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-The Project Gutenberg eBook of La petite femme de la mer, by Camille
-Lemonnier
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
-will have to check the laws of the country where you are located before
-using this eBook.
-
-Title: La petite femme de la mer
-
-Author: Camille Lemonnier
-
-Release Date: November 2, 2021 [eBook #66652]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at
- https://www.pgdp.net (This file was produced from images
- generously made available by the Bibliothèque nationale de
- France (BnF/Gallica))
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA PETITE FEMME DE LA MER ***
-
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-
- CAMILLE LEMONNIER
-
- La
- Petite Femme
- de la Mer
-
-
- PARIS
- SOCIÉTÉ DV MERCVRE DE FRANCE
- XV, RVE DE L’ÉCHAVDÉ-SAINT-GERMAIN, XV
-
- M DCCC XCVIII
-
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-DU MÊME AUTEUR
-
-
- Noëls flamands 1 vol.
- Les Charniers 1 vol.
- Un Mâle 1 vol.
- Le Mort 1 vol.
- Thérèse Monique 1 vol.
- Happe-Chair 1 vol.
- Madame Lupar 1 vol.
- Ceux de la Glèbe 1 vol.
- Le Possédé 1 vol.
- Dames de volupté 1 vol.
- La Fin des bourgeois 1 vol.
- Claudine Lamour 1 vol.
- L’Arche 1 vol.
- La Faute de Madame Charvet 1 vol.
- L’Ironique amour 1 vol.
- L’Ile vierge 1 vol.
- L’Homme en amour 1 vol.
- La Vie secrète 1 vol.
- Adam et Eve 1 vol.
-
-
-
-
-IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE:
-
-Dix exemplaires sur papier de Hollande numérotés de 1 à 10
-
-JUSTIFICATION DU TIRAGE:
-
-
-Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays, y
-compris la Suède et la Norvège.
-
-
-
-
-LA PETITE FEMME DE LA MER
-
-
-Il vint sur le môle une étrange et sarcastique figure, un de ces visages
-équivoques aux yeux hardis, au rire muet, qui vous frôlent du coude et
-ensuite vous proposent mystérieusement de vous mener vers les tavernes.
-
-Celui-là, on ne le connaissait pas, personne ne l’avait vu descendre
-d’un bateau et cependant il avait dû arriver à l’heure où les dernières
-barques enfilent la passe entre le feu rouge et le feu vert.
-
-Il vint donc en sifflant sur le môle parmi les marins qui regardaient au
-loin la mer, et il examinait les terrasses de la digue au loin. Il avait
-la courte vareuse bleue et le feutre bossué des matelots après une
-traversée. Il appuyait son énorme main large ouverte sur un objet qu’il
-cachait dans sa poitrine et qui, par moments, paraissait remuer.
-
-Un des hommes qui, de leurs prunelles grises et vagues, ne cessaient pas
-de regarder au large, s’approcha et lui demanda quelle sorte de bête il
-portait ainsi. L’étranger lui souffla silencieusement au visage un vent
-qui sentait l’ail et le saucisson d’ours, et puis il haussa les épaules,
-et il attendait que le premier flot de monde se décidât à descendre sur
-le môle.
-
-Les tables, sous la tente des restaurants, se vidèrent; les familles,
-après le déjeuner du midi, s’en venaient devant la mer aspirer l’air
-salé. C’était un but de promenade: de la jetée on pouvait voir caracoler
-les marsouins, danser les balises ou rentrer les chalutiers. La brise
-aussi soulevait les robes, emportait les chapeaux et détorsait les
-cheveux: on ne manquait pas de distractions.
-
-Selon les prévisions de l’homme, il arriva d’abord quelques personnes
-qui s’intéressèrent à la couleur des vagues et ensuite, par petits
-groupes de vestons blancs et de robes claires, en riant et en échangeant
-des propos sans rapport avec l’incomparable splendeur de la mer,
-déferlèrent, simplement parce que c’était l’habitude de venir un instant
-sur le môle, parce qu’avant eux on l’avait toujours fait ainsi. Et au
-bout d’un peu de temps, il y eut là comme le noyau d’une foule.
-
-Cependant à peine ils prenaient attention à cette torve figure qui
-louchait avec insolence du côté des dames et bientôt commença par des
-signes de leur révéler la présence d’une chose insolite sous sa vareuse.
-On se défiait plutôt de ce personnage sauré et barbu, au geste
-cauteleux.
-
-Lui riait toujours de son rire doux, de son rire qui avait le frissement
-mousseux des écumes mourant sur la plage, comme s’il était sûr que, une
-fois pris par ce qu’il allait leur montrer, ils ne s’en iraient plus.
-
-A présent de sa main libre il caressait, sous la laine pileuse de sa
-veste, la forme de l’objet caché que son autre main aux doigts gourds
-pressait contre lui. Et sa tête aussi se penchait: avec sa face boucanée
-et lippue, il semblait là-dessous couler en douceur des risettes de
-nourrice à un poupon, ou bien peut-être, par l’ouverture de sa vareuse,
-il déversait d’abominables jurons empestant l’ail et le saucisson
-d’ours, comme son rire.
-
-Alors une première fois il monta un gémissement léger d’enfant, une
-plainte triste comme en ont aussi les petits chats malades. Oui, quelque
-chose, dans la poitrine du marin, avait longuement vibré, un cri de vie
-blessée, une douleur toute frêle et pourtant surhumaine qui, à la
-réflexion, récusait l’analogie avec l’enfant ou un jeune animal. C’était
-plutôt une voix lointaine et effrayante comme en a le vent dans les mâts
-pendant les nuits de l’équinoxe, comme en entend dans sa petite chambre,
-sous la fixité secourable de sa grande lampe, le gardien du phare. Hou!
-Houhou! Houhou!
-
-Les pauvres pêcheurs qui étaient sur le môle connaissaient bien cette
-voix d’agonie. Plus d’un l’avait ouïe sangloter dans la bourrasque et
-s’était signé, se disant que c’étaient les marins trépassés dans l’abîme
-qui revenaient entre deux vagues. Ils se rapprochèrent: maintenant ils
-ne regardaient plus la mer devant eux et ils tenaient leurs barbes
-fermées dans leurs rudes visages.
-
-Lui, le coriace bonhomme, continuait à rire sans bruit avec un plaisir
-cynique, comme si, en riant, il se fût certifié la joie de faire
-souffrir une âme quelque part. Il n’avait plus les mêmes yeux; son
-regard sauvagement coruscait comme un écueil noir sous la pourpre
-oblique du couchant.
-
-De nouveau il pencha son mufle crispé par la fente de sa veste, et on
-vit qu’avec sa main il faisait le geste d’appuyer sur la petite chose
-mystérieuse. Pour la seconde fois cria cette voix inouïe, cette petite
-voix qui donnait froid aux os comme si déjà on l’eût entendue pendant un
-voyage en mer, ou dans une autre vie, ou en songe.
-
-Bientôt le monde afflua; il s’entassa là, derrière les matelots, de ces
-visages stupides ou bassement amusés qui participent à la fois de
-l’inconscience et de la férocité des foules. Et d’ironiques jeunes gens
-criaient: «Qu’il montre son jouet! Qu’il le montre donc s’il ne veut pas
-donner à croire qu’il porte sur la peau une petite chose vivante!»
-
-Les pêcheurs, les pauvres gens en surcot et en sabots, hochaient la
-tête; ils attendaient avec patience; ils avaient déjà attendu ainsi des
-jours et des nuits le retour des barques, debout sur le môle, les dents
-serrées; et ceux-là savaient bien qu’il n’y a qu’un être humain, une
-créature en détresse pour pousser un tel cri. Quelquefois cela cessait
-un peu de temps. Aussitôt la grosse main rude appuyait et encore une
-fois la voix montait et rendait les marins tout pâles.
-
-Alors l’aventurier d’un beau geste jeta son feutre à ses pieds. Il avait
-l’air d’un roi des îles avec son teint cuivré, l’astrakan bouclé de ses
-cheveux et ses bélières d’or aux oreilles. Il regardait avec mépris
-l’assistance. Maintenant aussi, dans un idiome fleurant le varech et
-l’iode des mers les plus diversement polyglottes, il annonçait la chose
-incroyable et à la fois impérieusement montrait son feutre bossué sur
-les larges dalles du môle.
-
-Une pluie de monnaies s’abattit. Des souffles ardents l’entouraient
-comme à la procession, dans la fumée des cierges, il en monte derrière
-la robe argentoyée de Marie, et c’étaient ceux du petit peuple des
-barques, des bonnes gens qui avaient gardé l’humble foi.
-
-Il arriva donc ceci: l’étranger ramassa sa collecte, la coula dans sa
-poche, regarda avec un visage livide la foule, et il ne riait plus, ses
-lèvres tremblaient.
-
-Il se fit un grand silence; puis, un à un, les boutons de la vareuse
-sautèrent et, entre la chemise de flanelle et la peau tatouée, blottie
-au chaud de l’estomac, dans les bouquets de poils de cette mâle
-poitrine, il apparut une tête de très petite femme aux pâles yeux de
-fièvre sous de minces filaments de cheveux verts. C’était aussi la
-gentillesse souffreteuse d’un ouistiti, la candeur étonnée et triste
-d’une petite femelle de phoque émergeant d’un bassin devant un public de
-militaires et de bonnes d’enfants avec sa tête ronde et lisse à laquelle
-il ne manque que des bandeaux.
-
-Oh! c’était surtout un petit bijou de chairs nacrées comme un
-coquillage, et tout le prisme des jardins de l’arc-en-ciel dans le
-miroir d’une lagune au bord de la mer. Un oripeau d’or et de soie
-l’habillait, un lambeau pasquillé qui, sans doute, autrefois avait
-miroité aux hanches saccadées d’une danseuse d’Asie.
-
-On n’avait plus envie de rire; on était pris plutôt d’inquiétude, d’un
-vague effroi comme devant un prodige, une forme élémentaire et
-abandonnée, devant un essai où s’était éprouvé le dieu des premiers
-âges. Les yeux étaient admirables, pareils à de tendres et sensibles
-émaux couleur d’aigue-marine. On croyait y voir onduler des barques,
-longuement s’enfler des voiles sur un clair matin de mer. Mais pas de
-bras, seulement de petits moignons ou des nageoires palmées, de timides
-et frêles appareils qui avaient la grâce d’un geste d’amour, aux deux
-côtés des mamelles, de mignonnes mamelles pointues et roses comme les
-seins d’une toute minuscule Eve vierge. La loque bariolée ensuite
-s’enroulait et on ne voyait plus rien que le bout d’une chaînette se
-rattachant aux amples et triples tours de l’écharpe rouge dont ce drôle
-à face de pirate s’était ceinturé les reins.
-
-Les pauvres pêcheurs étaient arrivés tout près. Avec des bouches
-tremblantes, avec de la peur et de l’extase dans leurs prunelles
-immenses, ils se tenaient penchés et regardaient sous la vareuse. Ils
-n’auraient pas regardé autrement la sainte présence d’une relique. Et
-tous gardaient le silence, comme en mer quand l’eau devient noire et
-commence à clapoter dessous les coques.
-
-Un, très vieux, un peu faible d’esprit, avait ôté son bonnet et priait;
-personne n’aurait pu dire pourquoi priait cet homme. Et à la fin un
-autre des pêcheurs fit un pas et voulut toucher la petite chair pâle
-sous ses cheveux verts. Cependant celui--là, non plus que les pauvres
-hommes de foi qui l’entouraient, ne doutait; il avança la main d’un
-geste dévotieux et timide et tout son corps tremblait. Le louche visage
-du gabier sur-le-champ verdit comme s’il eût été torturé par la colique;
-très vite il referma sa vareuse, mâchant entre ses dents d’obscures
-imprécations; et sous la colère de ses doigts de nouveau montait le cri
-blessé. Ensuite il ramassait son feutre, d’un coup de poing furieux le
-plantait en travers de sa nuque et déjà avec ses épaules il refoulait le
-monde et rapidement gagnait l’escalier à l’extrémité du môle. Il n’y eut
-que les jeunes messieurs spirituels qui de loin l’injurièrent.
-
-Les petits vieux des barques, eux, avaient remis les mains dans leurs
-poches, le cœur soudain froid, ayant senti qu’une étrange force d’amour
-liait le diabolique navigateur, une force comme celle qui pour des
-semaines les faisait partir sur leurs barques et ensuite les ramenait
-vers les sables, regardant devant eux infiniment.
-
-Le matelot reparut le lendemain et il revint encore les autres jours.
-Personne, parmi les hommes du port, n’aurait pu indiquer quel navire
-l’avait débarqué ni de quelle contrée il arrivait. A l’heure de la
-«belle société», il se campait sur les larges dalles bleues: on ne
-savait pas autre chose.
-
-Maintenant, avec son rire cynique, il semblait défier les pêcheurs.
-Ceux-ci jetaient leur sou dans le feutre à côté des pièces blanches. Et
-puis le camarade, après avoir excité par d’itératifs pincements le petit
-cri d’agonie, amorçant ainsi la curiosité publique ou peut-être
-manifestant là un autre sentiment qu’on ignorait, défaisait les boutons
-de sa vareuse et exhibait la boule de chair pâle aux yeux
-d’aigue-marine, aux yeux frais, divins comme les premiers miroirs où
-s’était mirée la vie.
-
-Aussitôt d’anxieux et rapides regards s’y mouvaient, couraient vers les
-eaux, vers la plainte et l’appel des grandes eaux par delà le môle. Le
-ruffian alors avec violence tirait sur la chaîne et il obligeait les
-pauvres yeux, maintenant pareils à des fleurs malades, à de mornes et
-débiles actinies, à se tourner du côté de la terre.
-
-Les calfats du port, les marins des grands navires, les pêcheurs de la
-côte à une grande distance à leur tour arrivèrent voir le prodige.
-Toujours le clandestin personnage serrait les dents, éludant toute
-allusion à la provenance de cette précieuse fortune. Que leur importait,
-à eux! Ils l’aimaient d’une foi profonde comme une idole, comme une
-petite sainte vierge venue jusqu’à leurs détresses sur la crête des
-flots. De vieux pilotes affirmaient avoir vu jouer dans les filets d’or
-et d’argent de la vague, parmi de la criblure d’étoiles, des petites
-femmes de mer qui avaient de pareils cheveux verts. Quelque part au
-large, là où n’allaient pas les barques, étaient des îles mystérieuses
-qu’habitaient ces filles des eaux.
-
-Oh! comme nostalgiquement, en leurs âmes sans paroles, ils l’adulaient
-et la redoutaient, la petite sirène, s’entourant de signes de croix
-comme pour un péché, une tentation, un mirage halluciné, outrés à la
-fois de ferveur charnelle et mystique devant ses minuscules mamelles
-d’amour palpitantes de tout l’inconnu de la mer. Il y en avait qui s’en
-allaient en battant l’air de leurs bras comme des hommes ivres.
-
-Maintenant les pauvres gens des barques étaient sûrs que le goujat, qui
-si vilainement trafiquait de cette petite créature de douleur, épuisait
-sur elle de secrets et rageurs sévices. Ils le sentirent pris aux
-racines par un amour damné. Peut-être il se vengeait de leur culte
-ardent et naïf, lui entrant par jalouses représailles ses ongles dans la
-chair, ou bien la tirant par ses cheveux verts avec son horrible rire
-muet. Et alors, oh! alors, c’était le cri lamentable, ce cri comme le
-hiement des poulies dans la nuit des ports, comme le sanglot du vent
-autour de la fenêtre du veilleur dans la tour du phare. Voilà ce que se
-disaient ces cœurs simples.
-
-Or, vers la saison des gros temps, le nord-ouest se mit à souffler en
-tempête; la mer tout entière passa sur le môle et, dans les soirs, ils
-partirent, les mains dans les poches, au bout de la grand’rue, regarder
-si les barques ne rentraient pas.
-
-L’homme, désertant la digue solitaire, les suivit; il s’abrita sous un
-porche, et encore une fois ils cessèrent de regarder la mer. C’était un
-autre cri à présent, un cri aigu et qui ne finissait pas, comme celui
-d’une femme en folie. A peine, en pesant des mains, il pouvait la
-retenir, elle faisait d’incessants efforts pour s’élancer vers les eaux.
-
-Alors ils recommencèrent leurs signes de croix: toujours il coulait bas
-des barques quand cette voix effrayante ainsi criait. Ses yeux aussi
-avaient pris une fiévreuse et surnaturelle beauté qui vibrait, qui
-s’agitait comme l’aiguille de la boussole. Un magnétisme l’accordait au
-pouls de la tempête.
-
-Et puis la grande colère du flot s’apaisa: elle resta pendant des jours
-toute morte, les prunelles troubles et livides. Et le sinistre forban
-avait beau la pincer; elle ne criait plus.
-
-Un jour, comme il avait bu du gin plus que de raison, il s’assoupit sur
-les dalles trempées d’écumes; il cuva là un assez long temps le pétulant
-alcool. Tout à coup le port entendit d’épouvantables clameurs; les
-hommes des barques accoururent et l’aperçurent se mangeant les mains, se
-roulant sur le ventre comme quelqu’un qui est pris du haut mal.
-
-Alors il leur vint à tous une grande peine: peut-être la petite femme de
-la mer était partie, et ils cherchaient là-bas vers les eaux. Lui,
-maintenant, se jetait sur eux en blasphémant dans son baroque jargon;
-ils ne se défendaient pas et ils le considéraient avec des yeux tristes
-et résignés.
-
-Du temps s’écoula: il passait des jours entiers assis sur le môle; on ne
-savait pas ce qu’il regardait au large de ses prunelles fixes, rongées
-par le sel. Quelquefois il meuglait comme un cachalot, comme la sirène
-d’un navire en détresse, ou très doucement, en dodelinant de la tête, il
-prolongeait un vagissement plaintif de petit enfant malade. Et les
-pêcheurs avaient remarqué que lui aussi, aux approches de la tempête, à
-présent poussait d’aigres cris. A l’heure de la marée, quand l’eau
-commençait à monter sur le môle, un des leurs le prenait sous le bras et
-le ramenait vers le port. Il serrait toujours contre lui quelque chose
-qui le faisait rire de son rire sans bruit.
-
-Une nuit de l’hiver, la mer gronda si terriblement que des bergers, dans
-la dune, à une lieue des côtes, crurent qu’elle arrivait et s’enfuirent
-par la campagne. On ne revit plus jamais le marin. On supposa qu’il
-avait entendu une voix et qu’il était parti là-bas d’où la petite femme
-aux cheveux verts n’était pas revenue.
-
-
-
-
-DANS LA FORÊT
-
-A Léon Bazalgette.
-
-
-Une fois, j’étais dans la forêt, vers le temps de l’aube. J’étais venu
-pour voir se lever le jour entre les petits chênes. Mais il tomba une
-pluie d’été: je vis monter au ciel une pâleur grise, elle s’étendit
-entre les arbres, et ce matin-là, l’espace ne se fleurit pas de roses.
-Alors, je restai longtemps au pied d’un hêtre à écouter de feuille en
-feuille ruisseler l’égouttis de l’eau, comme une source qui grésille en
-sourdant de terre. Et la futaie, dans cette fine musique de la pluie,
-doucement s’éveilla avec une odeur verte. Un coucou, dans le matin
-profond, sembla avoir poussé la porte d’une petite horloge et venir
-jusqu’au bord du cadran et sonner l’heure avec des coups de gosier comme
-des hoquets. Du côté des vergers, vers le village, un merle répondit et
-ensuite tous les merles à la fois chantèrent. J’avais oublié que j’étais
-venu aussi pour tirer des écureuils. En ce temps, je n’allais jamais au
-bois sans mon fusil. J’aimais cette chair sauvage et parfumée. Et je
-restai sous le hêtre, goûtant dans la forêt des âges une sensation
-d’éternité.
-
-Jack n’aboya pas quand parut Mélita. Elle se glissait entre les arbres,
-toute mince, encore une petite fille d’apparence. Elle arriva comme un
-joli fantôme du matin, et elle marchait droit sous la pluie, avec un
-fichu aux cheveux, un bout de tissu bleu qui faisait une tache claire
-sous les arbres. Je savais qu’il y avait, à la lisière du bois, dans une
-maison de pauvres gens, une enfant qui dansait et tendait ensuite la
-main. Mais je ne connaissais pas Mélita, et je la reconnus à cette loque
-de couleur qu’elle tirait jusqu’à ses yeux.
-
-Enfin elle fut près de moi; je l’appelai en riant par son nom. Elle me
-regarda sans surprise. Elle avait un étrange regard d’or, d’un or vert
-de scarabée. Des bubelettes de pluie brillaient aux mèches de ses
-cheveux pareils à un bouquet de graminées sèches. Et elle ne m’avait
-rien dit, elle demeurait devant moi à considérer le foulard rouge que je
-portais à mon cou.
-
-Jack, à présent, la flairait en remuant son tronçon de queue. Il ne
-l’avait jamais vue, non plus que moi, et il agitait la queue comme pour
-une amie.
-
---C’est bien toi pourtant qu’on appelle Mélita, lui dis-je.
-
-Et j’avais fait un pas vers elle. J’étais très grand à côté de sa petite
-taille. Elle se mit à rire en découvrant ses dents, des dents claires de
-bête rongeuse. Et elle ne cessait pas de regarder à mon cou le foulard
-couleur des premières cerises aigres.
-
---Tu es beau, me dit-elle, tu es plus beau que les hommes d’ici.
-
-Je touchai ses cheveux mouillés, et ensuite elle s’avança d’un joli
-mouvement rapide, elle porta la main à mon foulard. Et l’odeur de la
-terre humide était dans son corps jeune.
-
---Vois! dit-elle, quelqu’un m’a donné cette soie.
-
---Un homme, Mélita?
-
-Je ne savais pas pourquoi, avec des yeux froids, je lui parlai tout à
-coup durement. Je savais seulement qu’elle allait quelquefois avec de
-jeunes hommes dans le bois. Et elle me répondit en fixant sur moi un
-regard étonné:
-
---Un homme sûrement.
-
-Je pris sa main dans la mienne et doucement je lui dis:
-
---Ne crois pas, petite Mélita, que j’aie voulu te causer de la peine à
-cause de cela.
-
-Je lui souriais. J’étais comme un chasseur plein de ruses dans le
-hallier. Je ne voulais pas lui montrer que j’avais le désir de son petit
-corps frais. Mais elle se blottit joliment contre moi en riant. Elle
-avait la câlinerie d’un animal charmé et je sentais le battement de son
-sang sous sa peau.
-
---Je te donnerai mon foulard, lui dis-je.
-
-Elle le palpait entre ses doigts, un point d’or plus clair dans ses yeux
-de scarabée, et puis elle le détacha elle-même de mon cou, elle en fit
-une ceinture à ses maigres hanches. Et elle ne cessait pas de me
-regarder avec défiance comme si elle craignait que je ne lui reprisse ce
-tissu léger.
-
---Non, Mélita, ne crois pas cela, lui dis-je.
-
-Elle se rassura et d’un balancement lent, maintenant elle dansait devant
-moi, ayant défait le foulard et l’agitant dans ses mains comme un
-drapeau. Et je me rappelai qu’elle dansait ainsi, le dimanche, pour les
-gens du village, sous les tonnelles. Je ne ressentis plus que du mépris
-pour cette petite mendiante des routes. Elle tournait sur ses pieds nus;
-j’entendais le claquement mou de ses talons sur le sol humide, et sa
-jupe derrière elle s’évasait comme une large fleur.
-
---Va-t’en, Mélita. Tu as fait la même chose pour l’homme qui t’a donné
-ce fichu.
-
-Elle ne tournait plus; de nouveau, elle venait vers moi et me regardait
-étrangement.
-
---Mélita n’aime pas tous les hommes, me dit-elle.
-
-Et ce n’était plus la même enfant hardie; elle avait un autre regard, et
-une rougeur légère lui était venue sous les yeux, un petit feu vierge,
-comme les roses à l’orient du jour. Elle se tenait devant moi, soumise
-et gauche, à une petite distance. Et encore une fois ce fut moi qui fis
-un pas vers elle.
-
---Mélita... Mélita...
-
-Le parfum vert de son corps monta, une odeur sauvage et chaude comme
-celle des écorces et elle ne faisait pas un mouvement pour s’en aller.
-Elle se balançait près de moi comme un arbre jeune dans le vent. Elle
-regardait au loin, dans la direction des derniers chênes. C’était ainsi
-que la première femme avait dû s’offrir à l’homme dans le matin frais,
-dans la rosée des herbes. Elle fut tout à coup pour moi la proie chaude
-et désirable, comme si nous étions venus chacun des limites de la forêt
-pour nous aimer.
-
---Mélita...
-
-J’avais mis ma main à ses petits seins droits. Je riais avec un peu de
-folie; et enfin, elle m’échappa; elle se mit à courir devant elle, entre
-les arbres: je courais aussi. Ainsi nous pénétrâmes sous les chênes; je
-voyais toujours ses talons relever le bord de sa jupe. Ensuite, ils
-retombaient avec ce bruit singulier de la chair nue. Et il me restait un
-peu de gêne de courir après elle, moi si grand. La pluie avait cessé, il
-filtrait d’entre les feuilles un tintement léger, la mouillure brillante
-d’une eau vaporisée à la chaleur du jour. Et puis ce fut le soleil; tous
-les oiseaux à la fois chantaient dans les taillis. Le coucou poussa sa
-petite porte et sonna les douze coups de midi... C’est ainsi que je
-connus Mélita. Et ce jour-là, je n’avais pas tiré d’écureuil.
-
-Je n’allais pas tous les matins à la forêt: il se passa des jours sans
-que j’y revins. Quelquefois on me disait que Mélita était venue danser
-sous les tonnelles, ou bien on l’avait vue entrer dans le bois avec un
-homme. La dernière fois, c’était Yets, le beau soldat arrivé en
-permission pour la moisson. Je ne connaissais pas Yets; je savais que
-toutes les femmes l’aimaient à cause de ses pantalons rouges. Et Mélita
-aussi m’avait dit: Il est beau.
-
-Bah! celle-là ne pouvait résister à la joie de donner de l’amour aux
-hommes. Elle n’avait pas l’air de savoir ce qu’elle leur donnait si
-naturellement: elle semblait avoir été mise au monde pour donner du
-bonheur. Elle était le désir vivant du village. Au fond, je lui en
-voulais de n’avoir pas gardé pour moi seul la fleur âcre de son corps.
-
-Or, un matin, je m’en allai dans la futaie. Je ne pensais plus à Mélita;
-j’avais pris mon fusil pour tirer les écureuils. Mais quand je fus sous
-le hêtre, je regardai longuement la place où elle avait dansé. Oui, me
-dis-je, c’est là que ses petits pieds ont tourné pour moi comme ils
-tournèrent pour d’autres avant moi, comme maintenant ils continuent à
-tourner pour Yets. Et je n’étais pas triste, je riais plutôt en dedans
-de moi pour cette étrange destinée d’une petite femme sauvage des bois.
-Mais voilà que soudain elle arriva par un chemin sous les arbres, un
-chemin qui venait du bout du monde. Et elle sembla, elle aussi, dans ce
-moment, arriver du fond de mes pensées, comme une petite présence
-évoquée, comme si nous nous étions donné rendez-vous dans la futaie.
-
---Vois-tu, oui, dit-elle, c’est moi!
-
-Elle me dit cela en riant; elle n’avait plus sur sa tête son fichu de
-soie fanée; elle n’avait pas non plus mon foulard autour de sa taille.
-Mais un collier de grosses perles, rouges comme des sorbes vives, lui
-donnait un air de petite reine barbare. Je touchai du doigt le collier,
-je lui dis:
-
---C’est Yets qui te l’a donné?
-
---Oui, Yets est revenu. Il m’a donné ce collier. C’est lui aussi qui,
-l’autre année, me donna le fichu.
-
-Je l’aurais battue à cause de sa franchise. Je regrettais à présent mon
-beau foulard: c’était une amie qui autrefois m’en avait fait don. Elle
-vit ma peine et me mordant gentiment les doigts, elle me dit avec une
-candeur au fond de ses yeux d’or:
-
---Yets est venu avant toi. C’était aussi un matin dans la forêt, et il
-partait moissonner avec les autres. Et puis je l’ai trompé à cause de
-toi.
-
-Jack, comme la première fois, se frottait à son jupon avec un
-tortillement joyeux de la queue et ensuite il parut me dire: Pourquoi ne
-l’as-tu pas revue? Mais je retirai mes doigts et elle se mit à pleurer.
-
---Yets est le premier homme qui est venu, me disait-elle à travers ses
-pleurs. Avant lui, il n’y avait eu personne. Et quand il est parti pour
-la ville, il m’a donné le fichu.
-
-Elle pleurait si doucement que ma rancune s’en alla.
-
---O Mélita... Mélita! Tu es allée dans le bois l’autre jour avec un
-homme qui n’était pas Yets, ni moi.
-
-Elle me regarda clairement.
-
---Oui, fit-elle. Mais avec celui-là ce n’est pas la même chose.
-
---Tu aimes donc Yets? lui demandai-je.
-
-Une rougeur monta sous ses yeux comme quand je la rencontrai, il y avait
-de cela des semaines, sous le hêtre. Et elle n’était plus hardie, elle
-avait les roses ingénues du premier péché.
-
---Oh! me dit-elle en regardant vers les derniers arbres au loin, il y a
-encore quelqu’un que j’aime mieux que Yets...
-
-Je lui entourai le cou de mon bras et elle ne me fuyait plus. Elle
-mettait ses petits pieds nus à côté de mes lourdes bottes et elle
-marchait à mon pas, toute chaude d’été et de désir.
-
---Il y a donc quelqu’un? dis-je. Et cependant tu ne veux pas me dire son
-nom?
-
---Je ne sais pas son nom, fit-elle simplement.
-
-Et je pensai qu’en effet, elle ne connaissait pas mon nom. Je sus ainsi
-que c’était moi l’homme qu’elle aimait mieux que Yets. Nous pénétrâmes
-dans le taillis, et encore une fois elle m’offrit le trésor de sa chair
-nue, dans le frisson vert des herbes.
-
-Et ensuite je ne revis jamais plus Mélita.
-
-
-
-
-MAGGY
-
-A J. T. Grein.
-
-
-Maggy m’étonne, et je crois bien que je l’étonne aussi. Nous avions cru
-nous comprendre cependant, quand elle est venue dans cette maison après
-notre mariage. C’était alors presque une enfant encore, une petite
-enfant brune, aux yeux de vie profonde, un peu endormie. Oui, elle
-semblait avoir longtemps dormi derrière un nuage, dans une patrie, très
-loin. Et puis je lui ai dit les paroles sacrées qu’on ne dit qu’une
-fois. Elle me répondit simplement qu’elle était à moi pour la vie.
-
-Aucune jeune fille ne fut plus sincère en me parlant ainsi, et je ne
-puis lui reprocher d’avoir jamais, dans la suite, manqué de sincérité
-envers moi. Maggy est franche; elle dit comme elle pense, mais elle ne
-dit pas tout ce qu’elle pense. Je ne sais pas encore après trois ans si
-elle pense plus qu’elle ne dit. Et ainsi elle vint au mariage avec une
-âme très libre et qui cependant me resta fermée.
-
-Peut-être Maggy ne s’était-elle pas éveillée tout à fait. Elle m’apporta
-ses petits seins vierges avec une soif hardie d’amour. Elle me fit une
-fête de son corps, et j’oubliai que j’avais déjà connu la femme avant
-elle. Ce fut bien comme si, pour la première fois, je mettais un baiser
-sur une bouche neuve. Elle me révéla la connaissance divine de la
-Beauté. J’entrai dans son amour comme dans un éden de vie parfumée. Et
-jamais cela ne s’en est allé: je suis resté, comme au premier jour où
-elle m’arriva, le jeune homme novice et charmé que fut Adam devant Eve.
-
-Tout homme alors est sûr qu’aucun homme de sa lignée ni de la lignée des
-autres hommes ne s’égala à un tel bonheur. Il semble que les matins du
-monde recommencent dans la joie émerveillée de sentir palpiter une chair
-inconnue auprès de soi. Et peut-être personne n’a dit le délice de
-toucher avec des mains humaines à la fleur de vie amoureuse. On est tout
-près de Dieu, aux sources fraîches de l’être, et ensuite il n’y a plus
-que la mort qui soit un plus extraordinaire signe d’éternité.
-
-Mais Maggy n’avait pas comme moi le sens de ces mystères. Elle me
-défendait de lui parler de la mort, bien qu’il ne soit pas possible de
-la détacher de la pensée de la vie; et après tout, elle n’est dans la
-durée illimitée qu’une forme différente de la vie infiniment continuée.
-Je vis ainsi que nos âmes étaient venues inégalement au monde. Il
-régnait entre elles une barrière qui était notre vie profonde en nous;
-et Maggy faisait le geste extérieur de la vie et ne savait pas qu’elle
-vivait.
-
-Du moins, je le crus longtemps; et cependant Maggy fut souvent sur le
-point de me dire une chose plus belle que toutes celles que je lui
-disais, et elle ne put pas me la dire. Ce sont les paroles qui font que
-nous ne nous comprenons pas. Les miennes demeuraient pour elle sans
-rapport avec la nécessité immédiate de nous donner mutuellement du
-bonheur; et je ne voyais pas que les siennes prenaient leur source dans
-les sensations fraîches d’un être resté plus près que moi de la Nature.
-Tout le malentendu ne provient peut-être que de cela: la femme est
-l’éternel élémentaire, la force jaillissante et nuptiale, toujours
-proche des origines. Elle est, à travers le temps, le premier jour de la
-genèse quand l’homme, lui, par une combinaison différente de ses
-énergies, par une structure plus compliquée du cerveau, tend plutôt à
-épuiser en soi l’évolution humaine.
-
-Maggy n’avait pas besoin de s’expliquer à elle-même qu’elle vivait; elle
-était la vie; elle était une jeune et vierge et royale force de vie. Et
-moi, je croyais sottement vivre plus qu’elle, parce que je m’efforçais
-d’écouter retentir en mon cerveau les mouvements de ma vie. Maggy ne
-pensait qu’à me donner prodigalement son amour. Elle était la lumière
-sur mon chemin, elle était la musique et le rythme de ma joie
-intérieure. Maggy était ma joie multipliée dans la beauté de ses yeux,
-dans les grâces de son corps comme aux facettes d’un miroir. Et elle ne
-se connaissait pas, et je ne la connaissais pas davantage, car je
-voulais voir au fond d’elle une chose qui n’y était pas.
-
-Maggy vint donc dans notre maison et tout de suite elle se livra dans
-toute la sincérité libre de son amour. Elle me fit ainsi le don le plus
-précieux. Mais déjà, en ce temps, elle m’étonnait par son ignorance de
-tout ce que j’avais été habitué jusque-là à appeler la pudeur. Il n’y
-eut aucune réticence de sa part; elle fit tomber un à un tous ses
-voiles: elle fut devant moi comme si, dans l’autrefois de sa vie, elle
-avait vécu en l’état d’antique nudité. Une petite sauvagesse sur ses
-lits de feuilles ne livre pas avec une plus téméraire chasteté le
-frisson de son flanc. Et ensuite elle continua de vivre dans les
-chambres comme un petit symbole, comme une image nue de l’innocence. Je
-vis ainsi que la femme est bien le péché vivant, au sens des théologies.
-La première femme initia le premier homme au péché, et cette gloire du
-péché la met au-dessus de tous les hommes, puisqu’il est la Nature, le
-secret divin de la vie. Et l’homme seul sait qu’elle est le péché.
-
-Cependant Maggy ne me répéta jamais qu’elle était à moi pour la vie.
-Elle ne me le dit qu’une fois, et ce fut, en effet, pour la vie. Il y
-avait chez elle une étrange pudeur à dire des mots d’amour; quand je la
-priais de me dire qu’elle m’aimait, elle se sentait nue et rougissait.
-Elle était comme une rose qui se défendrait d’exhaler son parfum.
-
-Ainsi elle demeura toujours pour moi très franche et secrète, et
-peut-être elle ne se doutait pas qu’elle me cachait quelque chose. Elle
-n’avait pas à se défendre de moi. J’avais en elle une confiance aveugle
-et cette confiance-là seule est lucide, car elle regarde en dedans et ne
-se fie pas aux apparences. Mais il était dans sa nature d’être à demi
-obscure. Un instinct (venu de quels fonds de l’être, de quels servages
-lointains?) avertit la femme de se réserver des coins d’ombre. Toutes
-sont mystérieuses et un peu dissimulées. Maggy avait des tiroirs où,
-puérilement, elle semblait serrer un peu de sa vie. Cependant elle
-m’était arrivée ignorante et vierge. Je crois qu’elle a toujours vécu
-plus au fond d’elle que moi-même.
-
-Oui, il y a eu entre nous cette différence qu’elle s’ignorait vivre, et
-pourtant elle avait une vie profonde, elle vivait toute sa substance
-jusque dans les racines de son être. Maggy a des silences où peut-être
-elle me dit des choses que je ne comprends pas. Et ensuite elle sort de
-ces silences, elle a des folies de paroles que je comprends et qui ne
-disent plus rien. Elle parle alors comme si elle cessait de me dire
-quelque chose. Et elle m’est surtout cachée quand elle a l’air de
-m’avoir tout dit. Ses yeux aussi ne sont plus les mêmes: ils sont bien
-plus beaux pendant qu’elle se tait. Ils ont alors une lumière dormante,
-une lumière d’en dessous comme les étangs. La petite source tressaille
-au fond, le remous des algues, les fines chevelures de la vie. Il lui
-arrive, en ces moments, de rougir sans cause, une onde légère à ses
-tempes, le spasme délicieux du flot intérieur; et elle seule sait ce que
-sa vie a pensé en elle ou plutôt c’est sa vie qui le sait et ne le dit
-pas. Elle ouvre la bouche comme si elle allait me dire quelque chose:
-«Ecoute, ami...» Je la regarde et elle continue: «Tu serais bien étonné
-si je te disais...» Et puis elle se met à rire; je pense alors
-qu’elle-même ne savait pas ce qu’elle voulait me dire. Une secousse
-brève de la sensation, le bouillonnement léger de la source au fond et
-la surface ensuite s’est unifiée.
-
-Pourtant l’âme ne monte pas en vain aux lèvres: Maggy, dans l’instant
-même, a eu quelque chose à me dire. Le grand courant a passé en elle, la
-vie profonde des races, de tous les êtres qu’elle continue. Et déjà il
-était trop tard, elle n’a pas pu dire la chose sacrée, la chose de vie.
-Puis-je douter, néanmoins, qu’elle fût en elle?
-
-C’est, d’ailleurs, une vraie enfant, ma Maggy, une enfant fantasque et
-très raisonnable, une rusée et ingénue petite femme, étrangement douée
-de personnalité brune. C’est une parcelle de la durée de la femme en qui
-toute la femme se résume, car l’homme n’est presque jamais qu’un homme,
-une forme accidentelle et localisée des séries; mais la femme est bien
-le multiple aspect éternel de toute la féminéité.
-
-O petite Maggy, je vois en toi des choses si loin! Tu m’apparais toutes
-tes mères jusqu’à l’Eve nue, l’adorable femme sauvage qui livrait avec
-une impudeur délicieuse, dans les jeunes jardins du monde, ses seins
-pointus à la soif de l’époux. Elles furent des esclaves, des martyres,
-des reines, et tu aurais pu être une amazone, car je ne te connais que
-par tout ce que tu m’as laissé ignorer et ne sais pas toi-même. Tes
-colères sont d’une Sémiramis minuscule comme ton amour d’une petite
-reine de Saba, et cependant tu es venue dans la maison pour vivre aux
-côtés d’un pauvre raisonneur comme moi. Ni toi, ni moi, ne saurons
-jamais qui tu es, Maggy, et tu t’en iras avec le sceau de tes doigts sur
-tes lèvres, comme une qui a un secret. Et peut-être les femmes de plus
-tard, malgré l’émancipation et tout ce qui en fera des êtres plus
-conscients qu’à présent, ne se connaîtront pas davantage. Etant la vie,
-tu es aussi le mystère inconnu de toi et des autres comme l’origine des
-Forces, comme la raison de l’Univers.
-
-Reste donc pour moi celle qui vient et qui est l’Amour et la Vie. Ne me
-dis plus comme hier encore: «Je voulais te dire une chose...» Et puis,
-tu m’as regardé, tu ne me l’as pas dite, tu ne pouvais pas la dire. Non,
-tais-toi, Maggy; il arrivera ainsi un jour où peut-être je te
-comprendrai.
-
-
-
-
-APRÈS-MIDI D’ÉTÉ
-
-A Cyriel Buysse.
-
-
-C’est dans une petite ville, vers le temps de la grande palpitation
-lasse et lourde de l’été. Et j’écris sous les clématites en berceau,
-parmi la flamme et la poudre d’une après-midi orageuse. Mon cœur bat
-fortement; il soulève le tissu léger qui recouvre ma poitrine. Et
-cependant rien de désordonné, rien qu’un rythme large, immense, comme le
-vent doux chargé d’aromes floraux, comme la circulation des sèves aux
-artères du sol, le lumineux frisson des grands nuages immobiles.
-
-Je ne sais plus quand a commencé la journée, je ne sais plus quand je
-suis venu ici. Je vis une sensation de lointain et d’éternité comme la
-succession de tous les hommes de ma lignée que mon sang perpétue. Et la
-maison est une des dernières après les autres de la ville, tout isolée,
-perdue dans son beau jardin plein d’arbres et d’oiseaux. Mais, moi, je
-ne suis pas seul: une forme immatérielle se meut au fond de mon être;
-peut-être les hommes de mon sang la connurent avant moi. Toute chose
-future ou passée vit en nous comme notre substance indéfinie. L’Univers
-retentit dans les plus infimes de nos molécules. Et quand je pense, je
-ne sais si je pense hier ou demain; la pensée n’est qu’une équation du
-temps et de l’espace.
-
-C’est une petite ville dont les habitants s’en vont, l’après-midi,
-entendre une musique militaire au bois. Alors, il leur vient une âme
-dans le sommeil las de leurs jours, et cette âme est celle des hommes
-qui, avant eux, s’en allèrent aussi vers les hauts arbres de la silve.
-
-Nous sommes tous menés par des forces en qui tout recommence. Nous
-arrivons toujours d’une contrée laissée en arrière et que nous avons
-oubliée. Nous sommes toujours en marche vers des contrées que nous
-ignorons. Autour de moi, il n’y a que la vie des feuilles, le stridement
-d’une sauterelle sous l’herbe, un pépiement de jeunes oiseaux. Un lourd
-silence tombe du ciel électrique, je m’écoute vivre au fond de moi-même
-sans paroles et sans idées, comme les plantes et la terre.
-
-Je suis la parcelle infinitésimale, je suis la petite herbe du gazon en
-qui passe la palpitation des mondes. Je n’éprouve pas le besoin de faire
-acte de pensée pour savoir que je vis, moi si humble, toute la vie en
-dehors de moi, dans la continuité des âges et l’étendue des sphères. Je
-ne suis que l’humble chose, une des parts de la durée et qui, cependant,
-se sent nécessaire à la vie universelle. En vivant comme le brin
-d’herbe, en vibrant une seconde du frisson léger d’une feuille à
-l’arbre, j’accomplis une œuvre qui, dans l’ordre des conjonctions, pèse
-le poids d’un empire. Et toute vie est la vie totale. Cependant il se
-peut qu’une convulsion de l’étroite zone où je séjourne tout à coup
-déchire le sol sous mes pieds et me précipite parmi les ombres.
-
-Maintenant le vent doucement s’élève comme un spasme des plaines par
-delà le mur. Là-bas sont les moissonneurs hâves et roux. Ceux-là non
-plus ne savent pas ce qu’ils font; ils croient seulement couper avec la
-faucille des épis mûrs; ils recommencent le geste du premier homme au
-temps des premières moissons. Et ils sont les auxiliaires divins de
-l’Œuvre de vie. Ils vont à pas rythmiques dans la houle vermeille, et
-ils ignorent que le moindre d’entre eux est plus grand sous les astres
-que tous les Ptolémée. Pourtant il n’est pas plus grand que le lis aux
-jardins de l’été et l’épi aux champs que rase la faux.
-
-Et puis, je cesse d’entendre le battement du fer sur l’enclumette.
-
-Le vent passe sous les quinconces et ensuite m’arrive avec des sonorités
-de cuivre, avec des voix héroïques et graves comme si, à l’horizon, dans
-l’ardent été, une armée partait vendanger la vigne rouge, comme si de
-beaux meurtriers, des chasseurs d’hommes remuaient des trophées sur les
-dalles.
-
-Non, ce n’est pas la nuance, il y a moins de gloire et de fracas. Mais
-peut-être des amis s’en vont là-bas parmi les rumeurs d’un port et
-là-bas me saluent de longs adieux, les yeux déjà remplis d’une autre
-terre.
-
-Ames, chères âmes en départ, âmes inconnues et qui cependant, à travers
-le chant des cuivres, se révélèrent fraternelles! Elles aussi avec moi
-marchaient par les chemins du monde. Depuis quel temps, depuis combien
-de siècles?
-
-Je sais qu’elles pleurèrent des mêmes peines, je ne sais que cela, et
-jamais nous ne nous sommes rencontrés. Maintenant, je n’entends plus le
-friselis des feuilles, le crissement de la sauterelle sous l’herbe,
-comme une petite faux d’or fauchant du silence.
-
-Mon âme a d’étranges nostalgies.
-
-O cors, trompettes, voix venues du fond d’un songe! Bruits puissants et
-doux où passent les âges! Choses d’éternité! Alors sans doute je te
-connus, Toi qui immatériellement, depuis tant de jours, te meus en moi,
-Toi qui, tout à l’heure, fus sur le point d’être reconnue par mes yeux
-et dont mes yeux ensuite se détournèrent! Fantôme! Esprit! Nous étions
-la petite tribu qui en chantant s’en allait sous les futaies. Tu
-marchais en avant des autres, et je t’ai appelée, et tu n’es pas venue!
-Maintenant, une amère soif d’amour me fait mal délicieusement.
-Quelquefois le vent se tait et puis de nouveau il se cuivre de voix
-lointaines, étouffées, échos des vies innombrables, palpitation
-mystérieuse des bois!
-
-Tout ce qu’une musique d’une après-midi de lourd été contient de
-regrets, de langueurs et de désirs! La vague intérieure, l’immense flot
-de la vie se soulève du poids d’une mer captive et retombe. On croit
-qu’on va connaître enfin l’ignoré de soi, qui sera la délivrance. On est
-dans un jardin, sous des arbres étouffants, et il y a une fontaine où
-l’on voudrait boire; mais l’eau est tarie. On se sent mourir de toujours
-inutilement espérer et vivre. Cependant on espère. Spasme infini de tout
-le tourment d’être près de savoir et de s’ignorer! Et la vie peut-être
-n’est que ces accords voilés d’une musique très loin et qu’un souffle de
-vent apporte et disperse!
-
-Encore une fois, la petite faux d’or fauche le silence, et là-bas
-j’entends marcher aux plaines les moissonneurs. L’âme profonde des
-cuivres ne s’est plus gonflée dans le vent. O vertige bref d’avoir
-espéré ta venue, Toi qui te mouvais en ma vie intérieure et n’es pas
-apparue! Je te ferai un lit de fleurs où tu reposeras les yeux fermés,
-tes chers yeux divins dont vainement j’attendis un regard. Et je
-continuerai ensuite mon chemin, passant solitaire des routes sans
-fontaines et sans arbres. Je ne t’aurai pas connue.
-
-O voici qu’un long cri vermeil déchire l’air par-dessus le bois comme
-une agonie blessée, comme le signe d’une résurrection... Et il ne finit
-pas, il se prolonge comme la douleur d’un monde qui s’éteint, comme la
-joie d’un monde qui naît. Il s’enfle de toute la joie immense d’une âme
-qui, tout à l’heure, était enchaînée et salue la Vie. Moi aussi, je veux
-vivre une éternité de jours et de joie. Apparais, Toi qui n’es encore
-qu’une ombre et que pressentit mon amour! Toi qu’à travers les âges je
-portai en moi! Je suis celui qui s’avance sous la lumière de l’été.
-
-Et dans la maison voisine, derrière le tremblement des feuillages, une
-fenêtre s’ouvre, une enfant vient jusqu’au bord et se penche sur le
-jardin... Elle me sourit avec des yeux clairs. Et je t’ai reconnue, Toi
-qui vins vers moi des confins de la Prédestination!
-
-
-
-
-LES ROSES
-
-A Eugène Montfort.
-
-
-Quelqu’un a apporté, ce matin, un bouquet de roses et de grandes
-marguerites. Il parfumait mon cabinet, quand je suis entré. Il avait la
-fraîcheur des heures vierges de la vie. Et dans la maison, nul ne sait
-qui l’avait mis sur le banc, à l’entrée du jardin.
-
-Je n’écrirai pas aujourd’hui. L’odeur des roses en nuage subtil flotte
-et me grise: il me monte du cœur des choses lointaines. Je poserai le
-bouquet sur une chaise, dans la clarté des fenêtres. Je prendrai mes
-pastels. Et tout s’arrange comme je l’ai voulu.
-
-Voilà le bouquet sur la chaise; il bruine à travers le store léger,
-tendu au dehors, un grésillement fin de soleil, une petite onde
-vermeille comme par les trous d’une pommelle d’arrosoir. Un grand
-silence dans la maison. Les jeunes filles sont à la rivière. Ma chienne
-dort au soleil sur le seuil de la véranda, les pattes longues, le ventre
-battant à petits coups. Et je n’entends plus là-bas que le crissement
-des faux dans l’herbe sèche des pelouses. Je me sens vivre d’une vie
-tranquille, profonde.
-
-Non, la main est lourde: toutes les petites marguerites tremblent au
-ventilement doux du store; les roses palpitent comme des cœurs, et mon
-cœur aussi bat, pressé. Quand le vent un peu plus fort monte des eaux de
-la rivière derrière les châtaigniers, les tiges ondulent toutes à la
-fois, comme si la grande vie sacrée de la terre les animait encore...
-Les délicats crayons s’effritent entre mes doigts. J’aime mieux écrire.
-Je prends une feuille de papier, je regarde longtemps l’émoi des roses.
-
-Il passe dans la cour un chariot venu des prés avec un dôme d’herbes;
-une faux reluit aux mains de l’homme qui guide l’attelage. Encore une
-fois, les fleurs frissonnent; elles tremblent comme un pensionnat de
-petites filles au bois quand passe un mendiant farouche. Et il me semble
-qu’elles ont reconnu le dur éclair du fer. Une blessure saigne en elles,
-le mal de leur libre vie tranchée, restée là-bas au matin des jardins.
-
-Petites étoiles blanches des marguerites au cœur d’or! Ames divinement
-blanches et ingénues et curieuses qu’on dirait penchées, avec des yeux
-clairs, à la fenêtre! D’un mouvement insensible, elles se sont tournées
-vers le soleil. Elles regardent, sous la bordure du store, les hautes
-herbes lumineuses, la joie immense des arbres à l’horizon, et maintenant
-je crois apercevoir en elles des visages d’autrefois. Il y avait aussi
-des yeux clairs aux fenêtres quand je passais. Où sont-ils? Qu’est-ce
-qu’ils peuvent bien regarder à présent sous la terre? Et puis, nous
-sommes allés dans la prairie en nous tenant par la main. Quelquefois,
-l’une d’elles cueillait une marguerite et en effeuillait les pétales.
-
-C’était alors le printemps; toutes les prairies étaient pleines de
-jeunes filles qui, du bout des doigts, effeuillaient des corolles
-blanches. Et ensuite vint l’été: j’entrai dans un jardin de roses, je
-cueillis des roses vivaces au sang pourpre.
-
-Je respire ma vie, je respire la vie universelle à travers le beau
-bouquet. Je suis un homme des commencements du monde. Une vierge
-éternité m’enivre au bord des fontaines d’Eden et peut-être déjà alors
-nous allions à deux. Je me sens la continuité de la petite cellule en
-qui s’est transmise la vie de tous les temps. Il y a des mille ans,
-j’avais déjà à mes côtés une chair amoureuse. Nous regardâmes ensemble
-se former d’un cœur la rose et elle avait la forme de notre amour. Et
-elle avait aussi le dessin d’une bouche de petit enfant. Tous les
-enfants que je fus, tous les enfants qui sortirent de moi à travers la
-durée de ma substance s’éveillent et frissonnent au fond de mon être. Et
-d’autres après moi infiniment s’en iront avec des yeux ingénus regarder
-s’ouvrir les roses.
