summaryrefslogtreecommitdiff
diff options
context:
space:
mode:
-rw-r--r--.gitattributes4
-rw-r--r--LICENSE.txt11
-rw-r--r--README.md2
-rw-r--r--old/66761-0.txt11643
-rw-r--r--old/66761-0.zipbin195939 -> 0 bytes
-rw-r--r--old/66761-h.zipbin282667 -> 0 bytes
-rw-r--r--old/66761-h/66761-h.htm14523
-rw-r--r--old/66761-h/images/cover.jpgbin74961 -> 0 bytes
8 files changed, 17 insertions, 26166 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes
new file mode 100644
index 0000000..d7b82bc
--- /dev/null
+++ b/.gitattributes
@@ -0,0 +1,4 @@
+*.txt text eol=lf
+*.htm text eol=lf
+*.html text eol=lf
+*.md text eol=lf
diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt
new file mode 100644
index 0000000..6312041
--- /dev/null
+++ b/LICENSE.txt
@@ -0,0 +1,11 @@
+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
+
+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
diff --git a/README.md b/README.md
new file mode 100644
index 0000000..1b61b54
--- /dev/null
+++ b/README.md
@@ -0,0 +1,2 @@
+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
+eBook #66761 (https://www.gutenberg.org/ebooks/66761)
diff --git a/old/66761-0.txt b/old/66761-0.txt
deleted file mode 100644
index f1574c7..0000000
--- a/old/66761-0.txt
+++ /dev/null
@@ -1,11643 +0,0 @@
-The Project Gutenberg eBook of Les Sèvriennes, by Gabrielle Réval
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
-will have to check the laws of the country where you are located before
-using this eBook.
-
-Title: Les Sèvriennes
-
-Author: Gabrielle Réval
-
-Release Date: November 17, 2021 [eBook #66761]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at
- https://www.pgdp.net (This book was produced from scanned
- images of public domain material from the Google Books
- project.)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES SÈVRIENNES ***
-
-
-
-
- G. REVAL
-
- Les
- Sèvriennes
-
- DIX-SEPTIÈME ÉDITION
-
-
- PARIS
- SOCIÉTÉ D’ÉDITIONS LITTÉRAIRES ET ARTISTIQUES
- Librairie Paul Ollendorff
- 50, CHAUSSÉE D’ANTIN, 50
-
- 1907
- Tous droits réservés.
-
-
-
-
-DU MÊME AUTEUR
-
-
- Les Lycéennes.
- Un Lycée de jeunes filles.
-
-
-Tous droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les
-pays, y compris la Suède, la Norvège, la Hollande et le Danemark.
-
-S’adresser, pour traiter, à la librairie Paul Ollendorff, 50, Chaussée
-d’Antin, Paris.
-
-
-SAINT-DENIS.--IMP. H. BOUILLANT, 20, RUE DE PARIS.--16811.
-
-
-
-
-A Madame Marni.
-
-
-Madame,
-
-Le vieil usage n’est-il pas qu’un auteur, avant d’abandonner son livre
-aux caprices du Destin, le voue à quelque Génie bienfaisant?
-
-Faites-moi la grâce, Madame, d’accepter l’hommage de mon premier livre:
-vous êtes ce bon Génie, et c’est d’un cœur tout à vous, que je vous
-offre, en témoignage d’admiration et de gratitude, les pages qui vous
-ont plu.
-
-Vous m’êtes témoin, Madame, qu’en écrivant un livre sur l’École de
-Sèvres, je n’ai fait autre chose que grouper mes souvenirs de Sèvrienne,
-initiant ainsi le public, qui nous ignore, à une vie d’ardent et pénible
-labeur, à des émotions âpres ou puériles. Je l’ai fait sincèrement, même
-en ce qui touche quelques sujets délicats.
-
-Ce n’est point une œuvre pédagogique que j’entreprends, et ce n’est pas
-une satire de la très haute culture que reçoivent à Sèvres les
-privilégiées de nos lycées de jeunes filles. Je ne suis pas assez
-l’ennemie de moi-même, pour déchirer le sein qui m’a si copieusement
-nourrie.
-
-Mon dessein a été de peindre, par des tableaux successifs, et par le
-récit d’une courte aventure, un milieu très spécial, «select» et très
-fermé, par la difficulté grandissante du concours de Sèvres.
-
-Sèvres n’est pas un couvent, et n’est pas davantage une Université
-féminine. Ni nonnes, ni étudiantes, les Sèvriennes, au nombre de
-soixante, vivent là comme en un gynécée libéral, dont les portes
-s’ouvrent avec confiance, avec amour, devant la Poésie, l’Art, la
-Science. Il est facile, en feuilletant les cours des Littéraires et des
-Scientifiques, de se rendre compte de l’œuvre poursuivie par nos
-Maîtres. Sèvres est le cerveau de ce grand enfant barbare, imprudent,
-mais tenace, qu’est l’Enseignement secondaire des jeunes filles.
-
-Ce qu’il est plus difficile de juger, c’est le charme de cette vie
-solitaire et studieuse, c’est la transformation de ces êtres inachevés,
-dans l’aube déjà resplendissante de la pensée qui s’éveille, c’est ce
-moment extraordinaire, où soudain l’esprit atteint sa puberté, moment
-d’orgueil immense, où la jeune fille se croit assez forte pour marcher
-seule dans la vie.
-
-Alors, c’est une rupture complète avec le passé: elle entre à Sèvres;
-d’où vient-elle? peu importe, rien ne va subsister de ce qu’elle apporte
-en patrimoine. Elle est le sol déjà remué par la charrue, mais non
-ensemencé. Voilà le semeur qui passe, jetant aux sillons la graine, et
-sur le germe fécond, pieusement la Vierge referme les lèvres, mystiques
-gardiennes de la moisson. Le Sacerdoce commence.
-
-Pour donner corps à ma pensée, j’ai choisi un groupe de Sèvriennes très
-différentes par tempérament les unes des autres, n’ayant de commun entre
-elles, que le travail, les habitudes, le but à atteindre.
-
-Je n’ai point indiqué, ou très peu, ce qu’elles étaient avant d’entrer à
-Sèvres: l’histoire d’écolières pauvres, mais intelligentes, voulant
-trouver un gagne-pain dans l’Enseignement, leur est commune à toutes; si
-elles doivent souffrir de la confusion des milieux, ce n’est qu’une fois
-professeurs; alors je dirai leur triste roman, quand elles retombent
-sans famille, sans amis, dans la plus terrible réalité. Cette fois ce
-sera le roman du professeur-femme, dont cette étude sur les Sèvriennes
-n’est que la préface.
-
-Aux scènes de la vie intime de l’École, j’ai mêlé une intrigue
-romanesque, celle d’une Sèvrienne d’élite, âme très pure, mais inquiète,
-à la merci de la douleur, et qui, affranchie par la culture de ses
-Maîtres, ne recule pas devant l’extrême conséquence de ses principes.
-
-Le cas est exceptionnel, j’en conviens: il est vrai, je le sais: donc il
-est intéressant. Mes autres personnages montrent assez que l’avenir, si
-avare de bonheur qu’il soit, saura leur convenir, et qu’en toute
-Sèvrienne, s’il y a l’étoffe d’un éloquent maître de Sorbonne, à la
-longue il y aura peut-être une éducatrice d’âmes.
-
-Ce livre est vrai aujourd’hui, comme il le fut hier. La fondatrice est
-morte, son œuvre subsiste, seules quelques coutumes ont disparu avec
-elle. Les Sèvriennes jouissent de leur supériorité, toisent un tantinet
-les petits échelons qui sont au-dessous d’elles, dans cette courte
-échelle universitaire, et se comparent volontiers à ces pages, damerets
-et damoiseaux, qui se formaient au bien dire et aux belles manières
-courtoises, auprès des dames d’antan.
-
-Elles ont, elles aussi, jeux de grâces et joutes viriles, avant de
-mériter «l’accolade ministérielle» qui les crée chevaliers, en les
-faisant professeurs!
-
-Vous montrer mon École, toute nue, chaste d’être belle, voilà ce que
-j’ai voulu faire, Madame.
-
-J’ai écrit ce livre avec passion, étant toujours amoureuse de mon École,
-et parce que ce seul nom de Sèvres est pour moi,--pour nous toutes,
-hélas!--la résurrection d’un temps où, corps et âmes, nous étions en
-beauté.
-
-GABRIELLE RÉVAL.
-
-Janvier 1900.
-
-
-
-
-LES SÈVRIENNES
-
-
-
-
-PREMIÈRE PARTIE
-
-
-
-
-CHAPITRE PREMIER
-
-LA COUR DE LA VIEILLE SORBONNE
-
-
-Par ce frais matin de juin, le soleil glisse sur les toits biscornus qui
-coiffent la vieille Sorbonne et jette, sur le cadran de pierre, la
-première ombre de l’aiguille. Il est sept heures et demie; quoique très
-animée, la cour reste maussade comme le giron d’une vieille dame grise
-prêchant l’austérité.
-
-Des groupes de jeunes filles attendent, la serviette sous le bras, qu’on
-ouvre la petite porte de l’Amphithéâtre. Les unes restent immobiles,
-clouées aux pavés luisants, on en voit qui suçotent l’eau de mélisse;
-les affamées se lestent d’un dernier croissant; d’autres, fiévreuses,
-arpentent la cour, des marches de la chapelle aux grillages des portes;
-l’une s’esquive pour repasser «un sujet»; plus loin, une autre interroge
-son sort, au hasard des petits papiers.
-
-Elles sont là cinquante, soixante, quatre-vingts. Tout à l’heure, il y
-en aura plus de cent: ce sont les aspirantes littéraires et
-scientifiques au concours de l’École normale supérieure de Sèvres.
-
-On en voit de gentilles, dix-huit à vingt-cinq ans, pas plus, pâlies par
-l’émoi ou la houppette, les yeux vifs, fiévreux, un peu battus. Du chic
-dans une robe de quatre sous, qu’elles portent avec aisance ou
-désinvolture. Quelques scientifiques ont l’aspect «chien battu» des
-pauvres institutrices. Quelques littéraires ont arboré la «toilette
-Conservatoire», à leurs risques et périls: ces messieurs n’aiment pas
-ça.
-
-En corbeille autour des aspirantes, les mères de famille observent les
-rivales, lisent sur les figures les chances de réussite: «En voilà une
-qui doit être très forte... oh, rien à craindre de celle-là.»
-
-Les papas, plus avisés, supputent la cote supplémentaire d’une bouche
-rieuse, et des yeux qui seront jolis à voir pleurer.
-
-Jalousement on s’observe, on se défie; puis d’instinct les groupes se
-forment, s’isolent. Il n’y a plus que des gens qui vont se battre à la
-course: jeu terrible dont quelques-unes ne se relèveront pas.
-
-Premier groupe.--Lycée Fénelon.
-
-Celui-là très en vue, le plus nombreux, porte beau.
-
-Une brunette sémillante, de jolie tournure parisienne, Jeanne Viole,
-interpellant une de ses compagnes, Berthe Passy, sorte de gavroche
-enjuponné:
-
---Dis donc, sommes-nous assez Méduses! Les pauvres petites, elles
-tremblent à nous regarder. Oui, Mesdemoiselles, c’est nous le Lycée
-Fénelon, à nous les premières places, à vous les autres... s’il en
-reste.
-
---Il nous manque un Suisse, pour nous annoncer, répond l’autre;
-entends-tu ça, dans le vieil Amphithéâtre: «Messieurs, le lycée Fénelon,
-pépinière de l’École de Sèvres!» Du coup, toutes les ombres des jeunes
-clercs voudraient revenir composer avec nous.
-
-Un éclat de rire général accueille cette boutade, et Jeanne Viole,
-heureuse de cacher son émoi, sous ce papotage d’écolière, reprend:
-
---C’est gentil ce que notre Plumkett a fait hier pour Didi, son
-chouchou!
-
---Quoi donc? est-ce qu’il lui aurait donné des tuyaux sur notre examen,
-le lâche!
-
---Mais non, Plumkett, tu le sais bien, est incapable de ça. Il a confié
-à Didi, avec mille rougeurs, un petit bout de crayon, un fétiche quoi,
-afin qu’à l’examen, elle retrouve sa note coutumière.
-
---Chic, chic, voilà qui méritait un baiser! Gageons, fait Berthe
-railleuse, que Didi ne l’aura pas compris. Cette fille-là ne saura
-jamais dire merci. Pourtant 18 toute l’année!!! que Dieu fasse, elle a
-gardé son 18. Ce qu’ils la gobent au Lycée. Il n’y a que Mlle Adrienne
-Chantilly qui sache parler, qui sache dire; pour elle, on trouve
-d’illustres comparaisons; crois-tu, que dans les petites classes, on
-répète: Didi fait du Heredia, Didi parle comme Jules Lemaître, Didi a la
-voix de Moréno.
-
-Je voudrais seulement qu’on dise de moi: elle a le coup de paupière de
-cette Didi: je serais sûre aujourd’hui d’entrer première à Sèvres!
-
-En bonne compagne, Jeanne Viole, cherchant à concilier tous les esprits,
-arrête ce flux de paroles:
-
---Bêche toujours, ma pauvre vieille, Adrienne Chantilly a le charme,
-elle séduit les délicats: elle saura prendre d’Aveline, comme elle a
-pris Plumkett, comme ça, nonchalamment, avec grâce. Je te l’accorde,
-l’affreuse Nollet lui est supérieure, mais sa laideur est le rachat de
-son intelligence. Vois-tu, ça nous vexe toujours qu’une autre soit plus
-femme que nous...
-
-A ce moment, survient une grande jeune fille, Madeleine Bertrand, élève
-médiocre, cachant sa pauvreté d’esprit sous une attitude hautaine; le
-poids d’une natte énorme, tombant jusqu’aux talons, redresse sa tête; il
-y a du triomphe dans sa démarche.
-
---Comment, c’est encore d’Elle qu’on parle ici! Peut-on songer à
-d’autres qu’à soi-même, dans un moment pareil! Moi j’ai la fièvre, mon
-cœur bat...
-
---Ouais, riposte Berthe Passy, ton cœur bat, la belle: aurais-tu la
-frousse! Attention on nous regarde, ne dis pas que tu as peur, tu
-rendrais courage à tout ce monde-là. Et le moyen de vaincre après?
-
-Tu sais ce qu’a dit la Directrice de Fénelon: Je veux que les cinq
-premières qui entreront à Sèvres, sortent de mon lycée! C’est dit. Mais
-tu m’amuses toi! avec une pareille natte dans le dos, n’es-tu pas sûre
-d’être reçue! Qu’est-ce qu’une corde de pendu, auprès de ce porte-veine.
-
-Madeleine Bertrand, bouche bée, ne sait que répondre: elle va, vient,
-imperturbablement sotte, au milieu des petits rires moqueurs; puis un
-mouvement se fait, l’attention du groupe de Fénelon se porte sur
-Adrienne Chantilly, qui arrive enfin, nonchalamment, avec une grâce de
-lévantine. C’est une belle juive, à la taille très cambrée; des cheveux
-frisés, poudrés d’or; des yeux d’un vert glauque, qui luisent comme une
-source à travers les ramilles; des sourcils noirs, un teint mat, l’arc
-de la bouche très joliment tendu.
-
-Les jeunes filles échangent des poignées de mains, et Didi, fort à son
-aise, cherche à placer son petit potin.
-
---Savez-vous pourquoi Thaddée a lâché si brusquement Fénelon?
-
---Anémie cérébrale, assure Mlle Frolière.
-
---Pas du tout! On a découvert un flirt sensationnel entre Thaddée et
-Mounet-Sully! Oui, ma chère! figure-toi qu’elle avait eu le toupet
-d’aller lui demander des leçons de déclamation. Mounet, surpris de sa
-belle voix, accepta. Sitôt fait, l’autre tombe amoureuse, écrit des
-vers, promène sur son cœur une photographie à dédicace; elle a trop
-causé, on a tout su, bref, pour raison de moralité, la Directrice lui a
-fait dire de ne plus revenir au cours.
-
---Pauvre Thaddée, soupire ironiquement Jeanne Viole, sa vocation était
-l’amour, ou le théâtre; elle était fourvoyée parmi nous.
-
---Ma foi oui, conclut Berthe Passy, là au moins elle n’aura rien à
-perdre, et tout à gagner. Mais voici Victoire; que peut-elle bien
-ruminer encore? regardez-la, elle se parle à elle-même; cette fille est
-sans cesse aux prises avec son destin.
-
-Victoire Nollet est justement cette aspirante à Sèvres, qui passe, dans
-tout le lycée, pour le modèle accompli de la laideur, sorte de Quasimodo
-femelle; un corps en tuyau de poêle, une tête énorme, congestionnée:
-construction audacieuse de têtard intelligent.
-
-Elle cause tout haut, très excitée par l’approche de son examen.
-
---24 juin! Voilà le grand jour arrivé; dire que, depuis six ans, je
-bûche, pour en arriver là.
-
-Ai-je assez traduit Hegel et Klopstock! Mis en mauvais allemand la prose
-de Voltaire! Ai-je fait assez de résumés d’histoire, pioché ma
-nomenclature, lu et relu les documents, paraphrasé Racine, Bossuet,
-Hugo! continue-t-elle tout à fait emballée.
-
-Mêlé l’astronomie à la géologie, la géographie à la philosophie! Je sais
-par cœur mon «Rabier». J’ai collé mon frère, un vétéran de Henri IV, sur
-les Noumènes! Hier, j’en savais trois fois plus qu’on ne m’en demandera;
-le nez devant cette porte, j’ai peur d’avoir perdu mon temps au lycée...
-
---Allons, allons, ma chère, vous êtes un peu folle; vous voulez qu’on
-vous redise encore que vous êtes la merveille de notre «Sixième», que
-vous savez tout ce que moi j’ignore; vous êtes épatante, vous citez les
-petits Pères et l’Almanach de Gotha, comme une élève des bonnes
-«maisons»!
-
-A Sèvres, ils en seront baba! et tu oses te plaindre, ingrate.
-
---Mais vous ne savez donc pas, que si au lieu d’un laïus sur
-l’Immortalité, sur nos Droits, on s’avise de me questionner sur la
-politesse, je suis collée!
-
---Faites comme moi, Victoire; tout à l’heure j’avais le trac, je me suis
-remontée en pensant à l’ancêtre qui hurle, à la porte du lycée, notre
-devise d’aujourd’hui: De l’audace! encore de l’audace! toujours de
-l’audace!
-
-Et d’un geste qui enroule ses magnifiques cheveux autour du cou,
-Madeleine ajoute avec candeur: J’en ai.
-
---A la bonne heure, fait Berthe qui salue jusqu’à terre.
-
-Huit heures moins le quart sonnent à l’horloge; quelques figures
-blêmissent dans les autres groupes, Racine, Molière, Sévigné.
-
-On voit arriver très vite Mlle Frolière, le sympathique professeur de
-littérature, une blonde grassouillette, trente ans sonnés, la bouche
-gourmande, l’œil sensuel et câlin. Elle est la toquade de toutes ses
-élèves, qui s’arrachent des vieilles plumes, des vieux papiers, voire
-même des morceaux de pain qu’on se partage comme pain bénit. Tout
-Fénelon se précipite:
-
---Vite mes petites, que je vous redise une dernière fois votre Credo.
-
-1º _Littérature_.
-
-Si votre texte commence ainsi: On a dit... On répète souvent... d’après
-une critique célèbre, etc. Vous voyez la formule, c’est une question de
-cours; ne vous y trompez pas, le sujet est donné par le Révérend
-professeur Taillis.
-
-Il n’est sensible qu’au devoir banal et correct. Rappelez-vous que vous
-n’êtes rien, que c’est Merlet, Nisard, Sarcey qui vaudront la meilleure
-note à votre copie.
-
---Ouf! jette Berthe Passy, gouailleuse, c’est pas un homme, m’sieu
-Taillis, c’est un carrefour!
-
---Taisez-vous, petite.--Tout autre sujet fleurant la poésie, le goût,
-l’esprit sera du pur d’Aveline. Soyez simples, mais élégantes. Donnez à
-votre copie un joli tour discret, évitez les fautes de goût. Mais
-n’espérez pas à ce prix conquérir votre homme! C’est au-dessus de votre
-talent. Il vous suffira de trouver le _mot_--c’est là le hic.--Un mot
-juste, un mot heureux, placé sans prétention.--Il faut qu’il le
-découvre, ce petit mot de rien du tout, qui aura l’effet magique de la
-lampe d’Aladin.
-
---Oh! mademoiselle, donnez-nous le mot de passe!
-
---Incorrigible, laissez-moi finir!
-
-2º _Grammaire historique_.
-
-Faites une copie d’un aimable pédantisme. Jouez-vous gravement de la
-Sémantique, de l’Étymologie, des Doublets, de la Morphologie;
-Darmesteter, Brunot, Brachet, recommandez-vous de leurs gloses!
-
-3º _Philosophie_.
-
-Quelle que soit la question, ramenez tout à Jeanne d’Arc. Que la Pucelle
-d’Orléans soit la clef de voûte de votre argumentation: admirez
-hautement, le reste ira tout seul, car Jérôme Pâtre sera content.
-
-4º _Géographie_.
-
-Inutile, Mesdemoiselles, de vous répéter ce que Mlle Pierron vous a dit
-toute l’année. Plus de nomenclature, plus de détails, lâchons les vieux
-procédés, soyons tout à la «Méthode Criquet»; manœuvrez le pluviomètre,
-la sonde; mesurez les Océans; évaluez, par des coupes, les hauteurs
-moyennes des montagnes; articulez vos côtes; généralisez, cherchez avec
-les fleuves, les voies de pénétration: car M. Criquet lui-même vous
-corrigera.
-
---Je résume mes quatre ficelles: _Merlet_, _Le Mot_, _Jeanne d’Arc_,
-_Méthode Criquet_.--
-
-Maintenant, il ne tient plus qu’à vous d’être toutes reçues!
-
-Et sur ces mots, Mlle Frolière, toujours charmante, va s’esquiver, mais
-les aspirantes se resserrent autour d’elle.
-
---Mademoiselle, mademoiselle, embrassez-nous!
-
-Ce sont des embrassades folles, qui mettent en rumeur tout ce public aux
-écoutes: quelques élèves préférées se faufilent, pour être embrassées
-deux fois; puis toutes:
-
---Mademoiselle, que fera-t-on après l’écrit?
-
---Je vous lirai _Phèdre_!
-
---Ah! ah! et puis?
-
---Et puis, si on est sage, je vous apprendrai le _Curé de Pomponne_.
-
---Bravo, bravo, crie tout le groupe, en reconduisant Mlle Frolière
-jusqu’à la rue, sans souci du dépit et de la mauvaise humeur qui se
-peignent sur les visages des autres aspirantes.
-
-Une Molière interpellant une Racine:
-
---Quel aplomb! ce n’est pas la peine, si on les reçoit à l’avance, de
-nous faire venir ici.
-
-Plus loin, une mère rogue, à une autre mère plus rogue encore:
-
---A Fénelon, elles n’ont pas de pudeur; comme elles étalent leur joie,
-les entendez-vous rire! Ah! ma pauvre Adèle, pourquoi donc que t’n’as
-pas eu ta bourse dans ce lycée-là? Je ne me tournerais pas les sangs
-aujourd’hui. Pauv’ petite, croiriez-vous, Médème, que depuis Pâques, ça
-se lève avant les cloches! tout ça pour entrer à c’t’école de Sèvres.
-
-Que je donnerais donc des mille et des cents pour que ce soit fini.
-
-Plus loin, très seules, deux jeunes filles attendent, ce sont deux
-élèves du Collège Sévigné; l’une, Marguerite Triel est grande, svelte:
-des bandeaux blonds sur une figure de Madone; des yeux ravissants, que
-l’émoi embrume, comme deux fleurs dans la lumière indécise de l’aube. Il
-y a en elle une distinction, une réserve qui surprend, au milieu de ces
-écolières manquant de tenue. Son amie, Charlotte Verneuil, est petite,
-gracieuse; elle est de celles «dont la bienvenue rit dans tous les
-yeux».
-
---Tu les vois, Charlotte, sont-elles assez tranquilles! qu’est-ce qui
-croirait, à les voir, que pour nous toutes, cette porte cache quelque
-chose de redoutable! Moi j’ai peur, je me sens triste jusqu’à la
-mort.--Si j’étais recalée! C’est un concours, le hasard peut tout; à
-Fénelon que de chances elles ont de réussir: les meilleurs professeurs
-de Paris, d’anciens succès, et la Foi!
-
---Sans compter les recommandations! Vois-tu, ma chérie, il faut là aussi
-du piston; et la réclame crois-tu qu’elle ne sert à rien? Si Mlle Nollet
-est la fille d’un vieux républicain de 48, Jeanne Viole est parente d’un
-Inspecteur général; et depuis six mois on répète partout, qu’Adrienne
-Chantilly est l’étoile du lycée Fénelon, et qu’elle entrera première à
-Sèvres!
-
---Et le reste que nous ne savons pas. Vilain chapitre celui-là.
-
---Tiens, compte, Marguerite, nous voilà près de deux cents, et dire que
-Bordeaux, Toulouse, Aix, Nancy, Caen, vont en envoyer d’autres. Comment
-veux-tu que j’aie la moindre espérance de réussir; je n’ai pas le feu
-sacré moi, c’est par raison que je désire entrer à Sèvres; tu sais que
-mon tuteur ne trouve pas Henri assez riche pour deux. Il veut que je
-puisse gagner ma vie au besoin; sans cette nécessité-là, j’aimerais
-mieux bercer un marmot et regarder le père travailler, que de venir,
-ici, résoudre des équations.
-
---C’est bien là aussi ta destinée, ma Lolotte, je ne te vois pas
-pontifiant dans une chaire de professeur; tu es faite pour devenir une
-adorable épouse. Comme tu le rendras heureux, ton sculpteur! patience
-va, après l’agrégation, dans trois ans, tu trouveras le nid tout prêt!
-
-Moi, je n’ai pas au cœur d’amour qui me réconforte. J’avais ce matin une
-telle angoisse que j’ai été mettre une rose sur le tombeau de sainte
-Geneviève. Voilà le seul «piston» que je puisse avoir, encore ne suis-je
-pas bien sûre que le fameux proverbe dise vrai: le Ciel est si loin à
-présent.
-
---Oui, Marguerite, tu seras reçue; tu dois être reçue, parce que tu le
-mérites. Aucune de ces jeunes filles n’a travaillé plus que toi, et
-aucune d’elles n’a ton âme belle et pure. Ta prière à sainte Geneviève
-me rappelle ce pauvre innocent de chez nous, qui ramassait les roses à
-la procession, pour les offrir, agenouillé, à la femme la plus belle. Je
-ne sais pas ce qu’il espérait, mais la Dame du Paradis sait bien ce que
-demandait ta rose. Je t’assure qu’elle t’exaucera.
-
---Si tu disais vrai... Et Marguerite encore plus émue serra tendrement
-la main de son amie.--Je rêve d’une vie si chaste, si laborieuse!
-Savoir, comprendre, aimer toutes les merveilles que je devine autour de
-moi... Être à Sèvres! comme ce mot rayonne dans l’avenir; toute petite,
-déjà j’aimais l’École; il me semble à présent que je suis sur une
-barque, que les voiles se tendent, se gonflent. Enfin, elle va prendre
-le vent...--et murmurant pour elle-même,--voilà le soleil...
-
-A l’horloge, huit heures sonnent; vite les deux jeunes filles
-s’embrassent. Les portes s’ouvrent, un huissier commence l’appel. C’est
-une scène indescriptible; les mères gémissent, les aspirantes
-s’affolent, quelques-unes défaillent. Les hommes agitent violemment
-leurs chapeaux.
-
-Mesdemoiselles A, B, C, D, etc...
-
-Présent, présent, présent... autant de mots, autant d’intonations
-différentes. Les aspirantes disparaissent une à une, s’engouffrent dans
-le vieil escalier de bois. On entend de moins en moins les mères, les
-sœurs, qui de la cour crient encore:
-
---Adèle, as-tu ta mélisse?
-
---Jeanne, prends ton éther!
-
---Éva, n’oublie pas tes sandwichs!
-
---Reine, courage, ne te gêne pas, demande à la demoiselle le lavabo.
-
-Déjà les aspirantes s’installent sur les gradins crasseux et vermoulus,
-ayant devant elles de petites tables noires.
-
-L’amphithéâtre est immense, laid, nu, comme une salle de caserne. Un
-relent de vieux habits et de lointaines sueurs prend à la gorge.
-
-Une dame au profil chevalin, Mlle Lonjarrey, fonctionnaire à l’école de
-Sèvres, distribue les feuilles, au milieu d’un silence religieux. Sur
-l’estrade, un petit homme sec, jeune encore, sanglé dans sa redingote,
-l’inventeur de la Méthode Criquet lui-même, agite une grande enveloppe
-ministérielle, l’ouvre, et d’une voix qui a des sonorités de cymbales,
-dicte:
-
- Et la Grâce plus belle encore que la Beauté
-
-Des yeux effarés s’interrogent. Marguerite Triel ferme les siens et
-pense. Madeleine Bertrand invoque Danton. Didi, hardiment, fixe
-l’aréopage, d’un air qui signifie: «Ah! ah! c’est du d’Aveline! à moi le
-Mot.»
-
-Et tout autour de celle qui sera reçue première, les jolis mots, mouches
-d’or, se mirent à danser.
-
-
-
-
-CHAPITRE II
-
-A SÈVRES, LE JOUR DU RÉSULTAT
-
-
-La chaleur écrasante de juillet tombe sur l’école silencieuse. Rien ne
-bouge, seuls les coqs persistent à chanter midi. On dirait que les
-heures, pauvres oiseaux redoutés, se refusent à courir au-devant du
-crépuscule.
-
-C’est le dernier jour de l’examen oral à Sèvres. Le résultat sera connu
-vers quatre heures.
-
-L’École normale supérieure de l’enseignement secondaire des jeunes
-filles, fondée en 1880, occupe, dans la petite ville de Sèvres, les
-bâtiments quasi royaux de l’ancienne manufacture.
-
-La bâtisse, coûteusement rapiécée, est d’une belle ordonnance; de la
-rue, personne ne s’y trompe, et tout le monde la prend pour la
-Gendarmerie nationale.
-
-Cent vingt fenêtres étirent leur ombre immobile, sur la blancheur d’un
-mur à quatre étages. La façade rigide, très Louis XIV, avec son
-correctif Liberté, Égalité, Fraternité, s’adosse au coteau. Le parc, au
-deuxième étage, réunit, comme un toit de verdure, les deux ailes
-trapues.
-
-Point de jardin, mais une cour seigneuriale plantée de jeunes sycomores,
-toute sablée: plage fulgurante aux soleils de midi, champ de glace aux
-premiers rayons de lune.
-
-Comme une terrasse de château-fort, elle a ses douves et ses ponts. Pour
-unique fleur, un jet d’eau ouvre son calice vers le ciel, éphémère
-épousée, qui retombe pâmée, d’avoir cueilli le pollen des étoiles.
-
-La fraîcheur de l’eau ne monte pas vers ce parc, si étroit qu’on dirait
-une haie de verdure, bordant les chemins escarpés, qui lacent un mur à
-l’autre. Une voûte de feuillage file vers une ruine pittoresque, celle
-du pavillon Régnaud, mitraillé par les Prussiens, toute vénérable
-aujourd’hui, sous ses bouffettes blanches et ses traînées de lierre.
-
-Une autre bicoque historique, le pavillon Lulli, avec ses petites vitres
-d’église et son toit moussu, garde, dans la solennité du lieu, un air
-vieillot de rendez-vous galant. L’entrée en est interdite aux
-Sèvriennes.
-
-Les examens oraux, qui amènent chaque année à Sèvres une cinquante
-d’admissibles, se passent dans les classes.
-
-Pendant trois jours, c’est un va-et-vient inusité, dans le grand couloir
-pavé de briques rouges, où tant de pas ont tracé leur sentier rose.
-
-Tables, chaises, petite chaire avec son tapis vert, voilà tout le
-mobilier d’une classe: à peine y retrouve-t-on un léger parfum de femme.
-C’est là que les Sèvriennes préparent leur carrière de professeur,
-hypnotisées longtemps à l’avance par ce but poursuivi: être licenciées!
-agrégées!
-
-Dans ces classes nues, rien ne vient distraire leur regard, si ce n’est
-la grâce rythmique des mouches qui dansent, des hirondelles jetant sur
-le ciel bleu une trame noire, qu’elles brodent d’un coup d’aile, et
-rebrodent sans cesse.
-
-Mais jour et nuit, dans la maison, le jet d’eau chuchote, chuchote; une
-goutte redit à l’autre la joie de vivre et de n’être plus. Et quand
-vient le soir, son âme éparpillée, au seuil des portes closes, sanglote,
-sanglote, de ne pouvoir aimer.
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-Les Sèvriennes achèvent de déjeuner, on n’entend que bruits de
-fourchettes, d’assiettes ramassées. Dehors, les aspirantes sortent des
-restaurants voisins et rentrent à l’école, où leurs examinateurs fument
-une dernière cigarette, sous les arbres de la cour.
-
-La plupart des admissibles viennent du lycée Fénelon. D’autres arrivent
-des lycées de Toulouse, Lyon, Alger, Montauban. Les Méridionales, avec
-leurs robes trop claires et la volubilité de leurs paroles, apportent
-une note gaie au milieu des préoccupations égoïstes ou féroces de
-l’examen.
-
-Didi, Victoire Nollet, Madeleine Bertrand, Jeanne Viole, Berthe Passy,
-sont admissibles à l’oral. Marguerite Triel l’est aussi, mais son amie,
-Charlotte Verneuil, a «bafouillé» dans ses problèmes de physique; elle
-est ajournée.
-
-Berthe Passy, qui a déjeuné dans le parc, d’un morceau de pain et d’une
-tranche de saucisson, se promène en faisant tout haut ses petits calculs
-de probabilité.
-
---Allons, que je refasse ma liste: c’est certain, Adrienne Chantilly
-entrera première, elle a la cote d’amour; qui sera seconde?...
-
-Jeanne Viole ou Victoire Nollet?
-
-Jeanne a bien lu son La Fontaine, elle a eu des réminiscences heureuses,
-elle a eu quelques gestes élégants, et d’Aveline n’a point paru
-insensible au charme de ses deux fossettes.
-
---Ouais! mais Victoire a exposé la campagne d’Italie avec une science
-épatante: corps d’armées, généraux, position des troupes, effectifs,
-marches, contre-marches... elle savait tout. Et son laïus sur les
-Stoïciens! Elle mérite 19 comme rien. Je lui donnerais donc le nº 2,
-mais avec sa binette, elle aura le 3. Moi je garde le 4; la natte de
-Bertrand lui vaudra le 5; quant au reste, je m’en bats l’œil!
-
---Ah mais, et cette grande blonde de Sévigné, Triel, je crois, quel chic
-type! où la logeront-ils?
-
-Le cas lui paraît embarrassant; mais certaine de la solidarité qui
-unira, sur la liste, les noms de son lycée, Berthe tire la langue, en
-gamin qui ne cherche plus, et tout d’une traite, déjà chez elle,
-dégringole un sentier du parc.
-
-Justement, M. Jérôme Pâtre, l’examinateur de philosophie, essayait, sur
-une petite table, une réussite. Surpris par la dégringolade de cette
-aspirante sans façon, il remet ses cartes dans sa poche, se lève, sourit
-avec bonhomie, et s’en va.
-
---Eh! bien, en voilà une! Jérôme qui se fait des réussites! Est-ce que,
-par hasard, il jouerait au sort les refusées! Les anciennes m’ont bien
-dit qu’il voudrait nous recevoir toutes, pour ne causer de chagrin à
-personne. Dieu que ces philosophes sont naïfs! gageons qu’il planterait
-là le célibat, s’il pouvait aussi nous épouser toutes.
-
-Cette idée, sans doute, lui semble prodigieuse, car elle tombe sur un
-banc et rit à se tordre: quelques aspirantes, qu’attire l’hilarité de
-Berthe, s’approchent; déjà l’histoire de Jérôme a fait le tour du parc.
-
-Très communicatives, les méridionales racontent leurs aventures à Paris.
-Thérésa dit que, de Tarbes à la gare d’Orléans, elle a voyagé avec les
-confrères de la rue d’Ulm; on a parlé de Bersot et de Mme Jules Ferron,
-on a déjeuné ensemble, et l’on doit se revoir au quartier Latin.
-
-Hortense, qui se grise des paroles de Thérésa, continue, sans arrêt, le
-récit des aventures; du Monsieur qui les suit et à qui l’on donne un
-petit sou; du calicot qui porte leurs paquets, du haut en bas du Louvre,
-et fatigué de l’inutile quiproquo, leur dit: «Mesdemoiselles, je ne suis
-pas de la maison.»
-
-C’est un rire général, Hortense et Thérésa riant plus fort que les
-autres. L’une a un joli nez retroussé, une bouche ronde comme une
-cerise; l’accent et le roulement d’r des Montalbanaises, ajoutent une
-senteur poivrée à tout ce qu’elle raconte. L’autre, vulgaire, très
-peuple, parle avec de grands gestes, une volubilité étourdissante.
-
-Berthe Passy a vite lié connaissance, et comme on parle du «toupet» des
-étudiants au Luxembourg, elle leur montre Charlotte Verneuil, qui se
-promène avec Marguerite Triel.
-
---Ce matin, j’ai entendu un bien joli mot qu’a dit cette jeune fille, la
-plus petite des deux, celle qui a des yeux si tendres et si rieurs. Des
-étudiants la regardaient passer; l’un d’eux la suit, j’entends qu’il lui
-vante ses propres mérites: bon garçon, travailleur, aime pas la noce,
-fume pas, vit chez lui, petite femme bien heureuse avec lui; elle, sans
-le regarder, hausse les épaules: «Le prix Monthyon, quoi!». L’autre l’a
-laissée passer chapeau bas.
-
---Oh! très joli, très spirituel, quel à propos!
-
---C’est une littéraire? interroge Hortense.
-
---Non, une scientifique... et une recalée.
-
---Dommage.
-
---Avez-vous vu passer son amie, cette grande blonde qui a des yeux d’un
-bleu sombre de gentiane?
-
---Oui, reprend Thérésa, elle est brillante et modeste; pas de pose. M.
-d’Aveline, hier, en paraissait charmé. Elle a dû lui plaire, c’est tout
-à fait la Lorely de Henri Heine, avec son beau corps de statue et ses
-cheveux d’or.
-
---Moi, fait Hortense, en bonne méridionale qui accentue les muettes,
-j’adore-e Mlle Chantilly, quelle-e voix, quels yeux, et une bouche-e, et
-une grâce-e.
-
---Si vous en êtes amoureuse, foi de Passy Berthe, garde à vous,
-mademoiselle, il faudra vous battre avec tous vos professeurs!
-
-Drelin, drelin, drelin, drelin, din, din, din, din!
-
-La cloche sonne furieusement, aux abois. C’est la fin de la dernière
-récréation. Les classes se remplissent, le public s’assied derrière les
-tables, chaque aspirante, à son tour, se place à côté de la chaire, en
-face du professeur qui l’interroge.
-
-_Salle de Philosophie._
-
-M. Jérôme Pâtre, debout sur l’estrade, gesticule, et laisse à Mlle
-Bertrand, trop émue, le temps de se remettre. Elle tousse, retousse, ne
-sachant pas un mot de son sujet: _les Lois_. La salle reste silencieuse,
-quelques vieilles dames écrivent, pour des journaux, les questions et
-les réponses. Près de la fenêtre, une dame à cheveux blancs, mal
-coiffée, petite, boulotte, les yeux vifs et les joues roses, suit
-l’examen de près; c’est Mme Jules Ferron, directrice de l’École de
-Sèvres, veuve du grand orateur de la République. Elle laisse tomber un
-regard sévère sur Mlle Bertrand qui «joue de la natte».
-
---Voyons, mademoiselle, fait M. Jérôme Pâtre, indulgent, ne vous
-troublez pas ainsi. Remettez-vous, je vous prie... Nous disions donc que
-le caractère d’une loi...
-
---Le caractère d’une loi, ânonne Madeleine, c’est d’être... elle tousse,
-tousse, suffoque.
-
-Très ému, M. Jérôme Pâtre lui offre son verre d’eau: Madeleine en boit
-quelques gorgées et repousse le verre du côté de l’examinateur. M. Pâtre
-perdant contenance, s’assied et tresse la frange du tapis vert.
-
---Allons ma vieille, lance-toi, se dit l’aspirante, à bout de
-ressources...
-
-Et continuant la phrase commencée:
-
---Le caractère d’une loi, c’est d’être absolue, universelle,
-catégorique.--Kant a défini le devoir l’impératif catégorique, par
-opposition à l’impératif hypothétique qui est...
-
-Elle continue, récite son manuel, travesti par ses souvenirs, reprend
-son bel aplomb et s’arrête au bas de la dernière page.
-
---Merci, mademoiselle, fait M. Jérôme Pâtre; il pousse un soupir, marque
-une note, sous l’œil de Mme Jules Ferron de plus en plus sévère, puis
-regardant l’auditoire amusé:
-
---Mademoiselle Triel est-elle ici?
-
-Marguerite se lève et vient s’asseoir en face de lui. Elle est habillée
-simplement: une robe de serge noire, égayée d’un collier de velours
-bleu, souligne discrètement sa distinction et sa beauté. M. Pâtre suit
-avec complaisance la grâce de ses mouvements, et près de la fenêtre, les
-yeux sévères s’adoucissent:
-
---Voyons, mademoiselle, dites-nous ce que c’est que la Politesse.
-
-L’aspirante se recueille, groupe ses idées, et dans un ordre simple,
-définit ce qu’on appelle généralement la politesse; distingue la vraie
-politesse de la fausse, indique les dangers de la flatterie, et de la
-franchise brutale; s’appuie d’exemples pris dans la littérature et dans
-l’histoire. Comme elle paraît regretter la politesse d’autrefois, M.
-Jérôme Pâtre s’emballe, et citant Saint-Simon, lui rappelle ce que cache
-le masque hypocrite de cette politesse parfaite.
-
-Sans se troubler, Marguerite Triel discute, reconnaît la bassesse des
-courtisans, mais s’appuie sur l’étude de mœurs de la _Princesse de
-Clèves_, pour montrer que dans la vie mondaine, on ne retrouve plus le
-respect, témoigné sous une forme aussi délicate, aussi courtoise
-qu’autrefois.
-
-L’examinateur prend plaisir à la discussion. Tous deux s’animent, le
-public lui-même est pris. Marguerite remporte un véritable succès, et
-Charlotte l’entraînant, lui crie:
-
---Tu as 19! je l’ai vu marquer ta note, ce qu’il avait l’air content!
-
-_Salle de littérature._
-
-La classe est trop petite pour contenir le public qui voudrait assister
-aux interrogations du jeune maître d’Aveline, un beau nom déjà dans
-l’Université. Très sympathique aux femmes, par son charme personnel,
-l’enchantement de sa voix, la finesse et le mordant de son esprit, il
-les captive tout à fait, par la légende poétique qu’un deuil d’amour
-attache à sa vie intime.
-
-Trop intelligent pour colporter lui-même ses meilleurs mots, il laisse
-ce soin à d’autres; timide, dès qu’une femme le trouble, il devient
-brutal pour celle qui veut l’intimider. D’Aveline est l’idole ou la bête
-noire des Sèvriennes.
-
-L’examen est sur le point de finir, il ne reste plus que deux aspirantes
-à interroger, et le jeune maître, un peu las, semble s’isoler de cette
-galerie aux écoutes, en cachant son visage pâli, derrière ses mains,
-d’ailleurs parfaites.
-
-A l’appel de son nom, Madeleine Bertrand, qui n’a pas conscience du four
-énorme qu’elle vient de faire en philosophie, s’apprête à jouer du
-paradoxe, pour séduire la curiosité de d’Aveline.
-
-Elle s’assied à la petite table, lisse le tapis vert d’un geste élégant,
-tandis que le professeur, les mains toujours en œillères, dans une pose
-coquette de méditateur, s’efforce de trouver le rouage de cette machine
-à examen.
-
---Voudriez-vous, mademoiselle, me lire cette scène du _Misanthrope_, et
-me dire ce que vous en pensez.
-
-Madeleine lit la grande scène entre Alceste et Célimène, commente,
-insiste sur le stoïcisme du héros, sur la grandeur de son amitié; elle
-exalte sa vertu, lui prête une générosité imaginaire, condamnant cette
-futile Célimène, ce léger Philinte, dont le commerce trop facile la
-choque; cite Euripide, Shakespeare, Fabre d’Églantine, se trompe, ne
-s’en aperçoit pas, poursuit encore; il faut bien payer d’audace! On
-s’attend presque à l’entendre s’écrier, comme Doña Sol: O mon lion
-superbe et généreux!
-
-D’Aveline la laisse s’enferrer: visiblement, il prépare un bon mot, qui
-sera le mot de la fin; ses lèvres tremblent et d’une voix railleuse:
-
---Connaissez-vous, mademoiselle, quelque chose de plus ridicule, qu’un
-cheval de fiacre qui s’emballe?--Je vous remercie.
-
-Des rires approbateurs fusent dans ce public de jeunes femmes; vite on
-crayonne cette boutade; seule, Madeleine ne comprend pas, et sort
-absolument certaine d’être reçue à l’examen.
-
-Un instant de repos suit: d’Aveline encore une fois s’isole. Ces dames
-chuchotent, quel esprit! quelle voix! une musique à vous ensorceler;
-regardez donc la blancheur de cette main, et les ongles ma chère! Ne
-trouvez-vous pas, que cette barbe mousseuse a quelque chose de
-sculptural? Oui, mais ces paupières retombantes, c’est bien laid! il a
-beaucoup de talent, mais trop peu de cheveux.
-
---Oui, lance effrontément Berthe Passy à ses voisines en extase, il n’en
-a plus qu’un, mais il est solide, c’est le dernier des Mohicans.
-
-«Chut, chut» voilà Mlle Lonjarrey qui amène Mlle Chantilly. Didi est
-très en beauté dans sa robe collante de drap bleu, un chapeau piqué de
-bluets, juste assez de poudre d’or pour relever l’éclat de ses cheveux
-frisés; les lèvres sont imperceptiblement peintes, et les yeux, à
-travers les longs cils noirs, luisent comme de jeunes pousses d’avril.
-Beauté de juive qui a déjà le parfum violent, peut-être ignoré, de la
-courtisane.
-
-D’Aveline, gracieux, la prie de s’asseoir, satisfait, après un rapide
-examen, de la tenue de l’aspirante.
-
---Sur quoi désirez-vous que je vous interroge, mademoiselle?
-
-Didi hésite, semble confuse d’une telle prévenance, puis relevant
-doucement les ailes épeurées de ses longues paupières:
-
---Sur La Bruyère, monsieur.
-
---Soit; tenez, lisez-moi ce portrait de Catherine Turgot.
-
-Didi lit le fragment d’une voix grave et souple, bien timbrée, avec
-quelques sonorités musicales, qui par moment troublent le professeur et
-l’auditoire, comme certaines notes des violons hongrois.
-
---Mes compliments, mademoiselle, vous avez lu ce portrait avec une
-science parfaite, j’aurai ici peu de chose à vous apprendre.
-
-Les paupières de Didi battent et se relèvent, les yeux se posent,
-étrangement doux, sur d’Aveline, qui précipitamment baisse les siens.
-
---Et maintenant, j’écoute votre commentaire, mademoiselle.
-
-En bonne élève, Adrienne Chantilly commente le texte; sa parole est
-élégante, le mot souvent juste. En pleine possession d’elle-même,
-l’aspirante, d’un regard presque voluptueux, fascine le pauvre
-d’Aveline, dont la face, subitement, devient très rouge.
-
---Et que pensez-vous de l’existence d’Homère, mise en doute de nos
-jours?
-
---Si Homère n’existait pas... il faudrait l’inventer!
-
---Ah! très bien, très bien, mademoiselle, je vous remercie!
-
-Et d’Aveline, à côté du nom d’une si charmante fille, marque un 18 3/4.
-
-Adrienne se retire au milieu des murmures flatteurs. Elle sera reçue
-première; quelle beauté originale, quel talent: bien supérieure à la
-moyenne des Sèvriennes. L’a-t-elle assez enjôlé!
-
-D’Aveline sort à son tour, mais pas assez vite, pour ne pas entendre
-Didi répondre à Berthe Passy:
-
---Je n’ai que 18!
-
---Eh! plains-toi donc la belle, sais-tu qu’il donne 20 à Dieu et 19 à
-lui-même!
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-Quatre heures sonnent enfin!
-
-Depuis une heure, l’examen est fini: les aspirantes, fiévreuses, errent
-dans le parc, dans les couloirs; quelques-unes, à l’infirmerie, boivent
-de la fleur d’oranger. Les cœurs se serrent, on ne respire plus.
-
-Le sort de ces jeunes filles est décidé; encore un moment, il sera
-connu. La minute est longue d’un siècle, le silence glace les visages.
-Les étrangers se tiennent à distance, très émus par l’angoisse des
-aspirantes, qui semblent attendre là une parole de vie ou de mort.
-Refusées, tout leur semble perdu; reçues, que d’efforts, de fatigues,
-oubliés dans la joie d’entrer au Paradis.
-
-Que cette attente est longue!
-
-Marguerite Triel est figée près de Charlotte, qui fait encore bonne
-contenance; Berthe Passy rit nerveusement; Jeanne Viole est morne; le
-masque de Victoire est d’une laideur tragique. Les deux Montalbanaises
-pleurent; Didi subit le malaise du doute: si une autre qu’elle était
-première. Trente autres tressaillent de la même anxiété. Enfin un coup
-de sonnette, bref, avertit les futures Sèvriennes que leur sort va être
-connu! Une porte s’ouvre, un feuillet blanc voltige, dix-huit noms sont
-affichés là: c’est une poussée furieuse, un recul d’effroi.
-
---J’y suis! J’y suis, je n’y suis pas! Un grand cri de désespoir, et
-Madeleine Bertrand s’évanouit.
-
-Dans ce couloir aux briques rouges, où l’usure de tant de pieds a tracé
-un sentier rose, c’est une scène indescriptible de joie, de colère, de
-douleur; la mère d’Adèle insulte le jury, crie à l’injustice; de pauvres
-petites ont des crises nerveuses, d’autres, prostrées, s’en vont, sans
-savoir où?
-
-Mais Didi exulte, son nom tient l’affiche. Marguerite, seconde, est
-folle de joie; Berthe Passy est cinquième, après Jeanne Viole, un peu
-dépitée, et Victoire humiliée d’être quatrième. Les heureuses
-s’embrassent, se serrent les mains, plus gênées qu’apitoyées par la
-douleur des autres, et quelques Sèvriennes, gentiment, viennent consoler
-les recalées.
-
---Allons, allons, du calme, «mes p’tits» fait la dame au profil
-chevalin, Mlle Lonjarrey, surveillante à l’école, ce n’est pas tout
-d’entrer à Sèvres... il faudra en sortir!
-
-
-
-
-CHAPITRE III
-
-LE JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL
-
-
-Sèvres, 3 octobre 189 .
-
-De pied en cap, me voilà donc Sèvrienne. Je n’en porte pas l’uniforme,
-par la raison qu’il n’en existe pas. Mais dans le cœur, j’ai l’amour de
-la maison.
-
-Aujourd’hui commence ma vie nouvelle.
-
-Comme les paysannes de chez nous, qui cueillent, durant la belle saison,
-les plantes odorantes, je voudrais, jusqu’au plus lointain hiver,
-parfumer ma vie des souvenirs que je vais recueillir ici.
-
-Aujourd’hui donc je commence mon journal.
-
-Je n’ai pas d’amie à l’École, et je suis lente à me lier; j’ai, en
-amitié, la méfiance des gens qui redoutent d’accepter une pièce fausse.
-Qu’il m’est dur d’être séparée de Charlotte! L’absence n’est rien quand
-on s’aime; moi, je me sens bien seule. Pour retrouver ma Lolotte, il
-faut lui écrire.
-
-Écrire, c’est rompre un charme pour en jeter un autre.
-
-Notre amitié qui vivait d’un silence, où tant de choses communes
-volaient entre nous, prend une forme nouvelle: je suis la confidente à
-qui on ose tout dire, parce que ses yeux ne vous regarderont pas. Son
-fiancé va revenir bientôt de Rome; j’ai hâte de le connaître, elle
-l’aime tant. Lui et moi, nous sommes tout dans le cœur de Charlotte.
-
-Elle rit de l’amour jaloux que j’ai pour mes livres, des mille riens qui
-m’enchantent, des paysages fugitifs où je promène mes songes nouveaux,
-et des tristesses aussi qui piquent, sur la feuille blanche de mon livre
-d’heures, le premier papillon noir.
-
-Charlotte est trop amoureuse pour subir jamais le charme de cette école.
-Son amour la lie au passé. Moi, j’ai senti, à la porte de cette maison,
-tomber comme un vêtement de voyage, tous les souvenirs tendres, tous les
-souvenirs cruels, qui font le passé d’une écolière de 20 ans.
-
-Je suis seule au monde; j’étais encore enfant lorsque papa et maman sont
-morts. Mais ils vivent en moi, leur amour a formé ma conscience;
-jusqu’ici, ils ont été les guides mystérieux qui m’ont conduite à la
-porte de cette école.
-
-L’ont-ils franchie avec moi?
-
-Je ne sais?
-
-Depuis le jour de mon admission à Sèvres, je ne suis plus moi: le monde
-change à mes yeux. Il y a des jours où je suis éperdue, et je ne sais
-encore d’où vient cet orgueil, cette joie, ce trouble surtout.
-
-A qui dire tout cela?
-
-Ah! si j’avais un ami! Eh bien, ce journal sera mon ami. J’éprouve un
-plaisir infini à écrire ce mot au masculin: mon ami.
-
-Je voudrais qu’un homme fût mon ami, qu’une affection virile
-m’enveloppât, me protégeât dans cette vie nouvelle qui me charme et
-m’épouvante. Je voudrais trouver en lui le Bon conseil et le Maître.
-
-M. d’Aveline, j’en suis sûre, serait un ami exquis. Il doit avoir
-d’infinies tendresses, des gronderies si douces.
-
-A quoi bon penser à lui; je me suis promis de me défendre contre une
-toquade possible. Presque toutes les anciennes sont amoureuses de lui;
-s’il rit des autres, je ne veux pas qu’il se moque de moi.
-
-On m’a dit aujourd’hui qu’il avait coutume de baiser la main. Sa bouche,
-sur une main de femme, quelle caresse!...
-
-Marguerite, Marguerite, attention, tu vas te laisser prendre. Non, ce
-serait idiot.
-
-Puisque toi seul, cher Journal, seras mon ami, je veux être avec toi
-orgueilleusement sincère. Je ne ferai pas ma petite Eugénie de Guérin;
-je suis trop fougueuse et trop câline pour accepter la vie avec humilité
-ou résignation.
-
-J’adore qui m’aime. J’ai le désir de plaire, mais n’attache de prix
-qu’aux amitiés qui se ménagent. Je leur suis fidèle.
-
-J’ai la volonté capricieuse, et ne veux pas qu’on me domine. Je me sens
-libre, dès que le calme revient en moi, car si j’ai le sens très net du
-réel, j’ai l’imagination romanesque. Je vois le danger, il m’attire. Dès
-que mon cœur s’emballe, ma volonté le suit et mène follement mon
-imagination vers une équipée sentimentale.
-
-Mes aventures n’ont été que des rêves; elles ne me laissent ni désir, ni
-regret.
-
-Je suis encore catholique par culte de la beauté. J’adore les offices
-comme de magnifiques spectacles; la musique religieuse me bouleverse: je
-pleure, sans savoir pourquoi, des larmes de grande pécheresse.
-
-Mais, j’apporte ici deux cultes tenaces; celui de la Vierge, parce
-qu’elle fut bonne et qu’elle était pure; celui de saint François
-d’Assise, mon poète. J’aime en passant à leur donner des roses.
-
-J’entre dans cette vie nouvelle, avec un grand désir de bien faire;
-j’aimerais honorer l’École, car j’ai une idée très haute de ce que doit
-être une Sèvrienne, et me crois capable de tout braver, plutôt que de
-commettre une vilaine action.
-
-Enfin, j’ai vingt ans, je suis belle, j’ai le respect de mon corps. Les
-Dieux ont mis en moi une parcelle d’eux-mêmes, en me donnant la beauté:
-j’ai conscience de la grâce qu’ils m’ont faite.
-
-En moi, sonne haut et fier l’enthousiasme de ma jeunesse.
-
-
-Même jour, 9 heures soir.
-
-Ma vie sentimentale commence par une déception!
-
-J’arrive de chez Mme Jules Ferron. Elle a été glaciale.
-
-J’avais gardé, de son passage aux examens, le souvenir d’un joli sourire
-de bonté, et je n’ai retrouvé, tout à l’heure, qu’une femme austère,
-engouffrée dans son fauteuil, me fouillant de son œil gris.
-
-D’une voix sèche, elle s’est brièvement informée de la famille que je
-n’ai plus, de mon humeur, de mes projets. En cinq minutes ce fut fini;
-sans un mot bienveillant, me voilà congédiée. Ç’a été plus fort que moi,
-de grosses larmes ont coulé le long de mes joues, j’ai baissé la tête;
-elle a tout vu et m’a rappelée.
-
-Pourquoi Mme Ferron ne m’a-t-elle pas prise dans ses bras, comme maman
-le faisait! A cette minute-là, j’étais encore une si petite fille.
-
-Elle a plaisanté mon enfantillage; un baiser m’aurait donnée à elle,
-tandis que, pour toujours, me voilà éloignée de celle qui n’a pas, pour
-ses élèves, des entrailles de mère.
-
-Où est l’accueil que M. Bersot faisait à ses élèves! S’il s’est attaché
-toutes les âmes qu’il a formées là-bas, rue d’Ulm, c’est que son
-stoïcisme ne rayonnait pas, comme il rayonne ici, sur des landes sèches.
-
-Comme je vais «cultiver mon jardin».
-
-
-4 octobre 189 .
-
-J’ai mal dormi. Il y a des galopades de chats, dans ces longs couloirs,
-qui vous éveillent à tout moment. La grosse horloge sonne trop fort dans
-la nuit, et Mlle Lonjarrey ouvre et ferme les portes des chambres avec
-tapage. J’avais hâte d’entendre la cloche du réveil et de vite descendre
-retrouver mes compagnes.
-
-Ma chambrette me plaît; elle est bien petiote, et haut perchée: je suis
-au cinquième, sous les toits, tel un poète qui se respecte. Les murs
-sont nus, mais j’arrangerai tout cela. L’état nous met drôlement dans
-nos meubles: un petit lit de fer, une armoire en pitchpin, une table,
-une toilette, deux chaises, et un miroir; au pied du lit, une descente,
-râpée, ô combien! Mais nous sommes libres d’embellir la «turne» comme
-dit B. Passy.
-
-J’ai déjà accroché ma guitare, un symbole, déclare ce gavroche qui est
-ma voisine de chambre. Quand je serai triste, je pincerai une corde, la
-plus grave, j’aurai l’illusion d’entendre la voix de l’ami qui me
-cherche... et que j’attends.
-
-Sous ma fenêtre, un grand lys d’argent s’épanouit et se fane sur la
-pièce d’eau.
-
-Quel apaisement parmi les grands arbres du parc; ils ont une beauté
-sereine, qui se marie au calme de notre vie d’étude.
-
-
-6 octobre.
-
-La journée est réglée immuablement, les études succèdent aux cours du
-matin; après le déjeuner, on se repose; à 1 h. 1/2 les cours reprennent;
-à 4 heures, les études recommencent. On dîne, on se promène dans le
-parc, ou l’on danse à la salle de réunion. Puis on va dire bonsoir à Mme
-J. Ferron, dans son cabinet.
-
-Je n’ai pas voulu aller au bonsoir hier, je n’ai pas encore accepté de
-vivre si près et pourtant si distante d’elle.
-
-Ici, personne n’est surpris de cette froideur: les anciennes y sont
-accoutumées; les nouvelles, trop heureuses d’être libres, ne se soucient
-pas de se confier à leur directrice.
-
-Pour beaucoup, je le vois, Mme Jules Ferron n’a d’autre rôle que de
-prêter l’appui d’un nom illustre au fonctionnement de l’École; Rôle de
-parade! escompte d’une signature, qui doit amorcer le public, et
-rassurer nos familles sur l’esprit et la moralité de Sèvres!
-
-Comme c’est la méconnaître.
-
-Il ne faut pas longtemps pour surprendre la pensée d’une telle femme,
-puisque Sèvres est son œuvre.
-
-Elle veut nous préparer à vivre par nous-mêmes, à nous suffire, sans
-qu’une défaillance arrête notre mission de professeur. Elle veut que
-Sèvres nous donne cette force virile sans laquelle on s’aventure
-désarmé. Brusquement, nous cessons d’être des écolières, qu’une
-directrice écoute avec intérêt, nous sommes des êtres responsables et
-libres, nous ne devons attendre d’elle, qu’un mot d’estime ou de blâme.
-Elle vit dans un monde d’idées si fières, si triomphantes, qu’elle
-n’admet pas, un instant, la possibilité d’être incomprise, méconnue, ou
-ce qui est pis, de se tromper.
-
-Sa froideur, le respect glacial qu’elle inspire, font partie de ce
-système d’éducation qui me semble aller contre la nature.
-
-Que fera-t-elle de moi?
-
-
-8 octobre.
-
-Joie, joie, j’ai revu d’Aveline. Il a été charmant.
-
-
-10 octobre.
-
-Nos cours s’organisent, je voudrais de suite noter mes impressions.
-
-Mais j’ai trop de choses à voir, à retenir; mes yeux sont éblouis par le
-spectacle d’une vie si différente de celle que j’ai menée jusqu’à
-présent. Je me crois encore le jouet de quelque rêve merveilleux.
-
-
-12 octobre.
-
-Aujourd’hui dimanche, j’ai à moi quelques heures de solitude,
-amusons-nous, m’ami.
-
-Adrienne Chantilly notre «cacique» (mot barbare qui nous vient de la rue
-d’Ulm et signifie la première de notre promotion) nous a reçues hier
-dans sa chambre algérienne. Nous avons pris le thé, dans un décor de
-bazar, embaumant, un peu trop, les pastilles du sérail.
-
-A mon avis, elle est intelligente, mais beaucoup moins que la réclame
-l’affirme. C’est un esprit surfait. Elle est séduisante, et je me rends
-parfaitement compte que, dans l’attrait qu’elle exerce sur nos
-professeurs, il y a un je ne sais quoi qui n’a rien d’intellectuel!
-
-Elle me fait des avances, mais je me tiens sur la réserve; c’est
-humiliant et douloureux d’abandonner la main qu’on avait prise trop
-vite.
-
-Je préfère cette écervelée de Berthe Passy, une originale, un pitre, un
-esprit mordant qui saute d’emblée sur le ridicule des gens. Un mot
-d’elle, vous voilà peint. C’est une enfant mal élevée, on lui passe
-tout; et puis elle a une nature si rude, si franche, si délicatement
-fière.
-
---Je l’aimerai celle-là.
-
-Mais le drôle de père! un bonhomme tout sec, qui court ses sabots aux
-mains, grimpe quatre à quatre nos escaliers trop sonores; et dans le
-tourbillon qui passe, on ne distingue que des tire-bouchons, volant
-éperdus, à l’entour d’un vieux béret.
-
-C’est un poète; sa Muse un peu dégrafée, dit-on, chante à Montmartre.
-
-Jeanne Viole me plaît de moins en moins. Je la trouve maniérée; elle a
-de petits gestes, de petits cris, des pruderies de langage qui
-m’agacent. C’est elle qui dit: l’inexpressible de papa, chaque fois que
-le mot culotte exige un euphémisme!
-
-Elle joue si bien les Marquises de Marivaux, que nous nous demandons si
-le hasard ne nous aurait pas donné, pour compagne, une princesse
-déguisée. Elle ne parle que d’alliances chic, de bibelots rares,
-d’académiciens et de gouvernantes; elle se contredit, déplace ses propos
-flatteurs, et l’amoureux d’hier est tantôt Bourget, Barrès ou Marcel
-Prévost.
-
-Elle avoue dépenser 100 fr. par mois! Seigneur, je me signe, moi qui
-ferai durer si péniblement mes deux écus jusqu’au 1er novembre.
-
-Bast, c’est encore là du marivaudage, jeu des fausses confidences, qui
-s’accordent très bien avec ce joli visage poudré, ces cheveux souples,
-ces yeux gris, fugitifs, et ces deux fossettes qui attirent... les
-baisers d’Angèle Bléraud, comme un alvéole attire l’abeille.
-
-Cette Angèle Bléraud, quel type! elle me poursuit de ses embrassades, et
-ses joues pâles, ses yeux meurtris, me causent une gêne singulière
-chaque fois que je les regarde.
-
-Elle voulait venir, le soir, me border dans mon lit.--Personne ne l’a
-jamais fait depuis que maman est morte.
-
-J’ai refusé sèchement.--Elle a pleuré.
-
-Parmi nous, Victoire Nollet est la seule qui songe déjà à l’agrégation;
-la première en étude, la dernière à se coucher, on la voit partout un
-rollet à la main, pour ne pas perdre une minute. On ne sait trop, à la
-voir, à quel sexe elle appartient: elle a le corps d’un poupon, et la
-tête d’une laideur fantastique, toujours congestionnée. Ce qui lui
-attire une volée de bons mots.
-
-Berthe Passy vient de me montrer la caricature qu’elle en a fait: le
-poupon XXe siècle, encore au maillot, pousse à coups de reins un chariot
-avec plumes, encre, papier, et à la remorque, un bourdaloue.
-
-Des autres, je ne sais rien encore, si ce n’est qu’Hortense Mignon a des
-amours contrariées, et que son sergent Laflûte, un grand paresseux, se
-prépare à bien la gruger, une fois en ménage.
-
-Ouf! j’entends ouvrir toutes les portes des chambres, vite je te cache,
-cher cahier; c’est la vieille Lonjarrey, qui passe son inspection
-domiciliaire.
-
-
-
-
-CHAPITRE IV
-
-PAQUET DE LETTRES
-
-
-Quelques élèves, fatiguées de leur première semaine de cours, ont quitté
-plus tôt la salle d’études, pour se reposer dans leurs chambres, où
-elles baguenaudent jusqu’à l’heure du dîner. La nuit est venue, le gaz
-éclaire une haute salle presque déserte. De longues listes de leçons à
-faire barbouillent les tableaux noirs; des feuilles de buvard traînent
-sur les vieilles tables incommodes, tailladées au canif, incrustées
-d’initiales, luisantes à la place des coudes. Le long des murs, dans les
-casiers, traîne le «fourbi» de la nouvelle promotion; dix cocottes en
-papier, portant un nom en sautoir, représentent les dix Sèvriennes
-littéraires de première année.
-
-Au milieu de la salle, une poutre mal équarrie soutient le plafond.
-C’est le Pilori de Sèvres, où les mécontentes ont coutume de clouer
-leurs professeurs: le père Taillis s’y balance à perpétuité au bout d’un
-fil.
-
-Trois Sèvriennes, très absorbées par leur correspondance, se hâtent
-d’écrire, car la cloche va sonner, et l’inflexible Lonjarrey, au nom du
-règlement, entend qu’au premier coup les nouvelles soient toutes au
-réfectoire.
-
-
-_Lettre de Victoire Nollet à Mme Nollet, rue Royer-Collard, Paris._
-
-ÉCOLE NORMALE SUPÉRIEURE DE L’ENSEIGNEMENT SECONDAIRE DES JEUNES FILLES
-
-«8 octobre 189 .
-
-»Chère mère,
-
-»Ne vous inquiétez pas, le régime de l’école me conviendra. J’ai réglé
-de suite mon emploi du temps, il n’y aura rien de changé dans mes
-habitudes:
-
-»A 6 heures, je suis debout; à 6 h. 1/2, j’ai pris ma douche et fait ma
-réaction; à 6 h. 3/4, je suis en étude; à 7 h. 1/2, je vais au déjeuner;
-je remonte faire ma chambre. Avant 8 heures, je suis à la bibliothèque
-et à 9 heures au cours.
-
-»Je trouve qu’on a ici beaucoup trop de récréations; j’y aviserai, il ne
-faut pas perdre ainsi son temps. Mme Jules Ferron m’a demandé si j’étais
-bien la fille de Muma Nollet, le vieux Républicain, et sur ma réponse
-affirmative, elle m’a serré la main, en me disant de me montrer dans la
-vie la digne fille d’un tel homme.
-
-»Il faut que j’arrive première à la licence. Mes compagnes ne
-m’intéressent pas beaucoup: j’ai trop à faire. La nourriture est bonne;
-je mange la viande et laisse les légumes.
-
-»Adieu, chère mère, je n’ai pas autre chose à vous dire; j’ai tout
-Reclus à lire pour faire une leçon sur les déserts.
-
-»Votre fille qui vous aime,
-
-»VICTOIRE NOLLET.»
-
-«P.-S.--Mon petit chat, travaille bien à Fénelon, il faut que dans trois
-ans tu entres première à Sèvres. Dimanche prochain, je viendrai à Paris;
-je ferai la route à pied, le docteur dit que ça me fera du bien. Prépare
-ta version d’anglais, ton discours de Michel de l’Hôpital, nous
-bûcherons ensemble jusque 6 heures.
-
-»Ta grande sœur qui t’embrasse, mon chat,
-
-»VICTOIRE.»
-
-
-_Lettre de Berthe Passy à M. Jules Passy, poète, boulevard Rochechouart,
-Montmartre._
-
-«Au bahut, 8 octobre 189 .
-
-»Mon vieux Jules,
-
-»Ne te tourmente donc pas, je suis très bien ici. J’ai pris mes
-cantonnements pour toute la saison. Je loge au cinquième, côté rue, au
-deuxième, côté douves, mais pas d’eau en bas pour y faire des ronds.
-
-»Je connais toute la boîte: ça n’a pas été long. J’ai retrouvé ici
-quelques bons zigs du lycée, et nous avons, en quatre coups de crayon,
-campé la binette de nos professeurs, je ne te dis que ça!
-
-»Apporte-moi donc, jeudi, des cigarettes et du café, parce qu’ici, c’est
-l’usage de s’offrir le Kaoua au sortir du réfectoire: ça fait passer le
-gigot, et le poulet, qui n’a plus que les os «pour avoir trop aimé», a
-dit Michelet!
-
-»Sois tranquille, je ne rêve pas à la lune; je laisse ça à ma voisine,
-Marguerite Triel, un type chouette, qui me botte. En voilà une qui te
-plairait, mon vieux, pas pionne pour un sou, et belle, et belle! Elle a
-même trouvé le temps de garder toutes ses illusions.
-
-»Ce que l’école va démolir tout ça! Moi d’abord je te préviens que je ne
-bûcherai pas: je veux ménager ma cervelle, la pauvre! ces examens l’ont
-mise à une rude épreuve; il me faut au moins l’année pour me refaire.
-
-»La vieille Lonjarrey a parlé de toi à «notre illustre mère», et je vois
-à l’air dont on me reçoit, au bonsoir, qu’on prend tes papillotes et tes
-sabots pour une fumisterie déplacée.
-
-»Ah! si l’on savait, ce que te coûtent ces chansons qui nous font vivre!
-
-»Courage, mon vieux, dans trois ans, tu pourras te reposer; ta petiote
-te rendra, tant qu’elle pourra, tout ce que tu fais pour elle.
-
-»En attendant, ce qu’elle a de meilleur, son gros baiser, est à toi.
-
-»Ta fille et amie,
-
-»BERTHE.»
-
-
-Ah! dis à Rosalie de t’acheter de la pommade, et de ne pas oublier,
-comme ça lui arrive, le mou de Friquette.
-
-
-_Lettre de Hortense Mignon à M. Eugène Laflûte, sergent au 20e
-d’infanterie, Carpentras_.
-
-«Sèvres, 8 octobre 189 .
-
-»Mon Eugène bien-aimé,
-
-»Ah! comme je me languis d’être seule dans cette maison. Je ne pense
-qu’à toi; je voudrais parler de toi à tout le monde; faut-il que le sort
-soit méchant, puisque je resterai ici une année sans te voir,--sans te
-voir--mon amour!
-
-»Mon père m’a conduite à Paris. En route, je lui ai reparlé de notre
-mariage, il est devenu furieux, il jurait, sacrait, t’envoyait à tous
-les diables; je suis sûre maintenant d’être déshéritée si je t’épouse.
-Mais qu’est-ce que ces choses-là me font: je t’aime, je ne céderai pas,
-je serai ta femme.
-
-»Tu m’aimes bien, dis? tu m’attendras dis, tu me seras fidèle? je t’aime
-tant! travaille, je t’en conjure, ne vas pas au café, pense à tes
-examens de Saint-Maixent qui approchent; je t’aiderai, je ferai tout ce
-que tu m’enverras à faire, mais aime-moi bien. J’ai fait un petit autel
-dans mon armoire; au pied du Baiser de Prud’hon (un éphèbe beau comme
-toi, qui embrasse, mange, brûle les lèvres de sa bien-aimée) j’ai mis ta
-chère photographie.
-
-»Écris-moi, dis-moi que tu m’aimes, nos lettres ne sont pas ouvertes, et
-du reste, Mme Jules Ferron, une philosophe, ne se préoccupe pas de ces
-choses-là.
-
-»Au revoir, fiancé adoré, ô le plus beau, le plus aimé des hommes, à toi
-toute ma vie.
-
-»Je t’adore,
-
-»HORTENSE.»
-
-
-Au premier coup de cloche, précipitamment, les trois Sèvriennes
-fermèrent leurs lettres, et rangèrent leurs casiers, coururent à
-l’antichambre de Mme Jules Ferron déposer leur courrier.
-
-Le flot des Sèvriennes, affamées par tout un après-midi de travail, se
-précipita vers le réfectoire, où sur les nappes luisantes, au milieu de
-chaque table, fumait le pot-au-feu.
-
-Et Berthe Passy esquissant un entrechat, au grand scandale de la vieille
-demoiselle Lonjarrey, souleva la soupière, en s’écriant:
-
---O béni sois-tu, pot-au-feu de nos familles.
-
---Amen, fit Marguerite, vas-tu faire encore la parade.
-
-
-
-
-CHAPITRE V
-
-JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL (_suite_)
-
-
-15 octobre.
-
---Je suis ébahie d’une liberté aussi anglaise, on va, on vient, dans la
-maison, on sort le dimanche, sans dire où l’on ira. On reçoit ses amis
-dans sa chambre, sauf les frères et les cousins! ils ne restent
-cependant pas le nez dehors, et j’en sais qui prennent part aux
-goûtettes du jeudi.
-
-On nous laisse responsables de nos actions; le régime adopté à l’école
-est celui de la confiance et de la liberté; le règlement, très large,
-est appliqué à la lettre par l’inexorable Lonjarrey. Seule, Mlle
-Vormèse, notre répétitrice, si attachante, n’en retient que l’esprit.
-
-Il n’y a pas sur nos actions de contrôle direct; au sortir de la
-discipline soupçonneuse des lycées et des pensionnats, on est un peu
-désorienté de se sentir si libre de mal faire.
-
-Beaucoup de Sèvriennes sont encore des gamines; il est facile d’être
-imprudentes, quand on est mal gardées.
-
-Aussi les potins ne manquent-ils pas! Mais les commérages du dehors
-n’ont pas de prise et n’attaquent en rien la conception très élevée
-qu’on se fait de notre culture morale.
-
-Ah! si Mme Jules Ferron consentait à descendre jusqu’à nous!
-
-L’esprit de l’École est bon. Il est fait d’une commune estime, d’une
-entente sympathique entre les trois années. On s’oblige volontiers, les
-aînées n’affectent pas trop d’être les douairières, elles nous invitent
-au thé de quatre heures; puis à table, en salle de réunion, au bonsoir,
-petit à petit les anciennes nous livrent les traditions de Sèvres.
-
-Les repas sont amusants; on se groupe à sa guise, les conversations y
-gagnent en intérêt: chacune a le droit d’y être sincère, et d’avouer ce
-qui lui plaît, dans les habitudes de cette vie intime. C’est à l’heure
-des repas que se prennent les résolutions; de table en table passent les
-circulaires, les pétitions, les petites notes sur les objets perdus.
-
-Au coup de fourchette, bien plus qu’aux conversations, se révèlent
-soudain les milieux. A ma table, j’ai pour compagnes la fille d’un
-tisserand et la fille d’un colonel: personne, au cours, ne devinerait
-une semblable différence de situation; voilà le dîner servi, les tares
-inconscientes, mais révélatrices, trahissent l’origine.
-
-Jeudi nous sommes allées nous promener au bois, c’était charmant. Par
-groupes de cinq on trotte dans les petits chemins encore secs. Les
-feuilles craquent, la terre embaume, le vent picote. J’ai fait
-connaissance avec les bassins d’eaux mortes et les ruines de
-Saint-Cloud.
-
-On dirait que quelqu’un habite sous ces ronces, parmi ces statues
-mutilées, ces miroirs brouillés, qu’on redoute de briser en y jetant une
-pierre.
-
-Il y a des coins de ce parc qui ont une mélancolie, une amertume de
-cimetière abandonné.
-
-En été, nos chefs de groupe, deux anciennes, Isabelle Marlotte et Renée
-Diolat, nous emmèneront cueillir les fleurs pour nos herbiers, à
-Viroflay, à la Malmaison.
-
-On ira loin, loin, mon cœur bondit de joie. Les arbres, les clairières,
-l’ombre mouvante des feuilles, me séduisent infiniment; je ne suis
-«moi», qu’assise à l’ombre des forêts. O Racine, aurais-je, comme
-_Phèdre_, la nostalgie des grands bois.
-
-Au retour, j’ai trouvé Charlotte dans ma chambre, tranquillement
-installée. Elle m’apportait un bel André Chénier--car j’ai une leçon à
-faire sur ce poète. Nous avons causé comme deux petites folles; Henri
-Dolfière, son fiancé, sera dans 15 jours à Paris, nous sortirons
-ensemble, il nous emmènera toutes deux au Louvre.
-
-C’est drôle, je m’imagine qu’Henri Dolfière doit ressembler un peu à
-d’Aveline; j’ai hâte de le connaître: il me plaira, c’est sûr, mais lui
-plairai-je?
-
-Si je mettais, ce jour-là, ma robe de velours noir? Charlotte m’a dit
-qu’elle m’allait bien.
-
-Berthe Passy est venue prendre le thé avec nous, elle nous a lu la
-lettre qu’elle écrivait hier soir à son père: C’est inimaginable! Elle
-appelle son père, mon vieux Jules! Et ça naturellement; toute petite,
-elle a entendu les camarades l’appeler ainsi, et voulant être la
-camarade de son paternel, Berthe n’a rien trouvé de mieux que cette
-irrévérencieuse tendresse.
-
-Impossible de se fâcher de ce qu’elle dit, tout cela jaillit d’une terre
-franche. L’absence de la mère--elle ne m’a jamais parlé de sa
-mère--explique cette éducation de bohème.
-
-Elle nous a promis un portrait soigné! qu’est-ce que ce sera, Seigneur!!
-de la vieille Lonjarrey, du dépensier et des autres fonctionnaires de
-l’École.
-
-Je lui ai demandé grâce pour l’exquise Mlle Vormèse: la seule femme dont
-l’âme tendre tressaille avec la nôtre.
-
-C’est notre répétitrice, elle assiste à nos leçons, et guide notre
-travail; si j’avais besoin d’un secours, j’irais à elle: je suis sûre
-que sa figure, d’une austérité de sainte, ne ment pas.
-
-Ma main, d’instinct, cherche la sienne.
-
-
-Soir, même date.
-
-Une nuit diaphane tombe sur le parc, les arbres vivent dans une clarté
-surnaturelle; le pavillon Lulli rejette lentement sa cape d’ombre, et la
-lune, qui monte au-dessus du jet d’eau, sourit à la nymphe ruisselante
-qui se baigne dans la vasque sonore.
-
-
-
-
-CHAPITRE VI
-
-UN COURS DE GÉOGRAPHIE
-
-
-Il est neuf heures, la cloche sonne les cours. De la bibliothèque, des
-études, des chambres, les Sèvriennes sortent en désordre, c’est un
-branle-bas dans toute la maison.
-
-Les Scientifiques, en grands tabliers bleus, se hâtent d’aller retrouver
-Jean, le préparateur, qui surveille les cornues ou dispose grenouilles,
-cœurs de moutons, étoiles de mer, pour l’exercice de dissection.
-
-D’une allure plus tranquille, plus élégante, les Littéraires, serviette
-sous le bras, s’en vont par groupes dans leurs salles de cours. Elles
-bavardent, sans se presser, sachant par habitude, que ces Messieurs
-s’attardent volontiers dans le cabinet de Mme Jules Ferron, qu’ils
-veulent tout d’abord saluer.
-
-Quelques élèves, toujours les mêmes, épient sur le palier les
-craquements de l’escalier d’honneur. Par hasard, elles se trouvent tous
-les matins sur le passage de ces Messieurs, heureuses d’un salut, fières
-d’une parole, triomphantes si l’un d’eux va jusqu’à leur tendre la main.
-
-Entre soi, cette petite comédie s’appelle «monter le quart».
-
-Désir et hardiesse ne vont pas plus loin: paraître l’élève favorite d’un
-professeur, est le rêve instinctif de toute Sèvrienne. Le jeu semble ne
-point déplaire à ceux qui redoutent, au milieu de tant de jeunesse,
-d’être les «vieux barbons».
-
-Si libéral que soit l’internat à Sèvres, il n’empêche point, que six
-jours sur sept, les professeurs sont les seuls hommes qui fréquentent
-l’École. Ils ont le prestige des Dieux, et il n’est pas jusqu’à Jean,
-garçon de chimie, et M. le dépensier, major de la valetaille, qui ne
-produisent sur les élèves une impression flatteuse.
-
-M. Criquet, gloire de la nouvelle Sorbonne, est de tous les professeurs
-celui qui a le mieux capté l’esprit des Sèvriennes.
-
-Elles lui savent gré d’être intellectuel et vigoureux, à côté du vieux
-Taillis dont l’âge n’a plus de sexe, de M. Lepeintre, l’éminent
-historien, qui s’illusionne, de d’Aveline qui se ménage, et de
-l’excellent Pâtre, qui s’offre toujours et ne se donne jamais.
-
-La première année est en émoi. Le cours d’aujourd’hui inaugure la série
-des leçons faites par les élèves, en présence de Mme Jules Ferron, de
-Mlle Vormèse et du professeur. Angèle Bléraud doit faire un exposé sur
-le Pôle, et ses compagnes, si M. Criquet le juge à propos, feront la
-critique de cette conférence.
-
-Elles attendent depuis dix minutes déjà, sous l’œil sévère de Mlle
-Lonjarrey, quand un accès de toux, rythmant des pas sonores, annonce
-l’arrivée de Mme Jules Ferron.
-
-On se lève, les chaises crient, la directrice s’installe; vite Amélie,
-la femme de chambre, glisse sous ses pieds une chaufferette. Victoire
-Nollet bat des paupières pour faire reluire ses yeux, Marguerite fait
-bouffer sa blouse, Berthe Passy s’affermit sur sa chaise, Angèle Bléraud
-tremble, mais Adrienne, très calme, toujours en beauté, tend l’arc joli
-de ses lèvres.
-
-D’un bond, le jeune et illustre maître est à la chaire, d’un saut il est
-en bas, disposant galamment les cartes, la gaule et le tableau noir.
-
---La parole est à Mlle Bléraud!
-
-Une grande fille maigre, étiolée, se lève, et avec une gêne visible
-marche vers la chaire; on la sent prête à pleurer. Elle a des yeux
-bizarres, où le regard luit comme un reflet de lune dans l’ombre froide
-d’un puits.
-
-C’est une poétesse qui chante, en prose décadente, la cruelle
-Marguerite, la méchante Jeanne. Amoureuse de ses deux compagnes,--ô
-souvenir de Sapho!--Angèle n’a, pour les séduire, ni force, ni grâce, ni
-figues mielleuses, ni flûte mariant l’heure qui passe à l’heure qui
-s’enfuit.
-
-Marguerite lui a fermé sa porte, et Jeanne, moqueuse, donne aux autres
-le baiser qu’elle lui refuse. Elle n’a aucune sympathie dans sa
-promotion.
-
-Assise dans cette chaire de maître d’école, faisant face à ses
-compagnes, à Mme Jules Ferron, Angèle Bléraud s’affole, le cerne étrange
-de ses yeux s’enfonce, comme deux stigmates, dans sa chair d’une pâleur
-morbide.
-
-Toute la salle tourbillonne autour de la chaire, elle voit des visages
-inconnus qui la menacent. C’est une torture inouïe, ces yeux fixant
-cette bouche muette, qui se refuse absolument à parler.
-
-Elle parle, elle a l’angoisse de ne pas reconnaître sa voix, d’entendre
-un autre «moi» gourmander le sien, se substituer à lui, et faire cette
-leçon, sans qu’elle ait, un instant, conscience de ce qui se passe au
-pied de la chaire.
-
-Le trac est chose commune, au début de ces conférences, qui se
-renouvellent à chaque cours. On s’en guérit à la longue, mais les
-timides et les nerveuses, comme Angèle Bléraud, jusqu’à leur sortie de
-l’école, subissent, sans pouvoir la dominer, la bête aux abois.
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
---Mesdemoiselles, commence Angèle Bléraud avec effort, le sujet de cette
-leçon est celui-ci: _Étude des caractères de la région polaire_.
-
-«J’ai lu tout ce qui a rapport à la question. Bien des hypothèses sont
-émises qui me paraissent toutes acceptables, étant séduisantes ou
-ingénieuses. Je n’ai pas qualité pour discuter leur valeur.
-
-»Je crois qu’en cette matière, il faut tout attendre, non de la théorie,
-mais de l’empirisme. Or le pôle, pour nous c’est l’Inconnu.
-
-»De même qu’avant le XVe siècle, les esprits chercheurs étaient fascinés
-par une Atlantide, de même aujourd’hui, dans une étude aussi
-problématique, faut-il faire place aux visions des poètes, aux récits
-des voyageurs...»
-
-Cet exorde visiblement ironique, puisqu’il annonce une leçon tout à fait
-en dehors de la Méthode Criquet, provoque un petit rire étouffé dans
-l’auditoire. L’oreille au guet, le sourcil froncé, le professeur
-griffonne quelques notes sur son carnet.
-
-Par phrases saccadées, brèves, avec des mots rares, Angèle continue sa
-leçon, la face tremblante, crucifiée sur le tableau noir.
-
-Elle évoque les visions blêmes, les grisailles du pôle, les apparitions
-étranges, démesurément grandies, l’angoisse des longs jours
-crépusculaires, l’éclatant réveil de la lumière qui flamboie sur les
-glaces, ouvre dans le ciel épuisé une large plaie, par où le soleil
-laisse couler son sang.
-
-Elle-même semble un fantôme revenu de là-bas, racontant une croisière de
-rêve, frissonnant à l’approche d’une banquise, qui glisse avec un bruit
-sourd, des froissements, des craquements formidables.
-
-Récit monotone, scandé comme une mélopée, dont les visions lointaines
-fuient et s’effacent sur la trame grise d’une leçon, toute poétique et
-sans rapport direct avec la géographie.
-
-Les Sèvriennes n’écrivent plus, M. Criquet, furieux, mordille sa
-moustache, le beau front de la directrice se durcit; Mlle Vormèse arrête
-ses yeux émus sur la détresse de son enfant.
-
-Un grand silence marque la fin de la leçon. Le professeur se lève, saute
-en chaire; avec une colère contenue, il exécute Angèle Bléraud.
-
-«Mesdemoiselles,
-
-»La leçon qu’on vient de faire ici, pour la première fois, me prouve
-qu’il est nécessaire de redire encore ce que doit être pour vous, pour
-vos élèves futures, la véritable géographie, science de la terre.
-
-»Non, non, ce n’est pas se battre contre des moulins à vent, que
-d’attaquer cette désastreuse Méthode, qui substitue une vaine
-description à l’étude rationnelle, à l’anatomie de la terre, si j’ose
-m’exprimer ainsi.
-
-»Laissons la poésie aux poètes, l’éloquence aux professeurs de
-rhétorique, soyons de bons géographes!
-
-»Il y a une beauté géographique, mais cette beauté est purement
-géométrique, car nous procédons ici par axiomes et par démonstrations.
-
-»Je m’explique:
-
-»Il n’y a de science que du général, a dit Aristote, or...
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-Et la leçon du maître continue, claire, passionnée, entraînante. Les
-Sèvriennes, suspendues à ses lèvres, boivent les paroles qui
-révolutionnent leurs habitudes d’esprit, ouvrant une voie nouvelle à la
-pensée. La géographie, enseignée par M. Criquet, n’est plus une affaire
-de mémoire. Aux faits, se mêle la recherche des causes géologiques,
-astronomiques, qui dominent les phénomènes terrestres.
-
-La géographie est une résultante des autres études, particulièrement de
-la philosophie et des sciences naturelles.
-
-Un peu irritée de la brusquerie du cher professeur, Berthe Passy maugrée
-à Marguerite, enthousiasmée par cette exposition si rationnelle:
-
---Qu’il aille donc enseigner sa méthode aux scientifiques, si pour le
-comprendre, il faut être astronome, physicien, naturaliste, géologue,
-marin, et avoir perpétuellement une alidade en poche!
-
-Sa réflexion se perd dans le tumulte de la sortie; la cloche sonne, Mme
-Jules Ferron radieuse se lève, félicitant le jeune maître de la
-puissance philosophique de son enseignement; les Sèvriennes, sans un mot
-pour leur compagne, filent en salle d’étude. Mlle Vormèse sourit à
-Angèle: ce sera mieux une autre fois, tandis que Berthe, prise de pitié,
-devant cet abandon, déjà féroce, entraîne Angèle Bléraud dans le parc,
-la console, et subitement amusée, oublie les larmes de la malheureuse,
-pour faire une de ses gambades familières.
-
---Regarde donc la belle Chantilly et Jeanne Viole là-bas, elles courent
-après d’Aveline, ma chère: les Saintes Femmes poursuivant Jésus!
-
-D’Aveline, un peu gêné, ne se retourna pas, et, pour cette fois, sous le
-feutre campé cavalièrement en arrière, on ne vit pas frémir _le dernier
-des Mohicans_!
-
-
-
-
-CHAPITRE VII
-
-JOURNAL DE MARGUERITE
-
-
-17 octobre 189 .
-
-Nous avons eu ce matin une belle conférence de M. Criquet; à propos
-d’une leçon ratée par cette pauvre Angèle Bléraud, il nous a fait
-l’exposé de sa méthode, avec une chaleur, une puissance, qui me
-transportent.
-
-Vive la géographie du géographe Criquet! Nous lâchons les anciens
-manuels, pour ne plus suivre que Vidal-Lablache, M. de Lapparent, et
-surtout Paul Criquet!
-
-Nous voilà débarrassées d’un fatras pédantesque, il ne s’agit plus que
-de raisonner juste. J’en suis.
-
-Nous n’avons pas été tendres pour Angèle; il est vrai que son
-obstination était, chez elle, un parti pris. Mais qui sait l’accueil
-réservé à chacune de nous? Moi, je suis très tourmentée par cette leçon
-à faire sur André Chénier: le sujet est délicat, où faut-il s’arrêter?
-Il y a dans les _Élégies_ des vers qui me troublent. Faut-il le dire?
-
-D’Aveline en sera froissé.
-
-Mais si je tais ce côté sensuel de l’œuvre de Chénier, ma leçon sera
-celle d’une petite fille. N’ai-je pas le droit, sans fausse pudeur,
-d’expliquer ma pensée et mes impressions? Tact, mesure... Que c’est
-difficile, mon Dieu!
-
-Ah! les beaux vers:
-
- Là tout aime, tout plaît, tout jouit, tout soupire...
- Là parmi les oiseaux, l’amour vient se poser.
- Là sous les antres frais habite le baiser...
-
-J’aime me dire à moi-même ces vers, le soir, avant de m’endormir. Ils me
-bercent, ils appellent les beaux songes.
-
-
-19 octobre.
-
-Victoire Nollet a horreur de la salle de réunion; au lieu de venir
-danser avec nous, elle préfère arpenter, cent fois de suite, le grand
-couloir glacial.
-
-C’est une heure charmante que celle qui nous réunit toutes dans une même
-salle.
-
-La pièce est nue, luisante de cire, avec quelques belles gravures, un
-piano, des meubles cannés, que le frotteur aligne soigneusement aux
-murs, et que les Sèvriennes éparpillent, chaque soir, en traîneaux sur
-la glace du parquet.
-
-Ce serait un parloir de couvent, s’il n’y régnait une gaieté folle. On
-rit, on chante, on danse, on cause. Les plus graves redeviennent enfants
-au contact des autres, car c’est l’oubli momentané du travail, des
-peines, des soucis de l’étude.
-
-On danse surtout par plaisir et par nécessité, pour que la digestion
-soit plus rapide, et pour suppléer à la chaleur imaginaire d’un
-calorifère asthmatique.
-
-Les «Troisième Année», suivant le code des préséances, organisent les
-sauteries, et mettent partout de l’entrain, en gentilles maîtresses de
-maison qui seraient un peu les petites mères des nouvelles.
-
-Quel spectacle! celles qui n’ont jamais eu le temps de marcher en
-cadence, tendent l’oreille et font leurs premiers pas. D’autres
-apprennent la bourrée, la polka du Languedoc, les branles poitevines,
-voire même le menuet. Et soudain, toutes ces jupes s’emmêlent et se
-démènent dans un quadrille furieux, où l’on piaffe, où l’on houspille
-ses voisines, accrochant une main, pinçant un bras, déchirant une robe,
-dans un vertige de tournoiement barbare.
-
-Un bien-être indicible paraît sur tous ces visages en sueur. C’est la
-détente nerveuse, l’usure brutale d’une fougue vite dépensée, qui
-renaîtra demain pour s’abattre à nouveau.
-
-Mlle Vormèse se mêle à nous volontiers; son esprit droit, sa tranquille
-bonté, donnent à ses moindres paroles un accent qui va droit au cœur.
-
-Une paix bienfaisante nous vient d’elle. C’est une protestante
-passionnée, mais tolérante; sa figure me fait songer aux _Saintes de
-Port-Royal_, qu’a peintes Philippe de Champagne: sur un front très
-bombé, de magnifiques cheveux noirs, aplatis sans coquetterie; des yeux
-qui vous cherchent, une bouche simple qui vous sourit.
-
-Je l’aime.
-
-Elle m’a embrassée parce que je lui montrais l’étrange aspect de notre
-École, à cette heure-là. L’avenue des Marronniers semble le pied
-gigantesque d’une croix d’ombre, qui s’enfonce dans la nuit; nos classes
-sont les bras, cette salle joyeuse est à la place du cœur. Tout paraît
-mort, la tête, les bras, les pieds; le cœur seul flamboie comme un cœur
-mystique, il est vivant de tout notre bonheur.
-
-Le symbole lui a plu, alors elle m’a dit ces paroles que je veux écrire
-ici: «Quand vous quitterez Sèvres, Marguerite, emportez un rayon de
-cette lumière; quel que soit votre sort, riez au passé, puisqu’ici vous
-aurez été heureuse.»
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-Le dernier quart d’heure est le plus amusant; il reste peu d’élèves à la
-salle de réunion: les bûcheuses sont retournées à leurs livres, les
-paresseuses à leurs lits. On se groupe, on débine les professeurs, on
-fait des chansons.
-
-En voici une, toute fraîche; l’auteur est une «seconde année», une bonne
-fille, Isabelle Marlotte.
-
-Elle se chante sur un air connu:
-
- Voici un émule de Platon
- La digue la digue digue
- La digue digue dong.
- Jérôme Pâtre est son doux nom
- La digue digue digue
- La digue digue dong.
- Il a toujours la bouche pleine
- D’une langue qu’il tire gentiment
- A chaque instant!
- A chaque instant
- Dans ses moments d’abandon
- La digue digue digue
- La digue digue dong
- Il appelle les choses par leur nom
- Digue digue digue
- Sur sa chaise il s’met à genoux,
- Ou bien tout d’bout,
- Ou bien tout d’bout.
-
-Et ça continue.
-
-Les anciennes, qui savourent mieux que nous les traits décochés,
-applaudissent au passage, les:
-
- Voilà le point, Mesdemoiselles!
-
-Au surplus, au fait, au fait, etc., qui sont les mots collants de
-Jérôme.--
-
-J’adore la valse, celle au rythme lent; j’aime la musique qui m’entraîne
-sur un mode mineur; j’aime les modulations vaines des retours en majeur,
-les notes grises, veloutées; alors d’invisibles caresses me ferment les
-yeux; tout mon corps s’abandonne au plaisir de suivre un rythme divin.
-
-Quelques Sèvriennes ont, quand elles dansent, la grâce des branches qui
-ploient et se relèvent sous le poids d’un oiseau. Renée Dolat, une
-ravissante Arlésienne, a des mouvements si harmonieux qu’on s’arrête
-pour l’admirer.
-
-Mais d’autres! celle-ci, une toupie hollandaise qui fait du sentiment.
-Celle-là, une corvette en détresse, et les Scientifiques valsent avec
-une élégance de fagots agités!
-
-Quelle partie de rire encore, quand on s’est aperçu que les rotondités
-d’Adrienne Chantilly n’étaient que rembourrage! Berthe, toujours elle,
-en dansant avec notre «cacique», lui a malicieusement piqué une aiguille
-au beau milieu de la hanche, et l’autre ne broncha pas!
-
-Un mot terrible de d’Aveline sur une ancienne, qui a trop de prétentions
-à la beauté mythologique:
-
-«Vénus, il est vrai, mais Vénus marine, car il lui reste encore un peu
-d’algues aux dents.»
-
-Fi le vilain.
-
-A huit heures et demie, tout le monde se retrouve à la porte de Mme
-Jules Ferron, pour le bonsoir. Subitement, ce coin de lumière et de vie
-meurt; l’ennui est roi de cette solitude.
-
-Même en plein jour, ce long corridor est un triste promenoir de nonnes.
-Des murs lavés à la chaux, à terre des briques trop rouges, des fenêtres
-qui prennent la clarté au fond des douves. Quand la lune est haute, elle
-perce la crête des arbres, et par un soupirail, éclaire ce couloir d’une
-lumière glacée, jetant sur le mur d’ombre la silhouette blanche d’un
-porche de tombeau.
-
-Est-ce que la Pompadour, qui vécut ici même, rêva de pénitences
-nocturnes, en cilice, pieds nus, dans ce cloître presque souterrain?
-
-Les bruits s’y éteignent, pour ne laisser sourdre que la plainte du jet
-d’eau, qui se lamente, qui se lamente, sans écho.
-
-Deux ombres enlacées passent... un bec de gaz vacille et s’éteint. Mon
-cœur frissonne, je me sauve.
-
-
-20 octobre.
-
-On dit que Mlle Lonjarrey, hier, en faisant sa ronde de nuit, a trouvé
-Angèle Bléraud évanouie au pied d’une porte, qu’elle déchirait de ses
-doigts crispés.
-
-
-
-
-CHAPITRE VIII
-
-LE BONSOIR
-
-
-La porte de la bibliothèque s’ouvrit brusquement, et du dehors une voix
-jeta:
-
---Mesdemoiselles, il n’y a pas de bonsoir aujourd’hui!
-
-Les têtes se relevèrent, un instant détournées des livres, et la dame au
-profil chevalin, satisfaite de son petit effet, se pencha, fouillant la
-salle d’un regard autoritaire, méfiant, et sans bruit, encore aux
-écoutes, referma la porte.
-
-Un bruissement, un rire de petites feuilles passe sur toutes les lèvres;
-un chuchotis éveille les hautes vitrines Louis XV, blanches volières où
-les livres, oiseaux captifs, dorment d’un sommeil fécond; et les glaces,
-amies coquettes, reflètent le long des tables tous les visages égayés.
-Quelques mains se frottent, satisfaites; des chaises remuent, un souffle
-soulève les fiches et les rabat aussitôt.
-
---Corvée de moins, et temps de gagné, lance Victoire Nollet, du plus
-loin de son escabelle.
-
-Toute la bibliothèque approuve; les têtes se replongent dans les atlas,
-sur les fiches cataloguées. On n’entend déjà plus que le crépitement du
-gaz qui flambe, sous les abat-jour verts.
-
-Le bonsoir est tellement incrusté dans la vie journalière de l’École,
-que le supprimer une seule fois est un événement. Rien n’oblige les
-Sèvriennes à venir saluer Mme Jules Ferron, mais l’oublier est une
-inconvenance.
-
-Le bonsoir est plus qu’un témoignage de respectueuse politesse, c’est
-une sorte de revue familière, d’examen de conscience à deux. C’est
-l’occasion offerte aux élèves, de parler avec confiance à leur
-Directrice, de s’ouvrir librement à elle.
-
-Mais c’est aussi l’hommage, sorte de baise-main modernisé, que l’École
-tient à rendre à la grande veuve.
-
-Pour laisser à cette visite son caractère intime, Mme Jules Ferron
-reçoit les Sèvriennes dans son petit cabinet, en bas, près du couloir si
-triste où le jet d’eau lointain pleure.
-
-La porte étroite qui ferme les appartements de la Directrice, donne sur
-un palier à rampe de fer. Les Sèvriennes attendent là, debout, pressées,
-emboîtées, faisant queue tous les soirs, comme au théâtre un jour de
-prix réduits.
-
-On bavarde (à Sèvres, trois élèves dans un coin, voilà un salonnet où
-l’on cause). On s’interroge sur le travail de la journée, sur les
-conférences du lendemain, les sorties du dimanche; celles-ci écoutent,
-celles-là songeuses rêvent, se regardent, la tête posée sur une épaule
-câline.
-
-Victoire Nollet apporte son lexique allemand et, les yeux clos, répète
-les cinquante mots qu’elle doit savoir avant de se coucher.
-
-Petit à petit le silence s’anime, les jambes piétinent, les voix
-montent, les colloques troublent la dernière méditation de l’illustre
-veuve; un hum! hum! vigoureux, de l’autre côté de la porte, suffit à
-rappeler tout ce petit monde impatient aux convenances.
-
---Renée, je vous assure qu’il est la demie, frappez, on gèle ici.
-
-Renée Diolat, l’élégante Sèvrienne de troisième année, ouvre volontiers
-le bonsoir. Vite un coup de peigne pour lisser les cheveux, en un tour
-de main elle a rajusté sa toilette, relevé ses bagues le long des doigts
-fins.
-
---Toc, toc.
-
-Pas de réponse.
-
---Allons frappe plus fort, Renée, si elle lit Sénèque, elle ne t’a pas
-entendue, murmure une Scientifique irritée de l’attente qu’on lui
-impose.
-
---Toc, toc, toc.
-
-Même silence.
-
-Renée se retire furieuse.
-
---Vous voyez bien qu’il n’est pas huit heures et demie, puisque Mme
-Ferron ne répond pas.
-
-Deux minutes, trois minutes passent lentement. Enfin, comme une fleur
-qui tombe, à petit bruit, d’une robe froissée, la demie se détache de
-l’horloge.
-
---Entrez, répond enfin une voix sèche au troisième toc-toc.
-
-A pas menus, les Sèvriennes s’avancent, l’une derrière l’autre; chacune
-s’incline, souhaite le bonsoir à Mme Jules Ferron, et reçoit d’elle une
-poignée de main.
-
-Suivant son humeur, un sourire, une parole gracieuse accompagne la
-réponse uniforme:
-
---Bonsoir, mon enfant, dit d’une voix lente, avec une prononciation
-auvergnate.
-
-Les jours moroses, où les ennuis de la maison se dérobent sous un masque
-glacial, la main retombe; un bonsoir indifférent surprend et gêne les
-élèves. Chacune se demande: qu’y a-t-il? pourquoi cette froideur?
-Avons-nous démérité?
-
-Et les rires s’éteignent, car ce que les Sèvriennes redoutent le plus,
-c’est la mésestime de Mme Jules Ferron.
-
-D’autres fois, un rayonnement adoucit les traits un peu tendus de cette
-figure sévère; le sourire, les yeux clairs, le geste captivent. On
-dirait la transfiguration d’une abbesse au sortir de la communion.
-
-Ces jours-là, le petit cabinet de travail s’illumine. Dans la pénombre,
-on la voit entourée des livres dont elle vit: les Stoïciens, Montaigne,
-Corneille, les œuvres de Jules Ferron. Les papiers débordent sur les
-tables; partout des portraits de son illustre époux: médaillons de
-bronze, bustes de marbre, eaux-fortes, tableaux, photographies intimes,
-lui assis, elle debout, la main dans la main.
-
-Ce cabinet est le refuge consacré à la gloire du grand homme; sa veuve
-assise au fond d’une vieille bergère, entretient, au milieu de ces
-reliques, un culte fidèle.
-
-La lampe luit sur les cheveux argentés, agrafés négligemment au sommet
-de la tête; les yeux ont la fraîcheur des yeux d’une toute jeune femme,
-et la main grassouillette serre tendrement la main qu’elle a prise.
-
---Aujourd’hui, c’est jour de confession; bien, je repasserai, fait
-Victoire qui n’aime pas les longs arrêts sur le palier. Quatre à quatre,
-elle reprend le chemin de la bibliothèque, où tout Reclus l’attend.
-Charitablement elle avertit là-haut les bûcheuses que le bonsoir durera
-une heure.
-
-Ce jour-là, Mme Jules Ferron, qu’une surprenante mémoire familiarise
-avec chaque élève, s’intéresse à tout.
-
---Vous allez bien mon enfant? dit-elle à Marguerite Triel, un peu
-effarouchée de cette gentillesse, est-ce que vous pleurez encore, petite
-fille?
-
---Non madame, répond Marguerite respectueuse, je me suis vite faite à ma
-nouvelle vie qui me plaît beaucoup.
-
---Tant mieux, mon enfant, continuez à bien travailler, vos professeurs
-pensent du bien de vous... N’avez-vous pas une amie, qui se présentait
-aussi à l’École, que fait-elle?
-
---Charlotte se prépare pour l’année prochaine, madame, elle sera reçue,
-fait Marguerite avec élan; un froncement de sourcils lui rappelle que
-Mme Jules Ferron l’interroge, mais ne souhaite pas de confidence.
-J’espère que mon amie sera reçue, reprend-elle, Charlotte travaille,
-elle est si intelligente.
-
---A-t-elle ses parents?
-
---Non madame, mon amie est orpheline, mais elle est fiancée.
-
---Ah! vraiment, fait déjà curieuse, la vieille Mme Ferron; qui doit-elle
-épouser?
-
---Un artiste, madame.
-
---Vous aimez beaucoup cette jeune fille, Marguerite?
-
---Charlotte est ma sœur, madame.
-
---Bonsoir, mon enfant.
-
-La main se fait très douce, mais serre vainement celle de Marguerite
-Triel; ni la main, ni le cœur, ne répondent à cet appel tardif et
-peut-être passager.
-
-A peine sortie, une autre la remplace; une autre vient ensuite; à
-chacune, Mme Jules Ferron ce soir-là, dit un mot gracieux, mais quand
-arrive le tour d’Adrienne Chantilly, qui lui fait une révérence de cour:
-
---Vous avez fait une bonne leçon, mon enfant, mais ce n’est pas assez
-personnel. Lisez un peu moins, pensez davantage, ne croyez pas que la
-forme sauve tout. Ici il vous faut songer non pas à vous-même, mais aux
-élèves que vous aurez... et puis, ne vous parfumez plus, comme vous le
-faites, vous incommodez vos professeurs.
-
-Adrienne froissée se retire. Hortense, arrive, salue gauchement.
-
---Vous avez trop de correspondance, mon enfant, c’est du temps perdu; je
-vois sans cesse des lettres qui vous arrivent de Carpentras, vous êtes à
-l’École pour préparer votre avenir de professeur, ne le compromettez
-pas... et comme Hortense, très rouge, ne se retire point:
-
---Vous avez quelque chose à me demander?
-
---Oui madame (hésitant, et baissant les yeux sous le regard dur qui la
-pénètre). Voulez-vous me permettre d’aller demain jeudi à Paris?
-
---Encore pour aller au Bon-Marché! déjà Mme Ferron s’apprête à refuser
-net, quand Hortense saisit au vol un mensonge.
-
---Non, madame, pour aller voir le dentiste.
-
---Allez, fait la directrice, très indulgente aux maux de dents.
-
-Les Sèvriennes continuent à défiler dans le petit cabinet; selon les
-mines, radieuses ou humiliées, on devine que chacune emporte son paquet.
-
-Presque la dernière, arrive tout essoufflée Berthe Passy. Elle s’excuse
-de n’être pas venue la veille, ayant oublié l’heure du bonsoir, au
-milieu d’une lecture philosophique.
-
-Mme Jules Ferron sourit.
-
---Vous avez une conférence à faire pour M. Pâtre, Berthe?
-
---Oui, madame, je ne sais pas manier l’abstraction, le langage
-philosophique m’embrouille.
-
---Voyons un peu ce qui vous embarrasse?
-
---Tout mon sujet, madame!
-
---Allons, allons, grande enfant, venez demain dans mon cabinet, nous en
-reparlerons; et conquise par la sincérité si brusque de cette nouvelle
-Sèvrienne, Mme Jules Ferron s’abandonna jusqu’à l’embrasser.
-
-Angèle Bléraud entre; les yeux se durcissent.
-
---Vous êtes sur la liste du docteur, mademoiselle; demain, s’il
-l’approuve, l’infirmière vous donnera des douches et vous prendrez tous
-les soirs du bromure.
-
-Effarée, la malheureuse sort; d’autres passent: la main glisse du même
-mouvement lent par-dessus le bureau, tandis que le reste du corps
-s’immobilise dans l’ombre de la bergère.
-
-Puis, c’est fini. La porte doucement se ferme. Les bruits de pas
-s’éloignent, s’éteignent dans le couloir solitaire.
-
-Mme Jules Ferron est seule.
-
-Les yeux sur un Marc-Aurèle, peut-être songe-t-elle à sa mission:
-N’est-elle pas là pour aider ces jeunes filles à l’apprentissage de la
-vie? Ne doit-elle pas faire appel sans cesse à leur raison, donner à
-leur caractère l’empreinte énergique qui leur manque? Quel germe couve
-dans cette terre trop hâtivement remuée? Quelles femmes l’enseignement
-viril de Sèvres fera-t-il de ces enfants?
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-Les élèves, encore sous l’impression de cet accueil, se demandent en
-reprenant leurs livres à la page commencée:
-
---Que lui a-t-on fait, pour que nous ne puissions, sans mentir,
-l’appeler: la Meilleure, notre Mère.
-
-
-
-
-CHAPITRE IX
-
-SOIRÉE PHILOSOPHIQUE
-
-
-_Mlle Berthe Passy à M. Jules Passy, homme de lettres, Montmartre._
-
-«28 octobre 189 .
-
-»Mon vieux Jules,
-
-»Dimanche tu mangeras sans ta Pépette la popote de Rosalie. Impossible
-de quitter ma turne: je ponds, je ponds, je ponds!
-
-»J’aurai fini mardi. Ce sera douloureux, mais réussi. Crois-tu que
-l’excellent Pâtre m’a donné en leçon de philo: _De l’Éducation de la
-Raison_.
-
-»_Éducation de la Raison_, à moi! comme si j’avais l’âge où l’on parle
-de ces choses-là!
-
-»Je vais, je viens, j’interroge toute l’École. Mon expérience est nulle
-en la matière. As-tu jamais songé à faire l’éducation de ma raison? Dis,
-dis!
-
-»Il est vrai que mon paternel ne ressemble guère à celui de Victoire, un
-pédagogue qui avait inventé une méthode raisonnée, vers 1848, pour faire
-faire pipi à ses chats dans une assiette. Aussi, quelle fille
-prodigieuse il a dressée! Crois-tu qu’elle porte dans sa poche un petit
-rollet, où tout son temps est détaillé par quart d’heure, sans oublier
-ce qui est pour elle, paraît-il, le quart d’heure de Rabelais!
-
-»Dans sa chambre, elle a piqué au mur deux papiers couverts de jambages,
-qui montent et qui descendent.
-
-»Devine ce que c’est!
-
-»Cherche pas, va. Jamais tu ne croiras qu’une fille de vingt ans n’a
-d’autre baromètre que celui-là.
-
-»C’est une statistique comparée des forces cérébrales, chez ceux qui
-travaillent le dimanche, et chez ceux qui ne font rien.
-
-ȃpatant, hein!
-
-»Dire que toi et moi, nous nous sommes aventurés dans la vie, comme sur
-une corde tendue, le cœur d’une main, l’esprit dans l’autre, et le
-balancier par terre!
-
-»Je le ramasse et je recommence.
-
-»Vois-tu, mon vieux, la Reine de ce pays-ci est une dame à longue toge,
-et à bonnet carré: _Ergo_.
-
-»Qui n’a point l’esprit philosophique, pour elle est une sotte.
-
-»Qui n’a point de principes philosophiques, est une mécréante.
-
-»Qui n’a point de vocation philosophique, est une ratée.
-
-»Maintenant que je le sais, je rattrape la Dame et vais porter sa queue.
-Lui faisant la cour, je gagnerai ses faveurs à coups d’abstraction, de
-généralisation, d’induction, de déduction, de dé-mons-tra-tion!
-
-»Pour être des Batignolles, on en vaut bien une autre. Elle m’a
-embrassée en cachette: C.Q.F.D.
-
-»La maladie est dans l’air, tu le vois, et se gagne en quatre semaines.
-Mais pour charrier tant de globules philosophiques, le sang de l’École
-n’est pas corrompu. Nous n’avons pas de «Sujets» comme nos voisines des
-Roses, pas la plus petite crise mystique.
-
-»Tandis que là-bas, les visions, les tête à tête avec Jésus se
-multiplient. Après une nuit de Pascal, leurs yeux s’ouvrent à la vérité,
-et bon nombre de catholiques deviennent de farouches protestantes. On
-les voit même porter en amulettes les articles de foi du directeur de la
-maison.
-
-»Que ferais-tu à sa place?
-
-»Lui, naïf, les appelle: «Mes sœurs en J.-C.» et leur réserve de bons
-petits postes aux sorties de fin d’année.
-
-»Ce prosélytisme est une rouerie qui nous amuse. Mais ici le zèle ne va
-pas plus loin que de se morfondre, sous un air enjoué, aux soirées
-philosophiques du mercredi.
-
-»J’y fus hier.
-
-»Je t’en supplie, fais provision de chaussettes à raccommoder. Avec mes
-bas, je pourrai tirer ces deux heures de glose sur Épicure, Socrate, les
-Stoïciens, Stuart Mill, Jean-Paul, Jean-Jacques et tous ceux qui, depuis
-3000 ans, croient avoir épousé la Vérité.
-
-»On est là trente autour de la table, dans la salle à manger de «la
-Veuve!» Tu sais qu’entre nous, ce petit mot exprime toute sa grandeur.
-Les unes apportent du travail, les autres n’apportent rien, les plus
-fines pioncent dans les coins.
-
-»J’étais au premier rang pour voir, pour être vue. Pas moyen de
-chatouiller, de pincer, de faire rire tout le monde, de bâiller en
-arpège, son œil était sur moi, et sans cesse.
-
-»Que penchez-vous, Berthe, de chette définichion? Êtes-vous de l’âvis
-d’Emerchon?
-
-»Moi, je répondais tout de go. Mais j’ai remarqué que les plus
-intelligentes disent souvent des niaiseries, pour ne pas se
-compromettre. Les Scientifiques parlent du bout des dents; elles
-n’entendent que Darwin. Les autres, graines de Bélise, affectent le
-mépris de la Beauté, et repoussent, ô comme un fromage qui sent, le
-mariage des musiciens célestes.
-
-»Thérésa, qui n’a peur de rien, a mis en branle tout le midi. Hortense,
-si on l’avait laissé faire, à propos de tout, aurait cité l’amour
-d’Ugène pour son Hortense, et la passion d’Hortense pour Ugène. J’avais
-beau lui faire le pied, elle n’en voulait pas démordre!...
-
-»Quand c’est Socrate qu’on lit, on pleure. Ce sera le tour de tes
-chaussettes; tu verras, pas un sou d’oublié. Mais tu sais, le jour où on
-lit la jalousie, dans La Rochefoucauld, j’y vas les mains dans mes
-poches, et je parle.
-
-»C’est renversant, mais ici, on cause de ces choses-là comme si on
-revenait de Cythère. O que je regrette le huis clos de ces entretiens!
-Ça manque d’hommes, et vois-tu, la philosophie entre femmes, c’est
-gentil, mais c’est comme en amour, il y manque quelque chose.
-
-»Je ne donnerais pas ma soirée pour un fauteuil à tes Guignols: en
-sortant, j’ai vu le meuble le plus cocasse que tu puisses imaginer;
-c’est la bergère où l’illustre Veuve se repose.
-
-»Sûrement, c’est un cadeau qu’a reçu Jules Ferron sur ses vieux jours;
-mais ça a l’air d’une farce. Imagine-toi, au milieu du siège, brodés au
-petit point, un jeu de dés, un pot à tabac, des cartes, une pipe, une
-boîte d’allumettes avec ces mots rouge-sang, placés juste à la chute...
-des reins: Feu!
-
-»Le fou rire m’a prise, j’ai cru que je ne retrouverais jamais ma
-chambre. Je me roulais en zig-zag dans le couloir, secouant les
-portes.--Feu! feu: c’était un hoquet, des larmes, feu, feu. J’avais les
-côtes étranglées. J’ai fini par tomber par terre, les autres, autour de
-moi, riaient encore à se pâmer.
-
-»Nous avons fait scandale, et la chemise de nuit de Mlle Lonjarrey nous
-a poursuivies de récriminations jusqu’au matin.
-
-»On devrait léguer ce fauteuil de valétudinaire en détresse à la Comédie
-française. Il remplacerait les chaises percées de Molière.
-
-»Ah! mon petit Jules, c’est toi le vrai philosophe, puisque tu as nourri
-la joie dans mon cœur, et semé le rire sur mes lèvres frondeuses.
-
-»Une patte à Friquette, un salut au cordon bleu, un bécot pour toi de
-
-»Ta gamine,
-
-»PÉPETTE.»
-
-
-
-
-CHAPITRE X
-
-JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL
-
-
-1er novembre.
-
-Je ne quitterai pas l’École pendant ces deux jours de congé. Charlotte
-est souffrante, ma vieille cousine est encore à Orléans; que ferais-je
-seule dans Paris? J’ai un peu peur de ces sorties, je suis gênée d’un
-regard, surtout de ces regards qu’on rencontre le soir et qui vous
-déshabillent. Il m’est odieux d’être suivie, je perds la tête, je me
-sauve.
-
-Je resterai dans ma chambrette, à coudre mes mousselines, qui égaieront
-ces fenêtres; à piquer quelques photographies de musée ici et là.
-
-Je ne m’ennuyerai certes pas, j’ai mon journal, mon André Chénier, et
-ces pages, si drôlement écrites, que Berthe Passy m’a apportées ce
-matin.
-
-Elle s’amuse à faire des portraits, et sa plume campe ses personnages en
-vrais types de comédie mais il faut la voir, quand elle lit ce qu’elle
-vient d’écrire. Toute sa figure est en mouvement; les yeux noirs
-pétillent; le nez, très François Ier, s’allonge encore, la bouche
-accentue l’impertinence ou la gauloiserie du trait. C’est là un masque
-d’une mobilité si expressive, qu’à la regarder, on croit voir les
-personnages mêmes qu’elle peint.
-
---Voici le premier, qui est frappant.
-
-
-_Mlle Lonjarrey_
-
-Des pantoufles discrètes, feutrées, glissant de porte en porte,
-entraînent, sans aucun bruit, l’ombre écouteuse de Mlle Lonjarrey, qui,
-du petit coup sec d’un doigt osseux, viole l’entrée de nos chambres,
-sans s’émouvoir d’un pantalon qui tombe, d’une chemise qu’on enlève.
-
-Par le profil, Mlle Lonjarrey descend du grand Condé; mais la fortune
-n’a point souri à son auguste ressemblance!
-
-Mlle Lonjarrey cumule, à l’École de Sèvres, les fonctions de gardien de
-la paix, et de truchement entre les élèves et l’administration.
-
-Le code en main, elle surveille, censure, dresse un rapport, avec un
-zèle, un sérieux, une bonne foi, qui mériteraient ailleurs quelque
-gratification. Mais par une étrange infirmité de l’esprit, chez elle,
-les idées s’embourbent; au milieu d’un discours, la roue s’enraie et ne
-tourne plus.
-
-Dans cette retraite de l’intelligence, Mlle Lonjarrey rend les services
-de l’Invalide à la tête de bois. Cependant, elle a conscience de la
-hauteur de ses fonctions. «Nous avons résolu», dit-elle, et ce _nous_
-est une politesse à l’adresse de Mme Jules Ferron.
-
-Mlle Lonjarrey, très classique par la forme de son visage, tient encore
-du grand siècle le respect du maître. Sèvres est une cour, Mme Jules
-Ferron en est la Reine: il importe, pour bien vivre, de plaire à son
-souverain.
-
-Dès l’aube, elle hume et prend le vent; si elle caresse ou aboie, on
-sait en quelle estime le maître vous a.
-
-D’humeur gaie, cette longue et maigre dame, en son profil chevalin, aime
-à fouiller les petits secrets, et à donner quelques avertissements.
-C’est un phonographe qui enregistre, par intermittence, de belles et
-graves paroles; sa mémoire sème, à tort et à travers, des axiomes
-philosophiques, qui sont pour elle autant de règles de vigilance, et
-pour les Sèvriennes autant de prétextes à rire.
-
-Car cette brave Lonjarrey est une si bonne fille! dans le particulier,
-elle adore le militaire,--chacun sait ça--et ne dédaigne point, en son
-honneur, de vider à tout coup son petit verre de «Calvados». Elle a le
-gosier sec, ou pour tout dire, sa vraie philosophie tient, tout entière,
-dans cette larme odorante qu’elle échauffe entre ses doigts osseux, et
-qu’elle sirote goutte à goutte.
-
-Et par petites gouttes, elle en a tant bu! et de tant de sortes! qu’il
-s’exhale d’elle un parfum de cerises, de pommes, de prunes, d’oranges,
-de raisins distillés. Son cabinet ne fleure plus l’odeur des roses, qui
-se pâmaient entre les seins de la Pompadour, alors que penchée sur une
-carte d’Europe, son épingle d’or piquait les victoires de Louis le
-Bien-aimé!
-
-De respirer, là-haut, ces fumets qui les grisent, les petits amours
-titubent en trottinant sur la corniche, et tout autour de la Cantinière
-pompette, cul par-dessus tête, effrontément se roulent!
-
-
-_Monsieur le Dépensier_
-
-Mossieu le Dépensier a la barbe et le port d’un Sultan qui, pour jouer
-la comédie, porte tablier bleu en son harem!
-
-Cognant, jurant, sonnant, voilà le roi de notre valetaille: les
-chambrières lui font la barbe, les mitrons en émoi, redoutent ses
-colères d’Agamemnon, porteur de lardoire. Les Sèvriennes affamées
-sourient au rogne-portion qui, pour un œil vif, donne 4 bûchettes, et le
-plus gros rosbeef à la plus gentillette!
-
-
-_L’Infirmière_
-
-Une grande chatte maigre, au sourire fin, aux cheveux rares, nourrie aux
-lettres contemporaines, frottée à tous les poulaillers de théâtre,
-ayant, au bout de sa lorgnette, le nez des actrices célèbres, la
-plastique des cabotins en vogue, et dans sa tête les ritournelles de
-tous les opéras.
-
-La plus originale des infirmières! connaissant Aristophane, et parlant
-Esthétique, avec la science comparée d’une femme qui en douche 20 autres
-chaque matin.
-
-On aime ses tisanes, d’un goût relevé, parfois équivoque. C’est la
-gazette de Hollande, qu’on lit entre deux portes, pendant que thé, café,
-ou chocolat--ô drogues exquises!--chantonnent sur le gaz aux frais du
-Gouvernement.
-
-
-_Concierges_
-
-Philémon et Baucis à la porte du Temple.
-
-Ils vieillissent là, modestes, tranquilles, attendant la maladie et la
-mort.
-
-Au seuil de l’extrême vieillesse, peut-être une indulgente philosophie
-leur fait-elle croire qu’une bergerie heureuse est une bergerie mal
-gardée.
-
-Silencieux dans leur loge, ils laissent faire, ils laissent passer,
-ayant acquis par là des droits à l’ingratitude humaine!
-
---Avez-vous encore vos parents? demandait-on à leur fils potache quelque
-part.
-
---Oui, madame, mon père est Fonctionnaire à l’École de Sèvres.
-
-
-Est-ce tapé! j’aime ce tour d’esprit railleur et si vivant; on la croit
-méchante! Que non, Berthe a un cœur qu’on ne soupçonne pas; chez elle
-tout est de primesaut. Sa verve, c’est l’éclat brutal, mais franc, d’une
-sève généreuse. Sa droiture est inexorable devant toutes les petites
-hypocrisies qu’on découvre peu à peu autour de soi.
-
-
-5 heures soir.
-
-La maison est silencieuse, l’âme de ces vieux murs, de ces ronces, de
-ces arbres, s’est envolée ce matin. Les cloches sonnent tristement,
-lentement; personne à qui parler de ses morts. Ils sont là pourtant,
-auprès de moi, les chers disparus, je sens leurs yeux sur moi; embrasser
-ma mère, ô comme je voudrais embrasser maman...
-
-La corde a chanté sous mon doigt, très grave; le jet d’eau s’est tu,
-pris de langueur; la nuit tombe: ô triste jour de Toussaint... mon âme
-écoute leur âme.
-
-
-2 novembre, jour des morts.
-
-J’ai travaillé tout aujourd’hui, à ma leçon sur André Chénier, pour ne
-pas céder à cette tristesse morbide qui m’anéantit. La pensée de la mort
-m’épouvante, je la fuis; je n’ai sur terre aucun refuge où mon âme
-puisse se blottir.
-
-Être seule ainsi, toute la vie! Il y a des jours comme celui-ci, où je
-voudrais n’être plus.
-
---Va, retourne à tes livres, pauvre petite.
-
-J’ai lu toute l’œuvre d’André Chénier; j’en emporte une impression
-confuse, ardente, troublante surtout. Ce qui m’a le plus intéressée
-(faut-il l’avouer sans rougir) ce sont ces vers d’amour, écrits avec
-l’ardeur d’un sang enfiévré; ce sont des mots qui ont un parfum, des
-mots qui ont la puissance d’une caresse, des mots qui me brûlent, et que
-pourtant, je ne comprends pas toujours.
-
- Tout mon sang est amour, dit-il.
- L’amour seul dans mon âme a créé le génie.
-
-Quelle surprise! je découvre là un poète inconnu, moins pur, moins
-empoignant que celui de _la Jeune captive_, mais un poète amoureux, qui
-sous les grands bois, au bord des fontaines, réveille les nymphes
-endormies.
-
-Camille, ô voluptueuse Camille, «cette voix qui séduit, qui pénètre, qui
-touche», sa voix chante encore les beaux vers qui te suppliaient.
-
-Je les lis tout haut, et puis je me tais, comme si je faisais quelque
-chose de mal.
-
-
-3 novembre.
-
-Je suis à la torture: que dire d’André Chénier, s’il faut ignorer cette
-partie de son œuvre, qui à mon sens, vaut bien les Idylles de Théocrite
-et certaines pages de Virgile.
-
-Si j’allais consulter Mlle Vormèse... j’y vais.
-
-Mlle Vormèse a prononcé ce vilain mot de «poésie érotique». Cela suffit
-pour éclairer mon ignorance et m’interdire toute allusion à ces vers.
-
-Allons sagement, classons les fiches que j’ai tirées de Sainte-Beuve, de
-Jules Lemaître, de Faguet, et cuisinons une belle petite conférence pour
-jeunes filles, sur le Chénier des _Iambes_ et des _Idylles_, sans même
-leur dire, que l’homme qui écrivit ces vers était beau comme un Dieu.
-
-
-4 novembre.
-
-Mon plan est arrêté, Mlle Vormèse l’approuve, je suis tranquille.
-J’étudierai, devant mes compagnes, l’âme antique et l’âme moderne dans
-l’œuvre de Chénier; j’essayerai de leur montrer la divine poésie des
-anciens, ressuscitée par cette imagination d’artiste, et la poésie
-contemporaine née, chez lui, de la sincérité de sa douleur.
-
-
-5 novembre.
-
-Je viens d’aller faire ma leçon aux arbres du parc. L’air était si doux,
-que sous les feuillages blonds, près de l’herbe fraîche encore, on se
-serait cru au printemps. Mon plan bien en tête, j’ai improvisé. Les
-paroles, les images surtout, naissaient à chaque pas.
-
-La marche rythme ma pensée, je suis toute surprise de parler ainsi sans
-embarras; quand un mot s’obstine à ne pas venir, je n’ai qu’à regarder
-les feuilles, à m’avancer plus loin sous le bosquet, en cherchant, et le
-mot, le mot cher à d’Aveline, est là sur mon chemin.
-
-
-5 novembre, 8 heures matin.
-
-Je n’ai pas dormi de la nuit. Je suis nerveuse, hors de moi. Si j’allais
-manquer ma leçon, être au-dessous de l’opinion qu’après mon examen
-d’Aveline s’est faite de moi. J’ai le trac.
-
-Mentalement j’offre une rose aux deux saints que j’aime.
-
-Vite, notons les pages à lire. La cloche sonne, je vois d’Aveline qui
-cause avec Isabelle Marlotte. Mon Dieu que j’ai peur.
-
-
-Même jour, midi.
-
-Joie, joie. Il a été content, il m’a dit que c’était bien, il a loué mon
-tact, l’ingéniosité du plan, la pureté et la simplicité de la parole. Je
-suis ravie, brave d’Aveline, va, si tu savais quelle force me rendent
-tes éloges, comme je suis prête à me donner plus encore à l’étude!
-
-Je l’aime, cet homme. Tout de suite une grande paix est entrée en moi;
-les yeux de Mlle Vormèse m’ont souri, et je me suis sentie en communion
-de pensée avec lui, avec mes compagnes.
-
-Mme Jules Ferron a daigné, en passant, me sourire: quel éloge!
-
-Inoubliable jour que celui de ma première leçon de littérature à l’École
-de Sèvres.
-
-
-
-
-CHAPITRE XI
-
-L’AME DE L’ÉCOLE
-
-
-Toute la «première année» se trouvait réunie, ce jeudi-là, dans la
-chambre un peu austère de Mlle Vormèse, répétitrice à l’École de Sèvres.
-Auprès du lit en bois noir, drapé de cretonne sombre, un portrait de Mme
-Jules Ferron; au mur la _Cène_ de Vinci; sur une table volante, auprès
-d’un buste d’enfant de Donatello, l’_Imitation de J.-C._ C’est plutôt la
-cellule d’une diaconesse protestante, que la chambre où vit, repose,
-travaille, une femme belle, aimée, jeune encore.
-
-«Je vous ai réunies chez moi, mes chères petites, dit Mlle Vormèse, en
-refermant sur Adrienne Chantilly la porte de sa chambre, pour donner à
-notre entretien plus d’intimité.
-
-»Oubliez un instant que je suis votre répétitrice; ne voyez en moi
-qu’une amie, qui veut vous parler, au milieu de ces choses familières,
-de ce que nous aimons toutes: de notre chère École.
-
-»Nous ne sommes plus des inconnues les unes pour les autres.--J’ai suivi
-vos examens, je vous retrouve aux cours, à nos répétitions.
-Quelques-unes ont eu confiance en moi et sont venues me demander
-conseil. Je crois donc vous connaître à peu près, et je tiens à vous
-assurer que pendant vos trois années de Sèvres, vous me trouverez
-toujours prête à vous aider, à vous soutenir, comme une sœur aînée doit
-le faire pour ses cadettes.»
-
-Un murmure affectueux remercia Mlle Vormèse, qui la tête appuyée au
-creux de la main, songeuse, semblait chercher dans son passé une leçon
-pour l’avenir.
-
-«Vous arrivez très jeunes à l’école, continua-t-elle, vos anciennes ne
-vous ressemblaient pas. Nous sommes entrées ici déjà mûries par la vie,
-et considérant notre stage comme un abri calme et laborieux. Nous y
-avons oublié les premiers chagrins, les défaillances dans la lutte. En
-nous séparant, nous emportions le mystérieux viatique, qui est l’amour
-absolu du Devoir.
-
-»L’École sera-t-elle pour vous ce refuge propice, où l’on prend
-conscience de soi-même, où se fera la transfiguration de vos âmes?...
-(D’un accent convaincu.) Je l’espère.
-
-»Votre grande jeunesse, et vos rapides succès, vous ont laissé
-l’illusion d’être encore au Lycée, (rieuse) un lycée select, le premier
-lycée de France, si vous voulez. En bonnes élèves, vous avez bûché vos
-manuels, dévoré les catalogues de la Bibliothèque, et tout de suite,
-votre programme d’études et de lectures a pris des proportions
-encyclopédiques.
-
-»Je vous ai laissé aller.
-
-»Au bout d’un mois, quelques-unes ont bronché, s’apercevant que leurs
-professeurs exigeaient autre chose qu’une érudition de dictionnaire, et
-qu’ils se montraient plus sensibles aux traits spontanés, aux réflexions
-personnelles, qu’aux découvertes trop faciles des bouquineuses.
-
-»Elles sont venues à moi:
-
-»--Que faut-il faire? Nous sommes déroutées, notre méthode de travail ne
-vaut rien!»
-
-D’une voix nette, détachant les mots, Mlle Vormèse la tête relevée,
-reprend après un instant de silence:
-
-«Ma réponse, mes chères enfants, s’adresse à vous toutes. Vous avez
-besoin de réfléchir, de chercher, d’organiser votre vie intellectuelle
-et morale à Sèvres.--Rappelez-vous une chose, c’est que votre carrière,
-votre mérite de professeur, dépendront de ce que vous ferez ici.
-
-»Il me semble que l’École vous propose un double but:
-
-»Apprendre à penser;
-
-»Apprendre à agir.
-
-»Vous devez quitter la maison, véritablement professeurs, c’est-à-dire
-que femmes d’intelligence et d’énergie, vous saurez diriger les jeunes
-filles qui chercheront en vous un modèle.
-
-»Celles d’entre vous qui ne sortent pas des lycées où l’esprit de Sèvres
-rayonne, peuvent, par comparaison, se rendre compte de notre idéal de la
-femme instruite:
-
-»Ni savante, ni pédante; un esprit juste, cultivé, qui cherche dans la
-science, non pas une parure, mais un appui.
-
-»L’École veut préparer des générations de professeurs distingués,
-soucieux de tous leurs devoirs, soucieux des intérêts supérieurs, qui
-porteront enfin, dans la vie, une sagesse aimable, une dignité simple.
-
-»Vous trouverez ici toutes les ressources possibles pour votre travail.
-Il ne dépend que de vous de tirer profit de cette culture libre, forte,
-que vous donnent vos maîtres.
-
-»Votre travail effacera les «plus» et les «moins» qui vous
-différencient. Chacune doit s’efforcer d’être elle-même, de garder son
-naturel, les qualités et les aptitudes qui font sa force. N’imitez
-personne, ne croyez pas qu’en reflétant l’esprit d’un autre, vous
-plairez mieux... rappelez-vous ce que dit le bon La Fontaine.
-
-»Si vous êtes découragées par une critique trop dure, ayez l’énergie de
-vous corriger: bien souvent les défauts qu’on vous trouve ne sont que
-l’excès de vos qualités.
-
-»Ne vous bourrez pas des miettes d’autrui. Pensez, soyez hardies, allez
-de l’avant, quitte même à vous tromper; vous êtes à l’âge où l’on peut
-se faire une maxime du vers de Musset:
-
- Mon verre n’est pas grand, mais je bois dans mon verre.
-
-»Donnez à votre pensée une forme qui vous appartienne; forme concise,
-pittoresque, colorée, éloquente, suivant votre nature. Nous ne tenons
-pas à vous couler dans un moule identique; de l’Unité dans la Diversité,
-voilà la force de notre corps enseignant: la volière chante, écoutez
-l’harmonie du concert...»
-
-Avec insistance, cherchant les yeux des Sèvriennes:
-
-«Je voudrais bien me faire comprendre de vous, mes chères enfants, être
-sûre que ces paroles viennent à l’heure propice, qu’elles vous forceront
-à réfléchir, et à voir, dans l’étude des sciences et des lettres,
-l’espace le plus magnifique offert à votre pensée.»
-
-Mlle Vormèse s’arrête un instant; les élèves recueillies boivent ses
-paroles.
-
-«Pendant des années, votre horizon a été ce coteau de Sèvres; c’était
-pour vous le Paradis: entrant à l’École, vous étiez sûres plus tard de
-gagner, honorablement et librement, votre vie.
-
-»... Comme sur les côtes, de petites barques vont de ville en ville
-porter leurs marchandises, en prendre de nouvelles, ne s’égarant jamais,
-grâce aux feux qui s’allument dans la nuit, votre jeunesse a suivi les
-escales d’une route tracée à l’avance. D’un examen vous passiez à un
-autre, d’un autre au suivant, toujours plus riches, et plus sûres
-d’atteindre le port.
-
-»Vous y êtes!
-
-»Il en faudra sortir. Bientôt les côtes s’effaceront derrière vous,
-c’est la pleine mer, c’est l’inconnu que vous devez parcourir.
-
-»Vous ne savez pas où vous irez en sortant de Sèvres, mais déjà, par vos
-compagnes, vous entendez dire que la vie vous sera dure.
-
-»On nous raille, on nous méprise, on nous attaque partout où les lycées
-se créent.
-
-»Il faudra du temps, et combien d’efforts, pour vous faire connaître, et
-obtenir de l’opinion publique, l’estime et l’affection que vous
-mériterez.»
-
-Très bas, d’une voix presque tremblante, Vormèse poursuit son image:
-
-«Oui, c’est vraiment la pleine mer, houleuse, méchante, où votre barque
-doit tracer un sillon. Que deviendra-t-elle, si avant de quitter le
-port, vous n’avez pas cherché là-haut une étoile...
-
-»Apprendre à agir, voilà ce qu’il faut faire ici. Orientez votre vie
-vers une croyance, avec la ferme volonté d’agir conformément à votre
-foi.
-
-»La tolérance la plus large règne à l’École. Vous êtes libres. Un
-système de compression ne produirait que des êtres affaiblis, sans
-ressort, soumis par la crainte, incapables d’agir avec vigueur dans les
-circonstances difficiles. Vous seriez dépourvues de courage pour lutter
-contre vous-mêmes.»
-
-D’une voix plus nette:
-
-«Mme Jules Ferron a trop le respect de votre liberté, pour souffrir
-qu’on vous impose une direction de conscience. Vous êtes libres de votre
-choix, responsable de vos actes.
-
-»Que celles d’entre vous, qui ont gardé le culte de leur enfance, le
-gardent jalousement et y puisent la résignation et la force pour lutter.
-
-»Que les errantes cherchent, s’éclairent, se décident. Les discussions
-philosophiques de nos mercredis, les cours de M. Jérôme Pâtre, des
-lectures réfléchies, les aideront à se former un idéal, une religion
-philosophique.
-
-»Disciples de Socrate, d’Épictète ou de Kant, ayez en vous-mêmes le
-ferme propos de vivre conformément à votre loi, d’obéir toujours à votre
-conscience, de la considérer comme le témoin exigeant et hautain, devant
-qui vous ne sauriez rougir.
-
-»Soyez donc énergiques et probes.
-
-»Comme dit saint Augustin: «Aimez et faites ce que vous voudrez.» Mais
-gardez-vous dans la vie du scepticisme qui tue l’action morale.
-
-»Gardez-vous d’une fausse pitié pour vous-mêmes, et pour les autres;
-souvent ce n’est qu’une lâcheté déguisée.
-
-»Gardez-vous d’une facile bonté, ce n’est qu’indifférence ou égoïsme.
-
-»Faites ici l’apprentissage de la vraie bonté. Aimez-vous les unes les
-autres. Cherchez un peu votre bonheur dans le bonheur d’autrui, mais
-n’attendez jamais de votre prochain ce que vous serez toujours prêtes à
-lui donner.»
-
-Très émue, Mlle Vormèse se lève; elle voit qu’un peu de son âme illumine
-les yeux brillants de quelques Sèvriennes.
-
-«Pardonnez-moi la longueur de cette homélie, mes chères petites. Je vous
-reçois enfants, mon devoir est de vous aider à devenir femmes droites,
-intelligentes et fortes.
-
-»Je suis prête à faire mon devoir avec amour, et j’en serai largement
-récompensée, si vous emportez de notre chère École un souvenir de
-tendresse et de reconnaissance joyeuse.»
-
-Des visages émus se tournent vers elle, des mains confiantes cherchent
-la sienne. D’un même élan, les Sèvriennes se groupent avec respect, avec
-amour, autour de celle qui, la première à Sèvres, a su trouver le chemin
-de leur cœur.
-
---Alleluia, chanta Berthe Passy, en dégringolant l’escalier, voilà donc
-quelqu’un qui nous aime.
-
-Et Marguerite Triel, rêveuse, se mit à chercher, dans le ciel encore
-nébuleux, l’étoile dont parlait Mlle Vormèse.
-
-
-
-
-CHAPITRE XII
-
-LE JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL
-
-
-15 novembre.
-
-En somme la vie est très douce ici; nous n’avons qu’à faire nos lits,
-les domestiques s’occupent du reste. Le jeudi, nous pouvons librement
-rester dans nos chambres, nous réunir autour d’une tasse de thé, causer,
-chanter, jusqu’à la nuit tombante. A l’heure où les becs de gaz
-s’allument, il faut se séparer: la vieille Lonjarrey et son règlement
-viennent troubler la fête. Le dimanche, sortie.
-
-Tous les jours, le dépensier, roulant son chariot, dépose dans nos
-cheminées, trois bûches et trois bûchettes. Prudemment on économise le
-chauffage, pour la flambée joyeuse du dimanche.
-
-Mais qu’il fait froid! on gèle dans les couloirs; dans nos classes les
-calorifères ne marchent plus!
-
-Il a fallu offrir une chaufferette à ce pauvre Taillis, dont les idées,
-si rares en tout temps, se congelaient dans ses esprits refroidis! Sous
-les sycomores, nous avons fait un bonhomme de neige à sa ressemblance,
-qu’à tour de rôle, chaque promotion décapite avec fureur. Longtemps
-encore, ce pauvre Taillis sera la tête de Turc des Sèvriennes.
-
---Voilà l’hiver.
-
-L’eau ne tambourine plus sur le zinc de ma fenêtre, mais la bise hurle
-dans les couloirs, s’engouffre dans les cheminées, râle sous les arbres
-blancs. Il a neigé. Il gèle, on ne pourra plus courir dans le parc
-ramasser les branches de bois mort. Brou,... il faudra, malgré soi, être
-stoïcienne!
