, je ne les verrai point.
-
-Le médecin est venu: quel bonhomme! un ricaneur; il m’a auscultée, Mme
-Jules Ferron l’accompagnait, et son œil curieux s’est vite renseigné sur
-le décor de ma chambre.
-
-Il a plaisanté sur tout, sur mes yeux trop creux, Mme Jules Ferron
-silencieuse l’écoutait. En partant, elle m’a tendu la main. Je lui ai
-dit merci.
-
-Charlotte attendait dans la chambre de Berthe; elle n’a pu rester,
-l’infirmière l’a renvoyée, et je n’ai rien su d’elle, de lui, si ce
-n’est qu’il a de la peine de me savoir malade. Ma chère Lolotte, pour
-mes étrennes, vient de m’apporter cette _Diane_ de Gabie qu’il a choisie
-à mon intention... Comme c’est bon de savoir, qu’au loin, une amitié
-vous cherche. Leur bonheur m’est cher.
-
-
-4 janvier.
-
-Je ne souffre plus, demain je reprendrai mes cours.
-
-
-
-
-CHAPITRE XVI
-
-CES MESSIEURS
-
-
-Le feu flambe, réchauffant la toute petite chambre de Marguerite Triel,
-une chambre claire, accueillante comme un frais visage de seize ans.
-Partout, à la fenêtre, autour du lit, de la toilette, des mousselines
-d’Écosse drapent sur un fond blanc, des feuillages très doux, des fleurs
-mauves et jaunes, colchides mélancoliques nées du premier frisson de
-l’automne. Quelques photographies cachent le papier banal du «locatis»
-fourni par l’État. Au chevet, la sainte Monique d’Ary Scheffer; près du
-miroir la belle Vénitienne à sa coiffure, du Titien; à droite de la
-cheminée le Bacchus de Vinci, étrange figure, sœur du saint
-Jean-Baptiste, indiquant du même doigt l’ombre propice des forêts; à
-gauche le portrait de César Borgia, aux lèvres gonflées d’amour, à la
-main longue assouplie pour l’épée et la caresse. Sur la table, parmi les
-mille riens qu’il faut pour écrire, des portraits de femmes de Carrière,
-et la Diane de Gabie, entourée de roses et de capillaires.
-
-Sur l’étagère, quelques livres souvent ouverts, Euripide, Pascal,
-Chénier, la _Salammbô_ de Flaubert, les _Trophées_ de Heredia, _Sagesse_
-de Verlaine.
-
-Dans cette chambre, tout indique les goûts préférés d’une femme
-mystique, inconsciemment voluptueuse. Les fleurs qui s’épanouissent là
-semblent se plaire, dans ce logis très _gemüthlich_, comme de beaux vers
-parfumant, de pages en pages, un livre chaste et fier.
-
-Sur une table volante, un service à thé, des sandwichs, des confitures,
-attendent la venue des Sèvriennes; la bouilloire devant le feu
-chantonne, le bois craque, éclate: en l’absence de l’hôte les esprits
-mystérieux du feu et de l’eau conversent, et c’est d’Elle, encore.
-
-Soudain, des salles de cours, monte un bruit assourdi de chaises
-traînées sur le plancher; c’est la fin des conférences, ces Messieurs
-sont partis. Tout de suite, les Sèvriennes escaladent les escaliers, se
-ruent avec une fureur de bêtes délivrées, vers les études, vers les
-couloirs des chambres.
-
-La porte s’ouvre brusquement, Marguerite essoufflée entre chez elle,
-portant quelque chose dans ses bras; Berthe Passy la pourchasse, puis
-Renée Diolat, Isabelle, Victoire Nollet s’engouffrent derrière elles.
-
-Berthe lutte, voulant écarter les bras de Marguerite et lui chiper ce
-qu’elle porte.
-
---Laisse-moi seulement voir à qui ça ressemble?
-
---Non, je ne te le donnerai pas, Berthe, tu me le casserais.
-
---Dis-nous son sexe.
-
---Celui de son père!
-
---Je t’en prie, ma petite Margot, prête-moi ce gosse, je veux être sa
-nounou.
-
-Elle s’assied posément, Marguerite rassurée lui met, sur les genoux, une
-poupée vêtue de sa seule chemise.
-
---Très chouette le môme, on va le baptiser tout de suite, je ferai le
-parrain, reprend Berthe qui dodeline le poupon, puis le fait sauter en
-l’air de façon inquiétante.
-
-Les Sèvriennes, très amusées, se penchent sur elle; la poupée, de son
-œil rond qui palpite à chaque saut, semble ahurie d’être le joujou
-imprévu de ces grandes filles.
-
-Isabelle Marlotte tend les bras, elle veut l’avoir à son tour. C’est
-gentil ce que d’Aveline a fait là! il n’y a que lui, ici, pour faire des
-surprises aussi féminines; donner une poupée à toute une promotion parce
-qu’elle travaille trop, mais il est à croquer cet homme!
-
---Croquons, mesdemoiselles, croquons. Le morceau est un peu mûr, mais il
-se fait rare. Je réclame pour Isabelle le morceau du roi, et se
-tournant, gentille, vers celle-ci qui se rebiffe, Berthe ajoute: Allons,
-allons, est-ce qu’on ne sait pas que tu l’aimes!
-
---Oui, répond Isabelle, qui ne ment jamais, je déteste celles qui ne
-l’aiment pas, je hais celles qui l’aiment trop.
-
---Oh ma chère, est-ce que tu gardes sa vertu? ne sais-tu pas, qu’avec
-lui, une glissade n’est jamais un faux pas! D’Aveline aimer! Renée
-sourit à de lointains souvenirs, mais juge inutile de propager les
-potins qui croupissent éternellement, comme toutes les mauvaises choses,
-dans le passé d’une École.
-
---Mon Dieu, qui voudrait se contenter de ses restes, me semblerait peu
-difficile.
-
---Vous parlez d’or, Victoire. Soigner ses rhumatismes, contempler son
-demi-cheveu, adorer l’ombre qu’il est encore; on en ferait une image...
-Fi! un professeur de littérature n’est jamais qu’un coucou, pilleur de
-nids célèbres: il revient le bec plein et n’offre à sa femelle que la
-ponte d’autrui. Où s’arrêtent les réminiscences? _That is the question!_
-
---C’est une diffamation, vilaine gamine, M. d’Aveline ne mérite pas ces
-reproches, fait Marguerite un peu agacée d’entendre sans cesse débiner,
-par Berthe, le professeur qu’elle préfère. Il est original, son esprit
-est bien à lui; il a des mots qu’on voudrait avoir faits. Hier, on m’en
-a répété un de ses meilleurs. Vous savez que d’Aveline sollicite la
-chaire de poésie française, rue d’Ulm. Il va voir le Directeur, qui n’a
-rien de l’intelligente bonté de M. Bersot.
-
---Et quels titres avez-vous, monsieur, pour appuyer cette demande?
-
-Sans sourciller, d’Aveline, faisant allusion aux œuvres de Brunetière,
-son compétiteur:
-
---Mon Dieu, monsieur le Directeur, il y a des choses qui se pèsent à la
-bascule et d’autres à la balance...
-
---Ah! très bien! exquis! du pur d’Aveline! s’écrie le groupe des
-Sèvriennes: mais Victoire Nollet, rageuse, s’insurge.
-
---Vous êtes ma foi bien indulgentes, vous autres. Dès qu’il s’agit de
-cet homme, on se pâme: quelle finesse! quelle grâce! quel poète!...
-Enfonceur de portes ouvertes, va; vous ne lisez donc rien, pour ne pas
-savoir, que tout ce qu’il dit, Sainte-Beuve ou Lemaître l’ont dit avant
-lui.
-
-J’enrage de cet aveuglement; il n’a pour lui que des détails, le joli,
-toujours du joli, et parce qu’il a une voix qui vous prend, et vous
-retourne, vous en faites un génie. Pas une idée neuve, pas une
-trouvaille qui en engendre d’autres; mais Brunetière, c’est une montagne
-à côté de la souris!
-
-Et par-dessus le marché, cet homme a l’esprit faux!
-
---Oh! oh! vous allez trop loin, Victoire; en troisième année nous ne
-pensons pas autant de mal que vous de M. d’Aveline; vous en reviendrez,
-croyez-moi. Le grand mérite de son enseignement littéraire, c’est de
-n’être pas dogmatique. Son cours est une causerie qui éveille la pensée,
-et la force à s’exprimer dans une langue délicate, simple, savoureuse si
-c’est possible. Il nous force à admirer, quoi de plus grand? Il nous
-force à comprendre, quoi de plus juste?
-
---C’est possible, Renée, vous êtes une ancienne: mais vous jugez son
-enseignement, avec des préjugés d’École, dont je suis libérée, moi,
-heureusement.
-
-Son devoir est de faire de nous des professeurs, non des docteurs ès
-lettres; par sa méthode, il manque à son devoir.
-
---Dis donc, Victoire, pour une stoïcienne tu manques d’impassibilité: ce
-rude langage ne viendrait-il pas d’une blessure encore fraîche? Tu en
-veux à d’Aveline, avoue-le, parce qu’il te reproche la raideur d’un
-esprit étroit, ce n’est pas sa faute si tu ne veux pas t’ouvrir, et si
-tu écris, dans tes devoirs sur Rousseau, des phrases comme celle-ci--je
-cite textuellement, mesdemoiselles: «Rousseau connut la femme qui s’aime
-seule dans une futaie...»
-
-Berthe rit à pleine gorge, et ce rire cingle Victoire, qui de rouge
-devient noire de colère.
-
---Elle est historique ta phrase, les générations à l’École, ne
-l’oublieront pas. Bast, quand il n’aurait fait que te mettre un peu de
-son inexorable clarté dans l’esprit, tu ne devrais pas lui en vouloir.
-
---Tu ne sais ce que tu dis, toi, tu es prise comme les autres; tu ne
-vois pas que cet homme est un cabotin, oui je le répète, un ca-bo-tin.
-Il ne cherche que ficelles pour gagner son public. Vous êtes là, bouche
-bée, riant quand il a de l’esprit, pleurant quand il feint d’être ému,
-et le cœur à l’envers, parce qu’avec sa voix molle et ses mots
-caressants, il vous a dit les malheurs de Myrto ou d’Éryphile!
-
---A la porte, à la porte.
-
---Non, vous ne m’empêcherez pas de crier ma colère; je vous dis qu’il a
-le don de s’émotionner lui-même et de pincer de la guitare, avec autant
-d’artifice, qu’Adrienne Chantilly en met à s’évanouir à côté de lui.
-
---Oh Victoire, c’est indigne! et deux grosses larmes perlèrent dans les
-yeux d’Isabelle Marlotte, que Marguerite entraîna vers la table, mettant
-fin à cette querelle qui s’envenimait.
-
---Notre thé se refroidit, hâtons-nous de baptiser mon fils; voilà le
-Compère, soyez toutes les Commères, donneuses de ce qu’il vous plaira;
-mais je supplie Victoire de n’être pas, par rancune, la fée Carabosse de
-notre baptême.
-
-Les Sèvriennes se pressent autour du poupon, déjà revêtu d’une culotte,
-taillée dans un mouchoir.
-
---Je te donne l’esprit, la bonté, l’éloquence, la veine. Et vous,
-Victoire?
-
-L’austère Victoire hésite; décidément il lui est cruel de souhaiter le
-bonheur à cette poupée qui vient de d’Aveline, mais il ne faut pas
-désobliger une compagne gentille!
-
---La Beauté, murmure-t-elle.
-
---Vous me volez, qu’est-ce qu’il me reste alors?
-
---Donne-lui ton cœur, répond Berthe, avec un baiser à l’enfant qu’elle
-pose triomphalement sur le sucrier. Et baillez-moi la saucisse ou les
-cornichons.
-
---Boudiou! fait Thérésa qui entre, est-ce que j’arrive trop tard, on ne
-débine plus!
-
-Pendant quelques instants, le silence de la petite chambre n’est troublé
-que par le bruit des cuillers, remuant le sucre dans les tasses
-brûlantes, les mâchoires dévorent; puis, la première faim apaisée,
-tandis que Berthe, à califourchon sur une chaise, grille une cigarette
-qu’elle vient d’allumer à celle de Thérésa, Renée distraitement joue
-avec le poupon:
-
---Je parie que notre cher M. Lepeintre est encore allé déjeuner aux
-étangs de Ville d’Avray. J’ai remarqué que chaque fois qu’il met son
-costume gris et ses chaussettes de soie rouge, il se hâte de nous donner
-campo.
-
---Chic alors, le beau général; car il l’a dit, moi je suis le général
-Boulanger des Sèvriennes, le beau général se gante en rouge! Porte-t-il
-maillot? Hum! fait Berthe, en dessinant avec le pouce, la ligne mince,
-si mince, de l’élégant professeur, il doit manquer de plastique pour se
-produire sans artifices!
-
---Ah! il va aux étangs de Ville d’Avray! Si nous y allions un jeudi,
-proposa Marguerite, j’aimerais à voir les paysages de Corot.
-
---Nenni, ma belle, les nymphes de Corot courent encore sous bois, et les
-rapins les poursuivent. Je gage que si M. Lepeintre s’en va déjeuner
-là-bas, c’est pas scrupule d’homme de science, qui veut préparer, de
-visu, une leçon sur l’Atalante Spartiate.
-
---Que nous importe ce qu’il y va faire! parlez-moi d’un professeur
-d’histoire comme M. Lepeintre. Son enseignement est d’une clarté
-mathématique, pas de digressions, d’hypothèses imprudentes. Il ne
-s’emballe, ni pour Michel-Ange, ni pour Napoléon: il contrôle d’abord,
-il affirme ensuite.
-
---Assurément, approuve Hortense, qui s’épanouit au souvenir des services
-que ce cours d’histoire rend à son militaire, sa méthode est froide,
-mais personne ne s’entend comme lui, à débrouiller une période confuse,
-et à rendre à chacun ce qui lui est dû.
-
---M. Legouff, notre vénérable directeur, nous a affirmé, l’autre jeudi,
-que M. Lepeintre était le professeur d’histoire le plus remarquable de
-ce temps-ci. En troisième année, nous pensons toutes comme lui; ce
-scepticisme rationnel le rend impartial, et nous met en garde contre
-l’emballement des Michelet.
-
---Nous n’avons pas encore pu nous rendre compte de l’esprit de son
-cours, fait Marguerite, en offrant quelques petits beurres à ses
-compagnes, mais son érudition n’a rien d’assommant; j’aime le goût très
-sûr, le sens philosophique qu’il apporte dans ses études d’art et de
-civilisation. Il a le don des idées générales.
-
---L’ordonnance de ses leçons, vous le verrez plus tard, fait penser aux
-belles compositions d’Ingres, où chaque chose est harmonieusement
-placée: plus de dessin que de couleur.
-
---Oh oui, en seconde année, on se fanatise pour la logique lumineuse de
-cet esprit; il n’est pas jusqu’à sa parole lente, zézayante un peu, qui
-n’accentue le relief des différentes parties de son plan.
-
---Amen! Amen! trop de louanges mes amies; voulez-vous donc qu’à mon
-tour, je fasse mon petit Lepeintre, et crie à votre nez qu’il est
-surfait... on ne saurait en dire autant de ce bon Jérôme. Mon paternel
-qui l’a vu conférencier, dit qu’il a une tête de faune, et que sa
-langue, frétillante comme un dard, brûle de convoitise... encore si la
-convoitise en faisait un saint Jean Bouche-d’or.
-
---Hélas...
-
---Oh! pour celui-là, je vous l’accorde, il est inimaginable: il troque
-la robe universitaire contre le casaquin et la plume des troubadours; sa
-philosophie embrasse tout, se plie aux cantates patriotiques, aux
-sirventois, aux odelettes d’amour, aux mystères religieux, aux drames
-historiques!...
-
---C’est le portrait de l’Homme-orchestre que tu nous fais-là, Renée!
-
---Gavroche, va! il est certain que pour être bon professeur, son esprit
-a trop de fougue; Jérôme Pâtre est en retard de cinquante ans, il date
-des gilets rouges d’Hernani, sa barbe noire, ses cheveux noirs, ses yeux
-noirs, et son teint rouge brique, cette jeunesse si lourdement
-conservée, même sa belle âme déclamatoire, ont quelque chose de démodé.
-Jusqu’à ses mots, qui feraient encore le bonheur de M. d’Aurévilly...
-
---Oh! dis-nous vite, ceux que tu connais; Marguerite les collectionne
-dans son journal.
-
---Voilà:
-
-Renan, l’eunuque de la Philosophie.
-
-Royer-Collard, le garde du corps du Dogmatisme.
-
-Le sceptique, un feu follet.
-
-Voltaire, un touche-à-tout de génie.
-
-La Rochefoucauld, un génie constipé!
-
-Un fou rire accueille ce dernier trait qui peint M. Pâtre, beaucoup
-mieux que toutes les comparaisons de ses élèves, mais Victoire, qui est
-de l’opposition, s’attache immédiatement à sa défense.
-
---Celui-là est sincère, qu’importe s’il manque de goût! Ah! s’il
-canalisait son éloquence...
-
---Voilà le point, illustrissime Victoire, canaliser son éloquence, si
-l’on ne veut pas tomber dans le verbiage. En attendant le miracle, je
-vais à son cours comme j’irais au cirque, pour voir les jeux d’une
-habile écuyère: sur son cheval, en galopant, elle fait la révérence,
-enlève ses voiles; va-t-elle se déshabiller et se dresser toute nue sur
-la bête emballée? Non point. La cloche sonne, le cheval s’arrête, cette
-fois encore nous n’avons vu que les oripeaux de la philosophie.
-
---Allons bon, ta philosophie, ma chère, ferait un joyeux vis-à-vis, avec
-cette reine de village, dont Pascal parle quelque part. Reconnais que,
-malgré ses défauts, son cours est passionnant, vous en sortez toutes la
-tête en feu!
-
---Oui, mais les pieds cloués à la terre, soupire Thérésa!
-
---Tu me la bailles belle, Marguerite, as-tu appris, à son cours, un mot
-de philosophie? As-tu relu tes notes? Sois franche, vois-tu plus clair
-dans ce chemin noir, où l’on se bouscule pour découvrir la vérité?
-
---Non, et de cela je lui en veux! c’est une ronde où toutes les idées
-tourbillonnent, ivres, comme des mouches sur une cuve de vendange.
-
---Jérôme, mon p’tit, peut se vanter de faire mousser ta verve: tu
-railles, car tu l’aimes, parce que tu sais que dans ces leçons
-d’éloquence... verbeuse, j’en conviens, il met toute son âme, une âme
-bonne, naïve, et si pleine d’affection pour nous toutes...
-
---Non, je t’arrête, tu es trop indulgente pour le Dieu Pan des
-Sèvriennes.
-
-Laisse-moi dégonfler ma rate, ma pauvre vieille, elle est trop lourde
-depuis que je suis raisonnable! «La Philo» vit-elle, comme la
-littérature, de l’air du temps et de beaux désespoirs?
-
-Si elle est la science de la vie, elle doit éclairer nos idées, elle
-doit nous donner un tel respect de nous-même, que nous voulions vivre
-nos idées.
-
-Rappelez-vous l’homélie de Mlle Vormèse, qui s’est refusée, par
-scrupule, à nous prôner une doctrine plutôt qu’une autre, voulant que
-nous fissions seules nos premiers pas, et que notre règle de conduite
-fût le fruit de nos études philosophiques!
-
-Aujourd’hui, je suis aussi bête qu’il y a six mois et je suis moins
-tranquille!
-
-Quand Jérôme explique les Pères de l’Église, j’envie le sort des
-Martyrs. Quand il vante les Stoïciens, j’adore Lucrèce; s’il exalte
-Épicure, je crois que le Beau pourrait être ma conscience morale.
-L’égoïsme de Bentham, me semble vertu; la sympathie de Stuart Mill, me
-fait pleurer de tendresse. Perchée sur toutes ces doctrines, je suis le
-coq d’une girouette qui pousse son kokoriko à tous les vents.
-
---Il y a du vrai, murmure Marguerite, que cette diatribe ramène vers une
-souffrance cachée, la science est peut-être un mal. La vraie philosophie
-serait-elle de vivre conformément à sa nature?
-
---Mais, Berthe, pourquoi n’allez-vous pas consulter Mme Jules Ferron?
-fait soudain Victoire, qui depuis un instant serre les lèvres, plisse
-son front attentif et rageur.
-
---Moi aller la trouver! Lui dire ce que je pense, avec des mots qui
-s’embrouillent dans ce charabia scolastique?
-
-Elle aurait une piètre idée de moi. Je ne veux pas de ses bésicles;
-j’aime mieux demander conseil aux arbres, aux vieux rocs, aux nuages de
-notre chère forêt. La nature, elle, ne se trompe pas, la nature ne ment
-pas!
-
---Vous oubliez, ma chère, fait l’autre froissée, que vous serez
-professeur, qu’il vous faut une doctrine, que vous en serez responsable.
-Pourquoi ne pas vous arrêter à celle que vous voyez à l’œuvre.
-
---Qui moi, épouser le Stoïcisme! Ah! ben j’en ai soupé de cette
-doctrine, depuis que j’ai vu les gens d’ici se murer le cœur.
-
-Le Stoïcisme! c’est une doctrine de vieillards, pour qui la résignation
-est une fin!
-
-Mais quand on a toute la vie devant soi, qu’elle vous appelle, les bras
-ouverts, moi je m’élance avide d’espoir... et si je tombe, je n’ai pas
-honte de pleurer.
-
---Ne blâme pas le Stoïcisme, ma chérie, fait gravement Isabelle
-Marlotte, dont la figure pensive prend soudain une expression
-douloureuse. Nos âmes, parce qu’elles sont trop neuves, ne le
-comprennent pas et le jugent inhumain. Les Stoïciens sont des héros, la
-grandeur d’âme chez eux, ne peut se mesurer qu’à la taille des
-événements.
-
-Savons-nous au prix de combien de larmes secrètes, de douleurs cachées,
-celle que vous repoussez a acquis le droit de proclamer sa Force?...
-
-Assise au coin du feu, Marguerite chantonne, à la poupée endormie, une
-berceuse de Schubert; le bois crépite, éclate, l’eau bouillonne, les
-esprits mystérieux du feu et de l’eau accompagnent la musique de leur
-rythme léger.
-
- Dormez, dormez, celle qui vous aime,
- Veille sur vous, mes chères amours.
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-Renée Diolat, touchant du doigt l’épaule de Berthe, lui montre
-Marguerite perdue dans un songe:
-
---La voilà cette sagesse que vous cherchiez si loin... et c’est
-d’Aveline qui nous l’envoie.
-
-
-
-
-CHAPITRE XVII
-
-JOURNAL DE MARGUERITE
-
-
-20 février 189 .
-
-Quel est le manège de Jeanne Viole; on la surprend dans les petits coins
-avec Mlle Lonjarrey.
-
-Se confesserait-elle? de quoi, pourquoi?
-
-De fausses confidences, alors? Avec elle, on en revient toujours à
-Marivaux. Mais non un Marivaux léger, qui ne blesse ou ne souffre qu’à
-fleur de peau. Le Marivaux qu’elle incarne a plus de rouerie.
-
-Elle s’est composé un personnage, qu’elle s’apprête à jouer dans la vie:
-elle s’essaie ici. Chez elle tout est mensonge, l’esprit sait où il va,
-le caractère fuit...
-
-Elle affecte une nostalgie des Carmels, où les âmes vivent sans cesse
-agenouillées devant Dieu, et l’on sait fort bien qu’elle encourage
-l’amour de cette malheureuse Angèle Bléraud, qui ne vit, ne respire que
-pour elle.
-
-Quand Jeanne Viole parle des siens, il semble que ce soit de rois en
-exil (décidément on voit que son imagination a des lettres) et l’on sait
-par Jacqueline, qui est de son pays, que le père Viole est «chand’d’vin»
-à Toulon.
-
-On voit, sur sa table de travail, des livres édifiants: _Le Devoir
-présent_, et les livres du pasteur Wagner, très appréciés dans le monde
-ministériel. Depuis huit jours, elle limite sa nourriture à table, elle
-s’émacie, noircit le dessous de l’œil, brûle avec un peu de fard de
-fausses pommettes de poitrinaire. On la regarde, on la plaint, on
-l’interroge; elle révèle une si belle âme, que Mme Jules Ferron lui
-accorde la faveur d’un entretien!
-
-Tout le monde serait-il dupe de cette comédienne?
-
-
-24 février.
-
-Isabelle Marlotte sort d’ici, ce qu’elle vient de me raconter me
-confirme la rouerie de Jeanne Viole.
-
-Elle aussi avait été enjôlée; ce brave cœur avait subi aveuglément le
-charme irrésistible, paraît-il, de ces yeux verts, de ces deux fossettes
-voluptueuses. Jeanne Viole était si bien entrée dans la vie intime
-d’Isabelle, que ses moindres relations lui étaient devenues familières.
-Elle a voulu s’en servir, c’est à cela qu’elle vise partout, le truc a
-mal réussi.
-
-N’a-t-elle pas ébauché un mariage, entre une amie d’Isabelle (une jeune
-provinciale, un peu excentrique, mais riche, belle, fille unique, dont
-le rêve serait de chanter à l’Opéra), et un soi-disant vicomte de X***,
-jamais le nom n’a été livré. Ce vicomte était le merle blanc, vieille
-noblesse, château en Touraine, grosse fortune, jeune, beau et militaire!
-Excentrique lui aussi par-dessus le marché!
-
-Au premier mot, la jeune fille tombe amoureuse de cet inconnu qui
-demande sa main sur sa seule réputation (est-ce assez conte bleu, cette
-histoire-là). Une tante, vieille dame fort respectable, assurait Jeanne
-Viole, servit d’intermédiaire, on devait se rencontrer dans ses salons
-très prochainement.
-
-Or, renseignements pris, la fortune de la fiancée se trouvant très
-ébréchée, et l’excentricité ayant été crûment qualifiée d’esprit fêlé,
-par les gens qui renseignaient, le merle blanc se retira: sans
-explication, sans excuse, le voilà parti.
-
-Fureur de la jeune fille qui, se voyant déjà vicomtesse, étudiait le
-blason.
-
-La tante de Jeanne Viole propose un autre mari, puis deux, puis trois,
-avec une telle insistance, qu’un beau matin la mère et la fille
-débarquent sans prévenir, et tombent dans le guêpier d’une agence
-matrimoniale.
-
-Isabelle Marlotte, indignée, vient de gifler la belle Viole, qui se
-morfond de colère, et certainement se vengera.
-
-Jusqu’où ne montera-t-elle pas, puisque voilà le premier échelon de la
-duperie franchi.
-
-
-27 février.
-
-Je travaille avec allégresse, mon travail est bon. Je sens peu à peu que
-l’instruction que j’acquiers n’est plus cet amas de marchandises
-empilées dans un hall spacieux; j’ai conscience d’ouvrir mon esprit à un
-monde nouveau, de le déchiffrer, et de m’agrandir au contact de la
-pensée humaine.
-
-Derrière moi, je laisse les dépouilles de l’être que j’étais encore, en
-entrant à l’École; mais le chemin parcouru, hélas! est de ceux qu’on ne
-retrouve jamais.
-
-
-28 février.
-
-Une image:
-
-En des temps barbares, les chasseurs d’élans dressèrent, comme un
-trophée de chasse, le long d’une route, les bois de leurs victimes;
-chaque andouiller porte d’autres ramures, le nid de merle est si large
-qu’il supporterait aisément l’épieu meurtrier. Au-dessus de l’avenue,
-passe dans une gloire nuageuse, le cimier de l’ancêtre... Et dans le
-parc ce sont les arbres défeuillés sous la lune d’or. Est-ce beau
-l’imagination!
-
-
-1er mars.
-
-Ah! si la vagabonde se bornait à chercher des images. Mais elle va, elle
-va, elle crée l’avenir, l’arrange si radieux ou si triste, que selon les
-jours, je soulèverais des mondes, ou je resterais là, anéantie.
-
-Charlotte ne comprend rien à cette nervosité; elle est si calme, si
-fraternellement amie de son fiancé! Moi je n’aimerai jamais ainsi, si
-j’aime! Pourquoi penser à ces choses: aimer, ce serait une folie, je ne
-serais plus à mes livres, à ma tâche, et je me suis vouée à
-l’Enseignement.
-
-A quoi bon souhaiter qu’on m’aime, leur amitié me suffit. Charlotte a
-confiance en moi, Henri Dolfière me témoigne sans cesse son estime et sa
-sympathie par des riens qui me vont au cœur. Je l’admire, je crois qu’il
-y a en lui la promesse d’un avenir magnifique. Je l’ai revu deux fois
-cet hiver, il m’a déjà conté ses projets de statues, expliqué ses rêves,
-ses habitudes de travail... Quel être mystérieux, attirant qu’un
-artiste!
-
-Si j’aime jamais, ce ne sera qu’un poète ou un artiste: il sera simple
-et bon comme le fiancé de mon amie.
-
-
-
-
-CHAPITRE XVIII
-
-
-_Berthe Passy à son père, M. Jules Passy, poète, à Barbizon._
-
-«12 avril.
-
-»Mon vieux Jules,
-
-»Il y a bien du nouveau ici, ce coquin de printemps fait des siennes!
-L’École est tout en émoi depuis que les bourgeons s’ouvrent et que les
-ministres viennent.
-
-»Nous avons été cette semaine en grand tralala. Je suis estomirée de
-l’effet qu’un homme produit, dès qu’il est ministre. Nous étions toutes
-comme M. Jourdain devant les Mamamoutchis. Mais quelle déplorable
-éducation est la mienne, au fond de mon sac, je n’avais pas de quoi
-faire une harangue, à peine un tout petit mot sec, pour l’assurer de mon
-dévouement!
-
-»Mais dès qu’il a été parti, l’esprit m’est revenu avec une cabriole, et
-je leur ai chanté la chanson du troupier.
-
- Elle retroussa sa queue
- Et s’assit sur un banc,
- Fit un panier de c...
- Pour Mossieur l’Président.
- Elle a de l’entendement,
- Cette bique!
- Elle a de l’entendement.
-
-»Il y avait de quoi me fourrer au clou. La vieille Lonjarrey en a ri aux
-larmes, et m’a mouillé la joue d’une goutte de marc: j’étais dans la
-note!
-
-»Le ministre n’a pas été le bienvenu. Qu’avait-il besoin de passer en
-revue nos binettes? On lui a bien fait voir que ce qui se passe chez
-nous ne le regarde pas. Mais il y avait eu du bruit dans Landerneau, on
-parlait de guerre ouverte, de démission... tout ça courait de bouche en
-bouche, avec des chut, des n’en dites rien, gardez-moi le secret. Le
-soir même, nous pleurions l’École à deux doigts de sa perte!
-
-»Je m’apprêtais à te rejoindre _pedibus cum jambis_, mon baluchon sur
-l’épaule, quand les ministres sont venus.
-
-»Rassure-toi donc, mon vieux, j’en ai pour deux ans encore à vivre aux
-frais de la princesse.
-
-»Le ministère est dans la dèche, on réclame des économies; on devait
-nous manger les premières, c’était une prévenance, sans doute, que de
-venir nous demander à quelle sauce nous voulions être mangées.
-
-»Notre jeunesse a parlé pour nous, cette fois on nous fait grâce.
-
-»Ne trouves-tu pas qu’un ministre, qui se respecte, devrait toujours
-paraître en public, avec la robe de Mazarin, (ces choses-là devraient
-faire partie du garde-meuble) un ministre en pardessus, ça manque au
-décorum de l’histoire: comment le populo aurait-il confiance, dans un
-ministre qui n’a pas d’uniforme!
-
-»Enfin, pour un ministre en bourgeois, le nôtre avait belle tournure.
-Son monocle à l’œil, il voletait d’une élève à l’autre, d’une classe au
-jardin, avec de petits gestes surpris, satisfaits, mesurant tout, de son
-œil supplémentaire.
-
-»Ah! si nous avions eu le temps de faire connaissance, ce jour-là,
-Sèvres fournissait à la France soixante directrices nouvelles; un mot de
-lui, on nous créait des lycées!
-
-»Mais la Veuve était là.
-
-»Elle trottinait devant ces Messieurs, toussant, faisant sonner le pas
-du maître. Le ministre suivait, les yeux sur ses bas blancs et ses gros
-petits pieds. M. Gréard et M. Rabier accompagnaient le convoi!
-
-»D’une voix sèche, en passant, notre Mère nommait: bibliothèque, salle
-d’étude, matériel du cours de coupe, classe, chambre d’élève...
-
-»Voyons, insistait le Ministre.
-
-»Crois-tu que l’Excellence a chipé un gâteau dans la chambre de Myriam
-Lévis! Quelle tête a dû faire la Veuve!
-
-»Tout de même c’est un bon garçon, ce ministre. Le plus joli de
-l’histoire, ce n’est pas d’avoir vu le pipelet endosser l’habit bleu (ô
-bleu de Sèvres), ni d’avoir contemplé l’air rogue, l’air à la Diogène
-parlant au fils du Soleil, de notre très illustre directrice; le clou de
-la journée, ça été l’ingénieux manège des élèves qui vont quitter
-l’École.
-
-»Ah! mon pauvre vieux, pour qui sait regarder, il n’y a pas grande
-différence entre l’École et ce Monde qu’on nous apprend à mépriser. Pour
-être en République, on ne renie pas le vieil esprit de cour; il faut se
-pousser dans le monde, j’en vois qui déjà y travaillent, tous les moyens
-sont bons.
-
-»Ces demoiselles avaient soigné la tenue du jour, robe noire sans
-fanfreluche ni dentelle, chignon provocant, regard velouté, vraie tenue
-d’examen, faite pour donner aux juges l’envie d’admirer ce qu’on prend
-trop de soin à leur dérober.
-
-»La tête sur leurs livres, elles dévoraient Port-Royal, Pascal, Mme de
-Maintenon. L’École n’avait plus assez de bouquins jansénistes ou
-pédagogiques!
-
-»J’ai mis les miens aux enchères, ça m’a rapporté trente bûches pour me
-chauffer cet hiver.
-
-»Pense donc: M. Rabier est un philosophe protestant et M. Gréard se tue
-à faire de Mme de Maintenon, la matriarche de l’Université!
-
-»Dans tout ça, la barbe brune du ministre a été négligée; il n’a pas
-fait de livre, lui, et de plus il n’est que la roue de rechange du
-chariot universitaire. Mais au bout d’une heure, toutes ces demoiselles
-étaient amoureuses des grands yeux noirs de M. Rabier, ou du fin profil
-XVIIIe siècle de M. Gréard.
-
-»Allons, il y aura cette année quelques débuts à Paris.
-
-»Et puis, le vent verse sur l’École des effluves printaniers. Depuis que
-les feuilles poussent, on a du vague à l’âme, et Jérôme, notre fidèle
-Jérôme, fait l’école buissonnière en quête du «rossignou.»
-
-»Il est venu à neuf heures du soir faire son cours. Quelques élèves
-étaient couchées, les autres éparpillées dans la maison. On sonne la
-cloche! Vite, sur les chemises de nuit, on jette un tablier, un châle.
-Les frisettes du lendemain se dépapillottent, et au petit bonheur on se
-faufile dans la salle, pour écouter la plus brillante, la plus
-fougueuse, la plus lyrique improvisation sur l’Amour.
-
-»Dehors des nuées d’étoiles palpitaient, ça sentait bon comme dans les
-rêves de Shakespeare.
-
-»Il a parlé de l’amour dans la nature, loi suprême de la vie, du
-rossignol se mourant pour sa femelle. Il s’emballait, et comme nous
-avons droit de discuter, je l’ai taquiné pour qu’il allât plus loin, et
-à propos du sentimentalisme chez Gœthe, j’ai défendu la Charlotte de
-Werther, ce qui m’a valu cette riposte:
-
-»--Alors, Mlle Passy, vous serez de celles qui ménagent la chèvre et le
-chou.
-
-»Pouf!
-
-»Il flamboyait, sa barbe noire, plus noire encore, un vrai diable, papa.
-A la fin je n’osais plus le regarder, sa langue pointue, frétillante,
-gigotait si vite, que j’en avais le vertige. Il ne tenait plus en place,
-bondissant sur l’estrade, prenant sa chaise, la quittant, frappant la
-table, toujours en gestes parallèles, appuyant sa démonstration d’un:
-Voilà le point, mesdemoiselles!...
-
-»Tout à coup, un rayon de lumière a fait miroiter, au bout de sa chaîne
-de montre, un long cheveu de femme. Était-il noir ou blond? Personne n’a
-pu le reconnaître, mais le fou rire m’a prise, j’ai feint de parler à
-Marguerite Triel.
-
-»--Vous disiez, mademoiselle?... Allons dites, dites, j’aime qu’on me
-contredise.
-
-»Et moi, hypocritement:--J’affirmais, monsieur, qu’une femme ne peut
-être heureuse, que si elle est une Célimène.
-
-»Lui:--Célimène, mademoiselle, y pensez-vous! Mais c’est une dévoreuse
-de cœurs! une cannibale! C’est l’éternel bourreau!
-
-»Ah! voilà bien les femmes!
-
-»Non, non, mesdemoiselles, ne soyez jamais des Célimènes. Soyez des
-femmes, aimez, soyez aimées.
-
-»La femme, voyez-vous, il n’y a que ça. C’est l’être de «boté», de
-toutes les «botés». Et je ne parle pas de cette «boté» fade et
-conventionnelle, mais d’une «boté» saine et habitable...
-
-»Heureusement il n’y avait pas de lune! Curieux, tu voudrais bien savoir
-de quoi nous avons rêvé cette nuit-là.
-
-»Je te réserve le trait de la fin, un trait monstrueux qui te donnera
-l’idée nette du stoïcisme sèvrien:
-
-»Victoire Nollet (tu sais ce chronomètre à siphon), a perdu brusquement
-sa petite sœur. On est venu la prévenir quelques instants avant de faire
-sa leçon d’histoire. Elle est allée tout droit chez Mme Jules Ferron et
-lui a dit:
-
-»--Madame, ma sœur vient de mourir, voudriez-vous me permettre de partir
-après avoir fait ma leçon.
-
-»Mme Jules Ferron lui a serré la main.
-
-»On admire beaucoup ici cette énergie, que moi j’appelle du sans-cœur!
-
-»Enfin, les vacances de Pâques approchent, je vais donc te rejoindre,
-mon bon vieux; avec Rosalie, nous aurons vite fait de repasser et de
-raccommoder ton linge, à moins que, par économie, tu n’aies fait comme
-la reine Isabelle; ou bien comme l’ami Pierre, allant chaque semaine,
-laver sa chemise dans le joli petit lavoir, sous bois.
-
-»Ah! si tu ne m’avais pas! et si tu ne m’avais pas donné, sans le
-vouloir, de la raison pour quatre!
-
-»A bientôt, mon p’a; on va polissonner dans la forêt, et lézarder à plat
-ventre sur les mousses. Tu me dénicheras une couvée de merles, je les
-lâcherai dans le parc, quand ils sauront siffler les plus jolies
-chansons.
-
-»Un p’tit bécot, de ma bouche toute ronde,
-
-»TA PÉPINETTE.»
-
-
-
-
-CHAPITRE XIX
-
-JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL
-
-
-14 avril 189 .
-
-Je suis bien contente. Berthe a eu les honneurs de la première visite de
-M. Legouff, notre directeur.
-
-Il est venu aujourd’hui au cours de M. Lepeintre, nous étions tout
-regards, tout oreilles.
-
-Voilà le premier Académicien que je vois!
-
-C’est un petit homme sec, sec comme sarment de vigne, vendanges faites,
-avec de petits poils autour de la tête. Sa peau est si ratatinée, qu’on
-lui donnerait cent ans, mais il est encore droit, alerte, sanglé dans
-une redingote vert-bouteille, avec des galoches aux pieds, sans doute
-pour l’empêcher de s’envoler au premier coup de vent.
-
-Il semble porter le costume de son premier drame, pantalon puce,
-redingote vert fané, gilet croisé, faux-col en collerette, gibus aux
-ailes retroussées.
-
-Et ce vieillard-là fut enfant avec Musset, Hugo, Lamartine! on dit que
-sur eux, il a mille détails à conter.
-
-Berthe tremblait; bonnement, pour la rassurer, et peut-être aussi pour
-mieux l’entendre, il lui a pris la main: Ar-ti-cu-lez mieux, mon enfant.
-Ses yeux, sous les paupières retombantes, l’encourageaient d’un si
-gentil sourire.
-
-Nous aurions voulu être toutes à la place de Berthe. Mais je suis
-contente que ce soit elle qui ait recueilli les félicitations de M.
-Legouff, après une conférence très vive, solide, bien composée, sur les
-«Maures en Andalousie».
-
-Mme Jules Ferron, est-ce un hasard, n’assistait pas au cours. M. Legouff
-est parti avec M. Lepeintre, qui l’emmenait en «troisième année».
-
-Il nous a laissé une impression charmante, celle que ferait un bon
-grand-père, très savant, très illustre, qui aimerait à donner à ses
-petits-enfants d’adoption, le meilleur de son esprit, et un peu de son
-cœur.
-
-Comme nous l’aimerons en «troisième année», puisqu’il ne vient à
-l’École, que pour aider de ses conseils les futures agrégées.
-
-
-18 avril.
-
-Voici Pâques; je pars en vacances, j’irai à Barbizon voir Berthe et son
-père, puis je rejoindrai Charlotte et son fiancé, nous avons tout un
-programme de promenades à faire dans Paris.
-
-Mon cœur bat trop vite, comme je vais être heureuse avec eux.
-
-
-Barbizon, jour de Pâques.
-
-Il pleut, pas moyen de courir en forêt, nous restons là, calfeutrés dans
-la chambre; Berthe déclame _Salammbô_, M. Passy somnole dans un vieux
-fauteuil mal rempaillé, sa chatte entre les bras. J’écoute, mais ma
-pensée est loin, elle tournaille obstinément, autour d’une autre chambre
-que j’aime, où vit, où respire, où travaille si joyeusement Charlotte.
-Ma pensée les voit, je leur ris. Il fait bon ici près de Berthe, mais je
-voudrais être là-bas, auprès d’eux.
-
-
-22 avril.
-
-Il pleut; entre ciel et terre, c’est une trame mouvante que brode le
-feuillage des grands chênes, et que déchire--avec quelle joie
-barbare--le vent, le vent qui viole la forêt, le vent qui tue les nids.
-C’est sur les cailloux du chemin, dans l’herbe, les rigoles, une lente
-ritournelle, un fredon mélancolique d’êtres invisibles, qui se
-plaignent: eux aussi souffrent! Ainsi la Douleur est partout! Et cette
-trame grise, entre ciel et terre, comme un voile obscurci, enveloppe
-notre souffrance et celle de l’univers.
