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If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: La petite femme de la mer - -Author: Camille Lemonnier - -Release Date: November 2, 2021 [eBook #66652] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at - https://www.pgdp.net (This file was produced from images - generously made available by the Bibliothèque nationale de - France (BnF/Gallica)) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA PETITE FEMME DE LA MER *** - - - - - - CAMILLE LEMONNIER - - La - Petite Femme - de la Mer - - - PARIS - SOCIÉTÉ DV MERCVRE DE FRANCE - XV, RVE DE L’ÉCHAVDÉ-SAINT-GERMAIN, XV - - M DCCC XCVIII - - - - -DU MÊME AUTEUR - - - Noëls flamands 1 vol. - Les Charniers 1 vol. - Un Mâle 1 vol. - Le Mort 1 vol. - Thérèse Monique 1 vol. - Happe-Chair 1 vol. - Madame Lupar 1 vol. - Ceux de la Glèbe 1 vol. - Le Possédé 1 vol. - Dames de volupté 1 vol. - La Fin des bourgeois 1 vol. - Claudine Lamour 1 vol. - L’Arche 1 vol. - La Faute de Madame Charvet 1 vol. - L’Ironique amour 1 vol. - L’Ile vierge 1 vol. - L’Homme en amour 1 vol. - La Vie secrète 1 vol. - Adam et Eve 1 vol. - - - - -IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE: - -Dix exemplaires sur papier de Hollande numérotés de 1 à 10 - -JUSTIFICATION DU TIRAGE: - - -Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays, y -compris la Suède et la Norvège. - - - - -LA PETITE FEMME DE LA MER - - -Il vint sur le môle une étrange et sarcastique figure, un de ces visages -équivoques aux yeux hardis, au rire muet, qui vous frôlent du coude et -ensuite vous proposent mystérieusement de vous mener vers les tavernes. - -Celui-là, on ne le connaissait pas, personne ne l’avait vu descendre -d’un bateau et cependant il avait dû arriver à l’heure où les dernières -barques enfilent la passe entre le feu rouge et le feu vert. - -Il vint donc en sifflant sur le môle parmi les marins qui regardaient au -loin la mer, et il examinait les terrasses de la digue au loin. Il avait -la courte vareuse bleue et le feutre bossué des matelots après une -traversée. Il appuyait son énorme main large ouverte sur un objet qu’il -cachait dans sa poitrine et qui, par moments, paraissait remuer. - -Un des hommes qui, de leurs prunelles grises et vagues, ne cessaient pas -de regarder au large, s’approcha et lui demanda quelle sorte de bête il -portait ainsi. L’étranger lui souffla silencieusement au visage un vent -qui sentait l’ail et le saucisson d’ours, et puis il haussa les épaules, -et il attendait que le premier flot de monde se décidât à descendre sur -le môle. - -Les tables, sous la tente des restaurants, se vidèrent; les familles, -après le déjeuner du midi, s’en venaient devant la mer aspirer l’air -salé. C’était un but de promenade: de la jetée on pouvait voir caracoler -les marsouins, danser les balises ou rentrer les chalutiers. La brise -aussi soulevait les robes, emportait les chapeaux et détorsait les -cheveux: on ne manquait pas de distractions. - -Selon les prévisions de l’homme, il arriva d’abord quelques personnes -qui s’intéressèrent à la couleur des vagues et ensuite, par petits -groupes de vestons blancs et de robes claires, en riant et en échangeant -des propos sans rapport avec l’incomparable splendeur de la mer, -déferlèrent, simplement parce que c’était l’habitude de venir un instant -sur le môle, parce qu’avant eux on l’avait toujours fait ainsi. Et au -bout d’un peu de temps, il y eut là comme le noyau d’une foule. - -Cependant à peine ils prenaient attention à cette torve figure qui -louchait avec insolence du côté des dames et bientôt commença par des -signes de leur révéler la présence d’une chose insolite sous sa vareuse. -On se défiait plutôt de ce personnage sauré et barbu, au geste -cauteleux. - -Lui riait toujours de son rire doux, de son rire qui avait le frissement -mousseux des écumes mourant sur la plage, comme s’il était sûr que, une -fois pris par ce qu’il allait leur montrer, ils ne s’en iraient plus. - -A présent de sa main libre il caressait, sous la laine pileuse de sa -veste, la forme de l’objet caché que son autre main aux doigts gourds -pressait contre lui. Et sa tête aussi se penchait: avec sa face boucanée -et lippue, il semblait là-dessous couler en douceur des risettes de -nourrice à un poupon, ou bien peut-être, par l’ouverture de sa vareuse, -il déversait d’abominables jurons empestant l’ail et le saucisson -d’ours, comme son rire. - -Alors une première fois il monta un gémissement léger d’enfant, une -plainte triste comme en ont aussi les petits chats malades. Oui, quelque -chose, dans la poitrine du marin, avait longuement vibré, un cri de vie -blessée, une douleur toute frêle et pourtant surhumaine qui, à la -réflexion, récusait l’analogie avec l’enfant ou un jeune animal. C’était -plutôt une voix lointaine et effrayante comme en a le vent dans les mâts -pendant les nuits de l’équinoxe, comme en entend dans sa petite chambre, -sous la fixité secourable de sa grande lampe, le gardien du phare. Hou! -Houhou! Houhou! - -Les pauvres pêcheurs qui étaient sur le môle connaissaient bien cette -voix d’agonie. Plus d’un l’avait ouïe sangloter dans la bourrasque et -s’était signé, se disant que c’étaient les marins trépassés dans l’abîme -qui revenaient entre deux vagues. Ils se rapprochèrent: maintenant ils -ne regardaient plus la mer devant eux et ils tenaient leurs barbes -fermées dans leurs rudes visages. - -Lui, le coriace bonhomme, continuait à rire sans bruit avec un plaisir -cynique, comme si, en riant, il se fût certifié la joie de faire -souffrir une âme quelque part. Il n’avait plus les mêmes yeux; son -regard sauvagement coruscait comme un écueil noir sous la pourpre -oblique du couchant. - -De nouveau il pencha son mufle crispé par la fente de sa veste, et on -vit qu’avec sa main il faisait le geste d’appuyer sur la petite chose -mystérieuse. Pour la seconde fois cria cette voix inouïe, cette petite -voix qui donnait froid aux os comme si déjà on l’eût entendue pendant un -voyage en mer, ou dans une autre vie, ou en songe. - -Bientôt le monde afflua; il s’entassa là, derrière les matelots, de ces -visages stupides ou bassement amusés qui participent à la fois de -l’inconscience et de la férocité des foules. Et d’ironiques jeunes gens -criaient: «Qu’il montre son jouet! Qu’il le montre donc s’il ne veut pas -donner à croire qu’il porte sur la peau une petite chose vivante!» - -Les pêcheurs, les pauvres gens en surcot et en sabots, hochaient la -tête; ils attendaient avec patience; ils avaient déjà attendu ainsi des -jours et des nuits le retour des barques, debout sur le môle, les dents -serrées; et ceux-là savaient bien qu’il n’y a qu’un être humain, une -créature en détresse pour pousser un tel cri. Quelquefois cela cessait -un peu de temps. Aussitôt la grosse main rude appuyait et encore une -fois la voix montait et rendait les marins tout pâles. - -Alors l’aventurier d’un beau geste jeta son feutre à ses pieds. Il avait -l’air d’un roi des îles avec son teint cuivré, l’astrakan bouclé de ses -cheveux et ses bélières d’or aux oreilles. Il regardait avec mépris -l’assistance. Maintenant aussi, dans un idiome fleurant le varech et -l’iode des mers les plus diversement polyglottes, il annonçait la chose -incroyable et à la fois impérieusement montrait son feutre bossué sur -les larges dalles du môle. - -Une pluie de monnaies s’abattit. Des souffles ardents l’entouraient -comme à la procession, dans la fumée des cierges, il en monte derrière -la robe argentoyée de Marie, et c’étaient ceux du petit peuple des -barques, des bonnes gens qui avaient gardé l’humble foi. - -Il arriva donc ceci: l’étranger ramassa sa collecte, la coula dans sa -poche, regarda avec un visage livide la foule, et il ne riait plus, ses -lèvres tremblaient. - -Il se fit un grand silence; puis, un à un, les boutons de la vareuse -sautèrent et, entre la chemise de flanelle et la peau tatouée, blottie -au chaud de l’estomac, dans les bouquets de poils de cette mâle -poitrine, il apparut une tête de très petite femme aux pâles yeux de -fièvre sous de minces filaments de cheveux verts. C’était aussi la -gentillesse souffreteuse d’un ouistiti, la candeur étonnée et triste -d’une petite femelle de phoque émergeant d’un bassin devant un public de -militaires et de bonnes d’enfants avec sa tête ronde et lisse à laquelle -il ne manque que des bandeaux. - -Oh! c’était surtout un petit bijou de chairs nacrées comme un -coquillage, et tout le prisme des jardins de l’arc-en-ciel dans le -miroir d’une lagune au bord de la mer. Un oripeau d’or et de soie -l’habillait, un lambeau pasquillé qui, sans doute, autrefois avait -miroité aux hanches saccadées d’une danseuse d’Asie. - -On n’avait plus envie de rire; on était pris plutôt d’inquiétude, d’un -vague effroi comme devant un prodige, une forme élémentaire et -abandonnée, devant un essai où s’était éprouvé le dieu des premiers -âges. Les yeux étaient admirables, pareils à de tendres et sensibles -émaux couleur d’aigue-marine. On croyait y voir onduler des barques, -longuement s’enfler des voiles sur un clair matin de mer. Mais pas de -bras, seulement de petits moignons ou des nageoires palmées, de timides -et frêles appareils qui avaient la grâce d’un geste d’amour, aux deux -côtés des mamelles, de mignonnes mamelles pointues et roses comme les -seins d’une toute minuscule Eve vierge. La loque bariolée ensuite -s’enroulait et on ne voyait plus rien que le bout d’une chaînette se -rattachant aux amples et triples tours de l’écharpe rouge dont ce drôle -à face de pirate s’était ceinturé les reins. - -Les pauvres pêcheurs étaient arrivés tout près. Avec des bouches -tremblantes, avec de la peur et de l’extase dans leurs prunelles -immenses, ils se tenaient penchés et regardaient sous la vareuse. Ils -n’auraient pas regardé autrement la sainte présence d’une relique. Et -tous gardaient le silence, comme en mer quand l’eau devient noire et -commence à clapoter dessous les coques. - -Un, très vieux, un peu faible d’esprit, avait ôté son bonnet et priait; -personne n’aurait pu dire pourquoi priait cet homme. Et à la fin un -autre des pêcheurs fit un pas et voulut toucher la petite chair pâle -sous ses cheveux verts. Cependant celui--là, non plus que les pauvres -hommes de foi qui l’entouraient, ne doutait; il avança la main d’un -geste dévotieux et timide et tout son corps tremblait. Le louche visage -du gabier sur-le-champ verdit comme s’il eût été torturé par la colique; -très vite il referma sa vareuse, mâchant entre ses dents d’obscures -imprécations; et sous la colère de ses doigts de nouveau montait le cri -blessé. Ensuite il ramassait son feutre, d’un coup de poing furieux le -plantait en travers de sa nuque et déjà avec ses épaules il refoulait le -monde et rapidement gagnait l’escalier à l’extrémité du môle. Il n’y eut -que les jeunes messieurs spirituels qui de loin l’injurièrent. - -Les petits vieux des barques, eux, avaient remis les mains dans leurs -poches, le cœur soudain froid, ayant senti qu’une étrange force d’amour -liait le diabolique navigateur, une force comme celle qui pour des -semaines les faisait partir sur leurs barques et ensuite les ramenait -vers les sables, regardant devant eux infiniment. - -Le matelot reparut le lendemain et il revint encore les autres jours. -Personne, parmi les hommes du port, n’aurait pu indiquer quel navire -l’avait débarqué ni de quelle contrée il arrivait. A l’heure de la -«belle société», il se campait sur les larges dalles bleues: on ne -savait pas autre chose. - -Maintenant, avec son rire cynique, il semblait défier les pêcheurs. -Ceux-ci jetaient leur sou dans le feutre à côté des pièces blanches. Et -puis le camarade, après avoir excité par d’itératifs pincements le petit -cri d’agonie, amorçant ainsi la curiosité publique ou peut-être -manifestant là un autre sentiment qu’on ignorait, défaisait les boutons -de sa vareuse et exhibait la boule de chair pâle aux yeux -d’aigue-marine, aux yeux frais, divins comme les premiers miroirs où -s’était mirée la vie. - -Aussitôt d’anxieux et rapides regards s’y mouvaient, couraient vers les -eaux, vers la plainte et l’appel des grandes eaux par delà le môle. Le -ruffian alors avec violence tirait sur la chaîne et il obligeait les -pauvres yeux, maintenant pareils à des fleurs malades, à de mornes et -débiles actinies, à se tourner du côté de la terre. - -Les calfats du port, les marins des grands navires, les pêcheurs de la -côte à une grande distance à leur tour arrivèrent voir le prodige. -Toujours le clandestin personnage serrait les dents, éludant toute -allusion à la provenance de cette précieuse fortune. Que leur importait, -à eux! Ils l’aimaient d’une foi profonde comme une idole, comme une -petite sainte vierge venue jusqu’à leurs détresses sur la crête des -flots. De vieux pilotes affirmaient avoir vu jouer dans les filets d’or -et d’argent de la vague, parmi de la criblure d’étoiles, des petites -femmes de mer qui avaient de pareils cheveux verts. Quelque part au -large, là où n’allaient pas les barques, étaient des îles mystérieuses -qu’habitaient ces filles des eaux. - -Oh! comme nostalgiquement, en leurs âmes sans paroles, ils l’adulaient -et la redoutaient, la petite sirène, s’entourant de signes de croix -comme pour un péché, une tentation, un mirage halluciné, outrés à la -fois de ferveur charnelle et mystique devant ses minuscules mamelles -d’amour palpitantes de tout l’inconnu de la mer. Il y en avait qui s’en -allaient en battant l’air de leurs bras comme des hommes ivres. - -Maintenant les pauvres gens des barques étaient sûrs que le goujat, qui -si vilainement trafiquait de cette petite créature de douleur, épuisait -sur elle de secrets et rageurs sévices. Ils le sentirent pris aux -racines par un amour damné. Peut-être il se vengeait de leur culte -ardent et naïf, lui entrant par jalouses représailles ses ongles dans la -chair, ou bien la tirant par ses cheveux verts avec son horrible rire -muet. Et alors, oh! alors, c’était le cri lamentable, ce cri comme le -hiement des poulies dans la nuit des ports, comme le sanglot du vent -autour de la fenêtre du veilleur dans la tour du phare. Voilà ce que se -disaient ces cœurs simples. - -Or, vers la saison des gros temps, le nord-ouest se mit à souffler en -tempête; la mer tout entière passa sur le môle et, dans les soirs, ils -partirent, les mains dans les poches, au bout de la grand’rue, regarder -si les barques ne rentraient pas. - -L’homme, désertant la digue solitaire, les suivit; il s’abrita sous un -porche, et encore une fois ils cessèrent de regarder la mer. C’était un -autre cri à présent, un cri aigu et qui ne finissait pas, comme celui -d’une femme en folie. A peine, en pesant des mains, il pouvait la -retenir, elle faisait d’incessants efforts pour s’élancer vers les eaux. - -Alors ils recommencèrent leurs signes de croix: toujours il coulait bas -des barques quand cette voix effrayante ainsi criait. Ses yeux aussi -avaient pris une fiévreuse et surnaturelle beauté qui vibrait, qui -s’agitait comme l’aiguille de la boussole. Un magnétisme l’accordait au -pouls de la tempête. - -Et puis la grande colère du flot s’apaisa: elle resta pendant des jours -toute morte, les prunelles troubles et livides. Et le sinistre forban -avait beau la pincer; elle ne criait plus. - -Un jour, comme il avait bu du gin plus que de raison, il s’assoupit sur -les dalles trempées d’écumes; il cuva là un assez long temps le pétulant -alcool. Tout à coup le port entendit d’épouvantables clameurs; les -hommes des barques accoururent et l’aperçurent se mangeant les mains, se -roulant sur le ventre comme quelqu’un qui est pris du haut mal. - -Alors il leur vint à tous une grande peine: peut-être la petite femme de -la mer était partie, et ils cherchaient là-bas vers les eaux. Lui, -maintenant, se jetait sur eux en blasphémant dans son baroque jargon; -ils ne se défendaient pas et ils le considéraient avec des yeux tristes -et résignés. - -Du temps s’écoula: il passait des jours entiers assis sur le môle; on ne -savait pas ce qu’il regardait au large de ses prunelles fixes, rongées -par le sel. Quelquefois il meuglait comme un cachalot, comme la sirène -d’un navire en détresse, ou très doucement, en dodelinant de la tête, il -prolongeait un vagissement plaintif de petit enfant malade. Et les -pêcheurs avaient remarqué que lui aussi, aux approches de la tempête, à -présent poussait d’aigres cris. A l’heure de la marée, quand l’eau -commençait à monter sur le môle, un des leurs le prenait sous le bras et -le ramenait vers le port. Il serrait toujours contre lui quelque chose -qui le faisait rire de son rire sans bruit. - -Une nuit de l’hiver, la mer gronda si terriblement que des bergers, dans -la dune, à une lieue des côtes, crurent qu’elle arrivait et s’enfuirent -par la campagne. On ne revit plus jamais le marin. On supposa qu’il -avait entendu une voix et qu’il était parti là-bas d’où la petite femme -aux cheveux verts n’était pas revenue. - - - - -DANS LA FORÊT - -A Léon Bazalgette. - - -Une fois, j’étais dans la forêt, vers le temps de l’aube. J’étais venu -pour voir se lever le jour entre les petits chênes. Mais il tomba une -pluie d’été: je vis monter au ciel une pâleur grise, elle s’étendit -entre les arbres, et ce matin-là, l’espace ne se fleurit pas de roses. -Alors, je restai longtemps au pied d’un hêtre à écouter de feuille en -feuille ruisseler l’égouttis de l’eau, comme une source qui grésille en -sourdant de terre. Et la futaie, dans cette fine musique de la pluie, -doucement s’éveilla avec une odeur verte. Un coucou, dans le matin -profond, sembla avoir poussé la porte d’une petite horloge et venir -jusqu’au bord du cadran et sonner l’heure avec des coups de gosier comme -des hoquets. Du côté des vergers, vers le village, un merle répondit et -ensuite tous les merles à la fois chantèrent. J’avais oublié que j’étais -venu aussi pour tirer des écureuils. En ce temps, je n’allais jamais au -bois sans mon fusil. J’aimais cette chair sauvage et parfumée. Et je -restai sous le hêtre, goûtant dans la forêt des âges une sensation -d’éternité. - -Jack n’aboya pas quand parut Mélita. Elle se glissait entre les arbres, -toute mince, encore une petite fille d’apparence. Elle arriva comme un -joli fantôme du matin, et elle marchait droit sous la pluie, avec un -fichu aux cheveux, un bout de tissu bleu qui faisait une tache claire -sous les arbres. Je savais qu’il y avait, à la lisière du bois, dans une -maison de pauvres gens, une enfant qui dansait et tendait ensuite la -main. Mais je ne connaissais pas Mélita, et je la reconnus à cette loque -de couleur qu’elle tirait jusqu’à ses yeux. - -Enfin elle fut près de moi; je l’appelai en riant par son nom. Elle me -regarda sans surprise. Elle avait un étrange regard d’or, d’un or vert -de scarabée. Des bubelettes de pluie brillaient aux mèches de ses -cheveux pareils à un bouquet de graminées sèches. Et elle ne m’avait -rien dit, elle demeurait devant moi à considérer le foulard rouge que je -portais à mon cou. - -Jack, à présent, la flairait en remuant son tronçon de queue. Il ne -l’avait jamais vue, non plus que moi, et il agitait la queue comme pour -une amie. - ---C’est bien toi pourtant qu’on appelle Mélita, lui dis-je. - -Et j’avais fait un pas vers elle. J’étais très grand à côté de sa petite -taille. Elle se mit à rire en découvrant ses dents, des dents claires de -bête rongeuse. Et elle ne cessait pas de regarder à mon cou le foulard -couleur des premières cerises aigres. - ---Tu es beau, me dit-elle, tu es plus beau que les hommes d’ici. - -Je touchai ses cheveux mouillés, et ensuite elle s’avança d’un joli -mouvement rapide, elle porta la main à mon foulard. Et l’odeur de la -terre humide était dans son corps jeune. - ---Vois! dit-elle, quelqu’un m’a donné cette soie. - ---Un homme, Mélita? - -Je ne savais pas pourquoi, avec des yeux froids, je lui parlai tout à -coup durement. Je savais seulement qu’elle allait quelquefois avec de -jeunes hommes dans le bois. Et elle me répondit en fixant sur moi un -regard étonné: - ---Un homme sûrement. - -Je pris sa main dans la mienne et doucement je lui dis: - ---Ne crois pas, petite Mélita, que j’aie voulu te causer de la peine à -cause de cela. - -Je lui souriais. J’étais comme un chasseur plein de ruses dans le -hallier. Je ne voulais pas lui montrer que j’avais le désir de son petit -corps frais. Mais elle se blottit joliment contre moi en riant. Elle -avait la câlinerie d’un animal charmé et je sentais le battement de son -sang sous sa peau. - ---Je te donnerai mon foulard, lui dis-je. - -Elle le palpait entre ses doigts, un point d’or plus clair dans ses yeux -de scarabée, et puis elle le détacha elle-même de mon cou, elle en fit -une ceinture à ses maigres hanches. Et elle ne cessait pas de me -regarder avec défiance comme si elle craignait que je ne lui reprisse ce -tissu léger. - ---Non, Mélita, ne crois pas cela, lui dis-je. - -Elle se rassura et d’un balancement lent, maintenant elle dansait devant -moi, ayant défait le foulard et l’agitant dans ses mains comme un -drapeau. Et je me rappelai qu’elle dansait ainsi, le dimanche, pour les -gens du village, sous les tonnelles. Je ne ressentis plus que du mépris -pour cette petite mendiante des routes. Elle tournait sur ses pieds nus; -j’entendais le claquement mou de ses talons sur le sol humide, et sa -jupe derrière elle s’évasait comme une large fleur. - ---Va-t’en, Mélita. Tu as fait la même chose pour l’homme qui t’a donné -ce fichu. - -Elle ne tournait plus; de nouveau, elle venait vers moi et me regardait -étrangement. - ---Mélita n’aime pas tous les hommes, me dit-elle. - -Et ce n’était plus la même enfant hardie; elle avait un autre regard, et -une rougeur légère lui était venue sous les yeux, un petit feu vierge, -comme les roses à l’orient du jour. Elle se tenait devant moi, soumise -et gauche, à une petite distance. Et encore une fois ce fut moi qui fis -un pas vers elle. - ---Mélita... Mélita... - -Le parfum vert de son corps monta, une odeur sauvage et chaude comme -celle des écorces et elle ne faisait pas un mouvement pour s’en aller. -Elle se balançait près de moi comme un arbre jeune dans le vent. Elle -regardait au loin, dans la direction des derniers chênes. C’était ainsi -que la première femme avait dû s’offrir à l’homme dans le matin frais, -dans la rosée des herbes. Elle fut tout à coup pour moi la proie chaude -et désirable, comme si nous étions venus chacun des limites de la forêt -pour nous aimer. - ---Mélita... - -J’avais mis ma main à ses petits seins droits. Je riais avec un peu de -folie; et enfin, elle m’échappa; elle se mit à courir devant elle, entre -les arbres: je courais aussi. Ainsi nous pénétrâmes sous les chênes; je -voyais toujours ses talons relever le bord de sa jupe. Ensuite, ils -retombaient avec ce bruit singulier de la chair nue. Et il me restait un -peu de gêne de courir après elle, moi si grand. La pluie avait cessé, il -filtrait d’entre les feuilles un tintement léger, la mouillure brillante -d’une eau vaporisée à la chaleur du jour. Et puis ce fut le soleil; tous -les oiseaux à la fois chantaient dans les taillis. Le coucou poussa sa -petite porte et sonna les douze coups de midi... C’est ainsi que je -connus Mélita. Et ce jour-là, je n’avais pas tiré d’écureuil. - -Je n’allais pas tous les matins à la forêt: il se passa des jours sans -que j’y revins. Quelquefois on me disait que Mélita était venue danser -sous les tonnelles, ou bien on l’avait vue entrer dans le bois avec un -homme. La dernière fois, c’était Yets, le beau soldat arrivé en -permission pour la moisson. Je ne connaissais pas Yets; je savais que -toutes les femmes l’aimaient à cause de ses pantalons rouges. Et Mélita -aussi m’avait dit: Il est beau. - -Bah! celle-là ne pouvait résister à la joie de donner de l’amour aux -hommes. Elle n’avait pas l’air de savoir ce qu’elle leur donnait si -naturellement: elle semblait avoir été mise au monde pour donner du -bonheur. Elle était le désir vivant du village. Au fond, je lui en -voulais de n’avoir pas gardé pour moi seul la fleur âcre de son corps. - -Or, un matin, je m’en allai dans la futaie. Je ne pensais plus à Mélita; -j’avais pris mon fusil pour tirer les écureuils. Mais quand je fus sous -le hêtre, je regardai longuement la place où elle avait dansé. Oui, me -dis-je, c’est là que ses petits pieds ont tourné pour moi comme ils -tournèrent pour d’autres avant moi, comme maintenant ils continuent à -tourner pour Yets. Et je n’étais pas triste, je riais plutôt en dedans -de moi pour cette étrange destinée d’une petite femme sauvage des bois. -Mais voilà que soudain elle arriva par un chemin sous les arbres, un -chemin qui venait du bout du monde. Et elle sembla, elle aussi, dans ce -moment, arriver du fond de mes pensées, comme une petite présence -évoquée, comme si nous nous étions donné rendez-vous dans la futaie. - ---Vois-tu, oui, dit-elle, c’est moi! - -Elle me dit cela en riant; elle n’avait plus sur sa tête son fichu de -soie fanée; elle n’avait pas non plus mon foulard autour de sa taille. -Mais un collier de grosses perles, rouges comme des sorbes vives, lui -donnait un air de petite reine barbare. Je touchai du doigt le collier, -je lui dis: - ---C’est Yets qui te l’a donné? - ---Oui, Yets est revenu. Il m’a donné ce collier. C’est lui aussi qui, -l’autre année, me donna le fichu. - -Je l’aurais battue à cause de sa franchise. Je regrettais à présent mon -beau foulard: c’était une amie qui autrefois m’en avait fait don. Elle -vit ma peine et me mordant gentiment les doigts, elle me dit avec une -candeur au fond de ses yeux d’or: - ---Yets est venu avant toi. C’était aussi un matin dans la forêt, et il -partait moissonner avec les autres. Et puis je l’ai trompé à cause de -toi. - -Jack, comme la première fois, se frottait à son jupon avec un -tortillement joyeux de la queue et ensuite il parut me dire: Pourquoi ne -l’as-tu pas revue? Mais je retirai mes doigts et elle se mit à pleurer. - ---Yets est le premier homme qui est venu, me disait-elle à travers ses -pleurs. Avant lui, il n’y avait eu personne. Et quand il est parti pour -la ville, il m’a donné le fichu. - -Elle pleurait si doucement que ma rancune s’en alla. - ---O Mélita... Mélita! Tu es allée dans le bois l’autre jour avec un -homme qui n’était pas Yets, ni moi. - -Elle me regarda clairement. - ---Oui, fit-elle. Mais avec celui-là ce n’est pas la même chose. - ---Tu aimes donc Yets? lui demandai-je. - -Une rougeur monta sous ses yeux comme quand je la rencontrai, il y avait -de cela des semaines, sous le hêtre. Et elle n’était plus hardie, elle -avait les roses ingénues du premier péché. - ---Oh! me dit-elle en regardant vers les derniers arbres au loin, il y a -encore quelqu’un que j’aime mieux que Yets... - -Je lui entourai le cou de mon bras et elle ne me fuyait plus. Elle -mettait ses petits pieds nus à côté de mes lourdes bottes et elle -marchait à mon pas, toute chaude d’été et de désir. - ---Il y a donc quelqu’un? dis-je. Et cependant tu ne veux pas me dire son -nom? - ---Je ne sais pas son nom, fit-elle simplement. - -Et je pensai qu’en effet, elle ne connaissait pas mon nom. Je sus ainsi -que c’était moi l’homme qu’elle aimait mieux que Yets. Nous pénétrâmes -dans le taillis, et encore une fois elle m’offrit le trésor de sa chair -nue, dans le frisson vert des herbes. - -Et ensuite je ne revis jamais plus Mélita. - - - - -MAGGY - -A J. T. Grein. - - -Maggy m’étonne, et je crois bien que je l’étonne aussi. Nous avions cru -nous comprendre cependant, quand elle est venue dans cette maison après -notre mariage. C’était alors presque une enfant encore, une petite -enfant brune, aux yeux de vie profonde, un peu endormie. Oui, elle -semblait avoir longtemps dormi derrière un nuage, dans une patrie, très -loin. Et puis je lui ai dit les paroles sacrées qu’on ne dit qu’une -fois. Elle me répondit simplement qu’elle était à moi pour la vie. - -Aucune jeune fille ne fut plus sincère en me parlant ainsi, et je ne -puis lui reprocher d’avoir jamais, dans la suite, manqué de sincérité -envers moi. Maggy est franche; elle dit comme elle pense, mais elle ne -dit pas tout ce qu’elle pense. Je ne sais pas encore après trois ans si -elle pense plus qu’elle ne dit. Et ainsi elle vint au mariage avec une -âme très libre et qui cependant me resta fermée. - -Peut-être Maggy ne s’était-elle pas éveillée tout à fait. Elle m’apporta -ses petits seins vierges avec une soif hardie d’amour. Elle me fit une -fête de son corps, et j’oubliai que j’avais déjà connu la femme avant -elle. Ce fut bien comme si, pour la première fois, je mettais un baiser -sur une bouche neuve. Elle me révéla la connaissance divine de la -Beauté. J’entrai dans son amour comme dans un éden de vie parfumée. Et -jamais cela ne s’en est allé: je suis resté, comme au premier jour où -elle m’arriva, le jeune homme novice et charmé que fut Adam devant Eve. - -Tout homme alors est sûr qu’aucun homme de sa lignée ni de la lignée des -autres hommes ne s’égala à un tel bonheur. Il semble que les matins du -monde recommencent dans la joie émerveillée de sentir palpiter une chair -inconnue auprès de soi. Et peut-être personne n’a dit le délice de -toucher avec des mains humaines à la fleur de vie amoureuse. On est tout -près de Dieu, aux sources fraîches de l’être, et ensuite il n’y a plus -que la mort qui soit un plus extraordinaire signe d’éternité. - -Mais Maggy n’avait pas comme moi le sens de ces mystères. Elle me -défendait de lui parler de la mort, bien qu’il ne soit pas possible de -la détacher de la pensée de la vie; et après tout, elle n’est dans la -durée illimitée qu’une forme différente de la vie infiniment continuée. -Je vis ainsi que nos âmes étaient venues inégalement au monde. Il -régnait entre elles une barrière qui était notre vie profonde en nous; -et Maggy faisait le geste extérieur de la vie et ne savait pas qu’elle -vivait. - -Du moins, je le crus longtemps; et cependant Maggy fut souvent sur le -point de me dire une chose plus belle que toutes celles que je lui -disais, et elle ne put pas me la dire. Ce sont les paroles qui font que -nous ne nous comprenons pas. Les miennes demeuraient pour elle sans -rapport avec la nécessité immédiate de nous donner mutuellement du -bonheur; et je ne voyais pas que les siennes prenaient leur source dans -les sensations fraîches d’un être resté plus près que moi de la Nature. -Tout le malentendu ne provient peut-être que de cela: la femme est -l’éternel élémentaire, la force jaillissante et nuptiale, toujours -proche des origines. Elle est, à travers le temps, le premier jour de la -genèse quand l’homme, lui, par une combinaison différente de ses -énergies, par une structure plus compliquée du cerveau, tend plutôt à -épuiser en soi l’évolution humaine. - -Maggy n’avait pas besoin de s’expliquer à elle-même qu’elle vivait; elle -était la vie; elle était une jeune et vierge et royale force de vie. Et -moi, je croyais sottement vivre plus qu’elle, parce que je m’efforçais -d’écouter retentir en mon cerveau les mouvements de ma vie. Maggy ne -pensait qu’à me donner prodigalement son amour. Elle était la lumière -sur mon chemin, elle était la musique et le rythme de ma joie -intérieure. Maggy était ma joie multipliée dans la beauté de ses yeux, -dans les grâces de son corps comme aux facettes d’un miroir. Et elle ne -se connaissait pas, et je ne la connaissais pas davantage, car je -voulais voir au fond d’elle une chose qui n’y était pas. - -Maggy vint donc dans notre maison et tout de suite elle se livra dans -toute la sincérité libre de son amour. Elle me fit ainsi le don le plus -précieux. Mais déjà, en ce temps, elle m’étonnait par son ignorance de -tout ce que j’avais été habitué jusque-là à appeler la pudeur. Il n’y -eut aucune réticence de sa part; elle fit tomber un à un tous ses -voiles: elle fut devant moi comme si, dans l’autrefois de sa vie, elle -avait vécu en l’état d’antique nudité. Une petite sauvagesse sur ses -lits de feuilles ne livre pas avec une plus téméraire chasteté le -frisson de son flanc. Et ensuite elle continua de vivre dans les -chambres comme un petit symbole, comme une image nue de l’innocence. Je -vis ainsi que la femme est bien le péché vivant, au sens des théologies. -La première femme initia le premier homme au péché, et cette gloire du -péché la met au-dessus de tous les hommes, puisqu’il est la Nature, le -secret divin de la vie. Et l’homme seul sait qu’elle est le péché. - -Cependant Maggy ne me répéta jamais qu’elle était à moi pour la vie. -Elle ne me le dit qu’une fois, et ce fut, en effet, pour la vie. Il y -avait chez elle une étrange pudeur à dire des mots d’amour; quand je la -priais de me dire qu’elle m’aimait, elle se sentait nue et rougissait. -Elle était comme une rose qui se défendrait d’exhaler son parfum. - -Ainsi elle demeura toujours pour moi très franche et secrète, et -peut-être elle ne se doutait pas qu’elle me cachait quelque chose. Elle -n’avait pas à se défendre de moi. J’avais en elle une confiance aveugle -et cette confiance-là seule est lucide, car elle regarde en dedans et ne -se fie pas aux apparences. Mais il était dans sa nature d’être à demi -obscure. Un instinct (venu de quels fonds de l’être, de quels servages -lointains?) avertit la femme de se réserver des coins d’ombre. Toutes -sont mystérieuses et un peu dissimulées. Maggy avait des tiroirs où, -puérilement, elle semblait serrer un peu de sa vie. Cependant elle -m’était arrivée ignorante et vierge. Je crois qu’elle a toujours vécu -plus au fond d’elle que moi-même. - -Oui, il y a eu entre nous cette différence qu’elle s’ignorait vivre, et -pourtant elle avait une vie profonde, elle vivait toute sa substance -jusque dans les racines de son être. Maggy a des silences où peut-être -elle me dit des choses que je ne comprends pas. Et ensuite elle sort de -ces silences, elle a des folies de paroles que je comprends et qui ne -disent plus rien. Elle parle alors comme si elle cessait de me dire -quelque chose. Et elle m’est surtout cachée quand elle a l’air de -m’avoir tout dit. Ses yeux aussi ne sont plus les mêmes: ils sont bien -plus beaux pendant qu’elle se tait. Ils ont alors une lumière dormante, -une lumière d’en dessous comme les étangs. La petite source tressaille -au fond, le remous des algues, les fines chevelures de la vie. Il lui -arrive, en ces moments, de rougir sans cause, une onde légère à ses -tempes, le spasme délicieux du flot intérieur; et elle seule sait ce que -sa vie a pensé en elle ou plutôt c’est sa vie qui le sait et ne le dit -pas. Elle ouvre la bouche comme si elle allait me dire quelque chose: -«Ecoute, ami...» Je la regarde et elle continue: «Tu serais bien étonné -si je te disais...» Et puis elle se met à rire; je pense alors -qu’elle-même ne savait pas ce qu’elle voulait me dire. Une secousse -brève de la sensation, le bouillonnement léger de la source au fond et -la surface ensuite s’est unifiée. - -Pourtant l’âme ne monte pas en vain aux lèvres: Maggy, dans l’instant -même, a eu quelque chose à me dire. Le grand courant a passé en elle, la -vie profonde des races, de tous les êtres qu’elle continue. Et déjà il -était trop tard, elle n’a pas pu dire la chose sacrée, la chose de vie. -Puis-je douter, néanmoins, qu’elle fût en elle? - -C’est, d’ailleurs, une vraie enfant, ma Maggy, une enfant fantasque et -très raisonnable, une rusée et ingénue petite femme, étrangement douée -de personnalité brune. C’est une parcelle de la durée de la femme en qui -toute la femme se résume, car l’homme n’est presque jamais qu’un homme, -une forme accidentelle et localisée des séries; mais la femme est bien -le multiple aspect éternel de toute la féminéité. - -O petite Maggy, je vois en toi des choses si loin! Tu m’apparais toutes -tes mères jusqu’à l’Eve nue, l’adorable femme sauvage qui livrait avec -une impudeur délicieuse, dans les jeunes jardins du monde, ses seins -pointus à la soif de l’époux. Elles furent des esclaves, des martyres, -des reines, et tu aurais pu être une amazone, car je ne te connais que -par tout ce que tu m’as laissé ignorer et ne sais pas toi-même. Tes -colères sont d’une Sémiramis minuscule comme ton amour d’une petite -reine de Saba, et cependant tu es venue dans la maison pour vivre aux -côtés d’un pauvre raisonneur comme moi. Ni toi, ni moi, ne saurons -jamais qui tu es, Maggy, et tu t’en iras avec le sceau de tes doigts sur -tes lèvres, comme une qui a un secret. Et peut-être les femmes de plus -tard, malgré l’émancipation et tout ce qui en fera des êtres plus -conscients qu’à présent, ne se connaîtront pas davantage. Etant la vie, -tu es aussi le mystère inconnu de toi et des autres comme l’origine des -Forces, comme la raison de l’Univers. - -Reste donc pour moi celle qui vient et qui est l’Amour et la Vie. Ne me -dis plus comme hier encore: «Je voulais te dire une chose...» Et puis, -tu m’as regardé, tu ne me l’as pas dite, tu ne pouvais pas la dire. Non, -tais-toi, Maggy; il arrivera ainsi un jour où peut-être je te -comprendrai. - - - - -APRÈS-MIDI D’ÉTÉ - -A Cyriel Buysse. - - -C’est dans une petite ville, vers le temps de la grande palpitation -lasse et lourde de l’été. Et j’écris sous les clématites en berceau, -parmi la flamme et la poudre d’une après-midi orageuse. Mon cœur bat -fortement; il soulève le tissu léger qui recouvre ma poitrine. Et -cependant rien de désordonné, rien qu’un rythme large, immense, comme le -vent doux chargé d’aromes floraux, comme la circulation des sèves aux -artères du sol, le lumineux frisson des grands nuages immobiles. - -Je ne sais plus quand a commencé la journée, je ne sais plus quand je -suis venu ici. Je vis une sensation de lointain et d’éternité comme la -succession de tous les hommes de ma lignée que mon sang perpétue. Et la -maison est une des dernières après les autres de la ville, tout isolée, -perdue dans son beau jardin plein d’arbres et d’oiseaux. Mais, moi, je -ne suis pas seul: une forme immatérielle se meut au fond de mon être; -peut-être les hommes de mon sang la connurent avant moi. Toute chose -future ou passée vit en nous comme notre substance indéfinie. L’Univers -retentit dans les plus infimes de nos molécules. Et quand je pense, je -ne sais si je pense hier ou demain; la pensée n’est qu’une équation du -temps et de l’espace. - -C’est une petite ville dont les habitants s’en vont, l’après-midi, -entendre une musique militaire au bois. Alors, il leur vient une âme -dans le sommeil las de leurs jours, et cette âme est celle des hommes -qui, avant eux, s’en allèrent aussi vers les hauts arbres de la silve. - -Nous sommes tous menés par des forces en qui tout recommence. Nous -arrivons toujours d’une contrée laissée en arrière et que nous avons -oubliée. Nous sommes toujours en marche vers des contrées que nous -ignorons. Autour de moi, il n’y a que la vie des feuilles, le stridement -d’une sauterelle sous l’herbe, un pépiement de jeunes oiseaux. Un lourd -silence tombe du ciel électrique, je m’écoute vivre au fond de moi-même -sans paroles et sans idées, comme les plantes et la terre. - -Je suis la parcelle infinitésimale, je suis la petite herbe du gazon en -qui passe la palpitation des mondes. Je n’éprouve pas le besoin de faire -acte de pensée pour savoir que je vis, moi si humble, toute la vie en -dehors de moi, dans la continuité des âges et l’étendue des sphères. Je -ne suis que l’humble chose, une des parts de la durée et qui, cependant, -se sent nécessaire à la vie universelle. En vivant comme le brin -d’herbe, en vibrant une seconde du frisson léger d’une feuille à -l’arbre, j’accomplis une œuvre qui, dans l’ordre des conjonctions, pèse -le poids d’un empire. Et toute vie est la vie totale. Cependant il se -peut qu’une convulsion de l’étroite zone où je séjourne tout à coup -déchire le sol sous mes pieds et me précipite parmi les ombres. - -Maintenant le vent doucement s’élève comme un spasme des plaines par -delà le mur. Là-bas sont les moissonneurs hâves et roux. Ceux-là non -plus ne savent pas ce qu’ils font; ils croient seulement couper avec la -faucille des épis mûrs; ils recommencent le geste du premier homme au -temps des premières moissons. Et ils sont les auxiliaires divins de -l’Œuvre de vie. Ils vont à pas rythmiques dans la houle vermeille, et -ils ignorent que le moindre d’entre eux est plus grand sous les astres -que tous les Ptolémée. Pourtant il n’est pas plus grand que le lis aux -jardins de l’été et l’épi aux champs que rase la faux. - -Et puis, je cesse d’entendre le battement du fer sur l’enclumette. - -Le vent passe sous les quinconces et ensuite m’arrive avec des sonorités -de cuivre, avec des voix héroïques et graves comme si, à l’horizon, dans -l’ardent été, une armée partait vendanger la vigne rouge, comme si de -beaux meurtriers, des chasseurs d’hommes remuaient des trophées sur les -dalles. - -Non, ce n’est pas la nuance, il y a moins de gloire et de fracas. Mais -peut-être des amis s’en vont là-bas parmi les rumeurs d’un port et -là-bas me saluent de longs adieux, les yeux déjà remplis d’une autre -terre. - -Ames, chères âmes en départ, âmes inconnues et qui cependant, à travers -le chant des cuivres, se révélèrent fraternelles! Elles aussi avec moi -marchaient par les chemins du monde. Depuis quel temps, depuis combien -de siècles? - -Je sais qu’elles pleurèrent des mêmes peines, je ne sais que cela, et -jamais nous ne nous sommes rencontrés. Maintenant, je n’entends plus le -friselis des feuilles, le crissement de la sauterelle sous l’herbe, -comme une petite faux d’or fauchant du silence. - -Mon âme a d’étranges nostalgies. - -O cors, trompettes, voix venues du fond d’un songe! Bruits puissants et -doux où passent les âges! Choses d’éternité! Alors sans doute je te -connus, Toi qui immatériellement, depuis tant de jours, te meus en moi, -Toi qui, tout à l’heure, fus sur le point d’être reconnue par mes yeux -et dont mes yeux ensuite se détournèrent! Fantôme! Esprit! Nous étions -la petite tribu qui en chantant s’en allait sous les futaies. Tu -marchais en avant des autres, et je t’ai appelée, et tu n’es pas venue! -Maintenant, une amère soif d’amour me fait mal délicieusement. -Quelquefois le vent se tait et puis de nouveau il se cuivre de voix -lointaines, étouffées, échos des vies innombrables, palpitation -mystérieuse des bois! - -Tout ce qu’une musique d’une après-midi de lourd été contient de -regrets, de langueurs et de désirs! La vague intérieure, l’immense flot -de la vie se soulève du poids d’une mer captive et retombe. On croit -qu’on va connaître enfin l’ignoré de soi, qui sera la délivrance. On est -dans un jardin, sous des arbres étouffants, et il y a une fontaine où -l’on voudrait boire; mais l’eau est tarie. On se sent mourir de toujours -inutilement espérer et vivre. Cependant on espère. Spasme infini de tout -le tourment d’être près de savoir et de s’ignorer! Et la vie peut-être -n’est que ces accords voilés d’une musique très loin et qu’un souffle de -vent apporte et disperse! - -Encore une fois, la petite faux d’or fauche le silence, et là-bas -j’entends marcher aux plaines les moissonneurs. L’âme profonde des -cuivres ne s’est plus gonflée dans le vent. O vertige bref d’avoir -espéré ta venue, Toi qui te mouvais en ma vie intérieure et n’es pas -apparue! Je te ferai un lit de fleurs où tu reposeras les yeux fermés, -tes chers yeux divins dont vainement j’attendis un regard. Et je -continuerai ensuite mon chemin, passant solitaire des routes sans -fontaines et sans arbres. Je ne t’aurai pas connue. - -O voici qu’un long cri vermeil déchire l’air par-dessus le bois comme -une agonie blessée, comme le signe d’une résurrection... Et il ne finit -pas, il se prolonge comme la douleur d’un monde qui s’éteint, comme la -joie d’un monde qui naît. Il s’enfle de toute la joie immense d’une âme -qui, tout à l’heure, était enchaînée et salue la Vie. Moi aussi, je veux -vivre une éternité de jours et de joie. Apparais, Toi qui n’es encore -qu’une ombre et que pressentit mon amour! Toi qu’à travers les âges je -portai en moi! Je suis celui qui s’avance sous la lumière de l’été. - -Et dans la maison voisine, derrière le tremblement des feuillages, une -fenêtre s’ouvre, une enfant vient jusqu’au bord et se penche sur le -jardin... Elle me sourit avec des yeux clairs. Et je t’ai reconnue, Toi -qui vins vers moi des confins de la Prédestination! - - - - -LES ROSES - -A Eugène Montfort. - - -Quelqu’un a apporté, ce matin, un bouquet de roses et de grandes -marguerites. Il parfumait mon cabinet, quand je suis entré. Il avait la -fraîcheur des heures vierges de la vie. Et dans la maison, nul ne sait -qui l’avait mis sur le banc, à l’entrée du jardin. - -Je n’écrirai pas aujourd’hui. L’odeur des roses en nuage subtil flotte -et me grise: il me monte du cœur des choses lointaines. Je poserai le -bouquet sur une chaise, dans la clarté des fenêtres. Je prendrai mes -pastels. Et tout s’arrange comme je l’ai voulu. - -Voilà le bouquet sur la chaise; il bruine à travers le store léger, -tendu au dehors, un grésillement fin de soleil, une petite onde -vermeille comme par les trous d’une pommelle d’arrosoir. Un grand -silence dans la maison. Les jeunes filles sont à la rivière. Ma chienne -dort au soleil sur le seuil de la véranda, les pattes longues, le ventre -battant à petits coups. Et je n’entends plus là-bas que le crissement -des faux dans l’herbe sèche des pelouses. Je me sens vivre d’une vie -tranquille, profonde. - -Non, la main est lourde: toutes les petites marguerites tremblent au -ventilement doux du store; les roses palpitent comme des cœurs, et mon -cœur aussi bat, pressé. Quand le vent un peu plus fort monte des eaux de -la rivière derrière les châtaigniers, les tiges ondulent toutes à la -fois, comme si la grande vie sacrée de la terre les animait encore... -Les délicats crayons s’effritent entre mes doigts. J’aime mieux écrire. -Je prends une feuille de papier, je regarde longtemps l’émoi des roses. - -Il passe dans la cour un chariot venu des prés avec un dôme d’herbes; -une faux reluit aux mains de l’homme qui guide l’attelage. Encore une -fois, les fleurs frissonnent; elles tremblent comme un pensionnat de -petites filles au bois quand passe un mendiant farouche. Et il me semble -qu’elles ont reconnu le dur éclair du fer. Une blessure saigne en elles, -le mal de leur libre vie tranchée, restée là-bas au matin des jardins. - -Petites étoiles blanches des marguerites au cœur d’or! Ames divinement -blanches et ingénues et curieuses qu’on dirait penchées, avec des yeux -clairs, à la fenêtre! D’un mouvement insensible, elles se sont tournées -vers le soleil. Elles regardent, sous la bordure du store, les hautes -herbes lumineuses, la joie immense des arbres à l’horizon, et maintenant -je crois apercevoir en elles des visages d’autrefois. Il y avait aussi -des yeux clairs aux fenêtres quand je passais. Où sont-ils? Qu’est-ce -qu’ils peuvent bien regarder à présent sous la terre? Et puis, nous -sommes allés dans la prairie en nous tenant par la main. Quelquefois, -l’une d’elles cueillait une marguerite et en effeuillait les pétales. - -C’était alors le printemps; toutes les prairies étaient pleines de -jeunes filles qui, du bout des doigts, effeuillaient des corolles -blanches. Et ensuite vint l’été: j’entrai dans un jardin de roses, je -cueillis des roses vivaces au sang pourpre. - -Je respire ma vie, je respire la vie universelle à travers le beau -bouquet. Je suis un homme des commencements du monde. Une vierge -éternité m’enivre au bord des fontaines d’Eden et peut-être déjà alors -nous allions à deux. Je me sens la continuité de la petite cellule en -qui s’est transmise la vie de tous les temps. Il y a des mille ans, -j’avais déjà à mes côtés une chair amoureuse. Nous regardâmes ensemble -se former d’un cœur la rose et elle avait la forme de notre amour. Et -elle avait aussi le dessin d’une bouche de petit enfant. Tous les -enfants que je fus, tous les enfants qui sortirent de moi à travers la -durée de ma substance s’éveillent et frissonnent au fond de mon être. Et -d’autres après moi infiniment s’en iront avec des yeux ingénus regarder -s’ouvrir les roses. - -Une onde immense, le flot profond des âges a passé. Comme une -Atlantique, il m’a submergé délicieusement. Et il ne reste ensuite que -le parfum des roses, comme l’odeur des jardins d’Orient venue avec les -houles. - -Maintenant, à peine le léger fleur poivré des marguerites, je le sens -encore, évent d’esprits timides dans la touffeur glorieuse des roses. -Celles-ci expirent puissamment la vie, gonflées d’amour et de soleil, -ivres du sacrifice de leur sang, plus belles d’être déjà la mort dans -une palpitation suprême de désir, d’agonie. Une, très grande et lourde -sous ses pourpres de plaie vive, a la somptuosité blessée, le tragique -et royal orgueil d’une amazone. Un moût de vin foulé, l’arome des mûres -vendanges se volatilise de sa sombre beauté, comme sur les pas d’une -reine barbare monte le fumet des immolations. Et elle vit, elle s’avance -sous l’or des tiares à travers les mosaïques sanglantes, avec un cœur -rouge dans la main et qui saigna, mutilé, sous la serpe du beau -Jardinier vainqueur. - -Va, disparais! ce n’est pas toi que j’aurais aimée, cruelle idole, -symbole furieux des baisers qui