-
-Que c’est joli dehors, j’ai les yeux en joie. Les coteaux sont duvetés
-de blanc; sur le ciel d’un gris soyeux, la ligne des bois ondule comme
-une caravane nuageuse un instant arrêtée. Une nuit a suffi pour couvrir
-la terre d’une blancheur de pardon. Les traînées de clématites
-s’étalent, voiles de mousseline que des mains candides voudraient
-détacher. La cour est veloutée; sur le toit du pavillon Lulli, un essaim
-de colombes s’est posé; leurs pattes, en passant, ont entre-croisé leurs
-fines ramilles sur la neige de ma fenêtre; le bassin gelé, a, dans sa
-gaine éphémère, les lueurs mystiques de l’armure que revêt Parsifal, et
-tout autour, les sycomores portent la livrée du blanc chevalier.
-
-Les bruits s’éteignent. L’horloge et la cloche s’assoupissent en
-sonnant, pour s’endormir tout à fait, le soir.
-
-Alors tout devient irréel dans la nuit lumineuse, et je reste à regarder
-la lune, avec les yeux d’un vieil orfèvre épris de l’orient de cette
-perle, qui roule solitaire dans le firmament.
-
-Pas de bruit; rien ne bouge, et dans ce lit tout blanc où la terre se
-couche, on n’entend plus battre le cœur de la mère éternelle.
-
-J’aime ce silence, cette pâleur des choses, si semblables au
-recueillement des âmes qui vont approcher de Dieu!
-
-
-20 novembre.
-
-Enfin j’ai vu Henri Dolfière. Il est charmant. Nous avons déjeuné
-ensemble ce matin. Quelle bonne journée de franche causerie et
-d’abandon; j’ai tant ri, tant bavardé, tant écouté, que la tête me
-tourne un peu.
-
-Henri Dolfière a 23 ans, il est plutôt petit, mince, de mouvements
-aisés; il porte toute sa barbe qui est brune, et laisse tomber ses
-cheveux assez bas sur le front; des yeux bleus, clairs et sombres, où la
-pensée a mis une clarté magnifique, ce qui ne les empêche nullement,
-quand il nous taquine, d’avoir un regard plein de gaminerie.
-
-Il a bien l’air d’un artiste, quoique sa mise soit correcte et simple;
-ça doit tenir à l’habitude de préciser ses paroles par un geste, ou bien
-à cette pose d’abandon que le corps prend d’instinct, quand l’esprit
-rêve.
-
-Tel qu’il est, il me plaît: il doit être bon, aimant, il sera fidèle à
-Charlotte, qui le rendra très heureux. Elle a avec lui des façons
-câlines et sages de petite mère; si raisonnable, et pourtant si
-passionnée, je crois qu’elle sera pour lui la vraie compagne de
-l’artiste.
-
-Car il est très, très artiste; Henri, (non, non, n’allons pas si vite),
-M. Henri Dolfière m’a raconté son voyage à Rome, l’impression
-prodigieuse des vieilles ruines, la beauté de la Renaissance italienne,
-puis le charme attachant, presque humain, des vieilles demeures
-allemandes. Il a des mots si expressifs, si colorés!
-
-Était-il amusant, lorsque je disais quelque chose, moi si ignorante
-d’art, «c’est très juste, c’est ça; votre œil sait très bien discerner
-le beau, mademoiselle».
-
-Et moi, au fond, d’être ravie.
-
-Nous devons ensemble visiter le Louvre et le Luxembourg; mais par
-avance, j’irai me documenter «de visu»; je ne veux pas avoir l’air trop
-«béotien» devant nos chefs-d’œuvre.
-
-M. Dolfière est l’élève passionné de Rodin, il fait de son maître l’égal
-d’un Dieu; en tous cas, il le met de pair avec Michel-Ange. O honte, et
-j’ignore encore l’œuvre d’un Rodin.
-
-Je veux marquer d’un caillou blanc, comme les anciens le faisaient,
-cette journée délicieuse.
-
-Et moi qui croyais qu’en dehors de l’École il n’y avait pas de gens
-intéressants!!
-
-Voilà mon esprit conquis du premier coup. Je dois les revoir bientôt.
-
-
-24 novembre.
-
-Victoire Nollet a fait une leçon très fière, très «tolstoïenne» sur le
-droit de juger. Cette fille est une barre de fer; son intelligence,
-aussi bien que son corps, ne transige avec rien.
-
-Elle nous refuse carrément le droit de juger nos semblables. Il y a du
-vrai.
-
-Mais si elle est logique, il faut qu’elle aille jusqu’au bout, jusqu’au
-nihilisme, pour arracher à la société la lourde et cruelle main de
-justice.
-
-Jérôme Pâtre s’est emballé, on a discuté, et... tout cela s’est envolé;
-ce sont des conférences fumeuses que nos conférences de philosophie.
-
-
-25 novembre.
-
-D’Aveline veut-il être indiscret? il nous a donné en composition
-littéraire: _les feuilles mortes_.
-
-Berthe dit que c’est en mémoire des cheveux qui tombent. Cruelle gamine!
-
-«N’y a-t-il pas dans la vie des souvenirs qu’on voudrait jeter au vent
-comme une poignée de feuilles mortes?» c’est la belle Chantilly qui nous
-a fait ce soir cette triste, cette mélancolique réflexion.
-
-
-1er décembre.
-
-J’ai parcouru cet après-midi la galerie des Antiques, au Louvre; j’ai
-voulu commencer par le commencement, et aller admirer les œuvres dont on
-nous prêche l’admiration.
-
-Avant d’arriver à la Vénus de Milo, à la Diane de Gabie, à la Minerve,
-que d’Hercules, de satyres, de faunes, de jeunes hommes peu vêtus, j’ai
-rencontrés.
-
-Tout d’abord, je n’osais m’arrêter devant ces marbres révélateurs; je
-passais toute rouge, confuse, m’assurant bien que j’étais seule à
-contempler les statues grecques.
-
-C’était idiot; je me suis vertement sermonnée, traitant de préjugé cette
-fausse pudeur qui me tenait les yeux baissés, ou relevés tout juste,
-devant une statue d’homme. Alors bravement, j’ai ouvert mes yeux et
-regardé la nature en face.
-
-Je dois m’avouer pourtant, que cette promenade dans le royaume de la
-Beauté, m’a légèrement troublée, et que cette chair de marbre ne m’a pas
-du tout laissée insensible.
-
-Quelle force harmonieuse dans ces corps d’adolescents qui lancent le
-disque ou la palestre!
-
-Quelle grâce voluptueuse a ce jeune Bacchus qui sourit à la ronde
-furieuse des Bacchantes; et les belles jeunes filles de Panathénées; et
-le corps allongé, le corps juvénile de la déesse dont les hanches se
-gonflent; et la mystérieuse nymphe couchée qu’aime Théophile Gauthier.
-Et l’esclave de Michel-Ange, quelle colère, quel désespoir, tend les
-muscles de ce corps enchaîné!
-
-Je suis ivre; cette promenade recueillie est pour moi la révélation
-subite de la beauté charnelle. Aussitôt revenue dans ma chambrette, j’ai
-rouvert mon Chénier, aux pages que j’aime; j’ai relu les premiers
-sonnets des _Trophées_, et j’ai senti mon sang couler plus vite, mon
-sang brûler, aux fougueuses descriptions de l’amour des centaures, aux
-tendres appels des bergers.
-
-
-2 décembre.
-
-Est-ce que le Beau pourrait être l’étoile mystique?
-
-J’ai tant songé à ce que nous a dit Mlle Vormèse. La foi, je ne l’ai
-plus. Le stoïcisme est au-dessus de mes forces. Je ne puis rien mépriser
-de la vie; j’aime tout ce qu’elle me donne, tout ce qu’elle me promet.
-Je suis attachée à tout ce que le stoïcisme méprise.
-
-Mes sens me donnent de la joie: voir, sentir, respirer, n’est-ce pas
-déjà connaître le bonheur.
-
-Puis une idée philosophique est une idée trop abstraite. Ma nature me
-porte vers le concret; les images m’émeuvent beaucoup plus que les
-idées.
-
-Je n’aime batailler que pour la poésie,... et pour l’art.
-
-Quelle sera donc ma loi!
-
-Je cherche.
-
-
-5 décembre.
-
-Il m’est arrivé une toute petite chose ce soir, en revenant à l’École;
-je veux la noter ici pour le souvenir délicat que j’en garderai.
-
-J’étais avec ma vieille cousine, nous passions boulevard Saint-Germain
-devant une fleuriste, elle s’arrête, achète des violettes. Je marchande
-une botte de mimosa, qui mettait des gouttes d’or dans l’ombre des
-feuillages durcis. Combien? «Deux francs, c’est trop cher, Marguerite.»
-
-Je repose la botte; et ma cousine, qui ne comprend pas que pour avoir
-une fleur on fasse une folie, m’entraîne vers le tramway.
-
-J’ai mis tout mon cœur dans le regard de regret que j’ai lancé sur les
-branches épanouies.
-
-Nous partons. A vingt pas de là, un gosse courant derrière nous, crie:
-Mimosa! Mademoiselle! Mimosa! et sans attendre, il me met dans la main
-les fleurs que j’avais désirées. C’étaient bien les mêmes.
-
---Combien petit? fait ma cousine.
-
---Cinq sous, M’ame, répond le gosse crânement.
-
---Tu vois Marguerite qu’il est bon quelque fois d’attendre avant
-d’acheter, etc...
-
-Oui, mais la chère femme, si drôlement sentencieuse, n’a pas vu, près de
-nous, un vieux monsieur très bien, qui regardait et souriait.
-
-Tout à l’heure ce monsieur choisissait un bouquet chez la fleuriste, et
-j’ai compris, un peu confuse, qu’il m’offrait ce mimosa.
-
-Ne sachant trop que faire, pour lui dire merci, j’ai respiré les fleurs.
-
-Et c’est tout. Ce monsieur ne m’a ni saluée, ni suivie. Mais je vais
-faire sécher dans mon journal un petit brin fleuri.
-
-
-8 décembre.
-
-Je vais passer mes vacances du jour de l’an avec Charlotte et Henri
-Dolfière. Je suis folle de joie.
-
-Et c’est dans deux jours la fête de l’École! Je me ferai belle!
-
-
-
-
-CHAPITRE XIII
-
-AUTOUR D’UNE TASSE DE CAFÉ
-
-
-Adrienne Chantilly a invité ce jour-là quelques Sèvriennes à prendre une
-tasse de café. Un parfum violent de peau d’Espagne s’exhale des étoffes
-algériennes, suspendues tout autour de la chambre: meubles, cuivres,
-nattes, bibelots, cette pacotille criarde donne au cadre de la jeune
-beauté, l’aspect d’un bazar, sous les arcades Rivoli. Sur les étagères,
-des photographies de Pierre Loti, costumé suivant ses états d’âme; sur
-la table de nuit, près du vaporisateur, Mounet-Sully, dans la célèbre
-attitude du _To be, or not to be_, si avantageuse à la plastique du beau
-comédien.
-
-Une cafetière chantonne dans la cheminée; Berthe Passy, allongée sur une
-natte, surveille les préparatifs, pendant qu’Adrienne tourne hâtivement
-le moulin à café. Marguerite Triel feuillette un album tunisien;
-Hortense relit une lettre d’Eugène; Thérésa, sans façon, inspecte
-l’appartement.
-
---Ton café sent rudement bon, ma vieille, fait Berthe, qui s’étire entre
-deux bâillements arpégés, mais vas-tu nous faire languir! Si tu savais
-ce que j’ai sur l’estomac, tu ne nous ferais pas attendre la docte
-Lonjarrey. D’ailleurs voici pour elle, et Berthe élevant le bras, montre
-un flacon de rhum mis bien en évidence, pour sacrifier au culte de la
-gracieuse surveillante.
-
---Es-tu grincheuse aujourd’hui, tu ne peux pas attendre cinq minutes,
-qu’as-tu? répond Adrienne, qui mesure tranquillement son café à la
-cuillère, et le verse avec mille précautions dans l’intérieur d’une
-cafetière russe. Tiens, visse-moi ce filtre, je n’ai pas de force dans
-les doigts.
-
---Ce que j’ai, tu le demandes! et Berthe, accroupie devant une table
-mauresque, tourne de toute la force de sa poigne, le filtre qu’Adrienne
-lui a tendu. J’ai depuis dix-huit heures sur l’estomac le Saint-Honoré
-du dépensier, et ma première soirée dans le monde. Ça reste là, j’ai
-beau faire le boa, ça ne passe pas! Le café, le café, ou je te lâche?
-
---Patiente, ma petite Berthe, tu sais bien qu’on va se payer la tête de
-Lonjarrey et celle de Christofla dans ses chansons de l’Ukraine.
-
---Tu as les lendemains tristes, toi. Allons raconte ton mal (avec un
-beau geste de tragédie),
-
- A raconter ses maux, souvent on les soulage.
-
---Berthe, Berthe, racontez, crie Hortense, radieuse d’avoir relu pour la
-dixième fois l’épître de son Eugène. Boudiou moi qui ai si peur de faire
-une gaffe quand ma série ira en soirée; entrer, sortir, saluer Mme Jules
-Ferron, jouer la comédie, boire devant elle une tasse de thé! Boudiou,
-Boudiou, c’est pas à Montauban que j’aurais appris ça!
-
---On a prévu votre ignorance: il y a des monitrices dans l’antichambre,
-et Marguerite, amusée par les souvenirs comiques de sa première soirée
-chez Mme Jules Ferron, ferme l’album pour continuer l’initiation.
-
-On vous dira: En rang, mettez vos gants.
-
-Attention! je frappe, suivez-moi, glissez, ne marchez pas (ça, c’est
-pour les Scientifiques). Saluez, et si vous le savez, faites une
-révérence. Prenez ce siège. Taisez-vous, parlez, applaudissez, mangez,
-saluez. Allons-nous-en!
-
-Vous en savez autant que moi sur le protocole de l’École de Sèvres.
-
---Et quoi, c’est là tout?
-
---Oui, ma chère, de neuf à onze heures on s’ennuie en musique, les deux
-mains sur le ventre, les yeux sur le nombril. C’est l’attitude du sage!
-
---Dis-donc Berthe, ce n’était pas la tienne hier soir. T’es-tu assez
-trémoussée sur ton fauteuil, jambe de ci, jambe de là, la tête en haut,
-la tête en bas. Tu te tiens très mal dans le monde; j’avais des
-inquiétudes pour la vénérable ruine qui te portait, tu lui as donné le
-coup de grâce!
-
---Comment, tu oses me blâmer! Elle est bonne celle-là: faire revenir les
-gens de Paris à cinq heures, les arracher à leur paternel, à leurs amis,
-à leur chatte, aux petits plats du dimanche, pour les tenir assis,
-muets, face à face en rangs d’oignons.
-
-Et qu’est-ce qu’on leur offre? un harmonium pleurard, un piano
-nasillard, des voix qui chevrotent. Autant vaudrait suivre le service de
-l’Armée du Salut, là au moins tout y est cocasse.
-
-Oh! je vous recommande un air des petits agneaux pour harmonium et
-piano; il m’a pris l’envie de faire une ronde avec la vieille Lonjarrey
-et de chanter, au beau milieu de ce salon:
-
- Il pleut! Il pleut, bergère,
- Ramenez vos moutons.
-
-Et ces sentences inouïes: (imitant la voix de Mme Jules Ferron).
-
---Je n’aime pas le Chôpin, mon enfant, ch’est une mugique malchaine.
-Oui, oui, on ne doit pas faire attenchion aux paroles qu’on chante.
-Ch’est la mugique qui est tout.
-
---Oh là là! Ça ferait plaisir à mon paternel. Je demande au prochain
-tour à chanter un laïtou laïtou, sur une pirouette.
-
-Vous savez, vous autres, il faut s’exécuter, et payer en monnaie de
-singe la tasse de thé et le rhum, et les tuiles de l’Illustre Veuve.
-
-(Imitant encore la voix de Mme Jules Ferron.) Et vous Marguerite, vous
-êtes mugichienne? nous vous écoutons. Et vous Jâne vous récitez? et vous
-Victoire vous chantez? Toutes y passent, je...
-
-Marguerite interrompit ce flot de paroles, qui de lui-même allait
-s’arrêter, dans un de ces bâillements dont Berthe était coutumière.
-
---Allons, allons, vilaine gamine, ne t’emballe pas, tu as rattrapé le
-temps perdu. Savez-vous qu’hier soir, dans le couloir des chambres,
-cette incorrigible s’est mise à faire de la boxe avec une «troisième
-année», qui a eu le nez cassé d’un coup de poing!
-
---C’est vrai, j’ai fait la folle, j’avais de tels grillons dans les
-jambes, que d’un bout à l’autre du couloir, je me suis ruée sur toutes
-les épaules que je rencontrais. Mathilde a voulu riposter, et devant sa
-porte: un, deux, moulinet. (Prudemment les Sèvriennes se mettent hors de
-portée.) Je lui ai envoyé mon poing en pleine figure: ah! le beau coup!
-
---Dis-donc ne recommence pas; va plutôt quérir Mlle Lonjarrey et racoler
-Jacqueline, voilà le café qui filtre.
-
-D’un bond Berthe Passy est dehors, et l’on entend, sur les planches
-sonores du couloir, la bête échappée qui piaffe et se rue chez Mlle
-Lonjarrey.
-
---Cette Berthe, quel type! Mme Jules Ferron se gondolerait à l’entendre,
-fait Thérésa, dont les réflexions manquent assez souvent aux plus
-élémentaires convenances.
-
---Ne croyez donc pas un mot de ce qu’elle vous dit. Berthe a le don de
-faire des charges à propos de tout. Je vous assure que cette soirée a
-été un peu longue, un peu morte, mais pas si ennuyeuse que vous
-l’imaginez.
-
-On entre là à petits pas, comme dans une chapelle: l’harmonium est dans
-le coin, le buste de Jules Ferron, au milieu. Il y a des sièges. Des
-fleurs aussi..., sur le tapis. Aux murs des tableaux anciens, alternant
-avec des glaces.
-
-Mme Jules Ferron parle à chacune de nous; il faut lui répondre avec
-mesure, avec tact; elle applaudit d’abord, on applaudit ensuite. On
-l’applaudit elle-même, quand elle joue en grande artiste du Beethoven.
-
-Vous lui verrez un air riant, et dans sa longue robe à traîne, une
-dignité simple qui la transforment; nous ne sommes plus ses élèves, mais
-ses invitées. C’est très curieux à observer. Par malheur, nous, nous ne
-changeons pas; la gaieté se fige sur tous les visages, il y a quelque
-chose de contraint, de glacial, qui gâte la fête qu’on nous offre.
-
-Les «troisième année» ont joué _M. Perrichon_; Labiche a, paraît-il,
-toute l’année les honneurs du tapis bleu, puis on a pris le thé, debout
-devant sa chaise; Mme Jules Ferron tient la théière et passe, Mlle
-Lonjarrey suit... avec le rhum et le sucrier, la doyenne offre les
-gâteaux secs; on boit timidement, avec la terreur de commettre une
-maladresse. Les tasses sont de Chine, offertes à l’orateur par un
-mandarin de passage et...
-
-La porte s’ouvre en coup de vent, Berthe Passy s’efface, laissant passer
-la riante Mlle Lonjarrey, puis Marie Christofla, dite Jacqueline «une
-seconde année», qui parsème sa chevelure de fleurs, et sa robe de
-bijoux.
-
- Lève-toi, Jacques, lève-toi!
-
-fait Berthe parodiant Béranger,
-
- Voici venir l’huissier du roi.
-
-Le café est exquis, on le savoure assis à la turque sur les nattes
-éparses; seule Mlle Lonjarrey se prélasse dans un fauteuil: Berthe lui a
-pris les deux pieds, et a calé sur un coussin de drap fin, brodé par
-quelque odalisque, les deux «arpions» de la surveillante.
-
---Mademoiselle, un peu de ce rhum Letchy, première marque.
-
---Volontiers, mon p’tit.
-
-Une rasade tombe dans la tasse, puis une autre plus longue; Mlle
-Lonjarrey, en connaisseur, déguste avec de petits claquements de langue.
-
---Que disiez-vous donc, mes p’tits, quand je suis entrée?
-
---Marguerite nous racontait ses impressions sur la soirée d’hier; elle
-est ravie, Berthe aussi, de l’accueil si gracieux que leur a fait Mme
-Jules Ferron...
-
-Mlle Lonjarrey n’a point vu le roulement d’yeux de Berthe, ni le rire
-déguisé de toutes ces jeunes bouches, qui feignent de chercher, au fond
-de leur tasse, la dernière goutte de café.
-
---Oh! mes p’tits! on ne sait pas quel grand cœur est celui de Mme Jules
-Ferron! moi qui suis son bras droit, j’en sais long là-dessus; si je
-parlais...
-
-Puis, changeant brusquement de sujet, par suite de cette infirmité
-d’esprit qui l’empêche de suivre une idée jusqu’au bout: Aurez-vous de
-gentilles toilettes pour la fête de l’École? Vous savez qu’il est
-défendu de se décolleter: ni bras, ni épaules nus; pour le reste ça vous
-regarde. Au fait ne parlons pas de cela, puisque c’est une surprise que
-vous nous ferez. Adrienne, passez-moi le flacon..., exquis ce rhum,
-exquis.
-
-La main, desséchée, tremblote; et l’odeur de rhum échauffé se répand
-tout autour de Mlle Lonjarrey.
-
---Aviez-vous remarqué, mademoiselle, fait Berthe, en humant à plein nez
-l’odeur _sui generis_ de la surveillante, dont le corps à la longue
-l’imprègne d’alcool, aviez-vous remarqué que Myriam Lévis se présente
-toujours de profil?
-
---C’est vrai, mon p’tit, elle fait valoir ce qu’elle a de mieux.
-
---Un profil de médaille.
-
---Pour le temple de Salomon.
-
---Une reine de Saba, quoi!
-
-Et Marguerite fredonne:
-
- Le roi Soliman, la voyant si belle...
-
---Je crois que Myriam ne moisira pas dans notre corporation. Elle se
-mariera tout de suite.
-
---Qui sait? on se marie difficilement par le temps qui court; vous
-toutes, mes p’tits, ne vous faites pas d’illusions, vous ne trouverez
-pas facilement chaussure à votre pied...
-
---Tant pis, mademoiselle, on se consolera; moi d’abord je suis
-amoureuse!
-
---Vous mon p’tit! et de qui? allons Berthe dites, dites.
-
---Je n’ose pas.
-
---Mais si, dites, dites.
-
-Tous les regards dévorent Berthe, qui feint un embarras subit, et se
-traînant sur la natte, à la façon d’un cul de jatte, s’approche de Mlle
-Lonjarrey et pose sa tête malicieuse dans le giron de la vieille fille.
-
---Vous le voulez, mademoiselle.
-
---Oui, dites, dites, serait-ce de M. Pâtre, de M. Criquet? peut-être de
-M. d’Aveline! La vieille Lonjarrey grille d’impatience.
-
---Eh! bien voilà, mademoiselle; je suis amoureuse... (rougissante)... de
-pommes de terre frites.
-
---Ah! ah! ah! elle est bien bonne, ah! ah! ces p’tits veulent se payer
-ma tête, ah, ah!
-
-Le rire, qui secoue la bouche prodigieuse, et met en branle le dentier
-de Mlle Lonjarrey, gagne toutes les Sèvriennes; on se lève, on se
-presse, on tire Berthe qui se défend.
-
---Mais oui, je vous dis que je les adore; tant pis si je moucharde, mais
-je vous jure que le dépensier nous les rogne, il les compte,
-mademoiselle, il les compte. Si c’était un effet de votre bonté de lui
-dire qu’il en mette un peu plus dans sa poêle.
-
---Oh! mon p’tit, je vous donnerai les miennes! elle caresse Berthe du
-bout de son doigt sec comme une branchelette, et mire son petit verre de
-rhum dans l’éclat de la flamme! Hein quel esprit franc! quel cœur
-ouvert! rien de caché là-dedans. Il faudra que ce soir je conte ça à Mme
-Jules Ferron.
-
-Revenons donc à ce que je vous disais tout à l’heure. J’en causais
-justement ce matin avec Mme Jules Ferron: ces p’tits, disais-je, ne se
-marieront pas; elles en valent bien d’autres cependant.
-
-Ainsi, moi, je ne suis plus jeune, je ne suis pas jolie, eh bien, qui
-m’épouserait ne ferait pas une mauvaise affaire... au bas mot, je
-rapporterais 10.000 francs par an à mon mari.
-
---Et comment? Boudiou, Ugène ne m’en demande pas tant.
-
---Suivez bien mon raisonnement:
-
-Appointements fixes........................................... 2.000 fr.
-
-Tenue de maison, pas de coulage, ordre, économie, couture, repassage,
-blanchissage, etc. Est-ce trop d’estimer ça................... 6.000 fr.
-
-Mes goûts sont modestes, je ne vais ni au concert, ni au théâtre (ni au
-café, chuchote une voix impertinente), tout cela représente bien, bon
-an, mal an.................................................... 2.000 fr.
-
-Faites l’addition, voilà mes 10.000 fr.
-
---C’est net comme torchette. Et vous n’avez pas trouvé d’épouseur à ce
-prix?
-
---Non ma p’tite Berthe; je tiens trop à l’École pour la quitter jamais:
-on m’aime, car vous m’aimez, n’est-ce pas? on vient me voir, j’ai des
-poussins un peu partout, qui viennent me faire fête le dimanche. Vous
-verrez mes «pipos», les pipos de mon cousin, et mes p’tits «blaux», pas
-un ne m’est infidèle. Je vous inviterai chez moi, un jour qu’ils seront
-là.
-
-Eux, ça ne compte pas. Vous n’avez pas de dot, mes p’tits, ils ne vous
-feront point la cour: ah! les hommes, pas un qui calcule comme nous...,
-de la poudre aux yeux... faut savoir jeter de la poudre aux yeux... Ah!
-si j’avais encore votre âge, pauvre Lonjarrey... Vous verrez plus tard,
-vous direz: Elle avait bien raison, Mlle Lonjarrey, comme elle
-connaissait la vie!...
-
-Le rire tremble sur toutes les lèvres, qui se crispent dans une grimace
-attendrie. Marie Christofla, très digne, se retire à l’anglaise sans
-avoir placé ses chansons de l’Ukraine; les Sèvriennes ne s’en
-aperçoivent pas, empressées autour de la pauvre incomprise, qui soudain
-entendant sonner la cloche des cours, tend son verre à Didi.
-
---Il n’y a que ça qui ne trompe pas, mes p’tits, encore une goutte, une
-petite goutte.
-
---Oui, mademoiselle, la goutte de consolation.
-
-
-
-
-CHAPITRE XIV
-
-LA FÊTE DE L’ÉCOLE
-
-
-Sèvres n’est plus la maison grave, où toute la vie se règle aux
-tintements des cloches. La joie court librement au bruit des talons qui
-sonnent, des portes qui claquent, des lumières qui courent, éclairant
-robes blanches et papillotes.
-
-Les vieux couloirs, où persiste d’habitude l’âcre odeur de peinture
-rouge, embaument les eaux de toilette et le parfum subtil des visages
-poudrés.
-
-Depuis un mois, les Sèvriennes chuchotent leurs projets, organisent un
-comité. Aux Scientifiques, les cotisations et le souci des vivres; aux
-Littéraires, le soin du programme et du décor de la fête.
-
-L’École elle-même, pour fêter l’anniversaire de sa fondation, offre aux
-élèves un festin de Balthazar: sur les bras d’une femme de chambre, un
-énorme saumon, passe de table en table, acclamé avec fureur avant d’être
-dépecé. Il y a encore dindonneaux et galettes.
-
-Jusqu’au dernier moment, le programme de la fête est un mystère; mais le
-bruit court qu’il y aura des projections électriques, et que des bombes
-glacées remplaceront, au souper, le traditionnel nougat.
-
-L’École, ce jour-là, est un peu folle; ces messieurs, indulgents,
-ferment les yeux sur le travail qu’on néglige; Mlle Lonjarrey laisse
-courir, de droite et de gauche, les Sèvriennes très court vêtues; il
-n’est pas jusqu’au jet d’eau qui ne dresse coquettement, sur l’eau
-engourdie, son plus joli panache!
-
-Dès huit heures du soir, le réfectoire n’est plus qu’une magnifique
-salle des fêtes: partout des fleurs, des lumières; de bec en bec, des
-guirlandes de lierre, des girandoles de papier rose piqué d’étoiles.
-Quelques paravents chinois simulent les coulisses d’une petite scène, et
-tout près du piano, sont étalés les lots pour la loterie des pauvres.
-
-Par couples les élèves descendent, car l’usage veut qu’une Ancienne ait
-une Nouvelle à son bras, pour entrer dans la salle.
-
-Adieu les robes fanées, les sarraux bleus, les cheveux en chien fou; les
-Sèvriennes sont toutes en robes de bal, fleurs au corsage, un tantinet
-décolletées, pour fronder le règlement.
-
-La transformation est surprenante; elles se regardent les unes les
-autres, étonnées, charmées, comme les passants, le soir, s’arrêtent
-devant les petites boutiques inaperçues le jour, et qu’un rayon
-intérieur illumine et pare. Les moins bien arrangées sont encore
-charmantes.
-
-On se presse, on se cherche, on s’appelle, on se déshabille du coin de
-l’œil. Derrière l’éventail, aux entrées sensationnelles, ce sont des oh!
-des ah! d’admiration un peu enfantine, mais sincère.
-
-Marie Christopha est en satin rouge, des géraniums semés dans les
-cheveux, des bagues à tous les doigts. Renée Diolat étrenne une robe de
-crépon mauve, qui discrètement pare sa beauté blonde. Adrienne Chantilly
-est en tulle jaune, avec de lourdes broderies de jais; Jeanne Viole en
-cachemire bleu, Victoire Nollet en gris, Angèle Bléraud en foulard vert,
-Hortense en rose de village, Berthe en blanc, Marguerite en velours
-noir.
-
-Chacune grille de plaisir, en songeant au bal qui va suivre le concert.
-Et pourtant ce ne sera qu’un bal blanc; par prudence, afin de ne pas
-tourner ces jeunes têtes, les professeurs mêmes ne sont pas invités. Le
-dépensier, seul, de loin, regarde la fête.
-
-Adrienne, très en beauté, déplore de groupe en groupe, de ne pouvoir
-faire un vis-à-vis avec d’Aveline, et de connaître l’ivresse de la
-valse, au bras de Jérôme Pâtre et de M. Lepeintre, le nouveau professeur
-d’histoire.
-
-Des programmes circulent, tous dessinés et peints à l’École, il y en a
-de charmants. On sait alors, que Myriam Levis sera la Muse dans la _Nuit
-d’Octobre_, et Sylvia dans le _Passant_. Renée sera la Vierge dans le
-_Noël_ de Bouchor.
-
-De toutes parts, les Anciennes, aujourd’hui professeurs, arrivent à
-l’École; les absentes s’excusent par une dépêche, par une lettre; on lit
-les missives dans le brouhaha de l’attente. Le comité s’effare, il y a
-conflit au sujet des préséances; on se fâche, Mlle Lonjarrey parle
-d’aller se coucher, si elle n’a pas la gauche de Mlle Jules Ferron; et
-Mlle Melnotte, du lycée Racine, exige la présidence d’une table, si on
-veut la garder jusqu’au bout. On va se quereller, le comité en bloc va
-rendre les cordons du tablier; il n’est plus temps. La porte s’ouvre, un
-grand silence apaise, une seconde, les colères, les jalousies, les
-coquetteries, les désirs qui se chamaillent. Sous un flot de lumière,
-entre les Sèvriennes formant la haie, Mme Jules Ferron passe au bras de
-la Doyenne.
-
-L’État-major des surveillantes et des répétitrices la suit, en robes
-sombres.
-
-La Veuve porte une longue robe princesse en pou de soie noire, dont la
-traîne à petit bruit serpente sur le plancher ciré, corrigeant, par les
-plis d’une étoffe cossue, l’abandon d’un corps grassouillet.
-
-Elle sourit, et derrière elle, le même sourire se propage. La joie des
-Sèvriennes, le souvenir de l’œuvre qu’elle créa si victorieusement,
-illuminent ses traits, leur donnent une beauté sereine, qui ne
-s’effacera qu’à la porte de chez elle, où de nouveaux tracas
-l’attendent.
-
-Mme Jules Ferron s’est assise, le concert commence. Piano, violon,
-chant, monologues, récitatifs, tout est applaudi par des mains
-généreuses et des esprits distraits. On chuchote derrière les éventails
-dressés: Vois donc, ma chère cette peau rugueuse, ses bras ont en
-permanence la chair de poule. Une fausse grasse, je te le disais bien,
-des bras gros comme des fifres. Victoire est-elle assez boudinée. C’est
-pas un corset, c’est une camisole de force. Comment? ça, Louise
-Melnotte! le béguin de Jérôme, ça, ça! elle vous a un air de détailler
-«de la p’tite saucisse et de la chaircuiterie». Heu, rappelle-toi
-Rousseau, ces philosophes gobent tant de choses.
-
---Chut! chut! Mlle Lonjarrey baisse les lumières, les éventails
-s’abattent sur les genoux, les yeux fixent la scène, où Myriam Lévis
-parle au poète qui pleure. Elle est voilée, mais son fier profil au
-milieu des blancheurs, se détache presque lumineux.
-
-On n’entend plus un souffle; quelque chose d’inexprimable, de très
-grand, fait trembler les lèvres qui écoutent:
-
- L’homme est un apprenti, la Douleur est son maître,
- Et nul ne se connaît, tant qu’il n’a pas souffert.
-
-La voix se fait lointaine, musicale, troublante; les cœurs les plus
-ingénus palpitent d’un émoi léger, pour avoir entendu dans l’ombre, les
-yeux clos, la plainte amoureuse du grand Inconsolé...
-
-Une ritournelle, un «rigaudon» de Rameau, efface l’impression trop vive,
-et les bouts de causerie reprennent en bourdon, jusqu’à ce que Myriam
-revienne, et d’une voix brisée, puis ardente, puis fraîche comme le
-bruit d’une fontaine, dise les regrets de Sylvia et la tristesse de ne
-plus aimer.
-
---C’est trop bien! elle serait sur les planches, qu’elle ne jouerait pas
-mieux.
-
---Dis donc, Margot, c’est le cas de dire qu’aujourd’hui Sèvres reçoit M.
-Cupidon! mais voilà, ici, ce n’est pas autre chose que Vert-Vert chez
-les Couventines...
-
---Tu ne réponds pas, qu’as-tu? tu souffres?
-
---Tais-toi, ne me regarde pas, je t’en prie, Berthe; je ne sais pas ce
-que j’ai... cette poésie m’a fait mal, j’ai le cœur si gros... (très
-bas) de n’être pas aimée, et deux grosses larmes tombèrent brûlantes sur
-les mains qui se rejoignaient.
-
-Le concert fini, la tombola tirée, on s’en va à la queue leu leu, dans
-la salle de réunion, manger sandwichs et babas, glaces et petits fours.
-On se congratule, on s’embrasse; Myriam, très entourée, résiste à peine
-aux compliments qui l’accablent; elle abandonne sa belle main aux lèvres
-d’Angèle Bléraud, ses regards disent assez l’ivresse de la cabotine
-triomphante.
-
-Renée, la vierge pure du _Noël_, disparaît devant cet éclat; les
-Sèvriennes affolées adorent en Myriam, le poète de l’amour, que cette
-voix leur a révélé.
-
-Elles dansent, mais leur pensée est ailleurs; comme une maîtresse, la
-poésie les caresse et les meurtrit. Elles tourbillonnent éperdues,
-silencieuses, et les heures passent, les heures s’en volent, elles sont
-heureuses.
-
-Mme Jules Ferron regarde et sourit encore.
-
-Sur l’ombre orgueilleuse de la vieille maison, se déroule, s’enlace, la
-liane vivante d’une dernière farandole; et pour un soir, oubliant dans
-cette ivresse son impassibilité stoïque, elle se sentit enfin des
-entrailles de mère!
-
-
-
-
-CHAPITRE XV
-
-JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL
-
-
-15 décembre.
-
-L’École, le soir de la fête, était en beauté; un coup de baguette et
-l’austère «prison», devenue un palais de féerie, nous laissait à chacune
-l’illusion d’être dans un de ces collèges d’Outre-Manche si à la mode
-aujourd’hui.
-
-Nous étions toutes belles; qu’il doit être difficile, dans un vrai bal,
-de choisir la reine; ici nous avions toutes une fraîcheur, un éclat, des
-yeux si rayonnants, que je ne saurais fixer une préférence.
-
-J’avais mis ma robe favorite, ma robe de velours noir, si simple, toute
-droite, avec une petite traîne souple, qui se pose, quand je m’arrête,
-comme un joli chat réclamant une caresse. Autour du cou, une écharpe de
-tulle bleu, faisant papillon au bas de la nuque; mes cheveux avaient un
-joli reflet d’or... J’ai embrassé mon miroir pour lui dire merci.
-
-Et cependant, je garde un souvenir pénible de cette soirée; je suis
-partie radieuse au bras d’Isabelle Marlotte, je suis revenue navrée!
-Navrée d’une tristesse incompréhensible. Ces lumières, ces fleurs, ces
-rires, brusquement ont éteint ma joie. Myriam a dit des vers de Musset,
-j’ai pleuré, et je ne sais pas pourquoi j’ai pleuré. J’aurais voulu
-fuir, courir dans le parc, appeler, qui? crier cette peine que j’ignore,
-mais que je sens au fond de moi-même, comme une plaie qui m’épuise.
-
-Quel coup m’a donc blessée?
-
-La vie me rit, mes compagnes m’aiment, mes professeurs m’encouragent,
-Mlle Vormèse ne cache point l’intérêt qu’elle me porte.
-
-Alors?
-
-Depuis trois mois, je m’accoutume à cette existence solitaire; ce n’est
-pas de vivre enfermée que je souffre; depuis longtemps je ne vis qu’avec
-moi-même.
-
-C’est un tourment, un besoin confus, mais sans répit, de me dégager de
-mes anciens rêves. Le passé me laisse indifférente, tant de choses
-nouvelles m’attirent; chaque jour, par une lecture, par un effort,
-j’avance vers ce but, encore voilé.
-
-Est-ce curieux, j’éprouve par l’esprit, un malaise analogue à celui que
-tout mon corps subit lorsque je devins jeune fille.
-
-
-16 décembre.
-
-J’assiste impassible à ce bouleversement de mon être. Là-haut j’ai vu ce
-soir l’image de mon état d’âme. Des nuages galopent, fouaillés par le
-vent qui se lève; c’est une course insensée à travers le ciel; ils
-passent devant la lune qui s’obscurcit, d’autres accourent, puis la
-meute fantastique disparaît, dégageant l’astre qui monte, serein vers
-son zénith.
-
-
-23 décembre.
-
-Une chose me frappe à l’École, et me semble la caractéristique de
-l’enseignement qu’on nous donne: les Sèvriennes parlent sans cesse de
-licence, d’agrégation, jamais de professorat!
-
-Jamais il n’est question de nos futures élèves. Jamais nos leçons ne
-visent l’esprit limité d’enfants de dix à quatorze ans. Foin de
-pédagogie théorique, semble-t-on dire, «en forgeant on devient
-forgeron», _faber, fabricando_. Sur la fin de notre carrière, nous
-serons peut-être capables d’enseigner, simplement, des choses
-élémentaires.
-
-Je me reconnais inapte, au sortir de l’École, à mettre à la portée de
-mes gamines, l’histoire du moyen âge que nous étudions en ce moment.
-
-Un beau sujet de composition écrite que celui-là: _Rôle de l’Église sous
-les premiers Carolingiens_.
-
-
-24 décembre, soir.
-
-Jeanne Viole nous a offert ce soir un punch promotionnel. C’est toujours
-tout pareil, on potine, on s’use à dire des riens méchants. J’aime mieux
-rester seule deux heures dans ma chambrette. Les bougies ont une clarté
-charmante près des fleurs, au milieu des mousselines qui parent mon lit,
-mon miroir, ma fenêtre.
-
-Joie de lire seule et de rêver après, d’aller ailleurs, dans ce monde
-qu’ouvre la poésie, comme un autre firmament.
-
-
-Minuit, Noël.
-
-Les cloches sonnent, les voix fredonnent, le jet d’eau tinte dans la
-nuit. Là-haut, glisse dans les nuages, le pâle visage de la Mère. D’un
-souffle elle écarte les voiles qui la nimbent, et radieuse se penche
-vers la terre. Sous ce regard d’amour, le jet d’eau ploie, ses
-broussailles ruisselantes s’écartent, et comme en un berceau de rêve,
-l’image incertaine de l’Enfant sourit à l’éclatante image de la Mère.
-
-O Noëls de mon enfance:
-
- Courons d’un grand randon
- Vers thio petit poupon.
-
-Je veux former un vœu, exauce-le, petit Jésus de mon enfance: fais que
-bientôt je découvre l’étoile qui dirigera ma vie; comme les Bergers et
-les Mages, je te le jure, je la suivrai jusqu’où elle me mènera.
-
-
-31 décembre.
-
-Charlotte viendra demain me voir. J’ai l’influenza, défense de sortir.
-
-L’École est vide, je me sens perdue. Je n’aime pas les choses qui
-finissent, j’ai l’angoisse de quelque chose qui meurt en moi, autour de
-moi.
-
-Adieu, année ancienne, tu me fus propice, que l’année nouvelle soit
-encore une année heureuse pour ceux qui me sont chers.
-
-
-1er janvier 189 .
-
-_Ave_, et pourtant j’ai du chagrin, je ne les verrai point.
-
-Le médecin est venu: quel bonhomme! un ricaneur; il m’a auscultée, Mme
-Jules Ferron l’accompagnait, et son œil curieux s’est vite renseigné sur
-le décor de ma chambre.
-
-Il a plaisanté sur tout, sur mes yeux trop creux, Mme Jules Ferron
-silencieuse l’écoutait. En partant, elle m’a tendu la main. Je lui ai
-dit merci.
-
-Charlotte attendait dans la chambre de Berthe; elle n’a pu rester,
-l’infirmière l’a renvoyée, et je n’ai rien su d’elle, de lui, si ce
-n’est qu’il a de la peine de me savoir malade. Ma chère Lolotte, pour
-mes étrennes, vient de m’apporter cette _Diane_ de Gabie qu’il a choisie
-à mon intention... Comme c’est bon de savoir, qu’au loin, une amitié
-vous cherche. Leur bonheur m’est cher.
-
-
-4 janvier.
-
-Je ne souffre plus, demain je reprendrai mes cours.
-
-
-
-
-CHAPITRE XVI
-
-CES MESSIEURS
-
-
-Le feu flambe, réchauffant la toute petite chambre de Marguerite Triel,
-une chambre claire, accueillante comme un frais visage de seize ans.
-Partout, à la fenêtre, autour du lit, de la toilette, des mousselines
-d’Écosse drapent sur un fond blanc, des feuillages très doux, des fleurs
-mauves et jaunes, colchides mélancoliques nées du premier frisson de
-l’automne. Quelques photographies cachent le papier banal du «locatis»
-fourni par l’État. Au chevet, la sainte Monique d’Ary Scheffer; près du
-miroir la belle Vénitienne à sa coiffure, du Titien; à droite de la
-cheminée le Bacchus de Vinci, étrange figure, sœur du saint
-Jean-Baptiste, indiquant du même doigt l’ombre propice des forêts; à
-gauche le portrait de César Borgia, aux lèvres gonflées d’amour, à la
-main longue assouplie pour l’épée et la caresse. Sur la table, parmi les
-mille riens qu’il faut pour écrire, des portraits de femmes de Carrière,
-et la Diane de Gabie, entourée de roses et de capillaires.
-
-Sur l’étagère, quelques livres souvent ouverts, Euripide, Pascal,
-Chénier, la _Salammbô_ de Flaubert, les _Trophées_ de Heredia, _Sagesse_
-de Verlaine.
-
-Dans cette chambre, tout indique les goûts préférés d’une femme
-mystique, inconsciemment voluptueuse. Les fleurs qui s’épanouissent là
-semblent se plaire, dans ce logis très _gemüthlich_, comme de beaux vers
-parfumant, de pages en pages, un livre chaste et fier.
-
-Sur une table volante, un service à thé, des sandwichs, des confitures,
-attendent la venue des Sèvriennes; la bouilloire devant le feu
-chantonne, le bois craque, éclate: en l’absence de l’hôte les esprits
-mystérieux du feu et de l’eau conversent, et c’est d’Elle, encore.
-
-Soudain, des salles de cours, monte un bruit assourdi de chaises
-traînées sur le plancher; c’est la fin des conférences, ces Messieurs
-sont partis. Tout de suite, les Sèvriennes escaladent les escaliers, se
-ruent avec une fureur de bêtes délivrées, vers les études, vers les
-couloirs des chambres.
-
-La porte s’ouvre brusquement, Marguerite essoufflée entre chez elle,
-portant quelque chose dans ses bras; Berthe Passy la pourchasse, puis
-Renée Diolat, Isabelle, Victoire Nollet s’engouffrent derrière elles.
-
-Berthe lutte, voulant écarter les bras de Marguerite et lui chiper ce
-qu’elle porte.
-
---Laisse-moi seulement voir à qui ça ressemble?
-
---Non, je ne te le donnerai pas, Berthe, tu me le casserais.
-
---Dis-nous son sexe.
-
---Celui de son père!
-
---Je t’en prie, ma petite Margot, prête-moi ce gosse, je veux être sa
-nounou.
-
-Elle s’assied posément, Marguerite rassurée lui met, sur les genoux, une
-poupée vêtue de sa seule chemise.
-
---Très chouette le môme, on va le baptiser tout de suite, je ferai le
-parrain, reprend Berthe qui dodeline le poupon, puis le fait sauter en
-l’air de façon inquiétante.
-
-Les Sèvriennes, très amusées, se penchent sur elle; la poupée, de son
-œil rond qui palpite à chaque saut, semble ahurie d’être le joujou
-imprévu de ces grandes filles.
-
-Isabelle Marlotte tend les bras, elle veut l’avoir à son tour. C’est
-gentil ce que d’Aveline a fait là! il n’y a que lui, ici, pour faire des
-surprises aussi féminines; donner une poupée à toute une promotion parce
-qu’elle travaille trop, mais il est à croquer cet homme!
-
---Croquons, mesdemoiselles, croquons. Le morceau est un peu mûr, mais il
-se fait rare. Je réclame pour Isabelle le morceau du roi, et se
-tournant, gentille, vers celle-ci qui se rebiffe, Berthe ajoute: Allons,
-allons, est-ce qu’on ne sait pas que tu l’aimes!
-
---Oui, répond Isabelle, qui ne ment jamais, je déteste celles qui ne
-l’aiment pas, je hais celles qui l’aiment trop.
-
---Oh ma chère, est-ce que tu gardes sa vertu? ne sais-tu pas, qu’avec
-lui, une glissade n’est jamais un faux pas! D’Aveline aimer! Renée
-sourit à de lointains souvenirs, mais juge inutile de propager les
-potins qui croupissent éternellement, comme toutes les mauvaises choses,
-dans le passé d’une École.
-
---Mon Dieu, qui voudrait se contenter de ses restes, me semblerait peu
-difficile.
-
---Vous parlez d’or, Victoire. Soigner ses rhumatismes, contempler son
-demi-cheveu, adorer l’ombre qu’il est encore; on en ferait une image...
-Fi! un professeur de littérature n’est jamais qu’un coucou, pilleur de
-nids célèbres: il revient le bec plein et n’offre à sa femelle que la
-ponte d’autrui. Où s’arrêtent les réminiscences? _That is the question!_
-
---C’est une diffamation, vilaine gamine, M. d’Aveline ne mérite pas ces
-reproches, fait Marguerite un peu agacée d’entendre sans cesse débiner,
-par Berthe, le professeur qu’elle préfère. Il est original, son esprit
-est bien à lui; il a des mots qu’on voudrait avoir faits. Hier, on m’en
-a répété un de ses meilleurs. Vous savez que d’Aveline sollicite la
-chaire de poésie française, rue d’Ulm. Il va voir le Directeur, qui n’a
-rien de l’intelligente bonté de M. Bersot.
-
---Et quels titres avez-vous, monsieur, pour appuyer cette demande?
-
-Sans sourciller, d’Aveline, faisant allusion aux œuvres de Brunetière,
-son compétiteur:
-
---Mon Dieu, monsieur le Directeur, il y a des choses qui se pèsent à la
-bascule et d’autres à la balance...
-
---Ah! très bien! exquis! du pur d’Aveline! s’écrie le groupe des
-Sèvriennes: mais Victoire Nollet, rageuse, s’insurge.
-
---Vous êtes ma foi bien indulgentes, vous autres. Dès qu’il s’agit de
-cet homme, on se pâme: quelle finesse! quelle grâce! quel poète!...
-Enfonceur de portes ouvertes, va; vous ne lisez donc rien, pour ne pas
-savoir, que tout ce qu’il dit, Sainte-Beuve ou Lemaître l’ont dit avant
-lui.
-
-J’enrage de cet aveuglement; il n’a pour lui que des détails, le joli,
-toujours du joli, et parce qu’il a une voix qui vous prend, et vous
-retourne, vous en faites un génie. Pas une idée neuve, pas une
-trouvaille qui en engendre d’autres; mais Brunetière, c’est une montagne
-à côté de la souris!
-
-Et par-dessus le marché, cet homme a l’esprit faux!
-
---Oh! oh! vous allez trop loin, Victoire; en troisième année nous ne
-pensons pas autant de mal que vous de M. d’Aveline; vous en reviendrez,
-croyez-moi. Le grand mérite de son enseignement littéraire, c’est de
-n’être pas dogmatique. Son cours est une causerie qui éveille la pensée,
-et la force à s’exprimer dans une langue délicate, simple, savoureuse si
-c’est possible. Il nous force à admirer, quoi de plus grand? Il nous
-force à comprendre, quoi de plus juste?
-
---C’est possible, Renée, vous êtes une ancienne: mais vous jugez son
-enseignement, avec des préjugés d’École, dont je suis libérée, moi,
-heureusement.
-
-Son devoir est de faire de nous des professeurs, non des docteurs ès
-lettres; par sa méthode, il manque à son devoir.
-
---Dis donc, Victoire, pour une stoïcienne tu manques d’impassibilité: ce
-rude langage ne viendrait-il pas d’une blessure encore fraîche? Tu en
-veux à d’Aveline, avoue-le, parce qu’il te reproche la raideur d’un
-esprit étroit, ce n’est pas sa faute si tu ne veux pas t’ouvrir, et si
-tu écris, dans tes devoirs sur Rousseau, des phrases comme celle-ci--je
-cite textuellement, mesdemoiselles: «Rousseau connut la femme qui s’aime
-seule dans une futaie...»
-
-Berthe rit à pleine gorge, et ce rire cingle Victoire, qui de rouge
-devient noire de colère.
-
---Elle est historique ta phrase, les générations à l’École, ne
-l’oublieront pas. Bast, quand il n’aurait fait que te mettre un peu de
-son inexorable clarté dans l’esprit, tu ne devrais pas lui en vouloir.
-
---Tu ne sais ce que tu dis, toi, tu es prise comme les autres; tu ne
-vois pas que cet homme est un cabotin, oui je le répète, un ca-bo-tin.
-Il ne cherche que ficelles pour gagner son public. Vous êtes là, bouche
-bée, riant quand il a de l’esprit, pleurant quand il feint d’être ému,
-et le cœur à l’envers, parce qu’avec sa voix molle et ses mots
-caressants, il vous a dit les malheurs de Myrto ou d’Éryphile!
-
---A la porte, à la porte.
-
---Non, vous ne m’empêcherez pas de crier ma colère; je vous dis qu’il a
-le don de s’émotionner lui-même et de pincer de la guitare, avec autant
-d’artifice, qu’Adrienne Chantilly en met à s’évanouir à côté de lui.
-
---Oh Victoire, c’est indigne! et deux grosses larmes perlèrent dans les
-yeux d’Isabelle Marlotte, que Marguerite entraîna vers la table, mettant
-fin à cette querelle qui s’envenimait.
-
---Notre thé se refroidit, hâtons-nous de baptiser mon fils; voilà le
-Compère, soyez toutes les Commères, donneuses de ce qu’il vous plaira;
-mais je supplie Victoire de n’être pas, par rancune, la fée Carabosse de
-notre baptême.
-
-Les Sèvriennes se pressent autour du poupon, déjà revêtu d’une culotte,
-taillée dans un mouchoir.
-
---Je te donne l’esprit, la bonté, l’éloquence, la veine. Et vous,
-Victoire?
-
-L’austère Victoire hésite; décidément il lui est cruel de souhaiter le
-bonheur à cette poupée qui vient de d’Aveline, mais il ne faut pas
-désobliger une compagne gentille!
-
---La Beauté, murmure-t-elle.
-
---Vous me volez, qu’est-ce qu’il me reste alors?
-
---Donne-lui ton cœur, répond Berthe, avec un baiser à l’enfant qu’elle
-pose triomphalement sur le sucrier. Et baillez-moi la saucisse ou les
-cornichons.
-
---Boudiou! fait Thérésa qui entre, est-ce que j’arrive trop tard, on ne
-débine plus!
-
-Pendant quelques instants, le silence de la petite chambre n’est troublé
-que par le bruit des cuillers, remuant le sucre dans les tasses
-brûlantes, les mâchoires dévorent; puis, la première faim apaisée,
-tandis que Berthe, à califourchon sur une chaise, grille une cigarette
-qu’elle vient d’allumer à celle de Thérésa, Renée distraitement joue
-avec le poupon:
-
---Je parie que notre cher M. Lepeintre est encore allé déjeuner aux
-étangs de Ville d’Avray. J’ai remarqué que chaque fois qu’il met son
-costume gris et ses chaussettes de soie rouge, il se hâte de nous donner
-campo.
-
---Chic alors, le beau général; car il l’a dit, moi je suis le général
-Boulanger des Sèvriennes, le beau général se gante en rouge! Porte-t-il
-maillot? Hum! fait Berthe, en dessinant avec le pouce, la ligne mince,
-si mince, de l’élégant professeur, il doit manquer de plastique pour se
-produire sans artifices!
-
---Ah! il va aux étangs de Ville d’Avray! Si nous y allions un jeudi,
-proposa Marguerite, j’aimerais à voir les paysages de Corot.
-
---Nenni, ma belle, les nymphes de Corot courent encore sous bois, et les
-rapins les poursuivent. Je gage que si M. Lepeintre s’en va déjeuner
-là-bas, c’est pas scrupule d’homme de science, qui veut préparer, de
-visu, une leçon sur l’Atalante Spartiate.
-
---Que nous importe ce qu’il y va faire! parlez-moi d’un professeur
-d’histoire comme M. Lepeintre. Son enseignement est d’une clarté
-mathématique, pas de digressions, d’hypothèses imprudentes. Il ne
-s’emballe, ni pour Michel-Ange, ni pour Napoléon: il contrôle d’abord,
-il affirme ensuite.
-
---Assurément, approuve Hortense, qui s’épanouit au souvenir des services
-que ce cours d’histoire rend à son militaire, sa méthode est froide,
-mais personne ne s’entend comme lui, à débrouiller une période confuse,
-et à rendre à chacun ce qui lui est dû.
-
---M. Legouff, notre vénérable directeur, nous a affirmé, l’autre jeudi,
-que M. Lepeintre était le professeur d’histoire le plus remarquable de
-ce temps-ci. En troisième année, nous pensons toutes comme lui; ce
-scepticisme rationnel le rend impartial, et nous met en garde contre
-l’emballement des Michelet.
-
---Nous n’avons pas encore pu nous rendre compte de l’esprit de son
-cours, fait Marguerite, en offrant quelques petits beurres à ses
-compagnes, mais son érudition n’a rien d’assommant; j’aime le goût très
-sûr, le sens philosophique qu’il apporte dans ses études d’art et de
-civilisation. Il a le don des idées générales.
-
---L’ordonnance de ses leçons, vous le verrez plus tard, fait penser aux
-belles compositions d’Ingres, où chaque chose est harmonieusement
-placée: plus de dessin que de couleur.
-
---Oh oui, en seconde année, on se fanatise pour la logique lumineuse de
-cet esprit; il n’est pas jusqu’à sa parole lente, zézayante un peu, qui
-n’accentue le relief des différentes parties de son plan.
-
---Amen! Amen! trop de louanges mes amies; voulez-vous donc qu’à mon
-tour, je fasse mon petit Lepeintre, et crie à votre nez qu’il est
-surfait... on ne saurait en dire autant de ce bon Jérôme. Mon paternel
-qui l’a vu conférencier, dit qu’il a une tête de faune, et que sa
-langue, frétillante comme un dard, brûle de convoitise... encore si la
-convoitise en faisait un saint Jean Bouche-d’or.
-
---Hélas...
-
---Oh! pour celui-là, je vous l’accorde, il est inimaginable: il troque
-la robe universitaire contre le casaquin et la plume des troubadours; sa
-philosophie embrasse tout, se plie aux cantates patriotiques, aux
-sirventois, aux odelettes d’amour, aux mystères religieux, aux drames
-historiques!...
-
---C’est le portrait de l’Homme-orchestre que tu nous fais-là, Renée!
-
---Gavroche, va! il est certain que pour être bon professeur, son esprit
-a trop de fougue; Jérôme Pâtre est en retard de cinquante ans, il date
-des gilets rouges d’Hernani, sa barbe noire, ses cheveux noirs, ses yeux
-noirs, et son teint rouge brique, cette jeunesse si lourdement
-conservée, même sa belle âme déclamatoire, ont quelque chose de démodé.
-Jusqu’à ses mots, qui feraient encore le bonheur de M. d’Aurévilly...
-
---Oh! dis-nous vite, ceux que tu connais; Marguerite les collectionne
-dans son journal.
-
---Voilà:
-
-Renan, l’eunuque de la Philosophie.
-
-Royer-Collard, le garde du corps du Dogmatisme.
-
-Le sceptique, un feu follet.
-
-Voltaire, un touche-à-tout de génie.
-
-La Rochefoucauld, un génie constipé!
-
-Un fou rire accueille ce dernier trait qui peint M. Pâtre, beaucoup
-mieux que toutes les comparaisons de ses élèves, mais Victoire, qui est
-de l’opposition, s’attache immédiatement à sa défense.
-
---Celui-là est sincère, qu’importe s’il manque de goût! Ah! s’il
-canalisait son éloquence...
-
---Voilà le point, illustrissime Victoire, canaliser son éloquence, si
-l’on ne veut pas tomber dans le verbiage. En attendant le miracle, je
-vais à son cours comme j’irais au cirque, pour voir les jeux d’une
-habile écuyère: sur son cheval, en galopant, elle fait la révérence,
-enlève ses voiles; va-t-elle se déshabiller et se dresser toute nue sur
-la bête emballée? Non point. La cloche sonne, le cheval s’arrête, cette
-fois encore nous n’avons vu que les oripeaux de la philosophie.
-
---Allons bon, ta philosophie, ma chère, ferait un joyeux vis-à-vis, avec
-cette reine de village, dont Pascal parle quelque part. Reconnais que,
-malgré ses défauts, son cours est passionnant, vous en sortez toutes la
-tête en feu!
-
---Oui, mais les pieds cloués à la terre, soupire Thérésa!
-
---Tu me la bailles belle, Marguerite, as-tu appris, à son cours, un mot
-de philosophie? As-tu relu tes notes? Sois franche, vois-tu plus clair
-dans ce chemin noir, où l’on se bouscule pour découvrir la vérité?
-
---Non, et de cela je lui en veux! c’est une ronde où toutes les idées
-tourbillonnent, ivres, comme des mouches sur une cuve de vendange.
-
---Jérôme, mon p’tit, peut se vanter de faire mousser ta verve: tu
-railles, car tu l’aimes, parce que tu sais que dans ces leçons
-d’éloquence... verbeuse, j’en conviens, il met toute son âme, une âme
-bonne, naïve, et si pleine d’affection pour nous toutes...
-
---Non, je t’arrête, tu es trop indulgente pour le Dieu Pan des
-Sèvriennes.
-
-Laisse-moi dégonfler ma rate, ma pauvre vieille, elle est trop lourde
-depuis que je suis raisonnable! «La Philo» vit-elle, comme la
-littérature, de l’air du temps et de beaux désespoirs?
-
-Si elle est la science de la vie, elle doit éclairer nos idées, elle
-doit nous donner un tel respect de nous-même, que nous voulions vivre
-nos idées.
-
-Rappelez-vous l’homélie de Mlle Vormèse, qui s’est refusée, par
-scrupule, à nous prôner une doctrine plutôt qu’une autre, voulant que
-nous fissions seules nos premiers pas, et que notre règle de conduite
-fût le fruit de nos études philosophiques!
-
-Aujourd’hui, je suis aussi bête qu’il y a six mois et je suis moins
-tranquille!
-
-Quand Jérôme explique les Pères de l’Église, j’envie le sort des
-Martyrs. Quand il vante les Stoïciens, j’adore Lucrèce; s’il exalte
-Épicure, je crois que le Beau pourrait être ma conscience morale.
-L’égoïsme de Bentham, me semble vertu; la sympathie de Stuart Mill, me
-fait pleurer de tendresse. Perchée sur toutes ces doctrines, je suis le
-coq d’une girouette qui pousse son kokoriko à tous les vents.
-
---Il y a du vrai, murmure Marguerite, que cette diatribe ramène vers une
-souffrance cachée, la science est peut-être un mal. La vraie philosophie
-serait-elle de vivre conformément à sa nature?
-
---Mais, Berthe, pourquoi n’allez-vous pas consulter Mme Jules Ferron?
-fait soudain Victoire, qui depuis un instant serre les lèvres, plisse
-son front attentif et rageur.
-
---Moi aller la trouver! Lui dire ce que je pense, avec des mots qui
-s’embrouillent dans ce charabia scolastique?
-
-Elle aurait une piètre idée de moi. Je ne veux pas de ses bésicles;
-j’aime mieux demander conseil aux arbres, aux vieux rocs, aux nuages de
-notre chère forêt. La nature, elle, ne se trompe pas, la nature ne ment
-pas!
-
---Vous oubliez, ma chère, fait l’autre froissée, que vous serez
-professeur, qu’il vous faut une doctrine, que vous en serez responsable.
-Pourquoi ne pas vous arrêter à celle que vous voyez à l’œuvre.
-
---Qui moi, épouser le Stoïcisme! Ah! ben j’en ai soupé de cette
-doctrine, depuis que j’ai vu les gens d’ici se murer le cœur.
-
-Le Stoïcisme! c’est une doctrine de vieillards, pour qui la résignation
-est une fin!
-
-Mais quand on a toute la vie devant soi, qu’elle vous appelle, les bras
-ouverts, moi je m’élance avide d’espoir... et si je tombe, je n’ai pas
-honte de pleurer.
-
---Ne blâme pas le Stoïcisme, ma chérie, fait gravement Isabelle
-Marlotte, dont la figure pensive prend soudain une expression
-douloureuse. Nos âmes, parce qu’elles sont trop neuves, ne le
-comprennent pas et le jugent inhumain. Les Stoïciens sont des héros, la
-grandeur d’âme chez eux, ne peut se mesurer qu’à la taille des
-événements.
-
-Savons-nous au prix de combien de larmes secrètes, de douleurs cachées,
-celle que vous repoussez a acquis le droit de proclamer sa Force?...
-
-Assise au coin du feu, Marguerite chantonne, à la poupée endormie, une
-berceuse de Schubert; le bois crépite, éclate, l’eau bouillonne, les
-esprits mystérieux du feu et de l’eau accompagnent la musique de leur
-rythme léger.
-
- Dormez, dormez, celle qui vous aime,
- Veille sur vous, mes chères amours.
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-Renée Diolat, touchant du doigt l’épaule de Berthe, lui montre
-Marguerite perdue dans un songe:
-
---La voilà cette sagesse que vous cherchiez si loin... et c’est
-d’Aveline qui nous l’envoie.
-
-
-
-
-CHAPITRE XVII
-
-JOURNAL DE MARGUERITE
-
-
-20 février 189 .
-
-Quel est le manège de Jeanne Viole; on la surprend dans les petits coins
-avec Mlle Lonjarrey.
-
-Se confesserait-elle? de quoi, pourquoi?
-
-De fausses confidences, alors? Avec elle, on en revient toujours à
-Marivaux. Mais non un Marivaux léger, qui ne blesse ou ne souffre qu’à
-fleur de peau. Le Marivaux qu’elle incarne a plus de rouerie.
-
-Elle s’est composé un personnage, qu’elle s’apprête à jouer dans la vie:
-elle s’essaie ici. Chez elle tout est mensonge, l’esprit sait où il va,
-le caractère fuit...
-
-Elle affecte une nostalgie des Carmels, où les âmes vivent sans cesse
-agenouillées devant Dieu, et l’on sait fort bien qu’elle encourage
-l’amour de cette malheureuse Angèle Bléraud, qui ne vit, ne respire que
-pour elle.
-
-Quand Jeanne Viole parle des siens, il semble que ce soit de rois en
-exil (décidément on voit que son imagination a des lettres) et l’on sait
-par Jacqueline, qui est de son pays, que le père Viole est «chand’d’vin»
-à Toulon.
-
-On voit, sur sa table de travail, des livres édifiants: _Le Devoir
-présent_, et les livres du pasteur Wagner, très appréciés dans le monde
-ministériel. Depuis huit jours, elle limite sa nourriture à table, elle
-s’émacie, noircit le dessous de l’œil, brûle avec un peu de fard de
-fausses pommettes de poitrinaire. On la regarde, on la plaint, on
-l’interroge; elle révèle une si belle âme, que Mme Jules Ferron lui
-accorde la faveur d’un entretien!
-
-Tout le monde serait-il dupe de cette comédienne?
-
-
-24 février.
-
-Isabelle Marlotte sort d’ici, ce qu’elle vient de me raconter me
-confirme la rouerie de Jeanne Viole.
-
-Elle aussi avait été enjôlée; ce brave cœur avait subi aveuglément le
-charme irrésistible, paraît-il, de ces yeux verts, de ces deux fossettes
-voluptueuses. Jeanne Viole était si bien entrée dans la vie intime
-d’Isabelle, que ses moindres relations lui étaient devenues familières.
-Elle a voulu s’en servir, c’est à cela qu’elle vise partout, le truc a
-mal réussi.
-
-N’a-t-elle pas ébauché un mariage, entre une amie d’Isabelle (une jeune
-provinciale, un peu excentrique, mais riche, belle, fille unique, dont
-le rêve serait de chanter à l’Opéra), et un soi-disant vicomte de X***,
-jamais le nom n’a été livré. Ce vicomte était le merle blanc, vieille
-noblesse, château en Touraine, grosse fortune, jeune, beau et militaire!
-Excentrique lui aussi par-dessus le marché!
-
-Au premier mot, la jeune fille tombe amoureuse de cet inconnu qui
-demande sa main sur sa seule réputation (est-ce assez conte bleu, cette
-histoire-là). Une tante, vieille dame fort respectable, assurait Jeanne
-Viole, servit d’intermédiaire, on devait se rencontrer dans ses salons
-très prochainement.
-
-Or, renseignements pris, la fortune de la fiancée se trouvant très
-ébréchée, et l’excentricité ayant été crûment qualifiée d’esprit fêlé,
-par les gens qui renseignaient, le merle blanc se retira: sans
-explication, sans excuse, le voilà parti.
-
-Fureur de la jeune fille qui, se voyant déjà vicomtesse, étudiait le
-blason.
-
-La tante de Jeanne Viole propose un autre mari, puis deux, puis trois,
-avec une telle insistance, qu’un beau matin la mère et la fille
-débarquent sans prévenir, et tombent dans le guêpier d’une agence
-matrimoniale.
-
-Isabelle Marlotte, indignée, vient de gifler la belle Viole, qui se
-morfond de colère, et certainement se vengera.
-
-Jusqu’où ne montera-t-elle pas, puisque voilà le premier échelon de la
-duperie franchi.
-
-
-27 février.
-
-Je travaille avec allégresse, mon travail est bon. Je sens peu à peu que
-l’instruction que j’acquiers n’est plus cet amas de marchandises
-empilées dans un hall spacieux; j’ai conscience d’ouvrir mon esprit à un
-monde nouveau, de le déchiffrer, et de m’agrandir au contact de la
-pensée humaine.
-
-Derrière moi, je laisse les dépouilles de l’être que j’étais encore, en
-entrant à l’École; mais le chemin parcouru, hélas! est de ceux qu’on ne
-retrouve jamais.
-
-
-28 février.
-
-Une image:
-
-En des temps barbares, les chasseurs d’élans dressèrent, comme un
-trophée de chasse, le long d’une route, les bois de leurs victimes;
-chaque andouiller porte d’autres ramures, le nid de merle est si large
-qu’il supporterait aisément l’épieu meurtrier. Au-dessus de l’avenue,
-passe dans une gloire nuageuse, le cimier de l’ancêtre... Et dans le
-parc ce sont les arbres défeuillés sous la lune d’or. Est-ce beau
-l’imagination!
-
-
-1er mars.
-
-Ah! si la vagabonde se bornait à chercher des images. Mais elle va, elle
-va, elle crée l’avenir, l’arrange si radieux ou si triste, que selon les
-jours, je soulèverais des mondes, ou je resterais là, anéantie.
-
-Charlotte ne comprend rien à cette nervosité; elle est si calme, si
-fraternellement amie de son fiancé! Moi je n’aimerai jamais ainsi, si
-j’aime! Pourquoi penser à ces choses: aimer, ce serait une folie, je ne
-serais plus à mes livres, à ma tâche, et je me suis vouée à
-l’Enseignement.
-
-A quoi bon souhaiter qu’on m’aime, leur amitié me suffit. Charlotte a
-confiance en moi, Henri Dolfière me témoigne sans cesse son estime et sa
-sympathie par des riens qui me vont au cœur. Je l’admire, je crois qu’il
-y a en lui la promesse d’un avenir magnifique. Je l’ai revu deux fois
-cet hiver, il m’a déjà conté ses projets de statues, expliqué ses rêves,
-ses habitudes de travail... Quel être mystérieux, attirant qu’un
-artiste!
-
-Si j’aime jamais, ce ne sera qu’un poète ou un artiste: il sera simple
-et bon comme le fiancé de mon amie.
-
-
-
-
-CHAPITRE XVIII
-
-
-_Berthe Passy à son père, M. Jules Passy, poète, à Barbizon._
-
-«12 avril.
-
-»Mon vieux Jules,
-
-»Il y a bien du nouveau ici, ce coquin de printemps fait des siennes!
-L’École est tout en émoi depuis que les bourgeons s’ouvrent et que les
-ministres viennent.
-
-»Nous avons été cette semaine en grand tralala. Je suis estomirée de
-l’effet qu’un homme produit, dès qu’il est ministre. Nous étions toutes
-comme M. Jourdain devant les Mamamoutchis. Mais quelle déplorable
-éducation est la mienne, au fond de mon sac, je n’avais pas de quoi
-faire une harangue, à peine un tout petit mot sec, pour l’assurer de mon
-dévouement!
-
-»Mais dès qu’il a été parti, l’esprit m’est revenu avec une cabriole, et
-je leur ai chanté la chanson du troupier.
-
- Elle retroussa sa queue
- Et s’assit sur un banc,
- Fit un panier de c...
- Pour Mossieur l’Président.
- Elle a de l’entendement,
- Cette bique!
- Elle a de l’entendement.
-
-»Il y avait de quoi me fourrer au clou. La vieille Lonjarrey en a ri aux
-larmes, et m’a mouillé la joue d’une goutte de marc: j’étais dans la
-note!
-
-»Le ministre n’a pas été le bienvenu. Qu’avait-il besoin de passer en
-revue nos binettes? On lui a bien fait voir que ce qui se passe chez
-nous ne le regarde pas. Mais il y avait eu du bruit dans Landerneau, on
-parlait de guerre ouverte, de démission... tout ça courait de bouche en
-bouche, avec des chut, des n’en dites rien, gardez-moi le secret. Le
-soir même, nous pleurions l’École à deux doigts de sa perte!
-
-»Je m’apprêtais à te rejoindre _pedibus cum jambis_, mon baluchon sur
-l’épaule, quand les ministres sont venus.
-
-»Rassure-toi donc, mon vieux, j’en ai pour deux ans encore à vivre aux
-frais de la princesse.
-
-»Le ministère est dans la dèche, on réclame des économies; on devait
-nous manger les premières, c’était une prévenance, sans doute, que de
-venir nous demander à quelle sauce nous voulions être mangées.
-
-»Notre jeunesse a parlé pour nous, cette fois on nous fait grâce.
-
-»Ne trouves-tu pas qu’un ministre, qui se respecte, devrait toujours
-paraître en public, avec la robe de Mazarin, (ces choses-là devraient
-faire partie du garde-meuble) un ministre en pardessus, ça manque au
-décorum de l’histoire: comment le populo aurait-il confiance, dans un
-ministre qui n’a pas d’uniforme!
-
-»Enfin, pour un ministre en bourgeois, le nôtre avait belle tournure.
-Son monocle à l’œil, il voletait d’une élève à l’autre, d’une classe au
-jardin, avec de petits gestes surpris, satisfaits, mesurant tout, de son
-œil supplémentaire.
-
-»Ah! si nous avions eu le temps de faire connaissance, ce jour-là,
-Sèvres fournissait à la France soixante directrices nouvelles; un mot de
-lui, on nous créait des lycées!
-
-»Mais la Veuve était là.
-
-»Elle trottinait devant ces Messieurs, toussant, faisant sonner le pas
-du maître. Le ministre suivait, les yeux sur ses bas blancs et ses gros
-petits pieds. M. Gréard et M. Rabier accompagnaient le convoi!
-
-»D’une voix sèche, en passant, notre Mère nommait: bibliothèque, salle
-d’étude, matériel du cours de coupe, classe, chambre d’élève...
-
-»Voyons, insistait le Ministre.
-
-»Crois-tu que l’Excellence a chipé un gâteau dans la chambre de Myriam
-Lévis! Quelle tête a dû faire la Veuve!
-
-»Tout de même c’est un bon garçon, ce ministre. Le plus joli de
-l’histoire, ce n’est pas d’avoir vu le pipelet endosser l’habit bleu (ô
-bleu de Sèvres), ni d’avoir contemplé l’air rogue, l’air à la Diogène
-parlant au fils du Soleil, de notre très illustre directrice; le clou de
-la journée, ça été l’ingénieux manège des élèves qui vont quitter
-l’École.
-
-»Ah! mon pauvre vieux, pour qui sait regarder, il n’y a pas grande
-différence entre l’École et ce Monde qu’on nous apprend à mépriser. Pour
-être en République, on ne renie pas le vieil esprit de cour; il faut se
-pousser dans le monde, j’en vois qui déjà y travaillent, tous les moyens
-sont bons.
-
-»Ces demoiselles avaient soigné la tenue du jour, robe noire sans
-fanfreluche ni dentelle, chignon provocant, regard velouté, vraie tenue
-d’examen, faite pour donner aux juges l’envie d’admirer ce qu’on prend
-trop de soin à leur dérober.
-
-»La tête sur leurs livres, elles dévoraient Port-Royal, Pascal, Mme de
-Maintenon. L’École n’avait plus assez de bouquins jansénistes ou
-pédagogiques!
-
-»J’ai mis les miens aux enchères, ça m’a rapporté trente bûches pour me
-chauffer cet hiver.
-
-»Pense donc: M. Rabier est un philosophe protestant et M. Gréard se tue
-à faire de Mme de Maintenon, la matriarche de l’Université!
-
-»Dans tout ça, la barbe brune du ministre a été négligée; il n’a pas
-fait de livre, lui, et de plus il n’est que la roue de rechange du
-chariot universitaire. Mais au bout d’une heure, toutes ces demoiselles
-étaient amoureuses des grands yeux noirs de M. Rabier, ou du fin profil
-XVIIIe siècle de M. Gréard.
-
-»Allons, il y aura cette année quelques débuts à Paris.
-
-»Et puis, le vent verse sur l’École des effluves printaniers. Depuis que
-les feuilles poussent, on a du vague à l’âme, et Jérôme, notre fidèle
-Jérôme, fait l’école buissonnière en quête du «rossignou.»
-
-»Il est venu à neuf heures du soir faire son cours. Quelques élèves
-étaient couchées, les autres éparpillées dans la maison. On sonne la
-cloche! Vite, sur les chemises de nuit, on jette un tablier, un châle.
-Les frisettes du lendemain se dépapillottent, et au petit bonheur on se
-faufile dans la salle, pour écouter la plus brillante, la plus
-fougueuse, la plus lyrique improvisation sur l’Amour.
-
-»Dehors des nuées d’étoiles palpitaient, ça sentait bon comme dans les
-rêves de Shakespeare.
-
-»Il a parlé de l’amour dans la nature, loi suprême de la vie, du
-rossignol se mourant pour sa femelle. Il s’emballait, et comme nous
-avons droit de discuter, je l’ai taquiné pour qu’il allât plus loin, et
-à propos du sentimentalisme chez Gœthe, j’ai défendu la Charlotte de
-Werther, ce qui m’a valu cette riposte:
-
-»--Alors, Mlle Passy, vous serez de celles qui ménagent la chèvre et le
-chou.
-
-»Pouf!
-
-»Il flamboyait, sa barbe noire, plus noire encore, un vrai diable, papa.
-A la fin je n’osais plus le regarder, sa langue pointue, frétillante,
-gigotait si vite, que j’en avais le vertige. Il ne tenait plus en place,
-bondissant sur l’estrade, prenant sa chaise, la quittant, frappant la
-table, toujours en gestes parallèles, appuyant sa démonstration d’un:
-Voilà le point, mesdemoiselles!...
-
-»Tout à coup, un rayon de lumière a fait miroiter, au bout de sa chaîne
-de montre, un long cheveu de femme. Était-il noir ou blond? Personne n’a
-pu le reconnaître, mais le fou rire m’a prise, j’ai feint de parler à
-Marguerite Triel.
-
-»--Vous disiez, mademoiselle?... Allons dites, dites, j’aime qu’on me
-contredise.
-
-»Et moi, hypocritement:--J’affirmais, monsieur, qu’une femme ne peut
-être heureuse, que si elle est une Célimène.
-
-»Lui:--Célimène, mademoiselle, y pensez-vous! Mais c’est une dévoreuse
-de cœurs! une cannibale! C’est l’éternel bourreau!
-
-»Ah! voilà bien les femmes!
-
-»Non, non, mesdemoiselles, ne soyez jamais des Célimènes. Soyez des
-femmes, aimez, soyez aimées.
-
-»La femme, voyez-vous, il n’y a que ça. C’est l’être de «boté», de
-toutes les «botés». Et je ne parle pas de cette «boté» fade et
-conventionnelle, mais d’une «boté» saine et habitable...
-
-»Heureusement il n’y avait pas de lune! Curieux, tu voudrais bien savoir
-de quoi nous avons rêvé cette nuit-là.
-
-»Je te réserve le trait de la fin, un trait monstrueux qui te donnera
-l’idée nette du stoïcisme sèvrien:
-
-»Victoire Nollet (tu sais ce chronomètre à siphon), a perdu brusquement
-sa petite sœur. On est venu la prévenir quelques instants avant de faire
-sa leçon d’histoire. Elle est allée tout droit chez Mme Jules Ferron et
-lui a dit:
-
-»--Madame, ma sœur vient de mourir, voudriez-vous me permettre de partir
-après avoir fait ma leçon.
-
-»Mme Jules Ferron lui a serré la main.
-
-»On admire beaucoup ici cette énergie, que moi j’appelle du sans-cœur!
-
-»Enfin, les vacances de Pâques approchent, je vais donc te rejoindre,
-mon bon vieux; avec Rosalie, nous aurons vite fait de repasser et de
-raccommoder ton linge, à moins que, par économie, tu n’aies fait comme
-la reine Isabelle; ou bien comme l’ami Pierre, allant chaque semaine,
-laver sa chemise dans le joli petit lavoir, sous bois.
-
-»Ah! si tu ne m’avais pas! et si tu ne m’avais pas donné, sans le
-vouloir, de la raison pour quatre!
-
-»A bientôt, mon p’a; on va polissonner dans la forêt, et lézarder à plat
-ventre sur les mousses. Tu me dénicheras une couvée de merles, je les
-lâcherai dans le parc, quand ils sauront siffler les plus jolies
-chansons.
-
-»Un p’tit bécot, de ma bouche toute ronde,
-
-»TA PÉPINETTE.»
-
-
-
-
-CHAPITRE XIX
-
-JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL
-
-
-14 avril 189 .
-
-Je suis bien contente. Berthe a eu les honneurs de la première visite de
-M. Legouff, notre directeur.
-
-Il est venu aujourd’hui au cours de M. Lepeintre, nous étions tout
-regards, tout oreilles.
-
-Voilà le premier Académicien que je vois!
-
-C’est un petit homme sec, sec comme sarment de vigne, vendanges faites,
-avec de petits poils autour de la tête. Sa peau est si ratatinée, qu’on
-lui donnerait cent ans, mais il est encore droit, alerte, sanglé dans
-une redingote vert-bouteille, avec des galoches aux pieds, sans doute
-pour l’empêcher de s’envoler au premier coup de vent.
-
-Il semble porter le costume de son premier drame, pantalon puce,
-redingote vert fané, gilet croisé, faux-col en collerette, gibus aux
-ailes retroussées.
-
-Et ce vieillard-là fut enfant avec Musset, Hugo, Lamartine! on dit que
-sur eux, il a mille détails à conter.
-
-Berthe tremblait; bonnement, pour la rassurer, et peut-être aussi pour
-mieux l’entendre, il lui a pris la main: Ar-ti-cu-lez mieux, mon enfant.
-Ses yeux, sous les paupières retombantes, l’encourageaient d’un si
-gentil sourire.
-
-Nous aurions voulu être toutes à la place de Berthe. Mais je suis
-contente que ce soit elle qui ait recueilli les félicitations de M.
-Legouff, après une conférence très vive, solide, bien composée, sur les
-«Maures en Andalousie».
-
-Mme Jules Ferron, est-ce un hasard, n’assistait pas au cours. M. Legouff
-est parti avec M. Lepeintre, qui l’emmenait en «troisième année».
-
-Il nous a laissé une impression charmante, celle que ferait un bon
-grand-père, très savant, très illustre, qui aimerait à donner à ses
-petits-enfants d’adoption, le meilleur de son esprit, et un peu de son
-cœur.
-
-Comme nous l’aimerons en «troisième année», puisqu’il ne vient à
-l’École, que pour aider de ses conseils les futures agrégées.
-
-
-18 avril.
-
-Voici Pâques; je pars en vacances, j’irai à Barbizon voir Berthe et son
-père, puis je rejoindrai Charlotte et son fiancé, nous avons tout un
-programme de promenades à faire dans Paris.
-
-Mon cœur bat trop vite, comme je vais être heureuse avec eux.
-
-
-Barbizon, jour de Pâques.
-
-Il pleut, pas moyen de courir en forêt, nous restons là, calfeutrés dans
-la chambre; Berthe déclame _Salammbô_, M. Passy somnole dans un vieux
-fauteuil mal rempaillé, sa chatte entre les bras. J’écoute, mais ma
-pensée est loin, elle tournaille obstinément, autour d’une autre chambre
-que j’aime, où vit, où respire, où travaille si joyeusement Charlotte.
-Ma pensée les voit, je leur ris. Il fait bon ici près de Berthe, mais je
-voudrais être là-bas, auprès d’eux.
-
-
-22 avril.
-
-Il pleut; entre ciel et terre, c’est une trame mouvante que brode le
-feuillage des grands chênes, et que déchire--avec quelle joie
-barbare--le vent, le vent qui viole la forêt, le vent qui tue les nids.
-C’est sur les cailloux du chemin, dans l’herbe, les rigoles, une lente
-ritournelle, un fredon mélancolique d’êtres invisibles, qui se
-plaignent: eux aussi souffrent! Ainsi la Douleur est partout! Et cette
-trame grise, entre ciel et terre, comme un voile obscurci, enveloppe
-notre souffrance et celle de l’univers.
-
-
-23 avril.
-
-La Forêt a dit: «Il faut avoir pitié!» Je pense aussi que les plus
-hautes leçons, les leçons de grandeur d’âme, c’est la Mer, la Forêt, la
-Montagne qui nous les donnent.
-
-
-24 avril.
-
-M’y voici, dans cette vieille rue Saint-Jacques, où habite Charlotte; je
-n’arriverai jamais assez tôt, pour leur offrir les premiers rameaux de
-«joli bois», que le père de Berthe est allé me cueillir, ce matin, dans
-la forêt.
-
-L’étrange et brave cœur: il est bien l’image complète de l’ébauche
-qu’est Berthe; à vivre près de lui, on ne songe plus au ridicule de ses
-habits, à la singularité des papillotes. Il vit en communion avec la
-nature, simplement; c’est cette sincérité, cette bonté qui seront dans
-la vie la grande force de Berthe.
-
-A table, on cause de mon voyage à Barbizon, les fleurs embaument, M.
-Dolfière a voulu que je lui fleurisse sa boutonnière; Charlotte, avec
-ses dents, a coupé le brin que j’ai piqué ensuite au veston de son
-fiancé.
-
-
-25 avril.
-
-Visite au Luxembourg: nous avons regardé longuement le saint
-Jean-Baptiste de Rodin, et sa Danaïde. Puis les Puvis de Chavannes, les
-Carrière, les très rares tableaux de l’École impressionniste. C’est un
-éblouissement. Il nous a expliqué, à toutes deux, les tendances modernes
-de l’art, le retour à la nature, à l’admiration du vrai, à la plastique
-sincère des êtres vivants.
-
-
-26 avril.
-
-Je rentre heureuse à l’École. Pendant ces vacances, trois choses ont
-remué en moi les sources profondes; trois choses ont surgi, qui vont
-dominer, je le sens, ma vie de Sèvrienne.
-
-La pitié pour ce qui souffre.
-
-L’amour du beau.
-
-L’impérieux besoin de me retrouver, moi aussi, dans un autre cœur.
-
-
-
-
-CHAPITRE XX
-
-JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL
-
-
-15 mai.
-
-Je travaille fiévreusement; les jours passent sans durée, je suis avide
-d’aller sans cesse plus avant, je dévore la bibliothèque. J’abandonne à
-d’Aveline le soin de me rapprendre mes classiques, je les ai tant, tant
-rabâchés depuis mon brevet supérieur, que je finis par les considérer,
-comme M. de Goncourt considérait l’antiquité: «ce pain des professeurs».
-
-Tous mes jeudis, en revenant de notre promenade dans les bois, je lis
-les œuvres de nos poètes contemporains, en remontant à Musset, puis à
-Sully-Prud’homme, à Leconte de Lisle que j’ignore.
-
-Comme ceux-là sont près de mon âme, près de mes yeux. Il n’y a pas à
-dire, même dans les œuvres du divin Racine, il y a une phraséologie de
-bonne compagnie, une majesté dans l’allure des tirades, comme dans le
-mouvement des personnages, qui glacent l’émotion très profonde du drame.
-
-Il faut la simplicité, la mesure, l’émotion contenue, mais qu’on sent si
-profonde, de Mlle Bartet pour ressusciter, au bout de deux cents ans,
-l’Iphigénie rêvée par Racine.
-
-Sa voix, la noblesse de sa résignation, la réserve de son ingénuité,
-l’autre jour m’ont bouleversée. C’est la première fois que j’ai senti,
-au théâtre, une âme souffrir sincèrement: et c’est la divine Bartet qui
-fait ce miracle de ranimer la momie qu’était devenue, pour nous, l’œuvre
-de Racine.
-
-Je lui ai écrit, le soir même, mon admiration, ma reconnaissance aussi.
-Était-ce bien correct?
-
-Faut-il toujours vivre guindée par cette correction qui vous prive si
-souvent du plaisir d’avouer sans détour ce qui plaît, ce qui émeut?
-
-
-20 mai.
-
-Bartet m’a répondu un mot charmant; je le fixe, comme une fleur, à cette
-page de mon journal.
-
-
-1er juin.
-
-Est-ce gentil, Bartet m’envoie une baignoire pour la matinée de dimanche
-aux Français, on joue: _On ne badine pas avec l’amour_. Je préviens
-Charlotte et son fiancé.
-
-
-4 juin soir.
-
-Elle a été exquise, l’austère Camille, l’égarée, celle qu’une expérience
-prématurée déflore, cruelle et candide, se jouant sans scrupule de l’âme
-de Rosette, de l’âme de Perdican.
-
-Mais pourquoi cette comédie de Musset, si émouvante à la lecture, si à
-la fois rêve et réalité, devient-elle obscure à la scène; Charlotte et
-moi nous avons eu la même impression, comme si ce théâtre, écrit pour
-les délicats, n’était vraiment clair, vraiment dramatique, que lu en
-silence.
-
-Même ces passages exquis, cette poésie que l’âme de Perdican jette sur
-les souvenirs de son enfance, sur l’étang, les arbres qu’il retrouve si
-petits: à la scène, quoique dits par Le Bargy, cela paraît déclamatoire.
-
-Je crois que le mystère d’une lecture convient mieux au théâtre de
-Musset, que le jeu, souvent médiocre, des artistes qui l’interprètent.
-
-Henri Dolfière m’avoue qu’il est venu là pour me voir, mais qu’il a
-horreur des bonshommes et des bonnes femmes des Français.
-
-Je lui ai parlé de mes lectures, il m’a demandé de ne pas lire
-Baudelaire; pourquoi? parce qu’il aurait regret, que _les Fleurs du Mal_
-laissassent leur ombre sur ma pensée.
-
-Non, non, je ne lirai pas ce livre, il m’est doux d’obéir à ce désir, si
-délicat, d’un ami.
-
-
-Fin juin.
-
-Je ne sais même plus le jour qu’il faudrait marquer en haut de cette
-page. Le temps file, monotone, fécond. Nous arrivons au bout de notre
-programme. Ma première année sera finie dans un mois, j’en suis
-surprise!
-
-Comment, il y a un an que je chevauche mon rayon d’or, étonnée,
-radieuse, cueillant à pleines mains les souvenirs qui parfument ma
-route.
-
-Je ris de la gloriole des premiers jours, quand je faisais mettre sur ma
-carte, ce titre de Sèvrienne, dont j’étais plus fière que de six
-quartiers de noblesse!
-
-Au fond, je suis très individualiste, j’ai l’orgueil de vouloir être
-quelqu’un, de faire moi-même ma vie présente, ma vie future.
-
-Ai-je bien profité de cette année de travail?
-
-Mes professeurs disent oui, je partirai avec des compliments plein mes
-poches. Mais je ne suis pas satisfaite. J’ai conscience de temps perdu,
-de mauvaises habitudes d’esprit, que je n’ai pas corrigées par paresse.
-Je me fais l’effet d’être toujours en location, de ne pouvoir encore me
-mettre dans mes meubles.
-
-Ce que je pense n’est pas entièrement à moi. Ma maison est faite de bric
-et de broc, arrangée peut-être avec chic. Ceux qui m’écoutent ont
-l’illusion d’entendre des choses personnelles: je rougis de mes larcins.
-Je voudrais payer mes idées par un effort vigoureux, et sculpter mes
-meubles, après les avoir construits moi-même, pour les besoins de ma
-maison.
-
-Je ne voudrais pas que mes élèves, plus tard, ne vissent en moi qu’un
-_Manuel de l’École de Sèvres_.
-
-Tout mon travail de seconde année tendra vers ce but; il est grand temps
-d’être autre chose qu’un brillant esprit d’assimilation.
-
-Et puis, je ne veux pas séparer l’effort de mon esprit, de l’effort de
-ma conscience; si jamais le grand principe de l’étude a été donné, c’est
-bien par cette vertueuse femme que nous fréquentons trop peu: Eugénie de
-Guérin.
-
- Je lis non pour m’instruire, mais pour m’élever.
-
-Son journal devrait avoir la place d’honneur, dans nos chambres de
-jeunes filles; il nous redirait, lui, d’être probes, d’écarter toutes
-les lectures qui peuvent souiller nos âmes, de sauvegarder, comme un
-bien inestimable, la pureté.
-
-
-1er juillet.
-
-J’ai eu trois ou quatre fois, la joie de faire une très bonne leçon. Ces
-jours-là, j’ai connu le paradis: je me sentais soulevée, frémissante,
-avide d’atteindre à la perfection.
-
-C’était un contentement délicieux, que je savourais dans mon for
-intérieur. Je me surprenais à rire, du même petit rire qu’a ma
-conscience, après une bonne action.
-
-Les jours qui suivaient, c’était une sérénité paresseuse, j’envisageais
-l’avenir sans inquiétude, comme si le succès était désormais
-infaillible.
-
-Tout me paraissait facile, je me sentais des épaules à soulever le
-monde.
-
-Mais que de jours mornes, où, le cœur serré, je n’osais plus me réjouir,
-doutant de moi-même, maltraitant mes professeurs, croyant à la
-malchance, nerveuse, irritable et si malheureuse que j’aurais voulu
-mourir... parce qu’une leçon ne valait rien.
-
-Je n’ai pas le courage de Berthe, qui ne se laisse déprimer par aucune
-injustice. D’Aveline la goûte peu; cet esprit frondeur, irrégulier,
-cette parole trop prompte, et souvent éclairée de mots que lui fournit
-le lexique paternel, choquent le puriste, un peu étroit, qu’est notre
-professeur.
-
-Moi, je reste désarmée devant un jugement sévère: l’idéal serait d’être
-le personnage pondéré, si réfléchi, qu’est Victoire Nollet; celle-là
-plane dans une impassibilité stoïcienne, au-dessus des bourrasques de
-notre vie scolaire.
-
-Il se fait, dans l’ordre de la promotion, un mouvement sensible.
-Adrienne Chantilly ne tient plus la tête de la classe; nos professeurs
-ont vite percé le fragile tissu de son esprit. Seuls, des
-évanouissements propices et le jeu de paupières, dupent encore M.
-d’Aveline.
-
-Victoire monte, monte; Jeanne Viole travaille et mène de front une
-tactique fort intelligente, qui lui gagne ici des sympathies utiles.
-Bléraud est nulle; Hortense ne travaille que pour Ugène; Thérésa est
-moyenne, Berthe inégale.
-
-En somme, la lutte pour le nº 1 de la licence est bien limitée entre
-Victoire Nollet et moi.
-
-
-10 juillet.
-
-Nous y pensons déjà: ce matin les élèves de deuxième et de troisième
-année, sciences et lettres, sont parties pour la Sorbonne, où ont lieu
-les examens d’agrégation et de licence.
-
-Dès six heures du matin, le désarroi était dans l’École: de grandes
-voitures Cook, à postillons, stoppaient devant les grilles; nous étions
-toutes levées, aidant nos compagnes, leur faisant du café, des rôties.
-Elles sont vertes, ou si pâles, que les flacons de sels circulent. Vite
-on les met en voiture: «Cherchez sur la route, un bossu, un soldat, une
-femme grosse, leur crie Berthe, et tout ira bien.»
-
-Les voitures enfilent l’avenue, tournent brusquement sur la route, les
-voilà parties, nous agitons encore nos mouchoirs.
-
-Isabelle et Renée m’ont fait peine à voir. Myriam s’est trouvée mal.
-
-Ce départ pour les examens me bouleverse.
-
-Il y avait quelque chose d’héroïque, dans le sourire confiant qui
-passait, une seconde, sur ces pauvres figures tirées, fiévreuses, dont
-les yeux criaient grâce. Cette seconde était celle du baiser que Mme
-Jules Ferron donnait à chaque Sèvrienne.
-
-Elle était descendue jusqu’au perron d’honneur, nous étions toutes
-groupées au bas des marches, la regardant, si pâle, elle aussi, dans sa
-robe noire, debout au seuil de la maison.
-
-A cet instant, elle eut l’attitude hautaine du chef, qui veut donner son
-âme à celles qui partent, et c’est le cœur battant, que chaque élève a
-reçu son baiser.
-
-Voilà quel viatique elles emportent!
-
-Je crois à son efficacité.
-
-
-18 juillet.
-
-Nous sommes dans l’attente du résultat.
-
-Renée dit qu’elle n’a pas su traiter son sujet de littérature!
-
-«_Hugo et Lamartine peuvent-ils être appelés des classiques?_»
-
-Quant à Isabelle, elle est sûre d’avoir dit des sottises, dans sa
-composition de philosophie: «_Quelle place faut-il faire aux beaux-arts,
-dans l’éducation des femmes._»
-
-Aucune, a-t-elle répondu.
-
-Myriam a porté une feuille blanche au jury, puis s’est retirée.
-
-
-19 juillet.
-
-Je gagne mon pari, elles sont admissibles. Renée a vite sauté sur mes
-_Contes grecs_ de Marnille, que je lui avais promis. Elle adore l’esprit
-de ce conteur, qui est l’auteur aussi, de la plus intelligente, de la
-plus amusante histoire grecque.
-
-Ma joie, demain, sera complète.
-
-
-20 juillet.
-
-Charlotte est reçue.
-
-C’est dans ma chambre, où ils m’attendaient tous les deux (pour épargner
-à ma Lolotte l’angoisse de voir passer ce feuillet blanc, qui affiche si
-peu de noms à la porte de l’École), que je leur ai annoncé la bonne
-nouvelle.
-
-En route, j’avais croisé d’Aveline, qui m’avait dit tout de suite le
-résultat; il voulait me parler de moi, me serrant si affectueusement la
-main. Mais je brûlais de me sauver, d’aller les rejoindre, j’ai crié:
-merci, merci, et au galop, je suis revenue dans ma chambre.
-
-Nous étions ivres tous les trois, Charlotte pleurait, je riais, lui nous
-tenait chacune par la main, et confondant nos mains dans un même baiser:
-
-«Vivent les Sèvriennes, vive Mlle Lonjarrey, hourrah pour Marguerite
-Triel.»
-
-En partant, il m’a dit:
-
---«Maintenant que Charlotte va être un peu plus votre sœur,
-mademoiselle, voulez-vous me faire la grâce de m’accepter pour ami.
-
---»Oh! oui, ai-je répondu, en y mettant tout mon cœur.»
-
-Charlotte nous regardait avec des yeux ravis.
-
---«Tu sais qu’il t’adore, et qu’il veut dans un médaillon sculpter nos
-deux profils.»
-
-Je me suis sentie rougir.
-
-
-25 juillet.
-
-Il était écrit que j’aurais un ami!
-
-L’amitié d’Henri me comble de joie; son esprit me plaît, son cœur me
-plaît. J’aime son passé de travail, d’efforts souvent pénibles
-(Charlotte me l’a dit), pour réaliser le beau rêve de l’artiste. Je
-l’aime d’avoir choisi l’être sincère et tendre qu’est Charlotte, pour en
-faire le compagnon de toute sa vie.
-
-Puis, je crois bien que, sans tout cela, je l’aimerais, parce que je
-sens qu’il m’aime.
-
-
-29 juillet.
-
-Voici les dernières lignes que j’écris à Sèvres.
-
-Demain, nous quitterons toutes l’École, pour aller en vacances. Je ne
-m’en réjouis point. Je voudrais demeurer ici toujours.
-
-Si nous sommes des Bénédictines laïques, il est si doux de l’être.
-
-Il faudra s’en aller tout à fait dans deux ans; déjà cette pensée me
-déchire. On est si bien sous ce toit, près des beaux arbres, près du jet
-d’eau où chuchotent des voix anciennes, parmi les livres rangés dans les
-vitrines blanches, sous les écussons blancs enguirlandés de lys.
-Chercher les idées qui volent, du portrait de Louis XV à ce qui fut
-jadis le médaillon de la Marquise, chercher son visage dans les hautes
-glaces, et s’y voir encore fraîche. Ignorer la vie, n’en connaître que
-les on dit des poètes et des penseurs, vivre de ses seules émotions.
-
-Quel rêve!
-
-Adieu, chère petite chambre que je ne retrouverai pas en revenant; une
-autre prendra ma place, et ne saura pas combien tu me plaisais: j’ai
-voulu que ta parure, ces mousselines, ces fleurs, ces photographies
-fussent un reflet de moi-même; c’est un peu de mon âme, chère petite
-chambre, que je t’ai donné là.
-
-Je m’en vais, le cœur gros des souvenirs que je te laisse, j’avais fait
-mon nid; malgré moi, je l’abandonne, je pars, déjà je n’ose plus me
-retourner.
-
-Adieu, adieu, si les choses ont des yeux, si les choses gardent mémoire
-de ce qui passe, souviens-toi, qu’ici nos mains fraternellement se sont
-unies, et que plus rien, jamais, ne détachera la mienne de celle qui la
-cherchait.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXI
-
-
-_Rapport de Mlle Lonjarrey, surveillante à l’École de Sèvres à Mme Jules
-Ferron._
-
-«Madame,
-
-»Vous m’avez chargée, l’année finie, de vous adresser un rapport
-confidentiel, qui puisse compléter le dossier des élèves, que j’ai sous
-ma surveillance.
-
-»Le voici.
-
-»D’une façon générale, je ne trouve pas dans cette promotion, la
-discipline et le respect nécessaires, comme vous nous le dites souvent,
-madame, à toute œuvre intellectuelle et morale. Presque toutes ces
-demoiselles sont d’esprit léger, remuant. Elles aiment la parure, et
-leur jeunesse accorde une créance inimaginable à la plus-value d’une
-fraîcheur passagère. Elles attachent du prix à des détails, et semblent
-ignorer que la vraie vie de l’École, est celle où vous les conviez,
-madame, dans les hautes sphères de la méditation et du recueillement.
-
-»Je m’efforce de le leur faire comprendre. Je ne désespère pas de voir
-aboutir la conversion que j’ai entreprise.
-
-»Voici donc ce que je puis vous dire sur chacune de nos Sèvriennes:
-
-
-» Mlle Chantilly a, au plus haut degré, le souci de sa taille et de son
-ajustement. Orgueilleuse de ses prérogatives de première, elle s’imagine
-que sa présence, au milieu de nous, augmente la gloire de l’École.
-
-»Au surplus, je la soupçonne de n’avoir aucune vocation pour
-l’Enseignement, de viser à autre chose, en se servant de l’École comme
-d’un tremplin, si j’ose m’exprimer ainsi.
-
-»Si j’en crois les confidences de qui vous savez, son entreprise serait
-de compromettre un de ces Messieurs, puis de s’en faire épouser. Elle
-aurait jeté, à cet effet, son dévolu, sur M. d’Aveline.
-
-»Comptez, madame, sur ma vigilance.
-
-
-»Mlle Triel, gentille jeune fille, douce, timide, bien élevée, un peu
-trop sauvage. S’ignore elle-même. Travaille beaucoup, sans bruit. Promet
-d’être un professeur solide et modeste. Je n’ai rien à ajouter.
-
-
-»Mlle Nollet mérite en tout point l’estime dont vous voulez bien
-l’honorer, madame. Depuis le malheur qui l’a frappée, je ne l’ai pas
-surprise une seule fois à pleurer; même, Mlle Vormèse lui ayant demandé
-ce qu’elle pourrait faire pour l’aider dans sa peine, Mlle Nollet a prié
-Mlle Vormèse de vouloir bien lui permettre de travailler l’allemand avec
-elle, en vue de sa licence. Elle est donc tout à l’étude.
-
-»Sa santé reste déplorable, la crise attendue ne se déclare pas, malgré
-les douches glacées que, sur l’ordre du docteur, l’infirmière lui
-administre tous les jours que Dieu fait. Enfin!
-
-»J’ai plaisir à insister sur le labeur, sur l’énergie de cette jeune
-fille, qui témoigne d’une nature virile, bien préparée à recevoir la
-manne stoïcienne.
-
-
-»Mlle Viole, une de nos bonnes élèves, serviable, droite, méfiante
-d’elle-même, demandant à plus expérimentée qu’elle l’appui d’un conseil.
-
-»Elle cherche sa voie. N’osant s’adresser à vous, madame, par un
-sentiment de touchant respect, J. Viole est venue à moi. Dans mon
-cabinet, nous discutons morale et philosophie; elle est vraiment
-intéressante, dans son ardeur à chercher la vérité, à s’attacher aux
-principes découverts.
-
-»C’est une âme délicate, plus faite pour le cloître que pour la vie.
-Cependant j’espère, par des paroles réfléchies, lui rendre le goût de
-l’action; et, en m’inspirant, madame, de votre sagesse, l’aider à sortir
-de cette voie mystérieuse, où son cœur, comme dit Pascal, se cherche et
-ne se retrouve pas.
-
-
-»Mlle Passy, un garçon étourdi, tapageur, dont les paroles sont souvent
-marquées au coin de la plus mauvaise éducation. Elle est susceptible de
-perfectionnement. L’esprit est sain, le cœur franc: peut-être y
-aurait-il à redouter dans l’avenir, la défection d’une frondeuse, d’une
-révoltée.
-
-
-»Mlle Hortense Mignon. Je me permets d’appeler toute votre attention,
-madame, sur cette élève qui est très cachottière.
-
-»Elle entretient, poste restante, une correspondance très active, avec
-un jeune homme de son pays, sous-officier sans avenir, qu’elle veut
-épouser sans l’aveu des parents.
-
-»Non seulement, elle néglige son travail, pour bûcher les examens de ce
-Monsieur, mais ce qui est plus grave, cette jeune fille s’est permis, en
-l’absence de tout le personnel, pendant les vacances de Pâques, de
-recevoir son fiancé à l’École, et même de partager ses repas avec lui.
-
-»Je suis bien sûre que ces heures de tête à tête n’ont été que des
-répétitions, et que ce jeune paresseux a trouvé moyen encore de piller
-les cours de sa fiancée. Néanmoins, je tiens à révéler ces faits
-indubitables, qui m’ont été appris par qui vous savez, madame.
-
-
-»Mlle Thérèsa Espérou, une bonne grosse fille, un peu bêtote.
-
-
-»Mlle Bléraud. Depuis que vous lui avez accordé son pardon, madame,
-aucune tentative détestable ne s’est renouvelée.
-
-»Cette personne s’amende. Je n’ai qu’à me louer de son zèle, qui peut
-nous être d’un véritable secours, dans l’œuvre de perfection et de
-grandeur morales, que nous poursuivons.
-
-»Mlle Bléraud n’est pas sympathique à ses compagnes, qui l’écartent,
-depuis que le bruit a couru, dans l’École, qu’elle était hystérique.
-Seule, Jeanne Viole rachète, par quelques bonnes paroles, la froideur de
-toute sa promotion.
-
-
-»Voilà, madame, ce que vous m’avez mandé de vous faire connaître.
-
-»Je me suis acquittée, avec discrétion et vigilance, de la tâche
-délicate que vous m’avez confiée, et reconnaissante de tout ce que je
-vous dois, je suis heureuse, madame, de pouvoir vous assurer que jamais
-l’École n’a été si parfaitement unie dans la communion d’un sentiment
-unique de respect et d’admiration pour votre personne.
-
-»Veuillez agréer, etc.»
-
-
-FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE.
-
-
-
-
-DEUXIÈME PARTIE
-
-
-
-
-CHAPITRE PREMIER
-
-LE RETOUR DES SÈVRIENNES
-
-
-Depuis midi les grilles de l’École sont ouvertes. C’est un
-chassé-croisé: élèves, parents, amis, bagages, fournisseurs, pêle-mêle
-s’engouffrent. Enfin, l’air circule dans les couloirs abandonnés depuis
-deux mois; l’odeur si triste des vieux murs s’évapore.
-
-C’en est fait du silence: un flot de vie est entré dans l’École. Sous le
-pas alerte des Sèvriennes, les escaliers crient, les portes grincent,
-les voix s’élèvent, et la cloche en sonnant, ranime ce corps engourdi
-qui, dans l’ombre, pleure des larmes de salpêtre.
-
-Comme ces vieilles gens qui ouvrent à regret leurs bras à la joie
-bruyante des tout petits, l’École semble chagrine du retour des
-Sèvriennes.
-
-Le personnel, depuis le matin, est en mouvement. Les bonnets à brides
-volettent, ponctuent ici et là, de leurs ailes blanches, le clair obscur
-des corridors. M. le dépensier, tout bouffi, jette ses ordres, court du
-réfectoire à l’office, des cuisines au monte-charge, voyant tout,
-sachant tout, dévisageant les Nouvelles, qu’un mot vif photographie au
-passage.
-
-Là-bas, dans la tiédeur du jour qui tombe, le jet d’eau chantonne; son
-âme, captive sous un réseau de perles, redit les paroles anciennes et
-qu’on sait un peu folles. Sur l’aire blonde de la cour, tombent les
-premières feuilles mortes; mais tout le sang de la terre monte dans les
-arbres du parc, qu’un émoi, un frisson, inconsciente mélancolie des
-choses, transfigure, comme un visage qui se pare d’une fraîcheur
-éclatante aux approches de la mort...
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-Debout, à la fenêtre de sa nouvelle chambre, Marguerite Triel regarde
-les coteaux d’alentour, couverts de leur «toison fauve». On ne verra
-plus briller, le soir, les petites lumières des maisons closes;
-Saint-Cloud se dénude; seule, la croupe de Brimborion est encore
-verdoyante.
-
-Tout est triste! Elle regarde songeuse. Est-ce bien là ce paysage
-radieux dont le souvenir l’enchantait la veille encore; et cette
-chambre, cette cellule de béguine, au papier sali, à la cretonne
-déteinte, à l’accueil hostile, c’est là qu’elle va vivre toute une
-année. Quoi, c’est cela qu’elle regrettait!
-
-La déception de ce retour l’oppresse comme un chagrin; n’y tenant plus,
-Marguerite abandonne ses affaires, glisse son journal dans le tiroir de
-la table, et vite s’enfuit embrasser Mlle Vormèse, puis chercher dans
-leurs chambres, ses compagnes arrivées avant elle.
-
-N’ayant trouvé personne, Marguerite s’installe pour attendre, au
-tournant de l’escalier. C’est une montée, une dégringolade perpétuelle
-de Scientifiques et de Littéraires, qui toutes, gamines en dépit de
-l’âge, n’ont jamais eu le temps d’apprendre la marche lente, et le
-rythme d’un pas léger.
-
---Bonjour ma chère; comment allez-vous? Quelle mine superbe! Hein,
-contente de rentrer?
-
---Ma foi non.
-
---Et pourtant ce cher Pâtre et le jeune Criquet!
-
---Encore bouquiner, oh! là là!
-
---Connaissez-vous les nominations?
-
---Quelques-unes.
-
---Myriam Lévis, pas agrégée, débute à Molière!
-
---Pas possible.--Mais oui, on dit que le ministre avait remarqué le
-profil.--Au scandale.
-
---Et Renée? agrégée, tombe dans un trou, à Mamers.
-
-Les bruits de pas étouffent les paroles. D’autres Sèvriennes montent.
-
---Avez-vous vu la Veuve?
-
---Non, je n’irai chez elle qu’au bonsoir.
-
---Vous a-t-elle répondu?
-
---Jamais de la vie: vous savez bien qu’elle a pour principe, de répondre
-deux lignes aux agrégées, et rien aux licenciées.
-
---Mais plus tard écrit-elle?
-
---C’est selon le cas que notre mère fait de nous...
-
---Très bien, quand je serai professeur, je ne la fatiguerai pas de mes
-lettres...
-
-Elles passent.
-
-Monte Adrienne Chantilly, en collant de drap vert russe; elle conduit
-trois nouvelles que Mlle Lonjarrey lui a recommandées; une petite arabe,
-au corps nerveux, aux yeux longs, s’entr’ouvrant pleins de caresses, des
-joues olivâtres qu’ambre un rayon de soleil, c’est Juliette Malville;
-une grosse paysanne, aux traits mous, au regard terne: Marianne Brunie;
-la troisième, élégante, distinguée, des yeux frais, comme ces fleurs
-bleues, qu’on nomme les «cheveux de Vénus», très blonde, une bouche
-rouge, extraordinairement sensuelle: Hélène Dinan.
-
-Toutes trois, élèves des lycées de Paris, forment un groupe
-d’intellectuelles pures: l’une est hégélienne, l’autre disciple
-d’Auguste Comte, la dernière, par snobisme, nie la matière, et ne
-conçoit que la vie spirituelle.
-
---Ah! que je suis heureuse de vous revoir, Marguerite, fait Adrienne
-Chantilly, présentant ses trois nouvelles amies, à la plus jolie
-Sèvrienne. C’est une embrassade polie, Didi picore les joues qu’elle
-baise, craignant d’y laisser le velours éphémère de ses lèvres.
-
-Elles passent.
-
-Marguerite, dont la tête pâle, tout auréolée de cheveux blonds, se
-détache, entre les portes, comme une figure de sainte dans un triptyque
-ouvert, ne s’aperçoit pas de l’admiration qu’elle excite. Impatiente,
-elle cherche ses amies, et ne voit, au bout du couloir, que Victoire
-Nollet, portant, de toute la force de ses bras maigres, un matelas
-fraîchement rebattu.
-
---Bonjour Victoire, est-ce que vous déménagez à la cloche de bois?
-
---Pas du tout, mon chat, je répare une injustice. Le dépensier m’a collé
-un vieux matelas, quand j’ai le droit d’en avoir un neuf! j’ai réclamé,
-personne ne m’écoute. Je porte le mien à une première année, et je
-rapporte celui-ci!
-
---Allez en paix, Victoire, Épictète n’est-il pas avec vous, ajoute
-Marguerite railleuse.
-
-Sous le faix du matelas qui l’écrase, Victoire continue son chemin;
-personne ne s’offre à l’aider. A bout de force, elle tombe, mais ne
-lâche pas sa proie.
-
-Soudain, au bas de l’escalier, on entend des voix joyeuses, un talon qui
-sonne allègrement:
-
- Zimbaïla! Zimbaïla!
- Les pompiers de Nanterre!
-
-L’école en marche, éclate de rire, en reconnaissant le refrain favori de
-Berthe Passy, qui monte quatre à quatre, et surgit accompagnée du
-«Paternel» en sabots, le béret à la main.
-
-Il porte, dans un cabas, des colchides délicatement protégées par une
-collerette de fougères; autour du cou, de longs fils de lierre. Sans
-dire un mot, il se débarrasse de son fardeau, embrasse sa fille, remet
-sur les papillotes échevelées, son béret de drap, et se sauve, laissant
-les Sèvriennes ahuries de cette apparition rustique.
-
-Berthe agacée fronce le sourcil.
-
---Eh bien! quoi! c’est mon père. Sommes-nous au Jardin des plantes ici?
-
-Puis toute à Marguerite qui la serre dans ses bras:
-
---Ce que je suis contente de t’embrasser, toi. Il y a si longtemps qu’on
-ne s’est vu! et tu n’écris pas! Enfin, la belle, me diras-tu ce que tu
-as fait pendant ces vacances.
-
---J’ai vécu je ne sais dans quel pays d’ennui, auprès de ma vieille
-cousine. J’ai lu, couru, bâillé! oh bâillé! surtout le dimanche, quand
-on allait faire des visites.
-
---Tu n’as donc plus d’amie là-bas?
-
---Non, depuis que je suis à Sèvres, je n’en ai plus; je suis solitaire
-au milieu des jeunes filles que je fréquentais; nous n’avons plus rien
-de commun, ni vie, ni pensée, ni rêve.
-
---Mais, insiste Berthe, avec malice, si les femmes t’ennuient, il te
-reste les hommes!
-
---Eh! bien, non, j’inquiète les hommes. Ils m’admirent, parce que je
-suis une savante, mais leur admiration est... comment dirai-je...
-suspecte. Il y a autre chose, par derrière, que du respect.
-
-Oui Molière a peint toute la province, quand il a dit:
-
- Il n’est pas bien honnête, et pour beaucoup de causes,
- Qu’une femme étudie et sache tant de choses.
-
-Les gens de chez nous pensent comme lui.
-
-Au fond, les hommes s’imaginent que nous sommes trop savantes pour
-rester chastes, et qu’il nous est bien difficile, libres comme nous le
-sommes, d’être honnêtes.
-
---Tu crois?
-
---Oui. Ces choses-là, on ne nous les dit pas encore, mais on les devine
-à leurs regards, à leurs poignées de mains...
-
-Et les femmes! en voilà qui ne nous pardonnent pas de nous être
-déclassées, en gagnant notre vie.
-
-J’ai horreur de tout ce monde-là.
-
---Aussi, ma chère, fit Berthe en l’entraînant dans sa chambre, quel
-besoin avais-tu de te fourvoyer à l’École! Quand on est faite comme toi,
-on épouse le plus gros sac d’écus, on a la gloriole de signer, le matin
-de ses noces, un contrat de vente corporelle!
-
-Et tu as la naïveté de croire, qu’on estimera plus ton apostolat de
-professeur, que ce mariage, qu’appelle si bien nôtre Jérôme «une
-prostitution légale!»
-
-C’est fou, ma chère. Nous sommes en dehors de l’ordre social, nous
-sommes presque un genre neutre, celui des Indépendantes ou des
-Révoltées. Et tu veux qu’on nous honore! Quelle bonne foi que la tienne,
-j’en ris.
-
---Si tu savais, ma pauvre amie, comme je souffre de voir clair. Ces
-vacances ont été pour moi une lente désillusion. L’École me manquait
-trop.
-
---Eh quoi Mme Jules Ferron?...
-
---Non, ce n’est pas elle que je regrettais, c’est ce milieu où tout nous
-élève, où naturellement, on arrive à modeler sa vie sur les vies qu’on
-admire, où l’effort est joyeux, où le travail est une forme du bonheur.
-
-Ici, j’ai une autre âme, d’autres yeux. Ici tout ce qui est beau
-m’entraîne. Je suis fière d’appartenir à l’École, de préparer ma
-carrière de professeur, de vivre libre, d’une vie laborieuse, qui sera
-féconde pour moi, pour les autres.
-
-Là-bas, j’ai l’âme recroquevillée; je suis les autres en silence. Comme
-la route m’a semblé longue!
-
-Berthe attristée écoute son amie; cet aveu de Marguerite lui va droit au
-cœur, elle sait les tristesses de l’avenir, mais courageusement elle
-veut les ignorer, aller droit au but, sans se soucier de l’escorte qui
-l’accompagne, des pays qu’il faudra traverser.
-
---Allons, Marguerite, demain tu auras oublié ton ennui. Nous voilà chez
-nous, arrange ta chambre, sors tes livres, je t’apporte des fleurs de
-Barbizon; demain tu retrouveras tes professeurs, tes triomphes de
-Sèvrienne.
-
-Allons, allons, en avant pour la Licence...
-
-Marguerite reste songeuse, son regard semble chercher quelque chose
-qu’elle ne retrouve pas.
-
---Ne trouves-tu pas l’École changée?
-
---Mais non, l’État n’a point retapé notre caserne; je revois des murs
-qui suintent, des murs qui croulent.
-
-C’est toujours tout pareil.
-
---Il y a je ne sais pas quoi qui me manque, je suis dépaysée; cette
-chambre m’étouffe; j’aimais tant l’autre.
-
-Vois-tu, nos anciens rêves sont les hôtes invisibles de nos chambres,
-ils gardent, pour nous les rappeler, les sourires ou les larmes qui les
-ont vus naître... un charme les enchaîne aux murs qu’ils n’abandonneront
-jamais plus... Je sais maintenant, ce sont ces Dieux Lares, gardiens de
-mon autre chambrette, que je souffre de ne pas retrouver ici.
-
---Ma grande, ma grande, prends garde, tu rêves trop, tu souffriras.
-Veille, ton imagination va déchirer ton cœur.
-
-Moi aussi, pendant ces deux mois, j’ai bien pensé à la vie qui nous
-attend. La forêt m’a donné de son sang, je reviens plus forte, plus
-sauvage; je veux vivre seule. Dans mon baluchon de vagabonde, j’avais
-mis quelques Balzac, je les ai lus au pied des vieux chênes. Parlons-en
-de la Comédie humaine, de l’Amour qui fait grimacer tous les masques.
-Quel dégoût!
-
---Tais-toi, Berthe, tu blasphèmes. L’amour ne peut jamais être ignoble.
-Non, c’est quelque chose de divin, qui rayonne en nous, nous pétrit sur
-un modèle plus beau. Berthe, je le pressens, l’amour nous transfigure,
-un cœur qui aime ne peut être que très grand.
-
-Ne juge pas la vie d’après ces livres. Entre eux et nous, il y a un
-mystère.
-
-Crois-tu que la vie aux yeux d’une vierge soit la même qu’aux yeux d’une
-femme? Non.
-
-Et puis vois-tu, j’aimerais mieux mourir à l’instant, si je ne dois pas
-espérer l’amour...
-
---Marguerite?
-
---Oui, Berthe, je ne suis plus la même, mon cœur s’est ouvert comme un
-nid... (elle ajouta tout bas), je l’écoute chanter.
-
-Un tumulte dans l’escalier d’honneur fit ouvrir toutes les portes, trois
-êtres, trois magots apparurent de front.
-
---Mamz’elle, si vous plaît, où c’est ti que va coucher notr’ demoiselle,
-Élodie Fourraud, de Marseille.
-
---Quel est son numéro de chambre, monsieur?
-
---Élodie t’sait-t-y ton numéro?
-
---56, papa.
-
---Je vous y mène, et Berthe, embrassant Marguerite, sa traînée de lierre
-sur l’épaule, se fit le cornac des trois phocéens.
-
---Enfin, les voilà donc!
-
-Marguerite, radieuse, les mains tendues, s’élance dans l’escalier,
-au-devant de Charlotte et d’Henri Dolfière, qui franchissent la grille
-de l’École.
-
-
-
-
-CHAPITRE II
-
-JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL
-
-
-10 octobre 189 .
-
-Voilà huit jours que nous avons repris nos cours. Il ne me semble pas
-que j’aie quitté l’École, cette École si aimée, encore plus chère depuis
-que Charlotte est ici.
-
-Nous vivons comme deux sœurs, ne nous quittant que pour aller au cours
-ou en étude. Le jeudi, nous nous réunissons; pendant que je prépare mes
-textes de la licence, elle dessine des «écorchés».
-
-C’est une intimité charmante où Henri a sa place. Constamment Charlotte
-me parle de lui. Je le connais si bien aujourd’hui, que je crois avoir
-été son amie de tout temps.
-
-Je vis de leur joie, ils vivent de mes espoirs. Pour être amoureux, ils
-ne sont pas égoïstes, et je sens bien que ma présence ne leur est pas
-importune.
-
-Charlotte travaille avec ardeur; mais en femme très ordonnée, elle se
-réserve, par-ci par-là, des récréations supplémentaires pour coudre son
-trousseau. Elle est alerte et positive, sachant le prix des choses, le
-prix de l’argent surtout.
-
-D’un mot, elle rabroue Henri, quand il s’emballe avec la faconde lyrique
-des imaginatifs: il se voit déjà au travail, pour une commande de
-l’État, ou le buste de quelque Yankee. C’est le songe de Pérette;
-Charlotte sera là pour consolider le pot au lait.
-
-
-14 octobre.
-
-Quelle jolie promenade nous venons de faire tous les trois dans le bois
-de Saint-Cloud.
-
-Aujourd’hui, la lumière avait les teintes dorées du raisin mûr; tout
-était encore vert, au-dessus de l’herbe grasse et des chrysanthèmes
-rouges. De la Lanterne, nous apercevions la Seine, dont les flots striés
-s’étalaient, comme les sillons d’une prairie fauchée, en lignes
-rythmiques et parallèles. Le ciel restait floconneux.
-
-Jamais je n’ai vu à l’automne une telle poésie. Les bois rayonnent d’une
-vie plus ardente, plus parfumée. Les lourds châtaigniers ont des
-bourgeons, mais rien n’égale le coloris charmant des peupliers pourpres,
-des sapins argentés, des petits aulnes si frais encore.
-
-Et tout cela s’écarte de vous; il semble que l’atmosphère donne aux
-avenues une perspective plus lointaine.
-
-D’autres coins du parc sont en pleine métamorphose. Ici, où souffle le
-vent froid, les arbres ont une splendeur orfèvrée. On les dirait
-ciselés, dans un bloc d’or et de jaspe sanguin, par un cyclope aux
-doigts habiles. Les feuilles, qu’il laisse papillonner autour de nous,
-ont l’usure et la pâleur des royales effigies, ou les reflets sombres
-des vieux ors ternis, l’éclat mystique des croix pastorales, le
-clinquant des faux bijoux, la douceur des alliages, où l’or pur se
-veine.
-
-Les broussailles ont des lueurs fauves, le scintillement de l’aventurine
-étoilée, les feuillures légères des couronnes barbares.
-
-Quel divin maître que la nature.
-
-Avant de grimper dans le parc, nous avons fait avec Henri un tour de
-foire.
-
-Les grandes allées du bord de l’eau ont perdu leur solitude religieuse.
-C’est une cohue, un tintamarre infernal. Toutes les roulottes de la
-foire aux pains d’épices sont ramassées là, étreignant les arbres, les
-poussant presque pour leur voler la place.
-
-Oripeaux, verroteries, paillettes, cuivres, toiles peintes, bâches,
-lampions et guenilles semblent, de loin, suspendus à une corde. Tout
-s’anime, tout remue, hurle, grogne ou piaille.
-
-Ce sont des fous, des énergumènes, qui vous attirent dans les baraques,
-sur les montagnes russes et les chevaux de bois. On s’enfuit, on
-s’accroche, on est pris dans ce tohu-bohu d’épileptiques; la foule,
-ivre, vous saisit dans son remous.
-
-Je ne sais comment nous avons fait pour sortir de là; une fois à l’abri,
-j’ai regretté la foule criarde, vulgaire, puante, qui m’attirait et
-domptait en moi, par quelque chose de plus fort, la révolte de mes sens.
-
-Henri nous a emmenées dans la partie solitaire du parc, dans ce jardin
-réservé, où tout rappelle Trianon et Marie-Antoinette.
-
-Les parterres embaumaient l’herbe mûre, encore une fois coupée; partout
-de petits bassins ronds conduisent l’eau à la cascade, par un fil de
-perles. Nous nous sommes assis sur un vieux banc, dans le cirque de
-verdure, où les arbres rejoignent leurs têtes chenues, pour soutenir
-cette coupole aérienne, faite de l’immensité bleue.
-
-Nous ne disions rien, jouissant du charme infini d’être seuls, à la
-tombée du soir.
-
---A quoi rêvez-vous, mes p’tits, a dit Henri d’une voix qui voulait
-imiter celle de Mlle Lonjarrey.
-
---Je pense, répondit Charlotte, qu’il fait bon vivre, et que ce parc est
-un cadre enchanteur pour de beaux souvenirs.
-
---C’est vrai: ne dirait-on pas que ces arbres se souviennent? dans cet
-abandon, les feuilles n’ont-elles pas l’air de détourner leurs yeux,
-comme si elles se refusaient à jouir du bonheur qui passe, elles qui ont
-vu pleurer une reine.
-
---Oh! oh, fit ce rieur, voilà une durée bien sentimentale. Mesdames les
-feuilles, vous êtes fort impertinentes, si juchées pour mieux voir, vous
-ne regardez rien. Que pourriez-vous admirer, je vous prie, de plus
-gracieux que ces deux corps souples, alanguis dans une pose que je
-voudrais modeler.
-
---Quel serait le titre, m’sieu l’artiste?
-
---L’Attente.
-
---Le compliment est pour toi ma chère, fit Charlotte en m’embrassant. Le
-clair regard d’Henri souriait à mes yeux.
-
-Je ne puis définir le charme que ces yeux clairs exercent sur tout mon
-être; il me regarde: deux gouttes d’eau pure apaisent ma soif; s’il
-parle et que ses yeux m’interrogent, une gaze légère s’interpose, je ne
-sais que dire, mon esprit n’est plus là. Et je m’aperçois bien à ces
-choses, qu’on ne peut aimer un ami, comme on aime son amie.
-
-Et quel trouble, en revenant vers l’École. Avec la fraîcheur, des
-effluves violents montaient de la terre humide. Mon cœur se gonflait,
-battait à coups fiévreux; j’éprouvais un plaisir indicible à boire, dans
-l’air, tous ces parfums.
-
-Au bord d’une pièce d’eau, écaillée de feuilles mortes, sur la nappe
-verte d’un nénuphar, nous vîmes une colonne voltigeante qui s’élevait,
-ondulait ainsi qu’une vapeur: c’était une nuée d’éphémères qui
-s’aimaient là, dans un bruissement, dans un tourbillon d’ailes.
-
-Les uns, à peine nés, montaient vers le ciel, mariaient leurs désirs,
-irisant d’un point l’air encore ensoleillé, se quittant, pour se
-reprendre dans la fureur de l’amour, puis retombant épuisés, cendres
-palpitant encore sur l’eau morte.
-
-Ainsi dans ce lieu solitaire, une même minute voyait naître et mourir
-des êtres qui n’avaient vécu que pour le baiser. Aimer, engendrer,
-mourir, est-ce donc la loi de l’Univers? la nôtre alors.
-
-J’ai recueilli dans ma main la colonne ailée, pour l’offrir à Charlotte:
-«Nous-mêmes, ne sommes-nous pas des éphémères; ceux-ci du moins sont
-plus sages que nous.»
-
---Notre destinée est la même, a répondu gravement la voix de mon ami,
-beaucoup s’égarent, mais ceux qui sont mûrs pour l’Amour ne lui
-échapperont pas.
-
-
-20 octobre.
-
-Le ministère vient de nous envoyer une jeune Grecque, Sophie Triparti,
-grosse fille à peau noire, huileuse, portant moustache... et face à
-main, mais de beaux yeux dans une tête de Turc. Elle est le point de
-mire de l’École; on répète ses mots qui ne manquent pas de verdeur.
-
-Est-elle innocente?
-
-Ne l’est-elle pas?
-
-Agnès? Peut-être.
-
-C’est une distraction bien superflue, nous sommes bourrées de travail;
-j’en perds la tête.
-
-D’Aveline multiplie les explications de texte, ces tours de force, où, à
-propos de quatre vers, il faut expliquer le génie d’un auteur. Rien de
-plus artificiel, rien de plus brillant que cet exercice oratoire: à
-propos de Victor Hugo--_les Pauvres gens_--pillez l’Épopée depuis
-Homère; à propos d’une phrase de Michelet, retournez à Virgile.
-
-«Tout est dans tout, comme dit l’autre.» Le truc, c’est de serrer le
-texte d’assez près, en l’élargissant de façon incommensurable!
-
-Voilà le triomphe de Jeanne Viole.
-
-Au cours de Jérôme Pâtre, ce sont des batailles passionnantes; autour du
-Positivisme, chacune s’engage, s’enferre quelquefois. Mais hélas, de ces
-éternelles discussions, trop d’idées surgissent, jamais une seule ne
-domine les autres.
-
-J’en arrive à croire que les livres ne nous apprennent rien de certain
-sur la vie, que le mieux c’est encore d’obéir à l’instinct.
-
-
-26 octobre.
-
-Dans la promotion de Charlotte, il y a deux ou trois petites qui sont
-follement amoureuses de M. Leuris, l’illustre poète mathématicien, une
-tête de Christ en croix. La jeune Élodie, de Marseille, est la plus
-enragée; elle embrasse éperdument sa chaise, et lui glisse des billets
-doux dans les poches de son pardessus.
-
-«Graine de Mme Putiphar», l’appelle ma Lolotte.
-
-Une autre a des extases, quand elle écoute notre chère Mlle Vormèse
-jouer du César Frank.
-
-Pauvres petites, elles ne savent où placer leurs aspirations. Celles-là
-souffrent, on ne les écoute pas. Mais que penser de la conduite d’Angèle
-Bléraud, qui est à la dévotion de Jeanne Viole; chaque fois que l’une
-rentre dans sa chambre, l’autre l’y suit; en étude, le soir, Angèle
-Bléraud la tient par la taille, leurs têtes unies lisent ou ne lisent
-pas. On les laisse seules, alors rien ne les gêne.
-
-Jeanne fait courir le bruit d’une conversion entreprise! ô Monsieur
-Cupidon, que penses-tu de celle-là? en attendant, ce sont les œuvres du
-beau Paul Réjardin, qui fournissent prétexte à de si pieux colloques.
-
-Réjardin, qui fait son petit Tolstoï, est si à la mode à Sèvres, que
-chaque jeudi, Adrienne Chantilly obtient d’aller suivre son cours de
-morale au Collège de France.
-
-Peut-être, avec lui, trouvera-t-elle cette vérité qu’en vain on cherche
-ici.
-
-
-
-
-CHAPITRE III
-
-
-_Lettre de Berthe Passy à M. Jules Passy, son père, homme de lettres,
-aux Batignolles._
-
-«8 novembre 189 .
-
-»Tu sauras donc, mon vieux Jules, que le mois dernier, il nous vint
-d’Athènes un jeune orang-outang.
-
-»C’est un cadeau du roi Georges!
-
-»Cadeau qui à son prix, car ledit animal, nonobstant de vieilles
-habitudes, nous dérobe ses callosités, mais exhibe, à grand renfort de
-salive, ses prétentions de docteur ès philosophie!
-
-»Il est de poil noir, de ventre gras, de teint luisant comme peau de
-phoque, nez camus sous deux yeux tendres. En dépit d’une forte
-moustache, qui tend sur la lèvre l’arc d’un troisième sourcil, je crois
-que ce jeune être simiesque est du sexe de notre pseudo mère Ève.
-
-»La chose est certaine, c’est une guenuche qui vient folâtrer parmi
-nous.
-
-»Quelle richesse de contours! quelle ampleur de reins, un petit Hercule
-en pleurerait de n’avoir pas sucé le lait de ces puissantes mamelles! De
-vivre libres sous le péplos flottant, ses appâts se sont démesurément
-épanouis; si le dicton de notre vieille Palatine a cours en son pays, il
-faut que la main d’un Grec soit plus profonde que la main amoureuse d’un
-honnête homme de France.
-
-»Mlle Lonjarrey me confie l’éducation de cet intéressant animal.
-
-»Je m’y suis mise tout de suite, à la française, tant et si bien, mon
-p’a, que j’ai obtenu des résultats épatants.
-
-»Mlle Sophie Triparti, plus familièrement dénommée entre nous Calypso,
-est une doctoresse, déléguée en mission pédagogique à Sèvres, par un
-Gouvernement qui n’a cure d’élever de petites Andromaques et de jeunes
-Pénélopes.
-
-»Pour le quart d’heure, c’est moi le Mentor de ce singe savant: elle
-boit, mange, rumine sous mes yeux.
-
-»En passant, je puis t’affirmer qu’Homère n’exagère pas, quand il
-détaille la goinfrerie des héros de l’Iliade.
-
-»Où je vais, elle va, et je promène mon animal de porte en porte, pour
-la plus grande joie de l’École, qui a si peu souvent l’occasion de rire.
-
-»Elle m’a mise au courant de toutes ses petites affaires; puisque le
-secret de la confession ne saurait exister vis-à-vis d’un quadrumane, je
-ne me tiens pas d’aise de tout te raconter. Fais-en des papillotes pour
-ta coiffure du dimanche, c’est tout ce que cela mérite.
-
-»Les bras de Calypso étant trop petits pour étreindre la majesté de son
-buste, à l’occasion je deviens sa chambrière. Sur le coup de huit
-heures, je pénètre dans sa «spélonque» comme dit, en se bouchant le nez,
-la suave Jeanne, joueuse de Viole à la façon de Sapho.
-
-»Calypso dort, empaquetée dans ses draps; près du feu, l’indispensable:
-comble! A mon appel, la nymphe se réveille; une grosse tête poilue se
-dégage de l’outre qui gonflait les couvertures, elle m’apparaît enfin,
-vêtue d’une rude chemise lacédémonienne.
-
-»Je procède avec méthode: on prend les distances; elle se pose,
-s’affermit sur ses jarrets, le dos tourné à la porte entr’ouverte. Un
-deux, je passe l’armure. Bombez le torse, bras en l’air; d’un coup de
-poing, je ceinturonne tout ce que je trouve.
-
-»Une, deux. Bougeons plus.
-
-»C’est le moment de prendre des ris, je m’arc-boute, je lace, je tire,
-je sangle. Elle devient mince! mince! mince!
-
-»Pif-paf-pouf la poitrine s’engouffre. Au cran!
-
-»Elle étrangle, je suis sans pitié: je bondis, derrière elle, je raidis
-mes muscles, mon genou sur le rein rebelle, je la repousse, je la
-harponne, cric, crac, je serre à bloc. Ça y est.
-
-»Calypso, radieuse d’avoir enfin taille humaine, tombe, défaillante, où
-elle peut.
-
-»Suis-je assez soubrette, quand je m’en mêle!
-
-»Ses voisines de chambre se roulent dans le couloir, et Calypso ne se
-doute pas que, par la fente de la porte, elle a pu être l’héroïne de ce
-petit lever.
-
-»L’autre jour, tout a failli se gâter, cette grande folle de Charlotte
-Verneuil me crie: pille, pille, sus donc, en voilà un qui se sauve... et
-de fait, avec ce sein en déroute, Calypso vous avait un air de reine des
-Amazones!
-
-»Mlle Triparti a gagné ses grades dans le _Dictionnaire Larousse_, avec
-le visa de l’Université de Paris. C’est la doyenne des étudiantes
-étrangères, elle a vécu dix ans au quartier Latin. Ah! le bon temps:
-vers les minuit, on s’en allait chez Pierre, chez Paul, tous garçons de
-vingt ans, chercher des allumettes, ou la vraie façon de mettre sur pied
-un vers latin.
-
-»A la longue, résolue de justifier les prédictions de Canaris, qui la
-berça dans ses bras, Calypso alla trouver ses juges, offrant: pot de
-miel de l’Hymette, lauriers de Delphes, petits chênes Dodonéens; voire
-même, pour le ministre, écailles authentiques du Parthénon!
-
-»Quatre boules blanches la firent Docteur! En remerciement, qu’offrir au
-président du jury? Elle me consulta à l’effet de connaître ma pensée:
-Une branche de lys?
-
-»Certes, ma chère, M. Lavisse sera flatté. Du coup, vous le placez entre
-Aaron et saint Joseph, l’allusion est charmante...
-
-»C’est un divertissement journalier. Jeudi je l’invitai à prendre le
-café chez moi; il y avait là les Sèvriennes que tu connais: Marguerite
-et son amie Charlotte, Adrienne Chantilly, et trois «première année».
-
-»On parla du mariage de Charlotte, qui aura lieu huit jours après sa
-sortie de l’École.
-
-»Calypso de s’étonner: Vous êtes donc fiancée, mademoiselle?
-
-»--Comment, je ne vous l’avais pas dit, fis-je, mais à l’École nous
-sommes toutes fiancées; c’est même une condition, _sine qua non_, pour y
-entrer. Pas de fiancé, pas de poste. Mme Jules Ferron veut que Sèvres
-soit une maison de rosières, et qu’au sortir d’ici, chacune ait son
-époux.
-
-»C’est merveilleux! Quelle prévoyance! Moi qui croyais qu’en France, les
-filles sans dot ne se mariaient pas.
-
-»--Comment donc, reprend Adrienne qui corse la plaisanterie, mais tous
-les jours nous refusons des maris. Nous nous marions par devoir, pour
-régénérer la Patrie, par la parole et par l’action.
-
-»--Bravo, mesdemoiselles, c’est très bien; mais où donc sont vos bagues,
-dit-elle méfiante.
-
-»--Ça ne se porte plus, c’est rococo. Il n’y a que Charlotte qui montre
-la sienne, et puis Hortense, ça lui rappelle Ugène.
-
-»--Qui épousez-vous, ma tendresse?
-
-»--Oh! moi, je n’ai pas d’ambition, j’épouse un épicier. J’aurai de la
-science pour toute la famille, je ne lui demande que de fournir le sucre
-et la chandelle.
-
-»Calypso fit la moue, trouvant mon choix peu distingué.
-
-»--Et vous, Mlle Verneuil?
-
-»--J’épouse un artiste.
-
-»--Tant mieux, l’art dans la vie, Platon a dit...
-
-»--Et moi, devinez, interrompt la belle Chantilly.
-
-»--?...
-
-»--Un professeur, ma chère; rassurez-vous mesdemoiselles, il n’est pas
-de la maison. Mlle Triel épouse un sonneur de cloches, parce que son âme
-angélique baigne dans les ondes musicales. Juliette sera la femme d’un
-ouverrier, Hélène d’un soldat, et celle-ci d’un astronome.
-
-»--Bigre! fit Calypso qui n’ignore pas les beautés de notre langue; mais
-quand voyez-vous votre bon ami?
-
-»--Quand nous voulons; il vient, on envoie à Mlle Lonjarrey une
-fiasquette de rhum, tout est dit.
-
-»Le lendemain, Calypso m’a montré le carnet d’observations, qui doit lui
-servir à dresser son rapport au roi Georges, j’y ai lu ceci: Originale
-et profonde loi de cette École: la Directrice exige, par prudence pour
-l’avenir, et pour adoucir la vie laborieuse et sévère des Sèvriennes,
-qu’elles possèdent chacune un fiancé. A mes yeux, l’innocence de ces
-jeunes filles est une parure de plus.
-
-»Comme je la voyais inquiète, elle me dit:
-
-»--Croyez-vous, Berthe, qu’il puisse m’arriver ce qui est arrivé à la
-Sainte-Vierge?
-
-»--Quoi donc?
-
-»--Concevoir par l’opération du Saint-Esprit.
-
-»--Dame, je ne sais pas, ça c’est vu une fois, encore n’est-on pas bien
-sûr...
-
-»--Je vais vous confier un secret, me dit-elle d’une voix sourde, je
-crois que je suis enceinte!
-
-»--Bah! contez-moi ça.
-
-»--Seulement, je ne sais pas comme ça s’est fait (Calypso pleurnichait).
-J’ai peur, je ne m’explique pas ces retards.
-
-»--Et quoi, vous ne vîtes point la Colombe?
-
-»--Hé non; mais l’autre soir, au bal de la colonie grecque, un jeune
-Français m’a pris la main, et me l’a baisée. J’ai lu dans vos romans,
-qu’il suffit d’embrasser une femme pour lui faire un enfant, alors je ne
-sais plus moi... mais je vous jure que je n’y suis pour rien.
-
-»J’ai pris un air de docteur, hoché la tête, pincé mon nez, regrettant
-mon incapacité en cette occurrence, bref la laissant avec ses doutes...
-ou bien sa plaisanterie: cette Grecque pourrait bien être de Marseille.
-
-»Si elle a voulu se payer ma tête, je lui réserve un petit tour de ma
-façon.
-
-»Mais quelle bonne partie de rire! c’est une roulade du haut en bas de
-cette école renfrognée. L’écho en est-il venu jusqu’à toi, mon vieux?
-
-»Un bécot où je mets tout mon cœur,
-
-»TA PÉPETTE.»
-
-
-
-
-CHAPITRE IV
-
-JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL
-
-
-15 novembre.
-
-La santé de Charlotte me tourmente: depuis son entrée à l’École, elle a
-de subits malaises, des étouffements; elle m’assure que ce n’est rien,
-que l’internat est cause de ces souffrances passagères.