-
-
-23 avril.
-
-La Forêt a dit: «Il faut avoir pitié!» Je pense aussi que les plus
-hautes leçons, les leçons de grandeur d’âme, c’est la Mer, la Forêt, la
-Montagne qui nous les donnent.
-
-
-24 avril.
-
-M’y voici, dans cette vieille rue Saint-Jacques, où habite Charlotte; je
-n’arriverai jamais assez tôt, pour leur offrir les premiers rameaux de
-«joli bois», que le père de Berthe est allé me cueillir, ce matin, dans
-la forêt.
-
-L’étrange et brave cœur: il est bien l’image complète de l’ébauche
-qu’est Berthe; à vivre près de lui, on ne songe plus au ridicule de ses
-habits, à la singularité des papillotes. Il vit en communion avec la
-nature, simplement; c’est cette sincérité, cette bonté qui seront dans
-la vie la grande force de Berthe.
-
-A table, on cause de mon voyage à Barbizon, les fleurs embaument, M.
-Dolfière a voulu que je lui fleurisse sa boutonnière; Charlotte, avec
-ses dents, a coupé le brin que j’ai piqué ensuite au veston de son
-fiancé.
-
-
-25 avril.
-
-Visite au Luxembourg: nous avons regardé longuement le saint
-Jean-Baptiste de Rodin, et sa Danaïde. Puis les Puvis de Chavannes, les
-Carrière, les très rares tableaux de l’École impressionniste. C’est un
-éblouissement. Il nous a expliqué, à toutes deux, les tendances modernes
-de l’art, le retour à la nature, à l’admiration du vrai, à la plastique
-sincère des êtres vivants.
-
-
-26 avril.
-
-Je rentre heureuse à l’École. Pendant ces vacances, trois choses ont
-remué en moi les sources profondes; trois choses ont surgi, qui vont
-dominer, je le sens, ma vie de Sèvrienne.
-
-La pitié pour ce qui souffre.
-
-L’amour du beau.
-
-L’impérieux besoin de me retrouver, moi aussi, dans un autre cœur.
-
-
-
-
-CHAPITRE XX
-
-JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL
-
-
-15 mai.
-
-Je travaille fiévreusement; les jours passent sans durée, je suis avide
-d’aller sans cesse plus avant, je dévore la bibliothèque. J’abandonne à
-d’Aveline le soin de me rapprendre mes classiques, je les ai tant, tant
-rabâchés depuis mon brevet supérieur, que je finis par les considérer,
-comme M. de Goncourt considérait l’antiquité: «ce pain des professeurs».
-
-Tous mes jeudis, en revenant de notre promenade dans les bois, je lis
-les œuvres de nos poètes contemporains, en remontant à Musset, puis à
-Sully-Prud’homme, à Leconte de Lisle que j’ignore.
-
-Comme ceux-là sont près de mon âme, près de mes yeux. Il n’y a pas à
-dire, même dans les œuvres du divin Racine, il y a une phraséologie de
-bonne compagnie, une majesté dans l’allure des tirades, comme dans le
-mouvement des personnages, qui glacent l’émotion très profonde du drame.
-
-Il faut la simplicité, la mesure, l’émotion contenue, mais qu’on sent si
-profonde, de Mlle Bartet pour ressusciter, au bout de deux cents ans,
-l’Iphigénie rêvée par Racine.
-
-Sa voix, la noblesse de sa résignation, la réserve de son ingénuité,
-l’autre jour m’ont bouleversée. C’est la première fois que j’ai senti,
-au théâtre, une âme souffrir sincèrement: et c’est la divine Bartet qui
-fait ce miracle de ranimer la momie qu’était devenue, pour nous, l’œuvre
-de Racine.
-
-Je lui ai écrit, le soir même, mon admiration, ma reconnaissance aussi.
-Était-ce bien correct?
-
-Faut-il toujours vivre guindée par cette correction qui vous prive si
-souvent du plaisir d’avouer sans détour ce qui plaît, ce qui émeut?
-
-
-20 mai.
-
-Bartet m’a répondu un mot charmant; je le fixe, comme une fleur, à cette
-page de mon journal.
-
-
-1er juin.
-
-Est-ce gentil, Bartet m’envoie une baignoire pour la matinée de dimanche
-aux Français, on joue: _On ne badine pas avec l’amour_. Je préviens
-Charlotte et son fiancé.
-
-
-4 juin soir.
-
-Elle a été exquise, l’austère Camille, l’égarée, celle qu’une expérience
-prématurée déflore, cruelle et candide, se jouant sans scrupule de l’âme
-de Rosette, de l’âme de Perdican.
-
-Mais pourquoi cette comédie de Musset, si émouvante à la lecture, si à
-la fois rêve et réalité, devient-elle obscure à la scène; Charlotte et
-moi nous avons eu la même impression, comme si ce théâtre, écrit pour
-les délicats, n’était vraiment clair, vraiment dramatique, que lu en
-silence.
-
-Même ces passages exquis, cette poésie que l’âme de Perdican jette sur
-les souvenirs de son enfance, sur l’étang, les arbres qu’il retrouve si
-petits: à la scène, quoique dits par Le Bargy, cela paraît déclamatoire.
-
-Je crois que le mystère d’une lecture convient mieux au théâtre de
-Musset, que le jeu, souvent médiocre, des artistes qui l’interprètent.
-
-Henri Dolfière m’avoue qu’il est venu là pour me voir, mais qu’il a
-horreur des bonshommes et des bonnes femmes des Français.
-
-Je lui ai parlé de mes lectures, il m’a demandé de ne pas lire
-Baudelaire; pourquoi? parce qu’il aurait regret, que _les Fleurs du Mal_
-laissassent leur ombre sur ma pensée.
-
-Non, non, je ne lirai pas ce livre, il m’est doux d’obéir à ce désir, si
-délicat, d’un ami.
-
-
-Fin juin.
-
-Je ne sais même plus le jour qu’il faudrait marquer en haut de cette
-page. Le temps file, monotone, fécond. Nous arrivons au bout de notre
-programme. Ma première année sera finie dans un mois, j’en suis
-surprise!
-
-Comment, il y a un an que je chevauche mon rayon d’or, étonnée,
-radieuse, cueillant à pleines mains les souvenirs qui parfument ma
-route.
-
-Je ris de la gloriole des premiers jours, quand je faisais mettre sur ma
-carte, ce titre de Sèvrienne, dont j’étais plus fière que de six
-quartiers de noblesse!
-
-Au fond, je suis très individualiste, j’ai l’orgueil de vouloir être
-quelqu’un, de faire moi-même ma vie présente, ma vie future.
-
-Ai-je bien profité de cette année de travail?
-
-Mes professeurs disent oui, je partirai avec des compliments plein mes
-poches. Mais je ne suis pas satisfaite. J’ai conscience de temps perdu,
-de mauvaises habitudes d’esprit, que je n’ai pas corrigées par paresse.
-Je me fais l’effet d’être toujours en location, de ne pouvoir encore me
-mettre dans mes meubles.
-
-Ce que je pense n’est pas entièrement à moi. Ma maison est faite de bric
-et de broc, arrangée peut-être avec chic. Ceux qui m’écoutent ont
-l’illusion d’entendre des choses personnelles: je rougis de mes larcins.
-Je voudrais payer mes idées par un effort vigoureux, et sculpter mes
-meubles, après les avoir construits moi-même, pour les besoins de ma
-maison.
-
-Je ne voudrais pas que mes élèves, plus tard, ne vissent en moi qu’un
-_Manuel de l’École de Sèvres_.
-
-Tout mon travail de seconde année tendra vers ce but; il est grand temps
-d’être autre chose qu’un brillant esprit d’assimilation.
-
-Et puis, je ne veux pas séparer l’effort de mon esprit, de l’effort de
-ma conscience; si jamais le grand principe de l’étude a été donné, c’est
-bien par cette vertueuse femme que nous fréquentons trop peu: Eugénie de
-Guérin.
-
- Je lis non pour m’instruire, mais pour m’élever.
-
-Son journal devrait avoir la place d’honneur, dans nos chambres de
-jeunes filles; il nous redirait, lui, d’être probes, d’écarter toutes
-les lectures qui peuvent souiller nos âmes, de sauvegarder, comme un
-bien inestimable, la pureté.
-
-
-1er juillet.
-
-J’ai eu trois ou quatre fois, la joie de faire une très bonne leçon. Ces
-jours-là, j’ai connu le paradis: je me sentais soulevée, frémissante,
-avide d’atteindre à la perfection.
-
-C’était un contentement délicieux, que je savourais dans mon for
-intérieur. Je me surprenais à rire, du même petit rire qu’a ma
-conscience, après une bonne action.
-
-Les jours qui suivaient, c’était une sérénité paresseuse, j’envisageais
-l’avenir sans inquiétude, comme si le succès était désormais
-infaillible.
-
-Tout me paraissait facile, je me sentais des épaules à soulever le
-monde.
-
-Mais que de jours mornes, où, le cœur serré, je n’osais plus me réjouir,
-doutant de moi-même, maltraitant mes professeurs, croyant à la
-malchance, nerveuse, irritable et si malheureuse que j’aurais voulu
-mourir... parce qu’une leçon ne valait rien.
-
-Je n’ai pas le courage de Berthe, qui ne se laisse déprimer par aucune
-injustice. D’Aveline la goûte peu; cet esprit frondeur, irrégulier,
-cette parole trop prompte, et souvent éclairée de mots que lui fournit
-le lexique paternel, choquent le puriste, un peu étroit, qu’est notre
-professeur.
-
-Moi, je reste désarmée devant un jugement sévère: l’idéal serait d’être
-le personnage pondéré, si réfléchi, qu’est Victoire Nollet; celle-là
-plane dans une impassibilité stoïcienne, au-dessus des bourrasques de
-notre vie scolaire.
-
-Il se fait, dans l’ordre de la promotion, un mouvement sensible.
-Adrienne Chantilly ne tient plus la tête de la classe; nos professeurs
-ont vite percé le fragile tissu de son esprit. Seuls, des
-évanouissements propices et le jeu de paupières, dupent encore M.
-d’Aveline.
-
-Victoire monte, monte; Jeanne Viole travaille et mène de front une
-tactique fort intelligente, qui lui gagne ici des sympathies utiles.
-Bléraud est nulle; Hortense ne travaille que pour Ugène; Thérésa est
-moyenne, Berthe inégale.
-
-En somme, la lutte pour le nº 1 de la licence est bien limitée entre
-Victoire Nollet et moi.
-
-
-10 juillet.
-
-Nous y pensons déjà: ce matin les élèves de deuxième et de troisième
-année, sciences et lettres, sont parties pour la Sorbonne, où ont lieu
-les examens d’agrégation et de licence.
-
-Dès six heures du matin, le désarroi était dans l’École: de grandes
-voitures Cook, à postillons, stoppaient devant les grilles; nous étions
-toutes levées, aidant nos compagnes, leur faisant du café, des rôties.
-Elles sont vertes, ou si pâles, que les flacons de sels circulent. Vite
-on les met en voiture: «Cherchez sur la route, un bossu, un soldat, une
-femme grosse, leur crie Berthe, et tout ira bien.»
-
-Les voitures enfilent l’avenue, tournent brusquement sur la route, les
-voilà parties, nous agitons encore nos mouchoirs.
-
-Isabelle et Renée m’ont fait peine à voir. Myriam s’est trouvée mal.
-
-Ce départ pour les examens me bouleverse.
-
-Il y avait quelque chose d’héroïque, dans le sourire confiant qui
-passait, une seconde, sur ces pauvres figures tirées, fiévreuses, dont
-les yeux criaient grâce. Cette seconde était celle du baiser que Mme
-Jules Ferron donnait à chaque Sèvrienne.
-
-Elle était descendue jusqu’au perron d’honneur, nous étions toutes
-groupées au bas des marches, la regardant, si pâle, elle aussi, dans sa
-robe noire, debout au seuil de la maison.
-
-A cet instant, elle eut l’attitude hautaine du chef, qui veut donner son
-âme à celles qui partent, et c’est le cœur battant, que chaque élève a
-reçu son baiser.
-
-Voilà quel viatique elles emportent!
-
-Je crois à son efficacité.
-
-
-18 juillet.
-
-Nous sommes dans l’attente du résultat.
-
-Renée dit qu’elle n’a pas su traiter son sujet de littérature!
-
-«_Hugo et Lamartine peuvent-ils être appelés des classiques?_»
-
-Quant à Isabelle, elle est sûre d’avoir dit des sottises, dans sa
-composition de philosophie: «_Quelle place faut-il faire aux beaux-arts,
-dans l’éducation des femmes._»
-
-Aucune, a-t-elle répondu.
-
-Myriam a porté une feuille blanche au jury, puis s’est retirée.
-
-
-19 juillet.
-
-Je gagne mon pari, elles sont admissibles. Renée a vite sauté sur mes
-_Contes grecs_ de Marnille, que je lui avais promis. Elle adore l’esprit
-de ce conteur, qui est l’auteur aussi, de la plus intelligente, de la
-plus amusante histoire grecque.
-
-Ma joie, demain, sera complète.
-
-
-20 juillet.
-
-Charlotte est reçue.
-
-C’est dans ma chambre, où ils m’attendaient tous les deux (pour épargner
-à ma Lolotte l’angoisse de voir passer ce feuillet blanc, qui affiche si
-peu de noms à la porte de l’École), que je leur ai annoncé la bonne
-nouvelle.
-
-En route, j’avais croisé d’Aveline, qui m’avait dit tout de suite le
-résultat; il voulait me parler de moi, me serrant si affectueusement la
-main. Mais je brûlais de me sauver, d’aller les rejoindre, j’ai crié:
-merci, merci, et au galop, je suis revenue dans ma chambre.
-
-Nous étions ivres tous les trois, Charlotte pleurait, je riais, lui nous
-tenait chacune par la main, et confondant nos mains dans un même baiser:
-
-«Vivent les Sèvriennes, vive Mlle Lonjarrey, hourrah pour Marguerite
-Triel.»
-
-En partant, il m’a dit:
-
---«Maintenant que Charlotte va être un peu plus votre sœur,
-mademoiselle, voulez-vous me faire la grâce de m’accepter pour ami.
-
---»Oh! oui, ai-je répondu, en y mettant tout mon cœur.»
-
-Charlotte nous regardait avec des yeux ravis.
-
---«Tu sais qu’il t’adore, et qu’il veut dans un médaillon sculpter nos
-deux profils.»
-
-Je me suis sentie rougir.
-
-
-25 juillet.
-
-Il était écrit que j’aurais un ami!
-
-L’amitié d’Henri me comble de joie; son esprit me plaît, son cœur me
-plaît. J’aime son passé de travail, d’efforts souvent pénibles
-(Charlotte me l’a dit), pour réaliser le beau rêve de l’artiste. Je
-l’aime d’avoir choisi l’être sincère et tendre qu’est Charlotte, pour en
-faire le compagnon de toute sa vie.
-
-Puis, je crois bien que, sans tout cela, je l’aimerais, parce que je
-sens qu’il m’aime.
-
-
-29 juillet.
-
-Voici les dernières lignes que j’écris à Sèvres.
-
-Demain, nous quitterons toutes l’École, pour aller en vacances. Je ne
-m’en réjouis point. Je voudrais demeurer ici toujours.
-
-Si nous sommes des Bénédictines laïques, il est si doux de l’être.
-
-Il faudra s’en aller tout à fait dans deux ans; déjà cette pensée me
-déchire. On est si bien sous ce toit, près des beaux arbres, près du jet
-d’eau où chuchotent des voix anciennes, parmi les livres rangés dans les
-vitrines blanches, sous les écussons blancs enguirlandés de lys.
-Chercher les idées qui volent, du portrait de Louis XV à ce qui fut
-jadis le médaillon de la Marquise, chercher son visage dans les hautes
-glaces, et s’y voir encore fraîche. Ignorer la vie, n’en connaître que
-les on dit des poètes et des penseurs, vivre de ses seules émotions.
-
-Quel rêve!
-
-Adieu, chère petite chambre que je ne retrouverai pas en revenant; une
-autre prendra ma place, et ne saura pas combien tu me plaisais: j’ai
-voulu que ta parure, ces mousselines, ces fleurs, ces photographies
-fussent un reflet de moi-même; c’est un peu de mon âme, chère petite
-chambre, que je t’ai donné là.
-
-Je m’en vais, le cœur gros des souvenirs que je te laisse, j’avais fait
-mon nid; malgré moi, je l’abandonne, je pars, déjà je n’ose plus me
-retourner.
-
-Adieu, adieu, si les choses ont des yeux, si les choses gardent mémoire
-de ce qui passe, souviens-toi, qu’ici nos mains fraternellement se sont
-unies, et que plus rien, jamais, ne détachera la mienne de celle qui la
-cherchait.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXI
-
-
-_Rapport de Mlle Lonjarrey, surveillante à l’École de Sèvres à Mme Jules
-Ferron._
-
-«Madame,
-
-»Vous m’avez chargée, l’année finie, de vous adresser un rapport
-confidentiel, qui puisse compléter le dossier des élèves, que j’ai sous
-ma surveillance.
-
-»Le voici.
-
-»D’une façon générale, je ne trouve pas dans cette promotion, la
-discipline et le respect nécessaires, comme vous nous le dites souvent,
-madame, à toute œuvre intellectuelle et morale. Presque toutes ces
-demoiselles sont d’esprit léger, remuant. Elles aiment la parure, et
-leur jeunesse accorde une créance inimaginable à la plus-value d’une
-fraîcheur passagère. Elles attachent du prix à des détails, et semblent
-ignorer que la vraie vie de l’École, est celle où vous les conviez,
-madame, dans les hautes sphères de la méditation et du recueillement.
-
-»Je m’efforce de le leur faire comprendre. Je ne désespère pas de voir
-aboutir la conversion que j’ai entreprise.
-
-»Voici donc ce que je puis vous dire sur chacune de nos Sèvriennes:
-
-
-» Mlle Chantilly a, au plus haut degré, le souci de sa taille et de son
-ajustement. Orgueilleuse de ses prérogatives de première, elle s’imagine
-que sa présence, au milieu de nous, augmente la gloire de l’École.
-
-»Au surplus, je la soupçonne de n’avoir aucune vocation pour
-l’Enseignement, de viser à autre chose, en se servant de l’École comme
-d’un tremplin, si j’ose m’exprimer ainsi.
-
-»Si j’en crois les confidences de qui vous savez, son entreprise serait
-de compromettre un de ces Messieurs, puis de s’en faire épouser. Elle
-aurait jeté, à cet effet, son dévolu, sur M. d’Aveline.
-
-»Comptez, madame, sur ma vigilance.
-
-
-»Mlle Triel, gentille jeune fille, douce, timide, bien élevée, un peu
-trop sauvage. S’ignore elle-même. Travaille beaucoup, sans bruit. Promet
-d’être un professeur solide et modeste. Je n’ai rien à ajouter.
-
-
-»Mlle Nollet mérite en tout point l’estime dont vous voulez bien
-l’honorer, madame. Depuis le malheur qui l’a frappée, je ne l’ai pas
-surprise une seule fois à pleurer; même, Mlle Vormèse lui ayant demandé
-ce qu’elle pourrait faire pour l’aider dans sa peine, Mlle Nollet a prié
-Mlle Vormèse de vouloir bien lui permettre de travailler l’allemand avec
-elle, en vue de sa licence. Elle est donc tout à l’étude.
-
-»Sa santé reste déplorable, la crise attendue ne se déclare pas, malgré
-les douches glacées que, sur l’ordre du docteur, l’infirmière lui
-administre tous les jours que Dieu fait. Enfin!
-
-»J’ai plaisir à insister sur le labeur, sur l’énergie de cette jeune
-fille, qui témoigne d’une nature virile, bien préparée à recevoir la
-manne stoïcienne.
-
-
-»Mlle Viole, une de nos bonnes élèves, serviable, droite, méfiante
-d’elle-même, demandant à plus expérimentée qu’elle l’appui d’un conseil.
-
-»Elle cherche sa voie. N’osant s’adresser à vous, madame, par un
-sentiment de touchant respect, J. Viole est venue à moi. Dans mon
-cabinet, nous discutons morale et philosophie; elle est vraiment
-intéressante, dans son ardeur à chercher la vérité, à s’attacher aux
-principes découverts.
-
-»C’est une âme délicate, plus faite pour le cloître que pour la vie.
-Cependant j’espère, par des paroles réfléchies, lui rendre le goût de
-l’action; et, en m’inspirant, madame, de votre sagesse, l’aider à sortir
-de cette voie mystérieuse, où son cœur, comme dit Pascal, se cherche et
-ne se retrouve pas.
-
-
-»Mlle Passy, un garçon étourdi, tapageur, dont les paroles sont souvent
-marquées au coin de la plus mauvaise éducation. Elle est susceptible de
-perfectionnement. L’esprit est sain, le cœur franc: peut-être y
-aurait-il à redouter dans l’avenir, la défection d’une frondeuse, d’une
-révoltée.
-
-
-»Mlle Hortense Mignon. Je me permets d’appeler toute votre attention,
-madame, sur cette élève qui est très cachottière.
-
-»Elle entretient, poste restante, une correspondance très active, avec
-un jeune homme de son pays, sous-officier sans avenir, qu’elle veut
-épouser sans l’aveu des parents.
-
-»Non seulement, elle néglige son travail, pour bûcher les examens de ce
-Monsieur, mais ce qui est plus grave, cette jeune fille s’est permis, en
-l’absence de tout le personnel, pendant les vacances de Pâques, de
-recevoir son fiancé à l’École, et même de partager ses repas avec lui.
-
-»Je suis bien sûre que ces heures de tête à tête n’ont été que des
-répétitions, et que ce jeune paresseux a trouvé moyen encore de piller
-les cours de sa fiancée. Néanmoins, je tiens à révéler ces faits
-indubitables, qui m’ont été appris par qui vous savez, madame.
-
-
-»Mlle Thérèsa Espérou, une bonne grosse fille, un peu bêtote.
-
-
-»Mlle Bléraud. Depuis que vous lui avez accordé son pardon, madame,
-aucune tentative détestable ne s’est renouvelée.
-
-»Cette personne s’amende. Je n’ai qu’à me louer de son zèle, qui peut
-nous être d’un véritable secours, dans l’œuvre de perfection et de
-grandeur morales, que nous poursuivons.
-
-»Mlle Bléraud n’est pas sympathique à ses compagnes, qui l’écartent,
-depuis que le bruit a couru, dans l’École, qu’elle était hystérique.
-Seule, Jeanne Viole rachète, par quelques bonnes paroles, la froideur de
-toute sa promotion.
-
-
-»Voilà, madame, ce que vous m’avez mandé de vous faire connaître.
-
-»Je me suis acquittée, avec discrétion et vigilance, de la tâche
-délicate que vous m’avez confiée, et reconnaissante de tout ce que je
-vous dois, je suis heureuse, madame, de pouvoir vous assurer que jamais
-l’École n’a été si parfaitement unie dans la communion d’un sentiment
-unique de respect et d’admiration pour votre personne.
-
-»Veuillez agréer, etc.»
-
-
-FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE.
-
-
-
-
-DEUXIÈME PARTIE
-
-
-
-
-CHAPITRE PREMIER
-
-LE RETOUR DES SÈVRIENNES
-
-
-Depuis midi les grilles de l’École sont ouvertes. C’est un
-chassé-croisé: élèves, parents, amis, bagages, fournisseurs, pêle-mêle
-s’engouffrent. Enfin, l’air circule dans les couloirs abandonnés depuis
-deux mois; l’odeur si triste des vieux murs s’évapore.
-
-C’en est fait du silence: un flot de vie est entré dans l’École. Sous le
-pas alerte des Sèvriennes, les escaliers crient, les portes grincent,
-les voix s’élèvent, et la cloche en sonnant, ranime ce corps engourdi
-qui, dans l’ombre, pleure des larmes de salpêtre.
-
-Comme ces vieilles gens qui ouvrent à regret leurs bras à la joie
-bruyante des tout petits, l’École semble chagrine du retour des
-Sèvriennes.
-
-Le personnel, depuis le matin, est en mouvement. Les bonnets à brides
-volettent, ponctuent ici et là, de leurs ailes blanches, le clair obscur
-des corridors. M. le dépensier, tout bouffi, jette ses ordres, court du
-réfectoire à l’office, des cuisines au monte-charge, voyant tout,
-sachant tout, dévisageant les Nouvelles, qu’un mot vif photographie au
-passage.
-
-Là-bas, dans la tiédeur du jour qui tombe, le jet d’eau chantonne; son
-âme, captive sous un réseau de perles, redit les paroles anciennes et
-qu’on sait un peu folles. Sur l’aire blonde de la cour, tombent les
-premières feuilles mortes; mais tout le sang de la terre monte dans les
-arbres du parc, qu’un émoi, un frisson, inconsciente mélancolie des
-choses, transfigure, comme un visage qui se pare d’une fraîcheur
-éclatante aux approches de la mort...
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-Debout, à la fenêtre de sa nouvelle chambre, Marguerite Triel regarde
-les coteaux d’alentour, couverts de leur «toison fauve». On ne verra
-plus briller, le soir, les petites lumières des maisons closes;
-Saint-Cloud se dénude; seule, la croupe de Brimborion est encore
-verdoyante.
-
-Tout est triste! Elle regarde songeuse. Est-ce bien là ce paysage
-radieux dont le souvenir l’enchantait la veille encore; et cette
-chambre, cette cellule de béguine, au papier sali, à la cretonne
-déteinte, à l’accueil hostile, c’est là qu’elle va vivre toute une
-année. Quoi, c’est cela qu’elle regrettait!
-
-La déception de ce retour l’oppresse comme un chagrin; n’y tenant plus,
-Marguerite abandonne ses affaires, glisse son journal dans le tiroir de
-la table, et vite s’enfuit embrasser Mlle Vormèse, puis chercher dans
-leurs chambres, ses compagnes arrivées avant elle.
-
-N’ayant trouvé personne, Marguerite s’installe pour attendre, au
-tournant de l’escalier. C’est une montée, une dégringolade perpétuelle
-de Scientifiques et de Littéraires, qui toutes, gamines en dépit de
-l’âge, n’ont jamais eu le temps d’apprendre la marche lente, et le
-rythme d’un pas léger.
-
---Bonjour ma chère; comment allez-vous? Quelle mine superbe! Hein,
-contente de rentrer?
-
---Ma foi non.
-
---Et pourtant ce cher Pâtre et le jeune Criquet!
-
---Encore bouquiner, oh! là là!
-
---Connaissez-vous les nominations?
-
---Quelques-unes.
-
---Myriam Lévis, pas agrégée, débute à Molière!
-
---Pas possible.--Mais oui, on dit que le ministre avait remarqué le
-profil.--Au scandale.
-
---Et Renée? agrégée, tombe dans un trou, à Mamers.
-
-Les bruits de pas étouffent les paroles. D’autres Sèvriennes montent.
-
---Avez-vous vu la Veuve?
-
---Non, je n’irai chez elle qu’au bonsoir.
-
---Vous a-t-elle répondu?
-
---Jamais de la vie: vous savez bien qu’elle a pour principe, de répondre
-deux lignes aux agrégées, et rien aux licenciées.
-
---Mais plus tard écrit-elle?
-
---C’est selon le cas que notre mère fait de nous...
-
---Très bien, quand je serai professeur, je ne la fatiguerai pas de mes
-lettres...
-
-Elles passent.
-
-Monte Adrienne Chantilly, en collant de drap vert russe; elle conduit
-trois nouvelles que Mlle Lonjarrey lui a recommandées; une petite arabe,
-au corps nerveux, aux yeux longs, s’entr’ouvrant pleins de caresses, des
-joues olivâtres qu’ambre un rayon de soleil, c’est Juliette Malville;
-une grosse paysanne, aux traits mous, au regard terne: Marianne Brunie;
-la troisième, élégante, distinguée, des yeux frais, comme ces fleurs
-bleues, qu’on nomme les «cheveux de Vénus», très blonde, une bouche
-rouge, extraordinairement sensuelle: Hélène Dinan.
-
-Toutes trois, élèves des lycées de Paris, forment un groupe
-d’intellectuelles pures: l’une est hégélienne, l’autre disciple
-d’Auguste Comte, la dernière, par snobisme, nie la matière, et ne
-conçoit que la vie spirituelle.
-
---Ah! que je suis heureuse de vous revoir, Marguerite, fait Adrienne
-Chantilly, présentant ses trois nouvelles amies, à la plus jolie
-Sèvrienne. C’est une embrassade polie, Didi picore les joues qu’elle
-baise, craignant d’y laisser le velours éphémère de ses lèvres.
-
-Elles passent.
-
-Marguerite, dont la tête pâle, tout auréolée de cheveux blonds, se
-détache, entre les portes, comme une figure de sainte dans un triptyque
-ouvert, ne s’aperçoit pas de l’admiration qu’elle excite. Impatiente,
-elle cherche ses amies, et ne voit, au bout du couloir, que Victoire
-Nollet, portant, de toute la force de ses bras maigres, un matelas
-fraîchement rebattu.
-
---Bonjour Victoire, est-ce que vous déménagez à la cloche de bois?
-
---Pas du tout, mon chat, je répare une injustice. Le dépensier m’a collé
-un vieux matelas, quand j’ai le droit d’en avoir un neuf! j’ai réclamé,
-personne ne m’écoute. Je porte le mien à une première année, et je
-rapporte celui-ci!
-
---Allez en paix, Victoire, Épictète n’est-il pas avec vous, ajoute
-Marguerite railleuse.
-
-Sous le faix du matelas qui l’écrase, Victoire continue son chemin;
-personne ne s’offre à l’aider. A bout de force, elle tombe, mais ne
-lâche pas sa proie.
-
-Soudain, au bas de l’escalier, on entend des voix joyeuses, un talon qui
-sonne allègrement:
-
- Zimbaïla! Zimbaïla!
- Les pompiers de Nanterre!
-
-L’école en marche, éclate de rire, en reconnaissant le refrain favori de
-Berthe Passy, qui monte quatre à quatre, et surgit accompagnée du
-«Paternel» en sabots, le béret à la main.
-
-Il porte, dans un cabas, des colchides délicatement protégées par une
-collerette de fougères; autour du cou, de longs fils de lierre. Sans
-dire un mot, il se débarrasse de son fardeau, embrasse sa fille, remet
-sur les papillotes échevelées, son béret de drap, et se sauve, laissant
-les Sèvriennes ahuries de cette apparition rustique.
-
-Berthe agacée fronce le sourcil.
-
---Eh bien! quoi! c’est mon père. Sommes-nous au Jardin des plantes ici?
-
-Puis toute à Marguerite qui la serre dans ses bras:
-
---Ce que je suis contente de t’embrasser, toi. Il y a si longtemps qu’on
-ne s’est vu! et tu n’écris pas! Enfin, la belle, me diras-tu ce que tu
-as fait pendant ces vacances.
-
---J’ai vécu je ne sais dans quel pays d’ennui, auprès de ma vieille
-cousine. J’ai lu, couru, bâillé! oh bâillé! surtout le dimanche, quand
-on allait faire des visites.
-
---Tu n’as donc plus d’amie là-bas?
-
---Non, depuis que je suis à Sèvres, je n’en ai plus; je suis solitaire
-au milieu des jeunes filles que je fréquentais; nous n’avons plus rien
-de commun, ni vie, ni pensée, ni rêve.
-
---Mais, insiste Berthe, avec malice, si les femmes t’ennuient, il te
-reste les hommes!
-
---Eh! bien, non, j’inquiète les hommes. Ils m’admirent, parce que je
-suis une savante, mais leur admiration est... comment dirai-je...
-suspecte. Il y a autre chose, par derrière, que du respect.
-
-Oui Molière a peint toute la province, quand il a dit:
-
- Il n’est pas bien honnête, et pour beaucoup de causes,
- Qu’une femme étudie et sache tant de choses.
-
-Les gens de chez nous pensent comme lui.
-
-Au fond, les hommes s’imaginent que nous sommes trop savantes pour
-rester chastes, et qu’il nous est bien difficile, libres comme nous le
-sommes, d’être honnêtes.
-
---Tu crois?
-
---Oui. Ces choses-là, on ne nous les dit pas encore, mais on les devine
-à leurs regards, à leurs poignées de mains...
-
-Et les femmes! en voilà qui ne nous pardonnent pas de nous être
-déclassées, en gagnant notre vie.
-
-J’ai horreur de tout ce monde-là.
-
---Aussi, ma chère, fit Berthe en l’entraînant dans sa chambre, quel
-besoin avais-tu de te fourvoyer à l’École! Quand on est faite comme toi,
-on épouse le plus gros sac d’écus, on a la gloriole de signer, le matin
-de ses noces, un contrat de vente corporelle!
-
-Et tu as la naïveté de croire, qu’on estimera plus ton apostolat de
-professeur, que ce mariage, qu’appelle si bien nôtre Jérôme «une
-prostitution légale!»
-
-C’est fou, ma chère. Nous sommes en dehors de l’ordre social, nous
-sommes presque un genre neutre, celui des Indépendantes ou des
-Révoltées. Et tu veux qu’on nous honore! Quelle bonne foi que la tienne,
-j’en ris.
-
---Si tu savais, ma pauvre amie, comme je souffre de voir clair. Ces
-vacances ont été pour moi une lente désillusion. L’École me manquait
-trop.
-
---Eh quoi Mme Jules Ferron?...
-
---Non, ce n’est pas elle que je regrettais, c’est ce milieu où tout nous
-élève, où naturellement, on arrive à modeler sa vie sur les vies qu’on
-admire, où l’effort est joyeux, où le travail est une forme du bonheur.
-
-Ici, j’ai une autre âme, d’autres yeux. Ici tout ce qui est beau
-m’entraîne. Je suis fière d’appartenir à l’École, de préparer ma
-carrière de professeur, de vivre libre, d’une vie laborieuse, qui sera
-féconde pour moi, pour les autres.
-
-Là-bas, j’ai l’âme recroquevillée; je suis les autres en silence. Comme
-la route m’a semblé longue!
-
-Berthe attristée écoute son amie; cet aveu de Marguerite lui va droit au
-cœur, elle sait les tristesses de l’avenir, mais courageusement elle
-veut les ignorer, aller droit au but, sans se soucier de l’escorte qui
-l’accompagne, des pays qu’il faudra traverser.
-
---Allons, Marguerite, demain tu auras oublié ton ennui. Nous voilà chez
-nous, arrange ta chambre, sors tes livres, je t’apporte des fleurs de
-Barbizon; demain tu retrouveras tes professeurs, tes triomphes de
-Sèvrienne.
-
-Allons, allons, en avant pour la Licence...
-
-Marguerite reste songeuse, son regard semble chercher quelque chose
-qu’elle ne retrouve pas.
-
---Ne trouves-tu pas l’École changée?
-
---Mais non, l’État n’a point retapé notre caserne; je revois des murs
-qui suintent, des murs qui croulent.
-
-C’est toujours tout pareil.
-
---Il y a je ne sais pas quoi qui me manque, je suis dépaysée; cette
-chambre m’étouffe; j’aimais tant l’autre.
-
-Vois-tu, nos anciens rêves sont les hôtes invisibles de nos chambres,
-ils gardent, pour nous les rappeler, les sourires ou les larmes qui les
-ont vus naître... un charme les enchaîne aux murs qu’ils n’abandonneront
-jamais plus... Je sais maintenant, ce sont ces Dieux Lares, gardiens de
-mon autre chambrette, que je souffre de ne pas retrouver ici.
-
---Ma grande, ma grande, prends garde, tu rêves trop, tu souffriras.
-Veille, ton imagination va déchirer ton cœur.
-
-Moi aussi, pendant ces deux mois, j’ai bien pensé à la vie qui nous
-attend. La forêt m’a donné de son sang, je reviens plus forte, plus
-sauvage; je veux vivre seule. Dans mon baluchon de vagabonde, j’avais
-mis quelques Balzac, je les ai lus au pied des vieux chênes. Parlons-en
-de la Comédie humaine, de l’Amour qui fait grimacer tous les masques.
-Quel dégoût!
-
---Tais-toi, Berthe, tu blasphèmes. L’amour ne peut jamais être ignoble.
-Non, c’est quelque chose de divin, qui rayonne en nous, nous pétrit sur
-un modèle plus beau. Berthe, je le pressens, l’amour nous transfigure,
-un cœur qui aime ne peut être que très grand.
-
-Ne juge pas la vie d’après ces livres. Entre eux et nous, il y a un
-mystère.
-
-Crois-tu que la vie aux yeux d’une vierge soit la même qu’aux yeux d’une
-femme? Non.
-
-Et puis vois-tu, j’aimerais mieux mourir à l’instant, si je ne dois pas
-espérer l’amour...
-
---Marguerite?
-
---Oui, Berthe, je ne suis plus la même, mon cœur s’est ouvert comme un
-nid... (elle ajouta tout bas), je l’écoute chanter.
-
-Un tumulte dans l’escalier d’honneur fit ouvrir toutes les portes, trois
-êtres, trois magots apparurent de front.
-
---Mamz’elle, si vous plaît, où c’est ti que va coucher notr’ demoiselle,
-Élodie Fourraud, de Marseille.
-
---Quel est son numéro de chambre, monsieur?
-
---Élodie t’sait-t-y ton numéro?
-
---56, papa.
-
---Je vous y mène, et Berthe, embrassant Marguerite, sa traînée de lierre
-sur l’épaule, se fit le cornac des trois phocéens.
-
---Enfin, les voilà donc!
-
-Marguerite, radieuse, les mains tendues, s’élance dans l’escalier,
-au-devant de Charlotte et d’Henri Dolfière, qui franchissent la grille
-de l’École.
-
-
-
-
-CHAPITRE II
-
-JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL
-
-
-10 octobre 189 .
-
-Voilà huit jours que nous avons repris nos cours. Il ne me semble pas
-que j’aie quitté l’École, cette École si aimée, encore plus chère depuis
-que Charlotte est ici.
-
-Nous vivons comme deux sœurs, ne nous quittant que pour aller au cours
-ou en étude. Le jeudi, nous nous réunissons; pendant que je prépare mes
-textes de la licence, elle dessine des «écorchés».
-
-C’est une intimité charmante où Henri a sa place. Constamment Charlotte
-me parle de lui. Je le connais si bien aujourd’hui, que je crois avoir
-été son amie de tout temps.
-
-Je vis de leur joie, ils vivent de mes espoirs. Pour être amoureux, ils
-ne sont pas égoïstes, et je sens bien que ma présence ne leur est pas
-importune.
-
-Charlotte travaille avec ardeur; mais en femme très ordonnée, elle se
-réserve, par-ci par-là, des récréations supplémentaires pour coudre son
-trousseau. Elle est alerte et positive, sachant le prix des choses, le
-prix de l’argent surtout.
-
-D’un mot, elle rabroue Henri, quand il s’emballe avec la faconde lyrique
-des imaginatifs: il se voit déjà au travail, pour une commande de
-l’État, ou le buste de quelque Yankee. C’est le songe de Pérette;
-Charlotte sera là pour consolider le pot au lait.
-
-
-14 octobre.
-
-Quelle jolie promenade nous venons de faire tous les trois dans le bois
-de Saint-Cloud.
-
-Aujourd’hui, la lumière avait les teintes dorées du raisin mûr; tout
-était encore vert, au-dessus de l’herbe grasse et des chrysanthèmes
-rouges. De la Lanterne, nous apercevions la Seine, dont les flots striés
-s’étalaient, comme les sillons d’une prairie fauchée, en lignes
-rythmiques et parallèles. Le ciel restait floconneux.
-
-Jamais je n’ai vu à l’automne une telle poésie. Les bois rayonnent d’une
-vie plus ardente, plus parfumée. Les lourds châtaigniers ont des
-bourgeons, mais rien n’égale le coloris charmant des peupliers pourpres,
-des sapins argentés, des petits aulnes si frais encore.
-
-Et tout cela s’écarte de vous; il semble que l’atmosphère donne aux
-avenues une perspective plus lointaine.
-
-D’autres coins du parc sont en pleine métamorphose. Ici, où souffle le
-vent froid, les arbres ont une splendeur orfèvrée. On les dirait
-ciselés, dans un bloc d’or et de jaspe sanguin, par un cyclope aux
-doigts habiles. Les feuilles, qu’il laisse papillonner autour de nous,
-ont l’usure et la pâleur des royales effigies, ou les reflets sombres
-des vieux ors ternis, l’éclat mystique des croix pastorales, le
-clinquant des faux bijoux, la douceur des alliages, où l’or pur se
-veine.
-
-Les broussailles ont des lueurs fauves, le scintillement de l’aventurine
-étoilée, les feuillures légères des couronnes barbares.
-
-Quel divin maître que la nature.
-
-Avant de grimper dans le parc, nous avons fait avec Henri un tour de
-foire.
-
-Les grandes allées du bord de l’eau ont perdu leur solitude religieuse.
-C’est une cohue, un tintamarre infernal. Toutes les roulottes de la
-foire aux pains d’épices sont ramassées là, étreignant les arbres, les
-poussant presque pour leur voler la place.
-
-Oripeaux, verroteries, paillettes, cuivres, toiles peintes, bâches,
-lampions et guenilles semblent, de loin, suspendus à une corde. Tout
-s’anime, tout remue, hurle, grogne ou piaille.
-
-Ce sont des fous, des énergumènes, qui vous attirent dans les baraques,
-sur les montagnes russes et les chevaux de bois. On s’enfuit, on
-s’accroche, on est pris dans ce tohu-bohu d’épileptiques; la foule,
-ivre, vous saisit dans son remous.
-
-Je ne sais comment nous avons fait pour sortir de là; une fois à l’abri,
-j’ai regretté la foule criarde, vulgaire, puante, qui m’attirait et
-domptait en moi, par quelque chose de plus fort, la révolte de mes sens.
-
-Henri nous a emmenées dans la partie solitaire du parc, dans ce jardin
-réservé, où tout rappelle Trianon et Marie-Antoinette.
-
-Les parterres embaumaient l’herbe mûre, encore une fois coupée; partout
-de petits bassins ronds conduisent l’eau à la cascade, par un fil de
-perles. Nous nous sommes assis sur un vieux banc, dans le cirque de
-verdure, où les arbres rejoignent leurs têtes chenues, pour soutenir
-cette coupole aérienne, faite de l’immensité bleue.
-
-Nous ne disions rien, jouissant du charme infini d’être seuls, à la
-tombée du soir.
-
---A quoi rêvez-vous, mes p’tits, a dit Henri d’une voix qui voulait
-imiter celle de Mlle Lonjarrey.
