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If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: Les Sèvriennes - -Author: Gabrielle Réval - -Release Date: November 17, 2021 [eBook #66761] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at - https://www.pgdp.net (This book was produced from scanned - images of public domain material from the Google Books - project.) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES SÈVRIENNES *** - - - - - G. REVAL - - Les - Sèvriennes - - DIX-SEPTIÈME ÉDITION - - - PARIS - SOCIÉTÉ D’ÉDITIONS LITTÉRAIRES ET ARTISTIQUES - Librairie Paul Ollendorff - 50, CHAUSSÉE D’ANTIN, 50 - - 1907 - Tous droits réservés. - - - - -DU MÊME AUTEUR - - - Les Lycéennes. - Un Lycée de jeunes filles. - - -Tous droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les -pays, y compris la Suède, la Norvège, la Hollande et le Danemark. - -S’adresser, pour traiter, à la librairie Paul Ollendorff, 50, Chaussée -d’Antin, Paris. - - -SAINT-DENIS.--IMP. H. BOUILLANT, 20, RUE DE PARIS.--16811. - - - - -A Madame Marni. - - -Madame, - -Le vieil usage n’est-il pas qu’un auteur, avant d’abandonner son livre -aux caprices du Destin, le voue à quelque Génie bienfaisant? - -Faites-moi la grâce, Madame, d’accepter l’hommage de mon premier livre: -vous êtes ce bon Génie, et c’est d’un cœur tout à vous, que je vous -offre, en témoignage d’admiration et de gratitude, les pages qui vous -ont plu. - -Vous m’êtes témoin, Madame, qu’en écrivant un livre sur l’École de -Sèvres, je n’ai fait autre chose que grouper mes souvenirs de Sèvrienne, -initiant ainsi le public, qui nous ignore, à une vie d’ardent et pénible -labeur, à des émotions âpres ou puériles. Je l’ai fait sincèrement, même -en ce qui touche quelques sujets délicats. - -Ce n’est point une œuvre pédagogique que j’entreprends, et ce n’est pas -une satire de la très haute culture que reçoivent à Sèvres les -privilégiées de nos lycées de jeunes filles. Je ne suis pas assez -l’ennemie de moi-même, pour déchirer le sein qui m’a si copieusement -nourrie. - -Mon dessein a été de peindre, par des tableaux successifs, et par le -récit d’une courte aventure, un milieu très spécial, «select» et très -fermé, par la difficulté grandissante du concours de Sèvres. - -Sèvres n’est pas un couvent, et n’est pas davantage une Université -féminine. Ni nonnes, ni étudiantes, les Sèvriennes, au nombre de -soixante, vivent là comme en un gynécée libéral, dont les portes -s’ouvrent avec confiance, avec amour, devant la Poésie, l’Art, la -Science. Il est facile, en feuilletant les cours des Littéraires et des -Scientifiques, de se rendre compte de l’œuvre poursuivie par nos -Maîtres. Sèvres est le cerveau de ce grand enfant barbare, imprudent, -mais tenace, qu’est l’Enseignement secondaire des jeunes filles. - -Ce qu’il est plus difficile de juger, c’est le charme de cette vie -solitaire et studieuse, c’est la transformation de ces êtres inachevés, -dans l’aube déjà resplendissante de la pensée qui s’éveille, c’est ce -moment extraordinaire, où soudain l’esprit atteint sa puberté, moment -d’orgueil immense, où la jeune fille se croit assez forte pour marcher -seule dans la vie. - -Alors, c’est une rupture complète avec le passé: elle entre à Sèvres; -d’où vient-elle? peu importe, rien ne va subsister de ce qu’elle apporte -en patrimoine. Elle est le sol déjà remué par la charrue, mais non -ensemencé. Voilà le semeur qui passe, jetant aux sillons la graine, et -sur le germe fécond, pieusement la Vierge referme les lèvres, mystiques -gardiennes de la moisson. Le Sacerdoce commence. - -Pour donner corps à ma pensée, j’ai choisi un groupe de Sèvriennes très -différentes par tempérament les unes des autres, n’ayant de commun entre -elles, que le travail, les habitudes, le but à atteindre. - -Je n’ai point indiqué, ou très peu, ce qu’elles étaient avant d’entrer à -Sèvres: l’histoire d’écolières pauvres, mais intelligentes, voulant -trouver un gagne-pain dans l’Enseignement, leur est commune à toutes; si -elles doivent souffrir de la confusion des milieux, ce n’est qu’une fois -professeurs; alors je dirai leur triste roman, quand elles retombent -sans famille, sans amis, dans la plus terrible réalité. Cette fois ce -sera le roman du professeur-femme, dont cette étude sur les Sèvriennes -n’est que la préface. - -Aux scènes de la vie intime de l’École, j’ai mêlé une intrigue -romanesque, celle d’une Sèvrienne d’élite, âme très pure, mais inquiète, -à la merci de la douleur, et qui, affranchie par la culture de ses -Maîtres, ne recule pas devant l’extrême conséquence de ses principes. - -Le cas est exceptionnel, j’en conviens: il est vrai, je le sais: donc il -est intéressant. Mes autres personnages montrent assez que l’avenir, si -avare de bonheur qu’il soit, saura leur convenir, et qu’en toute -Sèvrienne, s’il y a l’étoffe d’un éloquent maître de Sorbonne, à la -longue il y aura peut-être une éducatrice d’âmes. - -Ce livre est vrai aujourd’hui, comme il le fut hier. La fondatrice est -morte, son œuvre subsiste, seules quelques coutumes ont disparu avec -elle. Les Sèvriennes jouissent de leur supériorité, toisent un tantinet -les petits échelons qui sont au-dessous d’elles, dans cette courte -échelle universitaire, et se comparent volontiers à ces pages, damerets -et damoiseaux, qui se formaient au bien dire et aux belles manières -courtoises, auprès des dames d’antan. - -Elles ont, elles aussi, jeux de grâces et joutes viriles, avant de -mériter «l’accolade ministérielle» qui les crée chevaliers, en les -faisant professeurs! - -Vous montrer mon École, toute nue, chaste d’être belle, voilà ce que -j’ai voulu faire, Madame. - -J’ai écrit ce livre avec passion, étant toujours amoureuse de mon École, -et parce que ce seul nom de Sèvres est pour moi,--pour nous toutes, -hélas!--la résurrection d’un temps où, corps et âmes, nous étions en -beauté. - -GABRIELLE RÉVAL. - -Janvier 1900. - - - - -LES SÈVRIENNES - - - - -PREMIÈRE PARTIE - - - - -CHAPITRE PREMIER - -LA COUR DE LA VIEILLE SORBONNE - - -Par ce frais matin de juin, le soleil glisse sur les toits biscornus qui -coiffent la vieille Sorbonne et jette, sur le cadran de pierre, la -première ombre de l’aiguille. Il est sept heures et demie; quoique très -animée, la cour reste maussade comme le giron d’une vieille dame grise -prêchant l’austérité. - -Des groupes de jeunes filles attendent, la serviette sous le bras, qu’on -ouvre la petite porte de l’Amphithéâtre. Les unes restent immobiles, -clouées aux pavés luisants, on en voit qui suçotent l’eau de mélisse; -les affamées se lestent d’un dernier croissant; d’autres, fiévreuses, -arpentent la cour, des marches de la chapelle aux grillages des portes; -l’une s’esquive pour repasser «un sujet»; plus loin, une autre interroge -son sort, au hasard des petits papiers. - -Elles sont là cinquante, soixante, quatre-vingts. Tout à l’heure, il y -en aura plus de cent: ce sont les aspirantes littéraires et -scientifiques au concours de l’École normale supérieure de Sèvres. - -On en voit de gentilles, dix-huit à vingt-cinq ans, pas plus, pâlies par -l’émoi ou la houppette, les yeux vifs, fiévreux, un peu battus. Du chic -dans une robe de quatre sous, qu’elles portent avec aisance ou -désinvolture. Quelques scientifiques ont l’aspect «chien battu» des -pauvres institutrices. Quelques littéraires ont arboré la «toilette -Conservatoire», à leurs risques et périls: ces messieurs n’aiment pas -ça. - -En corbeille autour des aspirantes, les mères de famille observent les -rivales, lisent sur les figures les chances de réussite: «En voilà une -qui doit être très forte... oh, rien à craindre de celle-là.» - -Les papas, plus avisés, supputent la cote supplémentaire d’une bouche -rieuse, et des yeux qui seront jolis à voir pleurer. - -Jalousement on s’observe, on se défie; puis d’instinct les groupes se -forment, s’isolent. Il n’y a plus que des gens qui vont se battre à la -course: jeu terrible dont quelques-unes ne se relèveront pas. - -Premier groupe.--Lycée Fénelon. - -Celui-là très en vue, le plus nombreux, porte beau. - -Une brunette sémillante, de jolie tournure parisienne, Jeanne Viole, -interpellant une de ses compagnes, Berthe Passy, sorte de gavroche -enjuponné: - ---Dis donc, sommes-nous assez Méduses! Les pauvres petites, elles -tremblent à nous regarder. Oui, Mesdemoiselles, c’est nous le Lycée -Fénelon, à nous les premières places, à vous les autres... s’il en -reste. - ---Il nous manque un Suisse, pour nous annoncer, répond l’autre; -entends-tu ça, dans le vieil Amphithéâtre: «Messieurs, le lycée Fénelon, -pépinière de l’École de Sèvres!» Du coup, toutes les ombres des jeunes -clercs voudraient revenir composer avec nous. - -Un éclat de rire général accueille cette boutade, et Jeanne Viole, -heureuse de cacher son émoi, sous ce papotage d’écolière, reprend: - ---C’est gentil ce que notre Plumkett a fait hier pour Didi, son -chouchou! - ---Quoi donc? est-ce qu’il lui aurait donné des tuyaux sur notre examen, -le lâche! - ---Mais non, Plumkett, tu le sais bien, est incapable de ça. Il a confié -à Didi, avec mille rougeurs, un petit bout de crayon, un fétiche quoi, -afin qu’à l’examen, elle retrouve sa note coutumière. - ---Chic, chic, voilà qui méritait un baiser! Gageons, fait Berthe -railleuse, que Didi ne l’aura pas compris. Cette fille-là ne saura -jamais dire merci. Pourtant 18 toute l’année!!! que Dieu fasse, elle a -gardé son 18. Ce qu’ils la gobent au Lycée. Il n’y a que Mlle Adrienne -Chantilly qui sache parler, qui sache dire; pour elle, on trouve -d’illustres comparaisons; crois-tu, que dans les petites classes, on -répète: Didi fait du Heredia, Didi parle comme Jules Lemaître, Didi a la -voix de Moréno. - -Je voudrais seulement qu’on dise de moi: elle a le coup de paupière de -cette Didi: je serais sûre aujourd’hui d’entrer première à Sèvres! - -En bonne compagne, Jeanne Viole, cherchant à concilier tous les esprits, -arrête ce flux de paroles: - ---Bêche toujours, ma pauvre vieille, Adrienne Chantilly a le charme, -elle séduit les délicats: elle saura prendre d’Aveline, comme elle a -pris Plumkett, comme ça, nonchalamment, avec grâce. Je te l’accorde, -l’affreuse Nollet lui est supérieure, mais sa laideur est le rachat de -son intelligence. Vois-tu, ça nous vexe toujours qu’une autre soit plus -femme que nous... - -A ce moment, survient une grande jeune fille, Madeleine Bertrand, élève -médiocre, cachant sa pauvreté d’esprit sous une attitude hautaine; le -poids d’une natte énorme, tombant jusqu’aux talons, redresse sa tête; il -y a du triomphe dans sa démarche. - ---Comment, c’est encore d’Elle qu’on parle ici! Peut-on songer à -d’autres qu’à soi-même, dans un moment pareil! Moi j’ai la fièvre, mon -cœur bat... - ---Ouais, riposte Berthe Passy, ton cœur bat, la belle: aurais-tu la -frousse! Attention on nous regarde, ne dis pas que tu as peur, tu -rendrais courage à tout ce monde-là. Et le moyen de vaincre après? - -Tu sais ce qu’a dit la Directrice de Fénelon: Je veux que les cinq -premières qui entreront à Sèvres, sortent de mon lycée! C’est dit. Mais -tu m’amuses toi! avec une pareille natte dans le dos, n’es-tu pas sûre -d’être reçue! Qu’est-ce qu’une corde de pendu, auprès de ce porte-veine. - -Madeleine Bertrand, bouche bée, ne sait que répondre: elle va, vient, -imperturbablement sotte, au milieu des petits rires moqueurs; puis un -mouvement se fait, l’attention du groupe de Fénelon se porte sur -Adrienne Chantilly, qui arrive enfin, nonchalamment, avec une grâce de -lévantine. C’est une belle juive, à la taille très cambrée; des cheveux -frisés, poudrés d’or; des yeux d’un vert glauque, qui luisent comme une -source à travers les ramilles; des sourcils noirs, un teint mat, l’arc -de la bouche très joliment tendu. - -Les jeunes filles échangent des poignées de mains, et Didi, fort à son -aise, cherche à placer son petit potin. - ---Savez-vous pourquoi Thaddée a lâché si brusquement Fénelon? - ---Anémie cérébrale, assure Mlle Frolière. - ---Pas du tout! On a découvert un flirt sensationnel entre Thaddée et -Mounet-Sully! Oui, ma chère! figure-toi qu’elle avait eu le toupet -d’aller lui demander des leçons de déclamation. Mounet, surpris de sa -belle voix, accepta. Sitôt fait, l’autre tombe amoureuse, écrit des -vers, promène sur son cœur une photographie à dédicace; elle a trop -causé, on a tout su, bref, pour raison de moralité, la Directrice lui a -fait dire de ne plus revenir au cours. - ---Pauvre Thaddée, soupire ironiquement Jeanne Viole, sa vocation était -l’amour, ou le théâtre; elle était fourvoyée parmi nous. - ---Ma foi oui, conclut Berthe Passy, là au moins elle n’aura rien à -perdre, et tout à gagner. Mais voici Victoire; que peut-elle bien -ruminer encore? regardez-la, elle se parle à elle-même; cette fille est -sans cesse aux prises avec son destin. - -Victoire Nollet est justement cette aspirante à Sèvres, qui passe, dans -tout le lycée, pour le modèle accompli de la laideur, sorte de Quasimodo -femelle; un corps en tuyau de poêle, une tête énorme, congestionnée: -construction audacieuse de têtard intelligent. - -Elle cause tout haut, très excitée par l’approche de son examen. - ---24 juin! Voilà le grand jour arrivé; dire que, depuis six ans, je -bûche, pour en arriver là. - -Ai-je assez traduit Hegel et Klopstock! Mis en mauvais allemand la prose -de Voltaire! Ai-je fait assez de résumés d’histoire, pioché ma -nomenclature, lu et relu les documents, paraphrasé Racine, Bossuet, -Hugo! continue-t-elle tout à fait emballée. - -Mêlé l’astronomie à la géologie, la géographie à la philosophie! Je sais -par cœur mon «Rabier». J’ai collé mon frère, un vétéran de Henri IV, sur -les Noumènes! Hier, j’en savais trois fois plus qu’on ne m’en demandera; -le nez devant cette porte, j’ai peur d’avoir perdu mon temps au lycée... - ---Allons, allons, ma chère, vous êtes un peu folle; vous voulez qu’on -vous redise encore que vous êtes la merveille de notre «Sixième», que -vous savez tout ce que moi j’ignore; vous êtes épatante, vous citez les -petits Pères et l’Almanach de Gotha, comme une élève des bonnes -«maisons»! - -A Sèvres, ils en seront baba! et tu oses te plaindre, ingrate. - ---Mais vous ne savez donc pas, que si au lieu d’un laïus sur -l’Immortalité, sur nos Droits, on s’avise de me questionner sur la -politesse, je suis collée! - ---Faites comme moi, Victoire; tout à l’heure j’avais le trac, je me suis -remontée en pensant à l’ancêtre qui hurle, à la porte du lycée, notre -devise d’aujourd’hui: De l’audace! encore de l’audace! toujours de -l’audace! - -Et d’un geste qui enroule ses magnifiques cheveux autour du cou, -Madeleine ajoute avec candeur: J’en ai. - ---A la bonne heure, fait Berthe qui salue jusqu’à terre. - -Huit heures moins le quart sonnent à l’horloge; quelques figures -blêmissent dans les autres groupes, Racine, Molière, Sévigné. - -On voit arriver très vite Mlle Frolière, le sympathique professeur de -littérature, une blonde grassouillette, trente ans sonnés, la bouche -gourmande, l’œil sensuel et câlin. Elle est la toquade de toutes ses -élèves, qui s’arrachent des vieilles plumes, des vieux papiers, voire -même des morceaux de pain qu’on se partage comme pain bénit. Tout -Fénelon se précipite: - ---Vite mes petites, que je vous redise une dernière fois votre Credo. - -1º _Littérature_. - -Si votre texte commence ainsi: On a dit... On répète souvent... d’après -une critique célèbre, etc. Vous voyez la formule, c’est une question de -cours; ne vous y trompez pas, le sujet est donné par le Révérend -professeur Taillis. - -Il n’est sensible qu’au devoir banal et correct. Rappelez-vous que vous -n’êtes rien, que c’est Merlet, Nisard, Sarcey qui vaudront la meilleure -note à votre copie. - ---Ouf! jette Berthe Passy, gouailleuse, c’est pas un homme, m’sieu -Taillis, c’est un carrefour! - ---Taisez-vous, petite.--Tout autre sujet fleurant la poésie, le goût, -l’esprit sera du pur d’Aveline. Soyez simples, mais élégantes. Donnez à -votre copie un joli tour discret, évitez les fautes de goût. Mais -n’espérez pas à ce prix conquérir votre homme! C’est au-dessus de votre -talent. Il vous suffira de trouver le _mot_--c’est là le hic.--Un mot -juste, un mot heureux, placé sans prétention.--Il faut qu’il le -découvre, ce petit mot de rien du tout, qui aura l’effet magique de la -lampe d’Aladin. - ---Oh! mademoiselle, donnez-nous le mot de passe! - ---Incorrigible, laissez-moi finir! - -2º _Grammaire historique_. - -Faites une copie d’un aimable pédantisme. Jouez-vous gravement de la -Sémantique, de l’Étymologie, des Doublets, de la Morphologie; -Darmesteter, Brunot, Brachet, recommandez-vous de leurs gloses! - -3º _Philosophie_. - -Quelle que soit la question, ramenez tout à Jeanne d’Arc. Que la Pucelle -d’Orléans soit la clef de voûte de votre argumentation: admirez -hautement, le reste ira tout seul, car Jérôme Pâtre sera content. - -4º _Géographie_. - -Inutile, Mesdemoiselles, de vous répéter ce que Mlle Pierron vous a dit -toute l’année. Plus de nomenclature, plus de détails, lâchons les vieux -procédés, soyons tout à la «Méthode Criquet»; manœuvrez le pluviomètre, -la sonde; mesurez les Océans; évaluez, par des coupes, les hauteurs -moyennes des montagnes; articulez vos côtes; généralisez, cherchez avec -les fleuves, les voies de pénétration: car M. Criquet lui-même vous -corrigera. - ---Je résume mes quatre ficelles: _Merlet_, _Le Mot_, _Jeanne d’Arc_, -_Méthode Criquet_.-- - -Maintenant, il ne tient plus qu’à vous d’être toutes reçues! - -Et sur ces mots, Mlle Frolière, toujours charmante, va s’esquiver, mais -les aspirantes se resserrent autour d’elle. - ---Mademoiselle, mademoiselle, embrassez-nous! - -Ce sont des embrassades folles, qui mettent en rumeur tout ce public aux -écoutes: quelques élèves préférées se faufilent, pour être embrassées -deux fois; puis toutes: - ---Mademoiselle, que fera-t-on après l’écrit? - ---Je vous lirai _Phèdre_! - ---Ah! ah! et puis? - ---Et puis, si on est sage, je vous apprendrai le _Curé de Pomponne_. - ---Bravo, bravo, crie tout le groupe, en reconduisant Mlle Frolière -jusqu’à la rue, sans souci du dépit et de la mauvaise humeur qui se -peignent sur les visages des autres aspirantes. - -Une Molière interpellant une Racine: - ---Quel aplomb! ce n’est pas la peine, si on les reçoit à l’avance, de -nous faire venir ici. - -Plus loin, une mère rogue, à une autre mère plus rogue encore: - ---A Fénelon, elles n’ont pas de pudeur; comme elles étalent leur joie, -les entendez-vous rire! Ah! ma pauvre Adèle, pourquoi donc que t’n’as -pas eu ta bourse dans ce lycée-là? Je ne me tournerais pas les sangs -aujourd’hui. Pauv’ petite, croiriez-vous, Médème, que depuis Pâques, ça -se lève avant les cloches! tout ça pour entrer à c’t’école de Sèvres. - -Que je donnerais donc des mille et des cents pour que ce soit fini. - -Plus loin, très seules, deux jeunes filles attendent, ce sont deux -élèves du Collège Sévigné; l’une, Marguerite Triel est grande, svelte: -des bandeaux blonds sur une figure de Madone; des yeux ravissants, que -l’émoi embrume, comme deux fleurs dans la lumière indécise de l’aube. Il -y a en elle une distinction, une réserve qui surprend, au milieu de ces -écolières manquant de tenue. Son amie, Charlotte Verneuil, est petite, -gracieuse; elle est de celles «dont la bienvenue rit dans tous les -yeux». - ---Tu les vois, Charlotte, sont-elles assez tranquilles! qu’est-ce qui -croirait, à les voir, que pour nous toutes, cette porte cache quelque -chose de redoutable! Moi j’ai peur, je me sens triste jusqu’à la -mort.--Si j’étais recalée! C’est un concours, le hasard peut tout; à -Fénelon que de chances elles ont de réussir: les meilleurs professeurs -de Paris, d’anciens succès, et la Foi! - ---Sans compter les recommandations! Vois-tu, ma chérie, il faut là aussi -du piston; et la réclame crois-tu qu’elle ne sert à rien? Si Mlle Nollet -est la fille d’un vieux républicain de 48, Jeanne Viole est parente d’un -Inspecteur général; et depuis six mois on répète partout, qu’Adrienne -Chantilly est l’étoile du lycée Fénelon, et qu’elle entrera première à -Sèvres! - ---Et le reste que nous ne savons pas. Vilain chapitre celui-là. - ---Tiens, compte, Marguerite, nous voilà près de deux cents, et dire que -Bordeaux, Toulouse, Aix, Nancy, Caen, vont en envoyer d’autres. Comment -veux-tu que j’aie la moindre espérance de réussir; je n’ai pas le feu -sacré moi, c’est par raison que je désire entrer à Sèvres; tu sais que -mon tuteur ne trouve pas Henri assez riche pour deux. Il veut que je -puisse gagner ma vie au besoin; sans cette nécessité-là, j’aimerais -mieux bercer un marmot et regarder le père travailler, que de venir, -ici, résoudre des équations. - ---C’est bien là aussi ta destinée, ma Lolotte, je ne te vois pas -pontifiant dans une chaire de professeur; tu es faite pour devenir une -adorable épouse. Comme tu le rendras heureux, ton sculpteur! patience -va, après l’agrégation, dans trois ans, tu trouveras le nid tout prêt! - -Moi, je n’ai pas au cœur d’amour qui me réconforte. J’avais ce matin une -telle angoisse que j’ai été mettre une rose sur le tombeau de sainte -Geneviève. Voilà le seul «piston» que je puisse avoir, encore ne suis-je -pas bien sûre que le fameux proverbe dise vrai: le Ciel est si loin à -présent. - ---Oui, Marguerite, tu seras reçue; tu dois être reçue, parce que tu le -mérites. Aucune de ces jeunes filles n’a travaillé plus que toi, et -aucune d’elles n’a ton âme belle et pure. Ta prière à sainte Geneviève -me rappelle ce pauvre innocent de chez nous, qui ramassait les roses à -la procession, pour les offrir, agenouillé, à la femme la plus belle. Je -ne sais pas ce qu’il espérait, mais la Dame du Paradis sait bien ce que -demandait ta rose. Je t’assure qu’elle t’exaucera. - ---Si tu disais vrai... Et Marguerite encore plus émue serra tendrement -la main de son amie.--Je rêve d’une vie si chaste, si laborieuse! -Savoir, comprendre, aimer toutes les merveilles que je devine autour de -moi... Être à Sèvres! comme ce mot rayonne dans l’avenir; toute petite, -déjà j’aimais l’École; il me semble à présent que je suis sur une -barque, que les voiles se tendent, se gonflent. Enfin, elle va prendre -le vent...--et murmurant pour elle-même,--voilà le soleil... - -A l’horloge, huit heures sonnent; vite les deux jeunes filles -s’embrassent. Les portes s’ouvrent, un huissier commence l’appel. C’est -une scène indescriptible; les mères gémissent, les aspirantes -s’affolent, quelques-unes défaillent. Les hommes agitent violemment -leurs chapeaux. - -Mesdemoiselles A, B, C, D, etc... - -Présent, présent, présent... autant de mots, autant d’intonations -différentes. Les aspirantes disparaissent une à une, s’engouffrent dans -le vieil escalier de bois. On entend de moins en moins les mères, les -sœurs, qui de la cour crient encore: - ---Adèle, as-tu ta mélisse? - ---Jeanne, prends ton éther! - ---Éva, n’oublie pas tes sandwichs! - ---Reine, courage, ne te gêne pas, demande à la demoiselle le lavabo. - -Déjà les aspirantes s’installent sur les gradins crasseux et vermoulus, -ayant devant elles de petites tables noires. - -L’amphithéâtre est immense, laid, nu, comme une salle de caserne. Un -relent de vieux habits et de lointaines sueurs prend à la gorge. - -Une dame au profil chevalin, Mlle Lonjarrey, fonctionnaire à l’école de -Sèvres, distribue les feuilles, au milieu d’un silence religieux. Sur -l’estrade, un petit homme sec, jeune encore, sanglé dans sa redingote, -l’inventeur de la Méthode Criquet lui-même, agite une grande enveloppe -ministérielle, l’ouvre, et d’une voix qui a des sonorités de cymbales, -dicte: - - Et la Grâce plus belle encore que la Beauté - -Des yeux effarés s’interrogent. Marguerite Triel ferme les siens et -pense. Madeleine Bertrand invoque Danton. Didi, hardiment, fixe -l’aréopage, d’un air qui signifie: «Ah! ah! c’est du d’Aveline! à moi le -Mot.» - -Et tout autour de celle qui sera reçue première, les jolis mots, mouches -d’or, se mirent à danser. - - - - -CHAPITRE II - -A SÈVRES, LE JOUR DU RÉSULTAT - - -La chaleur écrasante de juillet tombe sur l’école silencieuse. Rien ne -bouge, seuls les coqs persistent à chanter midi. On dirait que les -heures, pauvres oiseaux redoutés, se refusent à courir au-devant du -crépuscule. - -C’est le dernier jour de l’examen oral à Sèvres. Le résultat sera connu -vers quatre heures. - -L’École normale supérieure de l’enseignement secondaire des jeunes -filles, fondée en 1880, occupe, dans la petite ville de Sèvres, les -bâtiments quasi royaux de l’ancienne manufacture. - -La bâtisse, coûteusement rapiécée, est d’une belle ordonnance; de la -rue, personne ne s’y trompe, et tout le monde la prend pour la -Gendarmerie nationale. - -Cent vingt fenêtres étirent leur ombre immobile, sur la blancheur d’un -mur à quatre étages. La façade rigide, très Louis XIV, avec son -correctif Liberté, Égalité, Fraternité, s’adosse au coteau. Le parc, au -deuxième étage, réunit, comme un toit de verdure, les deux ailes -trapues. - -Point de jardin, mais une cour seigneuriale plantée de jeunes sycomores, -toute sablée: plage fulgurante aux soleils de midi, champ de glace aux -premiers rayons de lune. - -Comme une terrasse de château-fort, elle a ses douves et ses ponts. Pour -unique fleur, un jet d’eau ouvre son calice vers le ciel, éphémère -épousée, qui retombe pâmée, d’avoir cueilli le pollen des étoiles. - -La fraîcheur de l’eau ne monte pas vers ce parc, si étroit qu’on dirait -une haie de verdure, bordant les chemins escarpés, qui lacent un mur à -l’autre. Une voûte de feuillage file vers une ruine pittoresque, celle -du pavillon Régnaud, mitraillé par les Prussiens, toute vénérable -aujourd’hui, sous ses bouffettes blanches et ses traînées de lierre. - -Une autre bicoque historique, le pavillon Lulli, avec ses petites vitres -d’église et son toit moussu, garde, dans la solennité du lieu, un air -vieillot de rendez-vous galant. L’entrée en est interdite aux -Sèvriennes. - -Les examens oraux, qui amènent chaque année à Sèvres une cinquante -d’admissibles, se passent dans les classes. - -Pendant trois jours, c’est un va-et-vient inusité, dans le grand couloir -pavé de briques rouges, où tant de pas ont tracé leur sentier rose. - -Tables, chaises, petite chaire avec son tapis vert, voilà tout le -mobilier d’une classe: à peine y retrouve-t-on un léger parfum de femme. -C’est là que les Sèvriennes préparent leur carrière de professeur, -hypnotisées longtemps à l’avance par ce but poursuivi: être licenciées! -agrégées! - -Dans ces classes nues, rien ne vient distraire leur regard, si ce n’est -la grâce rythmique des mouches qui dansent, des hirondelles jetant sur -le ciel bleu une trame noire, qu’elles brodent d’un coup d’aile, et -rebrodent sans cesse. - -Mais jour et nuit, dans la maison, le jet d’eau chuchote, chuchote; une -goutte redit à l’autre la joie de vivre et de n’être plus. Et quand -vient le soir, son âme éparpillée, au seuil des portes closes, sanglote, -sanglote, de ne pouvoir aimer. - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -Les Sèvriennes achèvent de déjeuner, on n’entend que bruits de -fourchettes, d’assiettes ramassées. Dehors, les aspirantes sortent des -restaurants voisins et rentrent à l’école, où leurs examinateurs fument -une dernière cigarette, sous les arbres de la cour. - -La plupart des admissibles viennent du lycée Fénelon. D’autres arrivent -des lycées de Toulouse, Lyon, Alger, Montauban. Les Méridionales, avec -leurs robes trop claires et la volubilité de leurs paroles, apportent -une note gaie au milieu des préoccupations égoïstes ou féroces de -l’examen. - -Didi, Victoire Nollet, Madeleine Bertrand, Jeanne Viole, Berthe Passy, -sont admissibles à l’oral. Marguerite Triel l’est aussi, mais son amie, -Charlotte Verneuil, a «bafouillé» dans ses problèmes de physique; elle -est ajournée. - -Berthe Passy, qui a déjeuné dans le parc, d’un morceau de pain et d’une -tranche de saucisson, se promène en faisant tout haut ses petits calculs -de probabilité. - ---Allons, que je refasse ma liste: c’est certain, Adrienne Chantilly -entrera première, elle a la cote d’amour; qui sera seconde?... - -Jeanne Viole ou Victoire Nollet? - -Jeanne a bien lu son La Fontaine, elle a eu des réminiscences heureuses, -elle a eu quelques gestes élégants, et d’Aveline n’a point paru -insensible au charme de ses deux fossettes. - ---Ouais! mais Victoire a exposé la campagne d’Italie avec une science -épatante: corps d’armées, généraux, position des troupes, effectifs, -marches, contre-marches... elle savait tout. Et son laïus sur les -Stoïciens! Elle mérite 19 comme rien. Je lui donnerais donc le nº 2, -mais avec sa binette, elle aura le 3. Moi je garde le 4; la natte de -Bertrand lui vaudra le 5; quant au reste, je m’en bats l’œil! - ---Ah mais, et cette grande blonde de Sévigné, Triel, je crois, quel chic -type! où la logeront-ils? - -Le cas lui paraît embarrassant; mais certaine de la solidarité qui -unira, sur la liste, les noms de son lycée, Berthe tire la langue, en -gamin qui ne cherche plus, et tout d’une traite, déjà chez elle, -dégringole un sentier du parc. - -Justement, M. Jérôme Pâtre, l’examinateur de philosophie, essayait, sur -une petite table, une réussite. Surpris par la dégringolade de cette -aspirante sans façon, il remet ses cartes dans sa poche, se lève, sourit -avec bonhomie, et s’en va. - ---Eh! bien, en voilà une! Jérôme qui se fait des réussites! Est-ce que, -par hasard, il jouerait au sort les refusées! Les anciennes m’ont bien -dit qu’il voudrait nous recevoir toutes, pour ne causer de chagrin à -personne. Dieu que ces philosophes sont naïfs! gageons qu’il planterait -là le célibat, s’il pouvait aussi nous épouser toutes. - -Cette idée, sans doute, lui semble prodigieuse, car elle tombe sur un -banc et rit à se tordre: quelques aspirantes, qu’attire l’hilarité de -Berthe, s’approchent; déjà l’histoire de Jérôme a fait le tour du parc. - -Très communicatives, les méridionales racontent leurs aventures à Paris. -Thérésa dit que, de Tarbes à la gare d’Orléans, elle a voyagé avec les -confrères de la rue d’Ulm; on a parlé de Bersot et de Mme Jules Ferron, -on a déjeuné ensemble, et l’on doit se revoir au quartier Latin. - -Hortense, qui se grise des paroles de Thérésa, continue, sans arrêt, le -récit des aventures; du Monsieur qui les suit et à qui l’on donne un -petit sou; du calicot qui porte leurs paquets, du haut en bas du Louvre, -et fatigué de l’inutile quiproquo, leur dit: «Mesdemoiselles, je ne suis -pas de la maison.» - -C’est un rire général, Hortense et Thérésa riant plus fort que les -autres. L’une a un joli nez retroussé, une bouche ronde comme une -cerise; l’accent et le roulement d’r des Montalbanaises, ajoutent une -senteur poivrée à tout ce qu’elle raconte. L’autre, vulgaire, très -peuple, parle avec de grands gestes, une volubilité étourdissante. - -Berthe Passy a vite lié connaissance, et comme on parle du «toupet» des -étudiants au Luxembourg, elle leur montre Charlotte Verneuil, qui se -promène avec Marguerite Triel. - ---Ce matin, j’ai entendu un bien joli mot qu’a dit cette jeune fille, la -plus petite des deux, celle qui a des yeux si tendres et si rieurs. Des -étudiants la regardaient passer; l’un d’eux la suit, j’entends qu’il lui -vante ses propres mérites: bon garçon, travailleur, aime pas la noce, -fume pas, vit chez lui, petite femme bien heureuse avec lui; elle, sans -le regarder, hausse les épaules: «Le prix Monthyon, quoi!». L’autre l’a -laissée passer chapeau bas. - ---Oh! très joli, très spirituel, quel à propos! - ---C’est une littéraire? interroge Hortense. - ---Non, une scientifique... et une recalée. - ---Dommage. - ---Avez-vous vu passer son amie, cette grande blonde qui a des yeux d’un -bleu sombre de gentiane? - ---Oui, reprend Thérésa, elle est brillante et modeste; pas de pose. M. -d’Aveline, hier, en paraissait charmé. Elle a dû lui plaire, c’est tout -à fait la Lorely de Henri Heine, avec son beau corps de statue et ses -cheveux d’or. - ---Moi, fait Hortense, en bonne méridionale qui accentue les muettes, -j’adore-e Mlle Chantilly, quelle-e voix, quels yeux, et une bouche-e, et -une grâce-e. - ---Si vous en êtes amoureuse, foi de Passy Berthe, garde à vous, -mademoiselle, il faudra vous battre avec tous vos professeurs! - -Drelin, drelin, drelin, drelin, din, din, din, din! - -La cloche sonne furieusement, aux abois. C’est la fin de la dernière -récréation. Les classes se remplissent, le public s’assied derrière les -tables, chaque aspirante, à son tour, se place à côté de la chaire, en -face du professeur qui l’interroge. - -_Salle de Philosophie._ - -M. Jérôme Pâtre, debout sur l’estrade, gesticule, et laisse à Mlle -Bertrand, trop émue, le temps de se remettre. Elle tousse, retousse, ne -sachant pas un mot de son sujet: _les Lois_. La salle reste silencieuse, -quelques vieilles dames écrivent, pour des journaux, les questions et -les réponses. Près de la fenêtre, une dame à cheveux blancs, mal -coiffée, petite, boulotte, les yeux vifs et les joues roses, suit -l’examen de près; c’est Mme Jules Ferron, directrice de l’École de -Sèvres, veuve du grand orateur de la République. Elle laisse tomber un -regard sévère sur Mlle Bertrand qui «joue de la natte». - ---Voyons, mademoiselle, fait M. Jérôme Pâtre, indulgent, ne vous -troublez pas ainsi. Remettez-vous, je vous prie... Nous disions donc que -le caractère d’une loi... - ---Le caractère d’une loi, ânonne Madeleine, c’est d’être... elle tousse, -tousse, suffoque. - -Très ému, M. Jérôme Pâtre lui offre son verre d’eau: Madeleine en boit -quelques gorgées et repousse le verre du côté de l’examinateur. M. Pâtre -perdant contenance, s’assied et tresse la frange du tapis vert. - ---Allons ma vieille, lance-toi, se dit l’aspirante, à bout de -ressources... - -Et continuant la phrase commencée: - ---Le caractère d’une loi, c’est d’être absolue, universelle, -catégorique.--Kant a défini le devoir l’impératif catégorique, par -opposition à l’impératif hypothétique qui est... - -Elle continue, récite son manuel, travesti par ses souvenirs, reprend -son bel aplomb et s’arrête au bas de la dernière page. - ---Merci, mademoiselle, fait M. Jérôme Pâtre; il pousse un soupir, marque -une note, sous l’œil de Mme Jules Ferron de plus en plus sévère, puis -regardant l’auditoire amusé: - ---Mademoiselle Triel est-elle ici? - -Marguerite se lève et vient s’asseoir en face de lui. Elle est habillée -simplement: une robe de serge noire, égayée d’un collier de velours -bleu, souligne discrètement sa distinction et sa beauté. M. Pâtre suit -avec complaisance la grâce de ses mouvements, et près de la fenêtre, les -yeux sévères s’adoucissent: - ---Voyons, mademoiselle, dites-nous ce que c’est que la Politesse. - -L’aspirante se recueille, groupe ses idées, et dans un ordre simple, -définit ce qu’on appelle généralement la politesse; distingue la vraie -politesse de la fausse, indique les dangers de la flatterie, et de la -franchise brutale; s’appuie d’exemples pris dans la littérature et dans -l’histoire. Comme elle paraît regretter la politesse d’autrefois, M. -Jérôme Pâtre s’emballe, et citant Saint-Simon, lui rappelle ce que cache -le masque hypocrite de cette politesse parfaite. - -Sans se troubler, Marguerite Triel discute, reconnaît la bassesse des -courtisans, mais s’appuie sur l’étude de mœurs de la _Princesse de -Clèves_, pour montrer que dans la vie mondaine, on ne retrouve plus le -respect, témoigné sous une forme aussi délicate, aussi courtoise -qu’autrefois. - -L’examinateur prend plaisir à la discussion. Tous deux s’animent, le -public lui-même est pris. Marguerite remporte un véritable succès, et -Charlotte l’entraînant, lui crie: - ---Tu as 19! je l’ai vu marquer ta note, ce qu’il avait l’air content! - -_Salle de littérature._ - -La classe est trop petite pour contenir le public qui voudrait assister -aux interrogations du jeune maître d’Aveline, un beau nom déjà dans -l’Université. Très sympathique aux femmes, par son charme personnel, -l’enchantement de sa voix, la finesse et le mordant de son esprit, il -les captive tout à fait, par la légende poétique qu’un deuil d’amour -attache à sa vie intime. - -Trop intelligent pour colporter lui-même ses meilleurs mots, il laisse -ce soin à d’autres; timide, dès qu’une femme le trouble, il devient -brutal pour celle qui veut l’intimider. D’Aveline est l’idole ou la bête -noire des Sèvriennes. - -L’examen est sur le point de finir, il ne reste plus que deux aspirantes -à interroger, et le jeune maître, un peu las, semble s’isoler de cette -galerie aux écoutes, en cachant son visage pâli, derrière ses mains, -d’ailleurs parfaites. - -A l’appel de son nom, Madeleine Bertrand, qui n’a pas conscience du four -énorme qu’elle vient de faire en philosophie, s’apprête à jouer du -paradoxe, pour séduire la curiosité de d’Aveline. - -Elle s’assied à la petite table, lisse le tapis vert d’un geste élégant, -tandis que le professeur, les mains toujours en œillères, dans une pose -coquette de méditateur, s’efforce de trouver le rouage de cette machine -à examen. - ---Voudriez-vous, mademoiselle, me lire cette scène du _Misanthrope_, et -me dire ce que vous en pensez. - -Madeleine lit la grande scène entre Alceste et Célimène, commente, -insiste sur le stoïcisme du héros, sur la grandeur de son amitié; elle -exalte sa vertu, lui prête une générosité imaginaire, condamnant cette -futile Célimène, ce léger Philinte, dont le commerce trop facile la -choque; cite Euripide, Shakespeare, Fabre d’Églantine, se trompe, ne -s’en aperçoit pas, poursuit encore; il faut bien payer d’audace! On -s’attend presque à l’entendre s’écrier, comme Doña Sol: O mon lion -superbe et généreux! - -D’Aveline la laisse s’enferrer: visiblement, il prépare un bon mot, qui -sera le mot de la fin; ses lèvres tremblent et d’une voix railleuse: - ---Connaissez-vous, mademoiselle, quelque chose de plus ridicule, qu’un -cheval de fiacre qui s’emballe?--Je vous remercie. - -Des rires approbateurs fusent dans ce public de jeunes femmes; vite on -crayonne cette boutade; seule, Madeleine ne comprend pas, et sort -absolument certaine d’être reçue à l’examen. - -Un instant de repos suit: d’Aveline encore une fois s’isole. Ces dames -chuchotent, quel esprit! quelle voix! une musique à vous ensorceler; -regardez donc la blancheur de cette main, et les ongles ma chère! Ne -trouvez-vous pas, que cette barbe mousseuse a quelque chose de -sculptural? Oui, mais ces paupières retombantes, c’est bien laid! il a -beaucoup de talent, mais trop peu de cheveux. - ---Oui, lance effrontément Berthe Passy à ses voisines en extase, il n’en -a plus qu’un, mais il est solide, c’est le dernier des Mohicans. - -«Chut, chut» voilà Mlle Lonjarrey qui amène Mlle Chantilly. Didi est -très en beauté dans sa robe collante de drap bleu, un chapeau piqué de -bluets, juste assez de poudre d’or pour relever l’éclat de ses cheveux -frisés; les lèvres sont imperceptiblement peintes, et les yeux, à -travers les longs cils noirs, luisent comme de jeunes pousses d’avril. -Beauté de juive qui a déjà le parfum violent, peut-être ignoré, de la -courtisane. - -D’Aveline, gracieux, la prie de s’asseoir, satisfait, après un rapide -examen, de la tenue de l’aspirante. - ---Sur quoi désirez-vous que je vous interroge, mademoiselle? - -Didi hésite, semble confuse d’une telle prévenance, puis relevant -doucement les ailes épeurées de ses longues paupières: - ---Sur La Bruyère, monsieur. - ---Soit; tenez, lisez-moi ce portrait de Catherine Turgot. - -Didi lit le fragment d’une voix grave et souple, bien timbrée, avec -quelques sonorités musicales, qui par moment troublent le professeur et -l’auditoire, comme certaines notes des violons hongrois. - ---Mes compliments, mademoiselle, vous avez lu ce portrait avec une -science parfaite, j’aurai ici peu de chose à vous apprendre. - -Les paupières de Didi battent et se relèvent, les yeux se posent, -étrangement doux, sur d’Aveline, qui précipitamment baisse les siens. - ---Et maintenant, j’écoute votre commentaire, mademoiselle. - -En bonne élève, Adrienne Chantilly commente le texte; sa parole est -élégante, le mot souvent juste. En pleine possession d’elle-même, -l’aspirante, d’un regard presque voluptueux, fascine le pauvre -d’Aveline, dont la face, subitement, devient très rouge. - ---Et que pensez-vous de l’existence d’Homère, mise en doute de nos -jours? - ---Si Homère n’existait pas... il faudrait l’inventer! - ---Ah! très bien, très bien, mademoiselle, je vous remercie! - -Et d’Aveline, à côté du nom d’une si charmante fille, marque un 18 3/4. - -Adrienne se retire au milieu des murmures flatteurs. Elle sera reçue -première; quelle beauté originale, quel talent: bien supérieure à la -moyenne des Sèvriennes. L’a-t-elle assez enjôlé! - -D’Aveline sort à son tour, mais pas assez vite, pour ne pas entendre -Didi répondre à Berthe Passy: - ---Je n’ai que 18! - ---Eh! plains-toi donc la belle, sais-tu qu’il donne 20 à Dieu et 19 à -lui-même! - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -Quatre heures sonnent enfin! - -Depuis une heure, l’examen est fini: les aspirantes, fiévreuses, errent -dans le parc, dans les couloirs; quelques-unes, à l’infirmerie, boivent -de la fleur d’oranger. Les cœurs se serrent, on ne respire plus. - -Le sort de ces jeunes filles est décidé; encore un moment, il sera -connu. La minute est longue d’un siècle, le silence glace les visages. -Les étrangers se tiennent à distance, très émus par l’angoisse des -aspirantes, qui semblent attendre là une parole de vie ou de mort. -Refusées, tout leur semble perdu; reçues, que d’efforts, de fatigues, -oubliés dans la joie d’entrer au Paradis. - -Que cette attente est longue! - -Marguerite Triel est figée près de Charlotte, qui fait encore bonne -contenance; Berthe Passy rit nerveusement; Jeanne Viole est morne; le -masque de Victoire est d’une laideur tragique. Les deux Montalbanaises -pleurent; Didi subit le malaise du doute: si une autre qu’elle était -première. Trente autres tressaillent de la même anxiété. Enfin un coup -de sonnette, bref, avertit les futures Sèvriennes que leur sort va être -connu! Une porte s’ouvre, un feuillet blanc voltige, dix-huit noms sont -affichés là: c’est une poussée furieuse, un recul d’effroi. - ---J’y suis! J’y suis, je n’y suis pas! Un grand cri de désespoir, et -Madeleine Bertrand s’évanouit. - -Dans ce couloir aux briques rouges, où l’usure de tant de pieds a tracé -un sentier rose, c’est une scène indescriptible de joie, de colère, de -douleur; la mère d’Adèle insulte le jury, crie à l’injustice; de pauvres -petites ont des crises nerveuses, d’autres, prostrées, s’en vont, sans -savoir où? - -Mais Didi exulte, son nom tient l’affiche. Marguerite, seconde, est -folle de joie; Berthe Passy est cinquième, après Jeanne Viole, un peu -dépitée, et Victoire humiliée d’être quatrième. Les heureuses -s’embrassent, se serrent les mains, plus gênées qu’apitoyées par la -douleur des autres, et quelques Sèvriennes, gentiment, viennent consoler -les recalées. - ---Allons, allons, du calme, «mes p’tits» fait la dame au profil -chevalin, Mlle Lonjarrey, surveillante à l’école, ce n’est pas tout -d’entrer à Sèvres... il faudra en sortir! - - - - -CHAPITRE III - -LE JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL - - -Sèvres, 3 octobre 189 . - -De pied en cap, me voilà donc Sèvrienne. Je n’en porte pas l’uniforme, -par la raison qu’il n’en existe pas. Mais dans le cœur, j’ai l’amour de -la maison. - -Aujourd’hui commence ma vie nouvelle. - -Comme les paysannes de chez nous, qui cueillent, durant la belle saison, -les plantes odorantes, je voudrais, jusqu’au plus lointain hiver, -parfumer ma vie des souvenirs que je vais recueillir ici. - -Aujourd’hui donc je commence mon journal. - -Je n’ai pas d’amie à l’École, et je suis lente à me lier; j’ai, en -amitié, la méfiance des gens qui redoutent d’accepter une pièce fausse. -Qu’il m’est dur d’être séparée de Charlotte! L’absence n’est rien quand -on s’aime; moi, je me sens bien seule. Pour retrouver ma Lolotte, il -faut lui écrire. - -Écrire, c’est rompre un charme pour en jeter un autre. - -Notre amitié qui vivait d’un silence, où tant de choses communes -volaient entre nous, prend une forme nouvelle: je suis la confidente à -qui on ose tout dire, parce que ses yeux ne vous regarderont pas. Son -fiancé va revenir bientôt de Rome; j’ai hâte de le connaître, elle -l’aime tant. Lui et moi, nous sommes tout dans le cœur de Charlotte. - -Elle rit de l’amour jaloux que j’ai pour mes livres, des mille riens qui -m’enchantent, des paysages fugitifs où je promène mes songes nouveaux, -et des tristesses aussi qui piquent, sur la feuille blanche de mon livre -d’heures, le premier papillon noir. - -Charlotte est trop amoureuse pour subir jamais le charme de cette école. -Son amour la lie au passé. Moi, j’ai senti, à la porte de cette maison, -tomber comme un vêtement de voyage, tous les souvenirs tendres, tous les -souvenirs cruels, qui font le passé d’une écolière de 20 ans. - -Je suis seule au monde; j’étais encore enfant lorsque papa et maman sont -morts. Mais ils vivent en moi, leur amour a formé ma conscience; -jusqu’ici, ils ont été les guides mystérieux qui m’ont conduite à la -porte de cette école. - -L’ont-ils franchie avec moi? - -Je ne sais? - -Depuis le jour de mon admission à Sèvres, je ne suis plus moi: le monde -change à mes yeux. Il y a des jours où je suis éperdue, et je ne sais -encore d’où vient cet orgueil, cette joie, ce trouble surtout. - -A qui dire tout cela? - -Ah! si j’avais un ami! Eh bien, ce journal sera mon ami. J’éprouve un -plaisir infini à écrire ce mot au masculin: mon ami. - -Je voudrais qu’un homme fût mon ami, qu’une affection virile -m’enveloppât, me protégeât dans cette vie nouvelle qui me charme et -m’épouvante. Je voudrais trouver en lui le Bon conseil et le Maître. - -M. d’Aveline, j’en suis sûre, serait un ami exquis. Il doit avoir -d’infinies tendresses, des gronderies si douces. - -A quoi bon penser à lui; je me suis promis de me défendre contre une -toquade possible. Presque toutes les anciennes sont amoureuses de lui; -s’il rit des autres, je ne veux pas qu’il se moque de moi. - -On m’a dit aujourd’hui qu’il avait coutume de baiser la main. Sa bouche, -sur une main de femme, quelle caresse!... - -Marguerite, Marguerite, attention, tu vas te laisser prendre. Non, ce -serait idiot. - -Puisque toi seul, cher Journal, seras mon ami, je veux être avec toi -orgueilleusement sincère. Je ne ferai pas ma petite Eugénie de Guérin; -je suis trop fougueuse et trop câline pour accepter la vie avec humilité -ou résignation. - -J’adore qui m’aime. J’ai le désir de plaire, mais n’attache de prix -qu’aux amitiés qui se ménagent. Je leur suis fidèle. - -J’ai la volonté capricieuse, et ne veux pas qu’on me domine. Je me sens -libre, dès que le calme revient en moi, car si j’ai le sens très net du -réel, j’ai l’imagination romanesque. Je vois le danger, il m’attire. Dès -que mon cœur s’emballe, ma volonté le suit et mène follement mon -imagination vers une équipée sentimentale. - -Mes aventures n’ont été que des rêves; elles ne me laissent ni désir, ni -regret. - -Je suis encore catholique par culte de la beauté. J’adore les offices -comme de magnifiques spectacles; la musique religieuse me bouleverse: je -pleure, sans savoir pourquoi, des larmes de grande pécheresse. - -Mais, j’apporte ici deux cultes tenaces; celui de la Vierge, parce -qu’elle fut bonne et qu’elle était pure; celui de saint François -d’Assise, mon poète. J’aime en passant à leur donner des roses. - -J’entre dans cette vie nouvelle, avec un grand désir de bien faire; -j’aimerais honorer l’École, car j’ai une idée très haute de ce que doit -être une Sèvrienne, et me crois capable de tout braver, plutôt que de -commettre une vilaine action. - -Enfin, j’ai vingt ans, je suis belle, j’ai le respect de mon corps. Les -Dieux ont mis en moi une parcelle d’eux-mêmes, en me donnant la beauté: -j’ai conscience de la grâce qu’ils m’ont faite. - -En moi, sonne haut et fier l’enthousiasme de ma jeunesse. - - -Même jour, 9 heures soir. - -Ma vie sentimentale commence par une déception! - -J’arrive de chez Mme Jules Ferron. Elle a été glaciale. - -J’avais gardé, de son passage aux examens, le souvenir d’un joli sourire -de bonté, et je n’ai retrouvé, tout à l’heure, qu’une femme austère, -engouffrée dans son fauteuil, me fouillant de son œil gris. - -D’une voix sèche, elle s’est brièvement informée de la famille que je -n’ai plus, de mon humeur, de mes projets. En cinq minutes ce fut fini; -sans un mot bienveillant, me voilà congédiée. Ç’a été plus fort que moi, -de grosses larmes ont coulé le long de mes joues, j’ai baissé la tête; -elle a tout vu et m’a rappelée. - -Pourquoi Mme Ferron ne m’a-t-elle pas prise dans ses bras, comme maman -le faisait! A cette minute-là, j’étais encore une si petite fille. - -Elle a plaisanté mon enfantillage; un baiser m’aurait donnée à elle, -tandis que, pour toujours, me voilà éloignée de celle qui n’a pas, pour -ses élèves, des entrailles de mère. - -Où est l’accueil que M. Bersot faisait à ses élèves! S’il s’est attaché -toutes les âmes qu’il a formées là-bas, rue d’Ulm, c’est que son -stoïcisme ne rayonnait pas, comme il rayonne ici, sur des landes sèches. - -Comme je vais «cultiver mon jardin». - - -4 octobre 189 . - -J’ai mal dormi. Il y a des galopades de chats, dans ces longs couloirs, -qui vous éveillent à tout moment. La grosse horloge sonne trop fort dans -la nuit, et Mlle Lonjarrey ouvre et ferme les portes des chambres avec -tapage. J’avais hâte d’entendre la cloche du réveil et de vite descendre -retrouver mes compagnes. - -Ma chambrette me plaît; elle est bien petiote, et haut perchée: je suis -au cinquième, sous les toits, tel un poète qui se respecte. Les murs -sont nus, mais j’arrangerai tout cela. L’état nous met drôlement dans -nos meubles: un petit lit de fer, une armoire en pitchpin, une table, -une toilette, deux chaises, et un miroir; au pied du lit, une descente, -râpée, ô combien! Mais nous sommes libres d’embellir la «turne» comme -dit B. Passy. - -J’ai déjà accroché ma guitare, un symbole, déclare ce gavroche qui est -ma voisine de chambre. Quand je serai triste, je pincerai une corde, la -plus grave, j’aurai l’illusion d’entendre la voix de l’ami qui me -cherche... et que j’attends. - -Sous ma fenêtre, un grand lys d’argent s’épanouit et se fane sur la -pièce d’eau. - -Quel apaisement parmi les grands arbres du parc; ils ont une beauté -sereine, qui se marie au calme de notre vie d’étude. - - -6 octobre. - -La journée est réglée immuablement, les études succèdent aux cours du -matin; après le déjeuner, on se repose; à 1 h. 1/2 les cours reprennent; -à 4 heures, les études recommencent. On dîne, on se promène dans le -parc, ou l’on danse à la salle de réunion. Puis on va dire bonsoir à Mme -J. Ferron, dans son cabinet. - -Je n’ai pas voulu aller au bonsoir hier, je n’ai pas encore accepté de -vivre si près et pourtant si distante d’elle. - -Ici, personne n’est surpris de cette froideur: les anciennes y sont -accoutumées; les nouvelles, trop heureuses d’être libres, ne se soucient -pas de se confier à leur directrice. - -Pour beaucoup, je le vois, Mme Jules Ferron n’a d’autre rôle que de -prêter l’appui d’un nom illustre au fonctionnement de l’École; Rôle de -parade! escompte d’une signature, qui doit amorcer le public, et -rassurer nos familles sur l’esprit et la moralité de Sèvres! - -Comme c’est la méconnaître. - -Il ne faut pas longtemps pour surprendre la pensée d’une telle femme, -puisque Sèvres est son œuvre. - -Elle veut nous préparer à vivre par nous-mêmes, à nous suffire, sans -qu’une défaillance arrête notre mission de professeur. Elle veut que -Sèvres nous donne cette force virile sans laquelle on s’aventure -désarmé. Brusquement, nous cessons d’être des écolières, qu’une -directrice écoute avec intérêt, nous sommes des êtres responsables et -libres, nous ne devons attendre d’elle, qu’un mot d’estime ou de blâme. -Elle vit dans un monde d’idées si fières, si triomphantes, qu’elle -n’admet pas, un instant, la possibilité d’être incomprise, méconnue, ou -ce qui est pis, de se tromper. - -Sa froideur, le respect glacial qu’elle inspire, font partie de ce -système d’éducation qui me semble aller contre la nature. - -Que fera-t-elle de moi? - - -8 octobre. - -Joie, joie, j’ai revu d’Aveline. Il a été charmant. - - -10 octobre. - -Nos cours s’organisent, je voudrais de suite noter mes impressions. - -Mais j’ai trop de choses à voir, à retenir; mes yeux sont éblouis par le -spectacle d’une vie si différente de celle que j’ai menée jusqu’à -présent. Je me crois encore le jouet de quelque rêve merveilleux. - - -12 octobre. - -Aujourd’hui dimanche, j’ai à moi quelques heures de solitude, -amusons-nous, m’ami. - -Adrienne Chantilly notre «cacique» (mot barbare qui nous vient de la rue -d’Ulm et signifie la première de notre promotion) nous a reçues hier -dans sa chambre algérienne. Nous avons pris le thé, dans un décor de -bazar, embaumant, un peu trop, les pastilles du sérail. - -A mon avis, elle est intelligente, mais beaucoup moins que la réclame -l’affirme. C’est un esprit surfait. Elle est séduisante, et je me rends -parfaitement compte que, dans l’attrait qu’elle exerce sur nos -professeurs, il y a un je ne sais quoi qui n’a rien d’intellectuel! - -Elle me fait des avances, mais je me tiens sur la réserve; c’est -humiliant et douloureux d’abandonner la main qu’on avait prise trop -vite. - -Je préfère cette écervelée de Berthe Passy, une originale, un pitre, un -esprit mordant qui saute d’emblée sur le ridicule des gens. Un mot -d’elle, vous voilà peint. C’est une enfant mal élevée, on lui passe -tout; et puis elle a une nature si rude, si franche, si délicatement -fière. - ---Je l’aimerai celle-là. - -Mais le drôle de père! un bonhomme tout sec, qui court ses sabots aux -mains, grimpe quatre à quatre nos escaliers trop sonores; et dans le -tourbillon qui passe, on ne distingue que des tire-bouchons, volant -éperdus, à l’entour d’un vieux béret. - -C’est un poète; sa Muse un peu dégrafée, dit-on, chante à Montmartre. - -Jeanne Viole me plaît de moins en moins. Je la trouve maniérée; elle a -de petits gestes, de petits cris, des pruderies de langage qui -m’agacent. C’est elle qui dit: l’inexpressible de papa, chaque fois que -le mot culotte exige un euphémisme! - -Elle joue si bien les Marquises de Marivaux, que nous nous demandons si -le hasard ne nous aurait pas donné, pour compagne, une princesse -déguisée. Elle ne parle que d’alliances chic, de bibelots rares, -d’académiciens et de gouvernantes; elle se contredit, déplace ses propos -flatteurs, et l’amoureux d’hier est tantôt Bourget, Barrès ou Marcel -Prévost. - -Elle avoue dépenser 100 fr. par mois! Seigneur, je me signe, moi qui -ferai durer si péniblement mes deux écus jusqu’au 1er novembre. - -Bast, c’est encore là du marivaudage, jeu des fausses confidences, qui -s’accordent très bien avec ce joli visage poudré, ces cheveux souples, -ces yeux gris, fugitifs, et ces deux fossettes qui attirent... les -baisers d’Angèle Bléraud, comme un alvéole attire l’abeille. - -Cette Angèle Bléraud, quel type! elle me poursuit de ses embrassades, et -ses joues pâles, ses yeux meurtris, me causent une gêne singulière -chaque fois que je les regarde. - -Elle voulait venir, le soir, me border dans mon lit.--Personne ne l’a -jamais fait depuis que maman est morte. - -J’ai refusé sèchement.--Elle a pleuré. - -Parmi nous, Victoire Nollet est la seule qui songe déjà à l’agrégation; -la première en étude, la dernière à se coucher, on la voit partout un -rollet à la main, pour ne pas perdre une minute. On ne sait trop, à la -voir, à quel sexe elle appartient: elle a le corps d’un poupon, et la -tête d’une laideur fantastique, toujours congestionnée. Ce qui lui -attire une volée de bons mots. - -Berthe Passy vient de me montrer la caricature qu’elle en a fait: le -poupon XXe siècle, encore au maillot, pousse à coups de reins un chariot -avec plumes, encre, papier, et à la remorque, un bourdaloue. - -Des autres, je ne sais rien encore, si ce n’est qu’Hortense Mignon a des -amours contrariées, et que son sergent Laflûte, un grand paresseux, se -prépare à bien la gruger, une fois en ménage. - -Ouf! j’entends ouvrir toutes les portes des chambres, vite je te cache, -cher cahier; c’est la vieille Lonjarrey, qui passe son inspection -domiciliaire. - - - - -CHAPITRE IV - -PAQUET DE LETTRES - - -Quelques élèves, fatiguées de leur première semaine de cours, ont quitté -plus tôt la salle d’études, pour se reposer dans leurs chambres, où -elles baguenaudent jusqu’à l’heure du dîner. La nuit est venue, le gaz -éclaire une haute salle presque déserte. De longues listes de leçons à -faire barbouillent les tableaux noirs; des feuilles de buvard traînent -sur les vieilles tables incommodes, tailladées au canif, incrustées -d’initiales, luisantes à la place des coudes. Le long des murs, dans les -casiers, traîne le «fourbi» de la nouvelle promotion; dix cocottes en -papier, portant un nom en sautoir, représentent les dix Sèvriennes -littéraires de première année. - -Au milieu de la salle, une poutre mal équarrie soutient le plafond. -C’est le Pilori de Sèvres, où les mécontentes ont coutume de clouer -leurs professeurs: le père Taillis s’y balance à perpétuité au bout d’un -fil. - -Trois Sèvriennes, très absorbées par leur correspondance, se hâtent -d’écrire, car la cloche va sonner, et l’inflexible Lonjarrey, au nom du -règlement, entend qu’au premier coup les nouvelles soient toutes au -réfectoire. - - -_Lettre de Victoire Nollet à Mme Nollet, rue Royer-Collard, Paris._ - -ÉCOLE NORMALE SUPÉRIEURE DE L’ENSEIGNEMENT SECONDAIRE DES JEUNES FILLES - -«8 octobre 189 . - -»Chère mère, - -»Ne vous inquiétez pas, le régime de l’école me conviendra. J’ai réglé -de suite mon emploi du temps, il n’y aura rien de changé dans mes -habitudes: - -»A 6 heures, je suis debout; à 6 h. 1/2, j’ai pris ma douche et fait ma -réaction; à 6 h. 3/4, je suis en étude; à 7 h. 1/2, je vais au déjeuner; -je remonte faire ma chambre. Avant 8 heures, je suis à la bibliothèque -et à 9 heures au cours. - -»Je trouve qu’on a ici beaucoup trop de récréations; j’y aviserai, il ne -faut pas perdre ainsi son temps. Mme Jules Ferron m’a demandé si j’étais -bien la fille de Muma Nollet, le vieux Républicain, et sur ma réponse -affirmative, elle m’a serré la main, en me disant de me montrer dans la -vie la digne fille d’un tel homme. - -»Il faut que j’arrive première à la licence. Mes compagnes ne -m’intéressent pas beaucoup: j’ai trop à faire. La nourriture est bonne; -je mange la viande et laisse les légumes. - -»Adieu, chère mère, je n’ai pas autre chose à vous dire; j’ai tout -Reclus à lire pour faire une leçon sur les déserts. - -»Votre fille qui vous aime, - -»VICTOIRE NOLLET.» - -«P.-S.--Mon petit chat, travaille bien à Fénelon, il faut que dans trois -ans tu entres première à Sèvres. Dimanche prochain, je viendrai à Paris; -je ferai la route à pied, le docteur dit que ça me fera du bien. Prépare -ta version d’anglais, ton discours de Michel de l’Hôpital, nous -bûcherons ensemble jusque 6 heures. - -»Ta grande sœur qui t’embrasse, mon chat, - -»VICTOIRE.» - - -_Lettre de Berthe Passy à M. Jules Passy, poète, boulevard Rochechouart, -Montmartre._ - -«Au bahut, 8 octobre 189 . - -»Mon vieux Jules, - -»Ne te tourmente donc pas, je suis très bien ici. J’ai pris mes -cantonnements pour toute la saison. Je loge au cinquième, côté rue, au -deuxième, côté douves, mais pas d’eau en bas pour y faire des ronds. - -»Je connais toute la boîte: ça n’a pas été long. J’ai retrouvé ici -quelques bons zigs du lycée, et nous avons, en quatre coups de crayon, -campé la binette de nos professeurs, je ne te dis que ça! - -»Apporte-moi donc, jeudi, des cigarettes et du café, parce qu’ici, c’est -l’usage de s’offrir le Kaoua au sortir du réfectoire: ça fait passer le -gigot, et le poulet, qui n’a plus que les os «pour avoir trop aimé», a -dit Michelet! - -»Sois tranquille, je ne rêve pas à la lune; je laisse ça à ma voisine, -Marguerite Triel, un type chouette, qui me botte. En voilà une qui te -plairait, mon vieux, pas pionne pour un sou, et belle, et belle! Elle a -même trouvé le temps de garder toutes ses illusions. - -»Ce que l’école va démolir tout ça! Moi d’abord je te préviens que je ne -bûcherai pas: je veux ménager ma cervelle, la pauvre! ces examens l’ont -mise à une rude épreuve; il me faut au moins l’année pour me refaire. - -»La vieille Lonjarrey a parlé de toi à «notre illustre mère», et je vois -à l’air dont on me reçoit, au bonsoir, qu’on prend tes papillotes et tes -sabots pour une fumisterie déplacée. - -»Ah! si l’on savait, ce que te coûtent ces chansons qui nous font vivre! - -»Courage, mon vieux, dans trois ans, tu pourras te reposer; ta petiote -te rendra, tant qu’elle pourra, tout ce que tu fais pour elle. - -»En attendant, ce qu’elle a de meilleur, son gros baiser, est à toi. - -»Ta fille et amie, - -»BERTHE.» - - -Ah! dis à Rosalie de t’acheter de la pommade, et de ne pas oublier, -comme ça lui arrive, le mou de Friquette. - - -_Lettre de Hortense Mignon à M. Eugène Laflûte, sergent au 20e -d’infanterie, Carpentras_. - -«Sèvres, 8 octobre 189 . - -»Mon Eugène bien-aimé, - -»Ah! comme je me languis d’être seule dans cette maison. Je ne pense -qu’à toi; je voudrais parler de toi à tout le monde; faut-il que le sort -soit méchant, puisque je resterai ici une année sans te voir,--sans te -voir--mon amour! - -»Mon père m’a conduite à Paris. En route, je lui ai reparlé de notre -mariage, il est devenu furieux, il jurait, sacrait, t’envoyait à tous -les diables; je suis sûre maintenant d’être déshéritée si je t’épouse. -Mais qu’est-ce que ces choses-là me font: je t’aime, je ne céderai pas, -je serai ta femme. - -»Tu m’aimes bien, dis? tu m’attendras dis, tu me seras fidèle? je t’aime -tant! travaille, je t’en conjure, ne vas pas au café, pense à tes -examens de Saint-Maixent qui approchent; je t’aiderai, je ferai tout ce -que tu m’enverras à faire, mais aime-moi bien. J’ai fait un petit autel -dans mon armoire; au pied du Baiser de Prud’hon (un éphèbe beau comme -toi, qui embrasse, mange, brûle les lèvres de sa bien-aimée) j’ai mis ta -chère photographie. - -»Écris-moi, dis-moi que tu m’aimes, nos lettres ne sont pas ouvertes, et -du reste, Mme Jules Ferron, une philosophe, ne se préoccupe pas de ces -choses-là. - -»Au revoir, fiancé adoré, ô le plus beau, le plus aimé des hommes, à toi -toute ma vie. - -»Je t’adore, - -»HORTENSE.» - - -Au premier coup de cloche, précipitamment, les trois Sèvriennes -fermèrent leurs lettres, et rangèrent leurs casiers, coururent à -l’antichambre de Mme Jules Ferron déposer leur courrier. - -Le flot des Sèvriennes, affamées par tout un après-midi de travail, se -précipita vers le réfectoire, où sur les nappes luisantes, au milieu de -chaque table, fumait le pot-au-feu. - -Et Berthe Passy esquissant un entrechat, au grand scandale de la vieille -demoiselle Lonjarrey, souleva la soupière, en s’écriant: - ---O béni sois-tu, pot-au-feu de nos familles. - ---Amen, fit Marguerite, vas-tu faire encore la parade. - - - - -CHAPITRE V - -JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL (_suite_) - - -15 octobre. - ---Je suis ébahie d’une liberté aussi anglaise, on va, on vient, dans la -maison, on sort le dimanche, sans dire où l’on ira. On reçoit ses amis -dans sa chambre, sauf les frères et les cousins! ils ne restent -cependant pas le nez dehors, et j’en sais qui prennent part aux -goûtettes du jeudi. - -On nous laisse responsables de nos actions; le régime adopté à l’école -est celui de la confiance et de la liberté; le règlement, très large, -est appliqué à la lettre par l’inexorable Lonjarrey. Seule, Mlle -Vormèse, notre répétitrice, si attachante, n’en retient que l’esprit. - -Il n’y a pas sur nos actions de contrôle direct; au sortir de la -discipline soupçonneuse des lycées et des pensionnats, on est un peu -désorienté de se sentir si libre de mal faire. - -Beaucoup de Sèvriennes sont encore des gamines; il est facile d’être -imprudentes, quand on est mal gardées. - -Aussi les potins ne manquent-ils pas! Mais les commérages du dehors -n’ont pas de prise et n’attaquent en rien la conception très élevée -qu’on se fait de notre culture morale. - -Ah! si Mme Jules Ferron consentait à descendre jusqu’à nous! - -L’esprit de l’École est bon. Il est fait d’une commune estime, d’une -entente sympathique entre les trois années. On s’oblige volontiers, les -aînées n’affectent pas trop d’être les douairières, elles nous invitent -au thé de quatre heures; puis à table, en salle de réunion, au bonsoir, -petit à petit les anciennes nous livrent les traditions de Sèvres. - -Les repas sont amusants; on se groupe à sa guise, les conversations y -gagnent en intérêt: chacune a le droit d’y être sincère, et d’avouer ce -qui lui plaît, dans les habitudes de cette vie intime. C’est à l’heure -des repas que se prennent les résolutions; de table en table passent les -circulaires, les pétitions, les petites notes sur les objets perdus. - -Au coup de fourchette, bien plus qu’aux conversations, se révèlent -soudain les milieux. A ma table, j’ai pour compagnes la fille d’un -tisserand et la fille d’un colonel: personne, au cours, ne devinerait -une semblable différence de situation; voilà le dîner servi, les tares -inconscientes, mais révélatrices, trahissent l’origine. - -Jeudi nous sommes allées nous promener au bois, c’était charmant. Par -groupes de cinq on trotte dans les petits chemins encore secs. Les -feuilles craquent, la terre embaume, le vent picote. J’ai fait -connaissance avec les bassins d’eaux mortes et les ruines de -Saint-Cloud. - -On dirait que quelqu’un habite sous ces ronces, parmi ces statues -mutilées, ces miroirs brouillés, qu’on redoute de briser en y jetant une -pierre. - -Il y a des coins de ce parc qui ont une mélancolie, une amertume de -cimetière abandonné. - -En été, nos chefs de groupe, deux anciennes, Isabelle Marlotte et Renée -Diolat, nous emmèneront cueillir les fleurs pour nos herbiers, à -Viroflay, à la Malmaison. - -On ira loin, loin, mon cœur bondit de joie. Les arbres, les clairières, -l’ombre mouvante des feuilles, me séduisent infiniment; je ne suis -«moi», qu’assise à l’ombre des forêts. O Racine, aurais-je, comme -_Phèdre_, la nostalgie des grands bois. - -Au retour, j’ai trouvé Charlotte dans ma chambre, tranquillement -installée. Elle m’apportait un bel André Chénier--car j’ai une leçon à -faire sur ce poète. Nous avons causé comme deux petites folles; Henri -Dolfière, son fiancé, sera dans 15 jours à Paris, nous sortirons -ensemble, il nous emmènera toutes deux au Louvre. - -C’est drôle, je m’imagine qu’Henri Dolfière doit ressembler un peu à -d’Aveline; j’ai hâte de le connaître: il me plaira, c’est sûr, mais lui -plairai-je? - -Si je mettais, ce jour-là, ma robe de velours noir? Charlotte m’a dit -qu’elle m’allait bien. - -Berthe Passy est venue prendre le thé avec nous, elle nous a lu la -lettre qu’elle écrivait hier soir à son père: C’est inimaginable! Elle -appelle son père, mon vieux Jules! Et ça naturellement; toute petite, -elle a entendu les camarades l’appeler ainsi, et voulant être la -camarade de son paternel, Berthe n’a rien trouvé de mieux que cette -irrévérencieuse tendresse. - -Impossible de se fâcher de ce qu’elle dit, tout cela jaillit d’une terre -franche. L’absence de la mère--elle ne m’a jamais parlé de sa -mère--explique cette éducation de bohème. - -Elle nous a promis un portrait soigné! qu’est-ce que ce sera, Seigneur!! -de la vieille Lonjarrey, du dépensier et des autres fonctionnaires de -l’École. - -Je lui ai demandé grâce pour l’exquise Mlle Vormèse: la seule femme dont -l’âme tendre tressaille avec la nôtre. - -C’est notre répétitrice, elle assiste à nos leçons, et guide notre -travail; si j’avais besoin d’un secours, j’irais à elle: je suis sûre -que sa figure, d’une austérité de sainte, ne ment pas. - -Ma main, d’instinct, cherche la sienne. - - -Soir, même date. - -Une nuit diaphane tombe sur le parc, les arbres vivent dans une clarté -surnaturelle; le pavillon Lulli rejette lentement sa cape d’ombre, et la -lune, qui monte au-dessus du jet d’eau, sourit à la nymphe ruisselante -qui se baigne dans la vasque sonore. - - - - -CHAPITRE VI - -UN COURS DE GÉOGRAPHIE - - -Il est neuf heures, la cloche sonne les cours. De la bibliothèque, des -études, des chambres, les Sèvriennes sortent en désordre, c’est un -branle-bas dans toute la maison. - -Les Scientifiques, en grands tabliers bleus, se hâtent d’aller retrouver -Jean, le préparateur, qui surveille les cornues ou dispose grenouilles, -cœurs de moutons, étoiles de mer, pour l’exercice de dissection. - -D’une allure plus tranquille, plus élégante, les Littéraires, serviette -sous le bras, s’en vont par groupes dans leurs salles de cours. Elles -bavardent, sans se presser, sachant par habitude, que ces Messieurs -s’attardent volontiers dans le cabinet de Mme Jules Ferron, qu’ils -veulent tout d’abord saluer. - -Quelques élèves, toujours les mêmes, épient sur le palier les -craquements de l’escalier d’honneur. Par hasard, elles se trouvent tous -les matins sur le passage de ces Messieurs, heureuses d’un salut, fières -d’une parole, triomphantes si l’un d’eux va jusqu’à leur tendre la main. - -Entre soi, cette petite comédie s’appelle «monter le quart». - -Désir et hardiesse ne vont pas plus loin: paraître l’élève favorite d’un -professeur, est le rêve instinctif de toute Sèvrienne. Le jeu semble ne -point déplaire à ceux qui redoutent, au milieu de tant de jeunesse, -d’être les «vieux barbons». - -Si libéral que soit l’internat à Sèvres, il n’empêche point, que six -jours sur sept, les professeurs sont les seuls hommes qui fréquentent -l’École. Ils ont le prestige des Dieux, et il n’est pas jusqu’à Jean, -garçon de chimie, et M. le dépensier, major de la valetaille, qui ne -produisent sur les élèves une impression flatteuse. - -M. Criquet, gloire de la nouvelle Sorbonne, est de tous les professeurs -celui qui a le mieux capté l’esprit des Sèvriennes. - -Elles lui savent gré d’être intellectuel et vigoureux, à côté du vieux -Taillis dont l’âge n’a plus de sexe, de M. Lepeintre, l’éminent -historien, qui s’illusionne, de d’Aveline qui se ménage, et de -l’excellent Pâtre, qui s’offre toujours et ne se donne jamais. - -La première année est en émoi. Le cours d’aujourd’hui inaugure la série -des leçons faites par les élèves, en présence de Mme Jules Ferron, de -Mlle Vormèse et du professeur. Angèle Bléraud doit faire un exposé sur -le Pôle, et ses compagnes, si M. Criquet le juge à propos, feront la -critique de cette conférence. - -Elles attendent depuis dix minutes déjà, sous l’œil sévère de Mlle -Lonjarrey, quand un accès de toux, rythmant des pas sonores, annonce -l’arrivée de Mme Jules Ferron. - -On se lève, les chaises crient, la directrice s’installe; vite Amélie, -la femme de chambre, glisse sous ses pieds une chaufferette. Victoire -Nollet bat des paupières pour faire reluire ses yeux, Marguerite fait -bouffer sa blouse, Berthe Passy s’affermit sur sa chaise, Angèle Bléraud -tremble, mais Adrienne, très calme, toujours en beauté, tend l’arc joli -de ses lèvres. - -D’un bond, le jeune et illustre maître est à la chaire, d’un saut il est -en bas, disposant galamment les cartes, la gaule et le tableau noir. - ---La parole est à Mlle Bléraud! - -Une grande fille maigre, étiolée, se lève, et avec une gêne visible -marche vers la chaire; on la sent prête à pleurer. Elle a des yeux -bizarres, où le regard luit comme un reflet de lune dans l’ombre froide -d’un puits. - -C’est une poétesse qui chante, en prose décadente, la cruelle -Marguerite, la méchante Jeanne. Amoureuse de ses deux compagnes,--ô -souvenir de Sapho!--Angèle n’a, pour les séduire, ni force, ni grâce, ni -figues mielleuses, ni flûte mariant l’heure qui passe à l’heure qui -s’enfuit. - -Marguerite lui a fermé sa porte, et Jeanne, moqueuse, donne aux autres -le baiser qu’elle lui refuse. Elle n’a aucune sympathie dans sa -promotion. - -Assise dans cette chaire de maître d’école, faisant face à ses -compagnes, à Mme Jules Ferron, Angèle Bléraud s’affole, le cerne étrange -de ses yeux s’enfonce, comme deux stigmates, dans sa chair d’une pâleur -morbide. - -Toute la salle tourbillonne autour de la chaire, elle voit des visages -inconnus qui la menacent. C’est une torture inouïe, ces yeux fixant -cette bouche muette, qui se refuse absolument à parler. - -Elle parle, elle a l’angoisse de ne pas reconnaître sa voix, d’entendre -un autre «moi» gourmander le sien, se substituer à lui, et faire cette -leçon, sans qu’elle ait, un instant, conscience de ce qui se passe au -pied de la chaire. - -Le trac est chose commune, au début de ces conférences, qui se -renouvellent à chaque cours. On s’en guérit à la longue, mais les -timides et les nerveuses, comme Angèle Bléraud, jusqu’à leur sortie de -l’école, subissent, sans pouvoir la dominer, la bête aux abois. - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - ---Mesdemoiselles, commence Angèle Bléraud avec effort, le sujet de cette -leçon est celui-ci: _Étude des caractères de la région polaire_. - -«J’ai lu tout ce qui a rapport à la question. Bien des hypothèses sont -émises qui me paraissent toutes acceptables, étant séduisantes ou -ingénieuses. Je n’ai pas qualité pour discuter leur valeur. - -»Je crois qu’en cette matière, il faut tout attendre, non de la théorie, -mais de l’empirisme. Or le pôle, pour nous c’est l’Inconnu. - -»De même qu’avant le XVe siècle, les esprits chercheurs étaient fascinés -par une Atlantide, de même aujourd’hui, dans une étude aussi -problématique, faut-il faire place aux visions des poètes, aux récits -des voyageurs...» - -Cet exorde visiblement ironique, puisqu’il annonce une leçon tout à fait -en dehors de la Méthode Criquet, provoque un petit rire étouffé dans -l’auditoire. L’oreille au guet, le sourcil froncé, le professeur -griffonne quelques notes sur son carnet. - -Par phrases saccadées, brèves, avec des mots rares, Angèle continue sa -leçon, la face tremblante, crucifiée sur le tableau noir. - -Elle évoque les visions blêmes, les grisailles du pôle, les apparitions -étranges, démesurément grandies, l’angoisse des longs jours -crépusculaires, l’éclatant réveil de la lumière qui flamboie sur les -glaces, ouvre dans le ciel épuisé une large plaie, par où le soleil -laisse couler son sang. - -Elle-même semble un fantôme revenu de là-bas, racontant une croisière de -rêve, frissonnant à l’approche d’une banquise, qui glisse avec un bruit -sourd, des froissements, des craquements formidables. - -Récit monotone, scandé comme une mélopée, dont les visions lointaines -fuient et s’effacent sur la trame grise d’une leçon, toute poétique et -sans rapport direct avec la géographie. - -Les Sèvriennes n’écrivent plus, M. Criquet, furieux, mordille sa -moustache, le beau front de la directrice se durcit; Mlle Vormèse arrête -ses yeux émus sur la détresse de son enfant. - -Un grand silence marque la fin de la leçon. Le professeur se lève, saute -en chaire; avec une colère contenue, il exécute Angèle Bléraud. - -«Mesdemoiselles, - -»La leçon qu’on vient de faire ici, pour la première fois, me prouve -qu’il est nécessaire de redire encore ce que doit être pour vous, pour -vos élèves futures, la véritable géographie, science de la terre. - -»Non, non, ce n’est pas se battre contre des moulins à vent, que -d’attaquer cette désastreuse Méthode, qui substitue une vaine -description à l’étude rationnelle, à l’anatomie de la terre, si j’ose -m’exprimer ainsi. - -»Laissons la poésie aux poètes, l’éloquence aux professeurs de -rhétorique, soyons de bons géographes! - -»Il y a une beauté géographique, mais cette beauté est purement -géométrique, car nous procédons ici par axiomes et par démonstrations. - -»Je m’explique: - -»Il n’y a de science que du général, a dit Aristote, or... - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -Et la leçon du maître continue, claire, passionnée, entraînante. Les -Sèvriennes, suspendues à ses lèvres, boivent les paroles qui -révolutionnent leurs habitudes d’esprit, ouvrant une voie nouvelle à la -pensée. La géographie, enseignée par M. Criquet, n’est plus une affaire -de mémoire. Aux faits, se mêle la recherche des causes géologiques, -astronomiques, qui dominent les phénomènes terrestres. - -La géographie est une résultante des autres études, particulièrement de -la philosophie et des sciences naturelles. - -Un peu irritée de la brusquerie du cher professeur, Berthe Passy maugrée -à Marguerite, enthousiasmée par cette exposition si rationnelle: - ---Qu’il aille donc enseigner sa méthode aux scientifiques, si pour le -comprendre, il faut être astronome, physicien, naturaliste, géologue, -marin, et avoir perpétuellement une alidade en poche! - -Sa réflexion se perd dans le tumulte de la sortie; la cloche sonne, Mme -Jules Ferron radieuse se lève, félicitant le jeune maître de la -puissance philosophique de son enseignement; les Sèvriennes, sans un mot -pour leur compagne, filent en salle d’étude. Mlle Vormèse sourit à -Angèle: ce sera mieux une autre fois, tandis que Berthe, prise de pitié, -devant cet abandon, déjà féroce, entraîne Angèle Bléraud dans le parc, -la console, et subitement amusée, oublie les larmes de la malheureuse, -pour faire une de ses gambades familières. - ---Regarde donc la belle Chantilly et Jeanne Viole là-bas, elles courent -après d’Aveline, ma chère: les Saintes Femmes poursuivant Jésus! - -D’Aveline, un peu gêné, ne se retourna pas, et, pour cette fois, sous le -feutre campé cavalièrement en arrière, on ne vit pas frémir _le dernier -des Mohicans_! - - - - -CHAPITRE VII - -JOURNAL DE MARGUERITE - - -17 octobre 189 . - -Nous avons eu ce matin une belle conférence de M. Criquet; à propos -d’une leçon ratée par cette pauvre Angèle Bléraud, il nous a fait -l’exposé de sa méthode, avec une chaleur, une puissance, qui me -transportent. - -Vive la géographie du géographe Criquet! Nous lâchons les anciens -manuels, pour ne plus suivre que Vidal-Lablache, M. de Lapparent, et -surtout Paul Criquet! - -Nous voilà débarrassées d’un fatras pédantesque, il ne s’agit plus que -de raisonner juste. J’en suis. - -Nous n’avons pas été tendres pour Angèle; il est vrai que son -obstination était, chez elle, un parti pris. Mais qui sait l’accueil -réservé à chacune de nous? Moi, je suis très tourmentée par cette leçon -à faire sur André Chénier: le sujet est délicat, où faut-il s’arrêter? -Il y a dans les _Élégies_ des vers qui me troublent. Faut-il le dire? - -D’Aveline en sera froissé. - -Mais si je tais ce côté sensuel de l’œuvre de Chénier, ma leçon sera -celle d’une petite fille. N’ai-je pas le droit, sans fausse pudeur, -d’expliquer ma pensée et mes impressions? Tact, mesure... Que c’est -difficile, mon Dieu! - -Ah! les beaux vers: - - Là tout aime, tout plaît, tout jouit, tout soupire... - Là parmi les oiseaux, l’amour vient se poser. - Là sous les antres frais habite le baiser... - -J’aime me dire à moi-même ces vers, le soir, avant de m’endormir. Ils me -bercent, ils appellent les beaux songes. - - -19 octobre. - -Victoire Nollet a horreur de la salle de réunion; au lieu de venir -danser avec nous, elle préfère arpenter, cent fois de suite, le grand -couloir glacial. - -C’est une heure charmante que celle qui nous réunit toutes dans une même -salle. - -La pièce est nue, luisante de cire, avec quelques belles gravures, un -piano, des meubles cannés, que le frotteur aligne soigneusement aux -murs, et que les Sèvriennes éparpillent, chaque soir, en traîneaux sur -la glace du parquet. - -Ce serait un parloir de couvent, s’il n’y régnait une gaieté folle. On -rit, on chante, on danse, on cause. Les plus graves redeviennent enfants -au contact des autres, car c’est l’oubli momentané du travail, des -peines, des soucis de l’étude. - -On danse surtout par plaisir et par nécessité, pour que la digestion -soit plus rapide, et pour suppléer à la chaleur imaginaire d’un -calorifère asthmatique. - -Les «Troisième Année», suivant le code des préséances, organisent les -sauteries, et mettent partout de l’entrain, en gentilles maîtresses de -maison qui seraient un peu les petites mères des nouvelles. - -Quel spectacle! celles qui n’ont jamais eu le temps de marcher en -cadence, tendent l’oreille et font leurs premiers pas. D’autres -apprennent la bourrée, la polka du Languedoc, les branles poitevines, -voire même le menuet. Et soudain, toutes ces jupes s’emmêlent et se -démènent dans un quadrille furieux, où l’on piaffe, où l’on houspille -ses voisines, accrochant une main, pinçant un bras, déchirant une robe, -dans un vertige de tournoiement barbare. - -Un bien-être indicible paraît sur tous ces visages en sueur. C’est la -détente nerveuse, l’usure brutale d’une fougue vite dépensée, qui -renaîtra demain pour s’abattre à nouveau. - -Mlle Vormèse se mêle à nous volontiers; son esprit droit, sa tranquille -bonté, donnent à ses moindres paroles un accent qui va droit au cœur. - -Une paix bienfaisante nous vient d’elle. C’est une protestante -passionnée, mais tolérante; sa figure me fait songer aux _Saintes de -Port-Royal_, qu’a peintes Philippe de Champagne: sur un front très -bombé, de magnifiques cheveux noirs, aplatis sans coquetterie; des yeux -qui vous cherchent, une bouche simple qui vous sourit. - -Je l’aime. - -Elle m’a embrassée parce que je lui montrais l’étrange aspect de notre -École, à cette heure-là. L’avenue des Marronniers semble le pied -gigantesque d’une croix d’ombre, qui s’enfonce dans la nuit; nos classes -sont les bras, cette salle joyeuse est à la place du cœur. Tout paraît -mort, la tête, les bras, les pieds; le cœur seul flamboie comme un cœur -mystique, il est vivant de tout notre bonheur. - -Le symbole lui a plu, alors elle m’a dit ces paroles que je veux écrire -ici: «Quand vous quitterez Sèvres, Marguerite, emportez un rayon de -cette lumière; quel que soit votre sort, riez au passé, puisqu’ici vous -aurez été heureuse.» - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -Le dernier quart d’heure est le plus amusant; il reste peu d’élèves à la -salle de réunion: les bûcheuses sont retournées à leurs livres, les -paresseuses à leurs lits. On se groupe, on débine les professeurs, on -fait des chansons. - -En voici une, toute fraîche; l’auteur est une «seconde année», une bonne -fille, Isabelle Marlotte. - -Elle se chante sur un air connu: - - Voici un émule de Platon - La digue la digue digue - La digue digue dong. - Jérôme Pâtre est son doux nom - La digue digue digue - La digue digue dong. - Il a toujours la bouche pleine - D’une langue qu’il tire gentiment - A chaque instant! - A chaque instant - Dans ses moments d’abandon - La digue digue digue - La digue digue dong - Il appelle les choses par leur nom - Digue digue digue - Sur sa chaise il s’met à genoux, - Ou bien tout d’bout, - Ou bien tout d’bout. - -Et ça continue. - -Les anciennes, qui savourent mieux que nous les traits décochés, -applaudissent au passage, les: - - Voilà le point, Mesdemoiselles! - -Au surplus, au fait, au fait, etc., qui sont les mots collants de -Jérôme.-- - -J’adore la valse, celle au rythme lent; j’aime la musique qui m’entraîne -sur un mode mineur; j’aime les modulations vaines des retours en majeur, -les notes grises, veloutées; alors d’invisibles caresses me ferment les -yeux; tout mon corps s’abandonne au plaisir de suivre un rythme divin. - -Quelques Sèvriennes ont, quand elles dansent, la grâce des branches qui -ploient et se relèvent sous le poids d’un oiseau. Renée Dolat, une -ravissante Arlésienne, a des mouvements si harmonieux qu’on s’arrête -pour l’admirer. - -Mais d’autres! celle-ci, une toupie hollandaise qui fait du sentiment. -Celle-là, une corvette en détresse, et les Scientifiques valsent avec -une élégance de fagots agités! - -Quelle partie de rire encore, quand on s’est aperçu que les rotondités -d’Adrienne Chantilly n’étaient que rembourrage! Berthe, toujours elle, -en dansant avec notre «cacique», lui a malicieusement piqué une aiguille -au beau milieu de la hanche, et l’autre ne broncha pas! - -Un mot terrible de d’Aveline sur une ancienne, qui a trop de prétentions -à la beauté mythologique: - -«Vénus, il est vrai, mais Vénus marine, car il lui reste encore un peu -d’algues aux dents.» - -Fi le vilain. - -A huit heures et demie, tout le monde se retrouve à la porte de Mme -Jules Ferron, pour le bonsoir. Subitement, ce coin de lumière et de vie -meurt; l’ennui est roi de cette solitude. - -Même en plein jour, ce long corridor est un triste promenoir de nonnes. -Des murs lavés à la chaux, à terre des briques trop rouges, des fenêtres -qui prennent la clarté au fond des douves. Quand la lune est haute, elle -perce la crête des arbres, et par un soupirail, éclaire ce couloir d’une -lumière glacée, jetant sur le mur d’ombre la silhouette blanche d’un -porche de tombeau. - -Est-ce que la Pompadour, qui vécut ici même, rêva de pénitences -nocturnes, en cilice, pieds nus, dans ce cloître presque souterrain? - -Les bruits s’y éteignent, pour ne laisser sourdre que la plainte du jet -d’eau, qui se lamente, qui se lamente, sans écho. - -Deux ombres enlacées passent... un bec de gaz vacille et s’éteint. Mon -cœur frissonne, je me sauve. - - -20 octobre. - -On dit que Mlle Lonjarrey, hier, en faisant sa ronde de nuit, a trouvé -Angèle Bléraud évanouie au pied d’une porte, qu’elle déchirait de ses -doigts crispés. - - - - -CHAPITRE VIII - -LE BONSOIR - - -La porte de la bibliothèque s’ouvrit brusquement, et du dehors une voix -jeta: - ---Mesdemoiselles, il n’y a pas de bonsoir aujourd’hui! - -Les têtes se relevèrent, un instant détournées des livres, et la dame au -profil chevalin, satisfaite de son petit effet, se pencha, fouillant la -salle d’un regard autoritaire, méfiant, et sans bruit, encore aux -écoutes, referma la porte. - -Un bruissement, un rire de petites feuilles passe sur toutes les lèvres; -un chuchotis éveille les hautes vitrines Louis XV, blanches volières où -les livres, oiseaux captifs, dorment d’un sommeil fécond; et les glaces, -amies coquettes, reflètent le long des tables tous les visages égayés. -Quelques mains se frottent, satisfaites; des chaises remuent, un souffle -soulève les fiches et les rabat aussitôt. - ---Corvée de moins, et temps de gagné, lance Victoire Nollet, du plus -loin de son escabelle. - -Toute la bibliothèque approuve; les têtes se replongent dans les atlas, -sur les fiches cataloguées. On n’entend déjà plus que le crépitement du -gaz qui flambe, sous les abat-jour verts. - -Le bonsoir est tellement incrusté dans la vie journalière de l’École, -que le supprimer une seule fois est un événement. Rien n’oblige les -Sèvriennes à venir saluer Mme Jules Ferron, mais l’oublier est une -inconvenance. - -Le bonsoir est plus qu’un témoignage de respectueuse politesse, c’est -une sorte de revue familière, d’examen de conscience à deux. C’est -l’occasion offerte aux élèves, de parler avec confiance à leur -Directrice, de s’ouvrir librement à elle. - -Mais c’est aussi l’hommage, sorte de baise-main modernisé, que l’École -tient à rendre à la grande veuve. - -Pour laisser à cette visite son caractère intime, Mme Jules Ferron -reçoit les Sèvriennes dans son petit cabinet, en bas, près du couloir si -triste où le jet d’eau lointain pleure. - -La porte étroite qui ferme les appartements de la Directrice, donne sur -un palier à rampe de fer. Les Sèvriennes attendent là, debout, pressées, -emboîtées, faisant queue tous les soirs, comme au théâtre un jour de -prix réduits. - -On bavarde (à Sèvres, trois élèves dans un coin, voilà un salonnet où -l’on cause). On s’interroge sur le travail de la journée, sur les -conférences du lendemain, les sorties du dimanche; celles-ci écoutent, -celles-là songeuses rêvent, se regardent, la tête posée sur une épaule -câline. - -Victoire Nollet apporte son lexique allemand et, les yeux clos, répète -les cinquante mots qu’elle doit savoir avant de se coucher. - -Petit à petit le silence s’anime, les jambes piétinent, les voix -montent, les colloques troublent la dernière méditation de l’illustre -veuve; un hum! hum! vigoureux, de l’autre côté de la porte, suffit à -rappeler tout ce petit monde impatient aux convenances. - ---Renée, je vous assure qu’il est la demie, frappez, on gèle ici. - -Renée Diolat, l’élégante Sèvrienne de troisième année, ouvre volontiers -le bonsoir. Vite un coup de peigne pour lisser les cheveux, en un tour -de main elle a rajusté sa toilette, relevé ses bagues le long des doigts -fins. - ---Toc, toc. - -Pas de réponse. - ---Allons frappe plus fort, Renée, si elle lit Sénèque, elle ne t’a pas -entendue, murmure une Scientifique irritée de l’attente qu’on lui -impose. - ---Toc, toc, toc. - -Même silence. - -Renée se retire furieuse. - ---Vous voyez bien qu’il n’est pas huit heures et demie, puisque Mme -Ferron ne répond pas. - -Deux minutes, trois minutes passent lentement. Enfin, comme une fleur -qui tombe, à petit bruit, d’une robe froissée, la demie se détache de -l’horloge. - ---Entrez, répond enfin une voix sèche au troisième toc-toc. - -A pas menus, les Sèvriennes s’avancent, l’une derrière l’autre; chacune -s’incline, souhaite le bonsoir à Mme Jules Ferron, et reçoit d’elle une -poignée de main. - -Suivant son humeur, un sourire, une parole gracieuse accompagne la -réponse uniforme: - ---Bonsoir, mon enfant, dit d’une voix lente, avec une prononciation -auvergnate. - -Les jours moroses, où les ennuis de la maison se dérobent sous un masque -glacial, la main retombe; un bonsoir indifférent surprend et gêne les -élèves. Chacune se demande: qu’y a-t-il? pourquoi cette froideur? -Avons-nous démérité? - -Et les rires s’éteignent, car ce que les Sèvriennes redoutent le plus, -c’est la mésestime de Mme Jules Ferron. - -D’autres fois, un rayonnement adoucit les traits un peu tendus de cette -figure sévère; le sourire, les yeux clairs, le geste captivent. On -dirait la transfiguration d’une abbesse au sortir de la communion. - -Ces jours-là, le petit cabinet de travail s’illumine. Dans la pénombre, -on la voit entourée des livres dont elle vit: les Stoïciens, Montaigne, -Corneille, les œuvres de Jules Ferron. Les papiers débordent sur les -tables; partout des portraits de son illustre époux: médaillons de -bronze, bustes de marbre, eaux-fortes, tableaux, photographies intimes, -lui assis, elle debout, la main dans la main. - -Ce cabinet est le refuge consacré à la gloire du grand homme; sa veuve -assise au fond d’une vieille bergère, entretient, au milieu de ces -reliques, un culte fidèle. - -La lampe luit sur les cheveux argentés, agrafés négligemment au sommet -de la tête; les yeux ont la fraîcheur des yeux d’une toute jeune femme, -et la main grassouillette serre tendrement la main qu’elle a prise. - ---Aujourd’hui, c’est jour de confession; bien, je repasserai, fait -Victoire qui n’aime pas les longs arrêts sur le palier. Quatre à quatre, -elle reprend le chemin de la bibliothèque, où tout Reclus l’attend. -Charitablement elle avertit là-haut les bûcheuses que le bonsoir durera -une heure. - -Ce jour-là, Mme Jules Ferron, qu’une surprenante mémoire familiarise -avec chaque élève, s’intéresse à tout. - ---Vous allez bien mon enfant? dit-elle à Marguerite Triel, un peu -effarouchée de cette gentillesse, est-ce que vous pleurez encore, petite -fille? - ---Non madame, répond Marguerite respectueuse, je me suis vite faite à ma -nouvelle vie qui me plaît beaucoup. - ---Tant mieux, mon enfant, continuez à bien travailler, vos professeurs -pensent du bien de vous... N’avez-vous pas une amie, qui se présentait -aussi à l’École, que fait-elle? - ---Charlotte se prépare pour l’année prochaine, madame, elle sera reçue, -fait Marguerite avec élan; un froncement de sourcils lui rappelle que -Mme Jules Ferron l’interroge, mais ne souhaite pas de confidence. -J’espère que mon amie sera reçue, reprend-elle, Charlotte travaille, -elle est si intelligente. - ---A-t-elle ses parents? - ---Non madame, mon amie est orpheline, mais elle est fiancée. - ---Ah! vraiment, fait déjà curieuse, la vieille Mme Ferron; qui doit-elle -épouser? - ---Un artiste, madame. - ---Vous aimez beaucoup cette jeune fille, Marguerite? - ---Charlotte est ma sœur, madame. - ---Bonsoir, mon enfant. - -La main se fait très douce, mais serre vainement celle de Marguerite -Triel; ni la main, ni le cœur, ne répondent à cet appel tardif et -peut-être passager. - -A peine sortie, une autre la remplace; une autre vient ensuite; à -chacune, Mme Jules Ferron ce soir-là, dit un mot gracieux, mais quand -arrive le tour d’Adrienne Chantilly, qui lui fait une révérence de cour: - ---Vous avez fait une bonne leçon, mon enfant, mais ce n’est pas assez -personnel. Lisez un peu moins, pensez davantage, ne croyez pas que la -forme sauve tout. Ici il vous faut songer non pas à vous-même, mais aux -élèves que vous aurez... et puis, ne vous parfumez plus, comme vous le -faites, vous incommodez vos professeurs. - -Adrienne froissée se retire. Hortense, arrive, salue gauchement. - ---Vous avez trop de correspondance, mon enfant, c’est du temps perdu; je -vois sans cesse des lettres qui vous arrivent de Carpentras, vous êtes à -l’École pour préparer votre avenir de professeur, ne le compromettez -pas... et comme Hortense, très rouge, ne se retire point: - ---Vous avez quelque chose à me demander? - ---Oui madame (hésitant, et baissant les yeux sous le regard dur qui la -pénètre). Voulez-vous me permettre d’aller demain jeudi à Paris? - ---Encore pour aller au Bon-Marché! déjà Mme Ferron s’apprête à refuser -net, quand Hortense saisit au vol un mensonge. - ---Non, madame, pour aller voir le dentiste. - ---Allez, fait la directrice, très indulgente aux maux de dents. - -Les Sèvriennes continuent à défiler dans le petit cabinet; selon les -mines, radieuses ou humiliées, on devine que chacune emporte son paquet. - -Presque la dernière, arrive tout essoufflée Berthe Passy. Elle s’excuse -de n’être pas venue la veille, ayant oublié l’heure du bonsoir, au -milieu d’une lecture philosophique. - -Mme Jules Ferron sourit. - ---Vous avez une conférence à faire pour M. Pâtre, Berthe? - ---Oui, madame, je ne sais pas manier l’abstraction, le langage -philosophique m’embrouille. - ---Voyons un peu ce qui vous embarrasse? - ---Tout mon sujet, madame! - ---Allons, allons, grande enfant, venez demain dans mon cabinet, nous en -reparlerons; et conquise par la sincérité si brusque de cette nouvelle -Sèvrienne, Mme Jules Ferron s’abandonna jusqu’à l’embrasser. - -Angèle Bléraud entre; les yeux se durcissent. - ---Vous êtes sur la liste du docteur, mademoiselle; demain, s’il -l’approuve, l’infirmière vous donnera des douches et vous prendrez tous -les soirs du bromure. - -Effarée, la malheureuse sort; d’autres passent: la main glisse du même -mouvement lent par-dessus le bureau, tandis que le reste du corps -s’immobilise dans l’ombre de la bergère. - -Puis, c’est fini. La porte doucement se ferme. Les bruits de pas -s’éloignent, s’éteignent dans le couloir solitaire. - -Mme Jules Ferron est seule. - -Les yeux sur un Marc-Aurèle, peut-être songe-t-elle à sa mission: -N’est-elle pas là pour aider ces jeunes filles à l’apprentissage de la -vie? Ne doit-elle pas faire appel sans cesse à leur raison, donner à -leur caractère l’empreinte énergique qui leur manque? Quel germe couve -dans cette terre trop hâtivement remuée? Quelles femmes l’enseignement -viril de Sèvres fera-t-il de ces enfants? - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -Les élèves, encore sous l’impression de cet accueil, se demandent en -reprenant leurs livres à la page commencée: - ---Que lui a-t-on fait, pour que nous ne puissions, sans mentir, -l’appeler: la Meilleure, notre Mère. - - - - -CHAPITRE IX - -SOIRÉE PHILOSOPHIQUE - - -_Mlle Berthe Passy à M. Jules Passy, homme de lettres, Montmartre._ - -«28 octobre 189 . - -»Mon vieux Jules, - -»Dimanche tu mangeras sans ta Pépette la popote de Rosalie. Impossible -de quitter ma turne: je ponds, je ponds, je ponds! - -»J’aurai fini mardi. Ce sera douloureux, mais réussi. Crois-tu que -l’excellent Pâtre m’a donné en leçon de philo: _De l’Éducation de la -Raison_. - -»_Éducation de la Raison_, à moi! comme si j’avais l’âge où l’on parle -de ces choses-là! - -»Je vais, je viens, j’interroge toute l’École. Mon expérience est nulle -en la matière. As-tu jamais songé à faire l’éducation de ma raison? Dis, -dis! - -»Il est vrai que mon paternel ne ressemble guère à celui de Victoire, un -pédagogue qui avait inventé une méthode raisonnée, vers 1848, pour faire -faire pipi à ses chats dans une assiette. Aussi, quelle fille -prodigieuse il a dressée! Crois-tu qu’elle porte dans sa poche un petit -rollet, où tout son temps est détaillé par quart d’heure, sans oublier -ce qui est pour elle, paraît-il, le quart d’heure de Rabelais! - -»Dans sa chambre, elle a piqué au mur deux papiers couverts de jambages, -qui montent et qui descendent. - -»Devine ce que c’est! - -»Cherche pas, va. Jamais tu ne croiras qu’une fille de vingt ans n’a -d’autre baromètre que celui-là. - -»C’est une statistique comparée des forces cérébrales, chez ceux qui -travaillent le dimanche, et chez ceux qui ne font rien. - -»Épatant, hein! - -»Dire que toi et moi, nous nous sommes aventurés dans la vie, comme sur -une corde tendue, le cœur d’une main, l’esprit dans l’autre, et le -balancier par terre! - -»Je le ramasse et je recommence. - -»Vois-tu, mon vieux, la Reine de ce pays-ci est une dame à longue toge, -et à bonnet carré: _Ergo_. - -»Qui n’a point l’esprit philosophique, pour elle est une sotte. - -»Qui n’a point de principes philosophiques, est une mécréante. - -»Qui n’a point de vocation philosophique, est une ratée. - -»Maintenant que je le sais, je rattrape la Dame et vais porter sa queue. -Lui faisant la cour, je gagnerai ses faveurs à coups d’abstraction, de -généralisation, d’induction, de déduction, de dé-mons-tra-tion! - -»Pour être des Batignolles, on en vaut bien une autre. Elle m’a -embrassée en cachette: C.Q.F.D. - -»La maladie est dans l’air, tu le vois, et se gagne en quatre semaines. -Mais pour charrier tant de globules philosophiques, le sang de l’École -n’est pas corrompu. Nous n’avons pas de «Sujets» comme nos voisines des -Roses, pas la plus petite crise mystique. - -»Tandis que là-bas, les visions, les tête à tête avec Jésus se -multiplient. Après une nuit de Pascal, leurs yeux s’ouvrent à la vérité, -et bon nombre de catholiques deviennent de farouches protestantes. On -les voit même porter en amulettes les articles de foi du directeur de la -maison. - -»Que ferais-tu à sa place? - -»Lui, naïf, les appelle: «Mes sœurs en J.-C.» et leur réserve de bons -petits postes aux sorties de fin d’année. - -»Ce prosélytisme est une rouerie qui nous amuse. Mais ici le zèle ne va -pas plus loin que de se morfondre, sous un air enjoué, aux soirées -philosophiques du mercredi. - -»J’y fus hier. - -»Je t’en supplie, fais provision de chaussettes à raccommoder. Avec mes -bas, je pourrai tirer ces deux heures de glose sur Épicure, Socrate, les -Stoïciens, Stuart Mill, Jean-Paul, Jean-Jacques et tous ceux qui, depuis -3000 ans, croient avoir épousé la Vérité. - -»On est là trente autour de la table, dans la salle à manger de «la -Veuve!» Tu sais qu’entre nous, ce petit mot exprime toute sa grandeur. -Les unes apportent du travail, les autres n’apportent rien, les plus -fines pioncent dans les coins. - -»J’étais au premier rang pour voir, pour être vue. Pas moyen de -chatouiller, de pincer, de faire rire tout le monde, de bâiller en -arpège, son œil était sur moi, et sans cesse. - -»Que penchez-vous, Berthe, de chette définichion? Êtes-vous de l’âvis -d’Emerchon? - -»Moi, je répondais tout de go. Mais j’ai remarqué que les plus -intelligentes disent souvent des niaiseries, pour ne pas se -compromettre. Les Scientifiques parlent du bout des dents; elles -n’entendent que Darwin. Les autres, graines de Bélise, affectent le -mépris de la Beauté, et repoussent, ô comme un fromage qui sent, le -mariage des musiciens célestes. - -»Thérésa, qui n’a peur de rien, a mis en branle tout le midi. Hortense, -si on l’avait laissé faire, à propos de tout, aurait cité l’amour -d’Ugène pour son Hortense, et la passion d’Hortense pour Ugène. J’avais -beau lui faire le pied, elle n’en voulait pas démordre!... - -»Quand c’est Socrate qu’on lit, on pleure. Ce sera le tour de tes -chaussettes; tu verras, pas un sou d’oublié. Mais tu sais, le jour où on -lit la jalousie, dans La Rochefoucauld, j’y vas les mains dans mes -poches, et je parle. - -»C’est renversant, mais ici, on cause de ces choses-là comme si on -revenait de Cythère. O que je regrette le huis clos de ces entretiens! -Ça manque d’hommes, et vois-tu, la philosophie entre femmes, c’est -gentil, mais c’est comme en amour, il y manque quelque chose. - -»Je ne donnerais pas ma soirée pour un fauteuil à tes Guignols: en -sortant, j’ai vu le meuble le plus cocasse que tu puisses imaginer; -c’est la bergère où l’illustre Veuve se repose. - -»Sûrement, c’est un cadeau qu’a reçu Jules Ferron sur ses vieux jours; -mais ça a l’air d’une farce. Imagine-toi, au milieu du siège, brodés au -petit point, un jeu de dés, un pot à tabac, des cartes, une pipe, une -boîte d’allumettes avec ces mots rouge-sang, placés juste à la chute... -des reins: Feu! - -»Le fou rire m’a prise, j’ai cru que je ne retrouverais jamais ma -chambre. Je me roulais en zig-zag dans le couloir, secouant les -portes.--Feu! feu: c’était un hoquet, des larmes, feu, feu. J’avais les -côtes étranglées. J’ai fini par tomber par terre, les autres, autour de -moi, riaient encore à se pâmer. - -»Nous avons fait scandale, et la chemise de nuit de Mlle Lonjarrey nous -a poursuivies de récriminations jusqu’au matin. - -»On devrait léguer ce fauteuil de valétudinaire en détresse à la Comédie -française. Il remplacerait les chaises percées de Molière. - -»Ah! mon petit Jules, c’est toi le vrai philosophe, puisque tu as nourri -la joie dans mon cœur, et semé le rire sur mes lèvres frondeuses. - -»Une patte à Friquette, un salut au cordon bleu, un bécot pour toi de - -»Ta gamine, - -»PÉPETTE.» - - - - -CHAPITRE X - -JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL - - -1er novembre. - -Je ne quitterai pas l’École pendant ces deux jours de congé. Charlotte -est souffrante, ma vieille cousine est encore à Orléans; que ferais-je -seule dans Paris? J’ai un peu peur de ces sorties, je suis gênée d’un -regard, surtout de ces regards qu’on rencontre le soir et qui vous -déshabillent. Il m’est odieux d’être suivie, je perds la tête, je me -sauve. - -Je resterai dans ma chambrette, à coudre mes mousselines, qui égaieront -ces fenêtres; à piquer quelques photographies de musée ici et là. - -Je ne m’ennuyerai certes pas, j’ai mon journal, mon André Chénier, et -ces pages, si drôlement écrites, que Berthe Passy m’a apportées ce -matin. - -Elle s’amuse à faire des portraits, et sa plume campe ses personnages en -vrais types de comédie mais il faut la voir, quand elle lit ce qu’elle -vient d’écrire. Toute sa figure est en mouvement; les yeux noirs -pétillent; le nez, très François Ier, s’allonge encore, la bouche -accentue l’impertinence ou la gauloiserie du trait. C’est là un masque -d’une mobilité si expressive, qu’à la regarder, on croit voir les -personnages mêmes qu’elle peint. - ---Voici le premier, qui est frappant. - - -_Mlle Lonjarrey_ - -Des pantoufles discrètes, feutrées, glissant de porte en porte, -entraînent, sans aucun bruit, l’ombre écouteuse de Mlle Lonjarrey, qui, -du petit coup sec d’un doigt osseux, viole l’entrée de nos chambres, -sans s’émouvoir d’un pantalon qui tombe, d’une chemise qu’on enlève. - -Par le profil, Mlle Lonjarrey descend du grand Condé; mais la fortune -n’a point souri à son auguste ressemblance! - -Mlle Lonjarrey cumule, à l’École de Sèvres, les fonctions de gardien de -la paix, et de truchement entre les élèves et l’administration. - -Le code en main, elle surveille, censure, dresse un rapport, avec un -zèle, un sérieux, une bonne foi, qui mériteraient ailleurs quelque -gratification. Mais par une étrange infirmité de l’esprit, chez elle, -les idées s’embourbent; au milieu d’un discours, la roue s’enraie et ne -tourne plus. - -Dans cette retraite de l’intelligence, Mlle Lonjarrey rend les services -de l’Invalide à la tête de bois. Cependant, elle a conscience de la -hauteur de ses fonctions. «Nous avons résolu», dit-elle, et ce _nous_ -est une politesse à l’adresse de Mme Jules Ferron. - -Mlle Lonjarrey, très classique par la forme de son visage, tient encore -du grand siècle le respect du maître. Sèvres est une cour, Mme Jules -Ferron en est la Reine: il importe, pour bien vivre, de plaire à son -souverain. - -Dès l’aube, elle hume et prend le vent; si elle caresse ou aboie, on -sait en quelle estime le maître vous a. - -D’humeur gaie, cette longue et maigre dame, en son profil chevalin, aime -à fouiller les petits secrets, et à donner quelques avertissements. -C’est un phonographe qui enregistre, par intermittence, de belles et -graves paroles; sa mémoire sème, à tort et à travers, des axiomes -philosophiques, qui sont pour elle autant de règles de vigilance, et -pour les Sèvriennes autant de prétextes à rire. - -Car cette brave Lonjarrey est une si bonne fille! dans le particulier, -elle adore le militaire,--chacun sait ça--et ne dédaigne point, en son -honneur, de vider à tout coup son petit verre de «Calvados». Elle a le -gosier sec, ou pour tout dire, sa vraie philosophie tient, tout entière, -dans cette larme odorante qu’elle échauffe entre ses doigts osseux, et -qu’elle sirote goutte à goutte. - -Et par petites gouttes, elle en a tant bu! et de tant de sortes! qu’il -s’exhale d’elle un parfum de cerises, de pommes, de prunes, d’oranges, -de raisins distillés. Son cabinet ne fleure plus l’odeur des roses, qui -se pâmaient entre les seins de la Pompadour, alors que penchée sur une -carte d’Europe, son épingle d’or piquait les victoires de Louis le -Bien-aimé! - -De respirer, là-haut, ces fumets qui les grisent, les petits amours -titubent en trottinant sur la corniche, et tout autour de la Cantinière -pompette, cul par-dessus tête, effrontément se roulent! - - -_Monsieur le Dépensier_ - -Mossieu le Dépensier a la barbe et le port d’un Sultan qui, pour jouer -la comédie, porte tablier bleu en son harem! - -Cognant, jurant, sonnant, voilà le roi de notre valetaille: les -chambrières lui font la barbe, les mitrons en émoi, redoutent ses -colères d’Agamemnon, porteur de lardoire. Les Sèvriennes affamées -sourient au rogne-portion qui, pour un œil vif, donne 4 bûchettes, et le -plus gros rosbeef à la plus gentillette! - - -_L’Infirmière_ - -Une grande chatte maigre, au sourire fin, aux cheveux rares, nourrie aux -lettres contemporaines, frottée à tous les poulaillers de théâtre, -ayant, au bout de sa lorgnette, le nez des actrices célèbres, la -plastique des cabotins en vogue, et dans sa tête les ritournelles de -tous les opéras. - -La plus originale des infirmières! connaissant Aristophane, et parlant -Esthétique, avec la science comparée d’une femme qui en douche 20 autres -chaque matin. - -On aime ses tisanes, d’un goût relevé, parfois équivoque. C’est la -gazette de Hollande, qu’on lit entre deux portes, pendant que thé, café, -ou chocolat--ô drogues exquises!--chantonnent sur le gaz aux frais du -Gouvernement. - - -_Concierges_ - -Philémon et Baucis à la porte du Temple. - -Ils vieillissent là, modestes, tranquilles, attendant la maladie et la -mort. - -Au seuil de l’extrême vieillesse, peut-être une indulgente philosophie -leur fait-elle croire qu’une bergerie heureuse est une bergerie mal -gardée. - -Silencieux dans leur loge, ils laissent faire, ils laissent passer, -ayant acquis par là des droits à l’ingratitude humaine! - ---Avez-vous encore vos parents? demandait-on à leur fils potache quelque -part. - ---Oui, madame, mon père est Fonctionnaire à l’École de Sèvres. - - -Est-ce tapé! j’aime ce tour d’esprit railleur et si vivant; on la croit -méchante! Que non, Berthe a un cœur qu’on ne soupçonne pas; chez elle -tout est de primesaut. Sa verve, c’est l’éclat brutal, mais franc, d’une -sève généreuse. Sa droiture est inexorable devant toutes les petites -hypocrisies qu’on découvre peu à peu autour de soi. - - -5 heures soir. - -La maison est silencieuse, l’âme de ces vieux murs, de ces ronces, de -ces arbres, s’est envolée ce matin. Les cloches sonnent tristement, -lentement; personne à qui parler de ses morts. Ils sont là pourtant, -auprès de moi, les chers disparus, je sens leurs yeux sur moi; embrasser -ma mère, ô comme je voudrais embrasser maman... - -La corde a chanté sous mon doigt, très grave; le jet d’eau s’est tu, -pris de langueur; la nuit tombe: ô triste jour de Toussaint... mon âme -écoute leur âme. - - -2 novembre, jour des morts. - -J’ai travaillé tout aujourd’hui, à ma leçon sur André Chénier, pour ne -pas céder à cette tristesse morbide qui m’anéantit. La pensée de la mort -m’épouvante, je la fuis; je n’ai sur terre aucun refuge où mon âme -puisse se blottir. - -Être seule ainsi, toute la vie! Il y a des jours comme celui-ci, où je -voudrais n’être plus. - ---Va, retourne à tes livres, pauvre petite. - -J’ai lu toute l’œuvre d’André Chénier; j’en emporte une impression -confuse, ardente, troublante surtout. Ce qui m’a le plus intéressée -(faut-il l’avouer sans rougir) ce sont ces vers d’amour, écrits avec -l’ardeur d’un sang enfiévré; ce sont des mots qui ont un parfum, des -mots qui ont la puissance d’une caresse, des mots qui me brûlent, et que -pourtant, je ne comprends pas toujours. - - Tout mon sang est amour, dit-il. - L’amour seul dans mon âme a créé le génie. - -Quelle surprise! je découvre là un poète inconnu, moins pur, moins -empoignant que celui de _la Jeune captive_, mais un poète amoureux, qui -sous les grands bois, au bord des fontaines, réveille les nymphes -endormies. - -Camille, ô voluptueuse Camille, «cette voix qui séduit, qui pénètre, qui -touche», sa voix chante encore les beaux vers qui te suppliaient. - -Je les lis tout haut, et puis je me tais, comme si je faisais quelque -chose de mal. - - -3 novembre. - -Je suis à la torture: que dire d’André Chénier, s’il faut ignorer cette -partie de son œuvre, qui à mon sens, vaut bien les Idylles de Théocrite -et certaines pages de Virgile. - -Si j’allais consulter Mlle Vormèse... j’y vais. - -Mlle Vormèse a prononcé ce vilain mot de «poésie érotique». Cela suffit -pour éclairer mon ignorance et m’interdire toute allusion à ces vers. - -Allons sagement, classons les fiches que j’ai tirées de Sainte-Beuve, de -Jules Lemaître, de Faguet, et cuisinons une belle petite conférence pour -jeunes filles, sur le Chénier des _Iambes_ et des _Idylles_, sans même -leur dire, que l’homme qui écrivit ces vers était beau comme un Dieu. - - -4 novembre. - -Mon plan est arrêté, Mlle Vormèse l’approuve, je suis tranquille. -J’étudierai, devant mes compagnes, l’âme antique et l’âme moderne dans -l’œuvre de Chénier; j’essayerai de leur montrer la divine poésie des -anciens, ressuscitée par cette imagination d’artiste, et la poésie -contemporaine née, chez lui, de la sincérité de sa douleur. - - -5 novembre. - -Je viens d’aller faire ma leçon aux arbres du parc. L’air était si doux, -que sous les feuillages blonds, près de l’herbe fraîche encore, on se -serait cru au printemps. Mon plan bien en tête, j’ai improvisé. Les -paroles, les images surtout, naissaient à chaque pas. - -La marche rythme ma pensée, je suis toute surprise de parler ainsi sans -embarras; quand un mot s’obstine à ne pas venir, je n’ai qu’à regarder -les feuilles, à m’avancer plus loin sous le bosquet, en cherchant, et le -mot, le mot cher à d’Aveline, est là sur mon chemin. - - -5 novembre, 8 heures matin. - -Je n’ai pas dormi de la nuit. Je suis nerveuse, hors de moi. Si j’allais -manquer ma leçon, être au-dessous de l’opinion qu’après mon examen -d’Aveline s’est faite de moi. J’ai le trac. - -Mentalement j’offre une rose aux deux saints que j’aime. - -Vite, notons les pages à lire. La cloche sonne, je vois d’Aveline qui -cause avec Isabelle Marlotte. Mon Dieu que j’ai peur. - - -Même jour, midi. - -Joie, joie. Il a été content, il m’a dit que c’était bien, il a loué mon -tact, l’ingéniosité du plan, la pureté et la simplicité de la parole. Je -suis ravie, brave d’Aveline, va, si tu savais quelle force me rendent -tes éloges, comme je suis prête à me donner plus encore à l’étude! - -Je l’aime, cet homme. Tout de suite une grande paix est entrée en moi; -les yeux de Mlle Vormèse m’ont souri, et je me suis sentie en communion -de pensée avec lui, avec mes compagnes. - -Mme Jules Ferron a daigné, en passant, me sourire: quel éloge! - -Inoubliable jour que celui de ma première leçon de littérature à l’École -de Sèvres. - - - - -CHAPITRE XI - -L’AME DE L’ÉCOLE - - -Toute la «première année» se trouvait réunie, ce jeudi-là, dans la -chambre un peu austère de Mlle Vormèse, répétitrice à l’École de Sèvres. -Auprès du lit en bois noir, drapé de cretonne sombre, un portrait de Mme -Jules Ferron; au mur la _Cène_ de Vinci; sur une table volante, auprès -d’un buste d’enfant de Donatello, l’_Imitation de J.-C._ C’est plutôt la -cellule d’une diaconesse protestante, que la chambre où vit, repose, -travaille, une femme belle, aimée, jeune encore. - -«Je vous ai réunies chez moi, mes chères petites, dit Mlle Vormèse, en -refermant sur Adrienne Chantilly la porte de sa chambre, pour donner à -notre entretien plus d’intimité. - -»Oubliez un instant que je suis votre répétitrice; ne voyez en moi -qu’une amie, qui veut vous parler, au milieu de ces choses familières, -de ce que nous aimons toutes: de notre chère École. - -»Nous ne sommes plus des inconnues les unes pour les autres.--J’ai suivi -vos examens, je vous retrouve aux cours, à nos répétitions. -Quelques-unes ont eu confiance en moi et sont venues me demander -conseil. Je crois donc vous connaître à peu près, et je tiens à vous -assurer que pendant vos trois années de Sèvres, vous me trouverez -toujours prête à vous aider, à vous soutenir, comme une sœur aînée doit -le faire pour ses cadettes.» - -Un murmure affectueux remercia Mlle Vormèse, qui la tête appuyée au -creux de la main, songeuse, semblait chercher dans son passé une leçon -pour l’avenir. - -«Vous arrivez très jeunes à l’école, continua-t-elle, vos anciennes ne -vous ressemblaient pas. Nous sommes entrées ici déjà mûries par la vie, -et considérant notre stage comme un abri calme et laborieux. Nous y -avons oublié les premiers chagrins, les défaillances dans la lutte. En -nous séparant, nous emportions le mystérieux viatique, qui est l’amour -absolu du Devoir. - -»L’École sera-t-elle pour vous ce refuge propice, où l’on prend -conscience de soi-même, où se fera la transfiguration de vos âmes?... -(D’un accent convaincu.) Je l’espère. - -»Votre grande jeunesse, et vos rapides succès, vous ont laissé -l’illusion d’être encore au Lycée, (rieuse) un lycée select, le premier -lycée de France, si vous voulez. En bonnes élèves, vous avez bûché vos -manuels, dévoré les catalogues de la Bibliothèque, et tout de suite, -votre programme d’études et de lectures a pris des proportions -encyclopédiques. - -»Je vous ai laissé aller. - -»Au bout d’un mois, quelques-unes ont bronché, s’apercevant que leurs -professeurs exigeaient autre chose qu’une érudition de dictionnaire, et -qu’ils se montraient plus sensibles aux traits spontanés, aux réflexions -personnelles, qu’aux découvertes trop faciles des bouquineuses. - -»Elles sont venues à moi: - -»--Que faut-il faire? Nous sommes déroutées, notre méthode de travail ne -vaut rien!» - -D’une voix nette, détachant les mots, Mlle Vormèse la tête relevée, -reprend après un instant de silence: - -«Ma réponse, mes chères enfants, s’adresse à vous toutes. Vous avez -besoin de réfléchir, de chercher, d’organiser votre vie intellectuelle -et morale à Sèvres.