-
-Charlotte s’oppose à toute visite du docteur, elle m’a suppliée de n’en
-rien dire à Henri.
-
-Que faire?
-
-
-25 novembre, soir.
-
-Pauvre petite, je l’ai tenue là dans mes bras, étouffant. J’ai une peur
-affreuse qu’elle mente, qu’elle me cache une névrose, une maladie de
-cœur peut-être.
-
-L’infirmière est venue lui donner de l’éther, elle me dit que ces
-symptômes ne révèlent rien de grave; beaucoup de nos compagnes paient ce
-tribut de souffrance, au changement de régime et d’habitudes que Sèvres
-apporte dans leur vie.
-
-
-26 novembre.
-
-O le brave cœur! Henri est venu: il était ennuyé et, comme tous les
-artistes, si accablé par une déception, par un effort inutile, que,
-pendant sa visite, il n’a su que nous parler de son découragement.
-
-Charlotte a oublié qu’elle souffrait, pour lui dire, à lui, les mots qui
-font jaillir la force. Il est parti réconforté:--«Vois-tu, Marguerite,
-il vaut mieux ne rien lui dire, il ne pourrait plus travailler, et puis
-me voilà guérie, puisqu’il s’en va content.»--
-
-Brave petit cœur.
-
-
-21 décembre.
-
-Je reçois une longue lettre de Renée Diolat; je la pique à cette page de
-mon journal, pour l’y retrouver, quand, à mon tour, je serai professeur.
-
-
-
-
-CHAPITRE V
-
-PROFESSEUR-FEMME
-
-
-_Renée Diolat, agrégée des lettres, professeur au lycée de Mamers, à ses
-amies de Sèvres._
-
-«Mamers, 18 décembre.
-
-»Ah! ah! ah!... laissez-moi rire un peu. Je n’aurais jamais cru que la
-pudibonderie de province pût aller jusque-là!
-
-»Ma propriétaire vient d’entrer dans ma chambre, mes chemises de nuit
-d’une main, mes pantalons de l’autre, reniflant avec horreur mon parfum
-d’iris. Elle a tout jeté par terre, déclarant: qu’elle ne laverait pas
-ces «choses» comme en portent les femmes de café-chantant!
-
-»Depuis qu’elle sait l’usage d’un «tub», elle me refuse l’eau chaude. Il
-n’y a pas d’établissement de bains ici; il faut donc attendre les
-vacances pour me laver.
-
-»Je vous entends faire chorus, et crier «A la porte! à la porte!» Mais
-je ne peux pas m’y mettre, moi, à la porte, personne ne me
-recueillerait: les professeurs du lycée de jeunes filles sentent trop le
-fagot.
-
-»Il a fallu l’appât de 100 francs de pension, pour que ces gens, un
-tailleur et une giletière, consentissent à me loger et à me nourrir. Par
-dessus le marché, la vieille essuie la poussière de mes lettres,
-jusqu’au fond des tiroirs; au besoin elle pourrait me donner des
-nouvelles des miens.
-
-»Leur table sent l’auberge: un pichet de cidre, une écuelle qui devient
-un plat; du gras-double fort souvent. La vieille l’adore, et me réserve
-pour ces jours-là quelques réflexions du goût de celle-ci:
-
-»Dites donc, not’ demoiselle, faut pas vous gêner; si vous suez des
-pieds, je vous donnerai des p’tits chiffons qui m’servent, les miens
-quasiment mouillent le plancher.
-
-»N’est donc pas bon ce gras-double que vous n’el mangiez pas? sauf le
-respect que je vous dois, passez-moi vot’ assiette.
-
-»Rien de perdu, vous le voyez!
-
-»Ah! pauvre École, si loin; pauvre petite chambre!
-
-»Le lycée est en guerre avec toute la ville. Mamers nous a en horreur, à
-cause de notre enseignement sans Dieu, comme ils disent. Ici on croit
-enchaîner l’esprit divin, par des génuflexions dans toutes les
-chapelles. Puis il est avéré que nous ruinons le pauvre ouverrier; et du
-haut de la mairie, un conseiller municipal nous flagelle à coup de
-harengs-saurs, depuis qu’avec les centimes additionnels, nous enlevons
-au peuple son _gendarme_ quotidien!
-
-»Les journalistes fourbissent leurs plumes sur le pas des portes,
-ouvrent l’oreille aux cancans trompetés dans la ville. Chaque matin on
-rencontre les bourgeois, le nez en l’air, collés aux murs, pour ne rien
-perdre des provocations, des insultes, des ripostes, que sèment
-d’énormes affiches rouges, bleues, vertes. Le conseil municipal, qui ne
-croit à rien, voudrait bien dénicher le saint qui nous mettra dehors.
-
-»Et l’Apostolat! parlons-en. J’arrivais pleine de zèle, de courroux
-généreux, j’avais le feu sacré, croyant qu’à force de persévérance, et
-de solidarité, on venait à bout de tout.
-
-»Ma directrice me fit des mamours, aussitôt je fus le Benjamin de tout
-le lycée.
-
-»Cela ne dura guère.
-
-»La discorde a jauni les figures rageuses, qui ne se rassérènent que
-pour exécuter. Il y a maintenant le camp de la directrice et le camp de
-l’économe. L’une tire à hue et l’autre à dia; force m’a été de faire
-comme les autres: Lamartine seul peut siéger au plafond.
-
-»Je tourne dans l’orbe directorial, non que je «cane», devant
-l’autorité, mais par compassion pour cette femme laide, et si peu
-sympathique. Elle est grande, maigre, un teint malade, des yeux tendres,
-une bouche éperdument fendue, et des cheveux rares.
-
-»Dans le particulier, elle a des attitudes câlines; dans le général,
-elle affecte une pose héroïque, il ne lui manque que l’étendard.
-
-»Les premiers jours furent donc semés de roses, elle me caressait, me
-frôlait, se regardait dans mes yeux, voulait être sans cesse embrassée.
-Enfin ça tourna vite, aux essais d’Angèle Bléraud.
-
-»Je coupai court. Cela irrita; notes grincheuses de pleuvoir.
-
-»J’ai beau donner tout mon temps à mes bambines de première année,
-lâcher les quarante fautes par dictée, pour aller décrasser les
-philosophes, éperonner les historiennes; mon zèle n’expie pas ma
-franchise, on déclare que ma méthode ne vaut rien.
-
-»Je vous jure qu’à certains jours, je me roule de désespoir et de
-colère, sur le plancher de ma pauvre chambre: faut-il être agrégée 1re,
-pour venir ici, essuyer les baisers d’une directrice... malade, et les
-conseils saugrenus d’une giletière.
-
-»Ne vous faites pas d’illusion, mes mignonnes, personne dans
-l’administration ne vous rendra courage.
-
-»Le recteur est loin, et signe les yeux fermés! Le rapport d’une
-directrice: mais c’est la lettre de cachet ou la lettre d’exil.
-
-»L’inspecteur, c’est l’autre face de Janus: ils se soutiennent, sachant
-bien que dans les lycées, comme ailleurs, notre ennemi, c’est notre
-maître.
-
-»Il y a une haine instinctive entre le professeur, quel qu’il soit, et
-l’administration. Vous entendrez dire partout: Méfiez-vous de ces gens à
-paperasses, c’est d’eux que vient tout le mal.
-
-»Si la jalousie s’en mêle, ô alors...
-
-»Ici, il y a un couple intéressant: celui de l’inspecteur et sa femme,
-mariés depuis un an à peine. Perruches inséparables, ils s’en vont bec à
-bec, par les rues et les salons; depuis un an ils pratiquent Ovide dans
-les petits coins, et s’attardent, dit-on, aux préliminaires. Voluptueux
-et impudiques, ils affichent, dans ce trou austère, la sensualité de
-leur amour: pour un peu, je vous le jure, ils oublieraient que jeux de
-matous ne sont permis qu’à huis clos.
-
-»Leur amour étalé n’a même pas l’excuse d’une bestialité superbe. Lui
-est un maître d’expérience, dit-on, elle une écolière bien disposée, qui
-grille de lire chaque jour un peu plus loin.
-
-»L’amour satisfait ne les a point transfigurés; au dehors, ils sont eux
-aussi, médiocres et méchants.
-
-»En somme, voilà bien des griefs contre les gens qui gâtent ma vie de
-professeur. Ce serait peu de trois mois d’enseignement, pour vous livrer
-une opinion justifiable; mais j’ai à côté de moi l’honnête Toutebry,
-notre ancienne, une solitaire originale, qui ne vit que pour
-aimer,--avec un cœur où tout est maternel--une orpheline qu’elle a
-recueillie.
-
-»Toutebry ne débine pas, mais elle moralise. Mon entendement fait la
-sourde oreille, pour qu’elle appuie d’exemples ses principes. Voilà six
-ans qu’elle est à Mamers, elle appelle sa vie universitaire:
-_l’émasculation de l’esprit, l’exaspération des sens_.
-
-»Voilà de bien gros mots. Je ne vous les dirais point, si notre Jérôme
-ne nous avait donné le goût du mot propre. Tout ceci, mes chéries, n’est
-ni une plainte, ni un appel à votre commisération. Je suis bien
-au-dessus d’une déception, qui me force à n’être qu’une doublure, quand
-je m’attendais à être premier rôle.
-
-»C’est un cri d’alarme, un avertissement amical de votre aînée, qui vous
-affirme que cette vie livresque et rêveuse de l’École, si attrayante
-pour vous, est une mauvaise préparation à la lutte pour la vie.
-
-»Si vous n’avez point les muscles d’Achille, pour assommer l’ennemi, il
-faut acquérir la ruse d’Ulysse, et bien vous mettre en tête qu’il n’y a
-que Mme de Maintenon pour duper les familles et l’Université.
-
-»Amen!
-
-»Embrassez-moi vite, pendant que j’ai encore le courage d’être franche.
-
-»Votre
-
-»RENÉE.»
-
-
-Sur un feuillet, pour moi, Renée m’annonçait qu’avant de partir pour
-Mamers elle avait fait la connaissance de M. Marnille, l’auteur des
-_Contes grecs_; elle lui avait dit notre pari, et l’enjeu de son livre.
-A ce qu’il me semble, Renée raffole de l’auteur. Allons, que le destin
-donne une suite à cette ébauche d’aventure.
-
-
-
-
-CHAPITRE VI
-
-MEETING
-
-
-Voici revenu le soir de Noël; les Sèvriennes réveillonnent en groupe,
-dans leurs chambres illuminées. Berthe Passy reçoit ses amies, Isabelle,
-Marguerite, Charlotte, Adrienne et l’inséparable trio que Mlle Lonjarrey
-lui confia.
-
-La pièce est grande, nue, mais sur les murs, éclate, avec les affichés
-de Chéret, de Grasset, et des villes d’eaux, la gaieté des rues et des
-champs.
-
-Douze bougies éclairent une petite crèche, où dort l’Enfant Jésus, et
-tout autour, comme des présents rustiques, pâté, jambon, gâteaux, crèmes
-que les Sèvriennes se promettent de dévorer.
-
-Isabelle s’est chargée du punch; Charlotte le remue à la cuiller,
-délicatement, afin que la flamme qui court, légère, ne s’éteigne pas.
-Berthe, qui vient de lire à ses compagnes la lettre de Renée, fourre le
-papier dans sa poche, et les deux poings sur les hanches.
-
---Eh bien! vous autres, que pensez-vous de cela?
-
---Moi, fait Charlotte, s’arrêtant une seconde, je pense que votre amie
-n’a pas de veine: échapper aux griffes de sa pipelette pour tomber dans
-les bras gourmands d’une directrice Bléraud!
-
---Pauvre Renée, comme elle avait la foi en partant; et quelle réponse
-que cette lettre, à la sortie de Mme Jules Ferron hier soir: «Isabelle,
-si vous n’avez pas la vocation, votre place n’est pas ici.»
-
---Mais Sèvres, que je sache, n’est pas un séminaire: c’est la nécessité
-qui nous amène ici; mon père pourrait m’assurer cinq mille francs de
-rentes, que je ne songerais pas à l’École. La vocation, c’est le
-superflu, puisque un peu plus d’intelligence et d’énergie, font de nous
-autre chose que des caissières ou des receveuses des postes. Comme
-elles, nous sommes des fonctionnaires, nous ferons notre devoir: c’est
-perdre son temps, que d’exiger de nous la vertu et le sacrifice des
-missionnaires.
-
-Pour moi, je me récuse... Et Berthe, ayant ainsi parlé, commença la
-distribution des vivres.
-
---D’autant plus, poursuivit Adrienne, que l’épreuve n’est pas celle que
-nous nous imaginons ici. C’est juger à faux, que de bâtir le lycée sur
-le modèle de notre École. Pour être bon professeur, Renée dit qu’il faut
-être habile: donc, conclut-elle, en jouant sur les mots, c’est l’esprit
-de finesse, et non l’esprit de détachement, qu’il nous faut acquérir.
-
---Pauvre Renée, quelle chute! elle rêvait d’enseigner de belles choses
-aux tout petits, de les aimer, de les câliner; elle voulait vivre en
-paix; la voilà seule dans ce lycée, sans ami, sans protection.
-
---Sans protection, c’est beaucoup dire, Marguerite; l’École veille sur
-elle, de très loin c’est vrai. Mais on n’a jamais de meilleur ami que
-soi-même. Que Renée se contente de la vie intérieure, et si elle a du
-caractère, elle oubliera vite sa première déception.
-
---Ne prendriez-vous pas cette tarte à la crème, Victoire, fit
-malicieusement Isabelle, qui surveillait d’un regard ironique les
-physionomies soucieuses des autres Sèvriennes.
-
---Comment, vous appelez ça une dé-ce-ption, palsambleu! vous me feriez
-jurer. Moi je m’indigne qu’au sortir d’ici, l’Université croie avoir
-assez fait pour une Sèvrienne, en rétribuant sa peine, tout au juste.
-
-Si l’_alma mater_ avait quelque chose dans le ventre, elle ne nous
-abandonnerait pas, comme elle le fait, sans plumes sur le dos!
-
-Vous en prenez vite votre parti, vous, continua Berthe s’emballant,
-d’être une pestiférée pour vos concitoyens. Eh quoi, ces gens vous
-devraient au moins leur estime, ils rougissent de vous connaître, ou
-après avoir serré votre main, vous traitent de pécores et de
-libres-penseuses.
-
---Mon Dieu, ma chère, ne vous emballez pas, nous causons autour de cette
-table, apaisez votre faim, vous jugerez ensuite d’un œil plus
-clairvoyant.
-
-Nous savons toutes, en entrant à Sèvres, que nous nous engageons dans
-une cohorte libre: on peut la railler, la méconnaître d’abord. A force
-de volonté, elle s’imposera à l’estime la plus exigeante. Je vous le
-prédis, dans vingt ans d’ici, les directrices de lycées de jeunes filles
-seront les favorites de l’opinion publique.
-
---En attendant ce triomphe surprenant, je serais bien aise de vous
-entendre dire comment vous acceptez votre vie de professeur, puisque
-vous blâmez notre Ancienne, elle qui souffre d’être engluée dans une
-telle sottise.
-
---C’est très simple, répond Victoire, avec assurance. Je pars de ce
-principe, comme le dit Mme Jules Ferron, que notre fonction de
-professeur n’est pas un métier, mais un apostolat. Avez-vous la foi,
-tant mieux; si vous ne l’avez pas, la volonté d’agir vous la donnera.
-Coûte que coûte, nous nous devons tout entières à nos élèves; par elles,
-nous devons poursuivre l’œuvre de régénération et de liberté
-qu’entreprend la République.
-
-Si on se souvenait que nous sommes les filles du régime républicain, que
-nous lui devons tout, la reconnaissance nous obligerait à payer notre
-dette, sans préoccupation égoïste.
-
-Pour moi, telle que j’envisage ma vie de professeur, je la vois
-consacrée au culte des idées de justice, de sagesse, d’énergie, qui
-dominent toutes les vertus, et feront de mes élèves des êtres virils et
-indépendants.
-
---Alors vous vous imaginez, jeune stoïcienne de la République, que vos
-élèves seront de cire molle, et que vous les pétrirez sur ce beau
-modèle?...
-
-Berthe avait abandonné sa place, et droite au mur, grandie encore par
-l’animation de tout son être, elle semblait dominer ses compagnes
-attentives et graves.
-
---Dites-moi quelle est la clientèle de nos lycées? Les fonctionnaires
-n’est-ce pas, et encore le fretin. La noblesse, la magistrature,
-l’armée, le haut commerce font élever leurs filles ailleurs.
-
-Croyez-vous le fonctionnaire aussi républicain que vous le dites.
-Pensez-vous, jeune Pallas, que le jour où la République par terre,
-verrait à sa place un Victor ou un Philippe, vos plus zélés partisans
-vous seraient fidèles?
-
-Allons donc!...
-
---Vous exagérez, mon chat, mais en serait-il ainsi, qu’ayant pour moi ma
-raison et ma conscience, je ne céderais devant personne!
-
---Alors on vous brisera.
-
-Singulier réveillon! autour de l’Enfant divin apportant au monde
-l’espoir, de jeunes âmes s’inquiètent, mûries par l’étude, et surprises
-par la vie. Leurs regards se dispersent, sans qu’un seul tombe sur le
-Dieu qui s’éveille: Jésus, dans cette nuit de décembre, n’est plus
-qu’une effigie, ou qu’un symbole.
-
-Au bout d’un moment de silence, Marguerite reprit:
-
---Le zèle est un danger pour l’œuvre que l’on poursuit. Notre devoir est
-bien net: l’État exige de nous un enseignement de tolérance et de bonté.
-Il nous est interdit de prêcher un culte de chapelle, mais nous sommes
-libres d’affirmer nos idées et de gagner à notre cause les élèves qu’on
-nous donne.
-
-L’État n’a point prévu que nos républiques de femmes seraient de petites
-tyrannies; crier et se révolter aujourd’hui ne sert de rien. Nous
-aviserons quand nous serons directrices.
-
-Pourquoi ne pas accepter d’avance une vie qui forcément sera solitaire,
-une vie qui sera belle, désintéressée, utile à d’autres, et dont nous
-avons joliment le droit d’être fières, puisqu’elle est notre œuvre.
-
-Si nous ne trouvons pas autour de nous la bienveillance, si l’hypocrisie
-nous empêche d’être vraies, le mieux n’est-il pas de sauvegarder son
-quant à soi, en cultivant à l’écart le jardinet qu’ensemencent nos
-rêves, nos souvenirs, nos affections. Attendre que les jours passent
-entre ses livres, ses fleurs, sa petite lampe... et son lit de jeune
-fille.
-
---Dis donc, Margot, dans ton ménage, tu n’oublies que le chien, l’ami
-des malheureux! Mais voyons, regardez-moi toutes, vous avez fait vœu de
-célibat? Vous réclamez une protection, prenez un mari,... un mari, (et
-Charlotte, railleuse, semble un tout petit peu émue à la vision exquise
-que ce seul mot évoque pour elle) vous fera pardonner tant de choses.
-
---O vous, Charlotte, vous n’avez d’yeux que pour le mariage.
-
---Et je n’ai pas tort, Adrienne, puisque l’avenir qui vous tourmente, me
-rassure. Je suis prête à faire mon devoir, bravement, je sais quelqu’un
-qui m’y aidera. Et si ma directrice me cherche noise, je sais quelqu’un
-encore qui lui fera la nique.
-
-Mariez-vous, rentrez dans l’ordre normal, et plus rien de ces vétilles,
-croyez-moi, ne vous égratignera le cœur ou l’amour-propre.
-
---Tu sais bien, ma Lolotte, que nous pensons toutes comme toi, mais pour
-se marier, il faut être deux, et je ne vois pas, d’après la proportion
-des Sèvriennes mariées, que ce soit facile de trouver le compère.
-
-Y-en a-t-il cinquante sur trois cents que nous sommes?...
-
-Le punch, abandonné par la cuiller de Charlotte, s’est éteint deux fois
-déjà; une légère odeur d’alcool s’épand au-dessus de la table, grisant
-ces cerveaux agités; le besoin de parler, d’affirmer leurs convictions
-les plus intimes, délie les langues qu’une sorte de pudeur, ou de
-méfiance, retenait encore.
-
---Et qui épousent-elles!
-
-Ah! parlons-en des mariages de Sèvriennes, il y a de quoi rabattre le
-caquet à nos illusions; les voilà professeurs et femmes de
-gratte-papiers, de petits employés, de petits professeurs de dixième,
-qui les admirent surtout, pour les 3000 francs nets qui entrent dans le
-ménage.
-
-On les compte celles qui épousent leurs égaux, ce serait là encore une
-autre déchéance.
-
-Mais enfin, j’admets que le bonheur conjugal nivelle tout, est-ce que
-les tracas n’augmentent pas? si le mari, les enfants tombent malades,
-quel est le devoir de la femme? L’administration est dure, quand il
-s’agit d’accorder un congé, et le jour où l’on oublie, devant l’agonie
-d’un enfant, le cours à faire, l’administration blâme, et j’en sais ici,
-qui l’approuvent.
-
-En mon âme et conscience, et l’âme de Berthe Passy vaut bien celle d’une
-stoïcienne, je vous jure que mes devoirs de mère passeraient outre.
-
-Eh bien non, Charlotte, je ne partage pas votre optimisme, le mariage
-n’est pas le remède souverain à cette vie qui nous est faite.
-
---Voulez-vous me permettre, à moi _première année_, de vous avouer ce
-que je pense, fit soudain l’une des trois amies d’Adrienne, la jolie
-Juliette, philosophe hégelienne. Vous mettez trop de fureur à vous
-battre contre des moulins à vent. La vie n’est pas si compliquée que
-vous l’imaginez; considérons aujourd’hui, que nous autres Sèvriennes,
-nous constituons par notre science, par le dégagement de notre être
-moral, l’Aristocratie féminine. Au lieu d’être les neutres dans la
-Ruche, nous en sommes, par destin, les Reines. Pourquoi nous ravaler
-sans cesse à des préoccupations de détail.
-
-Marguerite voit une souffrance dans la solitude, Berthe en voit une
-autre dans le mariage, et vous ne comprenez pas que vous êtes ce que
-furent les _abbesses de l’ancien régime_. Comme elles, vous renoncez à
-la vie de famille, à la maternité, pour vivre uniquement de l’esprit et
-des méditations de l’esprit.
-
-Notre vie n’est qu’une apparence, le monde réel n’existe pas, cette
-apparence ne vaut donc que par nos pensées.
-
-Si vous en tenez quand même pour le mariage, eh bien, mariez-vous, mes
-sœurs, à la Philosophie. Vous oublierez ainsi les turpitudes de la
-province.
-
-Pour moi, je compte bien écrire un livre, dès ma sortie de l’École, un
-livre de philo bien entendu, il n’y a que ça qui compte. Ne m’objectez
-pas cette usure, dont parle l’extravagante Toutebry, qui fut mon
-professeur à Guéret, un bon esprit ne se dévirilise jamais.
-
---En voilà une prétention, ma chère, d’écrire un bouquin! et de
-philosophie encore! Est-ce que les femmes ont assez d’étoffe pour penser
-toutes seules, c’est donc un «manuel» que vous voulez nous fabriquer...
-
-Jalouse de tout ce qui pourrait l’éclipser dans sa promotion, Marianne
-Bruille, doctrinaire et socialiste, ne perd jamais l’occasion de railler
-lourdement ses deux compagnes Juliette et Hélène. Ce n’est point
-l’amitié qui les rapproche, c’est un manège assez curieux de
-surveillance réciproque: mutuellement, elles cherchent à se voler leurs
-procédés de travail, afin de l’emporter aux examens.
-
---Au lieu de croire aux apparences, de chercher dans les étoiles, le
-règne de la justice et du progrès, regardez à vos pieds ce qui grouille,
-ce qui souffre, ce qui appelle.
-
-Vous parlez toutes comme des égoïstes, et je sais bien ce que pense,
-dans son for intérieur, le dilettantisme d’Hélène, satisfait d’une
-comédie mondaine.
-
-Aristocrates que vous êtes! comme je ferais bon marché de vous.
-Oubliez-vous que votre cœur doit battre pour autre chose, que votre
-devoir suprême est de prendre en pitié la misère de vos frères. Vous
-n’entendez donc pas cette rumeur qui va bouleverser le monde! Quand la
-révolution sociale ébranle tout, vous pensez mariage, et dans le
-mariage, vous vous reposez d’avoir décrassé pendant seize heures, chaque
-semaine, la cervelle de vos élèves!
-
-Non, non, ajouta-t-elle, fanatisée, sa figure vulgaire enflammée presque
-d’une colère sainte, vous devez compte de votre intelligence, qui est
-une force nouvelle, au peuple. C’est à lui, non aux bourgeois qu’il faut
-aller, il est le maître, mais un maître malheureux, qui attend de nous,
-ses servantes, la bonne parole.
-
-Quand d’autres ont le cœur déchiré, pouvez-vous parler d’affaiblissement
-de l’esprit! d’exaspération des sens!
-
-L’esprit ne compte pas, il y a que le cœur.
-
-Des sens! mais nous autres, les intellectuelles, comme vous vous laissez
-appeler, nous n’en avons pas!
-
---A qui le dites-vous, Marianne, soupira Isabelle, en détournant les
-yeux.
-
---Mes compliments, Marianne, dans dix ans d’ici, on vous retrouvera à la
-sociale, vous présiderez un club de femmes. Vous avez l’air sincère, au
-fond, vous êtes une brave fille, et ça me va, moi, de rencontrer ici de
-l’énergie et du fanatisme. Allons, vous recruterez des adhérentes à
-votre religion, quand vous serez professeur, mais laissez-moi vous dire,
-qu’ici ça ne prend pas. Nous autres, même une bohème comme moi, nous
-sommes d’invétérées bourgeoises; le goût de l’individualisme est le plus
-fort, chez une femme comme la Sèvrienne, qui a beaucoup lu, beaucoup
-réfléchi, sans avoir trouvé de temps pour aimer.
-
-Je persiste à croire que la femme professeur, telle qu’elle existe
-aujourd’hui, est un monstre, un monstre malheureux lui aussi. Le plus
-cruel de notre vie, ce ne sont point ces tiraillements administratifs
-qu’on retrouve partout.
-
-Mais c’est l’antinomie entre notre indépendance d’esprit et notre
-esclavage de corps.
-
-L’instruction nous a affranchies de tous les préjugés. Par la pensée,
-notre vie vaut celle des hommes. Dans la réalité, à chaque instant, nous
-sommes victimes des potins, de la méfiance, de la calomnie. C’est
-effrayant qu’on puisse résister à cela.
-
-S’il n’y a pas de remède possible, je trouve, ne vous choquez pas, ce
-que je dis est vrai, que ce serait nous délivrer des tentations, des
-révoltes, d’une chute possible, que de tuer le sexe en nous.
-
-La chose est courante; ce que les unes exigent par libertinage, nous,
-nous l’accepterions par vertu. Voilà où serait le sacrifice méritoire,
-et nous serions tranquilles.
-
-Tenez, dans la vie, nous ne sommes pas autre chose que des faucons, oui
-de ces faucons hagards, qu’on élève dans le silence et l’obscurité,
-qu’on affame, et qui flairent, sans la voir, la proie qu’on leur dérobe.
-
-Que le jour vienne, où dans la plaine, les faucons délivrés prennent
-leur vol, les yeux éblouis, ils montent droit vers le soleil, pour
-s’abattre violemment sur leur proie, en jouir enfin.
-
-Oui, je vous le dis, peut-être ferez-vous de même, le jour où sorties de
-l’École, la tête enflammée par cette dangereuse culture, le cœur et la
-chair brûlés par la passion de ces livres, vous rencontrerez l’amour.
-
-Comme les faucons obéissant d’instinct à la loi de nature, il y en aura
-parmi vous, qui éperdues de désirs, s’abattront sur cette proie.
-Celles-là seules auront vécu, même si elles en meurent.
-
---Tais-toi, Berthe, je t’en prie tais-toi, tu as l’air de déchirer le
-destin: (et se tournant vers Charlotte penchée sur l’enfant Jésus) Ma
-Lolotte, rallume encore une fois le punch; avant de le boire, je vous
-chanterai le Noël des bergers.
-
- Trois anges sont venus ce soir
- M’apporter de bien belles choses...
-
-Berthe a soufflé une à une les douze bougies; à la clarté tremblotante
-du punch, on ne vit plus alors que des figures étrangement modelées par
-l’ombre: les yeux fixent la Crèche, mais ces yeux-là ne voient que des
-âmes effarouchées qui se ferment.
-
-La voix de Marguerite tombe brusquement; la petite flamme bleue chavire,
-se dresse, et s’envole. Quel silence!
-
-Quelque chose d’éternel a passé là!
-
-
-
-
-CHAPITRE VII
-
-JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL
-
-
-28 décembre 189 .
-
-Je laisse à Berthe le soin de répondre à Renée Diolat, je veux
-seulement, qu’un mot de moi, lui dise l’ardent désir que j’ai de la voir
-_femme_ heureuse. Elle est amoureuse de Marnille, c’est certain; mais
-lui, est-il homme à épouser cette très jolie fille sans le sou?
-
-Quel dommage si l’amour a tort.
-
-
-29 décembre.
-
-La comédie se corse: Jeanne Viole ne parle rien moins que de se
-suicider; c’est un moyen comme un autre d’aller chercher la vérité à la
-source.
-
-L’autre soir, elle est tombée en pleurs aux genoux de la vieille
-Lonjarrey, qui lui a difficilement arraché son secret!! courir, à la
-nuit tombante, à cette terrasse du parc qui domine la route, se jeter
-par dessus la balustrade, et mourir là, au seuil de son école.
-
-Elle s’entend au mélodrame; quel coup de théâtre, quel «rataplan de
-convoi», comme dit Berthe.
-
-Ce qu’elle y gagne (il faut tout ramener à cela avec Jeanne Viole),
-c’est que Bléraud ne la quitte plus, que Mlle Lonjarrey et les autres
-surveillantes multiplient les tournées, redoutant le scandale d’une
-alerte. Pour lui rendre le goût de la vie, ici on est prêt à tout.
-
-Pas bête la petite!
-
-
-30 décembre.
-
-Adrienne Chantilly vient de jouer un beau tour à Jeanne Viole, qu’elle
-ne peut souffrir. Lasse de l’entendre citer, à propos de tout, les
-paroles du beau moraliste Paul Réjardin, elle s’est fait présenter à
-lui, et sait pertinemment que Jeanne Viole ment quand elle dit être «sa
-petite amie».
-
-Il faut voir la belle Didi se panader à son tour, quand elle parle de
-l’Homme exquis, de l’âme délicate, qui opère tant de sauvetages
-féminins, à son cours du jeudi. Serait-il flirt?
-
-Charlotte et moi nous initions Henri à ces petites comédies de harem;
-mais c’est curieux, il ne rit pas de ces calculs (fourberies ou
-coquetteries) qui nous amusent. Il a une telle idée de la droiture et de
-l’honneur, qu’il n’admet pas qu’on puisse badiner, encore moins tromper.
-Ces jeunes filles lui sont odieuses, il excuserait presque le vice
-d’Angèle Bléraud, abominable, mais sincère.
-
-Henri a raison: porter fièrement son âme dans ses yeux, et marcher droit
-dans la vie; j’aime l’intransigeance morale de mon ami.
-
-
-1er janvier soir, 189 .
-
-J’ai dû envoyer ce matin, selon l’usage, à Mme Jules Ferron, un
-télégramme pour lui offrir mes vœux. J’ai passé la journée
-d’hier et d’aujourd’hui à Paris, avec Charlotte; la politesse
-exige--paraît-il--d’écrire ou de télégraphier les souhaits qu’on n’a pu
-présenter soi-même.
-
-Les Sèvriennes qui restent à l’École, vont en soirée chez elle, on boit
-le champagne, «tisane» relevée par quelques épigrammes. Il est entendu
-que ce soir-là, ce soir-là seulement, Mme Jules Ferron dira aux élèves
-présentes, ce qu’elle pense de leur caractère, de leurs défauts
-surtout!...
-
-Gentille cette chute de l’année, sur un _mea culpa_, quelque peu
-humiliant.
-
-Hortense en est revenue mortifiée. Mais Victoire Nollet exulte, et ne
-songe pas au chagrin qu’a pu avoir la mère, sa vraie mère, finissant
-seule une année si douloureuse pour elle.
-
-Henri disait tout à l’heure, qu’une parole d’honnête homme, quand elle
-est donnée, est donnée pour l’éternité. Il n’admet pas les cas de
-conscience, si habilement résolus par la morale courante.
-
-Quand il parle ainsi, ses beaux yeux ont une profondeur... Charlotte
-peut être fière d’être aimée de lui; l’amour de cet homme, c’est
-l’infini.
-
-Année nouvelle, si heureusement ouverte avec eux, sois-moi propice; fais
-que je passe honorablement ma licence; garde-moi des heures de doux
-silence et de rêve.
-
-Année nouvelle, sois-leur propice; fais qu’ils te bénissent, pour les
-beaux jours que tu réserves à leurs fiançailles.
-
-Année nouvelle, devine-moi... exauce-moi.
-
-
-
-
-CHAPITRE VIII
-
-
-_Réponse de Berthe Passy à Mlle Renée Diolat, professeur agrégée au
-lycée de Mamers._
-
-«Sèvres, 15 janvier 189 .
-
-»Hélas! pauvre museau joli, te voilà fourvoyée chez Mme
-Jocrisse-Céladon! Tous nos vœux t’accompagnent, j’espère qu’un homme de
-goût te fera issir au plus tôt de ce pays-là.
-
-»Ta lettre rabat le caquet à bien des illusions! On s’en pourléchait
-déjà de cette bonne petite vie de professeur: Isabelle devait potasser,
-Marguerite rêvasser, Charlotte tricoter, et moi, arpenter les confins du
-territoire.
-
-»Mais à ce que je vois, si l’on m’expédie à Mamers, j’aurai garde de
-bouger, les mazettes de l’endroit crieraient: au rendez-vous.
-
-»Franchement, ma vieille, si c’est pour faire de nous des chiens
-attachés, mieux vaut le dire tout de suite! Moi je suis de l’espèce
-loup, et loup rageur encore. Gare à qui s’avisera de me passer la main
-sur le dos, je lui plante mes crocs, au bon endroit.
-
-»Nous vivons à Sèvres dans une indépendance hautaine, je rougis des
-platitudes auxquelles on te condamne!
-
-»Tu as le courage d’en rire, moi je m’insurge, la résignation est une
-vertu pour les lâches et les impuissants; l’injustice me fera faire le
-coup de feu.
-
-»Laisse-moi te dire, mon vieux zig, qu’à l’École, tu n’as pas eu l’heur
-d’être approuvée par nos petites «Première».
-
-»Tu n’es plus dans la note.
-
-»Ces demoiselles, par philosophie, par raisons sociales, par dandysme,
-s’accommoderont fort bien des misères qui te répugnent. Nous avons
-chaudement discuté ton cas le soir de Noël, un vrai meeting, ma chère,
-où ma voix, lançant des hyperboles, leur a prédit un avenir mortifiant.
-
-»Tu n’as pas idée de cette génération-là; ces trois gosses, ça n’a pas
-vingt ans, usent vis-à-vis les unes des autres, d’un faux-semblant qui
-m’épate. Rivales toutes trois, toutes trois comptent sur la première
-place à la licence, dans deux ans. Elles s’y préparent en se surveillant
-étroitement, pour que l’une ne lise pas un livre que l’autre ignore,
-pour se voler leurs procédés de travail, en se récriant d’admiration.
-
-»Le jour du résultat, si l’une des trois l’emporte, les deux autres, de
-sa gloire... feront une hétacombe!! Hein! est-ce bien dit?
-
-»Quant à notre promotion, c’est la promotion de famille, on popote, et
-on potine; sans Jeanne Viole qu’on déteste et Bléraud qu’on méprise,
-notre cercle ressemblerait à quelque Paraclet où les culottes n’entrent
-pas.
-
-»Depuis que nous sommes «seconde année», nous usons du principe
-d’autorité vis-à-vis des jeunes. On a de l’expérience, on pontifie, on
-donne des conseils; je me respecte dans ce rôle, si peu fait pour moi,
-et dire que pour en imposer, je _marche_ et ne détale plus.
-
-»On travaille à éclipser Pic de la Mirandole. D’Aveline nous nourrit du
-suc de Virgile (chères abeilles, voltigez, mais ne piquez pas). Il est
-toujours l’enchanteur que tu sais, quoi qu’il fasse on l’adore. Même
-moi, moi, qu’il étrangle à chaque cours; moi, qu’il cingle de ses mots
-les plus cruels, me reprochant l’intempérance de mon langage, ma fougue
-insupportable; eh bien, je l’adore, je te dis que je l’adore, et je
-goûte avec lui l’amer plaisir de celle qui veut être battue.
-
-»Je ne te dis rien de l’éloquent Jérôme et de l’audacieux Criquet, ni du
-malheureux Taillis dont l’intelligence défaille. Notre nouveau
-professeur, M. d’Artois, le grand Preux, nous fait faire en vieux
-français, l’étude de la chanson de Roland; avec lui, on a l’air de
-petites filles épelant une belle légende; c’est Victoire Nollet qu’il
-faut entendre marteler les assonances: les vers font un bruit de
-cuirasses s’entre-choquant un matin de bataille.
-
-»Ne trouves-tu pas que M. d’Artois a une figure de haute lisse, celle
-d’un paladin courtoisement désarmé, qui enseigne, sans le pédantisme
-d’un robin, les mystères des conjugaisons confuses du bas latin
-Mérovingien!
-
-»Nous en saurons bientôt autant qu’élèves des Chartes! c’est une
-ressource, dans les petits trous où l’on vieillira, on pourra fureter
-parmi les archives. Il paraît que dans ces vieilleries, on découvre des
-choses!... j’en ferai une pinte de bon sang.
-
-»Quelques petits événements ont troublé la quiétude de notre labeur:
-j’ai rompu avec la nymphe Calypso. Pour un prétexte futile, elle nous a
-dit de gros mots, non pas celui de Cambronne, mais un autre.
-
-»Il a fallu comparaître dans le cabinet pompadour; les petits amours se
-gondolaient de voir Mlle Lonjarrey trancher du Cadi; Calypso
-pleurnichait, moi je pérorais de si étourdissante façon, qu’après avoir
-lancé cette apostrophe:
-
-»Mlle Triparti se croit-elle parmi des blanchisseuses?
-
-»Alors nous sommes toutes des Nausicaa, filles de roi... j’exige des
-excuses! Et je sortis majestueuse.
-
-»Je fais bien dans les mères nobles! hein!
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-»Hélas! de quel Eros fourbu viens-tu nous parler, ma chère!
-
-»Un rond-de-cuir porteur de l’amoureux carquois. Mais Vénus a donc la
-berlue.
-
-»Tout Mamers doit se gaudir de pareils ébats, j’imagine plaisamment ton
-Lycée tombant en mal d’amour:
-
-»On verrait tes deux perruches s’en aller bec à bec, toges en tête,
-robes traînantes; puis leur emboîtant le pas, Mme la directrice
-amoureusement penchée sur une confidente, les professeurs en suite
-cherchant du regard une lèvre moustachue; derrière la corporation, les
-petites filles deux à deux, bec à bec, se regardant, se câlinant, avec
-mille petites manières, tandis que deux autres, moins innocentes, se
-sauvent dans un petit coin, pour y répéter, tout de suite, la leçon de
-choses qui s’apprend en un tour de main.
-
-»On appelle ça: petits jeux.
-
-»Pauvre Renée, sois sage, ferme tes yeux, bouche tes oreilles, sois la
-belle au bois dormant, jusqu’à ce que le prince Marnille t’éveille, tu
-sais de quelle gente façon!
-
-»Adieu, nous t’aimons toutes.
-
-»BERTHE PASSY.»
-
-
-
-
-CHAPITRE IX
-
-JOURNAL DE MARGUERITE
-
-
-8 février.
-
-Notre vie est enlevée, on ne sent plus le temps qui passe. L’étude nous
-a tellement prises, qu’elle nous refait une autre nature.
-
-C’est maintenant, que je m’aperçois de l’œuvre créatrice de nos livres:
-d’une touche invisible, ils nous transforment, en délivrant nos pensées
-d’une gaine étroite.
-
-Je sens très bien que l’étude fait pour moi ce que la saison d’automne
-fait pour ces graines mûres, qui brisent leur enveloppe et s’en
-échappent librement.
-
-Je m’éveille, Berthe s’assagit, Adrienne s’exalte, Jeanne Viole médite.
-
-
-20 février.
-
-Un joli texte à développer: «Aimez à concilier les esprits.»
-
-Ne dirait-on pas que cette phrase, échappée à la diplomatie de Mme de
-Maintenon, est la devise très haute, très loyale de notre chère Mlle
-Vormèse.
-
-
-1er mars 189 .
-
-Je prépare une leçon sur la morale d’Épicure; Mlle Vormèse me recommande
-de lire les livres de Guyau, l’un des rares esprits qui aient compris la
-grandeur héroïque de cette morale, toute d’action, des Épicuriens.
-
-J’aime cette pensée de Guyau, qui puise dans la noblesse de son rêve la
-force de créer une morale sans sanction, une morale où Dieu ne serait
-pas l’impitoyable _Teneur de livres_ de toute notre vie.
-
-Sa philosophie, sa poésie (car il est poète), me font penser à un
-Vauvenarges qui eût été l’ami d’Alfred de Vigny.
-
-J’ai noté des pages réconfortantes, que j’emporterai fidèlement au
-sortir de l’École; j’aime cet espoir: «Le moi qui s’est assez élargi
-aurait droit de ne pas périr.»
-
-
-8 mars 189 .
-
-Berthe et moi, sommes allées voir Réjane dans _Sapho_.
-
-A peine entrée, j’aurais voulu partir, horriblement gênée par ce
-réalisme de la pièce, et le jeu si sincère de Réjane. Notre place
-n’était pas là.
-
-Je n’ai pas dit à Henri où j’avais passé mon dimanche.
-
-Chaque fois que je lis un livre suspect, ou que j’assiste, comme
-aujourd’hui, à un spectacle impur, une goutte de vitriol me brûle: j’ai
-honte et je souffre.
-
-
-20 mars.
-
-Je ne vis plus: Charlotte est reprise d’étouffements, elle a dû quitter
-le cours; on traite ça de vapeurs. Cœurs de pierre que ces cœurs
-stoïciens.
-
-
-21 mars.
-
-J’ai obtenu de Charlotte qu’elle cessât tout travail; à ce prix
-seulement, je n’avertirai pas Henri.
-
-
-22 mars.
-
-Le docteur persiste à ne rien voir d’alarmant; s’il se trompait!
-
-Elle ment, elle sait qu’elle a une maladie de cœur, mais elle n’avouera
-pas comme elle souffre. Pourquoi, pourquoi ce silence? il faut la
-guérir; mais qu’est-ce qu’il deviendrait s’il la savait malade!
-
-
-27 mars.
-
-Un peu de mieux, elle a pu écrire à Henri qui est encore pour un mois à
-Bruxelles. J’ai repris mon travail, mais cette accalmie ne me rassure
-pas.
-
-
-1er avril.
-
-Épouvante cette nuit! une voisine de Charlotte a couru réveiller
-l’infirmière; je me suis levée, elle râlait, je l’ai tenue dans mes bras
-toute la nuit, sa pauvre tête jaunie, contractée, les yeux chavirés.
-
-Ils ne voient donc pas qu’elle peut en mourir.
-
-
-2 heures.
-
-Elle s’est levée, le médecin ne se prononce pas; elle doit garder la
-chambre. Je ne la quitterai pas. Si la nuit est mauvaise, demain je
-télégraphierai à Henri.
-
-
-9 heures soir.
-
-L’infirmière n’a pas reçu l’ordre de veiller Charlotte: on la laissera
-seule!
-
-Jamais: je resterai avec elle jusqu’au matin, Berthe me relèvera.
-
-
-Minuit.
-
-Elle vient de s’assoupir, j’ai une peur atroce que le souffle tout à
-coup cesse; pauvre visage aimé, comme il est las de souffrir!
-
-
-2 avril.
-
-_M. Henri Dolfière, 30 rue Raynouard_
-
-_f. suivre._
-
-Revenir immédiatement, Charlotte malade vous réclame.
-
-MARGUERITE.
-
-
-3 avril.
-
-Une angine de poitrine, elle est perdue.
-
-
-
-
-CHAPITRE X
-
-LA MORT DE CHARLOTTE
-
-
-Un frisson secoua toute l’École, quand, au sortir des cours, on apprit
-que Charlotte était morte.
-
-Un long sanglot monta de tous les cœurs, vers cette petite chambre où,
-presque seule, si loin des siens, une Sèvrienne venait de mourir.
-
-On l’aimait pour sa joie, pour l’allégresse de sa vie laborieuse, pour
-l’espoir qu’elle donnait, à chacune de connaître un jour le logis qui
-s’égaie au rire des petits enfants. Son bonheur n’avait pas de jaloux.
-
-La voilà morte!
-
-Ce fut un long gémissement chez ses compagnes, qui s’enfuirent pleurer
-dans leur étude, tandis que les autres, dans une morne épouvante,
-restaient là sans rien dire, sans une interrogation, rendues stupides
-par cette mort foudroyante.
-
-On la savait à peine malade. Et puis, est-ce qu’on meurt à vingt ans?
-Est-ce que la jeunesse n’est pas plus forte que la mort? A leur chagrin
-se mêlait l’effroi d’un coup imprévu. Ainsi la mort rôdait autour
-d’elles. Pour la première fois, l’inexorable entrait dans la maison;
-tout de suite elle s’était enfuie emportant, comme dans un rapt, ce
-jeune corps amoureux de vie, qui ne connaîtrait maintenant d’autres
-caresses que cette horrible étreinte!
-
-Un air de plomb étouffait les poitrines. Devant leurs livres ouverts,
-toutes pleuraient. Les plus fortes cherchaient à se reprendre, et l’une
-d’elles ayant voulu lire pieusement le _Dies iræ_ à genoux, près de la
-place vide où Charlotte avait travaillé, elles écoutèrent en sanglotant,
-se joignant de tout leur cœur à l’appel désespéré qui montait vers Dieu.
-
-Celles qui ne priaient plus, ouvrirent leurs livres, relisant, si près
-de la morte, une page de Socrate, de Lamartine ou de Guyau. Toutes les
-pensées montèrent vers elle, et dans l’invisible, l’âme de l’École posa
-sur son front, le fraternel baiser.
-
-Un silence effrayant couvre cette maison blessée. Trop vieille pour
-sourire aux cris joyeux, elle a des larmes encore pour l’enfant qui
-connut à peine la douceur de son sein maternel.
-
-Les heures passent, la cloche ne sonne plus, tout est désert, le parc se
-dérobe, les premières feuilles d’avril s’évanouissent dans l’ombre, mais
-sans cesse, on entend le jet d’eau qui sanglote, qui sanglote dans la
-nuit.
-
-Au bord d’une fenêtre, une lueur tremblante: voilà le cierge qu’on
-allume pour la veillée funèbre.
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-Henri Dolfière arriva quelques heures avant la mort de Charlotte.
-
-Dès qu’il la vit si pâle, avec ses grands yeux qui déjà regardaient
-ailleurs, il la sentit perdue, et comme un fou, se jetant à genoux, il
-prit la main qu’elle lui tendait, l’embrassa, la serrant à la briser.
-Charlotte souriait, n’était-ce pas le Sauveur qui enfin venait d’entrer?
-
-Elle ne parlait plus, mais elle eut la force encore d’attirer à elle la
-main du bien-aimé, elle la plaça sur son cœur.
-
-Que voulait-elle dire?
-
---Vois, bientôt il ne battra plus? ou bien était-ce le don très chaste
-de sa chair qu’elle lui renouvelait en face de l’éternité!
-
-De grosses larmes tombaient de ses yeux sur la tête d’Henri, qui se
-serrait contre cette pauvre petite poitrine blessée, lui jurant qu’il
-venait la sauver, qu’ils allaient partir, qu’on les marierait tout de
-suite, pour qu’il la soignât mieux, et la guérit.
-
-On les avait laissés: pour la première fois, il était seul dans la
-chambre de sa fiancée.
-
-Que se dirent-ils?
-
-Que lui demanda-t-elle?...
-
-Quand Marguerite revint, apportant une potion, elle entendit la voix
-grave d’Henri, qui répondait à Charlotte:
-
---Je te le jure.
-
-Les yeux clos de la mourante s’entr’ouvrirent pour remercier le
-bien-aimé.
-
-L’agonie fut courte. Comme le jour finissait elle passa.
-
-Ce fut Mlle Vormèse, priant à l’écart, qui s’approcha de l’enfant et lui
-ferma les yeux.
-
-Henri tomba inerte, sans larmes, sans cris, se mordant jusqu’au sang,
-pour ne pas hurler sa douleur et sa colère; car, c’est contre Dieu que
-tout son être affolé se révoltait, d’avoir fait mourir la femme qu’il
-aimait...
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-Charlotte semblait dormir dans son petit lit de jeune fille, sous une
-nappe de verdure et de fleurs. Ses compagnes avaient arraché, aux vieux
-murs du parc, des touffes de clématites fraîches, des traînées de
-lierre, et ce lit de morte fut une jonchée d’avril, un nid qui embaumait
-le printemps.
-
-On cueillit dans les bois, les branches qui portaient les premières
-feuilles, on les dressa tout autour de la chambre, comme un rideau qui
-frémissait encore. Quelques tigelles étaient couvertes de ces flocons
-neigeux, que le vent sème durant la saison d’amour, et ces flocons qui
-s’envolaient d’un souffle, retombaient sur les mains jointes de
-Charlotte.
-
-L’École vint s’agenouiller auprès du lit. D’Aveline, qui souffrait du
-chagrin de Marguerite, voulut aussi revoir son élève. Jérôme Pâtre vint,
-tous suivirent, et ces hommes que la vie avait différemment meurtris,
-restèrent muets.
-
-Quelles paroles humaines peuvent chasser l’épouvante du mystère?
-
-Marguerite ne quitta pas son amie; on lui avait accordé la grâce de la
-veiller seule, avec Henri Dolfière.
-
-Elle restait là prostrée, n’ayant plus de larmes, souffrant dans tous
-ses membres, comme si on avait arraché d’elle le cœur de Charlotte.
-
-Henri, blême, les yeux sans regard, se détournait des étrangers qui
-pleuraient sur la morte en faisant un grand signe de croix.
-
-Ses yeux, fascinés par les yeux clos, la bouche close, croyaient par
-instant les voir s’ouvrir, pour recevoir le baiser que jamais sa bouche
-n’avait osé donner à la sienne.
-
-Sa douleur fut déchirante, quand il comprit enfin qu’elle était morte.
-
-Le matin du dimanche, toutes cloches sonnantes, le cercueil s’en alla
-vers le petit cimetière, qui se cache à la lisière des bois.
-
-Le pasteur avait donné l’absoute, et des hommes portaient sur leurs
-épaules le corps léger de Charlotte, qui pour la dernière fois, traversa
-les longs corridors, la cour où le jet d’eau lui parla, le parc.
-
-«Adieu, adieu,» disait le drap blanc qui s’accrochait aux buissons.
-
---Adieu, adieu, répondaient les jeunes branches qui se penchaient, sans
-craintes, pour frôler d’une caresse de sœur le cercueil de Charlotte.
-
-Le sable crissait sous le pas des hommes montant péniblement. Henri et
-le tuteur de sa fiancée menaient le deuil, puis venaient tous les
-professeurs de l’École. Mme Jules Ferron, seule, impassible, venait en
-tête du long cortège des Sèvriennes silencieuses, suivant, accablées,
-ces chemins familiers, où rieuse et pensive, Charlotte avait passé.
-
-Le calvaire fut long.
-
-Marguerite s’étonnait d’entendre chanter les oiseaux, de respirer cet
-air frais que parfument les fraises d’avril. Tout arrivait jusqu’à elle,
-comme des choses venues d’un autre monde; depuis cinq jours, elle
-n’avait plus conscience de vivre.
-
-Longtemps, on chemina sur la route radieuse. Une porte ouverte laissa
-passer le cortège. Parmi les tombes les plus humbles, dans ce petit
-cimetière de campagne, les hommes descendirent doucement, avec des mains
-qui ne voulaient pas faire mal, le cercueil de Charlotte.
-
-Penché sur la fosse, Henri la regarda descendre... Ainsi c’était fini!
-c’est là que pour toujours elle allait dormir, celle qui devait être sa
-femme, celle qui lui avait promis les joies de l’amour. On allait
-l’enfermer dans ce trou et jamais, jamais plus, il ne la reverrait.
-
-D’Aveline s’avança pour dire adieu au nom de l’École.
-
-En quelques mots délicats, il sut dire quelle apparition gracieuse elle
-avait été, quel charme lui attirait tous les cœurs.
-
-Puis, ses compagnes vinrent, le même mot revenait, lugubre: «Adieu
-Charlotte. Adieu, adieu»... Marguerite voulut baiser la terre qui
-couvrait son amie.
-
-Alors on entendit, à travers les sentiers du cimetière, le toc-toc-toc
-des fossoyeurs, et la terre gourmande reprit aussitôt, pour la vie
-éphémère des plantes et des arbres, cette chair qu’on lui abandonnait.
-
-Quand, à la porte du cimetière, on chercha Henri, il n’était plus là. On
-sut après qu’il s’était échappé dans les bois de Sèvres, pour y crier sa
-douleur, et comme un fou, se rouler, mordre la terre qui ne rend jamais
-sa proie...
-
-Longtemps, cette nuit-là, Marguerite entendit les toc-toc-toc funèbres
-de la pluie tombant sur le toit. Du jet d’eau montait un appel morne et
-lent, plainte, regret, voix des trépassés.
-
-Alors, essuyant ses yeux, elle ouvrit le livre que Berthe avait posé là:
-
-«On peut penser que la mort est un pas en avant, non un brusque arrêt
-dans le développement de l’être. On peut enfin espérer ne pas y perdre,
-comme en un naufrage, toutes les richesses intérieures qu’on a amassées,
-mais traverser la mort, en emportant glorieusement le monde de pensées
-et de vouloirs généreux qu’on a créés en soi.»
-
-Puis, ayant lu ces lignes consolatrices, il lui sembla que l’espoir
-luisait à travers sa douleur, et que Charlotte quelque part la
-regardait.
-
-
-
-
-CHAPITRE XI
-
-JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL
-
-
-15 mai 189 .
-
-Je vis dans l’épouvante de ces souvenirs de mort. Une hallucination me
-poursuit: ai-je rêvé! est-ce maintenant qu’elle va mourir?
-
-Je ne sais comment je vis. Des jours, je m’agite, tremblant d’une
-inquiétude morbide. D’autres jours, je m’enferme, la tête vide, morne
-dans ce coin, comme une bête abrutie de douleur.
-
-Les souvenirs qu’elle laisse ici m’écrasent. Je voudrais les fuir,
-d’invisibles mains me retiennent, toutes se tendent pour me ramener vers
-le passé.
-
-Où est l’absente? où est maintenant la sœur que j’avais choisie?
-
-Charlotte, Charlotte, es-tu encore près de moi? Le sais-tu encore, dis,
-que je t’aime, que tu m’es plus chère depuis que tu me fais pleurer. Si
-tu savais comme mon âme te cherche ici, et là-bas; comme je prie, car
-prier, c’est encore parler de toi.
-
-Je t’en supplie, ma chérie, si tu demeures dans l’Invisible, ne me
-quitte pas, que ton ombre ne m’abandonne pas, je suis bien malheureuse.
-
-Si tu savais! au moindre souffle je tressaille. Est-ce toi qui frôles ma
-porte? Vas-tu entrer, comme la dernière fois que tu vins ici, courbée
-sous le poids des bûches que tu m’apportais; que nous étions bien...
-
-Quel supplice de revivre sans cesse ces choses familières, qui furent
-les choses charmantes de notre amitié.
-
-Pourquoi l’avez-vous prise, mon Dieu? Quel mal faisait-elle? Pourquoi
-n’avez-vous pas voulu qu’elle fût heureuse, qu’un autre achevât l’œuvre
-que vous aviez commencée?
-
-Vous n’êtes donc pas notre Père, vous qui brisez cruellement le rêve de
-vos créatures.
-
-
-1er juin.
-
-Pauvre Charlotte! qui se rappellera sa bonté, sa jeunesse aimable, son
-rire léger, qui offrait à tous le plus gracieux d’elle-même.
-
-Qui saura la tendresse vigilante qu’elle avait pour Lui.
-
-L’école est affreusement triste: une prison sans air, sans lumière
-maintenant. Le vent attache aux vieux murs l’odeur des premières roses;
-je me sens défaillir. Il ne finira donc jamais ce jour de mort, où les
-roses tombaient avec les gouttes de cire.
-
-Son corps, à présent, est un buisson d’églantines. C’est lui qui les a
-plantées, lui que je n’ai pas revu, et qui ne se souvient pas que nous
-sommes deux à la pleurer.
-
-
-4 juin.
-
-On dirait que ses bras se sont fermés sur mon cœur, pour le garder avec
-Elle, toujours.
-
-
-7 juin.
-
-Mlle Vormèse a été bonne pour moi; elle est venue ici, elle y a pleuré.
-Souvent elle m’emmène dans le parc, vers ce banc de pierre que nous
-aimions, elle me parle de Charlotte; elle croit, elle, à la survivance
-des âmes. Je pleure, mais j’ai foi.
-
-Mlle Vormèse m’a apporté ses livres, tous ses Guyau, ses Confessions de
-saint Augustin, son Imitation. Elle veut que je lise; sa bienveillance
-me relève.
-
-Mme Jules Ferron doit me trouver bien lâche de vivre avec ma douleur;
-elle m’a dit des mots que je n’ai pas compris; au bonsoir, elle me tend
-la main et ne me parle pas.
-
-
-8 juin.
-
-Je redoute de sortir. La joie de la terre me pénètre et m’alanguit.
-
-Cette fête nuptiale des eaux, du ciel, des arbres, dans la lumière
-glorieuse de l’été, a pour moi l’amertume d’un charme, qui me lie à des
-désirs sans nom.
-
-Autour de l’École, les jardins embaument; leur odeur me grise, ils ont
-l’odeur voluptueuse d’êtres vivants.
-
-Je ne passerai plus sur la terrasse, l’odeur suffocante des lilas et des
-sureaux me brûle le sang, la fièvre me dévore jusqu’au creux des mains.
-
-
-12 juin.
-
- Je veux saisir la destinée à la gorge,
- Il est si beau de vivre mille fois sa vie.
-
- BEETHOVEN.
-
-Qu’est-ce seulement que notre vie? Expiation ou perfectionnement?
-
-A-t-elle un sens même?
-
-Notre destin est-il écrit, notre liberté se borne-t-elle à l’accomplir
-magnifiquement? Est-ce que notre valeur d’individu ne serait pas d’avoir
-conscience de ce destin, de vivre en harmonie avec lui?
-
-Je le crois.
-
-Personne n’échappe à sa destinée.
-
-Charlotte avait entrevu la sienne. Tous, nous sommes entraînés vers un
-but suprême, qui s’impose à notre volonté, comme la vie elle-même, qui
-subordonne à lui toutes nos forces pensantes, toutes nos forces
-aimantes.
-
-Voir nettement ce but et le poursuivre, n’est-ce pas élargir la pensée
-de Mlle Vormèse; puis-je confondre la vision de mon destin, et la loi
-qui doit diriger toutes mes actions?
-
-La mort me force à regarder la vie en face.
-
-Eh bien, ce regret poignant de mourir sans avoir vécu, n’est-ce pas un
-avertissement de Charlotte? Suis-je vraiment faite pour cette vie
-froide, cette vie mutilée, qui sera la nôtre une fois sorties de cette
-École.
-
-La pensée du devoir accompli me consolera-t-elle?
-
---Non. Tout en moi déjà se révolte à la pensée que ces livres me
-tiendront lieu de tout: que peut-être, ni mon cœur, ni ma chair, ne
-connaîtront la joie de vivre dans l’épanouissement naturel, la joie de
-se donner éperdument.
-
-Ce sont des pensées de vie ardente, d’une vie belle de sa force, de sa
-pureté, qui me hantent, quand je vais m’agenouiller près de Charlotte,
-et jusqu’au plus profond de ma conscience, retentit une voix
-mystérieuse:
-
-Vis pour le bonheur!
-
-Vis pour assouvir ta fureur d’aimer.
-
-
-
-
-CHAPITRE XII
-
-SUITE DU JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL
-
-
-15 juin.
-
-Je mène deux vies parallèles. Souffrir, Travailler.
-
-L’étude m’apporte l’oubli, je veux travailler sans arrêt, pour échapper
-à moi-même.
-
-L’approche de la licence nous harcèle toutes. Dans un mois nous serons
-en plein concours. Mes compagnes disputent la première place: notre
-cacique, Adrienne Chantilly, a perdu son rang, il est peu probable qu’un
-autre examen le lui rende.
-
-Qui l’emportera de Victoire Nollet, cette encyclopédie, ou de Jeanne
-Viole, cette mémoire.
-
-On compte avec moi, j’ai une lucidité assez nette de mon travail, et de
-mon effort, pour juger que je mérite, aussi bien qu’elles la première
-place à la licence.
-
-Si elles escomptent cette torpeur qui m’accablait, elles se trompent.
-Mon esprit se réveille plus hardi, je sors victorieuse de cette lutte
-intérieure qui me transforme, après un long déchirement, et m’affranchit
-de cette inconsciente rêverie, où s’engourdissait mon énergie.
-
-Je me suis imposé, comme une discipline rigoureuse, de parler allemand
-tous les jours; Victoire le fait depuis son entrée à l’École.
-
-Quel effort douloureux, je suis l’enfant qui bégaie, s’impatiente
-d’ignorer les mots que lui a fournis, jusqu’ici, l’appel au
-dictionnaire.
-
-Stupide méthode, stupide paresse; à ce cours du «Herr Professor»
-qu’ai-je fait depuis dix-huit mois, si ce n’est sourire des petites
-histoires que Master Hartbourg nous raconte sur Bismarck, le laissant
-besogner tout seul, pour mieux rire d’une perruque légendaire, d’un
-ventre pyriforme dans une culotte à pont.
-
-Quelle légèreté! il suffit qu’un professeur nous ennuie, le travail
-cesse, et pendant ce temps les «Anglaises», avec Miss Robinson, arrivent
-à écrire, à parler, à _penser_, comme de vraies anglaises.
-
-Alerte! au travail.
-
-
-
-
-CHAPITRE XIII
-
-LE CONGRÈS FÉMINISTE
-
-
-Dans un tapage de chaises, de pas, de voix, les Sèvriennes sortent du
-réfectoire, puis soudain galopent dans les escaliers, vers le parc, pour
-réquisitionner bancs, raquettes et crockets.
-
-Il fait jour encore, c’est l’heure où toutes les élèves, sauf
-l’impeccable Victoire, se reposent sous l’œil indulgent de la vieille
-Lonjarrey.
-
-Les unes crient, dans un besoin nerveux de s’épuiser en longues courses,
-de haleter, de prendre, dans cette fatigue physique, des forces
-nouvelles pour le travail du soir. Les autres, lasses, surmenées par
-l’approche de l’agrégation, s’étirent paresseusement sous les feuilles,
-sur les dalles du petit mur, d’où l’on voit le soleil qui se couche.
-
-C’est l’heure délicieuse où passent dans le ciel les frissons et les
-clartés des robes lumineuses, cortège qui disparaît sur les pas du
-soleil. Dans la plaine céleste, quelques nuages, se dispersent, pages
-vêtus de pourpre, de blanc ou de lilas, qui, pour cueillir une fleur de
-rêve, s’égarèrent en chemin...
-
-Isabelle Marlotte organise, dans la cour de Roméo, une partie de
-crocket; on se compte, Marguerite Triel a disparu.
-
---Allons bon, la voilà encore filée! Je parie qu’elle potasse son
-allemand. Cette pauvre Marguerite, elle veut enlever à Victoire le
-record de «l’emplissage»; si on la laisse faire, elle tombera dans le
-«béjat».
-
-Attends un peu!
-
-Lâchant son maillet, Berthe Passy traverse les couloirs en tempête,
-grimpe l’escalier, heurte brutalement la porte de Marguerite, qui ouvre
-à contre-cœur.
-
---Hou! la vilaine, arrive tout de suite ou je te dénonce à Lonjarrey.
-
-Marguerite cherche à dégager son poignet de la main de fer qui la tire.
-
---Non, pas aujourd’hui, je voudrais préparer cette explication de
-Lessing avant le bonsoir...
-
---Je ne veux pas, Marguerite, que tu restes seule; avec cette fureur de
-piocher, tu es plus cuistre que Victoire Nollet!
-
-Tu t’enfermes, tu ne parles plus, tu ne ris plus; au train où tu vas, il
-ne te reste plus qu’à emboîter le pas derrière Mlle Frolière, notre
-ancienne, tu te la rappelles à la Sorbonne, le jour de nos examens, nous
-en étions folles: eh bien, ma chère, pour avoir trop commenté _Phèdre_,
-la voilà qui entre au Carmel... et ce n’est pas de la pose.
-
-C’est la guimpe et la cornette qu’il te faut! Alors foin d’Allemand,
-arrive.
-
-Berthe se fait caressante, elle embrasse Marguerite, et brusquement la
-harponne dans le parc.
-
---Je vous la ramène.
-
-La partie s’organise, Isabelle distribue les maillets, on se range.
-
---Savez-vous que j’ai vu de l’histoire aujourd’hui, mes petits, lance
-tout à coup Berthe après avoir logé sa boule.
-
---Où donc ça?
-
---Au quartier pardi, dans une petite rue pleine de gens.
-
---Une émeute?
-
---Non un congrès, le _Congrès féministe!_ qui révolutionne tout le Paris
-des femmes, depuis huit jours! Sans Madeleine Bertrand, de lointaine
-mémoire, je ne voyais rien; je la croise sur le boul’Mich, en allant à
-Cluny.--Eh te voilà, quoi de nouveau, ça va bien à Sèvres?--Parfaitement
-et toi?--Moi ma chère, je suis reporter du grand journal féministe:
-_L’Éveil_. Je vais au congrès.--Tu m’emmènes?--Je t’emmène. Sitôt dit,
-sitôt fait, nous voilà rue Serpente.
-
---A-t-elle toujours ses beaux cheveux, fit Adrienne?
-
---Je crois bien, ça lui sert autrement que sa carte de presse.
-
-Les Sèvriennes rient, il leur semble si original qu’une des leurs,
-d’autrefois, figure parmi les journalistes, pas sérieux, pensent-elles!
-
---Ça n’a pas été tout seul pour entrer là, continue Berthe, les
-étudiants en droit marchaient à l’assaut, avec des intentions qui
-n’étaient peut-être pas celles des Romains enlevant les Sabines.
-
-Les sergots nous arrêtent, on se récrie sur la natte de Bertrand, enfin
-nous y sommes; je vous fais grâce des madrigaux des titis parisiens, à
-l’adresse de mon cicérone.
-
-Quel chahut là-dedans! les femmes glapissent, sifflent, huent; une
-virago tonitrue: «A la porte les hommes, n’en faut plus!» La sonnette de
-sonner, de sonner.
-
-Dis donc, Isabelle, ce n’est pas une raison pour jouer deux fois; je
-vais chopper ta boule.
-
-Berthe prend sa position, hardiment lance le maillet, la boule saute,
-carambole, revient en face de l’arceau.
-
---A mon tour, fait Thérésa.
-
---Dans la salle on ne voyait que des têtes, rien que des têtes, bouches
-ouvertes!
-
-Savez-vous ce qu’elles réclamaient, toutes ces bouches? La suppression
-de la guerre.
-
-Oui, tout comme dans Aristophane, mais rassurez-vous: il n’y avait pas
-de Lysistrata pour donner de mauvais conseils.
-
-Elles voulaient toutes monter à la tribune!
-
---Ça devait ressembler à des tribunes d’arracheuses de dents, les jours
-de foire; y avait-il de la musique, demanda Isabelle.
-
---Comment donc! ma vieille, et les bravos, et les sifflets, en voilà une
-musique de circonstance! Quel auditoire, je n’ai jamais rien vu de
-pareil: sur les gradins, des potaches, des pipos conspuant des femmes;
-dans la salle, la houle révolutionnaire des chapeaux: bérets de
-Montmartre, canotiers du Luxembourg, cabriolets du Salut, panaches des
-Boulevards, coiffures graves des institutrices, bonnets à fleurs des
-pipelettes, voire même un béguin de Florence, avec une ferronnière.
-Mazette, quelle jolie femme, pas besoin qu’elle cause pour convertir son
-prochain.
-
-La beauté, voyez-vous, c’est l’éloquence des femmes.
-
---Ouf, remarqua Isabelle, heureusement que Victoire Nollet n’est pas là,
-tu es décourageante, Berthe.
-
-Les boules se heurtent, se déplacent, endiablées elles aussi.
-
---Au premier rang des fauteuils, les vieux messieurs, naturellement;
-quel ragoût de voir ces petites femmes pleurer, prier, s’indigner,
-sincères elles, ça les change du théâtre.
-
-L’âge mûr s’était abstenu; l’adolescence était frondeuse.
-
---Ces femmes, venues de tous les pays, réclament l’abolition de la
-guerre, au nom des arts et de l’industrie, au nom du pain quotidien, du
-droit de vivre pour soi, avant de vivre pour l’humanité.
-
---Cette raison pratique n’est-elle pas suffisante? interrompit
-Marguerite. La guerre est un crime. A quoi bon élever si péniblement ses
-fils, pour en faire de la «chair à canon» et cela pour satisfaire
-l’égoïsme d’un homme! La mort fait assez rude besogne sans qu’on l’aide.
-Je ne goûte pas beaucoup ces plaidoiries bruyantes, mais je suis de tout
-cœur avec ces femmes, quand elles réclament la pitié et la justice.
-
---Eh bien moi, je ne pense pas en femme là-dessus, ou bien j’ai des
-enthousiasmes de Spartiate. La guerre est magnifique! ne me lynchez pas,
-fit-elle devant l’indignation de ses amies.
-
-Je suis d’un pays où les fusils partent tout seuls, et ne vois rien de
-plus beau que cette offrande de sang, pour venger ou pour triompher.
-
-Oui, je le veux bien, c’est un plaisir barbare, mais d’une splendeur
-farouche. Triompher dans sa force, dans son adresse, être de ceux qui
-n’ont pas peur, de ceux qui font trembler le monde et tiennent l’ennemi
-à leurs pieds. Comment n’être pas fanatique! mais le jour où vous
-supprimerez la guerre, ce sera fini des hommes, il n’y aura plus que des
-lâches!
-
---Malheureuse, tu ne penses pas à ceux qui restent, qui souffrent.
-
---Et qui a dit que la souffrance, que la misère ne seraient pas nos
-éternels compagnons de route? supprimez-vous la lutte pour la vie?
-
-Puis elle ajouta, railleuse:
-
---Du reste je trouve cette diplomatie idiote, voilà les femmes qui
-réclament l’abolition du seul espoir qu’elles aient d’arriver à leurs
-fins.
-
---Comment?
-
---Une vigoureuse saignée dans le camp des mâles diminue la résistance,
-et le camp femelle, intact, pullulant, aura la majorité. Tout se compte
-dans l’antagonisme des sexes; si les femmes n’étaient pas les
-«Idéologues» d’aujourd’hui, elles verraient qu’il faut être pour
-Napoléon...
-
-Une cloche sonne, coupant net ce paradoxe de Berthe Passy, qui menace de
-dégénérer en querelle. Il est l’heure du bonsoir, vite, pêle-mêle on
-rentre les jeux; les Sèvriennes descendent du parc, assombri par un lent
-crépuscule d’été; sur leur chemin elles croisent Hortense Mignon, qui
-distribue le courrier.
-
---Dis donc je t’ai vue, toi.
-
---Où donc, fait Hortense, toute rouge?
-
---Je t’ai vue avec une jeune potache qui...
-
---Tais-toi, Berthe, si on savait.
-
---Ah! ah!
-
---Tiens, j’aime mieux tout te dire, et Hortense, prenant le bras de son
-amie, l’entraîne dans un coin. Je suis allée, avec mon cousin Camille, à
-l’Odéon voir jouer _Germinie Lacerteux_. En sortant, il a voulu qu’on se
-rafraîchisse; on est entré au café! Le garçon dit: «Madame et Monsieur
-désirent sans doute un cabinet particulier?»--Moi je réponds sans
-réfléchir: «Mais oui c’est ça, on ne vous verra pas».
-
-Il nous a fourrés dans une petite pièce, quand il a fallu payer, il y en
-avait pour quarante francs!
-
-Boudiou, j’en suis malade: le petit n’avait rien, j’ai donné tout ce que
-j’avais, me voilà dans la panne! Qu’est-ce que ces gens-là ont dû
-croire.
-
-Dans un cabinet particulier! Si Ugène savait ça...
-
---Du coup, ma vieille, il t’en ferait bien d’autres.
-
-
-
-
-CHAPITRE XIV
-
-JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL
-
-
-15 juillet.
-
---Pauvre journal, je te délaisse. Il m’est impossible d’éloigner de moi
-la pensée de l’examen. Serai-je prête? irai-je tranquille, rassurée par
-ce que j’emporte en moi?
-
-Nous sommes toutes dans cet état bizarre d’indifférence et d’anxiété,
-qui précède les jours d’examen. Je voudrais m’arracher à mes livres;
-Berthe et moi, nous devons passer dans les bois les deux après-midi qui
-nous restent.
-
-
-18 juillet.
-
-Je suis allée là-bas, lui porter des fleurs, c’est à elle maintenant que
-j’offre la rose des jours d’angoisse, elle qui me disait, il y a deux
-ans: «La Sainte sait bien, ma chérie, ce que ta rose lui demande, elle
-t’exaucera.»
-
-Chérie que tu me manques! demain, c’est toi qui m’aurais donné courage;
-ton baiser fraternel m’eût porté bonheur. Ma joie aurait été ta joie. La
-pensée du succès ne me réjouit point: j’en serai fière pour l’École; que
-m’importe à moi, puisque je n’ai plus personne à qui l’offrir.
-
-Où est-il? que fait-il? Pourquoi ce silence? notre amitié est-elle morte
-avec son amour! Moi, je suis fidèle, je ne retirerai pas la main que
-j’ai tendue.
-
-
-19 juillet, 6 heures du matin.
-
-Dans un moment, nous partirons pour la Sorbonne; je suis très calme, la
-nervosité de mes compagnes ne me trouble pas; j’ai rêvé d’Elle et de
-Lui, je suis presque heureuse, je sens qu’ils m’accompagnent.
-
-Maintenant, je puis recevoir le baiser de Mme Jules Ferron, j’ai reçu
-celui de Charlotte.
-
-
-
-
-CHAPITRE XV
-
-LICENCE ET AGRÉGATION
-
-
-C’est le dernier jour des examens de licence et d’agrégation. Dès 6
-heures, les grands breaks sont revenus stopper aux portes de l’École,
-emmenant, au trot des chevaux, qu’excitent les grelots, quarante
-Sèvriennes à la Sorbonne.
-
-Les voitures stationnent à l’ombre, rue de Tournon, devant le restaurant
-Foyot, prêtes à ramener les brebis au bercail.
-
-Messieurs les Sénateurs, curieusement s’informent:
-
-Quelles sont donc ces jeunes filles?
-
-D’où viennent ces breaks?
-
-Pourquoi ces livres, ces serviettes bourrées?...
-
-Sur la réponse dédaigneuse des garçons, que le mince pourboire de ces
-demoiselles mécontente, les vieux Messieurs hochent la tête, et, d’un
-air entendu, dégustant un filet mignon:
-
-«Si jeunesse savait!... avoir vingt ans, et sacrifier à
-l’a-gré-ga-tion!»
-
-Les Sèvriennes n’ont que faire de ces doléances. Elles vont, viennent,
-passent devant les vieux Messieurs, à peine gênées d’être le point de
-mire de tout le restaurant.
-
---Ah! les petites sottes, elles vont nous faire manquer notre dernier
-déjeuner! Berthe, regardez-donc sur la porte si les agrégées arrivent.
-Allons mes p’tits, ne pleurons plus, l’affaire est dans le sac. A table,
-mesdemoiselles! Hem! garçon, n’oubliez pas mon petit flacon.
-
-Le garçon cligne de l’œil, à ce rappel du pousse café, que Mlle
-Lonjarrey réquisitionne, comme une pitance privilégiée.
-
-Berthe, ravie, file au Luxembourg émietter son pain aux friquets qui
-s’ébrouent.
-
-D’autres groupes de Sèvriennes entrent chez Foyot, silencieuses ou
-mornes, bavardes ou fiévreuses, suivant que l’impression dernière du
-concours fouette leurs espérances, ou les écrase.
-
-Pas une qui ait cet air faraud que donne la certitude du succès. Toutes
-sont inquiètes, et s’irritent de rencontrer sur leur chemin tant de
-mines indifférentes à leur tourment.
-
-Leur âme est si pleine de cette attente, qu’en une minute elle épouse
-leur vie entière. Qu’importe demain, si aujourd’hui doit leur être
-funeste.
-
-Dans la rue, une Scientifique essuie ses larmes. Comment serait-elle
-reçue avec un zéro en trigonométrie? N’a-t-elle pas oublié la formule
-exacte qui donne la parallaxe des étoiles?
-
---Et moi, tu sais bien que j’ai raté ma théorie du Rayonnement. Louise!
-mais elle sera reçue, elle m’a avoué trois solutions différentes pour le
-problème, elle enfoncera ses examinateurs.
-
-Plus loin, quelques Littéraires naïves avouent que le sujet était trop
-facile: _Justice et charité_. D’autres, plus fines, décrient leurs
-copies, imputant à leurs nerfs un échec probable.
-
-Le long de la rue Racine, c’est un verbiage savant qui fait retourner
-les petits trottins.
-
-Jeanne Viole, hardiment, rompt avec les vieux stratagèmes. Elle pérore
-au milieu des licenciées; avoue, sans qu’on l’en prie, que Bréau, le
-grand philologue, a lu sa composition de grammaire: _Rôle de l’analogie
-dans la formation historique de notre langue_, et qu’il l’a trouvée
-remarquable.
-
-Angèle Bléraud renchérit, invente des détails, affirme que les
-examinateurs sont très mécontents de cette épreuve.
-
-Quelle avance de points pour Jeanne Viole: elle enjambera toutes ses
-compagnes.
-
-Victoire tombe dans le piège, elle blêmit, sa figure de monstre se
-crispe dans une affreuse et ridicule grimace. La joie de l’autre la
-crucifie! Elle ne sera pas première! cette place tant convoitée, cette
-place, dont l’espoir fut l’aiguillon intolérable de toute sa vie à
-Sèvres, lui serait volée!
-
-Une Jeanne Viole, une ramasseuse de l’esprit de tout le monde, si pauvre
-d’idées sous tant de falbalas et de verroteries, incapable de tirer une
-goutte d’eau pure de ce puits profond, où, elle Victoire sent
-bouillonner la source vive de ses pensées.
-
-Une Jeanne Viole prendrait la première place! Quelle injustice..., et
-Victoire éperdue se sauve pour dérober ses premières larmes.
-
-Ravie de ce facile succès, Jeanne Viole s’approche de Marguerite Triel,
-qui relit attentivement sa version, et sourit distraitement aux
-racontars de sa compagne; elle se précipite alors vers Adrienne
-Chantilly dégrafée, renversée dans un fauteuil, tandis que la bonne
-Lonjarrey, pour ranimer la belle évanouie, du plat de ses mains sèches,
-fouette les pauvres mains pâles qui s’abandonnent.
-
-Il est grand temps que l’examen finisse. Quel abattement après ces
-quatre jours de lutte et le surmenage des derniers mois, où les
-Sèvriennes en cachette, se levaient à l’aube, et travaillaient encore,
-que tout dans l’École dormait.
-
-Elles ne vivent plus que pour cet examen, qui les prend jusqu’au plus
-intime d’elles-mêmes. Qu’est-ce que la santé, la joie de vivre, la paix
-du cœur, auprès de l’inquiétude affreuse qui les domine?
-
-Un échec à la licence leur ferme la porte de l’École; c’est leur titre
-même de professeur qui est en jeu. D’un échec à l’agrégation dépend leur
-poste, leur avenir surtout.
-
-Cette année, le jury choisira dans ce concours, quinze licenciées (elles
-sont là plus de cent aspirantes) et six agrégées, pour toute la France!
-
-Quelle folie de tabler sur ce qu’elles savent, quand on est à la merci
-d’une migraine, de ses nerfs, d’un oubli. Comment le jury peut-il juger
-de leur valeur, sur ces épreuves superficielles, sur ces compositions en
-loge, de l’écrit et de l’oral, avec si peu de ressources, de documents
-autorisés?
-
-Pendant les quatre heures que dure chaque épreuve, elles restent
-angoissées dans ces salles nues, piochant leur sujet dans la fièvre des
-idées, dans le tumulte des opinions contradictoires, qui se pressent,
-montent, éclosent, comme des bulles d’air à la surface d’une eau agitée.
-
-Avec quelle peine, quel arrachement de tout leur être, elles s’efforcent
-de montrer au jury le fruit d’une longue préparation! Elles se donnent
-avec rage, sans réserve, inconscientes courtisanes de l’esprit, qui se
-plient au goût, aux caprices du maître.
-
-Libre à elles, plus tard, de rejeter cette soumission forcée, mais
-qu’aujourd’hui le jury les trouve dociles, leur succès en dépend.
-
-Qui oserait les accuser d’être lâches!
-
-Leur gagne-pain est à la merci de ces hommes.
-
-Que de misères morales cachent ces titres brillants de licenciée,
-d’agrégée...
-
-Le concours est fini, dans huit jours Sèvres en connaîtra les résultats.
-
---D’ici là qu’on n’en parle plus, mes p’tits! Jeanne Viole proteste,
-mais l’entrée des agrégées coupe court à toute discussion.
-
---Enfin! vous voilà, mesdemoiselles, que faisiez-vous? s’exclame la
-bonne Lonjarrey, bouche pleine, redressée dans un mouvement de poule en
-colère.
-
---Nous n’étions pas perdues, mademoiselle; M. Legouff nous retenait à la
-Sorbonne, pour nous parler de notre examen, fit Isabelle Marlotte, un
-peu agacée.
-
---Et que m’importe, mademoiselle, je vous attendais, moi.
-
-Des rires étouffés, des haussements d’épaule accueillent cette riposte,
-Isabelle tourne le dos à l’altière Lonjarrey et vient s’asseoir entre
-Berthe et Marguerite.
-
---Épatante la bonne femme! Hein! fait Berthe, en attaquant
-vigoureusement son beefsteak.
-
-Les tables se remplissent, le déjeuner s’enlève en quelques coups de
-fourchette. Les plats circulent, on verse à boire, les soupirs cessent,
-le rire éclate, grossi par le tumulte des assiettes et des voix, le
-bien-être rassérène les esprits, au dessert l’espoir est revenu.
-
-Avec une animation charmante Isabelle raconte la causerie de M. Legouff.
-
---Il nous attendait sur le trottoir, toujours en galoches, avec sa
-redingote vert-bouteille, et son grand panama. Il nous a reconnues, nous
-appelant par notre nom, s’informant de nos copies.
-
-«_Le pessimisme dans la poésie._» Quel beau sujet! et le voilà qui nous
-parle d’Alfred de Vigny, nous racontant de petits traits saisissants de
-sa vie, et ça, et ça, encore ça. Une telle mémoire, voyez-vous, est une
-vitrine précieuse, tout y est catalogué suivant le temps ou la rareté.
-En une demi-heure, il nous a fait sa «copie», avec des mots jolis,
-jolis, pétillants, un peu enfantins d’être estropiés par sa bouche
-vieillotte.
-
-Autour de lui, nous avions toutes un air d’adoration. Les gens
-s’arrêtaient pour regarder notre joie. Ah! l’excellent homme! Sa poignée
-de main m’a rendu courage. Vous verrez, l’année prochaine, l’accueil
-qu’il vous réserve dans la grande maison de famille rue Saint-Fernand,
-ou dans le petit logis de Seine-Plage. Ce sont des souvenirs qu’on
-n’oublie pas.
-
-Dans la voiture qui roule à travers Paris, Isabelle raconte encore les
-mille choses qu’éveille le seul nom du «grand homme», ses leçons à
-Sèvres, ses entretiens chez lui, l’hiver près de la petite lampe, dans
-la pénombre d’une vieille chambre Louis-Philippe.
-
-L’art de ses causeries, son habileté à guider, à exciter l’effort.
-
-Au seuil de l’École, les Sèvriennes parlaient encore de lui: réchauffées
-par l’adieu si paternel de leur vieux maître, elles oublièrent le
-baiser, pourtant si fier, que Mme Jules Ferron leur avait donné.
-
-
-
-
-CHAPITRE XVI
-
-JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL
-
-
-1er août 189 .
-
-Je suis admissible!
-
-Ce soir, j’irai encore une fois au cimetière.
-
-
-2 août.
-
-Il est ici: autour de mes roses fanées il y avait une gerbe de ces
-fleurs blanches qu’elle aimait, ces Sceaux de Salomon, qu’ils allaient
-cueillir dans les bois.
-
-Toute ma joie d’être admissible s’en va, puisque mon ami m’oublie.
-
-
-Soir.
-
-... De chimériques oiseaux montent à grands coups d’ailes, vers l’astre
-qui les attire. Mais l’astre est mort. Sa caresse glacée tue les
-vivantes caresses de leurs ailes; comme eux, mes songes, éperdus,
-retombent dans le néant.
-
-
-15 août.
-
-Je suis reçue. Sans mon épreuve d’allemand, qui fut médiocre, j’arrivais
-première. Je suis seconde. Ce soir, si Elle était là, je serais
-heureuse.
-
-Je suis lasse, si lasse...
-
-Cher journal je te ferme, à quoi bon raconter mon âme,... oh comme je
-souffre...
-
-
-
-
-CHAPITRE XVII
-
-FENÊTRE OUVERTE SUR LA VIE
-
-
-Depuis quelques minutes le cours de Droit est commencé. Les plumes
-griffonnent.
-
-L’air d’automne est chargé de silence, le moindre bruit, à cette heure
-tardive, résonne avec une pureté de cristal: c’est un pas vif qui fait
-crisser le sable, un autre martèle l’asphalte des douves; c’est un
-oiseau solitaire, qui lance une dernière roulade, avant que le soleil ne
-se blottisse, sous l’aile frissonnante d’un obscur coteau.
-
-Rien ne trouble la sérénité du crépuscule, immense voile de pourpre qui
-s’accroche aux feuillages, comme le velum déchiré d’un théâtre antique.
-
-Un grand apaisement s’est fait dans la classe, où les lueurs roses du
-soir donnent à quelques visages, proches des fenêtres, un éclat de
-sanguines; des reflets teintent l’ombre où se noient de lointains
-visages blancs.
-
-Les jeunes filles qui sont là, groupées autour de la chaire, sont les
-mêmes jeunes filles qui se quittèrent, il y a deux mois, après les
-examens de licence.
-
-Les vacances ont passé, les laissant plus graves, plus conscientes de
-leur valeur, conscientes surtout de la mission qui les attend.
-
-Quelques-unes ont souffert, l’amour-propre saigne encore: Adrienne
-Chantilly a perdu cette place de première, dont elle était si vaine.
-Berthe fut reçue dans un mauvais rang. Angèle Bléraud, Hortense Mignon
-ont été refusées.
-
-Mais le succès a grandi leurs compagnes. Les nouvelles se les montrent,
-on les consulte, et la façon même, dont ces Messieurs accueillent leur
-avis à chaque leçon, affirme leur mérite.
-
-Victoire Nollet exulte, elle est première, pendant un an elle sera le
-«cacique» de la «troisième année,» elle ira la première chez M. Legouff,
-elle représentera sa promotion auprès du ministre, s’il vient! Berthe
-qui ne perd jamais l’occasion d’un bon mot, lui dit le soir même du
-résultat:
-
---Ma chère, voilà la première fois qu’au concours le jury couronne le
-bœuf maigre.
-
-Victoire sourit, devenue soudain accommodante, et puis son travail ne
-fut-il pas celui du bœuf qui laboure!
-
-Jeanne Viole a la résignation rageuse, elle est troisième; elle songe à
-débloquer Marguerite Triel, qui est seconde. Sa jalousie a des
-coquetteries charmantes, elle va, vient, minaude, écoute, surprend, et
-prépare, comme une campagne, sa sortie de l’École; au reste, du dernier
-bien avec tout le personnel, et Mme Jules Ferron.
-
-Marguerite suit avec dédain la petitesse de ce manège. Dans ses grands
-yeux consumés, parfois une flamme révèle la mystérieuse transformation.
-Sa beauté s’est épanouie, non comme une fleur baignée de soleil,--la
-Lorely n’est-elle pas l’être du matin, qu’une vaporeuse lumière
-idéalise,--le calice est encore fermé, captif sous les pétales que la
-rosée entr’ouvre.
-
-Depuis la mort de Charlotte, Marguerite s’est évadée de ses livres,
-avide de chercher, dans la vie elle-même, une loi qui gouverne ses
-actes.
-
-Là-bas, elle a interrogé les siens, regardant vivre leurs principes ou
-leurs instincts. Elle a vu que pour la plupart des hommes, cette morale
-si haute n’est même pas le préjugé du bien, qu’elle est faite, pour eux,
-de routine, d’effroi du scandale, d’hypocrisie surtout.
-
-Vivre, c’est à chaque instant étouffer ou dissimuler sa nature; c’est
-l’abstinence religieuse, c’est la correction, le «Kant» de province,
-c’est le mépris de tous pour l’intelligence qui s’affranchit.
-
-Marguerite croit, à présent, que la vraie morale c’est la pleine
-expansion de la vie, et tout s’accorde en elle pour obéir à cette loi de
-nature, qui pousse les êtres d’élite vers la culture la plus intense de
-leur personnalité.
-
-Telle sera désormais la règle de ses actions.
-
-Arrivant en troisième année, les Sèvriennes apportent donc en elles des
-éléments nouveaux: ambition d’agir, curiosité morale, besoin impérieux
-d’appliquer directement aux faits leurs connaissances théoriques, et
-d’acquérir, par un effort de volonté, la marque d’un caractère
-personnel.
-
-Parmi les cours, qui achèvent la transformation des Sèvriennes, le cours
-de droit, application pratique de la philosophie, est celui qui peut
-laisser sur leur caractère la plus forte empreinte.
-
-Dans quel esprit ce cours est-il fait?
-
-Mme Jules Ferron, qui en est chargée, ne se préoccupe pas de
-l’érudition. Former des avocates ou des doctoresses, n’est point
-l’affaire de l’École. Mettre ses élèves en face des lois sociales, leur
-en expliquer la raison d’être, exiger d’elles une obéissance volontaire,
-mais réfléchie, voilà ce que doit être son cours.
-
-En somme, dans cet enseignement du droit, tout se ramène à la culture
-absolue de l’esprit de justice.
-
-Mme Jules Ferron veut que ces êtres libres, formés dans la solitude par
-une éducation virile, sachent respecter les lois, mais au besoin aient
-le courage de les transgresser, le jour où leur conscience ne sera plus
-d’accord avec les lois des hommes.
-
-D’une grande droiture de caractère, d’une volonté inflexible, la
-directrice de Sèvres ne peut admettre que comme une déchéance morale la
-soumission aux préjugés sociaux, le respect aveugle du Code.
-
-Elle le sait, elle l’enseigne, bien des articles, imbus de l’esprit
-draconien, sont en opposition formelle avec l’idée de justice qui tôt ou
-tard doit triompher.
-
-Par là, mais par là seulement, Mme Jules Ferron adhère aux
-revendications féminines. Son cours, net, froid, est une discussion
-tenace des articles du Code.
-
-La grandeur de cet enseignement, qui pourrait être si aride, c’est de
-réclamer sans cesse au nom de la raison, de la conscience morale,
-l’équité de la jurisprudence. Mais sachant le prix des mots, et combien
-une parole vague trahit la pensée, Mme Jules Ferron discute prudemment,
-avec calme, cherchant le terme propre, qu’elle trouve avec une lenteur
-voulue, suivant jusqu’au fond des âmes le travail que suggère sa pensée.
-
-Ses mains feuillettent le propre code de Jules Ferron, vénérable
-exemplaire sorti des presses de Didot, au lendemain de la promulgation
-du code civil, livre qui prend, lorsque sa voix s’anime, le caractère
-sacré d’une Bible.
-
-Elle examine, commente chaque article dans une causerie dialoguée,
-rappelant les entretiens philosophiques du mercredi. Elle reste, pour
-les Sèvriennes, un Socrate jusque dans la forme de son enseignement, qui
-s’illustre parfois, comme tout livre de sagesse, de quelques imageries:
-Jules Ferron m’a raconté ceci... ou bien, une personne vint lui
-confier...
-
-Au cours des semaines précédentes, il fut question de la naissance.
-
-Avec une largeur de vue surprenante, cette femme, si peu mère par la
-tendresse expansive, mit une réelle émotion à discuter l’inégalité
-civile que la loi établit entre les enfants légitimes et les enfants
-naturels, protestant contre ce mot, «naturels,» presque une tare, et
-réclamant dès 1880, l’égalité des droits entre les enfants, issus ou
-non, du mariage.
-
-Jugeant toutes choses de très haut, Mme Jules Ferron ne craignait pas
-d’appeler l’attention des Sèvriennes sur les sujets les plus délicats,
-en les forçant à réfléchir sans pruderie, aux conséquences odieuses des
-préjugés que la loi sanctionne.
-
-Ce fut une grande surprise aux premiers cours de droit, Mme Jules Ferron
-se révélait non plus comme un esprit abstrait, vivant dans une
-atmosphère d’indifférence, mais comme un être épris de justice,
-convaincue d’enseigner la vérité, quelque hardie qu’elle parût à ces
-jeunes filles.
-
-L’étonnement se prolongea.
-
-Quelques Sèvriennes se refusaient à l’examen des préjugés que tous nous
-suçons avec le lait de nos mères.
-
-L’étude ouvre bien des cerveaux sans que la pensée s’élève.
-Scientifiques et Littéraires, beaucoup par égoïsme, renonçaient d’avance
-à lutter pour la justice.
-
-Les meilleures s’ouvraient à un monde nouveau, ne craignant pas de
-suivre Mme Jules Ferron jusqu’où il lui plairait de les mener, s’armant
-pour la vie où demain elles entreraient seules.
-
-Cependant quelques lèvres frémirent, stupeur ou révolte, d’entendre
-discuter le principe de l’autorité paternelle.
-
-Si loin, si détachées même qu’elles fussent de leurs familles, par la
-lente désagrégation de l’école, aucune ne songeait à mettre en doute
-l’obéissance passive qu’exige l’affection ou les convenances.
-
-Ce fut un choc.
-
-Les regards se croisèrent, quelques fronts rougirent.
-
-Mais aussi calme, aussi sereine dans sa conviction scrupuleuse, que s’il
-se fut agi d’expliquer une loi sur les murs mitoyens, Mme Jules Ferron,
-après un court historique, leur déclara que si elle approuvait la
-soumission des enfants à la sagesse, à l’expérience des parents, il y
-avait des cas, tel celui de l’article 151 du code civil (la loi exige le
-consentement des parents avant de procéder au mariage) qui demandait
-examen.
-
-Dans un conflit de volontés, où la conscience est en jeu, elle n’hésite
-pas à affirmer que se soumettre passivement à l’autorité paternelle,
-c’est porter atteinte à la liberté, à la dignité inviolables de notre
-être moral.
-
-En dépit des restrictions qui entourent ce principe d’affranchissement,
-c’est bel et bien justifier toute révolte généreuse et sincère.
-
-Ce fut au nom même de cette dignité morale, dont elle se faisait un
-idéal si fier, que Mme Jules Ferron ne craignit pas de développer ses
-principes jusque dans leurs conséquences extrêmes, admettant le mariage
-contracté aux portes de l’Église, mariage de deux consciences, de deux
-volontés libres, dont le caractère est aussi sacré que s’il avait reçu
-la sanction des lois.
-
-Après le cours, on batailla autour de cette affirmation, qui dans la
-bouche de Mme Jules Ferron prenait une valeur singulière.
-
-Chacune de ses paroles est une semence qui tombe sur cette terre
-labourée; quelques Sèvriennes timides en face de l’opinion publique,
-écrasent ce germe avec mépris; Victoire, protestante, comme tout esprit
-qui vit par le libre examen, reçoit le germe qui ne fructifiera pas dans
-une terre trop sèche. Berthe songe à des choses qu’elle ne dit pas, se
-souvenant peut-être des tristesses de son enfance.
-
-Seule, Marguerite, dans le sillon douloureux que l’épreuve a déjà tracé,
-voit la graine s’ouvrir, le germe grandir, promesse de l’épi bientôt
-mûr. Elle défend, près de ses compagnes, l’idée du mariage libre,
-le jugeant en lui-même, non par les faits, trouvant, dans
-l’affranchissement de deux êtres qui s’aiment, une beauté qui les
-sauvegarde, une preuve de courage, digne à ses yeux de tous les
-respects.
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-A l’heure où toute sa vie sera en jeu, avec une émotion profonde,
-Marguerite Triel se rappellera, qu’en obéissant à sa conscience, elle
-n’a pu démériter dans l’esprit de Mme Jules Ferron.
-
-
-
-
-CHAPITRE XVIII
-
-AU NOM DU DROIT
-
-
-_Lettre de Berthe Passy à son père._
-
-_Montmartre._
-
-«Quelle gaffe! mon pauvre Jules!
-
-»Sur la question des bûches, on a failli tomber le gouvernement.
-
-»Allons, bravo pour ces petites femmes qui réclament, avec tambours et
-trompettes, le droit de culbuter leurs marmites.
-
-»Assurément c’est la faute au dépensier!
-
-»Rogne-portion a eu le toupet de suspendre ce jourd’hui, 15 février, la
-distribution réglementaire des bûches, bûchettes et boquillons.
-
-»Fallait souffler dans ses doigts et se claquer les joues devant l’âtre
-vide, depuis que les bûches demeurent récalcitrantes. Et là-haut,
-paraît-il, une hirondelle faisait le printemps.
-
-»Par respect pour la loi, ainsi qu’on nous l’enseigne au cours, nous
-nous sommes révoltées.
-
-»Maître Victoire Nollet, plaignante et défenderesse, vêtue de sa seule
-toge Sèvrienne, a rédigé, suivant les us et coutumes du palais, une
-requête de «commititur».
-
-»_Plaise à Notre Dame (était-il dit) que ces bûches commitatoires soient
-au plus tôt réintégrées au domicile des plaignantes, à savoir, en chaque
-chambre d’élève. Oncques n’ayant vu l’usurpation de ce droit qui est de
-recevoir, bon an mal an, trois bûches par jour, jusques au temps de
-Pâques._
-
-»En des termes émouvants, autant que le permet l’archaïsme des légistes,
-notre défenderesse flétrit le grenier de la maison, caisse d’épargne
-gonflée par un délit. Elle rappela notre misère, les jours où la bise
-souffle par les calorifères, signalant en haut lieu cette preuve
-manifeste d’un stoïcisme ignoré.
-
-»... _En foi de quoi, plaise à Notre Dame, qu’il soit fait droit aux
-revendications de l’École._
-
-»_Et ce sera justice._
-
-»Quelle journée historique dans notre vie de nonnains! Ce fut beau,
-vois-tu, beau comme un 4 août! On se serrait les coudes, on s’acclamait,
-on s’embrassait.
-
-»Je sentais que j’allais aimer tout le monde.
-
-»Victoire, debout sur son pupitre, se crut sur le pavois; devant elle
-j’exécutai une danse de caractère.
-
-»La fête finit là.
-
-»A dix heures, on ne riait plus.
-
-»A midi, le gigot ne passa pas.
-
-»A trois heures, on se regardait avec méfiance.
-
-»A cinq heures, c’était la fuite en Égypte.
-
-»A sept heures, nous étions chez Mme Jules Ferron!
-
-»Par file à droite les Littéraires, par file à gauche les Scientifiques.
-
-»Au milieu, notre mère, blême, effondrée dans le fauteuil, trop bas, de
-la direction.
-
-»Pour qui connaît la tête des Sèvriennes, à vue d’œil l’opposition
-allait caner.
-
-»Retiens bien ce discours:
-
-»--Votre acte est inqualifiable!
-
-»Depuis que je suis à la tête de cette maison, j’ai cru que le meilleur
-régime était celui de la confiance et de la liberté.
-
-»(_Amère._) Je vois, qu’avec vous, je me suis trompée!
-
-»(_L’œil noir._) Qui donc êtes-vous, pour parler de vos droits, les
-revendiquer si haut, vous qui ne savez même pas le premier de vos
-devoirs!
-
-(_Silence._)
-
-»(_Douce._) Me suis-je jamais refusée à entendre vos réclamations?
-
-(_Silence._)
-
-»Si j’avais à qualifier une démarche pareille, je dirais qu’elle me
-rappelle les revendications... d’une Louise Michel!
-
-»(_Violente._) Pourquoi jeter cette bombe, jusque dans mon cabinet?
-
-»(_Presque droite._) Est-ce ma démission que vous voulez?
-
-»(_Hautaine._) Dites-le!...
-
-»Un sanglot coupa le discours. Des bras, des mains, des larmes
-suppliaient. C’était du dernier pathétique, mais l’excès de ces regrets,
-partis du flanc scientifique, calma l’émotion naissante du flanc
-littéraire.
-
-»Ça ne traîna pas.
-
-»Mirepied, la plus sanglotante se traîna vers la Veuve.
-
---»Je vous le jure, madame, nous ne sommes pour rien dans cette
-réclamation.
-
---»Oh! oh! crièrent les Littéraires.
-
-»J’aurais cogné ces pleurnicheuses qui clamaient si honteusement pardon.
-Parle-moi de nous, mon vieux, Victoire fit trois pas et face à face avec
-notre mère:
-
---»Madame, je suis seule responsable, c’est moi qui ai écrit cette
-lettre.
-
---»Non pas, non pas, cria notre groupe et comme un seul homme nous
-marchâmes sur Mme Jules Ferron...
-
-»On nous a rendu les honneurs de la guerre. Les bûches accourent dans
-les cheminées; même en route elles ont fait des petits.
-
-»Voilà notre première gaffe, car les femmes ont bonne mémoire, et ce ne
-sera pas une fameuse recommandation, à notre sortie, que ce coup d’état
-sur la question des bûches.
-
-»Hourra, quand même, pour notre cours de droit.
-
-»Et futte, futte, p’tit père, tu n’as qu’à bien te tenir, je suis ferrée
-sur le Code, et je sais qu’en fait d’autorité paternelle, on peut violer
-la loi. Mais de la loi, peu m’en chaut, je t’aime un peu, beaucoup, et
-pas respectueusement du tout.
-
-»TA BERTHE.»
-
-
-
-
-CHAPITRE XIX
-
-EN ATTENDANT M. LEGOUFF
-
-
-Enfin il allait venir!
-
-Un frémissement éparpilla dans la classe toute la «troisième année» qui
-s’était abattue autour d’une lettre, celle de leur vénéré maître.
-
-Dans une heure il serait là, voulant s’entretenir avec les Sèvriennes,
-avant la séance de l’Académie française.
-
-Tout de suite, ce fut dans la salle un joli manège d’oiseaux lissant
-leurs plumes, s’effilant le bec.
-
-Adrienne bombe sa poitrine, Marguerite arrange ses cheveux blonds,
-Jeanne Viole cherche l’attitude ingénue d’un Grasset, tandis que Berthe,
-torchon en main, débarbouille les tableaux où s’étalent les fantaisies
-de la semaine. Le cacique laisse faire, plaquant, très grave, un nuage
-de poudre sur ses joues enflammées:
-
---Suis-je bien, mon chat?
-
---En beauté, ma chère, répond Didi, qui s’installe près de son
-repoussoir.
-
-Toutes de rire, et d’attendre frétillantes, gaies surtout, la venue de
-«l’Immortel».
-
-C’est une date, dans leur vie d’École, que ce jeudi, où M. Legouff,
-doyen de l’Académie, grand homme qui lança Sèvres, resserra par quelques
-paroles aimables, les liens qui l’attachent aux Littéraires de troisième
-année.
-
-Qui assistera à sa conférence?
-
-«La Veuve» l’accompagnera-t-elle?
-
-Que non! Les Sèvriennes savent bien la mésintelligence qui les sépare,
-Mme Jules Ferron ne se dérange jamais pour M. Legouff. Mais Mlle Ladièze
-et cette bonne Lonjarrey, on les attend.
-
-Quand Mlle Ladièze, actrice honoraire, professeur de diction, entra, ce
-fut autour d’elle l’envol d’un essaim curieux, qui voulait savoir et
-ceci et cela.
-
-La grosse demoiselle, essoufflée, d’un geste las, comme chez Molière,
-écarta ce harcèlement.
-
-Mlle Ladièze est une amie de M. Legouff. C’est à lui qu’elle doit ce
-couronnement d’une carrière artistique restée virginale: l’entrée de
-Sèvres. Malgré ce haut patronage, elle est tenue en suspicion, et Mlle
-Lonjarrey, qui a de l’esprit, s’en va répétant:
-
- Ce bloc enfariné ne me dit rien qui vaille.
-
-Les Sèvriennes goûtent la bonhomie de Mlle Ladièze, dont le visage
-bouffi, couperosé, garde l’affreuse mâchure de l’onguent et du fard.
-
-Qui retrouverait, dans cette ruine pontifiant à la chaire, la plus
-charmante créatrice des œuvres de Dumas fils, celle qui, en un temps,
-effaça les regrets que laissait Rose Chéri?
-
-Ce prestige est bien oublié, quatre lignes dans Vapereau, voilà tout ce
-qui reste du passé de l’actrice, de ce «chaste talent» qui s’est
-embourgeoisé jusqu’à vouloir enseigner, dans les Écoles, l’art de la
-diction.
-
-A Sèvres, la partie est dangereuse pour elle, on ne respecte guère les
-procédés artificiels du Conservatoire. Déjà très instruites, et de goût
-délicat, les Littéraires ne transigent pas, elles font la moue quand
-Mlle Ladièze déclame _l’Espoir en Dieu_, ou les plaintes d’Andromaque,
-se rappelant les lectures naturelles, harmonieusement nuancées de
-d’Aveline, le verbe énergique de M. d’Artois.
-
-Tout au plus, s’accorde-t-on à reconnaître Mlle Ladièze excellente dans
-La Fontaine et Molière, pas plus. On se répète ses axiomes
-préliminaires, que Berthe Passy illustre au tableau noir:
-
-«_Asseyez droit vos hypocondres!_
-
-«_Faites oublier votre corps._
-
-«_La tête relevée, joignez modestement vos mains à la chute du ventre._»
-
-Chaque matin, devant sa glace, Victoire Nollet se met en position; elle
-est devenue la plus godiche des Sainte-Nitouche.
-
-Adrienne Chantilly, vexée de n’être pas le type recommandé par Mlle
-Ladièze, voudrait émonder Victoire de ses bras superflus, et l’offrir
-comme le patron nouveau de la femme bien disante.
-
---Qu’on s’entende une bonne fois, sur cette question des rondes-bosses;
-faut-il étaler ou proscrire son sexe? dit-elle.
-
-Mlle Lonjarrey s’étant oubliée, ce jour-là, dans les délices d’un flacon
-de rhum, les Sèvriennes purent causer à leur aise.
-
-Elles surent tout de suite, que M. Legouff viendrait à deux heures,
-qu’il leur ferait une conférence sur Béranger, et que pour diminuer un
-peu sa tâche, elle, professeur de diction, lirait les stances sur
-Waterloo et les Souvenirs du peuple.
-
---Eh quoi, fit soudain l’excellente demoiselle dont les yeux tombèrent
-en arrêt sur le Heredia que feuilletait Marguerite, c’est à Sèvres que
-je trouve ce livre immonde. Oh! mademoiselle, vous ne l’avez pas lu au
-moins?
-
-Toutes de protester.
-
---Mais si mademoiselle, c’est une de nos admirations: M. d’Aveline nous
-a lu «les yeux de Cléopâtre», nous avons lu le reste. Il y a un éclat,
-un modelé, une plastique dans ces sonnets, déclara Adrienne
-enthousiasmée.
-
---Oh! oh! oh! mademoiselle, fit Mlle Ladièze en reprenant le jeu
-d’Arsinoé, je vous en supplie, n’avouez pas que vous lisez ce livre.
-Moi, à mon âge, et j’ai cinquante ans sonnés, je me refuse à voir plus
-loin que les premières pages. C’est de la littérature putride, cette
-lutte des Centaures; un étalon en rut qui court sur sa cavale...
-
---C’est tout à fait ça, même qu’il y en a bien d’autres dans _l’Aveugle_
-de Chénier, n’est-ce pas Marguerite?
-
---Mlle Passy, je n’ai jamais rien lu de pareil.
-
---Alors, mademoiselle, c’est que votre livre est expurgé, pas le nôtre.
-
---Enfin, mademoiselle, je ne veux pas me heurter à cette admiration...
-étrange, je réserve mon opinion.
-
---J’te crois, fit Berthe en pinçant le bras de Jeanne Viole, alanguie
-dans une pose artistique.
-
---Mlle Viole, si M. Legouff vous prie de lui lire une fable,
-qu’avez-vous préparé?
-
---_Les deux pigeons_, mademoiselle.
-
---Vous auriez pu mieux choisir, répond sèchement le professeur, que
-l’air railleur de ses élèves agace un peu.
-
---Comment, vous n’aimez pas cette fable, mademoiselle, moi je lui trouve
-une grâce touchante; elle a été écrite au milieu de nous; si vous voyiez
-les pigeons de l’école, quand ils se retrouvent, posant sur le bord du
-toit leurs pattes purpurines, je suis sûre vous adoreriez l’élégie de La
-Fontaine.
-
---Peut-être, Mlle Triel, mais...
-
---Moi je suis de l’avis de Marguerite, interrompit Adrienne, cette fable
-a dans son allure languissante quelque chose du vol capricieux,
-lentement rythmé des colombes; tenez, même la monotonie voulue des
-syllabes, pour l’oreille, a quelque chose de leur roucoulement
-langoureux.
-
---Votre remarque est peut-être juste, mais voyez-vous, mesdemoiselles,
-ce qui me gâte cette fable, c’est un vers gênant à dire.
-
---Et lequel? demandèrent les grands yeux candides de Marguerite Triel.
-
---Oh! vous le savez bien, vous n’êtes plus des petites filles. Non
-vraiment?
-
- Mon frère a-t-il tout ce qu’il veut,
- Bon souper, bon gîte, et le reste?
-
-Tenez, mademoiselle, quand Rachel, dans Adrienne Lecouvreur, disait
-cette fable, soulignant le dernier mot de la voix et de l’œil, toutes
-les honnêtes femmes se cachaient derrière leur éventail!
-
---Oh chic alors, le coup de la feuille de vigne!
-
-Je n’avais pas compris ce vers, mais je comprends pourquoi, aux
-Français, les honnêtes femmes deviennent tout rouges quand Reichemberg
-dit:
-
- Le petit chat est mort.
-
-Que de finesses nous échappent dans ces classiques!
-
-Le rire de Berthe gagne toute la classe que ce cours imprévu émoustille.
-
---Je vous disais, mesdemoiselles, d’éviter cette fable qui nécessite des
-explications délicates: qu’est-ce que ces deux pigeons? deux amants,
-deux frères, quelque chose d’équivoque peut-être... La Fontaine
-imitateur, vous le savez, de Plaute et de Térence (stupeur des
-Sèvriennes) a-t-il voulu rappeler certaines mœurs grecques...
-N’insistons pas!
-
-Ah, voilà deux heures; la voiture de M. Legouff n’est pas loin.
-
-Comme Adrienne l’interrogeait sur les tragédiennes contemporaines, Mlle
-Ladièze, que l’Université n’a pas guérie du mal des cabotins, de
-s’écrier:
-
---L’art dramatique! coulé par Sarah! puisque, même aux Français, les
-tragédiennes vont chercher leurs cris jusque dans leurs tripes!
-
-
-
-
-CHAPITRE XX
-
-M. LEGOUFF A SÈVRES
-
-
-L’entrée discrète de M. Legouff, coupa court au développement qui allait
-suivre. Mlle Ladièze, oubliant les rancunes du «chaste talent», s’avança
-vers le maître, tandis que les Sèvriennes, debout devant leurs tables,
-saluaient.
-
-Gracieux, il répondit. Mainte lèvre se dérida, et d’une bouche à
-l’autre, comme au jeu d’une aiguille, un sourire passa, enfilant pour
-lui, les grains vermeils de ces bouches closes.
-
-Depuis trois mois, les Sèvriennes attendaient impatiemment cette visite.
-Que leur dirait-il? Quelles seraient ses favorites? Aurait-il, pour
-elles, la bienveillance qui le fait adorer des anciennes? Obtenir un
-éloge, quelle joie! quel espoir pour l’avenir! Il n’oubliait jamais, on
-le savait, une Sèvrienne qu’il avait remarquée. Sa haute situation, son
-crédit au Ministère, sa popularité en province, donnaient à l’appui de
-M. Legouff un prix inestimable.
-
-Toutes, elles voulurent plaire, comprenant d’instinct, que ce qui le
-charmerait, ce n’était pas la science débordante des futures agrégées,
-mais le naturel, la grâce de petites filles, attentives à lui fournir un
-aimable succès de causeur et de lecteur.
-
-La plus âgée, à ce moment-là, n’eut pas quinze ans.
-
---Bon-iou, bon-iou Mesmoyelles, en-yanté fai-e vot’connaissance.
-
-D’un geste, M. Legouff les prie de s’asseoir, offre la droite à Mlle
-Ladièze qui rayonne, puis éparpille sur le tapis vert, les feuillets de
-sa conférence.
-
-Comme il est vieux! Il a bientôt nonante ans! mais qui le croirait, à le
-voir si droit, si vif, si remuant. Il est debout, il est assis, il
-marche, il est partout; sa parole est en mouvement, soutenue par de
-petits gestes, par un regard qui court éveiller tous les yeux.
-
-Les os font un petit bruit sec, sous la peau parcheminée, et sur le
-visage, que les rides mordent et griffent, poussent quelques poils
-tardifs.
-
-Si la vie n’entr’ouvrait ces lèvres fines, et sous la paupière pesante,
-ne faisait trembler l’œil, comme au bout d’un fil tremble une goutte
-d’eau, on croirait voir en lui un de ces Dieux rustiques, que les
-artisans de Pompéi taillaient au cœur d’un buis, pour les placer ensuite
-aux portes des jardins, confiant à la garde de leur sourire, la sagesse
-et le bonheur des champs.
-
-D’un mot aimable, dit à chacune, M. Legouff a conquis ses nouvelles
-élèves. Déjà il les connaît, ces Messieurs lui ont parlé de cette
-«troisième année si brillante»; il sait la vie laborieuse de Victoire;
-la fraîcheur, la délicatesse d’esprit de Marguerite; l’élégante
-érudition de Jeanne Viole; la fougue de Berthe; le charme d’Adrienne.
-
-Leurs yeux dans les siens, les Sèvriennes rougissent de plaisir,
-conquises par cette courtoisie, qui leur témoigne qu’elles sont autre
-chose que des élèves: des femmes.
-
-M. Legouff a défait le légendaire pardessus vert-bouteille, si bien
-cambré à la taille; il pose son gibus aux larges ailes, y glisse gants
-et mouchoir, s’assied; d’un geste coutumier, mordille son pouce, et sans
-préambule, se sentant très écouté, annonce le sujet de sa conférence:
-_Béranger, poète lyrique et national_.
-
-Où sont-elles donc?
-
-Dans un salon d’antan, où des dames en papillotes, en robes à falbalas,
-chuchotent en regardant venir le chansonnier, qui puise à petits coups
-dans sa tabatière, et s’apprête à leur chanter le couplet de Lisette, ou
-la Sainte-Alliance des peuples!
-
-La jolie, l’inoubliable chose, que d’entendre ce vieillard parler, avec
-une ferveur juvénile, du grand poète Béranger.
-
-Un coup de baguette attife ce démodé; ce n’est plus le Bonhomme,
-promenant sa robe de chambre sous l’Arbre de la Liberté, sorte de
-Chrysale moins bourru que l’autre, taquinant une muse à bavolet,
-d’humeur gaillarde et franche, tout aussi bien que Martine...
-
-Mais un poète, un vrai et sincère poète, dont l’inspiration généreuse
-enthousiasme encore l’ami de ses vingt ans. Quel merci Béranger lui dira
-plus tard, à celui qui rendit, par sa seule émotion, une grâce passagère
-aux fantômes de ses chansons.
-
-Tout de suite, le vénérable M. Legouff expose les trois points du plan
-qu’il va suivre.
-
---Oui, mesdemoiselles, Béranger, en dépit des conceptions modernes du
-lyrisme, telles que M. Brunetière les étudie à la Sorbonne, Béranger a
-le droit de figurer dans le grand mouvement poétique du XIXe siècle, car
-nulle âme n’a été plus patriotique, plus humaine, plus indépendante.
-
-Attentives à ne perdre aucune syllabe, tombant de cette bouche, lente à
-articuler une pensée rapide, les Sèvriennes notent, _in petto_, la
-méthode favorite du maître, sachant qu’au premier jour, il leur
-demandera un plan sur le lyrisme d’_Esther_ et d’_Athalie_, le parallèle
-entre Racine et Corneille, entre le XVIIe et le XVIIIe siècle.
-
---Sous la Restauration, commence-t-il de sa voix chevrotante, avec ce
-regard tout particulier de l’homme qui a vu et se souvient; l’amour de
-la patrie se produisit sous deux formes très différentes. Il était fait
-à la fois d’orgueil et de honte!... Il faut, voyez-vous, mesdemoiselles,
-avoir vécu dans ce temps-là, il faut avoir assisté à l’entrée des alliés
-à Paris, avoir vu leurs soldats se promener dans nos rues, pour se
-rendre compte de ce qu’éveillait en nos cœurs, le nom de Wa-ter-loo!
-
-Or, ce sourd et sinistre grondement du canon de Waterloo, n’eut jamais
-un plus douloureux écho, que dans ces stances: Mlle Ladièze va nous les
-lire.
-
-Mlle Ladièze se lève, s’affermit sur ses vastes hypocondres, efface,
-vainement, tout son corps, tandis que Victoire modestement exulte, ayant
-pris déjà l’attitude du port d’armes.
-
-D’une voix sombre, martelée, avec des «hou-hou» lointains, l’œil fixe
-sous la paupière vague, la bouche douloureuse, Mlle Ladièze commença:
-
- Chante ce jour qu’invoquaient des perfides,
- Le dernier jour de gloire et de revers.
- J’ai répondu, baissant mes yeux humides:
- Son nom jamais n’attristera mes vers.
-
---Assez, assez, merci, mademoiselle, et M. Legouff admire à présent le
-génie épique et familier, qui inspira au poète son œuvre la plus
-personnelle, ces Souvenirs du peuple, où des paysans écoutent la vieille
-grand’mère.
-
- Parlez-nous de lui, grand-mère,
- Parlez-nous de lui.
-
-C’est lui alors qui récite la chanson, lui donne un mouvement naïf,
-alerte, n’ayant même pas besoin d’imiter le tremblement de la vieille.
-
- Je venais d’entrer en ménage.
- A pied, grimpant le coteau
- Où pour voir, je m’étais mise,
- Il avait petit chapeau
- Avec redingote grise.
-
-Un souffle passa, mouillant ces yeux qui fleurissaient sous le regard du
-lecteur, et certes plus d’une répéta dans la suite:
-
- Quel beau jour pour nous.
-
---D’autres poètes, dit-il, ont chanté le peuple, mais ils n’en étaient
-pas. Béranger en était. C’est du peuple qu’il sortait, il n’a jamais
-cessé d’être en relations intimes avec lui. Je l’ai vu, plus d’une fois,
-dans sa très modeste salle à manger, avec sa houppelande de petit
-bourgeois du Marais, à côté de son poêle de fonte, déjeunant en
-compagnie de quelques artisans en veste de travail, ou d’une ouvrière au
-bonnet rond.
-
-Quelle vérité d’accent, quelle intensité d’expression, quand il parle
-des humbles. Je n’en veux pour preuve que _Jacques_!
-
-Sur ces derniers mots, Mlle Ladièze fait sa rentrée, mais lui coupant le
-souffle, tout au plaisir d’émouvoir encore une fois ses élèves, M.
-Legouff fredonne presque, avec de petits hochements las, de petits
-gestes vieillots, la voix tremblotante:
-
- Lève-toi Jacques! lève-toi,
- Voici venir l’huissier du roi.
-
-C’est un prodige du lecteur, du «premier lecteur de France», car voici
-l’âme du poète qui passe faisant pleurer les enfants et le maître.
-
-Durant toute l’heure, M. Legouff fit présent de ses souvenirs,
-détaillant pour les Sèvriennes, quelques-unes de ces pages historiques
-où son nom, dans le passé, frôle tant de noms illustres.
-
-Et puis ce fut fini.
-
-Déjà près de la porte, retrouvant un geste gracieux pour saluer ces
-jeunes filles, M. Legouff leur dit:
-
---A propos, faites-moi donc le plan d’une comparaison entre le XVIIe et
-le XVIIIe siècle.
-
-Au-voi, au-voi, mes ché-es enfants.
-
-Attendries, les Sèvriennes suivirent la silhouette falote, s’enfonçant
-dans l’ombre de la voiture. L’immense besoin de tendresse, que la vie de
-l’École refoule, s’attachait délicieusement à M. Legouff, et Berthe, se
-retournant vers Mlle Ladièze, fut l’écho de tous les cœurs.
-
---Je voudrais l’embrasser, mademoiselle, car IL sera notre père grand.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXI
-
-BILLETS DOUX
-
-
-_Adrienne Chantilly à M. Paul Réjardin, professeur de philosophie.
-Collège de France._
-
-«Sèvres, 2 mars 189 .
-
-»Monsieur,
-
-»Le professeur de philosophie est-il vraiment le confesseur de ses
-élèves?
-
-»Serai-je écoutée, si j’ose m’ouvrir à vous?
-
-»Votre respectueuse élève,
-
-»A. CHANTILLY.»
-
-
-_Paul Réjardin à Mlle Chantilly._
-
-«Paris, 5 mars.
-
-»Mais comment donc, Mademoiselle, je suis à vos ordres.
-
-»Votre serviteur,
-
-»PAUL RÉJARDIN.»
-
-
-_A. Chantilly à M. Paul Réjardin._
-
-«Sèvres, 6 mars.
-
-»O merci Monsieur!
-
-»Ma confession sera brève. A la veille de quitter l’École, d’entrer dans
-la vie, je suis affreusement tourmentée. J’ai cru jusqu’ici, que nous
-portions en nous-mêmes, par le fait de notre nature, de notre
-tempérament intellectuel, la lumière qui éclaire la route.
-
-»Vos paroles m’ont détrompée!
-
-»Je rougis de mon ambition, de cette misérable vanité qui, devant moi,
-illuminait l’avenir.
-
-»Oh! que faire pour sortir de cet égarement, m’élever vers l’idéal que
-vous nous faites aimer?
-
-»Comprenez ma détresse! Aidez-moi, vous qui fûtes cause des larmes que
-je verse.
-
-»Votre élève respectueuse,
-
-»A. CHANTILLY.»
-
-
-_M. P. Réjardin à Mlle Chantilly._
-
-«Paris, 7 mars.
-
-»Chère Mademoiselle,
-
-»Votre cas est très intéressant. Comptez sur moi.
-
-»Mais précisez, expliquez votre trouble.
-
-»Respectueux hommages.
-
-»P. RÉJARDIN.»
-
-
-_A. Chantilly à M. P. Réjardin._
-
-«Sèvres, 15 mars.
-
-»J’hésite, Monsieur, à me raconter à vous. Quels mots sauraient vous
-dire le mal dont je souffre? Quelque chose d’obscur frémit en moi. Je
-cherche dans saint Augustin, Thérèse, Tolstoï, l’épreuve réparatrice qui
-me rendra digne de l’estime que je souhaite.
-
-»Si vous saviez, Monsieur, comme je vous admire, comme ma pensée, au
-cours, cherche à s’unir à la vôtre, la pénètre, la retient, l’incruste
-au plus profond de moi-même.
-
-»Votre parole a créé une femme nouvelle.
-
-»Veuillez agréer, de celle qui vous a choisi pour maître, l’assurance de
-sa vive et respectueuse affection.
-
-»ADRIENNE.»
-
-
-_M. Réjardin à Mlle Chantilly._
-
-«Paris, 18 mars.
-
-»Vous me confondez, ma chère enfant.
-
-»N’exagérez point ce retour à l’austérité des Augustin, et des Thérèse.
-
-»Votre âme a une délicatesse d’ange; mais à rôder aux abords des
-cloîtres, sa beauté se fanerait. Oubliez-vous donc que vous êtes une
-femme! En vous faisant si belle, Dieu vous donna des ailes.
-
-»Planez, planez, je veux guider ce vol charmant.
-
-»Amitiés respectueuses.
-
-»P. R.»
-
-
-_Adrienne à P. Réjardin._
-
-«Sèvres, 22 mars.
-
-»Vous êtes la Bonté, comme vous êtes la Force.
-
-»Oh! merci, d’être l’Initiateur que j’appelais. Dites, n’y a-t-il pas
-des moments où l’on se sent éternel?
-
-»ADRIENNE.»
-
-
-_P. Réjardin à Adrienne._
-
-«Paris, 22 soir.
-
-»M’auriez-vous donc deviné!
-
-»Chère enfant, je suis à vous.
-
-»PAUL.»
-
-
-_P. Réjardin à Adrienne._
-
-«Paris, 28 mars.
-
-»Que me parlez-vous d’Orgueil, d’Égoïsme; vous êtes trop prompte, chère
-amie, à vous dépouiller.
-
-»Ce serait faire œuvre d’iconoclaste, que de dédaigner la forme
-splendide que Dieu vous a donnée.
-
-»Venez donc me voir jeudi, après le cours, entre 5 et 6, nous causerons,
-et je pourrai mieux vous dire, qu’en ces lignes brèves, ce qu’il faut
-faire pour vivre harmonieusement.
-
-»Je baise la main jolie de ma petite amie.
-
-»PAUL.»
-
-
-_Du même à la même._
-
-«Paris, jeudi 30 mars.
-
-»Vous n’êtes pas venue, méchante. J’avais tant à vous dire; je vous
-cherchais à votre place, si chère déjà. Seriez-vous malade, ô pauvrette.
-
-»Et quand maintenant?
-
-»PAUL.»
-
-
-_Adrienne à P. Réjardin._
-
-«Sèvres, 1er avril.
-
-»Excusez-moi, Monsieur, je n’ai pu aller au cours, ni vous rejoindre
-ensuite. Une amie m’a enlevée en route, avec son frère normaliste de la
-rue d’Ulm. Nous avons été voir jouer «Ma Cousine». Ne trouvez-vous pas
-que Réjane est bien «rosse» comme dit le frère de mon amie.
-
-»ADRIENNE.»
-
-
-_Du même à la même._
-
-«Paris, 2 avril.
-
-»Chère grande enfant,
-
-»Votre âme a trop de candeur, trop de flamme, pour se plaire à la
-rosserie des théâtres de boulevard.
-
-»Que diable alliez-vous faire chez Réjane avec ce jeune cuistre?
-
-»Venez dimanche, je vous attendrai au parc Monceau.
-
-»Amitiés.
-
-»P. R.»
-
-
-_Adrienne à M. Paul Réjardin._
-
-«Sèvres, 6 avril.
-
-»Maître, maître, quelle journée adorable. Comment vous dire tout ce que
-votre parole bouleverse en moi. Où suis-je? Qui êtes-vous donc pour me
-charmer ainsi?
-
-»Je buvais vos paroles. Un monde s’est ouvert à moi, celui de la
-Charité, de l’Amour immense, éternel, mystique.
-
-»Oui, notre âme doit vivre par l’Amour.
-
-»Oui, tout notre être doit venir boire à la source divine.
-
-»Des ailes, les voilà! j’échappe à ma prison.
-
-»Quel rêve sublime, ô mon poète, que ton immensité.
-
-»Maître je suis votre servante...
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-Comme Adrienne achevait ces lignes, dont la signification réelle,
-laissait à sa bouche un retroussis railleur, la cloche sonna le cours.
-
---Allons bon, il faut descendre, justement le pathos coulait à flots.
-
-Oh là, là, le pauvre homme qui s’imagine que les voiles de sainte
-Thérèse vont nous emmener à Cythère!
-
-Non pas, non pas. Dimanche on vous pose l’ultimatum, Monsieur, et nous
-verrons bien si ce bras illustre est le bras qui s’offrira au mien pour
-quitter cette École de misère.
-
-Tout à l’espoir d’un triomphe prochain, la belle Adrienne glissa la
-lettre inachevée dans un tiroir, à côté des lettres de Paul Réjardin, et
-des brouillons de chaque lettre précédente.
-
-Angèle Bléraud, souffrante, n’assista pas au cours ce jour-là.
-
-Une heure après, cette bonne Lonjarrey, tout émue, portait à la
-direction l’épître inachevée. Dans le cabinet de Mme Jules Ferron, où
-elle fut mandée, Adrienne Chantilly, par contenance, s’évanouit.
-
-M. Paul Réjardin se récusa, furieux d’avoir été berné par cette gamine,
-en quête du chemin de Damas.
-
- * * * * *
-
-Quelques jours après, la belle Chantilly, pour raison de santé, quittait
-l’École avec un congé illimité.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXII
-
-
-_Lettre de Berthe Passy à Mlle Isabelle Marlotte, professeur au lycée de
-jeunes filles, Tourcoing._
-
-«Sèvres, avril 189 .
-
-»Dieu soit loué, l’Ancienne! Sèvres avant de mourir, aura connu les
-beaux jours de Saint-Cyr. Racine est dans nos murs, Maintenon sous notre
-toit.
-
-»Je t’arrête: il ne s’agit point de cavalcade, mais d’une représentation
-digne des mémoires de Caylus, puisque dimanche, sur les huit heures de
-relevée, nous eûmes petit gala.
-
-»C’est le Saint-Cyr pénitent, qui revécut dans le huis clos d’une
-représentation extraordinaire, et la Jeanne d’Arc de Jérôme Pâtre. Rien
-n’y manqua, pas même «ces belles larmes» que le poète versa.
-
-»Ah! le plaisant homme que Jérôme, il mène en grande chevauchée la bonne
-Lorraine, des tréteaux du Châtelet au tapis bleu de l’École, de l’huis
-des séminaires aux estrades des lycées. C’est une croisade pour délivrer
-Jeanne d’Arc, prisonnière de l’Oubli.
-
-»Un paladin! quoi.
-
-»A la longue, Jeanne d’Arc nous reviendra; qu’importe, Sainte ou
-Mascotte, pourvu qu’elle soulève la Patrie au vol de son étendard. C’est
-le rêve de Jérôme, c’est le rêve qui fit battre, dimanche, le cœur de
-toute l’École.
-
-»Ne compte pas sur moi pour un laïus de circonstance, Jérôme t’enverra
-sa pièce; il t’aimait bien. Tu verras que son drame suit de très près
-l’histoire, le roman en est écarté; cette trilogie: «Vocation,
-Glorification, Passion» de Jeanne d’Arc, me semble la division naturelle
-d’un drame historique, dont le lignage est plutôt du côté de Shakespeare
-que du côté de Corneille.
-
-»Ma mère l’Oie raconterait cette vie de la Pucelle, qu’on en pleurerait,
-juge un peu quand Jeanne d’Arc, elle-même, se raconte avec une naïveté,
-une franchise, une ignorance de l’être sublime qu’a été cette paysanne.
-
-»Jérôme a bien fait d’adorer dévotement, sans hasarder son œuvre sous
-une parure inutile.
-
-»Pourquoi la pièce écrite en prose, n’a-t-elle pas réussi; pourquoi
-la critique, au lieu d’admirer la grande actrice qu’est
-Segond-Weber, n’a-t-elle retenu de son verbe que les tirades
-patriotico-révolutionnaires, un peu prématurées. Ce fut une bamboula
-frénétique des vieux héliastes du théâtre.
-
-»Enfin le four, le four noir, Jérôme l’a connu.
-
-»Il en tomba malade; songe que Jeanne d’Arc est la passion d’une vie
-déjà longue.
-
-»Les noirs cheveux blanchissaient, sa barbe fourchue se «hirsutait», et
-sa verve: essoufflée, ma pauvre! sa petite langue pointillante,
-sautillante, immobile maintenant; oh! le temps du «rossignou» était
-passé.
-
-»Paix, paix, ma chère, nous ne le laissâmes point en c’t’état-là, après
-maints colloques, où chacune offrit ce qu’elle avait... trouvé, on
-décida de jouer Jeanne d’Arc à l’École, sans décors, sans costumes, sans
-autre spectateur que Jérôme.
-
-»On lui donnerait la joie de voir sa pièce toute nue, et de n’entendre
-d’autre musique que des mélodies de Haydn et de Beethoven.
-
-»Ainsi fut fait. En grand mystère, on prépara cette galante sérénade:
-personne n’en souffla mot. Vois-tu le cheveu de d’Aveline frémir, jaloux
-de la noire chevelure, et M. Lepeintre nous crier: «Ohé! Jeanne d’Arc,
-elle est surfaite»!
-
-»Quelle inoubliable soirée, ma vieille. J’ai beau me trémousser dans
-l’École, avec des airs hurluberlus, c’est pas pour rien que je suis de
-Paris, j’aime le panache! J’ai joué mon rôle comme un petit soldat.
-
-»N’était pas bien long, ni bien difficile, puisque j’étais La Hire. En
-moult occasions je devais répondre: Jarnidieu!
-
-»Mais tu n’y entends rien, si tu ne sais pas, avec quelle âme, on peut
-pousser ces Jarnidieu.
-
-»Et ma prière à «sire Dieu»; parole, La Hire m’eût accolée comme un
-frère.
-
-»On se disputait les rôles; on les tira au sort, mais le choix voulut
-que Marguerite Triel fut Jeanne d’Arc; n’en a-t-elle pas la plastique,
-la belle tête d’illuminée?
-
-»Elle a été admirable, émue quand il le fallait, douce, tragique,
-navrée, toujours simple et sincère, plus qu’une actrice ne saurait
-d’être. L’âme de Jeanne d’Arc vivait en elle. Si tu l’avais vue à
-genoux, écoutant les «voix», les cherchant de ses grands yeux fascinés.
-Ce n’était plus la Marguerite que tu as connue, mais un être qui
-resplendissait d’une joie surnaturelle.
-
-»Je voyais les lèvres de Jérôme trembler; il se pencha vers Mme Jules
-Ferron, à quatre pas de La Hire, et lui dit:
-
-»Jamais ma pièce ne m’a causé une émotion pareille... la voilà enfin la
-Jeanne d’Arc rêvée!
-
-»Et j’ai vu, oui, j’ai vu notre bon maître qui pleurait.
-
-»Un triomphe, un triomphe délirant! Jérôme ne savait comment nous dire
-merci; parions que d’un seul geste il eût voulu nous englober sur son
-cœur. Enfin il est content.
-
-»Mais nous n’en avons pas fini avec les honneurs rendus à Jeanne d’Arc,
-puisque Jérôme s’est fait le «barnum» de la Grande française.
-
-»Il l’a conduite, tout dernièrement, jusqu’à la barrière du faubourg
-Saint-Germain.
-
-»Une duchesse, oui, ma chère, et de Pomone encore, fit demander à Jérôme
-Pâtre trois conférences sur Jeanne d’Arc. Nous fûmes de la troisième; je
-pense que le public aristo faisait défaut, à moins que la bonne dame fût
-exempte de préjugés.
-
-»Cette duchesse, lady en Écosse, prêtresse officiante d’une théosophie
-occulte, habitacle successif de Marie Stuart et de Jeanne d’Arc, est une
-extraordinaire douairière qui habite Holy-Rood... avenue Loban.
-
-»On nous reçut, non dans l’Oratoire, où ont lieu les entretiens
-magiques, mais dans le Hall; un hall épatant, ma vieille; rien ne peut
-te donner une idée de ce décor. Vraiment pour une femme seule, la dame
-de céans a trop d’âmes et trop de pommes.
-
-»Elle porte en écusson cinq pommes, et ces cinq pommes on les retrouve
-sur la marqueterie du parquet, dans les ferronneries des portes, sur les
-boiseries, les vitraux, les tentures, où elles montent jusqu’aux
-caissons de la voûte, épanouies en cinq allégories: Ève, Pâris, le
-jardin des Hespérides, le vieillard d’Orient et peut-être bien, je
-n’affirme pas, Babet au pays de Corneville.
-
-»Il m’a paru même, que la duchesse de Pomone, sous sa robe d’orfroi,
-portait ses armes parlantes de façon assassine.
-
-»Hélas, pendant deux heures on nous y fit croquer le marmot!...
-
-»Pardonne ma pauvre vieille, si au lieu de te parler cours, École,
-philosophie, je te conte nos divertissements imprévus.
-
-»J’ai voulu t’envoyer, de Sèvres, un de ces rayons blancs, comme il en
-passe parfois sur notre ciel gris. Te rappelles-tu ces clartés qui
-filaient sur l’École, les soirs où, de ta fenêtre, nous regardions
-Paris. Nous n’étions pas de la fête mais cette lumière, qui ployait
-jusqu’à nous les branches de son éventail, était encore une joie.
-
-»Souris un moment, ma pauvre vieille, va, je devine tes tristesses, qui
-demain seront les nôtres. Tu n’oses pas nous écrire que tu souffres, tu
-n’es pas de celles qui se plaignent, pauvre cœur discret. Notre École,
-c’est ton paradis perdu. Je savais que te parler de nous, c’était
-alléger la contrainte du présent.
-
-»Ma bonne humeur est un de ces feux du soir, je veux que tu en aies ta
-part, vieille et loyale amie, c’est la seule richesse que je puisse
-partager.
-
-ȃcris-nous plus souvent; dis-nous tes peines, tu parles trop des autres
-pour ne rien nous cacher de toi-même.
-
-»Crois-moi toujours, le plus sûr, le plus dévoué de tes camarades de
-route. Pourquoi ta directrice veut-elle t’embéguiner? ça me paraît aussi
-cocasse que de voir «Marianne» porter un goupillon.
-
-»Faut-il en parler au bonsoir? Je suis assez bien en cour... chut, on me
-tutoie. Use vite de mon crédit «souvent femme varie».
-
-»Aussi avec ceux que j’aime, mordious je veux être garçon.
-
-»Fidèle.
-
-»BERTHE PASSY.»
-
-P.-S.--Le mariage de Renée Diolat est fixé au 15 mai; elle lâche l’_alma
-mater_. M. Marnille veut avoir une femme, et non ce trois quarts
-d’épouse qu’est le professeur marié. Brave homme va, ce que c’est que
-d’avoir la tête pleine de beaux contes! en épousant notre Renée, il
-écrit le plus joli de tous, et rien ne sera inventé.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXIII
-
-LUI
-
-
-Pour la première fois, Marguerite Triel venait à l’atelier d’Henri
-Dolfière.
-
-Après ce silence impitoyable, il l’appelait enfin:
-
-«Je vous en prie, Marguerite, venez la voir avant qu’on ne l’emmène de
-l’atelier. J’ai fini.
-
-»Je sors d’un rêve écrasant. Depuis ce jour affreux, j’ai vécu seul ici,
-m’enfermant avec son ombre, m’acharnant à retrouver son sourire dans le
-marbre. J’ai voulu qu’il restât au moins une image de cette aurore qu’a
-été notre amour. La tombe de Charlotte est faite de mon sang et de mes
-larmes. Ah! que ne suis-je celui qui insuffle sa vie au fantôme de
-pierre; j’adorerais à genoux l’être qui ne s’évanouirait plus.
-
-»Je suis malheureux, Marguerite, venez je vous en supplie.
-
-»HENRI.»
-
-
-Elle partit angoissée d’un malaise indéfinissable, comme si la joie de
-retrouver l’ami perdu était au-dessus de ses forces.
-
-On était à la mi-avril. Cette journée de dimanche s’annonçait mal, avec
-ses coups de vent, ses giboulées aigres, la mauvaise humeur des rues et
-des passants.
-
-A peine dehors, Marguerite souhaita d’échapper à cette mystérieuse
-hostilité des choses. Elle rentra, prête à rejeter d’un mot l’appel qui
-réveillait sa douleur.
-
-Une force irrésistible la poussa loin de l’École. Dans la pluie elle
-marcha vite et vite, maudissant la boue qui retardait ses pas. Son âme
-dévorait l’espace.
-
-Par une disposition étrange de son esprit les moindres incidents de
-cette journée décisive se fixèrent dans sa mémoire, avec une netteté
-photographique. Superstitieuse, elle appréhendait tout. Cherchant un
-symbole, un présage qui la rassurât.
-
-Elle ne vit autour d’elle que des larmes.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXIV
-
-JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL
-
-
-Dimanche 12 avril.
-
-Rouvre-toi cher journal: je n’ai pas fini de souffrir.
-
-Quel spectacle terrifiant j’ai eu sous les yeux depuis Sèvres jusqu’aux
-Moulineaux. La crue de la Seine est énorme, par endroits, le fleuve
-touche le talus du chemin de fer.
-
-Du côté de Paris, l’eau est visqueuse comme une chair pourrie; du côté
-de Sèvres, profond miroir d’étain ou de plomb, elle étincelle.
-
-Aucun sillage ne la meurtrit, aucune hélice n’ose déchirer ce corps
-fluide, où s’étouffent les clameurs; mais que de souffrances crispent
-ces flots, qui si doucement coulaient.
-
-La Seine fonce devant elle, dévore les prés, goulûment, comme un fauve
-exaspéré par un trop long jeûne, sans autre bruit, que celui d’une
-langue monstrueuse qui laperait la terre.
-
-Les îles s’enfoncent, les pontons ballottent, les épaves se heurtent aux
-barrages des arbres, noyés pacifiques, dont l’eau arrache les branches,
-tue les bourgeons frémissants.
-
-Sur le ciel infiniment gris, les corbeaux tourbillonnent,
-tourbillonnent, traçant sur les nuages, gonflés comme des tombes
-fraîches, le signe noir d’une croix funèbre. C’est une tristesse de
-mort, qui endeuille jusqu’aux maisons.
-
-Quel jour pour le revoir!
-
-Sur le viaduc d’Auteuil, j’ai croisé des gens qui passaient très vite,
-l’air effrayé d’entendre sourdre à leurs pieds une vie formidable qui
-les menace. Soudain, derrière eux, le soleil se lève, flamboie sur l’eau
-ténébreuse qu’il pénètre, qu’il fouille. Mais la nymphe d’hier,
-effrayante Isis, reste inviolable dans son suaire mouvant. La colonne de
-feu s’abat, brusquement engloutie par l’ombre du fleuve.
-
-J’ai fui cette vision de malheur.
-
-Pourquoi la mélancolie, ou la souffrance des choses, semble-t-elle nous
-avertir que la douleur approche?