-
---Je pense, répondit Charlotte, qu’il fait bon vivre, et que ce parc est
-un cadre enchanteur pour de beaux souvenirs.
-
---C’est vrai: ne dirait-on pas que ces arbres se souviennent? dans cet
-abandon, les feuilles n’ont-elles pas l’air de détourner leurs yeux,
-comme si elles se refusaient à jouir du bonheur qui passe, elles qui ont
-vu pleurer une reine.
-
---Oh! oh, fit ce rieur, voilà une durée bien sentimentale. Mesdames les
-feuilles, vous êtes fort impertinentes, si juchées pour mieux voir, vous
-ne regardez rien. Que pourriez-vous admirer, je vous prie, de plus
-gracieux que ces deux corps souples, alanguis dans une pose que je
-voudrais modeler.
-
---Quel serait le titre, m’sieu l’artiste?
-
---L’Attente.
-
---Le compliment est pour toi ma chère, fit Charlotte en m’embrassant. Le
-clair regard d’Henri souriait à mes yeux.
-
-Je ne puis définir le charme que ces yeux clairs exercent sur tout mon
-être; il me regarde: deux gouttes d’eau pure apaisent ma soif; s’il
-parle et que ses yeux m’interrogent, une gaze légère s’interpose, je ne
-sais que dire, mon esprit n’est plus là. Et je m’aperçois bien à ces
-choses, qu’on ne peut aimer un ami, comme on aime son amie.
-
-Et quel trouble, en revenant vers l’École. Avec la fraîcheur, des
-effluves violents montaient de la terre humide. Mon cœur se gonflait,
-battait à coups fiévreux; j’éprouvais un plaisir indicible à boire, dans
-l’air, tous ces parfums.
-
-Au bord d’une pièce d’eau, écaillée de feuilles mortes, sur la nappe
-verte d’un nénuphar, nous vîmes une colonne voltigeante qui s’élevait,
-ondulait ainsi qu’une vapeur: c’était une nuée d’éphémères qui
-s’aimaient là, dans un bruissement, dans un tourbillon d’ailes.
-
-Les uns, à peine nés, montaient vers le ciel, mariaient leurs désirs,
-irisant d’un point l’air encore ensoleillé, se quittant, pour se
-reprendre dans la fureur de l’amour, puis retombant épuisés, cendres
-palpitant encore sur l’eau morte.
-
-Ainsi dans ce lieu solitaire, une même minute voyait naître et mourir
-des êtres qui n’avaient vécu que pour le baiser. Aimer, engendrer,
-mourir, est-ce donc la loi de l’Univers? la nôtre alors.
-
-J’ai recueilli dans ma main la colonne ailée, pour l’offrir à Charlotte:
-«Nous-mêmes, ne sommes-nous pas des éphémères; ceux-ci du moins sont
-plus sages que nous.»
-
---Notre destinée est la même, a répondu gravement la voix de mon ami,
-beaucoup s’égarent, mais ceux qui sont mûrs pour l’Amour ne lui
-échapperont pas.
-
-
-20 octobre.
-
-Le ministère vient de nous envoyer une jeune Grecque, Sophie Triparti,
-grosse fille à peau noire, huileuse, portant moustache... et face à
-main, mais de beaux yeux dans une tête de Turc. Elle est le point de
-mire de l’École; on répète ses mots qui ne manquent pas de verdeur.
-
-Est-elle innocente?
-
-Ne l’est-elle pas?
-
-Agnès? Peut-être.
-
-C’est une distraction bien superflue, nous sommes bourrées de travail;
-j’en perds la tête.
-
-D’Aveline multiplie les explications de texte, ces tours de force, où, à
-propos de quatre vers, il faut expliquer le génie d’un auteur. Rien de
-plus artificiel, rien de plus brillant que cet exercice oratoire: à
-propos de Victor Hugo--_les Pauvres gens_--pillez l’Épopée depuis
-Homère; à propos d’une phrase de Michelet, retournez à Virgile.
-
-«Tout est dans tout, comme dit l’autre.» Le truc, c’est de serrer le
-texte d’assez près, en l’élargissant de façon incommensurable!
-
-Voilà le triomphe de Jeanne Viole.
-
-Au cours de Jérôme Pâtre, ce sont des batailles passionnantes; autour du
-Positivisme, chacune s’engage, s’enferre quelquefois. Mais hélas, de ces
-éternelles discussions, trop d’idées surgissent, jamais une seule ne
-domine les autres.
-
-J’en arrive à croire que les livres ne nous apprennent rien de certain
-sur la vie, que le mieux c’est encore d’obéir à l’instinct.
-
-
-26 octobre.
-
-Dans la promotion de Charlotte, il y a deux ou trois petites qui sont
-follement amoureuses de M. Leuris, l’illustre poète mathématicien, une
-tête de Christ en croix. La jeune Élodie, de Marseille, est la plus
-enragée; elle embrasse éperdument sa chaise, et lui glisse des billets
-doux dans les poches de son pardessus.
-
-«Graine de Mme Putiphar», l’appelle ma Lolotte.
-
-Une autre a des extases, quand elle écoute notre chère Mlle Vormèse
-jouer du César Frank.
-
-Pauvres petites, elles ne savent où placer leurs aspirations. Celles-là
-souffrent, on ne les écoute pas. Mais que penser de la conduite d’Angèle
-Bléraud, qui est à la dévotion de Jeanne Viole; chaque fois que l’une
-rentre dans sa chambre, l’autre l’y suit; en étude, le soir, Angèle
-Bléraud la tient par la taille, leurs têtes unies lisent ou ne lisent
-pas. On les laisse seules, alors rien ne les gêne.
-
-Jeanne fait courir le bruit d’une conversion entreprise! ô Monsieur
-Cupidon, que penses-tu de celle-là? en attendant, ce sont les œuvres du
-beau Paul Réjardin, qui fournissent prétexte à de si pieux colloques.
-
-Réjardin, qui fait son petit Tolstoï, est si à la mode à Sèvres, que
-chaque jeudi, Adrienne Chantilly obtient d’aller suivre son cours de
-morale au Collège de France.
-
-Peut-être, avec lui, trouvera-t-elle cette vérité qu’en vain on cherche
-ici.
-
-
-
-
-CHAPITRE III
-
-
-_Lettre de Berthe Passy à M. Jules Passy, son père, homme de lettres,
-aux Batignolles._
-
-«8 novembre 189 .
-
-»Tu sauras donc, mon vieux Jules, que le mois dernier, il nous vint
-d’Athènes un jeune orang-outang.
-
-»C’est un cadeau du roi Georges!
-
-»Cadeau qui à son prix, car ledit animal, nonobstant de vieilles
-habitudes, nous dérobe ses callosités, mais exhibe, à grand renfort de
-salive, ses prétentions de docteur ès philosophie!
-
-»Il est de poil noir, de ventre gras, de teint luisant comme peau de
-phoque, nez camus sous deux yeux tendres. En dépit d’une forte
-moustache, qui tend sur la lèvre l’arc d’un troisième sourcil, je crois
-que ce jeune être simiesque est du sexe de notre pseudo mère Ève.
-
-»La chose est certaine, c’est une guenuche qui vient folâtrer parmi
-nous.
-
-»Quelle richesse de contours! quelle ampleur de reins, un petit Hercule
-en pleurerait de n’avoir pas sucé le lait de ces puissantes mamelles! De
-vivre libres sous le péplos flottant, ses appâts se sont démesurément
-épanouis; si le dicton de notre vieille Palatine a cours en son pays, il
-faut que la main d’un Grec soit plus profonde que la main amoureuse d’un
-honnête homme de France.
-
-»Mlle Lonjarrey me confie l’éducation de cet intéressant animal.
-
-»Je m’y suis mise tout de suite, à la française, tant et si bien, mon
-p’a, que j’ai obtenu des résultats épatants.
-
-»Mlle Sophie Triparti, plus familièrement dénommée entre nous Calypso,
-est une doctoresse, déléguée en mission pédagogique à Sèvres, par un
-Gouvernement qui n’a cure d’élever de petites Andromaques et de jeunes
-Pénélopes.
-
-»Pour le quart d’heure, c’est moi le Mentor de ce singe savant: elle
-boit, mange, rumine sous mes yeux.
-
-»En passant, je puis t’affirmer qu’Homère n’exagère pas, quand il
-détaille la goinfrerie des héros de l’Iliade.
-
-»Où je vais, elle va, et je promène mon animal de porte en porte, pour
-la plus grande joie de l’École, qui a si peu souvent l’occasion de rire.
-
-»Elle m’a mise au courant de toutes ses petites affaires; puisque le
-secret de la confession ne saurait exister vis-à-vis d’un quadrumane, je
-ne me tiens pas d’aise de tout te raconter. Fais-en des papillotes pour
-ta coiffure du dimanche, c’est tout ce que cela mérite.
-
-»Les bras de Calypso étant trop petits pour étreindre la majesté de son
-buste, à l’occasion je deviens sa chambrière. Sur le coup de huit
-heures, je pénètre dans sa «spélonque» comme dit, en se bouchant le nez,
-la suave Jeanne, joueuse de Viole à la façon de Sapho.
-
-»Calypso dort, empaquetée dans ses draps; près du feu, l’indispensable:
-comble! A mon appel, la nymphe se réveille; une grosse tête poilue se
-dégage de l’outre qui gonflait les couvertures, elle m’apparaît enfin,
-vêtue d’une rude chemise lacédémonienne.
-
-»Je procède avec méthode: on prend les distances; elle se pose,
-s’affermit sur ses jarrets, le dos tourné à la porte entr’ouverte. Un
-deux, je passe l’armure. Bombez le torse, bras en l’air; d’un coup de
-poing, je ceinturonne tout ce que je trouve.
-
-»Une, deux. Bougeons plus.
-
-»C’est le moment de prendre des ris, je m’arc-boute, je lace, je tire,
-je sangle. Elle devient mince! mince! mince!
-
-»Pif-paf-pouf la poitrine s’engouffre. Au cran!
-
-»Elle étrangle, je suis sans pitié: je bondis, derrière elle, je raidis
-mes muscles, mon genou sur le rein rebelle, je la repousse, je la
-harponne, cric, crac, je serre à bloc. Ça y est.
-
-»Calypso, radieuse d’avoir enfin taille humaine, tombe, défaillante, où
-elle peut.
-
-»Suis-je assez soubrette, quand je m’en mêle!
-
-»Ses voisines de chambre se roulent dans le couloir, et Calypso ne se
-doute pas que, par la fente de la porte, elle a pu être l’héroïne de ce
-petit lever.
-
-»L’autre jour, tout a failli se gâter, cette grande folle de Charlotte
-Verneuil me crie: pille, pille, sus donc, en voilà un qui se sauve... et
-de fait, avec ce sein en déroute, Calypso vous avait un air de reine des
-Amazones!
-
-»Mlle Triparti a gagné ses grades dans le _Dictionnaire Larousse_, avec
-le visa de l’Université de Paris. C’est la doyenne des étudiantes
-étrangères, elle a vécu dix ans au quartier Latin. Ah! le bon temps:
-vers les minuit, on s’en allait chez Pierre, chez Paul, tous garçons de
-vingt ans, chercher des allumettes, ou la vraie façon de mettre sur pied
-un vers latin.
-
-»A la longue, résolue de justifier les prédictions de Canaris, qui la
-berça dans ses bras, Calypso alla trouver ses juges, offrant: pot de
-miel de l’Hymette, lauriers de Delphes, petits chênes Dodonéens; voire
-même, pour le ministre, écailles authentiques du Parthénon!
-
-»Quatre boules blanches la firent Docteur! En remerciement, qu’offrir au
-président du jury? Elle me consulta à l’effet de connaître ma pensée:
-Une branche de lys?
-
-»Certes, ma chère, M. Lavisse sera flatté. Du coup, vous le placez entre
-Aaron et saint Joseph, l’allusion est charmante...
-
-»C’est un divertissement journalier. Jeudi je l’invitai à prendre le
-café chez moi; il y avait là les Sèvriennes que tu connais: Marguerite
-et son amie Charlotte, Adrienne Chantilly, et trois «première année».
-
-»On parla du mariage de Charlotte, qui aura lieu huit jours après sa
-sortie de l’École.
-
-»Calypso de s’étonner: Vous êtes donc fiancée, mademoiselle?
-
-»--Comment, je ne vous l’avais pas dit, fis-je, mais à l’École nous
-sommes toutes fiancées; c’est même une condition, _sine qua non_, pour y
-entrer. Pas de fiancé, pas de poste. Mme Jules Ferron veut que Sèvres
-soit une maison de rosières, et qu’au sortir d’ici, chacune ait son
-époux.
-
-»C’est merveilleux! Quelle prévoyance! Moi qui croyais qu’en France, les
-filles sans dot ne se mariaient pas.
-
-»--Comment donc, reprend Adrienne qui corse la plaisanterie, mais tous
-les jours nous refusons des maris. Nous nous marions par devoir, pour
-régénérer la Patrie, par la parole et par l’action.
-
-»--Bravo, mesdemoiselles, c’est très bien; mais où donc sont vos bagues,
-dit-elle méfiante.
-
-»--Ça ne se porte plus, c’est rococo. Il n’y a que Charlotte qui montre
-la sienne, et puis Hortense, ça lui rappelle Ugène.
-
-»--Qui épousez-vous, ma tendresse?
-
-»--Oh! moi, je n’ai pas d’ambition, j’épouse un épicier. J’aurai de la
-science pour toute la famille, je ne lui demande que de fournir le sucre
-et la chandelle.
-
-»Calypso fit la moue, trouvant mon choix peu distingué.
-
-»--Et vous, Mlle Verneuil?
-
-»--J’épouse un artiste.
-
-»--Tant mieux, l’art dans la vie, Platon a dit...
-
-»--Et moi, devinez, interrompt la belle Chantilly.
-
-»--?...
-
-»--Un professeur, ma chère; rassurez-vous mesdemoiselles, il n’est pas
-de la maison. Mlle Triel épouse un sonneur de cloches, parce que son âme
-angélique baigne dans les ondes musicales. Juliette sera la femme d’un
-ouverrier, Hélène d’un soldat, et celle-ci d’un astronome.
-
-»--Bigre! fit Calypso qui n’ignore pas les beautés de notre langue; mais
-quand voyez-vous votre bon ami?
-
-»--Quand nous voulons; il vient, on envoie à Mlle Lonjarrey une
-fiasquette de rhum, tout est dit.
-
-»Le lendemain, Calypso m’a montré le carnet d’observations, qui doit lui
-servir à dresser son rapport au roi Georges, j’y ai lu ceci: Originale
-et profonde loi de cette École: la Directrice exige, par prudence pour
-l’avenir, et pour adoucir la vie laborieuse et sévère des Sèvriennes,
-qu’elles possèdent chacune un fiancé. A mes yeux, l’innocence de ces
-jeunes filles est une parure de plus.
-
-»Comme je la voyais inquiète, elle me dit:
-
-»--Croyez-vous, Berthe, qu’il puisse m’arriver ce qui est arrivé à la
-Sainte-Vierge?
-
-»--Quoi donc?
-
-»--Concevoir par l’opération du Saint-Esprit.
-
-»--Dame, je ne sais pas, ça c’est vu une fois, encore n’est-on pas bien
-sûr...
-
-»--Je vais vous confier un secret, me dit-elle d’une voix sourde, je
-crois que je suis enceinte!
-
-»--Bah! contez-moi ça.
-
-»--Seulement, je ne sais pas comme ça s’est fait (Calypso pleurnichait).
-J’ai peur, je ne m’explique pas ces retards.
-
-»--Et quoi, vous ne vîtes point la Colombe?
-
-»--Hé non; mais l’autre soir, au bal de la colonie grecque, un jeune
-Français m’a pris la main, et me l’a baisée. J’ai lu dans vos romans,
-qu’il suffit d’embrasser une femme pour lui faire un enfant, alors je ne
-sais plus moi... mais je vous jure que je n’y suis pour rien.
-
-»J’ai pris un air de docteur, hoché la tête, pincé mon nez, regrettant
-mon incapacité en cette occurrence, bref la laissant avec ses doutes...
-ou bien sa plaisanterie: cette Grecque pourrait bien être de Marseille.
-
-»Si elle a voulu se payer ma tête, je lui réserve un petit tour de ma
-façon.
-
-»Mais quelle bonne partie de rire! c’est une roulade du haut en bas de
-cette école renfrognée. L’écho en est-il venu jusqu’à toi, mon vieux?
-
-»Un bécot où je mets tout mon cœur,
-
-»TA PÉPETTE.»
-
-
-
-
-CHAPITRE IV
-
-JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL
-
-
-15 novembre.
-
-La santé de Charlotte me tourmente: depuis son entrée à l’École, elle a
-de subits malaises, des étouffements; elle m’assure que ce n’est rien,
-que l’internat est cause de ces souffrances passagères.
-
-Charlotte s’oppose à toute visite du docteur, elle m’a suppliée de n’en
-rien dire à Henri.
-
-Que faire?
-
-
-25 novembre, soir.
-
-Pauvre petite, je l’ai tenue là dans mes bras, étouffant. J’ai une peur
-affreuse qu’elle mente, qu’elle me cache une névrose, une maladie de
-cœur peut-être.
-
-L’infirmière est venue lui donner de l’éther, elle me dit que ces
-symptômes ne révèlent rien de grave; beaucoup de nos compagnes paient ce
-tribut de souffrance, au changement de régime et d’habitudes que Sèvres
-apporte dans leur vie.
-
-
-26 novembre.
-
-O le brave cœur! Henri est venu: il était ennuyé et, comme tous les
-artistes, si accablé par une déception, par un effort inutile, que,
-pendant sa visite, il n’a su que nous parler de son découragement.
-
-Charlotte a oublié qu’elle souffrait, pour lui dire, à lui, les mots qui
-font jaillir la force. Il est parti réconforté:--«Vois-tu, Marguerite,
-il vaut mieux ne rien lui dire, il ne pourrait plus travailler, et puis
-me voilà guérie, puisqu’il s’en va content.»--
-
-Brave petit cœur.
-
-
-21 décembre.
-
-Je reçois une longue lettre de Renée Diolat; je la pique à cette page de
-mon journal, pour l’y retrouver, quand, à mon tour, je serai professeur.
-
-
-
-
-CHAPITRE V
-
-PROFESSEUR-FEMME
-
-
-_Renée Diolat, agrégée des lettres, professeur au lycée de Mamers, à ses
-amies de Sèvres._
-
-«Mamers, 18 décembre.
-
-»Ah! ah! ah!... laissez-moi rire un peu. Je n’aurais jamais cru que la
-pudibonderie de province pût aller jusque-là!
-
-»Ma propriétaire vient d’entrer dans ma chambre, mes chemises de nuit
-d’une main, mes pantalons de l’autre, reniflant avec horreur mon parfum
-d’iris. Elle a tout jeté par terre, déclarant: qu’elle ne laverait pas
-ces «choses» comme en portent les femmes de café-chantant!
-
-»Depuis qu’elle sait l’usage d’un «tub», elle me refuse l’eau chaude. Il
-n’y a pas d’établissement de bains ici; il faut donc attendre les
-vacances pour me laver.
-
-»Je vous entends faire chorus, et crier «A la porte! à la porte!» Mais
-je ne peux pas m’y mettre, moi, à la porte, personne ne me
-recueillerait: les professeurs du lycée de jeunes filles sentent trop le
-fagot.
-
-»Il a fallu l’appât de 100 francs de pension, pour que ces gens, un
-tailleur et une giletière, consentissent à me loger et à me nourrir. Par
-dessus le marché, la vieille essuie la poussière de mes lettres,
-jusqu’au fond des tiroirs; au besoin elle pourrait me donner des
-nouvelles des miens.
-
-»Leur table sent l’auberge: un pichet de cidre, une écuelle qui devient
-un plat; du gras-double fort souvent. La vieille l’adore, et me réserve
-pour ces jours-là quelques réflexions du goût de celle-ci:
-
-»Dites donc, not’ demoiselle, faut pas vous gêner; si vous suez des
-pieds, je vous donnerai des p’tits chiffons qui m’servent, les miens
-quasiment mouillent le plancher.
-
-»N’est donc pas bon ce gras-double que vous n’el mangiez pas? sauf le
-respect que je vous dois, passez-moi vot’ assiette.
-
-»Rien de perdu, vous le voyez!
-
-»Ah! pauvre École, si loin; pauvre petite chambre!
-
-»Le lycée est en guerre avec toute la ville. Mamers nous a en horreur, à
-cause de notre enseignement sans Dieu, comme ils disent. Ici on croit
-enchaîner l’esprit divin, par des génuflexions dans toutes les
-chapelles. Puis il est avéré que nous ruinons le pauvre ouverrier; et du
-haut de la mairie, un conseiller municipal nous flagelle à coup de
-harengs-saurs, depuis qu’avec les centimes additionnels, nous enlevons
-au peuple son _gendarme_ quotidien!
-
-»Les journalistes fourbissent leurs plumes sur le pas des portes,
-ouvrent l’oreille aux cancans trompetés dans la ville. Chaque matin on
-rencontre les bourgeois, le nez en l’air, collés aux murs, pour ne rien
-perdre des provocations, des insultes, des ripostes, que sèment
-d’énormes affiches rouges, bleues, vertes. Le conseil municipal, qui ne
-croit à rien, voudrait bien dénicher le saint qui nous mettra dehors.
-
-»Et l’Apostolat! parlons-en. J’arrivais pleine de zèle, de courroux
-généreux, j’avais le feu sacré, croyant qu’à force de persévérance, et
-de solidarité, on venait à bout de tout.
-
-»Ma directrice me fit des mamours, aussitôt je fus le Benjamin de tout
-le lycée.
-
-»Cela ne dura guère.
-
-»La discorde a jauni les figures rageuses, qui ne se rassérènent que
-pour exécuter. Il y a maintenant le camp de la directrice et le camp de
-l’économe. L’une tire à hue et l’autre à dia; force m’a été de faire
-comme les autres: Lamartine seul peut siéger au plafond.
-
-»Je tourne dans l’orbe directorial, non que je «cane», devant
-l’autorité, mais par compassion pour cette femme laide, et si peu
-sympathique. Elle est grande, maigre, un teint malade, des yeux tendres,
-une bouche éperdument fendue, et des cheveux rares.
-
-»Dans le particulier, elle a des attitudes câlines; dans le général,
-elle affecte une pose héroïque, il ne lui manque que l’étendard.
-
-»Les premiers jours furent donc semés de roses, elle me caressait, me
-frôlait, se regardait dans mes yeux, voulait être sans cesse embrassée.
-Enfin ça tourna vite, aux essais d’Angèle Bléraud.
-
-»Je coupai court. Cela irrita; notes grincheuses de pleuvoir.
-
-»J’ai beau donner tout mon temps à mes bambines de première année,
-lâcher les quarante fautes par dictée, pour aller décrasser les
-philosophes, éperonner les historiennes; mon zèle n’expie pas ma
-franchise, on déclare que ma méthode ne vaut rien.
-
-»Je vous jure qu’à certains jours, je me roule de désespoir et de
-colère, sur le plancher de ma pauvre chambre: faut-il être agrégée 1re,
-pour venir ici, essuyer les baisers d’une directrice... malade, et les
-conseils saugrenus d’une giletière.
-
-»Ne vous faites pas d’illusion, mes mignonnes, personne dans
-l’administration ne vous rendra courage.
-
-»Le recteur est loin, et signe les yeux fermés! Le rapport d’une
-directrice: mais c’est la lettre de cachet ou la lettre d’exil.
-
-»L’inspecteur, c’est l’autre face de Janus: ils se soutiennent, sachant
-bien que dans les lycées, comme ailleurs, notre ennemi, c’est notre
-maître.
-
-»Il y a une haine instinctive entre le professeur, quel qu’il soit, et
-l’administration. Vous entendrez dire partout: Méfiez-vous de ces gens à
-paperasses, c’est d’eux que vient tout le mal.
-
-»Si la jalousie s’en mêle, ô alors...
-
-»Ici, il y a un couple intéressant: celui de l’inspecteur et sa femme,
-mariés depuis un an à peine. Perruches inséparables, ils s’en vont bec à
-bec, par les rues et les salons; depuis un an ils pratiquent Ovide dans
-les petits coins, et s’attardent, dit-on, aux préliminaires. Voluptueux
-et impudiques, ils affichent, dans ce trou austère, la sensualité de
-leur amour: pour un peu, je vous le jure, ils oublieraient que jeux de
-matous ne sont permis qu’à huis clos.
-
-»Leur amour étalé n’a même pas l’excuse d’une bestialité superbe. Lui
-est un maître d’expérience, dit-on, elle une écolière bien disposée, qui
-grille de lire chaque jour un peu plus loin.
-
-»L’amour satisfait ne les a point transfigurés; au dehors, ils sont eux
-aussi, médiocres et méchants.
-
-»En somme, voilà bien des griefs contre les gens qui gâtent ma vie de
-professeur. Ce serait peu de trois mois d’enseignement, pour vous livrer
-une opinion justifiable; mais j’ai à côté de moi l’honnête Toutebry,
-notre ancienne, une solitaire originale, qui ne vit que pour
-aimer,--avec un cœur où tout est maternel--une orpheline qu’elle a
-recueillie.
-
-»Toutebry ne débine pas, mais elle moralise. Mon entendement fait la
-sourde oreille, pour qu’elle appuie d’exemples ses principes. Voilà six
-ans qu’elle est à Mamers, elle appelle sa vie universitaire:
-_l’émasculation de l’esprit, l’exaspération des sens_.
-
-»Voilà de bien gros mots. Je ne vous les dirais point, si notre Jérôme
-ne nous avait donné le goût du mot propre. Tout ceci, mes chéries, n’est
-ni une plainte, ni un appel à votre commisération. Je suis bien
-au-dessus d’une déception, qui me force à n’être qu’une doublure, quand
-je m’attendais à être premier rôle.
-
-»C’est un cri d’alarme, un avertissement amical de votre aînée, qui vous
-affirme que cette vie livresque et rêveuse de l’École, si attrayante
-pour vous, est une mauvaise préparation à la lutte pour la vie.
-
-»Si vous n’avez point les muscles d’Achille, pour assommer l’ennemi, il
-faut acquérir la ruse d’Ulysse, et bien vous mettre en tête qu’il n’y a
-que Mme de Maintenon pour duper les familles et l’Université.
-
-»Amen!
-
-»Embrassez-moi vite, pendant que j’ai encore le courage d’être franche.
-
-»Votre
-
-»RENÉE.»
-
-
-Sur un feuillet, pour moi, Renée m’annonçait qu’avant de partir pour
-Mamers elle avait fait la connaissance de M. Marnille, l’auteur des
-_Contes grecs_; elle lui avait dit notre pari, et l’enjeu de son livre.
-A ce qu’il me semble, Renée raffole de l’auteur. Allons, que le destin
-donne une suite à cette ébauche d’aventure.
-
-
-
-
-CHAPITRE VI
-
-MEETING
-
-
-Voici revenu le soir de Noël; les Sèvriennes réveillonnent en groupe,
-dans leurs chambres illuminées. Berthe Passy reçoit ses amies, Isabelle,
-Marguerite, Charlotte, Adrienne et l’inséparable trio que Mlle Lonjarrey
-lui confia.
-
-La pièce est grande, nue, mais sur les murs, éclate, avec les affichés
-de Chéret, de Grasset, et des villes d’eaux, la gaieté des rues et des
-champs.
-
-Douze bougies éclairent une petite crèche, où dort l’Enfant Jésus, et
-tout autour, comme des présents rustiques, pâté, jambon, gâteaux, crèmes
-que les Sèvriennes se promettent de dévorer.
-
-Isabelle s’est chargée du punch; Charlotte le remue à la cuiller,
-délicatement, afin que la flamme qui court, légère, ne s’éteigne pas.
-Berthe, qui vient de lire à ses compagnes la lettre de Renée, fourre le
-papier dans sa poche, et les deux poings sur les hanches.
-
---Eh bien! vous autres, que pensez-vous de cela?
-
---Moi, fait Charlotte, s’arrêtant une seconde, je pense que votre amie
-n’a pas de veine: échapper aux griffes de sa pipelette pour tomber dans
-les bras gourmands d’une directrice Bléraud!
-
---Pauvre Renée, comme elle avait la foi en partant; et quelle réponse
-que cette lettre, à la sortie de Mme Jules Ferron hier soir: «Isabelle,
-si vous n’avez pas la vocation, votre place n’est pas ici.»
-
---Mais Sèvres, que je sache, n’est pas un séminaire: c’est la nécessité
-qui nous amène ici; mon père pourrait m’assurer cinq mille francs de
-rentes, que je ne songerais pas à l’École. La vocation, c’est le
-superflu, puisque un peu plus d’intelligence et d’énergie, font de nous
-autre chose que des caissières ou des receveuses des postes. Comme
-elles, nous sommes des fonctionnaires, nous ferons notre devoir: c’est
-perdre son temps, que d’exiger de nous la vertu et le sacrifice des
-missionnaires.
-
-Pour moi, je me récuse... Et Berthe, ayant ainsi parlé, commença la
-distribution des vivres.
-
---D’autant plus, poursuivit Adrienne, que l’épreuve n’est pas celle que
-nous nous imaginons ici. C’est juger à faux, que de bâtir le lycée sur
-le modèle de notre École. Pour être bon professeur, Renée dit qu’il faut
-être habile: donc, conclut-elle, en jouant sur les mots, c’est l’esprit
-de finesse, et non l’esprit de détachement, qu’il nous faut acquérir.
-
---Pauvre Renée, quelle chute! elle rêvait d’enseigner de belles choses
-aux tout petits, de les aimer, de les câliner; elle voulait vivre en
-paix; la voilà seule dans ce lycée, sans ami, sans protection.
-
---Sans protection, c’est beaucoup dire, Marguerite; l’École veille sur
-elle, de très loin c’est vrai. Mais on n’a jamais de meilleur ami que
-soi-même. Que Renée se contente de la vie intérieure, et si elle a du
-caractère, elle oubliera vite sa première déception.
-
---Ne prendriez-vous pas cette tarte à la crème, Victoire, fit
-malicieusement Isabelle, qui surveillait d’un regard ironique les
-physionomies soucieuses des autres Sèvriennes.
-
---Comment, vous appelez ça une dé-ce-ption, palsambleu! vous me feriez
-jurer. Moi je m’indigne qu’au sortir d’ici, l’Université croie avoir
-assez fait pour une Sèvrienne, en rétribuant sa peine, tout au juste.
-
-Si l’_alma mater_ avait quelque chose dans le ventre, elle ne nous
-abandonnerait pas, comme elle le fait, sans plumes sur le dos!
-
-Vous en prenez vite votre parti, vous, continua Berthe s’emballant,
-d’être une pestiférée pour vos concitoyens. Eh quoi, ces gens vous
-devraient au moins leur estime, ils rougissent de vous connaître, ou
-après avoir serré votre main, vous traitent de pécores et de
-libres-penseuses.
-
---Mon Dieu, ma chère, ne vous emballez pas, nous causons autour de cette
-table, apaisez votre faim, vous jugerez ensuite d’un œil plus
-clairvoyant.
-
-Nous savons toutes, en entrant à Sèvres, que nous nous engageons dans
-une cohorte libre: on peut la railler, la méconnaître d’abord. A force
-de volonté, elle s’imposera à l’estime la plus exigeante. Je vous le
-prédis, dans vingt ans d’ici, les directrices de lycées de jeunes filles
-seront les favorites de l’opinion publique.
-
---En attendant ce triomphe surprenant, je serais bien aise de vous
-entendre dire comment vous acceptez votre vie de professeur, puisque
-vous blâmez notre Ancienne, elle qui souffre d’être engluée dans une
-telle sottise.
-
---C’est très simple, répond Victoire, avec assurance. Je pars de ce
-principe, comme le dit Mme Jules Ferron, que notre fonction de
-professeur n’est pas un métier, mais un apostolat. Avez-vous la foi,
-tant mieux; si vous ne l’avez pas, la volonté d’agir vous la donnera.
-Coûte que coûte, nous nous devons tout entières à nos élèves; par elles,
-nous devons poursuivre l’œuvre de régénération et de liberté
-qu’entreprend la République.
-
-Si on se souvenait que nous sommes les filles du régime républicain, que
-nous lui devons tout, la reconnaissance nous obligerait à payer notre
-dette, sans préoccupation égoïste.
-
-Pour moi, telle que j’envisage ma vie de professeur, je la vois
-consacrée au culte des idées de justice, de sagesse, d’énergie, qui
-dominent toutes les vertus, et feront de mes élèves des êtres virils et
-indépendants.
-
---Alors vous vous imaginez, jeune stoïcienne de la République, que vos
-élèves seront de cire molle, et que vous les pétrirez sur ce beau
-modèle?...
-
-Berthe avait abandonné sa place, et droite au mur, grandie encore par
-l’animation de tout son être, elle semblait dominer ses compagnes
-attentives et graves.
-
---Dites-moi quelle est la clientèle de nos lycées? Les fonctionnaires
-n’est-ce pas, et encore le fretin. La noblesse, la magistrature,
-l’armée, le haut commerce font élever leurs filles ailleurs.
-
-Croyez-vous le fonctionnaire aussi républicain que vous le dites.
-Pensez-vous, jeune Pallas, que le jour où la République par terre,
-verrait à sa place un Victor ou un Philippe, vos plus zélés partisans
-vous seraient fidèles?
-
-Allons donc!...
-
---Vous exagérez, mon chat, mais en serait-il ainsi, qu’ayant pour moi ma
-raison et ma conscience, je ne céderais devant personne!
-
---Alors on vous brisera.
-
-Singulier réveillon! autour de l’Enfant divin apportant au monde
-l’espoir, de jeunes âmes s’inquiètent, mûries par l’étude, et surprises
-par la vie. Leurs regards se dispersent, sans qu’un seul tombe sur le
-Dieu qui s’éveille: Jésus, dans cette nuit de décembre, n’est plus
-qu’une effigie, ou qu’un symbole.
-
-Au bout d’un moment de silence, Marguerite reprit:
-
---Le zèle est un danger pour l’œuvre que l’on poursuit. Notre devoir est
-bien net: l’État exige de nous un enseignement de tolérance et de bonté.
-Il nous est interdit de prêcher un culte de chapelle, mais nous sommes
-libres d’affirmer nos idées et de gagner à notre cause les élèves qu’on
-nous donne.
-
-L’État n’a point prévu que nos républiques de femmes seraient de petites
-tyrannies; crier et se révolter aujourd’hui ne sert de rien. Nous
-aviserons quand nous serons directrices.
-
-Pourquoi ne pas accepter d’avance une vie qui forcément sera solitaire,
-une vie qui sera belle, désintéressée, utile à d’autres, et dont nous
-avons joliment le droit d’être fières, puisqu’elle est notre œuvre.
-
-Si nous ne trouvons pas autour de nous la bienveillance, si l’hypocrisie
-nous empêche d’être vraies, le mieux n’est-il pas de sauvegarder son
-quant à soi, en cultivant à l’écart le jardinet qu’ensemencent nos
-rêves, nos souvenirs, nos affections. Attendre que les jours passent
-entre ses livres, ses fleurs, sa petite lampe... et son lit de jeune
-fille.
-
---Dis donc, Margot, dans ton ménage, tu n’oublies que le chien, l’ami
-des malheureux! Mais voyons, regardez-moi toutes, vous avez fait vœu de
-célibat? Vous réclamez une protection, prenez un mari,... un mari, (et
-Charlotte, railleuse, semble un tout petit peu émue à la vision exquise
-que ce seul mot évoque pour elle) vous fera pardonner tant de choses.
-
---O vous, Charlotte, vous n’avez d’yeux que pour le mariage.
-
---Et je n’ai pas tort, Adrienne, puisque l’avenir qui vous tourmente, me
-rassure. Je suis prête à faire mon devoir, bravement, je sais quelqu’un
-qui m’y aidera. Et si ma directrice me cherche noise, je sais quelqu’un
-encore qui lui fera la nique.
-
-Mariez-vous, rentrez dans l’ordre normal, et plus rien de ces vétilles,
-croyez-moi, ne vous égratignera le cœur ou l’amour-propre.
-
---Tu sais bien, ma Lolotte, que nous pensons toutes comme toi, mais pour
-se marier, il faut être deux, et je ne vois pas, d’après la proportion
-des Sèvriennes mariées, que ce soit facile de trouver le compère.
-
-Y-en a-t-il cinquante sur trois cents que nous sommes?...
-
-Le punch, abandonné par la cuiller de Charlotte, s’est éteint deux fois
-déjà; une légère odeur d’alcool s’épand au-dessus de la table, grisant
-ces cerveaux agités; le besoin de parler, d’affirmer leurs convictions
-les plus intimes, délie les langues qu’une sorte de pudeur, ou de
-méfiance, retenait encore.
-
---Et qui épousent-elles!
-
-Ah! parlons-en des mariages de Sèvriennes, il y a de quoi rabattre le
-caquet à nos illusions; les voilà professeurs et femmes de
-gratte-papiers, de petits employés, de petits professeurs de dixième,
-qui les admirent surtout, pour les 3000 francs nets qui entrent dans le
-ménage.
-
-On les compte celles qui épousent leurs égaux, ce serait là encore une
-autre déchéance.
-
-Mais enfin, j’admets que le bonheur conjugal nivelle tout, est-ce que
-les tracas n’augmentent pas? si le mari, les enfants tombent malades,
-quel est le devoir de la femme? L’administration est dure, quand il
-s’agit d’accorder un congé, et le jour où l’on oublie, devant l’agonie
-d’un enfant, le cours à faire, l’administration blâme, et j’en sais ici,
-qui l’approuvent.
-
-En mon âme et conscience, et l’âme de Berthe Passy vaut bien celle d’une
-stoïcienne, je vous jure que mes devoirs de mère passeraient outre.
-
-Eh bien non, Charlotte, je ne partage pas votre optimisme, le mariage
-n’est pas le remède souverain à cette vie qui nous est faite.
-
---Voulez-vous me permettre, à moi _première année_, de vous avouer ce
-que je pense, fit soudain l’une des trois amies d’Adrienne, la jolie
-Juliette, philosophe hégelienne. Vous mettez trop de fureur à vous
-battre contre des moulins à vent. La vie n’est pas si compliquée que
-vous l’imaginez; considérons aujourd’hui, que nous autres Sèvriennes,
-nous constituons par notre science, par le dégagement de notre être
-moral, l’Aristocratie féminine. Au lieu d’être les neutres dans la
-Ruche, nous en sommes, par destin, les Reines. Pourquoi nous ravaler
-sans cesse à des préoccupations de détail.
-
-Marguerite voit une souffrance dans la solitude, Berthe en voit une
-autre dans le mariage, et vous ne comprenez pas que vous êtes ce que
-furent les _abbesses de l’ancien régime_. Comme elles, vous renoncez à
-la vie de famille, à la maternité, pour vivre uniquement de l’esprit et
-des méditations de l’esprit.
-
-Notre vie n’est qu’une apparence, le monde réel n’existe pas, cette
-apparence ne vaut donc que par nos pensées.
-
-Si vous en tenez quand même pour le mariage, eh bien, mariez-vous, mes
-sœurs, à la Philosophie. Vous oublierez ainsi les turpitudes de la
-province.
-
-Pour moi, je compte bien écrire un livre, dès ma sortie de l’École, un
-livre de philo bien entendu, il n’y a que ça qui compte. Ne m’objectez
-pas cette usure, dont parle l’extravagante Toutebry, qui fut mon
-professeur à Guéret, un bon esprit ne se dévirilise jamais.
-
---En voilà une prétention, ma chère, d’écrire un bouquin! et de
-philosophie encore! Est-ce que les femmes ont assez d’étoffe pour penser
-toutes seules, c’est donc un «manuel» que vous voulez nous fabriquer...
-
-Jalouse de tout ce qui pourrait l’éclipser dans sa promotion, Marianne
-Bruille, doctrinaire et socialiste, ne perd jamais l’occasion de railler
-lourdement ses deux compagnes Juliette et Hélène. Ce n’est point
-l’amitié qui les rapproche, c’est un manège assez curieux de
-surveillance réciproque: mutuellement, elles cherchent à se voler leurs
-procédés de travail, afin de l’emporter aux examens.
-
---Au lieu de croire aux apparences, de chercher dans les étoiles, le
-règne de la justice et du progrès, regardez à vos pieds ce qui grouille,
-ce qui souffre, ce qui appelle.
-
-Vous parlez toutes comme des égoïstes, et je sais bien ce que pense,
-dans son for intérieur, le dilettantisme d’Hélène, satisfait d’une
-comédie mondaine.
-
-Aristocrates que vous êtes! comme je ferais bon marché de vous.
-Oubliez-vous que votre cœur doit battre pour autre chose, que votre
-devoir suprême est de prendre en pitié la misère de vos frères. Vous
-n’entendez donc pas cette rumeur qui va bouleverser le monde! Quand la
-révolution sociale ébranle tout, vous pensez mariage, et dans le
-mariage, vous vous reposez d’avoir décrassé pendant seize heures, chaque
-semaine, la cervelle de vos élèves!
-
-Non, non, ajouta-t-elle, fanatisée, sa figure vulgaire enflammée presque
-d’une colère sainte, vous devez compte de votre intelligence, qui est
-une force nouvelle, au peuple. C’est à lui, non aux bourgeois qu’il faut
-aller, il est le maître, mais un maître malheureux, qui attend de nous,
-ses servantes, la bonne parole.
-
-Quand d’autres ont le cœur déchiré, pouvez-vous parler d’affaiblissement
-de l’esprit! d’exaspération des sens!
-
-L’esprit ne compte pas, il y a que le cœur.
-
-Des sens! mais nous autres, les intellectuelles, comme vous vous laissez
-appeler, nous n’en avons pas!
-
---A qui le dites-vous, Marianne, soupira Isabelle, en détournant les
-yeux.
-
---Mes compliments, Marianne, dans dix ans d’ici, on vous retrouvera à la
-sociale, vous présiderez un club de femmes. Vous avez l’air sincère, au
-fond, vous êtes une brave fille, et ça me va, moi, de rencontrer ici de
-l’énergie et du fanatisme. Allons, vous recruterez des adhérentes à
-votre religion, quand vous serez professeur, mais laissez-moi vous dire,
-qu’ici ça ne prend pas. Nous autres, même une bohème comme moi, nous
-sommes d’invétérées bourgeoises; le goût de l’individualisme est le plus
-fort, chez une femme comme la Sèvrienne, qui a beaucoup lu, beaucoup
-réfléchi, sans avoir trouvé de temps pour aimer.
-
-Je persiste à croire que la femme professeur, telle qu’elle existe
-aujourd’hui, est un monstre, un monstre malheureux lui aussi. Le plus
-cruel de notre vie, ce ne sont point ces tiraillements administratifs
-qu’on retrouve partout.