--Rappelez-vous une chose, c’est que votre carrière, -votre mérite de professeur, dépendront de ce que vous ferez ici. - -»Il me semble que l’École vous propose un double but: - -»Apprendre à penser; - -»Apprendre à agir. - -»Vous devez quitter la maison, véritablement professeurs, c’est-à-dire -que femmes d’intelligence et d’énergie, vous saurez diriger les jeunes -filles qui chercheront en vous un modèle. - -»Celles d’entre vous qui ne sortent pas des lycées où l’esprit de Sèvres -rayonne, peuvent, par comparaison, se rendre compte de notre idéal de la -femme instruite: - -»Ni savante, ni pédante; un esprit juste, cultivé, qui cherche dans la -science, non pas une parure, mais un appui. - -»L’École veut préparer des générations de professeurs distingués, -soucieux de tous leurs devoirs, soucieux des intérêts supérieurs, qui -porteront enfin, dans la vie, une sagesse aimable, une dignité simple. - -»Vous trouverez ici toutes les ressources possibles pour votre travail. -Il ne dépend que de vous de tirer profit de cette culture libre, forte, -que vous donnent vos maîtres. - -»Votre travail effacera les «plus» et les «moins» qui vous -différencient. Chacune doit s’efforcer d’être elle-même, de garder son -naturel, les qualités et les aptitudes qui font sa force. N’imitez -personne, ne croyez pas qu’en reflétant l’esprit d’un autre, vous -plairez mieux... rappelez-vous ce que dit le bon La Fontaine. - -»Si vous êtes découragées par une critique trop dure, ayez l’énergie de -vous corriger: bien souvent les défauts qu’on vous trouve ne sont que -l’excès de vos qualités. - -»Ne vous bourrez pas des miettes d’autrui. Pensez, soyez hardies, allez -de l’avant, quitte même à vous tromper; vous êtes à l’âge où l’on peut -se faire une maxime du vers de Musset: - - Mon verre n’est pas grand, mais je bois dans mon verre. - -»Donnez à votre pensée une forme qui vous appartienne; forme concise, -pittoresque, colorée, éloquente, suivant votre nature. Nous ne tenons -pas à vous couler dans un moule identique; de l’Unité dans la Diversité, -voilà la force de notre corps enseignant: la volière chante, écoutez -l’harmonie du concert...» - -Avec insistance, cherchant les yeux des Sèvriennes: - -«Je voudrais bien me faire comprendre de vous, mes chères enfants, être -sûre que ces paroles viennent à l’heure propice, qu’elles vous forceront -à réfléchir, et à voir, dans l’étude des sciences et des lettres, -l’espace le plus magnifique offert à votre pensée.» - -Mlle Vormèse s’arrête un instant; les élèves recueillies boivent ses -paroles. - -«Pendant des années, votre horizon a été ce coteau de Sèvres; c’était -pour vous le Paradis: entrant à l’École, vous étiez sûres plus tard de -gagner, honorablement et librement, votre vie. - -»... Comme sur les côtes, de petites barques vont de ville en ville -porter leurs marchandises, en prendre de nouvelles, ne s’égarant jamais, -grâce aux feux qui s’allument dans la nuit, votre jeunesse a suivi les -escales d’une route tracée à l’avance. D’un examen vous passiez à un -autre, d’un autre au suivant, toujours plus riches, et plus sûres -d’atteindre le port. - -»Vous y êtes! - -»Il en faudra sortir. Bientôt les côtes s’effaceront derrière vous, -c’est la pleine mer, c’est l’inconnu que vous devez parcourir. - -»Vous ne savez pas où vous irez en sortant de Sèvres, mais déjà, par vos -compagnes, vous entendez dire que la vie vous sera dure. - -»On nous raille, on nous méprise, on nous attaque partout où les lycées -se créent. - -»Il faudra du temps, et combien d’efforts, pour vous faire connaître, et -obtenir de l’opinion publique, l’estime et l’affection que vous -mériterez.» - -Très bas, d’une voix presque tremblante, Vormèse poursuit son image: - -«Oui, c’est vraiment la pleine mer, houleuse, méchante, où votre barque -doit tracer un sillon. Que deviendra-t-elle, si avant de quitter le -port, vous n’avez pas cherché là-haut une étoile... - -»Apprendre à agir, voilà ce qu’il faut faire ici. Orientez votre vie -vers une croyance, avec la ferme volonté d’agir conformément à votre -foi. - -»La tolérance la plus large règne à l’École. Vous êtes libres. Un -système de compression ne produirait que des êtres affaiblis, sans -ressort, soumis par la crainte, incapables d’agir avec vigueur dans les -circonstances difficiles. Vous seriez dépourvues de courage pour lutter -contre vous-mêmes.» - -D’une voix plus nette: - -«Mme Jules Ferron a trop le respect de votre liberté, pour souffrir -qu’on vous impose une direction de conscience. Vous êtes libres de votre -choix, responsable de vos actes. - -»Que celles d’entre vous, qui ont gardé le culte de leur enfance, le -gardent jalousement et y puisent la résignation et la force pour lutter. - -»Que les errantes cherchent, s’éclairent, se décident. Les discussions -philosophiques de nos mercredis, les cours de M. Jérôme Pâtre, des -lectures réfléchies, les aideront à se former un idéal, une religion -philosophique. - -»Disciples de Socrate, d’Épictète ou de Kant, ayez en vous-mêmes le -ferme propos de vivre conformément à votre loi, d’obéir toujours à votre -conscience, de la considérer comme le témoin exigeant et hautain, devant -qui vous ne sauriez rougir. - -»Soyez donc énergiques et probes. - -»Comme dit saint Augustin: «Aimez et faites ce que vous voudrez.» Mais -gardez-vous dans la vie du scepticisme qui tue l’action morale. - -»Gardez-vous d’une fausse pitié pour vous-mêmes, et pour les autres; -souvent ce n’est qu’une lâcheté déguisée. - -»Gardez-vous d’une facile bonté, ce n’est qu’indifférence ou égoïsme. - -»Faites ici l’apprentissage de la vraie bonté. Aimez-vous les unes les -autres. Cherchez un peu votre bonheur dans le bonheur d’autrui, mais -n’attendez jamais de votre prochain ce que vous serez toujours prêtes à -lui donner.» - -Très émue, Mlle Vormèse se lève; elle voit qu’un peu de son âme illumine -les yeux brillants de quelques Sèvriennes. - -«Pardonnez-moi la longueur de cette homélie, mes chères petites. Je vous -reçois enfants, mon devoir est de vous aider à devenir femmes droites, -intelligentes et fortes. - -»Je suis prête à faire mon devoir avec amour, et j’en serai largement -récompensée, si vous emportez de notre chère École un souvenir de -tendresse et de reconnaissance joyeuse.» - -Des visages émus se tournent vers elle, des mains confiantes cherchent -la sienne. D’un même élan, les Sèvriennes se groupent avec respect, avec -amour, autour de celle qui, la première à Sèvres, a su trouver le chemin -de leur cœur. - ---Alleluia, chanta Berthe Passy, en dégringolant l’escalier, voilà donc -quelqu’un qui nous aime. - -Et Marguerite Triel, rêveuse, se mit à chercher, dans le ciel encore -nébuleux, l’étoile dont parlait Mlle Vormèse. - - - - -CHAPITRE XII - -LE JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL - - -15 novembre. - -En somme la vie est très douce ici; nous n’avons qu’à faire nos lits, -les domestiques s’occupent du reste. Le jeudi, nous pouvons librement -rester dans nos chambres, nous réunir autour d’une tasse de thé, causer, -chanter, jusqu’à la nuit tombante. A l’heure où les becs de gaz -s’allument, il faut se séparer: la vieille Lonjarrey et son règlement -viennent troubler la fête. Le dimanche, sortie. - -Tous les jours, le dépensier, roulant son chariot, dépose dans nos -cheminées, trois bûches et trois bûchettes. Prudemment on économise le -chauffage, pour la flambée joyeuse du dimanche. - -Mais qu’il fait froid! on gèle dans les couloirs; dans nos classes les -calorifères ne marchent plus! - -Il a fallu offrir une chaufferette à ce pauvre Taillis, dont les idées, -si rares en tout temps, se congelaient dans ses esprits refroidis! Sous -les sycomores, nous avons fait un bonhomme de neige à sa ressemblance, -qu’à tour de rôle, chaque promotion décapite avec fureur. Longtemps -encore, ce pauvre Taillis sera la tête de Turc des Sèvriennes. - ---Voilà l’hiver. - -L’eau ne tambourine plus sur le zinc de ma fenêtre, mais la bise hurle -dans les couloirs, s’engouffre dans les cheminées, râle sous les arbres -blancs. Il a neigé. Il gèle, on ne pourra plus courir dans le parc -ramasser les branches de bois mort. Brou,... il faudra, malgré soi, être -stoïcienne! - -Que c’est joli dehors, j’ai les yeux en joie. Les coteaux sont duvetés -de blanc; sur le ciel d’un gris soyeux, la ligne des bois ondule comme -une caravane nuageuse un instant arrêtée. Une nuit a suffi pour couvrir -la terre d’une blancheur de pardon. Les traînées de clématites -s’étalent, voiles de mousseline que des mains candides voudraient -détacher. La cour est veloutée; sur le toit du pavillon Lulli, un essaim -de colombes s’est posé; leurs pattes, en passant, ont entre-croisé leurs -fines ramilles sur la neige de ma fenêtre; le bassin gelé, a, dans sa -gaine éphémère, les lueurs mystiques de l’armure que revêt Parsifal, et -tout autour, les sycomores portent la livrée du blanc chevalier. - -Les bruits s’éteignent. L’horloge et la cloche s’assoupissent en -sonnant, pour s’endormir tout à fait, le soir. - -Alors tout devient irréel dans la nuit lumineuse, et je reste à regarder -la lune, avec les yeux d’un vieil orfèvre épris de l’orient de cette -perle, qui roule solitaire dans le firmament. - -Pas de bruit; rien ne bouge, et dans ce lit tout blanc où la terre se -couche, on n’entend plus battre le cœur de la mère éternelle. - -J’aime ce silence, cette pâleur des choses, si semblables au -recueillement des âmes qui vont approcher de Dieu! - - -20 novembre. - -Enfin j’ai vu Henri Dolfière. Il est charmant. Nous avons déjeuné -ensemble ce matin. Quelle bonne journée de franche causerie et -d’abandon; j’ai tant ri, tant bavardé, tant écouté, que la tête me -tourne un peu. - -Henri Dolfière a 23 ans, il est plutôt petit, mince, de mouvements -aisés; il porte toute sa barbe qui est brune, et laisse tomber ses -cheveux assez bas sur le front; des yeux bleus, clairs et sombres, où la -pensée a mis une clarté magnifique, ce qui ne les empêche nullement, -quand il nous taquine, d’avoir un regard plein de gaminerie. - -Il a bien l’air d’un artiste, quoique sa mise soit correcte et simple; -ça doit tenir à l’habitude de préciser ses paroles par un geste, ou bien -à cette pose d’abandon que le corps prend d’instinct, quand l’esprit -rêve. - -Tel qu’il est, il me plaît: il doit être bon, aimant, il sera fidèle à -Charlotte, qui le rendra très heureux. Elle a avec lui des façons -câlines et sages de petite mère; si raisonnable, et pourtant si -passionnée, je crois qu’elle sera pour lui la vraie compagne de -l’artiste. - -Car il est très, très artiste; Henri, (non, non, n’allons pas si vite), -M. Henri Dolfière m’a raconté son voyage à Rome, l’impression -prodigieuse des vieilles ruines, la beauté de la Renaissance italienne, -puis le charme attachant, presque humain, des vieilles demeures -allemandes. Il a des mots si expressifs, si colorés! - -Était-il amusant, lorsque je disais quelque chose, moi si ignorante -d’art, «c’est très juste, c’est ça; votre œil sait très bien discerner -le beau, mademoiselle». - -Et moi, au fond, d’être ravie. - -Nous devons ensemble visiter le Louvre et le Luxembourg; mais par -avance, j’irai me documenter «de visu»; je ne veux pas avoir l’air trop -«béotien» devant nos chefs-d’œuvre. - -M. Dolfière est l’élève passionné de Rodin, il fait de son maître l’égal -d’un Dieu; en tous cas, il le met de pair avec Michel-Ange. O honte, et -j’ignore encore l’œuvre d’un Rodin. - -Je veux marquer d’un caillou blanc, comme les anciens le faisaient, -cette journée délicieuse. - -Et moi qui croyais qu’en dehors de l’École il n’y avait pas de gens -intéressants!! - -Voilà mon esprit conquis du premier coup. Je dois les revoir bientôt. - - -24 novembre. - -Victoire Nollet a fait une leçon très fière, très «tolstoïenne» sur le -droit de juger. Cette fille est une barre de fer; son intelligence, -aussi bien que son corps, ne transige avec rien. - -Elle nous refuse carrément le droit de juger nos semblables. Il y a du -vrai. - -Mais si elle est logique, il faut qu’elle aille jusqu’au bout, jusqu’au -nihilisme, pour arracher à la société la lourde et cruelle main de -justice. - -Jérôme Pâtre s’est emballé, on a discuté, et... tout cela s’est envolé; -ce sont des conférences fumeuses que nos conférences de philosophie. - - -25 novembre. - -D’Aveline veut-il être indiscret? il nous a donné en composition -littéraire: _les feuilles mortes_. - -Berthe dit que c’est en mémoire des cheveux qui tombent. Cruelle gamine! - -«N’y a-t-il pas dans la vie des souvenirs qu’on voudrait jeter au vent -comme une poignée de feuilles mortes?» c’est la belle Chantilly qui nous -a fait ce soir cette triste, cette mélancolique réflexion. - - -1er décembre. - -J’ai parcouru cet après-midi la galerie des Antiques, au Louvre; j’ai -voulu commencer par le commencement, et aller admirer les œuvres dont on -nous prêche l’admiration. - -Avant d’arriver à la Vénus de Milo, à la Diane de Gabie, à la Minerve, -que d’Hercules, de satyres, de faunes, de jeunes hommes peu vêtus, j’ai -rencontrés. - -Tout d’abord, je n’osais m’arrêter devant ces marbres révélateurs; je -passais toute rouge, confuse, m’assurant bien que j’étais seule à -contempler les statues grecques. - -C’était idiot; je me suis vertement sermonnée, traitant de préjugé cette -fausse pudeur qui me tenait les yeux baissés, ou relevés tout juste, -devant une statue d’homme. Alors bravement, j’ai ouvert mes yeux et -regardé la nature en face. - -Je dois m’avouer pourtant, que cette promenade dans le royaume de la -Beauté, m’a légèrement troublée, et que cette chair de marbre ne m’a pas -du tout laissée insensible. - -Quelle force harmonieuse dans ces corps d’adolescents qui lancent le -disque ou la palestre! - -Quelle grâce voluptueuse a ce jeune Bacchus qui sourit à la ronde -furieuse des Bacchantes; et les belles jeunes filles de Panathénées; et -le corps allongé, le corps juvénile de la déesse dont les hanches se -gonflent; et la mystérieuse nymphe couchée qu’aime Théophile Gauthier. -Et l’esclave de Michel-Ange, quelle colère, quel désespoir, tend les -muscles de ce corps enchaîné! - -Je suis ivre; cette promenade recueillie est pour moi la révélation -subite de la beauté charnelle. Aussitôt revenue dans ma chambrette, j’ai -rouvert mon Chénier, aux pages que j’aime; j’ai relu les premiers -sonnets des _Trophées_, et j’ai senti mon sang couler plus vite, mon -sang brûler, aux fougueuses descriptions de l’amour des centaures, aux -tendres appels des bergers. - - -2 décembre. - -Est-ce que le Beau pourrait être l’étoile mystique? - -J’ai tant songé à ce que nous a dit Mlle Vormèse. La foi, je ne l’ai -plus. Le stoïcisme est au-dessus de mes forces. Je ne puis rien mépriser -de la vie; j’aime tout ce qu’elle me donne, tout ce qu’elle me promet. -Je suis attachée à tout ce que le stoïcisme méprise. - -Mes sens me donnent de la joie: voir, sentir, respirer, n’est-ce pas -déjà connaître le bonheur. - -Puis une idée philosophique est une idée trop abstraite. Ma nature me -porte vers le concret; les images m’émeuvent beaucoup plus que les -idées. - -Je n’aime batailler que pour la poésie,... et pour l’art. - -Quelle sera donc ma loi! - -Je cherche. - - -5 décembre. - -Il m’est arrivé une toute petite chose ce soir, en revenant à l’École; -je veux la noter ici pour le souvenir délicat que j’en garderai. - -J’étais avec ma vieille cousine, nous passions boulevard Saint-Germain -devant une fleuriste, elle s’arrête, achète des violettes. Je marchande -une botte de mimosa, qui mettait des gouttes d’or dans l’ombre des -feuillages durcis. Combien? «Deux francs, c’est trop cher, Marguerite.» - -Je repose la botte; et ma cousine, qui ne comprend pas que pour avoir -une fleur on fasse une folie, m’entraîne vers le tramway. - -J’ai mis tout mon cœur dans le regard de regret que j’ai lancé sur les -branches épanouies. - -Nous partons. A vingt pas de là, un gosse courant derrière nous, crie: -Mimosa! Mademoiselle! Mimosa! et sans attendre, il me met dans la main -les fleurs que j’avais désirées. C’étaient bien les mêmes. - ---Combien petit? fait ma cousine. - ---Cinq sous, M’ame, répond le gosse crânement. - ---Tu vois Marguerite qu’il est bon quelque fois d’attendre avant -d’acheter, etc... - -Oui, mais la chère femme, si drôlement sentencieuse, n’a pas vu, près de -nous, un vieux monsieur très bien, qui regardait et souriait. - -Tout à l’heure ce monsieur choisissait un bouquet chez la fleuriste, et -j’ai compris, un peu confuse, qu’il m’offrait ce mimosa. - -Ne sachant trop que faire, pour lui dire merci, j’ai respiré les fleurs. - -Et c’est tout. Ce monsieur ne m’a ni saluée, ni suivie. Mais je vais -faire sécher dans mon journal un petit brin fleuri. - - -8 décembre. - -Je vais passer mes vacances du jour de l’an avec Charlotte et Henri -Dolfière. Je suis folle de joie. - -Et c’est dans deux jours la fête de l’École! Je me ferai belle! - - - - -CHAPITRE XIII - -AUTOUR D’UNE TASSE DE CAFÉ - - -Adrienne Chantilly a invité ce jour-là quelques Sèvriennes à prendre une -tasse de café. Un parfum violent de peau d’Espagne s’exhale des étoffes -algériennes, suspendues tout autour de la chambre: meubles, cuivres, -nattes, bibelots, cette pacotille criarde donne au cadre de la jeune -beauté, l’aspect d’un bazar, sous les arcades Rivoli. Sur les étagères, -des photographies de Pierre Loti, costumé suivant ses états d’âme; sur -la table de nuit, près du vaporisateur, Mounet-Sully, dans la célèbre -attitude du _To be, or not to be_, si avantageuse à la plastique du beau -comédien. - -Une cafetière chantonne dans la cheminée; Berthe Passy, allongée sur une -natte, surveille les préparatifs, pendant qu’Adrienne tourne hâtivement -le moulin à café. Marguerite Triel feuillette un album tunisien; -Hortense relit une lettre d’Eugène; Thérésa, sans façon, inspecte -l’appartement. - ---Ton café sent rudement bon, ma vieille, fait Berthe, qui s’étire entre -deux bâillements arpégés, mais vas-tu nous faire languir! Si tu savais -ce que j’ai sur l’estomac, tu ne nous ferais pas attendre la docte -Lonjarrey. D’ailleurs voici pour elle, et Berthe élevant le bras, montre -un flacon de rhum mis bien en évidence, pour sacrifier au culte de la -gracieuse surveillante. - ---Es-tu grincheuse aujourd’hui, tu ne peux pas attendre cinq minutes, -qu’as-tu? répond Adrienne, qui mesure tranquillement son café à la -cuillère, et le verse avec mille précautions dans l’intérieur d’une -cafetière russe. Tiens, visse-moi ce filtre, je n’ai pas de force dans -les doigts. - ---Ce que j’ai, tu le demandes! et Berthe, accroupie devant une table -mauresque, tourne de toute la force de sa poigne, le filtre qu’Adrienne -lui a tendu. J’ai depuis dix-huit heures sur l’estomac le Saint-Honoré -du dépensier, et ma première soirée dans le monde. Ça reste là, j’ai -beau faire le boa, ça ne passe pas! Le café, le café, ou je te lâche? - ---Patiente, ma petite Berthe, tu sais bien qu’on va se payer la tête de -Lonjarrey et celle de Christofla dans ses chansons de l’Ukraine. - ---Tu as les lendemains tristes, toi. Allons raconte ton mal (avec un -beau geste de tragédie), - - A raconter ses maux, souvent on les soulage. - ---Berthe, Berthe, racontez, crie Hortense, radieuse d’avoir relu pour la -dixième fois l’épître de son Eugène. Boudiou moi qui ai si peur de faire -une gaffe quand ma série ira en soirée; entrer, sortir, saluer Mme Jules -Ferron, jouer la comédie, boire devant elle une tasse de thé! Boudiou, -Boudiou, c’est pas à Montauban que j’aurais appris ça! - ---On a prévu votre ignorance: il y a des monitrices dans l’antichambre, -et Marguerite, amusée par les souvenirs comiques de sa première soirée -chez Mme Jules Ferron, ferme l’album pour continuer l’initiation. - -On vous dira: En rang, mettez vos gants. - -Attention! je frappe, suivez-moi, glissez, ne marchez pas (ça, c’est -pour les Scientifiques). Saluez, et si vous le savez, faites une -révérence. Prenez ce siège. Taisez-vous, parlez, applaudissez, mangez, -saluez. Allons-nous-en! - -Vous en savez autant que moi sur le protocole de l’École de Sèvres. - ---Et quoi, c’est là tout? - ---Oui, ma chère, de neuf à onze heures on s’ennuie en musique, les deux -mains sur le ventre, les yeux sur le nombril. C’est l’attitude du sage! - ---Dis-donc Berthe, ce n’était pas la tienne hier soir. T’es-tu assez -trémoussée sur ton fauteuil, jambe de ci, jambe de là, la tête en haut, -la tête en bas. Tu te tiens très mal dans le monde; j’avais des -inquiétudes pour la vénérable ruine qui te portait, tu lui as donné le -coup de grâce! - ---Comment, tu oses me blâmer! Elle est bonne celle-là: faire revenir les -gens de Paris à cinq heures, les arracher à leur paternel, à leurs amis, -à leur chatte, aux petits plats du dimanche, pour les tenir assis, -muets, face à face en rangs d’oignons. - -Et qu’est-ce qu’on leur offre? un harmonium pleurard, un piano -nasillard, des voix qui chevrotent. Autant vaudrait suivre le service de -l’Armée du Salut, là au moins tout y est cocasse. - -Oh! je vous recommande un air des petits agneaux pour harmonium et -piano; il m’a pris l’envie de faire une ronde avec la vieille Lonjarrey -et de chanter, au beau milieu de ce salon: - - Il pleut! Il pleut, bergère, - Ramenez vos moutons. - -Et ces sentences inouïes: (imitant la voix de Mme Jules Ferron). - ---Je n’aime pas le Chôpin, mon enfant, ch’est une mugique malchaine. -Oui, oui, on ne doit pas faire attenchion aux paroles qu’on chante. -Ch’est la mugique qui est tout. - ---Oh là là! Ça ferait plaisir à mon paternel. Je demande au prochain -tour à chanter un laïtou laïtou, sur une pirouette. - -Vous savez, vous autres, il faut s’exécuter, et payer en monnaie de -singe la tasse de thé et le rhum, et les tuiles de l’Illustre Veuve. - -(Imitant encore la voix de Mme Jules Ferron.) Et vous Marguerite, vous -êtes mugichienne? nous vous écoutons. Et vous Jâne vous récitez? et vous -Victoire vous chantez? Toutes y passent, je... - -Marguerite interrompit ce flot de paroles, qui de lui-même allait -s’arrêter, dans un de ces bâillements dont Berthe était coutumière. - ---Allons, allons, vilaine gamine, ne t’emballe pas, tu as rattrapé le -temps perdu. Savez-vous qu’hier soir, dans le couloir des chambres, -cette incorrigible s’est mise à faire de la boxe avec une «troisième -année», qui a eu le nez cassé d’un coup de poing! - ---C’est vrai, j’ai fait la folle, j’avais de tels grillons dans les -jambes, que d’un bout à l’autre du couloir, je me suis ruée sur toutes -les épaules que je rencontrais. Mathilde a voulu riposter, et devant sa -porte: un, deux, moulinet. (Prudemment les Sèvriennes se mettent hors de -portée.) Je lui ai envoyé mon poing en pleine figure: ah! le beau coup! - ---Dis-donc ne recommence pas; va plutôt quérir Mlle Lonjarrey et racoler -Jacqueline, voilà le café qui filtre. - -D’un bond Berthe Passy est dehors, et l’on entend, sur les planches -sonores du couloir, la bête échappée qui piaffe et se rue chez Mlle -Lonjarrey. - ---Cette Berthe, quel type! Mme Jules Ferron se gondolerait à l’entendre, -fait Thérésa, dont les réflexions manquent assez souvent aux plus -élémentaires convenances. - ---Ne croyez donc pas un mot de ce qu’elle vous dit. Berthe a le don de -faire des charges à propos de tout. Je vous assure que cette soirée a -été un peu longue, un peu morte, mais pas si ennuyeuse que vous -l’imaginez. - -On entre là à petits pas, comme dans une chapelle: l’harmonium est dans -le coin, le buste de Jules Ferron, au milieu. Il y a des sièges. Des -fleurs aussi..., sur le tapis. Aux murs des tableaux anciens, alternant -avec des glaces. - -Mme Jules Ferron parle à chacune de nous; il faut lui répondre avec -mesure, avec tact; elle applaudit d’abord, on applaudit ensuite. On -l’applaudit elle-même, quand elle joue en grande artiste du Beethoven. - -Vous lui verrez un air riant, et dans sa longue robe à traîne, une -dignité simple qui la transforment; nous ne sommes plus ses élèves, mais -ses invitées. C’est très curieux à observer. Par malheur, nous, nous ne -changeons pas; la gaieté se fige sur tous les visages, il y a quelque -chose de contraint, de glacial, qui gâte la fête qu’on nous offre. - -Les «troisième année» ont joué _M. Perrichon_; Labiche a, paraît-il, -toute l’année les honneurs du tapis bleu, puis on a pris le thé, debout -devant sa chaise; Mme Jules Ferron tient la théière et passe, Mlle -Lonjarrey suit... avec le rhum et le sucrier, la doyenne offre les -gâteaux secs; on boit timidement, avec la terreur de commettre une -maladresse. Les tasses sont de Chine, offertes à l’orateur par un -mandarin de passage et... - -La porte s’ouvre en coup de vent, Berthe Passy s’efface, laissant passer -la riante Mlle Lonjarrey, puis Marie Christofla, dite Jacqueline «une -seconde année», qui parsème sa chevelure de fleurs, et sa robe de -bijoux. - - Lève-toi, Jacques, lève-toi! - -fait Berthe parodiant Béranger, - - Voici venir l’huissier du roi. - -Le café est exquis, on le savoure assis à la turque sur les nattes -éparses; seule Mlle Lonjarrey se prélasse dans un fauteuil: Berthe lui a -pris les deux pieds, et a calé sur un coussin de drap fin, brodé par -quelque odalisque, les deux «arpions» de la surveillante. - ---Mademoiselle, un peu de ce rhum Letchy, première marque. - ---Volontiers, mon p’tit. - -Une rasade tombe dans la tasse, puis une autre plus longue; Mlle -Lonjarrey, en connaisseur, déguste avec de petits claquements de langue. - ---Que disiez-vous donc, mes p’tits, quand je suis entrée? - ---Marguerite nous racontait ses impressions sur la soirée d’hier; elle -est ravie, Berthe aussi, de l’accueil si gracieux que leur a fait Mme -Jules Ferron... - -Mlle Lonjarrey n’a point vu le roulement d’yeux de Berthe, ni le rire -déguisé de toutes ces jeunes bouches, qui feignent de chercher, au fond -de leur tasse, la dernière goutte de café. - ---Oh! mes p’tits! on ne sait pas quel grand cœur est celui de Mme Jules -Ferron! moi qui suis son bras droit, j’en sais long là-dessus; si je -parlais... - -Puis, changeant brusquement de sujet, par suite de cette infirmité -d’esprit qui l’empêche de suivre une idée jusqu’au bout: Aurez-vous de -gentilles toilettes pour la fête de l’École? Vous savez qu’il est -défendu de se décolleter: ni bras, ni épaules nus; pour le reste ça vous -regarde. Au fait ne parlons pas de cela, puisque c’est une surprise que -vous nous ferez. Adrienne, passez-moi le flacon..., exquis ce rhum, -exquis. - -La main, desséchée, tremblote; et l’odeur de rhum échauffé se répand -tout autour de Mlle Lonjarrey. - ---Aviez-vous remarqué, mademoiselle, fait Berthe, en humant à plein nez -l’odeur _sui generis_ de la surveillante, dont le corps à la longue -l’imprègne d’alcool, aviez-vous remarqué que Myriam Lévis se présente -toujours de profil? - ---C’est vrai, mon p’tit, elle fait valoir ce qu’elle a de mieux. - ---Un profil de médaille. - ---Pour le temple de Salomon. - ---Une reine de Saba, quoi! - -Et Marguerite fredonne: - - Le roi Soliman, la voyant si belle... - ---Je crois que Myriam ne moisira pas dans notre corporation. Elle se -mariera tout de suite. - ---Qui sait? on se marie difficilement par le temps qui court; vous -toutes, mes p’tits, ne vous faites pas d’illusions, vous ne trouverez -pas facilement chaussure à votre pied... - ---Tant pis, mademoiselle, on se consolera; moi d’abord je suis -amoureuse! - ---Vous mon p’tit! et de qui? allons Berthe dites, dites. - ---Je n’ose pas. - ---Mais si, dites, dites. - -Tous les regards dévorent Berthe, qui feint un embarras subit, et se -traînant sur la natte, à la façon d’un cul de jatte, s’approche de Mlle -Lonjarrey et pose sa tête malicieuse dans le giron de la vieille fille. - ---Vous le voulez, mademoiselle. - ---Oui, dites, dites, serait-ce de M. Pâtre, de M. Criquet? peut-être de -M. d’Aveline! La vieille Lonjarrey grille d’impatience. - ---Eh! bien voilà, mademoiselle; je suis amoureuse... (rougissante)... de -pommes de terre frites. - ---Ah! ah! ah! elle est bien bonne, ah! ah! ces p’tits veulent se payer -ma tête, ah, ah! - -Le rire, qui secoue la bouche prodigieuse, et met en branle le dentier -de Mlle Lonjarrey, gagne toutes les Sèvriennes; on se lève, on se -presse, on tire Berthe qui se défend. - ---Mais oui, je vous dis que je les adore; tant pis si je moucharde, mais -je vous jure que le dépensier nous les rogne, il les compte, -mademoiselle, il les compte. Si c’était un effet de votre bonté de lui -dire qu’il en mette un peu plus dans sa poêle. - ---Oh! mon p’tit, je vous donnerai les miennes! elle caresse Berthe du -bout de son doigt sec comme une branchelette, et mire son petit verre de -rhum dans l’éclat de la flamme! Hein quel esprit franc! quel cœur -ouvert! rien de caché là-dedans. Il faudra que ce soir je conte ça à Mme -Jules Ferron. - -Revenons donc à ce que je vous disais tout à l’heure. J’en causais -justement ce matin avec Mme Jules Ferron: ces p’tits, disais-je, ne se -marieront pas; elles en valent bien d’autres cependant. - -Ainsi, moi, je ne suis plus jeune, je ne suis pas jolie, eh bien, qui -m’épouserait ne ferait pas une mauvaise affaire... au bas mot, je -rapporterais 10.000 francs par an à mon mari. - ---Et comment? Boudiou, Ugène ne m’en demande pas tant. - ---Suivez bien mon raisonnement: - -Appointements fixes........................................... 2.000 fr. - -Tenue de maison, pas de coulage, ordre, économie, couture, repassage, -blanchissage, etc. Est-ce trop d’estimer ça................... 6.000 fr. - -Mes goûts sont modestes, je ne vais ni au concert, ni au théâtre (ni au -café, chuchote une voix impertinente), tout cela représente bien, bon -an, mal an.................................................... 2.000 fr. - -Faites l’addition, voilà mes 10.000 fr. - ---C’est net comme torchette. Et vous n’avez pas trouvé d’épouseur à ce -prix? - ---Non ma p’tite Berthe; je tiens trop à l’École pour la quitter jamais: -on m’aime, car vous m’aimez, n’est-ce pas? on vient me voir, j’ai des -poussins un peu partout, qui viennent me faire fête le dimanche. Vous -verrez mes «pipos», les pipos de mon cousin, et mes p’tits «blaux», pas -un ne m’est infidèle. Je vous inviterai chez moi, un jour qu’ils seront -là. - -Eux, ça ne compte pas. Vous n’avez pas de dot, mes p’tits, ils ne vous -feront point la cour: ah! les hommes, pas un qui calcule comme nous..., -de la poudre aux yeux... faut savoir jeter de la poudre aux yeux... Ah! -si j’avais encore votre âge, pauvre Lonjarrey... Vous verrez plus tard, -vous direz: Elle avait bien raison, Mlle Lonjarrey, comme elle -connaissait la vie!... - -Le rire tremble sur toutes les lèvres, qui se crispent dans une grimace -attendrie. Marie Christofla, très digne, se retire à l’anglaise sans -avoir placé ses chansons de l’Ukraine; les Sèvriennes ne s’en -aperçoivent pas, empressées autour de la pauvre incomprise, qui soudain -entendant sonner la cloche des cours, tend son verre à Didi. - ---Il n’y a que ça qui ne trompe pas, mes p’tits, encore une goutte, une -petite goutte. - ---Oui, mademoiselle, la goutte de consolation. - - - - -CHAPITRE XIV - -LA FÊTE DE L’ÉCOLE - - -Sèvres n’est plus la maison grave, où toute la vie se règle aux -tintements des cloches. La joie court librement au bruit des talons qui -sonnent, des portes qui claquent, des lumières qui courent, éclairant -robes blanches et papillotes. - -Les vieux couloirs, où persiste d’habitude l’âcre odeur de peinture -rouge, embaument les eaux de toilette et le parfum subtil des visages -poudrés. - -Depuis un mois, les Sèvriennes chuchotent leurs projets, organisent un -comité. Aux Scientifiques, les cotisations et le souci des vivres; aux -Littéraires, le soin du programme et du décor de la fête. - -L’École elle-même, pour fêter l’anniversaire de sa fondation, offre aux -élèves un festin de Balthazar: sur les bras d’une femme de chambre, un -énorme saumon, passe de table en table, acclamé avec fureur avant d’être -dépecé. Il y a encore dindonneaux et galettes. - -Jusqu’au dernier moment, le programme de la fête est un mystère; mais le -bruit court qu’il y aura des projections électriques, et que des bombes -glacées remplaceront, au souper, le traditionnel nougat. - -L’École, ce jour-là, est un peu folle; ces messieurs, indulgents, -ferment les yeux sur le travail qu’on néglige; Mlle Lonjarrey laisse -courir, de droite et de gauche, les Sèvriennes très court vêtues; il -n’est pas jusqu’au jet d’eau qui ne dresse coquettement, sur l’eau -engourdie, son plus joli panache! - -Dès huit heures du soir, le réfectoire n’est plus qu’une magnifique -salle des fêtes: partout des fleurs, des lumières; de bec en bec, des -guirlandes de lierre, des girandoles de papier rose piqué d’étoiles. -Quelques paravents chinois simulent les coulisses d’une petite scène, et -tout près du piano, sont étalés les lots pour la loterie des pauvres. - -Par couples les élèves descendent, car l’usage veut qu’une Ancienne ait -une Nouvelle à son bras, pour entrer dans la salle. - -Adieu les robes fanées, les sarraux bleus, les cheveux en chien fou; les -Sèvriennes sont toutes en robes de bal, fleurs au corsage, un tantinet -décolletées, pour fronder le règlement. - -La transformation est surprenante; elles se regardent les unes les -autres, étonnées, charmées, comme les passants, le soir, s’arrêtent -devant les petites boutiques inaperçues le jour, et qu’un rayon -intérieur illumine et pare. Les moins bien arrangées sont encore -charmantes. - -On se presse, on se cherche, on s’appelle, on se déshabille du coin de -l’œil. Derrière l’éventail, aux entrées sensationnelles, ce sont des oh! -des ah! d’admiration un peu enfantine, mais sincère. - -Marie Christopha est en satin rouge, des géraniums semés dans les -cheveux, des bagues à tous les doigts. Renée Diolat étrenne une robe de -crépon mauve, qui discrètement pare sa beauté blonde. Adrienne Chantilly -est en tulle jaune, avec de lourdes broderies de jais; Jeanne Viole en -cachemire bleu, Victoire Nollet en gris, Angèle Bléraud en foulard vert, -Hortense en rose de village, Berthe en blanc, Marguerite en velours -noir. - -Chacune grille de plaisir, en songeant au bal qui va suivre le concert. -Et pourtant ce ne sera qu’un bal blanc; par prudence, afin de ne pas -tourner ces jeunes têtes, les professeurs mêmes ne sont pas invités. Le -dépensier, seul, de loin, regarde la fête. - -Adrienne, très en beauté, déplore de groupe en groupe, de ne pouvoir -faire un vis-à-vis avec d’Aveline, et de connaître l’ivresse de la -valse, au bras de Jérôme Pâtre et de M. Lepeintre, le nouveau professeur -d’histoire. - -Des programmes circulent, tous dessinés et peints à l’École, il y en a -de charmants. On sait alors, que Myriam Levis sera la Muse dans la _Nuit -d’Octobre_, et Sylvia dans le _Passant_. Renée sera la Vierge dans le -_Noël_ de Bouchor. - -De toutes parts, les Anciennes, aujourd’hui professeurs, arrivent à -l’École; les absentes s’excusent par une dépêche, par une lettre; on lit -les missives dans le brouhaha de l’attente. Le comité s’effare, il y a -conflit au sujet des préséances; on se fâche, Mlle Lonjarrey parle -d’aller se coucher, si elle n’a pas la gauche de Mlle Jules Ferron; et -Mlle Melnotte, du lycée Racine, exige la présidence d’une table, si on -veut la garder jusqu’au bout. On va se quereller, le comité en bloc va -rendre les cordons du tablier; il n’est plus temps. La porte s’ouvre, un -grand silence apaise, une seconde, les colères, les jalousies, les -coquetteries, les désirs qui se chamaillent. Sous un flot de lumière, -entre les Sèvriennes formant la haie, Mme Jules Ferron passe au bras de -la Doyenne. - -L’État-major des surveillantes et des répétitrices la suit, en robes -sombres. - -La Veuve porte une longue robe princesse en pou de soie noire, dont la -traîne à petit bruit serpente sur le plancher ciré, corrigeant, par les -plis d’une étoffe cossue, l’abandon d’un corps grassouillet. - -Elle sourit, et derrière elle, le même sourire se propage. La joie des -Sèvriennes, le souvenir de l’œuvre qu’elle créa si victorieusement, -illuminent ses traits, leur donnent une beauté sereine, qui ne -s’effacera qu’à la porte de chez elle, où de nouveaux tracas -l’attendent. - -Mme Jules Ferron s’est assise, le concert commence. Piano, violon, -chant, monologues, récitatifs, tout est applaudi par des mains -généreuses et des esprits distraits. On chuchote derrière les éventails -dressés: Vois donc, ma chère cette peau rugueuse, ses bras ont en -permanence la chair de poule. Une fausse grasse, je te le disais bien, -des bras gros comme des fifres. Victoire est-elle assez boudinée. C’est -pas un corset, c’est une camisole de force. Comment? ça, Louise -Melnotte! le béguin de Jérôme, ça, ça! elle vous a un air de détailler -«de la p’tite saucisse et de la chaircuiterie». Heu, rappelle-toi -Rousseau, ces philosophes gobent tant de choses. - ---Chut! chut! Mlle Lonjarrey baisse les lumières, les éventails -s’abattent sur les genoux, les yeux fixent la scène, où Myriam Lévis -parle au poète qui pleure. Elle est voilée, mais son fier profil au -milieu des blancheurs, se détache presque lumineux. - -On n’entend plus un souffle; quelque chose d’inexprimable, de très -grand, fait trembler les lèvres qui écoutent: - - L’homme est un apprenti, la Douleur est son maître, - Et nul ne se connaît, tant qu’il n’a pas souffert. - -La voix se fait lointaine, musicale, troublante; les cœurs les plus -ingénus palpitent d’un émoi léger, pour avoir entendu dans l’ombre, les -yeux clos, la plainte amoureuse du grand Inconsolé... - -Une ritournelle, un «rigaudon» de Rameau, efface l’impression trop vive, -et les bouts de causerie reprennent en bourdon, jusqu’à ce que Myriam -revienne, et d’une voix brisée, puis ardente, puis fraîche comme le -bruit d’une fontaine, dise les regrets de Sylvia et la tristesse de ne -plus aimer. - ---C’est trop bien! elle serait sur les planches, qu’elle ne jouerait pas -mieux. - ---Dis donc, Margot, c’est le cas de dire qu’aujourd’hui Sèvres reçoit M. -Cupidon! mais voilà, ici, ce n’est pas autre chose que Vert-Vert chez -les Couventines... - ---Tu ne réponds pas, qu’as-tu? tu souffres? - ---Tais-toi, ne me regarde pas, je t’en prie, Berthe; je ne sais pas ce -que j’ai... cette poésie m’a fait mal, j’ai le cœur si gros... (très -bas) de n’être pas aimée, et deux grosses larmes tombèrent brûlantes sur -les mains qui se rejoignaient. - -Le concert fini, la tombola tirée, on s’en va à la queue leu leu, dans -la salle de réunion, manger sandwichs et babas, glaces et petits fours. -On se congratule, on s’embrasse; Myriam, très entourée, résiste à peine -aux compliments qui l’accablent; elle abandonne sa belle main aux lèvres -d’Angèle Bléraud, ses regards disent assez l’ivresse de la cabotine -triomphante. - -Renée, la vierge pure du _Noël_, disparaît devant cet éclat; les -Sèvriennes affolées adorent en Myriam, le poète de l’amour, que cette -voix leur a révélé. - -Elles dansent, mais leur pensée est ailleurs; comme une maîtresse, la -poésie les caresse et les meurtrit. Elles tourbillonnent éperdues, -silencieuses, et les heures passent, les heures s’en volent, elles sont -heureuses. - -Mme Jules Ferron regarde et sourit encore. - -Sur l’ombre orgueilleuse de la vieille maison, se déroule, s’enlace, la -liane vivante d’une dernière farandole; et pour un soir, oubliant dans -cette ivresse son impassibilité stoïque, elle se sentit enfin des -entrailles de mère! - - - - -CHAPITRE XV - -JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL - - -15 décembre. - -L’École, le soir de la fête, était en beauté; un coup de baguette et -l’austère «prison», devenue un palais de féerie, nous laissait à chacune -l’illusion d’être dans un de ces collèges d’Outre-Manche si à la mode -aujourd’hui. - -Nous étions toutes belles; qu’il doit être difficile, dans un vrai bal, -de choisir la reine; ici nous avions toutes une fraîcheur, un éclat, des -yeux si rayonnants, que je ne saurais fixer une préférence. - -J’avais mis ma robe favorite, ma robe de velours noir, si simple, toute -droite, avec une petite traîne souple, qui se pose, quand je m’arrête, -comme un joli chat réclamant une caresse. Autour du cou, une écharpe de -tulle bleu, faisant papillon au bas de la nuque; mes cheveux avaient un -joli reflet d’or... J’ai embrassé mon miroir pour lui dire merci. - -Et cependant, je garde un souvenir pénible de cette soirée; je suis -partie radieuse au bras d’Isabelle Marlotte, je suis revenue navrée! -Navrée d’une tristesse incompréhensible. Ces lumières, ces fleurs, ces -rires, brusquement ont éteint ma joie. Myriam a dit des vers de Musset, -j’ai pleuré, et je ne sais pas pourquoi j’ai pleuré. J’aurais voulu -fuir, courir dans le parc, appeler, qui? crier cette peine que j’ignore, -mais que je sens au fond de moi-même, comme une plaie qui m’épuise. - -Quel coup m’a donc blessée? - -La vie me rit, mes compagnes m’aiment, mes professeurs m’encouragent, -Mlle Vormèse ne cache point l’intérêt qu’elle me porte. - -Alors? - -Depuis trois mois, je m’accoutume à cette existence solitaire; ce n’est -pas de vivre enfermée que je souffre; depuis longtemps je ne vis qu’avec -moi-même. - -C’est un tourment, un besoin confus, mais sans répit, de me dégager de -mes anciens rêves. Le passé me laisse indifférente, tant de choses -nouvelles m’attirent; chaque jour, par une lecture, par un effort, -j’avance vers ce but, encore voilé. - -Est-ce curieux, j’éprouve par l’esprit, un malaise analogue à celui que -tout mon corps subit lorsque je devins jeune fille. - - -16 décembre. - -J’assiste impassible à ce bouleversement de mon être. Là-haut j’ai vu ce -soir l’image de mon état d’âme. Des nuages galopent, fouaillés par le -vent qui se lève; c’est une course insensée à travers le ciel; ils -passent devant la lune qui s’obscurcit, d’autres accourent, puis la -meute fantastique disparaît, dégageant l’astre qui monte, serein vers -son zénith. - - -23 décembre. - -Une chose me frappe à l’École, et me semble la caractéristique de -l’enseignement qu’on nous donne: les Sèvriennes parlent sans cesse de -licence, d’agrégation, jamais de professorat! - -Jamais il n’est question de nos futures élèves. Jamais nos leçons ne -visent l’esprit limité d’enfants de dix à quatorze ans. Foin de -pédagogie théorique, semble-t-on dire, «en forgeant on devient -forgeron», _faber, fabricando_. Sur la fin de notre carrière, nous -serons peut-être capables d’enseigner, simplement, des choses -élémentaires. - -Je me reconnais inapte, au sortir de l’École, à mettre à la portée de -mes gamines, l’histoire du moyen âge que nous étudions en ce moment. - -Un beau sujet de composition écrite que celui-là: _Rôle de l’Église sous -les premiers Carolingiens_. - - -24 décembre, soir. - -Jeanne Viole nous a offert ce soir un punch promotionnel. C’est toujours -tout pareil, on potine, on s’use à dire des riens méchants. J’aime mieux -rester seule deux heures dans ma chambrette. Les bougies ont une clarté -charmante près des fleurs, au milieu des mousselines qui parent mon lit, -mon miroir, ma fenêtre. - -Joie de lire seule et de rêver après, d’aller ailleurs, dans ce monde -qu’ouvre la poésie, comme un autre firmament. - - -Minuit, Noël. - -Les cloches sonnent, les voix fredonnent, le jet d’eau tinte dans la -nuit. Là-haut, glisse dans les nuages, le pâle visage de la Mère. D’un -souffle elle écarte les voiles qui la nimbent, et radieuse se penche -vers la terre. Sous ce regard d’amour, le jet d’eau ploie, ses -broussailles ruisselantes s’écartent, et comme en un berceau de rêve, -l’image incertaine de l’Enfant sourit à l’éclatante image de la Mère. - -O Noëls de mon enfance: - - Courons d’un grand randon - Vers thio petit poupon. - -Je veux former un vœu, exauce-le, petit Jésus de mon enfance: fais que -bientôt je découvre l’étoile qui dirigera ma vie; comme les Bergers et -les Mages, je te le jure, je la suivrai jusqu’où elle me mènera. - - -31 décembre. - -Charlotte viendra demain me voir. J’ai l’influenza, défense de sortir. - -L’École est vide, je me sens perdue. Je n’aime pas les choses qui -finissent, j’ai l’angoisse de quelque chose qui meurt en moi, autour de -moi. - -Adieu, année ancienne, tu me fus propice, que l’année nouvelle soit -encore une année heureuse pour ceux qui me sont chers. - - -1er janvier 189 . - -_Ave_, et pourtant j’ai du chagrin, je ne les verrai point. - -Le médecin est venu: quel bonhomme! un ricaneur; il m’a auscultée, Mme -Jules Ferron l’accompagnait, et son œil curieux s’est vite renseigné sur -le décor de ma chambre. - -Il a plaisanté sur tout, sur mes yeux trop creux, Mme Jules Ferron -silencieuse l’écoutait. En partant, elle m’a tendu la main. Je lui ai -dit merci. - -Charlotte attendait dans la chambre de Berthe; elle n’a pu rester, -l’infirmière l’a renvoyée, et je n’ai rien su d’elle, de lui, si ce -n’est qu’il a de la peine de me savoir malade. Ma chère Lolotte, pour -mes étrennes, vient de m’apporter cette _Diane_ de Gabie qu’il a choisie -à mon intention... Comme c’est bon de savoir, qu’au loin, une amitié -vous cherche. Leur bonheur m’est cher. - - -4 janvier. - -Je ne souffre plus, demain je reprendrai mes cours. - - - - -CHAPITRE XVI - -CES MESSIEURS - - -Le feu flambe, réchauffant la toute petite chambre de Marguerite Triel, -une chambre claire, accueillante comme un frais visage de seize ans. -Partout, à la fenêtre, autour du lit, de la toilette, des mousselines -d’Écosse drapent sur un fond blanc, des feuillages très doux, des fleurs -mauves et jaunes, colchides mélancoliques nées du premier frisson de -l’automne. Quelques photographies cachent le papier banal du «locatis» -fourni par l’État. Au chevet, la sainte Monique d’Ary Scheffer; près du -miroir la belle Vénitienne à sa coiffure, du Titien; à droite de la -cheminée le Bacchus de Vinci, étrange figure, sœur du saint -Jean-Baptiste, indiquant du même doigt l’ombre propice des forêts; à -gauche le portrait de César Borgia, aux lèvres gonflées d’amour, à la -main longue assouplie pour l’épée et la caresse. Sur la table, parmi les -mille riens qu’il faut pour écrire, des portraits de femmes de Carrière, -et la Diane de Gabie, entourée de roses et de capillaires. - -Sur l’étagère, quelques livres souvent ouverts, Euripide, Pascal, -Chénier, la _Salammbô_ de Flaubert, les _Trophées_ de Heredia, _Sagesse_ -de Verlaine. - -Dans cette chambre, tout indique les goûts préférés d’une femme -mystique, inconsciemment voluptueuse. Les fleurs qui s’épanouissent là -semblent se plaire, dans ce logis très _gemüthlich_, comme de beaux vers -parfumant, de pages en pages, un livre chaste et fier. - -Sur une table volante, un service à thé, des sandwichs, des confitures, -attendent la venue des Sèvriennes; la bouilloire devant le feu -chantonne, le bois craque, éclate: en l’absence de l’hôte les esprits -mystérieux du feu et de l’eau conversent, et c’est d’Elle, encore. - -Soudain, des salles de cours, monte un bruit assourdi de chaises -traînées sur le plancher; c’est la fin des conférences, ces Messieurs -sont partis. Tout de suite, les Sèvriennes escaladent les escaliers, se -ruent avec une fureur de bêtes délivrées, vers les études, vers les -couloirs des chambres. - -La porte s’ouvre brusquement, Marguerite essoufflée entre chez elle, -portant quelque chose dans ses bras; Berthe Passy la pourchasse, puis -Renée Diolat, Isabelle, Victoire Nollet s’engouffrent derrière elles. - -Berthe lutte, voulant écarter les bras de Marguerite et lui chiper ce -qu’elle porte. - ---Laisse-moi seulement voir à qui ça ressemble? - ---Non, je ne te le donnerai pas, Berthe, tu me le casserais. - ---Dis-nous son sexe. - ---Celui de son père! - ---Je t’en prie, ma petite Margot, prête-moi ce gosse, je veux être sa -nounou. - -Elle s’assied posément, Marguerite rassurée lui met, sur les genoux, une -poupée vêtue de sa seule chemise. - ---Très chouette le môme, on va le baptiser tout de suite, je ferai le -parrain, reprend Berthe qui dodeline le poupon, puis le fait sauter en -l’air de façon inquiétante. - -Les Sèvriennes, très amusées, se penchent sur elle; la poupée, de son -œil rond qui palpite à chaque saut, semble ahurie d’être le joujou -imprévu de ces grandes filles. - -Isabelle Marlotte tend les bras, elle veut l’avoir à son tour. C’est -gentil ce que d’Aveline a fait là! il n’y a que lui, ici, pour faire des -surprises aussi féminines; donner une poupée à toute une promotion parce -qu’elle travaille trop, mais il est à croquer cet homme! - ---Croquons, mesdemoiselles, croquons. Le morceau est un peu mûr, mais il -se fait rare. Je réclame pour Isabelle le morceau du roi, et se -tournant, gentille, vers celle-ci qui se rebiffe, Berthe ajoute: Allons, -allons, est-ce qu’on ne sait pas que tu l’aimes! - ---Oui, répond Isabelle, qui ne ment jamais, je déteste celles qui ne -l’aiment pas, je hais celles qui l’aiment trop. - ---Oh ma chère, est-ce que tu gardes sa vertu? ne sais-tu pas, qu’avec -lui, une glissade n’est jamais un faux pas! D’Aveline aimer! Renée -sourit à de lointains souvenirs, mais juge inutile de propager les -potins qui croupissent éternellement, comme toutes les mauvaises choses, -dans le passé d’une École. - ---Mon Dieu, qui voudrait se contenter de ses restes, me semblerait peu -difficile. - ---Vous parlez d’or, Victoire. Soigner ses rhumatismes, contempler son -demi-cheveu, adorer l’ombre qu’il est encore; on en ferait une image... -Fi! un professeur de littérature n’est jamais qu’un coucou, pilleur de -nids célèbres: il revient le bec plein et n’offre à sa femelle que la -ponte d’autrui. Où s’arrêtent les réminiscences? _That is the question!_ - ---C’est une diffamation, vilaine gamine, M. d’Aveline ne mérite pas ces -reproches, fait Marguerite un peu agacée d’entendre sans cesse débiner, -par Berthe, le professeur qu’elle préfère. Il est original, son esprit -est bien à lui; il a des mots qu’on voudrait avoir faits. Hier, on m’en -a répété un de ses meilleurs. Vous savez que d’Aveline sollicite la -chaire de poésie française, rue d’Ulm. Il va voir le Directeur, qui n’a -rien de l’intelligente bonté de M. Bersot. - ---Et quels titres avez-vous, monsieur, pour appuyer cette demande? - -Sans sourciller, d’Aveline, faisant allusion aux œuvres de Brunetière, -son compétiteur: - ---Mon Dieu, monsieur le Directeur, il y a des choses qui se pèsent à la -bascule et d’autres à la balance... - ---Ah! très bien! exquis! du pur d’Aveline! s’écrie le groupe des -Sèvriennes: mais Victoire Nollet, rageuse, s’insurge. - ---Vous êtes ma foi bien indulgentes, vous autres. Dès qu’il s’agit de -cet homme, on se pâme: quelle finesse! quelle grâce! quel poète!... -Enfonceur de portes ouvertes, va; vous ne lisez donc rien, pour ne pas -savoir, que tout ce qu’il dit, Sainte-Beuve ou Lemaître l’ont dit avant -lui. - -J’enrage de cet aveuglement; il n’a pour lui que des détails, le joli, -toujours du joli, et parce qu’il a une voix qui vous prend, et vous -retourne, vous en faites un génie. Pas une idée neuve, pas une -trouvaille qui en engendre d’autres; mais Brunetière, c’est une montagne -à côté de la souris! - -Et par-dessus le marché, cet homme a l’esprit faux! - ---Oh! oh! vous allez trop loin, Victoire; en troisième année nous ne -pensons pas autant de mal que vous de M. d’Aveline; vous en reviendrez, -croyez-moi. Le grand mérite de son enseignement littéraire, c’est de -n’être pas dogmatique. Son cours est une causerie qui éveille la pensée, -et la force à s’exprimer dans une langue délicate, simple, savoureuse si -c’est possible. Il nous force à admirer, quoi de plus grand? Il nous -force à comprendre, quoi de plus juste? - ---C’est possible, Renée, vous êtes une ancienne: mais vous jugez son -enseignement, avec des préjugés d’École, dont je suis libérée, moi, -heureusement. - -Son devoir est de faire de nous des professeurs, non des docteurs ès -lettres; par sa méthode, il manque à son devoir. - ---Dis donc, Victoire, pour une stoïcienne tu manques d’impassibilité: ce -rude langage ne viendrait-il pas d’une blessure encore fraîche? Tu en -veux à d’Aveline, avoue-le, parce qu’il te reproche la raideur d’un -esprit étroit, ce n’est pas sa faute si tu ne veux pas t’ouvrir, et si -tu écris, dans tes devoirs sur Rousseau, des phrases comme celle-ci--je -cite textuellement, mesdemoiselles: «Rousseau connut la femme qui s’aime -seule dans une futaie...» - -Berthe rit à pleine gorge, et ce rire cingle Victoire, qui de rouge -devient noire de colère. - ---Elle est historique ta phrase, les générations à l’École, ne -l’oublieront pas. Bast, quand il n’aurait fait que te mettre un peu de -son inexorable clarté dans l’esprit, tu ne devrais pas lui en vouloir. - ---Tu ne sais ce que tu dis, toi, tu es prise comme les autres; tu ne -vois pas que cet homme est un cabotin, oui je le répète, un ca-bo-tin. -Il ne cherche que ficelles pour gagner son public. Vous êtes là, bouche -bée, riant quand il a de l’esprit, pleurant quand il feint d’être ému, -et le cœur à l’envers, parce qu’avec sa voix molle et ses mots -caressants, il vous a dit les malheurs de Myrto ou d’Éryphile! - ---A la porte, à la porte. - ---Non, vous ne m’empêcherez pas de crier ma colère; je vous dis qu’il a -le don de s’émotionner lui-même et de pincer de la guitare, avec autant -d’artifice, qu’Adrienne Chantilly en met à s’évanouir à côté de lui. - ---Oh Victoire, c’est indigne! et deux grosses larmes perlèrent dans les -yeux d’Isabelle Marlotte, que Marguerite entraîna vers la table, mettant -fin à cette querelle qui s’envenimait. - ---Notre thé se refroidit, hâtons-nous de baptiser mon fils; voilà le -Compère, soyez toutes les Commères, donneuses de ce qu’il vous plaira; -mais je supplie Victoire de n’être pas, par rancune, la fée Carabosse de -notre baptême. - -Les Sèvriennes se pressent autour du poupon, déjà revêtu d’une culotte, -taillée dans un mouchoir. - ---Je te donne l’esprit, la bonté, l’éloquence, la veine. Et vous, -Victoire? - -L’austère Victoire hésite; décidément il lui est cruel de souhaiter le -bonheur à cette poupée qui vient de d’Aveline, mais il ne faut pas -désobliger une compagne gentille! - ---La Beauté, murmure-t-elle. - ---Vous me volez, qu’est-ce qu’il me reste alors? - ---Donne-lui ton cœur, répond Berthe, avec un baiser à l’enfant qu’elle -pose triomphalement sur le sucrier. Et baillez-moi la saucisse ou les -cornichons. - ---Boudiou! fait Thérésa qui entre, est-ce que j’arrive trop tard, on ne -débine plus! - -Pendant quelques instants, le silence de la petite chambre n’est troublé -que par le bruit des cuillers, remuant le sucre dans les tasses -brûlantes, les mâchoires dévorent; puis, la première faim apaisée, -tandis que Berthe, à califourchon sur une chaise, grille une cigarette -qu’elle vient d’allumer à celle de Thérésa, Renée distraitement joue -avec le poupon: - ---Je parie que notre cher M. Lepeintre est encore allé déjeuner aux -étangs de Ville d’Avray. J’ai remarqué que chaque fois qu’il met son -costume gris et ses chaussettes de soie rouge, il se hâte de nous donner -campo. - ---Chic alors, le beau général; car il l’a dit, moi je suis le général -Boulanger des Sèvriennes, le beau général se gante en rouge! Porte-t-il -maillot? Hum! fait Berthe, en dessinant avec le pouce, la ligne mince, -si mince, de l’élégant professeur, il doit manquer de plastique pour se -produire sans artifices! - ---Ah! il va aux étangs de Ville d’Avray! Si nous y allions un jeudi, -proposa Marguerite, j’aimerais à voir les paysages de Corot. - ---Nenni, ma belle, les nymphes de Corot courent encore sous bois, et les -rapins les poursuivent. Je gage que si M. Lepeintre s’en va déjeuner -là-bas, c’est pas scrupule d’homme de science, qui veut préparer, de -visu, une leçon sur l’Atalante Spartiate. - ---Que nous importe ce qu’il y va faire! parlez-moi d’un professeur -d’histoire comme M. Lepeintre. Son enseignement est d’une clarté -mathématique, pas de digressions, d’hypothèses imprudentes. Il ne -s’emballe, ni pour Michel-Ange, ni pour Napoléon: il contrôle d’abord, -il affirme ensuite. - ---Assurément, approuve Hortense, qui s’épanouit au souvenir des services -que ce cours d’histoire rend à son militaire, sa méthode est froide, -mais personne ne s’entend comme lui, à débrouiller une période confuse, -et à rendre à chacun ce qui lui est dû. - ---M. Legouff, notre vénérable directeur, nous a affirmé, l’autre jeudi, -que M. Lepeintre était le professeur d’histoire le plus remarquable de -ce temps-ci. En troisième année, nous pensons toutes comme lui; ce -scepticisme rationnel le rend impartial, et nous met en garde contre -l’emballement des Michelet. - ---Nous n’avons pas encore pu nous rendre compte de l’esprit de son -cours, fait Marguerite, en offrant quelques petits beurres à ses -compagnes, mais son érudition n’a rien d’assommant; j’aime le goût très -sûr, le sens philosophique qu’il apporte dans ses études d’art et de -civilisation. Il a le don des idées générales. - ---L’ordonnance de ses leçons, vous le verrez plus tard, fait penser aux -belles compositions d’Ingres, où chaque chose est harmonieusement -placée: plus de dessin que de couleur. - ---Oh oui, en seconde année, on se fanatise pour la logique lumineuse de -cet esprit; il n’est pas jusqu’à sa parole lente, zézayante un peu, qui -n’accentue le relief des différentes parties de son plan. - ---Amen! Amen! trop de louanges mes amies; voulez-vous donc qu’à mon -tour, je fasse mon petit Lepeintre, et crie à votre nez qu’il est -surfait... on ne saurait en dire autant de ce bon Jérôme. Mon paternel -qui l’a vu conférencier, dit qu’il a une tête de faune, et que sa -langue, frétillante comme un dard, brûle de convoitise... encore si la -convoitise en faisait un saint Jean Bouche-d’or. - ---Hélas... - ---Oh! pour celui-là, je vous l’accorde, il est inimaginable: il troque -la robe universitaire contre le casaquin et la plume des troubadours; sa -philosophie embrasse tout, se plie aux cantates patriotiques, aux -sirventois, aux odelettes d’amour, aux mystères religieux, aux drames -historiques!... - ---C’est le portrait de l’Homme-orchestre que tu nous fais-là, Renée! - ---Gavroche, va! il est certain que pour être bon professeur, son esprit -a trop de fougue; Jérôme Pâtre est en retard de cinquante ans, il date -des gilets rouges d’Hernani, sa barbe noire, ses cheveux noirs, ses yeux -noirs, et son teint rouge brique, cette jeunesse si lourdement -conservée, même sa belle âme déclamatoire, ont quelque chose de démodé. -Jusqu’à ses mots, qui feraient encore le bonheur de M. d’Aurévilly... - ---Oh! dis-nous vite, ceux que tu connais; Marguerite les collectionne -dans son journal. - ---Voilà: - -Renan, l’eunuque de la Philosophie. - -Royer-Collard, le garde du corps du Dogmatisme. - -Le sceptique, un feu follet. - -Voltaire, un touche-à-tout de génie. - -La Rochefoucauld, un génie constipé! - -Un fou rire accueille ce dernier trait qui peint M. Pâtre, beaucoup -mieux que toutes les comparaisons de ses élèves, mais Victoire, qui est -de l’opposition, s’attache immédiatement à sa défense. - ---Celui-là est sincère, qu’importe s’il manque de goût! Ah! s’il -canalisait son éloquence... - ---Voilà le point, illustrissime Victoire, canaliser son éloquence, si -l’on ne veut pas tomber dans le verbiage. En attendant le miracle, je -vais à son cours comme j’irais au cirque, pour voir les jeux d’une -habile écuyère: sur son cheval, en galopant, elle fait la révérence, -enlève ses voiles; va-t-elle se déshabiller et se dresser toute nue sur -la bête emballée? Non point. La cloche sonne, le cheval s’arrête, cette -fois encore nous n’avons vu que les oripeaux de la philosophie. - ---Allons bon, ta philosophie, ma chère, ferait un joyeux vis-à-vis, avec -cette reine de village, dont Pascal parle quelque part. Reconnais que, -malgré ses défauts, son cours est passionnant, vous en sortez toutes la -tête en feu! - ---Oui, mais les pieds cloués à la terre, soupire Thérésa! - ---Tu me la bailles belle, Marguerite, as-tu appris, à son cours, un mot -de philosophie? As-tu relu tes notes? Sois franche, vois-tu plus clair -dans ce chemin noir, où l’on se bouscule pour découvrir la vérité? - ---Non, et de cela je lui en veux! c’est une ronde où toutes les idées -tourbillonnent, ivres, comme des mouches sur une cuve de vendange. - ---Jérôme, mon p’tit, peut se vanter de faire mousser ta verve: tu -railles, car tu l’aimes, parce que tu sais que dans ces leçons -d’éloquence... verbeuse, j’en conviens, il met toute son âme, une âme -bonne, naïve, et si pleine d’affection pour nous toutes... - ---Non, je t’arrête, tu es trop indulgente pour le Dieu Pan des -Sèvriennes. - -Laisse-moi dégonfler ma rate, ma pauvre vieille, elle est trop lourde -depuis que je suis raisonnable! «La Philo» vit-elle, comme la -littérature, de l’air du temps et de beaux désespoirs? - -Si elle est la science de la vie, elle doit éclairer nos idées, elle -doit nous donner un tel respect de nous-même, que nous voulions vivre -nos idées. - -Rappelez-vous l’homélie de Mlle Vormèse, qui s’est refusée, par -scrupule, à nous prôner une doctrine plutôt qu’une autre, voulant que -nous fissions seules nos premiers pas, et que notre règle de conduite -fût le fruit de nos études philosophiques! - -Aujourd’hui, je suis aussi bête qu’il y a six mois et je suis moins -tranquille! - -Quand Jérôme explique les Pères de l’Église, j’envie le sort des -Martyrs. Quand il vante les Stoïciens, j’adore Lucrèce; s’il exalte -Épicure, je crois que le Beau pourrait être ma conscience morale. -L’égoïsme de Bentham, me semble vertu; la sympathie de Stuart Mill, me -fait pleurer de tendresse. Perchée sur toutes ces doctrines, je suis le -coq d’une girouette qui pousse son kokoriko à tous les vents. - ---Il y a du vrai, murmure Marguerite, que cette diatribe ramène vers une -souffrance cachée, la science est peut-être un mal. La vraie philosophie -serait-elle de vivre conformément à sa nature? - ---Mais, Berthe, pourquoi n’allez-vous pas consulter Mme Jules Ferron? -fait soudain Victoire, qui depuis un instant serre les lèvres, plisse -son front attentif et rageur. - ---Moi aller la trouver! Lui dire ce que je pense, avec des mots qui -s’embrouillent dans ce charabia scolastique? - -Elle aurait une piètre idée de moi. Je ne veux pas de ses bésicles; -j’aime mieux demander conseil aux arbres, aux vieux rocs, aux nuages de -notre chère forêt. La nature, elle, ne se trompe pas, la nature ne ment -pas! - ---Vous oubliez, ma chère, fait l’autre froissée, que vous serez -professeur, qu’il vous faut une doctrine, que vous en serez responsable. -Pourquoi ne pas vous arrêter à celle que vous voyez à l’œuvre. - ---Qui moi, épouser le Stoïcisme! Ah! ben j’en ai soupé de cette -doctrine, depuis que j’ai vu les gens d’ici se murer le cœur. - -Le Stoïcisme! c’est une doctrine de vieillards, pour qui la résignation -est une fin! - -Mais quand on a toute la vie devant soi, qu’elle vous appelle, les bras -ouverts, moi je m’élance avide d’espoir... et si je tombe, je n’ai pas -honte de pleurer. - ---Ne blâme pas le Stoïcisme, ma chérie, fait gravement Isabelle -Marlotte, dont la figure pensive prend soudain une expression -douloureuse. Nos âmes, parce qu’elles sont trop neuves, ne le -comprennent pas et le jugent inhumain. Les Stoïciens sont des héros, la -grandeur d’âme chez eux, ne peut se mesurer qu’à la taille des -événements. - -Savons-nous au prix de combien de larmes secrètes, de douleurs cachées, -celle que vous repoussez a acquis le droit de proclamer sa Force?... - -Assise au coin du feu, Marguerite chantonne, à la poupée endormie, une -berceuse de Schubert; le bois crépite, éclate, l’eau bouillonne, les -esprits mystérieux du feu et de l’eau accompagnent la musique de leur -rythme léger. - - Dormez, dormez, celle qui vous aime, - Veille sur vous, mes chères amours. - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -Renée Diolat, touchant du doigt l’épaule de Berthe, lui montre -Marguerite perdue dans un songe: - ---La voilà cette sagesse que vous cherchiez si loin... et c’est -d’Aveline qui nous l’envoie. - - - - -CHAPITRE XVII - -JOURNAL DE MARGUERITE - - -20 février 189 . - -Quel est le manège de Jeanne Viole; on la surprend dans les petits coins -avec Mlle Lonjarrey. - -Se confesserait-elle? de quoi, pourquoi? - -De fausses confidences, alors? Avec elle, on en revient toujours à -Marivaux. Mais non un Marivaux léger, qui ne blesse ou ne souffre qu’à -fleur de peau. Le Marivaux qu’elle incarne a plus de rouerie. - -Elle s’est composé un personnage, qu’elle s’apprête à jouer dans la vie: -elle s’essaie ici. Chez elle tout est mensonge, l’esprit sait où il va, -le caractère fuit... - -Elle affecte une nostalgie des Carmels, où les âmes vivent sans cesse -agenouillées devant Dieu, et l’on sait fort bien qu’elle encourage -l’amour de cette malheureuse Angèle Bléraud, qui ne vit, ne respire que -pour elle. - -Quand Jeanne Viole parle des siens, il semble que ce soit de rois en -exil (décidément on voit que son imagination a des lettres) et l’on sait -par Jacqueline, qui est de son pays, que le père Viole est «chand’d’vin» -à Toulon. - -On voit, sur sa table de travail, des livres édifiants: _Le Devoir -présent_, et les livres du pasteur Wagner, très appréciés dans le monde -ministériel. Depuis huit jours, elle limite sa nourriture à table, elle -s’émacie, noircit le dessous de l’œil, brûle avec un peu de fard de -fausses pommettes de poitrinaire. On la regarde, on la plaint, on -l’interroge; elle révèle une si belle âme, que Mme Jules Ferron lui -accorde la faveur d’un entretien! - -Tout le monde serait-il dupe de cette comédienne? - - -24 février. - -Isabelle Marlotte sort d’ici, ce qu’elle vient de me raconter me -confirme la rouerie de Jeanne Viole. - -Elle aussi avait été enjôlée; ce brave cœur avait subi aveuglément le -charme irrésistible, paraît-il, de ces yeux verts, de ces deux fossettes -voluptueuses. Jeanne Viole était si bien entrée dans la vie intime -d’Isabelle, que ses moindres relations lui étaient devenues familières. -Elle a voulu s’en servir, c’est à cela qu’elle vise partout, le truc a -mal réussi. - -N’a-t-elle pas ébauché un mariage, entre une amie d’Isabelle (une jeune -provinciale, un peu excentrique, mais riche, belle, fille unique, dont -le rêve serait de chanter à l’Opéra), et un soi-disant vicomte de X***, -jamais le nom n’a été livré. Ce vicomte était le merle blanc, vieille -noblesse, château en Touraine, grosse fortune, jeune, beau et militaire! -Excentrique lui aussi par-dessus le marché! - -Au premier mot, la jeune fille tombe amoureuse de cet inconnu qui -demande sa main sur sa seule réputation (est-ce assez conte bleu, cette -histoire-là). Une tante, vieille dame fort respectable, assurait Jeanne -Viole, servit d’intermédiaire, on devait se rencontrer dans ses salons -très prochainement. - -Or, renseignements pris, la fortune de la fiancée se trouvant très -ébréchée, et l’excentricité ayant été crûment qualifiée d’esprit fêlé, -par les gens qui renseignaient, le merle blanc se retira: sans -explication, sans excuse, le voilà parti. - -Fureur de la jeune fille qui, se voyant déjà vicomtesse, étudiait le -blason. - -La tante de Jeanne Viole propose un autre mari, puis deux, puis trois, -avec une telle insistance, qu’un beau matin la mère et la fille -débarquent sans prévenir, et tombent dans le guêpier d’une agence -matrimoniale. - -Isabelle Marlotte, indignée, vient de gifler la belle Viole, qui se -morfond de colère, et certainement se vengera. - -Jusqu’où ne montera-t-elle pas, puisque voilà le premier échelon de la -duperie franchi. - - -27 février. - -Je travaille avec allégresse, mon travail est bon. Je sens peu à peu que -l’instruction que j’acquiers n’est plus cet amas de marchandises -empilées dans un hall spacieux; j’ai conscience d’ouvrir mon esprit à un -monde nouveau, de le déchiffrer, et de m’agrandir au contact de la -pensée humaine. - -Derrière moi, je laisse les dépouilles de l’être que j’étais encore, en -entrant à l’École; mais le chemin parcouru, hélas! est de ceux qu’on ne -retrouve jamais. - - -28 février. - -Une image: - -En des temps barbares, les chasseurs d’élans dressèrent, comme un -trophée de chasse, le long d’une route, les bois de leurs victimes; -chaque andouiller porte d’autres ramures, le nid de merle est si large -qu’il supporterait aisément l’épieu meurtrier. Au-dessus de l’avenue, -passe dans une gloire nuageuse, le cimier de l’ancêtre... Et dans le -parc ce sont les arbres défeuillés sous la lune d’or. Est-ce beau -l’imagination! - - -1er mars. - -Ah! si la vagabonde se bornait à chercher des images. Mais elle va, elle -va, elle crée l’avenir, l’arrange si radieux ou si triste, que selon les -jours, je soulèverais des mondes, ou je resterais là, anéantie. - -Charlotte ne comprend rien à cette nervosité; elle est si calme, si -fraternellement amie de son fiancé! Moi je n’aimerai jamais ainsi, si -j’aime! Pourquoi penser à ces choses: aimer, ce serait une folie, je ne -serais plus à mes livres, à ma tâche, et je me suis vouée à -l’Enseignement. - -A quoi bon souhaiter qu’on m’aime, leur amitié me suffit. Charlotte a -confiance en moi, Henri Dolfière me témoigne sans cesse son estime et sa -sympathie par des riens qui me vont au cœur. Je l’admire, je crois qu’il -y a en lui la promesse d’un avenir magnifique. Je l’ai revu deux fois -cet hiver, il m’a déjà conté ses projets de statues, expliqué ses rêves, -ses habitudes de travail... Quel être mystérieux, attirant qu’un -artiste! - -Si j’aime jamais, ce ne sera qu’un poète ou un artiste: il sera simple -et bon comme le fiancé de mon amie. - - - - -CHAPITRE XVIII - - -_Berthe Passy à son père, M. Jules Passy, poète, à Barbizon._ - -«12 avril. - -»Mon vieux Jules, - -»Il y a bien du nouveau ici, ce coquin de printemps fait des siennes! -L’École est tout en émoi depuis que les bourgeons s’ouvrent et que les -ministres viennent. - -»Nous avons été cette semaine en grand tralala. Je suis estomirée de -l’effet qu’un homme produit, dès qu’il est ministre. Nous étions toutes -comme M. Jourdain devant les Mamamoutchis. Mais quelle déplorable -éducation est la mienne, au fond de mon sac, je n’avais pas de quoi -faire une harangue, à peine un tout petit mot sec, pour l’assurer de mon -dévouement! - -»Mais dès qu’il a été parti, l’esprit m’est revenu avec une cabriole, et -je leur ai chanté la chanson du troupier. - - Elle retroussa sa queue - Et s’assit sur un banc, - Fit un panier de c... - Pour Mossieur l’Président. - Elle a de l’entendement, - Cette bique! - Elle a de l’entendement. - -»Il y avait de quoi me fourrer au clou. La vieille Lonjarrey en a ri aux -larmes, et m’a mouillé la joue d’une goutte de marc: j’étais dans la -note! - -»Le ministre n’a pas été le bienvenu. Qu’avait-il besoin de passer en -revue nos binettes? On lui a bien fait voir que ce qui se passe chez -nous ne le regarde pas. Mais il y avait eu du bruit dans Landerneau, on -parlait de guerre ouverte, de démission... tout ça courait de bouche en -bouche, avec des chut, des n’en dites rien, gardez-moi le secret. Le -soir même, nous pleurions l’École à deux doigts de sa perte! - -»Je m’apprêtais à te rejoindre _pedibus cum jambis_, mon baluchon sur -l’épaule, quand les ministres sont venus. - -»Rassure-toi donc, mon vieux, j’en ai pour deux ans encore à vivre aux -frais de la princesse. - -»Le ministère est dans la dèche, on réclame des économies; on devait -nous manger les premières, c’était une prévenance, sans doute, que de -venir nous demander à quelle sauce nous voulions être mangées. - -»Notre jeunesse a parlé pour nous, cette fois on nous fait grâce. - -»Ne trouves-tu pas qu’un ministre, qui se respecte, devrait toujours -paraître en public, avec la robe de Mazarin, (ces choses-là devraient -faire partie du garde-meuble) un ministre en pardessus, ça manque au -décorum de l’histoire: comment le populo aurait-il confiance, dans un -ministre qui n’a pas d’uniforme! - -»Enfin, pour un ministre en bourgeois, le nôtre avait belle tournure. -Son monocle à l’œil, il voletait d’une élève à l’autre, d’une classe au -jardin, avec de petits gestes surpris, satisfaits, mesurant tout, de son -œil supplémentaire. - -»Ah! si nous avions eu le temps de faire connaissance, ce jour-là, -Sèvres fournissait à la France soixante directrices nouvelles; un mot de -lui, on nous créait des lycées! - -»Mais la Veuve était là. - -»Elle trottinait devant ces Messieurs, toussant, faisant sonner le pas -du maître. Le ministre suivait, les yeux sur ses bas blancs et ses gros -petits pieds. M. Gréard et M. Rabier accompagnaient le convoi! - -»D’une voix sèche, en passant, notre Mère nommait: bibliothèque, salle -d’étude, matériel du cours de coupe, classe, chambre d’élève... - -»Voyons, insistait le Ministre. - -»Crois-tu que l’Excellence a chipé un gâteau dans la chambre de Myriam -Lévis! Quelle tête a dû faire la Veuve! - -»Tout de même c’est un bon garçon, ce ministre. Le plus joli de -l’histoire, ce n’est pas d’avoir vu le pipelet endosser l’habit bleu (ô -bleu de Sèvres), ni d’avoir contemplé l’air rogue, l’air à la Diogène -parlant au fils du Soleil, de notre très illustre directrice; le clou de -la journée, ça été l’ingénieux manège des élèves qui vont quitter -l’École. - -»Ah! mon pauvre vieux, pour qui sait regarder, il n’y a pas grande -différence entre l’École et ce Monde qu’on nous apprend à mépriser. Pour -être en République, on ne renie pas le vieil esprit de cour; il faut se -pousser dans le monde, j’en vois qui déjà y travaillent, tous les moyens -sont bons. - -»Ces demoiselles avaient soigné la tenue du jour, robe noire sans -fanfreluche ni dentelle, chignon provocant, regard velouté, vraie tenue -d’examen, faite pour donner aux juges l’envie d’admirer ce qu’on prend -trop de soin à leur dérober. - -»La tête sur leurs livres, elles dévoraient Port-Royal, Pascal, Mme de -Maintenon. L’École n’avait plus assez de bouquins jansénistes ou -pédagogiques! - -»J’ai mis les miens aux enchères, ça m’a rapporté trente bûches pour me -chauffer cet hiver. - -»Pense donc: M. Rabier est un philosophe protestant et M. Gréard se tue -à faire de Mme de Maintenon, la matriarche de l’Université! - -»Dans tout ça, la barbe brune du ministre a été négligée; il n’a pas -fait de livre, lui, et de plus il n’est que la roue de rechange du -chariot universitaire. Mais au bout d’une heure, toutes ces demoiselles -étaient amoureuses des grands yeux noirs de M. Rabier, ou du fin profil -XVIIIe siècle de M. Gréard. - -»Allons, il y aura cette année quelques débuts à Paris. - -»Et puis, le vent verse sur l’École des effluves printaniers. Depuis que -les feuilles poussent, on a du vague à l’âme, et Jérôme, notre fidèle -Jérôme, fait l’école buissonnière en quête du «rossignou.» - -»Il est venu à neuf heures du soir faire son cours. Quelques élèves -étaient couchées, les autres éparpillées dans la maison. On sonne la -cloche! Vite, sur les chemises de nuit, on jette un tablier, un châle. -Les frisettes du lendemain se dépapillottent, et au petit bonheur on se -faufile dans la salle, pour écouter la plus brillante, la plus -fougueuse, la plus lyrique improvisation sur l’Amour. - -»Dehors des nuées d’étoiles palpitaient, ça sentait bon comme dans les -rêves de Shakespeare. - -»Il a parlé de l’amour dans la nature, loi suprême de la vie, du -rossignol se mourant pour sa femelle. Il s’emballait, et comme nous -avons droit de discuter, je l’ai taquiné pour qu’il allât plus loin, et -à propos du sentimentalisme chez Gœthe, j’ai défendu la Charlotte de -Werther, ce qui m’a valu cette riposte: - -»--Alors, Mlle Passy, vous serez de celles qui ménagent la chèvre et le -chou. - -»Pouf! - -»Il flamboyait, sa barbe noire, plus noire encore, un vrai diable, papa. -A la fin je n’osais plus le regarder, sa langue pointue, frétillante, -gigotait si vite, que j’en avais le vertige. Il ne tenait plus en place, -bondissant sur l’estrade, prenant sa chaise, la quittant, frappant la -table, toujours en gestes parallèles, appuyant sa démonstration d’un: -Voilà le point, mesdemoiselles!... - -»Tout à coup, un rayon de lumière a fait miroiter, au bout de sa chaîne -de montre, un long cheveu de femme. Était-il noir ou blond? Personne n’a -pu le reconnaître, mais le fou rire m’a prise, j’ai feint de parler à -Marguerite Triel. - -»--Vous disiez, mademoiselle?... Allons dites, dites, j’aime qu’on me -contredise. - -»Et moi, hypocritement:--J’affirmais, monsieur, qu’une femme ne peut -être heureuse, que si elle est une Célimène. - -»Lui:--Célimène, mademoiselle, y pensez-vous! Mais c’est une dévoreuse -de cœurs! une cannibale! C’est l’éternel bourreau! - -»Ah! voilà bien les femmes! - -»Non, non, mesdemoiselles, ne soyez jamais des Célimènes. Soyez des -femmes, aimez, soyez aimées. - -»La femme, voyez-vous, il n’y a que ça. C’est l’être de «boté», de -toutes les «botés». Et je ne parle pas de cette «boté» fade et -conventionnelle, mais d’une «boté» saine et habitable... - -»Heureusement il n’y avait pas de lune! Curieux, tu voudrais bien savoir -de quoi nous avons rêvé cette nuit-là. - -»Je te réserve le trait de la fin, un trait monstrueux qui te donnera -l’idée nette du stoïcisme sèvrien: - -»Victoire Nollet (tu sais ce chronomètre à siphon), a perdu brusquement -sa petite sœur. On est venu la prévenir quelques instants avant de faire -sa leçon d’histoire. Elle est allée tout droit chez Mme Jules Ferron et -lui a dit: - -»--Madame, ma sœur vient de mourir, voudriez-vous me permettre de partir -après avoir fait ma leçon. - -»Mme Jules Ferron lui a serré la main. - -»On admire beaucoup ici cette énergie, que moi j’appelle du sans-cœur! - -»Enfin, les vacances de Pâques approchent, je vais donc te rejoindre, -mon bon vieux; avec Rosalie, nous aurons vite fait de repasser et de -raccommoder ton linge, à moins que, par économie, tu n’aies fait comme -la reine Isabelle; ou bien comme l’ami Pierre, allant chaque semaine, -laver sa chemise dans le joli petit lavoir, sous bois. - -»Ah! si tu ne m’avais pas! et si tu ne m’avais pas donné, sans le -vouloir, de la raison pour quatre! - -»A bientôt, mon p’a; on va polissonner dans la forêt, et lézarder à plat -ventre sur les mousses. Tu me dénicheras une couvée de merles, je les -lâcherai dans le parc, quand ils sauront siffler les plus jolies -chansons. - -»Un p’tit bécot, de ma bouche toute ronde, - -»TA PÉPINETTE.» - - - - -CHAPITRE XIX - -JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL - - -14 avril 189 . - -Je suis bien contente. Berthe a eu les honneurs de la première visite de -M. Legouff, notre directeur. - -Il est venu aujourd’hui au cours de M. Lepeintre, nous étions tout -regards, tout oreilles. - -Voilà le premier Académicien que je vois! - -C’est un petit homme sec, sec comme sarment de vigne, vendanges faites, -avec de petits poils autour de la tête. Sa peau est si ratatinée, qu’on -lui donnerait cent ans, mais il est encore droit, alerte, sanglé dans -une redingote vert-bouteille, avec des galoches aux pieds, sans doute -pour l’empêcher de s’envoler au premier coup de vent. - -Il semble porter le costume de son premier drame, pantalon puce, -redingote vert fané, gilet croisé, faux-col en collerette, gibus aux -ailes retroussées. - -Et ce vieillard-là fut enfant avec Musset, Hugo, Lamartine! on dit que -sur eux, il a mille détails à conter. - -Berthe tremblait; bonnement, pour la rassurer, et peut-être aussi pour -mieux l’entendre, il lui a pris la main: Ar-ti-cu-lez mieux, mon enfant. -Ses yeux, sous les paupières retombantes, l’encourageaient d’un si -gentil sourire. - -Nous aurions voulu être toutes à la place de Berthe. Mais je suis -contente que ce soit elle qui ait recueilli les félicitations de M. -Legouff, après une conférence très vive, solide, bien composée, sur les -«Maures en Andalousie». - -Mme Jules Ferron, est-ce un hasard, n’assistait pas au cours. M. Legouff -est parti avec M. Lepeintre, qui l’emmenait en «troisième année». - -Il nous a laissé une impression charmante, celle que ferait un bon -grand-père, très savant, très illustre, qui aimerait à donner à ses -petits-enfants d’adoption, le meilleur de son esprit, et un peu de son -cœur. - -Comme nous l’aimerons en «troisième année», puisqu’il ne vient à -l’École, que pour aider de ses conseils les futures agrégées. - - -18 avril. - -Voici Pâques; je pars en vacances, j’irai à Barbizon voir Berthe et son -père, puis je rejoindrai Charlotte et son fiancé, nous avons tout un -programme de promenades à faire dans Paris. - -Mon cœur bat trop vite, comme je vais être heureuse avec eux. - - -Barbizon, jour de Pâques. - -Il pleut, pas moyen de courir en forêt, nous restons là, calfeutrés dans -la chambre; Berthe déclame _Salammbô_, M. Passy somnole dans un vieux -fauteuil mal rempaillé, sa chatte entre les bras. J’écoute, mais ma -pensée est loin, elle tournaille obstinément, autour d’une autre chambre -que j’aime, où vit, où respire, où travaille si joyeusement Charlotte. -Ma pensée les voit, je leur ris. Il fait bon ici près de Berthe, mais je -voudrais être là-bas, auprès d’eux. - - -22 avril. - -Il pleut; entre ciel et terre, c’est une trame mouvante que brode le -feuillage des grands chênes, et que déchire--avec quelle joie -barbare--le vent, le vent qui viole la forêt, le vent qui tue les nids. -C’est sur les cailloux du chemin, dans l’herbe, les rigoles, une lente -ritournelle, un fredon mélancolique d’êtres invisibles, qui se -plaignent: eux aussi souffrent! Ainsi la Douleur est partout! Et cette -trame grise, entre ciel et terre, comme un voile obscurci, enveloppe -notre souffrance et celle de l’univers. - - -23 avril. - -La Forêt a dit: «Il faut avoir pitié!» Je pense aussi que les plus -hautes leçons, les leçons de grandeur d’âme, c’est la Mer, la Forêt, la -Montagne qui nous les donnent. - - -24 avril. - -M’y voici, dans cette vieille rue Saint-Jacques, où habite Charlotte; je -n’arriverai jamais assez tôt, pour leur offrir les premiers rameaux de -«joli bois», que le père de Berthe est allé me cueillir, ce matin, dans -la forêt. - -L’étrange et brave cœur: il est bien l’image complète de l’ébauche -qu’est Berthe; à vivre près de lui, on ne songe plus au ridicule de ses -habits, à la singularité des papillotes. Il vit en communion avec la -nature, simplement; c’est cette sincérité, cette bonté qui seront dans -la vie la grande force de Berthe. - -A table, on cause de mon voyage à Barbizon, les fleurs embaument, M. -Dolfière a voulu que je lui fleurisse sa boutonnière; Charlotte, avec -ses dents, a coupé le brin que j’ai piqué ensuite au veston de son -fiancé. - - -25 avril. - -Visite au Luxembourg: nous avons regardé longuement le saint -Jean-Baptiste de Rodin, et sa Danaïde. Puis les Puvis de Chavannes, les -Carrière, les très rares tableaux de l’École impressionniste. C’est un -éblouissement. Il nous a expliqué, à toutes deux, les tendances modernes -de l’art, le retour à la nature, à l’admiration du vrai, à la plastique -sincère des êtres vivants. - - -26 avril. - -Je rentre heureuse à l’École. Pendant ces vacances, trois choses ont -remué en moi les sources profondes; trois choses ont surgi, qui vont -dominer, je le sens, ma vie de Sèvrienne. - -La pitié pour ce qui souffre. - -L’amour du beau. - -L’impérieux besoin de me retrouver, moi aussi, dans un autre cœur. - - - - -CHAPITRE XX - -JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL - - -15 mai. - -Je travaille fiévreusement; les jours passent sans durée, je suis avide -d’aller sans cesse plus avant, je dévore la bibliothèque. J’abandonne à -d’Aveline le soin de me rapprendre mes classiques, je les ai tant, tant -rabâchés depuis mon brevet supérieur, que je finis par les considérer, -comme M. de Goncourt considérait l’antiquité: «ce pain des professeurs». - -Tous mes jeudis, en revenant de notre promenade dans les bois, je lis -les œuvres de nos poètes contemporains, en remontant à Musset, puis à -Sully-Prud’homme, à Leconte de Lisle que j’ignore. - -Comme ceux-là sont près de mon âme, près de mes yeux. Il n’y a pas à -dire, même dans les œuvres du divin Racine, il y a une phraséologie de -bonne compagnie, une majesté dans l’allure des tirades, comme dans le -mouvement des personnages, qui glacent l’émotion très profonde du drame. - -Il faut la simplicité, la mesure, l’émotion contenue, mais qu’on sent si -profonde, de Mlle Bartet pour ressusciter, au bout de deux cents ans, -l’Iphigénie rêvée par Racine. - -Sa voix, la noblesse de sa résignation, la réserve de son ingénuité, -l’autre jour m’ont bouleversée. C’est la première fois que j’ai senti, -au théâtre, une âme souffrir sincèrement: et c’est la divine Bartet qui -fait ce miracle de ranimer la momie qu’était devenue, pour nous, l’œuvre -de Racine. - -Je lui ai écrit, le soir même, mon admiration, ma reconnaissance aussi. -Était-ce bien correct? - -Faut-il toujours vivre guindée par cette correction qui vous prive si -souvent du plaisir d’avouer sans détour ce qui plaît, ce qui émeut? - - -20 mai. - -Bartet m’a répondu un mot charmant; je le fixe, comme une fleur, à cette -page de mon journal. - - -1er juin. - -Est-ce gentil, Bartet m’envoie une baignoire pour la matinée de dimanche -aux Français, on joue: _On ne badine pas avec l’amour_. Je préviens -Charlotte et son fiancé. - - -4 juin soir. - -Elle a été exquise, l’austère Camille, l’égarée, celle qu’une expérience -prématurée déflore, cruelle et candide, se jouant sans scrupule de l’âme -de Rosette, de l’âme de Perdican. - -Mais pourquoi cette comédie de Musset, si émouvante à la lecture, si à -la fois rêve et réalité, devient-elle obscure à la scène; Charlotte et -moi nous avons eu la même impression, comme si ce théâtre, écrit pour -les délicats, n’était vraiment clair, vraiment dramatique, que lu en -silence. - -Même ces passages exquis, cette poésie que l’âme de Perdican jette sur -les souvenirs de son enfance, sur l’étang, les arbres qu’il retrouve si -petits: à la scène, quoique dits par Le Bargy, cela paraît déclamatoire. - -Je crois que le mystère d’une lecture convient mieux au théâtre de -Musset, que le jeu, souvent médiocre, des artistes qui l’interprètent. - -Henri Dolfière m’avoue qu’il est venu là pour me voir, mais qu’il a -horreur des bonshommes et des bonnes femmes des Français. - -Je lui ai parlé de mes lectures, il m’a demandé de ne pas lire -Baudelaire; pourquoi? parce qu’il aurait regret, que _les Fleurs du Mal_ -laissassent leur ombre sur ma pensée. - -Non, non, je ne lirai pas ce livre, il m’est doux d’obéir à ce désir, si -délicat, d’un ami. - - -Fin juin. - -Je ne sais même plus le jour qu’il faudrait marquer en haut de cette -page. Le temps file, monotone, fécond. Nous arrivons au bout de notre -programme. Ma première année sera finie dans un mois, j’en suis -surprise! - -Comment, il y a un an que je chevauche mon rayon d’or, étonnée, -radieuse, cueillant à pleines mains les souvenirs qui parfument ma -route. - -Je ris de la gloriole des premiers jours, quand je faisais mettre sur ma -carte, ce titre de Sèvrienne, dont j’étais plus fière que de six -quartiers de noblesse! - -Au fond, je suis très individualiste, j’ai l’orgueil de vouloir être -quelqu’un, de faire moi-même ma vie présente, ma vie future. - -Ai-je bien profité de cette année de travail? - -Mes professeurs disent oui, je partirai avec des compliments plein mes -poches. Mais je ne suis pas satisfaite. J’ai conscience de temps perdu, -de mauvaises habitudes d’esprit, que je n’ai pas corrigées par paresse. -Je me fais l’effet d’être toujours en location, de ne pouvoir encore me -mettre dans mes meubles. - -Ce que je pense n’est pas entièrement à moi. Ma maison est faite de bric -et de broc, arrangée peut-être avec chic. Ceux qui m’écoutent ont -l’illusion d’entendre des choses personnelles: je rougis de mes larcins. -Je voudrais payer mes idées par un effort vigoureux, et sculpter mes -meubles, après les avoir construits moi-même, pour les besoins de ma -maison. - -Je ne voudrais pas que mes élèves, plus tard, ne vissent en moi qu’un -_Manuel de l’École de Sèvres_. - -Tout mon travail de seconde année tendra vers ce but; il est grand temps -d’être autre chose qu’un brillant esprit d’assimilation. - -Et puis, je ne veux pas séparer l’effort de mon esprit, de l’effort de -ma conscience; si jamais le grand principe de l’étude a été donné, c’est -bien par cette vertueuse femme que nous fréquentons trop peu: Eugénie de -Guérin. - - Je lis non pour m’instruire, mais pour m’élever. - -Son journal devrait avoir la place d’honneur, dans nos chambres de -jeunes filles; il nous redirait, lui, d’être probes, d’écarter toutes -les lectures qui peuvent souiller nos âmes, de sauvegarder, comme un -bien inestimable, la pureté. - - -1er juillet. - -J’ai eu trois ou quatre fois, la joie de faire une très bonne leçon. Ces -jours-là, j’ai connu le paradis: je me sentais soulevée, frémissante, -avide d’atteindre à la perfection. - -C’était un contentement délicieux, que je savourais dans mon for -intérieur. Je me surprenais à rire, du même petit rire qu’a ma -conscience, après une bonne action. - -Les jours qui suivaient, c’était une sérénité paresseuse, j’envisageais -l’avenir sans inquiétude, comme si le succès était désormais -infaillible. - -Tout me paraissait facile, je me sentais des épaules à soulever le -monde. - -Mais que de jours mornes, où, le cœur serré, je n’osais plus me réjouir, -doutant de moi-même, maltraitant mes professeurs, croyant à la -malchance, nerveuse, irritable et si malheureuse que j’aurais voulu -mourir... parce qu’une leçon ne valait rien. - -Je n’ai pas le courage de Berthe, qui ne se laisse déprimer par aucune -injustice. D’Aveline la goûte peu; cet esprit frondeur, irrégulier, -cette parole trop prompte, et souvent éclairée de mots que lui fournit -le lexique paternel, choquent le puriste, un peu étroit, qu’est notre -professeur. - -Moi, je reste désarmée devant un jugement sévère: l’idéal serait d’être -le personnage pondéré, si réfléchi, qu’est Victoire Nollet; celle-là -plane dans une impassibilité stoïcienne, au-dessus des bourrasques de -notre vie scolaire. - -Il se fait, dans l’ordre de la promotion, un mouvement sensible. -Adrienne Chantilly ne tient plus la tête de la classe; nos professeurs -ont vite percé le fragile tissu de son esprit. Seuls, des -évanouissements propices et le jeu de paupières, dupent encore M. -d’Aveline. - -Victoire monte, monte; Jeanne Viole travaille et mène de front une -tactique fort intelligente, qui lui gagne ici des sympathies utiles. -Bléraud est nulle; Hortense ne travaille que pour Ugène; Thérésa est -moyenne, Berthe inégale. - -En somme, la lutte pour le nº 1 de la licence est bien limitée entre -Victoire Nollet et moi. - - -10 juillet. - -Nous y pensons déjà: ce matin les élèves de deuxième et de troisième -année, sciences et lettres, sont parties pour la Sorbonne, où ont lieu -les examens d’agrégation et de licence. - -Dès six heures du matin, le désarroi était dans l’École: de grandes -voitures Cook, à postillons, stoppaient devant les grilles; nous étions -toutes levées, aidant nos compagnes, leur faisant du café, des rôties. -Elles sont vertes, ou si pâles, que les flacons de sels circulent. Vite -on les met en voiture: «Cherchez sur la route, un bossu, un soldat, une -femme grosse, leur crie Berthe, et tout ira bien.» - -Les voitures enfilent l’avenue, tournent brusquement sur la route, les -voilà parties, nous agitons encore nos mouchoirs. - -Isabelle et Renée m’ont fait peine à voir. Myriam s’est trouvée mal. - -Ce départ pour les examens me bouleverse. - -Il y avait quelque chose d’héroïque, dans le sourire confiant qui -passait, une seconde, sur ces pauvres figures tirées, fiévreuses, dont -les yeux criaient grâce. Cette seconde était celle du baiser que Mme -Jules Ferron donnait à chaque Sèvrienne. - -Elle était descendue jusqu’au perron d’honneur, nous étions toutes -groupées au bas des marches, la regardant, si pâle, elle aussi, dans sa -robe noire, debout au seuil de la maison. - -A cet instant, elle eut l’attitude hautaine du chef, qui veut donner son -âme à celles qui partent, et c’est le cœur battant, que chaque élève a -reçu son baiser. - -Voilà quel viatique elles emportent! - -Je crois à son efficacité. - - -18 juillet. - -Nous sommes dans l’attente du résultat. - -Renée dit qu’elle n’a pas su traiter son sujet de littérature! - -«_Hugo et Lamartine peuvent-ils être appelés des classiques?_» - -Quant à Isabelle, elle est sûre d’avoir dit des sottises, dans sa -composition de philosophie: «_Quelle place faut-il faire aux beaux-arts, -dans l’éducation des femmes._» - -Aucune, a-t-elle répondu. - -Myriam a porté une feuille blanche au jury, puis s’est retirée. - - -19 juillet. - -Je gagne mon pari, elles sont admissibles. Renée a vite sauté sur mes -_Contes grecs_ de Marnille, que je lui avais promis. Elle adore l’esprit -de ce conteur, qui est l’auteur aussi, de la plus intelligente, de la -plus amusante histoire grecque. - -Ma joie, demain, sera complète. - - -20 juillet. - -Charlotte est reçue. - -C’est dans ma chambre, où ils m’attendaient tous les deux (pour épargner -à ma Lolotte l’angoisse de voir passer ce feuillet blanc, qui affiche si -peu de noms à la porte de l’École), que je leur ai annoncé la bonne -nouvelle. - -En route, j’avais croisé d’Aveline, qui m’avait dit tout de suite le -résultat; il voulait me parler de moi, me serrant si affectueusement la -main. Mais je brûlais de me sauver, d’aller les rejoindre, j’ai crié: -merci, merci, et au galop, je suis revenue dans ma chambre. - -Nous étions ivres tous les trois, Charlotte pleurait, je riais, lui nous -tenait chacune par la main, et confondant nos mains dans un même baiser: - -«Vivent les Sèvriennes, vive Mlle Lonjarrey, hourrah pour Marguerite -Triel.» - -En partant, il m’a dit: - ---«Maintenant que Charlotte va être un peu plus votre sœur, -mademoiselle, voulez-vous me faire la grâce de m’accepter pour ami. - ---»Oh! oui, ai-je répondu, en y mettant tout mon cœur.» - -Charlotte nous regardait avec des yeux ravis. - ---«Tu sais qu’il t’adore, et qu’il veut dans un médaillon sculpter nos -deux profils.» - -Je me suis sentie rougir. - - -25 juillet. - -Il était écrit que j’aurais un ami! - -L’amitié d’Henri me comble de joie; son esprit me plaît, son cœur me -plaît. J’aime son passé de travail, d’efforts souvent pénibles -(Charlotte me l’a dit), pour réaliser le beau rêve de l’artiste. Je -l’aime d’avoir choisi l’être sincère et tendre qu’est Charlotte, pour en -faire le compagnon de toute sa vie. - -Puis, je crois bien que, sans tout cela, je l’aimerais, parce que je -sens qu’il m’aime. - - -29 juillet. - -Voici les dernières lignes que j’écris à Sèvres. - -Demain, nous quitterons toutes l’École, pour aller en vacances. Je ne -m’en réjouis point. Je voudrais demeurer ici toujours. - -Si nous sommes des Bénédictines laïques, il est si doux de l’être. - -Il faudra s’en aller tout à fait dans deux ans; déjà cette pensée me -déchire. On est si bien sous ce toit, près des beaux arbres, près du jet -d’eau où chuchotent des voix anciennes, parmi les livres rangés dans les -vitrines blanches, sous les écussons blancs enguirlandés de lys. -Chercher les idées qui volent, du portrait de Louis XV à ce qui fut -jadis le médaillon de la Marquise, chercher son visage dans les hautes -glaces, et s’y voir encore fraîche. Ignorer la vie, n’en connaître que -les on dit des poètes et des penseurs, vivre de ses seules émotions. - -Quel rêve! - -Adieu, chère petite chambre que je ne retrouverai pas en revenant; une -autre prendra ma place, et ne saura pas combien tu me plaisais: j’ai -voulu que ta parure, ces mousselines, ces fleurs, ces photographies -fussent un reflet de moi-même; c’est un peu de mon âme, chère petite -chambre, que je t’ai donné là. - -Je m’en vais, le cœur gros des souvenirs que je te laisse, j’avais fait -mon nid; malgré moi, je l’abandonne, je pars, déjà je n’ose plus me -retourner. - -Adieu, adieu, si les choses ont des yeux, si les choses gardent mémoire -de ce qui passe, souviens-toi, qu’ici nos mains fraternellement se sont -unies, et que plus rien, jamais, ne détachera la mienne de celle qui la -cherchait. - - - - -CHAPITRE XXI - - -_Rapport de Mlle Lonjarrey, surveillante à l’École de Sèvres à Mme Jules -Ferron._ - -«Madame, - -»Vous m’avez chargée, l’année finie, de vous adresser un rapport -confidentiel, qui puisse compléter le dossier des élèves, que j’ai sous -ma surveillance. - -»Le voici. - -»D’une façon générale, je ne trouve pas dans cette promotion, la -discipline et le respect nécessaires, comme vous nous le dites souvent, -madame, à toute œuvre intellectuelle et morale. Presque toutes ces -demoiselles sont d’esprit léger, remuant. Elles aiment la parure, et -leur jeunesse accorde une créance inimaginable à la plus-value d’une -fraîcheur passagère. Elles attachent du prix à des détails, et semblent -ignorer que la vraie vie de l’École, est celle où vous les conviez, -madame, dans les hautes sphères de la méditation et du recueillement. - -»Je m’efforce de le leur faire comprendre. Je ne désespère pas de voir -aboutir la conversion que j’ai entreprise. - -»Voici donc ce que je puis vous dire sur chacune de nos Sèvriennes: - - -» Mlle Chantilly a, au plus haut degré, le souci de sa taille et de son -ajustement. Orgueilleuse de ses prérogatives de première, elle s’imagine -que sa présence, au milieu de nous, augmente la gloire de l’École. - -»Au surplus, je la soupçonne de n’avoir aucune vocation pour -l’Enseignement, de viser à autre chose, en se servant de l’École comme -d’un tremplin, si j’ose m’exprimer ainsi. - -»Si j’en crois les confidences de qui vous savez, son entreprise serait -de compromettre un de ces Messieurs, puis de s’en faire épouser. Elle -aurait jeté, à cet effet, son dévolu, sur M. d’Aveline. - -»Comptez, madame, sur ma vigilance. - - -»Mlle Triel, gentille jeune fille, douce, timide, bien élevée, un peu -trop sauvage. S’ignore elle-même. Travaille beaucoup, sans bruit. Promet -d’être un professeur solide et modeste. Je n’ai rien à ajouter. - - -»Mlle Nollet mérite en tout point l’estime dont vous voulez bien -l’honorer, madame. Depuis le malheur qui l’a frappée, je ne l’ai pas -surprise une seule fois à pleurer; même, Mlle Vormèse lui ayant demandé -ce qu’elle pourrait faire pour l’aider dans sa peine, Mlle Nollet a prié -Mlle Vormèse de vouloir bien lui permettre de travailler l’allemand avec -elle, en vue de sa licence. Elle est donc tout à l’étude. - -»Sa santé reste déplorable, la crise attendue ne se déclare pas, malgré -les douches glacées que, sur l’ordre du docteur, l’infirmière lui -administre tous les jours que Dieu fait. Enfin! - -»J’ai plaisir à insister sur le labeur, sur l’énergie de cette jeune -fille, qui témoigne d’une nature virile, bien préparée à recevoir la -manne stoïcienne. - - -»Mlle Viole, une de nos bonnes élèves, serviable, droite, méfiante -d’elle-même, demandant à plus expérimentée qu’elle l’appui d’un conseil. - -»Elle cherche sa voie. N’osant s’adresser à vous, madame, par un -sentiment de touchant respect, J. Viole est venue à moi. Dans mon -cabinet, nous discutons morale et philosophie; elle est vraiment -intéressante, dans son ardeur à chercher la vérité, à s’attacher aux -principes découverts. - -»C’est une âme délicate, plus faite pour le cloître que pour la vie. -Cependant j’espère, par des paroles réfléchies, lui rendre le goût de -l’action; et, en m’inspirant, madame, de votre sagesse, l’aider à sortir -de cette voie mystérieuse, où son cœur, comme dit Pascal, se cherche et -ne se retrouve pas. - - -»Mlle Passy, un garçon étourdi, tapageur, dont les paroles sont souvent -marquées au coin de la plus mauvaise éducation. Elle est susceptible de -perfectionnement. L’esprit est sain, le cœur franc: peut-être y -aurait-il à redouter dans l’avenir, la défection d’une frondeuse, d’une -révoltée. - - -»Mlle Hortense Mignon. Je me permets d’appeler toute votre attention, -madame, sur cette élève qui est très cachottière. - -»Elle entretient, poste restante, une correspondance très active, avec -un jeune homme de son pays, sous-officier sans avenir, qu’elle veut -épouser sans l’aveu des parents. - -»Non seulement, elle néglige son travail, pour bûcher les examens de ce -Monsieur, mais ce qui est plus grave, cette jeune fille s’est permis, en -l’absence de tout le personnel, pendant les vacances de Pâques, de -recevoir son fiancé à l’École, et même de partager ses repas avec lui. - -»Je suis bien sûre que ces heures de tête à tête n’ont été que des -répétitions, et que ce jeune paresseux a trouvé moyen encore de piller -les cours de sa fiancée. Néanmoins, je tiens à révéler ces faits -indubitables, qui m’ont été appris par qui vous savez, madame. - - -»Mlle Thérèsa Espérou, une bonne grosse fille, un peu bêtote. - - -»Mlle Bléraud. Depuis que vous lui avez accordé son pardon, madame, -aucune tentative détestable ne s’est renouvelée. - -»Cette personne s’amende. Je n’ai qu’à me louer de son zèle, qui peut -nous être d’un véritable secours, dans l’œuvre de perfection et de -grandeur morales, que nous poursuivons. - -»Mlle Bléraud n’est pas sympathique à ses compagnes, qui l’écartent, -depuis que le bruit a couru, dans l’École, qu’elle était hystérique. -Seule, Jeanne Viole rachète, par quelques bonnes paroles, la froideur de -toute sa promotion. - - -»Voilà, madame, ce que vous m’avez mandé de vous faire connaître. - -»Je me suis acquittée, avec discrétion et vigilance, de la tâche -délicate que vous m’avez confiée, et reconnaissante de tout ce que je -vous dois, je suis heureuse, madame, de pouvoir vous assurer que jamais -l’École n’a été si parfaitement unie dans la communion d’un sentiment -unique de respect et d’admiration pour votre personne. - -»Veuillez agréer, etc.» - - -FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE. - - - - -DEUXIÈME PARTIE - - - - -CHAPITRE PREMIER - -LE RETOUR DES SÈVRIENNES - - -Depuis midi les grilles de l’École sont ouvertes. C’est un -chassé-croisé: élèves, parents, amis, bagages, fournisseurs, pêle-mêle -s’engouffrent. Enfin, l’air circule dans les couloirs abandonnés depuis -deux mois; l’odeur si triste des vieux murs s’évapore. - -C’en est fait du silence: un flot de vie est entré dans l’École. Sous le -pas alerte des Sèvriennes, les escaliers crient, les portes grincent, -les voix s’élèvent, et la cloche en sonnant, ranime ce corps engourdi -qui, dans l’ombre, pleure des larmes de salpêtre. - -Comme ces vieilles gens qui ouvrent à regret leurs bras à la joie -bruyante des tout petits, l’École semble chagrine du retour des -Sèvriennes. - -Le personnel, depuis le matin, est en mouvement. Les bonnets à brides -volettent, ponctuent ici et là, de leurs ailes blanches, le clair obscur -des corridors. M. le dépensier, tout bouffi, jette ses ordres, court du -réfectoire à l’office, des cuisines au monte-charge, voyant tout, -sachant tout, dévisageant les Nouvelles, qu’un mot vif photographie au -passage. - -Là-bas, dans la tiédeur du jour qui tombe, le jet d’eau chantonne; son -âme, captive sous un réseau de perles, redit les paroles anciennes et -qu’on sait un peu folles. Sur l’aire blonde de la cour, tombent les -premières feuilles mortes; mais tout le sang de la terre monte dans les -arbres du parc, qu’un émoi, un frisson, inconsciente mélancolie des -choses, transfigure, comme un visage qui se pare d’une fraîcheur -éclatante aux approches de la mort... - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -Debout, à la fenêtre de sa nouvelle chambre, Marguerite Triel regarde -les coteaux d’alentour, couverts de leur «toison fauve». On ne verra -plus briller, le soir, les petites lumières des maisons closes; -Saint-Cloud se dénude; seule, la croupe de Brimborion est encore -verdoyante. - -Tout est triste! Elle regarde songeuse. Est-ce bien là ce paysage -radieux dont le souvenir l’enchantait la veille encore; et cette -chambre, cette cellule de béguine, au papier sali, à la cretonne -déteinte, à l’accueil hostile, c’est là qu’elle va vivre toute une -année. Quoi, c’est cela qu’elle regrettait! - -La déception de ce retour l’oppresse comme un chagrin; n’y tenant plus, -Marguerite abandonne ses affaires, glisse son journal dans le tiroir de -la table, et vite s’enfuit embrasser Mlle Vormèse, puis chercher dans -leurs chambres, ses compagnes arrivées avant elle. - -N’ayant trouvé personne, Marguerite s’installe pour attendre, au -tournant de l’escalier. C’est une montée, une dégringolade perpétuelle -de Scientifiques et de Littéraires, qui toutes, gamines en dépit de -l’âge, n’ont jamais eu le temps d’apprendre la marche lente, et le -rythme d’un pas léger. - ---Bonjour ma chère; comment allez-vous? Quelle mine superbe! Hein, -contente de rentrer? - ---Ma foi non. - ---Et pourtant ce cher Pâtre et le jeune Criquet! - ---Encore bouquiner, oh! là là! - ---Connaissez-vous les nominations? - ---Quelques-unes. - ---Myriam Lévis, pas agrégée, débute à Molière! - ---Pas possible.--Mais oui, on dit que le ministre avait remarqué le -profil.--Au scandale. - ---Et Renée? agrégée, tombe dans un trou, à Mamers. - -Les bruits de pas étouffent les paroles. D’autres Sèvriennes montent. - ---Avez-vous vu la Veuve? - ---Non, je n’irai chez elle qu’au bonsoir. - ---Vous a-t-elle répondu? - ---Jamais de la vie: vous savez bien qu’elle a pour principe, de répondre -deux lignes aux agrégées, et rien aux licenciées. - ---Mais plus tard écrit-elle? - ---C’est selon le cas que notre mère fait de nous... - ---Très bien, quand je serai professeur, je ne la fatiguerai pas de mes -lettres... - -Elles passent. - -Monte Adrienne Chantilly, en collant de drap vert russe; elle conduit -trois nouvelles que Mlle Lonjarrey lui a recommandées; une petite arabe, -au corps nerveux, aux yeux longs, s’entr’ouvrant pleins de caresses, des -joues olivâtres qu’ambre un rayon de soleil, c’est Juliette Malville; -une grosse paysanne, aux traits mous, au regard terne: Marianne Brunie; -la troisième, élégante, distinguée, des yeux frais, comme ces fleurs -bleues, qu’on nomme les «cheveux de Vénus», très blonde, une bouche -rouge, extraordinairement sensuelle: Hélène Dinan. - -Toutes trois, élèves des lycées de Paris, forment un groupe -d’intellectuelles pures: l’une est hégélienne, l’autre disciple -d’Auguste Comte, la dernière, par snobisme, nie la matière, et ne -conçoit que la vie spirituelle. - ---Ah! que je suis heureuse de vous revoir, Marguerite, fait Adrienne -Chantilly, présentant ses trois nouvelles amies, à la plus jolie -Sèvrienne. C’est une embrassade polie, Didi picore les joues qu’elle -baise, craignant d’y laisser le velours éphémère de ses lèvres. - -Elles passent. - -Marguerite, dont la tête pâle, tout auréolée de cheveux blonds, se -détache, entre les portes, comme une figure de sainte dans un triptyque -ouvert, ne s’aperçoit pas de l’admiration qu’elle excite. Impatiente, -elle cherche ses amies, et ne voit, au bout du couloir, que Victoire -Nollet, portant, de toute la force de ses bras maigres, un matelas -fraîchement rebattu. - ---Bonjour Victoire, est-ce que vous déménagez à la cloche de bois? - ---Pas du tout, mon chat, je répare une injustice. Le dépensier m’a collé -un vieux matelas, quand j’ai le droit d’en avoir un neuf! j’ai réclamé, -personne ne m’écoute. Je porte le mien à une première année, et je -rapporte celui-ci! - ---Allez en paix, Victoire, Épictète n’est-il pas avec vous, ajoute -Marguerite railleuse. - -Sous le faix du matelas qui l’écrase, Victoire continue son chemin; -personne ne s’offre à l’aider. A bout de force, elle tombe, mais ne -lâche pas sa proie. - -Soudain, au bas de l’escalier, on entend des voix joyeuses, un talon qui -sonne allègrement: - - Zimbaïla! Zimbaïla! - Les pompiers de Nanterre! - -L’école en marche, éclate de rire, en reconnaissant le refrain favori de -Berthe Passy, qui monte quatre à quatre, et surgit accompagnée du -«Paternel» en sabots, le béret à la main. - -Il porte, dans un cabas, des colchides délicatement protégées par une -collerette de fougères; autour du cou, de longs fils de lierre. Sans -dire un mot, il se débarrasse de son fardeau, embrasse sa fille, remet -sur les papillotes échevelées, son béret de drap, et se sauve, laissant -les Sèvriennes ahuries de cette apparition rustique. - -Berthe agacée fronce le sourcil. - ---Eh bien! quoi! c’est mon père. Sommes-nous au Jardin des plantes ici? - -Puis toute à Marguerite qui la serre dans ses bras: - ---Ce que je suis contente de t’embrasser, toi. Il y a si longtemps qu’on -ne s’est vu! et tu n’écris pas! Enfin, la belle, me diras-tu ce que tu -as fait pendant ces vacances. - ---J’ai vécu je ne sais dans quel pays d’ennui, auprès de ma vieille -cousine. J’ai lu, couru, bâillé! oh bâillé! surtout le dimanche, quand -on allait faire des visites. - ---Tu n’as donc plus d’amie là-bas? - ---Non, depuis que je suis à Sèvres, je n’en ai plus; je suis solitaire -au milieu des jeunes filles que je fréquentais; nous n’avons plus rien -de commun, ni vie, ni pensée, ni rêve. - ---Mais, insiste Berthe, avec malice, si les femmes t’ennuient, il te -reste les hommes! - ---Eh! bien, non, j’inquiète les hommes. Ils m’admirent, parce que je -suis une savante, mais leur admiration est... comment dirai-je... -suspecte. Il y a autre chose, par derrière, que du respect. - -Oui Molière a peint toute la province, quand il a dit: - - Il n’est pas bien honnête, et pour beaucoup de causes, - Qu’une femme étudie et sache tant de choses. - -Les gens de chez nous pensent comme lui. - -Au fond, les hommes s’imaginent que nous sommes trop savantes pour -rester chastes, et qu’il nous est bien difficile, libres comme nous le -sommes, d’être honnêtes. - ---Tu crois? - ---Oui. Ces choses-là, on ne nous les dit pas encore, mais on les devine -à leurs regards, à leurs poignées de mains... - -Et les femmes! en voilà qui ne nous pardonnent pas de nous être -déclassées, en gagnant notre vie. - -J’ai horreur de tout ce monde-là. - ---Aussi, ma chère, fit Berthe en l’entraînant dans sa chambre, quel -besoin avais-tu de te fourvoyer à l’École! Quand on est faite comme toi, -on épouse le plus gros sac d’écus, on a la gloriole de signer, le matin -de ses noces, un contrat de vente corporelle! - -Et tu as la naïveté de croire, qu’on estimera plus ton apostolat de -professeur, que ce mariage, qu’appelle si bien nôtre Jérôme «une -prostitution légale!» - -C’est fou, ma chère. Nous sommes en dehors de l’ordre social, nous -sommes presque un genre neutre, celui des Indépendantes ou des -Révoltées. Et tu veux qu’on nous honore! Quelle bonne foi que la tienne, -j’en ris. - ---Si tu savais, ma pauvre amie, comme je souffre de voir clair. Ces -vacances ont été pour moi une lente désillusion. L’École me manquait -trop. - ---Eh quoi Mme Jules Ferron?... - ---Non, ce n’est pas elle que je regrettais, c’est ce milieu où tout nous -élève, où naturellement, on arrive à modeler sa vie sur les vies qu’on -admire, où l’effort est joyeux, où le travail est une forme du bonheur. - -Ici, j’ai une autre âme, d’autres yeux. Ici tout ce qui est beau -m’entraîne. Je suis fière d’appartenir à l’École, de préparer ma -carrière de professeur, de vivre libre, d’une vie laborieuse, qui sera -féconde pour moi, pour les autres. - -Là-bas, j’ai l’âme recroquevillée; je suis les autres en silence. Comme -la route m’a semblé longue! - -Berthe attristée écoute son amie; cet aveu de Marguerite lui va droit au -cœur, elle sait les tristesses de l’avenir, mais courageusement elle -veut les ignorer, aller droit au but, sans se soucier de l’escorte qui -l’accompagne, des pays qu’il faudra traverser. - ---Allons, Marguerite, demain tu auras oublié ton ennui. Nous voilà chez -nous, arrange ta chambre, sors tes livres, je t’apporte des fleurs de -Barbizon; demain tu retrouveras tes professeurs, tes triomphes de -Sèvrienne. - -Allons, allons, en avant pour la Licence... - -Marguerite reste songeuse, son regard semble chercher quelque chose -qu’elle ne retrouve pas. - ---Ne trouves-tu pas l’École changée? - ---Mais non, l’État n’a point retapé notre caserne; je revois des murs -qui suintent, des murs qui croulent. - -C’est toujours tout pareil. - ---Il y a je ne sais pas quoi qui me manque, je suis dépaysée; cette -chambre m’étouffe; j’aimais tant l’autre. - -Vois-tu, nos anciens rêves sont les hôtes invisibles de nos chambres, -ils gardent, pour nous les rappeler, les sourires ou les larmes qui les -ont vus naître... un charme les enchaîne aux murs qu’ils n’abandonneront -jamais plus... Je sais maintenant, ce sont ces Dieux Lares, gardiens de -mon autre chambrette, que je souffre de ne pas retrouver ici. - ---Ma grande, ma grande, prends garde, tu rêves trop, tu souffriras. -Veille, ton imagination va déchirer ton cœur. - -Moi aussi, pendant ces deux mois, j’ai bien pensé à la vie qui nous -attend. La forêt m’a donné de son sang, je reviens plus forte, plus -sauvage; je veux vivre seule. Dans mon baluchon de vagabonde, j’avais -mis quelques Balzac, je les ai lus au pied des vieux chênes. Parlons-en -de la Comédie humaine, de l’Amour qui fait grimacer tous les masques. -Quel dégoût! - ---Tais-toi, Berthe, tu blasphèmes. L’amour ne peut jamais être ignoble. -Non, c’est quelque chose de divin, qui rayonne en nous, nous pétrit sur -un modèle plus beau. Berthe, je le pressens, l’amour nous transfigure, -un cœur qui aime ne peut être que très grand. - -Ne juge pas la vie d’après ces livres. Entre eux et nous, il y a un -mystère. - -Crois-tu que la vie aux yeux d’une vierge soit la même qu’aux yeux d’une -femme? Non. - -Et puis vois-tu, j’aimerais mieux mourir à l’instant, si je ne dois pas -espérer l’amour... - ---Marguerite? - ---Oui, Berthe, je ne suis plus la même, mon cœur s’est ouvert comme un -nid... (elle ajouta tout bas), je l’écoute chanter. - -Un tumulte dans l’escalier d’honneur fit ouvrir toutes les portes, trois -êtres, trois magots apparurent de front. - ---Mamz’elle, si vous plaît, où c’est ti que va coucher notr’ demoiselle, -Élodie Fourraud, de Marseille. - ---Quel est son numéro de chambre, monsieur? - ---Élodie t’sait-t-y ton numéro? - ---56, papa. - ---Je vous y mène, et Berthe, embrassant Marguerite, sa traînée de lierre -sur l’épaule, se fit le cornac des trois phocéens. - ---Enfin, les voilà donc! - -Marguerite, radieuse, les mains tendues, s’élance dans l’escalier, -au-devant de Charlotte et d’Henri Dolfière, qui franchissent la grille -de l’École. - - - - -CHAPITRE II - -JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL - - -10 octobre 189 . - -Voilà huit jours que nous avons repris nos cours. Il ne me semble pas -que j’aie quitté l’École, cette École si aimée, encore plus chère depuis -que Charlotte est ici. - -Nous vivons comme deux sœurs, ne nous quittant que pour aller au cours -ou en étude. Le jeudi, nous nous réunissons; pendant que je prépare mes -textes de la licence, elle dessine des «écorchés». - -C’est une intimité charmante où Henri a sa place. Constamment Charlotte -me parle de lui. Je le connais si bien aujourd’hui, que je crois avoir -été son amie de tout temps. - -Je vis de leur joie, ils vivent de mes espoirs. Pour être amoureux, ils -ne sont pas égoïstes, et je sens bien que ma présence ne leur est pas -importune. - -Charlotte travaille avec ardeur; mais en femme très ordonnée, elle se -réserve, par-ci par-là, des récréations supplémentaires pour coudre son -trousseau. Elle est alerte et positive, sachant le prix des choses, le -prix de l’argent surtout. - -D’un mot, elle rabroue Henri, quand il s’emballe avec la faconde lyrique -des imaginatifs: il se voit déjà au travail, pour une commande de -l’État, ou le buste de quelque Yankee. C’est le songe de Pérette; -Charlotte sera là pour consolider le pot au lait. - - -14 octobre. - -Quelle jolie promenade nous venons de faire tous les trois dans le bois -de Saint-Cloud. - -Aujourd’hui, la lumière avait les teintes dorées du raisin mûr; tout -était encore vert, au-dessus de l’herbe grasse et des chrysanthèmes -rouges. De la Lanterne, nous apercevions la Seine, dont les flots striés -s’étalaient, comme les sillons d’une prairie fauchée, en lignes -rythmiques et parallèles. Le ciel restait floconneux. - -Jamais je n’ai vu à l’automne une telle poésie. Les bois rayonnent d’une -vie plus ardente, plus parfumée. Les lourds châtaigniers ont des -bourgeons, mais rien n’égale le coloris charmant des peupliers pourpres, -des sapins argentés, des petits aulnes si frais encore. - -Et tout cela s’écarte de vous; il semble que l’atmosphère donne aux -avenues une perspective plus lointaine. - -D’autres coins du parc sont en pleine métamorphose. Ici, où souffle le -vent froid, les arbres ont une splendeur orfèvrée. On les dirait -ciselés, dans un bloc d’or et de jaspe sanguin, par un cyclope aux -doigts habiles. Les feuilles, qu’il laisse papillonner autour de nous, -ont l’usure et la pâleur des royales effigies, ou les reflets sombres -des vieux ors ternis, l’éclat mystique des croix pastorales, le -clinquant des faux bijoux, la douceur des alliages, où l’or pur se -veine. - -Les broussailles ont des lueurs fauves, le scintillement de l’aventurine -étoilée, les feuillures légères des couronnes barbares. - -Quel divin maître que la nature. - -Avant de grimper dans le parc, nous avons fait avec Henri un tour de -foire. - -Les grandes allées du bord de l’eau ont perdu leur solitude religieuse. -C’est une cohue, un tintamarre infernal. Toutes les roulottes de la -foire aux pains d’épices sont ramassées là, étreignant les arbres, les -poussant presque pour leur voler la place. - -Oripeaux, verroteries, paillettes, cuivres, toiles peintes, bâches, -lampions et guenilles semblent, de loin, suspendus à une corde. Tout -s’anime, tout remue, hurle, grogne ou piaille. - -Ce sont des fous, des énergumènes, qui vous attirent dans les baraques, -sur les montagnes russes et les chevaux de bois. On s’enfuit, on -s’accroche, on est pris dans ce tohu-bohu d’épileptiques; la foule, -ivre, vous saisit dans son remous. - -Je ne sais comment nous avons fait pour sortir de là; une fois à l’abri, -j’ai regretté la foule criarde, vulgaire, puante, qui m’attirait et -domptait en moi, par quelque chose de plus fort, la révolte de mes sens. - -Henri nous a emmenées dans la partie solitaire du parc, dans ce jardin -réservé, où tout rappelle Trianon et Marie-Antoinette. - -Les parterres embaumaient l’herbe mûre, encore une fois coupée; partout -de petits bassins ronds conduisent l’eau à la cascade, par un fil de -perles. Nous nous sommes assis sur un vieux banc, dans le cirque de -verdure, où les arbres rejoignent leurs têtes chenues, pour soutenir -cette coupole aérienne, faite de l’immensité bleue. - -Nous ne disions rien, jouissant du charme infini d’être seuls, à la -tombée du soir. - ---A quoi rêvez-vous, mes p’tits, a dit Henri d’une voix qui voulait -imiter celle de Mlle Lonjarrey. - ---Je pense, répondit Charlotte, qu’il fait bon vivre, et que ce parc est -un cadre enchanteur pour de beaux souvenirs. - ---C’est vrai: ne dirait-on pas que ces arbres se souviennent? dans cet -abandon, les feuilles n’ont-elles pas l’air de détourner leurs yeux, -comme si elles se refusaient à jouir du bonheur qui passe, elles qui ont -vu pleurer une reine. - ---Oh! oh, fit ce rieur, voilà une durée bien sentimentale. Mesdames les -feuilles, vous êtes fort impertinentes, si juchées pour mieux voir, vous -ne regardez rien. Que pourriez-vous admirer, je vous prie, de plus -gracieux que ces deux corps souples, alanguis dans une pose que je -voudrais modeler. - ---Quel serait le titre, m’sieu l’artiste? - ---L’Attente. - ---Le compliment est pour toi ma chère, fit Charlotte en m’embrassant. Le -clair regard d’Henri souriait à mes yeux. - -Je ne puis définir le charme que ces yeux clairs exercent sur tout mon -être; il me regarde: deux gouttes d’eau pure apaisent ma soif; s’il -parle et que ses yeux m’interrogent, une gaze légère s’interpose, je ne -sais que dire, mon esprit n’est plus là. Et je m’aperçois bien à ces -choses, qu’on ne peut aimer un ami, comme on aime son amie. - -Et quel trouble, en revenant vers l’École. Avec la fraîcheur, des -effluves violents montaient de la terre humide. Mon cœur se gonflait, -battait à coups fiévreux; j’éprouvais un plaisir indicible à boire, dans -l’air, tous ces parfums. - -Au bord d’une pièce d’eau, écaillée de feuilles mortes, sur la nappe -verte d’un nénuphar, nous vîmes une colonne voltigeante qui s’élevait, -ondulait ainsi qu’une vapeur: c’était une nuée d’éphémères qui -s’aimaient là, dans un bruissement, dans un tourbillon d’ailes. - -Les uns, à peine nés, montaient vers le ciel, mariaient leurs désirs, -irisant d’un point l’air encore ensoleillé, se quittant, pour se -reprendre dans la fureur de l’amour, puis retombant épuisés, cendres -palpitant encore sur l’eau morte. - -Ainsi dans ce lieu solitaire, une même minute voyait naître et mourir -des êtres qui n’avaient vécu que pour le baiser. Aimer, engendrer, -mourir, est-ce donc la loi de l’Univers? la nôtre alors. - -J’ai recueilli dans ma main la colonne ailée, pour l’offrir à Charlotte: -«Nous-mêmes, ne sommes-nous pas des éphémères; ceux-ci du moins sont -plus sages que nous.» - ---Notre destinée est la même, a répondu gravement la voix de mon ami, -beaucoup s’égarent, mais ceux qui sont mûrs pour l’Amour ne lui -échapperont pas. - - -20 octobre. - -Le ministère vient de nous envoyer une jeune Grecque, Sophie Triparti, -grosse fille à peau noire, huileuse, portant moustache... et face à -main, mais de beaux yeux dans une tête de Turc. Elle est le point de -mire de l’École; on répète ses mots qui ne manquent pas de verdeur. - -Est-elle innocente? - -Ne l’est-elle pas? - -Agnès? Peut-être. - -C’est une distraction bien superflue, nous sommes bourrées de travail; -j’en perds la tête. - -D’Aveline multiplie les explications de texte, ces tours de force, où, à -propos de quatre vers, il faut expliquer le génie d’un auteur. Rien de -plus artificiel, rien de plus brillant que cet exercice oratoire: à -propos de Victor Hugo--_les Pauvres gens_--pillez l’Épopée depuis -Homère; à propos d’une phrase de Michelet, retournez à Virgile. - -«Tout est dans tout, comme dit l’autre.» Le truc, c’est de serrer le -texte d’assez près, en l’élargissant de façon incommensurable! - -Voilà le triomphe de Jeanne Viole. - -Au cours de Jérôme Pâtre, ce sont des batailles passionnantes; autour du -Positivisme, chacune s’engage, s’enferre quelquefois. Mais hélas, de ces -éternelles discussions, trop d’idées surgissent, jamais une seule ne -domine les autres. - -J’en arrive à croire que les livres ne nous apprennent rien de certain -sur la vie, que le mieux c’est encore d’obéir à l’instinct. - - -26 octobre. - -Dans la promotion de Charlotte, il y a deux ou trois petites qui sont -follement amoureuses de M. Leuris, l’illustre poète mathématicien, une -tête de Christ en croix. La jeune Élodie, de Marseille, est la plus -enragée; elle embrasse éperdument sa chaise, et lui glisse des billets -doux dans les poches de son pardessus. - -«Graine de Mme Putiphar», l’appelle ma Lolotte. - -Une autre a des extases, quand elle écoute notre chère Mlle Vormèse -jouer du César Frank. - -Pauvres petites, elles ne savent où placer leurs aspirations. Celles-là -souffrent, on ne les écoute pas. Mais que penser de la conduite d’Angèle -Bléraud, qui est à la dévotion de Jeanne Viole; chaque fois que l’une -rentre dans sa chambre, l’autre l’y suit; en étude, le soir, Angèle -Bléraud la tient par la taille, leurs têtes unies lisent ou ne lisent -pas. On les laisse seules, alors rien ne les gêne. - -Jeanne fait courir le bruit d’une conversion entreprise! ô Monsieur -Cupidon, que penses-tu de celle-là? en attendant, ce sont les œuvres du -beau Paul Réjardin, qui fournissent prétexte à de si pieux colloques. - -Réjardin, qui fait son petit Tolstoï, est si à la mode à Sèvres, que -chaque jeudi, Adrienne Chantilly obtient d’aller suivre son cours de -morale au Collège de France. - -Peut-être, avec lui, trouvera-t-elle cette vérité qu’en vain on cherche -ici. - - - - -CHAPITRE III - - -_Lettre de Berthe Passy à M. Jules Passy, son père, homme de lettres, -aux Batignolles._ - -«8 novembre 189 . - -»Tu sauras donc, mon vieux Jules, que le mois dernier, il nous vint -d’Athènes un jeune orang-outang. - -»C’est un cadeau du roi Georges! - -»Cadeau qui à son prix, car ledit animal, nonobstant de vieilles -habitudes, nous dérobe ses callosités, mais exhibe, à grand renfort de -salive, ses prétentions de docteur ès philosophie! - -»Il est de poil noir, de ventre gras, de teint luisant comme peau de -phoque, nez camus sous deux yeux tendres. En dépit d’une forte -moustache, qui tend sur la lèvre l’arc d’un troisième sourcil, je crois -que ce jeune être simiesque est du sexe de notre pseudo mère Ève. - -»La chose est certaine, c’est une guenuche qui vient folâtrer parmi -nous. - -»Quelle richesse de contours! quelle ampleur de reins, un petit Hercule -en pleurerait de n’avoir pas sucé le lait de ces puissantes mamelles! De -vivre libres sous le péplos flottant, ses appâts se sont démesurément -épanouis; si le dicton de notre vieille Palatine a cours en son pays, il -faut que la main d’un Grec soit plus profonde que la main amoureuse d’un -honnête homme de France. - -»Mlle Lonjarrey me confie l’éducation de cet intéressant animal. - -»Je m’y suis mise tout de suite, à la française, tant et si bien, mon -p’a, que j’ai obtenu des résultats épatants. - -»Mlle Sophie Triparti, plus familièrement dénommée entre nous Calypso, -est une doctoresse, déléguée en mission pédagogique à Sèvres, par un -Gouvernement qui n’a cure d’élever de petites Andromaques et de jeunes -Pénélopes. - -»Pour le quart d’heure, c’est moi le Mentor de ce singe savant: elle -boit, mange, rumine sous mes yeux. - -»En passant, je puis t’affirmer qu’Homère n’exagère pas, quand il -détaille la goinfrerie des héros de l’Iliade. - -»Où je vais, elle va, et je promène mon animal de porte en porte, pour -la plus grande joie de l’École, qui a si peu souvent l’occasion de rire. - -»Elle m’a mise au courant de toutes ses petites affaires; puisque le -secret de la confession ne saurait exister vis-à-vis d’un quadrumane, je -ne me tiens pas d’aise de tout te raconter. Fais-en des papillotes pour -ta coiffure du dimanche, c’est tout ce que cela mérite. - -»Les bras de Calypso étant trop petits pour étreindre la majesté de son -buste, à l’occasion je deviens sa chambrière. Sur le coup de huit -heures, je pénètre dans sa «spélonque» comme dit, en se bouchant le nez, -la suave Jeanne, joueuse de Viole à la façon de Sapho. - -»Calypso dort, empaquetée dans ses draps; près du feu, l’indispensable: -comble! A mon appel, la nymphe se réveille; une grosse tête poilue se -dégage de l’outre qui gonflait les couvertures, elle m’apparaît enfin, -vêtue d’une rude chemise lacédémonienne. - -»Je procède avec méthode: on prend les distances; elle se pose, -s’affermit sur ses jarrets, le dos tourné à la porte entr’ouverte. Un -deux, je passe l’armure. Bombez le torse, bras en l’air; d’un coup de -poing, je ceinturonne tout ce que je trouve. - -»Une, deux. Bougeons plus. - -»C’est le moment de prendre des ris, je m’arc-boute, je lace, je tire, -je sangle. Elle devient mince! mince! mince! - -»Pif-paf-pouf la poitrine s’engouffre. Au cran! - -»Elle étrangle, je suis sans pitié: je bondis, derrière elle, je raidis -mes muscles, mon genou sur le rein rebelle, je la repousse, je la -harponne, cric, crac, je serre à bloc. Ça y est. - -»Calypso, radieuse d’avoir enfin taille humaine, tombe, défaillante, où -elle peut. - -»Suis-je assez soubrette, quand je m’en mêle! - -»Ses voisines de chambre se roulent dans le couloir, et Calypso ne se -doute pas que, par la fente de la porte, elle a pu être l’héroïne de ce -petit lever. - -»L’autre jour, tout a failli se gâter, cette grande folle de Charlotte -Verneuil me crie: pille, pille, sus donc, en voilà un qui se sauve... et -de fait, avec ce sein en déroute, Calypso vous avait un air de reine des -Amazones! - -»Mlle Triparti a gagné ses grades dans le _Dictionnaire Larousse_, avec -le visa de l’Université de Paris. C’est la doyenne des étudiantes -étrangères, elle a vécu dix ans au quartier Latin. Ah! le bon temps: -vers les minuit, on s’en allait chez Pierre, chez Paul, tous garçons de -vingt ans, chercher des allumettes, ou la vraie façon de mettre sur pied -un vers latin. - -»A la longue, résolue de justifier les prédictions de Canaris, qui la -berça dans ses bras, Calypso alla trouver ses juges, offrant: pot de -miel de l’Hymette, lauriers de Delphes, petits chênes Dodonéens; voire -même, pour le ministre, écailles authentiques du Parthénon! - -»Quatre boules blanches la firent Docteur! En remerciement, qu’offrir au -président du jury? Elle me consulta à l’effet de connaître ma pensée: -Une branche de lys? - -»Certes, ma chère, M. Lavisse sera flatté. Du coup, vous le placez entre -Aaron et saint Joseph, l’allusion est charmante... - -»C’est un divertissement journalier. Jeudi je l’invitai à prendre le -café chez moi; il y avait là les Sèvriennes que tu connais: Marguerite -et son amie Charlotte, Adrienne Chantilly, et trois «première année». - -»On parla du mariage de Charlotte, qui aura lieu huit jours après sa -sortie de l’École. - -»Calypso de s’étonner: Vous êtes donc fiancée, mademoiselle? - -»--Comment, je ne vous l’avais pas dit, fis-je, mais à l’École nous -sommes toutes fiancées; c’est même une condition, _sine qua non_, pour y -entrer. Pas de fiancé, pas de poste. Mme Jules Ferron veut que Sèvres -soit une maison de rosières, et qu’au sortir d’ici, chacune ait son -époux. - -»C’est merveilleux! Quelle prévoyance! Moi qui croyais qu’en France, les -filles sans dot ne se mariaient pas. - -»--Comment donc, reprend Adrienne qui corse la plaisanterie, mais tous -les jours nous refusons des maris. Nous nous marions par devoir, pour -régénérer la Patrie, par la parole et par l’action. - -»--Bravo, mesdemoiselles, c’est très bien; mais où donc sont vos bagues, -dit-elle méfiante. - -»--Ça ne se porte plus, c’est rococo. Il n’y a que Charlotte qui montre -la sienne, et puis Hortense, ça lui rappelle Ugène. - -»--Qui épousez-vous, ma tendresse? - -»--Oh! moi, je n’ai pas d’ambition, j’épouse un épicier. J’aurai de la -science pour toute la famille, je ne lui demande que de fournir le sucre -et la chandelle. - -»Calypso fit la moue, trouvant mon choix peu distingué. - -»--Et vous, Mlle Verneuil? - -»--J’épouse un artiste. - -»--Tant mieux, l’art dans la vie, Platon a dit... - -»--Et moi, devinez, interrompt la belle Chantilly. - -»--?... - -»--Un professeur, ma chère; rassurez-vous mesdemoiselles, il n’est pas -de la maison. Mlle Triel épouse un sonneur de cloches, parce que son âme -angélique baigne dans les ondes musicales. Juliette sera la femme d’un -ouverrier, Hélène d’un soldat, et celle-ci d’un astronome. - -»--Bigre! fit Calypso qui n’ignore pas les beautés de notre langue; mais -quand voyez-vous votre bon ami? - -»--Quand nous voulons; il vient, on envoie à Mlle Lonjarrey une -fiasquette de rhum, tout est dit. - -»Le lendemain, Calypso m’a montré le carnet d’observations, qui doit lui -servir à dresser son rapport au roi Georges, j’y ai lu ceci: Originale -et profonde loi de cette École: la Directrice exige, par prudence pour -l’avenir, et pour adoucir la vie laborieuse et sévère des Sèvriennes, -qu’elles possèdent chacune un fiancé. A mes yeux, l’innocence de ces -jeunes filles est une parure de plus. - -»Comme je la voyais inquiète, elle me dit: - -»--Croyez-vous, Berthe, qu’il puisse m’arriver ce qui est arrivé à la -Sainte-Vierge? - -»--Quoi donc? - -»--Concevoir par l’opération du Saint-Esprit. - -»--Dame, je ne sais pas, ça c’est vu une fois, encore n’est-on pas bien -sûr... - -»--Je vais vous confier un secret, me dit-elle d’une voix sourde, je -crois que je suis enceinte! - -»--Bah! contez-moi ça. - -»--Seulement, je ne sais pas comme ça s’est fait (Calypso pleurnichait). -J’ai peur, je ne m’explique pas ces retards. - -»--Et quoi, vous ne vîtes point la Colombe? - -»--Hé non; mais l’autre soir, au bal de la colonie grecque, un jeune -Français m’a pris la main, et me l’a baisée. J’ai lu dans vos romans, -qu’il suffit d’embrasser une femme pour lui faire un enfant, alors je ne -sais plus moi... mais je vous jure que je n’y suis pour rien. - -»J’ai pris un air de docteur, hoché la tête, pincé mon nez, regrettant -mon incapacité en cette occurrence, bref la laissant avec ses doutes... -ou bien sa plaisanterie: cette Grecque pourrait bien être de Marseille. - -»Si elle a voulu se payer ma tête, je lui réserve un petit tour de ma -façon. - -»Mais quelle bonne partie de rire! c’est une roulade du haut en bas de -cette école renfrognée. L’écho en est-il venu jusqu’à toi, mon vieux? - -»Un bécot où je mets tout mon cœur, - -»TA PÉPETTE.» - - - - -CHAPITRE IV - -JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL - - -15 novembre. - -La santé de Charlotte me tourmente: depuis son entrée à l’École, elle a -de subits malaises, des étouffements; elle m’assure que ce n’est rien, -que l’internat est cause de ces souffrances passagères. - -Charlotte s’oppose à toute visite du docteur, elle m’a suppliée de n’en -rien dire à Henri. - -Que faire? - - -25 novembre, soir. - -Pauvre petite, je l’ai tenue là dans mes bras, étouffant. J’ai une peur -affreuse qu’elle mente, qu’elle me cache une névrose, une maladie de -cœur peut-être. - -L’infirmière est venue lui donner de l’éther, elle me dit que ces -symptômes ne révèlent rien de grave; beaucoup de nos compagnes paient ce -tribut de souffrance, au changement de régime et d’habitudes que Sèvres -apporte dans leur vie. - - -26 novembre. - -O le brave cœur! Henri est venu: il était ennuyé et, comme tous les -artistes, si accablé par une déception, par un effort inutile, que, -pendant sa visite, il n’a su que nous parler de son découragement. - -Charlotte a oublié qu’elle souffrait, pour lui dire, à lui, les mots qui -font jaillir la force. Il est parti réconforté:--«Vois-tu, Marguerite, -il vaut mieux ne rien lui dire, il ne pourrait plus travailler, et puis -me voilà guérie, puisqu’il s’en va content.»