-
-Une onde immense, le flot profond des âges a passé. Comme une
-Atlantique, il m’a submergé délicieusement. Et il ne reste ensuite que
-le parfum des roses, comme l’odeur des jardins d’Orient venue avec les
-houles.
-
-Maintenant, à peine le léger fleur poivré des marguerites, je le sens
-encore, évent d’esprits timides dans la touffeur glorieuse des roses.
-Celles-ci expirent puissamment la vie, gonflées d’amour et de soleil,
-ivres du sacrifice de leur sang, plus belles d’être déjà la mort dans
-une palpitation suprême de désir, d’agonie. Une, très grande et lourde
-sous ses pourpres de plaie vive, a la somptuosité blessée, le tragique
-et royal orgueil d’une amazone. Un moût de vin foulé, l’arome des mûres
-vendanges se volatilise de sa sombre beauté, comme sur les pas d’une
-reine barbare monte le fumet des immolations. Et elle vit, elle s’avance
-sous l’or des tiares à travers les mosaïques sanglantes, avec un cœur
-rouge dans la main et qui saigna, mutilé, sous la serpe du beau
-Jardinier vainqueur.
-
-Va, disparais! ce n’est pas toi que j’aurais aimée, cruelle idole,
-symbole furieux des baisers qui donnent la mort. Mon âme pastorale a
-soif d’un plus tendre amour. Et je te contemple, je te touche d’un doigt
-tremblant, aimable nuage pâle, aube rosée d’un matin frais, cœur divin
-d’une rose mousseuse à l’odeur blonde, belle comme une vierge qui ne
-doit pas vivre. A peine tu es l’amour, tu n’es encore que le désir. Tu
-n’étais pas ouverte tout à fait quand au beau jardin de la vie on te
-coupa. Et voici que sous ma main ton cœur se déclôt; tes petits seins,
-je les dévêts, si frais, si clairs, si nébuleux sous les frêles
-mousselines. Et un pétale tombe. Est-ce un sourire? Est-ce déjà ta vie?
-
-Mes roses sont un harem. Toute la joie, toute la beauté du monde réside
-au mystère de leurs replis. Elles se conforment au dessein de n’être que
-l’image et le reflet de la femme. Et elles ont un tissu satineux comme
-une peau, tiède et satineux et moite comme la chair près de l’aisselle,
-sous la robe. Elles ont l’air de n’ouvrir que lentement, enfin
-conquises, comme pour un amant qui vient la nuit, leurs tuniques
-pourpres ou blanches. Et ensuite elles me laissent aux mains la
-palpitation d’une autre rose, plus secrète. Elles sont ardentes comme la
-fièvre et la volupté. Elles habitent des palais pleins d’alcôves. Et moi
-je suis leur amant. Un vertige me captive à respirer l’odeur de leur vie
-intérieure, les puissants bouquets desquels s’affole l’Elu.
-
-Maintenant aussi, chacune d’elles me rappelle une jeune victoire, un
-délice du temps où je pénétrai dans le beau parterre des roses. Et
-toutes demeurent pâmées sous mes doigts, avec des langueurs
-différentes... Hardiment tu m’offris le calice d’amour, petite Eda,
-petite rose sauvage à l’espalier de mes vingt ans. Alors déjà j’avais
-fini d’effeuiller la marguerite, je n’y laissai qu’un pétale, plus
-qu’un, et celui-là, je ne sais comment il se fit que je ne l’effeuillai
-pas comme les autres. Et, une fois, j’étais près de la tonnelle, au bout
-du jardin de mon père. Tu poussas la barrière, Eda, tu m’apparus tout à
-coup avec tes yeux d’abeille. C’était l’été, comme aujourd’hui; et tu
-portais un râteau de bois sur l’épaule; tu me dis que tu allais faner
-avec les autres petites paysannes comme toi dans la prairie.
-
---Prends cette rose, Eda, te dis-je, je l’ai cueillie tout à l’heure au
-bord du chemin, dans le jardin de mon père.
-
-Mais elle se mit à rire:
-
---Oh! fit-elle, j’en connais de bien plus belles, là-bas, près du bois.
-
-Si gentiment elle se moquait de moi! Je la suivis et elle me mena hors
-du jardin, vers un églantier.
-
---Vois, me dit-elle, celles-là, personne ne les cueillit. Elles ont
-gardé l’odeur du matin.
-
-Alors je me sentis devenir jaloux.
-
---Eda, demandai-je, est-ce que déjà tu menas d’autres jeunes hommes vers
-l’églantier?
-
-Elle me répondit loyalement:
-
---Oui, une fois, je menai ici un jeune homme: il n’est plus revenu.
-
-Elle n’était pas triste, elle souriait, et il fleurissait aussi une
-églantine sur sa bouche. Ensuite nous entrâmes dans le bois. Pour la
-première fois, je sentis palpiter la fleur divine sous mes doigts. Et
-quand ensuite Eda s’en alla avec son râteau, tout le pré avait été fané.
-
-Eda, pourquoi les belles roses orgueilleuses m’ont-elles fait penser à
-toi, la première de toutes celles que plus tard je moissonnai? Ce fut
-alors vraiment comme un matin du monde; tu fus la première femme d’Eden;
-tu fus la vierge rose apparue devant mon désir. Et alors aussi je sentis
-passer en moi l’éternité, comme le flot d’une mer.
-
-Un nuage a voilé le soleil; c’est déjà l’après-midi, et moi-même je
-touche à l’après-midi de la vie. Une haleine froide souffle des eaux de
-la rivière. Des cœurs de roses fanées à présent jonchent le tapis.
-
-Et j’ai cessé de penser à toi, Eda, et aux autres.
-
-
-
-
-EDEN
-
-A Maurice Le Blond.
-
-
-Quand librement je l’eus prise pour femme, je la menai vers Eden. Elle
-et moi, nous n’avions alors une âme que depuis très peu de temps. Nous
-avions commencé à nous désirer avant de nous aimer, comme les autres
-jeunes hommes et les autres jeunes filles de notre âge. Nous étions
-comme des enfants devant les murs d’un jardin et qui tendent les mains
-vers des pommes qu’on aperçoit de l’autre côté, sans savoir quel sera
-leur goût. Et puis un jour, cette belle Elen, se conformant à
-l’analogie, me dit:--«N’est-il pas affligeant de songer que ce sera la
-Loi qui nous ouvrira les portes du jardin, au lieu que nous y pénétrions
-par la seule force de notre volonté? Ensuite, elle retirera la clef et
-peut-être seulement alors nous apercevrons-nous que le jardin a des murs
-qu’il n’est plus permis de repasser. Si les fruits sont vénéneux, nous
-ne serons pas moins obligés de les manger tant qu’il en restera un sur
-les arbres.» Ni l’un ni l’autre n’avions encore envisagé le mariage à ce
-point de vue. Elle me parlait en riant, et pourtant je compris qu’Elen
-disait là une chose profonde et juste. Ce fut dès ce moment que nous
-cessâmes de penser comme les gens qui nous entouraient. Il ne faut
-d’abord qu’une petite fissure par laquelle entre un peu de lumière:
-ensuite, on ne peut plus vivre dans l’inconscience.
-
-Elen et moi eûmes soif de vérité. Comme des âmes libres, nous nous
-promîmes l’amour et je l’enlevai à ses frères: je la menai vers la
-maison élue. C’était une petite maison dans un grand parc clôturé de
-haies hautes comme des murs. Les sarments d’un immense rosier la
-recouvraient du côté du levant et jusqu’à l’hiver restaient parfumés de
-grappes lourdes de roses qui avaient l’odeur des fruits mûrs. On ne
-l’apercevait pas du dehors: elle était cachée par la hauteur des arbres;
-une sève puissante nourrissait leurs troncs dont jamais la hache n’avait
-ébranché les ramures vigoureuses. Et tout le parc, avec ses
-châtaigniers, ses platanes et ses ormes, ressemblait à une silve
-sauvage. Une pelouse s’inclinait vers un étang qu’avivait un cours
-d’eau; elle ondulait en grandes vagues d’or et d’émeraude qui n’étaient
-jamais fauchées. Et nous connûmes là vraiment Eden, le libre et riant
-jardin du premier homme et de la première femme. Une vieille servante
-silencieuse, encore diligente, n’apparaissait qu’à l’heure des repas, si
-bien que nous goûtions l’illusion d’être séparés du reste du monde.
-
-Elen et moi prîmes ainsi le parti de retourner à la vie de nature, ayant
-compris qu’elle seule est la source de ce qu’il y a de bon et de vrai
-dans l’homme. Nous vivions dans une communion parfaite de sentiments et
-de pensées comme avant la naissance des villes. Nous fûmes délivrés
-alors du préjugé que l’habitation en commun avec les autres hommes est
-la condition du développement de la personnalité humaine. La virginité
-de nos sensations nous induisit à croire que nous n’avions existé
-jusque-là qu’à l’état de mécanisme actionné par un moteur étranger. Et
-Elen et moi avions l’âge de la terre aux heures innocentes. Les tristes
-erreurs qui, pour la créature esclave, résultent des inflexibles lois
-sociales se résorbèrent dans l’épanouissement magnifique de nos êtres.
-Chaque jour, il me semblait l’apercevoir pour la première fois, toute
-neuve d’une beauté qui, avant ce moment, m’était demeurée inconnue. Elle
-ne ressemblait plus à aucune des filles de la terre, et elle était bien
-plus belle qu’au temps où je l’avais choisie. Alors encore, malgré une
-fraîcheur adorable d’esprit, elle était, par certains côtés, la petite
-poupée qui se conforme à la volonté d’autrui. Ici seulement elle
-commença à penser et à sentir par elle-même comme vivent les plantes,
-comme poussent et fleurissent et embaument les essences, et elle fut
-vraiment le jardin vierge de mon amour.
-
-Moi aussi, en venant, j’avais été comme le carré de gazon tranché d’un
-coup de bêche et qui, transporté au loin, garde sa faune parasite aux
-fibres de son humus blessé. Des notions restreintes d’humanité m’avaient
-laissé, à l’égard de la passion amoureuse, le sentiment confus du péché
-et de la déchéance. Je croyais que la pudeur était une fleur spontanée
-des âmes délicates, une pousse franche de nature dont l’ombre voilait le
-mystère trouble de l’amour. Mais Elen cessa de rougir, une fois qu’elle
-eut été initiée aux baisers; de tout l’élan de son être jeune et ardent,
-elle aspira à mes caresses, et dans la solitude des arbres, nous allions
-presque nus, comme aux jours d’Eden.
-
-Je pus jouir ainsi de la beauté et de la jeunesse de son corps: elles ne
-furent plus secrètes ni dangereuses, comme tout ce qui demeure caché.
-Mais elles s’étalaient librement sous la moiteur et le brûlant des airs.
-Elles furent habillées de lumière ainsi que d’une soie légère et
-transparente; elles se baignèrent et ondoyèrent aux éléments. Et nous
-nous aperçûmes l’un devant l’autre tels que l’exigeait la nature. Je
-compris le charme divin de la sensualité; je sus pourquoi la vie nous
-avait donné des papilles frémissantes, l’arborescente vibratilité des
-nerfs, le tact, l’ouïe et les yeux; et toutes choses, par d’infinies
-artérioles, forment les puits où s’abreuvent les soifs délicieuses de la
-Volupté. L’émoi de la chair m’apparut très pur et selon un ordre
-merveilleux. Il s’accorda au rythme universel, au vent qui sème les
-germes, aux pluies chaudes, au flux de la sève dont tressaille le cœur
-des chênes. Et, dans les soirs, Elen chantait, je l’accompagnais sur
-l’orgue; nos âmes, à travers ces musiques, se cherchaient et goûtaient
-encore la Volupté.
-
-Elle fut naturellement la loi de notre vie. Nous la trouvions dans la
-beauté des fleurs et des arbres, dans le dessin flexible des formes,
-dans l’enveloppe caressante de l’air, dans les images et jusque dans les
-livres vivant avec nous aux mystérieux silences de la maison. Elle nous
-apparut le rite essentiel, la résonance suprême du sentiment de la vie,
-la parfaite harmonie des êtres; et une lecture, à travers la présence
-invisible des esprits, remuait en nos sources profondes les mêmes
-délices charmées, le même sens exalté de la Beauté que l’approche de nos
-corps. Nous sentîmes ainsi que la Joie était la prédestination du monde
-et que les hommes ne la connaîtraient dans sa plénitude qu’en vivant
-d’une vie personnelle et libre au sein de la nature.
-
-Le parc était habité par des bêtes nombreuses. Nous distribuions
-nous-mêmes la provende aux biches et aux faons, et les arbres n’étaient
-qu’une vaste oisellerie. Même les espèces sauvages, l’alerte écureuil,
-le défiant lapin se laissaient approcher; il nous fut démontré que
-l’homme et la bête, originairement, étaient unis de liens fraternels.
-Ils étaient, avec le vent des feuillages, avec le grésillement des
-sources, avec la trépidation sourde des sèves et le cœur gonflé des
-nymphéas de l’étang, le rythme actif, incessant, de la Vie. Le sang
-charriait en eux les mêmes parcelles d’éternité qui nourrissaient la
-substance végétale et notre propre substance. Ils étaient une des formes
-de la visibilité de Dieu, comme nous-mêmes. Et comme on ne mange pas une
-chair pareille à la sienne et familiale, nous avions proscrit le carnage
-des bêtes de la maison et de toutes les autres bêtes; et seulement nous
-nous alimentions de laitage, de légumes, de gâteaux et de fruits. Ainsi
-nous n’avions pas aux lèvres le goût du sang et notre âme demeurait
-fraîche, sans souillure.
-
-Le parc devint notre alcôve pendant les nuits de l’été. Ceux qui
-n’aimèrent que dans des chambres closes, comme les larrons, comme les
-ouvriers des œuvres clandestines, ne savent pas les joies sacrées et la
-divine innocence de l’Amour. Les étoiles étaient nos lampes, le murmure
-des feuillages une harpe plus merveilleuse que celle qui berçait le
-sommeil du roi Salomon: et notre vie restait mêlée à la splendeur des
-météores, à l’harmonieuse marche des sphères, à l’âme de la terre. Comme
-le premier mariage des hommes, comme le jeune Adam et la jeune Eve, nous
-nous endormions au tiède lit des ramures, nous nous réveillions dans un
-prisme de rosées. Et nous étions nus l’un près de l’autre, à la garde de
-la nuit bienfaisante. Nous nous apparaissions comme des esprits
-primordiaux, comme des essences venues fleurir là du fond des âges, dans
-la candeur de notre amour. J’étais l’époux du Cantique: elle chantait
-dans la molle ténèbre, dans la pluie verte de la lune, ruisselée des
-hauts dômes; et j’accourais à son chant du fond de la belle nuit.
-J’arrivais tâtonnant devant moi, me guidant à sa voix, tout enveloppé
-des parfums plus forts qui montaient des cassolettes de l’ombre. Et
-ensuite, comme une étoile brillante, je l’apercevais sur sa couche
-fraîche, je voyais entre les feuilles briller l’astrale blancheur de sa
-gorge. Et je disais les paroles qui donnent le frisson à la femme, je
-lui disais le vœu d’amour avec le tremblement de mes lèvres. Les hommes
-vierges d’Eden n’avaient pas dû aimer autrement. Et puis nous restions
-longtemps unis; ses bras ne s’ouvraient plus de dessus mes épaules, ils
-faisaient à ma vie un joug délicieux, des liens de chair et de fleurs
-comme le simulacre de la beauté et de la durée de notre libre hymen.
-
-Pendant ces minutes, nous nous sentions épandus nous-mêmes au torrent de
-la création. Le prodigieux courant de la vie de l’Univers passait dans
-notre être et nous donnait l’illusion de vivre de la pulsation lointaine
-des mondes, du souffle profond de la terre et des espèces germées dans
-la silve. Et ensuite c’était le matin; nous descendions aux eaux de
-l’étang; les nénuphars ourlaient ses seins encore gonflés d’amour; une
-fraîcheur exquisement calmait notre sang brûlant; et nul de nous ne
-songeait au péché ni à la pudeur, fille du péché. Notre volupté était
-sacrée comme la promesse d’un âge de joie faite aux hommes.
-
-Nous ne pensions qu’à la Vie, nous ne pensions pas à la Mort. Nous
-avions le sentiment que la Mort n’est que le temporaire évanouissement
-après les formes accomplies de notre passage et qu’ensuite, parcelle à
-parcelle, d’autres formes se recomposent où l’éternité de la vie
-continue. Et, ainsi, la Mort n’existe que dans l’effroi de la chose
-inconnue, dans le regret égoïste des hommes pour la perte d’un bien qui
-nous fut prêté par la nature et ensuite retourne se fondre en elle.
-Quand la Joie sera la loi des vivants, quand les temps seront venus pour
-eux de s’en aller à travers une haute lumière, ils fermeront des yeux
-charmés, comme des dieux prédestinés aux métamorphoses. Et une éternité
-était en nous; nous perpétuions les premiers hommes de la race; des âmes
-infiniment naîtraient de nos âmes, toujours plus magnifiques, toujours
-plus près des seuils de la Vérité; et les grandes mains divines
-demeuraient ouvertes sur notre amour.
-
-Enfin, une vie s’éveilla de la nôtre; la source mystérieuse tressaillit
-au flanc d’Eve, sa poitrine se leva; elle eut la courbe charmante des
-collines, le gonflement béni des plantes fécondées. Et un petit enfant
-courut nu dans les jardins. Alors, nous pensâmes des choses hautes et
-belles sur l’homme: il fut plus présent à notre isolement qu’au temps où
-nous vivions dans la mollesse et la lâcheté de l’état social. Nous
-cessâmes de le tenir pour un être pervers et dangereux, victime des
-Forces, inexorablement voué à la fatalité de refléter l’Univers comme
-une allégorie sans pouvoir le réaliser en soi; tout le mal lui vient de
-ses chaînes et de l’éloignement de la nature. Il nous apparut bon, doux,
-très grand dans la beauté vierge de l’instinct, et il était encore
-enfant comme la petite éternité qui, près de nous, se jouait au soleil
-avec des sens élémentaires, ivre de se compléter dans la durée des
-jours.
-
-
-
-
-LE SACRIFICE
-
-A Edmond Glesener.
-
-
-Il était assis, près de la fenêtre ouverte, déjà si faible, une lumière
-dans les yeux, la lumière de cette déclinante et tranquille après-midi
-aux ors légers d’automne et, plus encore, quelque mystérieuse clarté qui
-ne venait pas du dehors. Un souffle fraîchissait aux feuillages du
-square, il montait le sanglot d’une girande en jet d’argent retombant au
-granit rose de la vasque. C’était un quartier retiré, dans un silence de
-maisons. Au loin, comme un orage, roulait la grande rumeur basse de la
-ville.
-
-Une présence doucement auprès de lui se révéla, un magnétisme d’esprits
-en efflux subtilement répandus. Nul bruit n’était monté des chambres,
-feutrées de tapis épais, et cependant il sentit qu’un pas les avait
-frôlés et venait. Il retourna la tête et aperçut sa femme en peignoir de
-laine blanche, dans une jeunesse d’ans et de beauté.
-
---Je savais que tu étais là, lui dit-il.
-
-Et il lui prenait les mains, il l’attirait d’un geste d’infinie
-tendresse, regardant s’abaisser à mesure vers le sien, dans les lueurs
-du soir vermeil, la clarté heureuse de son visage.
-
---Tu es toute vêtue de blancheur... tu es blanche comme la joie, comme
-l’espoir, comme ton âme même... J’aime qu’il règne autour de moi cet air
-de bonheur.
-
-Il lui souriait avec lassitude, usé par la vie, l’âme glissée jusqu’aux
-limites de ses forces, n’ayant plus, lui aussi, dans l’éteignement du
-regard, que le déclin des lumières qui sur le square s’accordait avec le
-déclin de la saison et passait comme une chaleur dernière d’humanité et
-de nature.
-
---Quelle imprudence! lui dit-elle. Voilà que déjà monte le froid du soir
-et tu restes là, devant cette fenêtre ouverte.
-
-D’un mouvement faible de la tête aux capitons du fauteuil, il eut le
-grand mot résigné des malades qui ne veulent plus lutter:
-
---Que m’importe! Un peu plus tôt, un peu plus tard, puisque aussi bien
-cela doit arriver.
-
-Le vieil attachement triste s’éveilla; elle lui appuya au front le
-baiser des bonnes lèvres qui autrefois furent amoureuses.
-
---Ne dis pas cela... Tu sais comme je souffre.
-
---Pardonne... C’est vrai, tu souffres, quand à peine, moi, je souffre
-encore. Tout est si léger autour de moi... Il y a des moments où les
-formes réelles s’effacent, où les images ressemblent à un petit nuage
-qui va se dissiper... Et, dis-moi...
-
-Ce fut une seconde d’angoisse inexprimable: il n’osait plus la regarder.
-Toute clarté s’en alla de ses prunelles soudain noyées de nuit, comme si
-la grande ombre approchait. Il lui demanda si leur ami, l’ami constant
-et fraternel, n’était pas encore arrivé.
-
---Mais non, pourquoi veux-tu? (Elle était très calme, souriante à
-présent, et cependant il lui parut qu’un tremblement faible altérait sa
-voix.) Tu sais bien que ce n’est pas encore son heure.
-
-Il voulut parler; ses lèvres remuèrent sans qu’il en sortît aucun son;
-elle sentit entre les siennes ses mains se glacer. Un silence pesa, une
-éternité; et puis ses yeux se levèrent, tout froids, dans la pâleur des
-affres; il la considéra d’un regard d’immense détresse.
-
---Tu l’aimes bien, n’est-ce pas? J’ai besoin de savoir cela... Ce serait
-une si grande douleur de penser qu’après moi...
-
-La parole ensuite de nouveau expira; les ténèbres mortelles
-s’étendirent, la minute pleine de sanglots enchaînés avant la ténèbre
-finale. Et il s’écouta plus encore qu’il n’écoutait bruire au-dessus de
-cette agonie de son âme la molle parole, le souffle frêle dont elle
-sembla se défendre. C’était le regret d’avoir trop voulu savoir,
-l’espoir encore que ce cœur jusque dans la mort lui resterait fidèle; et
-il semblait regarder devant lui très loin, par delà les jours. Elle
-cessa de parler, le froid des abandons passa au vide de l’air comme si
-elle n’était plus là, comme si déjà elle était partie. Et il l’appela
-comme des portes de la tombe--une voix dans un naufrage, un râle...
-
---Amie... Amie...
-
-Elle le toucha de ses mains fiévreuses, si proche qu’ils n’eurent plus
-un instant qu’un même battement de cœur. La chaleur revint, le flot de
-la vie au contact de cette chair jeune et brûlante; et il lui prenait
-les mains, il lui disait avec le sourire des convalescences après les
-grandes crises où l’on crut tout perdu:
-
---Cela vaut mieux ainsi.
-
-Elle ne sut pas s’il lui parlait de son silence ou d’une autre chose à
-laquelle tous deux avaient pensé.
-
-C’était presque un ami d’enfance pour lui; ils s’étaient longtemps
-perdus de vue, et puis une rencontre, les mains qui se tendent,
-l’effusion des souvenirs. Il avait pris sa place au foyer, accueilli
-comme un frère. Il s’était mis à aimer l’enfant, illusionné lui-même
-d’un leurre charmant de famille, dans l’ennui découragé d’une vie qui
-avait eu ses mécomptes. Et petit à petit, à mesure que le mal le minait
-davantage, la consomption des êtres voués à un travail qui dépasse les
-forces, le mari avait cru remarquer qu’une nuance de sentiment plus
-tendre, plus ému que l’amitié était née dans ces âmes si voisines de la
-sienne. Jamais cependant il n’avait douté de leur probité; il les
-croyait purs tous deux dans cette attirance secrète qui seulement leur
-donnait la tristesse de ne pouvoir s’appartenir.
-
-Quelquefois leurs voix dans le crépuscule baissaient, n’étaient plus que
-des voix sans couleur dans la clarté éteinte des heures, comme leurs
-visages. Il eut la pensée qu’ils étaient malheureux et souffraient pour
-lui. Sa vie déclina encore; il se perçut une ombre à côté d’eux qui
-étaient la vie et pourtant, de peur de trop lui faire sentir leur
-présence, glissaient autour de lui d’un pas d’ombres.
-
-Il souffrit dans l’amour qu’il leur portait, dans ses plus profondes
-fibres; il n’aurait point autant souffert d’être malheureux lui-même.
-Tout sentiment mauvais fut abaissé; il monta une lumière très haute et
-fine, comme aux soirs de l’été la lumière plus belle du regret de devoir
-mourir. Sa sensibilité s’était exaltée; il ne démêlait plus leur vie de
-la sienne, toutes trois mêlées, celle qui s’en allait et les deux autres
-qui peut-être ensuite s’accompliraient. Et des idées, des choses
-subtiles et encore indécises flottèrent. Il se tourmenta de les faire
-attendre, de leur faire mal aux sources délicieuses de leur soif, comme
-des voyageurs altérés qui s’affligent de voir se reculer les fontaines.
-Il y eut des jours où il sentit venir la tentation sublime, où d’un cœur
-héroïque il fut si près de la mort qu’enfin ils allaient être libérés.
-Et puis l’humaine défaillance le reprenait, l’enfant qu’il faudrait trop
-tôt quitter, l’amère douceur de languir encore un peu de temps auprès de
-leurs soins attendris et de n’être pas encore une mémoire qui pâlit, un
-reflet qui s’efface aux miroirs.
-
-Rien qu’un pas à faire, une marche à descendre de l’obscur escalier et
-il se retenait aux pierres, il enfonçait ses ongles dans le mur, attardé
-par les beautés suprêmes de la vie. Cependant il n’était plus vivant
-déjà; à leurs regards qui se détachaient de lui, il se sentait glisser
-hors des jours, tout faible et évanoui sur la frontière. Il lui sembla
-qu’ils le poussaient; il trembla qu’ils désirassent sa mort; il eût
-voulu leur épargner le reproche de ne s’être pas désirés jusqu’au bout.
-
-Après des mois, un soir de clarté revenue, il se retrouva à sa fenêtre,
-dans le frisson vernal. Il y avait de petits enfants dans le square, il
-y avait de légères feuillées aux arbres, tout était promesses d’amour et
-d’avenir. Un pas glissa sur les tapis, il sentit un souffle et vit
-devant lui l’amie aux mains courageuses, aux mains comme des baumes,
-mais plus pâle, dépouillée des roses de sa chair autrefois si claire.
-Quelqu’un marchait derrière elle doucement, un visage de silence, aux
-lèvres scellées et froides; et il reconnut le compagnon patient qui
-n’avait pas désespéré de sa mort.
-
-Comme on entre ouvrir les rideaux dans une chambre longtemps close ou
-les fermer sur un départ, ils s’avancèrent. Ils lui sourirent d’un
-effort las, immense. «Ils n’ont point failli», pensa-t-il. Il eut une
-joie infinie; et tous trois restèrent un instant sans parler dans
-l’heure charmante et lourde. Il la sentit fuir avec la lumière, avec
-l’ombre qui montait de la terre. Bientôt elle s’en irait tout à fait,
-elle retournerait se fondre dans la durée obscure. Et il lui sembla
-qu’il avait une chose à dire, entre leurs trois cœurs rapprochés, une
-chose terrible et adorable pour laquelle une pareille heure ne
-reviendrait plus. Ses lèvres s’agitèrent, il crut qu’il allait mourir
-dans le sacrifice. A peine, dans le flot maintenant rapide de la nuit,
-il voyait encore leurs visages; toute la lumière parut s’être attardée
-sur le sien. Il leur prit à chacun la main et les attira près de lui. Un
-souffle passa, il leur dit:
-
---Ami, je la remets à ton amour. Et toi, amie, aime-le comme tu m’aimas.
-Je m’en vais heureux, j’ai le sentiment de vous rendre heureux tous les
-deux vous-mêmes.
-
-Il n’y eut plus ensuite que ce murmure:
-
---Cela vaut mieux ainsi.
-
-L’heure sembla ne plus vouloir finir, dans une clarté plus haute et
-dernière, où le ciel et la vie palpitèrent une éternité. Et l’amie se
-rappela l’autre fois, quand encore la parole hésitait dans l’angoisse. A
-présent elle s’achevait, toutes chaînes déliées, dans la charité
-ineffable d’un grand cœur résigné.
-
-
-
-
-LA MAISON DE MA VIE
-
-A Alfred Vallette.
-
-
-Quelqu’un frappe à la porte.--«Es-tu le vent? Es-tu la pluie? Il n’y a
-ici qu’un vieil homme malade.--Je suis l’Amour.--Entre, alors, il y a si
-longtemps que je t’attends.»
-
-C’est une vieille histoire: je ne sais pas d’où elle vient. Elle était
-peut-être en moi dès ma petite enfance. Elle bourdonne d’un long bruit
-d’abeille. Elle sonne très doucement comme une cloche qu’on entend au
-loin dans la campagne. L’Amour est entré. Il y avait là un vieil homme.
-On ne sait pas ce qui est arrivé ensuite. J’écoute la bonne leçon
-profondément en moi.
-
-Cœur fou! cœur qui n’a pas su vieillir! Quelqu’un aussi a frappé à ta
-porte. Il pleuvait un ciel en larmes. Le vent avait une voix basse et
-malade comme un vieil homme. Qui es-tu, toi qui es derrière la porte,
-battant à petits coups pressés le bois vermoulu?
-
-Oh! je tremble si mollement avec mon cœur dans les mains, car je te
-reconnais à présent. Tu es venu déjà, tu es venu souvent. C’était le
-matin, c’était l’après-midi, et voici le soir. Je sais bien ce que sont
-ces petits coups dans l’ombre. Demeure là un long instant. Je ferai la
-maison belle pour te recevoir. Je sèmerai des fleurs sur le seuil et la
-fenêtre. J’étendrai mes plus beaux tapis pour tes petits souliers
-blancs. Il y a ici un si ardent jeune homme qui t’attendait depuis
-l’autre fois. La porte tourna sur ses gonds dérouillés. Et tu es entré,
-bel Amour!
-
-C’est une petite maison là-bas, sous les arbres. Cela n’a pas de sens
-spécial; on pourrait en dire autant de toutes les autres maisons qui
-l’avoisinent. Mais moi, je me redis cette chose si simple avec une voix
-attendrie, une voix qui m’était encore inconnue. Une petite maison... et
-toute ma vie dans cette petite maison. Une vie dort là chaque nuit et
-s’éveille là chaque matin. Ma vie à petits pas traverse les chambres, et
-puis elle descend jusqu’au jardin. Je passe sous les fenêtres; je
-regarde s’allumer les lampes; un rideau se ferme et ma vie n’a pas eu
-l’air de me reconnaître. Que lui dirai-je quand, dans l’heure admirable,
-nous serons là, derrière le rideau, l’un en face de l’autre, avec nos
-mains jointes, près de la vieille Dame?
-
-Le ciel est plus haut sur la maison. Les vitres non plus ne sont pas les
-mêmes qu’aux autres maisons. Elles s’éclairent d’une lumière qui n’est
-pas celle de la rue; elles ont la clarté humide et brillante des yeux
-qui regardent en dedans d’eux-mêmes. Je n’ignore pas pourquoi je pleure
-très doucement quand je les aperçois, de l’autre côté de la plaine. Je
-crois qu’elles me regardent; elles regardent bien plus la délicieuse
-enfant qui est assise près de la fenêtre, ou à la table, ou sous le
-portrait d’un doux vieil homme blond, et qui emmêle ses mains aux soies
-d’une tapisserie, ou qui, à présent, à son tour regarde du côté des
-vitres, comme celles-ci tout à l’heure regardaient dans la chambre. Un
-léger brouillard ondule à mes yeux: on dirait qu’une chaude pluie d’été
-étame les vitres; et puis la maison se met à trembler au fond de cette
-petite moiteur de mes yeux. Elle n’a plus que la forme indécise d’une
-chose qui est là et que je ne vois plus, que je ne vois plus.
-
-Je viens du bout de la plaine, je viens du bout de l’ombre, et la route
-à mesure s’élucide. Je suis venu les soirs et les matins. L’hiver
-neigeait sur le vieux jardin; l’hiver neigeait dans mon cœur. Et, un
-jour, le lilas a gonflé ses bourgeons verts par-dessus le mur. Il y a si
-longtemps que j’attendais cela! Il y a si longtemps que j’arrive du fond
-de la plaine, en marche vers la petite maison! Peut-être je l’ai vue
-déjà dans une autre vie. Je suis le vieil enfant crédule qui va,
-écoutant chanter en lui la petite chanson d’éternité. Voilà bien la
-porte et les marches du seuil. Il viendra un jour un timide jeune homme
-qui franchira le seuil, et moi, je serai retourné là-bas, dans le fond
-de la plaine. Oh! je la connais bien, cette voix ironique qui me fait
-tristement m’en aller chaque soir après que je suis venu! Porte, chère
-porte terrible! Vois, à présent, je gratte ton seuil avec mes ongles!
-
-Eh bien, il faudra changer ce vieux conte. Quelqu’un frappe. Est-ce le
-vent? est-ce la pluie?... Je suis l’Amour... N’entre pas, il y a trop
-longtemps que je n’attends plus. Mensonge! mensonge! Mon cœur est
-toujours le même cœur ardent et jeune. Entre, Amour! maintenant tu ne
-partiras plus!
-
-Alors, ma vieille folie arrange ainsi les choses. Je suis près de Dea:
-je tiens ses mains dans les miennes. La lampe brûle clairement sur la
-table, et le portrait du père nous regarde avec des yeux bienveillants.
-Tout est mystère autour de nous comme nous pour nous-mêmes. Et la bonne
-Dame aux cheveux d’argent, qui fut autrefois si belle, lentement remue
-les doigts sur un ouvrage qu’on ne voit pas, comme si elle tissait de
-l’ombre. Son sourire m’encourage. «Mes enfants ne vous gênez pas. Je
-suis un peu sourde, vous savez... Je n’entends que ce que je veux
-entendre. Il y eut un temps où, à moi aussi, celui qui est là dans son
-cadre, chuchotait de tendres aveux.» Et, ce soir-là, j’ai apporté
-l’anneau, je le passe au doigt de Dea. Je lui dis très bas: «Dea! il y a
-des milliers d’ans, un jeune homme est venu, pour la première fois, vers
-une jeune fille. C’était au matin du monde et l’humanité est toujours ce
-même jeune homme et cette même jeune fille comme toi et moi à présent.»
-
-Mon Dieu! que cela était doux à dire! Je lui parlais ainsi, moi, un
-homme qui déjà avait dépassé le temps de la vie moyenne. Mon sang
-sauvage bouillait de sentir les genoux de l’enfant près des miens.
-
-Dea! ne viendras-tu jamais me faire signe derrière le rideau?
-
-Et puis des jours encore ont coulé, je ne sais plus combien de jours. Le
-lilas s’est guirlandé de feuilles vertes; ses touffes bleues ont fleuri
-la crête du mur. Les soirs maintenant sont pleins de tièdes odeurs
-délicieuses. Est-ce à cause du petit nuage qui monte à mes yeux? Quand
-je passe, il me semble qu’une main inquiètement soulève le rideau. Les
-vitres ont la beauté humide et brillante d’un regard qui me suit
-jusqu’au bout de la plaine.
-
-O vie! vie des sèves et des substances! Vie qui fais lever les seins des
-vierges et tourmentes le flanc des mâles! Vie qu’avec mes mains j’écrase
-dans ma poitrine pour en étouffer les battements et qui, à gros
-bouillons rouges comme un jeune vin, ruisselles de moi! Vie qui
-éternellement rajeunis le cœur des vieux chênes dans la forêt! J’ai
-traversé de nouveau la plaine. Je veux être ce jeune homme timide et
-téméraire qui franchissait le seuil et disait à Dea les paroles d’amour.
-
-Dea! Dea! je suis le vieil hiver qui a déposé sa toison d’ours et bondit
-à présent avec le pas du jeune printemps par les chemins. Voici la
-petite maison, et voici les vitres claires. Je monterai les degrés du
-seuil, je frapperai à la porte. Mon cœur, mon cœur orageux et enfant, je
-le laisserai rouler très faiblement de mes mains comme une chose lourde
-et fragile sur laquelle, avec tes petits pieds blancs, tu marcheras. Et
-Dea est là, avec ses doigts délicats au rideau, petite ombre si pâle qui
-me regarde venir. Je ne sais pas si elle pleure ou si elle me sourit. Je
-sais seulement qu’elle est là, qu’elle fut toujours là comme ma vie
-même.
-
-Et encore une fois, je suis passé sous la fenêtre. Il n’y avait pourtant
-que trois petites marches à monter, rien que trois petites marches. La
-première était le passé, la seconde était le présent, et voilà, à la
-troisième, j’aurais vu s’ouvrir les jours espérés. J’aurais été au cœur
-même de la maison de ma vie.
-
-Mais il est trop tard. Vois-tu, Dea, un homme à mon âge est malgré tout
-un vieil homme, et tu n’es plus toi-même une jeune fille. Vie effrayante
-qui aboie en moi comme un chien! tire sur ta chaîne. Une petite main
-jamais, jamais ne viendra te délivrer.
-
-Maintenant, il faut arranger ainsi ce conte charmant avec lequel fut
-bercée l’ancienne humanité. Quelqu’un frappe à la porte. Es-tu le vent?
-Es-tu l’Amour? Je suis la Mort. Alors, entre, car ma vie est partie
-là-bas; il n’y a plus que toi qui pouvais venir encore.
-
-
-
-
-LA CHANSON D’ÉTERNITÉ
-
-A Henri Charriaut.
-
-
-Jurieu est à sa table. Il a laissé tomber sa plume. Son cœur bat à coups
-pressés et il n’est plus le même homme qu’hier, que tout à l’heure. Une
-onde chaude a passé, un large flot de vie. Et il s’étonne d’avoir pu
-écrire tout ce matin d’été, dans le calme de sa pensée. Ses pages sont
-humides d’encre encore; elles palpitent d’humanité lointaine; elles ont
-jailli brûlantes et fraîches, visions des âges où passa l’homme vierge,
-le libre enfant de la Genèse. Et Jurieu, comme un patriarche, comme un
-mage, a vécu de la vie merveilleuse des forêts et de la savane. Le jour
-se levait quand il a ouvert la haute baie de sa chambre de travail. Le
-matin parfumé d’une odeur de thym est entré. Et ensuite, avec le reflet
-vert des grands arbres sur ses mains, il s’est assis à sa table. La vie
-tardait encore aux champs et dans la maison. Une paix profonde de
-silence l’enveloppait comme une éternité.
-
-Il a dit la transmission divine de l’être à travers le temps. Et
-lui-même se croyait rêver aux matins du monde. Puis la joie des hauts
-feuillages a vibré dans l’heure lumineuse. Les faucheurs au bruit clair
-des faux ont marché par les pelouses. D’autres hommes à mesure
-naissaient des races, comme l’herbe en fleur allait repousser de l’herbe
-et rien n’était fini, tout recommençait dans un cycle éternel. Ainsi,
-parmi les images et les analogies, il a remonté les courants profonds
-d’humanité.
-
-Maintenant une voix jeune chante dans la maison et il n’est plus le même
-homme: le rythme intérieur s’est rompu, un flot de vie ardente a passé.
-Jurieu se lève, il comprime à deux mains sa poitrine et il est heureux
-d’une chose lointaine, inexplicable. La petite Chanson, elle aussi,
-semble venir du fond des âges, des matins du monde. Tout à l’heure, il
-l’entendit au jardin d’Eden; elle monta pour la joie du premier homme;
-elle emplit d’amour le cœur ingénu d’Adam. Et toute autre voix se tut;
-il n’y eut plus sous les cieux sidérés que ce souffle mélodieux et
-frêle. Jurieu fait un pas vers la porte, revient et, en passant devant
-un miroir, il aperçoit sa barbe blanche. Elle ruisselle en ondes
-argentées de ses joues; elle a l’éclat des neiges sur un haut mont, sur
-une cime qui vit les jeunes humanités; et lui aussi porte à ses épaules
-des faix d’humanité, pèlerin chargé des reliques d’un millénaire passé.
-Il appuie la main sur ses tempes, il se sourit avec mélancolie.
-
---Quelle folie! à mon âge! Presque un vieillard!
-
-Et il cesse d’entendre la petite Chanson; la maison, d’un silence lourd,
-pèse sur sa songerie.
-
-Il lui semble avoir marché depuis des siècles; il ne sait plus depuis
-combien de temps il est en marche. Peut-être c’était aux premières
-aurores du monde. Et il longeait les fleuves sacrés, il vivait avec les
-brahmes et les éléphants blancs, dans des contrées merveilleuses. Alors
-encore l’éternité était fraîche, toute jeune: les hommes ne
-connaissaient pas les temples en ruines ni les dieux mutilés, et les
-choses de mémoire n’étaient pas encore nées; la durée des jours se
-fondait dans un jour unique et divin, sans commencement et sans fin. Et
-puis, la petite Chanson une première fois s’était fait entendre.
-
-Elle venait des fontaines et des jardins; elle arrivait de l’autre côté
-de la vie; elle sembla monter du mystère profond de la Genèse. Et il vit
-apparaître la Femme: la Chanson avait la forme de sa bouche et déjà
-cette bouche avait connu le baiser. Ensuite, il cessa d’être seul; il
-eut un toit sous lequel ils vivaient ensemble, et une petite existence
-avait grandi près d’eux, la petite onde claire d’une source, le matin
-délicieux d’une vie d’enfant.
-
-Ainsi Jurieu avait cru revivre lui-même le grand rêve d’humanité, la
-transmission infinie des âges de jeunesse et d’amour qui était sa foi.
-Absorbé dans ses palingénésies, il ne s’aperçut des neiges de sa barbe
-qu’après que la mort eut passé sur la maison. La jeunesse du monde
-s’éclipsa; il ne resta que le poids effrayant des âges. Et il était
-lui-même un homme ancien qui se souvenait d’Eden. Des ans s’écoulèrent,
-des portions d’éternité où la douleur demeura victorieuse, où aux
-champs, de la conjecture elle fauchait toute vie comme auprès de lui
-elle avait fauché la fleur de son mûr été. Albine parut avoir emporté
-aux ombres la grande clarté qui avait marché devant lui. Il fut dans les
-ténèbres, il tâtonnait du côté de l’Orient et il ne croyait plus à
-l’éternité de la substance, à la loi qui fait tous les hommes
-contemporains d’un même point de la durée qui est la vie. Et puis un
-jour, dans son âge d’ancêtre, la petite Chanson s’était réveillée. Comme
-un vent léger, comme une brise venue des confins de l’espace et du
-temps, elle avait brui sur les lèvres de l’enfant. Celle-ci aussi
-s’appelait Albine. Une bouche s’était fermée, une autre s’était ouverte
-et elles avaient toutes deux le même nom. Ses ans semblèrent recommencer
-et il sentit finir l’exil d’Eden.
-
-Jurieu à présent s’apparaît dans le miroir avec les clairs yeux d’un
-jeune homme. Son regard est un miroir plus brillant, une eau profonde et
-fraîche mirant l’infini d’un ciel. Et il ne voit plus sa barbe blanche,
-sa toison de patriarche: le flot remonté du cœur lui met aux joues les
-roses ardentes de la vie. Et les images d’éternité se sont renouées.
-
---Exquise petite Albine, aube et midi de mes jours, symbole jeune de
-l’Etre impérissable, tu fis ce miracle de ressusciter celle qui, en
-partant, te confia à ma garde paternelle. Tu es deux fois Albine, toi en
-qui Albine revit, et toute la jeunesse du monde!
-
-Les heures repassent. Il revit l’harmonieux hymen, leur chère solitude
-d’amour et de travail, le mirage d’univers que seule la mort avait pu
-rompre. Mais la mort n’est qu’un passage vers les métamorphoses: la vie
-seule règne et l’éternité en elle. Et il entend la douce voix des
-adieux: «Ne pleure pas... En la regardant, plus tard tu croiras que je
-te suis revenue.» Une ombre s’est levée et lui sourit, la forme même du
-corps aimable qu’eut Albine; et des mains, comme alors, se sont jointes,
-et il croit sentir entre les siennes la petite main d’enfant qu’elle lui
-mit entre les doigts comme un legs, comme les petites mains délicieuses
-de son âme. Et Albine l’avait eu d’un premier époux, six ans avant qu’il
-l’eût prise pour épouse, à son tour.
-
-Le flot s’est apaisé, la sève orageuse remontée du vieux cœur vert. Et
-Jurieu s’en va vers la fenêtre, il contemple le bel été des pelouses, la
-gloire des chênes centenaires, images des Forces éternelles. Déjà le
-jour est haut comme dans sa vie; le soleil sous sa meule vermeille a
-broyé le matin ingénu. Il n’est plus que le blanc patriarche, le grand
-arbre bruissant d’ans et d’abeilles dans la forêt de l’Etre. Un calme
-merveilleux lui vient des siècles derrière lui.
-
-Mais de nouveau la petite Chanson monte de la maison, semble monter du
-fond des âges. Il la connut au matin de la vie; elle chantait le bonheur
-et elle s’appelait aussi Albine. Alors encore une fois le vieil arbre
-frémit jusqu’en ses racines. Le printemps est revenu, le flot de
-jeunesse et d’éternité, et la porte s’ouvre, il voit apparaître la
-Vierge comme autrefois lui apparut la Femme. Elle est presque nue sous
-la transparence des mousselines. Son corps ondule comme une vapeur
-d’argent venue des eaux; ses gestes secouent dans l’air des parfums de
-roses. Il croit sentir l’odeur divine de sa vie.
-
---Vois, dit-elle, je les cueillis encore mouillées de rosée pour en
-parer cette table.
-
-Il lui répond en souriant:
-
---Fleuris-en donc ces vieilles écritures comme d’un jeune symbole, comme
-du signe charmant de ta présence.
-
-Maintenant, elle s’assied sur ses genoux et caresse ses joues chevelues;
-les petites mains joueuses font un vent léger à ses lèvres. Il demeure
-troublé d’un délice profond, d’une peine délicieuse, et toute la terre a
-tremblé autour de lui comme pendant un mystère. Doucement, il lui ouvre
-les yeux, il contemple leur orient limpide, et un autre regard se lève.
-
-Il croit entendre une voix:
-
---Elle et moi, c’est encore moi.
-
-Ensuite, ses larmes coulent.
-
-
-
-
-LA FILEUSE DE MINUIT
-
-A Eugénie Meuris.
-
-
-Près d’un canal (c’était, sur les eaux de ce canal, un brumeux et triste
-minuit de novembre), une file de pauvres maisons sous les arbres me
-suggéra tout à coup--après des heures à errer par les carrefours sans
-passants--de lentes douleurs de très vieilles gens, comme des malades en
-une cour d’hôpital. Mais peut-être, songeais-je, il y a là, derrière ces
-mornes vitres, au fond d’un de ces logis d’un âge reculé, peut-être il y
-a le pâle visage et les cheveux décolorés d’une enfant lasse de filer
-toujours à son rouet, de filer les soirs et les matins en rêvant à celui
-qui l’ira prendre par la main et la mènera vers les sacrements. Et sans
-doute--ah! filer sans espoir le chanvre et le rêve comme une petite
-aïeule!--elle vient de souffler la lampe, elle s’est couchée dans le
-lit, sous la touffe de buis, à côté d’une vieille femme qui s’agite et
-ne peut trouver le sommeil.
-
-Mes pas, las de tourner sous les tours et les beffrois en cette ville
-millénaire,--Memling, l’évangélique peintre, avait vécu et connu là de
-pareils mélancoliques minuits, car la ville s’appelait Bruges!--mes pas
-donc, après tant de venelles et de ponts et de places et de porches,
-m’avaient conduit jusqu’en cette agonie d’un solitaire quartier, dans
-l’humide voisinage d’un triste canal. Nulle lune n’éclairait les maisons
-sous les arbres; leur fantôme seulement (puisqu’à peine j’en pouvais
-distinguer la forme) se dressait devant moi dans le pluvieux brouillard,
-comme si vraiment, depuis tant de siècles qu’elles subissaient les
-rafales, ce n’étaient plus que des fantômes de maisons, de pauvres
-fantômes à présent ressuscités par un nocturne sortilège.
-
-Mais, m’avisai-je, ils vont m’entendre, ils vont se réveiller au bruit
-lourd de mes pas, les habitants de ces taciturnes demeures; car sans
-doute plus jamais personne, depuis des ans, ne passe le long de ce
-canal. Aussitôt je m’efforçai d’étouffer ma marche en la moite couche de
-feuilles dont le pavé était jonché; je devins moi-même un fantôme dans
-cette rue spectrale.
-
-Un réverbère (il semblait s’éteindre subitement, puis jetait une petite
-flamme)--un réverbère, comme une veilleuse dans un dortoir d’hôpital, au
-loin sillait l’eau du canal d’un reflet rouge. Et toujours quelque
-gargouille, avec un clapotis léger,--mais je ne pouvais voir en quel
-endroit,--avec une triste musique de larmes éternelles, se déversait
-dans cette eau. On dirait, pensais-je, que pleure en cette stillation
-sans arrêt la moribonde lumière de là-bas, la lumière des yeux crevés du
-sinistre réverbère ou si c’est du sang qui, comme dans un hôpital,
-s’égoutte des plaies et larme par les souterraines rigoles jusqu’au fond
-des puits. Un cimetière--ce me semblait, expliquez cela!--un cimetière,
-comble d’antiques pourritures oubliées, devait étendre aux alentours son
-funèbre enclos.
-
-A la fin, l’angoisse du silence au bord de cette eau comme des larmes et
-du sang, m’opprima si affreusement que, sans cause, et seulement pour
-rompre le silence, je me mis à crier:
-
---Hola! Ho! Quelqu’un! Y a-t-il encore ici quelqu’un de vivant?
-
-Une fenêtre s’ouvrit,--et justement un air de carillon se mit à tinter
-dans la nuit, tinta comme des gouttes de pluie mélodieuses sur les
-sombres carreaux de la nuit ou comme un vol musical d’oiseaux dans la
-nuit, si bien que je me persuadai d’abord que s’ouvrait réellement par
-cette fenêtre une volière à un vol d’oiseaux.
-
-Mais un aimable rire, un rire frais et jeune--c’était aussi comme le
-rire de ce carillon!--trilla presque aussitôt, tandis qu’une rose,
-lancée par d’invisibles mains, frôlait mon visage et ensuite, parmi les
-feuilles mortes, tombait à mes pieds.
-
-Il n’y eut pas de paroles, les lèvres n’émirent que le son de cristal de
-ce rire, comme si toute la petite personne--frêle, frêle, la bouche en
-cœur de rose--aussi eût été en cristal. Mais cette rose sur ma joue,
-dis-je en ramassant la fleur, ce cœur de rose, n’est-ce pas sa bouche
-même qu’elle me jeta? Sans doute ma voix l’avait tirée de son sommeil;
-elle quittait à l’instant le lit où constamment s’agitait cette vieille
-femme.
-
-Je la soupçonnai toute pâle et décolorée comme une petite aïeule, après
-les étés et les hivers à filer son rêve et son chanvre.
-
-La fenêtre s’était refermée sur le rire; maintenant l’escalier craquait
-sous la hâte d’un pas; et ensuite, dans l’entrebâillement de la porte,
-m’apparut une main qui me faisait signe d’entrer.
-
---Oh! dites-moi (la fille était brune et maigre et je lui parlais ainsi,
-en considérant autour de nous la nudité des murs) dites-moi. N’y a-t-il
-pas un cimetière en ce quartier loin de la ville? N’y a-t-il pas des
-malades en un hôpital au bout du canal dans ce quartier de la ville?
-
---Je vois que vous aimez à rire, me répondit-elle en riant et en
-déroulant ses cheveux. Eh bien! si vous êtes venu pour ce que je crois,
-la mère dort dans son lit, mais il y a une petite place sur le côté,
-jusqu’où descend le drap.
-
-Elle m’avait pris par la main et m’attirait vers l’escalier; mais un
-insurmontable dégoût à présent me dissuadait de la suivre.
-
---Non, non, dis-je, laissons cela.