-
-Mais c’est l’antinomie entre notre indépendance d’esprit et notre
-esclavage de corps.
-
-L’instruction nous a affranchies de tous les préjugés. Par la pensée,
-notre vie vaut celle des hommes. Dans la réalité, à chaque instant, nous
-sommes victimes des potins, de la méfiance, de la calomnie. C’est
-effrayant qu’on puisse résister à cela.
-
-S’il n’y a pas de remède possible, je trouve, ne vous choquez pas, ce
-que je dis est vrai, que ce serait nous délivrer des tentations, des
-révoltes, d’une chute possible, que de tuer le sexe en nous.
-
-La chose est courante; ce que les unes exigent par libertinage, nous,
-nous l’accepterions par vertu. Voilà où serait le sacrifice méritoire,
-et nous serions tranquilles.
-
-Tenez, dans la vie, nous ne sommes pas autre chose que des faucons, oui
-de ces faucons hagards, qu’on élève dans le silence et l’obscurité,
-qu’on affame, et qui flairent, sans la voir, la proie qu’on leur dérobe.
-
-Que le jour vienne, où dans la plaine, les faucons délivrés prennent
-leur vol, les yeux éblouis, ils montent droit vers le soleil, pour
-s’abattre violemment sur leur proie, en jouir enfin.
-
-Oui, je vous le dis, peut-être ferez-vous de même, le jour où sorties de
-l’École, la tête enflammée par cette dangereuse culture, le cœur et la
-chair brûlés par la passion de ces livres, vous rencontrerez l’amour.
-
-Comme les faucons obéissant d’instinct à la loi de nature, il y en aura
-parmi vous, qui éperdues de désirs, s’abattront sur cette proie.
-Celles-là seules auront vécu, même si elles en meurent.
-
---Tais-toi, Berthe, je t’en prie tais-toi, tu as l’air de déchirer le
-destin: (et se tournant vers Charlotte penchée sur l’enfant Jésus) Ma
-Lolotte, rallume encore une fois le punch; avant de le boire, je vous
-chanterai le Noël des bergers.
-
- Trois anges sont venus ce soir
- M’apporter de bien belles choses...
-
-Berthe a soufflé une à une les douze bougies; à la clarté tremblotante
-du punch, on ne vit plus alors que des figures étrangement modelées par
-l’ombre: les yeux fixent la Crèche, mais ces yeux-là ne voient que des
-âmes effarouchées qui se ferment.
-
-La voix de Marguerite tombe brusquement; la petite flamme bleue chavire,
-se dresse, et s’envole. Quel silence!
-
-Quelque chose d’éternel a passé là!
-
-
-
-
-CHAPITRE VII
-
-JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL
-
-
-28 décembre 189 .
-
-Je laisse à Berthe le soin de répondre à Renée Diolat, je veux
-seulement, qu’un mot de moi, lui dise l’ardent désir que j’ai de la voir
-_femme_ heureuse. Elle est amoureuse de Marnille, c’est certain; mais
-lui, est-il homme à épouser cette très jolie fille sans le sou?
-
-Quel dommage si l’amour a tort.
-
-
-29 décembre.
-
-La comédie se corse: Jeanne Viole ne parle rien moins que de se
-suicider; c’est un moyen comme un autre d’aller chercher la vérité à la
-source.
-
-L’autre soir, elle est tombée en pleurs aux genoux de la vieille
-Lonjarrey, qui lui a difficilement arraché son secret!! courir, à la
-nuit tombante, à cette terrasse du parc qui domine la route, se jeter
-par dessus la balustrade, et mourir là, au seuil de son école.
-
-Elle s’entend au mélodrame; quel coup de théâtre, quel «rataplan de
-convoi», comme dit Berthe.
-
-Ce qu’elle y gagne (il faut tout ramener à cela avec Jeanne Viole),
-c’est que Bléraud ne la quitte plus, que Mlle Lonjarrey et les autres
-surveillantes multiplient les tournées, redoutant le scandale d’une
-alerte. Pour lui rendre le goût de la vie, ici on est prêt à tout.
-
-Pas bête la petite!
-
-
-30 décembre.
-
-Adrienne Chantilly vient de jouer un beau tour à Jeanne Viole, qu’elle
-ne peut souffrir. Lasse de l’entendre citer, à propos de tout, les
-paroles du beau moraliste Paul Réjardin, elle s’est fait présenter à
-lui, et sait pertinemment que Jeanne Viole ment quand elle dit être «sa
-petite amie».
-
-Il faut voir la belle Didi se panader à son tour, quand elle parle de
-l’Homme exquis, de l’âme délicate, qui opère tant de sauvetages
-féminins, à son cours du jeudi. Serait-il flirt?
-
-Charlotte et moi nous initions Henri à ces petites comédies de harem;
-mais c’est curieux, il ne rit pas de ces calculs (fourberies ou
-coquetteries) qui nous amusent. Il a une telle idée de la droiture et de
-l’honneur, qu’il n’admet pas qu’on puisse badiner, encore moins tromper.
-Ces jeunes filles lui sont odieuses, il excuserait presque le vice
-d’Angèle Bléraud, abominable, mais sincère.
-
-Henri a raison: porter fièrement son âme dans ses yeux, et marcher droit
-dans la vie; j’aime l’intransigeance morale de mon ami.
-
-
-1er janvier soir, 189 .
-
-J’ai dû envoyer ce matin, selon l’usage, à Mme Jules Ferron, un
-télégramme pour lui offrir mes vœux. J’ai passé la journée
-d’hier et d’aujourd’hui à Paris, avec Charlotte; la politesse
-exige--paraît-il--d’écrire ou de télégraphier les souhaits qu’on n’a pu
-présenter soi-même.
-
-Les Sèvriennes qui restent à l’École, vont en soirée chez elle, on boit
-le champagne, «tisane» relevée par quelques épigrammes. Il est entendu
-que ce soir-là, ce soir-là seulement, Mme Jules Ferron dira aux élèves
-présentes, ce qu’elle pense de leur caractère, de leurs défauts
-surtout!...
-
-Gentille cette chute de l’année, sur un _mea culpa_, quelque peu
-humiliant.
-
-Hortense en est revenue mortifiée. Mais Victoire Nollet exulte, et ne
-songe pas au chagrin qu’a pu avoir la mère, sa vraie mère, finissant
-seule une année si douloureuse pour elle.
-
-Henri disait tout à l’heure, qu’une parole d’honnête homme, quand elle
-est donnée, est donnée pour l’éternité. Il n’admet pas les cas de
-conscience, si habilement résolus par la morale courante.
-
-Quand il parle ainsi, ses beaux yeux ont une profondeur... Charlotte
-peut être fière d’être aimée de lui; l’amour de cet homme, c’est
-l’infini.
-
-Année nouvelle, si heureusement ouverte avec eux, sois-moi propice; fais
-que je passe honorablement ma licence; garde-moi des heures de doux
-silence et de rêve.
-
-Année nouvelle, sois-leur propice; fais qu’ils te bénissent, pour les
-beaux jours que tu réserves à leurs fiançailles.
-
-Année nouvelle, devine-moi... exauce-moi.
-
-
-
-
-CHAPITRE VIII
-
-
-_Réponse de Berthe Passy à Mlle Renée Diolat, professeur agrégée au
-lycée de Mamers._
-
-«Sèvres, 15 janvier 189 .
-
-»Hélas! pauvre museau joli, te voilà fourvoyée chez Mme
-Jocrisse-Céladon! Tous nos vœux t’accompagnent, j’espère qu’un homme de
-goût te fera issir au plus tôt de ce pays-là.
-
-»Ta lettre rabat le caquet à bien des illusions! On s’en pourléchait
-déjà de cette bonne petite vie de professeur: Isabelle devait potasser,
-Marguerite rêvasser, Charlotte tricoter, et moi, arpenter les confins du
-territoire.
-
-»Mais à ce que je vois, si l’on m’expédie à Mamers, j’aurai garde de
-bouger, les mazettes de l’endroit crieraient: au rendez-vous.
-
-»Franchement, ma vieille, si c’est pour faire de nous des chiens
-attachés, mieux vaut le dire tout de suite! Moi je suis de l’espèce
-loup, et loup rageur encore. Gare à qui s’avisera de me passer la main
-sur le dos, je lui plante mes crocs, au bon endroit.
-
-»Nous vivons à Sèvres dans une indépendance hautaine, je rougis des
-platitudes auxquelles on te condamne!
-
-»Tu as le courage d’en rire, moi je m’insurge, la résignation est une
-vertu pour les lâches et les impuissants; l’injustice me fera faire le
-coup de feu.
-
-»Laisse-moi te dire, mon vieux zig, qu’à l’École, tu n’as pas eu l’heur
-d’être approuvée par nos petites «Première».
-
-»Tu n’es plus dans la note.
-
-»Ces demoiselles, par philosophie, par raisons sociales, par dandysme,
-s’accommoderont fort bien des misères qui te répugnent. Nous avons
-chaudement discuté ton cas le soir de Noël, un vrai meeting, ma chère,
-où ma voix, lançant des hyperboles, leur a prédit un avenir mortifiant.
-
-»Tu n’as pas idée de cette génération-là; ces trois gosses, ça n’a pas
-vingt ans, usent vis-à-vis les unes des autres, d’un faux-semblant qui
-m’épate. Rivales toutes trois, toutes trois comptent sur la première
-place à la licence, dans deux ans. Elles s’y préparent en se surveillant
-étroitement, pour que l’une ne lise pas un livre que l’autre ignore,
-pour se voler leurs procédés de travail, en se récriant d’admiration.
-
-»Le jour du résultat, si l’une des trois l’emporte, les deux autres, de
-sa gloire... feront une hétacombe!! Hein! est-ce bien dit?
-
-»Quant à notre promotion, c’est la promotion de famille, on popote, et
-on potine; sans Jeanne Viole qu’on déteste et Bléraud qu’on méprise,
-notre cercle ressemblerait à quelque Paraclet où les culottes n’entrent
-pas.
-
-»Depuis que nous sommes «seconde année», nous usons du principe
-d’autorité vis-à-vis des jeunes. On a de l’expérience, on pontifie, on
-donne des conseils; je me respecte dans ce rôle, si peu fait pour moi,
-et dire que pour en imposer, je _marche_ et ne détale plus.
-
-»On travaille à éclipser Pic de la Mirandole. D’Aveline nous nourrit du
-suc de Virgile (chères abeilles, voltigez, mais ne piquez pas). Il est
-toujours l’enchanteur que tu sais, quoi qu’il fasse on l’adore. Même
-moi, moi, qu’il étrangle à chaque cours; moi, qu’il cingle de ses mots
-les plus cruels, me reprochant l’intempérance de mon langage, ma fougue
-insupportable; eh bien, je l’adore, je te dis que je l’adore, et je
-goûte avec lui l’amer plaisir de celle qui veut être battue.
-
-»Je ne te dis rien de l’éloquent Jérôme et de l’audacieux Criquet, ni du
-malheureux Taillis dont l’intelligence défaille. Notre nouveau
-professeur, M. d’Artois, le grand Preux, nous fait faire en vieux
-français, l’étude de la chanson de Roland; avec lui, on a l’air de
-petites filles épelant une belle légende; c’est Victoire Nollet qu’il
-faut entendre marteler les assonances: les vers font un bruit de
-cuirasses s’entre-choquant un matin de bataille.
-
-»Ne trouves-tu pas que M. d’Artois a une figure de haute lisse, celle
-d’un paladin courtoisement désarmé, qui enseigne, sans le pédantisme
-d’un robin, les mystères des conjugaisons confuses du bas latin
-Mérovingien!
-
-»Nous en saurons bientôt autant qu’élèves des Chartes! c’est une
-ressource, dans les petits trous où l’on vieillira, on pourra fureter
-parmi les archives. Il paraît que dans ces vieilleries, on découvre des
-choses!... j’en ferai une pinte de bon sang.
-
-»Quelques petits événements ont troublé la quiétude de notre labeur:
-j’ai rompu avec la nymphe Calypso. Pour un prétexte futile, elle nous a
-dit de gros mots, non pas celui de Cambronne, mais un autre.
-
-»Il a fallu comparaître dans le cabinet pompadour; les petits amours se
-gondolaient de voir Mlle Lonjarrey trancher du Cadi; Calypso
-pleurnichait, moi je pérorais de si étourdissante façon, qu’après avoir
-lancé cette apostrophe:
-
-»Mlle Triparti se croit-elle parmi des blanchisseuses?
-
-»Alors nous sommes toutes des Nausicaa, filles de roi... j’exige des
-excuses! Et je sortis majestueuse.
-
-»Je fais bien dans les mères nobles! hein!
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-»Hélas! de quel Eros fourbu viens-tu nous parler, ma chère!
-
-»Un rond-de-cuir porteur de l’amoureux carquois. Mais Vénus a donc la
-berlue.
-
-»Tout Mamers doit se gaudir de pareils ébats, j’imagine plaisamment ton
-Lycée tombant en mal d’amour:
-
-»On verrait tes deux perruches s’en aller bec à bec, toges en tête,
-robes traînantes; puis leur emboîtant le pas, Mme la directrice
-amoureusement penchée sur une confidente, les professeurs en suite
-cherchant du regard une lèvre moustachue; derrière la corporation, les
-petites filles deux à deux, bec à bec, se regardant, se câlinant, avec
-mille petites manières, tandis que deux autres, moins innocentes, se
-sauvent dans un petit coin, pour y répéter, tout de suite, la leçon de
-choses qui s’apprend en un tour de main.
-
-»On appelle ça: petits jeux.
-
-»Pauvre Renée, sois sage, ferme tes yeux, bouche tes oreilles, sois la
-belle au bois dormant, jusqu’à ce que le prince Marnille t’éveille, tu
-sais de quelle gente façon!
-
-»Adieu, nous t’aimons toutes.
-
-»BERTHE PASSY.»
-
-
-
-
-CHAPITRE IX
-
-JOURNAL DE MARGUERITE
-
-
-8 février.
-
-Notre vie est enlevée, on ne sent plus le temps qui passe. L’étude nous
-a tellement prises, qu’elle nous refait une autre nature.
-
-C’est maintenant, que je m’aperçois de l’œuvre créatrice de nos livres:
-d’une touche invisible, ils nous transforment, en délivrant nos pensées
-d’une gaine étroite.
-
-Je sens très bien que l’étude fait pour moi ce que la saison d’automne
-fait pour ces graines mûres, qui brisent leur enveloppe et s’en
-échappent librement.
-
-Je m’éveille, Berthe s’assagit, Adrienne s’exalte, Jeanne Viole médite.
-
-
-20 février.
-
-Un joli texte à développer: «Aimez à concilier les esprits.»
-
-Ne dirait-on pas que cette phrase, échappée à la diplomatie de Mme de
-Maintenon, est la devise très haute, très loyale de notre chère Mlle
-Vormèse.
-
-
-1er mars 189 .
-
-Je prépare une leçon sur la morale d’Épicure; Mlle Vormèse me recommande
-de lire les livres de Guyau, l’un des rares esprits qui aient compris la
-grandeur héroïque de cette morale, toute d’action, des Épicuriens.
-
-J’aime cette pensée de Guyau, qui puise dans la noblesse de son rêve la
-force de créer une morale sans sanction, une morale où Dieu ne serait
-pas l’impitoyable _Teneur de livres_ de toute notre vie.
-
-Sa philosophie, sa poésie (car il est poète), me font penser à un
-Vauvenarges qui eût été l’ami d’Alfred de Vigny.
-
-J’ai noté des pages réconfortantes, que j’emporterai fidèlement au
-sortir de l’École; j’aime cet espoir: «Le moi qui s’est assez élargi
-aurait droit de ne pas périr.»
-
-
-8 mars 189 .
-
-Berthe et moi, sommes allées voir Réjane dans _Sapho_.
-
-A peine entrée, j’aurais voulu partir, horriblement gênée par ce
-réalisme de la pièce, et le jeu si sincère de Réjane. Notre place
-n’était pas là.
-
-Je n’ai pas dit à Henri où j’avais passé mon dimanche.
-
-Chaque fois que je lis un livre suspect, ou que j’assiste, comme
-aujourd’hui, à un spectacle impur, une goutte de vitriol me brûle: j’ai
-honte et je souffre.
-
-
-20 mars.
-
-Je ne vis plus: Charlotte est reprise d’étouffements, elle a dû quitter
-le cours; on traite ça de vapeurs. Cœurs de pierre que ces cœurs
-stoïciens.
-
-
-21 mars.
-
-J’ai obtenu de Charlotte qu’elle cessât tout travail; à ce prix
-seulement, je n’avertirai pas Henri.
-
-
-22 mars.
-
-Le docteur persiste à ne rien voir d’alarmant; s’il se trompait!
-
-Elle ment, elle sait qu’elle a une maladie de cœur, mais elle n’avouera
-pas comme elle souffre. Pourquoi, pourquoi ce silence? il faut la
-guérir; mais qu’est-ce qu’il deviendrait s’il la savait malade!
-
-
-27 mars.
-
-Un peu de mieux, elle a pu écrire à Henri qui est encore pour un mois à
-Bruxelles. J’ai repris mon travail, mais cette accalmie ne me rassure
-pas.
-
-
-1er avril.
-
-Épouvante cette nuit! une voisine de Charlotte a couru réveiller
-l’infirmière; je me suis levée, elle râlait, je l’ai tenue dans mes bras
-toute la nuit, sa pauvre tête jaunie, contractée, les yeux chavirés.
-
-Ils ne voient donc pas qu’elle peut en mourir.
-
-
-2 heures.
-
-Elle s’est levée, le médecin ne se prononce pas; elle doit garder la
-chambre. Je ne la quitterai pas. Si la nuit est mauvaise, demain je
-télégraphierai à Henri.
-
-
-9 heures soir.
-
-L’infirmière n’a pas reçu l’ordre de veiller Charlotte: on la laissera
-seule!
-
-Jamais: je resterai avec elle jusqu’au matin, Berthe me relèvera.
-
-
-Minuit.
-
-Elle vient de s’assoupir, j’ai une peur atroce que le souffle tout à
-coup cesse; pauvre visage aimé, comme il est las de souffrir!
-
-
-2 avril.
-
-_M. Henri Dolfière, 30 rue Raynouard_
-
-_f. suivre._
-
-Revenir immédiatement, Charlotte malade vous réclame.
-
-MARGUERITE.
-
-
-3 avril.
-
-Une angine de poitrine, elle est perdue.
-
-
-
-
-CHAPITRE X
-
-LA MORT DE CHARLOTTE
-
-
-Un frisson secoua toute l’École, quand, au sortir des cours, on apprit
-que Charlotte était morte.
-
-Un long sanglot monta de tous les cœurs, vers cette petite chambre où,
-presque seule, si loin des siens, une Sèvrienne venait de mourir.
-
-On l’aimait pour sa joie, pour l’allégresse de sa vie laborieuse, pour
-l’espoir qu’elle donnait, à chacune de connaître un jour le logis qui
-s’égaie au rire des petits enfants. Son bonheur n’avait pas de jaloux.
-
-La voilà morte!
-
-Ce fut un long gémissement chez ses compagnes, qui s’enfuirent pleurer
-dans leur étude, tandis que les autres, dans une morne épouvante,
-restaient là sans rien dire, sans une interrogation, rendues stupides
-par cette mort foudroyante.
-
-On la savait à peine malade. Et puis, est-ce qu’on meurt à vingt ans?
-Est-ce que la jeunesse n’est pas plus forte que la mort? A leur chagrin
-se mêlait l’effroi d’un coup imprévu. Ainsi la mort rôdait autour
-d’elles. Pour la première fois, l’inexorable entrait dans la maison;
-tout de suite elle s’était enfuie emportant, comme dans un rapt, ce
-jeune corps amoureux de vie, qui ne connaîtrait maintenant d’autres
-caresses que cette horrible étreinte!
-
-Un air de plomb étouffait les poitrines. Devant leurs livres ouverts,
-toutes pleuraient. Les plus fortes cherchaient à se reprendre, et l’une
-d’elles ayant voulu lire pieusement le _Dies iræ_ à genoux, près de la
-place vide où Charlotte avait travaillé, elles écoutèrent en sanglotant,
-se joignant de tout leur cœur à l’appel désespéré qui montait vers Dieu.
-
-Celles qui ne priaient plus, ouvrirent leurs livres, relisant, si près
-de la morte, une page de Socrate, de Lamartine ou de Guyau. Toutes les
-pensées montèrent vers elle, et dans l’invisible, l’âme de l’École posa
-sur son front, le fraternel baiser.
-
-Un silence effrayant couvre cette maison blessée. Trop vieille pour
-sourire aux cris joyeux, elle a des larmes encore pour l’enfant qui
-connut à peine la douceur de son sein maternel.
-
-Les heures passent, la cloche ne sonne plus, tout est désert, le parc se
-dérobe, les premières feuilles d’avril s’évanouissent dans l’ombre, mais
-sans cesse, on entend le jet d’eau qui sanglote, qui sanglote dans la
-nuit.
-
-Au bord d’une fenêtre, une lueur tremblante: voilà le cierge qu’on
-allume pour la veillée funèbre.
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-Henri Dolfière arriva quelques heures avant la mort de Charlotte.
-
-Dès qu’il la vit si pâle, avec ses grands yeux qui déjà regardaient
-ailleurs, il la sentit perdue, et comme un fou, se jetant à genoux, il
-prit la main qu’elle lui tendait, l’embrassa, la serrant à la briser.
-Charlotte souriait, n’était-ce pas le Sauveur qui enfin venait d’entrer?
-
-Elle ne parlait plus, mais elle eut la force encore d’attirer à elle la
-main du bien-aimé, elle la plaça sur son cœur.
-
-Que voulait-elle dire?
-
---Vois, bientôt il ne battra plus? ou bien était-ce le don très chaste
-de sa chair qu’elle lui renouvelait en face de l’éternité!
-
-De grosses larmes tombaient de ses yeux sur la tête d’Henri, qui se
-serrait contre cette pauvre petite poitrine blessée, lui jurant qu’il
-venait la sauver, qu’ils allaient partir, qu’on les marierait tout de
-suite, pour qu’il la soignât mieux, et la guérit.
-
-On les avait laissés: pour la première fois, il était seul dans la
-chambre de sa fiancée.
-
-Que se dirent-ils?
-
-Que lui demanda-t-elle?...
-
-Quand Marguerite revint, apportant une potion, elle entendit la voix
-grave d’Henri, qui répondait à Charlotte:
-
---Je te le jure.
-
-Les yeux clos de la mourante s’entr’ouvrirent pour remercier le
-bien-aimé.
-
-L’agonie fut courte. Comme le jour finissait elle passa.
-
-Ce fut Mlle Vormèse, priant à l’écart, qui s’approcha de l’enfant et lui
-ferma les yeux.
-
-Henri tomba inerte, sans larmes, sans cris, se mordant jusqu’au sang,
-pour ne pas hurler sa douleur et sa colère; car, c’est contre Dieu que
-tout son être affolé se révoltait, d’avoir fait mourir la femme qu’il
-aimait...
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-Charlotte semblait dormir dans son petit lit de jeune fille, sous une
-nappe de verdure et de fleurs. Ses compagnes avaient arraché, aux vieux
-murs du parc, des touffes de clématites fraîches, des traînées de
-lierre, et ce lit de morte fut une jonchée d’avril, un nid qui embaumait
-le printemps.
-
-On cueillit dans les bois, les branches qui portaient les premières
-feuilles, on les dressa tout autour de la chambre, comme un rideau qui
-frémissait encore. Quelques tigelles étaient couvertes de ces flocons
-neigeux, que le vent sème durant la saison d’amour, et ces flocons qui
-s’envolaient d’un souffle, retombaient sur les mains jointes de
-Charlotte.
-
-L’École vint s’agenouiller auprès du lit. D’Aveline, qui souffrait du
-chagrin de Marguerite, voulut aussi revoir son élève. Jérôme Pâtre vint,
-tous suivirent, et ces hommes que la vie avait différemment meurtris,
-restèrent muets.
-
-Quelles paroles humaines peuvent chasser l’épouvante du mystère?
-
-Marguerite ne quitta pas son amie; on lui avait accordé la grâce de la
-veiller seule, avec Henri Dolfière.
-
-Elle restait là prostrée, n’ayant plus de larmes, souffrant dans tous
-ses membres, comme si on avait arraché d’elle le cœur de Charlotte.
-
-Henri, blême, les yeux sans regard, se détournait des étrangers qui
-pleuraient sur la morte en faisant un grand signe de croix.
-
-Ses yeux, fascinés par les yeux clos, la bouche close, croyaient par
-instant les voir s’ouvrir, pour recevoir le baiser que jamais sa bouche
-n’avait osé donner à la sienne.
-
-Sa douleur fut déchirante, quand il comprit enfin qu’elle était morte.
-
-Le matin du dimanche, toutes cloches sonnantes, le cercueil s’en alla
-vers le petit cimetière, qui se cache à la lisière des bois.
-
-Le pasteur avait donné l’absoute, et des hommes portaient sur leurs
-épaules le corps léger de Charlotte, qui pour la dernière fois, traversa
-les longs corridors, la cour où le jet d’eau lui parla, le parc.
-
-«Adieu, adieu,» disait le drap blanc qui s’accrochait aux buissons.
-
---Adieu, adieu, répondaient les jeunes branches qui se penchaient, sans
-craintes, pour frôler d’une caresse de sœur le cercueil de Charlotte.
-
-Le sable crissait sous le pas des hommes montant péniblement. Henri et
-le tuteur de sa fiancée menaient le deuil, puis venaient tous les
-professeurs de l’École. Mme Jules Ferron, seule, impassible, venait en
-tête du long cortège des Sèvriennes silencieuses, suivant, accablées,
-ces chemins familiers, où rieuse et pensive, Charlotte avait passé.
-
-Le calvaire fut long.
-
-Marguerite s’étonnait d’entendre chanter les oiseaux, de respirer cet
-air frais que parfument les fraises d’avril. Tout arrivait jusqu’à elle,
-comme des choses venues d’un autre monde; depuis cinq jours, elle
-n’avait plus conscience de vivre.
-
-Longtemps, on chemina sur la route radieuse. Une porte ouverte laissa
-passer le cortège. Parmi les tombes les plus humbles, dans ce petit
-cimetière de campagne, les hommes descendirent doucement, avec des mains
-qui ne voulaient pas faire mal, le cercueil de Charlotte.
-
-Penché sur la fosse, Henri la regarda descendre... Ainsi c’était fini!
-c’est là que pour toujours elle allait dormir, celle qui devait être sa
-femme, celle qui lui avait promis les joies de l’amour. On allait
-l’enfermer dans ce trou et jamais, jamais plus, il ne la reverrait.
-
-D’Aveline s’avança pour dire adieu au nom de l’École.
-
-En quelques mots délicats, il sut dire quelle apparition gracieuse elle
-avait été, quel charme lui attirait tous les cœurs.
-
-Puis, ses compagnes vinrent, le même mot revenait, lugubre: «Adieu
-Charlotte. Adieu, adieu»... Marguerite voulut baiser la terre qui
-couvrait son amie.
-
-Alors on entendit, à travers les sentiers du cimetière, le toc-toc-toc
-des fossoyeurs, et la terre gourmande reprit aussitôt, pour la vie
-éphémère des plantes et des arbres, cette chair qu’on lui abandonnait.
-
-Quand, à la porte du cimetière, on chercha Henri, il n’était plus là. On
-sut après qu’il s’était échappé dans les bois de Sèvres, pour y crier sa
-douleur, et comme un fou, se rouler, mordre la terre qui ne rend jamais
-sa proie...
-
-Longtemps, cette nuit-là, Marguerite entendit les toc-toc-toc funèbres
-de la pluie tombant sur le toit. Du jet d’eau montait un appel morne et
-lent, plainte, regret, voix des trépassés.
-
-Alors, essuyant ses yeux, elle ouvrit le livre que Berthe avait posé là:
-
-«On peut penser que la mort est un pas en avant, non un brusque arrêt
-dans le développement de l’être. On peut enfin espérer ne pas y perdre,
-comme en un naufrage, toutes les richesses intérieures qu’on a amassées,
-mais traverser la mort, en emportant glorieusement le monde de pensées
-et de vouloirs généreux qu’on a créés en soi.»
-
-Puis, ayant lu ces lignes consolatrices, il lui sembla que l’espoir
-luisait à travers sa douleur, et que Charlotte quelque part la
-regardait.
-
-
-
-
-CHAPITRE XI
-
-JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL
-
-
-15 mai 189 .
-
-Je vis dans l’épouvante de ces souvenirs de mort. Une hallucination me
-poursuit: ai-je rêvé! est-ce maintenant qu’elle va mourir?
-
-Je ne sais comment je vis. Des jours, je m’agite, tremblant d’une
-inquiétude morbide. D’autres jours, je m’enferme, la tête vide, morne
-dans ce coin, comme une bête abrutie de douleur.
-
-Les souvenirs qu’elle laisse ici m’écrasent. Je voudrais les fuir,
-d’invisibles mains me retiennent, toutes se tendent pour me ramener vers
-le passé.
-
-Où est l’absente? où est maintenant la sœur que j’avais choisie?
-
-Charlotte, Charlotte, es-tu encore près de moi? Le sais-tu encore, dis,
-que je t’aime, que tu m’es plus chère depuis que tu me fais pleurer. Si
-tu savais comme mon âme te cherche ici, et là-bas; comme je prie, car
-prier, c’est encore parler de toi.
-
-Je t’en supplie, ma chérie, si tu demeures dans l’Invisible, ne me
-quitte pas, que ton ombre ne m’abandonne pas, je suis bien malheureuse.
-
-Si tu savais! au moindre souffle je tressaille. Est-ce toi qui frôles ma
-porte? Vas-tu entrer, comme la dernière fois que tu vins ici, courbée
-sous le poids des bûches que tu m’apportais; que nous étions bien...
-
-Quel supplice de revivre sans cesse ces choses familières, qui furent
-les choses charmantes de notre amitié.
-
-Pourquoi l’avez-vous prise, mon Dieu? Quel mal faisait-elle? Pourquoi
-n’avez-vous pas voulu qu’elle fût heureuse, qu’un autre achevât l’œuvre
-que vous aviez commencée?
-
-Vous n’êtes donc pas notre Père, vous qui brisez cruellement le rêve de
-vos créatures.
-
-
-1er juin.
-
-Pauvre Charlotte! qui se rappellera sa bonté, sa jeunesse aimable, son
-rire léger, qui offrait à tous le plus gracieux d’elle-même.
-
-Qui saura la tendresse vigilante qu’elle avait pour Lui.
-
-L’école est affreusement triste: une prison sans air, sans lumière
-maintenant. Le vent attache aux vieux murs l’odeur des premières roses;
-je me sens défaillir. Il ne finira donc jamais ce jour de mort, où les
-roses tombaient avec les gouttes de cire.
-
-Son corps, à présent, est un buisson d’églantines. C’est lui qui les a
-plantées, lui que je n’ai pas revu, et qui ne se souvient pas que nous
-sommes deux à la pleurer.
-
-
-4 juin.
-
-On dirait que ses bras se sont fermés sur mon cœur, pour le garder avec
-Elle, toujours.
-
-
-7 juin.
-
-Mlle Vormèse a été bonne pour moi; elle est venue ici, elle y a pleuré.
-Souvent elle m’emmène dans le parc, vers ce banc de pierre que nous
-aimions, elle me parle de Charlotte; elle croit, elle, à la survivance
-des âmes. Je pleure, mais j’ai foi.
-
-Mlle Vormèse m’a apporté ses livres, tous ses Guyau, ses Confessions de
-saint Augustin, son Imitation. Elle veut que je lise; sa bienveillance
-me relève.
-
-Mme Jules Ferron doit me trouver bien lâche de vivre avec ma douleur;
-elle m’a dit des mots que je n’ai pas compris; au bonsoir, elle me tend
-la main et ne me parle pas.
-
-
-8 juin.
-
-Je redoute de sortir. La joie de la terre me pénètre et m’alanguit.
-
-Cette fête nuptiale des eaux, du ciel, des arbres, dans la lumière
-glorieuse de l’été, a pour moi l’amertume d’un charme, qui me lie à des
-désirs sans nom.
-
-Autour de l’École, les jardins embaument; leur odeur me grise, ils ont
-l’odeur voluptueuse d’êtres vivants.
-
-Je ne passerai plus sur la terrasse, l’odeur suffocante des lilas et des
-sureaux me brûle le sang, la fièvre me dévore jusqu’au creux des mains.
-
-
-12 juin.
-
- Je veux saisir la destinée à la gorge,
- Il est si beau de vivre mille fois sa vie.
-
- BEETHOVEN.
-
-Qu’est-ce seulement que notre vie? Expiation ou perfectionnement?
-
-A-t-elle un sens même?
-
-Notre destin est-il écrit, notre liberté se borne-t-elle à l’accomplir
-magnifiquement? Est-ce que notre valeur d’individu ne serait pas d’avoir
-conscience de ce destin, de vivre en harmonie avec lui?
-
-Je le crois.
-
-Personne n’échappe à sa destinée.
-
-Charlotte avait entrevu la sienne. Tous, nous sommes entraînés vers un
-but suprême, qui s’impose à notre volonté, comme la vie elle-même, qui
-subordonne à lui toutes nos forces pensantes, toutes nos forces
-aimantes.
-
-Voir nettement ce but et le poursuivre, n’est-ce pas élargir la pensée
-de Mlle Vormèse; puis-je confondre la vision de mon destin, et la loi
-qui doit diriger toutes mes actions?
-
-La mort me force à regarder la vie en face.
-
-Eh bien, ce regret poignant de mourir sans avoir vécu, n’est-ce pas un
-avertissement de Charlotte? Suis-je vraiment faite pour cette vie
-froide, cette vie mutilée, qui sera la nôtre une fois sorties de cette
-École.
-
-La pensée du devoir accompli me consolera-t-elle?
-
---Non. Tout en moi déjà se révolte à la pensée que ces livres me
-tiendront lieu de tout: que peut-être, ni mon cœur, ni ma chair, ne
-connaîtront la joie de vivre dans l’épanouissement naturel, la joie de
-se donner éperdument.
-
-Ce sont des pensées de vie ardente, d’une vie belle de sa force, de sa
-pureté, qui me hantent, quand je vais m’agenouiller près de Charlotte,
-et jusqu’au plus profond de ma conscience, retentit une voix
-mystérieuse:
-
-Vis pour le bonheur!
-
-Vis pour assouvir ta fureur d’aimer.
-
-
-
-
-CHAPITRE XII
-
-SUITE DU JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL
-
-
-15 juin.
-
-Je mène deux vies parallèles. Souffrir, Travailler.
-
-L’étude m’apporte l’oubli, je veux travailler sans arrêt, pour échapper
-à moi-même.
-
-L’approche de la licence nous harcèle toutes. Dans un mois nous serons
-en plein concours. Mes compagnes disputent la première place: notre
-cacique, Adrienne Chantilly, a perdu son rang, il est peu probable qu’un
-autre examen le lui rende.
-
-Qui l’emportera de Victoire Nollet, cette encyclopédie, ou de Jeanne
-Viole, cette mémoire.
-
-On compte avec moi, j’ai une lucidité assez nette de mon travail, et de
-mon effort, pour juger que je mérite, aussi bien qu’elles la première
-place à la licence.
-
-Si elles escomptent cette torpeur qui m’accablait, elles se trompent.
-Mon esprit se réveille plus hardi, je sors victorieuse de cette lutte
-intérieure qui me transforme, après un long déchirement, et m’affranchit
-de cette inconsciente rêverie, où s’engourdissait mon énergie.
-
-Je me suis imposé, comme une discipline rigoureuse, de parler allemand
-tous les jours; Victoire le fait depuis son entrée à l’École.
-
-Quel effort douloureux, je suis l’enfant qui bégaie, s’impatiente
-d’ignorer les mots que lui a fournis, jusqu’ici, l’appel au
-dictionnaire.
-
-Stupide méthode, stupide paresse; à ce cours du «Herr Professor»
-qu’ai-je fait depuis dix-huit mois, si ce n’est sourire des petites
-histoires que Master Hartbourg nous raconte sur Bismarck, le laissant
-besogner tout seul, pour mieux rire d’une perruque légendaire, d’un
-ventre pyriforme dans une culotte à pont.
-
-Quelle légèreté! il suffit qu’un professeur nous ennuie, le travail
-cesse, et pendant ce temps les «Anglaises», avec Miss Robinson, arrivent
-à écrire, à parler, à _penser_, comme de vraies anglaises.
-
-Alerte! au travail.
-
-
-
-
-CHAPITRE XIII
-
-LE CONGRÈS FÉMINISTE
-
-
-Dans un tapage de chaises, de pas, de voix, les Sèvriennes sortent du
-réfectoire, puis soudain galopent dans les escaliers, vers le parc, pour
-réquisitionner bancs, raquettes et crockets.
-
-Il fait jour encore, c’est l’heure où toutes les élèves, sauf
-l’impeccable Victoire, se reposent sous l’œil indulgent de la vieille
-Lonjarrey.
-
-Les unes crient, dans un besoin nerveux de s’épuiser en longues courses,
-de haleter, de prendre, dans cette fatigue physique, des forces
-nouvelles pour le travail du soir. Les autres, lasses, surmenées par
-l’approche de l’agrégation, s’étirent paresseusement sous les feuilles,
-sur les dalles du petit mur, d’où l’on voit le soleil qui se couche.
-
-C’est l’heure délicieuse où passent dans le ciel les frissons et les
-clartés des robes lumineuses, cortège qui disparaît sur les pas du
-soleil. Dans la plaine céleste, quelques nuages, se dispersent, pages
-vêtus de pourpre, de blanc ou de lilas, qui, pour cueillir une fleur de
-rêve, s’égarèrent en chemin...
-
-Isabelle Marlotte organise, dans la cour de Roméo, une partie de
-crocket; on se compte, Marguerite Triel a disparu.
-
---Allons bon, la voilà encore filée! Je parie qu’elle potasse son
-allemand. Cette pauvre Marguerite, elle veut enlever à Victoire le
-record de «l’emplissage»; si on la laisse faire, elle tombera dans le
-«béjat».
-
-Attends un peu!
-
-Lâchant son maillet, Berthe Passy traverse les couloirs en tempête,
-grimpe l’escalier, heurte brutalement la porte de Marguerite, qui ouvre
-à contre-cœur.
-
---Hou! la vilaine, arrive tout de suite ou je te dénonce à Lonjarrey.
-
-Marguerite cherche à dégager son poignet de la main de fer qui la tire.
-
---Non, pas aujourd’hui, je voudrais préparer cette explication de
-Lessing avant le bonsoir...
-
---Je ne veux pas, Marguerite, que tu restes seule; avec cette fureur de
-piocher, tu es plus cuistre que Victoire Nollet!
-
-Tu t’enfermes, tu ne parles plus, tu ne ris plus; au train où tu vas, il
-ne te reste plus qu’à emboîter le pas derrière Mlle Frolière, notre
-ancienne, tu te la rappelles à la Sorbonne, le jour de nos examens, nous
-en étions folles: eh bien, ma chère, pour avoir trop commenté _Phèdre_,
-la voilà qui entre au Carmel... et ce n’est pas de la pose.
-
-C’est la guimpe et la cornette qu’il te faut! Alors foin d’Allemand,
-arrive.
-
-Berthe se fait caressante, elle embrasse Marguerite, et brusquement la
-harponne dans le parc.
-
---Je vous la ramène.
-
-La partie s’organise, Isabelle distribue les maillets, on se range.
-
---Savez-vous que j’ai vu de l’histoire aujourd’hui, mes petits, lance
-tout à coup Berthe après avoir logé sa boule.
-
---Où donc ça?
-
---Au quartier pardi, dans une petite rue pleine de gens.
-
---Une émeute?
-
---Non un congrès, le _Congrès féministe!_ qui révolutionne tout le Paris
-des femmes, depuis huit jours! Sans Madeleine Bertrand, de lointaine
-mémoire, je ne voyais rien; je la croise sur le boul’Mich, en allant à
-Cluny.--Eh te voilà, quoi de nouveau, ça va bien à Sèvres?--Parfaitement
-et toi?--Moi ma chère, je suis reporter du grand journal féministe:
-_L’Éveil_. Je vais au congrès.--Tu m’emmènes?--Je t’emmène. Sitôt dit,
-sitôt fait, nous voilà rue Serpente.
-
---A-t-elle toujours ses beaux cheveux, fit Adrienne?
-
---Je crois bien, ça lui sert autrement que sa carte de presse.
-
-Les Sèvriennes rient, il leur semble si original qu’une des leurs,
-d’autrefois, figure parmi les journalistes, pas sérieux, pensent-elles!
-
---Ça n’a pas été tout seul pour entrer là, continue Berthe, les
-étudiants en droit marchaient à l’assaut, avec des intentions qui
-n’étaient peut-être pas celles des Romains enlevant les Sabines.
-
-Les sergots nous arrêtent, on se récrie sur la natte de Bertrand, enfin
-nous y sommes; je vous fais grâce des madrigaux des titis parisiens, à
-l’adresse de mon cicérone.
-
-Quel chahut là-dedans! les femmes glapissent, sifflent, huent; une
-virago tonitrue: «A la porte les hommes, n’en faut plus!» La sonnette de
-sonner, de sonner.
-
-Dis donc, Isabelle, ce n’est pas une raison pour jouer deux fois; je
-vais chopper ta boule.
-
-Berthe prend sa position, hardiment lance le maillet, la boule saute,
-carambole, revient en face de l’arceau.
-
---A mon tour, fait Thérésa.
-
---Dans la salle on ne voyait que des têtes, rien que des têtes, bouches
-ouvertes!
-
-Savez-vous ce qu’elles réclamaient, toutes ces bouches? La suppression
-de la guerre.
-
-Oui, tout comme dans Aristophane, mais rassurez-vous: il n’y avait pas
-de Lysistrata pour donner de mauvais conseils.
-
-Elles voulaient toutes monter à la tribune!
-
---Ça devait ressembler à des tribunes d’arracheuses de dents, les jours
-de foire; y avait-il de la musique, demanda Isabelle.
-
---Comment donc! ma vieille, et les bravos, et les sifflets, en voilà une
-musique de circonstance! Quel auditoire, je n’ai jamais rien vu de
-pareil: sur les gradins, des potaches, des pipos conspuant des femmes;
-dans la salle, la houle révolutionnaire des chapeaux: bérets de
-Montmartre, canotiers du Luxembourg, cabriolets du Salut, panaches des
-Boulevards, coiffures graves des institutrices, bonnets à fleurs des
-pipelettes, voire même un béguin de Florence, avec une ferronnière.