donnent la mort. Mon âme pastorale a -soif d’un plus tendre amour. Et je te contemple, je te touche d’un doigt -tremblant, aimable nuage pâle, aube rosée d’un matin frais, cœur divin -d’une rose mousseuse à l’odeur blonde, belle comme une vierge qui ne -doit pas vivre. A peine tu es l’amour, tu n’es encore que le désir. Tu -n’étais pas ouverte tout à fait quand au beau jardin de la vie on te -coupa. Et voici que sous ma main ton cœur se déclôt; tes petits seins, -je les dévêts, si frais, si clairs, si nébuleux sous les frêles -mousselines. Et un pétale tombe. Est-ce un sourire? Est-ce déjà ta vie? - -Mes roses sont un harem. Toute la joie, toute la beauté du monde réside -au mystère de leurs replis. Elles se conforment au dessein de n’être que -l’image et le reflet de la femme. Et elles ont un tissu satineux comme -une peau, tiède et satineux et moite comme la chair près de l’aisselle, -sous la robe. Elles ont l’air de n’ouvrir que lentement, enfin -conquises, comme pour un amant qui vient la nuit, leurs tuniques -pourpres ou blanches. Et ensuite elles me laissent aux mains la -palpitation d’une autre rose, plus secrète. Elles sont ardentes comme la -fièvre et la volupté. Elles habitent des palais pleins d’alcôves. Et moi -je suis leur amant. Un vertige me captive à respirer l’odeur de leur vie -intérieure, les puissants bouquets desquels s’affole l’Elu. - -Maintenant aussi, chacune d’elles me rappelle une jeune victoire, un -délice du temps où je pénétrai dans le beau parterre des roses. Et -toutes demeurent pâmées sous mes doigts, avec des langueurs -différentes... Hardiment tu m’offris le calice d’amour, petite Eda, -petite rose sauvage à l’espalier de mes vingt ans. Alors déjà j’avais -fini d’effeuiller la marguerite, je n’y laissai qu’un pétale, plus -qu’un, et celui-là, je ne sais comment il se fit que je ne l’effeuillai -pas comme les autres. Et, une fois, j’étais près de la tonnelle, au bout -du jardin de mon père. Tu poussas la barrière, Eda, tu m’apparus tout à -coup avec tes yeux d’abeille. C’était l’été, comme aujourd’hui; et tu -portais un râteau de bois sur l’épaule; tu me dis que tu allais faner -avec les autres petites paysannes comme toi dans la prairie. - ---Prends cette rose, Eda, te dis-je, je l’ai cueillie tout à l’heure au -bord du chemin, dans le jardin de mon père. - -Mais elle se mit à rire: - ---Oh! fit-elle, j’en connais de bien plus belles, là-bas, près du bois. - -Si gentiment elle se moquait de moi! Je la suivis et elle me mena hors -du jardin, vers un églantier. - ---Vois, me dit-elle, celles-là, personne ne les cueillit. Elles ont -gardé l’odeur du matin. - -Alors je me sentis devenir jaloux. - ---Eda, demandai-je, est-ce que déjà tu menas d’autres jeunes hommes vers -l’églantier? - -Elle me répondit loyalement: - ---Oui, une fois, je menai ici un jeune homme: il n’est plus revenu. - -Elle n’était pas triste, elle souriait, et il fleurissait aussi une -églantine sur sa bouche. Ensuite nous entrâmes dans le bois. Pour la -première fois, je sentis palpiter la fleur divine sous mes doigts. Et -quand ensuite Eda s’en alla avec son râteau, tout le pré avait été fané. - -Eda, pourquoi les belles roses orgueilleuses m’ont-elles fait penser à -toi, la première de toutes celles que plus tard je moissonnai? Ce fut -alors vraiment comme un matin du monde; tu fus la première femme d’Eden; -tu fus la vierge rose apparue devant mon désir. Et alors aussi je sentis -passer en moi l’éternité, comme le flot d’une mer. - -Un nuage a voilé le soleil; c’est déjà l’après-midi, et moi-même je -touche à l’après-midi de la vie. Une haleine froide souffle des eaux de -la rivière. Des cœurs de roses fanées à présent jonchent le tapis. - -Et j’ai cessé de penser à toi, Eda, et aux autres. - - - - -EDEN - -A Maurice Le Blond. - - -Quand librement je l’eus prise pour femme, je la menai vers Eden. Elle -et moi, nous n’avions alors une âme que depuis très peu de temps. Nous -avions commencé à nous désirer avant de nous aimer, comme les autres -jeunes hommes et les autres jeunes filles de notre âge. Nous étions -comme des enfants devant les murs d’un jardin et qui tendent les mains -vers des pommes qu’on aperçoit de l’autre côté, sans savoir quel sera -leur goût. Et puis un jour, cette belle Elen, se conformant à -l’analogie, me dit:--«N’est-il pas affligeant de songer que ce sera la -Loi qui nous ouvrira les portes du jardin, au lieu que nous y pénétrions -par la seule force de notre volonté? Ensuite, elle retirera la clef et -peut-être seulement alors nous apercevrons-nous que le jardin a des murs -qu’il n’est plus permis de repasser. Si les fruits sont vénéneux, nous -ne serons pas moins obligés de les manger tant qu’il en restera un sur -les arbres.» Ni l’un ni l’autre n’avions encore envisagé le mariage à ce -point de vue. Elle me parlait en riant, et pourtant je compris qu’Elen -disait là une chose profonde et juste. Ce fut dès ce moment que nous -cessâmes de penser comme les gens qui nous entouraient. Il ne faut -d’abord qu’une petite fissure par laquelle entre un peu de lumière: -ensuite, on ne peut plus vivre dans l’inconscience. - -Elen et moi eûmes soif de vérité. Comme des âmes libres, nous nous -promîmes l’amour et je l’enlevai à ses frères: je la menai vers la -maison élue. C’était une petite maison dans un grand parc clôturé de -haies hautes comme des murs. Les sarments d’un immense rosier la -recouvraient du côté du levant et jusqu’à l’hiver restaient parfumés de -grappes lourdes de roses qui avaient l’odeur des fruits mûrs. On ne -l’apercevait pas du dehors: elle était cachée par la hauteur des arbres; -une sève puissante nourrissait leurs troncs dont jamais la hache n’avait -ébranché les ramures vigoureuses. Et tout le parc, avec ses -châtaigniers, ses platanes et ses ormes, ressemblait à une silve -sauvage. Une pelouse s’inclinait vers un étang qu’avivait un cours -d’eau; elle ondulait en grandes vagues d’or et d’émeraude qui n’étaient -jamais fauchées. Et nous connûmes là vraiment Eden, le libre et riant -jardin du premier homme et de la première femme. Une vieille servante -silencieuse, encore diligente, n’apparaissait qu’à l’heure des repas, si -bien que nous goûtions l’illusion d’être séparés du reste du monde. - -Elen et moi prîmes ainsi le parti de retourner à la vie de nature, ayant -compris qu’elle seule est la source de ce qu’il y a de bon et de vrai -dans l’homme. Nous vivions dans une communion parfaite de sentiments et -de pensées comme avant la naissance des villes. Nous fûmes délivrés -alors du préjugé que l’habitation en commun avec les autres hommes est -la condition du développement de la personnalité humaine. La virginité -de nos sensations nous induisit à croire que nous n’avions existé -jusque-là qu’à l’état de mécanisme actionné par un moteur étranger. Et -Elen et moi avions l’âge de la terre aux heures innocentes. Les tristes -erreurs qui, pour la créature esclave, résultent des inflexibles lois -sociales se résorbèrent dans l’épanouissement magnifique de nos êtres. -Chaque jour, il me semblait l’apercevoir pour la première fois, toute -neuve d’une beauté qui, avant ce moment, m’était demeurée inconnue. Elle -ne ressemblait plus à aucune des filles de la terre, et elle était bien -plus belle qu’au temps où je l’avais choisie. Alors encore, malgré une -fraîcheur adorable d’esprit, elle était, par certains côtés, la petite -poupée qui se conforme à la volonté d’autrui. Ici seulement elle -commença à penser et à sentir par elle-même comme vivent les plantes, -comme poussent et fleurissent et embaument les essences, et elle fut -vraiment le jardin vierge de mon amour. - -Moi aussi, en venant, j’avais été comme le carré de gazon tranché d’un -coup de bêche et qui, transporté au loin, garde sa faune parasite aux -fibres de son humus blessé. Des notions restreintes d’humanité m’avaient -laissé, à l’égard de la passion amoureuse, le sentiment confus du péché -et de la déchéance. Je croyais que la pudeur était une fleur spontanée -des âmes délicates, une pousse franche de nature dont l’ombre voilait le -mystère trouble de l’amour. Mais Elen cessa de rougir, une fois qu’elle -eut été initiée aux baisers; de tout l’élan de son être jeune et ardent, -elle aspira à mes caresses, et dans la solitude des arbres, nous allions -presque nus, comme aux jours d’Eden. - -Je pus jouir ainsi de la beauté et de la jeunesse de son corps: elles ne -furent plus secrètes ni dangereuses, comme tout ce qui demeure caché. -Mais elles s’étalaient librement sous la moiteur et le brûlant des airs. -Elles furent habillées de lumière ainsi que d’une soie légère et -transparente; elles se baignèrent et ondoyèrent aux éléments. Et nous -nous aperçûmes l’un devant l’autre tels que l’exigeait la nature. Je -compris le charme divin de la sensualité; je sus pourquoi la vie nous -avait donné des papilles frémissantes, l’arborescente vibratilité des -nerfs, le tact, l’ouïe et les yeux; et toutes choses, par d’infinies -artérioles, forment les puits où s’abreuvent les soifs délicieuses de la -Volupté. L’émoi de la chair m’apparut très pur et selon un ordre -merveilleux. Il s’accorda au rythme universel, au vent qui sème les -germes, aux pluies chaudes, au flux de la sève dont tressaille le cœur -des chênes. Et, dans les soirs, Elen chantait, je l’accompagnais sur -l’orgue; nos âmes, à travers ces musiques, se cherchaient et goûtaient -encore la Volupté. - -Elle fut naturellement la loi de notre vie. Nous la trouvions dans la -beauté des fleurs et des arbres, dans le dessin flexible des formes, -dans l’enveloppe caressante de l’air, dans les images et jusque dans les -livres vivant avec nous aux mystérieux silences de la maison. Elle nous -apparut le rite essentiel, la résonance suprême du sentiment de la vie, -la parfaite harmonie des êtres; et une lecture, à travers la présence -invisible des esprits, remuait en nos sources profondes les mêmes -délices charmées, le même sens exalté de la Beauté que l’approche de nos -corps. Nous sentîmes ainsi que la Joie était la prédestination du monde -et que les hommes ne la connaîtraient dans sa plénitude qu’en vivant -d’une vie personnelle et libre au sein de la nature. - -Le parc était habité par des bêtes nombreuses. Nous distribuions -nous-mêmes la provende aux biches et aux faons, et les arbres n’étaient -qu’une vaste oisellerie. Même les espèces sauvages, l’alerte écureuil, -le défiant lapin se laissaient approcher; il nous fut démontré que -l’homme et la bête, originairement, étaient unis de liens fraternels. -Ils étaient, avec le vent des feuillages, avec le grésillement des -sources, avec la trépidation sourde des sèves et le cœur gonflé des -nymphéas de l’étang, le rythme actif, incessant, de la Vie. Le sang -charriait en eux les mêmes parcelles d’éternité qui nourrissaient la -substance végétale et notre propre substance. Ils étaient une des formes -de la visibilité de Dieu, comme nous-mêmes. Et comme on ne mange pas une -chair pareille à la sienne et familiale, nous avions proscrit le carnage -des bêtes de la maison et de toutes les autres bêtes; et seulement nous -nous alimentions de laitage, de légumes, de gâteaux et de fruits. Ainsi -nous n’avions pas aux lèvres le goût du sang et notre âme demeurait -fraîche, sans souillure. - -Le parc devint notre alcôve pendant les nuits de l’été. Ceux qui -n’aimèrent que dans des chambres closes, comme les larrons, comme les -ouvriers des œuvres clandestines, ne savent pas les joies sacrées et la -divine innocence de l’Amour. Les étoiles étaient nos lampes, le murmure -des feuillages une harpe plus merveilleuse que celle qui berçait le -sommeil du roi Salomon: et notre vie restait mêlée à la splendeur des -météores, à l’harmonieuse marche des sphères, à l’âme de la terre. Comme -le premier mariage des hommes, comme le jeune Adam et la jeune Eve, nous -nous endormions au tiède lit des ramures, nous nous réveillions dans un -prisme de rosées. Et nous étions nus l’un près de l’autre, à la garde de -la nuit bienfaisante. Nous nous apparaissions comme des esprits -primordiaux, comme des essences venues fleurir là du fond des âges, dans -la candeur de notre amour. J’étais l’époux du Cantique: elle chantait -dans la molle ténèbre, dans la pluie verte de la lune, ruisselée des -hauts dômes; et j’accourais à son chant du fond de la belle nuit. -J’arrivais tâtonnant devant moi, me guidant à sa voix, tout enveloppé -des parfums plus forts qui montaient des cassolettes de l’ombre. Et -ensuite, comme une étoile brillante, je l’apercevais sur sa couche -fraîche, je voyais entre les feuilles briller l’astrale blancheur de sa -gorge. Et je disais les paroles qui donnent le frisson à la femme, je -lui disais le vœu d’amour avec le tremblement de mes lèvres. Les hommes -vierges d’Eden n’avaient pas dû aimer autrement. Et puis nous restions -longtemps unis; ses bras ne s’ouvraient plus de dessus mes épaules, ils -faisaient à ma vie un joug délicieux, des liens de chair et de fleurs -comme le simulacre de la beauté et de la durée de notre libre hymen. - -Pendant ces minutes, nous nous sentions épandus nous-mêmes au torrent de -la création. Le prodigieux courant de la vie de l’Univers passait dans -notre être et nous donnait l’illusion de vivre de la pulsation lointaine -des mondes, du souffle profond de la terre et des espèces germées dans -la silve. Et ensuite c’était le matin; nous descendions aux eaux de -l’étang; les nénuphars ourlaient ses seins encore gonflés d’amour; une -fraîcheur exquisement calmait notre sang brûlant; et nul de nous ne -songeait au péché ni à la pudeur, fille du péché. Notre volupté était -sacrée comme la promesse d’un âge de joie faite aux hommes. - -Nous ne pensions qu’à la Vie, nous ne pensions pas à la Mort. Nous -avions le sentiment que la Mort n’est que le temporaire évanouissement -après les formes accomplies de notre passage et qu’ensuite, parcelle à -parcelle, d’autres formes se recomposent où l’éternité de la vie -continue. Et, ainsi, la Mort n’existe que dans l’effroi de la chose -inconnue, dans le regret égoïste des hommes pour la perte d’un bien qui -nous fut prêté par la nature et ensuite retourne se fondre en elle. -Quand la Joie sera la loi des vivants, quand les temps seront venus pour -eux de s’en aller à travers une haute lumière, ils fermeront des yeux -charmés, comme des dieux prédestinés aux métamorphoses. Et une éternité -était en nous; nous perpétuions les premiers hommes de la race; des âmes -infiniment naîtraient de nos âmes, toujours plus magnifiques, toujours -plus près des seuils de la Vérité; et les grandes mains divines -demeuraient ouvertes sur notre amour. - -Enfin, une vie s’éveilla de la nôtre; la source mystérieuse tressaillit -au flanc d’Eve, sa poitrine se leva; elle eut la courbe charmante des -collines, le gonflement béni des plantes fécondées. Et un petit enfant -courut nu dans les jardins. Alors, nous pensâmes des choses hautes et -belles sur l’homme: il fut plus présent à notre isolement qu’au temps où -nous vivions dans la mollesse et la lâcheté de l’état social. Nous -cessâmes de le tenir pour un être pervers et dangereux, victime des -Forces, inexorablement voué à la fatalité de refléter l’Univers comme -une allégorie sans pouvoir le réaliser en soi; tout le mal lui vient de -ses chaînes et de l’éloignement de la nature. Il nous apparut bon, doux, -très grand dans la beauté vierge de l’instinct, et il était encore -enfant comme la petite éternité qui, près de nous, se jouait au soleil -avec des sens élémentaires, ivre de se compléter dans la durée des -jours. - - - - -LE SACRIFICE - -A Edmond Glesener. - - -Il était assis, près de la fenêtre ouverte, déjà si faible, une lumière -dans les yeux, la lumière de cette déclinante et tranquille après-midi -aux ors légers d’automne et, plus encore, quelque mystérieuse clarté qui -ne venait pas du dehors. Un souffle fraîchissait aux feuillages du -square, il montait le sanglot d’une girande en jet d’argent retombant au -granit rose de la vasque. C’était un quartier retiré, dans un silence de -maisons. Au loin, comme un orage, roulait la grande rumeur basse de la -ville. - -Une présence doucement auprès de lui se révéla, un magnétisme d’esprits -en efflux subtilement répandus. Nul bruit n’était monté des chambres, -feutrées de tapis épais, et cependant il sentit qu’un pas les avait -frôlés et venait. Il retourna la tête et aperçut sa femme en peignoir de -laine blanche, dans une jeunesse d’ans et de beauté. - ---Je savais que tu étais là, lui dit-il. - -Et il lui prenait les mains, il l’attirait d’un geste d’infinie -tendresse, regardant s’abaisser à mesure vers le sien, dans les lueurs -du soir vermeil, la clarté heureuse de son visage. - ---Tu es toute vêtue de blancheur... tu es blanche comme la joie, comme -l’espoir, comme ton âme même... J’aime qu’il règne autour de moi cet air -de bonheur. - -Il lui souriait avec lassitude, usé par la vie, l’âme glissée jusqu’aux -limites de ses forces, n’ayant plus, lui aussi, dans l’éteignement du -regard, que le déclin des lumières qui sur le square s’accordait avec le -déclin de la saison et passait comme une chaleur dernière d’humanité et -de nature. - ---Quelle imprudence! lui dit-elle. Voilà que déjà monte le froid du soir -et tu restes là, devant cette fenêtre ouverte. - -D’un mouvement faible de la tête aux capitons du fauteuil, il eut le -grand mot résigné des malades qui ne veulent plus lutter: - ---Que m’importe! Un peu plus tôt, un peu plus tard, puisque aussi bien -cela doit arriver. - -Le vieil attachement triste s’éveilla; elle lui appuya au front le -baiser des bonnes lèvres qui autrefois furent amoureuses. - ---Ne dis pas cela... Tu sais comme je souffre. - ---Pardonne... C’est vrai, tu souffres, quand à peine, moi, je souffre -encore. Tout est si léger autour de moi... Il y a des moments où les -formes réelles s’effacent, où les images ressemblent à un petit nuage -qui va se dissiper... Et, dis-moi... - -Ce fut une seconde d’angoisse inexprimable: il n’osait plus la regarder. -Toute clarté s’en alla de ses prunelles soudain noyées de nuit, comme si -la grande ombre approchait. Il lui demanda si leur ami, l’ami constant -et fraternel, n’était pas encore arrivé. - ---Mais non, pourquoi veux-tu? (Elle était très calme, souriante à -présent, et cependant il lui parut qu’un tremblement faible altérait sa -voix.) Tu sais bien que ce n’est pas encore son heure. - -Il voulut parler; ses lèvres remuèrent sans qu’il en sortît aucun son; -elle sentit entre les siennes ses mains se glacer. Un silence pesa, une -éternité; et puis ses yeux se levèrent, tout froids, dans la pâleur des -affres; il la considéra d’un regard d’immense détresse. - ---Tu l’aimes bien, n’est-ce pas? J’ai besoin de savoir cela... Ce serait -une si grande douleur de penser qu’après moi... - -La parole ensuite de nouveau expira; les ténèbres mortelles -s’étendirent, la minute pleine de sanglots enchaînés avant la ténèbre -finale. Et il s’écouta plus encore qu’il n’écoutait bruire au-dessus de -cette agonie de son âme la molle parole, le souffle frêle dont elle -sembla se défendre. C’était le regret d’avoir trop voulu savoir, -l’espoir encore que ce cœur jusque dans la mort lui resterait fidèle; et -il semblait regarder devant lui très loin, par delà les jours. Elle -cessa de parler, le froid des abandons passa au vide de l’air comme si -elle n’était plus là, comme si déjà elle était partie. Et il l’appela -comme des portes de la tombe--une voix dans un naufrage, un râle... - ---Amie... Amie... - -Elle le toucha de ses mains fiévreuses, si proche qu’ils n’eurent plus -un instant qu’un même battement de cœur. La chaleur revint, le flot de -la vie au contact de cette chair jeune et brûlante; et il lui prenait -les mains, il lui disait avec le sourire des convalescences après les -grandes crises où l’on crut tout perdu: - ---Cela vaut mieux ainsi. - -Elle ne sut pas s’il lui parlait de son silence ou d’une autre chose à -laquelle tous deux avaient pensé. - -C’était presque un ami d’enfance pour lui; ils s’étaient longtemps -perdus de vue, et puis une rencontre, les mains qui se tendent, -l’effusion des souvenirs. Il avait pris sa place au foyer, accueilli -comme un frère. Il s’était mis à aimer l’enfant, illusionné lui-même -d’un leurre charmant de famille, dans l’ennui découragé d’une vie qui -avait eu ses mécomptes. Et petit à petit, à mesure que le mal le minait -davantage, la consomption des êtres voués à un travail qui dépasse les -forces, le mari avait cru remarquer qu’une nuance de sentiment plus -tendre, plus ému que l’amitié était née dans ces âmes si voisines de la -sienne. Jamais cependant il n’avait douté de leur probité; il les -croyait purs tous deux dans cette attirance secrète qui seulement leur -donnait la tristesse de ne pouvoir s’appartenir. - -Quelquefois leurs voix dans le crépuscule baissaient, n’étaient plus que -des voix sans couleur dans la clarté éteinte des heures, comme leurs -visages. Il eut la pensée qu’ils étaient malheureux et souffraient pour -lui. Sa vie déclina encore; il se perçut une ombre à côté d’eux qui -étaient la vie et pourtant, de peur de trop lui faire sentir leur -présence, glissaient autour de lui d’un pas d’ombres. - -Il souffrit dans l’amour qu’il leur portait, dans ses plus profondes -fibres; il n’aurait point autant souffert d’être malheureux lui-même. -Tout sentiment mauvais fut abaissé; il monta une lumière très haute et -fine, comme aux soirs de l’été la lumière plus belle du regret de devoir -mourir. Sa sensibilité s’était exaltée; il ne démêlait plus leur vie de -la sienne, toutes trois mêlées, celle qui s’en allait et les deux autres -qui peut-être ensuite s’accompliraient. Et des idées, des choses -subtiles et encore indécises flottèrent. Il se tourmenta de les faire -attendre, de leur faire mal aux sources délicieuses de leur soif, comme -des voyageurs altérés qui s’affligent de voir se reculer les fontaines. -Il y eut des jours où il sentit venir la tentation sublime, où d’un cœur -héroïque il fut si près de la mort qu’enfin ils allaient être libérés. -Et puis l’humaine défaillance le reprenait, l’enfant qu’il faudrait trop -tôt quitter, l’amère douceur de languir encore un peu de temps auprès de -leurs soins attendris et de n’être pas encore une mémoire qui pâlit, un -reflet qui s’efface aux miroirs. - -Rien qu’un pas à faire, une marche à descendre de l’obscur escalier et -il se retenait aux pierres, il enfonçait ses ongles dans le mur, attardé -par les beautés suprêmes de la vie. Cependant il n’était plus vivant -déjà; à leurs regards qui se détachaient de lui, il se sentait glisser -hors des jours, tout faible et évanoui sur la frontière. Il lui sembla -qu’ils le poussaient; il trembla qu’ils désirassent sa mort; il eût -voulu leur épargner le reproche de ne s’être pas désirés jusqu’au bout. - -Après des mois, un soir de clarté revenue, il se retrouva à sa fenêtre, -dans le frisson vernal. Il y avait de petits enfants dans le square, il -y avait de légères feuillées aux arbres, tout était promesses d’amour et -d’avenir. Un pas glissa sur les tapis, il sentit un souffle et vit -devant lui l’amie aux mains courageuses, aux mains comme des baumes, -mais plus pâle, dépouillée des roses de sa chair autrefois si claire. -Quelqu’un marchait derrière elle doucement, un visage de silence, aux -lèvres scellées et froides; et il reconnut le compagnon patient qui -n’avait pas désespéré de sa mort. - -Comme on entre ouvrir les rideaux dans une chambre longtemps close ou -les fermer sur un départ, ils s’avancèrent. Ils lui sourirent d’un -effort las, immense. «Ils n’ont point failli», pensa-t-il. Il eut une -joie infinie; et tous trois restèrent un instant sans parler dans -l’heure charmante et lourde. Il la sentit fuir avec la lumière, avec -l’ombre qui montait de la terre. Bientôt elle s’en irait tout à fait, -elle retournerait se fondre dans la durée obscure. Et il lui sembla -qu’il avait une chose à dire, entre leurs trois cœurs rapprochés, une -chose terrible et adorable pour laquelle une pareille heure ne -reviendrait plus. Ses lèvres s’agitèrent, il crut qu’il allait mourir -dans le sacrifice. A peine, dans le flot maintenant rapide de la nuit, -il voyait encore leurs visages; toute la lumière parut s’être attardée -sur le sien. Il leur prit à chacun la main et les attira près de lui. Un -souffle passa, il leur dit: - ---Ami, je la remets à ton amour. Et toi, amie, aime-le comme tu m’aimas. -Je m’en vais heureux, j’ai le sentiment de vous rendre heureux tous les -deux vous-mêmes. - -Il n’y eut plus ensuite que ce murmure: - ---Cela vaut mieux ainsi. - -L’heure sembla ne plus vouloir finir, dans une clarté plus haute et -dernière, où le ciel et la vie palpitèrent une éternité. Et l’amie se -rappela l’autre fois, quand encore la parole hésitait dans l’angoisse. A -présent elle s’achevait, toutes chaînes déliées, dans la charité -ineffable d’un grand cœur résigné. - - - - -LA MAISON DE MA VIE - -A Alfred Vallette. - - -Quelqu’un frappe à la porte.--«Es-tu le vent? Es-tu la pluie? Il n’y a -ici qu’un vieil homme malade.--Je suis l’Amour.--Entre, alors, il y a si -longtemps que je t’attends.» - -C’est une vieille histoire: je ne sais pas d’où elle vient. Elle était -peut-être en moi dès ma petite enfance. Elle bourdonne d’un long bruit -d’abeille. Elle sonne très doucement comme une cloche qu’on entend au -loin dans la campagne. L’Amour est entré. Il y avait là un vieil homme. -On ne sait pas ce qui est arrivé ensuite. J’écoute la bonne leçon -profondément en moi. - -Cœur fou! cœur qui n’a pas su vieillir! Quelqu’un aussi a frappé à ta -porte. Il pleuvait un ciel en larmes. Le vent avait une voix basse et -malade comme un vieil homme. Qui es-tu, toi qui es derrière la porte, -battant à petits coups pressés le bois vermoulu? - -Oh! je tremble si mollement avec mon cœur dans les mains, car je te -reconnais à présent. Tu es venu déjà, tu es venu souvent. C’était le -matin, c’était l’après-midi, et voici le soir. Je sais bien ce que sont -ces petits coups dans l’ombre. Demeure là un long instant. Je ferai la -maison belle pour te recevoir. Je sèmerai des fleurs sur le seuil et la -fenêtre. J’étendrai mes plus beaux tapis pour tes petits souliers -blancs. Il y a ici un si ardent jeune homme qui t’attendait depuis -l’autre fois. La porte tourna sur ses gonds dérouillés. Et tu es entré, -bel Amour! - -C’est une petite maison là-bas, sous les arbres. Cela n’a pas de sens -spécial; on pourrait en dire autant de toutes les autres maisons qui -l’avoisinent. Mais moi, je me redis cette chose si simple avec une voix -attendrie, une voix qui m’était encore inconnue. Une petite maison... et -toute ma vie dans cette petite maison. Une vie dort là chaque nuit et -s’éveille là chaque matin. Ma vie à petits pas traverse les chambres, et -puis elle descend jusqu’au jardin. Je passe sous les fenêtres; je -regarde s’allumer les lampes; un rideau se ferme et ma vie n’a pas eu -l’air de me reconnaître. Que lui dirai-je quand, dans l’heure admirable, -nous serons là, derrière le rideau, l’un en face de l’autre, avec nos -mains jointes, près de la vieille Dame? - -Le ciel est plus haut sur la maison. Les vitres non plus ne sont pas les -mêmes qu’aux autres maisons. Elles s’éclairent d’une lumière qui n’est -pas celle de la rue; elles ont la clarté humide et brillante des yeux -qui regardent en dedans d’eux-mêmes. Je n’ignore pas pourquoi je pleure -très doucement quand je les aperçois, de l’autre côté de la plaine. Je -crois qu’elles me regardent; elles regardent bien plus la délicieuse -enfant qui est assise près de la fenêtre, ou à la table, ou sous le -portrait d’un doux vieil homme blond, et qui emmêle ses mains aux soies -d’une tapisserie, ou qui, à présent, à son tour regarde du côté des -vitres, comme celles-ci tout à l’heure regardaient dans la chambre. Un -léger brouillard ondule à mes yeux: on dirait qu’une chaude pluie d’été -étame les vitres; et puis la maison se met à trembler au fond de cette -petite moiteur de mes yeux. Elle n’a plus que la forme indécise d’une -chose qui est là et que je ne vois plus, que je ne vois plus. - -Je viens du bout de la plaine, je viens du bout de l’ombre, et la route -à mesure s’élucide. Je suis venu les soirs et les matins. L’hiver -neigeait sur le vieux jardin; l’hiver neigeait dans mon cœur. Et, un -jour, le lilas a gonflé ses bourgeons verts par-dessus le mur. Il y a si -longtemps que j’attendais cela! Il y a si longtemps que j’arrive du fond -de la plaine, en marche vers la petite maison! Peut-être je l’ai vue -déjà dans une autre vie. Je suis le vieil enfant crédule qui va, -écoutant chanter en lui la petite chanson d’éternité. Voilà bien la -porte et les marches du seuil. Il viendra un jour un timide jeune homme -qui franchira le seuil, et moi, je serai retourné là-bas, dans le fond -de la plaine. Oh! je la connais bien, cette voix ironique qui me fait -tristement m’en aller chaque soir après que je suis venu! Porte, chère -porte terrible! Vois, à présent, je gratte ton seuil avec mes ongles! - -Eh bien, il faudra changer ce vieux conte. Quelqu’un frappe. Est-ce le -vent? est-ce la pluie?... Je suis l’Amour... N’entre pas, il y a trop -longtemps que je n’attends plus. Mensonge! mensonge! Mon cœur est -toujours le même cœur ardent et jeune. Entre, Amour! maintenant tu ne -partiras plus! - -Alors, ma vieille folie arrange ainsi les choses. Je suis près de Dea: -je tiens ses mains dans les miennes. La lampe brûle clairement sur la -table, et le portrait du père nous regarde avec des yeux bienveillants. -Tout est mystère autour de nous comme nous pour nous-mêmes. Et la bonne -Dame aux cheveux d’argent, qui fut autrefois si belle, lentement remue -les doigts sur un ouvrage qu’on ne voit pas, comme si elle tissait de -l’ombre. Son sourire m’encourage. «Mes enfants ne vous gênez pas. Je -suis un peu sourde, vous savez... Je n’entends que ce que je veux -entendre. Il y eut un temps où, à moi aussi, celui qui est là dans son -cadre, chuchotait de tendres aveux.» Et, ce soir-là, j’ai apporté -l’anneau, je le passe au doigt de Dea. Je lui dis très bas: «Dea! il y a -des milliers d’ans, un jeune homme est venu, pour la première fois, vers -une jeune fille. C’était au matin du monde et l’humanité est toujours ce -même jeune homme et cette même jeune fille comme toi et moi à présent.» - -Mon Dieu! que cela était doux à dire! Je lui parlais ainsi, moi, un -homme qui déjà avait dépassé le temps de la vie moyenne. Mon sang -sauvage bouillait de sentir les genoux de l’enfant près des miens. - -Dea! ne viendras-tu jamais me faire signe derrière le rideau? - -Et puis des jours encore ont coulé, je ne sais plus combien de jours. Le -lilas s’est guirlandé de feuilles vertes; ses touffes bleues ont fleuri -la crête du mur. Les soirs maintenant sont pleins de tièdes odeurs -délicieuses. Est-ce à cause du petit nuage qui monte à mes yeux? Quand -je passe, il me semble qu’une main inquiètement soulève le rideau. Les -vitres ont la beauté humide et brillante d’un regard qui me suit -jusqu’au bout de la plaine. - -O vie! vie des sèves et des substances! Vie qui fais lever les seins des -vierges et tourmentes le flanc des mâles! Vie qu’avec mes mains j’écrase -dans ma poitrine pour en étouffer les battements et qui, à gros -bouillons rouges comme un jeune vin, ruisselles de moi! Vie qui -éternellement rajeunis le cœur des vieux chênes dans la forêt! J’ai -traversé de nouveau la plaine. Je veux être ce jeune homme timide et -téméraire qui franchissait le seuil et disait à Dea les paroles d’amour. - -Dea! Dea! je suis le vieil hiver qui a déposé sa toison d’ours et bondit -à présent avec le pas du jeune printemps par les chemins. Voici la -petite maison, et voici les vitres claires. Je monterai les degrés du -seuil, je frapperai à la porte. Mon cœur, mon cœur orageux et enfant, je -le laisserai rouler très faiblement de mes mains comme une chose lourde -et fragile sur laquelle, avec tes petits pieds blancs, tu marcheras. Et -Dea est là, avec ses doigts délicats au rideau, petite ombre si pâle qui -me regarde venir. Je ne sais pas si elle pleure ou si elle me sourit. Je -sais seulement qu’elle est là, qu’elle fut toujours là comme ma vie -même. - -Et encore une fois, je suis passé sous la fenêtre. Il n’y avait pourtant -que trois petites marches à monter, rien que trois petites marches. La -première était le passé, la seconde était le présent, et voilà, à la -troisième, j’aurais vu s’ouvrir les jours espérés. J’aurais été au cœur -même de la maison de ma vie. - -Mais il est trop tard. Vois-tu, Dea, un homme à mon âge est malgré tout -un vieil homme, et tu n’es plus toi-même une jeune fille. Vie effrayante -qui aboie en moi comme un chien! tire sur ta chaîne. Une petite main -jamais, jamais ne viendra te délivrer. - -Maintenant, il faut arranger ainsi ce conte charmant avec lequel fut -bercée l’ancienne humanité. Quelqu’un frappe à la porte. Es-tu le vent? -Es-tu l’Amour? Je suis la Mort. Alors, entre, car ma vie est partie -là-bas; il n’y a plus que toi qui pouvais venir encore. - - - - -LA CHANSON D’ÉTERNITÉ - -A Henri Charriaut. - - -Jurieu est à sa table. Il a laissé tomber sa plume. Son cœur bat à coups -pressés et il n’est plus le même homme qu’hier, que tout à l’heure. Une -onde chaude a passé, un large flot de vie. Et il s’étonne d’avoir pu -écrire tout ce matin d’été, dans le calme de sa pensée. Ses pages sont -humides d’encre encore; elles palpitent d’humanité lointaine; elles ont -jailli brûlantes et fraîches, visions des âges où passa l’homme vierge, -le libre enfant de la Genèse. Et Jurieu, comme un patriarche, comme un -mage, a vécu de la vie merveilleuse des forêts et de la savane. Le jour -se levait quand il a ouvert la haute baie de sa chambre de travail. Le -matin parfumé d’une odeur de thym est entré. Et ensuite, avec le reflet -vert des grands arbres sur ses mains, il s’est assis à sa table. La vie -tardait encore aux champs et dans la maison. Une paix profonde de -silence l’enveloppait comme une éternité. - -Il a dit la transmission divine de l’être à travers le temps. Et -lui-même se croyait rêver aux matins du monde. Puis la joie des hauts -feuillages a vibré dans l’heure lumineuse. Les faucheurs au bruit clair -des faux ont marché par les pelouses. D’autres hommes à mesure -naissaient des races, comme l’herbe en fleur allait repousser de l’herbe -et rien n’était fini, tout recommençait dans un cycle éternel. Ainsi, -parmi les images et les analogies, il a remonté les courants profonds -d’humanité. - -Maintenant une voix jeune chante dans la maison et il n’est plus le même -homme: le rythme intérieur s’est rompu, un flot de vie ardente a passé. -Jurieu se lève, il comprime à deux mains sa poitrine et il est heureux -d’une chose lointaine, inexplicable. La petite Chanson, elle aussi, -semble venir du fond des âges, des matins du monde. Tout à l’heure, il -l’entendit au jardin d’Eden; elle monta pour la joie du premier homme; -elle emplit d’amour le cœur ingénu d’Adam. Et toute autre voix se tut; -il n’y eut plus sous les cieux sidérés que ce souffle mélodieux et -frêle. Jurieu fait un pas vers la porte, revient et, en passant devant -un miroir, il aperçoit sa barbe blanche. Elle ruisselle en ondes -argentées de ses joues; elle a l’éclat des neiges sur un haut mont, sur -une cime qui vit les jeunes humanités; et lui aussi porte à ses épaules -des faix d’humanité, pèlerin chargé des reliques d’un millénaire passé. -Il appuie la main sur ses tempes, il se sourit avec mélancolie. - ---Quelle folie! à mon âge! Presque un vieillard! - -Et il cesse d’entendre la petite Chanson; la maison, d’un silence lourd, -pèse sur sa songerie. - -Il lui semble avoir marché depuis des siècles; il ne sait plus depuis -combien de temps il est en marche. Peut-être c’était aux premières -aurores du monde. Et il longeait les fleuves sacrés, il vivait avec les -brahmes et les éléphants blancs, dans des contrées merveilleuses. Alors -encore l’éternité était fraîche, toute jeune: les hommes ne -connaissaient pas les temples en ruines ni les dieux mutilés, et les -choses de mémoire n’étaient pas encore nées; la durée des jours se -fondait dans un jour unique et divin, sans commencement et sans fin. Et -puis, la petite Chanson une première fois s’était fait entendre. - -Elle venait des fontaines et des jardins; elle arrivait de l’autre côté -de la vie; elle sembla monter du mystère profond de la Genèse. Et il vit -apparaître la Femme: la Chanson avait la forme de sa bouche et déjà -cette bouche avait connu le baiser. Ensuite, il cessa d’être seul; il -eut un toit sous lequel ils vivaient ensemble, et une petite existence -avait grandi près d’eux, la petite onde claire d’une source, le matin -délicieux d’une vie d’enfant. - -Ainsi Jurieu avait cru revivre lui-même le grand rêve d’humanité, la -transmission infinie des âges de jeunesse et d’amour qui était sa foi. -Absorbé dans ses palingénésies, il ne s’aperçut des neiges de sa barbe -qu’après que la mort eut passé sur la maison. La jeunesse du monde -s’éclipsa; il ne resta que le poids effrayant des âges. Et il était -lui-même un homme ancien qui se souvenait d’Eden. Des ans s’écoulèrent, -des portions d’éternité où la douleur demeura victorieuse, où aux -champs, de la conjecture elle fauchait toute vie comme auprès de lui -elle avait fauché la fleur de son mûr été. Albine parut avoir emporté -aux ombres la grande clarté qui avait marché devant lui. Il fut dans les -ténèbres, il tâtonnait du côté de l’Orient et il ne croyait plus à -l’éternité de la substance, à la loi qui fait tous les hommes -contemporains d’un même point de la durée qui est la vie. Et puis un -jour, dans son âge d’ancêtre, la petite Chanson s’était réveillée. Comme -un vent léger, comme une brise venue des confins de l’espace et du -temps, elle avait brui sur les lèvres de l’enfant. Celle-ci aussi -s’appelait Albine. Une bouche s’était fermée, une autre s’était ouverte -et elles avaient toutes deux le même nom. Ses ans semblèrent recommencer -et il sentit finir l’exil d’Eden. - -Jurieu à présent s’apparaît dans le miroir avec les clairs yeux d’un -jeune homme. Son regard est un miroir plus brillant, une eau profonde et -fraîche mirant l’infini d’un ciel. Et il ne voit plus sa barbe blanche, -sa toison de patriarche: le flot remonté du cœur lui met aux joues les -roses ardentes de la vie. Et les images d’éternité se sont renouées. - ---Exquise petite Albine, aube et midi de mes jours, symbole jeune de -l’Etre impérissable, tu fis ce miracle de ressusciter celle qui, en -partant, te confia à ma garde paternelle. Tu es deux fois Albine, toi en -qui Albine revit, et toute la jeunesse du monde! - -Les heures repassent. Il revit l’harmonieux hymen, leur chère solitude -d’amour et de travail, le mirage d’univers que seule la mort avait pu -rompre. Mais la mort n’est qu’un passage vers les métamorphoses: la vie -seule règne et l’éternité en elle. Et il entend la douce voix des -adieux: «Ne pleure pas... En la regardant, plus tard tu croiras que je -te suis revenue.» Une ombre s’est levée et lui sourit, la forme même du -corps aimable qu’eut Albine; et des mains, comme alors, se sont jointes, -et il croit sentir entre les siennes la petite main d’enfant qu’elle lui -mit entre les doigts comme un legs, comme les petites mains délicieuses -de son âme. Et Albine l’avait eu d’un premier époux, six ans avant qu’il -l’eût prise pour épouse, à son tour. - -Le flot s’est apaisé, la sève orageuse remontée du vieux cœur vert. Et -Jurieu s’en va vers la fenêtre, il contemple le bel été des pelouses, la -gloire des chênes centenaires, images des Forces éternelles. Déjà le -jour est haut comme dans sa vie; le soleil sous sa meule vermeille a -broyé le matin ingénu. Il n’est plus que le blanc patriarche, le grand -arbre bruissant d’ans et d’abeilles dans la forêt de l’Etre. Un calme -merveilleux lui vient des siècles derrière lui. - -Mais de nouveau la petite Chanson monte de la maison, semble monter du -fond des âges. Il la connut au matin de la vie; elle chantait le bonheur -et elle s’appelait aussi Albine. Alors encore une fois le vieil arbre -frémit jusqu’en ses racines. Le printemps est revenu, le flot de -jeunesse et d’éternité, et la porte s’ouvre, il voit apparaître la -Vierge comme autrefois lui apparut la Femme. Elle est presque nue sous -la transparence des mousselines. Son corps ondule comme une vapeur -d’argent venue des eaux; ses gestes secouent dans l’air des parfums de -roses. Il croit sentir l’odeur divine de sa vie. - ---Vois, dit-elle, je les cueillis encore mouillées de rosée pour en -parer cette table. - -Il lui répond en souriant: - ---Fleuris-en donc ces vieilles écritures comme d’un jeune symbole, comme -du signe charmant de ta présence. - -Maintenant, elle s’assied sur ses genoux et caresse ses joues chevelues; -les petites mains joueuses font un vent léger à ses lèvres. Il demeure -troublé d’un délice profond, d’une peine délicieuse, et toute la terre a -tremblé autour de lui comme pendant un mystère. Doucement, il lui ouvre -les yeux, il contemple leur orient limpide, et un autre regard se lève. - -Il croit entendre une voix: - ---Elle et moi, c’est encore moi. - -Ensuite, ses larmes coulent. - - - - -LA FILEUSE DE MINUIT - -A Eugénie Meuris. - - -Près d’un canal (c’était, sur les eaux de ce canal, un brumeux et triste -minuit de novembre), une file de pauvres maisons sous les arbres me -suggéra tout à coup--après des heures à errer par les carrefours sans -passants--de lentes douleurs de très vieilles gens, comme des malades en -une cour d’hôpital. Mais peut-être, songeais-je, il y a là, derrière ces -mornes vitres, au fond d’un de ces logis d’un âge reculé, peut-être il y -a le pâle visage et les cheveux décolorés d’une enfant lasse de filer -toujours à son rouet, de filer les soirs et les matins en rêvant à celui -qui l’ira prendre par la main et la mènera vers les sacrements. Et sans -doute--ah! filer sans espoir le chanvre et le rêve comme une petite -aïeule!--elle vient de souffler la lampe, elle s’est couchée dans le -lit, sous la touffe de buis, à côté d’une vieille femme qui s’agite et -ne peut trouver le sommeil. - -Mes pas, las de tourner sous les tours et les beffrois en cette ville -millénaire,--Memling, l’évangélique peintre, avait vécu et connu là de -pareils mélancoliques minuits, car la ville s’appelait Bruges!--mes pas -donc, après tant de venelles et de ponts et de places et de porches, -m’avaient conduit jusqu’en cette agonie d’un solitaire quartier, dans -l’humide voisinage d’un triste canal. Nulle lune n’éclairait les maisons -sous les arbres; leur fantôme seulement (puisqu’à peine j’en pouvais -distinguer la forme) se dressait devant moi dans le pluvieux brouillard, -comme si vraiment, depuis tant de siècles qu’elles subissaient les -rafales, ce n’étaient plus que des fantômes de maisons, de pauvres -fantômes à présent ressuscités par un nocturne sortilège. - -Mais, m’avisai-je, ils vont m’entendre, ils vont se réveiller au bruit -lourd de mes pas, les habitants de ces taciturnes demeures; car sans -doute plus jamais personne, depuis des ans, ne passe le long de ce -canal. Aussitôt je m’efforçai d’étouffer ma marche en la moite couche de -feuilles dont le pavé était jonché; je devins moi-même un fantôme dans -cette rue spectrale. - -Un réverbère (il semblait s’éteindre subitement, puis jetait une petite -flamme)--un réverbère, comme une veilleuse dans un dortoir d’hôpital, au -loin sillait l’eau du canal d’un reflet rouge. Et toujours quelque -gargouille, avec un clapotis léger,--mais je ne pouvais voir en quel -endroit,--avec une triste musique de larmes éternelles, se déversait -dans cette eau. On dirait, pensais-je, que pleure en cette stillation -sans arrêt la moribonde lumière de là-bas, la lumière des yeux crevés du -sinistre réverbère ou si c’est du sang qui, comme dans un hôpital, -s’égoutte des plaies et larme par les souterraines rigoles jusqu’au fond -des puits. Un cimetière--ce me semblait, expliquez cela!--un cimetière, -comble d’antiques pourritures oubliées, devait étendre aux alentours son -funèbre enclos. - -A la fin, l’angoisse du silence au bord de cette eau comme des larmes et -du sang, m’opprima si affreusement que, sans cause, et seulement pour -rompre le silence, je me mis à crier: - ---Hola! Ho! Quelqu’un! Y a-t-il encore ici quelqu’un de vivant? - -Une fenêtre s’ouvrit,--et justement un air de carillon se mit à tinter -dans la nuit, tinta comme des gouttes de pluie mélodieuses sur les -sombres carreaux de la nuit ou comme un vol musical d’oiseaux dans la -nuit, si bien que je me persuadai d’abord que s’ouvrait réellement par -cette fenêtre une volière à un vol d’oiseaux. - -Mais un aimable rire, un rire frais et jeune--c’était aussi comme le -rire de ce carillon!--trilla presque aussitôt, tandis qu’une rose, -lancée par d’invisibles mains, frôlait mon visage et ensuite, parmi les -feuilles mortes, tombait à mes pieds. - -Il n’y eut pas de paroles, les lèvres n’émirent que le son de cristal de -ce rire, comme si toute la petite personne--frêle, frêle, la bouche en -cœur de rose--aussi eût été en cristal. Mais cette rose sur ma joue, -dis-je en ramassant la fleur, ce cœur de rose, n’est-ce pas sa bouche -même qu’elle me jeta? Sans doute ma voix l’avait tirée de son sommeil; -elle quittait à l’instant le lit où constamment s’agitait cette vieille -femme. - -Je la soupçonnai toute pâle et décolorée comme une petite aïeule, après -les étés et les hivers à filer son rêve et son chanvre. - -La fenêtre s’était refermée sur le rire; maintenant l’escalier craquait -sous la hâte d’un pas; et ensuite, dans l’entrebâillement de la porte, -m’apparut une main qui me faisait signe d’entrer. - ---Oh! dites-moi (la fille était brune et maigre et je lui parlais ainsi, -en considérant autour de nous la nudité des murs) dites-moi. N’y a-t-il -pas un cimetière en ce quartier loin de la ville? N’y a-t-il pas des -malades en un hôpital au bout du canal dans ce quartier de la ville? - ---Je vois que vous aimez à rire, me répondit-elle en riant et en -déroulant ses cheveux. Eh bien! si vous êtes venu pour ce que je crois, -la mère dort dans son lit, mais il y a une petite place sur le côté, -jusqu’où descend le drap. - -Elle m’avait pris par la main et m’attirait vers l’escalier; mais un -insurmontable dégoût à présent me dissuadait de la suivre. - ---Non, non, dis-je, laissons cela. - ---Oh!--et elle riait plus fort à présent--la bonne femme n’est pas pour -nous inquiéter! Et il y a encore ma petite sœur dans un autre lit; mais, -vous savez, pour elle j’éteins la lampe. - ---Et, dites-moi, repris-je après un moment--(je parlais comme en -songe),--n’a-t-elle pas le pâle visage et les cheveux décolorés d’une -enfant lasse de filer toujours à son rouet? - -Elle cessa de rire: - ---Ah! nous avons cru la perdre souvent. A dix ans, elle n’était pas -grande en tout comme une poupée. Il fallait passer les nuits à la lever, -à la coucher ensuite. On n’était jamais sûr qu’elle verrait venir le -jour. Et c’est vrai, elle est pâle, c’est comme une petite image de la -Vierge. Voici qu’elle va sur ses dix-sept ans. Avec mes gains, je lui -achète des robes ou du lin, et comme ça elle file, elle file de la belle -toile pour le jour où elle s’ira mettre en ménage,--de la toile toute -blanche pour ses draps de mariée. Mais, attendez, je vais -l’appeler.--Hé! Leentje! - -Un pas bientôt glissa le long des degrés--(encore une fois tintait le -carillon au loin sur la ville)--un pas léger comme les notes de ce -carillon descendant et remontant l’échelle des arpèges, et ces pas des -agneaux sur les prairies en fleurs des vieux volets gothiques. Ensuite -s’avança jusque près de moi en sa longue robe blanche, s’avança dans le -cercle de lumière de la lampe une petite forme charmante, la grâce et la -pâleur mêmes d’une vierge de Memling (mais elle ne portait pas le lys), -les candides yeux d’améthyste et les fines mains translucides d’une -vierge de Memling. - ---Et si vous saviez comme elle chante! s’écria la fille brune en se -reprenant, par une vieille habitude, à rire. - ---Au clair de lune (maintenant elle chantait, la petite fileuse) au -clair de lune, avec des fils de lune, filait en un pré de lune, la -princesse.--Ah! personne ne sait plus son nom!--Passa par le pré, en -habits de lune, le fils du roi. «Ah! lui dit-elle sous la lune, je file -pour mon cœur un beau rêve couleur de lune.» Longtemps après, par le pré -de lune, revint le fils du roi. «Ah! lui dit-elle sous la lune, je file -pour mon lit de noces de beaux draps de lune.» Encore une fois passa, en -le pré, sous la lune, le fils du roi: «Ah! lui dit-elle, c’est fini de -filer le rêve et les draps; maintenant avec ces fils de lune, je file -mon suaire, mon beau suaire de lune, dit la princesse.»--Ah! personne ne -sait plus son nom! Et quand une dernière fois revint le fils du roi, sur -le pré séchaient les beaux draps de lune; mais la princesse ne filait -plus.