-
-J’ai marché longtemps à la dérive, désâmée.
-
-Me voici rue Raynouard, à l’atelier d’Henri. Un mur tout branchu, dans
-une rue de maisons mortes; une porte vermoulue, qu’une vieille
-clanchette de fer ouvre et ferme, retombant avec le bruit si triste
-qu’ont les choses fêlées.
-
-C’est là.
-
-Mon cœur m’étouffe; je n’oserai pas entrer. Charlotte, Charlotte, elle
-est près de moi.
-
-Une cour; l’herbe s’écrase sous des blocs de marbre, sous des statues de
-saints, des clochetons; tout est austère comme en un chantier d’église.
-
-Henri!
-
-Voilà mes mains dans les siennes, comme il est changé! ses yeux ont un
-éclat qui me trouble, sa main me brûle!
-
-Pauvre Henri! Qu’attend-il de moi?
-
-Je ne sais plus où je suis, cette route funèbre, ce cloître, lui si pâle
-qu’il semble avoir donné son sang goutte à goutte.
-
-Tout mon être défaille.
-
-Je vais donc la revoir, l’approcher encore. Les mots s’étranglent dans
-ma gorge, je répète ce nom, le sien, qui tant de fois, depuis un an,
-s’est uni à celui de Charlotte.
-
-Henri m’a fait entrer dans une grande salle nue, crépie à la chaux. Le
-jour tombe très blanc, éclairant quelques statues emmaillotées de
-linges. Le sceau, l’ébauchoir, traînent près d’une motte de glaise;
-quelques chaises, une table; au milieu de dessins la dernière
-photographie de Charlotte, toute fleurie de violettes.
-
-Quel refuge pour vivre avec une morte! Comme il a dû l’aimer.
-
-Mes yeux cherchent; en tremblant, avec une voix que je ne me connaissais
-pas:
-
---Où est-elle?
-
-Un voile tombe.
-
-La voilà.
-
-A quel instant de ma vie pourrais-je oublier cette apparition? comme
-c’est bien, ma pauvre Charlotte, l’amie charmante de Sévigné, la sœur
-qu’elle reste pour moi.
-
-L’amour l’a ressuscitée plus belle, son âme rayonne sur sa bouche, elle
-est vivante dans sa chair de marbre. Qu’il est profond ce cri de
-l’amant, qui cherche là une femme, et n’étreint qu’une statue.
-
-Et ce n’est qu’une image, fixée au cœur d’un miroir blanc, qui reçoit
-les baisers, mais ne les rend jamais.
-
-Longtemps, longtemps, nous avons pleuré ensemble, n’osant élever la
-voix, pour ne pas effaroucher l’être invisible qui joignait nos cœurs.
-
-C’est un pur symbole qu’Henri a trouvé pour la tombe de Charlotte: un
-bas-relief assez élevé, rappelant par sa forme et sa décoration les
-bas-reliefs Louis XVI.
-
-Sur un petit mur, dont le dessin rappelle le vieux mur de Sèvres, avec
-ses pampres sauvages, sa toison de clématites fleuries, s’adosse un banc
-rustique. Charlotte est assise. De longs vêtements souples laissent
-apparaître la ligne virginale. Son image se détache à peine sur le mur;
-par un modelé très doux, qui donne au marbre cette lumière colorée,
-cette transparence, caractéristique des œuvres de Rodin, tout ce corps
-charmant semble repris par la matière, qui laissa son œuvre inachevée.
-
-Elle lisait là, comme aux jours familiers. Soudain, une tempête passa,
-jetant à ses pieds, dans un tourbillon de feuilles et de fleurs, une
-colombe morte, qui de son aile, couvre encore le nid qu’elle avait
-préparé.
-
-Charlotte regarde avec effroi le vol des colombes effarouchées, tandis
-que sa main, abandonnant le livre, d’un geste implore les oiseaux
-d’amour.
-
-Dans l’encadrement de ce bas-relief, parmi les guirlandes, Henri a écrit
-ces mots qui disent toute la vie de Charlotte:
-
- Elle riait à l’amour;
- Un souffle de mort passa,
- Brisant ce nid où dorment les Colombes.
-
-Une lumière vaporeuse caresse cette tombe, rayonne sur ce visage de
-jeune fille, qui s’anime et se fond avec une grâce divine.
-
-Elle me plaît cette image de l’évanouissement d’un être, déjà
-repris--fleur, arbre, ou plante--par la matière. Si les morts ont des
-yeux, Charlotte aurait souffert d’emblèmes effrayants, qui couvrent nos
-cimetières chrétiens; le symbole païen rappelle mieux, à ceux qui
-l’aimèrent, la poésie de sa beauté.
-
-Mes larmes silencieuses ont dit à Henri l’œuvre admirable qu’il vient de
-faire pour Charlotte.
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-Tout bas, loin d’elle, l’ami m’a raconté sa vie depuis un an; l’horreur
-des premiers mois, où il songea à se tuer. L’apaisement, la résignation
-lâche au destin dès qu’il s’était remis au travail. Alors le désir
-fougueux de faire pour elle une œuvre virile, de demander à cet amour
-brisé, l’inspiration qui crée des choses éternelles... puis ses doutes
-revenus, le suicide lent de son corps dans cet atelier, où il avait vécu
-en communion surnaturelle, épuisante, avec l’être invisible que son
-amour recréait.
-
-«--Maintenant l’illusion est finie; on va l’emmener là-bas; elle ne
-m’appartient plus. J’ai déchiré mon cœur pour y trouver cette statue.
-Elle partie, c’est le dernier arrachement...
-
-»Vous m’avez aidé, Marguerite, à monter mon premier calvaire:
-aujourd’hui, c’est encore votre main amie que j’appelle, ne m’abandonnez
-pas.»
-
-L’abandonner, grand Dieu, n’est-il pas tout pour moi!
-
-De quelle voix il s’est plaint, chaque parole se gravait douloureusement
-en moi. Pourquoi ne m’a-t-il pas appelée plus tôt, moi qui ne pensais
-qu’à lui, moi qui lui aurais parlé d’elle, essayant de lui rendre
-courage, de le consoler d’un espoir. Sa vie est longue encore, n’y
-a-t-il plus de place pour la joie; ne peut-il plus aimer?
-
-Qui a aimé comme lui, doit aimer encore; il faut pour lui-même, pour le
-grand avenir qui l’attend, le détourner du passé.
-
-N’est-ce pas mon devoir, moi l’amie qu’il appelle enfin, de le rattacher
-à la vie; de lui montrer le but glorieux qu’il doit atteindre. Ne
-puis-je donc pas l’aider, de toutes mes forces, à devenir un homme, lui
-que je retrouve faible comme un enfant?
-
-Oh! si, je le veux; je veux qu’il soit très grand, et qu’il doive à
-l’amie, ce qu’il demandait à la fiancée.
-
-Nous ne disions plus rien, souffrant l’un et l’autre au réveil des
-souvenirs qui nous ont meurtris. J’avais gardé sa main dans la mienne,
-je la serrais, pour l’assurer que s’il le voulait, je resterais toujours
-son amie à lui, comme j’avais été l’amie de Charlotte.
-
-La nuit est venue, effaçant autour de nous ces apparences d’êtres.
-J’étais engourdie, sans force pour me lever et lui dire adieu; j’aurais
-voulu rester là près de lui, toujours. Dans cette obscurité, plus rien
-n’existait du passé, qu’une immense tristesse qui liait mon âme à la
-sienne.
-
-Sa tête est tombée sur mon épaule, ses larmes ont mouillé ma poitrine.
-Il n’a rien dit, mais tout mon être a tressailli à l’appel de cette
-détresse.
-
-Doucement, d’instinct, mes lèvres sont descendues, fermant ses yeux
-clairs, éloignant d’un baiser, l’image qui torture mon pauvre ami.
-
-Je suis partie à la nuit close, la petite porte vermoulue s’est refermée
-sur moi, avec le bruit si triste qu’ont les choses fêlées.
-
-Est-ce sur ma vie ancienne que cette porte se ferme?
-
-Je suis revenue à l’École fiévreuse, inquiète.
-
-Ce baiser, ce premier baiser que je donne, est-ce un baiser de sœur?
-
-Est-ce la pitié qui me pousse vers lui?
-
-Est-ce encore de l’amitié?
-
-Alors, pourquoi ce trouble près de lui, cette langueur subite, quand
-j’ai senti ses larmes me brûler délicieusement.
-
-Pourquoi, au seul souvenir d’Henri, tout mon être défaille-t-il?
-
-Regarde en toi même, Marguerite, tu es seul juge de dire qui l’emportera
-dans ta vie, du tumulte des eaux, de l’étendue morne, de l’étoile
-merveilleuse qui brille sur son toit.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXV
-
-COURS DE LITTÉRATURE
-
-PASCAL
-
-
-D’Aveline continua:
-
-«Il lui reste aux lèvres le goût de la mort. Depuis sa conversion, elle
-habite en lui. Pascal est un mourant qui cherche Dieu, avec l’épouvante
-de sa justice. Il a choisi la route du martyr, mais il tâtonne, écrase
-en gémissant les joies qui se lèvent à ses pieds. Sa chair s’épuise, il
-la flagelle. Son sang coule, il pleure le sang de Jésus. Il tombe, mais
-se relève pour courir vers l’Aube éternelle.
-
-»Et dans cette nuit, où son âme agonise, humble, il murmure à Dieu des
-mots ineffables. Comme son génie se revanche, dans ces prières sublimes
-que nous lirons tout à l’heure.
-
-»Cherchez quel philosophe, quel poète, quel moraliste, a connu le
-désespoir de Pascal en face de la mort?
-
-»La sérénité des anciens peut-elle apaiser son effroi? est-ce l’indolent
-scepticisme de Montaigne qui donne la résignation? A ses yeux, les
-tendresses d’ici-bas, sont bien vaines pour affermir l’espoir d’un
-rendez-vous céleste.
-
-»Chrétien, le mystère de l’au delà l’écrase. Éternité des joies,
-éternité des peines, voilà notre sort, Dieu le tient suspendu.
-
-»Êtes-vous fous de ne pas trembler, de vous laisser piper à ces
-apparences de vie, vous, Épicuriens, de rire au plaisir, vous, Stoïques,
-de croire à votre vertu orgueilleuse. Dieu vous damne, vous, qui
-n’ouvrez pas à son appel le tabernacle mutilé de vos âmes.
-
-»Seigneur, que vous faut-il donc?
-
-»Que ta vie soit l’holocauste volontaire, le don expiatoire qui rachète
-tes péchés, et tire de la misère présente la grandeur de mon pardon!
-
-»O hommes! hâtez-vous, hâtez-vous, la mort est là qui rôde! Suivez sa
-lumière, car vous vivez dans les ténèbres; vous serez perdus pour
-l’Éternité, si vous n’entendez la parole de Dieu...»
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-La voix se fait lointaine, s’assourdit, puis éclate en tempête, secoue
-rudement les endormies. Ce n’est plus d’Aveline qui parle, c’est Pascal
-qui menace, cingle, sous le fouet divin, ces âmes esclaves, toutes
-chaudes encore de la tiédeur du nid.
-
-Recueillies, frissonnantes, les Sèvriennes écoutent d’Aveline. Elles ne
-songent plus à prendre des notes, l’angoisse de Pascal les déchire;
-c’est la plainte de l’âme en peine qui passe sur elles toutes.
-
-Ce cours de littérature, un des derniers avant les examens d’agrégation,
-est le commentaire du chapitre IX des _Pensées_ de Pascal.
-
-Brusquement, d’Aveline a fermé le livre. Empoigné par la tristesse de
-ces pages, il se lève, quitte la chaire, et tout en marchant devant les
-tables d’élèves, improvise cette méditation.
-
-Une grande mélancolie tombe sur les Sèvriennes qui se penchent, n’osant
-avouer leurs larmes, s’isolant, presque farouches, dans cette solitude
-qu’ouvre la pensée de la mort.
-
-Malgré l’éclat du jour, les rumeurs de la rue, la classe s’est
-assombrie, et la voix de d’Aveline les trouble, comme le chant grave et
-triste du violoncelle. Il dit, ce chant, la tristesse de l’abandon, la
-pitié infinie, pour ces créatures impuissantes que le Seigneur mène où
-il veut, qu’il réprouve à son gré. Il dit la folie de nos rêves, de nos
-amours, de nos actions. Il gémit de ne pouvoir imiter les anges, de
-croupir dans ce cloaque d’erreur.
-
-La voix semble pleurer, menacer, gémir, avant de s’éteindre en un
-murmure très doux, qui jette, sur ces âmes enfiévrées, une apaisante
-caresse.
-
-D’Aveline s’arrête. Toute la classe vibre. Il se penche sur elle, avec
-le plaisir d’un dilettante, suit la route mystérieuse, la route
-saignante qu’ont suivie ses pensées.
-
-Le cours de littérature, en troisième année, a pris un caractère
-nouveau. D’Aveline n’est plus le professeur qui, d’un doigt capricieux,
-feuillette l’esprit des Sèvriennes, pour y jeter ici, un ornement, et
-là, une retouche. Sa leçon perd son allure pittoresque, amusante. Il ne
-s’agit plus d’étudier l’éloquence ou la logique; mais de former l’âme de
-ces jeunes filles, en abordant le côté réel, «vécu» des œuvres
-classiques.
-
-Non que d’Aveline veuille imposer un culte unique, et comme Jérôme
-Pâtre, enrôler les Sèvriennes sous la doctrine de Kant. Lui les conduit
-à travers la vie, tantôt sous la garde d’un sceptique tel Montaigne,
-d’un passionné tel Pascal, d’un imaginatif tel Rousseau.
-
-Elles sont libres de choisir.
-
-Ce qu’il veut, en étudiant avec ses élèves, les hommes qui s’imposent à
-notre respect par l’intelligence, c’est exciter, chez ces jeunes filles,
-le sens de la poésie, l’enthousiasme réfléchi.
-
-Par là, il veut corriger, en les faisant entrer au cœur même de la vie,
-la vision du monde héroïque et romanesque, qu’imaginent les solitaires
-de vingt ans.
-
-Ce cours sur Pascal, commencé depuis trois leçons, les ramène
-impérieusement à l’examen de conscience.
-
-Après avoir aimé la mort, au temps des aspirations vagues, vers la
-quinzième année, elles s’en détournent avec effroi. Pourtant, elles le
-savent, cette pensée constante de la mort, et de l’au delà, est la seule
-qui nous donne la notion positive de ce que nous sommes dans la vie
-universelle.
-
---Est-ce que, de l’idée du néant ou de l’immortalité, ne dépend pas
-notre règle de vie?
-
-Une barre creuse le front obstiné de Victoire Nollet. La mort, pour elle
-qui a vu mourir sa sœur, est une nécessité qu’il faut subir, mais à qui
-l’on ne doit rien soumettre.
-
-Quoi, tout son travail pour agrandir son être serait nul aux yeux de
-Dieu! Sans la grâce elle ne peut être sauvée, et la grâce n’est qu’un
-caprice de l’Omnipotence!
-
-C’est impossible, à chacun selon ses œuvres. Pascal est un mauvais
-maître qui vous désarme devant l’action.
-
-Victoire relève la tête, et regarde bien en face d’Aveline, qui épie sur
-ces figures sincères l’émoi de sa lecture. Dans les yeux qui le fixent,
-il n’y a qu’énergie, mépris de la mort.
-
-Près d’elle, Jeanne Viole est secouée d’un grand frisson, frisson de
-l’oiseau exilé du ciel.
-
---«Ah! ce Pascal, il vous prend, vous emporte, vous jette meurtrie à la
-porte d’un cloître; cette vie ne vaut pas d’être vécue; j’entends sonner
-un glas céleste, c’est la cloche des moniales, c’est l’Orante qui
-m’appelle vers l’époux mystique...»
-
-Ses yeux chavirent, ses joues pâlissent comme une hostie dans l’ombre,
-laissant croire à d’Aveline, que sa parole fait naître l’extase.
-
---«Cabotine», murmure Berthe, en s’amusant à crayonner, au dos de son
-Pascal, l’extase de Jeanne Viole, «décidément elle pince toutes les
-cordes».
-
-«Elle ne respecte rien. C’est pourtant terrible ce rappel de la mort. Ce
-diable d’homme m’a mis le cœur à l’envers. Ai-je jamais pensé que je
-pouvais mourir et m’en aller où? Retrouver qui?
-
-»Il y a quelque chose de plus affreux que cette angoisse brutale, c’est
-le silence de ceux qui sont partis on ne sait où...»
-
-Berthe n’a pas peur de la mort, elle est trop insouciante elle-même,
-mais elle tremble à la pensée que «son vieux» doit partir le premier, et
-que sans doute ils ne se retrouveront jamais.
-
-Un sursaut chasse cet effroi de leur affection brisée, une immense
-tendresse lui réchauffe le cœur. Oh comme elle va l’aimer, le câliner,
-lui faire une vieillesse heureuse à son pauvre Jules; qu’au moins, il
-ait son Paradis sur terre, ne l’a-t-il pas durement gagné. La vie n’a
-pas été tendre pour les Passy; qu’il doive à sa petiote la douceur des
-derniers jours; la mort qui le prendra lui semblera moins cruelle, si le
-père s’en va un sourire sur les lèvres.
-
-La figure cachée dans ses mains, Marguerite pleure.
-
-Trop de souvenirs cruels l’accablent, elle n’a pu retenir ce flot de
-larmes qu’appelle la voix de d’Aveline. Elle les connaît pourtant, ces
-pages terribles, que seuls peuvent aimer ceux qu’on ne console pas.
-
-Ces mots vulgaires, ces images brutales, la saisissent d’effroi, comme
-si, devant elle, on fouillait la terre, pour lui montrer l’œuvre
-ténébreuse de la mort.
-
-Tout ce que son imagination voile s’étale là, comme une pourriture qui
-lui fait horreur. Elle a peur, son être éclatant de vie regimbe, et
-ramène sur soi la pitié qui s’en va, vers les restes innommables de ce
-qui fut l’adorable Charlotte.
-
-La mort fera son œuvre, sur elle aussi, tout ce qui fait sa beauté, ses
-yeux, ses cheveux, sa chair blanche, où courent comme des sources de
-petites veines bleues, son parfum, son corps qu’elle aime, la mort
-demain en fera, pour les autres, un objet de dégoût.
-
-Elle se sent lâche devant cet anéantissement; l’incertitude de l’au
-delà, la rejette éperdument vers toutes les forces de la vie: seule
-certitude que nous ayons.
-
-Est-ce pour nous préparer à mourir, en vivant dans la pénitence, que
-Dieu nous a créés? Faut-il faire de sa vie un désert? renoncer au
-bonheur, à la joie d’unir son être à un être adoré, donner à Dieu seul
-son cœur, sa chair, son rêve de Vierge?
-
-Non, non, tout son être se révolte devant une pareille malédiction.
-
-La pensée de la mort, de la ténébreuse destruction des êtres, exalte
-follement son désir de vivre, de posséder la vie, l’amour, la volupté,
-tous ces biens que Pascal condamne.
-
-Aimer, aimer, voilà le souverain bien, Dieu n’a jamais voulu écraser ses
-créatures sous la malédiction d’une vie solitaire.
-
-«Je t’aime, je t’aime» chuchote son cœur, «je t’aime, je t’aime»
-répètent ses lèvres brûlantes, et ce mot maintenant signifie tout, c’est
-la loi qu’il faut accomplir, pour que la vie soit éternelle.
-
-Lumière, joie, caresses, voilà ce que sa jeunesse répond aux cris de
-Pascal. C’en est fait de la torture qui l’épuise, elle a vu clair.
-Henri, elle aime Henri; c’est lui qui la prendra, c’est lui qui sera la
-chair de sa chair. Elle sent battre son cœur dans le sien, et son sang
-brûle de ne pas couler encore avec le sang du bien-aimé...
-
-Marguerite ne sait plus où elle est; la voix de d’Aveline est un
-bourdonnement, une plainte vague qui passe sur elle.
-
-Que peuvent les lamentations de Pascal sur ce cœur ivre d’amour?
-
-De la terre morte de cette classe, montent des parfums ardents, c’est
-l’odeur violente du Paradou. Demain, avec Berthe, elle retournera lire
-l’abbé Mouret, sous l’ombre fraîche des arbres. C’est là, que ces pages
-flamboyantes de soleil, où tout se pâme et râle d’une immense volupté,
-éveillèrent en elle le frisson du désir. Quelle ivresse lui vient de ce
-livre, complice du rêve éperdu qui, la nuit, la soulève et lui ouvre les
-bras vers celui qu’elle appelle...
-
-Derrière ses mains jointes, Marguerite boit ses larmes, dérobant à
-d’Aveline, à celles qui l’écoutent, son émoi.
-
-Quelque chose d’inconnu, de farouche et de mystique, plus fort que sa
-pudeur, la pousse impérieusement vers l’ami malheureux. Elle tremble à
-la pensée que peut-être il ne l’aime pas, qu’il ne veut pas qu’un autre
-amour le console. Pourtant, à travers ses yeux clos, elle le voit à ses
-genoux, parlant, suppliant, et déjà tout son être défaille du désir de
-ces lèvres qui cherchent les siennes.
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-D’Aveline a rouvert son Pascal, et lu, avec un frémissement, le mystère
-de Jésus, ineffable cantique de l’amour mystique. «Console-toi, tu ne me
-chercherais pas, si tu ne m’avais trouvé.»
-
-Les Sèvriennes, recueillies, écoutent le dialogue divin, que répète pour
-elles, la voix grave du violoncelle. Respectueux du silence, des larmes
-muettes de Marguerite, d’Aveline s’approche d’elle, fait sa voix plus
-caressante encore, pour dire l’admirable poème de _Sagesse_:
-
- Ah! Seigneur, qu’ai-je, hélas! me voici tout en larmes
- D’une joie extraordinaire: votre voix
- Me fait comme du bien et du mal à la fois,
- Et le mal et le bien, tout a les mêmes charmes.
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Et me voici
- Plein d’une humble prière, encor qu’un trouble immense
- Brouille l’espoir que votre voix me révéla.
- Et j’aspire en tremblant...
-
-Vers lui se lèvent alors deux yeux illuminés, non plus les yeux de
-madone, si langoureux et si frais, qu’à les voir se poser sur lui,
-d’Aveline les avait aimés, mais deux grands yeux consumés implorant de
-l’Amour cette réponse de Dieu:
-
- ... Pauvre âme, c’est cela.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXVI
-
-JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL
-
-
-20 mai 189 .
-
-Je saurai me taire, et vivre passionnément de mon secret, comme j’ai
-vécu de ma douleur.
-
-Je l’aime, je l’aime follement.
-
-Je le dis à mes livres, à mes fleurs, à mon lit.
-
-Je l’aime!
-
-L’École est radieuse, ma chambre embaume l’amour.
-
-Lui seul ne saura pas que je l’aime, je ne veux pas que ces lieux, si
-tristes pour lui, soient les témoins de sa joie.
-
-Avant de quitter Sèvres, là-bas, chez lui, je retournerai le voir: il
-tremblera que ce soit l’adieu; alors un mot, un tout petit mot, un geste
-seulement, et il saura que je l’adore, la tristesse s’effacera de ses
-yeux, il n’y aura plus que du bonheur, plus que de l’amour...
-
-Mais si je me trompais? S’il ne m’aimait point! Non, non c’est
-impossible, ses yeux le trahissent, hier encore au Louvre, comme il me
-regardait! Il ne sait pas qu’il m’aime, c’est moi qui le lui apprendrai,
-il ne sait pas que l’amour entre nous, a grandi de toutes les larmes
-solitaires que nous avons versées!
-
-Ce n’est point trahir Charlotte qu’aimer Henri. La mort délie tous les
-liens; elle restera l’amie, que nous pleurerons ensemble, elle qui fut
-l’instrument de la Destinée.
-
-Elle avait l’âme trop haute, pour souhaiter qu’Henri fût malheureux;
-peut-elle m’en vouloir, de guérir la blessure qu’elle a faite?
-
-Longuement j’ai prié et pleuré sur sa tombe.
-
-Je suis rentrée à l’École l’âme allégée; Charlotte a entendu ma prière.
-
-
-1er juin.
-
-Partir, avec quel déchirement j’écris ce mot; qu’est-ce qui m’attend, au
-seuil de cette École.
-
-Comme elle passe, passe maintenant, la lente caravane des jours. Les
-premiers furent mélancoliques, qu’ils sont loin déjà; puis l’aube s’est
-levée, j’ai vu les cavaliers rapides, les manteaux blancs, les harnais
-d’or, et flotter sur la croupe des chevaux, ces robes d’azur, ces robes
-couleur de rose, couleur de pourpre, dépouilles galantes d’oasis
-traversées. Jours inoubliables, où mes lèvres ignorantes s’offraient au
-baiser.
-
-Après eux, d’un galop foudroyant, dont l’écho brise encore mon oreille,
-le cavalier noir est accouru. Il s’est penché près de moi et l’a prise.
-
-A l’horizon les autres ont disparu, lui seul est debout: un jour de mort
-est un jour éternel.
-
-La troupe morne a passé, mes yeux ne voyaient que le cavalier noir.
-
-Voici les derniers jours: anxieuse, je les regarde venir; où est-il le
-jour lumineux, le jour divin, qui me donnera au bien-aimé?
-
-
-4 juin.
-
-Pauvre maison, quels regrets tu me laisses! J’ai été si souvent joyeuse,
-si souvent taciturne, quand de cette fenêtre, je regardais vivre les
-êtres mystérieux, que sont les arbres, les fleurs.
-
-J’ai aimé la grâce des jeunes branches ployant et se redressant, comme
-de beaux corps, dans l’air agité. J’ai vu la lune trembler sur le jet
-d’eau, et le bassin se velouter d’ombre, sous le pied léger, tournoyant,
-de cette ballerine fantastique, qui déchire le tulle de sa robe
-pailletée au premier souffle du vent.
-
-Tous ces frissons d’une vie obscure ont passé en moi, comme si j’étais
-enracinée à la terre de mon École.
-
-Adieu, retraite charmante, où j’ai vécu tant de rêves; maison
-laborieuse, où j’ai appris la toute-puissance du Destin, maison des
-pleurs, qui ne doit pas être la maison d’amour.
-
-L’École m’a faite femme; mon cœur est plein d’affectueuse
-reconnaissance, pour les Maîtres qui m’ont aidée à vivre libre, fière
-sous la seule loi de ma conscience.
-
-Mais que serai-je demain, moi qui ne puis rien contre mon cœur?
-
-
-15 juin.
-
-Est-ce curieux, mes compagnes parlent de leur vie de professeur, des
-élèves, des cours. Moi, je ne me vois pas dans une chaire.
-
-Un inexplicable malaise me serre le cœur chaque fois qu’on parle
-d’avenir.
-
-Et le mien peut être si beau!
-
-
-
-
-CHAPITRE XXVII
-
-LE SUICIDE D’ISABELLE MARLOTTE
-
-
- O mort, vieux capitaine, il est temps, levons l’ancre,
- Le pays nous ennuie, ô mort, appareillons.
-
- BAUDELAIRE.
-
-
-_Isabelle à ses amies de l’École de Sèvres._
-
-«Tourcoing, 16 juin 189 .
-
-»Eh bien non, je ne suis pas heureuse!
-
-»Tant que je l’ai pu, mes grandes, je vous ai caché le crève-cœur de ma
-vie nouvelle. J’ai cru à un mal passager, celui des habitudes trop
-lentes. J’ai cru au spleen que me cause ce ciel gris. J’ai tant besoin
-de soleil, et là-haut, pas un coin bleu n’étoile cette lourde armure de
-l’infini.
-
-»Je suis accablée de tristesse dans cette ville enfumée. Les rues n’ont
-pas un rayon, tout est menace, jusqu’à ces cheminées d’usines qui
-dressent, sur les toits, une herse colossale. Tout vous crie: halte-là!
-
-»Il n’y a que le vent qui passe, un vent de plaine qui se lamente et
-pleure; un vent de nostalgie, qui maintenant gronde en moi.
-
-»Quels nocturnes on entend ici!
-
-»Vous rappelez-vous le frisson que nous donnait cette ballade de Lénore!
-La nuit, quand j’écoute le galop du vent, il me semble qu’une vie
-mystérieuse, pareille à celle des légendes, force ma porte, et m’ordonne
-de partir.
-
-»Vous me croyez malade?
-
-»Non.
-
-»Je suis lasse, lasse de vivre. L’ennui m’a mordue au flanc, et je vous
-écris, mes chéries, comme une pauvre bête blessée qui tourne vers vous
-l’adieu de son dernier regard.
-
-»Je n’en peux plus. Il a suffi d’un an d’épreuve, pour arriver à cet
-écrasement de tout mon être. Ne croyez pas que cette plainte, qui monte
-vers vous, soit celle d’un cœur blessé, ou d’une vanité froissée!
-
-»J’étais de celles qui, dans la vie, renoncent à tout. Mon rêve chaque
-jour s’est fait plus petit, il ne couvait que des joies discrètes, il a
-suffi d’une main méchante pour tout effacer.
-
-»De cette vie silencieuse, qu’est la vie du professeur femme, je n’aurai
-connu que l’amertume d’être seule.
-
-»C’est là ce qui me tue.
-
-»Être seule! il n’y a rien de plus cruel au monde. C’est avec des mots
-comme celui-là que la douleur s’enracine.
-
-»Depuis ma sortie de l’École, qui s’est inquiété de moi? qui a voulu
-savoir si j’étais heureuse? qui m’a tendu la main?
-
-»Alors que j’avais besoin de conseils, d’encouragements, ah de reproches
-aussi, personne n’a su me dire: «Mon enfant, faites cela.»
-
-»On croit, parce que nous sommes savantes, que nous n’avons pas de cœur!
-on ne se doute donc pas que nous souffrons plus que les autres, parce
-que nous pensons trop, et que ce serait de la joie encore, que de sentir
-monter vers soi l’appel des misérables.
-
-»Cet isolement, d’autres le supportent, moi je n’ai plus la force de
-l’accepter. C’est l’abandon qui cause ma terreur.
-
-»Les plus anciennes de mes collègues ne souffrent pas; au sortir de
-l’École, elles étaient femmes faites, non des enfants, comme nous. Elles
-ont peuplé leur solitude de petites choses égoïstes; elles se sont
-rouillées. D’autres plus vibrantes ont été malheureuses, elles ne disent
-pas ce qui les console. Les unes sont mariées, ou vivent dans leur
-famille, les heureuses! jamais elles ne connaîtront la fièvre qui dévore
-les autres, celles qui s’enferment dans «leur garni», mangeant ou ne
-mangeant pas, dormant, ou remuant dans un besoin effréné d’agitation et
-de bruit, sans autre ressource que de se parler tout haut, pour se
-donner l’illusion que quelqu’un est là, qui les écoute... et qui a pitié
-d’elles!
-
-»Au Lycée, nous sommes étrangères les unes aux autres. On se salue, on
-ne se recherche pas.
-
-»Renée avait raison de nous avertir de la froideur ou de l’hostilité qui
-vous accueillent. Notre solidarité n’est qu’apparente; le rideau tombé,
-le lâchage commence.
-
-»Le Lycée, mais c’est une abstraction!
-
-»L’École avait une âme. Quelque chose d’indénouable nous attache à
-Sèvres. Vous le verrez, son regret vous suit. Et pourtant, c’est Elle,
-c’est sa vie trop ardente, c’est l’habitude qu’elle nous donne trop tôt
-de généraliser, d’appliquer, au fourmillement qui nous engloutit, la
-logique d’un système idéal, qui nous rendent si malheureuses. Mais je
-l’aime encore plus d’être si belle et si dangereuse.
-
-»Quand je parle de mon École, tout en moi se réveille: j’entends la
-pluie dolente du jet d’eau, je revois les vitres si vieillottes
-qu’irisent les reflets du soleil mourant; j’entends, au bord de ma
-fenêtre, chanter le rossignol, puis c’est la cloche matinale, et
-d’Aveline qui nous lance son «Bonjour, mesdemoiselles».
-
-»Toutes ces choses perdues me font pleurer.
-
-»Que je vous aime, mes grandes, de m’être restées fidèles. Vos lettres
-m’apportaient le caquetage rieur de notre cage lointaine. Mes lettres
-ont voulu prendre le ton des vôtres, elles m’ont trahie; je croyais les
-poudrer d’or, elles s’enroulaient dans ces flocons de tristesse qui
-palpitent autour de moi.
-
-»Je vous ai parlé de ma vocation, de mon ardeur, de mon plaisir même.
-
-»Je vous ai menti.
-
-»La vocation, je ne l’ai pas, mais elle serait venue, si on m’eut laissé
-faire. Tout de suite, j’ai compris que mon enseignement ne vaudrait
-rien, si je ne m’ouvrais d’abord le cœur de mes élèves.
-
-»Je suis allée à elles; j’ai voulu être leur petite mère, celle qui
-achève l’œuvre de l’autre, et j’ai donné ma pensée, mon travail, comme
-j’eusse donné mon sang.
-
-»On a pris ombrage du succès de ma méthode. L’élan affectueux qui
-jetait, dans mes bras, ces enfants, rompait les traditions glaciales du
-Lycée. On me fit dire que cela déplaisait. Les petites s’obstinèrent. Je
-devins suspecte. On soupçonna dans ma conduite le calcul d’une
-ambitieuse (la fille du préfet ne jurait que par moi). J’aurais dû me
-méfier et me garer à temps. Je n’ai su. Du coup on m’a cassé les reins.
-
-»Pour la directrice du Lycée, je suis l’ennemie n’ayant pas la même
-confession: elle est Janséniste, violemment autoritaire, tranchant sur
-tous d’une vertu orgueilleuse. Règle, devoir, principes, pour tout cela
-elle est inflexible, le reste lui importe peu.
-
-»Elle veut effacer du fronton du Lycée cette injure: École de
-libres-penseuses, et faire de sa maison une rénovation des petites
-écoles de Port-Royal. Il ne lui manque que le talent, la grâce, l’amour
-de la mère Angélique.
-
-»Son austérité morale est le gage de son entente avec la municipalité
-cléricale de Tourcoing. La Directrice, avec un zèle hypocrite, embauche
-élèves, professeurs dans toutes les Confréries chrétiennes, et porte la
-bannière aux jours de procession.
-
-»Le Gouvernement?
-
-»Le Gouvernement approuve: le Lycée à présent n’a plus besoin de
-subvention.
-
-»J’ai repoussé l’embauchage, je n’ai fait aucune concession à la manie
-tyrannique du maître; je me suis refusée à confesser mes élèves, pour
-les trahir ensuite.
-
-»On veut qu’à mon cours, je confonde l’enseignement philosophique et
-l’enseignement religieux. Je m’y refuse avec une intransigeance qui m’a
-perdue. J’ai osé expliquer la sagesse de Renan, et m’aider des livres
-d’Anatole France.
-
-»Le jour où j’ai osé cela, j’ai senti que je jouais mon avenir; je ne
-pouvais reculer, ma directrice ayant écouté à la porte une partie de mon
-cours.
-
-»Le soir même, un rapport était adressé au recteur. La directrice se
-faisait l’écho insultant des bruits qui circulent sur mes opinions
-morales. Je devenais une émancipatrice dangereuse, une révoltée, une
-nihiliste! Je compromettais le Lycée de Tourcoing!
-
-»Je reçus un blâme officiel.
-
-»Je n’ai pu tolérer ce blâme que je ne mérite pas. J’ai relevé les
-accusations dont on m’accable, c’était mon droit. Je suis allée trop
-loin.
-
-»J’éprouvais une joie sauvage à défigurer cette belle âme, c’étaient des
-mots corrosifs, du vitriol qui lui brûlaient la face.
-
-»Elle m’a laissé parler. J’étais perdue.
-
-»Je suis sous le coup d’une révocation. L’administration, qui, dans ces
-sortes de choses, a le rôle des muets du sérail, m’étranglera sans rien
-dire.
-
-»Mon avenir est brisé, personne ne me défendra. M. Legouff est trop
-vieux, Mme Jules Ferron trop loin, du reste elle n’intervient jamais.
-
-»Qui croira que je n’ai pas failli, et que ma révocation n’est pas
-justice?
-
-»Une démarche au ministère, un marché, me sauverait... non, non pas ça,
-pas cette souillure. J’aime mieux une fin plus fière.
-
-»Il m’est impossible de transiger avec ma conscience. Mes idées à moi,
-c’est encore ma conscience. Je ne pourrais vivre ailleurs, s’il fallait
-recommencer ce dur apprentissage de la lâcheté humaine.
-
-»Si prévenue que j’aie été, je n’ai pas su juger les gens et la vie.
-
-»Là-bas, nous voyons tout à travers un ciel trop pur; c’est notre tour
-d’ivoire, elle est si haute qu’on ne peut y sentir l’odeur de pourriture
-humaine qui m’empoisonne.
-
-»On part la joie dans le cœur; aux premiers pas, on butte. J’aime mieux
-m’en aller; j’entrerai sans tache dans le néant. Si quelque part un Dieu
-juste m’appelle, il pourra m’absoudre d’avoir mis, à plus haut prix que
-ma vie, le respect de moi-même.
-
-»Adieu, mes douces chéries, vous êtes toute mon affection. Je redoute
-pour vous ces épreuves qui m’ont vaincue. Fuyez la solitude; aimez,
-soyez aimées: vous serez fortes. Puissiez-vous ne jamais connaître cette
-tâche poignante qui a été la mienne: borner sa vie à gagner son pain
-quotidien.
-
-»Adieu, mes dernières larmes sont pour vous. Je vous aimais.
-
-»Votre ISABELLE.»
-
-
-
-
-CHAPITRE XXVIII
-
-FAIT DIVERS DE LA «GAZETTE DE TOURCOING»
-
-
-18 juin 189 .
-
-Notre lycée de jeunes filles vient d’être cruellement éprouvé. Un des
-plus sympathiques professeurs, Mlle I. M..., en manipulant des produits
-photographiques, par une imprudence inexplicable, s’est empoisonnée avec
-du cyanure de potassium.
-
-Malgré les soins dévoués de l’admirable femme qui dirige cette maison
-d’éducation, cette malheureuse jeune fille n’a pu être sauvée.
-
-Mlle I. M... avait vingt-trois ans.
-
-Nous prions Mme la directrice du Lycée de jeunes filles d’agréer, dans
-cette douloureuse épreuve, nos respectueuses condoléances.
-
-_La Rédaction._
-
-
-
-
-CHAPITRE XXIX
-
-JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL
-
-
-20 juin 189 .
-
-Quelle pitié de voir mourir, en pleine jeunesse, notre douce Isabelle.
-Est-ce donc impossible de lutter contre l’injustice, de conquérir le
-bonheur. Faut-il, que parmi nous, les plus pures expient les crimes des
-autres!
-
-Quelle blessure cruelle, cette mort rouvre en moi; Charlotte, Isabelle,
-toutes les deux frappées, quel est le malheur qui m’attend?
-
-Mon Dieu, mon Dieu, gardez-moi mon Henri.
-
-Pourquoi ce suprême souvenir d’Isabelle, l’envoi de cette poupée que
-d’Aveline autrefois nous avait donnée; on riait en la baptisant:
-Isabelle, en ce temps-là, était follement joyeuse. Elle voulut emporter
-à Tourcoing ce «fétiche!»
-
-Je veux laisser la poupée dans son petit cercueil, le malheur doit être
-avec elle.
-
-
-1er juillet.
-
-Oublierai-je jamais comme M. Legouff m’a reçue à Seine-Plage
-aujourd’hui; comme il a été paternellement bon. Il m’a rassurée sur mon
-examen, m’annonçant un beau succès, me promettant dans la suite de
-s’occuper de moi.
-
-En partant, comme je le remerciais très émue de tant de bienveillance:
-
-«Chère fille, veillez sur vous. Cœur tendre, imagination triste.
-Peut-être connaîtrez-vous de cruelles blessures. Soyez forte, espérez,
-c’est moi qui vous le dis, vous épouserez celui que vous aurez choisi.»
-
-Puisse-t-il dire vrai.
-
-Qu’un jour vienne, où celui qui m’a prise corps et âme, oublie la
-tristesse du passé; que le don de moi-même, le console de ce qu’il
-souffre.
-
-Qu’il soit heureux.
-
-Oh! comme je l’aime!
-
-
-4 juillet.
-
-Nous avons passé ensemble l’après-midi dans les bois. Il m’attendait à
-la Lanterne de Saint-Cloud. Nous avons été droit devant nous, sans but,
-presque silencieux: j’évite de lui parler de l’École, de mon départ si
-proche; j’aime mieux qu’il me raconte ses projets. Sans cesse, je le
-ramène à l’idée qu’il doit créer quelque chose de très grand.
-
-Il dit que l’artiste, sans l’amour, est impuissant.
-
-Ah! si c’était vrai, ah! si je pouvais lui rendre le désir, le rêve, la
-force, tout ce qui s’en va de lui, chaque jour un peu plus!
-
-Nous nous sommes assis au pied d’un arbre, en plein bois. Nous étions
-seuls, pas un bruit, pas un souffle, le voile des feuilles nous
-enveloppait.
-
-Il était allongé sur les mousses, semblant chercher quelque insecte qui
-fuyait; je le regardais. Soudain ses yeux se sont relevés, fixant les
-miens, les buvant, buvant éperdument tout mon être...
-
-J’ai cru que j’allais mourir, brusquement il s’est relevé, s’est enfui;
-quand il est revenu près de moi, sa figure était baignée de larmes.
-
-Qu’a-t-il? pourquoi cette lutte, pourquoi ses lèvres se ferment-elles,
-quand la délivrance est si proche. Que me cache-t-il?
-
-Hâtez les jours, mon Dieu, je ne peux plus vivre ainsi.
-
-
-5 juillet.
-
-J’ai les nerfs tendus à se rompre, je deviendrais hargneuse. Jeanne
-Viole tournaille autour de moi, comme une mouche noire. Berthe vit dans
-le parc, à califourchon sur un arbre. Victoire m’horripile avec ses
-séances d’agrégation, qu’elle multiplie dans tous les coins.
-
-Que m’importe leurs soucis, que m’importe l’agrégation, un autre mal me
-ronge.
-
-Et puis, en ce moment, c’est fini de la camaraderie, l’égoïsme s’étale
-et triomphe. L’examen est le Dieu Moloch de tous les bons sentiments.
-
-
-6 juillet.
-
-Jeanne Viole l’autre jour, en allant à Seine-Plage, m’a laissé entendre
-que la directrice de Tourcoing, qui avait en haute estime, son
-intelligence et son caractère, lui avait promis de la demander au
-ministère, quel que soit son rang d’agrégation, avec certitude de lui
-laisser sa place de directrice dans un temps assez proche!
-
-Ah! on va loin, sous le manteau de Tartuffe!
-
-
-
-
-CHAPITRE XXX
-
-LES SÈVRIENNES CHEZ M. LEGOUFF
-
-
---Eh bien, allons-nous-en causer dans mon petit bois, fit M. Legouff en
-se levant de table.
-
-Les Sèvriennes radieuses suivirent leur vieux maître, qui ce
-dimanche-là, avait invité Victoire Nollet et Berthe Passy, au déjeuner
-de famille.
-
-C’est une coutume chère à M. Legouff, de réunir quelques élèves, autour
-d’une tasse de thé, pendant l’hiver, et de recevoir, à sa maison de
-campagne, les Sèvriennes qui lui agréent.
-
-L’autre dimanche, Marguerite Triel et Jeanne Viole, sont venues; c’est
-aujourd’hui le tour de Berthe et de Victoire.
-
-Sans doute, les invitations se borneront-là; l’examen est si proche.
-
-Les oubliées en ont le cœur gros.
-
-A Sèvres, on s’est pris tout de suite à aimer M. Legouff, pour la
-bonhomie de ses entretiens, son abord facile, pour cette mémoire du cœur
-si surprenante chez un vieillard.
-
-Avant de partir, chacune voudrait lui dire, oh sans phrases, ces mots
-qui remercient, ces mots de souvenir et de gratitude, ancre jetée d’une
-main sûre, dans les parages qu’on ne reverra plus.
-
-De leurs fenêtres, les Sèvriennes guettent le retour de leurs compagnes;
-quelles reliques vont-elles rapporter? fleurs, livres, ou portrait?
-Auront-elles vu, à la table de famille, le petit-fils musicien, prix de
-Rome, ma chère, ou bien le peintre qui expose au salon, peut-être aussi
-l’auteur de l’inoubliable _Champignol malgré lui_?
-
-Décidément ce soir-là, on est un personnage!
-
-C’est la maison paternelle, que cette maison des champs, où les
-petits-fils et les arrière petits-fils vivent autour de l’aïeul; comme
-dans une chesnaie vigoureuse, les jeunes plants nouent leurs racines,
-aux racines du vieux chêne.
-
-C’est la maison dont:
-
- Le toit s’égaie et rit de mille odeurs divines.
-
-Où, le dernier petit, mal campé sur ses trois ans, gazouille à en perdre
-la tête, frisant de ses menottes l’herbe haute comme ses doigts.
-
-Au seuil d’un petit bois, se dresse la maison blanche, sous le treillis
-des glycines et des roses. Les volets clos laissent au logis, la
-fraîcheur des gazons mouillés, l’odeur sereine des arbres, le parfum des
-larges clématites, qui étoilent l’arche des portes.
-
-Le vent en passant, jette une fuselée d’eau sur les marches branlantes,
-un tantinet verdies, car la maison est vieille.
-
-Elle est plus vieille encore que M. Legouff, et comme lui fidèle au
-temps passé. Elle n’a pas de style, et ne rappelle en rien ces logis
-qu’on aimait au XVIIIe siècle, tout de rocailles, de trumeaux: une
-bâtisse lourde, trouée de fenêtres inégales, aux vitres décolorées. Des
-meubles de la belle époque de M. Guizot, acajou et reps, guéridons
-trapus; Estelle et Némorin sous le globe des pendules; lits étroits dans
-les alcôves; portraits graves de messieurs «à toupets» cravatés de
-blanc; de vieilles dames à «repentirs» s’étudiant à pincer la dentelle
-d’un mouchoir...
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-M. Legouff a pris son panama, Berthe et Victoire leurs ombrelles; ils
-sont partis vers le petit bois.
-
-Les arbres ne sont pas hauts, mais les ramilles touffues plafonnent des
-allées charmantes; dans les recoins, au dessus des tables, les
-charmilles bouffent en jupe légère.
-
-Les feuilles, encore fraîches, ont une transparence d’émeraudes filtrant
-le soleil; à peine alourdie par l’été, la vie bourdonne, butine, vole,
-murmure, exhale son odeur: l’âme des choses erre souriante à travers la
-verdure.
-
---«Et je plante encore, à mon âge...» dit M. Legouff en désignant de son
-parasol une pépinière d’arbrisseaux. «Chaque fois qu’il nous naît un
-enfant, je plante un arbre; voyez comme mon Jacques pousse, celui-ci,
-c’est Antoinette, cet autre, mon petit Jean.»
-
-Les Sèvriennes marchent et s’arrêtent avec lui, surprises de sa vigueur,
-il est presque jeune dans ce costume de coutil blanc.
-
-Leurs yeux s’attachent à tout; elles savent l’histoire de la maison, les
-événements heureux dont elle fut témoin, l’union des enfants, les coups
-de chance qui aplanirent la longue route de M. Legouff.
-
---Vous ne vous êtes jamais demandé, mesdemoiselles, comment moi, qui
-suis plutôt un homme de théâtre qu’un pédagogue, j’ai pu devenir votre
-directeur? Eh bien voilà: on fonde Sèvres.--Qui mettre à la
-tête?--Ministre, Directeur, très embarrassés!--on vient me
-trouver.--Accepteriez-vous?--Moi! diriger des jeunes filles et des
-savantes encore?--Nous ne demandons pas de titres universitaires, mais
-vous avez écrit: l’_Histoire morale des femmes_, l’_Art de la
-lecture_,... vous avez, cher maître, le doigté, l’expérience...--Non,
-non, cela m’effraie.
-
-Et quelques jours après, le ministre m’écrit:
-
-«Vous pouvez leur faire du bien, vous seul le pouvez.»
-
---Alors je suis votre homme, ai-je répondu.
-
-Le lendemain j’étais Directeur de Sèvres.
-
-Sa main se tend d’un geste charmant vers les deux jeunes filles, qui
-s’inclinent et le remercient.
-
---Votre nom, monsieur, dit Victoire, a été pour l’École une sauvegarde.
-Il a rassuré ceux mêmes qui s’inquiétaient de voir Mme Jules Ferron à
-notre tête.
-
-On s’est dit, qu’avec M. Legouff, nous ne pouvions apprendre que de
-belles et utiles choses.
-
---Vous dites vrai, mon enfant, quantité de mes amis s’effrayaient de
-cette création. Il est encore bien tôt pour juger des résultats. Nous
-avons été avec prudence, plus va, plus je voudrais restreindre l’ampleur
-encyclopédique de vos programmes. C’est une belle cause que celle de
-l’émancipation des femmes, mais que de dangers, que d’erreurs possibles;
-rien ne brûle un cerveau comme des études hâtives.
-
---Vous pouvez être rassuré sur ce point, monsieur, fit Berthe, la
-discipline de l’École a dompté les esprits qui tout d’abord regimbaient.
-
-Elle poussa un soupir...
-
---N’aimeriez-vous pas l’École mon enfant?
-
---Oh si je l’aime! j’y suis heureuse, tranquille. J’y ai bien pleuré
-quelquefois, M. d’Aveline a la main rude! Maintenant j’y suis faite; je
-m’en irai avec chagrin et si tourmentée!
-
---Allons, qu’est-ce qui vous tourmente, grande fille, est-ce
-l’agrégation?
-
---Non, monsieur, je sais bien que je ne serai pas reçue à l’agrégation,
-c’est mon avenir de professeur qui me tracasse.
-
-Suis-je prête?
-
-Ces titres de licenciées, d’agrégées, dont nous sommes si fières, ne
-sont pas une garantie de notre talent.
-
-Apprendre et enseigner sont deux; si je n’ai pas peur d’exposer devant
-le jury, le système de Pythagore, je suis terrifiée, en songeant qu’il
-me faudra expliquer, à des marmousets, les règles élémentaires de la
-Grammaire.
-
-M. Legouff a écouté, un peu surpris, cet aveu de Berthe; puis se
-reprenant à marcher, il tapote la main qu’il vient de prendre:
-
---N’ayez pas peur, mon enfant, la difficulté n’est pas aussi grande que
-vous vous l’imaginez. Faites toujours de votre mieux, le succès viendra
-par surcroît. On s’habitue à tout, et vous enseignerez la règle de
-«même» et de «gens», comme vous dissertez sur Pythagore.
-
-Tenez, je suis bien sûr, à la mine de votre compagne, que Mlle Nollet
-ignore vos scrupules. C’est une nature combative la sienne, virile,
-j’ajouterais presque. Avec sa petite robe noire, et son chapeau comme
-ça, elle me fait penser à quelque calviniste de Genève, pour qui, tout
-livre accepté devient une Bible.
-
---C’est vrai, monsieur, il me tarde d’être affranchie de la tutelle de
-l’École, de chercher, d’appliquer, une méthode qui soit la mienne. J’ai
-hâte de posséder l’esprit de mes élèves, de leur enseigner la bonne
-parole.
-
-J’ai longuement réfléchi, depuis que je suis à Sèvres.
-
---Et? interrogea M. Legouff.
-
---Je crois que je suis prête. Aussi, j’entends diriger ma classe, sans
-l’ingérence de personne; je suis avide de responsabilité; toutes mes
-forces, je les dépenserai librement, certaine d’ouvrir l’intelligence de
-mes élèves, par l’effort que je leur imposerai.
-
-M. Legouff s’arrêta près d’une source endormie et les invita à
-s’asseoir: il avait ouvert son parasol blanc, et sa figure ossifiée,
-s’anima pour répondre à Victoire Nollet, très rouge.
-
---Voyez-vous cette petite personne décidée! saura-t-elle régenter ces
-élèves!
-
-Vos idées sont-elles aussi tranchantes en matière d’éducation? Voyons
-votre idéal.
-
-Posément, accentuant de la main, en un geste rude, Victoire expose ses
-idées, leur donnant de la voix l’apparence d’axiomes indiscutables.
-
---Mon idéal, monsieur, le voici:
-
-Tout dans notre enseignement des jeunes filles doit se ramener à la
-culture de la Raison: raison pratique, raison pure, tout est là.
-
-Il est dangereux de cultiver l’imagination, la sensibilité. Cette
-culture se fera d’instinct, à son heure. J’estime, que quelques
-promenades dans les champs, quelques contemplations du ciel étoilé, en
-apprennent plus qu’un tableau de Raphaël, ou des vers de Lamartine.
-Cultiver les beaux-arts, c’est ouvrir la porte aux rêvasseries, et
-perdre son temps.
-
-Ce que je veux? Fortifier l’intelligence par les études abstraites, ou
-comparées; fournir l’occasion de discuter, de juger, de vouloir surtout.
-
-En somme, je ramène l’instruction de nos lycées à la formation du
-caractère. Mes élèves seront des femmes de tête, passionnées, mais aussi
-maîtresses d’elles-mêmes, capables d’élan réfléchi, de sacrifice
-héroïque; Portias ou Cornélies de l’homme moderne.
-
-Rousseau et George Sand, ont détraqué notre génération, après la
-génération de nos mères; nous devons être les chirurgiens de ces âmes.
-Pour moi, je considère comme un devoir de faire table rase du passé,
-pour implanter, vigoureusement, le culte absolu de la force morale.
-
---Mon Dieu, monsieur, vous devez sourire de nos prétentions à trancher
-des questions si graves, vous qui êtes notre Maître, vous qui apportez
-tant de restrictions dans votre jugement.
-
-Permettez-moi de protester tout de suite; Victoire affirme des théories,
-qu’à Sèvres nous ne partageons guère.
-
-Vous Victoire, vous êtes une stoïcienne convaincue, vous tueriez le
-corps pour sauver l’âme. J’avoue que l’austérité de vos principes,
-appliquée à l’éducation des jeunes filles, me paraît désastreuse.
-
-J’ai pu le voir à l’École, et déjà au lycée Fénelon, une instruction
-trop développée, va souvent à l’encontre du développement du caractère.
-Des jeunes filles, très raisonnables, aussi longtemps qu’elles ont été
-soumises aux principes de la famille, ont brusquement cessé de l’être,
-le jour où l’étude les a prises.
-
-Oui, l’étude a été pour elles une volupté dangereuse, énervante, qui les
-a affaiblies, corrompues même! Elles ont vécu dans leurs livres, d’une
-vie artificielle, s’éloignant chaque jour de la réalité. Elles ont fait,
-sur elles-mêmes, de l’analyse psychologique! elles ont voulu
-expérimenter la science qu’on leur dévoilait. L’esprit d’examen en a
-fait des raffinées, des curieuses, peut-être des coupables.
-
-Et répondant au geste de Victoire:
-
---Cette question de philosophie qui est la dominante de votre
-enseignement, me paraît à moi la cause de tout le mal. Comment
-voulez-vous que des fillettes de quinze ans, même guidées par votre
-sagesse, se reconnaissent au milieu de tous les systèmes qu’on leur
-expose!
-
-Vous en ferez des sceptiques, des raisonneuses, des égoïstes. En
-gagnerez-vous beaucoup à votre système, qui étouffe la joie, et vous le
-savez bien, Victoire... la charité.
-
-«Souffre et abstiens-toi.»
-
-Faites donc accepter cette morale à de jeunes êtres avides de vivre!
-
---Je l’avoue, monsieur, je suis inquiète de cet enseignement que nous
-allons répandre: le sens moral est en jeu, sommes-nous assez sûres de
-nous, pour rétablir l’équilibre du dedans.
-
-N’avons-nous pas justement à Sèvres le type de cette génération
-montante, que nos anciennes ont formée. Voyez ce groupe si curieux de
-Juliette, d’Hélène et de Marianne. L’une s’est emballée sur la question
-sociale, et toute sa philosophie aboutit aux utopies d’un monde nouveau,
-créé après l’anarchie. Que seront ses élèves à celle-là?
-
-L’autre, est une hégelienne qui méprise la vie, habite la lune, je
-suppose. Qu’enseignera-t-elle sur la pratique de la vie, elle qui nie
-les faits.
-
-Et la troisième, épousant les idées de tout le monde, allant dans la vie
-comme un bâton flottant!
-
-Enseignera-t-elle le secret de vouloir!
-
-Les avez-vous observées de plus près, alors vous avez vu que leur
-«armature» n’est pas autre chose que l’orgueil... ne trouvez-vous pas
-Victoire, que les gens de bon sens peuvent regretter la lande de nos
-grand’mères. Parfois il y volait des papillons, tandis que nos épis,
-souvent ne sont que des épis creux.
-
---Mais c’est un vrai débat, s’exclama M. Legouff en se levant; vos
-maîtres, mesdemoiselles, n’ont pas perdu leur temps.
-
-Tempérons! Tempérons! vous mettez les choses au pis, écoutez-moi, je
-suis sûr de vous rallier à mon opinion.
-
-D’abord vos élèves ne fructifieront pas, en bien et en mal, comme vous
-le préjugez: elles seront récalcitrantes, parce que médiocres. Les
-semailles ont beau être riches, la terre peut ne rien valoir;
-contentez-vous, si le blé n’est pas dru, d’y voir pousser quelques
-bluets.
-
-Mesurez, observez, tentez différentes cultures. Ne brisez pas vos élèves
-sous une volonté de fer, Mlle Nollet. Ne craignez pas, Mlle Passy, de
-les exalter par des idées hautes.
-
-Le bonheur de ces enfants est entre vos mains, mesdemoiselles, plus que
-leur bonheur, l’avenir de notre race, car les fils sont l’œuvre de chair
-et d’âme de leurs mères.
-
-Oui, je le reconnais, l’École vous tient éloignées du monde réel, mais
-elle est le «sanatorium» où toutes, vous vous refaites moralement des
-muscles et du sang. Vous emportez de Sèvres une magnifique culture
-intellectuelle, votre tempérament saura en faire usage.
-
-Vos directrices vous aideront à ne point dépenser, inutilement, les
-trésors que vous leur apportez.
-
---Nos directrices! ah! monsieur, fit Victoire toute droite, il est bien
-difficile de compter sur elles, ou elles vous accablent de conseils et
-vous noient, ou elles vous les refusent et condamnent.
-
-Ce serait curieux d’énumérer les types de nos directrices actuelles; à
-peine y en a-t-il deux ou trois qui soient dignes, comme Mme Jules
-Ferron, d’être à la tête d’un lycée de jeunes filles.
-
---Oui, le type le plus redoutable, c’est la directrice juge et gendarme,
-qui vous garrotte à tous les moments du service, et hors du service.
-Avec elle, nous autres, ses égales, fait Berthe indignée, nous serons
-ravalées à ce rôle de Vingtras, laquais de l’administration!
-
-Et puis, on en meurt de cette tyrannie. Je pense que d’avoir assassiné
-Isabelle Marlotte, la directrice de Tourcoing doit avoir d’édifiants
-colloques avec sa conscience.
-
---Que dites-vous là, mon enfant?
-
-Berthe se tut, hésitant à révéler l’infamie d’une ancienne; puis, très
-bas, avec des larmes dans la voix:
-
---Isabelle Marlotte s’est suicidée. Sa directrice n’ayant pu
-l’endoctriner, l’a menacée d’une révocation. Isabelle qui n’était ni
-romanesque, ni déséquilibrée, mais une âme fière, incapable de lutter
-contre la méchanceté, a préféré mourir plutôt que de perdre, par une
-disgrâce, l’estime publique.
-
---Oh! l’affreuse chose, que ne m’a-t-elle écrit, j’aurais pu...
-
---Elle a mieux aimé se taire.
-
---Oui, c’est vraiment très beau ce sacrifice du «moi» au culte
-intransigeant d’une idée, fit Victoire Nollet, que l’émotion même de M.
-Legouff ne touchait pas.
-
---Quelle chose irréparable! Et sa directrice?...
-
---Elle aura de l’avancement.
-
-Un long silence tomba; puis Berthe, voulant effacer l’impression trop
-triste de ce souvenir, dit en s’adressant à M. Legouff:
-
---Je crois que d’autres meurent lentement du mal d’abandon. Si Renée
-Violat n’avait épousé M. Marnille, l’ennui de vivre l’aurait prise à son
-tour. La force de résistance s’use dans cette longue inertie de
-province; elle est générale cette tristesse inguérissable des femmes
-professeurs.
-
-Avec un demi sourire, elle murmura intérieurement:
-
- La chair est triste, hélas! et j’ai lu tous les livres.
-
---D’où leur vient cette tristesse, le savez-vous?
-
---Elle vient, je crois, monsieur, de l’isolement du cœur. Quelques-unes,
-comme Victoire, se consolent avec elles-mêmes, mais les autres? Celles
-qui ne trouvent ni amitié ni protection dans la ville où le hasard les
-envoie, d’où un caprice les rappelle?
-
-Je ne sais pas, si nos anciennes vous écrivent les épreuves qu’elles
-traversent, ce qu’elles nous racontent, à nous, est peu rassurant: quand
-leur vie n’est pas un épisode héroï-comique, c’est une souffrance de
-tous les jours, qui leur vient de l’opinion publique.
-
-On ne se commet pas avec nous; on ne nous reçoit pas. A notre façon,
-nous sommes les chemineaux de l’Université. On nous surveille, on nous
-critique, on met en garde contre nous la sympathie et la confiance, sous
-prétexte que nous sommes à la dévotion d’un parti!
-
-Enfin, on exige de nous une prudence, une conduite avertie, que n’ont
-pas toujours des femmes de quarante ans, et nous n’en avons pas
-vingt-cinq!
-
-Ah! la pitié, la solidarité, dans notre milieu! des mots, des mots tout
-cela. On en fait des manuels, ça se vend...
-
---Taisez-vous, petite fougueuse, dit M. Legouff qui n’a pas entendu ces
-dernières paroles, taisez-vous, l’amertume n’est pas de votre âge.
-Allons, reprenez-moi votre belle vaillance. Tout s’arrangera, le temps
-est un grand maître.
-
-Moi, qui ai pris racine à l’ombre de ces arbres, je vais vous dire ce
-qu’ils vous recommandent.
-
-Acceptez l’épreuve avec courage; allez où l’on vous enverra, la loi des
-milieux est une loi bienfaisante. Elle tempère et unifie; peu à peu,
-vous vous habituerez à cette vie, vous mettrez votre énergie à remplir
-votre mission.
-
-Haut les cœurs, mes enfants!
-
-Vous êtes de ces métaux précieux qui servent à la frappe de nos belles
-monnaies: purs, ils gardent mal l’empreinte et se déforment sous les
-doigts. Alliés à un métal ductile, l’empreinte est éternelle. Voilà
-l’alliage que fera la vie: dans ce creuset, vous apportez l’or fin; elle
-ajoute le bronze!
-
-Soyez gaies, un sourire de femme arrête la fortune; voyez Mlle Diolat,
-elle est heureuse; d’autres m’ont écrit: «Je vous envoie le meilleur de
-moi-même, le sourire de mon petit enfant.» Voilà des joies promises!
-
-Allez mes enfants, souvenez-vous qu’on peut compter sur moi.
-
---Oh merci, monsieur, nous emportons là notre viatique!
-
-Et Victoire radieuse serra la main que monsieur Legouff lui tendait.
-
-Berthe, songeuse, embrassa d’un dernier coup d’œil la maison, les
-enfants qui se roulaient sur l’herbe, le vieux maître, qui ressemble, là
-plus encore, à ces Dieux rustiques protecteurs de la sagesse et de la
-paix des champs, puis se baissant vers l’allée, Berthe y choisit, pour
-le garder, un petit caillou blanc.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXXI
-
-JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL
-
-
-16 juillet.
-
-Demain commence le concours de licence et d’agrégation. J’y vais
-indifférente, résignée à un échec possible.
-
-Il me serait doux cependant de réussir, pour l’École d’abord, et parce
-qu’il serait fier de me voir agrégée.
-
-Il est temps d’en finir, je me traîne depuis huit jours: je n’ai de goût
-à rien, je ne puis fixer ma pensée, elle s’éparpille, elle s’évapore.
-
-J’ai ouvert le Léopardi que j’ai lu, et relu tant de fois, quand mon
-journal restait clos, pendant cette retraite intérieure qui a suivi la
-mort de Charlotte.
-
-Que de tristesses se réveillent, entre ces lignes écrites, lues dans les
-larmes.
-
-Étendue sur ma natte, je rêve à des choses mal définies; c’est un
-brouillard, un brouillard étouffant, je me réveille, je ne sais plus ce
-qui m’a fait pleurer.
-
-Je crois que je pleure sur moi-même.
-
-
-20 juillet.
-
-Ouf! l’examen est fini.
-
-Je ne suis pas mécontente de moi; j’ai aimé ce sujet entre autres: «_Ah!
-qu’il est difficile d’être content de quelqu’un._»
-
-
-31 juillet.
-
-Je passe presque toutes mes heures de sorties avec mon ami; nous allons
-dans les bois, ou bien il m’emmène voir les Musées qu’il fréquente.
-
-Quel repos pour l’esprit, que ces promenades dans le royaume de la
-beauté, avec lui pour guide.
-
-Il s’emballe sur une ligne, une couleur, une expression; à grands
-traits, avec des gestes qui semblent modeler la vie, il me fait
-comprendre et admirer l’art de Vinci, de Rembrandt, de Velasquez.
-
-Longuement au Louvre, nous avons regardé les Carpeaux: la ronde furieuse
-des Bacchantes m’a paru un morceau prodigieux dans la sculpture moderne,
-si près de la nature et de la vérité.
-
-Cette admiration, qu’il sait me faire partager, nous rapproche encore;
-voilà maintenant nos esprits qui se _saisissent_, il y a longtemps que
-son cœur est maître du mien.
-
---Au revoir, m’a-t-il dit hier, vous emportez ma joie, quand vous
-reverrai-je?
-
-Demain peut-être, je lui dirai adieu!
-
-
-1er août 189 .
-
-Joie, joie, je suis admissible et c’est lui, lui Henri, qui me le
-télégraphie de la Sorbonne.
-
-Oh! il m’aime, comment douter maintenant!
-
-Ses lèvres, ses yeux, je les retrouve partout, et je brûle et j’ai
-froid; toute ma jeunesse crie vers lui.
-
-Rien que des images voluptueuses autour de moi! Dans le ciel, des nuages
-comme des bras inassouvis étreignent la nue; la grande fleur mystique du
-jet d’eau s’enroule en flocons neigeux; des ailes battent frémissantes,
-des oiseaux s’aiment dans ce nid! L’odeur des lys et des roses me
-suffoque. Une sève ardente me consume, et je me désespère, la nuit, de
-ne point délier ces lèvres que j’adore.
-
-
-2 août.
-
-L’amour me torture. L’image de Berthe! quel souvenir! je suis le Faucon
-qui là-haut tournoie au-dessus de sa proie. M’abattre, me gorger de
-baisers!
-
-Est-ce bien moi, moi, qui vient d’écrire ces pages?
-
-Plus rien n’existe que lui, tout le reste est loin. L’amour est mon
-destin.
-
-
-10 août.
-
-Mes épreuves orales sont terminées; le résultat sera connu le 14.
-Demain, j’irai lui dire adieu.
-
-J’ai conscience d’avoir vécu cette huitaine d’examen comme une
-somnambule; je ne sais plus ce que j’ai dit, ce que j’ai fait; un autre
-être a parlé pour moi. Moi, j’étais près de lui. J’aimerais mieux
-mourir, aujourd’hui même, que de vivre sans lui.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXXII
-
-DERNIERS FEUILLETS DU JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL
-
-
-11 août, 6 heures soir.
-
-Mon Dieu, mon Dieu, qu’ai-je donc fait pour me punir ainsi.
-
-Tout est fini, nous ne nous reverrons plus. Il m’aime, il m’aime, il me
-l’a dit. Cet amour est impossible, je ne peux pas être sa femme.
-
-Ma tête se brise. Je deviens folle.
-
-Mais où suis-je? la nuit m’a chassée de là-bas, je ne sais par où je
-suis revenue à l’École, est-ce là ma chambre? pauvre cahier, qui as bu
-déjà tant de larmes secrètes, je n’ai pas fini de pleurer.
-
-Quel coup de couteau! il m’aime, c’était le bonheur, et c’est la mort...
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-Il m’attendait à son atelier, très pâle; l’atelier vide, à la place où
-Elle était une ébauche; plus de fleurs, plus rien, que des essais
-partout, abandonnés.
-
-Sans me tendre la main, il m’a montré le marbre qu’il achevait: une main
-énorme soulevant une motte de terre, où deux êtres accomplissent l’œuvre
-d’amour.
-
---Ce sont les Éphémères dans la main du Tout-Puissant. Voyez, rien
-d’autre n’existe pour eux. Sur le bloc de glaise, où leurs corps
-s’enfoncent, ils obéissent à l’impérieuse loi, ils s’aiment. Leur œuvre
-finie, ils pourront mourir.
-
---Que c’est beau, Henri.
-
---Emportez-le, Marguerite, c’est pour vous que je l’ai fait. Vous
-rappelez-vous cette promenade à Saint-Cloud... autrefois?
-
-Je vous revois, emprisonnant dans votre main, l’essaim des éphémères qui
-voltigeait sur une feuille. Vous disiez: «Ne sommes-nous pas des
-éphémères, ceux-ci du moins sont plus sages que nous.»
-
---C’est vrai, et vous m’avez répondu, Henri: «notre destinée est la
-même, beaucoup s’égarent, mais ceux qui sont mûrs pour l’amour, ne lui
-échapperont pas».
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
---Marguerite, c’est votre destinée, suivez-la; j’ai voulu que l’adieu de
-votre ami fût pour vous, le rappel d’une espérance, aimez, soyez
-heureuse... Il n’acheva pas, ses yeux, qui me suppliaient, se fermèrent,
-il tomba en sanglotant.
-
---Henri! Henri, qu’avez-vous?
-
-Je vous aime, vous ne savez donc pas que je vous aime?
-
-Près de lui, à genoux, je me suis serrée, déliant ses bras, cherchant
-son visage, buvant ces pauvres larmes que je ne comprenais pas.
-
-Il m’a prise tout contre lui, oh! son cœur entrait dans ma poitrine,
-tout son être mordait le mien.
-
-Ses lèvres cherchèrent un instant les miennes, et sa voix, une voix
-rauque, blessée.--Je t’adore, tu es ma bien-aimée, tu es celle que je
-veux! Marguerite, j’ai faim de ton cœur, de ta chair... Mais va-t’en,
-va-t’en donc, tu ne vois pas que je blasphème: elle ne veut pas qu’une
-autre soit ma femme.
-
-D’un bond, je lui échappe; qui, Elle, Charlotte a fait ça!
-
-Cruelle, tu as brisé sa vie, tu défends à une autre de prendre ta place,
-et tu ne lui défends pas d’aimer. Mais non, c’est impossible.
-
-Je sais maintenant, il a juré le soir, avant son agonie.
-
-Son serment le tiendra-t-il.
-
-Hélas!
-
-C’est effrayant qu’on ne puisse pas mourir du coup.
-
-Aurai-je la force de ne pas maudire celle que j’ai tant aimée...
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-
-14 août, 6 heures soir.
-
-Ici s’arrête le livre de ma vie de jeune fille.
-
-Acculée à une résolution suprême, je regarde bien en face mon destin.
-
-Je vais faire acte de femme, fièrement, bravement.
-
-Nul ici ne peut prévoir ce que je ferai demain et c’est pourtant la
-parole de mes maîtres qui m’affranchit.
-
-Je vais vivre désormais, hors de la vie commune; mais la tête haute,
-consciente de l’œuvre féconde que sera l’œuvre d’amour, je pars, ayant
-au cœur une gratitude infinie pour cette École, dont la main libératrice
-rouvre la porte au Bonheur.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXXIII
-
-LES ADIEUX DES SÈVRIENNES
-
-
-Une nuit bleuâtre, enveloppante, nuit de caresses et de langueur, tombe
-sur le parc de l’École. C’est l’heure des adieux. Une dernière fois les
-Sèvriennes se promènent dans les allées familières, attendant le
-résultat des examens de licence et d’agrégation.
-
-Mlle Vormèse se recueille, elle suit avec angoisse le mouvement de ces
-ombres qui attendent, mornes, fiévreuses ou sereines, le premier coup du
-destin.
-
-La lune, nonchalamment, s’endort sur les feuillages, et de là haut,
-jette sur les vitres, qui miroitent, une nébuleuse clarté.
-
-Depuis un moment, Marguerite et Berthe sont là, assises sur les marches
-branlantes du pavillon Lulli; elles écoutent le silence, leurs mains
-jointes par moment se serrent; un regard, un baiser disent l’adieu.
-
-L’horloge sonne la dernière demi-heure, Marguerite avec effort se lève,
-et dit à Berthe:
-
---Je n’aime pas ce qui finit, mon cœur est lourd ce soir: encore
-quelques moments à vivre ici, et toute notre vie d’école sera dans le
-passé.
-
-Ces choses qui nous entourent, dis, les reconnais-tu? comme l’adieu les
-change: voilà les cendres de ce que nous avons aimé!
-
-Écoute, des voix nouvelles pleurent dans le jet d’eau. Te souviens-tu
-des premiers soirs, où de nos fenêtres nous l’écoutions? Il montait vers
-les étoiles!... ce soir, comme un oiseau blessé, il retombe sur son nid;
-(_elle ajouta avec un sourire..._) c’est l’agonie d’un beau cygne.
-
-Berthe regarde, regarde toutes ces choses qui demain seront mortes pour
-nous. Je voudrais emporter en moi l’odeur de la maison, ce bruissement,
-ces clartés.
-
---Mais nous reviendrons à Sèvres, Marguerite, tu retrouveras les visages
-anciens, ta chambre, ton banc sous les feuilles. Tu laisses le logis
-plein de roses, encore qu’elles soient fanées, tu aimeras les respirer
-un jour.
-
---Non, il ne faut pas revenir; demain la porte de ce logis sera close,
-j’en veux perdre la clef.
-
---Moi pas, je t’avoue ma vieille, que de bon cœur je reverrai d’Aveline
-et le savant Criquet. Ont-ils été assez gentils! Jérôme Pâtre tremblait
-en nous disant adieu: «Mesdemoiselles, je garde de vous toutes un cher
-et doux souvenir; je vous souhaite d’être heureuses comme femmes et
-comme professeurs.» Et son œil mouillé, et sa petite langue qui
-frétillait. Tu n’as pas vu ça toi!
-
-Du reste, je ne sais où tu as la tête; d’Aveline voulait te dire
-adieu... à toi; quand il nous a parlé de nos petits bonshommes, de nos
-petites bonnes femmes, et de l’espérance, et de la joie, il a bien vu
-que tu allais pleurer.
-
-Hou la vilaine qui a raté le baise-main; lui n’était pas content!
-
-C’est drôle qu’on s’attache même à ceux dont on se moque le plus! ça me
-fait de la peine, de ne plus revoir le museau de Mlle Lonjarrey, la
-barbe de Rogne-portion, la casquette du pipelet et les tisanes poivrées
-de l’infirmière, (_avec son bon rire de gavroche, Berthe ajoute_): par
-la Bouche et par l’Esprit, je reste prisonnière de l’École.
-
---Et ton cœur?
-
---Oh! pour ce qui est de mon cœur, c’est une autre affaire: le coup de
-ciseaux du bonsoir a coupé net ce fil d’Ariane que nos anciennes vont
-dévidant, jusqu’au bout de la France.
-
---Quel adieu glacial!
-
---On n’en fait plus, des directrices comme Mme Jules Ferron; c’est
-entendu, elle a une âme sublime, elle aura son buste dans la galerie
-stoïcienne, on dira ses vertus... mais, ça je le jure, pas une larme
-vraie ne coulera pour elle.
-
---Pourtant, elle est l’icone de nos anciennes; elles ont dû écrire ces
-paroles inoubliables d’hier soir: «Vous êtes des êtres libres. Ici vous
-avez appris à ne compter que sur vous-mêmes. Aimez à vivre seules, le
-souverain bien est dans la possession de soi-même. Étouffez vos désirs,
-vos passions! Ne vous attachez pas aux vanités, rappelez-vous le conseil
-du sage qui se détourne des liens d’affection, sans regret, comme le
-voyageur regarde, sans émoi, les cailloux de la plage. Faites votre
-devoir.»
-
---Oui c’est beau comme un livre, une âme comme celle-là, une âme morte,
-soupira Marguerite, que cet adieu avait froissée au plus profond de sa
-peine.
-
---Tu dis vrai, un livre, mais un livre incomplet, car son œuvre
-d’éducation a été dangereuse pour quelques-unes: vois Isabelle,
-résignée, s’abstenant héroïquement de vivre; sa mort, c’est le stoïcisme
-de _La mort du loup_; crois-tu que le culte de l’énergie prépare, dans
-Victoire Nollet, un être bien humain?
-
---La volonté est un outil parfois criminel; et je ne crois rien de plus
-faux que d’estimer une âme, selon qu’elle se redresse, ou qu’elle
-s’abandonne. Quelle prise Mme Jules Ferron aura-t-elle eue sur nous?
-
---Aucune.
-
---Si; on n’oublie pas que sa pensée domine et dirige l’École. Ici, ou
-là-bas, le tourment sera le même: mériter toujours cette estime
-hautaine, rester digne des principes que sa vie nous force à respecter.
-
-Même affranchie, être encore son élève!
-
---Bernique, ma vieille, j’en ai soupé moi des «baisers philosophiques»,
-je suis tout à la joie de vivre enfin avec mon pauvre vieux, dans un
-coin, où il vous plaira, m’sieu le ministre, pourvu qu’il puisse planter
-sa toquée de persil, sa touffe d’œillets, fleurir son jardinet comme il
-fleurit sa mansarde. Nous emmenons le minet, et la grosse Rosalie. Ah!
-Margot, ce qu’on va être heureux de pouvoir gâter son vieux Jules...
-
-Un pas rapide sonne sur la terre sèche. Les deux Sèvriennes se taisent,
-laissant passer Victoire Nollet, qui gesticule comme une folle.
-
---Pauvre fille, voilà le quart d’heure de Rabelais; regarde-la se
-démener; crois-tu qu’elle songe à sa mère, comme tu penses à ton père,
-ma Berthe?
-
-Elle sera première agrégée, nul n’en doute, elle aura Paris. M. Rabier a
-été épaté de son épreuve de philosophie: _Droits de l’homme, droits de
-la femme_.
-
-En parlant, elle avait presque la laideur de Mirabeau.
-
---Tant mieux pour elle, tant mieux pour l’École; sa vertu me défrise, et
-je trouve un comble de l’entendre dire partout: «Je rougirais de n’être
-que seconde à l’agrégation.»
-
-Oh là là! qu’on me laisse ramasser en miettes de quoi faire la dernière
-agrégée, et je dirai à mes juges: «Grand merci, messieurs, des 500
-francs que vous m’octroyez; c’est pour le vieux père Passy, qui aura sa
-goutte de marc tous les matins.»
-
---Dans un quart d’heure nous saurons qui sera reçue; est-ce qu’Hortense
-Mignon arrivera à la licence?
-
---Non, mais Ugène la consolera!
-
---Ugène! tu ne sais donc pas? mais tout est rompu depuis qu’Hortense a
-perdu sa dot!
-
---Boudious, quelle canaille! pauvre Hortense, la voilà bien plantée
-aujourd’hui, plus d’écus et pas d’Ugène!
-
---Jeanne Viole aura un bon rang à l’agrégation.
-
---Euh! euh! elle a fait une de ces gaffes, l’autre jour en parlant de
-l’Alsace-Lorraine, comme d’une terre allemande. Je m’apprête à danser
-une bamboula en son honneur.
-
---Que t’a-t-elle fait Berthe, pour être impitoyable le dernier jour de
-notre vie commune?
-
---A moi rien, mais elle préparait une petite infamie, dont tu aurais été
-victime, sans le hasard qui m’a permis de prendre Angèle Bléraud par la
-peau du cou, de la mettre à la porte de ta chambre, qu’elle cambriolait
-pour le compte de Jeanne Viole.
-
-Il s’agissait de dénicher ton journal, et de le faire parvenir à temps à
-Mme Jules Ferron; tu le vois, c’était renouveler l’affaire des billets
-doux, on essayait de se débarrasser de toi, comme on l’a fait d’Adrienne
-Chantilly.
-
-Je l’ai menacée, si elle touchait à toi, d’aller moi-même dire à Mme
-Jules Ferron ce qu’elle fait, depuis trois ans, avec Jeanne Viole, et de
-les faire rayer toutes deux de notre association de Sèvres.
-
---Oh laisse-la, Berthe, je lui pardonne, il faut avoir pitié, même d’une
-Angèle Bléraud; ne faisons souffrir personne, nous n’en avons pas le
-droit.
-
-Un flot de Sèvriennes monte à l’assaut du parc; les Scientifiques se
-préoccupent de l’état du ciel, l’observatoire annonce pour ce soir le
-rarissime passage de Vénus derrière la lune; les Littéraires s’informent
-des postes disponibles, des directrices aimables et franches, de
-l’accueil des citadins.
-
-Hélène, Juliette, Marianne montent à leur tour, et jettent déjà leurs
-projets de retour par-dessus les vacances.
-
---Notre promotion sera la plus chic de l’École.
-
---Qu’on réforme de suite l’esprit de la maison; nous voilà les maîtres,
-à bas la tradition.
-
---Surtout imposons notre idée philosophique.
-
-Elles passent, et la vanité de leurs propos s’éteint dans la nuit.
-L’ombre se fait plus noire, des voix montent qui entourent le jet d’eau.
-
---Jolie femme, oui, Marguerite Triel, mais trop de hanches!
-
---Les hommes ne s’en plaindront pas! lance une voix gouailleuse derrière
-le pavillon Lulli.
-
-Une cloche sonne, les Sèvriennes s’en vont dans l’allée du parc où Mlle
-Vormèse les attend. On ne voit aucune figure, les corps se noient dans
-l’ombre, quelque chose d’immatériel plane, âme de l’École, faite de
-toutes ces âmes de vierges.
-
---Êtes-vous là, mes enfants, toutes?
-
-J’ai voulu vous faire mes adieux dans ce parc où tant de fois nous avons
-causé.
-
-Vous partez demain! que Dieu vous protège, qu’il laisse, au fond de
-vous-mêmes, quelques-unes des paroles que je viens vous dire.
-
-La vie s’ouvre lumineuse devant vous! de jeunes âmes vous attendent,
-vous allez leur porter la bonne parole.
-
-C’est une tâche magnifique que la vôtre, une tâche de sacrifice, mais de
-joie aussi.
-
-Vous allez créer d’autres femmes en leur apprenant à vivre. Votre
-responsabilité est énorme. Que rien ne vous coûte pour inspirer, à
-celles qui vont se confier à vous, l’amour de la vie, c’est-à-dire,
-l’amour du bien.
-
-Encouragez tous les efforts, soutenez leurs espérances, respectez leurs
-droits.
-
-Rappelez-vous, mes enfants, que tout éducateur ressemble au prêtre qui
-se donne à Dieu: vous, vous vous donnez à la jeunesse!
-
-Aimez-la, protégez-la, si vos efforts sont méconnus, pardonnez-lui.
-
-J’ai confiance en vous, mais vous êtes inégalement préparées. Votre bon
-maître, M. Legouff, a coutume de comparer nos Sèvriennes à ces métaux
-précieux que l’alliage rend éternels, et l’alliage, dit-il, c’est la vie
-qui le fera.
-
-Eh bien, je suis un peu «l’écouteur d’or,» celui qui interroge le son du
-métal, et devine aux tintements la paille qui brisera la médaille.
-
-Depuis trois ans, j’écoute vos âmes: je suis sûre de quelques-unes, je
-crains pour les autres. Déjà, la souffrance a creusé son nid parmi vous.
-Mes enfants, ne désespérez jamais de l’avenir: les heures de joie
-viendront, si vous placez votre bonheur au-dessus de vous-mêmes, si vous
-faites, que toujours vos actions soient les servantes dociles de votre
-conscience...
-
-Elle s’arrêta un instant, et plus bas, la voix pleine de larmes:
-
-Si vous souffrez trop, la destinée est dure parfois, souvenez-vous de
-votre École. On vous aime ici. Mes bras vous seront toujours ouverts
-dans la maison du réconfort.
-
-Venez que je vous embrasse.
-
-Ce fut délicieux, des larmes vraies coulèrent; l’âme de l’École avait
-enfin communié avec l’âme du maître.
-
-Un nouveau coup de cloche, comme un glas, avertit les Sèvriennes de
-l’arrivée de Mlle Lonjarrey, venant annoncer les résultats.
-
-Au milieu du tumulte, des cris déchirants, des sanglots, monte une voix
-calme:
-
---Allons mes p’tits.
-
-Résultats de la _Licence_:
-
-1re. Hélène Dinan!
-
-Cris de Juliette Faucon.
-
---Quelle injustice! vocifère Marianne Bruille.
-
-Les 2e et 3e ne sont pas de l’École.
-
-4e. Marianne Bruille, etc.
-
-Juliette s’évanouit, elle n’est pas reçue! adieu philosophie éthérée,
-voilà bien le fait réel, positif celui-là.
-
-
-_Agrégation._
-
-1re. Marguerite Triel!
-
---Moi! s’exclame Marguerite qui embrasse éperdument Berthe, ravie de ce
-triomphe.
-
-2e. Victoire Nollet.
-
---Compliments, chère, fait Jeanne Viole, grinçant des dents.
-
---Ça n’en vaut pas la peine! répond Victoire qui étouffe ses sanglots.
-
-3e. Adrienne Chantilly, en congé.
-
-C’est tout pour cette fois, mesdemoiselles...
-
-Mlle Lonjarrey s’éloigne, Mlle Vormèse console les malchanceuses, et sur
-le parc, un instant bouleversé, la nuit se remet à tisser l’éternelle
-toile d’oubli...
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
---Eh bien, chérie, quel poste demanderas-tu?
-
---Aucun, Berthe, ce soir même je démissionne!
-
---Tu brises ta carrière; c’est donc pour ne point le quitter; oh comme
-tu l’aimes!
-
---Je l’adore, tout mon être lui appartient, je ne peux pas partir, où il
-ira j’irai, ce qu’il voudra je le ferai; je ne sais plus qu’une chose:
-maintenant, que j’ai payé à l’École ma dette de succès, l’aimer lui, lui
-rendre la force de vivre et d’être un grand artiste.
-
---Alors tu l’épouses?
-
---Non, je ne puis l’épouser devant les hommes. Charlotte a exigé de lui
-un serment. Je l’épouserai en mon âme et conscience, devant Dieu seul.
-
-Si Charlotte, continua Marguerite, très grave, n’avait pas été mon amie,
-j’aurais supplié Henri de ne pas croire son honneur engagé. Ce
-serment-là est de ceux qu’on délie, car les morts ne peuvent exiger de
-nous l’engagement d’une vie, qui ne leur appartient plus.
-
-Henri a l’âme trop haute pour violer un serment. C’est à moi quand même,
-de lui donner le bonheur.
-
-Voilà trois jours que je vis dans le désespoir. Il m’aime! il m’aime,
-comprends-tu, dis, Berthe, et je ne ferais rien pour lui! Oh ce serait
-misérable.
-
-J’ai souhaité la mort, c’est la pensée de la mort qui me rejette à la
-vie, qui va me donner la force de m’affranchir!
-
-Si tu savais avec quelle ivresse je pars, je vais à lui, enfin voilà le
-bonheur.
-
---Chérie, ma chérie, que vas-tu faire, tu ne calcules point.
-
---L’aimerais-je donc si je calculais!
-
-Enlacées, elles reviennent toutes deux vers l’école endormie; le jet
-d’eau s’est tu.
-
-Le ciel peu étoilé, discrètement écarte de la lune les témoins de ce
-baiser que Vénus, en passant, donne à Diane endormie.
-
-Seuls, les regards humains contemplent ce baiser d’astres.
-
---Vois là-haut ce mince croissant de lune. Vénus glisse, elle
-s’approche, la voilà suspendue comme une larme, une larme d’amour.
-
-Te souviens-tu quand Salammbô vient au camp et que Matho, éperdu, la
-supplie de lui donner les petites cornes de gazelle qui supportaient ses
-colliers?
-
-C’est une larme de Matho, larme de désir, qui roule encore dans
-l’Infini.
-
-Je cherchais mon étoile: la voici. Adieu, ma Berthe, je vais suivre le
-chemin d’amour que Vénus me trace dans le ciel.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXXIV
-
-LE DON
-
-
-_Lettre de Marguerite Triel à Henri Dolfière._
-
-«Sèvres, 14 août 189 , 10 heures soir.
-
-»Dans quelques heures, j’aurai quitté l’École. Je suis libre, Henri, je
-suis reçue et je démissionne. Je veux que mon travail reste libre, afin
-de disposer de ma vie selon mon cœur.
-
-»Je vous aime, Henri. Je vous aime depuis longtemps; depuis toujours, je
-crois. Ce sont vos larmes, un soir, qui m’ont donnée à vous.
-J’attendais, j’implorais votre aveu. Rien ne me faisait pressentir que
-ce jour si éperdument désiré, serait pour nous encore un jour de
-douleur.
-
-»J’ai fui vos bras. J’ai cru devenir folle. Vous m’aimez! Le souvenir de
-vos paroles me brûle et m’écrase. J’ai maudit la vie. J’ai voulu vous
-arracher de moi, vous haïr. Je vous adore.
-
-»Cette révolte est passée.
-
-»A quoi bon vous torturer de mes prières, laisser en vous peut-être, si
-vous m’exauciez, un regret qui serait un blasphème.
-
-»Nous sommes deux malheureux; pourtant notre destin ne dépend plus que
-de nous-mêmes.
-
-»Mieux vaut mourir tout de suite, que de vivre sans amour.
-
-»Mon bien-aimé, je n’aimerai que toi, j’ai besoin du nid, des ailes
-protectrices et caressantes, tout mon être va vers le tien. Tu es en
-moi, je suis en toi, je ne veux que toi. Comme je voudrais te dire là
-tout près, ma bouche sur tes lèvres, mon amour pour toi.
-
-»C’est très grand, va. Je t’aime avec tout ce qu’il y a de meilleur, de
-généreux en moi!
-
-»Je veux, mon bien-aimé, que tu sois heureux, que tu me doives l’oubli
-de ta peine; qu’en moi, tu puises la force sacrée qui aidera ton génie.
-J’ai foi en ton avenir, je le vois si glorieux.
-
-»Je ne serai point ta femme devant les hommes; je ne prendrai pas à ton
-foyer la place vide. Je veux être ta femme devant Dieu, devant ta
-conscience; je serai à tes côtés, la compagne effacée, mais loyale et
-fidèle, de toute ton existence.
-
-»Je suis fière de ton amour, il m’aidera à oublier ce que je
-t’abandonne; s’il faut souffrir, le bonheur d’être à toi m’en donne le
-courage.
-
-»Je n’ai plus ni mon père, ni ma mère. Dès demain je puis vivre et
-travailler avec toi.
-
-»Henri, Henri, de toute mon âme, je me donne à toi. Viens, viens, nous
-serons les Éphémères que bénit le Tout-Puissant, car ton œuvre restera
-le magnifique et pur symbole de notre baiser.
-
-»Viens, je t’attends.
-
-»Tienne, par tout le désir de mon cœur et de ma chair.
-
-»MARGUERITE.»
-
-
-FIN DES SÈVRIENNES
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
-
-PREMIÈRE PARTIE
-
- Pages.
- Chapitre Ier.--La cour de la vieille Sorbonne 1
- Chapitre II.--A Sèvres, le jour du résultat 14
- Chapitre III.--Le journal de Marguerite Triel 28
- Chapitre IV.--Paquet de lettres 38
- Chapitre V.--Le journal de Marguerite Triel (_suite_) 44
- Chapitre VI.--Un cours de géographie 48
- Chapitre VII.--Journal de Marguerite 55
- Chapitre VIII.--Le bonsoir 62
- Chapitre IX.--Soirée philosophique 70
- Chapitre X.--Journal de Marguerite Triel 76
- Chapitre XI.--L’âme de l’École 85
- Chapitre XII.--Le journal de Marguerite Triel 93
- Chapitre XIII.--Autour d’une tasse de café 101
- Chapitre XIV.--La fête de l’École 112
- Chapitre XV.--Journal de Marguerite Triel 118
- Chapitre XVI.--Ces Messieurs 123
- Chapitre XVII.--Journal de Marguerite 137
- Chapitre XVIII.--Berthe Passy à son père, M. Jules Passy,
- poète, à Barbizon 142
- Chapitre XIX.--Journal de Marguerite Triel 149
- Chapitre XX.--Journal de Marguerite Triel 154
- Chapitre XXI.--Rapport de Mlle Lonjarrey, surveillante à
- l’École de Sèvres, à Mme Jules Ferron 164
-
-DEUXIÈME PARTIE
-
- Chapitre Ier.--Le retour des Sèvriennes 169
- Chapitre II.--Journal de Marguerite Triel 179
- Chapitre III.--Lettre de Berthe Passy à M. Jules Passy,
- son père, homme de lettres, aux Batignolles 187
- Chapitre IV.--Le journal de Marguerite Triel 194
- Chapitre V.--Professeur-femme 196
- Chapitre VI.--Meeting 202
- Chapitre VII.--Journal de Marguerite Triel 214
- Chapitre VIII.--Réponse de Berthe Passy à Mlle Renée Diolat,
- professeur agrégée au lycée de Mamers 218
- Chapitre IX.--Journal de Marguerite 223
- Chapitre X.--La mort de Charlotte 227
- Chapitre XI.--Journal de Marguerite Triel 234
- Chapitre XII.--Suite du journal de Marguerite Triel 239
- Chapitre XIII.--Le Congrès féministe 241
- Chapitre XIV.--Journal de Marguerite Triel 248
- Chapitre XV.--Licence et agrégation 250
- Chapitre XVI.--Journal de Marguerite Triel 257
- Chapitre XVII.--Fenêtre ouverte sur la vie 259
- Chapitre XVIII.--Au nom du droit 267
- Chapitre XIX.--En attendant M. Legouff 271
- Chapitre XX.--M. Legouff à Sèvres 277
- Chapitre XXI.--Billets doux 284
- Chapitre XXII.--Lettre de Berthe Passy à Mlle Isabelle Marlotte,
- professeur au lycée de jeunes filles, Tourcoing 291
- Chapitre XXIII.--Lui 297
- Chapitre XXIV.--Journal de Marguerite Triel 299
- Chapitre XXV.--Cours de littérature 306
- Chapitre XXVI.--Journal de Marguerite Triel 315
- Chapitre XXVII.--Le suicide d’Isabelle Marlotte 319
- Chapitre XXVIII.--Fait divers de la «Gazette de Tourcoing» 325
- Chapitre XXIX.--Journal de Marguerite Triel 327
- Chapitre XXX.--Les Sèvriennes chez M. Legouff 331
- Chapitre XXXI.--Journal de Marguerite Triel 345
- Chapitre XXXII.--Derniers feuillets du journal de Marguerite
- Triel 348
- Chapitre XXXIII.--Les adieux des Sèvriennes 352
- Chapitre XXXIV.--Le don 363
-
-
-SAINT-DENIS.--IMPRIMERIE H. BOUILLANT, 20, RUE DE PARIS.
-
-
-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES SÈVRIENNES ***
-
-Updated editions will replace the previous one--the old editions will
-be renamed.
-
-Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright
-law means that no one owns a United States copyright in these works,
-so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the
-United States without permission and without paying copyright
-royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part
-of this license, apply to copying and distributing Project
-Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm
-concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark,
-and may not be used if you charge for an eBook, except by following
-the terms of the trademark license, including paying royalties for use
-of the Project Gutenberg trademark. If you do not charge anything for
-copies of this eBook, complying with the trademark license is very
-easy. You may use this eBook for nearly any purpose such as creation
-of derivative works, reports, performances and research. Project
-Gutenberg eBooks may be modified and printed and given away--you may
-do practically ANYTHING in the United States with eBooks not protected
-by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the trademark
-license, especially commercial redistribution.
-
-START: FULL LICENSE
-
-THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
-PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
-
-To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
-distribution of electronic works, by using or distributing this work
-(or any other work associated in any way with the phrase "Project
-Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full
-Project Gutenberg-tm License available with this file or online at
-www.gutenberg.org/license.
-
-Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project
-Gutenberg-tm electronic works
-
-1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
-electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
-and accept all the terms of this license and intellectual property
-(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
-the terms of this agreement, you must cease using and return or
-destroy all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your
-possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a
-Project Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound
-by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the
-person or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph
-1.E.8.
-
-1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
-used on or associated in any way with an electronic work by people who
-agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
-things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
-even without complying with the full terms of this agreement. See
-paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
-Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this
-agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm
-electronic works. See paragraph 1.E below.
-
-1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the
-Foundation" or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection
-of Project Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual
-works in the collection are in the public domain in the United
-States. If an individual work is unprotected by copyright law in the
-United States and you are located in the United States, we do not
-claim a right to prevent you from copying, distributing, performing,
-displaying or creating derivative works based on the work as long as
-all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope
-that you will support the Project Gutenberg-tm mission of promoting
-free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg-tm
-works in compliance with the terms of this agreement for keeping the
-Project Gutenberg-tm name associated with the work. You can easily
-comply with the terms of this agreement by keeping this work in the
-same format with its attached full Project Gutenberg-tm License when
-you share it without charge with others.
-
-1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
-what you can do with this work. Copyright laws in most countries are
-in a constant state of change. If you are outside the United States,
-check the laws of your country in addition to the terms of this
-agreement before downloading, copying, displaying, performing,
-distributing or creating derivative works based on this work or any
-other Project Gutenberg-tm work. The Foundation makes no
-representations concerning the copyright status of any work in any
-country other than the United States.
-
-1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
-
-1.E.1. The following sentence, with active links to, or other
-immediate access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear
-prominently whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work
-on which the phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the
-phrase "Project Gutenberg" is associated) is accessed, displayed,
-performed, viewed, copied or distributed:
-
- This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
- most other parts of the world at no cost and with almost no
- restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it
- under the terms of the Project Gutenberg License included with this
- eBook or online at www.gutenberg.org. If you are not located in the
- United States, you will have to check the laws of the country where
- you are located before using this eBook.
-
-1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is
-derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not
-contain a notice indicating that it is posted with permission of the
-copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in
-the United States without paying any fees or charges. If you are
-redistributing or providing access to a work with the phrase "Project
-Gutenberg" associated with or appearing on the work, you must comply
-either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or
-obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg-tm
-trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9.
-
-1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
-with the permission of the copyright holder, your use and distribution
-must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any
-additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms
-will be linked to the Project Gutenberg-tm License for all works
-posted with the permission of the copyright holder found at the
-beginning of this work.
-
-1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
-License terms from this work, or any files containing a part of this
-work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
-
-1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
-electronic work, or any part of this electronic work, without
-prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
-active links or immediate access to the full terms of the Project
-Gutenberg-tm License.
-
-1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
-compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including
-any word processing or hypertext form. However, if you provide access
-to or distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format
-other than "Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official
-version posted on the official Project Gutenberg-tm website
-(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense
-to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means
-of obtaining a copy upon request, of the work in its original "Plain
-Vanilla ASCII" or other form. Any alternate format must include the
-full Project Gutenberg-tm License as specified in paragraph 1.E.1.
-
-1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
-performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
-unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
-
-1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
-access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works
-provided that:
-
-* You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
- the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
- you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed
- to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he has
- agreed to donate royalties under this paragraph to the Project
- Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid
- within 60 days following each date on which you prepare (or are
- legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty
- payments should be clearly marked as such and sent to the Project
- Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in
- Section 4, "Information about donations to the Project Gutenberg
- Literary Archive Foundation."
-
-* You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
- you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
- does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
- License. You must require such a user to return or destroy all
- copies of the works possessed in a physical medium and discontinue
- all use of and all access to other copies of Project Gutenberg-tm
- works.
-
-* You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of
- any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
- electronic work is discovered and reported to you within 90 days of
- receipt of the work.
-
-* You comply with all other terms of this agreement for free
- distribution of Project Gutenberg-tm works.
-
-1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project
-Gutenberg-tm electronic work or group of works on different terms than
-are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing
-from the Project Gutenberg Literary Archive Foundation, the manager of
-the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the Foundation as set
-forth in Section 3 below.
-
-1.F.
-
-1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
-effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
-works not protected by U.S. copyright law in creating the Project
-Gutenberg-tm collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm
-electronic works, and the medium on which they may be stored, may
-contain "Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate
-or corrupt data, transcription errors, a copyright or other
-intellectual property infringement, a defective or damaged disk or
-other medium, a computer virus, or computer codes that damage or
-cannot be read by your equipment.
-
-1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
-of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
-Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
-Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
-liability to you for damages, costs and expenses, including legal
-fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
-LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
-PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
-TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
-LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
-INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
-DAMAGE.
-
-1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
-defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
-receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
-written explanation to the person you received the work from. If you
-received the work on a physical medium, you must return the medium
-with your written explanation. The person or entity that provided you
-with the defective work may elect to provide a replacement copy in
-lieu of a refund. If you received the work electronically, the person
-or entity providing it to you may choose to give you a second
-opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If
-the second copy is also defective, you may demand a refund in writing
-without further opportunities to fix the problem.
-
-1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
-in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO
-OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT
-LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
-
-1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
-warranties or the exclusion or limitation of certain types of
-damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement
-violates the law of the state applicable to this agreement, the
-agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or
-limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or
-unenforceability of any provision of this agreement shall not void the
-remaining provisions.
-
-1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
-trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
-providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in
-accordance with this agreement, and any volunteers associated with the
-production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm
-electronic works, harmless from all liability, costs and expenses,
-including legal fees, that arise directly or indirectly from any of
-the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this
-or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or
-additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any
-Defect you cause.
-
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
-
-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of
-computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
-
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
-www.gutenberg.org
-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
-U.S. federal laws and your state's laws.
-
-The Foundation's business office is located at 809 North 1500 West,
-Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up
-to date contact information can be found at the Foundation's website
-and official page at www.gutenberg.org/contact
-
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without
-widespread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
-DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
-state visit www.gutenberg.org/donate
-
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-
-Please check the Project Gutenberg web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-
-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works
-
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
-
-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
-necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
-edition.
-
-Most people start at our website which has the main PG search
-facility: www.gutenberg.org
-
-This website includes information about Project Gutenberg-tm,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
diff --git a/old/66761-0.zip b/old/66761-0.zip
deleted file mode 100644
index 504c37b..0000000
--- a/old/66761-0.zip
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/66761-h.zip b/old/66761-h.zip
deleted file mode 100644
index 9490bae..0000000
--- a/old/66761-h.zip
+++ /dev/null
Binary files differ
diff --git a/old/66761-h/66761-h.htm b/old/66761-h/66761-h.htm
deleted file mode 100644
index f0be01d..0000000
--- a/old/66761-h/66761-h.htm
+++ /dev/null
@@ -1,14523 +0,0 @@
-<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN"
- "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd">
-
-<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" lang="fr" xml:lang="fr">
-<head>
-<meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=UTF-8" />
-<title>
- The Project Gutenberg eBook of Les Sèvriennes, by Gabrielle Réval.
-</title>
-<link rel="coverpage" href="images/cover.jpg" />
-<style type="text/css">
-
-p { text-align: justify; line-height: 1.2em; text-indent: 1.5em;
- margin: .3em 0;}
-p.noindent { text-indent: 0; }
-
-h1 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 1em 0; }
-h2 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 4em 0 2em 0; }
-h3 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 3em 0 1.5em 0; }
-
-div.c, p.c { text-align: center; line-height: 1.5em; text-indent: 0;
- margin: 1em 0; }
-
-
-.large { font-size: 130%; }
-.xlarge {font-size: 150%; }
-.small { font-size: 90%; }
-.xsmall, small { font-size: 80%; }
-
-.g { letter-spacing: .1em; }
-.i { font-style: italic; }
-.i i, .i em { font-style: normal; }
-
-.sc { font-variant: small-caps; }
-.sans-serif { font-family: sans-serif; }
-
-.poetry { text-align: left; margin: 1em 0 1em 10%; }
-.verse { padding-left: 3em; text-indent: -3em; }
-.i1 { margin-left: 4%; }
-.i2 { margin-left: 8% }
-.i3 { margin-left: 12% }
-.i4 { margin-left: 16% }
-.i12 { margin-left: 48% }
-
-
-p.r { margin: .3em 15%; text-align: right; }
-.ind { margin: 1em 0 1em 10%; }
-.date { margin: 1.5em 5% .7em 20%; text-align: right; font-size: 95%; }
-p.c + p.date { margin-top: .7em; }
-.attr { margin: 1em 20%; text-align: right; }
-.csign { margin: 1em 0; text-align: center; text-indent: 0; }
-.sign2 { margin: 1em 5% 1em 20%; text-align: right; }
-.sign { margin: 1em 10% 1em 20%; text-align: right; }
-
-hr { width: 20%; margin: 1em 40%; }
-div.dots { margin: .5em 0; text-align: center; }
-div.dots b { display: inline-block; width: 4.8%; }
-
-
-sup { font-size: smaller; vertical-align: 20%; }
-i sup { padding-left: .1em; font-style: normal; }
-
-li { list-style: none; }
-
-table { margin: 1em auto; }
-td { vertical-align: top; }
-td.c div { text-align: center; padding-top: .7em; padding-bottom: .7em; }
-td.r div { text-align: right; }
-td.drap { text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; text-align: left; }
-td.bot { text-align: right; vertical-align: bottom; padding-left: 1em; }
-td.p { text-indent: 1.5em; }
-td.w4 { width: 4em; }
-
-a { text-decoration: none; }
-
-.ugap { margin-top: 1em; }
-div.gap, p.gap { margin-top: 2.5em; }
-.break, .chapter { margin-top: 4em; }
-
-img { max-width: 100%; }
-
-@media screen {
- body { max-width: 40em; width: 80%; margin: 0 auto; }
-}
-
-@media handheld {
- .break, .chapter { page-break-before: always; }
- .top4em { padding-top: 4em; }
- .nobreak { page-break-before: avoid; }
-}
-
-</style>
-</head>
-<body>
-
-<div style='text-align:center; font-size:1.2em; font-weight:bold'>The Project Gutenberg eBook of Les Sèvriennes, by Gabrielle Réval</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online
-at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. If you
-are not located in the United States, you will have to check the laws of the
-country where you are located before using this eBook.
-</div>
-
-<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: Les Sèvriennes</p>
-
-<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Gabrielle Réval</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>Release Date: November 17, 2021 [eBook #66761]</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>Language: French</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>Character set encoding: UTF-8</div>
-
-<div style='display:block; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This book was produced from scanned images of public domain material from the Google Books project.)</div>
-
-<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES SÈVRIENNES ***</div>
-<p class="c large top4em">G. REVAL</p>
-
-<h1>Les<br />
-Sèvriennes</h1>
-
-<p class="c small sans-serif">DIX-SEPTIÈME ÉDITION</p>
-
-
-<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br />
-<span class="small">SOCIÉTÉ D’ÉDITIONS LITTÉRAIRES ET ARTISTIQUES</span><br />
-<i>Librairie Paul Ollendorff</i><br />
-50, <span class="small g">CHAUSSÉE D’ANTIN</span>, 50</p>
-
-<p class="c">1907<br />
-<span class="small">Tous droits réservés.</span></p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top4em">DU MÊME AUTEUR</p>
-
-
-<ul>
-<li><b>Les Lycéennes.</b></li>
-<li><b>Un Lycée de jeunes filles.</b></li>
-</ul>
-
-<p class="gap small">Tous droits de traduction et de reproduction réservés
-pour tous les pays, y compris la Suède, la Norvège, la
-Hollande et le Danemark.</p>
-
-<p class="small">S’adresser, pour traiter, à la librairie Paul Ollendorff,
-50, Chaussée d’Antin, Paris.</p>
-
-
-<p class="c gap xsmall">SAINT-DENIS. — IMP. H. BOUILLANT, 20, RUE DE PARIS. — 16811.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<p class="c large i">A Madame Marni.</p>
-
-
-<p class="ind">Madame,</p>
-
-<p>Le vieil usage n’est-il pas qu’un auteur, avant
-d’abandonner son livre aux caprices du Destin, le
-voue à quelque Génie bienfaisant ?</p>
-
-<p>Faites-moi la grâce, Madame, d’accepter l’hommage
-de mon premier livre : vous êtes ce bon
-Génie, et c’est d’un cœur tout à vous, que je vous
-offre, en témoignage d’admiration et de gratitude,
-les pages qui vous ont plu.</p>
-
-<p>Vous m’êtes témoin, Madame, qu’en écrivant
-un livre sur l’École de Sèvres, je n’ai fait autre
-chose que grouper mes souvenirs de Sèvrienne,
-initiant ainsi le public, qui nous ignore, à une vie
-d’ardent et pénible labeur, à des émotions âpres
-ou puériles. Je l’ai fait sincèrement, même en ce
-qui touche quelques sujets délicats.</p>
-
-<p>Ce n’est point une œuvre pédagogique que
-j’entreprends, et ce n’est pas une satire de la très
-haute culture que reçoivent à Sèvres les privilégiées
-de nos lycées de jeunes filles. Je ne suis pas
-assez l’ennemie de moi-même, pour déchirer le
-sein qui m’a si copieusement nourrie.</p>
-
-<p>Mon dessein a été de peindre, par des tableaux
-successifs, et par le récit d’une courte aventure,
-un milieu très spécial, « <span lang="en" xml:lang="en">select</span> » et très fermé,
-par la difficulté grandissante du concours de
-Sèvres.</p>
-
-<p>Sèvres n’est pas un couvent, et n’est pas davantage
-une Université féminine. Ni nonnes, ni
-étudiantes, les Sèvriennes, au nombre de soixante,
-vivent là comme en un gynécée libéral, dont les
-portes s’ouvrent avec confiance, avec amour, devant
-la Poésie, l’Art, la Science. Il est facile, en
-feuilletant les cours des Littéraires et des Scientifiques,
-de se rendre compte de l’œuvre poursuivie
-par nos Maîtres. Sèvres est le cerveau de ce grand
-enfant barbare, imprudent, mais tenace, qu’est
-l’Enseignement secondaire des jeunes filles.</p>
-
-<p>Ce qu’il est plus difficile de juger, c’est le
-charme de cette vie solitaire et studieuse, c’est la
-transformation de ces êtres inachevés, dans l’aube
-déjà resplendissante de la pensée qui s’éveille,
-c’est ce moment extraordinaire, où soudain l’esprit
-atteint sa puberté, moment d’orgueil immense,
-où la jeune fille se croit assez forte pour marcher
-seule dans la vie.</p>
-
-<p>Alors, c’est une rupture complète avec le passé :
-elle entre à Sèvres ; d’où vient-elle ? peu importe,
-rien ne va subsister de ce qu’elle apporte en patrimoine.
-Elle est le sol déjà remué par la charrue,
-mais non ensemencé. Voilà le semeur qui passe,
-jetant aux sillons la graine, et sur le germe
-fécond, pieusement la Vierge referme les lèvres,
-mystiques gardiennes de la moisson. Le Sacerdoce
-commence.</p>
-
-<p>Pour donner corps à ma pensée, j’ai choisi un
-groupe de Sèvriennes très différentes par tempérament
-les unes des autres, n’ayant de commun
-entre elles, que le travail, les habitudes, le but à
-atteindre.</p>
-
-<p>Je n’ai point indiqué, ou très peu, ce qu’elles
-étaient avant d’entrer à Sèvres : l’histoire d’écolières
-pauvres, mais intelligentes, voulant trouver
-un gagne-pain dans l’Enseignement, leur est commune
-à toutes ; si elles doivent souffrir de la confusion
-des milieux, ce n’est qu’une fois professeurs ;
-alors je dirai leur triste roman, quand elles
-retombent sans famille, sans amis, dans la plus
-terrible réalité. Cette fois ce sera le roman du
-professeur-femme, dont cette étude sur les Sèvriennes
-n’est que la préface.</p>
-
-<p>Aux scènes de la vie intime de l’École, j’ai mêlé
-une intrigue romanesque, celle d’une Sèvrienne
-d’élite, âme très pure, mais inquiète, à la merci
-de la douleur, et qui, affranchie par la culture de
-ses Maîtres, ne recule pas devant l’extrême conséquence
-de ses principes.</p>
-
-<p>Le cas est exceptionnel, j’en conviens : il est
-vrai, je le sais : donc il est intéressant. Mes autres
-personnages montrent assez que l’avenir, si
-avare de bonheur qu’il soit, saura leur convenir,
-et qu’en toute Sèvrienne, s’il y a l’étoffe d’un éloquent
-maître de Sorbonne, à la longue il y aura
-peut-être une éducatrice d’âmes.</p>
-
-<p>Ce livre est vrai aujourd’hui, comme il le fut
-hier. La fondatrice est morte, son œuvre subsiste,
-seules quelques coutumes ont disparu avec elle.
-Les Sèvriennes jouissent de leur supériorité, toisent
-un tantinet les petits échelons qui sont au-dessous
-d’elles, dans cette courte échelle universitaire,
-et se comparent volontiers à ces pages,
-damerets et damoiseaux, qui se formaient au bien
-dire et aux belles manières courtoises, auprès des
-dames d’antan.</p>
-
-<p>Elles ont, elles aussi, jeux de grâces et joutes
-viriles, avant de mériter « l’accolade ministérielle »
-qui les crée chevaliers, en les faisant professeurs !</p>
-
-<p>Vous montrer mon École, toute nue, chaste
-d’être belle, voilà ce que j’ai voulu faire, Madame.</p>
-
-<p>J’ai écrit ce livre avec passion, étant toujours
-amoureuse de mon École, et parce que ce seul nom
-de Sèvres est pour moi, — pour nous toutes,
-hélas ! — la résurrection d’un temps où, corps et
-âmes, nous étions en beauté.</p>
-
-<p class="sign"><span class="sc">Gabrielle Réval.</span></p>
-
-<p class="ind small">Janvier 1900.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<p class="c xlarge">LES SÈVRIENNES</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak">PREMIÈRE PARTIE</h2>
-
-
-
-
-<h3 id="p1c1" title="I. La cour de la vieille Sorbonne">CHAPITRE PREMIER</h3>
-
-<p class="c small">LA COUR DE LA VIEILLE SORBONNE</p>
-
-
-<p>Par ce frais matin de juin, le soleil glisse sur
-les toits biscornus qui coiffent la vieille Sorbonne
-et jette, sur le cadran de pierre, la première
-ombre de l’aiguille. Il est sept heures et demie ;
-quoique très animée, la cour reste maussade
-comme le giron d’une vieille dame grise prêchant
-l’austérité.</p>
-
-<p>Des groupes de jeunes filles attendent, la serviette
-sous le bras, qu’on ouvre la petite porte de
-l’Amphithéâtre. Les unes restent immobiles,
-clouées aux pavés luisants, on en voit qui suçotent
-l’eau de mélisse ; les affamées se lestent d’un
-dernier croissant ; d’autres, fiévreuses, arpentent
-la cour, des marches de la chapelle aux grillages
-des portes ; l’une s’esquive pour repasser « un
-sujet » ; plus loin, une autre interroge son sort,
-au hasard des petits papiers.</p>
-
-<p>Elles sont là cinquante, soixante, quatre-vingts.
-Tout à l’heure, il y en aura plus de cent : ce
-sont les aspirantes littéraires et scientifiques au
-concours de l’École normale supérieure de Sèvres.</p>
-
-<p>On en voit de gentilles, dix-huit à vingt-cinq
-ans, pas plus, pâlies par l’émoi ou la houppette,
-les yeux vifs, fiévreux, un peu battus. Du chic
-dans une robe de quatre sous, qu’elles portent
-avec aisance ou désinvolture. Quelques scientifiques
-ont l’aspect « chien battu » des pauvres institutrices.
-Quelques littéraires ont arboré la « toilette
-Conservatoire », à leurs risques et périls :
-ces messieurs n’aiment pas ça.</p>
-
-<p>En corbeille autour des aspirantes, les mères
-de famille observent les rivales, lisent sur les
-figures les chances de réussite : « En voilà une
-qui doit être très forte… oh, rien à craindre de
-celle-là. »</p>
-
-<p>Les papas, plus avisés, supputent la cote supplémentaire
-d’une bouche rieuse, et des yeux qui
-seront jolis à voir pleurer.</p>
-
-<p>Jalousement on s’observe, on se défie ; puis d’instinct
-les groupes se forment, s’isolent. Il n’y a plus
-que des gens qui vont se battre à la course : jeu
-terrible dont quelques-unes ne se relèveront pas.</p>
-
-<p>Premier groupe. — Lycée Fénelon.</p>
-
-<p>Celui-là très en vue, le plus nombreux, porte
-beau.</p>
-
-<p>Une brunette sémillante, de jolie tournure parisienne,
-Jeanne Viole, interpellant une de ses
-compagnes, Berthe Passy, sorte de gavroche enjuponné :</p>
-
-<p>— Dis donc, sommes-nous assez Méduses ! Les
-pauvres petites, elles tremblent à nous regarder.
-Oui, Mesdemoiselles, c’est nous le Lycée Fénelon,
-à nous les premières places, à vous les autres…
-s’il en reste.</p>
-
-<p>— Il nous manque un Suisse, pour nous annoncer,
-répond l’autre ; entends-tu ça, dans le vieil
-Amphithéâtre : « Messieurs, le lycée Fénelon,
-pépinière de l’École de Sèvres ! » Du coup, toutes
-les ombres des jeunes clercs voudraient revenir
-composer avec nous.</p>
-
-<p>Un éclat de rire général accueille cette boutade,
-et Jeanne Viole, heureuse de cacher son émoi,
-sous ce papotage d’écolière, reprend :</p>
-
-<p>— C’est gentil ce que notre Plumkett a fait hier
-pour Didi, son chouchou !</p>
-
-<p>— Quoi donc ? est-ce qu’il lui aurait donné des
-tuyaux sur notre examen, le lâche !</p>
-
-<p>— Mais non, Plumkett, tu le sais bien, est incapable
-de ça. Il a confié à Didi, avec mille rougeurs,
-un petit bout de crayon, un fétiche quoi, afin
-qu’à l’examen, elle retrouve sa note coutumière.</p>
-
-<p>— Chic, chic, voilà qui méritait un baiser !
-Gageons, fait Berthe railleuse, que Didi ne l’aura
-pas compris. Cette fille-là ne saura jamais dire
-merci. Pourtant 18 toute l’année !!! que Dieu
-fasse, elle a gardé son 18. Ce qu’ils la gobent au
-Lycée. Il n’y a que M<sup>lle</sup> Adrienne Chantilly qui
-sache parler, qui sache dire ; pour elle, on trouve
-d’illustres comparaisons ; crois-tu, que dans les
-petites classes, on répète : Didi fait du Heredia,
-Didi parle comme Jules Lemaître, Didi a la voix
-de Moréno.</p>
-
-<p>Je voudrais seulement qu’on dise de moi : elle a
-le coup de paupière de cette Didi : je serais sûre
-aujourd’hui d’entrer première à Sèvres !</p>
-
-<p>En bonne compagne, Jeanne Viole, cherchant à
-concilier tous les esprits, arrête ce flux de paroles :</p>
-
-<p>— Bêche toujours, ma pauvre vieille, Adrienne
-Chantilly a le charme, elle séduit les délicats :
-elle saura prendre d’Aveline, comme elle a pris
-Plumkett, comme ça, nonchalamment, avec
-grâce. Je te l’accorde, l’affreuse Nollet lui est
-supérieure, mais sa laideur est le rachat de son
-intelligence. Vois-tu, ça nous vexe toujours qu’une
-autre soit plus femme que nous…</p>
-
-<p>A ce moment, survient une grande jeune fille,
-Madeleine Bertrand, élève médiocre, cachant sa
-pauvreté d’esprit sous une attitude hautaine ; le
-poids d’une natte énorme, tombant jusqu’aux
-talons, redresse sa tête ; il y a du triomphe dans
-sa démarche.</p>
-
-<p>— Comment, c’est encore d’Elle qu’on parle
-ici ! Peut-on songer à d’autres qu’à soi-même,
-dans un moment pareil ! Moi j’ai la fièvre, mon
-cœur bat…</p>
-
-<p>— Ouais, riposte Berthe Passy, ton cœur bat, la
-belle : aurais-tu la frousse ! Attention on nous
-regarde, ne dis pas que tu as peur, tu rendrais
-courage à tout ce monde-là. Et le moyen de vaincre
-après ?</p>
-
-<p>Tu sais ce qu’a dit la Directrice de Fénelon : Je
-veux que les cinq premières qui entreront à Sèvres,
-sortent de mon lycée ! C’est dit. Mais tu m’amuses
-toi ! avec une pareille natte dans le dos, n’es-tu
-pas sûre d’être reçue ! Qu’est-ce qu’une corde de
-pendu, auprès de ce porte-veine.</p>
-
-<p>Madeleine Bertrand, bouche bée, ne sait que
-répondre : elle va, vient, imperturbablement sotte,
-au milieu des petits rires moqueurs ; puis un
-mouvement se fait, l’attention du groupe de
-Fénelon se porte sur Adrienne Chantilly, qui
-arrive enfin, nonchalamment, avec une grâce de
-lévantine. C’est une belle juive, à la taille très
-cambrée ; des cheveux frisés, poudrés d’or ; des
-yeux d’un vert glauque, qui luisent comme une
-source à travers les ramilles ; des sourcils noirs,
-un teint mat, l’arc de la bouche très joliment
-tendu.</p>
-
-<p>Les jeunes filles échangent des poignées de
-mains, et Didi, fort à son aise, cherche à placer
-son petit potin.</p>
-
-<p>— Savez-vous pourquoi Thaddée a lâché si brusquement
-Fénelon ?</p>
-
-<p>— Anémie cérébrale, assure M<sup>lle</sup> Frolière.</p>
-
-<p>— Pas du tout ! On a découvert un flirt sensationnel
-entre Thaddée et Mounet-Sully ! Oui, ma
-chère ! figure-toi qu’elle avait eu le toupet d’aller lui
-demander des leçons de déclamation. Mounet, surpris
-de sa belle voix, accepta. Sitôt fait, l’autre
-tombe amoureuse, écrit des vers, promène sur
-son cœur une photographie à dédicace ; elle a trop
-causé, on a tout su, bref, pour raison de moralité,
-la Directrice lui a fait dire de ne plus revenir au
-cours.</p>
-
-<p>— Pauvre Thaddée, soupire ironiquement
-Jeanne Viole, sa vocation était l’amour, ou le
-théâtre ; elle était fourvoyée parmi nous.</p>
-
-<p>— Ma foi oui, conclut Berthe Passy, là au moins
-elle n’aura rien à perdre, et tout à gagner. Mais
-voici Victoire ; que peut-elle bien ruminer encore ?
-regardez-la, elle se parle à elle-même ; cette fille
-est sans cesse aux prises avec son destin.</p>
-
-<p>Victoire Nollet est justement cette aspirante à
-Sèvres, qui passe, dans tout le lycée, pour le modèle
-accompli de la laideur, sorte de Quasimodo
-femelle ; un corps en tuyau de poêle, une tête
-énorme, congestionnée : construction audacieuse
-de têtard intelligent.</p>
-
-<p>Elle cause tout haut, très excitée par l’approche
-de son examen.</p>
-
-<p>— 24 juin ! Voilà le grand jour arrivé ; dire que,
-depuis six ans, je bûche, pour en arriver là.</p>
-
-<p>Ai-je assez traduit Hegel et Klopstock ! Mis en
-mauvais allemand la prose de Voltaire ! Ai-je fait
-assez de résumés d’histoire, pioché ma nomenclature,
-lu et relu les documents, paraphrasé Racine,
-Bossuet, Hugo ! continue-t-elle tout à fait emballée.</p>
-
-<p>Mêlé l’astronomie à la géologie, la géographie à
-la philosophie ! Je sais par cœur mon « Rabier ».
-J’ai collé mon frère, un vétéran de Henri IV, sur
-les Noumènes ! Hier, j’en savais trois fois plus qu’on
-ne m’en demandera ; le nez devant cette porte, j’ai
-peur d’avoir perdu mon temps au lycée…</p>
-
-<p>— Allons, allons, ma chère, vous êtes un peu
-folle ; vous voulez qu’on vous redise encore que
-vous êtes la merveille de notre « Sixième », que
-vous savez tout ce que moi j’ignore ; vous êtes épatante,
-vous citez les petits Pères et l’Almanach de
-Gotha, comme une élève des bonnes « maisons » !</p>
-
-<p>A Sèvres, ils en seront baba ! et tu oses te
-plaindre, ingrate.</p>
-
-<p>— Mais vous ne savez donc pas, que si au lieu
-d’un laïus sur l’Immortalité, sur nos Droits, on
-s’avise de me questionner sur la politesse, je
-suis collée !</p>
-
-<p>— Faites comme moi, Victoire ; tout à l’heure
-j’avais le trac, je me suis remontée en pensant à
-l’ancêtre qui hurle, à la porte du lycée, notre
-devise d’aujourd’hui : De l’audace ! encore de
-l’audace ! toujours de l’audace !</p>
-
-<p>Et d’un geste qui enroule ses magnifiques
-cheveux autour du cou, Madeleine ajoute avec
-candeur : J’en ai.</p>
-
-<p>— A la bonne heure, fait Berthe qui salue
-jusqu’à terre.</p>
-
-<p>Huit heures moins le quart sonnent à l’horloge ;
-quelques figures blêmissent dans les autres
-groupes, Racine, Molière, Sévigné.</p>
-
-<p>On voit arriver très vite M<sup>lle</sup> Frolière, le sympathique
-professeur de littérature, une blonde
-grassouillette, trente ans sonnés, la bouche
-gourmande, l’œil sensuel et câlin. Elle est la
-toquade de toutes ses élèves, qui s’arrachent des
-vieilles plumes, des vieux papiers, voire même
-des morceaux de pain qu’on se partage comme
-pain bénit. Tout Fénelon se précipite :</p>
-
-<p>— Vite mes petites, que je vous redise une
-dernière fois votre Credo.</p>
-
-<p>1<sup>o</sup> <i>Littérature</i>.</p>
-
-<p>Si votre texte commence ainsi : On a dit… On
-répète souvent… d’après une critique célèbre,
-etc. Vous voyez la formule, c’est une question
-de cours ; ne vous y trompez pas, le sujet est
-donné par le Révérend professeur Taillis.</p>
-
-<p>Il n’est sensible qu’au devoir banal et correct.
-Rappelez-vous que vous n’êtes rien, que c’est
-Merlet, Nisard, Sarcey qui vaudront la meilleure
-note à votre copie.</p>
-
-<p>— Ouf ! jette Berthe Passy, gouailleuse, c’est
-pas un homme, m’sieu Taillis, c’est un carrefour !</p>
-
-<p>— Taisez-vous, petite. — Tout autre sujet
-fleurant la poésie, le goût, l’esprit sera du pur
-d’Aveline. Soyez simples, mais élégantes. Donnez
-à votre copie un joli tour discret, évitez les fautes
-de goût. Mais n’espérez pas à ce prix conquérir
-votre homme ! C’est au-dessus de votre talent. Il
-vous suffira de trouver le <i>mot</i> — c’est là le hic. — Un
-mot juste, un mot heureux, placé sans prétention. — Il
-faut qu’il le découvre, ce petit mot
-de rien du tout, qui aura l’effet magique de la
-lampe d’Aladin.</p>
-
-<p>— Oh ! mademoiselle, donnez-nous le mot de passe !</p>
-
-<p>— Incorrigible, laissez-moi finir !</p>
-
-<p>2<sup>o</sup> <i>Grammaire historique</i>.</p>
-
-<p>Faites une copie d’un aimable pédantisme.
-Jouez-vous gravement de la Sémantique, de
-l’Étymologie, des Doublets, de la Morphologie ;
-Darmesteter, Brunot, Brachet, recommandez-vous
-de leurs gloses !</p>
-
-<p>3<sup>o</sup> <i>Philosophie</i>.</p>
-
-<p>Quelle que soit la question, ramenez tout à
-Jeanne d’Arc. Que la Pucelle d’Orléans soit la
-clef de voûte de votre argumentation : admirez
-hautement, le reste ira tout seul, car Jérôme
-Pâtre sera content.</p>
-
-<p>4<sup>o</sup> <i>Géographie</i>.</p>
-
-<p>Inutile, Mesdemoiselles, de vous répéter ce que
-M<sup>lle</sup> Pierron vous a dit toute l’année. Plus de nomenclature,
-plus de détails, lâchons les vieux
-procédés, soyons tout à la « Méthode Criquet » ;
-manœuvrez le pluviomètre, la sonde ; mesurez
-les Océans ; évaluez, par des coupes, les hauteurs
-moyennes des montagnes ; articulez vos côtes ; généralisez,
-cherchez avec les fleuves, les voies de pénétration :
-car M. Criquet lui-même vous corrigera.</p>
-
-<p>— Je résume mes quatre ficelles : <i>Merlet</i>, <i>Le Mot</i>,
-<i>Jeanne d’Arc</i>, <i>Méthode Criquet</i>. —</p>
-
-<p>Maintenant, il ne tient plus qu’à vous d’être
-toutes reçues !</p>
-
-<p>Et sur ces mots, M<sup>lle</sup> Frolière, toujours charmante,
-va s’esquiver, mais les aspirantes se resserrent
-autour d’elle.</p>
-
-<p>— Mademoiselle, mademoiselle, embrassez-nous !</p>
-
-<p>Ce sont des embrassades folles, qui mettent en
-rumeur tout ce public aux écoutes : quelques
-élèves préférées se faufilent, pour être embrassées
-deux fois ; puis toutes :</p>
-
-<p>— Mademoiselle, que fera-t-on après l’écrit ?</p>
-
-<p>— Je vous lirai <i>Phèdre</i> !</p>
-
-<p>— Ah ! ah ! et puis ?</p>
-
-<p>— Et puis, si on est sage, je vous apprendrai
-le <i>Curé de Pomponne</i>.</p>
-
-<p>— Bravo, bravo, crie tout le groupe, en reconduisant
-M<sup>lle</sup> Frolière jusqu’à la rue, sans souci
-du dépit et de la mauvaise humeur qui se peignent
-sur les visages des autres aspirantes.</p>
-
-<p>Une Molière interpellant une Racine :</p>
-
-<p>— Quel aplomb ! ce n’est pas la peine, si on les
-reçoit à l’avance, de nous faire venir ici.</p>
-
-<p>Plus loin, une mère rogue, à une autre mère
-plus rogue encore :</p>
-
-<p>— A Fénelon, elles n’ont pas de pudeur ;
-comme elles étalent leur joie, les entendez-vous
-rire ! Ah ! ma pauvre Adèle, pourquoi donc que
-t’n’as pas eu ta bourse dans ce lycée-là ? Je ne
-me tournerais pas les sangs aujourd’hui. Pauv’
-petite, croiriez-vous, Médème, que depuis Pâques,
-ça se lève avant les cloches ! tout ça pour entrer
-à c’t’école de Sèvres.</p>
-
-<p>Que je donnerais donc des mille et des cents
-pour que ce soit fini.</p>
-
-<p>Plus loin, très seules, deux jeunes filles attendent,
-ce sont deux élèves du Collège Sévigné ; l’une,
-Marguerite Triel est grande, svelte : des bandeaux
-blonds sur une figure de Madone ; des yeux ravissants,
-que l’émoi embrume, comme deux fleurs
-dans la lumière indécise de l’aube. Il y a en elle
-une distinction, une réserve qui surprend, au
-milieu de ces écolières manquant de tenue. Son
-amie, Charlotte Verneuil, est petite, gracieuse ;
-elle est de celles « dont la bienvenue rit dans
-tous les yeux ».</p>
-
-<p>— Tu les vois, Charlotte, sont-elles assez tranquilles !
-qu’est-ce qui croirait, à les voir, que
-pour nous toutes, cette porte cache quelque chose
-de redoutable ! Moi j’ai peur, je me sens triste
-jusqu’à la mort. — Si j’étais recalée ! C’est un
-concours, le hasard peut tout ; à Fénelon que de
-chances elles ont de réussir : les meilleurs professeurs
-de Paris, d’anciens succès, et la Foi !</p>
-
-<p>— Sans compter les recommandations ! Vois-tu,
-ma chérie, il faut là aussi du piston ; et la
-réclame crois-tu qu’elle ne sert à rien ? Si
-M<sup>lle</sup> Nollet est la fille d’un vieux républicain de 48,
-Jeanne Viole est parente d’un Inspecteur général ;
-et depuis six mois on répète partout, qu’Adrienne
-Chantilly est l’étoile du lycée Fénelon, et qu’elle
-entrera première à Sèvres !</p>
-
-<p>— Et le reste que nous ne savons pas. Vilain
-chapitre celui-là.</p>
-
-<p>— Tiens, compte, Marguerite, nous voilà près
-de deux cents, et dire que Bordeaux, Toulouse,
-Aix, Nancy, Caen, vont en envoyer d’autres. Comment
-veux-tu que j’aie la moindre espérance de
-réussir ; je n’ai pas le feu sacré moi, c’est par
-raison que je désire entrer à Sèvres ; tu sais que
-mon tuteur ne trouve pas Henri assez riche pour
-deux. Il veut que je puisse gagner ma vie au
-besoin ; sans cette nécessité-là, j’aimerais mieux
-bercer un marmot et regarder le père travailler,
-que de venir, ici, résoudre des équations.</p>
-
-<p>— C’est bien là aussi ta destinée, ma Lolotte,
-je ne te vois pas pontifiant dans une chaire de
-professeur ; tu es faite pour devenir une adorable
-épouse. Comme tu le rendras heureux, ton sculpteur !
-patience va, après l’agrégation, dans trois
-ans, tu trouveras le nid tout prêt !</p>
-
-<p>Moi, je n’ai pas au cœur d’amour qui me réconforte.
-J’avais ce matin une telle angoisse que j’ai
-été mettre une rose sur le tombeau de sainte Geneviève.
-Voilà le seul « piston » que je puisse avoir,
-encore ne suis-je pas bien sûre que le fameux
-proverbe dise vrai : le Ciel est si loin à présent.</p>
-
-<p>— Oui, Marguerite, tu seras reçue ; tu dois être
-reçue, parce que tu le mérites. Aucune de ces
-jeunes filles n’a travaillé plus que toi, et aucune
-d’elles n’a ton âme belle et pure. Ta prière à
-sainte Geneviève me rappelle ce pauvre innocent
-de chez nous, qui ramassait les roses à la procession,
-pour les offrir, agenouillé, à la femme la plus
-belle. Je ne sais pas ce qu’il espérait, mais la Dame
-du Paradis sait bien ce que demandait ta rose. Je
-t’assure qu’elle t’exaucera.</p>
-
-<p>— Si tu disais vrai… Et Marguerite encore plus
-émue serra tendrement la main de son amie. — Je
-rêve d’une vie si chaste, si laborieuse ! Savoir,
-comprendre, aimer toutes les merveilles que je
-devine autour de moi… Être à Sèvres ! comme ce
-mot rayonne dans l’avenir ; toute petite, déjà
-j’aimais l’École ; il me semble à présent que je
-suis sur une barque, que les voiles se tendent, se
-gonflent. Enfin, elle va prendre le vent… — et
-murmurant pour elle-même, — voilà le soleil…</p>
-
-<p>A l’horloge, huit heures sonnent ; vite les deux
-jeunes filles s’embrassent. Les portes s’ouvrent,
-un huissier commence l’appel. C’est une scène
-indescriptible ; les mères gémissent, les aspirantes
-s’affolent, quelques-unes défaillent. Les hommes
-agitent violemment leurs chapeaux.</p>
-
-<p>Mesdemoiselles A, B, C, D, etc…</p>
-
-<p>Présent, présent, présent… autant de mots,
-autant d’intonations différentes. Les aspirantes
-disparaissent une à une, s’engouffrent dans le
-vieil escalier de bois. On entend de moins en
-moins les mères, les sœurs, qui de la cour crient
-encore :</p>
-
-<p>— Adèle, as-tu ta mélisse ?</p>
-
-<p>— Jeanne, prends ton éther !</p>
-
-<p>— Éva, n’oublie pas tes sandwichs !</p>
-
-<p>— Reine, courage, ne te gêne pas, demande à
-la demoiselle le lavabo.</p>
-
-<p>Déjà les aspirantes s’installent sur les gradins
-crasseux et vermoulus, ayant devant elles de petites
-tables noires.</p>
-
-<p>L’amphithéâtre est immense, laid, nu, comme
-une salle de caserne. Un relent de vieux habits et
-de lointaines sueurs prend à la gorge.</p>
-
-<p>Une dame au profil chevalin, M<sup>lle</sup> Lonjarrey,
-fonctionnaire à l’école de Sèvres, distribue les
-feuilles, au milieu d’un silence religieux. Sur l’estrade,
-un petit homme sec, jeune encore, sanglé
-dans sa redingote, l’inventeur de la Méthode Criquet
-lui-même, agite une grande enveloppe ministérielle,
-l’ouvre, et d’une voix qui a des sonorités
-de cymbales, dicte :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Et la Grâce plus belle encore que la Beauté</div>
-</div>
-
-<p>Des yeux effarés s’interrogent. Marguerite Triel
-ferme les siens et pense. Madeleine Bertrand invoque
-Danton. Didi, hardiment, fixe l’aréopage,
-d’un air qui signifie : « Ah ! ah ! c’est du d’Aveline !
-à moi le Mot. »</p>
-
-<p>Et tout autour de celle qui sera reçue première,
-les jolis mots, mouches d’or, se mirent à danser.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="p1c2" title="II. A Sèvres, le jour du résultat">CHAPITRE II</h3>
-
-<p class="c small">A SÈVRES, LE JOUR DU RÉSULTAT</p>
-
-
-<p>La chaleur écrasante de juillet tombe sur
-l’école silencieuse. Rien ne bouge, seuls les coqs
-persistent à chanter midi. On dirait que les heures,
-pauvres oiseaux redoutés, se refusent à courir
-au-devant du crépuscule.</p>
-
-<p>C’est le dernier jour de l’examen oral à Sèvres.
-Le résultat sera connu vers quatre heures.</p>
-
-<p>L’École normale supérieure de l’enseignement
-secondaire des jeunes filles, fondée en 1880,
-occupe, dans la petite ville de Sèvres, les bâtiments
-quasi royaux de l’ancienne manufacture.</p>
-
-<p>La bâtisse, coûteusement rapiécée, est d’une
-belle ordonnance ; de la rue, personne ne s’y
-trompe, et tout le monde la prend pour la Gendarmerie
-nationale.</p>
-
-<p>Cent vingt fenêtres étirent leur ombre immobile,
-sur la blancheur d’un mur à quatre étages.
-La façade rigide, très Louis XIV, avec son correctif
-Liberté, Égalité, Fraternité, s’adosse au
-coteau. Le parc, au deuxième étage, réunit, comme
-un toit de verdure, les deux ailes trapues.</p>
-
-<p>Point de jardin, mais une cour seigneuriale
-plantée de jeunes sycomores, toute sablée : plage
-fulgurante aux soleils de midi, champ de glace
-aux premiers rayons de lune.</p>
-
-<p>Comme une terrasse de château-fort, elle a ses
-douves et ses ponts. Pour unique fleur, un jet
-d’eau ouvre son calice vers le ciel, éphémère
-épousée, qui retombe pâmée, d’avoir cueilli le pollen
-des étoiles.</p>
-
-<p>La fraîcheur de l’eau ne monte pas vers ce parc,
-si étroit qu’on dirait une haie de verdure, bordant
-les chemins escarpés, qui lacent un mur à
-l’autre. Une voûte de feuillage file vers une ruine
-pittoresque, celle du pavillon Régnaud, mitraillé
-par les Prussiens, toute vénérable aujourd’hui,
-sous ses bouffettes blanches et ses traînées de
-lierre.</p>
-
-<p>Une autre bicoque historique, le pavillon Lulli,
-avec ses petites vitres d’église et son toit moussu,
-garde, dans la solennité du lieu, un air vieillot
-de rendez-vous galant. L’entrée en est interdite
-aux Sèvriennes.</p>
-
-<p>Les examens oraux, qui amènent chaque année
-à Sèvres une cinquante d’admissibles, se passent
-dans les classes.</p>
-
-<p>Pendant trois jours, c’est un va-et-vient inusité,
-dans le grand couloir pavé de briques rouges, où
-tant de pas ont tracé leur sentier rose.</p>
-
-<p>Tables, chaises, petite chaire avec son tapis
-vert, voilà tout le mobilier d’une classe : à peine
-y retrouve-t-on un léger parfum de femme. C’est
-là que les Sèvriennes préparent leur carrière de
-professeur, hypnotisées longtemps à l’avance par
-ce but poursuivi : être licenciées ! agrégées !</p>
-
-<p>Dans ces classes nues, rien ne vient distraire
-leur regard, si ce n’est la grâce rythmique des
-mouches qui dansent, des hirondelles jetant sur
-le ciel bleu une trame noire, qu’elles brodent d’un
-coup d’aile, et rebrodent sans cesse.</p>
-
-<p>Mais jour et nuit, dans la maison, le jet d’eau
-chuchote, chuchote ; une goutte redit à l’autre la
-joie de vivre et de n’être plus. Et quand vient le
-soir, son âme éparpillée, au seuil des portes closes,
-sanglote, sanglote, de ne pouvoir aimer.</p>
-
-<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
-<p>Les Sèvriennes achèvent de déjeuner, on n’entend
-que bruits de fourchettes, d’assiettes ramassées.