-Mazette, quelle jolie femme, pas besoin qu’elle cause pour convertir son
-prochain.
-
-La beauté, voyez-vous, c’est l’éloquence des femmes.
-
---Ouf, remarqua Isabelle, heureusement que Victoire Nollet n’est pas là,
-tu es décourageante, Berthe.
-
-Les boules se heurtent, se déplacent, endiablées elles aussi.
-
---Au premier rang des fauteuils, les vieux messieurs, naturellement;
-quel ragoût de voir ces petites femmes pleurer, prier, s’indigner,
-sincères elles, ça les change du théâtre.
-
-L’âge mûr s’était abstenu; l’adolescence était frondeuse.
-
---Ces femmes, venues de tous les pays, réclament l’abolition de la
-guerre, au nom des arts et de l’industrie, au nom du pain quotidien, du
-droit de vivre pour soi, avant de vivre pour l’humanité.
-
---Cette raison pratique n’est-elle pas suffisante? interrompit
-Marguerite. La guerre est un crime. A quoi bon élever si péniblement ses
-fils, pour en faire de la «chair à canon» et cela pour satisfaire
-l’égoïsme d’un homme! La mort fait assez rude besogne sans qu’on l’aide.
-Je ne goûte pas beaucoup ces plaidoiries bruyantes, mais je suis de tout
-cœur avec ces femmes, quand elles réclament la pitié et la justice.
-
---Eh bien moi, je ne pense pas en femme là-dessus, ou bien j’ai des
-enthousiasmes de Spartiate. La guerre est magnifique! ne me lynchez pas,
-fit-elle devant l’indignation de ses amies.
-
-Je suis d’un pays où les fusils partent tout seuls, et ne vois rien de
-plus beau que cette offrande de sang, pour venger ou pour triompher.
-
-Oui, je le veux bien, c’est un plaisir barbare, mais d’une splendeur
-farouche. Triompher dans sa force, dans son adresse, être de ceux qui
-n’ont pas peur, de ceux qui font trembler le monde et tiennent l’ennemi
-à leurs pieds. Comment n’être pas fanatique! mais le jour où vous
-supprimerez la guerre, ce sera fini des hommes, il n’y aura plus que des
-lâches!
-
---Malheureuse, tu ne penses pas à ceux qui restent, qui souffrent.
-
---Et qui a dit que la souffrance, que la misère ne seraient pas nos
-éternels compagnons de route? supprimez-vous la lutte pour la vie?
-
-Puis elle ajouta, railleuse:
-
---Du reste je trouve cette diplomatie idiote, voilà les femmes qui
-réclament l’abolition du seul espoir qu’elles aient d’arriver à leurs
-fins.
-
---Comment?
-
---Une vigoureuse saignée dans le camp des mâles diminue la résistance,
-et le camp femelle, intact, pullulant, aura la majorité. Tout se compte
-dans l’antagonisme des sexes; si les femmes n’étaient pas les
-«Idéologues» d’aujourd’hui, elles verraient qu’il faut être pour
-Napoléon...
-
-Une cloche sonne, coupant net ce paradoxe de Berthe Passy, qui menace de
-dégénérer en querelle. Il est l’heure du bonsoir, vite, pêle-mêle on
-rentre les jeux; les Sèvriennes descendent du parc, assombri par un lent
-crépuscule d’été; sur leur chemin elles croisent Hortense Mignon, qui
-distribue le courrier.
-
---Dis donc je t’ai vue, toi.
-
---Où donc, fait Hortense, toute rouge?
-
---Je t’ai vue avec une jeune potache qui...
-
---Tais-toi, Berthe, si on savait.
-
---Ah! ah!
-
---Tiens, j’aime mieux tout te dire, et Hortense, prenant le bras de son
-amie, l’entraîne dans un coin. Je suis allée, avec mon cousin Camille, à
-l’Odéon voir jouer _Germinie Lacerteux_. En sortant, il a voulu qu’on se
-rafraîchisse; on est entré au café! Le garçon dit: «Madame et Monsieur
-désirent sans doute un cabinet particulier?»--Moi je réponds sans
-réfléchir: «Mais oui c’est ça, on ne vous verra pas».
-
-Il nous a fourrés dans une petite pièce, quand il a fallu payer, il y en
-avait pour quarante francs!
-
-Boudiou, j’en suis malade: le petit n’avait rien, j’ai donné tout ce que
-j’avais, me voilà dans la panne! Qu’est-ce que ces gens-là ont dû
-croire.
-
-Dans un cabinet particulier! Si Ugène savait ça...
-
---Du coup, ma vieille, il t’en ferait bien d’autres.
-
-
-
-
-CHAPITRE XIV
-
-JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL
-
-
-15 juillet.
-
---Pauvre journal, je te délaisse. Il m’est impossible d’éloigner de moi
-la pensée de l’examen. Serai-je prête? irai-je tranquille, rassurée par
-ce que j’emporte en moi?
-
-Nous sommes toutes dans cet état bizarre d’indifférence et d’anxiété,
-qui précède les jours d’examen. Je voudrais m’arracher à mes livres;
-Berthe et moi, nous devons passer dans les bois les deux après-midi qui
-nous restent.
-
-
-18 juillet.
-
-Je suis allée là-bas, lui porter des fleurs, c’est à elle maintenant que
-j’offre la rose des jours d’angoisse, elle qui me disait, il y a deux
-ans: «La Sainte sait bien, ma chérie, ce que ta rose lui demande, elle
-t’exaucera.»
-
-Chérie que tu me manques! demain, c’est toi qui m’aurais donné courage;
-ton baiser fraternel m’eût porté bonheur. Ma joie aurait été ta joie. La
-pensée du succès ne me réjouit point: j’en serai fière pour l’École; que
-m’importe à moi, puisque je n’ai plus personne à qui l’offrir.
-
-Où est-il? que fait-il? Pourquoi ce silence? notre amitié est-elle morte
-avec son amour! Moi, je suis fidèle, je ne retirerai pas la main que
-j’ai tendue.
-
-
-19 juillet, 6 heures du matin.
-
-Dans un moment, nous partirons pour la Sorbonne; je suis très calme, la
-nervosité de mes compagnes ne me trouble pas; j’ai rêvé d’Elle et de
-Lui, je suis presque heureuse, je sens qu’ils m’accompagnent.
-
-Maintenant, je puis recevoir le baiser de Mme Jules Ferron, j’ai reçu
-celui de Charlotte.
-
-
-
-
-CHAPITRE XV
-
-LICENCE ET AGRÉGATION
-
-
-C’est le dernier jour des examens de licence et d’agrégation. Dès 6
-heures, les grands breaks sont revenus stopper aux portes de l’École,
-emmenant, au trot des chevaux, qu’excitent les grelots, quarante
-Sèvriennes à la Sorbonne.
-
-Les voitures stationnent à l’ombre, rue de Tournon, devant le restaurant
-Foyot, prêtes à ramener les brebis au bercail.
-
-Messieurs les Sénateurs, curieusement s’informent:
-
-Quelles sont donc ces jeunes filles?
-
-D’où viennent ces breaks?
-
-Pourquoi ces livres, ces serviettes bourrées?...
-
-Sur la réponse dédaigneuse des garçons, que le mince pourboire de ces
-demoiselles mécontente, les vieux Messieurs hochent la tête, et, d’un
-air entendu, dégustant un filet mignon:
-
-«Si jeunesse savait!... avoir vingt ans, et sacrifier à
-l’a-gré-ga-tion!»
-
-Les Sèvriennes n’ont que faire de ces doléances. Elles vont, viennent,
-passent devant les vieux Messieurs, à peine gênées d’être le point de
-mire de tout le restaurant.
-
---Ah! les petites sottes, elles vont nous faire manquer notre dernier
-déjeuner! Berthe, regardez-donc sur la porte si les agrégées arrivent.
-Allons mes p’tits, ne pleurons plus, l’affaire est dans le sac. A table,
-mesdemoiselles! Hem! garçon, n’oubliez pas mon petit flacon.
-
-Le garçon cligne de l’œil, à ce rappel du pousse café, que Mlle
-Lonjarrey réquisitionne, comme une pitance privilégiée.
-
-Berthe, ravie, file au Luxembourg émietter son pain aux friquets qui
-s’ébrouent.
-
-D’autres groupes de Sèvriennes entrent chez Foyot, silencieuses ou
-mornes, bavardes ou fiévreuses, suivant que l’impression dernière du
-concours fouette leurs espérances, ou les écrase.
-
-Pas une qui ait cet air faraud que donne la certitude du succès. Toutes
-sont inquiètes, et s’irritent de rencontrer sur leur chemin tant de
-mines indifférentes à leur tourment.
-
-Leur âme est si pleine de cette attente, qu’en une minute elle épouse
-leur vie entière. Qu’importe demain, si aujourd’hui doit leur être
-funeste.
-
-Dans la rue, une Scientifique essuie ses larmes. Comment serait-elle
-reçue avec un zéro en trigonométrie? N’a-t-elle pas oublié la formule
-exacte qui donne la parallaxe des étoiles?
-
---Et moi, tu sais bien que j’ai raté ma théorie du Rayonnement. Louise!
-mais elle sera reçue, elle m’a avoué trois solutions différentes pour le
-problème, elle enfoncera ses examinateurs.
-
-Plus loin, quelques Littéraires naïves avouent que le sujet était trop
-facile: _Justice et charité_. D’autres, plus fines, décrient leurs
-copies, imputant à leurs nerfs un échec probable.
-
-Le long de la rue Racine, c’est un verbiage savant qui fait retourner
-les petits trottins.
-
-Jeanne Viole, hardiment, rompt avec les vieux stratagèmes. Elle pérore
-au milieu des licenciées; avoue, sans qu’on l’en prie, que Bréau, le
-grand philologue, a lu sa composition de grammaire: _Rôle de l’analogie
-dans la formation historique de notre langue_, et qu’il l’a trouvée
-remarquable.
-
-Angèle Bléraud renchérit, invente des détails, affirme que les
-examinateurs sont très mécontents de cette épreuve.
-
-Quelle avance de points pour Jeanne Viole: elle enjambera toutes ses
-compagnes.
-
-Victoire tombe dans le piège, elle blêmit, sa figure de monstre se
-crispe dans une affreuse et ridicule grimace. La joie de l’autre la
-crucifie! Elle ne sera pas première! cette place tant convoitée, cette
-place, dont l’espoir fut l’aiguillon intolérable de toute sa vie à
-Sèvres, lui serait volée!
-
-Une Jeanne Viole, une ramasseuse de l’esprit de tout le monde, si pauvre
-d’idées sous tant de falbalas et de verroteries, incapable de tirer une
-goutte d’eau pure de ce puits profond, où, elle Victoire sent
-bouillonner la source vive de ses pensées.
-
-Une Jeanne Viole prendrait la première place! Quelle injustice..., et
-Victoire éperdue se sauve pour dérober ses premières larmes.
-
-Ravie de ce facile succès, Jeanne Viole s’approche de Marguerite Triel,
-qui relit attentivement sa version, et sourit distraitement aux
-racontars de sa compagne; elle se précipite alors vers Adrienne
-Chantilly dégrafée, renversée dans un fauteuil, tandis que la bonne
-Lonjarrey, pour ranimer la belle évanouie, du plat de ses mains sèches,
-fouette les pauvres mains pâles qui s’abandonnent.
-
-Il est grand temps que l’examen finisse. Quel abattement après ces
-quatre jours de lutte et le surmenage des derniers mois, où les
-Sèvriennes en cachette, se levaient à l’aube, et travaillaient encore,
-que tout dans l’École dormait.
-
-Elles ne vivent plus que pour cet examen, qui les prend jusqu’au plus
-intime d’elles-mêmes. Qu’est-ce que la santé, la joie de vivre, la paix
-du cœur, auprès de l’inquiétude affreuse qui les domine?
-
-Un échec à la licence leur ferme la porte de l’École; c’est leur titre
-même de professeur qui est en jeu. D’un échec à l’agrégation dépend leur
-poste, leur avenir surtout.
-
-Cette année, le jury choisira dans ce concours, quinze licenciées (elles
-sont là plus de cent aspirantes) et six agrégées, pour toute la France!
-
-Quelle folie de tabler sur ce qu’elles savent, quand on est à la merci
-d’une migraine, de ses nerfs, d’un oubli. Comment le jury peut-il juger
-de leur valeur, sur ces épreuves superficielles, sur ces compositions en
-loge, de l’écrit et de l’oral, avec si peu de ressources, de documents
-autorisés?
-
-Pendant les quatre heures que dure chaque épreuve, elles restent
-angoissées dans ces salles nues, piochant leur sujet dans la fièvre des
-idées, dans le tumulte des opinions contradictoires, qui se pressent,
-montent, éclosent, comme des bulles d’air à la surface d’une eau agitée.
-
-Avec quelle peine, quel arrachement de tout leur être, elles s’efforcent
-de montrer au jury le fruit d’une longue préparation! Elles se donnent
-avec rage, sans réserve, inconscientes courtisanes de l’esprit, qui se
-plient au goût, aux caprices du maître.
-
-Libre à elles, plus tard, de rejeter cette soumission forcée, mais
-qu’aujourd’hui le jury les trouve dociles, leur succès en dépend.
-
-Qui oserait les accuser d’être lâches!
-
-Leur gagne-pain est à la merci de ces hommes.
-
-Que de misères morales cachent ces titres brillants de licenciée,
-d’agrégée...
-
-Le concours est fini, dans huit jours Sèvres en connaîtra les résultats.
-
---D’ici là qu’on n’en parle plus, mes p’tits! Jeanne Viole proteste,
-mais l’entrée des agrégées coupe court à toute discussion.
-
---Enfin! vous voilà, mesdemoiselles, que faisiez-vous? s’exclame la
-bonne Lonjarrey, bouche pleine, redressée dans un mouvement de poule en
-colère.
-
---Nous n’étions pas perdues, mademoiselle; M. Legouff nous retenait à la
-Sorbonne, pour nous parler de notre examen, fit Isabelle Marlotte, un
-peu agacée.
-
---Et que m’importe, mademoiselle, je vous attendais, moi.
-
-Des rires étouffés, des haussements d’épaule accueillent cette riposte,
-Isabelle tourne le dos à l’altière Lonjarrey et vient s’asseoir entre
-Berthe et Marguerite.
-
---Épatante la bonne femme! Hein! fait Berthe, en attaquant
-vigoureusement son beefsteak.
-
-Les tables se remplissent, le déjeuner s’enlève en quelques coups de
-fourchette. Les plats circulent, on verse à boire, les soupirs cessent,
-le rire éclate, grossi par le tumulte des assiettes et des voix, le
-bien-être rassérène les esprits, au dessert l’espoir est revenu.
-
-Avec une animation charmante Isabelle raconte la causerie de M. Legouff.
-
---Il nous attendait sur le trottoir, toujours en galoches, avec sa
-redingote vert-bouteille, et son grand panama. Il nous a reconnues, nous
-appelant par notre nom, s’informant de nos copies.
-
-«_Le pessimisme dans la poésie._» Quel beau sujet! et le voilà qui nous
-parle d’Alfred de Vigny, nous racontant de petits traits saisissants de
-sa vie, et ça, et ça, encore ça. Une telle mémoire, voyez-vous, est une
-vitrine précieuse, tout y est catalogué suivant le temps ou la rareté.
-En une demi-heure, il nous a fait sa «copie», avec des mots jolis,
-jolis, pétillants, un peu enfantins d’être estropiés par sa bouche
-vieillotte.
-
-Autour de lui, nous avions toutes un air d’adoration. Les gens
-s’arrêtaient pour regarder notre joie. Ah! l’excellent homme! Sa poignée
-de main m’a rendu courage. Vous verrez, l’année prochaine, l’accueil
-qu’il vous réserve dans la grande maison de famille rue Saint-Fernand,
-ou dans le petit logis de Seine-Plage. Ce sont des souvenirs qu’on
-n’oublie pas.
-
-Dans la voiture qui roule à travers Paris, Isabelle raconte encore les
-mille choses qu’éveille le seul nom du «grand homme», ses leçons à
-Sèvres, ses entretiens chez lui, l’hiver près de la petite lampe, dans
-la pénombre d’une vieille chambre Louis-Philippe.
-
-L’art de ses causeries, son habileté à guider, à exciter l’effort.
-
-Au seuil de l’École, les Sèvriennes parlaient encore de lui: réchauffées
-par l’adieu si paternel de leur vieux maître, elles oublièrent le
-baiser, pourtant si fier, que Mme Jules Ferron leur avait donné.
-
-
-
-
-CHAPITRE XVI
-
-JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL
-
-
-1er août 189 .
-
-Je suis admissible!
-
-Ce soir, j’irai encore une fois au cimetière.
-
-
-2 août.
-
-Il est ici: autour de mes roses fanées il y avait une gerbe de ces
-fleurs blanches qu’elle aimait, ces Sceaux de Salomon, qu’ils allaient
-cueillir dans les bois.
-
-Toute ma joie d’être admissible s’en va, puisque mon ami m’oublie.
-
-
-Soir.
-
-... De chimériques oiseaux montent à grands coups d’ailes, vers l’astre
-qui les attire. Mais l’astre est mort. Sa caresse glacée tue les
-vivantes caresses de leurs ailes; comme eux, mes songes, éperdus,
-retombent dans le néant.
-
-
-15 août.
-
-Je suis reçue. Sans mon épreuve d’allemand, qui fut médiocre, j’arrivais
-première. Je suis seconde. Ce soir, si Elle était là, je serais
-heureuse.
-
-Je suis lasse, si lasse...
-
-Cher journal je te ferme, à quoi bon raconter mon âme,... oh comme je
-souffre...
-
-
-
-
-CHAPITRE XVII
-
-FENÊTRE OUVERTE SUR LA VIE
-
-
-Depuis quelques minutes le cours de Droit est commencé. Les plumes
-griffonnent.
-
-L’air d’automne est chargé de silence, le moindre bruit, à cette heure
-tardive, résonne avec une pureté de cristal: c’est un pas vif qui fait
-crisser le sable, un autre martèle l’asphalte des douves; c’est un
-oiseau solitaire, qui lance une dernière roulade, avant que le soleil ne
-se blottisse, sous l’aile frissonnante d’un obscur coteau.
-
-Rien ne trouble la sérénité du crépuscule, immense voile de pourpre qui
-s’accroche aux feuillages, comme le velum déchiré d’un théâtre antique.
-
-Un grand apaisement s’est fait dans la classe, où les lueurs roses du
-soir donnent à quelques visages, proches des fenêtres, un éclat de
-sanguines; des reflets teintent l’ombre où se noient de lointains
-visages blancs.
-
-Les jeunes filles qui sont là, groupées autour de la chaire, sont les
-mêmes jeunes filles qui se quittèrent, il y a deux mois, après les
-examens de licence.
-
-Les vacances ont passé, les laissant plus graves, plus conscientes de
-leur valeur, conscientes surtout de la mission qui les attend.
-
-Quelques-unes ont souffert, l’amour-propre saigne encore: Adrienne
-Chantilly a perdu cette place de première, dont elle était si vaine.
-Berthe fut reçue dans un mauvais rang. Angèle Bléraud, Hortense Mignon
-ont été refusées.
-
-Mais le succès a grandi leurs compagnes. Les nouvelles se les montrent,
-on les consulte, et la façon même, dont ces Messieurs accueillent leur
-avis à chaque leçon, affirme leur mérite.
-
-Victoire Nollet exulte, elle est première, pendant un an elle sera le
-«cacique» de la «troisième année,» elle ira la première chez M. Legouff,
-elle représentera sa promotion auprès du ministre, s’il vient! Berthe
-qui ne perd jamais l’occasion d’un bon mot, lui dit le soir même du
-résultat:
-
---Ma chère, voilà la première fois qu’au concours le jury couronne le
-bœuf maigre.
-
-Victoire sourit, devenue soudain accommodante, et puis son travail ne
-fut-il pas celui du bœuf qui laboure!
-
-Jeanne Viole a la résignation rageuse, elle est troisième; elle songe à
-débloquer Marguerite Triel, qui est seconde. Sa jalousie a des
-coquetteries charmantes, elle va, vient, minaude, écoute, surprend, et
-prépare, comme une campagne, sa sortie de l’École; au reste, du dernier
-bien avec tout le personnel, et Mme Jules Ferron.
-
-Marguerite suit avec dédain la petitesse de ce manège. Dans ses grands
-yeux consumés, parfois une flamme révèle la mystérieuse transformation.
-Sa beauté s’est épanouie, non comme une fleur baignée de soleil,--la
-Lorely n’est-elle pas l’être du matin, qu’une vaporeuse lumière
-idéalise,--le calice est encore fermé, captif sous les pétales que la
-rosée entr’ouvre.
-
-Depuis la mort de Charlotte, Marguerite s’est évadée de ses livres,
-avide de chercher, dans la vie elle-même, une loi qui gouverne ses
-actes.
-
-Là-bas, elle a interrogé les siens, regardant vivre leurs principes ou
-leurs instincts. Elle a vu que pour la plupart des hommes, cette morale
-si haute n’est même pas le préjugé du bien, qu’elle est faite, pour eux,
-de routine, d’effroi du scandale, d’hypocrisie surtout.
-
-Vivre, c’est à chaque instant étouffer ou dissimuler sa nature; c’est
-l’abstinence religieuse, c’est la correction, le «Kant» de province,
-c’est le mépris de tous pour l’intelligence qui s’affranchit.
-
-Marguerite croit, à présent, que la vraie morale c’est la pleine
-expansion de la vie, et tout s’accorde en elle pour obéir à cette loi de
-nature, qui pousse les êtres d’élite vers la culture la plus intense de
-leur personnalité.
-
-Telle sera désormais la règle de ses actions.
-
-Arrivant en troisième année, les Sèvriennes apportent donc en elles des
-éléments nouveaux: ambition d’agir, curiosité morale, besoin impérieux
-d’appliquer directement aux faits leurs connaissances théoriques, et
-d’acquérir, par un effort de volonté, la marque d’un caractère
-personnel.
-
-Parmi les cours, qui achèvent la transformation des Sèvriennes, le cours
-de droit, application pratique de la philosophie, est celui qui peut
-laisser sur leur caractère la plus forte empreinte.
-
-Dans quel esprit ce cours est-il fait?
-
-Mme Jules Ferron, qui en est chargée, ne se préoccupe pas de
-l’érudition. Former des avocates ou des doctoresses, n’est point
-l’affaire de l’École. Mettre ses élèves en face des lois sociales, leur
-en expliquer la raison d’être, exiger d’elles une obéissance volontaire,
-mais réfléchie, voilà ce que doit être son cours.
-
-En somme, dans cet enseignement du droit, tout se ramène à la culture
-absolue de l’esprit de justice.
-
-Mme Jules Ferron veut que ces êtres libres, formés dans la solitude par
-une éducation virile, sachent respecter les lois, mais au besoin aient
-le courage de les transgresser, le jour où leur conscience ne sera plus
-d’accord avec les lois des hommes.
-
-D’une grande droiture de caractère, d’une volonté inflexible, la
-directrice de Sèvres ne peut admettre que comme une déchéance morale la
-soumission aux préjugés sociaux, le respect aveugle du Code.
-
-Elle le sait, elle l’enseigne, bien des articles, imbus de l’esprit
-draconien, sont en opposition formelle avec l’idée de justice qui tôt ou
-tard doit triompher.
-
-Par là, mais par là seulement, Mme Jules Ferron adhère aux
-revendications féminines. Son cours, net, froid, est une discussion
-tenace des articles du Code.
-
-La grandeur de cet enseignement, qui pourrait être si aride, c’est de
-réclamer sans cesse au nom de la raison, de la conscience morale,
-l’équité de la jurisprudence. Mais sachant le prix des mots, et combien
-une parole vague trahit la pensée, Mme Jules Ferron discute prudemment,
-avec calme, cherchant le terme propre, qu’elle trouve avec une lenteur
-voulue, suivant jusqu’au fond des âmes le travail que suggère sa pensée.
-
-Ses mains feuillettent le propre code de Jules Ferron, vénérable
-exemplaire sorti des presses de Didot, au lendemain de la promulgation
-du code civil, livre qui prend, lorsque sa voix s’anime, le caractère
-sacré d’une Bible.
-
-Elle examine, commente chaque article dans une causerie dialoguée,
-rappelant les entretiens philosophiques du mercredi. Elle reste, pour
-les Sèvriennes, un Socrate jusque dans la forme de son enseignement, qui
-s’illustre parfois, comme tout livre de sagesse, de quelques imageries:
-Jules Ferron m’a raconté ceci... ou bien, une personne vint lui
-confier...
-
-Au cours des semaines précédentes, il fut question de la naissance.
-
-Avec une largeur de vue surprenante, cette femme, si peu mère par la
-tendresse expansive, mit une réelle émotion à discuter l’inégalité
-civile que la loi établit entre les enfants légitimes et les enfants
-naturels, protestant contre ce mot, «naturels,» presque une tare, et
-réclamant dès 1880, l’égalité des droits entre les enfants, issus ou
-non, du mariage.
-
-Jugeant toutes choses de très haut, Mme Jules Ferron ne craignait pas
-d’appeler l’attention des Sèvriennes sur les sujets les plus délicats,
-en les forçant à réfléchir sans pruderie, aux conséquences odieuses des
-préjugés que la loi sanctionne.
-
-Ce fut une grande surprise aux premiers cours de droit, Mme Jules Ferron
-se révélait non plus comme un esprit abstrait, vivant dans une
-atmosphère d’indifférence, mais comme un être épris de justice,
-convaincue d’enseigner la vérité, quelque hardie qu’elle parût à ces
-jeunes filles.
-
-L’étonnement se prolongea.
-
-Quelques Sèvriennes se refusaient à l’examen des préjugés que tous nous
-suçons avec le lait de nos mères.
-
-L’étude ouvre bien des cerveaux sans que la pensée s’élève.
-Scientifiques et Littéraires, beaucoup par égoïsme, renonçaient d’avance
-à lutter pour la justice.
-
-Les meilleures s’ouvraient à un monde nouveau, ne craignant pas de
-suivre Mme Jules Ferron jusqu’où il lui plairait de les mener, s’armant
-pour la vie où demain elles entreraient seules.
-
-Cependant quelques lèvres frémirent, stupeur ou révolte, d’entendre
-discuter le principe de l’autorité paternelle.
-
-Si loin, si détachées même qu’elles fussent de leurs familles, par la
-lente désagrégation de l’école, aucune ne songeait à mettre en doute
-l’obéissance passive qu’exige l’affection ou les convenances.
-
-Ce fut un choc.
-
-Les regards se croisèrent, quelques fronts rougirent.
-
-Mais aussi calme, aussi sereine dans sa conviction scrupuleuse, que s’il
-se fut agi d’expliquer une loi sur les murs mitoyens, Mme Jules Ferron,
-après un court historique, leur déclara que si elle approuvait la
-soumission des enfants à la sagesse, à l’expérience des parents, il y
-avait des cas, tel celui de l’article 151 du code civil (la loi exige le
-consentement des parents avant de procéder au mariage) qui demandait
-examen.
-
-Dans un conflit de volontés, où la conscience est en jeu, elle n’hésite
-pas à affirmer que se soumettre passivement à l’autorité paternelle,
-c’est porter atteinte à la liberté, à la dignité inviolables de notre
-être moral.
-
-En dépit des restrictions qui entourent ce principe d’affranchissement,
-c’est bel et bien justifier toute révolte généreuse et sincère.
-
-Ce fut au nom même de cette dignité morale, dont elle se faisait un
-idéal si fier, que Mme Jules Ferron ne craignit pas de développer ses
-principes jusque dans leurs conséquences extrêmes, admettant le mariage
-contracté aux portes de l’Église, mariage de deux consciences, de deux
-volontés libres, dont le caractère est aussi sacré que s’il avait reçu
-la sanction des lois.
-
-Après le cours, on batailla autour de cette affirmation, qui dans la
-bouche de Mme Jules Ferron prenait une valeur singulière.
-
-Chacune de ses paroles est une semence qui tombe sur cette terre
-labourée; quelques Sèvriennes timides en face de l’opinion publique,
-écrasent ce germe avec mépris; Victoire, protestante, comme tout esprit
-qui vit par le libre examen, reçoit le germe qui ne fructifiera pas dans
-une terre trop sèche. Berthe songe à des choses qu’elle ne dit pas, se
-souvenant peut-être des tristesses de son enfance.
-
-Seule, Marguerite, dans le sillon douloureux que l’épreuve a déjà tracé,
-voit la graine s’ouvrir, le germe grandir, promesse de l’épi bientôt
-mûr. Elle défend, près de ses compagnes, l’idée du mariage libre,
-le jugeant en lui-même, non par les faits, trouvant, dans
-l’affranchissement de deux êtres qui s’aiment, une beauté qui les
-sauvegarde, une preuve de courage, digne à ses yeux de tous les
-respects.
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-A l’heure où toute sa vie sera en jeu, avec une émotion profonde,
-Marguerite Triel se rappellera, qu’en obéissant à sa conscience, elle
-n’a pu démériter dans l’esprit de Mme Jules Ferron.
-
-
-
-
-CHAPITRE XVIII
-
-AU NOM DU DROIT
-
-
-_Lettre de Berthe Passy à son père._
-
-_Montmartre._
-
-«Quelle gaffe! mon pauvre Jules!
-
-»Sur la question des bûches, on a failli tomber le gouvernement.
-
-»Allons, bravo pour ces petites femmes qui réclament, avec tambours et
-trompettes, le droit de culbuter leurs marmites.
-
-»Assurément c’est la faute au dépensier!
-
-»Rogne-portion a eu le toupet de suspendre ce jourd’hui, 15 février, la
-distribution réglementaire des bûches, bûchettes et boquillons.
-
-»Fallait souffler dans ses doigts et se claquer les joues devant l’âtre
-vide, depuis que les bûches demeurent récalcitrantes. Et là-haut,
-paraît-il, une hirondelle faisait le printemps.
-
-»Par respect pour la loi, ainsi qu’on nous l’enseigne au cours, nous
-nous sommes révoltées.
-
-»Maître Victoire Nollet, plaignante et défenderesse, vêtue de sa seule
-toge Sèvrienne, a rédigé, suivant les us et coutumes du palais, une
-requête de «commititur».
-
-»_Plaise à Notre Dame (était-il dit) que ces bûches commitatoires soient
-au plus tôt réintégrées au domicile des plaignantes, à savoir, en chaque
-chambre d’élève. Oncques n’ayant vu l’usurpation de ce droit qui est de
-recevoir, bon an mal an, trois bûches par jour, jusques au temps de
-Pâques._
-
-»En des termes émouvants, autant que le permet l’archaïsme des légistes,
-notre défenderesse flétrit le grenier de la maison, caisse d’épargne
-gonflée par un délit. Elle rappela notre misère, les jours où la bise
-souffle par les calorifères, signalant en haut lieu cette preuve
-manifeste d’un stoïcisme ignoré.
-
-»... _En foi de quoi, plaise à Notre Dame, qu’il soit fait droit aux
-revendications de l’École._
-
-»_Et ce sera justice._
-
-»Quelle journée historique dans notre vie de nonnains! Ce fut beau,
-vois-tu, beau comme un 4 août! On se serrait les coudes, on s’acclamait,
-on s’embrassait.
-
-»Je sentais que j’allais aimer tout le monde.
-
-»Victoire, debout sur son pupitre, se crut sur le pavois; devant elle
-j’exécutai une danse de caractère.
-
-»La fête finit là.
-
-»A dix heures, on ne riait plus.
-
-»A midi, le gigot ne passa pas.
-
-»A trois heures, on se regardait avec méfiance.
-
-»A cinq heures, c’était la fuite en Égypte.
-
-»A sept heures, nous étions chez Mme Jules Ferron!
-
-»Par file à droite les Littéraires, par file à gauche les Scientifiques.
-
-»Au milieu, notre mère, blême, effondrée dans le fauteuil, trop bas, de
-la direction.
-
-»Pour qui connaît la tête des Sèvriennes, à vue d’œil l’opposition
-allait caner.
-
-»Retiens bien ce discours:
-
-»--Votre acte est inqualifiable!
-
-»Depuis que je suis à la tête de cette maison, j’ai cru que le meilleur
-régime était celui de la confiance et de la liberté.
-
-»(_Amère._) Je vois, qu’avec vous, je me suis trompée!
-
-»(_L’œil noir._) Qui donc êtes-vous, pour parler de vos droits, les
-revendiquer si haut, vous qui ne savez même pas le premier de vos
-devoirs!
-
-(_Silence._)
-
-»(_Douce._) Me suis-je jamais refusée à entendre vos réclamations?
-
-(_Silence._)
-
-»Si j’avais à qualifier une démarche pareille, je dirais qu’elle me
-rappelle les revendications... d’une Louise Michel!
-
-»(_Violente._) Pourquoi jeter cette bombe, jusque dans mon cabinet?
-
-»(_Presque droite._) Est-ce ma démission que vous voulez?
-
-»(_Hautaine._) Dites-le!...
-
-»Un sanglot coupa le discours. Des bras, des mains, des larmes
-suppliaient. C’était du dernier pathétique, mais l’excès de ces regrets,
-partis du flanc scientifique, calma l’émotion naissante du flanc
-littéraire.
-
-»Ça ne traîna pas.
-
-»Mirepied, la plus sanglotante se traîna vers la Veuve.
-
---»Je vous le jure, madame, nous ne sommes pour rien dans cette
-réclamation.
-
---»Oh! oh! crièrent les Littéraires.
-
-»J’aurais cogné ces pleurnicheuses qui clamaient si honteusement pardon.
-Parle-moi de nous, mon vieux, Victoire fit trois pas et face à face avec
-notre mère:
-
---»Madame, je suis seule responsable, c’est moi qui ai écrit cette
-lettre.
-
---»Non pas, non pas, cria notre groupe et comme un seul homme nous
-marchâmes sur Mme Jules Ferron...
-
-»On nous a rendu les honneurs de la guerre. Les bûches accourent dans
-les cheminées; même en route elles ont fait des petits.
-
-»Voilà notre première gaffe, car les femmes ont bonne mémoire, et ce ne
-sera pas une fameuse recommandation, à notre sortie, que ce coup d’état
-sur la question des bûches.
-
-»Hourra, quand même, pour notre cours de droit.
-
-»Et futte, futte, p’tit père, tu n’as qu’à bien te tenir, je suis ferrée
-sur le Code, et je sais qu’en fait d’autorité paternelle, on peut violer
-la loi. Mais de la loi, peu m’en chaut, je t’aime un peu, beaucoup, et
-pas respectueusement du tout.
-
-»TA BERTHE.»
-
-
-
-
-CHAPITRE XIX
-
-EN ATTENDANT M. LEGOUFF
-
-
-Enfin il allait venir!
-
-Un frémissement éparpilla dans la classe toute la «troisième année» qui
-s’était abattue autour d’une lettre, celle de leur vénéré maître.
-
-Dans une heure il serait là, voulant s’entretenir avec les Sèvriennes,
-avant la séance de l’Académie française.
-
-Tout de suite, ce fut dans la salle un joli manège d’oiseaux lissant
-leurs plumes, s’effilant le bec.
-
-Adrienne bombe sa poitrine, Marguerite arrange ses cheveux blonds,
-Jeanne Viole cherche l’attitude ingénue d’un Grasset, tandis que Berthe,
-torchon en main, débarbouille les tableaux où s’étalent les fantaisies
-de la semaine. Le cacique laisse faire, plaquant, très grave, un nuage
-de poudre sur ses joues enflammées:
-
---Suis-je bien, mon chat?
-
---En beauté, ma chère, répond Didi, qui s’installe près de son
-repoussoir.
-
-Toutes de rire, et d’attendre frétillantes, gaies surtout, la venue de
-«l’Immortel».
-
-C’est une date, dans leur vie d’École, que ce jeudi, où M. Legouff,
-doyen de l’Académie, grand homme qui lança Sèvres, resserra par quelques
-paroles aimables, les liens qui l’attachent aux Littéraires de troisième
-année.
-
-Qui assistera à sa conférence?
-
-«La Veuve» l’accompagnera-t-elle?
-
-Que non! Les Sèvriennes savent bien la mésintelligence qui les sépare,
-Mme Jules Ferron ne se dérange jamais pour M. Legouff. Mais Mlle Ladièze
-et cette bonne Lonjarrey, on les attend.
-
-Quand Mlle Ladièze, actrice honoraire, professeur de diction, entra, ce
-fut autour d’elle l’envol d’un essaim curieux, qui voulait savoir et
-ceci et cela.
-
-La grosse demoiselle, essoufflée, d’un geste las, comme chez Molière,
-écarta ce harcèlement.
-
-Mlle Ladièze est une amie de M. Legouff. C’est à lui qu’elle doit ce
-couronnement d’une carrière artistique restée virginale: l’entrée de
-Sèvres. Malgré ce haut patronage, elle est tenue en suspicion, et Mlle
-Lonjarrey, qui a de l’esprit, s’en va répétant:
-
- Ce bloc enfariné ne me dit rien qui vaille.
-
-Les Sèvriennes goûtent la bonhomie de Mlle Ladièze, dont le visage
-bouffi, couperosé, garde l’affreuse mâchure de l’onguent et du fard.
-
-Qui retrouverait, dans cette ruine pontifiant à la chaire, la plus
-charmante créatrice des œuvres de Dumas fils, celle qui, en un temps,
-effaça les regrets que laissait Rose Chéri?
-
-Ce prestige est bien oublié, quatre lignes dans Vapereau, voilà tout ce
-qui reste du passé de l’actrice, de ce «chaste talent» qui s’est
-embourgeoisé jusqu’à vouloir enseigner, dans les Écoles, l’art de la
-diction.
-
-A Sèvres, la partie est dangereuse pour elle, on ne respecte guère les
-procédés artificiels du Conservatoire. Déjà très instruites, et de goût
-délicat, les Littéraires ne transigent pas, elles font la moue quand
-Mlle Ladièze déclame _l’Espoir en Dieu_, ou les plaintes d’Andromaque,
-se rappelant les lectures naturelles, harmonieusement nuancées de
-d’Aveline, le verbe énergique de M. d’Artois.
-
-Tout au plus, s’accorde-t-on à reconnaître Mlle Ladièze excellente dans
-La Fontaine et Molière, pas plus. On se répète ses axiomes
-préliminaires, que Berthe Passy illustre au tableau noir:
-
-«_Asseyez droit vos hypocondres!_
-
-«_Faites oublier votre corps._
-
-«_La tête relevée, joignez modestement vos mains à la chute du ventre._»
-
-Chaque matin, devant sa glace, Victoire Nollet se met en position; elle
-est devenue la plus godiche des Sainte-Nitouche.
-
-Adrienne Chantilly, vexée de n’être pas le type recommandé par Mlle
-Ladièze, voudrait émonder Victoire de ses bras superflus, et l’offrir
-comme le patron nouveau de la femme bien disante.
-
---Qu’on s’entende une bonne fois, sur cette question des rondes-bosses;
-faut-il étaler ou proscrire son sexe? dit-elle.
-
-Mlle Lonjarrey s’étant oubliée, ce jour-là, dans les délices d’un flacon
-de rhum, les Sèvriennes purent causer à leur aise.
-
-Elles surent tout de suite, que M. Legouff viendrait à deux heures,
-qu’il leur ferait une conférence sur Béranger, et que pour diminuer un
-peu sa tâche, elle, professeur de diction, lirait les stances sur
-Waterloo et les Souvenirs du peuple.
-
---Eh quoi, fit soudain l’excellente demoiselle dont les yeux tombèrent
-en arrêt sur le Heredia que feuilletait Marguerite, c’est à Sèvres que
-je trouve ce livre immonde. Oh! mademoiselle, vous ne l’avez pas lu au
-moins?
-
-Toutes de protester.
-
---Mais si mademoiselle, c’est une de nos admirations: M. d’Aveline nous
-a lu «les yeux de Cléopâtre», nous avons lu le reste. Il y a un éclat,
-un modelé, une plastique dans ces sonnets, déclara Adrienne
-enthousiasmée.
-
---Oh! oh! oh! mademoiselle, fit Mlle Ladièze en reprenant le jeu
-d’Arsinoé, je vous en supplie, n’avouez pas que vous lisez ce livre.
-Moi, à mon âge, et j’ai cinquante ans sonnés, je me refuse à voir plus
-loin que les premières pages. C’est de la littérature putride, cette
-lutte des Centaures; un étalon en rut qui court sur sa cavale...
-
---C’est tout à fait ça, même qu’il y en a bien d’autres dans _l’Aveugle_
-de Chénier, n’est-ce pas Marguerite?
-
---Mlle Passy, je n’ai jamais rien lu de pareil.
-
---Alors, mademoiselle, c’est que votre livre est expurgé, pas le nôtre.
-
---Enfin, mademoiselle, je ne veux pas me heurter à cette admiration...
-étrange, je réserve mon opinion.
-
---J’te crois, fit Berthe en pinçant le bras de Jeanne Viole, alanguie
-dans une pose artistique.
-
---Mlle Viole, si M. Legouff vous prie de lui lire une fable,
-qu’avez-vous préparé?
-
---_Les deux pigeons_, mademoiselle.
-
---Vous auriez pu mieux choisir, répond sèchement le professeur, que
-l’air railleur de ses élèves agace un peu.
-
---Comment, vous n’aimez pas cette fable, mademoiselle, moi je lui trouve
-une grâce touchante; elle a été écrite au milieu de nous; si vous voyiez
-les pigeons de l’école, quand ils se retrouvent, posant sur le bord du
-toit leurs pattes purpurines, je suis sûre vous adoreriez l’élégie de La
-Fontaine.
-
---Peut-être, Mlle Triel, mais...
-
---Moi je suis de l’avis de Marguerite, interrompit Adrienne, cette fable
-a dans son allure languissante quelque chose du vol capricieux,
-lentement rythmé des colombes; tenez, même la monotonie voulue des
-syllabes, pour l’oreille, a quelque chose de leur roucoulement
-langoureux.
-
---Votre remarque est peut-être juste, mais voyez-vous, mesdemoiselles,
-ce qui me gâte cette fable, c’est un vers gênant à dire.
-
---Et lequel? demandèrent les grands yeux candides de Marguerite Triel.
-
---Oh! vous le savez bien, vous n’êtes plus des petites filles. Non
-vraiment?
-
- Mon frère a-t-il tout ce qu’il veut,
- Bon souper, bon gîte, et le reste?
-
-Tenez, mademoiselle, quand Rachel, dans Adrienne Lecouvreur, disait
-cette fable, soulignant le dernier mot de la voix et de l’œil, toutes
-les honnêtes femmes se cachaient derrière leur éventail!
-
---Oh chic alors, le coup de la feuille de vigne!