--Ah! filait dans la lune la princesse! - ---Assez! (étreint par une réelle douleur, je ne pus maîtriser ce cri.) -Assez! tous les lins sont filés. Il y a assez de toiles filées pour les -suaires! Et comment pouvez-vous nier qu’il y ait un cimetière proche de -ce canal, un cimetière aux ossements pourris par les eaux de ce canal? - -Je m’aperçus alors que j’avais effrayé cette enfant. - ---Oh! (lui dis-je très doucement), il viendra, celui que vous attendez -et qui vous mènera aux sacrements. Oui, il viendra, n’ayez point de -crainte; il viendra, le prince pour qui vous vêtirez vos blancs -vêtements de lune; et vous irez ensemble vous aimer dans la lune,--ô ma -petite vierge, ô vierge que Memling eût peinte avec des couleurs de -lune. - -En sortant de cette maison (sur le seuil la fille brune à présent -m’injuriait), j’entendis encore une fois le sanglot de la gargouille -dans la nuit, encore une fois les oiseaux du carillon. - - - - -LA JEUNE FILLE A LA FENÊTRE - -A Judith Cladel. - - - Par l’entre-bâillure des mousselines, à travers la vitre comme étamée - d’un soir d’hiver, un canal s’aperçoit. De l’autre côté du canal, les - maisons sont bordées par un quai. Une vieille arche de pont, un peu au - delà vers la gauche, érige un crucifix. Il neige. Dans la reculée, un - chevet d’église s’écorne, cassé par la perpective. - -LA JEUNE FILLE A LA FENÊTRE, _faisant de la dentelle_.--Mes mains, mes -petites mains, mes pâles mains jamais nuptiales, les avez-vous fait -danser toute cette après-midi, les fuseaux!... C’est ma triste vie qui, -fil à fil, s’enroule autour des épingles d’or, et les fils sortent de -mon cœur, les fils vont de mon cœur à mes doigts, les beaux fils couleur -de neige qui retiennent mon cœur captif. - -»Mes sœurs, s’il ne vient pas, Celui que j’attends, vous enlèverez les -épingles, vous détacherez la dentelle, vous l’éploierez sur la nuit de -mes yeux... Je l’ai commencée avec les fils de mai... Il neigeait alors -de l’aubépine, les soirs avaient des tuniques blanches de petites -filles; dans l’église, les orgues du mois de Marie chantaient. Et mon -cœur aussi était une église où, derrière les vitraux sous la petite -lampe, mon Jésus resplendissait. Son sourire me regardait avec la forme -de mon propre cœur; et je lavais doucement ses plaies avec des larmes -qui n’avaient pas encore pris le goût du sel! - -»Mes mains, mes joyeuses mains jamais lasses, c’était mon voile de -mariée qu’en ce temps vous fleurissiez de marguerites et d’étoiles... Le -prêtre a quitté la chapelle; l’enfant de chœur a éteint les cierges de -l’autel; les orgues se sont tues dans les soirs. L’hiver était venu; et -j’ai continué mon beau voile avec des fils de neige. Mes mains ont filé -la neige qui tombait dans l’hiver de mon cœur, elles en ont fait le fil -avec lequel maintenant s’achève le triste voile. - -»Mon cœur est une église où, après la messe, il passe des visages aux -yeux vides comme des chambres de trépassés. Des mères intercèdent à -genoux pour leur enfant malade. Une très vieille jeune fille porte son -cœur dans ses doigts et l’offre aux Saintes miséricordes. - -»Je suis cette mère, Seigneur, intercédant pour mon amour malade, je -suis cette vieille jeune fille, Seigneur! Je remets entre vos mains -l’offrande douloureuse de mon cœur inexaucé. Dévidez-vous, les fuseaux! -Mes larmes à la longue ont durci de leurs cristaux le fil; la dentelle -sous mes larmes s’est gelée en dures et brillantes fleurs de givre. - -»Dites, dites, mes sœurs, le voile, en l’éployant, sera-t-il pas assez -long pour s’étendre de mon visage à mon cœur? - - (Les cloches sonnent à l’église. Elle regarde s’allumer les vitraux - dans le chœur. Des mantes noires passent sur le pont.) - -»Je les reconnais: ce sont toujours, depuis que je travaille à cette -fenêtre, les mêmes visages de soir et de prières; l’hiver aussi a neigé -sur ces âmes. Mes espoirs, vous vous êtes usés comme les genoux qu’elles -vont fléchir devant les autels... Chaque soir, elles passent au -tintement de la cloche dans leurs grands manteaux; elles se signent -devant le crucifix; elles vont vers les cierges et les chants, comme des -oiseaux battant de l’aile du côté des volières. Mon cœur, comme elles, -porte une sombre mante... Mon cœur passe sur un pont, mon cœur va vers -une chapelle dont le prêtre est mort il y a longtemps. Nulle lampe ne -brûle plus par delà les verrières, nul encens ne fume plus sous les -voûtes; et cependant mon Jésus y est couché parmi l’or et les aromates. - -»Silence! Mon cœur a frappé à la porte; la porte ne s’est pas ouverte, -la porte jamais ne s’ouvrira. Ah! sonnez, les cloches! sonnez, mes glas! -Mes prières connaissent une chapelle muette comme un tombeau. - - (Elle a laissé retomber les bobines et rêve, les yeux distraits, - perdus dans la neige qui floconne lentement.) - -»Nous étions alors autour de la table quatre petites sœurs. Une est -partie, un soir qu’il neigeait comme à présent; elle n’avait pas quinze -ans. Celle-là sans doute, dès le berceau, avait été fiancée à un beau -jeune homme pâle dans la lune... Et ensuite, la table est devenue trop -grande pour les trois autres. Annie! ma chère Annie, pourquoi ne suis-je -pas couchée à votre place dans la petite bière où vos lys ont fleuri -pour l’éternité? J’étais l’aînée de nous; il n’eût fallu qu’un peu plus -de bois au cercueil... - -»Et tant qu’elles furent quatre, les soirs, dans le jardin, les petites -sœurs dansaient une ronde en chantant: «Il était un beau prince, et ri -et ri, petit rigodon...»--Ah! je ne veux plus chanter cela. Une -princesse au fond d’une tour espère la venue du beau prince... Le beau -prince a passé par le pays; il a passé devant la tour; la petite -princesse est morte de chagrin parce que le beau prince n’a pas trouvé -la clef de la tour... Annie, ma chère Annie, est-ce que quand il neige, -ce ne sont pas les pleurs gelés des pâles jeunes filles qui tombent des -étoiles--des pauvres jeunes filles pleurant le bel amant qui n’est pas -venu? Dites, bonne Annie, est-ce que ce n’est pas la charpie que des -petites mains de jeunes filles effilent au fond des étoiles pour panser -les blessures de celles qui sont demeurées? - - (Une lampe s’allume dans une des maisons en face.) - -»La bonne dame tout à l’heure descendra son chien à la rue, elle le -regardera un instant courir dans la neige; ensuite elle le rappellera. -Et, à travers la mince guipure blanche, je verrai la bonne dame passer -l’eau sur son thé, ajouter quelques points à sa tapisserie... (Ah! -toujours la même depuis de si longues années!)... puis s’endormir, son -petit chien sur ses genoux: ils n’ont pas connu le poids léger d’une -chair d’enfant. - - (D’autres fenêtres s’allument.) - -»Ah! Des lampes encore! Des lampes comme des yeux rouges de pleurs! Des -lampes comme des regards d’aveugles derrière la vitre d’un hôpital! De -vieilles gens sans doute, des âmes lasses d’infinies résignations! -D’anciennes douleurs de jeunes filles regardant neiger le silence à -travers le cloître de leur cœur. «Il était un beau prince! Et ri et ri, -petit rigodon!» Pourquoi la triste chanson me revient-elle surtout ce -soir? Pourquoi grelotte-t-elle à la porte comme un vieux pauvre chargé -des reliques d’un autre âge? Il y a si longtemps qu’elle est morte, la -princesse: le beau prince sans doute n’en a jamais rien su... Mes mains, -séchez les pleurs de mes yeux. - - (Sur le pont tout à coup quelqu’un apparaît, un homme dont on - n’aperçoit pas le visage à travers la neige et la nuit. Il s’arrête - près du crucifix et regarde du côté de la fenêtre. Elle rit.) - -»Le voilà, mon prince Charmant... Il y a six ans qu’il passe sur le -pont, tous les soirs, à la même heure. J’ignore son nom; je sais -seulement qu’il a des cheveux blancs. Il passe, il regarde; nous ne nous -sommes jamais rien dit. Mes sœurs l’appellent: _l’ange des dernières -pensées du jour_. Et ensuite ce n’est plus qu’une ombre au bout de ce -canal... Il s’en ira dans un instant comme il s’en est allé tous les -autres soirs. - -»Ah! qui aurait dit, quand nous étions quatre petites sœurs chantant -cette antique ballade, qu’un si vieux monsieur s’arrêterait devant ma -tour et que je serais la princesse des espoirs qui ne doivent pas se -réaliser! Je ne tiens plus au monde pourtant que par cette charité d’un -regard qui se tourne vers ma vitre... - - (L’inconnu fait un geste et quitte le pont.) - -»Parti! Et ce geste encore depuis six ans, ce geste dont toujours il -semble se résigner et prendre à témoin le ciel de l’impossibilité de -franchir la distance qui nous sépare... Il n’y a cependant là qu’une -flaque d’eau, il n’y a que les silences d’un peu d’eau qui dort! Mon -cœur est une maison au bord d’un canal, avec une fenêtre derrière -laquelle veille mon amour et où se réfléchit le regret d’un passant. - - (La nuit est entièrement tombée; une douceur de sommeil pèse sur la - ville. Là-bas, les hautes fenêtres de l’église se découpent, - étincelantes.) - -»Seigneur, je mêle ma voix à celles de vos humbles servantes... -Seigneur, prenez en pitié ma longue peine... Donnez-moi la force de -continuer jusqu’au bout ce voile de mariée, afin que, n’ayant pu servir -à ma vie, il serve au moins à ma bonne mort... Et vous, mes mains, mes -pauvres mains flétries, si, à force de vider les bobines, le fil venait -à vous manquer, prenez les lins de mes cheveux, prenez à mes tempes les -fils sur lesquels a neigé l’hiver.» - - (Elle ferme les rideaux, allume sa lampe et se remet à sa dentelle.) - - - - -LES PAS - - -Aux aubes insomnieuses de l’hiver, quand le dur hoquet des coqs--et leur -diane--éveille le sanglot comme à regret des horloges, lequel, roulant -sa tête découragée sur l’oreiller (avec cette plainte: Ah! déjà eux! -_déjà les pas!_ et le jour n’a pas même cogné à la vitre!) lequel sans -un frisson les a entendus, par le sonore pavé des villes et les sourdes -campagnes, tinter ainsi que des glas à des cloches et battre à coups de -talons on dirait de funèbres tambours, et tout un temps--alors aussi -sonnent les cloches dans les paroisses--clouer en des bières avec des -marteaux (ce semble! ce semble!) le silence nocturne? - -Pour moi, tourmenté dès le déclin des ténèbres par la certitude de leur -approche fatale, je me résigne à l’obsession de les écouter--depuis des -ans! depuis ma petite enfance!--toujours aux mêmes heures passer sous -mes fenêtres. Il me semble qu’ils n’ont pas cessé de marcher ainsi -depuis des siècles, que l’aube des âges les vit, comme l’aube des jours -actuels, s’avancer en longues files par la poudre des routes, par la -poudre d’ossements broyés des routes, tels des migrations de races vers -l’espoir des patries! Et d’abord--(ah! qui pourrait douter que ce ne -soit le pas d’un très vieil homme levé avant les autres, car il sait, -celui-là, que sa journée sera plus brève)--je reconnais les lents et las -sabots du premier qui passe--les sabots devanciers de tous les sabots, -comme d’un patriarche frayant le chemin à d’errantes tribus. Nul--qui -n’a ouï ce pas doucement sortir des lointains et tout à coup grandir et -ensuite se perdre en du lointain encore--ne sait la tristesse du servage -humain. Mystérieux et furtif, c’est comme si du fond des temps il -arrivait, le voyageur toujours en marche par le deuil des aubes; et oui! -c’est bien son même pas de sommeil et d’ennui, son même pas comme en -léthargie et qui après inévitablement, ah! inévitablement s’éteint dans -le silence. (Dites, vous autres les mauvaises consciences, n’est-ce pas -ainsi quelqu’un en vous, et ce qu’on nomme remords, ce pas pesant qui -bat le rappel des funestes souvenirs à travers la nuit des rideaux de -votre âme? Ou quelque fossoyeur s’en allant, pour un crime encore chaud, -fouir un trou dans un coin de cimetière? Ou la Mort, voyons, ne -serait-ce pas la Mort elle-même, vers les holocaustes et les hécatombes -menant les foules?) - -Maintenant il a passé; mais d’autres s’éveillent, d’autres sabots comme -des tambours et des marteaux,--en vérité ceux-là mêmes, n’en doutez pas, -qui sur vos orgueils endurcis et vos faims regoulées, battront la charge -à l’aube de la Sociale, mes frères, méprisants de demain? Or, chacun de -ces pas, comme à un but différé, mais certain, va vers la mort, chaque -accourcit le temps qui entre la mort et l’homme laisse tout juste -l’espace où se meut le bœuf quand déjà le tueur manœuvre son -maillet,--et peut-être pour cela te paraissent-ils résonner comme des -tambours voilés, ô ma triste pensée des aubes d’hiver! L’heure, par -larges andains, fauchera dans le tas, vendangera leur pauvre vigne de -misère, les couchera sur les claies du carnage en copieuses moissons -(afin que les morgues ne chôment et que regorgent utilement les rouges -hôpitaux!) Car ne sont-elles pas les nécessaires proies des charniers, -car ne nourrissent-elles pas vivants l’impérieuse voracité des vers--les -plèbes besoigneuses qui dès l’aube heurtent à nos sommeils leurs sabots -(ils étaient partis à l’aube aussi ceux d’Austruweel!) et courent -affronter l’effroi des cataclysmes? - -Par les fournaises des usines et leurs typhons enchaînés--mais ils se -déchaînent,--par le volcan en sommeil des mines, à travers les mâchoires -et les étaux des sournoises machines, peine, tourbe misérable! pour qu’à -tes vertèbres en poudre, à ta chair en lambeaux, à tes saignantes -pourritures notre charité (mais vaut-elle la tienne qui nous octroie -cette illusion de réparer des torts sans nombre?) dispense les -funérailles pompeuses et publiques. - -Ah! il y avait aussi, parmi les lourds et lents sabots qui, ce matin-là, -s’en allaient vers Austruweel, de petits sabots rapides et légers (vous -savez, presque en joie et comme on va à une fête!) oui, il y avait aussi -des sabots de jeunes filles et d’enfants. Car, écoutez! il faut les -prendre jeunes, puisque aussi bien leur vie n’a pas de lendemain. - -Et... et (à présent c’est le moment de pleurer, les yeux!) la Mort, -comme pour une fête, ne leur a-t-elle pas tiré, n’a-t-elle pas tiré avec -leurs os un feu d’artifice merveilleux? - -Par les aubes insomnieuses, les sabots comme des pas de sommeil vers les -fosses! comme des pas mous sur la glaise des cimetières, des pas sur le -vide sonore des puits![1] - - [1] Le 6 septembre 1889, la cartoucherie Corvilain, sise au polder - d’Austruweel, devant Anvers, fit explosion. Les tanks à pétrole - sautèrent; tous les réservoirs de combustible aux alentours prirent - feu. La fumée lourde et noire de l’incendie s’en alla vers les - Flandres. Le patron pêcheur du bateau _l’Angélique_ la vit en mer - par la traverse de Coxyde. Il y eut 80 morts. - - - - -NEUF CHANSONS DE FLANDRE - -A Max Elskamp. - - -I - -LA CHANSON DE L’ANNEAU - -Quelque chose est survenu, ma mère,--retirez de l’armoire la robe de -l’autre jour,--la belle robe fleurie. - -Faites-y, ma mère, un point--si solide que la mort même ne puisse le -défaire.--Un vent léger a passé sur le verger,--il a passé d’abord sur -les ifs du cimetière. - -J’irai au puits, j’en viderai les eaux--je chercherai l’anneau que j’y -lançai l’autre jour.--Je suis allée au puits, je n’ai pas retrouvé -l’anneau.--Un vent glacé remuait les croix du cimetière. - -Non, ma mère, c’est trop tard pour moi d’en aimer un autre.--Celui qui -repose là a aussi--mon cœur enterré avec lui.--A présent retirez la clef -du tiroir,--plus jamais je ne porterai la robe fleurie. - -La clef, jetez-la où l’autre jour j’ai lancé l’anneau. - - -II - -LA CHANSON DE L’ENFANT MORT - -Un gentil oiseau a fait son nid--dans la mousse du toit.--Mon petit -enfant n’avait pas trois ans;--un oiseau sous son aile emporta son -âme,--comme descendait sur les plaines l’hiver. - -L’oiseau n’est plus revenu,--je suis restée veuve de ma vie.--Ensuite -les pommiers ont fleuri,--les fleurs du verger étaient roses comme ses -petits pieds quand il marchait devant le seuil. - -J’ai porté les fleurs à ma bouche,--j’ai cru baiser la chair froide--de -celui que je n’ai pu réchauffer.--Et maintenant toujours son ombre--va -devant moi au soleil. - -Va-t’en, horrible oiseau! va là-bas--où est partie la petite âme de -l’enfant!--Il n’y a plus de place pour un nid dans la maison. - - -III - -LA CHANSON DE L’ÉPOUSÉE - -Ma fille, mets ton linge le plus fin,--le boucher a tué hier l’agnel, -l’agnel n’avait que peu de sang.--Rappelle-toi comme il gambadait dans -le pré!--Sa petite laine était blanche--comme la laine de Noël! - -Le boucher, ma mère, a passé par la maison,--tous les agneaux sont -morts.--Mon cœur aussi gambadait sur le chemin--par où arrivait là-bas -le noir ami. - -Elle va vers la porte et elle dit à celui qui vient:--Maintenant, ils -ont mis mon cœur en croix comme l’agnel,--j’ai gardé pour toi trois -gouttes de sang. - -Je mettrai ma ceinture rouge--celle que tu me donnas aux Pâques -dernières--et m’en irai vers ta mère comme un fils. - -Ma mère, je suis venu à l’aube,--la maison était close,--j’ai repassé au -soir, j’ai trouvé un homme sur la porte.--Un autre homme que moi a-t-il -passé l’anneau--au doigt de mon amour?--J’ai cueilli en m’en allant--une -rose dans le cimetière.--Je l’arroserai avec les trois gouttes de ton -sang. - -Ma fille, accroche tes beaux pendants d’oreille,--les cavaliers font -voler la poussière devant les portes.--Ce soir, un bel homme te -ramènera--avec lui à sa ferme. - -Ma mère, dites de quel homme vous voulez parler--afin que mon couteau -frappe là où il doit frapper.--Je boirai à la bonde--comme une cuvée de -bière--les jets fumants. - -A présent j’ai vêtu le voile--et accroché les pendants d’oreille.--Dites -au fossoyeur, ma mère, qu’il sonne le glas--comme si j’entrais sous la -nef dans mon cercueil.--Et ensemble ils sont allés entre les aubépines -vers les cloches.--Un des hommes dansait devant--en jouant de -l’harmonica. - -Ton sang, homme fourbe--qui m’as volé mon amour, criera vers les -cloches--car mon couteau, je viens de l’aiguiser--sur ton cœur. - - -IV - -LA CHANSON DES KERELS - -Nous sommes les Kerels, les francs gars!--Au carillon des cloches--nous -descendons vers les paroisses.--Tue! tue! Nos rires sonnent clairs en -nos coutelas. - -Nos pères aussi étaient gens des bois,--on croyait voir marcher les -hêtres et les chênes par les chemins quand ils arrivaient.--Personne n’a -le droit de nous commander;--nous sommes libres partout où reluit--le -fer en nos poings. - -Frairie! Frairie! Nous leur fendrons la panse--nous en extrairons la -fressure.--Les boudins juteront et péteront sur le gril.--Dites, mon -amour, n’est-ce pas là une belle kermesse?--Faites brasser une bière -fraîche--pour arroser entre vos dents le cœur que nous vous ferons -manger. - -Nous sommes les Kerels, fiers et loyaux comme nos couteaux.--Ceux qui -toucheront à la lame auront la main coupée. - - -V - -LA CHANSON DU SANG - -Là où nous passons, il y a du sang dans le ruisseau.--Là où nous -frappons, un homme peut entrer son poing--et le bras jusqu’au coude. - -Un vrai fils de Kerels est, à son baptême,--ondoyé avec du sang.--On -fait, avec le couteau,--une croix sur son cercueil quand il tombe -frappé.--Alors le soleil se lève rouge sur le bois,--le jour a le visage -d’un homme blessé à mort. - -Les Kerels, comme la mer, se sont rués sur les villages;--ils ont -éventré les fermiers gras.--Ils ont fait danser ensuite les femmes--en -frappant leurs couteaux l’un contre l’autre.--Leur musique était comme -du sang--qui chanterait dans des violons. - -Maintenant que de rouges funérailles ont vengé leur frère,--ils -regagnent les bois.--Le couchant est toujours rouge--par-dessus les -Kerels, quand leur bois ils regagnent. - - -VI - -LA CHANSON DE JACQUERIE - -Qui a dit que nous n’étions pas des hommes comme les autres -hommes?--Comme les autres hommes nous avons poussé--notre premier cri -entre le moulin à eau et le moulin à vent. - -Le poil ensuite nous est venu en même temps--que poussaient nos -dents!--Alors comme les bêtes nous avons mordu.--Un vent secouait nos -cheveux comme des drapeaux. - -Pourquoi serions-nous inférieurs aux hommes--issus comme nous d’une -matrice de femme?--Est-ce que nous n’avons pas des mains pour les -égorger comme ils nous égorgent? - -Tout aussi grands visages possédons,--tout autant souffrir -pouvons.--Nous sommes bruns comme les labours,--nos yeux luisent comme -les faux avec lesquelles nous les faucherons--le jour des rouges -moissons. - -Partout où nos pieds larges foulent la terre,--le corps de Christ gît -trépassé pour notre rédemption. - - -VII - -LA CHANSON DE LA QUENOUILLE - -Filez, quenouille! Les fuseaux d’hiver--là-haut filent de la neige,--le -moulin dans le vent file de la farine.--Mon cœur comme une araignée file -la toile bise,--mon cœur file les lins de ma cornette de veuve.--Filez, -filez, quenouille! - -En Palestine, l’homme avec le roi est parti.--Ils ont emporté le soleil -à leurs étendards.--Je suis comme un champ sous le givre,--l’hiver -maintenant neige sur mes épaules.--Je suis comme un champ où parmi la -neige--est restée enfoncée la charrue.--Filez, quenouille! - -L’homme pendant les adieux--m’a dit: Ils ont cloué Notre Seigneur sur la -croix!--Ils lui ont percé le flanc de leurs lances!--Alors les rameaux -verdoyaient, la rosée--sur la lande brillait comme les pleurs de Notre -Seigneur!--Les rameaux n’ont plus reverdi,--l’hiver filait de la -neige.--J’ai filé toute seule dans l’âtre,--les lins de mon agonie. -Filez, quenouille! - -Quelle est cette femme?--La mienne avait des cheveux blonds--comme les -froments mûrs.--Dites, savez-vous ce qu’elle est devenue?--L’homme est -revenu et ne m’a pas reconnue,--portez-moi sur le lit et me couchez dans -le suaire,--lequel j’ai tissé avec mes cheveux gris. - -Filez, filez, quenouille! - - -VIII - -LA CHANSON DU PETIT PAYSAN - -Le petit bœuf et la vache, comme mari et femme--tirent à la charrue. -Houlà! - -De l’aube à la nuit, ils vont lents et maigres, par les sillons.--Le -champ est en pente: par le bout, il s’enfonce dans le ciel.--Chaque fois -qu’ensemble ils montent,--le petit bœuf et la vache tirent plus fort sur -l’attelle.--Ils croient qu’arrivés là-haut--on les ramènera vers leur -litière.--Houlà! - -Voilà qu’il leur faut descendre pour remonter ensuite.--Jamais ils n’ont -fini de rayer les cailloux avec le soc.--Moi et Katia, nous sommes comme -le petit bœuf et la vache.--Quand l’un va à droite, l’autre va du même -côté.--Il y a longtemps que notre charrue--retourne le champ; les -cailloux sont toujours en aussi grand nombre.--Le petit bœuf ne se -plaint à la vache,--la Katia non plus ne se plaint à moi.--Jamais nous -ne nous parlons:--la bouche est un moulin qui moud du vent. Houlà! - -Le jour où nous serons riches,--nous irons voir au bout du champ, là où -luit le ciel--ce qu’il y a par-dessus le champ.--Il y a l’église et le -cimetière,--il y a la mort qui sonne les cloches. Houlà! Houlà! Hue! Ja! - - -IX - -LA CHANSON DU SABOT - -La rivière entre nos deux fermes--est comme un ruban le dimanche--au -corsage de Rietje. - -J’ai mis une touffe aromatique dans un sabot,--j’ai poussé le sabot sur -l’eau--en soufflant dessus.--Va, léger bateau, la rivière te mènera -là--où une main sortira des roseaux. - -Mon amour, Rietje, est un grand bateau comblé de présents;--il descend -au fil de mes pensées vers ta présence là-bas.--Je ne vois plus le petit -sabot; il a tourné derrière les joncs.--La rivière est comme ta -jarretière autour de ton genou.--Maintenant j’attends inquiet qu’il -reparaisse. - -Un gros nuage a passé sur nous et nous a--séparés comme une mauvaise -pensée--comme si nos cœurs devaient rester disjoints.--Que fait à cette -heure ma Rietje? Son esprit--s’en est allé loin,--il erre avec ses yeux -vers la route poudreuse--où roule une carriole.--J’écraserai les fleurs -sous mes talons,--je briserai le sabot contre une pierre. - -Mais voilà qu’enfin il sort des joncs,--il se remet à glisser sur -l’eau.--Rietje n’a pas cessé d’être avec moi. - -J’irai dans la saulaie, je taillerai--une branche de saule, j’y ferai un -bec comme à une flûte pour siffler--amoureusement sous ta fenêtre, le -soir. - -(1889) - - - - -LE MORTEL AMOUR - -A Hector France. - - -Le médecin, un homme qui ne comprenait pas grand’chose à la vie, passa -et dit: - ---C’est d’amour qu’Izolin est malade: il convient de le séparer un peu -d’avec Claribelle. - -A son tour vint le pasteur. Celui-là aussi lisait mieux dans les livres -que dans les cœurs. Et il dit: - ---Le feu d’amour charnel le consume. C’est grand péché de transgresser -le commandement de chasteté. - -Alors la Dame (c’était la mère d’Izolin) entra dans le bosquet où ils -étaient aux bras l’un de l’autre. Et aucun d’eux ne l’avait entendue -approcher: ils se miraient demi-nus aux eaux d’une fontaine. - ---O Claribelle! ô Belle! ton petit sein est comme un fruit rose dans les -transparences de ce bassin. Vois, j’approche ma bouche. Je crois le -baiser avec mes lèvres, et mes lèvres seulement effleurent l’eau. Quelle -douce folie nous fit nous regarder à travers ce miroir? - ---O Izolin, prends plutôt mon petit sein dans tes doigts. Caresse-le -amoureusement pendant que je mettrai ma bouche sur la tienne. Il me -monte alors une salive âcre et délicieuse. - ---Non, c’est trop simple, petite Claribelle. Laisse tomber ta robe; -laisse-la tomber jusqu’à tes chevilles. Et ensuite je te tiendrai sous -la gorge; nous entrerons doucement ainsi aux eaux du bassin. Nous nous -apparaîtrons bien plus beaux. - -Ils entendirent une voix irritée qui les appelait. Et, ayant levé les -yeux, ils virent apparaître la Dame sévère. Cependant, ils ne se -dépêchaient pas de se vêtir et la regardaient en souriant, dans leur -innocence. Alors elle s’attendrit, et, baisant son bel Izolin sur les -paupières, elle lui dit étrangement: - ---Savais-tu pas que la mort est au fond de cette fontaine? - ---La mort? fit-il en pâlissant. Je n’y vis que Claribelle. - ---Ses yeux, ses yeux dangereux, ô pâle enfant, y sont restés. - -Aucun des deux ne savait ce qu’elle voulait dire, et Claribelle, en -regardant vers les arbres profonds, déjà appelait Izolin. - ---Viens, ami, là où la mort ne pourra nous atteindre. - -Mais la Dame cria: - ---Va, fuis, n’écoute pas celle qui m’a pris ton cœur. Crois-moi, cher -Izolin, il y a là-bas dans la maison une fontaine bien plus belle que -toutes les autres. Une mère la combla de ses larmes. Et il y a au fond -un trésor qu’il n’est au pouvoir de nulle Claribelle de te donner. - -Elle l’avait entouré de ses bras et tendrement l’entraînait. Claribelle, -en tordant ses cheveux et en pleurant, marchait derrière eux. Et elle ne -cessait d’appeler de sa petite voix d’or Izolin. Mais la Dame de toutes -ses forces appuyait la tête du doux jeune homme à sa poitrine, en sorte -qu’il resta un peu de temps sans entendre les appels de Claribelle. Et -tout à coup ensuite, il reconnut sa voix. Et comme sa mère, en voulant -le retenir, était tombée, il marcha sur elle et courut vers Claribelle. - ---Retournons au bassin, lui dit-il. Nous n’aurons jamais fini d’y mirer -notre image. - -Leur rire clair au loin sonna comme les merles et les loriots du bois. - -Quand enfin ils rentrèrent dans la nuit, la Dame vit qu’Izolin à peine -pouvait se traîner; il ressemblait à une ombre; et Claribelle avait des -lèvres d’œillet en fleur. Encore une fois, elle baisa son pâle enfant -sur les paupières et ensuite, insidieusement elle leur dit: - ---Gentils époux, j’ai décidé que cette nuit, vous la passerez loin l’un -de l’autre. L’absence est comme une huile sur le feu. Demain, votre joie -sera plus grande de vous retrouver réunis. - -Elle-même, avec un flambeau, précéda Izolin vers la chambre. De ses -mains, elle le coucha dans ses draps, et puis, en s’en allant, elle -ferma la chambre et retira la clef. Et Claribelle, dans l’escalier, vit -apparaître deux femmes: leurs robes tombaient à plis droits et elles -portaient un voile sur la tête; et toutes deux, avec des flambeaux, la -menèrent vers la tour. - ---Bonnes servantes, leur dit-elle, où me conduisez-vous? - ---Vers votre chambre nuptiale, madame, et à la garde de Dieu. - ---Bonnes servantes, dites plutôt mon tombeau, car je vois bien à présent -qu’il me faudra traîner ici de tristes jours loin de mon cher époux. - -Elles soufflèrent le flambeau et on n’entendit plus que le bruissement -de leurs chapelets dans la nuit. - -Or, en s’éveillant au matin, Izolin étendit la main et ne trouva pas -Claribelle à ses côtés dans le lit. «Divine amie, pensa-t-il, ma mère -avait raison: nous croirons, en nous revoyant, nous aimer pour la -première fois.» Il courut vers la porte et ne put l’ouvrir. Il alla vers -la fenêtre et il s’aperçut qu’on y avait placé des barreaux. «O Belle! -viens me délivrer», criait-il. Claribelle, de son côté, sanglotait sous -ses cheveux, appelant son ami. Et ils ne s’entendaient pas, très loin -l’un de l’autre, car le château était vaste, au fond d’une gorge. -Quelqu’un me conta cette légende au pied même de la tour. - -Ainsi se passa le premier jour. La Dame, au soir, apparut et dit à -Izolin: - ---Crois-moi, bel enfant, je n’ai rien fait là qui ne soit selon ton -salut dans cette vie et dans l’autre. - -Et Claribelle criant toujours après son cher Izolin, les bonnes -servantes lui montrèrent le ciel. - ---Prions ensemble pour Izolin, madame, car il est parti pour un long -voyage. - ---Non! dit-elle, Izolin est comme moi prisonnier en ce château. -J’entends battre son cœur à travers les murs. - -Cette nuit-là, tandis que dormaient les femmes, elle marcha vers la -fenêtre et jusqu’au matin, en se penchant sur les jardins, elle appela -doucement Izolin. - -Les nuits suivantes, elle ouvrit encore la fenêtre, et elle entendit un -bruit de pierres qui roulaient dans le fossé. Elle n’entendit pas la -voix d’Izolin. Mais, la dixième nuit, des pas légers avec lenteur -s’avancèrent et puis s’arrêtèrent devant la porte. - ---Claribelle! - -Elle se coula entre les robes à plis droits des servantes, et comme elle -n’osait élever la voix, elle souffla longuement son haleine à travers le -trou de la serrure. Il connut ainsi que Claribelle était là et il aspira -le vent de sa bouche comme un baiser. Et ni l’un ni l’autre ne se -parlaient. Ils demeurèrent là une éternité à se baiser à travers la -porte. - -Personne au matin ne put expliquer pourquoi du sang avait rougi le -seuil. Les murs seuls ont pu pleurer ces larmes rouges, se dirent les -femmes. C’est un grand miracle et cependant on ne sait pas ce qu’il veut -dire. - -Et Claribelle pensait: - ---Je sais bien, Izolin, que c’est ton cœur qui saigna devant cette -porte. - -La nuit prochaine il vint comme la veille; ses pas s’arrêtèrent; elle -l’entendit soupirer; et de nouveau leurs bouches se cherchèrent à -travers les clous de fer. Elles croyaient se joindre l’une à l’autre; -tous deux étaient sûrs que leurs bouches vives s’étaient aimées. Et -ensuite il glissa un papier par la serrure et, l’ayant porté sous la -lune après qu’il fut parti, elle aperçut qu’il était teint de sang. Elle -pensa: «Ce sont les doigts de mon ami qui laissèrent là couler leur -vie.» Elle sut ainsi que c’étaient les doigts d’Izolin qui avaient -ensanglanté la dalle du seuil. Et sur le papier une ligne était tracée: -«J’ai descellé avec mes ongles les barreaux, petite Claribelle. -Attends-moi à la fenêtre demain à l’heure de la lune.» - -A petites fois délicieuses, elle se mit à manger le papier et elle -croyait sentir passer en elle l’amour d’Izolin. Au minuit suivant, elle -ouvrit sa fenêtre, et quelqu’un prudemment marchait dans l’ombre des -jardins. Elle ne vit pas d’abord ce que portait Izolin; il pliait sous -le faix de quelque chose qui le faisait trébucher, et parfois il -s’arrêtait et lui faisait des signes. Elle ne comprenait pas ce qu’il -voulait dire. Mais il sortit de l’ombre, la clarté de la lune s’épandit -et elle reconnut le charmant visage de l’époux: le vent était parfumé de -l’odeur de ses cheveux. Cependant, elle n’osait lui demander ce qu’il -portait sur l’épaule, car les femmes qui la gardaient avaient plus tard -que de coutume égrené leur chapelet, et à peine seulement elles -commençaient de dormir. - -Il fit un pas; elle vit qu’il avait pris une des échelles avec -lesquelles on montait aux arbres dans le verger. Et tandis qu’avec des -soins minutieux il la dressait contre le mur, déjà le cœur de Claribelle -un à un descendait les échelons et volait vers lui. - -La voix d’Izolin maintenant gémissait: - ---O Belle! l’échelle est trop courte. Jamais je n’arriverai jusqu’à toi. -Et il n’y en a pas de plus longue dans les jardins. - -Elle répondit très bas: - ---Quand tu seras parvenu au dernier échelon, cher Izolin, une petite -distance seule nous séparera. Je mettrai mes baisers au bout de mes -mains, et, tendant les tiennes, tu les recueilleras. - -Il monta vingt échelons et ensuite il n’y en eut plus que trois; et il -demeurait les mains contre le mur, allongé de tout son corps, comme un -espalier. - ---O Claribelle! dit-il d’un souffle, jamais je ne pourrai si tu ne noues -ensemble les draps de ton lit et ne les laisses descendre vers moi. - ---Hélas! Izolin, il n’y a pas de draps à mon lit! - ---Belle! ô belle! si tu n’a pas de draps à ton lit, défais les rideaux -et laisse-les couler jusqu’à moi. - ---Il n’y a pas de rideaux non plus, Izolin. La chambre est toute nue et -je n’ai que mes bras. - ---Eh bien! tends-les moi. - -Elle se pencha autant qu’elle put et tendit les bras, mais à peine leurs -doigts parvenaient à se toucher. Alors, elle les mouilla à la salive de -ses baisers, et il en essuyait avec ses lèvres la fraîche odeur. - ---Prends... Encore... encore... tant qu’il me restera un peu de salive -dans la gorge. - -Lui, dans une agonie exquise et triste, soupirait: - ---O Claribelle! toute la salive de ta bouche n’apaisera pas ma soif -d’une chose de toi qui me reste perdue depuis tant de jours affreux. Je -meurs, ô Belle! ô Claribelle! si je ne puis monter jusqu’à ton sein! - -Il entendit qu’elle riait, et tout à coup ses cheveux se déroulèrent; il -fut enveloppé de la nuit profonde de sa chevelure. - ---Ne prends peur, ami, lui dit-elle. Tords-les entre tes poings, mes -beaux cheveux solides comme la corde qui sonne le glas. Et t’y étant -suspendu, tu t’enlèveras ensuite d’un bond léger par-dessus le rebord de -la fenêtre. Va, crois-moi, mes cheveux sont l’échelle de soie qui te -mènera au bonheur. - -Il se hissa, ne sentit plus que le vide; et Claribelle ne poussa pas un -cri, toute raide de douleur surhumaine, accrochée des deux mains à la -pierre. Et puis Izolin franchit la fenêtre: ils allèrent vers le lit, et -seulement après qu’il fut redescendu, elle resta longtemps morte sous -une couronne de sang. - ---Claribelle! Divine Claribelle! - -Encore une fois, c’était la nuit. Izolin vint avec l’échelle, il tendit -les bras et elle déploya ses cheveux. - ---Va, ne crains rien, cria-t-elle. Il m’en reste assez pour nous en -faire un linceul! - -Et, comme la veille, il s’enleva jusqu’à la fenêtre et ils couchèrent -dans le lit, la bouche et les mains jointes. - -Maintenant, ô Izolin et Claribelle, vous reposez ensemble dans la même -fosse jusqu’au Jugement dernier, car, au matin, les servantes s’étant -éveillées, elles vous ont vus tout nus dans l’amour et dans la mort. Et -la plus âgée s’est écriée: - ---O Ciel, la Dame avait menti, puisque voilà le seigneur Izolin revenu, -lui qui n’était pas parti! Et voilà, à présent, ils sont partis ensemble -dans un pays si loin que même nos prières ne peuvent aller jusque-là. - -La plus jeune a dit: - ---Se peut-il que ce soit là cette Claribelle qui avait de si beaux -cheveux? Il ne lui en reste qu’une pauvre tresse avec laquelle ils se -sont étranglés. - -Pendant des ans, les pies bâtirent leurs nids avec les cheveux qui -s’étaient détachés du front de Claribelle, et ils ne cessaient pas de -flotter par les airs. - - - - -PAULA - -A Mme E. Pardo Bazan. - - -Ce fut une nuit de fête et de musique que le mal la prit, une nuit de la -fin du printemps, quand déjà les fleurs ont le parfum puissant de l’été. -Elle toussa d’abord légèrement comme elles font toutes, une petite toux -dans le creux des mains qui, avec un léger mouvement indifférent de -l’épaule, faisait dire à ses parents: «Ce n’est rien! Cela passera avec -les jours chauds de l’été!» Et c’était alors si amusant la moue de petit -singe espiègle dont, la main à sa gorge, elle se moquait gentiment, ma -chère Paula, de cette méchante toux qui allait passer. Elle jouait si -follement à la mort en ce temps, comme une petite poupée qui ferme et -qui rouvre les yeux, comme une enfant étourdie qui répète la leçon -qu’une grande figure voilée lui fait derrière son dos. - -Et puis l’été passa. A présent, elle n’avait plus besoin d’efforts pour -simuler l’horrible déchirement du poumon. Une ombre creusa ses joues. -Ses pauvres lèvres ressemblèrent à un bouquet de violettes fanées. Et -quand elle riait, c’était encore comme si elle toussait. Cependant, -personne de nous ne croyait qu’elle eût autre chose qu’une de ces toux -un peu tenaces de l’été et qui s’en vont à la chaleur des feux de bois, -dans les chambres frileuses des approches de l’automne. Il arrivait des -amis qui se tenaient sur le bout de leur chaise, gênés, sans rien dire -et qui nous regardaient à la dérobée et qui, ensuite, se dépêchaient de -partir. - -Paula et moi faisions des projets pour le printemps prochain. Je lui -avais acheté une bague de fiançailles. Elle riait de ne plus pouvoir -retenir l’anneau à son doigt. Moi aussi, je riais comme si tout cela -n’eût été qu’un jeu. Je prenais l’anneau, je l’essayais à mon doigt et -quelquefois je ne pouvais plus le retirer. Je ne voyais pas qu’il était -entré quelqu’un dans la maison, une grande figure voilée qui toujours un -peu plus faisait glisser la jolie bague de fiançailles et cherchait à -mettre à la place un dur anneau de fer. - ---Une petite maison sous les roses, Paula, disais-je, avec une chèvre au -jardin, pas loin du bois, une maison de jolie poupée comme toi, et où -nous ferons des dînettes pour rire! - -Elle battait des mains et encore une fois la bague glissait. - ---Au matin, je descendrai cueillir la fraise toute chaude du premier -soleil... Ensuite, pendant qu’assis à ta table devant la fenêtre tu -aligneras de belles phrases, j’irai ramasser les œufs au poulailler. Tu -ne te doutes pas de tout ce qu’on peut faire avec des œufs... Déjà avec -mystère, des messagers apportaient des étoffes souples et légères, -fleuries de clairs bouquets, des étoffes de rideaux et de tentures où à -la veillée, sous la lampe, courait la pointe brillante de l’aiguille. - -Nous vivions ainsi dans un rêve délicat d’avenir, d’heures lumineuses. -Et je ne songeais pas que les suaires aussi sont faits de rapides et -brillantes aiguillées. Je ne voyais que les rideaux à nos fenêtres, -là-bas, dans le vent joyeux de l’été. «Chère Paula, nos fenêtres -s’ouvriront sur un paysage délicieux, sur le bois à l’horizon et les -touffes de roses de notre jardin... Et il y aura toujours des fleurs -fraîches dans les vases...» - -Ainsi passa l’automne. Derrière la vitre, à la tiédeur des après-midi, -je tenais ses petites mains pâles dans les miennes et elle avait l’air, -sous les dentelles de ses manches trop larges, d’une frêle fleur malade, -d’une de ces étranges fleurs lointaines au dessin artificiel et qui ne -sont pas faites pour vivre. Et puis, aux premières fraîcheurs du soir, -tout le monde se précipitait, les portes battaient, on fermait très vite -les issues, comme s’il fallait empêcher quelque chose de sortir de la -maison. Il y avait maintenant comme un petit chien qui toujours aboyait -derrière les portes. - -Quand je commençai à voir, c’était déjà l’hiver. Je lui avais pris les -mains et tout à coup elle se mit à crier comme si je lui faisais mal. -Cependant, je les tenais doucement serrées; à peine j’y imprimais les -doigts. Elles étaient brûlantes et si maigres qu’ensuite je cessai de -les sentir, comme un peu de terre légère qui s’en va en poussière et -coule des mains. Et je fus pris d’un battement de cœur violent. Mais -presque aussitôt, elle eut une grande secousse de toux; ses mains -tremblèrent comme un oiseau captif qui essaie de se délivrer, et ainsi -je vis que je les avais gardées entre les miennes. «Paula, ne tousse pas -si fort», m’écriai-je. Je m’efforçais avec une anxieuse pitié d’arrêter -leur tremblement; il me semblait que mon âme aussi était un petit oiseau -qui battait de l’aile pour s’échapper. «O Paula, chère Paula, ne tousse -plus, je t’en prie...» Je ne savais plus ce que je disais dans ma -douleur. Elle voulut me répondre et soudain elle retira ses mains; elle -les porta vivement à sa bouche, et il vint un flot rouge. «Vois, me -dit-elle ensuite, c’était cela qui devait sortir. Maintenant, c’est -fini.» Sa voix faiblement me parlait comme d’une autre région, comme du -bord opposé d’un lac, et cependant elle me souriait avec une confiance -tranquille. - -C’est alors que je m’aperçus vraiment pour la première fois qu’elle -était déjà loin de moi, qu’elle s’en allait par un chemin qui ne menait -pas à la petite maison. Et je regardai ses ongles bleus où une goutte de -sang était restée; je les regardais à présent sans souffrance, moi-même -presque aussi calme qu’elle. «Oui, ma Paula, lui dis-je singulièrement, -cela passera au printemps avec le reste.» - -Je repris ses petites mains. J’en lavai tendrement, avec un baiser, le -sang, et puis nous nous mîmes tous deux à dire des folies. Je pensais: -«Comment se peut-il que ses parents soient assez stupides pour ne pas -s’apercevoir que la bague ne tient plus à ses doigts?» Et je ne -ressentais nulle tristesse: il me semblait que c’était une autre Paula -que j’avais aimée autrefois, une Paula belle de santé et de jeunesse, -toute fraîche de vie claire. - -Je venais tous les jours, je restais des heures assis auprès d’elle; -j’avais les yeux froids et avisés d’un homme qui attend. Je me disais: -«Elle aura bientôt son petit flot de sang.» Je connaissais les signes -certains qui précédaient la crise. Alors moi-même je prenais son -mouchoir et l’appliquais à ses lèvres. «Vois-tu, ce n’est rien, il faut -bien que cela sorte! Tu te trouveras mieux après.» Je souffrais de lui -parler avec cette assurance cruelle. Je souffrais surtout de me paraître -à moi-même si indifférent à son mal. Je ne crois pas que je souffrais -d’une autre chose. Et elle ne semblait pas souffrir plus que moi. Sans -cesse elle reparlait de notre petite maison près du bois; elle me priait -d’aller chercher les rideaux sur le canapé, dans la chambre voisine; et -ensuite elle voulait que je les fixasse à la fenêtre pour juger de -l’effet. «O chéri! pense donc qu’un jour nous pourrons les pendre ainsi -à nos fenêtres à nous!» - -Je remarquai qu’à mesure elle apportait une insistance plus fiévreuse à -s’occuper des détails de notre aménagement. Un feu léger rosissait son -visage vert, un reflet de matin dans la nuit pâle d’une chambre, autour -d’une agonie. Avec ses yeux sans couleur, elle regardait plus haut que -l’horizon. Tout au fond, dans le noir plus noir des prunelles, c’était -comme une âme qui achevait de se consumer. Et déjà elle semblait s’être -détachée de moi, tant sa vie s’était ramassée dans la vision de la -petite maison. Moi, je lui disais très haut, sur un ton léger: «Ah! oui, -la petite maison! Et les rideaux, Paula! Et les fraises du jardin! Et -nos dînettes, ma chère Paula!» Je ne croyais à plus rien de tout cela; -je lui en parlais comme d’une chose hors de la vie et sans importance -pour elle et pour moi. Je pensais à une autre maison qui n’avait pas de -fenêtres ni de rideaux. «Encore deux mois, trois mois peut-être... -Petite Paula, iras-tu bien trois mois encore?...» - -Il arriva un moment où elle commença à tenir ses regards obstinément -fixés du côté de la porte. Elle parut attendre quelque chose qui, pas à -pas, entrait un peu plus dans la maison. Ses parents maintenant se -cachaient de moi pour échanger des paroles; parfois, on entendait monter -un sanglot du fond des corridors; et je n’osais les regarder, ils -évitaient aussi de se tourner vers moi. Nous savions bien, eux et moi, -qu’au moindre regard nous aurions parlé de cela, que jamais plus ensuite -nous n’aurions eu à nous dire autre chose que cela, cela... - -Ainsi régna un silence froid et pénible, une dissimulation rusée, comme -si nous n’étions plus, l’un pour l’autre, que des étrangers. Peut-être -ils me gardaient rancune pour mon sang riche qui me donnait les -apparences de la force. Et j’en vins à penser à la mort de Paula comme à -une délivrance pour tout le monde. Jamais l’idée de la mort ne m’avait -moins troublé. - -Avec les jours, elle eut d’étranges et morbides gentillesses. «Ecoute, -me disait-elle, quand le râle la prenait, c’est la petite musique.» Oh! -elle disait cela avec un charme si joliment funèbre! Je riais, j’avais -l’air d’écouter avec attention. «Mais non, je t’assure, Paula, je -n’entends rien.» Alors elle se fâchait: «Si! Si! On l’entend du bout de -la chambre. On l’entend dans la rue.» Et elle appelait sa mère, ses -sœurs. Tout le monde disait comme moi: «Paula, ce n’est pas ce que tu -crois, c’est la roue d’un chariot, là-bas, sur la route.» Et, un jour, -comme elle étendait le bras, la bague tomba de sa main; elle roula à -terre. Ce fut moi qui, dès ce moment, la portai à mon doigt, à mon petit -doigt. - -L’hiver passa, et de nouveau il flotta un air de printemps. Je songeais: -«Paula ira jusqu’aux lilas.» J’étais très maître de moi auprès d’elle; -je n’éprouvais pas de douleur; mais, en la quittant, les larmes me -montaient aux yeux à la pensée d’un petit convoi blanc qui s’en allait -sous les fleurs au cimetière. Je suivais le char fleuri de lilas et de -boutons d’oranger, j’avais la cravate blanche et l’habit que j’aurais -portés en la conduisant à l’autel. Je crois bien que je pleurais sur -moi-même plus que sur elle. Qu’est-ce que j’allais faire dans la vie -sans ma chère Paula? Et je répétais doucement, infiniment, son nom, -comme si déjà elle eût été morte. Mon Dieu, oui! elle était morte; sa -vie avait passé dans un songe. Il fallait bien se faire une raison. Et -tout de même, exquise petite Paula, je t’ai bien aimée, me disais-je en -me surprenant à l’évoquer au passé. - -Mais quand, vers le temps des lilas, elle ne fut plus qu’un léger -fantôme, une ombre en fuite vers les ombres, il me sembla que je -commençais seulement à ressentir le véritable amour. Je baisais ses -pauvres ongles bleus avec passion. Je regardais anxieusement au fond de -ses yeux si je n’allais pas voir apparaître la chose qu’elle regardait -toujours. Maintenant elle ne prenait plus attention à moi; elle parlait -moins souvent de la petite maison; ses regards restaient avec fixité -tournés vers la porte. Alors, moi aussi, je regardais vers la porte, et -je croyais entendre s’avancer un pas dans le jardin. Jamais Paula ne -m’avait paru plus belle, mais d’une autre beauté, d’une beauté qui n’a -pas de nom dans les langues humaines. Je ne pensais plus à la mort; elle -me sembla bien plus près de la vie; je me disais: «Maintenant, elle et -moi, sommes unis par un sacrement d’éternité.» Je vis se décomposer son -pauvre corps; la vie s’en allait d’elle par lambeaux rouges. Elle -ressembla, sous ses cheveux piqués d’un œillet pourpre, avec les dents -de ses mâchoires en relief sous la peau des joues, à un ironique petit -squelette prêt pour le bal. Et toute la vertigineuse profondeur des -tombes tenait dans ses yeux immenses. - -Un jour que je la pressais dans mes bras, elle me montra du doigt la -porte. Ses yeux s’agrandirent. Elle me dit: «Là... là...» Et ensuite sa -tête retomba. C’est ainsi que je sus que celle qu’elle attendait était -entrée. - -Il y a de cela six ans... et partout où je suis, tu es avec moi, Paula. - - - - -LA MYSTÉRIEUSE IMAGE - -A A. Quantin. - - -Je possède une image d’un maître inconnu. Des jeunes filles, vêtues de -tuniques légères, descendent les degrés d’un escalier de pierre. Il y en -a treize, et toutes sont dissemblables et pourtant se ressemblent. - -Le sens de leurs attitudes, aussi bien que le secret de leur nombre, -longtemps me resta obscur. Je ne savais quel mystère les avait réunies -et, comme une guirlande qui se dénoue, les déroulait de marche en -marche. Elle avaient la grâce aimable des kharites, et, comme plusieurs -étaient musiciennes, elles évoquaient aussi pour moi un concert d’anges -et de muses. Mais, même en mêlant le profane au sacré, je ne parvenais -pas à comprendre la raison pour laquelle elles étaient treize. - -Douze degrés composaient l’escalier; il partait d’un porche éclatant au -bas d’un sombre et grandiose édifice dont les créneaux se détachaient -sur un coin du ciel. On eût dit un manoir légendaire bâti dans les âges. -Et, ensuite, l’escalier se courbait selon l’arc du zodiaque et, vers les -derniers degrés, semblait s’enfoncer dans la nuit. Un cyprès avait -poussé là et dissimulait un passage qu’un peu de lumière étoilait -seulement vers le fond. Chacun des douze degrés était occupé par une -figure, et la treizième ne faisait qu’apparaître par-dessus les autres, -dans la clarté du porche. A peine on pouvait reconnaître ses traits sous -l’écharpe qui la voilait d’une nuit. D’un geste délicat de ses mains -d’enfant, elle l’écartait sur le rire de ses lèvres, et tout le reste du -visage demeurait énigmatique. Cependant la bouche ainsi apparue n’était -pas sans analogie avec celle de la belle jeune fille qui déjà -s’enveloppait des ombres de la douzième marche. Mais l’une avait la -fraîcheur d’un cœur de rose; l’autre, la pâleur triste des violettes sur -le point d’expirer. Je