-
---Oh!--et elle riait plus fort à présent--la bonne femme n’est pas pour
-nous inquiéter! Et il y a encore ma petite sœur dans un autre lit; mais,
-vous savez, pour elle j’éteins la lampe.
-
---Et, dites-moi, repris-je après un moment--(je parlais comme en
-songe),--n’a-t-elle pas le pâle visage et les cheveux décolorés d’une
-enfant lasse de filer toujours à son rouet?
-
-Elle cessa de rire:
-
---Ah! nous avons cru la perdre souvent. A dix ans, elle n’était pas
-grande en tout comme une poupée. Il fallait passer les nuits à la lever,
-à la coucher ensuite. On n’était jamais sûr qu’elle verrait venir le
-jour. Et c’est vrai, elle est pâle, c’est comme une petite image de la
-Vierge. Voici qu’elle va sur ses dix-sept ans. Avec mes gains, je lui
-achète des robes ou du lin, et comme ça elle file, elle file de la belle
-toile pour le jour où elle s’ira mettre en ménage,--de la toile toute
-blanche pour ses draps de mariée. Mais, attendez, je vais
-l’appeler.--Hé! Leentje!
-
-Un pas bientôt glissa le long des degrés--(encore une fois tintait le
-carillon au loin sur la ville)--un pas léger comme les notes de ce
-carillon descendant et remontant l’échelle des arpèges, et ces pas des
-agneaux sur les prairies en fleurs des vieux volets gothiques. Ensuite
-s’avança jusque près de moi en sa longue robe blanche, s’avança dans le
-cercle de lumière de la lampe une petite forme charmante, la grâce et la
-pâleur mêmes d’une vierge de Memling (mais elle ne portait pas le lys),
-les candides yeux d’améthyste et les fines mains translucides d’une
-vierge de Memling.
-
---Et si vous saviez comme elle chante! s’écria la fille brune en se
-reprenant, par une vieille habitude, à rire.
-
---Au clair de lune (maintenant elle chantait, la petite fileuse) au
-clair de lune, avec des fils de lune, filait en un pré de lune, la
-princesse.--Ah! personne ne sait plus son nom!--Passa par le pré, en
-habits de lune, le fils du roi. «Ah! lui dit-elle sous la lune, je file
-pour mon cœur un beau rêve couleur de lune.» Longtemps après, par le pré
-de lune, revint le fils du roi. «Ah! lui dit-elle sous la lune, je file
-pour mon lit de noces de beaux draps de lune.» Encore une fois passa, en
-le pré, sous la lune, le fils du roi: «Ah! lui dit-elle, c’est fini de
-filer le rêve et les draps; maintenant avec ces fils de lune, je file
-mon suaire, mon beau suaire de lune, dit la princesse.»--Ah! personne ne
-sait plus son nom! Et quand une dernière fois revint le fils du roi, sur
-le pré séchaient les beaux draps de lune; mais la princesse ne filait
-plus.--Ah! filait dans la lune la princesse!
-
---Assez! (étreint par une réelle douleur, je ne pus maîtriser ce cri.)
-Assez! tous les lins sont filés. Il y a assez de toiles filées pour les
-suaires! Et comment pouvez-vous nier qu’il y ait un cimetière proche de
-ce canal, un cimetière aux ossements pourris par les eaux de ce canal?
-
-Je m’aperçus alors que j’avais effrayé cette enfant.
-
---Oh! (lui dis-je très doucement), il viendra, celui que vous attendez
-et qui vous mènera aux sacrements. Oui, il viendra, n’ayez point de
-crainte; il viendra, le prince pour qui vous vêtirez vos blancs
-vêtements de lune; et vous irez ensemble vous aimer dans la lune,--ô ma
-petite vierge, ô vierge que Memling eût peinte avec des couleurs de
-lune.
-
-En sortant de cette maison (sur le seuil la fille brune à présent
-m’injuriait), j’entendis encore une fois le sanglot de la gargouille
-dans la nuit, encore une fois les oiseaux du carillon.
-
-
-
-
-LA JEUNE FILLE A LA FENÊTRE
-
-A Judith Cladel.
-
-
- Par l’entre-bâillure des mousselines, à travers la vitre comme étamée
- d’un soir d’hiver, un canal s’aperçoit. De l’autre côté du canal, les
- maisons sont bordées par un quai. Une vieille arche de pont, un peu au
- delà vers la gauche, érige un crucifix. Il neige. Dans la reculée, un
- chevet d’église s’écorne, cassé par la perpective.
-
-LA JEUNE FILLE A LA FENÊTRE, _faisant de la dentelle_.--Mes mains, mes
-petites mains, mes pâles mains jamais nuptiales, les avez-vous fait
-danser toute cette après-midi, les fuseaux!... C’est ma triste vie qui,
-fil à fil, s’enroule autour des épingles d’or, et les fils sortent de
-mon cœur, les fils vont de mon cœur à mes doigts, les beaux fils couleur
-de neige qui retiennent mon cœur captif.
-
-»Mes sœurs, s’il ne vient pas, Celui que j’attends, vous enlèverez les
-épingles, vous détacherez la dentelle, vous l’éploierez sur la nuit de
-mes yeux... Je l’ai commencée avec les fils de mai... Il neigeait alors
-de l’aubépine, les soirs avaient des tuniques blanches de petites
-filles; dans l’église, les orgues du mois de Marie chantaient. Et mon
-cœur aussi était une église où, derrière les vitraux sous la petite
-lampe, mon Jésus resplendissait. Son sourire me regardait avec la forme
-de mon propre cœur; et je lavais doucement ses plaies avec des larmes
-qui n’avaient pas encore pris le goût du sel!
-
-»Mes mains, mes joyeuses mains jamais lasses, c’était mon voile de
-mariée qu’en ce temps vous fleurissiez de marguerites et d’étoiles... Le
-prêtre a quitté la chapelle; l’enfant de chœur a éteint les cierges de
-l’autel; les orgues se sont tues dans les soirs. L’hiver était venu; et
-j’ai continué mon beau voile avec des fils de neige. Mes mains ont filé
-la neige qui tombait dans l’hiver de mon cœur, elles en ont fait le fil
-avec lequel maintenant s’achève le triste voile.
-
-»Mon cœur est une église où, après la messe, il passe des visages aux
-yeux vides comme des chambres de trépassés. Des mères intercèdent à
-genoux pour leur enfant malade. Une très vieille jeune fille porte son
-cœur dans ses doigts et l’offre aux Saintes miséricordes.
-
-»Je suis cette mère, Seigneur, intercédant pour mon amour malade, je
-suis cette vieille jeune fille, Seigneur! Je remets entre vos mains
-l’offrande douloureuse de mon cœur inexaucé. Dévidez-vous, les fuseaux!
-Mes larmes à la longue ont durci de leurs cristaux le fil; la dentelle
-sous mes larmes s’est gelée en dures et brillantes fleurs de givre.
-
-»Dites, dites, mes sœurs, le voile, en l’éployant, sera-t-il pas assez
-long pour s’étendre de mon visage à mon cœur?
-
- (Les cloches sonnent à l’église. Elle regarde s’allumer les vitraux
- dans le chœur. Des mantes noires passent sur le pont.)
-
-»Je les reconnais: ce sont toujours, depuis que je travaille à cette
-fenêtre, les mêmes visages de soir et de prières; l’hiver aussi a neigé
-sur ces âmes. Mes espoirs, vous vous êtes usés comme les genoux qu’elles
-vont fléchir devant les autels... Chaque soir, elles passent au
-tintement de la cloche dans leurs grands manteaux; elles se signent
-devant le crucifix; elles vont vers les cierges et les chants, comme des
-oiseaux battant de l’aile du côté des volières. Mon cœur, comme elles,
-porte une sombre mante... Mon cœur passe sur un pont, mon cœur va vers
-une chapelle dont le prêtre est mort il y a longtemps. Nulle lampe ne
-brûle plus par delà les verrières, nul encens ne fume plus sous les
-voûtes; et cependant mon Jésus y est couché parmi l’or et les aromates.
-
-»Silence! Mon cœur a frappé à la porte; la porte ne s’est pas ouverte,
-la porte jamais ne s’ouvrira. Ah! sonnez, les cloches! sonnez, mes glas!
-Mes prières connaissent une chapelle muette comme un tombeau.
-
- (Elle a laissé retomber les bobines et rêve, les yeux distraits,
- perdus dans la neige qui floconne lentement.)
-
-»Nous étions alors autour de la table quatre petites sœurs. Une est
-partie, un soir qu’il neigeait comme à présent; elle n’avait pas quinze
-ans. Celle-là sans doute, dès le berceau, avait été fiancée à un beau
-jeune homme pâle dans la lune... Et ensuite, la table est devenue trop
-grande pour les trois autres. Annie! ma chère Annie, pourquoi ne suis-je
-pas couchée à votre place dans la petite bière où vos lys ont fleuri
-pour l’éternité? J’étais l’aînée de nous; il n’eût fallu qu’un peu plus
-de bois au cercueil...
-
-»Et tant qu’elles furent quatre, les soirs, dans le jardin, les petites
-sœurs dansaient une ronde en chantant: «Il était un beau prince, et ri
-et ri, petit rigodon...»--Ah! je ne veux plus chanter cela. Une
-princesse au fond d’une tour espère la venue du beau prince... Le beau
-prince a passé par le pays; il a passé devant la tour; la petite
-princesse est morte de chagrin parce que le beau prince n’a pas trouvé
-la clef de la tour... Annie, ma chère Annie, est-ce que quand il neige,
-ce ne sont pas les pleurs gelés des pâles jeunes filles qui tombent des
-étoiles--des pauvres jeunes filles pleurant le bel amant qui n’est pas
-venu? Dites, bonne Annie, est-ce que ce n’est pas la charpie que des
-petites mains de jeunes filles effilent au fond des étoiles pour panser
-les blessures de celles qui sont demeurées?
-
- (Une lampe s’allume dans une des maisons en face.)
-
-»La bonne dame tout à l’heure descendra son chien à la rue, elle le
-regardera un instant courir dans la neige; ensuite elle le rappellera.
-Et, à travers la mince guipure blanche, je verrai la bonne dame passer
-l’eau sur son thé, ajouter quelques points à sa tapisserie... (Ah!
-toujours la même depuis de si longues années!)... puis s’endormir, son
-petit chien sur ses genoux: ils n’ont pas connu le poids léger d’une
-chair d’enfant.
-
- (D’autres fenêtres s’allument.)
-
-»Ah! Des lampes encore! Des lampes comme des yeux rouges de pleurs! Des
-lampes comme des regards d’aveugles derrière la vitre d’un hôpital! De
-vieilles gens sans doute, des âmes lasses d’infinies résignations!
-D’anciennes douleurs de jeunes filles regardant neiger le silence à
-travers le cloître de leur cœur. «Il était un beau prince! Et ri et ri,
-petit rigodon!» Pourquoi la triste chanson me revient-elle surtout ce
-soir? Pourquoi grelotte-t-elle à la porte comme un vieux pauvre chargé
-des reliques d’un autre âge? Il y a si longtemps qu’elle est morte, la
-princesse: le beau prince sans doute n’en a jamais rien su... Mes mains,
-séchez les pleurs de mes yeux.
-
- (Sur le pont tout à coup quelqu’un apparaît, un homme dont on
- n’aperçoit pas le visage à travers la neige et la nuit. Il s’arrête
- près du crucifix et regarde du côté de la fenêtre. Elle rit.)
-
-»Le voilà, mon prince Charmant... Il y a six ans qu’il passe sur le
-pont, tous les soirs, à la même heure. J’ignore son nom; je sais
-seulement qu’il a des cheveux blancs. Il passe, il regarde; nous ne nous
-sommes jamais rien dit. Mes sœurs l’appellent: _l’ange des dernières
-pensées du jour_. Et ensuite ce n’est plus qu’une ombre au bout de ce
-canal... Il s’en ira dans un instant comme il s’en est allé tous les
-autres soirs.
-
-»Ah! qui aurait dit, quand nous étions quatre petites sœurs chantant
-cette antique ballade, qu’un si vieux monsieur s’arrêterait devant ma
-tour et que je serais la princesse des espoirs qui ne doivent pas se
-réaliser! Je ne tiens plus au monde pourtant que par cette charité d’un
-regard qui se tourne vers ma vitre...
-
- (L’inconnu fait un geste et quitte le pont.)
-
-»Parti! Et ce geste encore depuis six ans, ce geste dont toujours il
-semble se résigner et prendre à témoin le ciel de l’impossibilité de
-franchir la distance qui nous sépare... Il n’y a cependant là qu’une
-flaque d’eau, il n’y a que les silences d’un peu d’eau qui dort! Mon
-cœur est une maison au bord d’un canal, avec une fenêtre derrière
-laquelle veille mon amour et où se réfléchit le regret d’un passant.
-
- (La nuit est entièrement tombée; une douceur de sommeil pèse sur la
- ville. Là-bas, les hautes fenêtres de l’église se découpent,
- étincelantes.)
-
-»Seigneur, je mêle ma voix à celles de vos humbles servantes...
-Seigneur, prenez en pitié ma longue peine... Donnez-moi la force de
-continuer jusqu’au bout ce voile de mariée, afin que, n’ayant pu servir
-à ma vie, il serve au moins à ma bonne mort... Et vous, mes mains, mes
-pauvres mains flétries, si, à force de vider les bobines, le fil venait
-à vous manquer, prenez les lins de mes cheveux, prenez à mes tempes les
-fils sur lesquels a neigé l’hiver.»
-
- (Elle ferme les rideaux, allume sa lampe et se remet à sa dentelle.)
-
-
-
-
-LES PAS
-
-
-Aux aubes insomnieuses de l’hiver, quand le dur hoquet des coqs--et leur
-diane--éveille le sanglot comme à regret des horloges, lequel, roulant
-sa tête découragée sur l’oreiller (avec cette plainte: Ah! déjà eux!
-_déjà les pas!_ et le jour n’a pas même cogné à la vitre!) lequel sans
-un frisson les a entendus, par le sonore pavé des villes et les sourdes
-campagnes, tinter ainsi que des glas à des cloches et battre à coups de
-talons on dirait de funèbres tambours, et tout un temps--alors aussi
-sonnent les cloches dans les paroisses--clouer en des bières avec des
-marteaux (ce semble! ce semble!) le silence nocturne?
-
-Pour moi, tourmenté dès le déclin des ténèbres par la certitude de leur
-approche fatale, je me résigne à l’obsession de les écouter--depuis des
-ans! depuis ma petite enfance!--toujours aux mêmes heures passer sous
-mes fenêtres. Il me semble qu’ils n’ont pas cessé de marcher ainsi
-depuis des siècles, que l’aube des âges les vit, comme l’aube des jours
-actuels, s’avancer en longues files par la poudre des routes, par la
-poudre d’ossements broyés des routes, tels des migrations de races vers
-l’espoir des patries! Et d’abord--(ah! qui pourrait douter que ce ne
-soit le pas d’un très vieil homme levé avant les autres, car il sait,
-celui-là, que sa journée sera plus brève)--je reconnais les lents et las
-sabots du premier qui passe--les sabots devanciers de tous les sabots,
-comme d’un patriarche frayant le chemin à d’errantes tribus. Nul--qui
-n’a ouï ce pas doucement sortir des lointains et tout à coup grandir et
-ensuite se perdre en du lointain encore--ne sait la tristesse du servage
-humain. Mystérieux et furtif, c’est comme si du fond des temps il
-arrivait, le voyageur toujours en marche par le deuil des aubes; et oui!
-c’est bien son même pas de sommeil et d’ennui, son même pas comme en
-léthargie et qui après inévitablement, ah! inévitablement s’éteint dans
-le silence. (Dites, vous autres les mauvaises consciences, n’est-ce pas
-ainsi quelqu’un en vous, et ce qu’on nomme remords, ce pas pesant qui
-bat le rappel des funestes souvenirs à travers la nuit des rideaux de
-votre âme? Ou quelque fossoyeur s’en allant, pour un crime encore chaud,
-fouir un trou dans un coin de cimetière? Ou la Mort, voyons, ne
-serait-ce pas la Mort elle-même, vers les holocaustes et les hécatombes
-menant les foules?)
-
-Maintenant il a passé; mais d’autres s’éveillent, d’autres sabots comme
-des tambours et des marteaux,--en vérité ceux-là mêmes, n’en doutez pas,
-qui sur vos orgueils endurcis et vos faims regoulées, battront la charge
-à l’aube de la Sociale, mes frères, méprisants de demain? Or, chacun de
-ces pas, comme à un but différé, mais certain, va vers la mort, chaque
-accourcit le temps qui entre la mort et l’homme laisse tout juste
-l’espace où se meut le bœuf quand déjà le tueur manœuvre son
-maillet,--et peut-être pour cela te paraissent-ils résonner comme des
-tambours voilés, ô ma triste pensée des aubes d’hiver! L’heure, par
-larges andains, fauchera dans le tas, vendangera leur pauvre vigne de
-misère, les couchera sur les claies du carnage en copieuses moissons
-(afin que les morgues ne chôment et que regorgent utilement les rouges
-hôpitaux!) Car ne sont-elles pas les nécessaires proies des charniers,
-car ne nourrissent-elles pas vivants l’impérieuse voracité des vers--les
-plèbes besoigneuses qui dès l’aube heurtent à nos sommeils leurs sabots
-(ils étaient partis à l’aube aussi ceux d’Austruweel!) et courent
-affronter l’effroi des cataclysmes?
-
-Par les fournaises des usines et leurs typhons enchaînés--mais ils se
-déchaînent,--par le volcan en sommeil des mines, à travers les mâchoires
-et les étaux des sournoises machines, peine, tourbe misérable! pour qu’à
-tes vertèbres en poudre, à ta chair en lambeaux, à tes saignantes
-pourritures notre charité (mais vaut-elle la tienne qui nous octroie
-cette illusion de réparer des torts sans nombre?) dispense les
-funérailles pompeuses et publiques.
-
-Ah! il y avait aussi, parmi les lourds et lents sabots qui, ce matin-là,
-s’en allaient vers Austruweel, de petits sabots rapides et légers (vous
-savez, presque en joie et comme on va à une fête!) oui, il y avait aussi
-des sabots de jeunes filles et d’enfants. Car, écoutez! il faut les
-prendre jeunes, puisque aussi bien leur vie n’a pas de lendemain.
-
-Et... et (à présent c’est le moment de pleurer, les yeux!) la Mort,
-comme pour une fête, ne leur a-t-elle pas tiré, n’a-t-elle pas tiré avec
-leurs os un feu d’artifice merveilleux?
-
-Par les aubes insomnieuses, les sabots comme des pas de sommeil vers les
-fosses! comme des pas mous sur la glaise des cimetières, des pas sur le
-vide sonore des puits![1]
-
- [1] Le 6 septembre 1889, la cartoucherie Corvilain, sise au polder
- d’Austruweel, devant Anvers, fit explosion. Les tanks à pétrole
- sautèrent; tous les réservoirs de combustible aux alentours prirent
- feu. La fumée lourde et noire de l’incendie s’en alla vers les
- Flandres. Le patron pêcheur du bateau _l’Angélique_ la vit en mer
- par la traverse de Coxyde. Il y eut 80 morts.
-
-
-
-
-NEUF CHANSONS DE FLANDRE
-
-A Max Elskamp.
-
-
-I
-
-LA CHANSON DE L’ANNEAU
-
-Quelque chose est survenu, ma mère,--retirez de l’armoire la robe de
-l’autre jour,--la belle robe fleurie.
-
-Faites-y, ma mère, un point--si solide que la mort même ne puisse le
-défaire.--Un vent léger a passé sur le verger,--il a passé d’abord sur
-les ifs du cimetière.
-
-J’irai au puits, j’en viderai les eaux--je chercherai l’anneau que j’y
-lançai l’autre jour.--Je suis allée au puits, je n’ai pas retrouvé
-l’anneau.--Un vent glacé remuait les croix du cimetière.
-
-Non, ma mère, c’est trop tard pour moi d’en aimer un autre.--Celui qui
-repose là a aussi--mon cœur enterré avec lui.--A présent retirez la clef
-du tiroir,--plus jamais je ne porterai la robe fleurie.
-
-La clef, jetez-la où l’autre jour j’ai lancé l’anneau.
-
-
-II
-
-LA CHANSON DE L’ENFANT MORT
-
-Un gentil oiseau a fait son nid--dans la mousse du toit.--Mon petit
-enfant n’avait pas trois ans;--un oiseau sous son aile emporta son
-âme,--comme descendait sur les plaines l’hiver.
-
-L’oiseau n’est plus revenu,--je suis restée veuve de ma vie.--Ensuite
-les pommiers ont fleuri,--les fleurs du verger étaient roses comme ses
-petits pieds quand il marchait devant le seuil.
-
-J’ai porté les fleurs à ma bouche,--j’ai cru baiser la chair froide--de
-celui que je n’ai pu réchauffer.--Et maintenant toujours son ombre--va
-devant moi au soleil.
-
-Va-t’en, horrible oiseau! va là-bas--où est partie la petite âme de
-l’enfant!--Il n’y a plus de place pour un nid dans la maison.
-
-
-III
-
-LA CHANSON DE L’ÉPOUSÉE
-
-Ma fille, mets ton linge le plus fin,--le boucher a tué hier l’agnel,
-l’agnel n’avait que peu de sang.--Rappelle-toi comme il gambadait dans
-le pré!--Sa petite laine était blanche--comme la laine de Noël!
-
-Le boucher, ma mère, a passé par la maison,--tous les agneaux sont
-morts.--Mon cœur aussi gambadait sur le chemin--par où arrivait là-bas
-le noir ami.
-
-Elle va vers la porte et elle dit à celui qui vient:--Maintenant, ils
-ont mis mon cœur en croix comme l’agnel,--j’ai gardé pour toi trois
-gouttes de sang.
-
-Je mettrai ma ceinture rouge--celle que tu me donnas aux Pâques
-dernières--et m’en irai vers ta mère comme un fils.
-
-Ma mère, je suis venu à l’aube,--la maison était close,--j’ai repassé au
-soir, j’ai trouvé un homme sur la porte.--Un autre homme que moi a-t-il
-passé l’anneau--au doigt de mon amour?--J’ai cueilli en m’en allant--une
-rose dans le cimetière.--Je l’arroserai avec les trois gouttes de ton
-sang.
-
-Ma fille, accroche tes beaux pendants d’oreille,--les cavaliers font
-voler la poussière devant les portes.--Ce soir, un bel homme te
-ramènera--avec lui à sa ferme.
-
-Ma mère, dites de quel homme vous voulez parler--afin que mon couteau
-frappe là où il doit frapper.--Je boirai à la bonde--comme une cuvée de
-bière--les jets fumants.
-
-A présent j’ai vêtu le voile--et accroché les pendants d’oreille.--Dites
-au fossoyeur, ma mère, qu’il sonne le glas--comme si j’entrais sous la
-nef dans mon cercueil.--Et ensemble ils sont allés entre les aubépines
-vers les cloches.--Un des hommes dansait devant--en jouant de
-l’harmonica.
-
-Ton sang, homme fourbe--qui m’as volé mon amour, criera vers les
-cloches--car mon couteau, je viens de l’aiguiser--sur ton cœur.
-
-
-IV
-
-LA CHANSON DES KERELS
-
-Nous sommes les Kerels, les francs gars!--Au carillon des cloches--nous
-descendons vers les paroisses.--Tue! tue! Nos rires sonnent clairs en
-nos coutelas.
-
-Nos pères aussi étaient gens des bois,--on croyait voir marcher les
-hêtres et les chênes par les chemins quand ils arrivaient.--Personne n’a
-le droit de nous commander;--nous sommes libres partout où reluit--le
-fer en nos poings.
-
-Frairie! Frairie! Nous leur fendrons la panse--nous en extrairons la
-fressure.--Les boudins juteront et péteront sur le gril.--Dites, mon
-amour, n’est-ce pas là une belle kermesse?--Faites brasser une bière
-fraîche--pour arroser entre vos dents le cœur que nous vous ferons
-manger.
-
-Nous sommes les Kerels, fiers et loyaux comme nos couteaux.--Ceux qui
-toucheront à la lame auront la main coupée.
-
-
-V
-
-LA CHANSON DU SANG
-
-Là où nous passons, il y a du sang dans le ruisseau.--Là où nous
-frappons, un homme peut entrer son poing--et le bras jusqu’au coude.
-
-Un vrai fils de Kerels est, à son baptême,--ondoyé avec du sang.--On
-fait, avec le couteau,--une croix sur son cercueil quand il tombe
-frappé.--Alors le soleil se lève rouge sur le bois,--le jour a le visage
-d’un homme blessé à mort.
-
-Les Kerels, comme la mer, se sont rués sur les villages;--ils ont
-éventré les fermiers gras.--Ils ont fait danser ensuite les femmes--en
-frappant leurs couteaux l’un contre l’autre.--Leur musique était comme
-du sang--qui chanterait dans des violons.
-
-Maintenant que de rouges funérailles ont vengé leur frère,--ils
-regagnent les bois.--Le couchant est toujours rouge--par-dessus les
-Kerels, quand leur bois ils regagnent.
-
-
-VI
-
-LA CHANSON DE JACQUERIE
-
-Qui a dit que nous n’étions pas des hommes comme les autres
-hommes?--Comme les autres hommes nous avons poussé--notre premier cri
-entre le moulin à eau et le moulin à vent.
-
-Le poil ensuite nous est venu en même temps--que poussaient nos
-dents!--Alors comme les bêtes nous avons mordu.--Un vent secouait nos
-cheveux comme des drapeaux.
-
-Pourquoi serions-nous inférieurs aux hommes--issus comme nous d’une
-matrice de femme?--Est-ce que nous n’avons pas des mains pour les
-égorger comme ils nous égorgent?
-
-Tout aussi grands visages possédons,--tout autant souffrir
-pouvons.--Nous sommes bruns comme les labours,--nos yeux luisent comme
-les faux avec lesquelles nous les faucherons--le jour des rouges
-moissons.
-
-Partout où nos pieds larges foulent la terre,--le corps de Christ gît
-trépassé pour notre rédemption.
-
-
-VII
-
-LA CHANSON DE LA QUENOUILLE
-
-Filez, quenouille! Les fuseaux d’hiver--là-haut filent de la neige,--le
-moulin dans le vent file de la farine.--Mon cœur comme une araignée file
-la toile bise,--mon cœur file les lins de ma cornette de veuve.--Filez,
-filez, quenouille!
-
-En Palestine, l’homme avec le roi est parti.--Ils ont emporté le soleil
-à leurs étendards.--Je suis comme un champ sous le givre,--l’hiver
-maintenant neige sur mes épaules.--Je suis comme un champ où parmi la
-neige--est restée enfoncée la charrue.--Filez, quenouille!
-
-L’homme pendant les adieux--m’a dit: Ils ont cloué Notre Seigneur sur la
-croix!--Ils lui ont percé le flanc de leurs lances!--Alors les rameaux
-verdoyaient, la rosée--sur la lande brillait comme les pleurs de Notre
-Seigneur!--Les rameaux n’ont plus reverdi,--l’hiver filait de la
-neige.--J’ai filé toute seule dans l’âtre,--les lins de mon agonie.
-Filez, quenouille!
-
-Quelle est cette femme?--La mienne avait des cheveux blonds--comme les
-froments mûrs.--Dites, savez-vous ce qu’elle est devenue?--L’homme est
-revenu et ne m’a pas reconnue,--portez-moi sur le lit et me couchez dans
-le suaire,--lequel j’ai tissé avec mes cheveux gris.
-
-Filez, filez, quenouille!
-
-
-VIII
-
-LA CHANSON DU PETIT PAYSAN
-
-Le petit bœuf et la vache, comme mari et femme--tirent à la charrue.
-Houlà!
-
-De l’aube à la nuit, ils vont lents et maigres, par les sillons.--Le
-champ est en pente: par le bout, il s’enfonce dans le ciel.--Chaque fois
-qu’ensemble ils montent,--le petit bœuf et la vache tirent plus fort sur
-l’attelle.--Ils croient qu’arrivés là-haut--on les ramènera vers leur
-litière.--Houlà!
-
-Voilà qu’il leur faut descendre pour remonter ensuite.--Jamais ils n’ont
-fini de rayer les cailloux avec le soc.--Moi et Katia, nous sommes comme
-le petit bœuf et la vache.--Quand l’un va à droite, l’autre va du même
-côté.--Il y a longtemps que notre charrue--retourne le champ; les
-cailloux sont toujours en aussi grand nombre.--Le petit bœuf ne se
-plaint à la vache,--la Katia non plus ne se plaint à moi.--Jamais nous
-ne nous parlons:--la bouche est un moulin qui moud du vent. Houlà!
-
-Le jour où nous serons riches,--nous irons voir au bout du champ, là où
-luit le ciel--ce qu’il y a par-dessus le champ.--Il y a l’église et le
-cimetière,--il y a la mort qui sonne les cloches. Houlà! Houlà! Hue! Ja!
-
-
-IX
-
-LA CHANSON DU SABOT
-
-La rivière entre nos deux fermes--est comme un ruban le dimanche--au
-corsage de Rietje.
-
-J’ai mis une touffe aromatique dans un sabot,--j’ai poussé le sabot sur
-l’eau--en soufflant dessus.--Va, léger bateau, la rivière te mènera
-là--où une main sortira des roseaux.
-
-Mon amour, Rietje, est un grand bateau comblé de présents;--il descend
-au fil de mes pensées vers ta présence là-bas.--Je ne vois plus le petit
-sabot; il a tourné derrière les joncs.--La rivière est comme ta
-jarretière autour de ton genou.--Maintenant j’attends inquiet qu’il
-reparaisse.
-
-Un gros nuage a passé sur nous et nous a--séparés comme une mauvaise
-pensée--comme si nos cœurs devaient rester disjoints.--Que fait à cette
-heure ma Rietje? Son esprit--s’en est allé loin,--il erre avec ses yeux
-vers la route poudreuse--où roule une carriole.--J’écraserai les fleurs
-sous mes talons,--je briserai le sabot contre une pierre.
-
-Mais voilà qu’enfin il sort des joncs,--il se remet à glisser sur
-l’eau.--Rietje n’a pas cessé d’être avec moi.
-
-J’irai dans la saulaie, je taillerai--une branche de saule, j’y ferai un
-bec comme à une flûte pour siffler--amoureusement sous ta fenêtre, le
-soir.
-
-(1889)
-
-
-
-
-LE MORTEL AMOUR
-
-A Hector France.
-
-
-Le médecin, un homme qui ne comprenait pas grand’chose à la vie, passa
-et dit:
-
---C’est d’amour qu’Izolin est malade: il convient de le séparer un peu
-d’avec Claribelle.
-
-A son tour vint le pasteur. Celui-là aussi lisait mieux dans les livres
-que dans les cœurs. Et il dit:
-
---Le feu d’amour charnel le consume. C’est grand péché de transgresser
-le commandement de chasteté.
-
-Alors la Dame (c’était la mère d’Izolin) entra dans le bosquet où ils
-étaient aux bras l’un de l’autre. Et aucun d’eux ne l’avait entendue
-approcher: ils se miraient demi-nus aux eaux d’une fontaine.
-
---O Claribelle! ô Belle! ton petit sein est comme un fruit rose dans les
-transparences de ce bassin. Vois, j’approche ma bouche. Je crois le
-baiser avec mes lèvres, et mes lèvres seulement effleurent l’eau. Quelle
-douce folie nous fit nous regarder à travers ce miroir?
-
---O Izolin, prends plutôt mon petit sein dans tes doigts. Caresse-le
-amoureusement pendant que je mettrai ma bouche sur la tienne. Il me
-monte alors une salive âcre et délicieuse.
-
---Non, c’est trop simple, petite Claribelle. Laisse tomber ta robe;
-laisse-la tomber jusqu’à tes chevilles. Et ensuite je te tiendrai sous
-la gorge; nous entrerons doucement ainsi aux eaux du bassin. Nous nous
-apparaîtrons bien plus beaux.
-
-Ils entendirent une voix irritée qui les appelait. Et, ayant levé les
-yeux, ils virent apparaître la Dame sévère. Cependant, ils ne se
-dépêchaient pas de se vêtir et la regardaient en souriant, dans leur
-innocence. Alors elle s’attendrit, et, baisant son bel Izolin sur les
-paupières, elle lui dit étrangement:
-
---Savais-tu pas que la mort est au fond de cette fontaine?
-
---La mort? fit-il en pâlissant. Je n’y vis que Claribelle.
-
---Ses yeux, ses yeux dangereux, ô pâle enfant, y sont restés.
-
-Aucun des deux ne savait ce qu’elle voulait dire, et Claribelle, en
-regardant vers les arbres profonds, déjà appelait Izolin.
-
---Viens, ami, là où la mort ne pourra nous atteindre.
-
-Mais la Dame cria:
-
---Va, fuis, n’écoute pas celle qui m’a pris ton cœur. Crois-moi, cher
-Izolin, il y a là-bas dans la maison une fontaine bien plus belle que
-toutes les autres. Une mère la combla de ses larmes. Et il y a au fond
-un trésor qu’il n’est au pouvoir de nulle Claribelle de te donner.
-
-Elle l’avait entouré de ses bras et tendrement l’entraînait. Claribelle,
-en tordant ses cheveux et en pleurant, marchait derrière eux. Et elle ne
-cessait d’appeler de sa petite voix d’or Izolin. Mais la Dame de toutes
-ses forces appuyait la tête du doux jeune homme à sa poitrine, en sorte
-qu’il resta un peu de temps sans entendre les appels de Claribelle. Et
-tout à coup ensuite, il reconnut sa voix. Et comme sa mère, en voulant
-le retenir, était tombée, il marcha sur elle et courut vers Claribelle.
-
---Retournons au bassin, lui dit-il. Nous n’aurons jamais fini d’y mirer
-notre image.
-
-Leur rire clair au loin sonna comme les merles et les loriots du bois.
-
-Quand enfin ils rentrèrent dans la nuit, la Dame vit qu’Izolin à peine
-pouvait se traîner; il ressemblait à une ombre; et Claribelle avait des
-lèvres d’œillet en fleur. Encore une fois, elle baisa son pâle enfant
-sur les paupières et ensuite, insidieusement elle leur dit:
-
---Gentils époux, j’ai décidé que cette nuit, vous la passerez loin l’un
-de l’autre. L’absence est comme une huile sur le feu. Demain, votre joie
-sera plus grande de vous retrouver réunis.
-
-Elle-même, avec un flambeau, précéda Izolin vers la chambre. De ses
-mains, elle le coucha dans ses draps, et puis, en s’en allant, elle
-ferma la chambre et retira la clef. Et Claribelle, dans l’escalier, vit
-apparaître deux femmes: leurs robes tombaient à plis droits et elles
-portaient un voile sur la tête; et toutes deux, avec des flambeaux, la
-menèrent vers la tour.
-
---Bonnes servantes, leur dit-elle, où me conduisez-vous?
-
---Vers votre chambre nuptiale, madame, et à la garde de Dieu.
-
---Bonnes servantes, dites plutôt mon tombeau, car je vois bien à présent
-qu’il me faudra traîner ici de tristes jours loin de mon cher époux.
-
-Elles soufflèrent le flambeau et on n’entendit plus que le bruissement
-de leurs chapelets dans la nuit.
-
-Or, en s’éveillant au matin, Izolin étendit la main et ne trouva pas
-Claribelle à ses côtés dans le lit. «Divine amie, pensa-t-il, ma mère
-avait raison: nous croirons, en nous revoyant, nous aimer pour la
-première fois.» Il courut vers la porte et ne put l’ouvrir. Il alla vers
-la fenêtre et il s’aperçut qu’on y avait placé des barreaux. «O Belle!
-viens me délivrer», criait-il. Claribelle, de son côté, sanglotait sous
-ses cheveux, appelant son ami. Et ils ne s’entendaient pas, très loin
-l’un de l’autre, car le château était vaste, au fond d’une gorge.
-Quelqu’un me conta cette légende au pied même de la tour.
-
-Ainsi se passa le premier jour. La Dame, au soir, apparut et dit à
-Izolin:
-
---Crois-moi, bel enfant, je n’ai rien fait là qui ne soit selon ton
-salut dans cette vie et dans l’autre.
-
-Et Claribelle criant toujours après son cher Izolin, les bonnes
-servantes lui montrèrent le ciel.
-
---Prions ensemble pour Izolin, madame, car il est parti pour un long
-voyage.
-
---Non! dit-elle, Izolin est comme moi prisonnier en ce château.
-J’entends battre son cœur à travers les murs.
-
-Cette nuit-là, tandis que dormaient les femmes, elle marcha vers la
-fenêtre et jusqu’au matin, en se penchant sur les jardins, elle appela
-doucement Izolin.
-
-Les nuits suivantes, elle ouvrit encore la fenêtre, et elle entendit un
-bruit de pierres qui roulaient dans le fossé. Elle n’entendit pas la
-voix d’Izolin. Mais, la dixième nuit, des pas légers avec lenteur
-s’avancèrent et puis s’arrêtèrent devant la porte.
-
---Claribelle!
-
-Elle se coula entre les robes à plis droits des servantes, et comme elle
-n’osait élever la voix, elle souffla longuement son haleine à travers le
-trou de la serrure. Il connut ainsi que Claribelle était là et il aspira
-le vent de sa bouche comme un baiser. Et ni l’un ni l’autre ne se
-parlaient. Ils demeurèrent là une éternité à se baiser à travers la
-porte.
-
-Personne au matin ne put expliquer pourquoi du sang avait rougi le
-seuil. Les murs seuls ont pu pleurer ces larmes rouges, se dirent les
-femmes. C’est un grand miracle et cependant on ne sait pas ce qu’il veut
-dire.
-
-Et Claribelle pensait:
-
---Je sais bien, Izolin, que c’est ton cœur qui saigna devant cette
-porte.
-
-La nuit prochaine il vint comme la veille; ses pas s’arrêtèrent; elle
-l’entendit soupirer; et de nouveau leurs bouches se cherchèrent à
-travers les clous de fer. Elles croyaient se joindre l’une à l’autre;
-tous deux étaient sûrs que leurs bouches vives s’étaient aimées. Et
-ensuite il glissa un papier par la serrure et, l’ayant porté sous la
-lune après qu’il fut parti, elle aperçut qu’il était teint de sang. Elle
-pensa: «Ce sont les doigts de mon ami qui laissèrent là couler leur
-vie.» Elle sut ainsi que c’étaient les doigts d’Izolin qui avaient
-ensanglanté la dalle du seuil. Et sur le papier une ligne était tracée:
-«J’ai descellé avec mes ongles les barreaux, petite Claribelle.
-Attends-moi à la fenêtre demain à l’heure de la lune.»
-
-A petites fois délicieuses, elle se mit à manger le papier et elle
-croyait sentir passer en elle l’amour d’Izolin. Au minuit suivant, elle
-ouvrit sa fenêtre, et quelqu’un prudemment marchait dans l’ombre des
-jardins. Elle ne vit pas d’abord ce que portait Izolin; il pliait sous
-le faix de quelque chose qui le faisait trébucher, et parfois il
-s’arrêtait et lui faisait des signes. Elle ne comprenait pas ce qu’il
-voulait dire. Mais il sortit de l’ombre, la clarté de la lune s’épandit
-et elle reconnut le charmant visage de l’époux: le vent était parfumé de
-l’odeur de ses cheveux. Cependant, elle n’osait lui demander ce qu’il
-portait sur l’épaule, car les femmes qui la gardaient avaient plus tard
-que de coutume égrené leur chapelet, et à peine seulement elles
-commençaient de dormir.
-
-Il fit un pas; elle vit qu’il avait pris une des échelles avec
-lesquelles on montait aux arbres dans le verger. Et tandis qu’avec des
-soins minutieux il la dressait contre le mur, déjà le cœur de Claribelle
-un à un descendait les échelons et volait vers lui.
-
-La voix d’Izolin maintenant gémissait:
-
---O Belle! l’échelle est trop courte. Jamais je n’arriverai jusqu’à toi.
-Et il n’y en a pas de plus longue dans les jardins.
-
-Elle répondit très bas:
-
---Quand tu seras parvenu au dernier échelon, cher Izolin, une petite
-distance seule nous séparera. Je mettrai mes baisers au bout de mes
-mains, et, tendant les tiennes, tu les recueilleras.
-
-Il monta vingt échelons et ensuite il n’y en eut plus que trois; et il
-demeurait les mains contre le mur, allongé de tout son corps, comme un
-espalier.
-
---O Claribelle! dit-il d’un souffle, jamais je ne pourrai si tu ne noues
-ensemble les draps de ton lit et ne les laisses descendre vers moi.
-
---Hélas! Izolin, il n’y a pas de draps à mon lit!
-
---Belle! ô belle! si tu n’a pas de draps à ton lit, défais les rideaux
-et laisse-les couler jusqu’à moi.
-
---Il n’y a pas de rideaux non plus, Izolin. La chambre est toute nue et
-je n’ai que mes bras.
-
---Eh bien! tends-les moi.
-
-Elle se pencha autant qu’elle put et tendit les bras, mais à peine leurs
-doigts parvenaient à se toucher. Alors, elle les mouilla à la salive de
-ses baisers, et il en essuyait avec ses lèvres la fraîche odeur.
-
---Prends... Encore... encore... tant qu’il me restera un peu de salive
-dans la gorge.
-
-Lui, dans une agonie exquise et triste, soupirait:
-
---O Claribelle! toute la salive de ta bouche n’apaisera pas ma soif
-d’une chose de toi qui me reste perdue depuis tant de jours affreux. Je
-meurs, ô Belle! ô Claribelle! si je ne puis monter jusqu’à ton sein!
-
-Il entendit qu’elle riait, et tout à coup ses cheveux se déroulèrent; il
-fut enveloppé de la nuit profonde de sa chevelure.
-
---Ne prends peur, ami, lui dit-elle. Tords-les entre tes poings, mes
-beaux cheveux solides comme la corde qui sonne le glas. Et t’y étant
-suspendu, tu t’enlèveras ensuite d’un bond léger par-dessus le rebord de
-la fenêtre. Va, crois-moi, mes cheveux sont l’échelle de soie qui te
-mènera au bonheur.
-
-Il se hissa, ne sentit plus que le vide; et Claribelle ne poussa pas un
-cri, toute raide de douleur surhumaine, accrochée des deux mains à la
-pierre. Et puis Izolin franchit la fenêtre: ils allèrent vers le lit, et
-seulement après qu’il fut redescendu, elle resta longtemps morte sous
-une couronne de sang.
-
---Claribelle! Divine Claribelle!
-
-Encore une fois, c’était la nuit. Izolin vint avec l’échelle, il tendit
-les bras et elle déploya ses cheveux.
-
---Va, ne crains rien, cria-t-elle. Il m’en reste assez pour nous en
-faire un linceul!
-
-Et, comme la veille, il s’enleva jusqu’à la fenêtre et ils couchèrent
-dans le lit, la bouche et les mains jointes.
-
-Maintenant, ô Izolin et Claribelle, vous reposez ensemble dans la même
-fosse jusqu’au Jugement dernier, car, au matin, les servantes s’étant
-éveillées, elles vous ont vus tout nus dans l’amour et dans la mort. Et
-la plus âgée s’est écriée:
-
---O Ciel, la Dame avait menti, puisque voilà le seigneur Izolin revenu,
-lui qui n’était pas parti! Et voilà, à présent, ils sont partis ensemble
-dans un pays si loin que même nos prières ne peuvent aller jusque-là.
-
-La plus jeune a dit:
-
---Se peut-il que ce soit là cette Claribelle qui avait de si beaux
-cheveux? Il ne lui en reste qu’une pauvre tresse avec laquelle ils se
-sont étranglés.
-
-Pendant des ans, les pies bâtirent leurs nids avec les cheveux qui
-s’étaient détachés du front de Claribelle, et ils ne cessaient pas de
-flotter par les airs.
-
-
-
-
-PAULA
-
-A Mme E. Pardo Bazan.
-
-
-Ce fut une nuit de fête et de musique que le mal la prit, une nuit de la
-fin du printemps, quand déjà les fleurs ont le parfum puissant de l’été.
-Elle toussa d’abord légèrement comme elles font toutes, une petite toux
-dans le creux des mains qui, avec un léger mouvement indifférent de
-l’épaule, faisait dire à ses parents: «Ce n’est rien! Cela passera avec
-les jours chauds de l’été!» Et c’était alors si amusant la moue de petit
-singe espiègle dont, la main à sa gorge, elle se moquait gentiment, ma
-chère Paula, de cette méchante toux qui allait passer. Elle jouait si
-follement à la mort en ce temps, comme une petite poupée qui ferme et
-qui rouvre les yeux, comme une enfant étourdie qui répète la leçon
-qu’une grande figure voilée lui fait derrière son dos.
-
-Et puis l’été passa. A présent, elle n’avait plus besoin d’efforts pour
-simuler l’horrible déchirement du poumon. Une ombre creusa ses joues.
-Ses pauvres lèvres ressemblèrent à un bouquet de violettes fanées. Et
-quand elle riait, c’était encore comme si elle toussait. Cependant,
-personne de nous ne croyait qu’elle eût autre chose qu’une de ces toux
-un peu tenaces de l’été et qui s’en vont à la chaleur des feux de bois,
-dans les chambres frileuses des approches de l’automne. Il arrivait des
-amis qui se tenaient sur le bout de leur chaise, gênés, sans rien dire
-et qui nous regardaient à la dérobée et qui, ensuite, se dépêchaient de
-partir.
-
-Paula et moi faisions des projets pour le printemps prochain. Je lui
-avais acheté une bague de fiançailles. Elle riait de ne plus pouvoir
-retenir l’anneau à son doigt. Moi aussi, je riais comme si tout cela
-n’eût été qu’un jeu. Je prenais l’anneau, je l’essayais à mon doigt et
-quelquefois je ne pouvais plus le retirer. Je ne voyais pas qu’il était
-entré quelqu’un dans la maison, une grande figure voilée qui toujours un
-peu plus faisait glisser la jolie bague de fiançailles et cherchait à
-mettre à la place un dur anneau de fer.
-
---Une petite maison sous les roses, Paula, disais-je, avec une chèvre au
-jardin, pas loin du bois, une maison de jolie poupée comme toi, et où
-nous ferons des dînettes pour rire!
-
-Elle battait des mains et encore une fois la bague glissait.
-
---Au matin, je descendrai cueillir la fraise toute chaude du premier
-soleil... Ensuite, pendant qu’assis à ta table devant la fenêtre tu
-aligneras de belles phrases, j’irai ramasser les œufs au poulailler. Tu
-ne te doutes pas de tout ce qu’on peut faire avec des œufs... Déjà avec
-mystère, des messagers apportaient des étoffes souples et légères,
-fleuries de clairs bouquets, des étoffes de rideaux et de tentures où à
-la veillée, sous la lampe, courait la pointe brillante de l’aiguille.
-
-Nous vivions ainsi dans un rêve délicat d’avenir, d’heures lumineuses.
-Et je ne songeais pas que les suaires aussi sont faits de rapides et
-brillantes aiguillées. Je ne voyais que les rideaux à nos fenêtres,
-là-bas, dans le vent joyeux de l’été. «Chère Paula, nos fenêtres
-s’ouvriront sur un paysage délicieux, sur le bois à l’horizon et les
-touffes de roses de notre jardin... Et il y aura toujours des fleurs
-fraîches dans les vases...»
-
-Ainsi passa l’automne. Derrière la vitre, à la tiédeur des après-midi,
-je tenais ses petites mains pâles dans les miennes et elle avait l’air,
-sous les dentelles de ses manches trop larges, d’une frêle fleur malade,
-d’une de ces étranges fleurs lointaines au dessin artificiel et qui ne
-sont pas faites pour vivre. Et puis, aux premières fraîcheurs du soir,
-tout le monde se précipitait, les portes battaient, on fermait très vite
-les issues, comme s’il fallait empêcher quelque chose de sortir de la
-maison. Il y avait maintenant comme un petit chien qui toujours aboyait
-derrière les portes.
-
-Quand je commençai à voir, c’était déjà l’hiver. Je lui avais pris les
-mains et tout à coup elle se mit à crier comme si je lui faisais mal.
-Cependant, je les tenais doucement serrées; à peine j’y imprimais les
-doigts. Elles étaient brûlantes et si maigres qu’ensuite je cessai de
-les sentir, comme un peu de terre légère qui s’en va en poussière et
-coule des mains. Et je fus pris d’un battement de cœur violent. Mais
-presque aussitôt, elle eut une grande secousse de toux; ses mains
-tremblèrent comme un oiseau captif qui essaie de se délivrer, et ainsi
-je vis que je les avais gardées entre les miennes. «Paula, ne tousse pas
-si fort», m’écriai-je. Je m’efforçais avec une anxieuse pitié d’arrêter
-leur tremblement; il me semblait que mon âme aussi était un petit oiseau
-qui battait de l’aile pour s’échapper. «O Paula, chère Paula, ne tousse
-plus, je t’en prie...» Je ne savais plus ce que je disais dans ma
-douleur. Elle voulut me répondre et soudain elle retira ses mains; elle
-les porta vivement à sa bouche, et il vint un flot rouge. «Vois, me
-dit-elle ensuite, c’était cela qui devait sortir. Maintenant, c’est
-fini.» Sa voix faiblement me parlait comme d’une autre région, comme du
-bord opposé d’un lac, et cependant elle me souriait avec une confiance
-tranquille.
-
-C’est alors que je m’aperçus vraiment pour la première fois qu’elle
-était déjà loin de moi, qu’elle s’en allait par un chemin qui ne menait
-pas à la petite maison. Et je regardai ses ongles bleus où une goutte de
-sang était restée; je les regardais à présent sans souffrance, moi-même
-presque aussi calme qu’elle. «Oui, ma Paula, lui dis-je singulièrement,
-cela passera au printemps avec le reste.»
-
-Je repris ses petites mains. J’en lavai tendrement, avec un baiser, le
-sang, et puis nous nous mîmes tous deux à dire des folies. Je pensais:
-«Comment se peut-il que ses parents soient assez stupides pour ne pas
-s’apercevoir que la bague ne tient plus à ses doigts?» Et je ne
-ressentais nulle tristesse: il me semblait que c’était une autre Paula
-que j’avais aimée autrefois, une Paula belle de santé et de jeunesse,
-toute fraîche de vie claire.
-
-Je venais tous les jours, je restais des heures assis auprès d’elle;
-j’avais les yeux froids et avisés d’un homme qui attend. Je me disais:
-«Elle aura bientôt son petit flot de sang.» Je connaissais les signes
-certains qui précédaient la crise. Alors moi-même je prenais son
-mouchoir et l’appliquais à ses lèvres. «Vois-tu, ce n’est rien, il faut
-bien que cela sorte! Tu te trouveras mieux après.» Je souffrais de lui
-parler avec cette assurance cruelle. Je souffrais surtout de me paraître
-à moi-même si indifférent à son mal. Je ne crois pas que je souffrais
-d’une autre chose. Et elle ne semblait pas souffrir plus que moi. Sans
-cesse elle reparlait de notre petite maison près du bois; elle me priait
-d’aller chercher les rideaux sur le canapé, dans la chambre voisine; et
-ensuite elle voulait que je les fixasse à la fenêtre pour juger de
-l’effet. «O chéri! pense donc qu’un jour nous pourrons les pendre ainsi
-à nos fenêtres à nous!»
-
-Je remarquai qu’à mesure elle apportait une insistance plus fiévreuse à
-s’occuper des détails de notre aménagement. Un feu léger rosissait son
-visage vert, un reflet de matin dans la nuit pâle d’une chambre, autour
-d’une agonie. Avec ses yeux sans couleur, elle regardait plus haut que
-l’horizon. Tout au fond, dans le noir plus noir des prunelles, c’était
-comme une âme qui achevait de se consumer. Et déjà elle semblait s’être
-détachée de moi, tant sa vie s’était ramassée dans la vision de la
-petite maison. Moi, je lui disais très haut, sur un ton léger: «Ah! oui,
-la petite maison! Et les rideaux, Paula! Et les fraises du jardin! Et
-nos dînettes, ma chère Paula!» Je ne croyais à plus rien de tout cela;
-je lui en parlais comme d’une chose hors de la vie et sans importance
-pour elle et pour moi. Je pensais à une autre maison qui n’avait pas de
-fenêtres ni de rideaux. «Encore deux mois, trois mois peut-être...