-- - -Brave petit cœur. - - -21 décembre. - -Je reçois une longue lettre de Renée Diolat; je la pique à cette page de -mon journal, pour l’y retrouver, quand, à mon tour, je serai professeur. - - - - -CHAPITRE V - -PROFESSEUR-FEMME - - -_Renée Diolat, agrégée des lettres, professeur au lycée de Mamers, à ses -amies de Sèvres._ - -«Mamers, 18 décembre. - -»Ah! ah! ah!... laissez-moi rire un peu. Je n’aurais jamais cru que la -pudibonderie de province pût aller jusque-là! - -»Ma propriétaire vient d’entrer dans ma chambre, mes chemises de nuit -d’une main, mes pantalons de l’autre, reniflant avec horreur mon parfum -d’iris. Elle a tout jeté par terre, déclarant: qu’elle ne laverait pas -ces «choses» comme en portent les femmes de café-chantant! - -»Depuis qu’elle sait l’usage d’un «tub», elle me refuse l’eau chaude. Il -n’y a pas d’établissement de bains ici; il faut donc attendre les -vacances pour me laver. - -»Je vous entends faire chorus, et crier «A la porte! à la porte!» Mais -je ne peux pas m’y mettre, moi, à la porte, personne ne me -recueillerait: les professeurs du lycée de jeunes filles sentent trop le -fagot. - -»Il a fallu l’appât de 100 francs de pension, pour que ces gens, un -tailleur et une giletière, consentissent à me loger et à me nourrir. Par -dessus le marché, la vieille essuie la poussière de mes lettres, -jusqu’au fond des tiroirs; au besoin elle pourrait me donner des -nouvelles des miens. - -»Leur table sent l’auberge: un pichet de cidre, une écuelle qui devient -un plat; du gras-double fort souvent. La vieille l’adore, et me réserve -pour ces jours-là quelques réflexions du goût de celle-ci: - -»Dites donc, not’ demoiselle, faut pas vous gêner; si vous suez des -pieds, je vous donnerai des p’tits chiffons qui m’servent, les miens -quasiment mouillent le plancher. - -»N’est donc pas bon ce gras-double que vous n’el mangiez pas? sauf le -respect que je vous dois, passez-moi vot’ assiette. - -»Rien de perdu, vous le voyez! - -»Ah! pauvre École, si loin; pauvre petite chambre! - -»Le lycée est en guerre avec toute la ville. Mamers nous a en horreur, à -cause de notre enseignement sans Dieu, comme ils disent. Ici on croit -enchaîner l’esprit divin, par des génuflexions dans toutes les -chapelles. Puis il est avéré que nous ruinons le pauvre ouverrier; et du -haut de la mairie, un conseiller municipal nous flagelle à coup de -harengs-saurs, depuis qu’avec les centimes additionnels, nous enlevons -au peuple son _gendarme_ quotidien! - -»Les journalistes fourbissent leurs plumes sur le pas des portes, -ouvrent l’oreille aux cancans trompetés dans la ville. Chaque matin on -rencontre les bourgeois, le nez en l’air, collés aux murs, pour ne rien -perdre des provocations, des insultes, des ripostes, que sèment -d’énormes affiches rouges, bleues, vertes. Le conseil municipal, qui ne -croit à rien, voudrait bien dénicher le saint qui nous mettra dehors. - -»Et l’Apostolat! parlons-en. J’arrivais pleine de zèle, de courroux -généreux, j’avais le feu sacré, croyant qu’à force de persévérance, et -de solidarité, on venait à bout de tout. - -»Ma directrice me fit des mamours, aussitôt je fus le Benjamin de tout -le lycée. - -»Cela ne dura guère. - -»La discorde a jauni les figures rageuses, qui ne se rassérènent que -pour exécuter. Il y a maintenant le camp de la directrice et le camp de -l’économe. L’une tire à hue et l’autre à dia; force m’a été de faire -comme les autres: Lamartine seul peut siéger au plafond. - -»Je tourne dans l’orbe directorial, non que je «cane», devant -l’autorité, mais par compassion pour cette femme laide, et si peu -sympathique. Elle est grande, maigre, un teint malade, des yeux tendres, -une bouche éperdument fendue, et des cheveux rares. - -»Dans le particulier, elle a des attitudes câlines; dans le général, -elle affecte une pose héroïque, il ne lui manque que l’étendard. - -»Les premiers jours furent donc semés de roses, elle me caressait, me -frôlait, se regardait dans mes yeux, voulait être sans cesse embrassée. -Enfin ça tourna vite, aux essais d’Angèle Bléraud. - -»Je coupai court. Cela irrita; notes grincheuses de pleuvoir. - -»J’ai beau donner tout mon temps à mes bambines de première année, -lâcher les quarante fautes par dictée, pour aller décrasser les -philosophes, éperonner les historiennes; mon zèle n’expie pas ma -franchise, on déclare que ma méthode ne vaut rien. - -»Je vous jure qu’à certains jours, je me roule de désespoir et de -colère, sur le plancher de ma pauvre chambre: faut-il être agrégée 1re, -pour venir ici, essuyer les baisers d’une directrice... malade, et les -conseils saugrenus d’une giletière. - -»Ne vous faites pas d’illusion, mes mignonnes, personne dans -l’administration ne vous rendra courage. - -»Le recteur est loin, et signe les yeux fermés! Le rapport d’une -directrice: mais c’est la lettre de cachet ou la lettre d’exil. - -»L’inspecteur, c’est l’autre face de Janus: ils se soutiennent, sachant -bien que dans les lycées, comme ailleurs, notre ennemi, c’est notre -maître. - -»Il y a une haine instinctive entre le professeur, quel qu’il soit, et -l’administration. Vous entendrez dire partout: Méfiez-vous de ces gens à -paperasses, c’est d’eux que vient tout le mal. - -»Si la jalousie s’en mêle, ô alors... - -»Ici, il y a un couple intéressant: celui de l’inspecteur et sa femme, -mariés depuis un an à peine. Perruches inséparables, ils s’en vont bec à -bec, par les rues et les salons; depuis un an ils pratiquent Ovide dans -les petits coins, et s’attardent, dit-on, aux préliminaires. Voluptueux -et impudiques, ils affichent, dans ce trou austère, la sensualité de -leur amour: pour un peu, je vous le jure, ils oublieraient que jeux de -matous ne sont permis qu’à huis clos. - -»Leur amour étalé n’a même pas l’excuse d’une bestialité superbe. Lui -est un maître d’expérience, dit-on, elle une écolière bien disposée, qui -grille de lire chaque jour un peu plus loin. - -»L’amour satisfait ne les a point transfigurés; au dehors, ils sont eux -aussi, médiocres et méchants. - -»En somme, voilà bien des griefs contre les gens qui gâtent ma vie de -professeur. Ce serait peu de trois mois d’enseignement, pour vous livrer -une opinion justifiable; mais j’ai à côté de moi l’honnête Toutebry, -notre ancienne, une solitaire originale, qui ne vit que pour -aimer,--avec un cœur où tout est maternel--une orpheline qu’elle a -recueillie. - -»Toutebry ne débine pas, mais elle moralise. Mon entendement fait la -sourde oreille, pour qu’elle appuie d’exemples ses principes. Voilà six -ans qu’elle est à Mamers, elle appelle sa vie universitaire: -_l’émasculation de l’esprit, l’exaspération des sens_. - -»Voilà de bien gros mots. Je ne vous les dirais point, si notre Jérôme -ne nous avait donné le goût du mot propre. Tout ceci, mes chéries, n’est -ni une plainte, ni un appel à votre commisération. Je suis bien -au-dessus d’une déception, qui me force à n’être qu’une doublure, quand -je m’attendais à être premier rôle. - -»C’est un cri d’alarme, un avertissement amical de votre aînée, qui vous -affirme que cette vie livresque et rêveuse de l’École, si attrayante -pour vous, est une mauvaise préparation à la lutte pour la vie. - -»Si vous n’avez point les muscles d’Achille, pour assommer l’ennemi, il -faut acquérir la ruse d’Ulysse, et bien vous mettre en tête qu’il n’y a -que Mme de Maintenon pour duper les familles et l’Université. - -»Amen! - -»Embrassez-moi vite, pendant que j’ai encore le courage d’être franche. - -»Votre - -»RENÉE.» - - -Sur un feuillet, pour moi, Renée m’annonçait qu’avant de partir pour -Mamers elle avait fait la connaissance de M. Marnille, l’auteur des -_Contes grecs_; elle lui avait dit notre pari, et l’enjeu de son livre. -A ce qu’il me semble, Renée raffole de l’auteur. Allons, que le destin -donne une suite à cette ébauche d’aventure. - - - - -CHAPITRE VI - -MEETING - - -Voici revenu le soir de Noël; les Sèvriennes réveillonnent en groupe, -dans leurs chambres illuminées. Berthe Passy reçoit ses amies, Isabelle, -Marguerite, Charlotte, Adrienne et l’inséparable trio que Mlle Lonjarrey -lui confia. - -La pièce est grande, nue, mais sur les murs, éclate, avec les affichés -de Chéret, de Grasset, et des villes d’eaux, la gaieté des rues et des -champs. - -Douze bougies éclairent une petite crèche, où dort l’Enfant Jésus, et -tout autour, comme des présents rustiques, pâté, jambon, gâteaux, crèmes -que les Sèvriennes se promettent de dévorer. - -Isabelle s’est chargée du punch; Charlotte le remue à la cuiller, -délicatement, afin que la flamme qui court, légère, ne s’éteigne pas. -Berthe, qui vient de lire à ses compagnes la lettre de Renée, fourre le -papier dans sa poche, et les deux poings sur les hanches. - ---Eh bien! vous autres, que pensez-vous de cela? - ---Moi, fait Charlotte, s’arrêtant une seconde, je pense que votre amie -n’a pas de veine: échapper aux griffes de sa pipelette pour tomber dans -les bras gourmands d’une directrice Bléraud! - ---Pauvre Renée, comme elle avait la foi en partant; et quelle réponse -que cette lettre, à la sortie de Mme Jules Ferron hier soir: «Isabelle, -si vous n’avez pas la vocation, votre place n’est pas ici.» - ---Mais Sèvres, que je sache, n’est pas un séminaire: c’est la nécessité -qui nous amène ici; mon père pourrait m’assurer cinq mille francs de -rentes, que je ne songerais pas à l’École. La vocation, c’est le -superflu, puisque un peu plus d’intelligence et d’énergie, font de nous -autre chose que des caissières ou des receveuses des postes. Comme -elles, nous sommes des fonctionnaires, nous ferons notre devoir: c’est -perdre son temps, que d’exiger de nous la vertu et le sacrifice des -missionnaires. - -Pour moi, je me récuse... Et Berthe, ayant ainsi parlé, commença la -distribution des vivres. - ---D’autant plus, poursuivit Adrienne, que l’épreuve n’est pas celle que -nous nous imaginons ici. C’est juger à faux, que de bâtir le lycée sur -le modèle de notre École. Pour être bon professeur, Renée dit qu’il faut -être habile: donc, conclut-elle, en jouant sur les mots, c’est l’esprit -de finesse, et non l’esprit de détachement, qu’il nous faut acquérir. - ---Pauvre Renée, quelle chute! elle rêvait d’enseigner de belles choses -aux tout petits, de les aimer, de les câliner; elle voulait vivre en -paix; la voilà seule dans ce lycée, sans ami, sans protection. - ---Sans protection, c’est beaucoup dire, Marguerite; l’École veille sur -elle, de très loin c’est vrai. Mais on n’a jamais de meilleur ami que -soi-même. Que Renée se contente de la vie intérieure, et si elle a du -caractère, elle oubliera vite sa première déception. - ---Ne prendriez-vous pas cette tarte à la crème, Victoire, fit -malicieusement Isabelle, qui surveillait d’un regard ironique les -physionomies soucieuses des autres Sèvriennes. - ---Comment, vous appelez ça une dé-ce-ption, palsambleu! vous me feriez -jurer. Moi je m’indigne qu’au sortir d’ici, l’Université croie avoir -assez fait pour une Sèvrienne, en rétribuant sa peine, tout au juste. - -Si l’_alma mater_ avait quelque chose dans le ventre, elle ne nous -abandonnerait pas, comme elle le fait, sans plumes sur le dos! - -Vous en prenez vite votre parti, vous, continua Berthe s’emballant, -d’être une pestiférée pour vos concitoyens. Eh quoi, ces gens vous -devraient au moins leur estime, ils rougissent de vous connaître, ou -après avoir serré votre main, vous traitent de pécores et de -libres-penseuses. - ---Mon Dieu, ma chère, ne vous emballez pas, nous causons autour de cette -table, apaisez votre faim, vous jugerez ensuite d’un œil plus -clairvoyant. - -Nous savons toutes, en entrant à Sèvres, que nous nous engageons dans -une cohorte libre: on peut la railler, la méconnaître d’abord. A force -de volonté, elle s’imposera à l’estime la plus exigeante. Je vous le -prédis, dans vingt ans d’ici, les directrices de lycées de jeunes filles -seront les favorites de l’opinion publique. - ---En attendant ce triomphe surprenant, je serais bien aise de vous -entendre dire comment vous acceptez votre vie de professeur, puisque -vous blâmez notre Ancienne, elle qui souffre d’être engluée dans une -telle sottise. - ---C’est très simple, répond Victoire, avec assurance. Je pars de ce -principe, comme le dit Mme Jules Ferron, que notre fonction de -professeur n’est pas un métier, mais un apostolat. Avez-vous la foi, -tant mieux; si vous ne l’avez pas, la volonté d’agir vous la donnera. -Coûte que coûte, nous nous devons tout entières à nos élèves; par elles, -nous devons poursuivre l’œuvre de régénération et de liberté -qu’entreprend la République. - -Si on se souvenait que nous sommes les filles du régime républicain, que -nous lui devons tout, la reconnaissance nous obligerait à payer notre -dette, sans préoccupation égoïste. - -Pour moi, telle que j’envisage ma vie de professeur, je la vois -consacrée au culte des idées de justice, de sagesse, d’énergie, qui -dominent toutes les vertus, et feront de mes élèves des êtres virils et -indépendants. - ---Alors vous vous imaginez, jeune stoïcienne de la République, que vos -élèves seront de cire molle, et que vous les pétrirez sur ce beau -modèle?... - -Berthe avait abandonné sa place, et droite au mur, grandie encore par -l’animation de tout son être, elle semblait dominer ses compagnes -attentives et graves. - ---Dites-moi quelle est la clientèle de nos lycées? Les fonctionnaires -n’est-ce pas, et encore le fretin. La noblesse, la magistrature, -l’armée, le haut commerce font élever leurs filles ailleurs. - -Croyez-vous le fonctionnaire aussi républicain que vous le dites. -Pensez-vous, jeune Pallas, que le jour où la République par terre, -verrait à sa place un Victor ou un Philippe, vos plus zélés partisans -vous seraient fidèles? - -Allons donc!... - ---Vous exagérez, mon chat, mais en serait-il ainsi, qu’ayant pour moi ma -raison et ma conscience, je ne céderais devant personne! - ---Alors on vous brisera. - -Singulier réveillon! autour de l’Enfant divin apportant au monde -l’espoir, de jeunes âmes s’inquiètent, mûries par l’étude, et surprises -par la vie. Leurs regards se dispersent, sans qu’un seul tombe sur le -Dieu qui s’éveille: Jésus, dans cette nuit de décembre, n’est plus -qu’une effigie, ou qu’un symbole. - -Au bout d’un moment de silence, Marguerite reprit: - ---Le zèle est un danger pour l’œuvre que l’on poursuit. Notre devoir est -bien net: l’État exige de nous un enseignement de tolérance et de bonté. -Il nous est interdit de prêcher un culte de chapelle, mais nous sommes -libres d’affirmer nos idées et de gagner à notre cause les élèves qu’on -nous donne. - -L’État n’a point prévu que nos républiques de femmes seraient de petites -tyrannies; crier et se révolter aujourd’hui ne sert de rien. Nous -aviserons quand nous serons directrices. - -Pourquoi ne pas accepter d’avance une vie qui forcément sera solitaire, -une vie qui sera belle, désintéressée, utile à d’autres, et dont nous -avons joliment le droit d’être fières, puisqu’elle est notre œuvre. - -Si nous ne trouvons pas autour de nous la bienveillance, si l’hypocrisie -nous empêche d’être vraies, le mieux n’est-il pas de sauvegarder son -quant à soi, en cultivant à l’écart le jardinet qu’ensemencent nos -rêves, nos souvenirs, nos affections. Attendre que les jours passent -entre ses livres, ses fleurs, sa petite lampe... et son lit de jeune -fille. - ---Dis donc, Margot, dans ton ménage, tu n’oublies que le chien, l’ami -des malheureux! Mais voyons, regardez-moi toutes, vous avez fait vœu de -célibat? Vous réclamez une protection, prenez un mari,... un mari, (et -Charlotte, railleuse, semble un tout petit peu émue à la vision exquise -que ce seul mot évoque pour elle) vous fera pardonner tant de choses. - ---O vous, Charlotte, vous n’avez d’yeux que pour le mariage. - ---Et je n’ai pas tort, Adrienne, puisque l’avenir qui vous tourmente, me -rassure. Je suis prête à faire mon devoir, bravement, je sais quelqu’un -qui m’y aidera. Et si ma directrice me cherche noise, je sais quelqu’un -encore qui lui fera la nique. - -Mariez-vous, rentrez dans l’ordre normal, et plus rien de ces vétilles, -croyez-moi, ne vous égratignera le cœur ou l’amour-propre. - ---Tu sais bien, ma Lolotte, que nous pensons toutes comme toi, mais pour -se marier, il faut être deux, et je ne vois pas, d’après la proportion -des Sèvriennes mariées, que ce soit facile de trouver le compère. - -Y-en a-t-il cinquante sur trois cents que nous sommes?... - -Le punch, abandonné par la cuiller de Charlotte, s’est éteint deux fois -déjà; une légère odeur d’alcool s’épand au-dessus de la table, grisant -ces cerveaux agités; le besoin de parler, d’affirmer leurs convictions -les plus intimes, délie les langues qu’une sorte de pudeur, ou de -méfiance, retenait encore. - ---Et qui épousent-elles! - -Ah! parlons-en des mariages de Sèvriennes, il y a de quoi rabattre le -caquet à nos illusions; les voilà professeurs et femmes de -gratte-papiers, de petits employés, de petits professeurs de dixième, -qui les admirent surtout, pour les 3000 francs nets qui entrent dans le -ménage. - -On les compte celles qui épousent leurs égaux, ce serait là encore une -autre déchéance. - -Mais enfin, j’admets que le bonheur conjugal nivelle tout, est-ce que -les tracas n’augmentent pas? si le mari, les enfants tombent malades, -quel est le devoir de la femme? L’administration est dure, quand il -s’agit d’accorder un congé, et le jour où l’on oublie, devant l’agonie -d’un enfant, le cours à faire, l’administration blâme, et j’en sais ici, -qui l’approuvent. - -En mon âme et conscience, et l’âme de Berthe Passy vaut bien celle d’une -stoïcienne, je vous jure que mes devoirs de mère passeraient outre. - -Eh bien non, Charlotte, je ne partage pas votre optimisme, le mariage -n’est pas le remède souverain à cette vie qui nous est faite. - ---Voulez-vous me permettre, à moi _première année_, de vous avouer ce -que je pense, fit soudain l’une des trois amies d’Adrienne, la jolie -Juliette, philosophe hégelienne. Vous mettez trop de fureur à vous -battre contre des moulins à vent. La vie n’est pas si compliquée que -vous l’imaginez; considérons aujourd’hui, que nous autres Sèvriennes, -nous constituons par notre science, par le dégagement de notre être -moral, l’Aristocratie féminine. Au lieu d’être les neutres dans la -Ruche, nous en sommes, par destin, les Reines. Pourquoi nous ravaler -sans cesse à des préoccupations de détail. - -Marguerite voit une souffrance dans la solitude, Berthe en voit une -autre dans le mariage, et vous ne comprenez pas que vous êtes ce que -furent les _abbesses de l’ancien régime_. Comme elles, vous renoncez à -la vie de famille, à la maternité, pour vivre uniquement de l’esprit et -des méditations de l’esprit. - -Notre vie n’est qu’une apparence, le monde réel n’existe pas, cette -apparence ne vaut donc que par nos pensées. - -Si vous en tenez quand même pour le mariage, eh bien, mariez-vous, mes -sœurs, à la Philosophie. Vous oublierez ainsi les turpitudes de la -province. - -Pour moi, je compte bien écrire un livre, dès ma sortie de l’École, un -livre de philo bien entendu, il n’y a que ça qui compte. Ne m’objectez -pas cette usure, dont parle l’extravagante Toutebry, qui fut mon -professeur à Guéret, un bon esprit ne se dévirilise jamais. - ---En voilà une prétention, ma chère, d’écrire un bouquin! et de -philosophie encore! Est-ce que les femmes ont assez d’étoffe pour penser -toutes seules, c’est donc un «manuel» que vous voulez nous fabriquer... - -Jalouse de tout ce qui pourrait l’éclipser dans sa promotion, Marianne -Bruille, doctrinaire et socialiste, ne perd jamais l’occasion de railler -lourdement ses deux compagnes Juliette et Hélène. Ce n’est point -l’amitié qui les rapproche, c’est un manège assez curieux de -surveillance réciproque: mutuellement, elles cherchent à se voler leurs -procédés de travail, afin de l’emporter aux examens. - ---Au lieu de croire aux apparences, de chercher dans les étoiles, le -règne de la justice et du progrès, regardez à vos pieds ce qui grouille, -ce qui souffre, ce qui appelle. - -Vous parlez toutes comme des égoïstes, et je sais bien ce que pense, -dans son for intérieur, le dilettantisme d’Hélène, satisfait d’une -comédie mondaine. - -Aristocrates que vous êtes! comme je ferais bon marché de vous. -Oubliez-vous que votre cœur doit battre pour autre chose, que votre -devoir suprême est de prendre en pitié la misère de vos frères. Vous -n’entendez donc pas cette rumeur qui va bouleverser le monde! Quand la -révolution sociale ébranle tout, vous pensez mariage, et dans le -mariage, vous vous reposez d’avoir décrassé pendant seize heures, chaque -semaine, la cervelle de vos élèves! - -Non, non, ajouta-t-elle, fanatisée, sa figure vulgaire enflammée presque -d’une colère sainte, vous devez compte de votre intelligence, qui est -une force nouvelle, au peuple. C’est à lui, non aux bourgeois qu’il faut -aller, il est le maître, mais un maître malheureux, qui attend de nous, -ses servantes, la bonne parole. - -Quand d’autres ont le cœur déchiré, pouvez-vous parler d’affaiblissement -de l’esprit! d’exaspération des sens! - -L’esprit ne compte pas, il y a que le cœur. - -Des sens! mais nous autres, les intellectuelles, comme vous vous laissez -appeler, nous n’en avons pas! - ---A qui le dites-vous, Marianne, soupira Isabelle, en détournant les -yeux. - ---Mes compliments, Marianne, dans dix ans d’ici, on vous retrouvera à la -sociale, vous présiderez un club de femmes. Vous avez l’air sincère, au -fond, vous êtes une brave fille, et ça me va, moi, de rencontrer ici de -l’énergie et du fanatisme. Allons, vous recruterez des adhérentes à -votre religion, quand vous serez professeur, mais laissez-moi vous dire, -qu’ici ça ne prend pas. Nous autres, même une bohème comme moi, nous -sommes d’invétérées bourgeoises; le goût de l’individualisme est le plus -fort, chez une femme comme la Sèvrienne, qui a beaucoup lu, beaucoup -réfléchi, sans avoir trouvé de temps pour aimer. - -Je persiste à croire que la femme professeur, telle qu’elle existe -aujourd’hui, est un monstre, un monstre malheureux lui aussi. Le plus -cruel de notre vie, ce ne sont point ces tiraillements administratifs -qu’on retrouve partout. - -Mais c’est l’antinomie entre notre indépendance d’esprit et notre -esclavage de corps. - -L’instruction nous a affranchies de tous les préjugés. Par la pensée, -notre vie vaut celle des hommes. Dans la réalité, à chaque instant, nous -sommes victimes des potins, de la méfiance, de la calomnie. C’est -effrayant qu’on puisse résister à cela. - -S’il n’y a pas de remède possible, je trouve, ne vous choquez pas, ce -que je dis est vrai, que ce serait nous délivrer des tentations, des -révoltes, d’une chute possible, que de tuer le sexe en nous. - -La chose est courante; ce que les unes exigent par libertinage, nous, -nous l’accepterions par vertu. Voilà où serait le sacrifice méritoire, -et nous serions tranquilles. - -Tenez, dans la vie, nous ne sommes pas autre chose que des faucons, oui -de ces faucons hagards, qu’on élève dans le silence et l’obscurité, -qu’on affame, et qui flairent, sans la voir, la proie qu’on leur dérobe. - -Que le jour vienne, où dans la plaine, les faucons délivrés prennent -leur vol, les yeux éblouis, ils montent droit vers le soleil, pour -s’abattre violemment sur leur proie, en jouir enfin. - -Oui, je vous le dis, peut-être ferez-vous de même, le jour où sorties de -l’École, la tête enflammée par cette dangereuse culture, le cœur et la -chair brûlés par la passion de ces livres, vous rencontrerez l’amour. - -Comme les faucons obéissant d’instinct à la loi de nature, il y en aura -parmi vous, qui éperdues de désirs, s’abattront sur cette proie. -Celles-là seules auront vécu, même si elles en meurent. - ---Tais-toi, Berthe, je t’en prie tais-toi, tu as l’air de déchirer le -destin: (et se tournant vers Charlotte penchée sur l’enfant Jésus) Ma -Lolotte, rallume encore une fois le punch; avant de le boire, je vous -chanterai le Noël des bergers. - - Trois anges sont venus ce soir - M’apporter de bien belles choses... - -Berthe a soufflé une à une les douze bougies; à la clarté tremblotante -du punch, on ne vit plus alors que des figures étrangement modelées par -l’ombre: les yeux fixent la Crèche, mais ces yeux-là ne voient que des -âmes effarouchées qui se ferment. - -La voix de Marguerite tombe brusquement; la petite flamme bleue chavire, -se dresse, et s’envole. Quel silence! - -Quelque chose d’éternel a passé là! - - - - -CHAPITRE VII - -JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL - - -28 décembre 189 . - -Je laisse à Berthe le soin de répondre à Renée Diolat, je veux -seulement, qu’un mot de moi, lui dise l’ardent désir que j’ai de la voir -_femme_ heureuse. Elle est amoureuse de Marnille, c’est certain; mais -lui, est-il homme à épouser cette très jolie fille sans le sou? - -Quel dommage si l’amour a tort. - - -29 décembre. - -La comédie se corse: Jeanne Viole ne parle rien moins que de se -suicider; c’est un moyen comme un autre d’aller chercher la vérité à la -source. - -L’autre soir, elle est tombée en pleurs aux genoux de la vieille -Lonjarrey, qui lui a difficilement arraché son secret!! courir, à la -nuit tombante, à cette terrasse du parc qui domine la route, se jeter -par dessus la balustrade, et mourir là, au seuil de son école. - -Elle s’entend au mélodrame; quel coup de théâtre, quel «rataplan de -convoi», comme dit Berthe. - -Ce qu’elle y gagne (il faut tout ramener à cela avec Jeanne Viole), -c’est que Bléraud ne la quitte plus, que Mlle Lonjarrey et les autres -surveillantes multiplient les tournées, redoutant le scandale d’une -alerte. Pour lui rendre le goût de la vie, ici on est prêt à tout. - -Pas bête la petite! - - -30 décembre. - -Adrienne Chantilly vient de jouer un beau tour à Jeanne Viole, qu’elle -ne peut souffrir. Lasse de l’entendre citer, à propos de tout, les -paroles du beau moraliste Paul Réjardin, elle s’est fait présenter à -lui, et sait pertinemment que Jeanne Viole ment quand elle dit être «sa -petite amie». - -Il faut voir la belle Didi se panader à son tour, quand elle parle de -l’Homme exquis, de l’âme délicate, qui opère tant de sauvetages -féminins, à son cours du jeudi. Serait-il flirt? - -Charlotte et moi nous initions Henri à ces petites comédies de harem; -mais c’est curieux, il ne rit pas de ces calculs (fourberies ou -coquetteries) qui nous amusent. Il a une telle idée de la droiture et de -l’honneur, qu’il n’admet pas qu’on puisse badiner, encore moins tromper. -Ces jeunes filles lui sont odieuses, il excuserait presque le vice -d’Angèle Bléraud, abominable, mais sincère. - -Henri a raison: porter fièrement son âme dans ses yeux, et marcher droit -dans la vie; j’aime l’intransigeance morale de mon ami. - - -1er janvier soir, 189 . - -J’ai dû envoyer ce matin, selon l’usage, à Mme Jules Ferron, un -télégramme pour lui offrir mes vœux. J’ai passé la journée -d’hier et d’aujourd’hui à Paris, avec Charlotte; la politesse -exige--paraît-il--d’écrire ou de télégraphier les souhaits qu’on n’a pu -présenter soi-même. - -Les Sèvriennes qui restent à l’École, vont en soirée chez elle, on boit -le champagne, «tisane» relevée par quelques épigrammes. Il est entendu -que ce soir-là, ce soir-là seulement, Mme Jules Ferron dira aux élèves -présentes, ce qu’elle pense de leur caractère, de leurs défauts -surtout!... - -Gentille cette chute de l’année, sur un _mea culpa_, quelque peu -humiliant. - -Hortense en est revenue mortifiée. Mais Victoire Nollet exulte, et ne -songe pas au chagrin qu’a pu avoir la mère, sa vraie mère, finissant -seule une année si douloureuse pour elle. - -Henri disait tout à l’heure, qu’une parole d’honnête homme, quand elle -est donnée, est donnée pour l’éternité. Il n’admet pas les cas de -conscience, si habilement résolus par la morale courante. - -Quand il parle ainsi, ses beaux yeux ont une profondeur... Charlotte -peut être fière d’être aimée de lui; l’amour de cet homme, c’est -l’infini. - -Année nouvelle, si heureusement ouverte avec eux, sois-moi propice; fais -que je passe honorablement ma licence; garde-moi des heures de doux -silence et de rêve. - -Année nouvelle, sois-leur propice; fais qu’ils te bénissent, pour les -beaux jours que tu réserves à leurs fiançailles. - -Année nouvelle, devine-moi... exauce-moi. - - - - -CHAPITRE VIII - - -_Réponse de Berthe Passy à Mlle Renée Diolat, professeur agrégée au -lycée de Mamers._ - -«Sèvres, 15 janvier 189 . - -»Hélas! pauvre museau joli, te voilà fourvoyée chez Mme -Jocrisse-Céladon! Tous nos vœux t’accompagnent, j’espère qu’un homme de -goût te fera issir au plus tôt de ce pays-là. - -»Ta lettre rabat le caquet à bien des illusions! On s’en pourléchait -déjà de cette bonne petite vie de professeur: Isabelle devait potasser, -Marguerite rêvasser, Charlotte tricoter, et moi, arpenter les confins du -territoire. - -»Mais à ce que je vois, si l’on m’expédie à Mamers, j’aurai garde de -bouger, les mazettes de l’endroit crieraient: au rendez-vous. - -»Franchement, ma vieille, si c’est pour faire de nous des chiens -attachés, mieux vaut le dire tout de suite! Moi je suis de l’espèce -loup, et loup rageur encore. Gare à qui s’avisera de me passer la main -sur le dos, je lui plante mes crocs, au bon endroit. - -»Nous vivons à Sèvres dans une indépendance hautaine, je rougis des -platitudes auxquelles on te condamne! - -»Tu as le courage d’en rire, moi je m’insurge, la résignation est une -vertu pour les lâches et les impuissants; l’injustice me fera faire le -coup de feu. - -»Laisse-moi te dire, mon vieux zig, qu’à l’École, tu n’as pas eu l’heur -d’être approuvée par nos petites «Première». - -»Tu n’es plus dans la note. - -»Ces demoiselles, par philosophie, par raisons sociales, par dandysme, -s’accommoderont fort bien des misères qui te répugnent. Nous avons -chaudement discuté ton cas le soir de Noël, un vrai meeting, ma chère, -où ma voix, lançant des hyperboles, leur a prédit un avenir mortifiant. - -»Tu n’as pas idée de cette génération-là; ces trois gosses, ça n’a pas -vingt ans, usent vis-à-vis les unes des autres, d’un faux-semblant qui -m’épate. Rivales toutes trois, toutes trois comptent sur la première -place à la licence, dans deux ans. Elles s’y préparent en se surveillant -étroitement, pour que l’une ne lise pas un livre que l’autre ignore, -pour se voler leurs procédés de travail, en se récriant d’admiration. - -»Le jour du résultat, si l’une des trois l’emporte, les deux autres, de -sa gloire... feront une hétacombe!! Hein! est-ce bien dit? - -»Quant à notre promotion, c’est la promotion de famille, on popote, et -on potine; sans Jeanne Viole qu’on déteste et Bléraud qu’on méprise, -notre cercle ressemblerait à quelque Paraclet où les culottes n’entrent -pas. - -»Depuis que nous sommes «seconde année», nous usons du principe -d’autorité vis-à-vis des jeunes. On a de l’expérience, on pontifie, on -donne des conseils; je me respecte dans ce rôle, si peu fait pour moi, -et dire que pour en imposer, je _marche_ et ne détale plus. - -»On travaille à éclipser Pic de la Mirandole. D’Aveline nous nourrit du -suc de Virgile (chères abeilles, voltigez, mais ne piquez pas). Il est -toujours l’enchanteur que tu sais, quoi qu’il fasse on l’adore. Même -moi, moi, qu’il étrangle à chaque cours; moi, qu’il cingle de ses mots -les plus cruels, me reprochant l’intempérance de mon langage, ma fougue -insupportable; eh bien, je l’adore, je te dis que je l’adore, et je -goûte avec lui l’amer plaisir de celle qui veut être battue. - -»Je ne te dis rien de l’éloquent Jérôme et de l’audacieux Criquet, ni du -malheureux Taillis dont l’intelligence défaille. Notre nouveau -professeur, M. d’Artois, le grand Preux, nous fait faire en vieux -français, l’étude de la chanson de Roland; avec lui, on a l’air de -petites filles épelant une belle légende; c’est Victoire Nollet qu’il -faut entendre marteler les assonances: les vers font un bruit de -cuirasses s’entre-choquant un matin de bataille. - -»Ne trouves-tu pas que M. d’Artois a une figure de haute lisse, celle -d’un paladin courtoisement désarmé, qui enseigne, sans le pédantisme -d’un robin, les mystères des conjugaisons confuses du bas latin -Mérovingien! - -»Nous en saurons bientôt autant qu’élèves des Chartes! c’est une -ressource, dans les petits trous où l’on vieillira, on pourra fureter -parmi les archives. Il paraît que dans ces vieilleries, on découvre des -choses!... j’en ferai une pinte de bon sang. - -»Quelques petits événements ont troublé la quiétude de notre labeur: -j’ai rompu avec la nymphe Calypso. Pour un prétexte futile, elle nous a -dit de gros mots, non pas celui de Cambronne, mais un autre. - -»Il a fallu comparaître dans le cabinet pompadour; les petits amours se -gondolaient de voir Mlle Lonjarrey trancher du Cadi; Calypso -pleurnichait, moi je pérorais de si étourdissante façon, qu’après avoir -lancé cette apostrophe: - -»Mlle Triparti se croit-elle parmi des blanchisseuses? - -»Alors nous sommes toutes des Nausicaa, filles de roi... j’exige des -excuses! Et je sortis majestueuse. - -»Je fais bien dans les mères nobles! hein! - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -»Hélas! de quel Eros fourbu viens-tu nous parler, ma chère! - -»Un rond-de-cuir porteur de l’amoureux carquois. Mais Vénus a donc la -berlue. - -»Tout Mamers doit se gaudir de pareils ébats, j’imagine plaisamment ton -Lycée tombant en mal d’amour: - -»On verrait tes deux perruches s’en aller bec à bec, toges en tête, -robes traînantes; puis leur emboîtant le pas, Mme la directrice -amoureusement penchée sur une confidente, les professeurs en suite -cherchant du regard une lèvre moustachue; derrière la corporation, les -petites filles deux à deux, bec à bec, se regardant, se câlinant, avec -mille petites manières, tandis que deux autres, moins innocentes, se -sauvent dans un petit coin, pour y répéter, tout de suite, la leçon de -choses qui s’apprend en un tour de main. - -»On appelle ça: petits jeux. - -»Pauvre Renée, sois sage, ferme tes yeux, bouche tes oreilles, sois la -belle au bois dormant, jusqu’à ce que le prince Marnille t’éveille, tu -sais de quelle gente façon! - -»Adieu, nous t’aimons toutes. - -»BERTHE PASSY.» - - - - -CHAPITRE IX - -JOURNAL DE MARGUERITE - - -8 février. - -Notre vie est enlevée, on ne sent plus le temps qui passe. L’étude nous -a tellement prises, qu’elle nous refait une autre nature. - -C’est maintenant, que je m’aperçois de l’œuvre créatrice de nos livres: -d’une touche invisible, ils nous transforment, en délivrant nos pensées -d’une gaine étroite. - -Je sens très bien que l’étude fait pour moi ce que la saison d’automne -fait pour ces graines mûres, qui brisent leur enveloppe et s’en -échappent librement. - -Je m’éveille, Berthe s’assagit, Adrienne s’exalte, Jeanne Viole médite. - - -20 février. - -Un joli texte à développer: «Aimez à concilier les esprits.» - -Ne dirait-on pas que cette phrase, échappée à la diplomatie de Mme de -Maintenon, est la devise très haute, très loyale de notre chère Mlle -Vormèse. - - -1er mars 189 . - -Je prépare une leçon sur la morale d’Épicure; Mlle Vormèse me recommande -de lire les livres de Guyau, l’un des rares esprits qui aient compris la -grandeur héroïque de cette morale, toute d’action, des Épicuriens. - -J’aime cette pensée de Guyau, qui puise dans la noblesse de son rêve la -force de créer une morale sans sanction, une morale où Dieu ne serait -pas l’impitoyable _Teneur de livres_ de toute notre vie. - -Sa philosophie, sa poésie (car il est poète), me font penser à un -Vauvenarges qui eût été l’ami d’Alfred de Vigny. - -J’ai noté des pages réconfortantes, que j’emporterai fidèlement au -sortir de l’École; j’aime cet espoir: «Le moi qui s’est assez élargi -aurait droit de ne pas périr.» - - -8 mars 189 . - -Berthe et moi, sommes allées voir Réjane dans _Sapho_. - -A peine entrée, j’aurais voulu partir, horriblement gênée par ce -réalisme de la pièce, et le jeu si sincère de Réjane. Notre place -n’était pas là. - -Je n’ai pas dit à Henri où j’avais passé mon dimanche. - -Chaque fois que je lis un livre suspect, ou que j’assiste, comme -aujourd’hui, à un spectacle impur, une goutte de vitriol me brûle: j’ai -honte et je souffre. - - -20 mars. - -Je ne vis plus: Charlotte est reprise d’étouffements, elle a dû quitter -le cours; on traite ça de vapeurs. Cœurs de pierre que ces cœurs -stoïciens. - - -21 mars. - -J’ai obtenu de Charlotte qu’elle cessât tout travail; à ce prix -seulement, je n’avertirai pas Henri. - - -22 mars. - -Le docteur persiste à ne rien voir d’alarmant; s’il se trompait! - -Elle ment, elle sait qu’elle a une maladie de cœur, mais elle n’avouera -pas comme elle souffre. Pourquoi, pourquoi ce silence? il faut la -guérir; mais qu’est-ce qu’il deviendrait s’il la savait malade! - - -27 mars. - -Un peu de mieux, elle a pu écrire à Henri qui est encore pour un mois à -Bruxelles. J’ai repris mon travail, mais cette accalmie ne me rassure -pas. - - -1er avril. - -Épouvante cette nuit! une voisine de Charlotte a couru réveiller -l’infirmière; je me suis levée, elle râlait, je l’ai tenue dans mes bras -toute la nuit, sa pauvre tête jaunie, contractée, les yeux chavirés. - -Ils ne voient donc pas qu’elle peut en mourir. - - -2 heures. - -Elle s’est levée, le médecin ne se prononce pas; elle doit garder la -chambre. Je ne la quitterai pas. Si la nuit est mauvaise, demain je -télégraphierai à Henri. - - -9 heures soir. - -L’infirmière n’a pas reçu l’ordre de veiller Charlotte: on la laissera -seule! - -Jamais: je resterai avec elle jusqu’au matin, Berthe me relèvera. - - -Minuit. - -Elle vient de s’assoupir, j’ai une peur atroce que le souffle tout à -coup cesse; pauvre visage aimé, comme il est las de souffrir! - - -2 avril. - -_M. Henri Dolfière, 30 rue Raynouard_ - -_f. suivre._ - -Revenir immédiatement, Charlotte malade vous réclame. - -MARGUERITE. - - -3 avril. - -Une angine de poitrine, elle est perdue. - - - - -CHAPITRE X - -LA MORT DE CHARLOTTE - - -Un frisson secoua toute l’École, quand, au sortir des cours, on apprit -que Charlotte était morte. - -Un long sanglot monta de tous les cœurs, vers cette petite chambre où, -presque seule, si loin des siens, une Sèvrienne venait de mourir. - -On l’aimait pour sa joie, pour l’allégresse de sa vie laborieuse, pour -l’espoir qu’elle donnait, à chacune de connaître un jour le logis qui -s’égaie au rire des petits enfants. Son bonheur n’avait pas de jaloux. - -La voilà morte! - -Ce fut un long gémissement chez ses compagnes, qui s’enfuirent pleurer -dans leur étude, tandis que les autres, dans une morne épouvante, -restaient là sans rien dire, sans une interrogation, rendues stupides -par cette mort foudroyante. - -On la savait à peine malade. Et puis, est-ce qu’on meurt à vingt ans? -Est-ce que la jeunesse n’est pas plus forte que la mort? A leur chagrin -se mêlait l’effroi d’un coup imprévu. Ainsi la mort rôdait autour -d’elles. Pour la première fois, l’inexorable entrait dans la maison; -tout de suite elle s’était enfuie emportant, comme dans un rapt, ce -jeune corps amoureux de vie, qui ne connaîtrait maintenant d’autres -caresses que cette horrible étreinte! - -Un air de plomb étouffait les poitrines. Devant leurs livres ouverts, -toutes pleuraient. Les plus fortes cherchaient à se reprendre, et l’une -d’elles ayant voulu lire pieusement le _Dies iræ_ à genoux, près de la -place vide où Charlotte avait travaillé, elles écoutèrent en sanglotant, -se joignant de tout leur cœur à l’appel désespéré qui montait vers Dieu. - -Celles qui ne priaient plus, ouvrirent leurs livres, relisant, si près -de la morte, une page de Socrate, de Lamartine ou de Guyau. Toutes les -pensées montèrent vers elle, et dans l’invisible, l’âme de l’École posa -sur son front, le fraternel baiser. - -Un silence effrayant couvre cette maison blessée. Trop vieille pour -sourire aux cris joyeux, elle a des larmes encore pour l’enfant qui -connut à peine la douceur de son sein maternel. - -Les heures passent, la cloche ne sonne plus, tout est désert, le parc se -dérobe, les premières feuilles d’avril s’évanouissent dans l’ombre, mais -sans cesse, on entend le jet d’eau qui sanglote, qui sanglote dans la -nuit. - -Au bord d’une fenêtre, une lueur tremblante: voilà le cierge qu’on -allume pour la veillée funèbre. - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -Henri Dolfière arriva quelques heures avant la mort de Charlotte. - -Dès qu’il la vit si pâle, avec ses grands yeux qui déjà regardaient -ailleurs, il la sentit perdue, et comme un fou, se jetant à genoux, il -prit la main qu’elle lui tendait, l’embrassa, la serrant à la briser. -Charlotte souriait, n’était-ce pas le Sauveur qui enfin venait d’entrer? - -Elle ne parlait plus, mais elle eut la force encore d’attirer à elle la -main du bien-aimé, elle la plaça sur son cœur. - -Que voulait-elle dire? - ---Vois, bientôt il ne battra plus? ou bien était-ce le don très chaste -de sa chair qu’elle lui renouvelait en face de l’éternité! - -De grosses larmes tombaient de ses yeux sur la tête d’Henri, qui se -serrait contre cette pauvre petite poitrine blessée, lui jurant qu’il -venait la sauver, qu’ils allaient partir, qu’on les marierait tout de -suite, pour qu’il la soignât mieux, et la guérit. - -On les avait laissés: pour la première fois, il était seul dans la -chambre de sa fiancée. - -Que se dirent-ils? - -Que lui demanda-t-elle?... - -Quand Marguerite revint, apportant une potion, elle entendit la voix -grave d’Henri, qui répondait à Charlotte: - ---Je te le jure. - -Les yeux clos de la mourante s’entr’ouvrirent pour remercier le -bien-aimé. - -L’agonie fut courte. Comme le jour finissait elle passa. - -Ce fut Mlle Vormèse, priant à l’écart, qui s’approcha de l’enfant et lui -ferma les yeux. - -Henri tomba inerte, sans larmes, sans cris, se mordant jusqu’au sang, -pour ne pas hurler sa douleur et sa colère; car, c’est contre Dieu que -tout son être affolé se révoltait, d’avoir fait mourir la femme qu’il -aimait... - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -Charlotte semblait dormir dans son petit lit de jeune fille, sous une -nappe de verdure et de fleurs. Ses compagnes avaient arraché, aux vieux -murs du parc, des touffes de clématites fraîches, des traînées de -lierre, et ce lit de morte fut une jonchée d’avril, un nid qui embaumait -le printemps. - -On cueillit dans les bois, les branches qui portaient les premières -feuilles, on les dressa tout autour de la chambre, comme un rideau qui -frémissait encore. Quelques tigelles étaient couvertes de ces flocons -neigeux, que le vent sème durant la saison d’amour, et ces flocons qui -s’envolaient d’un souffle, retombaient sur les mains jointes de -Charlotte. - -L’École vint s’agenouiller auprès du lit. D’Aveline, qui souffrait du -chagrin de Marguerite, voulut aussi revoir son élève. Jérôme Pâtre vint, -tous suivirent, et ces hommes que la vie avait différemment meurtris, -restèrent muets. - -Quelles paroles humaines peuvent chasser l’épouvante du mystère? - -Marguerite ne quitta pas son amie; on lui avait accordé la grâce de la -veiller seule, avec Henri Dolfière. - -Elle restait là prostrée, n’ayant plus de larmes, souffrant dans tous -ses membres, comme si on avait arraché d’elle le cœur de Charlotte. - -Henri, blême, les yeux sans regard, se détournait des étrangers qui -pleuraient sur la morte en faisant un grand signe de croix. - -Ses yeux, fascinés par les yeux clos, la bouche close, croyaient par -instant les voir s’ouvrir, pour recevoir le baiser que jamais sa bouche -n’avait osé donner à la sienne. - -Sa douleur fut déchirante, quand il comprit enfin qu’elle était morte. - -Le matin du dimanche, toutes cloches sonnantes, le cercueil s’en alla -vers le petit cimetière, qui se cache à la lisière des bois. - -Le pasteur avait donné l’absoute, et des hommes portaient sur leurs -épaules le corps léger de Charlotte, qui pour la dernière fois, traversa -les longs corridors, la cour où le jet d’eau lui parla, le parc. - -«Adieu, adieu,» disait le drap blanc qui s’accrochait aux buissons. - ---Adieu, adieu, répondaient les jeunes branches qui se penchaient, sans -craintes, pour frôler d’une caresse de sœur le cercueil de Charlotte. - -Le sable crissait sous le pas des hommes montant péniblement. Henri et -le tuteur de sa fiancée menaient le deuil, puis venaient tous les -professeurs de l’École. Mme Jules Ferron, seule, impassible, venait en -tête du long cortège des Sèvriennes silencieuses, suivant, accablées, -ces chemins familiers, où rieuse et pensive, Charlotte avait passé. - -Le calvaire fut long. - -Marguerite s’étonnait d’entendre chanter les oiseaux, de respirer cet -air frais que parfument les fraises d’avril. Tout arrivait jusqu’à elle, -comme des choses venues d’un autre monde; depuis cinq jours, elle -n’avait plus conscience de vivre. - -Longtemps, on chemina sur la route radieuse. Une porte ouverte laissa -passer le cortège. Parmi les tombes les plus humbles, dans ce petit -cimetière de campagne, les hommes descendirent doucement, avec des mains -qui ne voulaient pas faire mal, le cercueil de Charlotte. - -Penché sur la fosse, Henri la regarda descendre... Ainsi c’était fini! -c’est là que pour toujours elle allait dormir, celle qui devait être sa -femme, celle qui lui avait promis les joies de l’amour. On allait -l’enfermer dans ce trou et jamais, jamais plus, il ne la reverrait. - -D’Aveline s’avança pour dire adieu au nom de l’École. - -En quelques mots délicats, il sut dire quelle apparition gracieuse elle -avait été, quel charme lui attirait tous les cœurs. - -Puis, ses compagnes vinrent, le même mot revenait, lugubre: «Adieu -Charlotte. Adieu, adieu»... Marguerite voulut baiser la terre qui -couvrait son amie. - -Alors on entendit, à travers les sentiers du cimetière, le toc-toc-toc -des fossoyeurs, et la terre gourmande reprit aussitôt, pour la vie -éphémère des plantes et des arbres, cette chair qu’on lui abandonnait. - -Quand, à la porte du cimetière, on chercha Henri, il n’était plus là. On -sut après qu’il s’était échappé dans les bois de Sèvres, pour y crier sa -douleur, et comme un fou, se rouler, mordre la terre qui ne rend jamais -sa proie... - -Longtemps, cette nuit-là, Marguerite entendit les toc-toc-toc funèbres -de la pluie tombant sur le toit. Du jet d’eau montait un appel morne et -lent, plainte, regret, voix des trépassés. - -Alors, essuyant ses yeux, elle ouvrit le livre que Berthe avait posé là: - -«On peut penser que la mort est un pas en avant, non un brusque arrêt -dans le développement de l’être. On peut enfin espérer ne pas y perdre, -comme en un naufrage, toutes les richesses intérieures qu’on a amassées, -mais traverser la mort, en emportant glorieusement le monde de pensées -et de vouloirs généreux qu’on a créés en soi.» - -Puis, ayant lu ces lignes consolatrices, il lui sembla que l’espoir -luisait à travers sa douleur, et que Charlotte quelque part la -regardait. - - - - -CHAPITRE XI - -JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL - - -15 mai 189 . - -Je vis dans l’épouvante de ces souvenirs de mort. Une hallucination me -poursuit: ai-je rêvé! est-ce maintenant qu’elle va mourir? - -Je ne sais comment je vis. Des jours, je m’agite, tremblant d’une -inquiétude morbide. D’autres jours, je m’enferme, la tête vide, morne -dans ce coin, comme une bête abrutie de douleur. - -Les souvenirs qu’elle laisse ici m’écrasent. Je voudrais les fuir, -d’invisibles mains me retiennent, toutes se tendent pour me ramener vers -le passé. - -Où est l’absente? où est maintenant la sœur que j’avais choisie? - -Charlotte, Charlotte, es-tu encore près de moi? Le sais-tu encore, dis, -que je t’aime, que tu m’es plus chère depuis que tu me fais pleurer. Si -tu savais comme mon âme te cherche ici, et là-bas; comme je prie, car -prier, c’est encore parler de toi. - -Je t’en supplie, ma chérie, si tu demeures dans l’Invisible, ne me -quitte pas, que ton ombre ne m’abandonne pas, je suis bien malheureuse. - -Si tu savais! au moindre souffle je tressaille. Est-ce toi qui frôles ma -porte? Vas-tu entrer, comme la dernière fois que tu vins ici, courbée -sous le poids des bûches que tu m’apportais; que nous étions bien... - -Quel supplice de revivre sans cesse ces choses familières, qui furent -les choses charmantes de notre amitié. - -Pourquoi l’avez-vous prise, mon Dieu? Quel mal faisait-elle? Pourquoi -n’avez-vous pas voulu qu’elle fût heureuse, qu’un autre achevât l’œuvre -que vous aviez commencée? - -Vous n’êtes donc pas notre Père, vous qui brisez cruellement le rêve de -vos créatures. - - -1er juin. - -Pauvre Charlotte! qui se rappellera sa bonté, sa jeunesse aimable, son -rire léger, qui offrait à tous le plus gracieux d’elle-même. - -Qui saura la tendresse vigilante qu’elle avait pour Lui. - -L’école est affreusement triste: une prison sans air, sans lumière -maintenant. Le vent attache aux vieux murs l’odeur des premières roses; -je me sens défaillir. Il ne finira donc jamais ce jour de mort, où les -roses tombaient avec les gouttes de cire. - -Son corps, à présent, est un buisson d’églantines. C’est lui qui les a -plantées, lui que je n’ai pas revu, et qui ne se souvient pas que nous -sommes deux à la pleurer. - - -4 juin. - -On dirait que ses bras se sont fermés sur mon cœur, pour le garder avec -Elle, toujours. - - -7 juin. - -Mlle Vormèse a été bonne pour moi; elle est venue ici, elle y a pleuré. -Souvent elle m’emmène dans le parc, vers ce banc de pierre que nous -aimions, elle me parle de Charlotte; elle croit, elle, à la survivance -des âmes. Je pleure, mais j’ai foi. - -Mlle Vormèse m’a apporté ses livres, tous ses Guyau, ses Confessions de -saint Augustin, son Imitation. Elle veut que je lise; sa bienveillance -me relève. - -Mme Jules Ferron doit me trouver bien lâche de vivre avec ma douleur; -elle m’a dit des mots que je n’ai pas compris; au bonsoir, elle me tend -la main et ne me parle pas. - - -8 juin. - -Je redoute de sortir. La joie de la terre me pénètre et m’alanguit. - -Cette fête nuptiale des eaux, du ciel, des arbres, dans la lumière -glorieuse de l’été, a pour moi l’amertume d’un charme, qui me lie à des -désirs sans nom. - -Autour de l’École, les jardins embaument; leur odeur me grise, ils ont -l’odeur voluptueuse d’êtres vivants. - -Je ne passerai plus sur la terrasse, l’odeur suffocante des lilas et des -sureaux me brûle le sang, la fièvre me dévore jusqu’au creux des mains. - - -12 juin. - - Je veux saisir la destinée à la gorge, - Il est si beau de vivre mille fois sa vie. - - BEETHOVEN. - -Qu’est-ce seulement que notre vie? Expiation ou perfectionnement? - -A-t-elle un sens même? - -Notre destin est-il écrit, notre liberté se borne-t-elle à l’accomplir -magnifiquement? Est-ce que notre valeur d’individu ne serait pas d’avoir -conscience de ce destin, de vivre en harmonie avec lui? - -Je le crois. - -Personne n’échappe à sa destinée. - -Charlotte avait entrevu la sienne. Tous, nous sommes entraînés vers un -but suprême, qui s’impose à notre volonté, comme la vie elle-même, qui -subordonne à lui toutes nos forces pensantes, toutes nos forces -aimantes. - -Voir nettement ce but et le poursuivre, n’est-ce pas élargir la pensée -de Mlle Vormèse; puis-je confondre la vision de mon destin, et la loi -qui doit diriger toutes mes actions? - -La mort me force à regarder la vie en face. - -Eh bien, ce regret poignant de mourir sans avoir vécu, n’est-ce pas un -avertissement de Charlotte? Suis-je vraiment faite pour cette vie -froide, cette vie mutilée, qui sera la nôtre une fois sorties de cette -École. - -La pensée du devoir accompli me consolera-t-elle? - ---Non. Tout en moi déjà se révolte à la pensée que ces livres me -tiendront lieu de tout: que peut-être, ni mon cœur, ni ma chair, ne -connaîtront la joie de vivre dans l’épanouissement naturel, la joie de -se donner éperdument. - -Ce sont des pensées de vie ardente, d’une vie belle de sa force, de sa -pureté, qui me hantent, quand je vais m’agenouiller près de Charlotte, -et jusqu’au plus profond de ma conscience, retentit une voix -mystérieuse: - -Vis pour le bonheur! - -Vis pour assouvir ta fureur d’aimer. - - - - -CHAPITRE XII - -SUITE DU JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL - - -15 juin. - -Je mène deux vies parallèles. Souffrir, Travailler. - -L’étude m’apporte l’oubli, je veux travailler sans arrêt, pour échapper -à moi-même. - -L’approche de la licence nous harcèle toutes. Dans un mois nous serons -en plein concours. Mes compagnes disputent la première place: notre -cacique, Adrienne Chantilly, a perdu son rang, il est peu probable qu’un -autre examen le lui rende. - -Qui l’emportera de Victoire Nollet, cette encyclopédie, ou de Jeanne -Viole, cette mémoire. - -On compte avec moi, j’ai une lucidité assez nette de mon travail, et de -mon effort, pour juger que je mérite, aussi bien qu’elles la première -place à la licence. - -Si elles escomptent cette torpeur qui m’accablait, elles se trompent. -Mon esprit se réveille plus hardi, je sors victorieuse de cette lutte -intérieure qui me transforme, après un long déchirement, et m’affranchit -de cette inconsciente rêverie, où s’engourdissait mon énergie. - -Je me suis imposé, comme une discipline rigoureuse, de parler allemand -tous les jours; Victoire le fait depuis son entrée à l’École. - -Quel effort douloureux, je suis l’enfant qui bégaie, s’impatiente -d’ignorer les mots que lui a fournis, jusqu’ici, l’appel au -dictionnaire. - -Stupide méthode, stupide paresse; à ce cours du «Herr Professor» -qu’ai-je fait depuis dix-huit mois, si ce n’est sourire des petites -histoires que Master Hartbourg nous raconte sur Bismarck, le laissant -besogner tout seul, pour mieux rire d’une perruque légendaire, d’un -ventre pyriforme dans une culotte à pont. - -Quelle légèreté! il suffit qu’un professeur nous ennuie, le travail -cesse, et pendant ce temps les «Anglaises», avec Miss Robinson, arrivent -à écrire, à parler, à _penser_, comme de vraies anglaises. - -Alerte! au travail. - - - - -CHAPITRE XIII - -LE CONGRÈS FÉMINISTE - - -Dans un tapage de chaises, de pas, de voix, les Sèvriennes sortent du -réfectoire, puis soudain galopent dans les escaliers, vers le parc, pour -réquisitionner bancs, raquettes et crockets. - -Il fait jour encore, c’est l’heure où toutes les élèves, sauf -l’impeccable Victoire, se reposent sous l’œil indulgent de la vieille -Lonjarrey. - -Les unes crient, dans un besoin nerveux de s’épuiser en longues courses, -de haleter, de prendre, dans cette fatigue physique, des forces -nouvelles pour le travail du soir. Les autres, lasses, surmenées par -l’approche de l’agrégation, s’étirent paresseusement sous les feuilles, -sur les dalles du petit mur, d’où l’on voit le soleil qui se couche. - -C’est l’heure délicieuse où passent dans le ciel les frissons et les -clartés des robes lumineuses, cortège qui disparaît sur les pas du -soleil. Dans la plaine céleste, quelques nuages, se dispersent, pages -vêtus de pourpre, de blanc ou de lilas, qui, pour cueillir une fleur de -rêve, s’égarèrent en chemin... - -Isabelle Marlotte organise, dans la cour de Roméo, une partie de -crocket; on se compte, Marguerite Triel a disparu. - ---Allons bon, la voilà encore filée! Je parie qu’elle potasse son -allemand. Cette pauvre Marguerite, elle veut enlever à Victoire le -record de «l’emplissage»; si on la laisse faire, elle tombera dans le -«béjat». - -Attends un peu! - -Lâchant son maillet, Berthe Passy traverse les couloirs en tempête, -grimpe l’escalier, heurte brutalement la porte de Marguerite, qui ouvre -à contre-cœur. - ---Hou! la vilaine, arrive tout de suite ou je te dénonce à Lonjarrey. - -Marguerite cherche à dégager son poignet de la main de fer qui la tire. - ---Non, pas aujourd’hui, je voudrais préparer cette explication de -Lessing avant le bonsoir... - ---Je ne veux pas, Marguerite, que tu restes seule; avec cette fureur de -piocher, tu es plus cuistre que Victoire Nollet! - -Tu t’enfermes, tu ne parles plus, tu ne ris plus; au train où tu vas, il -ne te reste plus qu’à emboîter le pas derrière Mlle Frolière, notre -ancienne, tu te la rappelles à la Sorbonne, le jour de nos examens, nous -en étions folles: eh bien, ma chère, pour avoir trop commenté _Phèdre_, -la voilà qui entre au Carmel... et ce n’est pas de la pose. - -C’est la guimpe et la cornette qu’il te faut! Alors foin d’Allemand, -arrive. - -Berthe se fait caressante, elle embrasse Marguerite, et brusquement la -harponne dans le parc. - ---Je vous la ramène. - -La partie s’organise, Isabelle distribue les maillets, on se range. - ---Savez-vous que j’ai vu de l’histoire aujourd’hui, mes petits, lance -tout à coup Berthe après avoir logé sa boule. - ---Où donc ça? - ---Au quartier pardi, dans une petite rue pleine de gens. - ---Une émeute? - ---Non un congrès, le _Congrès féministe!_ qui révolutionne tout le Paris -des femmes, depuis huit jours! Sans Madeleine Bertrand, de lointaine -mémoire, je ne voyais rien; je la croise sur le boul’Mich, en allant à -Cluny.--Eh te voilà, quoi de nouveau, ça va bien à Sèvres?--Parfaitement -et toi?--Moi ma chère, je suis reporter du grand journal féministe: -_L’Éveil_. Je vais au congrès.--Tu m’emmènes?--Je t’emmène. Sitôt dit, -sitôt fait, nous voilà rue Serpente. - ---A-t-elle toujours ses beaux cheveux, fit Adrienne? - ---Je crois bien, ça lui sert autrement que sa carte de presse. - -Les Sèvriennes rient, il leur semble si original qu’une des leurs, -d’autrefois, figure parmi les journalistes, pas sérieux, pensent-elles! - ---Ça n’a pas été tout seul pour entrer là, continue Berthe, les -étudiants en droit marchaient à l’assaut, avec des intentions qui -n’étaient peut-être pas celles des Romains enlevant les Sabines. - -Les sergots nous arrêtent, on se récrie sur la natte de Bertrand, enfin -nous y sommes; je vous fais grâce des madrigaux des titis parisiens, à -l’adresse de mon cicérone. - -Quel chahut là-dedans! les femmes glapissent, sifflent, huent; une -virago tonitrue: «A la porte les hommes, n’en faut plus!» La sonnette de -sonner, de sonner. - -Dis donc, Isabelle, ce n’est pas une raison pour jouer deux fois; je -vais chopper ta boule. - -Berthe prend sa position, hardiment lance le maillet, la boule saute, -carambole, revient en face de l’arceau. - ---A mon tour, fait Thérésa. - ---Dans la salle on ne voyait que des têtes, rien que des têtes, bouches -ouvertes! - -Savez-vous ce qu’elles réclamaient, toutes ces bouches? La suppression -de la guerre. - -Oui, tout comme dans Aristophane, mais rassurez-vous: il n’y avait pas -de Lysistrata pour donner de mauvais conseils. - -Elles voulaient toutes monter à la tribune! - ---Ça devait ressembler à des tribunes d’arracheuses de dents, les jours -de foire; y avait-il de la musique, demanda Isabelle. - ---Comment donc! ma vieille, et les bravos, et les sifflets, en voilà une -musique de circonstance! Quel auditoire, je n’ai jamais rien vu de -pareil: sur les gradins, des potaches, des pipos conspuant des femmes; -dans la salle, la houle révolutionnaire des chapeaux: bérets de -Montmartre, canotiers du Luxembourg, cabriolets du Salut, panaches des -Boulevards, coiffures graves des institutrices, bonnets à fleurs des -pipelettes, voire même un béguin de Florence, avec une ferronnière. -Mazette, quelle jolie femme, pas besoin qu’elle cause pour convertir son -prochain. - -La beauté, voyez-vous, c’est l’éloquence des femmes. - ---Ouf, remarqua Isabelle, heureusement que Victoire Nollet n’est pas là, -tu es décourageante, Berthe. - -Les boules se heurtent, se déplacent, endiablées elles aussi. - ---Au premier rang des fauteuils, les vieux messieurs, naturellement; -quel ragoût de voir ces petites femmes pleurer, prier, s’indigner, -sincères elles, ça les change du théâtre. - -L’âge mûr s’était abstenu; l’adolescence était frondeuse. - ---Ces femmes, venues de tous les pays, réclament l’abolition de la -guerre, au nom des arts et de l’industrie, au nom du pain quotidien, du -droit de vivre pour soi, avant de vivre pour l’humanité. - ---Cette raison pratique n’est-elle pas suffisante? interrompit -Marguerite. La guerre est un crime. A quoi bon élever si péniblement ses -fils, pour en faire de la «chair à canon» et cela pour satisfaire -l’égoïsme d’un homme! La mort fait assez rude besogne sans qu’on l’aide. -Je ne goûte pas beaucoup ces plaidoiries bruyantes, mais je suis de tout -cœur avec ces femmes, quand elles réclament la pitié et la justice. - ---Eh bien moi, je ne pense pas en femme là-dessus, ou bien j’ai des -enthousiasmes de Spartiate. La guerre est magnifique! ne me lynchez pas, -fit-elle devant l’indignation de ses amies. - -Je suis d’un pays où les fusils partent tout seuls, et ne vois rien de -plus beau que cette offrande de sang, pour venger ou pour triompher. - -Oui, je le veux bien, c’est un plaisir barbare, mais d’une splendeur -farouche. Triompher dans sa force, dans son adresse, être de ceux qui -n’ont pas peur, de ceux qui font trembler le monde et tiennent l’ennemi -à leurs pieds. Comment n’être pas fanatique! mais le jour où vous -supprimerez la guerre, ce sera fini des hommes, il n’y aura plus que des -lâches! - ---Malheureuse, tu ne penses pas à ceux qui restent, qui souffrent. - ---Et qui a dit que la souffrance, que la misère ne seraient pas nos -éternels compagnons de route? supprimez-vous la lutte pour la vie? - -Puis elle ajouta, railleuse: - ---Du reste je trouve cette diplomatie idiote, voilà les femmes qui -réclament l’abolition du seul espoir qu’elles aient d’arriver à leurs -fins. - ---Comment? - ---Une vigoureuse saignée dans le camp des mâles diminue la résistance, -et le camp femelle, intact, pullulant, aura la majorité. Tout se compte -dans l’antagonisme des sexes; si les femmes n’étaient pas les -«Idéologues» d’aujourd’hui, elles verraient qu’il faut être pour -Napoléon... - -Une cloche sonne, coupant net ce paradoxe de Berthe Passy, qui menace de -dégénérer en querelle. Il est l’heure du bonsoir, vite, pêle-mêle on -rentre les jeux; les Sèvriennes descendent du parc, assombri par un lent -crépuscule d’été; sur leur chemin elles croisent Hortense Mignon, qui -distribue le courrier. - ---Dis donc je t’ai vue, toi. - ---Où donc, fait Hortense, toute rouge? - ---Je t’ai vue avec une jeune potache qui... - ---Tais-toi, Berthe, si on savait. - ---Ah! ah! - ---Tiens, j’aime mieux tout te dire, et Hortense, prenant le bras de son -amie, l’entraîne dans un coin. Je suis allée, avec mon cousin Camille, à -l’Odéon voir jouer _Germinie Lacerteux_. En sortant, il a voulu qu’on se -rafraîchisse; on est entré au café! Le garçon dit: «Madame et Monsieur -désirent sans doute un cabinet particulier?»--Moi je réponds sans -réfléchir: «Mais oui c’est ça, on ne vous verra pas». - -Il nous a fourrés dans une petite pièce, quand il a fallu payer, il y en -avait pour quarante francs! - -Boudiou, j’en suis malade: le petit n’avait rien, j’ai donné tout ce que -j’avais, me voilà dans la panne! Qu’est-ce que ces gens-là ont dû -croire. - -Dans un cabinet particulier! Si Ugène savait ça... - ---Du coup, ma vieille, il t’en ferait bien d’autres. - - - - -CHAPITRE XIV - -JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL - - -15 juillet. - ---Pauvre journal, je te délaisse. Il m’est impossible d’éloigner de moi -la pensée de l’examen. Serai-je prête? irai-je tranquille, rassurée par -ce que j’emporte en moi? - -Nous sommes toutes dans cet état bizarre d’indifférence et d’anxiété, -qui précède les jours d’examen. Je voudrais m’arracher à mes livres; -Berthe et moi, nous devons passer dans les bois les deux après-midi qui -nous restent. - - -18 juillet. - -Je suis allée là-bas, lui porter des fleurs, c’est à elle maintenant que -j’offre la rose des jours d’angoisse, elle qui me disait, il y a deux -ans: «La Sainte sait bien, ma chérie, ce que ta rose lui demande, elle -t’exaucera.» - -Chérie que tu me manques! demain, c’est toi qui m’aurais donné courage; -ton baiser fraternel m’eût porté bonheur. Ma joie aurait été ta joie. La -pensée du succès ne me réjouit point: j’en serai fière pour l’École; que -m’importe à moi, puisque je n’ai plus personne à qui l’offrir. - -Où est-il? que fait-il? Pourquoi ce silence? notre amitié est-elle morte -avec son amour! Moi, je suis fidèle, je ne retirerai pas la main que -j’ai tendue. - - -19 juillet, 6 heures du matin. - -Dans un moment, nous partirons pour la Sorbonne; je suis très calme, la -nervosité de mes compagnes ne me trouble pas; j’ai rêvé d’Elle et de -Lui, je suis presque heureuse, je sens qu’ils m’accompagnent. - -Maintenant, je puis recevoir le baiser de Mme Jules Ferron, j’ai reçu -celui de Charlotte. - - - - -CHAPITRE XV - -LICENCE ET AGRÉGATION - - -C’est le dernier jour des examens de licence et d’agrégation. Dès 6 -heures, les grands breaks sont revenus stopper aux portes de l’École, -emmenant, au trot des chevaux, qu’excitent les grelots, quarante -Sèvriennes à la Sorbonne. - -Les voitures stationnent à l’ombre, rue de Tournon, devant le restaurant -Foyot, prêtes à ramener les brebis au bercail. - -Messieurs les Sénateurs, curieusement s’informent: - -Quelles sont donc ces jeunes filles? - -D’où viennent ces breaks? - -Pourquoi ces livres, ces serviettes bourrées?... - -Sur la réponse dédaigneuse des garçons, que le mince pourboire de ces -demoiselles mécontente, les vieux Messieurs hochent la tête, et, d’un -air entendu, dégustant un filet mignon: - -«Si jeunesse savait!... avoir vingt ans, et sacrifier à -l’a-gré-ga-tion!» - -Les Sèvriennes n’ont que faire de ces doléances. Elles vont, viennent, -passent devant les vieux Messieurs, à peine gênées d’être le point de -mire de tout le restaurant. - ---Ah! les petites sottes, elles vont nous faire manquer notre dernier -déjeuner! Berthe, regardez-donc sur la porte si les agrégées arrivent. -Allons mes p’tits, ne pleurons plus, l’affaire est dans le sac. A table, -mesdemoiselles! Hem! garçon, n’oubliez pas mon petit flacon. - -Le garçon cligne de l’œil, à ce rappel du pousse café, que Mlle -Lonjarrey réquisitionne, comme une pitance privilégiée. - -Berthe, ravie, file au Luxembourg émietter son pain aux friquets qui -s’ébrouent. - -D’autres groupes de Sèvriennes entrent chez Foyot, silencieuses ou -mornes, bavardes ou fiévreuses, suivant que l’impression dernière du -concours fouette leurs espérances, ou les écrase. - -Pas une qui ait cet air faraud que donne la certitude du succès. Toutes -sont inquiètes, et s’irritent de rencontrer sur leur chemin tant de -mines indifférentes à leur tourment. - -Leur âme est si pleine de cette attente, qu’en une minute elle épouse -leur vie entière. Qu’importe demain, si aujourd’hui doit leur être -funeste. - -Dans la rue, une Scientifique essuie ses larmes. Comment serait-elle -reçue avec un zéro en trigonométrie? N’a-t-elle pas oublié la formule -exacte qui donne la parallaxe des étoiles? - ---Et moi, tu sais bien que j’ai raté ma théorie du Rayonnement. Louise! -mais elle sera reçue, elle m’a avoué trois solutions différentes pour le -problème, elle enfoncera ses examinateurs. - -Plus loin, quelques Littéraires naïves avouent que le sujet était trop -facile: _Justice et charité_. D’autres, plus fines, décrient leurs -copies, imputant à leurs nerfs un échec probable. - -Le long de la rue Racine, c’est un verbiage savant qui fait retourner -les petits trottins. - -Jeanne Viole, hardiment, rompt avec les vieux stratagèmes. Elle pérore -au milieu des licenciées; avoue, sans qu’on l’en prie, que Bréau, le -grand philologue, a lu sa composition de grammaire: _Rôle de l’analogie -dans la formation historique de notre langue_, et qu’il l’a trouvée -remarquable. - -Angèle Bléraud renchérit, invente des détails, affirme que les -examinateurs sont très mécontents de cette épreuve. - -Quelle avance de points pour Jeanne Viole: elle enjambera toutes ses -compagnes. - -Victoire tombe dans le piège, elle blêmit, sa figure de monstre se -crispe dans une affreuse et ridicule grimace. La joie de l’autre la -crucifie! Elle ne sera pas première! cette place tant convoitée, cette -place, dont l’espoir fut l’aiguillon intolérable de toute sa vie à -Sèvres, lui serait volée! - -Une Jeanne Viole, une ramasseuse de l’esprit de tout le monde, si pauvre -d’idées sous tant de falbalas et de verroteries, incapable de tirer une -goutte d’eau pure de ce puits profond, où, elle Victoire sent -bouillonner la source vive de ses pensées. - -Une Jeanne Viole prendrait la première place! Quelle injustice..., et -Victoire éperdue se sauve pour dérober ses premières larmes. - -Ravie de ce facile succès, Jeanne Viole s’approche de Marguerite Triel, -qui relit attentivement sa version, et sourit distraitement aux -racontars de sa compagne; elle se précipite alors vers Adrienne -Chantilly dégrafée, renversée dans un fauteuil, tandis que la bonne -Lonjarrey, pour ranimer la belle évanouie, du plat de ses mains sèches, -fouette les pauvres mains pâles qui s’abandonnent. - -Il est grand temps que l’examen finisse. Quel abattement après ces -quatre jours de lutte et le surmenage des derniers mois, où les -Sèvriennes en cachette, se levaient à l’aube, et travaillaient encore, -que tout dans l’École dormait. - -Elles ne vivent plus que pour cet examen, qui les prend jusqu’au plus -intime d’elles-mêmes. Qu’est-ce que la santé, la joie de vivre, la paix -du cœur, auprès de l’inquiétude affreuse qui les domine? - -Un échec à la licence leur ferme la porte de l’École; c’est leur titre -même de professeur qui est en jeu. D’un échec à l’agrégation dépend leur -poste, leur avenir surtout. - -Cette année, le jury choisira dans ce concours, quinze licenciées (elles -sont là plus de cent aspirantes) et six agrégées, pour toute la France! - -Quelle folie de tabler sur ce qu’elles savent, quand on est à la merci -d’une migraine, de ses nerfs, d’un oubli. Comment le jury peut-il juger -de leur valeur, sur ces épreuves superficielles, sur ces compositions en -loge, de l’écrit et de l’oral, avec si peu de ressources, de documents -autorisés? - -Pendant les quatre heures que dure chaque épreuve, elles restent -angoissées dans ces salles nues, piochant leur sujet dans la fièvre des -idées, dans le tumulte des opinions contradictoires, qui se pressent, -montent, éclosent, comme des bulles d’air à la surface d’une eau agitée. - -Avec quelle peine, quel arrachement de tout leur être, elles s’efforcent -de montrer au jury le fruit d’une longue préparation! Elles se donnent -avec rage, sans réserve, inconscientes courtisanes de l’esprit, qui se -plient au goût, aux caprices du maître. - -Libre à elles, plus tard, de rejeter cette soumission forcée, mais -qu’aujourd’hui le jury les trouve dociles, leur succès en dépend. - -Qui oserait les accuser d’être lâches! - -Leur gagne-pain est à la merci de ces hommes. - -Que de misères morales cachent ces titres brillants de licenciée, -d’agrégée... - -Le concours est fini, dans huit jours Sèvres en connaîtra les résultats. - ---D’ici là qu’on n’en parle plus, mes p’tits! Jeanne Viole proteste, -mais l’entrée des agrégées coupe court à toute discussion. - ---Enfin! vous voilà, mesdemoiselles, que faisiez-vous? s’exclame la -bonne Lonjarrey, bouche pleine, redressée dans un mouvement de poule en -colère. - ---Nous n’étions pas perdues, mademoiselle; M. Legouff nous retenait à la -Sorbonne, pour nous parler de notre examen, fit Isabelle Marlotte, un -peu agacée. - ---Et que m’importe, mademoiselle, je vous attendais, moi. - -Des rires étouffés, des haussements d’épaule accueillent cette riposte, -Isabelle tourne le dos à l’altière Lonjarrey et vient s’asseoir entre -Berthe et Marguerite. - ---Épatante la bonne femme! Hein! fait Berthe, en attaquant -vigoureusement son beefsteak. - -Les tables se remplissent, le déjeuner s’enlève en quelques coups de -fourchette. Les plats circulent, on verse à boire, les soupirs cessent, -le rire éclate, grossi par le tumulte des assiettes et des voix, le -bien-être rassérène les esprits, au dessert l’espoir est revenu. - -Avec une animation charmante Isabelle raconte la causerie de M. Legouff. - ---Il nous attendait sur le trottoir, toujours en galoches, avec sa -redingote vert-bouteille, et son grand panama. Il nous a reconnues, nous -appelant par notre nom, s’informant de nos copies. - -«_Le pessimisme dans la poésie._» Quel beau sujet! et le voilà qui nous -parle d’Alfred de Vigny, nous racontant de petits traits saisissants de -sa vie, et ça, et ça, encore ça. Une telle mémoire, voyez-vous, est une -vitrine précieuse, tout y est catalogué suivant le temps ou la rareté. -En une demi-heure, il nous a fait sa «copie», avec des mots jolis, -jolis, pétillants, un peu enfantins d’être estropiés par sa bouche -vieillotte. - -Autour de lui, nous avions toutes un air d’adoration. Les gens -s’arrêtaient pour regarder notre joie. Ah! l’excellent homme! Sa poignée -de main m’a rendu courage. Vous verrez, l’année prochaine, l’accueil -qu’il vous réserve dans la grande maison de famille rue Saint-Fernand, -ou dans le petit logis de Seine-Plage. Ce sont des souvenirs qu’on -n’oublie pas. - -Dans la voiture qui roule à travers Paris, Isabelle raconte encore les -mille choses qu’éveille le seul nom du «grand homme», ses leçons à -Sèvres, ses entretiens chez lui, l’hiver près de la petite lampe, dans -la pénombre d’une vieille chambre Louis-Philippe. - -L’art de ses causeries, son habileté à guider, à exciter l’effort. - -Au seuil de l’École, les Sèvriennes parlaient encore de lui: réchauffées -par l’adieu si paternel de leur vieux maître, elles oublièrent le -baiser, pourtant si fier, que Mme Jules Ferron leur avait donné. - - - - -CHAPITRE XVI - -JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL - - -1er août 189 . - -Je suis admissible! - -Ce soir, j’irai encore une fois au cimetière. - - -2 août. - -Il est ici: autour de mes roses fanées il y avait une gerbe de ces -fleurs blanches qu’elle aimait, ces Sceaux de Salomon, qu’ils allaient -cueillir dans les bois. - -Toute ma joie d’être admissible s’en va, puisque mon ami m’oublie. - - -Soir. - -... De chimériques oiseaux montent à grands coups d’ailes, vers l’astre -qui les attire. Mais l’astre est mort. Sa caresse glacée tue les -vivantes caresses de leurs ailes; comme eux, mes songes, éperdus, -retombent dans le néant. - - -15 août. - -Je suis reçue. Sans mon épreuve d’allemand, qui fut médiocre, j’arrivais -première. Je suis seconde. Ce soir, si Elle était là, je serais -heureuse. - -Je suis lasse, si lasse... - -Cher journal je te ferme, à quoi bon raconter mon âme,... oh comme je -souffre... - - - - -CHAPITRE XVII - -FENÊTRE OUVERTE SUR LA VIE - - -Depuis quelques minutes le cours de Droit est commencé. Les plumes -griffonnent. - -L’air d’automne est chargé de silence, le moindre bruit, à cette heure -tardive, résonne avec une pureté de cristal: c’est un pas vif qui fait -crisser le sable, un autre martèle l’asphalte des douves; c’est un -oiseau solitaire, qui lance une dernière roulade, avant que le soleil ne -se blottisse, sous l’aile frissonnante d’un obscur coteau. - -Rien ne trouble la sérénité du crépuscule, immense voile de pourpre qui -s’accroche aux feuillages, comme le velum déchiré d’un théâtre antique. - -Un grand apaisement s’est fait dans la classe, où les lueurs roses du -soir donnent à quelques visages, proches des fenêtres, un éclat de -sanguines; des reflets teintent l’ombre où se noient de lointains -visages blancs. - -Les jeunes filles qui sont là, groupées autour de la chaire, sont les -mêmes jeunes filles qui se quittèrent, il y a deux mois, après les -examens de licence. - -Les vacances ont passé, les laissant plus graves, plus conscientes de -leur valeur, conscientes surtout de la mission qui les attend. - -Quelques-unes ont souffert, l’amour-propre saigne encore: Adrienne -Chantilly a perdu cette place de première, dont elle était si vaine. -Berthe fut reçue dans un mauvais rang. Angèle Bléraud, Hortense Mignon -ont été refusées. - -Mais le succès a grandi leurs compagnes. Les nouvelles se les montrent, -on les consulte, et la façon même, dont ces Messieurs accueillent leur -avis à chaque leçon, affirme leur mérite. - -Victoire Nollet exulte, elle est première, pendant un an elle sera le -«cacique» de la «troisième année,» elle ira la première chez M. Legouff, -elle représentera sa promotion auprès du ministre, s’il vient! Berthe -qui ne perd jamais l’occasion d’un bon mot, lui dit le soir même du -résultat: - ---Ma chère, voilà la première fois qu’au concours le jury couronne le -bœuf maigre. - -Victoire sourit, devenue soudain accommodante, et puis son travail ne -fut-il pas celui du bœuf qui laboure! - -Jeanne Viole a la résignation rageuse, elle est troisième; elle songe à -débloquer Marguerite Triel, qui est seconde. Sa jalousie a des -coquetteries charmantes, elle va, vient, minaude, écoute, surprend, et -prépare, comme une campagne, sa sortie de l’École; au reste, du dernier -bien avec tout le personnel, et Mme Jules Ferron. - -Marguerite suit avec dédain la petitesse de ce manège. Dans ses grands -yeux consumés, parfois une flamme révèle la mystérieuse transformation. -Sa beauté s’est épanouie, non comme une fleur baignée de soleil,--la -Lorely n’est-elle pas l’être du matin, qu’une vaporeuse lumière -idéalise,--le calice est encore fermé, captif sous les pétales que la -rosée entr’ouvre. - -Depuis la mort de Charlotte, Marguerite s’est évadée de ses livres, -avide de chercher, dans la vie elle-même, une loi qui gouverne ses -actes. - -Là-bas, elle a interrogé les siens, regardant vivre leurs principes ou -leurs instincts. Elle a vu que pour la plupart des hommes, cette morale -si haute n’est même pas le préjugé du bien, qu’elle est faite, pour eux, -de routine, d’effroi du scandale, d’hypocrisie surtout. - -Vivre, c’est à chaque instant étouffer ou dissimuler sa nature; c’est -l’abstinence religieuse, c’est la correction, le «Kant» de province, -c’est le mépris de tous pour l’intelligence qui s’affranchit. - -Marguerite croit, à présent, que la vraie morale c’est la pleine -expansion de la vie, et tout s’accorde en elle pour obéir à cette loi de -nature, qui pousse les êtres d’élite vers la culture la plus intense de -leur personnalité. - -Telle sera désormais la règle de ses actions. - -Arrivant en troisième année, les Sèvriennes apportent donc en elles des -éléments nouveaux: ambition d’agir, curiosité morale, besoin impérieux -d’appliquer directement aux faits leurs connaissances théoriques, et -d’acquérir, par un effort de volonté, la marque d’un caractère -personnel. - -Parmi les cours, qui achèvent la transformation des Sèvriennes, le cours -de droit, application pratique de la philosophie, est celui qui peut -laisser sur leur caractère la plus forte empreinte. - -Dans quel esprit ce cours est-il fait? - -Mme Jules Ferron, qui en est chargée, ne se préoccupe pas de -l’érudition. Former des avocates ou des doctoresses, n’est point -l’affaire de l’École. Mettre ses élèves en face des lois sociales, leur -en expliquer la raison d’être, exiger d’elles une obéissance volontaire, -mais réfléchie, voilà ce que doit être son cours. - -En somme, dans cet enseignement du droit, tout se ramène à la culture -absolue de l’esprit de justice. - -Mme Jules Ferron veut que ces êtres libres, formés dans la solitude par -une éducation virile, sachent respecter les lois, mais au besoin aient -le courage de les transgresser, le jour où leur conscience ne sera plus -d’accord avec les lois des hommes. - -D’une grande droiture de caractère, d’une volonté inflexible, la -directrice de Sèvres ne peut admettre que comme une déchéance morale la -soumission aux préjugés sociaux, le respect aveugle du Code. - -Elle le sait, elle l’enseigne, bien des articles, imbus de l’esprit -draconien, sont en opposition formelle avec l’idée de justice qui tôt ou -tard doit triompher. - -Par là, mais par là seulement, Mme Jules Ferron adhère aux -revendications féminines. Son cours, net, froid, est une discussion -tenace des articles du Code. - -La grandeur de cet enseignement, qui pourrait être si aride, c’est de -réclamer sans cesse au nom de la raison, de la conscience morale, -l’équité de la jurisprudence. Mais sachant le prix des mots, et combien -une parole vague trahit la pensée, Mme Jules Ferron discute prudemment, -avec calme, cherchant le terme propre, qu’elle trouve avec une lenteur -voulue, suivant jusqu’au fond des âmes le travail que suggère sa pensée. - -Ses mains feuillettent le propre code de Jules Ferron, vénérable -exemplaire sorti des presses de Didot, au lendemain de la promulgation -du code civil, livre qui prend, lorsque sa voix s’anime, le caractère -sacré d’une Bible. - -Elle examine, commente chaque article dans une causerie dialoguée, -rappelant les entretiens philosophiques du mercredi. Elle reste, pour -les Sèvriennes, un Socrate jusque dans la forme de son enseignement, qui -s’illustre parfois, comme tout livre de sagesse, de quelques imageries: -Jules Ferron m’a raconté ceci... ou bien, une personne vint lui -confier... - -Au cours des semaines précédentes, il fut question de la naissance. - -Avec une largeur de vue surprenante, cette femme, si peu mère par la -tendresse expansive, mit une réelle émotion à discuter l’inégalité -civile que la loi établit entre les enfants légitimes et les enfants -naturels, protestant contre ce mot, «naturels,» presque une tare, et -réclamant dès 1880, l’égalité des droits entre les enfants, issus ou -non, du mariage. - -Jugeant toutes choses de très haut, Mme Jules Ferron ne craignait pas -d’appeler l’attention des Sèvriennes sur les sujets les plus délicats, -en les forçant à réfléchir sans pruderie, aux conséquences odieuses des -préjugés que la loi sanctionne. - -Ce fut une grande surprise aux premiers cours de droit, Mme Jules Ferron -se révélait non plus comme un esprit abstrait, vivant dans une -atmosphère d’indifférence, mais comme un être épris de justice, -convaincue d’enseigner la vérité, quelque hardie qu’elle parût à ces -jeunes filles. - -L’étonnement se prolongea. - -Quelques Sèvriennes se refusaient à l’examen des préjugés que tous nous -suçons avec le lait de nos mères. - -L’étude ouvre bien des cerveaux sans que la pensée s’élève. -Scientifiques et Littéraires, beaucoup par égoïsme, renonçaient d’avance -à lutter pour la justice. - -Les meilleures s’ouvraient à un monde nouveau, ne craignant pas de -suivre Mme Jules Ferron jusqu’où il lui plairait de les mener, s’armant -pour la vie où demain elles entreraient seules. - -Cependant quelques lèvres frémirent, stupeur ou révolte, d’entendre -discuter le principe de l’autorité paternelle. - -Si loin, si détachées même qu’elles fussent de leurs familles, par la -lente désagrégation de l’école, aucune ne songeait à mettre en doute -l’obéissance passive qu’exige l’affection ou les convenances. - -Ce fut un choc. - -Les regards se croisèrent, quelques fronts rougirent. - -Mais aussi calme, aussi sereine dans sa conviction scrupuleuse, que s’il -se fut agi d’expliquer une loi sur les murs mitoyens, Mme Jules Ferron, -après un court historique, leur déclara que si elle approuvait la -soumission des enfants à la sagesse, à l’expérience des parents, il y -avait des cas, tel celui de l’article 151 du code civil (la loi exige le -consentement des parents avant de procéder au mariage) qui demandait -examen. - -Dans un conflit de volontés, où la conscience est en jeu, elle n’hésite -pas à affirmer que se soumettre passivement à l’autorité paternelle, -c’est porter atteinte à la liberté, à la dignité inviolables de notre -être moral. - -En dépit des restrictions qui entourent ce principe d’affranchissement, -c’est bel et bien justifier toute révolte généreuse et sincère. - -Ce fut au nom même de cette dignité morale, dont elle se faisait un -idéal si fier, que Mme Jules Ferron ne craignit pas de développer ses -principes jusque dans leurs conséquences extrêmes, admettant le mariage -contracté aux portes de l’Église, mariage de deux consciences, de deux -volontés libres, dont le caractère est aussi sacré que s’il avait reçu -la sanction des lois. - -Après le cours, on batailla autour de cette affirmation, qui dans la -bouche de Mme Jules Ferron prenait une valeur singulière. - -Chacune de ses paroles est une semence qui tombe sur cette terre -labourée; quelques Sèvriennes timides en face de l’opinion publique, -écrasent ce germe avec mépris; Victoire, protestante, comme tout esprit -qui vit par le libre examen, reçoit le germe qui ne fructifiera pas dans -une terre trop sèche. Berthe songe à des choses qu’elle ne dit pas, se -souvenant peut-être des tristesses de son enfance. - -Seule, Marguerite, dans le sillon douloureux que l’épreuve a déjà tracé, -voit la graine s’ouvrir, le germe grandir, promesse de l’épi bientôt -mûr. Elle défend, près de ses compagnes, l’idée du mariage libre, -le jugeant en lui-même, non par les faits, trouvant, dans -l’affranchissement de deux êtres qui s’aiment, une beauté qui les -sauvegarde, une preuve de courage, digne à ses yeux de tous les -respects. - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -A l’heure où toute sa vie sera en jeu, avec une émotion profonde, -Marguerite Triel se rappellera, qu’en obéissant à sa conscience, elle -n’a pu démériter dans l’esprit de Mme Jules Ferron. - - - - -CHAPITRE XVIII - -AU NOM DU DROIT - - -_Lettre de Berthe Passy à son père._ - -_Montmartre._ - -«Quelle gaffe! mon pauvre Jules! - -»Sur la question des bûches, on a failli tomber le gouvernement. - -»Allons, bravo pour ces petites femmes qui réclament, avec tambours et -trompettes, le droit de culbuter leurs marmites. - -»Assurément c’est la faute au dépensier! - -»Rogne-portion a eu le toupet de suspendre ce jourd’hui, 15 février, la -distribution réglementaire des bûches, bûchettes et boquillons. - -»Fallait souffler dans ses doigts et se claquer les joues devant l’âtre -vide, depuis que les bûches demeurent récalcitrantes. Et là-haut, -paraît-il, une hirondelle faisait le printemps. - -»Par respect pour la loi, ainsi qu’on nous l’enseigne au cours, nous -nous sommes révoltées. - -»Maître Victoire Nollet, plaignante et défenderesse, vêtue de sa seule -toge Sèvrienne, a rédigé, suivant les us et coutumes du palais, une -requête de «commititur». - -»_Plaise à Notre Dame (était-il dit) que ces bûches commitatoires soient -au plus tôt réintégrées au domicile des plaignantes, à savoir, en chaque -chambre d’élève. Oncques n’ayant vu l’usurpation de ce droit qui est de -recevoir, bon an mal an, trois bûches par jour, jusques au temps de -Pâques._ - -»En des termes émouvants, autant que le permet l’archaïsme des légistes, -notre défenderesse flétrit le grenier de la maison, caisse d’épargne -gonflée par un délit. Elle rappela notre misère, les jours où la bise -souffle par les calorifères, signalant en haut lieu cette preuve -manifeste d’un stoïcisme ignoré. - -»... _En foi de quoi, plaise à Notre Dame, qu’il soit fait droit aux -revendications de l’École._ - -»_Et ce sera justice._ - -»Quelle journée historique dans notre vie de nonnains! Ce fut beau, -vois-tu, beau comme un 4 août! On se serrait les coudes, on s’acclamait, -on s’embrassait. - -»Je sentais que j’allais aimer tout le monde. - -»Victoire, debout sur son pupitre, se crut sur le pavois; devant elle -j’exécutai une danse de caractère. - -»La fête finit là. - -»A dix heures, on ne riait plus. - -»A midi, le gigot ne passa pas. - -»A trois heures, on se regardait avec méfiance. - -»A cinq heures, c’était la fuite en Égypte. - -»A sept heures, nous étions chez Mme Jules Ferron! - -»Par file à droite les Littéraires, par file à gauche les Scientifiques. - -»Au milieu, notre mère, blême, effondrée dans le fauteuil, trop bas, de -la direction. - -»Pour qui connaît la tête des Sèvriennes, à vue d’œil l’opposition -allait caner. - -»Retiens bien ce discours: - -»--Votre acte est inqualifiable! - -»Depuis que je suis à la tête de cette maison, j’ai cru que le meilleur -régime était celui de la confiance et de la liberté. - -»(_Amère._) Je vois, qu’avec vous, je me suis trompée! - -»(_L’œil noir._) Qui donc êtes-vous, pour parler de vos droits, les -revendiquer si haut, vous qui ne savez même pas le premier de vos -devoirs! - -(_Silence._) - -»(_Douce._) Me suis-je jamais refusée à entendre vos réclamations? - -(_Silence._) - -»Si j’avais à qualifier une démarche pareille, je dirais qu’elle me -rappelle les revendications... d’une Louise Michel! - -»(_Violente._) Pourquoi jeter cette bombe, jusque dans mon cabinet? - -»(_Presque droite._) Est-ce ma démission que vous voulez? - -»(_Hautaine._) Dites-le!... - -»Un sanglot coupa le discours. Des bras, des mains, des larmes -suppliaient. C’était du dernier pathétique, mais l’excès de ces regrets, -partis du flanc scientifique, calma l’émotion naissante du flanc -littéraire. - -»Ça ne traîna pas. - -»Mirepied, la plus sanglotante se traîna vers la Veuve. - ---»Je vous le jure, madame, nous ne sommes pour rien dans cette -réclamation. - ---»Oh! oh! crièrent les Littéraires. - -»J’aurais cogné ces pleurnicheuses qui clamaient si honteusement pardon. -Parle-moi de nous, mon vieux, Victoire fit trois pas et face à face avec -notre mère: - ---»Madame, je suis seule responsable, c’est moi qui ai écrit cette -lettre. - ---»Non pas, non pas, cria notre groupe et comme un seul homme nous -marchâmes sur Mme Jules Ferron... - -»On nous a rendu les honneurs de la guerre. Les bûches accourent dans -les cheminées; même en route elles ont fait des petits. - -»Voilà notre première gaffe, car les femmes ont bonne mémoire, et ce ne -sera pas une fameuse recommandation, à notre sortie, que ce coup d’état -sur la question des bûches. - -»Hourra, quand même, pour notre cours de droit. - -»Et futte, futte, p’tit père, tu n’as qu’à bien te tenir, je suis ferrée -sur le Code, et je sais qu’en fait d’autorité paternelle, on peut violer -la loi. Mais de la loi, peu m’en chaut, je t’aime un peu, beaucoup, et -pas respectueusement du tout. - -»TA BERTHE.» - - - - -CHAPITRE XIX - -EN ATTENDANT M. LEGOUFF - - -Enfin il allait venir! - -Un frémissement éparpilla dans la classe toute la «troisième année» qui -s’était abattue autour d’une lettre, celle de leur vénéré maître. - -Dans une heure il serait là, voulant s’entretenir avec les Sèvriennes, -avant la séance de l’Académie française. - -Tout de suite, ce fut dans la salle un joli manège d’oiseaux lissant -leurs plumes, s’effilant le bec. - -Adrienne bombe sa poitrine, Marguerite arrange ses cheveux blonds, -Jeanne Viole cherche l’attitude ingénue d’un Grasset, tandis que Berthe, -torchon en main, débarbouille les tableaux où s’étalent les fantaisies -de la semaine. Le cacique laisse faire, plaquant, très grave, un nuage -de poudre sur ses joues enflammées: - ---Suis-je bien, mon chat? - ---En beauté, ma chère, répond Didi, qui s’installe près de son -repoussoir. - -Toutes de rire, et d’attendre frétillantes, gaies surtout, la venue de -«l’Immortel». - -C’est une date, dans leur vie d’École, que ce jeudi, où M. Legouff, -doyen de l’Académie, grand homme qui lança Sèvres, resserra par quelques -paroles aimables, les liens qui l’attachent aux Littéraires de troisième -année. - -Qui assistera à sa conférence? - -«La Veuve» l’accompagnera-t-elle? - -Que non! Les Sèvriennes savent bien la mésintelligence qui les sépare, -Mme Jules Ferron ne se dérange jamais pour M. Legouff. Mais Mlle Ladièze -et cette bonne Lonjarrey, on les attend. - -Quand Mlle Ladièze, actrice honoraire, professeur de diction, entra, ce -fut autour d’elle l’envol d’un essaim curieux, qui voulait savoir et -ceci et cela. - -La grosse demoiselle, essoufflée, d’un geste las, comme chez Molière, -écarta ce harcèlement. - -Mlle Ladièze est une amie de M. Legouff. C’est à lui qu’elle doit ce -couronnement d’une carrière artistique restée virginale: l’entrée de -Sèvres. Malgré ce haut patronage, elle est tenue en suspicion, et Mlle -Lonjarrey, qui a de l’esprit, s’en va répétant: - - Ce bloc enfariné ne me dit rien qui vaille. - -Les Sèvriennes goûtent la bonhomie de Mlle Ladièze, dont le visage -bouffi, couperosé, garde l’affreuse mâchure de l’onguent et du fard. - -Qui retrouverait, dans cette ruine pontifiant à la chaire, la plus -charmante créatrice des œuvres de Dumas fils, celle qui, en un temps, -effaça les regrets que laissait Rose Chéri? - -Ce prestige est bien oublié, quatre lignes dans Vapereau, voilà tout ce -qui reste du passé de l’actrice, de ce «chaste talent» qui s’est -embourgeoisé jusqu’à vouloir enseigner, dans les Écoles, l’art de la -diction. - -A Sèvres, la partie est dangereuse pour elle, on ne respecte guère les -procédés artificiels du Conservatoire. Déjà très instruites, et de goût -délicat, les Littéraires ne transigent pas, elles font la moue quand -Mlle Ladièze déclame _l’Espoir en Dieu_, ou les plaintes d’Andromaque, -se rappelant les lectures naturelles, harmonieusement nuancées de -d’Aveline, le verbe énergique de M. d’Artois. - -Tout au plus, s’accorde-t-on à reconnaître Mlle Ladièze excellente dans -La Fontaine et Molière, pas plus. On se répète ses axiomes -préliminaires, que Berthe Passy illustre au tableau noir: - -«_Asseyez droit vos hypocondres!_ - -«_Faites oublier votre corps._ - -«_La tête relevée, joignez modestement vos mains à la chute du ventre._» - -Chaque matin, devant sa glace, Victoire Nollet se met en position; elle -est devenue la plus godiche des Sainte-Nitouche. - -Adrienne Chantilly, vexée de n’être pas le type recommandé par Mlle -Ladièze, voudrait émonder Victoire de ses bras superflus, et l’offrir -comme le patron nouveau de la femme bien disante. - ---Qu’on s’entende une bonne fois, sur cette question des rondes-bosses; -faut-il étaler ou proscrire son sexe? dit-elle. - -Mlle Lonjarrey s’étant oubliée, ce jour-là, dans les délices d’un flacon -de rhum, les Sèvriennes purent causer à leur aise. - -Elles surent tout de suite, que M. Legouff viendrait à deux heures, -qu’il leur ferait une conférence sur Béranger, et que pour diminuer un -peu sa tâche, elle, professeur de diction, lirait les stances sur -Waterloo et les Souvenirs du peuple. - ---Eh quoi, fit soudain l’excellente demoiselle dont les yeux tombèrent -en arrêt sur le Heredia que feuilletait Marguerite, c’est à Sèvres que -je trouve ce livre immonde. Oh! mademoiselle, vous ne l’avez pas lu au -moins? - -Toutes de protester. - ---Mais si mademoiselle, c’est une de nos admirations: M. d’Aveline nous -a lu «les yeux de Cléopâtre», nous avons lu le reste. Il y a un éclat, -un modelé, une plastique dans ces sonnets, déclara Adrienne -enthousiasmée. - ---Oh! oh! oh! mademoiselle, fit Mlle Ladièze en reprenant le jeu -d’Arsinoé, je vous en supplie, n’avouez pas que vous lisez ce livre. -Moi, à mon âge, et j’ai cinquante ans sonnés, je me refuse à voir plus -loin que les premières pages. C’est de la littérature putride, cette -lutte des Centaures; un étalon en rut qui court sur sa cavale... - ---C’est tout à fait ça, même qu’il y en a bien d’autres dans _l’Aveugle_ -de Chénier, n’est-ce pas Marguerite? - ---Mlle Passy, je n’ai jamais rien lu de pareil. - ---Alors, mademoiselle, c’est que votre livre est expurgé, pas le nôtre. - ---Enfin, mademoiselle, je ne veux pas me heurter à cette admiration... -étrange, je réserve mon opinion. - ---J’te crois, fit Berthe en pinçant le bras de Jeanne Viole, alanguie -dans une pose artistique. - ---Mlle Viole, si M. Legouff vous prie de lui lire une fable, -qu’avez-vous préparé? - ---_Les deux pigeons_, mademoiselle. - ---Vous auriez pu mieux choisir, répond sèchement le professeur, que -l’air railleur de ses élèves agace un peu. - ---Comment, vous n’aimez pas cette fable, mademoiselle, moi je lui trouve -une grâce touchante; elle a été écrite au milieu de nous; si vous voyiez -les pigeons de l’école, quand ils se retrouvent, posant sur le bord du -toit leurs pattes purpurines, je suis sûre vous adoreriez l’élégie de La -Fontaine. - ---Peut-être, Mlle Triel, mais... - ---Moi je suis de l’avis de Marguerite, interrompit Adrienne, cette fable -a dans son allure languissante quelque chose du vol capricieux, -lentement rythmé des colombes; tenez, même la monotonie voulue des -syllabes, pour l’oreille, a quelque chose de leur roucoulement -langoureux. - ---Votre remarque est peut-être juste, mais voyez-vous, mesdemoiselles, -ce qui me gâte cette fable, c’est un vers gênant à dire. - ---Et lequel? demandèrent les grands yeux candides de Marguerite Triel. - ---Oh! vous le savez bien, vous n’êtes plus des petites filles. Non -vraiment? - - Mon frère a-t-il tout ce qu’il veut, - Bon souper, bon gîte, et le reste? - -Tenez, mademoiselle, quand Rachel, dans Adrienne Lecouvreur, disait -cette fable, soulignant le dernier mot de la voix et de l’œil, toutes -les honnêtes femmes se cachaient derrière leur éventail! - ---Oh chic alors, le coup de la feuille de vigne! - -Je n’avais pas compris ce vers, mais je comprends pourquoi, aux -Français, les honnêtes femmes deviennent tout rouges quand Reichemberg -dit: - - Le petit chat est mort. - -Que de finesses nous échappent dans ces classiques! - -Le rire de Berthe gagne toute la classe que ce cours imprévu émoustille. - ---Je vous disais, mesdemoiselles, d’éviter cette fable qui nécessite des -explications délicates: qu’est-ce que ces deux pigeons? deux amants, -deux frères, quelque chose d’équivoque peut-être... La Fontaine -imitateur, vous le savez, de Plaute et de Térence (stupeur des -Sèvriennes) a-t-il voulu rappeler certaines mœurs grecques... -N’insistons pas! - -Ah, voilà deux heures; la voiture de M. Legouff n’est pas loin. - -Comme Adrienne l’interrogeait sur les tragédiennes contemporaines, Mlle -Ladièze, que l’Université n’a pas guérie du mal des cabotins, de -s’écrier: - ---L’art dramatique! coulé par Sarah! puisque, même aux Français, les -tragédiennes vont chercher leurs cris jusque dans leurs tripes! - - - - -CHAPITRE XX - -M. LEGOUFF A SÈVRES - - -L’entrée discrète de M. Legouff, coupa court au développement qui allait -suivre. Mlle Ladièze, oubliant les rancunes du «chaste talent», s’avança -vers le maître, tandis que les Sèvriennes, debout devant leurs tables, -saluaient. - -Gracieux, il répondit. Mainte lèvre se dérida, et d’une bouche à -l’autre, comme au jeu d’une aiguille, un sourire passa, enfilant pour -lui, les grains vermeils de ces bouches closes. - -Depuis trois mois, les Sèvriennes attendaient impatiemment cette visite. -Que leur dirait-il? Quelles seraient ses favorites? Aurait-il, pour -elles, la bienveillance qui le fait adorer des anciennes? Obtenir un -éloge, quelle joie! quel espoir pour l’avenir! Il n’oubliait jamais, on -le savait, une Sèvrienne qu’il avait remarquée. Sa haute situation, son -crédit au Ministère, sa popularité en province, donnaient à l’appui de -M. Legouff un prix inestimable. - -Toutes, elles voulurent plaire, comprenant d’instinct, que ce qui le -charmerait, ce n’était pas la science débordante des futures agrégées, -mais le naturel, la grâce de petites filles, attentives à lui fournir un -aimable succès de causeur et de lecteur. - -La plus âgée, à ce moment-là, n’eut pas quinze ans. - ---Bon-iou, bon-iou Mesmoyelles, en-yanté fai-e vot’connaissance. - -D’un geste, M. Legouff les prie de s’asseoir, offre la droite à Mlle -Ladièze qui rayonne, puis éparpille sur le tapis vert, les feuillets de -sa conférence. - -Comme il est vieux! Il a bientôt nonante ans! mais qui le croirait, à le -voir si droit, si vif, si remuant. Il est debout, il est assis, il -marche, il est partout; sa parole est en mouvement, soutenue par de -petits gestes, par un regard qui court éveiller tous les yeux. - -Les os font un petit bruit sec, sous la peau parcheminée, et sur le -visage, que les rides mordent et griffent, poussent quelques poils -tardifs. - -Si la vie n’entr’ouvrait ces lèvres fines, et sous la paupière pesante, -ne faisait trembler l’œil, comme au bout d’un fil tremble une goutte -d’eau, on croirait voir en lui un de ces Dieux rustiques, que les -artisans de Pompéi taillaient au cœur d’un buis, pour les placer ensuite -aux portes des jardins, confiant à la garde de leur sourire, la sagesse -et le bonheur des champs. - -D’un mot aimable, dit à chacune, M. Legouff a conquis ses nouvelles -élèves. Déjà il les connaît, ces Messieurs lui ont parlé de cette -«troisième année si brillante»; il sait la vie laborieuse de Victoire; -la fraîcheur, la délicatesse d’esprit de Marguerite; l’élégante -érudition de Jeanne Viole; la fougue de Berthe; le charme d’Adrienne. - -Leurs yeux dans les siens, les Sèvriennes rougissent de plaisir, -conquises par cette courtoisie, qui leur témoigne qu’elles sont autre -chose que des élèves: des femmes. - -M. Legouff a défait le légendaire pardessus vert-bouteille, si bien -cambré à la taille; il pose son gibus aux larges ailes, y glisse gants -et mouchoir, s’assied; d’un geste coutumier, mordille son pouce, et sans -préambule, se sentant très écouté, annonce le sujet de sa conférence: -_Béranger, poète lyrique et national_. - -Où sont-elles donc? - -Dans un salon d’antan, où des dames en papillotes, en robes à falbalas, -chuchotent en regardant venir le chansonnier, qui puise à petits coups -dans sa tabatière, et s’apprête à leur chanter le couplet de Lisette, ou -la Sainte-Alliance des peuples! - -La jolie, l’inoubliable chose, que d’entendre ce vieillard parler, avec -une ferveur juvénile, du grand poète Béranger. - -Un coup de baguette attife ce démodé; ce n’est plus le Bonhomme, -promenant sa robe de chambre sous l’Arbre de la Liberté, sorte de -Chrysale moins bourru que l’autre, taquinant une muse à bavolet, -d’humeur gaillarde et franche, tout aussi bien que Martine... - -Mais un poète, un vrai et sincère poète, dont l’inspiration généreuse -enthousiasme encore l’ami de ses vingt ans. Quel merci Béranger lui dira -plus tard, à celui qui rendit, par sa seule émotion, une grâce passagère -aux fantômes de ses chansons. - -Tout de suite, le vénérable M. Legouff expose les trois points du plan -qu’il va suivre. - ---Oui, mesdemoiselles, Béranger, en dépit des conceptions modernes du -lyrisme, telles que M. Brunetière les étudie à la Sorbonne, Béranger a -le droit de figurer dans le grand mouvement poétique du XIXe siècle, car -nulle âme n’a été plus patriotique, plus humaine, plus indépendante. - -Attentives à ne perdre aucune syllabe, tombant de cette bouche, lente à -articuler une pensée rapide, les Sèvriennes notent, _in petto_, la -méthode favorite du maître, sachant qu’au premier jour, il leur -demandera un plan sur le lyrisme d’_Esther_ et d’_Athalie_, le parallèle -entre Racine et Corneille, entre le XVIIe et le XVIIIe siècle. - ---Sous la Restauration, commence-t-il de sa voix chevrotante, avec ce -regard tout particulier de l’homme qui a vu et se souvient; l’amour de -la patrie se produisit sous deux formes très différentes. Il était fait -à la fois d’orgueil et de honte!... Il faut, voyez-vous, mesdemoiselles, -avoir vécu dans ce temps-là, il faut avoir assisté à l’entrée des alliés -à Paris, avoir vu leurs soldats se promener dans nos rues, pour se -rendre compte de ce qu’éveillait en nos cœurs, le nom de Wa-ter-loo! - -Or, ce sourd et sinistre grondement du canon de Waterloo, n’eut jamais -un plus douloureux écho, que dans ces stances: Mlle Ladièze va nous les -lire. - -Mlle Ladièze se lève, s’affermit sur ses vastes hypocondres, efface, -vainement, tout son corps, tandis que Victoire modestement exulte, ayant -pris déjà l’attitude du port d’armes. - -D’une voix sombre, martelée, avec des «hou-hou» lointains, l’œil fixe -sous la paupière vague, la bouche douloureuse, Mlle Ladièze commença: - - Chante ce jour qu’invoquaient des perfides, - Le dernier jour de gloire et de revers. - J’ai répondu, baissant mes yeux humides: - Son nom jamais n’attristera mes vers. - ---Assez, assez, merci, mademoiselle, et M. Legouff admire à présent le -génie épique et familier, qui inspira au poète son œuvre la plus -personnelle, ces Souvenirs du peuple, où des paysans écoutent la vieille -grand’mère. - - Parlez-nous de lui, grand-mère, - Parlez-nous de lui. - -C’est lui alors qui récite la chanson, lui donne un mouvement naïf, -alerte, n’ayant même pas besoin d’imiter le tremblement de la vieille. - - Je venais d’entrer en ménage. - A pied, grimpant le coteau - Où pour voir, je m’étais mise, - Il avait petit chapeau - Avec redingote grise. - -Un souffle passa, mouillant ces yeux qui fleurissaient sous le regard du -lecteur, et certes plus d’une répéta dans la suite: - - Quel beau jour pour nous. - ---D’autres poètes, dit-il, ont chanté le peuple, mais ils n’en étaient -pas. Béranger en était. C’est du peuple qu’il sortait, il n’a jamais -cessé d’être en relations intimes avec lui. Je l’ai vu, plus d’une fois, -dans sa très modeste salle à manger, avec sa houppelande de petit -bourgeois du Marais, à côté de son poêle de fonte, déjeunant en -compagnie de quelques artisans en veste de travail, ou d’une ouvrière au -bonnet rond. - -Quelle vérité d’accent, quelle intensité d’expression, quand il parle -des humbles. Je n’en veux pour preuve que _Jacques_! - -Sur ces derniers mots, Mlle Ladièze fait sa rentrée, mais lui coupant le -souffle, tout au plaisir d’émouvoir encore une fois ses élèves, M. -Legouff fredonne presque, avec de petits hochements las, de petits -gestes vieillots, la voix tremblotante: - - Lève-toi Jacques! lève-toi, - Voici venir l’huissier du roi. - -C’est un prodige du lecteur, du «premier lecteur de France», car voici -l’âme du poète qui passe faisant pleurer les enfants et le maître. - -Durant toute l’heure, M. Legouff fit présent de ses souvenirs, -détaillant pour les Sèvriennes, quelques-unes de ces pages historiques -où son nom, dans le passé, frôle tant de noms illustres. - -Et puis ce fut fini. - -Déjà près de la porte, retrouvant un geste gracieux pour saluer ces -jeunes filles, M. Legouff leur dit: - ---A propos, faites-moi donc le plan d’une comparaison entre le XVIIe et -le XVIIIe siècle. - -Au-voi, au-voi, mes ché-es enfants. - -Attendries, les Sèvriennes suivirent la silhouette falote, s’enfonçant -dans l’ombre de la voiture. L’immense besoin de tendresse, que la vie de -l’École refoule, s’attachait délicieusement à M. Legouff, et Berthe, se -retournant vers Mlle Ladièze, fut l’écho de tous les cœurs. - ---Je voudrais l’embrasser, mademoiselle, car IL sera notre père grand. - - - - -CHAPITRE XXI - -BILLETS DOUX - - -_Adrienne Chantilly à M. Paul Réjardin, professeur de philosophie. -Collège de France._ - -«Sèvres, 2 mars 189 . - -»Monsieur, - -»Le professeur de philosophie est-il vraiment le confesseur de ses -élèves? - -»Serai-je écoutée, si j’ose m’ouvrir à vous? - -»Votre respectueuse élève, - -»A. CHANTILLY.» - - -_Paul Réjardin à Mlle Chantilly._ - -«Paris, 5 mars. - -»Mais comment donc, Mademoiselle, je suis à vos ordres. - -»Votre serviteur, - -»PAUL RÉJARDIN.» - - -_A. Chantilly à M. Paul Réjardin._ - -«Sèvres, 6 mars. - -»O merci Monsieur! - -»Ma confession sera brève. A la veille de quitter l’École, d’entrer dans -la vie, je suis affreusement tourmentée. J’ai cru jusqu’ici, que nous -portions en nous-mêmes, par le fait de notre nature, de notre -tempérament intellectuel, la lumière qui éclaire la route. - -»Vos paroles m’ont détrompée! - -»Je rougis de mon ambition, de cette misérable vanité qui, devant moi, -illuminait l’avenir. - -»Oh! que faire pour sortir de cet égarement, m’élever vers l’idéal que -vous nous faites aimer? - -»Comprenez ma détresse! Aidez-moi, vous qui fûtes cause des larmes que -je verse. - -»Votre élève respectueuse, - -»A. CHANTILLY.» - - -_M. P. Réjardin à Mlle Chantilly._ - -«Paris, 7 mars. - -»Chère Mademoiselle, - -»Votre cas est très intéressant. Comptez sur moi. - -»Mais précisez, expliquez votre trouble. - -»Respectueux hommages. - -»P. RÉJARDIN.» - - -_A. Chantilly à M. P. Réjardin._ - -«Sèvres, 15 mars. - -»J’hésite, Monsieur, à me raconter à vous. Quels mots sauraient vous -dire le mal dont je souffre? Quelque chose d’obscur frémit en moi. Je -cherche dans saint Augustin, Thérèse, Tolstoï, l’épreuve réparatrice qui -me rendra digne de l’estime que je souhaite. - -»Si vous saviez, Monsieur, comme je vous admire, comme ma pensée, au -cours, cherche à s’unir à la vôtre, la pénètre, la retient, l’incruste -au plus profond de moi-même. - -»Votre parole a créé une femme nouvelle. - -»Veuillez agréer, de celle qui vous a choisi pour maître, l’assurance de -sa vive et respectueuse affection. - -»ADRIENNE.» - - -_M. Réjardin à Mlle Chantilly._ - -«Paris, 18 mars. - -»Vous me confondez, ma chère enfant. - -»N’exagérez point ce retour à l’austérité des Augustin, et des Thérèse. - -»Votre âme a une délicatesse d’ange; mais à rôder aux abords des -cloîtres, sa beauté se fanerait. Oubliez-vous donc que vous êtes une -femme! En vous faisant si belle, Dieu vous donna des ailes. - -»Planez, planez, je veux guider ce vol charmant. - -»Amitiés respectueuses. - -»P. R.» - - -_Adrienne à P. Réjardin._ - -«Sèvres, 22 mars. - -»Vous êtes la Bonté, comme vous êtes la Force. - -»Oh! merci, d’être l’Initiateur que j’appelais. Dites, n’y a-t-il pas -des moments où l’on se sent éternel? - -»ADRIENNE.» - - -_P. Réjardin à Adrienne._ - -«Paris, 22 soir. - -»M’auriez-vous donc deviné! - -»Chère enfant, je suis à vous. - -»PAUL.» - - -_P. Réjardin à Adrienne._ - -«Paris, 28 mars. - -»Que me parlez-vous d’Orgueil, d’Égoïsme; vous êtes trop prompte, chère -amie, à vous dépouiller. - -»Ce serait faire œuvre d’iconoclaste, que de dédaigner la forme -splendide que Dieu vous a donnée. - -»Venez donc me voir jeudi, après le cours, entre 5 et 6, nous causerons, -et je pourrai mieux vous dire, qu’en ces lignes brèves, ce qu’il faut -faire pour vivre harmonieusement. - -»Je baise la main jolie de ma petite amie. - -»PAUL.» - - -_Du même à la même._ - -«Paris, jeudi 30 mars. - -»Vous n’êtes pas venue, méchante. J’avais tant à vous dire; je vous -cherchais à votre place, si chère déjà. Seriez-vous malade, ô pauvrette. - -»Et quand maintenant? - -»PAUL.» - - -_Adrienne à P. Réjardin._ - -«Sèvres, 1er avril. - -»Excusez-moi, Monsieur, je n’ai pu aller au cours, ni vous rejoindre -ensuite. Une amie m’a enlevée en route, avec son frère normaliste de la -rue d’Ulm. Nous avons été voir jouer «Ma Cousine». Ne trouvez-vous pas -que Réjane est bien «rosse» comme dit le frère de mon amie. - -»ADRIENNE.» - - -_Du même à la même._ - -«Paris, 2 avril. - -»Chère grande enfant, - -»Votre âme a trop de candeur, trop de flamme, pour se plaire à la -rosserie des théâtres de boulevard. - -»Que diable alliez-vous faire chez Réjane avec ce jeune cuistre? - -»Venez dimanche, je vous attendrai au parc Monceau. - -»Amitiés. - -»P. R.» - - -_Adrienne à M. Paul Réjardin._ - -«Sèvres, 6 avril. - -»Maître, maître, quelle journée adorable. Comment vous dire tout ce que -votre parole bouleverse en moi. Où suis-je? Qui êtes-vous donc pour me -charmer ainsi? - -»Je buvais vos paroles. Un monde s’est ouvert à moi, celui de la -Charité, de l’Amour immense, éternel, mystique. - -»Oui, notre âme doit vivre par l’Amour. - -»Oui, tout notre être doit venir boire à la source divine. - -»Des ailes, les voilà! j’échappe à ma prison. - -»Quel rêve sublime, ô mon poète, que ton immensité. - -»Maître je suis votre servante... - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -Comme Adrienne achevait ces lignes, dont la signification réelle, -laissait à sa bouche un retroussis railleur, la cloche sonna le cours. - ---Allons bon, il faut descendre, justement le pathos coulait à flots. - -Oh là, là, le pauvre homme qui s’imagine que les voiles de sainte -Thérèse vont nous emmener à Cythère! - -Non pas, non pas. Dimanche on vous pose l’ultimatum, Monsieur, et nous -verrons bien si ce bras illustre est le bras qui s’offrira au mien pour -quitter cette École de misère. - -Tout à l’espoir d’un triomphe prochain, la belle Adrienne glissa la -lettre inachevée dans un tiroir, à côté des lettres de Paul Réjardin, et -des brouillons de chaque lettre précédente. - -Angèle Bléraud, souffrante, n’assista pas au cours ce jour-là. - -Une heure après, cette bonne Lonjarrey, tout émue, portait à la -direction l’épître inachevée. Dans le cabinet de Mme Jules Ferron, où -elle fut mandée, Adrienne Chantilly, par contenance, s’évanouit. - -M. Paul Réjardin se récusa, furieux d’avoir été berné par cette gamine, -en quête du chemin de Damas. - - * * * * * - -Quelques jours après, la belle Chantilly, pour raison de santé, quittait -l’École avec un congé illimité. - - - - -CHAPITRE XXII - - -_Lettre de Berthe Passy à Mlle Isabelle Marlotte, professeur au lycée de -jeunes filles, Tourcoing._ - -«Sèvres, avril 189 . - -»Dieu soit loué, l’Ancienne! Sèvres avant de mourir, aura connu les -beaux jours de Saint-Cyr. Racine est dans nos murs, Maintenon sous notre -toit. - -»Je t’arrête: il ne s’agit point de cavalcade, mais d’une représentation -digne des mémoires de Caylus, puisque dimanche, sur les huit heures de -relevée, nous eûmes petit gala. - -»C’est le Saint-Cyr pénitent, qui revécut dans le huis clos d’une -représentation extraordinaire, et la Jeanne d’Arc de Jérôme Pâtre. Rien -n’y manqua, pas même «ces belles larmes» que le poète versa. - -»Ah! le plaisant homme que Jérôme, il mène en grande chevauchée la bonne -Lorraine, des tréteaux du Châtelet au tapis bleu de l’École, de l’huis -des séminaires aux estrades des lycées. C’est une croisade pour délivrer -Jeanne d’Arc, prisonnière de l’Oubli. - -»Un paladin! quoi. - -»A la longue, Jeanne d’Arc nous reviendra; qu’importe, Sainte ou -Mascotte, pourvu qu’elle soulève la Patrie au vol de son étendard. C’est -le rêve de Jérôme, c’est le rêve qui fit battre, dimanche, le cœur de -toute l’École. - -»Ne compte pas sur moi pour un laïus de circonstance, Jérôme t’enverra -sa pièce; il t’aimait bien. Tu verras que son drame suit de très près -l’histoire, le roman en est écarté; cette trilogie: «Vocation, -Glorification, Passion» de Jeanne d’Arc, me semble la division naturelle -d’un drame historique, dont le lignage est plutôt du côté de Shakespeare -que du côté de Corneille. - -»Ma mère l’Oie raconterait cette vie de la Pucelle, qu’on en pleurerait, -juge un peu quand Jeanne d’Arc, elle-même, se raconte avec une naïveté, -une franchise, une ignorance de l’être sublime qu’a été cette paysanne. - -»Jérôme a bien fait d’adorer dévotement, sans hasarder son œuvre sous -une parure inutile. - -»Pourquoi la pièce écrite en prose, n’a-t-elle pas réussi; pourquoi -la critique, au lieu d’admirer la grande actrice qu’est -Segond-Weber, n’a-t-elle retenu de son verbe que les tirades -patriotico-révolutionnaires, un peu prématurées. Ce fut une bamboula -frénétique des vieux héliastes du théâtre. - -»Enfin le four, le four noir, Jérôme l’a connu. - -»Il en tomba malade; songe que Jeanne d’Arc est la passion d’une vie -déjà longue. - -»Les noirs cheveux blanchissaient, sa barbe fourchue se «hirsutait», et -sa verve: essoufflée, ma pauvre! sa petite langue pointillante, -sautillante, immobile maintenant; oh! le temps du «rossignou» était -passé. - -»Paix, paix, ma chère, nous ne le laissâmes point en c’t’état-là, après -maints colloques, où chacune offrit ce qu’elle avait... trouvé, on -décida de jouer Jeanne d’Arc à l’École, sans décors, sans costumes, sans -autre spectateur que Jérôme. - -»On lui donnerait la joie de voir sa pièce toute nue, et de n’entendre -d’autre musique que des mélodies de Haydn et de Beethoven. - -»Ainsi fut fait. En grand mystère, on prépara cette galante sérénade: -personne n’en souffla mot. Vois-tu le cheveu de d’Aveline frémir, jaloux -de la noire chevelure, et M. Lepeintre nous crier: «Ohé! Jeanne d’Arc, -elle est surfaite»! - -»Quelle inoubliable soirée, ma vieille. J’ai beau me trémousser dans -l’École, avec des airs hurluberlus, c’est pas pour rien que je suis de -Paris, j’aime le panache! J’ai joué mon rôle comme un petit soldat. - -»N’était pas bien long, ni bien difficile, puisque j’étais La Hire. En -moult occasions je devais répondre: Jarnidieu! - -»Mais tu n’y entends rien, si tu ne sais pas, avec quelle âme, on peut -pousser ces Jarnidieu. - -»Et ma prière à «sire Dieu»; parole, La Hire m’eût accolée comme un -frère. - -»On se disputait les rôles; on les tira au sort, mais le choix voulut -que Marguerite Triel fut Jeanne d’Arc; n’en a-t-elle pas la plastique, -la belle tête d’illuminée? - -»Elle a été admirable, émue quand il le fallait, douce, tragique, -navrée, toujours simple et sincère, plus qu’une actrice ne saurait -d’être. L’âme de Jeanne d’Arc vivait en elle. Si tu l’avais vue à -genoux, écoutant les «voix», les cherchant de ses grands yeux fascinés. -Ce n’était plus la Marguerite que tu as connue, mais un être qui -resplendissait d’une joie surnaturelle. - -»Je voyais les lèvres de Jérôme trembler; il se pencha vers Mme Jules -Ferron, à quatre pas de La Hire, et lui dit: - -»Jamais ma pièce ne m’a causé une émotion pareille... la voilà enfin la -Jeanne d’Arc rêvée! - -»Et j’ai vu, oui, j’ai vu notre bon maître qui pleurait. - -»Un triomphe, un triomphe délirant! Jérôme ne savait comment nous dire -merci; parions que d’un seul geste il eût voulu nous englober sur son -cœur. Enfin il est content. - -»Mais nous n’en avons pas fini avec les honneurs rendus à Jeanne d’Arc, -puisque Jérôme s’est fait le «barnum» de la Grande française. - -»Il l’a conduite, tout dernièrement, jusqu’à la barrière du faubourg -Saint-Germain. - -»Une duchesse, oui, ma chère, et de Pomone encore, fit demander à Jérôme -Pâtre trois conférences sur Jeanne d’Arc. Nous fûmes de la troisième; je -pense que le public aristo faisait défaut, à moins que la bonne dame fût -exempte de préjugés. - -»Cette duchesse, lady en Écosse, prêtresse officiante d’une théosophie -occulte, habitacle successif de Marie Stuart et de Jeanne d’Arc, est une -extraordinaire douairière qui habite Holy-Rood... avenue Loban. - -»On nous reçut, non dans l’Oratoire, où ont lieu les entretiens -magiques, mais dans le Hall; un hall épatant, ma vieille; rien ne peut -te donner une idée de ce décor. Vraiment pour une femme seule, la dame -de céans a trop d’âmes et trop de pommes. - -»Elle porte en écusson cinq pommes, et ces cinq pommes on les retrouve -sur la marqueterie du parquet, dans les ferronneries des portes, sur les -boiseries, les vitraux, les tentures, où elles montent jusqu’aux -caissons de la voûte, épanouies en cinq allégories: Ève, Pâris, le -jardin des Hespérides, le vieillard d’Orient et peut-être bien, je -n’affirme pas, Babet au pays de Corneville. - -»Il m’a paru même, que la duchesse de Pomone, sous sa robe d’orfroi, -portait ses armes parlantes de façon assassine. - -»Hélas, pendant deux heures on nous y fit croquer le marmot!... - -»Pardonne ma pauvre vieille, si au lieu de te parler cours, École, -philosophie, je te conte nos divertissements imprévus. - -»J’ai voulu t’envoyer, de Sèvres, un de ces rayons blancs, comme il en -passe parfois sur notre ciel gris. Te rappelles-tu ces clartés qui -filaient sur l’École, les soirs où, de ta fenêtre, nous regardions -Paris. Nous n’étions pas de la fête mais cette lumière, qui ployait -jusqu’à nous les branches de son éventail, était encore une joie. - -»Souris un moment, ma pauvre vieille, va, je devine tes tristesses, qui -demain seront les nôtres. Tu n’oses pas nous écrire que tu souffres, tu -n’es pas de celles qui se plaignent, pauvre cœur discret. Notre École, -c’est ton paradis perdu. Je savais que te parler de nous, c’était -alléger la contrainte du présent. - -»Ma bonne humeur est un de ces feux du soir, je veux que tu en aies ta -part, vieille et loyale amie, c’est la seule richesse que je puisse -partager. - -»Écris-nous plus souvent; dis-nous tes peines, tu parles trop des autres -pour ne rien nous cacher de toi-même. - -»Crois-moi toujours, le plus sûr, le plus dévoué de tes camarades de -route. Pourquoi ta directrice veut-elle t’embéguiner? ça me paraît aussi -cocasse que de voir «Marianne» porter un goupillon. - -»Faut-il en parler au bonsoir? Je suis assez bien en cour... chut, on me -tutoie. Use vite de mon crédit «souvent femme varie». - -»Aussi avec ceux que j’aime, mordious je veux être garçon. - -»Fidèle. - -»BERTHE PASSY.» - -P.