ne doutai plus, en y réfléchissant, qu’il n’y eût -là un symbole. Sans nul doute, me disais-je, l’hermétique artiste, en -leur donnant une semblance de sœurs à peu près pareilles, visiblement -resserra autour d’elles les liens d’une famille spirituelle. Mais celles -qui séjournent aux degrés supérieurs semblent infusées d’un sang -d’aurore; celles qui descendent les marches finales sont investies déjà -d’un signe crépusculaire. - -J’observai alors que, très belles et fraternelles par les grâces et la -naissance, elles différaient seulement en la nuance de leur âme, joyeuse -chez les premières et, à mesure, plus mélancolique chez les autres. Le -charme d’innocence dont s’illuminaient les vierges rieuses voisines du -grand porche d’or se voilait sitôt que, pour les secondes, commençait de -s’accourcir la distance vers le sombre cyprès. Alors naissait le regret -de l’antérieure ingénuité. Un amer savoir avait remplacé la céleste -ignorance et fanait les roses et les lys. Je remarquai aussi que -celles-ci, pour la plupart, tournaient la tête en arrière avec le regard -dont on considère fuir une rive heureuse, tandis que les premières -regardaient devant elles et, aux cercles extasiés des yeux, paraissaient -refléter la clarté d’une illusoire et espérable contrée... Une, dont les -pieds charmants s’attardaient sur l’un des degrés vers le temps où -l’escalier décrivait sa plus large périphérie, surtout m’émut, car elle -n’avait point encore la résignation de celles de ses sœurs qui, déjà, -s’étaient engagées dans la courbe étrécie. Son visage était la -métamorphose de la vierge en la femme dans la minute frêle où l’âme -s’inquiète de ne plus s’ignorer. Une étrange langueur lui faisait les -prunelles pâles, et elle semblait avertir celles qui la suivaient -d’alentir leurs pas. Toutes cependant s’avançaient d’un rythme égal, -réglé selon un ordre divin, et un vent léger autour de leurs attitudes -nouait les plis harmonieux de leurs tuniques. Il y en avait qui -expiraient leur souffle en de longues trompettes de cuivre ou agitaient -des tambourins, et, sans doute, c’étaient des esprits d’amour, de -plaisir et de gloire, selon le sens de ces instruments et leurs -musiques. Mais un charme mortel captivait celles qui avaient franchi les -marches moyennes; leurs lèvres et leurs mains restaient oisives, -désabusées de ces fragiles allégories. Petits pas aériens qui, tout à -l’heure, glissiez aux pâleurs nacrées du marbre en foulant la vie -parfumée des roses, pas de jeunes prêtresses ou de saintes novices, ô -fleurs humaines effeuillées d’un paradis, quel enchantement fatal, à -mesure que mouraient les roses, attrista votre marche et l’accorda aux -âmes charmantes et désolées qui s’en allaient vers la région des ombres? - -A force de scruter ce mystère, d’abord je me persuadai que l’ingénieux -artiste, en cette image ondoyante et subtile, tenta d’exprimer les -formes de la passion de Psyché, et toutes les douze étaient Psyché, sur -l’escalier de la connaissance, ingénue et déjà moins candide et blessée -enfin, saignant sa petite âme qui mourait de trop bien savoir. Mais tous -les voiles n’étaient pas levés par cette glose: je ne savais pas la -raison qui les fit douze et qui fit la treizième si exquise et -renaissante. Ce nombre même, toutefois, à la longue éclaircit ma -conjecture. Je ne doutai plus que c’étaient là les Heures, filles du -Temps, en leur marche giroyante ainsi qu’autour d’un cadran, et les plus -jeunes sortaient de la maison d’éternité, les aînées s’inclinaient vers -les limbes cependant que la treizième, voilée et les lèvres rieuses, -annonçait le jour qui ne doit point finir. - - - - -A LAUDES - -A Octave Maus. - - -L’horloge à l’église du village vient de sonner sept heures; dans la -tiédeur frileuse de ce matin d’octobre, le mince segment de la lune -s’apâlit, comme très loin en mer, une barque qu’on cessera bientôt -d’apercevoir. J’arpente les allées de mon jardin, je me figure devenu un -bon curé rentrant après sa prime messe, les mains derrière sa soutane, -faire sa promenade entre ses carrés de fleurs et ses bordures de buis. - -Baptiste, le jardinier bancroche, est à l’ouvrage depuis la première -heure du jour. Il a appuyé sa haute échelle dans l’un des pommiers: -autour de lui les feuilles, damasquinées déjà par l’automne, s’emperlent -de rosée. La cueillette de la pomme est un travail silencieux et -prudent: il faut éviter que le fruit se blesse en tombant dans le -panier; un heurt léger risque de meurtrir la pulpe et lui fait une -talure qui à la longue l’imprègne d’amertume. Avec précaution, la main -du brave garçon va chercher au bout des branches les acides et froids -capendus, trésor de notre future conserve. Ensuite, il les dépose dans -un corbillon pendu à son échelle; et le corbillon empli, il descend -déverser dans une banne spacieuse le tas. - -La terre, pour notre joie d’hiver, a miraculeusement fructifié tout cet -été: le clos comporte huit arbres à capendus et un chiffre à peu près -pareil d’arbres à calvilles, à belles-fleurs et à reinettes. Si le -calcul est juste, nous aurons bien quinze sacs de pommes. Je m’en -réjouis, mais en m’attristant un peu sur l’aspect du jardin quand la -cueillaison l’aura dépouillé de ses grappes vermeilles. En attendant, -elles constellent les épaisseurs feuillues des pommiers; elles sont -comme des boules de verre soufflé aux rutilements variés qui diaprent -les arbres de Noël. L’herbe, au pied des troncs, est jonchée de pommes: -il y aurait, rien qu’avec le fruit tombé, de quoi remplir la besace de -dix vieux mendigos. Mais ce n’est pas le jour de leur passage: à la -campagne, chaque temps a ses habitudes; ils arriveront le prochain -vendredi. La grille, ce jour-là, reste ouverte: ils s’en vont avec des -sous et du pain. Ils ne manqueront pas de pommes non plus. C’est -pourquoi j’éprouve un plaisir secret à chacune d’elles qui échappe aux -doigts diligents de Baptiste et roule se mêler aux autres dans la mousse -et les flouves. Pauvres mendigos, elles vous sont réservées et -crisseront à la pointe de vos chicots. - -Est-ce la bénignité de l’heure? Est-ce la gravité de la saison? L’indice -des approches hivernales déjà se dénonce aux fraîcheurs du sol, à -l’aiguail plus lent à se vaporiser et qui roule en grosses larmes de -mercure au cœur des choux. Peut-être est-ce tout cela à la fois qui me -fait regarder ce matin la bonne terre nourricière d’un œil plus attendri -et plus filial. Il me vient des émotions que je n’ai pas encore -ressenties; les choses se suscitent à moi avec des formes et comme une -âme inhabituelles. Je ne puis dire que ce soit de la mélancolie non -plus: c’est la plénitude d’un sentiment très doux, très profond, très -candide, qui m’associe à cette terre maternelle. Entre elle et moi, il -me paraît qu’une communication plus intime s’est établie: je me répands -en elle, je circule au torrent de ses sèves; je vis de son énorme vie -frêle et violente. En retour, elle agrée mon infirmité humaine qui ne -saurait concevoir la vie en dehors de ce qu’elle est pour moi-même et -lui prête un reflet de ma fragilité et de mes passions. Elle participe -de ma nature; nous sommes ensemble dans un état de sympathie. - -Il semble alors que les fleurs vous parlent, que leur arome est une -voix, qu’elles se balancent avec un geste qui vous suggère une mimique -féminine. Je perçois lucidement le petit manège de tout ce petit monde -de couleurs et de parfums si humble, si frais, si inexprimablement -poétique et touchant. Toutes nos meilleures pensées s’épanouissent et se -sublimisent en leur symbole: elles sont l’aboutissant exquis de nos -âmes; c’est de noms de fleurs qu’il faudrait baptiser les choses déliées -et supérieures qui sont en nous. C’est à des fleurs que nous sommes -ramenés à comparer les mémoires vénérées, nos cultes d’amour, les objets -de nos prédilections et de nos idolâtries. Ainsi nous demeurons captifs -de leurs doux sortilèges. Pour moi, je ne puis me souvenir de la chère -aïeule qui prit soin de mon enfance sans penser au balsamique et discret -réséda. J’ai continué à aimer par analogie les roses orgueilleuses, les -ingénues marguerites, les frivoles volubilis, les sentencieux et trop -plastiques dahlias. Mes chemins en sont bordés; leurs guirlandes me -commémorent des visages connus. - -Si l’on était sage, une grande pelouse, un clos mi-courtil et mi-verger, -comme celui qu’éventent mes hauts peupliers et que polychroment vers -l’automne mes pommiers, devraient limiter le rêve. La maison est à -mi-côte, abritée d’un rideau d’arbres et chevelue de vigne vierge: elle -domine la pelouse et celle-ci dévale vers la grille, au bord de la -route. Par delà la haie, vers la droite, on aperçoit onduler une futaie, -derrière le vert riant des prairies. C’est la maison d’un écrivain; ce -pourrait être le presbytère d’un pasteur. Ses dix chambres suffisent à -contenir la famille et les amis; il n’en faut pas plus pour être -heureux. Puis-je affirmer que j’ai su mériter ce bonheur? Le souci -littéraire, les départs, l’éparpillement de la vie souvent effacèrent la -petite maison dans les feuilles et les fleurs de mes horizons. Elle n’a -été, depuis des années, qu’un relai entre des exils. Cependant, elle a -bien son charme; les grandes demeures ne sont pas aussi personnelles. - -Je vais, ratiocinant ainsi entre les flox à l’odeur de miel, les -passe-velours au fleur amer d’absinthe, les hauts hélianthes, les -passe-roses pareils à des cierges enrubannés de procession. Une brume -bleuâtre, un très moelleux nuage estompe les lointains; l’air s’agatise -à travers une lumière scintillante et qui s’égoutte en fine ondée, en -pluie de prases et de béryls. Mais la nuit lutte encore: il flotte -par-dessus la vie comme un reste de sommeil; il ondule dans la clarté -comme la pâleur d’une ombre; et la nature se veloutine d’un peu du duvet -qui bleuit à l’espalier la pulpe du raisin. Un délicat effluve de -résédas, de pois de senteur, d’immortelles monte des plates-bandes -échauffées et se mêle à la fermentation lourde des choux, à l’odeur de -vin jeune de la mûre dans les épines de la haie. Chaque feuille a sa -goutte de rosée; l’herbe s’emperle d’un semis de diamants; un givre -léger semble, par places, comme une nappe de lune attardée. - -C’est l’heure indécise: la bûche ne pétille pas encore dans la maison, -et les fleurs, point tout à fait décloses, ont des langueurs, des -étirements lents de belles dames dans l’alcôve. Une abeille, sur un -grand aster encore dans l’ombre, repose comme morte, les pattes longues -et rigides. Le froid sans doute l’a prise la veille, au tomber du soir, -avant vêpres complètes: elle s’est gîtée en l’auberge ouverte sur la -route. Encore un instant, petite abeille! Un rayon va te dégourdir. - -Voilà que ronflent les grosses mouches; les bourdons sonnent matines -dans le clocher des grands héliotropes d’Amérique. Aux ors clairsemés -des peupliers le rural pinson fifre son petit air guilleret, le piloui -des moineaux répond dans le tilleul et les pommiers. Trois petites -hirondelles, trop faibles pour suivre la migration, décrivent à -tire-d’ailes, par-dessus la pelouse, de grandes ellipses où reluit leur -ventre blanc. Avec la chaleur monte à présent le bruit; une vache meugle -dans une étable voisine; les porcs se répandent en grognant parmi les -paillers fumants. Et, par delà la haie, dans le pré humide, argenté -comme par un grésil, je regarde se rapprocher les andains d’un homme qui -fauche le regain. C’est l’être élémentaire et primitif, compagnon de la -bête pour laquelle il prépare le fourrage, le serf de la glèbe plus -indispensable à l’œuvre universel que le vain enfileur de métaphores que -je suis. - -Une sonnerie carillonne là-bas, à l’école du village: c’est -l’institutrice qui, du seuil de la classe, appelle à la provende -intellectuelle les enfants piaillant entre les croix du cimetière. Il -est la demie après huit heures; les valets de campagne, à coups de -sabots, talonnent par les routes et rentrent prendre le repas qui, aux -champs, coupe la matinée. - -Baptiste, à son tour, descend du pommier; mais son échelle, insérée -entre deux hautes branches, suffit à donner au paysage l’intimité d’une -scène agreste et la signification d’un travail qui a son importance dans -l’ordre des choses. Mes laudes sont dites, je quitte la bonne église et -son fin encens de fleurs montant sous les arbres comme des piliers -gothiques. - -La Hulpe. - - - - -LE HAMEAU - -A Gerhard Gran. - - -Dans une boucle de la Lesse, quatorze maisons forment un hameau -précaire, un noyau d’humanité détaché du reste du monde, roulé là comme -un bloc erratique loin de l’échine des monts. Les aïeux bâtirent sur -cette grève humide; les enfants à leur tour y firent souche: les -quatorze feux n’ont pas d’autre histoire. C’est celle de la graine chue -en un sillon sans que personne pense encore à la graine. - -De loin on aperçoit, au bout des prairies, les toits de chaume et -d’ardoises. A l’aube, une spire de fumée monte des rempants et dénonce -ce coin de terre, des familles, des ménages, des cœurs simples et liés. -Ensuite la rumeur s’éteint en même temps que l’odeur du bois brûlé cesse -d’aromatiser l’air. Tout le monde est parti pour les champs, les foyers -se sont vidés, il n’y a plus dans le hameau que l’aïeule pour garder les -maisons. La rivière clapote à la rive et mire un silence de vieilles -murailles frôlées par le vol des palombes ou rasées par un chat furtif. -Cependant un traînement lent de sabots, dans la sonorité vide des -chambres, par moments décèle une présence vigilante. C’est la bonne -aïeule qui rôde dans le désert des maisons et pense à ceux qui tout à -l’heure vont rentrer. - -Puis l’obscurité tombe des roches voisines, l’eau se vespérise, des pas -lourds descendent la pente. Et le petit hameau se repeuple, on entend -rire et sonner des voix. Comme au matin, la fumée floconne au haut des -toits: un cliquetis de vaisselles bat les tables pour le dernier repas. - -Chaque jour, à ces fils des races, voués à recommencer l’œuvre -primordial, assigne les mêmes labeurs. Ils s’en vont, ils reviennent: -leur vie est là-bas, dans les campagnes qu’ils raient de leurs charrues, -dans les prés qu’ils fauchent, dans la montagne qu’ils déboisent et qui -retentit du choc de leurs cognées. Les femmes comme les hommes ne -rentrent que pour connaître un repos de quelques heures. L’été, c’est la -moisson: on part à l’aube; on mideronne dans les javelles; le soir est -toujours trop tôt tombé pour leur grand travail sans trêve. Toute saison -ainsi amène sa peine et son servage: à peine on a dormi qu’il faut -partir. - -Quelquefois une mère s’alite un jour pour mettre bas sa portée. La -sage-femme habite à des lieues. A quoi bon l’appeler? Les bêtes, -d’ailleurs, leur ont appris à s’accoucher elles-mêmes. Elles se -raidissent dans leurs draps et brament leur douleur solitaire. L’aïeule, -ce jour-là, les veille. De ses lourdes mains, en attendant l’eau -lustrale, elle ondoie la géniture, récite le Pater, lui sale la bouche, -comme elle le fit aux nouveau-nés des vaches et des chèvres. En -rentrant, les hommes entendent des vagissements. Ils savent ainsi qu’une -petite âme leur est née: ils poussent la porte, ils aperçoivent la mère -vaquant par les chambres, et, tranquilles, rompent le pain quotidien. -C’est la vie de nature, puissante et simple, résignée à la Loi, telle -qu’aux premiers jours du monde. - -Un matin, les parrains, en habits de dimanche, montent la côte et s’en -vont vers l’église où le capelan, un très vieux prêtre sur qui -d’immémoriaux hivers ont neigé, incline vers l’urne ce fruit des dures -amours. Rien n’a changé dans le hameau: la mère est retournée aux -champs, son nourrisson près d’elle, tirant sa mamelle quand il a soif, -l’emplissant de son lait fort qui en fera pour la tribu un moissonneur -râblé. L’aïeule a repris la garde des maisons. Il n’y a qu’un petit -berceau de surcroît où, pendant les nuits, geint une pauvre chair qui va -continuer les autres. - -Il arrive qu’à bout d’ans, un des mâles de cette famille de quatorze -feux, exténué de fatigue, l’échine et les reins rompus, laisse au matin -les autres partir sans les accompagner. Au retour, on retrouve l’aïeule -près du lit: dans les draps une figure rigide ressemble à une très -lointaine sculpture déchiquetée par le temps. L’aïeule, comme elle a dit -pour la naissance les paroles sacrées, a prié pour la mort, en tâchant -de joindre ses mains de silex qui ne peuvent plus se croiser. Elle a -fermé les yeux, elle a clos les mâchoires, elle a béni pour les absents -celui qui s’en est allé. Maintenant tous viennent l’un après l’autre; -ils disent à leur tour les prières; les fils sans pleurer considèrent -l’antique souche de laquelle ils sont sortis; et ils pensent que tout -est bien, puisque ce corps a fait son temps et n’est plus bon pour le -travail. Ensuite ils vont dans le bois, scient quatre planches, les -clouent solidement ensemble par-dessus le mort. La pointe des clous çà -et là pénètre dans les os; mais ils résistèrent à la vie, ils -résisteront bien aux clous de la bière, indestructibles, lents à -s’émietter, voués à éterniser, sous la terre du champ, ces morts de -paysans qui, après cinquante ans, ont encore l’air de la vie. - -A quatre, en se relayant, on porte le faix. Par le chemin des baptêmes, -à travers la montagne, on s’en va sous la charge, vers l’eau bénite et -les fosses. Personne n’a de larmes: quelqu’un, à propos de la terre et -des semailles, dit un mot; puis le silence retombe, on n’entend plus -qu’un piétinement lent et scandé qui s’enfonce sous les taillis. Et -quelques heures plus tard, tout est consommé: le prêtre a ratifié la -bénédiction de l’aïeule; il a _écouté_ le mort, il l’a absous. Les fils -de la terre, les cœurs simples ne pèchent pas devant Dieu. - -Un jour, passant par là, je démarrai la barque et traversai la -rivière,--cette Lesse fantasque et jolie aux barrages écumeux, aux -friselis d’eaux cristallines sur ses galets rouilleux, aux ténébreuses -plongées en des gouffres de cavernes, et qui garde, pour mon cœur -d’homme des bois, le charme d’un vieil amour. Midi plombait les roches -et l’air. Sous les herbes grillées, la cigale éperdument grésillonnait. -Des pigeons roucoulaient sur un toit. Je pénétrai dans le hameau, -poussai une porte, puis une seconde. Les maisons étaient vides. Des -sabots tout à coup battirent sur un seuil: je vis se dresser la haute -stature de l’aïeule. Sa main qu’elle portait à son oreille me fit signe -qu’elle n’entendait plus. Elle me dit qu’on l’appelait la tante Johanna; -huit des ménages étaient sortis de son flanc; elle avait nonante-trois -ans. - -Autrefois, toute petite, son père l’avait menée à la ville. Elle n’y -était plus retournée que deux fois ensuite. La terre l’avait prise comme -elle avait pris les autres, corps et âme; elle en avait fait la créature -vouée aux maternités et aux labours, la serve qui meurt dans les sillons -où elle naquit, après avoir ouvert sa matrice aux races et sa main aux -semailles. - -J’admirais se mouvoir dans la chambre aux cuivres reluisants, aux -frustes solives enfumées, au net carrelage couleur d’ardoise, ce spectre -d’un autre âge et qui ne savait du monde que ce lopin de pierres et -d’herbages où elle avait conçu, aimé, peiné près d’un siècle entier. -L’horloge, dans sa gaine, battait son tic-tac égal et monotone, comme la -vie qui persistait en ce grand corps desséché,--comme la vie dont elle -avait réglé les lentes heures toujours pareilles. - -La demi sonna. Il me sembla que quelqu’un passait derrière la vitre et -regardait dans la chambre. Moi seul compris que l’Inévitable rôdait -autour de la maison. Elle se leva, fit quelques pas au dehors. Et son -ombre la précédait, comme pour lui marquer le chemin par lequel elle -s’en irait tout à l’heure à son tour. - - - - -DEVANT CHANAAN - -A Ch. Vander Stappen. - - -Dans la plaine cabossée de gravats, les huttes en torchis hâtivement -bousillées suggèrent les symboles. Ils sont venus des hameaux et des -bourgs, les Briquetiers, délaissant les clos fleuris où sur la vache -pâturant les gramens reverdis neigent les pommiers blancs. Par bandes, -ils se sont mis à arpenter les routes qui mènent vers les villes, et les -petits ont marché dans le pas large des hommes mûrs. Les vieux, à la -peau corroyée, aux faces de grands bœufs osseux, se sont joints à -l’exode: il n’est resté là-bas que les aïeules tisonnant l’âtre et les -mères allaitant leurs nourrissons. - -Après des jours et des nuits, comme un mirage, les tours ont apparu dans -la poussière vermeille des horizons. Alors ils ont fait halte; ils ont -dressé les paillassons, édifié la noria, préparé l’aire. Et maintenant, -en tous sens, un peuple poudreux et roux recommence le geste antique des -Bâtisseurs de villes. La campagne recule devant le travail des -pétrisseurs d’argile. Là où ils campent, les matrices terrestres -demeurent brehaignes; ils piétinent une glèbe gercée et nue, sans arbres -ni moisson. - -Pendant des mois, ils se cantonnent, actifs et sédentaires, vivant à -même le champ tari d’une vie de nomades momentanément parqués. Terrés la -nuit en leurs abris, couchant pêle-mêle sur des litières, les filles et -les gars, avec le frisson froid des ténèbres sur la peau, ils se lèvent -au chant du coq, quand encore les dernières ombres nocturnes embrument -la dentelure des toits au lointain des cités. Le jour tardif est devancé -dans la plaine par leurs maigres silhouettes qui se meuvent à ras du -sol. Continuellement ils modèlent la substance d’éternité. Rythmiques et -subtils, ils apparaissent les sculpteurs d’un œuvre mystérieux auquel -est reliée la durée des races. Ils pratiquent l’art primitif des -Demeures humaines. Comme aux âges, celles-ci sortent de leurs mains, -glaises encore, mais agglutinées déjà pour un dessein définitif, et -ainsi ils semblent eux-mêmes sortir des temps et se transmettre le -secret des ancêtres. - -Chacun de leurs gestes, d’une parcelle de limon, fait surgir une maison. -Ils bâtissent pour les autres, ils n’ont pas de toit, afin que leur -labeur se suscite sacrificatoire et sacré. Les générations -successivement descendent pourrir aux hypogées, mais les villes qu’ils -édifièrent d’un peu de poussière et d’eau subsistent, relais pour -l’immense caravane en route vers la mort. De leurs mains se lèvent les -siècles: ils construisent les alvéoles de la ruche où ne se pose qu’un -instant l’homme. Toujours plus loin, plus haut s’étend, monte la Cité; -ils demeurent loin de ses portes. Ils n’entrent pas dans les Chanaans -qu’ils bâtissent. - -Les semaines en ce grand ahan s’ajoutent aux semaines. Pas un jour n’est -perdu. Ils ignorent le dimanche, comme si le suspens commandé par -l’Eglise n’existait pas pour eux. Leur Dieu est resté en arrière, au -fond des humbles tabernacles et des blanches chapelles que bordent les -cimetières. Ils le retrouveront au retour, près des aïeules et des -mères, dans la paix des campagnes mûres. Alors, la tâche accomplie, ils -s’en reviendront par les routes parcourues au temps des pommiers en -fleur et laboureront le petit champ qui nourrit la famille. La tribu -vagabonde, jusqu’au prochain printemps, nuitera à l’abri de ses lares, -précairement récupérés. - -C’est la tribu aux faces boucanées et aux barbes broussailleuses qui -apeure les citadins qu’aventure extra muros le goût des relents -suburbains. Prudemment, ils se gardent de ses atteintes et louvoient -loin de ses huttes, défiants des grands cônes incendiés brasillant dans -les soirs. Le chef pourtant scrupuleusement assume le respect de la loi. -Le plus souvent, c’est une famille avec le père et ses gars; même la -couchée en commun ne leur enlève pas un reste de mœurs ingénues. Comme -les bûcherons, leurs frères des silves, ils ont une vie de nature, -silencieux et quiets. - -L’œuvrée les prend par toutes leurs sueurs, sans trêve les tient sur -leurs gardes, de peur des surprises du temps. Il faut disputer au vent -les paillis, à la pluie les argiles pétries et, lors de la cuisson, -veiller à la combustion régulière des fours. Une négligence réduirait en -bouillie la brique séchant sur l’aire ou calcinerait la fournée. Telle -quelle, cette brique, en sa symétrie et son exiguïté, est déjà une des -formes de la beauté: elle contient en essence les nobles architectures, -et sa couleur, variant du rose léger, aérien, du rose des nuées -matinales, au rouge pourpré ou vineux des ciels crépusculaires, suggère -l’idée du sang même de la terre extravasé et recuit aux fournaises -solaires. - -De ma fenêtre, je suivais au large, dans l’arène blonde, toute la -péripétie. La pâte pétrie à point, le chef, planté droit à sa table, -d’un rythme léger balançait son corps, se mouvait entre ses aides, -recevant de l’un le moule vide que rapidement il remplissait et passait -ensuite à l’autre. D’un pas ailé, un troisième volait l’étendre sur le -sol, soigneusement ratissé et poudré de sable fin. Les mouvements -étaient réguliers ainsi que le battement d’un pendule, sans trêve. -Chaque fois qu’un moule partait, un autre arrivait; l’homme prenait la -terre, l’égalisait de sa raclette, recommençait. C’étaient des orbes, -des ellipses cérémonieuses et réglées comme pour un liturgique devoir; -et l’ondulement des corps mi-nus faisait penser à la beauté cadencée -d’un bas-relief. - -Un peu plus loin se dressait la charpente du puits, un délicat édifice -d’ais croisillés lignant le ciel. Un homme à chaque bout du cylindre se -courbait, se relevait, faisait monter l’eau qui, par un chéneau, -ruisselait vers le gâcheur en train de piétiner sa glaise. Au soir, tout -le champ semblait dallé d’un carrelage frais. - -Puis, avec les fours, la plaine changeait d’aspect: la sole s’était -déblayée, les briques achevaient de se durcir en petits murs ajourés -d’ouvertures. Des hommes ensuite traçaient un carré; le charbon, à ras -du sol, pétillait; un rudiment de maçonnerie s’élevait toujours plus -haut, enduit de glaise à l’extérieur. Maintenant les petits murs -diminuaient, arrivaient à mesure s’engloutir dans la gueule du four. Et -les hommes là-haut, debout par-dessus le lit de charbon exhaussé, -d’autres en bas constamment se passaient des bannes de houille: dans le -couchant, elle s’enflammait et volutait en écharpes de fumée. - -Maigres et bruns, brûlés par les feux, tannés par le vent d’est, je les -voyais prendre un bref repos vers le midi du jour. Un filet de fumée -alors spiralait hors du toit des huttes. Une des fillettes apportait le -brouet, et ensuite ils s’allongeaient, l’échine rigide, accablés par -leur travail infatigable. La petite, à son tour, un visage de jeune -animal sous des cheveux de lin, se couchait près d’eux ou nostalgique, -reprise au souvenir du village, gagnait une lisière verte, l’ombre d’un -pommier. - -Bientôt l’horizon se hérissait de pylônes, comme la vision d’une cité -des âges. Sous les étoiles, les hauts fours rutilaient avec le vol des -petites flammes roses et bleues. Et des semaines encore passaient: les -cônes, l’un après l’autre, s’éteignaient, tombaient à la mort dans la -campagne silenciée où les grands paillassons ne viraient plus, sous les -nuées pluvieuses, comme des ailes d’immenses oiseaux précurseurs de -l’autan. Les briquetiers étaient repartis sans retourner la tête, tandis -que derrière eux la Ville montait. - - - - -MANOU - - -Le vent léger remue du soleil et des parfums; j’écris sous la tonnelle, -dans le friselis des feuilles comme le bruit clair d’une source, comme -le pétillement mousseux des sèves. Et un or délicat filigrane la -blancheur de mon papier, met à mes doigts qui vont des anneaux mobiles. -C’est le jeune printemps, l’âme tendre du monde. Il pleut une onde -blonde, le fin arrosage d’une lumière miraillée aux pelouses, et devant -moi, des tuniques pâles de jeunes filles ondulent au geste du tennis. - -Manou! cher souvenir des vingt ans! Pourquoi mon âme de jeune homme te -reconnaît-elle soudain aux miroirs de l’air, dans le tremblement -diaphane de ces clartés d’après-midi? Je ne suis plus seul: deux yeux, -deux prismes du fond de moi-même se lèvent et me regardent. Ils -reflètent la frêle dentelle des arbres; une lueur vermeille les -damasquine, la beauté même du paysage qui m’entoure, et comme là-bas, -dans le grand jardin aux grilles d’or, un fin jet d’eau, une girande -mince comme un lys y darde du vif et svelte et solitaire émoi d’un -désir. - -Manou! âme énigmatique et qui à la fin s’éveilla! Petite Galathée folle -et sauvage, comme un libre esprit des grandes silves humaines, comme -l’oiseau moqueur des orageuses futaies de la ville! Alors aussi je -contemplais tes yeux; je n’y vis longtemps que la mobile vie d’un -paysage extérieur, l’inconscience divine d’être la petite chose qui -danse et qui rit comme les feuilles, comme les sources. Je n’y vis -d’abord que cela; tu étais la folle aventure de la graine venue on ne -sait d’où, fleur ou herbe de pavé, et que pousse le vent et qui s’abat -et qui ne voulait pas mûrir. Et puis un jour, comme aux velours verts de -la vasque là-bas, l’onde claire et fuselée a jailli, l’eau du désir et -des larmes. Où es-tu, Manou? Sous un tertre pieusement fleuri d’un -souvenir? Sous la terre sèche et dure et les Saharas de l’oubli? - -Nous sommes venus ici. Je reconnais les vieux ormes qui, à la lisière -des luzernes, ébrèchent un pan du ciel. Il y avait, à la pointe du bois, -une maison basse et humide qui n’est plus. Quels cris tu poussas quand, -doux cueilleur de tes baisers, j’osai te parler de la joie d’y vivre -ensemble, pas trop loin du bois bleu où des geais grollaient tout le -jour, où surtout un loriot, comme un musicien aux mains attentives à -alternativement boucher les trous de sa flûte, sans trêve recommençait -son petit sifflotement de quatre notes!... Et voici bien la tonnelle: un -or léger dentelait à ta main comme les mailles d’une guipure de Venise. -C’est la même sous laquelle j’écris: il passait un souffle aromal de -printemps; et tu voulus aller tourner sur les chevaux de bois. Ta tête -tournait bien plus vite qu’eux, sous l’envol de tes frisons de soie -grège: c’était aussi un moulin à verroteries et à musiques, dans un -tourbillon d’éclats de rire et d’éclairs de dents. Et voici maintenant -l’étang avec sa barque, ses dormants d’eau profonde sous le pasquillage -des lentilles, ses franges d’iris hauts où se poursuivent d’ardentes -libellules aux cuirasses d’émeraude et d’argent. - -Tu étais en ce temps la petite ouvrière qui fait des points de couture -dans des satins. Tu habillais de belles dames qui n’avaient pas ta grâce -mutine, ton bouquet capiteux d’essence faubourienne, ni ce bout fringant -d’épaule qui si bien eût drapé les souples tissus que tu faufilais pour -d’autres! C’était un atelier quelque part dans un quartier très noir, où -le vis-à-vis des maisons resserrées et culminantes obligeait à allumer -les lampes bien avant l’heure verte du crépuscule. Ah! les lampes aux -mèches mal coupées et encrassées de fumerons, le rouge pétrole qui te -brûlait les yeux d’un feu d’insomnie et de fièvre! J’allais te prendre -sous le porche à la dégringolade de ce quatrième, dans le tirant d’air -de la grande cour où sous un auvent était remisée une vieille berline -postière, on ne sait pas pourquoi. J’étais moi-même alors un petit -employé de mairie, un quatre-sous comme toi, grelottant l’hiver sous une -pelure à laquelle tu voulus absolument fixer un collier d’astrakan à -vingt francs le mètre et qui, cousu de morceaux rapportés, fut juste -assez grand pour la moitié d’un tour de cou. Tu habitais avec une -vieille tante: nous étions obligés de nous réfugier dans des portes pour -nous embrasser. Mais tout de même tu avais une drôle de manière de -relever un peu ta voilette et de m’offrir le moins possible de tes joues -en me disant: «Qu’est-ce que les hommes peuvent bien avoir à toujours -vouloir racler la peau des filles avec leur picotis de barbe?» - -Ah! Manou! tu n’étais pas tout à fait une emballée d’amour. Tu haussais -les épaules à m’entendre te débiter mes folies. Tu me faisais l’effet de -serrer à deux mains ton petit cœur pour ne pas le laisser échapper. -Quant au reste, tu n’en était pas trop chiche, Dieu merci! Tes -sensualités gourmandes consentaient à me laisser grignoter les miettes -de ton plaisir, et cependant je restais toujours sur mon appétit, comme -disent les paysans de chez nous, avec une grande faim de ton corps joli, -une soif de ta bouche à l’odeur poivrée que tu n’apaisais pas. - -Un jeune homme, c’était pour toi, avec les parties d’ânes et les -sauteries des bals-musette et la griserie légère d’un coup de vin sous -les tonnelles, c’était la petite chaleur du sang sous le chatouillis des -lèvres, la montée trouble d’un nuage aux yeux, comme une eau dont on -remue le fond, et puis le cri bref et le gel des papilles de la langue -et la sensation de quelque chose qui délicieusement se casse tout au -dedans de soi. Tu n’allais pas au delà de l’effluve magnétique, dans ta -notion élémentaire de l’amour. Tu étais une petite poupée terriblement -égoïste et tyrannique, va, je puis bien te le dire à présent. Tu n’avais -pas encore senti ton maître. - -Ah! nos dimanches de l’été! Nos envolées au bois, pas trop loin des -villages où rissolaient des fritures de beignets et d’ablettes, où au -piaulis d’une clarinette éructait le mugissement d’un ophicléide -scandant les figures des quadrilles! Ces jours-là, une folie t’emportait -avec le sautillement à tes cheveux de ton bout de chapeau, une croqûre -de tulle et de paille faite d’une chiquenaude. Tu devenais le nuage -d’une robe claire et d’un jupon blanc courant entre les arbres, vision -d’une nymphe descendue des villes au frétillement des rubans qui -tombaient de ta ceinture et claquaient dans le vent. Toute ta sauvage -indépendance d’enfant qui n’en veut faire qu’à sa tête te montait aux -tempes, fusait en sang de roses à tes joues, dans la pétulance du grand -air, la griserie des vertes senteurs du feuillage. Il me fallait -saccager les champs pour te gerber des coquelicots et des bluets -qu’ensuite tu tordais en guirlande et passais, comme une large -collerette vive, autour de ton cou. Tu avais vraiment, avec tes crins -d’or dépeignés, les freluches de soleil de tes frisures dansant sur tes -prunelles, avec l’écarlate œillet de ton rire à tes lèvres longues comme -le retroussis du bec d’une amphore, l’air d’une sœur des rousses -faunesses du temps des mythologies. - -Quelquefois, t’arrêtant dans ton élan, mon désir te pressait contre moi, -buvait à ta peau, derrière l’ourlet des oreilles, d’un baiser qui te -faisait toute froide, la mouillure de ta sueur et ce fumet de blonde qui -était comme l’odeur des feuilles et des résines restée sur toi. Mais -fouit! tu te délivrais d’un rire qui avait le frisson d’une chatouille, -qui grelottait gentiment du petit froid de l’âme descendue au bord de la -grande secousse mortelle; et puis là-bas, j’entendais ta moqueuse -chanson qui leurrait ma peine et mon espoir. Comme toute chose finissait -par les chevaux de bois et la danse, nous nous en allions, moi avec le -regret du mystère des arbres, vers les orgues qui moulaient des airs -tristes autour de la chevauchée en rond des hippogriffes à tête de -léopard, vers les mugissants ophicléides qui faisaient partir les -bourrées. - -Tu ne m’avais pas dit encore un mot qui m’annonçât que tu avais un cœur. -Une fois seulement, oh! je me rappelle, un silence te vint devant la -nappe de serge quadrillée où, dans la frisure du persil, se figeait le -grésillement d’une de ces fritures de poisson que tu allais voir puiser -à la pêchette dans la banne, près de la rivière. D’un geste las, tu -finissais de chipoter sans goût dans ton assiette. Et, tout à coup, -Manou, tu m’as regardé, tu es restée un peu de temps à m’observer du -coin de tes yeux. Je levai les miens, il me passa une douceur que -j’ignorais encore avec toi. Jamais je ne t’avais vue si sérieuse. Et tu -me dis ce mot qui ensuite me causa une grande peine, car je ne -comprenais pas alors: «Vois-tu, il serait temps tout de même de nous -quitter.» Et, là-dessus, tu te remis à rire. Moi, j’aurais plutôt -pleuré; et tu taquinais mon air triste du frôlement d’une barbe d’épi. -Tout ce soir-là, tu fus d’une gaieté folle: tu semblas vouloir enterrer -joyeusement la mort d’un béguin, afin de n’y plus penser le lendemain. - -Mais, le lendemain, tu avais cessé de rire. Ce fut toi qui pleuras pour -une gronderie, un peu d’humeur boudeuse qui m’était restée de la veille. -Et je sentis que quelque chose en toi était changé, que tu n’étais plus -la même petite poupée, ni le gentil animal libre qui défiait la -captivité. Nous parlâmes à peine; tu te disais à toi-même des mots que -je n’entendais pas. Et la nuit vint; je te ramenai à ta porte et je -n’étais plus non plus le même jeune homme. Maintenant une joie cruelle -de te faire un peu souffrir me venait de ta défaite et de ta mélancolie. -Je te serrai la main presque avec indifférence. Tu me rappelas, tu me -dis: «Embrasse-moi.» Tu avais relevé toute ta voilette; c’était la -première fois que tu me tendais toi-même ta bouche. Le dimanche revint, -la folie mousseuse du bois. Tu étais redevenue la petite faunesse, le -nuage de la robe claire et des rubans pimpants courant devant moi, et je -n’entendais plus le son de la voix qui m’avait fait revenir et m’avait -offert, comme un cœur de rose pâmé, le baiser. L’oiseau, avec des -battements d’ailes, se débattait dans ma main qui l’avait cru -prisonnier. - -Mais ensuite il arriva une étrange chose. Elle s’arrêta de courir, me -prit par la main, et nous entrâmes dans un taillis profond où garrulait -un merle. Je l’avais prise entre mes bras; tout son cher corps -tremblait; et je vis sourdre en ses yeux une rosée brillante, comme le -filet d’eau d’une source sous les mousses. Manou! adorable Manou! -soupirai-je en baisant son cou. Elle me regarda comme jamais encore elle -ne m’avait regardé et me dit «Oh! que c’est effrayant! Que tu m’apparais -à présent terrible! Il me semble que je ne t’avais pas encore vu jusqu’à -ce jour.» Ce ne fut plus ensuite qu’un souffle à travers lequel elle me -dit: «Bats-moi, mon chéri... Je veux être punie pour avoir été si -longtemps méchante envers toi.» Je crus qu’elle se moquait, mais elle se -pendait à mes épaules, suppliante: «Bats-moi, je t’en prie!» Si bien -que, doucement, avec étonnement, de la tendresse chaude de mes mains, du -frôlement d’une tape qui ressemblait à de la caresse, je fus celui qui -pour rire frappe une femme. Le merle chantait toujours, mais nous -cessâmes de l’entendre. Il y avait un oiseau qui bien plus joliment -chantait près de moi, dans une cage. - -La petite âme volage enfin s’était laissé prendre, et tes baisers, -Manou, eurent un goût que je n’avais pas connu encore, comme si tout ton -être, toute l’exquise odeur de l’amour de tes vingt ans y montait, -printemps fleuri. Je te dis souriant: «Faudra-t-il encore nous quitter, -méchante?» Toute rose dans le nuage de tes cheveux, avec un émoi aux -joues que tu n’avais pas eu au premier péché, rougissante comme de -l’abandon même de ta vie, tu te cachas dans mon épaule et me répondis: -«Je ne peux plus.» - -Ce dimanche-là, nous n’allâmes pas tourner sur les chevaux de bois. - - - - -TABLE - - - PAGES - La petite Femme de la mer 7 - Dans la forêt 27 - Maggy 41 - Après-midi d’été 55 - Les Roses 65 - Eden 77 - Le Sacrifice 93 - La Maison de ma vie 107 - La Chanson d’éternité 119 - La Fileuse de minuit 131 - La Jeune fille à la fenêtre 143 - Les Pas 155 - Neuf Chansons de Flandre 163 - Le mortel Amour 185 - Paula 201 - La mystérieuse Image 217 - A Laudes 225 - Le Hameau 237 - Devant Chanaan 247 - Manou 259 - - - - - ACHEVÉ D’IMPRIMER - le dix-huit novembre mil huit cent quatre vingt-dix-huit - PAR - L’IMPRIMERIE PROFESSIONNELLE - POUR LE - MERCVRE - DE - FRANCE - - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA PETITE FEMME DE LA MER *** - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the -United States without permission and without paying copyright -royalties. 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Redistribution is subject to the trademark -license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. - -Most people start at our website which has the main PG search -facility: www.gutenberg.org - -This website includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/old/66652-0.zip b/old/66652-0.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index df28439..0000000 --- a/old/66652-0.zip +++ /dev/null diff --git a/old/66652-h.zip b/old/66652-h.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index 1c5a763..0000000 --- a/old/66652-h.zip +++ /dev/null diff --git a/old/66652-h/66652-h.htm b/old/66652-h/66652-h.htm deleted file mode 100644 index e7f19a5..0000000 --- a/old/66652-h/66652-h.htm +++ /dev/null @@ -1,5601 +0,0 @@ -<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" - "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> - -<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" lang="fr" xml:lang="fr"> -<head> -<meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=UTF-8" /> -<title> - The Project Gutenberg eBook of La Petite Femme de la Mer, by Camille Lemonnier. -</title> -<link rel="coverpage" href="images/cover.jpg" /> -<style type="text/css"> - -p { text-align: justify; line-height: 1.2em; text-indent: 1.5em; - margin: .3em 0;} - -h1 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 1em 0; } -h2 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 4em 0 2em 0; } -h3 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 3em 0 1.5em 0; } - -div.c, p.c { text-align: center; line-height: 1.5em; text-indent: 0; - margin: 1em 0; } - -.large { font-size: 130%; } -.small { font-size: 90%; } -small { font-size: 80%; } - -.i { font-style: italic; } -.i i, .i em { font-style: normal; } - -.sc { font-variant: small-caps; } - -blockquote { margin: 1em 0 1em 10%; } - -p.drap { text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; } -p.dedic { margin: .5em 15% 2em 30%; text-align: right; font-style: italic; } -p.date { margin: 1em 5% 1em 30%; text-align: right; } - - -hr { width: 20%; margin: 1em 40%; } - -sup { font-size: smaller; vertical-align: 20%; } - -li { list-style: none; } - -table { margin: 1em auto; } -td { vertical-align: top; } -td.bot { vertical-align: bottom; padding-left: 1.5em; } -td.w3 { width: 3em; } -td.r div { text-align: right; } -td.drap { text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; text-align: left; } - - -a { text-decoration: none; } - -.fnanchor { font-size: 80%; vertical-align: 0.35em; padding: 0 .15em; - text-decoration: none; -} -.footnote { margin: 1em 0 1em 30%; font-size: 90%; } -.footnote .label { } -.footnote + .footnote { margin-top: -.5em; } - -div.gap, p.gap { margin-top: 2.5em; } -.break, .chapter { margin-top: 4em; } - - -img { max-width: 100%; } - -@media screen { - body { max-width: 40em; width: 80%; margin: 0 auto; } -} - -@media handheld { - .break, .chapter { page-break-before: always; } - .top4em { padding-top: 4em; } - .top6em { padding-top: 6em; } - .nobreak { page-break-before: avoid; } -} - -</style> -</head> -<body> - -<div style='text-align:center; font-size:1.2em; font-weight:bold'>The Project Gutenberg eBook of La petite femme de la mer, by Camille Lemonnier</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and -most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions -whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms -of the Project Gutenberg License included with this eBook or online -at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. If you -are not located in the United States, you will have to check the laws of the -country where you are located before using this eBook. -</div> - -<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: La petite femme de la mer</p> - -<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Camille Lemonnier</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'>Release Date: November 2, 2021 [eBook #66652]</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'>Language: French</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'>Character set encoding: UTF-8</div> - -<div style='display:block; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica))</div> - -<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA PETITE FEMME DE LA MER ***</div> -<p class="c large">CAMILLE LEMONNIER</p> - -<h1>La<br /> -Petite Femme<br /> -de la Mer</h1> - - -<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br /> -SOCIÉTÉ DV MERCVRE DE FRANCE<br /> -<span class="small">XV, RVE DE L’ÉCHAVDÉ-SAINT-GERMAIN, XV</span></p> - -<p class="c small">M DCCC XCVIII</p> - -<div class="break"></div> - -<p class="c top4em i">DU MÊME AUTEUR</p> - - -<table summary=""> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Noëls flamands</span></td> -<td class="bot w3">1 vol.</td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Les Charniers</span></td> -<td class="bot w3">1 vol.</td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Un Mâle</span></td> -<td class="bot w3">1 vol.</td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Le Mort</span></td> -<td class="bot w3">1 vol.</td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Thérèse Monique</span></td> -<td class="bot w3">1 vol.</td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Happe-Chair</span></td> -<td class="bot w3">1 vol.</td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Madame Lupar</span></td> -<td class="bot w3">1 vol.</td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Ceux de la Glèbe</span></td> -<td class="bot w3">1 vol.</td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Le Possédé</span></td> -<td class="bot w3">1 vol.</td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Dames de volupté</span></td> -<td class="bot w3">1 vol.</td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">La Fin des bourgeois</span></td> -<td class="bot w3">1 vol.</td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Claudine Lamour</span></td> -<td class="bot w3">1 vol.</td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">L’Arche</span></td> -<td class="bot w3">1 vol.</td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">La Faute de Madame Charvet</span></td> -<td class="bot w3">1 vol.</td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">L’Ironique amour</span></td> -<td class="bot w3">1 vol.</td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">L’Ile vierge</span></td> -<td class="bot w3">1 vol.</td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">L’Homme en amour</span></td> -<td class="bot w3">1 vol.</td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">La Vie secrète</span></td> -<td class="bot w3">1 vol.</td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Adam et Eve</span></td> -<td class="bot w3">1 vol.</td></tr> -</table> -<div class="break"></div> - -<p class="c top6em"><span class="small">IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE</span> :</p> - -<p class="c i">Dix exemplaires sur papier de Hollande numérotés -de 1 à 10</p> - -<p class="c"><span class="small">JUSTIFICATION DU TIRAGE</span> :</p> - - -<p class="c gap small">Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays, -y compris la Suède et la Norvège.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch1">LA PETITE FEMME DE LA MER</h2> - - -<p>Il vint sur le môle une étrange et sarcastique -figure, un de ces visages équivoques aux -yeux hardis, au rire muet, qui vous frôlent du -coude et ensuite vous proposent mystérieusement -de vous mener vers les tavernes.</p> - -<p>Celui-là, on ne le connaissait pas, personne -ne l’avait vu descendre d’un bateau et cependant -il avait dû arriver à l’heure où les -dernières barques enfilent la passe entre le -feu rouge et le feu vert.</p> - -<p>Il vint donc en sifflant sur le môle parmi -les marins qui regardaient au loin la mer, et il -examinait les terrasses de la digue au loin. Il -avait la courte vareuse bleue et le feutre -bossué des matelots après une traversée. Il -appuyait son énorme main large ouverte sur -un objet qu’il cachait dans sa poitrine et qui, -par moments, paraissait remuer.</p> - -<p>Un des hommes qui, de leurs prunelles -grises et vagues, ne cessaient pas de regarder -au large, s’approcha et lui demanda quelle -sorte de bête il portait ainsi. L’étranger lui -souffla silencieusement au visage un vent qui -sentait l’ail et le saucisson d’ours, et puis -il haussa les épaules, et il attendait que le -premier flot de monde se décidât à descendre -sur le môle.</p> - -<p>Les tables, sous la tente des restaurants, -se vidèrent ; les familles, après le déjeuner du -midi, s’en venaient devant la mer aspirer l’air -salé. C’était un but de promenade : de la jetée -on pouvait voir caracoler les marsouins, danser -les balises ou rentrer les chalutiers. La -brise aussi soulevait les robes, emportait les -chapeaux et détorsait les cheveux : on ne -manquait pas de distractions.</p> - -<p>Selon les prévisions de l’homme, il arriva -d’abord quelques personnes qui s’intéressèrent -à la couleur des vagues et ensuite, par petits -groupes de vestons blancs et de robes claires, -en riant et en échangeant des propos sans -rapport avec l’incomparable splendeur de -la mer, déferlèrent, simplement parce que -c’était l’habitude de venir un instant sur -le môle, parce qu’avant eux on l’avait toujours -fait ainsi. Et au bout d’un peu de -temps, il y eut là comme le noyau d’une -foule.