-Dehors, les aspirantes sortent des restaurants
-voisins et rentrent à l’école, où leurs
-examinateurs fument une dernière cigarette, sous
-les arbres de la cour.</p>
-
-<p>La plupart des admissibles viennent du lycée
-Fénelon. D’autres arrivent des lycées de Toulouse,
-Lyon, Alger, Montauban. Les Méridionales, avec
-leurs robes trop claires et la volubilité de leurs
-paroles, apportent une note gaie au milieu des
-préoccupations égoïstes ou féroces de l’examen.</p>
-
-<p>Didi, Victoire Nollet, Madeleine Bertrand,
-Jeanne Viole, Berthe Passy, sont admissibles à
-l’oral. Marguerite Triel l’est aussi, mais son amie,
-Charlotte Verneuil, a « bafouillé » dans ses problèmes
-de physique ; elle est ajournée.</p>
-
-<p>Berthe Passy, qui a déjeuné dans le parc, d’un
-morceau de pain et d’une tranche de saucisson, se
-promène en faisant tout haut ses petits calculs de
-probabilité.</p>
-
-<p>— Allons, que je refasse ma liste : c’est certain,
-Adrienne Chantilly entrera première, elle a la
-cote d’amour ; qui sera seconde ?…</p>
-
-<p>Jeanne Viole ou Victoire Nollet ?</p>
-
-<p>Jeanne a bien lu son La Fontaine, elle a eu des
-réminiscences heureuses, elle a eu quelques gestes
-élégants, et d’Aveline n’a point paru insensible
-au charme de ses deux fossettes.</p>
-
-<p>— Ouais ! mais Victoire a exposé la campagne
-d’Italie avec une science épatante : corps d’armées,
-généraux, position des troupes, effectifs,
-marches, contre-marches… elle savait tout. Et
-son laïus sur les Stoïciens ! Elle mérite 19 comme
-rien. Je lui donnerais donc le n<sup>o</sup> 2, mais avec sa
-binette, elle aura le 3. Moi je garde le 4 ; la natte
-de Bertrand lui vaudra le 5 ; quant au reste, je
-m’en bats l’œil !</p>
-
-<p>— Ah mais, et cette grande blonde de Sévigné,
-Triel, je crois, quel chic type ! où la logeront-ils ?</p>
-
-<p>Le cas lui paraît embarrassant ; mais certaine
-de la solidarité qui unira, sur la liste, les noms
-de son lycée, Berthe tire la langue, en gamin qui
-ne cherche plus, et tout d’une traite, déjà chez
-elle, dégringole un sentier du parc.</p>
-
-<p>Justement, M. Jérôme Pâtre, l’examinateur de
-philosophie, essayait, sur une petite table, une
-réussite. Surpris par la dégringolade de cette
-aspirante sans façon, il remet ses cartes dans sa
-poche, se lève, sourit avec bonhomie, et s’en va.</p>
-
-<p>— Eh ! bien, en voilà une ! Jérôme qui se fait
-des réussites ! Est-ce que, par hasard, il jouerait
-au sort les refusées ! Les anciennes m’ont bien
-dit qu’il voudrait nous recevoir toutes, pour ne
-causer de chagrin à personne. Dieu que ces philosophes
-sont naïfs ! gageons qu’il planterait là le
-célibat, s’il pouvait aussi nous épouser toutes.</p>
-
-<p>Cette idée, sans doute, lui semble prodigieuse,
-car elle tombe sur un banc et rit à se tordre :
-quelques aspirantes, qu’attire l’hilarité de Berthe,
-s’approchent ; déjà l’histoire de Jérôme a fait le
-tour du parc.</p>
-
-<p>Très communicatives, les méridionales racontent
-leurs aventures à Paris. Thérésa dit que, de
-Tarbes à la gare d’Orléans, elle a voyagé avec les
-confrères de la rue d’Ulm ; on a parlé de Bersot et
-de M<sup>me</sup> Jules Ferron, on a déjeuné ensemble, et
-l’on doit se revoir au quartier Latin.</p>
-
-<p>Hortense, qui se grise des paroles de Thérésa,
-continue, sans arrêt, le récit des aventures ; du
-Monsieur qui les suit et à qui l’on donne un petit
-sou ; du calicot qui porte leurs paquets, du haut en
-bas du Louvre, et fatigué de l’inutile quiproquo,
-leur dit : « Mesdemoiselles, je ne suis pas de la
-maison. »</p>
-
-<p>C’est un rire général, Hortense et Thérésa riant
-plus fort que les autres. L’une a un joli nez retroussé,
-une bouche ronde comme une cerise ;
-l’accent et le roulement d’r des Montalbanaises,
-ajoutent une senteur poivrée à tout ce qu’elle raconte.
-L’autre, vulgaire, très peuple, parle avec de
-grands gestes, une volubilité étourdissante.</p>
-
-<p>Berthe Passy a vite lié connaissance, et comme
-on parle du « toupet » des étudiants au Luxembourg,
-elle leur montre Charlotte Verneuil, qui se
-promène avec Marguerite Triel.</p>
-
-<p>— Ce matin, j’ai entendu un bien joli mot qu’a
-dit cette jeune fille, la plus petite des deux, celle
-qui a des yeux si tendres et si rieurs. Des étudiants
-la regardaient passer ; l’un d’eux la suit,
-j’entends qu’il lui vante ses propres mérites : bon
-garçon, travailleur, aime pas la noce, fume pas,
-vit chez lui, petite femme bien heureuse avec lui ;
-elle, sans le regarder, hausse les épaules : « Le
-prix Monthyon, quoi ! ». L’autre l’a laissée passer
-chapeau bas.</p>
-
-<p>— Oh ! très joli, très spirituel, quel à propos !</p>
-
-<p>— C’est une littéraire ? interroge Hortense.</p>
-
-<p>— Non, une scientifique… et une recalée.</p>
-
-<p>— Dommage.</p>
-
-<p>— Avez-vous vu passer son amie, cette grande
-blonde qui a des yeux d’un bleu sombre de gentiane ?</p>
-
-<p>— Oui, reprend Thérésa, elle est brillante et
-modeste ; pas de pose. M. d’Aveline, hier, en paraissait
-charmé. Elle a dû lui plaire, c’est tout à
-fait la Lorely de Henri Heine, avec son beau corps
-de statue et ses cheveux d’or.</p>
-
-<p>— Moi, fait Hortense, en bonne méridionale
-qui accentue les muettes, j’adore-e M<sup>lle</sup> Chantilly,
-quelle-e voix, quels yeux, et une bouche-e, et
-une grâce-e.</p>
-
-<p>— Si vous en êtes amoureuse, foi de Passy
-Berthe, garde à vous, mademoiselle, il faudra
-vous battre avec tous vos professeurs !</p>
-
-<p>Drelin, drelin, drelin, drelin, din, din, din,
-din !</p>
-
-<p>La cloche sonne furieusement, aux abois. C’est
-la fin de la dernière récréation. Les classes se
-remplissent, le public s’assied derrière les tables,
-chaque aspirante, à son tour, se place à côté
-de la chaire, en face du professeur qui l’interroge.</p>
-
-<p><i>Salle de Philosophie.</i></p>
-
-<p>M. Jérôme Pâtre, debout sur l’estrade, gesticule,
-et laisse à M<sup>lle</sup> Bertrand, trop émue, le temps de
-se remettre. Elle tousse, retousse, ne sachant pas
-un mot de son sujet : <i>les Lois</i>. La salle reste silencieuse,
-quelques vieilles dames écrivent, pour
-des journaux, les questions et les réponses. Près de
-la fenêtre, une dame à cheveux blancs, mal coiffée,
-petite, boulotte, les yeux vifs et les joues
-roses, suit l’examen de près ; c’est M<sup>me</sup> Jules
-Ferron, directrice de l’École de Sèvres, veuve du
-grand orateur de la République. Elle laisse tomber
-un regard sévère sur M<sup>lle</sup> Bertrand qui « joue
-de la natte ».</p>
-
-<p>— Voyons, mademoiselle, fait M. Jérôme Pâtre,
-indulgent, ne vous troublez pas ainsi. Remettez-vous,
-je vous prie… Nous disions donc que le caractère
-d’une loi…</p>
-
-<p>— Le caractère d’une loi, ânonne Madeleine,
-c’est d’être… elle tousse, tousse, suffoque.</p>
-
-<p>Très ému, M. Jérôme Pâtre lui offre son verre
-d’eau : Madeleine en boit quelques gorgées et
-repousse le verre du côté de l’examinateur.
-M. Pâtre perdant contenance, s’assied et tresse la
-frange du tapis vert.</p>
-
-<p>— Allons ma vieille, lance-toi, se dit l’aspirante,
-à bout de ressources…</p>
-
-<p>Et continuant la phrase commencée :</p>
-
-<p>— Le caractère d’une loi, c’est d’être absolue,
-universelle, catégorique. — Kant a défini le
-devoir l’impératif catégorique, par opposition à
-l’impératif hypothétique qui est…</p>
-
-<p>Elle continue, récite son manuel, travesti par
-ses souvenirs, reprend son bel aplomb et s’arrête
-au bas de la dernière page.</p>
-
-<p>— Merci, mademoiselle, fait M. Jérôme Pâtre ; il
-pousse un soupir, marque une note, sous l’œil
-de M<sup>me</sup> Jules Ferron de plus en plus sévère, puis
-regardant l’auditoire amusé :</p>
-
-<p>— Mademoiselle Triel est-elle ici ?</p>
-
-<p>Marguerite se lève et vient s’asseoir en face de
-lui. Elle est habillée simplement : une robe de
-serge noire, égayée d’un collier de velours bleu,
-souligne discrètement sa distinction et sa beauté.
-M. Pâtre suit avec complaisance la grâce de ses
-mouvements, et près de la fenêtre, les yeux sévères
-s’adoucissent :</p>
-
-<p>— Voyons, mademoiselle, dites-nous ce que
-c’est que la Politesse.</p>
-
-<p>L’aspirante se recueille, groupe ses idées, et
-dans un ordre simple, définit ce qu’on appelle
-généralement la politesse ; distingue la vraie
-politesse de la fausse, indique les dangers de la
-flatterie, et de la franchise brutale ; s’appuie
-d’exemples pris dans la littérature et dans l’histoire.
-Comme elle paraît regretter la politesse
-d’autrefois, M. Jérôme Pâtre s’emballe, et citant
-Saint-Simon, lui rappelle ce que cache le
-masque hypocrite de cette politesse parfaite.</p>
-
-<p>Sans se troubler, Marguerite Triel discute,
-reconnaît la bassesse des courtisans, mais s’appuie
-sur l’étude de mœurs de la <i>Princesse de Clèves</i>,
-pour montrer que dans la vie mondaine, on ne
-retrouve plus le respect, témoigné sous une forme
-aussi délicate, aussi courtoise qu’autrefois.</p>
-
-<p>L’examinateur prend plaisir à la discussion.
-Tous deux s’animent, le public lui-même est pris.
-Marguerite remporte un véritable succès, et Charlotte
-l’entraînant, lui crie :</p>
-
-<p>— Tu as 19 ! je l’ai vu marquer ta note, ce qu’il
-avait l’air content !</p>
-
-<p><i>Salle de littérature.</i></p>
-
-<p>La classe est trop petite pour contenir le public
-qui voudrait assister aux interrogations du jeune
-maître d’Aveline, un beau nom déjà dans l’Université.
-Très sympathique aux femmes, par son
-charme personnel, l’enchantement de sa voix, la
-finesse et le mordant de son esprit, il les captive
-tout à fait, par la légende poétique qu’un deuil
-d’amour attache à sa vie intime.</p>
-
-<p>Trop intelligent pour colporter lui-même ses
-meilleurs mots, il laisse ce soin à d’autres ; timide,
-dès qu’une femme le trouble, il devient brutal
-pour celle qui veut l’intimider. D’Aveline est
-l’idole ou la bête noire des Sèvriennes.</p>
-
-<p>L’examen est sur le point de finir, il ne reste
-plus que deux aspirantes à interroger, et le
-jeune maître, un peu las, semble s’isoler de
-cette galerie aux écoutes, en cachant son visage
-pâli, derrière ses mains, d’ailleurs parfaites.</p>
-
-<p>A l’appel de son nom, Madeleine Bertrand, qui
-n’a pas conscience du four énorme qu’elle vient
-de faire en philosophie, s’apprête à jouer du paradoxe,
-pour séduire la curiosité de d’Aveline.</p>
-
-<p>Elle s’assied à la petite table, lisse le tapis
-vert d’un geste élégant, tandis que le professeur,
-les mains toujours en œillères, dans une pose
-coquette de méditateur, s’efforce de trouver le
-rouage de cette machine à examen.</p>
-
-<p>— Voudriez-vous, mademoiselle, me lire cette
-scène du <i>Misanthrope</i>, et me dire ce que vous en
-pensez.</p>
-
-<p>Madeleine lit la grande scène entre Alceste et
-Célimène, commente, insiste sur le stoïcisme du
-héros, sur la grandeur de son amitié ; elle exalte
-sa vertu, lui prête une générosité imaginaire,
-condamnant cette futile Célimène, ce léger Philinte,
-dont le commerce trop facile la choque ; cite
-Euripide, Shakespeare, Fabre d’Églantine, se
-trompe, ne s’en aperçoit pas, poursuit encore ; il
-faut bien payer d’audace ! On s’attend presque à
-l’entendre s’écrier, comme Doña Sol : O mon lion
-superbe et généreux !</p>
-
-<p>D’Aveline la laisse s’enferrer : visiblement, il
-prépare un bon mot, qui sera le mot de la fin ; ses
-lèvres tremblent et d’une voix railleuse :</p>
-
-<p>— Connaissez-vous, mademoiselle, quelque
-chose de plus ridicule, qu’un cheval de fiacre qui
-s’emballe ? — Je vous remercie.</p>
-
-<p>Des rires approbateurs fusent dans ce public
-de jeunes femmes ; vite on crayonne cette boutade ;
-seule, Madeleine ne comprend pas, et sort
-absolument certaine d’être reçue à l’examen.</p>
-
-<p>Un instant de repos suit : d’Aveline encore une
-fois s’isole. Ces dames chuchotent, quel esprit !
-quelle voix ! une musique à vous ensorceler ;
-regardez donc la blancheur de cette main, et les
-ongles ma chère ! Ne trouvez-vous pas, que cette
-barbe mousseuse a quelque chose de sculptural ?
-Oui, mais ces paupières retombantes, c’est bien
-laid ! il a beaucoup de talent, mais trop peu de
-cheveux.</p>
-
-<p>— Oui, lance effrontément Berthe Passy à ses
-voisines en extase, il n’en a plus qu’un, mais il est
-solide, c’est le dernier des Mohicans.</p>
-
-<p>« Chut, chut » voilà M<sup>lle</sup> Lonjarrey qui amène
-M<sup>lle</sup> Chantilly. Didi est très en beauté dans sa robe
-collante de drap bleu, un chapeau piqué de
-bluets, juste assez de poudre d’or pour relever
-l’éclat de ses cheveux frisés ; les lèvres sont
-imperceptiblement peintes, et les yeux, à travers
-les longs cils noirs, luisent comme de jeunes
-pousses d’avril. Beauté de juive qui a déjà le parfum
-violent, peut-être ignoré, de la courtisane.</p>
-
-<p>D’Aveline, gracieux, la prie de s’asseoir, satisfait,
-après un rapide examen, de la tenue de l’aspirante.</p>
-
-<p>— Sur quoi désirez-vous que je vous interroge,
-mademoiselle ?</p>
-
-<p>Didi hésite, semble confuse d’une telle prévenance,
-puis relevant doucement les ailes épeurées
-de ses longues paupières :</p>
-
-<p>— Sur La Bruyère, monsieur.</p>
-
-<p>— Soit ; tenez, lisez-moi ce portrait de Catherine
-Turgot.</p>
-
-<p>Didi lit le fragment d’une voix grave et souple,
-bien timbrée, avec quelques sonorités musicales,
-qui par moment troublent le professeur et l’auditoire,
-comme certaines notes des violons hongrois.</p>
-
-<p>— Mes compliments, mademoiselle, vous avez
-lu ce portrait avec une science parfaite, j’aurai ici
-peu de chose à vous apprendre.</p>
-
-<p>Les paupières de Didi battent et se relèvent, les
-yeux se posent, étrangement doux, sur d’Aveline,
-qui précipitamment baisse les siens.</p>
-
-<p>— Et maintenant, j’écoute votre commentaire,
-mademoiselle.</p>
-
-<p>En bonne élève, Adrienne Chantilly commente
-le texte ; sa parole est élégante, le mot souvent
-juste. En pleine possession d’elle-même, l’aspirante,
-d’un regard presque voluptueux, fascine le
-pauvre d’Aveline, dont la face, subitement, devient
-très rouge.</p>
-
-<p>— Et que pensez-vous de l’existence d’Homère,
-mise en doute de nos jours ?</p>
-
-<p>— Si Homère n’existait pas… il faudrait l’inventer !</p>
-
-<p>— Ah ! très bien, très bien, mademoiselle, je
-vous remercie !</p>
-
-<p>Et d’Aveline, à côté du nom d’une si charmante
-fille, marque un 18 3/4.</p>
-
-<p>Adrienne se retire au milieu des murmures
-flatteurs. Elle sera reçue première ; quelle beauté
-originale, quel talent : bien supérieure à la
-moyenne des Sèvriennes. L’a-t-elle assez enjôlé !</p>
-
-<p>D’Aveline sort à son tour, mais pas assez vite,
-pour ne pas entendre Didi répondre à Berthe
-Passy :</p>
-
-<p>— Je n’ai que 18 !</p>
-
-<p>— Eh ! plains-toi donc la belle, sais-tu qu’il
-donne 20 à Dieu et 19 à lui-même !</p>
-
-<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
-<p>Quatre heures sonnent enfin !</p>
-
-<p>Depuis une heure, l’examen est fini : les aspirantes,
-fiévreuses, errent dans le parc, dans les couloirs ;
-quelques-unes, à l’infirmerie, boivent de la
-fleur d’oranger. Les cœurs se serrent, on ne respire
-plus.</p>
-
-<p>Le sort de ces jeunes filles est décidé ; encore un
-moment, il sera connu. La minute est longue d’un
-siècle, le silence glace les visages. Les étrangers
-se tiennent à distance, très émus par l’angoisse
-des aspirantes, qui semblent attendre là une
-parole de vie ou de mort. Refusées, tout leur semble
-perdu ; reçues, que d’efforts, de fatigues,
-oubliés dans la joie d’entrer au Paradis.</p>
-
-<p>Que cette attente est longue !</p>
-
-<p>Marguerite Triel est figée près de Charlotte,
-qui fait encore bonne contenance ; Berthe Passy
-rit nerveusement ; Jeanne Viole est morne ; le
-masque de Victoire est d’une laideur tragique.
-Les deux Montalbanaises pleurent ; Didi subit le
-malaise du doute : si une autre qu’elle était première.
-Trente autres tressaillent de la même
-anxiété. Enfin un coup de sonnette, bref, avertit
-les futures Sèvriennes que leur sort va être
-connu ! Une porte s’ouvre, un feuillet blanc voltige,
-dix-huit noms sont affichés là : c’est une
-poussée furieuse, un recul d’effroi.</p>
-
-<p>— J’y suis ! J’y suis, je n’y suis pas ! Un grand
-cri de désespoir, et Madeleine Bertrand s’évanouit.</p>
-
-<p>Dans ce couloir aux briques rouges, où l’usure
-de tant de pieds a tracé un sentier rose, c’est une
-scène indescriptible de joie, de colère, de douleur ;
-la mère d’Adèle insulte le jury, crie à l’injustice ;
-de pauvres petites ont des crises nerveuses,
-d’autres, prostrées, s’en vont, sans savoir où ?</p>
-
-<p>Mais Didi exulte, son nom tient l’affiche. Marguerite,
-seconde, est folle de joie ; Berthe Passy
-est cinquième, après Jeanne Viole, un peu dépitée,
-et Victoire humiliée d’être quatrième. Les heureuses
-s’embrassent, se serrent les mains, plus
-gênées qu’apitoyées par la douleur des autres, et
-quelques Sèvriennes, gentiment, viennent consoler
-les recalées.</p>
-
-<p>— Allons, allons, du calme, « mes p’tits » fait la
-dame au profil chevalin, M<sup>lle</sup> Lonjarrey, surveillante
-à l’école, ce n’est pas tout d’entrer à Sèvres…
-il faudra en sortir !</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="p1c3" title="III. Le journal de Marguerite Triel">CHAPITRE III</h3>
-
-<p class="c small">LE JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL</p>
-
-
-<p class="date">Sèvres, 3 octobre 189&nbsp;.</p>
-
-<p>De pied en cap, me voilà donc Sèvrienne. Je n’en
-porte pas l’uniforme, par la raison qu’il n’en existe
-pas. Mais dans le cœur, j’ai l’amour de la maison.</p>
-
-<p>Aujourd’hui commence ma vie nouvelle.</p>
-
-<p>Comme les paysannes de chez nous, qui cueillent,
-durant la belle saison, les plantes odorantes,
-je voudrais, jusqu’au plus lointain hiver, parfumer
-ma vie des souvenirs que je vais recueillir ici.</p>
-
-<p>Aujourd’hui donc je commence mon journal.</p>
-
-<p>Je n’ai pas d’amie à l’École, et je suis lente à
-me lier ; j’ai, en amitié, la méfiance des gens qui
-redoutent d’accepter une pièce fausse. Qu’il m’est
-dur d’être séparée de Charlotte ! L’absence n’est
-rien quand on s’aime ; moi, je me sens bien seule.
-Pour retrouver ma Lolotte, il faut lui écrire.</p>
-
-<p>Écrire, c’est rompre un charme pour en jeter
-un autre.</p>
-
-<p>Notre amitié qui vivait d’un silence, où tant de
-choses communes volaient entre nous, prend une
-forme nouvelle : je suis la confidente à qui on ose
-tout dire, parce que ses yeux ne vous regarderont
-pas. Son fiancé va revenir bientôt de Rome ; j’ai
-hâte de le connaître, elle l’aime tant. Lui et moi,
-nous sommes tout dans le cœur de Charlotte.</p>
-
-<p>Elle rit de l’amour jaloux que j’ai pour mes
-livres, des mille riens qui m’enchantent, des
-paysages fugitifs où je promène mes songes nouveaux,
-et des tristesses aussi qui piquent, sur la
-feuille blanche de mon livre d’heures, le premier
-papillon noir.</p>
-
-<p>Charlotte est trop amoureuse pour subir jamais
-le charme de cette école. Son amour la lie au
-passé. Moi, j’ai senti, à la porte de cette maison,
-tomber comme un vêtement de voyage, tous les
-souvenirs tendres, tous les souvenirs cruels, qui
-font le passé d’une écolière de 20 ans.</p>
-
-<p>Je suis seule au monde ; j’étais encore enfant
-lorsque papa et maman sont morts. Mais ils vivent
-en moi, leur amour a formé ma conscience ; jusqu’ici,
-ils ont été les guides mystérieux qui m’ont
-conduite à la porte de cette école.</p>
-
-<p>L’ont-ils franchie avec moi ?</p>
-
-<p>Je ne sais ?</p>
-
-<p>Depuis le jour de mon admission à Sèvres, je ne
-suis plus moi : le monde change à mes yeux. Il y
-a des jours où je suis éperdue, et je ne sais encore
-d’où vient cet orgueil, cette joie, ce trouble
-surtout.</p>
-
-<p>A qui dire tout cela ?</p>
-
-<p>Ah ! si j’avais un ami ! Eh bien, ce journal sera
-mon ami. J’éprouve un plaisir infini à écrire ce
-mot au masculin : mon ami.</p>
-
-<p>Je voudrais qu’un homme fût mon ami, qu’une
-affection virile m’enveloppât, me protégeât dans
-cette vie nouvelle qui me charme et m’épouvante.
-Je voudrais trouver en lui le Bon conseil et le
-Maître.</p>
-
-<p>M. d’Aveline, j’en suis sûre, serait un ami exquis.
-Il doit avoir d’infinies tendresses, des gronderies
-si douces.</p>
-
-<p>A quoi bon penser à lui ; je me suis promis de
-me défendre contre une toquade possible. Presque
-toutes les anciennes sont amoureuses de lui ;
-s’il rit des autres, je ne veux pas qu’il se moque
-de moi.</p>
-
-<p>On m’a dit aujourd’hui qu’il avait coutume de
-baiser la main. Sa bouche, sur une main de femme,
-quelle caresse !…</p>
-
-<p>Marguerite, Marguerite, attention, tu vas te
-laisser prendre. Non, ce serait idiot.</p>
-
-<p>Puisque toi seul, cher Journal, seras mon ami,
-je veux être avec toi orgueilleusement sincère. Je
-ne ferai pas ma petite Eugénie de Guérin ; je suis
-trop fougueuse et trop câline pour accepter la vie
-avec humilité ou résignation.</p>
-
-<p>J’adore qui m’aime. J’ai le désir de plaire, mais
-n’attache de prix qu’aux amitiés qui se ménagent.
-Je leur suis fidèle.</p>
-
-<p>J’ai la volonté capricieuse, et ne veux pas qu’on
-me domine. Je me sens libre, dès que le calme
-revient en moi, car si j’ai le sens très net du réel,
-j’ai l’imagination romanesque. Je vois le danger,
-il m’attire. Dès que mon cœur s’emballe, ma volonté
-le suit et mène follement mon imagination
-vers une équipée sentimentale.</p>
-
-<p>Mes aventures n’ont été que des rêves ; elles ne
-me laissent ni désir, ni regret.</p>
-
-<p>Je suis encore catholique par culte de la beauté.
-J’adore les offices comme de magnifiques spectacles ;
-la musique religieuse me bouleverse : je
-pleure, sans savoir pourquoi, des larmes de grande
-pécheresse.</p>
-
-<p>Mais, j’apporte ici deux cultes tenaces ; celui de
-la Vierge, parce qu’elle fut bonne et qu’elle était
-pure ; celui de saint François d’Assise, mon
-poète. J’aime en passant à leur donner des roses.</p>
-
-<p>J’entre dans cette vie nouvelle, avec un grand
-désir de bien faire ; j’aimerais honorer l’École, car
-j’ai une idée très haute de ce que doit être une
-Sèvrienne, et me crois capable de tout braver,
-plutôt que de commettre une vilaine action.</p>
-
-<p>Enfin, j’ai vingt ans, je suis belle, j’ai le respect
-de mon corps. Les Dieux ont mis en moi une
-parcelle d’eux-mêmes, en me donnant la beauté :
-j’ai conscience de la grâce qu’ils m’ont faite.</p>
-
-<p>En moi, sonne haut et fier l’enthousiasme de
-ma jeunesse.</p>
-
-
-<p class="date">Même jour, 9 heures soir.</p>
-
-<p>Ma vie sentimentale commence par une déception !</p>
-
-<p>J’arrive de chez M<sup>me</sup> Jules Ferron. Elle a été
-glaciale.</p>
-
-<p>J’avais gardé, de son passage aux examens, le
-souvenir d’un joli sourire de bonté, et je n’ai retrouvé,
-tout à l’heure, qu’une femme austère, engouffrée
-dans son fauteuil, me fouillant de son œil
-gris.</p>
-
-<p>D’une voix sèche, elle s’est brièvement informée
-de la famille que je n’ai plus, de mon humeur, de
-mes projets. En cinq minutes ce fut fini ; sans
-un mot bienveillant, me voilà congédiée. Ç’a été
-plus fort que moi, de grosses larmes ont coulé le
-long de mes joues, j’ai baissé la tête ; elle a tout
-vu et m’a rappelée.</p>
-
-<p>Pourquoi M<sup>me</sup> Ferron ne m’a-t-elle pas prise
-dans ses bras, comme maman le faisait ! A
-cette minute-là, j’étais encore une si petite fille.</p>
-
-<p>Elle a plaisanté mon enfantillage ; un baiser
-m’aurait donnée à elle, tandis que, pour toujours,
-me voilà éloignée de celle qui n’a pas, pour ses
-élèves, des entrailles de mère.</p>
-
-<p>Où est l’accueil que M. Bersot faisait à ses
-élèves ! S’il s’est attaché toutes les âmes qu’il a
-formées là-bas, rue d’Ulm, c’est que son stoïcisme
-ne rayonnait pas, comme il rayonne ici, sur des
-landes sèches.</p>
-
-<p>Comme je vais « cultiver mon jardin ».</p>
-
-
-<p class="date">4 octobre 189&nbsp;.</p>
-
-<p>J’ai mal dormi. Il y a des galopades de chats,
-dans ces longs couloirs, qui vous éveillent à tout
-moment. La grosse horloge sonne trop fort dans
-la nuit, et M<sup>lle</sup> Lonjarrey ouvre et ferme les portes
-des chambres avec tapage. J’avais hâte d’entendre
-la cloche du réveil et de vite descendre retrouver
-mes compagnes.</p>
-
-<p>Ma chambrette me plaît ; elle est bien petiote,
-et haut perchée : je suis au cinquième, sous les
-toits, tel un poète qui se respecte. Les murs sont
-nus, mais j’arrangerai tout cela. L’état nous met
-drôlement dans nos meubles : un petit lit de fer,
-une armoire en pitchpin, une table, une toilette,
-deux chaises, et un miroir ; au pied du lit, une
-descente, râpée, ô combien ! Mais nous sommes
-libres d’embellir la « turne » comme dit B. Passy.</p>
-
-<p>J’ai déjà accroché ma guitare, un symbole,
-déclare ce gavroche qui est ma voisine de chambre.
-Quand je serai triste, je pincerai une corde,
-la plus grave, j’aurai l’illusion d’entendre la
-voix de l’ami qui me cherche… et que j’attends.</p>
-
-<p>Sous ma fenêtre, un grand lys d’argent s’épanouit
-et se fane sur la pièce d’eau.</p>
-
-<p>Quel apaisement parmi les grands arbres du
-parc ; ils ont une beauté sereine, qui se marie au
-calme de notre vie d’étude.</p>
-
-
-<p class="date">6 octobre.</p>
-
-<p>La journée est réglée immuablement, les études
-succèdent aux cours du matin ; après le déjeuner,
-on se repose ; à 1 h. ½ les cours reprennent ; à
-4 heures, les études recommencent. On dîne, on se
-promène dans le parc, ou l’on danse à la salle de
-réunion. Puis on va dire bonsoir à M<sup>me</sup> J. Ferron,
-dans son cabinet.</p>
-
-<p>Je n’ai pas voulu aller au bonsoir hier, je n’ai
-pas encore accepté de vivre si près et pourtant si
-distante d’elle.</p>
-
-<p>Ici, personne n’est surpris de cette froideur : les
-anciennes y sont accoutumées ; les nouvelles, trop
-heureuses d’être libres, ne se soucient pas de se
-confier à leur directrice.</p>
-
-<p>Pour beaucoup, je le vois, M<sup>me</sup> Jules Ferron n’a
-d’autre rôle que de prêter l’appui d’un nom illustre
-au fonctionnement de l’École ; Rôle de parade !
-escompte d’une signature, qui doit amorcer le
-public, et rassurer nos familles sur l’esprit et la
-moralité de Sèvres !</p>
-
-<p>Comme c’est la méconnaître.</p>
-
-<p>Il ne faut pas longtemps pour surprendre la
-pensée d’une telle femme, puisque Sèvres est son
-œuvre.</p>
-
-<p>Elle veut nous préparer à vivre par nous-mêmes,
-à nous suffire, sans qu’une défaillance
-arrête notre mission de professeur. Elle veut que
-Sèvres nous donne cette force virile sans laquelle
-on s’aventure désarmé. Brusquement, nous cessons
-d’être des écolières, qu’une directrice écoute
-avec intérêt, nous sommes des êtres responsables
-et libres, nous ne devons attendre d’elle, qu’un
-mot d’estime ou de blâme. Elle vit dans un monde
-d’idées si fières, si triomphantes, qu’elle n’admet
-pas, un instant, la possibilité d’être incomprise,
-méconnue, ou ce qui est pis, de se tromper.</p>
-
-<p>Sa froideur, le respect glacial qu’elle inspire,
-font partie de ce système d’éducation qui me semble
-aller contre la nature.</p>
-
-<p>Que fera-t-elle de moi ?</p>
-
-
-<p class="date">8 octobre.</p>
-
-<p>Joie, joie, j’ai revu d’Aveline. Il a été charmant.</p>
-
-
-<p class="date">10 octobre.</p>
-
-<p>Nos cours s’organisent, je voudrais de suite
-noter mes impressions.</p>
-
-<p>Mais j’ai trop de choses à voir, à retenir ; mes
-yeux sont éblouis par le spectacle d’une vie si
-différente de celle que j’ai menée jusqu’à présent.
-Je me crois encore le jouet de quelque rêve merveilleux.</p>
-
-
-<p class="date">12 octobre.</p>
-
-<p>Aujourd’hui dimanche, j’ai à moi quelques
-heures de solitude, amusons-nous, m’ami.</p>
-
-<p>Adrienne Chantilly notre « cacique » (mot barbare
-qui nous vient de la rue d’Ulm et signifie la
-première de notre promotion) nous a reçues hier
-dans sa chambre algérienne. Nous avons pris le
-thé, dans un décor de bazar, embaumant, un peu
-trop, les pastilles du sérail.</p>
-
-<p>A mon avis, elle est intelligente, mais beaucoup
-moins que la réclame l’affirme. C’est un esprit
-surfait. Elle est séduisante, et je me rends parfaitement
-compte que, dans l’attrait qu’elle exerce
-sur nos professeurs, il y a un je ne sais quoi qui
-n’a rien d’intellectuel !</p>
-
-<p>Elle me fait des avances, mais je me tiens sur
-la réserve ; c’est humiliant et douloureux d’abandonner
-la main qu’on avait prise trop vite.</p>
-
-<p>Je préfère cette écervelée de Berthe Passy, une
-originale, un pitre, un esprit mordant qui saute
-d’emblée sur le ridicule des gens. Un mot d’elle,
-vous voilà peint. C’est une enfant mal élevée,
-on lui passe tout ; et puis elle a une nature si
-rude, si franche, si délicatement fière.</p>
-
-<p>— Je l’aimerai celle-là.</p>
-
-<p>Mais le drôle de père ! un bonhomme tout sec,
-qui court ses sabots aux mains, grimpe quatre à
-quatre nos escaliers trop sonores ; et dans le tourbillon
-qui passe, on ne distingue que des tire-bouchons,
-volant éperdus, à l’entour d’un vieux béret.</p>
-
-<p>C’est un poète ; sa Muse un peu dégrafée, dit-on,
-chante à Montmartre.</p>
-
-<p>Jeanne Viole me plaît de moins en moins. Je
-la trouve maniérée ; elle a de petits gestes, de
-petits cris, des pruderies de langage qui m’agacent.
-C’est elle qui dit : l’inexpressible de papa,
-chaque fois que le mot culotte exige un euphémisme !</p>
-
-<p>Elle joue si bien les Marquises de Marivaux,
-que nous nous demandons si le hasard ne nous
-aurait pas donné, pour compagne, une princesse
-déguisée. Elle ne parle que d’alliances chic, de
-bibelots rares, d’académiciens et de gouvernantes ;
-elle se contredit, déplace ses propos flatteurs, et
-l’amoureux d’hier est tantôt Bourget, Barrès ou
-Marcel Prévost.</p>
-
-<p>Elle avoue dépenser 100 fr. par mois ! Seigneur,
-je me signe, moi qui ferai durer si péniblement
-mes deux écus jusqu’au 1<sup>er</sup> novembre.</p>
-
-<p>Bast, c’est encore là du marivaudage, jeu des
-fausses confidences, qui s’accordent très bien avec
-ce joli visage poudré, ces cheveux souples, ces
-yeux gris, fugitifs, et ces deux fossettes qui attirent…
-les baisers d’Angèle Bléraud, comme un
-alvéole attire l’abeille.</p>
-
-<p>Cette Angèle Bléraud, quel type ! elle me poursuit
-de ses embrassades, et ses joues pâles, ses
-yeux meurtris, me causent une gêne singulière
-chaque fois que je les regarde.</p>
-
-<p>Elle voulait venir, le soir, me border dans mon
-lit. — Personne ne l’a jamais fait depuis que
-maman est morte.</p>
-
-<p>J’ai refusé sèchement. — Elle a pleuré.</p>
-
-<p>Parmi nous, Victoire Nollet est la seule qui
-songe déjà à l’agrégation ; la première en étude,
-la dernière à se coucher, on la voit partout un
-rollet à la main, pour ne pas perdre une minute.
-On ne sait trop, à la voir, à quel sexe elle appartient :
-elle a le corps d’un poupon, et la tête d’une
-laideur fantastique, toujours congestionnée. Ce
-qui lui attire une volée de bons mots.</p>
-
-<p>Berthe Passy vient de me montrer la caricature
-qu’elle en a fait : le poupon <small>XX</small><sup>e</sup> siècle, encore au
-maillot, pousse à coups de reins un chariot avec
-plumes, encre, papier, et à la remorque, un bourdaloue.</p>
-
-<p>Des autres, je ne sais rien encore, si ce n’est
-qu’Hortense Mignon a des amours contrariées, et
-que son sergent Laflûte, un grand paresseux, se
-prépare à bien la gruger, une fois en ménage.</p>
-
-<p>Ouf ! j’entends ouvrir toutes les portes des
-chambres, vite je te cache, cher cahier ; c’est la
-vieille Lonjarrey, qui passe son inspection domiciliaire.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="p1c4" title="IV. Paquet de lettres">CHAPITRE IV</h3>
-
-<p class="c small">PAQUET DE LETTRES</p>
-
-
-<p>Quelques élèves, fatiguées de leur première
-semaine de cours, ont quitté plus tôt la salle
-d’études, pour se reposer dans leurs chambres, où
-elles baguenaudent jusqu’à l’heure du dîner. La
-nuit est venue, le gaz éclaire une haute salle presque
-déserte. De longues listes de leçons à faire
-barbouillent les tableaux noirs ; des feuilles de
-buvard traînent sur les vieilles tables incommodes,
-tailladées au canif, incrustées d’initiales,
-luisantes à la place des coudes. Le long des
-murs, dans les casiers, traîne le « fourbi »
-de la nouvelle promotion ; dix cocottes en
-papier, portant un nom en sautoir, représentent
-les dix Sèvriennes littéraires de première
-année.</p>
-
-<p>Au milieu de la salle, une poutre mal équarrie
-soutient le plafond. C’est le Pilori de Sèvres, où
-les mécontentes ont coutume de clouer leurs professeurs :
-le père Taillis s’y balance à perpétuité
-au bout d’un fil.</p>
-
-<p>Trois Sèvriennes, très absorbées par leur correspondance,
-se hâtent d’écrire, car la cloche va
-sonner, et l’inflexible Lonjarrey, au nom du règlement,
-entend qu’au premier coup les nouvelles
-soient toutes au réfectoire.</p>
-
-
-<p class="c gap"><i>Lettre de Victoire Nollet à M<sup>me</sup> Nollet,
-rue Royer-Collard, Paris.</i></p>
-
-<p class="c small">ÉCOLE NORMALE SUPÉRIEURE DE L’ENSEIGNEMENT
-SECONDAIRE DES JEUNES FILLES</p>
-
-<p class="date">« 8 octobre 189&nbsp;.</p>
-
-<p class="ind">» Chère mère,</p>
-
-<p>» Ne vous inquiétez pas, le régime de l’école
-me conviendra. J’ai réglé de suite mon emploi du
-temps, il n’y aura rien de changé dans mes habitudes :</p>
-
-<p>» A 6 heures, je suis debout ; à 6 h. ½, j’ai
-pris ma douche et fait ma réaction ; à 6 h. 3/4,
-je suis en étude ; à 7 h. ½, je vais au déjeuner ;
-je remonte faire ma chambre. Avant 8 heures, je
-suis à la bibliothèque et à 9 heures au cours.</p>
-
-<p>» Je trouve qu’on a ici beaucoup trop de récréations ;
-j’y aviserai, il ne faut pas perdre ainsi son
-temps. M<sup>me</sup> Jules Ferron m’a demandé si j’étais bien
-la fille de Muma Nollet, le vieux Républicain, et
-sur ma réponse affirmative, elle m’a serré la main,
-en me disant de me montrer dans la vie la digne
-fille d’un tel homme.</p>
-
-<p>» Il faut que j’arrive première à la licence. Mes
-compagnes ne m’intéressent pas beaucoup : j’ai
-trop à faire. La nourriture est bonne ; je mange
-la viande et laisse les légumes.</p>
-
-<p>» Adieu, chère mère, je n’ai pas autre chose à
-vous dire ; j’ai tout Reclus à lire pour faire une
-leçon sur les déserts.</p>
-
-<p class="csign">» Votre fille qui vous aime,</p>
-
-<p class="sign">» <span class="sc">Victoire Nollet</span>. »</p>
-
-<p>« P.-S. — Mon petit chat, travaille bien à
-Fénelon, il faut que dans trois ans tu entres première
-à Sèvres. Dimanche prochain, je viendrai à
-Paris ; je ferai la route à pied, le docteur dit que
-ça me fera du bien. Prépare ta version d’anglais,
-ton discours de Michel de l’Hôpital, nous bûcherons
-ensemble jusque 6 heures.</p>
-
-<p class="csign">» Ta grande sœur qui t’embrasse, mon chat,</p>
-
-<p class="sign">» <span class="sc">Victoire</span>. »</p>
-
-
-<p class="c gap"><i>Lettre de Berthe Passy à M. Jules Passy, poète,
-boulevard Rochechouart, Montmartre.</i></p>
-
-<p class="date">« Au bahut, 8 octobre 189&nbsp;.</p>
-
-<p class="ind">» Mon vieux Jules,</p>
-
-<p>» Ne te tourmente donc pas, je suis très bien ici.
-J’ai pris mes cantonnements pour toute la saison.
-Je loge au cinquième, côté rue, au deuxième, côté
-douves, mais pas d’eau en bas pour y faire des
-ronds.</p>
-
-<p>» Je connais toute la boîte : ça n’a pas été long.
-J’ai retrouvé ici quelques bons zigs du lycée, et
-nous avons, en quatre coups de crayon, campé la
-binette de nos professeurs, je ne te dis que ça !</p>
-
-<p>» Apporte-moi donc, jeudi, des cigarettes et du
-café, parce qu’ici, c’est l’usage de s’offrir le Kaoua
-au sortir du réfectoire : ça fait passer le gigot, et
-le poulet, qui n’a plus que les os « pour avoir trop
-aimé », a dit Michelet !</p>
-
-<p>» Sois tranquille, je ne rêve pas à la lune ; je
-laisse ça à ma voisine, Marguerite Triel, un type
-chouette, qui me botte. En voilà une qui te plairait,
-mon vieux, pas pionne pour un sou, et belle,
-et belle ! Elle a même trouvé le temps de garder
-toutes ses illusions.</p>
-
-<p>» Ce que l’école va démolir tout ça ! Moi d’abord
-je te préviens que je ne bûcherai pas : je veux
-ménager ma cervelle, la pauvre ! ces examens
-l’ont mise à une rude épreuve ; il me faut au moins
-l’année pour me refaire.</p>
-
-<p>» La vieille Lonjarrey a parlé de toi à « notre
-illustre mère », et je vois à l’air dont on me reçoit,
-au bonsoir, qu’on prend tes papillotes et tes
-sabots pour une fumisterie déplacée.</p>
-
-<p>» Ah ! si l’on savait, ce que te coûtent ces chansons
-qui nous font vivre !</p>
-
-<p>» Courage, mon vieux, dans trois ans, tu pourras
-te reposer ; ta petiote te rendra, tant qu’elle
-pourra, tout ce que tu fais pour elle.</p>
-
-<p>» En attendant, ce qu’elle a de meilleur, son
-gros baiser, est à toi.</p>
-
-<p class="csign">» Ta fille et amie,</p>
-
-<p class="sign">» <span class="sc">Berthe</span>. »</p>
-
-
-<p>Ah ! dis à Rosalie de t’acheter de la pommade,
-et de ne pas oublier, comme ça lui arrive, le mou
-de Friquette.</p>
-
-
-<p class="c gap"><i>Lettre de Hortense Mignon à M. Eugène Laflûte,
-sergent au 20<sup>e</sup> d’infanterie, Carpentras</i>.</p>
-
-<p class="date">« Sèvres, 8 octobre 189&nbsp;.</p>
-
-<p class="ind">» Mon Eugène bien-aimé,</p>
-
-<p>» Ah ! comme je me languis d’être seule dans
-cette maison. Je ne pense qu’à toi ; je voudrais
-parler de toi à tout le monde ; faut-il que le sort
-soit méchant, puisque je resterai ici une année
-sans te voir, — sans te voir — mon amour !</p>
-
-<p>» Mon père m’a conduite à Paris. En route, je
-lui ai reparlé de notre mariage, il est devenu
-furieux, il jurait, sacrait, t’envoyait à tous les
-diables ; je suis sûre maintenant d’être déshéritée
-si je t’épouse. Mais qu’est-ce que ces choses-là
-me font : je t’aime, je ne céderai pas, je serai ta
-femme.</p>
-
-<p>» Tu m’aimes bien, dis ? tu m’attendras dis, tu
-me seras fidèle ? je t’aime tant ! travaille, je t’en
-conjure, ne vas pas au café, pense à tes examens
-de Saint-Maixent qui approchent ; je t’aiderai, je
-ferai tout ce que tu m’enverras à faire, mais
-aime-moi bien. J’ai fait un petit autel dans mon
-armoire ; au pied du Baiser de Prud’hon (un
-éphèbe beau comme toi, qui embrasse, mange,
-brûle les lèvres de sa bien-aimée) j’ai mis ta
-chère photographie.</p>
-
-<p>» Écris-moi, dis-moi que tu m’aimes, nos
-lettres ne sont pas ouvertes, et du reste, M<sup>me</sup> Jules
-Ferron, une philosophe, ne se préoccupe pas de
-ces choses-là.</p>
-
-<p>» Au revoir, fiancé adoré, ô le plus beau, le
-plus aimé des hommes, à toi toute ma vie.</p>
-
-<p class="csign">» Je t’adore,</p>
-
-<p class="sign">» <span class="sc">Hortense</span>. »</p>
-
-
-<p class="gap">Au premier coup de cloche, précipitamment,
-les trois Sèvriennes fermèrent leurs lettres, et
-rangèrent leurs casiers, coururent à l’antichambre
-de M<sup>me</sup> Jules Ferron déposer leur courrier.</p>
-
-<p>Le flot des Sèvriennes, affamées par tout un
-après-midi de travail, se précipita vers le réfectoire,
-où sur les nappes luisantes, au milieu de
-chaque table, fumait le pot-au-feu.</p>
-
-<p>Et Berthe Passy esquissant un entrechat, au
-grand scandale de la vieille demoiselle Lonjarrey,
-souleva la soupière, en s’écriant :</p>
-
-<p>— O béni sois-tu, pot-au-feu de nos familles.</p>
-
-<p>— Amen, fit Marguerite, vas-tu faire encore la
-parade.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="p1c5" title="V. Le journal de Marguerite Triel (suite)">CHAPITRE V</h3>
-
-<p class="c"><span class="small">JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL</span> (<i>suite</i>)</p>
-
-
-<p class="date">15 octobre.</p>
-
-<p>— Je suis ébahie d’une liberté aussi anglaise,
-on va, on vient, dans la maison, on sort le dimanche,
-sans dire où l’on ira. On reçoit ses amis
-dans sa chambre, sauf les frères et les cousins !
-ils ne restent cependant pas le nez dehors, et j’en
-sais qui prennent part aux goûtettes du jeudi.</p>
-
-<p>On nous laisse responsables de nos actions ; le
-régime adopté à l’école est celui de la confiance
-et de la liberté ; le règlement, très large, est
-appliqué à la lettre par l’inexorable Lonjarrey.
-Seule, M<sup>lle</sup> Vormèse, notre répétitrice, si attachante,
-n’en retient que l’esprit.</p>
-
-<p>Il n’y a pas sur nos actions de contrôle direct ;
-au sortir de la discipline soupçonneuse des lycées
-et des pensionnats, on est un peu désorienté de
-se sentir si libre de mal faire.</p>
-
-<p>Beaucoup de Sèvriennes sont encore des
-gamines ; il est facile d’être imprudentes, quand
-on est mal gardées.</p>
-
-<p>Aussi les potins ne manquent-ils pas ! Mais les
-commérages du dehors n’ont pas de prise et
-n’attaquent en rien la conception très élevée
-qu’on se fait de notre culture morale.</p>
-
-<p>Ah ! si M<sup>me</sup> Jules Ferron consentait à descendre
-jusqu’à nous !</p>
-
-<p>L’esprit de l’École est bon. Il est fait d’une commune
-estime, d’une entente sympathique entre les
-trois années. On s’oblige volontiers, les aînées n’affectent
-pas trop d’être les douairières, elles nous
-invitent au thé de quatre heures ; puis à table, en
-salle de réunion, au bonsoir, petit à petit les
-anciennes nous livrent les traditions de Sèvres.</p>
-
-<p>Les repas sont amusants ; on se groupe à sa
-guise, les conversations y gagnent en intérêt :
-chacune a le droit d’y être sincère, et d’avouer
-ce qui lui plaît, dans les habitudes de cette vie
-intime. C’est à l’heure des repas que se prennent
-les résolutions ; de table en table passent les circulaires,
-les pétitions, les petites notes sur les
-objets perdus.</p>
-
-<p>Au coup de fourchette, bien plus qu’aux conversations,
-se révèlent soudain les milieux. A ma
-table, j’ai pour compagnes la fille d’un tisserand
-et la fille d’un colonel : personne, au cours, ne
-devinerait une semblable différence de situation ;
-voilà le dîner servi, les tares inconscientes, mais
-révélatrices, trahissent l’origine.</p>
-
-<p>Jeudi nous sommes allées nous promener au
-bois, c’était charmant. Par groupes de cinq on
-trotte dans les petits chemins encore secs. Les
-feuilles craquent, la terre embaume, le vent picote.
-J’ai fait connaissance avec les bassins d’eaux mortes
-et les ruines de Saint-Cloud.</p>
-
-<p>On dirait que quelqu’un habite sous ces ronces,
-parmi ces statues mutilées, ces miroirs brouillés,
-qu’on redoute de briser en y jetant une pierre.</p>
-
-<p>Il y a des coins de ce parc qui ont une mélancolie,
-une amertume de cimetière abandonné.</p>
-
-<p>En été, nos chefs de groupe, deux anciennes,
-Isabelle Marlotte et Renée Diolat, nous emmèneront
-cueillir les fleurs pour nos herbiers, à Viroflay,
-à la Malmaison.</p>
-
-<p>On ira loin, loin, mon cœur bondit de joie. Les
-arbres, les clairières, l’ombre mouvante des feuilles,
-me séduisent infiniment ; je ne suis « moi »,
-qu’assise à l’ombre des forêts. O Racine, aurais-je,
-comme <i>Phèdre</i>, la nostalgie des grands bois.</p>
-
-<p>Au retour, j’ai trouvé Charlotte dans ma chambre,
-tranquillement installée. Elle m’apportait
-un bel André Chénier — car j’ai une leçon à faire
-sur ce poète. Nous avons causé comme deux
-petites folles ; Henri Dolfière, son fiancé, sera
-dans 15 jours à Paris, nous sortirons ensemble,
-il nous emmènera toutes deux au Louvre.</p>
-
-<p>C’est drôle, je m’imagine qu’Henri Dolfière
-doit ressembler un peu à d’Aveline ; j’ai hâte de
-le connaître : il me plaira, c’est sûr, mais lui
-plairai-je ?</p>
-
-<p>Si je mettais, ce jour-là, ma robe de velours
-noir ? Charlotte m’a dit qu’elle m’allait bien.</p>
-
-<p>Berthe Passy est venue prendre le thé avec
-nous, elle nous a lu la lettre qu’elle écrivait hier
-soir à son père : C’est inimaginable ! Elle appelle
-son père, mon vieux Jules ! Et ça naturellement ;
-toute petite, elle a entendu les camarades l’appeler
-ainsi, et voulant être la camarade de son paternel,
-Berthe n’a rien trouvé de mieux que cette irrévérencieuse
-tendresse.</p>
-
-<p>Impossible de se fâcher de ce qu’elle dit, tout
-cela jaillit d’une terre franche. L’absence de la
-mère — elle ne m’a jamais parlé de sa mère — explique
-cette éducation de bohème.</p>
-
-<p>Elle nous a promis un portrait soigné ! qu’est-ce
-que ce sera, Seigneur !! de la vieille Lonjarrey,
-du dépensier et des autres fonctionnaires de
-l’École.</p>
-
-<p>Je lui ai demandé grâce pour l’exquise M<sup>lle</sup>
-Vormèse : la seule femme dont l’âme tendre tressaille
-avec la nôtre.</p>
-
-<p>C’est notre répétitrice, elle assiste à nos leçons,
-et guide notre travail ; si j’avais besoin d’un
-secours, j’irais à elle : je suis sûre que sa figure,
-d’une austérité de sainte, ne ment pas.</p>
-
-<p>Ma main, d’instinct, cherche la sienne.</p>
-
-
-<p class="date">Soir, même date.</p>
-
-<p>Une nuit diaphane tombe sur le parc, les arbres
-vivent dans une clarté surnaturelle ; le pavillon
-Lulli rejette lentement sa cape d’ombre, et la
-lune, qui monte au-dessus du jet d’eau, sourit à
-la nymphe ruisselante qui se baigne dans la
-vasque sonore.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="p1c6" title="VI. Un cours de géographie">CHAPITRE VI</h3>
-
-<p class="c small">UN COURS DE GÉOGRAPHIE</p>
-
-
-<p>Il est neuf heures, la cloche sonne les cours.
-De la bibliothèque, des études, des chambres, les
-Sèvriennes sortent en désordre, c’est un branle-bas
-dans toute la maison.</p>
-
-<p>Les Scientifiques, en grands tabliers bleus, se
-hâtent d’aller retrouver Jean, le préparateur, qui
-surveille les cornues ou dispose grenouilles, cœurs
-de moutons, étoiles de mer, pour l’exercice de
-dissection.</p>
-
-<p>D’une allure plus tranquille, plus élégante, les
-Littéraires, serviette sous le bras, s’en vont par
-groupes dans leurs salles de cours. Elles bavardent,
-sans se presser, sachant par habitude, que
-ces Messieurs s’attardent volontiers dans le cabinet
-de M<sup>me</sup> Jules Ferron, qu’ils veulent tout d’abord
-saluer.</p>
-
-<p>Quelques élèves, toujours les mêmes, épient
-sur le palier les craquements de l’escalier d’honneur.
-Par hasard, elles se trouvent tous les matins
-sur le passage de ces Messieurs, heureuses d’un
-salut, fières d’une parole, triomphantes si l’un
-d’eux va jusqu’à leur tendre la main.</p>
-
-<p>Entre soi, cette petite comédie s’appelle « monter
-le quart ».</p>
-
-<p>Désir et hardiesse ne vont pas plus loin : paraître
-l’élève favorite d’un professeur, est le rêve
-instinctif de toute Sèvrienne. Le jeu semble ne
-point déplaire à ceux qui redoutent, au milieu
-de tant de jeunesse, d’être les « vieux barbons ».</p>
-
-<p>Si libéral que soit l’internat à Sèvres, il n’empêche
-point, que six jours sur sept, les professeurs
-sont les seuls hommes qui fréquentent l’École. Ils
-ont le prestige des Dieux, et il n’est pas jusqu’à
-Jean, garçon de chimie, et M. le dépensier,
-major de la valetaille, qui ne produisent sur les
-élèves une impression flatteuse.</p>
-
-<p>M. Criquet, gloire de la nouvelle Sorbonne, est
-de tous les professeurs celui qui a le mieux
-capté l’esprit des Sèvriennes.</p>
-
-<p>Elles lui savent gré d’être intellectuel et vigoureux,
-à côté du vieux Taillis dont l’âge n’a
-plus de sexe, de M. Lepeintre, l’éminent historien,
-qui s’illusionne, de d’Aveline qui se ménage, et
-de l’excellent Pâtre, qui s’offre toujours et ne se
-donne jamais.</p>
-
-<p>La première année est en émoi. Le cours d’aujourd’hui
-inaugure la série des leçons faites par
-les élèves, en présence de M<sup>me</sup> Jules Ferron, de
-M<sup>lle</sup> Vormèse et du professeur. Angèle Bléraud
-doit faire un exposé sur le Pôle, et ses compagnes,
-si M. Criquet le juge à propos, feront la critique
-de cette conférence.</p>
-
-<p>Elles attendent depuis dix minutes déjà, sous
-l’œil sévère de M<sup>lle</sup> Lonjarrey, quand un accès de
-toux, rythmant des pas sonores, annonce l’arrivée
-de M<sup>me</sup> Jules Ferron.</p>
-
-<p>On se lève, les chaises crient, la directrice
-s’installe ; vite Amélie, la femme de chambre,
-glisse sous ses pieds une chaufferette. Victoire
-Nollet bat des paupières pour faire reluire ses
-yeux, Marguerite fait bouffer sa blouse, Berthe
-Passy s’affermit sur sa chaise, Angèle Bléraud
-tremble, mais Adrienne, très calme, toujours en
-beauté, tend l’arc joli de ses lèvres.</p>
-
-<p>D’un bond, le jeune et illustre maître est à la
-chaire, d’un saut il est en bas, disposant galamment
-les cartes, la gaule et le tableau noir.</p>
-
-<p>— La parole est à M<sup>lle</sup> Bléraud !</p>
-
-<p>Une grande fille maigre, étiolée, se lève, et avec
-une gêne visible marche vers la chaire ; on la
-sent prête à pleurer. Elle a des yeux bizarres, où
-le regard luit comme un reflet de lune dans
-l’ombre froide d’un puits.</p>
-
-<p>C’est une poétesse qui chante, en prose décadente,
-la cruelle Marguerite, la méchante Jeanne.
-Amoureuse de ses deux compagnes, — ô souvenir
-de Sapho ! — Angèle n’a, pour les séduire, ni
-force, ni grâce, ni figues mielleuses, ni flûte mariant
-l’heure qui passe à l’heure qui s’enfuit.</p>
-
-<p>Marguerite lui a fermé sa porte, et Jeanne, moqueuse,
-donne aux autres le baiser qu’elle lui refuse.
-Elle n’a aucune sympathie dans sa promotion.</p>
-
-<p>Assise dans cette chaire de maître d’école, faisant
-face à ses compagnes, à M<sup>me</sup> Jules Ferron, Angèle
-Bléraud s’affole, le cerne étrange de ses yeux
-s’enfonce, comme deux stigmates, dans sa chair
-d’une pâleur morbide.</p>
-
-<p>Toute la salle tourbillonne autour de la chaire,
-elle voit des visages inconnus qui la menacent.
-C’est une torture inouïe, ces yeux fixant cette
-bouche muette, qui se refuse absolument à parler.</p>
-
-<p>Elle parle, elle a l’angoisse de ne pas reconnaître
-sa voix, d’entendre un autre « moi » gourmander
-le sien, se substituer à lui, et faire cette
-leçon, sans qu’elle ait, un instant, conscience de
-ce qui se passe au pied de la chaire.</p>
-
-<p>Le trac est chose commune, au début de ces
-conférences, qui se renouvellent à chaque cours.
-On s’en guérit à la longue, mais les timides et les
-nerveuses, comme Angèle Bléraud, jusqu’à leur
-sortie de l’école, subissent, sans pouvoir la dominer,
-la bête aux abois.</p>
-
-<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
-<p>— Mesdemoiselles, commence Angèle Bléraud
-avec effort, le sujet de cette leçon est celui-ci :
-<i>Étude des caractères de la région polaire</i>.</p>
-
-<p>« J’ai lu tout ce qui a rapport à la question.
-Bien des hypothèses sont émises qui me paraissent
-toutes acceptables, étant séduisantes ou
-ingénieuses. Je n’ai pas qualité pour discuter
-leur valeur.</p>
-
-<p>» Je crois qu’en cette matière, il faut tout
-attendre, non de la théorie, mais de l’empirisme.
-Or le pôle, pour nous c’est l’Inconnu.</p>
-
-<p>» De même qu’avant le <small>XV</small><sup>e</sup> siècle, les esprits
-chercheurs étaient fascinés par une Atlantide,
-de même aujourd’hui, dans une étude aussi problématique,
-faut-il faire place aux visions des
-poètes, aux récits des voyageurs… »</p>
-
-<p>Cet exorde visiblement ironique, puisqu’il
-annonce une leçon tout à fait en dehors de la
-Méthode Criquet, provoque un petit rire étouffé
-dans l’auditoire. L’oreille au guet, le sourcil
-froncé, le professeur griffonne quelques notes sur
-son carnet.</p>
-
-<p>Par phrases saccadées, brèves, avec des mots
-rares, Angèle continue sa leçon, la face tremblante,
-crucifiée sur le tableau noir.</p>
-
-<p>Elle évoque les visions blêmes, les grisailles du
-pôle, les apparitions étranges, démesurément
-grandies, l’angoisse des longs jours crépusculaires,
-l’éclatant réveil de la lumière qui flamboie
-sur les glaces, ouvre dans le ciel épuisé une large
-plaie, par où le soleil laisse couler son sang.</p>
-
-<p>Elle-même semble un fantôme revenu de là-bas,
-racontant une croisière de rêve, frissonnant à
-l’approche d’une banquise, qui glisse avec un
-bruit sourd, des froissements, des craquements
-formidables.</p>
-
-<p>Récit monotone, scandé comme une mélopée,
-dont les visions lointaines fuient et s’effacent sur
-la trame grise d’une leçon, toute poétique et sans
-rapport direct avec la géographie.</p>
-
-<p>Les Sèvriennes n’écrivent plus, M. Criquet, furieux,
-mordille sa moustache, le beau front de la
-directrice se durcit ; M<sup>lle</sup> Vormèse arrête ses yeux
-émus sur la détresse de son enfant.</p>
-
-<p>Un grand silence marque la fin de la leçon. Le
-professeur se lève, saute en chaire ; avec une
-colère contenue, il exécute Angèle Bléraud.</p>
-
-<p class="ind">« Mesdemoiselles,</p>
-
-<p>» La leçon qu’on vient de faire ici, pour la première
-fois, me prouve qu’il est nécessaire de redire
-encore ce que doit être pour vous, pour vos
-élèves futures, la véritable géographie, science
-de la terre.</p>
-
-<p>» Non, non, ce n’est pas se battre contre des
-moulins à vent, que d’attaquer cette désastreuse
-Méthode, qui substitue une vaine description à
-l’étude rationnelle, à l’anatomie de la terre, si
-j’ose m’exprimer ainsi.</p>
-
-<p>» Laissons la poésie aux poètes, l’éloquence
-aux professeurs de rhétorique, soyons de bons
-géographes !</p>
-
-<p>» Il y a une beauté géographique, mais cette
-beauté est purement géométrique, car nous procédons
-ici par axiomes et par démonstrations.</p>
-
-<p>» Je m’explique :</p>
-
-<p>» Il n’y a de science que du général, a dit Aristote,
-or…</p>
-
-<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
-<p>Et la leçon du maître continue, claire, passionnée,
-entraînante. Les Sèvriennes, suspendues à
-ses lèvres, boivent les paroles qui révolutionnent
-leurs habitudes d’esprit, ouvrant une voie nouvelle
-à la pensée. La géographie, enseignée par
-M. Criquet, n’est plus une affaire de mémoire.
-Aux faits, se mêle la recherche des causes géologiques,
-astronomiques, qui dominent les phénomènes
-terrestres.</p>
-
-<p>La géographie est une résultante des autres
-études, particulièrement de la philosophie et des
-sciences naturelles.</p>
-
-<p>Un peu irritée de la brusquerie du cher professeur,
-Berthe Passy maugrée à Marguerite, enthousiasmée
-par cette exposition si rationnelle :</p>
-
-<p>— Qu’il aille donc enseigner sa méthode aux
-scientifiques, si pour le comprendre, il faut être
-astronome, physicien, naturaliste, géologue, marin,
-et avoir perpétuellement une alidade en
-poche !</p>
-
-<p>Sa réflexion se perd dans le tumulte de la sortie ;
-la cloche sonne, M<sup>me</sup> Jules Ferron radieuse se
-lève, félicitant le jeune maître de la puissance
-philosophique de son enseignement ; les Sèvriennes,
-sans un mot pour leur compagne, filent en
-salle d’étude. M<sup>lle</sup> Vormèse sourit à Angèle : ce
-sera mieux une autre fois, tandis que Berthe,
-prise de pitié, devant cet abandon, déjà féroce,
-entraîne Angèle Bléraud dans le parc, la console,
-et subitement amusée, oublie les larmes de la
-malheureuse, pour faire une de ses gambades
-familières.</p>
-
-<p>— Regarde donc la belle Chantilly et Jeanne
-Viole là-bas, elles courent après d’Aveline, ma
-chère : les Saintes Femmes poursuivant Jésus !</p>
-
-<p>D’Aveline, un peu gêné, ne se retourna pas, et,
-pour cette fois, sous le feutre campé cavalièrement
-en arrière, on ne vit pas frémir <i>le dernier
-des Mohicans</i> !</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="p1c7" title="VII. Journal de Marguerite">CHAPITRE VII</h3>
-
-<p class="c small">JOURNAL DE MARGUERITE</p>
-
-
-<p class="date">17 octobre 189&nbsp;.</p>
-
-<p>Nous avons eu ce matin une belle conférence de
-M. Criquet ; à propos d’une leçon ratée par cette
-pauvre Angèle Bléraud, il nous a fait l’exposé de
-sa méthode, avec une chaleur, une puissance, qui
-me transportent.</p>
-
-<p>Vive la géographie du géographe Criquet !
-Nous lâchons les anciens manuels, pour ne plus
-suivre que Vidal-Lablache, M. de Lapparent, et
-surtout Paul Criquet !</p>
-
-<p>Nous voilà débarrassées d’un fatras pédantesque,
-il ne s’agit plus que de raisonner juste. J’en
-suis.</p>
-
-<p>Nous n’avons pas été tendres pour Angèle ; il est
-vrai que son obstination était, chez elle, un parti
-pris. Mais qui sait l’accueil réservé à chacune de
-nous ? Moi, je suis très tourmentée par cette leçon
-à faire sur André Chénier : le sujet est délicat, où
-faut-il s’arrêter ? Il y a dans les <i>Élégies</i> des vers
-qui me troublent. Faut-il le dire ?</p>
-
-<p>D’Aveline en sera froissé.</p>
-
-<p>Mais si je tais ce côté sensuel de l’œuvre de Chénier,
-ma leçon sera celle d’une petite fille. N’ai-je
-pas le droit, sans fausse pudeur, d’expliquer
-ma pensée et mes impressions ? Tact, mesure…
-Que c’est difficile, mon Dieu !</p>
-
-<p>Ah ! les beaux vers :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Là tout aime, tout plaît, tout jouit, tout soupire…</div>
-<div class="verse">Là parmi les oiseaux, l’amour vient se poser.</div>
-<div class="verse">Là sous les antres frais habite le baiser…</div>
-</div>
-
-<p>J’aime me dire à moi-même ces vers, le soir,
-avant de m’endormir. Ils me bercent, ils appellent
-les beaux songes.</p>
-
-
-<p class="date">19 octobre.</p>
-
-<p>Victoire Nollet a horreur de la salle de réunion ;
-au lieu de venir danser avec nous, elle préfère
-arpenter, cent fois de suite, le grand couloir glacial.</p>
-
-<p>C’est une heure charmante que celle qui nous
-réunit toutes dans une même salle.</p>
-
-<p>La pièce est nue, luisante de cire, avec quelques
-belles gravures, un piano, des meubles cannés,
-que le frotteur aligne soigneusement aux
-murs, et que les Sèvriennes éparpillent, chaque
-soir, en traîneaux sur la glace du parquet.</p>
-
-<p>Ce serait un parloir de couvent, s’il n’y régnait
-une gaieté folle. On rit, on chante, on danse, on
-cause. Les plus graves redeviennent enfants au
-contact des autres, car c’est l’oubli momentané du
-travail, des peines, des soucis de l’étude.</p>
-
-<p>On danse surtout par plaisir et par nécessité,
-pour que la digestion soit plus rapide, et pour
-suppléer à la chaleur imaginaire d’un calorifère
-asthmatique.</p>
-
-<p>Les « Troisième Année », suivant le code des
-préséances, organisent les sauteries, et mettent
-partout de l’entrain, en gentilles maîtresses de
-maison qui seraient un peu les petites mères des
-nouvelles.</p>
-
-<p>Quel spectacle ! celles qui n’ont jamais eu le
-temps de marcher en cadence, tendent l’oreille et
-font leurs premiers pas. D’autres apprennent la
-bourrée, la polka du Languedoc, les branles poitevines,
-voire même le menuet. Et soudain, toutes
-ces jupes s’emmêlent et se démènent dans un
-quadrille furieux, où l’on piaffe, où l’on houspille
-ses voisines, accrochant une main, pinçant un
-bras, déchirant une robe, dans un vertige de tournoiement
-barbare.</p>
-
-<p>Un bien-être indicible paraît sur tous ces visages
-en sueur. C’est la détente nerveuse, l’usure brutale
-d’une fougue vite dépensée, qui renaîtra demain
-pour s’abattre à nouveau.</p>
-
-<p>M<sup>lle</sup> Vormèse se mêle à nous volontiers ; son
-esprit droit, sa tranquille bonté, donnent à ses
-moindres paroles un accent qui va droit au cœur.</p>
-
-<p>Une paix bienfaisante nous vient d’elle. C’est
-une protestante passionnée, mais tolérante ; sa
-figure me fait songer aux <i>Saintes de Port-Royal</i>,
-qu’a peintes Philippe de Champagne : sur un
-front très bombé, de magnifiques cheveux noirs,
-aplatis sans coquetterie ; des yeux qui vous cherchent,
-une bouche simple qui vous sourit.</p>
-
-<p>Je l’aime.</p>
-
-<p>Elle m’a embrassée parce que je lui montrais
-l’étrange aspect de notre École, à cette heure-là.
-L’avenue des Marronniers semble le pied gigantesque
-d’une croix d’ombre, qui s’enfonce dans la
-nuit ; nos classes sont les bras, cette salle joyeuse
-est à la place du cœur. Tout paraît mort, la tête,
-les bras, les pieds ; le cœur seul flamboie comme
-un cœur mystique, il est vivant de tout notre
-bonheur.</p>
-
-<p>Le symbole lui a plu, alors elle m’a dit ces
-paroles que je veux écrire ici : « Quand vous
-quitterez Sèvres, Marguerite, emportez un rayon
-de cette lumière ; quel que soit votre sort, riez au
-passé, puisqu’ici vous aurez été heureuse. »</p>
-
-<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
-<p>Le dernier quart d’heure est le plus amusant ;
-il reste peu d’élèves à la salle de réunion : les
-bûcheuses sont retournées à leurs livres, les paresseuses
-à leurs lits. On se groupe, on débine les
-professeurs, on fait des chansons.</p>
-
-<p>En voici une, toute fraîche ; l’auteur est une
-« seconde année », une bonne fille, Isabelle Marlotte.</p>
-
-<p>Elle se chante sur un air connu :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Voici un émule de Platon</div>
-<div class="verse i1">La digue la digue digue</div>
-<div class="verse i1">La digue digue dong.</div>
-<div class="verse">Jérôme Pâtre est son doux nom</div>
-<div class="verse i1">La digue digue digue</div>
-<div class="verse i1">La digue digue dong.</div>
-<div class="verse">Il a toujours la bouche pleine</div>
-<div class="verse">D’une langue qu’il tire gentiment</div>
-<div class="verse i2">A chaque instant !</div>
-<div class="verse i2">A chaque instant</div>
-<div class="verse">Dans ses moments d’abandon</div>
-<div class="verse i1">La digue digue digue</div>
-<div class="verse i1">La digue digue dong</div>
-<div class="verse">Il appelle les choses par leur nom</div>
-<div class="verse i1">Digue digue digue</div>
-<div class="verse">Sur sa chaise il s’met à genoux,</div>
-<div class="verse i2">Ou bien tout d’bout,</div>
-<div class="verse i2">Ou bien tout d’bout.</div>
-</div>
-
-<p>Et ça continue.</p>
-
-<p>Les anciennes, qui savourent mieux que nous
-les traits décochés, applaudissent au passage,
-les :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Voilà le point, Mesdemoiselles !</div>
-</div>
-
-<p>Au surplus, au fait, au fait, etc., qui sont les
-mots collants de Jérôme. —</p>
-
-<p>J’adore la valse, celle au rythme lent ; j’aime
-la musique qui m’entraîne sur un mode mineur ;
-j’aime les modulations vaines des retours en majeur,
-les notes grises, veloutées ; alors d’invisibles
-caresses me ferment les yeux ; tout mon corps
-s’abandonne au plaisir de suivre un rythme
-divin.</p>
-
-<p>Quelques Sèvriennes ont, quand elles dansent,
-la grâce des branches qui ploient et se relèvent
-sous le poids d’un oiseau. Renée Dolat, une ravissante
-Arlésienne, a des mouvements si harmonieux
-qu’on s’arrête pour l’admirer.</p>
-
-<p>Mais d’autres ! celle-ci, une toupie hollandaise
-qui fait du sentiment. Celle-là, une corvette en
-détresse, et les Scientifiques valsent avec une
-élégance de fagots agités !</p>
-
-<p>Quelle partie de rire encore, quand on s’est
-aperçu que les rotondités d’Adrienne Chantilly
-n’étaient que rembourrage ! Berthe, toujours elle,
-en dansant avec notre « cacique », lui a malicieusement
-piqué une aiguille au beau milieu de la
-hanche, et l’autre ne broncha pas !</p>
-
-<p>Un mot terrible de d’Aveline sur une ancienne,
-qui a trop de prétentions à la beauté mythologique :</p>
-
-<p>« Vénus, il est vrai, mais Vénus marine, car il
-lui reste encore un peu d’algues aux dents. »</p>
-
-<p>Fi le vilain.</p>
-
-<p>A huit heures et demie, tout le monde se retrouve
-à la porte de M<sup>me</sup> Jules Ferron, pour le
-bonsoir. Subitement, ce coin de lumière et de vie
-meurt ; l’ennui est roi de cette solitude.</p>
-
-<p>Même en plein jour, ce long corridor est un
-triste promenoir de nonnes. Des murs lavés à la
-chaux, à terre des briques trop rouges, des fenêtres
-qui prennent la clarté au fond des douves.
-Quand la lune est haute, elle perce la crête des
-arbres, et par un soupirail, éclaire ce couloir
-d’une lumière glacée, jetant sur le mur d’ombre
-la silhouette blanche d’un porche de tombeau.</p>
-
-<p>Est-ce que la Pompadour, qui vécut ici même,
-rêva de pénitences nocturnes, en cilice, pieds nus,
-dans ce cloître presque souterrain ?</p>
-
-<p>Les bruits s’y éteignent, pour ne laisser sourdre
-que la plainte du jet d’eau, qui se lamente, qui se
-lamente, sans écho.</p>
-
-<p>Deux ombres enlacées passent… un bec de gaz
-vacille et s’éteint. Mon cœur frissonne, je me
-sauve.</p>
-
-
-<p class="date">20 octobre.</p>
-
-<p>On dit que M<sup>lle</sup> Lonjarrey, hier, en faisant sa
-ronde de nuit, a trouvé Angèle Bléraud évanouie
-au pied d’une porte, qu’elle déchirait de ses doigts
-crispés.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="p1c8" title="VIII. Le bonsoir">CHAPITRE VIII</h3>
-
-<p class="c small">LE BONSOIR</p>
-
-
-<p>La porte de la bibliothèque s’ouvrit brusquement,
-et du dehors une voix jeta :</p>
-
-<p>— Mesdemoiselles, il n’y a pas de bonsoir
-aujourd’hui !</p>
-
-<p>Les têtes se relevèrent, un instant détournées
-des livres, et la dame au profil chevalin, satisfaite
-de son petit effet, se pencha, fouillant la salle
-d’un regard autoritaire, méfiant, et sans bruit,
-encore aux écoutes, referma la porte.</p>
-
-<p>Un bruissement, un rire de petites feuilles
-passe sur toutes les lèvres ; un chuchotis éveille
-les hautes vitrines Louis XV, blanches volières
-où les livres, oiseaux captifs, dorment d’un sommeil
-fécond ; et les glaces, amies coquettes, reflètent
-le long des tables tous les visages égayés.
-Quelques mains se frottent, satisfaites ; des chaises
-remuent, un souffle soulève les fiches et les rabat
-aussitôt.</p>
-
-<p>— Corvée de moins, et temps de gagné, lance
-Victoire Nollet, du plus loin de son escabelle.</p>
-
-<p>Toute la bibliothèque approuve ; les têtes se
-replongent dans les atlas, sur les fiches cataloguées.
-On n’entend déjà plus que le crépitement
-du gaz qui flambe, sous les abat-jour verts.</p>
-
-<p>Le bonsoir est tellement incrusté dans la vie
-journalière de l’École, que le supprimer une seule
-fois est un événement. Rien n’oblige les Sèvriennes
-à venir saluer M<sup>me</sup> Jules Ferron, mais l’oublier
-est une inconvenance.</p>
-
-<p>Le bonsoir est plus qu’un témoignage de respectueuse
-politesse, c’est une sorte de revue familière,
-d’examen de conscience à deux. C’est l’occasion
-offerte aux élèves, de parler avec confiance
-à leur Directrice, de s’ouvrir librement à
-elle.</p>
-
-<p>Mais c’est aussi l’hommage, sorte de baise-main
-modernisé, que l’École tient à rendre à la
-grande veuve.</p>
-
-<p>Pour laisser à cette visite son caractère intime,
-M<sup>me</sup> Jules Ferron reçoit les Sèvriennes dans son
-petit cabinet, en bas, près du couloir si triste où le
-jet d’eau lointain pleure.</p>
-
-<p>La porte étroite qui ferme les appartements de
-la Directrice, donne sur un palier à rampe de fer.
-Les Sèvriennes attendent là, debout, pressées,
-emboîtées, faisant queue tous les soirs, comme au
-théâtre un jour de prix réduits.</p>
-
-<p>On bavarde (à Sèvres, trois élèves dans un coin,
-voilà un salonnet où l’on cause). On s’interroge
-sur le travail de la journée, sur les conférences
-du lendemain, les sorties du dimanche ; celles-ci
-écoutent, celles-là songeuses rêvent, se regardent,
-la tête posée sur une épaule câline.</p>
-
-<p>Victoire Nollet apporte son lexique allemand et,
-les yeux clos, répète les cinquante mots qu’elle
-doit savoir avant de se coucher.</p>
-
-<p>Petit à petit le silence s’anime, les jambes piétinent,
-les voix montent, les colloques troublent
-la dernière méditation de l’illustre veuve ; un
-hum ! hum ! vigoureux, de l’autre côté de la porte,
-suffit à rappeler tout ce petit monde impatient
-aux convenances.</p>
-
-<p>— Renée, je vous assure qu’il est la demie,
-frappez, on gèle ici.</p>
-
-<p>Renée Diolat, l’élégante Sèvrienne de troisième
-année, ouvre volontiers le bonsoir. Vite un coup
-de peigne pour lisser les cheveux, en un tour de
-main elle a rajusté sa toilette, relevé ses bagues
-le long des doigts fins.</p>
-
-<p>— Toc, toc.</p>
-
-<p>Pas de réponse.</p>
-
-<p>— Allons frappe plus fort, Renée, si elle lit
-Sénèque, elle ne t’a pas entendue, murmure
-une Scientifique irritée de l’attente qu’on lui impose.</p>
-
-<p>— Toc, toc, toc.</p>
-
-<p>Même silence.</p>
-
-<p>Renée se retire furieuse.</p>
-
-<p>— Vous voyez bien qu’il n’est pas huit heures
-et demie, puisque M<sup>me</sup> Ferron ne répond pas.</p>
-
-<p>Deux minutes, trois minutes passent lentement.
-Enfin, comme une fleur qui tombe, à petit bruit,
-d’une robe froissée, la demie se détache de l’horloge.</p>
-
-<p>— Entrez, répond enfin une voix sèche au troisième
-toc-toc.</p>
-
-<p>A pas menus, les Sèvriennes s’avancent, l’une
-derrière l’autre ; chacune s’incline, souhaite le
-bonsoir à M<sup>me</sup> Jules Ferron, et reçoit d’elle une
-poignée de main.</p>
-
-<p>Suivant son humeur, un sourire, une parole
-gracieuse accompagne la réponse uniforme :</p>
-
-<p>— Bonsoir, mon enfant, dit d’une voix lente,
-avec une prononciation auvergnate.</p>
-
-<p>Les jours moroses, où les ennuis de la maison
-se dérobent sous un masque glacial, la main
-retombe ; un bonsoir indifférent surprend et
-gêne les élèves. Chacune se demande : qu’y a-t-il ?
-pourquoi cette froideur ? Avons-nous démérité ?</p>
-
-<p>Et les rires s’éteignent, car ce que les Sèvriennes
-redoutent le plus, c’est la mésestime de
-M<sup>me</sup> Jules Ferron.</p>
-
-<p>D’autres fois, un rayonnement adoucit les traits
-un peu tendus de cette figure sévère ; le sourire,
-les yeux clairs, le geste captivent. On dirait la
-transfiguration d’une abbesse au sortir de la communion.</p>
-
-<p>Ces jours-là, le petit cabinet de travail s’illumine.
-Dans la pénombre, on la voit entourée des
-livres dont elle vit : les Stoïciens, Montaigne, Corneille,
-les œuvres de Jules Ferron. Les papiers
-débordent sur les tables ; partout des portraits
-de son illustre époux : médaillons de bronze,
-bustes de marbre, eaux-fortes, tableaux, photographies
-intimes, lui assis, elle debout, la main
-dans la main.</p>
-
-<p>Ce cabinet est le refuge consacré à la gloire du
-grand homme ; sa veuve assise au fond d’une
-vieille bergère, entretient, au milieu de ces reliques,
-un culte fidèle.</p>
-
-<p>La lampe luit sur les cheveux argentés, agrafés
-négligemment au sommet de la tête ; les yeux ont
-la fraîcheur des yeux d’une toute jeune femme, et
-la main grassouillette serre tendrement la main
-qu’elle a prise.</p>
-
-<p>— Aujourd’hui, c’est jour de confession ; bien,
-je repasserai, fait Victoire qui n’aime pas les
-longs arrêts sur le palier. Quatre à quatre, elle
-reprend le chemin de la bibliothèque, où tout
-Reclus l’attend. Charitablement elle avertit là-haut
-les bûcheuses que le bonsoir durera une
-heure.</p>
-
-<p>Ce jour-là, M<sup>me</sup> Jules Ferron, qu’une surprenante
-mémoire familiarise avec chaque élève,
-s’intéresse à tout.</p>
-
-<p>— Vous allez bien mon enfant ? dit-elle à Marguerite
-Triel, un peu effarouchée de cette gentillesse,
-est-ce que vous pleurez encore, petite
-fille ?</p>
-
-<p>— Non madame, répond Marguerite respectueuse,
-je me suis vite faite à ma nouvelle vie qui
-me plaît beaucoup.</p>
-
-<p>— Tant mieux, mon enfant, continuez à bien
-travailler, vos professeurs pensent du bien de
-vous… N’avez-vous pas une amie, qui se présentait
-aussi à l’École, que fait-elle ?</p>
-
-<p>— Charlotte se prépare pour l’année prochaine,
-madame, elle sera reçue, fait Marguerite avec
-élan ; un froncement de sourcils lui rappelle que
-M<sup>me</sup> Jules Ferron l’interroge, mais ne souhaite
-pas de confidence. J’espère que mon amie sera
-reçue, reprend-elle, Charlotte travaille, elle est si
-intelligente.</p>
-
-<p>— A-t-elle ses parents ?</p>
-
-<p>— Non madame, mon amie est orpheline, mais
-elle est fiancée.</p>
-
-<p>— Ah ! vraiment, fait déjà curieuse, la vieille
-M<sup>me</sup> Ferron ; qui doit-elle épouser ?</p>
-
-<p>— Un artiste, madame.</p>
-
-<p>— Vous aimez beaucoup cette jeune fille, Marguerite ?</p>
-
-<p>— Charlotte est ma sœur, madame.</p>
-
-<p>— Bonsoir, mon enfant.</p>
-
-<p>La main se fait très douce, mais serre vainement
-celle de Marguerite Triel ; ni la main, ni le
-cœur, ne répondent à cet appel tardif et peut-être
-passager.</p>
-
-<p>A peine sortie, une autre la remplace ; une
-autre vient ensuite ; à chacune, M<sup>me</sup> Jules Ferron
-ce soir-là, dit un mot gracieux, mais quand arrive
-le tour d’Adrienne Chantilly, qui lui fait une révérence
-de cour :</p>
-
-<p>— Vous avez fait une bonne leçon, mon enfant,
-mais ce n’est pas assez personnel. Lisez un
-peu moins, pensez davantage, ne croyez pas que
-la forme sauve tout. Ici il vous faut songer non
-pas à vous-même, mais aux élèves que vous
-aurez… et puis, ne vous parfumez plus, comme
-vous le faites, vous incommodez vos professeurs.</p>
-
-<p>Adrienne froissée se retire. Hortense, arrive,
-salue gauchement.</p>
-
-<p>— Vous avez trop de correspondance, mon
-enfant, c’est du temps perdu ; je vois sans cesse
-des lettres qui vous arrivent de Carpentras, vous
-êtes à l’École pour préparer votre avenir de professeur,
-ne le compromettez pas… et comme
-Hortense, très rouge, ne se retire point :</p>
-
-<p>— Vous avez quelque chose à me demander ?</p>
-
-<p>— Oui madame (hésitant, et baissant les yeux
-sous le regard dur qui la pénètre). Voulez-vous
-me permettre d’aller demain jeudi à Paris ?</p>
-
-<p>— Encore pour aller au Bon-Marché ! déjà
-M<sup>me</sup> Ferron s’apprête à refuser net, quand Hortense
-saisit au vol un mensonge.</p>
-
-<p>— Non, madame, pour aller voir le dentiste.</p>
-
-<p>— Allez, fait la directrice, très indulgente aux
-maux de dents.</p>
-
-<p>Les Sèvriennes continuent à défiler dans le
-petit cabinet ; selon les mines, radieuses ou humiliées,
-on devine que chacune emporte son
-paquet.</p>
-
-<p>Presque la dernière, arrive tout essoufflée Berthe
-Passy. Elle s’excuse de n’être pas venue la veille,
-ayant oublié l’heure du bonsoir, au milieu d’une
-lecture philosophique.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Jules Ferron sourit.</p>
-
-<p>— Vous avez une conférence à faire pour
-M. Pâtre, Berthe ?</p>
-
-<p>— Oui, madame, je ne sais pas manier l’abstraction,
-le langage philosophique m’embrouille.</p>
-
-<p>— Voyons un peu ce qui vous embarrasse ?</p>
-
-<p>— Tout mon sujet, madame !</p>
-
-<p>— Allons, allons, grande enfant, venez demain
-dans mon cabinet, nous en reparlerons ; et conquise
-par la sincérité si brusque de cette nouvelle
-Sèvrienne, M<sup>me</sup> Jules Ferron s’abandonna jusqu’à
-l’embrasser.</p>
-
-<p>Angèle Bléraud entre ; les yeux se durcissent.</p>
-
-<p>— Vous êtes sur la liste du docteur, mademoiselle ;
-demain, s’il l’approuve, l’infirmière vous
-donnera des douches et vous prendrez tous les
-soirs du bromure.</p>
-
-<p>Effarée, la malheureuse sort ; d’autres passent :
-la main glisse du même mouvement lent par-dessus
-le bureau, tandis que le reste du corps
-s’immobilise dans l’ombre de la bergère.</p>
-
-<p>Puis, c’est fini. La porte doucement se ferme.
-Les bruits de pas s’éloignent, s’éteignent dans le
-couloir solitaire.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Jules Ferron est seule.</p>
-
-<p>Les yeux sur un Marc-Aurèle, peut-être songe-t-elle
-à sa mission : N’est-elle pas là pour aider
-ces jeunes filles à l’apprentissage de la vie ? Ne
-doit-elle pas faire appel sans cesse à leur raison,
-donner à leur caractère l’empreinte énergique qui
-leur manque ? Quel germe couve dans cette terre
-trop hâtivement remuée ? Quelles femmes l’enseignement
-viril de Sèvres fera-t-il de ces enfants ?</p>
-
-<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
-<p>Les élèves, encore sous l’impression de cet
-accueil, se demandent en reprenant leurs livres à
-la page commencée :</p>
-
-<p>— Que lui a-t-on fait, pour que nous ne puissions,
-sans mentir, l’appeler : la Meilleure, notre
-Mère.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="p1c9" title="IX. Soirée philosophique">CHAPITRE IX</h3>
-
-<p class="c small">SOIRÉE PHILOSOPHIQUE</p>
-
-
-<p class="c gap"><i>M<sup>lle</sup> Berthe Passy à M. Jules Passy, homme de
-lettres, Montmartre.</i></p>
-
-<p class="date">« 28 octobre 189&nbsp;.</p>
-
-<p class="ind">» Mon vieux Jules,</p>
-
-<p>» Dimanche tu mangeras sans ta Pépette la popote
-de Rosalie. Impossible de quitter ma turne :
-je ponds, je ponds, je ponds !</p>
-
-<p>» J’aurai fini mardi. Ce sera douloureux, mais
-réussi. Crois-tu que l’excellent Pâtre m’a donné
-en leçon de philo : <i>De l’Éducation de la Raison</i>.</p>
-
-<p>» <i>Éducation de la Raison</i>, à moi ! comme si
-j’avais l’âge où l’on parle de ces choses-là !</p>
-
-<p>» Je vais, je viens, j’interroge toute l’École.
-Mon expérience est nulle en la matière. As-tu
-jamais songé à faire l’éducation de ma raison ?
-Dis, dis !</p>
-
-<p>» Il est vrai que mon paternel ne ressemble
-guère à celui de Victoire, un pédagogue qui avait
-inventé une méthode raisonnée, vers 1848, pour
-faire faire pipi à ses chats dans une assiette.
-Aussi, quelle fille prodigieuse il a dressée ! Crois-tu
-qu’elle porte dans sa poche un petit rollet, où
-tout son temps est détaillé par quart d’heure, sans
-oublier ce qui est pour elle, paraît-il, le quart
-d’heure de Rabelais !</p>
-
-<p>» Dans sa chambre, elle a piqué au mur deux
-papiers couverts de jambages, qui montent et qui
-descendent.</p>
-
-<p>» Devine ce que c’est !</p>
-
-<p>» Cherche pas, va. Jamais tu ne croiras qu’une
-fille de vingt ans n’a d’autre baromètre que celui-là.</p>
-
-<p>» C’est une statistique comparée des forces
-cérébrales, chez ceux qui travaillent le dimanche,
-et chez ceux qui ne font rien.</p>
-
-<p>» Épatant, hein !</p>
-
-<p>» Dire que toi et moi, nous nous sommes aventurés
-dans la vie, comme sur une corde tendue, le
-cœur d’une main, l’esprit dans l’autre, et le balancier
-par terre !</p>
-
-<p>» Je le ramasse et je recommence.</p>
-
-<p>» Vois-tu, mon vieux, la Reine de ce pays-ci
-est une dame à longue toge, et à bonnet carré :
-<i lang="la" xml:lang="la">Ergo</i>.</p>
-
-<p>» Qui n’a point l’esprit philosophique, pour elle
-est une sotte.</p>
-
-<p>» Qui n’a point de principes philosophiques, est
-une mécréante.</p>
-
-<p>» Qui n’a point de vocation philosophique, est
-une ratée.</p>
-
-<p>» Maintenant que je le sais, je rattrape la Dame
-et vais porter sa queue. Lui faisant la cour, je
-gagnerai ses faveurs à coups d’abstraction, de généralisation,
-d’induction, de déduction, de dé-mons-tra-tion !</p>
-
-<p>» Pour être des Batignolles, on en vaut bien
-une autre. Elle m’a embrassée en cachette :
-C.Q.F.D.</p>
-
-<p>» La maladie est dans l’air, tu le vois, et se
-gagne en quatre semaines. Mais pour charrier
-tant de globules philosophiques, le sang de
-l’École n’est pas corrompu. Nous n’avons pas de
-« Sujets » comme nos voisines des Roses, pas la
-plus petite crise mystique.</p>
-
-<p>» Tandis que là-bas, les visions, les tête à tête
-avec Jésus se multiplient. Après une nuit de
-Pascal, leurs yeux s’ouvrent à la vérité, et bon
-nombre de catholiques deviennent de farouches
-protestantes. On les voit même porter en amulettes
-les articles de foi du directeur de la maison.</p>
-
-<p>» Que ferais-tu à sa place ?</p>
-
-<p>» Lui, naïf, les appelle : « Mes sœurs en J.-C. »
-et leur réserve de bons petits postes aux sorties de
-fin d’année.</p>
-
-<p>» Ce prosélytisme est une rouerie qui nous
-amuse. Mais ici le zèle ne va pas plus loin que de
-se morfondre, sous un air enjoué, aux soirées philosophiques
-du mercredi.</p>
-
-<p>» J’y fus hier.</p>
-
-<p>» Je t’en supplie, fais provision de chaussettes
-à raccommoder. Avec mes bas, je pourrai tirer ces
-deux heures de glose sur Épicure, Socrate, les
-Stoïciens, Stuart Mill, Jean-Paul, Jean-Jacques et
-tous ceux qui, depuis 3000 ans, croient avoir
-épousé la Vérité.</p>
-
-<p>» On est là trente autour de la table, dans la
-salle à manger de « la Veuve ! » Tu sais qu’entre
-nous, ce petit mot exprime toute sa grandeur.
-Les unes apportent du travail, les autres n’apportent
-rien, les plus fines pioncent dans les
-coins.</p>
-
-<p>» J’étais au premier rang pour voir, pour être
-vue. Pas moyen de chatouiller, de pincer, de faire
-rire tout le monde, de bâiller en arpège, son œil
-était sur moi, et sans cesse.</p>
-
-<p>» Que penchez-vous, Berthe, de chette définichion ?
-Êtes-vous de l’âvis d’Emerchon ?</p>
-
-<p>» Moi, je répondais tout de go. Mais j’ai remarqué
-que les plus intelligentes disent souvent des
-niaiseries, pour ne pas se compromettre. Les Scientifiques
-parlent du bout des dents ; elles n’entendent
-que Darwin. Les autres, graines de Bélise,
-affectent le mépris de la Beauté, et repoussent, ô
-comme un fromage qui sent, le mariage des musiciens
-célestes.</p>
-
-<p>» Thérésa, qui n’a peur de rien, a mis en branle
-tout le midi. Hortense, si on l’avait laissé faire, à
-propos de tout, aurait cité l’amour d’Ugène pour
-son Hortense, et la passion d’Hortense pour
-Ugène. J’avais beau lui faire le pied, elle n’en
-voulait pas démordre !…</p>
-
-<p>» Quand c’est Socrate qu’on lit, on pleure. Ce
-sera le tour de tes chaussettes ; tu verras, pas un
-sou d’oublié. Mais tu sais, le jour où on lit la
-jalousie, dans La Rochefoucauld, j’y vas les mains
-dans mes poches, et je parle.</p>
-
-<p>» C’est renversant, mais ici, on cause de ces
-choses-là comme si on revenait de Cythère. O que
-je regrette le huis clos de ces entretiens ! Ça
-manque d’hommes, et vois-tu, la philosophie
-entre femmes, c’est gentil, mais c’est comme en
-amour, il y manque quelque chose.</p>
-
-<p>» Je ne donnerais pas ma soirée pour un
-fauteuil à tes Guignols : en sortant, j’ai vu le
-meuble le plus cocasse que tu puisses imaginer ;
-c’est la bergère où l’illustre Veuve se repose.</p>
-
-<p>» Sûrement, c’est un cadeau qu’a reçu Jules
-Ferron sur ses vieux jours ; mais ça a l’air d’une
-farce. Imagine-toi, au milieu du siège, brodés au
-petit point, un jeu de dés, un pot à tabac, des
-cartes, une pipe, une boîte d’allumettes avec ces
-mots rouge-sang, placés juste à la chute… des
-reins : Feu !</p>
-
-<p>» Le fou rire m’a prise, j’ai cru que je ne
-retrouverais jamais ma chambre. Je me roulais en
-zig-zag dans le couloir, secouant les portes. — Feu !
-feu : c’était un hoquet, des larmes, feu, feu.
-J’avais les côtes étranglées. J’ai fini par tomber
-par terre, les autres, autour de moi, riaient encore
-à se pâmer.</p>
-
-<p>» Nous avons fait scandale, et la chemise de
-nuit de M<sup>lle</sup> Lonjarrey nous a poursuivies de récriminations
-jusqu’au matin.</p>
-
-<p>» On devrait léguer ce fauteuil de valétudinaire
-en détresse à la Comédie française. Il remplacerait
-les chaises percées de Molière.</p>
-
-<p>» Ah ! mon petit Jules, c’est toi le vrai philosophe,
-puisque tu as nourri la joie dans mon
-cœur, et semé le rire sur mes lèvres frondeuses.</p>
-
-<p>» Une patte à Friquette, un salut au cordon
-bleu, un bécot pour toi de</p>
-
-<p class="csign">» Ta gamine,</p>
-
-<p class="sign">» <span class="sc">Pépette</span>. »</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="p1c10" title="X. Journal de Marguerite Triel">CHAPITRE X</h3>
-
-<p class="c small">JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL</p>
-
-
-<p class="date">1<sup>er</sup> novembre.</p>
-
-<p>Je ne quitterai pas l’École pendant ces deux
-jours de congé. Charlotte est souffrante, ma vieille
-cousine est encore à Orléans ; que ferais-je seule
-dans Paris ? J’ai un peu peur de ces sorties, je
-suis gênée d’un regard, surtout de ces regards
-qu’on rencontre le soir et qui vous déshabillent.
-Il m’est odieux d’être suivie, je perds la tête, je
-me sauve.</p>
-
-<p>Je resterai dans ma chambrette, à coudre mes
-mousselines, qui égaieront ces fenêtres ; à piquer
-quelques photographies de musée ici et là.</p>
-
-<p>Je ne m’ennuyerai certes pas, j’ai mon journal,
-mon André Chénier, et ces pages, si drôlement
-écrites, que Berthe Passy m’a apportées ce matin.</p>
-
-<p>Elle s’amuse à faire des portraits, et sa plume
-campe ses personnages en vrais types de comédie
-mais il faut la voir, quand elle lit ce qu’elle vient
-d’écrire. Toute sa figure est en mouvement ; les
-yeux noirs pétillent ; le nez, très François I<sup>er</sup>,
-s’allonge encore, la bouche accentue l’impertinence
-ou la gauloiserie du trait. C’est là un masque
-d’une mobilité si expressive, qu’à la regarder,
-on croit voir les personnages mêmes qu’elle peint.</p>
-
-<p>— Voici le premier, qui est frappant.</p>
-
-
-<p class="c"><i>M<sup>lle</sup> Lonjarrey</i></p>
-
-<p>Des pantoufles discrètes, feutrées, glissant de
-porte en porte, entraînent, sans aucun bruit,
-l’ombre écouteuse de M<sup>lle</sup> Lonjarrey, qui, du petit
-coup sec d’un doigt osseux, viole l’entrée de nos
-chambres, sans s’émouvoir d’un pantalon qui
-tombe, d’une chemise qu’on enlève.</p>
-
-<p>Par le profil, M<sup>lle</sup> Lonjarrey descend du grand
-Condé ; mais la fortune n’a point souri à son
-auguste ressemblance !</p>
-
-<p>M<sup>lle</sup> Lonjarrey cumule, à l’École de Sèvres, les
-fonctions de gardien de la paix, et de truchement
-entre les élèves et l’administration.</p>
-
-<p>Le code en main, elle surveille, censure, dresse
-un rapport, avec un zèle, un sérieux, une bonne
-foi, qui mériteraient ailleurs quelque gratification.
-Mais par une étrange infirmité de l’esprit, chez
-elle, les idées s’embourbent ; au milieu d’un discours,
-la roue s’enraie et ne tourne plus.</p>
-
-<p>Dans cette retraite de l’intelligence, M<sup>lle</sup> Lonjarrey
-rend les services de l’Invalide à la tête de
-bois. Cependant, elle a conscience de la hauteur de
-ses fonctions. « Nous avons résolu », dit-elle, et
-ce <i>nous</i> est une politesse à l’adresse de M<sup>me</sup> Jules
-Ferron.</p>
-
-<p>M<sup>lle</sup> Lonjarrey, très classique par la forme de son
-visage, tient encore du grand siècle le respect du
-maître. Sèvres est une cour, M<sup>me</sup> Jules Ferron en
-est la Reine : il importe, pour bien vivre, de plaire
-à son souverain.</p>
-
-<p>Dès l’aube, elle hume et prend le vent ; si elle
-caresse ou aboie, on sait en quelle estime le maître
-vous a.</p>
-
-<p>D’humeur gaie, cette longue et maigre dame, en
-son profil chevalin, aime à fouiller les petits
-secrets, et à donner quelques avertissements.
-C’est un phonographe qui enregistre, par intermittence,
-de belles et graves paroles ; sa mémoire
-sème, à tort et à travers, des axiomes philosophiques,
-qui sont pour elle autant de règles de
-vigilance, et pour les Sèvriennes autant de prétextes
-à rire.</p>
-
-<p>Car cette brave Lonjarrey est une si bonne fille !
-dans le particulier, elle adore le militaire, — chacun
-sait ça — et ne dédaigne point, en son honneur,
-de vider à tout coup son petit verre de
-« Calvados ». Elle a le gosier sec, ou pour tout
-dire, sa vraie philosophie tient, tout entière, dans
-cette larme odorante qu’elle échauffe entre ses
-doigts osseux, et qu’elle sirote goutte à goutte.</p>
-
-<p>Et par petites gouttes, elle en a tant bu ! et de
-tant de sortes ! qu’il s’exhale d’elle un parfum de
-cerises, de pommes, de prunes, d’oranges, de raisins
-distillés. Son cabinet ne fleure plus l’odeur
-des roses, qui se pâmaient entre les seins de la
-Pompadour, alors que penchée sur une carte
-d’Europe, son épingle d’or piquait les victoires de
-Louis le Bien-aimé !</p>
-
-<p>De respirer, là-haut, ces fumets qui les grisent,
-les petits amours titubent en trottinant sur la corniche,
-et tout autour de la Cantinière pompette,
-cul par-dessus tête, effrontément se roulent !</p>
-
-
-<p class="c"><i>Monsieur le Dépensier</i></p>
-
-<p>Mossieu le Dépensier a la barbe et le port d’un
-Sultan qui, pour jouer la comédie, porte tablier
-bleu en son harem !</p>
-
-<p>Cognant, jurant, sonnant, voilà le roi de notre
-valetaille : les chambrières lui font la barbe, les
-mitrons en émoi, redoutent ses colères d’Agamemnon,
-porteur de lardoire. Les Sèvriennes
-affamées sourient au rogne-portion qui, pour un
-œil vif, donne 4 bûchettes, et le plus gros rosbeef
-à la plus gentillette !</p>
-
-
-<p class="c"><i>L’Infirmière</i></p>
-
-<p>Une grande chatte maigre, au sourire fin, aux
-cheveux rares, nourrie aux lettres contemporaines,
-frottée à tous les poulaillers de théâtre, ayant, au
-bout de sa lorgnette, le nez des actrices célèbres,
-la plastique des cabotins en vogue, et dans sa
-tête les ritournelles de tous les opéras.</p>
-
-<p>La plus originale des infirmières ! connaissant
-Aristophane, et parlant Esthétique, avec la science
-comparée d’une femme qui en douche 20 autres
-chaque matin.</p>
-
-<p>On aime ses tisanes, d’un goût relevé, parfois
-équivoque. C’est la gazette de Hollande, qu’on lit
-entre deux portes, pendant que thé, café, ou chocolat — ô
-drogues exquises ! — chantonnent sur le
-gaz aux frais du Gouvernement.</p>
-
-
-<p class="c"><i>Concierges</i></p>
-
-<p>Philémon et Baucis à la porte du Temple.</p>
-
-<p>Ils vieillissent là, modestes, tranquilles, attendant
-la maladie et la mort.</p>
-
-<p>Au seuil de l’extrême vieillesse, peut-être une
-indulgente philosophie leur fait-elle croire qu’une
-bergerie heureuse est une bergerie mal gardée.</p>
-
-<p>Silencieux dans leur loge, ils laissent faire, ils
-laissent passer, ayant acquis par là des droits à
-l’ingratitude humaine !</p>
-
-<p>— Avez-vous encore vos parents ? demandait-on
-à leur fils potache quelque part.</p>
-
-<p>— Oui, madame, mon père est Fonctionnaire à
-l’École de Sèvres.</p>
-
-
-<p class="ugap">Est-ce tapé ! j’aime ce tour d’esprit railleur et si
-vivant ; on la croit méchante ! Que non, Berthe a
-un cœur qu’on ne soupçonne pas ; chez elle tout
-est de primesaut. Sa verve, c’est l’éclat brutal,
-mais franc, d’une sève généreuse. Sa droiture est
-inexorable devant toutes les petites hypocrisies
-qu’on découvre peu à peu autour de soi.</p>
-
-
-<p class="date">5 heures soir.</p>
-
-<p>La maison est silencieuse, l’âme de ces vieux
-murs, de ces ronces, de ces arbres, s’est envolée
-ce matin. Les cloches sonnent tristement, lentement ;
-personne à qui parler de ses morts. Ils
-sont là pourtant, auprès de moi, les chers disparus,
-je sens leurs yeux sur moi ; embrasser ma
-mère, ô comme je voudrais embrasser maman…</p>
-
-<p>La corde a chanté sous mon doigt, très grave ;
-le jet d’eau s’est tu, pris de langueur ; la nuit
-tombe : ô triste jour de Toussaint… mon âme
-écoute leur âme.</p>
-
-
-<p class="date">2 novembre, jour des morts.</p>
-
-<p>J’ai travaillé tout aujourd’hui, à ma leçon sur
-André Chénier, pour ne pas céder à cette tristesse
-morbide qui m’anéantit. La pensée de la mort
-m’épouvante, je la fuis ; je n’ai sur terre aucun
-refuge où mon âme puisse se blottir.</p>
-
-<p>Être seule ainsi, toute la vie ! Il y a des jours
-comme celui-ci, où je voudrais n’être plus.</p>
-
-<p>— Va, retourne à tes livres, pauvre petite.</p>
-
-<p>J’ai lu toute l’œuvre d’André Chénier ; j’en
-emporte une impression confuse, ardente, troublante
-surtout. Ce qui m’a le plus intéressée
-(faut-il l’avouer sans rougir) ce sont ces vers
-d’amour, écrits avec l’ardeur d’un sang enfiévré ; ce
-sont des mots qui ont un parfum, des mots qui
-ont la puissance d’une caresse, des mots qui me
-brûlent, et que pourtant, je ne comprends pas
-toujours.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Tout mon sang est amour, dit-il.</div>
-<div class="verse">L’amour seul dans mon âme a créé le génie.</div>
-</div>
-
-<p>Quelle surprise ! je découvre là un poète inconnu,
-moins pur, moins empoignant que celui de <i>la
-Jeune captive</i>, mais un poète amoureux, qui sous
-les grands bois, au bord des fontaines, réveille les
-nymphes endormies.</p>
-
-<p>Camille, ô voluptueuse Camille, « cette voix
-qui séduit, qui pénètre, qui touche », sa voix chante
-encore les beaux vers qui te suppliaient.</p>
-
-<p>Je les lis tout haut, et puis je me tais, comme
-si je faisais quelque chose de mal.</p>
-
-
-<p class="date">3 novembre.</p>
-
-<p>Je suis à la torture : que dire d’André Chénier,
-s’il faut ignorer cette partie de son œuvre, qui à
-mon sens, vaut bien les Idylles de Théocrite et certaines
-pages de Virgile.</p>
-
-<p>Si j’allais consulter M<sup>lle</sup> Vormèse… j’y vais.</p>
-
-<p>M<sup>lle</sup> Vormèse a prononcé ce vilain mot de
-« poésie érotique ». Cela suffit pour éclairer mon
-ignorance et m’interdire toute allusion à ces
-vers.</p>
-
-<p>Allons sagement, classons les fiches que j’ai
-tirées de Sainte-Beuve, de Jules Lemaître, de
-Faguet, et cuisinons une belle petite conférence
-pour jeunes filles, sur le Chénier des <i>Iambes</i> et
-des <i>Idylles</i>, sans même leur dire, que l’homme
-qui écrivit ces vers était beau comme un
-Dieu.</p>
-
-
-<p class="date">4 novembre.</p>
-
-<p>Mon plan est arrêté, M<sup>lle</sup> Vormèse l’approuve,
-je suis tranquille. J’étudierai, devant mes compagnes,
-l’âme antique et l’âme moderne dans l’œuvre
-de Chénier ; j’essayerai de leur montrer la divine
-poésie des anciens, ressuscitée par cette imagination
-d’artiste, et la poésie contemporaine née, chez
-lui, de la sincérité de sa douleur.</p>
-
-
-<p class="date">5 novembre.</p>
-
-<p>Je viens d’aller faire ma leçon aux arbres du
-parc. L’air était si doux, que sous les feuillages
-blonds, près de l’herbe fraîche encore, on se serait
-cru au printemps. Mon plan bien en tête, j’ai improvisé.
-Les paroles, les images surtout, naissaient
-à chaque pas.</p>
-
-<p>La marche rythme ma pensée, je suis toute surprise
-de parler ainsi sans embarras ; quand un
-mot s’obstine à ne pas venir, je n’ai qu’à regarder
-les feuilles, à m’avancer plus loin sous le bosquet,
-en cherchant, et le mot, le mot cher à d’Aveline,
-est là sur mon chemin.</p>
-
-
-<p class="date">5 novembre, 8 heures matin.</p>
-
-<p>Je n’ai pas dormi de la nuit. Je suis nerveuse,
-hors de moi. Si j’allais manquer ma leçon,
-être au-dessous de l’opinion qu’après mon
-examen d’Aveline s’est faite de moi. J’ai le
-trac.</p>
-
-<p>Mentalement j’offre une rose aux deux saints
-que j’aime.</p>
-
-<p>Vite, notons les pages à lire. La cloche sonne,
-je vois d’Aveline qui cause avec Isabelle Marlotte.
-Mon Dieu que j’ai peur.</p>
-
-
-<p class="date">Même jour, midi.</p>
-
-<p>Joie, joie. Il a été content, il m’a dit que c’était
-bien, il a loué mon tact, l’ingéniosité du plan, la
-pureté et la simplicité de la parole. Je suis ravie,
-brave d’Aveline, va, si tu savais quelle force me
-rendent tes éloges, comme je suis prête à me donner
-plus encore à l’étude !</p>
-
-<p>Je l’aime, cet homme. Tout de suite une
-grande paix est entrée en moi ; les yeux de
-M<sup>lle</sup> Vormèse m’ont souri, et je me suis sentie en
-communion de pensée avec lui, avec mes compagnes.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Jules Ferron a daigné, en passant, me sourire :
-quel éloge !</p>
-
-<p>Inoubliable jour que celui de ma première
-leçon de littérature à l’École de Sèvres.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="p1c11" title="XI. L’âme de l’École">CHAPITRE XI</h3>
-
-<p class="c small">L’AME DE L’ÉCOLE</p>
-
-
-<p>Toute la « première année » se trouvait réunie,
-ce jeudi-là, dans la chambre un peu austère de
-M<sup>lle</sup> Vormèse, répétitrice à l’École de Sèvres. Auprès
-du lit en bois noir, drapé de cretonne sombre,
-un portrait de M<sup>me</sup> Jules Ferron ; au mur la <i>Cène</i>
-de Vinci ; sur une table volante, auprès d’un buste
-d’enfant de Donatello, l’<i>Imitation de J.-C.</i> C’est
-plutôt la cellule d’une diaconesse protestante, que
-la chambre où vit, repose, travaille, une femme
-belle, aimée, jeune encore.</p>
-
-<p>« Je vous ai réunies chez moi, mes chères petites,
-dit M<sup>lle</sup> Vormèse, en refermant sur Adrienne
-Chantilly la porte de sa chambre, pour donner à
-notre entretien plus d’intimité.</p>
-
-<p>» Oubliez un instant que je suis votre répétitrice ;
-ne voyez en moi qu’une amie, qui veut vous
-parler, au milieu de ces choses familières, de ce
-que nous aimons toutes : de notre chère École.</p>
-
-<p>» Nous ne sommes plus des inconnues les unes
-pour les autres. — J’ai suivi vos examens, je
-vous retrouve aux cours, à nos répétitions. Quelques-unes
-ont eu confiance en moi et sont venues
-me demander conseil. Je crois donc vous connaître
-à peu près, et je tiens à vous assurer que pendant
-vos trois années de Sèvres, vous me trouverez
-toujours prête à vous aider, à vous soutenir,
-comme une sœur aînée doit le faire pour ses cadettes. »</p>
-
-<p>Un murmure affectueux remercia M<sup>lle</sup> Vormèse,
-qui la tête appuyée au creux de la main, songeuse,
-semblait chercher dans son passé une leçon
-pour l’avenir.</p>
-
-<p>« Vous arrivez très jeunes à l’école, continua-t-elle,
-vos anciennes ne vous ressemblaient
-pas. Nous sommes entrées ici déjà mûries par
-la vie, et considérant notre stage comme un
-abri calme et laborieux. Nous y avons oublié
-les premiers chagrins, les défaillances dans la
-lutte. En nous séparant, nous emportions le
-mystérieux viatique, qui est l’amour absolu du
-Devoir.</p>
-
-<p>» L’École sera-t-elle pour vous ce refuge propice,
-où l’on prend conscience de soi-même, où
-se fera la transfiguration de vos âmes ?… (D’un
-accent convaincu.) Je l’espère.</p>
-
-<p>» Votre grande jeunesse, et vos rapides succès,
-vous ont laissé l’illusion d’être encore au Lycée,
-(rieuse) un lycée <span lang="en" xml:lang="en">select</span>, le premier lycée de France,
-si vous voulez. En bonnes élèves, vous avez bûché
-vos manuels, dévoré les catalogues de la Bibliothèque,
-et tout de suite, votre programme d’études
-et de lectures a pris des proportions encyclopédiques.</p>
-
-<p>» Je vous ai laissé aller.</p>
-
-<p>» Au bout d’un mois, quelques-unes ont bronché,
-s’apercevant que leurs professeurs exigeaient
-autre chose qu’une érudition de dictionnaire, et
-qu’ils se montraient plus sensibles aux traits
-spontanés, aux réflexions personnelles, qu’aux
-découvertes trop faciles des bouquineuses.</p>
-
-<p>» Elles sont venues à moi :</p>
-
-<p>»  — Que faut-il faire ? Nous sommes déroutées,
-notre méthode de travail ne vaut rien ! »</p>
-
-<p>D’une voix nette, détachant les mots, M<sup>lle</sup> Vormèse
-la tête relevée, reprend après un instant de
-silence :</p>
-
-<p>« Ma réponse, mes chères enfants, s’adresse à
-vous toutes. Vous avez besoin de réfléchir, de
-chercher, d’organiser votre vie intellectuelle et
-morale à Sèvres. — Rappelez-vous une chose,
-c’est que votre carrière, votre mérite de professeur,
-dépendront de ce que vous ferez ici.</p>
-
-<p>» Il me semble que l’École vous propose un double
-but :</p>
-
-<p>» Apprendre à penser ;</p>
-
-<p>» Apprendre à agir.</p>
-
-<p>» Vous devez quitter la maison, véritablement
-professeurs, c’est-à-dire que femmes d’intelligence
-et d’énergie, vous saurez diriger les jeunes filles
-qui chercheront en vous un modèle.</p>
-
-<p>» Celles d’entre vous qui ne sortent pas des
-lycées où l’esprit de Sèvres rayonne, peuvent, par
-comparaison, se rendre compte de notre idéal de
-la femme instruite :</p>
-
-<p>» Ni savante, ni pédante ; un esprit juste, cultivé,
-qui cherche dans la science, non pas une
-parure, mais un appui.</p>
-
-<p>» L’École veut préparer des générations de professeurs
-distingués, soucieux de tous leurs devoirs,
-soucieux des intérêts supérieurs, qui porteront
-enfin, dans la vie, une sagesse aimable, une dignité
-simple.</p>
-
-<p>» Vous trouverez ici toutes les ressources possibles
-pour votre travail. Il ne dépend que de vous
-de tirer profit de cette culture libre, forte, que
-vous donnent vos maîtres.</p>
-
-<p>» Votre travail effacera les « plus » et les
-« moins » qui vous différencient. Chacune doit
-s’efforcer d’être elle-même, de garder son naturel,
-les qualités et les aptitudes qui font sa force.
-N’imitez personne, ne croyez pas qu’en reflétant
-l’esprit d’un autre, vous plairez mieux… rappelez-vous
-ce que dit le bon La Fontaine.</p>
-
-<p>» Si vous êtes découragées par une critique
-trop dure, ayez l’énergie de vous corriger : bien
-souvent les défauts qu’on vous trouve ne sont
-que l’excès de vos qualités.</p>
-
-<p>» Ne vous bourrez pas des miettes d’autrui.
-Pensez, soyez hardies, allez de l’avant, quitte
-même à vous tromper ; vous êtes à l’âge où l’on
-peut se faire une maxime du vers de Musset :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Mon verre n’est pas grand, mais je bois dans mon verre.</div>
-</div>
-
-<p>» Donnez à votre pensée une forme qui vous
-appartienne ; forme concise, pittoresque, colorée,
-éloquente, suivant votre nature. Nous ne tenons
-pas à vous couler dans un moule identique ; de
-l’Unité dans la Diversité, voilà la force de notre
-corps enseignant : la volière chante, écoutez
-l’harmonie du concert… »</p>
-
-<p>Avec insistance, cherchant les yeux des Sèvriennes :</p>
-
-<p>« Je voudrais bien me faire comprendre de
-vous, mes chères enfants, être sûre que ces paroles
-viennent à l’heure propice, qu’elles vous forceront
-à réfléchir, et à voir, dans l’étude des
-sciences et des lettres, l’espace le plus magnifique
-offert à votre pensée. »</p>
-
-<p>M<sup>lle</sup> Vormèse s’arrête un instant ; les élèves
-recueillies boivent ses paroles.</p>
-
-<p>« Pendant des années, votre horizon a été ce
-coteau de Sèvres ; c’était pour vous le Paradis :
-entrant à l’École, vous étiez sûres plus tard
-de gagner, honorablement et librement, votre
-vie.</p>
-
-<p>» … Comme sur les côtes, de petites barques
-vont de ville en ville porter leurs marchandises,
-en prendre de nouvelles, ne s’égarant jamais,
-grâce aux feux qui s’allument dans la nuit, votre
-jeunesse a suivi les escales d’une route tracée à
-l’avance. D’un examen vous passiez à un autre,
-d’un autre au suivant, toujours plus riches, et
-plus sûres d’atteindre le port.</p>
-
-<p>» Vous y êtes !</p>
-
-<p>» Il en faudra sortir. Bientôt les côtes s’effaceront
-derrière vous, c’est la pleine mer, c’est l’inconnu
-que vous devez parcourir.</p>
-
-<p>» Vous ne savez pas où vous irez en sortant de
-Sèvres, mais déjà, par vos compagnes, vous entendez
-dire que la vie vous sera dure.</p>
-
-<p>» On nous raille, on nous méprise, on nous attaque
-partout où les lycées se créent.</p>
-
-<p>» Il faudra du temps, et combien d’efforts, pour
-vous faire connaître, et obtenir de l’opinion publique,
-l’estime et l’affection que vous mériterez. »</p>
-
-<p>Très bas, d’une voix presque tremblante,
-Vormèse poursuit son image :</p>
-
-<p>« Oui, c’est vraiment la pleine mer, houleuse,
-méchante, où votre barque doit tracer un sillon.
-Que deviendra-t-elle, si avant de quitter le port,
-vous n’avez pas cherché là-haut une étoile…</p>
-
-<p>» Apprendre à agir, voilà ce qu’il faut faire ici.
-Orientez votre vie vers une croyance, avec la
-ferme volonté d’agir conformément à votre foi.</p>
-
-<p>» La tolérance la plus large règne à l’École.
-Vous êtes libres. Un système de compression ne
-produirait que des êtres affaiblis, sans ressort,
-soumis par la crainte, incapables d’agir avec vigueur
-dans les circonstances difficiles. Vous seriez
-dépourvues de courage pour lutter contre vous-mêmes. »</p>
-
-<p>D’une voix plus nette :</p>
-
-<p>« M<sup>me</sup> Jules Ferron a trop le respect de votre
-liberté, pour souffrir qu’on vous impose une direction
-de conscience. Vous êtes libres de votre
-choix, responsable de vos actes.</p>
-
-<p>» Que celles d’entre vous, qui ont gardé le culte
-de leur enfance, le gardent jalousement et y puisent
-la résignation et la force pour lutter.</p>
-
-<p>» Que les errantes cherchent, s’éclairent, se
-décident. Les discussions philosophiques de nos
-mercredis, les cours de M. Jérôme Pâtre, des
-lectures réfléchies, les aideront à se former un
-idéal, une religion philosophique.</p>
-
-<p>» Disciples de Socrate, d’Épictète ou de Kant,
-ayez en vous-mêmes le ferme propos de vivre
-conformément à votre loi, d’obéir toujours à
-votre conscience, de la considérer comme le
-témoin exigeant et hautain, devant qui vous ne
-sauriez rougir.</p>
-
-<p>» Soyez donc énergiques et probes.</p>
-
-<p>» Comme dit saint Augustin : « Aimez et faites
-ce que vous voudrez. » Mais gardez-vous dans la
-vie du scepticisme qui tue l’action morale.</p>
-
-<p>» Gardez-vous d’une fausse pitié pour vous-mêmes,
-et pour les autres ; souvent ce n’est
-qu’une lâcheté déguisée.</p>
-
-<p>» Gardez-vous d’une facile bonté, ce n’est qu’indifférence
-ou égoïsme.</p>
-
-<p>» Faites ici l’apprentissage de la vraie bonté.
-Aimez-vous les unes les autres. Cherchez un peu
-votre bonheur dans le bonheur d’autrui, mais
-n’attendez jamais de votre prochain ce que vous
-serez toujours prêtes à lui donner. »</p>
-
-<p>Très émue, M<sup>lle</sup> Vormèse se lève ; elle voit qu’un
-peu de son âme illumine les yeux brillants de
-quelques Sèvriennes.</p>
-
-<p>« Pardonnez-moi la longueur de cette homélie,
-mes chères petites. Je vous reçois enfants, mon
-devoir est de vous aider à devenir femmes droites,
-intelligentes et fortes.</p>
-
-<p>» Je suis prête à faire mon devoir avec amour,
-et j’en serai largement récompensée, si vous emportez
-de notre chère École un souvenir de tendresse
-et de reconnaissance joyeuse. »</p>
-
-<p>Des visages émus se tournent vers elle, des
-mains confiantes cherchent la sienne. D’un même
-élan, les Sèvriennes se groupent avec respect, avec
-amour, autour de celle qui, la première à Sèvres,
-a su trouver le chemin de leur cœur.</p>
-
-<p>— Alleluia, chanta Berthe Passy, en dégringolant
-l’escalier, voilà donc quelqu’un qui nous
-aime.</p>
-
-<p>Et Marguerite Triel, rêveuse, se mit à chercher,
-dans le ciel encore nébuleux, l’étoile dont parlait
-M<sup>lle</sup> Vormèse.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="p1c12" title="XII. Le journal de Marguerite Triel">CHAPITRE XII</h3>
-
-<p class="c small">LE JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL</p>
-
-
-<p class="date">15 novembre.</p>
-
-<p>En somme la vie est très douce ici ; nous
-n’avons qu’à faire nos lits, les domestiques s’occupent
-du reste. Le jeudi, nous pouvons librement
-rester dans nos chambres, nous réunir autour
-d’une tasse de thé, causer, chanter, jusqu’à la nuit
-tombante. A l’heure où les becs de gaz s’allument,
-il faut se séparer : la vieille Lonjarrey et son règlement
-viennent troubler la fête. Le dimanche, sortie.</p>
-
-<p>Tous les jours, le dépensier, roulant son chariot,
-dépose dans nos cheminées, trois bûches et
-trois bûchettes. Prudemment on économise le
-chauffage, pour la flambée joyeuse du dimanche.</p>
-
-<p>Mais qu’il fait froid ! on gèle dans les couloirs ;
-dans nos classes les calorifères ne marchent plus !</p>
-
-<p>Il a fallu offrir une chaufferette à ce pauvre
-Taillis, dont les idées, si rares en tout temps, se
-congelaient dans ses esprits refroidis ! Sous les
-sycomores, nous avons fait un bonhomme de
-neige à sa ressemblance, qu’à tour de rôle, chaque
-promotion décapite avec fureur. Longtemps
-encore, ce pauvre Taillis sera la tête de Turc des
-Sèvriennes.</p>
-
-<p>— Voilà l’hiver.</p>
-
-<p>L’eau ne tambourine plus sur le zinc de ma
-fenêtre, mais la bise hurle dans les couloirs, s’engouffre
-dans les cheminées, râle sous les arbres
-blancs. Il a neigé. Il gèle, on ne pourra plus courir
-dans le parc ramasser les branches de bois
-mort. Brou,… il faudra, malgré soi, être stoïcienne !</p>
-
-<p>Que c’est joli dehors, j’ai les yeux en joie. Les
-coteaux sont duvetés de blanc ; sur le ciel d’un
-gris soyeux, la ligne des bois ondule comme une
-caravane nuageuse un instant arrêtée. Une nuit a
-suffi pour couvrir la terre d’une blancheur de pardon.
-Les traînées de clématites s’étalent, voiles
-de mousseline que des mains candides voudraient
-détacher. La cour est veloutée ; sur le toit du
-pavillon Lulli, un essaim de colombes s’est posé ;
-leurs pattes, en passant, ont entre-croisé leurs
-fines ramilles sur la neige de ma fenêtre ; le bassin
-gelé, a, dans sa gaine éphémère, les lueurs mystiques
-de l’armure que revêt Parsifal, et tout
-autour, les sycomores portent la livrée du blanc
-chevalier.</p>
-
-<p>Les bruits s’éteignent. L’horloge et la cloche
-s’assoupissent en sonnant, pour s’endormir tout à
-fait, le soir.</p>
-
-<p>Alors tout devient irréel dans la nuit lumineuse,
-et je reste à regarder la lune, avec les yeux d’un
-vieil orfèvre épris de l’orient de cette perle, qui
-roule solitaire dans le firmament.</p>
-
-<p>Pas de bruit ; rien ne bouge, et dans ce lit tout
-blanc où la terre se couche, on n’entend plus battre
-le cœur de la mère éternelle.</p>
-
-<p>J’aime ce silence, cette pâleur des choses, si
-semblables au recueillement des âmes qui vont
-approcher de Dieu !</p>
-
-
-<p class="date">20 novembre.</p>
-
-<p>Enfin j’ai vu Henri Dolfière. Il est charmant.
-Nous avons déjeuné ensemble ce matin. Quelle
-bonne journée de franche causerie et d’abandon ;
-j’ai tant ri, tant bavardé, tant écouté, que la tête
-me tourne un peu.</p>
-
-<p>Henri Dolfière a 23 ans, il est plutôt petit, mince,
-de mouvements aisés ; il porte toute sa barbe qui est
-brune, et laisse tomber ses cheveux assez bas sur
-le front ; des yeux bleus, clairs et sombres, où la
-pensée a mis une clarté magnifique, ce qui ne les
-empêche nullement, quand il nous taquine, d’avoir
-un regard plein de gaminerie.</p>
-
-<p>Il a bien l’air d’un artiste, quoique sa mise soit
-correcte et simple ; ça doit tenir à l’habitude de
-préciser ses paroles par un geste, ou bien à cette
-pose d’abandon que le corps prend d’instinct,
-quand l’esprit rêve.</p>
-
-<p>Tel qu’il est, il me plaît : il doit être bon,
-aimant, il sera fidèle à Charlotte, qui le rendra
-très heureux. Elle a avec lui des façons câlines
-et sages de petite mère ; si raisonnable, et pourtant
-si passionnée, je crois qu’elle sera pour lui
-la vraie compagne de l’artiste.</p>
-
-<p>Car il est très, très artiste ; Henri, (non, non,
-n’allons pas si vite), M. Henri Dolfière m’a raconté
-son voyage à Rome, l’impression prodigieuse des
-vieilles ruines, la beauté de la Renaissance italienne,
-puis le charme attachant, presque humain,
-des vieilles demeures allemandes. Il a des mots
-si expressifs, si colorés !</p>
-
-<p>Était-il amusant, lorsque je disais quelque
-chose, moi si ignorante d’art, « c’est très juste,
-c’est ça ; votre œil sait très bien discerner le beau,
-mademoiselle ».</p>
-
-<p>Et moi, au fond, d’être ravie.</p>
-
-<p>Nous devons ensemble visiter le Louvre et le
-Luxembourg ; mais par avance, j’irai me documenter
-« <span lang="en" xml:lang="en">de visu</span> » ; je ne veux pas avoir l’air trop
-« béotien » devant nos chefs-d’œuvre.</p>
-
-<p>M. Dolfière est l’élève passionné de Rodin, il
-fait de son maître l’égal d’un Dieu ; en tous cas, il
-le met de pair avec Michel-Ange. O honte, et
-j’ignore encore l’œuvre d’un Rodin.</p>
-
-<p>Je veux marquer d’un caillou blanc, comme
-les anciens le faisaient, cette journée délicieuse.</p>
-
-<p>Et moi qui croyais qu’en dehors de l’École il n’y
-avait pas de gens intéressants !!</p>
-
-<p>Voilà mon esprit conquis du premier coup. Je
-dois les revoir bientôt.</p>
-
-
-<p class="date">24 novembre.</p>
-
-<p>Victoire Nollet a fait une leçon très fière, très
-« tolstoïenne » sur le droit de juger. Cette fille est
-une barre de fer ; son intelligence, aussi bien que
-son corps, ne transige avec rien.</p>
-
-<p>Elle nous refuse carrément le droit de juger nos
-semblables. Il y a du vrai.</p>
-
-<p>Mais si elle est logique, il faut qu’elle aille jusqu’au
-bout, jusqu’au nihilisme, pour arracher à
-la société la lourde et cruelle main de justice.</p>
-
-<p>Jérôme Pâtre s’est emballé, on a discuté, et…
-tout cela s’est envolé ; ce sont des conférences
-fumeuses que nos conférences de philosophie.</p>
-
-
-<p class="date">25 novembre.</p>
-
-<p>D’Aveline veut-il être indiscret ? il nous a donné
-en composition littéraire : <i>les feuilles mortes</i>.</p>
-
-<p>Berthe dit que c’est en mémoire des cheveux
-qui tombent. Cruelle gamine !</p>
-
-<p>« N’y a-t-il pas dans la vie des souvenirs qu’on
-voudrait jeter au vent comme une poignée de
-feuilles mortes ? » c’est la belle Chantilly qui nous
-a fait ce soir cette triste, cette mélancolique réflexion.</p>
-
-
-<p class="date">1<sup>er</sup> décembre.</p>
-
-<p>J’ai parcouru cet après-midi la galerie des Antiques,
-au Louvre ; j’ai voulu commencer par le
-commencement, et aller admirer les œuvres dont
-on nous prêche l’admiration.</p>
-
-<p>Avant d’arriver à la Vénus de Milo, à la Diane
-de Gabie, à la Minerve, que d’Hercules, de satyres,
-de faunes, de jeunes hommes peu vêtus, j’ai rencontrés.</p>
-
-<p>Tout d’abord, je n’osais m’arrêter devant ces
-marbres révélateurs ; je passais toute rouge, confuse,
-m’assurant bien que j’étais seule à contempler
-les statues grecques.</p>
-
-<p>C’était idiot ; je me suis vertement sermonnée,
-traitant de préjugé cette fausse pudeur qui me
-tenait les yeux baissés, ou relevés tout juste,
-devant une statue d’homme. Alors bravement,
-j’ai ouvert mes yeux et regardé la nature en
-face.</p>
-
-<p>Je dois m’avouer pourtant, que cette promenade
-dans le royaume de la Beauté, m’a légèrement
-troublée, et que cette chair de marbre ne m’a pas
-du tout laissée insensible.</p>
-
-<p>Quelle force harmonieuse dans ces corps d’adolescents
-qui lancent le disque ou la palestre !</p>
-
-<p>Quelle grâce voluptueuse a ce jeune Bacchus
-qui sourit à la ronde furieuse des Bacchantes ; et
-les belles jeunes filles de Panathénées ; et le corps
-allongé, le corps juvénile de la déesse dont les
-hanches se gonflent ; et la mystérieuse nymphe
-couchée qu’aime Théophile Gauthier. Et l’esclave
-de Michel-Ange, quelle colère, quel désespoir,
-tend les muscles de ce corps enchaîné !</p>
-
-<p>Je suis ivre ; cette promenade recueillie est
-pour moi la révélation subite de la beauté charnelle.
-Aussitôt revenue dans ma chambrette, j’ai
-rouvert mon Chénier, aux pages que j’aime ; j’ai
-relu les premiers sonnets des <i>Trophées</i>, et j’ai
-senti mon sang couler plus vite, mon sang brûler,
-aux fougueuses descriptions de l’amour des
-centaures, aux tendres appels des bergers.</p>
-
-
-<p class="date">2 décembre.</p>
-
-<p>Est-ce que le Beau pourrait être l’étoile mystique ?</p>
-
-<p>J’ai tant songé à ce que nous a dit M<sup>lle</sup> Vormèse.
-La foi, je ne l’ai plus. Le stoïcisme est au-dessus
-de mes forces. Je ne puis rien mépriser de la vie ;
-j’aime tout ce qu’elle me donne, tout ce qu’elle me
-promet. Je suis attachée à tout ce que le stoïcisme
-méprise.</p>
-
-<p>Mes sens me donnent de la joie : voir, sentir,
-respirer, n’est-ce pas déjà connaître le bonheur.</p>
-
-<p>Puis une idée philosophique est une idée trop
-abstraite. Ma nature me porte vers le concret ;
-les images m’émeuvent beaucoup plus que les
-idées.</p>
-
-<p>Je n’aime batailler que pour la poésie,… et
-pour l’art.</p>
-
-<p>Quelle sera donc ma loi !</p>
-
-<p>Je cherche.</p>
-
-
-<p class="date">5 décembre.</p>
-
-<p>Il m’est arrivé une toute petite chose ce soir,
-en revenant à l’École ; je veux la noter ici pour le
-souvenir délicat que j’en garderai.</p>
-
-<p>J’étais avec ma vieille cousine, nous passions
-boulevard Saint-Germain devant une fleuriste,
-elle s’arrête, achète des violettes. Je marchande
-une botte de mimosa, qui mettait des gouttes d’or
-dans l’ombre des feuillages durcis. Combien ?
-« Deux francs, c’est trop cher, Marguerite. »</p>
-
-<p>Je repose la botte ; et ma cousine, qui ne comprend
-pas que pour avoir une fleur on fasse une
-folie, m’entraîne vers le tramway.</p>
-
-<p>J’ai mis tout mon cœur dans le regard de
-regret que j’ai lancé sur les branches épanouies.</p>
-
-<p>Nous partons. A vingt pas de là, un gosse courant
-derrière nous, crie : Mimosa ! Mademoiselle !
-Mimosa ! et sans attendre, il me met dans la main
-les fleurs que j’avais désirées. C’étaient bien les
-mêmes.</p>
-
-<p>— Combien petit ? fait ma cousine.</p>
-
-<p>— Cinq sous, M’ame, répond le gosse crânement.</p>
-
-<p>— Tu vois Marguerite qu’il est bon quelque fois
-d’attendre avant d’acheter, etc…</p>
-
-<p>Oui, mais la chère femme, si drôlement sentencieuse,
-n’a pas vu, près de nous, un vieux monsieur
-très bien, qui regardait et souriait.</p>
-
-<p>Tout à l’heure ce monsieur choisissait un bouquet
-chez la fleuriste, et j’ai compris, un peu confuse,
-qu’il m’offrait ce mimosa.</p>
-
-<p>Ne sachant trop que faire, pour lui dire merci,
-j’ai respiré les fleurs.</p>
-
-<p>Et c’est tout. Ce monsieur ne m’a ni saluée, ni
-suivie. Mais je vais faire sécher dans mon journal
-un petit brin fleuri.</p>
-
-
-<p class="date">8 décembre.</p>
-
-<p>Je vais passer mes vacances du jour de l’an avec
-Charlotte et Henri Dolfière. Je suis folle de joie.</p>
-
-<p>Et c’est dans deux jours la fête de l’École ! Je me
-ferai belle !</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="p1c13" title="XIII. Autour d’une tasse de café">CHAPITRE XIII</h3>
-
-<p class="c small">AUTOUR D’UNE TASSE DE CAFÉ</p>
-
-
-<p>Adrienne Chantilly a invité ce jour-là quelques
-Sèvriennes à prendre une tasse de café. Un
-parfum violent de peau d’Espagne s’exhale des
-étoffes algériennes, suspendues tout autour de la
-chambre : meubles, cuivres, nattes, bibelots,
-cette pacotille criarde donne au cadre de la jeune
-beauté, l’aspect d’un bazar, sous les arcades
-Rivoli. Sur les étagères, des photographies de
-Pierre Loti, costumé suivant ses états d’âme ; sur
-la table de nuit, près du vaporisateur, Mounet-Sully,
-dans la célèbre attitude du <i lang="en" xml:lang="en">To be, or not to
-be</i>, si avantageuse à la plastique du beau comédien.</p>
-
-<p>Une cafetière chantonne dans la cheminée ; Berthe
-Passy, allongée sur une natte, surveille les préparatifs,
-pendant qu’Adrienne tourne hâtivement
-le moulin à café. Marguerite Triel feuillette un
-album tunisien ; Hortense relit une lettre d’Eugène ;
-Thérésa, sans façon, inspecte l’appartement.</p>
-
-<p>— Ton café sent rudement bon, ma vieille, fait
-Berthe, qui s’étire entre deux bâillements arpégés,
-mais vas-tu nous faire languir ! Si tu savais ce
-que j’ai sur l’estomac, tu ne nous ferais pas attendre
-la docte Lonjarrey. D’ailleurs voici pour elle,
-et Berthe élevant le bras, montre un flacon de
-rhum mis bien en évidence, pour sacrifier au
-culte de la gracieuse surveillante.</p>
-
-<p>— Es-tu grincheuse aujourd’hui, tu ne peux
-pas attendre cinq minutes, qu’as-tu ? répond
-Adrienne, qui mesure tranquillement son café à
-la cuillère, et le verse avec mille précautions dans
-l’intérieur d’une cafetière russe. Tiens, visse-moi
-ce filtre, je n’ai pas de force dans les doigts.</p>
-
-<p>— Ce que j’ai, tu le demandes ! et Berthe, accroupie
-devant une table mauresque, tourne de toute
-la force de sa poigne, le filtre qu’Adrienne lui a
-tendu. J’ai depuis dix-huit heures sur l’estomac le
-Saint-Honoré du dépensier, et ma première soirée
-dans le monde. Ça reste là, j’ai beau faire le boa,
-ça ne passe pas ! Le café, le café, ou je te lâche ?</p>
-
-<p>— Patiente, ma petite Berthe, tu sais bien qu’on
-va se payer la tête de Lonjarrey et celle de Christofla
-dans ses chansons de l’Ukraine.</p>
-
-<p>— Tu as les lendemains tristes, toi. Allons
-raconte ton mal (avec un beau geste de tragédie),</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">A raconter ses maux, souvent on les soulage.</div>
-</div>
-
-<p>— Berthe, Berthe, racontez, crie Hortense,
-radieuse d’avoir relu pour la dixième fois l’épître
-de son Eugène. Boudiou moi qui ai si peur de faire
-une gaffe quand ma série ira en soirée ; entrer,
-sortir, saluer M<sup>me</sup> Jules Ferron, jouer la comédie,
-boire devant elle une tasse de thé ! Boudiou,
-Boudiou, c’est pas à Montauban que j’aurais appris
-ça !</p>
-
-<p>— On a prévu votre ignorance : il y a des
-monitrices dans l’antichambre, et Marguerite,
-amusée par les souvenirs comiques de sa première
-soirée chez M<sup>me</sup> Jules Ferron, ferme l’album
-pour continuer l’initiation.</p>
-
-<p>On vous dira : En rang, mettez vos gants.</p>
-
-<p>Attention ! je frappe, suivez-moi, glissez, ne
-marchez pas (ça, c’est pour les Scientifiques).
-Saluez, et si vous le savez, faites une révérence.
-Prenez ce siège. Taisez-vous, parlez, applaudissez,
-mangez, saluez. Allons-nous-en !</p>
-
-<p>Vous en savez autant que moi sur le protocole
-de l’École de Sèvres.</p>
-
-<p>— Et quoi, c’est là tout ?</p>
-
-<p>— Oui, ma chère, de neuf à onze heures on s’ennuie
-en musique, les deux mains sur le ventre,
-les yeux sur le nombril. C’est l’attitude du sage !</p>
-
-<p>— Dis-donc Berthe, ce n’était pas la tienne
-hier soir. T’es-tu assez trémoussée sur ton fauteuil,
-jambe de ci, jambe de là, la tête en haut, la
-tête en bas. Tu te tiens très mal dans le monde ;
-j’avais des inquiétudes pour la vénérable ruine
-qui te portait, tu lui as donné le coup de grâce !</p>
-
-<p>— Comment, tu oses me blâmer ! Elle est bonne
-celle-là : faire revenir les gens de Paris à cinq
-heures, les arracher à leur paternel, à leurs amis,
-à leur chatte, aux petits plats du dimanche, pour
-les tenir assis, muets, face à face en rangs d’oignons.</p>
-
-<p>Et qu’est-ce qu’on leur offre ? un harmonium
-pleurard, un piano nasillard, des voix qui
-chevrotent. Autant vaudrait suivre le service de
-l’Armée du Salut, là au moins tout y est cocasse.</p>
-
-<p>Oh ! je vous recommande un air des petits
-agneaux pour harmonium et piano ; il m’a pris
-l’envie de faire une ronde avec la vieille Lonjarrey
-et de chanter, au beau milieu de ce salon :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Il pleut ! Il pleut, bergère,</div>
-<div class="verse">Ramenez vos moutons.</div>
-</div>
-
-<p>Et ces sentences inouïes : (imitant la voix de
-M<sup>me</sup> Jules Ferron).</p>
-
-<p>— Je n’aime pas le Chôpin, mon enfant, ch’est
-une mugique malchaine. Oui, oui, on ne doit
-pas faire attenchion aux paroles qu’on chante.
-Ch’est la mugique qui est tout.</p>
-
-<p>— Oh là là ! Ça ferait plaisir à mon paternel. Je
-demande au prochain tour à chanter un laïtou
-laïtou, sur une pirouette.</p>
-
-<p>Vous savez, vous autres, il faut s’exécuter, et
-payer en monnaie de singe la tasse de thé et le
-rhum, et les tuiles de l’Illustre Veuve.</p>
-
-<p>(Imitant encore la voix de M<sup>me</sup> Jules Ferron.)
-Et vous Marguerite, vous êtes mugichienne ?
-nous vous écoutons. Et vous Jâne vous récitez ?
-et vous Victoire vous chantez ? Toutes y passent,
-je…</p>
-
-<p>Marguerite interrompit ce flot de paroles, qui
-de lui-même allait s’arrêter, dans un de ces bâillements
-dont Berthe était coutumière.</p>
-
-<p>— Allons, allons, vilaine gamine, ne t’emballe
-pas, tu as rattrapé le temps perdu. Savez-vous
-qu’hier soir, dans le couloir des chambres, cette
-incorrigible s’est mise à faire de la boxe avec une
-« troisième année », qui a eu le nez cassé d’un
-coup de poing !</p>
-
-<p>— C’est vrai, j’ai fait la folle, j’avais de tels
-grillons dans les jambes, que d’un bout à l’autre
-du couloir, je me suis ruée sur toutes les épaules
-que je rencontrais. Mathilde a voulu riposter, et
-devant sa porte : un, deux, moulinet. (Prudemment
-les Sèvriennes se mettent hors de portée.)