-S.--Le mariage de Renée Diolat est fixé au 15 mai; elle lâche l’_alma -mater_. M. Marnille veut avoir une femme, et non ce trois quarts -d’épouse qu’est le professeur marié. Brave homme va, ce que c’est que -d’avoir la tête pleine de beaux contes! en épousant notre Renée, il -écrit le plus joli de tous, et rien ne sera inventé. - - - - -CHAPITRE XXIII - -LUI - - -Pour la première fois, Marguerite Triel venait à l’atelier d’Henri -Dolfière. - -Après ce silence impitoyable, il l’appelait enfin: - -«Je vous en prie, Marguerite, venez la voir avant qu’on ne l’emmène de -l’atelier. J’ai fini. - -»Je sors d’un rêve écrasant. Depuis ce jour affreux, j’ai vécu seul ici, -m’enfermant avec son ombre, m’acharnant à retrouver son sourire dans le -marbre. J’ai voulu qu’il restât au moins une image de cette aurore qu’a -été notre amour. La tombe de Charlotte est faite de mon sang et de mes -larmes. Ah! que ne suis-je celui qui insuffle sa vie au fantôme de -pierre; j’adorerais à genoux l’être qui ne s’évanouirait plus. - -»Je suis malheureux, Marguerite, venez je vous en supplie. - -»HENRI.» - - -Elle partit angoissée d’un malaise indéfinissable, comme si la joie de -retrouver l’ami perdu était au-dessus de ses forces. - -On était à la mi-avril. Cette journée de dimanche s’annonçait mal, avec -ses coups de vent, ses giboulées aigres, la mauvaise humeur des rues et -des passants. - -A peine dehors, Marguerite souhaita d’échapper à cette mystérieuse -hostilité des choses. Elle rentra, prête à rejeter d’un mot l’appel qui -réveillait sa douleur. - -Une force irrésistible la poussa loin de l’École. Dans la pluie elle -marcha vite et vite, maudissant la boue qui retardait ses pas. Son âme -dévorait l’espace. - -Par une disposition étrange de son esprit les moindres incidents de -cette journée décisive se fixèrent dans sa mémoire, avec une netteté -photographique. Superstitieuse, elle appréhendait tout. Cherchant un -symbole, un présage qui la rassurât. - -Elle ne vit autour d’elle que des larmes. - - - - -CHAPITRE XXIV - -JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL - - -Dimanche 12 avril. - -Rouvre-toi cher journal: je n’ai pas fini de souffrir. - -Quel spectacle terrifiant j’ai eu sous les yeux depuis Sèvres jusqu’aux -Moulineaux. La crue de la Seine est énorme, par endroits, le fleuve -touche le talus du chemin de fer. - -Du côté de Paris, l’eau est visqueuse comme une chair pourrie; du côté -de Sèvres, profond miroir d’étain ou de plomb, elle étincelle. - -Aucun sillage ne la meurtrit, aucune hélice n’ose déchirer ce corps -fluide, où s’étouffent les clameurs; mais que de souffrances crispent -ces flots, qui si doucement coulaient. - -La Seine fonce devant elle, dévore les prés, goulûment, comme un fauve -exaspéré par un trop long jeûne, sans autre bruit, que celui d’une -langue monstrueuse qui laperait la terre. - -Les îles s’enfoncent, les pontons ballottent, les épaves se heurtent aux -barrages des arbres, noyés pacifiques, dont l’eau arrache les branches, -tue les bourgeons frémissants. - -Sur le ciel infiniment gris, les corbeaux tourbillonnent, -tourbillonnent, traçant sur les nuages, gonflés comme des tombes -fraîches, le signe noir d’une croix funèbre. C’est une tristesse de -mort, qui endeuille jusqu’aux maisons. - -Quel jour pour le revoir! - -Sur le viaduc d’Auteuil, j’ai croisé des gens qui passaient très vite, -l’air effrayé d’entendre sourdre à leurs pieds une vie formidable qui -les menace. Soudain, derrière eux, le soleil se lève, flamboie sur l’eau -ténébreuse qu’il pénètre, qu’il fouille. Mais la nymphe d’hier, -effrayante Isis, reste inviolable dans son suaire mouvant. La colonne de -feu s’abat, brusquement engloutie par l’ombre du fleuve. - -J’ai fui cette vision de malheur. - -Pourquoi la mélancolie, ou la souffrance des choses, semble-t-elle nous -avertir que la douleur approche? - -J’ai marché longtemps à la dérive, désâmée. - -Me voici rue Raynouard, à l’atelier d’Henri. Un mur tout branchu, dans -une rue de maisons mortes; une porte vermoulue, qu’une vieille -clanchette de fer ouvre et ferme, retombant avec le bruit si triste -qu’ont les choses fêlées. - -C’est là. - -Mon cœur m’étouffe; je n’oserai pas entrer. Charlotte, Charlotte, elle -est près de moi. - -Une cour; l’herbe s’écrase sous des blocs de marbre, sous des statues de -saints, des clochetons; tout est austère comme en un chantier d’église. - -Henri! - -Voilà mes mains dans les siennes, comme il est changé! ses yeux ont un -éclat qui me trouble, sa main me brûle! - -Pauvre Henri! Qu’attend-il de moi? - -Je ne sais plus où je suis, cette route funèbre, ce cloître, lui si pâle -qu’il semble avoir donné son sang goutte à goutte. - -Tout mon être défaille. - -Je vais donc la revoir, l’approcher encore. Les mots s’étranglent dans -ma gorge, je répète ce nom, le sien, qui tant de fois, depuis un an, -s’est uni à celui de Charlotte. - -Henri m’a fait entrer dans une grande salle nue, crépie à la chaux. Le -jour tombe très blanc, éclairant quelques statues emmaillotées de -linges. Le sceau, l’ébauchoir, traînent près d’une motte de glaise; -quelques chaises, une table; au milieu de dessins la dernière -photographie de Charlotte, toute fleurie de violettes. - -Quel refuge pour vivre avec une morte! Comme il a dû l’aimer. - -Mes yeux cherchent; en tremblant, avec une voix que je ne me connaissais -pas: - ---Où est-elle? - -Un voile tombe. - -La voilà. - -A quel instant de ma vie pourrais-je oublier cette apparition? comme -c’est bien, ma pauvre Charlotte, l’amie charmante de Sévigné, la sœur -qu’elle reste pour moi. - -L’amour l’a ressuscitée plus belle, son âme rayonne sur sa bouche, elle -est vivante dans sa chair de marbre. Qu’il est profond ce cri de -l’amant, qui cherche là une femme, et n’étreint qu’une statue. - -Et ce n’est qu’une image, fixée au cœur d’un miroir blanc, qui reçoit -les baisers, mais ne les rend jamais. - -Longtemps, longtemps, nous avons pleuré ensemble, n’osant élever la -voix, pour ne pas effaroucher l’être invisible qui joignait nos cœurs. - -C’est un pur symbole qu’Henri a trouvé pour la tombe de Charlotte: un -bas-relief assez élevé, rappelant par sa forme et sa décoration les -bas-reliefs Louis XVI. - -Sur un petit mur, dont le dessin rappelle le vieux mur de Sèvres, avec -ses pampres sauvages, sa toison de clématites fleuries, s’adosse un banc -rustique. Charlotte est assise. De longs vêtements souples laissent -apparaître la ligne virginale. Son image se détache à peine sur le mur; -par un modelé très doux, qui donne au marbre cette lumière colorée, -cette transparence, caractéristique des œuvres de Rodin, tout ce corps -charmant semble repris par la matière, qui laissa son œuvre inachevée. - -Elle lisait là, comme aux jours familiers. Soudain, une tempête passa, -jetant à ses pieds, dans un tourbillon de feuilles et de fleurs, une -colombe morte, qui de son aile, couvre encore le nid qu’elle avait -préparé. - -Charlotte regarde avec effroi le vol des colombes effarouchées, tandis -que sa main, abandonnant le livre, d’un geste implore les oiseaux -d’amour. - -Dans l’encadrement de ce bas-relief, parmi les guirlandes, Henri a écrit -ces mots qui disent toute la vie de Charlotte: - - Elle riait à l’amour; - Un souffle de mort passa, - Brisant ce nid où dorment les Colombes. - -Une lumière vaporeuse caresse cette tombe, rayonne sur ce visage de -jeune fille, qui s’anime et se fond avec une grâce divine. - -Elle me plaît cette image de l’évanouissement d’un être, déjà -repris--fleur, arbre, ou plante--par la matière. Si les morts ont des -yeux, Charlotte aurait souffert d’emblèmes effrayants, qui couvrent nos -cimetières chrétiens; le symbole païen rappelle mieux, à ceux qui -l’aimèrent, la poésie de sa beauté. - -Mes larmes silencieuses ont dit à Henri l’œuvre admirable qu’il vient de -faire pour Charlotte. - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -Tout bas, loin d’elle, l’ami m’a raconté sa vie depuis un an; l’horreur -des premiers mois, où il songea à se tuer. L’apaisement, la résignation -lâche au destin dès qu’il s’était remis au travail. Alors le désir -fougueux de faire pour elle une œuvre virile, de demander à cet amour -brisé, l’inspiration qui crée des choses éternelles... puis ses doutes -revenus, le suicide lent de son corps dans cet atelier, où il avait vécu -en communion surnaturelle, épuisante, avec l’être invisible que son -amour recréait. - -«--Maintenant l’illusion est finie; on va l’emmener là-bas; elle ne -m’appartient plus. J’ai déchiré mon cœur pour y trouver cette statue. -Elle partie, c’est le dernier arrachement... - -»Vous m’avez aidé, Marguerite, à monter mon premier calvaire: -aujourd’hui, c’est encore votre main amie que j’appelle, ne m’abandonnez -pas.» - -L’abandonner, grand Dieu, n’est-il pas tout pour moi! - -De quelle voix il s’est plaint, chaque parole se gravait douloureusement -en moi. Pourquoi ne m’a-t-il pas appelée plus tôt, moi qui ne pensais -qu’à lui, moi qui lui aurais parlé d’elle, essayant de lui rendre -courage, de le consoler d’un espoir. Sa vie est longue encore, n’y -a-t-il plus de place pour la joie; ne peut-il plus aimer? - -Qui a aimé comme lui, doit aimer encore; il faut pour lui-même, pour le -grand avenir qui l’attend, le détourner du passé. - -N’est-ce pas mon devoir, moi l’amie qu’il appelle enfin, de le rattacher -à la vie; de lui montrer le but glorieux qu’il doit atteindre. Ne -puis-je donc pas l’aider, de toutes mes forces, à devenir un homme, lui -que je retrouve faible comme un enfant? - -Oh! si, je le veux; je veux qu’il soit très grand, et qu’il doive à -l’amie, ce qu’il demandait à la fiancée. - -Nous ne disions plus rien, souffrant l’un et l’autre au réveil des -souvenirs qui nous ont meurtris. J’avais gardé sa main dans la mienne, -je la serrais, pour l’assurer que s’il le voulait, je resterais toujours -son amie à lui, comme j’avais été l’amie de Charlotte. - -La nuit est venue, effaçant autour de nous ces apparences d’êtres. -J’étais engourdie, sans force pour me lever et lui dire adieu; j’aurais -voulu rester là près de lui, toujours. Dans cette obscurité, plus rien -n’existait du passé, qu’une immense tristesse qui liait mon âme à la -sienne. - -Sa tête est tombée sur mon épaule, ses larmes ont mouillé ma poitrine. -Il n’a rien dit, mais tout mon être a tressailli à l’appel de cette -détresse. - -Doucement, d’instinct, mes lèvres sont descendues, fermant ses yeux -clairs, éloignant d’un baiser, l’image qui torture mon pauvre ami. - -Je suis partie à la nuit close, la petite porte vermoulue s’est refermée -sur moi, avec le bruit si triste qu’ont les choses fêlées. - -Est-ce sur ma vie ancienne que cette porte se ferme? - -Je suis revenue à l’École fiévreuse, inquiète. - -Ce baiser, ce premier baiser que je donne, est-ce un baiser de sœur? - -Est-ce la pitié qui me pousse vers lui? - -Est-ce encore de l’amitié? - -Alors, pourquoi ce trouble près de lui, cette langueur subite, quand -j’ai senti ses larmes me brûler délicieusement. - -Pourquoi, au seul souvenir d’Henri, tout mon être défaille-t-il? - -Regarde en toi même, Marguerite, tu es seul juge de dire qui l’emportera -dans ta vie, du tumulte des eaux, de l’étendue morne, de l’étoile -merveilleuse qui brille sur son toit. - - - - -CHAPITRE XXV - -COURS DE LITTÉRATURE - -PASCAL - - -D’Aveline continua: - -«Il lui reste aux lèvres le goût de la mort. Depuis sa conversion, elle -habite en lui. Pascal est un mourant qui cherche Dieu, avec l’épouvante -de sa justice. Il a choisi la route du martyr, mais il tâtonne, écrase -en gémissant les joies qui se lèvent à ses pieds. Sa chair s’épuise, il -la flagelle. Son sang coule, il pleure le sang de Jésus. Il tombe, mais -se relève pour courir vers l’Aube éternelle. - -»Et dans cette nuit, où son âme agonise, humble, il murmure à Dieu des -mots ineffables. Comme son génie se revanche, dans ces prières sublimes -que nous lirons tout à l’heure. - -»Cherchez quel philosophe, quel poète, quel moraliste, a connu le -désespoir de Pascal en face de la mort? - -»La sérénité des anciens peut-elle apaiser son effroi? est-ce l’indolent -scepticisme de Montaigne qui donne la résignation? A ses yeux, les -tendresses d’ici-bas, sont bien vaines pour affermir l’espoir d’un -rendez-vous céleste. - -»Chrétien, le mystère de l’au delà l’écrase. Éternité des joies, -éternité des peines, voilà notre sort, Dieu le tient suspendu. - -»Êtes-vous fous de ne pas trembler, de vous laisser piper à ces -apparences de vie, vous, Épicuriens, de rire au plaisir, vous, Stoïques, -de croire à votre vertu orgueilleuse. Dieu vous damne, vous, qui -n’ouvrez pas à son appel le tabernacle mutilé de vos âmes. - -»Seigneur, que vous faut-il donc? - -»Que ta vie soit l’holocauste volontaire, le don expiatoire qui rachète -tes péchés, et tire de la misère présente la grandeur de mon pardon! - -»O hommes! hâtez-vous, hâtez-vous, la mort est là qui rôde! Suivez sa -lumière, car vous vivez dans les ténèbres; vous serez perdus pour -l’Éternité, si vous n’entendez la parole de Dieu...» - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -La voix se fait lointaine, s’assourdit, puis éclate en tempête, secoue -rudement les endormies. Ce n’est plus d’Aveline qui parle, c’est Pascal -qui menace, cingle, sous le fouet divin, ces âmes esclaves, toutes -chaudes encore de la tiédeur du nid. - -Recueillies, frissonnantes, les Sèvriennes écoutent d’Aveline. Elles ne -songent plus à prendre des notes, l’angoisse de Pascal les déchire; -c’est la plainte de l’âme en peine qui passe sur elles toutes. - -Ce cours de littérature, un des derniers avant les examens d’agrégation, -est le commentaire du chapitre IX des _Pensées_ de Pascal. - -Brusquement, d’Aveline a fermé le livre. Empoigné par la tristesse de -ces pages, il se lève, quitte la chaire, et tout en marchant devant les -tables d’élèves, improvise cette méditation. - -Une grande mélancolie tombe sur les Sèvriennes qui se penchent, n’osant -avouer leurs larmes, s’isolant, presque farouches, dans cette solitude -qu’ouvre la pensée de la mort. - -Malgré l’éclat du jour, les rumeurs de la rue, la classe s’est -assombrie, et la voix de d’Aveline les trouble, comme le chant grave et -triste du violoncelle. Il dit, ce chant, la tristesse de l’abandon, la -pitié infinie, pour ces créatures impuissantes que le Seigneur mène où -il veut, qu’il réprouve à son gré. Il dit la folie de nos rêves, de nos -amours, de nos actions. Il gémit de ne pouvoir imiter les anges, de -croupir dans ce cloaque d’erreur. - -La voix semble pleurer, menacer, gémir, avant de s’éteindre en un -murmure très doux, qui jette, sur ces âmes enfiévrées, une apaisante -caresse. - -D’Aveline s’arrête. Toute la classe vibre. Il se penche sur elle, avec -le plaisir d’un dilettante, suit la route mystérieuse, la route -saignante qu’ont suivie ses pensées. - -Le cours de littérature, en troisième année, a pris un caractère -nouveau. D’Aveline n’est plus le professeur qui, d’un doigt capricieux, -feuillette l’esprit des Sèvriennes, pour y jeter ici, un ornement, et -là, une retouche. Sa leçon perd son allure pittoresque, amusante. Il ne -s’agit plus d’étudier l’éloquence ou la logique; mais de former l’âme de -ces jeunes filles, en abordant le côté réel, «vécu» des œuvres -classiques. - -Non que d’Aveline veuille imposer un culte unique, et comme Jérôme -Pâtre, enrôler les Sèvriennes sous la doctrine de Kant. Lui les conduit -à travers la vie, tantôt sous la garde d’un sceptique tel Montaigne, -d’un passionné tel Pascal, d’un imaginatif tel Rousseau. - -Elles sont libres de choisir. - -Ce qu’il veut, en étudiant avec ses élèves, les hommes qui s’imposent à -notre respect par l’intelligence, c’est exciter, chez ces jeunes filles, -le sens de la poésie, l’enthousiasme réfléchi. - -Par là, il veut corriger, en les faisant entrer au cœur même de la vie, -la vision du monde héroïque et romanesque, qu’imaginent les solitaires -de vingt ans. - -Ce cours sur Pascal, commencé depuis trois leçons, les ramène -impérieusement à l’examen de conscience. - -Après avoir aimé la mort, au temps des aspirations vagues, vers la -quinzième année, elles s’en détournent avec effroi. Pourtant, elles le -savent, cette pensée constante de la mort, et de l’au delà, est la seule -qui nous donne la notion positive de ce que nous sommes dans la vie -universelle. - ---Est-ce que, de l’idée du néant ou de l’immortalité, ne dépend pas -notre règle de vie? - -Une barre creuse le front obstiné de Victoire Nollet. La mort, pour elle -qui a vu mourir sa sœur, est une nécessité qu’il faut subir, mais à qui -l’on ne doit rien soumettre. - -Quoi, tout son travail pour agrandir son être serait nul aux yeux de -Dieu! Sans la grâce elle ne peut être sauvée, et la grâce n’est qu’un -caprice de l’Omnipotence! - -C’est impossible, à chacun selon ses œuvres. Pascal est un mauvais -maître qui vous désarme devant l’action. - -Victoire relève la tête, et regarde bien en face d’Aveline, qui épie sur -ces figures sincères l’émoi de sa lecture. Dans les yeux qui le fixent, -il n’y a qu’énergie, mépris de la mort. - -Près d’elle, Jeanne Viole est secouée d’un grand frisson, frisson de -l’oiseau exilé du ciel. - ---«Ah! ce Pascal, il vous prend, vous emporte, vous jette meurtrie à la -porte d’un cloître; cette vie ne vaut pas d’être vécue; j’entends sonner -un glas céleste, c’est la cloche des moniales, c’est l’Orante qui -m’appelle vers l’époux mystique...» - -Ses yeux chavirent, ses joues pâlissent comme une hostie dans l’ombre, -laissant croire à d’Aveline, que sa parole fait naître l’extase. - ---«Cabotine», murmure Berthe, en s’amusant à crayonner, au dos de son -Pascal, l’extase de Jeanne Viole, «décidément elle pince toutes les -cordes». - -«Elle ne respecte rien. C’est pourtant terrible ce rappel de la mort. Ce -diable d’homme m’a mis le cœur à l’envers. Ai-je jamais pensé que je -pouvais mourir et m’en aller où? Retrouver qui? - -»Il y a quelque chose de plus affreux que cette angoisse brutale, c’est -le silence de ceux qui sont partis on ne sait où...» - -Berthe n’a pas peur de la mort, elle est trop insouciante elle-même, -mais elle tremble à la pensée que «son vieux» doit partir le premier, et -que sans doute ils ne se retrouveront jamais. - -Un sursaut chasse cet effroi de leur affection brisée, une immense -tendresse lui réchauffe le cœur. Oh comme elle va l’aimer, le câliner, -lui faire une vieillesse heureuse à son pauvre Jules; qu’au moins, il -ait son Paradis sur terre, ne l’a-t-il pas durement gagné. La vie n’a -pas été tendre pour les Passy; qu’il doive à sa petiote la douceur des -derniers jours; la mort qui le prendra lui semblera moins cruelle, si le -père s’en va un sourire sur les lèvres. - -La figure cachée dans ses mains, Marguerite pleure. - -Trop de souvenirs cruels l’accablent, elle n’a pu retenir ce flot de -larmes qu’appelle la voix de d’Aveline. Elle les connaît pourtant, ces -pages terribles, que seuls peuvent aimer ceux qu’on ne console pas. - -Ces mots vulgaires, ces images brutales, la saisissent d’effroi, comme -si, devant elle, on fouillait la terre, pour lui montrer l’œuvre -ténébreuse de la mort. - -Tout ce que son imagination voile s’étale là, comme une pourriture qui -lui fait horreur. Elle a peur, son être éclatant de vie regimbe, et -ramène sur soi la pitié qui s’en va, vers les restes innommables de ce -qui fut l’adorable Charlotte. - -La mort fera son œuvre, sur elle aussi, tout ce qui fait sa beauté, ses -yeux, ses cheveux, sa chair blanche, où courent comme des sources de -petites veines bleues, son parfum, son corps qu’elle aime, la mort -demain en fera, pour les autres, un objet de dégoût. - -Elle se sent lâche devant cet anéantissement; l’incertitude de l’au -delà, la rejette éperdument vers toutes les forces de la vie: seule -certitude que nous ayons. - -Est-ce pour nous préparer à mourir, en vivant dans la pénitence, que -Dieu nous a créés? Faut-il faire de sa vie un désert? renoncer au -bonheur, à la joie d’unir son être à un être adoré, donner à Dieu seul -son cœur, sa chair, son rêve de Vierge? - -Non, non, tout son être se révolte devant une pareille malédiction. - -La pensée de la mort, de la ténébreuse destruction des êtres, exalte -follement son désir de vivre, de posséder la vie, l’amour, la volupté, -tous ces biens que Pascal condamne. - -Aimer, aimer, voilà le souverain bien, Dieu n’a jamais voulu écraser ses -créatures sous la malédiction d’une vie solitaire. - -«Je t’aime, je t’aime» chuchote son cœur, «je t’aime, je t’aime» -répètent ses lèvres brûlantes, et ce mot maintenant signifie tout, c’est -la loi qu’il faut accomplir, pour que la vie soit éternelle. - -Lumière, joie, caresses, voilà ce que sa jeunesse répond aux cris de -Pascal. C’en est fait de la torture qui l’épuise, elle a vu clair. -Henri, elle aime Henri; c’est lui qui la prendra, c’est lui qui sera la -chair de sa chair. Elle sent battre son cœur dans le sien, et son sang -brûle de ne pas couler encore avec le sang du bien-aimé... - -Marguerite ne sait plus où elle est; la voix de d’Aveline est un -bourdonnement, une plainte vague qui passe sur elle. - -Que peuvent les lamentations de Pascal sur ce cœur ivre d’amour? - -De la terre morte de cette classe, montent des parfums ardents, c’est -l’odeur violente du Paradou. Demain, avec Berthe, elle retournera lire -l’abbé Mouret, sous l’ombre fraîche des arbres. C’est là, que ces pages -flamboyantes de soleil, où tout se pâme et râle d’une immense volupté, -éveillèrent en elle le frisson du désir. Quelle ivresse lui vient de ce -livre, complice du rêve éperdu qui, la nuit, la soulève et lui ouvre les -bras vers celui qu’elle appelle... - -Derrière ses mains jointes, Marguerite boit ses larmes, dérobant à -d’Aveline, à celles qui l’écoutent, son émoi. - -Quelque chose d’inconnu, de farouche et de mystique, plus fort que sa -pudeur, la pousse impérieusement vers l’ami malheureux. Elle tremble à -la pensée que peut-être il ne l’aime pas, qu’il ne veut pas qu’un autre -amour le console. Pourtant, à travers ses yeux clos, elle le voit à ses -genoux, parlant, suppliant, et déjà tout son être défaille du désir de -ces lèvres qui cherchent les siennes. - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -D’Aveline a rouvert son Pascal, et lu, avec un frémissement, le mystère -de Jésus, ineffable cantique de l’amour mystique. «Console-toi, tu ne me -chercherais pas, si tu ne m’avais trouvé.» - -Les Sèvriennes, recueillies, écoutent le dialogue divin, que répète pour -elles, la voix grave du violoncelle. Respectueux du silence, des larmes -muettes de Marguerite, d’Aveline s’approche d’elle, fait sa voix plus -caressante encore, pour dire l’admirable poème de _Sagesse_: - - Ah! Seigneur, qu’ai-je, hélas! me voici tout en larmes - D’une joie extraordinaire: votre voix - Me fait comme du bien et du mal à la fois, - Et le mal et le bien, tout a les mêmes charmes. - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - Et me voici - Plein d’une humble prière, encor qu’un trouble immense - Brouille l’espoir que votre voix me révéla. - Et j’aspire en tremblant... - -Vers lui se lèvent alors deux yeux illuminés, non plus les yeux de -madone, si langoureux et si frais, qu’à les voir se poser sur lui, -d’Aveline les avait aimés, mais deux grands yeux consumés implorant de -l’Amour cette réponse de Dieu: - - ... Pauvre âme, c’est cela. - - - - -CHAPITRE XXVI - -JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL - - -20 mai 189 . - -Je saurai me taire, et vivre passionnément de mon secret, comme j’ai -vécu de ma douleur. - -Je l’aime, je l’aime follement. - -Je le dis à mes livres, à mes fleurs, à mon lit. - -Je l’aime! - -L’École est radieuse, ma chambre embaume l’amour. - -Lui seul ne saura pas que je l’aime, je ne veux pas que ces lieux, si -tristes pour lui, soient les témoins de sa joie. - -Avant de quitter Sèvres, là-bas, chez lui, je retournerai le voir: il -tremblera que ce soit l’adieu; alors un mot, un tout petit mot, un geste -seulement, et il saura que je l’adore, la tristesse s’effacera de ses -yeux, il n’y aura plus que du bonheur, plus que de l’amour... - -Mais si je me trompais? S’il ne m’aimait point! Non, non c’est -impossible, ses yeux le trahissent, hier encore au Louvre, comme il me -regardait! Il ne sait pas qu’il m’aime, c’est moi qui le lui apprendrai, -il ne sait pas que l’amour entre nous, a grandi de toutes les larmes -solitaires que nous avons versées! - -Ce n’est point trahir Charlotte qu’aimer Henri. La mort délie tous les -liens; elle restera l’amie, que nous pleurerons ensemble, elle qui fut -l’instrument de la Destinée. - -Elle avait l’âme trop haute, pour souhaiter qu’Henri fût malheureux; -peut-elle m’en vouloir, de guérir la blessure qu’elle a faite? - -Longuement j’ai prié et pleuré sur sa tombe. - -Je suis rentrée à l’École l’âme allégée; Charlotte a entendu ma prière. - - -1er juin. - -Partir, avec quel déchirement j’écris ce mot; qu’est-ce qui m’attend, au -seuil de cette École. - -Comme elle passe, passe maintenant, la lente caravane des jours. Les -premiers furent mélancoliques, qu’ils sont loin déjà; puis l’aube s’est -levée, j’ai vu les cavaliers rapides, les manteaux blancs, les harnais -d’or, et flotter sur la croupe des chevaux, ces robes d’azur, ces robes -couleur de rose, couleur de pourpre, dépouilles galantes d’oasis -traversées. Jours inoubliables, où mes lèvres ignorantes s’offraient au -baiser. - -Après eux, d’un galop foudroyant, dont l’écho brise encore mon oreille, -le cavalier noir est accouru. Il s’est penché près de moi et l’a prise. - -A l’horizon les autres ont disparu, lui seul est debout: un jour de mort -est un jour éternel. - -La troupe morne a passé, mes yeux ne voyaient que le cavalier noir. - -Voici les derniers jours: anxieuse, je les regarde venir; où est-il le -jour lumineux, le jour divin, qui me donnera au bien-aimé? - - -4 juin. - -Pauvre maison, quels regrets tu me laisses! J’ai été si souvent joyeuse, -si souvent taciturne, quand de cette fenêtre, je regardais vivre les -êtres mystérieux, que sont les arbres, les fleurs. - -J’ai aimé la grâce des jeunes branches ployant et se redressant, comme -de beaux corps, dans l’air agité. J’ai vu la lune trembler sur le jet -d’eau, et le bassin se velouter d’ombre, sous le pied léger, tournoyant, -de cette ballerine fantastique, qui déchire le tulle de sa robe -pailletée au premier souffle du vent. - -Tous ces frissons d’une vie obscure ont passé en moi, comme si j’étais -enracinée à la terre de mon École. - -Adieu, retraite charmante, où j’ai vécu tant de rêves; maison -laborieuse, où j’ai appris la toute-puissance du Destin, maison des -pleurs, qui ne doit pas être la maison d’amour. - -L’École m’a faite femme; mon cœur est plein d’affectueuse -reconnaissance, pour les Maîtres qui m’ont aidée à vivre libre, fière -sous la seule loi de ma conscience. - -Mais que serai-je demain, moi qui ne puis rien contre mon cœur? - - -15 juin. - -Est-ce curieux, mes compagnes parlent de leur vie de professeur, des -élèves, des cours. Moi, je ne me vois pas dans une chaire. - -Un inexplicable malaise me serre le cœur chaque fois qu’on parle -d’avenir. - -Et le mien peut être si beau! - - - - -CHAPITRE XXVII - -LE SUICIDE D’ISABELLE MARLOTTE - - - O mort, vieux capitaine, il est temps, levons l’ancre, - Le pays nous ennuie, ô mort, appareillons. - - BAUDELAIRE. - - -_Isabelle à ses amies de l’École de Sèvres._ - -«Tourcoing, 16 juin 189 . - -»Eh bien non, je ne suis pas heureuse! - -»Tant que je l’ai pu, mes grandes, je vous ai caché le crève-cœur de ma -vie nouvelle. J’ai cru à un mal passager, celui des habitudes trop -lentes. J’ai cru au spleen que me cause ce ciel gris. J’ai tant besoin -de soleil, et là-haut, pas un coin bleu n’étoile cette lourde armure de -l’infini. - -»Je suis accablée de tristesse dans cette ville enfumée. Les rues n’ont -pas un rayon, tout est menace, jusqu’à ces cheminées d’usines qui -dressent, sur les toits, une herse colossale. Tout vous crie: halte-là! - -»Il n’y a que le vent qui passe, un vent de plaine qui se lamente et -pleure; un vent de nostalgie, qui maintenant gronde en moi. - -»Quels nocturnes on entend ici! - -»Vous rappelez-vous le frisson que nous donnait cette ballade de Lénore! -La nuit, quand j’écoute le galop du vent, il me semble qu’une vie -mystérieuse, pareille à celle des légendes, force ma porte, et m’ordonne -de partir. - -»Vous me croyez malade? - -»Non. - -»Je suis lasse, lasse de vivre. L’ennui m’a mordue au flanc, et je vous -écris, mes chéries, comme une pauvre bête blessée qui tourne vers vous -l’adieu de son dernier regard. - -»Je n’en peux plus. Il a suffi d’un an d’épreuve, pour arriver à cet -écrasement de tout mon être. Ne croyez pas que cette plainte, qui monte -vers vous, soit celle d’un cœur blessé, ou d’une vanité froissée! - -»J’étais de celles qui, dans la vie, renoncent à tout. Mon rêve chaque -jour s’est fait plus petit, il ne couvait que des joies discrètes, il a -suffi d’une main méchante pour tout effacer. - -»De cette vie silencieuse, qu’est la vie du professeur femme, je n’aurai -connu que l’amertume d’être seule. - -»C’est là ce qui me tue. - -»Être seule! il n’y a rien de plus cruel au monde. C’est avec des mots -comme celui-là que la douleur s’enracine. - -»Depuis ma sortie de l’École, qui s’est inquiété de moi? qui a voulu -savoir si j’étais heureuse? qui m’a tendu la main? - -»Alors que j’avais besoin de conseils, d’encouragements, ah de reproches -aussi, personne n’a su me dire: «Mon enfant, faites cela.» - -»On croit, parce que nous sommes savantes, que nous n’avons pas de cœur! -on ne se doute donc pas que nous souffrons plus que les autres, parce -que nous pensons trop, et que ce serait de la joie encore, que de sentir -monter vers soi l’appel des misérables. - -»Cet isolement, d’autres le supportent, moi je n’ai plus la force de -l’accepter. C’est l’abandon qui cause ma terreur. - -»Les plus anciennes de mes collègues ne souffrent pas; au sortir de -l’École, elles étaient femmes faites, non des enfants, comme nous. Elles -ont peuplé leur solitude de petites choses égoïstes; elles se sont -rouillées. D’autres plus vibrantes ont été malheureuses, elles ne disent -pas ce qui les console. Les unes sont mariées, ou vivent dans leur -famille, les heureuses! jamais elles ne connaîtront la fièvre qui dévore -les autres, celles qui s’enferment dans «leur garni», mangeant ou ne -mangeant pas, dormant, ou remuant dans un besoin effréné d’agitation et -de bruit, sans autre ressource que de se parler tout haut, pour se -donner l’illusion que quelqu’un est là, qui les écoute... et qui a pitié -d’elles! - -»Au Lycée, nous sommes étrangères les unes aux autres. On se salue, on -ne se recherche pas. - -»Renée avait raison de nous avertir de la froideur ou de l’hostilité qui -vous accueillent. Notre solidarité n’est qu’apparente; le rideau tombé, -le lâchage commence. - -»Le Lycée, mais c’est une abstraction! - -»L’École avait une âme. Quelque chose d’indénouable nous attache à -Sèvres. Vous le verrez, son regret vous suit. Et pourtant, c’est Elle, -c’est sa vie trop ardente, c’est l’habitude qu’elle nous donne trop tôt -de généraliser, d’appliquer, au fourmillement qui nous engloutit, la -logique d’un système idéal, qui nous rendent si malheureuses. Mais je -l’aime encore plus d’être si belle et si dangereuse. - -»Quand je parle de mon École, tout en moi se réveille: j’entends la -pluie dolente du jet d’eau, je revois les vitres si vieillottes -qu’irisent les reflets du soleil mourant; j’entends, au bord de ma -fenêtre, chanter le rossignol, puis c’est la cloche matinale, et -d’Aveline qui nous lance son «Bonjour, mesdemoiselles». - -»Toutes ces choses perdues me font pleurer. - -»Que je vous aime, mes grandes, de m’être restées fidèles. Vos lettres -m’apportaient le caquetage rieur de notre cage lointaine. Mes lettres -ont voulu prendre le ton des vôtres, elles m’ont trahie; je croyais les -poudrer d’or, elles s’enroulaient dans ces flocons de tristesse qui -palpitent autour de moi. - -»Je vous ai parlé de ma vocation, de mon ardeur, de mon plaisir même. - -»Je vous ai menti. - -»La vocation, je ne l’ai pas, mais elle serait venue, si on m’eut laissé -faire. Tout de suite, j’ai compris que mon enseignement ne vaudrait -rien, si je ne m’ouvrais d’abord le cœur de mes élèves. - -»Je suis allée à elles; j’ai voulu être leur petite mère, celle qui -achève l’œuvre de l’autre, et j’ai donné ma pensée, mon travail, comme -j’eusse donné mon sang. - -»On a pris ombrage du succès de ma méthode. L’élan affectueux qui -jetait, dans mes bras, ces enfants, rompait les traditions glaciales du -Lycée. On me fit dire que cela déplaisait. Les petites s’obstinèrent. Je -devins suspecte. On soupçonna dans ma conduite le calcul d’une -ambitieuse (la fille du préfet ne jurait que par moi). J’aurais dû me -méfier et me garer à temps. Je n’ai su. Du coup on m’a cassé les reins. - -»Pour la directrice du Lycée, je suis l’ennemie n’ayant pas la même -confession: elle est Janséniste, violemment autoritaire, tranchant sur -tous d’une vertu orgueilleuse. Règle, devoir, principes, pour tout cela -elle est inflexible, le reste lui importe peu. - -»Elle veut effacer du fronton du Lycée cette injure: École de -libres-penseuses, et faire de sa maison une rénovation des petites -écoles de Port-Royal. Il ne lui manque que le talent, la grâce, l’amour -de la mère Angélique. - -»Son austérité morale est le gage de son entente avec la municipalité -cléricale de Tourcoing. La Directrice, avec un zèle hypocrite, embauche -élèves, professeurs dans toutes les Confréries chrétiennes, et porte la -bannière aux jours de procession. - -»Le Gouvernement? - -»Le Gouvernement approuve: le Lycée à présent n’a plus besoin de -subvention. - -»J’ai repoussé l’embauchage, je n’ai fait aucune concession à la manie -tyrannique du maître; je me suis refusée à confesser mes élèves, pour -les trahir ensuite. - -»On veut qu’à mon cours, je confonde l’enseignement philosophique et -l’enseignement religieux. Je m’y refuse avec une intransigeance qui m’a -perdue. J’ai osé expliquer la sagesse de Renan, et m’aider des livres -d’Anatole France. - -»Le jour où j’ai osé cela, j’ai senti que je jouais mon avenir; je ne -pouvais reculer, ma directrice ayant écouté à la porte une partie de mon -cours. - -»Le soir même, un rapport était adressé au recteur. La directrice se -faisait l’écho insultant des bruits qui circulent sur mes opinions -morales. Je devenais une émancipatrice dangereuse, une révoltée, une -nihiliste! Je compromettais le Lycée de Tourcoing! - -»Je reçus un blâme officiel. - -»Je n’ai pu tolérer ce blâme que je ne mérite pas. J’ai relevé les -accusations dont on m’accable, c’était mon droit. Je suis allée trop -loin. - -»J’éprouvais une joie sauvage à défigurer cette belle âme, c’étaient des -mots corrosifs, du vitriol qui lui brûlaient la face. - -»Elle m’a laissé parler. J’étais perdue. - -»Je suis sous le coup d’une révocation. L’administration, qui, dans ces -sortes de choses, a le rôle des muets du sérail, m’étranglera sans rien -dire. - -»Mon avenir est brisé, personne ne me défendra. M. Legouff est trop -vieux, Mme Jules Ferron trop loin, du reste elle n’intervient jamais. - -»Qui croira que je n’ai pas failli, et que ma révocation n’est pas -justice? - -»Une démarche au ministère, un marché, me sauverait... non, non pas ça, -pas cette souillure. J’aime mieux une fin plus fière. - -»Il m’est impossible de transiger avec ma conscience. Mes idées à moi, -c’est encore ma conscience. Je ne pourrais vivre ailleurs, s’il fallait -recommencer ce dur apprentissage de la lâcheté humaine. - -»Si prévenue que j’aie été, je n’ai pas su juger les gens et la vie. - -»Là-bas, nous voyons tout à travers un ciel trop pur; c’est notre tour -d’ivoire, elle est si haute qu’on ne peut y sentir l’odeur de pourriture -humaine qui m’empoisonne. - -»On part la joie dans le cœur; aux premiers pas, on butte. J’aime mieux -m’en aller; j’entrerai sans tache dans le néant. Si quelque part un Dieu -juste m’appelle, il pourra m’absoudre d’avoir mis, à plus haut prix que -ma vie, le respect de moi-même. - -»Adieu, mes douces chéries, vous êtes toute mon affection. Je redoute -pour vous ces épreuves qui m’ont vaincue. Fuyez la solitude; aimez, -soyez aimées: vous serez fortes. Puissiez-vous ne jamais connaître cette -tâche poignante qui a été la mienne: borner sa vie à gagner son pain -quotidien. - -»Adieu, mes dernières larmes sont pour vous. Je vous aimais. - -»Votre ISABELLE.» - - - - -CHAPITRE XXVIII - -FAIT DIVERS DE LA «GAZETTE DE TOURCOING» - - -18 juin 189 . - -Notre lycée de jeunes filles vient d’être cruellement éprouvé. Un des -plus sympathiques professeurs, Mlle I. M..., en manipulant des produits -photographiques, par une imprudence inexplicable, s’est empoisonnée avec -du cyanure de potassium. - -Malgré les soins dévoués de l’admirable femme qui dirige cette maison -d’éducation, cette malheureuse jeune fille n’a pu être sauvée. - -Mlle I. M... avait vingt-trois ans. - -Nous prions Mme la directrice du Lycée de jeunes filles d’agréer, dans -cette douloureuse épreuve, nos respectueuses condoléances. - -_La Rédaction._ - - - - -CHAPITRE XXIX - -JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL - - -20 juin 189 . - -Quelle pitié de voir mourir, en pleine jeunesse, notre douce Isabelle. -Est-ce donc impossible de lutter contre l’injustice, de conquérir le -bonheur. Faut-il, que parmi nous, les plus pures expient les crimes des -autres! - -Quelle blessure cruelle, cette mort rouvre en moi; Charlotte, Isabelle, -toutes les deux frappées, quel est le malheur qui m’attend? - -Mon Dieu, mon Dieu, gardez-moi mon Henri. - -Pourquoi ce suprême souvenir d’Isabelle, l’envoi de cette poupée que -d’Aveline autrefois nous avait donnée; on riait en la baptisant: -Isabelle, en ce temps-là, était follement joyeuse. Elle voulut emporter -à Tourcoing ce «fétiche!» - -Je veux laisser la poupée dans son petit cercueil, le malheur doit être -avec elle. - - -1er juillet. - -Oublierai-je jamais comme M. Legouff m’a reçue à Seine-Plage -aujourd’hui; comme il a été paternellement bon. Il m’a rassurée sur mon -examen, m’annonçant un beau succès, me promettant dans la suite de -s’occuper de moi. - -En partant, comme je le remerciais très émue de tant de bienveillance: - -«Chère fille, veillez sur vous. Cœur tendre, imagination triste. -Peut-être connaîtrez-vous de cruelles blessures. Soyez forte, espérez, -c’est moi qui vous le dis, vous épouserez celui que vous aurez choisi.» - -Puisse-t-il dire vrai. - -Qu’un jour vienne, où celui qui m’a prise corps et âme, oublie la -tristesse du passé; que le don de moi-même, le console de ce qu’il -souffre. - -Qu’il soit heureux. - -Oh! comme je l’aime! - - -4 juillet. - -Nous avons passé ensemble l’après-midi dans les bois. Il m’attendait à -la Lanterne de Saint-Cloud. Nous avons été droit devant nous, sans but, -presque silencieux: j’évite de lui parler de l’École, de mon départ si -proche; j’aime mieux qu’il me raconte ses projets. Sans cesse, je le -ramène à l’idée qu’il doit créer quelque chose de très grand. - -Il dit que l’artiste, sans l’amour, est impuissant. - -Ah! si c’était vrai, ah! si je pouvais lui rendre le désir, le rêve, la -force, tout ce qui s’en va de lui, chaque jour un peu plus! - -Nous nous sommes assis au pied d’un arbre, en plein bois. Nous étions -seuls, pas un bruit, pas un souffle, le voile des feuilles nous -enveloppait. - -Il était allongé sur les mousses, semblant chercher quelque insecte qui -fuyait; je le regardais. Soudain ses yeux se sont relevés, fixant les -miens, les buvant, buvant éperdument tout mon être... - -J’ai cru que j’allais mourir, brusquement il s’est relevé, s’est enfui; -quand il est revenu près de moi, sa figure était baignée de larmes. - -Qu’a-t-il? pourquoi cette lutte, pourquoi ses lèvres se ferment-elles, -quand la délivrance est si proche. Que me cache-t-il? - -Hâtez les jours, mon Dieu, je ne peux plus vivre ainsi. - - -5 juillet. - -J’ai les nerfs tendus à se rompre, je deviendrais hargneuse. Jeanne -Viole tournaille autour de moi, comme une mouche noire. Berthe vit dans -le parc, à califourchon sur un arbre. Victoire m’horripile avec ses -séances d’agrégation, qu’elle multiplie dans tous les coins. - -Que m’importe leurs soucis, que m’importe l’agrégation, un autre mal me -ronge. - -Et puis, en ce moment, c’est fini de la camaraderie, l’égoïsme s’étale -et triomphe. L’examen est le Dieu Moloch de tous les bons sentiments. - - -6 juillet. - -Jeanne Viole l’autre jour, en allant à Seine-Plage, m’a laissé entendre -que la directrice de Tourcoing, qui avait en haute estime, son -intelligence et son caractère, lui avait promis de la demander au -ministère, quel que soit son rang d’agrégation, avec certitude de lui -laisser sa place de directrice dans un temps assez proche! - -Ah! on va loin, sous le manteau de Tartuffe! - - - - -CHAPITRE XXX - -LES SÈVRIENNES CHEZ M. LEGOUFF - - ---Eh bien, allons-nous-en causer dans mon petit bois, fit M. Legouff en -se levant de table. - -Les Sèvriennes radieuses suivirent leur vieux maître, qui ce -dimanche-là, avait invité Victoire Nollet et Berthe Passy, au déjeuner -de famille. - -C’est une coutume chère à M. Legouff, de réunir quelques élèves, autour -d’une tasse de thé, pendant l’hiver, et de recevoir, à sa maison de -campagne, les Sèvriennes qui lui agréent. - -L’autre dimanche, Marguerite Triel et Jeanne Viole, sont venues; c’est -aujourd’hui le tour de Berthe et de Victoire. - -Sans doute, les invitations se borneront-là; l’examen est si proche. - -Les oubliées en ont le cœur gros. - -A Sèvres, on s’est pris tout de suite à aimer M. Legouff, pour la -bonhomie de ses entretiens, son abord facile, pour cette mémoire du cœur -si surprenante chez un vieillard. - -Avant de partir, chacune voudrait lui dire, oh sans phrases, ces mots -qui remercient, ces mots de souvenir et de gratitude, ancre jetée d’une -main sûre, dans les parages qu’on ne reverra plus. - -De leurs fenêtres, les Sèvriennes guettent le retour de leurs compagnes; -quelles reliques vont-elles rapporter? fleurs, livres, ou portrait? -Auront-elles vu, à la table de famille, le petit-fils musicien, prix de -Rome, ma chère, ou bien le peintre qui expose au salon, peut-être aussi -l’auteur de l’inoubliable _Champignol malgré lui_? - -Décidément ce soir-là, on est un personnage! - -C’est la maison paternelle, que cette maison des champs, où les -petits-fils et les arrière petits-fils vivent autour de l’aïeul; comme -dans une chesnaie vigoureuse, les jeunes plants nouent leurs racines, -aux racines du vieux chêne. - -C’est la maison dont: - - Le toit s’égaie et rit de mille odeurs divines. - -Où, le dernier petit, mal campé sur ses trois ans, gazouille à en perdre -la tête, frisant de ses menottes l’herbe haute comme ses doigts. - -Au seuil d’un petit bois, se dresse la maison blanche, sous le treillis -des glycines et des roses. Les volets clos laissent au logis, la -fraîcheur des gazons mouillés, l’odeur sereine des arbres, le parfum des -larges clématites, qui étoilent l’arche des portes. - -Le vent en passant, jette une fuselée d’eau sur les marches branlantes, -un tantinet verdies, car la maison est vieille. - -Elle est plus vieille encore que M. Legouff, et comme lui fidèle au -temps passé. Elle n’a pas de style, et ne rappelle en rien ces logis -qu’on aimait au XVIIIe siècle, tout de rocailles, de trumeaux: une -bâtisse lourde, trouée de fenêtres inégales, aux vitres décolorées. Des -meubles de la belle époque de M. Guizot, acajou et reps, guéridons -trapus; Estelle et Némorin sous le globe des pendules; lits étroits dans -les alcôves; portraits graves de messieurs «à toupets» cravatés de -blanc; de vieilles dames à «repentirs» s’étudiant à pincer la dentelle -d’un mouchoir... - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -M. Legouff a pris son panama, Berthe et Victoire leurs ombrelles; ils -sont partis vers le petit bois. - -Les arbres ne sont pas hauts, mais les ramilles touffues plafonnent des -allées charmantes; dans les recoins, au dessus des tables, les -charmilles bouffent en jupe légère. - -Les feuilles, encore fraîches, ont une transparence d’émeraudes filtrant -le soleil; à peine alourdie par l’été, la vie bourdonne, butine, vole, -murmure, exhale son odeur: l’âme des choses erre souriante à travers la -verdure. - ---«Et je plante encore, à mon âge...» dit M. Legouff en désignant de son -parasol une pépinière d’arbrisseaux. «Chaque fois qu’il nous naît un -enfant, je plante un arbre; voyez comme mon Jacques pousse, celui-ci, -c’est Antoinette, cet autre, mon petit Jean.» - -Les Sèvriennes marchent et s’arrêtent avec lui, surprises de sa vigueur, -il est presque jeune dans ce costume de coutil blanc. - -Leurs yeux s’attachent à tout; elles savent l’histoire de la maison, les -événements heureux dont elle fut témoin, l’union des enfants, les coups -de chance qui aplanirent la longue route de M. Legouff. - ---Vous ne vous êtes jamais demandé, mesdemoiselles, comment moi, qui -suis plutôt un homme de théâtre qu’un pédagogue, j’ai pu devenir votre -directeur? Eh bien voilà: on fonde Sèvres.--Qui mettre à la -tête?--Ministre, Directeur, très embarrassés!--on vient me -trouver.--Accepteriez-vous?--Moi! diriger des jeunes filles et des -savantes encore?--Nous ne demandons pas de titres universitaires, mais -vous avez écrit: l’_Histoire morale des femmes_, l’_Art de la -lecture_,... vous avez, cher maître, le doigté, l’expérience...--Non, -non, cela m’effraie. - -Et quelques jours après, le ministre m’écrit: - -«Vous pouvez leur faire du bien, vous seul le pouvez.» - ---Alors je suis votre homme, ai-je répondu. - -Le lendemain j’étais Directeur de Sèvres. - -Sa main se tend d’un geste charmant vers les deux jeunes filles, qui -s’inclinent et le remercient. - ---Votre nom, monsieur, dit Victoire, a été pour l’École une sauvegarde. -Il a rassuré ceux mêmes qui s’inquiétaient de voir Mme Jules Ferron à -notre tête. - -On s’est dit, qu’avec M. Legouff, nous ne pouvions apprendre que de -belles et utiles choses. - ---Vous dites vrai, mon enfant, quantité de mes amis s’effrayaient de -cette création. Il est encore bien tôt pour juger des résultats. Nous -avons été avec prudence, plus va, plus je voudrais restreindre l’ampleur -encyclopédique de vos programmes. C’est une belle cause que celle de -l’émancipation des femmes, mais que de dangers, que d’erreurs possibles; -rien ne brûle un cerveau comme des études hâtives. - ---Vous pouvez être rassuré sur ce point, monsieur, fit Berthe, la -discipline de l’École a dompté les esprits qui tout d’abord regimbaient. - -Elle poussa un soupir... - ---N’aimeriez-vous pas l’École mon enfant? - ---Oh si je l’aime! j’y suis heureuse, tranquille. J’y ai bien pleuré -quelquefois, M. d’Aveline a la main rude! Maintenant j’y suis faite; je -m’en irai avec chagrin et si tourmentée! - ---Allons, qu’est-ce qui vous tourmente, grande fille, est-ce -l’agrégation? - ---Non, monsieur, je sais bien que je ne serai pas reçue à l’agrégation, -c’est mon avenir de professeur qui me tracasse. - -Suis-je prête? - -Ces titres de licenciées, d’agrégées, dont nous sommes si fières, ne -sont pas une garantie de notre talent. - -Apprendre et enseigner sont deux; si je n’ai pas peur d’exposer devant -le jury, le système de Pythagore, je suis terrifiée, en songeant qu’il -me faudra expliquer, à des marmousets, les règles élémentaires de la -Grammaire. - -M. Legouff a écouté, un peu surpris, cet aveu de Berthe; puis se -reprenant à marcher, il tapote la main qu’il vient de prendre: - ---N’ayez pas peur, mon enfant, la difficulté n’est pas aussi grande que -vous vous l’imaginez. Faites toujours de votre mieux, le succès viendra -par surcroît. On s’habitue à tout, et vous enseignerez la règle de -«même» et de «gens», comme vous dissertez sur Pythagore. - -Tenez, je suis bien sûr, à la mine de votre compagne, que Mlle Nollet -ignore vos scrupules. C’est une nature combative la sienne, virile, -j’ajouterais presque. Avec sa petite robe noire, et son chapeau comme -ça, elle me fait penser à quelque calviniste de Genève, pour qui, tout -livre accepté devient une Bible. - ---C’est vrai, monsieur, il me tarde d’être affranchie de la tutelle de -l’École, de chercher, d’appliquer, une méthode qui soit la mienne. J’ai -hâte de posséder l’esprit de mes élèves, de leur enseigner la bonne -parole. - -J’ai longuement réfléchi, depuis que je suis à Sèvres. - ---Et? interrogea M. Legouff. - ---Je crois que je suis prête. Aussi, j’entends diriger ma classe, sans -l’ingérence de personne; je suis avide de responsabilité; toutes mes -forces, je les dépenserai librement, certaine d’ouvrir l’intelligence de -mes élèves, par l’effort que je leur imposerai. - -M. Legouff s’arrêta près d’une source endormie et les invita à -s’asseoir: il avait ouvert son parasol blanc, et sa figure ossifiée, -s’anima pour répondre à Victoire Nollet, très rouge. - ---Voyez-vous cette petite personne décidée! saura-t-elle régenter ces -élèves! - -Vos idées sont-elles aussi tranchantes en matière d’éducation? Voyons -votre idéal. - -Posément, accentuant de la main, en un geste rude, Victoire expose ses -idées, leur donnant de la voix l’apparence d’axiomes indiscutables. - ---Mon idéal, monsieur, le voici: - -Tout dans notre enseignement des jeunes filles doit se ramener à la -culture de la Raison: raison pratique, raison pure, tout est là. - -Il est dangereux de cultiver l’imagination, la sensibilité. Cette -culture se fera d’instinct, à son heure. J’estime, que quelques -promenades dans les champs, quelques contemplations du ciel étoilé, en -apprennent plus qu’un tableau de Raphaël, ou des vers de Lamartine. -Cultiver les beaux-arts, c’est ouvrir la porte aux rêvasseries, et -perdre son temps. - -Ce que je veux? Fortifier l’intelligence par les études abstraites, ou -comparées; fournir l’occasion de discuter, de juger, de vouloir surtout. - -En somme, je ramène l’instruction de nos lycées à la formation du -caractère. Mes élèves seront des femmes de tête, passionnées, mais aussi -maîtresses d’elles-mêmes, capables d’élan réfléchi, de sacrifice -héroïque; Portias ou Cornélies de l’homme moderne. - -Rousseau et George Sand, ont détraqué notre génération, après la -génération de nos mères; nous devons être les chirurgiens de ces âmes. -Pour moi, je considère comme un devoir de faire table rase du passé, -pour implanter, vigoureusement, le culte absolu de la force morale. - ---Mon Dieu, monsieur, vous devez sourire de nos prétentions à trancher -des questions si graves, vous qui êtes notre Maître, vous qui apportez -tant de restrictions dans votre jugement. - -Permettez-moi de protester tout de suite; Victoire affirme des théories, -qu’à Sèvres nous ne partageons guère. - -Vous Victoire, vous êtes une stoïcienne convaincue, vous tueriez le -corps pour sauver l’âme. J’avoue que l’austérité de vos principes, -appliquée à l’éducation des jeunes filles, me paraît désastreuse. - -J’ai pu le voir à l’École, et déjà au lycée Fénelon, une instruction -trop développée, va souvent à l’encontre du développement du caractère. -Des jeunes filles, très raisonnables, aussi longtemps qu’elles ont été -soumises aux principes de la famille, ont brusquement cessé de l’être, -le jour où l’étude les a prises. - -Oui, l’étude a été pour elles une volupté dangereuse, énervante, qui les -a affaiblies, corrompues même! Elles ont vécu dans leurs livres, d’une -vie artificielle, s’éloignant chaque jour de la réalité. Elles ont fait, -sur elles-mêmes, de l’analyse psychologique! elles ont voulu -expérimenter la science qu’on leur dévoilait. L’esprit d’examen en a -fait des raffinées, des curieuses, peut-être des coupables. - -Et répondant au geste de Victoire: - ---Cette question de philosophie qui est la dominante de votre -enseignement, me paraît à moi la cause de tout le mal. Comment -voulez-vous que des fillettes de quinze ans, même guidées par votre -sagesse, se reconnaissent au milieu de tous les systèmes qu’on leur -expose! - -Vous en ferez des sceptiques, des raisonneuses, des égoïstes. En -gagnerez-vous beaucoup à votre système, qui étouffe la joie, et vous le -savez bien, Victoire... la charité. - -«Souffre et abstiens-toi.» - -Faites donc accepter cette morale à de jeunes êtres avides de vivre! - ---Je l’avoue, monsieur, je suis inquiète de cet enseignement que nous -allons répandre: le sens moral est en jeu, sommes-nous assez sûres de -nous, pour rétablir l’équilibre du dedans. - -N’avons-nous pas justement à Sèvres le type de cette génération -montante, que nos anciennes ont formée. Voyez ce groupe si curieux de -Juliette, d’Hélène et de Marianne. L’une s’est emballée sur la question -sociale, et toute sa philosophie aboutit aux utopies d’un monde nouveau, -créé après l’anarchie. Que seront ses élèves à celle-là? - -L’autre, est une hégelienne qui méprise la vie, habite la lune, je -suppose. Qu’enseignera-t-elle sur la pratique de la vie, elle qui nie -les faits. - -Et la troisième, épousant les idées de tout le monde, allant dans la vie -comme un bâton flottant! - -Enseignera-t-elle le secret de vouloir! - -Les avez-vous observées de plus près, alors vous avez vu que leur -«armature» n’est pas autre chose que l’orgueil... ne trouvez-vous pas -Victoire, que les gens de bon sens peuvent regretter la lande de nos -grand’mères. Parfois il y volait des papillons, tandis que nos épis, -souvent ne sont que des épis creux. - ---Mais c’est un vrai débat, s’exclama M. Legouff en se levant; vos -maîtres, mesdemoiselles, n’ont pas perdu leur temps. - -Tempérons! Tempérons! vous mettez les choses au pis, écoutez-moi, je -suis sûr de vous rallier à mon opinion. - -D’abord vos élèves ne fructifieront pas, en bien et en mal, comme vous -le préjugez: elles seront récalcitrantes, parce que médiocres. Les -semailles ont beau être riches, la terre peut ne rien valoir; -contentez-vous, si le blé n’est pas dru, d’y voir pousser quelques -bluets. - -Mesurez, observez, tentez différentes cultures. Ne brisez pas vos élèves -sous une volonté de fer, Mlle Nollet. Ne craignez pas, Mlle Passy, de -les exalter par des idées hautes. - -Le bonheur de ces enfants est entre vos mains, mesdemoiselles, plus que -leur bonheur, l’avenir de notre race, car les fils sont l’œuvre de chair -et d’âme de leurs mères. - -Oui, je le reconnais, l’École vous tient éloignées du monde réel, mais -elle est le «sanatorium» où toutes, vous vous refaites moralement des -muscles et du sang. Vous emportez de Sèvres une magnifique culture -intellectuelle, votre tempérament saura en faire usage. - -Vos directrices vous aideront à ne point dépenser, inutilement, les -trésors que vous leur apportez. - ---Nos directrices! ah! monsieur, fit Victoire toute droite, il est bien -difficile de compter sur elles, ou elles vous accablent de conseils et -vous noient, ou elles vous les refusent et condamnent. - -Ce serait curieux d’énumérer les types de nos directrices actuelles; à -peine y en a-t-il deux ou trois qui soient dignes, comme Mme Jules -Ferron, d’être à la tête d’un lycée de jeunes filles. - ---Oui, le type le plus redoutable, c’est la directrice juge et gendarme, -qui vous garrotte à tous les moments du service, et hors du service. -Avec elle, nous autres, ses égales, fait Berthe indignée, nous serons -ravalées à ce rôle de Vingtras, laquais de l’administration! - -Et puis, on en meurt de cette tyrannie. Je pense que d’avoir assassiné -Isabelle Marlotte, la directrice de Tourcoing doit avoir d’édifiants -colloques avec sa conscience. - ---Que dites-vous là, mon enfant? - -Berthe se tut, hésitant à révéler l’infamie d’une ancienne; puis, très -bas, avec des larmes dans la voix: - ---Isabelle Marlotte s’est suicidée. Sa directrice n’ayant pu -l’endoctriner, l’a menacée d’une révocation. Isabelle qui n’était ni -romanesque, ni déséquilibrée, mais une âme fière, incapable de lutter -contre la méchanceté, a préféré mourir plutôt que de perdre, par une -disgrâce, l’estime publique. - ---Oh! l’affreuse chose, que ne m’a-t-elle écrit, j’aurais pu... - ---Elle a mieux aimé se taire. - ---Oui, c’est vraiment très beau ce sacrifice du «moi» au culte -intransigeant d’une idée, fit Victoire Nollet, que l’émotion même de M. -Legouff ne touchait pas. - ---Quelle chose irréparable! Et sa directrice?... - ---Elle aura de l’avancement. - -Un long silence tomba; puis Berthe, voulant effacer l’impression trop -triste de ce souvenir, dit en s’adressant à M. Legouff: - ---Je crois que d’autres meurent lentement du mal d’abandon. Si Renée -Violat n’avait épousé M. Marnille, l’ennui de vivre l’aurait prise à son -tour. La force de résistance s’use dans cette longue inertie de -province; elle est générale cette tristesse inguérissable des femmes -professeurs. - -Avec un demi sourire, elle murmura intérieurement: - - La chair est triste, hélas! et j’ai lu tous les livres. - ---D’où leur vient cette tristesse, le savez-vous? - ---Elle vient, je crois, monsieur, de l’isolement du cœur. Quelques-unes, -comme Victoire, se consolent avec elles-mêmes, mais les autres? Celles -qui ne trouvent ni amitié ni protection dans la ville où le hasard les -envoie, d’où un caprice les rappelle? - -Je ne sais pas, si nos anciennes vous écrivent les épreuves qu’elles -traversent, ce qu’elles nous racontent, à nous, est peu rassurant: quand -leur vie n’est pas un épisode héroï-comique, c’est une souffrance de -tous les jours, qui leur vient de l’opinion publique. - -On ne se commet pas avec nous; on ne nous reçoit pas. A notre façon, -nous sommes les chemineaux de l’Université. On nous surveille, on nous -critique, on met en garde contre nous la sympathie et la confiance, sous -prétexte que nous sommes à la dévotion d’un parti! - -Enfin, on exige de nous une prudence, une conduite avertie, que n’ont -pas toujours des femmes de quarante ans, et nous n’en avons pas -vingt-cinq! - -Ah! la pitié, la solidarité, dans notre milieu! des mots, des mots tout -cela. On en fait des manuels, ça se vend... - ---Taisez-vous, petite fougueuse, dit M. Legouff qui n’a pas entendu ces -dernières paroles, taisez-vous, l’amertume n’est pas de votre âge. -Allons, reprenez-moi votre belle vaillance. Tout s’arrangera, le temps -est un grand maître. - -Moi, qui ai pris racine à l’ombre de ces arbres, je vais vous dire ce -qu’ils vous recommandent. - -Acceptez l’épreuve avec courage; allez où l’on vous enverra, la loi des -milieux est une loi bienfaisante. Elle tempère et unifie; peu à peu, -vous vous habituerez à cette vie, vous mettrez votre énergie à remplir -votre mission. - -Haut les cœurs, mes enfants! - -Vous êtes de ces métaux précieux qui servent à la frappe de nos belles -monnaies: purs, ils gardent mal l’empreinte et se déforment sous les -doigts. Alliés à un métal ductile, l’empreinte est éternelle. Voilà -l’alliage que fera la vie: dans ce creuset, vous apportez l’or fin; elle -ajoute le bronze! - -Soyez gaies, un sourire de femme arrête la fortune; voyez Mlle Diolat, -elle est heureuse; d’autres m’ont écrit: «Je vous envoie le meilleur de -moi-même, le sourire de mon petit enfant.» Voilà des joies promises! - -Allez mes enfants, souvenez-vous qu’on peut compter sur moi. - ---Oh merci, monsieur, nous emportons là notre viatique! - -Et Victoire radieuse serra la main que monsieur Legouff lui tendait. - -Berthe, songeuse, embrassa d’un dernier coup d’œil la maison, les -enfants qui se roulaient sur l’herbe, le vieux maître, qui ressemble, là -plus encore, à ces Dieux rustiques protecteurs de la sagesse et de la -paix des champs, puis se baissant vers l’allée, Berthe y choisit, pour -le garder, un petit caillou blanc. - - - - -CHAPITRE XXXI - -JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL - - -16 juillet. - -Demain commence le concours de licence et d’agrégation. J’y vais -indifférente, résignée à un échec possible. - -Il me serait doux cependant de réussir, pour l’École d’abord, et parce -qu’il serait fier de me voir agrégée. - -Il est temps d’en finir, je me traîne depuis huit jours: je n’ai de goût -à rien, je ne puis fixer ma pensée, elle s’éparpille, elle s’évapore. - -J’ai ouvert le Léopardi que j’ai lu, et relu tant de fois, quand mon -journal restait clos, pendant cette retraite intérieure qui a suivi la -mort de Charlotte. - -Que de tristesses se réveillent, entre ces lignes écrites, lues dans les -larmes. - -Étendue sur ma natte, je rêve à des choses mal définies; c’est un -brouillard, un brouillard étouffant, je me réveille, je ne sais plus ce -qui m’a fait pleurer. - -Je crois que je pleure sur moi-même. - - -20 juillet. - -Ouf! l’examen est fini. - -Je ne suis pas mécontente de moi; j’ai aimé ce sujet entre autres: «_Ah! -qu’il est difficile d’être content de quelqu’un._» - - -31 juillet. - -Je passe presque toutes mes heures de sorties avec mon ami; nous allons -dans les bois, ou bien il m’emmène voir les Musées qu’il fréquente. - -Quel repos pour l’esprit, que ces promenades dans le royaume de la -beauté, avec lui pour guide. - -Il s’emballe sur une ligne, une couleur, une expression; à grands -traits, avec des gestes qui semblent modeler la vie, il me fait -comprendre et admirer l’art de Vinci, de Rembrandt, de Velasquez. - -Longuement au Louvre, nous avons regardé les Carpeaux: la ronde furieuse -des Bacchantes m’a paru un morceau prodigieux dans la sculpture moderne, -si près de la nature et de la vérité. - -Cette admiration, qu’il sait me faire partager, nous rapproche encore; -voilà maintenant nos esprits qui se _saisissent_, il y a longtemps que -son cœur est maître du mien. - ---Au revoir, m’a-t-il dit hier, vous emportez ma joie, quand vous -reverrai-je? - -Demain peut-être, je lui dirai adieu! - - -1er août 189 . - -Joie, joie, je suis admissible et c’est lui, lui Henri, qui me le -télégraphie de la Sorbonne. - -Oh! il m’aime, comment douter maintenant! - -Ses lèvres, ses yeux, je les retrouve partout, et je brûle et j’ai -froid; toute ma jeunesse crie vers lui. - -Rien que des images voluptueuses autour de moi! Dans le ciel, des nuages -comme des bras inassouvis étreignent la nue; la grande fleur mystique du -jet d’eau s’enroule en flocons neigeux; des ailes battent frémissantes, -des oiseaux s’aiment dans ce nid! L’odeur des lys et des roses me -suffoque. Une sève ardente me consume, et je me désespère, la nuit, de -ne point délier ces lèvres que j’adore. - - -2 août. - -L’amour me torture. L’image de Berthe! quel souvenir! je suis le Faucon -qui là-haut tournoie au-dessus de sa proie. M’abattre, me gorger de -baisers! - -Est-ce bien moi, moi, qui vient d’écrire ces pages? - -Plus rien n’existe que lui, tout le reste est loin. L’amour est mon -destin. - - -10 août. - -Mes épreuves orales sont terminées; le résultat sera connu le 14. -Demain, j’irai lui dire adieu. - -J’ai conscience d’avoir vécu cette huitaine d’examen comme une -somnambule; je ne sais plus ce que j’ai dit, ce que j’ai fait; un autre -être a parlé pour moi. Moi, j’étais près de lui. J’aimerais mieux -mourir, aujourd’hui même, que de vivre sans lui. - - - - -CHAPITRE XXXII - -DERNIERS FEUILLETS DU JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL - - -11 août, 6 heures soir. - -Mon Dieu, mon Dieu, qu’ai-je donc fait pour me punir ainsi. - -Tout est fini, nous ne nous reverrons plus. Il m’aime, il m’aime, il me -l’a dit. Cet amour est impossible, je ne peux pas être sa femme. - -Ma tête se brise. Je deviens folle. - -Mais où suis-je? la nuit m’a chassée de là-bas, je ne sais par où je -suis revenue à l’École, est-ce là ma chambre? pauvre cahier, qui as bu -déjà tant de larmes secrètes, je n’ai pas fini de pleurer. - -Quel coup de couteau! il m’aime, c’était le bonheur, et c’est la mort... - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -Il m’attendait à son atelier, très pâle; l’atelier vide, à la place où -Elle était une ébauche; plus de fleurs, plus rien, que des essais -partout, abandonnés. - -Sans me tendre la main, il m’a montré le marbre qu’il achevait: une main -énorme soulevant une motte de terre, où deux êtres accomplissent l’œuvre -d’amour. - ---Ce sont les Éphémères dans la main du Tout-Puissant. Voyez, rien -d’autre n’existe pour eux. Sur le bloc de glaise, où leurs corps -s’enfoncent, ils obéissent à l’impérieuse loi, ils s’aiment. Leur œuvre -finie, ils pourront mourir. - ---Que c’est beau, Henri. - ---Emportez-le, Marguerite, c’est pour vous que je l’ai fait. Vous -rappelez-vous cette promenade à Saint-Cloud... autrefois? - -Je vous revois, emprisonnant dans votre main, l’essaim des éphémères qui -voltigeait sur une feuille. Vous disiez: «Ne sommes-nous pas des -éphémères, ceux-ci du moins sont plus sages que nous.» - ---C’est vrai, et vous m’avez répondu, Henri: «notre destinée est la -même, beaucoup s’égarent, mais ceux qui sont mûrs pour l’amour, ne lui -échapperont pas». - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - ---Marguerite, c’est votre destinée, suivez-la; j’ai voulu que l’adieu de -votre ami fût pour vous, le rappel d’une espérance, aimez, soyez -heureuse... Il n’acheva pas, ses yeux, qui me suppliaient, se fermèrent, -il tomba en sanglotant. - ---Henri! Henri, qu’avez-vous? - -Je vous aime, vous ne savez donc pas que je vous aime? - -Près de lui, à genoux, je me suis serrée, déliant ses bras, cherchant -son visage, buvant ces pauvres larmes que je ne comprenais pas. - -Il m’a prise tout contre lui, oh! son cœur entrait dans ma poitrine, -tout son être mordait le mien. - -Ses lèvres cherchèrent un instant les miennes, et sa voix, une voix -rauque, blessée.--Je t’adore, tu es ma bien-aimée, tu es celle que je -veux! Marguerite, j’ai faim de ton cœur, de ta chair... Mais va-t’en, -va-t’en donc, tu ne vois pas que je blasphème: elle ne veut pas qu’une -autre soit ma femme. - -D’un bond, je lui échappe; qui, Elle, Charlotte a fait ça! - -Cruelle, tu as brisé sa vie, tu défends à une autre de prendre ta place, -et tu ne lui défends pas d’aimer. Mais non, c’est impossible. - -Je sais maintenant, il a juré le soir, avant son agonie. - -Son serment le tiendra-t-il. - -Hélas! - -C’est effrayant qu’on ne puisse pas mourir du coup. - -Aurai-je la force de ne pas maudire celle que j’ai tant aimée... - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - - -14 août, 6 heures soir. - -Ici s’arrête le livre de ma vie de jeune fille. - -Acculée à une résolution suprême, je regarde bien en face mon destin. - -Je vais faire acte de femme, fièrement, bravement. - -Nul ici ne peut prévoir ce que je ferai demain et c’est pourtant la -parole de mes maîtres qui m’affranchit. - -Je vais vivre désormais, hors de la vie commune; mais la tête haute, -consciente de l’œuvre féconde que sera l’œuvre d’amour, je pars, ayant -au cœur une gratitude infinie pour cette École, dont la main libératrice -rouvre la porte au Bonheur. - - - - -CHAPITRE XXXIII - -LES ADIEUX DES SÈVRIENNES - - -Une nuit bleuâtre, enveloppante, nuit de caresses et de langueur, tombe -sur le parc de l’École. C’est l’heure des adieux. Une dernière fois les -Sèvriennes se promènent dans les allées familières, attendant le -résultat des examens de licence et d’agrégation. - -Mlle Vormèse se recueille, elle suit avec angoisse le mouvement de ces -ombres qui attendent, mornes, fiévreuses ou sereines, le premier coup du -destin. - -La lune, nonchalamment, s’endort sur les feuillages, et de là haut, -jette sur les vitres, qui miroitent, une nébuleuse clarté. - -Depuis un moment, Marguerite et Berthe sont là, assises sur les marches -branlantes du pavillon Lulli; elles écoutent le silence, leurs mains -jointes par moment se serrent; un regard, un baiser disent l’adieu. - -L’horloge sonne la dernière demi-heure, Marguerite avec effort se lève, -et dit à Berthe: - ---Je n’aime pas ce qui finit, mon cœur est lourd ce soir: encore -quelques moments à vivre ici, et toute notre vie d’école sera dans le -passé. - -Ces choses qui nous entourent, dis, les reconnais-tu? comme l’adieu les -change: voilà les cendres de ce que nous avons aimé! - -Écoute, des voix nouvelles pleurent dans le jet d’eau. Te souviens-tu -des premiers soirs, où de nos fenêtres nous l’écoutions? Il montait vers -les étoiles!... ce soir, comme un oiseau blessé, il retombe sur son nid; -(_elle ajouta avec un sourire..._) c’est l’agonie d’un beau cygne. - -Berthe regarde, regarde toutes ces choses qui demain seront mortes pour -nous. Je voudrais emporter en moi l’odeur de la maison, ce bruissement, -ces clartés. - ---Mais nous reviendrons à Sèvres, Marguerite, tu retrouveras les visages -anciens, ta chambre, ton banc sous les feuilles. Tu laisses le logis -plein de roses, encore qu’elles soient fanées, tu aimeras les respirer -un jour. - ---Non, il ne faut pas revenir; demain la porte de ce logis sera close, -j’en veux perdre la clef. - ---Moi pas, je t’avoue ma vieille, que de bon cœur je reverrai d’Aveline -et le savant Criquet. Ont-ils été assez gentils! Jérôme Pâtre tremblait -en nous disant adieu: «Mesdemoiselles, je garde de vous toutes un cher -et doux souvenir; je vous souhaite d’être heureuses comme femmes et -comme professeurs.» Et son œil mouillé, et sa petite langue qui -frétillait. Tu n’as pas vu ça toi! - -Du reste, je ne sais où tu as la tête; d’Aveline voulait te dire -adieu... à toi; quand il nous a parlé de nos petits bonshommes, de nos -petites bonnes femmes, et de l’espérance, et de la joie, il a bien vu -que tu allais pleurer. - -Hou la vilaine qui a raté le baise-main; lui n’était pas content! - -C’est drôle qu’on s’attache même à ceux dont on se moque le plus! ça me -fait de la peine, de ne plus revoir le museau de Mlle Lonjarrey, la -barbe de Rogne-portion, la casquette du pipelet et les tisanes poivrées -de l’infirmière, (_avec son bon rire de gavroche, Berthe ajoute_): par -la Bouche et par l’Esprit, je reste prisonnière de l’École. - ---Et ton cœur? - ---Oh! pour ce qui est de mon cœur, c’est une autre affaire: le coup de -ciseaux du bonsoir a coupé net ce fil d’Ariane que nos anciennes vont -dévidant, jusqu’au bout de la France. - ---Quel adieu glacial! - ---On n’en fait plus, des directrices comme Mme Jules Ferron; c’est -entendu, elle a une âme sublime, elle aura son buste dans la galerie -stoïcienne, on dira ses vertus... mais, ça je le jure, pas une larme -vraie ne coulera pour elle. - ---Pourtant, elle est l’icone de nos anciennes; elles ont dû écrire ces -paroles inoubliables d’hier soir: «Vous êtes des êtres libres. Ici vous -avez appris à ne compter que sur vous-mêmes. Aimez à vivre seules, le -souverain bien est dans la possession de soi-même. Étouffez vos désirs, -vos passions! Ne vous attachez pas aux vanités, rappelez-vous le conseil -du sage qui se détourne des liens d’affection, sans regret, comme le -voyageur regarde, sans émoi, les cailloux de la plage. Faites votre -devoir.» - ---Oui c’est beau comme un livre, une âme comme celle-là, une âme morte, -soupira Marguerite, que cet adieu avait froissée au plus profond de sa -peine. - ---Tu dis vrai, un livre, mais un livre incomplet, car son œuvre -d’éducation a été dangereuse pour quelques-unes: vois Isabelle, -résignée, s’abstenant héroïquement de vivre; sa mort, c’est le stoïcisme -de _La mort du loup_; crois-tu que le culte de l’énergie prépare, dans -Victoire Nollet, un être bien humain? - ---La volonté est un outil parfois criminel; et je ne crois rien de plus -faux que d’estimer une âme, selon qu’elle se redresse, ou qu’elle -s’abandonne. Quelle prise Mme Jules Ferron aura-t-elle eue sur nous? - ---Aucune. - ---Si; on n’oublie pas que sa pensée domine et dirige l’École. Ici, ou -là-bas, le tourment sera le même: mériter toujours cette estime -hautaine, rester digne des principes que sa vie nous force à respecter. - -Même affranchie, être encore son élève! - ---Bernique, ma vieille, j’en ai soupé moi des «baisers philosophiques», -je suis tout à la joie de vivre enfin avec mon pauvre vieux, dans un -coin, où il vous plaira, m’sieu le ministre, pourvu qu’il puisse planter -sa toquée de persil, sa touffe d’œillets, fleurir son jardinet comme il -fleurit sa mansarde. Nous emmenons le minet, et la grosse Rosalie. Ah! -Margot, ce qu’on va être heureux de pouvoir gâter son vieux Jules... - -Un pas rapide sonne sur la terre sèche. Les deux Sèvriennes se taisent, -laissant passer Victoire Nollet, qui gesticule comme une folle. - ---Pauvre fille, voilà le quart d’heure de Rabelais; regarde-la se -démener; crois-tu qu’elle songe à sa mère, comme tu penses à ton père, -ma Berthe? - -Elle sera première agrégée, nul n’en doute, elle aura Paris. M. Rabier a -été épaté de son épreuve de philosophie: _Droits de l’homme, droits de -la femme_. - -En parlant, elle avait presque la laideur de Mirabeau. - ---Tant mieux pour elle, tant mieux pour l’École; sa vertu me défrise, et -je trouve un comble de l’entendre dire partout: «Je rougirais de n’être -que seconde à l’agrégation.» - -Oh là là! qu’on me laisse ramasser en miettes de quoi faire la dernière -agrégée, et je dirai à mes juges: «Grand merci, messieurs, des 500 -francs que vous m’octroyez; c’est pour le vieux père Passy, qui aura sa -goutte de marc tous les matins.» - ---Dans un quart d’heure nous saurons qui sera reçue; est-ce qu’Hortense -Mignon arrivera à la licence? - ---Non, mais Ugène la consolera! - ---Ugène! tu ne sais donc pas? mais tout est rompu depuis qu’Hortense a -perdu sa dot! - ---Boudious, quelle canaille! pauvre Hortense, la voilà bien plantée -aujourd’hui, plus d’écus et pas d’Ugène! - ---Jeanne Viole aura un bon rang à l’agrégation. - ---Euh! euh! elle a fait une de ces gaffes, l’autre jour en parlant de -l’Alsace-Lorraine, comme d’une terre allemande. Je m’apprête à danser -une bamboula en son honneur. - ---Que t’a-t-elle fait Berthe, pour être impitoyable le dernier jour de -notre vie commune? - ---A moi rien, mais elle préparait une petite infamie, dont tu aurais été -victime, sans le hasard qui m’a permis de prendre Angèle Bléraud par la -peau du cou, de la mettre à la porte de ta chambre, qu’elle cambriolait -pour le compte de Jeanne Viole. - -Il s’agissait de dénicher ton journal, et de le faire parvenir à temps à -Mme Jules Ferron; tu le vois, c’était renouveler l’affaire des billets -doux, on essayait de se débarrasser de toi, comme on l’a fait d’Adrienne -Chantilly. - -Je l’ai menacée, si elle touchait à toi, d’aller moi-même dire à Mme -Jules Ferron ce qu’elle fait, depuis trois ans, avec Jeanne Viole, et de -les faire rayer toutes deux de notre association de Sèvres. - ---Oh laisse-la, Berthe, je lui pardonne, il faut avoir pitié, même d’une -Angèle Bléraud; ne faisons souffrir personne, nous n’en avons pas le -droit. - -Un flot de Sèvriennes monte à l’assaut du parc; les Scientifiques se -préoccupent de l’état du ciel, l’observatoire annonce pour ce soir le -rarissime passage de Vénus derrière la lune; les Littéraires s’informent -des postes disponibles, des directrices aimables et franches, de -l’accueil des citadins. - -Hélène, Juliette, Marianne montent à leur tour, et jettent déjà leurs -projets de retour par-dessus les vacances. - ---Notre promotion sera la plus chic de l’École. - ---Qu’on réforme de suite l’esprit de la maison; nous voilà les maîtres, -à bas la tradition. - ---Surtout imposons notre idée philosophique. - -Elles passent, et la vanité de leurs propos s’éteint dans la nuit. -L’ombre se fait plus noire, des voix montent qui entourent le jet d’eau. - ---Jolie femme, oui, Marguerite Triel, mais trop de hanches! - ---Les hommes ne s’en plaindront pas! lance une voix gouailleuse derrière -le pavillon Lulli. - -Une cloche sonne, les Sèvriennes s’en vont dans l’allée du parc où Mlle -Vormèse les attend. On ne voit aucune figure, les corps se noient dans -l’ombre, quelque chose d’immatériel plane, âme de l’École, faite de -toutes ces âmes de vierges. - ---Êtes-vous là, mes enfants, toutes? - -J’ai voulu vous faire mes adieux dans ce parc où tant de fois nous avons -causé. - -Vous partez demain! que Dieu vous protège, qu’il laisse, au fond de -vous-mêmes, quelques-unes des paroles que je viens vous dire. - -La vie s’ouvre lumineuse devant vous! de jeunes âmes vous attendent, -vous allez leur porter la bonne parole. - -C’est une tâche magnifique que la vôtre, une tâche de sacrifice, mais de -joie aussi. - -Vous allez créer d’autres femmes en leur apprenant à vivre. Votre -responsabilité est énorme. Que rien ne vous coûte pour inspirer, à -celles qui vont se confier à vous, l’amour de la vie, c’est-à-dire, -l’amour du bien. - -Encouragez tous les efforts, soutenez leurs espérances, respectez leurs -droits. - -Rappelez-vous, mes enfants, que tout éducateur ressemble au prêtre qui -se donne à Dieu: vous, vous vous donnez à la jeunesse! - -Aimez-la, protégez-la, si vos efforts sont méconnus, pardonnez-lui. - -J’ai confiance en vous, mais vous êtes inégalement préparées. Votre bon -maître, M. Legouff, a coutume de comparer nos Sèvriennes à ces métaux -précieux que l’alliage rend éternels, et l’alliage, dit-il, c’est la vie -qui le fera. - -Eh bien, je suis un peu «l’écouteur d’or,» celui qui interroge le son du -métal, et devine aux tintements la paille qui brisera la médaille. - -Depuis trois ans, j’écoute vos âmes: je suis sûre de quelques-unes, je -crains pour les autres. Déjà, la souffrance a creusé son nid parmi vous. -Mes enfants, ne désespérez jamais de l’avenir: les heures de joie -viendront, si vous placez votre bonheur au-dessus de vous-mêmes, si vous -faites, que toujours vos actions soient les servantes dociles de votre -conscience... - -Elle s’arrêta un instant, et plus bas, la voix pleine de larmes: - -Si vous souffrez trop, la destinée est dure parfois, souvenez-vous de -votre École. On vous aime ici. Mes bras vous seront toujours ouverts -dans la maison du réconfort. - -Venez que je vous embrasse. - -Ce fut délicieux, des larmes vraies coulèrent; l’âme de l’École avait -enfin communié avec l’âme du maître. - -Un nouveau coup de cloche, comme un glas, avertit les Sèvriennes de -l’arrivée de Mlle Lonjarrey, venant annoncer les résultats. - -Au milieu du tumulte, des cris déchirants, des sanglots, monte une voix -calme: - ---Allons mes p’tits. - -Résultats de la _Licence_: - -1re. Hélène Dinan! - -Cris de Juliette Faucon. - ---Quelle injustice! vocifère Marianne Bruille. - -Les 2e et 3e ne sont pas de l’École. - -4e. Marianne Bruille, etc. - -Juliette s’évanouit, elle n’est pas reçue! adieu philosophie éthérée, -voilà bien le fait réel, positif celui-là. - - -_Agrégation._ - -1re. Marguerite Triel! - ---Moi! s’exclame Marguerite qui embrasse éperdument Berthe, ravie de ce -triomphe. - -2e. Victoire Nollet. - ---Compliments, chère, fait Jeanne Viole, grinçant des dents. - ---Ça n’en vaut pas la peine! répond Victoire qui étouffe ses sanglots. - -3e. Adrienne Chantilly, en congé. - -C’est tout pour cette fois, mesdemoiselles... - -Mlle Lonjarrey s’éloigne, Mlle Vormèse console les malchanceuses, et sur -le parc, un instant bouleversé, la nuit se remet à tisser l’éternelle -toile d’oubli... - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - ---Eh bien, chérie, quel poste demanderas-tu? - ---Aucun, Berthe, ce soir même je démissionne! - ---Tu brises ta carrière; c’est donc pour ne point le quitter; oh comme -tu l’aimes! - ---Je l’adore, tout mon être lui appartient, je ne peux pas partir, où il -ira j’irai, ce qu’il voudra je le ferai; je ne sais plus qu’une chose: -maintenant, que j’ai payé à l’École ma dette de succès, l’aimer lui, lui -rendre la force de vivre et d’être un grand artiste. - ---Alors tu l’épouses? - ---Non, je ne puis l’épouser devant les hommes. Charlotte a exigé de lui -un serment. Je l’épouserai en mon âme et conscience, devant Dieu seul. - -Si Charlotte, continua Marguerite, très grave, n’avait pas été mon amie, -j’aurais supplié Henri de ne pas croire son honneur engagé. Ce -serment-là est de ceux qu’on délie, car les morts ne peuvent exiger de -nous l’engagement d’une vie, qui ne leur appartient plus. - -Henri a l’âme trop haute pour violer un serment. C’est à moi quand même, -de lui donner le bonheur. - -Voilà trois jours que je vis dans le désespoir. Il m’aime! il m’aime, -comprends-tu, dis, Berthe, et je ne ferais rien pour lui! Oh ce serait -misérable. - -J’ai souhaité la mort, c’est la pensée de la mort qui me rejette à la -vie, qui va me donner la force de m’affranchir! - -Si tu savais avec quelle ivresse je pars, je vais à lui, enfin voilà le -bonheur. - ---Chérie, ma chérie, que vas-tu faire, tu ne calcules point. - ---L’aimerais-je donc si je calculais! - -Enlacées, elles reviennent toutes deux vers l’école endormie; le jet -d’eau s’est tu. - -Le ciel peu étoilé, discrètement écarte de la lune les témoins de ce -baiser que Vénus, en passant, donne à Diane endormie. - -Seuls, les regards humains contemplent ce baiser d’astres. - ---Vois là-haut ce mince croissant de lune. Vénus glisse, elle -s’approche, la voilà suspendue comme une larme, une larme d’amour. - -Te souviens-tu quand Salammbô vient au camp et que Matho, éperdu, la -supplie de lui donner les petites cornes de gazelle qui supportaient ses -colliers? - -C’est une larme de Matho, larme de désir, qui roule encore dans -l’Infini. - -Je cherchais mon étoile: la voici. Adieu, ma Berthe, je vais suivre le -chemin d’amour que Vénus me trace dans le ciel. - - - - -CHAPITRE XXXIV - -LE DON - - -_Lettre de Marguerite Triel à Henri Dolfière._ - -«Sèvres, 14 août 189 , 10 heures soir. - -»Dans quelques heures, j’aurai quitté l’École. Je suis libre, Henri, je -suis reçue et je démissionne. Je veux que mon travail reste libre, afin -de disposer de ma vie selon mon cœur. - -»Je vous aime, Henri. Je vous aime depuis longtemps; depuis toujours, je -crois. Ce sont vos larmes, un soir, qui m’ont donnée à vous. -J’attendais, j’implorais votre aveu. Rien ne me faisait pressentir que -ce jour si éperdument désiré, serait pour nous encore un jour de -douleur. - -»J’ai fui vos bras. J’ai cru devenir folle. Vous m’aimez! Le souvenir de -vos paroles me brûle et m’écrase. J’ai maudit la vie. J’ai voulu vous -arracher de moi, vous haïr. Je vous adore. - -»Cette révolte est passée. - -»A quoi bon vous torturer de mes prières, laisser en vous peut-être, si -vous m’exauciez, un regret qui serait un blasphème. - -»Nous sommes deux malheureux; pourtant notre destin ne dépend plus que -de nous-mêmes. - -»Mieux vaut mourir tout de suite, que de vivre sans amour. - -»Mon bien-aimé, je n’aimerai que toi, j’ai besoin du nid, des ailes -protectrices et caressantes, tout mon être va vers le tien. Tu es en -moi, je suis en toi, je ne veux que toi. Comme je voudrais te dire là -tout près, ma bouche sur tes lèvres, mon amour pour toi. - -»C’est très grand, va. Je t’aime avec tout ce qu’il y a de meilleur, de -généreux en moi! - -»Je veux, mon bien-aimé, que tu sois heureux, que tu me doives l’oubli -de ta peine; qu’en moi, tu puises la force sacrée qui aidera ton génie. -J’ai foi en ton avenir, je le vois si glorieux. - -»Je ne serai point ta femme devant les hommes; je ne prendrai pas à ton -foyer la place vide. Je veux être ta femme devant Dieu, devant ta -conscience; je serai à tes côtés, la compagne effacée, mais loyale et -fidèle, de toute ton existence. - -»Je suis fière de ton amour, il m’aidera à oublier ce que je -t’abandonne; s’il faut souffrir, le bonheur d’être à toi m’en donne le -courage. - -»Je n’ai plus ni mon père, ni ma mère. Dès demain je puis vivre et -travailler avec toi. - -»Henri, Henri, de toute mon âme, je me donne à toi. Viens, viens, nous -serons les Éphémères que bénit le Tout-Puissant, car ton œuvre restera -le magnifique et pur symbole de notre baiser. - -»Viens, je t’attends. - -»Tienne, par tout le désir de mon cœur et de ma chair. - -»MARGUERITE.» - - -FIN DES SÈVRIENNES - - - - -TABLE DES MATIÈRES - - -PREMIÈRE PARTIE - - Pages. - Chapitre Ier.--La cour de la vieille Sorbonne 1 - Chapitre II.--A Sèvres, le jour du résultat 14 - Chapitre III.--Le journal de Marguerite Triel 28 - Chapitre IV.--Paquet de lettres 38 - Chapitre V.--Le journal de Marguerite Triel (_suite_) 44 - Chapitre VI.--Un cours de géographie 48 - Chapitre VII.--Journal de Marguerite 55 - Chapitre VIII.--Le bonsoir 62 - Chapitre IX.--Soirée philosophique 70 - Chapitre X.--Journal de Marguerite Triel 76 - Chapitre XI.--L’âme de l’École 85 - Chapitre XII.--Le journal de Marguerite Triel 93 - Chapitre XIII.--Autour d’une tasse de café 101 - Chapitre XIV.--La fête de l’École 112 - Chapitre XV.--Journal de Marguerite Triel 118 - Chapitre XVI.--Ces Messieurs 123 - Chapitre XVII.--Journal de Marguerite 137 - Chapitre XVIII.--Berthe Passy à son père, M. Jules Passy, - poète, à Barbizon 142 - Chapitre XIX.--Journal de Marguerite Triel 149 - Chapitre XX.--Journal de Marguerite Triel 154 - Chapitre XXI.--Rapport de Mlle Lonjarrey, surveillante à - l’École de Sèvres, à Mme Jules Ferron 164 - -DEUXIÈME PARTIE - - Chapitre Ier.--Le retour des Sèvriennes 169 - Chapitre II.--Journal de Marguerite Triel 179 - Chapitre III.--Lettre de Berthe Passy à M. Jules Passy, - son père, homme de lettres, aux Batignolles 187 - Chapitre IV.--Le journal de Marguerite Triel 194 - Chapitre V.--Professeur-femme 196 - Chapitre VI.--Meeting 202 - Chapitre VII.--Journal de Marguerite Triel 214 - Chapitre VIII.--Réponse de Berthe Passy à Mlle Renée Diolat, - professeur agrégée au lycée de Mamers 218 - Chapitre IX.--Journal de Marguerite 223 - Chapitre X.--La mort de Charlotte 227 - Chapitre XI.--Journal de Marguerite Triel 234 - Chapitre XII.--Suite du journal de Marguerite Triel 239 - Chapitre XIII.--Le Congrès féministe 241 - Chapitre XIV.--Journal de Marguerite Triel 248 - Chapitre XV.--Licence et agrégation 250 - Chapitre XVI.--Journal de Marguerite Triel 257 - Chapitre XVII.--Fenêtre ouverte sur la vie 259 - Chapitre XVIII.--Au nom du droit 267 - Chapitre XIX.--En attendant M. Legouff 271 - Chapitre XX.--M. Legouff à Sèvres 277 - Chapitre XXI.--Billets doux 284 - Chapitre XXII.--Lettre de Berthe Passy à Mlle Isabelle Marlotte, - professeur au lycée de jeunes filles, Tourcoing 291 - Chapitre XXIII.--Lui 297 - Chapitre XXIV.--Journal de Marguerite Triel 299 - Chapitre XXV.--Cours de littérature 306 - Chapitre XXVI.--Journal de Marguerite Triel 315 - Chapitre XXVII.--Le suicide d’Isabelle Marlotte 319 - Chapitre XXVIII.--Fait divers de la «Gazette de Tourcoing» 325 - Chapitre XXIX.--Journal de Marguerite Triel 327 - Chapitre XXX.--Les Sèvriennes chez M. Legouff 331 - Chapitre XXXI.--Journal de Marguerite Triel 345 - Chapitre XXXII.--Derniers feuillets du journal de Marguerite - Triel 348 - Chapitre XXXIII.--Les adieux des Sèvriennes 352 - Chapitre XXXIV.--Le don 363 - - -SAINT-DENIS.--IMPRIMERIE H. BOUILLANT, 20, RUE DE PARIS. - - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES SÈVRIENNES *** - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm -concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark, -and may not be used if you charge for an eBook, except by following -the terms of the trademark license, including paying royalties for use -of the Project Gutenberg trademark. 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Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. 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You may copy it, give it away or re-use it under the terms -of the Project Gutenberg License included with this eBook or online -at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. 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REVAL</p> - -<h1>Les<br /> -Sèvriennes</h1> - -<p class="c small sans-serif">DIX-SEPTIÈME ÉDITION</p> - - -<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br /> -<span class="small">SOCIÉTÉ D’ÉDITIONS LITTÉRAIRES ET ARTISTIQUES</span><br /> -<i>Librairie Paul Ollendorff</i><br /> -50, <span class="small g">CHAUSSÉE D’ANTIN</span>, 50</p> - -<p class="c">1907<br /> -<span class="small">Tous droits réservés.</span></p> - -<div class="break"></div> - -<p class="c top4em">DU MÊME AUTEUR</p> - - -<ul> -<li><b>Les Lycéennes.</b></li> -<li><b>Un Lycée de jeunes filles.</b></li> -</ul> - -<p class="gap small">Tous droits de traduction et de reproduction réservés -pour tous les pays, y compris la Suède, la Norvège, la -Hollande et le Danemark.</p> - -<p class="small">S’adresser, pour traiter, à la librairie Paul Ollendorff, -50, Chaussée d’Antin, Paris.</p> - - -<p class="c gap xsmall">SAINT-DENIS. — IMP. H. BOUILLANT, 20, RUE DE PARIS. — 16811.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<p class="c large i">A Madame Marni.</p> - - -<p class="ind">Madame,</p> - -<p>Le vieil usage n’est-il pas qu’un auteur, avant -d’abandonner son livre aux caprices du Destin, le -voue à quelque Génie bienfaisant ?</p> - -<p>Faites-moi la grâce, Madame, d’accepter l’hommage -de mon premier livre : vous êtes ce bon -Génie, et c’est d’un cœur tout à vous, que je vous -offre, en témoignage d’admiration et de gratitude, -les pages qui vous ont plu.</p> - -<p>Vous m’êtes témoin, Madame, qu’en écrivant -un livre sur l’École de Sèvres, je n’ai fait autre -chose que grouper mes souvenirs de Sèvrienne, -initiant ainsi le public, qui nous ignore, à une vie -d’ardent et pénible labeur, à des émotions âpres -ou puériles. Je l’ai fait sincèrement, même en ce -qui touche quelques sujets délicats.</p> - -<p>Ce n’est point une œuvre pédagogique que -j’entreprends, et ce n’est pas une satire de la très -haute culture que reçoivent à Sèvres les privilégiées -de nos lycées de jeunes filles. Je ne suis pas -assez l’ennemie de moi-même, pour déchirer le -sein qui m’a si copieusement nourrie.</p> - -<p>Mon dessein a été de peindre, par des tableaux -successifs, et par le récit d’une courte aventure, -un milieu très spécial, « <span lang="en" xml:lang="en">select</span> » et très fermé, -par la difficulté grandissante du concours de -Sèvres.</p> - -<p>Sèvres n’est pas un couvent, et n’est pas davantage -une Université féminine. Ni nonnes, ni -étudiantes, les Sèvriennes, au nombre de soixante, -vivent là comme en un gynécée libéral, dont les -portes s’ouvrent avec confiance, avec amour, devant -la Poésie, l’Art, la Science. Il est facile, en -feuilletant les cours des Littéraires et des Scientifiques, -de se rendre compte de l’œuvre poursuivie -par nos Maîtres. Sèvres est le cerveau de ce grand -enfant barbare, imprudent, mais tenace, qu’est -l’Enseignement secondaire des jeunes filles.</p> - -<p>Ce qu’il est plus difficile de juger, c’est le -charme de cette vie solitaire et studieuse, c’est la -transformation de ces êtres inachevés, dans l’aube -déjà resplendissante de la pensée qui s’éveille, -c’est ce moment extraordinaire, où soudain l’esprit -atteint sa puberté, moment d’orgueil immense, -où la jeune fille se croit assez forte pour marcher -seule dans la vie.</p> - -<p>Alors, c’est une rupture complète avec le passé : -elle entre à Sèvres ; d’où vient-elle ? peu importe, -rien ne va subsister de ce qu’elle apporte en patrimoine. -Elle est le sol déjà remué par la charrue, -mais non ensemencé. Voilà le semeur qui passe, -jetant aux sillons la graine, et sur le germe -fécond, pieusement la Vierge referme les lèvres, -mystiques gardiennes de la moisson. Le Sacerdoce -commence.</p> - -<p>Pour donner corps à ma pensée, j’ai choisi un -groupe de Sèvriennes très différentes par tempérament -les unes des autres, n’ayant de commun -entre elles, que le travail, les habitudes, le but à -atteindre.</p> - -<p>Je n’ai point indiqué, ou très peu, ce qu’elles -étaient avant d’entrer à Sèvres : l’histoire d’écolières -pauvres, mais intelligentes, voulant trouver -un gagne-pain dans l’Enseignement, leur est commune -à toutes ; si elles doivent souffrir de la confusion -des milieux, ce n’est qu’une fois professeurs ; -alors je dirai leur triste roman, quand elles -retombent sans famille, sans amis, dans la plus -terrible réalité. Cette fois ce sera le roman du -professeur-femme, dont cette étude sur les Sèvriennes -n’est que la préface.</p> - -<p>Aux scènes de la vie intime de l’École, j’ai mêlé -une intrigue romanesque, celle d’une Sèvrienne -d’élite, âme très pure, mais inquiète, à la merci -de la douleur, et qui, affranchie par la culture de -ses Maîtres, ne recule pas devant l’extrême conséquence -de ses principes.</p> - -<p>Le cas est exceptionnel, j’en conviens : il est -vrai, je le sais : donc il est intéressant. Mes autres -personnages montrent assez que l’avenir, si -avare de bonheur qu’il soit, saura leur convenir, -et qu’en toute Sèvrienne, s’il y a l’étoffe d’un éloquent -maître de Sorbonne, à la longue il y aura -peut-être une éducatrice d’âmes.</p> - -<p>Ce livre est vrai aujourd’hui, comme il le fut -hier. La fondatrice est morte, son œuvre subsiste, -seules quelques coutumes ont disparu avec elle. -Les Sèvriennes jouissent de leur supériorité, toisent -un tantinet les petits échelons qui sont au-dessous -d’elles, dans cette courte échelle universitaire, -et se comparent volontiers à ces pages, -damerets et damoiseaux, qui se formaient au bien -dire et aux belles manières courtoises, auprès des -dames d’antan.</p> - -<p>Elles ont, elles aussi, jeux de grâces et joutes -viriles, avant de mériter « l’accolade ministérielle » -qui les crée chevaliers, en les faisant professeurs !</p> - -<p>Vous montrer mon École, toute nue, chaste -d’être belle, voilà ce que j’ai voulu faire, Madame.</p> - -<p>J’ai écrit ce livre avec passion, étant toujours -amoureuse de mon École, et parce que ce seul nom -de Sèvres est pour moi, — pour nous toutes, -hélas ! — la résurrection d’un temps où, corps et -âmes, nous étions en beauté.</p> - -<p class="sign"><span class="sc">Gabrielle Réval.</span></p> - -<p class="ind small">Janvier 1900.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<p class="c xlarge">LES SÈVRIENNES</p> - - - - -<h2 class="nobreak">PREMIÈRE PARTIE</h2> - - - - -<h3 id="p1c1" title="I. La cour de la vieille Sorbonne">CHAPITRE PREMIER</h3> - -<p class="c small">LA COUR DE LA VIEILLE SORBONNE</p> - - -<p>Par ce frais matin de juin, le soleil glisse sur -les toits biscornus qui coiffent la vieille Sorbonne -et jette, sur le cadran de pierre, la première -ombre de l’aiguille. Il est sept heures et demie ; -quoique très animée, la cour reste maussade -comme le giron d’une vieille dame grise prêchant -l’austérité.</p> - -<p>Des groupes de jeunes filles attendent, la serviette -sous le bras, qu’on ouvre la petite porte de -l’Amphithéâtre. Les unes restent immobiles, -clouées aux pavés luisants, on en voit qui suçotent -l’eau de mélisse ; les affamées se lestent d’un -dernier croissant ; d’autres, fiévreuses, arpentent -la cour, des marches de la chapelle aux grillages -des portes ; l’une s’esquive pour repasser « un -sujet » ; plus loin, une autre interroge son sort, -au hasard des petits papiers.</p> - -<p>Elles sont là cinquante, soixante, quatre-vingts. -Tout à l’heure, il y en aura plus de cent : ce -sont les aspirantes littéraires et scientifiques au -concours de l’École normale supérieure de Sèvres.</p> - -<p>On en voit de gentilles, dix-huit à vingt-cinq -ans, pas plus, pâlies par l’émoi ou la houppette, -les yeux vifs, fiévreux, un peu battus. Du chic -dans une robe de quatre sous, qu’elles portent -avec aisance ou désinvolture. Quelques scientifiques -ont l’aspect « chien battu » des pauvres institutrices. -Quelques littéraires ont arboré la « toilette -Conservatoire », à leurs risques et périls : -ces messieurs n’aiment pas ça.</p> - -<p>En corbeille autour des aspirantes, les mères -de famille observent les rivales, lisent sur les -figures les chances de réussite : « En voilà une -qui doit être très forte… oh, rien à craindre de -celle-là. »</p> - -<p>Les papas, plus avisés, supputent la cote supplémentaire -d’une bouche rieuse, et des yeux qui -seront jolis à voir pleurer.</p> - -<p>Jalousement on s’observe, on se défie ; puis d’instinct -les groupes se forment, s’isolent. Il n’y a plus -que des gens qui vont se battre à la course : jeu -terrible dont quelques-unes ne se relèveront pas.</p> - -<p>Premier groupe. — Lycée Fénelon.</p> - -<p>Celui-là très en vue, le plus nombreux, porte -beau.</p> - -<p>Une brunette sémillante, de jolie tournure parisienne, -Jeanne Viole, interpellant une de ses -compagnes, Berthe Passy, sorte de gavroche enjuponné :</p> - -<p>— Dis donc, sommes-nous assez Méduses ! Les -pauvres petites, elles tremblent à nous regarder. -Oui, Mesdemoiselles, c’est nous le Lycée Fénelon, -à nous les premières places, à vous les autres… -s’il en reste.</p> - -<p>— Il nous manque un Suisse, pour nous annoncer, -répond l’autre ; entends-tu ça, dans le vieil -Amphithéâtre : « Messieurs, le lycée Fénelon, -pépinière de l’École de Sèvres ! » Du coup, toutes -les ombres des jeunes clercs voudraient revenir -composer avec nous.</p> - -<p>Un éclat de rire général accueille cette boutade, -et Jeanne Viole, heureuse de cacher son émoi, -sous ce papotage d’écolière, reprend :</p> - -<p>— C’est gentil ce que notre Plumkett a fait hier -pour Didi, son chouchou !</p> - -<p>— Quoi donc ? est-ce qu’il lui aurait donné des -tuyaux sur notre examen, le lâche !</p> - -<p>— Mais non, Plumkett, tu le sais bien, est incapable -de ça. Il a confié à Didi, avec mille rougeurs, -un petit bout de crayon, un fétiche quoi, afin -qu’à l’examen, elle retrouve sa note coutumière.</p> - -<p>— Chic, chic, voilà qui méritait un baiser ! -Gageons, fait Berthe railleuse, que Didi ne l’aura -pas compris. Cette fille-là ne saura jamais dire -merci. Pourtant 18 toute l’année !!! que Dieu -fasse, elle a gardé son 18. Ce qu’ils la gobent au -Lycée. Il n’y a que M<sup>lle</sup> Adrienne Chantilly qui -sache parler, qui sache dire ; pour elle, on trouve -d’illustres comparaisons ; crois-tu, que dans les -petites classes, on répète : Didi fait du Heredia, -Didi parle comme Jules Lemaître, Didi a la voix -de Moréno.</p> - -<p>Je voudrais seulement qu’on dise de moi : elle a -le coup de paupière de cette Didi : je serais sûre -aujourd’hui d’entrer première à Sèvres !</p> - -<p>En bonne compagne, Jeanne Viole, cherchant à -concilier tous les esprits, arrête ce flux de paroles :</p> - -<p>— Bêche toujours, ma pauvre vieille, Adrienne -Chantilly a le charme, elle séduit les délicats : -elle saura prendre d’Aveline, comme elle a pris -Plumkett, comme ça, nonchalamment, avec -grâce. Je te l’accorde, l’affreuse Nollet lui est -supérieure, mais sa laideur est le rachat de son -intelligence. Vois-tu, ça nous vexe toujours qu’une -autre soit plus femme que nous…</p> - -<p>A ce moment, survient une grande jeune fille, -Madeleine Bertrand, élève médiocre, cachant sa -pauvreté d’esprit sous une attitude hautaine ; le -poids d’une natte énorme, tombant jusqu’aux -talons, redresse sa tête ; il y a du triomphe dans -sa démarche.</p> - -<p>— Comment, c’est encore d’Elle qu’on parle -ici ! Peut-on songer à d’autres qu’à soi-même, -dans un moment pareil ! Moi j’ai la fièvre, mon -cœur bat…</p> - -<p>— Ouais, riposte Berthe Passy, ton cœur bat, la -belle : aurais-tu la frousse ! Attention on nous -regarde, ne dis pas que tu as peur, tu rendrais -courage à tout ce monde-là. Et le moyen de vaincre -après ?</p> - -<p>Tu sais ce qu’a dit la Directrice de Fénelon : Je -veux que les cinq premières qui entreront à Sèvres, -sortent de mon lycée ! C’est dit. Mais tu m’amuses -toi ! avec une pareille natte dans le dos, n’es-tu -pas sûre d’être reçue ! Qu’est-ce qu’une corde de -pendu, auprès de ce porte-veine.</p> - -<p>Madeleine Bertrand, bouche bée, ne sait que -répondre : elle va, vient, imperturbablement sotte, -au milieu des petits rires moqueurs ; puis un -mouvement se fait, l’attention du groupe de -Fénelon se porte sur Adrienne Chantilly, qui -arrive enfin, nonchalamment, avec une grâce de -lévantine. C’est une belle juive, à la taille très -cambrée ; des cheveux frisés, poudrés d’or ; des -yeux d’un vert glauque, qui luisent comme une -source à travers les ramilles ; des sourcils noirs, -un teint mat, l’arc de la bouche très joliment -tendu.</p> - -<p>Les jeunes filles échangent des poignées de -mains, et Didi, fort à son aise, cherche à placer -son petit potin.</p> - -<p>— Savez-vous pourquoi Thaddée a lâché si brusquement -Fénelon ?</p> - -<p>— Anémie cérébrale, assure M<sup>lle</sup> Frolière.</p> - -<p>— Pas du tout ! On a découvert un flirt sensationnel -entre Thaddée et Mounet-Sully ! Oui, ma -chère ! figure-toi qu’elle avait eu le toupet d’aller lui -demander des leçons de déclamation. Mounet, surpris -de sa belle voix, accepta. Sitôt fait, l’autre -tombe amoureuse, écrit des vers, promène sur -son cœur une photographie à dédicace ; elle a trop -causé, on a tout su, bref, pour raison de moralité, -la Directrice lui a fait dire de ne plus revenir au -cours.</p> - -<p>— Pauvre Thaddée, soupire ironiquement -Jeanne Viole, sa vocation était l’amour, ou le -théâtre ; elle était fourvoyée parmi nous.</p> - -<p>— Ma foi oui, conclut Berthe Passy, là au moins -elle n’aura rien à perdre, et tout à gagner. Mais -voici Victoire ; que peut-elle bien ruminer encore ? -regardez-la, elle se parle à elle-même ; cette fille -est sans cesse aux prises avec son destin.</p> - -<p>Victoire Nollet est justement cette aspirante à -Sèvres, qui passe, dans tout le lycée, pour le modèle -accompli de la laideur, sorte de Quasimodo -femelle ; un corps en tuyau de poêle, une tête -énorme, congestionnée : construction audacieuse -de têtard intelligent.</p> - -<p>Elle cause tout haut, très excitée par l’approche -de son examen.</p> - -<p>— 24 juin ! Voilà le grand jour arrivé ; dire que, -depuis six ans, je bûche, pour en arriver là.</p> - -<p>Ai-je assez traduit Hegel et Klopstock ! Mis en -mauvais allemand la prose de Voltaire ! Ai-je fait -assez de résumés d’histoire, pioché ma nomenclature, -lu et relu les documents, paraphrasé Racine, -Bossuet, Hugo ! continue-t-elle tout à fait emballée.</p> - -<p>Mêlé l’astronomie à la géologie, la géographie à -la philosophie ! Je sais par cœur mon « Rabier ». -J’ai collé mon frère, un vétéran de Henri IV, sur -les Noumènes ! Hier, j’en savais trois fois plus qu’on -ne m’en demandera ; le nez devant cette porte, j’ai -peur d’avoir perdu mon temps au lycée…</p> - -<p>— Allons, allons, ma chère, vous êtes un peu -folle ; vous voulez qu’on vous redise encore que -vous êtes la merveille de notre « Sixième », que -vous savez tout ce que moi j’ignore ; vous êtes épatante, -vous citez les petits Pères et l’Almanach de -Gotha, comme une élève des bonnes « maisons » !</p> - -<p>A Sèvres, ils en seront baba ! et tu oses te -plaindre, ingrate.</p> - -<p>— Mais vous ne savez donc pas, que si au lieu -d’un laïus sur l’Immortalité, sur nos Droits, on -s’avise de me questionner sur la politesse, je -suis collée !</p> - -<p>— Faites comme moi, Victoire ; tout à l’heure -j’avais le trac, je me suis remontée en pensant à -l’ancêtre qui hurle, à la porte du lycée, notre -devise d’aujourd’hui : De l’audace ! encore de -l’audace ! toujours de l’audace !</p> - -<p>Et d’un geste qui enroule ses magnifiques -cheveux autour du cou, Madeleine ajoute avec -candeur : J’en ai.</p> - -<p>— A la bonne heure, fait Berthe qui salue -jusqu’à terre.</p> - -<p>Huit heures moins le quart sonnent à l’horloge ; -quelques figures blêmissent dans les autres -groupes, Racine, Molière, Sévigné.</p> - -<p>On voit arriver très vite M<sup>lle</sup> Frolière, le sympathique -professeur de littérature, une blonde -grassouillette, trente ans sonnés, la bouche -gourmande, l’œil sensuel et câlin. Elle est la -toquade de toutes ses élèves, qui s’arrachent des -vieilles plumes, des vieux papiers, voire même -des morceaux de pain qu’on se partage comme -pain bénit. Tout Fénelon se précipite :</p> - -<p>— Vite mes petites, que je vous redise une -dernière fois votre Credo.</p> - -<p>1<sup>o</sup> <i>Littérature</i>.</p> - -<p>Si votre texte commence ainsi : On a dit… On -répète souvent… d’après une critique célèbre, -etc. Vous voyez la formule, c’est une question -de cours ; ne vous y trompez pas, le sujet est -donné par le Révérend professeur Taillis.</p> - -<p>Il n’est sensible qu’au devoir banal et correct. -Rappelez-vous que vous n’êtes rien, que c’est -Merlet, Nisard, Sarcey qui vaudront la meilleure -note à votre copie.</p> - -<p>— Ouf ! jette Berthe Passy, gouailleuse, c’est -pas un homme, m’sieu Taillis, c’est un carrefour !</p> - -<p>— Taisez-vous, petite. — Tout autre sujet -fleurant la poésie, le goût, l’esprit sera du pur -d’Aveline. Soyez simples, mais élégantes. Donnez -à votre copie un joli tour discret, évitez les fautes -de goût. Mais n’espérez pas à ce prix conquérir -votre homme ! C’est au-dessus de votre talent. Il -vous suffira de trouver le <i>mot</i> — c’est là le hic. — Un -mot juste, un mot heureux, placé sans prétention. — Il -faut qu’il le découvre, ce petit mot -de rien du tout, qui aura l’effet magique de la -lampe d’Aladin.</p> - -<p>— Oh ! mademoiselle, donnez-nous le mot de passe !</p> - -<p>— Incorrigible, laissez-moi finir !</p> - -<p>2<sup>o</sup> <i>Grammaire historique</i>.</p> - -<p>Faites une copie d’un aimable pédantisme. -Jouez-vous gravement de la Sémantique, de -l’Étymologie, des Doublets, de la Morphologie ; -Darmesteter, Brunot, Brachet, recommandez-vous -de leurs gloses !</p> - -<p>3<sup>o</sup> <i>Philosophie</i>.</p> - -<p>Quelle que soit la question, ramenez tout à -Jeanne d’Arc. Que la Pucelle d’Orléans soit la -clef de voûte de votre argumentation : admirez -hautement, le reste ira tout seul, car Jérôme -Pâtre sera content.</p> - -<p>4<sup>o</sup> <i>Géographie</i>.</p> - -<p>Inutile, Mesdemoiselles, de vous répéter ce que -M<sup>lle</sup> Pierron vous a dit toute l’année. Plus de nomenclature, -plus de détails, lâchons les vieux -procédés, soyons tout à la « Méthode Criquet » ; -manœuvrez le pluviomètre, la sonde ; mesurez -les Océans ; évaluez, par des coupes, les hauteurs -moyennes des montagnes ; articulez vos côtes ; généralisez, -cherchez avec les fleuves, les voies de pénétration : -car M. Criquet lui-même vous corrigera.</p> - -<p>— Je résume mes quatre ficelles : <i>Merlet</i>, <i>Le Mot</i>, -<i>Jeanne d’Arc</i>, <i>Méthode Criquet</i>. —</p> - -<p>Maintenant, il ne tient plus qu’à vous d’être -toutes reçues !</p> - -<p>Et sur ces mots, M<sup>lle</sup> Frolière, toujours charmante, -va s’esquiver, mais les aspirantes se resserrent -autour d’elle.</p> - -<p>— Mademoiselle, mademoiselle, embrassez-nous !</p> - -<p>Ce sont des embrassades folles, qui mettent en -rumeur tout ce public aux écoutes : quelques -élèves préférées se faufilent, pour être embrassées -deux fois ; puis toutes :</p> - -<p>— Mademoiselle, que fera-t-on après l’écrit ?</p> - -<p>— Je vous lirai <i>Phèdre</i> !</p> - -<p>— Ah ! ah ! et puis ?</p> - -<p>— Et puis, si on est sage, je vous apprendrai -le <i>Curé de Pomponne</i>.</p> - -<p>— Bravo, bravo, crie tout le groupe, en reconduisant -M<sup>lle</sup> Frolière jusqu’à la rue, sans souci -du dépit et de la mauvaise humeur qui se peignent -sur les visages des autres aspirantes.</p> - -<p>Une Molière interpellant une Racine :</p> - -<p>— Quel aplomb ! ce n’est pas la peine, si on les -reçoit à l’avance, de nous faire venir ici.</p> - -<p>Plus loin, une mère rogue, à une autre mère -plus rogue encore :</p> - -<p>— A Fénelon, elles n’ont pas de pudeur ; -comme elles étalent leur joie, les entendez-vous -rire ! Ah ! ma pauvre Adèle, pourquoi donc que -t’n’as pas eu ta bourse dans ce lycée-là ? Je ne -me tournerais pas les sangs aujourd’hui. Pauv’ -petite, croiriez-vous, Médème, que depuis Pâques, -ça se lève avant les cloches ! tout ça pour entrer -à c’t’école de Sèvres.</p> - -<p>Que je donnerais donc des mille et des cents -pour que ce soit fini.</p> - -<p>Plus loin, très seules, deux jeunes filles attendent, -ce sont deux élèves du Collège Sévigné ; l’une, -Marguerite Triel est grande, svelte : des bandeaux -blonds sur une figure de Madone ; des yeux ravissants, -que l’émoi embrume, comme deux fleurs -dans la lumière indécise de l’aube. Il y a en elle -une distinction, une réserve qui surprend, au -milieu de ces écolières manquant de tenue. Son -amie, Charlotte Verneuil, est petite, gracieuse ; -elle est de celles « dont la bienvenue rit dans -tous les yeux ».</p> - -<p>— Tu les vois, Charlotte, sont-elles assez tranquilles ! -qu’est-ce qui croirait, à les voir, que -pour nous toutes, cette porte cache quelque chose -de redoutable ! Moi j’ai peur, je me sens triste -jusqu’à la mort. — Si j’étais recalée ! C’est un -concours, le hasard peut tout ; à Fénelon que de -chances elles ont de réussir : les meilleurs professeurs -de Paris, d’anciens succès, et la Foi !</p> - -<p>— Sans compter les recommandations ! Vois-tu, -ma chérie, il faut là aussi du piston ; et la -réclame crois-tu qu’elle ne sert à rien ? Si -M<sup>lle</sup> Nollet est la fille d’un vieux républicain de 48, -Jeanne Viole est parente d’un Inspecteur général ; -et depuis six mois on répète partout, qu’Adrienne -Chantilly est l’étoile du lycée Fénelon, et qu’elle -entrera première à Sèvres !</p> - -<p>— Et le reste que nous ne savons pas. Vilain -chapitre celui-là.</p> - -<p>— Tiens, compte, Marguerite, nous voilà près -de deux cents, et dire que Bordeaux, Toulouse, -Aix, Nancy, Caen, vont en envoyer d’autres. Comment -veux-tu que j’aie la moindre espérance de -réussir ; je n’ai pas le feu sacré moi, c’est par -raison que je désire entrer à Sèvres ; tu sais que -mon tuteur ne trouve pas Henri assez riche pour -deux. Il veut que je puisse gagner ma vie au -besoin ; sans cette nécessité-là, j’aimerais mieux -bercer un marmot et regarder le père travailler, -que de venir, ici, résoudre des équations.</p> - -<p>— C’est bien là aussi ta destinée, ma Lolotte, -je ne te vois pas pontifiant dans une chaire de -professeur ; tu es faite pour devenir une adorable -épouse. Comme tu le rendras heureux, ton sculpteur ! -patience va, après l’agrégation, dans trois -ans, tu trouveras le nid tout prêt !</p> - -<p>Moi, je n’ai pas au cœur d’amour qui me réconforte. -J’avais ce matin une telle angoisse que j’ai -été mettre une rose sur le tombeau de sainte Geneviève. -Voilà le seul « piston » que je puisse avoir, -encore ne suis-je pas bien sûre que le fameux -proverbe dise vrai : le Ciel est si loin à présent.</p> - -<p>— Oui, Marguerite, tu seras reçue ; tu dois être -reçue, parce que tu le mérites. Aucune de ces -jeunes filles n’a travaillé plus que toi, et aucune -d’elles n’a ton âme belle et pure. Ta prière à -sainte Geneviève me rappelle ce pauvre innocent -de chez nous, qui ramassait les roses à la procession, -pour les offrir, agenouillé, à la femme la plus -belle. Je ne sais pas ce qu’il espérait, mais la Dame -du Paradis sait bien ce que demandait ta rose. Je -t’assure qu’elle t’exaucera.</p> - -<p>— Si tu disais vrai… Et Marguerite encore plus -émue serra tendrement la main de son amie. — Je -rêve d’une vie si chaste, si laborieuse ! Savoir, -comprendre, aimer toutes les merveilles que je -devine autour de moi… Être à Sèvres ! comme ce -mot rayonne dans l’avenir ; toute petite, déjà -j’aimais l’École ; il me semble à présent que je -suis sur une barque, que les voiles se tendent, se -gonflent. Enfin, elle va prendre le vent… — et -murmurant pour elle-même, — voilà le soleil…</p> - -<p>A l’horloge, huit heures sonnent ; vite les deux -jeunes filles s’embrassent. Les portes s’ouvrent, -un huissier commence l’appel. C’est une scène -indescriptible ; les mères gémissent, les aspirantes -s’affolent, quelques-unes défaillent. Les hommes -agitent violemment leurs chapeaux.</p> - -<p>Mesdemoiselles A, B, C, D, etc…</p> - -<p>Présent, présent, présent… autant de mots, -autant d’intonations différentes. Les aspirantes -disparaissent une à une, s’engouffrent dans le -vieil escalier de bois. On entend de moins en -moins les mères, les sœurs, qui de la cour crient -encore :</p> - -<p>— Adèle, as-tu ta mélisse ?</p> - -<p>— Jeanne, prends ton éther !</p> - -<p>— Éva, n’oublie pas tes sandwichs !</p> - -<p>— Reine, courage, ne te gêne pas, demande à -la demoiselle le lavabo.</p> - -<p>Déjà les aspirantes s’installent sur les gradins -crasseux et vermoulus, ayant devant elles de petites -tables noires.</p> - -<p>L’amphithéâtre est immense, laid, nu, comme -une salle de caserne. Un relent de vieux habits et -de lointaines sueurs prend à la gorge.</p> - -<p>Une dame au profil chevalin, M<sup>lle</sup> Lonjarrey, -fonctionnaire à l’école de Sèvres, distribue les -feuilles, au milieu d’un silence religieux. Sur l’estrade, -un petit homme sec, jeune encore, sanglé -dans sa redingote, l’inventeur de la Méthode Criquet -lui-même, agite une grande enveloppe ministérielle, -l’ouvre, et d’une voix qui a des sonorités -de cymbales, dicte :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Et la Grâce plus belle encore que la Beauté</div> -</div> - -<p>Des yeux effarés s’interrogent. Marguerite Triel -ferme les siens et pense. Madeleine Bertrand invoque -Danton. Didi, hardiment, fixe l’aréopage, -d’un air qui signifie : « Ah ! ah ! c’est du d’Aveline ! -à moi le Mot. »</p> - -<p>Et tout autour de celle qui sera reçue première, -les jolis mots, mouches d’or, se mirent à danser.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="p1c2" title="II. A Sèvres, le jour du résultat">CHAPITRE II</h3> - -<p class="c small">A SÈVRES, LE JOUR DU RÉSULTAT</p> - - -<p>La chaleur écrasante de juillet tombe sur -l’école silencieuse. Rien ne bouge, seuls les coqs -persistent à chanter midi. On dirait que les heures, -pauvres oiseaux redoutés, se refusent à courir -au-devant du crépuscule.</p> - -<p>C’est le dernier jour de l’examen oral à Sèvres. -Le résultat sera connu vers quatre heures.</p> - -<p>L’École normale supérieure de l’enseignement -secondaire des jeunes filles, fondée en 1880, -occupe, dans la petite ville de Sèvres, les bâtiments -quasi royaux de l’ancienne manufacture.</p> - -<p>La bâtisse, coûteusement rapiécée, est d’une -belle ordonnance ; de la rue, personne ne s’y -trompe, et tout le monde la prend pour la Gendarmerie -nationale.