-Petite Paula, iras-tu bien trois mois encore?...»
-
-Il arriva un moment où elle commença à tenir ses regards obstinément
-fixés du côté de la porte. Elle parut attendre quelque chose qui, pas à
-pas, entrait un peu plus dans la maison. Ses parents maintenant se
-cachaient de moi pour échanger des paroles; parfois, on entendait monter
-un sanglot du fond des corridors; et je n’osais les regarder, ils
-évitaient aussi de se tourner vers moi. Nous savions bien, eux et moi,
-qu’au moindre regard nous aurions parlé de cela, que jamais plus ensuite
-nous n’aurions eu à nous dire autre chose que cela, cela...
-
-Ainsi régna un silence froid et pénible, une dissimulation rusée, comme
-si nous n’étions plus, l’un pour l’autre, que des étrangers. Peut-être
-ils me gardaient rancune pour mon sang riche qui me donnait les
-apparences de la force. Et j’en vins à penser à la mort de Paula comme à
-une délivrance pour tout le monde. Jamais l’idée de la mort ne m’avait
-moins troublé.
-
-Avec les jours, elle eut d’étranges et morbides gentillesses. «Ecoute,
-me disait-elle, quand le râle la prenait, c’est la petite musique.» Oh!
-elle disait cela avec un charme si joliment funèbre! Je riais, j’avais
-l’air d’écouter avec attention. «Mais non, je t’assure, Paula, je
-n’entends rien.» Alors elle se fâchait: «Si! Si! On l’entend du bout de
-la chambre. On l’entend dans la rue.» Et elle appelait sa mère, ses
-sœurs. Tout le monde disait comme moi: «Paula, ce n’est pas ce que tu
-crois, c’est la roue d’un chariot, là-bas, sur la route.» Et, un jour,
-comme elle étendait le bras, la bague tomba de sa main; elle roula à
-terre. Ce fut moi qui, dès ce moment, la portai à mon doigt, à mon petit
-doigt.
-
-L’hiver passa, et de nouveau il flotta un air de printemps. Je songeais:
-«Paula ira jusqu’aux lilas.» J’étais très maître de moi auprès d’elle;
-je n’éprouvais pas de douleur; mais, en la quittant, les larmes me
-montaient aux yeux à la pensée d’un petit convoi blanc qui s’en allait
-sous les fleurs au cimetière. Je suivais le char fleuri de lilas et de
-boutons d’oranger, j’avais la cravate blanche et l’habit que j’aurais
-portés en la conduisant à l’autel. Je crois bien que je pleurais sur
-moi-même plus que sur elle. Qu’est-ce que j’allais faire dans la vie
-sans ma chère Paula? Et je répétais doucement, infiniment, son nom,
-comme si déjà elle eût été morte. Mon Dieu, oui! elle était morte; sa
-vie avait passé dans un songe. Il fallait bien se faire une raison. Et
-tout de même, exquise petite Paula, je t’ai bien aimée, me disais-je en
-me surprenant à l’évoquer au passé.
-
-Mais quand, vers le temps des lilas, elle ne fut plus qu’un léger
-fantôme, une ombre en fuite vers les ombres, il me sembla que je
-commençais seulement à ressentir le véritable amour. Je baisais ses
-pauvres ongles bleus avec passion. Je regardais anxieusement au fond de
-ses yeux si je n’allais pas voir apparaître la chose qu’elle regardait
-toujours. Maintenant elle ne prenait plus attention à moi; elle parlait
-moins souvent de la petite maison; ses regards restaient avec fixité
-tournés vers la porte. Alors, moi aussi, je regardais vers la porte, et
-je croyais entendre s’avancer un pas dans le jardin. Jamais Paula ne
-m’avait paru plus belle, mais d’une autre beauté, d’une beauté qui n’a
-pas de nom dans les langues humaines. Je ne pensais plus à la mort; elle
-me sembla bien plus près de la vie; je me disais: «Maintenant, elle et
-moi, sommes unis par un sacrement d’éternité.» Je vis se décomposer son
-pauvre corps; la vie s’en allait d’elle par lambeaux rouges. Elle
-ressembla, sous ses cheveux piqués d’un œillet pourpre, avec les dents
-de ses mâchoires en relief sous la peau des joues, à un ironique petit
-squelette prêt pour le bal. Et toute la vertigineuse profondeur des
-tombes tenait dans ses yeux immenses.
-
-Un jour que je la pressais dans mes bras, elle me montra du doigt la
-porte. Ses yeux s’agrandirent. Elle me dit: «Là... là...» Et ensuite sa
-tête retomba. C’est ainsi que je sus que celle qu’elle attendait était
-entrée.
-
-Il y a de cela six ans... et partout où je suis, tu es avec moi, Paula.
-
-
-
-
-LA MYSTÉRIEUSE IMAGE
-
-A A. Quantin.
-
-
-Je possède une image d’un maître inconnu. Des jeunes filles, vêtues de
-tuniques légères, descendent les degrés d’un escalier de pierre. Il y en
-a treize, et toutes sont dissemblables et pourtant se ressemblent.
-
-Le sens de leurs attitudes, aussi bien que le secret de leur nombre,
-longtemps me resta obscur. Je ne savais quel mystère les avait réunies
-et, comme une guirlande qui se dénoue, les déroulait de marche en
-marche. Elle avaient la grâce aimable des kharites, et, comme plusieurs
-étaient musiciennes, elles évoquaient aussi pour moi un concert d’anges
-et de muses. Mais, même en mêlant le profane au sacré, je ne parvenais
-pas à comprendre la raison pour laquelle elles étaient treize.
-
-Douze degrés composaient l’escalier; il partait d’un porche éclatant au
-bas d’un sombre et grandiose édifice dont les créneaux se détachaient
-sur un coin du ciel. On eût dit un manoir légendaire bâti dans les âges.
-Et, ensuite, l’escalier se courbait selon l’arc du zodiaque et, vers les
-derniers degrés, semblait s’enfoncer dans la nuit. Un cyprès avait
-poussé là et dissimulait un passage qu’un peu de lumière étoilait
-seulement vers le fond. Chacun des douze degrés était occupé par une
-figure, et la treizième ne faisait qu’apparaître par-dessus les autres,
-dans la clarté du porche. A peine on pouvait reconnaître ses traits sous
-l’écharpe qui la voilait d’une nuit. D’un geste délicat de ses mains
-d’enfant, elle l’écartait sur le rire de ses lèvres, et tout le reste du
-visage demeurait énigmatique. Cependant la bouche ainsi apparue n’était
-pas sans analogie avec celle de la belle jeune fille qui déjà
-s’enveloppait des ombres de la douzième marche. Mais l’une avait la
-fraîcheur d’un cœur de rose; l’autre, la pâleur triste des violettes sur
-le point d’expirer. Je ne doutai plus, en y réfléchissant, qu’il n’y eût
-là un symbole. Sans nul doute, me disais-je, l’hermétique artiste, en
-leur donnant une semblance de sœurs à peu près pareilles, visiblement
-resserra autour d’elles les liens d’une famille spirituelle. Mais celles
-qui séjournent aux degrés supérieurs semblent infusées d’un sang
-d’aurore; celles qui descendent les marches finales sont investies déjà
-d’un signe crépusculaire.
-
-J’observai alors que, très belles et fraternelles par les grâces et la
-naissance, elles différaient seulement en la nuance de leur âme, joyeuse
-chez les premières et, à mesure, plus mélancolique chez les autres. Le
-charme d’innocence dont s’illuminaient les vierges rieuses voisines du
-grand porche d’or se voilait sitôt que, pour les secondes, commençait de
-s’accourcir la distance vers le sombre cyprès. Alors naissait le regret
-de l’antérieure ingénuité. Un amer savoir avait remplacé la céleste
-ignorance et fanait les roses et les lys. Je remarquai aussi que
-celles-ci, pour la plupart, tournaient la tête en arrière avec le regard
-dont on considère fuir une rive heureuse, tandis que les premières
-regardaient devant elles et, aux cercles extasiés des yeux, paraissaient
-refléter la clarté d’une illusoire et espérable contrée... Une, dont les
-pieds charmants s’attardaient sur l’un des degrés vers le temps où
-l’escalier décrivait sa plus large périphérie, surtout m’émut, car elle
-n’avait point encore la résignation de celles de ses sœurs qui, déjà,
-s’étaient engagées dans la courbe étrécie. Son visage était la
-métamorphose de la vierge en la femme dans la minute frêle où l’âme
-s’inquiète de ne plus s’ignorer. Une étrange langueur lui faisait les
-prunelles pâles, et elle semblait avertir celles qui la suivaient
-d’alentir leurs pas. Toutes cependant s’avançaient d’un rythme égal,
-réglé selon un ordre divin, et un vent léger autour de leurs attitudes
-nouait les plis harmonieux de leurs tuniques. Il y en avait qui
-expiraient leur souffle en de longues trompettes de cuivre ou agitaient
-des tambourins, et, sans doute, c’étaient des esprits d’amour, de
-plaisir et de gloire, selon le sens de ces instruments et leurs
-musiques. Mais un charme mortel captivait celles qui avaient franchi les
-marches moyennes; leurs lèvres et leurs mains restaient oisives,
-désabusées de ces fragiles allégories. Petits pas aériens qui, tout à
-l’heure, glissiez aux pâleurs nacrées du marbre en foulant la vie
-parfumée des roses, pas de jeunes prêtresses ou de saintes novices, ô
-fleurs humaines effeuillées d’un paradis, quel enchantement fatal, à
-mesure que mouraient les roses, attrista votre marche et l’accorda aux
-âmes charmantes et désolées qui s’en allaient vers la région des ombres?
-
-A force de scruter ce mystère, d’abord je me persuadai que l’ingénieux
-artiste, en cette image ondoyante et subtile, tenta d’exprimer les
-formes de la passion de Psyché, et toutes les douze étaient Psyché, sur
-l’escalier de la connaissance, ingénue et déjà moins candide et blessée
-enfin, saignant sa petite âme qui mourait de trop bien savoir. Mais tous
-les voiles n’étaient pas levés par cette glose: je ne savais pas la
-raison qui les fit douze et qui fit la treizième si exquise et
-renaissante. Ce nombre même, toutefois, à la longue éclaircit ma
-conjecture. Je ne doutai plus que c’étaient là les Heures, filles du
-Temps, en leur marche giroyante ainsi qu’autour d’un cadran, et les plus
-jeunes sortaient de la maison d’éternité, les aînées s’inclinaient vers
-les limbes cependant que la treizième, voilée et les lèvres rieuses,
-annonçait le jour qui ne doit point finir.
-
-
-
-
-A LAUDES
-
-A Octave Maus.
-
-
-L’horloge à l’église du village vient de sonner sept heures; dans la
-tiédeur frileuse de ce matin d’octobre, le mince segment de la lune
-s’apâlit, comme très loin en mer, une barque qu’on cessera bientôt
-d’apercevoir. J’arpente les allées de mon jardin, je me figure devenu un
-bon curé rentrant après sa prime messe, les mains derrière sa soutane,
-faire sa promenade entre ses carrés de fleurs et ses bordures de buis.
-
-Baptiste, le jardinier bancroche, est à l’ouvrage depuis la première
-heure du jour. Il a appuyé sa haute échelle dans l’un des pommiers:
-autour de lui les feuilles, damasquinées déjà par l’automne, s’emperlent
-de rosée. La cueillette de la pomme est un travail silencieux et
-prudent: il faut éviter que le fruit se blesse en tombant dans le
-panier; un heurt léger risque de meurtrir la pulpe et lui fait une
-talure qui à la longue l’imprègne d’amertume. Avec précaution, la main
-du brave garçon va chercher au bout des branches les acides et froids
-capendus, trésor de notre future conserve. Ensuite, il les dépose dans
-un corbillon pendu à son échelle; et le corbillon empli, il descend
-déverser dans une banne spacieuse le tas.
-
-La terre, pour notre joie d’hiver, a miraculeusement fructifié tout cet
-été: le clos comporte huit arbres à capendus et un chiffre à peu près
-pareil d’arbres à calvilles, à belles-fleurs et à reinettes. Si le
-calcul est juste, nous aurons bien quinze sacs de pommes. Je m’en
-réjouis, mais en m’attristant un peu sur l’aspect du jardin quand la
-cueillaison l’aura dépouillé de ses grappes vermeilles. En attendant,
-elles constellent les épaisseurs feuillues des pommiers; elles sont
-comme des boules de verre soufflé aux rutilements variés qui diaprent
-les arbres de Noël. L’herbe, au pied des troncs, est jonchée de pommes:
-il y aurait, rien qu’avec le fruit tombé, de quoi remplir la besace de
-dix vieux mendigos. Mais ce n’est pas le jour de leur passage: à la
-campagne, chaque temps a ses habitudes; ils arriveront le prochain
-vendredi. La grille, ce jour-là, reste ouverte: ils s’en vont avec des
-sous et du pain. Ils ne manqueront pas de pommes non plus. C’est
-pourquoi j’éprouve un plaisir secret à chacune d’elles qui échappe aux
-doigts diligents de Baptiste et roule se mêler aux autres dans la mousse
-et les flouves. Pauvres mendigos, elles vous sont réservées et
-crisseront à la pointe de vos chicots.
-
-Est-ce la bénignité de l’heure? Est-ce la gravité de la saison? L’indice
-des approches hivernales déjà se dénonce aux fraîcheurs du sol, à
-l’aiguail plus lent à se vaporiser et qui roule en grosses larmes de
-mercure au cœur des choux. Peut-être est-ce tout cela à la fois qui me
-fait regarder ce matin la bonne terre nourricière d’un œil plus attendri
-et plus filial. Il me vient des émotions que je n’ai pas encore
-ressenties; les choses se suscitent à moi avec des formes et comme une
-âme inhabituelles. Je ne puis dire que ce soit de la mélancolie non
-plus: c’est la plénitude d’un sentiment très doux, très profond, très
-candide, qui m’associe à cette terre maternelle. Entre elle et moi, il
-me paraît qu’une communication plus intime s’est établie: je me répands
-en elle, je circule au torrent de ses sèves; je vis de son énorme vie
-frêle et violente. En retour, elle agrée mon infirmité humaine qui ne
-saurait concevoir la vie en dehors de ce qu’elle est pour moi-même et
-lui prête un reflet de ma fragilité et de mes passions. Elle participe
-de ma nature; nous sommes ensemble dans un état de sympathie.
-
-Il semble alors que les fleurs vous parlent, que leur arome est une
-voix, qu’elles se balancent avec un geste qui vous suggère une mimique
-féminine. Je perçois lucidement le petit manège de tout ce petit monde
-de couleurs et de parfums si humble, si frais, si inexprimablement
-poétique et touchant. Toutes nos meilleures pensées s’épanouissent et se
-sublimisent en leur symbole: elles sont l’aboutissant exquis de nos
-âmes; c’est de noms de fleurs qu’il faudrait baptiser les choses déliées
-et supérieures qui sont en nous. C’est à des fleurs que nous sommes
-ramenés à comparer les mémoires vénérées, nos cultes d’amour, les objets
-de nos prédilections et de nos idolâtries. Ainsi nous demeurons captifs
-de leurs doux sortilèges. Pour moi, je ne puis me souvenir de la chère
-aïeule qui prit soin de mon enfance sans penser au balsamique et discret
-réséda. J’ai continué à aimer par analogie les roses orgueilleuses, les
-ingénues marguerites, les frivoles volubilis, les sentencieux et trop
-plastiques dahlias. Mes chemins en sont bordés; leurs guirlandes me
-commémorent des visages connus.
-
-Si l’on était sage, une grande pelouse, un clos mi-courtil et mi-verger,
-comme celui qu’éventent mes hauts peupliers et que polychroment vers
-l’automne mes pommiers, devraient limiter le rêve. La maison est à
-mi-côte, abritée d’un rideau d’arbres et chevelue de vigne vierge: elle
-domine la pelouse et celle-ci dévale vers la grille, au bord de la
-route. Par delà la haie, vers la droite, on aperçoit onduler une futaie,
-derrière le vert riant des prairies. C’est la maison d’un écrivain; ce
-pourrait être le presbytère d’un pasteur. Ses dix chambres suffisent à
-contenir la famille et les amis; il n’en faut pas plus pour être
-heureux. Puis-je affirmer que j’ai su mériter ce bonheur? Le souci
-littéraire, les départs, l’éparpillement de la vie souvent effacèrent la
-petite maison dans les feuilles et les fleurs de mes horizons. Elle n’a
-été, depuis des années, qu’un relai entre des exils. Cependant, elle a
-bien son charme; les grandes demeures ne sont pas aussi personnelles.
-
-Je vais, ratiocinant ainsi entre les flox à l’odeur de miel, les
-passe-velours au fleur amer d’absinthe, les hauts hélianthes, les
-passe-roses pareils à des cierges enrubannés de procession. Une brume
-bleuâtre, un très moelleux nuage estompe les lointains; l’air s’agatise
-à travers une lumière scintillante et qui s’égoutte en fine ondée, en
-pluie de prases et de béryls. Mais la nuit lutte encore: il flotte
-par-dessus la vie comme un reste de sommeil; il ondule dans la clarté
-comme la pâleur d’une ombre; et la nature se veloutine d’un peu du duvet
-qui bleuit à l’espalier la pulpe du raisin. Un délicat effluve de
-résédas, de pois de senteur, d’immortelles monte des plates-bandes
-échauffées et se mêle à la fermentation lourde des choux, à l’odeur de
-vin jeune de la mûre dans les épines de la haie. Chaque feuille a sa
-goutte de rosée; l’herbe s’emperle d’un semis de diamants; un givre
-léger semble, par places, comme une nappe de lune attardée.
-
-C’est l’heure indécise: la bûche ne pétille pas encore dans la maison,
-et les fleurs, point tout à fait décloses, ont des langueurs, des
-étirements lents de belles dames dans l’alcôve. Une abeille, sur un
-grand aster encore dans l’ombre, repose comme morte, les pattes longues
-et rigides. Le froid sans doute l’a prise la veille, au tomber du soir,
-avant vêpres complètes: elle s’est gîtée en l’auberge ouverte sur la
-route. Encore un instant, petite abeille! Un rayon va te dégourdir.
-
-Voilà que ronflent les grosses mouches; les bourdons sonnent matines
-dans le clocher des grands héliotropes d’Amérique. Aux ors clairsemés
-des peupliers le rural pinson fifre son petit air guilleret, le piloui
-des moineaux répond dans le tilleul et les pommiers. Trois petites
-hirondelles, trop faibles pour suivre la migration, décrivent à
-tire-d’ailes, par-dessus la pelouse, de grandes ellipses où reluit leur
-ventre blanc. Avec la chaleur monte à présent le bruit; une vache meugle
-dans une étable voisine; les porcs se répandent en grognant parmi les
-paillers fumants. Et, par delà la haie, dans le pré humide, argenté
-comme par un grésil, je regarde se rapprocher les andains d’un homme qui
-fauche le regain. C’est l’être élémentaire et primitif, compagnon de la
-bête pour laquelle il prépare le fourrage, le serf de la glèbe plus
-indispensable à l’œuvre universel que le vain enfileur de métaphores que
-je suis.
-
-Une sonnerie carillonne là-bas, à l’école du village: c’est
-l’institutrice qui, du seuil de la classe, appelle à la provende
-intellectuelle les enfants piaillant entre les croix du cimetière. Il
-est la demie après huit heures; les valets de campagne, à coups de
-sabots, talonnent par les routes et rentrent prendre le repas qui, aux
-champs, coupe la matinée.
-
-Baptiste, à son tour, descend du pommier; mais son échelle, insérée
-entre deux hautes branches, suffit à donner au paysage l’intimité d’une
-scène agreste et la signification d’un travail qui a son importance dans
-l’ordre des choses. Mes laudes sont dites, je quitte la bonne église et
-son fin encens de fleurs montant sous les arbres comme des piliers
-gothiques.
-
-La Hulpe.
-
-
-
-
-LE HAMEAU
-
-A Gerhard Gran.
-
-
-Dans une boucle de la Lesse, quatorze maisons forment un hameau
-précaire, un noyau d’humanité détaché du reste du monde, roulé là comme
-un bloc erratique loin de l’échine des monts. Les aïeux bâtirent sur
-cette grève humide; les enfants à leur tour y firent souche: les
-quatorze feux n’ont pas d’autre histoire. C’est celle de la graine chue
-en un sillon sans que personne pense encore à la graine.
-
-De loin on aperçoit, au bout des prairies, les toits de chaume et
-d’ardoises. A l’aube, une spire de fumée monte des rempants et dénonce
-ce coin de terre, des familles, des ménages, des cœurs simples et liés.
-Ensuite la rumeur s’éteint en même temps que l’odeur du bois brûlé cesse
-d’aromatiser l’air. Tout le monde est parti pour les champs, les foyers
-se sont vidés, il n’y a plus dans le hameau que l’aïeule pour garder les
-maisons. La rivière clapote à la rive et mire un silence de vieilles
-murailles frôlées par le vol des palombes ou rasées par un chat furtif.
-Cependant un traînement lent de sabots, dans la sonorité vide des
-chambres, par moments décèle une présence vigilante. C’est la bonne
-aïeule qui rôde dans le désert des maisons et pense à ceux qui tout à
-l’heure vont rentrer.
-
-Puis l’obscurité tombe des roches voisines, l’eau se vespérise, des pas
-lourds descendent la pente. Et le petit hameau se repeuple, on entend
-rire et sonner des voix. Comme au matin, la fumée floconne au haut des
-toits: un cliquetis de vaisselles bat les tables pour le dernier repas.
-
-Chaque jour, à ces fils des races, voués à recommencer l’œuvre
-primordial, assigne les mêmes labeurs. Ils s’en vont, ils reviennent:
-leur vie est là-bas, dans les campagnes qu’ils raient de leurs charrues,
-dans les prés qu’ils fauchent, dans la montagne qu’ils déboisent et qui
-retentit du choc de leurs cognées. Les femmes comme les hommes ne
-rentrent que pour connaître un repos de quelques heures. L’été, c’est la
-moisson: on part à l’aube; on mideronne dans les javelles; le soir est
-toujours trop tôt tombé pour leur grand travail sans trêve. Toute saison
-ainsi amène sa peine et son servage: à peine on a dormi qu’il faut
-partir.
-
-Quelquefois une mère s’alite un jour pour mettre bas sa portée. La
-sage-femme habite à des lieues. A quoi bon l’appeler? Les bêtes,
-d’ailleurs, leur ont appris à s’accoucher elles-mêmes. Elles se
-raidissent dans leurs draps et brament leur douleur solitaire. L’aïeule,
-ce jour-là, les veille. De ses lourdes mains, en attendant l’eau
-lustrale, elle ondoie la géniture, récite le Pater, lui sale la bouche,
-comme elle le fit aux nouveau-nés des vaches et des chèvres. En
-rentrant, les hommes entendent des vagissements. Ils savent ainsi qu’une
-petite âme leur est née: ils poussent la porte, ils aperçoivent la mère
-vaquant par les chambres, et, tranquilles, rompent le pain quotidien.
-C’est la vie de nature, puissante et simple, résignée à la Loi, telle
-qu’aux premiers jours du monde.
-
-Un matin, les parrains, en habits de dimanche, montent la côte et s’en
-vont vers l’église où le capelan, un très vieux prêtre sur qui
-d’immémoriaux hivers ont neigé, incline vers l’urne ce fruit des dures
-amours. Rien n’a changé dans le hameau: la mère est retournée aux
-champs, son nourrisson près d’elle, tirant sa mamelle quand il a soif,
-l’emplissant de son lait fort qui en fera pour la tribu un moissonneur
-râblé. L’aïeule a repris la garde des maisons. Il n’y a qu’un petit
-berceau de surcroît où, pendant les nuits, geint une pauvre chair qui va
-continuer les autres.
-
-Il arrive qu’à bout d’ans, un des mâles de cette famille de quatorze
-feux, exténué de fatigue, l’échine et les reins rompus, laisse au matin
-les autres partir sans les accompagner. Au retour, on retrouve l’aïeule
-près du lit: dans les draps une figure rigide ressemble à une très
-lointaine sculpture déchiquetée par le temps. L’aïeule, comme elle a dit
-pour la naissance les paroles sacrées, a prié pour la mort, en tâchant
-de joindre ses mains de silex qui ne peuvent plus se croiser. Elle a
-fermé les yeux, elle a clos les mâchoires, elle a béni pour les absents
-celui qui s’en est allé. Maintenant tous viennent l’un après l’autre;
-ils disent à leur tour les prières; les fils sans pleurer considèrent
-l’antique souche de laquelle ils sont sortis; et ils pensent que tout
-est bien, puisque ce corps a fait son temps et n’est plus bon pour le
-travail. Ensuite ils vont dans le bois, scient quatre planches, les
-clouent solidement ensemble par-dessus le mort. La pointe des clous çà
-et là pénètre dans les os; mais ils résistèrent à la vie, ils
-résisteront bien aux clous de la bière, indestructibles, lents à
-s’émietter, voués à éterniser, sous la terre du champ, ces morts de
-paysans qui, après cinquante ans, ont encore l’air de la vie.
-
-A quatre, en se relayant, on porte le faix. Par le chemin des baptêmes,
-à travers la montagne, on s’en va sous la charge, vers l’eau bénite et
-les fosses. Personne n’a de larmes: quelqu’un, à propos de la terre et
-des semailles, dit un mot; puis le silence retombe, on n’entend plus
-qu’un piétinement lent et scandé qui s’enfonce sous les taillis. Et
-quelques heures plus tard, tout est consommé: le prêtre a ratifié la
-bénédiction de l’aïeule; il a _écouté_ le mort, il l’a absous. Les fils
-de la terre, les cœurs simples ne pèchent pas devant Dieu.
-
-Un jour, passant par là, je démarrai la barque et traversai la
-rivière,--cette Lesse fantasque et jolie aux barrages écumeux, aux
-friselis d’eaux cristallines sur ses galets rouilleux, aux ténébreuses
-plongées en des gouffres de cavernes, et qui garde, pour mon cœur
-d’homme des bois, le charme d’un vieil amour. Midi plombait les roches
-et l’air. Sous les herbes grillées, la cigale éperdument grésillonnait.
-Des pigeons roucoulaient sur un toit. Je pénétrai dans le hameau,
-poussai une porte, puis une seconde. Les maisons étaient vides. Des
-sabots tout à coup battirent sur un seuil: je vis se dresser la haute
-stature de l’aïeule. Sa main qu’elle portait à son oreille me fit signe
-qu’elle n’entendait plus. Elle me dit qu’on l’appelait la tante Johanna;
-huit des ménages étaient sortis de son flanc; elle avait nonante-trois
-ans.
-
-Autrefois, toute petite, son père l’avait menée à la ville. Elle n’y
-était plus retournée que deux fois ensuite. La terre l’avait prise comme
-elle avait pris les autres, corps et âme; elle en avait fait la créature
-vouée aux maternités et aux labours, la serve qui meurt dans les sillons
-où elle naquit, après avoir ouvert sa matrice aux races et sa main aux
-semailles.
-
-J’admirais se mouvoir dans la chambre aux cuivres reluisants, aux
-frustes solives enfumées, au net carrelage couleur d’ardoise, ce spectre
-d’un autre âge et qui ne savait du monde que ce lopin de pierres et
-d’herbages où elle avait conçu, aimé, peiné près d’un siècle entier.
-L’horloge, dans sa gaine, battait son tic-tac égal et monotone, comme la
-vie qui persistait en ce grand corps desséché,--comme la vie dont elle
-avait réglé les lentes heures toujours pareilles.
-
-La demi sonna. Il me sembla que quelqu’un passait derrière la vitre et
-regardait dans la chambre. Moi seul compris que l’Inévitable rôdait
-autour de la maison. Elle se leva, fit quelques pas au dehors. Et son
-ombre la précédait, comme pour lui marquer le chemin par lequel elle
-s’en irait tout à l’heure à son tour.
-
-
-
-
-DEVANT CHANAAN
-
-A Ch. Vander Stappen.
-
-
-Dans la plaine cabossée de gravats, les huttes en torchis hâtivement
-bousillées suggèrent les symboles. Ils sont venus des hameaux et des
-bourgs, les Briquetiers, délaissant les clos fleuris où sur la vache
-pâturant les gramens reverdis neigent les pommiers blancs. Par bandes,
-ils se sont mis à arpenter les routes qui mènent vers les villes, et les
-petits ont marché dans le pas large des hommes mûrs. Les vieux, à la
-peau corroyée, aux faces de grands bœufs osseux, se sont joints à
-l’exode: il n’est resté là-bas que les aïeules tisonnant l’âtre et les
-mères allaitant leurs nourrissons.
-
-Après des jours et des nuits, comme un mirage, les tours ont apparu dans
-la poussière vermeille des horizons. Alors ils ont fait halte; ils ont
-dressé les paillassons, édifié la noria, préparé l’aire. Et maintenant,
-en tous sens, un peuple poudreux et roux recommence le geste antique des
-Bâtisseurs de villes. La campagne recule devant le travail des
-pétrisseurs d’argile. Là où ils campent, les matrices terrestres
-demeurent brehaignes; ils piétinent une glèbe gercée et nue, sans arbres
-ni moisson.
-
-Pendant des mois, ils se cantonnent, actifs et sédentaires, vivant à
-même le champ tari d’une vie de nomades momentanément parqués. Terrés la
-nuit en leurs abris, couchant pêle-mêle sur des litières, les filles et
-les gars, avec le frisson froid des ténèbres sur la peau, ils se lèvent
-au chant du coq, quand encore les dernières ombres nocturnes embrument
-la dentelure des toits au lointain des cités. Le jour tardif est devancé
-dans la plaine par leurs maigres silhouettes qui se meuvent à ras du
-sol. Continuellement ils modèlent la substance d’éternité. Rythmiques et
-subtils, ils apparaissent les sculpteurs d’un œuvre mystérieux auquel
-est reliée la durée des races. Ils pratiquent l’art primitif des
-Demeures humaines. Comme aux âges, celles-ci sortent de leurs mains,
-glaises encore, mais agglutinées déjà pour un dessein définitif, et
-ainsi ils semblent eux-mêmes sortir des temps et se transmettre le
-secret des ancêtres.
-
-Chacun de leurs gestes, d’une parcelle de limon, fait surgir une maison.
-Ils bâtissent pour les autres, ils n’ont pas de toit, afin que leur
-labeur se suscite sacrificatoire et sacré. Les générations
-successivement descendent pourrir aux hypogées, mais les villes qu’ils
-édifièrent d’un peu de poussière et d’eau subsistent, relais pour
-l’immense caravane en route vers la mort. De leurs mains se lèvent les
-siècles: ils construisent les alvéoles de la ruche où ne se pose qu’un
-instant l’homme. Toujours plus loin, plus haut s’étend, monte la Cité;
-ils demeurent loin de ses portes. Ils n’entrent pas dans les Chanaans
-qu’ils bâtissent.
-
-Les semaines en ce grand ahan s’ajoutent aux semaines. Pas un jour n’est
-perdu. Ils ignorent le dimanche, comme si le suspens commandé par
-l’Eglise n’existait pas pour eux. Leur Dieu est resté en arrière, au
-fond des humbles tabernacles et des blanches chapelles que bordent les
-cimetières. Ils le retrouveront au retour, près des aïeules et des
-mères, dans la paix des campagnes mûres. Alors, la tâche accomplie, ils
-s’en reviendront par les routes parcourues au temps des pommiers en
-fleur et laboureront le petit champ qui nourrit la famille. La tribu
-vagabonde, jusqu’au prochain printemps, nuitera à l’abri de ses lares,
-précairement récupérés.
-
-C’est la tribu aux faces boucanées et aux barbes broussailleuses qui
-apeure les citadins qu’aventure extra muros le goût des relents
-suburbains. Prudemment, ils se gardent de ses atteintes et louvoient
-loin de ses huttes, défiants des grands cônes incendiés brasillant dans
-les soirs. Le chef pourtant scrupuleusement assume le respect de la loi.
-Le plus souvent, c’est une famille avec le père et ses gars; même la
-couchée en commun ne leur enlève pas un reste de mœurs ingénues. Comme
-les bûcherons, leurs frères des silves, ils ont une vie de nature,
-silencieux et quiets.
-
-L’œuvrée les prend par toutes leurs sueurs, sans trêve les tient sur
-leurs gardes, de peur des surprises du temps. Il faut disputer au vent
-les paillis, à la pluie les argiles pétries et, lors de la cuisson,
-veiller à la combustion régulière des fours. Une négligence réduirait en
-bouillie la brique séchant sur l’aire ou calcinerait la fournée. Telle
-quelle, cette brique, en sa symétrie et son exiguïté, est déjà une des
-formes de la beauté: elle contient en essence les nobles architectures,
-et sa couleur, variant du rose léger, aérien, du rose des nuées
-matinales, au rouge pourpré ou vineux des ciels crépusculaires, suggère
-l’idée du sang même de la terre extravasé et recuit aux fournaises
-solaires.
-
-De ma fenêtre, je suivais au large, dans l’arène blonde, toute la
-péripétie. La pâte pétrie à point, le chef, planté droit à sa table,
-d’un rythme léger balançait son corps, se mouvait entre ses aides,
-recevant de l’un le moule vide que rapidement il remplissait et passait
-ensuite à l’autre. D’un pas ailé, un troisième volait l’étendre sur le
-sol, soigneusement ratissé et poudré de sable fin. Les mouvements
-étaient réguliers ainsi que le battement d’un pendule, sans trêve.
-Chaque fois qu’un moule partait, un autre arrivait; l’homme prenait la
-terre, l’égalisait de sa raclette, recommençait. C’étaient des orbes,
-des ellipses cérémonieuses et réglées comme pour un liturgique devoir;
-et l’ondulement des corps mi-nus faisait penser à la beauté cadencée
-d’un bas-relief.
-
-Un peu plus loin se dressait la charpente du puits, un délicat édifice
-d’ais croisillés lignant le ciel. Un homme à chaque bout du cylindre se
-courbait, se relevait, faisait monter l’eau qui, par un chéneau,
-ruisselait vers le gâcheur en train de piétiner sa glaise. Au soir, tout
-le champ semblait dallé d’un carrelage frais.
-
-Puis, avec les fours, la plaine changeait d’aspect: la sole s’était
-déblayée, les briques achevaient de se durcir en petits murs ajourés
-d’ouvertures. Des hommes ensuite traçaient un carré; le charbon, à ras
-du sol, pétillait; un rudiment de maçonnerie s’élevait toujours plus
-haut, enduit de glaise à l’extérieur. Maintenant les petits murs
-diminuaient, arrivaient à mesure s’engloutir dans la gueule du four. Et
-les hommes là-haut, debout par-dessus le lit de charbon exhaussé,
-d’autres en bas constamment se passaient des bannes de houille: dans le
-couchant, elle s’enflammait et volutait en écharpes de fumée.
-
-Maigres et bruns, brûlés par les feux, tannés par le vent d’est, je les
-voyais prendre un bref repos vers le midi du jour. Un filet de fumée
-alors spiralait hors du toit des huttes. Une des fillettes apportait le
-brouet, et ensuite ils s’allongeaient, l’échine rigide, accablés par
-leur travail infatigable. La petite, à son tour, un visage de jeune
-animal sous des cheveux de lin, se couchait près d’eux ou nostalgique,
-reprise au souvenir du village, gagnait une lisière verte, l’ombre d’un
-pommier.
-
-Bientôt l’horizon se hérissait de pylônes, comme la vision d’une cité
-des âges. Sous les étoiles, les hauts fours rutilaient avec le vol des
-petites flammes roses et bleues. Et des semaines encore passaient: les
-cônes, l’un après l’autre, s’éteignaient, tombaient à la mort dans la
-campagne silenciée où les grands paillassons ne viraient plus, sous les
-nuées pluvieuses, comme des ailes d’immenses oiseaux précurseurs de
-l’autan. Les briquetiers étaient repartis sans retourner la tête, tandis
-que derrière eux la Ville montait.
-
-
-
-
-MANOU
-
-
-Le vent léger remue du soleil et des parfums; j’écris sous la tonnelle,
-dans le friselis des feuilles comme le bruit clair d’une source, comme
-le pétillement mousseux des sèves. Et un or délicat filigrane la
-blancheur de mon papier, met à mes doigts qui vont des anneaux mobiles.
-C’est le jeune printemps, l’âme tendre du monde. Il pleut une onde
-blonde, le fin arrosage d’une lumière miraillée aux pelouses, et devant
-moi, des tuniques pâles de jeunes filles ondulent au geste du tennis.
-
-Manou! cher souvenir des vingt ans! Pourquoi mon âme de jeune homme te
-reconnaît-elle soudain aux miroirs de l’air, dans le tremblement
-diaphane de ces clartés d’après-midi? Je ne suis plus seul: deux yeux,
-deux prismes du fond de moi-même se lèvent et me regardent. Ils
-reflètent la frêle dentelle des arbres; une lueur vermeille les
-damasquine, la beauté même du paysage qui m’entoure, et comme là-bas,
-dans le grand jardin aux grilles d’or, un fin jet d’eau, une girande
-mince comme un lys y darde du vif et svelte et solitaire émoi d’un
-désir.
-
-Manou! âme énigmatique et qui à la fin s’éveilla! Petite Galathée folle
-et sauvage, comme un libre esprit des grandes silves humaines, comme
-l’oiseau moqueur des orageuses futaies de la ville! Alors aussi je
-contemplais tes yeux; je n’y vis longtemps que la mobile vie d’un
-paysage extérieur, l’inconscience divine d’être la petite chose qui
-danse et qui rit comme les feuilles, comme les sources. Je n’y vis
-d’abord que cela; tu étais la folle aventure de la graine venue on ne
-sait d’où, fleur ou herbe de pavé, et que pousse le vent et qui s’abat
-et qui ne voulait pas mûrir. Et puis un jour, comme aux velours verts de
-la vasque là-bas, l’onde claire et fuselée a jailli, l’eau du désir et
-des larmes. Où es-tu, Manou? Sous un tertre pieusement fleuri d’un
-souvenir? Sous la terre sèche et dure et les Saharas de l’oubli?
-
-Nous sommes venus ici. Je reconnais les vieux ormes qui, à la lisière
-des luzernes, ébrèchent un pan du ciel. Il y avait, à la pointe du bois,
-une maison basse et humide qui n’est plus. Quels cris tu poussas quand,
-doux cueilleur de tes baisers, j’osai te parler de la joie d’y vivre
-ensemble, pas trop loin du bois bleu où des geais grollaient tout le
-jour, où surtout un loriot, comme un musicien aux mains attentives à
-alternativement boucher les trous de sa flûte, sans trêve recommençait
-son petit sifflotement de quatre notes!... Et voici bien la tonnelle: un
-or léger dentelait à ta main comme les mailles d’une guipure de Venise.
-C’est la même sous laquelle j’écris: il passait un souffle aromal de
-printemps; et tu voulus aller tourner sur les chevaux de bois. Ta tête
-tournait bien plus vite qu’eux, sous l’envol de tes frisons de soie
-grège: c’était aussi un moulin à verroteries et à musiques, dans un
-tourbillon d’éclats de rire et d’éclairs de dents. Et voici maintenant
-l’étang avec sa barque, ses dormants d’eau profonde sous le pasquillage
-des lentilles, ses franges d’iris hauts où se poursuivent d’ardentes
-libellules aux cuirasses d’émeraude et d’argent.
-
-Tu étais en ce temps la petite ouvrière qui fait des points de couture
-dans des satins. Tu habillais de belles dames qui n’avaient pas ta grâce
-mutine, ton bouquet capiteux d’essence faubourienne, ni ce bout fringant
-d’épaule qui si bien eût drapé les souples tissus que tu faufilais pour
-d’autres! C’était un atelier quelque part dans un quartier très noir, où
-le vis-à-vis des maisons resserrées et culminantes obligeait à allumer
-les lampes bien avant l’heure verte du crépuscule. Ah! les lampes aux
-mèches mal coupées et encrassées de fumerons, le rouge pétrole qui te
-brûlait les yeux d’un feu d’insomnie et de fièvre! J’allais te prendre
-sous le porche à la dégringolade de ce quatrième, dans le tirant d’air
-de la grande cour où sous un auvent était remisée une vieille berline
-postière, on ne sait pas pourquoi. J’étais moi-même alors un petit
-employé de mairie, un quatre-sous comme toi, grelottant l’hiver sous une
-pelure à laquelle tu voulus absolument fixer un collier d’astrakan à
-vingt francs le mètre et qui, cousu de morceaux rapportés, fut juste
-assez grand pour la moitié d’un tour de cou. Tu habitais avec une
-vieille tante: nous étions obligés de nous réfugier dans des portes pour
-nous embrasser. Mais tout de même tu avais une drôle de manière de
-relever un peu ta voilette et de m’offrir le moins possible de tes joues
-en me disant: «Qu’est-ce que les hommes peuvent bien avoir à toujours
-vouloir racler la peau des filles avec leur picotis de barbe?»
-
-Ah! Manou! tu n’étais pas tout à fait une emballée d’amour. Tu haussais
-les épaules à m’entendre te débiter mes folies. Tu me faisais l’effet de
-serrer à deux mains ton petit cœur pour ne pas le laisser échapper.
-Quant au reste, tu n’en était pas trop chiche, Dieu merci! Tes
-sensualités gourmandes consentaient à me laisser grignoter les miettes
-de ton plaisir, et cependant je restais toujours sur mon appétit, comme
-disent les paysans de chez nous, avec une grande faim de ton corps joli,
-une soif de ta bouche à l’odeur poivrée que tu n’apaisais pas.
-
-Un jeune homme, c’était pour toi, avec les parties d’ânes et les
-sauteries des bals-musette et la griserie légère d’un coup de vin sous
-les tonnelles, c’était la petite chaleur du sang sous le chatouillis des
-lèvres, la montée trouble d’un nuage aux yeux, comme une eau dont on
-remue le fond, et puis le cri bref et le gel des papilles de la langue
-et la sensation de quelque chose qui délicieusement se casse tout au
-dedans de soi. Tu n’allais pas au delà de l’effluve magnétique, dans ta
-notion élémentaire de l’amour. Tu étais une petite poupée terriblement
-égoïste et tyrannique, va, je puis bien te le dire à présent. Tu n’avais
-pas encore senti ton maître.
-
-Ah! nos dimanches de l’été! Nos envolées au bois, pas trop loin des
-villages où rissolaient des fritures de beignets et d’ablettes, où au
-piaulis d’une clarinette éructait le mugissement d’un ophicléide
-scandant les figures des quadrilles! Ces jours-là, une folie t’emportait
-avec le sautillement à tes cheveux de ton bout de chapeau, une croqûre
-de tulle et de paille faite d’une chiquenaude. Tu devenais le nuage
-d’une robe claire et d’un jupon blanc courant entre les arbres, vision
-d’une nymphe descendue des villes au frétillement des rubans qui
-tombaient de ta ceinture et claquaient dans le vent. Toute ta sauvage
-indépendance d’enfant qui n’en veut faire qu’à sa tête te montait aux
-tempes, fusait en sang de roses à tes joues, dans la pétulance du grand
-air, la griserie des vertes senteurs du feuillage. Il me fallait
-saccager les champs pour te gerber des coquelicots et des bluets
-qu’ensuite tu tordais en guirlande et passais, comme une large
-collerette vive, autour de ton cou. Tu avais vraiment, avec tes crins
-d’or dépeignés, les freluches de soleil de tes frisures dansant sur tes
-prunelles, avec l’écarlate œillet de ton rire à tes lèvres longues comme
-le retroussis du bec d’une amphore, l’air d’une sœur des rousses
-faunesses du temps des mythologies.
-
-Quelquefois, t’arrêtant dans ton élan, mon désir te pressait contre moi,
-buvait à ta peau, derrière l’ourlet des oreilles, d’un baiser qui te
-faisait toute froide, la mouillure de ta sueur et ce fumet de blonde qui
-était comme l’odeur des feuilles et des résines restée sur toi. Mais
-fouit! tu te délivrais d’un rire qui avait le frisson d’une chatouille,
-qui grelottait gentiment du petit froid de l’âme descendue au bord de la
-grande secousse mortelle; et puis là-bas, j’entendais ta moqueuse
-chanson qui leurrait ma peine et mon espoir. Comme toute chose finissait
-par les chevaux de bois et la danse, nous nous en allions, moi avec le
-regret du mystère des arbres, vers les orgues qui moulaient des airs
-tristes autour de la chevauchée en rond des hippogriffes à tête de
-léopard, vers les mugissants ophicléides qui faisaient partir les
-bourrées.
-
-Tu ne m’avais pas dit encore un mot qui m’annonçât que tu avais un cœur.
-Une fois seulement, oh! je me rappelle, un silence te vint devant la
-nappe de serge quadrillée où, dans la frisure du persil, se figeait le
-grésillement d’une de ces fritures de poisson que tu allais voir puiser
-à la pêchette dans la banne, près de la rivière. D’un geste las, tu
-finissais de chipoter sans goût dans ton assiette. Et, tout à coup,
-Manou, tu m’as regardé, tu es restée un peu de temps à m’observer du
-coin de tes yeux. Je levai les miens, il me passa une douceur que
-j’ignorais encore avec toi. Jamais je ne t’avais vue si sérieuse. Et tu
-me dis ce mot qui ensuite me causa une grande peine, car je ne
-comprenais pas alors: «Vois-tu, il serait temps tout de même de nous
-quitter.» Et, là-dessus, tu te remis à rire. Moi, j’aurais plutôt
-pleuré; et tu taquinais mon air triste du frôlement d’une barbe d’épi.
-Tout ce soir-là, tu fus d’une gaieté folle: tu semblas vouloir enterrer
-joyeusement la mort d’un béguin, afin de n’y plus penser le lendemain.
-
-Mais, le lendemain, tu avais cessé de rire. Ce fut toi qui pleuras pour
-une gronderie, un peu d’humeur boudeuse qui m’était restée de la veille.
-Et je sentis que quelque chose en toi était changé, que tu n’étais plus
-la même petite poupée, ni le gentil animal libre qui défiait la
-captivité. Nous parlâmes à peine; tu te disais à toi-même des mots que
-je n’entendais pas. Et la nuit vint; je te ramenai à ta porte et je
-n’étais plus non plus le même jeune homme. Maintenant une joie cruelle
-de te faire un peu souffrir me venait de ta défaite et de ta mélancolie.
-Je te serrai la main presque avec indifférence. Tu me rappelas, tu me
-dis: «Embrasse-moi.» Tu avais relevé toute ta voilette; c’était la
-première fois que tu me tendais toi-même ta bouche. Le dimanche revint,
-la folie mousseuse du bois. Tu étais redevenue la petite faunesse, le
-nuage de la robe claire et des rubans pimpants courant devant moi, et je
-n’entendais plus le son de la voix qui m’avait fait revenir et m’avait
-offert, comme un cœur de rose pâmé, le baiser. L’oiseau, avec des
-battements d’ailes, se débattait dans ma main qui l’avait cru
-prisonnier.
-
-Mais ensuite il arriva une étrange chose. Elle s’arrêta de courir, me
-prit par la main, et nous entrâmes dans un taillis profond où garrulait
-un merle. Je l’avais prise entre mes bras; tout son cher corps
-tremblait; et je vis sourdre en ses yeux une rosée brillante, comme le
-filet d’eau d’une source sous les mousses. Manou! adorable Manou!
-soupirai-je en baisant son cou. Elle me regarda comme jamais encore elle
-ne m’avait regardé et me dit «Oh! que c’est effrayant! Que tu m’apparais
-à présent terrible! Il me semble que je ne t’avais pas encore vu jusqu’à
-ce jour.» Ce ne fut plus ensuite qu’un souffle à travers lequel elle me
-dit: «Bats-moi, mon chéri... Je veux être punie pour avoir été si
-longtemps méchante envers toi.» Je crus qu’elle se moquait, mais elle se
-pendait à mes épaules, suppliante: «Bats-moi, je t’en prie!» Si bien
-que, doucement, avec étonnement, de la tendresse chaude de mes mains, du
-frôlement d’une tape qui ressemblait à de la caresse, je fus celui qui
-pour rire frappe une femme. Le merle chantait toujours, mais nous
-cessâmes de l’entendre. Il y avait un oiseau qui bien plus joliment
-chantait près de moi, dans une cage.
-
-La petite âme volage enfin s’était laissé prendre, et tes baisers,
-Manou, eurent un goût que je n’avais pas connu encore, comme si tout ton
-être, toute l’exquise odeur de l’amour de tes vingt ans y montait,
-printemps fleuri. Je te dis souriant: «Faudra-t-il encore nous quitter,
-méchante?» Toute rose dans le nuage de tes cheveux, avec un émoi aux
-joues que tu n’avais pas eu au premier péché, rougissante comme de
-l’abandon même de ta vie, tu te cachas dans mon épaule et me répondis:
-«Je ne peux plus.»
-
-Ce dimanche-là, nous n’allâmes pas tourner sur les chevaux de bois.
-
-
-
-
-TABLE
-
-
- PAGES
- La petite Femme de la mer 7
- Dans la forêt 27
- Maggy 41
- Après-midi d’été 55
- Les Roses 65
- Eden 77
- Le Sacrifice 93
- La Maison de ma vie 107
- La Chanson d’éternité 119
- La Fileuse de minuit 131
- La Jeune fille à la fenêtre 143
- Les Pas 155
- Neuf Chansons de Flandre 163
- Le mortel Amour 185
- Paula 201
- La mystérieuse Image 217
- A Laudes 225
- Le Hameau 237
- Devant Chanaan 247
- Manou 259
-
-
-
-
- ACHEVÉ D’IMPRIMER
- le dix-huit novembre mil huit cent quatre vingt-dix-huit
- PAR
- L’IMPRIMERIE PROFESSIONNELLE
- POUR LE
- MERCVRE
- DE
- FRANCE
-
-
-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA PETITE FEMME DE LA MER ***
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-electronic works. See paragraph 1.E below.
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-of Project Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual
-works in the collection are in the public domain in the United
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- The Project Gutenberg eBook of La Petite Femme de la Mer, by Camille Lemonnier.