</p> - -<p>Cependant à peine ils prenaient attention à -cette torve figure qui louchait avec insolence -du côté des dames et bientôt commença par -des signes de leur révéler la présence d’une -chose insolite sous sa vareuse. On se défiait -plutôt de ce personnage sauré et barbu, au -geste cauteleux.</p> - -<p>Lui riait toujours de son rire doux, de son -rire qui avait le frissement mousseux des -écumes mourant sur la plage, comme s’il était -sûr que, une fois pris par ce qu’il allait leur -montrer, ils ne s’en iraient plus.</p> - -<p>A présent de sa main libre il caressait, sous -la laine pileuse de sa veste, la forme de l’objet -caché que son autre main aux doigts gourds -pressait contre lui. Et sa tête aussi se penchait : -avec sa face boucanée et lippue, il semblait -là-dessous couler en douceur des risettes -de nourrice à un poupon, ou bien peut-être, -par l’ouverture de sa vareuse, il déversait -d’abominables jurons empestant l’ail et le -saucisson d’ours, comme son rire.</p> - -<p>Alors une première fois il monta un gémissement -léger d’enfant, une plainte triste -comme en ont aussi les petits chats malades. -Oui, quelque chose, dans la poitrine du -marin, avait longuement vibré, un cri de vie -blessée, une douleur toute frêle et pourtant -surhumaine qui, à la réflexion, récusait l’analogie -avec l’enfant ou un jeune animal. C’était -plutôt une voix lointaine et effrayante comme -en a le vent dans les mâts pendant les nuits -de l’équinoxe, comme en entend dans sa -petite chambre, sous la fixité secourable de sa -grande lampe, le gardien du phare. Hou ! -Houhou ! Houhou !</p> - -<p>Les pauvres pêcheurs qui étaient sur le -môle connaissaient bien cette voix d’agonie. -Plus d’un l’avait ouïe sangloter dans la bourrasque -et s’était signé, se disant que c’étaient -les marins trépassés dans l’abîme qui revenaient -entre deux vagues. Ils se rapprochèrent : -maintenant ils ne regardaient plus -la mer devant eux et ils tenaient leurs barbes -fermées dans leurs rudes visages.</p> - -<p>Lui, le coriace bonhomme, continuait à rire -sans bruit avec un plaisir cynique, comme si, -en riant, il se fût certifié la joie de faire -souffrir une âme quelque part. Il n’avait plus -les mêmes yeux ; son regard sauvagement -coruscait comme un écueil noir sous la pourpre -oblique du couchant.</p> - -<p>De nouveau il pencha son mufle crispé par -la fente de sa veste, et on vit qu’avec sa main -il faisait le geste d’appuyer sur la petite chose -mystérieuse. Pour la seconde fois cria cette -voix inouïe, cette petite voix qui donnait -froid aux os comme si déjà on l’eût entendue -pendant un voyage en mer, ou dans une autre -vie, ou en songe.</p> - -<p>Bientôt le monde afflua ; il s’entassa là, -derrière les matelots, de ces visages stupides -ou bassement amusés qui participent à la fois -de l’inconscience et de la férocité des foules. -Et d’ironiques jeunes gens criaient : « Qu’il -montre son jouet ! Qu’il le montre donc s’il -ne veut pas donner à croire qu’il porte sur la -peau une petite chose vivante ! »</p> - -<p>Les pêcheurs, les pauvres gens en surcot -et en sabots, hochaient la tête ; ils attendaient -avec patience ; ils avaient déjà attendu ainsi -des jours et des nuits le retour des barques, -debout sur le môle, les dents serrées ; et ceux-là -savaient bien qu’il n’y a qu’un être humain, -une créature en détresse pour pousser un tel -cri. Quelquefois cela cessait un peu de temps. -Aussitôt la grosse main rude appuyait et -encore une fois la voix montait et rendait -les marins tout pâles.</p> - -<p>Alors l’aventurier d’un beau geste jeta son -feutre à ses pieds. Il avait l’air d’un roi des îles -avec son teint cuivré, l’astrakan bouclé de ses -cheveux et ses bélières d’or aux oreilles. Il -regardait avec mépris l’assistance. Maintenant -aussi, dans un idiome fleurant le varech et -l’iode des mers les plus diversement polyglottes, -il annonçait la chose incroyable et -à la fois impérieusement montrait son feutre -bossué sur les larges dalles du môle.</p> - -<p>Une pluie de monnaies s’abattit. Des souffles -ardents l’entouraient comme à la procession, -dans la fumée des cierges, il en monte -derrière la robe argentoyée de Marie, et -c’étaient ceux du petit peuple des barques, -des bonnes gens qui avaient gardé l’humble -foi.</p> - -<p>Il arriva donc ceci : l’étranger ramassa sa -collecte, la coula dans sa poche, regarda avec -un visage livide la foule, et il ne riait plus, -ses lèvres tremblaient.</p> - -<p>Il se fit un grand silence ; puis, un à un, les -boutons de la vareuse sautèrent et, entre la -chemise de flanelle et la peau tatouée, blottie -au chaud de l’estomac, dans les bouquets -de poils de cette mâle poitrine, il apparut -une tête de très petite femme aux pâles -yeux de fièvre sous de minces filaments de -cheveux verts. C’était aussi la gentillesse -souffreteuse d’un ouistiti, la candeur étonnée -et triste d’une petite femelle de phoque -émergeant d’un bassin devant un public de -militaires et de bonnes d’enfants avec sa tête -ronde et lisse à laquelle il ne manque que des -bandeaux.</p> - -<p>Oh ! c’était surtout un petit bijou de chairs -nacrées comme un coquillage, et tout le -prisme des jardins de l’arc-en-ciel dans le -miroir d’une lagune au bord de la mer. Un -oripeau d’or et de soie l’habillait, un lambeau -pasquillé qui, sans doute, autrefois avait miroité -aux hanches saccadées d’une danseuse -d’Asie.</p> - -<p>On n’avait plus envie de rire ; on était pris -plutôt d’inquiétude, d’un vague effroi comme -devant un prodige, une forme élémentaire et -abandonnée, devant un essai où s’était éprouvé -le dieu des premiers âges. Les yeux étaient -admirables, pareils à de tendres et sensibles -émaux couleur d’aigue-marine. On -croyait y voir onduler des barques, longuement -s’enfler des voiles sur un clair matin de -mer. Mais pas de bras, seulement de petits -moignons ou des nageoires palmées, de -timides et frêles appareils qui avaient la grâce -d’un geste d’amour, aux deux côtés des mamelles, -de mignonnes mamelles pointues et -roses comme les seins d’une toute minuscule -Eve vierge. La loque bariolée ensuite s’enroulait -et on ne voyait plus rien que le bout d’une -chaînette se rattachant aux amples et triples -tours de l’écharpe rouge dont ce drôle à face -de pirate s’était ceinturé les reins.</p> - -<p>Les pauvres pêcheurs étaient arrivés tout -près. Avec des bouches tremblantes, avec de -la peur et de l’extase dans leurs prunelles -immenses, ils se tenaient penchés et regardaient -sous la vareuse. Ils n’auraient pas -regardé autrement la sainte présence d’une -relique. Et tous gardaient le silence, comme -en mer quand l’eau devient noire et commence -à clapoter dessous les coques.</p> - -<p>Un, très vieux, un peu faible d’esprit, avait -ôté son bonnet et priait ; personne n’aurait pu -dire pourquoi priait cet homme. Et à la fin -un autre des pêcheurs fit un pas et voulut toucher -la petite chair pâle sous ses cheveux verts. -Cependant celui — là, non plus que les pauvres -hommes de foi qui l’entouraient, ne doutait ; -il avança la main d’un geste dévotieux et -timide et tout son corps tremblait. Le louche -visage du gabier sur-le-champ verdit comme -s’il eût été torturé par la colique ; très vite il -referma sa vareuse, mâchant entre ses dents -d’obscures imprécations ; et sous la colère de -ses doigts de nouveau montait le cri blessé. -Ensuite il ramassait son feutre, d’un coup -de poing furieux le plantait en travers de sa -nuque et déjà avec ses épaules il refoulait -le monde et rapidement gagnait l’escalier à -l’extrémité du môle. Il n’y eut que les jeunes -messieurs spirituels qui de loin l’injurièrent.</p> - -<p>Les petits vieux des barques, eux, avaient -remis les mains dans leurs poches, le cœur -soudain froid, ayant senti qu’une étrange force -d’amour liait le diabolique navigateur, une -force comme celle qui pour des semaines les -faisait partir sur leurs barques et ensuite les -ramenait vers les sables, regardant devant -eux infiniment.</p> - -<p>Le matelot reparut le lendemain et il revint -encore les autres jours. Personne, parmi les -hommes du port, n’aurait pu indiquer quel -navire l’avait débarqué ni de quelle contrée il -arrivait. A l’heure de la « belle société », il se -campait sur les larges dalles bleues : on ne -savait pas autre chose.</p> - -<p>Maintenant, avec son rire cynique, il semblait -défier les pêcheurs. Ceux-ci jetaient leur -sou dans le feutre à côté des pièces blanches. -Et puis le camarade, après avoir excité par -d’itératifs pincements le petit cri d’agonie, -amorçant ainsi la curiosité publique ou peut-être -manifestant là un autre sentiment qu’on -ignorait, défaisait les boutons de sa vareuse -et exhibait la boule de chair pâle aux yeux -d’aigue-marine, aux yeux frais, divins comme -les premiers miroirs où s’était mirée la vie.</p> - -<p>Aussitôt d’anxieux et rapides regards s’y -mouvaient, couraient vers les eaux, vers la -plainte et l’appel des grandes eaux par delà -le môle. Le ruffian alors avec violence tirait -sur la chaîne et il obligeait les pauvres yeux, -maintenant pareils à des fleurs malades, à -de mornes et débiles actinies, à se tourner du -côté de la terre.</p> - -<p>Les calfats du port, les marins des grands -navires, les pêcheurs de la côte à une grande -distance à leur tour arrivèrent voir le prodige. -Toujours le clandestin personnage serrait les -dents, éludant toute allusion à la provenance de -cette précieuse fortune. Que leur importait, à -eux ! Ils l’aimaient d’une foi profonde comme -une idole, comme une petite sainte vierge -venue jusqu’à leurs détresses sur la crête des -flots. De vieux pilotes affirmaient avoir vu -jouer dans les filets d’or et d’argent de la -vague, parmi de la criblure d’étoiles, des -petites femmes de mer qui avaient de pareils -cheveux verts. Quelque part au large, là où -n’allaient pas les barques, étaient des îles -mystérieuses qu’habitaient ces filles des eaux.</p> - -<p>Oh ! comme nostalgiquement, en leurs -âmes sans paroles, ils l’adulaient et la redoutaient, -la petite sirène, s’entourant de signes -de croix comme pour un péché, une tentation, -un mirage halluciné, outrés à la fois de ferveur -charnelle et mystique devant ses minuscules -mamelles d’amour palpitantes de tout -l’inconnu de la mer. Il y en avait qui s’en -allaient en battant l’air de leurs bras comme -des hommes ivres.</p> - -<p>Maintenant les pauvres gens des barques -étaient sûrs que le goujat, qui si vilainement -trafiquait de cette petite créature de douleur, -épuisait sur elle de secrets et rageurs sévices. -Ils le sentirent pris aux racines par un amour -damné. Peut-être il se vengeait de leur culte -ardent et naïf, lui entrant par jalouses représailles -ses ongles dans la chair, ou bien la -tirant par ses cheveux verts avec son horrible -rire muet. Et alors, oh ! alors, c’était -le cri lamentable, ce cri comme le hiement -des poulies dans la nuit des ports, comme -le sanglot du vent autour de la fenêtre du -veilleur dans la tour du phare. Voilà ce que -se disaient ces cœurs simples.</p> - -<p>Or, vers la saison des gros temps, le nord-ouest -se mit à souffler en tempête ; la mer tout -entière passa sur le môle et, dans les soirs, -ils partirent, les mains dans les poches, au -bout de la grand’rue, regarder si les barques -ne rentraient pas.</p> - -<p>L’homme, désertant la digue solitaire, les -suivit ; il s’abrita sous un porche, et encore -une fois ils cessèrent de regarder la mer. -C’était un autre cri à présent, un cri aigu -et qui ne finissait pas, comme celui d’une -femme en folie. A peine, en pesant des -mains, il pouvait la retenir, elle faisait d’incessants -efforts pour s’élancer vers les eaux.</p> - -<p>Alors ils recommencèrent leurs signes de -croix : toujours il coulait bas des barques -quand cette voix effrayante ainsi criait. Ses -yeux aussi avaient pris une fiévreuse et surnaturelle -beauté qui vibrait, qui s’agitait -comme l’aiguille de la boussole. Un magnétisme -l’accordait au pouls de la tempête.</p> - -<p>Et puis la grande colère du flot s’apaisa : -elle resta pendant des jours toute morte, les -prunelles troubles et livides. Et le sinistre -forban avait beau la pincer ; elle ne criait -plus.</p> - -<p>Un jour, comme il avait bu du gin plus que -de raison, il s’assoupit sur les dalles trempées -d’écumes ; il cuva là un assez long temps le -pétulant alcool. Tout à coup le port entendit -d’épouvantables clameurs ; les hommes des -barques accoururent et l’aperçurent se mangeant -les mains, se roulant sur le ventre -comme quelqu’un qui est pris du haut mal.</p> - -<p>Alors il leur vint à tous une grande peine : -peut-être la petite femme de la mer était -partie, et ils cherchaient là-bas vers les eaux. -Lui, maintenant, se jetait sur eux en blasphémant -dans son baroque jargon ; ils ne se -défendaient pas et ils le considéraient avec -des yeux tristes et résignés.</p> - -<p>Du temps s’écoula : il passait des jours -entiers assis sur le môle ; on ne savait pas ce -qu’il regardait au large de ses prunelles fixes, -rongées par le sel. Quelquefois il meuglait -comme un cachalot, comme la sirène d’un -navire en détresse, ou très doucement, en -dodelinant de la tête, il prolongeait un -vagissement plaintif de petit enfant malade. -Et les pêcheurs avaient remarqué que lui -aussi, aux approches de la tempête, à présent -poussait d’aigres cris. A l’heure de la marée, -quand l’eau commençait à monter sur le môle, -un des leurs le prenait sous le bras et le -ramenait vers le port. Il serrait toujours contre -lui quelque chose qui le faisait rire de son -rire sans bruit.</p> - -<p>Une nuit de l’hiver, la mer gronda si terriblement -que des bergers, dans la dune, à une -lieue des côtes, crurent qu’elle arrivait et -s’enfuirent par la campagne. On ne revit -plus jamais le marin. On supposa qu’il avait -entendu une voix et qu’il était parti là-bas -d’où la petite femme aux cheveux verts n’était -pas revenue.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch2">DANS LA FORÊT</h2> - -<p class="dedic">A Léon Bazalgette.</p> - - -<p>Une fois, j’étais dans la forêt, vers le temps -de l’aube. J’étais venu pour voir se lever le -jour entre les petits chênes. Mais il tomba une -pluie d’été : je vis monter au ciel une pâleur -grise, elle s’étendit entre les arbres, et ce -matin-là, l’espace ne se fleurit pas de roses. -Alors, je restai longtemps au pied d’un hêtre -à écouter de feuille en feuille ruisseler l’égouttis -de l’eau, comme une source qui grésille -en sourdant de terre. Et la futaie, dans cette -fine musique de la pluie, doucement s’éveilla -avec une odeur verte. Un coucou, dans le -matin profond, sembla avoir poussé la porte -d’une petite horloge et venir jusqu’au bord du -cadran et sonner l’heure avec des coups de -gosier comme des hoquets. Du côté des vergers, -vers le village, un merle répondit et ensuite -tous les merles à la fois chantèrent. J’avais -oublié que j’étais venu aussi pour tirer des -écureuils. En ce temps, je n’allais jamais au -bois sans mon fusil. J’aimais cette chair sauvage -et parfumée. Et je restai sous le hêtre, -goûtant dans la forêt des âges une sensation -d’éternité.</p> - -<p>Jack n’aboya pas quand parut Mélita. Elle -se glissait entre les arbres, toute mince, encore -une petite fille d’apparence. Elle arriva comme -un joli fantôme du matin, et elle marchait -droit sous la pluie, avec un fichu aux cheveux, -un bout de tissu bleu qui faisait une tache -claire sous les arbres. Je savais qu’il y avait, -à la lisière du bois, dans une maison de -pauvres gens, une enfant qui dansait et tendait -ensuite la main. Mais je ne connaissais -pas Mélita, et je la reconnus à cette loque de -couleur qu’elle tirait jusqu’à ses yeux.</p> - -<p>Enfin elle fut près de moi ; je l’appelai en -riant par son nom. Elle me regarda sans surprise. -Elle avait un étrange regard d’or, d’un or -vert de scarabée. Des bubelettes de pluie brillaient -aux mèches de ses cheveux pareils à un -bouquet de graminées sèches. Et elle ne m’avait -rien dit, elle demeurait devant moi à considérer -le foulard rouge que je portais à mon cou.</p> - -<p>Jack, à présent, la flairait en remuant son -tronçon de queue. Il ne l’avait jamais vue, -non plus que moi, et il agitait la queue -comme pour une amie.</p> - -<p>— C’est bien toi pourtant qu’on appelle -Mélita, lui dis-je.</p> - -<p>Et j’avais fait un pas vers elle. J’étais très -grand à côté de sa petite taille. Elle se mit à -rire en découvrant ses dents, des dents claires -de bête rongeuse. Et elle ne cessait pas de -regarder à mon cou le foulard couleur des -premières cerises aigres.</p> - -<p>— Tu es beau, me dit-elle, tu es plus beau -que les hommes d’ici.</p> - -<p>Je touchai ses cheveux mouillés, et ensuite -elle s’avança d’un joli mouvement rapide, elle -porta la main à mon foulard. Et l’odeur de -la terre humide était dans son corps jeune.</p> - -<p>— Vois ! dit-elle, quelqu’un m’a donné -cette soie.</p> - -<p>— Un homme, Mélita ?</p> - -<p>Je ne savais pas pourquoi, avec des yeux -froids, je lui parlai tout à coup durement. Je -savais seulement qu’elle allait quelquefois -avec de jeunes hommes dans le bois. Et elle -me répondit en fixant sur moi un regard -étonné :</p> - -<p>— Un homme sûrement.</p> - -<p>Je pris sa main dans la mienne et doucement -je lui dis :</p> - -<p>— Ne crois pas, petite Mélita, que j’aie -voulu te causer de la peine à cause de cela.</p> - -<p>Je lui souriais. J’étais comme un chasseur -plein de ruses dans le hallier. Je ne voulais -pas lui montrer que j’avais le désir de son -petit corps frais. Mais elle se blottit joliment -contre moi en riant. Elle avait la câlinerie -d’un animal charmé et je sentais le battement -de son sang sous sa peau.</p> - -<p>— Je te donnerai mon foulard, lui dis-je.</p> - -<p>Elle le palpait entre ses doigts, un point -d’or plus clair dans ses yeux de scarabée, et -puis elle le détacha elle-même de mon cou, -elle en fit une ceinture à ses maigres hanches. -Et elle ne cessait pas de me regarder avec -défiance comme si elle craignait que je ne -lui reprisse ce tissu léger.</p> - -<p>— Non, Mélita, ne crois pas cela, lui dis-je.</p> - -<p>Elle se rassura et d’un balancement lent, -maintenant elle dansait devant moi, ayant -défait le foulard et l’agitant dans ses mains -comme un drapeau. Et je me rappelai qu’elle -dansait ainsi, le dimanche, pour les gens du -village, sous les tonnelles. Je ne ressentis plus -que du mépris pour cette petite mendiante -des routes. Elle tournait sur ses pieds nus ; -j’entendais le claquement mou de ses talons -sur le sol humide, et sa jupe derrière elle s’évasait -comme une large fleur.</p> - -<p>— Va-t’en, Mélita. Tu as fait la même -chose pour l’homme qui t’a donné ce fichu.</p> - -<p>Elle ne tournait plus ; de nouveau, elle -venait vers moi et me regardait étrangement.</p> - -<p>— Mélita n’aime pas tous les hommes, me -dit-elle.</p> - -<p>Et ce n’était plus la même enfant hardie ; -elle avait un autre regard, et une rougeur -légère lui était venue sous les yeux, un petit -feu vierge, comme les roses à l’orient du -jour. Elle se tenait devant moi, soumise et -gauche, à une petite distance. Et encore une -fois ce fut moi qui fis un pas vers elle.</p> - -<p>— Mélita… Mélita…</p> - -<p>Le parfum vert de son corps monta, une -odeur sauvage et chaude comme celle des -écorces et elle ne faisait pas un mouvement -pour s’en aller. Elle se balançait près de moi -comme un arbre jeune dans le vent. Elle regardait -au loin, dans la direction des derniers -chênes. C’était ainsi que la première femme -avait dû s’offrir à l’homme dans le matin frais, -dans la rosée des herbes. Elle fut tout à -coup pour moi la proie chaude et désirable, -comme si nous étions venus chacun des limites -de la forêt pour nous aimer.</p> - -<p>— Mélita…</p> - -<p>J’avais mis ma main à ses petits seins droits. -Je riais avec un peu de folie ; et enfin, elle -m’échappa ; elle se mit à courir devant elle, -entre les arbres : je courais aussi. Ainsi -nous pénétrâmes sous les chênes ; je voyais -toujours ses talons relever le bord de sa jupe. -Ensuite, ils retombaient avec ce bruit singulier -de la chair nue. Et il me restait un peu -de gêne de courir après elle, moi si grand. -La pluie avait cessé, il filtrait d’entre les -feuilles un tintement léger, la mouillure brillante -d’une eau vaporisée à la chaleur du -jour. Et puis ce fut le soleil ; tous les oiseaux -à la fois chantaient dans les taillis. Le coucou -poussa sa petite porte et sonna les douze coups -de midi… C’est ainsi que je connus Mélita. -Et ce jour-là, je n’avais pas tiré d’écureuil.</p> - -<p>Je n’allais pas tous les matins à la forêt : il -se passa des jours sans que j’y revins. Quelquefois -on me disait que Mélita était venue -danser sous les tonnelles, ou bien on l’avait -vue entrer dans le bois avec un homme. La -dernière fois, c’était Yets, le beau soldat arrivé -en permission pour la moisson. Je ne connaissais -pas Yets ; je savais que toutes les femmes -l’aimaient à cause de ses pantalons rouges. Et -Mélita aussi m’avait dit : Il est beau.</p> - -<p>Bah ! celle-là ne pouvait résister à la joie de -donner de l’amour aux hommes. Elle n’avait -pas l’air de savoir ce qu’elle leur donnait si -naturellement : elle semblait avoir été mise au -monde pour donner du bonheur. Elle était le -désir vivant du village. Au fond, je lui en -voulais de n’avoir pas gardé pour moi seul la -fleur âcre de son corps.</p> - -<p>Or, un matin, je m’en allai dans la futaie. Je -ne pensais plus à Mélita ; j’avais pris mon -fusil pour tirer les écureuils. Mais quand je -fus sous le hêtre, je regardai longuement la -place où elle avait dansé. Oui, me dis-je, c’est -là que ses petits pieds ont tourné pour moi -comme ils tournèrent pour d’autres avant moi, -comme maintenant ils continuent à tourner -pour Yets. Et je n’étais pas triste, je riais -plutôt en dedans de moi pour cette étrange -destinée d’une petite femme sauvage des bois. -Mais voilà que soudain elle arriva par un -chemin sous les arbres, un chemin qui venait -du bout du monde. Et elle sembla, elle aussi, -dans ce moment, arriver du fond de mes -pensées, comme une petite présence évoquée, -comme si nous nous étions donné rendez-vous -dans la futaie.</p> - -<p>— Vois-tu, oui, dit-elle, c’est moi !</p> - -<p>Elle me dit cela en riant ; elle n’avait plus -sur sa tête son fichu de soie fanée ; elle n’avait -pas non plus mon foulard autour de sa taille. -Mais un collier de grosses perles, rouges -comme des sorbes vives, lui donnait un air de -petite reine barbare. Je touchai du doigt le -collier, je lui dis :</p> - -<p>— C’est Yets qui te l’a donné ?</p> - -<p>— Oui, Yets est revenu. Il m’a donné ce -collier. C’est lui aussi qui, l’autre année, me -donna le fichu.</p> - -<p>Je l’aurais battue à cause de sa franchise. -Je regrettais à présent mon beau foulard : -c’était une amie qui autrefois m’en avait fait -don. Elle vit ma peine et me mordant gentiment -les doigts, elle me dit avec une candeur -au fond de ses yeux d’or :</p> - -<p>— Yets est venu avant toi. C’était aussi un -matin dans la forêt, et il partait moissonner -avec les autres. Et puis je l’ai trompé à cause -de toi.</p> - -<p>Jack, comme la première fois, se frottait à -son jupon avec un tortillement joyeux de la -queue et ensuite il parut me dire : Pourquoi -ne l’as-tu pas revue ? Mais je retirai mes doigts -et elle se mit à pleurer.</p> - -<p>— Yets est le premier homme qui est venu, -me disait-elle à travers ses pleurs. Avant lui, -il n’y avait eu personne. Et quand il est parti -pour la ville, il m’a donné le fichu.</p> - -<p>Elle pleurait si doucement que ma rancune -s’en alla.</p> - -<p>— O Mélita… Mélita ! Tu es allée dans le -bois l’autre jour avec un homme qui n’était -pas Yets, ni moi.</p> - -<p>Elle me regarda clairement.</p> - -<p>— Oui, fit-elle. Mais avec celui-là ce n’est -pas la même chose.</p> - -<p>— Tu aimes donc Yets ? lui demandai-je.</p> - -<p>Une rougeur monta sous ses yeux comme -quand je la rencontrai, il y avait de cela des -semaines, sous le hêtre. Et elle n’était plus -hardie, elle avait les roses ingénues du premier -péché.</p> - -<p>— Oh ! me dit-elle en regardant vers les -derniers arbres au loin, il y a encore quelqu’un -que j’aime mieux que Yets…</p> - -<p>Je lui entourai le cou de mon bras et elle -ne me fuyait plus. Elle mettait ses petits pieds -nus à côté de mes lourdes bottes et elle -marchait à mon pas, toute chaude d’été et de -désir.</p> - -<p>— Il y a donc quelqu’un ? dis-je. Et cependant -tu ne veux pas me dire son nom ?</p> - -<p>— Je ne sais pas son nom, fit-elle simplement.</p> - -<p>Et je pensai qu’en effet, elle ne connaissait -pas mon nom. Je sus ainsi que c’était moi -l’homme qu’elle aimait mieux que Yets. Nous -pénétrâmes dans le taillis, et encore une fois -elle m’offrit le trésor de sa chair nue, dans le -frisson vert des herbes.</p> - -<p>Et ensuite je ne revis jamais plus Mélita.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch3">MAGGY</h2> - -<p class="dedic">A J. T. Grein.</p> - - -<p>Maggy m’étonne, et je crois bien que je -l’étonne aussi. Nous avions cru nous comprendre -cependant, quand elle est venue -dans cette maison après notre mariage. C’était -alors presque une enfant encore, une petite -enfant brune, aux yeux de vie profonde, un -peu endormie. Oui, elle semblait avoir -longtemps dormi derrière un nuage, dans -une patrie, très loin. Et puis je lui ai dit les -paroles sacrées qu’on ne dit qu’une fois. -Elle me répondit simplement qu’elle était à -moi pour la vie.</p> - -<p>Aucune jeune fille ne fut plus sincère en -me parlant ainsi, et je ne puis lui reprocher -d’avoir jamais, dans la suite, manqué de -sincérité envers moi. Maggy est franche ; elle -dit comme elle pense, mais elle ne dit pas -tout ce qu’elle pense. Je ne sais pas encore -après trois ans si elle pense plus qu’elle -ne dit. Et ainsi elle vint au mariage avec une -âme très libre et qui cependant me resta -fermée.</p> - -<p>Peut-être Maggy ne s’était-elle pas éveillée -tout à fait. Elle m’apporta ses petits seins -vierges avec une soif hardie d’amour. Elle -me fit une fête de son corps, et j’oubliai que -j’avais déjà connu la femme avant elle. Ce -fut bien comme si, pour la première fois, -je mettais un baiser sur une bouche neuve. -Elle me révéla la connaissance divine de la -Beauté. J’entrai dans son amour comme dans -un éden de vie parfumée. Et jamais cela ne -s’en est allé : je suis resté, comme au premier -jour où elle m’arriva, le jeune homme -novice et charmé que fut Adam devant -Eve.</p> - -<p>Tout homme alors est sûr qu’aucun homme -de sa lignée ni de la lignée des autres hommes -ne s’égala à un tel bonheur. Il semble que les -matins du monde recommencent dans la -joie émerveillée de sentir palpiter une chair -inconnue auprès de soi. Et peut-être personne -n’a dit le délice de toucher avec des -mains humaines à la fleur de vie amoureuse. -On est tout près de Dieu, aux sources fraîches -de l’être, et ensuite il n’y a plus que la mort -qui soit un plus extraordinaire signe d’éternité.</p> - -<p>Mais Maggy n’avait pas comme moi le sens -de ces mystères. Elle me défendait de lui -parler de la mort, bien qu’il ne soit pas possible -de la détacher de la pensée de la vie ; -et après tout, elle n’est dans la durée illimitée -qu’une forme différente de la vie infiniment -continuée. Je vis ainsi que nos âmes -étaient venues inégalement au monde. Il -régnait entre elles une barrière qui était -notre vie profonde en nous ; et Maggy faisait -le geste extérieur de la vie et ne savait pas -qu’elle vivait.</p> - -<p>Du moins, je le crus longtemps ; et cependant -Maggy fut souvent sur le point de me -dire une chose plus belle que toutes celles -que je lui disais, et elle ne put pas me la -dire. Ce sont les paroles qui font que nous ne -nous comprenons pas. Les miennes demeuraient -pour elle sans rapport avec la nécessité -immédiate de nous donner mutuellement -du bonheur ; et je ne voyais pas que les -siennes prenaient leur source dans les sensations -fraîches d’un être resté plus près que -moi de la Nature. Tout le malentendu ne -provient peut-être que de cela : la femme est -l’éternel élémentaire, la force jaillissante et -nuptiale, toujours proche des origines. Elle -est, à travers le temps, le premier jour de la -genèse quand l’homme, lui, par une combinaison -différente de ses énergies, par une -structure plus compliquée du cerveau, tend -plutôt à épuiser en soi l’évolution humaine.</p> - -<p>Maggy n’avait pas besoin de s’expliquer à -elle-même qu’elle vivait ; elle était la vie ; -elle était une jeune et vierge et royale force -de vie. Et moi, je croyais sottement vivre -plus qu’elle, parce que je m’efforçais d’écouter -retentir en mon cerveau les mouvements -de ma vie. Maggy ne pensait qu’à me donner -prodigalement son amour. Elle était la -lumière sur mon chemin, elle était la musique -et le rythme de ma joie intérieure. -Maggy était ma joie multipliée dans la beauté -de ses yeux, dans les grâces de son corps -comme aux facettes d’un miroir. Et elle ne -se connaissait pas, et je ne la connaissais pas -davantage, car je voulais voir au fond d’elle -une chose qui n’y était pas.</p> - -<p>Maggy vint donc dans notre maison et tout -de suite elle se livra dans toute la sincérité -libre de son amour. Elle me fit ainsi le don -le plus précieux. Mais déjà, en ce temps, elle -m’étonnait par son ignorance de tout ce que -j’avais été habitué jusque-là à appeler la -pudeur. Il n’y eut aucune réticence de sa -part ; elle fit tomber un à un tous ses voiles : -elle fut devant moi comme si, dans l’autrefois -de sa vie, elle avait vécu en l’état d’antique -nudité. Une petite sauvagesse sur ses lits de -feuilles ne livre pas avec une plus téméraire -chasteté le frisson de son flanc. Et ensuite -elle continua de vivre dans les chambres -comme un petit symbole, comme une image -nue de l’innocence. Je vis ainsi que la -femme est bien le péché vivant, au sens des -théologies. La première femme initia le premier -homme au péché, et cette gloire du -péché la met au-dessus de tous les hommes, -puisqu’il est la Nature, le secret divin de la -vie. Et l’homme seul sait qu’elle est le péché.</p> - -<p>Cependant Maggy ne me répéta jamais -qu’elle était à moi pour la vie. Elle ne me -le dit qu’une fois, et ce fut, en effet, pour la -vie. Il y avait chez elle une étrange pudeur -à dire des mots d’amour ; quand je la priais -de me dire qu’elle m’aimait, elle se sentait -nue et rougissait. Elle était comme une rose -qui se défendrait d’exhaler son parfum.</p> - -<p>Ainsi elle demeura toujours pour moi très -franche et secrète, et peut-être elle ne se -doutait pas qu’elle me cachait quelque chose. -Elle n’avait pas à se défendre de moi. J’avais -en elle une confiance aveugle et cette confiance-là -seule est lucide, car elle regarde en -dedans et ne se fie pas aux apparences. Mais -il était dans sa nature d’être à demi obscure. -Un instinct (venu de quels fonds de l’être, -de quels servages lointains ?) avertit la femme -de se réserver des coins d’ombre. Toutes -sont mystérieuses et un peu dissimulées. -Maggy avait des tiroirs où, puérilement, elle -semblait serrer un peu de sa vie. Cependant -elle m’était arrivée ignorante et vierge. -Je crois qu’elle a toujours vécu plus au fond -d’elle que moi-même.</p> - -<p>Oui, il y a eu entre nous cette différence -qu’elle s’ignorait vivre, et pourtant elle avait -une vie profonde, elle vivait toute sa substance -jusque dans les racines de son être. -Maggy a des silences où peut-être elle me dit -des choses que je ne comprends pas. Et ensuite -elle sort de ces silences, elle a des folies -de paroles que je comprends et qui ne disent -plus rien. Elle parle alors comme si elle -cessait de me dire quelque chose. Et elle -m’est surtout cachée quand elle a l’air de -m’avoir tout dit. Ses yeux aussi ne sont plus -les mêmes : ils sont bien plus beaux pendant -qu’elle se tait. Ils ont alors une lumière dormante, -une lumière d’en dessous comme les -étangs. La petite source tressaille au fond, le -remous des algues, les fines chevelures de la -vie. Il lui arrive, en ces moments, de rougir -sans cause, une onde légère à ses tempes, le -spasme délicieux du flot intérieur ; et elle -seule sait ce que sa vie a pensé en elle ou -plutôt c’est sa vie qui le sait et ne le dit pas. -Elle ouvre la bouche comme si elle allait me -dire quelque chose : « Ecoute, ami… » Je la -regarde et elle continue : « Tu serais bien -étonné si je te disais… » Et puis elle se met -à rire ; je pense alors qu’elle-même ne savait -pas ce qu’elle voulait me dire. Une secousse -brève de la sensation, le bouillonnement léger -de la source au fond et la surface ensuite s’est -unifiée.</p> - -<p>Pourtant l’âme ne monte pas en vain aux -lèvres : Maggy, dans l’instant même, a eu -quelque chose à me dire. Le grand courant -a passé en elle, la vie profonde des races, -de tous les êtres qu’elle continue. Et déjà il -était trop tard, elle n’a pas pu dire la chose -sacrée, la chose de vie. Puis-je douter, néanmoins, -qu’elle fût en elle ?</p> - -<p>C’est, d’ailleurs, une vraie enfant, ma -Maggy, une enfant fantasque et très raisonnable, -une rusée et ingénue petite femme, -étrangement douée de personnalité brune. -C’est une parcelle de la durée de la femme -en qui toute la femme se résume, car -l’homme n’est presque jamais qu’un homme, -une forme accidentelle et localisée des séries ; -mais la femme est bien le multiple aspect -éternel de toute la féminéité.</p> - -<p>O petite Maggy, je vois en toi des choses -si loin ! Tu m’apparais toutes tes mères -jusqu’à l’Eve nue, l’adorable femme sauvage -qui livrait avec une impudeur délicieuse, dans -les jeunes jardins du monde, ses seins pointus -à la soif de l’époux. Elles furent des esclaves, -des martyres, des reines, et tu aurais pu -être une amazone, car je ne te connais que -par tout ce que tu m’as laissé ignorer et ne -sais pas toi-même. Tes colères sont d’une -Sémiramis minuscule comme ton amour -d’une petite reine de Saba, et cependant tu -es venue dans la maison pour vivre aux côtés -d’un pauvre raisonneur comme moi. Ni toi, -ni moi, ne saurons jamais qui tu es, Maggy, -et tu t’en iras avec le sceau de tes doigts sur -tes lèvres, comme une qui a un secret. Et -peut-être les femmes de plus tard, malgré -l’émancipation et tout ce qui en fera des êtres -plus conscients qu’à présent, ne se connaîtront -pas davantage. Etant la vie, tu es aussi -le mystère inconnu de toi et des autres -comme l’origine des Forces, comme la raison -de l’Univers.</p> - -<p>Reste donc pour moi celle qui vient et qui -est l’Amour et la Vie. Ne me dis plus comme -hier encore : « Je voulais te dire une chose… » -Et puis, tu m’as regardé, tu ne me l’as pas -dite, tu ne pouvais pas la dire. Non, tais-toi, -Maggy ; il arrivera ainsi un jour où peut-être -je te comprendrai.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch4">APRÈS-MIDI D’ÉTÉ</h2> - -<p class="dedic">A Cyriel Buysse.</p> - - -<p>C’est dans une petite ville, vers le temps -de la grande palpitation lasse et lourde de -l’été. Et j’écris sous les clématites en berceau, -parmi la flamme et la poudre d’une après-midi -orageuse. Mon cœur bat fortement ; il -soulève le tissu léger qui recouvre ma poitrine. -Et cependant rien de désordonné, rien qu’un -rythme large, immense, comme le vent doux -chargé d’aromes floraux, comme la circulation -des sèves aux artères du sol, le lumineux frisson -des grands nuages immobiles.</p> - -<p>Je ne sais plus quand a commencé la journée, -je ne sais plus quand je suis venu ici. Je -vis une sensation de lointain et d’éternité -comme la succession de tous les hommes de -ma lignée que mon sang perpétue. Et la maison -est une des dernières après les autres de -la ville, tout isolée, perdue dans son beau -jardin plein d’arbres et d’oiseaux. Mais, moi, -je ne suis pas seul : une forme immatérielle se -meut au fond de mon être ; peut-être les -hommes de mon sang la connurent avant moi. -Toute chose future ou passée vit en nous -comme notre substance indéfinie. L’Univers -retentit dans les plus infimes de nos molécules. -Et quand je pense, je ne sais si je pense -hier ou demain ; la pensée n’est qu’une équation -du temps et de l’espace.</p> - -<p>C’est une petite ville dont les habitants s’en -vont, l’après-midi, entendre une musique -militaire au bois. Alors, il leur vient une âme -dans le sommeil las de leurs jours, et cette -âme est celle des hommes qui, avant eux, s’en -allèrent aussi vers les hauts arbres de la silve.</p> - -<p>Nous sommes tous menés par des forces en -qui tout recommence. Nous arrivons toujours -d’une contrée laissée en arrière et que nous -avons oubliée. Nous sommes toujours en -marche vers des contrées que nous ignorons. -Autour de moi, il n’y a que la vie des feuilles, -le stridement d’une sauterelle sous l’herbe, -un pépiement de jeunes oiseaux. Un lourd -silence tombe du ciel électrique, je m’écoute -vivre au fond de moi-même sans paroles et -sans idées, comme les plantes et la terre.</p> - -<p>Je suis la parcelle infinitésimale, je suis la -petite herbe du gazon en qui passe la palpitation -des mondes. Je n’éprouve pas le besoin -de faire acte de pensée pour savoir que je vis, -moi si humble, toute la vie en dehors de moi, -dans la continuité des âges et l’étendue des -sphères. Je ne suis que l’humble chose, une -des parts de la durée et qui, cependant, se -sent nécessaire à la vie universelle. En vivant -comme le brin d’herbe, en vibrant une seconde -du frisson léger d’une feuille à l’arbre, j’accomplis -une œuvre qui, dans l’ordre des conjonctions, -pèse le poids d’un empire. Et toute -vie est la vie totale. Cependant il se peut -qu’une convulsion de l’étroite zone où je séjourne -tout à coup déchire le sol sous mes -pieds et me précipite parmi les ombres.</p> - -<p>Maintenant le vent doucement s’élève comme -un spasme des plaines par delà le mur. Là-bas -sont les moissonneurs hâves et roux. -Ceux-là non plus ne savent pas ce qu’ils -font ; ils croient seulement couper avec la faucille -des épis mûrs ; ils recommencent le geste -du premier homme au temps des premières -moissons. Et ils sont les auxiliaires divins de -l’Œuvre de vie. Ils vont à pas rythmiques dans -la houle vermeille, et ils ignorent que le moindre -d’entre eux est plus grand sous les astres -que tous les Ptolémée. Pourtant il n’est pas plus -grand que le lis aux jardins de l’été et l’épi -aux champs que rase la faux.</p> - -<p>Et puis, je cesse d’entendre le battement -du fer sur l’enclumette.</p> - -<p>Le vent passe sous les quinconces et ensuite -m’arrive avec des sonorités de cuivre, -avec des voix héroïques et graves comme si, -à l’horizon, dans l’ardent été, une armée partait -vendanger la vigne rouge, comme si de -beaux meurtriers, des chasseurs d’hommes -remuaient des trophées sur les dalles.</p> - -<p>Non, ce n’est pas la nuance, il y a moins de -gloire et de fracas. Mais peut-être des amis -s’en vont là-bas parmi les rumeurs d’un port -et là-bas me saluent de longs adieux, les -yeux déjà remplis d’une autre terre.</p> - -<p>Ames, chères âmes en départ, âmes inconnues -et qui cependant, à travers le chant des -cuivres, se révélèrent fraternelles ! Elles aussi -avec moi marchaient par les chemins du -monde. Depuis quel temps, depuis combien -de siècles ?</p> - -<p>Je sais qu’elles pleurèrent des mêmes peines, -je ne sais que cela, et jamais nous ne nous -sommes rencontrés. Maintenant, je n’entends -plus le friselis des feuilles, le crissement de la -sauterelle sous l’herbe, comme une petite faux -d’or fauchant du silence.</p> - -<p>Mon âme a d’étranges nostalgies.</p> - -<p>O cors, trompettes, voix venues du fond -d’un songe ! Bruits puissants et doux où passent -les âges ! Choses d’éternité ! Alors sans -doute je te connus, Toi qui immatériellement, -depuis tant de jours, te meus en moi, Toi qui, -tout à l’heure, fus sur le point d’être reconnue -par mes yeux et dont mes yeux ensuite se -détournèrent ! Fantôme ! Esprit ! Nous étions -la petite tribu qui en chantant s’en allait sous -les futaies. Tu marchais en avant des autres, -et je t’ai appelée, et tu n’es pas venue ! Maintenant, -une amère soif d’amour me fait mal -délicieusement. Quelquefois le vent se tait et -puis de nouveau il se cuivre de voix lointaines, -étouffées, échos des vies innombrables, palpitation -mystérieuse des bois !</p> - -<p>Tout ce qu’une musique d’une après-midi -de lourd été contient de regrets, de langueurs -et de désirs ! La vague intérieure, l’immense -flot de la vie se soulève du poids d’une mer -captive et retombe. On croit qu’on va connaître -enfin l’ignoré de soi, qui sera la délivrance. -On est dans un jardin, sous des arbres étouffants, -et il y a une fontaine où l’on voudrait -boire ; mais l’eau est tarie. On se sent mourir -de toujours inutilement espérer et vivre. -Cependant on espère. Spasme infini de tout -le tourment d’être près de savoir et de s’ignorer ! -Et la vie peut-être n’est que ces accords -voilés d’une musique très loin et qu’un souffle -de vent apporte et disperse !</p> - -<p>Encore une fois, la petite faux d’or fauche -le silence, et là-bas j’entends marcher aux -plaines les moissonneurs. L’âme profonde des -cuivres ne s’est plus gonflée dans le vent. O -vertige bref d’avoir espéré ta venue, Toi qui -te mouvais en ma vie intérieure et n’es pas -apparue ! Je te ferai un lit de fleurs où tu reposeras -les yeux fermés, tes chers yeux divins -dont vainement j’attendis un regard. Et je -continuerai ensuite mon chemin, passant solitaire -des routes sans fontaines et sans arbres. -Je ne t’aurai pas connue.</p> - -<p>O voici qu’un long cri vermeil déchire -l’air par-dessus le bois comme une agonie -blessée, comme le signe d’une résurrection… -Et il ne finit pas, il se prolonge comme la douleur -d’un monde qui s’éteint, comme la joie -d’un monde qui naît. Il s’enfle de toute la -joie immense d’une âme qui, tout à l’heure, -était enchaînée et salue la Vie. Moi aussi, je -veux vivre une éternité de jours et de joie. -Apparais, Toi qui n’es encore qu’une ombre -et que pressentit mon amour ! Toi qu’à travers -les âges je portai en moi ! Je suis celui qui -s’avance sous la lumière de l’été.</p> - -<p>Et dans la maison voisine, derrière le tremblement -des feuillages, une fenêtre s’ouvre, -une enfant vient jusqu’au bord et se penche -sur le jardin… Elle me sourit avec des yeux -clairs. Et je t’ai reconnue, Toi qui vins vers -moi des confins de la Prédestination !</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch5">LES ROSES</h2> - -<p class="dedic">A Eugène Montfort.</p> - - -<p>Quelqu’un a apporté, ce matin, un bouquet -de roses et de grandes marguerites. Il parfumait -mon cabinet, quand je suis entré. Il -avait la fraîcheur des heures vierges de la vie. -Et dans la maison, nul ne sait qui l’avait -mis sur le banc, à l’entrée du jardin.</p> - -<p>Je n’écrirai pas aujourd’hui. L’odeur des -roses en nuage subtil flotte et me grise : il me -monte du cœur des choses lointaines. Je -poserai le bouquet sur une chaise, dans la -clarté des fenêtres. Je prendrai mes pastels. -Et tout s’arrange comme je l’ai voulu.</p> - -<p>Voilà le bouquet sur la chaise ; il bruine à -travers le store léger, tendu au dehors, un -grésillement fin de soleil, une petite onde -vermeille comme par les trous d’une pommelle -d’arrosoir. Un grand silence dans la -maison. Les jeunes filles sont à la rivière. Ma -chienne dort au soleil sur le seuil de la -véranda, les pattes longues, le ventre battant -à petits coups. Et je n’entends plus là-bas que -le crissement des faux dans l’herbe sèche des -pelouses. Je me sens vivre d’une vie tranquille, -profonde.</p> - -<p>Non, la main est lourde : toutes les petites -marguerites tremblent au ventilement doux -du store ; les roses palpitent comme des -cœurs, et mon cœur aussi bat, pressé. Quand -le vent un peu plus fort monte des eaux de -la rivière derrière les châtaigniers, les tiges -ondulent toutes à la fois, comme si la grande -vie sacrée de la terre les animait encore… -Les délicats crayons s’effritent entre mes -doigts. J’aime mieux écrire. Je prends une -feuille de papier, je regarde longtemps l’émoi -des roses.</p> - -<p>Il passe dans la cour un chariot venu des -prés avec un dôme d’herbes ; une faux reluit -aux mains de l’homme qui guide l’attelage. -Encore une fois, les fleurs frissonnent ; elles -tremblent comme un pensionnat de petites -filles au bois quand passe un mendiant -farouche. Et il me semble qu’elles ont reconnu -le dur éclair du fer. Une blessure saigne -en elles, le mal de leur libre vie tranchée, -restée là-bas au matin des jardins.</p> - -<p>Petites étoiles blanches des marguerites au -cœur d’or ! Ames divinement blanches et -ingénues et curieuses qu’on dirait penchées, -avec des yeux clairs, à la fenêtre ! D’un mouvement -insensible, elles se sont tournées vers -le soleil. Elles regardent, sous la bordure du -store, les hautes herbes lumineuses, la joie -immense des arbres à l’horizon, et maintenant -je crois apercevoir en elles des visages d’autrefois. -Il y avait aussi des yeux clairs aux -fenêtres quand je passais. Où sont-ils ? -Qu’est-ce qu’ils peuvent bien regarder à présent -sous la terre ? Et puis, nous sommes -allés dans la prairie en nous tenant par la -main. Quelquefois, l’une d’elles cueillait une -marguerite et en effeuillait les pétales.</p> - -<p>C’était alors le printemps ; toutes les prairies -étaient pleines de jeunes filles qui, du -bout des doigts, effeuillaient des corolles -blanches. Et ensuite vint l’été : j’entrai dans -un jardin de roses, je cueillis des roses -vivaces au sang pourpre.</p> - -<p>Je respire ma vie, je respire la vie universelle -à travers le beau bouquet. Je suis un -homme des commencements du monde. Une -vierge éternité m’enivre au bord des fontaines -d’Eden et peut-être déjà alors nous allions à -deux. Je me sens la continuité de la petite -cellule en qui s’est transmise la vie de tous les -temps. Il y a des mille ans, j’avais déjà à mes -côtés une chair amoureuse. Nous regardâmes -ensemble se former d’un cœur la rose et elle -avait la forme de notre amour. Et elle avait -aussi le dessin d’une bouche de petit enfant. -Tous les enfants que je fus, tous les enfants -qui sortirent de moi à travers la durée de -ma substance s’éveillent et frissonnent au -fond de mon être. Et d’autres après moi -infiniment s’en iront avec des yeux ingénus -regarder s’ouvrir les roses.</p> - -<p>Une onde immense, le flot profond des -âges a passé. Comme une Atlantique, il m’a -submergé délicieusement. Et il ne reste ensuite -que le parfum des roses, comme l’odeur -des jardins d’Orient venue avec les houles.</p> - -<p>Maintenant, à peine le léger fleur poivré -des marguerites, je le sens encore, évent -d’esprits timides dans la touffeur glorieuse des -roses. Celles-ci expirent puissamment la vie, -gonflées d’amour et de soleil, ivres du sacrifice -de leur sang, plus belles d’être déjà la -mort dans une palpitation suprême de désir, -d’agonie. Une, très grande et lourde sous ses -pourpres de plaie vive, a la somptuosité -blessée, le tragique et royal orgueil d’une -amazone. Un moût de vin foulé, l’arome des -mûres vendanges se volatilise de sa sombre -beauté, comme sur les pas d’une reine barbare -monte le fumet des immolations. Et elle -vit, elle s’avance sous l’or des tiares à travers -les mosaïques sanglantes, avec un cœur -rouge dans la main et qui saigna, mutilé, -sous la serpe du beau Jardinier vainqueur.</p> - -<p>Va, disparais ! ce n’est pas toi que j’aurais -aimée, cruelle idole, symbole furieux des -baisers qui donnent la mort. Mon âme pastorale -a soif d’un plus tendre amour. Et je te -contemple, je te touche d’un doigt tremblant, -aimable nuage pâle, aube rosée d’un matin -frais, cœur divin d’une rose mousseuse à -l’odeur blonde, belle comme une vierge qui -ne doit pas vivre. A peine tu es l’amour, tu -n’es encore que le désir. Tu n’étais pas -ouverte tout à fait quand au beau jardin de -la vie on te coupa. Et voici que sous ma -main ton cœur se déclôt ; tes petits seins, je -les dévêts, si frais, si clairs, si nébuleux sous -les frêles mousselines. Et un pétale tombe. -Est-ce un sourire ? Est-ce déjà ta vie ?</p> - -<p>Mes roses sont un harem. Toute la joie, -toute la beauté du monde réside au mystère -de leurs replis. Elles se conforment au dessein -de n’être que l’image et le reflet de la -femme. Et elles ont un tissu satineux comme -une peau, tiède et satineux et moite comme -la chair près de l’aisselle, sous la robe. Elles -ont l’air de n’ouvrir que lentement, enfin -conquises, comme pour un amant qui vient -la nuit, leurs tuniques pourpres ou blanches. -Et ensuite elles me laissent aux mains la -palpitation d’une autre rose, plus secrète. -Elles sont ardentes comme la fièvre et la -volupté. Elles habitent des palais pleins -d’alcôves. Et moi je suis leur amant. Un -vertige me captive à respirer l’odeur de leur -vie intérieure, les puissants bouquets desquels -s’affole l’Elu.