</p> - -<p>Cent vingt fenêtres étirent leur ombre immobile, -sur la blancheur d’un mur à quatre étages. -La façade rigide, très Louis XIV, avec son correctif -Liberté, Égalité, Fraternité, s’adosse au -coteau. Le parc, au deuxième étage, réunit, comme -un toit de verdure, les deux ailes trapues.</p> - -<p>Point de jardin, mais une cour seigneuriale -plantée de jeunes sycomores, toute sablée : plage -fulgurante aux soleils de midi, champ de glace -aux premiers rayons de lune.</p> - -<p>Comme une terrasse de château-fort, elle a ses -douves et ses ponts. Pour unique fleur, un jet -d’eau ouvre son calice vers le ciel, éphémère -épousée, qui retombe pâmée, d’avoir cueilli le pollen -des étoiles.</p> - -<p>La fraîcheur de l’eau ne monte pas vers ce parc, -si étroit qu’on dirait une haie de verdure, bordant -les chemins escarpés, qui lacent un mur à -l’autre. Une voûte de feuillage file vers une ruine -pittoresque, celle du pavillon Régnaud, mitraillé -par les Prussiens, toute vénérable aujourd’hui, -sous ses bouffettes blanches et ses traînées de -lierre.</p> - -<p>Une autre bicoque historique, le pavillon Lulli, -avec ses petites vitres d’église et son toit moussu, -garde, dans la solennité du lieu, un air vieillot -de rendez-vous galant. L’entrée en est interdite -aux Sèvriennes.</p> - -<p>Les examens oraux, qui amènent chaque année -à Sèvres une cinquante d’admissibles, se passent -dans les classes.</p> - -<p>Pendant trois jours, c’est un va-et-vient inusité, -dans le grand couloir pavé de briques rouges, où -tant de pas ont tracé leur sentier rose.</p> - -<p>Tables, chaises, petite chaire avec son tapis -vert, voilà tout le mobilier d’une classe : à peine -y retrouve-t-on un léger parfum de femme. C’est -là que les Sèvriennes préparent leur carrière de -professeur, hypnotisées longtemps à l’avance par -ce but poursuivi : être licenciées ! agrégées !</p> - -<p>Dans ces classes nues, rien ne vient distraire -leur regard, si ce n’est la grâce rythmique des -mouches qui dansent, des hirondelles jetant sur -le ciel bleu une trame noire, qu’elles brodent d’un -coup d’aile, et rebrodent sans cesse.</p> - -<p>Mais jour et nuit, dans la maison, le jet d’eau -chuchote, chuchote ; une goutte redit à l’autre la -joie de vivre et de n’être plus. Et quand vient le -soir, son âme éparpillée, au seuil des portes closes, -sanglote, sanglote, de ne pouvoir aimer.</p> - -<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> -<p>Les Sèvriennes achèvent de déjeuner, on n’entend -que bruits de fourchettes, d’assiettes ramassées. -Dehors, les aspirantes sortent des restaurants -voisins et rentrent à l’école, où leurs -examinateurs fument une dernière cigarette, sous -les arbres de la cour.</p> - -<p>La plupart des admissibles viennent du lycée -Fénelon. D’autres arrivent des lycées de Toulouse, -Lyon, Alger, Montauban. Les Méridionales, avec -leurs robes trop claires et la volubilité de leurs -paroles, apportent une note gaie au milieu des -préoccupations égoïstes ou féroces de l’examen.</p> - -<p>Didi, Victoire Nollet, Madeleine Bertrand, -Jeanne Viole, Berthe Passy, sont admissibles à -l’oral. Marguerite Triel l’est aussi, mais son amie, -Charlotte Verneuil, a « bafouillé » dans ses problèmes -de physique ; elle est ajournée.</p> - -<p>Berthe Passy, qui a déjeuné dans le parc, d’un -morceau de pain et d’une tranche de saucisson, se -promène en faisant tout haut ses petits calculs de -probabilité.</p> - -<p>— Allons, que je refasse ma liste : c’est certain, -Adrienne Chantilly entrera première, elle a la -cote d’amour ; qui sera seconde ?…</p> - -<p>Jeanne Viole ou Victoire Nollet ?</p> - -<p>Jeanne a bien lu son La Fontaine, elle a eu des -réminiscences heureuses, elle a eu quelques gestes -élégants, et d’Aveline n’a point paru insensible -au charme de ses deux fossettes.</p> - -<p>— Ouais ! mais Victoire a exposé la campagne -d’Italie avec une science épatante : corps d’armées, -généraux, position des troupes, effectifs, -marches, contre-marches… elle savait tout. Et -son laïus sur les Stoïciens ! Elle mérite 19 comme -rien. Je lui donnerais donc le n<sup>o</sup> 2, mais avec sa -binette, elle aura le 3. Moi je garde le 4 ; la natte -de Bertrand lui vaudra le 5 ; quant au reste, je -m’en bats l’œil !</p> - -<p>— Ah mais, et cette grande blonde de Sévigné, -Triel, je crois, quel chic type ! où la logeront-ils ?</p> - -<p>Le cas lui paraît embarrassant ; mais certaine -de la solidarité qui unira, sur la liste, les noms -de son lycée, Berthe tire la langue, en gamin qui -ne cherche plus, et tout d’une traite, déjà chez -elle, dégringole un sentier du parc.</p> - -<p>Justement, M. Jérôme Pâtre, l’examinateur de -philosophie, essayait, sur une petite table, une -réussite. Surpris par la dégringolade de cette -aspirante sans façon, il remet ses cartes dans sa -poche, se lève, sourit avec bonhomie, et s’en va.</p> - -<p>— Eh ! bien, en voilà une ! Jérôme qui se fait -des réussites ! Est-ce que, par hasard, il jouerait -au sort les refusées ! Les anciennes m’ont bien -dit qu’il voudrait nous recevoir toutes, pour ne -causer de chagrin à personne. Dieu que ces philosophes -sont naïfs ! gageons qu’il planterait là le -célibat, s’il pouvait aussi nous épouser toutes.</p> - -<p>Cette idée, sans doute, lui semble prodigieuse, -car elle tombe sur un banc et rit à se tordre : -quelques aspirantes, qu’attire l’hilarité de Berthe, -s’approchent ; déjà l’histoire de Jérôme a fait le -tour du parc.</p> - -<p>Très communicatives, les méridionales racontent -leurs aventures à Paris. Thérésa dit que, de -Tarbes à la gare d’Orléans, elle a voyagé avec les -confrères de la rue d’Ulm ; on a parlé de Bersot et -de M<sup>me</sup> Jules Ferron, on a déjeuné ensemble, et -l’on doit se revoir au quartier Latin.</p> - -<p>Hortense, qui se grise des paroles de Thérésa, -continue, sans arrêt, le récit des aventures ; du -Monsieur qui les suit et à qui l’on donne un petit -sou ; du calicot qui porte leurs paquets, du haut en -bas du Louvre, et fatigué de l’inutile quiproquo, -leur dit : « Mesdemoiselles, je ne suis pas de la -maison. »</p> - -<p>C’est un rire général, Hortense et Thérésa riant -plus fort que les autres. L’une a un joli nez retroussé, -une bouche ronde comme une cerise ; -l’accent et le roulement d’r des Montalbanaises, -ajoutent une senteur poivrée à tout ce qu’elle raconte. -L’autre, vulgaire, très peuple, parle avec de -grands gestes, une volubilité étourdissante.</p> - -<p>Berthe Passy a vite lié connaissance, et comme -on parle du « toupet » des étudiants au Luxembourg, -elle leur montre Charlotte Verneuil, qui se -promène avec Marguerite Triel.</p> - -<p>— Ce matin, j’ai entendu un bien joli mot qu’a -dit cette jeune fille, la plus petite des deux, celle -qui a des yeux si tendres et si rieurs. Des étudiants -la regardaient passer ; l’un d’eux la suit, -j’entends qu’il lui vante ses propres mérites : bon -garçon, travailleur, aime pas la noce, fume pas, -vit chez lui, petite femme bien heureuse avec lui ; -elle, sans le regarder, hausse les épaules : « Le -prix Monthyon, quoi ! ». L’autre l’a laissée passer -chapeau bas.</p> - -<p>— Oh ! très joli, très spirituel, quel à propos !</p> - -<p>— C’est une littéraire ? interroge Hortense.</p> - -<p>— Non, une scientifique… et une recalée.</p> - -<p>— Dommage.</p> - -<p>— Avez-vous vu passer son amie, cette grande -blonde qui a des yeux d’un bleu sombre de gentiane ?</p> - -<p>— Oui, reprend Thérésa, elle est brillante et -modeste ; pas de pose. M. d’Aveline, hier, en paraissait -charmé. Elle a dû lui plaire, c’est tout à -fait la Lorely de Henri Heine, avec son beau corps -de statue et ses cheveux d’or.</p> - -<p>— Moi, fait Hortense, en bonne méridionale -qui accentue les muettes, j’adore-e M<sup>lle</sup> Chantilly, -quelle-e voix, quels yeux, et une bouche-e, et -une grâce-e.</p> - -<p>— Si vous en êtes amoureuse, foi de Passy -Berthe, garde à vous, mademoiselle, il faudra -vous battre avec tous vos professeurs !</p> - -<p>Drelin, drelin, drelin, drelin, din, din, din, -din !</p> - -<p>La cloche sonne furieusement, aux abois. C’est -la fin de la dernière récréation. Les classes se -remplissent, le public s’assied derrière les tables, -chaque aspirante, à son tour, se place à côté -de la chaire, en face du professeur qui l’interroge.</p> - -<p><i>Salle de Philosophie.</i></p> - -<p>M. Jérôme Pâtre, debout sur l’estrade, gesticule, -et laisse à M<sup>lle</sup> Bertrand, trop émue, le temps de -se remettre. Elle tousse, retousse, ne sachant pas -un mot de son sujet : <i>les Lois</i>. La salle reste silencieuse, -quelques vieilles dames écrivent, pour -des journaux, les questions et les réponses. Près de -la fenêtre, une dame à cheveux blancs, mal coiffée, -petite, boulotte, les yeux vifs et les joues -roses, suit l’examen de près ; c’est M<sup>me</sup> Jules -Ferron, directrice de l’École de Sèvres, veuve du -grand orateur de la République. Elle laisse tomber -un regard sévère sur M<sup>lle</sup> Bertrand qui « joue -de la natte ».</p> - -<p>— Voyons, mademoiselle, fait M. Jérôme Pâtre, -indulgent, ne vous troublez pas ainsi. Remettez-vous, -je vous prie… Nous disions donc que le caractère -d’une loi…</p> - -<p>— Le caractère d’une loi, ânonne Madeleine, -c’est d’être… elle tousse, tousse, suffoque.</p> - -<p>Très ému, M. Jérôme Pâtre lui offre son verre -d’eau : Madeleine en boit quelques gorgées et -repousse le verre du côté de l’examinateur. -M. Pâtre perdant contenance, s’assied et tresse la -frange du tapis vert.</p> - -<p>— Allons ma vieille, lance-toi, se dit l’aspirante, -à bout de ressources…</p> - -<p>Et continuant la phrase commencée :</p> - -<p>— Le caractère d’une loi, c’est d’être absolue, -universelle, catégorique. — Kant a défini le -devoir l’impératif catégorique, par opposition à -l’impératif hypothétique qui est…</p> - -<p>Elle continue, récite son manuel, travesti par -ses souvenirs, reprend son bel aplomb et s’arrête -au bas de la dernière page.</p> - -<p>— Merci, mademoiselle, fait M. Jérôme Pâtre ; il -pousse un soupir, marque une note, sous l’œil -de M<sup>me</sup> Jules Ferron de plus en plus sévère, puis -regardant l’auditoire amusé :</p> - -<p>— Mademoiselle Triel est-elle ici ?</p> - -<p>Marguerite se lève et vient s’asseoir en face de -lui. Elle est habillée simplement : une robe de -serge noire, égayée d’un collier de velours bleu, -souligne discrètement sa distinction et sa beauté. -M. Pâtre suit avec complaisance la grâce de ses -mouvements, et près de la fenêtre, les yeux sévères -s’adoucissent :</p> - -<p>— Voyons, mademoiselle, dites-nous ce que -c’est que la Politesse.</p> - -<p>L’aspirante se recueille, groupe ses idées, et -dans un ordre simple, définit ce qu’on appelle -généralement la politesse ; distingue la vraie -politesse de la fausse, indique les dangers de la -flatterie, et de la franchise brutale ; s’appuie -d’exemples pris dans la littérature et dans l’histoire. -Comme elle paraît regretter la politesse -d’autrefois, M. Jérôme Pâtre s’emballe, et citant -Saint-Simon, lui rappelle ce que cache le -masque hypocrite de cette politesse parfaite.</p> - -<p>Sans se troubler, Marguerite Triel discute, -reconnaît la bassesse des courtisans, mais s’appuie -sur l’étude de mœurs de la <i>Princesse de Clèves</i>, -pour montrer que dans la vie mondaine, on ne -retrouve plus le respect, témoigné sous une forme -aussi délicate, aussi courtoise qu’autrefois.</p> - -<p>L’examinateur prend plaisir à la discussion. -Tous deux s’animent, le public lui-même est pris. -Marguerite remporte un véritable succès, et Charlotte -l’entraînant, lui crie :</p> - -<p>— Tu as 19 ! je l’ai vu marquer ta note, ce qu’il -avait l’air content !</p> - -<p><i>Salle de littérature.</i></p> - -<p>La classe est trop petite pour contenir le public -qui voudrait assister aux interrogations du jeune -maître d’Aveline, un beau nom déjà dans l’Université. -Très sympathique aux femmes, par son -charme personnel, l’enchantement de sa voix, la -finesse et le mordant de son esprit, il les captive -tout à fait, par la légende poétique qu’un deuil -d’amour attache à sa vie intime.</p> - -<p>Trop intelligent pour colporter lui-même ses -meilleurs mots, il laisse ce soin à d’autres ; timide, -dès qu’une femme le trouble, il devient brutal -pour celle qui veut l’intimider. D’Aveline est -l’idole ou la bête noire des Sèvriennes.</p> - -<p>L’examen est sur le point de finir, il ne reste -plus que deux aspirantes à interroger, et le -jeune maître, un peu las, semble s’isoler de -cette galerie aux écoutes, en cachant son visage -pâli, derrière ses mains, d’ailleurs parfaites.</p> - -<p>A l’appel de son nom, Madeleine Bertrand, qui -n’a pas conscience du four énorme qu’elle vient -de faire en philosophie, s’apprête à jouer du paradoxe, -pour séduire la curiosité de d’Aveline.</p> - -<p>Elle s’assied à la petite table, lisse le tapis -vert d’un geste élégant, tandis que le professeur, -les mains toujours en œillères, dans une pose -coquette de méditateur, s’efforce de trouver le -rouage de cette machine à examen.</p> - -<p>— Voudriez-vous, mademoiselle, me lire cette -scène du <i>Misanthrope</i>, et me dire ce que vous en -pensez.</p> - -<p>Madeleine lit la grande scène entre Alceste et -Célimène, commente, insiste sur le stoïcisme du -héros, sur la grandeur de son amitié ; elle exalte -sa vertu, lui prête une générosité imaginaire, -condamnant cette futile Célimène, ce léger Philinte, -dont le commerce trop facile la choque ; cite -Euripide, Shakespeare, Fabre d’Églantine, se -trompe, ne s’en aperçoit pas, poursuit encore ; il -faut bien payer d’audace ! On s’attend presque à -l’entendre s’écrier, comme Doña Sol : O mon lion -superbe et généreux !</p> - -<p>D’Aveline la laisse s’enferrer : visiblement, il -prépare un bon mot, qui sera le mot de la fin ; ses -lèvres tremblent et d’une voix railleuse :</p> - -<p>— Connaissez-vous, mademoiselle, quelque -chose de plus ridicule, qu’un cheval de fiacre qui -s’emballe ? — Je vous remercie.</p> - -<p>Des rires approbateurs fusent dans ce public -de jeunes femmes ; vite on crayonne cette boutade ; -seule, Madeleine ne comprend pas, et sort -absolument certaine d’être reçue à l’examen.</p> - -<p>Un instant de repos suit : d’Aveline encore une -fois s’isole. Ces dames chuchotent, quel esprit ! -quelle voix ! une musique à vous ensorceler ; -regardez donc la blancheur de cette main, et les -ongles ma chère ! Ne trouvez-vous pas, que cette -barbe mousseuse a quelque chose de sculptural ? -Oui, mais ces paupières retombantes, c’est bien -laid ! il a beaucoup de talent, mais trop peu de -cheveux.</p> - -<p>— Oui, lance effrontément Berthe Passy à ses -voisines en extase, il n’en a plus qu’un, mais il est -solide, c’est le dernier des Mohicans.</p> - -<p>« Chut, chut » voilà M<sup>lle</sup> Lonjarrey qui amène -M<sup>lle</sup> Chantilly. Didi est très en beauté dans sa robe -collante de drap bleu, un chapeau piqué de -bluets, juste assez de poudre d’or pour relever -l’éclat de ses cheveux frisés ; les lèvres sont -imperceptiblement peintes, et les yeux, à travers -les longs cils noirs, luisent comme de jeunes -pousses d’avril. Beauté de juive qui a déjà le parfum -violent, peut-être ignoré, de la courtisane.</p> - -<p>D’Aveline, gracieux, la prie de s’asseoir, satisfait, -après un rapide examen, de la tenue de l’aspirante.</p> - -<p>— Sur quoi désirez-vous que je vous interroge, -mademoiselle ?</p> - -<p>Didi hésite, semble confuse d’une telle prévenance, -puis relevant doucement les ailes épeurées -de ses longues paupières :</p> - -<p>— Sur La Bruyère, monsieur.</p> - -<p>— Soit ; tenez, lisez-moi ce portrait de Catherine -Turgot.</p> - -<p>Didi lit le fragment d’une voix grave et souple, -bien timbrée, avec quelques sonorités musicales, -qui par moment troublent le professeur et l’auditoire, -comme certaines notes des violons hongrois.</p> - -<p>— Mes compliments, mademoiselle, vous avez -lu ce portrait avec une science parfaite, j’aurai ici -peu de chose à vous apprendre.</p> - -<p>Les paupières de Didi battent et se relèvent, les -yeux se posent, étrangement doux, sur d’Aveline, -qui précipitamment baisse les siens.</p> - -<p>— Et maintenant, j’écoute votre commentaire, -mademoiselle.</p> - -<p>En bonne élève, Adrienne Chantilly commente -le texte ; sa parole est élégante, le mot souvent -juste. En pleine possession d’elle-même, l’aspirante, -d’un regard presque voluptueux, fascine le -pauvre d’Aveline, dont la face, subitement, devient -très rouge.</p> - -<p>— Et que pensez-vous de l’existence d’Homère, -mise en doute de nos jours ?</p> - -<p>— Si Homère n’existait pas… il faudrait l’inventer !</p> - -<p>— Ah ! très bien, très bien, mademoiselle, je -vous remercie !</p> - -<p>Et d’Aveline, à côté du nom d’une si charmante -fille, marque un 18 3/4.</p> - -<p>Adrienne se retire au milieu des murmures -flatteurs. Elle sera reçue première ; quelle beauté -originale, quel talent : bien supérieure à la -moyenne des Sèvriennes. L’a-t-elle assez enjôlé !</p> - -<p>D’Aveline sort à son tour, mais pas assez vite, -pour ne pas entendre Didi répondre à Berthe -Passy :</p> - -<p>— Je n’ai que 18 !</p> - -<p>— Eh ! plains-toi donc la belle, sais-tu qu’il -donne 20 à Dieu et 19 à lui-même !</p> - -<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> -<p>Quatre heures sonnent enfin !</p> - -<p>Depuis une heure, l’examen est fini : les aspirantes, -fiévreuses, errent dans le parc, dans les couloirs ; -quelques-unes, à l’infirmerie, boivent de la -fleur d’oranger. Les cœurs se serrent, on ne respire -plus.</p> - -<p>Le sort de ces jeunes filles est décidé ; encore un -moment, il sera connu. La minute est longue d’un -siècle, le silence glace les visages. Les étrangers -se tiennent à distance, très émus par l’angoisse -des aspirantes, qui semblent attendre là une -parole de vie ou de mort. Refusées, tout leur semble -perdu ; reçues, que d’efforts, de fatigues, -oubliés dans la joie d’entrer au Paradis.</p> - -<p>Que cette attente est longue !</p> - -<p>Marguerite Triel est figée près de Charlotte, -qui fait encore bonne contenance ; Berthe Passy -rit nerveusement ; Jeanne Viole est morne ; le -masque de Victoire est d’une laideur tragique. -Les deux Montalbanaises pleurent ; Didi subit le -malaise du doute : si une autre qu’elle était première. -Trente autres tressaillent de la même -anxiété. Enfin un coup de sonnette, bref, avertit -les futures Sèvriennes que leur sort va être -connu ! Une porte s’ouvre, un feuillet blanc voltige, -dix-huit noms sont affichés là : c’est une -poussée furieuse, un recul d’effroi.</p> - -<p>— J’y suis ! J’y suis, je n’y suis pas ! Un grand -cri de désespoir, et Madeleine Bertrand s’évanouit.</p> - -<p>Dans ce couloir aux briques rouges, où l’usure -de tant de pieds a tracé un sentier rose, c’est une -scène indescriptible de joie, de colère, de douleur ; -la mère d’Adèle insulte le jury, crie à l’injustice ; -de pauvres petites ont des crises nerveuses, -d’autres, prostrées, s’en vont, sans savoir où ?</p> - -<p>Mais Didi exulte, son nom tient l’affiche. Marguerite, -seconde, est folle de joie ; Berthe Passy -est cinquième, après Jeanne Viole, un peu dépitée, -et Victoire humiliée d’être quatrième. Les heureuses -s’embrassent, se serrent les mains, plus -gênées qu’apitoyées par la douleur des autres, et -quelques Sèvriennes, gentiment, viennent consoler -les recalées.</p> - -<p>— Allons, allons, du calme, « mes p’tits » fait la -dame au profil chevalin, M<sup>lle</sup> Lonjarrey, surveillante -à l’école, ce n’est pas tout d’entrer à Sèvres… -il faudra en sortir !</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="p1c3" title="III. Le journal de Marguerite Triel">CHAPITRE III</h3> - -<p class="c small">LE JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL</p> - - -<p class="date">Sèvres, 3 octobre 189 .</p> - -<p>De pied en cap, me voilà donc Sèvrienne. Je n’en -porte pas l’uniforme, par la raison qu’il n’en existe -pas. Mais dans le cœur, j’ai l’amour de la maison.</p> - -<p>Aujourd’hui commence ma vie nouvelle.</p> - -<p>Comme les paysannes de chez nous, qui cueillent, -durant la belle saison, les plantes odorantes, -je voudrais, jusqu’au plus lointain hiver, parfumer -ma vie des souvenirs que je vais recueillir ici.</p> - -<p>Aujourd’hui donc je commence mon journal.</p> - -<p>Je n’ai pas d’amie à l’École, et je suis lente à -me lier ; j’ai, en amitié, la méfiance des gens qui -redoutent d’accepter une pièce fausse. Qu’il m’est -dur d’être séparée de Charlotte ! L’absence n’est -rien quand on s’aime ; moi, je me sens bien seule. -Pour retrouver ma Lolotte, il faut lui écrire.</p> - -<p>Écrire, c’est rompre un charme pour en jeter -un autre.</p> - -<p>Notre amitié qui vivait d’un silence, où tant de -choses communes volaient entre nous, prend une -forme nouvelle : je suis la confidente à qui on ose -tout dire, parce que ses yeux ne vous regarderont -pas. Son fiancé va revenir bientôt de Rome ; j’ai -hâte de le connaître, elle l’aime tant. Lui et moi, -nous sommes tout dans le cœur de Charlotte.</p> - -<p>Elle rit de l’amour jaloux que j’ai pour mes -livres, des mille riens qui m’enchantent, des -paysages fugitifs où je promène mes songes nouveaux, -et des tristesses aussi qui piquent, sur la -feuille blanche de mon livre d’heures, le premier -papillon noir.</p> - -<p>Charlotte est trop amoureuse pour subir jamais -le charme de cette école. Son amour la lie au -passé. Moi, j’ai senti, à la porte de cette maison, -tomber comme un vêtement de voyage, tous les -souvenirs tendres, tous les souvenirs cruels, qui -font le passé d’une écolière de 20 ans.</p> - -<p>Je suis seule au monde ; j’étais encore enfant -lorsque papa et maman sont morts. Mais ils vivent -en moi, leur amour a formé ma conscience ; jusqu’ici, -ils ont été les guides mystérieux qui m’ont -conduite à la porte de cette école.</p> - -<p>L’ont-ils franchie avec moi ?</p> - -<p>Je ne sais ?</p> - -<p>Depuis le jour de mon admission à Sèvres, je ne -suis plus moi : le monde change à mes yeux. Il y -a des jours où je suis éperdue, et je ne sais encore -d’où vient cet orgueil, cette joie, ce trouble -surtout.</p> - -<p>A qui dire tout cela ?</p> - -<p>Ah ! si j’avais un ami ! Eh bien, ce journal sera -mon ami. J’éprouve un plaisir infini à écrire ce -mot au masculin : mon ami.</p> - -<p>Je voudrais qu’un homme fût mon ami, qu’une -affection virile m’enveloppât, me protégeât dans -cette vie nouvelle qui me charme et m’épouvante. -Je voudrais trouver en lui le Bon conseil et le -Maître.</p> - -<p>M. d’Aveline, j’en suis sûre, serait un ami exquis. -Il doit avoir d’infinies tendresses, des gronderies -si douces.</p> - -<p>A quoi bon penser à lui ; je me suis promis de -me défendre contre une toquade possible. Presque -toutes les anciennes sont amoureuses de lui ; -s’il rit des autres, je ne veux pas qu’il se moque -de moi.</p> - -<p>On m’a dit aujourd’hui qu’il avait coutume de -baiser la main. Sa bouche, sur une main de femme, -quelle caresse !…</p> - -<p>Marguerite, Marguerite, attention, tu vas te -laisser prendre. Non, ce serait idiot.</p> - -<p>Puisque toi seul, cher Journal, seras mon ami, -je veux être avec toi orgueilleusement sincère. Je -ne ferai pas ma petite Eugénie de Guérin ; je suis -trop fougueuse et trop câline pour accepter la vie -avec humilité ou résignation.</p> - -<p>J’adore qui m’aime. J’ai le désir de plaire, mais -n’attache de prix qu’aux amitiés qui se ménagent. -Je leur suis fidèle.</p> - -<p>J’ai la volonté capricieuse, et ne veux pas qu’on -me domine. Je me sens libre, dès que le calme -revient en moi, car si j’ai le sens très net du réel, -j’ai l’imagination romanesque. Je vois le danger, -il m’attire. Dès que mon cœur s’emballe, ma volonté -le suit et mène follement mon imagination -vers une équipée sentimentale.</p> - -<p>Mes aventures n’ont été que des rêves ; elles ne -me laissent ni désir, ni regret.</p> - -<p>Je suis encore catholique par culte de la beauté. -J’adore les offices comme de magnifiques spectacles ; -la musique religieuse me bouleverse : je -pleure, sans savoir pourquoi, des larmes de grande -pécheresse.</p> - -<p>Mais, j’apporte ici deux cultes tenaces ; celui de -la Vierge, parce qu’elle fut bonne et qu’elle était -pure ; celui de saint François d’Assise, mon -poète. J’aime en passant à leur donner des roses.</p> - -<p>J’entre dans cette vie nouvelle, avec un grand -désir de bien faire ; j’aimerais honorer l’École, car -j’ai une idée très haute de ce que doit être une -Sèvrienne, et me crois capable de tout braver, -plutôt que de commettre une vilaine action.</p> - -<p>Enfin, j’ai vingt ans, je suis belle, j’ai le respect -de mon corps. Les Dieux ont mis en moi une -parcelle d’eux-mêmes, en me donnant la beauté : -j’ai conscience de la grâce qu’ils m’ont faite.</p> - -<p>En moi, sonne haut et fier l’enthousiasme de -ma jeunesse.</p> - - -<p class="date">Même jour, 9 heures soir.</p> - -<p>Ma vie sentimentale commence par une déception !</p> - -<p>J’arrive de chez M<sup>me</sup> Jules Ferron. Elle a été -glaciale.</p> - -<p>J’avais gardé, de son passage aux examens, le -souvenir d’un joli sourire de bonté, et je n’ai retrouvé, -tout à l’heure, qu’une femme austère, engouffrée -dans son fauteuil, me fouillant de son œil -gris.</p> - -<p>D’une voix sèche, elle s’est brièvement informée -de la famille que je n’ai plus, de mon humeur, de -mes projets. En cinq minutes ce fut fini ; sans -un mot bienveillant, me voilà congédiée. Ç’a été -plus fort que moi, de grosses larmes ont coulé le -long de mes joues, j’ai baissé la tête ; elle a tout -vu et m’a rappelée.</p> - -<p>Pourquoi M<sup>me</sup> Ferron ne m’a-t-elle pas prise -dans ses bras, comme maman le faisait ! A -cette minute-là, j’étais encore une si petite fille.</p> - -<p>Elle a plaisanté mon enfantillage ; un baiser -m’aurait donnée à elle, tandis que, pour toujours, -me voilà éloignée de celle qui n’a pas, pour ses -élèves, des entrailles de mère.</p> - -<p>Où est l’accueil que M. Bersot faisait à ses -élèves ! S’il s’est attaché toutes les âmes qu’il a -formées là-bas, rue d’Ulm, c’est que son stoïcisme -ne rayonnait pas, comme il rayonne ici, sur des -landes sèches.</p> - -<p>Comme je vais « cultiver mon jardin ».</p> - - -<p class="date">4 octobre 189 .</p> - -<p>J’ai mal dormi. Il y a des galopades de chats, -dans ces longs couloirs, qui vous éveillent à tout -moment. La grosse horloge sonne trop fort dans -la nuit, et M<sup>lle</sup> Lonjarrey ouvre et ferme les portes -des chambres avec tapage. J’avais hâte d’entendre -la cloche du réveil et de vite descendre retrouver -mes compagnes.</p> - -<p>Ma chambrette me plaît ; elle est bien petiote, -et haut perchée : je suis au cinquième, sous les -toits, tel un poète qui se respecte. Les murs sont -nus, mais j’arrangerai tout cela. L’état nous met -drôlement dans nos meubles : un petit lit de fer, -une armoire en pitchpin, une table, une toilette, -deux chaises, et un miroir ; au pied du lit, une -descente, râpée, ô combien ! Mais nous sommes -libres d’embellir la « turne » comme dit B. Passy.</p> - -<p>J’ai déjà accroché ma guitare, un symbole, -déclare ce gavroche qui est ma voisine de chambre. -Quand je serai triste, je pincerai une corde, -la plus grave, j’aurai l’illusion d’entendre la -voix de l’ami qui me cherche… et que j’attends.</p> - -<p>Sous ma fenêtre, un grand lys d’argent s’épanouit -et se fane sur la pièce d’eau.</p> - -<p>Quel apaisement parmi les grands arbres du -parc ; ils ont une beauté sereine, qui se marie au -calme de notre vie d’étude.</p> - - -<p class="date">6 octobre.</p> - -<p>La journée est réglée immuablement, les études -succèdent aux cours du matin ; après le déjeuner, -on se repose ; à 1 h. ½ les cours reprennent ; à -4 heures, les études recommencent. On dîne, on se -promène dans le parc, ou l’on danse à la salle de -réunion. Puis on va dire bonsoir à M<sup>me</sup> J. Ferron, -dans son cabinet.</p> - -<p>Je n’ai pas voulu aller au bonsoir hier, je n’ai -pas encore accepté de vivre si près et pourtant si -distante d’elle.</p> - -<p>Ici, personne n’est surpris de cette froideur : les -anciennes y sont accoutumées ; les nouvelles, trop -heureuses d’être libres, ne se soucient pas de se -confier à leur directrice.</p> - -<p>Pour beaucoup, je le vois, M<sup>me</sup> Jules Ferron n’a -d’autre rôle que de prêter l’appui d’un nom illustre -au fonctionnement de l’École ; Rôle de parade ! -escompte d’une signature, qui doit amorcer le -public, et rassurer nos familles sur l’esprit et la -moralité de Sèvres !</p> - -<p>Comme c’est la méconnaître.</p> - -<p>Il ne faut pas longtemps pour surprendre la -pensée d’une telle femme, puisque Sèvres est son -œuvre.</p> - -<p>Elle veut nous préparer à vivre par nous-mêmes, -à nous suffire, sans qu’une défaillance -arrête notre mission de professeur. Elle veut que -Sèvres nous donne cette force virile sans laquelle -on s’aventure désarmé. Brusquement, nous cessons -d’être des écolières, qu’une directrice écoute -avec intérêt, nous sommes des êtres responsables -et libres, nous ne devons attendre d’elle, qu’un -mot d’estime ou de blâme. Elle vit dans un monde -d’idées si fières, si triomphantes, qu’elle n’admet -pas, un instant, la possibilité d’être incomprise, -méconnue, ou ce qui est pis, de se tromper.</p> - -<p>Sa froideur, le respect glacial qu’elle inspire, -font partie de ce système d’éducation qui me semble -aller contre la nature.</p> - -<p>Que fera-t-elle de moi ?</p> - - -<p class="date">8 octobre.</p> - -<p>Joie, joie, j’ai revu d’Aveline. Il a été charmant.</p> - - -<p class="date">10 octobre.</p> - -<p>Nos cours s’organisent, je voudrais de suite -noter mes impressions.</p> - -<p>Mais j’ai trop de choses à voir, à retenir ; mes -yeux sont éblouis par le spectacle d’une vie si -différente de celle que j’ai menée jusqu’à présent. -Je me crois encore le jouet de quelque rêve merveilleux.</p> - - -<p class="date">12 octobre.</p> - -<p>Aujourd’hui dimanche, j’ai à moi quelques -heures de solitude, amusons-nous, m’ami.</p> - -<p>Adrienne Chantilly notre « cacique » (mot barbare -qui nous vient de la rue d’Ulm et signifie la -première de notre promotion) nous a reçues hier -dans sa chambre algérienne. Nous avons pris le -thé, dans un décor de bazar, embaumant, un peu -trop, les pastilles du sérail.</p> - -<p>A mon avis, elle est intelligente, mais beaucoup -moins que la réclame l’affirme. C’est un esprit -surfait. Elle est séduisante, et je me rends parfaitement -compte que, dans l’attrait qu’elle exerce -sur nos professeurs, il y a un je ne sais quoi qui -n’a rien d’intellectuel !</p> - -<p>Elle me fait des avances, mais je me tiens sur -la réserve ; c’est humiliant et douloureux d’abandonner -la main qu’on avait prise trop vite.</p> - -<p>Je préfère cette écervelée de Berthe Passy, une -originale, un pitre, un esprit mordant qui saute -d’emblée sur le ridicule des gens. Un mot d’elle, -vous voilà peint. C’est une enfant mal élevée, -on lui passe tout ; et puis elle a une nature si -rude, si franche, si délicatement fière.</p> - -<p>— Je l’aimerai celle-là.</p> - -<p>Mais le drôle de père ! un bonhomme tout sec, -qui court ses sabots aux mains, grimpe quatre à -quatre nos escaliers trop sonores ; et dans le tourbillon -qui passe, on ne distingue que des tire-bouchons, -volant éperdus, à l’entour d’un vieux béret.</p> - -<p>C’est un poète ; sa Muse un peu dégrafée, dit-on, -chante à Montmartre.</p> - -<p>Jeanne Viole me plaît de moins en moins. Je -la trouve maniérée ; elle a de petits gestes, de -petits cris, des pruderies de langage qui m’agacent. -C’est elle qui dit : l’inexpressible de papa, -chaque fois que le mot culotte exige un euphémisme !</p> - -<p>Elle joue si bien les Marquises de Marivaux, -que nous nous demandons si le hasard ne nous -aurait pas donné, pour compagne, une princesse -déguisée. Elle ne parle que d’alliances chic, de -bibelots rares, d’académiciens et de gouvernantes ; -elle se contredit, déplace ses propos flatteurs, et -l’amoureux d’hier est tantôt Bourget, Barrès ou -Marcel Prévost.</p> - -<p>Elle avoue dépenser 100 fr. par mois ! Seigneur, -je me signe, moi qui ferai durer si péniblement -mes deux écus jusqu’au 1<sup>er</sup> novembre.</p> - -<p>Bast, c’est encore là du marivaudage, jeu des -fausses confidences, qui s’accordent très bien avec -ce joli visage poudré, ces cheveux souples, ces -yeux gris, fugitifs, et ces deux fossettes qui attirent… -les baisers d’Angèle Bléraud, comme un -alvéole attire l’abeille.</p> - -<p>Cette Angèle Bléraud, quel type ! elle me poursuit -de ses embrassades, et ses joues pâles, ses -yeux meurtris, me causent une gêne singulière -chaque fois que je les regarde.</p> - -<p>Elle voulait venir, le soir, me border dans mon -lit. — Personne ne l’a jamais fait depuis que -maman est morte.</p> - -<p>J’ai refusé sèchement. — Elle a pleuré.</p> - -<p>Parmi nous, Victoire Nollet est la seule qui -songe déjà à l’agrégation ; la première en étude, -la dernière à se coucher, on la voit partout un -rollet à la main, pour ne pas perdre une minute. -On ne sait trop, à la voir, à quel sexe elle appartient : -elle a le corps d’un poupon, et la tête d’une -laideur fantastique, toujours congestionnée. Ce -qui lui attire une volée de bons mots.</p> - -<p>Berthe Passy vient de me montrer la caricature -qu’elle en a fait : le poupon <small>XX</small><sup>e</sup> siècle, encore au -maillot, pousse à coups de reins un chariot avec -plumes, encre, papier, et à la remorque, un bourdaloue.</p> - -<p>Des autres, je ne sais rien encore, si ce n’est -qu’Hortense Mignon a des amours contrariées, et -que son sergent Laflûte, un grand paresseux, se -prépare à bien la gruger, une fois en ménage.</p> - -<p>Ouf ! j’entends ouvrir toutes les portes des -chambres, vite je te cache, cher cahier ; c’est la -vieille Lonjarrey, qui passe son inspection domiciliaire.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="p1c4" title="IV. Paquet de lettres">CHAPITRE IV</h3> - -<p class="c small">PAQUET DE LETTRES</p> - - -<p>Quelques élèves, fatiguées de leur première -semaine de cours, ont quitté plus tôt la salle -d’études, pour se reposer dans leurs chambres, où -elles baguenaudent jusqu’à l’heure du dîner. La -nuit est venue, le gaz éclaire une haute salle presque -déserte. De longues listes de leçons à faire -barbouillent les tableaux noirs ; des feuilles de -buvard traînent sur les vieilles tables incommodes, -tailladées au canif, incrustées d’initiales, -luisantes à la place des coudes. Le long des -murs, dans les casiers, traîne le « fourbi » -de la nouvelle promotion ; dix cocottes en -papier, portant un nom en sautoir, représentent -les dix Sèvriennes littéraires de première -année.</p> - -<p>Au milieu de la salle, une poutre mal équarrie -soutient le plafond. C’est le Pilori de Sèvres, où -les mécontentes ont coutume de clouer leurs professeurs : -le père Taillis s’y balance à perpétuité -au bout d’un fil.</p> - -<p>Trois Sèvriennes, très absorbées par leur correspondance, -se hâtent d’écrire, car la cloche va -sonner, et l’inflexible Lonjarrey, au nom du règlement, -entend qu’au premier coup les nouvelles -soient toutes au réfectoire.</p> - - -<p class="c gap"><i>Lettre de Victoire Nollet à M<sup>me</sup> Nollet, -rue Royer-Collard, Paris.</i></p> - -<p class="c small">ÉCOLE NORMALE SUPÉRIEURE DE L’ENSEIGNEMENT -SECONDAIRE DES JEUNES FILLES</p> - -<p class="date">« 8 octobre 189 .</p> - -<p class="ind">» Chère mère,</p> - -<p>» Ne vous inquiétez pas, le régime de l’école -me conviendra. J’ai réglé de suite mon emploi du -temps, il n’y aura rien de changé dans mes habitudes :</p> - -<p>» A 6 heures, je suis debout ; à 6 h. ½, j’ai -pris ma douche et fait ma réaction ; à 6 h. 3/4, -je suis en étude ; à 7 h. ½, je vais au déjeuner ; -je remonte faire ma chambre. Avant 8 heures, je -suis à la bibliothèque et à 9 heures au cours.</p> - -<p>» Je trouve qu’on a ici beaucoup trop de récréations ; -j’y aviserai, il ne faut pas perdre ainsi son -temps. M<sup>me</sup> Jules Ferron m’a demandé si j’étais bien -la fille de Muma Nollet, le vieux Républicain, et -sur ma réponse affirmative, elle m’a serré la main, -en me disant de me montrer dans la vie la digne -fille d’un tel homme.</p> - -<p>» Il faut que j’arrive première à la licence. Mes -compagnes ne m’intéressent pas beaucoup : j’ai -trop à faire. La nourriture est bonne ; je mange -la viande et laisse les légumes.</p> - -<p>» Adieu, chère mère, je n’ai pas autre chose à -vous dire ; j’ai tout Reclus à lire pour faire une -leçon sur les déserts.</p> - -<p class="csign">» Votre fille qui vous aime,</p> - -<p class="sign">» <span class="sc">Victoire Nollet</span>. »</p> - -<p>« P.-S. — Mon petit chat, travaille bien à -Fénelon, il faut que dans trois ans tu entres première -à Sèvres. Dimanche prochain, je viendrai à -Paris ; je ferai la route à pied, le docteur dit que -ça me fera du bien. Prépare ta version d’anglais, -ton discours de Michel de l’Hôpital, nous bûcherons -ensemble jusque 6 heures.</p> - -<p class="csign">» Ta grande sœur qui t’embrasse, mon chat,</p> - -<p class="sign">» <span class="sc">Victoire</span>. »</p> - - -<p class="c gap"><i>Lettre de Berthe Passy à M. Jules Passy, poète, -boulevard Rochechouart, Montmartre.</i></p> - -<p class="date">« Au bahut, 8 octobre 189 .</p> - -<p class="ind">» Mon vieux Jules,</p> - -<p>» Ne te tourmente donc pas, je suis très bien ici. -J’ai pris mes cantonnements pour toute la saison. -Je loge au cinquième, côté rue, au deuxième, côté -douves, mais pas d’eau en bas pour y faire des -ronds.</p> - -<p>» Je connais toute la boîte : ça n’a pas été long. -J’ai retrouvé ici quelques bons zigs du lycée, et -nous avons, en quatre coups de crayon, campé la -binette de nos professeurs, je ne te dis que ça !</p> - -<p>» Apporte-moi donc, jeudi, des cigarettes et du -café, parce qu’ici, c’est l’usage de s’offrir le Kaoua -au sortir du réfectoire : ça fait passer le gigot, et -le poulet, qui n’a plus que les os « pour avoir trop -aimé », a dit Michelet !</p> - -<p>» Sois tranquille, je ne rêve pas à la lune ; je -laisse ça à ma voisine, Marguerite Triel, un type -chouette, qui me botte. En voilà une qui te plairait, -mon vieux, pas pionne pour un sou, et belle, -et belle ! Elle a même trouvé le temps de garder -toutes ses illusions.</p> - -<p>» Ce que l’école va démolir tout ça ! Moi d’abord -je te préviens que je ne bûcherai pas : je veux -ménager ma cervelle, la pauvre ! ces examens -l’ont mise à une rude épreuve ; il me faut au moins -l’année pour me refaire.</p> - -<p>» La vieille Lonjarrey a parlé de toi à « notre -illustre mère », et je vois à l’air dont on me reçoit, -au bonsoir, qu’on prend tes papillotes et tes -sabots pour une fumisterie déplacée.</p> - -<p>» Ah ! si l’on savait, ce que te coûtent ces chansons -qui nous font vivre !</p> - -<p>» Courage, mon vieux, dans trois ans, tu pourras -te reposer ; ta petiote te rendra, tant qu’elle -pourra, tout ce que tu fais pour elle.</p> - -<p>» En attendant, ce qu’elle a de meilleur, son -gros baiser, est à toi.</p> - -<p class="csign">» Ta fille et amie,</p> - -<p class="sign">» <span class="sc">Berthe</span>. »</p> - - -<p>Ah ! dis à Rosalie de t’acheter de la pommade, -et de ne pas oublier, comme ça lui arrive, le mou -de Friquette.</p> - - -<p class="c gap"><i>Lettre de Hortense Mignon à M. Eugène Laflûte, -sergent au 20<sup>e</sup> d’infanterie, Carpentras</i>.</p> - -<p class="date">« Sèvres, 8 octobre 189 .</p> - -<p class="ind">» Mon Eugène bien-aimé,</p> - -<p>» Ah ! comme je me languis d’être seule dans -cette maison. Je ne pense qu’à toi ; je voudrais -parler de toi à tout le monde ; faut-il que le sort -soit méchant, puisque je resterai ici une année -sans te voir, — sans te voir — mon amour !</p> - -<p>» Mon père m’a conduite à Paris. En route, je -lui ai reparlé de notre mariage, il est devenu -furieux, il jurait, sacrait, t’envoyait à tous les -diables ; je suis sûre maintenant d’être déshéritée -si je t’épouse. Mais qu’est-ce que ces choses-là -me font : je t’aime, je ne céderai pas, je serai ta -femme.</p> - -<p>» Tu m’aimes bien, dis ? tu m’attendras dis, tu -me seras fidèle ? je t’aime tant ! travaille, je t’en -conjure, ne vas pas au café, pense à tes examens -de Saint-Maixent qui approchent ; je t’aiderai, je -ferai tout ce que tu m’enverras à faire, mais -aime-moi bien. J’ai fait un petit autel dans mon -armoire ; au pied du Baiser de Prud’hon (un -éphèbe beau comme toi, qui embrasse, mange, -brûle les lèvres de sa bien-aimée) j’ai mis ta -chère photographie.</p> - -<p>» Écris-moi, dis-moi que tu m’aimes, nos -lettres ne sont pas ouvertes, et du reste, M<sup>me</sup> Jules -Ferron, une philosophe, ne se préoccupe pas de -ces choses-là.</p> - -<p>» Au revoir, fiancé adoré, ô le plus beau, le -plus aimé des hommes, à toi toute ma vie.</p> - -<p class="csign">» Je t’adore,</p> - -<p class="sign">» <span class="sc">Hortense</span>. »</p> - - -<p class="gap">Au premier coup de cloche, précipitamment, -les trois Sèvriennes fermèrent leurs lettres, et -rangèrent leurs casiers, coururent à l’antichambre -de M<sup>me</sup> Jules Ferron déposer leur courrier.</p> - -<p>Le flot des Sèvriennes, affamées par tout un -après-midi de travail, se précipita vers le réfectoire, -où sur les nappes luisantes, au milieu de -chaque table, fumait le pot-au-feu.</p> - -<p>Et Berthe Passy esquissant un entrechat, au -grand scandale de la vieille demoiselle Lonjarrey, -souleva la soupière, en s’écriant :</p> - -<p>— O béni sois-tu, pot-au-feu de nos familles.</p> - -<p>— Amen, fit Marguerite, vas-tu faire encore la -parade.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="p1c5" title="V. Le journal de Marguerite Triel (suite)">CHAPITRE V</h3> - -<p class="c"><span class="small">JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL</span> (<i>suite</i>)</p> - - -<p class="date">15 octobre.</p> - -<p>— Je suis ébahie d’une liberté aussi anglaise, -on va, on vient, dans la maison, on sort le dimanche, -sans dire où l’on ira. On reçoit ses amis -dans sa chambre, sauf les frères et les cousins ! -ils ne restent cependant pas le nez dehors, et j’en -sais qui prennent part aux goûtettes du jeudi.</p> - -<p>On nous laisse responsables de nos actions ; le -régime adopté à l’école est celui de la confiance -et de la liberté ; le règlement, très large, est -appliqué à la lettre par l’inexorable Lonjarrey. -Seule, M<sup>lle</sup> Vormèse, notre répétitrice, si attachante, -n’en retient que l’esprit.</p> - -<p>Il n’y a pas sur nos actions de contrôle direct ; -au sortir de la discipline soupçonneuse des lycées -et des pensionnats, on est un peu désorienté de -se sentir si libre de mal faire.</p> - -<p>Beaucoup de Sèvriennes sont encore des -gamines ; il est facile d’être imprudentes, quand -on est mal gardées.</p> - -<p>Aussi les potins ne manquent-ils pas ! Mais les -commérages du dehors n’ont pas de prise et -n’attaquent en rien la conception très élevée -qu’on se fait de notre culture morale.</p> - -<p>Ah ! si M<sup>me</sup> Jules Ferron consentait à descendre -jusqu’à nous !</p> - -<p>L’esprit de l’École est bon. Il est fait d’une commune -estime, d’une entente sympathique entre les -trois années. On s’oblige volontiers, les aînées n’affectent -pas trop d’être les douairières, elles nous -invitent au thé de quatre heures ; puis à table, en -salle de réunion, au bonsoir, petit à petit les -anciennes nous livrent les traditions de Sèvres.</p> - -<p>Les repas sont amusants ; on se groupe à sa -guise, les conversations y gagnent en intérêt : -chacune a le droit d’y être sincère, et d’avouer -ce qui lui plaît, dans les habitudes de cette vie -intime. C’est à l’heure des repas que se prennent -les résolutions ; de table en table passent les circulaires, -les pétitions, les petites notes sur les -objets perdus.</p> - -<p>Au coup de fourchette, bien plus qu’aux conversations, -se révèlent soudain les milieux. A ma -table, j’ai pour compagnes la fille d’un tisserand -et la fille d’un colonel : personne, au cours, ne -devinerait une semblable différence de situation ; -voilà le dîner servi, les tares inconscientes, mais -révélatrices, trahissent l’origine.</p> - -<p>Jeudi nous sommes allées nous promener au -bois, c’était charmant. Par groupes de cinq on -trotte dans les petits chemins encore secs. Les -feuilles craquent, la terre embaume, le vent picote. -J’ai fait connaissance avec les bassins d’eaux mortes -et les ruines de Saint-Cloud.</p> - -<p>On dirait que quelqu’un habite sous ces ronces, -parmi ces statues mutilées, ces miroirs brouillés, -qu’on redoute de briser en y jetant une pierre.</p> - -<p>Il y a des coins de ce parc qui ont une mélancolie, -une amertume de cimetière abandonné.</p> - -<p>En été, nos chefs de groupe, deux anciennes, -Isabelle Marlotte et Renée Diolat, nous emmèneront -cueillir les fleurs pour nos herbiers, à Viroflay, -à la Malmaison.</p> - -<p>On ira loin, loin, mon cœur bondit de joie. Les -arbres, les clairières, l’ombre mouvante des feuilles, -me séduisent infiniment ; je ne suis « moi », -qu’assise à l’ombre des forêts. O Racine, aurais-je, -comme <i>Phèdre</i>, la nostalgie des grands bois.</p> - -<p>Au retour, j’ai trouvé Charlotte dans ma chambre, -tranquillement installée. Elle m’apportait -un bel André Chénier — car j’ai une leçon à faire -sur ce poète. Nous avons causé comme deux -petites folles ; Henri Dolfière, son fiancé, sera -dans 15 jours à Paris, nous sortirons ensemble, -il nous emmènera toutes deux au Louvre.</p> - -<p>C’est drôle, je m’imagine qu’Henri Dolfière -doit ressembler un peu à d’Aveline ; j’ai hâte de -le connaître : il me plaira, c’est sûr, mais lui -plairai-je ?</p> - -<p>Si je mettais, ce jour-là, ma robe de velours -noir ? Charlotte m’a dit qu’elle m’allait bien.</p> - -<p>Berthe Passy est venue prendre le thé avec -nous, elle nous a lu la lettre qu’elle écrivait hier -soir à son père : C’est inimaginable ! Elle appelle -son père, mon vieux Jules ! Et ça naturellement ; -toute petite, elle a entendu les camarades l’appeler -ainsi, et voulant être la camarade de son paternel, -Berthe n’a rien trouvé de mieux que cette irrévérencieuse -tendresse.</p> - -<p>Impossible de se fâcher de ce qu’elle dit, tout -cela jaillit d’une terre franche. L’absence de la -mère — elle ne m’a jamais parlé de sa mère — explique -cette éducation de bohème.</p> - -<p>Elle nous a promis un portrait soigné ! qu’est-ce -que ce sera, Seigneur !! de la vieille Lonjarrey, -du dépensier et des autres fonctionnaires de -l’École.</p> - -<p>Je lui ai demandé grâce pour l’exquise M<sup>lle</sup> -Vormèse : la seule femme dont l’âme tendre tressaille -avec la nôtre.</p> - -<p>C’est notre répétitrice, elle assiste à nos leçons, -et guide notre travail ; si j’avais besoin d’un -secours, j’irais à elle : je suis sûre que sa figure, -d’une austérité de sainte, ne ment pas.</p> - -<p>Ma main, d’instinct, cherche la sienne.</p> - - -<p class="date">Soir, même date.</p> - -<p>Une nuit diaphane tombe sur le parc, les arbres -vivent dans une clarté surnaturelle ; le pavillon -Lulli rejette lentement sa cape d’ombre, et la -lune, qui monte au-dessus du jet d’eau, sourit à -la nymphe ruisselante qui se baigne dans la -vasque sonore.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="p1c6" title="VI. Un cours de géographie">CHAPITRE VI</h3> - -<p class="c small">UN COURS DE GÉOGRAPHIE</p> - - -<p>Il est neuf heures, la cloche sonne les cours. -De la bibliothèque, des études, des chambres, les -Sèvriennes sortent en désordre, c’est un branle-bas -dans toute la maison.</p> - -<p>Les Scientifiques, en grands tabliers bleus, se -hâtent d’aller retrouver Jean, le préparateur, qui -surveille les cornues ou dispose grenouilles, cœurs -de moutons, étoiles de mer, pour l’exercice de -dissection.</p> - -<p>D’une allure plus tranquille, plus élégante, les -Littéraires, serviette sous le bras, s’en vont par -groupes dans leurs salles de cours. Elles bavardent, -sans se presser, sachant par habitude, que -ces Messieurs s’attardent volontiers dans le cabinet -de M<sup>me</sup> Jules Ferron, qu’ils veulent tout d’abord -saluer.</p> - -<p>Quelques élèves, toujours les mêmes, épient -sur le palier les craquements de l’escalier d’honneur. -Par hasard, elles se trouvent tous les matins -sur le passage de ces Messieurs, heureuses d’un -salut, fières d’une parole, triomphantes si l’un -d’eux va jusqu’à leur tendre la main.</p> - -<p>Entre soi, cette petite comédie s’appelle « monter -le quart ».</p> - -<p>Désir et hardiesse ne vont pas plus loin : paraître -l’élève favorite d’un professeur, est le rêve -instinctif de toute Sèvrienne. Le jeu semble ne -point déplaire à ceux qui redoutent, au milieu -de tant de jeunesse, d’être les « vieux barbons ».</p> - -<p>Si libéral que soit l’internat à Sèvres, il n’empêche -point, que six jours sur sept, les professeurs -sont les seuls hommes qui fréquentent l’École. Ils -ont le prestige des Dieux, et il n’est pas jusqu’à -Jean, garçon de chimie, et M. le dépensier, -major de la valetaille, qui ne produisent sur les -élèves une impression flatteuse.</p> - -<p>M. Criquet, gloire de la nouvelle Sorbonne, est -de tous les professeurs celui qui a le mieux -capté l’esprit des Sèvriennes.</p> - -<p>Elles lui savent gré d’être intellectuel et vigoureux, -à côté du vieux Taillis dont l’âge n’a -plus de sexe, de M. Lepeintre, l’éminent historien, -qui s’illusionne, de d’Aveline qui se ménage, et -de l’excellent Pâtre, qui s’offre toujours et ne se -donne jamais.</p> - -<p>La première année est en émoi. Le cours d’aujourd’hui -inaugure la série des leçons faites par -les élèves, en présence de M<sup>me</sup> Jules Ferron, de -M<sup>lle</sup> Vormèse et du professeur. Angèle Bléraud -doit faire un exposé sur le Pôle, et ses compagnes, -si M. Criquet le juge à propos, feront la critique -de cette conférence.</p> - -<p>Elles attendent depuis dix minutes déjà, sous -l’œil sévère de M<sup>lle</sup> Lonjarrey, quand un accès de -toux, rythmant des pas sonores, annonce l’arrivée -de M<sup>me</sup> Jules Ferron.</p> - -<p>On se lève, les chaises crient, la directrice -s’installe ; vite Amélie, la femme de chambre, -glisse sous ses pieds une chaufferette. Victoire -Nollet bat des paupières pour faire reluire ses -yeux, Marguerite fait bouffer sa blouse, Berthe -Passy s’affermit sur sa chaise, Angèle Bléraud -tremble, mais Adrienne, très calme, toujours en -beauté, tend l’arc joli de ses lèvres.</p> - -<p>D’un bond, le jeune et illustre maître est à la -chaire, d’un saut il est en bas, disposant galamment -les cartes, la gaule et le tableau noir.</p> - -<p>— La parole est à M<sup>lle</sup> Bléraud !</p> - -<p>Une grande fille maigre, étiolée, se lève, et avec -une gêne visible marche vers la chaire ; on la -sent prête à pleurer. Elle a des yeux bizarres, où -le regard luit comme un reflet de lune dans -l’ombre froide d’un puits.</p> - -<p>C’est une poétesse qui chante, en prose décadente, -la cruelle Marguerite, la méchante Jeanne. -Amoureuse de ses deux compagnes, — ô souvenir -de Sapho ! — Angèle n’a, pour les séduire, ni -force, ni grâce, ni figues mielleuses, ni flûte mariant -l’heure qui passe à l’heure qui s’enfuit.</p> - -<p>Marguerite lui a fermé sa porte, et Jeanne, moqueuse, -donne aux autres le baiser qu’elle lui refuse. -Elle n’a aucune sympathie dans sa promotion.</p> - -<p>Assise dans cette chaire de maître d’école, faisant -face à ses compagnes, à M<sup>me</sup> Jules Ferron, Angèle -Bléraud s’affole, le cerne étrange de ses yeux -s’enfonce, comme deux stigmates, dans sa chair -d’une pâleur morbide.</p> - -<p>Toute la salle tourbillonne autour de la chaire, -elle voit des visages inconnus qui la menacent. -C’est une torture inouïe, ces yeux fixant cette -bouche muette, qui se refuse absolument à parler.</p> - -<p>Elle parle, elle a l’angoisse de ne pas reconnaître -sa voix, d’entendre un autre « moi » gourmander -le sien, se substituer à lui, et faire cette -leçon, sans qu’elle ait, un instant, conscience de -ce qui se passe au pied de la chaire.</p> - -<p>Le trac est chose commune, au début de ces -conférences, qui se renouvellent à chaque cours. -On s’en guérit à la longue, mais les timides et les -nerveuses, comme Angèle Bléraud, jusqu’à leur -sortie de l’école, subissent, sans pouvoir la dominer, -la bête aux abois.</p> - -<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> -<p>— Mesdemoiselles, commence Angèle Bléraud -avec effort, le sujet de cette leçon est celui-ci : -<i>Étude des caractères de la région polaire</i>.</p> - -<p>« J’ai lu tout ce qui a rapport à la question. -Bien des hypothèses sont émises qui me paraissent -toutes acceptables, étant séduisantes ou -ingénieuses. Je n’ai pas qualité pour discuter -leur valeur.</p> - -<p>» Je crois qu’en cette matière, il faut tout -attendre, non de la théorie, mais de l’empirisme. -Or le pôle, pour nous c’est l’Inconnu.</p> - -<p>» De même qu’avant le <small>XV</small><sup>e</sup> siècle, les esprits -chercheurs étaient fascinés par une Atlantide, -de même aujourd’hui, dans une étude aussi problématique, -faut-il faire place aux visions des -poètes, aux récits des voyageurs… »</p> - -<p>Cet exorde visiblement ironique, puisqu’il -annonce une leçon tout à fait en dehors de la -Méthode Criquet, provoque un petit rire étouffé -dans l’auditoire. L’oreille au guet, le sourcil -froncé, le professeur griffonne quelques notes sur -son carnet.</p> - -<p>Par phrases saccadées, brèves, avec des mots -rares, Angèle continue sa leçon, la face tremblante, -crucifiée sur le tableau noir.</p> - -<p>Elle évoque les visions blêmes, les grisailles du -pôle, les apparitions étranges, démesurément -grandies, l’angoisse des longs jours crépusculaires, -l’éclatant réveil de la lumière qui flamboie -sur les glaces, ouvre dans le ciel épuisé une large -plaie, par où le soleil laisse couler son sang.</p> - -<p>Elle-même semble un fantôme revenu de là-bas, -racontant une croisière de rêve, frissonnant à -l’approche d’une banquise, qui glisse avec un -bruit sourd, des froissements, des craquements -formidables.</p> - -<p>Récit monotone, scandé comme une mélopée, -dont les visions lointaines fuient et s’effacent sur -la trame grise d’une leçon, toute poétique et sans -rapport direct avec la géographie.</p> - -<p>Les Sèvriennes n’écrivent plus, M. Criquet, furieux, -mordille sa moustache, le beau front de la -directrice se durcit ; M<sup>lle</sup> Vormèse arrête ses yeux -émus sur la détresse de son enfant.</p> - -<p>Un grand silence marque la fin de la leçon. Le -professeur se lève, saute en chaire ; avec une -colère contenue, il exécute Angèle Bléraud.</p> - -<p class="ind">« Mesdemoiselles,</p> - -<p>» La leçon qu’on vient de faire ici, pour la première -fois, me prouve qu’il est nécessaire de redire -encore ce que doit être pour vous, pour vos -élèves futures, la véritable géographie, science -de la terre.</p> - -<p>» Non, non, ce n’est pas se battre contre des -moulins à vent, que d’attaquer cette désastreuse -Méthode, qui substitue une vaine description à -l’étude rationnelle, à l’anatomie de la terre, si -j’ose m’exprimer ainsi.</p> - -<p>» Laissons la poésie aux poètes, l’éloquence -aux professeurs de rhétorique, soyons de bons -géographes !</p> - -<p>» Il y a une beauté géographique, mais cette -beauté est purement géométrique, car nous procédons -ici par axiomes et par démonstrations.</p> - -<p>» Je m’explique :</p> - -<p>» Il n’y a de science que du général, a dit Aristote, -or…</p> - -<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> -<p>Et la leçon du maître continue, claire, passionnée, -entraînante. Les Sèvriennes, suspendues à -ses lèvres, boivent les paroles qui révolutionnent -leurs habitudes d’esprit, ouvrant une voie nouvelle -à la pensée. La géographie, enseignée par -M. Criquet, n’est plus une affaire de mémoire. -Aux faits, se mêle la recherche des causes géologiques, -astronomiques, qui dominent les phénomènes -terrestres.</p> - -<p>La géographie est une résultante des autres -études, particulièrement de la philosophie et des -sciences naturelles.</p> - -<p>Un peu irritée de la brusquerie du cher professeur, -Berthe Passy maugrée à Marguerite, enthousiasmée -par cette exposition si rationnelle :</p> - -<p>— Qu’il aille donc enseigner sa méthode aux -scientifiques, si pour le comprendre, il faut être -astronome, physicien, naturaliste, géologue, marin, -et avoir perpétuellement une alidade en -poche !</p> - -<p>Sa réflexion se perd dans le tumulte de la sortie ; -la cloche sonne, M<sup>me</sup> Jules Ferron radieuse se -lève, félicitant le jeune maître de la puissance -philosophique de son enseignement ; les Sèvriennes, -sans un mot pour leur compagne, filent en -salle d’étude. M<sup>lle</sup> Vormèse sourit à Angèle : ce -sera mieux une autre fois, tandis que Berthe, -prise de pitié, devant cet abandon, déjà féroce, -entraîne Angèle Bléraud dans le parc, la console, -et subitement amusée, oublie les larmes de la -malheureuse, pour faire une de ses gambades -familières.</p> - -<p>— Regarde donc la belle Chantilly et Jeanne -Viole là-bas, elles courent après d’Aveline, ma -chère : les Saintes Femmes poursuivant Jésus !</p> - -<p>D’Aveline, un peu gêné, ne se retourna pas, et, -pour cette fois, sous le feutre campé cavalièrement -en arrière, on ne vit pas frémir <i>le dernier -des Mohicans</i> !</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="p1c7" title="VII. Journal de Marguerite">CHAPITRE VII</h3> - -<p class="c small">JOURNAL DE MARGUERITE</p> - - -<p class="date">17 octobre 189 .</p> - -<p>Nous avons eu ce matin une belle conférence de -M. Criquet ; à propos d’une leçon ratée par cette -pauvre Angèle Bléraud, il nous a fait l’exposé de -sa méthode, avec une chaleur, une puissance, qui -me transportent.</p> - -<p>Vive la géographie du géographe Criquet ! -Nous lâchons les anciens manuels, pour ne plus -suivre que Vidal-Lablache, M. de Lapparent, et -surtout Paul Criquet !</p> - -<p>Nous voilà débarrassées d’un fatras pédantesque, -il ne s’agit plus que de raisonner juste. J’en -suis.</p> - -<p>Nous n’avons pas été tendres pour Angèle ; il est -vrai que son obstination était, chez elle, un parti -pris. Mais qui sait l’accueil réservé à chacune de -nous ? Moi, je suis très tourmentée par cette leçon -à faire sur André Chénier : le sujet est délicat, où -faut-il s’arrêter ? Il y a dans les <i>Élégies</i> des vers -qui me troublent. Faut-il le dire ?</p> - -<p>D’Aveline en sera froissé.</p> - -<p>Mais si je tais ce côté sensuel de l’œuvre de Chénier, -ma leçon sera celle d’une petite fille. N’ai-je -pas le droit, sans fausse pudeur, d’expliquer -ma pensée et mes impressions ? Tact, mesure… -Que c’est difficile, mon Dieu !</p> - -<p>Ah ! les beaux vers :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Là tout aime, tout plaît, tout jouit, tout soupire…</div> -<div class="verse">Là parmi les oiseaux, l’amour vient se poser.</div> -<div class="verse">Là sous les antres frais habite le baiser…</div> -</div> - -<p>J’aime me dire à moi-même ces vers, le soir, -avant de m’endormir. Ils me bercent, ils appellent -les beaux songes.</p> - - -<p class="date">19 octobre.</p> - -<p>Victoire Nollet a horreur de la salle de réunion ; -au lieu de venir danser avec nous, elle préfère -arpenter, cent fois de suite, le grand couloir glacial.</p> - -<p>C’est une heure charmante que celle qui nous -réunit toutes dans une même salle.</p> - -<p>La pièce est nue, luisante de cire, avec quelques -belles gravures, un piano, des meubles cannés, -que le frotteur aligne soigneusement aux -murs, et que les Sèvriennes éparpillent, chaque -soir, en traîneaux sur la glace du parquet.</p> - -<p>Ce serait un parloir de couvent, s’il n’y régnait -une gaieté folle. On rit, on chante, on danse, on -cause. Les plus graves redeviennent enfants au -contact des autres, car c’est l’oubli momentané du -travail, des peines, des soucis de l’étude.</p> - -<p>On danse surtout par plaisir et par nécessité, -pour que la digestion soit plus rapide, et pour -suppléer à la chaleur imaginaire d’un calorifère -asthmatique.</p> - -<p>Les « Troisième Année », suivant le code des -préséances, organisent les sauteries, et mettent -partout de l’entrain, en gentilles maîtresses de -maison qui seraient un peu les petites mères des -nouvelles.</p> - -<p>Quel spectacle ! celles qui n’ont jamais eu le -temps de marcher en cadence, tendent l’oreille et -font leurs premiers pas. D’autres apprennent la -bourrée, la polka du Languedoc, les branles poitevines, -voire même le menuet. Et soudain, toutes -ces jupes s’emmêlent et se démènent dans un -quadrille furieux, où l’on piaffe, où l’on houspille -ses voisines, accrochant une main, pinçant un -bras, déchirant une robe, dans un vertige de tournoiement -barbare.</p> - -<p>Un bien-être indicible paraît sur tous ces visages -en sueur. C’est la détente nerveuse, l’usure brutale -d’une fougue vite dépensée, qui renaîtra demain -pour s’abattre à nouveau.</p> - -<p>M<sup>lle</sup> Vormèse se mêle à nous volontiers ; son -esprit droit, sa tranquille bonté, donnent à ses -moindres paroles un accent qui va droit au cœur.</p> - -<p>Une paix bienfaisante nous vient d’elle. C’est -une protestante passionnée, mais tolérante ; sa -figure me fait songer aux <i>Saintes de Port-Royal</i>, -qu’a peintes Philippe de Champagne : sur un -front très bombé, de magnifiques cheveux noirs, -aplatis sans coquetterie ; des yeux qui vous cherchent, -une bouche simple qui vous sourit.</p> - -<p>Je l’aime.</p> - -<p>Elle m’a embrassée parce que je lui montrais -l’étrange aspect de notre École, à cette heure-là. -L’avenue des Marronniers semble le pied gigantesque -d’une croix d’ombre, qui s’enfonce dans la -nuit ; nos classes sont les bras, cette salle joyeuse -est à la place du cœur. Tout paraît mort, la tête, -les bras, les pieds ; le cœur seul flamboie comme -un cœur mystique, il est vivant de tout notre -bonheur.</p> - -<p>Le symbole lui a plu, alors elle m’a dit ces -paroles que je veux écrire ici : « Quand vous -quitterez Sèvres, Marguerite, emportez un rayon -de cette lumière ; quel que soit votre sort, riez au -passé, puisqu’ici vous aurez été heureuse. »</p> - -<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> -<p>Le dernier quart d’heure est le plus amusant ; -il reste peu d’élèves à la salle de réunion : les -bûcheuses sont retournées à leurs livres, les paresseuses -à leurs lits. On se groupe, on débine les -professeurs, on fait des chansons.</p> - -<p>En voici une, toute fraîche ; l’auteur est une -« seconde année », une bonne fille, Isabelle Marlotte.</p> - -<p>Elle se chante sur un air connu :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Voici un émule de Platon</div> -<div class="verse i1">La digue la digue digue</div> -<div class="verse i1">La digue digue dong.</div> -<div class="verse">Jérôme Pâtre est son doux nom</div> -<div class="verse i1">La digue digue digue</div> -<div class="verse i1">La digue digue dong.</div> -<div class="verse">Il a toujours la bouche pleine</div> -<div class="verse">D’une langue qu’il tire gentiment</div> -<div class="verse i2">A chaque instant !</div> -<div class="verse i2">A chaque instant</div> -<div class="verse">Dans ses moments d’abandon</div> -<div class="verse i1">La digue digue digue</div> -<div class="verse i1">La digue digue dong</div> -<div class="verse">Il appelle les choses par leur nom</div> -<div class="verse i1">Digue digue digue</div> -<div class="verse">Sur sa chaise il s’met à genoux,</div> -<div class="verse i2">Ou bien tout d’bout,</div> -<div class="verse i2">Ou bien tout d’bout.</div> -</div> - -<p>Et ça continue.</p> - -<p>Les anciennes, qui savourent mieux que nous -les traits décochés, applaudissent au passage, -les :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Voilà le point, Mesdemoiselles !</div> -</div> - -<p>Au surplus, au fait, au fait, etc., qui sont les -mots collants de Jérôme. —</p> - -<p>J’adore la valse, celle au rythme lent ; j’aime -la musique qui m’entraîne sur un mode mineur ; -j’aime les modulations vaines des retours en majeur, -les notes grises, veloutées ; alors d’invisibles -caresses me ferment les yeux ; tout mon corps -s’abandonne au plaisir de suivre un rythme -divin.</p> - -<p>Quelques Sèvriennes ont, quand elles dansent, -la grâce des branches qui ploient et se relèvent -sous le poids d’un oiseau. Renée Dolat, une ravissante -Arlésienne, a des mouvements si harmonieux -qu’on s’arrête pour l’admirer.</p> - -<p>Mais d’autres ! celle-ci, une toupie hollandaise -qui fait du sentiment. Celle-là, une corvette en -détresse, et les Scientifiques valsent avec une -élégance de fagots agités !</p> - -<p>Quelle partie de rire encore, quand on s’est -aperçu que les rotondités d’Adrienne Chantilly -n’étaient que rembourrage ! Berthe, toujours elle, -en dansant avec notre « cacique », lui a malicieusement -piqué une aiguille au beau milieu de la -hanche, et l’autre ne broncha pas !</p> - -<p>Un mot terrible de d’Aveline sur une ancienne, -qui a trop de prétentions à la beauté mythologique :</p> - -<p>« Vénus, il est vrai, mais Vénus marine, car il -lui reste encore un peu d’algues aux dents. »</p> - -<p>Fi le vilain.</p> - -<p>A huit heures et demie, tout le monde se retrouve -à la porte de M<sup>me</sup> Jules Ferron, pour le -bonsoir. Subitement, ce coin de lumière et de vie -meurt ; l’ennui est roi de cette solitude.</p> - -<p>Même en plein jour, ce long corridor est un -triste promenoir de nonnes. Des murs lavés à la -chaux, à terre des briques trop rouges, des fenêtres -qui prennent la clarté au fond des douves. -Quand la lune est haute, elle perce la crête des -arbres, et par un soupirail, éclaire ce couloir -d’une lumière glacée, jetant sur le mur d’ombre -la silhouette blanche d’un porche de tombeau.</p> - -<p>Est-ce que la Pompadour, qui vécut ici même, -rêva de pénitences nocturnes, en cilice, pieds nus, -dans ce cloître presque souterrain ?</p> - -<p>Les bruits s’y éteignent, pour ne laisser sourdre -que la plainte du jet d’eau, qui se lamente, qui se -lamente, sans écho.</p> - -<p>Deux ombres enlacées passent… un bec de gaz -vacille et s’éteint. Mon cœur frissonne, je me -sauve.</p> - - -<p class="date">20 octobre.</p> - -<p>On dit que M<sup>lle</sup> Lonjarrey, hier, en faisant sa -ronde de nuit, a trouvé Angèle Bléraud évanouie -au pied d’une porte, qu’elle déchirait de ses doigts -crispés.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="p1c8" title="VIII. Le bonsoir">CHAPITRE VIII</h3> - -<p class="c small">LE BONSOIR</p> - - -<p>La porte de la bibliothèque s’ouvrit brusquement, -et du dehors une voix jeta :</p> - -<p>— Mesdemoiselles, il n’y a pas de bonsoir -aujourd’hui !</p> - -<p>Les têtes se relevèrent, un instant détournées -des livres, et la dame au profil chevalin, satisfaite -de son petit effet, se pencha, fouillant la salle -d’un regard autoritaire, méfiant, et sans bruit, -encore aux écoutes, referma la porte.</p> - -<p>Un bruissement, un rire de petites feuilles -passe sur toutes les lèvres ; un chuchotis éveille -les hautes vitrines Louis XV, blanches volières -où les livres, oiseaux captifs, dorment d’un sommeil -fécond ; et les glaces, amies coquettes, reflètent -le long des tables tous les visages égayés. -Quelques mains se frottent, satisfaites ; des chaises -remuent, un souffle soulève les fiches et les rabat -aussitôt.</p> - -<p>— Corvée de moins, et temps de gagné, lance -Victoire Nollet, du plus loin de son escabelle.</p> - -<p>Toute la bibliothèque approuve ; les têtes se -replongent dans les atlas, sur les fiches cataloguées. -On n’entend déjà plus que le crépitement -du gaz qui flambe, sous les abat-jour verts.</p> - -<p>Le bonsoir est tellement incrusté dans la vie -journalière de l’École, que le supprimer une seule -fois est un événement. Rien n’oblige les Sèvriennes -à venir saluer M<sup>me</sup> Jules Ferron, mais l’oublier -est une inconvenance.</p> - -<p>Le bonsoir est plus qu’un témoignage de respectueuse -politesse, c’est une sorte de revue familière, -d’examen de conscience à deux. C’est l’occasion -offerte aux élèves, de parler avec confiance -à leur Directrice, de s’ouvrir librement à -elle.</p> - -<p>Mais c’est aussi l’hommage, sorte de baise-main -modernisé, que l’École tient à rendre à la -grande veuve.</p> - -<p>Pour laisser à cette visite son caractère intime, -M<sup>me</sup> Jules Ferron reçoit les Sèvriennes dans son -petit cabinet, en bas, près du couloir si triste où le -jet d’eau lointain pleure.</p> - -<p>La porte étroite qui ferme les appartements de -la Directrice, donne sur un palier à rampe de fer. -Les Sèvriennes attendent là, debout, pressées, -emboîtées, faisant queue tous les soirs, comme au -théâtre un jour de prix réduits.</p> - -<p>On bavarde (à Sèvres, trois élèves dans un coin, -voilà un salonnet où l’on cause). On s’interroge -sur le travail de la journée, sur les conférences -du lendemain, les sorties du dimanche ; celles-ci -écoutent, celles-là songeuses rêvent, se regardent, -la tête posée sur une épaule câline.</p> - -<p>Victoire Nollet apporte son lexique allemand et, -les yeux clos, répète les cinquante mots qu’elle -doit savoir avant de se coucher.</p> - -<p>Petit à petit le silence s’anime, les jambes piétinent, -les voix montent, les colloques troublent -la dernière méditation de l’illustre veuve ; un -hum ! hum ! vigoureux, de l’autre côté de la porte, -suffit à rappeler tout ce petit monde impatient -aux convenances.</p> - -<p>— Renée, je vous assure qu’il est la demie, -frappez, on gèle ici.</p> - -<p>Renée Diolat, l’élégante Sèvrienne de troisième -année, ouvre volontiers le bonsoir. Vite un coup -de peigne pour lisser les cheveux, en un tour de -main elle a rajusté sa toilette, relevé ses bagues -le long des doigts fins.</p> - -<p>— Toc, toc.</p> - -<p>Pas de réponse.</p> - -<p>— Allons frappe plus fort, Renée, si elle lit -Sénèque, elle ne t’a pas entendue, murmure -une Scientifique irritée de l’attente qu’on lui impose.</p> - -<p>— Toc, toc, toc.</p> - -<p>Même silence.</p> - -<p>Renée se retire furieuse.</p> - -<p>— Vous voyez bien qu’il n’est pas huit heures -et demie, puisque M<sup>me</sup> Ferron ne répond pas.</p> - -<p>Deux minutes, trois minutes passent lentement. -Enfin, comme une fleur qui tombe, à petit bruit, -d’une robe froissée, la demie se détache de l’horloge.</p> - -<p>— Entrez, répond enfin une voix sèche au troisième -toc-toc.</p> - -<p>A pas menus, les Sèvriennes s’avancent, l’une -derrière l’autre ; chacune s’incline, souhaite le -bonsoir à M<sup>me</sup> Jules Ferron, et reçoit d’elle une -poignée de main.</p> - -<p>Suivant son humeur, un sourire, une parole -gracieuse accompagne la réponse uniforme :</p> - -<p>— Bonsoir, mon enfant, dit d’une voix lente, -avec une prononciation auvergnate.</p> - -<p>Les jours moroses, où les ennuis de la maison -se dérobent sous un masque glacial, la main -retombe ; un bonsoir indifférent surprend et -gêne les élèves. Chacune se demande : qu’y a-t-il ? -pourquoi cette froideur ? Avons-nous démérité ?</p> - -<p>Et les rires s’éteignent, car ce que les Sèvriennes -redoutent le plus, c’est la mésestime de -M<sup>me</sup> Jules Ferron.</p> - -<p>D’autres fois, un rayonnement adoucit les traits -un peu tendus de cette figure sévère ; le sourire, -les yeux clairs, le geste captivent. On dirait la -transfiguration d’une abbesse au sortir de la communion.</p> - -<p>Ces jours-là, le petit cabinet de travail s’illumine. -Dans la pénombre, on la voit entourée des -livres dont elle vit : les Stoïciens, Montaigne, Corneille, -les œuvres de Jules Ferron. Les papiers -débordent sur les tables ; partout des portraits -de son illustre époux : médaillons de bronze, -bustes de marbre, eaux-fortes, tableaux, photographies -intimes, lui assis, elle debout, la main -dans la main.</p> - -<p>Ce cabinet est le refuge consacré à la gloire du -grand homme ; sa veuve assise au fond d’une -vieille bergère, entretient, au milieu de ces reliques, -un culte fidèle.</p> - -<p>La lampe luit sur les cheveux argentés, agrafés -négligemment au sommet de la tête ; les yeux ont -la fraîcheur des yeux d’une toute jeune femme, et -la main grassouillette serre tendrement la main -qu’elle a prise.</p> - -<p>— Aujourd’hui, c’est jour de confession ; bien, -je repasserai, fait Victoire qui n’aime pas les -longs arrêts sur le palier. Quatre à quatre, elle -reprend le chemin de la bibliothèque, où tout -Reclus l’attend. Charitablement elle avertit là-haut -les bûcheuses que le bonsoir durera une -heure.</p> - -<p>Ce jour-là, M<sup>me</sup> Jules Ferron, qu’une surprenante -mémoire familiarise avec chaque élève, -s’intéresse à tout.</p> - -<p>— Vous allez bien mon enfant ? dit-elle à Marguerite -Triel, un peu effarouchée de cette gentillesse, -est-ce que vous pleurez encore, petite -fille ?</p> - -<p>— Non madame, répond Marguerite respectueuse, -je me suis vite faite à ma nouvelle vie qui -me plaît beaucoup.</p> - -<p>— Tant mieux, mon enfant, continuez à bien -travailler, vos professeurs pensent du bien de -vous… N’avez-vous pas une amie, qui se présentait -aussi à l’École, que fait-elle ?</p> - -<p>— Charlotte se prépare pour l’année prochaine, -madame, elle sera reçue, fait Marguerite avec -élan ; un froncement de sourcils lui rappelle que -M<sup>me</sup> Jules Ferron l’interroge, mais ne souhaite -pas de confidence. J’espère que mon amie sera -reçue, reprend-elle, Charlotte travaille, elle est si -intelligente.</p> - -<p>— A-t-elle ses parents ?</p> - -<p>— Non madame, mon amie est orpheline, mais -elle est fiancée.</p> - -<p>— Ah ! vraiment, fait déjà curieuse, la vieille -M<sup>me</sup> Ferron ; qui doit-elle épouser ?</p> - -<p>— Un artiste, madame.</p> - -<p>— Vous aimez beaucoup cette jeune fille, Marguerite ?</p> - -<p>— Charlotte est ma sœur, madame.</p> - -<p>— Bonsoir, mon enfant.</p> - -<p>La main se fait très douce, mais serre vainement -celle de Marguerite Triel ; ni la main, ni le -cœur, ne répondent à cet appel tardif et peut-être -passager.</p> - -<p>A peine sortie, une autre la remplace ; une -autre vient ensuite ; à chacune, M<sup>me</sup> Jules Ferron -ce soir-là, dit un mot gracieux, mais quand arrive -le tour d’Adrienne Chantilly, qui lui fait une révérence -de cour :</p> - -<p>— Vous avez fait une bonne leçon, mon enfant, -mais ce n’est pas assez personnel. Lisez un -peu moins, pensez davantage, ne croyez pas que -la forme sauve tout. Ici il vous faut songer non -pas à vous-même, mais aux élèves que vous -aurez… et puis, ne vous parfumez plus, comme -vous le faites, vous incommodez vos professeurs.</p> - -<p>Adrienne froissée se retire. Hortense, arrive, -salue gauchement.</p> - -<p>— Vous avez trop de correspondance, mon -enfant, c’est du temps perdu ; je vois sans cesse -des lettres qui vous arrivent de Carpentras, vous -êtes à l’École pour préparer votre avenir de professeur, -ne le compromettez pas… et comme -Hortense, très rouge, ne se retire point :</p> - -<p>— Vous avez quelque chose à me demander ?</p> - -<p>— Oui madame (hésitant, et baissant les yeux -sous le regard dur qui la pénètre). Voulez-vous -me permettre d’aller demain jeudi à Paris ?</p> - -<p>— Encore pour aller au Bon-Marché ! déjà -M<sup>me</sup> Ferron s’apprête à refuser net, quand Hortense -saisit au vol un mensonge.</p> - -<p>— Non, madame, pour aller voir le dentiste.</p> - -<p>— Allez, fait la directrice, très indulgente aux -maux de dents.</p> - -<p>Les Sèvriennes continuent à défiler dans le -petit cabinet ; selon les mines, radieuses ou humiliées, -on devine que chacune emporte son -paquet.</p> - -<p>Presque la dernière, arrive tout essoufflée Berthe -Passy. Elle s’excuse de n’être pas venue la veille, -ayant oublié l’heure du bonsoir, au milieu d’une -lecture philosophique.</p> - -<p>M<sup>me</sup> Jules Ferron sourit.</p> - -<p>— Vous avez une conférence à faire pour -M. Pâtre, Berthe ?</p> - -<p>— Oui, madame, je ne sais pas manier l’abstraction, -le langage philosophique m’embrouille.</p> - -<p>— Voyons un peu ce qui vous embarrasse ?</p> - -<p>— Tout mon sujet, madame !</p> - -<p>— Allons, allons, grande enfant, venez demain -dans mon cabinet, nous en reparlerons ; et conquise -par la sincérité si brusque de cette nouvelle -Sèvrienne, M<sup>me</sup> Jules Ferron s’abandonna jusqu’à -l’embrasser.</p> - -<p>Angèle Bléraud entre ; les yeux se durcissent.</p> - -<p>— Vous êtes sur la liste du docteur, mademoiselle ; -demain, s’il l’approuve, l’infirmière vous -donnera des douches et vous prendrez tous les -soirs du bromure.</p> - -<p>Effarée, la malheureuse sort ; d’autres passent : -la main glisse du même mouvement lent par-dessus -le bureau, tandis que le reste du corps -s’immobilise dans l’ombre de la bergère.</p> - -<p>Puis, c’est fini. La porte doucement se ferme. -Les bruits de pas s’éloignent, s’éteignent dans le -couloir solitaire.</p> - -<p>M<sup>me</sup> Jules Ferron est seule.</p> - -<p>Les yeux sur un Marc-Aurèle, peut-être songe-t-elle -à sa mission : N’est-elle pas là pour aider -ces jeunes filles à l’apprentissage de la vie ? Ne -doit-elle pas faire appel sans cesse à leur raison, -donner à leur caractère l’empreinte énergique qui -leur manque ? Quel germe couve dans cette terre -trop hâtivement remuée ? Quelles femmes l’enseignement -viril de Sèvres fera-t-il de ces enfants ?</p> - -<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> -<p>Les élèves, encore sous l’impression de cet -accueil, se demandent en reprenant leurs livres à -la page commencée :</p> - -<p>— Que lui a-t-on fait, pour que nous ne puissions, -sans mentir, l’appeler : la Meilleure, notre -Mère.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="p1c9" title="IX. Soirée philosophique">CHAPITRE IX</h3> - -<p class="c small">SOIRÉE PHILOSOPHIQUE</p> - - -<p class="c gap"><i>M<sup>lle</sup> Berthe Passy à M. Jules Passy, homme de -lettres, Montmartre.</i></p> - -<p class="date">« 28 octobre 189 .</p> - -<p class="ind">» Mon vieux Jules,</p> - -<p>» Dimanche tu mangeras sans ta Pépette la popote -de Rosalie. Impossible de quitter ma turne : -je ponds, je ponds, je ponds !</p> - -<p>» J’aurai fini mardi. Ce sera douloureux, mais -réussi. Crois-tu que l’excellent Pâtre m’a donné -en leçon de philo : <i>De l’Éducation de la Raison</i>.</p> - -<p>» <i>Éducation de la Raison</i>, à moi ! comme si -j’avais l’âge où l’on parle de ces choses-là !</p> - -<p>» Je vais, je viens, j’interroge toute l’École. -Mon expérience est nulle en la matière. As-tu -jamais songé à faire l’éducation de ma raison ? -Dis, dis !</p> - -<p>» Il est vrai que mon paternel ne ressemble -guère à celui de Victoire, un pédagogue qui avait -inventé une méthode raisonnée, vers 1848, pour -faire faire pipi à ses chats dans une assiette. -Aussi, quelle fille prodigieuse il a dressée ! Crois-tu -qu’elle porte dans sa poche un petit rollet, où -tout son temps est détaillé par quart d’heure, sans -oublier ce qui est pour elle, paraît-il, le quart -d’heure de Rabelais !</p> - -<p>» Dans sa chambre, elle a piqué au mur deux -papiers couverts de jambages, qui montent et qui -descendent.</p> - -<p>» Devine ce que c’est !</p> - -<p>» Cherche pas, va. Jamais tu ne croiras qu’une -fille de vingt ans n’a d’autre baromètre que celui-là.</p> - -<p>» C’est une statistique comparée des forces -cérébrales, chez ceux qui travaillent le dimanche, -et chez ceux qui ne font rien.</p> - -<p>» Épatant, hein !</p> - -<p>» Dire que toi et moi, nous nous sommes aventurés -dans la vie, comme sur une corde tendue, le -cœur d’une main, l’esprit dans l’autre, et le balancier -par terre !</p> - -<p>» Je le ramasse et je recommence.</p> - -<p>» Vois-tu, mon vieux, la Reine de ce pays-ci -est une dame à longue toge, et à bonnet carré : -<i lang="la" xml:lang="la">Ergo</i>.</p> - -<p>» Qui n’a point l’esprit philosophique, pour elle -est une sotte.</p> - -<p>» Qui n’a point de principes philosophiques, est -une mécréante.</p> - -<p>» Qui n’a point de vocation philosophique, est -une ratée.</p> - -<p>» Maintenant que je le sais, je rattrape la Dame -et vais porter sa queue. Lui faisant la cour, je -gagnerai ses faveurs à coups d’abstraction, de généralisation, -d’induction, de déduction, de dé-mons-tra-tion !</p> - -<p>» Pour être des Batignolles, on en vaut bien -une autre. Elle m’a embrassée en cachette : -C.Q.F.D.</p> - -<p>» La maladie est dans l’air, tu le vois, et se -gagne en quatre semaines. Mais pour charrier -tant de globules philosophiques, le sang de -l’École n’est pas corrompu. Nous n’avons pas de -« Sujets » comme nos voisines des Roses, pas la -plus petite crise mystique.</p> - -<p>» Tandis que là-bas, les visions, les tête à tête -avec Jésus se multiplient. Après une nuit de -Pascal, leurs yeux s’ouvrent à la vérité, et bon -nombre de catholiques deviennent de farouches -protestantes. On les voit même porter en amulettes -les articles de foi du directeur de la maison.</p> - -<p>» Que ferais-tu à sa place ?</p> - -<p>» Lui, naïf, les appelle : « Mes sœurs en J.-C. » -et leur réserve de bons petits postes aux sorties de -fin d’année.</p> - -<p>» Ce prosélytisme est une rouerie qui nous -amuse. Mais ici le zèle ne va pas plus loin que de -se morfondre, sous un air enjoué, aux soirées philosophiques -du mercredi.</p> - -<p>» J’y fus hier.</p> - -<p>» Je t’en supplie, fais provision de chaussettes -à raccommoder. Avec mes bas, je pourrai tirer ces -deux heures de glose sur Épicure, Socrate, les -Stoïciens, Stuart Mill, Jean-Paul, Jean-Jacques et -tous ceux qui, depuis 3000 ans, croient avoir -épousé la Vérité.</p> - -<p>» On est là trente autour de la table, dans la -salle à manger de « la Veuve ! » Tu sais qu’entre -nous, ce petit mot exprime toute sa grandeur. -Les unes apportent du travail, les autres n’apportent -rien, les plus fines pioncent dans les -coins.</p> - -<p>» J’étais au premier rang pour voir, pour être -vue. Pas moyen de chatouiller, de pincer, de faire -rire tout le monde, de bâiller en arpège, son œil -était sur moi, et sans cesse.</p> - -<p>» Que penchez-vous, Berthe, de chette définichion ? -Êtes-vous de l’âvis d’Emerchon ?</p> - -<p>» Moi, je répondais tout de go. Mais j’ai remarqué -que les plus intelligentes disent souvent des -niaiseries, pour ne pas se compromettre. Les Scientifiques -parlent du bout des dents ; elles n’entendent -que Darwin. Les autres, graines de Bélise, -affectent le mépris de la Beauté, et repoussent, ô -comme un fromage qui sent, le mariage des musiciens -célestes.</p> - -<p>» Thérésa, qui n’a peur de rien, a mis en branle -tout le midi. Hortense, si on l’avait laissé faire, à -propos de tout, aurait cité l’amour d’Ugène pour -son Hortense, et la passion d’Hortense pour -Ugène. J’avais beau lui faire le pied, elle n’en -voulait pas démordre !…</p> - -<p>» Quand c’est Socrate qu’on lit, on pleure. Ce -sera le tour de tes chaussettes ; tu verras, pas un -sou d’oublié. Mais tu sais, le jour où on lit la -jalousie, dans La Rochefoucauld, j’y vas les mains -dans mes poches, et je parle.</p> - -<p>» C’est renversant, mais ici, on cause de ces -choses-là comme si on revenait de Cythère. O que -je regrette le huis clos de ces entretiens ! Ça -manque d’hommes, et vois-tu, la philosophie -entre femmes, c’est gentil, mais c’est comme en -amour, il y manque quelque chose.</p> - -<p>» Je ne donnerais pas ma soirée pour un -fauteuil à tes Guignols : en sortant, j’ai vu le -meuble le plus cocasse que tu puisses imaginer ; -c’est la bergère où l’illustre Veuve se repose.</p> - -<p>» Sûrement, c’est un cadeau qu’a reçu Jules -Ferron sur ses vieux jours ; mais ça a l’air d’une -farce. Imagine-toi, au milieu du siège, brodés au -petit point, un jeu de dés, un pot à tabac, des -cartes, une pipe, une boîte d’allumettes avec ces -mots rouge-sang, placés juste à la chute… des -reins : Feu !</p> - -<p>» Le fou rire m’a prise, j’ai cru que je ne -retrouverais jamais ma chambre. Je me roulais en -zig-zag dans le couloir, secouant les portes. — Feu ! -feu : c’était un hoquet, des larmes, feu, feu. -J’avais les côtes étranglées. J’ai fini par tomber -par terre, les autres, autour de moi, riaient encore -à se pâmer.</p> - -<p>» Nous avons fait scandale, et la chemise de -nuit de M<sup>lle</sup> Lonjarrey nous a poursuivies de récriminations -jusqu’au matin.</p> - -<p>» On devrait léguer ce fauteuil de valétudinaire -en détresse à la Comédie française. Il remplacerait -les chaises percées de Molière.</p> - -<p>» Ah ! mon petit Jules, c’est toi le vrai philosophe, -puisque tu as nourri la joie dans mon -cœur, et semé le rire sur mes lèvres frondeuses.</p> - -<p>» Une patte à Friquette, un salut au cordon -bleu, un bécot pour toi de</p> - -<p class="csign">» Ta gamine,</p> - -<p class="sign">» <span class="sc">Pépette</span>. »</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="p1c10" title="X. Journal de Marguerite Triel">CHAPITRE X</h3> - -<p class="c small">JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL</p> - - -<p class="date">1<sup>er</sup> novembre.</p> - -<p>Je ne quitterai pas l’École pendant ces deux -jours de congé. Charlotte est souffrante, ma vieille -cousine est encore à Orléans ; que ferais-je seule -dans Paris ? J’ai un peu peur de ces sorties, je -suis gênée d’un regard, surtout de ces regards -qu’on rencontre le soir et qui vous déshabillent. -Il m’est odieux d’être suivie, je perds la tête, je -me sauve.</p> - -<p>Je resterai dans ma chambrette, à coudre mes -mousselines, qui égaieront ces fenêtres ; à piquer -quelques photographies de musée ici et là.</p> - -<p>Je ne m’ennuyerai certes pas, j’ai mon journal, -mon André Chénier, et ces pages, si drôlement -écrites, que Berthe Passy m’a apportées ce matin.</p> - -<p>Elle s’amuse à faire des portraits, et sa plume -campe ses personnages en vrais types de comédie -mais il faut la voir, quand elle lit ce qu’elle vient -d’écrire. Toute sa figure est en mouvement ; les -yeux noirs pétillent ; le nez, très François I<sup>er</sup>, -s’allonge encore, la bouche accentue l’impertinence -ou la gauloiserie du trait. C’est là un masque -d’une mobilité si expressive, qu’à la regarder, -on croit voir les personnages mêmes qu’elle peint.</p> - -<p>— Voici le premier, qui est frappant.</p> - - -<p class="c"><i>M<sup>lle</sup> Lonjarrey</i></p> - -<p>Des pantoufles discrètes, feutrées, glissant de -porte en porte, entraînent, sans aucun bruit, -l’ombre écouteuse de M<sup>lle</sup> Lonjarrey, qui, du petit -coup sec d’un doigt osseux, viole l’entrée de nos -chambres, sans s’émouvoir d’un pantalon qui -tombe, d’une chemise qu’on enlève.</p> - -<p>Par le profil, M<sup>lle</sup> Lonjarrey descend du grand -Condé ; mais la fortune n’a point souri à son -auguste ressemblance !</p> - -<p>M<sup>lle</sup> Lonjarrey cumule, à l’École de Sèvres, les -fonctions de gardien de la paix, et de truchement -entre les élèves et l’administration.</p> - -<p>Le code en main, elle surveille, censure, dresse -un rapport, avec un zèle, un sérieux, une bonne -foi, qui mériteraient ailleurs quelque gratification. -Mais par une étrange infirmité de l’esprit, chez -elle, les idées s’embourbent ; au milieu d’un discours, -la roue s’enraie et ne tourne plus.</p> - -<p>Dans cette retraite de l’intelligence, M<sup>lle</sup> Lonjarrey -rend les services de l’Invalide à la tête de -bois. Cependant, elle a conscience de la hauteur de -ses fonctions. « Nous avons résolu », dit-elle, et -ce <i>nous</i> est une politesse à l’adresse de M<sup>me</sup> Jules -Ferron.</p> - -<p>M<sup>lle</sup> Lonjarrey, très classique par la forme de son -visage, tient encore du grand siècle le respect du -maître. Sèvres est une cour, M<sup>me</sup> Jules Ferron en -est la Reine : il importe, pour bien vivre, de plaire -à son souverain.</p> - -<p>Dès l’aube, elle hume et prend le vent ; si elle -caresse ou aboie, on sait en quelle estime le maître -vous a.</p> - -<p>D’humeur gaie, cette longue et maigre dame, en -son profil chevalin, aime à fouiller les petits -secrets, et à donner quelques avertissements. -C’est un phonographe qui enregistre, par intermittence, -de belles et graves paroles ; sa mémoire -sème, à tort et à travers, des axiomes philosophiques, -qui sont pour elle autant de règles de -vigilance, et pour les Sèvriennes autant de prétextes -à rire.</p> - -<p>Car cette brave Lonjarrey est une si bonne fille ! -dans le particulier, elle adore le militaire, — chacun -sait ça — et ne dédaigne point, en son honneur, -de vider à tout coup son petit verre de -« Calvados ». Elle a le gosier sec, ou pour tout -dire, sa vraie philosophie tient, tout entière, dans -cette larme odorante qu’elle échauffe entre ses -doigts osseux, et qu’elle sirote goutte à goutte.</p> - -<p>Et par petites gouttes, elle en a tant bu ! et de -tant de sortes ! qu’il s’exhale d’elle un parfum de -cerises, de pommes, de prunes, d’oranges, de raisins -distillés. Son cabinet ne fleure plus l’odeur -des roses, qui se pâmaient entre les seins de la -Pompadour, alors que penchée sur une carte -d’Europe, son épingle d’or piquait les victoires de -Louis le Bien-aimé !</p> - -<p>De respirer, là-haut, ces fumets qui les grisent, -les petits amours titubent en trottinant sur la corniche, -et tout autour de la Cantinière pompette, -cul par-dessus tête, effrontément se roulent !</p> - - -<p class="c"><i>Monsieur le Dépensier</i></p> - -<p>Mossieu le Dépensier a la barbe et le port d’un -Sultan qui, pour jouer la comédie, porte tablier -bleu en son harem !</p> - -<p>Cognant, jurant, sonnant, voilà le roi de notre -valetaille : les chambrières lui font la barbe, les -mitrons en émoi, redoutent ses colères d’Agamemnon, -porteur de lardoire. Les Sèvriennes -affamées sourient au rogne-portion qui, pour un -œil vif, donne 4 bûchettes, et le plus gros rosbeef -à la plus gentillette !</p> - - -<p class="c"><i>L’Infirmière</i></p> - -<p>Une grande chatte maigre, au sourire fin, aux -cheveux rares, nourrie aux lettres contemporaines, -frottée à tous les poulaillers de théâtre, ayant, au -bout de sa lorgnette, le nez des actrices célèbres, -la plastique des cabotins en vogue, et dans sa -tête les ritournelles de tous les opéras.</p> - -<p>La plus originale des infirmières ! connaissant -Aristophane, et parlant Esthétique, avec la science -comparée d’une femme qui en douche 20 autres -chaque matin.</p> - -<p>On aime ses tisanes, d’un goût relevé, parfois -équivoque. C’est la gazette de Hollande, qu’on lit -entre deux portes, pendant que thé, café, ou chocolat — ô -drogues exquises ! — chantonnent sur le -gaz aux frais du Gouvernement.</p> - - -<p class="c"><i>Concierges</i></p> - -<p>Philémon et Baucis à la porte du Temple.</p> - -<p>Ils vieillissent là, modestes, tranquilles, attendant -la maladie et la mort.</p> - -<p>Au seuil de l’extrême vieillesse, peut-être une -indulgente philosophie leur fait-elle croire qu’une -bergerie heureuse est une bergerie mal gardée.</p> - -<p>Silencieux dans leur loge, ils laissent faire, ils -laissent passer, ayant acquis par là des droits à -l’ingratitude humaine !</p> - -<p>— Avez-vous encore vos parents ? demandait-on -à leur fils potache quelque part.</p> - -<p>— Oui, madame, mon père est Fonctionnaire à -l’École de Sèvres.</p> - - -<p class="ugap">Est-ce tapé ! j’aime ce tour d’esprit railleur et si -vivant ; on la croit méchante ! Que non, Berthe a -un cœur qu’on ne soupçonne pas ; chez elle tout -est de primesaut. Sa verve, c’est l’éclat brutal, -mais franc, d’une sève généreuse. Sa droiture est -inexorable devant toutes les petites hypocrisies -qu’on découvre peu à peu autour de soi.</p> - - -<p class="date">5 heures soir.</p> - -<p>La maison est silencieuse, l’âme de ces vieux -murs, de ces ronces, de ces arbres, s’est envolée -ce matin. Les cloches sonnent tristement, lentement ; -personne à qui parler de ses morts. Ils -sont là pourtant, auprès de moi, les chers disparus, -je sens leurs yeux sur moi ; embrasser ma -mère, ô comme je voudrais embrasser maman…</p> - -<p>La corde a chanté sous mon doigt, très grave ; -le jet d’eau s’est tu, pris de langueur ; la nuit -tombe : ô triste jour de Toussaint… mon âme -écoute leur âme.</p> - - -<p class="date">2 novembre, jour des morts.</p> - -<p>J’ai travaillé tout aujourd’hui, à ma leçon sur -André Chénier, pour ne pas céder à cette tristesse -morbide qui m’anéantit. La pensée de la mort -m’épouvante, je la fuis ; je n’ai sur terre aucun -refuge où mon âme puisse se blottir.</p> - -<p>Être seule ainsi, toute la vie ! Il y a des jours -comme celui-ci, où je voudrais n’être plus.</p> - -<p>— Va, retourne à tes livres, pauvre petite.</p> - -<p>J’ai lu toute l’œuvre d’André Chénier ; j’en -emporte une impression confuse, ardente, troublante -surtout. Ce qui m’a le plus intéressée -(faut-il l’avouer sans rougir) ce sont ces vers -d’amour, écrits avec l’ardeur d’un sang enfiévré ; ce -sont des mots qui ont un parfum, des mots qui -ont la puissance d’une caresse, des mots qui me -brûlent, et que pourtant, je ne comprends pas -toujours.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Tout mon sang est amour, dit-il.</div> -<div class="verse">L’amour seul dans mon âme a créé le génie.</div> -</div> - -<p>Quelle surprise ! je découvre là un poète inconnu, -moins pur, moins empoignant que celui de <i>la -Jeune captive</i>, mais un poète amoureux, qui sous -les grands bois, au bord des fontaines, réveille les -nymphes endormies.</p> - -<p>Camille, ô voluptueuse Camille, « cette voix -qui séduit, qui pénètre, qui touche », sa voix chante -encore les beaux vers qui te suppliaient.</p> - -<p>Je les lis tout haut, et puis je me tais, comme -si je faisais quelque chose de mal.</p> - - -<p class="date">3 novembre.</p> - -<p>Je suis à la torture : que dire d’André Chénier, -s’il faut ignorer cette partie de son œuvre, qui à -mon sens, vaut bien les Idylles de Théocrite et certaines -pages de Virgile.</p> - -<p>Si j’allais consulter M<sup>lle</sup> Vormèse… j’y vais.</p> - -<p>M<sup>lle</sup> Vormèse a prononcé ce vilain mot de -« poésie érotique ». Cela suffit pour éclairer mon -ignorance et m’interdire toute allusion à ces -vers.</p> - -<p>Allons sagement, classons les fiches que j’ai -tirées de Sainte-Beuve, de Jules Lemaître, de -Faguet, et cuisinons une belle petite conférence -pour jeunes filles, sur le Chénier des <i>Iambes</i> et -des <i>Idylles</i>, sans même leur dire, que l’homme -qui écrivit ces vers était beau comme un -Dieu.</p> - - -<p class="date">4 novembre.</p> - -<p>Mon plan est arrêté, M<sup>lle</sup> Vormèse l’approuve, -je suis tranquille. J’étudierai, devant mes compagnes, -l’âme antique et l’âme moderne dans l’œuvre -de Chénier ; j’essayerai de leur montrer la divine -poésie des anciens, ressuscitée par cette imagination -d’artiste, et la poésie contemporaine née, chez -lui, de la sincérité de sa douleur.</p> - - -<p class="date">5 novembre.</p> - -<p>Je viens d’aller faire ma leçon aux arbres du -parc. L’air était si doux, que sous les feuillages -blonds, près de l’herbe fraîche encore, on se serait -cru au printemps. Mon plan bien en tête, j’ai improvisé. -Les paroles, les images surtout, naissaient -à chaque pas.</p> - -<p>La marche rythme ma pensée, je suis toute surprise -de parler ainsi sans embarras ; quand un -mot s’obstine à ne pas venir, je n’ai qu’à regarder -les feuilles, à m’avancer plus loin sous le bosquet, -en cherchant, et le mot, le mot cher à d’Aveline, -est là sur mon chemin.</p> - - -<p class="date">5 novembre, 8 heures matin.</p> - -<p>Je n’ai pas dormi de la nuit. Je suis nerveuse, -hors de moi. Si j’allais manquer ma leçon, -être au-dessous de l’opinion qu’après mon -examen d’Aveline s’est faite de moi. J’ai le -trac.</p> - -<p>Mentalement j’offre une rose aux deux saints -que j’aime.</p> - -<p>Vite, notons les pages à lire. La cloche sonne, -je vois d’Aveline qui cause avec Isabelle Marlotte. -Mon Dieu que j’ai peur.</p> - - -<p class="date">Même jour, midi.</p> - -<p>Joie, joie. Il a été content, il m’a dit que c’était -bien, il a loué mon tact, l’ingéniosité du plan, la -pureté et la simplicité de la parole. Je suis ravie, -brave d’Aveline, va, si tu savais quelle force me -rendent tes éloges, comme je suis prête à me donner -plus encore à l’étude !</p> - -<p>Je l’aime, cet homme. Tout de suite une -grande paix est entrée en moi ; les yeux de -M<sup>lle</sup> Vormèse m’ont souri, et je me suis sentie en -communion de pensée avec lui, avec mes compagnes.</p> - -<p>M<sup>me</sup> Jules Ferron a daigné, en passant, me sourire : -quel éloge !</p> - -<p>Inoubliable jour que celui de ma première -leçon de littérature à l’École de Sèvres.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="p1c11" title="XI. L’âme de l’École">CHAPITRE XI</h3> - -<p class="c small">L’AME DE L’ÉCOLE</p> - - -<p>Toute la « première année » se trouvait réunie, -ce jeudi-là, dans la chambre un peu austère de -M<sup>lle</sup> Vormèse, répétitrice à l’École de Sèvres. Auprès -du lit en bois noir, drapé de cretonne sombre, -un portrait de M<sup>me</sup> Jules Ferron ; au mur la <i>Cène</i> -de Vinci ; sur une table volante, auprès d’un buste -d’enfant de Donatello, l’<i>Imitation de J.-C.</i> C’est -plutôt la cellule d’une diaconesse protestante, que -la chambre où vit, repose, travaille, une femme -belle, aimée, jeune encore.</p> - -<p>« Je vous ai réunies chez moi, mes chères petites, -dit M<sup>lle</sup> Vormèse, en refermant sur Adrienne -Chantilly la porte de sa chambre, pour donner à -notre entretien plus d’intimité.</p> - -<p>» Oubliez un instant que je suis votre répétitrice ; -ne voyez en moi qu’une amie, qui veut vous -parler, au milieu de ces choses familières, de ce -que nous aimons toutes : de notre chère École.</p> - -<p>» Nous ne sommes plus des inconnues les unes -pour les autres. — J’ai suivi vos examens, je -vous retrouve aux cours, à nos répétitions. Quelques-unes -ont eu confiance en moi et sont venues -me demander conseil. Je crois donc vous connaître -à peu près, et je tiens à vous assurer que pendant -vos trois années de Sèvres, vous me trouverez -toujours prête à vous aider, à vous soutenir, -comme une sœur aînée doit le faire pour ses cadettes. »</p> - -<p>Un murmure affectueux remercia M<sup>lle</sup> Vormèse, -qui la tête appuyée au creux de la main, songeuse, -semblait chercher dans son passé une leçon -pour l’avenir.</p> - -<p>« Vous arrivez très jeunes à l’école, continua-t-elle, -vos anciennes ne vous ressemblaient -pas. Nous sommes entrées ici déjà mûries par -la vie, et considérant notre stage comme un -abri calme et laborieux. Nous y avons oublié -les premiers chagrins, les défaillances dans la -lutte. En nous séparant, nous emportions le -mystérieux viatique, qui est l’amour absolu du -Devoir.</p> - -<p>» L’École sera-t-elle pour vous ce refuge propice, -où l’on prend conscience de soi-même, où -se fera la transfiguration de vos âmes ?… (D’un -accent convaincu.) Je l’espère.</p> - -<p>» Votre grande jeunesse, et vos rapides succès, -vous ont laissé l’illusion d’être encore au Lycée, -(rieuse) un lycée <span lang="en" xml:lang="en">select</span>, le premier lycée de France, -si vous voulez. En bonnes élèves, vous avez bûché -vos manuels, dévoré les catalogues de la Bibliothèque, -et tout de suite, votre programme d’études -et de lectures a pris des proportions encyclopédiques.</p> - -<p>» Je vous ai laissé aller.</p> - -<p>» Au bout d’un mois, quelques-unes ont bronché, -s’apercevant que leurs professeurs exigeaient -autre chose qu’une érudition de dictionnaire, et -qu’ils se montraient plus sensibles aux traits -spontanés, aux réflexions personnelles, qu’aux -découvertes trop faciles des bouquineuses.</p> - -<p>» Elles sont venues à moi :</p> - -<p>» — Que faut-il faire ? Nous sommes déroutées, -notre méthode de travail ne vaut rien ! »</p> - -<p>D’une voix nette, détachant les mots, M<sup>lle</sup> Vormèse -la tête relevée, reprend après un instant de -silence :</p> - -<p>« Ma réponse, mes chères enfants, s’adresse à -vous toutes. Vous avez besoin de réfléchir, de -chercher, d’organiser votre vie intellectuelle et -morale à Sèvres. — Rappelez-vous une chose, -c’est que votre carrière, votre mérite de professeur, -dépendront de ce que vous ferez ici.</p> - -<p>» Il me semble que l’École vous propose un double -but :</p> - -<p>» Apprendre à penser ;</p> - -<p>» Apprendre à agir.</p> - -<p>» Vous devez quitter la maison, véritablement -professeurs, c’est-à-dire que femmes d’intelligence -et d’énergie, vous saurez diriger les jeunes filles -qui chercheront en vous un modèle.</p> - -<p>» Celles d’entre vous qui ne sortent pas des -lycées où l’esprit de Sèvres rayonne, peuvent, par -comparaison, se rendre compte de notre idéal de -la femme instruite :</p> - -<p>» Ni savante, ni pédante ; un esprit juste, cultivé, -qui cherche dans la science, non pas une -parure, mais un appui.</p> - -<p>» L’École veut préparer des générations de professeurs -distingués, soucieux de tous leurs devoirs, -soucieux des intérêts supérieurs, qui porteront -enfin, dans la vie, une sagesse aimable, une dignité -simple.</p> - -<p>» Vous trouverez ici toutes les ressources possibles -pour votre travail. Il ne dépend que de vous -de tirer profit de cette culture libre, forte, que -vous donnent vos maîtres.</p> - -<p>» Votre travail effacera les « plus » et les -« moins » qui vous différencient. Chacune doit -s’efforcer d’être elle-même, de garder son naturel, -les qualités et les aptitudes qui font sa force. -N’imitez personne, ne croyez pas qu’en reflétant -l’esprit d’un autre, vous plairez mieux… rappelez-vous -ce que dit le bon La Fontaine.</p> - -<p>» Si vous êtes découragées par une critique -trop dure, ayez l’énergie de vous corriger : bien -souvent les défauts qu’on vous trouve ne sont -que l’excès de vos qualités.</p> - -<p>» Ne vous bourrez pas des miettes d’autrui. -Pensez, soyez hardies, allez de l’avant, quitte -même à vous tromper ; vous êtes à l’âge où l’on -peut se faire une maxime du vers de Musset :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Mon verre n’est pas grand, mais je bois dans mon verre.</div> -</div> - -<p>» Donnez à votre pensée une forme qui vous -appartienne ; forme concise, pittoresque, colorée, -éloquente, suivant votre nature. Nous ne tenons -pas à vous couler dans un moule identique ; de -l’Unité dans la Diversité, voilà la force de notre -corps enseignant : la volière chante, écoutez -l’harmonie du concert… »</p> - -<p>Avec insistance, cherchant les yeux des Sèvriennes :</p> - -<p>« Je voudrais bien me faire comprendre de -vous, mes chères enfants, être sûre que ces paroles -viennent à l’heure propice, qu’elles vous forceront -à réfléchir, et à voir, dans l’étude des -sciences et des lettres, l’espace le plus magnifique -offert à votre pensée. »</p> - -<p>M<sup>lle</sup> Vormèse s’arrête un instant ; les élèves -recueillies boivent ses paroles.</p> - -<p>« Pendant des années, votre horizon a été ce -coteau de Sèvres ; c’était pour vous le Paradis : -entrant à l’École, vous étiez sûres plus tard -de gagner, honorablement et librement, votre -vie.</p> - -<p>» … Comme sur les côtes, de petites barques -vont de ville en ville porter leurs marchandises, -en prendre de nouvelles, ne s’égarant jamais, -grâce aux feux qui s’allument dans la nuit, votre -jeunesse a suivi les escales d’une route tracée à -l’avance. D’un examen vous passiez à un autre, -d’un autre au suivant, toujours plus riches, et -plus sûres d’atteindre le port.</p> - -<p>» Vous y êtes !</p> - -<p>» Il en faudra sortir. Bientôt les côtes s’effaceront -derrière vous, c’est la pleine mer, c’est l’inconnu -que vous devez parcourir.</p> - -<p>» Vous ne savez pas où vous irez en sortant de -Sèvres, mais déjà, par vos compagnes, vous entendez -dire que la vie vous sera dure.</p> - -<p>» On nous raille, on nous méprise, on nous attaque -partout où les lycées se créent.</p> - -<p>» Il faudra du temps, et combien d’efforts, pour -vous faire connaître, et obtenir de l’opinion publique, -l’estime et l’affection que vous mériterez. »</p> - -<p>Très bas, d’une voix presque tremblante, -Vormèse poursuit son image :</p> - -<p>« Oui, c’est vraiment la pleine mer, houleuse, -méchante, où votre barque doit tracer un sillon. -Que deviendra-t-elle, si avant de quitter le port, -vous n’avez pas cherché là-haut une étoile…</p> - -<p>» Apprendre à agir, voilà ce qu’il faut faire ici. -Orientez votre vie vers une croyance, avec la -ferme volonté d’agir conformément à votre foi.</p> - -<p>» La tolérance la plus large règne à l’École. -Vous êtes libres. Un système de compression ne -produirait que des êtres affaiblis, sans ressort, -soumis par la crainte, incapables d’agir avec vigueur -dans les circonstances difficiles. Vous seriez -dépourvues de courage pour lutter contre vous-mêmes. »</p> - -<p>D’une voix plus nette :</p> - -<p>« M<sup>me</sup> Jules Ferron a trop le respect de votre -liberté, pour souffrir qu’on vous impose une direction -de conscience. Vous êtes libres de votre -choix, responsable de vos actes.</p> - -<p>» Que celles d’entre vous, qui ont gardé le culte -de leur enfance, le gardent jalousement et y puisent -la résignation et la force pour lutter.</p> - -<p>» Que les errantes cherchent, s’éclairent, se -décident. Les discussions philosophiques de nos -mercredis, les cours de M. Jérôme Pâtre, des -lectures réfléchies, les aideront à se former un -idéal, une religion philosophique.</p> - -<p>» Disciples de Socrate, d’Épictète ou de Kant, -ayez en vous-mêmes le ferme propos de vivre -conformément à votre loi, d’obéir toujours à -votre conscience, de la considérer comme le -témoin exigeant et hautain, devant qui vous ne -sauriez rougir.</p> - -<p>» Soyez donc énergiques et probes.</p> - -<p>» Comme dit saint Augustin : « Aimez et faites -ce que vous voudrez. » Mais gardez-vous dans la -vie du scepticisme qui tue l’action morale.</p> - -<p>» Gardez-vous d’une fausse pitié pour vous-mêmes, -et pour les autres ; souvent ce n’est -qu’une lâcheté déguisée.</p> - -<p>» Gardez-vous d’une facile bonté, ce n’est qu’indifférence -ou égoïsme.</p> - -<p>» Faites ici l’apprentissage de la vraie bonté. -Aimez-vous les unes les autres. Cherchez un peu -votre bonheur dans le bonheur d’autrui, mais -n’attendez jamais de votre prochain ce que vous -serez toujours prêtes à lui donner. »</p> - -<p>Très émue, M<sup>lle</sup> Vormèse se lève ; elle voit qu’un -peu de son âme illumine les yeux brillants de -quelques Sèvriennes.</p> - -<p>« Pardonnez-moi la longueur de cette homélie, -mes chères petites. Je vous reçois enfants, mon -devoir est de vous aider à devenir femmes droites, -intelligentes et fortes.</p> - -<p>» Je suis prête à faire mon devoir avec amour, -et j’en serai largement récompensée, si vous emportez -de notre chère École un souvenir de tendresse -et de reconnaissance joyeuse. »</p> - -<p>Des visages émus se tournent vers elle, des -mains confiantes cherchent la sienne. D’un même -élan, les Sèvriennes se groupent avec respect, avec -amour, autour de celle qui, la première à Sèvres, -a su trouver le chemin de leur cœur.</p> - -<p>— Alleluia, chanta Berthe Passy, en dégringolant -l’escalier, voilà donc quelqu’un qui nous -aime.</p> - -<p>Et Marguerite Triel, rêveuse, se mit à chercher, -dans le ciel encore nébuleux, l’étoile dont parlait -M<sup>lle</sup> Vormèse.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="p1c12" title="XII. Le journal de Marguerite Triel">CHAPITRE XII</h3> - -<p class="c small">LE JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL</p> - - -<p class="date">15 novembre.</p> - -<p>En somme la vie est très douce ici ; nous -n’avons qu’à faire nos lits, les domestiques s’occupent -du reste. Le jeudi, nous pouvons librement -rester dans nos chambres, nous réunir autour -d’une tasse de thé, causer, chanter, jusqu’à la nuit -tombante. A l’heure où les becs de gaz s’allument, -il faut se séparer : la vieille Lonjarrey et son règlement -viennent troubler la fête. Le dimanche, sortie.</p> - -<p>Tous les jours, le dépensier, roulant son chariot, -dépose dans nos cheminées, trois bûches et -trois bûchettes. Prudemment on économise le -chauffage, pour la flambée joyeuse du dimanche.</p> - -<p>Mais qu’il fait froid ! on gèle dans les couloirs ; -dans nos classes les calorifères ne marchent plus !</p> - -<p>Il a fallu offrir une chaufferette à ce pauvre -Taillis, dont les idées, si rares en tout temps, se -congelaient dans ses esprits refroidis ! Sous les -sycomores, nous avons fait un bonhomme de -neige à sa ressemblance, qu’à tour de rôle, chaque -promotion décapite avec fureur. Longtemps -encore, ce pauvre Taillis sera la tête de Turc des -Sèvriennes.</p> - -<p>— Voilà l’hiver.</p> - -<p>L’eau ne tambourine plus sur le zinc de ma -fenêtre, mais la bise hurle dans les couloirs, s’engouffre -dans les cheminées, râle sous les arbres -blancs. Il a neigé. Il gèle, on ne pourra plus courir -dans le parc ramasser les branches de bois -mort. Brou,… il faudra, malgré soi, être stoïcienne !</p> - -<p>Que c’est joli dehors, j’ai les yeux en joie. Les -coteaux sont duvetés de blanc ; sur le ciel d’un -gris soyeux, la ligne des bois ondule comme une -caravane nuageuse un instant arrêtée. Une nuit a -suffi pour couvrir la terre d’une blancheur de pardon. -Les traînées de clématites s’étalent, voiles -de mousseline que des mains candides voudraient -détacher. La cour est veloutée ; sur le toit du -pavillon Lulli, un essaim de colombes s’est posé ; -leurs pattes, en passant, ont entre-croisé leurs -fines ramilles sur la neige de ma fenêtre ; le bassin -gelé, a, dans sa gaine éphémère, les lueurs mystiques -de l’armure que revêt Parsifal, et tout -autour, les sycomores portent la livrée du blanc -chevalier.</p> - -<p>Les bruits s’éteignent. L’horloge et la cloche -s’assoupissent en sonnant, pour s’endormir tout à -fait, le soir.</p> - -<p>Alors tout devient irréel dans la nuit lumineuse, -et je reste à regarder la lune, avec les yeux d’un -vieil orfèvre épris de l’orient de cette perle, qui -roule solitaire dans le firmament.</p> - -<p>Pas de bruit ; rien ne bouge, et dans ce lit tout -blanc où la terre se couche, on n’entend plus battre -le cœur de la mère éternelle.</p> - -<p>J’aime ce silence, cette pâleur des choses, si -semblables au recueillement des âmes qui vont -approcher de Dieu !</p> - - -<p class="date">20 novembre.</p> - -<p>Enfin j’ai vu Henri Dolfière. Il est charmant. -Nous avons déjeuné ensemble ce matin. Quelle -bonne journée de franche causerie et d’abandon ; -j’ai tant ri, tant bavardé, tant écouté, que la tête -me tourne un peu.</p> - -<p>Henri Dolfière a 23 ans, il est plutôt petit, mince, -de mouvements aisés ; il porte toute sa barbe qui est -brune, et laisse tomber ses cheveux assez bas sur -le front ; des yeux bleus, clairs et sombres, où la -pensée a mis une clarté magnifique, ce qui ne les -empêche nullement, quand il nous taquine, d’avoir -un regard plein de gaminerie.</p> - -<p>Il a bien l’air d’un artiste, quoique sa mise soit -correcte et simple ; ça doit tenir à l’habitude de -préciser ses paroles par un geste, ou bien à cette -pose d’abandon que le corps prend d’instinct, -quand l’esprit rêve.</p> - -<p>Tel qu’il est, il me plaît : il doit être bon, -aimant, il sera fidèle à Charlotte, qui le rendra -très heureux. Elle a avec lui des façons câlines -et sages de petite mère ; si raisonnable, et pourtant -si passionnée, je crois qu’elle sera pour lui -la vraie compagne de l’artiste.</p> - -<p>Car il est très, très artiste ; Henri, (non, non, -n’allons pas si vite), M. Henri Dolfière m’a raconté -son voyage à Rome, l’impression prodigieuse des -vieilles ruines, la beauté de la Renaissance italienne, -puis le charme attachant, presque humain, -des vieilles demeures allemandes. Il a des mots -si expressifs, si colorés !</p> - -<p>Était-il amusant, lorsque je disais quelque -chose, moi si ignorante d’art, « c’est très juste, -c’est ça ; votre œil sait très bien discerner le beau, -mademoiselle ».</p> - -<p>Et moi, au fond, d’être ravie.</p> - -<p>Nous devons ensemble visiter le Louvre et le -Luxembourg ; mais par avance, j’irai me documenter -« <span lang="en" xml:lang="en">de visu</span> » ; je ne veux pas avoir l’air trop -« béotien » devant nos chefs-d’œuvre.</p> - -<p>M. Dolfière est l’élève passionné de Rodin, il -fait de son maître l’égal d’un Dieu ; en tous cas, il -le met de pair avec Michel-Ange. O honte, et -j’ignore encore l’œuvre d’un Rodin.</p> - -<p>Je veux marquer d’un caillou blanc, comme -les anciens le faisaient, cette journée délicieuse.</p> - -<p>Et moi qui croyais qu’en dehors de l’École il n’y -avait pas de gens intéressants !!</p> - -<p>Voilà mon esprit conquis du premier coup. Je -dois les revoir bientôt.</p> - - -<p class="date">24 novembre.</p> - -<p>Victoire Nollet a fait une leçon très fière, très -« tolstoïenne » sur le droit de juger. Cette fille est -une barre de fer ; son intelligence, aussi bien que -son corps, ne transige avec rien.</p> - -<p>Elle nous refuse carrément le droit de juger nos -semblables. Il y a du vrai.</p> - -<p>Mais si elle est logique, il faut qu’elle aille jusqu’au -bout, jusqu’au nihilisme, pour arracher à -la société la lourde et cruelle main de justice.</p> - -<p>Jérôme Pâtre s’est emballé, on a discuté, et… -tout cela s’est envolé ; ce sont des conférences -fumeuses que nos conférences de philosophie.</p> - - -<p class="date">25 novembre.</p> - -<p>D’Aveline veut-il être indiscret ? il nous a donné -en composition littéraire : <i>les feuilles mortes</i>.</p> - -<p>Berthe dit que c’est en mémoire des cheveux -qui tombent. Cruelle gamine !</p> - -<p>« N’y a-t-il pas dans la vie des souvenirs qu’on -voudrait jeter au vent comme une poignée de -feuilles mortes ? » c’est la belle Chantilly qui nous -a fait ce soir cette triste, cette mélancolique réflexion.</p> - - -<p class="date">1<sup>er</sup> décembre.</p> - -<p>J’ai parcouru cet après-midi la galerie des Antiques, -au Louvre ; j’ai voulu commencer par le -commencement, et aller admirer les œuvres dont -on nous prêche l’admiration.</p> - -<p>Avant d’arriver à la Vénus de Milo, à la Diane -de Gabie, à la Minerve, que d’Hercules, de satyres, -de faunes, de jeunes hommes peu vêtus, j’ai rencontrés.</p> - -<p>Tout d’abord, je n’osais m’arrêter devant ces -marbres révélateurs ; je passais toute rouge, confuse, -m’assurant bien que j’étais seule à contempler -les statues grecques.</p> - -<p>C’était idiot ; je me suis vertement sermonnée, -traitant de préjugé cette fausse pudeur qui me -tenait les yeux baissés, ou relevés tout juste, -devant une statue d’homme. Alors bravement, -j’ai ouvert mes yeux et regardé la nature en -face.</p> - -<p>Je dois m’avouer pourtant, que cette promenade -dans le royaume de la Beauté, m’a légèrement -troublée, et que cette chair de marbre ne m’a pas -du tout laissée insensible.</p> - -<p>Quelle force harmonieuse dans ces corps d’adolescents -qui lancent le disque ou la palestre !</p> - -<p>Quelle grâce voluptueuse a ce jeune Bacchus -qui sourit à la ronde furieuse des Bacchantes ; et -les belles jeunes filles de Panathénées ; et le corps -allongé, le corps juvénile de la déesse dont les -hanches se gonflent ; et la mystérieuse nymphe -couchée qu’aime Théophile Gauthier. Et l’esclave -de Michel-Ange, quelle colère, quel désespoir, -tend les muscles de ce corps enchaîné !</p> - -<p>Je suis ivre ; cette promenade recueillie est -pour moi la révélation subite de la beauté charnelle. -Aussitôt revenue dans ma chambrette, j’ai -rouvert mon Chénier, aux pages que j’aime ; j’ai -relu les premiers sonnets des <i>Trophées</i>, et j’ai -senti mon sang couler plus vite, mon sang brûler, -aux fougueuses descriptions de l’amour des -centaures, aux tendres appels des bergers.</p> - - -<p class="date">2 décembre.</p> - -<p>Est-ce que le Beau pourrait être l’étoile mystique ?</p> - -<p>J’ai tant songé à ce que nous a dit M<sup>lle</sup> Vormèse. -La foi, je ne l’ai plus. Le stoïcisme est au-dessus -de mes forces. Je ne puis rien mépriser de la vie ; -j’aime tout ce qu’elle me donne, tout ce qu’elle me -promet. Je suis attachée à tout ce que le stoïcisme -méprise.</p> - -<p>Mes sens me donnent de la joie : voir, sentir, -respirer, n’est-ce pas déjà connaître le bonheur.</p> - -<p>Puis une idée philosophique est une idée trop -abstraite. Ma nature me porte vers le concret ; -les images m’émeuvent beaucoup plus que les -idées.</p> - -<p>Je n’aime batailler que pour la poésie,… et -pour l’art.</p> - -<p>Quelle sera donc ma loi !</p> - -<p>Je cherche.</p> - - -<p class="date">5 décembre.</p> - -<p>Il m’est arrivé une toute petite chose ce soir, -en revenant à l’École ; je veux la noter ici pour le -souvenir délicat que j’en garderai.</p> - -<p>J’étais avec ma vieille cousine, nous passions -boulevard Saint-Germain devant une fleuriste, -elle s’arrête, achète des violettes. Je marchande -une botte de mimosa, qui mettait des gouttes d’or -dans l’ombre des feuillages durcis. Combien ? -« Deux francs, c’est trop cher, Marguerite. »</p> - -<p>Je repose la botte ; et ma cousine, qui ne comprend -pas que pour avoir une fleur on fasse une -folie, m’entraîne vers le tramway.</p> - -<p>J’ai mis tout mon cœur dans le regard de -regret que j’ai lancé sur les branches épanouies.</p> - -<p>Nous partons. A vingt pas de là, un gosse courant -derrière nous, crie : Mimosa ! Mademoiselle ! -Mimosa ! et sans attendre, il me met dans la main -les fleurs que j’avais désirées. C’étaient bien les -mêmes.</p> - -<p>— Combien petit ? fait ma cousine.</p> - -<p>— Cinq sous, M’ame, répond le gosse crânement.</p> - -<p>— Tu vois Marguerite qu’il est bon quelque fois -d’attendre avant d’acheter, etc…</p> - -<p>Oui, mais la chère femme, si drôlement sentencieuse, -n’a pas vu, près de nous, un vieux monsieur -très bien, qui regardait et souriait.</p> - -<p>Tout à l’heure ce monsieur choisissait un bouquet -chez la fleuriste, et j’ai compris, un peu confuse, -qu’il m’offrait ce mimosa.</p> - -<p>Ne sachant trop que faire, pour lui dire merci, -j’ai respiré les fleurs.</p> - -<p>Et c’est tout. Ce monsieur ne m’a ni saluée, ni -suivie. Mais je vais faire sécher dans mon journal -un petit brin fleuri.</p> - - -<p class="date">8 décembre.</p> - -<p>Je vais passer mes vacances du jour de l’an avec -Charlotte et Henri Dolfière. Je suis folle de joie.</p> - -<p>Et c’est dans deux jours la fête de l’École ! Je me -ferai belle !</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="p1c13" title="XIII. Autour d’une tasse de café">CHAPITRE XIII</h3> - -<p class="c small">AUTOUR D’UNE TASSE DE CAFÉ</p> - - -<p>Adrienne Chantilly a invité ce jour-là quelques -Sèvriennes à prendre une tasse de café. Un -parfum violent de peau d’Espagne s’exhale des -étoffes algériennes, suspendues tout autour de la -chambre : meubles, cuivres, nattes, bibelots, -cette pacotille criarde donne au cadre de la jeune -beauté, l’aspect d’un bazar, sous les arcades -Rivoli. Sur les étagères, des photographies de -Pierre Loti, costumé suivant ses états d’âme ; sur -la table de nuit, près du vaporisateur, Mounet-Sully, -dans la célèbre attitude du <i lang="en" xml:lang="en">To be, or not to -be</i>, si avantageuse à la plastique du beau comédien.</p> - -<p>Une cafetière chantonne dans la cheminée ; Berthe -Passy, allongée sur une natte, surveille les préparatifs, -pendant qu’Adrienne tourne hâtivement -le moulin à café. Marguerite Triel feuillette un -album tunisien ; Hortense relit une lettre d’Eugène ; -Thérésa, sans façon, inspecte l’appartement.</p> - -<p>— Ton café sent rudement bon, ma vieille, fait -Berthe, qui s’étire entre deux bâillements arpégés, -mais vas-tu nous faire languir ! Si tu savais ce -que j’ai sur l’estomac, tu ne nous ferais pas attendre -la docte Lonjarrey. D’ailleurs voici pour elle, -et Berthe élevant le bras, montre un flacon de -rhum mis bien en évidence, pour sacrifier au -culte de la gracieuse surveillante.</p> - -<p>— Es-tu grincheuse aujourd’hui, tu ne peux -pas attendre cinq minutes, qu’as-tu ? répond -Adrienne, qui mesure tranquillement son café à -la cuillère, et le verse avec mille précautions dans -l’intérieur d’une cafetière russe. Tiens, visse-moi -ce filtre, je n’ai pas de force dans les doigts.</p> - -<p>— Ce que j’ai, tu le demandes ! et Berthe, accroupie -devant une table mauresque, tourne de toute -la force de sa poigne, le filtre qu’Adrienne lui a -tendu. J’ai depuis dix-huit heures sur l’estomac le -Saint-Honoré du dépensier, et ma première soirée -dans le monde. Ça reste là, j’ai beau faire le boa, -ça ne passe pas ! Le café, le café, ou je te lâche ?</p> - -<p>— Patiente, ma petite Berthe, tu sais bien qu’on -va se payer la tête de Lonjarrey et celle de Christofla -dans ses chansons de l’Ukraine.</p> - -<p>— Tu as les lendemains tristes, toi. Allons -raconte ton mal (avec un beau geste de tragédie),</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">A raconter ses maux, souvent on les soulage.</div> -</div> - -<p>— Berthe, Berthe, racontez, crie Hortense, -radieuse d’avoir relu pour la dixième fois l’épître -de son Eugène. Boudiou moi qui ai si peur de faire -une gaffe quand ma série ira en soirée ; entrer, -sortir, saluer M<sup>me</sup> Jules Ferron, jouer la comédie, -boire devant elle une tasse de thé ! Boudiou, -Boudiou, c’est pas à Montauban que j’aurais appris -ça !