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-
-<div style='text-align:center; font-size:1.2em; font-weight:bold'>The Project Gutenberg eBook of La petite femme de la mer, by Camille Lemonnier</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
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-</div>
-
-<p style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: La petite femme de la mer</p>
-
-<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: Camille Lemonnier</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>Release Date: November 2, 2021 [eBook #66652]</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>Language: French</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>Character set encoding: UTF-8</div>
-
-<div style='display:block; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica))</div>
-
-<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA PETITE FEMME DE LA MER ***</div>
-<p class="c large">CAMILLE LEMONNIER</p>
-
-<h1>La<br />
-Petite Femme<br />
-de la Mer</h1>
-
-
-<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br />
-SOCIÉTÉ DV MERCVRE DE FRANCE<br />
-<span class="small">XV, RVE DE L’ÉCHAVDÉ-SAINT-GERMAIN, XV</span></p>
-
-<p class="c small">M DCCC XCVIII</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top4em i">DU MÊME AUTEUR</p>
-
-
-<table summary="">
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Noëls flamands</span></td>
-<td class="bot w3">1 vol.</td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Les Charniers</span></td>
-<td class="bot w3">1 vol.</td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Un Mâle</span></td>
-<td class="bot w3">1 vol.</td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Le Mort</span></td>
-<td class="bot w3">1 vol.</td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Thérèse Monique</span></td>
-<td class="bot w3">1 vol.</td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Happe-Chair</span></td>
-<td class="bot w3">1 vol.</td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Madame Lupar</span></td>
-<td class="bot w3">1 vol.</td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Ceux de la Glèbe</span></td>
-<td class="bot w3">1 vol.</td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Le Possédé</span></td>
-<td class="bot w3">1 vol.</td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Dames de volupté</span></td>
-<td class="bot w3">1 vol.</td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">La Fin des bourgeois</span></td>
-<td class="bot w3">1 vol.</td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Claudine Lamour</span></td>
-<td class="bot w3">1 vol.</td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">L’Arche</span></td>
-<td class="bot w3">1 vol.</td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">La Faute de Madame Charvet</span></td>
-<td class="bot w3">1 vol.</td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">L’Ironique amour</span></td>
-<td class="bot w3">1 vol.</td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">L’Ile vierge</span></td>
-<td class="bot w3">1 vol.</td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">L’Homme en amour</span></td>
-<td class="bot w3">1 vol.</td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">La Vie secrète</span></td>
-<td class="bot w3">1 vol.</td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Adam et Eve</span></td>
-<td class="bot w3">1 vol.</td></tr>
-</table>
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top6em"><span class="small">IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE</span> :</p>
-
-<p class="c i">Dix exemplaires sur papier de Hollande numérotés
-de 1 à 10</p>
-
-<p class="c"><span class="small">JUSTIFICATION DU TIRAGE</span> :</p>
-
-
-<p class="c gap small">Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays,
-y compris la Suède et la Norvège.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch1">LA PETITE FEMME DE LA MER</h2>
-
-
-<p>Il vint sur le môle une étrange et sarcastique
-figure, un de ces visages équivoques aux
-yeux hardis, au rire muet, qui vous frôlent du
-coude et ensuite vous proposent mystérieusement
-de vous mener vers les tavernes.</p>
-
-<p>Celui-là, on ne le connaissait pas, personne
-ne l’avait vu descendre d’un bateau et cependant
-il avait dû arriver à l’heure où les
-dernières barques enfilent la passe entre le
-feu rouge et le feu vert.</p>
-
-<p>Il vint donc en sifflant sur le môle parmi
-les marins qui regardaient au loin la mer, et il
-examinait les terrasses de la digue au loin. Il
-avait la courte vareuse bleue et le feutre
-bossué des matelots après une traversée. Il
-appuyait son énorme main large ouverte sur
-un objet qu’il cachait dans sa poitrine et qui,
-par moments, paraissait remuer.</p>
-
-<p>Un des hommes qui, de leurs prunelles
-grises et vagues, ne cessaient pas de regarder
-au large, s’approcha et lui demanda quelle
-sorte de bête il portait ainsi. L’étranger lui
-souffla silencieusement au visage un vent qui
-sentait l’ail et le saucisson d’ours, et puis
-il haussa les épaules, et il attendait que le
-premier flot de monde se décidât à descendre
-sur le môle.</p>
-
-<p>Les tables, sous la tente des restaurants,
-se vidèrent ; les familles, après le déjeuner du
-midi, s’en venaient devant la mer aspirer l’air
-salé. C’était un but de promenade : de la jetée
-on pouvait voir caracoler les marsouins, danser
-les balises ou rentrer les chalutiers. La
-brise aussi soulevait les robes, emportait les
-chapeaux et détorsait les cheveux : on ne
-manquait pas de distractions.</p>
-
-<p>Selon les prévisions de l’homme, il arriva
-d’abord quelques personnes qui s’intéressèrent
-à la couleur des vagues et ensuite, par petits
-groupes de vestons blancs et de robes claires,
-en riant et en échangeant des propos sans
-rapport avec l’incomparable splendeur de
-la mer, déferlèrent, simplement parce que
-c’était l’habitude de venir un instant sur
-le môle, parce qu’avant eux on l’avait toujours
-fait ainsi. Et au bout d’un peu de
-temps, il y eut là comme le noyau d’une
-foule.</p>
-
-<p>Cependant à peine ils prenaient attention à
-cette torve figure qui louchait avec insolence
-du côté des dames et bientôt commença par
-des signes de leur révéler la présence d’une
-chose insolite sous sa vareuse. On se défiait
-plutôt de ce personnage sauré et barbu, au
-geste cauteleux.</p>
-
-<p>Lui riait toujours de son rire doux, de son
-rire qui avait le frissement mousseux des
-écumes mourant sur la plage, comme s’il était
-sûr que, une fois pris par ce qu’il allait leur
-montrer, ils ne s’en iraient plus.</p>
-
-<p>A présent de sa main libre il caressait, sous
-la laine pileuse de sa veste, la forme de l’objet
-caché que son autre main aux doigts gourds
-pressait contre lui. Et sa tête aussi se penchait :
-avec sa face boucanée et lippue, il semblait
-là-dessous couler en douceur des risettes
-de nourrice à un poupon, ou bien peut-être,
-par l’ouverture de sa vareuse, il déversait
-d’abominables jurons empestant l’ail et le
-saucisson d’ours, comme son rire.</p>
-
-<p>Alors une première fois il monta un gémissement
-léger d’enfant, une plainte triste
-comme en ont aussi les petits chats malades.
-Oui, quelque chose, dans la poitrine du
-marin, avait longuement vibré, un cri de vie
-blessée, une douleur toute frêle et pourtant
-surhumaine qui, à la réflexion, récusait l’analogie
-avec l’enfant ou un jeune animal. C’était
-plutôt une voix lointaine et effrayante comme
-en a le vent dans les mâts pendant les nuits
-de l’équinoxe, comme en entend dans sa
-petite chambre, sous la fixité secourable de sa
-grande lampe, le gardien du phare. Hou !
-Houhou ! Houhou !</p>
-
-<p>Les pauvres pêcheurs qui étaient sur le
-môle connaissaient bien cette voix d’agonie.
-Plus d’un l’avait ouïe sangloter dans la bourrasque
-et s’était signé, se disant que c’étaient
-les marins trépassés dans l’abîme qui revenaient
-entre deux vagues. Ils se rapprochèrent :
-maintenant ils ne regardaient plus
-la mer devant eux et ils tenaient leurs barbes
-fermées dans leurs rudes visages.</p>
-
-<p>Lui, le coriace bonhomme, continuait à rire
-sans bruit avec un plaisir cynique, comme si,
-en riant, il se fût certifié la joie de faire
-souffrir une âme quelque part. Il n’avait plus
-les mêmes yeux ; son regard sauvagement
-coruscait comme un écueil noir sous la pourpre
-oblique du couchant.</p>
-
-<p>De nouveau il pencha son mufle crispé par
-la fente de sa veste, et on vit qu’avec sa main
-il faisait le geste d’appuyer sur la petite chose
-mystérieuse. Pour la seconde fois cria cette
-voix inouïe, cette petite voix qui donnait
-froid aux os comme si déjà on l’eût entendue
-pendant un voyage en mer, ou dans une autre
-vie, ou en songe.</p>
-
-<p>Bientôt le monde afflua ; il s’entassa là,
-derrière les matelots, de ces visages stupides
-ou bassement amusés qui participent à la fois
-de l’inconscience et de la férocité des foules.
-Et d’ironiques jeunes gens criaient : « Qu’il
-montre son jouet ! Qu’il le montre donc s’il
-ne veut pas donner à croire qu’il porte sur la
-peau une petite chose vivante ! »</p>
-
-<p>Les pêcheurs, les pauvres gens en surcot
-et en sabots, hochaient la tête ; ils attendaient
-avec patience ; ils avaient déjà attendu ainsi
-des jours et des nuits le retour des barques,
-debout sur le môle, les dents serrées ; et ceux-là
-savaient bien qu’il n’y a qu’un être humain,
-une créature en détresse pour pousser un tel
-cri. Quelquefois cela cessait un peu de temps.
-Aussitôt la grosse main rude appuyait et
-encore une fois la voix montait et rendait
-les marins tout pâles.</p>
-
-<p>Alors l’aventurier d’un beau geste jeta son
-feutre à ses pieds. Il avait l’air d’un roi des îles
-avec son teint cuivré, l’astrakan bouclé de ses
-cheveux et ses bélières d’or aux oreilles. Il
-regardait avec mépris l’assistance. Maintenant
-aussi, dans un idiome fleurant le varech et
-l’iode des mers les plus diversement polyglottes,
-il annonçait la chose incroyable et
-à la fois impérieusement montrait son feutre
-bossué sur les larges dalles du môle.</p>
-
-<p>Une pluie de monnaies s’abattit. Des souffles
-ardents l’entouraient comme à la procession,
-dans la fumée des cierges, il en monte
-derrière la robe argentoyée de Marie, et
-c’étaient ceux du petit peuple des barques,
-des bonnes gens qui avaient gardé l’humble
-foi.</p>
-
-<p>Il arriva donc ceci : l’étranger ramassa sa
-collecte, la coula dans sa poche, regarda avec
-un visage livide la foule, et il ne riait plus,
-ses lèvres tremblaient.</p>
-
-<p>Il se fit un grand silence ; puis, un à un, les
-boutons de la vareuse sautèrent et, entre la
-chemise de flanelle et la peau tatouée, blottie
-au chaud de l’estomac, dans les bouquets
-de poils de cette mâle poitrine, il apparut
-une tête de très petite femme aux pâles
-yeux de fièvre sous de minces filaments de
-cheveux verts. C’était aussi la gentillesse
-souffreteuse d’un ouistiti, la candeur étonnée
-et triste d’une petite femelle de phoque
-émergeant d’un bassin devant un public de
-militaires et de bonnes d’enfants avec sa tête
-ronde et lisse à laquelle il ne manque que des
-bandeaux.</p>
-
-<p>Oh ! c’était surtout un petit bijou de chairs
-nacrées comme un coquillage, et tout le
-prisme des jardins de l’arc-en-ciel dans le
-miroir d’une lagune au bord de la mer. Un
-oripeau d’or et de soie l’habillait, un lambeau
-pasquillé qui, sans doute, autrefois avait miroité
-aux hanches saccadées d’une danseuse
-d’Asie.</p>
-
-<p>On n’avait plus envie de rire ; on était pris
-plutôt d’inquiétude, d’un vague effroi comme
-devant un prodige, une forme élémentaire et
-abandonnée, devant un essai où s’était éprouvé
-le dieu des premiers âges. Les yeux étaient
-admirables, pareils à de tendres et sensibles
-émaux couleur d’aigue-marine. On
-croyait y voir onduler des barques, longuement
-s’enfler des voiles sur un clair matin de
-mer. Mais pas de bras, seulement de petits
-moignons ou des nageoires palmées, de
-timides et frêles appareils qui avaient la grâce
-d’un geste d’amour, aux deux côtés des mamelles,
-de mignonnes mamelles pointues et
-roses comme les seins d’une toute minuscule
-Eve vierge. La loque bariolée ensuite s’enroulait
-et on ne voyait plus rien que le bout d’une
-chaînette se rattachant aux amples et triples
-tours de l’écharpe rouge dont ce drôle à face
-de pirate s’était ceinturé les reins.</p>
-
-<p>Les pauvres pêcheurs étaient arrivés tout
-près. Avec des bouches tremblantes, avec de
-la peur et de l’extase dans leurs prunelles
-immenses, ils se tenaient penchés et regardaient
-sous la vareuse. Ils n’auraient pas
-regardé autrement la sainte présence d’une
-relique. Et tous gardaient le silence, comme
-en mer quand l’eau devient noire et commence
-à clapoter dessous les coques.</p>
-
-<p>Un, très vieux, un peu faible d’esprit, avait
-ôté son bonnet et priait ; personne n’aurait pu
-dire pourquoi priait cet homme. Et à la fin
-un autre des pêcheurs fit un pas et voulut toucher
-la petite chair pâle sous ses cheveux verts.
-Cependant celui — là, non plus que les pauvres
-hommes de foi qui l’entouraient, ne doutait ;
-il avança la main d’un geste dévotieux et
-timide et tout son corps tremblait. Le louche
-visage du gabier sur-le-champ verdit comme
-s’il eût été torturé par la colique ; très vite il
-referma sa vareuse, mâchant entre ses dents
-d’obscures imprécations ; et sous la colère de
-ses doigts de nouveau montait le cri blessé.
-Ensuite il ramassait son feutre, d’un coup
-de poing furieux le plantait en travers de sa
-nuque et déjà avec ses épaules il refoulait
-le monde et rapidement gagnait l’escalier à
-l’extrémité du môle. Il n’y eut que les jeunes
-messieurs spirituels qui de loin l’injurièrent.</p>
-
-<p>Les petits vieux des barques, eux, avaient
-remis les mains dans leurs poches, le cœur
-soudain froid, ayant senti qu’une étrange force
-d’amour liait le diabolique navigateur, une
-force comme celle qui pour des semaines les
-faisait partir sur leurs barques et ensuite les
-ramenait vers les sables, regardant devant
-eux infiniment.</p>
-
-<p>Le matelot reparut le lendemain et il revint
-encore les autres jours. Personne, parmi les
-hommes du port, n’aurait pu indiquer quel
-navire l’avait débarqué ni de quelle contrée il
-arrivait. A l’heure de la « belle société », il se
-campait sur les larges dalles bleues : on ne
-savait pas autre chose.</p>
-
-<p>Maintenant, avec son rire cynique, il semblait
-défier les pêcheurs. Ceux-ci jetaient leur
-sou dans le feutre à côté des pièces blanches.
-Et puis le camarade, après avoir excité par
-d’itératifs pincements le petit cri d’agonie,
-amorçant ainsi la curiosité publique ou peut-être
-manifestant là un autre sentiment qu’on
-ignorait, défaisait les boutons de sa vareuse
-et exhibait la boule de chair pâle aux yeux
-d’aigue-marine, aux yeux frais, divins comme
-les premiers miroirs où s’était mirée la vie.</p>
-
-<p>Aussitôt d’anxieux et rapides regards s’y
-mouvaient, couraient vers les eaux, vers la
-plainte et l’appel des grandes eaux par delà
-le môle. Le ruffian alors avec violence tirait
-sur la chaîne et il obligeait les pauvres yeux,
-maintenant pareils à des fleurs malades, à
-de mornes et débiles actinies, à se tourner du
-côté de la terre.</p>
-
-<p>Les calfats du port, les marins des grands
-navires, les pêcheurs de la côte à une grande
-distance à leur tour arrivèrent voir le prodige.
-Toujours le clandestin personnage serrait les
-dents, éludant toute allusion à la provenance de
-cette précieuse fortune. Que leur importait, à
-eux ! Ils l’aimaient d’une foi profonde comme
-une idole, comme une petite sainte vierge
-venue jusqu’à leurs détresses sur la crête des
-flots. De vieux pilotes affirmaient avoir vu
-jouer dans les filets d’or et d’argent de la
-vague, parmi de la criblure d’étoiles, des
-petites femmes de mer qui avaient de pareils
-cheveux verts. Quelque part au large, là où
-n’allaient pas les barques, étaient des îles
-mystérieuses qu’habitaient ces filles des eaux.</p>
-
-<p>Oh ! comme nostalgiquement, en leurs
-âmes sans paroles, ils l’adulaient et la redoutaient,
-la petite sirène, s’entourant de signes
-de croix comme pour un péché, une tentation,
-un mirage halluciné, outrés à la fois de ferveur
-charnelle et mystique devant ses minuscules
-mamelles d’amour palpitantes de tout
-l’inconnu de la mer. Il y en avait qui s’en
-allaient en battant l’air de leurs bras comme
-des hommes ivres.</p>
-
-<p>Maintenant les pauvres gens des barques
-étaient sûrs que le goujat, qui si vilainement
-trafiquait de cette petite créature de douleur,
-épuisait sur elle de secrets et rageurs sévices.
-Ils le sentirent pris aux racines par un amour
-damné. Peut-être il se vengeait de leur culte
-ardent et naïf, lui entrant par jalouses représailles
-ses ongles dans la chair, ou bien la
-tirant par ses cheveux verts avec son horrible
-rire muet. Et alors, oh ! alors, c’était
-le cri lamentable, ce cri comme le hiement
-des poulies dans la nuit des ports, comme
-le sanglot du vent autour de la fenêtre du
-veilleur dans la tour du phare. Voilà ce que
-se disaient ces cœurs simples.</p>
-
-<p>Or, vers la saison des gros temps, le nord-ouest
-se mit à souffler en tempête ; la mer tout
-entière passa sur le môle et, dans les soirs,
-ils partirent, les mains dans les poches, au
-bout de la grand’rue, regarder si les barques
-ne rentraient pas.</p>
-
-<p>L’homme, désertant la digue solitaire, les
-suivit ; il s’abrita sous un porche, et encore
-une fois ils cessèrent de regarder la mer.
-C’était un autre cri à présent, un cri aigu
-et qui ne finissait pas, comme celui d’une
-femme en folie. A peine, en pesant des
-mains, il pouvait la retenir, elle faisait d’incessants
-efforts pour s’élancer vers les eaux.</p>
-
-<p>Alors ils recommencèrent leurs signes de
-croix : toujours il coulait bas des barques
-quand cette voix effrayante ainsi criait. Ses
-yeux aussi avaient pris une fiévreuse et surnaturelle
-beauté qui vibrait, qui s’agitait
-comme l’aiguille de la boussole. Un magnétisme
-l’accordait au pouls de la tempête.</p>
-
-<p>Et puis la grande colère du flot s’apaisa :
-elle resta pendant des jours toute morte, les
-prunelles troubles et livides. Et le sinistre
-forban avait beau la pincer ; elle ne criait
-plus.</p>
-
-<p>Un jour, comme il avait bu du gin plus que
-de raison, il s’assoupit sur les dalles trempées
-d’écumes ; il cuva là un assez long temps le
-pétulant alcool. Tout à coup le port entendit
-d’épouvantables clameurs ; les hommes des
-barques accoururent et l’aperçurent se mangeant
-les mains, se roulant sur le ventre
-comme quelqu’un qui est pris du haut mal.</p>
-
-<p>Alors il leur vint à tous une grande peine :
-peut-être la petite femme de la mer était
-partie, et ils cherchaient là-bas vers les eaux.
-Lui, maintenant, se jetait sur eux en blasphémant
-dans son baroque jargon ; ils ne se
-défendaient pas et ils le considéraient avec
-des yeux tristes et résignés.</p>
-
-<p>Du temps s’écoula : il passait des jours
-entiers assis sur le môle ; on ne savait pas ce
-qu’il regardait au large de ses prunelles fixes,
-rongées par le sel. Quelquefois il meuglait
-comme un cachalot, comme la sirène d’un
-navire en détresse, ou très doucement, en
-dodelinant de la tête, il prolongeait un
-vagissement plaintif de petit enfant malade.
-Et les pêcheurs avaient remarqué que lui
-aussi, aux approches de la tempête, à présent
-poussait d’aigres cris. A l’heure de la marée,
-quand l’eau commençait à monter sur le môle,
-un des leurs le prenait sous le bras et le
-ramenait vers le port. Il serrait toujours contre
-lui quelque chose qui le faisait rire de son
-rire sans bruit.</p>
-
-<p>Une nuit de l’hiver, la mer gronda si terriblement
-que des bergers, dans la dune, à une
-lieue des côtes, crurent qu’elle arrivait et
-s’enfuirent par la campagne. On ne revit
-plus jamais le marin. On supposa qu’il avait
-entendu une voix et qu’il était parti là-bas
-d’où la petite femme aux cheveux verts n’était
-pas revenue.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch2">DANS LA FORÊT</h2>
-
-<p class="dedic">A Léon Bazalgette.</p>
-
-
-<p>Une fois, j’étais dans la forêt, vers le temps
-de l’aube. J’étais venu pour voir se lever le
-jour entre les petits chênes. Mais il tomba une
-pluie d’été : je vis monter au ciel une pâleur
-grise, elle s’étendit entre les arbres, et ce
-matin-là, l’espace ne se fleurit pas de roses.
-Alors, je restai longtemps au pied d’un hêtre
-à écouter de feuille en feuille ruisseler l’égouttis
-de l’eau, comme une source qui grésille
-en sourdant de terre. Et la futaie, dans cette
-fine musique de la pluie, doucement s’éveilla
-avec une odeur verte. Un coucou, dans le
-matin profond, sembla avoir poussé la porte
-d’une petite horloge et venir jusqu’au bord du
-cadran et sonner l’heure avec des coups de
-gosier comme des hoquets. Du côté des vergers,
-vers le village, un merle répondit et ensuite
-tous les merles à la fois chantèrent. J’avais
-oublié que j’étais venu aussi pour tirer des
-écureuils. En ce temps, je n’allais jamais au
-bois sans mon fusil. J’aimais cette chair sauvage
-et parfumée. Et je restai sous le hêtre,
-goûtant dans la forêt des âges une sensation
-d’éternité.</p>
-
-<p>Jack n’aboya pas quand parut Mélita. Elle
-se glissait entre les arbres, toute mince, encore
-une petite fille d’apparence. Elle arriva comme
-un joli fantôme du matin, et elle marchait
-droit sous la pluie, avec un fichu aux cheveux,
-un bout de tissu bleu qui faisait une tache
-claire sous les arbres. Je savais qu’il y avait,
-à la lisière du bois, dans une maison de
-pauvres gens, une enfant qui dansait et tendait
-ensuite la main. Mais je ne connaissais
-pas Mélita, et je la reconnus à cette loque de
-couleur qu’elle tirait jusqu’à ses yeux.</p>
-
-<p>Enfin elle fut près de moi ; je l’appelai en
-riant par son nom. Elle me regarda sans surprise.
-Elle avait un étrange regard d’or, d’un or
-vert de scarabée. Des bubelettes de pluie brillaient
-aux mèches de ses cheveux pareils à un
-bouquet de graminées sèches. Et elle ne m’avait
-rien dit, elle demeurait devant moi à considérer
-le foulard rouge que je portais à mon cou.</p>
-
-<p>Jack, à présent, la flairait en remuant son
-tronçon de queue. Il ne l’avait jamais vue,
-non plus que moi, et il agitait la queue
-comme pour une amie.</p>
-
-<p>— C’est bien toi pourtant qu’on appelle
-Mélita, lui dis-je.</p>
-
-<p>Et j’avais fait un pas vers elle. J’étais très
-grand à côté de sa petite taille. Elle se mit à
-rire en découvrant ses dents, des dents claires
-de bête rongeuse. Et elle ne cessait pas de
-regarder à mon cou le foulard couleur des
-premières cerises aigres.</p>
-
-<p>— Tu es beau, me dit-elle, tu es plus beau
-que les hommes d’ici.</p>
-
-<p>Je touchai ses cheveux mouillés, et ensuite
-elle s’avança d’un joli mouvement rapide, elle
-porta la main à mon foulard. Et l’odeur de
-la terre humide était dans son corps jeune.</p>
-
-<p>— Vois ! dit-elle, quelqu’un m’a donné
-cette soie.</p>
-
-<p>— Un homme, Mélita ?</p>
-
-<p>Je ne savais pas pourquoi, avec des yeux
-froids, je lui parlai tout à coup durement. Je
-savais seulement qu’elle allait quelquefois
-avec de jeunes hommes dans le bois. Et elle
-me répondit en fixant sur moi un regard
-étonné :</p>
-
-<p>— Un homme sûrement.</p>
-
-<p>Je pris sa main dans la mienne et doucement
-je lui dis :</p>
-
-<p>— Ne crois pas, petite Mélita, que j’aie
-voulu te causer de la peine à cause de cela.</p>
-
-<p>Je lui souriais. J’étais comme un chasseur
-plein de ruses dans le hallier. Je ne voulais
-pas lui montrer que j’avais le désir de son
-petit corps frais. Mais elle se blottit joliment
-contre moi en riant. Elle avait la câlinerie
-d’un animal charmé et je sentais le battement
-de son sang sous sa peau.</p>
-
-<p>— Je te donnerai mon foulard, lui dis-je.</p>
-
-<p>Elle le palpait entre ses doigts, un point
-d’or plus clair dans ses yeux de scarabée, et
-puis elle le détacha elle-même de mon cou,
-elle en fit une ceinture à ses maigres hanches.
-Et elle ne cessait pas de me regarder avec
-défiance comme si elle craignait que je ne
-lui reprisse ce tissu léger.</p>
-
-<p>— Non, Mélita, ne crois pas cela, lui dis-je.</p>
-
-<p>Elle se rassura et d’un balancement lent,
-maintenant elle dansait devant moi, ayant
-défait le foulard et l’agitant dans ses mains
-comme un drapeau. Et je me rappelai qu’elle
-dansait ainsi, le dimanche, pour les gens du
-village, sous les tonnelles. Je ne ressentis plus
-que du mépris pour cette petite mendiante
-des routes. Elle tournait sur ses pieds nus ;
-j’entendais le claquement mou de ses talons
-sur le sol humide, et sa jupe derrière elle s’évasait
-comme une large fleur.</p>
-
-<p>— Va-t’en, Mélita. Tu as fait la même
-chose pour l’homme qui t’a donné ce fichu.</p>
-
-<p>Elle ne tournait plus ; de nouveau, elle
-venait vers moi et me regardait étrangement.</p>
-
-<p>— Mélita n’aime pas tous les hommes, me
-dit-elle.</p>
-
-<p>Et ce n’était plus la même enfant hardie ;
-elle avait un autre regard, et une rougeur
-légère lui était venue sous les yeux, un petit
-feu vierge, comme les roses à l’orient du
-jour. Elle se tenait devant moi, soumise et
-gauche, à une petite distance. Et encore une
-fois ce fut moi qui fis un pas vers elle.</p>
-
-<p>— Mélita… Mélita…</p>
-
-<p>Le parfum vert de son corps monta, une
-odeur sauvage et chaude comme celle des
-écorces et elle ne faisait pas un mouvement
-pour s’en aller. Elle se balançait près de moi
-comme un arbre jeune dans le vent. Elle regardait
-au loin, dans la direction des derniers
-chênes. C’était ainsi que la première femme
-avait dû s’offrir à l’homme dans le matin frais,
-dans la rosée des herbes. Elle fut tout à
-coup pour moi la proie chaude et désirable,
-comme si nous étions venus chacun des limites
-de la forêt pour nous aimer.</p>
-
-<p>— Mélita…</p>
-
-<p>J’avais mis ma main à ses petits seins droits.
-Je riais avec un peu de folie ; et enfin, elle
-m’échappa ; elle se mit à courir devant elle,
-entre les arbres : je courais aussi. Ainsi
-nous pénétrâmes sous les chênes ; je voyais
-toujours ses talons relever le bord de sa jupe.
-Ensuite, ils retombaient avec ce bruit singulier
-de la chair nue. Et il me restait un peu
-de gêne de courir après elle, moi si grand.
-La pluie avait cessé, il filtrait d’entre les
-feuilles un tintement léger, la mouillure brillante
-d’une eau vaporisée à la chaleur du
-jour. Et puis ce fut le soleil ; tous les oiseaux
-à la fois chantaient dans les taillis. Le coucou
-poussa sa petite porte et sonna les douze coups
-de midi… C’est ainsi que je connus Mélita.
-Et ce jour-là, je n’avais pas tiré d’écureuil.</p>
-
-<p>Je n’allais pas tous les matins à la forêt : il
-se passa des jours sans que j’y revins. Quelquefois
-on me disait que Mélita était venue
-danser sous les tonnelles, ou bien on l’avait
-vue entrer dans le bois avec un homme. La
-dernière fois, c’était Yets, le beau soldat arrivé
-en permission pour la moisson. Je ne connaissais
-pas Yets ; je savais que toutes les femmes
-l’aimaient à cause de ses pantalons rouges. Et
-Mélita aussi m’avait dit : Il est beau.</p>
-
-<p>Bah ! celle-là ne pouvait résister à la joie de
-donner de l’amour aux hommes. Elle n’avait
-pas l’air de savoir ce qu’elle leur donnait si
-naturellement : elle semblait avoir été mise au
-monde pour donner du bonheur. Elle était le
-désir vivant du village. Au fond, je lui en
-voulais de n’avoir pas gardé pour moi seul la
-fleur âcre de son corps.</p>
-
-<p>Or, un matin, je m’en allai dans la futaie. Je
-ne pensais plus à Mélita ; j’avais pris mon
-fusil pour tirer les écureuils. Mais quand je
-fus sous le hêtre, je regardai longuement la
-place où elle avait dansé. Oui, me dis-je, c’est
-là que ses petits pieds ont tourné pour moi
-comme ils tournèrent pour d’autres avant moi,
-comme maintenant ils continuent à tourner
-pour Yets. Et je n’étais pas triste, je riais
-plutôt en dedans de moi pour cette étrange
-destinée d’une petite femme sauvage des bois.
-Mais voilà que soudain elle arriva par un
-chemin sous les arbres, un chemin qui venait
-du bout du monde. Et elle sembla, elle aussi,
-dans ce moment, arriver du fond de mes
-pensées, comme une petite présence évoquée,
-comme si nous nous étions donné rendez-vous
-dans la futaie.</p>
-
-<p>— Vois-tu, oui, dit-elle, c’est moi !</p>
-
-<p>Elle me dit cela en riant ; elle n’avait plus
-sur sa tête son fichu de soie fanée ; elle n’avait
-pas non plus mon foulard autour de sa taille.
-Mais un collier de grosses perles, rouges
-comme des sorbes vives, lui donnait un air de
-petite reine barbare. Je touchai du doigt le
-collier, je lui dis :</p>
-
-<p>— C’est Yets qui te l’a donné ?</p>
-
-<p>— Oui, Yets est revenu. Il m’a donné ce
-collier. C’est lui aussi qui, l’autre année, me
-donna le fichu.</p>
-
-<p>Je l’aurais battue à cause de sa franchise.
-Je regrettais à présent mon beau foulard :
-c’était une amie qui autrefois m’en avait fait
-don. Elle vit ma peine et me mordant gentiment
-les doigts, elle me dit avec une candeur
-au fond de ses yeux d’or :</p>
-
-<p>— Yets est venu avant toi. C’était aussi un
-matin dans la forêt, et il partait moissonner
-avec les autres. Et puis je l’ai trompé à cause
-de toi.</p>
-
-<p>Jack, comme la première fois, se frottait à
-son jupon avec un tortillement joyeux de la
-queue et ensuite il parut me dire : Pourquoi
-ne l’as-tu pas revue ? Mais je retirai mes doigts
-et elle se mit à pleurer.</p>
-
-<p>— Yets est le premier homme qui est venu,
-me disait-elle à travers ses pleurs. Avant lui,
-il n’y avait eu personne. Et quand il est parti
-pour la ville, il m’a donné le fichu.</p>
-
-<p>Elle pleurait si doucement que ma rancune
-s’en alla.</p>
-
-<p>— O Mélita… Mélita ! Tu es allée dans le
-bois l’autre jour avec un homme qui n’était
-pas Yets, ni moi.</p>
-
-<p>Elle me regarda clairement.</p>
-
-<p>— Oui, fit-elle. Mais avec celui-là ce n’est
-pas la même chose.</p>
-
-<p>— Tu aimes donc Yets ? lui demandai-je.</p>
-
-<p>Une rougeur monta sous ses yeux comme
-quand je la rencontrai, il y avait de cela des
-semaines, sous le hêtre. Et elle n’était plus
-hardie, elle avait les roses ingénues du premier
-péché.</p>
-
-<p>— Oh ! me dit-elle en regardant vers les
-derniers arbres au loin, il y a encore quelqu’un
-que j’aime mieux que Yets…</p>
-
-<p>Je lui entourai le cou de mon bras et elle
-ne me fuyait plus. Elle mettait ses petits pieds
-nus à côté de mes lourdes bottes et elle
-marchait à mon pas, toute chaude d’été et de
-désir.</p>
-
-<p>— Il y a donc quelqu’un ? dis-je. Et cependant
-tu ne veux pas me dire son nom ?</p>
-
-<p>— Je ne sais pas son nom, fit-elle simplement.</p>
-
-<p>Et je pensai qu’en effet, elle ne connaissait
-pas mon nom. Je sus ainsi que c’était moi
-l’homme qu’elle aimait mieux que Yets. Nous
-pénétrâmes dans le taillis, et encore une fois
-elle m’offrit le trésor de sa chair nue, dans le
-frisson vert des herbes.</p>
-
-<p>Et ensuite je ne revis jamais plus Mélita.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch3">MAGGY</h2>
-
-<p class="dedic">A J. T. Grein.</p>
-
-
-<p>Maggy m’étonne, et je crois bien que je
-l’étonne aussi. Nous avions cru nous comprendre
-cependant, quand elle est venue
-dans cette maison après notre mariage. C’était
-alors presque une enfant encore, une petite
-enfant brune, aux yeux de vie profonde, un
-peu endormie. Oui, elle semblait avoir
-longtemps dormi derrière un nuage, dans
-une patrie, très loin. Et puis je lui ai dit les
-paroles sacrées qu’on ne dit qu’une fois.
-Elle me répondit simplement qu’elle était à
-moi pour la vie.</p>
-
-<p>Aucune jeune fille ne fut plus sincère en
-me parlant ainsi, et je ne puis lui reprocher
-d’avoir jamais, dans la suite, manqué de
-sincérité envers moi. Maggy est franche ; elle
-dit comme elle pense, mais elle ne dit pas
-tout ce qu’elle pense. Je ne sais pas encore
-après trois ans si elle pense plus qu’elle
-ne dit. Et ainsi elle vint au mariage avec une
-âme très libre et qui cependant me resta
-fermée.</p>
-
-<p>Peut-être Maggy ne s’était-elle pas éveillée
-tout à fait. Elle m’apporta ses petits seins
-vierges avec une soif hardie d’amour. Elle
-me fit une fête de son corps, et j’oubliai que
-j’avais déjà connu la femme avant elle. Ce
-fut bien comme si, pour la première fois,
-je mettais un baiser sur une bouche neuve.
-Elle me révéla la connaissance divine de la
-Beauté. J’entrai dans son amour comme dans
-un éden de vie parfumée. Et jamais cela ne
-s’en est allé : je suis resté, comme au premier
-jour où elle m’arriva, le jeune homme
-novice et charmé que fut Adam devant
-Eve.</p>
-
-<p>Tout homme alors est sûr qu’aucun homme
-de sa lignée ni de la lignée des autres hommes
-ne s’égala à un tel bonheur. Il semble que les
-matins du monde recommencent dans la
-joie émerveillée de sentir palpiter une chair
-inconnue auprès de soi. Et peut-être personne
-n’a dit le délice de toucher avec des
-mains humaines à la fleur de vie amoureuse.
-On est tout près de Dieu, aux sources fraîches
-de l’être, et ensuite il n’y a plus que la mort
-qui soit un plus extraordinaire signe d’éternité.</p>
-
-<p>Mais Maggy n’avait pas comme moi le sens
-de ces mystères. Elle me défendait de lui
-parler de la mort, bien qu’il ne soit pas possible
-de la détacher de la pensée de la vie ;
-et après tout, elle n’est dans la durée illimitée
-qu’une forme différente de la vie infiniment
-continuée. Je vis ainsi que nos âmes
-étaient venues inégalement au monde. Il
-régnait entre elles une barrière qui était
-notre vie profonde en nous ; et Maggy faisait
-le geste extérieur de la vie et ne savait pas
-qu’elle vivait.</p>
-
-<p>Du moins, je le crus longtemps ; et cependant
-Maggy fut souvent sur le point de me
-dire une chose plus belle que toutes celles
-que je lui disais, et elle ne put pas me la
-dire. Ce sont les paroles qui font que nous ne
-nous comprenons pas. Les miennes demeuraient
-pour elle sans rapport avec la nécessité
-immédiate de nous donner mutuellement
-du bonheur ; et je ne voyais pas que les
-siennes prenaient leur source dans les sensations
-fraîches d’un être resté plus près que
-moi de la Nature. Tout le malentendu ne
-provient peut-être que de cela : la femme est
-l’éternel élémentaire, la force jaillissante et
-nuptiale, toujours proche des origines. Elle
-est, à travers le temps, le premier jour de la
-genèse quand l’homme, lui, par une combinaison
-différente de ses énergies, par une
-structure plus compliquée du cerveau, tend
-plutôt à épuiser en soi l’évolution humaine.</p>
-
-<p>Maggy n’avait pas besoin de s’expliquer à
-elle-même qu’elle vivait ; elle était la vie ;
-elle était une jeune et vierge et royale force
-de vie. Et moi, je croyais sottement vivre
-plus qu’elle, parce que je m’efforçais d’écouter
-retentir en mon cerveau les mouvements
-de ma vie. Maggy ne pensait qu’à me donner
-prodigalement son amour. Elle était la
-lumière sur mon chemin, elle était la musique
-et le rythme de ma joie intérieure.
-Maggy était ma joie multipliée dans la beauté
-de ses yeux, dans les grâces de son corps
-comme aux facettes d’un miroir. Et elle ne
-se connaissait pas, et je ne la connaissais pas
-davantage, car je voulais voir au fond d’elle
-une chose qui n’y était pas.</p>
-
-<p>Maggy vint donc dans notre maison et tout
-de suite elle se livra dans toute la sincérité
-libre de son amour. Elle me fit ainsi le don
-le plus précieux. Mais déjà, en ce temps, elle
-m’étonnait par son ignorance de tout ce que
-j’avais été habitué jusque-là à appeler la
-pudeur. Il n’y eut aucune réticence de sa
-part ; elle fit tomber un à un tous ses voiles :
-elle fut devant moi comme si, dans l’autrefois
-de sa vie, elle avait vécu en l’état d’antique
-nudité. Une petite sauvagesse sur ses lits de
-feuilles ne livre pas avec une plus téméraire
-chasteté le frisson de son flanc. Et ensuite
-elle continua de vivre dans les chambres
-comme un petit symbole, comme une image
-nue de l’innocence. Je vis ainsi que la
-femme est bien le péché vivant, au sens des
-théologies. La première femme initia le premier
-homme au péché, et cette gloire du
-péché la met au-dessus de tous les hommes,
-puisqu’il est la Nature, le secret divin de la
-vie. Et l’homme seul sait qu’elle est le péché.</p>
-
-<p>Cependant Maggy ne me répéta jamais
-qu’elle était à moi pour la vie. Elle ne me
-le dit qu’une fois, et ce fut, en effet, pour la
-vie. Il y avait chez elle une étrange pudeur
-à dire des mots d’amour ; quand je la priais
-de me dire qu’elle m’aimait, elle se sentait
-nue et rougissait. Elle était comme une rose
-qui se défendrait d’exhaler son parfum.</p>
-
-<p>Ainsi elle demeura toujours pour moi très
-franche et secrète, et peut-être elle ne se
-doutait pas qu’elle me cachait quelque chose.
-Elle n’avait pas à se défendre de moi. J’avais
-en elle une confiance aveugle et cette confiance-là
-seule est lucide, car elle regarde en
-dedans et ne se fie pas aux apparences. Mais
-il était dans sa nature d’être à demi obscure.
-Un instinct (venu de quels fonds de l’être,
-de quels servages lointains ?) avertit la femme
-de se réserver des coins d’ombre. Toutes
-sont mystérieuses et un peu dissimulées.
-Maggy avait des tiroirs où, puérilement, elle
-semblait serrer un peu de sa vie. Cependant
-elle m’était arrivée ignorante et vierge.
-Je crois qu’elle a toujours vécu plus au fond
-d’elle que moi-même.</p>
-
-<p>Oui, il y a eu entre nous cette différence
-qu’elle s’ignorait vivre, et pourtant elle avait
-une vie profonde, elle vivait toute sa substance
-jusque dans les racines de son être.
-Maggy a des silences où peut-être elle me dit
-des choses que je ne comprends pas. Et ensuite
-elle sort de ces silences, elle a des folies
-de paroles que je comprends et qui ne disent
-plus rien. Elle parle alors comme si elle
-cessait de me dire quelque chose. Et elle
-m’est surtout cachée quand elle a l’air de
-m’avoir tout dit. Ses yeux aussi ne sont plus
-les mêmes : ils sont bien plus beaux pendant
-qu’elle se tait. Ils ont alors une lumière dormante,
-une lumière d’en dessous comme les
-étangs. La petite source tressaille au fond, le
-remous des algues, les fines chevelures de la
-vie. Il lui arrive, en ces moments, de rougir
-sans cause, une onde légère à ses tempes, le
-spasme délicieux du flot intérieur ; et elle
-seule sait ce que sa vie a pensé en elle ou
-plutôt c’est sa vie qui le sait et ne le dit pas.
-Elle ouvre la bouche comme si elle allait me
-dire quelque chose : « Ecoute, ami… » Je la
-regarde et elle continue : « Tu serais bien
-étonné si je te disais… » Et puis elle se met
-à rire ; je pense alors qu’elle-même ne savait
-pas ce qu’elle voulait me dire. Une secousse
-brève de la sensation, le bouillonnement léger
-de la source au fond et la surface ensuite s’est
-unifiée.</p>
-
-<p>Pourtant l’âme ne monte pas en vain aux
-lèvres : Maggy, dans l’instant même, a eu
-quelque chose à me dire. Le grand courant
-a passé en elle, la vie profonde des races,
-de tous les êtres qu’elle continue. Et déjà il
-était trop tard, elle n’a pas pu dire la chose
-sacrée, la chose de vie. Puis-je douter, néanmoins,
-qu’elle fût en elle ?</p>
-
-<p>C’est, d’ailleurs, une vraie enfant, ma
-Maggy, une enfant fantasque et très raisonnable,
-une rusée et ingénue petite femme,
-étrangement douée de personnalité brune.
-C’est une parcelle de la durée de la femme
-en qui toute la femme se résume, car
-l’homme n’est presque jamais qu’un homme,
-une forme accidentelle et localisée des séries ;
-mais la femme est bien le multiple aspect
-éternel de toute la féminéité.</p>
-
-<p>O petite Maggy, je vois en toi des choses
-si loin ! Tu m’apparais toutes tes mères
-jusqu’à l’Eve nue, l’adorable femme sauvage
-qui livrait avec une impudeur délicieuse, dans
-les jeunes jardins du monde, ses seins pointus
-à la soif de l’époux. Elles furent des esclaves,
-des martyres, des reines, et tu aurais pu
-être une amazone, car je ne te connais que
-par tout ce que tu m’as laissé ignorer et ne
-sais pas toi-même. Tes colères sont d’une
-Sémiramis minuscule comme ton amour
-d’une petite reine de Saba, et cependant tu
-es venue dans la maison pour vivre aux côtés
-d’un pauvre raisonneur comme moi. Ni toi,
-ni moi, ne saurons jamais qui tu es, Maggy,
-et tu t’en iras avec le sceau de tes doigts sur
-tes lèvres, comme une qui a un secret. Et
-peut-être les femmes de plus tard, malgré
-l’émancipation et tout ce qui en fera des êtres
-plus conscients qu’à présent, ne se connaîtront
-pas davantage. Etant la vie, tu es aussi
-le mystère inconnu de toi et des autres
-comme l’origine des Forces, comme la raison
-de l’Univers.</p>
-
-<p>Reste donc pour moi celle qui vient et qui
-est l’Amour et la Vie. Ne me dis plus comme
-hier encore : « Je voulais te dire une chose… »
-Et puis, tu m’as regardé, tu ne me l’as pas
-dite, tu ne pouvais pas la dire. Non, tais-toi,
-Maggy ; il arrivera ainsi un jour où peut-être
-je te comprendrai.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch4">APRÈS-MIDI D’ÉTÉ</h2>
-
-<p class="dedic">A Cyriel Buysse.</p>
-
-
-<p>C’est dans une petite ville, vers le temps
-de la grande palpitation lasse et lourde de
-l’été. Et j’écris sous les clématites en berceau,
-parmi la flamme et la poudre d’une après-midi
-orageuse. Mon cœur bat fortement ; il
-soulève le tissu léger qui recouvre ma poitrine.
-Et cependant rien de désordonné, rien qu’un
-rythme large, immense, comme le vent doux
-chargé d’aromes floraux, comme la circulation
-des sèves aux artères du sol, le lumineux frisson
-des grands nuages immobiles.</p>
-
-<p>Je ne sais plus quand a commencé la journée,
-je ne sais plus quand je suis venu ici. Je
-vis une sensation de lointain et d’éternité
-comme la succession de tous les hommes de
-ma lignée que mon sang perpétue. Et la maison
-est une des dernières après les autres de
-la ville, tout isolée, perdue dans son beau
-jardin plein d’arbres et d’oiseaux. Mais, moi,
-je ne suis pas seul : une forme immatérielle se
-meut au fond de mon être ; peut-être les
-hommes de mon sang la connurent avant moi.
-Toute chose future ou passée vit en nous
-comme notre substance indéfinie. L’Univers
-retentit dans les plus infimes de nos molécules.
-Et quand je pense, je ne sais si je pense
-hier ou demain ; la pensée n’est qu’une équation
-du temps et de l’espace.</p>
-
-<p>C’est une petite ville dont les habitants s’en
-vont, l’après-midi, entendre une musique
-militaire au bois. Alors, il leur vient une âme
-dans le sommeil las de leurs jours, et cette
-âme est celle des hommes qui, avant eux, s’en
-allèrent aussi vers les hauts arbres de la silve.</p>
-
-<p>Nous sommes tous menés par des forces en
-qui tout recommence. Nous arrivons toujours
-d’une contrée laissée en arrière et que nous
-avons oubliée. Nous sommes toujours en
-marche vers des contrées que nous ignorons.
-Autour de moi, il n’y a que la vie des feuilles,
-le stridement d’une sauterelle sous l’herbe,
-un pépiement de jeunes oiseaux. Un lourd
-silence tombe du ciel électrique, je m’écoute
-vivre au fond de moi-même sans paroles et
-sans idées, comme les plantes et la terre.</p>
-
-<p>Je suis la parcelle infinitésimale, je suis la
-petite herbe du gazon en qui passe la palpitation
-des mondes. Je n’éprouve pas le besoin
-de faire acte de pensée pour savoir que je vis,
-moi si humble, toute la vie en dehors de moi,
-dans la continuité des âges et l’étendue des
-sphères. Je ne suis que l’humble chose, une
-des parts de la durée et qui, cependant, se
-sent nécessaire à la vie universelle. En vivant
-comme le brin d’herbe, en vibrant une seconde
-du frisson léger d’une feuille à l’arbre, j’accomplis
-une œuvre qui, dans l’ordre des conjonctions,
-pèse le poids d’un empire. Et toute
-vie est la vie totale. Cependant il se peut
-qu’une convulsion de l’étroite zone où je séjourne
-tout à coup déchire le sol sous mes
-pieds et me précipite parmi les ombres.</p>
-
-<p>Maintenant le vent doucement s’élève comme
-un spasme des plaines par delà le mur. Là-bas
-sont les moissonneurs hâves et roux.
-Ceux-là non plus ne savent pas ce qu’ils
-font ; ils croient seulement couper avec la faucille
-des épis mûrs ; ils recommencent le geste
-du premier homme au temps des premières
-moissons. Et ils sont les auxiliaires divins de
-l’Œuvre de vie. Ils vont à pas rythmiques dans
-la houle vermeille, et ils ignorent que le moindre
-d’entre eux est plus grand sous les astres
-que tous les Ptolémée. Pourtant il n’est pas plus
-grand que le lis aux jardins de l’été et l’épi
-aux champs que rase la faux.</p>
-
-<p>Et puis, je cesse d’entendre le battement
-du fer sur l’enclumette.</p>
-
-<p>Le vent passe sous les quinconces et ensuite
-m’arrive avec des sonorités de cuivre,
-avec des voix héroïques et graves comme si,
-à l’horizon, dans l’ardent été, une armée partait
-vendanger la vigne rouge, comme si de
-beaux meurtriers, des chasseurs d’hommes
-remuaient des trophées sur les dalles.</p>
-
-<p>Non, ce n’est pas la nuance, il y a moins de
-gloire et de fracas. Mais peut-être des amis
-s’en vont là-bas parmi les rumeurs d’un port
-et là-bas me saluent de longs adieux, les
-yeux déjà remplis d’une autre terre.</p>
-
-<p>Ames, chères âmes en départ, âmes inconnues
-et qui cependant, à travers le chant des
-cuivres, se révélèrent fraternelles ! Elles aussi
-avec moi marchaient par les chemins du
-monde. Depuis quel temps, depuis combien
-de siècles ?</p>
-
-<p>Je sais qu’elles pleurèrent des mêmes peines,
-je ne sais que cela, et jamais nous ne nous
-sommes rencontrés. Maintenant, je n’entends
-plus le friselis des feuilles, le crissement de la
-sauterelle sous l’herbe, comme une petite faux
-d’or fauchant du silence.</p>
-
-<p>Mon âme a d’étranges nostalgies.</p>
-
-<p>O cors, trompettes, voix venues du fond
-d’un songe ! Bruits puissants et doux où passent
-les âges ! Choses d’éternité ! Alors sans
-doute je te connus, Toi qui immatériellement,
-depuis tant de jours, te meus en moi, Toi qui,
-tout à l’heure, fus sur le point d’être reconnue
-par mes yeux et dont mes yeux ensuite se
-détournèrent ! Fantôme ! Esprit ! Nous étions
-la petite tribu qui en chantant s’en allait sous
-les futaies. Tu marchais en avant des autres,
-et je t’ai appelée, et tu n’es pas venue ! Maintenant,
-une amère soif d’amour me fait mal
-délicieusement. Quelquefois le vent se tait et
-puis de nouveau il se cuivre de voix lointaines,
-étouffées, échos des vies innombrables, palpitation
-mystérieuse des bois !</p>
-
-<p>Tout ce qu’une musique d’une après-midi
-de lourd été contient de regrets, de langueurs
-et de désirs ! La vague intérieure, l’immense
-flot de la vie se soulève du poids d’une mer
-captive et retombe. On croit qu’on va connaître
-enfin l’ignoré de soi, qui sera la délivrance.
-On est dans un jardin, sous des arbres étouffants,
-et il y a une fontaine où l’on voudrait
-boire ; mais l’eau est tarie. On se sent mourir
-de toujours inutilement espérer et vivre.
-Cependant on espère. Spasme infini de tout
-le tourment d’être près de savoir et de s’ignorer !
-Et la vie peut-être n’est que ces accords
-voilés d’une musique très loin et qu’un souffle
-de vent apporte et disperse !</p>
-
-<p>Encore une fois, la petite faux d’or fauche
-le silence, et là-bas j’entends marcher aux
-plaines les moissonneurs. L’âme profonde des
-cuivres ne s’est plus gonflée dans le vent. O
-vertige bref d’avoir espéré ta venue, Toi qui
-te mouvais en ma vie intérieure et n’es pas
-apparue ! Je te ferai un lit de fleurs où tu reposeras
-les yeux fermés, tes chers yeux divins
-dont vainement j’attendis un regard. Et je
-continuerai ensuite mon chemin, passant solitaire
-des routes sans fontaines et sans arbres.
-Je ne t’aurai pas connue.</p>
-
-<p>O voici qu’un long cri vermeil déchire
-l’air par-dessus le bois comme une agonie
-blessée, comme le signe d’une résurrection…
-Et il ne finit pas, il se prolonge comme la douleur
-d’un monde qui s’éteint, comme la joie
-d’un monde qui naît. Il s’enfle de toute la
-joie immense d’une âme qui, tout à l’heure,
-était enchaînée et salue la Vie. Moi aussi, je
-veux vivre une éternité de jours et de joie.
-Apparais, Toi qui n’es encore qu’une ombre
-et que pressentit mon amour ! Toi qu’à travers
-les âges je portai en moi ! Je suis celui qui
-s’avance sous la lumière de l’été.</p>
-
-<p>Et dans la maison voisine, derrière le tremblement
-des feuillages, une fenêtre s’ouvre,
-une enfant vient jusqu’au bord et se penche
-sur le jardin… Elle me sourit avec des yeux
-clairs. Et je t’ai reconnue, Toi qui vins vers
-moi des confins de la Prédestination !</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch5">LES ROSES</h2>
-
-<p class="dedic">A Eugène Montfort.</p>
-
-
-<p>Quelqu’un a apporté, ce matin, un bouquet
-de roses et de grandes marguerites. Il parfumait
-mon cabinet, quand je suis entré. Il
-avait la fraîcheur des heures vierges de la vie.
-Et dans la maison, nul ne sait qui l’avait
-mis sur le banc, à l’entrée du jardin.</p>
-
-<p>Je n’écrirai pas aujourd’hui. L’odeur des
-roses en nuage subtil flotte et me grise : il me
-monte du cœur des choses lointaines. Je
-poserai le bouquet sur une chaise, dans la
-clarté des fenêtres. Je prendrai mes pastels.
-Et tout s’arrange comme je l’ai voulu.</p>
-
-<p>Voilà le bouquet sur la chaise ; il bruine à
-travers le store léger, tendu au dehors, un
-grésillement fin de soleil, une petite onde
-vermeille comme par les trous d’une pommelle
-d’arrosoir. Un grand silence dans la
-maison. Les jeunes filles sont à la rivière. Ma
-chienne dort au soleil sur le seuil de la
-véranda, les pattes longues, le ventre battant
-à petits coups. Et je n’entends plus là-bas que
-le crissement des faux dans l’herbe sèche des
-pelouses. Je me sens vivre d’une vie tranquille,
-profonde.</p>
-
-<p>Non, la main est lourde : toutes les petites
-marguerites tremblent au ventilement doux
-du store ; les roses palpitent comme des
-cœurs, et mon cœur aussi bat, pressé. Quand
-le vent un peu plus fort monte des eaux de
-la rivière derrière les châtaigniers, les tiges
-ondulent toutes à la fois, comme si la grande
-vie sacrée de la terre les animait encore…
-Les délicats crayons s’effritent entre mes
-doigts. J’aime mieux écrire. Je prends une
-feuille de papier, je regarde longtemps l’émoi
-des roses.</p>
-
-<p>Il passe dans la cour un chariot venu des
-prés avec un dôme d’herbes ; une faux reluit
-aux mains de l’homme qui guide l’attelage.