</p> - -<p>Maintenant aussi, chacune d’elles me rappelle -une jeune victoire, un délice du temps -où je pénétrai dans le beau parterre des -roses. Et toutes demeurent pâmées sous mes -doigts, avec des langueurs différentes… Hardiment -tu m’offris le calice d’amour, petite -Eda, petite rose sauvage à l’espalier de -mes vingt ans. Alors déjà j’avais fini -d’effeuiller la marguerite, je n’y laissai qu’un -pétale, plus qu’un, et celui-là, je ne sais -comment il se fit que je ne l’effeuillai pas -comme les autres. Et, une fois, j’étais près -de la tonnelle, au bout du jardin de mon -père. Tu poussas la barrière, Eda, tu m’apparus -tout à coup avec tes yeux d’abeille. C’était -l’été, comme aujourd’hui ; et tu portais -un râteau de bois sur l’épaule ; tu me dis que -tu allais faner avec les autres petites paysannes -comme toi dans la prairie.</p> - -<p>— Prends cette rose, Eda, te dis-je, je l’ai -cueillie tout à l’heure au bord du chemin, -dans le jardin de mon père.</p> - -<p>Mais elle se mit à rire :</p> - -<p>— Oh ! fit-elle, j’en connais de bien plus -belles, là-bas, près du bois.</p> - -<p>Si gentiment elle se moquait de moi ! Je la -suivis et elle me mena hors du jardin, vers -un églantier.</p> - -<p>— Vois, me dit-elle, celles-là, personne ne -les cueillit. Elles ont gardé l’odeur du matin.</p> - -<p>Alors je me sentis devenir jaloux.</p> - -<p>— Eda, demandai-je, est-ce que déjà tu -menas d’autres jeunes hommes vers l’églantier ?</p> - -<p>Elle me répondit loyalement :</p> - -<p>— Oui, une fois, je menai ici un jeune -homme : il n’est plus revenu.</p> - -<p>Elle n’était pas triste, elle souriait, et il -fleurissait aussi une églantine sur sa bouche. -Ensuite nous entrâmes dans le bois. Pour la -première fois, je sentis palpiter la fleur -divine sous mes doigts. Et quand ensuite Eda -s’en alla avec son râteau, tout le pré avait -été fané.</p> - -<p>Eda, pourquoi les belles roses orgueilleuses -m’ont-elles fait penser à toi, la -première de toutes celles que plus tard je -moissonnai ? Ce fut alors vraiment comme un -matin du monde ; tu fus la première femme -d’Eden ; tu fus la vierge rose apparue devant -mon désir. Et alors aussi je sentis passer en -moi l’éternité, comme le flot d’une mer.</p> - -<p>Un nuage a voilé le soleil ; c’est déjà -l’après-midi, et moi-même je touche à l’après-midi -de la vie. Une haleine froide souffle des -eaux de la rivière. Des cœurs de roses fanées -à présent jonchent le tapis.</p> - -<p>Et j’ai cessé de penser à toi, Eda, et aux -autres.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch6">EDEN</h2> - -<p class="dedic">A Maurice Le Blond.</p> - - -<p>Quand librement je l’eus prise pour femme, -je la menai vers Eden. Elle et moi, nous -n’avions alors une âme que depuis très peu -de temps. Nous avions commencé à nous désirer -avant de nous aimer, comme les autres -jeunes hommes et les autres jeunes filles de -notre âge. Nous étions comme des enfants -devant les murs d’un jardin et qui tendent -les mains vers des pommes qu’on aperçoit de -l’autre côté, sans savoir quel sera leur goût. -Et puis un jour, cette belle Elen, se conformant -à l’analogie, me dit : — « N’est-il -pas affligeant de songer que ce sera la Loi -qui nous ouvrira les portes du jardin, au lieu -que nous y pénétrions par la seule force de -notre volonté ? Ensuite, elle retirera la clef et -peut-être seulement alors nous apercevrons-nous -que le jardin a des murs qu’il n’est plus -permis de repasser. Si les fruits sont vénéneux, -nous ne serons pas moins obligés de -les manger tant qu’il en restera un sur les -arbres. » Ni l’un ni l’autre n’avions encore -envisagé le mariage à ce point de vue. Elle -me parlait en riant, et pourtant je compris -qu’Elen disait là une chose profonde et juste. -Ce fut dès ce moment que nous cessâmes de -penser comme les gens qui nous entouraient. -Il ne faut d’abord qu’une petite fissure par -laquelle entre un peu de lumière : ensuite, on -ne peut plus vivre dans l’inconscience.</p> - -<p>Elen et moi eûmes soif de vérité. Comme -des âmes libres, nous nous promîmes l’amour -et je l’enlevai à ses frères : je la menai vers la -maison élue. C’était une petite maison dans -un grand parc clôturé de haies hautes comme -des murs. Les sarments d’un immense rosier -la recouvraient du côté du levant et jusqu’à -l’hiver restaient parfumés de grappes lourdes -de roses qui avaient l’odeur des fruits mûrs. -On ne l’apercevait pas du dehors : elle -était cachée par la hauteur des arbres ; une -sève puissante nourrissait leurs troncs dont -jamais la hache n’avait ébranché les ramures -vigoureuses. Et tout le parc, avec ses châtaigniers, -ses platanes et ses ormes, ressemblait -à une silve sauvage. Une pelouse s’inclinait -vers un étang qu’avivait un cours d’eau ; elle -ondulait en grandes vagues d’or et d’émeraude -qui n’étaient jamais fauchées. Et nous -connûmes là vraiment Eden, le libre et riant -jardin du premier homme et de la première -femme. Une vieille servante silencieuse, encore -diligente, n’apparaissait qu’à l’heure des -repas, si bien que nous goûtions l’illusion -d’être séparés du reste du monde.</p> - -<p>Elen et moi prîmes ainsi le parti de retourner -à la vie de nature, ayant compris -qu’elle seule est la source de ce qu’il y a de -bon et de vrai dans l’homme. Nous vivions dans -une communion parfaite de sentiments et de -pensées comme avant la naissance des villes. -Nous fûmes délivrés alors du préjugé que l’habitation -en commun avec les autres hommes -est la condition du développement de la personnalité -humaine. La virginité de nos sensations -nous induisit à croire que nous n’avions -existé jusque-là qu’à l’état de mécanisme -actionné par un moteur étranger. Et Elen et -moi avions l’âge de la terre aux heures innocentes. -Les tristes erreurs qui, pour la créature -esclave, résultent des inflexibles lois -sociales se résorbèrent dans l’épanouissement -magnifique de nos êtres. Chaque jour, il me -semblait l’apercevoir pour la première fois, -toute neuve d’une beauté qui, avant ce moment, -m’était demeurée inconnue. Elle ne -ressemblait plus à aucune des filles de la -terre, et elle était bien plus belle qu’au temps -où je l’avais choisie. Alors encore, malgré -une fraîcheur adorable d’esprit, elle était, par -certains côtés, la petite poupée qui se conforme -à la volonté d’autrui. Ici seulement elle commença -à penser et à sentir par elle-même -comme vivent les plantes, comme poussent -et fleurissent et embaument les essences, et -elle fut vraiment le jardin vierge de mon -amour.</p> - -<p>Moi aussi, en venant, j’avais été comme le -carré de gazon tranché d’un coup de bêche -et qui, transporté au loin, garde sa faune -parasite aux fibres de son humus blessé. Des -notions restreintes d’humanité m’avaient -laissé, à l’égard de la passion amoureuse, le -sentiment confus du péché et de la déchéance. -Je croyais que la pudeur était une fleur spontanée -des âmes délicates, une pousse franche -de nature dont l’ombre voilait le mystère -trouble de l’amour. Mais Elen cessa de rougir, -une fois qu’elle eut été initiée aux baisers ; -de tout l’élan de son être jeune et -ardent, elle aspira à mes caresses, et dans la -solitude des arbres, nous allions presque -nus, comme aux jours d’Eden.</p> - -<p>Je pus jouir ainsi de la beauté et de la jeunesse -de son corps : elles ne furent plus secrètes -ni dangereuses, comme tout ce qui -demeure caché. Mais elles s’étalaient librement -sous la moiteur et le brûlant des airs. Elles -furent habillées de lumière ainsi que d’une -soie légère et transparente ; elles se baignèrent -et ondoyèrent aux éléments. Et nous nous -aperçûmes l’un devant l’autre tels que l’exigeait -la nature. Je compris le charme divin de -la sensualité ; je sus pourquoi la vie nous -avait donné des papilles frémissantes, l’arborescente -vibratilité des nerfs, le tact, l’ouïe et -les yeux ; et toutes choses, par d’infinies artérioles, -forment les puits où s’abreuvent les -soifs délicieuses de la Volupté. L’émoi de la -chair m’apparut très pur et selon un ordre -merveilleux. Il s’accorda au rythme universel, -au vent qui sème les germes, aux -pluies chaudes, au flux de la sève dont tressaille -le cœur des chênes. Et, dans les soirs, -Elen chantait, je l’accompagnais sur l’orgue ; -nos âmes, à travers ces musiques, se cherchaient -et goûtaient encore la Volupté.</p> - -<p>Elle fut naturellement la loi de notre vie. -Nous la trouvions dans la beauté des fleurs et -des arbres, dans le dessin flexible des formes, -dans l’enveloppe caressante de l’air, dans les -images et jusque dans les livres vivant avec -nous aux mystérieux silences de la maison. Elle -nous apparut le rite essentiel, la résonance -suprême du sentiment de la vie, la parfaite -harmonie des êtres ; et une lecture, à travers la -présence invisible des esprits, remuait en nos -sources profondes les mêmes délices charmées, -le même sens exalté de la Beauté que l’approche -de nos corps. Nous sentîmes ainsi que la -Joie était la prédestination du monde et que les -hommes ne la connaîtraient dans sa plénitude -qu’en vivant d’une vie personnelle et -libre au sein de la nature.</p> - -<p>Le parc était habité par des bêtes nombreuses. -Nous distribuions nous-mêmes la -provende aux biches et aux faons, et les -arbres n’étaient qu’une vaste oisellerie. Même -les espèces sauvages, l’alerte écureuil, le défiant -lapin se laissaient approcher ; il nous -fut démontré que l’homme et la bête, originairement, -étaient unis de liens fraternels. -Ils étaient, avec le vent des feuillages, avec le -grésillement des sources, avec la trépidation -sourde des sèves et le cœur gonflé des -nymphéas de l’étang, le rythme actif, incessant, -de la Vie. Le sang charriait en eux les mêmes -parcelles d’éternité qui nourrissaient la substance -végétale et notre propre substance. Ils -étaient une des formes de la visibilité de -Dieu, comme nous-mêmes. Et comme on ne -mange pas une chair pareille à la sienne et -familiale, nous avions proscrit le carnage des -bêtes de la maison et de toutes les autres -bêtes ; et seulement nous nous alimentions de -laitage, de légumes, de gâteaux et de fruits. -Ainsi nous n’avions pas aux lèvres le goût -du sang et notre âme demeurait fraîche, -sans souillure.</p> - -<p>Le parc devint notre alcôve pendant les -nuits de l’été. Ceux qui n’aimèrent que dans des -chambres closes, comme les larrons, comme -les ouvriers des œuvres clandestines, ne -savent pas les joies sacrées et la divine innocence -de l’Amour. Les étoiles étaient nos -lampes, le murmure des feuillages une harpe -plus merveilleuse que celle qui berçait le -sommeil du roi Salomon : et notre vie restait -mêlée à la splendeur des météores, à l’harmonieuse -marche des sphères, à l’âme de la -terre. Comme le premier mariage des hommes, -comme le jeune Adam et la jeune Eve, nous -nous endormions au tiède lit des ramures, -nous nous réveillions dans un prisme de rosées. -Et nous étions nus l’un près de l’autre, à la -garde de la nuit bienfaisante. Nous nous apparaissions -comme des esprits primordiaux, -comme des essences venues fleurir là du -fond des âges, dans la candeur de notre -amour. J’étais l’époux du Cantique : elle -chantait dans la molle ténèbre, dans la pluie -verte de la lune, ruisselée des hauts dômes ; et -j’accourais à son chant du fond de la belle nuit. -J’arrivais tâtonnant devant moi, me guidant à sa -voix, tout enveloppé des parfums plus forts -qui montaient des cassolettes de l’ombre. Et -ensuite, comme une étoile brillante, je l’apercevais -sur sa couche fraîche, je voyais entre -les feuilles briller l’astrale blancheur de sa -gorge. Et je disais les paroles qui donnent le -frisson à la femme, je lui disais le vœu d’amour -avec le tremblement de mes lèvres. Les -hommes vierges d’Eden n’avaient pas dû -aimer autrement. Et puis nous restions longtemps -unis ; ses bras ne s’ouvraient plus de -dessus mes épaules, ils faisaient à ma vie un -joug délicieux, des liens de chair et de fleurs -comme le simulacre de la beauté et de la durée -de notre libre hymen.</p> - -<p>Pendant ces minutes, nous nous sentions -épandus nous-mêmes au torrent de la création. -Le prodigieux courant de la vie de l’Univers -passait dans notre être et nous donnait -l’illusion de vivre de la pulsation lointaine -des mondes, du souffle profond de la terre et -des espèces germées dans la silve. Et ensuite -c’était le matin ; nous descendions aux eaux -de l’étang ; les nénuphars ourlaient ses seins -encore gonflés d’amour ; une fraîcheur exquisement -calmait notre sang brûlant ; et nul -de nous ne songeait au péché ni à la pudeur, -fille du péché. Notre volupté était sacrée -comme la promesse d’un âge de joie faite -aux hommes.</p> - -<p>Nous ne pensions qu’à la Vie, nous ne pensions -pas à la Mort. Nous avions le sentiment -que la Mort n’est que le temporaire évanouissement -après les formes accomplies de notre -passage et qu’ensuite, parcelle à parcelle, -d’autres formes se recomposent où l’éternité -de la vie continue. Et, ainsi, la Mort n’existe -que dans l’effroi de la chose inconnue, dans -le regret égoïste des hommes pour la perte -d’un bien qui nous fut prêté par la nature -et ensuite retourne se fondre en elle. Quand -la Joie sera la loi des vivants, quand les temps -seront venus pour eux de s’en aller à travers -une haute lumière, ils fermeront des yeux -charmés, comme des dieux prédestinés aux -métamorphoses. Et une éternité était en nous ; -nous perpétuions les premiers hommes de la -race ; des âmes infiniment naîtraient de nos -âmes, toujours plus magnifiques, toujours -plus près des seuils de la Vérité ; et les -grandes mains divines demeuraient ouvertes -sur notre amour.</p> - -<p>Enfin, une vie s’éveilla de la nôtre ; la source -mystérieuse tressaillit au flanc d’Eve, sa -poitrine se leva ; elle eut la courbe charmante -des collines, le gonflement béni des plantes -fécondées. Et un petit enfant courut nu dans -les jardins. Alors, nous pensâmes des choses -hautes et belles sur l’homme : il fut plus -présent à notre isolement qu’au temps où -nous vivions dans la mollesse et la lâcheté de -l’état social. Nous cessâmes de le tenir pour -un être pervers et dangereux, victime des -Forces, inexorablement voué à la fatalité de -refléter l’Univers comme une allégorie sans -pouvoir le réaliser en soi ; tout le mal lui -vient de ses chaînes et de l’éloignement de la -nature. Il nous apparut bon, doux, très grand -dans la beauté vierge de l’instinct, et il était -encore enfant comme la petite éternité qui, -près de nous, se jouait au soleil avec des sens -élémentaires, ivre de se compléter dans la -durée des jours.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch7">LE SACRIFICE</h2> - -<p class="dedic">A Edmond Glesener.</p> - - -<p>Il était assis, près de la fenêtre ouverte, -déjà si faible, une lumière dans les yeux, la -lumière de cette déclinante et tranquille -après-midi aux ors légers d’automne et, plus -encore, quelque mystérieuse clarté qui ne -venait pas du dehors. Un souffle fraîchissait -aux feuillages du square, il montait le sanglot -d’une girande en jet d’argent retombant au -granit rose de la vasque. C’était un quartier -retiré, dans un silence de maisons. Au loin, -comme un orage, roulait la grande rumeur -basse de la ville.</p> - -<p>Une présence doucement auprès de lui se -révéla, un magnétisme d’esprits en efflux -subtilement répandus. Nul bruit n’était monté -des chambres, feutrées de tapis épais, et -cependant il sentit qu’un pas les avait frôlés -et venait. Il retourna la tête et aperçut sa -femme en peignoir de laine blanche, dans -une jeunesse d’ans et de beauté.</p> - -<p>— Je savais que tu étais là, lui dit-il.</p> - -<p>Et il lui prenait les mains, il l’attirait d’un -geste d’infinie tendresse, regardant s’abaisser -à mesure vers le sien, dans les lueurs du soir -vermeil, la clarté heureuse de son visage.</p> - -<p>— Tu es toute vêtue de blancheur… tu -es blanche comme la joie, comme l’espoir, -comme ton âme même… J’aime qu’il règne -autour de moi cet air de bonheur.</p> - -<p>Il lui souriait avec lassitude, usé par la vie, -l’âme glissée jusqu’aux limites de ses forces, -n’ayant plus, lui aussi, dans l’éteignement du -regard, que le déclin des lumières qui sur le -square s’accordait avec le déclin de la saison -et passait comme une chaleur dernière d’humanité -et de nature.</p> - -<p>— Quelle imprudence ! lui dit-elle. Voilà -que déjà monte le froid du soir et tu restes -là, devant cette fenêtre ouverte.</p> - -<p>D’un mouvement faible de la tête aux capitons -du fauteuil, il eut le grand mot résigné -des malades qui ne veulent plus lutter :</p> - -<p>— Que m’importe ! Un peu plus tôt, un -peu plus tard, puisque aussi bien cela doit -arriver.</p> - -<p>Le vieil attachement triste s’éveilla ; elle lui -appuya au front le baiser des bonnes lèvres -qui autrefois furent amoureuses.</p> - -<p>— Ne dis pas cela… Tu sais comme je -souffre.</p> - -<p>— Pardonne… C’est vrai, tu souffres, quand -à peine, moi, je souffre encore. Tout est si -léger autour de moi… Il y a des moments où -les formes réelles s’effacent, où les images -ressemblent à un petit nuage qui va se dissiper… -Et, dis-moi…</p> - -<p>Ce fut une seconde d’angoisse inexprimable : -il n’osait plus la regarder. Toute clarté s’en -alla de ses prunelles soudain noyées de nuit, -comme si la grande ombre approchait. Il lui -demanda si leur ami, l’ami constant et fraternel, -n’était pas encore arrivé.</p> - -<p>— Mais non, pourquoi veux-tu ? (Elle était -très calme, souriante à présent, et cependant -il lui parut qu’un tremblement faible altérait -sa voix.) Tu sais bien que ce n’est pas encore -son heure.</p> - -<p>Il voulut parler ; ses lèvres remuèrent sans -qu’il en sortît aucun son ; elle sentit entre les -siennes ses mains se glacer. Un silence pesa, -une éternité ; et puis ses yeux se levèrent, -tout froids, dans la pâleur des affres ; il la -considéra d’un regard d’immense détresse.</p> - -<p>— Tu l’aimes bien, n’est-ce pas ? J’ai besoin -de savoir cela… Ce serait une si grande -douleur de penser qu’après moi…</p> - -<p>La parole ensuite de nouveau expira ; les -ténèbres mortelles s’étendirent, la minute -pleine de sanglots enchaînés avant la ténèbre -finale. Et il s’écouta plus encore qu’il n’écoutait -bruire au-dessus de cette agonie de son -âme la molle parole, le souffle frêle dont elle -sembla se défendre. C’était le regret d’avoir -trop voulu savoir, l’espoir encore que ce cœur -jusque dans la mort lui resterait fidèle ; et il -semblait regarder devant lui très loin, par -delà les jours. Elle cessa de parler, le froid -des abandons passa au vide de l’air comme si -elle n’était plus là, comme si déjà elle était -partie. Et il l’appela comme des portes de la -tombe — une voix dans un naufrage, un -râle…</p> - -<p>— Amie… Amie…</p> - -<p>Elle le toucha de ses mains fiévreuses, si -proche qu’ils n’eurent plus un instant qu’un -même battement de cœur. La chaleur revint, -le flot de la vie au contact de cette chair jeune -et brûlante ; et il lui prenait les mains, il lui -disait avec le sourire des convalescences après -les grandes crises où l’on crut tout perdu :</p> - -<p>— Cela vaut mieux ainsi.</p> - -<p>Elle ne sut pas s’il lui parlait de son silence -ou d’une autre chose à laquelle tous deux -avaient pensé.</p> - -<p>C’était presque un ami d’enfance pour lui ; -ils s’étaient longtemps perdus de vue, et puis -une rencontre, les mains qui se tendent, -l’effusion des souvenirs. Il avait pris sa place -au foyer, accueilli comme un frère. Il s’était -mis à aimer l’enfant, illusionné lui-même d’un -leurre charmant de famille, dans l’ennui -découragé d’une vie qui avait eu ses mécomptes. -Et petit à petit, à mesure que le mal -le minait davantage, la consomption des êtres -voués à un travail qui dépasse les forces, le -mari avait cru remarquer qu’une nuance de -sentiment plus tendre, plus ému que l’amitié -était née dans ces âmes si voisines de la sienne. -Jamais cependant il n’avait douté de leur -probité ; il les croyait purs tous deux dans -cette attirance secrète qui seulement leur -donnait la tristesse de ne pouvoir s’appartenir.</p> - -<p>Quelquefois leurs voix dans le crépuscule -baissaient, n’étaient plus que des voix sans -couleur dans la clarté éteinte des heures, -comme leurs visages. Il eut la pensée qu’ils -étaient malheureux et souffraient pour lui. Sa -vie déclina encore ; il se perçut une ombre à -côté d’eux qui étaient la vie et pourtant, de -peur de trop lui faire sentir leur présence, -glissaient autour de lui d’un pas d’ombres.</p> - -<p>Il souffrit dans l’amour qu’il leur portait, -dans ses plus profondes fibres ; il n’aurait point -autant souffert d’être malheureux lui-même. -Tout sentiment mauvais fut abaissé ; il monta -une lumière très haute et fine, comme aux -soirs de l’été la lumière plus belle du regret -de devoir mourir. Sa sensibilité s’était exaltée ; -il ne démêlait plus leur vie de la sienne, -toutes trois mêlées, celle qui s’en allait et les -deux autres qui peut-être ensuite s’accompliraient. -Et des idées, des choses subtiles et -encore indécises flottèrent. Il se tourmenta -de les faire attendre, de leur faire mal aux -sources délicieuses de leur soif, comme des -voyageurs altérés qui s’affligent de voir se -reculer les fontaines. Il y eut des jours où il -sentit venir la tentation sublime, où d’un -cœur héroïque il fut si près de la mort qu’enfin -ils allaient être libérés. Et puis l’humaine -défaillance le reprenait, l’enfant qu’il faudrait -trop tôt quitter, l’amère douceur de languir -encore un peu de temps auprès de leurs soins -attendris et de n’être pas encore une mémoire -qui pâlit, un reflet qui s’efface aux miroirs.</p> - -<p>Rien qu’un pas à faire, une marche à descendre -de l’obscur escalier et il se retenait aux -pierres, il enfonçait ses ongles dans le mur, -attardé par les beautés suprêmes de la vie. -Cependant il n’était plus vivant déjà ; à leurs -regards qui se détachaient de lui, il se sentait -glisser hors des jours, tout faible et évanoui -sur la frontière. Il lui sembla qu’ils le poussaient ; -il trembla qu’ils désirassent sa mort ; -il eût voulu leur épargner le reproche de ne -s’être pas désirés jusqu’au bout.</p> - -<p>Après des mois, un soir de clarté revenue, -il se retrouva à sa fenêtre, dans le frisson -vernal. Il y avait de petits enfants dans le -square, il y avait de légères feuillées aux -arbres, tout était promesses d’amour et -d’avenir. Un pas glissa sur les tapis, il sentit -un souffle et vit devant lui l’amie aux mains -courageuses, aux mains comme des baumes, -mais plus pâle, dépouillée des roses de sa -chair autrefois si claire. Quelqu’un marchait -derrière elle doucement, un visage de silence, -aux lèvres scellées et froides ; et il reconnut -le compagnon patient qui n’avait pas désespéré -de sa mort.</p> - -<p>Comme on entre ouvrir les rideaux dans -une chambre longtemps close ou les fermer -sur un départ, ils s’avancèrent. Ils lui sourirent -d’un effort las, immense. « Ils n’ont point -failli », pensa-t-il. Il eut une joie infinie ; et -tous trois restèrent un instant sans parler dans -l’heure charmante et lourde. Il la sentit fuir -avec la lumière, avec l’ombre qui montait de -la terre. Bientôt elle s’en irait tout à fait, elle -retournerait se fondre dans la durée obscure. -Et il lui sembla qu’il avait une chose à dire, -entre leurs trois cœurs rapprochés, une chose -terrible et adorable pour laquelle une pareille -heure ne reviendrait plus. Ses lèvres -s’agitèrent, il crut qu’il allait mourir dans le -sacrifice. A peine, dans le flot maintenant -rapide de la nuit, il voyait encore leurs -visages ; toute la lumière parut s’être attardée -sur le sien. Il leur prit à chacun la main et les -attira près de lui. Un souffle passa, il leur -dit :</p> - -<p>— Ami, je la remets à ton amour. Et toi, -amie, aime-le comme tu m’aimas. Je m’en -vais heureux, j’ai le sentiment de vous rendre -heureux tous les deux vous-mêmes.</p> - -<p>Il n’y eut plus ensuite que ce murmure :</p> - -<p>— Cela vaut mieux ainsi.</p> - -<p>L’heure sembla ne plus vouloir finir, dans -une clarté plus haute et dernière, où le ciel -et la vie palpitèrent une éternité. Et l’amie -se rappela l’autre fois, quand encore la parole -hésitait dans l’angoisse. A présent elle s’achevait, -toutes chaînes déliées, dans la charité -ineffable d’un grand cœur résigné.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch8">LA MAISON DE MA VIE</h2> - -<p class="dedic">A Alfred Vallette.</p> - - -<p>Quelqu’un frappe à la porte. — « Es-tu -le vent ? Es-tu la pluie ? Il n’y a ici qu’un -vieil homme malade. — Je suis l’Amour. — Entre, -alors, il y a si longtemps que je -t’attends. »</p> - -<p>C’est une vieille histoire : je ne sais pas -d’où elle vient. Elle était peut-être en moi -dès ma petite enfance. Elle bourdonne d’un -long bruit d’abeille. Elle sonne très doucement -comme une cloche qu’on entend au loin dans -la campagne. L’Amour est entré. Il y avait là -un vieil homme. On ne sait pas ce qui est -arrivé ensuite. J’écoute la bonne leçon profondément -en moi.</p> - -<p>Cœur fou ! cœur qui n’a pas su vieillir ! -Quelqu’un aussi a frappé à ta porte. Il pleuvait -un ciel en larmes. Le vent avait une voix -basse et malade comme un vieil homme. Qui -es-tu, toi qui es derrière la porte, battant à -petits coups pressés le bois vermoulu ?</p> - -<p>Oh ! je tremble si mollement avec mon -cœur dans les mains, car je te reconnais à -présent. Tu es venu déjà, tu es venu souvent. -C’était le matin, c’était l’après-midi, et voici -le soir. Je sais bien ce que sont ces petits coups -dans l’ombre. Demeure là un long instant. Je -ferai la maison belle pour te recevoir. Je -sèmerai des fleurs sur le seuil et la fenêtre. -J’étendrai mes plus beaux tapis pour tes -petits souliers blancs. Il y a ici un si ardent -jeune homme qui t’attendait depuis l’autre -fois. La porte tourna sur ses gonds dérouillés. -Et tu es entré, bel Amour !</p> - -<p>C’est une petite maison là-bas, sous les -arbres. Cela n’a pas de sens spécial ; on -pourrait en dire autant de toutes les autres -maisons qui l’avoisinent. Mais moi, je me -redis cette chose si simple avec une voix -attendrie, une voix qui m’était encore inconnue. -Une petite maison… et toute ma vie dans cette -petite maison. Une vie dort là chaque nuit et -s’éveille là chaque matin. Ma vie à petits pas -traverse les chambres, et puis elle descend -jusqu’au jardin. Je passe sous les fenêtres ; je -regarde s’allumer les lampes ; un rideau se -ferme et ma vie n’a pas eu l’air de me reconnaître. -Que lui dirai-je quand, dans l’heure -admirable, nous serons là, derrière le rideau, -l’un en face de l’autre, avec nos mains jointes, -près de la vieille Dame ?</p> - -<p>Le ciel est plus haut sur la maison. Les -vitres non plus ne sont pas les mêmes qu’aux -autres maisons. Elles s’éclairent d’une lumière -qui n’est pas celle de la rue ; elles ont la -clarté humide et brillante des yeux qui -regardent en dedans d’eux-mêmes. Je n’ignore -pas pourquoi je pleure très doucement quand -je les aperçois, de l’autre côté de la plaine. -Je crois qu’elles me regardent ; elles regardent -bien plus la délicieuse enfant qui est assise -près de la fenêtre, ou à la table, ou sous le -portrait d’un doux vieil homme blond, et qui -emmêle ses mains aux soies d’une tapisserie, -ou qui, à présent, à son tour regarde du côté -des vitres, comme celles-ci tout à l’heure -regardaient dans la chambre. Un léger -brouillard ondule à mes yeux : on dirait -qu’une chaude pluie d’été étame les vitres ; et -puis la maison se met à trembler au fond de -cette petite moiteur de mes yeux. Elle n’a -plus que la forme indécise d’une chose qui -est là et que je ne vois plus, que je ne vois -plus.</p> - -<p>Je viens du bout de la plaine, je viens du -bout de l’ombre, et la route à mesure s’élucide. -Je suis venu les soirs et les matins. -L’hiver neigeait sur le vieux jardin ; l’hiver -neigeait dans mon cœur. Et, un jour, le lilas -a gonflé ses bourgeons verts par-dessus le -mur. Il y a si longtemps que j’attendais cela ! -Il y a si longtemps que j’arrive du fond de la -plaine, en marche vers la petite maison ! -Peut-être je l’ai vue déjà dans une autre vie. -Je suis le vieil enfant crédule qui va, écoutant -chanter en lui la petite chanson d’éternité. -Voilà bien la porte et les marches du seuil. Il -viendra un jour un timide jeune homme qui -franchira le seuil, et moi, je serai retourné -là-bas, dans le fond de la plaine. Oh ! je la -connais bien, cette voix ironique qui me fait -tristement m’en aller chaque soir après que -je suis venu ! Porte, chère porte terrible ! Vois, -à présent, je gratte ton seuil avec mes ongles !</p> - -<p>Eh bien, il faudra changer ce vieux conte. -Quelqu’un frappe. Est-ce le vent ? est-ce la -pluie ?… Je suis l’Amour… N’entre pas, il y -a trop longtemps que je n’attends plus. -Mensonge ! mensonge ! Mon cœur est toujours -le même cœur ardent et jeune. Entre, Amour ! -maintenant tu ne partiras plus !</p> - -<p>Alors, ma vieille folie arrange ainsi les -choses. Je suis près de Dea : je tiens ses mains -dans les miennes. La lampe brûle clairement -sur la table, et le portrait du père nous regarde -avec des yeux bienveillants. Tout est mystère -autour de nous comme nous pour nous-mêmes. -Et la bonne Dame aux cheveux d’argent, qui -fut autrefois si belle, lentement remue les -doigts sur un ouvrage qu’on ne voit pas, comme -si elle tissait de l’ombre. Son sourire m’encourage. -« Mes enfants ne vous gênez pas. Je -suis un peu sourde, vous savez… Je n’entends -que ce que je veux entendre. Il y eut un -temps où, à moi aussi, celui qui est là dans -son cadre, chuchotait de tendres aveux. » -Et, ce soir-là, j’ai apporté l’anneau, je le passe -au doigt de Dea. Je lui dis très bas : « Dea ! -il y a des milliers d’ans, un jeune homme est -venu, pour la première fois, vers une jeune -fille. C’était au matin du monde et l’humanité -est toujours ce même jeune homme et cette -même jeune fille comme toi et moi à présent. »</p> - -<p>Mon Dieu ! que cela était doux à dire ! Je -lui parlais ainsi, moi, un homme qui déjà avait -dépassé le temps de la vie moyenne. Mon sang -sauvage bouillait de sentir les genoux de -l’enfant près des miens.</p> - -<p>Dea ! ne viendras-tu jamais me faire signe -derrière le rideau ?</p> - -<p>Et puis des jours encore ont coulé, je ne -sais plus combien de jours. Le lilas s’est -guirlandé de feuilles vertes ; ses touffes bleues -ont fleuri la crête du mur. Les soirs maintenant -sont pleins de tièdes odeurs délicieuses. -Est-ce à cause du petit nuage qui monte à mes -yeux ? Quand je passe, il me semble qu’une -main inquiètement soulève le rideau. Les -vitres ont la beauté humide et brillante d’un -regard qui me suit jusqu’au bout de la plaine.</p> - -<p>O vie ! vie des sèves et des substances ! Vie -qui fais lever les seins des vierges et tourmentes -le flanc des mâles ! Vie qu’avec mes -mains j’écrase dans ma poitrine pour en -étouffer les battements et qui, à gros bouillons -rouges comme un jeune vin, ruisselles de moi ! -Vie qui éternellement rajeunis le cœur des -vieux chênes dans la forêt ! J’ai traversé de -nouveau la plaine. Je veux être ce jeune -homme timide et téméraire qui franchissait le -seuil et disait à Dea les paroles d’amour.</p> - -<p>Dea ! Dea ! je suis le vieil hiver qui a déposé -sa toison d’ours et bondit à présent avec le -pas du jeune printemps par les chemins. Voici -la petite maison, et voici les vitres claires. Je -monterai les degrés du seuil, je frapperai à la -porte. Mon cœur, mon cœur orageux et enfant, -je le laisserai rouler très faiblement de mes -mains comme une chose lourde et fragile sur -laquelle, avec tes petits pieds blancs, tu marcheras. -Et Dea est là, avec ses doigts délicats -au rideau, petite ombre si pâle qui me regarde -venir. Je ne sais pas si elle pleure ou si elle -me sourit. Je sais seulement qu’elle est là, -qu’elle fut toujours là comme ma vie même.</p> - -<p>Et encore une fois, je suis passé sous la -fenêtre. Il n’y avait pourtant que trois petites -marches à monter, rien que trois petites -marches. La première était le passé, la seconde -était le présent, et voilà, à la troisième, -j’aurais vu s’ouvrir les jours espérés. J’aurais -été au cœur même de la maison de ma vie.</p> - -<p>Mais il est trop tard. Vois-tu, Dea, un -homme à mon âge est malgré tout un vieil -homme, et tu n’es plus toi-même une jeune -fille. Vie effrayante qui aboie en moi comme -un chien ! tire sur ta chaîne. Une petite main -jamais, jamais ne viendra te délivrer.</p> - -<p>Maintenant, il faut arranger ainsi ce conte -charmant avec lequel fut bercée l’ancienne -humanité. Quelqu’un frappe à la porte. Es-tu -le vent ? Es-tu l’Amour ? Je suis la Mort. -Alors, entre, car ma vie est partie là-bas ; il -n’y a plus que toi qui pouvais venir encore.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch9">LA CHANSON D’ÉTERNITÉ</h2> - -<p class="dedic">A Henri Charriaut.</p> - - -<p>Jurieu est à sa table. Il a laissé tomber sa -plume. Son cœur bat à coups pressés et il -n’est plus le même homme qu’hier, que tout -à l’heure. Une onde chaude a passé, un -large flot de vie. Et il s’étonne d’avoir pu -écrire tout ce matin d’été, dans le calme de -sa pensée. Ses pages sont humides d’encre -encore ; elles palpitent d’humanité lointaine ; -elles ont jailli brûlantes et fraîches, visions -des âges où passa l’homme vierge, le libre -enfant de la Genèse. Et Jurieu, comme un -patriarche, comme un mage, a vécu de la vie -merveilleuse des forêts et de la savane. Le -jour se levait quand il a ouvert la haute baie -de sa chambre de travail. Le matin parfumé -d’une odeur de thym est entré. Et ensuite, -avec le reflet vert des grands arbres sur ses -mains, il s’est assis à sa table. La vie tardait -encore aux champs et dans la maison. Une -paix profonde de silence l’enveloppait -comme une éternité.</p> - -<p>Il a dit la transmission divine de l’être à -travers le temps. Et lui-même se croyait -rêver aux matins du monde. Puis la joie des -hauts feuillages a vibré dans l’heure lumineuse. -Les faucheurs au bruit clair des faux ont -marché par les pelouses. D’autres hommes à -mesure naissaient des races, comme l’herbe -en fleur allait repousser de l’herbe et rien -n’était fini, tout recommençait dans un cycle -éternel. Ainsi, parmi les images et les analogies, -il a remonté les courants profonds d’humanité.</p> - -<p>Maintenant une voix jeune chante dans la -maison et il n’est plus le même homme : le -rythme intérieur s’est rompu, un flot de vie -ardente a passé. Jurieu se lève, il comprime -à deux mains sa poitrine et il est heureux -d’une chose lointaine, inexplicable. La petite -Chanson, elle aussi, semble venir du fond des -âges, des matins du monde. Tout à l’heure, -il l’entendit au jardin d’Eden ; elle monta -pour la joie du premier homme ; elle emplit -d’amour le cœur ingénu d’Adam. Et toute -autre voix se tut ; il n’y eut plus sous les -cieux sidérés que ce souffle mélodieux et frêle. -Jurieu fait un pas vers la porte, revient et, -en passant devant un miroir, il aperçoit sa -barbe blanche. Elle ruisselle en ondes argentées -de ses joues ; elle a l’éclat des neiges sur -un haut mont, sur une cime qui vit les jeunes -humanités ; et lui aussi porte à ses épaules -des faix d’humanité, pèlerin chargé des -reliques d’un millénaire passé. Il appuie la -main sur ses tempes, il se sourit avec mélancolie.</p> - -<p>— Quelle folie ! à mon âge ! Presque un -vieillard !</p> - -<p>Et il cesse d’entendre la petite Chanson ; la -maison, d’un silence lourd, pèse sur sa songerie.</p> - -<p>Il lui semble avoir marché depuis des -siècles ; il ne sait plus depuis combien de -temps il est en marche. Peut-être c’était aux -premières aurores du monde. Et il longeait -les fleuves sacrés, il vivait avec les brahmes -et les éléphants blancs, dans des contrées -merveilleuses. Alors encore l’éternité était -fraîche, toute jeune : les hommes ne connaissaient -pas les temples en ruines ni les dieux -mutilés, et les choses de mémoire n’étaient -pas encore nées ; la durée des jours se fondait -dans un jour unique et divin, sans commencement -et sans fin. Et puis, la petite Chanson -une première fois s’était fait entendre.</p> - -<p>Elle venait des fontaines et des jardins ; -elle arrivait de l’autre côté de la vie ; elle -sembla monter du mystère profond de la -Genèse. Et il vit apparaître la Femme : la -Chanson avait la forme de sa bouche et déjà -cette bouche avait connu le baiser. Ensuite, -il cessa d’être seul ; il eut un toit sous lequel -ils vivaient ensemble, et une petite existence -avait grandi près d’eux, la petite onde claire -d’une source, le matin délicieux d’une vie -d’enfant.</p> - -<p>Ainsi Jurieu avait cru revivre lui-même le -grand rêve d’humanité, la transmission infinie -des âges de jeunesse et d’amour qui était sa -foi. Absorbé dans ses palingénésies, il ne -s’aperçut des neiges de sa barbe qu’après que -la mort eut passé sur la maison. La jeunesse -du monde s’éclipsa ; il ne resta que le poids -effrayant des âges. Et il était lui-même un -homme ancien qui se souvenait d’Eden. Des -ans s’écoulèrent, des portions d’éternité où la -douleur demeura victorieuse, où aux champs, -de la conjecture elle fauchait toute vie comme -auprès de lui elle avait fauché la fleur de son -mûr été. Albine parut avoir emporté aux -ombres la grande clarté qui avait marché -devant lui. Il fut dans les ténèbres, il tâtonnait -du côté de l’Orient et il ne croyait plus à -l’éternité de la substance, à la loi qui fait tous -les hommes contemporains d’un même point -de la durée qui est la vie. Et puis un jour, -dans son âge d’ancêtre, la petite Chanson -s’était réveillée. Comme un vent léger, -comme une brise venue des confins de l’espace -et du temps, elle avait brui sur les lèvres -de l’enfant. Celle-ci aussi s’appelait Albine. -Une bouche s’était fermée, une autre s’était -ouverte et elles avaient toutes deux le même -nom. Ses ans semblèrent recommencer et il -sentit finir l’exil d’Eden.</p> - -<p>Jurieu à présent s’apparaît dans le miroir -avec les clairs yeux d’un jeune homme. Son -regard est un miroir plus brillant, une eau -profonde et fraîche mirant l’infini d’un ciel. -Et il ne voit plus sa barbe blanche, sa toison -de patriarche : le flot remonté du cœur lui -met aux joues les roses ardentes de la vie. Et -les images d’éternité se sont renouées.</p> - -<p>— Exquise petite Albine, aube et midi de -mes jours, symbole jeune de l’Etre impérissable, -tu fis ce miracle de ressusciter celle qui, -en partant, te confia à ma garde paternelle. -Tu es deux fois Albine, toi en qui Albine -revit, et toute la jeunesse du monde !</p> - -<p>Les heures repassent. Il revit l’harmonieux -hymen, leur chère solitude d’amour et de -travail, le mirage d’univers que seule la mort -avait pu rompre. Mais la mort n’est qu’un -passage vers les métamorphoses : la vie seule -règne et l’éternité en elle. Et il entend la -douce voix des adieux : « Ne pleure pas… En -la regardant, plus tard tu croiras que je te -suis revenue. » Une ombre s’est levée et lui -sourit, la forme même du corps aimable qu’eut -Albine ; et des mains, comme alors, se sont -jointes, et il croit sentir entre les siennes la -petite main d’enfant qu’elle lui mit entre les -doigts comme un legs, comme les petites -mains délicieuses de son âme. Et Albine -l’avait eu d’un premier époux, six ans -avant qu’il l’eût prise pour épouse, à son -tour.</p> - -<p>Le flot s’est apaisé, la sève orageuse remontée -du vieux cœur vert. Et Jurieu s’en va vers -la fenêtre, il contemple le bel été des pelouses, -la gloire des chênes centenaires, images des -Forces éternelles. Déjà le jour est haut comme -dans sa vie ; le soleil sous sa meule vermeille -a broyé le matin ingénu. Il n’est plus que -le blanc patriarche, le grand arbre bruissant -d’ans et d’abeilles dans la forêt de l’Etre. -Un calme merveilleux lui vient des siècles -derrière lui.</p> - -<p>Mais de nouveau la petite Chanson monte -de la maison, semble monter du fond des -âges. Il la connut au matin de la vie ; elle -chantait le bonheur et elle s’appelait aussi -Albine. Alors encore une fois le vieil arbre -frémit jusqu’en ses racines. Le printemps est -revenu, le flot de jeunesse et d’éternité, et la -porte s’ouvre, il voit apparaître la Vierge -comme autrefois lui apparut la Femme. Elle -est presque nue sous la transparence des -mousselines. Son corps ondule comme une -vapeur d’argent venue des eaux ; ses gestes -secouent dans l’air des parfums de roses. -Il croit sentir l’odeur divine de sa vie.</p> - -<p>— Vois, dit-elle, je les cueillis encore -mouillées de rosée pour en parer cette table.</p> - -<p>Il lui répond en souriant :</p> - -<p>— Fleuris-en donc ces vieilles écritures -comme d’un jeune symbole, comme du signe -charmant de ta présence.</p> - -<p>Maintenant, elle s’assied sur ses genoux et -caresse ses joues chevelues ; les petites mains -joueuses font un vent léger à ses lèvres. Il -demeure troublé d’un délice profond, d’une -peine délicieuse, et toute la terre a tremblé -autour de lui comme pendant un mystère. -Doucement, il lui ouvre les yeux, il contemple -leur orient limpide, et un autre regard se lève.</p> - -<p>Il croit entendre une voix :</p> - -<p>— Elle et moi, c’est encore moi.</p> - -<p>Ensuite, ses larmes coulent.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch10">LA FILEUSE DE MINUIT</h2> - -<p class="dedic">A Eugénie Meuris.</p> - - -<p>Près d’un canal (c’était, sur les eaux de ce -canal, un brumeux et triste minuit de novembre), -une file de pauvres maisons sous -les arbres me suggéra tout à coup — après -des heures à errer par les carrefours sans -passants — de lentes douleurs de très vieilles -gens, comme des malades en une cour d’hôpital. -Mais peut-être, songeais-je, il y a là, -derrière ces mornes vitres, au fond d’un de -ces logis d’un âge reculé, peut-être il y a le -pâle visage et les cheveux décolorés d’une -enfant lasse de filer toujours à son rouet, de -filer les soirs et les matins en rêvant à celui -qui l’ira prendre par la main et la mènera -vers les sacrements. Et sans doute — ah ! -filer sans espoir le chanvre et le rêve comme -une petite aïeule ! — elle vient de souffler la -lampe, elle s’est couchée dans le lit, sous la -touffe de buis, à côté d’une vieille femme -qui s’agite et ne peut trouver le sommeil.</p> - -<p>Mes pas, las de tourner sous les tours et -les beffrois en cette ville millénaire, — Memling, -l’évangélique peintre, avait vécu et connu -là de pareils mélancoliques minuits, car la -ville s’appelait Bruges ! — mes pas donc, -après tant de venelles et de ponts et de -places et de porches, m’avaient conduit jusqu’en -cette agonie d’un solitaire quartier, -dans l’humide voisinage d’un triste canal. -Nulle lune n’éclairait les maisons sous les -arbres ; leur fantôme seulement (puisqu’à -peine j’en pouvais distinguer la forme) se -dressait devant moi dans le pluvieux brouillard, -comme si vraiment, depuis tant de siècles -qu’elles subissaient les rafales, ce n’étaient -plus que des fantômes de maisons, de pauvres -fantômes à présent ressuscités par un nocturne -sortilège.</p> - -<p>Mais, m’avisai-je, ils vont m’entendre, ils -vont se réveiller au bruit lourd de mes pas, -les habitants de ces taciturnes demeures ; car -sans doute plus jamais personne, depuis des -ans, ne passe le long de ce canal. Aussitôt je -m’efforçai d’étouffer ma marche en la moite -couche de feuilles dont le pavé était jonché ; -je devins moi-même un fantôme dans cette -rue spectrale.</p> - -<p>Un réverbère (il semblait s’éteindre subitement, -puis jetait une petite flamme) — un -réverbère, comme une veilleuse dans un dortoir -d’hôpital, au loin sillait l’eau du canal -d’un reflet rouge. Et toujours quelque gargouille, -avec un clapotis léger, — mais je ne -pouvais voir en quel endroit, — avec une -triste musique de larmes éternelles, se déversait -dans cette eau. On dirait, pensais-je, -que pleure en cette stillation sans arrêt la -moribonde lumière de là-bas, la lumière des -yeux crevés du sinistre réverbère ou si c’est -du sang qui, comme dans un hôpital, s’égoutte -des plaies et larme par les souterraines -rigoles jusqu’au fond des puits. Un cimetière — ce -me semblait, expliquez cela ! — un -cimetière, comble d’antiques pourritures oubliées, -devait étendre aux alentours son -funèbre enclos.</p> - -<p>A la fin, l’angoisse du silence au bord de -cette eau comme des larmes et du sang, -m’opprima si affreusement que, sans cause, -et seulement pour rompre le silence, je me -mis à crier :</p> - -<p>— Hola ! Ho ! Quelqu’un ! Y a-t-il encore -ici quelqu’un de vivant ?</p> - -<p>Une fenêtre s’ouvrit, — et justement un air -de carillon se mit à tinter dans la nuit, tinta -comme des gouttes de pluie mélodieuses sur -les sombres carreaux de la nuit ou comme -un vol musical d’oiseaux dans la nuit, si bien -que je me persuadai d’abord que s’ouvrait -réellement par cette fenêtre une volière à un -vol d’oiseaux.</p> - -<p>Mais un aimable rire, un rire frais et jeune — c’était -aussi comme le rire de ce carillon ! — trilla -presque aussitôt, tandis qu’une rose, -lancée par d’invisibles mains, frôlait mon -visage et ensuite, parmi les feuilles mortes, -tombait à mes pieds.</p> - -<p>Il n’y eut pas de paroles, les lèvres n’émirent -que le son de cristal de ce rire, -comme si toute la petite personne — frêle, -frêle, la bouche en cœur de rose — aussi -eût été en cristal. Mais cette rose sur ma -joue, dis-je en ramassant la fleur, ce cœur de -rose, n’est-ce pas sa bouche même qu’elle me -jeta ? Sans doute ma voix l’avait tirée de son -sommeil ; elle quittait à l’instant le lit où -constamment s’agitait cette vieille femme.</p> - -<p>Je la soupçonnai toute pâle et décolorée -comme une petite aïeule, après les étés et les -hivers à filer son rêve et son chanvre.</p> - -<p>La fenêtre s’était refermée sur le rire ; -maintenant l’escalier craquait sous la hâte -d’un pas ; et ensuite, dans l’entrebâillement -de la porte, m’apparut une main qui me faisait -signe d’entrer.</p> - -<p>— Oh ! dites-moi (la fille était brune et -maigre et je lui parlais ainsi, en considérant -autour de nous la nudité des murs) dites-moi. -N’y a-t-il pas un cimetière en ce quartier -loin de la ville ? N’y a-t-il pas des malades -en un hôpital au bout du canal dans ce quartier -de la ville ?</p> - -<p>— Je vois que vous aimez à rire, me répondit-elle -en riant et en déroulant ses cheveux. -Eh bien ! si vous êtes venu pour ce -que je crois, la mère dort dans son lit, mais -il y a une petite place sur le côté, jusqu’où -descend le drap.</p> - -<p>Elle m’avait pris par la main et m’attirait -vers l’escalier ; mais un insurmontable dégoût -à présent me dissuadait de la suivre.</p> - -<p>— Non, non, dis-je, laissons cela.</p> - -<p>— Oh ! — et elle riait plus fort à présent — la -bonne femme n’est pas pour nous -inquiéter ! Et il y a encore ma petite sœur -dans un autre lit ; mais, vous savez, pour elle -j’éteins la lampe.</p> - -<p>— Et, dites-moi, repris-je après un moment — (je -parlais comme en songe), — n’a-t-elle -pas le pâle visage et les cheveux décolorés -d’une enfant lasse de filer toujours à -son rouet ?</p> - -<p>Elle cessa de rire :</p> - -<p>— Ah ! nous avons cru la perdre souvent. -A dix ans, elle n’était pas grande en tout -comme une poupée. Il fallait passer les nuits -à la lever, à la coucher ensuite. On n’était -jamais sûr qu’elle verrait venir le jour. Et -c’est vrai, elle est pâle, c’est comme une petite -image de la Vierge. Voici qu’elle va sur ses -dix-sept ans. Avec mes gains, je lui achète des -robes ou du lin, et comme ça elle file, elle file -de la belle toile pour le jour où elle s’ira -mettre en ménage, — de la toile toute -blanche pour ses draps de mariée. Mais, -attendez, je vais l’appeler. — Hé ! Leentje !</p> - -<p>Un pas bientôt glissa le long des degrés — (encore -une fois tintait le carillon au loin sur -la ville) — un pas léger comme les notes de -ce carillon descendant et remontant l’échelle -des arpèges, et ces pas des agneaux sur les -prairies en fleurs des vieux volets gothiques. -Ensuite s’avança jusque près de moi en sa -longue robe blanche, s’avança dans le cercle -de lumière de la lampe une petite forme charmante, -la grâce et la pâleur mêmes d’une -vierge de Memling (mais elle ne portait pas le -lys), les candides yeux d’améthyste et les fines -mains translucides d’une vierge de Memling.</p> - -<p>— Et si vous saviez comme elle chante ! -s’écria la fille brune en se reprenant, par une -vieille habitude, à rire.</p> - -<p>— Au clair de lune (maintenant elle chantait, -la petite fileuse) au clair de lune, avec -des fils de lune, filait en un pré de lune, la -princesse. — Ah ! personne ne sait plus son -nom ! — Passa par le pré, en habits de lune, -le fils du roi. « Ah ! lui dit-elle sous la lune, -je file pour mon cœur un beau rêve couleur de -lune. » Longtemps après, par le pré de lune, -revint le fils du roi. « Ah ! lui dit-elle sous -la lune, je file pour mon lit de noces de beaux -draps de lune. » Encore une fois passa, en -le pré, sous la lune, le fils du roi : « Ah ! lui -dit-elle, c’est fini de filer le rêve et les draps ; -maintenant avec ces fils de lune, je file mon -suaire, mon beau suaire de lune, dit la princesse. » — Ah ! -personne ne sait plus son -nom ! Et quand une dernière fois revint le -fils du roi, sur le pré séchaient les beaux draps -de lune ; mais la princesse ne filait plus. — Ah ! -filait dans la lune la princesse !