</p> - -<p>— On a prévu votre ignorance : il y a des -monitrices dans l’antichambre, et Marguerite, -amusée par les souvenirs comiques de sa première -soirée chez M<sup>me</sup> Jules Ferron, ferme l’album -pour continuer l’initiation.</p> - -<p>On vous dira : En rang, mettez vos gants.</p> - -<p>Attention ! je frappe, suivez-moi, glissez, ne -marchez pas (ça, c’est pour les Scientifiques). -Saluez, et si vous le savez, faites une révérence. -Prenez ce siège. Taisez-vous, parlez, applaudissez, -mangez, saluez. Allons-nous-en !</p> - -<p>Vous en savez autant que moi sur le protocole -de l’École de Sèvres.</p> - -<p>— Et quoi, c’est là tout ?</p> - -<p>— Oui, ma chère, de neuf à onze heures on s’ennuie -en musique, les deux mains sur le ventre, -les yeux sur le nombril. C’est l’attitude du sage !</p> - -<p>— Dis-donc Berthe, ce n’était pas la tienne -hier soir. T’es-tu assez trémoussée sur ton fauteuil, -jambe de ci, jambe de là, la tête en haut, la -tête en bas. Tu te tiens très mal dans le monde ; -j’avais des inquiétudes pour la vénérable ruine -qui te portait, tu lui as donné le coup de grâce !</p> - -<p>— Comment, tu oses me blâmer ! Elle est bonne -celle-là : faire revenir les gens de Paris à cinq -heures, les arracher à leur paternel, à leurs amis, -à leur chatte, aux petits plats du dimanche, pour -les tenir assis, muets, face à face en rangs d’oignons.</p> - -<p>Et qu’est-ce qu’on leur offre ? un harmonium -pleurard, un piano nasillard, des voix qui -chevrotent. Autant vaudrait suivre le service de -l’Armée du Salut, là au moins tout y est cocasse.</p> - -<p>Oh ! je vous recommande un air des petits -agneaux pour harmonium et piano ; il m’a pris -l’envie de faire une ronde avec la vieille Lonjarrey -et de chanter, au beau milieu de ce salon :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Il pleut ! Il pleut, bergère,</div> -<div class="verse">Ramenez vos moutons.</div> -</div> - -<p>Et ces sentences inouïes : (imitant la voix de -M<sup>me</sup> Jules Ferron).</p> - -<p>— Je n’aime pas le Chôpin, mon enfant, ch’est -une mugique malchaine. Oui, oui, on ne doit -pas faire attenchion aux paroles qu’on chante. -Ch’est la mugique qui est tout.</p> - -<p>— Oh là là ! Ça ferait plaisir à mon paternel. Je -demande au prochain tour à chanter un laïtou -laïtou, sur une pirouette.</p> - -<p>Vous savez, vous autres, il faut s’exécuter, et -payer en monnaie de singe la tasse de thé et le -rhum, et les tuiles de l’Illustre Veuve.</p> - -<p>(Imitant encore la voix de M<sup>me</sup> Jules Ferron.) -Et vous Marguerite, vous êtes mugichienne ? -nous vous écoutons. Et vous Jâne vous récitez ? -et vous Victoire vous chantez ? Toutes y passent, -je…</p> - -<p>Marguerite interrompit ce flot de paroles, qui -de lui-même allait s’arrêter, dans un de ces bâillements -dont Berthe était coutumière.</p> - -<p>— Allons, allons, vilaine gamine, ne t’emballe -pas, tu as rattrapé le temps perdu. Savez-vous -qu’hier soir, dans le couloir des chambres, cette -incorrigible s’est mise à faire de la boxe avec une -« troisième année », qui a eu le nez cassé d’un -coup de poing !</p> - -<p>— C’est vrai, j’ai fait la folle, j’avais de tels -grillons dans les jambes, que d’un bout à l’autre -du couloir, je me suis ruée sur toutes les épaules -que je rencontrais. Mathilde a voulu riposter, et -devant sa porte : un, deux, moulinet. (Prudemment -les Sèvriennes se mettent hors de portée.) -Je lui ai envoyé mon poing en pleine figure : ah ! -le beau coup !</p> - -<p>— Dis-donc ne recommence pas ; va plutôt -quérir M<sup>lle</sup> Lonjarrey et racoler Jacqueline, voilà -le café qui filtre.</p> - -<p>D’un bond Berthe Passy est dehors, et l’on entend, -sur les planches sonores du couloir, la bête -échappée qui piaffe et se rue chez M<sup>lle</sup> Lonjarrey.</p> - -<p>— Cette Berthe, quel type ! M<sup>me</sup> Jules Ferron se -gondolerait à l’entendre, fait Thérésa, dont les -réflexions manquent assez souvent aux plus élémentaires -convenances.</p> - -<p>— Ne croyez donc pas un mot de ce qu’elle -vous dit. Berthe a le don de faire des charges à -propos de tout. Je vous assure que cette soirée a -été un peu longue, un peu morte, mais pas si -ennuyeuse que vous l’imaginez.</p> - -<p>On entre là à petits pas, comme dans une chapelle : -l’harmonium est dans le coin, le buste de -Jules Ferron, au milieu. Il y a des sièges. Des -fleurs aussi…, sur le tapis. Aux murs des tableaux -anciens, alternant avec des glaces.</p> - -<p>M<sup>me</sup> Jules Ferron parle à chacune de nous ; il -faut lui répondre avec mesure, avec tact ; elle -applaudit d’abord, on applaudit ensuite. On l’applaudit -elle-même, quand elle joue en grande -artiste du Beethoven.</p> - -<p>Vous lui verrez un air riant, et dans sa longue -robe à traîne, une dignité simple qui la transforment ; -nous ne sommes plus ses élèves, mais ses -invitées. C’est très curieux à observer. Par malheur, -nous, nous ne changeons pas ; la gaieté se -fige sur tous les visages, il y a quelque chose de -contraint, de glacial, qui gâte la fête qu’on nous -offre.</p> - -<p>Les « troisième année » ont joué <i>M. Perrichon</i> ; -Labiche a, paraît-il, toute l’année les honneurs -du tapis bleu, puis on a pris le thé, debout devant -sa chaise ; M<sup>me</sup> Jules Ferron tient la théière et -passe, M<sup>lle</sup> Lonjarrey suit… avec le rhum et le -sucrier, la doyenne offre les gâteaux secs ; on boit -timidement, avec la terreur de commettre une -maladresse. Les tasses sont de Chine, offertes à -l’orateur par un mandarin de passage et…</p> - -<p>La porte s’ouvre en coup de vent, Berthe Passy -s’efface, laissant passer la riante M<sup>lle</sup> Lonjarrey, -puis Marie Christofla, dite Jacqueline « une seconde -année », qui parsème sa chevelure de fleurs, -et sa robe de bijoux.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Lève-toi, Jacques, lève-toi !</div> -</div> - -<p class="noindent">fait Berthe parodiant Béranger,</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Voici venir l’huissier du roi.</div> -</div> - -<p>Le café est exquis, on le savoure assis à la turque -sur les nattes éparses ; seule M<sup>lle</sup> Lonjarrey se -prélasse dans un fauteuil : Berthe lui a pris les -deux pieds, et a calé sur un coussin de drap fin, -brodé par quelque odalisque, les deux « arpions » -de la surveillante.</p> - -<p>— Mademoiselle, un peu de ce rhum Letchy, -première marque.</p> - -<p>— Volontiers, mon p’tit.</p> - -<p>Une rasade tombe dans la tasse, puis une autre -plus longue ; M<sup>lle</sup> Lonjarrey, en connaisseur, déguste -avec de petits claquements de langue.</p> - -<p>— Que disiez-vous donc, mes p’tits, quand je -suis entrée ?</p> - -<p>— Marguerite nous racontait ses impressions -sur la soirée d’hier ; elle est ravie, Berthe aussi, -de l’accueil si gracieux que leur a fait M<sup>me</sup> Jules -Ferron…</p> - -<p>M<sup>lle</sup> Lonjarrey n’a point vu le roulement d’yeux -de Berthe, ni le rire déguisé de toutes ces jeunes -bouches, qui feignent de chercher, au fond de -leur tasse, la dernière goutte de café.</p> - -<p>— Oh ! mes p’tits ! on ne sait pas quel grand -cœur est celui de M<sup>me</sup> Jules Ferron ! moi qui suis -son bras droit, j’en sais long là-dessus ; si je parlais…</p> - -<p>Puis, changeant brusquement de sujet, par -suite de cette infirmité d’esprit qui l’empêche de -suivre une idée jusqu’au bout : Aurez-vous de -gentilles toilettes pour la fête de l’École ? Vous -savez qu’il est défendu de se décolleter : ni bras, -ni épaules nus ; pour le reste ça vous regarde. -Au fait ne parlons pas de cela, puisque c’est une -surprise que vous nous ferez. Adrienne, passez-moi -le flacon…, exquis ce rhum, exquis.</p> - -<p>La main, desséchée, tremblote ; et l’odeur de -rhum échauffé se répand tout autour de M<sup>lle</sup> Lonjarrey.</p> - -<p>— Aviez-vous remarqué, mademoiselle, fait -Berthe, en humant à plein nez l’odeur <i lang="la" xml:lang="la">sui generis</i> -de la surveillante, dont le corps à la longue -l’imprègne d’alcool, aviez-vous remarqué que -Myriam Lévis se présente toujours de profil ?</p> - -<p>— C’est vrai, mon p’tit, elle fait valoir ce -qu’elle a de mieux.</p> - -<p>— Un profil de médaille.</p> - -<p>— Pour le temple de Salomon.</p> - -<p>— Une reine de Saba, quoi !</p> - -<p>Et Marguerite fredonne :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Le roi Soliman, la voyant si belle…</div> -</div> - -<p>— Je crois que Myriam ne moisira pas dans -notre corporation. Elle se mariera tout de suite.</p> - -<p>— Qui sait ? on se marie difficilement par le -temps qui court ; vous toutes, mes p’tits, ne vous -faites pas d’illusions, vous ne trouverez pas facilement -chaussure à votre pied…</p> - -<p>— Tant pis, mademoiselle, on se consolera ; -moi d’abord je suis amoureuse !</p> - -<p>— Vous mon p’tit ! et de qui ? allons Berthe -dites, dites.</p> - -<p>— Je n’ose pas.</p> - -<p>— Mais si, dites, dites.</p> - -<p>Tous les regards dévorent Berthe, qui feint un -embarras subit, et se traînant sur la natte, à la -façon d’un cul de jatte, s’approche de M<sup>lle</sup> Lonjarrey -et pose sa tête malicieuse dans le giron de -la vieille fille.</p> - -<p>— Vous le voulez, mademoiselle.</p> - -<p>— Oui, dites, dites, serait-ce de M. Pâtre, de -M. Criquet ? peut-être de M. d’Aveline ! La vieille -Lonjarrey grille d’impatience.</p> - -<p>— Eh ! bien voilà, mademoiselle ; je suis amoureuse… -(rougissante)… de pommes de terre -frites.</p> - -<p>— Ah ! ah ! ah ! elle est bien bonne, ah ! ah ! -ces p’tits veulent se payer ma tête, ah, ah !</p> - -<p>Le rire, qui secoue la bouche prodigieuse, et -met en branle le dentier de M<sup>lle</sup> Lonjarrey, gagne -toutes les Sèvriennes ; on se lève, on se presse, -on tire Berthe qui se défend.</p> - -<p>— Mais oui, je vous dis que je les adore ; tant -pis si je moucharde, mais je vous jure que le -dépensier nous les rogne, il les compte, mademoiselle, -il les compte. Si c’était un effet de -votre bonté de lui dire qu’il en mette un peu plus -dans sa poêle.</p> - -<p>— Oh ! mon p’tit, je vous donnerai les miennes ! -elle caresse Berthe du bout de son doigt sec -comme une branchelette, et mire son petit verre -de rhum dans l’éclat de la flamme ! Hein quel -esprit franc ! quel cœur ouvert ! rien de caché -là-dedans. Il faudra que ce soir je conte ça à -M<sup>me</sup> Jules Ferron.</p> - -<p>Revenons donc à ce que je vous disais tout -à l’heure. J’en causais justement ce matin avec -M<sup>me</sup> Jules Ferron : ces p’tits, disais-je, ne se marieront -pas ; elles en valent bien d’autres cependant.</p> - -<p>Ainsi, moi, je ne suis plus jeune, je ne -suis pas jolie, eh bien, qui m’épouserait ne ferait -pas une mauvaise affaire… au bas mot, je rapporterais -10.000 francs par an à mon mari.</p> - -<p>— Et comment ? Boudiou, Ugène ne m’en demande -pas tant.</p> - -<p>— Suivez bien mon raisonnement :</p> - -<table summary=""> -<tr><td class="p">Appointements fixes</td> -<td class="bot r w4"><div>2.000 fr.</div></td></tr> -<tr><td class="p">Tenue de maison, pas de coulage, ordre, économie, -couture, repassage, blanchissage, etc. Est-ce -trop d’estimer ça</td> -<td class="bot r w4"><div>6.000 fr.</div></td></tr> -<tr><td class="p">Mes goûts sont modestes, je ne vais ni au concert, -ni au théâtre (ni au café, chuchote une voix -impertinente), tout cela représente bien, bon an, -mal an</td> -<td class="bot r w4"><div>2.000 fr.</div></td></tr> -</table> -<p>Faites l’addition, voilà mes 10.000 fr.</p> - -<p>— C’est net comme torchette. Et vous n’avez -pas trouvé d’épouseur à ce prix ?</p> - -<p>— Non ma p’tite Berthe ; je tiens trop à l’École -pour la quitter jamais : on m’aime, car vous m’aimez, -n’est-ce pas ? on vient me voir, j’ai des poussins -un peu partout, qui viennent me faire fête le -dimanche. Vous verrez mes « pipos », les pipos -de mon cousin, et mes p’tits « blaux », pas un ne -m’est infidèle. Je vous inviterai chez moi, un -jour qu’ils seront là.</p> - -<p>Eux, ça ne compte pas. Vous n’avez pas de dot, -mes p’tits, ils ne vous feront point la cour : ah ! -les hommes, pas un qui calcule comme nous…, -de la poudre aux yeux… faut savoir jeter de la -poudre aux yeux… Ah ! si j’avais encore votre -âge, pauvre Lonjarrey… Vous verrez plus tard, -vous direz : Elle avait bien raison, M<sup>lle</sup> Lonjarrey, -comme elle connaissait la vie !…</p> - -<p>Le rire tremble sur toutes les lèvres, qui se -crispent dans une grimace attendrie. Marie Christofla, -très digne, se retire à l’anglaise sans avoir -placé ses chansons de l’Ukraine ; les Sèvriennes -ne s’en aperçoivent pas, empressées autour de la -pauvre incomprise, qui soudain entendant sonner -la cloche des cours, tend son verre à Didi.</p> - -<p>— Il n’y a que ça qui ne trompe pas, mes p’tits, -encore une goutte, une petite goutte.</p> - -<p>— Oui, mademoiselle, la goutte de consolation.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="p1c14" title="XIV. La fête de l’École">CHAPITRE XIV</h3> - -<p class="c small">LA FÊTE DE L’ÉCOLE</p> - - -<p>Sèvres n’est plus la maison grave, où toute la -vie se règle aux tintements des cloches. La joie -court librement au bruit des talons qui sonnent, -des portes qui claquent, des lumières qui courent, -éclairant robes blanches et papillotes.</p> - -<p>Les vieux couloirs, où persiste d’habitude l’âcre -odeur de peinture rouge, embaument les eaux -de toilette et le parfum subtil des visages poudrés.</p> - -<p>Depuis un mois, les Sèvriennes chuchotent -leurs projets, organisent un comité. Aux Scientifiques, -les cotisations et le souci des vivres ; aux -Littéraires, le soin du programme et du décor de -la fête.</p> - -<p>L’École elle-même, pour fêter l’anniversaire -de sa fondation, offre aux élèves un festin de -Balthazar : sur les bras d’une femme de chambre, -un énorme saumon, passe de table en -table, acclamé avec fureur avant d’être dépecé. -Il y a encore dindonneaux et galettes.</p> - -<p>Jusqu’au dernier moment, le programme de la -fête est un mystère ; mais le bruit court qu’il y aura -des projections électriques, et que des bombes -glacées remplaceront, au souper, le traditionnel -nougat.</p> - -<p>L’École, ce jour-là, est un peu folle ; ces messieurs, -indulgents, ferment les yeux sur le travail -qu’on néglige ; M<sup>lle</sup> Lonjarrey laisse courir, de droite -et de gauche, les Sèvriennes très court vêtues ; il -n’est pas jusqu’au jet d’eau qui ne dresse coquettement, -sur l’eau engourdie, son plus joli -panache !</p> - -<p>Dès huit heures du soir, le réfectoire n’est plus -qu’une magnifique salle des fêtes : partout des -fleurs, des lumières ; de bec en bec, des guirlandes -de lierre, des girandoles de papier rose -piqué d’étoiles. Quelques paravents chinois simulent -les coulisses d’une petite scène, et tout près du -piano, sont étalés les lots pour la loterie des -pauvres.</p> - -<p>Par couples les élèves descendent, car l’usage -veut qu’une Ancienne ait une Nouvelle à son bras, -pour entrer dans la salle.</p> - -<p>Adieu les robes fanées, les sarraux bleus, les -cheveux en chien fou ; les Sèvriennes sont toutes -en robes de bal, fleurs au corsage, un tantinet -décolletées, pour fronder le règlement.</p> - -<p>La transformation est surprenante ; elles se -regardent les unes les autres, étonnées, charmées, -comme les passants, le soir, s’arrêtent devant les -petites boutiques inaperçues le jour, et qu’un -rayon intérieur illumine et pare. Les moins bien -arrangées sont encore charmantes.</p> - -<p>On se presse, on se cherche, on s’appelle, on se -déshabille du coin de l’œil. Derrière l’éventail, -aux entrées sensationnelles, ce sont des oh ! des -ah ! d’admiration un peu enfantine, mais sincère.</p> - -<p>Marie Christopha est en satin rouge, des géraniums -semés dans les cheveux, des bagues à -tous les doigts. Renée Diolat étrenne une robe -de crépon mauve, qui discrètement pare sa -beauté blonde. Adrienne Chantilly est en tulle -jaune, avec de lourdes broderies de jais ; Jeanne -Viole en cachemire bleu, Victoire Nollet en gris, -Angèle Bléraud en foulard vert, Hortense en rose -de village, Berthe en blanc, Marguerite en velours -noir.</p> - -<p>Chacune grille de plaisir, en songeant au bal -qui va suivre le concert. Et pourtant ce ne sera -qu’un bal blanc ; par prudence, afin de ne pas -tourner ces jeunes têtes, les professeurs mêmes ne -sont pas invités. Le dépensier, seul, de loin, regarde -la fête.</p> - -<p>Adrienne, très en beauté, déplore de groupe en -groupe, de ne pouvoir faire un vis-à-vis avec -d’Aveline, et de connaître l’ivresse de la valse, au -bras de Jérôme Pâtre et de M. Lepeintre, le nouveau -professeur d’histoire.</p> - -<p>Des programmes circulent, tous dessinés et -peints à l’École, il y en a de charmants. On sait -alors, que Myriam Levis sera la Muse dans la -<i>Nuit d’Octobre</i>, et Sylvia dans le <i>Passant</i>. Renée -sera la Vierge dans le <i>Noël</i> de Bouchor.</p> - -<p>De toutes parts, les Anciennes, aujourd’hui -professeurs, arrivent à l’École ; les absentes s’excusent -par une dépêche, par une lettre ; on lit les -missives dans le brouhaha de l’attente. Le comité -s’effare, il y a conflit au sujet des préséances ; on -se fâche, M<sup>lle</sup> Lonjarrey parle d’aller se coucher, -si elle n’a pas la gauche de M<sup>lle</sup> Jules Ferron ; -et M<sup>lle</sup> Melnotte, du lycée Racine, exige la présidence -d’une table, si on veut la garder jusqu’au -bout. On va se quereller, le comité en bloc va -rendre les cordons du tablier ; il n’est plus temps. -La porte s’ouvre, un grand silence apaise, une -seconde, les colères, les jalousies, les coquetteries, -les désirs qui se chamaillent. Sous un flot de -lumière, entre les Sèvriennes formant la haie, -M<sup>me</sup> Jules Ferron passe au bras de la Doyenne.</p> - -<p>L’État-major des surveillantes et des répétitrices -la suit, en robes sombres.</p> - -<p>La Veuve porte une longue robe princesse -en pou de soie noire, dont la traîne à petit bruit -serpente sur le plancher ciré, corrigeant, par les -plis d’une étoffe cossue, l’abandon d’un corps -grassouillet.</p> - -<p>Elle sourit, et derrière elle, le même sourire se -propage. La joie des Sèvriennes, le souvenir de -l’œuvre qu’elle créa si victorieusement, illuminent -ses traits, leur donnent une beauté sereine, -qui ne s’effacera qu’à la porte de chez elle, où de -nouveaux tracas l’attendent.</p> - -<p>M<sup>me</sup> Jules Ferron s’est assise, le concert commence. -Piano, violon, chant, monologues, récitatifs, -tout est applaudi par des mains généreuses -et des esprits distraits. On chuchote -derrière les éventails dressés : Vois donc, ma chère -cette peau rugueuse, ses bras ont en permanence -la chair de poule. Une fausse grasse, je te le disais -bien, des bras gros comme des fifres. Victoire est-elle -assez boudinée. C’est pas un corset, c’est une -camisole de force. Comment ? ça, Louise Melnotte ! -le béguin de Jérôme, ça, ça ! elle vous a un air -de détailler « de la p’tite saucisse et de la chaircuiterie ». -Heu, rappelle-toi Rousseau, ces philosophes -gobent tant de choses.</p> - -<p>— Chut ! chut ! M<sup>lle</sup> Lonjarrey baisse les lumières, -les éventails s’abattent sur les genoux, les yeux -fixent la scène, où Myriam Lévis parle au poète -qui pleure. Elle est voilée, mais son fier profil -au milieu des blancheurs, se détache presque -lumineux.</p> - -<p>On n’entend plus un souffle ; quelque chose -d’inexprimable, de très grand, fait trembler les -lèvres qui écoutent :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">L’homme est un apprenti, la Douleur est son maître,</div> -<div class="verse">Et nul ne se connaît, tant qu’il n’a pas souffert.</div> -</div> - -<p>La voix se fait lointaine, musicale, troublante ; -les cœurs les plus ingénus palpitent d’un émoi -léger, pour avoir entendu dans l’ombre, les yeux -clos, la plainte amoureuse du grand Inconsolé…</p> - -<p>Une ritournelle, un « rigaudon » de Rameau, -efface l’impression trop vive, et les bouts de -causerie reprennent en bourdon, jusqu’à ce que -Myriam revienne, et d’une voix brisée, puis -ardente, puis fraîche comme le bruit d’une fontaine, -dise les regrets de Sylvia et la tristesse de -ne plus aimer.</p> - -<p>— C’est trop bien ! elle serait sur les planches, -qu’elle ne jouerait pas mieux.</p> - -<p>— Dis donc, Margot, c’est le cas de dire qu’aujourd’hui -Sèvres reçoit M. Cupidon ! mais voilà, -ici, ce n’est pas autre chose que Vert-Vert chez -les Couventines…</p> - -<p>— Tu ne réponds pas, qu’as-tu ? tu souffres ?</p> - -<p>— Tais-toi, ne me regarde pas, je t’en prie, -Berthe ; je ne sais pas ce que j’ai… cette poésie -m’a fait mal, j’ai le cœur si gros… (très bas) de -n’être pas aimée, et deux grosses larmes tombèrent -brûlantes sur les mains qui se rejoignaient.</p> - -<p>Le concert fini, la tombola tirée, on s’en va à -la queue leu leu, dans la salle de réunion, manger -sandwichs et babas, glaces et petits fours. On se -congratule, on s’embrasse ; Myriam, très entourée, -résiste à peine aux compliments qui l’accablent ; -elle abandonne sa belle main aux lèvres d’Angèle -Bléraud, ses regards disent assez l’ivresse de -la cabotine triomphante.</p> - -<p>Renée, la vierge pure du <i>Noël</i>, disparaît devant -cet éclat ; les Sèvriennes affolées adorent en -Myriam, le poète de l’amour, que cette voix leur -a révélé.</p> - -<p>Elles dansent, mais leur pensée est ailleurs ; -comme une maîtresse, la poésie les caresse et les -meurtrit. Elles tourbillonnent éperdues, silencieuses, -et les heures passent, les heures s’en -volent, elles sont heureuses.</p> - -<p>M<sup>me</sup> Jules Ferron regarde et sourit encore.</p> - -<p>Sur l’ombre orgueilleuse de la vieille maison, -se déroule, s’enlace, la liane vivante d’une dernière -farandole ; et pour un soir, oubliant dans -cette ivresse son impassibilité stoïque, elle se -sentit enfin des entrailles de mère !</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="p1c15" title="XV. Journal de Marguerite Triel">CHAPITRE XV</h3> - -<p class="c small">JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL</p> - - -<p class="date">15 décembre.</p> - -<p>L’École, le soir de la fête, était en beauté ; un -coup de baguette et l’austère « prison », devenue -un palais de féerie, nous laissait à chacune l’illusion -d’être dans un de ces collèges d’Outre-Manche -si à la mode aujourd’hui.</p> - -<p>Nous étions toutes belles ; qu’il doit être difficile, -dans un vrai bal, de choisir la reine ; ici nous -avions toutes une fraîcheur, un éclat, des yeux si -rayonnants, que je ne saurais fixer une préférence.</p> - -<p>J’avais mis ma robe favorite, ma robe de velours -noir, si simple, toute droite, avec une petite -traîne souple, qui se pose, quand je m’arrête, -comme un joli chat réclamant une caresse. Autour -du cou, une écharpe de tulle bleu, faisant -papillon au bas de la nuque ; mes cheveux -avaient un joli reflet d’or… J’ai embrassé mon -miroir pour lui dire merci.</p> - -<p>Et cependant, je garde un souvenir pénible de -cette soirée ; je suis partie radieuse au bras d’Isabelle -Marlotte, je suis revenue navrée ! Navrée -d’une tristesse incompréhensible. Ces lumières, -ces fleurs, ces rires, brusquement ont éteint ma -joie. Myriam a dit des vers de Musset, j’ai pleuré, -et je ne sais pas pourquoi j’ai pleuré. J’aurais voulu -fuir, courir dans le parc, appeler, qui ? crier cette -peine que j’ignore, mais que je sens au fond de -moi-même, comme une plaie qui m’épuise.</p> - -<p>Quel coup m’a donc blessée ?</p> - -<p>La vie me rit, mes compagnes m’aiment, mes -professeurs m’encouragent, M<sup>lle</sup> Vormèse ne cache -point l’intérêt qu’elle me porte.</p> - -<p>Alors ?</p> - -<p>Depuis trois mois, je m’accoutume à cette -existence solitaire ; ce n’est pas de vivre enfermée -que je souffre ; depuis longtemps je ne vis qu’avec -moi-même.</p> - -<p>C’est un tourment, un besoin confus, mais sans -répit, de me dégager de mes anciens rêves. Le -passé me laisse indifférente, tant de choses nouvelles -m’attirent ; chaque jour, par une lecture, -par un effort, j’avance vers ce but, encore -voilé.</p> - -<p>Est-ce curieux, j’éprouve par l’esprit, un malaise -analogue à celui que tout mon corps subit -lorsque je devins jeune fille.</p> - - -<p class="date">16 décembre.</p> - -<p>J’assiste impassible à ce bouleversement de -mon être. Là-haut j’ai vu ce soir l’image de mon -état d’âme. Des nuages galopent, fouaillés par le -vent qui se lève ; c’est une course insensée à travers -le ciel ; ils passent devant la lune qui s’obscurcit, -d’autres accourent, puis la meute fantastique -disparaît, dégageant l’astre qui monte, serein vers -son zénith.</p> - - -<p class="date">23 décembre.</p> - -<p>Une chose me frappe à l’École, et me semble -la caractéristique de l’enseignement qu’on nous -donne : les Sèvriennes parlent sans cesse de -licence, d’agrégation, jamais de professorat !</p> - -<p>Jamais il n’est question de nos futures élèves. -Jamais nos leçons ne visent l’esprit limité d’enfants -de dix à quatorze ans. Foin de pédagogie -théorique, semble-t-on dire, « en forgeant on -devient forgeron », <i lang="la" xml:lang="la">faber, fabricando</i>. Sur la fin -de notre carrière, nous serons peut-être capables -d’enseigner, simplement, des choses élémentaires.</p> - -<p>Je me reconnais inapte, au sortir de l’École, à -mettre à la portée de mes gamines, l’histoire du -moyen âge que nous étudions en ce moment.</p> - -<p>Un beau sujet de composition écrite que celui-là : -<i>Rôle de l’Église sous les premiers Carolingiens</i>.</p> - - -<p class="date">24 décembre, soir.</p> - -<p>Jeanne Viole nous a offert ce soir un punch promotionnel. -C’est toujours tout pareil, on potine, -on s’use à dire des riens méchants. J’aime mieux -rester seule deux heures dans ma chambrette. -Les bougies ont une clarté charmante près des -fleurs, au milieu des mousselines qui parent mon -lit, mon miroir, ma fenêtre.</p> - -<p>Joie de lire seule et de rêver après, d’aller ailleurs, -dans ce monde qu’ouvre la poésie, comme -un autre firmament.</p> - - -<p class="date">Minuit, Noël.</p> - -<p>Les cloches sonnent, les voix fredonnent, le jet -d’eau tinte dans la nuit. Là-haut, glisse dans les -nuages, le pâle visage de la Mère. D’un souffle elle -écarte les voiles qui la nimbent, et radieuse se -penche vers la terre. Sous ce regard d’amour, le -jet d’eau ploie, ses broussailles ruisselantes s’écartent, -et comme en un berceau de rêve, l’image -incertaine de l’Enfant sourit à l’éclatante image -de la Mère.</p> - -<p>O Noëls de mon enfance :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Courons d’un grand randon</div> -<div class="verse">Vers thio petit poupon.</div> -</div> - -<p>Je veux former un vœu, exauce-le, petit Jésus -de mon enfance : fais que bientôt je découvre -l’étoile qui dirigera ma vie ; comme les Bergers et -les Mages, je te le jure, je la suivrai jusqu’où -elle me mènera.</p> - - -<p class="date">31 décembre.</p> - -<p>Charlotte viendra demain me voir. J’ai l’influenza, -défense de sortir.</p> - -<p>L’École est vide, je me sens perdue. Je n’aime -pas les choses qui finissent, j’ai l’angoisse de -quelque chose qui meurt en moi, autour de -moi.</p> - -<p>Adieu, année ancienne, tu me fus propice, que -l’année nouvelle soit encore une année heureuse -pour ceux qui me sont chers.</p> - - -<p class="date">1<sup>er</sup> janvier 189 .</p> - -<p><i lang="la" xml:lang="la">Ave</i>, et pourtant j’ai du chagrin, je ne les verrai -point.</p> - -<p>Le médecin est venu : quel bonhomme ! un -ricaneur ; il m’a auscultée, M<sup>me</sup> Jules Ferron l’accompagnait, -et son œil curieux s’est vite renseigné -sur le décor de ma chambre.</p> - -<p>Il a plaisanté sur tout, sur mes yeux trop -creux, M<sup>me</sup> Jules Ferron silencieuse l’écoutait. -En partant, elle m’a tendu la main. Je lui ai dit -merci.</p> - -<p>Charlotte attendait dans la chambre de Berthe ; -elle n’a pu rester, l’infirmière l’a renvoyée, et je -n’ai rien su d’elle, de lui, si ce n’est qu’il a de la -peine de me savoir malade. Ma chère Lolotte, -pour mes étrennes, vient de m’apporter cette -<i>Diane</i> de Gabie qu’il a choisie à mon intention… -Comme c’est bon de savoir, qu’au loin, une amitié -vous cherche. Leur bonheur m’est cher.</p> - - -<p class="date">4 janvier.</p> - -<p>Je ne souffre plus, demain je reprendrai mes -cours.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="p1c16" title="XVI. Ces Messieurs">CHAPITRE XVI</h3> - -<p class="c small">CES MESSIEURS</p> - - -<p>Le feu flambe, réchauffant la toute petite -chambre de Marguerite Triel, une chambre claire, -accueillante comme un frais visage de seize ans. -Partout, à la fenêtre, autour du lit, de la toilette, -des mousselines d’Écosse drapent sur un fond -blanc, des feuillages très doux, des fleurs mauves -et jaunes, colchides mélancoliques nées du premier -frisson de l’automne. Quelques photographies -cachent le papier banal du « locatis » fourni -par l’État. Au chevet, la sainte Monique d’Ary -Scheffer ; près du miroir la belle Vénitienne à sa -coiffure, du Titien ; à droite de la cheminée le -Bacchus de Vinci, étrange figure, sœur du saint -Jean-Baptiste, indiquant du même doigt l’ombre -propice des forêts ; à gauche le portrait de César -Borgia, aux lèvres gonflées d’amour, à la main -longue assouplie pour l’épée et la caresse. Sur la -table, parmi les mille riens qu’il faut pour écrire, -des portraits de femmes de Carrière, et la Diane -de Gabie, entourée de roses et de capillaires.</p> - -<p>Sur l’étagère, quelques livres souvent ouverts, -Euripide, Pascal, Chénier, la <i>Salammbô</i> de -Flaubert, les <i>Trophées</i> de Heredia, <i>Sagesse</i> de -Verlaine.</p> - -<p>Dans cette chambre, tout indique les goûts -préférés d’une femme mystique, inconsciemment -voluptueuse. Les fleurs qui s’épanouissent là -semblent se plaire, dans ce logis très <i lang="de" xml:lang="de">gemüthlich</i>, -comme de beaux vers parfumant, de pages en -pages, un livre chaste et fier.</p> - -<p>Sur une table volante, un service à thé, des -sandwichs, des confitures, attendent la venue des -Sèvriennes ; la bouilloire devant le feu chantonne, -le bois craque, éclate : en l’absence de l’hôte les -esprits mystérieux du feu et de l’eau conversent, -et c’est d’Elle, encore.</p> - -<p>Soudain, des salles de cours, monte un bruit -assourdi de chaises traînées sur le plancher ; c’est -la fin des conférences, ces Messieurs sont partis. -Tout de suite, les Sèvriennes escaladent les escaliers, -se ruent avec une fureur de bêtes délivrées, -vers les études, vers les couloirs des chambres.</p> - -<p>La porte s’ouvre brusquement, Marguerite -essoufflée entre chez elle, portant quelque chose -dans ses bras ; Berthe Passy la pourchasse, puis -Renée Diolat, Isabelle, Victoire Nollet s’engouffrent -derrière elles.</p> - -<p>Berthe lutte, voulant écarter les bras de Marguerite -et lui chiper ce qu’elle porte.</p> - -<p>— Laisse-moi seulement voir à qui ça ressemble ?</p> - -<p>— Non, je ne te le donnerai pas, Berthe, tu me -le casserais.</p> - -<p>— Dis-nous son sexe.</p> - -<p>— Celui de son père !</p> - -<p>— Je t’en prie, ma petite Margot, prête-moi ce -gosse, je veux être sa nounou.</p> - -<p>Elle s’assied posément, Marguerite rassurée lui -met, sur les genoux, une poupée vêtue de sa seule -chemise.</p> - -<p>— Très chouette le môme, on va le baptiser -tout de suite, je ferai le parrain, reprend Berthe -qui dodeline le poupon, puis le fait sauter en l’air -de façon inquiétante.</p> - -<p>Les Sèvriennes, très amusées, se penchent sur -elle ; la poupée, de son œil rond qui palpite à chaque -saut, semble ahurie d’être le joujou imprévu -de ces grandes filles.</p> - -<p>Isabelle Marlotte tend les bras, elle veut l’avoir -à son tour. C’est gentil ce que d’Aveline a fait -là ! il n’y a que lui, ici, pour faire des surprises -aussi féminines ; donner une poupée à toute une -promotion parce qu’elle travaille trop, mais il est -à croquer cet homme !</p> - -<p>— Croquons, mesdemoiselles, croquons. Le morceau -est un peu mûr, mais il se fait rare. Je -réclame pour Isabelle le morceau du roi, et se -tournant, gentille, vers celle-ci qui se rebiffe, -Berthe ajoute : Allons, allons, est-ce qu’on ne sait -pas que tu l’aimes !</p> - -<p>— Oui, répond Isabelle, qui ne ment jamais, je -déteste celles qui ne l’aiment pas, je hais celles -qui l’aiment trop.</p> - -<p>— Oh ma chère, est-ce que tu gardes sa vertu ? -ne sais-tu pas, qu’avec lui, une glissade n’est -jamais un faux pas ! D’Aveline aimer ! Renée -sourit à de lointains souvenirs, mais juge inutile -de propager les potins qui croupissent éternellement, -comme toutes les mauvaises choses, dans -le passé d’une École.</p> - -<p>— Mon Dieu, qui voudrait se contenter de ses -restes, me semblerait peu difficile.</p> - -<p>— Vous parlez d’or, Victoire. Soigner ses rhumatismes, -contempler son demi-cheveu, adorer -l’ombre qu’il est encore ; on en ferait une -image… Fi ! un professeur de littérature n’est -jamais qu’un coucou, pilleur de nids célèbres : il -revient le bec plein et n’offre à sa femelle que la -ponte d’autrui. Où s’arrêtent les réminiscences ? -<i lang="en" xml:lang="en">That is the question !</i></p> - -<p>— C’est une diffamation, vilaine gamine, -M. d’Aveline ne mérite pas ces reproches, fait -Marguerite un peu agacée d’entendre sans cesse -débiner, par Berthe, le professeur qu’elle préfère. -Il est original, son esprit est bien à lui ; il a des -mots qu’on voudrait avoir faits. Hier, on m’en a -répété un de ses meilleurs. Vous savez que d’Aveline -sollicite la chaire de poésie française, rue -d’Ulm. Il va voir le Directeur, qui n’a rien de l’intelligente -bonté de M. Bersot.</p> - -<p>— Et quels titres avez-vous, monsieur, pour appuyer -cette demande ?</p> - -<p>Sans sourciller, d’Aveline, faisant allusion aux -œuvres de Brunetière, son compétiteur :</p> - -<p>— Mon Dieu, monsieur le Directeur, il y a des -choses qui se pèsent à la bascule et d’autres à la -balance…</p> - -<p>— Ah ! très bien ! exquis ! du pur d’Aveline ! -s’écrie le groupe des Sèvriennes : mais Victoire -Nollet, rageuse, s’insurge.</p> - -<p>— Vous êtes ma foi bien indulgentes, vous -autres. Dès qu’il s’agit de cet homme, on se -pâme : quelle finesse ! quelle grâce ! quel poète !… -Enfonceur de portes ouvertes, va ; vous ne -lisez donc rien, pour ne pas savoir, que tout ce -qu’il dit, Sainte-Beuve ou Lemaître l’ont dit avant -lui.</p> - -<p>J’enrage de cet aveuglement ; il n’a pour lui -que des détails, le joli, toujours du joli, et parce -qu’il a une voix qui vous prend, et vous retourne, -vous en faites un génie. Pas une idée neuve, pas -une trouvaille qui en engendre d’autres ; mais -Brunetière, c’est une montagne à côté de la -souris !</p> - -<p>Et par-dessus le marché, cet homme a l’esprit -faux !</p> - -<p>— Oh ! oh ! vous allez trop loin, Victoire ; en -troisième année nous ne pensons pas autant de -mal que vous de M. d’Aveline ; vous en reviendrez, -croyez-moi. Le grand mérite de son enseignement -littéraire, c’est de n’être pas dogmatique. -Son cours est une causerie qui éveille la pensée, -et la force à s’exprimer dans une langue délicate, -simple, savoureuse si c’est possible. Il nous force -à admirer, quoi de plus grand ? Il nous force à -comprendre, quoi de plus juste ?</p> - -<p>— C’est possible, Renée, vous êtes une ancienne : -mais vous jugez son enseignement, avec des préjugés -d’École, dont je suis libérée, moi, heureusement.</p> - -<p>Son devoir est de faire de nous des professeurs, -non des docteurs ès lettres ; par sa méthode, il -manque à son devoir.</p> - -<p>— Dis donc, Victoire, pour une stoïcienne tu -manques d’impassibilité : ce rude langage ne -viendrait-il pas d’une blessure encore fraîche ? -Tu en veux à d’Aveline, avoue-le, parce qu’il te -reproche la raideur d’un esprit étroit, ce n’est pas -sa faute si tu ne veux pas t’ouvrir, et si tu écris, -dans tes devoirs sur Rousseau, des phrases comme -celle-ci — je cite textuellement, mesdemoiselles : -« Rousseau connut la femme qui s’aime seule -dans une futaie… »</p> - -<p>Berthe rit à pleine gorge, et ce rire cingle -Victoire, qui de rouge devient noire de colère.</p> - -<p>— Elle est historique ta phrase, les générations -à l’École, ne l’oublieront pas. Bast, quand il -n’aurait fait que te mettre un peu de son inexorable -clarté dans l’esprit, tu ne devrais pas lui en -vouloir.</p> - -<p>— Tu ne sais ce que tu dis, toi, tu es prise -comme les autres ; tu ne vois pas que cet homme -est un cabotin, oui je le répète, un ca-bo-tin. Il -ne cherche que ficelles pour gagner son public. -Vous êtes là, bouche bée, riant quand il a de -l’esprit, pleurant quand il feint d’être ému, et le -cœur à l’envers, parce qu’avec sa voix molle et ses -mots caressants, il vous a dit les malheurs de -Myrto ou d’Éryphile !</p> - -<p>— A la porte, à la porte.</p> - -<p>— Non, vous ne m’empêcherez pas de crier ma -colère ; je vous dis qu’il a le don de s’émotionner -lui-même et de pincer de la guitare, avec autant -d’artifice, qu’Adrienne Chantilly en met à s’évanouir -à côté de lui.</p> - -<p>— Oh Victoire, c’est indigne ! et deux grosses -larmes perlèrent dans les yeux d’Isabelle Marlotte, -que Marguerite entraîna vers la table, mettant -fin à cette querelle qui s’envenimait.</p> - -<p>— Notre thé se refroidit, hâtons-nous de baptiser -mon fils ; voilà le Compère, soyez toutes les Commères, -donneuses de ce qu’il vous plaira ; mais je -supplie Victoire de n’être pas, par rancune, la fée -Carabosse de notre baptême.</p> - -<p>Les Sèvriennes se pressent autour du poupon, -déjà revêtu d’une culotte, taillée dans un mouchoir.</p> - -<p>— Je te donne l’esprit, la bonté, l’éloquence, la -veine. Et vous, Victoire ?</p> - -<p>L’austère Victoire hésite ; décidément il lui est -cruel de souhaiter le bonheur à cette poupée qui -vient de d’Aveline, mais il ne faut pas désobliger -une compagne gentille !</p> - -<p>— La Beauté, murmure-t-elle.</p> - -<p>— Vous me volez, qu’est-ce qu’il me reste -alors ?</p> - -<p>— Donne-lui ton cœur, répond Berthe, avec un -baiser à l’enfant qu’elle pose triomphalement sur -le sucrier. Et baillez-moi la saucisse ou les cornichons.</p> - -<p>— Boudiou ! fait Thérésa qui entre, est-ce que -j’arrive trop tard, on ne débine plus !</p> - -<p>Pendant quelques instants, le silence de la -petite chambre n’est troublé que par le bruit des -cuillers, remuant le sucre dans les tasses brûlantes, -les mâchoires dévorent ; puis, la première -faim apaisée, tandis que Berthe, à califourchon -sur une chaise, grille une cigarette qu’elle vient -d’allumer à celle de Thérésa, Renée distraitement -joue avec le poupon :</p> - -<p>— Je parie que notre cher M. Lepeintre est encore -allé déjeuner aux étangs de Ville d’Avray. -J’ai remarqué que chaque fois qu’il met son costume -gris et ses chaussettes de soie rouge, il se -hâte de nous donner campo.</p> - -<p>— Chic alors, le beau général ; car il l’a dit, -moi je suis le général Boulanger des Sèvriennes, -le beau général se gante en rouge ! Porte-t-il -maillot ? Hum ! fait Berthe, en dessinant avec le -pouce, la ligne mince, si mince, de l’élégant professeur, -il doit manquer de plastique pour se produire -sans artifices !</p> - -<p>— Ah ! il va aux étangs de Ville d’Avray ! Si -nous y allions un jeudi, proposa Marguerite, j’aimerais -à voir les paysages de Corot.</p> - -<p>— Nenni, ma belle, les nymphes de Corot -courent encore sous bois, et les rapins les poursuivent. -Je gage que si M. Lepeintre s’en va déjeuner -là-bas, c’est pas scrupule d’homme de -science, qui veut préparer, <span lang="la" xml:lang="la">de visu</span>, une leçon sur -l’Atalante Spartiate.</p> - -<p>— Que nous importe ce qu’il y va faire ! parlez-moi -d’un professeur d’histoire comme M. Lepeintre. -Son enseignement est d’une clarté mathématique, -pas de digressions, d’hypothèses imprudentes. -Il ne s’emballe, ni pour Michel-Ange, ni -pour Napoléon : il contrôle d’abord, il affirme -ensuite.</p> - -<p>— Assurément, approuve Hortense, qui s’épanouit -au souvenir des services que ce cours d’histoire -rend à son militaire, sa méthode est froide, -mais personne ne s’entend comme lui, à débrouiller -une période confuse, et à rendre à chacun ce qui -lui est dû.</p> - -<p>— M. Legouff, notre vénérable directeur, nous -a affirmé, l’autre jeudi, que M. Lepeintre était le -professeur d’histoire le plus remarquable de ce -temps-ci. En troisième année, nous pensons toutes -comme lui ; ce scepticisme rationnel le rend impartial, -et nous met en garde contre l’emballement -des Michelet.</p> - -<p>— Nous n’avons pas encore pu nous rendre -compte de l’esprit de son cours, fait Marguerite, -en offrant quelques petits beurres à ses compagnes, -mais son érudition n’a rien d’assommant ; -j’aime le goût très sûr, le sens philosophique -qu’il apporte dans ses études d’art et de civilisation. -Il a le don des idées générales.</p> - -<p>— L’ordonnance de ses leçons, vous le verrez -plus tard, fait penser aux belles compositions -d’Ingres, où chaque chose est harmonieusement -placée : plus de dessin que de couleur.</p> - -<p>— Oh oui, en seconde année, on se fanatise -pour la logique lumineuse de cet esprit ; il n’est -pas jusqu’à sa parole lente, zézayante un peu, qui -n’accentue le relief des différentes parties de son -plan.</p> - -<p>— Amen ! Amen ! trop de louanges mes amies ; -voulez-vous donc qu’à mon tour, je fasse mon -petit Lepeintre, et crie à votre nez qu’il est surfait… -on ne saurait en dire autant de ce bon -Jérôme. Mon paternel qui l’a vu conférencier, dit -qu’il a une tête de faune, et que sa langue, frétillante -comme un dard, brûle de convoitise… -encore si la convoitise en faisait un saint Jean -Bouche-d’or.</p> - -<p>— Hélas…</p> - -<p>— Oh ! pour celui-là, je vous l’accorde, il est -inimaginable : il troque la robe universitaire contre -le casaquin et la plume des troubadours ; sa philosophie -embrasse tout, se plie aux cantates patriotiques, -aux sirventois, aux odelettes d’amour, aux -mystères religieux, aux drames historiques !…</p> - -<p>— C’est le portrait de l’Homme-orchestre que -tu nous fais-là, Renée !</p> - -<p>— Gavroche, va ! il est certain que pour être -bon professeur, son esprit a trop de fougue ; -Jérôme Pâtre est en retard de cinquante ans, il -date des gilets rouges d’Hernani, sa barbe noire, -ses cheveux noirs, ses yeux noirs, et son teint -rouge brique, cette jeunesse si lourdement conservée, -même sa belle âme déclamatoire, ont -quelque chose de démodé. Jusqu’à ses mots, qui -feraient encore le bonheur de M. d’Aurévilly…</p> - -<p>— Oh ! dis-nous vite, ceux que tu connais ; -Marguerite les collectionne dans son journal.</p> - -<p>— Voilà :</p> - -<p>Renan, l’eunuque de la Philosophie.</p> - -<p>Royer-Collard, le garde du corps du Dogmatisme.</p> - -<p>Le sceptique, un feu follet.</p> - -<p>Voltaire, un touche-à-tout de génie.</p> - -<p>La Rochefoucauld, un génie constipé !</p> - -<p>Un fou rire accueille ce dernier trait qui peint -M. Pâtre, beaucoup mieux que toutes les comparaisons -de ses élèves, mais Victoire, qui est de -l’opposition, s’attache immédiatement à sa défense.</p> - -<p>— Celui-là est sincère, qu’importe s’il manque -de goût ! Ah ! s’il canalisait son éloquence…</p> - -<p>— Voilà le point, illustrissime Victoire, canaliser -son éloquence, si l’on ne veut pas tomber dans -le verbiage. En attendant le miracle, je vais à son -cours comme j’irais au cirque, pour voir les jeux -d’une habile écuyère : sur son cheval, en galopant, -elle fait la révérence, enlève ses voiles ; -va-t-elle se déshabiller et se dresser toute nue -sur la bête emballée ? Non point. La cloche sonne, -le cheval s’arrête, cette fois encore nous n’avons -vu que les oripeaux de la philosophie.</p> - -<p>— Allons bon, ta philosophie, ma chère, ferait -un joyeux vis-à-vis, avec cette reine de village, -dont Pascal parle quelque part. Reconnais que, -malgré ses défauts, son cours est passionnant, -vous en sortez toutes la tête en feu !</p> - -<p>— Oui, mais les pieds cloués à la terre, soupire -Thérésa !</p> - -<p>— Tu me la bailles belle, Marguerite, as-tu -appris, à son cours, un mot de philosophie ? As-tu -relu tes notes ? Sois franche, vois-tu plus clair -dans ce chemin noir, où l’on se bouscule pour découvrir -la vérité ?</p> - -<p>— Non, et de cela je lui en veux ! c’est une -ronde où toutes les idées tourbillonnent, ivres, -comme des mouches sur une cuve de vendange.</p> - -<p>— Jérôme, mon p’tit, peut se vanter de faire -mousser ta verve : tu railles, car tu l’aimes, parce -que tu sais que dans ces leçons d’éloquence… -verbeuse, j’en conviens, il met toute son âme, -une âme bonne, naïve, et si pleine d’affection pour -nous toutes…</p> - -<p>— Non, je t’arrête, tu es trop indulgente pour -le Dieu Pan des Sèvriennes.</p> - -<p>Laisse-moi dégonfler ma rate, ma pauvre -vieille, elle est trop lourde depuis que je suis -raisonnable ! « La Philo » vit-elle, comme la littérature, -de l’air du temps et de beaux désespoirs ?</p> - -<p>Si elle est la science de la vie, elle doit -éclairer nos idées, elle doit nous donner un tel -respect de nous-même, que nous voulions vivre -nos idées.</p> - -<p>Rappelez-vous l’homélie de M<sup>lle</sup> Vormèse, qui -s’est refusée, par scrupule, à nous prôner une -doctrine plutôt qu’une autre, voulant que nous -fissions seules nos premiers pas, et que notre règle -de conduite fût le fruit de nos études philosophiques !</p> - -<p>Aujourd’hui, je suis aussi bête qu’il y a six -mois et je suis moins tranquille !</p> - -<p>Quand Jérôme explique les Pères de l’Église, -j’envie le sort des Martyrs. Quand il vante les -Stoïciens, j’adore Lucrèce ; s’il exalte Épicure, je -crois que le Beau pourrait être ma conscience -morale. L’égoïsme de Bentham, me semble -vertu ; la sympathie de Stuart Mill, me fait pleurer -de tendresse. Perchée sur toutes ces doctrines, -je suis le coq d’une girouette qui pousse son -kokoriko à tous les vents.</p> - -<p>— Il y a du vrai, murmure Marguerite, que -cette diatribe ramène vers une souffrance cachée, -la science est peut-être un mal. La vraie philosophie -serait-elle de vivre conformément à sa -nature ?</p> - -<p>— Mais, Berthe, pourquoi n’allez-vous pas consulter -M<sup>me</sup> Jules Ferron ? fait soudain Victoire, -qui depuis un instant serre les lèvres, plisse son -front attentif et rageur.</p> - -<p>— Moi aller la trouver ! Lui dire ce que je -pense, avec des mots qui s’embrouillent dans ce -charabia scolastique ?</p> - -<p>Elle aurait une piètre idée de moi. Je ne veux -pas de ses bésicles ; j’aime mieux demander conseil -aux arbres, aux vieux rocs, aux nuages de -notre chère forêt. La nature, elle, ne se trompe -pas, la nature ne ment pas !</p> - -<p>— Vous oubliez, ma chère, fait l’autre froissée, -que vous serez professeur, qu’il vous faut une -doctrine, que vous en serez responsable. Pourquoi -ne pas vous arrêter à celle que vous voyez -à l’œuvre.</p> - -<p>— Qui moi, épouser le Stoïcisme ! Ah ! ben j’en -ai soupé de cette doctrine, depuis que j’ai vu les -gens d’ici se murer le cœur.</p> - -<p>Le Stoïcisme ! c’est une doctrine de vieillards, -pour qui la résignation est une fin !</p> - -<p>Mais quand on a toute la vie devant soi, qu’elle -vous appelle, les bras ouverts, moi je m’élance -avide d’espoir… et si je tombe, je n’ai pas honte -de pleurer.</p> - -<p>— Ne blâme pas le Stoïcisme, ma chérie, fait -gravement Isabelle Marlotte, dont la figure pensive -prend soudain une expression douloureuse. -Nos âmes, parce qu’elles sont trop neuves, ne le -comprennent pas et le jugent inhumain. Les Stoïciens -sont des héros, la grandeur d’âme chez eux, -ne peut se mesurer qu’à la taille des événements.</p> - -<p>Savons-nous au prix de combien de larmes secrètes, -de douleurs cachées, celle que vous repoussez -a acquis le droit de proclamer sa Force ?…</p> - -<p>Assise au coin du feu, Marguerite chantonne, -à la poupée endormie, une berceuse de Schubert ; -le bois crépite, éclate, l’eau bouillonne, les esprits -mystérieux du feu et de l’eau accompagnent la -musique de leur rythme léger.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Dormez, dormez, celle qui vous aime,</div> -<div class="verse">Veille sur vous, mes chères amours.</div> -</div> - -<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> -<p>Renée Diolat, touchant du doigt l’épaule de -Berthe, lui montre Marguerite perdue dans un -songe :</p> - -<p>— La voilà cette sagesse que vous cherchiez si -loin… et c’est d’Aveline qui nous l’envoie.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="p1c17" title="XVII. Journal de Marguerite">CHAPITRE XVII</h3> - -<p class="c small">JOURNAL DE MARGUERITE</p> - - -<p class="date">20 février 189 .</p> - -<p>Quel est le manège de Jeanne Viole ; on la surprend -dans les petits coins avec M<sup>lle</sup> Lonjarrey.</p> - -<p>Se confesserait-elle ? de quoi, pourquoi ?</p> - -<p>De fausses confidences, alors ? Avec elle, on en -revient toujours à Marivaux. Mais non un Marivaux -léger, qui ne blesse ou ne souffre qu’à fleur -de peau. Le Marivaux qu’elle incarne a plus de -rouerie.</p> - -<p>Elle s’est composé un personnage, qu’elle s’apprête -à jouer dans la vie : elle s’essaie ici. Chez -elle tout est mensonge, l’esprit sait où il va, le -caractère fuit…</p> - -<p>Elle affecte une nostalgie des Carmels, où les -âmes vivent sans cesse agenouillées devant Dieu, -et l’on sait fort bien qu’elle encourage l’amour de -cette malheureuse Angèle Bléraud, qui ne vit, ne -respire que pour elle.</p> - -<p>Quand Jeanne Viole parle des siens, il semble -que ce soit de rois en exil (décidément on voit que -son imagination a des lettres) et l’on sait par Jacqueline, -qui est de son pays, que le père Viole est -« chand’d’vin » à Toulon.</p> - -<p>On voit, sur sa table de travail, des livres édifiants : -<i>Le Devoir présent</i>, et les livres du pasteur -Wagner, très appréciés dans le monde ministériel. -Depuis huit jours, elle limite sa nourriture à -table, elle s’émacie, noircit le dessous de l’œil, -brûle avec un peu de fard de fausses pommettes -de poitrinaire. On la regarde, on la plaint, on -l’interroge ; elle révèle une si belle âme, que -M<sup>me</sup> Jules Ferron lui accorde la faveur d’un entretien !</p> - -<p>Tout le monde serait-il dupe de cette comédienne ?</p> - - -<p class="date">24 février.</p> - -<p>Isabelle Marlotte sort d’ici, ce qu’elle vient de -me raconter me confirme la rouerie de Jeanne -Viole.</p> - -<p>Elle aussi avait été enjôlée ; ce brave cœur -avait subi aveuglément le charme irrésistible, -paraît-il, de ces yeux verts, de ces deux fossettes -voluptueuses. Jeanne Viole était si bien entrée -dans la vie intime d’Isabelle, que ses moindres -relations lui étaient devenues familières. Elle a -voulu s’en servir, c’est à cela qu’elle vise partout, -le truc a mal réussi.</p> - -<p>N’a-t-elle pas ébauché un mariage, entre une -amie d’Isabelle (une jeune provinciale, un peu -excentrique, mais riche, belle, fille unique, dont -le rêve serait de chanter à l’Opéra), et un soi-disant -vicomte de X***, jamais le nom n’a été livré. -Ce vicomte était le merle blanc, vieille noblesse, -château en Touraine, grosse fortune, jeune, beau -et militaire ! Excentrique lui aussi par-dessus le -marché !</p> - -<p>Au premier mot, la jeune fille tombe amoureuse -de cet inconnu qui demande sa main sur sa seule -réputation (est-ce assez conte bleu, cette histoire-là). -Une tante, vieille dame fort respectable, assurait -Jeanne Viole, servit d’intermédiaire, on devait -se rencontrer dans ses salons très prochainement.</p> - -<p>Or, renseignements pris, la fortune de la -fiancée se trouvant très ébréchée, et l’excentricité -ayant été crûment qualifiée d’esprit fêlé, par -les gens qui renseignaient, le merle blanc se -retira : sans explication, sans excuse, le voilà -parti.</p> - -<p>Fureur de la jeune fille qui, se voyant déjà -vicomtesse, étudiait le blason.</p> - -<p>La tante de Jeanne Viole propose un autre mari, -puis deux, puis trois, avec une telle insistance, -qu’un beau matin la mère et la fille débarquent -sans prévenir, et tombent dans le guêpier d’une -agence matrimoniale.</p> - -<p>Isabelle Marlotte, indignée, vient de gifler la -belle Viole, qui se morfond de colère, et certainement -se vengera.</p> - -<p>Jusqu’où ne montera-t-elle pas, puisque voilà -le premier échelon de la duperie franchi.</p> - - -<p class="date">27 février.</p> - -<p>Je travaille avec allégresse, mon travail est bon. -Je sens peu à peu que l’instruction que j’acquiers -n’est plus cet amas de marchandises empilées dans -un hall spacieux ; j’ai conscience d’ouvrir mon -esprit à un monde nouveau, de le déchiffrer, et -de m’agrandir au contact de la pensée humaine.</p> - -<p>Derrière moi, je laisse les dépouilles de l’être -que j’étais encore, en entrant à l’École ; mais le -chemin parcouru, hélas ! est de ceux qu’on ne -retrouve jamais.</p> - - -<p class="date">28 février.</p> - -<p>Une image :</p> - -<p>En des temps barbares, les chasseurs d’élans -dressèrent, comme un trophée de chasse, le long -d’une route, les bois de leurs victimes ; chaque -andouiller porte d’autres ramures, le nid de -merle est si large qu’il supporterait aisément -l’épieu meurtrier. Au-dessus de l’avenue, passe -dans une gloire nuageuse, le cimier de l’ancêtre… -Et dans le parc ce sont les arbres défeuillés sous -la lune d’or. Est-ce beau l’imagination !</p> - - -<p class="date">1<sup>er</sup> mars.</p> - -<p>Ah ! si la vagabonde se bornait à chercher des -images. Mais elle va, elle va, elle crée l’avenir, -l’arrange si radieux ou si triste, que selon les -jours, je soulèverais des mondes, ou je resterais là, -anéantie.</p> - -<p>Charlotte ne comprend rien à cette nervosité ; -elle est si calme, si fraternellement amie de son -fiancé ! Moi je n’aimerai jamais ainsi, si j’aime ! -Pourquoi penser à ces choses : aimer, ce serait -une folie, je ne serais plus à mes livres, à ma -tâche, et je me suis vouée à l’Enseignement.</p> - -<p>A quoi bon souhaiter qu’on m’aime, leur amitié -me suffit. Charlotte a confiance en moi, Henri -Dolfière me témoigne sans cesse son estime et sa -sympathie par des riens qui me vont au cœur. Je -l’admire, je crois qu’il y a en lui la promesse d’un -avenir magnifique. Je l’ai revu deux fois cet hiver, -il m’a déjà conté ses projets de statues, expliqué -ses rêves, ses habitudes de travail… Quel être -mystérieux, attirant qu’un artiste !</p> - -<p>Si j’aime jamais, ce ne sera qu’un poète ou un -artiste : il sera simple et bon comme le fiancé de -mon amie.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="p1c18" title="XVIII. Berthe Passy à son père, M. Jules Passy, poète, à Barbizon">CHAPITRE XVIII</h3> - - -<p class="c gap"><i>Berthe Passy à son père, M. Jules Passy, poète, à -Barbizon.</i></p> - -<p class="date">« 12 avril.</p> - -<p class="ind">» Mon vieux Jules,</p> - -<p>» Il y a bien du nouveau ici, ce coquin de printemps -fait des siennes ! L’École est tout en émoi -depuis que les bourgeons s’ouvrent et que les -ministres viennent.</p> - -<p>» Nous avons été cette semaine en grand -tralala. Je suis estomirée de l’effet qu’un homme -produit, dès qu’il est ministre. Nous étions toutes -comme M. Jourdain devant les Mamamoutchis. -Mais quelle déplorable éducation est la mienne, -au fond de mon sac, je n’avais pas de quoi faire -une harangue, à peine un tout petit mot sec, pour -l’assurer de mon dévouement !</p> - -<p>» Mais dès qu’il a été parti, l’esprit m’est revenu -avec une cabriole, et je leur ai chanté la chanson -du troupier.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Elle retroussa sa queue</div> -<div class="verse">Et s’assit sur un banc,</div> -<div class="verse">Fit un panier de c…</div> -<div class="verse">Pour Mossieur l’Président.</div> -<div class="verse">Elle a de l’entendement,</div> -<div class="verse i3">Cette bique !</div> -<div class="verse">Elle a de l’entendement.</div> -</div> - -<p>» Il y avait de quoi me fourrer au clou. La -vieille Lonjarrey en a ri aux larmes, et m’a mouillé -la joue d’une goutte de marc : j’étais dans la -note !</p> - -<p>» Le ministre n’a pas été le bienvenu. Qu’avait-il -besoin de passer en revue nos binettes ? On lui -a bien fait voir que ce qui se passe chez nous ne -le regarde pas. Mais il y avait eu du bruit dans -Landerneau, on parlait de guerre ouverte, de démission… -tout ça courait de bouche en bouche, avec -des chut, des n’en dites rien, gardez-moi le -secret. Le soir même, nous pleurions l’École à -deux doigts de sa perte !</p> - -<p>» Je m’apprêtais à te rejoindre <i lang="la" xml:lang="la">pedibus cum -jambis</i>, mon baluchon sur l’épaule, quand les -ministres sont venus.</p> - -<p>» Rassure-toi donc, mon vieux, j’en ai pour -deux ans encore à vivre aux frais de la princesse.</p> - -<p>» Le ministère est dans la dèche, on réclame -des économies ; on devait nous manger les premières, -c’était une prévenance, sans doute, que -de venir nous demander à quelle sauce nous voulions -être mangées.</p> - -<p>» Notre jeunesse a parlé pour nous, cette fois -on nous fait grâce.</p> - -<p>» Ne trouves-tu pas qu’un ministre, qui se respecte, -devrait toujours paraître en public, avec la -robe de Mazarin, (ces choses-là devraient faire -partie du garde-meuble) un ministre en pardessus, -ça manque au décorum de l’histoire : comment le -populo aurait-il confiance, dans un ministre qui n’a -pas d’uniforme !</p> - -<p>» Enfin, pour un ministre en bourgeois, le nôtre -avait belle tournure. Son monocle à l’œil, il voletait -d’une élève à l’autre, d’une classe au jardin, -avec de petits gestes surpris, satisfaits, mesurant -tout, de son œil supplémentaire.</p> - -<p>» Ah ! si nous avions eu le temps de faire connaissance, -ce jour-là, Sèvres fournissait à la France -soixante directrices nouvelles ; un mot de lui, on -nous créait des lycées !</p> - -<p>» Mais la Veuve était là.</p> - -<p>» Elle trottinait devant ces Messieurs, toussant, -faisant sonner le pas du maître. Le ministre suivait, -les yeux sur ses bas blancs et ses gros petits -pieds. M. Gréard et M. Rabier accompagnaient le -convoi !</p> - -<p>» D’une voix sèche, en passant, notre Mère -nommait : bibliothèque, salle d’étude, matériel du -cours de coupe, classe, chambre d’élève…</p> - -<p>» Voyons, insistait le Ministre.</p> - -<p>» Crois-tu que l’Excellence a chipé un gâteau -dans la chambre de Myriam Lévis ! Quelle tête a -dû faire la Veuve !</p> - -<p>» Tout de même c’est un bon garçon, ce ministre. -Le plus joli de l’histoire, ce n’est pas -d’avoir vu le pipelet endosser l’habit bleu (ô bleu -de Sèvres), ni d’avoir contemplé l’air rogue, l’air -à la Diogène parlant au fils du Soleil, de notre -très illustre directrice ; le clou de la journée, ça -été l’ingénieux manège des élèves qui vont quitter -l’École.</p> - -<p>» Ah ! mon pauvre vieux, pour qui sait regarder, -il n’y a pas grande différence entre l’École et -ce Monde qu’on nous apprend à mépriser. Pour -être en République, on ne renie pas le vieil esprit -de cour ; il faut se pousser dans le monde, j’en -vois qui déjà y travaillent, tous les moyens sont -bons.</p> - -<p>» Ces demoiselles avaient soigné la tenue du -jour, robe noire sans fanfreluche ni dentelle, chignon -provocant, regard velouté, vraie tenue -d’examen, faite pour donner aux juges l’envie -d’admirer ce qu’on prend trop de soin à leur -dérober.</p> - -<p>» La tête sur leurs livres, elles dévoraient Port-Royal, -Pascal, M<sup>me</sup> de Maintenon. L’École n’avait -plus assez de bouquins jansénistes ou pédagogiques !</p> - -<p>» J’ai mis les miens aux enchères, ça m’a rapporté -trente bûches pour me chauffer cet hiver.</p> - -<p>» Pense donc : M. Rabier est un philosophe -protestant et M. Gréard se tue à faire de M<sup>me</sup> de -Maintenon, la matriarche de l’Université !</p> - -<p>» Dans tout ça, la barbe brune du ministre a été -négligée ; il n’a pas fait de livre, lui, et de plus il -n’est que la roue de rechange du chariot universitaire. -Mais au bout d’une heure, toutes ces -demoiselles étaient amoureuses des grands yeux -noirs de M. Rabier, ou du fin profil <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle de -M. Gréard.</p> - -<p>» Allons, il y aura cette année quelques débuts -à Paris.</p> - -<p>» Et puis, le vent verse sur l’École des effluves -printaniers. Depuis que les feuilles poussent, on a du -vague à l’âme, et Jérôme, notre fidèle Jérôme, fait -l’école buissonnière en quête du « rossignou. »</p> - -<p>» Il est venu à neuf heures du soir faire son -cours. Quelques élèves étaient couchées, les autres -éparpillées dans la maison. On sonne la cloche ! -Vite, sur les chemises de nuit, on jette un -tablier, un châle. Les frisettes du lendemain se -dépapillottent, et au petit bonheur on se faufile -dans la salle, pour écouter la plus brillante, la -plus fougueuse, la plus lyrique improvisation sur -l’Amour.</p> - -<p>» Dehors des nuées d’étoiles palpitaient, ça sentait -bon comme dans les rêves de Shakespeare.</p> - -<p>» Il a parlé de l’amour dans la nature, loi suprême -de la vie, du rossignol se mourant pour sa -femelle. Il s’emballait, et comme nous avons droit -de discuter, je l’ai taquiné pour qu’il allât plus -loin, et à propos du sentimentalisme chez Gœthe, -j’ai défendu la Charlotte de Werther, ce qui m’a -valu cette riposte :</p> - -<p>» — Alors, M<sup>lle</sup> Passy, vous serez de celles qui -ménagent la chèvre et le chou.</p> - -<p>» Pouf !</p> - -<p>» Il flamboyait, sa barbe noire, plus noire encore, -un vrai diable, papa. A la fin je n’osais plus -le regarder, sa langue pointue, frétillante, gigotait -si vite, que j’en avais le vertige. Il ne tenait -plus en place, bondissant sur l’estrade, prenant -sa chaise, la quittant, frappant la table, toujours -en gestes parallèles, appuyant sa démonstration -d’un : Voilà le point, mesdemoiselles !…</p> - -<p>» Tout à coup, un rayon de lumière a fait miroiter, -au bout de sa chaîne de montre, un long -cheveu de femme. Était-il noir ou blond ? Personne -n’a pu le reconnaître, mais le fou rire m’a -prise, j’ai feint de parler à Marguerite Triel.</p> - -<p>» — Vous disiez, mademoiselle ?… Allons dites, -dites, j’aime qu’on me contredise.</p> - -<p>» Et moi, hypocritement : — J’affirmais, monsieur, -qu’une femme ne peut être heureuse, que -si elle est une Célimène.</p> - -<p>» Lui : — Célimène, mademoiselle, y pensez-vous ! -Mais c’est une dévoreuse de cœurs ! une -cannibale ! C’est l’éternel bourreau !</p> - -<p>» Ah ! voilà bien les femmes !</p> - -<p>» Non, non, mesdemoiselles, ne soyez jamais -des Célimènes. Soyez des femmes, aimez, soyez -aimées.</p> - -<p>» La femme, voyez-vous, il n’y a que ça. C’est -l’être de « boté », de toutes les « botés ». Et je -ne parle pas de cette « boté » fade et conventionnelle, -mais d’une « boté » saine et habitable…</p> - -<p>» Heureusement il n’y avait pas de lune ! Curieux, -tu voudrais bien savoir de quoi nous avons -rêvé cette nuit-là.</p> - -<p>» Je te réserve le trait de la fin, un trait monstrueux -qui te donnera l’idée nette du stoïcisme -sèvrien :</p> - -<p>» Victoire Nollet (tu sais ce chronomètre à -siphon), a perdu brusquement sa petite sœur. On -est venu la prévenir quelques instants avant de -faire sa leçon d’histoire. Elle est allée tout droit -chez M<sup>me</sup> Jules Ferron et lui a dit :</p> - -<p>» — Madame, ma sœur vient de mourir, voudriez-vous -me permettre de partir après avoir fait -ma leçon.</p> - -<p>» M<sup>me</sup> Jules Ferron lui a serré la main.</p> - -<p>» On admire beaucoup ici cette énergie, que moi -j’appelle du sans-cœur !</p> - -<p>» Enfin, les vacances de Pâques approchent, je -vais donc te rejoindre, mon bon vieux ; avec Rosalie, -nous aurons vite fait de repasser et de raccommoder -ton linge, à moins que, par économie, -tu n’aies fait comme la reine Isabelle ; ou bien -comme l’ami Pierre, allant chaque semaine, laver -sa chemise dans le joli petit lavoir, sous bois.</p> - -<p>» Ah ! si tu ne m’avais pas ! et si tu ne m’avais -pas donné, sans le vouloir, de la raison pour -quatre !</p> - -<p>» A bientôt, mon p’a ; on va polissonner dans la -forêt, et lézarder à plat ventre sur les mousses. -Tu me dénicheras une couvée de merles, je les -lâcherai dans le parc, quand ils sauront siffler les -plus jolies chansons.</p> - -<p>» Un p’tit bécot, de ma bouche toute ronde,</p> - -<p class="sign">» <span class="sc">Ta Pépinette</span>. »</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="p1c19" title="XIX. Journal de Marguerite Triel">CHAPITRE XIX</h3> - -<p class="c small">JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL</p> - - -<p class="date">14 avril 189 .</p> - -<p>Je suis bien contente. Berthe a eu les honneurs -de la première visite de M. Legouff, notre directeur.</p> - -<p>Il est venu aujourd’hui au cours de M. Lepeintre, -nous étions tout regards, tout oreilles.</p> - -<p>Voilà le premier Académicien que je vois !</p> - -<p>C’est un petit homme sec, sec comme sarment -de vigne, vendanges faites, avec de petits poils -autour de la tête. Sa peau est si ratatinée, qu’on -lui donnerait cent ans, mais il est encore droit, -alerte, sanglé dans une redingote vert-bouteille, -avec des galoches aux pieds, sans doute pour -l’empêcher de s’envoler au premier coup de vent.</p> - -<p>Il semble porter le costume de son premier -drame, pantalon puce, redingote vert fané, gilet -croisé, faux-col en collerette, gibus aux ailes retroussées.</p> - -<p>Et ce vieillard-là fut enfant avec Musset, Hugo, -Lamartine ! on dit que sur eux, il a mille détails à -conter.</p> - -<p>Berthe tremblait ; bonnement, pour la rassurer, -et peut-être aussi pour mieux l’entendre, il lui -a pris la main : Ar-ti-cu-lez mieux, mon enfant. -Ses yeux, sous les paupières retombantes, l’encourageaient -d’un si gentil sourire.</p> - -<p>Nous aurions voulu être toutes à la place de -Berthe. Mais je suis contente que ce soit elle qui -ait recueilli les félicitations de M. Legouff, après -une conférence très vive, solide, bien composée, -sur les « Maures en Andalousie ».</p> - -<p>M<sup>me</sup> Jules Ferron, est-ce un hasard, n’assistait -pas au cours. M. Legouff est parti avec M. Lepeintre, -qui l’emmenait en « troisième année ».</p> - -<p>Il nous a laissé une impression charmante, celle -que ferait un bon grand-père, très savant, très -illustre, qui aimerait à donner à ses petits-enfants -d’adoption, le meilleur de son esprit, et un peu de -son cœur.</p> - -<p>Comme nous l’aimerons en « troisième année », -puisqu’il ne vient à l’École, que pour aider de ses -conseils les futures agrégées.</p> - - -<p class="date">18 avril.</p> - -<p>Voici Pâques ; je pars en vacances, j’irai à -Barbizon voir Berthe et son père, puis je rejoindrai -Charlotte et son fiancé, nous avons -tout un programme de promenades à faire dans -Paris.</p> - -<p>Mon cœur bat trop vite, comme je vais être -heureuse avec eux.</p> - - -<p class="date">Barbizon, jour de Pâques.</p> - -<p>Il pleut, pas moyen de courir en forêt, nous -restons là, calfeutrés dans la chambre ; Berthe déclame -<i>Salammbô</i>, M. Passy somnole dans un vieux -fauteuil mal rempaillé, sa chatte entre les bras. -J’écoute, mais ma pensée est loin, elle tournaille -obstinément, autour d’une autre chambre que -j’aime, où vit, où respire, où travaille si joyeusement -Charlotte. Ma pensée les voit, je leur ris. Il -fait bon ici près de Berthe, mais je voudrais être -là-bas, auprès d’eux.</p> - - -<p class="date">22 avril.</p> - -<p>Il pleut ; entre ciel et terre, c’est une trame mouvante -que brode le feuillage des grands chênes, et -que déchire — avec quelle joie barbare — le -vent, le vent qui viole la forêt, le vent qui tue les -nids. C’est sur les cailloux du chemin, dans -l’herbe, les rigoles, une lente ritournelle, un -fredon mélancolique d’êtres invisibles, qui se plaignent : -eux aussi souffrent ! Ainsi la Douleur est -partout ! Et cette trame grise, entre ciel et terre, -comme un voile obscurci, enveloppe notre souffrance -et celle de l’univers.</p> - - -<p class="date">23 avril.</p> - -<p>La Forêt a dit : « Il faut avoir pitié ! » Je pense -aussi que les plus hautes leçons, les leçons de -grandeur d’âme, c’est la Mer, la Forêt, la Montagne -qui nous les donnent.</p> - - -<p class="date">24 avril.</p> - -<p>M’y voici, dans cette vieille rue Saint-Jacques, -où habite Charlotte ; je n’arriverai jamais assez -tôt, pour leur offrir les premiers rameaux de -« joli bois », que le père de Berthe est allé me -cueillir, ce matin, dans la forêt.</p> - -<p>L’étrange et brave cœur : il est bien l’image -complète de l’ébauche qu’est Berthe ; à vivre près -de lui, on ne songe plus au ridicule de ses habits, -à la singularité des papillotes. Il vit en communion -avec la nature, simplement ; c’est cette sincérité, -cette bonté qui seront dans la vie la grande -force de Berthe.</p> - -<p>A table, on cause de mon voyage à Barbizon, les -fleurs embaument, M. Dolfière a voulu que je lui -fleurisse sa boutonnière ; Charlotte, avec ses dents, -a coupé le brin que j’ai piqué ensuite au veston -de son fiancé.</p> - - -<p class="date">25 avril.</p> - -<p>Visite au Luxembourg : nous avons regardé -longuement le saint Jean-Baptiste de Rodin, et sa -Danaïde. Puis les Puvis de Chavannes, les Carrière, -les très rares tableaux de l’École impressionniste. -C’est un éblouissement. Il nous a expliqué, -à toutes deux, les tendances modernes de -l’art, le retour à la nature, à l’admiration du vrai, -à la plastique sincère des êtres vivants.</p> - - -<p class="date">26 avril.</p> - -<p>Je rentre heureuse à l’École. Pendant ces vacances, -trois choses ont remué en moi les sources -profondes ; trois choses ont surgi, qui vont dominer, -je le sens, ma vie de Sèvrienne.</p> - -<p>La pitié pour ce qui souffre.</p> - -<p>L’amour du beau.</p> - -<p>L’impérieux besoin de me retrouver, moi aussi, -dans un autre cœur.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="p1c20" title="XX. Journal de Marguerite Triel">CHAPITRE XX</h3> - -<p class="c small">JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL</p> - - -<p class="date">15 mai.</p> - -<p>Je travaille fiévreusement ; les jours passent -sans durée, je suis avide d’aller sans cesse plus -avant, je dévore la bibliothèque. J’abandonne à -d’Aveline le soin de me rapprendre mes classiques, -je les ai tant, tant rabâchés depuis mon -brevet supérieur, que je finis par les considérer, -comme M. de Goncourt considérait l’antiquité : -« ce pain des professeurs ».</p> - -<p>Tous mes jeudis, en revenant de notre promenade -dans les bois, je lis les œuvres de nos poètes -contemporains, en remontant à Musset, puis à -Sully-Prud’homme, à Leconte de Lisle que j’ignore.</p> - -<p>Comme ceux-là sont près de mon âme, près de -mes yeux. Il n’y a pas à dire, même dans les œuvres -du divin Racine, il y a une phraséologie de -bonne compagnie, une majesté dans l’allure des -tirades, comme dans le mouvement des personnages, -qui glacent l’émotion très profonde du -drame.</p> - -<p>Il faut la simplicité, la mesure, l’émotion contenue, -mais qu’on sent si profonde, de M<sup>lle</sup> Bartet -pour ressusciter, au bout de deux cents ans, l’Iphigénie -rêvée par Racine.</p> - -<p>Sa voix, la noblesse de sa résignation, la réserve -de son ingénuité, l’autre jour m’ont bouleversée. -C’est la première fois que j’ai senti, au théâtre, -une âme souffrir sincèrement : et c’est la divine -Bartet qui fait ce miracle de ranimer la momie -qu’était devenue, pour nous, l’œuvre de Racine.</p> - -<p>Je lui ai écrit, le soir même, mon admiration, -ma reconnaissance aussi. Était-ce bien correct ?</p> - -<p>Faut-il toujours vivre guindée par cette correction -qui vous prive si souvent du plaisir d’avouer -sans détour ce qui plaît, ce qui émeut ?</p> - - -<p class="date">20 mai.</p> - -<p>Bartet m’a répondu un mot charmant ; je le -fixe, comme une fleur, à cette page de mon -journal.</p> - - -<p class="date">1<sup>er</sup> juin.</p> - -<p>Est-ce gentil, Bartet m’envoie une baignoire -pour la matinée de dimanche aux Français, on -joue : <i>On ne badine pas avec l’amour</i>. Je préviens -Charlotte et son fiancé.</p> - - -<p class="date">4 juin soir.</p> - -<p>Elle a été exquise, l’austère Camille, l’égarée, -celle qu’une expérience prématurée déflore, -cruelle et candide, se jouant sans scrupule de -l’âme de Rosette, de l’âme de Perdican.</p> - -<p>Mais pourquoi cette comédie de Musset, si -émouvante à la lecture, si à la fois rêve et réalité, -devient-elle obscure à la scène ; Charlotte -et moi nous avons eu la même impression, -comme si ce théâtre, écrit pour les délicats, n’était -vraiment clair, vraiment dramatique, que lu -en silence.</p> - -<p>Même ces passages exquis, cette poésie que -l’âme de Perdican jette sur les souvenirs de son -enfance, sur l’étang, les arbres qu’il retrouve si -petits : à la scène, quoique dits par Le Bargy, -cela paraît déclamatoire.</p> - -<p>Je crois que le mystère d’une lecture convient -mieux au théâtre de Musset, que le jeu, souvent -médiocre, des artistes qui l’interprètent.</p> - -<p>Henri Dolfière m’avoue qu’il est venu là pour -me voir, mais qu’il a horreur des bonshommes et -des bonnes femmes des Français.</p> - -<p>Je lui ai parlé de mes lectures, il m’a demandé -de ne pas lire Baudelaire ; pourquoi ? parce qu’il -aurait regret, que <i>les Fleurs du Mal</i> laissassent -leur ombre sur ma pensée.</p> - -<p>Non, non, je ne lirai pas ce livre, il m’est doux -d’obéir à ce désir, si délicat, d’un ami.</p> - - -<p class="date">Fin juin.</p> - -<p>Je ne sais même plus le jour qu’il faudrait -marquer en haut de cette page. Le temps file, -monotone, fécond. Nous arrivons au bout de notre -programme. Ma première année sera finie dans -un mois, j’en suis surprise !</p> - -<p>Comment, il y a un an que je chevauche mon -rayon d’or, étonnée, radieuse, cueillant à pleines -mains les souvenirs qui parfument ma route.</p> - -<p>Je ris de la gloriole des premiers jours, quand -je faisais mettre sur ma carte, ce titre de -Sèvrienne, dont j’étais plus fière que de six quartiers -de noblesse !</p> - -<p>Au fond, je suis très individualiste, j’ai l’orgueil -de vouloir être quelqu’un, de faire moi-même ma -vie présente, ma vie future.</p> - -<p>Ai-je bien profité de cette année de travail ?</p> - -<p>Mes professeurs disent oui, je partirai avec des -compliments plein mes poches. Mais je ne suis -pas satisfaite. J’ai conscience de temps perdu, de -mauvaises habitudes d’esprit, que je n’ai pas corrigées -par paresse. Je me fais l’effet d’être toujours -en location, de ne pouvoir encore me mettre dans -mes meubles.</p> - -<p>Ce que je pense n’est pas entièrement à moi. -Ma maison est faite de bric et de broc, arrangée -peut-être avec chic. Ceux qui m’écoutent ont -l’illusion d’entendre des choses personnelles : je -rougis de mes larcins. Je voudrais payer mes -idées par un effort vigoureux, et sculpter mes -meubles, après les avoir construits moi-même, -pour les besoins de ma maison.</p> - -<p>Je ne voudrais pas que mes élèves, plus tard, ne -vissent en moi qu’un <i>Manuel de l’École de Sèvres</i>.</p> - -<p>Tout mon travail de seconde année tendra vers -ce but ; il est grand temps d’être autre chose -qu’un brillant esprit d’assimilation.</p> - -<p>Et puis, je ne veux pas séparer l’effort de mon -esprit, de l’effort de ma conscience ; si jamais le -grand principe de l’étude a été donné, c’est bien -par cette vertueuse femme que nous fréquentons -trop peu : Eugénie de Guérin.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Je lis non pour m’instruire, mais pour m’élever.</div> -</div> - -<p>Son journal devrait avoir la place d’honneur, -dans nos chambres de jeunes filles ; il nous redirait, -lui, d’être probes, d’écarter toutes les lectures -qui peuvent souiller nos âmes, de sauvegarder, -comme un bien inestimable, la pureté.</p> - - -<p class="date">1<sup>er</sup> juillet.</p> - -<p>J’ai eu trois ou quatre fois, la joie de faire une -très bonne leçon. Ces jours-là, j’ai connu le paradis : -je me sentais soulevée, frémissante, avide d’atteindre -à la perfection.</p> - -<p>C’était un contentement délicieux, que je savourais -dans mon for intérieur. Je me surprenais à -rire, du même petit rire qu’a ma conscience, après -une bonne action.</p> - -<p>Les jours qui suivaient, c’était une sérénité -paresseuse, j’envisageais l’avenir sans inquiétude, -comme si le succès était désormais infaillible.</p> - -<p>Tout me paraissait facile, je me sentais des -épaules à soulever le monde.</p> - -<p>Mais que de jours mornes, où, le cœur serré, je -n’osais plus me réjouir, doutant de moi-même, -maltraitant mes professeurs, croyant à la malchance, -nerveuse, irritable et si malheureuse que -j’aurais voulu mourir… parce qu’une leçon ne -valait rien.</p> - -<p>Je n’ai pas le courage de Berthe, qui ne se laisse -déprimer par aucune injustice. D’Aveline la -goûte peu ; cet esprit frondeur, irrégulier, cette -parole trop prompte, et souvent éclairée de mots -que lui fournit le lexique paternel, choquent le -puriste, un peu étroit, qu’est notre professeur.</p> - -<p>Moi, je reste désarmée devant un jugement -sévère : l’idéal serait d’être le personnage pondéré, -si réfléchi, qu’est Victoire Nollet ; celle-là -plane dans une impassibilité stoïcienne, au-dessus -des bourrasques de notre vie scolaire.</p> - -<p>Il se fait, dans l’ordre de la promotion, un mouvement -sensible. Adrienne Chantilly ne tient plus -la tête de la classe ; nos professeurs ont vite percé -le fragile tissu de son esprit. Seuls, des évanouissements -propices et le jeu de paupières, dupent -encore M. d’Aveline.</p> - -<p>Victoire monte, monte ; Jeanne Viole travaille -et mène de front une tactique fort intelligente, -qui lui gagne ici des sympathies utiles. Bléraud -est nulle ; Hortense ne travaille que pour Ugène ; -Thérésa est moyenne, Berthe inégale.</p> - -<p>En somme, la lutte pour le n<sup>o</sup> 1 de la licence est -bien limitée entre Victoire Nollet et moi.</p> - - -<p class="date">10 juillet.</p> - -<p>Nous y pensons déjà : ce matin les élèves de -deuxième et de troisième année, sciences et lettres, -sont parties pour la Sorbonne, où ont lieu -les examens d’agrégation et de licence.</p> - -<p>Dès six heures du matin, le désarroi était dans -l’École : de grandes voitures Cook, à postillons, -stoppaient devant les grilles ; nous étions toutes -levées, aidant nos compagnes, leur faisant du -café, des rôties. Elles sont vertes, ou si pâles, que -les flacons de sels circulent. Vite on les met en -voiture : « Cherchez sur la route, un bossu, un -soldat, une femme grosse, leur crie Berthe, et -tout ira bien. »</p> - -<p>Les voitures enfilent l’avenue, tournent brusquement -sur la route, les voilà parties, nous agitons -encore nos mouchoirs.</p> - -<p>Isabelle et Renée m’ont fait peine à voir. Myriam -s’est trouvée mal.</p> - -<p>Ce départ pour les examens me bouleverse.</p> - -<p>Il y avait quelque chose d’héroïque, dans le -sourire confiant qui passait, une seconde, sur ces -pauvres figures tirées, fiévreuses, dont les yeux -criaient grâce. Cette seconde était celle du baiser -que M<sup>me</sup> Jules Ferron donnait à chaque Sèvrienne.</p> - -<p>Elle était descendue jusqu’au perron d’honneur, -nous étions toutes groupées au bas des marches, -la regardant, si pâle, elle aussi, dans sa robe -noire, debout au seuil de la maison.</p> - -<p>A cet instant, elle eut l’attitude hautaine du -chef, qui veut donner son âme à celles qui partent, -et c’est le cœur battant, que chaque élève a -reçu son baiser.</p> - -<p>Voilà quel viatique elles emportent !</p> - -<p>Je crois à son efficacité.</p> - - -<p class="date">18 juillet.</p> - -<p>Nous sommes dans l’attente du résultat.</p> - -<p>Renée dit qu’elle n’a pas su traiter son sujet de -littérature !</p> - -<p>« <i>Hugo et Lamartine peuvent-ils être appelés des -classiques ?</i> »</p> - -<p>Quant à Isabelle, elle est sûre d’avoir dit des -sottises, dans sa composition de philosophie : -« <i>Quelle place faut-il faire aux beaux-arts, dans -l’éducation des femmes.</i> »</p> - -<p>Aucune, a-t-elle répondu.</p> - -<p>Myriam a porté une feuille blanche au jury, -puis s’est retirée.</p> - - -<p class="date">19 juillet.</p> - -<p>Je gagne mon pari, elles sont admissibles. -Renée a vite sauté sur mes <i>Contes grecs</i> de Marnille, -que je lui avais promis. Elle adore l’esprit -de ce conteur, qui est l’auteur aussi, de la plus -intelligente, de la plus amusante histoire grecque.</p> - -<p>Ma joie, demain, sera complète.</p> - - -<p class="date">20 juillet.</p> - -<p>Charlotte est reçue.</p> - -<p>C’est dans ma chambre, où ils m’attendaient -tous les deux (pour épargner à ma Lolotte l’angoisse -de voir passer ce feuillet blanc, qui affiche -si peu de noms à la porte de l’École), que je leur -ai annoncé la bonne nouvelle.</p> - -<p>En route, j’avais croisé d’Aveline, qui m’avait -dit tout de suite le résultat ; il voulait me parler -de moi, me serrant si affectueusement la main. -Mais je brûlais de me sauver, d’aller les rejoindre, -j’ai crié : merci, merci, et au galop, je suis revenue -dans ma chambre.</p> - -<p>Nous étions ivres tous les trois, Charlotte pleurait, -je riais, lui nous tenait chacune par la main, -et confondant nos mains dans un même baiser :</p> - -<p>« Vivent les Sèvriennes, vive M<sup>lle</sup> Lonjarrey, -hourrah pour Marguerite Triel. »</p> - -<p>En partant, il m’a dit :</p> - -<p>— « Maintenant que Charlotte va être un peu -plus votre sœur, mademoiselle, voulez-vous me -faire la grâce de m’accepter pour ami.</p> - -<p>— »Oh ! oui, ai-je répondu, en y mettant tout -mon cœur. »</p> - -<p>Charlotte nous regardait avec des yeux ravis.</p> - -<p>— « Tu sais qu’il t’adore, et qu’il veut dans un -médaillon sculpter nos deux profils. »</p> - -<p>Je me suis sentie rougir.</p> - - -<p class="date">25 juillet.</p> - -<p>Il était écrit que j’aurais un ami !</p> - -<p>L’amitié d’Henri me comble de joie ; son esprit -me plaît, son cœur me plaît. J’aime son passé de -travail, d’efforts souvent pénibles (Charlotte me -l’a dit), pour réaliser le beau rêve de l’artiste. Je -l’aime d’avoir choisi l’être sincère et tendre qu’est -Charlotte, pour en faire le compagnon de toute sa -vie.</p> - -<p>Puis, je crois bien que, sans tout cela, je l’aimerais, -parce que je sens qu’il m’aime.</p> - - -<p class="date">29 juillet.</p> - -<p>Voici les dernières lignes que j’écris à Sèvres.</p> - -<p>Demain, nous quitterons toutes l’École, pour -aller en vacances. Je ne m’en réjouis point. Je -voudrais demeurer ici toujours.</p> - -<p>Si nous sommes des Bénédictines laïques, il est -si doux de l’être.</p> - -<p>Il faudra s’en aller tout à fait dans deux ans ; -déjà cette pensée me déchire. On est si bien sous -ce toit, près des beaux arbres, près du jet d’eau -où chuchotent des voix anciennes, parmi les -livres rangés dans les vitrines blanches, sous les -écussons blancs enguirlandés de lys. Chercher les -idées qui volent, du portrait de Louis XV à ce qui -fut jadis le médaillon de la Marquise, chercher -son visage dans les hautes glaces, et s’y voir -encore fraîche. Ignorer la vie, n’en connaître que -les on dit des poètes et des penseurs, vivre de ses -seules émotions.</p> - -<p>Quel rêve !</p> - -<p>Adieu, chère petite chambre que je ne retrouverai -pas en revenant ; une autre prendra ma -place, et ne saura pas combien tu me plaisais : -j’ai voulu que ta parure, ces mousselines, ces -fleurs, ces photographies fussent un reflet de moi-même ; -c’est un peu de mon âme, chère petite -chambre, que je t’ai donné là.</p> - -<p>Je m’en vais, le cœur gros des souvenirs que je -te laisse, j’avais fait mon nid ; malgré moi, je -l’abandonne, je pars, déjà je n’ose plus me retourner.</p> - -<p>Adieu, adieu, si les choses ont des yeux, si les -choses gardent mémoire de ce qui passe, souviens-toi, -qu’ici nos mains fraternellement se sont unies, -et que plus rien, jamais, ne détachera la mienne de -celle qui la cherchait.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="p1c21" title="XXI. Rapport de Mlle Lonjarrey, surveillante à l’École de Sèvres, à Mme Jules Ferron">CHAPITRE XXI</h3> - - -<p class="c gap"><i>Rapport de M<sup>lle</sup> Lonjarrey, surveillante à l’École -de Sèvres à M<sup>me</sup> Jules Ferron.</i></p> - -<p class="ind">« Madame,</p> - -<p>» Vous m’avez chargée, l’année finie, de vous -adresser un rapport confidentiel, qui puisse compléter -le dossier des élèves, que j’ai sous ma surveillance.</p> - -<p>» Le voici.</p> - -<p>» D’une façon générale, je ne trouve pas dans -cette promotion, la discipline et le respect nécessaires, -comme vous nous le dites souvent, madame, -à toute œuvre intellectuelle et morale. Presque -toutes ces demoiselles sont d’esprit léger, remuant. -Elles aiment la parure, et leur jeunesse accorde -une créance inimaginable à la plus-value d’une -fraîcheur passagère. Elles attachent du prix à des -détails, et semblent ignorer que la vraie vie de -l’École, est celle où vous les conviez, madame, -dans les hautes sphères de la méditation et du -recueillement.</p> - -<p>» Je m’efforce de le leur faire comprendre. Je -ne désespère pas de voir aboutir la conversion que -j’ai entreprise.</p> - -<p>» Voici donc ce que je puis vous dire sur chacune -de nos Sèvriennes :</p> - - -<p class="ugap">» M<sup>lle</sup> Chantilly a, au plus haut degré, le souci -de sa taille et de son ajustement. Orgueilleuse de -ses prérogatives de première, elle s’imagine que -sa présence, au milieu de nous, augmente la -gloire de l’École.</p> - -<p>» Au surplus, je la soupçonne de n’avoir aucune -vocation pour l’Enseignement, de viser à autre -chose, en se servant de l’École comme d’un tremplin, -si j’ose m’exprimer ainsi.</p> - -<p>» Si j’en crois les confidences de qui vous savez, -son entreprise serait de compromettre un de ces -Messieurs, puis de s’en faire épouser. Elle aurait -jeté, à cet effet, son dévolu, sur M. d’Aveline.</p> - -<p>» Comptez, madame, sur ma vigilance.</p> - - -<p class="ugap">» M<sup>lle</sup> Triel, gentille jeune fille, douce, timide, -bien élevée, un peu trop sauvage. S’ignore elle-même. -Travaille beaucoup, sans bruit. Promet -d’être un professeur solide et modeste. Je n’ai rien -à ajouter.</p> - - -<p class="ugap">» M<sup>lle</sup> Nollet mérite en tout point l’estime dont -vous voulez bien l’honorer, madame. Depuis le -malheur qui l’a frappée, je ne l’ai pas surprise -une seule fois à pleurer ; même, M<sup>lle</sup> Vormèse lui -ayant demandé ce qu’elle pourrait faire pour l’aider -dans sa peine, M<sup>lle</sup> Nollet a prié M<sup>lle</sup> Vormèse -de vouloir bien lui permettre de travailler l’allemand -avec elle, en vue de sa licence. Elle est donc -tout à l’étude.</p> - -<p>» Sa santé reste déplorable, la crise attendue -ne se déclare pas, malgré les douches glacées que, -sur l’ordre du docteur, l’infirmière lui administre -tous les jours que Dieu fait. Enfin !</p> - -<p>» J’ai plaisir à insister sur le labeur, sur l’énergie -de cette jeune fille, qui témoigne d’une nature -virile, bien préparée à recevoir la manne stoïcienne.</p> - - -<p class="ugap">» M<sup>lle</sup> Viole, une de nos bonnes élèves, serviable, -droite, méfiante d’elle-même, demandant à -plus expérimentée qu’elle l’appui d’un conseil.</p> - -<p>» Elle cherche sa voie. N’osant s’adresser à -vous, madame, par un sentiment de touchant respect, -J. Viole est venue à moi. Dans mon cabinet, -nous discutons morale et philosophie ; elle est vraiment -intéressante, dans son ardeur à chercher la -vérité, à s’attacher aux principes découverts.</p> - -<p>» C’est une âme délicate, plus faite pour le -cloître que pour la vie. Cependant j’espère, par des -paroles réfléchies, lui rendre le goût de l’action ; -et, en m’inspirant, madame, de votre sagesse, l’aider -à sortir de cette voie mystérieuse, où son cœur, -comme dit Pascal, se cherche et ne se retrouve pas.</p> - - -<p class="ugap">» M<sup>lle</sup> Passy, un garçon étourdi, tapageur, dont -les paroles sont souvent marquées au coin de la -plus mauvaise éducation. Elle est susceptible de -perfectionnement. L’esprit est sain, le cœur franc : -peut-être y aurait-il à redouter dans l’avenir, la -défection d’une frondeuse, d’une révoltée.</p> - - -<p class="ugap">» M<sup>lle</sup> Hortense Mignon. Je me permets d’appeler -toute votre attention, madame, sur cette -élève qui est très cachottière.</p> - -<p>» Elle entretient, poste restante, une correspondance -très active, avec un jeune homme de -son pays, sous-officier sans avenir, qu’elle veut -épouser sans l’aveu des parents.</p> - -<p>» Non seulement, elle néglige son travail, pour -bûcher les examens de ce Monsieur, mais ce qui -est plus grave, cette jeune fille s’est permis, en -l’absence de tout le personnel, pendant les vacances -de Pâques, de recevoir son fiancé à l’École, et -même de partager ses repas avec lui.</p> - -<p>» Je suis bien sûre que ces heures de tête à tête -n’ont été que des répétitions, et que ce jeune -paresseux a trouvé moyen encore de piller les -cours de sa fiancée. Néanmoins, je tiens à révéler -ces faits indubitables, qui m’ont été appris par -qui vous savez, madame.</p> - - -<p class="ugap">» M<sup>lle</sup> Thérèsa Espérou, une bonne grosse fille, -un peu bêtote.</p> - - -<p class="ugap">» M<sup>lle</sup> Bléraud. Depuis que vous lui avez accordé -son pardon, madame, aucune tentative détestable -ne s’est renouvelée.</p> - -<p>» Cette personne s’amende. Je n’ai qu’à me -louer de son zèle, qui peut nous être d’un véritable -secours, dans l’œuvre de perfection et de grandeur -morales, que nous poursuivons.</p> - -<p>» M<sup>lle</sup> Bléraud n’est pas sympathique à ses -compagnes, qui l’écartent, depuis que le bruit a -couru, dans l’École, qu’elle était hystérique. Seule, -Jeanne Viole rachète, par quelques bonnes paroles, -la froideur de toute sa promotion.</p> - - -<p class="ugap">» Voilà, madame, ce que vous m’avez mandé de -vous faire connaître.</p> - -<p>» Je me suis acquittée, avec discrétion et vigilance, -de la tâche délicate que vous m’avez confiée, -et reconnaissante de tout ce que je vous dois, je -suis heureuse, madame, de pouvoir vous assurer -que jamais l’École n’a été si parfaitement unie -dans la communion d’un sentiment unique de respect -et d’admiration pour votre personne.</p> - -<p>» Veuillez agréer, etc. »</p> - - -<p class="c gap small">FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">DEUXIÈME PARTIE</h2> - - - - -<h3 id="p2c1" title="I. Le retour des Sèvriennes">CHAPITRE PREMIER</h3> - -<p class="c small">LE RETOUR DES SÈVRIENNES</p> - - -<p>Depuis midi les grilles de l’École sont ouvertes. -C’est un chassé-croisé : élèves, parents, amis, -bagages, fournisseurs, pêle-mêle s’engouffrent. -Enfin, l’air circule dans les couloirs abandonnés -depuis deux mois ; l’odeur si triste des -vieux murs s’évapore.</p> - -<p>C’en est fait du silence : un flot de vie est entré -dans l’École. Sous le pas alerte des Sèvriennes, -les escaliers crient, les portes grincent, les voix -s’élèvent, et la cloche en sonnant, ranime ce corps -engourdi qui, dans l’ombre, pleure des larmes de -salpêtre.</p> - -<p>Comme ces vieilles gens qui ouvrent à regret -leurs bras à la joie bruyante des tout petits, l’École -semble chagrine du retour des Sèvriennes.</p> - -<p>Le personnel, depuis le matin, est en mouvement. -Les bonnets à brides volettent, ponctuent -ici et là, de leurs ailes blanches, le clair obscur -des corridors. M. le dépensier, tout bouffi, jette -ses ordres, court du réfectoire à l’office, des -cuisines au monte-charge, voyant tout, sachant -tout, dévisageant les Nouvelles, qu’un mot vif -photographie au passage.</p> - -<p>Là-bas, dans la tiédeur du jour qui tombe, le -jet d’eau chantonne ; son âme, captive sous un -réseau de perles, redit les paroles anciennes et -qu’on sait un peu folles. Sur l’aire blonde de la -cour, tombent les premières feuilles mortes ; -mais tout le sang de la terre monte dans les arbres -du parc, qu’un émoi, un frisson, inconsciente -mélancolie des choses, transfigure, comme un -visage qui se pare d’une fraîcheur éclatante aux -approches de la mort…</p> - -<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> -<p>Debout, à la fenêtre de sa nouvelle chambre, -Marguerite Triel regarde les coteaux d’alentour, -couverts de leur « toison fauve ». On ne verra -plus briller, le soir, les petites lumières des maisons -closes ; Saint-Cloud se dénude ; seule, la croupe de -Brimborion est encore verdoyante.</p> - -<p>Tout est triste ! Elle regarde songeuse. Est-ce -bien là ce paysage radieux dont le souvenir l’enchantait -la veille encore ; et cette chambre, cette -cellule de béguine, au papier sali, à la cretonne -déteinte, à l’accueil hostile, c’est là qu’elle va -vivre toute une année. Quoi, c’est cela qu’elle -regrettait !</p> - -<p>La déception de ce retour l’oppresse comme un -chagrin ; n’y tenant plus, Marguerite abandonne -ses affaires, glisse son journal dans le tiroir de la -table, et vite s’enfuit embrasser M<sup>lle</sup> Vormèse, -puis chercher dans leurs chambres, ses compagnes -arrivées avant elle.</p> - -<p>N’ayant trouvé personne, Marguerite s’installe -pour attendre, au tournant de l’escalier. C’est une -montée, une dégringolade perpétuelle de Scientifiques -et de Littéraires, qui toutes, gamines en -dépit de l’âge, n’ont jamais eu le temps d’apprendre -la marche lente, et le rythme d’un pas léger.</p> - -<p>— Bonjour ma chère ; comment allez-vous ? -Quelle mine superbe ! Hein, contente de rentrer ?</p> - -<p>— Ma foi non.</p> - -<p>— Et pourtant ce cher Pâtre et le jeune Criquet !</p> - -<p>— Encore bouquiner, oh ! là là !</p> - -<p>— Connaissez-vous les nominations ?</p> - -<p>— Quelques-unes.</p> - -<p>— Myriam Lévis, pas agrégée, débute à Molière !</p> - -<p>— Pas possible. — Mais oui, on dit que le ministre -avait remarqué le profil. — Au scandale.</p> - -<p>— Et Renée ? agrégée, tombe dans un trou, à -Mamers.</p> - -<p>Les bruits de pas étouffent les paroles. -D’autres Sèvriennes montent.</p> - -<p>— Avez-vous vu la Veuve ?</p> - -<p>— Non, je n’irai chez elle qu’au bonsoir.</p> - -<p>— Vous a-t-elle répondu ?</p> - -<p>— Jamais de la vie : vous savez bien qu’elle a -pour principe, de répondre deux lignes aux -agrégées, et rien aux licenciées.</p> - -<p>— Mais plus tard écrit-elle ?</p> - -<p>— C’est selon le cas que notre mère fait de nous…</p> - -<p>— Très bien, quand je serai professeur, je ne la -fatiguerai pas de mes lettres…</p> - -<p>Elles passent.</p> - -<p>Monte Adrienne Chantilly, en collant de drap -vert russe ; elle conduit trois nouvelles que -M<sup>lle</sup> Lonjarrey lui a recommandées ; une petite -arabe, au corps nerveux, aux yeux longs, -s’entr’ouvrant pleins de caresses, des joues olivâtres -qu’ambre un rayon de soleil, c’est Juliette Malville ; -une grosse paysanne, aux traits mous, au -regard terne : Marianne Brunie ; la troisième, élégante, -distinguée, des yeux frais, comme ces -fleurs bleues, qu’on nomme les « cheveux de -Vénus », très blonde, une bouche rouge, extraordinairement -sensuelle : Hélène Dinan.</p> - -<p>Toutes trois, élèves des lycées de Paris, forment -un groupe d’intellectuelles pures : l’une est hégélienne, -l’autre disciple d’Auguste Comte, la dernière, -par snobisme, nie la matière, et ne conçoit -que la vie spirituelle.</p> - -<p>— Ah ! que je suis heureuse de vous revoir, -Marguerite, fait Adrienne Chantilly, présentant -ses trois nouvelles amies, à la plus jolie Sèvrienne. -C’est une embrassade polie, Didi picore -les joues qu’elle baise, craignant d’y laisser le -velours éphémère de ses lèvres.</p> - -<p>Elles passent.</p> - -<p>Marguerite, dont la tête pâle, tout auréolée de -cheveux blonds, se détache, entre les portes, -comme une figure de sainte dans un triptyque -ouvert, ne s’aperçoit pas de l’admiration qu’elle -excite. Impatiente, elle cherche ses amies, et ne -voit, au bout du couloir, que Victoire Nollet, -portant, de toute la force de ses bras maigres, un -matelas fraîchement rebattu.</p> - -<p>— Bonjour Victoire, est-ce que vous déménagez -à la cloche de bois ?</p> - -<p>— Pas du tout, mon chat, je répare une injustice. -Le dépensier m’a collé un vieux matelas, -quand j’ai le droit d’en avoir un neuf ! j’ai réclamé, -personne ne m’écoute. Je porte le mien à une -première année, et je rapporte celui-ci !</p> - -<p>— Allez en paix, Victoire, Épictète n’est-il pas -avec vous, ajoute Marguerite railleuse.</p> - -<p>Sous le faix du matelas qui l’écrase, Victoire -continue son chemin ; personne ne s’offre à l’aider. -A bout de force, elle tombe, mais ne lâche pas sa -proie.</p> - -<p>Soudain, au bas de l’escalier, on entend des -voix joyeuses, un talon qui sonne allègrement :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">Zimbaïla ! Zimbaïla !</div> -<div class="verse">Les pompiers de Nanterre !</div> -</div> - -<p>L’école en marche, éclate de rire, en reconnaissant -le refrain favori de Berthe Passy, qui monte -quatre à quatre, et surgit accompagnée du « Paternel » -en sabots, le béret à la main.</p> - -<p>Il porte, dans un cabas, des colchides délicatement -protégées par une collerette de fougères ; -autour du cou, de longs fils de lierre. Sans dire -un mot, il se débarrasse de son fardeau, embrasse -sa fille, remet sur les papillotes échevelées, son -béret de drap, et se sauve, laissant les Sèvriennes -ahuries de cette apparition rustique.</p> - -<p>Berthe agacée fronce le sourcil.</p> - -<p>— Eh bien ! quoi ! c’est mon père. Sommes-nous -au Jardin des plantes ici ?</p> - -<p>Puis toute à Marguerite qui la serre dans ses -bras :</p> - -<p>— Ce que je suis contente de t’embrasser, toi. -Il y a si longtemps qu’on ne s’est vu ! et tu -n’écris pas ! Enfin, la belle, me diras-tu ce que -tu as fait pendant ces vacances.</p> - -<p>— J’ai vécu je ne sais dans quel pays d’ennui, -auprès de ma vieille cousine. J’ai lu, couru, -bâillé ! oh bâillé ! surtout le dimanche, quand on -allait faire des visites.</p> - -<p>— Tu n’as donc plus d’amie là-bas ?</p> - -<p>— Non, depuis que je suis à Sèvres, je n’en ai -plus ; je suis solitaire au milieu des jeunes filles -que je fréquentais ; nous n’avons plus rien de -commun, ni vie, ni pensée, ni rêve.</p> - -<p>— Mais, insiste Berthe, avec malice, si les -femmes t’ennuient, il te reste les hommes !</p> - -<p>— Eh ! bien, non, j’inquiète les hommes. Ils -m’admirent, parce que je suis une savante, mais -leur admiration est… comment dirai-je… suspecte. -Il y a autre chose, par derrière, que du -respect.</p> - -<p>Oui Molière a peint toute la province, quand il a -dit :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Il n’est pas bien honnête, et pour beaucoup de causes,</div> -<div class="verse">Qu’une femme étudie et sache tant de choses.</div> -</div> - -<p>Les gens de chez nous pensent comme lui.</p> - -<p>Au fond, les hommes s’imaginent que nous -sommes trop savantes pour rester chastes, et -qu’il nous est bien difficile, libres comme nous le -sommes, d’être honnêtes.</p> - -<p>— Tu crois ?</p> - -<p>— Oui. Ces choses-là, on ne nous les dit pas -encore, mais on les devine à leurs regards, à -leurs poignées de mains…</p> - -<p>Et les femmes ! en voilà qui ne nous pardonnent -pas de nous être déclassées, en gagnant notre vie.</p> - -<p>J’ai horreur de tout ce monde-là.</p> - -<p>— Aussi, ma chère, fit Berthe en l’entraînant -dans sa chambre, quel besoin avais-tu de te -fourvoyer à l’École ! Quand on est faite comme -toi, on épouse le plus gros sac d’écus, on a -la gloriole de signer, le matin de ses noces, un -contrat de vente corporelle !</p> - -<p>Et tu as la naïveté de croire, qu’on estimera -plus ton apostolat de professeur, que ce mariage, -qu’appelle si bien nôtre Jérôme « une prostitution -légale ! »</p> - -<p>C’est fou, ma chère. Nous sommes en dehors -de l’ordre social, nous sommes presque un genre -neutre, celui des Indépendantes ou des Révoltées. -Et tu veux qu’on nous honore ! Quelle bonne foi -que la tienne, j’en ris.</p> - -<p>— Si tu savais, ma pauvre amie, comme je souffre -de voir clair. Ces vacances ont été pour moi -une lente désillusion. L’École me manquait trop.</p> - -<p>— Eh quoi M<sup>me</sup> Jules Ferron ?…</p> - -<p>— Non, ce n’est pas elle que je regrettais, c’est -ce milieu où tout nous élève, où naturellement, -on arrive à modeler sa vie sur les vies qu’on admire, -où l’effort est joyeux, où le travail est une -forme du bonheur.</p> - -<p>Ici, j’ai une autre âme, d’autres yeux. Ici tout -ce qui est beau m’entraîne. Je suis fière d’appartenir -à l’École, de préparer ma carrière de professeur, -de vivre libre, d’une vie laborieuse, qui sera -féconde pour moi, pour les autres.</p> - -<p>Là-bas, j’ai l’âme recroquevillée ; je suis les -autres en silence. Comme la route m’a semblé -longue !</p> - -<p>Berthe attristée écoute son amie ; cet aveu de -Marguerite lui va droit au cœur, elle sait les tristesses -de l’avenir, mais courageusement elle veut -les ignorer, aller droit au but, sans se soucier de -l’escorte qui l’accompagne, des pays qu’il faudra -traverser.</p> - -<p>— Allons, Marguerite, demain tu auras oublié -ton ennui. Nous voilà chez nous, arrange ta chambre, -sors tes livres, je t’apporte des fleurs de -Barbizon ; demain tu retrouveras tes professeurs, -tes triomphes de Sèvrienne.</p> - -<p>Allons, allons, en avant pour la Licence…</p> - -<p>Marguerite reste songeuse, son regard semble -chercher quelque chose qu’elle ne retrouve pas.</p> - -<p>— Ne trouves-tu pas l’École changée ?</p> - -<p>— Mais non, l’État n’a point retapé notre caserne ; -je revois des murs qui suintent, des murs -qui croulent.</p> - -<p>C’est toujours tout pareil.</p> - -<p>— Il y a je ne sais pas quoi qui me manque, je -suis dépaysée ; cette chambre m’étouffe ; j’aimais -tant l’autre.</p> - -<p>Vois-tu, nos anciens rêves sont les hôtes invisibles -de nos chambres, ils gardent, pour nous les -rappeler, les sourires ou les larmes qui les ont -vus naître… un charme les enchaîne aux murs -qu’ils n’abandonneront jamais plus… Je sais -maintenant, ce sont ces Dieux Lares, gardiens de -mon autre chambrette, que je souffre de ne pas -retrouver ici.</p> - -<p>— Ma grande, ma grande, prends garde, tu -rêves trop, tu souffriras. Veille, ton imagination -va déchirer ton cœur.</p> - -<p>Moi aussi, pendant ces deux mois, j’ai bien -pensé à la vie qui nous attend. La forêt m’a donné -de son sang, je reviens plus forte, plus sauvage ; -je veux vivre seule. Dans mon baluchon de vagabonde, -j’avais mis quelques Balzac, je les ai lus -au pied des vieux chênes. Parlons-en de la Comédie -humaine, de l’Amour qui fait grimacer tous -les masques. Quel dégoût !</p> - -<p>— Tais-toi, Berthe, tu blasphèmes. L’amour ne -peut jamais être ignoble. Non, c’est quelque -chose de divin, qui rayonne en nous, nous pétrit -sur un modèle plus beau. Berthe, je le pressens, -l’amour nous transfigure, un cœur qui aime ne -peut être que très grand.</p> - -<p>Ne juge pas la vie d’après ces livres. Entre eux -et nous, il y a un mystère.</p> - -<p>Crois-tu que la vie aux yeux d’une vierge -soit la même qu’aux yeux d’une femme ? Non.</p> - -<p>Et puis vois-tu, j’aimerais mieux mourir à -l’instant, si je ne dois pas espérer l’amour…</p> - -<p>— Marguerite ?</p> - -<p>— Oui, Berthe, je ne suis plus la même, mon -cœur s’est ouvert comme un nid… (elle ajouta tout -bas), je l’écoute chanter.</p> - -<p>Un tumulte dans l’escalier d’honneur fit ouvrir -toutes les portes, trois êtres, trois magots apparurent -de front.</p> - -<p>— Mamz’elle, si vous plaît, où c’est ti que va -coucher notr’ demoiselle, Élodie Fourraud, de -Marseille.</p> - -<p>— Quel est son numéro de chambre, monsieur ?</p> - -<p>— Élodie t’sait-t-y ton numéro ?</p> - -<p>— 56, papa.</p> - -<p>— Je vous y mène, et Berthe, embrassant Marguerite, -sa traînée de lierre sur l’épaule, se fit le -cornac des trois phocéens.</p> - -<p>— Enfin, les voilà donc !</p> - -<p>Marguerite, radieuse, les mains tendues, s’élance -dans l’escalier, au-devant de Charlotte et d’Henri -Dolfière, qui franchissent la grille de l’École.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="p2c2" title="II. Journal de Marguerite Triel">CHAPITRE II</h3> - -<p class="c small">JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL</p> - - -<p class="date">10 octobre 189 .</p> - -<p>Voilà huit jours que nous avons repris nos cours. -Il ne me semble pas que j’aie quitté l’École, cette -École si aimée, encore plus chère depuis que -Charlotte est ici.</p> - -<p>Nous vivons comme deux sœurs, ne nous quittant -que pour aller au cours ou en étude. Le jeudi, -nous nous réunissons ; pendant que je prépare -mes textes de la licence, elle dessine des « écorchés ».</p> - -<p>C’est une intimité charmante où Henri a sa -place. Constamment Charlotte me parle de lui. -Je le connais si bien aujourd’hui, que je crois avoir -été son amie de tout temps.</p> - -<p>Je vis de leur joie, ils vivent de mes espoirs. -Pour être amoureux, ils ne sont pas égoïstes, et -je sens bien que ma présence ne leur est pas importune.</p> - -<p>Charlotte travaille avec ardeur ; mais en femme -très ordonnée, elle se réserve, par-ci par-là, des -récréations supplémentaires pour coudre son -trousseau. Elle est alerte et positive, sachant le -prix des choses, le prix de l’argent surtout.</p> - -<p>D’un mot, elle rabroue Henri, quand il s’emballe -avec la faconde lyrique des imaginatifs : il -se voit déjà au travail, pour une commande de -l’État, ou le buste de quelque Yankee. C’est le -songe de Pérette ; Charlotte sera là pour consolider -le pot au lait.</p> - - -<p class="date">14 octobre.</p> - -<p>Quelle jolie promenade nous venons de faire -tous les trois dans le bois de Saint-Cloud.</p> - -<p>Aujourd’hui, la lumière avait les teintes dorées -du raisin mûr ; tout était encore vert, au-dessus -de l’herbe grasse et des chrysanthèmes rouges. -De la Lanterne, nous apercevions la Seine, dont -les flots striés s’étalaient, comme les sillons d’une -prairie fauchée, en lignes rythmiques et parallèles. -Le ciel restait floconneux.</p> - -<p>Jamais je n’ai vu à l’automne une telle poésie. -Les bois rayonnent d’une vie plus ardente, plus -parfumée. Les lourds châtaigniers ont des bourgeons, -mais rien n’égale le coloris charmant des -peupliers pourpres, des sapins argentés, des petits -aulnes si frais encore.</p> - -<p>Et tout cela s’écarte de vous ; il semble que l’atmosphère -donne aux avenues une perspective -plus lointaine.</p> - -<p>D’autres coins du parc sont en pleine métamorphose. -Ici, où souffle le vent froid, les arbres ont -une splendeur orfèvrée. On les dirait ciselés, dans -un bloc d’or et de jaspe sanguin, par un cyclope -aux doigts habiles. Les feuilles, qu’il laisse papillonner -autour de nous, ont l’usure et la pâleur -des royales effigies, ou les reflets sombres des -vieux ors ternis, l’éclat mystique des croix pastorales, -le clinquant des faux bijoux, la douceur -des alliages, où l’or pur se veine.</p> - -<p>Les broussailles ont des lueurs fauves, le scintillement -de l’aventurine étoilée, les feuillures -légères des couronnes barbares.</p> - -<p>Quel divin maître que la nature.</p> - -<p>Avant de grimper dans le parc, nous avons -fait avec Henri un tour de foire.</p> - -<p>Les grandes allées du bord de l’eau ont perdu -leur solitude religieuse. C’est une cohue, un tintamarre -infernal. Toutes les roulottes de la foire -aux pains d’épices sont ramassées là, étreignant -les arbres, les poussant presque pour leur voler la -place.</p> - -<p>Oripeaux, verroteries, paillettes, cuivres, toiles -peintes, bâches, lampions et guenilles semblent, de -loin, suspendus à une corde. Tout s’anime, tout -remue, hurle, grogne ou piaille.</p> - -<p>Ce sont des fous, des énergumènes, qui vous -attirent dans les baraques, sur les montagnes -russes et les chevaux de bois. On s’enfuit, on -s’accroche, on est pris dans ce tohu-bohu d’épileptiques ; -la foule, ivre, vous saisit dans son -remous.</p> - -<p>Je ne sais comment nous avons fait pour sortir -de là ; une fois à l’abri, j’ai regretté la foule -criarde, vulgaire, puante, qui m’attirait et domptait -en moi, par quelque chose de plus fort, la -révolte de mes sens.</p> - -<p>Henri nous a emmenées dans la partie solitaire -du parc, dans ce jardin réservé, où tout rappelle -Trianon et Marie-Antoinette.</p> - -<p>Les parterres embaumaient l’herbe mûre, encore -une fois coupée ; partout de petits bassins -ronds conduisent l’eau à la cascade, par un fil de -perles. Nous nous sommes assis sur un vieux -banc, dans le cirque de verdure, où les arbres -rejoignent leurs têtes chenues, pour soutenir -cette coupole aérienne, faite de l’immensité -bleue.</p> - -<p>Nous ne disions rien, jouissant du charme infini -d’être seuls, à la tombée du soir.</p> - -<p>— A quoi rêvez-vous, mes p’tits, a dit Henri -d’une voix qui voulait imiter celle de M<sup>lle</sup> Lonjarrey.</p> - -<p>— Je pense, répondit Charlotte, qu’il fait bon -vivre, et que ce parc est un cadre enchanteur -pour de beaux souvenirs.</p> - -<p>— C’est vrai : ne dirait-on pas que ces arbres -se souviennent ? dans cet abandon, les feuilles -n’ont-elles pas l’air de détourner leurs yeux, -comme si elles se refusaient à jouir du bonheur -qui passe, elles qui ont vu pleurer une reine.</p> - -<p>— Oh ! oh, fit ce rieur, voilà une durée bien -sentimentale. Mesdames les feuilles, vous êtes fort -impertinentes, si juchées pour mieux voir, vous -ne regardez rien. Que pourriez-vous admirer, je -vous prie, de plus gracieux que ces deux corps -souples, alanguis dans une pose que je voudrais -modeler.</p> - -<p>— Quel serait le titre, m’sieu l’artiste ?</p> - -<p>— L’Attente.</p> - -<p>— Le compliment est pour toi ma chère, fit -Charlotte en m’embrassant. Le clair regard -d’Henri souriait à mes yeux.</p> - -<p>Je ne puis définir le charme que ces yeux -clairs exercent sur tout mon être ; il me regarde : -deux gouttes d’eau pure apaisent ma soif ; s’il -parle et que ses yeux m’interrogent, une gaze -légère s’interpose, je ne sais que dire, mon esprit -n’est plus là. Et je m’aperçois bien à ces choses, -qu’on ne peut aimer un ami, comme on aime son -amie.</p> - -<p>Et quel trouble, en revenant vers l’École. Avec -la fraîcheur, des effluves violents montaient de -la terre humide. Mon cœur se gonflait, battait à -coups fiévreux ; j’éprouvais un plaisir indicible à -boire, dans l’air, tous ces parfums.</p> - -<p>Au bord d’une pièce d’eau, écaillée de feuilles -mortes, sur la nappe verte d’un nénuphar, nous -vîmes une colonne voltigeante qui s’élevait, ondulait -ainsi qu’une vapeur : c’était une nuée -d’éphémères qui s’aimaient là, dans un bruissement, -dans un tourbillon d’ailes.</p> - -<p>Les uns, à peine nés, montaient vers le ciel, -mariaient leurs désirs, irisant d’un point l’air -encore ensoleillé, se quittant, pour se reprendre -dans la fureur de l’amour, puis retombant épuisés, -cendres palpitant encore sur l’eau morte.</p> - -<p>Ainsi dans ce lieu solitaire, une même minute -voyait naître et mourir des êtres qui n’avaient -vécu que pour le baiser. Aimer, engendrer, mourir, -est-ce donc la loi de l’Univers ? la nôtre alors.</p> - -<p>J’ai recueilli dans ma main la colonne ailée, -pour l’offrir à Charlotte : « Nous-mêmes, ne sommes-nous -pas des éphémères ; ceux-ci du moins -sont plus sages que nous. »</p> - -<p>— Notre destinée est la même, a répondu gravement -la voix de mon ami, beaucoup s’égarent, -mais ceux qui sont mûrs pour l’Amour ne lui -échapperont pas.</p> - - -<p class="date">20 octobre.</p> - -<p>Le ministère vient de nous envoyer une jeune -Grecque, Sophie Triparti, grosse fille à peau -noire, huileuse, portant moustache… et face à -main, mais de beaux yeux dans une tête de Turc. -Elle est le point de mire de l’École ; on répète ses -mots qui ne manquent pas de verdeur.</p> - -<p>Est-elle innocente ?</p> - -<p>Ne l’est-elle pas ?</p> - -<p>Agnès ? Peut-être.</p> - -<p>C’est une distraction bien superflue, nous sommes -bourrées de travail ; j’en perds la tête.</p> - -<p>D’Aveline multiplie les explications de texte, -ces tours de force, où, à propos de quatre vers, il -faut expliquer le génie d’un auteur. Rien de plus -artificiel, rien de plus brillant que cet exercice -oratoire : à propos de Victor Hugo — <i>les Pauvres -gens</i> — pillez l’Épopée depuis Homère ; à propos -d’une phrase de Michelet, retournez à Virgile.</p> - -<p>« Tout est dans tout, comme dit l’autre. » Le -truc, c’est de serrer le texte d’assez près, en l’élargissant -de façon incommensurable !</p> - -<p>Voilà le triomphe de Jeanne Viole.</p> - -<p>Au cours de Jérôme Pâtre, ce sont des batailles -passionnantes ; autour du Positivisme, chacune -s’engage, s’enferre quelquefois. Mais hélas, de ces -éternelles discussions, trop d’idées surgissent, -jamais une seule ne domine les autres.</p> - -<p>J’en arrive à croire que les livres ne nous -apprennent rien de certain sur la vie, que le -mieux c’est encore d’obéir à l’instinct.</p> - - -<p class="date">26 octobre.</p> - -<p>Dans la promotion de Charlotte, il y a deux ou -trois petites qui sont follement amoureuses de -M. Leuris, l’illustre poète mathématicien, une -tête de Christ en croix. La jeune Élodie, de Marseille, -est la plus enragée ; elle embrasse éperdument -sa chaise, et lui glisse des billets doux dans -les poches de son pardessus.</p> - -<p>« Graine de M<sup>me</sup> Putiphar », l’appelle ma Lolotte.</p> - -<p>Une autre a des extases, quand elle écoute notre -chère M<sup>lle</sup> Vormèse jouer du César Frank.</p> - -<p>Pauvres petites, elles ne savent où placer leurs -aspirations. Celles-là souffrent, on ne les écoute -pas. Mais que penser de la conduite d’Angèle -Bléraud, qui est à la dévotion de Jeanne Viole ; -chaque fois que l’une rentre dans sa chambre, -l’autre l’y suit ; en étude, le soir, Angèle Bléraud -la tient par la taille, leurs têtes unies lisent ou ne -lisent pas. On les laisse seules, alors rien ne les -gêne.</p> - -<p>Jeanne fait courir le bruit d’une conversion -entreprise ! ô Monsieur Cupidon, que penses-tu -de celle-là ? en attendant, ce sont les œuvres du -beau Paul Réjardin, qui fournissent prétexte à de -si pieux colloques.</p> - -<p>Réjardin, qui fait son petit Tolstoï, est si à la -mode à Sèvres, que chaque jeudi, Adrienne Chantilly -obtient d’aller suivre son cours de morale -au Collège de France.</p> - -<p>Peut-être, avec lui, trouvera-t-elle cette vérité -qu’en vain on cherche ici.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="p2c3" title="III. Lettre de Berthe Passy à M. Jules Passy, son père, homme de lettres, aux Batignolles">CHAPITRE III</h3> - - -<p class="c gap"><i>Lettre de Berthe Passy à M. Jules Passy, son père, -homme de lettres, aux Batignolles.</i></p> - -<p class="date">« 8 novembre 189 .</p> - -<p>» Tu sauras donc, mon vieux Jules, que le -mois dernier, il nous vint d’Athènes un jeune -orang-outang.</p> - -<p>» C’est un cadeau du roi Georges !</p> - -<p>» Cadeau qui à son prix, car ledit animal, -nonobstant de vieilles habitudes, nous dérobe ses -callosités, mais exhibe, à grand renfort de salive, -ses prétentions de docteur ès philosophie !</p> - -<p>» Il est de poil noir, de ventre gras, de teint -luisant comme peau de phoque, nez camus sous -deux yeux tendres. En dépit d’une forte moustache, -qui tend sur la lèvre l’arc d’un troisième sourcil, -je crois que ce jeune être simiesque est du -sexe de notre pseudo mère Ève.</p> - -<p>» La chose est certaine, c’est une guenuche qui -vient folâtrer parmi nous.</p> - -<p>» Quelle richesse de contours ! quelle ampleur -de reins, un petit Hercule en pleurerait de n’avoir -pas sucé le lait de ces puissantes mamelles ! De -vivre libres sous le péplos flottant, ses appâts se -sont démesurément épanouis ; si le dicton de -notre vieille Palatine a cours en son pays, il faut -que la main d’un Grec soit plus profonde que la -main amoureuse d’un honnête homme de France.</p> - -<p>» M<sup>lle</sup> Lonjarrey me confie l’éducation de cet -intéressant animal.</p> - -<p>» Je m’y suis mise tout de suite, à la française, -tant et si bien, mon p’a, que j’ai obtenu des résultats -épatants.</p> - -<p>» M<sup>lle</sup> Sophie Triparti, plus familièrement dénommée -entre nous Calypso, est une doctoresse, -déléguée en mission pédagogique à Sèvres, par -un Gouvernement qui n’a cure d’élever de petites -Andromaques et de jeunes Pénélopes.</p> - -<p>» Pour le quart d’heure, c’est moi le Mentor de -ce singe savant : elle boit, mange, rumine sous -mes yeux.</p> - -<p>» En passant, je puis t’affirmer qu’Homère -n’exagère pas, quand il détaille la goinfrerie des -héros de l’Iliade.</p> - -<p>» Où je vais, elle va, et je promène mon animal -de porte en porte, pour la plus grande joie de -l’École, qui a si peu souvent l’occasion de rire.</p> - -<p>» Elle m’a mise au courant de toutes ses petites -affaires ; puisque le secret de la confession ne -saurait exister vis-à-vis d’un quadrumane, je ne -me tiens pas d’aise de tout te raconter. Fais-en des -papillotes pour ta coiffure du dimanche, c’est tout -ce que cela mérite.</p> - -<p>» Les bras de Calypso étant trop petits pour -étreindre la majesté de son buste, à l’occasion je -deviens sa chambrière. Sur le coup de huit heures, -je pénètre dans sa « spélonque » comme dit, -en se bouchant le nez, la suave Jeanne, joueuse -de Viole à la façon de Sapho.</p> - -<p>» Calypso dort, empaquetée dans ses draps ; -près du feu, l’indispensable : comble ! A mon -appel, la nymphe se réveille ; une grosse tête -poilue se dégage de l’outre qui gonflait les couvertures, -elle m’apparaît enfin, vêtue d’une rude -chemise lacédémonienne.</p> - -<p>» Je procède avec méthode : on prend les distances ; -elle se pose, s’affermit sur ses jarrets, le -dos tourné à la porte entr’ouverte. Un deux, je -passe l’armure. Bombez le torse, bras en l’air ; -d’un coup de poing, je ceinturonne tout ce que je -trouve.</p> - -<p>» Une, deux. Bougeons plus.</p> - -<p>» C’est le moment de prendre des ris, je m’arc-boute, -je lace, je tire, je sangle. Elle devient -mince ! mince ! mince !</p> - -<p>» Pif-paf-pouf la poitrine s’engouffre. Au cran !</p> - -<p>» Elle étrangle, je suis sans pitié : je bondis, -derrière elle, je raidis mes muscles, mon genou -sur le rein rebelle, je la repousse, je la harponne, -cric, crac, je serre à bloc. Ça y est.</p> - -<p>» Calypso, radieuse d’avoir enfin taille humaine, -tombe, défaillante, où elle peut.</p> - -<p>» Suis-je assez soubrette, quand je m’en mêle !</p> - -<p>» Ses voisines de chambre se roulent dans le -couloir, et Calypso ne se doute pas que, par la -fente de la porte, elle a pu être l’héroïne de ce petit -lever.</p> - -<p>» L’autre jour, tout a failli se gâter, cette -grande folle de Charlotte Verneuil me crie : pille, -pille, sus donc, en voilà un qui se sauve… et -de fait, avec ce sein en déroute, Calypso vous avait -un air de reine des Amazones !</p> - -<p>» M<sup>lle</sup> Triparti a gagné ses grades dans le <i>Dictionnaire -Larousse</i>, avec le visa de l’Université de -Paris. C’est la doyenne des étudiantes étrangères, -elle a vécu dix ans au quartier Latin. Ah ! le bon -temps : vers les minuit, on s’en allait chez Pierre, -chez Paul, tous garçons de vingt ans, chercher -des allumettes, ou la vraie façon de mettre sur -pied un vers latin.</p> - -<p>» A la longue, résolue de justifier les prédictions -de Canaris, qui la berça dans ses bras, -Calypso alla trouver ses juges, offrant : pot de -miel de l’Hymette, lauriers de Delphes, petits -chênes Dodonéens ; voire même, pour le ministre, -écailles authentiques du Parthénon !</p> - -<p>» Quatre boules blanches la firent Docteur ! En -remerciement, qu’offrir au président du jury ? -Elle me consulta à l’effet de connaître ma pensée : -Une branche de lys ?</p> - -<p>» Certes, ma chère, M. Lavisse sera flatté. Du -coup, vous le placez entre Aaron et saint Joseph, -l’allusion est charmante…</p> - -<p>» C’est un divertissement journalier. Jeudi je -l’invitai à prendre le café chez moi ; il y avait là -les Sèvriennes que tu connais : Marguerite et son -amie Charlotte, Adrienne Chantilly, et trois « première -année ».</p> - -<p>» On parla du mariage de Charlotte, qui aura -lieu huit jours après sa sortie de l’École.</p> - -<p>» Calypso de s’étonner : Vous êtes donc fiancée, -mademoiselle ?</p> - -<p>» — Comment, je ne vous l’avais pas dit, fis-je, -mais à l’École nous sommes toutes fiancées ; c’est -même une condition, <i lang="la" xml:lang="la">sine qua non</i>, pour y entrer. -Pas de fiancé, pas de poste. M<sup>me</sup> Jules Ferron veut -que Sèvres soit une maison de rosières, et qu’au -sortir d’ici, chacune ait son époux.</p> - -<p>» C’est merveilleux ! Quelle prévoyance ! Moi -qui croyais qu’en France, les filles sans dot ne se -mariaient pas.</p> - -<p>» — Comment donc, reprend Adrienne qui -corse la plaisanterie, mais tous les jours nous -refusons des maris. Nous nous marions par devoir, -pour régénérer la Patrie, par la parole et par -l’action.</p> - -<p>» — Bravo, mesdemoiselles, c’est très bien ; -mais où donc sont vos bagues, dit-elle méfiante.</p> - -<p>» — Ça ne se porte plus, c’est rococo. Il n’y a -que Charlotte qui montre la sienne, et puis Hortense, -ça lui rappelle Ugène.</p> - -<p>» — Qui épousez-vous, ma tendresse ?</p> - -<p>» — Oh ! moi, je n’ai pas d’ambition, j’épouse -un épicier. J’aurai de la science pour toute la -famille, je ne lui demande que de fournir le sucre -et la chandelle.</p> - -<p>» Calypso fit la moue, trouvant mon choix peu -distingué.</p> - -<p>» — Et vous, M<sup>lle</sup> Verneuil ?</p> - -<p>» — J’épouse un artiste.</p> - -<p>» — Tant mieux, l’art dans la vie, Platon a -dit…</p> - -<p>» — Et moi, devinez, interrompt la belle Chantilly.