-Je lui ai envoyé mon poing en pleine figure : ah !
-le beau coup !</p>
-
-<p>— Dis-donc ne recommence pas ; va plutôt
-quérir M<sup>lle</sup> Lonjarrey et racoler Jacqueline, voilà
-le café qui filtre.</p>
-
-<p>D’un bond Berthe Passy est dehors, et l’on entend,
-sur les planches sonores du couloir, la bête
-échappée qui piaffe et se rue chez M<sup>lle</sup> Lonjarrey.</p>
-
-<p>— Cette Berthe, quel type ! M<sup>me</sup> Jules Ferron se
-gondolerait à l’entendre, fait Thérésa, dont les
-réflexions manquent assez souvent aux plus élémentaires
-convenances.</p>
-
-<p>— Ne croyez donc pas un mot de ce qu’elle
-vous dit. Berthe a le don de faire des charges à
-propos de tout. Je vous assure que cette soirée a
-été un peu longue, un peu morte, mais pas si
-ennuyeuse que vous l’imaginez.</p>
-
-<p>On entre là à petits pas, comme dans une chapelle :
-l’harmonium est dans le coin, le buste de
-Jules Ferron, au milieu. Il y a des sièges. Des
-fleurs aussi…, sur le tapis. Aux murs des tableaux
-anciens, alternant avec des glaces.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Jules Ferron parle à chacune de nous ; il
-faut lui répondre avec mesure, avec tact ; elle
-applaudit d’abord, on applaudit ensuite. On l’applaudit
-elle-même, quand elle joue en grande
-artiste du Beethoven.</p>
-
-<p>Vous lui verrez un air riant, et dans sa longue
-robe à traîne, une dignité simple qui la transforment ;
-nous ne sommes plus ses élèves, mais ses
-invitées. C’est très curieux à observer. Par malheur,
-nous, nous ne changeons pas ; la gaieté se
-fige sur tous les visages, il y a quelque chose de
-contraint, de glacial, qui gâte la fête qu’on nous
-offre.</p>
-
-<p>Les « troisième année » ont joué <i>M. Perrichon</i> ;
-Labiche a, paraît-il, toute l’année les honneurs
-du tapis bleu, puis on a pris le thé, debout devant
-sa chaise ; M<sup>me</sup> Jules Ferron tient la théière et
-passe, M<sup>lle</sup> Lonjarrey suit… avec le rhum et le
-sucrier, la doyenne offre les gâteaux secs ; on boit
-timidement, avec la terreur de commettre une
-maladresse. Les tasses sont de Chine, offertes à
-l’orateur par un mandarin de passage et…</p>
-
-<p>La porte s’ouvre en coup de vent, Berthe Passy
-s’efface, laissant passer la riante M<sup>lle</sup> Lonjarrey,
-puis Marie Christofla, dite Jacqueline « une seconde
-année », qui parsème sa chevelure de fleurs,
-et sa robe de bijoux.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Lève-toi, Jacques, lève-toi !</div>
-</div>
-
-<p class="noindent">fait Berthe parodiant Béranger,</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Voici venir l’huissier du roi.</div>
-</div>
-
-<p>Le café est exquis, on le savoure assis à la turque
-sur les nattes éparses ; seule M<sup>lle</sup> Lonjarrey se
-prélasse dans un fauteuil : Berthe lui a pris les
-deux pieds, et a calé sur un coussin de drap fin,
-brodé par quelque odalisque, les deux « arpions »
-de la surveillante.</p>
-
-<p>— Mademoiselle, un peu de ce rhum Letchy,
-première marque.</p>
-
-<p>— Volontiers, mon p’tit.</p>
-
-<p>Une rasade tombe dans la tasse, puis une autre
-plus longue ; M<sup>lle</sup> Lonjarrey, en connaisseur, déguste
-avec de petits claquements de langue.</p>
-
-<p>— Que disiez-vous donc, mes p’tits, quand je
-suis entrée ?</p>
-
-<p>— Marguerite nous racontait ses impressions
-sur la soirée d’hier ; elle est ravie, Berthe aussi,
-de l’accueil si gracieux que leur a fait M<sup>me</sup> Jules
-Ferron…</p>
-
-<p>M<sup>lle</sup> Lonjarrey n’a point vu le roulement d’yeux
-de Berthe, ni le rire déguisé de toutes ces jeunes
-bouches, qui feignent de chercher, au fond de
-leur tasse, la dernière goutte de café.</p>
-
-<p>— Oh ! mes p’tits ! on ne sait pas quel grand
-cœur est celui de M<sup>me</sup> Jules Ferron ! moi qui suis
-son bras droit, j’en sais long là-dessus ; si je parlais…</p>
-
-<p>Puis, changeant brusquement de sujet, par
-suite de cette infirmité d’esprit qui l’empêche de
-suivre une idée jusqu’au bout : Aurez-vous de
-gentilles toilettes pour la fête de l’École ? Vous
-savez qu’il est défendu de se décolleter : ni bras,
-ni épaules nus ; pour le reste ça vous regarde.
-Au fait ne parlons pas de cela, puisque c’est une
-surprise que vous nous ferez. Adrienne, passez-moi
-le flacon…, exquis ce rhum, exquis.</p>
-
-<p>La main, desséchée, tremblote ; et l’odeur de
-rhum échauffé se répand tout autour de M<sup>lle</sup> Lonjarrey.</p>
-
-<p>— Aviez-vous remarqué, mademoiselle, fait
-Berthe, en humant à plein nez l’odeur <i lang="la" xml:lang="la">sui generis</i>
-de la surveillante, dont le corps à la longue
-l’imprègne d’alcool, aviez-vous remarqué que
-Myriam Lévis se présente toujours de profil ?</p>
-
-<p>— C’est vrai, mon p’tit, elle fait valoir ce
-qu’elle a de mieux.</p>
-
-<p>— Un profil de médaille.</p>
-
-<p>— Pour le temple de Salomon.</p>
-
-<p>— Une reine de Saba, quoi !</p>
-
-<p>Et Marguerite fredonne :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Le roi Soliman, la voyant si belle…</div>
-</div>
-
-<p>— Je crois que Myriam ne moisira pas dans
-notre corporation. Elle se mariera tout de suite.</p>
-
-<p>— Qui sait ? on se marie difficilement par le
-temps qui court ; vous toutes, mes p’tits, ne vous
-faites pas d’illusions, vous ne trouverez pas facilement
-chaussure à votre pied…</p>
-
-<p>— Tant pis, mademoiselle, on se consolera ;
-moi d’abord je suis amoureuse !</p>
-
-<p>— Vous mon p’tit ! et de qui ? allons Berthe
-dites, dites.</p>
-
-<p>— Je n’ose pas.</p>
-
-<p>— Mais si, dites, dites.</p>
-
-<p>Tous les regards dévorent Berthe, qui feint un
-embarras subit, et se traînant sur la natte, à la
-façon d’un cul de jatte, s’approche de M<sup>lle</sup> Lonjarrey
-et pose sa tête malicieuse dans le giron de
-la vieille fille.</p>
-
-<p>— Vous le voulez, mademoiselle.</p>
-
-<p>— Oui, dites, dites, serait-ce de M. Pâtre, de
-M. Criquet ? peut-être de M. d’Aveline ! La vieille
-Lonjarrey grille d’impatience.</p>
-
-<p>— Eh ! bien voilà, mademoiselle ; je suis amoureuse…
-(rougissante)… de pommes de terre
-frites.</p>
-
-<p>— Ah ! ah ! ah ! elle est bien bonne, ah ! ah !
-ces p’tits veulent se payer ma tête, ah, ah !</p>
-
-<p>Le rire, qui secoue la bouche prodigieuse, et
-met en branle le dentier de M<sup>lle</sup> Lonjarrey, gagne
-toutes les Sèvriennes ; on se lève, on se presse,
-on tire Berthe qui se défend.</p>
-
-<p>— Mais oui, je vous dis que je les adore ; tant
-pis si je moucharde, mais je vous jure que le
-dépensier nous les rogne, il les compte, mademoiselle,
-il les compte. Si c’était un effet de
-votre bonté de lui dire qu’il en mette un peu plus
-dans sa poêle.</p>
-
-<p>— Oh ! mon p’tit, je vous donnerai les miennes !
-elle caresse Berthe du bout de son doigt sec
-comme une branchelette, et mire son petit verre
-de rhum dans l’éclat de la flamme ! Hein quel
-esprit franc ! quel cœur ouvert ! rien de caché
-là-dedans. Il faudra que ce soir je conte ça à
-M<sup>me</sup> Jules Ferron.</p>
-
-<p>Revenons donc à ce que je vous disais tout
-à l’heure. J’en causais justement ce matin avec
-M<sup>me</sup> Jules Ferron : ces p’tits, disais-je, ne se marieront
-pas ; elles en valent bien d’autres cependant.</p>
-
-<p>Ainsi, moi, je ne suis plus jeune, je ne
-suis pas jolie, eh bien, qui m’épouserait ne ferait
-pas une mauvaise affaire… au bas mot, je rapporterais
-10.000 francs par an à mon mari.</p>
-
-<p>— Et comment ? Boudiou, Ugène ne m’en demande
-pas tant.</p>
-
-<p>— Suivez bien mon raisonnement :</p>
-
-<table summary="">
-<tr><td class="p">Appointements fixes</td>
-<td class="bot r w4"><div>2.000 fr.</div></td></tr>
-<tr><td class="p">Tenue de maison, pas de coulage, ordre, économie,
-couture, repassage, blanchissage, etc. Est-ce
-trop d’estimer ça</td>
-<td class="bot r w4"><div>6.000 fr.</div></td></tr>
-<tr><td class="p">Mes goûts sont modestes, je ne vais ni au concert,
-ni au théâtre (ni au café, chuchote une voix
-impertinente), tout cela représente bien, bon an,
-mal an</td>
-<td class="bot r w4"><div>2.000 fr.</div></td></tr>
-</table>
-<p>Faites l’addition, voilà mes 10.000 fr.</p>
-
-<p>— C’est net comme torchette. Et vous n’avez
-pas trouvé d’épouseur à ce prix ?</p>
-
-<p>— Non ma p’tite Berthe ; je tiens trop à l’École
-pour la quitter jamais : on m’aime, car vous m’aimez,
-n’est-ce pas ? on vient me voir, j’ai des poussins
-un peu partout, qui viennent me faire fête le
-dimanche. Vous verrez mes « pipos », les pipos
-de mon cousin, et mes p’tits « blaux », pas un ne
-m’est infidèle. Je vous inviterai chez moi, un
-jour qu’ils seront là.</p>
-
-<p>Eux, ça ne compte pas. Vous n’avez pas de dot,
-mes p’tits, ils ne vous feront point la cour : ah !
-les hommes, pas un qui calcule comme nous…,
-de la poudre aux yeux… faut savoir jeter de la
-poudre aux yeux… Ah ! si j’avais encore votre
-âge, pauvre Lonjarrey… Vous verrez plus tard,
-vous direz : Elle avait bien raison, M<sup>lle</sup> Lonjarrey,
-comme elle connaissait la vie !…</p>
-
-<p>Le rire tremble sur toutes les lèvres, qui se
-crispent dans une grimace attendrie. Marie Christofla,
-très digne, se retire à l’anglaise sans avoir
-placé ses chansons de l’Ukraine ; les Sèvriennes
-ne s’en aperçoivent pas, empressées autour de la
-pauvre incomprise, qui soudain entendant sonner
-la cloche des cours, tend son verre à Didi.</p>
-
-<p>— Il n’y a que ça qui ne trompe pas, mes p’tits,
-encore une goutte, une petite goutte.</p>
-
-<p>— Oui, mademoiselle, la goutte de consolation.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="p1c14" title="XIV. La fête de l’École">CHAPITRE XIV</h3>
-
-<p class="c small">LA FÊTE DE L’ÉCOLE</p>
-
-
-<p>Sèvres n’est plus la maison grave, où toute la
-vie se règle aux tintements des cloches. La joie
-court librement au bruit des talons qui sonnent,
-des portes qui claquent, des lumières qui courent,
-éclairant robes blanches et papillotes.</p>
-
-<p>Les vieux couloirs, où persiste d’habitude l’âcre
-odeur de peinture rouge, embaument les eaux
-de toilette et le parfum subtil des visages poudrés.</p>
-
-<p>Depuis un mois, les Sèvriennes chuchotent
-leurs projets, organisent un comité. Aux Scientifiques,
-les cotisations et le souci des vivres ; aux
-Littéraires, le soin du programme et du décor de
-la fête.</p>
-
-<p>L’École elle-même, pour fêter l’anniversaire
-de sa fondation, offre aux élèves un festin de
-Balthazar : sur les bras d’une femme de chambre,
-un énorme saumon, passe de table en
-table, acclamé avec fureur avant d’être dépecé.
-Il y a encore dindonneaux et galettes.</p>
-
-<p>Jusqu’au dernier moment, le programme de la
-fête est un mystère ; mais le bruit court qu’il y aura
-des projections électriques, et que des bombes
-glacées remplaceront, au souper, le traditionnel
-nougat.</p>
-
-<p>L’École, ce jour-là, est un peu folle ; ces messieurs,
-indulgents, ferment les yeux sur le travail
-qu’on néglige ; M<sup>lle</sup> Lonjarrey laisse courir, de droite
-et de gauche, les Sèvriennes très court vêtues ; il
-n’est pas jusqu’au jet d’eau qui ne dresse coquettement,
-sur l’eau engourdie, son plus joli
-panache !</p>
-
-<p>Dès huit heures du soir, le réfectoire n’est plus
-qu’une magnifique salle des fêtes : partout des
-fleurs, des lumières ; de bec en bec, des guirlandes
-de lierre, des girandoles de papier rose
-piqué d’étoiles. Quelques paravents chinois simulent
-les coulisses d’une petite scène, et tout près du
-piano, sont étalés les lots pour la loterie des
-pauvres.</p>
-
-<p>Par couples les élèves descendent, car l’usage
-veut qu’une Ancienne ait une Nouvelle à son bras,
-pour entrer dans la salle.</p>
-
-<p>Adieu les robes fanées, les sarraux bleus, les
-cheveux en chien fou ; les Sèvriennes sont toutes
-en robes de bal, fleurs au corsage, un tantinet
-décolletées, pour fronder le règlement.</p>
-
-<p>La transformation est surprenante ; elles se
-regardent les unes les autres, étonnées, charmées,
-comme les passants, le soir, s’arrêtent devant les
-petites boutiques inaperçues le jour, et qu’un
-rayon intérieur illumine et pare. Les moins bien
-arrangées sont encore charmantes.</p>
-
-<p>On se presse, on se cherche, on s’appelle, on se
-déshabille du coin de l’œil. Derrière l’éventail,
-aux entrées sensationnelles, ce sont des oh ! des
-ah ! d’admiration un peu enfantine, mais sincère.</p>
-
-<p>Marie Christopha est en satin rouge, des géraniums
-semés dans les cheveux, des bagues à
-tous les doigts. Renée Diolat étrenne une robe
-de crépon mauve, qui discrètement pare sa
-beauté blonde. Adrienne Chantilly est en tulle
-jaune, avec de lourdes broderies de jais ; Jeanne
-Viole en cachemire bleu, Victoire Nollet en gris,
-Angèle Bléraud en foulard vert, Hortense en rose
-de village, Berthe en blanc, Marguerite en velours
-noir.</p>
-
-<p>Chacune grille de plaisir, en songeant au bal
-qui va suivre le concert. Et pourtant ce ne sera
-qu’un bal blanc ; par prudence, afin de ne pas
-tourner ces jeunes têtes, les professeurs mêmes ne
-sont pas invités. Le dépensier, seul, de loin, regarde
-la fête.</p>
-
-<p>Adrienne, très en beauté, déplore de groupe en
-groupe, de ne pouvoir faire un vis-à-vis avec
-d’Aveline, et de connaître l’ivresse de la valse, au
-bras de Jérôme Pâtre et de M. Lepeintre, le nouveau
-professeur d’histoire.</p>
-
-<p>Des programmes circulent, tous dessinés et
-peints à l’École, il y en a de charmants. On sait
-alors, que Myriam Levis sera la Muse dans la
-<i>Nuit d’Octobre</i>, et Sylvia dans le <i>Passant</i>. Renée
-sera la Vierge dans le <i>Noël</i> de Bouchor.</p>
-
-<p>De toutes parts, les Anciennes, aujourd’hui
-professeurs, arrivent à l’École ; les absentes s’excusent
-par une dépêche, par une lettre ; on lit les
-missives dans le brouhaha de l’attente. Le comité
-s’effare, il y a conflit au sujet des préséances ; on
-se fâche, M<sup>lle</sup> Lonjarrey parle d’aller se coucher,
-si elle n’a pas la gauche de M<sup>lle</sup> Jules Ferron ;
-et M<sup>lle</sup> Melnotte, du lycée Racine, exige la présidence
-d’une table, si on veut la garder jusqu’au
-bout. On va se quereller, le comité en bloc va
-rendre les cordons du tablier ; il n’est plus temps.
-La porte s’ouvre, un grand silence apaise, une
-seconde, les colères, les jalousies, les coquetteries,
-les désirs qui se chamaillent. Sous un flot de
-lumière, entre les Sèvriennes formant la haie,
-M<sup>me</sup> Jules Ferron passe au bras de la Doyenne.</p>
-
-<p>L’État-major des surveillantes et des répétitrices
-la suit, en robes sombres.</p>
-
-<p>La Veuve porte une longue robe princesse
-en pou de soie noire, dont la traîne à petit bruit
-serpente sur le plancher ciré, corrigeant, par les
-plis d’une étoffe cossue, l’abandon d’un corps
-grassouillet.</p>
-
-<p>Elle sourit, et derrière elle, le même sourire se
-propage. La joie des Sèvriennes, le souvenir de
-l’œuvre qu’elle créa si victorieusement, illuminent
-ses traits, leur donnent une beauté sereine,
-qui ne s’effacera qu’à la porte de chez elle, où de
-nouveaux tracas l’attendent.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Jules Ferron s’est assise, le concert commence.
-Piano, violon, chant, monologues, récitatifs,
-tout est applaudi par des mains généreuses
-et des esprits distraits. On chuchote
-derrière les éventails dressés : Vois donc, ma chère
-cette peau rugueuse, ses bras ont en permanence
-la chair de poule. Une fausse grasse, je te le disais
-bien, des bras gros comme des fifres. Victoire est-elle
-assez boudinée. C’est pas un corset, c’est une
-camisole de force. Comment ? ça, Louise Melnotte !
-le béguin de Jérôme, ça, ça ! elle vous a un air
-de détailler « de la p’tite saucisse et de la chaircuiterie ».
-Heu, rappelle-toi Rousseau, ces philosophes
-gobent tant de choses.</p>
-
-<p>— Chut ! chut ! M<sup>lle</sup> Lonjarrey baisse les lumières,
-les éventails s’abattent sur les genoux, les yeux
-fixent la scène, où Myriam Lévis parle au poète
-qui pleure. Elle est voilée, mais son fier profil
-au milieu des blancheurs, se détache presque
-lumineux.</p>
-
-<p>On n’entend plus un souffle ; quelque chose
-d’inexprimable, de très grand, fait trembler les
-lèvres qui écoutent :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">L’homme est un apprenti, la Douleur est son maître,</div>
-<div class="verse">Et nul ne se connaît, tant qu’il n’a pas souffert.</div>
-</div>
-
-<p>La voix se fait lointaine, musicale, troublante ;
-les cœurs les plus ingénus palpitent d’un émoi
-léger, pour avoir entendu dans l’ombre, les yeux
-clos, la plainte amoureuse du grand Inconsolé…</p>
-
-<p>Une ritournelle, un « rigaudon » de Rameau,
-efface l’impression trop vive, et les bouts de
-causerie reprennent en bourdon, jusqu’à ce que
-Myriam revienne, et d’une voix brisée, puis
-ardente, puis fraîche comme le bruit d’une fontaine,
-dise les regrets de Sylvia et la tristesse de
-ne plus aimer.</p>
-
-<p>— C’est trop bien ! elle serait sur les planches,
-qu’elle ne jouerait pas mieux.</p>
-
-<p>— Dis donc, Margot, c’est le cas de dire qu’aujourd’hui
-Sèvres reçoit M. Cupidon ! mais voilà,
-ici, ce n’est pas autre chose que Vert-Vert chez
-les Couventines…</p>
-
-<p>— Tu ne réponds pas, qu’as-tu ? tu souffres ?</p>
-
-<p>— Tais-toi, ne me regarde pas, je t’en prie,
-Berthe ; je ne sais pas ce que j’ai… cette poésie
-m’a fait mal, j’ai le cœur si gros… (très bas) de
-n’être pas aimée, et deux grosses larmes tombèrent
-brûlantes sur les mains qui se rejoignaient.</p>
-
-<p>Le concert fini, la tombola tirée, on s’en va à
-la queue leu leu, dans la salle de réunion, manger
-sandwichs et babas, glaces et petits fours. On se
-congratule, on s’embrasse ; Myriam, très entourée,
-résiste à peine aux compliments qui l’accablent ;
-elle abandonne sa belle main aux lèvres d’Angèle
-Bléraud, ses regards disent assez l’ivresse de
-la cabotine triomphante.</p>
-
-<p>Renée, la vierge pure du <i>Noël</i>, disparaît devant
-cet éclat ; les Sèvriennes affolées adorent en
-Myriam, le poète de l’amour, que cette voix leur
-a révélé.</p>
-
-<p>Elles dansent, mais leur pensée est ailleurs ;
-comme une maîtresse, la poésie les caresse et les
-meurtrit. Elles tourbillonnent éperdues, silencieuses,
-et les heures passent, les heures s’en
-volent, elles sont heureuses.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Jules Ferron regarde et sourit encore.</p>
-
-<p>Sur l’ombre orgueilleuse de la vieille maison,
-se déroule, s’enlace, la liane vivante d’une dernière
-farandole ; et pour un soir, oubliant dans
-cette ivresse son impassibilité stoïque, elle se
-sentit enfin des entrailles de mère !</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="p1c15" title="XV. Journal de Marguerite Triel">CHAPITRE XV</h3>
-
-<p class="c small">JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL</p>
-
-
-<p class="date">15 décembre.</p>
-
-<p>L’École, le soir de la fête, était en beauté ; un
-coup de baguette et l’austère « prison », devenue
-un palais de féerie, nous laissait à chacune l’illusion
-d’être dans un de ces collèges d’Outre-Manche
-si à la mode aujourd’hui.</p>
-
-<p>Nous étions toutes belles ; qu’il doit être difficile,
-dans un vrai bal, de choisir la reine ; ici nous
-avions toutes une fraîcheur, un éclat, des yeux si
-rayonnants, que je ne saurais fixer une préférence.</p>
-
-<p>J’avais mis ma robe favorite, ma robe de velours
-noir, si simple, toute droite, avec une petite
-traîne souple, qui se pose, quand je m’arrête,
-comme un joli chat réclamant une caresse. Autour
-du cou, une écharpe de tulle bleu, faisant
-papillon au bas de la nuque ; mes cheveux
-avaient un joli reflet d’or… J’ai embrassé mon
-miroir pour lui dire merci.</p>
-
-<p>Et cependant, je garde un souvenir pénible de
-cette soirée ; je suis partie radieuse au bras d’Isabelle
-Marlotte, je suis revenue navrée ! Navrée
-d’une tristesse incompréhensible. Ces lumières,
-ces fleurs, ces rires, brusquement ont éteint ma
-joie. Myriam a dit des vers de Musset, j’ai pleuré,
-et je ne sais pas pourquoi j’ai pleuré. J’aurais voulu
-fuir, courir dans le parc, appeler, qui ? crier cette
-peine que j’ignore, mais que je sens au fond de
-moi-même, comme une plaie qui m’épuise.</p>
-
-<p>Quel coup m’a donc blessée ?</p>
-
-<p>La vie me rit, mes compagnes m’aiment, mes
-professeurs m’encouragent, M<sup>lle</sup> Vormèse ne cache
-point l’intérêt qu’elle me porte.</p>
-
-<p>Alors ?</p>
-
-<p>Depuis trois mois, je m’accoutume à cette
-existence solitaire ; ce n’est pas de vivre enfermée
-que je souffre ; depuis longtemps je ne vis qu’avec
-moi-même.</p>
-
-<p>C’est un tourment, un besoin confus, mais sans
-répit, de me dégager de mes anciens rêves. Le
-passé me laisse indifférente, tant de choses nouvelles
-m’attirent ; chaque jour, par une lecture,
-par un effort, j’avance vers ce but, encore
-voilé.</p>
-
-<p>Est-ce curieux, j’éprouve par l’esprit, un malaise
-analogue à celui que tout mon corps subit
-lorsque je devins jeune fille.</p>
-
-
-<p class="date">16 décembre.</p>
-
-<p>J’assiste impassible à ce bouleversement de
-mon être. Là-haut j’ai vu ce soir l’image de mon
-état d’âme. Des nuages galopent, fouaillés par le
-vent qui se lève ; c’est une course insensée à travers
-le ciel ; ils passent devant la lune qui s’obscurcit,
-d’autres accourent, puis la meute fantastique
-disparaît, dégageant l’astre qui monte, serein vers
-son zénith.</p>
-
-
-<p class="date">23 décembre.</p>
-
-<p>Une chose me frappe à l’École, et me semble
-la caractéristique de l’enseignement qu’on nous
-donne : les Sèvriennes parlent sans cesse de
-licence, d’agrégation, jamais de professorat !</p>
-
-<p>Jamais il n’est question de nos futures élèves.
-Jamais nos leçons ne visent l’esprit limité d’enfants
-de dix à quatorze ans. Foin de pédagogie
-théorique, semble-t-on dire, « en forgeant on
-devient forgeron », <i lang="la" xml:lang="la">faber, fabricando</i>. Sur la fin
-de notre carrière, nous serons peut-être capables
-d’enseigner, simplement, des choses élémentaires.</p>
-
-<p>Je me reconnais inapte, au sortir de l’École, à
-mettre à la portée de mes gamines, l’histoire du
-moyen âge que nous étudions en ce moment.</p>
-
-<p>Un beau sujet de composition écrite que celui-là :
-<i>Rôle de l’Église sous les premiers Carolingiens</i>.</p>
-
-
-<p class="date">24 décembre, soir.</p>
-
-<p>Jeanne Viole nous a offert ce soir un punch promotionnel.
-C’est toujours tout pareil, on potine,
-on s’use à dire des riens méchants. J’aime mieux
-rester seule deux heures dans ma chambrette.
-Les bougies ont une clarté charmante près des
-fleurs, au milieu des mousselines qui parent mon
-lit, mon miroir, ma fenêtre.</p>
-
-<p>Joie de lire seule et de rêver après, d’aller ailleurs,
-dans ce monde qu’ouvre la poésie, comme
-un autre firmament.</p>
-
-
-<p class="date">Minuit, Noël.</p>
-
-<p>Les cloches sonnent, les voix fredonnent, le jet
-d’eau tinte dans la nuit. Là-haut, glisse dans les
-nuages, le pâle visage de la Mère. D’un souffle elle
-écarte les voiles qui la nimbent, et radieuse se
-penche vers la terre. Sous ce regard d’amour, le
-jet d’eau ploie, ses broussailles ruisselantes s’écartent,
-et comme en un berceau de rêve, l’image
-incertaine de l’Enfant sourit à l’éclatante image
-de la Mère.</p>
-
-<p>O Noëls de mon enfance :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Courons d’un grand randon</div>
-<div class="verse">Vers thio petit poupon.</div>
-</div>
-
-<p>Je veux former un vœu, exauce-le, petit Jésus
-de mon enfance : fais que bientôt je découvre
-l’étoile qui dirigera ma vie ; comme les Bergers et
-les Mages, je te le jure, je la suivrai jusqu’où
-elle me mènera.</p>
-
-
-<p class="date">31 décembre.</p>
-
-<p>Charlotte viendra demain me voir. J’ai l’influenza,
-défense de sortir.</p>
-
-<p>L’École est vide, je me sens perdue. Je n’aime
-pas les choses qui finissent, j’ai l’angoisse de
-quelque chose qui meurt en moi, autour de
-moi.</p>
-
-<p>Adieu, année ancienne, tu me fus propice, que
-l’année nouvelle soit encore une année heureuse
-pour ceux qui me sont chers.</p>
-
-
-<p class="date">1<sup>er</sup> janvier 189&nbsp;.</p>
-
-<p><i lang="la" xml:lang="la">Ave</i>, et pourtant j’ai du chagrin, je ne les verrai
-point.</p>
-
-<p>Le médecin est venu : quel bonhomme ! un
-ricaneur ; il m’a auscultée, M<sup>me</sup> Jules Ferron l’accompagnait,
-et son œil curieux s’est vite renseigné
-sur le décor de ma chambre.</p>
-
-<p>Il a plaisanté sur tout, sur mes yeux trop
-creux, M<sup>me</sup> Jules Ferron silencieuse l’écoutait.
-En partant, elle m’a tendu la main. Je lui ai dit
-merci.</p>
-
-<p>Charlotte attendait dans la chambre de Berthe ;
-elle n’a pu rester, l’infirmière l’a renvoyée, et je
-n’ai rien su d’elle, de lui, si ce n’est qu’il a de la
-peine de me savoir malade. Ma chère Lolotte,
-pour mes étrennes, vient de m’apporter cette
-<i>Diane</i> de Gabie qu’il a choisie à mon intention…
-Comme c’est bon de savoir, qu’au loin, une amitié
-vous cherche. Leur bonheur m’est cher.</p>
-
-
-<p class="date">4 janvier.</p>
-
-<p>Je ne souffre plus, demain je reprendrai mes
-cours.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="p1c16" title="XVI. Ces Messieurs">CHAPITRE XVI</h3>
-
-<p class="c small">CES MESSIEURS</p>
-
-
-<p>Le feu flambe, réchauffant la toute petite
-chambre de Marguerite Triel, une chambre claire,
-accueillante comme un frais visage de seize ans.
-Partout, à la fenêtre, autour du lit, de la toilette,
-des mousselines d’Écosse drapent sur un fond
-blanc, des feuillages très doux, des fleurs mauves
-et jaunes, colchides mélancoliques nées du premier
-frisson de l’automne. Quelques photographies
-cachent le papier banal du « locatis » fourni
-par l’État. Au chevet, la sainte Monique d’Ary
-Scheffer ; près du miroir la belle Vénitienne à sa
-coiffure, du Titien ; à droite de la cheminée le
-Bacchus de Vinci, étrange figure, sœur du saint
-Jean-Baptiste, indiquant du même doigt l’ombre
-propice des forêts ; à gauche le portrait de César
-Borgia, aux lèvres gonflées d’amour, à la main
-longue assouplie pour l’épée et la caresse. Sur la
-table, parmi les mille riens qu’il faut pour écrire,
-des portraits de femmes de Carrière, et la Diane
-de Gabie, entourée de roses et de capillaires.</p>
-
-<p>Sur l’étagère, quelques livres souvent ouverts,
-Euripide, Pascal, Chénier, la <i>Salammbô</i> de
-Flaubert, les <i>Trophées</i> de Heredia, <i>Sagesse</i> de
-Verlaine.</p>
-
-<p>Dans cette chambre, tout indique les goûts
-préférés d’une femme mystique, inconsciemment
-voluptueuse. Les fleurs qui s’épanouissent là
-semblent se plaire, dans ce logis très <i lang="de" xml:lang="de">gemüthlich</i>,
-comme de beaux vers parfumant, de pages en
-pages, un livre chaste et fier.</p>
-
-<p>Sur une table volante, un service à thé, des
-sandwichs, des confitures, attendent la venue des
-Sèvriennes ; la bouilloire devant le feu chantonne,
-le bois craque, éclate : en l’absence de l’hôte les
-esprits mystérieux du feu et de l’eau conversent,
-et c’est d’Elle, encore.</p>
-
-<p>Soudain, des salles de cours, monte un bruit
-assourdi de chaises traînées sur le plancher ; c’est
-la fin des conférences, ces Messieurs sont partis.
-Tout de suite, les Sèvriennes escaladent les escaliers,
-se ruent avec une fureur de bêtes délivrées,
-vers les études, vers les couloirs des chambres.</p>
-
-<p>La porte s’ouvre brusquement, Marguerite
-essoufflée entre chez elle, portant quelque chose
-dans ses bras ; Berthe Passy la pourchasse, puis
-Renée Diolat, Isabelle, Victoire Nollet s’engouffrent
-derrière elles.</p>
-
-<p>Berthe lutte, voulant écarter les bras de Marguerite
-et lui chiper ce qu’elle porte.</p>
-
-<p>— Laisse-moi seulement voir à qui ça ressemble ?</p>
-
-<p>— Non, je ne te le donnerai pas, Berthe, tu me
-le casserais.</p>
-
-<p>— Dis-nous son sexe.</p>
-
-<p>— Celui de son père !</p>
-
-<p>— Je t’en prie, ma petite Margot, prête-moi ce
-gosse, je veux être sa nounou.</p>
-
-<p>Elle s’assied posément, Marguerite rassurée lui
-met, sur les genoux, une poupée vêtue de sa seule
-chemise.</p>
-
-<p>— Très chouette le môme, on va le baptiser
-tout de suite, je ferai le parrain, reprend Berthe
-qui dodeline le poupon, puis le fait sauter en l’air
-de façon inquiétante.</p>
-
-<p>Les Sèvriennes, très amusées, se penchent sur
-elle ; la poupée, de son œil rond qui palpite à chaque
-saut, semble ahurie d’être le joujou imprévu
-de ces grandes filles.</p>
-
-<p>Isabelle Marlotte tend les bras, elle veut l’avoir
-à son tour. C’est gentil ce que d’Aveline a fait
-là ! il n’y a que lui, ici, pour faire des surprises
-aussi féminines ; donner une poupée à toute une
-promotion parce qu’elle travaille trop, mais il est
-à croquer cet homme !</p>
-
-<p>— Croquons, mesdemoiselles, croquons. Le morceau
-est un peu mûr, mais il se fait rare. Je
-réclame pour Isabelle le morceau du roi, et se
-tournant, gentille, vers celle-ci qui se rebiffe,
-Berthe ajoute : Allons, allons, est-ce qu’on ne sait
-pas que tu l’aimes !</p>
-
-<p>— Oui, répond Isabelle, qui ne ment jamais, je
-déteste celles qui ne l’aiment pas, je hais celles
-qui l’aiment trop.</p>
-
-<p>— Oh ma chère, est-ce que tu gardes sa vertu ?
-ne sais-tu pas, qu’avec lui, une glissade n’est
-jamais un faux pas ! D’Aveline aimer ! Renée
-sourit à de lointains souvenirs, mais juge inutile
-de propager les potins qui croupissent éternellement,
-comme toutes les mauvaises choses, dans
-le passé d’une École.</p>
-
-<p>— Mon Dieu, qui voudrait se contenter de ses
-restes, me semblerait peu difficile.</p>
-
-<p>— Vous parlez d’or, Victoire. Soigner ses rhumatismes,
-contempler son demi-cheveu, adorer
-l’ombre qu’il est encore ; on en ferait une
-image… Fi ! un professeur de littérature n’est
-jamais qu’un coucou, pilleur de nids célèbres : il
-revient le bec plein et n’offre à sa femelle que la
-ponte d’autrui. Où s’arrêtent les réminiscences ?
-<i lang="en" xml:lang="en">That is the question !</i></p>
-
-<p>— C’est une diffamation, vilaine gamine,
-M. d’Aveline ne mérite pas ces reproches, fait
-Marguerite un peu agacée d’entendre sans cesse
-débiner, par Berthe, le professeur qu’elle préfère.
-Il est original, son esprit est bien à lui ; il a des
-mots qu’on voudrait avoir faits. Hier, on m’en a
-répété un de ses meilleurs. Vous savez que d’Aveline
-sollicite la chaire de poésie française, rue
-d’Ulm. Il va voir le Directeur, qui n’a rien de l’intelligente
-bonté de M. Bersot.</p>
-
-<p>— Et quels titres avez-vous, monsieur, pour appuyer
-cette demande ?</p>
-
-<p>Sans sourciller, d’Aveline, faisant allusion aux
-œuvres de Brunetière, son compétiteur :</p>
-
-<p>— Mon Dieu, monsieur le Directeur, il y a des
-choses qui se pèsent à la bascule et d’autres à la
-balance…</p>
-
-<p>— Ah ! très bien ! exquis ! du pur d’Aveline !
-s’écrie le groupe des Sèvriennes : mais Victoire
-Nollet, rageuse, s’insurge.</p>
-
-<p>— Vous êtes ma foi bien indulgentes, vous
-autres. Dès qu’il s’agit de cet homme, on se
-pâme : quelle finesse ! quelle grâce ! quel poète !…
-Enfonceur de portes ouvertes, va ; vous ne
-lisez donc rien, pour ne pas savoir, que tout ce
-qu’il dit, Sainte-Beuve ou Lemaître l’ont dit avant
-lui.</p>
-
-<p>J’enrage de cet aveuglement ; il n’a pour lui
-que des détails, le joli, toujours du joli, et parce
-qu’il a une voix qui vous prend, et vous retourne,
-vous en faites un génie. Pas une idée neuve, pas
-une trouvaille qui en engendre d’autres ; mais
-Brunetière, c’est une montagne à côté de la
-souris !</p>
-
-<p>Et par-dessus le marché, cet homme a l’esprit
-faux !</p>
-
-<p>— Oh ! oh ! vous allez trop loin, Victoire ; en
-troisième année nous ne pensons pas autant de
-mal que vous de M. d’Aveline ; vous en reviendrez,
-croyez-moi. Le grand mérite de son enseignement
-littéraire, c’est de n’être pas dogmatique.
-Son cours est une causerie qui éveille la pensée,
-et la force à s’exprimer dans une langue délicate,
-simple, savoureuse si c’est possible. Il nous force
-à admirer, quoi de plus grand ? Il nous force à
-comprendre, quoi de plus juste ?</p>
-
-<p>— C’est possible, Renée, vous êtes une ancienne :
-mais vous jugez son enseignement, avec des préjugés
-d’École, dont je suis libérée, moi, heureusement.</p>
-
-<p>Son devoir est de faire de nous des professeurs,
-non des docteurs ès lettres ; par sa méthode, il
-manque à son devoir.</p>
-
-<p>— Dis donc, Victoire, pour une stoïcienne tu
-manques d’impassibilité : ce rude langage ne
-viendrait-il pas d’une blessure encore fraîche ?
-Tu en veux à d’Aveline, avoue-le, parce qu’il te
-reproche la raideur d’un esprit étroit, ce n’est pas
-sa faute si tu ne veux pas t’ouvrir, et si tu écris,
-dans tes devoirs sur Rousseau, des phrases comme
-celle-ci — je cite textuellement, mesdemoiselles :
-« Rousseau connut la femme qui s’aime seule
-dans une futaie… »</p>
-
-<p>Berthe rit à pleine gorge, et ce rire cingle
-Victoire, qui de rouge devient noire de colère.</p>
-
-<p>— Elle est historique ta phrase, les générations
-à l’École, ne l’oublieront pas. Bast, quand il
-n’aurait fait que te mettre un peu de son inexorable
-clarté dans l’esprit, tu ne devrais pas lui en
-vouloir.</p>
-
-<p>— Tu ne sais ce que tu dis, toi, tu es prise
-comme les autres ; tu ne vois pas que cet homme
-est un cabotin, oui je le répète, un ca-bo-tin. Il
-ne cherche que ficelles pour gagner son public.
-Vous êtes là, bouche bée, riant quand il a de
-l’esprit, pleurant quand il feint d’être ému, et le
-cœur à l’envers, parce qu’avec sa voix molle et ses
-mots caressants, il vous a dit les malheurs de
-Myrto ou d’Éryphile !</p>
-
-<p>— A la porte, à la porte.</p>
-
-<p>— Non, vous ne m’empêcherez pas de crier ma
-colère ; je vous dis qu’il a le don de s’émotionner
-lui-même et de pincer de la guitare, avec autant
-d’artifice, qu’Adrienne Chantilly en met à s’évanouir
-à côté de lui.</p>
-
-<p>— Oh Victoire, c’est indigne ! et deux grosses
-larmes perlèrent dans les yeux d’Isabelle Marlotte,
-que Marguerite entraîna vers la table, mettant
-fin à cette querelle qui s’envenimait.</p>
-
-<p>— Notre thé se refroidit, hâtons-nous de baptiser
-mon fils ; voilà le Compère, soyez toutes les Commères,
-donneuses de ce qu’il vous plaira ; mais je
-supplie Victoire de n’être pas, par rancune, la fée
-Carabosse de notre baptême.</p>
-
-<p>Les Sèvriennes se pressent autour du poupon,
-déjà revêtu d’une culotte, taillée dans un mouchoir.</p>
-
-<p>— Je te donne l’esprit, la bonté, l’éloquence, la
-veine. Et vous, Victoire ?</p>
-
-<p>L’austère Victoire hésite ; décidément il lui est
-cruel de souhaiter le bonheur à cette poupée qui
-vient de d’Aveline, mais il ne faut pas désobliger
-une compagne gentille !</p>
-
-<p>— La Beauté, murmure-t-elle.</p>
-
-<p>— Vous me volez, qu’est-ce qu’il me reste
-alors ?</p>
-
-<p>— Donne-lui ton cœur, répond Berthe, avec un
-baiser à l’enfant qu’elle pose triomphalement sur
-le sucrier. Et baillez-moi la saucisse ou les cornichons.</p>
-
-<p>— Boudiou ! fait Thérésa qui entre, est-ce que
-j’arrive trop tard, on ne débine plus !</p>
-
-<p>Pendant quelques instants, le silence de la
-petite chambre n’est troublé que par le bruit des
-cuillers, remuant le sucre dans les tasses brûlantes,
-les mâchoires dévorent ; puis, la première
-faim apaisée, tandis que Berthe, à califourchon
-sur une chaise, grille une cigarette qu’elle vient
-d’allumer à celle de Thérésa, Renée distraitement
-joue avec le poupon :</p>
-
-<p>— Je parie que notre cher M. Lepeintre est encore
-allé déjeuner aux étangs de Ville d’Avray.
-J’ai remarqué que chaque fois qu’il met son costume
-gris et ses chaussettes de soie rouge, il se
-hâte de nous donner campo.</p>
-
-<p>— Chic alors, le beau général ; car il l’a dit,
-moi je suis le général Boulanger des Sèvriennes,
-le beau général se gante en rouge ! Porte-t-il
-maillot ? Hum ! fait Berthe, en dessinant avec le
-pouce, la ligne mince, si mince, de l’élégant professeur,
-il doit manquer de plastique pour se produire
-sans artifices !</p>
-
-<p>— Ah ! il va aux étangs de Ville d’Avray ! Si
-nous y allions un jeudi, proposa Marguerite, j’aimerais
-à voir les paysages de Corot.</p>
-
-<p>— Nenni, ma belle, les nymphes de Corot
-courent encore sous bois, et les rapins les poursuivent.
-Je gage que si M. Lepeintre s’en va déjeuner
-là-bas, c’est pas scrupule d’homme de
-science, qui veut préparer, <span lang="la" xml:lang="la">de visu</span>, une leçon sur
-l’Atalante Spartiate.</p>
-
-<p>— Que nous importe ce qu’il y va faire ! parlez-moi
-d’un professeur d’histoire comme M. Lepeintre.
-Son enseignement est d’une clarté mathématique,
-pas de digressions, d’hypothèses imprudentes.
-Il ne s’emballe, ni pour Michel-Ange, ni
-pour Napoléon : il contrôle d’abord, il affirme
-ensuite.</p>
-
-<p>— Assurément, approuve Hortense, qui s’épanouit
-au souvenir des services que ce cours d’histoire
-rend à son militaire, sa méthode est froide,
-mais personne ne s’entend comme lui, à débrouiller
-une période confuse, et à rendre à chacun ce qui
-lui est dû.</p>
-
-<p>— M. Legouff, notre vénérable directeur, nous
-a affirmé, l’autre jeudi, que M. Lepeintre était le
-professeur d’histoire le plus remarquable de ce
-temps-ci. En troisième année, nous pensons toutes
-comme lui ; ce scepticisme rationnel le rend impartial,
-et nous met en garde contre l’emballement
-des Michelet.</p>
-
-<p>— Nous n’avons pas encore pu nous rendre
-compte de l’esprit de son cours, fait Marguerite,
-en offrant quelques petits beurres à ses compagnes,
-mais son érudition n’a rien d’assommant ;
-j’aime le goût très sûr, le sens philosophique
-qu’il apporte dans ses études d’art et de civilisation.
-Il a le don des idées générales.</p>
-
-<p>— L’ordonnance de ses leçons, vous le verrez
-plus tard, fait penser aux belles compositions
-d’Ingres, où chaque chose est harmonieusement
-placée : plus de dessin que de couleur.</p>
-
-<p>— Oh oui, en seconde année, on se fanatise
-pour la logique lumineuse de cet esprit ; il n’est
-pas jusqu’à sa parole lente, zézayante un peu, qui
-n’accentue le relief des différentes parties de son
-plan.</p>
-
-<p>— Amen ! Amen ! trop de louanges mes amies ;
-voulez-vous donc qu’à mon tour, je fasse mon
-petit Lepeintre, et crie à votre nez qu’il est surfait…
-on ne saurait en dire autant de ce bon
-Jérôme. Mon paternel qui l’a vu conférencier, dit
-qu’il a une tête de faune, et que sa langue, frétillante
-comme un dard, brûle de convoitise…
-encore si la convoitise en faisait un saint Jean
-Bouche-d’or.</p>
-
-<p>— Hélas…</p>
-
-<p>— Oh ! pour celui-là, je vous l’accorde, il est
-inimaginable : il troque la robe universitaire contre
-le casaquin et la plume des troubadours ; sa philosophie
-embrasse tout, se plie aux cantates patriotiques,
-aux sirventois, aux odelettes d’amour, aux
-mystères religieux, aux drames historiques !…</p>
-
-<p>— C’est le portrait de l’Homme-orchestre que
-tu nous fais-là, Renée !</p>
-
-<p>— Gavroche, va ! il est certain que pour être
-bon professeur, son esprit a trop de fougue ;
-Jérôme Pâtre est en retard de cinquante ans, il
-date des gilets rouges d’Hernani, sa barbe noire,
-ses cheveux noirs, ses yeux noirs, et son teint
-rouge brique, cette jeunesse si lourdement conservée,
-même sa belle âme déclamatoire, ont
-quelque chose de démodé. Jusqu’à ses mots, qui
-feraient encore le bonheur de M. d’Aurévilly…</p>
-
-<p>— Oh ! dis-nous vite, ceux que tu connais ;
-Marguerite les collectionne dans son journal.</p>
-
-<p>— Voilà :</p>
-
-<p>Renan, l’eunuque de la Philosophie.</p>
-
-<p>Royer-Collard, le garde du corps du Dogmatisme.</p>
-
-<p>Le sceptique, un feu follet.</p>
-
-<p>Voltaire, un touche-à-tout de génie.</p>
-
-<p>La Rochefoucauld, un génie constipé !</p>
-
-<p>Un fou rire accueille ce dernier trait qui peint
-M. Pâtre, beaucoup mieux que toutes les comparaisons
-de ses élèves, mais Victoire, qui est de
-l’opposition, s’attache immédiatement à sa défense.</p>
-
-<p>— Celui-là est sincère, qu’importe s’il manque
-de goût ! Ah ! s’il canalisait son éloquence…</p>
-
-<p>— Voilà le point, illustrissime Victoire, canaliser
-son éloquence, si l’on ne veut pas tomber dans
-le verbiage. En attendant le miracle, je vais à son
-cours comme j’irais au cirque, pour voir les jeux
-d’une habile écuyère : sur son cheval, en galopant,
-elle fait la révérence, enlève ses voiles ;
-va-t-elle se déshabiller et se dresser toute nue
-sur la bête emballée ? Non point. La cloche sonne,
-le cheval s’arrête, cette fois encore nous n’avons
-vu que les oripeaux de la philosophie.</p>
-
-<p>— Allons bon, ta philosophie, ma chère, ferait
-un joyeux vis-à-vis, avec cette reine de village,
-dont Pascal parle quelque part. Reconnais que,
-malgré ses défauts, son cours est passionnant,
-vous en sortez toutes la tête en feu !</p>
-
-<p>— Oui, mais les pieds cloués à la terre, soupire
-Thérésa !</p>
-
-<p>— Tu me la bailles belle, Marguerite, as-tu
-appris, à son cours, un mot de philosophie ? As-tu
-relu tes notes ? Sois franche, vois-tu plus clair
-dans ce chemin noir, où l’on se bouscule pour découvrir
-la vérité ?</p>
-
-<p>— Non, et de cela je lui en veux ! c’est une
-ronde où toutes les idées tourbillonnent, ivres,
-comme des mouches sur une cuve de vendange.</p>
-
-<p>— Jérôme, mon p’tit, peut se vanter de faire
-mousser ta verve : tu railles, car tu l’aimes, parce
-que tu sais que dans ces leçons d’éloquence…
-verbeuse, j’en conviens, il met toute son âme,
-une âme bonne, naïve, et si pleine d’affection pour
-nous toutes…</p>
-
-<p>— Non, je t’arrête, tu es trop indulgente pour
-le Dieu Pan des Sèvriennes.</p>
-
-<p>Laisse-moi dégonfler ma rate, ma pauvre
-vieille, elle est trop lourde depuis que je suis
-raisonnable ! « La Philo » vit-elle, comme la littérature,
-de l’air du temps et de beaux désespoirs ?</p>
-
-<p>Si elle est la science de la vie, elle doit
-éclairer nos idées, elle doit nous donner un tel
-respect de nous-même, que nous voulions vivre
-nos idées.</p>
-
-<p>Rappelez-vous l’homélie de M<sup>lle</sup> Vormèse, qui
-s’est refusée, par scrupule, à nous prôner une
-doctrine plutôt qu’une autre, voulant que nous
-fissions seules nos premiers pas, et que notre règle
-de conduite fût le fruit de nos études philosophiques !</p>
-
-<p>Aujourd’hui, je suis aussi bête qu’il y a six
-mois et je suis moins tranquille !</p>
-
-<p>Quand Jérôme explique les Pères de l’Église,
-j’envie le sort des Martyrs. Quand il vante les
-Stoïciens, j’adore Lucrèce ; s’il exalte Épicure, je
-crois que le Beau pourrait être ma conscience
-morale. L’égoïsme de Bentham, me semble
-vertu ; la sympathie de Stuart Mill, me fait pleurer
-de tendresse. Perchée sur toutes ces doctrines,
-je suis le coq d’une girouette qui pousse son
-kokoriko à tous les vents.</p>
-
-<p>— Il y a du vrai, murmure Marguerite, que
-cette diatribe ramène vers une souffrance cachée,
-la science est peut-être un mal. La vraie philosophie
-serait-elle de vivre conformément à sa
-nature ?</p>
-
-<p>— Mais, Berthe, pourquoi n’allez-vous pas consulter
-M<sup>me</sup> Jules Ferron ? fait soudain Victoire,
-qui depuis un instant serre les lèvres, plisse son
-front attentif et rageur.</p>
-
-<p>— Moi aller la trouver ! Lui dire ce que je
-pense, avec des mots qui s’embrouillent dans ce
-charabia scolastique ?</p>
-
-<p>Elle aurait une piètre idée de moi. Je ne veux
-pas de ses bésicles ; j’aime mieux demander conseil
-aux arbres, aux vieux rocs, aux nuages de
-notre chère forêt. La nature, elle, ne se trompe
-pas, la nature ne ment pas !</p>
-
-<p>— Vous oubliez, ma chère, fait l’autre froissée,
-que vous serez professeur, qu’il vous faut une
-doctrine, que vous en serez responsable. Pourquoi
-ne pas vous arrêter à celle que vous voyez
-à l’œuvre.</p>
-
-<p>— Qui moi, épouser le Stoïcisme ! Ah ! ben j’en
-ai soupé de cette doctrine, depuis que j’ai vu les
-gens d’ici se murer le cœur.</p>
-
-<p>Le Stoïcisme ! c’est une doctrine de vieillards,
-pour qui la résignation est une fin !</p>
-
-<p>Mais quand on a toute la vie devant soi, qu’elle
-vous appelle, les bras ouverts, moi je m’élance
-avide d’espoir… et si je tombe, je n’ai pas honte
-de pleurer.</p>
-
-<p>— Ne blâme pas le Stoïcisme, ma chérie, fait
-gravement Isabelle Marlotte, dont la figure pensive
-prend soudain une expression douloureuse.
-Nos âmes, parce qu’elles sont trop neuves, ne le
-comprennent pas et le jugent inhumain. Les Stoïciens
-sont des héros, la grandeur d’âme chez eux,
-ne peut se mesurer qu’à la taille des événements.</p>
-
-<p>Savons-nous au prix de combien de larmes secrètes,
-de douleurs cachées, celle que vous repoussez
-a acquis le droit de proclamer sa Force ?…</p>
-
-<p>Assise au coin du feu, Marguerite chantonne,
-à la poupée endormie, une berceuse de Schubert ;
-le bois crépite, éclate, l’eau bouillonne, les esprits
-mystérieux du feu et de l’eau accompagnent la
-musique de leur rythme léger.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Dormez, dormez, celle qui vous aime,</div>
-<div class="verse">Veille sur vous, mes chères amours.</div>
-</div>
-
-<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
-<p>Renée Diolat, touchant du doigt l’épaule de
-Berthe, lui montre Marguerite perdue dans un
-songe :</p>
-
-<p>— La voilà cette sagesse que vous cherchiez si
-loin… et c’est d’Aveline qui nous l’envoie.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="p1c17" title="XVII. Journal de Marguerite">CHAPITRE XVII</h3>
-
-<p class="c small">JOURNAL DE MARGUERITE</p>
-
-
-<p class="date">20 février 189&nbsp;.</p>
-
-<p>Quel est le manège de Jeanne Viole ; on la surprend
-dans les petits coins avec M<sup>lle</sup> Lonjarrey.</p>
-
-<p>Se confesserait-elle ? de quoi, pourquoi ?</p>
-
-<p>De fausses confidences, alors ? Avec elle, on en
-revient toujours à Marivaux. Mais non un Marivaux
-léger, qui ne blesse ou ne souffre qu’à fleur
-de peau. Le Marivaux qu’elle incarne a plus de
-rouerie.</p>
-
-<p>Elle s’est composé un personnage, qu’elle s’apprête
-à jouer dans la vie : elle s’essaie ici. Chez
-elle tout est mensonge, l’esprit sait où il va, le
-caractère fuit…</p>
-
-<p>Elle affecte une nostalgie des Carmels, où les
-âmes vivent sans cesse agenouillées devant Dieu,
-et l’on sait fort bien qu’elle encourage l’amour de
-cette malheureuse Angèle Bléraud, qui ne vit, ne
-respire que pour elle.</p>
-
-<p>Quand Jeanne Viole parle des siens, il semble
-que ce soit de rois en exil (décidément on voit que
-son imagination a des lettres) et l’on sait par Jacqueline,
-qui est de son pays, que le père Viole est
-« chand’d’vin » à Toulon.</p>
-
-<p>On voit, sur sa table de travail, des livres édifiants :
-<i>Le Devoir présent</i>, et les livres du pasteur
-Wagner, très appréciés dans le monde ministériel.
-Depuis huit jours, elle limite sa nourriture à
-table, elle s’émacie, noircit le dessous de l’œil,
-brûle avec un peu de fard de fausses pommettes
-de poitrinaire. On la regarde, on la plaint, on
-l’interroge ; elle révèle une si belle âme, que
-M<sup>me</sup> Jules Ferron lui accorde la faveur d’un entretien !</p>
-
-<p>Tout le monde serait-il dupe de cette comédienne ?</p>
-
-
-<p class="date">24 février.</p>
-
-<p>Isabelle Marlotte sort d’ici, ce qu’elle vient de
-me raconter me confirme la rouerie de Jeanne
-Viole.</p>
-
-<p>Elle aussi avait été enjôlée ; ce brave cœur
-avait subi aveuglément le charme irrésistible,
-paraît-il, de ces yeux verts, de ces deux fossettes
-voluptueuses. Jeanne Viole était si bien entrée
-dans la vie intime d’Isabelle, que ses moindres
-relations lui étaient devenues familières. Elle a
-voulu s’en servir, c’est à cela qu’elle vise partout,
-le truc a mal réussi.</p>
-
-<p>N’a-t-elle pas ébauché un mariage, entre une
-amie d’Isabelle (une jeune provinciale, un peu
-excentrique, mais riche, belle, fille unique, dont
-le rêve serait de chanter à l’Opéra), et un soi-disant
-vicomte de X***, jamais le nom n’a été livré.
-Ce vicomte était le merle blanc, vieille noblesse,
-château en Touraine, grosse fortune, jeune, beau
-et militaire ! Excentrique lui aussi par-dessus le
-marché !</p>
-
-<p>Au premier mot, la jeune fille tombe amoureuse
-de cet inconnu qui demande sa main sur sa seule
-réputation (est-ce assez conte bleu, cette histoire-là).
-Une tante, vieille dame fort respectable, assurait
-Jeanne Viole, servit d’intermédiaire, on devait
-se rencontrer dans ses salons très prochainement.</p>
-
-<p>Or, renseignements pris, la fortune de la
-fiancée se trouvant très ébréchée, et l’excentricité
-ayant été crûment qualifiée d’esprit fêlé, par
-les gens qui renseignaient, le merle blanc se
-retira : sans explication, sans excuse, le voilà
-parti.</p>
-
-<p>Fureur de la jeune fille qui, se voyant déjà
-vicomtesse, étudiait le blason.</p>
-
-<p>La tante de Jeanne Viole propose un autre mari,
-puis deux, puis trois, avec une telle insistance,
-qu’un beau matin la mère et la fille débarquent
-sans prévenir, et tombent dans le guêpier d’une
-agence matrimoniale.</p>
-
-<p>Isabelle Marlotte, indignée, vient de gifler la
-belle Viole, qui se morfond de colère, et certainement
-se vengera.</p>
-
-<p>Jusqu’où ne montera-t-elle pas, puisque voilà
-le premier échelon de la duperie franchi.</p>
-
-
-<p class="date">27 février.</p>
-
-<p>Je travaille avec allégresse, mon travail est bon.
-Je sens peu à peu que l’instruction que j’acquiers
-n’est plus cet amas de marchandises empilées dans
-un hall spacieux ; j’ai conscience d’ouvrir mon
-esprit à un monde nouveau, de le déchiffrer, et
-de m’agrandir au contact de la pensée humaine.</p>
-
-<p>Derrière moi, je laisse les dépouilles de l’être
-que j’étais encore, en entrant à l’École ; mais le
-chemin parcouru, hélas ! est de ceux qu’on ne
-retrouve jamais.</p>
-
-
-<p class="date">28 février.</p>
-
-<p>Une image :</p>
-
-<p>En des temps barbares, les chasseurs d’élans
-dressèrent, comme un trophée de chasse, le long
-d’une route, les bois de leurs victimes ; chaque
-andouiller porte d’autres ramures, le nid de
-merle est si large qu’il supporterait aisément
-l’épieu meurtrier. Au-dessus de l’avenue, passe
-dans une gloire nuageuse, le cimier de l’ancêtre…
-Et dans le parc ce sont les arbres défeuillés sous
-la lune d’or. Est-ce beau l’imagination !</p>
-
-
-<p class="date">1<sup>er</sup> mars.</p>
-
-<p>Ah ! si la vagabonde se bornait à chercher des
-images. Mais elle va, elle va, elle crée l’avenir,
-l’arrange si radieux ou si triste, que selon les
-jours, je soulèverais des mondes, ou je resterais là,
-anéantie.</p>
-
-<p>Charlotte ne comprend rien à cette nervosité ;
-elle est si calme, si fraternellement amie de son
-fiancé ! Moi je n’aimerai jamais ainsi, si j’aime !
-Pourquoi penser à ces choses : aimer, ce serait
-une folie, je ne serais plus à mes livres, à ma
-tâche, et je me suis vouée à l’Enseignement.</p>
-
-<p>A quoi bon souhaiter qu’on m’aime, leur amitié
-me suffit. Charlotte a confiance en moi, Henri
-Dolfière me témoigne sans cesse son estime et sa
-sympathie par des riens qui me vont au cœur. Je
-l’admire, je crois qu’il y a en lui la promesse d’un
-avenir magnifique. Je l’ai revu deux fois cet hiver,
-il m’a déjà conté ses projets de statues, expliqué
-ses rêves, ses habitudes de travail… Quel être
-mystérieux, attirant qu’un artiste !</p>
-
-<p>Si j’aime jamais, ce ne sera qu’un poète ou un
-artiste : il sera simple et bon comme le fiancé de
-mon amie.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="p1c18" title="XVIII. Berthe Passy à son père, M. Jules Passy, poète, à Barbizon">CHAPITRE XVIII</h3>
-
-
-<p class="c gap"><i>Berthe Passy à son père, M. Jules Passy, poète, à
-Barbizon.</i></p>
-
-<p class="date">« 12 avril.</p>
-
-<p class="ind">» Mon vieux Jules,</p>
-
-<p>» Il y a bien du nouveau ici, ce coquin de printemps
-fait des siennes ! L’École est tout en émoi
-depuis que les bourgeons s’ouvrent et que les
-ministres viennent.</p>
-
-<p>» Nous avons été cette semaine en grand
-tralala. Je suis estomirée de l’effet qu’un homme
-produit, dès qu’il est ministre. Nous étions toutes
-comme M. Jourdain devant les Mamamoutchis.
-Mais quelle déplorable éducation est la mienne,
-au fond de mon sac, je n’avais pas de quoi faire
-une harangue, à peine un tout petit mot sec, pour
-l’assurer de mon dévouement !</p>
-
-<p>» Mais dès qu’il a été parti, l’esprit m’est revenu
-avec une cabriole, et je leur ai chanté la chanson
-du troupier.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Elle retroussa sa queue</div>
-<div class="verse">Et s’assit sur un banc,</div>
-<div class="verse">Fit un panier de c…</div>
-<div class="verse">Pour Mossieur l’Président.</div>
-<div class="verse">Elle a de l’entendement,</div>
-<div class="verse i3">Cette bique !</div>
-<div class="verse">Elle a de l’entendement.</div>
-</div>
-
-<p>» Il y avait de quoi me fourrer au clou. La
-vieille Lonjarrey en a ri aux larmes, et m’a mouillé
-la joue d’une goutte de marc : j’étais dans la
-note !</p>
-
-<p>» Le ministre n’a pas été le bienvenu. Qu’avait-il
-besoin de passer en revue nos binettes ? On lui
-a bien fait voir que ce qui se passe chez nous ne
-le regarde pas. Mais il y avait eu du bruit dans
-Landerneau, on parlait de guerre ouverte, de démission…
-tout ça courait de bouche en bouche, avec
-des chut, des n’en dites rien, gardez-moi le
-secret. Le soir même, nous pleurions l’École à
-deux doigts de sa perte !</p>
-
-<p>» Je m’apprêtais à te rejoindre <i lang="la" xml:lang="la">pedibus cum
-jambis</i>, mon baluchon sur l’épaule, quand les
-ministres sont venus.</p>
-
-<p>» Rassure-toi donc, mon vieux, j’en ai pour
-deux ans encore à vivre aux frais de la princesse.</p>
-
-<p>» Le ministère est dans la dèche, on réclame
-des économies ; on devait nous manger les premières,
-c’était une prévenance, sans doute, que
-de venir nous demander à quelle sauce nous voulions
-être mangées.</p>
-
-<p>» Notre jeunesse a parlé pour nous, cette fois
-on nous fait grâce.</p>
-
-<p>» Ne trouves-tu pas qu’un ministre, qui se respecte,
-devrait toujours paraître en public, avec la
-robe de Mazarin, (ces choses-là devraient faire
-partie du garde-meuble) un ministre en pardessus,
-ça manque au décorum de l’histoire : comment le
-populo aurait-il confiance, dans un ministre qui n’a
-pas d’uniforme !</p>
-
-<p>» Enfin, pour un ministre en bourgeois, le nôtre
-avait belle tournure. Son monocle à l’œil, il voletait
-d’une élève à l’autre, d’une classe au jardin,
-avec de petits gestes surpris, satisfaits, mesurant
-tout, de son œil supplémentaire.</p>
-
-<p>» Ah ! si nous avions eu le temps de faire connaissance,
-ce jour-là, Sèvres fournissait à la France
-soixante directrices nouvelles ; un mot de lui, on
-nous créait des lycées !</p>
-
-<p>» Mais la Veuve était là.</p>
-
-<p>» Elle trottinait devant ces Messieurs, toussant,
-faisant sonner le pas du maître. Le ministre suivait,
-les yeux sur ses bas blancs et ses gros petits
-pieds. M. Gréard et M. Rabier accompagnaient le
-convoi !</p>
-
-<p>» D’une voix sèche, en passant, notre Mère
-nommait : bibliothèque, salle d’étude, matériel du
-cours de coupe, classe, chambre d’élève…</p>
-
-<p>» Voyons, insistait le Ministre.</p>
-
-<p>» Crois-tu que l’Excellence a chipé un gâteau
-dans la chambre de Myriam Lévis ! Quelle tête a
-dû faire la Veuve !</p>
-
-<p>» Tout de même c’est un bon garçon, ce ministre.
-Le plus joli de l’histoire, ce n’est pas
-d’avoir vu le pipelet endosser l’habit bleu (ô bleu
-de Sèvres), ni d’avoir contemplé l’air rogue, l’air
-à la Diogène parlant au fils du Soleil, de notre
-très illustre directrice ; le clou de la journée, ça
-été l’ingénieux manège des élèves qui vont quitter
-l’École.</p>
-
-<p>» Ah ! mon pauvre vieux, pour qui sait regarder,
-il n’y a pas grande différence entre l’École et
-ce Monde qu’on nous apprend à mépriser. Pour
-être en République, on ne renie pas le vieil esprit
-de cour ; il faut se pousser dans le monde, j’en
-vois qui déjà y travaillent, tous les moyens sont
-bons.</p>
-
-<p>» Ces demoiselles avaient soigné la tenue du
-jour, robe noire sans fanfreluche ni dentelle, chignon
-provocant, regard velouté, vraie tenue
-d’examen, faite pour donner aux juges l’envie
-d’admirer ce qu’on prend trop de soin à leur
-dérober.</p>
-
-<p>» La tête sur leurs livres, elles dévoraient Port-Royal,
-Pascal, M<sup>me</sup> de Maintenon. L’École n’avait
-plus assez de bouquins jansénistes ou pédagogiques !</p>
-
-<p>» J’ai mis les miens aux enchères, ça m’a rapporté
-trente bûches pour me chauffer cet hiver.</p>
-
-<p>» Pense donc : M. Rabier est un philosophe
-protestant et M. Gréard se tue à faire de M<sup>me</sup> de
-Maintenon, la matriarche de l’Université !</p>
-
-<p>» Dans tout ça, la barbe brune du ministre a été
-négligée ; il n’a pas fait de livre, lui, et de plus il
-n’est que la roue de rechange du chariot universitaire.
-Mais au bout d’une heure, toutes ces
-demoiselles étaient amoureuses des grands yeux
-noirs de M. Rabier, ou du fin profil <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle de
-M. Gréard.</p>
-
-<p>» Allons, il y aura cette année quelques débuts
-à Paris.</p>
-
-<p>» Et puis, le vent verse sur l’École des effluves
-printaniers. Depuis que les feuilles poussent, on a du
-vague à l’âme, et Jérôme, notre fidèle Jérôme, fait
-l’école buissonnière en quête du « rossignou. »</p>
-
-<p>» Il est venu à neuf heures du soir faire son
-cours. Quelques élèves étaient couchées, les autres
-éparpillées dans la maison. On sonne la cloche !
-Vite, sur les chemises de nuit, on jette un
-tablier, un châle. Les frisettes du lendemain se
-dépapillottent, et au petit bonheur on se faufile
-dans la salle, pour écouter la plus brillante, la
-plus fougueuse, la plus lyrique improvisation sur
-l’Amour.</p>
-
-<p>» Dehors des nuées d’étoiles palpitaient, ça sentait
-bon comme dans les rêves de Shakespeare.</p>
-
-<p>» Il a parlé de l’amour dans la nature, loi suprême
-de la vie, du rossignol se mourant pour sa
-femelle. Il s’emballait, et comme nous avons droit
-de discuter, je l’ai taquiné pour qu’il allât plus
-loin, et à propos du sentimentalisme chez Gœthe,
-j’ai défendu la Charlotte de Werther, ce qui m’a
-valu cette riposte :</p>
-
-<p>»  — Alors, M<sup>lle</sup> Passy, vous serez de celles qui
-ménagent la chèvre et le chou.</p>
-
-<p>» Pouf !</p>
-
-<p>» Il flamboyait, sa barbe noire, plus noire encore,
-un vrai diable, papa. A la fin je n’osais plus
-le regarder, sa langue pointue, frétillante, gigotait
-si vite, que j’en avais le vertige. Il ne tenait
-plus en place, bondissant sur l’estrade, prenant
-sa chaise, la quittant, frappant la table, toujours
-en gestes parallèles, appuyant sa démonstration
-d’un : Voilà le point, mesdemoiselles !…</p>
-
-<p>» Tout à coup, un rayon de lumière a fait miroiter,
-au bout de sa chaîne de montre, un long
-cheveu de femme. Était-il noir ou blond ? Personne
-n’a pu le reconnaître, mais le fou rire m’a
-prise, j’ai feint de parler à Marguerite Triel.</p>
-
-<p>»  — Vous disiez, mademoiselle ?… Allons dites,
-dites, j’aime qu’on me contredise.</p>
-
-<p>» Et moi, hypocritement : — J’affirmais, monsieur,
-qu’une femme ne peut être heureuse, que
-si elle est une Célimène.</p>
-
-<p>» Lui : — Célimène, mademoiselle, y pensez-vous !
-Mais c’est une dévoreuse de cœurs ! une
-cannibale ! C’est l’éternel bourreau !</p>
-
-<p>» Ah ! voilà bien les femmes !</p>
-
-<p>» Non, non, mesdemoiselles, ne soyez jamais
-des Célimènes. Soyez des femmes, aimez, soyez
-aimées.</p>
-
-<p>» La femme, voyez-vous, il n’y a que ça. C’est
-l’être de « boté », de toutes les « botés ». Et je
-ne parle pas de cette « boté » fade et conventionnelle,
-mais d’une « boté » saine et habitable…</p>
-
-<p>» Heureusement il n’y avait pas de lune ! Curieux,
-tu voudrais bien savoir de quoi nous avons
-rêvé cette nuit-là.</p>
-
-<p>» Je te réserve le trait de la fin, un trait monstrueux
-qui te donnera l’idée nette du stoïcisme
-sèvrien :</p>
-
-<p>» Victoire Nollet (tu sais ce chronomètre à
-siphon), a perdu brusquement sa petite sœur. On
-est venu la prévenir quelques instants avant de
-faire sa leçon d’histoire. Elle est allée tout droit
-chez M<sup>me</sup> Jules Ferron et lui a dit :</p>
-
-<p>»  — Madame, ma sœur vient de mourir, voudriez-vous
-me permettre de partir après avoir fait
-ma leçon.</p>
-
-<p>» M<sup>me</sup> Jules Ferron lui a serré la main.</p>
-
-<p>» On admire beaucoup ici cette énergie, que moi
-j’appelle du sans-cœur !</p>
-
-<p>» Enfin, les vacances de Pâques approchent, je
-vais donc te rejoindre, mon bon vieux ; avec Rosalie,
-nous aurons vite fait de repasser et de raccommoder
-ton linge, à moins que, par économie,
-tu n’aies fait comme la reine Isabelle ; ou bien
-comme l’ami Pierre, allant chaque semaine, laver
-sa chemise dans le joli petit lavoir, sous bois.</p>
-
-<p>» Ah ! si tu ne m’avais pas ! et si tu ne m’avais
-pas donné, sans le vouloir, de la raison pour
-quatre !</p>
-
-<p>» A bientôt, mon p’a ; on va polissonner dans la
-forêt, et lézarder à plat ventre sur les mousses.
-Tu me dénicheras une couvée de merles, je les
-lâcherai dans le parc, quand ils sauront siffler les
-plus jolies chansons.</p>
-
-<p>» Un p’tit bécot, de ma bouche toute ronde,</p>
-
-<p class="sign">» <span class="sc">Ta Pépinette</span>. »</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="p1c19" title="XIX. Journal de Marguerite Triel">CHAPITRE XIX</h3>
-
-<p class="c small">JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL</p>
-
-
-<p class="date">14 avril 189&nbsp;.</p>
-
-<p>Je suis bien contente. Berthe a eu les honneurs
-de la première visite de M. Legouff, notre directeur.</p>
-
-<p>Il est venu aujourd’hui au cours de M. Lepeintre,
-nous étions tout regards, tout oreilles.</p>
-
-<p>Voilà le premier Académicien que je vois !</p>
-
-<p>C’est un petit homme sec, sec comme sarment
-de vigne, vendanges faites, avec de petits poils
-autour de la tête. Sa peau est si ratatinée, qu’on
-lui donnerait cent ans, mais il est encore droit,
-alerte, sanglé dans une redingote vert-bouteille,
-avec des galoches aux pieds, sans doute pour
-l’empêcher de s’envoler au premier coup de vent.</p>
-
-<p>Il semble porter le costume de son premier
-drame, pantalon puce, redingote vert fané, gilet
-croisé, faux-col en collerette, gibus aux ailes retroussées.</p>
-
-<p>Et ce vieillard-là fut enfant avec Musset, Hugo,
-Lamartine ! on dit que sur eux, il a mille détails à
-conter.</p>
-
-<p>Berthe tremblait ; bonnement, pour la rassurer,
-et peut-être aussi pour mieux l’entendre, il lui
-a pris la main : Ar-ti-cu-lez mieux, mon enfant.
-Ses yeux, sous les paupières retombantes, l’encourageaient
-d’un si gentil sourire.</p>
-
-<p>Nous aurions voulu être toutes à la place de
-Berthe. Mais je suis contente que ce soit elle qui
-ait recueilli les félicitations de M. Legouff, après
-une conférence très vive, solide, bien composée,
-sur les « Maures en Andalousie ».</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Jules Ferron, est-ce un hasard, n’assistait
-pas au cours. M. Legouff est parti avec M. Lepeintre,
-qui l’emmenait en « troisième année ».</p>
-
-<p>Il nous a laissé une impression charmante, celle
-que ferait un bon grand-père, très savant, très
-illustre, qui aimerait à donner à ses petits-enfants
-d’adoption, le meilleur de son esprit, et un peu de
-son cœur.</p>
-
-<p>Comme nous l’aimerons en « troisième année »,
-puisqu’il ne vient à l’École, que pour aider de ses
-conseils les futures agrégées.</p>
-
-
-<p class="date">18 avril.</p>
-
-<p>Voici Pâques ; je pars en vacances, j’irai à
-Barbizon voir Berthe et son père, puis je rejoindrai
-Charlotte et son fiancé, nous avons
-tout un programme de promenades à faire dans
-Paris.</p>
-
-<p>Mon cœur bat trop vite, comme je vais être
-heureuse avec eux.</p>
-
-
-<p class="date">Barbizon, jour de Pâques.</p>
-
-<p>Il pleut, pas moyen de courir en forêt, nous
-restons là, calfeutrés dans la chambre ; Berthe déclame
-<i>Salammbô</i>, M. Passy somnole dans un vieux
-fauteuil mal rempaillé, sa chatte entre les bras.
-J’écoute, mais ma pensée est loin, elle tournaille
-obstinément, autour d’une autre chambre que
-j’aime, où vit, où respire, où travaille si joyeusement
-Charlotte. Ma pensée les voit, je leur ris. Il
-fait bon ici près de Berthe, mais je voudrais être
-là-bas, auprès d’eux.</p>
-
-
-<p class="date">22 avril.</p>
-
-<p>Il pleut ; entre ciel et terre, c’est une trame mouvante
-que brode le feuillage des grands chênes, et
-que déchire — avec quelle joie barbare — le
-vent, le vent qui viole la forêt, le vent qui tue les
-nids. C’est sur les cailloux du chemin, dans
-l’herbe, les rigoles, une lente ritournelle, un
-fredon mélancolique d’êtres invisibles, qui se plaignent :
-eux aussi souffrent ! Ainsi la Douleur est
-partout ! Et cette trame grise, entre ciel et terre,
-comme un voile obscurci, enveloppe notre souffrance
-et celle de l’univers.</p>
-
-
-<p class="date">23 avril.</p>
-
-<p>La Forêt a dit : « Il faut avoir pitié ! » Je pense
-aussi que les plus hautes leçons, les leçons de
-grandeur d’âme, c’est la Mer, la Forêt, la Montagne
-qui nous les donnent.</p>
-
-
-<p class="date">24 avril.</p>
-
-<p>M’y voici, dans cette vieille rue Saint-Jacques,
-où habite Charlotte ; je n’arriverai jamais assez
-tôt, pour leur offrir les premiers rameaux de
-« joli bois », que le père de Berthe est allé me
-cueillir, ce matin, dans la forêt.</p>
-
-<p>L’étrange et brave cœur : il est bien l’image
-complète de l’ébauche qu’est Berthe ; à vivre près
-de lui, on ne songe plus au ridicule de ses habits,
-à la singularité des papillotes. Il vit en communion
-avec la nature, simplement ; c’est cette sincérité,
-cette bonté qui seront dans la vie la grande
-force de Berthe.</p>
-
-<p>A table, on cause de mon voyage à Barbizon, les
-fleurs embaument, M. Dolfière a voulu que je lui
-fleurisse sa boutonnière ; Charlotte, avec ses dents,
-a coupé le brin que j’ai piqué ensuite au veston
-de son fiancé.</p>
-
-
-<p class="date">25 avril.</p>
-
-<p>Visite au Luxembourg : nous avons regardé
-longuement le saint Jean-Baptiste de Rodin, et sa
-Danaïde. Puis les Puvis de Chavannes, les Carrière,
-les très rares tableaux de l’École impressionniste.
-C’est un éblouissement. Il nous a expliqué,
-à toutes deux, les tendances modernes de
-l’art, le retour à la nature, à l’admiration du vrai,
-à la plastique sincère des êtres vivants.</p>
-
-
-<p class="date">26 avril.</p>
-
-<p>Je rentre heureuse à l’École. Pendant ces vacances,
-trois choses ont remué en moi les sources
-profondes ; trois choses ont surgi, qui vont dominer,
-je le sens, ma vie de Sèvrienne.</p>
-
-<p>La pitié pour ce qui souffre.</p>
-
-<p>L’amour du beau.</p>
-
-<p>L’impérieux besoin de me retrouver, moi aussi,
-dans un autre cœur.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="p1c20" title="XX. Journal de Marguerite Triel">CHAPITRE XX</h3>
-
-<p class="c small">JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL</p>
-
-
-<p class="date">15 mai.</p>
-
-<p>Je travaille fiévreusement ; les jours passent
-sans durée, je suis avide d’aller sans cesse plus
-avant, je dévore la bibliothèque. J’abandonne à
-d’Aveline le soin de me rapprendre mes classiques,
-je les ai tant, tant rabâchés depuis mon
-brevet supérieur, que je finis par les considérer,
-comme M. de Goncourt considérait l’antiquité :
-« ce pain des professeurs ».</p>
-
-<p>Tous mes jeudis, en revenant de notre promenade
-dans les bois, je lis les œuvres de nos poètes
-contemporains, en remontant à Musset, puis à
-Sully-Prud’homme, à Leconte de Lisle que j’ignore.</p>
-
-<p>Comme ceux-là sont près de mon âme, près de
-mes yeux. Il n’y a pas à dire, même dans les œuvres
-du divin Racine, il y a une phraséologie de
-bonne compagnie, une majesté dans l’allure des
-tirades, comme dans le mouvement des personnages,
-qui glacent l’émotion très profonde du
-drame.</p>
-
-<p>Il faut la simplicité, la mesure, l’émotion contenue,
-mais qu’on sent si profonde, de M<sup>lle</sup> Bartet
-pour ressusciter, au bout de deux cents ans, l’Iphigénie
-rêvée par Racine.</p>
-
-<p>Sa voix, la noblesse de sa résignation, la réserve
-de son ingénuité, l’autre jour m’ont bouleversée.
-C’est la première fois que j’ai senti, au théâtre,
-une âme souffrir sincèrement : et c’est la divine
-Bartet qui fait ce miracle de ranimer la momie
-qu’était devenue, pour nous, l’œuvre de Racine.</p>
-
-<p>Je lui ai écrit, le soir même, mon admiration,
-ma reconnaissance aussi. Était-ce bien correct ?</p>
-
-<p>Faut-il toujours vivre guindée par cette correction
-qui vous prive si souvent du plaisir d’avouer
-sans détour ce qui plaît, ce qui émeut ?</p>
-
-
-<p class="date">20 mai.</p>
-
-<p>Bartet m’a répondu un mot charmant ; je le
-fixe, comme une fleur, à cette page de mon
-journal.</p>
-
-
-<p class="date">1<sup>er</sup> juin.</p>
-
-<p>Est-ce gentil, Bartet m’envoie une baignoire
-pour la matinée de dimanche aux Français, on
-joue : <i>On ne badine pas avec l’amour</i>. Je préviens
-Charlotte et son fiancé.</p>
-
-
-<p class="date">4 juin soir.</p>
-
-<p>Elle a été exquise, l’austère Camille, l’égarée,
-celle qu’une expérience prématurée déflore,
-cruelle et candide, se jouant sans scrupule de
-l’âme de Rosette, de l’âme de Perdican.</p>
-
-<p>Mais pourquoi cette comédie de Musset, si
-émouvante à la lecture, si à la fois rêve et réalité,
-devient-elle obscure à la scène ; Charlotte
-et moi nous avons eu la même impression,
-comme si ce théâtre, écrit pour les délicats, n’était
-vraiment clair, vraiment dramatique, que lu
-en silence.</p>
-
-<p>Même ces passages exquis, cette poésie que
-l’âme de Perdican jette sur les souvenirs de son
-enfance, sur l’étang, les arbres qu’il retrouve si
-petits : à la scène, quoique dits par Le Bargy,
-cela paraît déclamatoire.</p>
-
-<p>Je crois que le mystère d’une lecture convient
-mieux au théâtre de Musset, que le jeu, souvent
-médiocre, des artistes qui l’interprètent.</p>
-
-<p>Henri Dolfière m’avoue qu’il est venu là pour
-me voir, mais qu’il a horreur des bonshommes et
-des bonnes femmes des Français.</p>
-
-<p>Je lui ai parlé de mes lectures, il m’a demandé
-de ne pas lire Baudelaire ; pourquoi ? parce qu’il
-aurait regret, que <i>les Fleurs du Mal</i> laissassent
-leur ombre sur ma pensée.</p>
-
-<p>Non, non, je ne lirai pas ce livre, il m’est doux
-d’obéir à ce désir, si délicat, d’un ami.</p>
-
-
-<p class="date">Fin juin.</p>
-
-<p>Je ne sais même plus le jour qu’il faudrait
-marquer en haut de cette page. Le temps file,
-monotone, fécond. Nous arrivons au bout de notre
-programme. Ma première année sera finie dans
-un mois, j’en suis surprise !</p>
-
-<p>Comment, il y a un an que je chevauche mon
-rayon d’or, étonnée, radieuse, cueillant à pleines
-mains les souvenirs qui parfument ma route.</p>
-
-<p>Je ris de la gloriole des premiers jours, quand
-je faisais mettre sur ma carte, ce titre de
-Sèvrienne, dont j’étais plus fière que de six quartiers
-de noblesse !</p>
-
-<p>Au fond, je suis très individualiste, j’ai l’orgueil
-de vouloir être quelqu’un, de faire moi-même ma
-vie présente, ma vie future.</p>
-
-<p>Ai-je bien profité de cette année de travail ?</p>
-
-<p>Mes professeurs disent oui, je partirai avec des
-compliments plein mes poches. Mais je ne suis
-pas satisfaite. J’ai conscience de temps perdu, de
-mauvaises habitudes d’esprit, que je n’ai pas corrigées
-par paresse. Je me fais l’effet d’être toujours
-en location, de ne pouvoir encore me mettre dans
-mes meubles.</p>
-
-<p>Ce que je pense n’est pas entièrement à moi.
-Ma maison est faite de bric et de broc, arrangée
-peut-être avec chic. Ceux qui m’écoutent ont
-l’illusion d’entendre des choses personnelles : je
-rougis de mes larcins. Je voudrais payer mes
-idées par un effort vigoureux, et sculpter mes
-meubles, après les avoir construits moi-même,
-pour les besoins de ma maison.</p>
-
-<p>Je ne voudrais pas que mes élèves, plus tard, ne
-vissent en moi qu’un <i>Manuel de l’École de Sèvres</i>.</p>
-
-<p>Tout mon travail de seconde année tendra vers
-ce but ; il est grand temps d’être autre chose
-qu’un brillant esprit d’assimilation.</p>
-
-<p>Et puis, je ne veux pas séparer l’effort de mon
-esprit, de l’effort de ma conscience ; si jamais le
-grand principe de l’étude a été donné, c’est bien
-par cette vertueuse femme que nous fréquentons
-trop peu : Eugénie de Guérin.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Je lis non pour m’instruire, mais pour m’élever.</div>
-</div>
-
-<p>Son journal devrait avoir la place d’honneur,
-dans nos chambres de jeunes filles ; il nous redirait,
-lui, d’être probes, d’écarter toutes les lectures
-qui peuvent souiller nos âmes, de sauvegarder,
-comme un bien inestimable, la pureté.</p>
-
-
-<p class="date">1<sup>er</sup> juillet.</p>
-
-<p>J’ai eu trois ou quatre fois, la joie de faire une
-très bonne leçon. Ces jours-là, j’ai connu le paradis :
-je me sentais soulevée, frémissante, avide d’atteindre
-à la perfection.</p>
-
-<p>C’était un contentement délicieux, que je savourais
-dans mon for intérieur. Je me surprenais à
-rire, du même petit rire qu’a ma conscience, après
-une bonne action.</p>
-
-<p>Les jours qui suivaient, c’était une sérénité
-paresseuse, j’envisageais l’avenir sans inquiétude,
-comme si le succès était désormais infaillible.</p>
-
-<p>Tout me paraissait facile, je me sentais des
-épaules à soulever le monde.</p>
-
-<p>Mais que de jours mornes, où, le cœur serré, je
-n’osais plus me réjouir, doutant de moi-même,
-maltraitant mes professeurs, croyant à la malchance,
-nerveuse, irritable et si malheureuse que
-j’aurais voulu mourir… parce qu’une leçon ne
-valait rien.</p>
-
-<p>Je n’ai pas le courage de Berthe, qui ne se laisse
-déprimer par aucune injustice. D’Aveline la
-goûte peu ; cet esprit frondeur, irrégulier, cette
-parole trop prompte, et souvent éclairée de mots
-que lui fournit le lexique paternel, choquent le
-puriste, un peu étroit, qu’est notre professeur.</p>
-
-<p>Moi, je reste désarmée devant un jugement
-sévère : l’idéal serait d’être le personnage pondéré,
-si réfléchi, qu’est Victoire Nollet ; celle-là
-plane dans une impassibilité stoïcienne, au-dessus
-des bourrasques de notre vie scolaire.</p>
-
-<p>Il se fait, dans l’ordre de la promotion, un mouvement
-sensible. Adrienne Chantilly ne tient plus
-la tête de la classe ; nos professeurs ont vite percé
-le fragile tissu de son esprit. Seuls, des évanouissements
-propices et le jeu de paupières, dupent
-encore M. d’Aveline.</p>
-
-<p>Victoire monte, monte ; Jeanne Viole travaille
-et mène de front une tactique fort intelligente,
-qui lui gagne ici des sympathies utiles. Bléraud
-est nulle ; Hortense ne travaille que pour Ugène ;
-Thérésa est moyenne, Berthe inégale.</p>
-
-<p>En somme, la lutte pour le n<sup>o</sup> 1 de la licence est
-bien limitée entre Victoire Nollet et moi.</p>
-
-
-<p class="date">10 juillet.</p>
-
-<p>Nous y pensons déjà : ce matin les élèves de
-deuxième et de troisième année, sciences et lettres,
-sont parties pour la Sorbonne, où ont lieu
-les examens d’agrégation et de licence.</p>
-
-<p>Dès six heures du matin, le désarroi était dans
-l’École : de grandes voitures Cook, à postillons,
-stoppaient devant les grilles ; nous étions toutes
-levées, aidant nos compagnes, leur faisant du
-café, des rôties. Elles sont vertes, ou si pâles, que
-les flacons de sels circulent. Vite on les met en
-voiture : « Cherchez sur la route, un bossu, un
-soldat, une femme grosse, leur crie Berthe, et
-tout ira bien. »</p>
-
-<p>Les voitures enfilent l’avenue, tournent brusquement
-sur la route, les voilà parties, nous agitons
-encore nos mouchoirs.</p>
-
-<p>Isabelle et Renée m’ont fait peine à voir. Myriam
-s’est trouvée mal.</p>
-
-<p>Ce départ pour les examens me bouleverse.</p>
-
-<p>Il y avait quelque chose d’héroïque, dans le
-sourire confiant qui passait, une seconde, sur ces
-pauvres figures tirées, fiévreuses, dont les yeux
-criaient grâce. Cette seconde était celle du baiser
-que M<sup>me</sup> Jules Ferron donnait à chaque Sèvrienne.</p>
-
-<p>Elle était descendue jusqu’au perron d’honneur,
-nous étions toutes groupées au bas des marches,
-la regardant, si pâle, elle aussi, dans sa robe
-noire, debout au seuil de la maison.</p>
-
-<p>A cet instant, elle eut l’attitude hautaine du
-chef, qui veut donner son âme à celles qui partent,
-et c’est le cœur battant, que chaque élève a
-reçu son baiser.</p>
-
-<p>Voilà quel viatique elles emportent !</p>
-
-<p>Je crois à son efficacité.</p>
-
-
-<p class="date">18 juillet.</p>
-
-<p>Nous sommes dans l’attente du résultat.</p>
-
-<p>Renée dit qu’elle n’a pas su traiter son sujet de
-littérature !</p>
-
-<p>« <i>Hugo et Lamartine peuvent-ils être appelés des
-classiques ?</i> »</p>
-
-<p>Quant à Isabelle, elle est sûre d’avoir dit des
-sottises, dans sa composition de philosophie :
-« <i>Quelle place faut-il faire aux beaux-arts, dans
-l’éducation des femmes.</i> »</p>
-
-<p>Aucune, a-t-elle répondu.</p>
-
-<p>Myriam a porté une feuille blanche au jury,
-puis s’est retirée.</p>
-
-
-<p class="date">19 juillet.</p>
-
-<p>Je gagne mon pari, elles sont admissibles.
-Renée a vite sauté sur mes <i>Contes grecs</i> de Marnille,
-que je lui avais promis. Elle adore l’esprit
-de ce conteur, qui est l’auteur aussi, de la plus
-intelligente, de la plus amusante histoire grecque.</p>
-
-<p>Ma joie, demain, sera complète.</p>
-
-
-<p class="date">20 juillet.</p>
-
-<p>Charlotte est reçue.</p>
-
-<p>C’est dans ma chambre, où ils m’attendaient
-tous les deux (pour épargner à ma Lolotte l’angoisse
-de voir passer ce feuillet blanc, qui affiche
-si peu de noms à la porte de l’École), que je leur
-ai annoncé la bonne nouvelle.</p>
-
-<p>En route, j’avais croisé d’Aveline, qui m’avait
-dit tout de suite le résultat ; il voulait me parler
-de moi, me serrant si affectueusement la main.
-Mais je brûlais de me sauver, d’aller les rejoindre,
-j’ai crié : merci, merci, et au galop, je suis revenue
-dans ma chambre.</p>
-
-<p>Nous étions ivres tous les trois, Charlotte pleurait,
-je riais, lui nous tenait chacune par la main,
-et confondant nos mains dans un même baiser :</p>
-
-<p>« Vivent les Sèvriennes, vive M<sup>lle</sup> Lonjarrey,
-hourrah pour Marguerite Triel. »</p>
-
-<p>En partant, il m’a dit :</p>
-
-<p>— « Maintenant que Charlotte va être un peu
-plus votre sœur, mademoiselle, voulez-vous me
-faire la grâce de m’accepter pour ami.</p>
-
-<p>—  »Oh ! oui, ai-je répondu, en y mettant tout
-mon cœur. »</p>
-
-<p>Charlotte nous regardait avec des yeux ravis.</p>
-
-<p>— « Tu sais qu’il t’adore, et qu’il veut dans un
-médaillon sculpter nos deux profils. »</p>
-
-<p>Je me suis sentie rougir.</p>
-
-
-<p class="date">25 juillet.</p>
-
-<p>Il était écrit que j’aurais un ami !</p>
-
-<p>L’amitié d’Henri me comble de joie ; son esprit
-me plaît, son cœur me plaît. J’aime son passé de
-travail, d’efforts souvent pénibles (Charlotte me
-l’a dit), pour réaliser le beau rêve de l’artiste. Je
-l’aime d’avoir choisi l’être sincère et tendre qu’est
-Charlotte, pour en faire le compagnon de toute sa
-vie.</p>
-
-<p>Puis, je crois bien que, sans tout cela, je l’aimerais,
-parce que je sens qu’il m’aime.</p>
-
-
-<p class="date">29 juillet.</p>
-
-<p>Voici les dernières lignes que j’écris à Sèvres.</p>
-
-<p>Demain, nous quitterons toutes l’École, pour
-aller en vacances. Je ne m’en réjouis point. Je
-voudrais demeurer ici toujours.</p>
-
-<p>Si nous sommes des Bénédictines laïques, il est
-si doux de l’être.</p>
-
-<p>Il faudra s’en aller tout à fait dans deux ans ;
-déjà cette pensée me déchire. On est si bien sous
-ce toit, près des beaux arbres, près du jet d’eau
-où chuchotent des voix anciennes, parmi les
-livres rangés dans les vitrines blanches, sous les
-écussons blancs enguirlandés de lys. Chercher les
-idées qui volent, du portrait de Louis XV à ce qui
-fut jadis le médaillon de la Marquise, chercher
-son visage dans les hautes glaces, et s’y voir
-encore fraîche. Ignorer la vie, n’en connaître que
-les on dit des poètes et des penseurs, vivre de ses
-seules émotions.</p>
-
-<p>Quel rêve !</p>
-
-<p>Adieu, chère petite chambre que je ne retrouverai
-pas en revenant ; une autre prendra ma
-place, et ne saura pas combien tu me plaisais :
-j’ai voulu que ta parure, ces mousselines, ces
-fleurs, ces photographies fussent un reflet de moi-même ;
-c’est un peu de mon âme, chère petite
-chambre, que je t’ai donné là.</p>
-
-<p>Je m’en vais, le cœur gros des souvenirs que je
-te laisse, j’avais fait mon nid ; malgré moi, je
-l’abandonne, je pars, déjà je n’ose plus me retourner.</p>
-
-<p>Adieu, adieu, si les choses ont des yeux, si les
-choses gardent mémoire de ce qui passe, souviens-toi,
-qu’ici nos mains fraternellement se sont unies,
-et que plus rien, jamais, ne détachera la mienne de
-celle qui la cherchait.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="p1c21" title="XXI. Rapport de Mlle Lonjarrey, surveillante à l’École de Sèvres, à Mme Jules Ferron">CHAPITRE XXI</h3>
-
-
-<p class="c gap"><i>Rapport de M<sup>lle</sup> Lonjarrey, surveillante à l’École
-de Sèvres à M<sup>me</sup> Jules Ferron.</i></p>
-
-<p class="ind">« Madame,</p>
-
-<p>» Vous m’avez chargée, l’année finie, de vous
-adresser un rapport confidentiel, qui puisse compléter
-le dossier des élèves, que j’ai sous ma surveillance.</p>
-
-<p>» Le voici.</p>
-
-<p>» D’une façon générale, je ne trouve pas dans
-cette promotion, la discipline et le respect nécessaires,
-comme vous nous le dites souvent, madame,
-à toute œuvre intellectuelle et morale. Presque
-toutes ces demoiselles sont d’esprit léger, remuant.
-Elles aiment la parure, et leur jeunesse accorde
-une créance inimaginable à la plus-value d’une
-fraîcheur passagère. Elles attachent du prix à des
-détails, et semblent ignorer que la vraie vie de
-l’École, est celle où vous les conviez, madame,
-dans les hautes sphères de la méditation et du
-recueillement.</p>
-
-<p>» Je m’efforce de le leur faire comprendre. Je
-ne désespère pas de voir aboutir la conversion que
-j’ai entreprise.</p>
-
-<p>» Voici donc ce que je puis vous dire sur chacune
-de nos Sèvriennes :</p>
-
-
-<p class="ugap">»  M<sup>lle</sup> Chantilly a, au plus haut degré, le souci
-de sa taille et de son ajustement. Orgueilleuse de
-ses prérogatives de première, elle s’imagine que
-sa présence, au milieu de nous, augmente la
-gloire de l’École.</p>
-
-<p>» Au surplus, je la soupçonne de n’avoir aucune
-vocation pour l’Enseignement, de viser à autre
-chose, en se servant de l’École comme d’un tremplin,
-si j’ose m’exprimer ainsi.</p>
-
-<p>» Si j’en crois les confidences de qui vous savez,
-son entreprise serait de compromettre un de ces
-Messieurs, puis de s’en faire épouser. Elle aurait
-jeté, à cet effet, son dévolu, sur M. d’Aveline.</p>
-
-<p>» Comptez, madame, sur ma vigilance.</p>
-
-
-<p class="ugap">» M<sup>lle</sup> Triel, gentille jeune fille, douce, timide,
-bien élevée, un peu trop sauvage. S’ignore elle-même.
-Travaille beaucoup, sans bruit. Promet
-d’être un professeur solide et modeste. Je n’ai rien
-à ajouter.</p>
-
-
-<p class="ugap">» M<sup>lle</sup> Nollet mérite en tout point l’estime dont
-vous voulez bien l’honorer, madame. Depuis le
-malheur qui l’a frappée, je ne l’ai pas surprise
-une seule fois à pleurer ; même, M<sup>lle</sup> Vormèse lui
-ayant demandé ce qu’elle pourrait faire pour l’aider
-dans sa peine, M<sup>lle</sup> Nollet a prié M<sup>lle</sup> Vormèse
-de vouloir bien lui permettre de travailler l’allemand
-avec elle, en vue de sa licence. Elle est donc
-tout à l’étude.</p>
-
-<p>» Sa santé reste déplorable, la crise attendue
-ne se déclare pas, malgré les douches glacées que,
-sur l’ordre du docteur, l’infirmière lui administre
-tous les jours que Dieu fait. Enfin !</p>
-
-<p>» J’ai plaisir à insister sur le labeur, sur l’énergie
-de cette jeune fille, qui témoigne d’une nature
-virile, bien préparée à recevoir la manne stoïcienne.</p>
-
-
-<p class="ugap">» M<sup>lle</sup> Viole, une de nos bonnes élèves, serviable,
-droite, méfiante d’elle-même, demandant à
-plus expérimentée qu’elle l’appui d’un conseil.</p>
-
-<p>» Elle cherche sa voie. N’osant s’adresser à
-vous, madame, par un sentiment de touchant respect,
-J. Viole est venue à moi. Dans mon cabinet,
-nous discutons morale et philosophie ; elle est vraiment
-intéressante, dans son ardeur à chercher la
-vérité, à s’attacher aux principes découverts.</p>
-
-<p>» C’est une âme délicate, plus faite pour le
-cloître que pour la vie. Cependant j’espère, par des
-paroles réfléchies, lui rendre le goût de l’action ;
-et, en m’inspirant, madame, de votre sagesse, l’aider
-à sortir de cette voie mystérieuse, où son cœur,
-comme dit Pascal, se cherche et ne se retrouve pas.</p>
-
-
-<p class="ugap">» M<sup>lle</sup> Passy, un garçon étourdi, tapageur, dont
-les paroles sont souvent marquées au coin de la
-plus mauvaise éducation. Elle est susceptible de
-perfectionnement. L’esprit est sain, le cœur franc :
-peut-être y aurait-il à redouter dans l’avenir, la
-défection d’une frondeuse, d’une révoltée.</p>
-
-
-<p class="ugap">» M<sup>lle</sup> Hortense Mignon. Je me permets d’appeler
-toute votre attention, madame, sur cette
-élève qui est très cachottière.</p>
-
-<p>» Elle entretient, poste restante, une correspondance
-très active, avec un jeune homme de
-son pays, sous-officier sans avenir, qu’elle veut
-épouser sans l’aveu des parents.</p>
-
-<p>» Non seulement, elle néglige son travail, pour
-bûcher les examens de ce Monsieur, mais ce qui
-est plus grave, cette jeune fille s’est permis, en
-l’absence de tout le personnel, pendant les vacances
-de Pâques, de recevoir son fiancé à l’École, et
-même de partager ses repas avec lui.</p>
-
-<p>» Je suis bien sûre que ces heures de tête à tête
-n’ont été que des répétitions, et que ce jeune
-paresseux a trouvé moyen encore de piller les
-cours de sa fiancée. Néanmoins, je tiens à révéler
-ces faits indubitables, qui m’ont été appris par
-qui vous savez, madame.</p>
-
-
-<p class="ugap">» M<sup>lle</sup> Thérèsa Espérou, une bonne grosse fille,
-un peu bêtote.</p>
-
-
-<p class="ugap">» M<sup>lle</sup> Bléraud. Depuis que vous lui avez accordé
-son pardon, madame, aucune tentative détestable
-ne s’est renouvelée.</p>
-
-<p>» Cette personne s’amende. Je n’ai qu’à me
-louer de son zèle, qui peut nous être d’un véritable
-secours, dans l’œuvre de perfection et de grandeur
-morales, que nous poursuivons.</p>
-
-<p>» M<sup>lle</sup> Bléraud n’est pas sympathique à ses
-compagnes, qui l’écartent, depuis que le bruit a
-couru, dans l’École, qu’elle était hystérique. Seule,
-Jeanne Viole rachète, par quelques bonnes paroles,
-la froideur de toute sa promotion.</p>
-
-
-<p class="ugap">» Voilà, madame, ce que vous m’avez mandé de
-vous faire connaître.</p>
-
-<p>» Je me suis acquittée, avec discrétion et vigilance,
-de la tâche délicate que vous m’avez confiée,
-et reconnaissante de tout ce que je vous dois, je
-suis heureuse, madame, de pouvoir vous assurer
-que jamais l’École n’a été si parfaitement unie
-dans la communion d’un sentiment unique de respect
-et d’admiration pour votre personne.</p>
-
-<p>» Veuillez agréer, etc. »</p>
-
-
-<p class="c gap small">FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">DEUXIÈME PARTIE</h2>
-
-
-
-
-<h3 id="p2c1" title="I. Le retour des Sèvriennes">CHAPITRE PREMIER</h3>
-
-<p class="c small">LE RETOUR DES SÈVRIENNES</p>
-
-
-<p>Depuis midi les grilles de l’École sont ouvertes.
-C’est un chassé-croisé : élèves, parents, amis,
-bagages, fournisseurs, pêle-mêle s’engouffrent.
-Enfin, l’air circule dans les couloirs abandonnés
-depuis deux mois ; l’odeur si triste des
-vieux murs s’évapore.</p>
-
-<p>C’en est fait du silence : un flot de vie est entré
-dans l’École. Sous le pas alerte des Sèvriennes,
-les escaliers crient, les portes grincent, les voix
-s’élèvent, et la cloche en sonnant, ranime ce corps
-engourdi qui, dans l’ombre, pleure des larmes de
-salpêtre.</p>
-
-<p>Comme ces vieilles gens qui ouvrent à regret
-leurs bras à la joie bruyante des tout petits, l’École
-semble chagrine du retour des Sèvriennes.</p>
-
-<p>Le personnel, depuis le matin, est en mouvement.
-Les bonnets à brides volettent, ponctuent
-ici et là, de leurs ailes blanches, le clair obscur
-des corridors. M. le dépensier, tout bouffi, jette
-ses ordres, court du réfectoire à l’office, des
-cuisines au monte-charge, voyant tout, sachant
-tout, dévisageant les Nouvelles, qu’un mot vif
-photographie au passage.</p>
-
-<p>Là-bas, dans la tiédeur du jour qui tombe, le
-jet d’eau chantonne ; son âme, captive sous un
-réseau de perles, redit les paroles anciennes et
-qu’on sait un peu folles. Sur l’aire blonde de la
-cour, tombent les premières feuilles mortes ;
-mais tout le sang de la terre monte dans les arbres
-du parc, qu’un émoi, un frisson, inconsciente
-mélancolie des choses, transfigure, comme un
-visage qui se pare d’une fraîcheur éclatante aux
-approches de la mort…</p>
-
-<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
-<p>Debout, à la fenêtre de sa nouvelle chambre,
-Marguerite Triel regarde les coteaux d’alentour,
-couverts de leur « toison fauve ». On ne verra
-plus briller, le soir, les petites lumières des maisons
-closes ; Saint-Cloud se dénude ; seule, la croupe de
-Brimborion est encore verdoyante.</p>
-
-<p>Tout est triste ! Elle regarde songeuse. Est-ce
-bien là ce paysage radieux dont le souvenir l’enchantait
-la veille encore ; et cette chambre, cette
-cellule de béguine, au papier sali, à la cretonne
-déteinte, à l’accueil hostile, c’est là qu’elle va
-vivre toute une année. Quoi, c’est cela qu’elle
-regrettait !</p>
-
-<p>La déception de ce retour l’oppresse comme un
-chagrin ; n’y tenant plus, Marguerite abandonne
-ses affaires, glisse son journal dans le tiroir de la
-table, et vite s’enfuit embrasser M<sup>lle</sup> Vormèse,
-puis chercher dans leurs chambres, ses compagnes
-arrivées avant elle.</p>
-
-<p>N’ayant trouvé personne, Marguerite s’installe
-pour attendre, au tournant de l’escalier. C’est une
-montée, une dégringolade perpétuelle de Scientifiques
-et de Littéraires, qui toutes, gamines en
-dépit de l’âge, n’ont jamais eu le temps d’apprendre
-la marche lente, et le rythme d’un pas léger.</p>
-
-<p>— Bonjour ma chère ; comment allez-vous ?
-Quelle mine superbe ! Hein, contente de rentrer ?</p>
-
-<p>— Ma foi non.</p>
-
-<p>— Et pourtant ce cher Pâtre et le jeune Criquet !</p>
-
-<p>— Encore bouquiner, oh ! là là !</p>
-
-<p>— Connaissez-vous les nominations ?</p>
-
-<p>— Quelques-unes.</p>
-
-<p>— Myriam Lévis, pas agrégée, débute à Molière !</p>
-
-<p>— Pas possible. — Mais oui, on dit que le ministre
-avait remarqué le profil. — Au scandale.</p>
-
-<p>— Et Renée ? agrégée, tombe dans un trou, à
-Mamers.</p>
-
-<p>Les bruits de pas étouffent les paroles.
-D’autres Sèvriennes montent.</p>
-
-<p>— Avez-vous vu la Veuve ?</p>
-
-<p>— Non, je n’irai chez elle qu’au bonsoir.</p>
-
-<p>— Vous a-t-elle répondu ?</p>
-
-<p>— Jamais de la vie : vous savez bien qu’elle a
-pour principe, de répondre deux lignes aux
-agrégées, et rien aux licenciées.</p>
-
-<p>— Mais plus tard écrit-elle ?</p>
-
-<p>— C’est selon le cas que notre mère fait de nous…</p>
-
-<p>— Très bien, quand je serai professeur, je ne la
-fatiguerai pas de mes lettres…</p>
-
-<p>Elles passent.</p>
-
-<p>Monte Adrienne Chantilly, en collant de drap
-vert russe ; elle conduit trois nouvelles que
-M<sup>lle</sup> Lonjarrey lui a recommandées ; une petite
-arabe, au corps nerveux, aux yeux longs,
-s’entr’ouvrant pleins de caresses, des joues olivâtres
-qu’ambre un rayon de soleil, c’est Juliette Malville ;
-une grosse paysanne, aux traits mous, au
-regard terne : Marianne Brunie ; la troisième, élégante,
-distinguée, des yeux frais, comme ces
-fleurs bleues, qu’on nomme les « cheveux de
-Vénus », très blonde, une bouche rouge, extraordinairement
-sensuelle : Hélène Dinan.</p>
-
-<p>Toutes trois, élèves des lycées de Paris, forment
-un groupe d’intellectuelles pures : l’une est hégélienne,
-l’autre disciple d’Auguste Comte, la dernière,
-par snobisme, nie la matière, et ne conçoit
-que la vie spirituelle.</p>
-
-<p>— Ah ! que je suis heureuse de vous revoir,
-Marguerite, fait Adrienne Chantilly, présentant
-ses trois nouvelles amies, à la plus jolie Sèvrienne.
-C’est une embrassade polie, Didi picore
-les joues qu’elle baise, craignant d’y laisser le
-velours éphémère de ses lèvres.</p>
-
-<p>Elles passent.</p>
-
-<p>Marguerite, dont la tête pâle, tout auréolée de
-cheveux blonds, se détache, entre les portes,
-comme une figure de sainte dans un triptyque
-ouvert, ne s’aperçoit pas de l’admiration qu’elle
-excite. Impatiente, elle cherche ses amies, et ne
-voit, au bout du couloir, que Victoire Nollet,
-portant, de toute la force de ses bras maigres, un
-matelas fraîchement rebattu.</p>
-
-<p>— Bonjour Victoire, est-ce que vous déménagez
-à la cloche de bois ?</p>
-
-<p>— Pas du tout, mon chat, je répare une injustice.
-Le dépensier m’a collé un vieux matelas,
-quand j’ai le droit d’en avoir un neuf ! j’ai réclamé,
-personne ne m’écoute. Je porte le mien à une
-première année, et je rapporte celui-ci !</p>
-
-<p>— Allez en paix, Victoire, Épictète n’est-il pas
-avec vous, ajoute Marguerite railleuse.</p>
-
-<p>Sous le faix du matelas qui l’écrase, Victoire
-continue son chemin ; personne ne s’offre à l’aider.
-A bout de force, elle tombe, mais ne lâche pas sa
-proie.</p>
-
-<p>Soudain, au bas de l’escalier, on entend des
-voix joyeuses, un talon qui sonne allègrement :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i2">Zimbaïla ! Zimbaïla !</div>
-<div class="verse">Les pompiers de Nanterre !</div>
-</div>
-
-<p>L’école en marche, éclate de rire, en reconnaissant
-le refrain favori de Berthe Passy, qui monte
-quatre à quatre, et surgit accompagnée du « Paternel »
-en sabots, le béret à la main.</p>
-
-<p>Il porte, dans un cabas, des colchides délicatement
-protégées par une collerette de fougères ;
-autour du cou, de longs fils de lierre. Sans dire
-un mot, il se débarrasse de son fardeau, embrasse
-sa fille, remet sur les papillotes échevelées, son
-béret de drap, et se sauve, laissant les Sèvriennes
-ahuries de cette apparition rustique.</p>
-
-<p>Berthe agacée fronce le sourcil.</p>
-
-<p>— Eh bien ! quoi ! c’est mon père. Sommes-nous
-au Jardin des plantes ici ?</p>
-
-<p>Puis toute à Marguerite qui la serre dans ses
-bras :</p>
-
-<p>— Ce que je suis contente de t’embrasser, toi.
-Il y a si longtemps qu’on ne s’est vu ! et tu
-n’écris pas ! Enfin, la belle, me diras-tu ce que
-tu as fait pendant ces vacances.</p>
-
-<p>— J’ai vécu je ne sais dans quel pays d’ennui,
-auprès de ma vieille cousine. J’ai lu, couru,
-bâillé ! oh bâillé ! surtout le dimanche, quand on
-allait faire des visites.</p>
-
-<p>— Tu n’as donc plus d’amie là-bas ?</p>
-
-<p>— Non, depuis que je suis à Sèvres, je n’en ai
-plus ; je suis solitaire au milieu des jeunes filles
-que je fréquentais ; nous n’avons plus rien de
-commun, ni vie, ni pensée, ni rêve.</p>
-
-<p>— Mais, insiste Berthe, avec malice, si les
-femmes t’ennuient, il te reste les hommes !</p>
-
-<p>— Eh ! bien, non, j’inquiète les hommes. Ils
-m’admirent, parce que je suis une savante, mais
-leur admiration est… comment dirai-je… suspecte.
-Il y a autre chose, par derrière, que du
-respect.</p>
-
-<p>Oui Molière a peint toute la province, quand il a
-dit :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Il n’est pas bien honnête, et pour beaucoup de causes,</div>
-<div class="verse">Qu’une femme étudie et sache tant de choses.</div>
-</div>
-
-<p>Les gens de chez nous pensent comme lui.</p>
-
-<p>Au fond, les hommes s’imaginent que nous
-sommes trop savantes pour rester chastes, et
-qu’il nous est bien difficile, libres comme nous le
-sommes, d’être honnêtes.</p>
-
-<p>— Tu crois ?</p>
-
-<p>— Oui. Ces choses-là, on ne nous les dit pas
-encore, mais on les devine à leurs regards, à
-leurs poignées de mains…</p>
-
-<p>Et les femmes ! en voilà qui ne nous pardonnent
-pas de nous être déclassées, en gagnant notre vie.</p>
-
-<p>J’ai horreur de tout ce monde-là.</p>
-
-<p>— Aussi, ma chère, fit Berthe en l’entraînant
-dans sa chambre, quel besoin avais-tu de te
-fourvoyer à l’École ! Quand on est faite comme
-toi, on épouse le plus gros sac d’écus, on a
-la gloriole de signer, le matin de ses noces, un
-contrat de vente corporelle !</p>
-
-<p>Et tu as la naïveté de croire, qu’on estimera
-plus ton apostolat de professeur, que ce mariage,
-qu’appelle si bien nôtre Jérôme « une prostitution
-légale ! »</p>
-
-<p>C’est fou, ma chère. Nous sommes en dehors
-de l’ordre social, nous sommes presque un genre
-neutre, celui des Indépendantes ou des Révoltées.
-Et tu veux qu’on nous honore ! Quelle bonne foi
-que la tienne, j’en ris.</p>
-
-<p>— Si tu savais, ma pauvre amie, comme je souffre
-de voir clair. Ces vacances ont été pour moi
-une lente désillusion. L’École me manquait trop.</p>
-
-<p>— Eh quoi M<sup>me</sup> Jules Ferron ?…</p>
-
-<p>— Non, ce n’est pas elle que je regrettais, c’est
-ce milieu où tout nous élève, où naturellement,
-on arrive à modeler sa vie sur les vies qu’on admire,
-où l’effort est joyeux, où le travail est une
-forme du bonheur.</p>
-
-<p>Ici, j’ai une autre âme, d’autres yeux. Ici tout
-ce qui est beau m’entraîne. Je suis fière d’appartenir
-à l’École, de préparer ma carrière de professeur,
-de vivre libre, d’une vie laborieuse, qui sera
-féconde pour moi, pour les autres.</p>
-
-<p>Là-bas, j’ai l’âme recroquevillée ; je suis les
-autres en silence. Comme la route m’a semblé
-longue !</p>
-
-<p>Berthe attristée écoute son amie ; cet aveu de
-Marguerite lui va droit au cœur, elle sait les tristesses
-de l’avenir, mais courageusement elle veut
-les ignorer, aller droit au but, sans se soucier de
-l’escorte qui l’accompagne, des pays qu’il faudra
-traverser.</p>
-
-<p>— Allons, Marguerite, demain tu auras oublié
-ton ennui. Nous voilà chez nous, arrange ta chambre,
-sors tes livres, je t’apporte des fleurs de
-Barbizon ; demain tu retrouveras tes professeurs,
-tes triomphes de Sèvrienne.</p>
-
-<p>Allons, allons, en avant pour la Licence…</p>
-
-<p>Marguerite reste songeuse, son regard semble
-chercher quelque chose qu’elle ne retrouve pas.</p>
-
-<p>— Ne trouves-tu pas l’École changée ?</p>
-
-<p>— Mais non, l’État n’a point retapé notre caserne ;
-je revois des murs qui suintent, des murs
-qui croulent.</p>
-
-<p>C’est toujours tout pareil.</p>
-
-<p>— Il y a je ne sais pas quoi qui me manque, je
-suis dépaysée ; cette chambre m’étouffe ; j’aimais
-tant l’autre.</p>
-
-<p>Vois-tu, nos anciens rêves sont les hôtes invisibles
-de nos chambres, ils gardent, pour nous les
-rappeler, les sourires ou les larmes qui les ont
-vus naître… un charme les enchaîne aux murs
-qu’ils n’abandonneront jamais plus… Je sais
-maintenant, ce sont ces Dieux Lares, gardiens de
-mon autre chambrette, que je souffre de ne pas
-retrouver ici.</p>
-
-<p>— Ma grande, ma grande, prends garde, tu
-rêves trop, tu souffriras. Veille, ton imagination
-va déchirer ton cœur.</p>
-
-<p>Moi aussi, pendant ces deux mois, j’ai bien
-pensé à la vie qui nous attend. La forêt m’a donné
-de son sang, je reviens plus forte, plus sauvage ;
-je veux vivre seule. Dans mon baluchon de vagabonde,
-j’avais mis quelques Balzac, je les ai lus
-au pied des vieux chênes. Parlons-en de la Comédie
-humaine, de l’Amour qui fait grimacer tous
-les masques. Quel dégoût !</p>
-
-<p>— Tais-toi, Berthe, tu blasphèmes. L’amour ne
-peut jamais être ignoble. Non, c’est quelque
-chose de divin, qui rayonne en nous, nous pétrit
-sur un modèle plus beau. Berthe, je le pressens,
-l’amour nous transfigure, un cœur qui aime ne
-peut être que très grand.</p>
-
-<p>Ne juge pas la vie d’après ces livres. Entre eux
-et nous, il y a un mystère.</p>
-
-<p>Crois-tu que la vie aux yeux d’une vierge
-soit la même qu’aux yeux d’une femme ? Non.</p>
-
-<p>Et puis vois-tu, j’aimerais mieux mourir à
-l’instant, si je ne dois pas espérer l’amour…</p>
-
-<p>— Marguerite ?</p>
-
-<p>— Oui, Berthe, je ne suis plus la même, mon
-cœur s’est ouvert comme un nid… (elle ajouta tout
-bas), je l’écoute chanter.</p>
-
-<p>Un tumulte dans l’escalier d’honneur fit ouvrir
-toutes les portes, trois êtres, trois magots apparurent
-de front.</p>
-
-<p>— Mamz’elle, si vous plaît, où c’est ti que va
-coucher notr’ demoiselle, Élodie Fourraud, de
-Marseille.</p>
-
-<p>— Quel est son numéro de chambre, monsieur ?</p>
-
-<p>— Élodie t’sait-t-y ton numéro ?</p>
-
-<p>— 56, papa.</p>
-
-<p>— Je vous y mène, et Berthe, embrassant Marguerite,
-sa traînée de lierre sur l’épaule, se fit le
-cornac des trois phocéens.</p>
-
-<p>— Enfin, les voilà donc !</p>
-
-<p>Marguerite, radieuse, les mains tendues, s’élance
-dans l’escalier, au-devant de Charlotte et d’Henri
-Dolfière, qui franchissent la grille de l’École.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="p2c2" title="II. Journal de Marguerite Triel">CHAPITRE II</h3>
-
-<p class="c small">JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL</p>
-
-
-<p class="date">10 octobre 189&nbsp;.</p>
-
-<p>Voilà huit jours que nous avons repris nos cours.
-Il ne me semble pas que j’aie quitté l’École, cette
-École si aimée, encore plus chère depuis que
-Charlotte est ici.</p>
-
-<p>Nous vivons comme deux sœurs, ne nous quittant
-que pour aller au cours ou en étude. Le jeudi,
-nous nous réunissons ; pendant que je prépare
-mes textes de la licence, elle dessine des « écorchés ».</p>
-
-<p>C’est une intimité charmante où Henri a sa
-place. Constamment Charlotte me parle de lui.
-Je le connais si bien aujourd’hui, que je crois avoir
-été son amie de tout temps.</p>
-
-<p>Je vis de leur joie, ils vivent de mes espoirs.
-Pour être amoureux, ils ne sont pas égoïstes, et
-je sens bien que ma présence ne leur est pas importune.</p>
-
-<p>Charlotte travaille avec ardeur ; mais en femme
-très ordonnée, elle se réserve, par-ci par-là, des
-récréations supplémentaires pour coudre son
-trousseau. Elle est alerte et positive, sachant le
-prix des choses, le prix de l’argent surtout.</p>
-
-<p>D’un mot, elle rabroue Henri, quand il s’emballe
-avec la faconde lyrique des imaginatifs : il
-se voit déjà au travail, pour une commande de
-l’État, ou le buste de quelque Yankee. C’est le
-songe de Pérette ; Charlotte sera là pour consolider
-le pot au lait.</p>
-
-
-<p class="date">14 octobre.</p>
-
-<p>Quelle jolie promenade nous venons de faire
-tous les trois dans le bois de Saint-Cloud.</p>
-
-<p>Aujourd’hui, la lumière avait les teintes dorées
-du raisin mûr ; tout était encore vert, au-dessus
-de l’herbe grasse et des chrysanthèmes rouges.
-De la Lanterne, nous apercevions la Seine, dont
-les flots striés s’étalaient, comme les sillons d’une
-prairie fauchée, en lignes rythmiques et parallèles.
-Le ciel restait floconneux.</p>
-
-<p>Jamais je n’ai vu à l’automne une telle poésie.
-Les bois rayonnent d’une vie plus ardente, plus
-parfumée. Les lourds châtaigniers ont des bourgeons,
-mais rien n’égale le coloris charmant des
-peupliers pourpres, des sapins argentés, des petits
-aulnes si frais encore.</p>
-
-<p>Et tout cela s’écarte de vous ; il semble que l’atmosphère
-donne aux avenues une perspective
-plus lointaine.</p>
-
-<p>D’autres coins du parc sont en pleine métamorphose.
-Ici, où souffle le vent froid, les arbres ont
-une splendeur orfèvrée. On les dirait ciselés, dans
-un bloc d’or et de jaspe sanguin, par un cyclope
-aux doigts habiles. Les feuilles, qu’il laisse papillonner
-autour de nous, ont l’usure et la pâleur
-des royales effigies, ou les reflets sombres des
-vieux ors ternis, l’éclat mystique des croix pastorales,
-le clinquant des faux bijoux, la douceur
-des alliages, où l’or pur se veine.</p>
-
-<p>Les broussailles ont des lueurs fauves, le scintillement
-de l’aventurine étoilée, les feuillures
-légères des couronnes barbares.</p>
-
-<p>Quel divin maître que la nature.</p>
-
-<p>Avant de grimper dans le parc, nous avons
-fait avec Henri un tour de foire.</p>
-
-<p>Les grandes allées du bord de l’eau ont perdu
-leur solitude religieuse. C’est une cohue, un tintamarre
-infernal. Toutes les roulottes de la foire
-aux pains d’épices sont ramassées là, étreignant
-les arbres, les poussant presque pour leur voler la
-place.</p>
-
-<p>Oripeaux, verroteries, paillettes, cuivres, toiles
-peintes, bâches, lampions et guenilles semblent, de
-loin, suspendus à une corde. Tout s’anime, tout
-remue, hurle, grogne ou piaille.</p>
-
-<p>Ce sont des fous, des énergumènes, qui vous
-attirent dans les baraques, sur les montagnes
-russes et les chevaux de bois. On s’enfuit, on
-s’accroche, on est pris dans ce tohu-bohu d’épileptiques ;
-la foule, ivre, vous saisit dans son
-remous.</p>
-
-<p>Je ne sais comment nous avons fait pour sortir
-de là ; une fois à l’abri, j’ai regretté la foule
-criarde, vulgaire, puante, qui m’attirait et domptait
-en moi, par quelque chose de plus fort, la
-révolte de mes sens.</p>
-
-<p>Henri nous a emmenées dans la partie solitaire
-du parc, dans ce jardin réservé, où tout rappelle
-Trianon et Marie-Antoinette.</p>
-
-<p>Les parterres embaumaient l’herbe mûre, encore
-une fois coupée ; partout de petits bassins
-ronds conduisent l’eau à la cascade, par un fil de
-perles. Nous nous sommes assis sur un vieux
-banc, dans le cirque de verdure, où les arbres
-rejoignent leurs têtes chenues, pour soutenir
-cette coupole aérienne, faite de l’immensité
-bleue.</p>
-
-<p>Nous ne disions rien, jouissant du charme infini
-d’être seuls, à la tombée du soir.</p>
-
-<p>— A quoi rêvez-vous, mes p’tits, a dit Henri
-d’une voix qui voulait imiter celle de M<sup>lle</sup> Lonjarrey.</p>
-
-<p>— Je pense, répondit Charlotte, qu’il fait bon
-vivre, et que ce parc est un cadre enchanteur
-pour de beaux souvenirs.</p>
-
-<p>— C’est vrai : ne dirait-on pas que ces arbres
-se souviennent ? dans cet abandon, les feuilles
-n’ont-elles pas l’air de détourner leurs yeux,
-comme si elles se refusaient à jouir du bonheur
-qui passe, elles qui ont vu pleurer une reine.</p>
-
-<p>— Oh ! oh, fit ce rieur, voilà une durée bien
-sentimentale. Mesdames les feuilles, vous êtes fort
-impertinentes, si juchées pour mieux voir, vous
-ne regardez rien. Que pourriez-vous admirer, je
-vous prie, de plus gracieux que ces deux corps
-souples, alanguis dans une pose que je voudrais
-modeler.</p>
-
-<p>— Quel serait le titre, m’sieu l’artiste ?</p>
-
-<p>— L’Attente.</p>
-
-<p>— Le compliment est pour toi ma chère, fit
-Charlotte en m’embrassant. Le clair regard
-d’Henri souriait à mes yeux.</p>
-
-<p>Je ne puis définir le charme que ces yeux
-clairs exercent sur tout mon être ; il me regarde :
-deux gouttes d’eau pure apaisent ma soif ; s’il
-parle et que ses yeux m’interrogent, une gaze
-légère s’interpose, je ne sais que dire, mon esprit
-n’est plus là. Et je m’aperçois bien à ces choses,
-qu’on ne peut aimer un ami, comme on aime son
-amie.</p>
-
-<p>Et quel trouble, en revenant vers l’École. Avec
-la fraîcheur, des effluves violents montaient de
-la terre humide. Mon cœur se gonflait, battait à
-coups fiévreux ; j’éprouvais un plaisir indicible à
-boire, dans l’air, tous ces parfums.</p>
-
-<p>Au bord d’une pièce d’eau, écaillée de feuilles
-mortes, sur la nappe verte d’un nénuphar, nous
-vîmes une colonne voltigeante qui s’élevait, ondulait
-ainsi qu’une vapeur : c’était une nuée
-d’éphémères qui s’aimaient là, dans un bruissement,
-dans un tourbillon d’ailes.</p>
-
-<p>Les uns, à peine nés, montaient vers le ciel,
-mariaient leurs désirs, irisant d’un point l’air
-encore ensoleillé, se quittant, pour se reprendre
-dans la fureur de l’amour, puis retombant épuisés,
-cendres palpitant encore sur l’eau morte.</p>
-
-<p>Ainsi dans ce lieu solitaire, une même minute
-voyait naître et mourir des êtres qui n’avaient
-vécu que pour le baiser. Aimer, engendrer, mourir,
-est-ce donc la loi de l’Univers ? la nôtre alors.</p>
-
-<p>J’ai recueilli dans ma main la colonne ailée,
-pour l’offrir à Charlotte : « Nous-mêmes, ne sommes-nous
-pas des éphémères ; ceux-ci du moins
-sont plus sages que nous. »</p>
-
-<p>— Notre destinée est la même, a répondu gravement
-la voix de mon ami, beaucoup s’égarent,
-mais ceux qui sont mûrs pour l’Amour ne lui
-échapperont pas.</p>
-
-
-<p class="date">20 octobre.</p>
-
-<p>Le ministère vient de nous envoyer une jeune
-Grecque, Sophie Triparti, grosse fille à peau
-noire, huileuse, portant moustache… et face à
-main, mais de beaux yeux dans une tête de Turc.
-Elle est le point de mire de l’École ; on répète ses
-mots qui ne manquent pas de verdeur.</p>
-
-<p>Est-elle innocente ?</p>
-
-<p>Ne l’est-elle pas ?</p>
-
-<p>Agnès ? Peut-être.</p>
-
-<p>C’est une distraction bien superflue, nous sommes
-bourrées de travail ; j’en perds la tête.</p>
-
-<p>D’Aveline multiplie les explications de texte,
-ces tours de force, où, à propos de quatre vers, il
-faut expliquer le génie d’un auteur. Rien de plus
-artificiel, rien de plus brillant que cet exercice
-oratoire : à propos de Victor Hugo — <i>les Pauvres
-gens</i> — pillez l’Épopée depuis Homère ; à propos
-d’une phrase de Michelet, retournez à Virgile.</p>
-
-<p>« Tout est dans tout, comme dit l’autre. » Le
-truc, c’est de serrer le texte d’assez près, en l’élargissant
-de façon incommensurable !</p>
-
-<p>Voilà le triomphe de Jeanne Viole.</p>
-
-<p>Au cours de Jérôme Pâtre, ce sont des batailles
-passionnantes ; autour du Positivisme, chacune
-s’engage, s’enferre quelquefois. Mais hélas, de ces
-éternelles discussions, trop d’idées surgissent,
-jamais une seule ne domine les autres.</p>
-
-<p>J’en arrive à croire que les livres ne nous
-apprennent rien de certain sur la vie, que le
-mieux c’est encore d’obéir à l’instinct.</p>
-
-
-<p class="date">26 octobre.</p>
-
-<p>Dans la promotion de Charlotte, il y a deux ou
-trois petites qui sont follement amoureuses de
-M. Leuris, l’illustre poète mathématicien, une
-tête de Christ en croix. La jeune Élodie, de Marseille,
-est la plus enragée ; elle embrasse éperdument
-sa chaise, et lui glisse des billets doux dans
-les poches de son pardessus.</p>
-
-<p>« Graine de M<sup>me</sup> Putiphar », l’appelle ma Lolotte.</p>
-
-<p>Une autre a des extases, quand elle écoute notre
-chère M<sup>lle</sup> Vormèse jouer du César Frank.</p>
-
-<p>Pauvres petites, elles ne savent où placer leurs
-aspirations. Celles-là souffrent, on ne les écoute
-pas. Mais que penser de la conduite d’Angèle
-Bléraud, qui est à la dévotion de Jeanne Viole ;
-chaque fois que l’une rentre dans sa chambre,
-l’autre l’y suit ; en étude, le soir, Angèle Bléraud
-la tient par la taille, leurs têtes unies lisent ou ne
-lisent pas. On les laisse seules, alors rien ne les
-gêne.</p>
-
-<p>Jeanne fait courir le bruit d’une conversion
-entreprise ! ô Monsieur Cupidon, que penses-tu
-de celle-là ? en attendant, ce sont les œuvres du
-beau Paul Réjardin, qui fournissent prétexte à de
-si pieux colloques.</p>
-
-<p>Réjardin, qui fait son petit Tolstoï, est si à la
-mode à Sèvres, que chaque jeudi, Adrienne Chantilly
-obtient d’aller suivre son cours de morale
-au Collège de France.</p>
-
-<p>Peut-être, avec lui, trouvera-t-elle cette vérité
-qu’en vain on cherche ici.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="p2c3" title="III. Lettre de Berthe Passy à M. Jules Passy, son père, homme de lettres, aux Batignolles">CHAPITRE III</h3>
-
-
-<p class="c gap"><i>Lettre de Berthe Passy à M. Jules Passy, son père,
-homme de lettres, aux Batignolles.</i></p>
-
-<p class="date">« 8 novembre 189&nbsp;.</p>
-
-<p>» Tu sauras donc, mon vieux Jules, que le
-mois dernier, il nous vint d’Athènes un jeune
-orang-outang.</p>
-
-<p>» C’est un cadeau du roi Georges !</p>
-
-<p>» Cadeau qui à son prix, car ledit animal,
-nonobstant de vieilles habitudes, nous dérobe ses
-callosités, mais exhibe, à grand renfort de salive,
-ses prétentions de docteur ès philosophie !</p>
-
-<p>» Il est de poil noir, de ventre gras, de teint
-luisant comme peau de phoque, nez camus sous
-deux yeux tendres. En dépit d’une forte moustache,
-qui tend sur la lèvre l’arc d’un troisième sourcil,
-je crois que ce jeune être simiesque est du
-sexe de notre pseudo mère Ève.</p>
-
-<p>» La chose est certaine, c’est une guenuche qui
-vient folâtrer parmi nous.</p>
-
-<p>» Quelle richesse de contours ! quelle ampleur
-de reins, un petit Hercule en pleurerait de n’avoir
-pas sucé le lait de ces puissantes mamelles ! De
-vivre libres sous le péplos flottant, ses appâts se
-sont démesurément épanouis ; si le dicton de
-notre vieille Palatine a cours en son pays, il faut
-que la main d’un Grec soit plus profonde que la
-main amoureuse d’un honnête homme de France.</p>
-
-<p>» M<sup>lle</sup> Lonjarrey me confie l’éducation de cet
-intéressant animal.</p>
-
-<p>» Je m’y suis mise tout de suite, à la française,
-tant et si bien, mon p’a, que j’ai obtenu des résultats
-épatants.</p>
-
-<p>» M<sup>lle</sup> Sophie Triparti, plus familièrement dénommée
-entre nous Calypso, est une doctoresse,
-déléguée en mission pédagogique à Sèvres, par
-un Gouvernement qui n’a cure d’élever de petites
-Andromaques et de jeunes Pénélopes.</p>
-
-<p>» Pour le quart d’heure, c’est moi le Mentor de
-ce singe savant : elle boit, mange, rumine sous
-mes yeux.</p>
-
-<p>» En passant, je puis t’affirmer qu’Homère
-n’exagère pas, quand il détaille la goinfrerie des
-héros de l’Iliade.</p>
-
-<p>» Où je vais, elle va, et je promène mon animal
-de porte en porte, pour la plus grande joie de
-l’École, qui a si peu souvent l’occasion de rire.</p>
-
-<p>» Elle m’a mise au courant de toutes ses petites
-affaires ; puisque le secret de la confession ne
-saurait exister vis-à-vis d’un quadrumane, je ne
-me tiens pas d’aise de tout te raconter. Fais-en des
-papillotes pour ta coiffure du dimanche, c’est tout
-ce que cela mérite.</p>
-
-<p>» Les bras de Calypso étant trop petits pour
-étreindre la majesté de son buste, à l’occasion je
-deviens sa chambrière. Sur le coup de huit heures,
-je pénètre dans sa « spélonque » comme dit,
-en se bouchant le nez, la suave Jeanne, joueuse
-de Viole à la façon de Sapho.</p>
-
-<p>» Calypso dort, empaquetée dans ses draps ;
-près du feu, l’indispensable : comble ! A mon
-appel, la nymphe se réveille ; une grosse tête
-poilue se dégage de l’outre qui gonflait les couvertures,
-elle m’apparaît enfin, vêtue d’une rude
-chemise lacédémonienne.</p>
-
-<p>» Je procède avec méthode : on prend les distances ;
-elle se pose, s’affermit sur ses jarrets, le
-dos tourné à la porte entr’ouverte. Un deux, je
-passe l’armure. Bombez le torse, bras en l’air ;
-d’un coup de poing, je ceinturonne tout ce que je
-trouve.</p>
-
-<p>» Une, deux. Bougeons plus.</p>
-
-<p>» C’est le moment de prendre des ris, je m’arc-boute,
-je lace, je tire, je sangle. Elle devient
-mince ! mince ! mince !</p>
-
-<p>» Pif-paf-pouf la poitrine s’engouffre. Au cran !</p>
-
-<p>» Elle étrangle, je suis sans pitié : je bondis,
-derrière elle, je raidis mes muscles, mon genou
-sur le rein rebelle, je la repousse, je la harponne,
-cric, crac, je serre à bloc. Ça y est.</p>
-
-<p>» Calypso, radieuse d’avoir enfin taille humaine,
-tombe, défaillante, où elle peut.</p>
-
-<p>» Suis-je assez soubrette, quand je m’en mêle !</p>
-
-<p>» Ses voisines de chambre se roulent dans le
-couloir, et Calypso ne se doute pas que, par la
-fente de la porte, elle a pu être l’héroïne de ce petit
-lever.</p>
-
-<p>» L’autre jour, tout a failli se gâter, cette
-grande folle de Charlotte Verneuil me crie : pille,
-pille, sus donc, en voilà un qui se sauve… et
-de fait, avec ce sein en déroute, Calypso vous avait
-un air de reine des Amazones !</p>
-
-<p>» M<sup>lle</sup> Triparti a gagné ses grades dans le <i>Dictionnaire
-Larousse</i>, avec le visa de l’Université de
-Paris. C’est la doyenne des étudiantes étrangères,
-elle a vécu dix ans au quartier Latin. Ah ! le bon
-temps : vers les minuit, on s’en allait chez Pierre,
-chez Paul, tous garçons de vingt ans, chercher
-des allumettes, ou la vraie façon de mettre sur
-pied un vers latin.</p>
-
-<p>» A la longue, résolue de justifier les prédictions
-de Canaris, qui la berça dans ses bras,
-Calypso alla trouver ses juges, offrant : pot de
-miel de l’Hymette, lauriers de Delphes, petits
-chênes Dodonéens ; voire même, pour le ministre,
-écailles authentiques du Parthénon !</p>
-
-<p>» Quatre boules blanches la firent Docteur ! En
-remerciement, qu’offrir au président du jury ?
-Elle me consulta à l’effet de connaître ma pensée :
-Une branche de lys ?</p>
-
-<p>» Certes, ma chère, M. Lavisse sera flatté. Du
-coup, vous le placez entre Aaron et saint Joseph,
-l’allusion est charmante…</p>
-
-<p>» C’est un divertissement journalier. Jeudi je
-l’invitai à prendre le café chez moi ; il y avait là
-les Sèvriennes que tu connais : Marguerite et son
-amie Charlotte, Adrienne Chantilly, et trois « première
-année ».</p>
-
-<p>» On parla du mariage de Charlotte, qui aura
-lieu huit jours après sa sortie de l’École.</p>
-
-<p>» Calypso de s’étonner : Vous êtes donc fiancée,
-mademoiselle ?</p>
-
-<p>»  — Comment, je ne vous l’avais pas dit, fis-je,
-mais à l’École nous sommes toutes fiancées ; c’est
-même une condition, <i lang="la" xml:lang="la">sine qua non</i>, pour y entrer.
-Pas de fiancé, pas de poste. M<sup>me</sup> Jules Ferron veut
-que Sèvres soit une maison de rosières, et qu’au
-sortir d’ici, chacune ait son époux.</p>
-
-<p>» C’est merveilleux ! Quelle prévoyance ! Moi
-qui croyais qu’en France, les filles sans dot ne se
-mariaient pas.</p>
-
-<p>»  — Comment donc, reprend Adrienne qui
-corse la plaisanterie, mais tous les jours nous
-refusons des maris. Nous nous marions par devoir,
-pour régénérer la Patrie, par la parole et par
-l’action.</p>
-
-<p>»  — Bravo, mesdemoiselles, c’est très bien ;
-mais où donc sont vos bagues, dit-elle méfiante.</p>
-
-<p>»  — Ça ne se porte plus, c’est rococo. Il n’y a
-que Charlotte qui montre la sienne, et puis Hortense,
-ça lui rappelle Ugène.</p>
-
-<p>»  — Qui épousez-vous, ma tendresse ?</p>
-
-<p>»  — Oh ! moi, je n’ai pas d’ambition, j’épouse
-un épicier. J’aurai de la science pour toute la
-famille, je ne lui demande que de fournir le sucre
-et la chandelle.</p>
-
-<p>» Calypso fit la moue, trouvant mon choix peu
-distingué.</p>
-
-<p>»  — Et vous, M<sup>lle</sup> Verneuil ?</p>
-
-<p>»  — J’épouse un artiste.</p>
-
-<p>»  — Tant mieux, l’art dans la vie, Platon a
-dit…</p>
-
-<p>»  — Et moi, devinez, interrompt la belle Chantilly.</p>
-
-<p>»  —  ?…</p>
-
-<p>»  — Un professeur, ma chère ; rassurez-vous
-mesdemoiselles, il n’est pas de la maison. M<sup>lle</sup>
-Triel épouse un sonneur de cloches, parce que son
-âme angélique baigne dans les ondes musicales.
-Juliette sera la femme d’un ouverrier, Hélène
-d’un soldat, et celle-ci d’un astronome.</p>
-
-<p>»  — Bigre ! fit Calypso qui n’ignore pas les
-beautés de notre langue ; mais quand voyez-vous
-votre bon ami ?</p>
-
-<p>»  — Quand nous voulons ; il vient, on envoie
-à M<sup>lle</sup> Lonjarrey une fiasquette de rhum, tout est
-dit.</p>
-
-<p>» Le lendemain, Calypso m’a montré le carnet
-d’observations, qui doit lui servir à dresser son
-rapport au roi Georges, j’y ai lu ceci : Originale
-et profonde loi de cette École : la Directrice exige,
-par prudence pour l’avenir, et pour adoucir la vie
-laborieuse et sévère des Sèvriennes, qu’elles possèdent
-chacune un fiancé. A mes yeux, l’innocence
-de ces jeunes filles est une parure de
-plus.</p>
-
-<p>» Comme je la voyais inquiète, elle me dit :</p>
-
-<p>»  — Croyez-vous, Berthe, qu’il puisse m’arriver
-ce qui est arrivé à la Sainte-Vierge ?</p>
-
-<p>»  — Quoi donc ?</p>
-
-<p>»  — Concevoir par l’opération du Saint-Esprit.</p>
-
-<p>»  — Dame, je ne sais pas, ça c’est vu une fois,
-encore n’est-on pas bien sûr…</p>
-
-<p>»  — Je vais vous confier un secret, me dit-elle
-d’une voix sourde, je crois que je suis enceinte !</p>
-
-<p>»  — Bah ! contez-moi ça.</p>
-
-<p>»  — Seulement, je ne sais pas comme ça s’est
-fait (Calypso pleurnichait). J’ai peur, je ne m’explique
-pas ces retards.</p>
-
-<p>»  — Et quoi, vous ne vîtes point la Colombe ?</p>
-
-<p>»  — Hé non ; mais l’autre soir, au bal de la
-colonie grecque, un jeune Français m’a pris la
-main, et me l’a baisée. J’ai lu dans vos romans,
-qu’il suffit d’embrasser une femme pour lui faire
-un enfant, alors je ne sais plus moi… mais je vous
-jure que je n’y suis pour rien.</p>
-
-<p>» J’ai pris un air de docteur, hoché la tête,
-pincé mon nez, regrettant mon incapacité en cette
-occurrence, bref la laissant avec ses doutes… ou
-bien sa plaisanterie : cette Grecque pourrait bien
-être de Marseille.</p>
-
-<p>» Si elle a voulu se payer ma tête, je lui réserve
-un petit tour de ma façon.</p>
-
-<p>» Mais quelle bonne partie de rire ! c’est une
-roulade du haut en bas de cette école renfrognée.