</p> - -<p>— Assez ! (étreint par une réelle douleur, -je ne pus maîtriser ce cri.) Assez ! tous les -lins sont filés. Il y a assez de toiles filées -pour les suaires ! Et comment pouvez-vous -nier qu’il y ait un cimetière proche de ce -canal, un cimetière aux ossements pourris par -les eaux de ce canal ?</p> - -<p>Je m’aperçus alors que j’avais effrayé cette -enfant.</p> - -<p>— Oh ! (lui dis-je très doucement), il -viendra, celui que vous attendez et qui vous -mènera aux sacrements. Oui, il viendra, -n’ayez point de crainte ; il viendra, le prince -pour qui vous vêtirez vos blancs vêtements de -lune ; et vous irez ensemble vous aimer dans -la lune, — ô ma petite vierge, ô vierge que -Memling eût peinte avec des couleurs de lune.</p> - -<p>En sortant de cette maison (sur le seuil la -fille brune à présent m’injuriait), j’entendis -encore une fois le sanglot de la gargouille -dans la nuit, encore une fois les oiseaux du -carillon.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch11">LA JEUNE FILLE A LA FENÊTRE</h2> - -<p class="dedic">A Judith Cladel.</p> - - -<blockquote> -<p class="drap small">Par l’entre-bâillure des mousselines, à travers la vitre -comme étamée d’un soir d’hiver, un canal s’aperçoit. -De l’autre côté du canal, les maisons sont bordées par -un quai. Une vieille arche de pont, un peu au delà -vers la gauche, érige un crucifix. Il neige. Dans la -reculée, un chevet d’église s’écorne, cassé par la perpective.</p> -</blockquote> - -<p><span class="sc">La jeune fille à la fenêtre</span>, <i>faisant de -la dentelle</i>. — Mes mains, mes petites -mains, mes pâles mains jamais nuptiales, les -avez-vous fait danser toute cette après-midi, -les fuseaux !… C’est ma triste vie qui, fil à -fil, s’enroule autour des épingles d’or, et les -fils sortent de mon cœur, les fils vont de mon -cœur à mes doigts, les beaux fils couleur de -neige qui retiennent mon cœur captif.</p> - -<p>» Mes sœurs, s’il ne vient pas, Celui que -j’attends, vous enlèverez les épingles, vous -détacherez la dentelle, vous l’éploierez sur -la nuit de mes yeux… Je l’ai commencée -avec les fils de mai… Il neigeait alors de l’aubépine, -les soirs avaient des tuniques blanches -de petites filles ; dans l’église, les orgues -du mois de Marie chantaient. Et mon cœur -aussi était une église où, derrière les vitraux -sous la petite lampe, mon Jésus resplendissait. -Son sourire me regardait avec la forme -de mon propre cœur ; et je lavais doucement -ses plaies avec des larmes qui n’avaient pas -encore pris le goût du sel !</p> - -<p>» Mes mains, mes joyeuses mains jamais -lasses, c’était mon voile de mariée qu’en ce -temps vous fleurissiez de marguerites et -d’étoiles… Le prêtre a quitté la chapelle ; -l’enfant de chœur a éteint les cierges de l’autel ; -les orgues se sont tues dans les soirs. -L’hiver était venu ; et j’ai continué mon beau -voile avec des fils de neige. Mes mains ont -filé la neige qui tombait dans l’hiver de mon -cœur, elles en ont fait le fil avec lequel -maintenant s’achève le triste voile.</p> - -<p>» Mon cœur est une église où, après la -messe, il passe des visages aux yeux vides -comme des chambres de trépassés. Des mères -intercèdent à genoux pour leur enfant malade. -Une très vieille jeune fille porte son -cœur dans ses doigts et l’offre aux Saintes -miséricordes.</p> - -<p>» Je suis cette mère, Seigneur, intercédant -pour mon amour malade, je suis cette vieille -jeune fille, Seigneur ! Je remets entre vos -mains l’offrande douloureuse de mon cœur -inexaucé. Dévidez-vous, les fuseaux ! Mes -larmes à la longue ont durci de leurs cristaux -le fil ; la dentelle sous mes larmes s’est gelée -en dures et brillantes fleurs de givre.</p> - -<p>» Dites, dites, mes sœurs, le voile, en -l’éployant, sera-t-il pas assez long pour -s’étendre de mon visage à mon cœur ?</p> - -<blockquote> -<p class="small drap">(Les cloches sonnent à l’église. Elle regarde -s’allumer les vitraux dans le chœur. Des -mantes noires passent sur le pont.)</p> -</blockquote> - -<p>» Je les reconnais : ce sont toujours, -depuis que je travaille à cette fenêtre, les -mêmes visages de soir et de prières ; -l’hiver aussi a neigé sur ces âmes. Mes -espoirs, vous vous êtes usés comme les -genoux qu’elles vont fléchir devant les autels… -Chaque soir, elles passent au tintement -de la cloche dans leurs grands manteaux ; -elles se signent devant le crucifix ; elles vont -vers les cierges et les chants, comme des -oiseaux battant de l’aile du côté des volières. -Mon cœur, comme elles, porte une sombre -mante… Mon cœur passe sur un pont, mon -cœur va vers une chapelle dont le prêtre est -mort il y a longtemps. Nulle lampe ne brûle -plus par delà les verrières, nul encens ne -fume plus sous les voûtes ; et cependant mon -Jésus y est couché parmi l’or et les aromates.</p> - -<p>» Silence ! Mon cœur a frappé à la porte ; -la porte ne s’est pas ouverte, la porte jamais -ne s’ouvrira. Ah ! sonnez, les cloches ! sonnez, -mes glas ! Mes prières connaissent une chapelle -muette comme un tombeau.</p> - -<blockquote> -<p class="small drap">(Elle a laissé retomber les bobines et rêve, -les yeux distraits, perdus dans la neige -qui floconne lentement.)</p> -</blockquote> - -<p>» Nous étions alors autour de la table -quatre petites sœurs. Une est partie, un soir -qu’il neigeait comme à présent ; elle n’avait -pas quinze ans. Celle-là sans doute, dès le -berceau, avait été fiancée à un beau jeune -homme pâle dans la lune… Et ensuite, la -table est devenue trop grande pour les -trois autres. Annie ! ma chère Annie, pourquoi -ne suis-je pas couchée à votre place -dans la petite bière où vos lys ont fleuri -pour l’éternité ? J’étais l’aînée de nous ; il -n’eût fallu qu’un peu plus de bois au cercueil…</p> - -<p>» Et tant qu’elles furent quatre, les soirs, -dans le jardin, les petites sœurs dansaient -une ronde en chantant : « Il était un beau -prince, et ri et ri, petit rigodon… » — Ah ! -je ne veux plus chanter cela. Une princesse -au fond d’une tour espère la venue du beau -prince… Le beau prince a passé par le pays ; -il a passé devant la tour ; la petite princesse -est morte de chagrin parce que le beau -prince n’a pas trouvé la clef de la tour… -Annie, ma chère Annie, est-ce que quand il -neige, ce ne sont pas les pleurs gelés des -pâles jeunes filles qui tombent des étoiles — des -pauvres jeunes filles pleurant le bel -amant qui n’est pas venu ? Dites, bonne -Annie, est-ce que ce n’est pas la charpie que -des petites mains de jeunes filles effilent au -fond des étoiles pour panser les blessures de -celles qui sont demeurées ?</p> - -<blockquote> -<p class="small drap">(Une lampe s’allume dans une des maisons -en face.)</p> -</blockquote> - -<p>» La bonne dame tout à l’heure descendra -son chien à la rue, elle le regardera un instant -courir dans la neige ; ensuite elle le -rappellera. Et, à travers la mince guipure -blanche, je verrai la bonne dame passer l’eau -sur son thé, ajouter quelques points à sa -tapisserie… (Ah ! toujours la même depuis -de si longues années !)… puis s’endormir, -son petit chien sur ses genoux : ils n’ont pas -connu le poids léger d’une chair d’enfant.</p> - -<blockquote> -<p class="small drap">(D’autres fenêtres s’allument.)</p> -</blockquote> - -<p>» Ah ! Des lampes encore ! Des lampes -comme des yeux rouges de pleurs ! Des lampes -comme des regards d’aveugles derrière la -vitre d’un hôpital ! De vieilles gens sans -doute, des âmes lasses d’infinies résignations ! -D’anciennes douleurs de jeunes filles regardant -neiger le silence à travers le cloître de -leur cœur. « Il était un beau prince ! Et ri et -ri, petit rigodon ! » Pourquoi la triste chanson -me revient-elle surtout ce soir ? Pourquoi -grelotte-t-elle à la porte comme un -vieux pauvre chargé des reliques d’un autre -âge ? Il y a si longtemps qu’elle est morte, -la princesse : le beau prince sans doute n’en -a jamais rien su… Mes mains, séchez les -pleurs de mes yeux.</p> - -<blockquote> -<p class="small drap">(Sur le pont tout à coup quelqu’un apparaît, -un homme dont on n’aperçoit pas le -visage à travers la neige et la nuit. Il -s’arrête près du crucifix et regarde du -côté de la fenêtre. Elle rit.)</p> -</blockquote> - -<p>» Le voilà, mon prince Charmant… Il y a -six ans qu’il passe sur le pont, tous les soirs, -à la même heure. J’ignore son nom ; je sais -seulement qu’il a des cheveux blancs. Il -passe, il regarde ; nous ne nous sommes -jamais rien dit. Mes sœurs l’appellent : -<i>l’ange des dernières pensées du jour</i>. Et -ensuite ce n’est plus qu’une ombre au bout -de ce canal… Il s’en ira dans un instant -comme il s’en est allé tous les autres soirs.</p> - -<p>» Ah ! qui aurait dit, quand nous étions -quatre petites sœurs chantant cette antique -ballade, qu’un si vieux monsieur s’arrêterait -devant ma tour et que je serais la princesse -des espoirs qui ne doivent pas se réaliser ! -Je ne tiens plus au monde pourtant que par -cette charité d’un regard qui se tourne vers -ma vitre…</p> - -<blockquote> -<p class="small drap">(L’inconnu fait un geste et quitte le pont.)</p> -</blockquote> - -<p>» Parti ! Et ce geste encore depuis six ans, -ce geste dont toujours il semble se résigner -et prendre à témoin le ciel de l’impossibilité -de franchir la distance qui nous sépare… Il -n’y a cependant là qu’une flaque d’eau, il n’y -a que les silences d’un peu d’eau qui dort ! -Mon cœur est une maison au bord d’un canal, -avec une fenêtre derrière laquelle veille mon -amour et où se réfléchit le regret d’un passant.</p> - -<blockquote> -<p class="small drap">(La nuit est entièrement tombée ; une douceur -de sommeil pèse sur la ville. Là-bas, -les hautes fenêtres de l’église se découpent, -étincelantes.)</p> -</blockquote> - -<p>» Seigneur, je mêle ma voix à celles de vos -humbles servantes… Seigneur, prenez en -pitié ma longue peine… Donnez-moi la force -de continuer jusqu’au bout ce voile de -mariée, afin que, n’ayant pu servir à ma vie, -il serve au moins à ma bonne mort… Et vous, -mes mains, mes pauvres mains flétries, si, à -force de vider les bobines, le fil venait à vous -manquer, prenez les lins de mes cheveux, -prenez à mes tempes les fils sur lesquels a -neigé l’hiver. »</p> - -<blockquote> -<p class="small drap">(Elle ferme les rideaux, allume sa lampe et -se remet à sa dentelle.)</p> -</blockquote> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch12">LES PAS</h2> - - -<p>Aux aubes insomnieuses de l’hiver, quand -le dur hoquet des coqs — et leur diane — éveille -le sanglot comme à regret des horloges, -lequel, roulant sa tête découragée sur -l’oreiller (avec cette plainte : Ah ! déjà eux ! -<i>déjà les pas !</i> et le jour n’a pas même cogné -à la vitre !) lequel sans un frisson les a entendus, -par le sonore pavé des villes et les -sourdes campagnes, tinter ainsi que des glas -à des cloches et battre à coups de talons -on dirait de funèbres tambours, et tout un -temps — alors aussi sonnent les cloches dans -les paroisses — clouer en des bières avec des -marteaux (ce semble ! ce semble !) le silence -nocturne ?</p> - -<p>Pour moi, tourmenté dès le déclin des ténèbres -par la certitude de leur approche fatale, -je me résigne à l’obsession de les écouter — depuis -des ans ! depuis ma petite enfance ! — toujours -aux mêmes heures passer sous mes -fenêtres. Il me semble qu’ils n’ont pas cessé -de marcher ainsi depuis des siècles, que l’aube -des âges les vit, comme l’aube des jours actuels, -s’avancer en longues files par la poudre des -routes, par la poudre d’ossements broyés des -routes, tels des migrations de races vers l’espoir -des patries ! Et d’abord — (ah ! qui pourrait -douter que ce ne soit le pas d’un très vieil -homme levé avant les autres, car il sait, celui-là, -que sa journée sera plus brève) — je reconnais -les lents et las sabots du premier qui -passe — les sabots devanciers de tous les -sabots, comme d’un patriarche frayant le -chemin à d’errantes tribus. Nul — qui n’a ouï -ce pas doucement sortir des lointains et tout -à coup grandir et ensuite se perdre en du -lointain encore — ne sait la tristesse du servage -humain. Mystérieux et furtif, c’est -comme si du fond des temps il arrivait, le -voyageur toujours en marche par le deuil des -aubes ; et oui ! c’est bien son même pas de -sommeil et d’ennui, son même pas comme en -léthargie et qui après inévitablement, ah ! -inévitablement s’éteint dans le silence. (Dites, -vous autres les mauvaises consciences, -n’est-ce pas ainsi quelqu’un en vous, et ce -qu’on nomme remords, ce pas pesant qui bat -le rappel des funestes souvenirs à travers la -nuit des rideaux de votre âme ? Ou quelque -fossoyeur s’en allant, pour un crime encore -chaud, fouir un trou dans un coin de cimetière ? -Ou la Mort, voyons, ne serait-ce pas la -Mort elle-même, vers les holocaustes et les -hécatombes menant les foules ?)</p> - -<p>Maintenant il a passé ; mais d’autres s’éveillent, -d’autres sabots comme des tambours et -des marteaux, — en vérité ceux-là mêmes, -n’en doutez pas, qui sur vos orgueils endurcis -et vos faims regoulées, battront la charge à -l’aube de la Sociale, mes frères, méprisants -de demain ? Or, chacun de ces pas, comme à -un but différé, mais certain, va vers la mort, -chaque accourcit le temps qui entre la mort -et l’homme laisse tout juste l’espace où se -meut le bœuf quand déjà le tueur manœuvre -son maillet, — et peut-être pour cela te -paraissent-ils résonner comme des tambours -voilés, ô ma triste pensée des aubes d’hiver ! -L’heure, par larges andains, fauchera dans -le tas, vendangera leur pauvre vigne de misère, -les couchera sur les claies du carnage -en copieuses moissons (afin que les morgues -ne chôment et que regorgent utilement les -rouges hôpitaux !) Car ne sont-elles pas les -nécessaires proies des charniers, car ne nourrissent-elles -pas vivants l’impérieuse voracité -des vers — les plèbes besoigneuses qui -dès l’aube heurtent à nos sommeils leurs -sabots (ils étaient partis à l’aube aussi ceux -d’Austruweel !) et courent affronter l’effroi des -cataclysmes ?</p> - -<p>Par les fournaises des usines et leurs -typhons enchaînés — mais ils se déchaînent, — par -le volcan en sommeil des mines, à travers -les mâchoires et les étaux des sournoises -machines, peine, tourbe misérable ! pour qu’à -tes vertèbres en poudre, à ta chair en lambeaux, -à tes saignantes pourritures notre -charité (mais vaut-elle la tienne qui nous -octroie cette illusion de réparer des torts sans -nombre ?) dispense les funérailles pompeuses -et publiques.</p> - -<p>Ah ! il y avait aussi, parmi les lourds et -lents sabots qui, ce matin-là, s’en allaient -vers Austruweel, de petits sabots rapides et -légers (vous savez, presque en joie et comme -on va à une fête !) oui, il y avait aussi des -sabots de jeunes filles et d’enfants. Car, -écoutez ! il faut les prendre jeunes, puisque -aussi bien leur vie n’a pas de lendemain.</p> - -<p>Et… et (à présent c’est le moment de pleurer, -les yeux !) la Mort, comme pour une fête, ne -leur a-t-elle pas tiré, n’a-t-elle pas tiré avec -leurs os un feu d’artifice merveilleux ?</p> - -<p>Par les aubes insomnieuses, les sabots -comme des pas de sommeil vers les fosses ! -comme des pas mous sur la glaise des -cimetières, des pas sur le vide sonore des -puits !<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a></p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Le 6 septembre 1889, la cartoucherie Corvilain, sise -au polder d’Austruweel, devant Anvers, fit explosion. -Les tanks à pétrole sautèrent ; tous les réservoirs de -combustible aux alentours prirent feu. La fumée -lourde et noire de l’incendie s’en alla vers les Flandres. -Le patron pêcheur du bateau <i>l’Angélique</i> la vit en mer -par la traverse de Coxyde. Il y eut 80 morts.</p> -</div> -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch13">NEUF CHANSONS DE FLANDRE</h2> - -<p class="dedic">A Max Elskamp.</p> - - -<h3>I<br /> -<span class="small">LA CHANSON DE L’ANNEAU</span></h3> - -<p>Quelque chose est survenu, ma mère, — retirez -de l’armoire la robe de l’autre jour, — la -belle robe fleurie.</p> - -<p>Faites-y, ma mère, un point — si solide -que la mort même ne puisse le défaire. — Un -vent léger a passé sur le verger, — il -a passé d’abord sur les ifs du cimetière.</p> - -<p>J’irai au puits, j’en viderai les eaux — je -chercherai l’anneau que j’y lançai l’autre -jour. — Je suis allée au puits, je n’ai pas -retrouvé l’anneau. — Un vent glacé remuait -les croix du cimetière.</p> - -<p>Non, ma mère, c’est trop tard pour moi -d’en aimer un autre. — Celui qui repose là a -aussi — mon cœur enterré avec lui. — A présent -retirez la clef du tiroir, — plus jamais je -ne porterai la robe fleurie.</p> - -<p>La clef, jetez-la où l’autre jour j’ai lancé l’anneau.</p> - -<div class="chapter"></div> -<h3>II<br /> -<span class="small">LA CHANSON DE L’ENFANT MORT</span></h3> - -<p>Un gentil oiseau a fait son nid — dans la -mousse du toit. — Mon petit enfant n’avait -pas trois ans ; — un oiseau sous son aile emporta -son âme, — comme descendait sur les -plaines l’hiver.</p> - -<p>L’oiseau n’est plus revenu, — je suis restée -veuve de ma vie. — Ensuite les pommiers ont -fleuri, — les fleurs du verger étaient roses -comme ses petits pieds quand il marchait -devant le seuil.</p> - -<p>J’ai porté les fleurs à ma bouche, — j’ai cru -baiser la chair froide — de celui que je n’ai -pu réchauffer. — Et maintenant toujours son -ombre — va devant moi au soleil.</p> - -<p>Va-t’en, horrible oiseau ! va là-bas — où est -partie la petite âme de l’enfant ! — Il n’y a -plus de place pour un nid dans la maison.</p> - -<div class="chapter"></div> -<h3>III<br /> -<span class="small">LA CHANSON DE L’ÉPOUSÉE</span></h3> - -<p>Ma fille, mets ton linge le plus fin, — le -boucher a tué hier l’agnel, l’agnel n’avait que -peu de sang. — Rappelle-toi comme il gambadait -dans le pré ! — Sa petite laine était -blanche — comme la laine de Noël !</p> - -<p>Le boucher, ma mère, a passé par la maison, — tous -les agneaux sont morts. — Mon -cœur aussi gambadait sur le chemin — par où -arrivait là-bas le noir ami.</p> - -<p>Elle va vers la porte et elle dit à celui qui -vient : — Maintenant, ils ont mis mon cœur en -croix comme l’agnel, — j’ai gardé pour toi -trois gouttes de sang.</p> - -<p>Je mettrai ma ceinture rouge — celle que -tu me donnas aux Pâques dernières — et -m’en irai vers ta mère comme un fils.</p> - -<p>Ma mère, je suis venu à l’aube, — la maison -était close, — j’ai repassé au soir, j’ai trouvé -un homme sur la porte. — Un autre homme -que moi a-t-il passé l’anneau — au doigt de mon -amour ? — J’ai cueilli en m’en allant — une -rose dans le cimetière. — Je l’arroserai avec -les trois gouttes de ton sang.</p> - -<p>Ma fille, accroche tes beaux pendants -d’oreille, — les cavaliers font voler la poussière -devant les portes. — Ce soir, un bel -homme te ramènera — avec lui à sa ferme.</p> - -<p>Ma mère, dites de quel homme vous voulez -parler — afin que mon couteau frappe là où -il doit frapper. — Je boirai à la bonde — comme -une cuvée de bière — les jets fumants.</p> - -<p>A présent j’ai vêtu le voile — et accroché -les pendants d’oreille. — Dites au fossoyeur, -ma mère, qu’il sonne le glas — comme si -j’entrais sous la nef dans mon cercueil. — Et -ensemble ils sont allés entre les aubépines -vers les cloches. — Un des hommes dansait -devant — en jouant de l’harmonica.</p> - -<p>Ton sang, homme fourbe — qui m’as volé -mon amour, criera vers les cloches — car mon -couteau, je viens de l’aiguiser — sur ton cœur.</p> - -<div class="chapter"></div> -<h3>IV<br /> -<span class="small">LA CHANSON DES KERELS</span></h3> - -<p>Nous sommes les Kerels, les francs gars ! — Au -carillon des cloches — nous descendons -vers les paroisses. — Tue ! tue ! Nos -rires sonnent clairs en nos coutelas.</p> - -<p>Nos pères aussi étaient gens des bois, — on -croyait voir marcher les hêtres et les chênes -par les chemins quand ils arrivaient. — Personne -n’a le droit de nous commander ; — nous -sommes libres partout où reluit — le -fer en nos poings.</p> - -<p>Frairie ! Frairie ! Nous leur fendrons la -panse — nous en extrairons la fressure. — Les -boudins juteront et péteront sur le gril. — Dites, -mon amour, n’est-ce pas là une -belle kermesse ? — Faites brasser une bière -fraîche — pour arroser entre vos dents le -cœur que nous vous ferons manger.</p> - -<p>Nous sommes les Kerels, fiers et loyaux -comme nos couteaux. — Ceux qui toucheront -à la lame auront la main coupée.</p> - -<div class="chapter"></div> -<h3>V<br /> -<span class="small">LA CHANSON DU SANG</span></h3> - -<p>Là où nous passons, il y a du sang dans le -ruisseau. — Là où nous frappons, un homme -peut entrer son poing — et le bras jusqu’au -coude.</p> - -<p>Un vrai fils de Kerels est, à son baptême, — ondoyé -avec du sang. — On fait, avec le -couteau, — une croix sur son cercueil quand -il tombe frappé. — Alors le soleil se lève -rouge sur le bois, — le jour a le visage d’un -homme blessé à mort.</p> - -<p>Les Kerels, comme la mer, se sont rués sur -les villages ; — ils ont éventré les fermiers -gras. — Ils ont fait danser ensuite les femmes — en -frappant leurs couteaux l’un contre -l’autre. — Leur musique était comme du -sang — qui chanterait dans des violons.</p> - -<p>Maintenant que de rouges funérailles ont -vengé leur frère, — ils regagnent les bois. — Le -couchant est toujours rouge — par-dessus -les Kerels, quand leur bois ils regagnent.</p> - -<div class="chapter"></div> -<h3>VI<br /> -<span class="small">LA CHANSON DE JACQUERIE</span></h3> - -<p>Qui a dit que nous n’étions pas des hommes -comme les autres hommes ? — Comme les -autres hommes nous avons poussé — notre -premier cri entre le moulin à eau et le moulin -à vent.</p> - -<p>Le poil ensuite nous est venu en même -temps — que poussaient nos dents ! — Alors -comme les bêtes nous avons mordu. — Un -vent secouait nos cheveux comme des drapeaux.</p> - -<p>Pourquoi serions-nous inférieurs aux -hommes — issus comme nous d’une matrice -de femme ? — Est-ce que nous n’avons pas -des mains pour les égorger comme ils nous -égorgent ?</p> - -<p>Tout aussi grands visages possédons, — tout -autant souffrir pouvons. — Nous sommes -bruns comme les labours, — nos yeux luisent -comme les faux avec lesquelles nous les faucherons — le -jour des rouges moissons.</p> - -<p>Partout où nos pieds larges foulent la terre, — le -corps de Christ gît trépassé pour notre -rédemption.</p> - -<div class="chapter"></div> -<h3>VII<br /> -<span class="small">LA CHANSON DE LA QUENOUILLE</span></h3> - -<p>Filez, quenouille ! Les fuseaux d’hiver — là-haut -filent de la neige, — le moulin -dans le vent file de la farine. — Mon cœur -comme une araignée file la toile bise, — mon -cœur file les lins de ma cornette de veuve. — Filez, -filez, quenouille !</p> - -<p>En Palestine, l’homme avec le roi est parti. — Ils -ont emporté le soleil à leurs étendards. — Je -suis comme un champ sous le givre, — l’hiver -maintenant neige sur mes épaules. — Je -suis comme un champ où parmi la neige — est -restée enfoncée la charrue. — Filez, quenouille !</p> - -<p>L’homme pendant les adieux — m’a dit : -Ils ont cloué Notre Seigneur sur la croix ! — Ils -lui ont percé le flanc de leurs lances ! — Alors -les rameaux verdoyaient, la rosée — sur -la lande brillait comme les pleurs de Notre -Seigneur ! — Les rameaux n’ont plus reverdi, — l’hiver -filait de la neige. — J’ai filé toute -seule dans l’âtre, — les lins de mon agonie. -Filez, quenouille !</p> - -<p>Quelle est cette femme ? — La mienne avait -des cheveux blonds — comme les froments -mûrs. — Dites, savez-vous ce qu’elle est -devenue ? — L’homme est revenu et ne m’a -pas reconnue, — portez-moi sur le lit et me -couchez dans le suaire, — lequel j’ai tissé avec -mes cheveux gris.</p> - -<p>Filez, filez, quenouille !</p> - -<div class="chapter"></div> -<h3>VIII<br /> -<span class="small">LA CHANSON DU PETIT PAYSAN</span></h3> - -<p>Le petit bœuf et la vache, comme mari et -femme — tirent à la charrue. Houlà !</p> - -<p>De l’aube à la nuit, ils vont lents et maigres, -par les sillons. — Le champ est en pente : -par le bout, il s’enfonce dans le ciel. — Chaque -fois qu’ensemble ils montent, — le -petit bœuf et la vache tirent plus fort sur -l’attelle. — Ils croient qu’arrivés là-haut — on -les ramènera vers leur litière. — Houlà !</p> - -<p>Voilà qu’il leur faut descendre pour -remonter ensuite. — Jamais ils n’ont fini de -rayer les cailloux avec le soc. — Moi et Katia, -nous sommes comme le petit bœuf et la -vache. — Quand l’un va à droite, l’autre va du -même côté. — Il y a longtemps que notre -charrue — retourne le champ ; les cailloux -sont toujours en aussi grand nombre. — Le -petit bœuf ne se plaint à la vache, — la Katia -non plus ne se plaint à moi. — Jamais nous -ne nous parlons : — la bouche est un moulin -qui moud du vent. Houlà !</p> - -<p>Le jour où nous serons riches, — nous -irons voir au bout du champ, là où luit le -ciel — ce qu’il y a par-dessus le champ. — Il -y a l’église et le cimetière, — il y a la mort qui -sonne les cloches. Houlà ! Houlà ! Hue ! Ja !</p> - -<div class="chapter"></div> -<h3>IX<br /> -<span class="small">LA CHANSON DU SABOT</span></h3> - -<p>La rivière entre nos deux fermes — est -comme un ruban le dimanche — au corsage -de Rietje.</p> - -<p>J’ai mis une touffe aromatique dans un -sabot, — j’ai poussé le sabot sur l’eau — en -soufflant dessus. — Va, léger bateau, la rivière -te mènera là — où une main sortira des roseaux.</p> - -<p>Mon amour, Rietje, est un grand bateau -comblé de présents ; — il descend au fil de -mes pensées vers ta présence là-bas. — Je ne -vois plus le petit sabot ; il a tourné derrière -les joncs. — La rivière est comme ta jarretière -autour de ton genou. — Maintenant j’attends -inquiet qu’il reparaisse.</p> - -<p>Un gros nuage a passé sur nous et nous a — séparés -comme une mauvaise pensée — comme -si nos cœurs devaient rester disjoints. — Que -fait à cette heure ma Rietje ? Son -esprit — s’en est allé loin, — il erre avec ses -yeux vers la route poudreuse — où roule une -carriole. — J’écraserai les fleurs sous mes -talons, — je briserai le sabot contre une pierre.</p> - -<p>Mais voilà qu’enfin il sort des joncs, — il -se remet à glisser sur l’eau. — Rietje n’a pas -cessé d’être avec moi.</p> - -<p>J’irai dans la saulaie, je taillerai — une -branche de saule, j’y ferai un bec comme à -une flûte pour siffler — amoureusement sous -ta fenêtre, le soir.</p> - -<p class="date">(1889)</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch14">LE MORTEL AMOUR</h2> - -<p class="dedic">A Hector France.</p> - - -<p>Le médecin, un homme qui ne comprenait -pas grand’chose à la vie, passa et dit :</p> - -<p>— C’est d’amour qu’Izolin est malade : il -convient de le séparer un peu d’avec Claribelle.</p> - -<p>A son tour vint le pasteur. Celui-là aussi -lisait mieux dans les livres que dans les cœurs. -Et il dit :</p> - -<p>— Le feu d’amour charnel le consume. -C’est grand péché de transgresser le commandement -de chasteté.</p> - -<p>Alors la Dame (c’était la mère d’Izolin) entra -dans le bosquet où ils étaient aux bras l’un -de l’autre. Et aucun d’eux ne l’avait entendue -approcher : ils se miraient demi-nus aux -eaux d’une fontaine.</p> - -<p>— O Claribelle ! ô Belle ! ton petit sein est -comme un fruit rose dans les transparences -de ce bassin. Vois, j’approche ma bouche. Je -crois le baiser avec mes lèvres, et mes lèvres -seulement effleurent l’eau. Quelle douce folie -nous fit nous regarder à travers ce miroir ?</p> - -<p>— O Izolin, prends plutôt mon petit sein -dans tes doigts. Caresse-le amoureusement -pendant que je mettrai ma bouche sur la -tienne. Il me monte alors une salive âcre et -délicieuse.</p> - -<p>— Non, c’est trop simple, petite Claribelle. -Laisse tomber ta robe ; laisse-la tomber -jusqu’à tes chevilles. Et ensuite je te tiendrai -sous la gorge ; nous entrerons doucement -ainsi aux eaux du bassin. Nous nous apparaîtrons -bien plus beaux.</p> - -<p>Ils entendirent une voix irritée qui les -appelait. Et, ayant levé les yeux, ils virent -apparaître la Dame sévère. Cependant, ils ne -se dépêchaient pas de se vêtir et la regardaient -en souriant, dans leur innocence. Alors elle -s’attendrit, et, baisant son bel Izolin sur les -paupières, elle lui dit étrangement :</p> - -<p>— Savais-tu pas que la mort est au fond de -cette fontaine ?</p> - -<p>— La mort ? fit-il en pâlissant. Je n’y vis -que Claribelle.</p> - -<p>— Ses yeux, ses yeux dangereux, ô pâle -enfant, y sont restés.</p> - -<p>Aucun des deux ne savait ce qu’elle voulait -dire, et Claribelle, en regardant vers les arbres -profonds, déjà appelait Izolin.</p> - -<p>— Viens, ami, là où la mort ne pourra nous -atteindre.</p> - -<p>Mais la Dame cria :</p> - -<p>— Va, fuis, n’écoute pas celle qui m’a pris -ton cœur. Crois-moi, cher Izolin, il y a là-bas -dans la maison une fontaine bien plus belle -que toutes les autres. Une mère la combla de -ses larmes. Et il y a au fond un trésor qu’il -n’est au pouvoir de nulle Claribelle de te -donner.</p> - -<p>Elle l’avait entouré de ses bras et tendrement -l’entraînait. Claribelle, en tordant ses cheveux -et en pleurant, marchait derrière eux. Et elle -ne cessait d’appeler de sa petite voix d’or -Izolin. Mais la Dame de toutes ses forces -appuyait la tête du doux jeune homme à sa -poitrine, en sorte qu’il resta un peu de temps -sans entendre les appels de Claribelle. Et -tout à coup ensuite, il reconnut sa voix. Et -comme sa mère, en voulant le retenir, était -tombée, il marcha sur elle et courut vers Claribelle.</p> - -<p>— Retournons au bassin, lui dit-il. Nous -n’aurons jamais fini d’y mirer notre image.</p> - -<p>Leur rire clair au loin sonna comme les -merles et les loriots du bois.</p> - -<p>Quand enfin ils rentrèrent dans la nuit, la -Dame vit qu’Izolin à peine pouvait se traîner ; -il ressemblait à une ombre ; et Claribelle avait -des lèvres d’œillet en fleur. Encore une fois, -elle baisa son pâle enfant sur les paupières et -ensuite, insidieusement elle leur dit :</p> - -<p>— Gentils époux, j’ai décidé que cette nuit, -vous la passerez loin l’un de l’autre. L’absence -est comme une huile sur le feu. Demain, votre -joie sera plus grande de vous retrouver réunis.</p> - -<p>Elle-même, avec un flambeau, précéda Izolin -vers la chambre. De ses mains, elle le -coucha dans ses draps, et puis, en s’en allant, -elle ferma la chambre et retira la clef. Et Claribelle, -dans l’escalier, vit apparaître deux -femmes : leurs robes tombaient à plis droits et -elles portaient un voile sur la tête ; et toutes -deux, avec des flambeaux, la menèrent vers la -tour.</p> - -<p>— Bonnes servantes, leur dit-elle, où me -conduisez-vous ?</p> - -<p>— Vers votre chambre nuptiale, madame, -et à la garde de Dieu.</p> - -<p>— Bonnes servantes, dites plutôt mon -tombeau, car je vois bien à présent qu’il me -faudra traîner ici de tristes jours loin de mon -cher époux.</p> - -<p>Elles soufflèrent le flambeau et on n’entendit -plus que le bruissement de leurs chapelets -dans la nuit.</p> - -<p>Or, en s’éveillant au matin, Izolin étendit -la main et ne trouva pas Claribelle à ses -côtés dans le lit. « Divine amie, pensa-t-il, -ma mère avait raison : nous croirons, en -nous revoyant, nous aimer pour la première -fois. » Il courut vers la porte et ne put l’ouvrir. -Il alla vers la fenêtre et il s’aperçut qu’on -y avait placé des barreaux. « O Belle ! viens -me délivrer », criait-il. Claribelle, de son -côté, sanglotait sous ses cheveux, appelant -son ami. Et ils ne s’entendaient pas, très loin -l’un de l’autre, car le château était vaste, au -fond d’une gorge. Quelqu’un me conta cette -légende au pied même de la tour.</p> - -<p>Ainsi se passa le premier jour. La Dame, -au soir, apparut et dit à Izolin :</p> - -<p>— Crois-moi, bel enfant, je n’ai rien fait là -qui ne soit selon ton salut dans cette vie et -dans l’autre.</p> - -<p>Et Claribelle criant toujours après son cher -Izolin, les bonnes servantes lui montrèrent -le ciel.</p> - -<p>— Prions ensemble pour Izolin, madame, -car il est parti pour un long voyage.</p> - -<p>— Non ! dit-elle, Izolin est comme moi -prisonnier en ce château. J’entends battre -son cœur à travers les murs.</p> - -<p>Cette nuit-là, tandis que dormaient les -femmes, elle marcha vers la fenêtre et jusqu’au -matin, en se penchant sur les jardins, -elle appela doucement Izolin.</p> - -<p>Les nuits suivantes, elle ouvrit encore la -fenêtre, et elle entendit un bruit de pierres -qui roulaient dans le fossé. Elle n’entendit -pas la voix d’Izolin. Mais, la dixième nuit, -des pas légers avec lenteur s’avancèrent et -puis s’arrêtèrent devant la porte.</p> - -<p>— Claribelle !</p> - -<p>Elle se coula entre les robes à plis droits -des servantes, et comme elle n’osait élever -la voix, elle souffla longuement son haleine -à travers le trou de la serrure. Il connut -ainsi que Claribelle était là et il aspira le -vent de sa bouche comme un baiser. Et ni -l’un ni l’autre ne se parlaient. Ils demeurèrent -là une éternité à se baiser à travers la porte.</p> - -<p>Personne au matin ne put expliquer pourquoi -du sang avait rougi le seuil. Les murs -seuls ont pu pleurer ces larmes rouges, se -dirent les femmes. C’est un grand miracle et -cependant on ne sait pas ce qu’il veut dire.</p> - -<p>Et Claribelle pensait :</p> - -<p>— Je sais bien, Izolin, que c’est ton cœur -qui saigna devant cette porte.</p> - -<p>La nuit prochaine il vint comme la veille ; -ses pas s’arrêtèrent ; elle l’entendit soupirer ; -et de nouveau leurs bouches se cherchèrent -à travers les clous de fer. Elles croyaient -se joindre l’une à l’autre ; tous deux étaient -sûrs que leurs bouches vives s’étaient aimées. -Et ensuite il glissa un papier par la serrure -et, l’ayant porté sous la lune après qu’il fut -parti, elle aperçut qu’il était teint de sang. -Elle pensa : « Ce sont les doigts de mon -ami qui laissèrent là couler leur vie. » Elle -sut ainsi que c’étaient les doigts d’Izolin qui -avaient ensanglanté la dalle du seuil. Et sur -le papier une ligne était tracée : « J’ai descellé -avec mes ongles les barreaux, petite -Claribelle. Attends-moi à la fenêtre demain -à l’heure de la lune. »</p> - -<p>A petites fois délicieuses, elle se mit à -manger le papier et elle croyait sentir passer -en elle l’amour d’Izolin. Au minuit suivant, -elle ouvrit sa fenêtre, et quelqu’un prudemment -marchait dans l’ombre des jardins. -Elle ne vit pas d’abord ce que portait Izolin ; -il pliait sous le faix de quelque chose qui le -faisait trébucher, et parfois il s’arrêtait et lui -faisait des signes. Elle ne comprenait pas ce -qu’il voulait dire. Mais il sortit de l’ombre, la -clarté de la lune s’épandit et elle reconnut le -charmant visage de l’époux : le vent était parfumé -de l’odeur de ses cheveux. Cependant, -elle n’osait lui demander ce qu’il portait sur -l’épaule, car les femmes qui la gardaient -avaient plus tard que de coutume égrené leur -chapelet, et à peine seulement elles commençaient -de dormir.</p> - -<p>Il fit un pas ; elle vit qu’il avait pris une -des échelles avec lesquelles on montait aux -arbres dans le verger. Et tandis qu’avec des -soins minutieux il la dressait contre le mur, -déjà le cœur de Claribelle un à un descendait -les échelons et volait vers lui.</p> - -<p>La voix d’Izolin maintenant gémissait :</p> - -<p>— O Belle ! l’échelle est trop courte. Jamais -je n’arriverai jusqu’à toi. Et il n’y en a pas -de plus longue dans les jardins.</p> - -<p>Elle répondit très bas :</p> - -<p>— Quand tu seras parvenu au dernier -échelon, cher Izolin, une petite distance seule -nous séparera. Je mettrai mes baisers au bout -de mes mains, et, tendant les tiennes, tu les -recueilleras.</p> - -<p>Il monta vingt échelons et ensuite il n’y en -eut plus que trois ; et il demeurait les mains -contre le mur, allongé de tout son corps, -comme un espalier.</p> - -<p>— O Claribelle ! dit-il d’un souffle, jamais je -ne pourrai si tu ne noues ensemble les draps -de ton lit et ne les laisses descendre vers -moi.</p> - -<p>— Hélas ! Izolin, il n’y a pas de draps à -mon lit !</p> - -<p>— Belle ! ô belle ! si tu n’a pas de draps à -ton lit, défais les rideaux et laisse-les couler -jusqu’à moi.</p> - -<p>— Il n’y a pas de rideaux non plus, Izolin. -La chambre est toute nue et je n’ai que mes -bras.</p> - -<p>— Eh bien ! tends-les moi.</p> - -<p>Elle se pencha autant qu’elle put et tendit -les bras, mais à peine leurs doigts parvenaient -à se toucher. Alors, elle les mouilla à la salive -de ses baisers, et il en essuyait avec ses lèvres -la fraîche odeur.</p> - -<p>— Prends… Encore… encore… tant qu’il -me restera un peu de salive dans la gorge.</p> - -<p>Lui, dans une agonie exquise et triste, soupirait :</p> - -<p>— O Claribelle ! toute la salive de ta bouche -n’apaisera pas ma soif d’une chose de toi qui -me reste perdue depuis tant de jours affreux. -Je meurs, ô Belle ! ô Claribelle ! si je ne puis -monter jusqu’à ton sein !</p> - -<p>Il entendit qu’elle riait, et tout à coup ses -cheveux se déroulèrent ; il fut enveloppé de la -nuit profonde de sa chevelure.</p> - -<p>— Ne prends peur, ami, lui dit-elle. Tords-les -entre tes poings, mes beaux cheveux solides -comme la corde qui sonne le glas. Et t’y -étant suspendu, tu t’enlèveras ensuite d’un -bond léger par-dessus le rebord de la fenêtre. -Va, crois-moi, mes cheveux sont l’échelle de -soie qui te mènera au bonheur.</p> - -<p>Il se hissa, ne sentit plus que le vide ; et -Claribelle ne poussa pas un cri, toute raide de -douleur surhumaine, accrochée des deux mains -à la pierre. Et puis Izolin franchit la fenêtre : -ils allèrent vers le lit, et seulement après qu’il -fut redescendu, elle resta longtemps morte -sous une couronne de sang.</p> - -<p>— Claribelle ! Divine Claribelle !</p> - -<p>Encore une fois, c’était la nuit. Izolin vint avec -l’échelle, il tendit les bras et elle déploya ses -cheveux.</p> - -<p>— Va, ne crains rien, cria-t-elle. Il m’en -reste assez pour nous en faire un linceul !</p> - -<p>Et, comme la veille, il s’enleva jusqu’à la -fenêtre et ils couchèrent dans le lit, la bouche -et les mains jointes.</p> - -<p>Maintenant, ô Izolin et Claribelle, vous -reposez ensemble dans la même fosse jusqu’au -Jugement dernier, car, au matin, les servantes -s’étant éveillées, elles vous ont vus tout nus -dans l’amour et dans la mort. Et la plus âgée -s’est écriée :</p> - -<p>— O Ciel, la Dame avait menti, puisque -voilà le seigneur Izolin revenu, lui qui n’était -pas parti ! Et voilà, à présent, ils sont partis -ensemble dans un pays si loin que même nos -prières ne peuvent aller jusque-là.</p> - -<p>La plus jeune a dit :</p> - -<p>— Se peut-il que ce soit là cette Claribelle qui -avait de si beaux cheveux ? Il ne lui en reste -qu’une pauvre tresse avec laquelle ils se sont -étranglés.</p> - -<p>Pendant des ans, les pies bâtirent leurs nids -avec les cheveux qui s’étaient détachés du -front de Claribelle, et ils ne cessaient pas de -flotter par les airs.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch15">PAULA</h2> - -<p class="dedic">A M<sup>me</sup> E. Pardo Bazan.</p> - - -<p>Ce fut une nuit de fête et de musique que -le mal la prit, une nuit de la fin du printemps, -quand déjà les fleurs ont le parfum puissant -de l’été. Elle toussa d’abord légèrement -comme elles font toutes, une petite toux -dans le creux des mains qui, avec un léger -mouvement indifférent de l’épaule, faisait dire -à ses parents : « Ce n’est rien ! Cela passera -avec les jours chauds de l’été ! » Et c’était -alors si amusant la moue de petit singe -espiègle dont, la main à sa gorge, elle se -moquait gentiment, ma chère Paula, de cette -méchante toux qui allait passer. Elle jouait si -follement à la mort en ce temps, comme une -petite poupée qui ferme et qui rouvre les yeux, -comme une enfant étourdie qui répète la -leçon qu’une grande figure voilée lui fait derrière -son dos.</p> - -<p>Et puis l’été passa. A présent, elle n’avait -plus besoin d’efforts pour simuler l’horrible -déchirement du poumon. Une ombre creusa -ses joues. Ses pauvres lèvres ressemblèrent à -un bouquet de violettes fanées. Et quand elle -riait, c’était encore comme si elle toussait. -Cependant, personne de nous ne croyait -qu’elle eût autre chose qu’une de ces toux -un peu tenaces de l’été et qui s’en vont à la -chaleur des feux de bois, dans les chambres -frileuses des approches de l’automne. Il arrivait -des amis qui se tenaient sur le bout de -leur chaise, gênés, sans rien dire et qui nous -regardaient à la dérobée et qui, ensuite, se -dépêchaient de partir.</p> - -<p>Paula et moi faisions des projets pour le -printemps prochain. Je lui avais acheté une -bague de fiançailles. Elle riait de ne plus -pouvoir retenir l’anneau à son doigt. Moi aussi, -je riais comme si tout cela n’eût été qu’un -jeu. Je prenais l’anneau, je l’essayais à mon -doigt et quelquefois je ne pouvais plus le retirer. -Je ne voyais pas qu’il était entré quelqu’un -dans la maison, une grande figure voilée qui -toujours un peu plus faisait glisser la jolie -bague de fiançailles et cherchait à mettre à -la place un dur anneau de fer.</p> - -<p>— Une petite maison sous les roses, Paula, -disais-je, avec une chèvre au jardin, pas loin -du bois, une maison de jolie poupée comme -toi, et où nous ferons des dînettes pour rire !</p> - -<p>Elle battait des mains et encore une fois la -bague glissait.</p> - -<p>— Au matin, je descendrai cueillir la fraise -toute chaude du premier soleil… Ensuite, -pendant qu’assis à ta table devant la fenêtre -tu aligneras de belles phrases, j’irai ramasser -les œufs au poulailler. Tu ne te doutes pas de -tout ce qu’on peut faire avec des œufs… -Déjà avec mystère, des messagers apportaient -des étoffes souples et légères, fleuries -de clairs bouquets, des étoffes de rideaux et -de tentures où à la veillée, sous la lampe, -courait la pointe brillante de l’aiguille.</p> - -<p>Nous vivions ainsi dans un rêve délicat -d’avenir, d’heures lumineuses. Et je ne songeais -pas que les suaires aussi sont faits de -rapides et brillantes aiguillées. Je ne voyais -que les rideaux à nos fenêtres, là-bas, dans -le vent joyeux de l’été. « Chère Paula, nos -fenêtres s’ouvriront sur un paysage délicieux, -sur le bois à l’horizon et les touffes de roses de -notre jardin… Et il y aura toujours des fleurs -fraîches dans les vases… »</p> - -<p>Ainsi passa l’automne. Derrière la vitre, à -la tiédeur des après-midi, je tenais ses petites -mains pâles dans les miennes et elle avait -l’air, sous les dentelles de ses manches -trop larges, d’une frêle fleur malade, d’une de -ces étranges fleurs lointaines au dessin artificiel -et qui ne sont pas faites pour vivre. Et -puis, aux premières fraîcheurs du soir, tout -le monde se précipitait, les portes battaient, -on fermait très vite les issues, comme s’il -fallait empêcher quelque chose de sortir de -la maison. Il y avait maintenant comme un -petit chien qui toujours aboyait derrière les -portes.</p> - -<p>Quand je commençai à voir, c’était déjà -l’hiver. Je lui avais pris les mains et tout à -coup elle se mit à crier comme si je lui faisais -mal. Cependant, je les tenais doucement serrées ; -à peine j’y imprimais les doigts. Elles -étaient brûlantes et si maigres qu’ensuite je -cessai de les sentir, comme un peu de terre -légère qui s’en va en poussière et coule des -mains. Et je fus pris d’un battement de cœur -violent. Mais presque aussitôt, elle eut une -grande secousse de toux ; ses mains tremblèrent -comme un oiseau captif qui essaie de se -délivrer, et ainsi je vis que je les avais gardées -entre les miennes. « Paula, ne tousse pas si -fort », m’écriai-je. Je m’efforçais avec une -anxieuse pitié d’arrêter leur tremblement ; il -me semblait que mon âme aussi était un petit -oiseau qui battait de l’aile pour s’échapper. -« O Paula, chère Paula, ne tousse plus, je t’en -prie… » Je ne savais plus ce que je disais dans -ma douleur. Elle voulut me répondre et soudain -elle retira ses mains ; elle les porta vivement -à sa bouche, et il vint un flot rouge. -« Vois, me dit-elle ensuite, c’était cela qui -devait sortir. Maintenant, c’est fini. » Sa voix -faiblement me parlait comme d’une autre région, -comme du bord opposé d’un lac, et -cependant elle me souriait avec une confiance -tranquille.</p> - -<p>C’est alors que je m’aperçus vraiment pour -la première fois qu’elle était déjà loin de moi, -qu’elle s’en allait par un chemin qui ne menait -pas à la petite maison. Et je regardai ses ongles -bleus où une goutte de sang était restée ; je -les regardais à présent sans souffrance, moi-même -presque aussi calme qu’elle. « Oui, -ma Paula, lui dis-je singulièrement, cela passera -au printemps avec le reste. »</p> - -<p>Je repris ses petites mains. J’en lavai tendrement, -avec un baiser, le sang, et puis nous -nous mîmes tous deux à dire des folies. Je -pensais : « Comment se peut-il que ses parents -soient assez stupides pour ne pas s’apercevoir -que la bague ne tient plus à ses doigts ? » Et -je ne ressentais nulle tristesse : il me semblait -que c’était une autre Paula que j’avais aimée -autrefois, une Paula belle de santé et de jeunesse, -toute fraîche de vie claire.</p> - -<p>Je venais tous les jours, je restais des heures -assis auprès d’elle ; j’avais les yeux froids -et avisés d’un homme qui attend. Je me -disais : « Elle aura bientôt son petit flot de -sang. » Je connaissais les signes certains qui -précédaient la crise. Alors moi-même je prenais -son mouchoir et l’appliquais à ses lèvres. -« Vois-tu, ce n’est rien, il faut bien que cela -sorte ! Tu te trouveras mieux après. » Je -souffrais de lui parler avec cette assurance -cruelle. Je souffrais surtout de me paraître à -moi-même si indifférent à son mal. Je ne crois -pas que je souffrais d’une autre chose. Et elle -ne semblait pas souffrir plus que moi. Sans -cesse elle reparlait de notre petite maison -près du bois ; elle me priait d’aller chercher les -rideaux sur le canapé, dans la chambre voisine ; -et ensuite elle voulait que je les fixasse à la -fenêtre pour juger de l’effet. « O chéri ! pense -donc qu’un jour nous pourrons les pendre -ainsi à nos fenêtres à nous ! »</p> - -<p>Je remarquai qu’à mesure elle apportait une -insistance plus fiévreuse à s’occuper des détails -de notre aménagement. Un feu léger rosissait -son visage vert, un reflet de matin dans la nuit -pâle d’une chambre, autour d’une agonie. -Avec ses yeux sans couleur, elle regardait plus -haut que l’horizon. Tout au fond, dans le noir -plus noir des prunelles, c’était comme une -âme qui achevait de se consumer. Et déjà elle -semblait s’être détachée de moi, tant sa vie -s’était ramassée dans la vision de la petite -maison. Moi, je lui disais très haut, sur un ton -léger : « Ah ! oui, la petite maison ! Et les -rideaux, Paula ! Et les fraises du jardin ! Et -nos dînettes, ma chère Paula ! » Je ne croyais -à plus rien de tout cela ; je lui en parlais -comme d’une chose hors de la vie et sans -importance pour elle et pour moi. Je pensais -à une autre maison qui n’avait pas de fenêtres -ni de rideaux. « Encore deux mois, trois mois -peut-être… Petite Paula, iras-tu bien trois -mois encore ?… »</p> - -<p>Il arriva un moment où elle commença à -tenir ses regards obstinément fixés du côté de -la porte. Elle parut attendre quelque chose -qui, pas à pas, entrait un peu plus dans la -maison. Ses parents maintenant se cachaient -de moi pour échanger des paroles ; parfois, on -entendait monter un sanglot du fond des corridors ; -et je n’osais les regarder, ils évitaient -aussi de se tourner vers moi. Nous savions -bien, eux et moi, qu’au moindre regard nous -aurions parlé de cela, que jamais plus ensuite -nous n’aurions eu à nous dire autre chose que -cela, cela…</p> - -<p>Ainsi régna un silence froid et pénible, une -dissimulation rusée, comme si nous n’étions -plus, l’un pour l’autre, que des étrangers. Peut-être -ils me gardaient rancune pour mon sang -riche qui me donnait les apparences de la force. -Et j’en vins à penser à la mort de Paula -comme à une délivrance pour tout le monde. -Jamais l’idée de la mort ne m’avait moins -troublé.</p> - -<p>Avec les jours, elle eut d’étranges et morbides -gentillesses. « Ecoute, me disait-elle, -quand le râle la prenait, c’est la petite musique. » -Oh ! elle disait cela avec un charme si -joliment funèbre ! Je riais, j’avais l’air d’écouter -avec attention. « Mais non, je t’assure, -Paula, je n’entends rien. » Alors elle se fâchait : -« Si ! Si ! On l’entend du bout de la chambre. -On l’entend dans la rue. » Et elle appelait -sa mère, ses sœurs. Tout le monde disait -comme moi : « Paula, ce n’est pas ce que tu -crois, c’est la roue d’un chariot, là-bas, sur la -route. » Et, un jour, comme elle étendait le -bras, la bague tomba de sa main ; elle roula à -terre. Ce fut moi qui, dès ce moment, la portai -à mon doigt, à mon petit doigt.</p> - -<p>L’hiver passa, et de nouveau il flotta un air -de printemps. Je songeais : « Paula ira jusqu’aux -lilas. » J’étais très maître de moi -auprès d’elle ; je n’éprouvais pas de douleur ; -mais, en la quittant, les larmes me montaient -aux yeux à la pensée d’un petit convoi blanc -qui s’en allait sous les fleurs au cimetière. Je -suivais le char fleuri de lilas et de boutons -d’oranger, j’avais la cravate blanche et l’habit -que j’aurais portés en la conduisant à l’autel. -Je crois bien que je pleurais sur moi-même -plus que sur elle. Qu’est-ce que j’allais faire -dans la vie sans ma chère Paula ? Et je répétais -doucement, infiniment, son nom, comme -si déjà elle eût été morte. Mon Dieu, oui ! -elle était morte ; sa vie avait passé dans un -songe. Il fallait bien se faire une raison. Et -tout de même, exquise petite Paula, je t’ai -bien aimée, me disais-je en me surprenant à -l’évoquer au passé.