-Encore une fois, les fleurs frissonnent ; elles
-tremblent comme un pensionnat de petites
-filles au bois quand passe un mendiant
-farouche. Et il me semble qu’elles ont reconnu
-le dur éclair du fer. Une blessure saigne
-en elles, le mal de leur libre vie tranchée,
-restée là-bas au matin des jardins.</p>
-
-<p>Petites étoiles blanches des marguerites au
-cœur d’or ! Ames divinement blanches et
-ingénues et curieuses qu’on dirait penchées,
-avec des yeux clairs, à la fenêtre ! D’un mouvement
-insensible, elles se sont tournées vers
-le soleil. Elles regardent, sous la bordure du
-store, les hautes herbes lumineuses, la joie
-immense des arbres à l’horizon, et maintenant
-je crois apercevoir en elles des visages d’autrefois.
-Il y avait aussi des yeux clairs aux
-fenêtres quand je passais. Où sont-ils ?
-Qu’est-ce qu’ils peuvent bien regarder à présent
-sous la terre ? Et puis, nous sommes
-allés dans la prairie en nous tenant par la
-main. Quelquefois, l’une d’elles cueillait une
-marguerite et en effeuillait les pétales.</p>
-
-<p>C’était alors le printemps ; toutes les prairies
-étaient pleines de jeunes filles qui, du
-bout des doigts, effeuillaient des corolles
-blanches. Et ensuite vint l’été : j’entrai dans
-un jardin de roses, je cueillis des roses
-vivaces au sang pourpre.</p>
-
-<p>Je respire ma vie, je respire la vie universelle
-à travers le beau bouquet. Je suis un
-homme des commencements du monde. Une
-vierge éternité m’enivre au bord des fontaines
-d’Eden et peut-être déjà alors nous allions à
-deux. Je me sens la continuité de la petite
-cellule en qui s’est transmise la vie de tous les
-temps. Il y a des mille ans, j’avais déjà à mes
-côtés une chair amoureuse. Nous regardâmes
-ensemble se former d’un cœur la rose et elle
-avait la forme de notre amour. Et elle avait
-aussi le dessin d’une bouche de petit enfant.
-Tous les enfants que je fus, tous les enfants
-qui sortirent de moi à travers la durée de
-ma substance s’éveillent et frissonnent au
-fond de mon être. Et d’autres après moi
-infiniment s’en iront avec des yeux ingénus
-regarder s’ouvrir les roses.</p>
-
-<p>Une onde immense, le flot profond des
-âges a passé. Comme une Atlantique, il m’a
-submergé délicieusement. Et il ne reste ensuite
-que le parfum des roses, comme l’odeur
-des jardins d’Orient venue avec les houles.</p>
-
-<p>Maintenant, à peine le léger fleur poivré
-des marguerites, je le sens encore, évent
-d’esprits timides dans la touffeur glorieuse des
-roses. Celles-ci expirent puissamment la vie,
-gonflées d’amour et de soleil, ivres du sacrifice
-de leur sang, plus belles d’être déjà la
-mort dans une palpitation suprême de désir,
-d’agonie. Une, très grande et lourde sous ses
-pourpres de plaie vive, a la somptuosité
-blessée, le tragique et royal orgueil d’une
-amazone. Un moût de vin foulé, l’arome des
-mûres vendanges se volatilise de sa sombre
-beauté, comme sur les pas d’une reine barbare
-monte le fumet des immolations. Et elle
-vit, elle s’avance sous l’or des tiares à travers
-les mosaïques sanglantes, avec un cœur
-rouge dans la main et qui saigna, mutilé,
-sous la serpe du beau Jardinier vainqueur.</p>
-
-<p>Va, disparais ! ce n’est pas toi que j’aurais
-aimée, cruelle idole, symbole furieux des
-baisers qui donnent la mort. Mon âme pastorale
-a soif d’un plus tendre amour. Et je te
-contemple, je te touche d’un doigt tremblant,
-aimable nuage pâle, aube rosée d’un matin
-frais, cœur divin d’une rose mousseuse à
-l’odeur blonde, belle comme une vierge qui
-ne doit pas vivre. A peine tu es l’amour, tu
-n’es encore que le désir. Tu n’étais pas
-ouverte tout à fait quand au beau jardin de
-la vie on te coupa. Et voici que sous ma
-main ton cœur se déclôt ; tes petits seins, je
-les dévêts, si frais, si clairs, si nébuleux sous
-les frêles mousselines. Et un pétale tombe.
-Est-ce un sourire ? Est-ce déjà ta vie ?</p>
-
-<p>Mes roses sont un harem. Toute la joie,
-toute la beauté du monde réside au mystère
-de leurs replis. Elles se conforment au dessein
-de n’être que l’image et le reflet de la
-femme. Et elles ont un tissu satineux comme
-une peau, tiède et satineux et moite comme
-la chair près de l’aisselle, sous la robe. Elles
-ont l’air de n’ouvrir que lentement, enfin
-conquises, comme pour un amant qui vient
-la nuit, leurs tuniques pourpres ou blanches.
-Et ensuite elles me laissent aux mains la
-palpitation d’une autre rose, plus secrète.
-Elles sont ardentes comme la fièvre et la
-volupté. Elles habitent des palais pleins
-d’alcôves. Et moi je suis leur amant. Un
-vertige me captive à respirer l’odeur de leur
-vie intérieure, les puissants bouquets desquels
-s’affole l’Elu.</p>
-
-<p>Maintenant aussi, chacune d’elles me rappelle
-une jeune victoire, un délice du temps
-où je pénétrai dans le beau parterre des
-roses. Et toutes demeurent pâmées sous mes
-doigts, avec des langueurs différentes… Hardiment
-tu m’offris le calice d’amour, petite
-Eda, petite rose sauvage à l’espalier de
-mes vingt ans. Alors déjà j’avais fini
-d’effeuiller la marguerite, je n’y laissai qu’un
-pétale, plus qu’un, et celui-là, je ne sais
-comment il se fit que je ne l’effeuillai pas
-comme les autres. Et, une fois, j’étais près
-de la tonnelle, au bout du jardin de mon
-père. Tu poussas la barrière, Eda, tu m’apparus
-tout à coup avec tes yeux d’abeille. C’était
-l’été, comme aujourd’hui ; et tu portais
-un râteau de bois sur l’épaule ; tu me dis que
-tu allais faner avec les autres petites paysannes
-comme toi dans la prairie.</p>
-
-<p>— Prends cette rose, Eda, te dis-je, je l’ai
-cueillie tout à l’heure au bord du chemin,
-dans le jardin de mon père.</p>
-
-<p>Mais elle se mit à rire :</p>
-
-<p>— Oh ! fit-elle, j’en connais de bien plus
-belles, là-bas, près du bois.</p>
-
-<p>Si gentiment elle se moquait de moi ! Je la
-suivis et elle me mena hors du jardin, vers
-un églantier.</p>
-
-<p>— Vois, me dit-elle, celles-là, personne ne
-les cueillit. Elles ont gardé l’odeur du matin.</p>
-
-<p>Alors je me sentis devenir jaloux.</p>
-
-<p>— Eda, demandai-je, est-ce que déjà tu
-menas d’autres jeunes hommes vers l’églantier ?</p>
-
-<p>Elle me répondit loyalement :</p>
-
-<p>— Oui, une fois, je menai ici un jeune
-homme : il n’est plus revenu.</p>
-
-<p>Elle n’était pas triste, elle souriait, et il
-fleurissait aussi une églantine sur sa bouche.
-Ensuite nous entrâmes dans le bois. Pour la
-première fois, je sentis palpiter la fleur
-divine sous mes doigts. Et quand ensuite Eda
-s’en alla avec son râteau, tout le pré avait
-été fané.</p>
-
-<p>Eda, pourquoi les belles roses orgueilleuses
-m’ont-elles fait penser à toi, la
-première de toutes celles que plus tard je
-moissonnai ? Ce fut alors vraiment comme un
-matin du monde ; tu fus la première femme
-d’Eden ; tu fus la vierge rose apparue devant
-mon désir. Et alors aussi je sentis passer en
-moi l’éternité, comme le flot d’une mer.</p>
-
-<p>Un nuage a voilé le soleil ; c’est déjà
-l’après-midi, et moi-même je touche à l’après-midi
-de la vie. Une haleine froide souffle des
-eaux de la rivière. Des cœurs de roses fanées
-à présent jonchent le tapis.</p>
-
-<p>Et j’ai cessé de penser à toi, Eda, et aux
-autres.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch6">EDEN</h2>
-
-<p class="dedic">A Maurice Le Blond.</p>
-
-
-<p>Quand librement je l’eus prise pour femme,
-je la menai vers Eden. Elle et moi, nous
-n’avions alors une âme que depuis très peu
-de temps. Nous avions commencé à nous désirer
-avant de nous aimer, comme les autres
-jeunes hommes et les autres jeunes filles de
-notre âge. Nous étions comme des enfants
-devant les murs d’un jardin et qui tendent
-les mains vers des pommes qu’on aperçoit de
-l’autre côté, sans savoir quel sera leur goût.
-Et puis un jour, cette belle Elen, se conformant
-à l’analogie, me dit : — « N’est-il
-pas affligeant de songer que ce sera la Loi
-qui nous ouvrira les portes du jardin, au lieu
-que nous y pénétrions par la seule force de
-notre volonté ? Ensuite, elle retirera la clef et
-peut-être seulement alors nous apercevrons-nous
-que le jardin a des murs qu’il n’est plus
-permis de repasser. Si les fruits sont vénéneux,
-nous ne serons pas moins obligés de
-les manger tant qu’il en restera un sur les
-arbres. » Ni l’un ni l’autre n’avions encore
-envisagé le mariage à ce point de vue. Elle
-me parlait en riant, et pourtant je compris
-qu’Elen disait là une chose profonde et juste.
-Ce fut dès ce moment que nous cessâmes de
-penser comme les gens qui nous entouraient.
-Il ne faut d’abord qu’une petite fissure par
-laquelle entre un peu de lumière : ensuite, on
-ne peut plus vivre dans l’inconscience.</p>
-
-<p>Elen et moi eûmes soif de vérité. Comme
-des âmes libres, nous nous promîmes l’amour
-et je l’enlevai à ses frères : je la menai vers la
-maison élue. C’était une petite maison dans
-un grand parc clôturé de haies hautes comme
-des murs. Les sarments d’un immense rosier
-la recouvraient du côté du levant et jusqu’à
-l’hiver restaient parfumés de grappes lourdes
-de roses qui avaient l’odeur des fruits mûrs.
-On ne l’apercevait pas du dehors : elle
-était cachée par la hauteur des arbres ; une
-sève puissante nourrissait leurs troncs dont
-jamais la hache n’avait ébranché les ramures
-vigoureuses. Et tout le parc, avec ses châtaigniers,
-ses platanes et ses ormes, ressemblait
-à une silve sauvage. Une pelouse s’inclinait
-vers un étang qu’avivait un cours d’eau ; elle
-ondulait en grandes vagues d’or et d’émeraude
-qui n’étaient jamais fauchées. Et nous
-connûmes là vraiment Eden, le libre et riant
-jardin du premier homme et de la première
-femme. Une vieille servante silencieuse, encore
-diligente, n’apparaissait qu’à l’heure des
-repas, si bien que nous goûtions l’illusion
-d’être séparés du reste du monde.</p>
-
-<p>Elen et moi prîmes ainsi le parti de retourner
-à la vie de nature, ayant compris
-qu’elle seule est la source de ce qu’il y a de
-bon et de vrai dans l’homme. Nous vivions dans
-une communion parfaite de sentiments et de
-pensées comme avant la naissance des villes.
-Nous fûmes délivrés alors du préjugé que l’habitation
-en commun avec les autres hommes
-est la condition du développement de la personnalité
-humaine. La virginité de nos sensations
-nous induisit à croire que nous n’avions
-existé jusque-là qu’à l’état de mécanisme
-actionné par un moteur étranger. Et Elen et
-moi avions l’âge de la terre aux heures innocentes.
-Les tristes erreurs qui, pour la créature
-esclave, résultent des inflexibles lois
-sociales se résorbèrent dans l’épanouissement
-magnifique de nos êtres. Chaque jour, il me
-semblait l’apercevoir pour la première fois,
-toute neuve d’une beauté qui, avant ce moment,
-m’était demeurée inconnue. Elle ne
-ressemblait plus à aucune des filles de la
-terre, et elle était bien plus belle qu’au temps
-où je l’avais choisie. Alors encore, malgré
-une fraîcheur adorable d’esprit, elle était, par
-certains côtés, la petite poupée qui se conforme
-à la volonté d’autrui. Ici seulement elle commença
-à penser et à sentir par elle-même
-comme vivent les plantes, comme poussent
-et fleurissent et embaument les essences, et
-elle fut vraiment le jardin vierge de mon
-amour.</p>
-
-<p>Moi aussi, en venant, j’avais été comme le
-carré de gazon tranché d’un coup de bêche
-et qui, transporté au loin, garde sa faune
-parasite aux fibres de son humus blessé. Des
-notions restreintes d’humanité m’avaient
-laissé, à l’égard de la passion amoureuse, le
-sentiment confus du péché et de la déchéance.
-Je croyais que la pudeur était une fleur spontanée
-des âmes délicates, une pousse franche
-de nature dont l’ombre voilait le mystère
-trouble de l’amour. Mais Elen cessa de rougir,
-une fois qu’elle eut été initiée aux baisers ;
-de tout l’élan de son être jeune et
-ardent, elle aspira à mes caresses, et dans la
-solitude des arbres, nous allions presque
-nus, comme aux jours d’Eden.</p>
-
-<p>Je pus jouir ainsi de la beauté et de la jeunesse
-de son corps : elles ne furent plus secrètes
-ni dangereuses, comme tout ce qui
-demeure caché. Mais elles s’étalaient librement
-sous la moiteur et le brûlant des airs. Elles
-furent habillées de lumière ainsi que d’une
-soie légère et transparente ; elles se baignèrent
-et ondoyèrent aux éléments. Et nous nous
-aperçûmes l’un devant l’autre tels que l’exigeait
-la nature. Je compris le charme divin de
-la sensualité ; je sus pourquoi la vie nous
-avait donné des papilles frémissantes, l’arborescente
-vibratilité des nerfs, le tact, l’ouïe et
-les yeux ; et toutes choses, par d’infinies artérioles,
-forment les puits où s’abreuvent les
-soifs délicieuses de la Volupté. L’émoi de la
-chair m’apparut très pur et selon un ordre
-merveilleux. Il s’accorda au rythme universel,
-au vent qui sème les germes, aux
-pluies chaudes, au flux de la sève dont tressaille
-le cœur des chênes. Et, dans les soirs,
-Elen chantait, je l’accompagnais sur l’orgue ;
-nos âmes, à travers ces musiques, se cherchaient
-et goûtaient encore la Volupté.</p>
-
-<p>Elle fut naturellement la loi de notre vie.
-Nous la trouvions dans la beauté des fleurs et
-des arbres, dans le dessin flexible des formes,
-dans l’enveloppe caressante de l’air, dans les
-images et jusque dans les livres vivant avec
-nous aux mystérieux silences de la maison. Elle
-nous apparut le rite essentiel, la résonance
-suprême du sentiment de la vie, la parfaite
-harmonie des êtres ; et une lecture, à travers la
-présence invisible des esprits, remuait en nos
-sources profondes les mêmes délices charmées,
-le même sens exalté de la Beauté que l’approche
-de nos corps. Nous sentîmes ainsi que la
-Joie était la prédestination du monde et que les
-hommes ne la connaîtraient dans sa plénitude
-qu’en vivant d’une vie personnelle et
-libre au sein de la nature.</p>
-
-<p>Le parc était habité par des bêtes nombreuses.
-Nous distribuions nous-mêmes la
-provende aux biches et aux faons, et les
-arbres n’étaient qu’une vaste oisellerie. Même
-les espèces sauvages, l’alerte écureuil, le défiant
-lapin se laissaient approcher ; il nous
-fut démontré que l’homme et la bête, originairement,
-étaient unis de liens fraternels.
-Ils étaient, avec le vent des feuillages, avec le
-grésillement des sources, avec la trépidation
-sourde des sèves et le cœur gonflé des
-nymphéas de l’étang, le rythme actif, incessant,
-de la Vie. Le sang charriait en eux les mêmes
-parcelles d’éternité qui nourrissaient la substance
-végétale et notre propre substance. Ils
-étaient une des formes de la visibilité de
-Dieu, comme nous-mêmes. Et comme on ne
-mange pas une chair pareille à la sienne et
-familiale, nous avions proscrit le carnage des
-bêtes de la maison et de toutes les autres
-bêtes ; et seulement nous nous alimentions de
-laitage, de légumes, de gâteaux et de fruits.
-Ainsi nous n’avions pas aux lèvres le goût
-du sang et notre âme demeurait fraîche,
-sans souillure.</p>
-
-<p>Le parc devint notre alcôve pendant les
-nuits de l’été. Ceux qui n’aimèrent que dans des
-chambres closes, comme les larrons, comme
-les ouvriers des œuvres clandestines, ne
-savent pas les joies sacrées et la divine innocence
-de l’Amour. Les étoiles étaient nos
-lampes, le murmure des feuillages une harpe
-plus merveilleuse que celle qui berçait le
-sommeil du roi Salomon : et notre vie restait
-mêlée à la splendeur des météores, à l’harmonieuse
-marche des sphères, à l’âme de la
-terre. Comme le premier mariage des hommes,
-comme le jeune Adam et la jeune Eve, nous
-nous endormions au tiède lit des ramures,
-nous nous réveillions dans un prisme de rosées.
-Et nous étions nus l’un près de l’autre, à la
-garde de la nuit bienfaisante. Nous nous apparaissions
-comme des esprits primordiaux,
-comme des essences venues fleurir là du
-fond des âges, dans la candeur de notre
-amour. J’étais l’époux du Cantique : elle
-chantait dans la molle ténèbre, dans la pluie
-verte de la lune, ruisselée des hauts dômes ; et
-j’accourais à son chant du fond de la belle nuit.
-J’arrivais tâtonnant devant moi, me guidant à sa
-voix, tout enveloppé des parfums plus forts
-qui montaient des cassolettes de l’ombre. Et
-ensuite, comme une étoile brillante, je l’apercevais
-sur sa couche fraîche, je voyais entre
-les feuilles briller l’astrale blancheur de sa
-gorge. Et je disais les paroles qui donnent le
-frisson à la femme, je lui disais le vœu d’amour
-avec le tremblement de mes lèvres. Les
-hommes vierges d’Eden n’avaient pas dû
-aimer autrement. Et puis nous restions longtemps
-unis ; ses bras ne s’ouvraient plus de
-dessus mes épaules, ils faisaient à ma vie un
-joug délicieux, des liens de chair et de fleurs
-comme le simulacre de la beauté et de la durée
-de notre libre hymen.</p>
-
-<p>Pendant ces minutes, nous nous sentions
-épandus nous-mêmes au torrent de la création.
-Le prodigieux courant de la vie de l’Univers
-passait dans notre être et nous donnait
-l’illusion de vivre de la pulsation lointaine
-des mondes, du souffle profond de la terre et
-des espèces germées dans la silve. Et ensuite
-c’était le matin ; nous descendions aux eaux
-de l’étang ; les nénuphars ourlaient ses seins
-encore gonflés d’amour ; une fraîcheur exquisement
-calmait notre sang brûlant ; et nul
-de nous ne songeait au péché ni à la pudeur,
-fille du péché. Notre volupté était sacrée
-comme la promesse d’un âge de joie faite
-aux hommes.</p>
-
-<p>Nous ne pensions qu’à la Vie, nous ne pensions
-pas à la Mort. Nous avions le sentiment
-que la Mort n’est que le temporaire évanouissement
-après les formes accomplies de notre
-passage et qu’ensuite, parcelle à parcelle,
-d’autres formes se recomposent où l’éternité
-de la vie continue. Et, ainsi, la Mort n’existe
-que dans l’effroi de la chose inconnue, dans
-le regret égoïste des hommes pour la perte
-d’un bien qui nous fut prêté par la nature
-et ensuite retourne se fondre en elle. Quand
-la Joie sera la loi des vivants, quand les temps
-seront venus pour eux de s’en aller à travers
-une haute lumière, ils fermeront des yeux
-charmés, comme des dieux prédestinés aux
-métamorphoses. Et une éternité était en nous ;
-nous perpétuions les premiers hommes de la
-race ; des âmes infiniment naîtraient de nos
-âmes, toujours plus magnifiques, toujours
-plus près des seuils de la Vérité ; et les
-grandes mains divines demeuraient ouvertes
-sur notre amour.</p>
-
-<p>Enfin, une vie s’éveilla de la nôtre ; la source
-mystérieuse tressaillit au flanc d’Eve, sa
-poitrine se leva ; elle eut la courbe charmante
-des collines, le gonflement béni des plantes
-fécondées. Et un petit enfant courut nu dans
-les jardins. Alors, nous pensâmes des choses
-hautes et belles sur l’homme : il fut plus
-présent à notre isolement qu’au temps où
-nous vivions dans la mollesse et la lâcheté de
-l’état social. Nous cessâmes de le tenir pour
-un être pervers et dangereux, victime des
-Forces, inexorablement voué à la fatalité de
-refléter l’Univers comme une allégorie sans
-pouvoir le réaliser en soi ; tout le mal lui
-vient de ses chaînes et de l’éloignement de la
-nature. Il nous apparut bon, doux, très grand
-dans la beauté vierge de l’instinct, et il était
-encore enfant comme la petite éternité qui,
-près de nous, se jouait au soleil avec des sens
-élémentaires, ivre de se compléter dans la
-durée des jours.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch7">LE SACRIFICE</h2>
-
-<p class="dedic">A Edmond Glesener.</p>
-
-
-<p>Il était assis, près de la fenêtre ouverte,
-déjà si faible, une lumière dans les yeux, la
-lumière de cette déclinante et tranquille
-après-midi aux ors légers d’automne et, plus
-encore, quelque mystérieuse clarté qui ne
-venait pas du dehors. Un souffle fraîchissait
-aux feuillages du square, il montait le sanglot
-d’une girande en jet d’argent retombant au
-granit rose de la vasque. C’était un quartier
-retiré, dans un silence de maisons. Au loin,
-comme un orage, roulait la grande rumeur
-basse de la ville.</p>
-
-<p>Une présence doucement auprès de lui se
-révéla, un magnétisme d’esprits en efflux
-subtilement répandus. Nul bruit n’était monté
-des chambres, feutrées de tapis épais, et
-cependant il sentit qu’un pas les avait frôlés
-et venait. Il retourna la tête et aperçut sa
-femme en peignoir de laine blanche, dans
-une jeunesse d’ans et de beauté.</p>
-
-<p>— Je savais que tu étais là, lui dit-il.</p>
-
-<p>Et il lui prenait les mains, il l’attirait d’un
-geste d’infinie tendresse, regardant s’abaisser
-à mesure vers le sien, dans les lueurs du soir
-vermeil, la clarté heureuse de son visage.</p>
-
-<p>— Tu es toute vêtue de blancheur… tu
-es blanche comme la joie, comme l’espoir,
-comme ton âme même… J’aime qu’il règne
-autour de moi cet air de bonheur.</p>
-
-<p>Il lui souriait avec lassitude, usé par la vie,
-l’âme glissée jusqu’aux limites de ses forces,
-n’ayant plus, lui aussi, dans l’éteignement du
-regard, que le déclin des lumières qui sur le
-square s’accordait avec le déclin de la saison
-et passait comme une chaleur dernière d’humanité
-et de nature.</p>
-
-<p>— Quelle imprudence ! lui dit-elle. Voilà
-que déjà monte le froid du soir et tu restes
-là, devant cette fenêtre ouverte.</p>
-
-<p>D’un mouvement faible de la tête aux capitons
-du fauteuil, il eut le grand mot résigné
-des malades qui ne veulent plus lutter :</p>
-
-<p>— Que m’importe ! Un peu plus tôt, un
-peu plus tard, puisque aussi bien cela doit
-arriver.</p>
-
-<p>Le vieil attachement triste s’éveilla ; elle lui
-appuya au front le baiser des bonnes lèvres
-qui autrefois furent amoureuses.</p>
-
-<p>— Ne dis pas cela… Tu sais comme je
-souffre.</p>
-
-<p>— Pardonne… C’est vrai, tu souffres, quand
-à peine, moi, je souffre encore. Tout est si
-léger autour de moi… Il y a des moments où
-les formes réelles s’effacent, où les images
-ressemblent à un petit nuage qui va se dissiper…
-Et, dis-moi…</p>
-
-<p>Ce fut une seconde d’angoisse inexprimable :
-il n’osait plus la regarder. Toute clarté s’en
-alla de ses prunelles soudain noyées de nuit,
-comme si la grande ombre approchait. Il lui
-demanda si leur ami, l’ami constant et fraternel,
-n’était pas encore arrivé.</p>
-
-<p>— Mais non, pourquoi veux-tu ? (Elle était
-très calme, souriante à présent, et cependant
-il lui parut qu’un tremblement faible altérait
-sa voix.) Tu sais bien que ce n’est pas encore
-son heure.</p>
-
-<p>Il voulut parler ; ses lèvres remuèrent sans
-qu’il en sortît aucun son ; elle sentit entre les
-siennes ses mains se glacer. Un silence pesa,
-une éternité ; et puis ses yeux se levèrent,
-tout froids, dans la pâleur des affres ; il la
-considéra d’un regard d’immense détresse.</p>
-
-<p>— Tu l’aimes bien, n’est-ce pas ? J’ai besoin
-de savoir cela… Ce serait une si grande
-douleur de penser qu’après moi…</p>
-
-<p>La parole ensuite de nouveau expira ; les
-ténèbres mortelles s’étendirent, la minute
-pleine de sanglots enchaînés avant la ténèbre
-finale. Et il s’écouta plus encore qu’il n’écoutait
-bruire au-dessus de cette agonie de son
-âme la molle parole, le souffle frêle dont elle
-sembla se défendre. C’était le regret d’avoir
-trop voulu savoir, l’espoir encore que ce cœur
-jusque dans la mort lui resterait fidèle ; et il
-semblait regarder devant lui très loin, par
-delà les jours. Elle cessa de parler, le froid
-des abandons passa au vide de l’air comme si
-elle n’était plus là, comme si déjà elle était
-partie. Et il l’appela comme des portes de la
-tombe — une voix dans un naufrage, un
-râle…</p>
-
-<p>— Amie… Amie…</p>
-
-<p>Elle le toucha de ses mains fiévreuses, si
-proche qu’ils n’eurent plus un instant qu’un
-même battement de cœur. La chaleur revint,
-le flot de la vie au contact de cette chair jeune
-et brûlante ; et il lui prenait les mains, il lui
-disait avec le sourire des convalescences après
-les grandes crises où l’on crut tout perdu :</p>
-
-<p>— Cela vaut mieux ainsi.</p>
-
-<p>Elle ne sut pas s’il lui parlait de son silence
-ou d’une autre chose à laquelle tous deux
-avaient pensé.</p>
-
-<p>C’était presque un ami d’enfance pour lui ;
-ils s’étaient longtemps perdus de vue, et puis
-une rencontre, les mains qui se tendent,
-l’effusion des souvenirs. Il avait pris sa place
-au foyer, accueilli comme un frère. Il s’était
-mis à aimer l’enfant, illusionné lui-même d’un
-leurre charmant de famille, dans l’ennui
-découragé d’une vie qui avait eu ses mécomptes.
-Et petit à petit, à mesure que le mal
-le minait davantage, la consomption des êtres
-voués à un travail qui dépasse les forces, le
-mari avait cru remarquer qu’une nuance de
-sentiment plus tendre, plus ému que l’amitié
-était née dans ces âmes si voisines de la sienne.
-Jamais cependant il n’avait douté de leur
-probité ; il les croyait purs tous deux dans
-cette attirance secrète qui seulement leur
-donnait la tristesse de ne pouvoir s’appartenir.</p>
-
-<p>Quelquefois leurs voix dans le crépuscule
-baissaient, n’étaient plus que des voix sans
-couleur dans la clarté éteinte des heures,
-comme leurs visages. Il eut la pensée qu’ils
-étaient malheureux et souffraient pour lui. Sa
-vie déclina encore ; il se perçut une ombre à
-côté d’eux qui étaient la vie et pourtant, de
-peur de trop lui faire sentir leur présence,
-glissaient autour de lui d’un pas d’ombres.</p>
-
-<p>Il souffrit dans l’amour qu’il leur portait,
-dans ses plus profondes fibres ; il n’aurait point
-autant souffert d’être malheureux lui-même.
-Tout sentiment mauvais fut abaissé ; il monta
-une lumière très haute et fine, comme aux
-soirs de l’été la lumière plus belle du regret
-de devoir mourir. Sa sensibilité s’était exaltée ;
-il ne démêlait plus leur vie de la sienne,
-toutes trois mêlées, celle qui s’en allait et les
-deux autres qui peut-être ensuite s’accompliraient.
-Et des idées, des choses subtiles et
-encore indécises flottèrent. Il se tourmenta
-de les faire attendre, de leur faire mal aux
-sources délicieuses de leur soif, comme des
-voyageurs altérés qui s’affligent de voir se
-reculer les fontaines. Il y eut des jours où il
-sentit venir la tentation sublime, où d’un
-cœur héroïque il fut si près de la mort qu’enfin
-ils allaient être libérés. Et puis l’humaine
-défaillance le reprenait, l’enfant qu’il faudrait
-trop tôt quitter, l’amère douceur de languir
-encore un peu de temps auprès de leurs soins
-attendris et de n’être pas encore une mémoire
-qui pâlit, un reflet qui s’efface aux miroirs.</p>
-
-<p>Rien qu’un pas à faire, une marche à descendre
-de l’obscur escalier et il se retenait aux
-pierres, il enfonçait ses ongles dans le mur,
-attardé par les beautés suprêmes de la vie.
-Cependant il n’était plus vivant déjà ; à leurs
-regards qui se détachaient de lui, il se sentait
-glisser hors des jours, tout faible et évanoui
-sur la frontière. Il lui sembla qu’ils le poussaient ;
-il trembla qu’ils désirassent sa mort ;
-il eût voulu leur épargner le reproche de ne
-s’être pas désirés jusqu’au bout.</p>
-
-<p>Après des mois, un soir de clarté revenue,
-il se retrouva à sa fenêtre, dans le frisson
-vernal. Il y avait de petits enfants dans le
-square, il y avait de légères feuillées aux
-arbres, tout était promesses d’amour et
-d’avenir. Un pas glissa sur les tapis, il sentit
-un souffle et vit devant lui l’amie aux mains
-courageuses, aux mains comme des baumes,
-mais plus pâle, dépouillée des roses de sa
-chair autrefois si claire. Quelqu’un marchait
-derrière elle doucement, un visage de silence,
-aux lèvres scellées et froides ; et il reconnut
-le compagnon patient qui n’avait pas désespéré
-de sa mort.</p>
-
-<p>Comme on entre ouvrir les rideaux dans
-une chambre longtemps close ou les fermer
-sur un départ, ils s’avancèrent. Ils lui sourirent
-d’un effort las, immense. « Ils n’ont point
-failli », pensa-t-il. Il eut une joie infinie ; et
-tous trois restèrent un instant sans parler dans
-l’heure charmante et lourde. Il la sentit fuir
-avec la lumière, avec l’ombre qui montait de
-la terre. Bientôt elle s’en irait tout à fait, elle
-retournerait se fondre dans la durée obscure.
-Et il lui sembla qu’il avait une chose à dire,
-entre leurs trois cœurs rapprochés, une chose
-terrible et adorable pour laquelle une pareille
-heure ne reviendrait plus. Ses lèvres
-s’agitèrent, il crut qu’il allait mourir dans le
-sacrifice. A peine, dans le flot maintenant
-rapide de la nuit, il voyait encore leurs
-visages ; toute la lumière parut s’être attardée
-sur le sien. Il leur prit à chacun la main et les
-attira près de lui. Un souffle passa, il leur
-dit :</p>
-
-<p>— Ami, je la remets à ton amour. Et toi,
-amie, aime-le comme tu m’aimas. Je m’en
-vais heureux, j’ai le sentiment de vous rendre
-heureux tous les deux vous-mêmes.</p>
-
-<p>Il n’y eut plus ensuite que ce murmure :</p>
-
-<p>— Cela vaut mieux ainsi.</p>
-
-<p>L’heure sembla ne plus vouloir finir, dans
-une clarté plus haute et dernière, où le ciel
-et la vie palpitèrent une éternité. Et l’amie
-se rappela l’autre fois, quand encore la parole
-hésitait dans l’angoisse. A présent elle s’achevait,
-toutes chaînes déliées, dans la charité
-ineffable d’un grand cœur résigné.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch8">LA MAISON DE MA VIE</h2>
-
-<p class="dedic">A Alfred Vallette.</p>
-
-
-<p>Quelqu’un frappe à la porte. — « Es-tu
-le vent ? Es-tu la pluie ? Il n’y a ici qu’un
-vieil homme malade. — Je suis l’Amour. — Entre,
-alors, il y a si longtemps que je
-t’attends. »</p>
-
-<p>C’est une vieille histoire : je ne sais pas
-d’où elle vient. Elle était peut-être en moi
-dès ma petite enfance. Elle bourdonne d’un
-long bruit d’abeille. Elle sonne très doucement
-comme une cloche qu’on entend au loin dans
-la campagne. L’Amour est entré. Il y avait là
-un vieil homme. On ne sait pas ce qui est
-arrivé ensuite. J’écoute la bonne leçon profondément
-en moi.</p>
-
-<p>Cœur fou ! cœur qui n’a pas su vieillir !
-Quelqu’un aussi a frappé à ta porte. Il pleuvait
-un ciel en larmes. Le vent avait une voix
-basse et malade comme un vieil homme. Qui
-es-tu, toi qui es derrière la porte, battant à
-petits coups pressés le bois vermoulu ?</p>
-
-<p>Oh ! je tremble si mollement avec mon
-cœur dans les mains, car je te reconnais à
-présent. Tu es venu déjà, tu es venu souvent.
-C’était le matin, c’était l’après-midi, et voici
-le soir. Je sais bien ce que sont ces petits coups
-dans l’ombre. Demeure là un long instant. Je
-ferai la maison belle pour te recevoir. Je
-sèmerai des fleurs sur le seuil et la fenêtre.
-J’étendrai mes plus beaux tapis pour tes
-petits souliers blancs. Il y a ici un si ardent
-jeune homme qui t’attendait depuis l’autre
-fois. La porte tourna sur ses gonds dérouillés.
-Et tu es entré, bel Amour !</p>
-
-<p>C’est une petite maison là-bas, sous les
-arbres. Cela n’a pas de sens spécial ; on
-pourrait en dire autant de toutes les autres
-maisons qui l’avoisinent. Mais moi, je me
-redis cette chose si simple avec une voix
-attendrie, une voix qui m’était encore inconnue.
-Une petite maison… et toute ma vie dans cette
-petite maison. Une vie dort là chaque nuit et
-s’éveille là chaque matin. Ma vie à petits pas
-traverse les chambres, et puis elle descend
-jusqu’au jardin. Je passe sous les fenêtres ; je
-regarde s’allumer les lampes ; un rideau se
-ferme et ma vie n’a pas eu l’air de me reconnaître.
-Que lui dirai-je quand, dans l’heure
-admirable, nous serons là, derrière le rideau,
-l’un en face de l’autre, avec nos mains jointes,
-près de la vieille Dame ?</p>
-
-<p>Le ciel est plus haut sur la maison. Les
-vitres non plus ne sont pas les mêmes qu’aux
-autres maisons. Elles s’éclairent d’une lumière
-qui n’est pas celle de la rue ; elles ont la
-clarté humide et brillante des yeux qui
-regardent en dedans d’eux-mêmes. Je n’ignore
-pas pourquoi je pleure très doucement quand
-je les aperçois, de l’autre côté de la plaine.
-Je crois qu’elles me regardent ; elles regardent
-bien plus la délicieuse enfant qui est assise
-près de la fenêtre, ou à la table, ou sous le
-portrait d’un doux vieil homme blond, et qui
-emmêle ses mains aux soies d’une tapisserie,
-ou qui, à présent, à son tour regarde du côté
-des vitres, comme celles-ci tout à l’heure
-regardaient dans la chambre. Un léger
-brouillard ondule à mes yeux : on dirait
-qu’une chaude pluie d’été étame les vitres ; et
-puis la maison se met à trembler au fond de
-cette petite moiteur de mes yeux. Elle n’a
-plus que la forme indécise d’une chose qui
-est là et que je ne vois plus, que je ne vois
-plus.</p>
-
-<p>Je viens du bout de la plaine, je viens du
-bout de l’ombre, et la route à mesure s’élucide.
-Je suis venu les soirs et les matins.
-L’hiver neigeait sur le vieux jardin ; l’hiver
-neigeait dans mon cœur. Et, un jour, le lilas
-a gonflé ses bourgeons verts par-dessus le
-mur. Il y a si longtemps que j’attendais cela !
-Il y a si longtemps que j’arrive du fond de la
-plaine, en marche vers la petite maison !
-Peut-être je l’ai vue déjà dans une autre vie.
-Je suis le vieil enfant crédule qui va, écoutant
-chanter en lui la petite chanson d’éternité.
-Voilà bien la porte et les marches du seuil. Il
-viendra un jour un timide jeune homme qui
-franchira le seuil, et moi, je serai retourné
-là-bas, dans le fond de la plaine. Oh ! je la
-connais bien, cette voix ironique qui me fait
-tristement m’en aller chaque soir après que
-je suis venu ! Porte, chère porte terrible ! Vois,
-à présent, je gratte ton seuil avec mes ongles !</p>
-
-<p>Eh bien, il faudra changer ce vieux conte.
-Quelqu’un frappe. Est-ce le vent ? est-ce la
-pluie ?… Je suis l’Amour… N’entre pas, il y
-a trop longtemps que je n’attends plus.
-Mensonge ! mensonge ! Mon cœur est toujours
-le même cœur ardent et jeune. Entre, Amour !
-maintenant tu ne partiras plus !</p>
-
-<p>Alors, ma vieille folie arrange ainsi les
-choses. Je suis près de Dea : je tiens ses mains
-dans les miennes. La lampe brûle clairement
-sur la table, et le portrait du père nous regarde
-avec des yeux bienveillants. Tout est mystère
-autour de nous comme nous pour nous-mêmes.
-Et la bonne Dame aux cheveux d’argent, qui
-fut autrefois si belle, lentement remue les
-doigts sur un ouvrage qu’on ne voit pas, comme
-si elle tissait de l’ombre. Son sourire m’encourage.
-« Mes enfants ne vous gênez pas. Je
-suis un peu sourde, vous savez… Je n’entends
-que ce que je veux entendre. Il y eut un
-temps où, à moi aussi, celui qui est là dans
-son cadre, chuchotait de tendres aveux. »
-Et, ce soir-là, j’ai apporté l’anneau, je le passe
-au doigt de Dea. Je lui dis très bas : « Dea !
-il y a des milliers d’ans, un jeune homme est
-venu, pour la première fois, vers une jeune
-fille. C’était au matin du monde et l’humanité
-est toujours ce même jeune homme et cette
-même jeune fille comme toi et moi à présent. »</p>
-
-<p>Mon Dieu ! que cela était doux à dire ! Je
-lui parlais ainsi, moi, un homme qui déjà avait
-dépassé le temps de la vie moyenne. Mon sang
-sauvage bouillait de sentir les genoux de
-l’enfant près des miens.</p>
-
-<p>Dea ! ne viendras-tu jamais me faire signe
-derrière le rideau ?</p>
-
-<p>Et puis des jours encore ont coulé, je ne
-sais plus combien de jours. Le lilas s’est
-guirlandé de feuilles vertes ; ses touffes bleues
-ont fleuri la crête du mur. Les soirs maintenant
-sont pleins de tièdes odeurs délicieuses.
-Est-ce à cause du petit nuage qui monte à mes
-yeux ? Quand je passe, il me semble qu’une
-main inquiètement soulève le rideau. Les
-vitres ont la beauté humide et brillante d’un
-regard qui me suit jusqu’au bout de la plaine.</p>
-
-<p>O vie ! vie des sèves et des substances ! Vie
-qui fais lever les seins des vierges et tourmentes
-le flanc des mâles ! Vie qu’avec mes
-mains j’écrase dans ma poitrine pour en
-étouffer les battements et qui, à gros bouillons
-rouges comme un jeune vin, ruisselles de moi !
-Vie qui éternellement rajeunis le cœur des
-vieux chênes dans la forêt ! J’ai traversé de
-nouveau la plaine. Je veux être ce jeune
-homme timide et téméraire qui franchissait le
-seuil et disait à Dea les paroles d’amour.</p>
-
-<p>Dea ! Dea ! je suis le vieil hiver qui a déposé
-sa toison d’ours et bondit à présent avec le
-pas du jeune printemps par les chemins. Voici
-la petite maison, et voici les vitres claires. Je
-monterai les degrés du seuil, je frapperai à la
-porte. Mon cœur, mon cœur orageux et enfant,
-je le laisserai rouler très faiblement de mes
-mains comme une chose lourde et fragile sur
-laquelle, avec tes petits pieds blancs, tu marcheras.
-Et Dea est là, avec ses doigts délicats
-au rideau, petite ombre si pâle qui me regarde
-venir. Je ne sais pas si elle pleure ou si elle
-me sourit. Je sais seulement qu’elle est là,
-qu’elle fut toujours là comme ma vie même.</p>
-
-<p>Et encore une fois, je suis passé sous la
-fenêtre. Il n’y avait pourtant que trois petites
-marches à monter, rien que trois petites
-marches. La première était le passé, la seconde
-était le présent, et voilà, à la troisième,
-j’aurais vu s’ouvrir les jours espérés. J’aurais
-été au cœur même de la maison de ma vie.</p>
-
-<p>Mais il est trop tard. Vois-tu, Dea, un
-homme à mon âge est malgré tout un vieil
-homme, et tu n’es plus toi-même une jeune
-fille. Vie effrayante qui aboie en moi comme
-un chien ! tire sur ta chaîne. Une petite main
-jamais, jamais ne viendra te délivrer.</p>
-
-<p>Maintenant, il faut arranger ainsi ce conte
-charmant avec lequel fut bercée l’ancienne
-humanité. Quelqu’un frappe à la porte. Es-tu
-le vent ? Es-tu l’Amour ? Je suis la Mort.
-Alors, entre, car ma vie est partie là-bas ; il
-n’y a plus que toi qui pouvais venir encore.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch9">LA CHANSON D’ÉTERNITÉ</h2>
-
-<p class="dedic">A Henri Charriaut.</p>
-
-
-<p>Jurieu est à sa table. Il a laissé tomber sa
-plume. Son cœur bat à coups pressés et il
-n’est plus le même homme qu’hier, que tout
-à l’heure. Une onde chaude a passé, un
-large flot de vie. Et il s’étonne d’avoir pu
-écrire tout ce matin d’été, dans le calme de
-sa pensée. Ses pages sont humides d’encre
-encore ; elles palpitent d’humanité lointaine ;
-elles ont jailli brûlantes et fraîches, visions
-des âges où passa l’homme vierge, le libre
-enfant de la Genèse. Et Jurieu, comme un
-patriarche, comme un mage, a vécu de la vie
-merveilleuse des forêts et de la savane. Le
-jour se levait quand il a ouvert la haute baie
-de sa chambre de travail. Le matin parfumé
-d’une odeur de thym est entré. Et ensuite,
-avec le reflet vert des grands arbres sur ses
-mains, il s’est assis à sa table. La vie tardait
-encore aux champs et dans la maison. Une
-paix profonde de silence l’enveloppait
-comme une éternité.</p>
-
-<p>Il a dit la transmission divine de l’être à
-travers le temps. Et lui-même se croyait
-rêver aux matins du monde. Puis la joie des
-hauts feuillages a vibré dans l’heure lumineuse.
-Les faucheurs au bruit clair des faux ont
-marché par les pelouses. D’autres hommes à
-mesure naissaient des races, comme l’herbe
-en fleur allait repousser de l’herbe et rien
-n’était fini, tout recommençait dans un cycle
-éternel. Ainsi, parmi les images et les analogies,
-il a remonté les courants profonds d’humanité.</p>
-
-<p>Maintenant une voix jeune chante dans la
-maison et il n’est plus le même homme : le
-rythme intérieur s’est rompu, un flot de vie
-ardente a passé. Jurieu se lève, il comprime
-à deux mains sa poitrine et il est heureux
-d’une chose lointaine, inexplicable. La petite
-Chanson, elle aussi, semble venir du fond des
-âges, des matins du monde. Tout à l’heure,
-il l’entendit au jardin d’Eden ; elle monta
-pour la joie du premier homme ; elle emplit
-d’amour le cœur ingénu d’Adam. Et toute
-autre voix se tut ; il n’y eut plus sous les
-cieux sidérés que ce souffle mélodieux et frêle.
-Jurieu fait un pas vers la porte, revient et,
-en passant devant un miroir, il aperçoit sa
-barbe blanche. Elle ruisselle en ondes argentées
-de ses joues ; elle a l’éclat des neiges sur
-un haut mont, sur une cime qui vit les jeunes
-humanités ; et lui aussi porte à ses épaules
-des faix d’humanité, pèlerin chargé des
-reliques d’un millénaire passé. Il appuie la
-main sur ses tempes, il se sourit avec mélancolie.</p>
-
-<p>— Quelle folie ! à mon âge ! Presque un
-vieillard !</p>
-
-<p>Et il cesse d’entendre la petite Chanson ; la
-maison, d’un silence lourd, pèse sur sa songerie.</p>
-
-<p>Il lui semble avoir marché depuis des
-siècles ; il ne sait plus depuis combien de
-temps il est en marche. Peut-être c’était aux
-premières aurores du monde. Et il longeait
-les fleuves sacrés, il vivait avec les brahmes
-et les éléphants blancs, dans des contrées
-merveilleuses. Alors encore l’éternité était
-fraîche, toute jeune : les hommes ne connaissaient
-pas les temples en ruines ni les dieux
-mutilés, et les choses de mémoire n’étaient
-pas encore nées ; la durée des jours se fondait
-dans un jour unique et divin, sans commencement
-et sans fin. Et puis, la petite Chanson
-une première fois s’était fait entendre.</p>
-
-<p>Elle venait des fontaines et des jardins ;
-elle arrivait de l’autre côté de la vie ; elle
-sembla monter du mystère profond de la
-Genèse. Et il vit apparaître la Femme : la
-Chanson avait la forme de sa bouche et déjà
-cette bouche avait connu le baiser. Ensuite,
-il cessa d’être seul ; il eut un toit sous lequel
-ils vivaient ensemble, et une petite existence
-avait grandi près d’eux, la petite onde claire
-d’une source, le matin délicieux d’une vie
-d’enfant.</p>
-
-<p>Ainsi Jurieu avait cru revivre lui-même le
-grand rêve d’humanité, la transmission infinie
-des âges de jeunesse et d’amour qui était sa
-foi. Absorbé dans ses palingénésies, il ne
-s’aperçut des neiges de sa barbe qu’après que
-la mort eut passé sur la maison. La jeunesse
-du monde s’éclipsa ; il ne resta que le poids
-effrayant des âges. Et il était lui-même un
-homme ancien qui se souvenait d’Eden. Des
-ans s’écoulèrent, des portions d’éternité où la
-douleur demeura victorieuse, où aux champs,
-de la conjecture elle fauchait toute vie comme
-auprès de lui elle avait fauché la fleur de son
-mûr été. Albine parut avoir emporté aux
-ombres la grande clarté qui avait marché
-devant lui. Il fut dans les ténèbres, il tâtonnait
-du côté de l’Orient et il ne croyait plus à
-l’éternité de la substance, à la loi qui fait tous
-les hommes contemporains d’un même point
-de la durée qui est la vie. Et puis un jour,
-dans son âge d’ancêtre, la petite Chanson
-s’était réveillée. Comme un vent léger,
-comme une brise venue des confins de l’espace
-et du temps, elle avait brui sur les lèvres
-de l’enfant. Celle-ci aussi s’appelait Albine.
-Une bouche s’était fermée, une autre s’était
-ouverte et elles avaient toutes deux le même
-nom. Ses ans semblèrent recommencer et il
-sentit finir l’exil d’Eden.</p>
-
-<p>Jurieu à présent s’apparaît dans le miroir
-avec les clairs yeux d’un jeune homme. Son
-regard est un miroir plus brillant, une eau
-profonde et fraîche mirant l’infini d’un ciel.
-Et il ne voit plus sa barbe blanche, sa toison
-de patriarche : le flot remonté du cœur lui
-met aux joues les roses ardentes de la vie. Et
-les images d’éternité se sont renouées.</p>
-
-<p>— Exquise petite Albine, aube et midi de
-mes jours, symbole jeune de l’Etre impérissable,
-tu fis ce miracle de ressusciter celle qui,
-en partant, te confia à ma garde paternelle.
-Tu es deux fois Albine, toi en qui Albine
-revit, et toute la jeunesse du monde !</p>
-
-<p>Les heures repassent. Il revit l’harmonieux
-hymen, leur chère solitude d’amour et de
-travail, le mirage d’univers que seule la mort
-avait pu rompre. Mais la mort n’est qu’un
-passage vers les métamorphoses : la vie seule
-règne et l’éternité en elle. Et il entend la
-douce voix des adieux : « Ne pleure pas… En
-la regardant, plus tard tu croiras que je te
-suis revenue. » Une ombre s’est levée et lui
-sourit, la forme même du corps aimable qu’eut
-Albine ; et des mains, comme alors, se sont
-jointes, et il croit sentir entre les siennes la
-petite main d’enfant qu’elle lui mit entre les
-doigts comme un legs, comme les petites
-mains délicieuses de son âme. Et Albine
-l’avait eu d’un premier époux, six ans
-avant qu’il l’eût prise pour épouse, à son
-tour.</p>
-
-<p>Le flot s’est apaisé, la sève orageuse remontée
-du vieux cœur vert. Et Jurieu s’en va vers
-la fenêtre, il contemple le bel été des pelouses,
-la gloire des chênes centenaires, images des
-Forces éternelles. Déjà le jour est haut comme
-dans sa vie ; le soleil sous sa meule vermeille
-a broyé le matin ingénu. Il n’est plus que
-le blanc patriarche, le grand arbre bruissant
-d’ans et d’abeilles dans la forêt de l’Etre.
-Un calme merveilleux lui vient des siècles
-derrière lui.</p>
-
-<p>Mais de nouveau la petite Chanson monte
-de la maison, semble monter du fond des
-âges. Il la connut au matin de la vie ; elle
-chantait le bonheur et elle s’appelait aussi
-Albine. Alors encore une fois le vieil arbre
-frémit jusqu’en ses racines. Le printemps est
-revenu, le flot de jeunesse et d’éternité, et la
-porte s’ouvre, il voit apparaître la Vierge
-comme autrefois lui apparut la Femme. Elle
-est presque nue sous la transparence des
-mousselines. Son corps ondule comme une
-vapeur d’argent venue des eaux ; ses gestes
-secouent dans l’air des parfums de roses.
-Il croit sentir l’odeur divine de sa vie.</p>
-
-<p>— Vois, dit-elle, je les cueillis encore
-mouillées de rosée pour en parer cette table.</p>
-
-<p>Il lui répond en souriant :</p>
-
-<p>— Fleuris-en donc ces vieilles écritures
-comme d’un jeune symbole, comme du signe
-charmant de ta présence.</p>
-
-<p>Maintenant, elle s’assied sur ses genoux et
-caresse ses joues chevelues ; les petites mains
-joueuses font un vent léger à ses lèvres. Il
-demeure troublé d’un délice profond, d’une
-peine délicieuse, et toute la terre a tremblé
-autour de lui comme pendant un mystère.