</p> - -<p>» — ?…</p> - -<p>» — Un professeur, ma chère ; rassurez-vous -mesdemoiselles, il n’est pas de la maison. M<sup>lle</sup> -Triel épouse un sonneur de cloches, parce que son -âme angélique baigne dans les ondes musicales. -Juliette sera la femme d’un ouverrier, Hélène -d’un soldat, et celle-ci d’un astronome.</p> - -<p>» — Bigre ! fit Calypso qui n’ignore pas les -beautés de notre langue ; mais quand voyez-vous -votre bon ami ?</p> - -<p>» — Quand nous voulons ; il vient, on envoie -à M<sup>lle</sup> Lonjarrey une fiasquette de rhum, tout est -dit.</p> - -<p>» Le lendemain, Calypso m’a montré le carnet -d’observations, qui doit lui servir à dresser son -rapport au roi Georges, j’y ai lu ceci : Originale -et profonde loi de cette École : la Directrice exige, -par prudence pour l’avenir, et pour adoucir la vie -laborieuse et sévère des Sèvriennes, qu’elles possèdent -chacune un fiancé. A mes yeux, l’innocence -de ces jeunes filles est une parure de -plus.</p> - -<p>» Comme je la voyais inquiète, elle me dit :</p> - -<p>» — Croyez-vous, Berthe, qu’il puisse m’arriver -ce qui est arrivé à la Sainte-Vierge ?</p> - -<p>» — Quoi donc ?</p> - -<p>» — Concevoir par l’opération du Saint-Esprit.</p> - -<p>» — Dame, je ne sais pas, ça c’est vu une fois, -encore n’est-on pas bien sûr…</p> - -<p>» — Je vais vous confier un secret, me dit-elle -d’une voix sourde, je crois que je suis enceinte !</p> - -<p>» — Bah ! contez-moi ça.</p> - -<p>» — Seulement, je ne sais pas comme ça s’est -fait (Calypso pleurnichait). J’ai peur, je ne m’explique -pas ces retards.</p> - -<p>» — Et quoi, vous ne vîtes point la Colombe ?</p> - -<p>» — Hé non ; mais l’autre soir, au bal de la -colonie grecque, un jeune Français m’a pris la -main, et me l’a baisée. J’ai lu dans vos romans, -qu’il suffit d’embrasser une femme pour lui faire -un enfant, alors je ne sais plus moi… mais je vous -jure que je n’y suis pour rien.</p> - -<p>» J’ai pris un air de docteur, hoché la tête, -pincé mon nez, regrettant mon incapacité en cette -occurrence, bref la laissant avec ses doutes… ou -bien sa plaisanterie : cette Grecque pourrait bien -être de Marseille.</p> - -<p>» Si elle a voulu se payer ma tête, je lui réserve -un petit tour de ma façon.</p> - -<p>» Mais quelle bonne partie de rire ! c’est une -roulade du haut en bas de cette école renfrognée. -L’écho en est-il venu jusqu’à toi, mon vieux ?</p> - -<p>» Un bécot où je mets tout mon cœur,</p> - -<p class="sign">» <span class="sc">Ta Pépette</span>. »</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="p2c4" title="IV. Journal de Marguerite Triel">CHAPITRE IV</h3> - -<p class="c small">JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL</p> - - -<p class="date">15 novembre.</p> - -<p>La santé de Charlotte me tourmente : depuis -son entrée à l’École, elle a de subits malaises, des -étouffements ; elle m’assure que ce n’est rien, -que l’internat est cause de ces souffrances passagères.</p> - -<p>Charlotte s’oppose à toute visite du docteur, elle -m’a suppliée de n’en rien dire à Henri.</p> - -<p>Que faire ?</p> - - -<p class="date">25 novembre, soir.</p> - -<p>Pauvre petite, je l’ai tenue là dans mes bras, -étouffant. J’ai une peur affreuse qu’elle mente, -qu’elle me cache une névrose, une maladie de -cœur peut-être.</p> - -<p>L’infirmière est venue lui donner de l’éther, -elle me dit que ces symptômes ne révèlent rien -de grave ; beaucoup de nos compagnes paient -ce tribut de souffrance, au changement de régime -et d’habitudes que Sèvres apporte dans leur -vie.</p> - - -<p class="date">26 novembre.</p> - -<p>O le brave cœur ! Henri est venu : il était ennuyé -et, comme tous les artistes, si accablé par une déception, -par un effort inutile, que, pendant sa -visite, il n’a su que nous parler de son découragement.</p> - -<p>Charlotte a oublié qu’elle souffrait, pour lui -dire, à lui, les mots qui font jaillir la force. Il -est parti réconforté : — « Vois-tu, Marguerite, il -vaut mieux ne rien lui dire, il ne pourrait plus -travailler, et puis me voilà guérie, puisqu’il s’en -va content. » —</p> - -<p>Brave petit cœur.</p> - - -<p class="date">21 décembre.</p> - -<p>Je reçois une longue lettre de Renée Diolat ; -je la pique à cette page de mon journal, pour l’y -retrouver, quand, à mon tour, je serai professeur.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="p2c5" title="V. Professeur-femme">CHAPITRE V</h3> - -<p class="c small">PROFESSEUR-FEMME</p> - - -<p class="c gap"><i>Renée Diolat, agrégée des lettres, professeur au lycée -de Mamers, à ses amies de Sèvres.</i></p> - -<p class="date">« Mamers, 18 décembre.</p> - -<p>» Ah ! ah ! ah !… laissez-moi rire un peu. Je -n’aurais jamais cru que la pudibonderie de province -pût aller jusque-là !</p> - -<p>» Ma propriétaire vient d’entrer dans ma chambre, -mes chemises de nuit d’une main, mes pantalons -de l’autre, reniflant avec horreur mon parfum -d’iris. Elle a tout jeté par terre, déclarant : -qu’elle ne laverait pas ces « choses » comme en -portent les femmes de café-chantant !</p> - -<p>» Depuis qu’elle sait l’usage d’un « tub », elle me -refuse l’eau chaude. Il n’y a pas d’établissement -de bains ici ; il faut donc attendre les vacances -pour me laver.</p> - -<p>» Je vous entends faire chorus, et crier « A la -porte ! à la porte ! » Mais je ne peux pas m’y -mettre, moi, à la porte, personne ne me recueillerait : -les professeurs du lycée de jeunes filles -sentent trop le fagot.</p> - -<p>» Il a fallu l’appât de 100 francs de pension, -pour que ces gens, un tailleur et une giletière, -consentissent à me loger et à me nourrir. Par -dessus le marché, la vieille essuie la poussière de -mes lettres, jusqu’au fond des tiroirs ; au besoin -elle pourrait me donner des nouvelles des miens.</p> - -<p>» Leur table sent l’auberge : un pichet de cidre, -une écuelle qui devient un plat ; du gras-double -fort souvent. La vieille l’adore, et me réserve pour -ces jours-là quelques réflexions du goût de celle-ci :</p> - -<p>» Dites donc, not’ demoiselle, faut pas vous -gêner ; si vous suez des pieds, je vous donnerai -des p’tits chiffons qui m’servent, les miens quasiment -mouillent le plancher.</p> - -<p>» N’est donc pas bon ce gras-double que vous -n’el mangiez pas ? sauf le respect que je vous dois, -passez-moi vot’ assiette.</p> - -<p>» Rien de perdu, vous le voyez !</p> - -<p>» Ah ! pauvre École, si loin ; pauvre petite -chambre !</p> - -<p>» Le lycée est en guerre avec toute la ville. -Mamers nous a en horreur, à cause de notre enseignement -sans Dieu, comme ils disent. Ici on -croit enchaîner l’esprit divin, par des génuflexions -dans toutes les chapelles. Puis il est avéré que -nous ruinons le pauvre ouverrier ; et du haut de la -mairie, un conseiller municipal nous flagelle à -coup de harengs-saurs, depuis qu’avec les centimes -additionnels, nous enlevons au peuple son -<i>gendarme</i> quotidien !</p> - -<p>» Les journalistes fourbissent leurs plumes sur -le pas des portes, ouvrent l’oreille aux cancans -trompetés dans la ville. Chaque matin on rencontre -les bourgeois, le nez en l’air, collés aux murs, -pour ne rien perdre des provocations, des insultes, -des ripostes, que sèment d’énormes affiches rouges, -bleues, vertes. Le conseil municipal, qui ne croit -à rien, voudrait bien dénicher le saint qui nous -mettra dehors.</p> - -<p>» Et l’Apostolat ! parlons-en. J’arrivais pleine -de zèle, de courroux généreux, j’avais le feu sacré, -croyant qu’à force de persévérance, et de solidarité, -on venait à bout de tout.</p> - -<p>» Ma directrice me fit des mamours, aussitôt je -fus le Benjamin de tout le lycée.</p> - -<p>» Cela ne dura guère.</p> - -<p>» La discorde a jauni les figures rageuses, qui -ne se rassérènent que pour exécuter. Il y a maintenant -le camp de la directrice et le camp de -l’économe. L’une tire à hue et l’autre à dia ; force -m’a été de faire comme les autres : Lamartine seul -peut siéger au plafond.</p> - -<p>» Je tourne dans l’orbe directorial, non que je -« cane », devant l’autorité, mais par compassion -pour cette femme laide, et si peu sympathique. -Elle est grande, maigre, un teint malade, des -yeux tendres, une bouche éperdument fendue, -et des cheveux rares.</p> - -<p>» Dans le particulier, elle a des attitudes câlines ; -dans le général, elle affecte une pose -héroïque, il ne lui manque que l’étendard.</p> - -<p>» Les premiers jours furent donc semés de -roses, elle me caressait, me frôlait, se regardait -dans mes yeux, voulait être sans cesse embrassée. -Enfin ça tourna vite, aux essais d’Angèle -Bléraud.</p> - -<p>» Je coupai court. Cela irrita ; notes grincheuses -de pleuvoir.</p> - -<p>» J’ai beau donner tout mon temps à mes bambines -de première année, lâcher les quarante -fautes par dictée, pour aller décrasser les philosophes, -éperonner les historiennes ; mon zèle n’expie -pas ma franchise, on déclare que ma méthode -ne vaut rien.</p> - -<p>» Je vous jure qu’à certains jours, je me roule -de désespoir et de colère, sur le plancher de ma -pauvre chambre : faut-il être agrégée 1<sup>re</sup>, pour -venir ici, essuyer les baisers d’une directrice… -malade, et les conseils saugrenus d’une giletière.</p> - -<p>» Ne vous faites pas d’illusion, mes mignonnes, -personne dans l’administration ne vous rendra -courage.</p> - -<p>» Le recteur est loin, et signe les yeux fermés ! -Le rapport d’une directrice : mais c’est la lettre de -cachet ou la lettre d’exil.</p> - -<p>» L’inspecteur, c’est l’autre face de Janus : ils -se soutiennent, sachant bien que dans les lycées, -comme ailleurs, notre ennemi, c’est notre maître.</p> - -<p>» Il y a une haine instinctive entre le professeur, -quel qu’il soit, et l’administration. Vous entendrez -dire partout : Méfiez-vous de ces gens à paperasses, -c’est d’eux que vient tout le mal.</p> - -<p>» Si la jalousie s’en mêle, ô alors…</p> - -<p>» Ici, il y a un couple intéressant : celui de l’inspecteur -et sa femme, mariés depuis un an à peine. -Perruches inséparables, ils s’en vont bec à bec, -par les rues et les salons ; depuis un an ils pratiquent -Ovide dans les petits coins, et s’attardent, -dit-on, aux préliminaires. Voluptueux et impudiques, -ils affichent, dans ce trou austère, la sensualité -de leur amour : pour un peu, je vous le jure, -ils oublieraient que jeux de matous ne sont permis -qu’à huis clos.</p> - -<p>» Leur amour étalé n’a même pas l’excuse -d’une bestialité superbe. Lui est un maître d’expérience, -dit-on, elle une écolière bien disposée, -qui grille de lire chaque jour un peu plus loin.</p> - -<p>» L’amour satisfait ne les a point transfigurés ; -au dehors, ils sont eux aussi, médiocres et méchants.</p> - -<p>» En somme, voilà bien des griefs contre les -gens qui gâtent ma vie de professeur. Ce serait -peu de trois mois d’enseignement, pour vous livrer -une opinion justifiable ; mais j’ai à côté de moi -l’honnête Toutebry, notre ancienne, une solitaire -originale, qui ne vit que pour aimer, — avec un -cœur où tout est maternel — une orpheline qu’elle -a recueillie.</p> - -<p>» Toutebry ne débine pas, mais elle moralise. -Mon entendement fait la sourde oreille, pour -qu’elle appuie d’exemples ses principes. Voilà six -ans qu’elle est à Mamers, elle appelle sa vie universitaire : -<i>l’émasculation de l’esprit, l’exaspération -des sens</i>.</p> - -<p>» Voilà de bien gros mots. Je ne vous les -dirais point, si notre Jérôme ne nous avait donné -le goût du mot propre. Tout ceci, mes chéries, -n’est ni une plainte, ni un appel à votre commisération. -Je suis bien au-dessus d’une déception, -qui me force à n’être qu’une doublure, quand je -m’attendais à être premier rôle.</p> - -<p>» C’est un cri d’alarme, un avertissement amical -de votre aînée, qui vous affirme que cette vie -livresque et rêveuse de l’École, si attrayante pour -vous, est une mauvaise préparation à la lutte pour -la vie.</p> - -<p>» Si vous n’avez point les muscles d’Achille, pour -assommer l’ennemi, il faut acquérir la ruse -d’Ulysse, et bien vous mettre en tête qu’il n’y a -que M<sup>me</sup> de Maintenon pour duper les familles et -l’Université.</p> - -<p>» Amen !</p> - -<p>» Embrassez-moi vite, pendant que j’ai encore le -courage d’être franche.</p> - -<p class="csign">» Votre</p> - -<p class="sign">» <span class="sc">Renée</span>. »</p> - - -<p>Sur un feuillet, pour moi, Renée m’annonçait -qu’avant de partir pour Mamers elle avait fait la -connaissance de M. Marnille, l’auteur des <i>Contes -grecs</i> ; elle lui avait dit notre pari, et l’enjeu de -son livre. A ce qu’il me semble, Renée raffole de -l’auteur. Allons, que le destin donne une suite à -cette ébauche d’aventure.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="p2c6" title="VI. Meeting">CHAPITRE VI</h3> - -<p class="c small">MEETING</p> - - -<p>Voici revenu le soir de Noël ; les Sèvriennes -réveillonnent en groupe, dans leurs chambres illuminées. -Berthe Passy reçoit ses amies, Isabelle, -Marguerite, Charlotte, Adrienne et l’inséparable -trio que M<sup>lle</sup> Lonjarrey lui confia.</p> - -<p>La pièce est grande, nue, mais sur les murs, -éclate, avec les affichés de Chéret, de Grasset, et -des villes d’eaux, la gaieté des rues et des champs.</p> - -<p>Douze bougies éclairent une petite crèche, où -dort l’Enfant Jésus, et tout autour, comme des présents -rustiques, pâté, jambon, gâteaux, crèmes -que les Sèvriennes se promettent de dévorer.</p> - -<p>Isabelle s’est chargée du punch ; Charlotte le -remue à la cuiller, délicatement, afin que la -flamme qui court, légère, ne s’éteigne pas. Berthe, -qui vient de lire à ses compagnes la lettre de Renée, -fourre le papier dans sa poche, et les deux poings -sur les hanches.</p> - -<p>— Eh bien ! vous autres, que pensez-vous de -cela ?</p> - -<p>— Moi, fait Charlotte, s’arrêtant une seconde, -je pense que votre amie n’a pas de veine : échapper -aux griffes de sa pipelette pour tomber dans -les bras gourmands d’une directrice Bléraud !</p> - -<p>— Pauvre Renée, comme elle avait la foi en -partant ; et quelle réponse que cette lettre, à la -sortie de M<sup>me</sup> Jules Ferron hier soir : « Isabelle, si -vous n’avez pas la vocation, votre place n’est -pas ici. »</p> - -<p>— Mais Sèvres, que je sache, n’est pas un séminaire : -c’est la nécessité qui nous amène ici ; mon -père pourrait m’assurer cinq mille francs de rentes, -que je ne songerais pas à l’École. La vocation, -c’est le superflu, puisque un peu plus d’intelligence -et d’énergie, font de nous autre chose que -des caissières ou des receveuses des postes. -Comme elles, nous sommes des fonctionnaires, -nous ferons notre devoir : c’est perdre son temps, -que d’exiger de nous la vertu et le sacrifice des -missionnaires.</p> - -<p>Pour moi, je me récuse… Et Berthe, ayant ainsi -parlé, commença la distribution des vivres.</p> - -<p>— D’autant plus, poursuivit Adrienne, que l’épreuve -n’est pas celle que nous nous imaginons -ici. C’est juger à faux, que de bâtir le lycée sur le -modèle de notre École. Pour être bon professeur, -Renée dit qu’il faut être habile : donc, conclut-elle, -en jouant sur les mots, c’est l’esprit de -finesse, et non l’esprit de détachement, qu’il nous -faut acquérir.</p> - -<p>— Pauvre Renée, quelle chute ! elle rêvait -d’enseigner de belles choses aux tout petits, de -les aimer, de les câliner ; elle voulait vivre en -paix ; la voilà seule dans ce lycée, sans ami, sans -protection.</p> - -<p>— Sans protection, c’est beaucoup dire, Marguerite ; -l’École veille sur elle, de très loin c’est -vrai. Mais on n’a jamais de meilleur ami que soi-même. -Que Renée se contente de la vie intérieure, -et si elle a du caractère, elle oubliera vite sa première -déception.</p> - -<p>— Ne prendriez-vous pas cette tarte à la -crème, Victoire, fit malicieusement Isabelle, qui -surveillait d’un regard ironique les physionomies -soucieuses des autres Sèvriennes.</p> - -<p>— Comment, vous appelez ça une dé-ce-ption, -palsambleu ! vous me feriez jurer. Moi je m’indigne -qu’au sortir d’ici, l’Université croie avoir -assez fait pour une Sèvrienne, en rétribuant sa -peine, tout au juste.</p> - -<p>Si l’<i>alma mater</i> avait quelque chose dans le -ventre, elle ne nous abandonnerait pas, comme -elle le fait, sans plumes sur le dos !</p> - -<p>Vous en prenez vite votre parti, vous, continua -Berthe s’emballant, d’être une pestiférée -pour vos concitoyens. Eh quoi, ces gens vous -devraient au moins leur estime, ils rougissent de -vous connaître, ou après avoir serré votre main, -vous traitent de pécores et de libres-penseuses.</p> - -<p>— Mon Dieu, ma chère, ne vous emballez pas, -nous causons autour de cette table, apaisez votre -faim, vous jugerez ensuite d’un œil plus clairvoyant.</p> - -<p>Nous savons toutes, en entrant à Sèvres, que -nous nous engageons dans une cohorte libre : on -peut la railler, la méconnaître d’abord. A force de -volonté, elle s’imposera à l’estime la plus exigeante. -Je vous le prédis, dans vingt ans d’ici, -les directrices de lycées de jeunes filles seront les -favorites de l’opinion publique.</p> - -<p>— En attendant ce triomphe surprenant, je -serais bien aise de vous entendre dire comment -vous acceptez votre vie de professeur, puisque -vous blâmez notre Ancienne, elle qui souffre d’être -engluée dans une telle sottise.</p> - -<p>— C’est très simple, répond Victoire, avec assurance. -Je pars de ce principe, comme le dit M<sup>me</sup> Jules -Ferron, que notre fonction de professeur n’est -pas un métier, mais un apostolat. Avez-vous la -foi, tant mieux ; si vous ne l’avez pas, la volonté -d’agir vous la donnera. Coûte que coûte, nous -nous devons tout entières à nos élèves ; par elles, -nous devons poursuivre l’œuvre de régénération -et de liberté qu’entreprend la République.</p> - -<p>Si on se souvenait que nous sommes les -filles du régime républicain, que nous lui devons -tout, la reconnaissance nous obligerait à payer -notre dette, sans préoccupation égoïste.</p> - -<p>Pour moi, telle que j’envisage ma vie de -professeur, je la vois consacrée au culte des idées -de justice, de sagesse, d’énergie, qui dominent -toutes les vertus, et feront de mes élèves des êtres -virils et indépendants.</p> - -<p>— Alors vous vous imaginez, jeune stoïcienne -de la République, que vos élèves seront de cire -molle, et que vous les pétrirez sur ce beau modèle ?…</p> - -<p>Berthe avait abandonné sa place, et droite au -mur, grandie encore par l’animation de tout son -être, elle semblait dominer ses compagnes attentives -et graves.</p> - -<p>— Dites-moi quelle est la clientèle de nos -lycées ? Les fonctionnaires n’est-ce pas, et encore -le fretin. La noblesse, la magistrature, l’armée, -le haut commerce font élever leurs filles -ailleurs.</p> - -<p>Croyez-vous le fonctionnaire aussi républicain -que vous le dites. Pensez-vous, jeune Pallas, -que le jour où la République par terre, verrait -à sa place un Victor ou un Philippe, vos plus -zélés partisans vous seraient fidèles ?</p> - -<p>Allons donc !…</p> - -<p>— Vous exagérez, mon chat, mais en serait-il -ainsi, qu’ayant pour moi ma raison et ma conscience, -je ne céderais devant personne !</p> - -<p>— Alors on vous brisera.</p> - -<p>Singulier réveillon ! autour de l’Enfant divin -apportant au monde l’espoir, de jeunes âmes s’inquiètent, -mûries par l’étude, et surprises par la -vie. Leurs regards se dispersent, sans qu’un seul -tombe sur le Dieu qui s’éveille : Jésus, dans cette -nuit de décembre, n’est plus qu’une effigie, ou -qu’un symbole.</p> - -<p>Au bout d’un moment de silence, Marguerite -reprit :</p> - -<p>— Le zèle est un danger pour l’œuvre que l’on -poursuit. Notre devoir est bien net : l’État exige -de nous un enseignement de tolérance et de bonté. -Il nous est interdit de prêcher un culte de chapelle, -mais nous sommes libres d’affirmer nos -idées et de gagner à notre cause les élèves qu’on -nous donne.</p> - -<p>L’État n’a point prévu que nos républiques -de femmes seraient de petites tyrannies ; crier et -se révolter aujourd’hui ne sert de rien. Nous aviserons -quand nous serons directrices.</p> - -<p>Pourquoi ne pas accepter d’avance une vie -qui forcément sera solitaire, une vie qui sera belle, -désintéressée, utile à d’autres, et dont nous avons -joliment le droit d’être fières, puisqu’elle est notre -œuvre.</p> - -<p>Si nous ne trouvons pas autour de nous la bienveillance, -si l’hypocrisie nous empêche d’être -vraies, le mieux n’est-il pas de sauvegarder son -quant à soi, en cultivant à l’écart le jardinet qu’ensemencent -nos rêves, nos souvenirs, nos affections. -Attendre que les jours passent entre ses -livres, ses fleurs, sa petite lampe… et son lit de -jeune fille.</p> - -<p>— Dis donc, Margot, dans ton ménage, tu n’oublies -que le chien, l’ami des malheureux ! Mais -voyons, regardez-moi toutes, vous avez fait vœu -de célibat ? Vous réclamez une protection, prenez -un mari,… un mari, (et Charlotte, railleuse, semble -un tout petit peu émue à la vision exquise que ce -seul mot évoque pour elle) vous fera pardonner -tant de choses.</p> - -<p>— O vous, Charlotte, vous n’avez d’yeux que -pour le mariage.</p> - -<p>— Et je n’ai pas tort, Adrienne, puisque l’avenir -qui vous tourmente, me rassure. Je suis prête -à faire mon devoir, bravement, je sais quelqu’un -qui m’y aidera. Et si ma directrice me cherche -noise, je sais quelqu’un encore qui lui fera la -nique.</p> - -<p>Mariez-vous, rentrez dans l’ordre normal, et -plus rien de ces vétilles, croyez-moi, ne vous -égratignera le cœur ou l’amour-propre.</p> - -<p>— Tu sais bien, ma Lolotte, que nous pensons -toutes comme toi, mais pour se marier, il faut être -deux, et je ne vois pas, d’après la proportion des -Sèvriennes mariées, que ce soit facile de trouver le -compère.</p> - -<p>Y-en a-t-il cinquante sur trois cents que nous -sommes ?…</p> - -<p>Le punch, abandonné par la cuiller de Charlotte, -s’est éteint deux fois déjà ; une légère odeur d’alcool -s’épand au-dessus de la table, grisant ces cerveaux -agités ; le besoin de parler, d’affirmer leurs -convictions les plus intimes, délie les langues -qu’une sorte de pudeur, ou de méfiance, retenait -encore.</p> - -<p>— Et qui épousent-elles !</p> - -<p>Ah ! parlons-en des mariages de Sèvriennes, il -y a de quoi rabattre le caquet à nos illusions ; les -voilà professeurs et femmes de gratte-papiers, de -petits employés, de petits professeurs de dixième, -qui les admirent surtout, pour les 3000 francs nets -qui entrent dans le ménage.</p> - -<p>On les compte celles qui épousent leurs égaux, -ce serait là encore une autre déchéance.</p> - -<p>Mais enfin, j’admets que le bonheur conjugal -nivelle tout, est-ce que les tracas n’augmentent -pas ? si le mari, les enfants tombent malades, quel -est le devoir de la femme ? L’administration est -dure, quand il s’agit d’accorder un congé, et le -jour où l’on oublie, devant l’agonie d’un enfant, -le cours à faire, l’administration blâme, et j’en -sais ici, qui l’approuvent.</p> - -<p>En mon âme et conscience, et l’âme de Berthe -Passy vaut bien celle d’une stoïcienne, je vous -jure que mes devoirs de mère passeraient outre.</p> - -<p>Eh bien non, Charlotte, je ne partage pas votre -optimisme, le mariage n’est pas le remède souverain -à cette vie qui nous est faite.</p> - -<p>— Voulez-vous me permettre, à moi <i>première -année</i>, de vous avouer ce que je pense, fit soudain -l’une des trois amies d’Adrienne, la jolie Juliette, -philosophe hégelienne. Vous mettez trop de fureur -à vous battre contre des moulins à vent. La vie -n’est pas si compliquée que vous l’imaginez ; considérons -aujourd’hui, que nous autres Sèvriennes, -nous constituons par notre science, par le dégagement -de notre être moral, l’Aristocratie féminine. -Au lieu d’être les neutres dans la Ruche, nous -en sommes, par destin, les Reines. Pourquoi -nous ravaler sans cesse à des préoccupations de -détail.</p> - -<p>Marguerite voit une souffrance dans la solitude, -Berthe en voit une autre dans le mariage, et -vous ne comprenez pas que vous êtes ce que -furent les <i>abbesses de l’ancien régime</i>. Comme -elles, vous renoncez à la vie de famille, à la maternité, -pour vivre uniquement de l’esprit et des -méditations de l’esprit.</p> - -<p>Notre vie n’est qu’une apparence, le monde -réel n’existe pas, cette apparence ne vaut donc -que par nos pensées.</p> - -<p>Si vous en tenez quand même pour le mariage, -eh bien, mariez-vous, mes sœurs, à la -Philosophie. Vous oublierez ainsi les turpitudes de -la province.</p> - -<p>Pour moi, je compte bien écrire un livre, dès -ma sortie de l’École, un livre de philo bien entendu, -il n’y a que ça qui compte. Ne m’objectez pas cette -usure, dont parle l’extravagante Toutebry, qui fut -mon professeur à Guéret, un bon esprit ne se -dévirilise jamais.</p> - -<p>— En voilà une prétention, ma chère, d’écrire -un bouquin ! et de philosophie encore ! Est-ce que -les femmes ont assez d’étoffe pour penser toutes -seules, c’est donc un « manuel » que vous voulez -nous fabriquer…</p> - -<p>Jalouse de tout ce qui pourrait l’éclipser dans -sa promotion, Marianne Bruille, doctrinaire et -socialiste, ne perd jamais l’occasion de railler -lourdement ses deux compagnes Juliette et Hélène. -Ce n’est point l’amitié qui les rapproche, c’est un -manège assez curieux de surveillance réciproque : -mutuellement, elles cherchent à se voler leurs -procédés de travail, afin de l’emporter aux examens.</p> - -<p>— Au lieu de croire aux apparences, de chercher -dans les étoiles, le règne de la justice et du -progrès, regardez à vos pieds ce qui grouille, ce -qui souffre, ce qui appelle.</p> - -<p>Vous parlez toutes comme des égoïstes, et je -sais bien ce que pense, dans son for intérieur, -le dilettantisme d’Hélène, satisfait d’une comédie -mondaine.</p> - -<p>Aristocrates que vous êtes ! comme je ferais -bon marché de vous. Oubliez-vous que votre -cœur doit battre pour autre chose, que votre -devoir suprême est de prendre en pitié la misère -de vos frères. Vous n’entendez donc pas cette -rumeur qui va bouleverser le monde ! Quand la -révolution sociale ébranle tout, vous pensez -mariage, et dans le mariage, vous vous reposez -d’avoir décrassé pendant seize heures, chaque -semaine, la cervelle de vos élèves !</p> - -<p>Non, non, ajouta-t-elle, fanatisée, sa figure -vulgaire enflammée presque d’une colère sainte, -vous devez compte de votre intelligence, qui est -une force nouvelle, au peuple. C’est à lui, non -aux bourgeois qu’il faut aller, il est le maître, -mais un maître malheureux, qui attend de nous, -ses servantes, la bonne parole.</p> - -<p>Quand d’autres ont le cœur déchiré, pouvez-vous -parler d’affaiblissement de l’esprit ! d’exaspération -des sens !</p> - -<p>L’esprit ne compte pas, il y a que le cœur.</p> - -<p>Des sens ! mais nous autres, les intellectuelles, -comme vous vous laissez appeler, nous n’en -avons pas !</p> - -<p>— A qui le dites-vous, Marianne, soupira Isabelle, -en détournant les yeux.</p> - -<p>— Mes compliments, Marianne, dans dix ans -d’ici, on vous retrouvera à la sociale, vous présiderez -un club de femmes. Vous avez l’air sincère, au -fond, vous êtes une brave fille, et ça me va, moi, -de rencontrer ici de l’énergie et du fanatisme. -Allons, vous recruterez des adhérentes à votre -religion, quand vous serez professeur, mais laissez-moi -vous dire, qu’ici ça ne prend pas. Nous -autres, même une bohème comme moi, nous -sommes d’invétérées bourgeoises ; le goût de l’individualisme -est le plus fort, chez une femme -comme la Sèvrienne, qui a beaucoup lu, beaucoup -réfléchi, sans avoir trouvé de temps pour aimer.</p> - -<p>Je persiste à croire que la femme professeur, -telle qu’elle existe aujourd’hui, est un monstre, -un monstre malheureux lui aussi. Le plus cruel -de notre vie, ce ne sont point ces tiraillements -administratifs qu’on retrouve partout.</p> - -<p>Mais c’est l’antinomie entre notre indépendance -d’esprit et notre esclavage de corps.</p> - -<p>L’instruction nous a affranchies de tous les -préjugés. Par la pensée, notre vie vaut celle des -hommes. Dans la réalité, à chaque instant, nous -sommes victimes des potins, de la méfiance, de la -calomnie. C’est effrayant qu’on puisse résister à -cela.</p> - -<p>S’il n’y a pas de remède possible, je trouve, -ne vous choquez pas, ce que je dis est vrai, que -ce serait nous délivrer des tentations, des révoltes, -d’une chute possible, que de tuer le sexe en -nous.</p> - -<p>La chose est courante ; ce que les unes exigent -par libertinage, nous, nous l’accepterions -par vertu. Voilà où serait le sacrifice méritoire, -et nous serions tranquilles.</p> - -<p>Tenez, dans la vie, nous ne sommes pas autre -chose que des faucons, oui de ces faucons hagards, -qu’on élève dans le silence et l’obscurité, qu’on -affame, et qui flairent, sans la voir, la proie qu’on -leur dérobe.</p> - -<p>Que le jour vienne, où dans la plaine, les faucons -délivrés prennent leur vol, les yeux éblouis, -ils montent droit vers le soleil, pour s’abattre violemment -sur leur proie, en jouir enfin.</p> - -<p>Oui, je vous le dis, peut-être ferez-vous de -même, le jour où sorties de l’École, la tête enflammée -par cette dangereuse culture, le cœur et la -chair brûlés par la passion de ces livres, vous rencontrerez -l’amour.</p> - -<p>Comme les faucons obéissant d’instinct à la loi -de nature, il y en aura parmi vous, qui éperdues -de désirs, s’abattront sur cette proie. Celles-là -seules auront vécu, même si elles en meurent.</p> - -<p>— Tais-toi, Berthe, je t’en prie tais-toi, tu as -l’air de déchirer le destin : (et se tournant vers -Charlotte penchée sur l’enfant Jésus) Ma Lolotte, -rallume encore une fois le punch ; avant de le -boire, je vous chanterai le Noël des bergers.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Trois anges sont venus ce soir</div> -<div class="verse">M’apporter de bien belles choses…</div> -</div> - -<p>Berthe a soufflé une à une les douze bougies ; à -la clarté tremblotante du punch, on ne vit plus alors -que des figures étrangement modelées par l’ombre : -les yeux fixent la Crèche, mais ces yeux-là ne -voient que des âmes effarouchées qui se ferment.</p> - -<p>La voix de Marguerite tombe brusquement ; la -petite flamme bleue chavire, se dresse, et s’envole. -Quel silence !</p> - -<p>Quelque chose d’éternel a passé là !</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="p2c7" title="VII. Journal de Marguerite Triel">CHAPITRE VII</h3> - -<p class="c small">JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL</p> - - -<p class="date">28 décembre 189 .</p> - -<p>Je laisse à Berthe le soin de répondre à Renée -Diolat, je veux seulement, qu’un mot de moi, lui -dise l’ardent désir que j’ai de la voir <i>femme</i> heureuse. -Elle est amoureuse de Marnille, c’est certain ; -mais lui, est-il homme à épouser cette très -jolie fille sans le sou ?</p> - -<p>Quel dommage si l’amour a tort.</p> - - -<p class="date">29 décembre.</p> - -<p>La comédie se corse : Jeanne Viole ne parle -rien moins que de se suicider ; c’est un moyen -comme un autre d’aller chercher la vérité à la -source.</p> - -<p>L’autre soir, elle est tombée en pleurs aux genoux -de la vieille Lonjarrey, qui lui a difficilement -arraché son secret !! courir, à la nuit tombante, -à cette terrasse du parc qui domine la route, -se jeter par dessus la balustrade, et mourir là, au -seuil de son école.</p> - -<p>Elle s’entend au mélodrame ; quel coup de -théâtre, quel « rataplan de convoi », comme dit -Berthe.</p> - -<p>Ce qu’elle y gagne (il faut tout ramener à cela -avec Jeanne Viole), c’est que Bléraud ne la quitte -plus, que M<sup>lle</sup> Lonjarrey et les autres surveillantes -multiplient les tournées, redoutant le scandale -d’une alerte. Pour lui rendre le goût de la -vie, ici on est prêt à tout.</p> - -<p>Pas bête la petite !</p> - - -<p class="date">30 décembre.</p> - -<p>Adrienne Chantilly vient de jouer un beau tour -à Jeanne Viole, qu’elle ne peut souffrir. Lasse de -l’entendre citer, à propos de tout, les paroles du -beau moraliste Paul Réjardin, elle s’est fait présenter -à lui, et sait pertinemment que Jeanne -Viole ment quand elle dit être « sa petite amie ».</p> - -<p>Il faut voir la belle Didi se panader à son tour, -quand elle parle de l’Homme exquis, de l’âme -délicate, qui opère tant de sauvetages féminins, -à son cours du jeudi. Serait-il flirt ?</p> - -<p>Charlotte et moi nous initions Henri à ces petites -comédies de harem ; mais c’est curieux, il ne -rit pas de ces calculs (fourberies ou coquetteries) -qui nous amusent. Il a une telle idée de la droiture -et de l’honneur, qu’il n’admet pas qu’on -puisse badiner, encore moins tromper. Ces jeunes -filles lui sont odieuses, il excuserait presque le -vice d’Angèle Bléraud, abominable, mais sincère.</p> - -<p>Henri a raison : porter fièrement son âme dans -ses yeux, et marcher droit dans la vie ; j’aime -l’intransigeance morale de mon ami.</p> - - -<p class="date">1<sup>er</sup> janvier soir, 189 .</p> - -<p>J’ai dû envoyer ce matin, selon l’usage, à M<sup>me</sup> -Jules Ferron, un télégramme pour lui offrir mes -vœux. J’ai passé la journée d’hier et d’aujourd’hui -à Paris, avec Charlotte ; la politesse exige — paraît-il — d’écrire -ou de télégraphier les souhaits -qu’on n’a pu présenter soi-même.</p> - -<p>Les Sèvriennes qui restent à l’École, vont en -soirée chez elle, on boit le champagne, « tisane » -relevée par quelques épigrammes. Il est entendu -que ce soir-là, ce soir-là seulement, M<sup>me</sup> Jules -Ferron dira aux élèves présentes, ce qu’elle pense -de leur caractère, de leurs défauts surtout !…</p> - -<p>Gentille cette chute de l’année, sur un <i lang="la" xml:lang="la">mea -culpa</i>, quelque peu humiliant.</p> - -<p>Hortense en est revenue mortifiée. Mais Victoire -Nollet exulte, et ne songe pas au chagrin qu’a pu -avoir la mère, sa vraie mère, finissant seule une -année si douloureuse pour elle.</p> - -<p>Henri disait tout à l’heure, qu’une parole d’honnête -homme, quand elle est donnée, est donnée pour -l’éternité. Il n’admet pas les cas de conscience, si -habilement résolus par la morale courante.</p> - -<p>Quand il parle ainsi, ses beaux yeux ont une -profondeur… Charlotte peut être fière d’être -aimée de lui ; l’amour de cet homme, c’est l’infini.</p> - -<p>Année nouvelle, si heureusement ouverte avec -eux, sois-moi propice ; fais que je passe honorablement -ma licence ; garde-moi des heures de -doux silence et de rêve.</p> - -<p>Année nouvelle, sois-leur propice ; fais qu’ils te -bénissent, pour les beaux jours que tu réserves à -leurs fiançailles.</p> - -<p>Année nouvelle, devine-moi… exauce-moi.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="p2c8" title="VIII. Réponse de Berthe Passy à Mlle Renée Diolat, professeur agrégée au lycée de Mamers">CHAPITRE VIII</h3> - - -<p class="c gap"><i>Réponse de Berthe Passy à M<sup>lle</sup> Renée Diolat, professeur -agrégée au lycée de Mamers.</i></p> - -<p class="date">« Sèvres, 15 janvier 189 .</p> - -<p>» Hélas ! pauvre museau joli, te voilà fourvoyée -chez M<sup>me</sup> Jocrisse-Céladon ! Tous nos vœux t’accompagnent, -j’espère qu’un homme de goût te -fera issir au plus tôt de ce pays-là.</p> - -<p>» Ta lettre rabat le caquet à bien des illusions ! -On s’en pourléchait déjà de cette bonne petite vie -de professeur : Isabelle devait potasser, Marguerite -rêvasser, Charlotte tricoter, et moi, arpenter -les confins du territoire.</p> - -<p>» Mais à ce que je vois, si l’on m’expédie à -Mamers, j’aurai garde de bouger, les mazettes -de l’endroit crieraient : au rendez-vous.</p> - -<p>» Franchement, ma vieille, si c’est pour faire de -nous des chiens attachés, mieux vaut le dire tout de -suite ! Moi je suis de l’espèce loup, et loup rageur -encore. Gare à qui s’avisera de me passer la main -sur le dos, je lui plante mes crocs, au bon endroit.</p> - -<p>» Nous vivons à Sèvres dans une indépendance -hautaine, je rougis des platitudes auxquelles on -te condamne !</p> - -<p>» Tu as le courage d’en rire, moi je m’insurge, -la résignation est une vertu pour les lâches et les -impuissants ; l’injustice me fera faire le coup de -feu.</p> - -<p>» Laisse-moi te dire, mon vieux zig, qu’à l’École, -tu n’as pas eu l’heur d’être approuvée par -nos petites « Première ».</p> - -<p>» Tu n’es plus dans la note.</p> - -<p>» Ces demoiselles, par philosophie, par raisons -sociales, par dandysme, s’accommoderont fort bien -des misères qui te répugnent. Nous avons chaudement -discuté ton cas le soir de Noël, un vrai -meeting, ma chère, où ma voix, lançant des hyperboles, -leur a prédit un avenir mortifiant.</p> - -<p>» Tu n’as pas idée de cette génération-là ; ces -trois gosses, ça n’a pas vingt ans, usent vis-à-vis -les unes des autres, d’un faux-semblant qui m’épate. -Rivales toutes trois, toutes trois comptent sur -la première place à la licence, dans deux ans. -Elles s’y préparent en se surveillant étroitement, -pour que l’une ne lise pas un livre que l’autre -ignore, pour se voler leurs procédés de travail, en -se récriant d’admiration.</p> - -<p>» Le jour du résultat, si l’une des trois l’emporte, -les deux autres, de sa gloire… feront une -hétacombe !! Hein ! est-ce bien dit ?</p> - -<p>» Quant à notre promotion, c’est la promotion -de famille, on popote, et on potine ; sans Jeanne -Viole qu’on déteste et Bléraud qu’on méprise, notre -cercle ressemblerait à quelque Paraclet où les -culottes n’entrent pas.</p> - -<p>» Depuis que nous sommes « seconde année », -nous usons du principe d’autorité vis-à-vis des -jeunes. On a de l’expérience, on pontifie, on donne -des conseils ; je me respecte dans ce rôle, si peu -fait pour moi, et dire que pour en imposer, je -<i>marche</i> et ne détale plus.</p> - -<p>» On travaille à éclipser Pic de la Mirandole. -D’Aveline nous nourrit du suc de Virgile (chères -abeilles, voltigez, mais ne piquez pas). Il est toujours -l’enchanteur que tu sais, quoi qu’il fasse on -l’adore. Même moi, moi, qu’il étrangle à chaque -cours ; moi, qu’il cingle de ses mots les plus -cruels, me reprochant l’intempérance de mon -langage, ma fougue insupportable ; eh bien, je -l’adore, je te dis que je l’adore, et je goûte avec -lui l’amer plaisir de celle qui veut être battue.</p> - -<p>» Je ne te dis rien de l’éloquent Jérôme et de -l’audacieux Criquet, ni du malheureux Taillis -dont l’intelligence défaille. Notre nouveau professeur, -M. d’Artois, le grand Preux, nous fait faire -en vieux français, l’étude de la chanson de Roland ; -avec lui, on a l’air de petites filles épelant une -belle légende ; c’est Victoire Nollet qu’il faut entendre -marteler les assonances : les vers font un -bruit de cuirasses s’entre-choquant un matin de -bataille.</p> - -<p>» Ne trouves-tu pas que M. d’Artois a une -figure de haute lisse, celle d’un paladin courtoisement -désarmé, qui enseigne, sans le pédantisme -d’un robin, les mystères des conjugaisons confuses -du bas latin Mérovingien !</p> - -<p>» Nous en saurons bientôt autant qu’élèves des -Chartes ! c’est une ressource, dans les petits trous -où l’on vieillira, on pourra fureter parmi les archives. -Il paraît que dans ces vieilleries, on découvre -des choses !… j’en ferai une pinte de -bon sang.</p> - -<p>» Quelques petits événements ont troublé la -quiétude de notre labeur : j’ai rompu avec la nymphe -Calypso. Pour un prétexte futile, elle nous a dit -de gros mots, non pas celui de Cambronne, mais -un autre.</p> - -<p>» Il a fallu comparaître dans le cabinet pompadour ; -les petits amours se gondolaient de voir -M<sup>lle</sup> Lonjarrey trancher du Cadi ; Calypso pleurnichait, -moi je pérorais de si étourdissante façon, -qu’après avoir lancé cette apostrophe :</p> - -<p>» M<sup>lle</sup> Triparti se croit-elle parmi des blanchisseuses ?</p> - -<p>» Alors nous sommes toutes des Nausicaa, filles -de roi… j’exige des excuses ! Et je sortis majestueuse.</p> - -<p>» Je fais bien dans les mères nobles ! hein !</p> - -<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> -<p>» Hélas ! de quel Eros fourbu viens-tu nous -parler, ma chère !</p> - -<p>» Un rond-de-cuir porteur de l’amoureux carquois. -Mais Vénus a donc la berlue.</p> - -<p>» Tout Mamers doit se gaudir de pareils ébats, -j’imagine plaisamment ton Lycée tombant en mal -d’amour :</p> - -<p>» On verrait tes deux perruches s’en aller bec à -bec, toges en tête, robes traînantes ; puis leur -emboîtant le pas, M<sup>me</sup> la directrice amoureusement -penchée sur une confidente, les professeurs en -suite cherchant du regard une lèvre moustachue ; -derrière la corporation, les petites filles deux à -deux, bec à bec, se regardant, se câlinant, avec -mille petites manières, tandis que deux autres, -moins innocentes, se sauvent dans un petit coin, -pour y répéter, tout de suite, la leçon de choses -qui s’apprend en un tour de main.</p> - -<p>» On appelle ça : petits jeux.</p> - -<p>» Pauvre Renée, sois sage, ferme tes yeux, -bouche tes oreilles, sois la belle au bois dormant, -jusqu’à ce que le prince Marnille t’éveille, tu sais -de quelle gente façon !</p> - -<p class="csign">» Adieu, nous t’aimons toutes.</p> - -<p class="sign">» <span class="sc">Berthe Passy.</span> »</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="p2c9" title="IX. Journal de Marguerite">CHAPITRE IX</h3> - -<p class="c small">JOURNAL DE MARGUERITE</p> - - -<p class="date">8 février.</p> - -<p>Notre vie est enlevée, on ne sent plus le temps -qui passe. L’étude nous a tellement prises, qu’elle -nous refait une autre nature.</p> - -<p>C’est maintenant, que je m’aperçois de l’œuvre -créatrice de nos livres : d’une touche invisible, ils -nous transforment, en délivrant nos pensées d’une -gaine étroite.</p> - -<p>Je sens très bien que l’étude fait pour moi ce -que la saison d’automne fait pour ces graines -mûres, qui brisent leur enveloppe et s’en échappent -librement.</p> - -<p>Je m’éveille, Berthe s’assagit, Adrienne s’exalte, -Jeanne Viole médite.</p> - - -<p class="date">20 février.</p> - -<p>Un joli texte à développer : « Aimez à concilier -les esprits. »</p> - -<p>Ne dirait-on pas que cette phrase, échappée à -la diplomatie de M<sup>me</sup> de Maintenon, est la devise -très haute, très loyale de notre chère M<sup>lle</sup> Vormèse.</p> - - -<p class="date">1<sup>er</sup> mars 189 .</p> - -<p>Je prépare une leçon sur la morale d’Épicure ; -M<sup>lle</sup> Vormèse me recommande de lire les livres de -Guyau, l’un des rares esprits qui aient compris la -grandeur héroïque de cette morale, toute d’action, -des Épicuriens.</p> - -<p>J’aime cette pensée de Guyau, qui puise dans -la noblesse de son rêve la force de créer une -morale sans sanction, une morale où Dieu ne -serait pas l’impitoyable <i>Teneur de livres</i> de toute -notre vie.</p> - -<p>Sa philosophie, sa poésie (car il est poète), me -font penser à un Vauvenarges qui eût été l’ami -d’Alfred de Vigny.</p> - -<p>J’ai noté des pages réconfortantes, que j’emporterai -fidèlement au sortir de l’École ; j’aime -cet espoir : « Le moi qui s’est assez élargi aurait -droit de ne pas périr. »</p> - - -<p class="date">8 mars 189 .</p> - -<p>Berthe et moi, sommes allées voir Réjane dans -<i>Sapho</i>.</p> - -<p>A peine entrée, j’aurais voulu partir, horriblement -gênée par ce réalisme de la pièce, et le jeu -si sincère de Réjane. Notre place n’était pas là.</p> - -<p>Je n’ai pas dit à Henri où j’avais passé mon -dimanche.</p> - -<p>Chaque fois que je lis un livre suspect, ou que -j’assiste, comme aujourd’hui, à un spectacle impur, -une goutte de vitriol me brûle : j’ai honte et je -souffre.</p> - - -<p class="date">20 mars.</p> - -<p>Je ne vis plus : Charlotte est reprise d’étouffements, -elle a dû quitter le cours ; on traite ça de -vapeurs. Cœurs de pierre que ces cœurs stoïciens.</p> - - -<p class="date">21 mars.</p> - -<p>J’ai obtenu de Charlotte qu’elle cessât tout -travail ; à ce prix seulement, je n’avertirai pas -Henri.</p> - - -<p class="date">22 mars.</p> - -<p>Le docteur persiste à ne rien voir d’alarmant ; -s’il se trompait !</p> - -<p>Elle ment, elle sait qu’elle a une maladie de -cœur, mais elle n’avouera pas comme elle souffre. -Pourquoi, pourquoi ce silence ? il faut la guérir ; -mais qu’est-ce qu’il deviendrait s’il la savait -malade !</p> - - -<p class="date">27 mars.</p> - -<p>Un peu de mieux, elle a pu écrire à Henri qui -est encore pour un mois à Bruxelles. J’ai repris -mon travail, mais cette accalmie ne me rassure -pas.</p> - - -<p class="date">1<sup>er</sup> avril.</p> - -<p>Épouvante cette nuit ! une voisine de Charlotte a -couru réveiller l’infirmière ; je me suis levée, elle -râlait, je l’ai tenue dans mes bras toute la nuit, sa -pauvre tête jaunie, contractée, les yeux chavirés.</p> - -<p>Ils ne voient donc pas qu’elle peut en mourir.</p> - - -<p class="date">2 heures.</p> - -<p>Elle s’est levée, le médecin ne se prononce pas ; -elle doit garder la chambre. Je ne la quitterai -pas. Si la nuit est mauvaise, demain je télégraphierai -à Henri.</p> - - -<p class="date">9 heures soir.</p> - -<p>L’infirmière n’a pas reçu l’ordre de veiller -Charlotte : on la laissera seule !</p> - -<p>Jamais : je resterai avec elle jusqu’au matin, -Berthe me relèvera.</p> - - -<p class="date">Minuit.</p> - -<p>Elle vient de s’assoupir, j’ai une peur atroce -que le souffle tout à coup cesse ; pauvre visage -aimé, comme il est las de souffrir !</p> - - -<p class="date">2 avril.</p> - -<p class="c"><i>M. Henri Dolfière, 30 rue Raynouard</i></p> - -<p class="r"><i>f. suivre.</i></p> - -<p>Revenir immédiatement, Charlotte malade -vous réclame.</p> - -<p class="sign"><span class="sc">Marguerite.</span></p> - - -<p class="date">3 avril.</p> - -<p>Une angine de poitrine, elle est perdue.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="p2c10" title="X. La mort de Charlotte">CHAPITRE X</h3> - -<p class="c small">LA MORT DE CHARLOTTE</p> - - -<p>Un frisson secoua toute l’École, quand, au sortir -des cours, on apprit que Charlotte était morte.</p> - -<p>Un long sanglot monta de tous les cœurs, vers -cette petite chambre où, presque seule, si loin -des siens, une Sèvrienne venait de mourir.</p> - -<p>On l’aimait pour sa joie, pour l’allégresse de sa -vie laborieuse, pour l’espoir qu’elle donnait, à -chacune de connaître un jour le logis qui s’égaie -au rire des petits enfants. Son bonheur n’avait -pas de jaloux.</p> - -<p>La voilà morte !</p> - -<p>Ce fut un long gémissement chez ses compagnes, -qui s’enfuirent pleurer dans leur étude, tandis -que les autres, dans une morne épouvante, -restaient là sans rien dire, sans une interrogation, -rendues stupides par cette mort foudroyante.</p> - -<p>On la savait à peine malade. Et puis, est-ce -qu’on meurt à vingt ans ? Est-ce que la jeunesse -n’est pas plus forte que la mort ? A leur chagrin -se mêlait l’effroi d’un coup imprévu. Ainsi la -mort rôdait autour d’elles. Pour la première fois, -l’inexorable entrait dans la maison ; tout de suite -elle s’était enfuie emportant, comme dans un rapt, -ce jeune corps amoureux de vie, qui ne connaîtrait -maintenant d’autres caresses que cette -horrible étreinte !</p> - -<p>Un air de plomb étouffait les poitrines. Devant -leurs livres ouverts, toutes pleuraient. Les plus -fortes cherchaient à se reprendre, et l’une d’elles -ayant voulu lire pieusement le <i lang="la" xml:lang="la">Dies iræ</i> à genoux, -près de la place vide où Charlotte avait travaillé, -elles écoutèrent en sanglotant, se joignant de tout -leur cœur à l’appel désespéré qui montait vers -Dieu.</p> - -<p>Celles qui ne priaient plus, ouvrirent leurs -livres, relisant, si près de la morte, une page de -Socrate, de Lamartine ou de Guyau. Toutes les -pensées montèrent vers elle, et dans l’invisible, -l’âme de l’École posa sur son front, le fraternel -baiser.</p> - -<p>Un silence effrayant couvre cette maison blessée. -Trop vieille pour sourire aux cris joyeux, elle a -des larmes encore pour l’enfant qui connut à -peine la douceur de son sein maternel.</p> - -<p>Les heures passent, la cloche ne sonne plus, -tout est désert, le parc se dérobe, les premières -feuilles d’avril s’évanouissent dans l’ombre, mais -sans cesse, on entend le jet d’eau qui sanglote, -qui sanglote dans la nuit.</p> - -<p>Au bord d’une fenêtre, une lueur tremblante : -voilà le cierge qu’on allume pour la veillée -funèbre.</p> - -<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> -<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> -<p>Henri Dolfière arriva quelques heures avant la -mort de Charlotte.</p> - -<p>Dès qu’il la vit si pâle, avec ses grands yeux -qui déjà regardaient ailleurs, il la sentit perdue, -et comme un fou, se jetant à genoux, il prit la -main qu’elle lui tendait, l’embrassa, la serrant à -la briser. Charlotte souriait, n’était-ce pas le -Sauveur qui enfin venait d’entrer ?</p> - -<p>Elle ne parlait plus, mais elle eut la force -encore d’attirer à elle la main du bien-aimé, elle -la plaça sur son cœur.</p> - -<p>Que voulait-elle dire ?</p> - -<p>— Vois, bientôt il ne battra plus ? ou bien -était-ce le don très chaste de sa chair qu’elle lui -renouvelait en face de l’éternité !</p> - -<p>De grosses larmes tombaient de ses yeux sur -la tête d’Henri, qui se serrait contre cette pauvre -petite poitrine blessée, lui jurant qu’il venait la -sauver, qu’ils allaient partir, qu’on les marierait -tout de suite, pour qu’il la soignât mieux, et la -guérit.</p> - -<p>On les avait laissés : pour la première fois, il -était seul dans la chambre de sa fiancée.</p> - -<p>Que se dirent-ils ?</p> - -<p>Que lui demanda-t-elle ?…</p> - -<p>Quand Marguerite revint, apportant une potion, -elle entendit la voix grave d’Henri, qui -répondait à Charlotte :</p> - -<p>— Je te le jure.</p> - -<p>Les yeux clos de la mourante s’entr’ouvrirent -pour remercier le bien-aimé.</p> - -<p>L’agonie fut courte. Comme le jour finissait -elle passa.</p> - -<p>Ce fut M<sup>lle</sup> Vormèse, priant à l’écart, qui s’approcha -de l’enfant et lui ferma les yeux.</p> - -<p>Henri tomba inerte, sans larmes, sans cris, se -mordant jusqu’au sang, pour ne pas hurler sa -douleur et sa colère ; car, c’est contre Dieu que -tout son être affolé se révoltait, d’avoir fait mourir -la femme qu’il aimait…</p> - -<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> -<p>Charlotte semblait dormir dans son petit lit de -jeune fille, sous une nappe de verdure et de fleurs. -Ses compagnes avaient arraché, aux vieux murs -du parc, des touffes de clématites fraîches, des -traînées de lierre, et ce lit de morte fut une jonchée -d’avril, un nid qui embaumait le printemps.</p> - -<p>On cueillit dans les bois, les branches qui -portaient les premières feuilles, on les dressa tout -autour de la chambre, comme un rideau qui frémissait -encore. Quelques tigelles étaient couvertes -de ces flocons neigeux, que le vent sème -durant la saison d’amour, et ces flocons qui s’envolaient -d’un souffle, retombaient sur les mains -jointes de Charlotte.</p> - -<p>L’École vint s’agenouiller auprès du lit. D’Aveline, -qui souffrait du chagrin de Marguerite, voulut -aussi revoir son élève. Jérôme Pâtre vint, tous -suivirent, et ces hommes que la vie avait différemment -meurtris, restèrent muets.</p> - -<p>Quelles paroles humaines peuvent chasser l’épouvante -du mystère ?</p> - -<p>Marguerite ne quitta pas son amie ; on lui -avait accordé la grâce de la veiller seule, avec -Henri Dolfière.</p> - -<p>Elle restait là prostrée, n’ayant plus de larmes, -souffrant dans tous ses membres, comme si on -avait arraché d’elle le cœur de Charlotte.</p> - -<p>Henri, blême, les yeux sans regard, se détournait -des étrangers qui pleuraient sur la morte -en faisant un grand signe de croix.</p> - -<p>Ses yeux, fascinés par les yeux clos, la bouche -close, croyaient par instant les voir s’ouvrir, pour -recevoir le baiser que jamais sa bouche n’avait -osé donner à la sienne.</p> - -<p>Sa douleur fut déchirante, quand il comprit -enfin qu’elle était morte.</p> - -<p>Le matin du dimanche, toutes cloches sonnantes, -le cercueil s’en alla vers le petit cimetière, -qui se cache à la lisière des bois.</p> - -<p>Le pasteur avait donné l’absoute, et des hommes -portaient sur leurs épaules le corps léger de -Charlotte, qui pour la dernière fois, traversa les -longs corridors, la cour où le jet d’eau lui -parla, le parc.</p> - -<p>« Adieu, adieu, » disait le drap blanc qui s’accrochait -aux buissons.</p> - -<p>— Adieu, adieu, répondaient les jeunes branches -qui se penchaient, sans craintes, pour frôler -d’une caresse de sœur le cercueil de Charlotte.</p> - -<p>Le sable crissait sous le pas des hommes montant -péniblement. Henri et le tuteur de sa fiancée -menaient le deuil, puis venaient tous les professeurs -de l’École. M<sup>me</sup> Jules Ferron, seule, impassible, -venait en tête du long cortège des -Sèvriennes silencieuses, suivant, accablées, ces -chemins familiers, où rieuse et pensive, Charlotte -avait passé.</p> - -<p>Le calvaire fut long.</p> - -<p>Marguerite s’étonnait d’entendre chanter les -oiseaux, de respirer cet air frais que parfument les -fraises d’avril. Tout arrivait jusqu’à elle, comme -des choses venues d’un autre monde ; depuis cinq -jours, elle n’avait plus conscience de vivre.</p> - -<p>Longtemps, on chemina sur la route radieuse. -Une porte ouverte laissa passer le cortège. Parmi -les tombes les plus humbles, dans ce petit cimetière -de campagne, les hommes descendirent -doucement, avec des mains qui ne voulaient pas -faire mal, le cercueil de Charlotte.</p> - -<p>Penché sur la fosse, Henri la regarda descendre… -Ainsi c’était fini ! c’est là que pour -toujours elle allait dormir, celle qui devait être -sa femme, celle qui lui avait promis les joies de -l’amour. On allait l’enfermer dans ce trou et -jamais, jamais plus, il ne la reverrait.</p> - -<p>D’Aveline s’avança pour dire adieu au nom de -l’École.</p> - -<p>En quelques mots délicats, il sut dire quelle -apparition gracieuse elle avait été, quel charme -lui attirait tous les cœurs.</p> - -<p>Puis, ses compagnes vinrent, le même mot -revenait, lugubre : « Adieu Charlotte. Adieu, -adieu »… Marguerite voulut baiser la terre qui -couvrait son amie.</p> - -<p>Alors on entendit, à travers les sentiers du -cimetière, le toc-toc-toc des fossoyeurs, et la terre -gourmande reprit aussitôt, pour la vie éphémère -des plantes et des arbres, cette chair qu’on lui -abandonnait.</p> - -<p>Quand, à la porte du cimetière, on chercha -Henri, il n’était plus là. On sut après qu’il s’était -échappé dans les bois de Sèvres, pour y crier sa -douleur, et comme un fou, se rouler, mordre la -terre qui ne rend jamais sa proie…</p> - -<p>Longtemps, cette nuit-là, Marguerite entendit -les toc-toc-toc funèbres de la pluie tombant sur -le toit. Du jet d’eau montait un appel morne et -lent, plainte, regret, voix des trépassés.</p> - -<p>Alors, essuyant ses yeux, elle ouvrit le livre -que Berthe avait posé là :</p> - -<p>« On peut penser que la mort est un pas en -avant, non un brusque arrêt dans le développement -de l’être. On peut enfin espérer ne pas y -perdre, comme en un naufrage, toutes les -richesses intérieures qu’on a amassées, mais traverser -la mort, en emportant glorieusement le -monde de pensées et de vouloirs généreux -qu’on a créés en soi. »</p> - -<p>Puis, ayant lu ces lignes consolatrices, il lui -sembla que l’espoir luisait à travers sa douleur, -et que Charlotte quelque part la regardait.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="p2c11" title="XI. Journal de Marguerite Triel">CHAPITRE XI</h3> - -<p class="c small">JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL</p> - - -<p class="date">15 mai 189 .</p> - -<p>Je vis dans l’épouvante de ces souvenirs de mort. -Une hallucination me poursuit : ai-je rêvé ! est-ce -maintenant qu’elle va mourir ?</p> - -<p>Je ne sais comment je vis. Des jours, je m’agite, -tremblant d’une inquiétude morbide. D’autres -jours, je m’enferme, la tête vide, morne dans ce -coin, comme une bête abrutie de douleur.</p> - -<p>Les souvenirs qu’elle laisse ici m’écrasent. Je -voudrais les fuir, d’invisibles mains me retiennent, -toutes se tendent pour me ramener vers le passé.</p> - -<p>Où est l’absente ? où est maintenant la sœur -que j’avais choisie ?</p> - -<p>Charlotte, Charlotte, es-tu encore près de moi ? -Le sais-tu encore, dis, que je t’aime, que tu m’es -plus chère depuis que tu me fais pleurer. Si tu -savais comme mon âme te cherche ici, et là-bas ; -comme je prie, car prier, c’est encore parler de toi.</p> - -<p>Je t’en supplie, ma chérie, si tu demeures dans -l’Invisible, ne me quitte pas, que ton ombre ne -m’abandonne pas, je suis bien malheureuse.</p> - -<p>Si tu savais ! au moindre souffle je tressaille. -Est-ce toi qui frôles ma porte ? Vas-tu entrer, -comme la dernière fois que tu vins ici, courbée -sous le poids des bûches que tu m’apportais ; que -nous étions bien…</p> - -<p>Quel supplice de revivre sans cesse ces choses -familières, qui furent les choses charmantes de -notre amitié.</p> - -<p>Pourquoi l’avez-vous prise, mon Dieu ? Quel -mal faisait-elle ? Pourquoi n’avez-vous pas voulu -qu’elle fût heureuse, qu’un autre achevât l’œuvre -que vous aviez commencée ?</p> - -<p>Vous n’êtes donc pas notre Père, vous qui -brisez cruellement le rêve de vos créatures.</p> - - -<p class="date">1<sup>er</sup> juin.</p> - -<p>Pauvre Charlotte ! qui se rappellera sa bonté, -sa jeunesse aimable, son rire léger, qui offrait à -tous le plus gracieux d’elle-même.</p> - -<p>Qui saura la tendresse vigilante qu’elle avait -pour Lui.</p> - -<p>L’école est affreusement triste : une prison sans -air, sans lumière maintenant. Le vent attache aux -vieux murs l’odeur des premières roses ; je me sens -défaillir. Il ne finira donc jamais ce jour de mort, -où les roses tombaient avec les gouttes de cire.</p> - -<p>Son corps, à présent, est un buisson d’églantines. -C’est lui qui les a plantées, lui que je n’ai -pas revu, et qui ne se souvient pas que nous -sommes deux à la pleurer.</p> - - -<p class="date">4 juin.</p> - -<p>On dirait que ses bras se sont fermés sur mon -cœur, pour le garder avec Elle, toujours.</p> - - -<p class="date">7 juin.</p> - -<p>M<sup>lle</sup> Vormèse a été bonne pour moi ; elle est -venue ici, elle y a pleuré. Souvent elle m’emmène -dans le parc, vers ce banc de pierre que nous -aimions, elle me parle de Charlotte ; elle croit, -elle, à la survivance des âmes. Je pleure, mais -j’ai foi.</p> - -<p>M<sup>lle</sup> Vormèse m’a apporté ses livres, tous ses -Guyau, ses Confessions de saint Augustin, son -Imitation. Elle veut que je lise ; sa bienveillance -me relève.</p> - -<p>M<sup>me</sup> Jules Ferron doit me trouver bien lâche de -vivre avec ma douleur ; elle m’a dit des mots que -je n’ai pas compris ; au bonsoir, elle me tend la -main et ne me parle pas.</p> - - -<p class="date">8 juin.</p> - -<p>Je redoute de sortir. La joie de la terre me -pénètre et m’alanguit.</p> - -<p>Cette fête nuptiale des eaux, du ciel, des arbres, -dans la lumière glorieuse de l’été, a pour moi -l’amertume d’un charme, qui me lie à des désirs -sans nom.</p> - -<p>Autour de l’École, les jardins embaument ; leur -odeur me grise, ils ont l’odeur voluptueuse d’êtres -vivants.</p> - -<p>Je ne passerai plus sur la terrasse, l’odeur suffocante -des lilas et des sureaux me brûle le sang, -la fièvre me dévore jusqu’au creux des mains.</p> - - -<p class="date">12 juin.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Je veux saisir la destinée à la gorge,</div> -<div class="verse">Il est si beau de vivre mille fois sa vie.</div> -</div> - -<p class="attr"><span class="sc">Beethoven.</span></p> - -<p>Qu’est-ce seulement que notre vie ? Expiation -ou perfectionnement ?</p> - -<p>A-t-elle un sens même ?</p> - -<p>Notre destin est-il écrit, notre liberté se borne-t-elle -à l’accomplir magnifiquement ? Est-ce que -notre valeur d’individu ne serait pas d’avoir conscience -de ce destin, de vivre en harmonie avec -lui ?</p> - -<p>Je le crois.</p> - -<p>Personne n’échappe à sa destinée.</p> - -<p>Charlotte avait entrevu la sienne. Tous, nous -sommes entraînés vers un but suprême, qui s’impose -à notre volonté, comme la vie elle-même, -qui subordonne à lui toutes nos forces pensantes, -toutes nos forces aimantes.</p> - -<p>Voir nettement ce but et le poursuivre, -n’est-ce pas élargir la pensée de M<sup>lle</sup> Vormèse ; -puis-je confondre la vision de mon destin, et la -loi qui doit diriger toutes mes actions ?</p> - -<p>La mort me force à regarder la vie en face.</p> - -<p>Eh bien, ce regret poignant de mourir sans -avoir vécu, n’est-ce pas un avertissement de Charlotte ? -Suis-je vraiment faite pour cette vie froide, -cette vie mutilée, qui sera la nôtre une fois sorties -de cette École.</p> - -<p>La pensée du devoir accompli me consolera-t-elle ?</p> - -<p>— Non. Tout en moi déjà se révolte à la pensée -que ces livres me tiendront lieu de tout : que -peut-être, ni mon cœur, ni ma chair, ne connaîtront -la joie de vivre dans l’épanouissement naturel, -la joie de se donner éperdument.</p> - -<p>Ce sont des pensées de vie ardente, d’une vie -belle de sa force, de sa pureté, qui me hantent, -quand je vais m’agenouiller près de Charlotte, et -jusqu’au plus profond de ma conscience, retentit -une voix mystérieuse :</p> - -<p>Vis pour le bonheur !</p> - -<p>Vis pour assouvir ta fureur d’aimer.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="p2c12" title="XII. Suite du journal de Marguerite Triel">CHAPITRE XII</h3> - -<p class="c small">SUITE DU JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL</p> - - -<p class="date">15 juin.</p> - -<p>Je mène deux vies parallèles. Souffrir, Travailler.</p> - -<p>L’étude m’apporte l’oubli, je veux travailler -sans arrêt, pour échapper à moi-même.</p> - -<p>L’approche de la licence nous harcèle toutes. -Dans un mois nous serons en plein concours. -Mes compagnes disputent la première place : notre -cacique, Adrienne Chantilly, a perdu son rang, il -est peu probable qu’un autre examen le lui rende.</p> - -<p>Qui l’emportera de Victoire Nollet, cette encyclopédie, -ou de Jeanne Viole, cette mémoire.</p> - -<p>On compte avec moi, j’ai une lucidité assez -nette de mon travail, et de mon effort, pour juger -que je mérite, aussi bien qu’elles la première place -à la licence.</p> - -<p>Si elles escomptent cette torpeur qui m’accablait, -elles se trompent. Mon esprit se réveille plus -hardi, je sors victorieuse de cette lutte intérieure -qui me transforme, après un long déchirement, et -m’affranchit de cette inconsciente rêverie, où s’engourdissait -mon énergie.</p> - -<p>Je me suis imposé, comme une discipline rigoureuse, -de parler allemand tous les jours ; Victoire -le fait depuis son entrée à l’École.</p> - -<p>Quel effort douloureux, je suis l’enfant qui -bégaie, s’impatiente d’ignorer les mots que lui a -fournis, jusqu’ici, l’appel au dictionnaire.</p> - -<p>Stupide méthode, stupide paresse ; à ce cours -du « <span lang="de" xml:lang="de">Herr Professor</span> » qu’ai-je fait depuis dix-huit -mois, si ce n’est sourire des petites histoires -que <span lang="en" xml:lang="en">Master</span> Hartbourg nous raconte sur Bismarck, -le laissant besogner tout seul, pour mieux rire -d’une perruque légendaire, d’un ventre pyriforme -dans une culotte à pont.</p> - -<p>Quelle légèreté ! il suffit qu’un professeur nous -ennuie, le travail cesse, et pendant ce temps les -« Anglaises », avec Miss Robinson, arrivent à écrire, -à parler, à <i>penser</i>, comme de vraies anglaises.</p> - -<p>Alerte ! au travail.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="p2c13" title="XIII. Le Congrès féministe">CHAPITRE XIII</h3> - -<p class="c small">LE CONGRÈS FÉMINISTE</p> - - -<p>Dans un tapage de chaises, de pas, de voix, les -Sèvriennes sortent du réfectoire, puis soudain -galopent dans les escaliers, vers le parc, pour -réquisitionner bancs, raquettes et crockets.</p> - -<p>Il fait jour encore, c’est l’heure où toutes les -élèves, sauf l’impeccable Victoire, se reposent -sous l’œil indulgent de la vieille Lonjarrey.</p> - -<p>Les unes crient, dans un besoin nerveux de s’épuiser -en longues courses, de haleter, de prendre, -dans cette fatigue physique, des forces nouvelles -pour le travail du soir. Les autres, lasses, surmenées -par l’approche de l’agrégation, s’étirent -paresseusement sous les feuilles, sur les dalles -du petit mur, d’où l’on voit le soleil qui se -couche.</p> - -<p>C’est l’heure délicieuse où passent dans le ciel -les frissons et les clartés des robes lumineuses, -cortège qui disparaît sur les pas du soleil. Dans -la plaine céleste, quelques nuages, se dispersent, -pages vêtus de pourpre, de blanc ou de lilas, qui, -pour cueillir une fleur de rêve, s’égarèrent en chemin…</p> - -<p>Isabelle Marlotte organise, dans la cour de -Roméo, une partie de crocket ; on se compte, Marguerite -Triel a disparu.</p> - -<p>— Allons bon, la voilà encore filée ! Je parie -qu’elle potasse son allemand. Cette pauvre Marguerite, -elle veut enlever à Victoire le record de -« l’emplissage » ; si on la laisse faire, elle tombera -dans le « béjat ».</p> - -<p>Attends un peu !</p> - -<p>Lâchant son maillet, Berthe Passy traverse les -couloirs en tempête, grimpe l’escalier, heurte -brutalement la porte de Marguerite, qui ouvre à -contre-cœur.</p> - -<p>— Hou ! la vilaine, arrive tout de suite ou je te -dénonce à Lonjarrey.</p> - -<p>Marguerite cherche à dégager son poignet de la -main de fer qui la tire.</p> - -<p>— Non, pas aujourd’hui, je voudrais préparer -cette explication de Lessing avant le bonsoir…</p> - -<p>— Je ne veux pas, Marguerite, que tu restes -seule ; avec cette fureur de piocher, tu es plus -cuistre que Victoire Nollet !</p> - -<p>Tu t’enfermes, tu ne parles plus, tu ne ris plus ; -au train où tu vas, il ne te reste plus qu’à emboîter -le pas derrière M<sup>lle</sup> Frolière, notre ancienne, -tu te la rappelles à la Sorbonne, le jour de nos -examens, nous en étions folles : eh bien, ma chère, -pour avoir trop commenté <i>Phèdre</i>, la voilà qui -entre au Carmel… et ce n’est pas de la pose.</p> - -<p>C’est la guimpe et la cornette qu’il te faut ! -Alors foin d’Allemand, arrive.</p> - -<p>Berthe se fait caressante, elle embrasse Marguerite, -et brusquement la harponne dans le parc.</p> - -<p>— Je vous la ramène.</p> - -<p>La partie s’organise, Isabelle distribue les maillets, -on se range.</p> - -<p>— Savez-vous que j’ai vu de l’histoire aujourd’hui, -mes petits, lance tout à coup Berthe après -avoir logé sa boule.</p> - -<p>— Où donc ça ?</p> - -<p>— Au quartier pardi, dans une petite rue pleine -de gens.</p> - -<p>— Une émeute ?</p> - -<p>— Non un congrès, le <i>Congrès féministe !</i> qui -révolutionne tout le Paris des femmes, depuis huit -jours ! Sans Madeleine Bertrand, de lointaine -mémoire, je ne voyais rien ; je la croise sur le -boul’Mich, en allant à Cluny. — Eh te voilà, quoi -de nouveau, ça va bien à Sèvres ? — Parfaitement -et toi ? — Moi ma chère, je suis <span lang="en" xml:lang="en">reporter</span> du grand -journal féministe : <i>L’Éveil</i>. Je vais au congrès. — Tu -m’emmènes ? — Je t’emmène. Sitôt dit, sitôt -fait, nous voilà rue Serpente.</p> - -<p>— A-t-elle toujours ses beaux cheveux, fit -Adrienne ?</p> - -<p>— Je crois bien, ça lui sert autrement que sa -carte de presse.</p> - -<p>Les Sèvriennes rient, il leur semble si original -qu’une des leurs, d’autrefois, figure parmi les -journalistes, pas sérieux, pensent-elles !</p> - -<p>— Ça n’a pas été tout seul pour entrer là, continue -Berthe, les étudiants en droit marchaient à -l’assaut, avec des intentions qui n’étaient peut-être -pas celles des Romains enlevant les Sabines.</p> - -<p>Les sergots nous arrêtent, on se récrie sur la -natte de Bertrand, enfin nous y sommes ; je vous -fais grâce des madrigaux des titis parisiens, à l’adresse -de mon cicérone.</p> - -<p>Quel chahut là-dedans ! les femmes glapissent, -sifflent, huent ; une virago tonitrue : « A la porte -les hommes, n’en faut plus ! » La sonnette de -sonner, de sonner.</p> - -<p>Dis donc, Isabelle, ce n’est pas une raison -pour jouer deux fois ; je vais chopper ta boule.</p> - -<p>Berthe prend sa position, hardiment lance le -maillet, la boule saute, carambole, revient en face -de l’arceau.</p> - -<p>— A mon tour, fait Thérésa.</p> - -<p>— Dans la salle on ne voyait que des têtes, -rien que des têtes, bouches ouvertes !</p> - -<p>Savez-vous ce qu’elles réclamaient, toutes ces -bouches ? La suppression de la guerre.</p> - -<p>Oui, tout comme dans Aristophane, mais rassurez-vous : -il n’y avait pas de Lysistrata pour donner -de mauvais conseils.</p> - -<p>Elles voulaient toutes monter à la tribune !</p> - -<p>— Ça devait ressembler à des tribunes d’arracheuses -de dents, les jours de foire ; y avait-il de -la musique, demanda Isabelle.</p> - -<p>— Comment donc ! ma vieille, et les bravos, -et les sifflets, en voilà une musique de circonstance ! -Quel auditoire, je n’ai jamais rien vu de -pareil : sur les gradins, des potaches, des pipos -conspuant des femmes ; dans la salle, la houle -révolutionnaire des chapeaux : bérets de Montmartre, -canotiers du Luxembourg, cabriolets du -Salut, panaches des Boulevards, coiffures graves -des institutrices, bonnets à fleurs des pipelettes, -voire même un béguin de Florence, avec une ferronnière. -Mazette, quelle jolie femme, pas besoin -qu’elle cause pour convertir son prochain.</p> - -<p>La beauté, voyez-vous, c’est l’éloquence des -femmes.</p> - -<p>— Ouf, remarqua Isabelle, heureusement que -Victoire Nollet n’est pas là, tu es décourageante, -Berthe.</p> - -<p>Les boules se heurtent, se déplacent, endiablées -elles aussi.</p> - -<p>— Au premier rang des fauteuils, les vieux -messieurs, naturellement ; quel ragoût de voir -ces petites femmes pleurer, prier, s’indigner, sincères -elles, ça les change du théâtre.</p> - -<p>L’âge mûr s’était abstenu ; l’adolescence était -frondeuse.</p> - -<p>— Ces femmes, venues de tous les pays, réclament -l’abolition de la guerre, au nom des arts et de -l’industrie, au nom du pain quotidien, du droit de -vivre pour soi, avant de vivre pour l’humanité.</p> - -<p>— Cette raison pratique n’est-elle pas suffisante ? -interrompit Marguerite. La guerre est un -crime. A quoi bon élever si péniblement ses fils, -pour en faire de la « chair à canon » et cela pour -satisfaire l’égoïsme d’un homme ! La mort fait -assez rude besogne sans qu’on l’aide. Je ne goûte -pas beaucoup ces plaidoiries bruyantes, mais je -suis de tout cœur avec ces femmes, quand elles -réclament la pitié et la justice.</p> - -<p>— Eh bien moi, je ne pense pas en femme là-dessus, -ou bien j’ai des enthousiasmes de Spartiate. -La guerre est magnifique ! ne me lynchez -pas, fit-elle devant l’indignation de ses amies.</p> - -<p>Je suis d’un pays où les fusils partent tout seuls, -et ne vois rien de plus beau que cette offrande de -sang, pour venger ou pour triompher.</p> - -<p>Oui, je le veux bien, c’est un plaisir barbare, -mais d’une splendeur farouche. Triompher dans -sa force, dans son adresse, être de ceux qui n’ont -pas peur, de ceux qui font trembler le monde et -tiennent l’ennemi à leurs pieds. Comment n’être -pas fanatique ! mais le jour où vous supprimerez -la guerre, ce sera fini des hommes, il n’y aura plus -que des lâches !</p> - -<p>— Malheureuse, tu ne penses pas à ceux qui -restent, qui souffrent.</p> - -<p>— Et qui a dit que la souffrance, que la misère -ne seraient pas nos éternels compagnons de route ? -supprimez-vous la lutte pour la vie ?</p> - -<p>Puis elle ajouta, railleuse :</p> - -<p>— Du reste je trouve cette diplomatie idiote, -voilà les femmes qui réclament l’abolition du seul -espoir qu’elles aient d’arriver à leurs fins.</p> - -<p>— Comment ?</p> - -<p>— Une vigoureuse saignée dans le camp des -mâles diminue la résistance, et le camp femelle, -intact, pullulant, aura la majorité. Tout se compte -dans l’antagonisme des sexes ; si les femmes -n’étaient pas les « Idéologues » d’aujourd’hui, -elles verraient qu’il faut être pour Napoléon…</p> - -<p>Une cloche sonne, coupant net ce paradoxe de -Berthe Passy, qui menace de dégénérer en querelle. -Il est l’heure du bonsoir, vite, pêle-mêle on -rentre les jeux ; les Sèvriennes descendent du -parc, assombri par un lent crépuscule d’été ; sur -leur chemin elles croisent Hortense Mignon, qui -distribue le courrier.</p> - -<p>— Dis donc je t’ai vue, toi.</p> - -<p>— Où donc, fait Hortense, toute rouge ?</p> - -<p>— Je t’ai vue avec une jeune potache qui…</p> - -<p>— Tais-toi, Berthe, si on savait.</p> - -<p>— Ah ! ah !</p> - -<p>— Tiens, j’aime mieux tout te dire, et Hortense, -prenant le bras de son amie, l’entraîne dans un -coin. Je suis allée, avec mon cousin Camille, à -l’Odéon voir jouer <i>Germinie Lacerteux</i>. En sortant, -il a voulu qu’on se rafraîchisse ; on est entré au -café ! Le garçon dit : « Madame et Monsieur désirent -sans doute un cabinet particulier ? » — Moi je -réponds sans réfléchir : « Mais oui c’est ça, on ne -vous verra pas ».</p> - -<p>Il nous a fourrés dans une petite pièce, quand -il a fallu payer, il y en avait pour quarante -francs !</p> - -<p>Boudiou, j’en suis malade : le petit n’avait rien, -j’ai donné tout ce que j’avais, me voilà dans la -panne ! Qu’est-ce que ces gens-là ont dû croire.</p> - -<p>Dans un cabinet particulier ! Si Ugène savait -ça…</p> - -<p>— Du coup, ma vieille, il t’en ferait bien -d’autres.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="p2c14" title="XIV. Journal de Marguerite Triel">CHAPITRE XIV</h3> - -<p class="c small">JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL</p> - - -<p class="date">15 juillet.</p> - -<p>— Pauvre journal, je te délaisse. Il m’est impossible -d’éloigner de moi la pensée de l’examen. -Serai-je prête ? irai-je tranquille, rassurée par ce -que j’emporte en moi ?</p> - -<p>Nous sommes toutes dans cet état bizarre d’indifférence -et d’anxiété, qui précède les jours d’examen. -Je voudrais m’arracher à mes livres ; Berthe -et moi, nous devons passer dans les bois les deux -après-midi qui nous restent.</p> - - -<p class="date">18 juillet.</p> - -<p>Je suis allée là-bas, lui porter des fleurs, c’est à -elle maintenant que j’offre la rose des jours d’angoisse, -elle qui me disait, il y a deux ans : « La -Sainte sait bien, ma chérie, ce que ta rose lui -demande, elle t’exaucera. »</p> - -<p>Chérie que tu me manques ! demain, c’est toi -qui m’aurais donné courage ; ton baiser fraternel -m’eût porté bonheur. Ma joie aurait été ta joie. -La pensée du succès ne me réjouit point : j’en -serai fière pour l’École ; que m’importe à moi, -puisque je n’ai plus personne à qui l’offrir.</p> - -<p>Où est-il ? que fait-il ? Pourquoi ce silence ? -notre amitié est-elle morte avec son amour ! Moi, -je suis fidèle, je ne retirerai pas la main que j’ai -tendue.</p> - - -<p class="date">19 juillet, 6 heures du matin.</p> - -<p>Dans un moment, nous partirons pour la Sorbonne ; -je suis très calme, la nervosité de mes -compagnes ne me trouble pas ; j’ai rêvé d’Elle et -de Lui, je suis presque heureuse, je sens qu’ils -m’accompagnent.</p> - -<p>Maintenant, je puis recevoir le baiser de -M<sup>me</sup> Jules Ferron, j’ai reçu celui de Charlotte.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="p2c15" title="XV. Licence et agrégation">CHAPITRE XV</h3> - -<p class="c small">LICENCE ET AGRÉGATION</p> - - -<p>C’est le dernier jour des examens de licence et -d’agrégation. Dès 6 heures, les grands breaks sont -revenus stopper aux portes de l’École, emmenant, -au trot des chevaux, qu’excitent les grelots, -quarante Sèvriennes à la Sorbonne.</p> - -<p>Les voitures stationnent à l’ombre, rue de Tournon, -devant le restaurant Foyot, prêtes à ramener -les brebis au bercail.</p> - -<p>Messieurs les Sénateurs, curieusement s’informent :</p> - -<p>Quelles sont donc ces jeunes filles ?</p> - -<p>D’où viennent ces breaks ?</p> - -<p>Pourquoi ces livres, ces serviettes bourrées ?…</p> - -<p>Sur la réponse dédaigneuse des garçons, que le -mince pourboire de ces demoiselles mécontente, -les vieux Messieurs hochent la tête, et, d’un air -entendu, dégustant un filet mignon :</p> - -<p>« Si jeunesse savait !… avoir vingt ans, et sacrifier -à l’a-gré-ga-tion ! »</p> - -<p>Les Sèvriennes n’ont que faire de ces doléances. -Elles vont, viennent, passent devant les vieux -Messieurs, à peine gênées d’être le point de mire -de tout le restaurant.</p> - -<p>— Ah ! les petites sottes, elles vont nous faire -manquer notre dernier déjeuner ! Berthe, regardez-donc -sur la porte si les agrégées arrivent. -Allons mes p’tits, ne pleurons plus, l’affaire -est dans le sac. A table, mesdemoiselles ! Hem ! -garçon, n’oubliez pas mon petit flacon.</p> - -<p>Le garçon cligne de l’œil, à ce rappel du pousse -café, que M<sup>lle</sup> Lonjarrey réquisitionne, comme une -pitance privilégiée.</p> - -<p>Berthe, ravie, file au Luxembourg émietter son -pain aux friquets qui s’ébrouent.</p> - -<p>D’autres groupes de Sèvriennes entrent chez -Foyot, silencieuses ou mornes, bavardes ou fiévreuses, -suivant que l’impression dernière du -concours fouette leurs espérances, ou les écrase.</p> - -<p>Pas une qui ait cet air faraud que donne la certitude -du succès. Toutes sont inquiètes, et s’irritent -de rencontrer sur leur chemin tant de mines -indifférentes à leur tourment.</p> - -<p>Leur âme est si pleine de cette attente, qu’en -une minute elle épouse leur vie entière. Qu’importe -demain, si aujourd’hui doit leur être funeste.</p> - -<p>Dans la rue, une Scientifique essuie ses larmes. -Comment serait-elle reçue avec un zéro en trigonométrie ? -N’a-t-elle pas oublié la formule exacte -qui donne la parallaxe des étoiles ?</p> - -<p>— Et moi, tu sais bien que j’ai raté ma théorie -du Rayonnement. Louise ! mais elle sera reçue, -elle m’a avoué trois solutions différentes pour le -problème, elle enfoncera ses examinateurs.</p> - -<p>Plus loin, quelques Littéraires naïves avouent -que le sujet était trop facile : <i>Justice et charité</i>. -D’autres, plus fines, décrient leurs copies, imputant -à leurs nerfs un échec probable.</p> - -<p>Le long de la rue Racine, c’est un verbiage savant -qui fait retourner les petits trottins.</p> - -<p>Jeanne Viole, hardiment, rompt avec les vieux -stratagèmes. Elle pérore au milieu des licenciées ; -avoue, sans qu’on l’en prie, que Bréau, le grand -philologue, a lu sa composition de grammaire : -<i>Rôle de l’analogie dans la formation historique de -notre langue</i>, et qu’il l’a trouvée remarquable.</p> - -<p>Angèle Bléraud renchérit, invente des détails, -affirme que les examinateurs sont très mécontents -de cette épreuve.</p> - -<p>Quelle avance de points pour Jeanne Viole : elle -enjambera toutes ses compagnes.</p> - -<p>Victoire tombe dans le piège, elle blêmit, sa -figure de monstre se crispe dans une affreuse et -ridicule grimace. La joie de l’autre la crucifie ! -Elle ne sera pas première ! cette place tant convoitée, -cette place, dont l’espoir fut l’aiguillon -intolérable de toute sa vie à Sèvres, lui serait volée !</p> - -<p>Une Jeanne Viole, une ramasseuse de l’esprit -de tout le monde, si pauvre d’idées sous tant de -falbalas et de verroteries, incapable de tirer une -goutte d’eau pure de ce puits profond, où, elle -Victoire sent bouillonner la source vive de ses -pensées.</p> - -<p>Une Jeanne Viole prendrait la première place ! -Quelle injustice…, et Victoire éperdue se sauve -pour dérober ses premières larmes.</p> - -<p>Ravie de ce facile succès, Jeanne Viole s’approche -de Marguerite Triel, qui relit attentivement sa -version, et sourit distraitement aux racontars de sa -compagne ; elle se précipite alors vers Adrienne -Chantilly dégrafée, renversée dans un fauteuil, -tandis que la bonne Lonjarrey, pour ranimer la -belle évanouie, du plat de ses mains sèches, fouette -les pauvres mains pâles qui s’abandonnent.</p> - -<p>Il est grand temps que l’examen finisse. Quel -abattement après ces quatre jours de lutte et le -surmenage des derniers mois, où les Sèvriennes -en cachette, se levaient à l’aube, et travaillaient -encore, que tout dans l’École dormait.</p> - -<p>Elles ne vivent plus que pour cet examen, qui -les prend jusqu’au plus intime d’elles-mêmes. -Qu’est-ce que la santé, la joie de vivre, la paix -du cœur, auprès de l’inquiétude affreuse qui les -domine ?</p> - -<p>Un échec à la licence leur ferme la porte de -l’École ; c’est leur titre même de professeur qui -est en jeu. D’un échec à l’agrégation dépend leur -poste, leur avenir surtout.</p> - -<p>Cette année, le jury choisira dans ce concours, -quinze licenciées (elles sont là plus de cent aspirantes) -et six agrégées, pour toute la France !</p> - -<p>Quelle folie de tabler sur ce qu’elles savent, -quand on est à la merci d’une migraine, de ses -nerfs, d’un oubli. Comment le jury peut-il juger -de leur valeur, sur ces épreuves superficielles, sur -ces compositions en loge, de l’écrit et de l’oral, -avec si peu de ressources, de documents autorisés ?</p> - -<p>Pendant les quatre heures que dure chaque -épreuve, elles restent angoissées dans ces salles -nues, piochant leur sujet dans la fièvre des idées, -dans le tumulte des opinions contradictoires, qui -se pressent, montent, éclosent, comme des bulles -d’air à la surface d’une eau agitée.</p> - -<p>Avec quelle peine, quel arrachement de tout -leur être, elles s’efforcent de montrer au jury le -fruit d’une longue préparation ! Elles se donnent -avec rage, sans réserve, inconscientes courtisanes -de l’esprit, qui se plient au goût, aux caprices -du maître.</p> - -<p>Libre à elles, plus tard, de rejeter cette soumission -forcée, mais qu’aujourd’hui le jury les trouve -dociles, leur succès en dépend.</p> - -<p>Qui oserait les accuser d’être lâches !</p> - -<p>Leur gagne-pain est à la merci de ces hommes.</p> - -<p>Que de misères morales cachent ces titres -brillants de licenciée, d’agrégée…</p> - -<p>Le concours est fini, dans huit jours Sèvres en -connaîtra les résultats.</p> - -<p>— D’ici là qu’on n’en parle plus, mes p’tits ! -Jeanne Viole proteste, mais l’entrée des agrégées -coupe court à toute discussion.</p> - -<p>— Enfin ! vous voilà, mesdemoiselles, que faisiez-vous ? -s’exclame la bonne Lonjarrey, bouche -pleine, redressée dans un mouvement de poule -en colère.</p> - -<p>— Nous n’étions pas perdues, mademoiselle ; -M. Legouff nous retenait à la Sorbonne, pour -nous parler de notre examen, fit Isabelle Marlotte, -un peu agacée.</p> - -<p>— Et que m’importe, mademoiselle, je vous -attendais, moi.</p> - -<p>Des rires étouffés, des haussements d’épaule -accueillent cette riposte, Isabelle tourne le dos à -l’altière Lonjarrey et vient s’asseoir entre Berthe -et Marguerite.</p> - -<p>— Épatante la bonne femme ! Hein ! fait Berthe, -en attaquant vigoureusement son beefsteak.</p> - -<p>Les tables se remplissent, le déjeuner s’enlève -en quelques coups de fourchette. Les plats circulent, -on verse à boire, les soupirs cessent, le rire -éclate, grossi par le tumulte des assiettes et des -voix, le bien-être rassérène les esprits, au dessert -l’espoir est revenu.</p> - -<p>Avec une animation charmante Isabelle raconte -la causerie de M. Legouff.</p> - -<p>— Il nous attendait sur le trottoir, toujours -en galoches, avec sa redingote vert-bouteille, -et son grand panama. Il nous a reconnues, nous -appelant par notre nom, s’informant de nos -copies.</p> - -<p>« <i>Le pessimisme dans la poésie.</i> » Quel beau sujet ! -et le voilà qui nous parle d’Alfred de Vigny, -nous racontant de petits traits saisissants de sa -vie, et ça, et ça, encore ça. Une telle mémoire, -voyez-vous, est une vitrine précieuse, tout y est -catalogué suivant le temps ou la rareté. En une -demi-heure, il nous a fait sa « copie », avec des -mots jolis, jolis, pétillants, un peu enfantins d’être -estropiés par sa bouche vieillotte.</p> - -<p>Autour de lui, nous avions toutes un air d’adoration. -Les gens s’arrêtaient pour regarder notre -joie. Ah ! l’excellent homme ! Sa poignée de main -m’a rendu courage. Vous verrez, l’année prochaine, -l’accueil qu’il vous réserve dans la grande -maison de famille rue Saint-Fernand, ou dans le -petit logis de Seine-Plage. Ce sont des souvenirs -qu’on n’oublie pas.</p> - -<p>Dans la voiture qui roule à travers Paris, Isabelle -raconte encore les mille choses qu’éveille -le seul nom du « grand homme », ses leçons à -Sèvres, ses entretiens chez lui, l’hiver près de la -petite lampe, dans la pénombre d’une vieille -chambre Louis-Philippe.</p> - -<p>L’art de ses causeries, son habileté à guider, à -exciter l’effort.</p> - -<p>Au seuil de l’École, les Sèvriennes parlaient -encore de lui : réchauffées par l’adieu si paternel -de leur vieux maître, elles oublièrent le baiser, -pourtant si fier, que M<sup>me</sup> Jules Ferron leur avait -donné.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="p2c16" title="XVI. Journal de Marguerite Triel">CHAPITRE XVI</h3> - -<p class="c small">JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL</p> - - -<p class="date">1<sup>er</sup> août 189 .</p> - -<p>Je suis admissible !</p> - -<p>Ce soir, j’irai encore une fois au cimetière.</p> - - -<p class="date">2 août.</p> - -<p>Il est ici : autour de mes roses fanées il y avait -une gerbe de ces fleurs blanches qu’elle aimait, -ces Sceaux de Salomon, qu’ils allaient cueillir dans -les bois.</p> - -<p>Toute ma joie d’être admissible s’en va, puisque -mon ami m’oublie.</p> - - -<p class="date">Soir.</p> - -<p>… De chimériques oiseaux montent à grands -coups d’ailes, vers l’astre qui les attire. Mais -l’astre est mort. Sa caresse glacée tue les vivantes -caresses de leurs ailes ; comme eux, mes songes, -éperdus, retombent dans le néant.</p> - - -<p class="date">15 août.</p> - -<p>Je suis reçue. Sans mon épreuve d’allemand, -qui fut médiocre, j’arrivais première. Je suis -seconde. Ce soir, si Elle était là, je serais heureuse.</p> - -<p>Je suis lasse, si lasse…</p> - -<p>Cher journal je te ferme, à quoi bon raconter -mon âme,… oh comme je souffre…</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="p2c17" title="XVII. Fenêtre ouverte sur la vie">CHAPITRE XVII</h3> - -<p class="c small">FENÊTRE OUVERTE SUR LA VIE</p> - - -<p>Depuis quelques minutes le cours de Droit est -commencé. Les plumes griffonnent.</p> - -<p>L’air d’automne est chargé de silence, le moindre -bruit, à cette heure tardive, résonne avec une -pureté de cristal : c’est un pas vif qui fait crisser -le sable, un autre martèle l’asphalte des douves ; -c’est un oiseau solitaire, qui lance une dernière -roulade, avant que le soleil ne se blottisse, sous -l’aile frissonnante d’un obscur coteau.</p> - -<p>Rien ne trouble la sérénité du crépuscule, immense -voile de pourpre qui s’accroche aux feuillages, -comme le velum déchiré d’un théâtre antique.</p> - -<p>Un grand apaisement s’est fait dans la classe, -où les lueurs roses du soir donnent à quelques -visages, proches des fenêtres, un éclat de sanguines ; -des reflets teintent l’ombre où se noient -de lointains visages blancs.</p> - -<p>Les jeunes filles qui sont là, groupées autour -de la chaire, sont les mêmes jeunes filles qui se -quittèrent, il y a deux mois, après les examens de -licence.</p> - -<p>Les vacances ont passé, les laissant plus graves, -plus conscientes de leur valeur, conscientes surtout -de la mission qui les attend.</p> - -<p>Quelques-unes ont souffert, l’amour-propre -saigne encore : Adrienne Chantilly a perdu cette -place de première, dont elle était si vaine. -Berthe fut reçue dans un mauvais rang. Angèle -Bléraud, Hortense Mignon ont été refusées.</p> - -<p>Mais le succès a grandi leurs compagnes. Les -nouvelles se les montrent, on les consulte, et la -façon même, dont ces Messieurs accueillent leur -avis à chaque leçon, affirme leur mérite.</p> - -<p>Victoire Nollet exulte, elle est première, pendant -un an elle sera le « cacique » de la « troisième -année, » elle ira la première chez M. Legouff, elle -représentera sa promotion auprès du ministre, -s’il vient ! Berthe qui ne perd jamais l’occasion -d’un bon mot, lui dit le soir même du résultat :</p> - -<p>— Ma chère, voilà la première fois qu’au concours -le jury couronne le bœuf maigre.</p> - -<p>Victoire sourit, devenue soudain accommodante, -et puis son travail ne fut-il pas celui du -bœuf qui laboure !</p> - -<p>Jeanne Viole a la résignation rageuse, elle est -troisième ; elle songe à débloquer Marguerite Triel, -qui est seconde. Sa jalousie a des coquetteries -charmantes, elle va, vient, minaude, écoute, surprend, -et prépare, comme une campagne, sa sortie -de l’École ; au reste, du dernier bien avec tout le -personnel, et M<sup>me</sup> Jules Ferron.</p> - -<p>Marguerite suit avec dédain la petitesse de ce -manège. Dans ses grands yeux consumés, parfois -une flamme révèle la mystérieuse transformation. -Sa beauté s’est épanouie, non comme une fleur -baignée de soleil, — la Lorely n’est-elle pas l’être -du matin, qu’une vaporeuse lumière idéalise, — le -calice est encore fermé, captif sous les pétales -que la rosée entr’ouvre.</p> - -<p>Depuis la mort de Charlotte, Marguerite s’est -évadée de ses livres, avide de chercher, dans la -vie elle-même, une loi qui gouverne ses actes.</p> - -<p>Là-bas, elle a interrogé les siens, regardant -vivre leurs principes ou leurs instincts. Elle a vu -que pour la plupart des hommes, cette morale si -haute n’est même pas le préjugé du bien, qu’elle -est faite, pour eux, de routine, d’effroi du scandale, -d’hypocrisie surtout.</p> - -<p>Vivre, c’est à chaque instant étouffer ou dissimuler -sa nature ; c’est l’abstinence religieuse, -c’est la correction, le « Kant » de province, c’est -le mépris de tous pour l’intelligence qui s’affranchit.</p> - -<p>Marguerite croit, à présent, que la vraie morale -c’est la pleine expansion de la vie, et tout s’accorde -en elle pour obéir à cette loi de nature, qui pousse -les êtres d’élite vers la culture la plus intense de -leur personnalité.</p> - -<p>Telle sera désormais la règle de ses actions.</p> - -<p>Arrivant en troisième année, les Sèvriennes -apportent donc en elles des éléments nouveaux : -ambition d’agir, curiosité morale, besoin impérieux -d’appliquer directement aux faits leurs connaissances -théoriques, et d’acquérir, par un effort -de volonté, la marque d’un caractère personnel.</p> - -<p>Parmi les cours, qui achèvent la transformation -des Sèvriennes, le cours de droit, application pratique -de la philosophie, est celui qui peut laisser -sur leur caractère la plus forte empreinte.</p> - -<p>Dans quel esprit ce cours est-il fait ?</p> - -<p>M<sup>me</sup> Jules Ferron, qui en est chargée, ne se préoccupe -pas de l’érudition. Former des avocates ou -des doctoresses, n’est point l’affaire de l’École. -Mettre ses élèves en face des lois sociales, leur en -expliquer la raison d’être, exiger d’elles une -obéissance volontaire, mais réfléchie, voilà ce -que doit être son cours.</p> - -<p>En somme, dans cet enseignement du droit, -tout se ramène à la culture absolue de l’esprit de -justice.</p> - -<p>M<sup>me</sup> Jules Ferron veut que ces êtres libres, -formés dans la solitude par une éducation virile, -sachent respecter les lois, mais au besoin aient -le courage de les transgresser, le jour où leur -conscience ne sera plus d’accord avec les lois des -hommes.</p> - -<p>D’une grande droiture de caractère, d’une -volonté inflexible, la directrice de Sèvres ne peut -admettre que comme une déchéance morale la -soumission aux préjugés sociaux, le respect aveugle -du Code.</p> - -<p>Elle le sait, elle l’enseigne, bien des articles, -imbus de l’esprit draconien, sont en opposition -formelle avec l’idée de justice qui tôt ou tard doit -triompher.</p> - -<p>Par là, mais par là seulement, M<sup>me</sup> Jules Ferron -adhère aux revendications féminines. Son cours, -net, froid, est une discussion tenace des articles -du Code.</p> - -<p>La grandeur de cet enseignement, qui pourrait -être si aride, c’est de réclamer sans cesse au nom -de la raison, de la conscience morale, l’équité de -la jurisprudence. Mais sachant le prix des mots, -et combien une parole vague trahit la pensée, -M<sup>me</sup> Jules Ferron discute prudemment, avec calme, -cherchant le terme propre, qu’elle trouve avec -une lenteur voulue, suivant jusqu’au fond des -âmes le travail que suggère sa pensée.</p> - -<p>Ses mains feuillettent le propre code de Jules -Ferron, vénérable exemplaire sorti des presses de -Didot, au lendemain de la promulgation du code -civil, livre qui prend, lorsque sa voix s’anime, le -caractère sacré d’une Bible.</p> - -<p>Elle examine, commente chaque article dans -une causerie dialoguée, rappelant les entretiens -philosophiques du mercredi. Elle reste, pour les -Sèvriennes, un Socrate jusque dans la forme de -son enseignement, qui s’illustre parfois, comme -tout livre de sagesse, de quelques imageries : Jules -Ferron m’a raconté ceci… ou bien, une personne -vint lui confier…</p> - -<p>Au cours des semaines précédentes, il fut question -de la naissance.</p> - -<p>Avec une largeur de vue surprenante, cette -femme, si peu mère par la tendresse expansive, -mit une réelle émotion à discuter l’inégalité civile -que la loi établit entre les enfants légitimes et les -enfants naturels, protestant contre ce mot, « naturels, » -presque une tare, et réclamant dès 1880, -l’égalité des droits entre les enfants, issus ou -non, du mariage.</p> - -<p>Jugeant toutes choses de très haut, M<sup>me</sup> Jules -Ferron ne craignait pas d’appeler l’attention des -Sèvriennes sur les sujets les plus délicats, en -les forçant à réfléchir sans pruderie, aux conséquences -odieuses des préjugés que la loi sanctionne.</p> - -<p>Ce fut une grande surprise aux premiers cours -de droit, M<sup>me</sup> Jules Ferron se révélait non plus -comme un esprit abstrait, vivant dans une atmosphère -d’indifférence, mais comme un être épris -de justice, convaincue d’enseigner la vérité, quelque -hardie qu’elle parût à ces jeunes filles.</p> - -<p>L’étonnement se prolongea.</p> - -<p>Quelques Sèvriennes se refusaient à l’examen -des préjugés que tous nous suçons avec le lait de -nos mères.</p> - -<p>L’étude ouvre bien des cerveaux sans que la -pensée s’élève. Scientifiques et Littéraires, beaucoup -par égoïsme, renonçaient d’avance à lutter -pour la justice.</p> - -<p>Les meilleures s’ouvraient à un monde nouveau, -ne craignant pas de suivre M<sup>me</sup> Jules Ferron -jusqu’où il lui plairait de les mener, s’armant -pour la vie où demain elles entreraient seules.</p> - -<p>Cependant quelques lèvres frémirent, stupeur -ou révolte, d’entendre discuter le principe de -l’autorité paternelle.</p> - -<p>Si loin, si détachées même qu’elles fussent de -leurs familles, par la lente désagrégation de -l’école, aucune ne songeait à mettre en doute -l’obéissance passive qu’exige l’affection ou les -convenances.</p> - -<p>Ce fut un choc.</p> - -<p>Les regards se croisèrent, quelques fronts rougirent.</p> - -<p>Mais aussi calme, aussi sereine dans sa conviction -scrupuleuse, que s’il se fut agi d’expliquer -une loi sur les murs mitoyens, M<sup>me</sup> Jules Ferron, -après un court historique, leur déclara que si elle -approuvait la soumission des enfants à la sagesse, -à l’expérience des parents, il y avait des cas, tel -celui de l’article 151 du code civil (la loi exige le -consentement des parents avant de procéder au -mariage) qui demandait examen.</p> - -<p>Dans un conflit de volontés, où la conscience est -en jeu, elle n’hésite pas à affirmer que se soumettre -passivement à l’autorité paternelle, c’est -porter atteinte à la liberté, à la dignité inviolables -de notre être moral.</p> - -<p>En dépit des restrictions qui entourent ce principe -d’affranchissement, c’est bel et bien justifier -toute révolte généreuse et sincère.</p> - -<p>Ce fut au nom même de cette dignité morale, -dont elle se faisait un idéal si fier, que M<sup>me</sup> Jules -Ferron ne craignit pas de développer ses principes -jusque dans leurs conséquences extrêmes, admettant -le mariage contracté aux portes de l’Église, -mariage de deux consciences, de deux volontés -libres, dont le caractère est aussi sacré que s’il -avait reçu la sanction des lois.</p> - -<p>Après le cours, on batailla autour de cette -affirmation, qui dans la bouche de M<sup>me</sup> Jules Ferron -prenait une valeur singulière.</p> - -<p>Chacune de ses paroles est une semence qui -tombe sur cette terre labourée ; quelques Sèvriennes -timides en face de l’opinion publique, écrasent -ce germe avec mépris ; Victoire, protestante, -comme tout esprit qui vit par le libre examen, -reçoit le germe qui ne fructifiera pas dans une -terre trop sèche. Berthe songe à des choses qu’elle -ne dit pas, se souvenant peut-être des tristesses -de son enfance.</p> - -<p>Seule, Marguerite, dans le sillon douloureux -que l’épreuve a déjà tracé, voit la graine s’ouvrir, -le germe grandir, promesse de l’épi bientôt -mûr. Elle défend, près de ses compagnes, l’idée -du mariage libre, le jugeant en lui-même, non -par les faits, trouvant, dans l’affranchissement de -deux êtres qui s’aiment, une beauté qui les sauvegarde, -une preuve de courage, digne à ses yeux -de tous les respects.</p> - -<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> -<p>A l’heure où toute sa vie sera en jeu, avec une -émotion profonde, Marguerite Triel se rappellera, -qu’en obéissant à sa conscience, elle n’a pu démériter -dans l’esprit de M<sup>me</sup> Jules Ferron.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="p2c18" title="XVIII. Au nom du droit">CHAPITRE XVIII</h3> - -<p class="c small">AU NOM DU DROIT</p> - - -<p class="c gap"><i>Lettre de Berthe Passy à son père.</i></p> - -<p class="r"><i>Montmartre.</i></p> - -<p>« Quelle gaffe ! mon pauvre Jules !</p> - -<p>» Sur la question des bûches, on a failli tomber -le gouvernement.</p> - -<p>» Allons, bravo pour ces petites femmes qui réclament, -avec tambours et trompettes, le droit de -culbuter leurs marmites.</p> - -<p>» Assurément c’est la faute au dépensier !</p> - -<p>» Rogne-portion a eu le toupet de suspendre ce -jourd’hui, 15 février, la distribution réglementaire -des bûches, bûchettes et boquillons.</p> - -<p>» Fallait souffler dans ses doigts et se claquer -les joues devant l’âtre vide, depuis que les -bûches demeurent récalcitrantes. Et là-haut, -paraît-il, une hirondelle faisait le printemps.</p> - -<p>» Par respect pour la loi, ainsi qu’on nous l’enseigne -au cours, nous nous sommes révoltées.</p> - -<p>» Maître Victoire Nollet, plaignante et défenderesse, -vêtue de sa seule toge Sèvrienne, a rédigé, -suivant les us et coutumes du palais, une -requête de « <span lang="la" xml:lang="la">commititur</span> ».</p> - -<p>» <i>Plaise à Notre Dame (était-il dit) que ces -bûches commitatoires soient au plus tôt réintégrées -au domicile des plaignantes, à savoir, en -chaque chambre d’élève. Oncques n’ayant vu l’usurpation -de ce droit qui est de recevoir, bon an -mal an, trois bûches par jour, jusques au temps de -Pâques.</i></p> - -<p>» En des termes émouvants, autant que le permet -l’archaïsme des légistes, notre défenderesse -flétrit le grenier de la maison, caisse d’épargne -gonflée par un délit. Elle rappela notre misère, -les jours où la bise souffle par les calorifères, -signalant en haut lieu cette preuve manifeste d’un -stoïcisme ignoré.</p> - -<p>» … <i>En foi de quoi, plaise à Notre Dame, qu’il -soit fait droit aux revendications de l’École.</i></p> - -<p>» <i>Et ce sera justice.</i></p> - -<p>» Quelle journée historique dans notre vie de -nonnains ! Ce fut beau, vois-tu, beau comme un -4 août ! On se serrait les coudes, on s’acclamait, -on s’embrassait.</p> - -<p>» Je sentais que j’allais aimer tout le monde.</p> - -<p>» Victoire, debout sur son pupitre, se crut sur -le pavois ; devant elle j’exécutai une danse de -caractère.</p> - -<p>» La fête finit là.</p> - -<p>» A dix heures, on ne riait plus.</p> - -<p>» A midi, le gigot ne passa pas.</p> - -<p>» A trois heures, on se regardait avec méfiance.</p> - -<p>» A cinq heures, c’était la fuite en Égypte.</p> - -<p>» A sept heures, nous étions chez M<sup>me</sup> Jules -Ferron !</p> - -<p>» Par file à droite les Littéraires, par file à gauche -les Scientifiques.</p> - -<p>» Au milieu, notre mère, blême, effondrée dans -le fauteuil, trop bas, de la direction.</p> - -<p>» Pour qui connaît la tête des Sèvriennes, à -vue d’œil l’opposition allait caner.</p> - -<p>» Retiens bien ce discours :</p> - -<p>» — Votre acte est inqualifiable !</p> - -<p>» Depuis que je suis à la tête de cette maison, -j’ai cru que le meilleur régime était celui de la -confiance et de la liberté.</p> - -<p>» (<i>Amère.</i>) Je vois, qu’avec vous, je me suis -trompée !</p> - -<p>» (<i>L’œil noir.</i>) Qui donc êtes-vous, pour parler -de vos droits, les revendiquer si haut, vous qui -ne savez même pas le premier de vos devoirs !</p> - -<p>(<i>Silence.</i>)</p> - -<p>» (<i>Douce.</i>) Me suis-je jamais refusée à entendre -vos réclamations ?</p> - -<p>(<i>Silence.</i>)</p> - -<p>» Si j’avais à qualifier une démarche pareille, -je dirais qu’elle me rappelle les revendications… -d’une Louise Michel !</p> - -<p>» (<i>Violente.</i>) Pourquoi jeter cette bombe, jusque -dans mon cabinet ?</p> - -<p>» (<i>Presque droite.</i>) Est-ce ma démission que vous -voulez ?</p> - -<p>» (<i>Hautaine.</i>) Dites-le !…</p> - -<p>» Un sanglot coupa le discours. Des bras, des -mains, des larmes suppliaient. C’était du dernier -pathétique, mais l’excès de ces regrets, partis du -flanc scientifique, calma l’émotion naissante du -flanc littéraire.</p> - -<p>» Ça ne traîna pas.</p> - -<p>» Mirepied, la plus sanglotante se traîna vers la -Veuve.</p> - -<p>— »Je vous le jure, madame, nous ne sommes -pour rien dans cette réclamation.</p> - -<p>— »Oh ! oh ! crièrent les Littéraires.</p> - -<p>» J’aurais cogné ces pleurnicheuses qui clamaient -si honteusement pardon. Parle-moi de -nous, mon vieux, Victoire fit trois pas et face à -face avec notre mère :</p> - -<p>— »Madame, je suis seule responsable, c’est -moi qui ai écrit cette lettre.</p> - -<p>— »Non pas, non pas, cria notre groupe et -comme un seul homme nous marchâmes sur -M<sup>me</sup> Jules Ferron…</p> - -<p>» On nous a rendu les honneurs de la guerre. -Les bûches accourent dans les cheminées ; même -en route elles ont fait des petits.</p> - -<p>» Voilà notre première gaffe, car les femmes -ont bonne mémoire, et ce ne sera pas une fameuse -recommandation, à notre sortie, que ce coup d’état -sur la question des bûches.</p> - -<p>» Hourra, quand même, pour notre cours de droit.</p> - -<p>» Et futte, futte, p’tit père, tu n’as qu’à bien te -tenir, je suis ferrée sur le Code, et je sais qu’en -fait d’autorité paternelle, on peut violer la loi. -Mais de la loi, peu m’en chaut, je t’aime un peu, -beaucoup, et pas respectueusement du tout.</p> - -<p class="sign">» <span class="sc">Ta Berthe.</span> »</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="p2c19" title="XIX. En attendant M. Legouff">CHAPITRE XIX</h3> - -<p class="c small">EN ATTENDANT M. LEGOUFF</p> - - -<p>Enfin il allait venir !</p> - -<p>Un frémissement éparpilla dans la classe toute -la « troisième année » qui s’était abattue autour -d’une lettre, celle de leur vénéré maître.</p> - -<p>Dans une heure il serait là, voulant s’entretenir -avec les Sèvriennes, avant la séance de l’Académie -française.</p> - -<p>Tout de suite, ce fut dans la salle un joli manège -d’oiseaux lissant leurs plumes, s’effilant le -bec.</p> - -<p>Adrienne bombe sa poitrine, Marguerite arrange -ses cheveux blonds, Jeanne Viole cherche -l’attitude ingénue d’un Grasset, tandis que Berthe, -torchon en main, débarbouille les tableaux où -s’étalent les fantaisies de la semaine. Le cacique -laisse faire, plaquant, très grave, un nuage de poudre -sur ses joues enflammées :</p> - -<p>— Suis-je bien, mon chat ?</p> - -<p>— En beauté, ma chère, répond Didi, qui s’installe -près de son repoussoir.</p> - -<p>Toutes de rire, et d’attendre frétillantes, gaies -surtout, la venue de « l’Immortel ».</p> - -<p>C’est une date, dans leur vie d’École, que ce -jeudi, où M. Legouff, doyen de l’Académie, grand -homme qui lança Sèvres, resserra par quelques -paroles aimables, les liens qui l’attachent aux Littéraires -de troisième année.</p> - -<p>Qui assistera à sa conférence ?</p> - -<p>« La Veuve » l’accompagnera-t-elle ?</p> - -<p>Que non ! Les Sèvriennes savent bien la mésintelligence -qui les sépare, M<sup>me</sup> Jules Ferron ne se -dérange jamais pour M. Legouff. Mais M<sup>lle</sup> Ladièze -et cette bonne Lonjarrey, on les attend.</p> - -<p>Quand M<sup>lle</sup> Ladièze, actrice honoraire, professeur -de diction, entra, ce fut autour d’elle l’envol -d’un essaim curieux, qui voulait savoir et ceci et -cela.</p> - -<p>La grosse demoiselle, essoufflée, d’un geste las, -comme chez Molière, écarta ce harcèlement.</p> - -<p>M<sup>lle</sup> Ladièze est une amie de M. Legouff. C’est -à lui qu’elle doit ce couronnement d’une carrière -artistique restée virginale : l’entrée de Sèvres. -Malgré ce haut patronage, elle est tenue en suspicion, -et M<sup>lle</sup> Lonjarrey, qui a de l’esprit, s’en va -répétant :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Ce bloc enfariné ne me dit rien qui vaille.</div> -</div> - -<p>Les Sèvriennes goûtent la bonhomie de M<sup>lle</sup> Ladièze, -dont le visage bouffi, couperosé, garde -l’affreuse mâchure de l’onguent et du fard.</p> - -<p>Qui retrouverait, dans cette ruine pontifiant à la -chaire, la plus charmante créatrice des œuvres de -Dumas fils, celle qui, en un temps, effaça les -regrets que laissait Rose Chéri ?</p> - -<p>Ce prestige est bien oublié, quatre lignes dans -Vapereau, voilà tout ce qui reste du passé de -l’actrice, de ce « chaste talent » qui s’est embourgeoisé -jusqu’à vouloir enseigner, dans les Écoles, -l’art de la diction.</p> - -<p>A Sèvres, la partie est dangereuse pour elle, on -ne respecte guère les procédés artificiels du Conservatoire. -Déjà très instruites, et de goût délicat, -les Littéraires ne transigent pas, elles font la moue -quand M<sup>lle</sup> Ladièze déclame <i>l’Espoir en Dieu</i>, ou -les plaintes d’Andromaque, se rappelant les lectures -naturelles, harmonieusement nuancées de -d’Aveline, le verbe énergique de M. d’Artois.</p> - -<p>Tout au plus, s’accorde-t-on à reconnaître -M<sup>lle</sup> Ladièze excellente dans La Fontaine et Molière, -pas plus. On se répète ses axiomes préliminaires, -que Berthe Passy illustre au tableau noir :</p> - -<p>« <i>Asseyez droit vos hypocondres !</i></p> - -<p>« <i>Faites oublier votre corps.</i></p> - -<p>« <i>La tête relevée, joignez modestement vos -mains à la chute du ventre.</i> »</p> - -<p>Chaque matin, devant sa glace, Victoire Nollet -se met en position ; elle est devenue la plus godiche -des Sainte-Nitouche.</p> - -<p>Adrienne Chantilly, vexée de n’être pas le type -recommandé par M<sup>lle</sup> Ladièze, voudrait émonder -Victoire de ses bras superflus, et l’offrir comme le -patron nouveau de la femme bien disante.</p> - -<p>— Qu’on s’entende une bonne fois, sur cette -question des rondes-bosses ; faut-il étaler ou -proscrire son sexe ? dit-elle.</p> - -<p>M<sup>lle</sup> Lonjarrey s’étant oubliée, ce jour-là, dans -les délices d’un flacon de rhum, les Sèvriennes -purent causer à leur aise.</p> - -<p>Elles surent tout de suite, que M. Legouff viendrait -à deux heures, qu’il leur ferait une conférence -sur Béranger, et que pour diminuer un peu sa -tâche, elle, professeur de diction, lirait les stances -sur Waterloo et les Souvenirs du peuple.</p> - -<p>— Eh quoi, fit soudain l’excellente demoiselle -dont les yeux tombèrent en arrêt sur le Heredia que -feuilletait Marguerite, c’est à Sèvres que je trouve -ce livre immonde. Oh ! mademoiselle, vous ne -l’avez pas lu au moins ?</p> - -<p>Toutes de protester.</p> - -<p>— Mais si mademoiselle, c’est une de nos admirations : -M. d’Aveline nous a lu « les yeux de Cléopâtre », -nous avons lu le reste. Il y a un éclat, un -modelé, une plastique dans ces sonnets, déclara -Adrienne enthousiasmée.</p> - -<p>— Oh ! oh ! oh ! mademoiselle, fit M<sup>lle</sup> Ladièze -en reprenant le jeu d’Arsinoé, je vous en supplie, -n’avouez pas que vous lisez ce livre. Moi, à mon -âge, et j’ai cinquante ans sonnés, je me refuse à -voir plus loin que les premières pages. C’est de la -littérature putride, cette lutte des Centaures ; un -étalon en rut qui court sur sa cavale…</p> - -<p>— C’est tout à fait ça, même qu’il y en a bien -d’autres dans <i>l’Aveugle</i> de Chénier, n’est-ce pas -Marguerite ?</p> - -<p>— M<sup>lle</sup> Passy, je n’ai jamais rien lu de pareil.</p> - -<p>— Alors, mademoiselle, c’est que votre livre -est expurgé, pas le nôtre.</p> - -<p>— Enfin, mademoiselle, je ne veux pas me -heurter à cette admiration… étrange, je réserve -mon opinion.</p> - -<p>— J’te crois, fit Berthe en pinçant le bras de -Jeanne Viole, alanguie dans une pose artistique.</p> - -<p>— M<sup>lle</sup> Viole, si M. Legouff vous prie de lui lire -une fable, qu’avez-vous préparé ?</p> - -<p>— <i>Les deux pigeons</i>, mademoiselle.</p> - -<p>— Vous auriez pu mieux choisir, répond sèchement -le professeur, que l’air railleur de ses élèves -agace un peu.</p> - -<p>— Comment, vous n’aimez pas cette fable, -mademoiselle, moi je lui trouve une grâce touchante ; -elle a été écrite au milieu de nous ; si -vous voyiez les pigeons de l’école, quand ils se -retrouvent, posant sur le bord du toit leurs pattes -purpurines, je suis sûre vous adoreriez l’élégie -de La Fontaine.</p> - -<p>— Peut-être, M<sup>lle</sup> Triel, mais…</p> - -<p>— Moi je suis de l’avis de Marguerite, interrompit -Adrienne, cette fable a dans son allure -languissante quelque chose du vol capricieux, -lentement rythmé des colombes ; tenez, même la -monotonie voulue des syllabes, pour l’oreille, a -quelque chose de leur roucoulement langoureux.</p> - -<p>— Votre remarque est peut-être juste, mais -voyez-vous, mesdemoiselles, ce qui me gâte cette -fable, c’est un vers gênant à dire.</p> - -<p>— Et lequel ? demandèrent les grands yeux candides -de Marguerite Triel.</p> - -<p>— Oh ! vous le savez bien, vous n’êtes plus des -petites filles. Non vraiment ?</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Mon frère a-t-il tout ce qu’il veut,</div> -<div class="verse">Bon souper, bon gîte, et le reste ?</div> -</div> - -<p>Tenez, mademoiselle, quand Rachel, dans -Adrienne Lecouvreur, disait cette fable, soulignant -le dernier mot de la voix et de l’œil, toutes les -honnêtes femmes se cachaient derrière leur éventail !</p> - -<p>— Oh chic alors, le coup de la feuille de -vigne !</p> - -<p>Je n’avais pas compris ce vers, mais je comprends -pourquoi, aux Français, les honnêtes femmes -deviennent tout rouges quand Reichemberg -dit :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Le petit chat est mort.</div> -</div> - -<p>Que de finesses nous échappent dans ces classiques !</p> - -<p>Le rire de Berthe gagne toute la classe que -ce cours imprévu émoustille.</p> - -<p>— Je vous disais, mesdemoiselles, d’éviter cette -fable qui nécessite des explications délicates : -qu’est-ce que ces deux pigeons ? deux amants, -deux frères, quelque chose d’équivoque peut-être… -La Fontaine imitateur, vous le savez, de Plaute et -de Térence (stupeur des Sèvriennes) a-t-il voulu -rappeler certaines mœurs grecques… N’insistons -pas !</p> - -<p>Ah, voilà deux heures ; la voiture de M. Legouff -n’est pas loin.</p> - -<p>Comme Adrienne l’interrogeait sur les tragédiennes -contemporaines, M<sup>lle</sup> Ladièze, que l’Université -n’a pas guérie du mal des cabotins, de -s’écrier :</p> - -<p>— L’art dramatique ! coulé par Sarah ! puisque, -même aux Français, les tragédiennes vont chercher -leurs cris jusque dans leurs tripes !</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="p2c20" title="XX. M. Legouff à Sèvres">CHAPITRE XX</h3> - -<p class="c small">M. LEGOUFF A SÈVRES</p> - - -<p>L’entrée discrète de M. Legouff, coupa court au -développement qui allait suivre. M<sup>lle</sup> Ladièze, -oubliant les rancunes du « chaste talent », s’avança -vers le maître, tandis que les Sèvriennes, debout -devant leurs tables, saluaient.</p> - -<p>Gracieux, il répondit. Mainte lèvre se dérida, et -d’une bouche à l’autre, comme au jeu d’une -aiguille, un sourire passa, enfilant pour lui, les -grains vermeils de ces bouches closes.</p> - -<p>Depuis trois mois, les Sèvriennes attendaient -impatiemment cette visite. Que leur dirait-il ? -Quelles seraient ses favorites ? Aurait-il, pour elles, -la bienveillance qui le fait adorer des anciennes ? -Obtenir un éloge, quelle joie ! quel espoir pour -l’avenir ! Il n’oubliait jamais, on le savait, une -Sèvrienne qu’il avait remarquée. Sa haute situation, -son crédit au Ministère, sa popularité en -province, donnaient à l’appui de M. Legouff un -prix inestimable.</p> - -<p>Toutes, elles voulurent plaire, comprenant d’instinct, -que ce qui le charmerait, ce n’était pas la -science débordante des futures agrégées, mais le -naturel, la grâce de petites filles, attentives à lui -fournir un aimable succès de causeur et de lecteur.</p> - -<p>La plus âgée, à ce moment-là, n’eut pas quinze -ans.</p> - -<p>— Bon-iou, bon-iou Mesmoyelles, en-yanté -fai-e vot’connaissance.</p> - -<p>D’un geste, M. Legouff les prie de s’asseoir, -offre la droite à M<sup>lle</sup> Ladièze qui rayonne, puis -éparpille sur le tapis vert, les feuillets de sa conférence.</p> - -<p>Comme il est vieux ! Il a bientôt nonante ans ! -mais qui le croirait, à le voir si droit, si vif, si -remuant. Il est debout, il est assis, il marche, il -est partout ; sa parole est en mouvement, soutenue -par de petits gestes, par un regard qui court -éveiller tous les yeux.</p> - -<p>Les os font un petit bruit sec, sous la peau parcheminée, -et sur le visage, que les rides mordent -et griffent, poussent quelques poils tardifs.</p> - -<p>Si la vie n’entr’ouvrait ces lèvres fines, et sous -la paupière pesante, ne faisait trembler l’œil, -comme au bout d’un fil tremble une goutte d’eau, -on croirait voir en lui un de ces Dieux rustiques, -que les artisans de Pompéi taillaient au cœur d’un -buis, pour les placer ensuite aux portes des jardins, -confiant à la garde de leur sourire, la sagesse -et le bonheur des champs.</p> - -<p>D’un mot aimable, dit à chacune, M. Legouff a -conquis ses nouvelles élèves. Déjà il les connaît, -ces Messieurs lui ont parlé de cette « troisième année -si brillante » ; il sait la vie laborieuse de -Victoire ; la fraîcheur, la délicatesse d’esprit de -Marguerite ; l’élégante érudition de Jeanne Viole ; -la fougue de Berthe ; le charme d’Adrienne.</p> - -<p>Leurs yeux dans les siens, les Sèvriennes rougissent -de plaisir, conquises par cette courtoisie, -qui leur témoigne qu’elles sont autre chose que -des élèves : des femmes.</p> - -<p>M. Legouff a défait le légendaire pardessus vert-bouteille, -si bien cambré à la taille ; il pose son -gibus aux larges ailes, y glisse gants et mouchoir, -s’assied ; d’un geste coutumier, mordille son -pouce, et sans préambule, se sentant très écouté, -annonce le sujet de sa conférence : <i>Béranger, -poète lyrique et national</i>.</p> - -<p>Où sont-elles donc ?</p> - -<p>Dans un salon d’antan, où des dames en papillotes, -en robes à falbalas, chuchotent en regardant -venir le chansonnier, qui puise à petits -coups dans sa tabatière, et s’apprête à leur chanter -le couplet de Lisette, ou la Sainte-Alliance des -peuples !</p> - -<p>La jolie, l’inoubliable chose, que d’entendre ce -vieillard parler, avec une ferveur juvénile, du grand -poète Béranger.</p> - -<p>Un coup de baguette attife ce démodé ; ce n’est -plus le Bonhomme, promenant sa robe de chambre -sous l’Arbre de la Liberté, sorte de Chrysale -moins bourru que l’autre, taquinant une muse à -bavolet, d’humeur gaillarde et franche, tout aussi -bien que Martine…</p> - -<p>Mais un poète, un vrai et sincère poète, dont -l’inspiration généreuse enthousiasme encore l’ami -de ses vingt ans. Quel merci Béranger lui dira -plus tard, à celui qui rendit, par sa seule émotion, -une grâce passagère aux fantômes de ses -chansons.</p> - -<p>Tout de suite, le vénérable M. Legouff expose -les trois points du plan qu’il va suivre.</p> - -<p>— Oui, mesdemoiselles, Béranger, en dépit des -conceptions modernes du lyrisme, telles que -M. Brunetière les étudie à la Sorbonne, Béranger -a le droit de figurer dans le grand mouvement -poétique du <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle, car nulle âme n’a été plus -patriotique, plus humaine, plus indépendante.</p> - -<p>Attentives à ne perdre aucune syllabe, tombant -de cette bouche, lente à articuler une pensée -rapide, les Sèvriennes notent, <i lang="it" xml:lang="it">in petto</i>, la méthode -favorite du maître, sachant qu’au premier jour, -il leur demandera un plan sur le lyrisme d’<i>Esther</i> -et d’<i>Athalie</i>, le parallèle entre Racine et Corneille, -entre le <small>XVII</small><sup>e</sup> et le <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle.</p> - -<p>— Sous la Restauration, commence-t-il de sa voix -chevrotante, avec ce regard tout particulier de -l’homme qui a vu et se souvient ; l’amour de la -patrie se produisit sous deux formes très différentes. -Il était fait à la fois d’orgueil et de honte !… -Il faut, voyez-vous, mesdemoiselles, avoir vécu -dans ce temps-là, il faut avoir assisté à l’entrée des -alliés à Paris, avoir vu leurs soldats se promener -dans nos rues, pour se rendre compte de ce qu’éveillait -en nos cœurs, le nom de Wa-ter-loo !</p> - -<p>Or, ce sourd et sinistre grondement du canon de -Waterloo, n’eut jamais un plus douloureux écho, -que dans ces stances : M<sup>lle</sup> Ladièze va nous les lire.</p> - -<p>M<sup>lle</sup> Ladièze se lève, s’affermit sur ses vastes -hypocondres, efface, vainement, tout son corps, -tandis que Victoire modestement exulte, ayant -pris déjà l’attitude du port d’armes.</p> - -<p>D’une voix sombre, martelée, avec des « hou-hou » -lointains, l’œil fixe sous la paupière vague, -la bouche douloureuse, M<sup>lle</sup> Ladièze commença :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Chante ce jour qu’invoquaient des perfides,</div> -<div class="verse">Le dernier jour de gloire et de revers.</div> -<div class="verse">J’ai répondu, baissant mes yeux humides :</div> -<div class="verse">Son nom jamais n’attristera mes vers.</div> -</div> - -<p>— Assez, assez, merci, mademoiselle, et -M. Legouff admire à présent le génie épique et -familier, qui inspira au poète son œuvre la plus -personnelle, ces Souvenirs du peuple, où des -paysans écoutent la vieille grand’mère.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Parlez-nous de lui, grand-mère,</div> -<div class="verse i3">Parlez-nous de lui.</div> -</div> - -<p>C’est lui alors qui récite la chanson, lui donne -un mouvement naïf, alerte, n’ayant même pas -besoin d’imiter le tremblement de la vieille.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Je venais d’entrer en ménage.</div> -<div class="verse">A pied, grimpant le coteau</div> -<div class="verse">Où pour voir, je m’étais mise,</div> -<div class="verse">Il avait petit chapeau</div> -<div class="verse">Avec redingote grise.</div> -</div> - -<p>Un souffle passa, mouillant ces yeux qui fleurissaient -sous le regard du lecteur, et certes plus -d’une répéta dans la suite :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Quel beau jour pour nous.</div> -</div> - -<p>— D’autres poètes, dit-il, ont chanté le peuple, -mais ils n’en étaient pas. Béranger en était. C’est -du peuple qu’il sortait, il n’a jamais cessé d’être -en relations intimes avec lui. Je l’ai vu, plus d’une -fois, dans sa très modeste salle à manger, avec sa -houppelande de petit bourgeois du Marais, à côté -de son poêle de fonte, déjeunant en compagnie de -quelques artisans en veste de travail, ou d’une -ouvrière au bonnet rond.</p> - -<p>Quelle vérité d’accent, quelle intensité d’expression, -quand il parle des humbles. Je n’en veux -pour preuve que <i>Jacques</i> !</p> - -<p>Sur ces derniers mots, M<sup>lle</sup> Ladièze fait sa rentrée, -mais lui coupant le souffle, tout au plaisir -d’émouvoir encore une fois ses élèves, M. Legouff -fredonne presque, avec de petits hochements las, -de petits gestes vieillots, la voix tremblotante :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Lève-toi Jacques ! lève-toi,</div> -<div class="verse">Voici venir l’huissier du roi.</div> -</div> - -<p>C’est un prodige du lecteur, du « premier lecteur -de France », car voici l’âme du poète qui -passe faisant pleurer les enfants et le maître.</p> - -<p>Durant toute l’heure, M. Legouff fit présent de -ses souvenirs, détaillant pour les Sèvriennes, -quelques-unes de ces pages historiques où son -nom, dans le passé, frôle tant de noms illustres.</p> - -<p>Et puis ce fut fini.</p> - -<p>Déjà près de la porte, retrouvant un geste gracieux -pour saluer ces jeunes filles, M. Legouff -leur dit :</p> - -<p>— A propos, faites-moi donc le plan d’une comparaison -entre le <small>XVII</small><sup>e</sup> et le <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle.</p> - -<p>Au-voi, au-voi, mes ché-es enfants.</p> - -<p>Attendries, les Sèvriennes suivirent la silhouette -falote, s’enfonçant dans l’ombre de la voiture. -L’immense besoin de tendresse, que la vie de -l’École refoule, s’attachait délicieusement à -M. Legouff, et Berthe, se retournant vers M<sup>lle</sup> Ladièze, -fut l’écho de tous les cœurs.