-L’écho en est-il venu jusqu’à toi, mon vieux ?</p>
-
-<p>» Un bécot où je mets tout mon cœur,</p>
-
-<p class="sign">» <span class="sc">Ta Pépette</span>. »</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="p2c4" title="IV. Journal de Marguerite Triel">CHAPITRE IV</h3>
-
-<p class="c small">JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL</p>
-
-
-<p class="date">15 novembre.</p>
-
-<p>La santé de Charlotte me tourmente : depuis
-son entrée à l’École, elle a de subits malaises, des
-étouffements ; elle m’assure que ce n’est rien,
-que l’internat est cause de ces souffrances passagères.</p>
-
-<p>Charlotte s’oppose à toute visite du docteur, elle
-m’a suppliée de n’en rien dire à Henri.</p>
-
-<p>Que faire ?</p>
-
-
-<p class="date">25 novembre, soir.</p>
-
-<p>Pauvre petite, je l’ai tenue là dans mes bras,
-étouffant. J’ai une peur affreuse qu’elle mente,
-qu’elle me cache une névrose, une maladie de
-cœur peut-être.</p>
-
-<p>L’infirmière est venue lui donner de l’éther,
-elle me dit que ces symptômes ne révèlent rien
-de grave ; beaucoup de nos compagnes paient
-ce tribut de souffrance, au changement de régime
-et d’habitudes que Sèvres apporte dans leur
-vie.</p>
-
-
-<p class="date">26 novembre.</p>
-
-<p>O le brave cœur ! Henri est venu : il était ennuyé
-et, comme tous les artistes, si accablé par une déception,
-par un effort inutile, que, pendant sa
-visite, il n’a su que nous parler de son découragement.</p>
-
-<p>Charlotte a oublié qu’elle souffrait, pour lui
-dire, à lui, les mots qui font jaillir la force. Il
-est parti réconforté : — « Vois-tu, Marguerite, il
-vaut mieux ne rien lui dire, il ne pourrait plus
-travailler, et puis me voilà guérie, puisqu’il s’en
-va content. » —</p>
-
-<p>Brave petit cœur.</p>
-
-
-<p class="date">21 décembre.</p>
-
-<p>Je reçois une longue lettre de Renée Diolat ;
-je la pique à cette page de mon journal, pour l’y
-retrouver, quand, à mon tour, je serai professeur.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="p2c5" title="V. Professeur-femme">CHAPITRE V</h3>
-
-<p class="c small">PROFESSEUR-FEMME</p>
-
-
-<p class="c gap"><i>Renée Diolat, agrégée des lettres, professeur au lycée
-de Mamers, à ses amies de Sèvres.</i></p>
-
-<p class="date">« Mamers, 18 décembre.</p>
-
-<p>» Ah ! ah ! ah !… laissez-moi rire un peu. Je
-n’aurais jamais cru que la pudibonderie de province
-pût aller jusque-là !</p>
-
-<p>» Ma propriétaire vient d’entrer dans ma chambre,
-mes chemises de nuit d’une main, mes pantalons
-de l’autre, reniflant avec horreur mon parfum
-d’iris. Elle a tout jeté par terre, déclarant :
-qu’elle ne laverait pas ces « choses » comme en
-portent les femmes de café-chantant !</p>
-
-<p>» Depuis qu’elle sait l’usage d’un « tub », elle me
-refuse l’eau chaude. Il n’y a pas d’établissement
-de bains ici ; il faut donc attendre les vacances
-pour me laver.</p>
-
-<p>» Je vous entends faire chorus, et crier « A la
-porte ! à la porte ! » Mais je ne peux pas m’y
-mettre, moi, à la porte, personne ne me recueillerait :
-les professeurs du lycée de jeunes filles
-sentent trop le fagot.</p>
-
-<p>» Il a fallu l’appât de 100 francs de pension,
-pour que ces gens, un tailleur et une giletière,
-consentissent à me loger et à me nourrir. Par
-dessus le marché, la vieille essuie la poussière de
-mes lettres, jusqu’au fond des tiroirs ; au besoin
-elle pourrait me donner des nouvelles des miens.</p>
-
-<p>» Leur table sent l’auberge : un pichet de cidre,
-une écuelle qui devient un plat ; du gras-double
-fort souvent. La vieille l’adore, et me réserve pour
-ces jours-là quelques réflexions du goût de celle-ci :</p>
-
-<p>» Dites donc, not’ demoiselle, faut pas vous
-gêner ; si vous suez des pieds, je vous donnerai
-des p’tits chiffons qui m’servent, les miens quasiment
-mouillent le plancher.</p>
-
-<p>» N’est donc pas bon ce gras-double que vous
-n’el mangiez pas ? sauf le respect que je vous dois,
-passez-moi vot’ assiette.</p>
-
-<p>» Rien de perdu, vous le voyez !</p>
-
-<p>» Ah ! pauvre École, si loin ; pauvre petite
-chambre !</p>
-
-<p>» Le lycée est en guerre avec toute la ville.
-Mamers nous a en horreur, à cause de notre enseignement
-sans Dieu, comme ils disent. Ici on
-croit enchaîner l’esprit divin, par des génuflexions
-dans toutes les chapelles. Puis il est avéré que
-nous ruinons le pauvre ouverrier ; et du haut de la
-mairie, un conseiller municipal nous flagelle à
-coup de harengs-saurs, depuis qu’avec les centimes
-additionnels, nous enlevons au peuple son
-<i>gendarme</i> quotidien !</p>
-
-<p>» Les journalistes fourbissent leurs plumes sur
-le pas des portes, ouvrent l’oreille aux cancans
-trompetés dans la ville. Chaque matin on rencontre
-les bourgeois, le nez en l’air, collés aux murs,
-pour ne rien perdre des provocations, des insultes,
-des ripostes, que sèment d’énormes affiches rouges,
-bleues, vertes. Le conseil municipal, qui ne croit
-à rien, voudrait bien dénicher le saint qui nous
-mettra dehors.</p>
-
-<p>» Et l’Apostolat ! parlons-en. J’arrivais pleine
-de zèle, de courroux généreux, j’avais le feu sacré,
-croyant qu’à force de persévérance, et de solidarité,
-on venait à bout de tout.</p>
-
-<p>» Ma directrice me fit des mamours, aussitôt je
-fus le Benjamin de tout le lycée.</p>
-
-<p>» Cela ne dura guère.</p>
-
-<p>» La discorde a jauni les figures rageuses, qui
-ne se rassérènent que pour exécuter. Il y a maintenant
-le camp de la directrice et le camp de
-l’économe. L’une tire à hue et l’autre à dia ; force
-m’a été de faire comme les autres : Lamartine seul
-peut siéger au plafond.</p>
-
-<p>» Je tourne dans l’orbe directorial, non que je
-« cane », devant l’autorité, mais par compassion
-pour cette femme laide, et si peu sympathique.
-Elle est grande, maigre, un teint malade, des
-yeux tendres, une bouche éperdument fendue,
-et des cheveux rares.</p>
-
-<p>» Dans le particulier, elle a des attitudes câlines ;
-dans le général, elle affecte une pose
-héroïque, il ne lui manque que l’étendard.</p>
-
-<p>» Les premiers jours furent donc semés de
-roses, elle me caressait, me frôlait, se regardait
-dans mes yeux, voulait être sans cesse embrassée.
-Enfin ça tourna vite, aux essais d’Angèle
-Bléraud.</p>
-
-<p>» Je coupai court. Cela irrita ; notes grincheuses
-de pleuvoir.</p>
-
-<p>» J’ai beau donner tout mon temps à mes bambines
-de première année, lâcher les quarante
-fautes par dictée, pour aller décrasser les philosophes,
-éperonner les historiennes ; mon zèle n’expie
-pas ma franchise, on déclare que ma méthode
-ne vaut rien.</p>
-
-<p>» Je vous jure qu’à certains jours, je me roule
-de désespoir et de colère, sur le plancher de ma
-pauvre chambre : faut-il être agrégée 1<sup>re</sup>, pour
-venir ici, essuyer les baisers d’une directrice…
-malade, et les conseils saugrenus d’une giletière.</p>
-
-<p>» Ne vous faites pas d’illusion, mes mignonnes,
-personne dans l’administration ne vous rendra
-courage.</p>
-
-<p>» Le recteur est loin, et signe les yeux fermés !
-Le rapport d’une directrice : mais c’est la lettre de
-cachet ou la lettre d’exil.</p>
-
-<p>» L’inspecteur, c’est l’autre face de Janus : ils
-se soutiennent, sachant bien que dans les lycées,
-comme ailleurs, notre ennemi, c’est notre maître.</p>
-
-<p>» Il y a une haine instinctive entre le professeur,
-quel qu’il soit, et l’administration. Vous entendrez
-dire partout : Méfiez-vous de ces gens à paperasses,
-c’est d’eux que vient tout le mal.</p>
-
-<p>» Si la jalousie s’en mêle, ô alors…</p>
-
-<p>» Ici, il y a un couple intéressant : celui de l’inspecteur
-et sa femme, mariés depuis un an à peine.
-Perruches inséparables, ils s’en vont bec à bec,
-par les rues et les salons ; depuis un an ils pratiquent
-Ovide dans les petits coins, et s’attardent,
-dit-on, aux préliminaires. Voluptueux et impudiques,
-ils affichent, dans ce trou austère, la sensualité
-de leur amour : pour un peu, je vous le jure,
-ils oublieraient que jeux de matous ne sont permis
-qu’à huis clos.</p>
-
-<p>» Leur amour étalé n’a même pas l’excuse
-d’une bestialité superbe. Lui est un maître d’expérience,
-dit-on, elle une écolière bien disposée,
-qui grille de lire chaque jour un peu plus loin.</p>
-
-<p>» L’amour satisfait ne les a point transfigurés ;
-au dehors, ils sont eux aussi, médiocres et méchants.</p>
-
-<p>» En somme, voilà bien des griefs contre les
-gens qui gâtent ma vie de professeur. Ce serait
-peu de trois mois d’enseignement, pour vous livrer
-une opinion justifiable ; mais j’ai à côté de moi
-l’honnête Toutebry, notre ancienne, une solitaire
-originale, qui ne vit que pour aimer, — avec un
-cœur où tout est maternel — une orpheline qu’elle
-a recueillie.</p>
-
-<p>» Toutebry ne débine pas, mais elle moralise.
-Mon entendement fait la sourde oreille, pour
-qu’elle appuie d’exemples ses principes. Voilà six
-ans qu’elle est à Mamers, elle appelle sa vie universitaire :
-<i>l’émasculation de l’esprit, l’exaspération
-des sens</i>.</p>
-
-<p>» Voilà de bien gros mots. Je ne vous les
-dirais point, si notre Jérôme ne nous avait donné
-le goût du mot propre. Tout ceci, mes chéries,
-n’est ni une plainte, ni un appel à votre commisération.
-Je suis bien au-dessus d’une déception,
-qui me force à n’être qu’une doublure, quand je
-m’attendais à être premier rôle.</p>
-
-<p>» C’est un cri d’alarme, un avertissement amical
-de votre aînée, qui vous affirme que cette vie
-livresque et rêveuse de l’École, si attrayante pour
-vous, est une mauvaise préparation à la lutte pour
-la vie.</p>
-
-<p>» Si vous n’avez point les muscles d’Achille, pour
-assommer l’ennemi, il faut acquérir la ruse
-d’Ulysse, et bien vous mettre en tête qu’il n’y a
-que M<sup>me</sup> de Maintenon pour duper les familles et
-l’Université.</p>
-
-<p>» Amen !</p>
-
-<p>» Embrassez-moi vite, pendant que j’ai encore le
-courage d’être franche.</p>
-
-<p class="csign">» Votre</p>
-
-<p class="sign">» <span class="sc">Renée</span>. »</p>
-
-
-<p>Sur un feuillet, pour moi, Renée m’annonçait
-qu’avant de partir pour Mamers elle avait fait la
-connaissance de M. Marnille, l’auteur des <i>Contes
-grecs</i> ; elle lui avait dit notre pari, et l’enjeu de
-son livre. A ce qu’il me semble, Renée raffole de
-l’auteur. Allons, que le destin donne une suite à
-cette ébauche d’aventure.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="p2c6" title="VI. Meeting">CHAPITRE VI</h3>
-
-<p class="c small">MEETING</p>
-
-
-<p>Voici revenu le soir de Noël ; les Sèvriennes
-réveillonnent en groupe, dans leurs chambres illuminées.
-Berthe Passy reçoit ses amies, Isabelle,
-Marguerite, Charlotte, Adrienne et l’inséparable
-trio que M<sup>lle</sup> Lonjarrey lui confia.</p>
-
-<p>La pièce est grande, nue, mais sur les murs,
-éclate, avec les affichés de Chéret, de Grasset, et
-des villes d’eaux, la gaieté des rues et des champs.</p>
-
-<p>Douze bougies éclairent une petite crèche, où
-dort l’Enfant Jésus, et tout autour, comme des présents
-rustiques, pâté, jambon, gâteaux, crèmes
-que les Sèvriennes se promettent de dévorer.</p>
-
-<p>Isabelle s’est chargée du punch ; Charlotte le
-remue à la cuiller, délicatement, afin que la
-flamme qui court, légère, ne s’éteigne pas. Berthe,
-qui vient de lire à ses compagnes la lettre de Renée,
-fourre le papier dans sa poche, et les deux poings
-sur les hanches.</p>
-
-<p>— Eh bien ! vous autres, que pensez-vous de
-cela ?</p>
-
-<p>— Moi, fait Charlotte, s’arrêtant une seconde,
-je pense que votre amie n’a pas de veine : échapper
-aux griffes de sa pipelette pour tomber dans
-les bras gourmands d’une directrice Bléraud !</p>
-
-<p>— Pauvre Renée, comme elle avait la foi en
-partant ; et quelle réponse que cette lettre, à la
-sortie de M<sup>me</sup> Jules Ferron hier soir : « Isabelle, si
-vous n’avez pas la vocation, votre place n’est
-pas ici. »</p>
-
-<p>— Mais Sèvres, que je sache, n’est pas un séminaire :
-c’est la nécessité qui nous amène ici ; mon
-père pourrait m’assurer cinq mille francs de rentes,
-que je ne songerais pas à l’École. La vocation,
-c’est le superflu, puisque un peu plus d’intelligence
-et d’énergie, font de nous autre chose que
-des caissières ou des receveuses des postes.
-Comme elles, nous sommes des fonctionnaires,
-nous ferons notre devoir : c’est perdre son temps,
-que d’exiger de nous la vertu et le sacrifice des
-missionnaires.</p>
-
-<p>Pour moi, je me récuse… Et Berthe, ayant ainsi
-parlé, commença la distribution des vivres.</p>
-
-<p>— D’autant plus, poursuivit Adrienne, que l’épreuve
-n’est pas celle que nous nous imaginons
-ici. C’est juger à faux, que de bâtir le lycée sur le
-modèle de notre École. Pour être bon professeur,
-Renée dit qu’il faut être habile : donc, conclut-elle,
-en jouant sur les mots, c’est l’esprit de
-finesse, et non l’esprit de détachement, qu’il nous
-faut acquérir.</p>
-
-<p>— Pauvre Renée, quelle chute ! elle rêvait
-d’enseigner de belles choses aux tout petits, de
-les aimer, de les câliner ; elle voulait vivre en
-paix ; la voilà seule dans ce lycée, sans ami, sans
-protection.</p>
-
-<p>— Sans protection, c’est beaucoup dire, Marguerite ;
-l’École veille sur elle, de très loin c’est
-vrai. Mais on n’a jamais de meilleur ami que soi-même.
-Que Renée se contente de la vie intérieure,
-et si elle a du caractère, elle oubliera vite sa première
-déception.</p>
-
-<p>— Ne prendriez-vous pas cette tarte à la
-crème, Victoire, fit malicieusement Isabelle, qui
-surveillait d’un regard ironique les physionomies
-soucieuses des autres Sèvriennes.</p>
-
-<p>— Comment, vous appelez ça une dé-ce-ption,
-palsambleu ! vous me feriez jurer. Moi je m’indigne
-qu’au sortir d’ici, l’Université croie avoir
-assez fait pour une Sèvrienne, en rétribuant sa
-peine, tout au juste.</p>
-
-<p>Si l’<i>alma mater</i> avait quelque chose dans le
-ventre, elle ne nous abandonnerait pas, comme
-elle le fait, sans plumes sur le dos !</p>
-
-<p>Vous en prenez vite votre parti, vous, continua
-Berthe s’emballant, d’être une pestiférée
-pour vos concitoyens. Eh quoi, ces gens vous
-devraient au moins leur estime, ils rougissent de
-vous connaître, ou après avoir serré votre main,
-vous traitent de pécores et de libres-penseuses.</p>
-
-<p>— Mon Dieu, ma chère, ne vous emballez pas,
-nous causons autour de cette table, apaisez votre
-faim, vous jugerez ensuite d’un œil plus clairvoyant.</p>
-
-<p>Nous savons toutes, en entrant à Sèvres, que
-nous nous engageons dans une cohorte libre : on
-peut la railler, la méconnaître d’abord. A force de
-volonté, elle s’imposera à l’estime la plus exigeante.
-Je vous le prédis, dans vingt ans d’ici,
-les directrices de lycées de jeunes filles seront les
-favorites de l’opinion publique.</p>
-
-<p>— En attendant ce triomphe surprenant, je
-serais bien aise de vous entendre dire comment
-vous acceptez votre vie de professeur, puisque
-vous blâmez notre Ancienne, elle qui souffre d’être
-engluée dans une telle sottise.</p>
-
-<p>— C’est très simple, répond Victoire, avec assurance.
-Je pars de ce principe, comme le dit M<sup>me</sup> Jules
-Ferron, que notre fonction de professeur n’est
-pas un métier, mais un apostolat. Avez-vous la
-foi, tant mieux ; si vous ne l’avez pas, la volonté
-d’agir vous la donnera. Coûte que coûte, nous
-nous devons tout entières à nos élèves ; par elles,
-nous devons poursuivre l’œuvre de régénération
-et de liberté qu’entreprend la République.</p>
-
-<p>Si on se souvenait que nous sommes les
-filles du régime républicain, que nous lui devons
-tout, la reconnaissance nous obligerait à payer
-notre dette, sans préoccupation égoïste.</p>
-
-<p>Pour moi, telle que j’envisage ma vie de
-professeur, je la vois consacrée au culte des idées
-de justice, de sagesse, d’énergie, qui dominent
-toutes les vertus, et feront de mes élèves des êtres
-virils et indépendants.</p>
-
-<p>— Alors vous vous imaginez, jeune stoïcienne
-de la République, que vos élèves seront de cire
-molle, et que vous les pétrirez sur ce beau modèle ?…</p>
-
-<p>Berthe avait abandonné sa place, et droite au
-mur, grandie encore par l’animation de tout son
-être, elle semblait dominer ses compagnes attentives
-et graves.</p>
-
-<p>— Dites-moi quelle est la clientèle de nos
-lycées ? Les fonctionnaires n’est-ce pas, et encore
-le fretin. La noblesse, la magistrature, l’armée,
-le haut commerce font élever leurs filles
-ailleurs.</p>
-
-<p>Croyez-vous le fonctionnaire aussi républicain
-que vous le dites. Pensez-vous, jeune Pallas,
-que le jour où la République par terre, verrait
-à sa place un Victor ou un Philippe, vos plus
-zélés partisans vous seraient fidèles ?</p>
-
-<p>Allons donc !…</p>
-
-<p>— Vous exagérez, mon chat, mais en serait-il
-ainsi, qu’ayant pour moi ma raison et ma conscience,
-je ne céderais devant personne !</p>
-
-<p>— Alors on vous brisera.</p>
-
-<p>Singulier réveillon ! autour de l’Enfant divin
-apportant au monde l’espoir, de jeunes âmes s’inquiètent,
-mûries par l’étude, et surprises par la
-vie. Leurs regards se dispersent, sans qu’un seul
-tombe sur le Dieu qui s’éveille : Jésus, dans cette
-nuit de décembre, n’est plus qu’une effigie, ou
-qu’un symbole.</p>
-
-<p>Au bout d’un moment de silence, Marguerite
-reprit :</p>
-
-<p>— Le zèle est un danger pour l’œuvre que l’on
-poursuit. Notre devoir est bien net : l’État exige
-de nous un enseignement de tolérance et de bonté.
-Il nous est interdit de prêcher un culte de chapelle,
-mais nous sommes libres d’affirmer nos
-idées et de gagner à notre cause les élèves qu’on
-nous donne.</p>
-
-<p>L’État n’a point prévu que nos républiques
-de femmes seraient de petites tyrannies ; crier et
-se révolter aujourd’hui ne sert de rien. Nous aviserons
-quand nous serons directrices.</p>
-
-<p>Pourquoi ne pas accepter d’avance une vie
-qui forcément sera solitaire, une vie qui sera belle,
-désintéressée, utile à d’autres, et dont nous avons
-joliment le droit d’être fières, puisqu’elle est notre
-œuvre.</p>
-
-<p>Si nous ne trouvons pas autour de nous la bienveillance,
-si l’hypocrisie nous empêche d’être
-vraies, le mieux n’est-il pas de sauvegarder son
-quant à soi, en cultivant à l’écart le jardinet qu’ensemencent
-nos rêves, nos souvenirs, nos affections.
-Attendre que les jours passent entre ses
-livres, ses fleurs, sa petite lampe… et son lit de
-jeune fille.</p>
-
-<p>— Dis donc, Margot, dans ton ménage, tu n’oublies
-que le chien, l’ami des malheureux ! Mais
-voyons, regardez-moi toutes, vous avez fait vœu
-de célibat ? Vous réclamez une protection, prenez
-un mari,… un mari, (et Charlotte, railleuse, semble
-un tout petit peu émue à la vision exquise que ce
-seul mot évoque pour elle) vous fera pardonner
-tant de choses.</p>
-
-<p>— O vous, Charlotte, vous n’avez d’yeux que
-pour le mariage.</p>
-
-<p>— Et je n’ai pas tort, Adrienne, puisque l’avenir
-qui vous tourmente, me rassure. Je suis prête
-à faire mon devoir, bravement, je sais quelqu’un
-qui m’y aidera. Et si ma directrice me cherche
-noise, je sais quelqu’un encore qui lui fera la
-nique.</p>
-
-<p>Mariez-vous, rentrez dans l’ordre normal, et
-plus rien de ces vétilles, croyez-moi, ne vous
-égratignera le cœur ou l’amour-propre.</p>
-
-<p>— Tu sais bien, ma Lolotte, que nous pensons
-toutes comme toi, mais pour se marier, il faut être
-deux, et je ne vois pas, d’après la proportion des
-Sèvriennes mariées, que ce soit facile de trouver le
-compère.</p>
-
-<p>Y-en a-t-il cinquante sur trois cents que nous
-sommes ?…</p>
-
-<p>Le punch, abandonné par la cuiller de Charlotte,
-s’est éteint deux fois déjà ; une légère odeur d’alcool
-s’épand au-dessus de la table, grisant ces cerveaux
-agités ; le besoin de parler, d’affirmer leurs
-convictions les plus intimes, délie les langues
-qu’une sorte de pudeur, ou de méfiance, retenait
-encore.</p>
-
-<p>— Et qui épousent-elles !</p>
-
-<p>Ah ! parlons-en des mariages de Sèvriennes, il
-y a de quoi rabattre le caquet à nos illusions ; les
-voilà professeurs et femmes de gratte-papiers, de
-petits employés, de petits professeurs de dixième,
-qui les admirent surtout, pour les 3000 francs nets
-qui entrent dans le ménage.</p>
-
-<p>On les compte celles qui épousent leurs égaux,
-ce serait là encore une autre déchéance.</p>
-
-<p>Mais enfin, j’admets que le bonheur conjugal
-nivelle tout, est-ce que les tracas n’augmentent
-pas ? si le mari, les enfants tombent malades, quel
-est le devoir de la femme ? L’administration est
-dure, quand il s’agit d’accorder un congé, et le
-jour où l’on oublie, devant l’agonie d’un enfant,
-le cours à faire, l’administration blâme, et j’en
-sais ici, qui l’approuvent.</p>
-
-<p>En mon âme et conscience, et l’âme de Berthe
-Passy vaut bien celle d’une stoïcienne, je vous
-jure que mes devoirs de mère passeraient outre.</p>
-
-<p>Eh bien non, Charlotte, je ne partage pas votre
-optimisme, le mariage n’est pas le remède souverain
-à cette vie qui nous est faite.</p>
-
-<p>— Voulez-vous me permettre, à moi <i>première
-année</i>, de vous avouer ce que je pense, fit soudain
-l’une des trois amies d’Adrienne, la jolie Juliette,
-philosophe hégelienne. Vous mettez trop de fureur
-à vous battre contre des moulins à vent. La vie
-n’est pas si compliquée que vous l’imaginez ; considérons
-aujourd’hui, que nous autres Sèvriennes,
-nous constituons par notre science, par le dégagement
-de notre être moral, l’Aristocratie féminine.
-Au lieu d’être les neutres dans la Ruche, nous
-en sommes, par destin, les Reines. Pourquoi
-nous ravaler sans cesse à des préoccupations de
-détail.</p>
-
-<p>Marguerite voit une souffrance dans la solitude,
-Berthe en voit une autre dans le mariage, et
-vous ne comprenez pas que vous êtes ce que
-furent les <i>abbesses de l’ancien régime</i>. Comme
-elles, vous renoncez à la vie de famille, à la maternité,
-pour vivre uniquement de l’esprit et des
-méditations de l’esprit.</p>
-
-<p>Notre vie n’est qu’une apparence, le monde
-réel n’existe pas, cette apparence ne vaut donc
-que par nos pensées.</p>
-
-<p>Si vous en tenez quand même pour le mariage,
-eh bien, mariez-vous, mes sœurs, à la
-Philosophie. Vous oublierez ainsi les turpitudes de
-la province.</p>
-
-<p>Pour moi, je compte bien écrire un livre, dès
-ma sortie de l’École, un livre de philo bien entendu,
-il n’y a que ça qui compte. Ne m’objectez pas cette
-usure, dont parle l’extravagante Toutebry, qui fut
-mon professeur à Guéret, un bon esprit ne se
-dévirilise jamais.</p>
-
-<p>— En voilà une prétention, ma chère, d’écrire
-un bouquin ! et de philosophie encore ! Est-ce que
-les femmes ont assez d’étoffe pour penser toutes
-seules, c’est donc un « manuel » que vous voulez
-nous fabriquer…</p>
-
-<p>Jalouse de tout ce qui pourrait l’éclipser dans
-sa promotion, Marianne Bruille, doctrinaire et
-socialiste, ne perd jamais l’occasion de railler
-lourdement ses deux compagnes Juliette et Hélène.
-Ce n’est point l’amitié qui les rapproche, c’est un
-manège assez curieux de surveillance réciproque :
-mutuellement, elles cherchent à se voler leurs
-procédés de travail, afin de l’emporter aux examens.</p>
-
-<p>— Au lieu de croire aux apparences, de chercher
-dans les étoiles, le règne de la justice et du
-progrès, regardez à vos pieds ce qui grouille, ce
-qui souffre, ce qui appelle.</p>
-
-<p>Vous parlez toutes comme des égoïstes, et je
-sais bien ce que pense, dans son for intérieur,
-le dilettantisme d’Hélène, satisfait d’une comédie
-mondaine.</p>
-
-<p>Aristocrates que vous êtes ! comme je ferais
-bon marché de vous. Oubliez-vous que votre
-cœur doit battre pour autre chose, que votre
-devoir suprême est de prendre en pitié la misère
-de vos frères. Vous n’entendez donc pas cette
-rumeur qui va bouleverser le monde ! Quand la
-révolution sociale ébranle tout, vous pensez
-mariage, et dans le mariage, vous vous reposez
-d’avoir décrassé pendant seize heures, chaque
-semaine, la cervelle de vos élèves !</p>
-
-<p>Non, non, ajouta-t-elle, fanatisée, sa figure
-vulgaire enflammée presque d’une colère sainte,
-vous devez compte de votre intelligence, qui est
-une force nouvelle, au peuple. C’est à lui, non
-aux bourgeois qu’il faut aller, il est le maître,
-mais un maître malheureux, qui attend de nous,
-ses servantes, la bonne parole.</p>
-
-<p>Quand d’autres ont le cœur déchiré, pouvez-vous
-parler d’affaiblissement de l’esprit ! d’exaspération
-des sens !</p>
-
-<p>L’esprit ne compte pas, il y a que le cœur.</p>
-
-<p>Des sens ! mais nous autres, les intellectuelles,
-comme vous vous laissez appeler, nous n’en
-avons pas !</p>
-
-<p>— A qui le dites-vous, Marianne, soupira Isabelle,
-en détournant les yeux.</p>
-
-<p>— Mes compliments, Marianne, dans dix ans
-d’ici, on vous retrouvera à la sociale, vous présiderez
-un club de femmes. Vous avez l’air sincère, au
-fond, vous êtes une brave fille, et ça me va, moi,
-de rencontrer ici de l’énergie et du fanatisme.
-Allons, vous recruterez des adhérentes à votre
-religion, quand vous serez professeur, mais laissez-moi
-vous dire, qu’ici ça ne prend pas. Nous
-autres, même une bohème comme moi, nous
-sommes d’invétérées bourgeoises ; le goût de l’individualisme
-est le plus fort, chez une femme
-comme la Sèvrienne, qui a beaucoup lu, beaucoup
-réfléchi, sans avoir trouvé de temps pour aimer.</p>
-
-<p>Je persiste à croire que la femme professeur,
-telle qu’elle existe aujourd’hui, est un monstre,
-un monstre malheureux lui aussi. Le plus cruel
-de notre vie, ce ne sont point ces tiraillements
-administratifs qu’on retrouve partout.</p>
-
-<p>Mais c’est l’antinomie entre notre indépendance
-d’esprit et notre esclavage de corps.</p>
-
-<p>L’instruction nous a affranchies de tous les
-préjugés. Par la pensée, notre vie vaut celle des
-hommes. Dans la réalité, à chaque instant, nous
-sommes victimes des potins, de la méfiance, de la
-calomnie. C’est effrayant qu’on puisse résister à
-cela.</p>
-
-<p>S’il n’y a pas de remède possible, je trouve,
-ne vous choquez pas, ce que je dis est vrai, que
-ce serait nous délivrer des tentations, des révoltes,
-d’une chute possible, que de tuer le sexe en
-nous.</p>
-
-<p>La chose est courante ; ce que les unes exigent
-par libertinage, nous, nous l’accepterions
-par vertu. Voilà où serait le sacrifice méritoire,
-et nous serions tranquilles.</p>
-
-<p>Tenez, dans la vie, nous ne sommes pas autre
-chose que des faucons, oui de ces faucons hagards,
-qu’on élève dans le silence et l’obscurité, qu’on
-affame, et qui flairent, sans la voir, la proie qu’on
-leur dérobe.</p>
-
-<p>Que le jour vienne, où dans la plaine, les faucons
-délivrés prennent leur vol, les yeux éblouis,
-ils montent droit vers le soleil, pour s’abattre violemment
-sur leur proie, en jouir enfin.</p>
-
-<p>Oui, je vous le dis, peut-être ferez-vous de
-même, le jour où sorties de l’École, la tête enflammée
-par cette dangereuse culture, le cœur et la
-chair brûlés par la passion de ces livres, vous rencontrerez
-l’amour.</p>
-
-<p>Comme les faucons obéissant d’instinct à la loi
-de nature, il y en aura parmi vous, qui éperdues
-de désirs, s’abattront sur cette proie. Celles-là
-seules auront vécu, même si elles en meurent.</p>
-
-<p>— Tais-toi, Berthe, je t’en prie tais-toi, tu as
-l’air de déchirer le destin : (et se tournant vers
-Charlotte penchée sur l’enfant Jésus) Ma Lolotte,
-rallume encore une fois le punch ; avant de le
-boire, je vous chanterai le Noël des bergers.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Trois anges sont venus ce soir</div>
-<div class="verse">M’apporter de bien belles choses…</div>
-</div>
-
-<p>Berthe a soufflé une à une les douze bougies ; à
-la clarté tremblotante du punch, on ne vit plus alors
-que des figures étrangement modelées par l’ombre :
-les yeux fixent la Crèche, mais ces yeux-là ne
-voient que des âmes effarouchées qui se ferment.</p>
-
-<p>La voix de Marguerite tombe brusquement ; la
-petite flamme bleue chavire, se dresse, et s’envole.
-Quel silence !</p>
-
-<p>Quelque chose d’éternel a passé là !</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="p2c7" title="VII. Journal de Marguerite Triel">CHAPITRE VII</h3>
-
-<p class="c small">JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL</p>
-
-
-<p class="date">28 décembre 189&nbsp;.</p>
-
-<p>Je laisse à Berthe le soin de répondre à Renée
-Diolat, je veux seulement, qu’un mot de moi, lui
-dise l’ardent désir que j’ai de la voir <i>femme</i> heureuse.
-Elle est amoureuse de Marnille, c’est certain ;
-mais lui, est-il homme à épouser cette très
-jolie fille sans le sou ?</p>
-
-<p>Quel dommage si l’amour a tort.</p>
-
-
-<p class="date">29 décembre.</p>
-
-<p>La comédie se corse : Jeanne Viole ne parle
-rien moins que de se suicider ; c’est un moyen
-comme un autre d’aller chercher la vérité à la
-source.</p>
-
-<p>L’autre soir, elle est tombée en pleurs aux genoux
-de la vieille Lonjarrey, qui lui a difficilement
-arraché son secret !! courir, à la nuit tombante,
-à cette terrasse du parc qui domine la route,
-se jeter par dessus la balustrade, et mourir là, au
-seuil de son école.</p>
-
-<p>Elle s’entend au mélodrame ; quel coup de
-théâtre, quel « rataplan de convoi », comme dit
-Berthe.</p>
-
-<p>Ce qu’elle y gagne (il faut tout ramener à cela
-avec Jeanne Viole), c’est que Bléraud ne la quitte
-plus, que M<sup>lle</sup> Lonjarrey et les autres surveillantes
-multiplient les tournées, redoutant le scandale
-d’une alerte. Pour lui rendre le goût de la
-vie, ici on est prêt à tout.</p>
-
-<p>Pas bête la petite !</p>
-
-
-<p class="date">30 décembre.</p>
-
-<p>Adrienne Chantilly vient de jouer un beau tour
-à Jeanne Viole, qu’elle ne peut souffrir. Lasse de
-l’entendre citer, à propos de tout, les paroles du
-beau moraliste Paul Réjardin, elle s’est fait présenter
-à lui, et sait pertinemment que Jeanne
-Viole ment quand elle dit être « sa petite amie ».</p>
-
-<p>Il faut voir la belle Didi se panader à son tour,
-quand elle parle de l’Homme exquis, de l’âme
-délicate, qui opère tant de sauvetages féminins,
-à son cours du jeudi. Serait-il flirt ?</p>
-
-<p>Charlotte et moi nous initions Henri à ces petites
-comédies de harem ; mais c’est curieux, il ne
-rit pas de ces calculs (fourberies ou coquetteries)
-qui nous amusent. Il a une telle idée de la droiture
-et de l’honneur, qu’il n’admet pas qu’on
-puisse badiner, encore moins tromper. Ces jeunes
-filles lui sont odieuses, il excuserait presque le
-vice d’Angèle Bléraud, abominable, mais sincère.</p>
-
-<p>Henri a raison : porter fièrement son âme dans
-ses yeux, et marcher droit dans la vie ; j’aime
-l’intransigeance morale de mon ami.</p>
-
-
-<p class="date">1<sup>er</sup> janvier soir, 189&nbsp;.</p>
-
-<p>J’ai dû envoyer ce matin, selon l’usage, à M<sup>me</sup>
-Jules Ferron, un télégramme pour lui offrir mes
-vœux. J’ai passé la journée d’hier et d’aujourd’hui
-à Paris, avec Charlotte ; la politesse exige — paraît-il — d’écrire
-ou de télégraphier les souhaits
-qu’on n’a pu présenter soi-même.</p>
-
-<p>Les Sèvriennes qui restent à l’École, vont en
-soirée chez elle, on boit le champagne, « tisane »
-relevée par quelques épigrammes. Il est entendu
-que ce soir-là, ce soir-là seulement, M<sup>me</sup> Jules
-Ferron dira aux élèves présentes, ce qu’elle pense
-de leur caractère, de leurs défauts surtout !…</p>
-
-<p>Gentille cette chute de l’année, sur un <i lang="la" xml:lang="la">mea
-culpa</i>, quelque peu humiliant.</p>
-
-<p>Hortense en est revenue mortifiée. Mais Victoire
-Nollet exulte, et ne songe pas au chagrin qu’a pu
-avoir la mère, sa vraie mère, finissant seule une
-année si douloureuse pour elle.</p>
-
-<p>Henri disait tout à l’heure, qu’une parole d’honnête
-homme, quand elle est donnée, est donnée pour
-l’éternité. Il n’admet pas les cas de conscience, si
-habilement résolus par la morale courante.</p>
-
-<p>Quand il parle ainsi, ses beaux yeux ont une
-profondeur… Charlotte peut être fière d’être
-aimée de lui ; l’amour de cet homme, c’est l’infini.</p>
-
-<p>Année nouvelle, si heureusement ouverte avec
-eux, sois-moi propice ; fais que je passe honorablement
-ma licence ; garde-moi des heures de
-doux silence et de rêve.</p>
-
-<p>Année nouvelle, sois-leur propice ; fais qu’ils te
-bénissent, pour les beaux jours que tu réserves à
-leurs fiançailles.</p>
-
-<p>Année nouvelle, devine-moi… exauce-moi.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="p2c8" title="VIII. Réponse de Berthe Passy à Mlle Renée Diolat, professeur agrégée au lycée de Mamers">CHAPITRE VIII</h3>
-
-
-<p class="c gap"><i>Réponse de Berthe Passy à M<sup>lle</sup> Renée Diolat, professeur
-agrégée au lycée de Mamers.</i></p>
-
-<p class="date">« Sèvres, 15 janvier 189&nbsp;.</p>
-
-<p>» Hélas ! pauvre museau joli, te voilà fourvoyée
-chez M<sup>me</sup> Jocrisse-Céladon ! Tous nos vœux t’accompagnent,
-j’espère qu’un homme de goût te
-fera issir au plus tôt de ce pays-là.</p>
-
-<p>» Ta lettre rabat le caquet à bien des illusions !
-On s’en pourléchait déjà de cette bonne petite vie
-de professeur : Isabelle devait potasser, Marguerite
-rêvasser, Charlotte tricoter, et moi, arpenter
-les confins du territoire.</p>
-
-<p>» Mais à ce que je vois, si l’on m’expédie à
-Mamers, j’aurai garde de bouger, les mazettes
-de l’endroit crieraient : au rendez-vous.</p>
-
-<p>» Franchement, ma vieille, si c’est pour faire de
-nous des chiens attachés, mieux vaut le dire tout de
-suite ! Moi je suis de l’espèce loup, et loup rageur
-encore. Gare à qui s’avisera de me passer la main
-sur le dos, je lui plante mes crocs, au bon endroit.</p>
-
-<p>» Nous vivons à Sèvres dans une indépendance
-hautaine, je rougis des platitudes auxquelles on
-te condamne !</p>
-
-<p>» Tu as le courage d’en rire, moi je m’insurge,
-la résignation est une vertu pour les lâches et les
-impuissants ; l’injustice me fera faire le coup de
-feu.</p>
-
-<p>» Laisse-moi te dire, mon vieux zig, qu’à l’École,
-tu n’as pas eu l’heur d’être approuvée par
-nos petites « Première ».</p>
-
-<p>» Tu n’es plus dans la note.</p>
-
-<p>» Ces demoiselles, par philosophie, par raisons
-sociales, par dandysme, s’accommoderont fort bien
-des misères qui te répugnent. Nous avons chaudement
-discuté ton cas le soir de Noël, un vrai
-meeting, ma chère, où ma voix, lançant des hyperboles,
-leur a prédit un avenir mortifiant.</p>
-
-<p>» Tu n’as pas idée de cette génération-là ; ces
-trois gosses, ça n’a pas vingt ans, usent vis-à-vis
-les unes des autres, d’un faux-semblant qui m’épate.
-Rivales toutes trois, toutes trois comptent sur
-la première place à la licence, dans deux ans.
-Elles s’y préparent en se surveillant étroitement,
-pour que l’une ne lise pas un livre que l’autre
-ignore, pour se voler leurs procédés de travail, en
-se récriant d’admiration.</p>
-
-<p>» Le jour du résultat, si l’une des trois l’emporte,
-les deux autres, de sa gloire… feront une
-hétacombe !! Hein ! est-ce bien dit ?</p>
-
-<p>» Quant à notre promotion, c’est la promotion
-de famille, on popote, et on potine ; sans Jeanne
-Viole qu’on déteste et Bléraud qu’on méprise, notre
-cercle ressemblerait à quelque Paraclet où les
-culottes n’entrent pas.</p>
-
-<p>» Depuis que nous sommes « seconde année »,
-nous usons du principe d’autorité vis-à-vis des
-jeunes. On a de l’expérience, on pontifie, on donne
-des conseils ; je me respecte dans ce rôle, si peu
-fait pour moi, et dire que pour en imposer, je
-<i>marche</i> et ne détale plus.</p>
-
-<p>» On travaille à éclipser Pic de la Mirandole.
-D’Aveline nous nourrit du suc de Virgile (chères
-abeilles, voltigez, mais ne piquez pas). Il est toujours
-l’enchanteur que tu sais, quoi qu’il fasse on
-l’adore. Même moi, moi, qu’il étrangle à chaque
-cours ; moi, qu’il cingle de ses mots les plus
-cruels, me reprochant l’intempérance de mon
-langage, ma fougue insupportable ; eh bien, je
-l’adore, je te dis que je l’adore, et je goûte avec
-lui l’amer plaisir de celle qui veut être battue.</p>
-
-<p>» Je ne te dis rien de l’éloquent Jérôme et de
-l’audacieux Criquet, ni du malheureux Taillis
-dont l’intelligence défaille. Notre nouveau professeur,
-M. d’Artois, le grand Preux, nous fait faire
-en vieux français, l’étude de la chanson de Roland ;
-avec lui, on a l’air de petites filles épelant une
-belle légende ; c’est Victoire Nollet qu’il faut entendre
-marteler les assonances : les vers font un
-bruit de cuirasses s’entre-choquant un matin de
-bataille.</p>
-
-<p>» Ne trouves-tu pas que M. d’Artois a une
-figure de haute lisse, celle d’un paladin courtoisement
-désarmé, qui enseigne, sans le pédantisme
-d’un robin, les mystères des conjugaisons confuses
-du bas latin Mérovingien !</p>
-
-<p>» Nous en saurons bientôt autant qu’élèves des
-Chartes ! c’est une ressource, dans les petits trous
-où l’on vieillira, on pourra fureter parmi les archives.
-Il paraît que dans ces vieilleries, on découvre
-des choses !… j’en ferai une pinte de
-bon sang.</p>
-
-<p>» Quelques petits événements ont troublé la
-quiétude de notre labeur : j’ai rompu avec la nymphe
-Calypso. Pour un prétexte futile, elle nous a dit
-de gros mots, non pas celui de Cambronne, mais
-un autre.</p>
-
-<p>» Il a fallu comparaître dans le cabinet pompadour ;
-les petits amours se gondolaient de voir
-M<sup>lle</sup> Lonjarrey trancher du Cadi ; Calypso pleurnichait,
-moi je pérorais de si étourdissante façon,
-qu’après avoir lancé cette apostrophe :</p>
-
-<p>» M<sup>lle</sup> Triparti se croit-elle parmi des blanchisseuses ?</p>
-
-<p>» Alors nous sommes toutes des Nausicaa, filles
-de roi… j’exige des excuses ! Et je sortis majestueuse.</p>
-
-<p>» Je fais bien dans les mères nobles ! hein !</p>
-
-<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
-<p>» Hélas ! de quel Eros fourbu viens-tu nous
-parler, ma chère !</p>
-
-<p>» Un rond-de-cuir porteur de l’amoureux carquois.
-Mais Vénus a donc la berlue.</p>
-
-<p>» Tout Mamers doit se gaudir de pareils ébats,
-j’imagine plaisamment ton Lycée tombant en mal
-d’amour :</p>
-
-<p>» On verrait tes deux perruches s’en aller bec à
-bec, toges en tête, robes traînantes ; puis leur
-emboîtant le pas, M<sup>me</sup> la directrice amoureusement
-penchée sur une confidente, les professeurs en
-suite cherchant du regard une lèvre moustachue ;
-derrière la corporation, les petites filles deux à
-deux, bec à bec, se regardant, se câlinant, avec
-mille petites manières, tandis que deux autres,
-moins innocentes, se sauvent dans un petit coin,
-pour y répéter, tout de suite, la leçon de choses
-qui s’apprend en un tour de main.</p>
-
-<p>» On appelle ça : petits jeux.</p>
-
-<p>» Pauvre Renée, sois sage, ferme tes yeux,
-bouche tes oreilles, sois la belle au bois dormant,
-jusqu’à ce que le prince Marnille t’éveille, tu sais
-de quelle gente façon !</p>
-
-<p class="csign">» Adieu, nous t’aimons toutes.</p>
-
-<p class="sign">» <span class="sc">Berthe Passy.</span> »</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="p2c9" title="IX. Journal de Marguerite">CHAPITRE IX</h3>
-
-<p class="c small">JOURNAL DE MARGUERITE</p>
-
-
-<p class="date">8 février.</p>
-
-<p>Notre vie est enlevée, on ne sent plus le temps
-qui passe. L’étude nous a tellement prises, qu’elle
-nous refait une autre nature.</p>
-
-<p>C’est maintenant, que je m’aperçois de l’œuvre
-créatrice de nos livres : d’une touche invisible, ils
-nous transforment, en délivrant nos pensées d’une
-gaine étroite.</p>
-
-<p>Je sens très bien que l’étude fait pour moi ce
-que la saison d’automne fait pour ces graines
-mûres, qui brisent leur enveloppe et s’en échappent
-librement.</p>
-
-<p>Je m’éveille, Berthe s’assagit, Adrienne s’exalte,
-Jeanne Viole médite.</p>
-
-
-<p class="date">20 février.</p>
-
-<p>Un joli texte à développer : « Aimez à concilier
-les esprits. »</p>
-
-<p>Ne dirait-on pas que cette phrase, échappée à
-la diplomatie de M<sup>me</sup> de Maintenon, est la devise
-très haute, très loyale de notre chère M<sup>lle</sup> Vormèse.</p>
-
-
-<p class="date">1<sup>er</sup> mars 189&nbsp;.</p>
-
-<p>Je prépare une leçon sur la morale d’Épicure ;
-M<sup>lle</sup> Vormèse me recommande de lire les livres de
-Guyau, l’un des rares esprits qui aient compris la
-grandeur héroïque de cette morale, toute d’action,
-des Épicuriens.</p>
-
-<p>J’aime cette pensée de Guyau, qui puise dans
-la noblesse de son rêve la force de créer une
-morale sans sanction, une morale où Dieu ne
-serait pas l’impitoyable <i>Teneur de livres</i> de toute
-notre vie.</p>
-
-<p>Sa philosophie, sa poésie (car il est poète), me
-font penser à un Vauvenarges qui eût été l’ami
-d’Alfred de Vigny.</p>
-
-<p>J’ai noté des pages réconfortantes, que j’emporterai
-fidèlement au sortir de l’École ; j’aime
-cet espoir : « Le moi qui s’est assez élargi aurait
-droit de ne pas périr. »</p>
-
-
-<p class="date">8 mars 189&nbsp;.</p>
-
-<p>Berthe et moi, sommes allées voir Réjane dans
-<i>Sapho</i>.</p>
-
-<p>A peine entrée, j’aurais voulu partir, horriblement
-gênée par ce réalisme de la pièce, et le jeu
-si sincère de Réjane. Notre place n’était pas là.</p>
-
-<p>Je n’ai pas dit à Henri où j’avais passé mon
-dimanche.</p>
-
-<p>Chaque fois que je lis un livre suspect, ou que
-j’assiste, comme aujourd’hui, à un spectacle impur,
-une goutte de vitriol me brûle : j’ai honte et je
-souffre.</p>
-
-
-<p class="date">20 mars.</p>
-
-<p>Je ne vis plus : Charlotte est reprise d’étouffements,
-elle a dû quitter le cours ; on traite ça de
-vapeurs. Cœurs de pierre que ces cœurs stoïciens.</p>
-
-
-<p class="date">21 mars.</p>
-
-<p>J’ai obtenu de Charlotte qu’elle cessât tout
-travail ; à ce prix seulement, je n’avertirai pas
-Henri.</p>
-
-
-<p class="date">22 mars.</p>
-
-<p>Le docteur persiste à ne rien voir d’alarmant ;
-s’il se trompait !</p>
-
-<p>Elle ment, elle sait qu’elle a une maladie de
-cœur, mais elle n’avouera pas comme elle souffre.
-Pourquoi, pourquoi ce silence ? il faut la guérir ;
-mais qu’est-ce qu’il deviendrait s’il la savait
-malade !</p>
-
-
-<p class="date">27 mars.</p>
-
-<p>Un peu de mieux, elle a pu écrire à Henri qui
-est encore pour un mois à Bruxelles. J’ai repris
-mon travail, mais cette accalmie ne me rassure
-pas.</p>
-
-
-<p class="date">1<sup>er</sup> avril.</p>
-
-<p>Épouvante cette nuit ! une voisine de Charlotte a
-couru réveiller l’infirmière ; je me suis levée, elle
-râlait, je l’ai tenue dans mes bras toute la nuit, sa
-pauvre tête jaunie, contractée, les yeux chavirés.</p>
-
-<p>Ils ne voient donc pas qu’elle peut en mourir.</p>
-
-
-<p class="date">2 heures.</p>
-
-<p>Elle s’est levée, le médecin ne se prononce pas ;
-elle doit garder la chambre. Je ne la quitterai
-pas. Si la nuit est mauvaise, demain je télégraphierai
-à Henri.</p>
-
-
-<p class="date">9 heures soir.</p>
-
-<p>L’infirmière n’a pas reçu l’ordre de veiller
-Charlotte : on la laissera seule !</p>
-
-<p>Jamais : je resterai avec elle jusqu’au matin,
-Berthe me relèvera.</p>
-
-
-<p class="date">Minuit.</p>
-
-<p>Elle vient de s’assoupir, j’ai une peur atroce
-que le souffle tout à coup cesse ; pauvre visage
-aimé, comme il est las de souffrir !</p>
-
-
-<p class="date">2 avril.</p>
-
-<p class="c"><i>M. Henri Dolfière, 30 rue Raynouard</i></p>
-
-<p class="r"><i>f. suivre.</i></p>
-
-<p>Revenir immédiatement, Charlotte malade
-vous réclame.</p>
-
-<p class="sign"><span class="sc">Marguerite.</span></p>
-
-
-<p class="date">3 avril.</p>
-
-<p>Une angine de poitrine, elle est perdue.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="p2c10" title="X. La mort de Charlotte">CHAPITRE X</h3>
-
-<p class="c small">LA MORT DE CHARLOTTE</p>
-
-
-<p>Un frisson secoua toute l’École, quand, au sortir
-des cours, on apprit que Charlotte était morte.</p>
-
-<p>Un long sanglot monta de tous les cœurs, vers
-cette petite chambre où, presque seule, si loin
-des siens, une Sèvrienne venait de mourir.</p>
-
-<p>On l’aimait pour sa joie, pour l’allégresse de sa
-vie laborieuse, pour l’espoir qu’elle donnait, à
-chacune de connaître un jour le logis qui s’égaie
-au rire des petits enfants. Son bonheur n’avait
-pas de jaloux.</p>
-
-<p>La voilà morte !</p>
-
-<p>Ce fut un long gémissement chez ses compagnes,
-qui s’enfuirent pleurer dans leur étude, tandis
-que les autres, dans une morne épouvante,
-restaient là sans rien dire, sans une interrogation,
-rendues stupides par cette mort foudroyante.</p>
-
-<p>On la savait à peine malade. Et puis, est-ce
-qu’on meurt à vingt ans ? Est-ce que la jeunesse
-n’est pas plus forte que la mort ? A leur chagrin
-se mêlait l’effroi d’un coup imprévu. Ainsi la
-mort rôdait autour d’elles. Pour la première fois,
-l’inexorable entrait dans la maison ; tout de suite
-elle s’était enfuie emportant, comme dans un rapt,
-ce jeune corps amoureux de vie, qui ne connaîtrait
-maintenant d’autres caresses que cette
-horrible étreinte !</p>
-
-<p>Un air de plomb étouffait les poitrines. Devant
-leurs livres ouverts, toutes pleuraient. Les plus
-fortes cherchaient à se reprendre, et l’une d’elles
-ayant voulu lire pieusement le <i lang="la" xml:lang="la">Dies iræ</i> à genoux,
-près de la place vide où Charlotte avait travaillé,
-elles écoutèrent en sanglotant, se joignant de tout
-leur cœur à l’appel désespéré qui montait vers
-Dieu.</p>
-
-<p>Celles qui ne priaient plus, ouvrirent leurs
-livres, relisant, si près de la morte, une page de
-Socrate, de Lamartine ou de Guyau. Toutes les
-pensées montèrent vers elle, et dans l’invisible,
-l’âme de l’École posa sur son front, le fraternel
-baiser.</p>
-
-<p>Un silence effrayant couvre cette maison blessée.
-Trop vieille pour sourire aux cris joyeux, elle a
-des larmes encore pour l’enfant qui connut à
-peine la douceur de son sein maternel.</p>
-
-<p>Les heures passent, la cloche ne sonne plus,
-tout est désert, le parc se dérobe, les premières
-feuilles d’avril s’évanouissent dans l’ombre, mais
-sans cesse, on entend le jet d’eau qui sanglote,
-qui sanglote dans la nuit.</p>
-
-<p>Au bord d’une fenêtre, une lueur tremblante :
-voilà le cierge qu’on allume pour la veillée
-funèbre.</p>
-
-<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
-<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
-<p>Henri Dolfière arriva quelques heures avant la
-mort de Charlotte.</p>
-
-<p>Dès qu’il la vit si pâle, avec ses grands yeux
-qui déjà regardaient ailleurs, il la sentit perdue,
-et comme un fou, se jetant à genoux, il prit la
-main qu’elle lui tendait, l’embrassa, la serrant à
-la briser. Charlotte souriait, n’était-ce pas le
-Sauveur qui enfin venait d’entrer ?</p>
-
-<p>Elle ne parlait plus, mais elle eut la force
-encore d’attirer à elle la main du bien-aimé, elle
-la plaça sur son cœur.</p>
-
-<p>Que voulait-elle dire ?</p>
-
-<p>— Vois, bientôt il ne battra plus ? ou bien
-était-ce le don très chaste de sa chair qu’elle lui
-renouvelait en face de l’éternité !</p>
-
-<p>De grosses larmes tombaient de ses yeux sur
-la tête d’Henri, qui se serrait contre cette pauvre
-petite poitrine blessée, lui jurant qu’il venait la
-sauver, qu’ils allaient partir, qu’on les marierait
-tout de suite, pour qu’il la soignât mieux, et la
-guérit.</p>
-
-<p>On les avait laissés : pour la première fois, il
-était seul dans la chambre de sa fiancée.</p>
-
-<p>Que se dirent-ils ?</p>
-
-<p>Que lui demanda-t-elle ?…</p>
-
-<p>Quand Marguerite revint, apportant une potion,
-elle entendit la voix grave d’Henri, qui
-répondait à Charlotte :</p>
-
-<p>— Je te le jure.</p>
-
-<p>Les yeux clos de la mourante s’entr’ouvrirent
-pour remercier le bien-aimé.</p>
-
-<p>L’agonie fut courte. Comme le jour finissait
-elle passa.</p>
-
-<p>Ce fut M<sup>lle</sup> Vormèse, priant à l’écart, qui s’approcha
-de l’enfant et lui ferma les yeux.</p>
-
-<p>Henri tomba inerte, sans larmes, sans cris, se
-mordant jusqu’au sang, pour ne pas hurler sa
-douleur et sa colère ; car, c’est contre Dieu que
-tout son être affolé se révoltait, d’avoir fait mourir
-la femme qu’il aimait…</p>
-
-<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
-<p>Charlotte semblait dormir dans son petit lit de
-jeune fille, sous une nappe de verdure et de fleurs.
-Ses compagnes avaient arraché, aux vieux murs
-du parc, des touffes de clématites fraîches, des
-traînées de lierre, et ce lit de morte fut une jonchée
-d’avril, un nid qui embaumait le printemps.</p>
-
-<p>On cueillit dans les bois, les branches qui
-portaient les premières feuilles, on les dressa tout
-autour de la chambre, comme un rideau qui frémissait
-encore. Quelques tigelles étaient couvertes
-de ces flocons neigeux, que le vent sème
-durant la saison d’amour, et ces flocons qui s’envolaient
-d’un souffle, retombaient sur les mains
-jointes de Charlotte.</p>
-
-<p>L’École vint s’agenouiller auprès du lit. D’Aveline,
-qui souffrait du chagrin de Marguerite, voulut
-aussi revoir son élève. Jérôme Pâtre vint, tous
-suivirent, et ces hommes que la vie avait différemment
-meurtris, restèrent muets.</p>
-
-<p>Quelles paroles humaines peuvent chasser l’épouvante
-du mystère ?</p>
-
-<p>Marguerite ne quitta pas son amie ; on lui
-avait accordé la grâce de la veiller seule, avec
-Henri Dolfière.</p>
-
-<p>Elle restait là prostrée, n’ayant plus de larmes,
-souffrant dans tous ses membres, comme si on
-avait arraché d’elle le cœur de Charlotte.</p>
-
-<p>Henri, blême, les yeux sans regard, se détournait
-des étrangers qui pleuraient sur la morte
-en faisant un grand signe de croix.</p>
-
-<p>Ses yeux, fascinés par les yeux clos, la bouche
-close, croyaient par instant les voir s’ouvrir, pour
-recevoir le baiser que jamais sa bouche n’avait
-osé donner à la sienne.</p>
-
-<p>Sa douleur fut déchirante, quand il comprit
-enfin qu’elle était morte.</p>
-
-<p>Le matin du dimanche, toutes cloches sonnantes,
-le cercueil s’en alla vers le petit cimetière,
-qui se cache à la lisière des bois.</p>
-
-<p>Le pasteur avait donné l’absoute, et des hommes
-portaient sur leurs épaules le corps léger de
-Charlotte, qui pour la dernière fois, traversa les
-longs corridors, la cour où le jet d’eau lui
-parla, le parc.</p>
-
-<p>« Adieu, adieu, » disait le drap blanc qui s’accrochait
-aux buissons.</p>
-
-<p>— Adieu, adieu, répondaient les jeunes branches
-qui se penchaient, sans craintes, pour frôler
-d’une caresse de sœur le cercueil de Charlotte.</p>
-
-<p>Le sable crissait sous le pas des hommes montant
-péniblement. Henri et le tuteur de sa fiancée
-menaient le deuil, puis venaient tous les professeurs
-de l’École. M<sup>me</sup> Jules Ferron, seule, impassible,
-venait en tête du long cortège des
-Sèvriennes silencieuses, suivant, accablées, ces
-chemins familiers, où rieuse et pensive, Charlotte
-avait passé.</p>
-
-<p>Le calvaire fut long.</p>
-
-<p>Marguerite s’étonnait d’entendre chanter les
-oiseaux, de respirer cet air frais que parfument les
-fraises d’avril. Tout arrivait jusqu’à elle, comme
-des choses venues d’un autre monde ; depuis cinq
-jours, elle n’avait plus conscience de vivre.</p>
-
-<p>Longtemps, on chemina sur la route radieuse.
-Une porte ouverte laissa passer le cortège. Parmi
-les tombes les plus humbles, dans ce petit cimetière
-de campagne, les hommes descendirent
-doucement, avec des mains qui ne voulaient pas
-faire mal, le cercueil de Charlotte.</p>
-
-<p>Penché sur la fosse, Henri la regarda descendre…
-Ainsi c’était fini ! c’est là que pour
-toujours elle allait dormir, celle qui devait être
-sa femme, celle qui lui avait promis les joies de
-l’amour. On allait l’enfermer dans ce trou et
-jamais, jamais plus, il ne la reverrait.</p>
-
-<p>D’Aveline s’avança pour dire adieu au nom de
-l’École.</p>
-
-<p>En quelques mots délicats, il sut dire quelle
-apparition gracieuse elle avait été, quel charme
-lui attirait tous les cœurs.</p>
-
-<p>Puis, ses compagnes vinrent, le même mot
-revenait, lugubre : « Adieu Charlotte. Adieu,
-adieu »… Marguerite voulut baiser la terre qui
-couvrait son amie.</p>
-
-<p>Alors on entendit, à travers les sentiers du
-cimetière, le toc-toc-toc des fossoyeurs, et la terre
-gourmande reprit aussitôt, pour la vie éphémère
-des plantes et des arbres, cette chair qu’on lui
-abandonnait.</p>
-
-<p>Quand, à la porte du cimetière, on chercha
-Henri, il n’était plus là. On sut après qu’il s’était
-échappé dans les bois de Sèvres, pour y crier sa
-douleur, et comme un fou, se rouler, mordre la
-terre qui ne rend jamais sa proie…</p>
-
-<p>Longtemps, cette nuit-là, Marguerite entendit
-les toc-toc-toc funèbres de la pluie tombant sur
-le toit. Du jet d’eau montait un appel morne et
-lent, plainte, regret, voix des trépassés.</p>
-
-<p>Alors, essuyant ses yeux, elle ouvrit le livre
-que Berthe avait posé là :</p>
-
-<p>« On peut penser que la mort est un pas en
-avant, non un brusque arrêt dans le développement
-de l’être. On peut enfin espérer ne pas y
-perdre, comme en un naufrage, toutes les
-richesses intérieures qu’on a amassées, mais traverser
-la mort, en emportant glorieusement le
-monde de pensées et de vouloirs généreux
-qu’on a créés en soi. »</p>
-
-<p>Puis, ayant lu ces lignes consolatrices, il lui
-sembla que l’espoir luisait à travers sa douleur,
-et que Charlotte quelque part la regardait.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="p2c11" title="XI. Journal de Marguerite Triel">CHAPITRE XI</h3>
-
-<p class="c small">JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL</p>
-
-
-<p class="date">15 mai 189&nbsp;.</p>
-
-<p>Je vis dans l’épouvante de ces souvenirs de mort.
-Une hallucination me poursuit : ai-je rêvé ! est-ce
-maintenant qu’elle va mourir ?</p>
-
-<p>Je ne sais comment je vis. Des jours, je m’agite,
-tremblant d’une inquiétude morbide. D’autres
-jours, je m’enferme, la tête vide, morne dans ce
-coin, comme une bête abrutie de douleur.</p>
-
-<p>Les souvenirs qu’elle laisse ici m’écrasent. Je
-voudrais les fuir, d’invisibles mains me retiennent,
-toutes se tendent pour me ramener vers le passé.</p>
-
-<p>Où est l’absente ? où est maintenant la sœur
-que j’avais choisie ?</p>
-
-<p>Charlotte, Charlotte, es-tu encore près de moi ?
-Le sais-tu encore, dis, que je t’aime, que tu m’es
-plus chère depuis que tu me fais pleurer. Si tu
-savais comme mon âme te cherche ici, et là-bas ;
-comme je prie, car prier, c’est encore parler de toi.</p>
-
-<p>Je t’en supplie, ma chérie, si tu demeures dans
-l’Invisible, ne me quitte pas, que ton ombre ne
-m’abandonne pas, je suis bien malheureuse.</p>
-
-<p>Si tu savais ! au moindre souffle je tressaille.
-Est-ce toi qui frôles ma porte ? Vas-tu entrer,
-comme la dernière fois que tu vins ici, courbée
-sous le poids des bûches que tu m’apportais ; que
-nous étions bien…</p>
-
-<p>Quel supplice de revivre sans cesse ces choses
-familières, qui furent les choses charmantes de
-notre amitié.</p>
-
-<p>Pourquoi l’avez-vous prise, mon Dieu ? Quel
-mal faisait-elle ? Pourquoi n’avez-vous pas voulu
-qu’elle fût heureuse, qu’un autre achevât l’œuvre
-que vous aviez commencée ?</p>
-
-<p>Vous n’êtes donc pas notre Père, vous qui
-brisez cruellement le rêve de vos créatures.</p>
-
-
-<p class="date">1<sup>er</sup> juin.</p>
-
-<p>Pauvre Charlotte ! qui se rappellera sa bonté,
-sa jeunesse aimable, son rire léger, qui offrait à
-tous le plus gracieux d’elle-même.</p>
-
-<p>Qui saura la tendresse vigilante qu’elle avait
-pour Lui.</p>
-
-<p>L’école est affreusement triste : une prison sans
-air, sans lumière maintenant. Le vent attache aux
-vieux murs l’odeur des premières roses ; je me sens
-défaillir. Il ne finira donc jamais ce jour de mort,
-où les roses tombaient avec les gouttes de cire.</p>
-
-<p>Son corps, à présent, est un buisson d’églantines.
-C’est lui qui les a plantées, lui que je n’ai
-pas revu, et qui ne se souvient pas que nous
-sommes deux à la pleurer.</p>
-
-
-<p class="date">4 juin.</p>
-
-<p>On dirait que ses bras se sont fermés sur mon
-cœur, pour le garder avec Elle, toujours.</p>
-
-
-<p class="date">7 juin.</p>
-
-<p>M<sup>lle</sup> Vormèse a été bonne pour moi ; elle est
-venue ici, elle y a pleuré. Souvent elle m’emmène
-dans le parc, vers ce banc de pierre que nous
-aimions, elle me parle de Charlotte ; elle croit,
-elle, à la survivance des âmes. Je pleure, mais
-j’ai foi.</p>
-
-<p>M<sup>lle</sup> Vormèse m’a apporté ses livres, tous ses
-Guyau, ses Confessions de saint Augustin, son
-Imitation. Elle veut que je lise ; sa bienveillance
-me relève.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Jules Ferron doit me trouver bien lâche de
-vivre avec ma douleur ; elle m’a dit des mots que
-je n’ai pas compris ; au bonsoir, elle me tend la
-main et ne me parle pas.</p>
-
-
-<p class="date">8 juin.</p>
-
-<p>Je redoute de sortir. La joie de la terre me
-pénètre et m’alanguit.</p>
-
-<p>Cette fête nuptiale des eaux, du ciel, des arbres,
-dans la lumière glorieuse de l’été, a pour moi
-l’amertume d’un charme, qui me lie à des désirs
-sans nom.</p>
-
-<p>Autour de l’École, les jardins embaument ; leur
-odeur me grise, ils ont l’odeur voluptueuse d’êtres
-vivants.</p>
-
-<p>Je ne passerai plus sur la terrasse, l’odeur suffocante
-des lilas et des sureaux me brûle le sang,
-la fièvre me dévore jusqu’au creux des mains.</p>
-
-
-<p class="date">12 juin.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Je veux saisir la destinée à la gorge,</div>
-<div class="verse">Il est si beau de vivre mille fois sa vie.</div>
-</div>
-
-<p class="attr"><span class="sc">Beethoven.</span></p>
-
-<p>Qu’est-ce seulement que notre vie ? Expiation
-ou perfectionnement ?</p>
-
-<p>A-t-elle un sens même ?</p>
-
-<p>Notre destin est-il écrit, notre liberté se borne-t-elle
-à l’accomplir magnifiquement ? Est-ce que
-notre valeur d’individu ne serait pas d’avoir conscience
-de ce destin, de vivre en harmonie avec
-lui ?</p>
-
-<p>Je le crois.</p>
-
-<p>Personne n’échappe à sa destinée.</p>
-
-<p>Charlotte avait entrevu la sienne. Tous, nous
-sommes entraînés vers un but suprême, qui s’impose
-à notre volonté, comme la vie elle-même,
-qui subordonne à lui toutes nos forces pensantes,
-toutes nos forces aimantes.</p>
-
-<p>Voir nettement ce but et le poursuivre,
-n’est-ce pas élargir la pensée de M<sup>lle</sup> Vormèse ;
-puis-je confondre la vision de mon destin, et la
-loi qui doit diriger toutes mes actions ?</p>
-
-<p>La mort me force à regarder la vie en face.</p>
-
-<p>Eh bien, ce regret poignant de mourir sans
-avoir vécu, n’est-ce pas un avertissement de Charlotte ?
-Suis-je vraiment faite pour cette vie froide,
-cette vie mutilée, qui sera la nôtre une fois sorties
-de cette École.</p>
-
-<p>La pensée du devoir accompli me consolera-t-elle ?</p>
-
-<p>— Non. Tout en moi déjà se révolte à la pensée
-que ces livres me tiendront lieu de tout : que
-peut-être, ni mon cœur, ni ma chair, ne connaîtront
-la joie de vivre dans l’épanouissement naturel,
-la joie de se donner éperdument.</p>
-
-<p>Ce sont des pensées de vie ardente, d’une vie
-belle de sa force, de sa pureté, qui me hantent,
-quand je vais m’agenouiller près de Charlotte, et
-jusqu’au plus profond de ma conscience, retentit
-une voix mystérieuse :</p>
-
-<p>Vis pour le bonheur !</p>
-
-<p>Vis pour assouvir ta fureur d’aimer.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="p2c12" title="XII. Suite du journal de Marguerite Triel">CHAPITRE XII</h3>
-
-<p class="c small">SUITE DU JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL</p>
-
-
-<p class="date">15 juin.</p>
-
-<p>Je mène deux vies parallèles. Souffrir, Travailler.</p>
-
-<p>L’étude m’apporte l’oubli, je veux travailler
-sans arrêt, pour échapper à moi-même.</p>
-
-<p>L’approche de la licence nous harcèle toutes.
-Dans un mois nous serons en plein concours.
-Mes compagnes disputent la première place : notre
-cacique, Adrienne Chantilly, a perdu son rang, il
-est peu probable qu’un autre examen le lui rende.</p>
-
-<p>Qui l’emportera de Victoire Nollet, cette encyclopédie,
-ou de Jeanne Viole, cette mémoire.</p>
-
-<p>On compte avec moi, j’ai une lucidité assez
-nette de mon travail, et de mon effort, pour juger
-que je mérite, aussi bien qu’elles la première place
-à la licence.</p>
-
-<p>Si elles escomptent cette torpeur qui m’accablait,
-elles se trompent. Mon esprit se réveille plus
-hardi, je sors victorieuse de cette lutte intérieure
-qui me transforme, après un long déchirement, et
-m’affranchit de cette inconsciente rêverie, où s’engourdissait
-mon énergie.</p>
-
-<p>Je me suis imposé, comme une discipline rigoureuse,
-de parler allemand tous les jours ; Victoire
-le fait depuis son entrée à l’École.</p>
-
-<p>Quel effort douloureux, je suis l’enfant qui
-bégaie, s’impatiente d’ignorer les mots que lui a
-fournis, jusqu’ici, l’appel au dictionnaire.</p>
-
-<p>Stupide méthode, stupide paresse ; à ce cours
-du « <span lang="de" xml:lang="de">Herr Professor</span> » qu’ai-je fait depuis dix-huit
-mois, si ce n’est sourire des petites histoires
-que <span lang="en" xml:lang="en">Master</span> Hartbourg nous raconte sur Bismarck,
-le laissant besogner tout seul, pour mieux rire
-d’une perruque légendaire, d’un ventre pyriforme
-dans une culotte à pont.</p>
-
-<p>Quelle légèreté ! il suffit qu’un professeur nous
-ennuie, le travail cesse, et pendant ce temps les
-« Anglaises », avec Miss Robinson, arrivent à écrire,
-à parler, à <i>penser</i>, comme de vraies anglaises.</p>
-
-<p>Alerte ! au travail.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="p2c13" title="XIII. Le Congrès féministe">CHAPITRE XIII</h3>
-
-<p class="c small">LE CONGRÈS FÉMINISTE</p>
-
-
-<p>Dans un tapage de chaises, de pas, de voix, les
-Sèvriennes sortent du réfectoire, puis soudain
-galopent dans les escaliers, vers le parc, pour
-réquisitionner bancs, raquettes et crockets.</p>
-
-<p>Il fait jour encore, c’est l’heure où toutes les
-élèves, sauf l’impeccable Victoire, se reposent
-sous l’œil indulgent de la vieille Lonjarrey.</p>
-
-<p>Les unes crient, dans un besoin nerveux de s’épuiser
-en longues courses, de haleter, de prendre,
-dans cette fatigue physique, des forces nouvelles
-pour le travail du soir. Les autres, lasses, surmenées
-par l’approche de l’agrégation, s’étirent
-paresseusement sous les feuilles, sur les dalles
-du petit mur, d’où l’on voit le soleil qui se
-couche.</p>
-
-<p>C’est l’heure délicieuse où passent dans le ciel
-les frissons et les clartés des robes lumineuses,
-cortège qui disparaît sur les pas du soleil. Dans
-la plaine céleste, quelques nuages, se dispersent,
-pages vêtus de pourpre, de blanc ou de lilas, qui,
-pour cueillir une fleur de rêve, s’égarèrent en chemin…</p>
-
-<p>Isabelle Marlotte organise, dans la cour de
-Roméo, une partie de crocket ; on se compte, Marguerite
-Triel a disparu.</p>
-
-<p>— Allons bon, la voilà encore filée ! Je parie
-qu’elle potasse son allemand. Cette pauvre Marguerite,
-elle veut enlever à Victoire le record de
-« l’emplissage » ; si on la laisse faire, elle tombera
-dans le « béjat ».</p>
-
-<p>Attends un peu !</p>
-
-<p>Lâchant son maillet, Berthe Passy traverse les
-couloirs en tempête, grimpe l’escalier, heurte
-brutalement la porte de Marguerite, qui ouvre à
-contre-cœur.</p>
-
-<p>— Hou ! la vilaine, arrive tout de suite ou je te
-dénonce à Lonjarrey.</p>
-
-<p>Marguerite cherche à dégager son poignet de la
-main de fer qui la tire.</p>
-
-<p>— Non, pas aujourd’hui, je voudrais préparer
-cette explication de Lessing avant le bonsoir…</p>
-
-<p>— Je ne veux pas, Marguerite, que tu restes
-seule ; avec cette fureur de piocher, tu es plus
-cuistre que Victoire Nollet !</p>
-
-<p>Tu t’enfermes, tu ne parles plus, tu ne ris plus ;
-au train où tu vas, il ne te reste plus qu’à emboîter
-le pas derrière M<sup>lle</sup> Frolière, notre ancienne,
-tu te la rappelles à la Sorbonne, le jour de nos
-examens, nous en étions folles : eh bien, ma chère,
-pour avoir trop commenté <i>Phèdre</i>, la voilà qui
-entre au Carmel… et ce n’est pas de la pose.</p>
-
-<p>C’est la guimpe et la cornette qu’il te faut !
-Alors foin d’Allemand, arrive.</p>
-
-<p>Berthe se fait caressante, elle embrasse Marguerite,
-et brusquement la harponne dans le parc.</p>
-
-<p>— Je vous la ramène.</p>
-
-<p>La partie s’organise, Isabelle distribue les maillets,
-on se range.</p>
-
-<p>— Savez-vous que j’ai vu de l’histoire aujourd’hui,
-mes petits, lance tout à coup Berthe après
-avoir logé sa boule.</p>
-
-<p>— Où donc ça ?</p>
-
-<p>— Au quartier pardi, dans une petite rue pleine
-de gens.</p>
-
-<p>— Une émeute ?</p>
-
-<p>— Non un congrès, le <i>Congrès féministe !</i> qui
-révolutionne tout le Paris des femmes, depuis huit
-jours ! Sans Madeleine Bertrand, de lointaine
-mémoire, je ne voyais rien ; je la croise sur le
-boul’Mich, en allant à Cluny. — Eh te voilà, quoi
-de nouveau, ça va bien à Sèvres ? — Parfaitement
-et toi ? — Moi ma chère, je suis <span lang="en" xml:lang="en">reporter</span> du grand
-journal féministe : <i>L’Éveil</i>. Je vais au congrès. — Tu
-m’emmènes ? — Je t’emmène. Sitôt dit, sitôt
-fait, nous voilà rue Serpente.</p>
-
-<p>— A-t-elle toujours ses beaux cheveux, fit
-Adrienne ?</p>
-
-<p>— Je crois bien, ça lui sert autrement que sa
-carte de presse.</p>
-
-<p>Les Sèvriennes rient, il leur semble si original
-qu’une des leurs, d’autrefois, figure parmi les
-journalistes, pas sérieux, pensent-elles !</p>
-
-<p>— Ça n’a pas été tout seul pour entrer là, continue
-Berthe, les étudiants en droit marchaient à
-l’assaut, avec des intentions qui n’étaient peut-être
-pas celles des Romains enlevant les Sabines.</p>
-
-<p>Les sergots nous arrêtent, on se récrie sur la
-natte de Bertrand, enfin nous y sommes ; je vous
-fais grâce des madrigaux des titis parisiens, à l’adresse
-de mon cicérone.</p>
-
-<p>Quel chahut là-dedans ! les femmes glapissent,
-sifflent, huent ; une virago tonitrue : « A la porte
-les hommes, n’en faut plus ! » La sonnette de
-sonner, de sonner.</p>
-
-<p>Dis donc, Isabelle, ce n’est pas une raison
-pour jouer deux fois ; je vais chopper ta boule.</p>
-
-<p>Berthe prend sa position, hardiment lance le
-maillet, la boule saute, carambole, revient en face
-de l’arceau.</p>
-
-<p>— A mon tour, fait Thérésa.</p>
-
-<p>— Dans la salle on ne voyait que des têtes,
-rien que des têtes, bouches ouvertes !</p>
-
-<p>Savez-vous ce qu’elles réclamaient, toutes ces
-bouches ? La suppression de la guerre.</p>
-
-<p>Oui, tout comme dans Aristophane, mais rassurez-vous :
-il n’y avait pas de Lysistrata pour donner
-de mauvais conseils.</p>
-
-<p>Elles voulaient toutes monter à la tribune !</p>
-
-<p>— Ça devait ressembler à des tribunes d’arracheuses
-de dents, les jours de foire ; y avait-il de
-la musique, demanda Isabelle.</p>
-
-<p>— Comment donc ! ma vieille, et les bravos,
-et les sifflets, en voilà une musique de circonstance !
-Quel auditoire, je n’ai jamais rien vu de
-pareil : sur les gradins, des potaches, des pipos
-conspuant des femmes ; dans la salle, la houle
-révolutionnaire des chapeaux : bérets de Montmartre,
-canotiers du Luxembourg, cabriolets du
-Salut, panaches des Boulevards, coiffures graves
-des institutrices, bonnets à fleurs des pipelettes,
-voire même un béguin de Florence, avec une ferronnière.
-Mazette, quelle jolie femme, pas besoin
-qu’elle cause pour convertir son prochain.</p>
-
-<p>La beauté, voyez-vous, c’est l’éloquence des
-femmes.</p>
-
-<p>— Ouf, remarqua Isabelle, heureusement que
-Victoire Nollet n’est pas là, tu es décourageante,
-Berthe.</p>
-
-<p>Les boules se heurtent, se déplacent, endiablées
-elles aussi.</p>
-
-<p>— Au premier rang des fauteuils, les vieux
-messieurs, naturellement ; quel ragoût de voir
-ces petites femmes pleurer, prier, s’indigner, sincères
-elles, ça les change du théâtre.</p>
-
-<p>L’âge mûr s’était abstenu ; l’adolescence était
-frondeuse.</p>
-
-<p>— Ces femmes, venues de tous les pays, réclament
-l’abolition de la guerre, au nom des arts et de
-l’industrie, au nom du pain quotidien, du droit de
-vivre pour soi, avant de vivre pour l’humanité.</p>
-
-<p>— Cette raison pratique n’est-elle pas suffisante ?
-interrompit Marguerite. La guerre est un
-crime. A quoi bon élever si péniblement ses fils,
-pour en faire de la « chair à canon » et cela pour
-satisfaire l’égoïsme d’un homme ! La mort fait
-assez rude besogne sans qu’on l’aide. Je ne goûte
-pas beaucoup ces plaidoiries bruyantes, mais je
-suis de tout cœur avec ces femmes, quand elles
-réclament la pitié et la justice.</p>
-
-<p>— Eh bien moi, je ne pense pas en femme là-dessus,
-ou bien j’ai des enthousiasmes de Spartiate.
-La guerre est magnifique ! ne me lynchez
-pas, fit-elle devant l’indignation de ses amies.</p>
-
-<p>Je suis d’un pays où les fusils partent tout seuls,
-et ne vois rien de plus beau que cette offrande de
-sang, pour venger ou pour triompher.</p>
-
-<p>Oui, je le veux bien, c’est un plaisir barbare,
-mais d’une splendeur farouche. Triompher dans
-sa force, dans son adresse, être de ceux qui n’ont
-pas peur, de ceux qui font trembler le monde et
-tiennent l’ennemi à leurs pieds. Comment n’être
-pas fanatique ! mais le jour où vous supprimerez
-la guerre, ce sera fini des hommes, il n’y aura plus
-que des lâches !</p>
-
-<p>— Malheureuse, tu ne penses pas à ceux qui
-restent, qui souffrent.</p>
-
-<p>— Et qui a dit que la souffrance, que la misère
-ne seraient pas nos éternels compagnons de route ?
-supprimez-vous la lutte pour la vie ?</p>
-
-<p>Puis elle ajouta, railleuse :</p>
-
-<p>— Du reste je trouve cette diplomatie idiote,
-voilà les femmes qui réclament l’abolition du seul
-espoir qu’elles aient d’arriver à leurs fins.</p>
-
-<p>— Comment ?</p>
-
-<p>— Une vigoureuse saignée dans le camp des
-mâles diminue la résistance, et le camp femelle,
-intact, pullulant, aura la majorité. Tout se compte
-dans l’antagonisme des sexes ; si les femmes
-n’étaient pas les « Idéologues » d’aujourd’hui,
-elles verraient qu’il faut être pour Napoléon…</p>
-
-<p>Une cloche sonne, coupant net ce paradoxe de
-Berthe Passy, qui menace de dégénérer en querelle.
-Il est l’heure du bonsoir, vite, pêle-mêle on
-rentre les jeux ; les Sèvriennes descendent du
-parc, assombri par un lent crépuscule d’été ; sur
-leur chemin elles croisent Hortense Mignon, qui
-distribue le courrier.</p>
-
-<p>— Dis donc je t’ai vue, toi.</p>
-
-<p>— Où donc, fait Hortense, toute rouge ?</p>
-
-<p>— Je t’ai vue avec une jeune potache qui…</p>
-
-<p>— Tais-toi, Berthe, si on savait.</p>
-
-<p>— Ah ! ah !</p>
-
-<p>— Tiens, j’aime mieux tout te dire, et Hortense,
-prenant le bras de son amie, l’entraîne dans un
-coin. Je suis allée, avec mon cousin Camille, à
-l’Odéon voir jouer <i>Germinie Lacerteux</i>. En sortant,
-il a voulu qu’on se rafraîchisse ; on est entré au
-café ! Le garçon dit : « Madame et Monsieur désirent
-sans doute un cabinet particulier ? » — Moi je
-réponds sans réfléchir : « Mais oui c’est ça, on ne
-vous verra pas ».</p>
-
-<p>Il nous a fourrés dans une petite pièce, quand
-il a fallu payer, il y en avait pour quarante
-francs !</p>
-
-<p>Boudiou, j’en suis malade : le petit n’avait rien,
-j’ai donné tout ce que j’avais, me voilà dans la
-panne ! Qu’est-ce que ces gens-là ont dû croire.</p>
-
-<p>Dans un cabinet particulier ! Si Ugène savait
-ça…</p>
-
-<p>— Du coup, ma vieille, il t’en ferait bien
-d’autres.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="p2c14" title="XIV. Journal de Marguerite Triel">CHAPITRE XIV</h3>
-
-<p class="c small">JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL</p>
-
-
-<p class="date">15 juillet.</p>
-
-<p>— Pauvre journal, je te délaisse. Il m’est impossible
-d’éloigner de moi la pensée de l’examen.
-Serai-je prête ? irai-je tranquille, rassurée par ce
-que j’emporte en moi ?</p>
-
-<p>Nous sommes toutes dans cet état bizarre d’indifférence
-et d’anxiété, qui précède les jours d’examen.
-Je voudrais m’arracher à mes livres ; Berthe
-et moi, nous devons passer dans les bois les deux
-après-midi qui nous restent.</p>
-
-
-<p class="date">18 juillet.</p>
-
-<p>Je suis allée là-bas, lui porter des fleurs, c’est à
-elle maintenant que j’offre la rose des jours d’angoisse,
-elle qui me disait, il y a deux ans : « La
-Sainte sait bien, ma chérie, ce que ta rose lui
-demande, elle t’exaucera. »</p>
-
-<p>Chérie que tu me manques ! demain, c’est toi
-qui m’aurais donné courage ; ton baiser fraternel
-m’eût porté bonheur. Ma joie aurait été ta joie.
-La pensée du succès ne me réjouit point : j’en
-serai fière pour l’École ; que m’importe à moi,
-puisque je n’ai plus personne à qui l’offrir.</p>
-
-<p>Où est-il ? que fait-il ? Pourquoi ce silence ?
-notre amitié est-elle morte avec son amour ! Moi,
-je suis fidèle, je ne retirerai pas la main que j’ai
-tendue.</p>
-
-
-<p class="date">19 juillet, 6 heures du matin.</p>
-
-<p>Dans un moment, nous partirons pour la Sorbonne ;
-je suis très calme, la nervosité de mes
-compagnes ne me trouble pas ; j’ai rêvé d’Elle et
-de Lui, je suis presque heureuse, je sens qu’ils
-m’accompagnent.</p>
-
-<p>Maintenant, je puis recevoir le baiser de
-M<sup>me</sup> Jules Ferron, j’ai reçu celui de Charlotte.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="p2c15" title="XV. Licence et agrégation">CHAPITRE XV</h3>
-
-<p class="c small">LICENCE ET AGRÉGATION</p>
-
-
-<p>C’est le dernier jour des examens de licence et
-d’agrégation. Dès 6 heures, les grands breaks sont
-revenus stopper aux portes de l’École, emmenant,
-au trot des chevaux, qu’excitent les grelots,
-quarante Sèvriennes à la Sorbonne.</p>
-
-<p>Les voitures stationnent à l’ombre, rue de Tournon,
-devant le restaurant Foyot, prêtes à ramener
-les brebis au bercail.</p>
-
-<p>Messieurs les Sénateurs, curieusement s’informent :</p>
-
-<p>Quelles sont donc ces jeunes filles ?</p>
-
-<p>D’où viennent ces breaks ?</p>
-
-<p>Pourquoi ces livres, ces serviettes bourrées ?…</p>
-
-<p>Sur la réponse dédaigneuse des garçons, que le
-mince pourboire de ces demoiselles mécontente,
-les vieux Messieurs hochent la tête, et, d’un air
-entendu, dégustant un filet mignon :</p>
-
-<p>« Si jeunesse savait !… avoir vingt ans, et sacrifier
-à l’a-gré-ga-tion ! »</p>
-
-<p>Les Sèvriennes n’ont que faire de ces doléances.
-Elles vont, viennent, passent devant les vieux
-Messieurs, à peine gênées d’être le point de mire
-de tout le restaurant.</p>
-
-<p>— Ah ! les petites sottes, elles vont nous faire
-manquer notre dernier déjeuner ! Berthe, regardez-donc
-sur la porte si les agrégées arrivent.
-Allons mes p’tits, ne pleurons plus, l’affaire
-est dans le sac. A table, mesdemoiselles ! Hem !
-garçon, n’oubliez pas mon petit flacon.</p>
-
-<p>Le garçon cligne de l’œil, à ce rappel du pousse
-café, que M<sup>lle</sup> Lonjarrey réquisitionne, comme une
-pitance privilégiée.</p>
-
-<p>Berthe, ravie, file au Luxembourg émietter son
-pain aux friquets qui s’ébrouent.</p>
-
-<p>D’autres groupes de Sèvriennes entrent chez
-Foyot, silencieuses ou mornes, bavardes ou fiévreuses,
-suivant que l’impression dernière du
-concours fouette leurs espérances, ou les écrase.</p>
-
-<p>Pas une qui ait cet air faraud que donne la certitude
-du succès. Toutes sont inquiètes, et s’irritent
-de rencontrer sur leur chemin tant de mines
-indifférentes à leur tourment.</p>
-
-<p>Leur âme est si pleine de cette attente, qu’en
-une minute elle épouse leur vie entière. Qu’importe
-demain, si aujourd’hui doit leur être funeste.</p>
-
-<p>Dans la rue, une Scientifique essuie ses larmes.
-Comment serait-elle reçue avec un zéro en trigonométrie ?
-N’a-t-elle pas oublié la formule exacte
-qui donne la parallaxe des étoiles ?</p>
-
-<p>— Et moi, tu sais bien que j’ai raté ma théorie
-du Rayonnement. Louise ! mais elle sera reçue,
-elle m’a avoué trois solutions différentes pour le
-problème, elle enfoncera ses examinateurs.</p>
-
-<p>Plus loin, quelques Littéraires naïves avouent
-que le sujet était trop facile : <i>Justice et charité</i>.
-D’autres, plus fines, décrient leurs copies, imputant
-à leurs nerfs un échec probable.</p>
-
-<p>Le long de la rue Racine, c’est un verbiage savant
-qui fait retourner les petits trottins.</p>
-
-<p>Jeanne Viole, hardiment, rompt avec les vieux
-stratagèmes. Elle pérore au milieu des licenciées ;
-avoue, sans qu’on l’en prie, que Bréau, le grand
-philologue, a lu sa composition de grammaire :
-<i>Rôle de l’analogie dans la formation historique de
-notre langue</i>, et qu’il l’a trouvée remarquable.</p>
-
-<p>Angèle Bléraud renchérit, invente des détails,
-affirme que les examinateurs sont très mécontents
-de cette épreuve.</p>
-
-<p>Quelle avance de points pour Jeanne Viole : elle
-enjambera toutes ses compagnes.</p>
-
-<p>Victoire tombe dans le piège, elle blêmit, sa
-figure de monstre se crispe dans une affreuse et
-ridicule grimace. La joie de l’autre la crucifie !
-Elle ne sera pas première ! cette place tant convoitée,
-cette place, dont l’espoir fut l’aiguillon
-intolérable de toute sa vie à Sèvres, lui serait volée !</p>
-
-<p>Une Jeanne Viole, une ramasseuse de l’esprit
-de tout le monde, si pauvre d’idées sous tant de
-falbalas et de verroteries, incapable de tirer une
-goutte d’eau pure de ce puits profond, où, elle
-Victoire sent bouillonner la source vive de ses
-pensées.</p>
-
-<p>Une Jeanne Viole prendrait la première place !
-Quelle injustice…, et Victoire éperdue se sauve
-pour dérober ses premières larmes.</p>
-
-<p>Ravie de ce facile succès, Jeanne Viole s’approche
-de Marguerite Triel, qui relit attentivement sa
-version, et sourit distraitement aux racontars de sa
-compagne ; elle se précipite alors vers Adrienne
-Chantilly dégrafée, renversée dans un fauteuil,
-tandis que la bonne Lonjarrey, pour ranimer la
-belle évanouie, du plat de ses mains sèches, fouette
-les pauvres mains pâles qui s’abandonnent.</p>
-
-<p>Il est grand temps que l’examen finisse. Quel
-abattement après ces quatre jours de lutte et le
-surmenage des derniers mois, où les Sèvriennes
-en cachette, se levaient à l’aube, et travaillaient
-encore, que tout dans l’École dormait.</p>
-
-<p>Elles ne vivent plus que pour cet examen, qui
-les prend jusqu’au plus intime d’elles-mêmes.
-Qu’est-ce que la santé, la joie de vivre, la paix
-du cœur, auprès de l’inquiétude affreuse qui les
-domine ?</p>
-
-<p>Un échec à la licence leur ferme la porte de
-l’École ; c’est leur titre même de professeur qui
-est en jeu. D’un échec à l’agrégation dépend leur
-poste, leur avenir surtout.</p>
-
-<p>Cette année, le jury choisira dans ce concours,
-quinze licenciées (elles sont là plus de cent aspirantes)
-et six agrégées, pour toute la France !</p>
-
-<p>Quelle folie de tabler sur ce qu’elles savent,
-quand on est à la merci d’une migraine, de ses
-nerfs, d’un oubli. Comment le jury peut-il juger
-de leur valeur, sur ces épreuves superficielles, sur
-ces compositions en loge, de l’écrit et de l’oral,
-avec si peu de ressources, de documents autorisés ?</p>
-
-<p>Pendant les quatre heures que dure chaque
-épreuve, elles restent angoissées dans ces salles
-nues, piochant leur sujet dans la fièvre des idées,
-dans le tumulte des opinions contradictoires, qui
-se pressent, montent, éclosent, comme des bulles
-d’air à la surface d’une eau agitée.</p>
-
-<p>Avec quelle peine, quel arrachement de tout
-leur être, elles s’efforcent de montrer au jury le
-fruit d’une longue préparation ! Elles se donnent
-avec rage, sans réserve, inconscientes courtisanes
-de l’esprit, qui se plient au goût, aux caprices
-du maître.</p>
-
-<p>Libre à elles, plus tard, de rejeter cette soumission
-forcée, mais qu’aujourd’hui le jury les trouve
-dociles, leur succès en dépend.</p>
-
-<p>Qui oserait les accuser d’être lâches !</p>
-
-<p>Leur gagne-pain est à la merci de ces hommes.</p>
-
-<p>Que de misères morales cachent ces titres
-brillants de licenciée, d’agrégée…</p>
-
-<p>Le concours est fini, dans huit jours Sèvres en
-connaîtra les résultats.</p>
-
-<p>— D’ici là qu’on n’en parle plus, mes p’tits !
-Jeanne Viole proteste, mais l’entrée des agrégées
-coupe court à toute discussion.</p>
-
-<p>— Enfin ! vous voilà, mesdemoiselles, que faisiez-vous ?
-s’exclame la bonne Lonjarrey, bouche
-pleine, redressée dans un mouvement de poule
-en colère.</p>
-
-<p>— Nous n’étions pas perdues, mademoiselle ;
-M. Legouff nous retenait à la Sorbonne, pour
-nous parler de notre examen, fit Isabelle Marlotte,
-un peu agacée.</p>
-
-<p>— Et que m’importe, mademoiselle, je vous
-attendais, moi.</p>
-
-<p>Des rires étouffés, des haussements d’épaule
-accueillent cette riposte, Isabelle tourne le dos à
-l’altière Lonjarrey et vient s’asseoir entre Berthe
-et Marguerite.</p>
-
-<p>— Épatante la bonne femme ! Hein ! fait Berthe,
-en attaquant vigoureusement son beefsteak.</p>
-
-<p>Les tables se remplissent, le déjeuner s’enlève
-en quelques coups de fourchette. Les plats circulent,
-on verse à boire, les soupirs cessent, le rire
-éclate, grossi par le tumulte des assiettes et des
-voix, le bien-être rassérène les esprits, au dessert
-l’espoir est revenu.</p>
-
-<p>Avec une animation charmante Isabelle raconte
-la causerie de M. Legouff.</p>
-
-<p>— Il nous attendait sur le trottoir, toujours
-en galoches, avec sa redingote vert-bouteille,
-et son grand panama. Il nous a reconnues, nous
-appelant par notre nom, s’informant de nos
-copies.</p>
-
-<p>« <i>Le pessimisme dans la poésie.</i> » Quel beau sujet !
-et le voilà qui nous parle d’Alfred de Vigny,
-nous racontant de petits traits saisissants de sa
-vie, et ça, et ça, encore ça. Une telle mémoire,
-voyez-vous, est une vitrine précieuse, tout y est
-catalogué suivant le temps ou la rareté. En une
-demi-heure, il nous a fait sa « copie », avec des
-mots jolis, jolis, pétillants, un peu enfantins d’être
-estropiés par sa bouche vieillotte.</p>
-
-<p>Autour de lui, nous avions toutes un air d’adoration.
-Les gens s’arrêtaient pour regarder notre
-joie. Ah ! l’excellent homme ! Sa poignée de main
-m’a rendu courage. Vous verrez, l’année prochaine,
-l’accueil qu’il vous réserve dans la grande
-maison de famille rue Saint-Fernand, ou dans le
-petit logis de Seine-Plage. Ce sont des souvenirs
-qu’on n’oublie pas.</p>
-
-<p>Dans la voiture qui roule à travers Paris, Isabelle
-raconte encore les mille choses qu’éveille
-le seul nom du « grand homme », ses leçons à
-Sèvres, ses entretiens chez lui, l’hiver près de la
-petite lampe, dans la pénombre d’une vieille
-chambre Louis-Philippe.</p>
-
-<p>L’art de ses causeries, son habileté à guider, à
-exciter l’effort.</p>
-
-<p>Au seuil de l’École, les Sèvriennes parlaient
-encore de lui : réchauffées par l’adieu si paternel
-de leur vieux maître, elles oublièrent le baiser,
-pourtant si fier, que M<sup>me</sup> Jules Ferron leur avait
-donné.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="p2c16" title="XVI. Journal de Marguerite Triel">CHAPITRE XVI</h3>
-
-<p class="c small">JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL</p>
-
-
-<p class="date">1<sup>er</sup> août 189&nbsp;.</p>
-
-<p>Je suis admissible !</p>
-
-<p>Ce soir, j’irai encore une fois au cimetière.</p>
-
-
-<p class="date">2 août.</p>
-
-<p>Il est ici : autour de mes roses fanées il y avait
-une gerbe de ces fleurs blanches qu’elle aimait,
-ces Sceaux de Salomon, qu’ils allaient cueillir dans
-les bois.</p>
-
-<p>Toute ma joie d’être admissible s’en va, puisque
-mon ami m’oublie.</p>
-
-
-<p class="date">Soir.</p>
-
-<p>… De chimériques oiseaux montent à grands
-coups d’ailes, vers l’astre qui les attire. Mais
-l’astre est mort. Sa caresse glacée tue les vivantes
-caresses de leurs ailes ; comme eux, mes songes,
-éperdus, retombent dans le néant.</p>
-
-
-<p class="date">15 août.</p>
-
-<p>Je suis reçue. Sans mon épreuve d’allemand,
-qui fut médiocre, j’arrivais première. Je suis
-seconde. Ce soir, si Elle était là, je serais heureuse.</p>
-
-<p>Je suis lasse, si lasse…</p>
-
-<p>Cher journal je te ferme, à quoi bon raconter
-mon âme,… oh comme je souffre…</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="p2c17" title="XVII. Fenêtre ouverte sur la vie">CHAPITRE XVII</h3>
-
-<p class="c small">FENÊTRE OUVERTE SUR LA VIE</p>
-
-
-<p>Depuis quelques minutes le cours de Droit est
-commencé. Les plumes griffonnent.</p>
-
-<p>L’air d’automne est chargé de silence, le moindre
-bruit, à cette heure tardive, résonne avec une
-pureté de cristal : c’est un pas vif qui fait crisser
-le sable, un autre martèle l’asphalte des douves ;
-c’est un oiseau solitaire, qui lance une dernière
-roulade, avant que le soleil ne se blottisse, sous
-l’aile frissonnante d’un obscur coteau.</p>
-
-<p>Rien ne trouble la sérénité du crépuscule, immense
-voile de pourpre qui s’accroche aux feuillages,
-comme le velum déchiré d’un théâtre antique.</p>
-
-<p>Un grand apaisement s’est fait dans la classe,
-où les lueurs roses du soir donnent à quelques
-visages, proches des fenêtres, un éclat de sanguines ;
-des reflets teintent l’ombre où se noient
-de lointains visages blancs.</p>
-
-<p>Les jeunes filles qui sont là, groupées autour
-de la chaire, sont les mêmes jeunes filles qui se
-quittèrent, il y a deux mois, après les examens de
-licence.</p>
-
-<p>Les vacances ont passé, les laissant plus graves,
-plus conscientes de leur valeur, conscientes surtout
-de la mission qui les attend.</p>
-
-<p>Quelques-unes ont souffert, l’amour-propre
-saigne encore : Adrienne Chantilly a perdu cette
-place de première, dont elle était si vaine.
-Berthe fut reçue dans un mauvais rang. Angèle
-Bléraud, Hortense Mignon ont été refusées.</p>
-
-<p>Mais le succès a grandi leurs compagnes. Les
-nouvelles se les montrent, on les consulte, et la
-façon même, dont ces Messieurs accueillent leur
-avis à chaque leçon, affirme leur mérite.</p>
-
-<p>Victoire Nollet exulte, elle est première, pendant
-un an elle sera le « cacique » de la « troisième
-année, » elle ira la première chez M. Legouff, elle
-représentera sa promotion auprès du ministre,
-s’il vient ! Berthe qui ne perd jamais l’occasion
-d’un bon mot, lui dit le soir même du résultat :</p>
-
-<p>— Ma chère, voilà la première fois qu’au concours
-le jury couronne le bœuf maigre.</p>
-
-<p>Victoire sourit, devenue soudain accommodante,
-et puis son travail ne fut-il pas celui du
-bœuf qui laboure !</p>
-
-<p>Jeanne Viole a la résignation rageuse, elle est
-troisième ; elle songe à débloquer Marguerite Triel,
-qui est seconde. Sa jalousie a des coquetteries
-charmantes, elle va, vient, minaude, écoute, surprend,
-et prépare, comme une campagne, sa sortie
-de l’École ; au reste, du dernier bien avec tout le
-personnel, et M<sup>me</sup> Jules Ferron.</p>
-
-<p>Marguerite suit avec dédain la petitesse de ce
-manège. Dans ses grands yeux consumés, parfois
-une flamme révèle la mystérieuse transformation.
-Sa beauté s’est épanouie, non comme une fleur
-baignée de soleil, — la Lorely n’est-elle pas l’être
-du matin, qu’une vaporeuse lumière idéalise, — le
-calice est encore fermé, captif sous les pétales
-que la rosée entr’ouvre.</p>
-
-<p>Depuis la mort de Charlotte, Marguerite s’est
-évadée de ses livres, avide de chercher, dans la
-vie elle-même, une loi qui gouverne ses actes.</p>
-
-<p>Là-bas, elle a interrogé les siens, regardant
-vivre leurs principes ou leurs instincts. Elle a vu
-que pour la plupart des hommes, cette morale si
-haute n’est même pas le préjugé du bien, qu’elle
-est faite, pour eux, de routine, d’effroi du scandale,
-d’hypocrisie surtout.</p>
-
-<p>Vivre, c’est à chaque instant étouffer ou dissimuler
-sa nature ; c’est l’abstinence religieuse,
-c’est la correction, le « Kant » de province, c’est
-le mépris de tous pour l’intelligence qui s’affranchit.</p>
-
-<p>Marguerite croit, à présent, que la vraie morale
-c’est la pleine expansion de la vie, et tout s’accorde
-en elle pour obéir à cette loi de nature, qui pousse
-les êtres d’élite vers la culture la plus intense de
-leur personnalité.</p>
-
-<p>Telle sera désormais la règle de ses actions.</p>
-
-<p>Arrivant en troisième année, les Sèvriennes
-apportent donc en elles des éléments nouveaux :
-ambition d’agir, curiosité morale, besoin impérieux
-d’appliquer directement aux faits leurs connaissances
-théoriques, et d’acquérir, par un effort
-de volonté, la marque d’un caractère personnel.</p>
-
-<p>Parmi les cours, qui achèvent la transformation
-des Sèvriennes, le cours de droit, application pratique
-de la philosophie, est celui qui peut laisser
-sur leur caractère la plus forte empreinte.</p>
-
-<p>Dans quel esprit ce cours est-il fait ?</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Jules Ferron, qui en est chargée, ne se préoccupe
-pas de l’érudition. Former des avocates ou
-des doctoresses, n’est point l’affaire de l’École.
-Mettre ses élèves en face des lois sociales, leur en
-expliquer la raison d’être, exiger d’elles une
-obéissance volontaire, mais réfléchie, voilà ce
-que doit être son cours.</p>
-
-<p>En somme, dans cet enseignement du droit,
-tout se ramène à la culture absolue de l’esprit de
-justice.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Jules Ferron veut que ces êtres libres,
-formés dans la solitude par une éducation virile,
-sachent respecter les lois, mais au besoin aient
-le courage de les transgresser, le jour où leur
-conscience ne sera plus d’accord avec les lois des
-hommes.</p>
-
-<p>D’une grande droiture de caractère, d’une
-volonté inflexible, la directrice de Sèvres ne peut
-admettre que comme une déchéance morale la
-soumission aux préjugés sociaux, le respect aveugle
-du Code.</p>
-
-<p>Elle le sait, elle l’enseigne, bien des articles,
-imbus de l’esprit draconien, sont en opposition
-formelle avec l’idée de justice qui tôt ou tard doit
-triompher.</p>
-
-<p>Par là, mais par là seulement, M<sup>me</sup> Jules Ferron
-adhère aux revendications féminines. Son cours,
-net, froid, est une discussion tenace des articles
-du Code.</p>
-
-<p>La grandeur de cet enseignement, qui pourrait
-être si aride, c’est de réclamer sans cesse au nom
-de la raison, de la conscience morale, l’équité de
-la jurisprudence. Mais sachant le prix des mots,
-et combien une parole vague trahit la pensée,
-M<sup>me</sup> Jules Ferron discute prudemment, avec calme,
-cherchant le terme propre, qu’elle trouve avec
-une lenteur voulue, suivant jusqu’au fond des
-âmes le travail que suggère sa pensée.</p>
-
-<p>Ses mains feuillettent le propre code de Jules
-Ferron, vénérable exemplaire sorti des presses de
-Didot, au lendemain de la promulgation du code
-civil, livre qui prend, lorsque sa voix s’anime, le
-caractère sacré d’une Bible.</p>
-
-<p>Elle examine, commente chaque article dans
-une causerie dialoguée, rappelant les entretiens
-philosophiques du mercredi. Elle reste, pour les
-Sèvriennes, un Socrate jusque dans la forme de
-son enseignement, qui s’illustre parfois, comme
-tout livre de sagesse, de quelques imageries : Jules
-Ferron m’a raconté ceci… ou bien, une personne
-vint lui confier…</p>
-
-<p>Au cours des semaines précédentes, il fut question
-de la naissance.</p>
-
-<p>Avec une largeur de vue surprenante, cette
-femme, si peu mère par la tendresse expansive,
-mit une réelle émotion à discuter l’inégalité civile
-que la loi établit entre les enfants légitimes et les
-enfants naturels, protestant contre ce mot, « naturels, »
-presque une tare, et réclamant dès 1880,
-l’égalité des droits entre les enfants, issus ou
-non, du mariage.</p>
-
-<p>Jugeant toutes choses de très haut, M<sup>me</sup> Jules
-Ferron ne craignait pas d’appeler l’attention des
-Sèvriennes sur les sujets les plus délicats, en
-les forçant à réfléchir sans pruderie, aux conséquences
-odieuses des préjugés que la loi sanctionne.</p>
-
-<p>Ce fut une grande surprise aux premiers cours
-de droit, M<sup>me</sup> Jules Ferron se révélait non plus
-comme un esprit abstrait, vivant dans une atmosphère
-d’indifférence, mais comme un être épris
-de justice, convaincue d’enseigner la vérité, quelque
-hardie qu’elle parût à ces jeunes filles.</p>
-
-<p>L’étonnement se prolongea.</p>
-
-<p>Quelques Sèvriennes se refusaient à l’examen
-des préjugés que tous nous suçons avec le lait de
-nos mères.</p>
-
-<p>L’étude ouvre bien des cerveaux sans que la
-pensée s’élève. Scientifiques et Littéraires, beaucoup
-par égoïsme, renonçaient d’avance à lutter
-pour la justice.</p>
-
-<p>Les meilleures s’ouvraient à un monde nouveau,
-ne craignant pas de suivre M<sup>me</sup> Jules Ferron
-jusqu’où il lui plairait de les mener, s’armant
-pour la vie où demain elles entreraient seules.</p>
-
-<p>Cependant quelques lèvres frémirent, stupeur
-ou révolte, d’entendre discuter le principe de
-l’autorité paternelle.</p>
-
-<p>Si loin, si détachées même qu’elles fussent de
-leurs familles, par la lente désagrégation de
-l’école, aucune ne songeait à mettre en doute
-l’obéissance passive qu’exige l’affection ou les
-convenances.</p>
-
-<p>Ce fut un choc.</p>
-
-<p>Les regards se croisèrent, quelques fronts rougirent.</p>
-
-<p>Mais aussi calme, aussi sereine dans sa conviction
-scrupuleuse, que s’il se fut agi d’expliquer
-une loi sur les murs mitoyens, M<sup>me</sup> Jules Ferron,
-après un court historique, leur déclara que si elle
-approuvait la soumission des enfants à la sagesse,
-à l’expérience des parents, il y avait des cas, tel
-celui de l’article 151 du code civil (la loi exige le
-consentement des parents avant de procéder au
-mariage) qui demandait examen.</p>
-
-<p>Dans un conflit de volontés, où la conscience est
-en jeu, elle n’hésite pas à affirmer que se soumettre
-passivement à l’autorité paternelle, c’est
-porter atteinte à la liberté, à la dignité inviolables
-de notre être moral.</p>
-
-<p>En dépit des restrictions qui entourent ce principe
-d’affranchissement, c’est bel et bien justifier
-toute révolte généreuse et sincère.</p>
-
-<p>Ce fut au nom même de cette dignité morale,
-dont elle se faisait un idéal si fier, que M<sup>me</sup> Jules
-Ferron ne craignit pas de développer ses principes
-jusque dans leurs conséquences extrêmes, admettant
-le mariage contracté aux portes de l’Église,
-mariage de deux consciences, de deux volontés
-libres, dont le caractère est aussi sacré que s’il
-avait reçu la sanction des lois.</p>
-
-<p>Après le cours, on batailla autour de cette
-affirmation, qui dans la bouche de M<sup>me</sup> Jules Ferron
-prenait une valeur singulière.</p>
-
-<p>Chacune de ses paroles est une semence qui
-tombe sur cette terre labourée ; quelques Sèvriennes
-timides en face de l’opinion publique, écrasent
-ce germe avec mépris ; Victoire, protestante,
-comme tout esprit qui vit par le libre examen,
-reçoit le germe qui ne fructifiera pas dans une
-terre trop sèche. Berthe songe à des choses qu’elle
-ne dit pas, se souvenant peut-être des tristesses
-de son enfance.</p>
-
-<p>Seule, Marguerite, dans le sillon douloureux
-que l’épreuve a déjà tracé, voit la graine s’ouvrir,
-le germe grandir, promesse de l’épi bientôt
-mûr. Elle défend, près de ses compagnes, l’idée
-du mariage libre, le jugeant en lui-même, non
-par les faits, trouvant, dans l’affranchissement de
-deux êtres qui s’aiment, une beauté qui les sauvegarde,
-une preuve de courage, digne à ses yeux
-de tous les respects.</p>
-
-<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
-<p>A l’heure où toute sa vie sera en jeu, avec une
-émotion profonde, Marguerite Triel se rappellera,
-qu’en obéissant à sa conscience, elle n’a pu démériter
-dans l’esprit de M<sup>me</sup> Jules Ferron.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="p2c18" title="XVIII. Au nom du droit">CHAPITRE XVIII</h3>
-
-<p class="c small">AU NOM DU DROIT</p>
-
-
-<p class="c gap"><i>Lettre de Berthe Passy à son père.</i></p>
-
-<p class="r"><i>Montmartre.</i></p>
-
-<p>« Quelle gaffe ! mon pauvre Jules !</p>
-
-<p>» Sur la question des bûches, on a failli tomber
-le gouvernement.</p>
-
-<p>» Allons, bravo pour ces petites femmes qui réclament,
-avec tambours et trompettes, le droit de
-culbuter leurs marmites.</p>
-
-<p>» Assurément c’est la faute au dépensier !</p>
-
-<p>» Rogne-portion a eu le toupet de suspendre ce
-jourd’hui, 15 février, la distribution réglementaire
-des bûches, bûchettes et boquillons.</p>
-
-<p>» Fallait souffler dans ses doigts et se claquer
-les joues devant l’âtre vide, depuis que les
-bûches demeurent récalcitrantes. Et là-haut,
-paraît-il, une hirondelle faisait le printemps.</p>
-
-<p>» Par respect pour la loi, ainsi qu’on nous l’enseigne
-au cours, nous nous sommes révoltées.</p>
-
-<p>» Maître Victoire Nollet, plaignante et défenderesse,
-vêtue de sa seule toge Sèvrienne, a rédigé,
-suivant les us et coutumes du palais, une
-requête de « <span lang="la" xml:lang="la">commititur</span> ».</p>
-
-<p>» <i>Plaise à Notre Dame (était-il dit) que ces
-bûches commitatoires soient au plus tôt réintégrées
-au domicile des plaignantes, à savoir, en
-chaque chambre d’élève. Oncques n’ayant vu l’usurpation
-de ce droit qui est de recevoir, bon an
-mal an, trois bûches par jour, jusques au temps de
-Pâques.</i></p>
-
-<p>» En des termes émouvants, autant que le permet
-l’archaïsme des légistes, notre défenderesse
-flétrit le grenier de la maison, caisse d’épargne
-gonflée par un délit. Elle rappela notre misère,
-les jours où la bise souffle par les calorifères,
-signalant en haut lieu cette preuve manifeste d’un
-stoïcisme ignoré.</p>
-
-<p>» … <i>En foi de quoi, plaise à Notre Dame, qu’il
-soit fait droit aux revendications de l’École.</i></p>
-
-<p>» <i>Et ce sera justice.</i></p>
-
-<p>» Quelle journée historique dans notre vie de
-nonnains ! Ce fut beau, vois-tu, beau comme un
-4 août ! On se serrait les coudes, on s’acclamait,
-on s’embrassait.</p>
-
-<p>» Je sentais que j’allais aimer tout le monde.</p>
-
-<p>» Victoire, debout sur son pupitre, se crut sur
-le pavois ; devant elle j’exécutai une danse de
-caractère.</p>
-
-<p>» La fête finit là.</p>
-
-<p>» A dix heures, on ne riait plus.</p>
-
-<p>» A midi, le gigot ne passa pas.</p>
-
-<p>» A trois heures, on se regardait avec méfiance.</p>
-
-<p>» A cinq heures, c’était la fuite en Égypte.</p>
-
-<p>» A sept heures, nous étions chez M<sup>me</sup> Jules
-Ferron !</p>
-
-<p>» Par file à droite les Littéraires, par file à gauche
-les Scientifiques.</p>
-
-<p>» Au milieu, notre mère, blême, effondrée dans
-le fauteuil, trop bas, de la direction.</p>
-
-<p>» Pour qui connaît la tête des Sèvriennes, à
-vue d’œil l’opposition allait caner.</p>
-
-<p>» Retiens bien ce discours :</p>
-
-<p>»  — Votre acte est inqualifiable !</p>
-
-<p>» Depuis que je suis à la tête de cette maison,
-j’ai cru que le meilleur régime était celui de la
-confiance et de la liberté.</p>
-
-<p>» (<i>Amère.</i>) Je vois, qu’avec vous, je me suis
-trompée !</p>
-
-<p>» (<i>L’œil noir.</i>) Qui donc êtes-vous, pour parler
-de vos droits, les revendiquer si haut, vous qui
-ne savez même pas le premier de vos devoirs !</p>
-
-<p>(<i>Silence.</i>)</p>
-
-<p>» (<i>Douce.</i>) Me suis-je jamais refusée à entendre
-vos réclamations ?</p>
-
-<p>(<i>Silence.</i>)</p>
-
-<p>» Si j’avais à qualifier une démarche pareille,
-je dirais qu’elle me rappelle les revendications…
-d’une Louise Michel !</p>
-
-<p>» (<i>Violente.</i>) Pourquoi jeter cette bombe, jusque
-dans mon cabinet ?</p>
-
-<p>» (<i>Presque droite.</i>) Est-ce ma démission que vous
-voulez ?</p>
-
-<p>» (<i>Hautaine.</i>) Dites-le !…</p>
-
-<p>» Un sanglot coupa le discours. Des bras, des
-mains, des larmes suppliaient. C’était du dernier
-pathétique, mais l’excès de ces regrets, partis du
-flanc scientifique, calma l’émotion naissante du
-flanc littéraire.</p>
-
-<p>» Ça ne traîna pas.</p>
-
-<p>» Mirepied, la plus sanglotante se traîna vers la
-Veuve.</p>
-
-<p>—  »Je vous le jure, madame, nous ne sommes
-pour rien dans cette réclamation.</p>
-
-<p>—  »Oh ! oh ! crièrent les Littéraires.</p>
-
-<p>» J’aurais cogné ces pleurnicheuses qui clamaient
-si honteusement pardon. Parle-moi de
-nous, mon vieux, Victoire fit trois pas et face à
-face avec notre mère :</p>
-
-<p>—  »Madame, je suis seule responsable, c’est
-moi qui ai écrit cette lettre.</p>
-
-<p>—  »Non pas, non pas, cria notre groupe et
-comme un seul homme nous marchâmes sur
-M<sup>me</sup> Jules Ferron…</p>
-
-<p>» On nous a rendu les honneurs de la guerre.
-Les bûches accourent dans les cheminées ; même
-en route elles ont fait des petits.</p>
-
-<p>» Voilà notre première gaffe, car les femmes
-ont bonne mémoire, et ce ne sera pas une fameuse
-recommandation, à notre sortie, que ce coup d’état
-sur la question des bûches.</p>
-
-<p>» Hourra, quand même, pour notre cours de droit.</p>
-
-<p>» Et futte, futte, p’tit père, tu n’as qu’à bien te
-tenir, je suis ferrée sur le Code, et je sais qu’en
-fait d’autorité paternelle, on peut violer la loi.
-Mais de la loi, peu m’en chaut, je t’aime un peu,
-beaucoup, et pas respectueusement du tout.</p>
-
-<p class="sign">» <span class="sc">Ta Berthe.</span> »</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="p2c19" title="XIX. En attendant M. Legouff">CHAPITRE XIX</h3>
-
-<p class="c small">EN ATTENDANT M. LEGOUFF</p>
-
-
-<p>Enfin il allait venir !</p>
-
-<p>Un frémissement éparpilla dans la classe toute
-la « troisième année » qui s’était abattue autour
-d’une lettre, celle de leur vénéré maître.</p>
-
-<p>Dans une heure il serait là, voulant s’entretenir
-avec les Sèvriennes, avant la séance de l’Académie
-française.</p>
-
-<p>Tout de suite, ce fut dans la salle un joli manège
-d’oiseaux lissant leurs plumes, s’effilant le
-bec.</p>
-
-<p>Adrienne bombe sa poitrine, Marguerite arrange
-ses cheveux blonds, Jeanne Viole cherche
-l’attitude ingénue d’un Grasset, tandis que Berthe,
-torchon en main, débarbouille les tableaux où
-s’étalent les fantaisies de la semaine. Le cacique
-laisse faire, plaquant, très grave, un nuage de poudre
-sur ses joues enflammées :</p>
-
-<p>— Suis-je bien, mon chat ?</p>
-
-<p>— En beauté, ma chère, répond Didi, qui s’installe
-près de son repoussoir.</p>
-
-<p>Toutes de rire, et d’attendre frétillantes, gaies
-surtout, la venue de « l’Immortel ».</p>
-
-<p>C’est une date, dans leur vie d’École, que ce
-jeudi, où M. Legouff, doyen de l’Académie, grand
-homme qui lança Sèvres, resserra par quelques
-paroles aimables, les liens qui l’attachent aux Littéraires
-de troisième année.</p>
-
-<p>Qui assistera à sa conférence ?</p>
-
-<p>« La Veuve » l’accompagnera-t-elle ?</p>
-
-<p>Que non ! Les Sèvriennes savent bien la mésintelligence
-qui les sépare, M<sup>me</sup> Jules Ferron ne se
-dérange jamais pour M. Legouff. Mais M<sup>lle</sup> Ladièze
-et cette bonne Lonjarrey, on les attend.</p>
-
-<p>Quand M<sup>lle</sup> Ladièze, actrice honoraire, professeur
-de diction, entra, ce fut autour d’elle l’envol
-d’un essaim curieux, qui voulait savoir et ceci et
-cela.</p>
-
-<p>La grosse demoiselle, essoufflée, d’un geste las,
-comme chez Molière, écarta ce harcèlement.</p>
-
-<p>M<sup>lle</sup> Ladièze est une amie de M. Legouff. C’est
-à lui qu’elle doit ce couronnement d’une carrière
-artistique restée virginale : l’entrée de Sèvres.
-Malgré ce haut patronage, elle est tenue en suspicion,
-et M<sup>lle</sup> Lonjarrey, qui a de l’esprit, s’en va
-répétant :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Ce bloc enfariné ne me dit rien qui vaille.</div>
-</div>
-
-<p>Les Sèvriennes goûtent la bonhomie de M<sup>lle</sup> Ladièze,
-dont le visage bouffi, couperosé, garde
-l’affreuse mâchure de l’onguent et du fard.</p>
-
-<p>Qui retrouverait, dans cette ruine pontifiant à la
-chaire, la plus charmante créatrice des œuvres de
-Dumas fils, celle qui, en un temps, effaça les
-regrets que laissait Rose Chéri ?</p>
-
-<p>Ce prestige est bien oublié, quatre lignes dans
-Vapereau, voilà tout ce qui reste du passé de
-l’actrice, de ce « chaste talent » qui s’est embourgeoisé
-jusqu’à vouloir enseigner, dans les Écoles,
-l’art de la diction.</p>
-
-<p>A Sèvres, la partie est dangereuse pour elle, on
-ne respecte guère les procédés artificiels du Conservatoire.
-Déjà très instruites, et de goût délicat,
-les Littéraires ne transigent pas, elles font la moue
-quand M<sup>lle</sup> Ladièze déclame <i>l’Espoir en Dieu</i>, ou
-les plaintes d’Andromaque, se rappelant les lectures
-naturelles, harmonieusement nuancées de
-d’Aveline, le verbe énergique de M. d’Artois.</p>
-
-<p>Tout au plus, s’accorde-t-on à reconnaître
-M<sup>lle</sup> Ladièze excellente dans La Fontaine et Molière,
-pas plus. On se répète ses axiomes préliminaires,
-que Berthe Passy illustre au tableau noir :</p>
-
-<p>« <i>Asseyez droit vos hypocondres !</i></p>
-
-<p>« <i>Faites oublier votre corps.</i></p>
-
-<p>« <i>La tête relevée, joignez modestement vos
-mains à la chute du ventre.</i> »</p>
-
-<p>Chaque matin, devant sa glace, Victoire Nollet
-se met en position ; elle est devenue la plus godiche
-des Sainte-Nitouche.</p>
-
-<p>Adrienne Chantilly, vexée de n’être pas le type
-recommandé par M<sup>lle</sup> Ladièze, voudrait émonder
-Victoire de ses bras superflus, et l’offrir comme le
-patron nouveau de la femme bien disante.</p>
-
-<p>— Qu’on s’entende une bonne fois, sur cette
-question des rondes-bosses ; faut-il étaler ou
-proscrire son sexe ? dit-elle.</p>
-
-<p>M<sup>lle</sup> Lonjarrey s’étant oubliée, ce jour-là, dans
-les délices d’un flacon de rhum, les Sèvriennes
-purent causer à leur aise.</p>
-
-<p>Elles surent tout de suite, que M. Legouff viendrait
-à deux heures, qu’il leur ferait une conférence
-sur Béranger, et que pour diminuer un peu sa
-tâche, elle, professeur de diction, lirait les stances
-sur Waterloo et les Souvenirs du peuple.</p>
-
-<p>— Eh quoi, fit soudain l’excellente demoiselle
-dont les yeux tombèrent en arrêt sur le Heredia que
-feuilletait Marguerite, c’est à Sèvres que je trouve
-ce livre immonde. Oh ! mademoiselle, vous ne
-l’avez pas lu au moins ?</p>
-
-<p>Toutes de protester.</p>
-
-<p>— Mais si mademoiselle, c’est une de nos admirations :
-M. d’Aveline nous a lu « les yeux de Cléopâtre »,
-nous avons lu le reste. Il y a un éclat, un
-modelé, une plastique dans ces sonnets, déclara
-Adrienne enthousiasmée.</p>
-
-<p>— Oh ! oh ! oh ! mademoiselle, fit M<sup>lle</sup> Ladièze
-en reprenant le jeu d’Arsinoé, je vous en supplie,
-n’avouez pas que vous lisez ce livre. Moi, à mon
-âge, et j’ai cinquante ans sonnés, je me refuse à
-voir plus loin que les premières pages. C’est de la
-littérature putride, cette lutte des Centaures ; un
-étalon en rut qui court sur sa cavale…</p>
-
-<p>— C’est tout à fait ça, même qu’il y en a bien
-d’autres dans <i>l’Aveugle</i> de Chénier, n’est-ce pas
-Marguerite ?</p>
-
-<p>— M<sup>lle</sup> Passy, je n’ai jamais rien lu de pareil.</p>
-
-<p>— Alors, mademoiselle, c’est que votre livre
-est expurgé, pas le nôtre.</p>
-
-<p>— Enfin, mademoiselle, je ne veux pas me
-heurter à cette admiration… étrange, je réserve
-mon opinion.</p>
-
-<p>— J’te crois, fit Berthe en pinçant le bras de
-Jeanne Viole, alanguie dans une pose artistique.</p>
-
-<p>— M<sup>lle</sup> Viole, si M. Legouff vous prie de lui lire
-une fable, qu’avez-vous préparé ?</p>
-
-<p>— <i>Les deux pigeons</i>, mademoiselle.</p>
-
-<p>— Vous auriez pu mieux choisir, répond sèchement
-le professeur, que l’air railleur de ses élèves
-agace un peu.</p>
-
-<p>— Comment, vous n’aimez pas cette fable,
-mademoiselle, moi je lui trouve une grâce touchante ;
-elle a été écrite au milieu de nous ; si
-vous voyiez les pigeons de l’école, quand ils se
-retrouvent, posant sur le bord du toit leurs pattes
-purpurines, je suis sûre vous adoreriez l’élégie
-de La Fontaine.</p>
-
-<p>— Peut-être, M<sup>lle</sup> Triel, mais…</p>
-
-<p>— Moi je suis de l’avis de Marguerite, interrompit
-Adrienne, cette fable a dans son allure
-languissante quelque chose du vol capricieux,
-lentement rythmé des colombes ; tenez, même la
-monotonie voulue des syllabes, pour l’oreille, a
-quelque chose de leur roucoulement langoureux.</p>
-
-<p>— Votre remarque est peut-être juste, mais
-voyez-vous, mesdemoiselles, ce qui me gâte cette
-fable, c’est un vers gênant à dire.</p>
-
-<p>— Et lequel ? demandèrent les grands yeux candides
-de Marguerite Triel.</p>
-
-<p>— Oh ! vous le savez bien, vous n’êtes plus des
-petites filles. Non vraiment ?</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Mon frère a-t-il tout ce qu’il veut,</div>
-<div class="verse">Bon souper, bon gîte, et le reste ?</div>
-</div>
-
-<p>Tenez, mademoiselle, quand Rachel, dans
-Adrienne Lecouvreur, disait cette fable, soulignant
-le dernier mot de la voix et de l’œil, toutes les
-honnêtes femmes se cachaient derrière leur éventail !</p>
-
-<p>— Oh chic alors, le coup de la feuille de
-vigne !</p>
-
-<p>Je n’avais pas compris ce vers, mais je comprends
-pourquoi, aux Français, les honnêtes femmes
-deviennent tout rouges quand Reichemberg
-dit :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Le petit chat est mort.</div>
-</div>
-
-<p>Que de finesses nous échappent dans ces classiques !</p>
-
-<p>Le rire de Berthe gagne toute la classe que
-ce cours imprévu émoustille.</p>
-
-<p>— Je vous disais, mesdemoiselles, d’éviter cette
-fable qui nécessite des explications délicates :
-qu’est-ce que ces deux pigeons ? deux amants,
-deux frères, quelque chose d’équivoque peut-être…
-La Fontaine imitateur, vous le savez, de Plaute et
-de Térence (stupeur des Sèvriennes) a-t-il voulu
-rappeler certaines mœurs grecques… N’insistons
-pas !</p>
-
-<p>Ah, voilà deux heures ; la voiture de M. Legouff
-n’est pas loin.</p>
-
-<p>Comme Adrienne l’interrogeait sur les tragédiennes
-contemporaines, M<sup>lle</sup> Ladièze, que l’Université
-n’a pas guérie du mal des cabotins, de
-s’écrier :</p>
-
-<p>— L’art dramatique ! coulé par Sarah ! puisque,
-même aux Français, les tragédiennes vont chercher
-leurs cris jusque dans leurs tripes !</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="p2c20" title="XX. M. Legouff à Sèvres">CHAPITRE XX</h3>
-
-<p class="c small">M. LEGOUFF A SÈVRES</p>
-
-
-<p>L’entrée discrète de M. Legouff, coupa court au
-développement qui allait suivre. M<sup>lle</sup> Ladièze,
-oubliant les rancunes du « chaste talent », s’avança
-vers le maître, tandis que les Sèvriennes, debout
-devant leurs tables, saluaient.</p>
-
-<p>Gracieux, il répondit. Mainte lèvre se dérida, et
-d’une bouche à l’autre, comme au jeu d’une
-aiguille, un sourire passa, enfilant pour lui, les
-grains vermeils de ces bouches closes.</p>
-
-<p>Depuis trois mois, les Sèvriennes attendaient
-impatiemment cette visite. Que leur dirait-il ?
-Quelles seraient ses favorites ? Aurait-il, pour elles,
-la bienveillance qui le fait adorer des anciennes ?
-Obtenir un éloge, quelle joie ! quel espoir pour
-l’avenir ! Il n’oubliait jamais, on le savait, une
-Sèvrienne qu’il avait remarquée. Sa haute situation,
-son crédit au Ministère, sa popularité en
-province, donnaient à l’appui de M. Legouff un
-prix inestimable.</p>
-
-<p>Toutes, elles voulurent plaire, comprenant d’instinct,
-que ce qui le charmerait, ce n’était pas la
-science débordante des futures agrégées, mais le
-naturel, la grâce de petites filles, attentives à lui
-fournir un aimable succès de causeur et de lecteur.</p>
-
-<p>La plus âgée, à ce moment-là, n’eut pas quinze
-ans.</p>
-
-<p>— Bon-iou, bon-iou Mesmoyelles, en-yanté
-fai-e vot’connaissance.</p>
-
-<p>D’un geste, M. Legouff les prie de s’asseoir,
-offre la droite à M<sup>lle</sup> Ladièze qui rayonne, puis
-éparpille sur le tapis vert, les feuillets de sa conférence.</p>
-
-<p>Comme il est vieux ! Il a bientôt nonante ans !
-mais qui le croirait, à le voir si droit, si vif, si
-remuant. Il est debout, il est assis, il marche, il
-est partout ; sa parole est en mouvement, soutenue
-par de petits gestes, par un regard qui court
-éveiller tous les yeux.</p>
-
-<p>Les os font un petit bruit sec, sous la peau parcheminée,
-et sur le visage, que les rides mordent
-et griffent, poussent quelques poils tardifs.</p>
-
-<p>Si la vie n’entr’ouvrait ces lèvres fines, et sous
-la paupière pesante, ne faisait trembler l’œil,
-comme au bout d’un fil tremble une goutte d’eau,
-on croirait voir en lui un de ces Dieux rustiques,
-que les artisans de Pompéi taillaient au cœur d’un
-buis, pour les placer ensuite aux portes des jardins,
-confiant à la garde de leur sourire, la sagesse
-et le bonheur des champs.</p>
-
-<p>D’un mot aimable, dit à chacune, M. Legouff a
-conquis ses nouvelles élèves. Déjà il les connaît,
-ces Messieurs lui ont parlé de cette « troisième année
-si brillante » ; il sait la vie laborieuse de
-Victoire ; la fraîcheur, la délicatesse d’esprit de
-Marguerite ; l’élégante érudition de Jeanne Viole ;
-la fougue de Berthe ; le charme d’Adrienne.</p>
-
-<p>Leurs yeux dans les siens, les Sèvriennes rougissent
-de plaisir, conquises par cette courtoisie,
-qui leur témoigne qu’elles sont autre chose que
-des élèves : des femmes.</p>
-
-<p>M. Legouff a défait le légendaire pardessus vert-bouteille,
-si bien cambré à la taille ; il pose son
-gibus aux larges ailes, y glisse gants et mouchoir,
-s’assied ; d’un geste coutumier, mordille son
-pouce, et sans préambule, se sentant très écouté,
-annonce le sujet de sa conférence : <i>Béranger,
-poète lyrique et national</i>.</p>
-
-<p>Où sont-elles donc ?</p>
-
-<p>Dans un salon d’antan, où des dames en papillotes,
-en robes à falbalas, chuchotent en regardant
-venir le chansonnier, qui puise à petits
-coups dans sa tabatière, et s’apprête à leur chanter
-le couplet de Lisette, ou la Sainte-Alliance des
-peuples !</p>
-
-<p>La jolie, l’inoubliable chose, que d’entendre ce
-vieillard parler, avec une ferveur juvénile, du grand
-poète Béranger.</p>
-
-<p>Un coup de baguette attife ce démodé ; ce n’est
-plus le Bonhomme, promenant sa robe de chambre
-sous l’Arbre de la Liberté, sorte de Chrysale
-moins bourru que l’autre, taquinant une muse à
-bavolet, d’humeur gaillarde et franche, tout aussi
-bien que Martine…</p>
-
-<p>Mais un poète, un vrai et sincère poète, dont
-l’inspiration généreuse enthousiasme encore l’ami
-de ses vingt ans. Quel merci Béranger lui dira
-plus tard, à celui qui rendit, par sa seule émotion,
-une grâce passagère aux fantômes de ses
-chansons.</p>
-
-<p>Tout de suite, le vénérable M. Legouff expose
-les trois points du plan qu’il va suivre.</p>
-
-<p>— Oui, mesdemoiselles, Béranger, en dépit des
-conceptions modernes du lyrisme, telles que
-M. Brunetière les étudie à la Sorbonne, Béranger
-a le droit de figurer dans le grand mouvement
-poétique du <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle, car nulle âme n’a été plus
-patriotique, plus humaine, plus indépendante.</p>
-
-<p>Attentives à ne perdre aucune syllabe, tombant
-de cette bouche, lente à articuler une pensée
-rapide, les Sèvriennes notent, <i lang="it" xml:lang="it">in petto</i>, la méthode
-favorite du maître, sachant qu’au premier jour,
-il leur demandera un plan sur le lyrisme d’<i>Esther</i>
-et d’<i>Athalie</i>, le parallèle entre Racine et Corneille,
-entre le <small>XVII</small><sup>e</sup> et le <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle.</p>
-
-<p>— Sous la Restauration, commence-t-il de sa voix
-chevrotante, avec ce regard tout particulier de
-l’homme qui a vu et se souvient ; l’amour de la
-patrie se produisit sous deux formes très différentes.
-Il était fait à la fois d’orgueil et de honte !…
-Il faut, voyez-vous, mesdemoiselles, avoir vécu
-dans ce temps-là, il faut avoir assisté à l’entrée des
-alliés à Paris, avoir vu leurs soldats se promener
-dans nos rues, pour se rendre compte de ce qu’éveillait
-en nos cœurs, le nom de Wa-ter-loo !</p>
-
-<p>Or, ce sourd et sinistre grondement du canon de
-Waterloo, n’eut jamais un plus douloureux écho,
-que dans ces stances : M<sup>lle</sup> Ladièze va nous les lire.</p>
-
-<p>M<sup>lle</sup> Ladièze se lève, s’affermit sur ses vastes
-hypocondres, efface, vainement, tout son corps,
-tandis que Victoire modestement exulte, ayant
-pris déjà l’attitude du port d’armes.</p>
-
-<p>D’une voix sombre, martelée, avec des « hou-hou »
-lointains, l’œil fixe sous la paupière vague,
-la bouche douloureuse, M<sup>lle</sup> Ladièze commença :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Chante ce jour qu’invoquaient des perfides,</div>
-<div class="verse">Le dernier jour de gloire et de revers.</div>
-<div class="verse">J’ai répondu, baissant mes yeux humides :</div>
-<div class="verse">Son nom jamais n’attristera mes vers.</div>
-</div>
-
-<p>— Assez, assez, merci, mademoiselle, et
-M. Legouff admire à présent le génie épique et
-familier, qui inspira au poète son œuvre la plus
-personnelle, ces Souvenirs du peuple, où des
-paysans écoutent la vieille grand’mère.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Parlez-nous de lui, grand-mère,</div>
-<div class="verse i3">Parlez-nous de lui.</div>
-</div>
-
-<p>C’est lui alors qui récite la chanson, lui donne
-un mouvement naïf, alerte, n’ayant même pas
-besoin d’imiter le tremblement de la vieille.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Je venais d’entrer en ménage.</div>
-<div class="verse">A pied, grimpant le coteau</div>
-<div class="verse">Où pour voir, je m’étais mise,</div>
-<div class="verse">Il avait petit chapeau</div>
-<div class="verse">Avec redingote grise.</div>
-</div>
-
-<p>Un souffle passa, mouillant ces yeux qui fleurissaient
-sous le regard du lecteur, et certes plus
-d’une répéta dans la suite :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Quel beau jour pour nous.</div>
-</div>
-
-<p>— D’autres poètes, dit-il, ont chanté le peuple,
-mais ils n’en étaient pas. Béranger en était. C’est
-du peuple qu’il sortait, il n’a jamais cessé d’être
-en relations intimes avec lui. Je l’ai vu, plus d’une
-fois, dans sa très modeste salle à manger, avec sa
-houppelande de petit bourgeois du Marais, à côté
-de son poêle de fonte, déjeunant en compagnie de
-quelques artisans en veste de travail, ou d’une
-ouvrière au bonnet rond.</p>
-
-<p>Quelle vérité d’accent, quelle intensité d’expression,
-quand il parle des humbles. Je n’en veux
-pour preuve que <i>Jacques</i> !</p>
-
-<p>Sur ces derniers mots, M<sup>lle</sup> Ladièze fait sa rentrée,
-mais lui coupant le souffle, tout au plaisir
-d’émouvoir encore une fois ses élèves, M. Legouff
-fredonne presque, avec de petits hochements las,
-de petits gestes vieillots, la voix tremblotante :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Lève-toi Jacques ! lève-toi,</div>
-<div class="verse">Voici venir l’huissier du roi.</div>
-</div>
-
-<p>C’est un prodige du lecteur, du « premier lecteur
-de France », car voici l’âme du poète qui
-passe faisant pleurer les enfants et le maître.</p>
-
-<p>Durant toute l’heure, M. Legouff fit présent de
-ses souvenirs, détaillant pour les Sèvriennes,
-quelques-unes de ces pages historiques où son
-nom, dans le passé, frôle tant de noms illustres.</p>
-
-<p>Et puis ce fut fini.</p>
-
-<p>Déjà près de la porte, retrouvant un geste gracieux
-pour saluer ces jeunes filles, M. Legouff
-leur dit :</p>
-
-<p>— A propos, faites-moi donc le plan d’une comparaison
-entre le <small>XVII</small><sup>e</sup> et le <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle.</p>
-
-<p>Au-voi, au-voi, mes ché-es enfants.</p>
-
-<p>Attendries, les Sèvriennes suivirent la silhouette
-falote, s’enfonçant dans l’ombre de la voiture.
-L’immense besoin de tendresse, que la vie de
-l’École refoule, s’attachait délicieusement à
-M. Legouff, et Berthe, se retournant vers M<sup>lle</sup> Ladièze,
-fut l’écho de tous les cœurs.</p>
-
-<p>— Je voudrais l’embrasser, mademoiselle, car
-IL sera notre père grand.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="p2c21" title="XXI. Billets doux">CHAPITRE XXI</h3>
-
-<p class="c small">BILLETS DOUX</p>
-
-
-<p class="c gap"><i>Adrienne Chantilly à M. Paul Réjardin, professeur
-de philosophie. Collège de France.</i></p>
-
-<p class="date">« Sèvres, 2 mars 189&nbsp;.</p>
-
-<p class="ind">» Monsieur,</p>
-
-<p>» Le professeur de philosophie est-il vraiment
-le confesseur de ses élèves ?</p>
-
-<p>» Serai-je écoutée, si j’ose m’ouvrir à vous ?</p>
-
-<p class="sign2">» Votre respectueuse élève,</p>
-
-<p class="sign">» <span class="sc">A. Chantilly</span>. »</p>
-
-
-<p class="c gap"><i>Paul Réjardin à M<sup>lle</sup> Chantilly.</i></p>
-
-<p class="date">« Paris, 5 mars.</p>
-
-<p>» Mais comment donc, Mademoiselle, je suis à
-vos ordres.</p>
-
-<p class="sign2">» Votre serviteur,</p>
-
-<p class="sign">» <span class="sc">Paul Réjardin</span>. »</p>
-
-
-<p class="c gap"><i>A. Chantilly à M. Paul Réjardin.</i></p>
-
-<p class="date">« Sèvres, 6 mars.</p>
-
-<p class="ind">» O merci Monsieur !</p>
-
-<p>» Ma confession sera brève. A la veille de
-quitter l’École, d’entrer dans la vie, je suis affreusement
-tourmentée. J’ai cru jusqu’ici, que nous
-portions en nous-mêmes, par le fait de notre nature,
-de notre tempérament intellectuel, la lumière
-qui éclaire la route.</p>
-
-<p>» Vos paroles m’ont détrompée !</p>
-
-<p>» Je rougis de mon ambition, de cette misérable
-vanité qui, devant moi, illuminait l’avenir.</p>
-
-<p>» Oh ! que faire pour sortir de cet égarement,
-m’élever vers l’idéal que vous nous faites aimer ?</p>
-
-<p>» Comprenez ma détresse ! Aidez-moi, vous qui
-fûtes cause des larmes que je verse.</p>
-
-<p class="sign2">» Votre élève respectueuse,</p>
-
-<p class="sign">» <span class="sc">A. Chantilly</span>. »</p>
-
-
-<p class="c gap"><i>M. P. Réjardin à M<sup>lle</sup> Chantilly.</i></p>
-
-<p class="date">« Paris, 7 mars.</p>
-
-<p class="ind">» Chère Mademoiselle,</p>
-
-<p>» Votre cas est très intéressant. Comptez sur
-moi.</p>
-
-<p>» Mais précisez, expliquez votre trouble.</p>
-
-<p class="sign2">» Respectueux hommages.</p>
-
-<p class="sign">» <span class="sc">P. Réjardin.</span> »</p>
-
-
-<p class="c gap"><i>A. Chantilly à M. P. Réjardin.</i></p>
-
-<p class="date">« Sèvres, 15 mars.</p>
-
-<p>» J’hésite, Monsieur, à me raconter à vous.