-Doucement, il lui ouvre les yeux, il contemple
-leur orient limpide, et un autre regard se lève.</p>
-
-<p>Il croit entendre une voix :</p>
-
-<p>— Elle et moi, c’est encore moi.</p>
-
-<p>Ensuite, ses larmes coulent.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch10">LA FILEUSE DE MINUIT</h2>
-
-<p class="dedic">A Eugénie Meuris.</p>
-
-
-<p>Près d’un canal (c’était, sur les eaux de ce
-canal, un brumeux et triste minuit de novembre),
-une file de pauvres maisons sous
-les arbres me suggéra tout à coup — après
-des heures à errer par les carrefours sans
-passants — de lentes douleurs de très vieilles
-gens, comme des malades en une cour d’hôpital.
-Mais peut-être, songeais-je, il y a là,
-derrière ces mornes vitres, au fond d’un de
-ces logis d’un âge reculé, peut-être il y a le
-pâle visage et les cheveux décolorés d’une
-enfant lasse de filer toujours à son rouet, de
-filer les soirs et les matins en rêvant à celui
-qui l’ira prendre par la main et la mènera
-vers les sacrements. Et sans doute — ah !
-filer sans espoir le chanvre et le rêve comme
-une petite aïeule ! — elle vient de souffler la
-lampe, elle s’est couchée dans le lit, sous la
-touffe de buis, à côté d’une vieille femme
-qui s’agite et ne peut trouver le sommeil.</p>
-
-<p>Mes pas, las de tourner sous les tours et
-les beffrois en cette ville millénaire, — Memling,
-l’évangélique peintre, avait vécu et connu
-là de pareils mélancoliques minuits, car la
-ville s’appelait Bruges ! — mes pas donc,
-après tant de venelles et de ponts et de
-places et de porches, m’avaient conduit jusqu’en
-cette agonie d’un solitaire quartier,
-dans l’humide voisinage d’un triste canal.
-Nulle lune n’éclairait les maisons sous les
-arbres ; leur fantôme seulement (puisqu’à
-peine j’en pouvais distinguer la forme) se
-dressait devant moi dans le pluvieux brouillard,
-comme si vraiment, depuis tant de siècles
-qu’elles subissaient les rafales, ce n’étaient
-plus que des fantômes de maisons, de pauvres
-fantômes à présent ressuscités par un nocturne
-sortilège.</p>
-
-<p>Mais, m’avisai-je, ils vont m’entendre, ils
-vont se réveiller au bruit lourd de mes pas,
-les habitants de ces taciturnes demeures ; car
-sans doute plus jamais personne, depuis des
-ans, ne passe le long de ce canal. Aussitôt je
-m’efforçai d’étouffer ma marche en la moite
-couche de feuilles dont le pavé était jonché ;
-je devins moi-même un fantôme dans cette
-rue spectrale.</p>
-
-<p>Un réverbère (il semblait s’éteindre subitement,
-puis jetait une petite flamme) — un
-réverbère, comme une veilleuse dans un dortoir
-d’hôpital, au loin sillait l’eau du canal
-d’un reflet rouge. Et toujours quelque gargouille,
-avec un clapotis léger, — mais je ne
-pouvais voir en quel endroit, — avec une
-triste musique de larmes éternelles, se déversait
-dans cette eau. On dirait, pensais-je,
-que pleure en cette stillation sans arrêt la
-moribonde lumière de là-bas, la lumière des
-yeux crevés du sinistre réverbère ou si c’est
-du sang qui, comme dans un hôpital, s’égoutte
-des plaies et larme par les souterraines
-rigoles jusqu’au fond des puits. Un cimetière — ce
-me semblait, expliquez cela ! — un
-cimetière, comble d’antiques pourritures oubliées,
-devait étendre aux alentours son
-funèbre enclos.</p>
-
-<p>A la fin, l’angoisse du silence au bord de
-cette eau comme des larmes et du sang,
-m’opprima si affreusement que, sans cause,
-et seulement pour rompre le silence, je me
-mis à crier :</p>
-
-<p>— Hola ! Ho ! Quelqu’un ! Y a-t-il encore
-ici quelqu’un de vivant ?</p>
-
-<p>Une fenêtre s’ouvrit, — et justement un air
-de carillon se mit à tinter dans la nuit, tinta
-comme des gouttes de pluie mélodieuses sur
-les sombres carreaux de la nuit ou comme
-un vol musical d’oiseaux dans la nuit, si bien
-que je me persuadai d’abord que s’ouvrait
-réellement par cette fenêtre une volière à un
-vol d’oiseaux.</p>
-
-<p>Mais un aimable rire, un rire frais et jeune — c’était
-aussi comme le rire de ce carillon ! — trilla
-presque aussitôt, tandis qu’une rose,
-lancée par d’invisibles mains, frôlait mon
-visage et ensuite, parmi les feuilles mortes,
-tombait à mes pieds.</p>
-
-<p>Il n’y eut pas de paroles, les lèvres n’émirent
-que le son de cristal de ce rire,
-comme si toute la petite personne — frêle,
-frêle, la bouche en cœur de rose — aussi
-eût été en cristal. Mais cette rose sur ma
-joue, dis-je en ramassant la fleur, ce cœur de
-rose, n’est-ce pas sa bouche même qu’elle me
-jeta ? Sans doute ma voix l’avait tirée de son
-sommeil ; elle quittait à l’instant le lit où
-constamment s’agitait cette vieille femme.</p>
-
-<p>Je la soupçonnai toute pâle et décolorée
-comme une petite aïeule, après les étés et les
-hivers à filer son rêve et son chanvre.</p>
-
-<p>La fenêtre s’était refermée sur le rire ;
-maintenant l’escalier craquait sous la hâte
-d’un pas ; et ensuite, dans l’entrebâillement
-de la porte, m’apparut une main qui me faisait
-signe d’entrer.</p>
-
-<p>— Oh ! dites-moi (la fille était brune et
-maigre et je lui parlais ainsi, en considérant
-autour de nous la nudité des murs) dites-moi.
-N’y a-t-il pas un cimetière en ce quartier
-loin de la ville ? N’y a-t-il pas des malades
-en un hôpital au bout du canal dans ce quartier
-de la ville ?</p>
-
-<p>— Je vois que vous aimez à rire, me répondit-elle
-en riant et en déroulant ses cheveux.
-Eh bien ! si vous êtes venu pour ce
-que je crois, la mère dort dans son lit, mais
-il y a une petite place sur le côté, jusqu’où
-descend le drap.</p>
-
-<p>Elle m’avait pris par la main et m’attirait
-vers l’escalier ; mais un insurmontable dégoût
-à présent me dissuadait de la suivre.</p>
-
-<p>— Non, non, dis-je, laissons cela.</p>
-
-<p>— Oh ! — et elle riait plus fort à présent — la
-bonne femme n’est pas pour nous
-inquiéter ! Et il y a encore ma petite sœur
-dans un autre lit ; mais, vous savez, pour elle
-j’éteins la lampe.</p>
-
-<p>— Et, dites-moi, repris-je après un moment — (je
-parlais comme en songe), — n’a-t-elle
-pas le pâle visage et les cheveux décolorés
-d’une enfant lasse de filer toujours à
-son rouet ?</p>
-
-<p>Elle cessa de rire :</p>
-
-<p>— Ah ! nous avons cru la perdre souvent.
-A dix ans, elle n’était pas grande en tout
-comme une poupée. Il fallait passer les nuits
-à la lever, à la coucher ensuite. On n’était
-jamais sûr qu’elle verrait venir le jour. Et
-c’est vrai, elle est pâle, c’est comme une petite
-image de la Vierge. Voici qu’elle va sur ses
-dix-sept ans. Avec mes gains, je lui achète des
-robes ou du lin, et comme ça elle file, elle file
-de la belle toile pour le jour où elle s’ira
-mettre en ménage, — de la toile toute
-blanche pour ses draps de mariée. Mais,
-attendez, je vais l’appeler. — Hé ! Leentje !</p>
-
-<p>Un pas bientôt glissa le long des degrés — (encore
-une fois tintait le carillon au loin sur
-la ville) — un pas léger comme les notes de
-ce carillon descendant et remontant l’échelle
-des arpèges, et ces pas des agneaux sur les
-prairies en fleurs des vieux volets gothiques.
-Ensuite s’avança jusque près de moi en sa
-longue robe blanche, s’avança dans le cercle
-de lumière de la lampe une petite forme charmante,
-la grâce et la pâleur mêmes d’une
-vierge de Memling (mais elle ne portait pas le
-lys), les candides yeux d’améthyste et les fines
-mains translucides d’une vierge de Memling.</p>
-
-<p>— Et si vous saviez comme elle chante !
-s’écria la fille brune en se reprenant, par une
-vieille habitude, à rire.</p>
-
-<p>— Au clair de lune (maintenant elle chantait,
-la petite fileuse) au clair de lune, avec
-des fils de lune, filait en un pré de lune, la
-princesse. — Ah ! personne ne sait plus son
-nom ! — Passa par le pré, en habits de lune,
-le fils du roi. « Ah ! lui dit-elle sous la lune,
-je file pour mon cœur un beau rêve couleur de
-lune. » Longtemps après, par le pré de lune,
-revint le fils du roi. « Ah ! lui dit-elle sous
-la lune, je file pour mon lit de noces de beaux
-draps de lune. » Encore une fois passa, en
-le pré, sous la lune, le fils du roi : « Ah ! lui
-dit-elle, c’est fini de filer le rêve et les draps ;
-maintenant avec ces fils de lune, je file mon
-suaire, mon beau suaire de lune, dit la princesse. » — Ah !
-personne ne sait plus son
-nom ! Et quand une dernière fois revint le
-fils du roi, sur le pré séchaient les beaux draps
-de lune ; mais la princesse ne filait plus. — Ah !
-filait dans la lune la princesse !</p>
-
-<p>— Assez ! (étreint par une réelle douleur,
-je ne pus maîtriser ce cri.) Assez ! tous les
-lins sont filés. Il y a assez de toiles filées
-pour les suaires ! Et comment pouvez-vous
-nier qu’il y ait un cimetière proche de ce
-canal, un cimetière aux ossements pourris par
-les eaux de ce canal ?</p>
-
-<p>Je m’aperçus alors que j’avais effrayé cette
-enfant.</p>
-
-<p>— Oh ! (lui dis-je très doucement), il
-viendra, celui que vous attendez et qui vous
-mènera aux sacrements. Oui, il viendra,
-n’ayez point de crainte ; il viendra, le prince
-pour qui vous vêtirez vos blancs vêtements de
-lune ; et vous irez ensemble vous aimer dans
-la lune, — ô ma petite vierge, ô vierge que
-Memling eût peinte avec des couleurs de lune.</p>
-
-<p>En sortant de cette maison (sur le seuil la
-fille brune à présent m’injuriait), j’entendis
-encore une fois le sanglot de la gargouille
-dans la nuit, encore une fois les oiseaux du
-carillon.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch11">LA JEUNE FILLE A LA FENÊTRE</h2>
-
-<p class="dedic">A Judith Cladel.</p>
-
-
-<blockquote>
-<p class="drap small">Par l’entre-bâillure des mousselines, à travers la vitre
-comme étamée d’un soir d’hiver, un canal s’aperçoit.
-De l’autre côté du canal, les maisons sont bordées par
-un quai. Une vieille arche de pont, un peu au delà
-vers la gauche, érige un crucifix. Il neige. Dans la
-reculée, un chevet d’église s’écorne, cassé par la perpective.</p>
-</blockquote>
-
-<p><span class="sc">La jeune fille à la fenêtre</span>, <i>faisant de
-la dentelle</i>. — Mes mains, mes petites
-mains, mes pâles mains jamais nuptiales, les
-avez-vous fait danser toute cette après-midi,
-les fuseaux !… C’est ma triste vie qui, fil à
-fil, s’enroule autour des épingles d’or, et les
-fils sortent de mon cœur, les fils vont de mon
-cœur à mes doigts, les beaux fils couleur de
-neige qui retiennent mon cœur captif.</p>
-
-<p>» Mes sœurs, s’il ne vient pas, Celui que
-j’attends, vous enlèverez les épingles, vous
-détacherez la dentelle, vous l’éploierez sur
-la nuit de mes yeux… Je l’ai commencée
-avec les fils de mai… Il neigeait alors de l’aubépine,
-les soirs avaient des tuniques blanches
-de petites filles ; dans l’église, les orgues
-du mois de Marie chantaient. Et mon cœur
-aussi était une église où, derrière les vitraux
-sous la petite lampe, mon Jésus resplendissait.
-Son sourire me regardait avec la forme
-de mon propre cœur ; et je lavais doucement
-ses plaies avec des larmes qui n’avaient pas
-encore pris le goût du sel !</p>
-
-<p>» Mes mains, mes joyeuses mains jamais
-lasses, c’était mon voile de mariée qu’en ce
-temps vous fleurissiez de marguerites et
-d’étoiles… Le prêtre a quitté la chapelle ;
-l’enfant de chœur a éteint les cierges de l’autel ;
-les orgues se sont tues dans les soirs.
-L’hiver était venu ; et j’ai continué mon beau
-voile avec des fils de neige. Mes mains ont
-filé la neige qui tombait dans l’hiver de mon
-cœur, elles en ont fait le fil avec lequel
-maintenant s’achève le triste voile.</p>
-
-<p>» Mon cœur est une église où, après la
-messe, il passe des visages aux yeux vides
-comme des chambres de trépassés. Des mères
-intercèdent à genoux pour leur enfant malade.
-Une très vieille jeune fille porte son
-cœur dans ses doigts et l’offre aux Saintes
-miséricordes.</p>
-
-<p>» Je suis cette mère, Seigneur, intercédant
-pour mon amour malade, je suis cette vieille
-jeune fille, Seigneur ! Je remets entre vos
-mains l’offrande douloureuse de mon cœur
-inexaucé. Dévidez-vous, les fuseaux ! Mes
-larmes à la longue ont durci de leurs cristaux
-le fil ; la dentelle sous mes larmes s’est gelée
-en dures et brillantes fleurs de givre.</p>
-
-<p>» Dites, dites, mes sœurs, le voile, en
-l’éployant, sera-t-il pas assez long pour
-s’étendre de mon visage à mon cœur ?</p>
-
-<blockquote>
-<p class="small drap">(Les cloches sonnent à l’église. Elle regarde
-s’allumer les vitraux dans le chœur. Des
-mantes noires passent sur le pont.)</p>
-</blockquote>
-
-<p>» Je les reconnais : ce sont toujours,
-depuis que je travaille à cette fenêtre, les
-mêmes visages de soir et de prières ;
-l’hiver aussi a neigé sur ces âmes. Mes
-espoirs, vous vous êtes usés comme les
-genoux qu’elles vont fléchir devant les autels…
-Chaque soir, elles passent au tintement
-de la cloche dans leurs grands manteaux ;
-elles se signent devant le crucifix ; elles vont
-vers les cierges et les chants, comme des
-oiseaux battant de l’aile du côté des volières.
-Mon cœur, comme elles, porte une sombre
-mante… Mon cœur passe sur un pont, mon
-cœur va vers une chapelle dont le prêtre est
-mort il y a longtemps. Nulle lampe ne brûle
-plus par delà les verrières, nul encens ne
-fume plus sous les voûtes ; et cependant mon
-Jésus y est couché parmi l’or et les aromates.</p>
-
-<p>» Silence ! Mon cœur a frappé à la porte ;
-la porte ne s’est pas ouverte, la porte jamais
-ne s’ouvrira. Ah ! sonnez, les cloches ! sonnez,
-mes glas ! Mes prières connaissent une chapelle
-muette comme un tombeau.</p>
-
-<blockquote>
-<p class="small drap">(Elle a laissé retomber les bobines et rêve,
-les yeux distraits, perdus dans la neige
-qui floconne lentement.)</p>
-</blockquote>
-
-<p>» Nous étions alors autour de la table
-quatre petites sœurs. Une est partie, un soir
-qu’il neigeait comme à présent ; elle n’avait
-pas quinze ans. Celle-là sans doute, dès le
-berceau, avait été fiancée à un beau jeune
-homme pâle dans la lune… Et ensuite, la
-table est devenue trop grande pour les
-trois autres. Annie ! ma chère Annie, pourquoi
-ne suis-je pas couchée à votre place
-dans la petite bière où vos lys ont fleuri
-pour l’éternité ? J’étais l’aînée de nous ; il
-n’eût fallu qu’un peu plus de bois au cercueil…</p>
-
-<p>» Et tant qu’elles furent quatre, les soirs,
-dans le jardin, les petites sœurs dansaient
-une ronde en chantant : « Il était un beau
-prince, et ri et ri, petit rigodon… » — Ah !
-je ne veux plus chanter cela. Une princesse
-au fond d’une tour espère la venue du beau
-prince… Le beau prince a passé par le pays ;
-il a passé devant la tour ; la petite princesse
-est morte de chagrin parce que le beau
-prince n’a pas trouvé la clef de la tour…
-Annie, ma chère Annie, est-ce que quand il
-neige, ce ne sont pas les pleurs gelés des
-pâles jeunes filles qui tombent des étoiles — des
-pauvres jeunes filles pleurant le bel
-amant qui n’est pas venu ? Dites, bonne
-Annie, est-ce que ce n’est pas la charpie que
-des petites mains de jeunes filles effilent au
-fond des étoiles pour panser les blessures de
-celles qui sont demeurées ?</p>
-
-<blockquote>
-<p class="small drap">(Une lampe s’allume dans une des maisons
-en face.)</p>
-</blockquote>
-
-<p>» La bonne dame tout à l’heure descendra
-son chien à la rue, elle le regardera un instant
-courir dans la neige ; ensuite elle le
-rappellera. Et, à travers la mince guipure
-blanche, je verrai la bonne dame passer l’eau
-sur son thé, ajouter quelques points à sa
-tapisserie… (Ah ! toujours la même depuis
-de si longues années !)… puis s’endormir,
-son petit chien sur ses genoux : ils n’ont pas
-connu le poids léger d’une chair d’enfant.</p>
-
-<blockquote>
-<p class="small drap">(D’autres fenêtres s’allument.)</p>
-</blockquote>
-
-<p>» Ah ! Des lampes encore ! Des lampes
-comme des yeux rouges de pleurs ! Des lampes
-comme des regards d’aveugles derrière la
-vitre d’un hôpital ! De vieilles gens sans
-doute, des âmes lasses d’infinies résignations !
-D’anciennes douleurs de jeunes filles regardant
-neiger le silence à travers le cloître de
-leur cœur. « Il était un beau prince ! Et ri et
-ri, petit rigodon ! » Pourquoi la triste chanson
-me revient-elle surtout ce soir ? Pourquoi
-grelotte-t-elle à la porte comme un
-vieux pauvre chargé des reliques d’un autre
-âge ? Il y a si longtemps qu’elle est morte,
-la princesse : le beau prince sans doute n’en
-a jamais rien su… Mes mains, séchez les
-pleurs de mes yeux.</p>
-
-<blockquote>
-<p class="small drap">(Sur le pont tout à coup quelqu’un apparaît,
-un homme dont on n’aperçoit pas le
-visage à travers la neige et la nuit. Il
-s’arrête près du crucifix et regarde du
-côté de la fenêtre. Elle rit.)</p>
-</blockquote>
-
-<p>» Le voilà, mon prince Charmant… Il y a
-six ans qu’il passe sur le pont, tous les soirs,
-à la même heure. J’ignore son nom ; je sais
-seulement qu’il a des cheveux blancs. Il
-passe, il regarde ; nous ne nous sommes
-jamais rien dit. Mes sœurs l’appellent :
-<i>l’ange des dernières pensées du jour</i>. Et
-ensuite ce n’est plus qu’une ombre au bout
-de ce canal… Il s’en ira dans un instant
-comme il s’en est allé tous les autres soirs.</p>
-
-<p>» Ah ! qui aurait dit, quand nous étions
-quatre petites sœurs chantant cette antique
-ballade, qu’un si vieux monsieur s’arrêterait
-devant ma tour et que je serais la princesse
-des espoirs qui ne doivent pas se réaliser !
-Je ne tiens plus au monde pourtant que par
-cette charité d’un regard qui se tourne vers
-ma vitre…</p>
-
-<blockquote>
-<p class="small drap">(L’inconnu fait un geste et quitte le pont.)</p>
-</blockquote>
-
-<p>» Parti ! Et ce geste encore depuis six ans,
-ce geste dont toujours il semble se résigner
-et prendre à témoin le ciel de l’impossibilité
-de franchir la distance qui nous sépare… Il
-n’y a cependant là qu’une flaque d’eau, il n’y
-a que les silences d’un peu d’eau qui dort !
-Mon cœur est une maison au bord d’un canal,
-avec une fenêtre derrière laquelle veille mon
-amour et où se réfléchit le regret d’un passant.</p>
-
-<blockquote>
-<p class="small drap">(La nuit est entièrement tombée ; une douceur
-de sommeil pèse sur la ville. Là-bas,
-les hautes fenêtres de l’église se découpent,
-étincelantes.)</p>
-</blockquote>
-
-<p>» Seigneur, je mêle ma voix à celles de vos
-humbles servantes… Seigneur, prenez en
-pitié ma longue peine… Donnez-moi la force
-de continuer jusqu’au bout ce voile de
-mariée, afin que, n’ayant pu servir à ma vie,
-il serve au moins à ma bonne mort… Et vous,
-mes mains, mes pauvres mains flétries, si, à
-force de vider les bobines, le fil venait à vous
-manquer, prenez les lins de mes cheveux,
-prenez à mes tempes les fils sur lesquels a
-neigé l’hiver. »</p>
-
-<blockquote>
-<p class="small drap">(Elle ferme les rideaux, allume sa lampe et
-se remet à sa dentelle.)</p>
-</blockquote>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch12">LES PAS</h2>
-
-
-<p>Aux aubes insomnieuses de l’hiver, quand
-le dur hoquet des coqs — et leur diane — éveille
-le sanglot comme à regret des horloges,
-lequel, roulant sa tête découragée sur
-l’oreiller (avec cette plainte : Ah ! déjà eux !
-<i>déjà les pas !</i> et le jour n’a pas même cogné
-à la vitre !) lequel sans un frisson les a entendus,
-par le sonore pavé des villes et les
-sourdes campagnes, tinter ainsi que des glas
-à des cloches et battre à coups de talons
-on dirait de funèbres tambours, et tout un
-temps — alors aussi sonnent les cloches dans
-les paroisses — clouer en des bières avec des
-marteaux (ce semble ! ce semble !) le silence
-nocturne ?</p>
-
-<p>Pour moi, tourmenté dès le déclin des ténèbres
-par la certitude de leur approche fatale,
-je me résigne à l’obsession de les écouter — depuis
-des ans ! depuis ma petite enfance ! — toujours
-aux mêmes heures passer sous mes
-fenêtres. Il me semble qu’ils n’ont pas cessé
-de marcher ainsi depuis des siècles, que l’aube
-des âges les vit, comme l’aube des jours actuels,
-s’avancer en longues files par la poudre des
-routes, par la poudre d’ossements broyés des
-routes, tels des migrations de races vers l’espoir
-des patries ! Et d’abord — (ah ! qui pourrait
-douter que ce ne soit le pas d’un très vieil
-homme levé avant les autres, car il sait, celui-là,
-que sa journée sera plus brève) — je reconnais
-les lents et las sabots du premier qui
-passe — les sabots devanciers de tous les
-sabots, comme d’un patriarche frayant le
-chemin à d’errantes tribus. Nul — qui n’a ouï
-ce pas doucement sortir des lointains et tout
-à coup grandir et ensuite se perdre en du
-lointain encore — ne sait la tristesse du servage
-humain. Mystérieux et furtif, c’est
-comme si du fond des temps il arrivait, le
-voyageur toujours en marche par le deuil des
-aubes ; et oui ! c’est bien son même pas de
-sommeil et d’ennui, son même pas comme en
-léthargie et qui après inévitablement, ah !
-inévitablement s’éteint dans le silence. (Dites,
-vous autres les mauvaises consciences,
-n’est-ce pas ainsi quelqu’un en vous, et ce
-qu’on nomme remords, ce pas pesant qui bat
-le rappel des funestes souvenirs à travers la
-nuit des rideaux de votre âme ? Ou quelque
-fossoyeur s’en allant, pour un crime encore
-chaud, fouir un trou dans un coin de cimetière ?
-Ou la Mort, voyons, ne serait-ce pas la
-Mort elle-même, vers les holocaustes et les
-hécatombes menant les foules ?)</p>
-
-<p>Maintenant il a passé ; mais d’autres s’éveillent,
-d’autres sabots comme des tambours et
-des marteaux, — en vérité ceux-là mêmes,
-n’en doutez pas, qui sur vos orgueils endurcis
-et vos faims regoulées, battront la charge à
-l’aube de la Sociale, mes frères, méprisants
-de demain ? Or, chacun de ces pas, comme à
-un but différé, mais certain, va vers la mort,
-chaque accourcit le temps qui entre la mort
-et l’homme laisse tout juste l’espace où se
-meut le bœuf quand déjà le tueur manœuvre
-son maillet, — et peut-être pour cela te
-paraissent-ils résonner comme des tambours
-voilés, ô ma triste pensée des aubes d’hiver !
-L’heure, par larges andains, fauchera dans
-le tas, vendangera leur pauvre vigne de misère,
-les couchera sur les claies du carnage
-en copieuses moissons (afin que les morgues
-ne chôment et que regorgent utilement les
-rouges hôpitaux !) Car ne sont-elles pas les
-nécessaires proies des charniers, car ne nourrissent-elles
-pas vivants l’impérieuse voracité
-des vers — les plèbes besoigneuses qui
-dès l’aube heurtent à nos sommeils leurs
-sabots (ils étaient partis à l’aube aussi ceux
-d’Austruweel !) et courent affronter l’effroi des
-cataclysmes ?</p>
-
-<p>Par les fournaises des usines et leurs
-typhons enchaînés — mais ils se déchaînent, — par
-le volcan en sommeil des mines, à travers
-les mâchoires et les étaux des sournoises
-machines, peine, tourbe misérable ! pour qu’à
-tes vertèbres en poudre, à ta chair en lambeaux,
-à tes saignantes pourritures notre
-charité (mais vaut-elle la tienne qui nous
-octroie cette illusion de réparer des torts sans
-nombre ?) dispense les funérailles pompeuses
-et publiques.</p>
-
-<p>Ah ! il y avait aussi, parmi les lourds et
-lents sabots qui, ce matin-là, s’en allaient
-vers Austruweel, de petits sabots rapides et
-légers (vous savez, presque en joie et comme
-on va à une fête !) oui, il y avait aussi des
-sabots de jeunes filles et d’enfants. Car,
-écoutez ! il faut les prendre jeunes, puisque
-aussi bien leur vie n’a pas de lendemain.</p>
-
-<p>Et… et (à présent c’est le moment de pleurer,
-les yeux !) la Mort, comme pour une fête, ne
-leur a-t-elle pas tiré, n’a-t-elle pas tiré avec
-leurs os un feu d’artifice merveilleux ?</p>
-
-<p>Par les aubes insomnieuses, les sabots
-comme des pas de sommeil vers les fosses !
-comme des pas mous sur la glaise des
-cimetières, des pas sur le vide sonore des
-puits !<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a></p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Le 6 septembre 1889, la cartoucherie Corvilain, sise
-au polder d’Austruweel, devant Anvers, fit explosion.
-Les tanks à pétrole sautèrent ; tous les réservoirs de
-combustible aux alentours prirent feu. La fumée
-lourde et noire de l’incendie s’en alla vers les Flandres.
-Le patron pêcheur du bateau <i>l’Angélique</i> la vit en mer
-par la traverse de Coxyde. Il y eut 80 morts.</p>
-</div>
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch13">NEUF CHANSONS DE FLANDRE</h2>
-
-<p class="dedic">A Max Elskamp.</p>
-
-
-<h3>I<br />
-<span class="small">LA CHANSON DE L’ANNEAU</span></h3>
-
-<p>Quelque chose est survenu, ma mère, — retirez
-de l’armoire la robe de l’autre jour, — la
-belle robe fleurie.</p>
-
-<p>Faites-y, ma mère, un point — si solide
-que la mort même ne puisse le défaire. — Un
-vent léger a passé sur le verger, — il
-a passé d’abord sur les ifs du cimetière.</p>
-
-<p>J’irai au puits, j’en viderai les eaux — je
-chercherai l’anneau que j’y lançai l’autre
-jour. — Je suis allée au puits, je n’ai pas
-retrouvé l’anneau. — Un vent glacé remuait
-les croix du cimetière.</p>
-
-<p>Non, ma mère, c’est trop tard pour moi
-d’en aimer un autre. — Celui qui repose là a
-aussi — mon cœur enterré avec lui. — A présent
-retirez la clef du tiroir, — plus jamais je
-ne porterai la robe fleurie.</p>
-
-<p>La clef, jetez-la où l’autre jour j’ai lancé l’anneau.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3>II<br />
-<span class="small">LA CHANSON DE L’ENFANT MORT</span></h3>
-
-<p>Un gentil oiseau a fait son nid — dans la
-mousse du toit. — Mon petit enfant n’avait
-pas trois ans ; — un oiseau sous son aile emporta
-son âme, — comme descendait sur les
-plaines l’hiver.</p>
-
-<p>L’oiseau n’est plus revenu, — je suis restée
-veuve de ma vie. — Ensuite les pommiers ont
-fleuri, — les fleurs du verger étaient roses
-comme ses petits pieds quand il marchait
-devant le seuil.</p>
-
-<p>J’ai porté les fleurs à ma bouche, — j’ai cru
-baiser la chair froide — de celui que je n’ai
-pu réchauffer. — Et maintenant toujours son
-ombre — va devant moi au soleil.</p>
-
-<p>Va-t’en, horrible oiseau ! va là-bas — où est
-partie la petite âme de l’enfant ! — Il n’y a
-plus de place pour un nid dans la maison.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3>III<br />
-<span class="small">LA CHANSON DE L’ÉPOUSÉE</span></h3>
-
-<p>Ma fille, mets ton linge le plus fin, — le
-boucher a tué hier l’agnel, l’agnel n’avait que
-peu de sang. — Rappelle-toi comme il gambadait
-dans le pré ! — Sa petite laine était
-blanche — comme la laine de Noël !</p>
-
-<p>Le boucher, ma mère, a passé par la maison, — tous
-les agneaux sont morts. — Mon
-cœur aussi gambadait sur le chemin — par où
-arrivait là-bas le noir ami.</p>
-
-<p>Elle va vers la porte et elle dit à celui qui
-vient : — Maintenant, ils ont mis mon cœur en
-croix comme l’agnel, — j’ai gardé pour toi
-trois gouttes de sang.</p>
-
-<p>Je mettrai ma ceinture rouge — celle que
-tu me donnas aux Pâques dernières — et
-m’en irai vers ta mère comme un fils.</p>
-
-<p>Ma mère, je suis venu à l’aube, — la maison
-était close, — j’ai repassé au soir, j’ai trouvé
-un homme sur la porte. — Un autre homme
-que moi a-t-il passé l’anneau — au doigt de mon
-amour ? — J’ai cueilli en m’en allant — une
-rose dans le cimetière. — Je l’arroserai avec
-les trois gouttes de ton sang.</p>
-
-<p>Ma fille, accroche tes beaux pendants
-d’oreille, — les cavaliers font voler la poussière
-devant les portes. — Ce soir, un bel
-homme te ramènera — avec lui à sa ferme.</p>
-
-<p>Ma mère, dites de quel homme vous voulez
-parler — afin que mon couteau frappe là où
-il doit frapper. — Je boirai à la bonde — comme
-une cuvée de bière — les jets fumants.</p>
-
-<p>A présent j’ai vêtu le voile — et accroché
-les pendants d’oreille. — Dites au fossoyeur,
-ma mère, qu’il sonne le glas — comme si
-j’entrais sous la nef dans mon cercueil. — Et
-ensemble ils sont allés entre les aubépines
-vers les cloches. — Un des hommes dansait
-devant — en jouant de l’harmonica.</p>
-
-<p>Ton sang, homme fourbe — qui m’as volé
-mon amour, criera vers les cloches — car mon
-couteau, je viens de l’aiguiser — sur ton cœur.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3>IV<br />
-<span class="small">LA CHANSON DES KERELS</span></h3>
-
-<p>Nous sommes les Kerels, les francs gars ! — Au
-carillon des cloches — nous descendons
-vers les paroisses. — Tue ! tue ! Nos
-rires sonnent clairs en nos coutelas.</p>
-
-<p>Nos pères aussi étaient gens des bois, — on
-croyait voir marcher les hêtres et les chênes
-par les chemins quand ils arrivaient. — Personne
-n’a le droit de nous commander ; — nous
-sommes libres partout où reluit — le
-fer en nos poings.</p>
-
-<p>Frairie ! Frairie ! Nous leur fendrons la
-panse — nous en extrairons la fressure. — Les
-boudins juteront et péteront sur le gril. — Dites,
-mon amour, n’est-ce pas là une
-belle kermesse ? — Faites brasser une bière
-fraîche — pour arroser entre vos dents le
-cœur que nous vous ferons manger.</p>
-
-<p>Nous sommes les Kerels, fiers et loyaux
-comme nos couteaux. — Ceux qui toucheront
-à la lame auront la main coupée.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3>V<br />
-<span class="small">LA CHANSON DU SANG</span></h3>
-
-<p>Là où nous passons, il y a du sang dans le
-ruisseau. — Là où nous frappons, un homme
-peut entrer son poing — et le bras jusqu’au
-coude.</p>
-
-<p>Un vrai fils de Kerels est, à son baptême, — ondoyé
-avec du sang. — On fait, avec le
-couteau, — une croix sur son cercueil quand
-il tombe frappé. — Alors le soleil se lève
-rouge sur le bois, — le jour a le visage d’un
-homme blessé à mort.</p>
-
-<p>Les Kerels, comme la mer, se sont rués sur
-les villages ; — ils ont éventré les fermiers
-gras. — Ils ont fait danser ensuite les femmes — en
-frappant leurs couteaux l’un contre
-l’autre. — Leur musique était comme du
-sang — qui chanterait dans des violons.</p>
-
-<p>Maintenant que de rouges funérailles ont
-vengé leur frère, — ils regagnent les bois. — Le
-couchant est toujours rouge — par-dessus
-les Kerels, quand leur bois ils regagnent.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3>VI<br />
-<span class="small">LA CHANSON DE JACQUERIE</span></h3>
-
-<p>Qui a dit que nous n’étions pas des hommes
-comme les autres hommes ? — Comme les
-autres hommes nous avons poussé — notre
-premier cri entre le moulin à eau et le moulin
-à vent.</p>
-
-<p>Le poil ensuite nous est venu en même
-temps — que poussaient nos dents ! — Alors
-comme les bêtes nous avons mordu. — Un
-vent secouait nos cheveux comme des drapeaux.</p>
-
-<p>Pourquoi serions-nous inférieurs aux
-hommes — issus comme nous d’une matrice
-de femme ? — Est-ce que nous n’avons pas
-des mains pour les égorger comme ils nous
-égorgent ?</p>
-
-<p>Tout aussi grands visages possédons, — tout
-autant souffrir pouvons. — Nous sommes
-bruns comme les labours, — nos yeux luisent
-comme les faux avec lesquelles nous les faucherons — le
-jour des rouges moissons.</p>
-
-<p>Partout où nos pieds larges foulent la terre, — le
-corps de Christ gît trépassé pour notre
-rédemption.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3>VII<br />
-<span class="small">LA CHANSON DE LA QUENOUILLE</span></h3>
-
-<p>Filez, quenouille ! Les fuseaux d’hiver — là-haut
-filent de la neige, — le moulin
-dans le vent file de la farine. — Mon cœur
-comme une araignée file la toile bise, — mon
-cœur file les lins de ma cornette de veuve. — Filez,
-filez, quenouille !</p>
-
-<p>En Palestine, l’homme avec le roi est parti. — Ils
-ont emporté le soleil à leurs étendards. — Je
-suis comme un champ sous le givre, — l’hiver
-maintenant neige sur mes épaules. — Je
-suis comme un champ où parmi la neige — est
-restée enfoncée la charrue. — Filez, quenouille !</p>
-
-<p>L’homme pendant les adieux — m’a dit :
-Ils ont cloué Notre Seigneur sur la croix ! — Ils
-lui ont percé le flanc de leurs lances ! — Alors
-les rameaux verdoyaient, la rosée — sur
-la lande brillait comme les pleurs de Notre
-Seigneur ! — Les rameaux n’ont plus reverdi, — l’hiver
-filait de la neige. — J’ai filé toute
-seule dans l’âtre, — les lins de mon agonie.
-Filez, quenouille !</p>
-
-<p>Quelle est cette femme ? — La mienne avait
-des cheveux blonds — comme les froments
-mûrs. — Dites, savez-vous ce qu’elle est
-devenue ? — L’homme est revenu et ne m’a
-pas reconnue, — portez-moi sur le lit et me
-couchez dans le suaire, — lequel j’ai tissé avec
-mes cheveux gris.</p>
-
-<p>Filez, filez, quenouille !</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3>VIII<br />
-<span class="small">LA CHANSON DU PETIT PAYSAN</span></h3>
-
-<p>Le petit bœuf et la vache, comme mari et
-femme — tirent à la charrue. Houlà !</p>
-
-<p>De l’aube à la nuit, ils vont lents et maigres,
-par les sillons. — Le champ est en pente :
-par le bout, il s’enfonce dans le ciel. — Chaque
-fois qu’ensemble ils montent, — le
-petit bœuf et la vache tirent plus fort sur
-l’attelle. — Ils croient qu’arrivés là-haut — on
-les ramènera vers leur litière. — Houlà !</p>
-
-<p>Voilà qu’il leur faut descendre pour
-remonter ensuite. — Jamais ils n’ont fini de
-rayer les cailloux avec le soc. — Moi et Katia,
-nous sommes comme le petit bœuf et la
-vache. — Quand l’un va à droite, l’autre va du
-même côté. — Il y a longtemps que notre
-charrue — retourne le champ ; les cailloux
-sont toujours en aussi grand nombre. — Le
-petit bœuf ne se plaint à la vache, — la Katia
-non plus ne se plaint à moi. — Jamais nous
-ne nous parlons : — la bouche est un moulin
-qui moud du vent. Houlà !</p>
-
-<p>Le jour où nous serons riches, — nous
-irons voir au bout du champ, là où luit le
-ciel — ce qu’il y a par-dessus le champ. — Il
-y a l’église et le cimetière, — il y a la mort qui
-sonne les cloches. Houlà ! Houlà ! Hue ! Ja !</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h3>IX<br />
-<span class="small">LA CHANSON DU SABOT</span></h3>
-
-<p>La rivière entre nos deux fermes — est
-comme un ruban le dimanche — au corsage
-de Rietje.</p>
-
-<p>J’ai mis une touffe aromatique dans un
-sabot, — j’ai poussé le sabot sur l’eau — en
-soufflant dessus. — Va, léger bateau, la rivière
-te mènera là — où une main sortira des roseaux.</p>
-
-<p>Mon amour, Rietje, est un grand bateau
-comblé de présents ; — il descend au fil de
-mes pensées vers ta présence là-bas. — Je ne
-vois plus le petit sabot ; il a tourné derrière
-les joncs. — La rivière est comme ta jarretière
-autour de ton genou. — Maintenant j’attends
-inquiet qu’il reparaisse.</p>
-
-<p>Un gros nuage a passé sur nous et nous a — séparés
-comme une mauvaise pensée — comme
-si nos cœurs devaient rester disjoints. — Que
-fait à cette heure ma Rietje ? Son
-esprit — s’en est allé loin, — il erre avec ses
-yeux vers la route poudreuse — où roule une
-carriole. — J’écraserai les fleurs sous mes
-talons, — je briserai le sabot contre une pierre.</p>
-
-<p>Mais voilà qu’enfin il sort des joncs, — il
-se remet à glisser sur l’eau. — Rietje n’a pas
-cessé d’être avec moi.</p>
-
-<p>J’irai dans la saulaie, je taillerai — une
-branche de saule, j’y ferai un bec comme à
-une flûte pour siffler — amoureusement sous
-ta fenêtre, le soir.</p>
-
-<p class="date">(1889)</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch14">LE MORTEL AMOUR</h2>
-
-<p class="dedic">A Hector France.</p>
-
-
-<p>Le médecin, un homme qui ne comprenait
-pas grand’chose à la vie, passa et dit :</p>
-
-<p>— C’est d’amour qu’Izolin est malade : il
-convient de le séparer un peu d’avec Claribelle.</p>
-
-<p>A son tour vint le pasteur. Celui-là aussi
-lisait mieux dans les livres que dans les cœurs.
-Et il dit :</p>
-
-<p>— Le feu d’amour charnel le consume.
-C’est grand péché de transgresser le commandement
-de chasteté.</p>
-
-<p>Alors la Dame (c’était la mère d’Izolin) entra
-dans le bosquet où ils étaient aux bras l’un
-de l’autre. Et aucun d’eux ne l’avait entendue
-approcher : ils se miraient demi-nus aux
-eaux d’une fontaine.</p>
-
-<p>— O Claribelle ! ô Belle ! ton petit sein est
-comme un fruit rose dans les transparences
-de ce bassin. Vois, j’approche ma bouche. Je
-crois le baiser avec mes lèvres, et mes lèvres
-seulement effleurent l’eau. Quelle douce folie
-nous fit nous regarder à travers ce miroir ?</p>
-
-<p>— O Izolin, prends plutôt mon petit sein
-dans tes doigts. Caresse-le amoureusement
-pendant que je mettrai ma bouche sur la
-tienne. Il me monte alors une salive âcre et
-délicieuse.</p>
-
-<p>— Non, c’est trop simple, petite Claribelle.
-Laisse tomber ta robe ; laisse-la tomber
-jusqu’à tes chevilles. Et ensuite je te tiendrai
-sous la gorge ; nous entrerons doucement
-ainsi aux eaux du bassin. Nous nous apparaîtrons
-bien plus beaux.</p>
-
-<p>Ils entendirent une voix irritée qui les
-appelait. Et, ayant levé les yeux, ils virent
-apparaître la Dame sévère. Cependant, ils ne
-se dépêchaient pas de se vêtir et la regardaient
-en souriant, dans leur innocence. Alors elle
-s’attendrit, et, baisant son bel Izolin sur les
-paupières, elle lui dit étrangement :</p>
-
-<p>— Savais-tu pas que la mort est au fond de
-cette fontaine ?</p>
-
-<p>— La mort ? fit-il en pâlissant. Je n’y vis
-que Claribelle.</p>
-
-<p>— Ses yeux, ses yeux dangereux, ô pâle
-enfant, y sont restés.</p>
-
-<p>Aucun des deux ne savait ce qu’elle voulait
-dire, et Claribelle, en regardant vers les arbres
-profonds, déjà appelait Izolin.</p>
-
-<p>— Viens, ami, là où la mort ne pourra nous
-atteindre.</p>
-
-<p>Mais la Dame cria :</p>
-
-<p>— Va, fuis, n’écoute pas celle qui m’a pris
-ton cœur. Crois-moi, cher Izolin, il y a là-bas
-dans la maison une fontaine bien plus belle
-que toutes les autres. Une mère la combla de
-ses larmes. Et il y a au fond un trésor qu’il
-n’est au pouvoir de nulle Claribelle de te
-donner.</p>
-
-<p>Elle l’avait entouré de ses bras et tendrement
-l’entraînait. Claribelle, en tordant ses cheveux
-et en pleurant, marchait derrière eux. Et elle
-ne cessait d’appeler de sa petite voix d’or
-Izolin. Mais la Dame de toutes ses forces
-appuyait la tête du doux jeune homme à sa
-poitrine, en sorte qu’il resta un peu de temps
-sans entendre les appels de Claribelle. Et
-tout à coup ensuite, il reconnut sa voix. Et
-comme sa mère, en voulant le retenir, était
-tombée, il marcha sur elle et courut vers Claribelle.</p>
-
-<p>— Retournons au bassin, lui dit-il. Nous
-n’aurons jamais fini d’y mirer notre image.</p>
-
-<p>Leur rire clair au loin sonna comme les
-merles et les loriots du bois.</p>
-
-<p>Quand enfin ils rentrèrent dans la nuit, la
-Dame vit qu’Izolin à peine pouvait se traîner ;
-il ressemblait à une ombre ; et Claribelle avait
-des lèvres d’œillet en fleur. Encore une fois,
-elle baisa son pâle enfant sur les paupières et
-ensuite, insidieusement elle leur dit :</p>
-
-<p>— Gentils époux, j’ai décidé que cette nuit,
-vous la passerez loin l’un de l’autre. L’absence
-est comme une huile sur le feu. Demain, votre
-joie sera plus grande de vous retrouver réunis.</p>
-
-<p>Elle-même, avec un flambeau, précéda Izolin
-vers la chambre. De ses mains, elle le
-coucha dans ses draps, et puis, en s’en allant,
-elle ferma la chambre et retira la clef. Et Claribelle,
-dans l’escalier, vit apparaître deux
-femmes : leurs robes tombaient à plis droits et
-elles portaient un voile sur la tête ; et toutes
-deux, avec des flambeaux, la menèrent vers la
-tour.</p>
-
-<p>— Bonnes servantes, leur dit-elle, où me
-conduisez-vous ?</p>
-
-<p>— Vers votre chambre nuptiale, madame,
-et à la garde de Dieu.</p>
-
-<p>— Bonnes servantes, dites plutôt mon
-tombeau, car je vois bien à présent qu’il me
-faudra traîner ici de tristes jours loin de mon
-cher époux.</p>
-
-<p>Elles soufflèrent le flambeau et on n’entendit
-plus que le bruissement de leurs chapelets
-dans la nuit.</p>
-
-<p>Or, en s’éveillant au matin, Izolin étendit
-la main et ne trouva pas Claribelle à ses
-côtés dans le lit. « Divine amie, pensa-t-il,
-ma mère avait raison : nous croirons, en
-nous revoyant, nous aimer pour la première
-fois. » Il courut vers la porte et ne put l’ouvrir.
-Il alla vers la fenêtre et il s’aperçut qu’on
-y avait placé des barreaux. « O Belle ! viens
-me délivrer », criait-il. Claribelle, de son
-côté, sanglotait sous ses cheveux, appelant
-son ami. Et ils ne s’entendaient pas, très loin
-l’un de l’autre, car le château était vaste, au
-fond d’une gorge. Quelqu’un me conta cette
-légende au pied même de la tour.</p>
-
-<p>Ainsi se passa le premier jour. La Dame,
-au soir, apparut et dit à Izolin :</p>
-
-<p>— Crois-moi, bel enfant, je n’ai rien fait là
-qui ne soit selon ton salut dans cette vie et
-dans l’autre.</p>
-
-<p>Et Claribelle criant toujours après son cher
-Izolin, les bonnes servantes lui montrèrent
-le ciel.</p>
-
-<p>— Prions ensemble pour Izolin, madame,
-car il est parti pour un long voyage.</p>
-
-<p>— Non ! dit-elle, Izolin est comme moi
-prisonnier en ce château. J’entends battre
-son cœur à travers les murs.</p>
-
-<p>Cette nuit-là, tandis que dormaient les
-femmes, elle marcha vers la fenêtre et jusqu’au
-matin, en se penchant sur les jardins,
-elle appela doucement Izolin.</p>
-
-<p>Les nuits suivantes, elle ouvrit encore la
-fenêtre, et elle entendit un bruit de pierres
-qui roulaient dans le fossé. Elle n’entendit
-pas la voix d’Izolin. Mais, la dixième nuit,
-des pas légers avec lenteur s’avancèrent et
-puis s’arrêtèrent devant la porte.</p>
-
-<p>— Claribelle !</p>
-
-<p>Elle se coula entre les robes à plis droits
-des servantes, et comme elle n’osait élever
-la voix, elle souffla longuement son haleine
-à travers le trou de la serrure. Il connut
-ainsi que Claribelle était là et il aspira le
-vent de sa bouche comme un baiser. Et ni
-l’un ni l’autre ne se parlaient. Ils demeurèrent
-là une éternité à se baiser à travers la porte.</p>
-
-<p>Personne au matin ne put expliquer pourquoi
-du sang avait rougi le seuil. Les murs
-seuls ont pu pleurer ces larmes rouges, se
-dirent les femmes. C’est un grand miracle et
-cependant on ne sait pas ce qu’il veut dire.</p>
-
-<p>Et Claribelle pensait :</p>
-
-<p>— Je sais bien, Izolin, que c’est ton cœur
-qui saigna devant cette porte.</p>
-
-<p>La nuit prochaine il vint comme la veille ;
-ses pas s’arrêtèrent ; elle l’entendit soupirer ;
-et de nouveau leurs bouches se cherchèrent
-à travers les clous de fer. Elles croyaient
-se joindre l’une à l’autre ; tous deux étaient
-sûrs que leurs bouches vives s’étaient aimées.
-Et ensuite il glissa un papier par la serrure
-et, l’ayant porté sous la lune après qu’il fut
-parti, elle aperçut qu’il était teint de sang.
-Elle pensa : « Ce sont les doigts de mon
-ami qui laissèrent là couler leur vie. » Elle
-sut ainsi que c’étaient les doigts d’Izolin qui
-avaient ensanglanté la dalle du seuil. Et sur
-le papier une ligne était tracée : « J’ai descellé
-avec mes ongles les barreaux, petite
-Claribelle. Attends-moi à la fenêtre demain
-à l’heure de la lune. »</p>
-
-<p>A petites fois délicieuses, elle se mit à
-manger le papier et elle croyait sentir passer
-en elle l’amour d’Izolin. Au minuit suivant,
-elle ouvrit sa fenêtre, et quelqu’un prudemment
-marchait dans l’ombre des jardins.
-Elle ne vit pas d’abord ce que portait Izolin ;
-il pliait sous le faix de quelque chose qui le
-faisait trébucher, et parfois il s’arrêtait et lui
-faisait des signes. Elle ne comprenait pas ce
-qu’il voulait dire. Mais il sortit de l’ombre, la
-clarté de la lune s’épandit et elle reconnut le
-charmant visage de l’époux : le vent était parfumé
-de l’odeur de ses cheveux. Cependant,
-elle n’osait lui demander ce qu’il portait sur
-l’épaule, car les femmes qui la gardaient
-avaient plus tard que de coutume égrené leur
-chapelet, et à peine seulement elles commençaient
-de dormir.</p>
-
-<p>Il fit un pas ; elle vit qu’il avait pris une
-des échelles avec lesquelles on montait aux
-arbres dans le verger. Et tandis qu’avec des
-soins minutieux il la dressait contre le mur,
-déjà le cœur de Claribelle un à un descendait
-les échelons et volait vers lui.</p>
-
-<p>La voix d’Izolin maintenant gémissait :</p>
-
-<p>— O Belle ! l’échelle est trop courte. Jamais
-je n’arriverai jusqu’à toi. Et il n’y en a pas
-de plus longue dans les jardins.</p>
-
-<p>Elle répondit très bas :</p>
-
-<p>— Quand tu seras parvenu au dernier
-échelon, cher Izolin, une petite distance seule
-nous séparera. Je mettrai mes baisers au bout
-de mes mains, et, tendant les tiennes, tu les
-recueilleras.</p>
-
-<p>Il monta vingt échelons et ensuite il n’y en
-eut plus que trois ; et il demeurait les mains
-contre le mur, allongé de tout son corps,
-comme un espalier.</p>
-
-<p>— O Claribelle ! dit-il d’un souffle, jamais je
-ne pourrai si tu ne noues ensemble les draps
-de ton lit et ne les laisses descendre vers
-moi.</p>
-
-<p>— Hélas ! Izolin, il n’y a pas de draps à
-mon lit !</p>
-
-<p>— Belle ! ô belle ! si tu n’a pas de draps à
-ton lit, défais les rideaux et laisse-les couler
-jusqu’à moi.</p>
-
-<p>— Il n’y a pas de rideaux non plus, Izolin.