</p> - -<p>— Je voudrais l’embrasser, mademoiselle, car -IL sera notre père grand.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="p2c21" title="XXI. Billets doux">CHAPITRE XXI</h3> - -<p class="c small">BILLETS DOUX</p> - - -<p class="c gap"><i>Adrienne Chantilly à M. Paul Réjardin, professeur -de philosophie. Collège de France.</i></p> - -<p class="date">« Sèvres, 2 mars 189 .</p> - -<p class="ind">» Monsieur,</p> - -<p>» Le professeur de philosophie est-il vraiment -le confesseur de ses élèves ?</p> - -<p>» Serai-je écoutée, si j’ose m’ouvrir à vous ?</p> - -<p class="sign2">» Votre respectueuse élève,</p> - -<p class="sign">» <span class="sc">A. Chantilly</span>. »</p> - - -<p class="c gap"><i>Paul Réjardin à M<sup>lle</sup> Chantilly.</i></p> - -<p class="date">« Paris, 5 mars.</p> - -<p>» Mais comment donc, Mademoiselle, je suis à -vos ordres.</p> - -<p class="sign2">» Votre serviteur,</p> - -<p class="sign">» <span class="sc">Paul Réjardin</span>. »</p> - - -<p class="c gap"><i>A. Chantilly à M. Paul Réjardin.</i></p> - -<p class="date">« Sèvres, 6 mars.</p> - -<p class="ind">» O merci Monsieur !</p> - -<p>» Ma confession sera brève. A la veille de -quitter l’École, d’entrer dans la vie, je suis affreusement -tourmentée. J’ai cru jusqu’ici, que nous -portions en nous-mêmes, par le fait de notre nature, -de notre tempérament intellectuel, la lumière -qui éclaire la route.</p> - -<p>» Vos paroles m’ont détrompée !</p> - -<p>» Je rougis de mon ambition, de cette misérable -vanité qui, devant moi, illuminait l’avenir.</p> - -<p>» Oh ! que faire pour sortir de cet égarement, -m’élever vers l’idéal que vous nous faites aimer ?</p> - -<p>» Comprenez ma détresse ! Aidez-moi, vous qui -fûtes cause des larmes que je verse.</p> - -<p class="sign2">» Votre élève respectueuse,</p> - -<p class="sign">» <span class="sc">A. Chantilly</span>. »</p> - - -<p class="c gap"><i>M. P. Réjardin à M<sup>lle</sup> Chantilly.</i></p> - -<p class="date">« Paris, 7 mars.</p> - -<p class="ind">» Chère Mademoiselle,</p> - -<p>» Votre cas est très intéressant. Comptez sur -moi.</p> - -<p>» Mais précisez, expliquez votre trouble.</p> - -<p class="sign2">» Respectueux hommages.</p> - -<p class="sign">» <span class="sc">P. Réjardin.</span> »</p> - - -<p class="c gap"><i>A. Chantilly à M. P. Réjardin.</i></p> - -<p class="date">« Sèvres, 15 mars.</p> - -<p>» J’hésite, Monsieur, à me raconter à vous. -Quels mots sauraient vous dire le mal dont je -souffre ? Quelque chose d’obscur frémit en moi. -Je cherche dans saint Augustin, Thérèse, Tolstoï, -l’épreuve réparatrice qui me rendra digne de -l’estime que je souhaite.</p> - -<p>» Si vous saviez, Monsieur, comme je vous -admire, comme ma pensée, au cours, cherche à -s’unir à la vôtre, la pénètre, la retient, l’incruste -au plus profond de moi-même.</p> - -<p>» Votre parole a créé une femme nouvelle.</p> - -<p>» Veuillez agréer, de celle qui vous a choisi -pour maître, l’assurance de sa vive et respectueuse -affection.</p> - -<p class="sign">» <span class="sc">Adrienne.</span> »</p> - - -<p class="c gap"><i>M. Réjardin à M<sup>lle</sup> Chantilly.</i></p> - -<p class="date">« Paris, 18 mars.</p> - -<p>» Vous me confondez, ma chère enfant.</p> - -<p>» N’exagérez point ce retour à l’austérité des -Augustin, et des Thérèse.</p> - -<p>» Votre âme a une délicatesse d’ange ; mais à -rôder aux abords des cloîtres, sa beauté se fanerait. -Oubliez-vous donc que vous êtes une femme ! -En vous faisant si belle, Dieu vous donna des ailes.</p> - -<p>» Planez, planez, je veux guider ce vol charmant.</p> - -<p class="sign2">» Amitiés respectueuses.</p> - -<p class="sign">» P. R. »</p> - - -<p class="c gap"><i>Adrienne à P. Réjardin.</i></p> - -<p class="date">« Sèvres, 22 mars.</p> - -<p>» Vous êtes la Bonté, comme vous êtes la Force.</p> - -<p>» Oh ! merci, d’être l’Initiateur que j’appelais. -Dites, n’y a-t-il pas des moments où l’on se sent -éternel ?</p> - -<p class="sign">» <span class="sc">Adrienne.</span> »</p> - - -<p class="c gap"><i>P. Réjardin à Adrienne.</i></p> - -<p class="date">« Paris, 22 soir.</p> - -<p>» M’auriez-vous donc deviné !</p> - -<p class="sign2">» Chère enfant, je suis à vous.</p> - -<p class="sign">» <span class="sc">Paul.</span> »</p> - - -<p class="c gap"><i>P. Réjardin à Adrienne.</i></p> - -<p class="date">« Paris, 28 mars.</p> - -<p>» Que me parlez-vous d’Orgueil, d’Égoïsme ; -vous êtes trop prompte, chère amie, à vous dépouiller.</p> - -<p>» Ce serait faire œuvre d’iconoclaste, que de -dédaigner la forme splendide que Dieu vous a -donnée.</p> - -<p>» Venez donc me voir jeudi, après le cours, -entre 5 et 6, nous causerons, et je pourrai mieux -vous dire, qu’en ces lignes brèves, ce qu’il faut -faire pour vivre harmonieusement.</p> - -<p>» Je baise la main jolie de ma petite amie.</p> - -<p class="sign">» <span class="sc">Paul.</span> »</p> - - -<p class="c gap"><i>Du même à la même.</i></p> - -<p class="date">« Paris, jeudi 30 mars.</p> - -<p>» Vous n’êtes pas venue, méchante. J’avais -tant à vous dire ; je vous cherchais à votre place, -si chère déjà. Seriez-vous malade, ô pauvrette.</p> - -<p>» Et quand maintenant ?</p> - -<p class="sign">» <span class="sc">Paul.</span> »</p> - - -<p class="c gap"><i>Adrienne à P. Réjardin.</i></p> - -<p class="date">« Sèvres, 1<sup>er</sup> avril.</p> - -<p>» Excusez-moi, Monsieur, je n’ai pu aller au -cours, ni vous rejoindre ensuite. Une amie m’a -enlevée en route, avec son frère normaliste de la -rue d’Ulm. Nous avons été voir jouer « Ma Cousine ». -Ne trouvez-vous pas que Réjane est bien -« rosse » comme dit le frère de mon amie.</p> - -<p class="sign">» <span class="sc">Adrienne.</span> »</p> - - -<p class="c gap"><i>Du même à la même.</i></p> - -<p class="date">« Paris, 2 avril.</p> - -<p class="ind">» Chère grande enfant,</p> - -<p>» Votre âme a trop de candeur, trop de flamme, -pour se plaire à la rosserie des théâtres de boulevard.</p> - -<p>» Que diable alliez-vous faire chez Réjane avec -ce jeune cuistre ?</p> - -<p>» Venez dimanche, je vous attendrai au parc -Monceau.</p> - -<p class="sign">» Amitiés.</p> - -<p class="sign">» P. R. »</p> - - -<p class="c gap"><i>Adrienne à M. Paul Réjardin.</i></p> - -<p class="date">« Sèvres, 6 avril.</p> - -<p>» Maître, maître, quelle journée adorable. -Comment vous dire tout ce que votre parole bouleverse -en moi. Où suis-je ? Qui êtes-vous donc -pour me charmer ainsi ?</p> - -<p>» Je buvais vos paroles. Un monde s’est ouvert -à moi, celui de la Charité, de l’Amour immense, -éternel, mystique.</p> - -<p>» Oui, notre âme doit vivre par l’Amour.</p> - -<p>» Oui, tout notre être doit venir boire à la -source divine.</p> - -<p>» Des ailes, les voilà ! j’échappe à ma prison.</p> - -<p>» Quel rêve sublime, ô mon poète, que ton -immensité.</p> - -<p>» Maître je suis votre servante…</p> - -<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> -<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> -<p>Comme Adrienne achevait ces lignes, dont la -signification réelle, laissait à sa bouche un retroussis -railleur, la cloche sonna le cours.</p> - -<p>— Allons bon, il faut descendre, justement le -pathos coulait à flots.</p> - -<p>Oh là, là, le pauvre homme qui s’imagine que -les voiles de sainte Thérèse vont nous emmener à -Cythère !</p> - -<p>Non pas, non pas. Dimanche on vous pose -l’ultimatum, Monsieur, et nous verrons bien si ce -bras illustre est le bras qui s’offrira au mien pour -quitter cette École de misère.</p> - -<p>Tout à l’espoir d’un triomphe prochain, la belle -Adrienne glissa la lettre inachevée dans un tiroir, -à côté des lettres de Paul Réjardin, et des brouillons -de chaque lettre précédente.</p> - -<p>Angèle Bléraud, souffrante, n’assista pas au -cours ce jour-là.</p> - -<p>Une heure après, cette bonne Lonjarrey, tout -émue, portait à la direction l’épître inachevée. -Dans le cabinet de M<sup>me</sup> Jules Ferron, où elle fut -mandée, Adrienne Chantilly, par contenance, s’évanouit.</p> - -<p>M. Paul Réjardin se récusa, furieux d’avoir été -berné par cette gamine, en quête du chemin de -Damas.</p> - -<hr /> - - -<p>Quelques jours après, la belle Chantilly, pour -raison de santé, quittait l’École avec un congé -illimité.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="p2c22" title="XXII. Lettre de Berthe Passy à Mlle Isabelle Marlotte, professeur au lycée de jeunes filles, Tourcoing">CHAPITRE XXII</h3> - - -<p class="c gap"><i>Lettre de Berthe Passy à M<sup>lle</sup> Isabelle Marlotte, professeur -au lycée de jeunes filles, Tourcoing.</i></p> - -<p class="date">« Sèvres, avril 189 .</p> - -<p>» Dieu soit loué, l’Ancienne ! Sèvres avant de -mourir, aura connu les beaux jours de Saint-Cyr. -Racine est dans nos murs, Maintenon sous -notre toit.</p> - -<p>» Je t’arrête : il ne s’agit point de cavalcade, -mais d’une représentation digne des mémoires de -Caylus, puisque dimanche, sur les huit heures de -relevée, nous eûmes petit gala.</p> - -<p>» C’est le Saint-Cyr pénitent, qui revécut dans -le huis clos d’une représentation extraordinaire, -et la Jeanne d’Arc de Jérôme Pâtre. Rien n’y -manqua, pas même « ces belles larmes » que le -poète versa.</p> - -<p>» Ah ! le plaisant homme que Jérôme, il mène -en grande chevauchée la bonne Lorraine, des -tréteaux du Châtelet au tapis bleu de l’École, de -l’huis des séminaires aux estrades des lycées. -C’est une croisade pour délivrer Jeanne d’Arc, -prisonnière de l’Oubli.</p> - -<p>» Un paladin ! quoi.</p> - -<p>» A la longue, Jeanne d’Arc nous reviendra ; -qu’importe, Sainte ou Mascotte, pourvu qu’elle -soulève la Patrie au vol de son étendard. C’est le -rêve de Jérôme, c’est le rêve qui fit battre, dimanche, -le cœur de toute l’École.</p> - -<p>» Ne compte pas sur moi pour un laïus de circonstance, -Jérôme t’enverra sa pièce ; il t’aimait -bien. Tu verras que son drame suit de très près -l’histoire, le roman en est écarté ; cette trilogie : -« Vocation, Glorification, Passion » de Jeanne -d’Arc, me semble la division naturelle d’un -drame historique, dont le lignage est plutôt du -côté de Shakespeare que du côté de Corneille.</p> - -<p>» Ma mère l’Oie raconterait cette vie de la -Pucelle, qu’on en pleurerait, juge un peu quand -Jeanne d’Arc, elle-même, se raconte avec une -naïveté, une franchise, une ignorance de l’être -sublime qu’a été cette paysanne.</p> - -<p>» Jérôme a bien fait d’adorer dévotement, sans -hasarder son œuvre sous une parure inutile.</p> - -<p>» Pourquoi la pièce écrite en prose, n’a-t-elle -pas réussi ; pourquoi la critique, au lieu d’admirer -la grande actrice qu’est Segond-Weber, n’a-t-elle -retenu de son verbe que les tirades patriotico-révolutionnaires, -un peu prématurées. Ce fut -une bamboula frénétique des vieux héliastes du -théâtre.</p> - -<p>» Enfin le four, le four noir, Jérôme l’a connu.</p> - -<p>» Il en tomba malade ; songe que Jeanne d’Arc -est la passion d’une vie déjà longue.</p> - -<p>» Les noirs cheveux blanchissaient, sa barbe -fourchue se « hirsutait », et sa verve : essoufflée, -ma pauvre ! sa petite langue pointillante, sautillante, -immobile maintenant ; oh ! le temps du -« rossignou » était passé.</p> - -<p>» Paix, paix, ma chère, nous ne le laissâmes -point en c’t’état-là, après maints colloques, où chacune -offrit ce qu’elle avait… trouvé, on décida de -jouer Jeanne d’Arc à l’École, sans décors, sans -costumes, sans autre spectateur que Jérôme.</p> - -<p>» On lui donnerait la joie de voir sa pièce toute -nue, et de n’entendre d’autre musique que des -mélodies de Haydn et de Beethoven.</p> - -<p>» Ainsi fut fait. En grand mystère, on prépara -cette galante sérénade : personne n’en souffla -mot. Vois-tu le cheveu de d’Aveline frémir, jaloux -de la noire chevelure, et M. Lepeintre nous crier : -« Ohé ! Jeanne d’Arc, elle est surfaite » !</p> - -<p>» Quelle inoubliable soirée, ma vieille. J’ai -beau me trémousser dans l’École, avec des airs -hurluberlus, c’est pas pour rien que je suis de -Paris, j’aime le panache ! J’ai joué mon rôle -comme un petit soldat.</p> - -<p>» N’était pas bien long, ni bien difficile, puisque -j’étais La Hire. En moult occasions je devais répondre : -Jarnidieu !</p> - -<p>» Mais tu n’y entends rien, si tu ne sais pas, -avec quelle âme, on peut pousser ces Jarnidieu.</p> - -<p>» Et ma prière à « sire Dieu » ; parole, La Hire -m’eût accolée comme un frère.</p> - -<p>» On se disputait les rôles ; on les tira au sort, -mais le choix voulut que Marguerite Triel fut -Jeanne d’Arc ; n’en a-t-elle pas la plastique, la -belle tête d’illuminée ?</p> - -<p>» Elle a été admirable, émue quand il le fallait, -douce, tragique, navrée, toujours simple et sincère, -plus qu’une actrice ne saurait d’être. L’âme -de Jeanne d’Arc vivait en elle. Si tu l’avais vue à -genoux, écoutant les « voix », les cherchant de -ses grands yeux fascinés. Ce n’était plus la Marguerite -que tu as connue, mais un être qui resplendissait -d’une joie surnaturelle.</p> - -<p>» Je voyais les lèvres de Jérôme trembler ; il -se pencha vers M<sup>me</sup> Jules Ferron, à quatre pas de -La Hire, et lui dit :</p> - -<p>» Jamais ma pièce ne m’a causé une émotion -pareille… la voilà enfin la Jeanne d’Arc rêvée !</p> - -<p>» Et j’ai vu, oui, j’ai vu notre bon maître qui -pleurait.</p> - -<p>» Un triomphe, un triomphe délirant ! Jérôme -ne savait comment nous dire merci ; parions que -d’un seul geste il eût voulu nous englober sur -son cœur. Enfin il est content.</p> - -<p>» Mais nous n’en avons pas fini avec les honneurs -rendus à Jeanne d’Arc, puisque Jérôme -s’est fait le « barnum » de la Grande française.</p> - -<p>» Il l’a conduite, tout dernièrement, jusqu’à la -barrière du faubourg Saint-Germain.</p> - -<p>» Une duchesse, oui, ma chère, et de Pomone -encore, fit demander à Jérôme Pâtre trois conférences -sur Jeanne d’Arc. Nous fûmes de la troisième ; -je pense que le public aristo faisait défaut, à -moins que la bonne dame fût exempte de préjugés.</p> - -<p>» Cette duchesse, lady en Écosse, prêtresse -officiante d’une théosophie occulte, habitacle successif -de Marie Stuart et de Jeanne d’Arc, est une -extraordinaire douairière qui habite Holy-Rood… -avenue Loban.</p> - -<p>» On nous reçut, non dans l’Oratoire, où ont lieu -les entretiens magiques, mais dans le Hall ; un -hall épatant, ma vieille ; rien ne peut te donner -une idée de ce décor. Vraiment pour une femme -seule, la dame de céans a trop d’âmes et trop de -pommes.</p> - -<p>» Elle porte en écusson cinq pommes, et ces cinq -pommes on les retrouve sur la marqueterie du -parquet, dans les ferronneries des portes, sur les -boiseries, les vitraux, les tentures, où elles montent -jusqu’aux caissons de la voûte, épanouies en -cinq allégories : Ève, Pâris, le jardin des Hespérides, -le vieillard d’Orient et peut-être bien, je -n’affirme pas, Babet au pays de Corneville.</p> - -<p>» Il m’a paru même, que la duchesse de Pomone, -sous sa robe d’orfroi, portait ses armes parlantes -de façon assassine.</p> - -<p>» Hélas, pendant deux heures on nous y fit croquer -le marmot !…</p> - -<p>» Pardonne ma pauvre vieille, si au lieu de te -parler cours, École, philosophie, je te conte nos -divertissements imprévus.</p> - -<p>» J’ai voulu t’envoyer, de Sèvres, un de ces -rayons blancs, comme il en passe parfois sur -notre ciel gris. Te rappelles-tu ces clartés qui -filaient sur l’École, les soirs où, de ta fenêtre, nous -regardions Paris. Nous n’étions pas de la fête -mais cette lumière, qui ployait jusqu’à nous les -branches de son éventail, était encore une joie.</p> - -<p>» Souris un moment, ma pauvre vieille, va, je -devine tes tristesses, qui demain seront les nôtres. -Tu n’oses pas nous écrire que tu souffres, tu n’es -pas de celles qui se plaignent, pauvre cœur discret. -Notre École, c’est ton paradis perdu. Je savais -que te parler de nous, c’était alléger la contrainte -du présent.</p> - -<p>» Ma bonne humeur est un de ces feux du soir, -je veux que tu en aies ta part, vieille et loyale -amie, c’est la seule richesse que je puisse partager.</p> - -<p>» Écris-nous plus souvent ; dis-nous tes peines, -tu parles trop des autres pour ne rien nous cacher -de toi-même.</p> - -<p>» Crois-moi toujours, le plus sûr, le plus dévoué -de tes camarades de route. Pourquoi ta directrice -veut-elle t’embéguiner ? ça me paraît aussi -cocasse que de voir « Marianne » porter un goupillon.</p> - -<p>» Faut-il en parler au bonsoir ? Je suis assez -bien en cour… chut, on me tutoie. Use vite de -mon crédit « souvent femme varie ».</p> - -<p>» Aussi avec ceux que j’aime, mordious je -veux être garçon.</p> - -<p class="sign">» Fidèle.</p> - -<p class="sign">» <span class="sc">Berthe Passy.</span> »</p> - -<p>P.-S. — Le mariage de Renée Diolat est fixé au -15 mai ; elle lâche l’<i lang="la" xml:lang="la">alma mater</i>. M. Marnille -veut avoir une femme, et non ce trois quarts d’épouse -qu’est le professeur marié. Brave homme -va, ce que c’est que d’avoir la tête pleine de -beaux contes ! en épousant notre Renée, il écrit -le plus joli de tous, et rien ne sera inventé.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="p2c23" title="XXIII. Lui">CHAPITRE XXIII</h3> - -<p class="c small">LUI</p> - - -<p>Pour la première fois, Marguerite Triel venait -à l’atelier d’Henri Dolfière.</p> - -<p>Après ce silence impitoyable, il l’appelait enfin :</p> - -<p>« Je vous en prie, Marguerite, venez la voir -avant qu’on ne l’emmène de l’atelier. J’ai fini.</p> - -<p>» Je sors d’un rêve écrasant. Depuis ce jour -affreux, j’ai vécu seul ici, m’enfermant avec son -ombre, m’acharnant à retrouver son sourire dans -le marbre. J’ai voulu qu’il restât au moins une -image de cette aurore qu’a été notre amour. La -tombe de Charlotte est faite de mon sang et de -mes larmes. Ah ! que ne suis-je celui qui insuffle -sa vie au fantôme de pierre ; j’adorerais à genoux -l’être qui ne s’évanouirait plus.</p> - -<p>» Je suis malheureux, Marguerite, venez je -vous en supplie.</p> - -<p class="sign">» <span class="sc">Henri.</span> »</p> - - -<p>Elle partit angoissée d’un malaise indéfinissable, -comme si la joie de retrouver l’ami perdu -était au-dessus de ses forces.</p> - -<p>On était à la mi-avril. Cette journée de dimanche -s’annonçait mal, avec ses coups de vent, ses -giboulées aigres, la mauvaise humeur des rues et -des passants.</p> - -<p>A peine dehors, Marguerite souhaita d’échapper -à cette mystérieuse hostilité des choses. Elle -rentra, prête à rejeter d’un mot l’appel qui réveillait -sa douleur.</p> - -<p>Une force irrésistible la poussa loin de l’École. -Dans la pluie elle marcha vite et vite, maudissant -la boue qui retardait ses pas. Son âme dévorait -l’espace.</p> - -<p>Par une disposition étrange de son esprit les -moindres incidents de cette journée décisive se -fixèrent dans sa mémoire, avec une netteté photographique. -Superstitieuse, elle appréhendait -tout. Cherchant un symbole, un présage qui la -rassurât.</p> - -<p>Elle ne vit autour d’elle que des larmes.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="p2c24" title="XXIV. Journal de Marguerite Triel">CHAPITRE XXIV</h3> - -<p class="c small">JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL</p> - - -<p class="date">Dimanche 12 avril.</p> - -<p>Rouvre-toi cher journal : je n’ai pas fini de -souffrir.</p> - -<p>Quel spectacle terrifiant j’ai eu sous les yeux -depuis Sèvres jusqu’aux Moulineaux. La crue de -la Seine est énorme, par endroits, le fleuve touche -le talus du chemin de fer.</p> - -<p>Du côté de Paris, l’eau est visqueuse comme -une chair pourrie ; du côté de Sèvres, profond -miroir d’étain ou de plomb, elle étincelle.</p> - -<p>Aucun sillage ne la meurtrit, aucune hélice -n’ose déchirer ce corps fluide, où s’étouffent les -clameurs ; mais que de souffrances crispent ces -flots, qui si doucement coulaient.</p> - -<p>La Seine fonce devant elle, dévore les prés, -goulûment, comme un fauve exaspéré par un -trop long jeûne, sans autre bruit, que celui d’une -langue monstrueuse qui laperait la terre.</p> - -<p>Les îles s’enfoncent, les pontons ballottent, les -épaves se heurtent aux barrages des arbres, noyés -pacifiques, dont l’eau arrache les branches, tue -les bourgeons frémissants.</p> - -<p>Sur le ciel infiniment gris, les corbeaux tourbillonnent, -tourbillonnent, traçant sur les nuages, -gonflés comme des tombes fraîches, le signe -noir d’une croix funèbre. C’est une tristesse de -mort, qui endeuille jusqu’aux maisons.</p> - -<p>Quel jour pour le revoir !</p> - -<p>Sur le viaduc d’Auteuil, j’ai croisé des gens -qui passaient très vite, l’air effrayé d’entendre -sourdre à leurs pieds une vie formidable qui les -menace. Soudain, derrière eux, le soleil se lève, -flamboie sur l’eau ténébreuse qu’il pénètre, qu’il -fouille. Mais la nymphe d’hier, effrayante Isis, -reste inviolable dans son suaire mouvant. La -colonne de feu s’abat, brusquement engloutie par -l’ombre du fleuve.</p> - -<p>J’ai fui cette vision de malheur.</p> - -<p>Pourquoi la mélancolie, ou la souffrance des -choses, semble-t-elle nous avertir que la douleur -approche ?</p> - -<p>J’ai marché longtemps à la dérive, désâmée.</p> - -<p>Me voici rue Raynouard, à l’atelier d’Henri. -Un mur tout branchu, dans une rue de maisons -mortes ; une porte vermoulue, qu’une vieille clanchette -de fer ouvre et ferme, retombant avec le -bruit si triste qu’ont les choses fêlées.</p> - -<p>C’est là.</p> - -<p>Mon cœur m’étouffe ; je n’oserai pas entrer. -Charlotte, Charlotte, elle est près de moi.</p> - -<p>Une cour ; l’herbe s’écrase sous des blocs de -marbre, sous des statues de saints, des clochetons ; -tout est austère comme en un chantier d’église.</p> - -<p>Henri !</p> - -<p>Voilà mes mains dans les siennes, comme il -est changé ! ses yeux ont un éclat qui me trouble, -sa main me brûle !</p> - -<p>Pauvre Henri ! Qu’attend-il de moi ?</p> - -<p>Je ne sais plus où je suis, cette route funèbre, -ce cloître, lui si pâle qu’il semble avoir donné -son sang goutte à goutte.</p> - -<p>Tout mon être défaille.</p> - -<p>Je vais donc la revoir, l’approcher encore. Les -mots s’étranglent dans ma gorge, je répète ce -nom, le sien, qui tant de fois, depuis un an, s’est -uni à celui de Charlotte.</p> - -<p>Henri m’a fait entrer dans une grande salle -nue, crépie à la chaux. Le jour tombe très blanc, -éclairant quelques statues emmaillotées de linges. -Le sceau, l’ébauchoir, traînent près d’une motte -de glaise ; quelques chaises, une table ; au milieu -de dessins la dernière photographie de Charlotte, -toute fleurie de violettes.</p> - -<p>Quel refuge pour vivre avec une morte ! -Comme il a dû l’aimer.</p> - -<p>Mes yeux cherchent ; en tremblant, avec une -voix que je ne me connaissais pas :</p> - -<p>— Où est-elle ?</p> - -<p>Un voile tombe.</p> - -<p>La voilà.</p> - -<p>A quel instant de ma vie pourrais-je oublier -cette apparition ? comme c’est bien, ma pauvre -Charlotte, l’amie charmante de Sévigné, la sœur -qu’elle reste pour moi.</p> - -<p>L’amour l’a ressuscitée plus belle, son âme -rayonne sur sa bouche, elle est vivante dans sa -chair de marbre. Qu’il est profond ce cri de -l’amant, qui cherche là une femme, et n’étreint -qu’une statue.</p> - -<p>Et ce n’est qu’une image, fixée au cœur d’un -miroir blanc, qui reçoit les baisers, mais ne les -rend jamais.</p> - -<p>Longtemps, longtemps, nous avons pleuré ensemble, -n’osant élever la voix, pour ne pas -effaroucher l’être invisible qui joignait nos -cœurs.</p> - -<p>C’est un pur symbole qu’Henri a trouvé pour -la tombe de Charlotte : un bas-relief assez élevé, -rappelant par sa forme et sa décoration les bas-reliefs -Louis XVI.</p> - -<p>Sur un petit mur, dont le dessin rappelle le -vieux mur de Sèvres, avec ses pampres sauvages, -sa toison de clématites fleuries, s’adosse un banc -rustique. Charlotte est assise. De longs vêtements -souples laissent apparaître la ligne virginale. Son -image se détache à peine sur le mur ; par un -modelé très doux, qui donne au marbre cette -lumière colorée, cette transparence, caractéristique -des œuvres de Rodin, tout ce corps charmant -semble repris par la matière, qui laissa son œuvre -inachevée.</p> - -<p>Elle lisait là, comme aux jours familiers. -Soudain, une tempête passa, jetant à ses pieds, dans -un tourbillon de feuilles et de fleurs, une colombe -morte, qui de son aile, couvre encore le nid qu’elle -avait préparé.</p> - -<p>Charlotte regarde avec effroi le vol des colombes -effarouchées, tandis que sa main, abandonnant -le livre, d’un geste implore les oiseaux d’amour.</p> - -<p>Dans l’encadrement de ce bas-relief, parmi les -guirlandes, Henri a écrit ces mots qui disent toute -la vie de Charlotte :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i4">Elle riait à l’amour ;</div> -<div class="verse i4">Un souffle de mort passa,</div> -<div class="verse">Brisant ce nid où dorment les Colombes.</div> -</div> - -<p>Une lumière vaporeuse caresse cette tombe, -rayonne sur ce visage de jeune fille, qui s’anime -et se fond avec une grâce divine.</p> - -<p>Elle me plaît cette image de l’évanouissement -d’un être, déjà repris — fleur, arbre, ou plante — par -la matière. Si les morts ont des yeux, Charlotte -aurait souffert d’emblèmes effrayants, qui -couvrent nos cimetières chrétiens ; le symbole -païen rappelle mieux, à ceux qui l’aimèrent, la -poésie de sa beauté.</p> - -<p>Mes larmes silencieuses ont dit à Henri l’œuvre -admirable qu’il vient de faire pour Charlotte.</p> - -<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> -<p>Tout bas, loin d’elle, l’ami m’a raconté sa vie -depuis un an ; l’horreur des premiers mois, où il -songea à se tuer. L’apaisement, la résignation lâche -au destin dès qu’il s’était remis au travail. Alors le -désir fougueux de faire pour elle une œuvre virile, -de demander à cet amour brisé, l’inspiration qui -crée des choses éternelles… puis ses doutes revenus, -le suicide lent de son corps dans cet -atelier, où il avait vécu en communion surnaturelle, -épuisante, avec l’être invisible que son -amour recréait.</p> - -<p>« — Maintenant l’illusion est finie ; on va l’emmener -là-bas ; elle ne m’appartient plus. J’ai déchiré -mon cœur pour y trouver cette statue. Elle -partie, c’est le dernier arrachement…</p> - -<p>» Vous m’avez aidé, Marguerite, à monter mon -premier calvaire : aujourd’hui, c’est encore votre -main amie que j’appelle, ne m’abandonnez pas. »</p> - -<p>L’abandonner, grand Dieu, n’est-il pas tout pour -moi !</p> - -<p>De quelle voix il s’est plaint, chaque parole se -gravait douloureusement en moi. Pourquoi ne -m’a-t-il pas appelée plus tôt, moi qui ne pensais -qu’à lui, moi qui lui aurais parlé d’elle, essayant -de lui rendre courage, de le consoler d’un espoir. -Sa vie est longue encore, n’y a-t-il plus de place -pour la joie ; ne peut-il plus aimer ?</p> - -<p>Qui a aimé comme lui, doit aimer encore ; il -faut pour lui-même, pour le grand avenir qui -l’attend, le détourner du passé.</p> - -<p>N’est-ce pas mon devoir, moi l’amie qu’il -appelle enfin, de le rattacher à la vie ; de lui -montrer le but glorieux qu’il doit atteindre. Ne -puis-je donc pas l’aider, de toutes mes forces, à -devenir un homme, lui que je retrouve faible -comme un enfant ?</p> - -<p>Oh ! si, je le veux ; je veux qu’il soit très grand, -et qu’il doive à l’amie, ce qu’il demandait à la -fiancée.</p> - -<p>Nous ne disions plus rien, souffrant l’un et -l’autre au réveil des souvenirs qui nous ont -meurtris. J’avais gardé sa main dans la mienne, -je la serrais, pour l’assurer que s’il le voulait, je -resterais toujours son amie à lui, comme j’avais -été l’amie de Charlotte.</p> - -<p>La nuit est venue, effaçant autour de nous ces -apparences d’êtres. J’étais engourdie, sans force -pour me lever et lui dire adieu ; j’aurais voulu -rester là près de lui, toujours. Dans cette obscurité, -plus rien n’existait du passé, qu’une immense -tristesse qui liait mon âme à la sienne.</p> - -<p>Sa tête est tombée sur mon épaule, ses larmes -ont mouillé ma poitrine. Il n’a rien dit, mais tout -mon être a tressailli à l’appel de cette détresse.</p> - -<p>Doucement, d’instinct, mes lèvres sont descendues, -fermant ses yeux clairs, éloignant d’un baiser, -l’image qui torture mon pauvre ami.</p> - -<p>Je suis partie à la nuit close, la petite porte -vermoulue s’est refermée sur moi, avec le bruit -si triste qu’ont les choses fêlées.</p> - -<p>Est-ce sur ma vie ancienne que cette porte se -ferme ?</p> - -<p>Je suis revenue à l’École fiévreuse, inquiète.</p> - -<p>Ce baiser, ce premier baiser que je donne, est-ce -un baiser de sœur ?</p> - -<p>Est-ce la pitié qui me pousse vers lui ?</p> - -<p>Est-ce encore de l’amitié ?</p> - -<p>Alors, pourquoi ce trouble près de lui, cette -langueur subite, quand j’ai senti ses larmes me -brûler délicieusement.</p> - -<p>Pourquoi, au seul souvenir d’Henri, tout mon -être défaille-t-il ?</p> - -<p>Regarde en toi même, Marguerite, tu es seul -juge de dire qui l’emportera dans ta vie, du tumulte -des eaux, de l’étendue morne, de l’étoile -merveilleuse qui brille sur son toit.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="p2c25" title="XXV. Cours de littérature">CHAPITRE XXV</h3> - -<p class="c small">COURS DE LITTÉRATURE</p> - -<p class="c">PASCAL</p> - - -<p>D’Aveline continua :</p> - -<p>« Il lui reste aux lèvres le goût de la mort. -Depuis sa conversion, elle habite en lui. Pascal -est un mourant qui cherche Dieu, avec l’épouvante -de sa justice. Il a choisi la route du martyr, mais -il tâtonne, écrase en gémissant les joies qui se -lèvent à ses pieds. Sa chair s’épuise, il la flagelle. -Son sang coule, il pleure le sang de Jésus. Il tombe, -mais se relève pour courir vers l’Aube éternelle.</p> - -<p>» Et dans cette nuit, où son âme agonise, humble, -il murmure à Dieu des mots ineffables. -Comme son génie se revanche, dans ces prières -sublimes que nous lirons tout à l’heure.</p> - -<p>» Cherchez quel philosophe, quel poète, quel -moraliste, a connu le désespoir de Pascal en face -de la mort ?</p> - -<p>» La sérénité des anciens peut-elle apaiser son -effroi ? est-ce l’indolent scepticisme de Montaigne -qui donne la résignation ? A ses yeux, les tendresses -d’ici-bas, sont bien vaines pour affermir l’espoir -d’un rendez-vous céleste.</p> - -<p>» Chrétien, le mystère de l’au delà l’écrase. -Éternité des joies, éternité des peines, voilà notre -sort, Dieu le tient suspendu.</p> - -<p>» Êtes-vous fous de ne pas trembler, de vous -laisser piper à ces apparences de vie, vous, Épicuriens, -de rire au plaisir, vous, Stoïques, de croire à -votre vertu orgueilleuse. Dieu vous damne, vous, -qui n’ouvrez pas à son appel le tabernacle -mutilé de vos âmes.</p> - -<p>» Seigneur, que vous faut-il donc ?</p> - -<p>» Que ta vie soit l’holocauste volontaire, le don -expiatoire qui rachète tes péchés, et tire de la -misère présente la grandeur de mon pardon !</p> - -<p>» O hommes ! hâtez-vous, hâtez-vous, la mort -est là qui rôde ! Suivez sa lumière, car vous vivez -dans les ténèbres ; vous serez perdus pour l’Éternité, -si vous n’entendez la parole de Dieu… »</p> - -<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> -<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> -<p>La voix se fait lointaine, s’assourdit, puis éclate -en tempête, secoue rudement les endormies. Ce -n’est plus d’Aveline qui parle, c’est Pascal qui -menace, cingle, sous le fouet divin, ces âmes -esclaves, toutes chaudes encore de la tiédeur du -nid.</p> - -<p>Recueillies, frissonnantes, les Sèvriennes écoutent -d’Aveline. Elles ne songent plus à prendre -des notes, l’angoisse de Pascal les déchire ; c’est -la plainte de l’âme en peine qui passe sur elles -toutes.</p> - -<p>Ce cours de littérature, un des derniers avant -les examens d’agrégation, est le commentaire du -chapitre IX des <i>Pensées</i> de Pascal.</p> - -<p>Brusquement, d’Aveline a fermé le livre. Empoigné -par la tristesse de ces pages, il se lève, quitte -la chaire, et tout en marchant devant les tables -d’élèves, improvise cette méditation.</p> - -<p>Une grande mélancolie tombe sur les Sèvriennes -qui se penchent, n’osant avouer leurs larmes, -s’isolant, presque farouches, dans cette solitude -qu’ouvre la pensée de la mort.</p> - -<p>Malgré l’éclat du jour, les rumeurs de la rue, -la classe s’est assombrie, et la voix de d’Aveline -les trouble, comme le chant grave et triste du violoncelle. -Il dit, ce chant, la tristesse de l’abandon, -la pitié infinie, pour ces créatures impuissantes -que le Seigneur mène où il veut, qu’il réprouve à -son gré. Il dit la folie de nos rêves, de nos amours, -de nos actions. Il gémit de ne pouvoir imiter les -anges, de croupir dans ce cloaque d’erreur.</p> - -<p>La voix semble pleurer, menacer, gémir, avant -de s’éteindre en un murmure très doux, qui jette, -sur ces âmes enfiévrées, une apaisante caresse.</p> - -<p>D’Aveline s’arrête. Toute la classe vibre. Il se -penche sur elle, avec le plaisir d’un dilettante, -suit la route mystérieuse, la route saignante -qu’ont suivie ses pensées.</p> - -<p>Le cours de littérature, en troisième année, a -pris un caractère nouveau. D’Aveline n’est plus -le professeur qui, d’un doigt capricieux, feuillette -l’esprit des Sèvriennes, pour y jeter ici, un ornement, -et là, une retouche. Sa leçon perd son -allure pittoresque, amusante. Il ne s’agit plus -d’étudier l’éloquence ou la logique ; mais de former -l’âme de ces jeunes filles, en abordant le côté -réel, « vécu » des œuvres classiques.</p> - -<p>Non que d’Aveline veuille imposer un culte -unique, et comme Jérôme Pâtre, enrôler les -Sèvriennes sous la doctrine de Kant. Lui les conduit -à travers la vie, tantôt sous la garde d’un -sceptique tel Montaigne, d’un passionné tel Pascal, -d’un imaginatif tel Rousseau.</p> - -<p>Elles sont libres de choisir.</p> - -<p>Ce qu’il veut, en étudiant avec ses élèves, les -hommes qui s’imposent à notre respect par l’intelligence, -c’est exciter, chez ces jeunes filles, le -sens de la poésie, l’enthousiasme réfléchi.</p> - -<p>Par là, il veut corriger, en les faisant entrer au -cœur même de la vie, la vision du monde héroïque -et romanesque, qu’imaginent les solitaires de -vingt ans.</p> - -<p>Ce cours sur Pascal, commencé depuis trois -leçons, les ramène impérieusement à l’examen de -conscience.</p> - -<p>Après avoir aimé la mort, au temps des aspirations -vagues, vers la quinzième année, elles s’en -détournent avec effroi. Pourtant, elles le savent, -cette pensée constante de la mort, et de l’au delà, -est la seule qui nous donne la notion positive de -ce que nous sommes dans la vie universelle.</p> - -<p>— Est-ce que, de l’idée du néant ou de l’immortalité, -ne dépend pas notre règle de vie ?</p> - -<p>Une barre creuse le front obstiné de Victoire -Nollet. La mort, pour elle qui a vu mourir sa -sœur, est une nécessité qu’il faut subir, mais à -qui l’on ne doit rien soumettre.</p> - -<p>Quoi, tout son travail pour agrandir son être -serait nul aux yeux de Dieu ! Sans la grâce elle ne -peut être sauvée, et la grâce n’est qu’un caprice -de l’Omnipotence !</p> - -<p>C’est impossible, à chacun selon ses œuvres. -Pascal est un mauvais maître qui vous désarme -devant l’action.</p> - -<p>Victoire relève la tête, et regarde bien en face -d’Aveline, qui épie sur ces figures sincères l’émoi -de sa lecture. Dans les yeux qui le fixent, il n’y a -qu’énergie, mépris de la mort.</p> - -<p>Près d’elle, Jeanne Viole est secouée d’un -grand frisson, frisson de l’oiseau exilé du ciel.</p> - -<p>— « Ah ! ce Pascal, il vous prend, vous emporte, -vous jette meurtrie à la porte d’un cloître ; cette -vie ne vaut pas d’être vécue ; j’entends sonner -un glas céleste, c’est la cloche des moniales, -c’est l’Orante qui m’appelle vers l’époux mystique… »</p> - -<p>Ses yeux chavirent, ses joues pâlissent comme -une hostie dans l’ombre, laissant croire à d’Aveline, -que sa parole fait naître l’extase.</p> - -<p>— « Cabotine », murmure Berthe, en s’amusant -à crayonner, au dos de son Pascal, l’extase de -Jeanne Viole, « décidément elle pince toutes les -cordes ».</p> - -<p>« Elle ne respecte rien. C’est pourtant terrible ce -rappel de la mort. Ce diable d’homme m’a mis le -cœur à l’envers. Ai-je jamais pensé que je pouvais -mourir et m’en aller où ? Retrouver qui ?</p> - -<p>» Il y a quelque chose de plus affreux que cette -angoisse brutale, c’est le silence de ceux qui -sont partis on ne sait où… »</p> - -<p>Berthe n’a pas peur de la mort, elle est trop -insouciante elle-même, mais elle tremble à la -pensée que « son vieux » doit partir le premier, -et que sans doute ils ne se retrouveront jamais.</p> - -<p>Un sursaut chasse cet effroi de leur affection -brisée, une immense tendresse lui réchauffe le -cœur. Oh comme elle va l’aimer, le câliner, lui -faire une vieillesse heureuse à son pauvre Jules ; -qu’au moins, il ait son Paradis sur terre, ne l’a-t-il -pas durement gagné. La vie n’a pas été tendre -pour les Passy ; qu’il doive à sa petiote la douceur -des derniers jours ; la mort qui le prendra lui -semblera moins cruelle, si le père s’en va un sourire -sur les lèvres.</p> - -<p>La figure cachée dans ses mains, Marguerite -pleure.</p> - -<p>Trop de souvenirs cruels l’accablent, elle n’a -pu retenir ce flot de larmes qu’appelle la voix de -d’Aveline. Elle les connaît pourtant, ces pages terribles, -que seuls peuvent aimer ceux qu’on ne -console pas.</p> - -<p>Ces mots vulgaires, ces images brutales, la saisissent -d’effroi, comme si, devant elle, on fouillait -la terre, pour lui montrer l’œuvre ténébreuse de -la mort.</p> - -<p>Tout ce que son imagination voile s’étale là, -comme une pourriture qui lui fait horreur. Elle a -peur, son être éclatant de vie regimbe, et ramène -sur soi la pitié qui s’en va, vers les restes innommables -de ce qui fut l’adorable Charlotte.</p> - -<p>La mort fera son œuvre, sur elle aussi, tout ce -qui fait sa beauté, ses yeux, ses cheveux, sa chair -blanche, où courent comme des sources de petites -veines bleues, son parfum, son corps qu’elle aime, -la mort demain en fera, pour les autres, un objet -de dégoût.</p> - -<p>Elle se sent lâche devant cet anéantissement ; -l’incertitude de l’au delà, la rejette éperdument -vers toutes les forces de la vie : seule certitude -que nous ayons.</p> - -<p>Est-ce pour nous préparer à mourir, en vivant -dans la pénitence, que Dieu nous a créés ? Faut-il -faire de sa vie un désert ? renoncer au bonheur, à -la joie d’unir son être à un être adoré, donner à -Dieu seul son cœur, sa chair, son rêve de -Vierge ?</p> - -<p>Non, non, tout son être se révolte devant une -pareille malédiction.</p> - -<p>La pensée de la mort, de la ténébreuse destruction -des êtres, exalte follement son désir de vivre, -de posséder la vie, l’amour, la volupté, tous ces -biens que Pascal condamne.</p> - -<p>Aimer, aimer, voilà le souverain bien, Dieu n’a -jamais voulu écraser ses créatures sous la malédiction -d’une vie solitaire.</p> - -<p>« Je t’aime, je t’aime » chuchote son cœur, -« je t’aime, je t’aime » répètent ses lèvres brûlantes, -et ce mot maintenant signifie tout, c’est la loi -qu’il faut accomplir, pour que la vie soit éternelle.</p> - -<p>Lumière, joie, caresses, voilà ce que sa jeunesse -répond aux cris de Pascal. C’en est fait de -la torture qui l’épuise, elle a vu clair. Henri, elle -aime Henri ; c’est lui qui la prendra, c’est lui qui -sera la chair de sa chair. Elle sent battre son cœur -dans le sien, et son sang brûle de ne pas couler -encore avec le sang du bien-aimé…</p> - -<p>Marguerite ne sait plus où elle est ; la voix de -d’Aveline est un bourdonnement, une plainte -vague qui passe sur elle.</p> - -<p>Que peuvent les lamentations de Pascal sur ce -cœur ivre d’amour ?</p> - -<p>De la terre morte de cette classe, montent des -parfums ardents, c’est l’odeur violente du Paradou. -Demain, avec Berthe, elle retournera lire l’abbé -Mouret, sous l’ombre fraîche des arbres. C’est là, -que ces pages flamboyantes de soleil, où tout se -pâme et râle d’une immense volupté, éveillèrent -en elle le frisson du désir. Quelle ivresse lui vient -de ce livre, complice du rêve éperdu qui, la nuit, la -soulève et lui ouvre les bras vers celui qu’elle -appelle…</p> - -<p>Derrière ses mains jointes, Marguerite boit ses -larmes, dérobant à d’Aveline, à celles qui l’écoutent, -son émoi.</p> - -<p>Quelque chose d’inconnu, de farouche et de -mystique, plus fort que sa pudeur, la pousse impérieusement -vers l’ami malheureux. Elle tremble -à la pensée que peut-être il ne l’aime pas, qu’il ne -veut pas qu’un autre amour le console. Pourtant, -à travers ses yeux clos, elle le voit à ses genoux, -parlant, suppliant, et déjà tout son être défaille -du désir de ces lèvres qui cherchent les siennes.</p> - -<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> -<p>D’Aveline a rouvert son Pascal, et lu, avec un -frémissement, le mystère de Jésus, ineffable cantique -de l’amour mystique. « Console-toi, tu ne me -chercherais pas, si tu ne m’avais trouvé. »</p> - -<p>Les Sèvriennes, recueillies, écoutent le dialogue -divin, que répète pour elles, la voix grave du violoncelle. -Respectueux du silence, des larmes -muettes de Marguerite, d’Aveline s’approche -d’elle, fait sa voix plus caressante encore, pour dire -l’admirable poème de <i>Sagesse</i> :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Ah ! Seigneur, qu’ai-je, hélas ! me voici tout en larmes</div> -<div class="verse">D’une joie extraordinaire : votre voix</div> -<div class="verse">Me fait comme du bien et du mal à la fois,</div> -<div class="verse">Et le mal et le bien, tout a les mêmes charmes.</div> -<div class="verse"><b>. . . . . . . . . . . . . . . . . . .</b></div> -<div class="verse i12">Et me voici</div> -<div class="verse">Plein d’une humble prière, encor qu’un trouble immense</div> -<div class="verse">Brouille l’espoir que votre voix me révéla.</div> -<div class="verse">Et j’aspire en tremblant…</div> -</div> - -<p>Vers lui se lèvent alors deux yeux illuminés, -non plus les yeux de madone, si langoureux et si -frais, qu’à les voir se poser sur lui, d’Aveline les -avait aimés, mais deux grands yeux consumés -implorant de l’Amour cette réponse de Dieu :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">… Pauvre âme, c’est cela.</div> -</div> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="p2c26" title="XXVI. Journal de Marguerite Triel">CHAPITRE XXVI</h3> - -<p class="c small">JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL</p> - - -<p class="date">20 mai 189 .</p> - -<p>Je saurai me taire, et vivre passionnément de -mon secret, comme j’ai vécu de ma douleur.</p> - -<p>Je l’aime, je l’aime follement.</p> - -<p>Je le dis à mes livres, à mes fleurs, à mon lit.</p> - -<p>Je l’aime !</p> - -<p>L’École est radieuse, ma chambre embaume -l’amour.</p> - -<p>Lui seul ne saura pas que je l’aime, je ne veux -pas que ces lieux, si tristes pour lui, soient les -témoins de sa joie.</p> - -<p>Avant de quitter Sèvres, là-bas, chez lui, je retournerai -le voir : il tremblera que ce soit l’adieu ; -alors un mot, un tout petit mot, un geste seulement, -et il saura que je l’adore, la tristesse s’effacera -de ses yeux, il n’y aura plus que du bonheur, -plus que de l’amour…</p> - -<p>Mais si je me trompais ? S’il ne m’aimait point ! -Non, non c’est impossible, ses yeux le trahissent, -hier encore au Louvre, comme il me regardait ! -Il ne sait pas qu’il m’aime, c’est moi qui le lui -apprendrai, il ne sait pas que l’amour entre nous, -a grandi de toutes les larmes solitaires que nous -avons versées !</p> - -<p>Ce n’est point trahir Charlotte qu’aimer Henri. -La mort délie tous les liens ; elle restera l’amie, -que nous pleurerons ensemble, elle qui fut l’instrument -de la Destinée.</p> - -<p>Elle avait l’âme trop haute, pour souhaiter -qu’Henri fût malheureux ; peut-elle m’en vouloir, -de guérir la blessure qu’elle a faite ?</p> - -<p>Longuement j’ai prié et pleuré sur sa tombe.</p> - -<p>Je suis rentrée à l’École l’âme allégée ; Charlotte -a entendu ma prière.</p> - - -<p class="date">1<sup>er</sup> juin.</p> - -<p>Partir, avec quel déchirement j’écris ce mot ; -qu’est-ce qui m’attend, au seuil de cette École.</p> - -<p>Comme elle passe, passe maintenant, la lente -caravane des jours. Les premiers furent mélancoliques, -qu’ils sont loin déjà ; puis l’aube s’est levée, -j’ai vu les cavaliers rapides, les manteaux -blancs, les harnais d’or, et flotter sur la croupe -des chevaux, ces robes d’azur, ces robes couleur -de rose, couleur de pourpre, dépouilles galantes -d’oasis traversées. Jours inoubliables, où mes -lèvres ignorantes s’offraient au baiser.</p> - -<p>Après eux, d’un galop foudroyant, dont l’écho -brise encore mon oreille, le cavalier noir est -accouru. Il s’est penché près de moi et l’a prise.</p> - -<p>A l’horizon les autres ont disparu, lui seul est -debout : un jour de mort est un jour éternel.</p> - -<p>La troupe morne a passé, mes yeux ne voyaient -que le cavalier noir.</p> - -<p>Voici les derniers jours : anxieuse, je les regarde -venir ; où est-il le jour lumineux, le jour divin, -qui me donnera au bien-aimé ?</p> - - -<p class="date">4 juin.</p> - -<p>Pauvre maison, quels regrets tu me laisses ! J’ai -été si souvent joyeuse, si souvent taciturne, quand -de cette fenêtre, je regardais vivre les êtres mystérieux, -que sont les arbres, les fleurs.</p> - -<p>J’ai aimé la grâce des jeunes branches ployant -et se redressant, comme de beaux corps, dans -l’air agité. J’ai vu la lune trembler sur le jet -d’eau, et le bassin se velouter d’ombre, sous le -pied léger, tournoyant, de cette ballerine fantastique, -qui déchire le tulle de sa robe pailletée au -premier souffle du vent.</p> - -<p>Tous ces frissons d’une vie obscure ont passé -en moi, comme si j’étais enracinée à la terre de -mon École.</p> - -<p>Adieu, retraite charmante, où j’ai vécu tant de -rêves ; maison laborieuse, où j’ai appris la toute-puissance -du Destin, maison des pleurs, qui ne -doit pas être la maison d’amour.</p> - -<p>L’École m’a faite femme ; mon cœur est plein -d’affectueuse reconnaissance, pour les Maîtres qui -m’ont aidée à vivre libre, fière sous la seule loi -de ma conscience.</p> - -<p>Mais que serai-je demain, moi qui ne puis -rien contre mon cœur ?</p> - - -<p class="date">15 juin.</p> - -<p>Est-ce curieux, mes compagnes parlent de leur -vie de professeur, des élèves, des cours. Moi, je -ne me vois pas dans une chaire.</p> - -<p>Un inexplicable malaise me serre le cœur chaque -fois qu’on parle d’avenir.</p> - -<p>Et le mien peut être si beau !</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="p2c27" title="XXVII. Le suicide d’Isabelle Marlotte">CHAPITRE XXVII</h3> - -<p class="c small">LE SUICIDE D’ISABELLE MARLOTTE</p> - - -<div class="poetry"> -<div class="verse">O mort, vieux capitaine, il est temps, levons l’ancre,</div> -<div class="verse">Le pays nous ennuie, ô mort, appareillons.</div> -</div> - -<p class="attr"><span class="sc">Baudelaire.</span></p> - - -<p class="c gap"><i>Isabelle à ses amies de l’École de Sèvres.</i></p> - -<p class="date">« Tourcoing, 16 juin 189 .</p> - -<p>» Eh bien non, je ne suis pas heureuse !</p> - -<p>» Tant que je l’ai pu, mes grandes, je vous ai -caché le crève-cœur de ma vie nouvelle. J’ai cru à -un mal passager, celui des habitudes trop lentes. -J’ai cru au spleen que me cause ce ciel gris. J’ai -tant besoin de soleil, et là-haut, pas un coin bleu -n’étoile cette lourde armure de l’infini.</p> - -<p>» Je suis accablée de tristesse dans cette ville -enfumée. Les rues n’ont pas un rayon, tout est -menace, jusqu’à ces cheminées d’usines qui dressent, -sur les toits, une herse colossale. Tout vous -crie : halte-là !</p> - -<p>» Il n’y a que le vent qui passe, un vent de -plaine qui se lamente et pleure ; un vent de nostalgie, -qui maintenant gronde en moi.</p> - -<p>» Quels nocturnes on entend ici !</p> - -<p>» Vous rappelez-vous le frisson que nous donnait -cette ballade de Lénore ! La nuit, quand -j’écoute le galop du vent, il me semble qu’une -vie mystérieuse, pareille à celle des légendes, -force ma porte, et m’ordonne de partir.</p> - -<p>» Vous me croyez malade ?</p> - -<p>» Non.</p> - -<p>» Je suis lasse, lasse de vivre. L’ennui m’a -mordue au flanc, et je vous écris, mes chéries, -comme une pauvre bête blessée qui tourne vers -vous l’adieu de son dernier regard.</p> - -<p>» Je n’en peux plus. Il a suffi d’un an d’épreuve, -pour arriver à cet écrasement de tout mon être. Ne -croyez pas que cette plainte, qui monte vers vous, -soit celle d’un cœur blessé, ou d’une vanité froissée !</p> - -<p>» J’étais de celles qui, dans la vie, renoncent à -tout. Mon rêve chaque jour s’est fait plus petit, il -ne couvait que des joies discrètes, il a suffi d’une -main méchante pour tout effacer.</p> - -<p>» De cette vie silencieuse, qu’est la vie du professeur -femme, je n’aurai connu que l’amertume -d’être seule.</p> - -<p>» C’est là ce qui me tue.</p> - -<p>» Être seule ! il n’y a rien de plus cruel au -monde. C’est avec des mots comme celui-là que la -douleur s’enracine.</p> - -<p>» Depuis ma sortie de l’École, qui s’est inquiété -de moi ? qui a voulu savoir si j’étais heureuse ? -qui m’a tendu la main ?</p> - -<p>» Alors que j’avais besoin de conseils, d’encouragements, -ah de reproches aussi, personne n’a -su me dire : « Mon enfant, faites cela. »</p> - -<p>» On croit, parce que nous sommes savantes, -que nous n’avons pas de cœur ! on ne se doute -donc pas que nous souffrons plus que les autres, -parce que nous pensons trop, et que ce serait de -la joie encore, que de sentir monter vers soi -l’appel des misérables.</p> - -<p>» Cet isolement, d’autres le supportent, moi je -n’ai plus la force de l’accepter. C’est l’abandon -qui cause ma terreur.</p> - -<p>» Les plus anciennes de mes collègues ne -souffrent pas ; au sortir de l’École, elles étaient -femmes faites, non des enfants, comme nous. Elles -ont peuplé leur solitude de petites choses égoïstes ; -elles se sont rouillées. D’autres plus vibrantes ont -été malheureuses, elles ne disent pas ce qui les -console. Les unes sont mariées, ou vivent dans -leur famille, les heureuses ! jamais elles ne connaîtront -la fièvre qui dévore les autres, celles qui -s’enferment dans « leur garni », mangeant ou ne -mangeant pas, dormant, ou remuant dans un besoin -effréné d’agitation et de bruit, sans autre ressource -que de se parler tout haut, pour se donner -l’illusion que quelqu’un est là, qui les écoute… et -qui a pitié d’elles !</p> - -<p>» Au Lycée, nous sommes étrangères les unes -aux autres. On se salue, on ne se recherche pas.</p> - -<p>» Renée avait raison de nous avertir de la froideur -ou de l’hostilité qui vous accueillent. Notre -solidarité n’est qu’apparente ; le rideau tombé, le -lâchage commence.</p> - -<p>» Le Lycée, mais c’est une abstraction !</p> - -<p>» L’École avait une âme. Quelque chose d’indénouable -nous attache à Sèvres. Vous le verrez, son -regret vous suit. Et pourtant, c’est Elle, c’est sa -vie trop ardente, c’est l’habitude qu’elle nous -donne trop tôt de généraliser, d’appliquer, au -fourmillement qui nous engloutit, la logique d’un -système idéal, qui nous rendent si malheureuses. -Mais je l’aime encore plus d’être si belle et si dangereuse.</p> - -<p>» Quand je parle de mon École, tout en moi se -réveille : j’entends la pluie dolente du jet d’eau, je -revois les vitres si vieillottes qu’irisent les reflets -du soleil mourant ; j’entends, au bord de ma fenêtre, -chanter le rossignol, puis c’est la cloche matinale, -et d’Aveline qui nous lance son « Bonjour, -mesdemoiselles ».</p> - -<p>» Toutes ces choses perdues me font pleurer.</p> - -<p>» Que je vous aime, mes grandes, de m’être -restées fidèles. Vos lettres m’apportaient le caquetage -rieur de notre cage lointaine. Mes lettres ont -voulu prendre le ton des vôtres, elles m’ont trahie ; -je croyais les poudrer d’or, elles s’enroulaient -dans ces flocons de tristesse qui palpitent autour -de moi.</p> - -<p>» Je vous ai parlé de ma vocation, de mon ardeur, -de mon plaisir même.</p> - -<p>» Je vous ai menti.</p> - -<p>» La vocation, je ne l’ai pas, mais elle serait -venue, si on m’eut laissé faire. Tout de suite, j’ai -compris que mon enseignement ne vaudrait rien, -si je ne m’ouvrais d’abord le cœur de mes élèves.</p> - -<p>» Je suis allée à elles ; j’ai voulu être leur petite -mère, celle qui achève l’œuvre de l’autre, et j’ai -donné ma pensée, mon travail, comme j’eusse -donné mon sang.</p> - -<p>» On a pris ombrage du succès de ma méthode. -L’élan affectueux qui jetait, dans mes -bras, ces enfants, rompait les traditions glaciales -du Lycée. On me fit dire que cela déplaisait. Les -petites s’obstinèrent. Je devins suspecte. On soupçonna -dans ma conduite le calcul d’une ambitieuse -(la fille du préfet ne jurait que par moi). -J’aurais dû me méfier et me garer à temps. Je -n’ai su. Du coup on m’a cassé les reins.</p> - -<p>» Pour la directrice du Lycée, je suis l’ennemie -n’ayant pas la même confession : elle est -Janséniste, violemment autoritaire, tranchant -sur tous d’une vertu orgueilleuse. Règle, devoir, -principes, pour tout cela elle est inflexible, le -reste lui importe peu.</p> - -<p>» Elle veut effacer du fronton du Lycée cette -injure : École de libres-penseuses, et faire de sa -maison une rénovation des petites écoles de Port-Royal. -Il ne lui manque que le talent, la grâce, -l’amour de la mère Angélique.</p> - -<p>» Son austérité morale est le gage de son entente -avec la municipalité cléricale de Tourcoing. -La Directrice, avec un zèle hypocrite, embauche -élèves, professeurs dans toutes les Confréries -chrétiennes, et porte la bannière aux jours de -procession.</p> - -<p>» Le Gouvernement ?</p> - -<p>» Le Gouvernement approuve : le Lycée à présent -n’a plus besoin de subvention.</p> - -<p>» J’ai repoussé l’embauchage, je n’ai fait aucune -concession à la manie tyrannique du maître ; -je me suis refusée à confesser mes élèves, pour les -trahir ensuite.</p> - -<p>» On veut qu’à mon cours, je confonde l’enseignement -philosophique et l’enseignement religieux. -Je m’y refuse avec une intransigeance qui -m’a perdue. J’ai osé expliquer la sagesse de Renan, -et m’aider des livres d’Anatole France.</p> - -<p>» Le jour où j’ai osé cela, j’ai senti que je jouais -mon avenir ; je ne pouvais reculer, ma directrice -ayant écouté à la porte une partie de mon cours.</p> - -<p>» Le soir même, un rapport était adressé au -recteur. La directrice se faisait l’écho insultant -des bruits qui circulent sur mes opinions morales. -Je devenais une émancipatrice dangereuse, une -révoltée, une nihiliste ! Je compromettais le Lycée -de Tourcoing !</p> - -<p>» Je reçus un blâme officiel.</p> - -<p>» Je n’ai pu tolérer ce blâme que je ne mérite -pas. J’ai relevé les accusations dont on m’accable, -c’était mon droit. Je suis allée trop loin.</p> - -<p>» J’éprouvais une joie sauvage à défigurer cette -belle âme, c’étaient des mots corrosifs, du vitriol -qui lui brûlaient la face.</p> - -<p>» Elle m’a laissé parler. J’étais perdue.</p> - -<p>» Je suis sous le coup d’une révocation. L’administration, -qui, dans ces sortes de choses, a le rôle -des muets du sérail, m’étranglera sans rien dire.</p> - -<p>» Mon avenir est brisé, personne ne me défendra. -M. Legouff est trop vieux, M<sup>me</sup> Jules Ferron -trop loin, du reste elle n’intervient jamais.</p> - -<p>» Qui croira que je n’ai pas failli, et que ma -révocation n’est pas justice ?</p> - -<p>» Une démarche au ministère, un marché, me -sauverait… non, non pas ça, pas cette souillure. -J’aime mieux une fin plus fière.</p> - -<p>» Il m’est impossible de transiger avec ma conscience. -Mes idées à moi, c’est encore ma conscience. -Je ne pourrais vivre ailleurs, s’il fallait -recommencer ce dur apprentissage de la lâcheté -humaine.</p> - -<p>» Si prévenue que j’aie été, je n’ai pas su juger -les gens et la vie.</p> - -<p>» Là-bas, nous voyons tout à travers un ciel -trop pur ; c’est notre tour d’ivoire, elle est si -haute qu’on ne peut y sentir l’odeur de pourriture -humaine qui m’empoisonne.</p> - -<p>» On part la joie dans le cœur ; aux premiers -pas, on butte. J’aime mieux m’en aller ; j’entrerai -sans tache dans le néant. Si quelque part un Dieu -juste m’appelle, il pourra m’absoudre d’avoir mis, -à plus haut prix que ma vie, le respect de moi-même.</p> - -<p>» Adieu, mes douces chéries, vous êtes toute -mon affection. Je redoute pour vous ces épreuves -qui m’ont vaincue. Fuyez la solitude ; aimez, -soyez aimées : vous serez fortes. Puissiez-vous ne -jamais connaître cette tâche poignante qui a été -la mienne : borner sa vie à gagner son pain quotidien.</p> - -<p>» Adieu, mes dernières larmes sont pour vous. -Je vous aimais.</p> - -<p class="sign">» Votre <span class="sc">Isabelle</span>. »</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="p2c28" title="XXVIII. Fait divers de la « Gazette de Tourcoing »">CHAPITRE XXVIII</h3> - -<p class="c small">FAIT DIVERS DE LA « GAZETTE DE TOURCOING »</p> - - -<p class="date">18 juin 189 .</p> - -<p>Notre lycée de jeunes filles vient d’être cruellement -éprouvé. Un des plus sympathiques professeurs, -M<sup>lle</sup> I. M…, en manipulant des produits -photographiques, par une imprudence inexplicable, -s’est empoisonnée avec du cyanure de -potassium.</p> - -<p>Malgré les soins dévoués de l’admirable femme -qui dirige cette maison d’éducation, cette malheureuse -jeune fille n’a pu être sauvée.</p> - -<p>M<sup>lle</sup> I. M… avait vingt-trois ans.</p> - -<p>Nous prions M<sup>me</sup> la directrice du Lycée de jeunes -filles d’agréer, dans cette douloureuse épreuve, -nos respectueuses condoléances.</p> - -<p class="sign"><i>La Rédaction.</i></p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="p2c29" title="XXIX. Journal de Marguerite Triel">CHAPITRE XXIX</h3> - -<p class="c small">JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL</p> - - -<p class="date">20 juin 189 .</p> - -<p>Quelle pitié de voir mourir, en pleine jeunesse, -notre douce Isabelle. Est-ce donc impossible de -lutter contre l’injustice, de conquérir le bonheur. -Faut-il, que parmi nous, les plus pures expient les -crimes des autres !</p> - -<p>Quelle blessure cruelle, cette mort rouvre en -moi ; Charlotte, Isabelle, toutes les deux frappées, -quel est le malheur qui m’attend ?</p> - -<p>Mon Dieu, mon Dieu, gardez-moi mon Henri.</p> - -<p>Pourquoi ce suprême souvenir d’Isabelle, -l’envoi de cette poupée que d’Aveline autrefois -nous avait donnée ; on riait en la baptisant : Isabelle, -en ce temps-là, était follement joyeuse. Elle -voulut emporter à Tourcoing ce « fétiche ! »</p> - -<p>Je veux laisser la poupée dans son petit cercueil, -le malheur doit être avec elle.</p> - - -<p class="date">1<sup>er</sup> juillet.</p> - -<p>Oublierai-je jamais comme M. Legouff m’a -reçue à Seine-Plage aujourd’hui ; comme il a été -paternellement bon. Il m’a rassurée sur mon -examen, m’annonçant un beau succès, me promettant -dans la suite de s’occuper de moi.</p> - -<p>En partant, comme je le remerciais très émue -de tant de bienveillance :</p> - -<p>« Chère fille, veillez sur vous. Cœur tendre, -imagination triste. Peut-être connaîtrez-vous de -cruelles blessures. Soyez forte, espérez, c’est moi -qui vous le dis, vous épouserez celui que vous -aurez choisi. »</p> - -<p>Puisse-t-il dire vrai.</p> - -<p>Qu’un jour vienne, où celui qui m’a prise corps -et âme, oublie la tristesse du passé ; que le don de -moi-même, le console de ce qu’il souffre.</p> - -<p>Qu’il soit heureux.</p> - -<p>Oh ! comme je l’aime !</p> - - -<p class="date">4 juillet.</p> - -<p>Nous avons passé ensemble l’après-midi dans -les bois. Il m’attendait à la Lanterne de Saint-Cloud. -Nous avons été droit devant nous, sans -but, presque silencieux : j’évite de lui parler de -l’École, de mon départ si proche ; j’aime mieux qu’il -me raconte ses projets. Sans cesse, je le ramène -à l’idée qu’il doit créer quelque chose de très -grand.</p> - -<p>Il dit que l’artiste, sans l’amour, est impuissant.</p> - -<p>Ah ! si c’était vrai, ah ! si je pouvais lui rendre -le désir, le rêve, la force, tout ce qui s’en va de -lui, chaque jour un peu plus !</p> - -<p>Nous nous sommes assis au pied d’un arbre, en -plein bois. Nous étions seuls, pas un bruit, pas -un souffle, le voile des feuilles nous enveloppait.</p> - -<p>Il était allongé sur les mousses, semblant chercher -quelque insecte qui fuyait ; je le regardais. -Soudain ses yeux se sont relevés, fixant les miens, -les buvant, buvant éperdument tout mon être…</p> - -<p>J’ai cru que j’allais mourir, brusquement il -s’est relevé, s’est enfui ; quand il est revenu près -de moi, sa figure était baignée de larmes.</p> - -<p>Qu’a-t-il ? pourquoi cette lutte, pourquoi ses -lèvres se ferment-elles, quand la délivrance est si -proche. Que me cache-t-il ?</p> - -<p>Hâtez les jours, mon Dieu, je ne peux plus vivre -ainsi.</p> - - -<p class="date">5 juillet.</p> - -<p>J’ai les nerfs tendus à se rompre, je deviendrais -hargneuse. Jeanne Viole tournaille autour -de moi, comme une mouche noire. Berthe vit dans -le parc, à califourchon sur un arbre. Victoire -m’horripile avec ses séances d’agrégation, qu’elle -multiplie dans tous les coins.</p> - -<p>Que m’importe leurs soucis, que m’importe -l’agrégation, un autre mal me ronge.</p> - -<p>Et puis, en ce moment, c’est fini de la camaraderie, -l’égoïsme s’étale et triomphe. L’examen est -le Dieu Moloch de tous les bons sentiments.</p> - - -<p class="date">6 juillet.</p> - -<p>Jeanne Viole l’autre jour, en allant à Seine-Plage, -m’a laissé entendre que la directrice de -Tourcoing, qui avait en haute estime, son intelligence -et son caractère, lui avait promis de la -demander au ministère, quel que soit son rang -d’agrégation, avec certitude de lui laisser sa place -de directrice dans un temps assez proche !</p> - -<p>Ah ! on va loin, sous le manteau de Tartuffe !</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="p2c30" title="XXX. Les Sèvriennes chez M. Legouff">CHAPITRE XXX</h3> - -<p class="c small">LES SÈVRIENNES CHEZ M. LEGOUFF</p> - - -<p>— Eh bien, allons-nous-en causer dans mon -petit bois, fit M. Legouff en se levant de table.</p> - -<p>Les Sèvriennes radieuses suivirent leur vieux -maître, qui ce dimanche-là, avait invité Victoire -Nollet et Berthe Passy, au déjeuner de famille.</p> - -<p>C’est une coutume chère à M. Legouff, de réunir -quelques élèves, autour d’une tasse de thé, pendant -l’hiver, et de recevoir, à sa maison de campagne, -les Sèvriennes qui lui agréent.</p> - -<p>L’autre dimanche, Marguerite Triel et Jeanne -Viole, sont venues ; c’est aujourd’hui le tour de -Berthe et de Victoire.</p> - -<p>Sans doute, les invitations se borneront-là ; -l’examen est si proche.</p> - -<p>Les oubliées en ont le cœur gros.</p> - -<p>A Sèvres, on s’est pris tout de suite à aimer -M. Legouff, pour la bonhomie de ses entretiens, -son abord facile, pour cette mémoire du cœur si -surprenante chez un vieillard.</p> - -<p>Avant de partir, chacune voudrait lui dire, oh -sans phrases, ces mots qui remercient, ces mots -de souvenir et de gratitude, ancre jetée d’une -main sûre, dans les parages qu’on ne reverra plus.</p> - -<p>De leurs fenêtres, les Sèvriennes guettent le -retour de leurs compagnes ; quelles reliques -vont-elles rapporter ? fleurs, livres, ou portrait ? -Auront-elles vu, à la table de famille, le petit-fils -musicien, prix de Rome, ma chère, ou bien le -peintre qui expose au salon, peut-être aussi l’auteur -de l’inoubliable <i>Champignol malgré lui</i> ?</p> - -<p>Décidément ce soir-là, on est un personnage !</p> - -<p>C’est la maison paternelle, que cette maison des -champs, où les petits-fils et les arrière petits-fils -vivent autour de l’aïeul ; comme dans une chesnaie -vigoureuse, les jeunes plants nouent leurs -racines, aux racines du vieux chêne.</p> - -<p>C’est la maison dont :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Le toit s’égaie et rit de mille odeurs divines.</div> -</div> - -<p>Où, le dernier petit, mal campé sur ses trois ans, -gazouille à en perdre la tête, frisant de ses menottes -l’herbe haute comme ses doigts.</p> - -<p>Au seuil d’un petit bois, se dresse la maison -blanche, sous le treillis des glycines et des roses. -Les volets clos laissent au logis, la fraîcheur des -gazons mouillés, l’odeur sereine des arbres, le -parfum des larges clématites, qui étoilent l’arche -des portes.</p> - -<p>Le vent en passant, jette une fuselée d’eau sur -les marches branlantes, un tantinet verdies, car -la maison est vieille.</p> - -<p>Elle est plus vieille encore que M. Legouff, et -comme lui fidèle au temps passé. Elle n’a pas de -style, et ne rappelle en rien ces logis qu’on aimait -au <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle, tout de rocailles, de trumeaux : -une bâtisse lourde, trouée de fenêtres inégales, -aux vitres décolorées. Des meubles de la belle -époque de M. Guizot, acajou et reps, guéridons -trapus ; Estelle et Némorin sous le globe des pendules ; -lits étroits dans les alcôves ; portraits graves -de messieurs « à toupets » cravatés de blanc ; -de vieilles dames à « repentirs » s’étudiant à pincer -la dentelle d’un mouchoir…</p> - -<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> -<p>M. Legouff a pris son panama, Berthe et Victoire -leurs ombrelles ; ils sont partis vers le -petit bois.</p> - -<p>Les arbres ne sont pas hauts, mais les ramilles -touffues plafonnent des allées charmantes ; dans -les recoins, au dessus des tables, les charmilles -bouffent en jupe légère.</p> - -<p>Les feuilles, encore fraîches, ont une transparence -d’émeraudes filtrant le soleil ; à peine alourdie -par l’été, la vie bourdonne, butine, vole, murmure, -exhale son odeur : l’âme des choses erre -souriante à travers la verdure.</p> - -<p>— « Et je plante encore, à mon âge… » dit M. Legouff -en désignant de son parasol une pépinière -d’arbrisseaux. « Chaque fois qu’il nous naît un -enfant, je plante un arbre ; voyez comme mon -Jacques pousse, celui-ci, c’est Antoinette, cet autre, -mon petit Jean. »</p> - -<p>Les Sèvriennes marchent et s’arrêtent avec -lui, surprises de sa vigueur, il est presque jeune -dans ce costume de coutil blanc.</p> - -<p>Leurs yeux s’attachent à tout ; elles savent -l’histoire de la maison, les événements heureux -dont elle fut témoin, l’union des enfants, les -coups de chance qui aplanirent la longue route -de M. Legouff.</p> - -<p>— Vous ne vous êtes jamais demandé, mesdemoiselles, -comment moi, qui suis plutôt un -homme de théâtre qu’un pédagogue, j’ai pu devenir -votre directeur ? Eh bien voilà : on fonde -Sèvres. — Qui mettre à la tête ? — Ministre, -Directeur, très embarrassés ! — on vient me trouver. — Accepteriez-vous ? — Moi ! -diriger des -jeunes filles et des savantes encore ? — Nous ne -demandons pas de titres universitaires, mais vous -avez écrit : l’<i>Histoire morale des femmes</i>, l’<i>Art -de la lecture</i>,… vous avez, cher maître, le doigté, -l’expérience… — Non, non, cela m’effraie.</p> - -<p>Et quelques jours après, le ministre m’écrit :</p> - -<p>« Vous pouvez leur faire du bien, vous seul le -pouvez. »</p> - -<p>— Alors je suis votre homme, ai-je répondu.</p> - -<p>Le lendemain j’étais Directeur de Sèvres.</p> - -<p>Sa main se tend d’un geste charmant vers les -deux jeunes filles, qui s’inclinent et le remercient.</p> - -<p>— Votre nom, monsieur, dit Victoire, a été -pour l’École une sauvegarde. Il a rassuré ceux -mêmes qui s’inquiétaient de voir M<sup>me</sup> Jules -Ferron à notre tête.</p> - -<p>On s’est dit, qu’avec M. Legouff, nous ne -pouvions apprendre que de belles et utiles choses.</p> - -<p>— Vous dites vrai, mon enfant, quantité de -mes amis s’effrayaient de cette création. Il est -encore bien tôt pour juger des résultats. Nous -avons été avec prudence, plus va, plus je voudrais -restreindre l’ampleur encyclopédique de vos -programmes. C’est une belle cause que celle de -l’émancipation des femmes, mais que de dangers, -que d’erreurs possibles ; rien ne brûle un cerveau -comme des études hâtives.</p> - -<p>— Vous pouvez être rassuré sur ce point, monsieur, -fit Berthe, la discipline de l’École a dompté -les esprits qui tout d’abord regimbaient.</p> - -<p>Elle poussa un soupir…</p> - -<p>— N’aimeriez-vous pas l’École mon enfant ?</p> - -<p>— Oh si je l’aime ! j’y suis heureuse, tranquille. -J’y ai bien pleuré quelquefois, M. d’Aveline a la -main rude ! Maintenant j’y suis faite ; je m’en irai -avec chagrin et si tourmentée !</p> - -<p>— Allons, qu’est-ce qui vous tourmente, grande -fille, est-ce l’agrégation ?</p> - -<p>— Non, monsieur, je sais bien que je ne serai -pas reçue à l’agrégation, c’est mon avenir de -professeur qui me tracasse.</p> - -<p>Suis-je prête ?</p> - -<p>Ces titres de licenciées, d’agrégées, dont nous -sommes si fières, ne sont pas une garantie de -notre talent.</p> - -<p>Apprendre et enseigner sont deux ; si je n’ai -pas peur d’exposer devant le jury, le système de -Pythagore, je suis terrifiée, en songeant qu’il me -faudra expliquer, à des marmousets, les règles élémentaires -de la Grammaire.</p> - -<p>M. Legouff a écouté, un peu surpris, cet aveu de -Berthe ; puis se reprenant à marcher, il tapote la -main qu’il vient de prendre :</p> - -<p>— N’ayez pas peur, mon enfant, la difficulté n’est -pas aussi grande que vous vous l’imaginez. Faites -toujours de votre mieux, le succès viendra par -surcroît. On s’habitue à tout, et vous enseignerez -la règle de « même » et de « gens », comme vous -dissertez sur Pythagore.</p> - -<p>Tenez, je suis bien sûr, à la mine de votre -compagne, que M<sup>lle</sup> Nollet ignore vos scrupules. -C’est une nature combative la sienne, virile, j’ajouterais -presque. Avec sa petite robe noire, et -son chapeau comme ça, elle me fait penser à -quelque calviniste de Genève, pour qui, tout livre -accepté devient une Bible.</p> - -<p>— C’est vrai, monsieur, il me tarde d’être -affranchie de la tutelle de l’École, de chercher, -d’appliquer, une méthode qui soit la mienne. J’ai -hâte de posséder l’esprit de mes élèves, de leur -enseigner la bonne parole.</p> - -<p>J’ai longuement réfléchi, depuis que je suis à -Sèvres.</p> - -<p>— Et ? interrogea M. Legouff.</p> - -<p>— Je crois que je suis prête. Aussi, j’entends -diriger ma classe, sans l’ingérence de personne ; -je suis avide de responsabilité ; toutes mes forces, -je les dépenserai librement, certaine d’ouvrir -l’intelligence de mes élèves, par l’effort que je -leur imposerai.</p> - -<p>M. Legouff s’arrêta près d’une source endormie -et les invita à s’asseoir : il avait ouvert son parasol -blanc, et sa figure ossifiée, s’anima pour répondre -à Victoire Nollet, très rouge.</p> - -<p>— Voyez-vous cette petite personne décidée ! -saura-t-elle régenter ces élèves !</p> - -<p>Vos idées sont-elles aussi tranchantes en matière -d’éducation ? Voyons votre idéal.</p> - -<p>Posément, accentuant de la main, en un geste -rude, Victoire expose ses idées, leur donnant de -la voix l’apparence d’axiomes indiscutables.</p> - -<p>— Mon idéal, monsieur, le voici :</p> - -<p>Tout dans notre enseignement des jeunes filles -doit se ramener à la culture de la Raison : raison -pratique, raison pure, tout est là.</p> - -<p>Il est dangereux de cultiver l’imagination, la -sensibilité. Cette culture se fera d’instinct, à son -heure. J’estime, que quelques promenades dans les -champs, quelques contemplations du ciel étoilé, en -apprennent plus qu’un tableau de Raphaël, ou des -vers de Lamartine. Cultiver les beaux-arts, c’est ouvrir -la porte aux rêvasseries, et perdre son temps.</p> - -<p>Ce que je veux ? Fortifier l’intelligence par les -études abstraites, ou comparées ; fournir l’occasion -de discuter, de juger, de vouloir surtout.</p> - -<p>En somme, je ramène l’instruction de nos lycées -à la formation du caractère. Mes élèves seront des -femmes de tête, passionnées, mais aussi maîtresses -d’elles-mêmes, capables d’élan réfléchi, -de sacrifice héroïque ; Portias ou Cornélies de -l’homme moderne.</p> - -<p>Rousseau et George Sand, ont détraqué notre -génération, après la génération de nos mères ; -nous devons être les chirurgiens de ces âmes. -Pour moi, je considère comme un devoir de faire -table rase du passé, pour implanter, vigoureusement, -le culte absolu de la force morale.</p> - -<p>— Mon Dieu, monsieur, vous devez sourire de -nos prétentions à trancher des questions si graves, -vous qui êtes notre Maître, vous qui apportez -tant de restrictions dans votre jugement.</p> - -<p>Permettez-moi de protester tout de suite ; -Victoire affirme des théories, qu’à Sèvres nous ne -partageons guère.</p> - -<p>Vous Victoire, vous êtes une stoïcienne convaincue, -vous tueriez le corps pour sauver l’âme. -J’avoue que l’austérité de vos principes, appliquée -à l’éducation des jeunes filles, me paraît désastreuse.</p> - -<p>J’ai pu le voir à l’École, et déjà au lycée -Fénelon, une instruction trop développée, va souvent -à l’encontre du développement du caractère. -Des jeunes filles, très raisonnables, aussi longtemps -qu’elles ont été soumises aux principes de -la famille, ont brusquement cessé de l’être, le jour -où l’étude les a prises.</p> - -<p>Oui, l’étude a été pour elles une volupté dangereuse, -énervante, qui les a affaiblies, corrompues -même ! Elles ont vécu dans leurs livres, d’une vie -artificielle, s’éloignant chaque jour de la réalité. -Elles ont fait, sur elles-mêmes, de l’analyse psychologique ! -elles ont voulu expérimenter la science -qu’on leur dévoilait. L’esprit d’examen en a fait -des raffinées, des curieuses, peut-être des coupables.</p> - -<p>Et répondant au geste de Victoire :</p> - -<p>— Cette question de philosophie qui est la dominante -de votre enseignement, me paraît à moi la -cause de tout le mal. Comment voulez-vous que -des fillettes de quinze ans, même guidées par -votre sagesse, se reconnaissent au milieu de tous -les systèmes qu’on leur expose !</p> - -<p>Vous en ferez des sceptiques, des raisonneuses, -des égoïstes. En gagnerez-vous beaucoup à votre -système, qui étouffe la joie, et vous le savez bien, -Victoire… la charité.</p> - -<p>« Souffre et abstiens-toi. »</p> - -<p>Faites donc accepter cette morale à de jeunes -êtres avides de vivre !</p> - -<p>— Je l’avoue, monsieur, je suis inquiète de cet -enseignement que nous allons répandre : le sens -moral est en jeu, sommes-nous assez sûres de -nous, pour rétablir l’équilibre du dedans.</p> - -<p>N’avons-nous pas justement à Sèvres le type de -cette génération montante, que nos anciennes ont -formée. Voyez ce groupe si curieux de Juliette, -d’Hélène et de Marianne. L’une s’est emballée -sur la question sociale, et toute sa philosophie -aboutit aux utopies d’un monde nouveau, créé -après l’anarchie. Que seront ses élèves à celle-là ?</p> - -<p>L’autre, est une hégelienne qui méprise la -vie, habite la lune, je suppose. Qu’enseignera-t-elle -sur la pratique de la vie, elle qui nie les -faits.</p> - -<p>Et la troisième, épousant les idées de tout le -monde, allant dans la vie comme un bâton -flottant !</p> - -<p>Enseignera-t-elle le secret de vouloir !</p> - -<p>Les avez-vous observées de plus près, alors -vous avez vu que leur « armature » n’est pas autre -chose que l’orgueil… ne trouvez-vous pas Victoire, -que les gens de bon sens peuvent regretter la -lande de nos grand’mères. Parfois il y volait des -papillons, tandis que nos épis, souvent ne sont -que des épis creux.</p> - -<p>— Mais c’est un vrai débat, s’exclama M. Legouff -en se levant ; vos maîtres, mesdemoiselles, n’ont -pas perdu leur temps.</p> - -<p>Tempérons ! Tempérons ! vous mettez les choses -au pis, écoutez-moi, je suis sûr de vous rallier à -mon opinion.</p> - -<p>D’abord vos élèves ne fructifieront pas, en bien -et en mal, comme vous le préjugez : elles seront -récalcitrantes, parce que médiocres. Les semailles -ont beau être riches, la terre peut ne rien -valoir ; contentez-vous, si le blé n’est pas dru, -d’y voir pousser quelques bluets.</p> - -<p>Mesurez, observez, tentez différentes cultures. -Ne brisez pas vos élèves sous une volonté de fer, -M<sup>lle</sup> Nollet. Ne craignez pas, M<sup>lle</sup> Passy, de les -exalter par des idées hautes.</p> - -<p>Le bonheur de ces enfants est entre vos mains, -mesdemoiselles, plus que leur bonheur, l’avenir -de notre race, car les fils sont l’œuvre de chair et -d’âme de leurs mères.</p> - -<p>Oui, je le reconnais, l’École vous tient éloignées -du monde réel, mais elle est le « sanatorium » où -toutes, vous vous refaites moralement des muscles -et du sang. Vous emportez de Sèvres une magnifique -culture intellectuelle, votre tempérament -saura en faire usage.</p> - -<p>Vos directrices vous aideront à ne point dépenser, -inutilement, les trésors que vous leur -apportez.</p> - -<p>— Nos directrices ! ah ! monsieur, fit Victoire -toute droite, il est bien difficile de compter sur -elles, ou elles vous accablent de conseils et vous -noient, ou elles vous les refusent et condamnent.</p> - -<p>Ce serait curieux d’énumérer les types de nos -directrices actuelles ; à peine y en a-t-il deux ou -trois qui soient dignes, comme M<sup>me</sup> Jules Ferron, -d’être à la tête d’un lycée de jeunes filles.</p> - -<p>— Oui, le type le plus redoutable, c’est la -directrice juge et gendarme, qui vous garrotte à -tous les moments du service, et hors du service. -Avec elle, nous autres, ses égales, fait Berthe -indignée, nous serons ravalées à ce rôle de -Vingtras, laquais de l’administration !</p> - -<p>Et puis, on en meurt de cette tyrannie. Je pense -que d’avoir assassiné Isabelle Marlotte, la directrice -de Tourcoing doit avoir d’édifiants colloques -avec sa conscience.</p> - -<p>— Que dites-vous là, mon enfant ?</p> - -<p>Berthe se tut, hésitant à révéler l’infamie d’une -ancienne ; puis, très bas, avec des larmes dans la -voix :</p> - -<p>— Isabelle Marlotte s’est suicidée. Sa directrice -n’ayant pu l’endoctriner, l’a menacée d’une -révocation. Isabelle qui n’était ni romanesque, ni -déséquilibrée, mais une âme fière, incapable de lutter -contre la méchanceté, a préféré mourir plutôt -que de perdre, par une disgrâce, l’estime publique.</p> - -<p>— Oh ! l’affreuse chose, que ne m’a-t-elle écrit, -j’aurais pu…</p> - -<p>— Elle a mieux aimé se taire.</p> - -<p>— Oui, c’est vraiment très beau ce sacrifice -du « moi » au culte intransigeant d’une idée, fit -Victoire Nollet, que l’émotion même de M. Legouff -ne touchait pas.</p> - -<p>— Quelle chose irréparable ! Et sa directrice ?…</p> - -<p>— Elle aura de l’avancement.</p> - -<p>Un long silence tomba ; puis Berthe, voulant -effacer l’impression trop triste de ce souvenir, dit -en s’adressant à M. Legouff :</p> - -<p>— Je crois que d’autres meurent lentement du -mal d’abandon. Si Renée Violat n’avait épousé -M. Marnille, l’ennui de vivre l’aurait prise à son -tour. La force de résistance s’use dans cette longue -inertie de province ; elle est générale cette tristesse -inguérissable des femmes professeurs.</p> - -<p>Avec un demi sourire, elle murmura intérieurement :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">La chair est triste, hélas ! et j’ai lu tous les livres.</div> -</div> - -<p>— D’où leur vient cette tristesse, le savez-vous ?</p> - -<p>— Elle vient, je crois, monsieur, de l’isolement -du cœur. Quelques-unes, comme Victoire, -se consolent avec elles-mêmes, mais les autres ? -Celles qui ne trouvent ni amitié ni protection -dans la ville où le hasard les envoie, d’où un -caprice les rappelle ?</p> - -<p>Je ne sais pas, si nos anciennes vous écrivent -les épreuves qu’elles traversent, ce qu’elles nous -racontent, à nous, est peu rassurant : quand leur -vie n’est pas un épisode héroï-comique, c’est une -souffrance de tous les jours, qui leur vient de -l’opinion publique.</p> - -<p>On ne se commet pas avec nous ; on ne nous -reçoit pas. A notre façon, nous sommes les chemineaux -de l’Université. On nous surveille, on -nous critique, on met en garde contre nous la -sympathie et la confiance, sous prétexte que nous -sommes à la dévotion d’un parti !</p> - -<p>Enfin, on exige de nous une prudence, une conduite -avertie, que n’ont pas toujours des femmes de -quarante ans, et nous n’en avons pas vingt-cinq !</p> - -<p>Ah ! la pitié, la solidarité, dans notre milieu ! -des mots, des mots tout cela. On en fait des -manuels, ça se vend…</p> - -<p>— Taisez-vous, petite fougueuse, dit M. Legouff -qui n’a pas entendu ces dernières paroles, taisez-vous, -l’amertume n’est pas de votre âge. Allons, -reprenez-moi votre belle vaillance. Tout s’arrangera, -le temps est un grand maître.</p> - -<p>Moi, qui ai pris racine à l’ombre de ces arbres, -je vais vous dire ce qu’ils vous recommandent.</p> - -<p>Acceptez l’épreuve avec courage ; allez où l’on -vous enverra, la loi des milieux est une loi bienfaisante. -Elle tempère et unifie ; peu à peu, vous -vous habituerez à cette vie, vous mettrez votre -énergie à remplir votre mission.</p> - -<p>Haut les cœurs, mes enfants !</p> - -<p>Vous êtes de ces métaux précieux qui servent -à la frappe de nos belles monnaies : purs, ils -gardent mal l’empreinte et se déforment sous les -doigts. Alliés à un métal ductile, l’empreinte est -éternelle. Voilà l’alliage que fera la vie : dans ce -creuset, vous apportez l’or fin ; elle ajoute le bronze !</p> - -<p>Soyez gaies, un sourire de femme arrête la fortune ; -voyez M<sup>lle</sup> Diolat, elle est heureuse ; d’autres -m’ont écrit : « Je vous envoie le meilleur de moi-même, -le sourire de mon petit enfant. » Voilà des -joies promises !</p> - -<p>Allez mes enfants, souvenez-vous qu’on peut -compter sur moi.</p> - -<p>— Oh merci, monsieur, nous emportons là -notre viatique !</p> - -<p>Et Victoire radieuse serra la main que monsieur -Legouff lui tendait.</p> - -<p>Berthe, songeuse, embrassa d’un dernier coup -d’œil la maison, les enfants qui se roulaient sur -l’herbe, le vieux maître, qui ressemble, là plus -encore, à ces Dieux rustiques protecteurs de la -sagesse et de la paix des champs, puis se baissant -vers l’allée, Berthe y choisit, pour le garder, un -petit caillou blanc.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="p2c31" title="XXXI. Journal de Marguerite Triel">CHAPITRE XXXI</h3> - -<p class="c small">JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL</p> - - -<p class="date">16 juillet.</p> - -<p>Demain commence le concours de licence et -d’agrégation. J’y vais indifférente, résignée à un -échec possible.</p> - -<p>Il me serait doux cependant de réussir, pour -l’École d’abord, et parce qu’il serait fier de me -voir agrégée.</p> - -<p>Il est temps d’en finir, je me traîne depuis huit -jours : je n’ai de goût à rien, je ne puis fixer -ma pensée, elle s’éparpille, elle s’évapore.</p> - -<p>J’ai ouvert le Léopardi que j’ai lu, et relu tant -de fois, quand mon journal restait clos, pendant -cette retraite intérieure qui a suivi la mort de -Charlotte.</p> - -<p>Que de tristesses se réveillent, entre ces lignes -écrites, lues dans les larmes.</p> - -<p>Étendue sur ma natte, je rêve à des choses mal -définies ; c’est un brouillard, un brouillard étouffant, -je me réveille, je ne sais plus ce qui m’a fait -pleurer.</p> - -<p>Je crois que je pleure sur moi-même.</p> - - -<p class="date">20 juillet.</p> - -<p>Ouf ! l’examen est fini.</p> - -<p>Je ne suis pas mécontente de moi ; j’ai aimé ce -sujet entre autres : « <i>Ah ! qu’il est difficile d’être -content de quelqu’un.</i> »</p> - - -<p class="date">31 juillet.</p> - -<p>Je passe presque toutes mes heures de sorties -avec mon ami ; nous allons dans les bois, ou bien -il m’emmène voir les Musées qu’il fréquente.</p> - -<p>Quel repos pour l’esprit, que ces promenades -dans le royaume de la beauté, avec lui pour guide.</p> - -<p>Il s’emballe sur une ligne, une couleur, une -expression ; à grands traits, avec des gestes qui -semblent modeler la vie, il me fait comprendre et -admirer l’art de Vinci, de Rembrandt, de Velasquez.</p> - -<p>Longuement au Louvre, nous avons regardé -les Carpeaux : la ronde furieuse des Bacchantes -m’a paru un morceau prodigieux dans la sculpture -moderne, si près de la nature et de la vérité.</p> - -<p>Cette admiration, qu’il sait me faire partager, -nous rapproche encore ; voilà maintenant nos -esprits qui se <i>saisissent</i>, il y a longtemps que son -cœur est maître du mien.</p> - -<p>— Au revoir, m’a-t-il dit hier, vous emportez -ma joie, quand vous reverrai-je ?</p> - -<p>Demain peut-être, je lui dirai adieu !</p> - - -<p class="date">1<sup>er</sup> août 189 .</p> - -<p>Joie, joie, je suis admissible et c’est lui, lui -Henri, qui me le télégraphie de la Sorbonne.</p> - -<p>Oh ! il m’aime, comment douter maintenant !</p> - -<p>Ses lèvres, ses yeux, je les retrouve partout, et -je brûle et j’ai froid ; toute ma jeunesse crie vers -lui.</p> - -<p>Rien que des images voluptueuses autour de -moi ! Dans le ciel, des nuages comme des bras -inassouvis étreignent la nue ; la grande fleur -mystique du jet d’eau s’enroule en flocons neigeux ; -des ailes battent frémissantes, des oiseaux -s’aiment dans ce nid ! L’odeur des lys et des -roses me suffoque. Une sève ardente me consume, -et je me désespère, la nuit, de ne point délier ces -lèvres que j’adore.</p> - - -<p class="date">2 août.</p> - -<p>L’amour me torture. L’image de Berthe ! quel -souvenir ! je suis le Faucon qui là-haut tournoie -au-dessus de sa proie. M’abattre, me gorger de -baisers !</p> - -<p>Est-ce bien moi, moi, qui vient d’écrire ces -pages ?</p> - -<p>Plus rien n’existe que lui, tout le reste est loin. -L’amour est mon destin.</p> - - -<p class="date">10 août.</p> - -<p>Mes épreuves orales sont terminées ; le résultat -sera connu le 14. Demain, j’irai lui dire adieu.</p> - -<p>J’ai conscience d’avoir vécu cette huitaine -d’examen comme une somnambule ; je ne sais -plus ce que j’ai dit, ce que j’ai fait ; un autre être -a parlé pour moi. Moi, j’étais près de lui. J’aimerais -mieux mourir, aujourd’hui même, que de -vivre sans lui.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="p2c32" title="XXXII. Derniers feuillets du journal de Marguerite Triel">CHAPITRE XXXII</h3> - -<p class="c small">DERNIERS FEUILLETS DU JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL</p> - - -<p class="date">11 août, 6 heures soir.</p> - -<p>Mon Dieu, mon Dieu, qu’ai-je donc fait pour me -punir ainsi.</p> - -<p>Tout est fini, nous ne nous reverrons plus. -Il m’aime, il m’aime, il me l’a dit. Cet amour est -impossible, je ne peux pas être sa femme.</p> - -<p>Ma tête se brise. Je deviens folle.</p> - -<p>Mais où suis-je ? la nuit m’a chassée de là-bas, -je ne sais par où je suis revenue à l’École, est-ce -là ma chambre ? pauvre cahier, qui as bu déjà tant -de larmes secrètes, je n’ai pas fini de pleurer.</p> - -<p>Quel coup de couteau ! il m’aime, c’était le -bonheur, et c’est la mort…</p> - -<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> -<p>Il m’attendait à son atelier, très pâle ; l’atelier -vide, à la place où Elle était une ébauche ; plus de -fleurs, plus rien, que des essais partout, abandonnés.</p> - -<p>Sans me tendre la main, il m’a montré le marbre -qu’il achevait : une main énorme soulevant une -motte de terre, où deux êtres accomplissent l’œuvre -d’amour.</p> - -<p>— Ce sont les Éphémères dans la main du Tout-Puissant. -Voyez, rien d’autre n’existe pour eux. -Sur le bloc de glaise, où leurs corps s’enfoncent, -ils obéissent à l’impérieuse loi, ils s’aiment. Leur -œuvre finie, ils pourront mourir.</p> - -<p>— Que c’est beau, Henri.</p> - -<p>— Emportez-le, Marguerite, c’est pour vous -que je l’ai fait. Vous rappelez-vous cette promenade -à Saint-Cloud… autrefois ?</p> - -<p>Je vous revois, emprisonnant dans votre main, -l’essaim des éphémères qui voltigeait sur une -feuille. Vous disiez : « Ne sommes-nous pas des -éphémères, ceux-ci du moins sont plus sages que -nous. »</p> - -<p>— C’est vrai, et vous m’avez répondu, Henri : -« notre destinée est la même, beaucoup s’égarent, -mais ceux qui sont mûrs pour l’amour, ne lui -échapperont pas ».</p> - -<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> -<p>— Marguerite, c’est votre destinée, suivez-la ; j’ai -voulu que l’adieu de votre ami fût pour vous, le -rappel d’une espérance, aimez, soyez heureuse… -Il n’acheva pas, ses yeux, qui me suppliaient, se -fermèrent, il tomba en sanglotant.</p> - -<p>— Henri ! Henri, qu’avez-vous ?</p> - -<p>Je vous aime, vous ne savez donc pas que je -vous aime ?</p> - -<p>Près de lui, à genoux, je me suis serrée, déliant -ses bras, cherchant son visage, buvant -ces pauvres larmes que je ne comprenais pas.</p> - -<p>Il m’a prise tout contre lui, oh ! son cœur entrait -dans ma poitrine, tout son être mordait le mien.</p> - -<p>Ses lèvres cherchèrent un instant les miennes, et -sa voix, une voix rauque, blessée. — Je t’adore, tu -es ma bien-aimée, tu es celle que je veux ! Marguerite, -j’ai faim de ton cœur, de ta chair… Mais va-t’en, -va-t’en donc, tu ne vois pas que je blasphème : -elle ne veut pas qu’une autre soit ma femme.</p> - -<p>D’un bond, je lui échappe ; qui, Elle, Charlotte -a fait ça !</p> - -<p>Cruelle, tu as brisé sa vie, tu défends à une -autre de prendre ta place, et tu ne lui défends pas -d’aimer. Mais non, c’est impossible.</p> - -<p>Je sais maintenant, il a juré le soir, avant son -agonie.</p> - -<p>Son serment le tiendra-t-il.</p> - -<p>Hélas !</p> - -<p>C’est effrayant qu’on ne puisse pas mourir du -coup.</p> - -<p>Aurai-je la force de ne pas maudire celle que -j’ai tant aimée…</p> - -<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> - -<p class="date">14 août, 6 heures soir.</p> - -<p>Ici s’arrête le livre de ma vie de jeune fille.</p> - -<p>Acculée à une résolution suprême, je regarde -bien en face mon destin.</p> - -<p>Je vais faire acte de femme, fièrement, bravement.</p> - -<p>Nul ici ne peut prévoir ce que je ferai demain -et c’est pourtant la parole de mes maîtres qui -m’affranchit.</p> - -<p>Je vais vivre désormais, hors de la vie commune ; -mais la tête haute, consciente de l’œuvre -féconde que sera l’œuvre d’amour, je pars, ayant -au cœur une gratitude infinie pour cette École, dont -la main libératrice rouvre la porte au Bonheur.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="p2c33" title="XXXIII. Les adieux des Sèvriennes">CHAPITRE XXXIII</h3> - -<p class="c small">LES ADIEUX DES SÈVRIENNES</p> - - -<p>Une nuit bleuâtre, enveloppante, nuit de caresses -et de langueur, tombe sur le parc de l’École. -C’est l’heure des adieux. Une dernière fois les -Sèvriennes se promènent dans les allées familières, -attendant le résultat des examens de licence -et d’agrégation.</p> - -<p>M<sup>lle</sup> Vormèse se recueille, elle suit avec angoisse -le mouvement de ces ombres qui attendent, mornes, -fiévreuses ou sereines, le premier coup du -destin.</p> - -<p>La lune, nonchalamment, s’endort sur les feuillages, -et de là haut, jette sur les vitres, qui miroitent, -une nébuleuse clarté.</p> - -<p>Depuis un moment, Marguerite et Berthe sont -là, assises sur les marches branlantes du pavillon -Lulli ; elles écoutent le silence, leurs mains jointes -par moment se serrent ; un regard, un baiser -disent l’adieu.</p> - -<p>L’horloge sonne la dernière demi-heure, Marguerite -avec effort se lève, et dit à Berthe :</p> - -<p>— Je n’aime pas ce qui finit, mon cœur est -lourd ce soir : encore quelques moments à vivre -ici, et toute notre vie d’école sera dans le passé.</p> - -<p>Ces choses qui nous entourent, dis, les reconnais-tu ? -comme l’adieu les change : voilà les -cendres de ce que nous avons aimé !</p> - -<p>Écoute, des voix nouvelles pleurent dans le jet -d’eau. Te souviens-tu des premiers soirs, où de nos -fenêtres nous l’écoutions ? Il montait vers les étoiles !… -ce soir, comme un oiseau blessé, il retombe -sur son nid ; (<i>elle ajouta avec un sourire…</i>) c’est -l’agonie d’un beau cygne.</p> - -<p>Berthe regarde, regarde toutes ces choses qui -demain seront mortes pour nous. Je voudrais -emporter en moi l’odeur de la maison, ce bruissement, -ces clartés.</p> - -<p>— Mais nous reviendrons à Sèvres, Marguerite, -tu retrouveras les visages anciens, ta chambre, -ton banc sous les feuilles. Tu laisses le logis plein -de roses, encore qu’elles soient fanées, tu aimeras -les respirer un jour.</p> - -<p>— Non, il ne faut pas revenir ; demain la porte -de ce logis sera close, j’en veux perdre la clef.</p> - -<p>— Moi pas, je t’avoue ma vieille, que de bon cœur -je reverrai d’Aveline et le savant Criquet. Ont-ils -été assez gentils ! Jérôme Pâtre tremblait en nous -disant adieu : « Mesdemoiselles, je garde de vous -toutes un cher et doux souvenir ; je vous souhaite -d’être heureuses comme femmes et comme professeurs. » -Et son œil mouillé, et sa petite langue -qui frétillait. Tu n’as pas vu ça toi !</p> - -<p>Du reste, je ne sais où tu as la tête ; d’Aveline -voulait te dire adieu… à toi ; quand il nous a -parlé de nos petits bonshommes, de nos petites -bonnes femmes, et de l’espérance, et de la joie, il -a bien vu que tu allais pleurer.</p> - -<p>Hou la vilaine qui a raté le baise-main ; lui n’était -pas content !</p> - -<p>C’est drôle qu’on s’attache même à ceux dont on -se moque le plus ! ça me fait de la peine, de ne -plus revoir le museau de M<sup>lle</sup> Lonjarrey, la barbe -de Rogne-portion, la casquette du pipelet et les -tisanes poivrées de l’infirmière, (<i>avec son bon rire -de gavroche, Berthe ajoute</i>) : par la Bouche et par -l’Esprit, je reste prisonnière de l’École.</p> - -<p>— Et ton cœur ?</p> - -<p>— Oh ! pour ce qui est de mon cœur, c’est une -autre affaire : le coup de ciseaux du bonsoir a -coupé net ce fil d’Ariane que nos anciennes vont -dévidant, jusqu’au bout de la France.</p> - -<p>— Quel adieu glacial !</p> - -<p>— On n’en fait plus, des directrices comme -M<sup>me</sup> Jules Ferron ; c’est entendu, elle a une âme -sublime, elle aura son buste dans la galerie stoïcienne, -on dira ses vertus… mais, ça je le jure, -pas une larme vraie ne coulera pour elle.</p> - -<p>— Pourtant, elle est l’icone de nos anciennes ; -elles ont dû écrire ces paroles inoubliables d’hier -soir : « Vous êtes des êtres libres. Ici vous avez -appris à ne compter que sur vous-mêmes. Aimez -à vivre seules, le souverain bien est dans la possession -de soi-même. Étouffez vos désirs, vos passions ! -Ne vous attachez pas aux vanités, rappelez-vous -le conseil du sage qui se détourne des liens -d’affection, sans regret, comme le voyageur -regarde, sans émoi, les cailloux de la plage. Faites -votre devoir. »</p> - -<p>— Oui c’est beau comme un livre, une âme -comme celle-là, une âme morte, soupira Marguerite, -que cet adieu avait froissée au plus profond -de sa peine.</p> - -<p>— Tu dis vrai, un livre, mais un livre incomplet, -car son œuvre d’éducation a été dangereuse -pour quelques-unes : vois Isabelle, résignée, s’abstenant -héroïquement de vivre ; sa mort, c’est le -stoïcisme de <i>La mort du loup</i> ; crois-tu que le -culte de l’énergie prépare, dans Victoire Nollet, un -être bien humain ?</p> - -<p>— La volonté est un outil parfois criminel ; et -je ne crois rien de plus faux que d’estimer une -âme, selon qu’elle se redresse, ou qu’elle s’abandonne. -Quelle prise M<sup>me</sup> Jules Ferron aura-t-elle -eue sur nous ?</p> - -<p>— Aucune.</p> - -<p>— Si ; on n’oublie pas que sa pensée domine et -dirige l’École. Ici, ou là-bas, le tourment sera le -même : mériter toujours cette estime hautaine, -rester digne des principes que sa vie nous force à -respecter.</p> - -<p>Même affranchie, être encore son élève !</p> - -<p>— Bernique, ma vieille, j’en ai soupé moi des -« baisers philosophiques », je suis tout à la joie -de vivre enfin avec mon pauvre vieux, dans un -coin, où il vous plaira, m’sieu le ministre, pourvu -qu’il puisse planter sa toquée de persil, sa touffe -d’œillets, fleurir son jardinet comme il fleurit sa -mansarde. Nous emmenons le minet, et la grosse -Rosalie. Ah ! Margot, ce qu’on va être heureux de -pouvoir gâter son vieux Jules…</p> - -<p>Un pas rapide sonne sur la terre sèche. Les -deux Sèvriennes se taisent, laissant passer Victoire -Nollet, qui gesticule comme une folle.</p> - -<p>— Pauvre fille, voilà le quart d’heure de Rabelais ; -regarde-la se démener ; crois-tu qu’elle -songe à sa mère, comme tu penses à ton père, ma -Berthe ?</p> - -<p>Elle sera première agrégée, nul n’en doute, elle -aura Paris. M. Rabier a été épaté de son épreuve -de philosophie : <i>Droits de l’homme, droits de la -femme</i>.</p> - -<p>En parlant, elle avait presque la laideur de -Mirabeau.</p> - -<p>— Tant mieux pour elle, tant mieux pour -l’École ; sa vertu me défrise, et je trouve un comble -de l’entendre dire partout : « Je rougirais de -n’être que seconde à l’agrégation. »</p> - -<p>Oh là là ! qu’on me laisse ramasser en miettes -de quoi faire la dernière agrégée, et je dirai à mes -juges : « Grand merci, messieurs, des 500 francs -que vous m’octroyez ; c’est pour le vieux père -Passy, qui aura sa goutte de marc tous les matins. »</p> - -<p>— Dans un quart d’heure nous saurons qui -sera reçue ; est-ce qu’Hortense Mignon arrivera à -la licence ?</p> - -<p>— Non, mais Ugène la consolera !</p> - -<p>— Ugène ! tu ne sais donc pas ? mais tout est -rompu depuis qu’Hortense a perdu sa dot !</p> - -<p>— Boudious, quelle canaille ! pauvre Hortense, -la voilà bien plantée aujourd’hui, plus d’écus et -pas d’Ugène !</p> - -<p>— Jeanne Viole aura un bon rang à l’agrégation.</p> - -<p>— Euh ! euh ! elle a fait une de ces gaffes, l’autre -jour en parlant de l’Alsace-Lorraine, comme -d’une terre allemande. Je m’apprête à danser une -bamboula en son honneur.</p> - -<p>— Que t’a-t-elle fait Berthe, pour être impitoyable -le dernier jour de notre vie commune ?</p> - -<p>— A moi rien, mais elle préparait une petite -infamie, dont tu aurais été victime, sans le hasard -qui m’a permis de prendre Angèle Bléraud par -la peau du cou, de la mettre à la porte de ta -chambre, qu’elle cambriolait pour le compte de -Jeanne Viole.</p> - -<p>Il s’agissait de dénicher ton journal, et de le -faire parvenir à temps à M<sup>me</sup> Jules Ferron ; tu -le vois, c’était renouveler l’affaire des billets doux, -on essayait de se débarrasser de toi, comme on -l’a fait d’Adrienne Chantilly.</p> - -<p>Je l’ai menacée, si elle touchait à toi, d’aller -moi-même dire à M<sup>me</sup> Jules Ferron ce qu’elle fait, -depuis trois ans, avec Jeanne Viole, et de les -faire rayer toutes deux de notre association de -Sèvres.</p> - -<p>— Oh laisse-la, Berthe, je lui pardonne, il faut -avoir pitié, même d’une Angèle Bléraud ; ne -faisons souffrir personne, nous n’en avons pas le -droit.</p> - -<p>Un flot de Sèvriennes monte à l’assaut du parc ; -les Scientifiques se préoccupent de l’état du ciel, -l’observatoire annonce pour ce soir le rarissime -passage de Vénus derrière la lune ; les Littéraires -s’informent des postes disponibles, des directrices -aimables et franches, de l’accueil des citadins.</p> - -<p>Hélène, Juliette, Marianne montent à leur tour, -et jettent déjà leurs projets de retour par-dessus -les vacances.</p> - -<p>— Notre promotion sera la plus chic de l’École.</p> - -<p>— Qu’on réforme de suite l’esprit de la maison ; -nous voilà les maîtres, à bas la tradition.</p> - -<p>— Surtout imposons notre idée philosophique.</p> - -<p>Elles passent, et la vanité de leurs propos -s’éteint dans la nuit. L’ombre se fait plus noire, -des voix montent qui entourent le jet d’eau.</p> - -<p>— Jolie femme, oui, Marguerite Triel, mais trop -de hanches !</p> - -<p>— Les hommes ne s’en plaindront pas ! lance -une voix gouailleuse derrière le pavillon Lulli.</p> - -<p>Une cloche sonne, les Sèvriennes s’en vont dans -l’allée du parc où M<sup>lle</sup> Vormèse les attend. On ne -voit aucune figure, les corps se noient dans l’ombre, -quelque chose d’immatériel plane, âme de -l’École, faite de toutes ces âmes de vierges.</p> - -<p>— Êtes-vous là, mes enfants, toutes ?</p> - -<p>J’ai voulu vous faire mes adieux dans ce parc -où tant de fois nous avons causé.</p> - -<p>Vous partez demain ! que Dieu vous protège, -qu’il laisse, au fond de vous-mêmes, quelques-unes -des paroles que je viens vous dire.</p> - -<p>La vie s’ouvre lumineuse devant vous ! de jeunes -âmes vous attendent, vous allez leur porter la -bonne parole.</p> - -<p>C’est une tâche magnifique que la vôtre, une -tâche de sacrifice, mais de joie aussi.</p> - -<p>Vous allez créer d’autres femmes en leur apprenant -à vivre. Votre responsabilité est énorme. Que -rien ne vous coûte pour inspirer, à celles qui vont -se confier à vous, l’amour de la vie, c’est-à-dire, -l’amour du bien.</p> - -<p>Encouragez tous les efforts, soutenez leurs -espérances, respectez leurs droits.</p> - -<p>Rappelez-vous, mes enfants, que tout éducateur -ressemble au prêtre qui se donne à Dieu : vous, -vous vous donnez à la jeunesse !</p> - -<p>Aimez-la, protégez-la, si vos efforts sont méconnus, -pardonnez-lui.</p> - -<p>J’ai confiance en vous, mais vous êtes inégalement -préparées. Votre bon maître, M. Legouff, a -coutume de comparer nos Sèvriennes à ces métaux -précieux que l’alliage rend éternels, et l’alliage, -dit-il, c’est la vie qui le fera.</p> - -<p>Eh bien, je suis un peu « l’écouteur d’or, » celui -qui interroge le son du métal, et devine aux tintements -la paille qui brisera la médaille.</p> - -<p>Depuis trois ans, j’écoute vos âmes : je suis -sûre de quelques-unes, je crains pour les autres. -Déjà, la souffrance a creusé son nid parmi vous. -Mes enfants, ne désespérez jamais de l’avenir : les -heures de joie viendront, si vous placez votre -bonheur au-dessus de vous-mêmes, si vous faites, -que toujours vos actions soient les servantes dociles -de votre conscience…</p> - -<p>Elle s’arrêta un instant, et plus bas, la voix -pleine de larmes :</p> - -<p>Si vous souffrez trop, la destinée est dure -parfois, souvenez-vous de votre École. On vous -aime ici. Mes bras vous seront toujours ouverts -dans la maison du réconfort.</p> - -<p>Venez que je vous embrasse.</p> - -<p>Ce fut délicieux, des larmes vraies coulèrent ; -l’âme de l’École avait enfin communié avec l’âme -du maître.</p> - -<p>Un nouveau coup de cloche, comme un glas, -avertit les Sèvriennes de l’arrivée de M<sup>lle</sup> Lonjarrey, -venant annoncer les résultats.</p> - -<p>Au milieu du tumulte, des cris déchirants, des -sanglots, monte une voix calme :</p> - -<p>— Allons mes p’tits.</p> - -<p>Résultats de la <i>Licence</i> :</p> - -<p>1<sup>re</sup>. Hélène Dinan !</p> - -<p>Cris de Juliette Faucon.</p> - -<p>— Quelle injustice ! vocifère Marianne Bruille.</p> - -<p>Les 2<sup>e</sup> et 3<sup>e</sup> ne sont pas de l’École.</p> - -<p>4<sup>e</sup>. Marianne Bruille, etc.</p> - -<p>Juliette s’évanouit, elle n’est pas reçue ! adieu -philosophie éthérée, voilà bien le fait réel, positif -celui-là.</p> - - -<p><i>Agrégation.</i></p> - -<p>1<sup>re</sup>. Marguerite Triel !</p> - -<p>— Moi ! s’exclame Marguerite qui embrasse -éperdument Berthe, ravie de ce triomphe.</p> - -<p>2<sup>e</sup>. Victoire Nollet.</p> - -<p>— Compliments, chère, fait Jeanne Viole, -grinçant des dents.</p> - -<p>— Ça n’en vaut pas la peine ! répond Victoire -qui étouffe ses sanglots.</p> - -<p>3<sup>e</sup>. Adrienne Chantilly, en congé.</p> - -<p>C’est tout pour cette fois, mesdemoiselles…</p> - -<p>M<sup>lle</sup> Lonjarrey s’éloigne, M<sup>lle</sup> Vormèse console -les malchanceuses, et sur le parc, un instant bouleversé, -la nuit se remet à tisser l’éternelle toile -d’oubli…</p> - -<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> -<p>— Eh bien, chérie, quel poste demanderas-tu ?</p> - -<p>— Aucun, Berthe, ce soir même je démissionne !</p> - -<p>— Tu brises ta carrière ; c’est donc pour ne -point le quitter ; oh comme tu l’aimes !</p> - -<p>— Je l’adore, tout mon être lui appartient, je -ne peux pas partir, où il ira j’irai, ce qu’il voudra -je le ferai ; je ne sais plus qu’une chose : -maintenant, que j’ai payé à l’École ma dette de -succès, l’aimer lui, lui rendre la force de vivre et -d’être un grand artiste.</p> - -<p>— Alors tu l’épouses ?</p> - -<p>— Non, je ne puis l’épouser devant les hommes. -Charlotte a exigé de lui un serment. Je l’épouserai -en mon âme et conscience, devant Dieu seul.</p> - -<p>Si Charlotte, continua Marguerite, très grave, -n’avait pas été mon amie, j’aurais supplié Henri -de ne pas croire son honneur engagé. Ce serment-là -est de ceux qu’on délie, car les morts ne peuvent -exiger de nous l’engagement d’une vie, qui -ne leur appartient plus.</p> - -<p>Henri a l’âme trop haute pour violer un serment. -C’est à moi quand même, de lui donner le -bonheur.</p> - -<p>Voilà trois jours que je vis dans le désespoir. -Il m’aime ! il m’aime, comprends-tu, dis, Berthe, -et je ne ferais rien pour lui ! Oh ce serait misérable.</p> - -<p>J’ai souhaité la mort, c’est la pensée de la -mort qui me rejette à la vie, qui va me donner la -force de m’affranchir !</p> - -<p>Si tu savais avec quelle ivresse je pars, je vais -à lui, enfin voilà le bonheur.</p> - -<p>— Chérie, ma chérie, que vas-tu faire, tu ne -calcules point.</p> - -<p>— L’aimerais-je donc si je calculais !</p> - -<p>Enlacées, elles reviennent toutes deux vers -l’école endormie ; le jet d’eau s’est tu.</p> - -<p>Le ciel peu étoilé, discrètement écarte de la -lune les témoins de ce baiser que Vénus, en passant, -donne à Diane endormie.</p> - -<p>Seuls, les regards humains contemplent ce -baiser d’astres.</p> - -<p>— Vois là-haut ce mince croissant de lune. -Vénus glisse, elle s’approche, la voilà suspendue -comme une larme, une larme d’amour.</p> - -<p>Te souviens-tu quand Salammbô vient au camp -et que Matho, éperdu, la supplie de lui donner les -petites cornes de gazelle qui supportaient ses -colliers ?</p> - -<p>C’est une larme de Matho, larme de désir, qui -roule encore dans l’Infini.</p> - -<p>Je cherchais mon étoile : la voici. Adieu, ma -Berthe, je vais suivre le chemin d’amour que -Vénus me trace dans le ciel.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="p2c34" title="XXXIV. Le don">CHAPITRE XXXIV</h3> - -<p class="c small">LE DON</p> - - -<p class="c gap"><i>Lettre de Marguerite Triel à Henri Dolfière.</i></p> - -<p class="date">« Sèvres, 14 août 189 , 10 heures soir.</p> - -<p>» Dans quelques heures, j’aurai quitté l’École. -Je suis libre, Henri, je suis reçue et je démissionne. -Je veux que mon travail reste libre, afin -de disposer de ma vie selon mon cœur.</p> - -<p>» Je vous aime, Henri. Je vous aime depuis -longtemps ; depuis toujours, je crois. Ce sont vos -larmes, un soir, qui m’ont donnée à vous. J’attendais, -j’implorais votre aveu. Rien ne me faisait -pressentir que ce jour si éperdument désiré, -serait pour nous encore un jour de douleur.</p> - -<p>» J’ai fui vos bras. J’ai cru devenir folle. Vous -m’aimez ! Le souvenir de vos paroles me brûle et -m’écrase. J’ai maudit la vie. J’ai voulu vous arracher -de moi, vous haïr. Je vous adore.</p> - -<p>» Cette révolte est passée.</p> - -<p>» A quoi bon vous torturer de mes prières, laisser -en vous peut-être, si vous m’exauciez, un -regret qui serait un blasphème.</p> - -<p>» Nous sommes deux malheureux ; pourtant -notre destin ne dépend plus que de nous-mêmes.</p> - -<p>» Mieux vaut mourir tout de suite, que de vivre -sans amour.</p> - -<p>» Mon bien-aimé, je n’aimerai que toi, j’ai -besoin du nid, des ailes protectrices et caressantes, -tout mon être va vers le tien. Tu es en moi, je -suis en toi, je ne veux que toi. Comme je voudrais -te dire là tout près, ma bouche sur tes lèvres, -mon amour pour toi.</p> - -<p>» C’est très grand, va. Je t’aime avec tout ce -qu’il y a de meilleur, de généreux en moi !</p> - -<p>» Je veux, mon bien-aimé, que tu sois heureux, -que tu me doives l’oubli de ta peine ; qu’en moi, -tu puises la force sacrée qui aidera ton génie. -J’ai foi en ton avenir, je le vois si glorieux.</p> - -<p>» Je ne serai point ta femme devant les hommes ; -je ne prendrai pas à ton foyer la place vide. -Je veux être ta femme devant Dieu, devant ta -conscience ; je serai à tes côtés, la compagne effacée, -mais loyale et fidèle, de toute ton existence.</p> - -<p>» Je suis fière de ton amour, il m’aidera à -oublier ce que je t’abandonne ; s’il faut souffrir, -le bonheur d’être à toi m’en donne le courage.</p> - -<p>» Je n’ai plus ni mon père, ni ma mère. Dès -demain je puis vivre et travailler avec toi.</p> - -<p>» Henri, Henri, de toute mon âme, je me -donne à toi. Viens, viens, nous serons les Éphémères -que bénit le Tout-Puissant, car ton œuvre -restera le magnifique et pur symbole de notre -baiser.</p> - -<p>» Viens, je t’attends.</p> - -<p>» Tienne, par tout le désir de mon cœur et de -ma chair.</p> - -<p class="sign">» <span class="sc">Marguerite.</span> »</p> - - -<p class="c gap small">FIN DES SÈVRIENNES</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">TABLE DES MATIÈRES</h2> - - -<table summary=""> -<tr><td colspan="2" class="c"><div>PREMIÈRE PARTIE</div></td></tr> -<tr><td> </td> <td class="small">Pages.</td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre I</span><sup>er</sup>. — La cour de la vieille Sorbonne</td> -<td class="bot r"><div><a href="#p1c1">1</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre II.</span> — A Sèvres, le jour du résultat</td> -<td class="bot r"><div><a href="#p1c2">14</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre III.</span> — Le journal de Marguerite Triel</td> -<td class="bot r"><div><a href="#p1c3">28</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre IV.</span> — Paquet de lettres</td> -<td class="bot r"><div><a href="#p1c4">38</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre V.</span> — Le journal de Marguerite Triel (<i>suite</i>)</td> -<td class="bot r"><div><a href="#p1c5">44</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre VI.</span> — Un cours de géographie</td> -<td class="bot r"><div><a href="#p1c6">48</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre VII.</span> — Journal de Marguerite</td> -<td class="bot r"><div><a href="#p1c7">55</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre VIII.</span> — Le bonsoir</td> -<td class="bot r"><div><a href="#p1c8">62</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre IX.</span> — Soirée philosophique</td> -<td class="bot r"><div><a href="#p1c9">70</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre X.</span> — Journal de Marguerite Triel</td> -<td class="bot r"><div><a href="#p1c10">76</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre XI.</span> — L’âme de l’École</td> -<td class="bot r"><div><a href="#p1c11">85</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre XII.</span> — Le journal de Marguerite Triel</td> -<td class="bot r"><div><a href="#p1c12">93</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre XIII.</span> — Autour d’une tasse de café</td> -<td class="bot r"><div><a href="#p1c13">101</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre XIV.</span> — La fête de l’École</td> -<td class="bot r"><div><a href="#p1c14">112</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre XV.</span> — Journal de Marguerite Triel</td> -<td class="bot r"><div><a href="#p1c15">118</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre XVI.</span> — Ces Messieurs</td> -<td class="bot r"><div><a href="#p1c16">123</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre XVII.</span> — Journal de Marguerite</td> -<td class="bot r"><div><a href="#p1c17">137</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre XVIII.</span> — Berthe Passy à son père, M. Jules Passy, -poète, à Barbizon</td> -<td class="bot r"><div><a href="#p1c18">142</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre XIX.</span> — Journal de Marguerite Triel</td> -<td class="bot r"><div><a href="#p1c19">149</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre XX.</span> — Journal de Marguerite Triel</td> -<td class="bot r"><div><a href="#p1c20">154</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre XXI.</span> — Rapport de M<sup>lle</sup> Lonjarrey, surveillante à -l’École de Sèvres, à M<sup>me</sup> Jules Ferron</td> -<td class="bot r"><div><a href="#p1c21">164</a></div></td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c"><div>DEUXIÈME PARTIE</div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre I</span><sup>er</sup>. — Le retour des Sèvriennes</td> -<td class="bot r"><div><a href="#p2c1">169</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre II.</span> — Journal de Marguerite Triel</td> -<td class="bot r"><div><a href="#p2c2">179</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre III.</span> — Lettre de Berthe Passy à M. Jules Passy, -son père, homme de lettres, aux Batignolles</td> -<td class="bot r"><div><a href="#p2c3">187</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre IV.</span> — Le journal de Marguerite Triel</td> -<td class="bot r"><div><a href="#p2c4">194</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre V.</span> — Professeur-femme</td> -<td class="bot r"><div><a href="#p2c5">196</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre VI.</span> — Meeting</td> -<td class="bot r"><div><a href="#p2c6">202</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre VII.</span> — Journal de Marguerite Triel</td> -<td class="bot r"><div><a href="#p2c7">214</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre VIII.</span> — Réponse de Berthe Passy à M<sup>lle</sup> Renée -Diolat, professeur agrégée au lycée de Mamers</td> -<td class="bot r"><div><a href="#p2c8">218</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre IX.</span> — Journal de Marguerite</td> -<td class="bot r"><div><a href="#p2c9">223</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre X.</span> — La mort de Charlotte</td> -<td class="bot r"><div><a href="#p2c10">227</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre XI.</span> — Journal de Marguerite Triel</td> -<td class="bot r"><div><a href="#p2c11">234</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre XII.</span> — Suite du journal de Marguerite Triel</td> -<td class="bot r"><div><a href="#p2c12">239</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre XIII.</span> — Le Congrès féministe</td> -<td class="bot r"><div><a href="#p2c13">241</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre XIV.</span> — Journal de Marguerite Triel</td> -<td class="bot r"><div><a href="#p2c14">248</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre XV.</span> — Licence et agrégation</td> -<td class="bot r"><div><a href="#p2c15">250</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre XVI.</span> — Journal de Marguerite Triel</td> -<td class="bot r"><div><a href="#p2c16">257</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre XVII.</span> — Fenêtre ouverte sur la vie</td> -<td class="bot r"><div><a href="#p2c17">259</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre XVIII.</span> — Au nom du droit</td> -<td class="bot r"><div><a href="#p2c18">267</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre XIX.</span> — En attendant M. Legouff</td> -<td class="bot r"><div><a href="#p2c19">271</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre XX.</span> — M. Legouff à Sèvres</td> -<td class="bot r"><div><a href="#p2c20">277</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre XXI.</span> — Billets doux</td> -<td class="bot r"><div><a href="#p2c21">284</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre XXII.</span> — Lettre de Berthe Passy à M<sup>lle</sup> Isabelle -Marlotte, professeur au lycée de jeunes filles, Tourcoing</td> -<td class="bot r"><div><a href="#p2c22">291</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre XXIII.</span> — Lui</td> -<td class="bot r"><div><a href="#p2c23">297</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre XXIV.</span> — Journal de Marguerite Triel</td> -<td class="bot r"><div><a href="#p2c24">299</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre XXV.</span> — Cours de littérature</td> -<td class="bot r"><div><a href="#p2c25">306</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre XXVI.</span> — Journal de Marguerite Triel</td> -<td class="bot r"><div><a href="#p2c26">315</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre XXVII.</span> — Le suicide d’Isabelle Marlotte</td> -<td class="bot r"><div><a href="#p2c27">319</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre XXVIII.</span> — Fait divers de la « Gazette de Tourcoing »</td> -<td class="bot r"><div><a href="#p2c28">325</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre XXIX.</span> — Journal de Marguerite Triel</td> -<td class="bot r"><div><a href="#p2c29">327</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre XXX.</span> — Les Sèvriennes chez M. Legouff</td> -<td class="bot r"><div><a href="#p2c30">331</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre XXXI.</span> — Journal de Marguerite Triel</td> -<td class="bot r"><div><a href="#p2c31">345</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre XXXII.</span> — Derniers feuillets du journal de Marguerite -Triel</td> -<td class="bot r"><div><a href="#p2c32">348</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre XXXIII.</span> — Les adieux des Sèvriennes</td> -<td class="bot r"><div><a href="#p2c33">352</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre XXXIV.</span> — Le don</td> -<td class="bot r"><div><a href="#p2c34">363</a></div></td></tr> -</table> - -<p class="c gap xsmall">SAINT-DENIS. — IMPRIMERIE H. BOUILLANT, 20, RUE DE PARIS.</p> - - -<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES SÈVRIENNES ***</div> -<div style='text-align:left'> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Updated editions will replace the previous one—the old editions will -be renamed. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg™ electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG™ -concept and trademark. 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By reading or using any part of this Project Gutenberg™ -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all -the terms of this agreement, you must cease using and return or -destroy all copies of Project Gutenberg™ electronic works in your -possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a -Project Gutenberg™ electronic work and you do not agree to be bound -by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the person -or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.B. “Project Gutenberg” is a registered trademark. It may only be -used on or associated in any way with an electronic work by people who -agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few -things that you can do with most Project Gutenberg™ electronic works -even without complying with the full terms of this agreement. See -paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project -Gutenberg™ electronic works if you follow the terms of this -agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg™ -electronic works. See paragraph 1.E below. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation (“the -Foundation” or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection -of Project Gutenberg™ electronic works. Nearly all the individual -works in the collection are in the public domain in the United -States. 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If any disclaimer or limitation set forth in this agreement -violates the law of the state applicable to this agreement, the -agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or -limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or -unenforceability of any provision of this agreement shall not void the -remaining provisions. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.F.6. 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Information about the Mission of Project Gutenberg™ -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg™’s -goals and ensuring that the Project Gutenberg™ collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg™ and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation’s EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state’s laws. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Foundation’s business office is located at 809 North 1500 West, -Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up -to date contact information can be found at the Foundation’s website -and official page at www.gutenberg.org/contact -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without widespread -public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine-readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To SEND -DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state -visit <a href="https://www.gutenberg.org/donate/">www.gutenberg.org/donate</a>. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Please check the Project Gutenberg web pages for current donation -methods and addresses. 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Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Most people start at our website which has the main PG search -facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -This website includes information about Project Gutenberg™, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. -</div> - -</div> diff --git a/old/66761-h/images/cover.jpg b/old/66761-h/images/cover.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 9915551..0000000 --- a/old/66761-h/images/cover.jpg +++ /dev/null |