-
-Je n’avais pas compris ce vers, mais je comprends pourquoi, aux
-Français, les honnêtes femmes deviennent tout rouges quand Reichemberg
-dit:
-
- Le petit chat est mort.
-
-Que de finesses nous échappent dans ces classiques!
-
-Le rire de Berthe gagne toute la classe que ce cours imprévu émoustille.
-
---Je vous disais, mesdemoiselles, d’éviter cette fable qui nécessite des
-explications délicates: qu’est-ce que ces deux pigeons? deux amants,
-deux frères, quelque chose d’équivoque peut-être... La Fontaine
-imitateur, vous le savez, de Plaute et de Térence (stupeur des
-Sèvriennes) a-t-il voulu rappeler certaines mœurs grecques...
-N’insistons pas!
-
-Ah, voilà deux heures; la voiture de M. Legouff n’est pas loin.
-
-Comme Adrienne l’interrogeait sur les tragédiennes contemporaines, Mlle
-Ladièze, que l’Université n’a pas guérie du mal des cabotins, de
-s’écrier:
-
---L’art dramatique! coulé par Sarah! puisque, même aux Français, les
-tragédiennes vont chercher leurs cris jusque dans leurs tripes!
-
-
-
-
-CHAPITRE XX
-
-M. LEGOUFF A SÈVRES
-
-
-L’entrée discrète de M. Legouff, coupa court au développement qui allait
-suivre. Mlle Ladièze, oubliant les rancunes du «chaste talent», s’avança
-vers le maître, tandis que les Sèvriennes, debout devant leurs tables,
-saluaient.
-
-Gracieux, il répondit. Mainte lèvre se dérida, et d’une bouche à
-l’autre, comme au jeu d’une aiguille, un sourire passa, enfilant pour
-lui, les grains vermeils de ces bouches closes.
-
-Depuis trois mois, les Sèvriennes attendaient impatiemment cette visite.
-Que leur dirait-il? Quelles seraient ses favorites? Aurait-il, pour
-elles, la bienveillance qui le fait adorer des anciennes? Obtenir un
-éloge, quelle joie! quel espoir pour l’avenir! Il n’oubliait jamais, on
-le savait, une Sèvrienne qu’il avait remarquée. Sa haute situation, son
-crédit au Ministère, sa popularité en province, donnaient à l’appui de
-M. Legouff un prix inestimable.
-
-Toutes, elles voulurent plaire, comprenant d’instinct, que ce qui le
-charmerait, ce n’était pas la science débordante des futures agrégées,
-mais le naturel, la grâce de petites filles, attentives à lui fournir un
-aimable succès de causeur et de lecteur.
-
-La plus âgée, à ce moment-là, n’eut pas quinze ans.
-
---Bon-iou, bon-iou Mesmoyelles, en-yanté fai-e vot’connaissance.
-
-D’un geste, M. Legouff les prie de s’asseoir, offre la droite à Mlle
-Ladièze qui rayonne, puis éparpille sur le tapis vert, les feuillets de
-sa conférence.
-
-Comme il est vieux! Il a bientôt nonante ans! mais qui le croirait, à le
-voir si droit, si vif, si remuant. Il est debout, il est assis, il
-marche, il est partout; sa parole est en mouvement, soutenue par de
-petits gestes, par un regard qui court éveiller tous les yeux.
-
-Les os font un petit bruit sec, sous la peau parcheminée, et sur le
-visage, que les rides mordent et griffent, poussent quelques poils
-tardifs.
-
-Si la vie n’entr’ouvrait ces lèvres fines, et sous la paupière pesante,
-ne faisait trembler l’œil, comme au bout d’un fil tremble une goutte
-d’eau, on croirait voir en lui un de ces Dieux rustiques, que les
-artisans de Pompéi taillaient au cœur d’un buis, pour les placer ensuite
-aux portes des jardins, confiant à la garde de leur sourire, la sagesse
-et le bonheur des champs.
-
-D’un mot aimable, dit à chacune, M. Legouff a conquis ses nouvelles
-élèves. Déjà il les connaît, ces Messieurs lui ont parlé de cette
-«troisième année si brillante»; il sait la vie laborieuse de Victoire;
-la fraîcheur, la délicatesse d’esprit de Marguerite; l’élégante
-érudition de Jeanne Viole; la fougue de Berthe; le charme d’Adrienne.
-
-Leurs yeux dans les siens, les Sèvriennes rougissent de plaisir,
-conquises par cette courtoisie, qui leur témoigne qu’elles sont autre
-chose que des élèves: des femmes.
-
-M. Legouff a défait le légendaire pardessus vert-bouteille, si bien
-cambré à la taille; il pose son gibus aux larges ailes, y glisse gants
-et mouchoir, s’assied; d’un geste coutumier, mordille son pouce, et sans
-préambule, se sentant très écouté, annonce le sujet de sa conférence:
-_Béranger, poète lyrique et national_.
-
-Où sont-elles donc?
-
-Dans un salon d’antan, où des dames en papillotes, en robes à falbalas,
-chuchotent en regardant venir le chansonnier, qui puise à petits coups
-dans sa tabatière, et s’apprête à leur chanter le couplet de Lisette, ou
-la Sainte-Alliance des peuples!
-
-La jolie, l’inoubliable chose, que d’entendre ce vieillard parler, avec
-une ferveur juvénile, du grand poète Béranger.
-
-Un coup de baguette attife ce démodé; ce n’est plus le Bonhomme,
-promenant sa robe de chambre sous l’Arbre de la Liberté, sorte de
-Chrysale moins bourru que l’autre, taquinant une muse à bavolet,
-d’humeur gaillarde et franche, tout aussi bien que Martine...
-
-Mais un poète, un vrai et sincère poète, dont l’inspiration généreuse
-enthousiasme encore l’ami de ses vingt ans. Quel merci Béranger lui dira
-plus tard, à celui qui rendit, par sa seule émotion, une grâce passagère
-aux fantômes de ses chansons.
-
-Tout de suite, le vénérable M. Legouff expose les trois points du plan
-qu’il va suivre.
-
---Oui, mesdemoiselles, Béranger, en dépit des conceptions modernes du
-lyrisme, telles que M. Brunetière les étudie à la Sorbonne, Béranger a
-le droit de figurer dans le grand mouvement poétique du XIXe siècle, car
-nulle âme n’a été plus patriotique, plus humaine, plus indépendante.
-
-Attentives à ne perdre aucune syllabe, tombant de cette bouche, lente à
-articuler une pensée rapide, les Sèvriennes notent, _in petto_, la
-méthode favorite du maître, sachant qu’au premier jour, il leur
-demandera un plan sur le lyrisme d’_Esther_ et d’_Athalie_, le parallèle
-entre Racine et Corneille, entre le XVIIe et le XVIIIe siècle.
-
---Sous la Restauration, commence-t-il de sa voix chevrotante, avec ce
-regard tout particulier de l’homme qui a vu et se souvient; l’amour de
-la patrie se produisit sous deux formes très différentes. Il était fait
-à la fois d’orgueil et de honte!... Il faut, voyez-vous, mesdemoiselles,
-avoir vécu dans ce temps-là, il faut avoir assisté à l’entrée des alliés
-à Paris, avoir vu leurs soldats se promener dans nos rues, pour se
-rendre compte de ce qu’éveillait en nos cœurs, le nom de Wa-ter-loo!
-
-Or, ce sourd et sinistre grondement du canon de Waterloo, n’eut jamais
-un plus douloureux écho, que dans ces stances: Mlle Ladièze va nous les
-lire.
-
-Mlle Ladièze se lève, s’affermit sur ses vastes hypocondres, efface,
-vainement, tout son corps, tandis que Victoire modestement exulte, ayant
-pris déjà l’attitude du port d’armes.
-
-D’une voix sombre, martelée, avec des «hou-hou» lointains, l’œil fixe
-sous la paupière vague, la bouche douloureuse, Mlle Ladièze commença:
-
- Chante ce jour qu’invoquaient des perfides,
- Le dernier jour de gloire et de revers.
- J’ai répondu, baissant mes yeux humides:
- Son nom jamais n’attristera mes vers.
-
---Assez, assez, merci, mademoiselle, et M. Legouff admire à présent le
-génie épique et familier, qui inspira au poète son œuvre la plus
-personnelle, ces Souvenirs du peuple, où des paysans écoutent la vieille
-grand’mère.
-
- Parlez-nous de lui, grand-mère,
- Parlez-nous de lui.
-
-C’est lui alors qui récite la chanson, lui donne un mouvement naïf,
-alerte, n’ayant même pas besoin d’imiter le tremblement de la vieille.
-
- Je venais d’entrer en ménage.
- A pied, grimpant le coteau
- Où pour voir, je m’étais mise,
- Il avait petit chapeau
- Avec redingote grise.
-
-Un souffle passa, mouillant ces yeux qui fleurissaient sous le regard du
-lecteur, et certes plus d’une répéta dans la suite:
-
- Quel beau jour pour nous.
-
---D’autres poètes, dit-il, ont chanté le peuple, mais ils n’en étaient
-pas. Béranger en était. C’est du peuple qu’il sortait, il n’a jamais
-cessé d’être en relations intimes avec lui. Je l’ai vu, plus d’une fois,
-dans sa très modeste salle à manger, avec sa houppelande de petit
-bourgeois du Marais, à côté de son poêle de fonte, déjeunant en
-compagnie de quelques artisans en veste de travail, ou d’une ouvrière au
-bonnet rond.
-
-Quelle vérité d’accent, quelle intensité d’expression, quand il parle
-des humbles. Je n’en veux pour preuve que _Jacques_!
-
-Sur ces derniers mots, Mlle Ladièze fait sa rentrée, mais lui coupant le
-souffle, tout au plaisir d’émouvoir encore une fois ses élèves, M.
-Legouff fredonne presque, avec de petits hochements las, de petits
-gestes vieillots, la voix tremblotante:
-
- Lève-toi Jacques! lève-toi,
- Voici venir l’huissier du roi.
-
-C’est un prodige du lecteur, du «premier lecteur de France», car voici
-l’âme du poète qui passe faisant pleurer les enfants et le maître.
-
-Durant toute l’heure, M. Legouff fit présent de ses souvenirs,
-détaillant pour les Sèvriennes, quelques-unes de ces pages historiques
-où son nom, dans le passé, frôle tant de noms illustres.
-
-Et puis ce fut fini.
-
-Déjà près de la porte, retrouvant un geste gracieux pour saluer ces
-jeunes filles, M. Legouff leur dit:
-
---A propos, faites-moi donc le plan d’une comparaison entre le XVIIe et
-le XVIIIe siècle.
-
-Au-voi, au-voi, mes ché-es enfants.
-
-Attendries, les Sèvriennes suivirent la silhouette falote, s’enfonçant
-dans l’ombre de la voiture. L’immense besoin de tendresse, que la vie de
-l’École refoule, s’attachait délicieusement à M. Legouff, et Berthe, se
-retournant vers Mlle Ladièze, fut l’écho de tous les cœurs.
-
---Je voudrais l’embrasser, mademoiselle, car IL sera notre père grand.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXI
-
-BILLETS DOUX
-
-
-_Adrienne Chantilly à M. Paul Réjardin, professeur de philosophie.
-Collège de France._
-
-«Sèvres, 2 mars 189 .
-
-»Monsieur,
-
-»Le professeur de philosophie est-il vraiment le confesseur de ses
-élèves?
-
-»Serai-je écoutée, si j’ose m’ouvrir à vous?
-
-»Votre respectueuse élève,
-
-»A. CHANTILLY.»
-
-
-_Paul Réjardin à Mlle Chantilly._
-
-«Paris, 5 mars.
-
-»Mais comment donc, Mademoiselle, je suis à vos ordres.
-
-»Votre serviteur,
-
-»PAUL RÉJARDIN.»
-
-
-_A. Chantilly à M. Paul Réjardin._
-
-«Sèvres, 6 mars.
-
-»O merci Monsieur!
-
-»Ma confession sera brève. A la veille de quitter l’École, d’entrer dans
-la vie, je suis affreusement tourmentée. J’ai cru jusqu’ici, que nous
-portions en nous-mêmes, par le fait de notre nature, de notre
-tempérament intellectuel, la lumière qui éclaire la route.
-
-»Vos paroles m’ont détrompée!
-
-»Je rougis de mon ambition, de cette misérable vanité qui, devant moi,
-illuminait l’avenir.
-
-»Oh! que faire pour sortir de cet égarement, m’élever vers l’idéal que
-vous nous faites aimer?
-
-»Comprenez ma détresse! Aidez-moi, vous qui fûtes cause des larmes que
-je verse.
-
-»Votre élève respectueuse,
-
-»A. CHANTILLY.»
-
-
-_M. P. Réjardin à Mlle Chantilly._
-
-«Paris, 7 mars.
-
-»Chère Mademoiselle,
-
-»Votre cas est très intéressant. Comptez sur moi.
-
-»Mais précisez, expliquez votre trouble.
-
-»Respectueux hommages.
-
-»P. RÉJARDIN.»
-
-
-_A. Chantilly à M. P. Réjardin._
-
-«Sèvres, 15 mars.
-
-»J’hésite, Monsieur, à me raconter à vous. Quels mots sauraient vous
-dire le mal dont je souffre? Quelque chose d’obscur frémit en moi. Je
-cherche dans saint Augustin, Thérèse, Tolstoï, l’épreuve réparatrice qui
-me rendra digne de l’estime que je souhaite.
-
-»Si vous saviez, Monsieur, comme je vous admire, comme ma pensée, au
-cours, cherche à s’unir à la vôtre, la pénètre, la retient, l’incruste
-au plus profond de moi-même.
-
-»Votre parole a créé une femme nouvelle.
-
-»Veuillez agréer, de celle qui vous a choisi pour maître, l’assurance de
-sa vive et respectueuse affection.
-
-»ADRIENNE.»
-
-
-_M. Réjardin à Mlle Chantilly._
-
-«Paris, 18 mars.
-
-»Vous me confondez, ma chère enfant.
-
-»N’exagérez point ce retour à l’austérité des Augustin, et des Thérèse.
-
-»Votre âme a une délicatesse d’ange; mais à rôder aux abords des
-cloîtres, sa beauté se fanerait. Oubliez-vous donc que vous êtes une
-femme! En vous faisant si belle, Dieu vous donna des ailes.
-
-»Planez, planez, je veux guider ce vol charmant.
-
-»Amitiés respectueuses.
-
-»P. R.»
-
-
-_Adrienne à P. Réjardin._
-
-«Sèvres, 22 mars.
-
-»Vous êtes la Bonté, comme vous êtes la Force.
-
-»Oh! merci, d’être l’Initiateur que j’appelais. Dites, n’y a-t-il pas
-des moments où l’on se sent éternel?
-
-»ADRIENNE.»
-
-
-_P. Réjardin à Adrienne._
-
-«Paris, 22 soir.
-
-»M’auriez-vous donc deviné!
-
-»Chère enfant, je suis à vous.
-
-»PAUL.»
-
-
-_P. Réjardin à Adrienne._
-
-«Paris, 28 mars.
-
-»Que me parlez-vous d’Orgueil, d’Égoïsme; vous êtes trop prompte, chère
-amie, à vous dépouiller.
-
-»Ce serait faire œuvre d’iconoclaste, que de dédaigner la forme
-splendide que Dieu vous a donnée.
-
-»Venez donc me voir jeudi, après le cours, entre 5 et 6, nous causerons,
-et je pourrai mieux vous dire, qu’en ces lignes brèves, ce qu’il faut
-faire pour vivre harmonieusement.
-
-»Je baise la main jolie de ma petite amie.
-
-»PAUL.»
-
-
-_Du même à la même._
-
-«Paris, jeudi 30 mars.
-
-»Vous n’êtes pas venue, méchante. J’avais tant à vous dire; je vous
-cherchais à votre place, si chère déjà. Seriez-vous malade, ô pauvrette.
-
-»Et quand maintenant?
-
-»PAUL.»
-
-
-_Adrienne à P. Réjardin._
-
-«Sèvres, 1er avril.
-
-»Excusez-moi, Monsieur, je n’ai pu aller au cours, ni vous rejoindre
-ensuite. Une amie m’a enlevée en route, avec son frère normaliste de la
-rue d’Ulm. Nous avons été voir jouer «Ma Cousine». Ne trouvez-vous pas
-que Réjane est bien «rosse» comme dit le frère de mon amie.
-
-»ADRIENNE.»
-
-
-_Du même à la même._
-
-«Paris, 2 avril.
-
-»Chère grande enfant,
-
-»Votre âme a trop de candeur, trop de flamme, pour se plaire à la
-rosserie des théâtres de boulevard.
-
-»Que diable alliez-vous faire chez Réjane avec ce jeune cuistre?
-
-»Venez dimanche, je vous attendrai au parc Monceau.
-
-»Amitiés.
-
-»P. R.»
-
-
-_Adrienne à M. Paul Réjardin._
-
-«Sèvres, 6 avril.
-
-»Maître, maître, quelle journée adorable. Comment vous dire tout ce que
-votre parole bouleverse en moi. Où suis-je? Qui êtes-vous donc pour me
-charmer ainsi?
-
-»Je buvais vos paroles. Un monde s’est ouvert à moi, celui de la
-Charité, de l’Amour immense, éternel, mystique.
-
-»Oui, notre âme doit vivre par l’Amour.
-
-»Oui, tout notre être doit venir boire à la source divine.
-
-»Des ailes, les voilà! j’échappe à ma prison.
-
-»Quel rêve sublime, ô mon poète, que ton immensité.
-
-»Maître je suis votre servante...
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-Comme Adrienne achevait ces lignes, dont la signification réelle,
-laissait à sa bouche un retroussis railleur, la cloche sonna le cours.
-
---Allons bon, il faut descendre, justement le pathos coulait à flots.
-
-Oh là, là, le pauvre homme qui s’imagine que les voiles de sainte
-Thérèse vont nous emmener à Cythère!
-
-Non pas, non pas. Dimanche on vous pose l’ultimatum, Monsieur, et nous
-verrons bien si ce bras illustre est le bras qui s’offrira au mien pour
-quitter cette École de misère.
-
-Tout à l’espoir d’un triomphe prochain, la belle Adrienne glissa la
-lettre inachevée dans un tiroir, à côté des lettres de Paul Réjardin, et
-des brouillons de chaque lettre précédente.
-
-Angèle Bléraud, souffrante, n’assista pas au cours ce jour-là.
-
-Une heure après, cette bonne Lonjarrey, tout émue, portait à la
-direction l’épître inachevée. Dans le cabinet de Mme Jules Ferron, où
-elle fut mandée, Adrienne Chantilly, par contenance, s’évanouit.
-
-M. Paul Réjardin se récusa, furieux d’avoir été berné par cette gamine,
-en quête du chemin de Damas.
-
- * * * * *
-
-Quelques jours après, la belle Chantilly, pour raison de santé, quittait
-l’École avec un congé illimité.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXII
-
-
-_Lettre de Berthe Passy à Mlle Isabelle Marlotte, professeur au lycée de
-jeunes filles, Tourcoing._
-
-«Sèvres, avril 189 .
-
-»Dieu soit loué, l’Ancienne! Sèvres avant de mourir, aura connu les
-beaux jours de Saint-Cyr. Racine est dans nos murs, Maintenon sous notre
-toit.
-
-»Je t’arrête: il ne s’agit point de cavalcade, mais d’une représentation
-digne des mémoires de Caylus, puisque dimanche, sur les huit heures de
-relevée, nous eûmes petit gala.
-
-»C’est le Saint-Cyr pénitent, qui revécut dans le huis clos d’une
-représentation extraordinaire, et la Jeanne d’Arc de Jérôme Pâtre. Rien
-n’y manqua, pas même «ces belles larmes» que le poète versa.
-
-»Ah! le plaisant homme que Jérôme, il mène en grande chevauchée la bonne
-Lorraine, des tréteaux du Châtelet au tapis bleu de l’École, de l’huis
-des séminaires aux estrades des lycées. C’est une croisade pour délivrer
-Jeanne d’Arc, prisonnière de l’Oubli.
-
-»Un paladin! quoi.
-
-»A la longue, Jeanne d’Arc nous reviendra; qu’importe, Sainte ou
-Mascotte, pourvu qu’elle soulève la Patrie au vol de son étendard. C’est
-le rêve de Jérôme, c’est le rêve qui fit battre, dimanche, le cœur de
-toute l’École.
-
-»Ne compte pas sur moi pour un laïus de circonstance, Jérôme t’enverra
-sa pièce; il t’aimait bien. Tu verras que son drame suit de très près
-l’histoire, le roman en est écarté; cette trilogie: «Vocation,
-Glorification, Passion» de Jeanne d’Arc, me semble la division naturelle
-d’un drame historique, dont le lignage est plutôt du côté de Shakespeare
-que du côté de Corneille.
-
-»Ma mère l’Oie raconterait cette vie de la Pucelle, qu’on en pleurerait,
-juge un peu quand Jeanne d’Arc, elle-même, se raconte avec une naïveté,
-une franchise, une ignorance de l’être sublime qu’a été cette paysanne.
-
-»Jérôme a bien fait d’adorer dévotement, sans hasarder son œuvre sous
-une parure inutile.
-
-»Pourquoi la pièce écrite en prose, n’a-t-elle pas réussi; pourquoi
-la critique, au lieu d’admirer la grande actrice qu’est
-Segond-Weber, n’a-t-elle retenu de son verbe que les tirades
-patriotico-révolutionnaires, un peu prématurées. Ce fut une bamboula
-frénétique des vieux héliastes du théâtre.
-
-»Enfin le four, le four noir, Jérôme l’a connu.
-
-»Il en tomba malade; songe que Jeanne d’Arc est la passion d’une vie
-déjà longue.
-
-»Les noirs cheveux blanchissaient, sa barbe fourchue se «hirsutait», et
-sa verve: essoufflée, ma pauvre! sa petite langue pointillante,
-sautillante, immobile maintenant; oh! le temps du «rossignou» était
-passé.
-
-»Paix, paix, ma chère, nous ne le laissâmes point en c’t’état-là, après
-maints colloques, où chacune offrit ce qu’elle avait... trouvé, on
-décida de jouer Jeanne d’Arc à l’École, sans décors, sans costumes, sans
-autre spectateur que Jérôme.
-
-»On lui donnerait la joie de voir sa pièce toute nue, et de n’entendre
-d’autre musique que des mélodies de Haydn et de Beethoven.
-
-»Ainsi fut fait. En grand mystère, on prépara cette galante sérénade:
-personne n’en souffla mot. Vois-tu le cheveu de d’Aveline frémir, jaloux
-de la noire chevelure, et M. Lepeintre nous crier: «Ohé! Jeanne d’Arc,
-elle est surfaite»!
-
-»Quelle inoubliable soirée, ma vieille. J’ai beau me trémousser dans
-l’École, avec des airs hurluberlus, c’est pas pour rien que je suis de
-Paris, j’aime le panache! J’ai joué mon rôle comme un petit soldat.
-
-»N’était pas bien long, ni bien difficile, puisque j’étais La Hire. En
-moult occasions je devais répondre: Jarnidieu!
-
-»Mais tu n’y entends rien, si tu ne sais pas, avec quelle âme, on peut
-pousser ces Jarnidieu.
-
-»Et ma prière à «sire Dieu»; parole, La Hire m’eût accolée comme un
-frère.
-
-»On se disputait les rôles; on les tira au sort, mais le choix voulut
-que Marguerite Triel fut Jeanne d’Arc; n’en a-t-elle pas la plastique,
-la belle tête d’illuminée?
-
-»Elle a été admirable, émue quand il le fallait, douce, tragique,
-navrée, toujours simple et sincère, plus qu’une actrice ne saurait
-d’être. L’âme de Jeanne d’Arc vivait en elle. Si tu l’avais vue à
-genoux, écoutant les «voix», les cherchant de ses grands yeux fascinés.
-Ce n’était plus la Marguerite que tu as connue, mais un être qui
-resplendissait d’une joie surnaturelle.
-
-»Je voyais les lèvres de Jérôme trembler; il se pencha vers Mme Jules
-Ferron, à quatre pas de La Hire, et lui dit:
-
-»Jamais ma pièce ne m’a causé une émotion pareille... la voilà enfin la
-Jeanne d’Arc rêvée!
-
-»Et j’ai vu, oui, j’ai vu notre bon maître qui pleurait.
-
-»Un triomphe, un triomphe délirant! Jérôme ne savait comment nous dire
-merci; parions que d’un seul geste il eût voulu nous englober sur son
-cœur. Enfin il est content.
-
-»Mais nous n’en avons pas fini avec les honneurs rendus à Jeanne d’Arc,
-puisque Jérôme s’est fait le «barnum» de la Grande française.
-
-»Il l’a conduite, tout dernièrement, jusqu’à la barrière du faubourg
-Saint-Germain.
-
-»Une duchesse, oui, ma chère, et de Pomone encore, fit demander à Jérôme
-Pâtre trois conférences sur Jeanne d’Arc. Nous fûmes de la troisième; je
-pense que le public aristo faisait défaut, à moins que la bonne dame fût
-exempte de préjugés.
-
-»Cette duchesse, lady en Écosse, prêtresse officiante d’une théosophie
-occulte, habitacle successif de Marie Stuart et de Jeanne d’Arc, est une
-extraordinaire douairière qui habite Holy-Rood... avenue Loban.
-
-»On nous reçut, non dans l’Oratoire, où ont lieu les entretiens
-magiques, mais dans le Hall; un hall épatant, ma vieille; rien ne peut
-te donner une idée de ce décor. Vraiment pour une femme seule, la dame
-de céans a trop d’âmes et trop de pommes.
-
-»Elle porte en écusson cinq pommes, et ces cinq pommes on les retrouve
-sur la marqueterie du parquet, dans les ferronneries des portes, sur les
-boiseries, les vitraux, les tentures, où elles montent jusqu’aux
-caissons de la voûte, épanouies en cinq allégories: Ève, Pâris, le
-jardin des Hespérides, le vieillard d’Orient et peut-être bien, je
-n’affirme pas, Babet au pays de Corneville.
-
-»Il m’a paru même, que la duchesse de Pomone, sous sa robe d’orfroi,
-portait ses armes parlantes de façon assassine.
-
-»Hélas, pendant deux heures on nous y fit croquer le marmot!...
-
-»Pardonne ma pauvre vieille, si au lieu de te parler cours, École,
-philosophie, je te conte nos divertissements imprévus.
-
-»J’ai voulu t’envoyer, de Sèvres, un de ces rayons blancs, comme il en
-passe parfois sur notre ciel gris. Te rappelles-tu ces clartés qui
-filaient sur l’École, les soirs où, de ta fenêtre, nous regardions
-Paris. Nous n’étions pas de la fête mais cette lumière, qui ployait
-jusqu’à nous les branches de son éventail, était encore une joie.
-
-»Souris un moment, ma pauvre vieille, va, je devine tes tristesses, qui
-demain seront les nôtres. Tu n’oses pas nous écrire que tu souffres, tu
-n’es pas de celles qui se plaignent, pauvre cœur discret. Notre École,
-c’est ton paradis perdu. Je savais que te parler de nous, c’était
-alléger la contrainte du présent.
-
-»Ma bonne humeur est un de ces feux du soir, je veux que tu en aies ta
-part, vieille et loyale amie, c’est la seule richesse que je puisse
-partager.
-
-ȃcris-nous plus souvent; dis-nous tes peines, tu parles trop des autres
-pour ne rien nous cacher de toi-même.
-
-»Crois-moi toujours, le plus sûr, le plus dévoué de tes camarades de
-route. Pourquoi ta directrice veut-elle t’embéguiner? ça me paraît aussi
-cocasse que de voir «Marianne» porter un goupillon.
-
-»Faut-il en parler au bonsoir? Je suis assez bien en cour... chut, on me
-tutoie. Use vite de mon crédit «souvent femme varie».
-
-»Aussi avec ceux que j’aime, mordious je veux être garçon.
-
-»Fidèle.
-
-»BERTHE PASSY.»
-
-P.-S.--Le mariage de Renée Diolat est fixé au 15 mai; elle lâche l’_alma
-mater_. M. Marnille veut avoir une femme, et non ce trois quarts
-d’épouse qu’est le professeur marié. Brave homme va, ce que c’est que
-d’avoir la tête pleine de beaux contes! en épousant notre Renée, il
-écrit le plus joli de tous, et rien ne sera inventé.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXIII
-
-LUI
-
-
-Pour la première fois, Marguerite Triel venait à l’atelier d’Henri
-Dolfière.
-
-Après ce silence impitoyable, il l’appelait enfin:
-
-«Je vous en prie, Marguerite, venez la voir avant qu’on ne l’emmène de
-l’atelier. J’ai fini.
-
-»Je sors d’un rêve écrasant. Depuis ce jour affreux, j’ai vécu seul ici,
-m’enfermant avec son ombre, m’acharnant à retrouver son sourire dans le
-marbre. J’ai voulu qu’il restât au moins une image de cette aurore qu’a
-été notre amour. La tombe de Charlotte est faite de mon sang et de mes
-larmes. Ah! que ne suis-je celui qui insuffle sa vie au fantôme de
-pierre; j’adorerais à genoux l’être qui ne s’évanouirait plus.
-
-»Je suis malheureux, Marguerite, venez je vous en supplie.
-
-»HENRI.»
-
-
-Elle partit angoissée d’un malaise indéfinissable, comme si la joie de
-retrouver l’ami perdu était au-dessus de ses forces.
-
-On était à la mi-avril. Cette journée de dimanche s’annonçait mal, avec
-ses coups de vent, ses giboulées aigres, la mauvaise humeur des rues et
-des passants.
-
-A peine dehors, Marguerite souhaita d’échapper à cette mystérieuse
-hostilité des choses. Elle rentra, prête à rejeter d’un mot l’appel qui
-réveillait sa douleur.
-
-Une force irrésistible la poussa loin de l’École. Dans la pluie elle
-marcha vite et vite, maudissant la boue qui retardait ses pas. Son âme
-dévorait l’espace.
-
-Par une disposition étrange de son esprit les moindres incidents de
-cette journée décisive se fixèrent dans sa mémoire, avec une netteté
-photographique. Superstitieuse, elle appréhendait tout. Cherchant un
-symbole, un présage qui la rassurât.
-
-Elle ne vit autour d’elle que des larmes.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXIV
-
-JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL
-
-
-Dimanche 12 avril.
-
-Rouvre-toi cher journal: je n’ai pas fini de souffrir.
-
-Quel spectacle terrifiant j’ai eu sous les yeux depuis Sèvres jusqu’aux
-Moulineaux. La crue de la Seine est énorme, par endroits, le fleuve
-touche le talus du chemin de fer.
-
-Du côté de Paris, l’eau est visqueuse comme une chair pourrie; du côté
-de Sèvres, profond miroir d’étain ou de plomb, elle étincelle.
-
-Aucun sillage ne la meurtrit, aucune hélice n’ose déchirer ce corps
-fluide, où s’étouffent les clameurs; mais que de souffrances crispent
-ces flots, qui si doucement coulaient.
-
-La Seine fonce devant elle, dévore les prés, goulûment, comme un fauve
-exaspéré par un trop long jeûne, sans autre bruit, que celui d’une
-langue monstrueuse qui laperait la terre.
-
-Les îles s’enfoncent, les pontons ballottent, les épaves se heurtent aux
-barrages des arbres, noyés pacifiques, dont l’eau arrache les branches,
-tue les bourgeons frémissants.
-
-Sur le ciel infiniment gris, les corbeaux tourbillonnent,
-tourbillonnent, traçant sur les nuages, gonflés comme des tombes
-fraîches, le signe noir d’une croix funèbre. C’est une tristesse de
-mort, qui endeuille jusqu’aux maisons.
-
-Quel jour pour le revoir!
-
-Sur le viaduc d’Auteuil, j’ai croisé des gens qui passaient très vite,
-l’air effrayé d’entendre sourdre à leurs pieds une vie formidable qui
-les menace. Soudain, derrière eux, le soleil se lève, flamboie sur l’eau
-ténébreuse qu’il pénètre, qu’il fouille. Mais la nymphe d’hier,
-effrayante Isis, reste inviolable dans son suaire mouvant. La colonne de
-feu s’abat, brusquement engloutie par l’ombre du fleuve.
-
-J’ai fui cette vision de malheur.
-
-Pourquoi la mélancolie, ou la souffrance des choses, semble-t-elle nous
-avertir que la douleur approche?
-
-J’ai marché longtemps à la dérive, désâmée.
-
-Me voici rue Raynouard, à l’atelier d’Henri. Un mur tout branchu, dans
-une rue de maisons mortes; une porte vermoulue, qu’une vieille
-clanchette de fer ouvre et ferme, retombant avec le bruit si triste
-qu’ont les choses fêlées.
-
-C’est là.
-
-Mon cœur m’étouffe; je n’oserai pas entrer. Charlotte, Charlotte, elle
-est près de moi.
-
-Une cour; l’herbe s’écrase sous des blocs de marbre, sous des statues de
-saints, des clochetons; tout est austère comme en un chantier d’église.
-
-Henri!
-
-Voilà mes mains dans les siennes, comme il est changé! ses yeux ont un
-éclat qui me trouble, sa main me brûle!
-
-Pauvre Henri! Qu’attend-il de moi?
-
-Je ne sais plus où je suis, cette route funèbre, ce cloître, lui si pâle
-qu’il semble avoir donné son sang goutte à goutte.
-
-Tout mon être défaille.
-
-Je vais donc la revoir, l’approcher encore. Les mots s’étranglent dans
-ma gorge, je répète ce nom, le sien, qui tant de fois, depuis un an,
-s’est uni à celui de Charlotte.
-
-Henri m’a fait entrer dans une grande salle nue, crépie à la chaux. Le
-jour tombe très blanc, éclairant quelques statues emmaillotées de
-linges. Le sceau, l’ébauchoir, traînent près d’une motte de glaise;
-quelques chaises, une table; au milieu de dessins la dernière
-photographie de Charlotte, toute fleurie de violettes.
-
-Quel refuge pour vivre avec une morte! Comme il a dû l’aimer.
-
-Mes yeux cherchent; en tremblant, avec une voix que je ne me connaissais
-pas:
-
---Où est-elle?
-
-Un voile tombe.
-
-La voilà.
-
-A quel instant de ma vie pourrais-je oublier cette apparition? comme
-c’est bien, ma pauvre Charlotte, l’amie charmante de Sévigné, la sœur
-qu’elle reste pour moi.
-
-L’amour l’a ressuscitée plus belle, son âme rayonne sur sa bouche, elle
-est vivante dans sa chair de marbre. Qu’il est profond ce cri de
-l’amant, qui cherche là une femme, et n’étreint qu’une statue.
-
-Et ce n’est qu’une image, fixée au cœur d’un miroir blanc, qui reçoit
-les baisers, mais ne les rend jamais.
-
-Longtemps, longtemps, nous avons pleuré ensemble, n’osant élever la
-voix, pour ne pas effaroucher l’être invisible qui joignait nos cœurs.
-
-C’est un pur symbole qu’Henri a trouvé pour la tombe de Charlotte: un
-bas-relief assez élevé, rappelant par sa forme et sa décoration les
-bas-reliefs Louis XVI.
-
-Sur un petit mur, dont le dessin rappelle le vieux mur de Sèvres, avec
-ses pampres sauvages, sa toison de clématites fleuries, s’adosse un banc
-rustique. Charlotte est assise. De longs vêtements souples laissent
-apparaître la ligne virginale. Son image se détache à peine sur le mur;
-par un modelé très doux, qui donne au marbre cette lumière colorée,
-cette transparence, caractéristique des œuvres de Rodin, tout ce corps
-charmant semble repris par la matière, qui laissa son œuvre inachevée.
-
-Elle lisait là, comme aux jours familiers. Soudain, une tempête passa,
-jetant à ses pieds, dans un tourbillon de feuilles et de fleurs, une
-colombe morte, qui de son aile, couvre encore le nid qu’elle avait
-préparé.
-
-Charlotte regarde avec effroi le vol des colombes effarouchées, tandis
-que sa main, abandonnant le livre, d’un geste implore les oiseaux
-d’amour.
-
-Dans l’encadrement de ce bas-relief, parmi les guirlandes, Henri a écrit
-ces mots qui disent toute la vie de Charlotte:
-
- Elle riait à l’amour;
- Un souffle de mort passa,
- Brisant ce nid où dorment les Colombes.
-
-Une lumière vaporeuse caresse cette tombe, rayonne sur ce visage de
-jeune fille, qui s’anime et se fond avec une grâce divine.
-
-Elle me plaît cette image de l’évanouissement d’un être, déjà
-repris--fleur, arbre, ou plante--par la matière. Si les morts ont des
-yeux, Charlotte aurait souffert d’emblèmes effrayants, qui couvrent nos
-cimetières chrétiens; le symbole païen rappelle mieux, à ceux qui
-l’aimèrent, la poésie de sa beauté.
-
-Mes larmes silencieuses ont dit à Henri l’œuvre admirable qu’il vient de
-faire pour Charlotte.
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-Tout bas, loin d’elle, l’ami m’a raconté sa vie depuis un an; l’horreur
-des premiers mois, où il songea à se tuer. L’apaisement, la résignation
-lâche au destin dès qu’il s’était remis au travail. Alors le désir
-fougueux de faire pour elle une œuvre virile, de demander à cet amour
-brisé, l’inspiration qui crée des choses éternelles... puis ses doutes
-revenus, le suicide lent de son corps dans cet atelier, où il avait vécu
-en communion surnaturelle, épuisante, avec l’être invisible que son
-amour recréait.
-
-«--Maintenant l’illusion est finie; on va l’emmener là-bas; elle ne
-m’appartient plus. J’ai déchiré mon cœur pour y trouver cette statue.
-Elle partie, c’est le dernier arrachement...
-
-»Vous m’avez aidé, Marguerite, à monter mon premier calvaire:
-aujourd’hui, c’est encore votre main amie que j’appelle, ne m’abandonnez
-pas.»
-
-L’abandonner, grand Dieu, n’est-il pas tout pour moi!
-
-De quelle voix il s’est plaint, chaque parole se gravait douloureusement
-en moi. Pourquoi ne m’a-t-il pas appelée plus tôt, moi qui ne pensais
-qu’à lui, moi qui lui aurais parlé d’elle, essayant de lui rendre
-courage, de le consoler d’un espoir. Sa vie est longue encore, n’y
-a-t-il plus de place pour la joie; ne peut-il plus aimer?
-
-Qui a aimé comme lui, doit aimer encore; il faut pour lui-même, pour le
-grand avenir qui l’attend, le détourner du passé.
-
-N’est-ce pas mon devoir, moi l’amie qu’il appelle enfin, de le rattacher
-à la vie; de lui montrer le but glorieux qu’il doit atteindre. Ne
-puis-je donc pas l’aider, de toutes mes forces, à devenir un homme, lui
-que je retrouve faible comme un enfant?
-
-Oh! si, je le veux; je veux qu’il soit très grand, et qu’il doive à
-l’amie, ce qu’il demandait à la fiancée.
-
-Nous ne disions plus rien, souffrant l’un et l’autre au réveil des
-souvenirs qui nous ont meurtris. J’avais gardé sa main dans la mienne,
-je la serrais, pour l’assurer que s’il le voulait, je resterais toujours
-son amie à lui, comme j’avais été l’amie de Charlotte.
-
-La nuit est venue, effaçant autour de nous ces apparences d’êtres.
-J’étais engourdie, sans force pour me lever et lui dire adieu; j’aurais
-voulu rester là près de lui, toujours. Dans cette obscurité, plus rien
-n’existait du passé, qu’une immense tristesse qui liait mon âme à la
-sienne.
-
-Sa tête est tombée sur mon épaule, ses larmes ont mouillé ma poitrine.
-Il n’a rien dit, mais tout mon être a tressailli à l’appel de cette
-détresse.
-
-Doucement, d’instinct, mes lèvres sont descendues, fermant ses yeux
-clairs, éloignant d’un baiser, l’image qui torture mon pauvre ami.
-
-Je suis partie à la nuit close, la petite porte vermoulue s’est refermée
-sur moi, avec le bruit si triste qu’ont les choses fêlées.
-
-Est-ce sur ma vie ancienne que cette porte se ferme?
-
-Je suis revenue à l’École fiévreuse, inquiète.
-
-Ce baiser, ce premier baiser que je donne, est-ce un baiser de sœur?
-
-Est-ce la pitié qui me pousse vers lui?
-
-Est-ce encore de l’amitié?
-
-Alors, pourquoi ce trouble près de lui, cette langueur subite, quand
-j’ai senti ses larmes me brûler délicieusement.
-
-Pourquoi, au seul souvenir d’Henri, tout mon être défaille-t-il?
-
-Regarde en toi même, Marguerite, tu es seul juge de dire qui l’emportera
-dans ta vie, du tumulte des eaux, de l’étendue morne, de l’étoile
-merveilleuse qui brille sur son toit.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXV
-
-COURS DE LITTÉRATURE
-
-PASCAL
-
-
-D’Aveline continua:
-
-«Il lui reste aux lèvres le goût de la mort. Depuis sa conversion, elle
-habite en lui. Pascal est un mourant qui cherche Dieu, avec l’épouvante
-de sa justice. Il a choisi la route du martyr, mais il tâtonne, écrase
-en gémissant les joies qui se lèvent à ses pieds. Sa chair s’épuise, il
-la flagelle. Son sang coule, il pleure le sang de Jésus. Il tombe, mais
-se relève pour courir vers l’Aube éternelle.
-
-»Et dans cette nuit, où son âme agonise, humble, il murmure à Dieu des
-mots ineffables. Comme son génie se revanche, dans ces prières sublimes
-que nous lirons tout à l’heure.
-
-»Cherchez quel philosophe, quel poète, quel moraliste, a connu le
-désespoir de Pascal en face de la mort?
-
-»La sérénité des anciens peut-elle apaiser son effroi? est-ce l’indolent
-scepticisme de Montaigne qui donne la résignation? A ses yeux, les
-tendresses d’ici-bas, sont bien vaines pour affermir l’espoir d’un
-rendez-vous céleste.
-
-»Chrétien, le mystère de l’au delà l’écrase. Éternité des joies,
-éternité des peines, voilà notre sort, Dieu le tient suspendu.
-
-»Êtes-vous fous de ne pas trembler, de vous laisser piper à ces
-apparences de vie, vous, Épicuriens, de rire au plaisir, vous, Stoïques,
-de croire à votre vertu orgueilleuse. Dieu vous damne, vous, qui
-n’ouvrez pas à son appel le tabernacle mutilé de vos âmes.
-
-»Seigneur, que vous faut-il donc?
-
-»Que ta vie soit l’holocauste volontaire, le don expiatoire qui rachète
-tes péchés, et tire de la misère présente la grandeur de mon pardon!