</p> - -<p>Mais quand, vers le temps des lilas, elle ne -fut plus qu’un léger fantôme, une ombre en -fuite vers les ombres, il me sembla que je -commençais seulement à ressentir le véritable -amour. Je baisais ses pauvres ongles bleus -avec passion. Je regardais anxieusement au -fond de ses yeux si je n’allais pas voir apparaître -la chose qu’elle regardait toujours. -Maintenant elle ne prenait plus attention à -moi ; elle parlait moins souvent de la petite -maison ; ses regards restaient avec fixité tournés -vers la porte. Alors, moi aussi, je regardais -vers la porte, et je croyais entendre -s’avancer un pas dans le jardin. Jamais Paula -ne m’avait paru plus belle, mais d’une autre -beauté, d’une beauté qui n’a pas de nom dans -les langues humaines. Je ne pensais plus à la -mort ; elle me sembla bien plus près de la vie ; -je me disais : « Maintenant, elle et moi, sommes -unis par un sacrement d’éternité. » Je vis se -décomposer son pauvre corps ; la vie s’en -allait d’elle par lambeaux rouges. Elle ressembla, -sous ses cheveux piqués d’un œillet -pourpre, avec les dents de ses mâchoires en -relief sous la peau des joues, à un ironique -petit squelette prêt pour le bal. Et toute la -vertigineuse profondeur des tombes tenait -dans ses yeux immenses.</p> - -<p>Un jour que je la pressais dans mes bras, -elle me montra du doigt la porte. Ses yeux -s’agrandirent. Elle me dit : « Là… là… » Et -ensuite sa tête retomba. C’est ainsi que je sus -que celle qu’elle attendait était entrée.</p> - -<p>Il y a de cela six ans… et partout où je -suis, tu es avec moi, Paula.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch16">LA MYSTÉRIEUSE IMAGE</h2> - -<p class="dedic">A A. Quantin.</p> - - -<p>Je possède une image d’un maître inconnu. -Des jeunes filles, vêtues de tuniques légères, -descendent les degrés d’un escalier de pierre. -Il y en a treize, et toutes sont dissemblables -et pourtant se ressemblent.</p> - -<p>Le sens de leurs attitudes, aussi bien que le -secret de leur nombre, longtemps me resta -obscur. Je ne savais quel mystère les avait -réunies et, comme une guirlande qui se -dénoue, les déroulait de marche en marche. -Elle avaient la grâce aimable des kharites, et, -comme plusieurs étaient musiciennes, elles -évoquaient aussi pour moi un concert d’anges -et de muses. Mais, même en mêlant le profane -au sacré, je ne parvenais pas à comprendre la -raison pour laquelle elles étaient treize.</p> - -<p>Douze degrés composaient l’escalier ; il -partait d’un porche éclatant au bas d’un sombre -et grandiose édifice dont les créneaux se détachaient -sur un coin du ciel. On eût dit un -manoir légendaire bâti dans les âges. Et, -ensuite, l’escalier se courbait selon l’arc du -zodiaque et, vers les derniers degrés, semblait -s’enfoncer dans la nuit. Un cyprès avait -poussé là et dissimulait un passage qu’un peu -de lumière étoilait seulement vers le fond. -Chacun des douze degrés était occupé par une -figure, et la treizième ne faisait qu’apparaître -par-dessus les autres, dans la clarté du porche. -A peine on pouvait reconnaître ses traits sous -l’écharpe qui la voilait d’une nuit. D’un geste -délicat de ses mains d’enfant, elle l’écartait sur -le rire de ses lèvres, et tout le reste du visage -demeurait énigmatique. Cependant la bouche -ainsi apparue n’était pas sans analogie avec -celle de la belle jeune fille qui déjà s’enveloppait -des ombres de la douzième marche. Mais -l’une avait la fraîcheur d’un cœur de rose ; -l’autre, la pâleur triste des violettes sur le -point d’expirer. Je ne doutai plus, en y réfléchissant, -qu’il n’y eût là un symbole. Sans -nul doute, me disais-je, l’hermétique artiste, -en leur donnant une semblance de sœurs à peu -près pareilles, visiblement resserra autour -d’elles les liens d’une famille spirituelle. Mais -celles qui séjournent aux degrés supérieurs -semblent infusées d’un sang d’aurore ; celles -qui descendent les marches finales sont -investies déjà d’un signe crépusculaire.</p> - -<p>J’observai alors que, très belles et fraternelles -par les grâces et la naissance, elles -différaient seulement en la nuance de leur -âme, joyeuse chez les premières et, à mesure, -plus mélancolique chez les autres. Le charme -d’innocence dont s’illuminaient les vierges -rieuses voisines du grand porche d’or se voilait -sitôt que, pour les secondes, commençait de -s’accourcir la distance vers le sombre cyprès. -Alors naissait le regret de l’antérieure ingénuité. -Un amer savoir avait remplacé la céleste -ignorance et fanait les roses et les lys. Je -remarquai aussi que celles-ci, pour la plupart, -tournaient la tête en arrière avec le regard -dont on considère fuir une rive heureuse, tandis -que les premières regardaient devant elles -et, aux cercles extasiés des yeux, paraissaient -refléter la clarté d’une illusoire et espérable -contrée… Une, dont les pieds charmants s’attardaient -sur l’un des degrés vers le temps où -l’escalier décrivait sa plus large périphérie, -surtout m’émut, car elle n’avait point encore -la résignation de celles de ses sœurs -qui, déjà, s’étaient engagées dans la courbe -étrécie. Son visage était la métamorphose -de la vierge en la femme dans la minute -frêle où l’âme s’inquiète de ne plus s’ignorer. -Une étrange langueur lui faisait les prunelles -pâles, et elle semblait avertir celles qui la suivaient -d’alentir leurs pas. Toutes cependant -s’avançaient d’un rythme égal, réglé selon un -ordre divin, et un vent léger autour de leurs -attitudes nouait les plis harmonieux de leurs tuniques. -Il y en avait qui expiraient leur souffle -en de longues trompettes de cuivre ou agitaient -des tambourins, et, sans doute, c’étaient -des esprits d’amour, de plaisir et de gloire, -selon le sens de ces instruments et leurs -musiques. Mais un charme mortel captivait -celles qui avaient franchi les marches moyennes ; -leurs lèvres et leurs mains restaient -oisives, désabusées de ces fragiles allégories. -Petits pas aériens qui, tout à l’heure, glissiez -aux pâleurs nacrées du marbre en foulant la -vie parfumée des roses, pas de jeunes prêtresses -ou de saintes novices, ô fleurs humaines -effeuillées d’un paradis, quel enchantement -fatal, à mesure que mouraient les roses, attrista -votre marche et l’accorda aux âmes charmantes -et désolées qui s’en allaient vers la -région des ombres ?</p> - -<p>A force de scruter ce mystère, d’abord je -me persuadai que l’ingénieux artiste, en cette -image ondoyante et subtile, tenta d’exprimer -les formes de la passion de Psyché, et toutes -les douze étaient Psyché, sur l’escalier de la -connaissance, ingénue et déjà moins candide -et blessée enfin, saignant sa petite âme qui -mourait de trop bien savoir. Mais tous les -voiles n’étaient pas levés par cette glose : je -ne savais pas la raison qui les fit douze et qui -fit la treizième si exquise et renaissante. Ce -nombre même, toutefois, à la longue éclaircit -ma conjecture. Je ne doutai plus que -c’étaient là les Heures, filles du Temps, en -leur marche giroyante ainsi qu’autour d’un -cadran, et les plus jeunes sortaient de la -maison d’éternité, les aînées s’inclinaient vers -les limbes cependant que la treizième, voilée -et les lèvres rieuses, annonçait le jour qui ne -doit point finir.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch17">A LAUDES</h2> - -<p class="dedic">A Octave Maus.</p> - - -<p>L’horloge à l’église du village vient de sonner -sept heures ; dans la tiédeur frileuse de ce -matin d’octobre, le mince segment de la lune -s’apâlit, comme très loin en mer, une barque -qu’on cessera bientôt d’apercevoir. J’arpente -les allées de mon jardin, je me figure devenu -un bon curé rentrant après sa prime messe, -les mains derrière sa soutane, faire sa promenade -entre ses carrés de fleurs et ses bordures -de buis.</p> - -<p>Baptiste, le jardinier bancroche, est à l’ouvrage -depuis la première heure du jour. Il a -appuyé sa haute échelle dans l’un des pommiers : -autour de lui les feuilles, damasquinées -déjà par l’automne, s’emperlent de -rosée. La cueillette de la pomme est un travail -silencieux et prudent : il faut éviter que le -fruit se blesse en tombant dans le panier ; un -heurt léger risque de meurtrir la pulpe et lui -fait une talure qui à la longue l’imprègne -d’amertume. Avec précaution, la main du -brave garçon va chercher au bout des branches -les acides et froids capendus, trésor de -notre future conserve. Ensuite, il les dépose -dans un corbillon pendu à son échelle ; et le -corbillon empli, il descend déverser dans une -banne spacieuse le tas.</p> - -<p>La terre, pour notre joie d’hiver, a miraculeusement -fructifié tout cet été : le clos comporte -huit arbres à capendus et un chiffre à -peu près pareil d’arbres à calvilles, à belles-fleurs -et à reinettes. Si le calcul est juste, nous -aurons bien quinze sacs de pommes. Je m’en -réjouis, mais en m’attristant un peu sur l’aspect -du jardin quand la cueillaison l’aura dépouillé -de ses grappes vermeilles. En attendant, elles -constellent les épaisseurs feuillues des pommiers ; -elles sont comme des boules de verre -soufflé aux rutilements variés qui diaprent -les arbres de Noël. L’herbe, au pied des -troncs, est jonchée de pommes : il y aurait, -rien qu’avec le fruit tombé, de quoi remplir la -besace de dix vieux mendigos. Mais ce n’est -pas le jour de leur passage : à la campagne, -chaque temps a ses habitudes ; ils arriveront -le prochain vendredi. La grille, ce jour-là, -reste ouverte : ils s’en vont avec des sous et -du pain. Ils ne manqueront pas de pommes -non plus. C’est pourquoi j’éprouve un plaisir -secret à chacune d’elles qui échappe aux doigts -diligents de Baptiste et roule se mêler aux -autres dans la mousse et les flouves. Pauvres -mendigos, elles vous sont réservées et crisseront -à la pointe de vos chicots.</p> - -<p>Est-ce la bénignité de l’heure ? Est-ce la -gravité de la saison ? L’indice des approches -hivernales déjà se dénonce aux fraîcheurs du -sol, à l’aiguail plus lent à se vaporiser et qui -roule en grosses larmes de mercure au cœur -des choux. Peut-être est-ce tout cela à la fois -qui me fait regarder ce matin la bonne terre -nourricière d’un œil plus attendri et plus filial. -Il me vient des émotions que je n’ai pas -encore ressenties ; les choses se suscitent à -moi avec des formes et comme une âme inhabituelles. -Je ne puis dire que ce soit de la -mélancolie non plus : c’est la plénitude d’un -sentiment très doux, très profond, très candide, -qui m’associe à cette terre maternelle. -Entre elle et moi, il me paraît qu’une communication -plus intime s’est établie : je me -répands en elle, je circule au torrent de ses -sèves ; je vis de son énorme vie frêle et -violente. En retour, elle agrée mon infirmité -humaine qui ne saurait concevoir la vie en -dehors de ce qu’elle est pour moi-même et lui -prête un reflet de ma fragilité et de mes passions. -Elle participe de ma nature ; nous -sommes ensemble dans un état de sympathie.</p> - -<p>Il semble alors que les fleurs vous parlent, -que leur arome est une voix, qu’elles se balancent -avec un geste qui vous suggère une -mimique féminine. Je perçois lucidement le -petit manège de tout ce petit monde de couleurs -et de parfums si humble, si frais, si inexprimablement -poétique et touchant. Toutes -nos meilleures pensées s’épanouissent et se -sublimisent en leur symbole : elles sont l’aboutissant -exquis de nos âmes ; c’est de noms de -fleurs qu’il faudrait baptiser les choses déliées -et supérieures qui sont en nous. C’est à des -fleurs que nous sommes ramenés à comparer -les mémoires vénérées, nos cultes d’amour, -les objets de nos prédilections et de nos -idolâtries. Ainsi nous demeurons captifs de -leurs doux sortilèges. Pour moi, je ne puis me -souvenir de la chère aïeule qui prit soin de -mon enfance sans penser au balsamique et -discret réséda. J’ai continué à aimer par -analogie les roses orgueilleuses, les ingénues -marguerites, les frivoles volubilis, les sentencieux -et trop plastiques dahlias. Mes chemins -en sont bordés ; leurs guirlandes me commémorent -des visages connus.</p> - -<p>Si l’on était sage, une grande pelouse, un -clos mi-courtil et mi-verger, comme celui -qu’éventent mes hauts peupliers et que polychroment -vers l’automne mes pommiers, -devraient limiter le rêve. La maison est à -mi-côte, abritée d’un rideau d’arbres et -chevelue de vigne vierge : elle domine la -pelouse et celle-ci dévale vers la grille, au -bord de la route. Par delà la haie, vers la -droite, on aperçoit onduler une futaie, derrière -le vert riant des prairies. C’est la maison -d’un écrivain ; ce pourrait être le presbytère -d’un pasteur. Ses dix chambres suffisent -à contenir la famille et les amis ; il n’en faut -pas plus pour être heureux. Puis-je affirmer -que j’ai su mériter ce bonheur ? Le souci littéraire, -les départs, l’éparpillement de la vie -souvent effacèrent la petite maison dans les -feuilles et les fleurs de mes horizons. Elle n’a -été, depuis des années, qu’un relai entre des -exils. Cependant, elle a bien son charme ; les -grandes demeures ne sont pas aussi personnelles.</p> - -<p>Je vais, ratiocinant ainsi entre les flox à -l’odeur de miel, les passe-velours au fleur -amer d’absinthe, les hauts hélianthes, les -passe-roses pareils à des cierges enrubannés -de procession. Une brume bleuâtre, un très -moelleux nuage estompe les lointains ; l’air -s’agatise à travers une lumière scintillante et -qui s’égoutte en fine ondée, en pluie de prases -et de béryls. Mais la nuit lutte encore : il -flotte par-dessus la vie comme un reste de -sommeil ; il ondule dans la clarté comme la -pâleur d’une ombre ; et la nature se veloutine -d’un peu du duvet qui bleuit à l’espalier la -pulpe du raisin. Un délicat effluve de résédas, -de pois de senteur, d’immortelles monte des -plates-bandes échauffées et se mêle à la -fermentation lourde des choux, à l’odeur de -vin jeune de la mûre dans les épines de la -haie. Chaque feuille a sa goutte de rosée ; -l’herbe s’emperle d’un semis de diamants ; -un givre léger semble, par places, comme une -nappe de lune attardée.</p> - -<p>C’est l’heure indécise : la bûche ne pétille -pas encore dans la maison, et les fleurs, point -tout à fait décloses, ont des langueurs, des -étirements lents de belles dames dans l’alcôve. -Une abeille, sur un grand aster encore dans -l’ombre, repose comme morte, les pattes longues -et rigides. Le froid sans doute l’a prise -la veille, au tomber du soir, avant vêpres -complètes : elle s’est gîtée en l’auberge ouverte -sur la route. Encore un instant, petite abeille ! -Un rayon va te dégourdir.</p> - -<p>Voilà que ronflent les grosses mouches ; les -bourdons sonnent matines dans le clocher des -grands héliotropes d’Amérique. Aux ors clairsemés -des peupliers le rural pinson fifre son -petit air guilleret, le piloui des moineaux -répond dans le tilleul et les pommiers. Trois -petites hirondelles, trop faibles pour suivre la -migration, décrivent à tire-d’ailes, par-dessus -la pelouse, de grandes ellipses où reluit leur -ventre blanc. Avec la chaleur monte à présent -le bruit ; une vache meugle dans une étable -voisine ; les porcs se répandent en grognant -parmi les paillers fumants. Et, par delà la -haie, dans le pré humide, argenté comme par -un grésil, je regarde se rapprocher les andains -d’un homme qui fauche le regain. C’est l’être -élémentaire et primitif, compagnon de la bête -pour laquelle il prépare le fourrage, le serf de -la glèbe plus indispensable à l’œuvre universel -que le vain enfileur de métaphores que je suis.</p> - -<p>Une sonnerie carillonne là-bas, à l’école du -village : c’est l’institutrice qui, du seuil de la -classe, appelle à la provende intellectuelle les -enfants piaillant entre les croix du cimetière. -Il est la demie après huit heures ; les valets -de campagne, à coups de sabots, talonnent -par les routes et rentrent prendre le repas -qui, aux champs, coupe la matinée.</p> - -<p>Baptiste, à son tour, descend du pommier ; -mais son échelle, insérée entre deux hautes -branches, suffit à donner au paysage l’intimité -d’une scène agreste et la signification d’un travail -qui a son importance dans l’ordre des -choses. Mes laudes sont dites, je quitte la -bonne église et son fin encens de fleurs montant -sous les arbres comme des piliers gothiques.</p> - -<p class="date i">La Hulpe.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch18">LE HAMEAU</h2> - -<p class="dedic">A Gerhard Gran.</p> - - -<p>Dans une boucle de la Lesse, quatorze -maisons forment un hameau précaire, un -noyau d’humanité détaché du reste du monde, -roulé là comme un bloc erratique loin de -l’échine des monts. Les aïeux bâtirent sur -cette grève humide ; les enfants à leur tour y -firent souche : les quatorze feux n’ont pas -d’autre histoire. C’est celle de la graine chue -en un sillon sans que personne pense encore -à la graine.</p> - -<p>De loin on aperçoit, au bout des prairies, -les toits de chaume et d’ardoises. A l’aube, -une spire de fumée monte des rempants et -dénonce ce coin de terre, des familles, des -ménages, des cœurs simples et liés. Ensuite la -rumeur s’éteint en même temps que l’odeur -du bois brûlé cesse d’aromatiser l’air. Tout le -monde est parti pour les champs, les foyers -se sont vidés, il n’y a plus dans le hameau -que l’aïeule pour garder les maisons. La -rivière clapote à la rive et mire un silence de -vieilles murailles frôlées par le vol des -palombes ou rasées par un chat furtif. Cependant -un traînement lent de sabots, dans la -sonorité vide des chambres, par moments -décèle une présence vigilante. C’est la bonne -aïeule qui rôde dans le désert des maisons et -pense à ceux qui tout à l’heure vont rentrer.</p> - -<p>Puis l’obscurité tombe des roches voisines, -l’eau se vespérise, des pas lourds descendent -la pente. Et le petit hameau se repeuple, on -entend rire et sonner des voix. Comme au -matin, la fumée floconne au haut des toits : un -cliquetis de vaisselles bat les tables pour le -dernier repas.</p> - -<p>Chaque jour, à ces fils des races, voués à -recommencer l’œuvre primordial, assigne les -mêmes labeurs. Ils s’en vont, ils reviennent : -leur vie est là-bas, dans les campagnes -qu’ils raient de leurs charrues, dans les prés -qu’ils fauchent, dans la montagne qu’ils -déboisent et qui retentit du choc de leurs -cognées. Les femmes comme les hommes ne -rentrent que pour connaître un repos de -quelques heures. L’été, c’est la moisson : on -part à l’aube ; on mideronne dans les javelles ; -le soir est toujours trop tôt tombé pour -leur grand travail sans trêve. Toute saison -ainsi amène sa peine et son servage : à peine -on a dormi qu’il faut partir.</p> - -<p>Quelquefois une mère s’alite un jour pour -mettre bas sa portée. La sage-femme habite -à des lieues. A quoi bon l’appeler ? Les bêtes, -d’ailleurs, leur ont appris à s’accoucher elles-mêmes. -Elles se raidissent dans leurs draps et -brament leur douleur solitaire. L’aïeule, ce -jour-là, les veille. De ses lourdes mains, en -attendant l’eau lustrale, elle ondoie la géniture, -récite le <span lang="la" xml:lang="la">Pater</span>, lui sale la bouche, comme -elle le fit aux nouveau-nés des vaches et des -chèvres. En rentrant, les hommes entendent -des vagissements. Ils savent ainsi qu’une -petite âme leur est née : ils poussent la porte, ils -aperçoivent la mère vaquant par les chambres, -et, tranquilles, rompent le pain quotidien. -C’est la vie de nature, puissante et simple, -résignée à la Loi, telle qu’aux premiers jours -du monde.</p> - -<p>Un matin, les parrains, en habits de dimanche, -montent la côte et s’en vont vers -l’église où le capelan, un très vieux prêtre sur -qui d’immémoriaux hivers ont neigé, incline -vers l’urne ce fruit des dures amours. Rien n’a -changé dans le hameau : la mère est retournée -aux champs, son nourrisson près d’elle, tirant -sa mamelle quand il a soif, l’emplissant de son -lait fort qui en fera pour la tribu un moissonneur -râblé. L’aïeule a repris la garde des -maisons. Il n’y a qu’un petit berceau de surcroît -où, pendant les nuits, geint une pauvre chair -qui va continuer les autres.</p> - -<p>Il arrive qu’à bout d’ans, un des mâles de -cette famille de quatorze feux, exténué de -fatigue, l’échine et les reins rompus, laisse au -matin les autres partir sans les accompagner. -Au retour, on retrouve l’aïeule près du lit : -dans les draps une figure rigide ressemble à -une très lointaine sculpture déchiquetée par -le temps. L’aïeule, comme elle a dit pour la -naissance les paroles sacrées, a prié pour la -mort, en tâchant de joindre ses mains de silex -qui ne peuvent plus se croiser. Elle a fermé -les yeux, elle a clos les mâchoires, elle a béni -pour les absents celui qui s’en est allé. Maintenant -tous viennent l’un après l’autre ; ils -disent à leur tour les prières ; les fils sans -pleurer considèrent l’antique souche de laquelle -ils sont sortis ; et ils pensent que tout est bien, -puisque ce corps a fait son temps et n’est plus -bon pour le travail. Ensuite ils vont dans le -bois, scient quatre planches, les clouent solidement -ensemble par-dessus le mort. La pointe -des clous çà et là pénètre dans les os ; mais ils -résistèrent à la vie, ils résisteront bien aux -clous de la bière, indestructibles, lents à -s’émietter, voués à éterniser, sous la terre du -champ, ces morts de paysans qui, après cinquante -ans, ont encore l’air de la vie.</p> - -<p>A quatre, en se relayant, on porte le faix. -Par le chemin des baptêmes, à travers la montagne, -on s’en va sous la charge, vers l’eau -bénite et les fosses. Personne n’a de larmes : -quelqu’un, à propos de la terre et des semailles, -dit un mot ; puis le silence retombe, on n’entend -plus qu’un piétinement lent et scandé qui s’enfonce -sous les taillis. Et quelques heures plus -tard, tout est consommé : le prêtre a ratifié la -bénédiction de l’aïeule ; il a <i>écouté</i> le mort, il -l’a absous. Les fils de la terre, les cœurs -simples ne pèchent pas devant Dieu.</p> - -<p>Un jour, passant par là, je démarrai la -barque et traversai la rivière, — cette Lesse -fantasque et jolie aux barrages écumeux, aux -friselis d’eaux cristallines sur ses galets -rouilleux, aux ténébreuses plongées en des -gouffres de cavernes, et qui garde, pour mon -cœur d’homme des bois, le charme d’un vieil -amour. Midi plombait les roches et l’air. Sous -les herbes grillées, la cigale éperdument grésillonnait. -Des pigeons roucoulaient sur un -toit. Je pénétrai dans le hameau, poussai une -porte, puis une seconde. Les maisons étaient -vides. Des sabots tout à coup battirent sur un -seuil : je vis se dresser la haute stature de -l’aïeule. Sa main qu’elle portait à son oreille -me fit signe qu’elle n’entendait plus. Elle me dit -qu’on l’appelait la tante Johanna ; huit des -ménages étaient sortis de son flanc ; elle avait -nonante-trois ans.</p> - -<p>Autrefois, toute petite, son père l’avait -menée à la ville. Elle n’y était plus retournée -que deux fois ensuite. La terre l’avait prise -comme elle avait pris les autres, corps et âme ; -elle en avait fait la créature vouée aux maternités -et aux labours, la serve qui meurt dans les -sillons où elle naquit, après avoir ouvert sa -matrice aux races et sa main aux semailles.</p> - -<p>J’admirais se mouvoir dans la chambre aux -cuivres reluisants, aux frustes solives enfumées, -au net carrelage couleur d’ardoise, ce spectre -d’un autre âge et qui ne savait du monde que -ce lopin de pierres et d’herbages où elle avait -conçu, aimé, peiné près d’un siècle entier. -L’horloge, dans sa gaine, battait son tic-tac -égal et monotone, comme la vie qui persistait -en ce grand corps desséché, — comme la vie -dont elle avait réglé les lentes heures toujours -pareilles.</p> - -<p>La demi sonna. Il me sembla que quelqu’un -passait derrière la vitre et regardait dans la -chambre. Moi seul compris que l’Inévitable -rôdait autour de la maison. Elle se leva, fit -quelques pas au dehors. Et son ombre la précédait, -comme pour lui marquer le chemin par -lequel elle s’en irait tout à l’heure à son tour.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch19">DEVANT CHANAAN</h2> - -<p class="dedic">A Ch. Vander Stappen.</p> - - -<p>Dans la plaine cabossée de gravats, les -huttes en torchis hâtivement bousillées suggèrent -les symboles. Ils sont venus des -hameaux et des bourgs, les Briquetiers, -délaissant les clos fleuris où sur la vache -pâturant les gramens reverdis neigent les -pommiers blancs. Par bandes, ils se sont -mis à arpenter les routes qui mènent vers les -villes, et les petits ont marché dans le pas -large des hommes mûrs. Les vieux, à la peau -corroyée, aux faces de grands bœufs osseux, -se sont joints à l’exode : il n’est resté là-bas -que les aïeules tisonnant l’âtre et les mères -allaitant leurs nourrissons.</p> - -<p>Après des jours et des nuits, comme un -mirage, les tours ont apparu dans la poussière -vermeille des horizons. Alors ils ont fait -halte ; ils ont dressé les paillassons, édifié la -noria, préparé l’aire. Et maintenant, en tous -sens, un peuple poudreux et roux recommence -le geste antique des Bâtisseurs de -villes. La campagne recule devant le travail -des pétrisseurs d’argile. Là où ils campent, -les matrices terrestres demeurent brehaignes ; -ils piétinent une glèbe gercée et nue, sans -arbres ni moisson.</p> - -<p>Pendant des mois, ils se cantonnent, actifs -et sédentaires, vivant à même le champ tari -d’une vie de nomades momentanément parqués. -Terrés la nuit en leurs abris, couchant -pêle-mêle sur des litières, les filles et les gars, -avec le frisson froid des ténèbres sur la peau, -ils se lèvent au chant du coq, quand encore -les dernières ombres nocturnes embrument -la dentelure des toits au lointain des cités. -Le jour tardif est devancé dans la plaine par -leurs maigres silhouettes qui se meuvent à -ras du sol. Continuellement ils modèlent la -substance d’éternité. Rythmiques et subtils, -ils apparaissent les sculpteurs d’un œuvre mystérieux -auquel est reliée la durée des races. -Ils pratiquent l’art primitif des Demeures -humaines. Comme aux âges, celles-ci sortent -de leurs mains, glaises encore, mais agglutinées -déjà pour un dessein définitif, et ainsi -ils semblent eux-mêmes sortir des temps et -se transmettre le secret des ancêtres.</p> - -<p>Chacun de leurs gestes, d’une parcelle de -limon, fait surgir une maison. Ils bâtissent -pour les autres, ils n’ont pas de toit, afin -que leur labeur se suscite sacrificatoire et -sacré. Les générations successivement descendent -pourrir aux hypogées, mais les villes -qu’ils édifièrent d’un peu de poussière et d’eau -subsistent, relais pour l’immense caravane -en route vers la mort. De leurs mains se -lèvent les siècles : ils construisent les alvéoles -de la ruche où ne se pose qu’un instant -l’homme. Toujours plus loin, plus haut -s’étend, monte la Cité ; ils demeurent loin -de ses portes. Ils n’entrent pas dans les -Chanaans qu’ils bâtissent.</p> - -<p>Les semaines en ce grand ahan s’ajoutent -aux semaines. Pas un jour n’est perdu. Ils -ignorent le dimanche, comme si le suspens -commandé par l’Eglise n’existait pas pour -eux. Leur Dieu est resté en arrière, au fond -des humbles tabernacles et des blanches -chapelles que bordent les cimetières. Ils le -retrouveront au retour, près des aïeules et -des mères, dans la paix des campagnes -mûres. Alors, la tâche accomplie, ils s’en -reviendront par les routes parcourues au -temps des pommiers en fleur et laboureront -le petit champ qui nourrit la famille. La -tribu vagabonde, jusqu’au prochain printemps, -nuitera à l’abri de ses lares, précairement -récupérés.</p> - -<p>C’est la tribu aux faces boucanées et aux -barbes broussailleuses qui apeure les citadins -qu’aventure <span lang="la" xml:lang="la">extra muros</span> le goût des relents -suburbains. Prudemment, ils se gardent de -ses atteintes et louvoient loin de ses huttes, -défiants des grands cônes incendiés brasillant -dans les soirs. Le chef pourtant scrupuleusement -assume le respect de la loi. Le plus -souvent, c’est une famille avec le père et ses -gars ; même la couchée en commun ne leur -enlève pas un reste de mœurs ingénues. -Comme les bûcherons, leurs frères des silves, -ils ont une vie de nature, silencieux et quiets.</p> - -<p>L’œuvrée les prend par toutes leurs sueurs, -sans trêve les tient sur leurs gardes, de peur -des surprises du temps. Il faut disputer au -vent les paillis, à la pluie les argiles pétries -et, lors de la cuisson, veiller à la combustion -régulière des fours. Une négligence réduirait -en bouillie la brique séchant sur l’aire ou -calcinerait la fournée. Telle quelle, cette brique, -en sa symétrie et son exiguïté, est déjà -une des formes de la beauté : elle contient en -essence les nobles architectures, et sa couleur, -variant du rose léger, aérien, du rose des -nuées matinales, au rouge pourpré ou vineux -des ciels crépusculaires, suggère l’idée du -sang même de la terre extravasé et recuit aux -fournaises solaires.</p> - -<p>De ma fenêtre, je suivais au large, dans -l’arène blonde, toute la péripétie. La pâte -pétrie à point, le chef, planté droit à sa table, -d’un rythme léger balançait son corps, se -mouvait entre ses aides, recevant de l’un le -moule vide que rapidement il remplissait et -passait ensuite à l’autre. D’un pas ailé, un -troisième volait l’étendre sur le sol, soigneusement -ratissé et poudré de sable fin. Les -mouvements étaient réguliers ainsi que le battement -d’un pendule, sans trêve. Chaque fois -qu’un moule partait, un autre arrivait ; l’homme -prenait la terre, l’égalisait de sa raclette, -recommençait. C’étaient des orbes, des -ellipses cérémonieuses et réglées comme -pour un liturgique devoir ; et l’ondulement -des corps mi-nus faisait penser à la beauté -cadencée d’un bas-relief.</p> - -<p>Un peu plus loin se dressait la charpente du -puits, un délicat édifice d’ais croisillés lignant -le ciel. Un homme à chaque bout du cylindre -se courbait, se relevait, faisait monter l’eau -qui, par un chéneau, ruisselait vers le -gâcheur en train de piétiner sa glaise. Au soir, -tout le champ semblait dallé d’un carrelage -frais.</p> - -<p>Puis, avec les fours, la plaine changeait -d’aspect : la sole s’était déblayée, les briques -achevaient de se durcir en petits murs ajourés -d’ouvertures. Des hommes ensuite traçaient -un carré ; le charbon, à ras du sol, pétillait ; -un rudiment de maçonnerie s’élevait toujours -plus haut, enduit de glaise à l’extérieur. -Maintenant les petits murs diminuaient, arrivaient -à mesure s’engloutir dans la gueule du -four. Et les hommes là-haut, debout par-dessus -le lit de charbon exhaussé, d’autres en -bas constamment se passaient des bannes de -houille : dans le couchant, elle s’enflammait -et volutait en écharpes de fumée.</p> - -<p>Maigres et bruns, brûlés par les feux, -tannés par le vent d’est, je les voyais prendre -un bref repos vers le midi du jour. Un filet -de fumée alors spiralait hors du toit des -huttes. Une des fillettes apportait le brouet, -et ensuite ils s’allongeaient, l’échine rigide, -accablés par leur travail infatigable. La -petite, à son tour, un visage de jeune animal -sous des cheveux de lin, se couchait près -d’eux ou nostalgique, reprise au souvenir du -village, gagnait une lisière verte, l’ombre -d’un pommier.</p> - -<p>Bientôt l’horizon se hérissait de pylônes, -comme la vision d’une cité des âges. Sous les -étoiles, les hauts fours rutilaient avec le vol -des petites flammes roses et bleues. Et des -semaines encore passaient : les cônes, l’un -après l’autre, s’éteignaient, tombaient à la -mort dans la campagne silenciée où les -grands paillassons ne viraient plus, sous les -nuées pluvieuses, comme des ailes d’immenses -oiseaux précurseurs de l’autan. Les -briquetiers étaient repartis sans retourner la -tête, tandis que derrière eux la Ville montait.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch20">MANOU</h2> - - -<p>Le vent léger remue du soleil et des parfums ; -j’écris sous la tonnelle, dans le friselis -des feuilles comme le bruit clair d’une -source, comme le pétillement mousseux des -sèves. Et un or délicat filigrane la blancheur -de mon papier, met à mes doigts qui vont des -anneaux mobiles. C’est le jeune printemps, -l’âme tendre du monde. Il pleut une onde -blonde, le fin arrosage d’une lumière miraillée -aux pelouses, et devant moi, des tuniques -pâles de jeunes filles ondulent au geste du -tennis.</p> - -<p>Manou ! cher souvenir des vingt ans ! Pourquoi -mon âme de jeune homme te reconnaît-elle -soudain aux miroirs de l’air, dans le -tremblement diaphane de ces clartés d’après-midi ? -Je ne suis plus seul : deux yeux, deux -prismes du fond de moi-même se lèvent et -me regardent. Ils reflètent la frêle dentelle -des arbres ; une lueur vermeille les damasquine, -la beauté même du paysage qui -m’entoure, et comme là-bas, dans le grand -jardin aux grilles d’or, un fin jet d’eau, une -girande mince comme un lys y darde du vif -et svelte et solitaire émoi d’un désir.</p> - -<p>Manou ! âme énigmatique et qui à la fin -s’éveilla ! Petite Galathée folle et sauvage, -comme un libre esprit des grandes silves -humaines, comme l’oiseau moqueur des orageuses -futaies de la ville ! Alors aussi je -contemplais tes yeux ; je n’y vis longtemps que -la mobile vie d’un paysage extérieur, l’inconscience -divine d’être la petite chose qui danse -et qui rit comme les feuilles, comme les -sources. Je n’y vis d’abord que cela ; tu étais -la folle aventure de la graine venue on ne sait -d’où, fleur ou herbe de pavé, et que pousse le -vent et qui s’abat et qui ne voulait pas mûrir. -Et puis un jour, comme aux velours verts de -la vasque là-bas, l’onde claire et fuselée a -jailli, l’eau du désir et des larmes. Où es-tu, -Manou ? Sous un tertre pieusement fleuri d’un -souvenir ? Sous la terre sèche et dure et les -Saharas de l’oubli ?</p> - -<p>Nous sommes venus ici. Je reconnais les -vieux ormes qui, à la lisière des luzernes, -ébrèchent un pan du ciel. Il y avait, à la -pointe du bois, une maison basse et humide -qui n’est plus. Quels cris tu poussas quand, -doux cueilleur de tes baisers, j’osai te parler -de la joie d’y vivre ensemble, pas trop loin -du bois bleu où des geais grollaient tout le -jour, où surtout un loriot, comme un musicien -aux mains attentives à alternativement -boucher les trous de sa flûte, sans trêve -recommençait son petit sifflotement de quatre -notes !… Et voici bien la tonnelle : un or -léger dentelait à ta main comme les mailles -d’une guipure de Venise. C’est la même sous -laquelle j’écris : il passait un souffle aromal de -printemps ; et tu voulus aller tourner sur les -chevaux de bois. Ta tête tournait bien plus -vite qu’eux, sous l’envol de tes frisons de -soie grège : c’était aussi un moulin à verroteries -et à musiques, dans un tourbillon -d’éclats de rire et d’éclairs de dents. Et voici -maintenant l’étang avec sa barque, ses dormants -d’eau profonde sous le pasquillage des -lentilles, ses franges d’iris hauts où se poursuivent -d’ardentes libellules aux cuirasses -d’émeraude et d’argent.</p> - -<p>Tu étais en ce temps la petite ouvrière qui -fait des points de couture dans des satins. Tu -habillais de belles dames qui n’avaient pas ta -grâce mutine, ton bouquet capiteux d’essence -faubourienne, ni ce bout fringant d’épaule -qui si bien eût drapé les souples tissus que tu -faufilais pour d’autres ! C’était un atelier -quelque part dans un quartier très noir, où le -vis-à-vis des maisons resserrées et culminantes -obligeait à allumer les lampes bien avant -l’heure verte du crépuscule. Ah ! les lampes aux -mèches mal coupées et encrassées de fumerons, -le rouge pétrole qui te brûlait les yeux -d’un feu d’insomnie et de fièvre ! J’allais te -prendre sous le porche à la dégringolade de -ce quatrième, dans le tirant d’air de la grande -cour où sous un auvent était remisée une -vieille berline postière, on ne sait pas pourquoi. -J’étais moi-même alors un petit employé -de mairie, un quatre-sous comme toi, grelottant -l’hiver sous une pelure à laquelle tu -voulus absolument fixer un collier d’astrakan -à vingt francs le mètre et qui, cousu de -morceaux rapportés, fut juste assez grand -pour la moitié d’un tour de cou. Tu habitais -avec une vieille tante : nous étions obligés de -nous réfugier dans des portes pour nous -embrasser. Mais tout de même tu avais une -drôle de manière de relever un peu ta voilette -et de m’offrir le moins possible de tes joues -en me disant : « Qu’est-ce que les hommes -peuvent bien avoir à toujours vouloir racler -la peau des filles avec leur picotis de barbe ? »</p> - -<p>Ah ! Manou ! tu n’étais pas tout à fait une -emballée d’amour. Tu haussais les épaules à -m’entendre te débiter mes folies. Tu me -faisais l’effet de serrer à deux mains ton petit -cœur pour ne pas le laisser échapper. Quant -au reste, tu n’en était pas trop chiche, Dieu -merci ! Tes sensualités gourmandes consentaient -à me laisser grignoter les miettes de ton -plaisir, et cependant je restais toujours sur -mon appétit, comme disent les paysans de -chez nous, avec une grande faim de ton corps -joli, une soif de ta bouche à l’odeur poivrée -que tu n’apaisais pas.</p> - -<p>Un jeune homme, c’était pour toi, avec les -parties d’ânes et les sauteries des bals-musette -et la griserie légère d’un coup de vin sous les -tonnelles, c’était la petite chaleur du sang -sous le chatouillis des lèvres, la montée -trouble d’un nuage aux yeux, comme une -eau dont on remue le fond, et puis le cri bref -et le gel des papilles de la langue et la sensation -de quelque chose qui délicieusement -se casse tout au dedans de soi. Tu n’allais -pas au delà de l’effluve magnétique, dans ta -notion élémentaire de l’amour. Tu étais une -petite poupée terriblement égoïste et tyrannique, -va, je puis bien te le dire à présent. Tu -n’avais pas encore senti ton maître.</p> - -<p>Ah ! nos dimanches de l’été ! Nos envolées -au bois, pas trop loin des villages où rissolaient -des fritures de beignets et d’ablettes, où -au piaulis d’une clarinette éructait le mugissement -d’un ophicléide scandant les figures -des quadrilles ! Ces jours-là, une folie t’emportait -avec le sautillement à tes cheveux de -ton bout de chapeau, une croqûre de tulle et -de paille faite d’une chiquenaude. Tu devenais -le nuage d’une robe claire et d’un jupon blanc -courant entre les arbres, vision d’une nymphe -descendue des villes au frétillement des rubans -qui tombaient de ta ceinture et claquaient -dans le vent. Toute ta sauvage indépendance -d’enfant qui n’en veut faire qu’à sa tête te -montait aux tempes, fusait en sang de roses à -tes joues, dans la pétulance du grand air, la -griserie des vertes senteurs du feuillage. Il me -fallait saccager les champs pour te gerber des -coquelicots et des bluets qu’ensuite tu tordais -en guirlande et passais, comme une large -collerette vive, autour de ton cou. Tu avais -vraiment, avec tes crins d’or dépeignés, les -freluches de soleil de tes frisures dansant sur -tes prunelles, avec l’écarlate œillet de ton rire -à tes lèvres longues comme le retroussis du -bec d’une amphore, l’air d’une sœur des -rousses faunesses du temps des mythologies.</p> - -<p>Quelquefois, t’arrêtant dans ton élan, mon -désir te pressait contre moi, buvait à ta peau, -derrière l’ourlet des oreilles, d’un baiser qui -te faisait toute froide, la mouillure de ta sueur -et ce fumet de blonde qui était comme l’odeur -des feuilles et des résines restée sur toi. Mais -fouit ! tu te délivrais d’un rire qui avait le -frisson d’une chatouille, qui grelottait gentiment -du petit froid de l’âme descendue au -bord de la grande secousse mortelle ; et puis -là-bas, j’entendais ta moqueuse chanson qui -leurrait ma peine et mon espoir. Comme toute -chose finissait par les chevaux de bois et la -danse, nous nous en allions, moi avec le -regret du mystère des arbres, vers les orgues -qui moulaient des airs tristes autour de la -chevauchée en rond des hippogriffes à tête de -léopard, vers les mugissants ophicléides qui -faisaient partir les bourrées.</p> - -<p>Tu ne m’avais pas dit encore un mot qui -m’annonçât que tu avais un cœur. Une fois -seulement, oh ! je me rappelle, un silence te -vint devant la nappe de serge quadrillée où, -dans la frisure du persil, se figeait le grésillement -d’une de ces fritures de poisson que -tu allais voir puiser à la pêchette dans la banne, -près de la rivière. D’un geste las, tu finissais -de chipoter sans goût dans ton assiette. Et, -tout à coup, Manou, tu m’as regardé, tu es -restée un peu de temps à m’observer du coin -de tes yeux. Je levai les miens, il me passa -une douceur que j’ignorais encore avec toi. -Jamais je ne t’avais vue si sérieuse. Et tu me -dis ce mot qui ensuite me causa une grande -peine, car je ne comprenais pas alors : « Vois-tu, -il serait temps tout de même de nous -quitter. » Et, là-dessus, tu te remis à rire. -Moi, j’aurais plutôt pleuré ; et tu taquinais -mon air triste du frôlement d’une barbe d’épi. -Tout ce soir-là, tu fus d’une gaieté folle : tu semblas -vouloir enterrer joyeusement la mort d’un -béguin, afin de n’y plus penser le lendemain.</p> - -<p>Mais, le lendemain, tu avais cessé de rire. -Ce fut toi qui pleuras pour une gronderie, un -peu d’humeur boudeuse qui m’était restée de -la veille. Et je sentis que quelque chose en toi -était changé, que tu n’étais plus la même petite -poupée, ni le gentil animal libre qui défiait la -captivité. Nous parlâmes à peine ; tu te disais -à toi-même des mots que je n’entendais pas. -Et la nuit vint ; je te ramenai à ta porte et je -n’étais plus non plus le même jeune homme. -Maintenant une joie cruelle de te faire un peu -souffrir me venait de ta défaite et de ta mélancolie. -Je te serrai la main presque avec indifférence. -Tu me rappelas, tu me dis : « Embrasse-moi. » -Tu avais relevé toute ta voilette ; -c’était la première fois que tu me tendais -toi-même ta bouche. Le dimanche revint, la -folie mousseuse du bois. Tu étais redevenue -la petite faunesse, le nuage de la robe claire et -des rubans pimpants courant devant moi, et -je n’entendais plus le son de la voix qui m’avait -fait revenir et m’avait offert, comme un cœur -de rose pâmé, le baiser. L’oiseau, avec des -battements d’ailes, se débattait dans ma main -qui l’avait cru prisonnier.</p> - -<p>Mais ensuite il arriva une étrange chose. -Elle s’arrêta de courir, me prit par la main, -et nous entrâmes dans un taillis profond où -garrulait un merle. Je l’avais prise entre mes -bras ; tout son cher corps tremblait ; et je -vis sourdre en ses yeux une rosée brillante, -comme le filet d’eau d’une source sous les -mousses. Manou ! adorable Manou ! soupirai-je -en baisant son cou. Elle me regarda -comme jamais encore elle ne m’avait regardé -et me dit « Oh ! que c’est effrayant ! Que tu -m’apparais à présent terrible ! Il me semble -que je ne t’avais pas encore vu jusqu’à ce -jour. » Ce ne fut plus ensuite qu’un souffle à -travers lequel elle me dit : « Bats-moi, mon -chéri… Je veux être punie pour avoir été si -longtemps méchante envers toi. » Je crus -qu’elle se moquait, mais elle se pendait à -mes épaules, suppliante : « Bats-moi, je t’en -prie ! » Si bien que, doucement, avec étonnement, -de la tendresse chaude de mes mains, -du frôlement d’une tape qui ressemblait à de -la caresse, je fus celui qui pour rire frappe une -femme. Le merle chantait toujours, mais nous -cessâmes de l’entendre. Il y avait un oiseau -qui bien plus joliment chantait près de moi, -dans une cage.</p> - -<p>La petite âme volage enfin s’était laissé -prendre, et tes baisers, Manou, eurent un goût -que je n’avais pas connu encore, comme si -tout ton être, toute l’exquise odeur de l’amour -de tes vingt ans y montait, printemps fleuri. Je -te dis souriant : « Faudra-t-il encore nous -quitter, méchante ? » Toute rose dans le -nuage de tes cheveux, avec un émoi aux -joues que tu n’avais pas eu au premier péché, -rougissante comme de l’abandon même de ta -vie, tu te cachas dans mon épaule et me -répondis : « Je ne peux plus. »</p> - -<p>Ce dimanche-là, nous n’allâmes pas tourner -sur les chevaux de bois.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">TABLE</h2> - - -<table summary=""> -<tr><td> </td><td class="small">PAGES</td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">La petite Femme de la mer</span></td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch1">7</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Dans la forêt</span></td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch2">27</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Maggy</span></td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch3">41</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Après-midi d’été</span></td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch4">55</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Les Roses</span></td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch5">65</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Eden</span></td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch6">77</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Le Sacrifice</span></td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch7">93</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">La Maison de ma vie</span></td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch8">107</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">La Chanson d’éternité</span></td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch9">119</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">La Fileuse de minuit</span></td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch10">131</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">La Jeune fille à la fenêtre</span></td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch11">143</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Les Pas</span></td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch12">155</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Neuf Chansons de Flandre</span></td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch13">163</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Le mortel Amour</span></td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch14">185</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Paula</span></td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch15">201</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">La mystérieuse Image</span></td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch16">217</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">A Laudes</span></td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch17">225</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Le Hameau</span></td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch18">237</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Devant Chanaan</span></td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch19">247</a></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Manou</span></td> -<td class="bot r"><div><a href="#ch20">259</a></div></td></tr> -</table> -<div class="break"></div> - -<p class="c top6em"><i>ACHEVÉ D’IMPRIMER</i><br /> -le dix-huit novembre mil huit cent quatre vingt-dix-huit<br /> -<span class="small">PAR</span><br /> -L’IMPRIMERIE PROFESSIONNELLE<br /> -<span class="small">POUR LE</span><br /> -MERCVRE<br /> -<span class="small">DE<br /> -FRANCE</span></p> - - -<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA PETITE FEMME DE LA MER ***</div> -<div style='text-align:left'> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Updated editions will replace the previous one—the old editions will -be renamed. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Redistribution is subject to the trademark -license, especially commercial redistribution. -</div> - -<div style='margin:0.83em 0; font-size:1.1em; text-align:center'>START: FULL LICENSE<br /> -<span style='font-size:smaller'>THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE<br /> -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK</span> -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -To protect the Project Gutenberg™ mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase “Project -Gutenberg”), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg™ License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. -</div> - -<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg™ electronic works -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -1.A. 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Information about the Mission of Project Gutenberg™ -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg™’s -goals and ensuring that the Project Gutenberg™ collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg™ and future -generations. 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Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without widespread -public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine-readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. -</div> - -<div style='display:block; margin:1em 0'> -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. 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