-Quels mots sauraient vous dire le mal dont je
-souffre ? Quelque chose d’obscur frémit en moi.
-Je cherche dans saint Augustin, Thérèse, Tolstoï,
-l’épreuve réparatrice qui me rendra digne de
-l’estime que je souhaite.</p>
-
-<p>» Si vous saviez, Monsieur, comme je vous
-admire, comme ma pensée, au cours, cherche à
-s’unir à la vôtre, la pénètre, la retient, l’incruste
-au plus profond de moi-même.</p>
-
-<p>» Votre parole a créé une femme nouvelle.</p>
-
-<p>» Veuillez agréer, de celle qui vous a choisi
-pour maître, l’assurance de sa vive et respectueuse
-affection.</p>
-
-<p class="sign">» <span class="sc">Adrienne.</span> »</p>
-
-
-<p class="c gap"><i>M. Réjardin à M<sup>lle</sup> Chantilly.</i></p>
-
-<p class="date">« Paris, 18 mars.</p>
-
-<p>» Vous me confondez, ma chère enfant.</p>
-
-<p>» N’exagérez point ce retour à l’austérité des
-Augustin, et des Thérèse.</p>
-
-<p>» Votre âme a une délicatesse d’ange ; mais à
-rôder aux abords des cloîtres, sa beauté se fanerait.
-Oubliez-vous donc que vous êtes une femme !
-En vous faisant si belle, Dieu vous donna des ailes.</p>
-
-<p>» Planez, planez, je veux guider ce vol charmant.</p>
-
-<p class="sign2">» Amitiés respectueuses.</p>
-
-<p class="sign">» P. R. »</p>
-
-
-<p class="c gap"><i>Adrienne à P. Réjardin.</i></p>
-
-<p class="date">« Sèvres, 22 mars.</p>
-
-<p>» Vous êtes la Bonté, comme vous êtes la Force.</p>
-
-<p>» Oh ! merci, d’être l’Initiateur que j’appelais.
-Dites, n’y a-t-il pas des moments où l’on se sent
-éternel ?</p>
-
-<p class="sign">» <span class="sc">Adrienne.</span> »</p>
-
-
-<p class="c gap"><i>P. Réjardin à Adrienne.</i></p>
-
-<p class="date">« Paris, 22 soir.</p>
-
-<p>» M’auriez-vous donc deviné !</p>
-
-<p class="sign2">» Chère enfant, je suis à vous.</p>
-
-<p class="sign">» <span class="sc">Paul.</span> »</p>
-
-
-<p class="c gap"><i>P. Réjardin à Adrienne.</i></p>
-
-<p class="date">« Paris, 28 mars.</p>
-
-<p>» Que me parlez-vous d’Orgueil, d’Égoïsme ;
-vous êtes trop prompte, chère amie, à vous dépouiller.</p>
-
-<p>» Ce serait faire œuvre d’iconoclaste, que de
-dédaigner la forme splendide que Dieu vous a
-donnée.</p>
-
-<p>» Venez donc me voir jeudi, après le cours,
-entre 5 et 6, nous causerons, et je pourrai mieux
-vous dire, qu’en ces lignes brèves, ce qu’il faut
-faire pour vivre harmonieusement.</p>
-
-<p>» Je baise la main jolie de ma petite amie.</p>
-
-<p class="sign">» <span class="sc">Paul.</span> »</p>
-
-
-<p class="c gap"><i>Du même à la même.</i></p>
-
-<p class="date">« Paris, jeudi 30 mars.</p>
-
-<p>» Vous n’êtes pas venue, méchante. J’avais
-tant à vous dire ; je vous cherchais à votre place,
-si chère déjà. Seriez-vous malade, ô pauvrette.</p>
-
-<p>» Et quand maintenant ?</p>
-
-<p class="sign">» <span class="sc">Paul.</span> »</p>
-
-
-<p class="c gap"><i>Adrienne à P. Réjardin.</i></p>
-
-<p class="date">« Sèvres, 1<sup>er</sup> avril.</p>
-
-<p>» Excusez-moi, Monsieur, je n’ai pu aller au
-cours, ni vous rejoindre ensuite. Une amie m’a
-enlevée en route, avec son frère normaliste de la
-rue d’Ulm. Nous avons été voir jouer « Ma Cousine ».
-Ne trouvez-vous pas que Réjane est bien
-« rosse » comme dit le frère de mon amie.</p>
-
-<p class="sign">» <span class="sc">Adrienne.</span> »</p>
-
-
-<p class="c gap"><i>Du même à la même.</i></p>
-
-<p class="date">« Paris, 2 avril.</p>
-
-<p class="ind">» Chère grande enfant,</p>
-
-<p>» Votre âme a trop de candeur, trop de flamme,
-pour se plaire à la rosserie des théâtres de boulevard.</p>
-
-<p>» Que diable alliez-vous faire chez Réjane avec
-ce jeune cuistre ?</p>
-
-<p>» Venez dimanche, je vous attendrai au parc
-Monceau.</p>
-
-<p class="sign">» Amitiés.</p>
-
-<p class="sign">» P. R. »</p>
-
-
-<p class="c gap"><i>Adrienne à M. Paul Réjardin.</i></p>
-
-<p class="date">« Sèvres, 6 avril.</p>
-
-<p>» Maître, maître, quelle journée adorable.
-Comment vous dire tout ce que votre parole bouleverse
-en moi. Où suis-je ? Qui êtes-vous donc
-pour me charmer ainsi ?</p>
-
-<p>» Je buvais vos paroles. Un monde s’est ouvert
-à moi, celui de la Charité, de l’Amour immense,
-éternel, mystique.</p>
-
-<p>» Oui, notre âme doit vivre par l’Amour.</p>
-
-<p>» Oui, tout notre être doit venir boire à la
-source divine.</p>
-
-<p>» Des ailes, les voilà ! j’échappe à ma prison.</p>
-
-<p>» Quel rêve sublime, ô mon poète, que ton
-immensité.</p>
-
-<p>» Maître je suis votre servante…</p>
-
-<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
-<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
-<p>Comme Adrienne achevait ces lignes, dont la
-signification réelle, laissait à sa bouche un retroussis
-railleur, la cloche sonna le cours.</p>
-
-<p>— Allons bon, il faut descendre, justement le
-pathos coulait à flots.</p>
-
-<p>Oh là, là, le pauvre homme qui s’imagine que
-les voiles de sainte Thérèse vont nous emmener à
-Cythère !</p>
-
-<p>Non pas, non pas. Dimanche on vous pose
-l’ultimatum, Monsieur, et nous verrons bien si ce
-bras illustre est le bras qui s’offrira au mien pour
-quitter cette École de misère.</p>
-
-<p>Tout à l’espoir d’un triomphe prochain, la belle
-Adrienne glissa la lettre inachevée dans un tiroir,
-à côté des lettres de Paul Réjardin, et des brouillons
-de chaque lettre précédente.</p>
-
-<p>Angèle Bléraud, souffrante, n’assista pas au
-cours ce jour-là.</p>
-
-<p>Une heure après, cette bonne Lonjarrey, tout
-émue, portait à la direction l’épître inachevée.
-Dans le cabinet de M<sup>me</sup> Jules Ferron, où elle fut
-mandée, Adrienne Chantilly, par contenance, s’évanouit.</p>
-
-<p>M. Paul Réjardin se récusa, furieux d’avoir été
-berné par cette gamine, en quête du chemin de
-Damas.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Quelques jours après, la belle Chantilly, pour
-raison de santé, quittait l’École avec un congé
-illimité.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="p2c22" title="XXII. Lettre de Berthe Passy à Mlle Isabelle Marlotte, professeur au lycée de jeunes filles, Tourcoing">CHAPITRE XXII</h3>
-
-
-<p class="c gap"><i>Lettre de Berthe Passy à M<sup>lle</sup> Isabelle Marlotte, professeur
-au lycée de jeunes filles, Tourcoing.</i></p>
-
-<p class="date">« Sèvres, avril 189&nbsp;.</p>
-
-<p>» Dieu soit loué, l’Ancienne ! Sèvres avant de
-mourir, aura connu les beaux jours de Saint-Cyr.
-Racine est dans nos murs, Maintenon sous
-notre toit.</p>
-
-<p>» Je t’arrête : il ne s’agit point de cavalcade,
-mais d’une représentation digne des mémoires de
-Caylus, puisque dimanche, sur les huit heures de
-relevée, nous eûmes petit gala.</p>
-
-<p>» C’est le Saint-Cyr pénitent, qui revécut dans
-le huis clos d’une représentation extraordinaire,
-et la Jeanne d’Arc de Jérôme Pâtre. Rien n’y
-manqua, pas même « ces belles larmes » que le
-poète versa.</p>
-
-<p>» Ah ! le plaisant homme que Jérôme, il mène
-en grande chevauchée la bonne Lorraine, des
-tréteaux du Châtelet au tapis bleu de l’École, de
-l’huis des séminaires aux estrades des lycées.
-C’est une croisade pour délivrer Jeanne d’Arc,
-prisonnière de l’Oubli.</p>
-
-<p>» Un paladin ! quoi.</p>
-
-<p>» A la longue, Jeanne d’Arc nous reviendra ;
-qu’importe, Sainte ou Mascotte, pourvu qu’elle
-soulève la Patrie au vol de son étendard. C’est le
-rêve de Jérôme, c’est le rêve qui fit battre, dimanche,
-le cœur de toute l’École.</p>
-
-<p>» Ne compte pas sur moi pour un laïus de circonstance,
-Jérôme t’enverra sa pièce ; il t’aimait
-bien. Tu verras que son drame suit de très près
-l’histoire, le roman en est écarté ; cette trilogie :
-« Vocation, Glorification, Passion » de Jeanne
-d’Arc, me semble la division naturelle d’un
-drame historique, dont le lignage est plutôt du
-côté de Shakespeare que du côté de Corneille.</p>
-
-<p>» Ma mère l’Oie raconterait cette vie de la
-Pucelle, qu’on en pleurerait, juge un peu quand
-Jeanne d’Arc, elle-même, se raconte avec une
-naïveté, une franchise, une ignorance de l’être
-sublime qu’a été cette paysanne.</p>
-
-<p>» Jérôme a bien fait d’adorer dévotement, sans
-hasarder son œuvre sous une parure inutile.</p>
-
-<p>» Pourquoi la pièce écrite en prose, n’a-t-elle
-pas réussi ; pourquoi la critique, au lieu d’admirer
-la grande actrice qu’est Segond-Weber, n’a-t-elle
-retenu de son verbe que les tirades patriotico-révolutionnaires,
-un peu prématurées. Ce fut
-une bamboula frénétique des vieux héliastes du
-théâtre.</p>
-
-<p>» Enfin le four, le four noir, Jérôme l’a connu.</p>
-
-<p>» Il en tomba malade ; songe que Jeanne d’Arc
-est la passion d’une vie déjà longue.</p>
-
-<p>» Les noirs cheveux blanchissaient, sa barbe
-fourchue se « hirsutait », et sa verve : essoufflée,
-ma pauvre ! sa petite langue pointillante, sautillante,
-immobile maintenant ; oh ! le temps du
-« rossignou » était passé.</p>
-
-<p>» Paix, paix, ma chère, nous ne le laissâmes
-point en c’t’état-là, après maints colloques, où chacune
-offrit ce qu’elle avait… trouvé, on décida de
-jouer Jeanne d’Arc à l’École, sans décors, sans
-costumes, sans autre spectateur que Jérôme.</p>
-
-<p>» On lui donnerait la joie de voir sa pièce toute
-nue, et de n’entendre d’autre musique que des
-mélodies de Haydn et de Beethoven.</p>
-
-<p>» Ainsi fut fait. En grand mystère, on prépara
-cette galante sérénade : personne n’en souffla
-mot. Vois-tu le cheveu de d’Aveline frémir, jaloux
-de la noire chevelure, et M. Lepeintre nous crier :
-« Ohé ! Jeanne d’Arc, elle est surfaite » !</p>
-
-<p>» Quelle inoubliable soirée, ma vieille. J’ai
-beau me trémousser dans l’École, avec des airs
-hurluberlus, c’est pas pour rien que je suis de
-Paris, j’aime le panache ! J’ai joué mon rôle
-comme un petit soldat.</p>
-
-<p>» N’était pas bien long, ni bien difficile, puisque
-j’étais La Hire. En moult occasions je devais répondre :
-Jarnidieu !</p>
-
-<p>» Mais tu n’y entends rien, si tu ne sais pas,
-avec quelle âme, on peut pousser ces Jarnidieu.</p>
-
-<p>» Et ma prière à « sire Dieu » ; parole, La Hire
-m’eût accolée comme un frère.</p>
-
-<p>» On se disputait les rôles ; on les tira au sort,
-mais le choix voulut que Marguerite Triel fut
-Jeanne d’Arc ; n’en a-t-elle pas la plastique, la
-belle tête d’illuminée ?</p>
-
-<p>» Elle a été admirable, émue quand il le fallait,
-douce, tragique, navrée, toujours simple et sincère,
-plus qu’une actrice ne saurait d’être. L’âme
-de Jeanne d’Arc vivait en elle. Si tu l’avais vue à
-genoux, écoutant les « voix », les cherchant de
-ses grands yeux fascinés. Ce n’était plus la Marguerite
-que tu as connue, mais un être qui resplendissait
-d’une joie surnaturelle.</p>
-
-<p>» Je voyais les lèvres de Jérôme trembler ; il
-se pencha vers M<sup>me</sup> Jules Ferron, à quatre pas de
-La Hire, et lui dit :</p>
-
-<p>» Jamais ma pièce ne m’a causé une émotion
-pareille… la voilà enfin la Jeanne d’Arc rêvée !</p>
-
-<p>» Et j’ai vu, oui, j’ai vu notre bon maître qui
-pleurait.</p>
-
-<p>» Un triomphe, un triomphe délirant ! Jérôme
-ne savait comment nous dire merci ; parions que
-d’un seul geste il eût voulu nous englober sur
-son cœur. Enfin il est content.</p>
-
-<p>» Mais nous n’en avons pas fini avec les honneurs
-rendus à Jeanne d’Arc, puisque Jérôme
-s’est fait le « barnum » de la Grande française.</p>
-
-<p>» Il l’a conduite, tout dernièrement, jusqu’à la
-barrière du faubourg Saint-Germain.</p>
-
-<p>» Une duchesse, oui, ma chère, et de Pomone
-encore, fit demander à Jérôme Pâtre trois conférences
-sur Jeanne d’Arc. Nous fûmes de la troisième ;
-je pense que le public aristo faisait défaut, à
-moins que la bonne dame fût exempte de préjugés.</p>
-
-<p>» Cette duchesse, lady en Écosse, prêtresse
-officiante d’une théosophie occulte, habitacle successif
-de Marie Stuart et de Jeanne d’Arc, est une
-extraordinaire douairière qui habite Holy-Rood…
-avenue Loban.</p>
-
-<p>» On nous reçut, non dans l’Oratoire, où ont lieu
-les entretiens magiques, mais dans le Hall ; un
-hall épatant, ma vieille ; rien ne peut te donner
-une idée de ce décor. Vraiment pour une femme
-seule, la dame de céans a trop d’âmes et trop de
-pommes.</p>
-
-<p>» Elle porte en écusson cinq pommes, et ces cinq
-pommes on les retrouve sur la marqueterie du
-parquet, dans les ferronneries des portes, sur les
-boiseries, les vitraux, les tentures, où elles montent
-jusqu’aux caissons de la voûte, épanouies en
-cinq allégories : Ève, Pâris, le jardin des Hespérides,
-le vieillard d’Orient et peut-être bien, je
-n’affirme pas, Babet au pays de Corneville.</p>
-
-<p>» Il m’a paru même, que la duchesse de Pomone,
-sous sa robe d’orfroi, portait ses armes parlantes
-de façon assassine.</p>
-
-<p>» Hélas, pendant deux heures on nous y fit croquer
-le marmot !…</p>
-
-<p>» Pardonne ma pauvre vieille, si au lieu de te
-parler cours, École, philosophie, je te conte nos
-divertissements imprévus.</p>
-
-<p>» J’ai voulu t’envoyer, de Sèvres, un de ces
-rayons blancs, comme il en passe parfois sur
-notre ciel gris. Te rappelles-tu ces clartés qui
-filaient sur l’École, les soirs où, de ta fenêtre, nous
-regardions Paris. Nous n’étions pas de la fête
-mais cette lumière, qui ployait jusqu’à nous les
-branches de son éventail, était encore une joie.</p>
-
-<p>» Souris un moment, ma pauvre vieille, va, je
-devine tes tristesses, qui demain seront les nôtres.
-Tu n’oses pas nous écrire que tu souffres, tu n’es
-pas de celles qui se plaignent, pauvre cœur discret.
-Notre École, c’est ton paradis perdu. Je savais
-que te parler de nous, c’était alléger la contrainte
-du présent.</p>
-
-<p>» Ma bonne humeur est un de ces feux du soir,
-je veux que tu en aies ta part, vieille et loyale
-amie, c’est la seule richesse que je puisse partager.</p>
-
-<p>» Écris-nous plus souvent ; dis-nous tes peines,
-tu parles trop des autres pour ne rien nous cacher
-de toi-même.</p>
-
-<p>» Crois-moi toujours, le plus sûr, le plus dévoué
-de tes camarades de route. Pourquoi ta directrice
-veut-elle t’embéguiner ? ça me paraît aussi
-cocasse que de voir « Marianne » porter un goupillon.</p>
-
-<p>» Faut-il en parler au bonsoir ? Je suis assez
-bien en cour… chut, on me tutoie. Use vite de
-mon crédit « souvent femme varie ».</p>
-
-<p>» Aussi avec ceux que j’aime, mordious je
-veux être garçon.</p>
-
-<p class="sign">» Fidèle.</p>
-
-<p class="sign">» <span class="sc">Berthe Passy.</span> »</p>
-
-<p>P.-S. — Le mariage de Renée Diolat est fixé au
-15 mai ; elle lâche l’<i lang="la" xml:lang="la">alma mater</i>. M. Marnille
-veut avoir une femme, et non ce trois quarts d’épouse
-qu’est le professeur marié. Brave homme
-va, ce que c’est que d’avoir la tête pleine de
-beaux contes ! en épousant notre Renée, il écrit
-le plus joli de tous, et rien ne sera inventé.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="p2c23" title="XXIII. Lui">CHAPITRE XXIII</h3>
-
-<p class="c small">LUI</p>
-
-
-<p>Pour la première fois, Marguerite Triel venait
-à l’atelier d’Henri Dolfière.</p>
-
-<p>Après ce silence impitoyable, il l’appelait enfin :</p>
-
-<p>« Je vous en prie, Marguerite, venez la voir
-avant qu’on ne l’emmène de l’atelier. J’ai fini.</p>
-
-<p>» Je sors d’un rêve écrasant. Depuis ce jour
-affreux, j’ai vécu seul ici, m’enfermant avec son
-ombre, m’acharnant à retrouver son sourire dans
-le marbre. J’ai voulu qu’il restât au moins une
-image de cette aurore qu’a été notre amour. La
-tombe de Charlotte est faite de mon sang et de
-mes larmes. Ah ! que ne suis-je celui qui insuffle
-sa vie au fantôme de pierre ; j’adorerais à genoux
-l’être qui ne s’évanouirait plus.</p>
-
-<p>» Je suis malheureux, Marguerite, venez je
-vous en supplie.</p>
-
-<p class="sign">» <span class="sc">Henri.</span> »</p>
-
-
-<p>Elle partit angoissée d’un malaise indéfinissable,
-comme si la joie de retrouver l’ami perdu
-était au-dessus de ses forces.</p>
-
-<p>On était à la mi-avril. Cette journée de dimanche
-s’annonçait mal, avec ses coups de vent, ses
-giboulées aigres, la mauvaise humeur des rues et
-des passants.</p>
-
-<p>A peine dehors, Marguerite souhaita d’échapper
-à cette mystérieuse hostilité des choses. Elle
-rentra, prête à rejeter d’un mot l’appel qui réveillait
-sa douleur.</p>
-
-<p>Une force irrésistible la poussa loin de l’École.
-Dans la pluie elle marcha vite et vite, maudissant
-la boue qui retardait ses pas. Son âme dévorait
-l’espace.</p>
-
-<p>Par une disposition étrange de son esprit les
-moindres incidents de cette journée décisive se
-fixèrent dans sa mémoire, avec une netteté photographique.
-Superstitieuse, elle appréhendait
-tout. Cherchant un symbole, un présage qui la
-rassurât.</p>
-
-<p>Elle ne vit autour d’elle que des larmes.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="p2c24" title="XXIV. Journal de Marguerite Triel">CHAPITRE XXIV</h3>
-
-<p class="c small">JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL</p>
-
-
-<p class="date">Dimanche 12 avril.</p>
-
-<p>Rouvre-toi cher journal : je n’ai pas fini de
-souffrir.</p>
-
-<p>Quel spectacle terrifiant j’ai eu sous les yeux
-depuis Sèvres jusqu’aux Moulineaux. La crue de
-la Seine est énorme, par endroits, le fleuve touche
-le talus du chemin de fer.</p>
-
-<p>Du côté de Paris, l’eau est visqueuse comme
-une chair pourrie ; du côté de Sèvres, profond
-miroir d’étain ou de plomb, elle étincelle.</p>
-
-<p>Aucun sillage ne la meurtrit, aucune hélice
-n’ose déchirer ce corps fluide, où s’étouffent les
-clameurs ; mais que de souffrances crispent ces
-flots, qui si doucement coulaient.</p>
-
-<p>La Seine fonce devant elle, dévore les prés,
-goulûment, comme un fauve exaspéré par un
-trop long jeûne, sans autre bruit, que celui d’une
-langue monstrueuse qui laperait la terre.</p>
-
-<p>Les îles s’enfoncent, les pontons ballottent, les
-épaves se heurtent aux barrages des arbres, noyés
-pacifiques, dont l’eau arrache les branches, tue
-les bourgeons frémissants.</p>
-
-<p>Sur le ciel infiniment gris, les corbeaux tourbillonnent,
-tourbillonnent, traçant sur les nuages,
-gonflés comme des tombes fraîches, le signe
-noir d’une croix funèbre. C’est une tristesse de
-mort, qui endeuille jusqu’aux maisons.</p>
-
-<p>Quel jour pour le revoir !</p>
-
-<p>Sur le viaduc d’Auteuil, j’ai croisé des gens
-qui passaient très vite, l’air effrayé d’entendre
-sourdre à leurs pieds une vie formidable qui les
-menace. Soudain, derrière eux, le soleil se lève,
-flamboie sur l’eau ténébreuse qu’il pénètre, qu’il
-fouille. Mais la nymphe d’hier, effrayante Isis,
-reste inviolable dans son suaire mouvant. La
-colonne de feu s’abat, brusquement engloutie par
-l’ombre du fleuve.</p>
-
-<p>J’ai fui cette vision de malheur.</p>
-
-<p>Pourquoi la mélancolie, ou la souffrance des
-choses, semble-t-elle nous avertir que la douleur
-approche ?</p>
-
-<p>J’ai marché longtemps à la dérive, désâmée.</p>
-
-<p>Me voici rue Raynouard, à l’atelier d’Henri.
-Un mur tout branchu, dans une rue de maisons
-mortes ; une porte vermoulue, qu’une vieille clanchette
-de fer ouvre et ferme, retombant avec le
-bruit si triste qu’ont les choses fêlées.</p>
-
-<p>C’est là.</p>
-
-<p>Mon cœur m’étouffe ; je n’oserai pas entrer.
-Charlotte, Charlotte, elle est près de moi.</p>
-
-<p>Une cour ; l’herbe s’écrase sous des blocs de
-marbre, sous des statues de saints, des clochetons ;
-tout est austère comme en un chantier d’église.</p>
-
-<p>Henri !</p>
-
-<p>Voilà mes mains dans les siennes, comme il
-est changé ! ses yeux ont un éclat qui me trouble,
-sa main me brûle !</p>
-
-<p>Pauvre Henri ! Qu’attend-il de moi ?</p>
-
-<p>Je ne sais plus où je suis, cette route funèbre,
-ce cloître, lui si pâle qu’il semble avoir donné
-son sang goutte à goutte.</p>
-
-<p>Tout mon être défaille.</p>
-
-<p>Je vais donc la revoir, l’approcher encore. Les
-mots s’étranglent dans ma gorge, je répète ce
-nom, le sien, qui tant de fois, depuis un an, s’est
-uni à celui de Charlotte.</p>
-
-<p>Henri m’a fait entrer dans une grande salle
-nue, crépie à la chaux. Le jour tombe très blanc,
-éclairant quelques statues emmaillotées de linges.
-Le sceau, l’ébauchoir, traînent près d’une motte
-de glaise ; quelques chaises, une table ; au milieu
-de dessins la dernière photographie de Charlotte,
-toute fleurie de violettes.</p>
-
-<p>Quel refuge pour vivre avec une morte !
-Comme il a dû l’aimer.</p>
-
-<p>Mes yeux cherchent ; en tremblant, avec une
-voix que je ne me connaissais pas :</p>
-
-<p>— Où est-elle ?</p>
-
-<p>Un voile tombe.</p>
-
-<p>La voilà.</p>
-
-<p>A quel instant de ma vie pourrais-je oublier
-cette apparition ? comme c’est bien, ma pauvre
-Charlotte, l’amie charmante de Sévigné, la sœur
-qu’elle reste pour moi.</p>
-
-<p>L’amour l’a ressuscitée plus belle, son âme
-rayonne sur sa bouche, elle est vivante dans sa
-chair de marbre. Qu’il est profond ce cri de
-l’amant, qui cherche là une femme, et n’étreint
-qu’une statue.</p>
-
-<p>Et ce n’est qu’une image, fixée au cœur d’un
-miroir blanc, qui reçoit les baisers, mais ne les
-rend jamais.</p>
-
-<p>Longtemps, longtemps, nous avons pleuré ensemble,
-n’osant élever la voix, pour ne pas
-effaroucher l’être invisible qui joignait nos
-cœurs.</p>
-
-<p>C’est un pur symbole qu’Henri a trouvé pour
-la tombe de Charlotte : un bas-relief assez élevé,
-rappelant par sa forme et sa décoration les bas-reliefs
-Louis XVI.</p>
-
-<p>Sur un petit mur, dont le dessin rappelle le
-vieux mur de Sèvres, avec ses pampres sauvages,
-sa toison de clématites fleuries, s’adosse un banc
-rustique. Charlotte est assise. De longs vêtements
-souples laissent apparaître la ligne virginale. Son
-image se détache à peine sur le mur ; par un
-modelé très doux, qui donne au marbre cette
-lumière colorée, cette transparence, caractéristique
-des œuvres de Rodin, tout ce corps charmant
-semble repris par la matière, qui laissa son œuvre
-inachevée.</p>
-
-<p>Elle lisait là, comme aux jours familiers.
-Soudain, une tempête passa, jetant à ses pieds, dans
-un tourbillon de feuilles et de fleurs, une colombe
-morte, qui de son aile, couvre encore le nid qu’elle
-avait préparé.</p>
-
-<p>Charlotte regarde avec effroi le vol des colombes
-effarouchées, tandis que sa main, abandonnant
-le livre, d’un geste implore les oiseaux d’amour.</p>
-
-<p>Dans l’encadrement de ce bas-relief, parmi les
-guirlandes, Henri a écrit ces mots qui disent toute
-la vie de Charlotte :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4">Elle riait à l’amour ;</div>
-<div class="verse i4">Un souffle de mort passa,</div>
-<div class="verse">Brisant ce nid où dorment les Colombes.</div>
-</div>
-
-<p>Une lumière vaporeuse caresse cette tombe,
-rayonne sur ce visage de jeune fille, qui s’anime
-et se fond avec une grâce divine.</p>
-
-<p>Elle me plaît cette image de l’évanouissement
-d’un être, déjà repris — fleur, arbre, ou plante — par
-la matière. Si les morts ont des yeux, Charlotte
-aurait souffert d’emblèmes effrayants, qui
-couvrent nos cimetières chrétiens ; le symbole
-païen rappelle mieux, à ceux qui l’aimèrent, la
-poésie de sa beauté.</p>
-
-<p>Mes larmes silencieuses ont dit à Henri l’œuvre
-admirable qu’il vient de faire pour Charlotte.</p>
-
-<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
-<p>Tout bas, loin d’elle, l’ami m’a raconté sa vie
-depuis un an ; l’horreur des premiers mois, où il
-songea à se tuer. L’apaisement, la résignation lâche
-au destin dès qu’il s’était remis au travail. Alors le
-désir fougueux de faire pour elle une œuvre virile,
-de demander à cet amour brisé, l’inspiration qui
-crée des choses éternelles… puis ses doutes revenus,
-le suicide lent de son corps dans cet
-atelier, où il avait vécu en communion surnaturelle,
-épuisante, avec l’être invisible que son
-amour recréait.</p>
-
-<p>«  — Maintenant l’illusion est finie ; on va l’emmener
-là-bas ; elle ne m’appartient plus. J’ai déchiré
-mon cœur pour y trouver cette statue. Elle
-partie, c’est le dernier arrachement…</p>
-
-<p>» Vous m’avez aidé, Marguerite, à monter mon
-premier calvaire : aujourd’hui, c’est encore votre
-main amie que j’appelle, ne m’abandonnez pas. »</p>
-
-<p>L’abandonner, grand Dieu, n’est-il pas tout pour
-moi !</p>
-
-<p>De quelle voix il s’est plaint, chaque parole se
-gravait douloureusement en moi. Pourquoi ne
-m’a-t-il pas appelée plus tôt, moi qui ne pensais
-qu’à lui, moi qui lui aurais parlé d’elle, essayant
-de lui rendre courage, de le consoler d’un espoir.
-Sa vie est longue encore, n’y a-t-il plus de place
-pour la joie ; ne peut-il plus aimer ?</p>
-
-<p>Qui a aimé comme lui, doit aimer encore ; il
-faut pour lui-même, pour le grand avenir qui
-l’attend, le détourner du passé.</p>
-
-<p>N’est-ce pas mon devoir, moi l’amie qu’il
-appelle enfin, de le rattacher à la vie ; de lui
-montrer le but glorieux qu’il doit atteindre. Ne
-puis-je donc pas l’aider, de toutes mes forces, à
-devenir un homme, lui que je retrouve faible
-comme un enfant ?</p>
-
-<p>Oh ! si, je le veux ; je veux qu’il soit très grand,
-et qu’il doive à l’amie, ce qu’il demandait à la
-fiancée.</p>
-
-<p>Nous ne disions plus rien, souffrant l’un et
-l’autre au réveil des souvenirs qui nous ont
-meurtris. J’avais gardé sa main dans la mienne,
-je la serrais, pour l’assurer que s’il le voulait, je
-resterais toujours son amie à lui, comme j’avais
-été l’amie de Charlotte.</p>
-
-<p>La nuit est venue, effaçant autour de nous ces
-apparences d’êtres. J’étais engourdie, sans force
-pour me lever et lui dire adieu ; j’aurais voulu
-rester là près de lui, toujours. Dans cette obscurité,
-plus rien n’existait du passé, qu’une immense
-tristesse qui liait mon âme à la sienne.</p>
-
-<p>Sa tête est tombée sur mon épaule, ses larmes
-ont mouillé ma poitrine. Il n’a rien dit, mais tout
-mon être a tressailli à l’appel de cette détresse.</p>
-
-<p>Doucement, d’instinct, mes lèvres sont descendues,
-fermant ses yeux clairs, éloignant d’un baiser,
-l’image qui torture mon pauvre ami.</p>
-
-<p>Je suis partie à la nuit close, la petite porte
-vermoulue s’est refermée sur moi, avec le bruit
-si triste qu’ont les choses fêlées.</p>
-
-<p>Est-ce sur ma vie ancienne que cette porte se
-ferme ?</p>
-
-<p>Je suis revenue à l’École fiévreuse, inquiète.</p>
-
-<p>Ce baiser, ce premier baiser que je donne, est-ce
-un baiser de sœur ?</p>
-
-<p>Est-ce la pitié qui me pousse vers lui ?</p>
-
-<p>Est-ce encore de l’amitié ?</p>
-
-<p>Alors, pourquoi ce trouble près de lui, cette
-langueur subite, quand j’ai senti ses larmes me
-brûler délicieusement.</p>
-
-<p>Pourquoi, au seul souvenir d’Henri, tout mon
-être défaille-t-il ?</p>
-
-<p>Regarde en toi même, Marguerite, tu es seul
-juge de dire qui l’emportera dans ta vie, du tumulte
-des eaux, de l’étendue morne, de l’étoile
-merveilleuse qui brille sur son toit.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="p2c25" title="XXV. Cours de littérature">CHAPITRE XXV</h3>
-
-<p class="c small">COURS DE LITTÉRATURE</p>
-
-<p class="c">PASCAL</p>
-
-
-<p>D’Aveline continua :</p>
-
-<p>« Il lui reste aux lèvres le goût de la mort.
-Depuis sa conversion, elle habite en lui. Pascal
-est un mourant qui cherche Dieu, avec l’épouvante
-de sa justice. Il a choisi la route du martyr, mais
-il tâtonne, écrase en gémissant les joies qui se
-lèvent à ses pieds. Sa chair s’épuise, il la flagelle.
-Son sang coule, il pleure le sang de Jésus. Il tombe,
-mais se relève pour courir vers l’Aube éternelle.</p>
-
-<p>» Et dans cette nuit, où son âme agonise, humble,
-il murmure à Dieu des mots ineffables.
-Comme son génie se revanche, dans ces prières
-sublimes que nous lirons tout à l’heure.</p>
-
-<p>» Cherchez quel philosophe, quel poète, quel
-moraliste, a connu le désespoir de Pascal en face
-de la mort ?</p>
-
-<p>» La sérénité des anciens peut-elle apaiser son
-effroi ? est-ce l’indolent scepticisme de Montaigne
-qui donne la résignation ? A ses yeux, les tendresses
-d’ici-bas, sont bien vaines pour affermir l’espoir
-d’un rendez-vous céleste.</p>
-
-<p>» Chrétien, le mystère de l’au delà l’écrase.
-Éternité des joies, éternité des peines, voilà notre
-sort, Dieu le tient suspendu.</p>
-
-<p>» Êtes-vous fous de ne pas trembler, de vous
-laisser piper à ces apparences de vie, vous, Épicuriens,
-de rire au plaisir, vous, Stoïques, de croire à
-votre vertu orgueilleuse. Dieu vous damne, vous,
-qui n’ouvrez pas à son appel le tabernacle
-mutilé de vos âmes.</p>
-
-<p>» Seigneur, que vous faut-il donc ?</p>
-
-<p>» Que ta vie soit l’holocauste volontaire, le don
-expiatoire qui rachète tes péchés, et tire de la
-misère présente la grandeur de mon pardon !</p>
-
-<p>» O hommes ! hâtez-vous, hâtez-vous, la mort
-est là qui rôde ! Suivez sa lumière, car vous vivez
-dans les ténèbres ; vous serez perdus pour l’Éternité,
-si vous n’entendez la parole de Dieu… »</p>
-
-<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
-<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
-<p>La voix se fait lointaine, s’assourdit, puis éclate
-en tempête, secoue rudement les endormies. Ce
-n’est plus d’Aveline qui parle, c’est Pascal qui
-menace, cingle, sous le fouet divin, ces âmes
-esclaves, toutes chaudes encore de la tiédeur du
-nid.</p>
-
-<p>Recueillies, frissonnantes, les Sèvriennes écoutent
-d’Aveline. Elles ne songent plus à prendre
-des notes, l’angoisse de Pascal les déchire ; c’est
-la plainte de l’âme en peine qui passe sur elles
-toutes.</p>
-
-<p>Ce cours de littérature, un des derniers avant
-les examens d’agrégation, est le commentaire du
-chapitre IX des <i>Pensées</i> de Pascal.</p>
-
-<p>Brusquement, d’Aveline a fermé le livre. Empoigné
-par la tristesse de ces pages, il se lève, quitte
-la chaire, et tout en marchant devant les tables
-d’élèves, improvise cette méditation.</p>
-
-<p>Une grande mélancolie tombe sur les Sèvriennes
-qui se penchent, n’osant avouer leurs larmes,
-s’isolant, presque farouches, dans cette solitude
-qu’ouvre la pensée de la mort.</p>
-
-<p>Malgré l’éclat du jour, les rumeurs de la rue,
-la classe s’est assombrie, et la voix de d’Aveline
-les trouble, comme le chant grave et triste du violoncelle.
-Il dit, ce chant, la tristesse de l’abandon,
-la pitié infinie, pour ces créatures impuissantes
-que le Seigneur mène où il veut, qu’il réprouve à
-son gré. Il dit la folie de nos rêves, de nos amours,
-de nos actions. Il gémit de ne pouvoir imiter les
-anges, de croupir dans ce cloaque d’erreur.</p>
-
-<p>La voix semble pleurer, menacer, gémir, avant
-de s’éteindre en un murmure très doux, qui jette,
-sur ces âmes enfiévrées, une apaisante caresse.</p>
-
-<p>D’Aveline s’arrête. Toute la classe vibre. Il se
-penche sur elle, avec le plaisir d’un dilettante,
-suit la route mystérieuse, la route saignante
-qu’ont suivie ses pensées.</p>
-
-<p>Le cours de littérature, en troisième année, a
-pris un caractère nouveau. D’Aveline n’est plus
-le professeur qui, d’un doigt capricieux, feuillette
-l’esprit des Sèvriennes, pour y jeter ici, un ornement,
-et là, une retouche. Sa leçon perd son
-allure pittoresque, amusante. Il ne s’agit plus
-d’étudier l’éloquence ou la logique ; mais de former
-l’âme de ces jeunes filles, en abordant le côté
-réel, « vécu » des œuvres classiques.</p>
-
-<p>Non que d’Aveline veuille imposer un culte
-unique, et comme Jérôme Pâtre, enrôler les
-Sèvriennes sous la doctrine de Kant. Lui les conduit
-à travers la vie, tantôt sous la garde d’un
-sceptique tel Montaigne, d’un passionné tel Pascal,
-d’un imaginatif tel Rousseau.</p>
-
-<p>Elles sont libres de choisir.</p>
-
-<p>Ce qu’il veut, en étudiant avec ses élèves, les
-hommes qui s’imposent à notre respect par l’intelligence,
-c’est exciter, chez ces jeunes filles, le
-sens de la poésie, l’enthousiasme réfléchi.</p>
-
-<p>Par là, il veut corriger, en les faisant entrer au
-cœur même de la vie, la vision du monde héroïque
-et romanesque, qu’imaginent les solitaires de
-vingt ans.</p>
-
-<p>Ce cours sur Pascal, commencé depuis trois
-leçons, les ramène impérieusement à l’examen de
-conscience.</p>
-
-<p>Après avoir aimé la mort, au temps des aspirations
-vagues, vers la quinzième année, elles s’en
-détournent avec effroi. Pourtant, elles le savent,
-cette pensée constante de la mort, et de l’au delà,
-est la seule qui nous donne la notion positive de
-ce que nous sommes dans la vie universelle.</p>
-
-<p>— Est-ce que, de l’idée du néant ou de l’immortalité,
-ne dépend pas notre règle de vie ?</p>
-
-<p>Une barre creuse le front obstiné de Victoire
-Nollet. La mort, pour elle qui a vu mourir sa
-sœur, est une nécessité qu’il faut subir, mais à
-qui l’on ne doit rien soumettre.</p>
-
-<p>Quoi, tout son travail pour agrandir son être
-serait nul aux yeux de Dieu ! Sans la grâce elle ne
-peut être sauvée, et la grâce n’est qu’un caprice
-de l’Omnipotence !</p>
-
-<p>C’est impossible, à chacun selon ses œuvres.
-Pascal est un mauvais maître qui vous désarme
-devant l’action.</p>
-
-<p>Victoire relève la tête, et regarde bien en face
-d’Aveline, qui épie sur ces figures sincères l’émoi
-de sa lecture. Dans les yeux qui le fixent, il n’y a
-qu’énergie, mépris de la mort.</p>
-
-<p>Près d’elle, Jeanne Viole est secouée d’un
-grand frisson, frisson de l’oiseau exilé du ciel.</p>
-
-<p>— « Ah ! ce Pascal, il vous prend, vous emporte,
-vous jette meurtrie à la porte d’un cloître ; cette
-vie ne vaut pas d’être vécue ; j’entends sonner
-un glas céleste, c’est la cloche des moniales,
-c’est l’Orante qui m’appelle vers l’époux mystique… »</p>
-
-<p>Ses yeux chavirent, ses joues pâlissent comme
-une hostie dans l’ombre, laissant croire à d’Aveline,
-que sa parole fait naître l’extase.</p>
-
-<p>— « Cabotine », murmure Berthe, en s’amusant
-à crayonner, au dos de son Pascal, l’extase de
-Jeanne Viole, « décidément elle pince toutes les
-cordes ».</p>
-
-<p>« Elle ne respecte rien. C’est pourtant terrible ce
-rappel de la mort. Ce diable d’homme m’a mis le
-cœur à l’envers. Ai-je jamais pensé que je pouvais
-mourir et m’en aller où ? Retrouver qui ?</p>
-
-<p>» Il y a quelque chose de plus affreux que cette
-angoisse brutale, c’est le silence de ceux qui
-sont partis on ne sait où… »</p>
-
-<p>Berthe n’a pas peur de la mort, elle est trop
-insouciante elle-même, mais elle tremble à la
-pensée que « son vieux » doit partir le premier,
-et que sans doute ils ne se retrouveront jamais.</p>
-
-<p>Un sursaut chasse cet effroi de leur affection
-brisée, une immense tendresse lui réchauffe le
-cœur. Oh comme elle va l’aimer, le câliner, lui
-faire une vieillesse heureuse à son pauvre Jules ;
-qu’au moins, il ait son Paradis sur terre, ne l’a-t-il
-pas durement gagné. La vie n’a pas été tendre
-pour les Passy ; qu’il doive à sa petiote la douceur
-des derniers jours ; la mort qui le prendra lui
-semblera moins cruelle, si le père s’en va un sourire
-sur les lèvres.</p>
-
-<p>La figure cachée dans ses mains, Marguerite
-pleure.</p>
-
-<p>Trop de souvenirs cruels l’accablent, elle n’a
-pu retenir ce flot de larmes qu’appelle la voix de
-d’Aveline. Elle les connaît pourtant, ces pages terribles,
-que seuls peuvent aimer ceux qu’on ne
-console pas.</p>
-
-<p>Ces mots vulgaires, ces images brutales, la saisissent
-d’effroi, comme si, devant elle, on fouillait
-la terre, pour lui montrer l’œuvre ténébreuse de
-la mort.</p>
-
-<p>Tout ce que son imagination voile s’étale là,
-comme une pourriture qui lui fait horreur. Elle a
-peur, son être éclatant de vie regimbe, et ramène
-sur soi la pitié qui s’en va, vers les restes innommables
-de ce qui fut l’adorable Charlotte.</p>
-
-<p>La mort fera son œuvre, sur elle aussi, tout ce
-qui fait sa beauté, ses yeux, ses cheveux, sa chair
-blanche, où courent comme des sources de petites
-veines bleues, son parfum, son corps qu’elle aime,
-la mort demain en fera, pour les autres, un objet
-de dégoût.</p>
-
-<p>Elle se sent lâche devant cet anéantissement ;
-l’incertitude de l’au delà, la rejette éperdument
-vers toutes les forces de la vie : seule certitude
-que nous ayons.</p>
-
-<p>Est-ce pour nous préparer à mourir, en vivant
-dans la pénitence, que Dieu nous a créés ? Faut-il
-faire de sa vie un désert ? renoncer au bonheur, à
-la joie d’unir son être à un être adoré, donner à
-Dieu seul son cœur, sa chair, son rêve de
-Vierge ?</p>
-
-<p>Non, non, tout son être se révolte devant une
-pareille malédiction.</p>
-
-<p>La pensée de la mort, de la ténébreuse destruction
-des êtres, exalte follement son désir de vivre,
-de posséder la vie, l’amour, la volupté, tous ces
-biens que Pascal condamne.</p>
-
-<p>Aimer, aimer, voilà le souverain bien, Dieu n’a
-jamais voulu écraser ses créatures sous la malédiction
-d’une vie solitaire.</p>
-
-<p>« Je t’aime, je t’aime » chuchote son cœur,
-« je t’aime, je t’aime » répètent ses lèvres brûlantes,
-et ce mot maintenant signifie tout, c’est la loi
-qu’il faut accomplir, pour que la vie soit éternelle.</p>
-
-<p>Lumière, joie, caresses, voilà ce que sa jeunesse
-répond aux cris de Pascal. C’en est fait de
-la torture qui l’épuise, elle a vu clair. Henri, elle
-aime Henri ; c’est lui qui la prendra, c’est lui qui
-sera la chair de sa chair. Elle sent battre son cœur
-dans le sien, et son sang brûle de ne pas couler
-encore avec le sang du bien-aimé…</p>
-
-<p>Marguerite ne sait plus où elle est ; la voix de
-d’Aveline est un bourdonnement, une plainte
-vague qui passe sur elle.</p>
-
-<p>Que peuvent les lamentations de Pascal sur ce
-cœur ivre d’amour ?</p>
-
-<p>De la terre morte de cette classe, montent des
-parfums ardents, c’est l’odeur violente du Paradou.
-Demain, avec Berthe, elle retournera lire l’abbé
-Mouret, sous l’ombre fraîche des arbres. C’est là,
-que ces pages flamboyantes de soleil, où tout se
-pâme et râle d’une immense volupté, éveillèrent
-en elle le frisson du désir. Quelle ivresse lui vient
-de ce livre, complice du rêve éperdu qui, la nuit, la
-soulève et lui ouvre les bras vers celui qu’elle
-appelle…</p>
-
-<p>Derrière ses mains jointes, Marguerite boit ses
-larmes, dérobant à d’Aveline, à celles qui l’écoutent,
-son émoi.</p>
-
-<p>Quelque chose d’inconnu, de farouche et de
-mystique, plus fort que sa pudeur, la pousse impérieusement
-vers l’ami malheureux. Elle tremble
-à la pensée que peut-être il ne l’aime pas, qu’il ne
-veut pas qu’un autre amour le console. Pourtant,
-à travers ses yeux clos, elle le voit à ses genoux,
-parlant, suppliant, et déjà tout son être défaille
-du désir de ces lèvres qui cherchent les siennes.</p>
-
-<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
-<p>D’Aveline a rouvert son Pascal, et lu, avec un
-frémissement, le mystère de Jésus, ineffable cantique
-de l’amour mystique. « Console-toi, tu ne me
-chercherais pas, si tu ne m’avais trouvé. »</p>
-
-<p>Les Sèvriennes, recueillies, écoutent le dialogue
-divin, que répète pour elles, la voix grave du violoncelle.
-Respectueux du silence, des larmes
-muettes de Marguerite, d’Aveline s’approche
-d’elle, fait sa voix plus caressante encore, pour dire
-l’admirable poème de <i>Sagesse</i> :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Ah ! Seigneur, qu’ai-je, hélas ! me voici tout en larmes</div>
-<div class="verse">D’une joie extraordinaire : votre voix</div>
-<div class="verse">Me fait comme du bien et du mal à la fois,</div>
-<div class="verse">Et le mal et le bien, tout a les mêmes charmes.</div>
-<div class="verse"><b>. . . . . . . . . . . . . . . . . . .</b></div>
-<div class="verse i12">Et me voici</div>
-<div class="verse">Plein d’une humble prière, encor qu’un trouble immense</div>
-<div class="verse">Brouille l’espoir que votre voix me révéla.</div>
-<div class="verse">Et j’aspire en tremblant…</div>
-</div>
-
-<p>Vers lui se lèvent alors deux yeux illuminés,
-non plus les yeux de madone, si langoureux et si
-frais, qu’à les voir se poser sur lui, d’Aveline les
-avait aimés, mais deux grands yeux consumés
-implorant de l’Amour cette réponse de Dieu :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">… Pauvre âme, c’est cela.</div>
-</div>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="p2c26" title="XXVI. Journal de Marguerite Triel">CHAPITRE XXVI</h3>
-
-<p class="c small">JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL</p>
-
-
-<p class="date">20 mai 189&nbsp;.</p>
-
-<p>Je saurai me taire, et vivre passionnément de
-mon secret, comme j’ai vécu de ma douleur.</p>
-
-<p>Je l’aime, je l’aime follement.</p>
-
-<p>Je le dis à mes livres, à mes fleurs, à mon lit.</p>
-
-<p>Je l’aime !</p>
-
-<p>L’École est radieuse, ma chambre embaume
-l’amour.</p>
-
-<p>Lui seul ne saura pas que je l’aime, je ne veux
-pas que ces lieux, si tristes pour lui, soient les
-témoins de sa joie.</p>
-
-<p>Avant de quitter Sèvres, là-bas, chez lui, je retournerai
-le voir : il tremblera que ce soit l’adieu ;
-alors un mot, un tout petit mot, un geste seulement,
-et il saura que je l’adore, la tristesse s’effacera
-de ses yeux, il n’y aura plus que du bonheur,
-plus que de l’amour…</p>
-
-<p>Mais si je me trompais ? S’il ne m’aimait point !
-Non, non c’est impossible, ses yeux le trahissent,
-hier encore au Louvre, comme il me regardait !
-Il ne sait pas qu’il m’aime, c’est moi qui le lui
-apprendrai, il ne sait pas que l’amour entre nous,
-a grandi de toutes les larmes solitaires que nous
-avons versées !</p>
-
-<p>Ce n’est point trahir Charlotte qu’aimer Henri.
-La mort délie tous les liens ; elle restera l’amie,
-que nous pleurerons ensemble, elle qui fut l’instrument
-de la Destinée.</p>
-
-<p>Elle avait l’âme trop haute, pour souhaiter
-qu’Henri fût malheureux ; peut-elle m’en vouloir,
-de guérir la blessure qu’elle a faite ?</p>
-
-<p>Longuement j’ai prié et pleuré sur sa tombe.</p>
-
-<p>Je suis rentrée à l’École l’âme allégée ; Charlotte
-a entendu ma prière.</p>
-
-
-<p class="date">1<sup>er</sup> juin.</p>
-
-<p>Partir, avec quel déchirement j’écris ce mot ;
-qu’est-ce qui m’attend, au seuil de cette École.</p>
-
-<p>Comme elle passe, passe maintenant, la lente
-caravane des jours. Les premiers furent mélancoliques,
-qu’ils sont loin déjà ; puis l’aube s’est levée,
-j’ai vu les cavaliers rapides, les manteaux
-blancs, les harnais d’or, et flotter sur la croupe
-des chevaux, ces robes d’azur, ces robes couleur
-de rose, couleur de pourpre, dépouilles galantes
-d’oasis traversées. Jours inoubliables, où mes
-lèvres ignorantes s’offraient au baiser.</p>
-
-<p>Après eux, d’un galop foudroyant, dont l’écho
-brise encore mon oreille, le cavalier noir est
-accouru. Il s’est penché près de moi et l’a prise.</p>
-
-<p>A l’horizon les autres ont disparu, lui seul est
-debout : un jour de mort est un jour éternel.</p>
-
-<p>La troupe morne a passé, mes yeux ne voyaient
-que le cavalier noir.</p>
-
-<p>Voici les derniers jours : anxieuse, je les regarde
-venir ; où est-il le jour lumineux, le jour divin,
-qui me donnera au bien-aimé ?</p>
-
-
-<p class="date">4 juin.</p>
-
-<p>Pauvre maison, quels regrets tu me laisses ! J’ai
-été si souvent joyeuse, si souvent taciturne, quand
-de cette fenêtre, je regardais vivre les êtres mystérieux,
-que sont les arbres, les fleurs.</p>
-
-<p>J’ai aimé la grâce des jeunes branches ployant
-et se redressant, comme de beaux corps, dans
-l’air agité. J’ai vu la lune trembler sur le jet
-d’eau, et le bassin se velouter d’ombre, sous le
-pied léger, tournoyant, de cette ballerine fantastique,
-qui déchire le tulle de sa robe pailletée au
-premier souffle du vent.</p>
-
-<p>Tous ces frissons d’une vie obscure ont passé
-en moi, comme si j’étais enracinée à la terre de
-mon École.</p>
-
-<p>Adieu, retraite charmante, où j’ai vécu tant de
-rêves ; maison laborieuse, où j’ai appris la toute-puissance
-du Destin, maison des pleurs, qui ne
-doit pas être la maison d’amour.</p>
-
-<p>L’École m’a faite femme ; mon cœur est plein
-d’affectueuse reconnaissance, pour les Maîtres qui
-m’ont aidée à vivre libre, fière sous la seule loi
-de ma conscience.</p>
-
-<p>Mais que serai-je demain, moi qui ne puis
-rien contre mon cœur ?</p>
-
-
-<p class="date">15 juin.</p>
-
-<p>Est-ce curieux, mes compagnes parlent de leur
-vie de professeur, des élèves, des cours. Moi, je
-ne me vois pas dans une chaire.</p>
-
-<p>Un inexplicable malaise me serre le cœur chaque
-fois qu’on parle d’avenir.</p>
-
-<p>Et le mien peut être si beau !</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="p2c27" title="XXVII. Le suicide d’Isabelle Marlotte">CHAPITRE XXVII</h3>
-
-<p class="c small">LE SUICIDE D’ISABELLE MARLOTTE</p>
-
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">O mort, vieux capitaine, il est temps, levons l’ancre,</div>
-<div class="verse">Le pays nous ennuie, ô mort, appareillons.</div>
-</div>
-
-<p class="attr"><span class="sc">Baudelaire.</span></p>
-
-
-<p class="c gap"><i>Isabelle à ses amies de l’École de Sèvres.</i></p>
-
-<p class="date">« Tourcoing, 16 juin 189&nbsp;.</p>
-
-<p>» Eh bien non, je ne suis pas heureuse !</p>
-
-<p>» Tant que je l’ai pu, mes grandes, je vous ai
-caché le crève-cœur de ma vie nouvelle. J’ai cru à
-un mal passager, celui des habitudes trop lentes.
-J’ai cru au spleen que me cause ce ciel gris. J’ai
-tant besoin de soleil, et là-haut, pas un coin bleu
-n’étoile cette lourde armure de l’infini.</p>
-
-<p>» Je suis accablée de tristesse dans cette ville
-enfumée. Les rues n’ont pas un rayon, tout est
-menace, jusqu’à ces cheminées d’usines qui dressent,
-sur les toits, une herse colossale. Tout vous
-crie : halte-là !</p>
-
-<p>» Il n’y a que le vent qui passe, un vent de
-plaine qui se lamente et pleure ; un vent de nostalgie,
-qui maintenant gronde en moi.</p>
-
-<p>» Quels nocturnes on entend ici !</p>
-
-<p>» Vous rappelez-vous le frisson que nous donnait
-cette ballade de Lénore ! La nuit, quand
-j’écoute le galop du vent, il me semble qu’une
-vie mystérieuse, pareille à celle des légendes,
-force ma porte, et m’ordonne de partir.</p>
-
-<p>» Vous me croyez malade ?</p>
-
-<p>» Non.</p>
-
-<p>» Je suis lasse, lasse de vivre. L’ennui m’a
-mordue au flanc, et je vous écris, mes chéries,
-comme une pauvre bête blessée qui tourne vers
-vous l’adieu de son dernier regard.</p>
-
-<p>» Je n’en peux plus. Il a suffi d’un an d’épreuve,
-pour arriver à cet écrasement de tout mon être. Ne
-croyez pas que cette plainte, qui monte vers vous,
-soit celle d’un cœur blessé, ou d’une vanité froissée !</p>
-
-<p>» J’étais de celles qui, dans la vie, renoncent à
-tout. Mon rêve chaque jour s’est fait plus petit, il
-ne couvait que des joies discrètes, il a suffi d’une
-main méchante pour tout effacer.</p>
-
-<p>» De cette vie silencieuse, qu’est la vie du professeur
-femme, je n’aurai connu que l’amertume
-d’être seule.</p>
-
-<p>» C’est là ce qui me tue.</p>
-
-<p>» Être seule ! il n’y a rien de plus cruel au
-monde. C’est avec des mots comme celui-là que la
-douleur s’enracine.</p>
-
-<p>» Depuis ma sortie de l’École, qui s’est inquiété
-de moi ? qui a voulu savoir si j’étais heureuse ?
-qui m’a tendu la main ?</p>
-
-<p>» Alors que j’avais besoin de conseils, d’encouragements,
-ah de reproches aussi, personne n’a
-su me dire : « Mon enfant, faites cela. »</p>
-
-<p>» On croit, parce que nous sommes savantes,
-que nous n’avons pas de cœur ! on ne se doute
-donc pas que nous souffrons plus que les autres,
-parce que nous pensons trop, et que ce serait de
-la joie encore, que de sentir monter vers soi
-l’appel des misérables.</p>
-
-<p>» Cet isolement, d’autres le supportent, moi je
-n’ai plus la force de l’accepter. C’est l’abandon
-qui cause ma terreur.</p>
-
-<p>» Les plus anciennes de mes collègues ne
-souffrent pas ; au sortir de l’École, elles étaient
-femmes faites, non des enfants, comme nous. Elles
-ont peuplé leur solitude de petites choses égoïstes ;
-elles se sont rouillées. D’autres plus vibrantes ont
-été malheureuses, elles ne disent pas ce qui les
-console. Les unes sont mariées, ou vivent dans
-leur famille, les heureuses ! jamais elles ne connaîtront
-la fièvre qui dévore les autres, celles qui
-s’enferment dans « leur garni », mangeant ou ne
-mangeant pas, dormant, ou remuant dans un besoin
-effréné d’agitation et de bruit, sans autre ressource
-que de se parler tout haut, pour se donner
-l’illusion que quelqu’un est là, qui les écoute… et
-qui a pitié d’elles !</p>
-
-<p>» Au Lycée, nous sommes étrangères les unes
-aux autres. On se salue, on ne se recherche pas.</p>
-
-<p>» Renée avait raison de nous avertir de la froideur
-ou de l’hostilité qui vous accueillent. Notre
-solidarité n’est qu’apparente ; le rideau tombé, le
-lâchage commence.</p>
-
-<p>» Le Lycée, mais c’est une abstraction !</p>
-
-<p>» L’École avait une âme. Quelque chose d’indénouable
-nous attache à Sèvres. Vous le verrez, son
-regret vous suit. Et pourtant, c’est Elle, c’est sa
-vie trop ardente, c’est l’habitude qu’elle nous
-donne trop tôt de généraliser, d’appliquer, au
-fourmillement qui nous engloutit, la logique d’un
-système idéal, qui nous rendent si malheureuses.
-Mais je l’aime encore plus d’être si belle et si dangereuse.</p>
-
-<p>» Quand je parle de mon École, tout en moi se
-réveille : j’entends la pluie dolente du jet d’eau, je
-revois les vitres si vieillottes qu’irisent les reflets
-du soleil mourant ; j’entends, au bord de ma fenêtre,
-chanter le rossignol, puis c’est la cloche matinale,
-et d’Aveline qui nous lance son « Bonjour,
-mesdemoiselles ».</p>
-
-<p>» Toutes ces choses perdues me font pleurer.</p>
-
-<p>» Que je vous aime, mes grandes, de m’être
-restées fidèles. Vos lettres m’apportaient le caquetage
-rieur de notre cage lointaine. Mes lettres ont
-voulu prendre le ton des vôtres, elles m’ont trahie ;
-je croyais les poudrer d’or, elles s’enroulaient
-dans ces flocons de tristesse qui palpitent autour
-de moi.</p>
-
-<p>» Je vous ai parlé de ma vocation, de mon ardeur,
-de mon plaisir même.</p>
-
-<p>» Je vous ai menti.</p>
-
-<p>» La vocation, je ne l’ai pas, mais elle serait
-venue, si on m’eut laissé faire. Tout de suite, j’ai
-compris que mon enseignement ne vaudrait rien,
-si je ne m’ouvrais d’abord le cœur de mes élèves.</p>
-
-<p>» Je suis allée à elles ; j’ai voulu être leur petite
-mère, celle qui achève l’œuvre de l’autre, et j’ai
-donné ma pensée, mon travail, comme j’eusse
-donné mon sang.</p>
-
-<p>» On a pris ombrage du succès de ma méthode.
-L’élan affectueux qui jetait, dans mes
-bras, ces enfants, rompait les traditions glaciales
-du Lycée. On me fit dire que cela déplaisait. Les
-petites s’obstinèrent. Je devins suspecte. On soupçonna
-dans ma conduite le calcul d’une ambitieuse
-(la fille du préfet ne jurait que par moi).
-J’aurais dû me méfier et me garer à temps. Je
-n’ai su. Du coup on m’a cassé les reins.</p>
-
-<p>» Pour la directrice du Lycée, je suis l’ennemie
-n’ayant pas la même confession : elle est
-Janséniste, violemment autoritaire, tranchant
-sur tous d’une vertu orgueilleuse. Règle, devoir,
-principes, pour tout cela elle est inflexible, le
-reste lui importe peu.</p>
-
-<p>» Elle veut effacer du fronton du Lycée cette
-injure : École de libres-penseuses, et faire de sa
-maison une rénovation des petites écoles de Port-Royal.
-Il ne lui manque que le talent, la grâce,
-l’amour de la mère Angélique.</p>
-
-<p>» Son austérité morale est le gage de son entente
-avec la municipalité cléricale de Tourcoing.
-La Directrice, avec un zèle hypocrite, embauche
-élèves, professeurs dans toutes les Confréries
-chrétiennes, et porte la bannière aux jours de
-procession.</p>
-
-<p>» Le Gouvernement ?</p>
-
-<p>» Le Gouvernement approuve : le Lycée à présent
-n’a plus besoin de subvention.</p>
-
-<p>» J’ai repoussé l’embauchage, je n’ai fait aucune
-concession à la manie tyrannique du maître ;
-je me suis refusée à confesser mes élèves, pour les
-trahir ensuite.</p>
-
-<p>» On veut qu’à mon cours, je confonde l’enseignement
-philosophique et l’enseignement religieux.
-Je m’y refuse avec une intransigeance qui
-m’a perdue. J’ai osé expliquer la sagesse de Renan,
-et m’aider des livres d’Anatole France.</p>
-
-<p>» Le jour où j’ai osé cela, j’ai senti que je jouais
-mon avenir ; je ne pouvais reculer, ma directrice
-ayant écouté à la porte une partie de mon cours.</p>
-
-<p>» Le soir même, un rapport était adressé au
-recteur. La directrice se faisait l’écho insultant
-des bruits qui circulent sur mes opinions morales.
-Je devenais une émancipatrice dangereuse, une
-révoltée, une nihiliste ! Je compromettais le Lycée
-de Tourcoing !</p>
-
-<p>» Je reçus un blâme officiel.</p>
-
-<p>» Je n’ai pu tolérer ce blâme que je ne mérite
-pas. J’ai relevé les accusations dont on m’accable,
-c’était mon droit. Je suis allée trop loin.</p>
-
-<p>» J’éprouvais une joie sauvage à défigurer cette
-belle âme, c’étaient des mots corrosifs, du vitriol
-qui lui brûlaient la face.</p>
-
-<p>» Elle m’a laissé parler. J’étais perdue.</p>
-
-<p>» Je suis sous le coup d’une révocation. L’administration,
-qui, dans ces sortes de choses, a le rôle
-des muets du sérail, m’étranglera sans rien dire.</p>
-
-<p>» Mon avenir est brisé, personne ne me défendra.
-M. Legouff est trop vieux, M<sup>me</sup> Jules Ferron
-trop loin, du reste elle n’intervient jamais.</p>
-
-<p>» Qui croira que je n’ai pas failli, et que ma
-révocation n’est pas justice ?</p>
-
-<p>» Une démarche au ministère, un marché, me
-sauverait… non, non pas ça, pas cette souillure.
-J’aime mieux une fin plus fière.</p>
-
-<p>» Il m’est impossible de transiger avec ma conscience.
-Mes idées à moi, c’est encore ma conscience.
-Je ne pourrais vivre ailleurs, s’il fallait
-recommencer ce dur apprentissage de la lâcheté
-humaine.</p>
-
-<p>» Si prévenue que j’aie été, je n’ai pas su juger
-les gens et la vie.</p>
-
-<p>» Là-bas, nous voyons tout à travers un ciel
-trop pur ; c’est notre tour d’ivoire, elle est si
-haute qu’on ne peut y sentir l’odeur de pourriture
-humaine qui m’empoisonne.</p>
-
-<p>» On part la joie dans le cœur ; aux premiers
-pas, on butte. J’aime mieux m’en aller ; j’entrerai
-sans tache dans le néant. Si quelque part un Dieu
-juste m’appelle, il pourra m’absoudre d’avoir mis,
-à plus haut prix que ma vie, le respect de moi-même.</p>
-
-<p>» Adieu, mes douces chéries, vous êtes toute
-mon affection. Je redoute pour vous ces épreuves
-qui m’ont vaincue. Fuyez la solitude ; aimez,
-soyez aimées : vous serez fortes. Puissiez-vous ne
-jamais connaître cette tâche poignante qui a été
-la mienne : borner sa vie à gagner son pain quotidien.</p>
-
-<p>» Adieu, mes dernières larmes sont pour vous.
-Je vous aimais.</p>
-
-<p class="sign">» Votre <span class="sc">Isabelle</span>. »</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="p2c28" title="XXVIII. Fait divers de la « Gazette de Tourcoing »">CHAPITRE XXVIII</h3>
-
-<p class="c small">FAIT DIVERS DE LA « GAZETTE DE TOURCOING »</p>
-
-
-<p class="date">18 juin 189&nbsp;.</p>
-
-<p>Notre lycée de jeunes filles vient d’être cruellement
-éprouvé. Un des plus sympathiques professeurs,
-M<sup>lle</sup> I. M…, en manipulant des produits
-photographiques, par une imprudence inexplicable,
-s’est empoisonnée avec du cyanure de
-potassium.</p>
-
-<p>Malgré les soins dévoués de l’admirable femme
-qui dirige cette maison d’éducation, cette malheureuse
-jeune fille n’a pu être sauvée.</p>
-
-<p>M<sup>lle</sup> I. M… avait vingt-trois ans.</p>
-
-<p>Nous prions M<sup>me</sup> la directrice du Lycée de jeunes
-filles d’agréer, dans cette douloureuse épreuve,
-nos respectueuses condoléances.</p>
-
-<p class="sign"><i>La Rédaction.</i></p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="p2c29" title="XXIX. Journal de Marguerite Triel">CHAPITRE XXIX</h3>
-
-<p class="c small">JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL</p>
-
-
-<p class="date">20 juin 189&nbsp;.</p>
-
-<p>Quelle pitié de voir mourir, en pleine jeunesse,
-notre douce Isabelle. Est-ce donc impossible de
-lutter contre l’injustice, de conquérir le bonheur.
-Faut-il, que parmi nous, les plus pures expient les
-crimes des autres !</p>
-
-<p>Quelle blessure cruelle, cette mort rouvre en
-moi ; Charlotte, Isabelle, toutes les deux frappées,
-quel est le malheur qui m’attend ?</p>
-
-<p>Mon Dieu, mon Dieu, gardez-moi mon Henri.</p>
-
-<p>Pourquoi ce suprême souvenir d’Isabelle,
-l’envoi de cette poupée que d’Aveline autrefois
-nous avait donnée ; on riait en la baptisant : Isabelle,
-en ce temps-là, était follement joyeuse. Elle
-voulut emporter à Tourcoing ce « fétiche ! »</p>
-
-<p>Je veux laisser la poupée dans son petit cercueil,
-le malheur doit être avec elle.</p>
-
-
-<p class="date">1<sup>er</sup> juillet.</p>
-
-<p>Oublierai-je jamais comme M. Legouff m’a
-reçue à Seine-Plage aujourd’hui ; comme il a été
-paternellement bon. Il m’a rassurée sur mon
-examen, m’annonçant un beau succès, me promettant
-dans la suite de s’occuper de moi.</p>
-
-<p>En partant, comme je le remerciais très émue
-de tant de bienveillance :</p>
-
-<p>« Chère fille, veillez sur vous. Cœur tendre,
-imagination triste. Peut-être connaîtrez-vous de
-cruelles blessures. Soyez forte, espérez, c’est moi
-qui vous le dis, vous épouserez celui que vous
-aurez choisi. »</p>
-
-<p>Puisse-t-il dire vrai.</p>
-
-<p>Qu’un jour vienne, où celui qui m’a prise corps
-et âme, oublie la tristesse du passé ; que le don de
-moi-même, le console de ce qu’il souffre.</p>
-
-<p>Qu’il soit heureux.</p>
-
-<p>Oh ! comme je l’aime !</p>
-
-
-<p class="date">4 juillet.</p>
-
-<p>Nous avons passé ensemble l’après-midi dans
-les bois. Il m’attendait à la Lanterne de Saint-Cloud.
-Nous avons été droit devant nous, sans
-but, presque silencieux : j’évite de lui parler de
-l’École, de mon départ si proche ; j’aime mieux qu’il
-me raconte ses projets. Sans cesse, je le ramène
-à l’idée qu’il doit créer quelque chose de très
-grand.</p>
-
-<p>Il dit que l’artiste, sans l’amour, est impuissant.</p>
-
-<p>Ah ! si c’était vrai, ah ! si je pouvais lui rendre
-le désir, le rêve, la force, tout ce qui s’en va de
-lui, chaque jour un peu plus !</p>
-
-<p>Nous nous sommes assis au pied d’un arbre, en
-plein bois. Nous étions seuls, pas un bruit, pas
-un souffle, le voile des feuilles nous enveloppait.</p>
-
-<p>Il était allongé sur les mousses, semblant chercher
-quelque insecte qui fuyait ; je le regardais.
-Soudain ses yeux se sont relevés, fixant les miens,
-les buvant, buvant éperdument tout mon être…</p>
-
-<p>J’ai cru que j’allais mourir, brusquement il
-s’est relevé, s’est enfui ; quand il est revenu près
-de moi, sa figure était baignée de larmes.</p>
-
-<p>Qu’a-t-il ? pourquoi cette lutte, pourquoi ses
-lèvres se ferment-elles, quand la délivrance est si
-proche. Que me cache-t-il ?</p>
-
-<p>Hâtez les jours, mon Dieu, je ne peux plus vivre
-ainsi.</p>
-
-
-<p class="date">5 juillet.</p>
-
-<p>J’ai les nerfs tendus à se rompre, je deviendrais
-hargneuse. Jeanne Viole tournaille autour
-de moi, comme une mouche noire. Berthe vit dans
-le parc, à califourchon sur un arbre. Victoire
-m’horripile avec ses séances d’agrégation, qu’elle
-multiplie dans tous les coins.</p>
-
-<p>Que m’importe leurs soucis, que m’importe
-l’agrégation, un autre mal me ronge.</p>
-
-<p>Et puis, en ce moment, c’est fini de la camaraderie,
-l’égoïsme s’étale et triomphe. L’examen est
-le Dieu Moloch de tous les bons sentiments.</p>
-
-
-<p class="date">6 juillet.</p>
-
-<p>Jeanne Viole l’autre jour, en allant à Seine-Plage,
-m’a laissé entendre que la directrice de
-Tourcoing, qui avait en haute estime, son intelligence
-et son caractère, lui avait promis de la
-demander au ministère, quel que soit son rang
-d’agrégation, avec certitude de lui laisser sa place
-de directrice dans un temps assez proche !</p>
-
-<p>Ah ! on va loin, sous le manteau de Tartuffe !</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="p2c30" title="XXX. Les Sèvriennes chez M. Legouff">CHAPITRE XXX</h3>
-
-<p class="c small">LES SÈVRIENNES CHEZ M. LEGOUFF</p>
-
-
-<p>— Eh bien, allons-nous-en causer dans mon
-petit bois, fit M. Legouff en se levant de table.</p>
-
-<p>Les Sèvriennes radieuses suivirent leur vieux
-maître, qui ce dimanche-là, avait invité Victoire
-Nollet et Berthe Passy, au déjeuner de famille.</p>
-
-<p>C’est une coutume chère à M. Legouff, de réunir
-quelques élèves, autour d’une tasse de thé, pendant
-l’hiver, et de recevoir, à sa maison de campagne,
-les Sèvriennes qui lui agréent.</p>
-
-<p>L’autre dimanche, Marguerite Triel et Jeanne
-Viole, sont venues ; c’est aujourd’hui le tour de
-Berthe et de Victoire.</p>
-
-<p>Sans doute, les invitations se borneront-là ;
-l’examen est si proche.</p>
-
-<p>Les oubliées en ont le cœur gros.</p>
-
-<p>A Sèvres, on s’est pris tout de suite à aimer
-M. Legouff, pour la bonhomie de ses entretiens,
-son abord facile, pour cette mémoire du cœur si
-surprenante chez un vieillard.</p>
-
-<p>Avant de partir, chacune voudrait lui dire, oh
-sans phrases, ces mots qui remercient, ces mots
-de souvenir et de gratitude, ancre jetée d’une
-main sûre, dans les parages qu’on ne reverra plus.</p>
-
-<p>De leurs fenêtres, les Sèvriennes guettent le
-retour de leurs compagnes ; quelles reliques
-vont-elles rapporter ? fleurs, livres, ou portrait ?
-Auront-elles vu, à la table de famille, le petit-fils
-musicien, prix de Rome, ma chère, ou bien le
-peintre qui expose au salon, peut-être aussi l’auteur
-de l’inoubliable <i>Champignol malgré lui</i> ?</p>
-
-<p>Décidément ce soir-là, on est un personnage !</p>
-
-<p>C’est la maison paternelle, que cette maison des
-champs, où les petits-fils et les arrière petits-fils
-vivent autour de l’aïeul ; comme dans une chesnaie
-vigoureuse, les jeunes plants nouent leurs
-racines, aux racines du vieux chêne.</p>
-
-<p>C’est la maison dont :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Le toit s’égaie et rit de mille odeurs divines.</div>
-</div>
-
-<p>Où, le dernier petit, mal campé sur ses trois ans,
-gazouille à en perdre la tête, frisant de ses menottes
-l’herbe haute comme ses doigts.</p>
-
-<p>Au seuil d’un petit bois, se dresse la maison
-blanche, sous le treillis des glycines et des roses.
-Les volets clos laissent au logis, la fraîcheur des
-gazons mouillés, l’odeur sereine des arbres, le
-parfum des larges clématites, qui étoilent l’arche
-des portes.</p>
-
-<p>Le vent en passant, jette une fuselée d’eau sur
-les marches branlantes, un tantinet verdies, car
-la maison est vieille.</p>
-
-<p>Elle est plus vieille encore que M. Legouff, et
-comme lui fidèle au temps passé. Elle n’a pas de
-style, et ne rappelle en rien ces logis qu’on aimait
-au <small>XVIII</small><sup>e</sup> siècle, tout de rocailles, de trumeaux :
-une bâtisse lourde, trouée de fenêtres inégales,
-aux vitres décolorées. Des meubles de la belle
-époque de M. Guizot, acajou et reps, guéridons
-trapus ; Estelle et Némorin sous le globe des pendules ;
-lits étroits dans les alcôves ; portraits graves
-de messieurs « à toupets » cravatés de blanc ;
-de vieilles dames à « repentirs » s’étudiant à pincer
-la dentelle d’un mouchoir…</p>
-
-<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
-<p>M. Legouff a pris son panama, Berthe et Victoire
-leurs ombrelles ; ils sont partis vers le
-petit bois.</p>
-
-<p>Les arbres ne sont pas hauts, mais les ramilles
-touffues plafonnent des allées charmantes ; dans
-les recoins, au dessus des tables, les charmilles
-bouffent en jupe légère.</p>
-
-<p>Les feuilles, encore fraîches, ont une transparence
-d’émeraudes filtrant le soleil ; à peine alourdie
-par l’été, la vie bourdonne, butine, vole, murmure,
-exhale son odeur : l’âme des choses erre
-souriante à travers la verdure.</p>
-
-<p>— « Et je plante encore, à mon âge… » dit M. Legouff
-en désignant de son parasol une pépinière
-d’arbrisseaux. « Chaque fois qu’il nous naît un
-enfant, je plante un arbre ; voyez comme mon
-Jacques pousse, celui-ci, c’est Antoinette, cet autre,
-mon petit Jean. »</p>
-
-<p>Les Sèvriennes marchent et s’arrêtent avec
-lui, surprises de sa vigueur, il est presque jeune
-dans ce costume de coutil blanc.</p>
-
-<p>Leurs yeux s’attachent à tout ; elles savent
-l’histoire de la maison, les événements heureux
-dont elle fut témoin, l’union des enfants, les
-coups de chance qui aplanirent la longue route
-de M. Legouff.</p>
-
-<p>— Vous ne vous êtes jamais demandé, mesdemoiselles,
-comment moi, qui suis plutôt un
-homme de théâtre qu’un pédagogue, j’ai pu devenir
-votre directeur ? Eh bien voilà : on fonde
-Sèvres. — Qui mettre à la tête ? — Ministre,
-Directeur, très embarrassés ! — on vient me trouver. — Accepteriez-vous ? — Moi !
-diriger des
-jeunes filles et des savantes encore ? — Nous ne
-demandons pas de titres universitaires, mais vous
-avez écrit : l’<i>Histoire morale des femmes</i>, l’<i>Art
-de la lecture</i>,… vous avez, cher maître, le doigté,
-l’expérience… — Non, non, cela m’effraie.</p>
-
-<p>Et quelques jours après, le ministre m’écrit :</p>
-
-<p>« Vous pouvez leur faire du bien, vous seul le
-pouvez. »</p>
-
-<p>— Alors je suis votre homme, ai-je répondu.</p>
-
-<p>Le lendemain j’étais Directeur de Sèvres.</p>
-
-<p>Sa main se tend d’un geste charmant vers les
-deux jeunes filles, qui s’inclinent et le remercient.</p>
-
-<p>— Votre nom, monsieur, dit Victoire, a été
-pour l’École une sauvegarde. Il a rassuré ceux
-mêmes qui s’inquiétaient de voir M<sup>me</sup> Jules
-Ferron à notre tête.</p>
-
-<p>On s’est dit, qu’avec M. Legouff, nous ne
-pouvions apprendre que de belles et utiles choses.</p>
-
-<p>— Vous dites vrai, mon enfant, quantité de
-mes amis s’effrayaient de cette création. Il est
-encore bien tôt pour juger des résultats. Nous
-avons été avec prudence, plus va, plus je voudrais
-restreindre l’ampleur encyclopédique de vos
-programmes. C’est une belle cause que celle de
-l’émancipation des femmes, mais que de dangers,
-que d’erreurs possibles ; rien ne brûle un cerveau
-comme des études hâtives.</p>
-
-<p>— Vous pouvez être rassuré sur ce point, monsieur,
-fit Berthe, la discipline de l’École a dompté
-les esprits qui tout d’abord regimbaient.</p>
-
-<p>Elle poussa un soupir…</p>
-
-<p>— N’aimeriez-vous pas l’École mon enfant ?</p>
-
-<p>— Oh si je l’aime ! j’y suis heureuse, tranquille.
-J’y ai bien pleuré quelquefois, M. d’Aveline a la
-main rude ! Maintenant j’y suis faite ; je m’en irai
-avec chagrin et si tourmentée !</p>
-
-<p>— Allons, qu’est-ce qui vous tourmente, grande
-fille, est-ce l’agrégation ?</p>
-
-<p>— Non, monsieur, je sais bien que je ne serai
-pas reçue à l’agrégation, c’est mon avenir de
-professeur qui me tracasse.</p>
-
-<p>Suis-je prête ?</p>
-
-<p>Ces titres de licenciées, d’agrégées, dont nous
-sommes si fières, ne sont pas une garantie de
-notre talent.</p>
-
-<p>Apprendre et enseigner sont deux ; si je n’ai
-pas peur d’exposer devant le jury, le système de
-Pythagore, je suis terrifiée, en songeant qu’il me
-faudra expliquer, à des marmousets, les règles élémentaires
-de la Grammaire.</p>
-
-<p>M. Legouff a écouté, un peu surpris, cet aveu de
-Berthe ; puis se reprenant à marcher, il tapote la
-main qu’il vient de prendre :</p>
-
-<p>— N’ayez pas peur, mon enfant, la difficulté n’est
-pas aussi grande que vous vous l’imaginez. Faites
-toujours de votre mieux, le succès viendra par
-surcroît. On s’habitue à tout, et vous enseignerez
-la règle de « même » et de « gens », comme vous
-dissertez sur Pythagore.</p>
-
-<p>Tenez, je suis bien sûr, à la mine de votre
-compagne, que M<sup>lle</sup> Nollet ignore vos scrupules.
-C’est une nature combative la sienne, virile, j’ajouterais
-presque. Avec sa petite robe noire, et
-son chapeau comme ça, elle me fait penser à
-quelque calviniste de Genève, pour qui, tout livre
-accepté devient une Bible.</p>
-
-<p>— C’est vrai, monsieur, il me tarde d’être
-affranchie de la tutelle de l’École, de chercher,
-d’appliquer, une méthode qui soit la mienne. J’ai
-hâte de posséder l’esprit de mes élèves, de leur
-enseigner la bonne parole.</p>
-
-<p>J’ai longuement réfléchi, depuis que je suis à
-Sèvres.</p>
-
-<p>— Et ? interrogea M. Legouff.</p>
-
-<p>— Je crois que je suis prête. Aussi, j’entends
-diriger ma classe, sans l’ingérence de personne ;
-je suis avide de responsabilité ; toutes mes forces,
-je les dépenserai librement, certaine d’ouvrir
-l’intelligence de mes élèves, par l’effort que je
-leur imposerai.</p>
-
-<p>M. Legouff s’arrêta près d’une source endormie
-et les invita à s’asseoir : il avait ouvert son parasol
-blanc, et sa figure ossifiée, s’anima pour répondre
-à Victoire Nollet, très rouge.</p>
-
-<p>— Voyez-vous cette petite personne décidée !
-saura-t-elle régenter ces élèves !</p>
-
-<p>Vos idées sont-elles aussi tranchantes en matière
-d’éducation ? Voyons votre idéal.</p>
-
-<p>Posément, accentuant de la main, en un geste
-rude, Victoire expose ses idées, leur donnant de
-la voix l’apparence d’axiomes indiscutables.</p>
-
-<p>— Mon idéal, monsieur, le voici :</p>
-
-<p>Tout dans notre enseignement des jeunes filles
-doit se ramener à la culture de la Raison : raison
-pratique, raison pure, tout est là.</p>
-
-<p>Il est dangereux de cultiver l’imagination, la
-sensibilité. Cette culture se fera d’instinct, à son
-heure. J’estime, que quelques promenades dans les
-champs, quelques contemplations du ciel étoilé, en
-apprennent plus qu’un tableau de Raphaël, ou des
-vers de Lamartine. Cultiver les beaux-arts, c’est ouvrir
-la porte aux rêvasseries, et perdre son temps.</p>
-
-<p>Ce que je veux ? Fortifier l’intelligence par les
-études abstraites, ou comparées ; fournir l’occasion
-de discuter, de juger, de vouloir surtout.</p>
-
-<p>En somme, je ramène l’instruction de nos lycées
-à la formation du caractère. Mes élèves seront des
-femmes de tête, passionnées, mais aussi maîtresses
-d’elles-mêmes, capables d’élan réfléchi,
-de sacrifice héroïque ; Portias ou Cornélies de
-l’homme moderne.</p>
-
-<p>Rousseau et George Sand, ont détraqué notre
-génération, après la génération de nos mères ;
-nous devons être les chirurgiens de ces âmes.
-Pour moi, je considère comme un devoir de faire
-table rase du passé, pour implanter, vigoureusement,
-le culte absolu de la force morale.</p>
-
-<p>— Mon Dieu, monsieur, vous devez sourire de
-nos prétentions à trancher des questions si graves,
-vous qui êtes notre Maître, vous qui apportez
-tant de restrictions dans votre jugement.</p>
-
-<p>Permettez-moi de protester tout de suite ;
-Victoire affirme des théories, qu’à Sèvres nous ne
-partageons guère.</p>
-
-<p>Vous Victoire, vous êtes une stoïcienne convaincue,
-vous tueriez le corps pour sauver l’âme.
-J’avoue que l’austérité de vos principes, appliquée
-à l’éducation des jeunes filles, me paraît désastreuse.</p>
-
-<p>J’ai pu le voir à l’École, et déjà au lycée
-Fénelon, une instruction trop développée, va souvent
-à l’encontre du développement du caractère.
-Des jeunes filles, très raisonnables, aussi longtemps
-qu’elles ont été soumises aux principes de
-la famille, ont brusquement cessé de l’être, le jour
-où l’étude les a prises.</p>
-
-<p>Oui, l’étude a été pour elles une volupté dangereuse,
-énervante, qui les a affaiblies, corrompues
-même ! Elles ont vécu dans leurs livres, d’une vie
-artificielle, s’éloignant chaque jour de la réalité.
-Elles ont fait, sur elles-mêmes, de l’analyse psychologique !
-elles ont voulu expérimenter la science
-qu’on leur dévoilait. L’esprit d’examen en a fait
-des raffinées, des curieuses, peut-être des coupables.</p>
-
-<p>Et répondant au geste de Victoire :</p>
-
-<p>— Cette question de philosophie qui est la dominante
-de votre enseignement, me paraît à moi la
-cause de tout le mal. Comment voulez-vous que
-des fillettes de quinze ans, même guidées par
-votre sagesse, se reconnaissent au milieu de tous
-les systèmes qu’on leur expose !</p>
-
-<p>Vous en ferez des sceptiques, des raisonneuses,
-des égoïstes. En gagnerez-vous beaucoup à votre
-système, qui étouffe la joie, et vous le savez bien,
-Victoire… la charité.</p>
-
-<p>« Souffre et abstiens-toi. »</p>
-
-<p>Faites donc accepter cette morale à de jeunes
-êtres avides de vivre !</p>
-
-<p>— Je l’avoue, monsieur, je suis inquiète de cet
-enseignement que nous allons répandre : le sens
-moral est en jeu, sommes-nous assez sûres de
-nous, pour rétablir l’équilibre du dedans.</p>
-
-<p>N’avons-nous pas justement à Sèvres le type de
-cette génération montante, que nos anciennes ont
-formée. Voyez ce groupe si curieux de Juliette,
-d’Hélène et de Marianne. L’une s’est emballée
-sur la question sociale, et toute sa philosophie
-aboutit aux utopies d’un monde nouveau, créé
-après l’anarchie. Que seront ses élèves à celle-là ?</p>
-
-<p>L’autre, est une hégelienne qui méprise la
-vie, habite la lune, je suppose. Qu’enseignera-t-elle
-sur la pratique de la vie, elle qui nie les
-faits.</p>
-
-<p>Et la troisième, épousant les idées de tout le
-monde, allant dans la vie comme un bâton
-flottant !</p>
-
-<p>Enseignera-t-elle le secret de vouloir !</p>
-
-<p>Les avez-vous observées de plus près, alors
-vous avez vu que leur « armature » n’est pas autre
-chose que l’orgueil… ne trouvez-vous pas Victoire,
-que les gens de bon sens peuvent regretter la
-lande de nos grand’mères. Parfois il y volait des
-papillons, tandis que nos épis, souvent ne sont
-que des épis creux.</p>
-
-<p>— Mais c’est un vrai débat, s’exclama M. Legouff
-en se levant ; vos maîtres, mesdemoiselles, n’ont
-pas perdu leur temps.</p>
-
-<p>Tempérons ! Tempérons ! vous mettez les choses
-au pis, écoutez-moi, je suis sûr de vous rallier à
-mon opinion.</p>
-
-<p>D’abord vos élèves ne fructifieront pas, en bien
-et en mal, comme vous le préjugez : elles seront
-récalcitrantes, parce que médiocres. Les semailles
-ont beau être riches, la terre peut ne rien
-valoir ; contentez-vous, si le blé n’est pas dru,
-d’y voir pousser quelques bluets.</p>
-
-<p>Mesurez, observez, tentez différentes cultures.
-Ne brisez pas vos élèves sous une volonté de fer,
-M<sup>lle</sup> Nollet. Ne craignez pas, M<sup>lle</sup> Passy, de les
-exalter par des idées hautes.</p>
-
-<p>Le bonheur de ces enfants est entre vos mains,
-mesdemoiselles, plus que leur bonheur, l’avenir
-de notre race, car les fils sont l’œuvre de chair et
-d’âme de leurs mères.</p>
-
-<p>Oui, je le reconnais, l’École vous tient éloignées
-du monde réel, mais elle est le « sanatorium » où
-toutes, vous vous refaites moralement des muscles
-et du sang. Vous emportez de Sèvres une magnifique
-culture intellectuelle, votre tempérament
-saura en faire usage.</p>
-
-<p>Vos directrices vous aideront à ne point dépenser,
-inutilement, les trésors que vous leur
-apportez.</p>
-
-<p>— Nos directrices ! ah ! monsieur, fit Victoire
-toute droite, il est bien difficile de compter sur
-elles, ou elles vous accablent de conseils et vous
-noient, ou elles vous les refusent et condamnent.</p>
-
-<p>Ce serait curieux d’énumérer les types de nos
-directrices actuelles ; à peine y en a-t-il deux ou
-trois qui soient dignes, comme M<sup>me</sup> Jules Ferron,
-d’être à la tête d’un lycée de jeunes filles.</p>
-
-<p>— Oui, le type le plus redoutable, c’est la
-directrice juge et gendarme, qui vous garrotte à
-tous les moments du service, et hors du service.
-Avec elle, nous autres, ses égales, fait Berthe
-indignée, nous serons ravalées à ce rôle de
-Vingtras, laquais de l’administration !</p>
-
-<p>Et puis, on en meurt de cette tyrannie. Je pense
-que d’avoir assassiné Isabelle Marlotte, la directrice
-de Tourcoing doit avoir d’édifiants colloques
-avec sa conscience.</p>
-
-<p>— Que dites-vous là, mon enfant ?</p>
-
-<p>Berthe se tut, hésitant à révéler l’infamie d’une
-ancienne ; puis, très bas, avec des larmes dans la
-voix :</p>
-
-<p>— Isabelle Marlotte s’est suicidée. Sa directrice
-n’ayant pu l’endoctriner, l’a menacée d’une
-révocation. Isabelle qui n’était ni romanesque, ni
-déséquilibrée, mais une âme fière, incapable de lutter
-contre la méchanceté, a préféré mourir plutôt
-que de perdre, par une disgrâce, l’estime publique.</p>
-
-<p>— Oh ! l’affreuse chose, que ne m’a-t-elle écrit,
-j’aurais pu…</p>
-
-<p>— Elle a mieux aimé se taire.</p>
-
-<p>— Oui, c’est vraiment très beau ce sacrifice
-du « moi » au culte intransigeant d’une idée, fit
-Victoire Nollet, que l’émotion même de M. Legouff
-ne touchait pas.</p>
-
-<p>— Quelle chose irréparable ! Et sa directrice ?…</p>
-
-<p>— Elle aura de l’avancement.</p>
-
-<p>Un long silence tomba ; puis Berthe, voulant
-effacer l’impression trop triste de ce souvenir, dit
-en s’adressant à M. Legouff :</p>
-
-<p>— Je crois que d’autres meurent lentement du
-mal d’abandon. Si Renée Violat n’avait épousé
-M. Marnille, l’ennui de vivre l’aurait prise à son
-tour. La force de résistance s’use dans cette longue
-inertie de province ; elle est générale cette tristesse
-inguérissable des femmes professeurs.</p>
-
-<p>Avec un demi sourire, elle murmura intérieurement :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">La chair est triste, hélas ! et j’ai lu tous les livres.</div>
-</div>
-
-<p>— D’où leur vient cette tristesse, le savez-vous ?</p>
-
-<p>— Elle vient, je crois, monsieur, de l’isolement
-du cœur. Quelques-unes, comme Victoire,
-se consolent avec elles-mêmes, mais les autres ?
-Celles qui ne trouvent ni amitié ni protection
-dans la ville où le hasard les envoie, d’où un
-caprice les rappelle ?</p>
-
-<p>Je ne sais pas, si nos anciennes vous écrivent
-les épreuves qu’elles traversent, ce qu’elles nous
-racontent, à nous, est peu rassurant : quand leur
-vie n’est pas un épisode héroï-comique, c’est une
-souffrance de tous les jours, qui leur vient de
-l’opinion publique.</p>
-
-<p>On ne se commet pas avec nous ; on ne nous
-reçoit pas. A notre façon, nous sommes les chemineaux
-de l’Université. On nous surveille, on
-nous critique, on met en garde contre nous la
-sympathie et la confiance, sous prétexte que nous
-sommes à la dévotion d’un parti !</p>
-
-<p>Enfin, on exige de nous une prudence, une conduite
-avertie, que n’ont pas toujours des femmes de
-quarante ans, et nous n’en avons pas vingt-cinq !</p>
-
-<p>Ah ! la pitié, la solidarité, dans notre milieu !
-des mots, des mots tout cela. On en fait des
-manuels, ça se vend…</p>
-
-<p>— Taisez-vous, petite fougueuse, dit M. Legouff
-qui n’a pas entendu ces dernières paroles, taisez-vous,
-l’amertume n’est pas de votre âge. Allons,
-reprenez-moi votre belle vaillance. Tout s’arrangera,
-le temps est un grand maître.</p>
-
-<p>Moi, qui ai pris racine à l’ombre de ces arbres,
-je vais vous dire ce qu’ils vous recommandent.</p>
-
-<p>Acceptez l’épreuve avec courage ; allez où l’on
-vous enverra, la loi des milieux est une loi bienfaisante.
-Elle tempère et unifie ; peu à peu, vous
-vous habituerez à cette vie, vous mettrez votre
-énergie à remplir votre mission.</p>
-
-<p>Haut les cœurs, mes enfants !</p>
-
-<p>Vous êtes de ces métaux précieux qui servent
-à la frappe de nos belles monnaies : purs, ils
-gardent mal l’empreinte et se déforment sous les
-doigts. Alliés à un métal ductile, l’empreinte est
-éternelle. Voilà l’alliage que fera la vie : dans ce
-creuset, vous apportez l’or fin ; elle ajoute le bronze !</p>
-
-<p>Soyez gaies, un sourire de femme arrête la fortune ;
-voyez M<sup>lle</sup> Diolat, elle est heureuse ; d’autres
-m’ont écrit : « Je vous envoie le meilleur de moi-même,
-le sourire de mon petit enfant. » Voilà des
-joies promises !</p>
-
-<p>Allez mes enfants, souvenez-vous qu’on peut
-compter sur moi.</p>
-
-<p>— Oh merci, monsieur, nous emportons là
-notre viatique !</p>
-
-<p>Et Victoire radieuse serra la main que monsieur
-Legouff lui tendait.</p>
-
-<p>Berthe, songeuse, embrassa d’un dernier coup
-d’œil la maison, les enfants qui se roulaient sur
-l’herbe, le vieux maître, qui ressemble, là plus
-encore, à ces Dieux rustiques protecteurs de la
-sagesse et de la paix des champs, puis se baissant
-vers l’allée, Berthe y choisit, pour le garder, un
-petit caillou blanc.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="p2c31" title="XXXI. Journal de Marguerite Triel">CHAPITRE XXXI</h3>
-
-<p class="c small">JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL</p>
-
-
-<p class="date">16 juillet.</p>
-
-<p>Demain commence le concours de licence et
-d’agrégation. J’y vais indifférente, résignée à un
-échec possible.</p>
-
-<p>Il me serait doux cependant de réussir, pour
-l’École d’abord, et parce qu’il serait fier de me
-voir agrégée.</p>
-
-<p>Il est temps d’en finir, je me traîne depuis huit
-jours : je n’ai de goût à rien, je ne puis fixer
-ma pensée, elle s’éparpille, elle s’évapore.</p>
-
-<p>J’ai ouvert le Léopardi que j’ai lu, et relu tant
-de fois, quand mon journal restait clos, pendant
-cette retraite intérieure qui a suivi la mort de
-Charlotte.</p>
-
-<p>Que de tristesses se réveillent, entre ces lignes
-écrites, lues dans les larmes.</p>
-
-<p>Étendue sur ma natte, je rêve à des choses mal
-définies ; c’est un brouillard, un brouillard étouffant,
-je me réveille, je ne sais plus ce qui m’a fait
-pleurer.</p>
-
-<p>Je crois que je pleure sur moi-même.</p>
-
-
-<p class="date">20 juillet.</p>
-
-<p>Ouf ! l’examen est fini.</p>
-
-<p>Je ne suis pas mécontente de moi ; j’ai aimé ce
-sujet entre autres : « <i>Ah ! qu’il est difficile d’être
-content de quelqu’un.</i> »</p>
-
-
-<p class="date">31 juillet.</p>
-
-<p>Je passe presque toutes mes heures de sorties
-avec mon ami ; nous allons dans les bois, ou bien
-il m’emmène voir les Musées qu’il fréquente.</p>
-
-<p>Quel repos pour l’esprit, que ces promenades
-dans le royaume de la beauté, avec lui pour guide.</p>
-
-<p>Il s’emballe sur une ligne, une couleur, une
-expression ; à grands traits, avec des gestes qui
-semblent modeler la vie, il me fait comprendre et
-admirer l’art de Vinci, de Rembrandt, de Velasquez.</p>
-
-<p>Longuement au Louvre, nous avons regardé
-les Carpeaux : la ronde furieuse des Bacchantes
-m’a paru un morceau prodigieux dans la sculpture
-moderne, si près de la nature et de la vérité.</p>
-
-<p>Cette admiration, qu’il sait me faire partager,
-nous rapproche encore ; voilà maintenant nos
-esprits qui se <i>saisissent</i>, il y a longtemps que son
-cœur est maître du mien.</p>
-
-<p>— Au revoir, m’a-t-il dit hier, vous emportez
-ma joie, quand vous reverrai-je ?</p>
-
-<p>Demain peut-être, je lui dirai adieu !</p>
-
-
-<p class="date">1<sup>er</sup> août 189&nbsp;.</p>
-
-<p>Joie, joie, je suis admissible et c’est lui, lui
-Henri, qui me le télégraphie de la Sorbonne.</p>
-
-<p>Oh ! il m’aime, comment douter maintenant !</p>
-
-<p>Ses lèvres, ses yeux, je les retrouve partout, et
-je brûle et j’ai froid ; toute ma jeunesse crie vers
-lui.</p>
-
-<p>Rien que des images voluptueuses autour de
-moi ! Dans le ciel, des nuages comme des bras
-inassouvis étreignent la nue ; la grande fleur
-mystique du jet d’eau s’enroule en flocons neigeux ;
-des ailes battent frémissantes, des oiseaux
-s’aiment dans ce nid ! L’odeur des lys et des
-roses me suffoque. Une sève ardente me consume,
-et je me désespère, la nuit, de ne point délier ces
-lèvres que j’adore.</p>
-
-
-<p class="date">2 août.</p>
-
-<p>L’amour me torture. L’image de Berthe ! quel
-souvenir ! je suis le Faucon qui là-haut tournoie
-au-dessus de sa proie. M’abattre, me gorger de
-baisers !</p>
-
-<p>Est-ce bien moi, moi, qui vient d’écrire ces
-pages ?</p>
-
-<p>Plus rien n’existe que lui, tout le reste est loin.
-L’amour est mon destin.</p>
-
-
-<p class="date">10 août.</p>
-
-<p>Mes épreuves orales sont terminées ; le résultat
-sera connu le 14. Demain, j’irai lui dire adieu.</p>
-
-<p>J’ai conscience d’avoir vécu cette huitaine
-d’examen comme une somnambule ; je ne sais
-plus ce que j’ai dit, ce que j’ai fait ; un autre être
-a parlé pour moi. Moi, j’étais près de lui. J’aimerais
-mieux mourir, aujourd’hui même, que de
-vivre sans lui.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="p2c32" title="XXXII. Derniers feuillets du journal de Marguerite Triel">CHAPITRE XXXII</h3>
-
-<p class="c small">DERNIERS FEUILLETS DU JOURNAL DE MARGUERITE TRIEL</p>
-
-
-<p class="date">11 août, 6 heures soir.</p>
-
-<p>Mon Dieu, mon Dieu, qu’ai-je donc fait pour me
-punir ainsi.</p>
-
-<p>Tout est fini, nous ne nous reverrons plus.
-Il m’aime, il m’aime, il me l’a dit. Cet amour est
-impossible, je ne peux pas être sa femme.</p>
-
-<p>Ma tête se brise. Je deviens folle.</p>
-
-<p>Mais où suis-je ? la nuit m’a chassée de là-bas,
-je ne sais par où je suis revenue à l’École, est-ce
-là ma chambre ? pauvre cahier, qui as bu déjà tant
-de larmes secrètes, je n’ai pas fini de pleurer.</p>
-
-<p>Quel coup de couteau ! il m’aime, c’était le
-bonheur, et c’est la mort…</p>
-
-<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
-<p>Il m’attendait à son atelier, très pâle ; l’atelier
-vide, à la place où Elle était une ébauche ; plus de
-fleurs, plus rien, que des essais partout, abandonnés.</p>
-
-<p>Sans me tendre la main, il m’a montré le marbre
-qu’il achevait : une main énorme soulevant une
-motte de terre, où deux êtres accomplissent l’œuvre
-d’amour.</p>
-
-<p>— Ce sont les Éphémères dans la main du Tout-Puissant.
-Voyez, rien d’autre n’existe pour eux.
-Sur le bloc de glaise, où leurs corps s’enfoncent,
-ils obéissent à l’impérieuse loi, ils s’aiment. Leur
-œuvre finie, ils pourront mourir.</p>
-
-<p>— Que c’est beau, Henri.</p>
-
-<p>— Emportez-le, Marguerite, c’est pour vous
-que je l’ai fait. Vous rappelez-vous cette promenade
-à Saint-Cloud… autrefois ?</p>
-
-<p>Je vous revois, emprisonnant dans votre main,
-l’essaim des éphémères qui voltigeait sur une
-feuille. Vous disiez : « Ne sommes-nous pas des
-éphémères, ceux-ci du moins sont plus sages que
-nous. »</p>
-
-<p>— C’est vrai, et vous m’avez répondu, Henri :
-« notre destinée est la même, beaucoup s’égarent,
-mais ceux qui sont mûrs pour l’amour, ne lui
-échapperont pas ».</p>
-
-<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
-<p>— Marguerite, c’est votre destinée, suivez-la ; j’ai
-voulu que l’adieu de votre ami fût pour vous, le
-rappel d’une espérance, aimez, soyez heureuse…
-Il n’acheva pas, ses yeux, qui me suppliaient, se
-fermèrent, il tomba en sanglotant.</p>
-
-<p>— Henri ! Henri, qu’avez-vous ?</p>
-
-<p>Je vous aime, vous ne savez donc pas que je
-vous aime ?</p>
-
-<p>Près de lui, à genoux, je me suis serrée, déliant
-ses bras, cherchant son visage, buvant
-ces pauvres larmes que je ne comprenais pas.</p>
-
-<p>Il m’a prise tout contre lui, oh ! son cœur entrait
-dans ma poitrine, tout son être mordait le mien.</p>
-
-<p>Ses lèvres cherchèrent un instant les miennes, et
-sa voix, une voix rauque, blessée. — Je t’adore, tu
-es ma bien-aimée, tu es celle que je veux ! Marguerite,
-j’ai faim de ton cœur, de ta chair… Mais va-t’en,
-va-t’en donc, tu ne vois pas que je blasphème :
-elle ne veut pas qu’une autre soit ma femme.</p>
-
-<p>D’un bond, je lui échappe ; qui, Elle, Charlotte
-a fait ça !</p>
-
-<p>Cruelle, tu as brisé sa vie, tu défends à une
-autre de prendre ta place, et tu ne lui défends pas
-d’aimer. Mais non, c’est impossible.</p>
-
-<p>Je sais maintenant, il a juré le soir, avant son
-agonie.</p>
-
-<p>Son serment le tiendra-t-il.</p>
-
-<p>Hélas !</p>
-
-<p>C’est effrayant qu’on ne puisse pas mourir du
-coup.</p>
-
-<p>Aurai-je la force de ne pas maudire celle que
-j’ai tant aimée…</p>
-
-<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
-
-<p class="date">14 août, 6 heures soir.</p>
-
-<p>Ici s’arrête le livre de ma vie de jeune fille.</p>
-
-<p>Acculée à une résolution suprême, je regarde
-bien en face mon destin.</p>
-
-<p>Je vais faire acte de femme, fièrement, bravement.</p>
-
-<p>Nul ici ne peut prévoir ce que je ferai demain
-et c’est pourtant la parole de mes maîtres qui
-m’affranchit.</p>
-
-<p>Je vais vivre désormais, hors de la vie commune ;
-mais la tête haute, consciente de l’œuvre
-féconde que sera l’œuvre d’amour, je pars, ayant
-au cœur une gratitude infinie pour cette École, dont
-la main libératrice rouvre la porte au Bonheur.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="p2c33" title="XXXIII. Les adieux des Sèvriennes">CHAPITRE XXXIII</h3>
-
-<p class="c small">LES ADIEUX DES SÈVRIENNES</p>
-
-
-<p>Une nuit bleuâtre, enveloppante, nuit de caresses
-et de langueur, tombe sur le parc de l’École.
-C’est l’heure des adieux. Une dernière fois les
-Sèvriennes se promènent dans les allées familières,
-attendant le résultat des examens de licence
-et d’agrégation.</p>
-
-<p>M<sup>lle</sup> Vormèse se recueille, elle suit avec angoisse
-le mouvement de ces ombres qui attendent, mornes,
-fiévreuses ou sereines, le premier coup du
-destin.</p>
-
-<p>La lune, nonchalamment, s’endort sur les feuillages,
-et de là haut, jette sur les vitres, qui miroitent,
-une nébuleuse clarté.</p>
-
-<p>Depuis un moment, Marguerite et Berthe sont
-là, assises sur les marches branlantes du pavillon
-Lulli ; elles écoutent le silence, leurs mains jointes
-par moment se serrent ; un regard, un baiser
-disent l’adieu.</p>
-
-<p>L’horloge sonne la dernière demi-heure, Marguerite
-avec effort se lève, et dit à Berthe :</p>
-
-<p>— Je n’aime pas ce qui finit, mon cœur est
-lourd ce soir : encore quelques moments à vivre
-ici, et toute notre vie d’école sera dans le passé.</p>
-
-<p>Ces choses qui nous entourent, dis, les reconnais-tu ?
-comme l’adieu les change : voilà les
-cendres de ce que nous avons aimé !</p>
-
-<p>Écoute, des voix nouvelles pleurent dans le jet
-d’eau. Te souviens-tu des premiers soirs, où de nos
-fenêtres nous l’écoutions ? Il montait vers les étoiles !…
-ce soir, comme un oiseau blessé, il retombe
-sur son nid ; (<i>elle ajouta avec un sourire…</i>) c’est
-l’agonie d’un beau cygne.</p>
-
-<p>Berthe regarde, regarde toutes ces choses qui
-demain seront mortes pour nous. Je voudrais
-emporter en moi l’odeur de la maison, ce bruissement,
-ces clartés.</p>
-
-<p>— Mais nous reviendrons à Sèvres, Marguerite,
-tu retrouveras les visages anciens, ta chambre,
-ton banc sous les feuilles. Tu laisses le logis plein
-de roses, encore qu’elles soient fanées, tu aimeras
-les respirer un jour.</p>
-
-<p>— Non, il ne faut pas revenir ; demain la porte
-de ce logis sera close, j’en veux perdre la clef.</p>
-
-<p>— Moi pas, je t’avoue ma vieille, que de bon cœur
-je reverrai d’Aveline et le savant Criquet. Ont-ils
-été assez gentils ! Jérôme Pâtre tremblait en nous
-disant adieu : « Mesdemoiselles, je garde de vous
-toutes un cher et doux souvenir ; je vous souhaite
-d’être heureuses comme femmes et comme professeurs. »
-Et son œil mouillé, et sa petite langue
-qui frétillait. Tu n’as pas vu ça toi !</p>
-
-<p>Du reste, je ne sais où tu as la tête ; d’Aveline
-voulait te dire adieu… à toi ; quand il nous a
-parlé de nos petits bonshommes, de nos petites
-bonnes femmes, et de l’espérance, et de la joie, il
-a bien vu que tu allais pleurer.</p>
-
-<p>Hou la vilaine qui a raté le baise-main ; lui n’était
-pas content !</p>
-
-<p>C’est drôle qu’on s’attache même à ceux dont on
-se moque le plus ! ça me fait de la peine, de ne
-plus revoir le museau de M<sup>lle</sup> Lonjarrey, la barbe
-de Rogne-portion, la casquette du pipelet et les
-tisanes poivrées de l’infirmière, (<i>avec son bon rire
-de gavroche, Berthe ajoute</i>) : par la Bouche et par
-l’Esprit, je reste prisonnière de l’École.</p>
-
-<p>— Et ton cœur ?</p>
-
-<p>— Oh ! pour ce qui est de mon cœur, c’est une
-autre affaire : le coup de ciseaux du bonsoir a
-coupé net ce fil d’Ariane que nos anciennes vont
-dévidant, jusqu’au bout de la France.</p>
-
-<p>— Quel adieu glacial !</p>
-
-<p>— On n’en fait plus, des directrices comme
-M<sup>me</sup> Jules Ferron ; c’est entendu, elle a une âme
-sublime, elle aura son buste dans la galerie stoïcienne,
-on dira ses vertus… mais, ça je le jure,
-pas une larme vraie ne coulera pour elle.</p>
-
-<p>— Pourtant, elle est l’icone de nos anciennes ;
-elles ont dû écrire ces paroles inoubliables d’hier
-soir : « Vous êtes des êtres libres. Ici vous avez
-appris à ne compter que sur vous-mêmes. Aimez
-à vivre seules, le souverain bien est dans la possession
-de soi-même. Étouffez vos désirs, vos passions !
-Ne vous attachez pas aux vanités, rappelez-vous
-le conseil du sage qui se détourne des liens
-d’affection, sans regret, comme le voyageur
-regarde, sans émoi, les cailloux de la plage. Faites
-votre devoir. »</p>
-
-<p>— Oui c’est beau comme un livre, une âme
-comme celle-là, une âme morte, soupira Marguerite,
-que cet adieu avait froissée au plus profond
-de sa peine.</p>
-
-<p>— Tu dis vrai, un livre, mais un livre incomplet,
-car son œuvre d’éducation a été dangereuse
-pour quelques-unes : vois Isabelle, résignée, s’abstenant
-héroïquement de vivre ; sa mort, c’est le
-stoïcisme de <i>La mort du loup</i> ; crois-tu que le
-culte de l’énergie prépare, dans Victoire Nollet, un
-être bien humain ?</p>
-
-<p>— La volonté est un outil parfois criminel ; et
-je ne crois rien de plus faux que d’estimer une
-âme, selon qu’elle se redresse, ou qu’elle s’abandonne.
-Quelle prise M<sup>me</sup> Jules Ferron aura-t-elle
-eue sur nous ?</p>
-
-<p>— Aucune.</p>
-
-<p>— Si ; on n’oublie pas que sa pensée domine et
-dirige l’École. Ici, ou là-bas, le tourment sera le
-même : mériter toujours cette estime hautaine,
-rester digne des principes que sa vie nous force à
-respecter.</p>
-
-<p>Même affranchie, être encore son élève !</p>
-
-<p>— Bernique, ma vieille, j’en ai soupé moi des
-« baisers philosophiques », je suis tout à la joie
-de vivre enfin avec mon pauvre vieux, dans un
-coin, où il vous plaira, m’sieu le ministre, pourvu
-qu’il puisse planter sa toquée de persil, sa touffe
-d’œillets, fleurir son jardinet comme il fleurit sa
-mansarde. Nous emmenons le minet, et la grosse
-Rosalie. Ah ! Margot, ce qu’on va être heureux de
-pouvoir gâter son vieux Jules…</p>
-
-<p>Un pas rapide sonne sur la terre sèche. Les
-deux Sèvriennes se taisent, laissant passer Victoire
-Nollet, qui gesticule comme une folle.</p>
-
-<p>— Pauvre fille, voilà le quart d’heure de Rabelais ;
-regarde-la se démener ; crois-tu qu’elle
-songe à sa mère, comme tu penses à ton père, ma
-Berthe ?</p>
-
-<p>Elle sera première agrégée, nul n’en doute, elle
-aura Paris. M. Rabier a été épaté de son épreuve
-de philosophie : <i>Droits de l’homme, droits de la
-femme</i>.</p>
-
-<p>En parlant, elle avait presque la laideur de
-Mirabeau.</p>
-
-<p>— Tant mieux pour elle, tant mieux pour
-l’École ; sa vertu me défrise, et je trouve un comble
-de l’entendre dire partout : « Je rougirais de
-n’être que seconde à l’agrégation. »</p>
-
-<p>Oh là là ! qu’on me laisse ramasser en miettes
-de quoi faire la dernière agrégée, et je dirai à mes
-juges : « Grand merci, messieurs, des 500 francs
-que vous m’octroyez ; c’est pour le vieux père
-Passy, qui aura sa goutte de marc tous les matins. »</p>
-
-<p>— Dans un quart d’heure nous saurons qui
-sera reçue ; est-ce qu’Hortense Mignon arrivera à
-la licence ?</p>
-
-<p>— Non, mais Ugène la consolera !</p>
-
-<p>— Ugène ! tu ne sais donc pas ? mais tout est
-rompu depuis qu’Hortense a perdu sa dot !</p>
-
-<p>— Boudious, quelle canaille ! pauvre Hortense,
-la voilà bien plantée aujourd’hui, plus d’écus et
-pas d’Ugène !</p>
-
-<p>— Jeanne Viole aura un bon rang à l’agrégation.</p>
-
-<p>— Euh ! euh ! elle a fait une de ces gaffes, l’autre
-jour en parlant de l’Alsace-Lorraine, comme
-d’une terre allemande. Je m’apprête à danser une
-bamboula en son honneur.</p>
-
-<p>— Que t’a-t-elle fait Berthe, pour être impitoyable
-le dernier jour de notre vie commune ?</p>
-
-<p>— A moi rien, mais elle préparait une petite
-infamie, dont tu aurais été victime, sans le hasard
-qui m’a permis de prendre Angèle Bléraud par
-la peau du cou, de la mettre à la porte de ta
-chambre, qu’elle cambriolait pour le compte de
-Jeanne Viole.</p>
-
-<p>Il s’agissait de dénicher ton journal, et de le
-faire parvenir à temps à M<sup>me</sup> Jules Ferron ; tu
-le vois, c’était renouveler l’affaire des billets doux,
-on essayait de se débarrasser de toi, comme on
-l’a fait d’Adrienne Chantilly.</p>
-
-<p>Je l’ai menacée, si elle touchait à toi, d’aller
-moi-même dire à M<sup>me</sup> Jules Ferron ce qu’elle fait,
-depuis trois ans, avec Jeanne Viole, et de les
-faire rayer toutes deux de notre association de
-Sèvres.</p>
-
-<p>— Oh laisse-la, Berthe, je lui pardonne, il faut
-avoir pitié, même d’une Angèle Bléraud ; ne
-faisons souffrir personne, nous n’en avons pas le
-droit.</p>
-
-<p>Un flot de Sèvriennes monte à l’assaut du parc ;
-les Scientifiques se préoccupent de l’état du ciel,
-l’observatoire annonce pour ce soir le rarissime
-passage de Vénus derrière la lune ; les Littéraires
-s’informent des postes disponibles, des directrices
-aimables et franches, de l’accueil des citadins.</p>
-
-<p>Hélène, Juliette, Marianne montent à leur tour,
-et jettent déjà leurs projets de retour par-dessus
-les vacances.</p>
-
-<p>— Notre promotion sera la plus chic de l’École.</p>
-
-<p>— Qu’on réforme de suite l’esprit de la maison ;
-nous voilà les maîtres, à bas la tradition.</p>
-
-<p>— Surtout imposons notre idée philosophique.</p>
-
-<p>Elles passent, et la vanité de leurs propos
-s’éteint dans la nuit. L’ombre se fait plus noire,
-des voix montent qui entourent le jet d’eau.</p>
-
-<p>— Jolie femme, oui, Marguerite Triel, mais trop
-de hanches !</p>
-
-<p>— Les hommes ne s’en plaindront pas ! lance
-une voix gouailleuse derrière le pavillon Lulli.</p>
-
-<p>Une cloche sonne, les Sèvriennes s’en vont dans
-l’allée du parc où M<sup>lle</sup> Vormèse les attend. On ne
-voit aucune figure, les corps se noient dans l’ombre,
-quelque chose d’immatériel plane, âme de
-l’École, faite de toutes ces âmes de vierges.</p>
-
-<p>— Êtes-vous là, mes enfants, toutes ?</p>
-
-<p>J’ai voulu vous faire mes adieux dans ce parc
-où tant de fois nous avons causé.</p>
-
-<p>Vous partez demain ! que Dieu vous protège,
-qu’il laisse, au fond de vous-mêmes, quelques-unes
-des paroles que je viens vous dire.</p>
-
-<p>La vie s’ouvre lumineuse devant vous ! de jeunes
-âmes vous attendent, vous allez leur porter la
-bonne parole.</p>
-
-<p>C’est une tâche magnifique que la vôtre, une
-tâche de sacrifice, mais de joie aussi.</p>
-
-<p>Vous allez créer d’autres femmes en leur apprenant
-à vivre. Votre responsabilité est énorme. Que
-rien ne vous coûte pour inspirer, à celles qui vont
-se confier à vous, l’amour de la vie, c’est-à-dire,
-l’amour du bien.</p>
-
-<p>Encouragez tous les efforts, soutenez leurs
-espérances, respectez leurs droits.</p>
-
-<p>Rappelez-vous, mes enfants, que tout éducateur
-ressemble au prêtre qui se donne à Dieu : vous,
-vous vous donnez à la jeunesse !</p>
-
-<p>Aimez-la, protégez-la, si vos efforts sont méconnus,
-pardonnez-lui.</p>
-
-<p>J’ai confiance en vous, mais vous êtes inégalement
-préparées. Votre bon maître, M. Legouff, a
-coutume de comparer nos Sèvriennes à ces métaux
-précieux que l’alliage rend éternels, et l’alliage,
-dit-il, c’est la vie qui le fera.</p>
-
-<p>Eh bien, je suis un peu « l’écouteur d’or, » celui
-qui interroge le son du métal, et devine aux tintements
-la paille qui brisera la médaille.</p>
-
-<p>Depuis trois ans, j’écoute vos âmes : je suis
-sûre de quelques-unes, je crains pour les autres.
-Déjà, la souffrance a creusé son nid parmi vous.
-Mes enfants, ne désespérez jamais de l’avenir : les
-heures de joie viendront, si vous placez votre
-bonheur au-dessus de vous-mêmes, si vous faites,
-que toujours vos actions soient les servantes dociles
-de votre conscience…</p>
-
-<p>Elle s’arrêta un instant, et plus bas, la voix
-pleine de larmes :</p>
-
-<p>Si vous souffrez trop, la destinée est dure
-parfois, souvenez-vous de votre École. On vous
-aime ici. Mes bras vous seront toujours ouverts
-dans la maison du réconfort.</p>
-
-<p>Venez que je vous embrasse.</p>
-
-<p>Ce fut délicieux, des larmes vraies coulèrent ;
-l’âme de l’École avait enfin communié avec l’âme
-du maître.</p>
-
-<p>Un nouveau coup de cloche, comme un glas,
-avertit les Sèvriennes de l’arrivée de M<sup>lle</sup> Lonjarrey,
-venant annoncer les résultats.</p>
-
-<p>Au milieu du tumulte, des cris déchirants, des
-sanglots, monte une voix calme :</p>
-
-<p>— Allons mes p’tits.</p>
-
-<p>Résultats de la <i>Licence</i> :</p>
-
-<p>1<sup>re</sup>. Hélène Dinan !</p>
-
-<p>Cris de Juliette Faucon.</p>
-
-<p>— Quelle injustice ! vocifère Marianne Bruille.</p>
-
-<p>Les 2<sup>e</sup> et 3<sup>e</sup> ne sont pas de l’École.</p>
-
-<p>4<sup>e</sup>. Marianne Bruille, etc.</p>
-
-<p>Juliette s’évanouit, elle n’est pas reçue ! adieu
-philosophie éthérée, voilà bien le fait réel, positif
-celui-là.</p>
-
-
-<p><i>Agrégation.</i></p>
-
-<p>1<sup>re</sup>. Marguerite Triel !</p>
-
-<p>— Moi ! s’exclame Marguerite qui embrasse
-éperdument Berthe, ravie de ce triomphe.</p>
-
-<p>2<sup>e</sup>. Victoire Nollet.</p>
-
-<p>— Compliments, chère, fait Jeanne Viole,
-grinçant des dents.</p>
-
-<p>— Ça n’en vaut pas la peine ! répond Victoire
-qui étouffe ses sanglots.</p>
-
-<p>3<sup>e</sup>. Adrienne Chantilly, en congé.</p>
-
-<p>C’est tout pour cette fois, mesdemoiselles…</p>
-
-<p>M<sup>lle</sup> Lonjarrey s’éloigne, M<sup>lle</sup> Vormèse console
-les malchanceuses, et sur le parc, un instant bouleversé,
-la nuit se remet à tisser l’éternelle toile
-d’oubli…</p>
-
-<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
-<p>— Eh bien, chérie, quel poste demanderas-tu ?</p>
-
-<p>— Aucun, Berthe, ce soir même je démissionne !</p>
-
-<p>— Tu brises ta carrière ; c’est donc pour ne
-point le quitter ; oh comme tu l’aimes !</p>
-
-<p>— Je l’adore, tout mon être lui appartient, je
-ne peux pas partir, où il ira j’irai, ce qu’il voudra
-je le ferai ; je ne sais plus qu’une chose :
-maintenant, que j’ai payé à l’École ma dette de
-succès, l’aimer lui, lui rendre la force de vivre et
-d’être un grand artiste.</p>
-
-<p>— Alors tu l’épouses ?</p>
-
-<p>— Non, je ne puis l’épouser devant les hommes.
-Charlotte a exigé de lui un serment. Je l’épouserai
-en mon âme et conscience, devant Dieu seul.</p>
-
-<p>Si Charlotte, continua Marguerite, très grave,
-n’avait pas été mon amie, j’aurais supplié Henri
-de ne pas croire son honneur engagé. Ce serment-là
-est de ceux qu’on délie, car les morts ne peuvent
-exiger de nous l’engagement d’une vie, qui
-ne leur appartient plus.</p>
-
-<p>Henri a l’âme trop haute pour violer un serment.
-C’est à moi quand même, de lui donner le
-bonheur.</p>
-
-<p>Voilà trois jours que je vis dans le désespoir.
-Il m’aime ! il m’aime, comprends-tu, dis, Berthe,
-et je ne ferais rien pour lui ! Oh ce serait misérable.</p>
-
-<p>J’ai souhaité la mort, c’est la pensée de la
-mort qui me rejette à la vie, qui va me donner la
-force de m’affranchir !</p>
-
-<p>Si tu savais avec quelle ivresse je pars, je vais
-à lui, enfin voilà le bonheur.</p>
-
-<p>— Chérie, ma chérie, que vas-tu faire, tu ne
-calcules point.</p>
-
-<p>— L’aimerais-je donc si je calculais !</p>
-
-<p>Enlacées, elles reviennent toutes deux vers
-l’école endormie ; le jet d’eau s’est tu.</p>
-
-<p>Le ciel peu étoilé, discrètement écarte de la
-lune les témoins de ce baiser que Vénus, en passant,
-donne à Diane endormie.</p>
-
-<p>Seuls, les regards humains contemplent ce
-baiser d’astres.</p>
-
-<p>— Vois là-haut ce mince croissant de lune.
-Vénus glisse, elle s’approche, la voilà suspendue
-comme une larme, une larme d’amour.</p>
-
-<p>Te souviens-tu quand Salammbô vient au camp
-et que Matho, éperdu, la supplie de lui donner les
-petites cornes de gazelle qui supportaient ses
-colliers ?</p>
-
-<p>C’est une larme de Matho, larme de désir, qui
-roule encore dans l’Infini.</p>
-
-<p>Je cherchais mon étoile : la voici. Adieu, ma
-Berthe, je vais suivre le chemin d’amour que
-Vénus me trace dans le ciel.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="p2c34" title="XXXIV. Le don">CHAPITRE XXXIV</h3>
-
-<p class="c small">LE DON</p>
-
-
-<p class="c gap"><i>Lettre de Marguerite Triel à Henri Dolfière.</i></p>
-
-<p class="date">« Sèvres, 14 août 189&nbsp;, 10 heures soir.</p>
-
-<p>» Dans quelques heures, j’aurai quitté l’École.
-Je suis libre, Henri, je suis reçue et je démissionne.
-Je veux que mon travail reste libre, afin
-de disposer de ma vie selon mon cœur.</p>
-
-<p>» Je vous aime, Henri. Je vous aime depuis
-longtemps ; depuis toujours, je crois. Ce sont vos
-larmes, un soir, qui m’ont donnée à vous. J’attendais,
-j’implorais votre aveu. Rien ne me faisait
-pressentir que ce jour si éperdument désiré,
-serait pour nous encore un jour de douleur.</p>
-
-<p>» J’ai fui vos bras. J’ai cru devenir folle. Vous
-m’aimez ! Le souvenir de vos paroles me brûle et
-m’écrase. J’ai maudit la vie. J’ai voulu vous arracher
-de moi, vous haïr. Je vous adore.</p>
-
-<p>» Cette révolte est passée.</p>
-
-<p>» A quoi bon vous torturer de mes prières, laisser
-en vous peut-être, si vous m’exauciez, un
-regret qui serait un blasphème.</p>
-
-<p>» Nous sommes deux malheureux ; pourtant
-notre destin ne dépend plus que de nous-mêmes.</p>
-
-<p>» Mieux vaut mourir tout de suite, que de vivre
-sans amour.</p>
-
-<p>» Mon bien-aimé, je n’aimerai que toi, j’ai
-besoin du nid, des ailes protectrices et caressantes,
-tout mon être va vers le tien. Tu es en moi, je
-suis en toi, je ne veux que toi. Comme je voudrais
-te dire là tout près, ma bouche sur tes lèvres,
-mon amour pour toi.</p>
-
-<p>» C’est très grand, va. Je t’aime avec tout ce
-qu’il y a de meilleur, de généreux en moi !</p>
-
-<p>» Je veux, mon bien-aimé, que tu sois heureux,
-que tu me doives l’oubli de ta peine ; qu’en moi,
-tu puises la force sacrée qui aidera ton génie.
-J’ai foi en ton avenir, je le vois si glorieux.</p>
-
-<p>» Je ne serai point ta femme devant les hommes ;
-je ne prendrai pas à ton foyer la place vide.
-Je veux être ta femme devant Dieu, devant ta
-conscience ; je serai à tes côtés, la compagne effacée,
-mais loyale et fidèle, de toute ton existence.</p>
-
-<p>» Je suis fière de ton amour, il m’aidera à
-oublier ce que je t’abandonne ; s’il faut souffrir,
-le bonheur d’être à toi m’en donne le courage.</p>
-
-<p>» Je n’ai plus ni mon père, ni ma mère. Dès
-demain je puis vivre et travailler avec toi.</p>
-
-<p>» Henri, Henri, de toute mon âme, je me
-donne à toi. Viens, viens, nous serons les Éphémères
-que bénit le Tout-Puissant, car ton œuvre
-restera le magnifique et pur symbole de notre
-baiser.</p>
-
-<p>» Viens, je t’attends.</p>
-
-<p>» Tienne, par tout le désir de mon cœur et de
-ma chair.</p>
-
-<p class="sign">» <span class="sc">Marguerite.</span> »</p>
-
-
-<p class="c gap small">FIN DES SÈVRIENNES</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">TABLE DES MATIÈRES</h2>
-
-
-<table summary="">
-<tr><td colspan="2" class="c"><div>PREMIÈRE PARTIE</div></td></tr>
-<tr><td>&nbsp;</td> <td class="small">Pages.</td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre I</span><sup>er</sup>. — La cour de la vieille Sorbonne</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#p1c1">1</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre II.</span> — A Sèvres, le jour du résultat</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#p1c2">14</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre III.</span> — Le journal de Marguerite Triel</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#p1c3">28</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre IV.</span> — Paquet de lettres</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#p1c4">38</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre V.</span> — Le journal de Marguerite Triel (<i>suite</i>)</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#p1c5">44</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre VI.</span> — Un cours de géographie</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#p1c6">48</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre VII.</span> — Journal de Marguerite</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#p1c7">55</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre VIII.</span> — Le bonsoir</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#p1c8">62</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre IX.</span> — Soirée philosophique</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#p1c9">70</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre X.</span> — Journal de Marguerite Triel</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#p1c10">76</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre XI.</span> — L’âme de l’École</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#p1c11">85</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre XII.</span> — Le journal de Marguerite Triel</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#p1c12">93</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre XIII.</span> — Autour d’une tasse de café</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#p1c13">101</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre XIV.</span> — La fête de l’École</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#p1c14">112</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre XV.</span> — Journal de Marguerite Triel</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#p1c15">118</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre XVI.</span> — Ces Messieurs</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#p1c16">123</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre XVII.</span> — Journal de Marguerite</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#p1c17">137</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre XVIII.</span> — Berthe Passy à son père, M. Jules Passy,
-poète, à Barbizon</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#p1c18">142</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre XIX.</span> — Journal de Marguerite Triel</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#p1c19">149</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre XX.</span> — Journal de Marguerite Triel</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#p1c20">154</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre XXI.</span> — Rapport de M<sup>lle</sup> Lonjarrey, surveillante à
-l’École de Sèvres, à M<sup>me</sup> Jules Ferron</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#p1c21">164</a></div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c"><div>DEUXIÈME PARTIE</div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre I</span><sup>er</sup>. — Le retour des Sèvriennes</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#p2c1">169</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre II.</span> — Journal de Marguerite Triel</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#p2c2">179</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre III.</span> — Lettre de Berthe Passy à M. Jules Passy,
-son père, homme de lettres, aux Batignolles</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#p2c3">187</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre IV.</span> — Le journal de Marguerite Triel</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#p2c4">194</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre V.</span> — Professeur-femme</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#p2c5">196</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre VI.</span> — Meeting</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#p2c6">202</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre VII.</span> — Journal de Marguerite Triel</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#p2c7">214</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre VIII.</span> — Réponse de Berthe Passy à M<sup>lle</sup> Renée
-Diolat, professeur agrégée au lycée de Mamers</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#p2c8">218</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre IX.</span> — Journal de Marguerite</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#p2c9">223</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre X.</span> — La mort de Charlotte</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#p2c10">227</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre XI.</span> — Journal de Marguerite Triel</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#p2c11">234</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre XII.</span> — Suite du journal de Marguerite Triel</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#p2c12">239</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre XIII.</span> — Le Congrès féministe</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#p2c13">241</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre XIV.</span> — Journal de Marguerite Triel</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#p2c14">248</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre XV.</span> — Licence et agrégation</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#p2c15">250</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre XVI.</span> — Journal de Marguerite Triel</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#p2c16">257</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre XVII.</span> — Fenêtre ouverte sur la vie</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#p2c17">259</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre XVIII.</span> — Au nom du droit</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#p2c18">267</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre XIX.</span> — En attendant M. Legouff</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#p2c19">271</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre XX.</span> — M. Legouff à Sèvres</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#p2c20">277</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre XXI.</span> — Billets doux</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#p2c21">284</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre XXII.</span> — Lettre de Berthe Passy à M<sup>lle</sup> Isabelle
-Marlotte, professeur au lycée de jeunes filles, Tourcoing</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#p2c22">291</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre XXIII.</span> — Lui</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#p2c23">297</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre XXIV.</span> — Journal de Marguerite Triel</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#p2c24">299</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre XXV.</span> — Cours de littérature</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#p2c25">306</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre XXVI.</span> — Journal de Marguerite Triel</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#p2c26">315</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre XXVII.</span> — Le suicide d’Isabelle Marlotte</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#p2c27">319</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre XXVIII.</span> — Fait divers de la « Gazette de Tourcoing »</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#p2c28">325</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre XXIX.</span> — Journal de Marguerite Triel</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#p2c29">327</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre XXX.</span> — Les Sèvriennes chez M. Legouff</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#p2c30">331</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre XXXI.</span> — Journal de Marguerite Triel</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#p2c31">345</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre XXXII.</span> — Derniers feuillets du journal de Marguerite
-Triel</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#p2c32">348</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre XXXIII.</span> — Les adieux des Sèvriennes</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#p2c33">352</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre XXXIV.</span> — Le don</td>
-<td class="bot r"><div><a href="#p2c34">363</a></div></td></tr>
-</table>
-
-<p class="c gap xsmall">SAINT-DENIS. — IMPRIMERIE H. BOUILLANT, 20, RUE DE PARIS.</p>
-
-
-<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES SÈVRIENNES ***</div>
-<div style='text-align:left'>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Updated editions will replace the previous one&#8212;the old editions will
-be renamed.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright
-law means that no one owns a United States copyright in these works,
-so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United
-States without permission and without paying copyright
-royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part
-of this license, apply to copying and distributing Project
-Gutenberg&#8482; electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG&#8482;
-concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark,
-and may not be used if you charge for an eBook, except by following
-the terms of the trademark license, including paying royalties for use
-of the Project Gutenberg trademark. If you do not charge anything for
-copies of this eBook, complying with the trademark license is very
-easy. You may use this eBook for nearly any purpose such as creation
-of derivative works, reports, performances and research. Project
-Gutenberg eBooks may be modified and printed and given away--you may
-do practically ANYTHING in the United States with eBooks not protected
-by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the trademark
-license, especially commercial redistribution.
-</div>
-
-<div style='margin:0.83em 0; font-size:1.1em; text-align:center'>START: FULL LICENSE<br />
-<span style='font-size:smaller'>THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE<br />
-PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK</span>
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-To protect the Project Gutenberg&#8482; mission of promoting the free
-distribution of electronic works, by using or distributing this work
-(or any other work associated in any way with the phrase &#8220;Project
-Gutenberg&#8221;), you agree to comply with all the terms of the Full
-Project Gutenberg&#8482; License available with this file or online at
-www.gutenberg.org/license.
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg&#8482; electronic works
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg&#8482;
-electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
-and accept all the terms of this license and intellectual property
-(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
-the terms of this agreement, you must cease using and return or
-destroy all copies of Project Gutenberg&#8482; electronic works in your
-possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a
-Project Gutenberg&#8482; electronic work and you do not agree to be bound
-by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the person
-or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.B. &#8220;Project Gutenberg&#8221; is a registered trademark. It may only be
-used on or associated in any way with an electronic work by people who
-agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
-things that you can do with most Project Gutenberg&#8482; electronic works
-even without complying with the full terms of this agreement. See
-paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
-Gutenberg&#8482; electronic works if you follow the terms of this
-agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg&#8482;
-electronic works. See paragraph 1.E below.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation (&#8220;the
-Foundation&#8221; or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection
-of Project Gutenberg&#8482; electronic works. Nearly all the individual
-works in the collection are in the public domain in the United
-States. If an individual work is unprotected by copyright law in the
-United States and you are located in the United States, we do not
-claim a right to prevent you from copying, distributing, performing,
-displaying or creating derivative works based on the work as long as
-all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope
-that you will support the Project Gutenberg&#8482; mission of promoting
-free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg&#8482;
-works in compliance with the terms of this agreement for keeping the
-Project Gutenberg&#8482; name associated with the work. You can easily
-comply with the terms of this agreement by keeping this work in the
-same format with its attached full Project Gutenberg&#8482; License when
-you share it without charge with others.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
-what you can do with this work. Copyright laws in most countries are
-in a constant state of change. If you are outside the United States,
-check the laws of your country in addition to the terms of this
-agreement before downloading, copying, displaying, performing,
-distributing or creating derivative works based on this work or any
-other Project Gutenberg&#8482; work. The Foundation makes no
-representations concerning the copyright status of any work in any
-country other than the United States.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.E.1. The following sentence, with active links to, or other
-immediate access to, the full Project Gutenberg&#8482; License must appear
-prominently whenever any copy of a Project Gutenberg&#8482; work (any work
-on which the phrase &#8220;Project Gutenberg&#8221; appears, or with which the
-phrase &#8220;Project Gutenberg&#8221; is associated) is accessed, displayed,
-performed, viewed, copied or distributed:
-</div>
-
-<blockquote>
- <div style='display:block; margin:1em 0'>
- This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
- other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
- whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
- of the Project Gutenberg License included with this eBook or online
- at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. If you
- are not located in the United States, you will have to check the laws
- of the country where you are located before using this eBook.
- </div>
-</blockquote>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.E.2. If an individual Project Gutenberg&#8482; electronic work is
-derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not
-contain a notice indicating that it is posted with permission of the
-copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in
-the United States without paying any fees or charges. If you are
-redistributing or providing access to a work with the phrase &#8220;Project
-Gutenberg&#8221; associated with or appearing on the work, you must comply
-either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or
-obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg&#8482;
-trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.E.3. If an individual Project Gutenberg&#8482; electronic work is posted
-with the permission of the copyright holder, your use and distribution
-must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any
-additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms
-will be linked to the Project Gutenberg&#8482; License for all works
-posted with the permission of the copyright holder found at the
-beginning of this work.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg&#8482;
-License terms from this work, or any files containing a part of this
-work or any other work associated with Project Gutenberg&#8482;.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
-electronic work, or any part of this electronic work, without
-prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
-active links or immediate access to the full terms of the Project
-Gutenberg&#8482; License.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
-compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including
-any word processing or hypertext form. However, if you provide access
-to or distribute copies of a Project Gutenberg&#8482; work in a format
-other than &#8220;Plain Vanilla ASCII&#8221; or other format used in the official
-version posted on the official Project Gutenberg&#8482; website
-(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense
-to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means
-of obtaining a copy upon request, of the work in its original &#8220;Plain
-Vanilla ASCII&#8221; or other form. Any alternate format must include the
-full Project Gutenberg&#8482; License as specified in paragraph 1.E.1.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
-performing, copying or distributing any Project Gutenberg&#8482; works
-unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
-access to or distributing Project Gutenberg&#8482; electronic works
-provided that:
-</div>
-
-<div style='margin-left:0.7em;'>
- <div style='text-indent:-0.7em'>
- &#8226; You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
- the use of Project Gutenberg&#8482; works calculated using the method
- you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed
- to the owner of the Project Gutenberg&#8482; trademark, but he has
- agreed to donate royalties under this paragraph to the Project
- Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid
- within 60 days following each date on which you prepare (or are
- legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty
- payments should be clearly marked as such and sent to the Project
- Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in
- Section 4, &#8220;Information about donations to the Project Gutenberg
- Literary Archive Foundation.&#8221;
- </div>
-
- <div style='text-indent:-0.7em'>
- &#8226; You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
- you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
- does not agree to the terms of the full Project Gutenberg&#8482;
- License. You must require such a user to return or destroy all
- copies of the works possessed in a physical medium and discontinue
- all use of and all access to other copies of Project Gutenberg&#8482;
- works.
- </div>
-
- <div style='text-indent:-0.7em'>
- &#8226; You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of
- any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
- electronic work is discovered and reported to you within 90 days of
- receipt of the work.
- </div>
-
- <div style='text-indent:-0.7em'>
- &#8226; You comply with all other terms of this agreement for free
- distribution of Project Gutenberg&#8482; works.
- </div>
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project
-Gutenberg&#8482; electronic work or group of works on different terms than
-are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing
-from the Project Gutenberg Literary Archive Foundation, the manager of
-the Project Gutenberg&#8482; trademark. Contact the Foundation as set
-forth in Section 3 below.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.F.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
-effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
-works not protected by U.S. copyright law in creating the Project
-Gutenberg&#8482; collection. Despite these efforts, Project Gutenberg&#8482;
-electronic works, and the medium on which they may be stored, may
-contain &#8220;Defects,&#8221; such as, but not limited to, incomplete, inaccurate
-or corrupt data, transcription errors, a copyright or other
-intellectual property infringement, a defective or damaged disk or
-other medium, a computer virus, or computer codes that damage or
-cannot be read by your equipment.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the &#8220;Right
-of Replacement or Refund&#8221; described in paragraph 1.F.3, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
-Gutenberg&#8482; trademark, and any other party distributing a Project
-Gutenberg&#8482; electronic work under this agreement, disclaim all
-liability to you for damages, costs and expenses, including legal
-fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
-LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
-PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
-TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
-LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
-INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
-DAMAGE.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
-defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
-receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
-written explanation to the person you received the work from. If you
-received the work on a physical medium, you must return the medium
-with your written explanation. The person or entity that provided you
-with the defective work may elect to provide a replacement copy in
-lieu of a refund. If you received the work electronically, the person
-or entity providing it to you may choose to give you a second
-opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If
-the second copy is also defective, you may demand a refund in writing
-without further opportunities to fix the problem.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
-in paragraph 1.F.3, this work is provided to you &#8216;AS-IS&#8217;, WITH NO
-OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT
-LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
-warranties or the exclusion or limitation of certain types of
-damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement
-violates the law of the state applicable to this agreement, the
-agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or
-limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or
-unenforceability of any provision of this agreement shall not void the
-remaining provisions.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
-trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
-providing copies of Project Gutenberg&#8482; electronic works in
-accordance with this agreement, and any volunteers associated with the
-production, promotion and distribution of Project Gutenberg&#8482;
-electronic works, harmless from all liability, costs and expenses,
-including legal fees, that arise directly or indirectly from any of
-the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this
-or any Project Gutenberg&#8482; work, (b) alteration, modification, or
-additions or deletions to any Project Gutenberg&#8482; work, and (c) any
-Defect you cause.
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg&#8482;
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of
-computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg&#8482;&#8217;s
-goals and ensuring that the Project Gutenberg&#8482; collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg&#8482; and future
-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org.
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation&#8217;s EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
-U.S. federal laws and your state&#8217;s laws.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Foundation&#8217;s business office is located at 809 North 1500 West,
-Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up
-to date contact information can be found at the Foundation&#8217;s website
-and official page at www.gutenberg.org/contact
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; depends upon and cannot survive without widespread
-public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
-DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state
-visit <a href="https://www.gutenberg.org/donate/">www.gutenberg.org/donate</a>.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Please check the Project Gutenberg web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 5. General Information About Project Gutenberg&#8482; electronic works
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg&#8482; concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg&#8482; eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
-necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
-edition.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Most people start at our website which has the main PG search
-facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-This website includes information about Project Gutenberg&#8482;,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
-</div>
-
-</div>
diff --git a/old/66761-h/images/cover.jpg b/old/66761-h/images/cover.jpg
deleted file mode 100644
index 9915551..0000000
--- a/old/66761-h/images/cover.jpg
+++ /dev/null
Binary files differ