-
-»O hommes! hâtez-vous, hâtez-vous, la mort est là qui rôde! Suivez sa
-lumière, car vous vivez dans les ténèbres; vous serez perdus pour
-l’Éternité, si vous n’entendez la parole de Dieu...»
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-La voix se fait lointaine, s’assourdit, puis éclate en tempête, secoue
-rudement les endormies. Ce n’est plus d’Aveline qui parle, c’est Pascal
-qui menace, cingle, sous le fouet divin, ces âmes esclaves, toutes
-chaudes encore de la tiédeur du nid.
-
-Recueillies, frissonnantes, les Sèvriennes écoutent d’Aveline. Elles ne
-songent plus à prendre des notes, l’angoisse de Pascal les déchire;
-c’est la plainte de l’âme en peine qui passe sur elles toutes.
-
-Ce cours de littérature, un des derniers avant les examens d’agrégation,
-est le commentaire du chapitre IX des _Pensées_ de Pascal.
-
-Brusquement, d’Aveline a fermé le livre. Empoigné par la tristesse de
-ces pages, il se lève, quitte la chaire, et tout en marchant devant les
-tables d’élèves, improvise cette méditation.
-
-Une grande mélancolie tombe sur les Sèvriennes qui se penchent, n’osant
-avouer leurs larmes, s’isolant, presque farouches, dans cette solitude
-qu’ouvre la pensée de la mort.
-
-Malgré l’éclat du jour, les rumeurs de la rue, la classe s’est
-assombrie, et la voix de d’Aveline les trouble, comme le chant grave et
-triste du violoncelle. Il dit, ce chant, la tristesse de l’abandon, la
-pitié infinie, pour ces créatures impuissantes que le Seigneur mène où
-il veut, qu’il réprouve à son gré. Il dit la folie de nos rêves, de nos
-amours, de nos actions. Il gémit de ne pouvoir imiter les anges, de
-croupir dans ce cloaque d’erreur.
-
-La voix semble pleurer, menacer, gémir, avant de s’éteindre en un
-murmure très doux, qui jette, sur ces âmes enfiévrées, une apaisante
-caresse.
-
-D’Aveline s’arrête. Toute la classe vibre. Il se penche sur elle, avec
-le plaisir d’un dilettante, suit la route mystérieuse, la route
-saignante qu’ont suivie ses pensées.
-
-Le cours de littérature, en troisième année, a pris un caractère
-nouveau. D’Aveline n’est plus le professeur qui, d’un doigt capricieux,
-feuillette l’esprit des Sèvriennes, pour y jeter ici, un ornement, et
-là, une retouche. Sa leçon perd son allure pittoresque, amusante. Il ne
-s’agit plus d’étudier l’éloquence ou la logique; mais de former l’âme de
-ces jeunes filles, en abordant le côté réel, «vécu» des œuvres
-classiques.
-
-Non que d’Aveline veuille imposer un culte unique, et comme Jérôme
-Pâtre, enrôler les Sèvriennes sous la doctrine de Kant. Lui les conduit
-à travers la vie, tantôt sous la garde d’un sceptique tel Montaigne,
-d’un passionné tel Pascal, d’un imaginatif tel Rousseau.
-
-Elles sont libres de choisir.
-
-Ce qu’il veut, en étudiant avec ses élèves, les hommes qui s’imposent à
-notre respect par l’intelligence, c’est exciter, chez ces jeunes filles,
-le sens de la poésie, l’enthousiasme réfléchi.
-
-Par là, il veut corriger, en les faisant entrer au cœur même de la vie,
-la vision du monde héroïque et romanesque, qu’imaginent les solitaires
-de vingt ans.
-
-Ce cours sur Pascal, commencé depuis trois leçons, les ramène
-impérieusement à l’examen de conscience.
-
-Après avoir aimé la mort, au temps des aspirations vagues, vers la
-quinzième année, elles s’en détournent avec effroi. Pourtant, elles le
-savent, cette pensée constante de la mort, et de l’au delà, est la seule
-qui nous donne la notion positive de ce que nous sommes dans la vie
-universelle.
-
---Est-ce que, de l’idée du néant ou de l’immortalité, ne dépend pas
-notre règle de vie?
-
-Une barre creuse le front obstiné de Victoire Nollet. La mort, pour elle
-qui a vu mourir sa sœur, est une nécessité qu’il faut subir, mais à qui
-l’on ne doit rien soumettre.
-
-Quoi, tout son travail pour agrandir son être serait nul aux yeux de
-Dieu! Sans la grâce elle ne peut être sauvée, et la grâce n’est qu’un
-caprice de l’Omnipotence!
-
-C’est impossible, à chacun selon ses œuvres. Pascal est un mauvais
-maître qui vous désarme devant l’action.
-
-Victoire relève la tête, et regarde bien en face d’Aveline, qui épie sur
-ces figures sincères l’émoi de sa lecture. Dans les yeux qui le fixent,
-il n’y a qu’énergie, mépris de la mort.
-
-Près d’elle, Jeanne Viole est secouée d’un grand frisson, frisson de
-l’oiseau exilé du ciel.
-
---«Ah! ce Pascal, il vous prend, vous emporte, vous jette meurtrie à la
-porte d’un cloître; cette vie ne vaut pas d’être vécue; j’entends sonner
-un glas céleste, c’est la cloche des moniales, c’est l’Orante qui
-m’appelle vers l’époux mystique...»
-
-Ses yeux chavirent, ses joues pâlissent comme une hostie dans l’ombre,
-laissant croire à d’Aveline, que sa parole fait naître l’extase.
-
---«Cabotine», murmure Berthe, en s’amusant à crayonner, au dos de son
-Pascal, l’extase de Jeanne Viole, «décidément elle pince toutes les
-cordes».
-
-«Elle ne respecte rien. C’est pourtant terrible ce rappel de la mort. Ce
-diable d’homme m’a mis le cœur à l’envers. Ai-je jamais pensé que je
-pouvais mourir et m’en aller où? Retrouver qui?
-
-»Il y a quelque chose de plus affreux que cette angoisse brutale, c’est
-le silence de ceux qui sont partis on ne sait où...»
-
-Berthe n’a pas peur de la mort, elle est trop insouciante elle-même,
-mais elle tremble à la pensée que «son vieux» doit partir le premier, et
-que sans doute ils ne se retrouveront jamais.
-
-Un sursaut chasse cet effroi de leur affection brisée, une immense
-tendresse lui réchauffe le cœur. Oh comme elle va l’aimer, le câliner,
-lui faire une vieillesse heureuse à son pauvre Jules; qu’au moins, il
-ait son Paradis sur terre, ne l’a-t-il pas durement gagné. La vie n’a
-pas été tendre pour les Passy; qu’il doive à sa petiote la douceur des
-derniers jours; la mort qui le prendra lui semblera moins cruelle, si le
-père s’en va un sourire sur les lèvres.
-
-La figure cachée dans ses mains, Marguerite pleure.
-
-Trop de souvenirs cruels l’accablent, elle n’a pu retenir ce flot de
-larmes qu’appelle la voix de d’Aveline. Elle les connaît pourtant, ces
-pages terribles, que seuls peuvent aimer ceux qu’on ne console pas.
-
-Ces mots vulgaires, ces images brutales, la saisissent d’effroi, comme
-si, devant elle, on fouillait la terre, pour lui montrer l’œuvre
-ténébreuse de la mort.
-
-Tout ce que son imagination voile s’étale là, comme une pourriture qui
-lui fait horreur. Elle a peur, son être éclatant de vie regimbe, et
-ramène sur soi la pitié qui s’en va, vers les restes innommables de ce
-qui fut l’adorable Charlotte.
-
-La mort fera son œuvre, sur elle aussi, tout ce qui fait sa beauté, ses
-yeux, ses cheveux, sa chair blanche, où courent comme des sources de
-petites veines bleues, son parfum, son corps qu’elle aime, la mort
-demain en fera, pour les autres, un objet de dégoût.
-
-Elle se sent lâche devant cet anéantissement; l’incertitude de l’au
-delà, la rejette éperdument vers toutes les forces de la vie: seule
-certitude que nous ayons.
-
-Est-ce pour nous préparer à mourir, en vivant dans la pénitence, que
-Dieu nous a créés? Faut-il faire de sa vie un désert? renoncer au
-bonheur, à la joie d’unir son être à un être adoré, donner à Dieu seul
-son cœur, sa chair, son rêve de Vierge?
-
-Non, non, tout son être se révolte devant une pareille malédiction.
-
-La pensée de la mort, de la ténébreuse destruction des êtres, exalte
-follement son désir de vivre, de posséder la vie, l’amour, la volupté,
-tous ces biens que Pascal condamne.
-
-Aimer, aimer, voilà le souverain bien, Dieu n’a jamais voulu écraser ses
-créatures sous la malédiction d’une vie solitaire.
-
-«Je t’aime, je t’aime» chuchote son cœur, «je t’aime, je t’aime»
-répètent ses lèvres brûlantes, et ce mot maintenant signifie tout, c’est
-la loi qu’il faut accomplir, pour que la vie soit éternelle.
-
-Lumière, joie, caresses, voilà ce que sa jeunesse répond aux cris de
-Pascal. C’en est fait de la torture qui l’épuise, elle a vu clair.
-Henri, elle aime Henri; c’est lui qui la prendra, c’est lui qui sera la
-chair de sa chair. Elle sent battre son cœur dans le sien, et son sang
-brûle de ne pas couler encore avec le sang du bien-aimé...
-
-Marguerite ne sait plus où elle est; la voix de d’Aveline est un
-bourdonnement, une plainte vague qui passe sur elle.
-
-Que peuvent les lamentations de Pascal sur ce cœur ivre d’amour?
-
-De la terre morte de cette classe, montent des parfums ardents, c’est
-l’odeur violente du Paradou. Demain, avec Berthe, elle retournera lire
-l’abbé Mouret, sous l’ombre fraîche des arbres. C’est là, que ces pages
-flamboyantes de soleil, où tout se pâme et râle d’une immense volupté,
-éveillèrent en elle le frisson du désir. Quelle ivresse lui vient de ce
-livre, complice du rêve éperdu qui, la nuit, la soulève et lui ouvre les
-bras vers celui qu’elle appelle...
-
-Derrière ses mains jointes, Marguerite boit ses larmes, dérobant à
-d’Aveline, à celles qui l’écoutent, son émoi.
-
-Quelque chose d’inconnu, de farouche et de mystique, plus fort que sa
-pudeur, la pousse impérieusement vers l’ami malheureux. Elle tremble à
-la pensée que peut-être il ne l’aime pas, qu’il ne veut pas qu’un autre
-amour le console. Pourtant, à travers ses yeux clos, elle le voit à ses
-genoux, parlant, suppliant, et déjà tout son être défaille du désir de
-ces lèvres qui cherchent les siennes.
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-D’Aveline a rouvert son Pascal, et lu, avec un frémissement, le mystère
-de Jésus, ineffable cantique de l’amour mystique. «Console-toi, tu ne me
-chercherais pas, si tu ne m’avais trouvé.»
-
-Les Sèvriennes, recueillies, écoutent le dialogue divin, que répète pour
-elles, la voix grave du violoncelle. Respectueux du silence, des larmes
-muettes de Marguerite, d’Aveline s’approche d’elle, fait sa voix plus
-caressante encore, pour dire l’admirable poème de _Sagesse_:
-
- Ah! Seigneur, qu’ai-je, hélas! me voici tout en larmes
- D’une joie extraordinaire: votre voix
- Me fait comme du bien et du mal à la fois,
- Et le mal et le bien, tout a les mêmes charmes.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Et me voici
- Plein d’une humble prière, encor qu’un trouble immense
- Brouille l’espoir que votre voix me révéla.
- Et j’aspire en tremblant...
-
-Vers lui se lèvent alors deux yeux illuminés, non plus les yeux de
-madone, si langoureux et si frais, qu’à les voir se poser sur lui,
-d’Aveline les avait aimés, mais deux grands yeux consumés implorant de
-l’Amour cette réponse de Dieu:
-
- ... Pauvre âme, c’est cela.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXVI
-
-JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL
-
-
-20 mai 189 .
-
-Je saurai me taire, et vivre passionnément de mon secret, comme j’ai
-vécu de ma douleur.
-
-Je l’aime, je l’aime follement.
-
-Je le dis à mes livres, à mes fleurs, à mon lit.
-
-Je l’aime!
-
-L’École est radieuse, ma chambre embaume l’amour.
-
-Lui seul ne saura pas que je l’aime, je ne veux pas que ces lieux, si
-tristes pour lui, soient les témoins de sa joie.
-
-Avant de quitter Sèvres, là-bas, chez lui, je retournerai le voir: il
-tremblera que ce soit l’adieu; alors un mot, un tout petit mot, un geste
-seulement, et il saura que je l’adore, la tristesse s’effacera de ses
-yeux, il n’y aura plus que du bonheur, plus que de l’amour...
-
-Mais si je me trompais? S’il ne m’aimait point! Non, non c’est
-impossible, ses yeux le trahissent, hier encore au Louvre, comme il me
-regardait! Il ne sait pas qu’il m’aime, c’est moi qui le lui apprendrai,
-il ne sait pas que l’amour entre nous, a grandi de toutes les larmes
-solitaires que nous avons versées!
-
-Ce n’est point trahir Charlotte qu’aimer Henri. La mort délie tous les
-liens; elle restera l’amie, que nous pleurerons ensemble, elle qui fut
-l’instrument de la Destinée.
-
-Elle avait l’âme trop haute, pour souhaiter qu’Henri fût malheureux;
-peut-elle m’en vouloir, de guérir la blessure qu’elle a faite?
-
-Longuement j’ai prié et pleuré sur sa tombe.
-
-Je suis rentrée à l’École l’âme allégée; Charlotte a entendu ma prière.
-
-
-1er juin.
-
-Partir, avec quel déchirement j’écris ce mot; qu’est-ce qui m’attend, au
-seuil de cette École.
-
-Comme elle passe, passe maintenant, la lente caravane des jours. Les
-premiers furent mélancoliques, qu’ils sont loin déjà; puis l’aube s’est
-levée, j’ai vu les cavaliers rapides, les manteaux blancs, les harnais
-d’or, et flotter sur la croupe des chevaux, ces robes d’azur, ces robes
-couleur de rose, couleur de pourpre, dépouilles galantes d’oasis
-traversées. Jours inoubliables, où mes lèvres ignorantes s’offraient au
-baiser.
-
-Après eux, d’un galop foudroyant, dont l’écho brise encore mon oreille,
-le cavalier noir est accouru. Il s’est penché près de moi et l’a prise.
-
-A l’horizon les autres ont disparu, lui seul est debout: un jour de mort
-est un jour éternel.
-
-La troupe morne a passé, mes yeux ne voyaient que le cavalier noir.
-
-Voici les derniers jours: anxieuse, je les regarde venir; où est-il le
-jour lumineux, le jour divin, qui me donnera au bien-aimé?
-
-
-4 juin.
-
-Pauvre maison, quels regrets tu me laisses! J’ai été si souvent joyeuse,
-si souvent taciturne, quand de cette fenêtre, je regardais vivre les
-êtres mystérieux, que sont les arbres, les fleurs.
-
-J’ai aimé la grâce des jeunes branches ployant et se redressant, comme
-de beaux corps, dans l’air agité. J’ai vu la lune trembler sur le jet
-d’eau, et le bassin se velouter d’ombre, sous le pied léger, tournoyant,
-de cette ballerine fantastique, qui déchire le tulle de sa robe
-pailletée au premier souffle du vent.
-
-Tous ces frissons d’une vie obscure ont passé en moi, comme si j’étais
-enracinée à la terre de mon École.
-
-Adieu, retraite charmante, où j’ai vécu tant de rêves; maison
-laborieuse, où j’ai appris la toute-puissance du Destin, maison des
-pleurs, qui ne doit pas être la maison d’amour.
-
-L’École m’a faite femme; mon cœur est plein d’affectueuse
-reconnaissance, pour les Maîtres qui m’ont aidée à vivre libre, fière
-sous la seule loi de ma conscience.
-
-Mais que serai-je demain, moi qui ne puis rien contre mon cœur?
-
-
-15 juin.
-
-Est-ce curieux, mes compagnes parlent de leur vie de professeur, des
-élèves, des cours. Moi, je ne me vois pas dans une chaire.
-
-Un inexplicable malaise me serre le cœur chaque fois qu’on parle
-d’avenir.
-
-Et le mien peut être si beau!
-
-
-
-
-CHAPITRE XXVII
-
-LE SUICIDE D’ISABELLE MARLOTTE
-
-
- O mort, vieux capitaine, il est temps, levons l’ancre,
- Le pays nous ennuie, ô mort, appareillons.
-
- BAUDELAIRE.
-
-
-_Isabelle à ses amies de l’École de Sèvres._
-
-«Tourcoing, 16 juin 189 .
-
-»Eh bien non, je ne suis pas heureuse!
-
-»Tant que je l’ai pu, mes grandes, je vous ai caché le crève-cœur de ma
-vie nouvelle. J’ai cru à un mal passager, celui des habitudes trop
-lentes. J’ai cru au spleen que me cause ce ciel gris. J’ai tant besoin
-de soleil, et là-haut, pas un coin bleu n’étoile cette lourde armure de
-l’infini.
-
-»Je suis accablée de tristesse dans cette ville enfumée. Les rues n’ont
-pas un rayon, tout est menace, jusqu’à ces cheminées d’usines qui
-dressent, sur les toits, une herse colossale. Tout vous crie: halte-là!
-
-»Il n’y a que le vent qui passe, un vent de plaine qui se lamente et
-pleure; un vent de nostalgie, qui maintenant gronde en moi.
-
-»Quels nocturnes on entend ici!
-
-»Vous rappelez-vous le frisson que nous donnait cette ballade de Lénore!
-La nuit, quand j’écoute le galop du vent, il me semble qu’une vie
-mystérieuse, pareille à celle des légendes, force ma porte, et m’ordonne
-de partir.
-
-»Vous me croyez malade?
-
-»Non.
-
-»Je suis lasse, lasse de vivre. L’ennui m’a mordue au flanc, et je vous
-écris, mes chéries, comme une pauvre bête blessée qui tourne vers vous
-l’adieu de son dernier regard.
-
-»Je n’en peux plus. Il a suffi d’un an d’épreuve, pour arriver à cet
-écrasement de tout mon être. Ne croyez pas que cette plainte, qui monte
-vers vous, soit celle d’un cœur blessé, ou d’une vanité froissée!
-
-»J’étais de celles qui, dans la vie, renoncent à tout. Mon rêve chaque
-jour s’est fait plus petit, il ne couvait que des joies discrètes, il a
-suffi d’une main méchante pour tout effacer.
-
-»De cette vie silencieuse, qu’est la vie du professeur femme, je n’aurai
-connu que l’amertume d’être seule.
-
-»C’est là ce qui me tue.
-
-»Être seule! il n’y a rien de plus cruel au monde. C’est avec des mots
-comme celui-là que la douleur s’enracine.
-
-»Depuis ma sortie de l’École, qui s’est inquiété de moi? qui a voulu
-savoir si j’étais heureuse? qui m’a tendu la main?
-
-»Alors que j’avais besoin de conseils, d’encouragements, ah de reproches
-aussi, personne n’a su me dire: «Mon enfant, faites cela.»
-
-»On croit, parce que nous sommes savantes, que nous n’avons pas de cœur!
-on ne se doute donc pas que nous souffrons plus que les autres, parce
-que nous pensons trop, et que ce serait de la joie encore, que de sentir
-monter vers soi l’appel des misérables.
-
-»Cet isolement, d’autres le supportent, moi je n’ai plus la force de
-l’accepter. C’est l’abandon qui cause ma terreur.
-
-»Les plus anciennes de mes collègues ne souffrent pas; au sortir de
-l’École, elles étaient femmes faites, non des enfants, comme nous. Elles
-ont peuplé leur solitude de petites choses égoïstes; elles se sont
-rouillées. D’autres plus vibrantes ont été malheureuses, elles ne disent
-pas ce qui les console. Les unes sont mariées, ou vivent dans leur
-famille, les heureuses! jamais elles ne connaîtront la fièvre qui dévore
-les autres, celles qui s’enferment dans «leur garni», mangeant ou ne
-mangeant pas, dormant, ou remuant dans un besoin effréné d’agitation et
-de bruit, sans autre ressource que de se parler tout haut, pour se
-donner l’illusion que quelqu’un est là, qui les écoute... et qui a pitié
-d’elles!
-
-»Au Lycée, nous sommes étrangères les unes aux autres. On se salue, on
-ne se recherche pas.
-
-»Renée avait raison de nous avertir de la froideur ou de l’hostilité qui
-vous accueillent. Notre solidarité n’est qu’apparente; le rideau tombé,
-le lâchage commence.
-
-»Le Lycée, mais c’est une abstraction!
-
-»L’École avait une âme. Quelque chose d’indénouable nous attache à
-Sèvres. Vous le verrez, son regret vous suit. Et pourtant, c’est Elle,
-c’est sa vie trop ardente, c’est l’habitude qu’elle nous donne trop tôt
-de généraliser, d’appliquer, au fourmillement qui nous engloutit, la
-logique d’un système idéal, qui nous rendent si malheureuses. Mais je
-l’aime encore plus d’être si belle et si dangereuse.
-
-»Quand je parle de mon École, tout en moi se réveille: j’entends la
-pluie dolente du jet d’eau, je revois les vitres si vieillottes
-qu’irisent les reflets du soleil mourant; j’entends, au bord de ma
-fenêtre, chanter le rossignol, puis c’est la cloche matinale, et
-d’Aveline qui nous lance son «Bonjour, mesdemoiselles».
-
-»Toutes ces choses perdues me font pleurer.
-
-»Que je vous aime, mes grandes, de m’être restées fidèles. Vos lettres
-m’apportaient le caquetage rieur de notre cage lointaine. Mes lettres
-ont voulu prendre le ton des vôtres, elles m’ont trahie; je croyais les
-poudrer d’or, elles s’enroulaient dans ces flocons de tristesse qui
-palpitent autour de moi.
-
-»Je vous ai parlé de ma vocation, de mon ardeur, de mon plaisir même.
-
-»Je vous ai menti.
-
-»La vocation, je ne l’ai pas, mais elle serait venue, si on m’eut laissé
-faire. Tout de suite, j’ai compris que mon enseignement ne vaudrait
-rien, si je ne m’ouvrais d’abord le cœur de mes élèves.
-
-»Je suis allée à elles; j’ai voulu être leur petite mère, celle qui
-achève l’œuvre de l’autre, et j’ai donné ma pensée, mon travail, comme
-j’eusse donné mon sang.
-
-»On a pris ombrage du succès de ma méthode. L’élan affectueux qui
-jetait, dans mes bras, ces enfants, rompait les traditions glaciales du
-Lycée. On me fit dire que cela déplaisait. Les petites s’obstinèrent. Je
-devins suspecte. On soupçonna dans ma conduite le calcul d’une
-ambitieuse (la fille du préfet ne jurait que par moi). J’aurais dû me
-méfier et me garer à temps. Je n’ai su. Du coup on m’a cassé les reins.
-
-»Pour la directrice du Lycée, je suis l’ennemie n’ayant pas la même
-confession: elle est Janséniste, violemment autoritaire, tranchant sur
-tous d’une vertu orgueilleuse. Règle, devoir, principes, pour tout cela
-elle est inflexible, le reste lui importe peu.
-
-»Elle veut effacer du fronton du Lycée cette injure: École de
-libres-penseuses, et faire de sa maison une rénovation des petites
-écoles de Port-Royal. Il ne lui manque que le talent, la grâce, l’amour
-de la mère Angélique.
-
-»Son austérité morale est le gage de son entente avec la municipalité
-cléricale de Tourcoing. La Directrice, avec un zèle hypocrite, embauche
-élèves, professeurs dans toutes les Confréries chrétiennes, et porte la
-bannière aux jours de procession.
-
-»Le Gouvernement?
-
-»Le Gouvernement approuve: le Lycée à présent n’a plus besoin de
-subvention.
-
-»J’ai repoussé l’embauchage, je n’ai fait aucune concession à la manie
-tyrannique du maître; je me suis refusée à confesser mes élèves, pour
-les trahir ensuite.
-
-»On veut qu’à mon cours, je confonde l’enseignement philosophique et
-l’enseignement religieux. Je m’y refuse avec une intransigeance qui m’a
-perdue. J’ai osé expliquer la sagesse de Renan, et m’aider des livres
-d’Anatole France.
-
-»Le jour où j’ai osé cela, j’ai senti que je jouais mon avenir; je ne
-pouvais reculer, ma directrice ayant écouté à la porte une partie de mon
-cours.
-
-»Le soir même, un rapport était adressé au recteur. La directrice se
-faisait l’écho insultant des bruits qui circulent sur mes opinions
-morales. Je devenais une émancipatrice dangereuse, une révoltée, une
-nihiliste! Je compromettais le Lycée de Tourcoing!
-
-»Je reçus un blâme officiel.
-
-»Je n’ai pu tolérer ce blâme que je ne mérite pas. J’ai relevé les
-accusations dont on m’accable, c’était mon droit. Je suis allée trop
-loin.
-
-»J’éprouvais une joie sauvage à défigurer cette belle âme, c’étaient des
-mots corrosifs, du vitriol qui lui brûlaient la face.
-
-»Elle m’a laissé parler. J’étais perdue.
-
-»Je suis sous le coup d’une révocation. L’administration, qui, dans ces
-sortes de choses, a le rôle des muets du sérail, m’étranglera sans rien
-dire.
-
-»Mon avenir est brisé, personne ne me défendra. M. Legouff est trop
-vieux, Mme Jules Ferron trop loin, du reste elle n’intervient jamais.
-
-»Qui croira que je n’ai pas failli, et que ma révocation n’est pas
-justice?
-
-»Une démarche au ministère, un marché, me sauverait... non, non pas ça,
-pas cette souillure. J’aime mieux une fin plus fière.
-
-»Il m’est impossible de transiger avec ma conscience. Mes idées à moi,
-c’est encore ma conscience. Je ne pourrais vivre ailleurs, s’il fallait
-recommencer ce dur apprentissage de la lâcheté humaine.
-
-»Si prévenue que j’aie été, je n’ai pas su juger les gens et la vie.
-
-»Là-bas, nous voyons tout à travers un ciel trop pur; c’est notre tour
-d’ivoire, elle est si haute qu’on ne peut y sentir l’odeur de pourriture
-humaine qui m’empoisonne.
-
-»On part la joie dans le cœur; aux premiers pas, on butte. J’aime mieux
-m’en aller; j’entrerai sans tache dans le néant. Si quelque part un Dieu
-juste m’appelle, il pourra m’absoudre d’avoir mis, à plus haut prix que
-ma vie, le respect de moi-même.
-
-»Adieu, mes douces chéries, vous êtes toute mon affection. Je redoute
-pour vous ces épreuves qui m’ont vaincue. Fuyez la solitude; aimez,
-soyez aimées: vous serez fortes. Puissiez-vous ne jamais connaître cette
-tâche poignante qui a été la mienne: borner sa vie à gagner son pain
-quotidien.
-
-»Adieu, mes dernières larmes sont pour vous. Je vous aimais.
-
-»Votre ISABELLE.»
-
-
-
-
-CHAPITRE XXVIII
-
-FAIT DIVERS DE LA «GAZETTE DE TOURCOING»
-
-
-18 juin 189 .
-
-Notre lycée de jeunes filles vient d’être cruellement éprouvé. Un des
-plus sympathiques professeurs, Mlle I. M..., en manipulant des produits
-photographiques, par une imprudence inexplicable, s’est empoisonnée avec
-du cyanure de potassium.
-
-Malgré les soins dévoués de l’admirable femme qui dirige cette maison
-d’éducation, cette malheureuse jeune fille n’a pu être sauvée.
-
-Mlle I. M... avait vingt-trois ans.
-
-Nous prions Mme la directrice du Lycée de jeunes filles d’agréer, dans
-cette douloureuse épreuve, nos respectueuses condoléances.
-
-_La Rédaction._
-
-
-
-
-CHAPITRE XXIX
-
-JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL
-
-
-20 juin 189 .
-
-Quelle pitié de voir mourir, en pleine jeunesse, notre douce Isabelle.
-Est-ce donc impossible de lutter contre l’injustice, de conquérir le
-bonheur. Faut-il, que parmi nous, les plus pures expient les crimes des
-autres!
-
-Quelle blessure cruelle, cette mort rouvre en moi; Charlotte, Isabelle,
-toutes les deux frappées, quel est le malheur qui m’attend?
-
-Mon Dieu, mon Dieu, gardez-moi mon Henri.
-
-Pourquoi ce suprême souvenir d’Isabelle, l’envoi de cette poupée que
-d’Aveline autrefois nous avait donnée; on riait en la baptisant:
-Isabelle, en ce temps-là, était follement joyeuse. Elle voulut emporter
-à Tourcoing ce «fétiche!»
-
-Je veux laisser la poupée dans son petit cercueil, le malheur doit être
-avec elle.
-
-
-1er juillet.
-
-Oublierai-je jamais comme M. Legouff m’a reçue à Seine-Plage
-aujourd’hui; comme il a été paternellement bon. Il m’a rassurée sur mon
-examen, m’annonçant un beau succès, me promettant dans la suite de
-s’occuper de moi.
-
-En partant, comme je le remerciais très émue de tant de bienveillance:
-
-«Chère fille, veillez sur vous. Cœur tendre, imagination triste.
-Peut-être connaîtrez-vous de cruelles blessures. Soyez forte, espérez,
-c’est moi qui vous le dis, vous épouserez celui que vous aurez choisi.»
-
-Puisse-t-il dire vrai.
-
-Qu’un jour vienne, où celui qui m’a prise corps et âme, oublie la
-tristesse du passé; que le don de moi-même, le console de ce qu’il
-souffre.
-
-Qu’il soit heureux.
-
-Oh! comme je l’aime!
-
-
-4 juillet.
-
-Nous avons passé ensemble l’après-midi dans les bois. Il m’attendait à
-la Lanterne de Saint-Cloud. Nous avons été droit devant nous, sans but,
-presque silencieux: j’évite de lui parler de l’École, de mon départ si
-proche; j’aime mieux qu’il me raconte ses projets. Sans cesse, je le
-ramène à l’idée qu’il doit créer quelque chose de très grand.
-
-Il dit que l’artiste, sans l’amour, est impuissant.
-
-Ah! si c’était vrai, ah! si je pouvais lui rendre le désir, le rêve, la
-force, tout ce qui s’en va de lui, chaque jour un peu plus!
-
-Nous nous sommes assis au pied d’un arbre, en plein bois. Nous étions
-seuls, pas un bruit, pas un souffle, le voile des feuilles nous
-enveloppait.
-
-Il était allongé sur les mousses, semblant chercher quelque insecte qui
-fuyait; je le regardais. Soudain ses yeux se sont relevés, fixant les
-miens, les buvant, buvant éperdument tout mon être...
-
-J’ai cru que j’allais mourir, brusquement il s’est relevé, s’est enfui;
-quand il est revenu près de moi, sa figure était baignée de larmes.
-
-Qu’a-t-il? pourquoi cette lutte, pourquoi ses lèvres se ferment-elles,
-quand la délivrance est si proche. Que me cache-t-il?
-
-Hâtez les jours, mon Dieu, je ne peux plus vivre ainsi.
-
-
-5 juillet.
-
-J’ai les nerfs tendus à se rompre, je deviendrais hargneuse. Jeanne
-Viole tournaille autour de moi, comme une mouche noire. Berthe vit dans
-le parc, à califourchon sur un arbre. Victoire m’horripile avec ses
-séances d’agrégation, qu’elle multiplie dans tous les coins.
-
-Que m’importe leurs soucis, que m’importe l’agrégation, un autre mal me
-ronge.
-
-Et puis, en ce moment, c’est fini de la camaraderie, l’égoïsme s’étale
-et triomphe. L’examen est le Dieu Moloch de tous les bons sentiments.
-
-
-6 juillet.
-
-Jeanne Viole l’autre jour, en allant à Seine-Plage, m’a laissé entendre
-que la directrice de Tourcoing, qui avait en haute estime, son
-intelligence et son caractère, lui avait promis de la demander au
-ministère, quel que soit son rang d’agrégation, avec certitude de lui
-laisser sa place de directrice dans un temps assez proche!
-
-Ah! on va loin, sous le manteau de Tartuffe!
-
-
-
-
-CHAPITRE XXX
-
-LES SÈVRIENNES CHEZ M. LEGOUFF
-
-
---Eh bien, allons-nous-en causer dans mon petit bois, fit M. Legouff en
-se levant de table.
-
-Les Sèvriennes radieuses suivirent leur vieux maître, qui ce
-dimanche-là, avait invité Victoire Nollet et Berthe Passy, au déjeuner
-de famille.
-
-C’est une coutume chère à M. Legouff, de réunir quelques élèves, autour
-d’une tasse de thé, pendant l’hiver, et de recevoir, à sa maison de
-campagne, les Sèvriennes qui lui agréent.
-
-L’autre dimanche, Marguerite Triel et Jeanne Viole, sont venues; c’est
-aujourd’hui le tour de Berthe et de Victoire.
-
-Sans doute, les invitations se borneront-là; l’examen est si proche.
-
-Les oubliées en ont le cœur gros.
-
-A Sèvres, on s’est pris tout de suite à aimer M. Legouff, pour la
-bonhomie de ses entretiens, son abord facile, pour cette mémoire du cœur
-si surprenante chez un vieillard.
-
-Avant de partir, chacune voudrait lui dire, oh sans phrases, ces mots
-qui remercient, ces mots de souvenir et de gratitude, ancre jetée d’une
-main sûre, dans les parages qu’on ne reverra plus.
-
-De leurs fenêtres, les Sèvriennes guettent le retour de leurs compagnes;
-quelles reliques vont-elles rapporter? fleurs, livres, ou portrait?
-Auront-elles vu, à la table de famille, le petit-fils musicien, prix de
-Rome, ma chère, ou bien le peintre qui expose au salon, peut-être aussi
-l’auteur de l’inoubliable _Champignol malgré lui_?
-
-Décidément ce soir-là, on est un personnage!
-
-C’est la maison paternelle, que cette maison des champs, où les
-petits-fils et les arrière petits-fils vivent autour de l’aïeul; comme
-dans une chesnaie vigoureuse, les jeunes plants nouent leurs racines,
-aux racines du vieux chêne.
-
-C’est la maison dont:
-
- Le toit s’égaie et rit de mille odeurs divines.
-
-Où, le dernier petit, mal campé sur ses trois ans, gazouille à en perdre
-la tête, frisant de ses menottes l’herbe haute comme ses doigts.
-
-Au seuil d’un petit bois, se dresse la maison blanche, sous le treillis
-des glycines et des roses. Les volets clos laissent au logis, la
-fraîcheur des gazons mouillés, l’odeur sereine des arbres, le parfum des
-larges clématites, qui étoilent l’arche des portes.
-
-Le vent en passant, jette une fuselée d’eau sur les marches branlantes,
-un tantinet verdies, car la maison est vieille.
-
-Elle est plus vieille encore que M. Legouff, et comme lui fidèle au
-temps passé. Elle n’a pas de style, et ne rappelle en rien ces logis
-qu’on aimait au XVIIIe siècle, tout de rocailles, de trumeaux: une
-bâtisse lourde, trouée de fenêtres inégales, aux vitres décolorées. Des
-meubles de la belle époque de M. Guizot, acajou et reps, guéridons
-trapus; Estelle et Némorin sous le globe des pendules; lits étroits dans
-les alcôves; portraits graves de messieurs «à toupets» cravatés de
-blanc; de vieilles dames à «repentirs» s’étudiant à pincer la dentelle
-d’un mouchoir...
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-M. Legouff a pris son panama, Berthe et Victoire leurs ombrelles; ils
-sont partis vers le petit bois.
-
-Les arbres ne sont pas hauts, mais les ramilles touffues plafonnent des
-allées charmantes; dans les recoins, au dessus des tables, les
-charmilles bouffent en jupe légère.
-
-Les feuilles, encore fraîches, ont une transparence d’émeraudes filtrant
-le soleil; à peine alourdie par l’été, la vie bourdonne, butine, vole,
-murmure, exhale son odeur: l’âme des choses erre souriante à travers la
-verdure.
-
---«Et je plante encore, à mon âge...» dit M. Legouff en désignant de son
-parasol une pépinière d’arbrisseaux. «Chaque fois qu’il nous naît un
-enfant, je plante un arbre; voyez comme mon Jacques pousse, celui-ci,
-c’est Antoinette, cet autre, mon petit Jean.»
-
-Les Sèvriennes marchent et s’arrêtent avec lui, surprises de sa vigueur,
-il est presque jeune dans ce costume de coutil blanc.
-
-Leurs yeux s’attachent à tout; elles savent l’histoire de la maison, les
-événements heureux dont elle fut témoin, l’union des enfants, les coups
-de chance qui aplanirent la longue route de M. Legouff.
-
---Vous ne vous êtes jamais demandé, mesdemoiselles, comment moi, qui
-suis plutôt un homme de théâtre qu’un pédagogue, j’ai pu devenir votre
-directeur? Eh bien voilà: on fonde Sèvres.--Qui mettre à la
-tête?--Ministre, Directeur, très embarrassés!--on vient me
-trouver.--Accepteriez-vous?--Moi! diriger des jeunes filles et des
-savantes encore?--Nous ne demandons pas de titres universitaires, mais
-vous avez écrit: l’_Histoire morale des femmes_, l’_Art de la
-lecture_,... vous avez, cher maître, le doigté, l’expérience...--Non,
-non, cela m’effraie.
-
-Et quelques jours après, le ministre m’écrit:
-
-«Vous pouvez leur faire du bien, vous seul le pouvez.»
-
---Alors je suis votre homme, ai-je répondu.
-
-Le lendemain j’étais Directeur de Sèvres.
-
-Sa main se tend d’un geste charmant vers les deux jeunes filles, qui
-s’inclinent et le remercient.
-
---Votre nom, monsieur, dit Victoire, a été pour l’École une sauvegarde.
-Il a rassuré ceux mêmes qui s’inquiétaient de voir Mme Jules Ferron à
-notre tête.
-
-On s’est dit, qu’avec M. Legouff, nous ne pouvions apprendre que de
-belles et utiles choses.
-
---Vous dites vrai, mon enfant, quantité de mes amis s’effrayaient de
-cette création. Il est encore bien tôt pour juger des résultats. Nous
-avons été avec prudence, plus va, plus je voudrais restreindre l’ampleur
-encyclopédique de vos programmes. C’est une belle cause que celle de
-l’émancipation des femmes, mais que de dangers, que d’erreurs possibles;
-rien ne brûle un cerveau comme des études hâtives.
-
---Vous pouvez être rassuré sur ce point, monsieur, fit Berthe, la
-discipline de l’École a dompté les esprits qui tout d’abord regimbaient.
-
-Elle poussa un soupir...
-
---N’aimeriez-vous pas l’École mon enfant?
-
---Oh si je l’aime! j’y suis heureuse, tranquille. J’y ai bien pleuré
-quelquefois, M. d’Aveline a la main rude! Maintenant j’y suis faite; je
-m’en irai avec chagrin et si tourmentée!
-
---Allons, qu’est-ce qui vous tourmente, grande fille, est-ce
-l’agrégation?
-
---Non, monsieur, je sais bien que je ne serai pas reçue à l’agrégation,
-c’est mon avenir de professeur qui me tracasse.
-
-Suis-je prête?
-
-Ces titres de licenciées, d’agrégées, dont nous sommes si fières, ne
-sont pas une garantie de notre talent.
-
-Apprendre et enseigner sont deux; si je n’ai pas peur d’exposer devant
-le jury, le système de Pythagore, je suis terrifiée, en songeant qu’il
-me faudra expliquer, à des marmousets, les règles élémentaires de la
-Grammaire.
-
-M. Legouff a écouté, un peu surpris, cet aveu de Berthe; puis se
-reprenant à marcher, il tapote la main qu’il vient de prendre:
-
---N’ayez pas peur, mon enfant, la difficulté n’est pas aussi grande que
-vous vous l’imaginez. Faites toujours de votre mieux, le succès viendra
-par surcroît. On s’habitue à tout, et vous enseignerez la règle de
-«même» et de «gens», comme vous dissertez sur Pythagore.
-
-Tenez, je suis bien sûr, à la mine de votre compagne, que Mlle Nollet
-ignore vos scrupules. C’est une nature combative la sienne, virile,
-j’ajouterais presque. Avec sa petite robe noire, et son chapeau comme
-ça, elle me fait penser à quelque calviniste de Genève, pour qui, tout
-livre accepté devient une Bible.
-
---C’est vrai, monsieur, il me tarde d’être affranchie de la tutelle de
-l’École, de chercher, d’appliquer, une méthode qui soit la mienne. J’ai
-hâte de posséder l’esprit de mes élèves, de leur enseigner la bonne
-parole.
-
-J’ai longuement réfléchi, depuis que je suis à Sèvres.
-
---Et? interrogea M. Legouff.
-
---Je crois que je suis prête. Aussi, j’entends diriger ma classe, sans
-l’ingérence de personne; je suis avide de responsabilité; toutes mes
-forces, je les dépenserai librement, certaine d’ouvrir l’intelligence de
-mes élèves, par l’effort que je leur imposerai.
-
-M. Legouff s’arrêta près d’une source endormie et les invita à
-s’asseoir: il avait ouvert son parasol blanc, et sa figure ossifiée,
-s’anima pour répondre à Victoire Nollet, très rouge.
-
---Voyez-vous cette petite personne décidée! saura-t-elle régenter ces
-élèves!
-
-Vos idées sont-elles aussi tranchantes en matière d’éducation? Voyons
-votre idéal.
-
-Posément, accentuant de la main, en un geste rude, Victoire expose ses
-idées, leur donnant de la voix l’apparence d’axiomes indiscutables.
-
---Mon idéal, monsieur, le voici:
-
-Tout dans notre enseignement des jeunes filles doit se ramener à la
-culture de la Raison: raison pratique, raison pure, tout est là.
-
-Il est dangereux de cultiver l’imagination, la sensibilité. Cette
-culture se fera d’instinct, à son heure. J’estime, que quelques
-promenades dans les champs, quelques contemplations du ciel étoilé, en
-apprennent plus qu’un tableau de Raphaël, ou des vers de Lamartine.
-Cultiver les beaux-arts, c’est ouvrir la porte aux rêvasseries, et
-perdre son temps.
-
-Ce que je veux? Fortifier l’intelligence par les études abstraites, ou
-comparées; fournir l’occasion de discuter, de juger, de vouloir surtout.
-
-En somme, je ramène l’instruction de nos lycées à la formation du
-caractère. Mes élèves seront des femmes de tête, passionnées, mais aussi
-maîtresses d’elles-mêmes, capables d’élan réfléchi, de sacrifice
-héroïque; Portias ou Cornélies de l’homme moderne.
-
-Rousseau et George Sand, ont détraqué notre génération, après la
-génération de nos mères; nous devons être les chirurgiens de ces âmes.
-Pour moi, je considère comme un devoir de faire table rase du passé,
-pour implanter, vigoureusement, le culte absolu de la force morale.
-
---Mon Dieu, monsieur, vous devez sourire de nos prétentions à trancher
-des questions si graves, vous qui êtes notre Maître, vous qui apportez
-tant de restrictions dans votre jugement.
-
-Permettez-moi de protester tout de suite; Victoire affirme des théories,
-qu’à Sèvres nous ne partageons guère.
-
-Vous Victoire, vous êtes une stoïcienne convaincue, vous tueriez le
-corps pour sauver l’âme. J’avoue que l’austérité de vos principes,
-appliquée à l’éducation des jeunes filles, me paraît désastreuse.
-
-J’ai pu le voir à l’École, et déjà au lycée Fénelon, une instruction
-trop développée, va souvent à l’encontre du développement du caractère.
-Des jeunes filles, très raisonnables, aussi longtemps qu’elles ont été
-soumises aux principes de la famille, ont brusquement cessé de l’être,
-le jour où l’étude les a prises.
-
-Oui, l’étude a été pour elles une volupté dangereuse, énervante, qui les
-a affaiblies, corrompues même! Elles ont vécu dans leurs livres, d’une
-vie artificielle, s’éloignant chaque jour de la réalité. Elles ont fait,
-sur elles-mêmes, de l’analyse psychologique! elles ont voulu
-expérimenter la science qu’on leur dévoilait. L’esprit d’examen en a
-fait des raffinées, des curieuses, peut-être des coupables.
-
-Et répondant au geste de Victoire:
-
---Cette question de philosophie qui est la dominante de votre
-enseignement, me paraît à moi la cause de tout le mal. Comment
-voulez-vous que des fillettes de quinze ans, même guidées par votre
-sagesse, se reconnaissent au milieu de tous les systèmes qu’on leur
-expose!
-
-Vous en ferez des sceptiques, des raisonneuses, des égoïstes. En
-gagnerez-vous beaucoup à votre système, qui étouffe la joie, et vous le
-savez bien, Victoire... la charité.
-
-«Souffre et abstiens-toi.»
-
-Faites donc accepter cette morale à de jeunes êtres avides de vivre!
-
---Je l’avoue, monsieur, je suis inquiète de cet enseignement que nous
-allons répandre: le sens moral est en jeu, sommes-nous assez sûres de
-nous, pour rétablir l’équilibre du dedans.
-
-N’avons-nous pas justement à Sèvres le type de cette génération
-montante, que nos anciennes ont formée. Voyez ce groupe si curieux de
-Juliette, d’Hélène et de Marianne. L’une s’est emballée sur la question
-sociale, et toute sa philosophie aboutit aux utopies d’un monde nouveau,
-créé après l’anarchie. Que seront ses élèves à celle-là?
-
-L’autre, est une hégelienne qui méprise la vie, habite la lune, je
-suppose. Qu’enseignera-t-elle sur la pratique de la vie, elle qui nie
-les faits.
-
-Et la troisième, épousant les idées de tout le monde, allant dans la vie
-comme un bâton flottant!
-
-Enseignera-t-elle le secret de vouloir!
-
-Les avez-vous observées de plus près, alors vous avez vu que leur
-«armature» n’est pas autre chose que l’orgueil... ne trouvez-vous pas
-Victoire, que les gens de bon sens peuvent regretter la lande de nos
-grand’mères. Parfois il y volait des papillons, tandis que nos épis,
-souvent ne sont que des épis creux.
-
---Mais c’est un vrai débat, s’exclama M. Legouff en se levant; vos
-maîtres, mesdemoiselles, n’ont pas perdu leur temps.
-
-Tempérons! Tempérons! vous mettez les choses au pis, écoutez-moi, je
-suis sûr de vous rallier à mon opinion.
-
-D’abord vos élèves ne fructifieront pas, en bien et en mal, comme vous
-le préjugez: elles seront récalcitrantes, parce que médiocres. Les
-semailles ont beau être riches, la terre peut ne rien valoir;
-contentez-vous, si le blé n’est pas dru, d’y voir pousser quelques
-bluets.
-
-Mesurez, observez, tentez différentes cultures. Ne brisez pas vos élèves
-sous une volonté de fer, Mlle Nollet. Ne craignez pas, Mlle Passy, de
-les exalter par des idées hautes.
-
-Le bonheur de ces enfants est entre vos mains, mesdemoiselles, plus que
-leur bonheur, l’avenir de notre race, car les fils sont l’œuvre de chair
-et d’âme de leurs mères.
-
-Oui, je le reconnais, l’École vous tient éloignées du monde réel, mais
-elle est le «sanatorium» où toutes, vous vous refaites moralement des
-muscles et du sang. Vous emportez de Sèvres une magnifique culture
-intellectuelle, votre tempérament saura en faire usage.
-
-Vos directrices vous aideront à ne point dépenser, inutilement, les
-trésors que vous leur apportez.
-
---Nos directrices! ah! monsieur, fit Victoire toute droite, il est bien
-difficile de compter sur elles, ou elles vous accablent de conseils et
-vous noient, ou elles vous les refusent et condamnent.
-
-Ce serait curieux d’énumérer les types de nos directrices actuelles; à
-peine y en a-t-il deux ou trois qui soient dignes, comme Mme Jules
-Ferron, d’être à la tête d’un lycée de jeunes filles.
-
---Oui, le type le plus redoutable, c’est la directrice juge et gendarme,
-qui vous garrotte à tous les moments du service, et hors du service.
-Avec elle, nous autres, ses égales, fait Berthe indignée, nous serons
-ravalées à ce rôle de Vingtras, laquais de l’administration!
-
-Et puis, on en meurt de cette tyrannie. Je pense que d’avoir assassiné
-Isabelle Marlotte, la directrice de Tourcoing doit avoir d’édifiants
-colloques avec sa conscience.
-
---Que dites-vous là, mon enfant?
-
-Berthe se tut, hésitant à révéler l’infamie d’une ancienne; puis, très
-bas, avec des larmes dans la voix:
-
---Isabelle Marlotte s’est suicidée. Sa directrice n’ayant pu
-l’endoctriner, l’a menacée d’une révocation. Isabelle qui n’était ni
-romanesque, ni déséquilibrée, mais une âme fière, incapable de lutter
-contre la méchanceté, a préféré mourir plutôt que de perdre, par une
-disgrâce, l’estime publique.
-
---Oh! l’affreuse chose, que ne m’a-t-elle écrit, j’aurais pu...
-
---Elle a mieux aimé se taire.
-
---Oui, c’est vraiment très beau ce sacrifice du «moi» au culte
-intransigeant d’une idée, fit Victoire Nollet, que l’émotion même de M.
-Legouff ne touchait pas.
-
---Quelle chose irréparable! Et sa directrice?...
-
---Elle aura de l’avancement.
-
-Un long silence tomba; puis Berthe, voulant effacer l’impression trop
-triste de ce souvenir, dit en s’adressant à M. Legouff:
-
---Je crois que d’autres meurent lentement du mal d’abandon. Si Renée
-Violat n’avait épousé M. Marnille, l’ennui de vivre l’aurait prise à son
-tour. La force de résistance s’use dans cette longue inertie de
-province; elle est générale cette tristesse inguérissable des femmes
-professeurs.
-
-Avec un demi sourire, elle murmura intérieurement:
-
- La chair est triste, hélas! et j’ai lu tous les livres.
-
---D’où leur vient cette tristesse, le savez-vous?
-
---Elle vient, je crois, monsieur, de l’isolement du cœur. Quelques-unes,
-comme Victoire, se consolent avec elles-mêmes, mais les autres? Celles
-qui ne trouvent ni amitié ni protection dans la ville où le hasard les
-envoie, d’où un caprice les rappelle?
-
-Je ne sais pas, si nos anciennes vous écrivent les épreuves qu’elles
-traversent, ce qu’elles nous racontent, à nous, est peu rassurant: quand
-leur vie n’est pas un épisode héroï-comique, c’est une souffrance de
-tous les jours, qui leur vient de l’opinion publique.
-
-On ne se commet pas avec nous; on ne nous reçoit pas. A notre façon,
-nous sommes les chemineaux de l’Université. On nous surveille, on nous
-critique, on met en garde contre nous la sympathie et la confiance, sous
-prétexte que nous sommes à la dévotion d’un parti!
-
-Enfin, on exige de nous une prudence, une conduite avertie, que n’ont
-pas toujours des femmes de quarante ans, et nous n’en avons pas
-vingt-cinq!
-
-Ah! la pitié, la solidarité, dans notre milieu! des mots, des mots tout
-cela. On en fait des manuels, ça se vend...
-
---Taisez-vous, petite fougueuse, dit M. Legouff qui n’a pas entendu ces
-dernières paroles, taisez-vous, l’amertume n’est pas de votre âge.
-Allons, reprenez-moi votre belle vaillance. Tout s’arrangera, le temps
-est un grand maître.
-
-Moi, qui ai pris racine à l’ombre de ces arbres, je vais vous dire ce
-qu’ils vous recommandent.
-
-Acceptez l’épreuve avec courage; allez où l’on vous enverra, la loi des
-milieux est une loi bienfaisante. Elle tempère et unifie; peu à peu,
-vous vous habituerez à cette vie, vous mettrez votre énergie à remplir
-votre mission.
-
-Haut les cœurs, mes enfants!
-
-Vous êtes de ces métaux précieux qui servent à la frappe de nos belles
-monnaies: purs, ils gardent mal l’empreinte et se déforment sous les
-doigts. Alliés à un métal ductile, l’empreinte est éternelle. Voilà
-l’alliage que fera la vie: dans ce creuset, vous apportez l’or fin; elle
-ajoute le bronze!
-
-Soyez gaies, un sourire de femme arrête la fortune; voyez Mlle Diolat,
-elle est heureuse; d’autres m’ont écrit: «Je vous envoie le meilleur de
-moi-même, le sourire de mon petit enfant.» Voilà des joies promises!
-
-Allez mes enfants, souvenez-vous qu’on peut compter sur moi.
-
---Oh merci, monsieur, nous emportons là notre viatique!
-
-Et Victoire radieuse serra la main que monsieur Legouff lui tendait.
-
-Berthe, songeuse, embrassa d’un dernier coup d’œil la maison, les
-enfants qui se roulaient sur l’herbe, le vieux maître, qui ressemble, là
-plus encore, à ces Dieux rustiques protecteurs de la sagesse et de la
-paix des champs, puis se baissant vers l’allée, Berthe y choisit, pour
-le garder, un petit caillou blanc.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXXI
-
-JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL
-
-
-16 juillet.
-
-Demain commence le concours de licence et d’agrégation. J’y vais
-indifférente, résignée à un échec possible.
-
-Il me serait doux cependant de réussir, pour l’École d’abord, et parce
-qu’il serait fier de me voir agrégée.
-
-Il est temps d’en finir, je me traîne depuis huit jours: je n’ai de goût
-à rien, je ne puis fixer ma pensée, elle s’éparpille, elle s’évapore.
-
-J’ai ouvert le Léopardi que j’ai lu, et relu tant de fois, quand mon
-journal restait clos, pendant cette retraite intérieure qui a suivi la
-mort de Charlotte.
-
-Que de tristesses se réveillent, entre ces lignes écrites, lues dans les
-larmes.
-
-Étendue sur ma natte, je rêve à des choses mal définies; c’est un
-brouillard, un brouillard étouffant, je me réveille, je ne sais plus ce
-qui m’a fait pleurer.
-
-Je crois que je pleure sur moi-même.
-
-
-20 juillet.
-
-Ouf! l’examen est fini.
-
-Je ne suis pas mécontente de moi; j’ai aimé ce sujet entre autres: «_Ah!
-qu’il est difficile d’être content de quelqu’un._»
-
-
-31 juillet.
-
-Je passe presque toutes mes heures de sorties avec mon ami; nous allons
-dans les bois, ou bien il m’emmène voir les Musées qu’il fréquente.
-
-Quel repos pour l’esprit, que ces promenades dans le royaume de la
-beauté, avec lui pour guide.
-
-Il s’emballe sur une ligne, une couleur, une expression; à grands
-traits, avec des gestes qui semblent modeler la vie, il me fait
-comprendre et admirer l’art de Vinci, de Rembrandt, de Velasquez.
-
-Longuement au Louvre, nous avons regardé les Carpeaux: la ronde furieuse
-des Bacchantes m’a paru un morceau prodigieux dans la sculpture moderne,
-si près de la nature et de la vérité.
-
-Cette admiration, qu’il sait me faire partager, nous rapproche encore;
-voilà maintenant nos esprits qui se _saisissent_, il y a longtemps que
-son cœur est maître du mien.
-
---Au revoir, m’a-t-il dit hier, vous emportez ma joie, quand vous
-reverrai-je?
-
-Demain peut-être, je lui dirai adieu!
-
-
-1er août 189 .
-
-Joie, joie, je suis admissible et c’est lui, lui Henri, qui me le
-télégraphie de la Sorbonne.
-
-Oh! il m’aime, comment douter maintenant!
-
-Ses lèvres, ses yeux, je les retrouve partout, et je brûle et j’ai
-froid; toute ma jeunesse crie vers lui.
-
-Rien que des images voluptueuses autour de moi! Dans le ciel, des nuages
-comme des bras inassouvis étreignent la nue; la grande fleur mystique du
-jet d’eau s’enroule en flocons neigeux; des ailes battent frémissantes,
-des oiseaux s’aiment dans ce nid! L’odeur des lys et des roses me
-suffoque. Une sève ardente me consume, et je me désespère, la nuit, de
-ne point délier ces lèvres que j’adore.
-
-
-2 août.
-
-L’amour me torture. L’image de Berthe! quel souvenir! je suis le Faucon
-qui là-haut tournoie au-dessus de sa proie. M’abattre, me gorger de
-baisers!
-
-Est-ce bien moi, moi, qui vient d’écrire ces pages?
-
-Plus rien n’existe que lui, tout le reste est loin. L’amour est mon
-destin.
-
-
-10 août.
-
-Mes épreuves orales sont terminées; le résultat sera connu le 14.
-Demain, j’irai lui dire adieu.
-
-J’ai conscience d’avoir vécu cette huitaine d’examen comme une
-somnambule; je ne sais plus ce que j’ai dit, ce que j’ai fait; un autre
-être a parlé pour moi. Moi, j’étais près de lui. J’aimerais mieux
-mourir, aujourd’hui même, que de vivre sans lui.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXXII
-
-DERNIERS FEUILLETS DU JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL
-
-
-11 août, 6 heures soir.
-
-Mon Dieu, mon Dieu, qu’ai-je donc fait pour me punir ainsi.
-
-Tout est fini, nous ne nous reverrons plus. Il m’aime, il m’aime, il me
-l’a dit. Cet amour est impossible, je ne peux pas être sa femme.
-
-Ma tête se brise. Je deviens folle.
-
-Mais où suis-je? la nuit m’a chassée de là-bas, je ne sais par où je
-suis revenue à l’École, est-ce là ma chambre? pauvre cahier, qui as bu
-déjà tant de larmes secrètes, je n’ai pas fini de pleurer.
-
-Quel coup de couteau! il m’aime, c’était le bonheur, et c’est la mort...
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-Il m’attendait à son atelier, très pâle; l’atelier vide, à la place où
-Elle était une ébauche; plus de fleurs, plus rien, que des essais
-partout, abandonnés.
-
-Sans me tendre la main, il m’a montré le marbre qu’il achevait: une main
-énorme soulevant une motte de terre, où deux êtres accomplissent l’œuvre
-d’amour.
-
---Ce sont les Éphémères dans la main du Tout-Puissant. Voyez, rien
-d’autre n’existe pour eux. Sur le bloc de glaise, où leurs corps
-s’enfoncent, ils obéissent à l’impérieuse loi, ils s’aiment. Leur œuvre
-finie, ils pourront mourir.
-
---Que c’est beau, Henri.
-
---Emportez-le, Marguerite, c’est pour vous que je l’ai fait. Vous
-rappelez-vous cette promenade à Saint-Cloud... autrefois?
-
-Je vous revois, emprisonnant dans votre main, l’essaim des éphémères qui
-voltigeait sur une feuille. Vous disiez: «Ne sommes-nous pas des
-éphémères, ceux-ci du moins sont plus sages que nous.»
-
---C’est vrai, et vous m’avez répondu, Henri: «notre destinée est la
-même, beaucoup s’égarent, mais ceux qui sont mûrs pour l’amour, ne lui
-échapperont pas».
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
---Marguerite, c’est votre destinée, suivez-la; j’ai voulu que l’adieu de
-votre ami fût pour vous, le rappel d’une espérance, aimez, soyez
-heureuse... Il n’acheva pas, ses yeux, qui me suppliaient, se fermèrent,
-il tomba en sanglotant.
-
---Henri! Henri, qu’avez-vous?
-
-Je vous aime, vous ne savez donc pas que je vous aime?
-
-Près de lui, à genoux, je me suis serrée, déliant ses bras, cherchant
-son visage, buvant ces pauvres larmes que je ne comprenais pas.
-
-Il m’a prise tout contre lui, oh! son cœur entrait dans ma poitrine,
-tout son être mordait le mien.
-
-Ses lèvres cherchèrent un instant les miennes, et sa voix, une voix
-rauque, blessée.--Je t’adore, tu es ma bien-aimée, tu es celle que je
-veux! Marguerite, j’ai faim de ton cœur, de ta chair... Mais va-t’en,
-va-t’en donc, tu ne vois pas que je blasphème: elle ne veut pas qu’une
-autre soit ma femme.
-
-D’un bond, je lui échappe; qui, Elle, Charlotte a fait ça!
-
-Cruelle, tu as brisé sa vie, tu défends à une autre de prendre ta place,
-et tu ne lui défends pas d’aimer. Mais non, c’est impossible.
-
-Je sais maintenant, il a juré le soir, avant son agonie.
-
-Son serment le tiendra-t-il.
-
-Hélas!
-
-C’est effrayant qu’on ne puisse pas mourir du coup.
-
-Aurai-je la force de ne pas maudire celle que j’ai tant aimée...
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-
-14 août, 6 heures soir.
-
-Ici s’arrête le livre de ma vie de jeune fille.
-
-Acculée à une résolution suprême, je regarde bien en face mon destin.
-
-Je vais faire acte de femme, fièrement, bravement.
-
-Nul ici ne peut prévoir ce que je ferai demain et c’est pourtant la
-parole de mes maîtres qui m’affranchit.
-
-Je vais vivre désormais, hors de la vie commune; mais la tête haute,
-consciente de l’œuvre féconde que sera l’œuvre d’amour, je pars, ayant
-au cœur une gratitude infinie pour cette École, dont la main libératrice
-rouvre la porte au Bonheur.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXXIII
-
-LES ADIEUX DES SÈVRIENNES
-
-
-Une nuit bleuâtre, enveloppante, nuit de caresses et de langueur, tombe
-sur le parc de l’École. C’est l’heure des adieux. Une dernière fois les
-Sèvriennes se promènent dans les allées familières, attendant le
-résultat des examens de licence et d’agrégation.
-
-Mlle Vormèse se recueille, elle suit avec angoisse le mouvement de ces
-ombres qui attendent, mornes, fiévreuses ou sereines, le premier coup du
-destin.
-
-La lune, nonchalamment, s’endort sur les feuillages, et de là haut,
-jette sur les vitres, qui miroitent, une nébuleuse clarté.
-
-Depuis un moment, Marguerite et Berthe sont là, assises sur les marches
-branlantes du pavillon Lulli; elles écoutent le silence, leurs mains
-jointes par moment se serrent; un regard, un baiser disent l’adieu.
-
-L’horloge sonne la dernière demi-heure, Marguerite avec effort se lève,
-et dit à Berthe:
-
---Je n’aime pas ce qui finit, mon cœur est lourd ce soir: encore
-quelques moments à vivre ici, et toute notre vie d’école sera dans le
-passé.
-
-Ces choses qui nous entourent, dis, les reconnais-tu? comme l’adieu les
-change: voilà les cendres de ce que nous avons aimé!
-
-Écoute, des voix nouvelles pleurent dans le jet d’eau. Te souviens-tu
-des premiers soirs, où de nos fenêtres nous l’écoutions? Il montait vers
-les étoiles!... ce soir, comme un oiseau blessé, il retombe sur son nid;
-(_elle ajouta avec un sourire..._) c’est l’agonie d’un beau cygne.
-
-Berthe regarde, regarde toutes ces choses qui demain seront mortes pour
-nous. Je voudrais emporter en moi l’odeur de la maison, ce bruissement,
-ces clartés.
-
---Mais nous reviendrons à Sèvres, Marguerite, tu retrouveras les visages
-anciens, ta chambre, ton banc sous les feuilles. Tu laisses le logis
-plein de roses, encore qu’elles soient fanées, tu aimeras les respirer
-un jour.
-
---Non, il ne faut pas revenir; demain la porte de ce logis sera close,
-j’en veux perdre la clef.
-
---Moi pas, je t’avoue ma vieille, que de bon cœur je reverrai d’Aveline
-et le savant Criquet. Ont-ils été assez gentils! Jérôme Pâtre tremblait
-en nous disant adieu: «Mesdemoiselles, je garde de vous toutes un cher
-et doux souvenir; je vous souhaite d’être heureuses comme femmes et
-comme professeurs.» Et son œil mouillé, et sa petite langue qui
-frétillait. Tu n’as pas vu ça toi!
-
-Du reste, je ne sais où tu as la tête; d’Aveline voulait te dire
-adieu... à toi; quand il nous a parlé de nos petits bonshommes, de nos
-petites bonnes femmes, et de l’espérance, et de la joie, il a bien vu
-que tu allais pleurer.
-
-Hou la vilaine qui a raté le baise-main; lui n’était pas content!
-
-C’est drôle qu’on s’attache même à ceux dont on se moque le plus! ça me
-fait de la peine, de ne plus revoir le museau de Mlle Lonjarrey, la
-barbe de Rogne-portion, la casquette du pipelet et les tisanes poivrées
-de l’infirmière, (_avec son bon rire de gavroche, Berthe ajoute_): par
-la Bouche et par l’Esprit, je reste prisonnière de l’École.
-
---Et ton cœur?
-
---Oh! pour ce qui est de mon cœur, c’est une autre affaire: le coup de
-ciseaux du bonsoir a coupé net ce fil d’Ariane que nos anciennes vont
-dévidant, jusqu’au bout de la France.
-
---Quel adieu glacial!
-
---On n’en fait plus, des directrices comme Mme Jules Ferron; c’est
-entendu, elle a une âme sublime, elle aura son buste dans la galerie
-stoïcienne, on dira ses vertus... mais, ça je le jure, pas une larme
-vraie ne coulera pour elle.
-
---Pourtant, elle est l’icone de nos anciennes; elles ont dû écrire ces
-paroles inoubliables d’hier soir: «Vous êtes des êtres libres. Ici vous
-avez appris à ne compter que sur vous-mêmes. Aimez à vivre seules, le
-souverain bien est dans la possession de soi-même. Étouffez vos désirs,
-vos passions! Ne vous attachez pas aux vanités, rappelez-vous le conseil
-du sage qui se détourne des liens d’affection, sans regret, comme le
-voyageur regarde, sans émoi, les cailloux de la plage. Faites votre
-devoir.»
-
---Oui c’est beau comme un livre, une âme comme celle-là, une âme morte,
-soupira Marguerite, que cet adieu avait froissée au plus profond de sa
-peine.
-
---Tu dis vrai, un livre, mais un livre incomplet, car son œuvre
-d’éducation a été dangereuse pour quelques-unes: vois Isabelle,
-résignée, s’abstenant héroïquement de vivre; sa mort, c’est le stoïcisme
-de _La mort du loup_; crois-tu que le culte de l’énergie prépare, dans
-Victoire Nollet, un être bien humain?
-
---La volonté est un outil parfois criminel; et je ne crois rien de plus
-faux que d’estimer une âme, selon qu’elle se redresse, ou qu’elle
-s’abandonne. Quelle prise Mme Jules Ferron aura-t-elle eue sur nous?
-
---Aucune.
-
---Si; on n’oublie pas que sa pensée domine et dirige l’École. Ici, ou
-là-bas, le tourment sera le même: mériter toujours cette estime
-hautaine, rester digne des principes que sa vie nous force à respecter.
-
-Même affranchie, être encore son élève!
-
---Bernique, ma vieille, j’en ai soupé moi des «baisers philosophiques»,
-je suis tout à la joie de vivre enfin avec mon pauvre vieux, dans un
-coin, où il vous plaira, m’sieu le ministre, pourvu qu’il puisse planter
-sa toquée de persil, sa touffe d’œillets, fleurir son jardinet comme il
-fleurit sa mansarde. Nous emmenons le minet, et la grosse Rosalie. Ah!
-Margot, ce qu’on va être heureux de pouvoir gâter son vieux Jules...
-
-Un pas rapide sonne sur la terre sèche. Les deux Sèvriennes se taisent,
-laissant passer Victoire Nollet, qui gesticule comme une folle.
-
---Pauvre fille, voilà le quart d’heure de Rabelais; regarde-la se
-démener; crois-tu qu’elle songe à sa mère, comme tu penses à ton père,
-ma Berthe?
-
-Elle sera première agrégée, nul n’en doute, elle aura Paris. M. Rabier a
-été épaté de son épreuve de philosophie: _Droits de l’homme, droits de
-la femme_.
-
-En parlant, elle avait presque la laideur de Mirabeau.
-
---Tant mieux pour elle, tant mieux pour l’École; sa vertu me défrise, et
-je trouve un comble de l’entendre dire partout: «Je rougirais de n’être
-que seconde à l’agrégation.»
-
-Oh là là! qu’on me laisse ramasser en miettes de quoi faire la dernière
-agrégée, et je dirai à mes juges: «Grand merci, messieurs, des 500
-francs que vous m’octroyez; c’est pour le vieux père Passy, qui aura sa
-goutte de marc tous les matins.»
-
---Dans un quart d’heure nous saurons qui sera reçue; est-ce qu’Hortense
-Mignon arrivera à la licence?
-
---Non, mais Ugène la consolera!
-
---Ugène! tu ne sais donc pas? mais tout est rompu depuis qu’Hortense a
-perdu sa dot!
-
---Boudious, quelle canaille! pauvre Hortense, la voilà bien plantée
-aujourd’hui, plus d’écus et pas d’Ugène!
-
---Jeanne Viole aura un bon rang à l’agrégation.
-
---Euh! euh! elle a fait une de ces gaffes, l’autre jour en parlant de
-l’Alsace-Lorraine, comme d’une terre allemande. Je m’apprête à danser
-une bamboula en son honneur.
-
---Que t’a-t-elle fait Berthe, pour être impitoyable le dernier jour de
-notre vie commune?
-
---A moi rien, mais elle préparait une petite infamie, dont tu aurais été
-victime, sans le hasard qui m’a permis de prendre Angèle Bléraud par la
-peau du cou, de la mettre à la porte de ta chambre, qu’elle cambriolait
-pour le compte de Jeanne Viole.
-
-Il s’agissait de dénicher ton journal, et de le faire parvenir à temps à
-Mme Jules Ferron; tu le vois, c’était renouveler l’affaire des billets
-doux, on essayait de se débarrasser de toi, comme on l’a fait d’Adrienne
-Chantilly.
-
-Je l’ai menacée, si elle touchait à toi, d’aller moi-même dire à Mme
-Jules Ferron ce qu’elle fait, depuis trois ans, avec Jeanne Viole, et de
-les faire rayer toutes deux de notre association de Sèvres.
-
---Oh laisse-la, Berthe, je lui pardonne, il faut avoir pitié, même d’une
-Angèle Bléraud; ne faisons souffrir personne, nous n’en avons pas le
-droit.
-
-Un flot de Sèvriennes monte à l’assaut du parc; les Scientifiques se
-préoccupent de l’état du ciel, l’observatoire annonce pour ce soir le
-rarissime passage de Vénus derrière la lune; les Littéraires s’informent
-des postes disponibles, des directrices aimables et franches, de
-l’accueil des citadins.
-
-Hélène, Juliette, Marianne montent à leur tour, et jettent déjà leurs
-projets de retour par-dessus les vacances.
-
---Notre promotion sera la plus chic de l’École.
-
---Qu’on réforme de suite l’esprit de la maison; nous voilà les maîtres,
-à bas la tradition.
-
---Surtout imposons notre idée philosophique.
-
-Elles passent, et la vanité de leurs propos s’éteint dans la nuit.
-L’ombre se fait plus noire, des voix montent qui entourent le jet d’eau.
-
---Jolie femme, oui, Marguerite Triel, mais trop de hanches!
-
---Les hommes ne s’en plaindront pas! lance une voix gouailleuse derrière
-le pavillon Lulli.
-
-Une cloche sonne, les Sèvriennes s’en vont dans l’allée du parc où Mlle
-Vormèse les attend. On ne voit aucune figure, les corps se noient dans
-l’ombre, quelque chose d’immatériel plane, âme de l’École, faite de
-toutes ces âmes de vierges.
-
---Êtes-vous là, mes enfants, toutes?
-
-J’ai voulu vous faire mes adieux dans ce parc où tant de fois nous avons
-causé.
-
-Vous partez demain! que Dieu vous protège, qu’il laisse, au fond de
-vous-mêmes, quelques-unes des paroles que je viens vous dire.
-
-La vie s’ouvre lumineuse devant vous! de jeunes âmes vous attendent,
-vous allez leur porter la bonne parole.
-
-C’est une tâche magnifique que la vôtre, une tâche de sacrifice, mais de
-joie aussi.
-
-Vous allez créer d’autres femmes en leur apprenant à vivre. Votre
-responsabilité est énorme. Que rien ne vous coûte pour inspirer, à
-celles qui vont se confier à vous, l’amour de la vie, c’est-à-dire,
-l’amour du bien.
-
-Encouragez tous les efforts, soutenez leurs espérances, respectez leurs
-droits.
-
-Rappelez-vous, mes enfants, que tout éducateur ressemble au prêtre qui
-se donne à Dieu: vous, vous vous donnez à la jeunesse!
-
-Aimez-la, protégez-la, si vos efforts sont méconnus, pardonnez-lui.
-
-J’ai confiance en vous, mais vous êtes inégalement préparées. Votre bon
-maître, M. Legouff, a coutume de comparer nos Sèvriennes à ces métaux
-précieux que l’alliage rend éternels, et l’alliage, dit-il, c’est la vie
-qui le fera.
-
-Eh bien, je suis un peu «l’écouteur d’or,» celui qui interroge le son du
-métal, et devine aux tintements la paille qui brisera la médaille.
-
-Depuis trois ans, j’écoute vos âmes: je suis sûre de quelques-unes, je
-crains pour les autres. Déjà, la souffrance a creusé son nid parmi vous.
-Mes enfants, ne désespérez jamais de l’avenir: les heures de joie
-viendront, si vous placez votre bonheur au-dessus de vous-mêmes, si vous
-faites, que toujours vos actions soient les servantes dociles de votre
-conscience...
-
-Elle s’arrêta un instant, et plus bas, la voix pleine de larmes:
-
-Si vous souffrez trop, la destinée est dure parfois, souvenez-vous de
-votre École. On vous aime ici. Mes bras vous seront toujours ouverts
-dans la maison du réconfort.
-
-Venez que je vous embrasse.
-
-Ce fut délicieux, des larmes vraies coulèrent; l’âme de l’École avait
-enfin communié avec l’âme du maître.
-
-Un nouveau coup de cloche, comme un glas, avertit les Sèvriennes de
-l’arrivée de Mlle Lonjarrey, venant annoncer les résultats.
-
-Au milieu du tumulte, des cris déchirants, des sanglots, monte une voix
-calme:
-
---Allons mes p’tits.
-
-Résultats de la _Licence_:
-
-1re. Hélène Dinan!
-
-Cris de Juliette Faucon.
-
---Quelle injustice! vocifère Marianne Bruille.
-
-Les 2e et 3e ne sont pas de l’École.
-
-4e. Marianne Bruille, etc.
-
-Juliette s’évanouit, elle n’est pas reçue! adieu philosophie éthérée,
-voilà bien le fait réel, positif celui-là.
-
-
-_Agrégation._
-
-1re. Marguerite Triel!
-
---Moi! s’exclame Marguerite qui embrasse éperdument Berthe, ravie de ce
-triomphe.
-
-2e. Victoire Nollet.
-
---Compliments, chère, fait Jeanne Viole, grinçant des dents.
-
---Ça n’en vaut pas la peine! répond Victoire qui étouffe ses sanglots.
-
-3e. Adrienne Chantilly, en congé.
-
-C’est tout pour cette fois, mesdemoiselles...
-
-Mlle Lonjarrey s’éloigne, Mlle Vormèse console les malchanceuses, et sur
-le parc, un instant bouleversé, la nuit se remet à tisser l’éternelle
-toile d’oubli...
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
---Eh bien, chérie, quel poste demanderas-tu?
-
---Aucun, Berthe, ce soir même je démissionne!
-
---Tu brises ta carrière; c’est donc pour ne point le quitter; oh comme
-tu l’aimes!
-
---Je l’adore, tout mon être lui appartient, je ne peux pas partir, où il
-ira j’irai, ce qu’il voudra je le ferai; je ne sais plus qu’une chose:
-maintenant, que j’ai payé à l’École ma dette de succès, l’aimer lui, lui
-rendre la force de vivre et d’être un grand artiste.
-
---Alors tu l’épouses?
-
---Non, je ne puis l’épouser devant les hommes. Charlotte a exigé de lui
-un serment. Je l’épouserai en mon âme et conscience, devant Dieu seul.
-
-Si Charlotte, continua Marguerite, très grave, n’avait pas été mon amie,
-j’aurais supplié Henri de ne pas croire son honneur engagé. Ce
-serment-là est de ceux qu’on délie, car les morts ne peuvent exiger de
-nous l’engagement d’une vie, qui ne leur appartient plus.
-
-Henri a l’âme trop haute pour violer un serment. C’est à moi quand même,
-de lui donner le bonheur.
-
-Voilà trois jours que je vis dans le désespoir. Il m’aime! il m’aime,
-comprends-tu, dis, Berthe, et je ne ferais rien pour lui! Oh ce serait
-misérable.
-
-J’ai souhaité la mort, c’est la pensée de la mort qui me rejette à la
-vie, qui va me donner la force de m’affranchir!
-
-Si tu savais avec quelle ivresse je pars, je vais à lui, enfin voilà le
-bonheur.
-
---Chérie, ma chérie, que vas-tu faire, tu ne calcules point.
-
---L’aimerais-je donc si je calculais!
-
-Enlacées, elles reviennent toutes deux vers l’école endormie; le jet
-d’eau s’est tu.
-
-Le ciel peu étoilé, discrètement écarte de la lune les témoins de ce
-baiser que Vénus, en passant, donne à Diane endormie.
-
-Seuls, les regards humains contemplent ce baiser d’astres.
-
---Vois là-haut ce mince croissant de lune. Vénus glisse, elle
-s’approche, la voilà suspendue comme une larme, une larme d’amour.
-
-Te souviens-tu quand Salammbô vient au camp et que Matho, éperdu, la
-supplie de lui donner les petites cornes de gazelle qui supportaient ses
-colliers?
-
-C’est une larme de Matho, larme de désir, qui roule encore dans
-l’Infini.
-
-Je cherchais mon étoile: la voici. Adieu, ma Berthe, je vais suivre le
-chemin d’amour que Vénus me trace dans le ciel.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXXIV
-
-LE DON
-
-
-_Lettre de Marguerite Triel à Henri Dolfière._
-
-«Sèvres, 14 août 189 , 10 heures soir.
-
-»Dans quelques heures, j’aurai quitté l’École. Je suis libre, Henri, je
-suis reçue et je démissionne. Je veux que mon travail reste libre, afin
-de disposer de ma vie selon mon cœur.
-
-»Je vous aime, Henri. Je vous aime depuis longtemps; depuis toujours, je
-crois. Ce sont vos larmes, un soir, qui m’ont donnée à vous.
-J’attendais, j’implorais votre aveu. Rien ne me faisait pressentir que
-ce jour si éperdument désiré, serait pour nous encore un jour de
-douleur.
-
-»J’ai fui vos bras. J’ai cru devenir folle. Vous m’aimez! Le souvenir de
-vos paroles me brûle et m’écrase. J’ai maudit la vie. J’ai voulu vous
-arracher de moi, vous haïr. Je vous adore.
-
-»Cette révolte est passée.
-
-»A quoi bon vous torturer de mes prières, laisser en vous peut-être, si
-vous m’exauciez, un regret qui serait un blasphème.
-
-»Nous sommes deux malheureux; pourtant notre destin ne dépend plus que
-de nous-mêmes.
-
-»Mieux vaut mourir tout de suite, que de vivre sans amour.
-
-»Mon bien-aimé, je n’aimerai que toi, j’ai besoin du nid, des ailes
-protectrices et caressantes, tout mon être va vers le tien. Tu es en
-moi, je suis en toi, je ne veux que toi. Comme je voudrais te dire là
-tout près, ma bouche sur tes lèvres, mon amour pour toi.
-
-»C’est très grand, va. Je t’aime avec tout ce qu’il y a de meilleur, de
-généreux en moi!
-
-»Je veux, mon bien-aimé, que tu sois heureux, que tu me doives l’oubli
-de ta peine; qu’en moi, tu puises la force sacrée qui aidera ton génie.
-J’ai foi en ton avenir, je le vois si glorieux.
-
-»Je ne serai point ta femme devant les hommes; je ne prendrai pas à ton
-foyer la place vide. Je veux être ta femme devant Dieu, devant ta
-conscience; je serai à tes côtés, la compagne effacée, mais loyale et
-fidèle, de toute ton existence.
-
-»Je suis fière de ton amour, il m’aidera à oublier ce que je
-t’abandonne; s’il faut souffrir, le bonheur d’être à toi m’en donne le
-courage.
-
-»Je n’ai plus ni mon père, ni ma mère. Dès demain je puis vivre et
-travailler avec toi.
-
-»Henri, Henri, de toute mon âme, je me donne à toi. Viens, viens, nous
-serons les Éphémères que bénit le Tout-Puissant, car ton œuvre restera
-le magnifique et pur symbole de notre baiser.
-
-»Viens, je t’attends.
-
-»Tienne, par tout le désir de mon cœur et de ma chair.
-
-»MARGUERITE.»
-
-
-FIN DES SÈVRIENNES
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
-
-PREMIÈRE PARTIE
-
- Pages.
- Chapitre Ier.--La cour de la vieille Sorbonne 1
- Chapitre II.--A Sèvres, le jour du résultat 14
- Chapitre III.--Le journal de Marguerite Triel 28
- Chapitre IV.--Paquet de lettres 38
- Chapitre V.--Le journal de Marguerite Triel (_suite_) 44
- Chapitre VI.--Un cours de géographie 48
- Chapitre VII.--Journal de Marguerite 55
- Chapitre VIII.--Le bonsoir 62
- Chapitre IX.--Soirée philosophique 70
- Chapitre X.--Journal de Marguerite Triel 76
- Chapitre XI.--L’âme de l’École 85
- Chapitre XII.--Le journal de Marguerite Triel 93
- Chapitre XIII.--Autour d’une tasse de café 101
- Chapitre XIV.--La fête de l’École 112
- Chapitre XV.--Journal de Marguerite Triel 118
- Chapitre XVI.--Ces Messieurs 123
- Chapitre XVII.--Journal de Marguerite 137
- Chapitre XVIII.--Berthe Passy à son père, M. Jules Passy,
- poète, à Barbizon 142
- Chapitre XIX.--Journal de Marguerite Triel 149
- Chapitre XX.--Journal de Marguerite Triel 154
- Chapitre XXI.--Rapport de Mlle Lonjarrey, surveillante à
- l’École de Sèvres, à Mme Jules Ferron 164
-
-DEUXIÈME PARTIE
-
- Chapitre Ier.--Le retour des Sèvriennes 169
- Chapitre II.--Journal de Marguerite Triel 179
- Chapitre III.--Lettre de Berthe Passy à M. Jules Passy,
- son père, homme de lettres, aux Batignolles 187
- Chapitre IV.--Le journal de Marguerite Triel 194
- Chapitre V.--Professeur-femme 196
- Chapitre VI.--Meeting 202
- Chapitre VII.--Journal de Marguerite Triel 214
- Chapitre VIII.--Réponse de Berthe Passy à Mlle Renée Diolat,
- professeur agrégée au lycée de Mamers 218
- Chapitre IX.--Journal de Marguerite 223
- Chapitre X.--La mort de Charlotte 227
- Chapitre XI.--Journal de Marguerite Triel 234
- Chapitre XII.--Suite du journal de Marguerite Triel 239
- Chapitre XIII.--Le Congrès féministe 241
- Chapitre XIV.--Journal de Marguerite Triel 248
- Chapitre XV.--Licence et agrégation 250
- Chapitre XVI.--Journal de Marguerite Triel 257
- Chapitre XVII.--Fenêtre ouverte sur la vie 259
- Chapitre XVIII.--Au nom du droit 267
- Chapitre XIX.--En attendant M. Legouff 271
- Chapitre XX.--M. Legouff à Sèvres 277
- Chapitre XXI.--Billets doux 284
- Chapitre XXII.--Lettre de Berthe Passy à Mlle Isabelle Marlotte,
- professeur au lycée de jeunes filles, Tourcoing 291
- Chapitre XXIII.--Lui 297
- Chapitre XXIV.--Journal de Marguerite Triel 299
- Chapitre XXV.--Cours de littérature 306
- Chapitre XXVI.--Journal de Marguerite Triel 315
- Chapitre XXVII.--Le suicide d’Isabelle Marlotte 319
- Chapitre XXVIII.--Fait divers de la «Gazette de Tourcoing» 325
- Chapitre XXIX.--Journal de Marguerite Triel 327
- Chapitre XXX.--Les Sèvriennes chez M. Legouff 331
- Chapitre XXXI.--Journal de Marguerite Triel 345
- Chapitre XXXII.--Derniers feuillets du journal de Marguerite
- Triel 348
- Chapitre XXXIII.--Les adieux des Sèvriennes 352
- Chapitre XXXIV.--Le don 363
-
-
-SAINT-DENIS.--IMPRIMERIE H. BOUILLANT, 20, RUE DE PARIS.
-
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