-La chambre est toute nue et je n’ai que mes
-bras.</p>
-
-<p>— Eh bien ! tends-les moi.</p>
-
-<p>Elle se pencha autant qu’elle put et tendit
-les bras, mais à peine leurs doigts parvenaient
-à se toucher. Alors, elle les mouilla à la salive
-de ses baisers, et il en essuyait avec ses lèvres
-la fraîche odeur.</p>
-
-<p>— Prends… Encore… encore… tant qu’il
-me restera un peu de salive dans la gorge.</p>
-
-<p>Lui, dans une agonie exquise et triste, soupirait :</p>
-
-<p>— O Claribelle ! toute la salive de ta bouche
-n’apaisera pas ma soif d’une chose de toi qui
-me reste perdue depuis tant de jours affreux.
-Je meurs, ô Belle ! ô Claribelle ! si je ne puis
-monter jusqu’à ton sein !</p>
-
-<p>Il entendit qu’elle riait, et tout à coup ses
-cheveux se déroulèrent ; il fut enveloppé de la
-nuit profonde de sa chevelure.</p>
-
-<p>— Ne prends peur, ami, lui dit-elle. Tords-les
-entre tes poings, mes beaux cheveux solides
-comme la corde qui sonne le glas. Et t’y
-étant suspendu, tu t’enlèveras ensuite d’un
-bond léger par-dessus le rebord de la fenêtre.
-Va, crois-moi, mes cheveux sont l’échelle de
-soie qui te mènera au bonheur.</p>
-
-<p>Il se hissa, ne sentit plus que le vide ; et
-Claribelle ne poussa pas un cri, toute raide de
-douleur surhumaine, accrochée des deux mains
-à la pierre. Et puis Izolin franchit la fenêtre :
-ils allèrent vers le lit, et seulement après qu’il
-fut redescendu, elle resta longtemps morte
-sous une couronne de sang.</p>
-
-<p>— Claribelle ! Divine Claribelle !</p>
-
-<p>Encore une fois, c’était la nuit. Izolin vint avec
-l’échelle, il tendit les bras et elle déploya ses
-cheveux.</p>
-
-<p>— Va, ne crains rien, cria-t-elle. Il m’en
-reste assez pour nous en faire un linceul !</p>
-
-<p>Et, comme la veille, il s’enleva jusqu’à la
-fenêtre et ils couchèrent dans le lit, la bouche
-et les mains jointes.</p>
-
-<p>Maintenant, ô Izolin et Claribelle, vous
-reposez ensemble dans la même fosse jusqu’au
-Jugement dernier, car, au matin, les servantes
-s’étant éveillées, elles vous ont vus tout nus
-dans l’amour et dans la mort. Et la plus âgée
-s’est écriée :</p>
-
-<p>— O Ciel, la Dame avait menti, puisque
-voilà le seigneur Izolin revenu, lui qui n’était
-pas parti ! Et voilà, à présent, ils sont partis
-ensemble dans un pays si loin que même nos
-prières ne peuvent aller jusque-là.</p>
-
-<p>La plus jeune a dit :</p>
-
-<p>— Se peut-il que ce soit là cette Claribelle qui
-avait de si beaux cheveux ? Il ne lui en reste
-qu’une pauvre tresse avec laquelle ils se sont
-étranglés.</p>
-
-<p>Pendant des ans, les pies bâtirent leurs nids
-avec les cheveux qui s’étaient détachés du
-front de Claribelle, et ils ne cessaient pas de
-flotter par les airs.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch15">PAULA</h2>
-
-<p class="dedic">A M<sup>me</sup> E. Pardo Bazan.</p>
-
-
-<p>Ce fut une nuit de fête et de musique que
-le mal la prit, une nuit de la fin du printemps,
-quand déjà les fleurs ont le parfum puissant
-de l’été. Elle toussa d’abord légèrement
-comme elles font toutes, une petite toux
-dans le creux des mains qui, avec un léger
-mouvement indifférent de l’épaule, faisait dire
-à ses parents : « Ce n’est rien ! Cela passera
-avec les jours chauds de l’été ! » Et c’était
-alors si amusant la moue de petit singe
-espiègle dont, la main à sa gorge, elle se
-moquait gentiment, ma chère Paula, de cette
-méchante toux qui allait passer. Elle jouait si
-follement à la mort en ce temps, comme une
-petite poupée qui ferme et qui rouvre les yeux,
-comme une enfant étourdie qui répète la
-leçon qu’une grande figure voilée lui fait derrière
-son dos.</p>
-
-<p>Et puis l’été passa. A présent, elle n’avait
-plus besoin d’efforts pour simuler l’horrible
-déchirement du poumon. Une ombre creusa
-ses joues. Ses pauvres lèvres ressemblèrent à
-un bouquet de violettes fanées. Et quand elle
-riait, c’était encore comme si elle toussait.
-Cependant, personne de nous ne croyait
-qu’elle eût autre chose qu’une de ces toux
-un peu tenaces de l’été et qui s’en vont à la
-chaleur des feux de bois, dans les chambres
-frileuses des approches de l’automne. Il arrivait
-des amis qui se tenaient sur le bout de
-leur chaise, gênés, sans rien dire et qui nous
-regardaient à la dérobée et qui, ensuite, se
-dépêchaient de partir.</p>
-
-<p>Paula et moi faisions des projets pour le
-printemps prochain. Je lui avais acheté une
-bague de fiançailles. Elle riait de ne plus
-pouvoir retenir l’anneau à son doigt. Moi aussi,
-je riais comme si tout cela n’eût été qu’un
-jeu. Je prenais l’anneau, je l’essayais à mon
-doigt et quelquefois je ne pouvais plus le retirer.
-Je ne voyais pas qu’il était entré quelqu’un
-dans la maison, une grande figure voilée qui
-toujours un peu plus faisait glisser la jolie
-bague de fiançailles et cherchait à mettre à
-la place un dur anneau de fer.</p>
-
-<p>— Une petite maison sous les roses, Paula,
-disais-je, avec une chèvre au jardin, pas loin
-du bois, une maison de jolie poupée comme
-toi, et où nous ferons des dînettes pour rire !</p>
-
-<p>Elle battait des mains et encore une fois la
-bague glissait.</p>
-
-<p>— Au matin, je descendrai cueillir la fraise
-toute chaude du premier soleil… Ensuite,
-pendant qu’assis à ta table devant la fenêtre
-tu aligneras de belles phrases, j’irai ramasser
-les œufs au poulailler. Tu ne te doutes pas de
-tout ce qu’on peut faire avec des œufs…
-Déjà avec mystère, des messagers apportaient
-des étoffes souples et légères, fleuries
-de clairs bouquets, des étoffes de rideaux et
-de tentures où à la veillée, sous la lampe,
-courait la pointe brillante de l’aiguille.</p>
-
-<p>Nous vivions ainsi dans un rêve délicat
-d’avenir, d’heures lumineuses. Et je ne songeais
-pas que les suaires aussi sont faits de
-rapides et brillantes aiguillées. Je ne voyais
-que les rideaux à nos fenêtres, là-bas, dans
-le vent joyeux de l’été. « Chère Paula, nos
-fenêtres s’ouvriront sur un paysage délicieux,
-sur le bois à l’horizon et les touffes de roses de
-notre jardin… Et il y aura toujours des fleurs
-fraîches dans les vases… »</p>
-
-<p>Ainsi passa l’automne. Derrière la vitre, à
-la tiédeur des après-midi, je tenais ses petites
-mains pâles dans les miennes et elle avait
-l’air, sous les dentelles de ses manches
-trop larges, d’une frêle fleur malade, d’une de
-ces étranges fleurs lointaines au dessin artificiel
-et qui ne sont pas faites pour vivre. Et
-puis, aux premières fraîcheurs du soir, tout
-le monde se précipitait, les portes battaient,
-on fermait très vite les issues, comme s’il
-fallait empêcher quelque chose de sortir de
-la maison. Il y avait maintenant comme un
-petit chien qui toujours aboyait derrière les
-portes.</p>
-
-<p>Quand je commençai à voir, c’était déjà
-l’hiver. Je lui avais pris les mains et tout à
-coup elle se mit à crier comme si je lui faisais
-mal. Cependant, je les tenais doucement serrées ;
-à peine j’y imprimais les doigts. Elles
-étaient brûlantes et si maigres qu’ensuite je
-cessai de les sentir, comme un peu de terre
-légère qui s’en va en poussière et coule des
-mains. Et je fus pris d’un battement de cœur
-violent. Mais presque aussitôt, elle eut une
-grande secousse de toux ; ses mains tremblèrent
-comme un oiseau captif qui essaie de se
-délivrer, et ainsi je vis que je les avais gardées
-entre les miennes. « Paula, ne tousse pas si
-fort », m’écriai-je. Je m’efforçais avec une
-anxieuse pitié d’arrêter leur tremblement ; il
-me semblait que mon âme aussi était un petit
-oiseau qui battait de l’aile pour s’échapper.
-« O Paula, chère Paula, ne tousse plus, je t’en
-prie… » Je ne savais plus ce que je disais dans
-ma douleur. Elle voulut me répondre et soudain
-elle retira ses mains ; elle les porta vivement
-à sa bouche, et il vint un flot rouge.
-« Vois, me dit-elle ensuite, c’était cela qui
-devait sortir. Maintenant, c’est fini. » Sa voix
-faiblement me parlait comme d’une autre région,
-comme du bord opposé d’un lac, et
-cependant elle me souriait avec une confiance
-tranquille.</p>
-
-<p>C’est alors que je m’aperçus vraiment pour
-la première fois qu’elle était déjà loin de moi,
-qu’elle s’en allait par un chemin qui ne menait
-pas à la petite maison. Et je regardai ses ongles
-bleus où une goutte de sang était restée ; je
-les regardais à présent sans souffrance, moi-même
-presque aussi calme qu’elle. « Oui,
-ma Paula, lui dis-je singulièrement, cela passera
-au printemps avec le reste. »</p>
-
-<p>Je repris ses petites mains. J’en lavai tendrement,
-avec un baiser, le sang, et puis nous
-nous mîmes tous deux à dire des folies. Je
-pensais : « Comment se peut-il que ses parents
-soient assez stupides pour ne pas s’apercevoir
-que la bague ne tient plus à ses doigts ? » Et
-je ne ressentais nulle tristesse : il me semblait
-que c’était une autre Paula que j’avais aimée
-autrefois, une Paula belle de santé et de jeunesse,
-toute fraîche de vie claire.</p>
-
-<p>Je venais tous les jours, je restais des heures
-assis auprès d’elle ; j’avais les yeux froids
-et avisés d’un homme qui attend. Je me
-disais : « Elle aura bientôt son petit flot de
-sang. » Je connaissais les signes certains qui
-précédaient la crise. Alors moi-même je prenais
-son mouchoir et l’appliquais à ses lèvres.
-« Vois-tu, ce n’est rien, il faut bien que cela
-sorte ! Tu te trouveras mieux après. » Je
-souffrais de lui parler avec cette assurance
-cruelle. Je souffrais surtout de me paraître à
-moi-même si indifférent à son mal. Je ne crois
-pas que je souffrais d’une autre chose. Et elle
-ne semblait pas souffrir plus que moi. Sans
-cesse elle reparlait de notre petite maison
-près du bois ; elle me priait d’aller chercher les
-rideaux sur le canapé, dans la chambre voisine ;
-et ensuite elle voulait que je les fixasse à la
-fenêtre pour juger de l’effet. « O chéri ! pense
-donc qu’un jour nous pourrons les pendre
-ainsi à nos fenêtres à nous ! »</p>
-
-<p>Je remarquai qu’à mesure elle apportait une
-insistance plus fiévreuse à s’occuper des détails
-de notre aménagement. Un feu léger rosissait
-son visage vert, un reflet de matin dans la nuit
-pâle d’une chambre, autour d’une agonie.
-Avec ses yeux sans couleur, elle regardait plus
-haut que l’horizon. Tout au fond, dans le noir
-plus noir des prunelles, c’était comme une
-âme qui achevait de se consumer. Et déjà elle
-semblait s’être détachée de moi, tant sa vie
-s’était ramassée dans la vision de la petite
-maison. Moi, je lui disais très haut, sur un ton
-léger : « Ah ! oui, la petite maison ! Et les
-rideaux, Paula ! Et les fraises du jardin ! Et
-nos dînettes, ma chère Paula ! » Je ne croyais
-à plus rien de tout cela ; je lui en parlais
-comme d’une chose hors de la vie et sans
-importance pour elle et pour moi. Je pensais
-à une autre maison qui n’avait pas de fenêtres
-ni de rideaux. « Encore deux mois, trois mois
-peut-être… Petite Paula, iras-tu bien trois
-mois encore ?… »</p>
-
-<p>Il arriva un moment où elle commença à
-tenir ses regards obstinément fixés du côté de
-la porte. Elle parut attendre quelque chose
-qui, pas à pas, entrait un peu plus dans la
-maison. Ses parents maintenant se cachaient
-de moi pour échanger des paroles ; parfois, on
-entendait monter un sanglot du fond des corridors ;
-et je n’osais les regarder, ils évitaient
-aussi de se tourner vers moi. Nous savions
-bien, eux et moi, qu’au moindre regard nous
-aurions parlé de cela, que jamais plus ensuite
-nous n’aurions eu à nous dire autre chose que
-cela, cela…</p>
-
-<p>Ainsi régna un silence froid et pénible, une
-dissimulation rusée, comme si nous n’étions
-plus, l’un pour l’autre, que des étrangers. Peut-être
-ils me gardaient rancune pour mon sang
-riche qui me donnait les apparences de la force.
-Et j’en vins à penser à la mort de Paula
-comme à une délivrance pour tout le monde.
-Jamais l’idée de la mort ne m’avait moins
-troublé.</p>
-
-<p>Avec les jours, elle eut d’étranges et morbides
-gentillesses. « Ecoute, me disait-elle,
-quand le râle la prenait, c’est la petite musique. »
-Oh ! elle disait cela avec un charme si
-joliment funèbre ! Je riais, j’avais l’air d’écouter
-avec attention. « Mais non, je t’assure,
-Paula, je n’entends rien. » Alors elle se fâchait :
-« Si ! Si ! On l’entend du bout de la chambre.
-On l’entend dans la rue. » Et elle appelait
-sa mère, ses sœurs. Tout le monde disait
-comme moi : « Paula, ce n’est pas ce que tu
-crois, c’est la roue d’un chariot, là-bas, sur la
-route. » Et, un jour, comme elle étendait le
-bras, la bague tomba de sa main ; elle roula à
-terre. Ce fut moi qui, dès ce moment, la portai
-à mon doigt, à mon petit doigt.</p>
-
-<p>L’hiver passa, et de nouveau il flotta un air
-de printemps. Je songeais : « Paula ira jusqu’aux
-lilas. » J’étais très maître de moi
-auprès d’elle ; je n’éprouvais pas de douleur ;
-mais, en la quittant, les larmes me montaient
-aux yeux à la pensée d’un petit convoi blanc
-qui s’en allait sous les fleurs au cimetière. Je
-suivais le char fleuri de lilas et de boutons
-d’oranger, j’avais la cravate blanche et l’habit
-que j’aurais portés en la conduisant à l’autel.
-Je crois bien que je pleurais sur moi-même
-plus que sur elle. Qu’est-ce que j’allais faire
-dans la vie sans ma chère Paula ? Et je répétais
-doucement, infiniment, son nom, comme
-si déjà elle eût été morte. Mon Dieu, oui !
-elle était morte ; sa vie avait passé dans un
-songe. Il fallait bien se faire une raison. Et
-tout de même, exquise petite Paula, je t’ai
-bien aimée, me disais-je en me surprenant à
-l’évoquer au passé.</p>
-
-<p>Mais quand, vers le temps des lilas, elle ne
-fut plus qu’un léger fantôme, une ombre en
-fuite vers les ombres, il me sembla que je
-commençais seulement à ressentir le véritable
-amour. Je baisais ses pauvres ongles bleus
-avec passion. Je regardais anxieusement au
-fond de ses yeux si je n’allais pas voir apparaître
-la chose qu’elle regardait toujours.
-Maintenant elle ne prenait plus attention à
-moi ; elle parlait moins souvent de la petite
-maison ; ses regards restaient avec fixité tournés
-vers la porte. Alors, moi aussi, je regardais
-vers la porte, et je croyais entendre
-s’avancer un pas dans le jardin. Jamais Paula
-ne m’avait paru plus belle, mais d’une autre
-beauté, d’une beauté qui n’a pas de nom dans
-les langues humaines. Je ne pensais plus à la
-mort ; elle me sembla bien plus près de la vie ;
-je me disais : « Maintenant, elle et moi, sommes
-unis par un sacrement d’éternité. » Je vis se
-décomposer son pauvre corps ; la vie s’en
-allait d’elle par lambeaux rouges. Elle ressembla,
-sous ses cheveux piqués d’un œillet
-pourpre, avec les dents de ses mâchoires en
-relief sous la peau des joues, à un ironique
-petit squelette prêt pour le bal. Et toute la
-vertigineuse profondeur des tombes tenait
-dans ses yeux immenses.</p>
-
-<p>Un jour que je la pressais dans mes bras,
-elle me montra du doigt la porte. Ses yeux
-s’agrandirent. Elle me dit : « Là… là… » Et
-ensuite sa tête retomba. C’est ainsi que je sus
-que celle qu’elle attendait était entrée.</p>
-
-<p>Il y a de cela six ans… et partout où je
-suis, tu es avec moi, Paula.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch16">LA MYSTÉRIEUSE IMAGE</h2>
-
-<p class="dedic">A A. Quantin.</p>
-
-
-<p>Je possède une image d’un maître inconnu.
-Des jeunes filles, vêtues de tuniques légères,
-descendent les degrés d’un escalier de pierre.
-Il y en a treize, et toutes sont dissemblables
-et pourtant se ressemblent.</p>
-
-<p>Le sens de leurs attitudes, aussi bien que le
-secret de leur nombre, longtemps me resta
-obscur. Je ne savais quel mystère les avait
-réunies et, comme une guirlande qui se
-dénoue, les déroulait de marche en marche.
-Elle avaient la grâce aimable des kharites, et,
-comme plusieurs étaient musiciennes, elles
-évoquaient aussi pour moi un concert d’anges
-et de muses. Mais, même en mêlant le profane
-au sacré, je ne parvenais pas à comprendre la
-raison pour laquelle elles étaient treize.</p>
-
-<p>Douze degrés composaient l’escalier ; il
-partait d’un porche éclatant au bas d’un sombre
-et grandiose édifice dont les créneaux se détachaient
-sur un coin du ciel. On eût dit un
-manoir légendaire bâti dans les âges. Et,
-ensuite, l’escalier se courbait selon l’arc du
-zodiaque et, vers les derniers degrés, semblait
-s’enfoncer dans la nuit. Un cyprès avait
-poussé là et dissimulait un passage qu’un peu
-de lumière étoilait seulement vers le fond.
-Chacun des douze degrés était occupé par une
-figure, et la treizième ne faisait qu’apparaître
-par-dessus les autres, dans la clarté du porche.
-A peine on pouvait reconnaître ses traits sous
-l’écharpe qui la voilait d’une nuit. D’un geste
-délicat de ses mains d’enfant, elle l’écartait sur
-le rire de ses lèvres, et tout le reste du visage
-demeurait énigmatique. Cependant la bouche
-ainsi apparue n’était pas sans analogie avec
-celle de la belle jeune fille qui déjà s’enveloppait
-des ombres de la douzième marche. Mais
-l’une avait la fraîcheur d’un cœur de rose ;
-l’autre, la pâleur triste des violettes sur le
-point d’expirer. Je ne doutai plus, en y réfléchissant,
-qu’il n’y eût là un symbole. Sans
-nul doute, me disais-je, l’hermétique artiste,
-en leur donnant une semblance de sœurs à peu
-près pareilles, visiblement resserra autour
-d’elles les liens d’une famille spirituelle. Mais
-celles qui séjournent aux degrés supérieurs
-semblent infusées d’un sang d’aurore ; celles
-qui descendent les marches finales sont
-investies déjà d’un signe crépusculaire.</p>
-
-<p>J’observai alors que, très belles et fraternelles
-par les grâces et la naissance, elles
-différaient seulement en la nuance de leur
-âme, joyeuse chez les premières et, à mesure,
-plus mélancolique chez les autres. Le charme
-d’innocence dont s’illuminaient les vierges
-rieuses voisines du grand porche d’or se voilait
-sitôt que, pour les secondes, commençait de
-s’accourcir la distance vers le sombre cyprès.
-Alors naissait le regret de l’antérieure ingénuité.
-Un amer savoir avait remplacé la céleste
-ignorance et fanait les roses et les lys. Je
-remarquai aussi que celles-ci, pour la plupart,
-tournaient la tête en arrière avec le regard
-dont on considère fuir une rive heureuse, tandis
-que les premières regardaient devant elles
-et, aux cercles extasiés des yeux, paraissaient
-refléter la clarté d’une illusoire et espérable
-contrée… Une, dont les pieds charmants s’attardaient
-sur l’un des degrés vers le temps où
-l’escalier décrivait sa plus large périphérie,
-surtout m’émut, car elle n’avait point encore
-la résignation de celles de ses sœurs
-qui, déjà, s’étaient engagées dans la courbe
-étrécie. Son visage était la métamorphose
-de la vierge en la femme dans la minute
-frêle où l’âme s’inquiète de ne plus s’ignorer.
-Une étrange langueur lui faisait les prunelles
-pâles, et elle semblait avertir celles qui la suivaient
-d’alentir leurs pas. Toutes cependant
-s’avançaient d’un rythme égal, réglé selon un
-ordre divin, et un vent léger autour de leurs
-attitudes nouait les plis harmonieux de leurs tuniques.
-Il y en avait qui expiraient leur souffle
-en de longues trompettes de cuivre ou agitaient
-des tambourins, et, sans doute, c’étaient
-des esprits d’amour, de plaisir et de gloire,
-selon le sens de ces instruments et leurs
-musiques. Mais un charme mortel captivait
-celles qui avaient franchi les marches moyennes ;
-leurs lèvres et leurs mains restaient
-oisives, désabusées de ces fragiles allégories.
-Petits pas aériens qui, tout à l’heure, glissiez
-aux pâleurs nacrées du marbre en foulant la
-vie parfumée des roses, pas de jeunes prêtresses
-ou de saintes novices, ô fleurs humaines
-effeuillées d’un paradis, quel enchantement
-fatal, à mesure que mouraient les roses, attrista
-votre marche et l’accorda aux âmes charmantes
-et désolées qui s’en allaient vers la
-région des ombres ?</p>
-
-<p>A force de scruter ce mystère, d’abord je
-me persuadai que l’ingénieux artiste, en cette
-image ondoyante et subtile, tenta d’exprimer
-les formes de la passion de Psyché, et toutes
-les douze étaient Psyché, sur l’escalier de la
-connaissance, ingénue et déjà moins candide
-et blessée enfin, saignant sa petite âme qui
-mourait de trop bien savoir. Mais tous les
-voiles n’étaient pas levés par cette glose : je
-ne savais pas la raison qui les fit douze et qui
-fit la treizième si exquise et renaissante. Ce
-nombre même, toutefois, à la longue éclaircit
-ma conjecture. Je ne doutai plus que
-c’étaient là les Heures, filles du Temps, en
-leur marche giroyante ainsi qu’autour d’un
-cadran, et les plus jeunes sortaient de la
-maison d’éternité, les aînées s’inclinaient vers
-les limbes cependant que la treizième, voilée
-et les lèvres rieuses, annonçait le jour qui ne
-doit point finir.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch17">A LAUDES</h2>
-
-<p class="dedic">A Octave Maus.</p>
-
-
-<p>L’horloge à l’église du village vient de sonner
-sept heures ; dans la tiédeur frileuse de ce
-matin d’octobre, le mince segment de la lune
-s’apâlit, comme très loin en mer, une barque
-qu’on cessera bientôt d’apercevoir. J’arpente
-les allées de mon jardin, je me figure devenu
-un bon curé rentrant après sa prime messe,
-les mains derrière sa soutane, faire sa promenade
-entre ses carrés de fleurs et ses bordures
-de buis.</p>
-
-<p>Baptiste, le jardinier bancroche, est à l’ouvrage
-depuis la première heure du jour. Il a
-appuyé sa haute échelle dans l’un des pommiers :
-autour de lui les feuilles, damasquinées
-déjà par l’automne, s’emperlent de
-rosée. La cueillette de la pomme est un travail
-silencieux et prudent : il faut éviter que le
-fruit se blesse en tombant dans le panier ; un
-heurt léger risque de meurtrir la pulpe et lui
-fait une talure qui à la longue l’imprègne
-d’amertume. Avec précaution, la main du
-brave garçon va chercher au bout des branches
-les acides et froids capendus, trésor de
-notre future conserve. Ensuite, il les dépose
-dans un corbillon pendu à son échelle ; et le
-corbillon empli, il descend déverser dans une
-banne spacieuse le tas.</p>
-
-<p>La terre, pour notre joie d’hiver, a miraculeusement
-fructifié tout cet été : le clos comporte
-huit arbres à capendus et un chiffre à
-peu près pareil d’arbres à calvilles, à belles-fleurs
-et à reinettes. Si le calcul est juste, nous
-aurons bien quinze sacs de pommes. Je m’en
-réjouis, mais en m’attristant un peu sur l’aspect
-du jardin quand la cueillaison l’aura dépouillé
-de ses grappes vermeilles. En attendant, elles
-constellent les épaisseurs feuillues des pommiers ;
-elles sont comme des boules de verre
-soufflé aux rutilements variés qui diaprent
-les arbres de Noël. L’herbe, au pied des
-troncs, est jonchée de pommes : il y aurait,
-rien qu’avec le fruit tombé, de quoi remplir la
-besace de dix vieux mendigos. Mais ce n’est
-pas le jour de leur passage : à la campagne,
-chaque temps a ses habitudes ; ils arriveront
-le prochain vendredi. La grille, ce jour-là,
-reste ouverte : ils s’en vont avec des sous et
-du pain. Ils ne manqueront pas de pommes
-non plus. C’est pourquoi j’éprouve un plaisir
-secret à chacune d’elles qui échappe aux doigts
-diligents de Baptiste et roule se mêler aux
-autres dans la mousse et les flouves. Pauvres
-mendigos, elles vous sont réservées et crisseront
-à la pointe de vos chicots.</p>
-
-<p>Est-ce la bénignité de l’heure ? Est-ce la
-gravité de la saison ? L’indice des approches
-hivernales déjà se dénonce aux fraîcheurs du
-sol, à l’aiguail plus lent à se vaporiser et qui
-roule en grosses larmes de mercure au cœur
-des choux. Peut-être est-ce tout cela à la fois
-qui me fait regarder ce matin la bonne terre
-nourricière d’un œil plus attendri et plus filial.
-Il me vient des émotions que je n’ai pas
-encore ressenties ; les choses se suscitent à
-moi avec des formes et comme une âme inhabituelles.
-Je ne puis dire que ce soit de la
-mélancolie non plus : c’est la plénitude d’un
-sentiment très doux, très profond, très candide,
-qui m’associe à cette terre maternelle.
-Entre elle et moi, il me paraît qu’une communication
-plus intime s’est établie : je me
-répands en elle, je circule au torrent de ses
-sèves ; je vis de son énorme vie frêle et
-violente. En retour, elle agrée mon infirmité
-humaine qui ne saurait concevoir la vie en
-dehors de ce qu’elle est pour moi-même et lui
-prête un reflet de ma fragilité et de mes passions.
-Elle participe de ma nature ; nous
-sommes ensemble dans un état de sympathie.</p>
-
-<p>Il semble alors que les fleurs vous parlent,
-que leur arome est une voix, qu’elles se balancent
-avec un geste qui vous suggère une
-mimique féminine. Je perçois lucidement le
-petit manège de tout ce petit monde de couleurs
-et de parfums si humble, si frais, si inexprimablement
-poétique et touchant. Toutes
-nos meilleures pensées s’épanouissent et se
-sublimisent en leur symbole : elles sont l’aboutissant
-exquis de nos âmes ; c’est de noms de
-fleurs qu’il faudrait baptiser les choses déliées
-et supérieures qui sont en nous. C’est à des
-fleurs que nous sommes ramenés à comparer
-les mémoires vénérées, nos cultes d’amour,
-les objets de nos prédilections et de nos
-idolâtries. Ainsi nous demeurons captifs de
-leurs doux sortilèges. Pour moi, je ne puis me
-souvenir de la chère aïeule qui prit soin de
-mon enfance sans penser au balsamique et
-discret réséda. J’ai continué à aimer par
-analogie les roses orgueilleuses, les ingénues
-marguerites, les frivoles volubilis, les sentencieux
-et trop plastiques dahlias. Mes chemins
-en sont bordés ; leurs guirlandes me commémorent
-des visages connus.</p>
-
-<p>Si l’on était sage, une grande pelouse, un
-clos mi-courtil et mi-verger, comme celui
-qu’éventent mes hauts peupliers et que polychroment
-vers l’automne mes pommiers,
-devraient limiter le rêve. La maison est à
-mi-côte, abritée d’un rideau d’arbres et
-chevelue de vigne vierge : elle domine la
-pelouse et celle-ci dévale vers la grille, au
-bord de la route. Par delà la haie, vers la
-droite, on aperçoit onduler une futaie, derrière
-le vert riant des prairies. C’est la maison
-d’un écrivain ; ce pourrait être le presbytère
-d’un pasteur. Ses dix chambres suffisent
-à contenir la famille et les amis ; il n’en faut
-pas plus pour être heureux. Puis-je affirmer
-que j’ai su mériter ce bonheur ? Le souci littéraire,
-les départs, l’éparpillement de la vie
-souvent effacèrent la petite maison dans les
-feuilles et les fleurs de mes horizons. Elle n’a
-été, depuis des années, qu’un relai entre des
-exils. Cependant, elle a bien son charme ; les
-grandes demeures ne sont pas aussi personnelles.</p>
-
-<p>Je vais, ratiocinant ainsi entre les flox à
-l’odeur de miel, les passe-velours au fleur
-amer d’absinthe, les hauts hélianthes, les
-passe-roses pareils à des cierges enrubannés
-de procession. Une brume bleuâtre, un très
-moelleux nuage estompe les lointains ; l’air
-s’agatise à travers une lumière scintillante et
-qui s’égoutte en fine ondée, en pluie de prases
-et de béryls. Mais la nuit lutte encore : il
-flotte par-dessus la vie comme un reste de
-sommeil ; il ondule dans la clarté comme la
-pâleur d’une ombre ; et la nature se veloutine
-d’un peu du duvet qui bleuit à l’espalier la
-pulpe du raisin. Un délicat effluve de résédas,
-de pois de senteur, d’immortelles monte des
-plates-bandes échauffées et se mêle à la
-fermentation lourde des choux, à l’odeur de
-vin jeune de la mûre dans les épines de la
-haie. Chaque feuille a sa goutte de rosée ;
-l’herbe s’emperle d’un semis de diamants ;
-un givre léger semble, par places, comme une
-nappe de lune attardée.</p>
-
-<p>C’est l’heure indécise : la bûche ne pétille
-pas encore dans la maison, et les fleurs, point
-tout à fait décloses, ont des langueurs, des
-étirements lents de belles dames dans l’alcôve.
-Une abeille, sur un grand aster encore dans
-l’ombre, repose comme morte, les pattes longues
-et rigides. Le froid sans doute l’a prise
-la veille, au tomber du soir, avant vêpres
-complètes : elle s’est gîtée en l’auberge ouverte
-sur la route. Encore un instant, petite abeille !
-Un rayon va te dégourdir.</p>
-
-<p>Voilà que ronflent les grosses mouches ; les
-bourdons sonnent matines dans le clocher des
-grands héliotropes d’Amérique. Aux ors clairsemés
-des peupliers le rural pinson fifre son
-petit air guilleret, le piloui des moineaux
-répond dans le tilleul et les pommiers. Trois
-petites hirondelles, trop faibles pour suivre la
-migration, décrivent à tire-d’ailes, par-dessus
-la pelouse, de grandes ellipses où reluit leur
-ventre blanc. Avec la chaleur monte à présent
-le bruit ; une vache meugle dans une étable
-voisine ; les porcs se répandent en grognant
-parmi les paillers fumants. Et, par delà la
-haie, dans le pré humide, argenté comme par
-un grésil, je regarde se rapprocher les andains
-d’un homme qui fauche le regain. C’est l’être
-élémentaire et primitif, compagnon de la bête
-pour laquelle il prépare le fourrage, le serf de
-la glèbe plus indispensable à l’œuvre universel
-que le vain enfileur de métaphores que je suis.</p>
-
-<p>Une sonnerie carillonne là-bas, à l’école du
-village : c’est l’institutrice qui, du seuil de la
-classe, appelle à la provende intellectuelle les
-enfants piaillant entre les croix du cimetière.
-Il est la demie après huit heures ; les valets
-de campagne, à coups de sabots, talonnent
-par les routes et rentrent prendre le repas
-qui, aux champs, coupe la matinée.</p>
-
-<p>Baptiste, à son tour, descend du pommier ;
-mais son échelle, insérée entre deux hautes
-branches, suffit à donner au paysage l’intimité
-d’une scène agreste et la signification d’un travail
-qui a son importance dans l’ordre des
-choses. Mes laudes sont dites, je quitte la
-bonne église et son fin encens de fleurs montant
-sous les arbres comme des piliers gothiques.</p>
-
-<p class="date i">La Hulpe.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch18">LE HAMEAU</h2>
-
-<p class="dedic">A Gerhard Gran.</p>
-
-
-<p>Dans une boucle de la Lesse, quatorze
-maisons forment un hameau précaire, un
-noyau d’humanité détaché du reste du monde,
-roulé là comme un bloc erratique loin de
-l’échine des monts. Les aïeux bâtirent sur
-cette grève humide ; les enfants à leur tour y
-firent souche : les quatorze feux n’ont pas
-d’autre histoire. C’est celle de la graine chue
-en un sillon sans que personne pense encore
-à la graine.</p>
-
-<p>De loin on aperçoit, au bout des prairies,
-les toits de chaume et d’ardoises. A l’aube,
-une spire de fumée monte des rempants et
-dénonce ce coin de terre, des familles, des
-ménages, des cœurs simples et liés. Ensuite la
-rumeur s’éteint en même temps que l’odeur
-du bois brûlé cesse d’aromatiser l’air. Tout le
-monde est parti pour les champs, les foyers
-se sont vidés, il n’y a plus dans le hameau
-que l’aïeule pour garder les maisons. La
-rivière clapote à la rive et mire un silence de
-vieilles murailles frôlées par le vol des
-palombes ou rasées par un chat furtif. Cependant
-un traînement lent de sabots, dans la
-sonorité vide des chambres, par moments
-décèle une présence vigilante. C’est la bonne
-aïeule qui rôde dans le désert des maisons et
-pense à ceux qui tout à l’heure vont rentrer.</p>
-
-<p>Puis l’obscurité tombe des roches voisines,
-l’eau se vespérise, des pas lourds descendent
-la pente. Et le petit hameau se repeuple, on
-entend rire et sonner des voix. Comme au
-matin, la fumée floconne au haut des toits : un
-cliquetis de vaisselles bat les tables pour le
-dernier repas.</p>
-
-<p>Chaque jour, à ces fils des races, voués à
-recommencer l’œuvre primordial, assigne les
-mêmes labeurs. Ils s’en vont, ils reviennent :
-leur vie est là-bas, dans les campagnes
-qu’ils raient de leurs charrues, dans les prés
-qu’ils fauchent, dans la montagne qu’ils
-déboisent et qui retentit du choc de leurs
-cognées. Les femmes comme les hommes ne
-rentrent que pour connaître un repos de
-quelques heures. L’été, c’est la moisson : on
-part à l’aube ; on mideronne dans les javelles ;
-le soir est toujours trop tôt tombé pour
-leur grand travail sans trêve. Toute saison
-ainsi amène sa peine et son servage : à peine
-on a dormi qu’il faut partir.</p>
-
-<p>Quelquefois une mère s’alite un jour pour
-mettre bas sa portée. La sage-femme habite
-à des lieues. A quoi bon l’appeler ? Les bêtes,
-d’ailleurs, leur ont appris à s’accoucher elles-mêmes.
-Elles se raidissent dans leurs draps et
-brament leur douleur solitaire. L’aïeule, ce
-jour-là, les veille. De ses lourdes mains, en
-attendant l’eau lustrale, elle ondoie la géniture,
-récite le <span lang="la" xml:lang="la">Pater</span>, lui sale la bouche, comme
-elle le fit aux nouveau-nés des vaches et des
-chèvres. En rentrant, les hommes entendent
-des vagissements. Ils savent ainsi qu’une
-petite âme leur est née : ils poussent la porte, ils
-aperçoivent la mère vaquant par les chambres,
-et, tranquilles, rompent le pain quotidien.
-C’est la vie de nature, puissante et simple,
-résignée à la Loi, telle qu’aux premiers jours
-du monde.</p>
-
-<p>Un matin, les parrains, en habits de dimanche,
-montent la côte et s’en vont vers
-l’église où le capelan, un très vieux prêtre sur
-qui d’immémoriaux hivers ont neigé, incline
-vers l’urne ce fruit des dures amours. Rien n’a
-changé dans le hameau : la mère est retournée
-aux champs, son nourrisson près d’elle, tirant
-sa mamelle quand il a soif, l’emplissant de son
-lait fort qui en fera pour la tribu un moissonneur
-râblé. L’aïeule a repris la garde des
-maisons. Il n’y a qu’un petit berceau de surcroît
-où, pendant les nuits, geint une pauvre chair
-qui va continuer les autres.</p>
-
-<p>Il arrive qu’à bout d’ans, un des mâles de
-cette famille de quatorze feux, exténué de
-fatigue, l’échine et les reins rompus, laisse au
-matin les autres partir sans les accompagner.
-Au retour, on retrouve l’aïeule près du lit :
-dans les draps une figure rigide ressemble à
-une très lointaine sculpture déchiquetée par
-le temps. L’aïeule, comme elle a dit pour la
-naissance les paroles sacrées, a prié pour la
-mort, en tâchant de joindre ses mains de silex
-qui ne peuvent plus se croiser. Elle a fermé
-les yeux, elle a clos les mâchoires, elle a béni
-pour les absents celui qui s’en est allé. Maintenant
-tous viennent l’un après l’autre ; ils
-disent à leur tour les prières ; les fils sans
-pleurer considèrent l’antique souche de laquelle
-ils sont sortis ; et ils pensent que tout est bien,
-puisque ce corps a fait son temps et n’est plus
-bon pour le travail. Ensuite ils vont dans le
-bois, scient quatre planches, les clouent solidement
-ensemble par-dessus le mort. La pointe
-des clous çà et là pénètre dans les os ; mais ils
-résistèrent à la vie, ils résisteront bien aux
-clous de la bière, indestructibles, lents à
-s’émietter, voués à éterniser, sous la terre du
-champ, ces morts de paysans qui, après cinquante
-ans, ont encore l’air de la vie.</p>
-
-<p>A quatre, en se relayant, on porte le faix.
-Par le chemin des baptêmes, à travers la montagne,
-on s’en va sous la charge, vers l’eau
-bénite et les fosses. Personne n’a de larmes :
-quelqu’un, à propos de la terre et des semailles,
-dit un mot ; puis le silence retombe, on n’entend
-plus qu’un piétinement lent et scandé qui s’enfonce
-sous les taillis. Et quelques heures plus
-tard, tout est consommé : le prêtre a ratifié la
-bénédiction de l’aïeule ; il a <i>écouté</i> le mort, il
-l’a absous. Les fils de la terre, les cœurs
-simples ne pèchent pas devant Dieu.</p>
-
-<p>Un jour, passant par là, je démarrai la
-barque et traversai la rivière, — cette Lesse
-fantasque et jolie aux barrages écumeux, aux
-friselis d’eaux cristallines sur ses galets
-rouilleux, aux ténébreuses plongées en des
-gouffres de cavernes, et qui garde, pour mon
-cœur d’homme des bois, le charme d’un vieil
-amour. Midi plombait les roches et l’air. Sous
-les herbes grillées, la cigale éperdument grésillonnait.
-Des pigeons roucoulaient sur un
-toit. Je pénétrai dans le hameau, poussai une
-porte, puis une seconde. Les maisons étaient
-vides. Des sabots tout à coup battirent sur un
-seuil : je vis se dresser la haute stature de
-l’aïeule. Sa main qu’elle portait à son oreille
-me fit signe qu’elle n’entendait plus. Elle me dit
-qu’on l’appelait la tante Johanna ; huit des
-ménages étaient sortis de son flanc ; elle avait
-nonante-trois ans.</p>
-
-<p>Autrefois, toute petite, son père l’avait
-menée à la ville. Elle n’y était plus retournée
-que deux fois ensuite. La terre l’avait prise
-comme elle avait pris les autres, corps et âme ;
-elle en avait fait la créature vouée aux maternités
-et aux labours, la serve qui meurt dans les
-sillons où elle naquit, après avoir ouvert sa
-matrice aux races et sa main aux semailles.</p>
-
-<p>J’admirais se mouvoir dans la chambre aux
-cuivres reluisants, aux frustes solives enfumées,
-au net carrelage couleur d’ardoise, ce spectre
-d’un autre âge et qui ne savait du monde que
-ce lopin de pierres et d’herbages où elle avait
-conçu, aimé, peiné près d’un siècle entier.
-L’horloge, dans sa gaine, battait son tic-tac
-égal et monotone, comme la vie qui persistait
-en ce grand corps desséché, — comme la vie
-dont elle avait réglé les lentes heures toujours
-pareilles.</p>
-
-<p>La demi sonna. Il me sembla que quelqu’un
-passait derrière la vitre et regardait dans la
-chambre. Moi seul compris que l’Inévitable
-rôdait autour de la maison. Elle se leva, fit
-quelques pas au dehors. Et son ombre la précédait,
-comme pour lui marquer le chemin par
-lequel elle s’en irait tout à l’heure à son tour.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch19">DEVANT CHANAAN</h2>
-
-<p class="dedic">A Ch. Vander Stappen.</p>
-
-
-<p>Dans la plaine cabossée de gravats, les
-huttes en torchis hâtivement bousillées suggèrent
-les symboles. Ils sont venus des
-hameaux et des bourgs, les Briquetiers,
-délaissant les clos fleuris où sur la vache
-pâturant les gramens reverdis neigent les
-pommiers blancs. Par bandes, ils se sont
-mis à arpenter les routes qui mènent vers les
-villes, et les petits ont marché dans le pas
-large des hommes mûrs. Les vieux, à la peau
-corroyée, aux faces de grands bœufs osseux,
-se sont joints à l’exode : il n’est resté là-bas
-que les aïeules tisonnant l’âtre et les mères
-allaitant leurs nourrissons.</p>
-
-<p>Après des jours et des nuits, comme un
-mirage, les tours ont apparu dans la poussière
-vermeille des horizons. Alors ils ont fait
-halte ; ils ont dressé les paillassons, édifié la
-noria, préparé l’aire. Et maintenant, en tous
-sens, un peuple poudreux et roux recommence
-le geste antique des Bâtisseurs de
-villes. La campagne recule devant le travail
-des pétrisseurs d’argile. Là où ils campent,
-les matrices terrestres demeurent brehaignes ;
-ils piétinent une glèbe gercée et nue, sans
-arbres ni moisson.</p>
-
-<p>Pendant des mois, ils se cantonnent, actifs
-et sédentaires, vivant à même le champ tari
-d’une vie de nomades momentanément parqués.
-Terrés la nuit en leurs abris, couchant
-pêle-mêle sur des litières, les filles et les gars,
-avec le frisson froid des ténèbres sur la peau,
-ils se lèvent au chant du coq, quand encore
-les dernières ombres nocturnes embrument
-la dentelure des toits au lointain des cités.
-Le jour tardif est devancé dans la plaine par
-leurs maigres silhouettes qui se meuvent à
-ras du sol. Continuellement ils modèlent la
-substance d’éternité. Rythmiques et subtils,
-ils apparaissent les sculpteurs d’un œuvre mystérieux
-auquel est reliée la durée des races.
-Ils pratiquent l’art primitif des Demeures
-humaines. Comme aux âges, celles-ci sortent
-de leurs mains, glaises encore, mais agglutinées
-déjà pour un dessein définitif, et ainsi
-ils semblent eux-mêmes sortir des temps et
-se transmettre le secret des ancêtres.</p>
-
-<p>Chacun de leurs gestes, d’une parcelle de
-limon, fait surgir une maison. Ils bâtissent
-pour les autres, ils n’ont pas de toit, afin
-que leur labeur se suscite sacrificatoire et
-sacré. Les générations successivement descendent
-pourrir aux hypogées, mais les villes
-qu’ils édifièrent d’un peu de poussière et d’eau
-subsistent, relais pour l’immense caravane
-en route vers la mort. De leurs mains se
-lèvent les siècles : ils construisent les alvéoles
-de la ruche où ne se pose qu’un instant
-l’homme. Toujours plus loin, plus haut
-s’étend, monte la Cité ; ils demeurent loin
-de ses portes. Ils n’entrent pas dans les
-Chanaans qu’ils bâtissent.</p>
-
-<p>Les semaines en ce grand ahan s’ajoutent
-aux semaines. Pas un jour n’est perdu. Ils
-ignorent le dimanche, comme si le suspens
-commandé par l’Eglise n’existait pas pour
-eux. Leur Dieu est resté en arrière, au fond
-des humbles tabernacles et des blanches
-chapelles que bordent les cimetières. Ils le
-retrouveront au retour, près des aïeules et
-des mères, dans la paix des campagnes
-mûres. Alors, la tâche accomplie, ils s’en
-reviendront par les routes parcourues au
-temps des pommiers en fleur et laboureront
-le petit champ qui nourrit la famille. La
-tribu vagabonde, jusqu’au prochain printemps,
-nuitera à l’abri de ses lares, précairement
-récupérés.</p>
-
-<p>C’est la tribu aux faces boucanées et aux
-barbes broussailleuses qui apeure les citadins
-qu’aventure <span lang="la" xml:lang="la">extra muros</span> le goût des relents
-suburbains. Prudemment, ils se gardent de
-ses atteintes et louvoient loin de ses huttes,
-défiants des grands cônes incendiés brasillant
-dans les soirs. Le chef pourtant scrupuleusement
-assume le respect de la loi. Le plus
-souvent, c’est une famille avec le père et ses
-gars ; même la couchée en commun ne leur
-enlève pas un reste de mœurs ingénues.
-Comme les bûcherons, leurs frères des silves,
-ils ont une vie de nature, silencieux et quiets.</p>
-
-<p>L’œuvrée les prend par toutes leurs sueurs,
-sans trêve les tient sur leurs gardes, de peur
-des surprises du temps. Il faut disputer au
-vent les paillis, à la pluie les argiles pétries
-et, lors de la cuisson, veiller à la combustion
-régulière des fours. Une négligence réduirait
-en bouillie la brique séchant sur l’aire ou
-calcinerait la fournée. Telle quelle, cette brique,
-en sa symétrie et son exiguïté, est déjà
-une des formes de la beauté : elle contient en
-essence les nobles architectures, et sa couleur,
-variant du rose léger, aérien, du rose des
-nuées matinales, au rouge pourpré ou vineux
-des ciels crépusculaires, suggère l’idée du
-sang même de la terre extravasé et recuit aux
-fournaises solaires.</p>
-
-<p>De ma fenêtre, je suivais au large, dans
-l’arène blonde, toute la péripétie. La pâte
-pétrie à point, le chef, planté droit à sa table,
-d’un rythme léger balançait son corps, se
-mouvait entre ses aides, recevant de l’un le
-moule vide que rapidement il remplissait et
-passait ensuite à l’autre. D’un pas ailé, un
-troisième volait l’étendre sur le sol, soigneusement
-ratissé et poudré de sable fin. Les
-mouvements étaient réguliers ainsi que le battement
-d’un pendule, sans trêve. Chaque fois
-qu’un moule partait, un autre arrivait ; l’homme
-prenait la terre, l’égalisait de sa raclette,
-recommençait. C’étaient des orbes, des
-ellipses cérémonieuses et réglées comme
-pour un liturgique devoir ; et l’ondulement
-des corps mi-nus faisait penser à la beauté
-cadencée d’un bas-relief.</p>
-
-<p>Un peu plus loin se dressait la charpente du
-puits, un délicat édifice d’ais croisillés lignant
-le ciel. Un homme à chaque bout du cylindre
-se courbait, se relevait, faisait monter l’eau
-qui, par un chéneau, ruisselait vers le
-gâcheur en train de piétiner sa glaise. Au soir,
-tout le champ semblait dallé d’un carrelage
-frais.</p>
-
-<p>Puis, avec les fours, la plaine changeait
-d’aspect : la sole s’était déblayée, les briques
-achevaient de se durcir en petits murs ajourés
-d’ouvertures. Des hommes ensuite traçaient
-un carré ; le charbon, à ras du sol, pétillait ;
-un rudiment de maçonnerie s’élevait toujours
-plus haut, enduit de glaise à l’extérieur.
-Maintenant les petits murs diminuaient, arrivaient
-à mesure s’engloutir dans la gueule du
-four. Et les hommes là-haut, debout par-dessus
-le lit de charbon exhaussé, d’autres en
-bas constamment se passaient des bannes de
-houille : dans le couchant, elle s’enflammait
-et volutait en écharpes de fumée.</p>
-
-<p>Maigres et bruns, brûlés par les feux,
-tannés par le vent d’est, je les voyais prendre
-un bref repos vers le midi du jour. Un filet
-de fumée alors spiralait hors du toit des
-huttes. Une des fillettes apportait le brouet,
-et ensuite ils s’allongeaient, l’échine rigide,
-accablés par leur travail infatigable. La
-petite, à son tour, un visage de jeune animal
-sous des cheveux de lin, se couchait près
-d’eux ou nostalgique, reprise au souvenir du
-village, gagnait une lisière verte, l’ombre
-d’un pommier.</p>
-
-<p>Bientôt l’horizon se hérissait de pylônes,
-comme la vision d’une cité des âges. Sous les
-étoiles, les hauts fours rutilaient avec le vol
-des petites flammes roses et bleues. Et des
-semaines encore passaient : les cônes, l’un
-après l’autre, s’éteignaient, tombaient à la
-mort dans la campagne silenciée où les
-grands paillassons ne viraient plus, sous les
-nuées pluvieuses, comme des ailes d’immenses
-oiseaux précurseurs de l’autan. Les
-briquetiers étaient repartis sans retourner la
-tête, tandis que derrière eux la Ville montait.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch20">MANOU</h2>
-
-
-<p>Le vent léger remue du soleil et des parfums ;
-j’écris sous la tonnelle, dans le friselis
-des feuilles comme le bruit clair d’une
-source, comme le pétillement mousseux des
-sèves. Et un or délicat filigrane la blancheur
-de mon papier, met à mes doigts qui vont des
-anneaux mobiles. C’est le jeune printemps,
-l’âme tendre du monde. Il pleut une onde
-blonde, le fin arrosage d’une lumière miraillée
-aux pelouses, et devant moi, des tuniques
-pâles de jeunes filles ondulent au geste du
-tennis.</p>
-
-<p>Manou ! cher souvenir des vingt ans ! Pourquoi
-mon âme de jeune homme te reconnaît-elle
-soudain aux miroirs de l’air, dans le
-tremblement diaphane de ces clartés d’après-midi ?
-Je ne suis plus seul : deux yeux, deux
-prismes du fond de moi-même se lèvent et
-me regardent. Ils reflètent la frêle dentelle
-des arbres ; une lueur vermeille les damasquine,
-la beauté même du paysage qui
-m’entoure, et comme là-bas, dans le grand
-jardin aux grilles d’or, un fin jet d’eau, une
-girande mince comme un lys y darde du vif
-et svelte et solitaire émoi d’un désir.</p>
-
-<p>Manou ! âme énigmatique et qui à la fin
-s’éveilla ! Petite Galathée folle et sauvage,
-comme un libre esprit des grandes silves
-humaines, comme l’oiseau moqueur des orageuses
-futaies de la ville ! Alors aussi je
-contemplais tes yeux ; je n’y vis longtemps que
-la mobile vie d’un paysage extérieur, l’inconscience
-divine d’être la petite chose qui danse
-et qui rit comme les feuilles, comme les
-sources. Je n’y vis d’abord que cela ; tu étais
-la folle aventure de la graine venue on ne sait
-d’où, fleur ou herbe de pavé, et que pousse le
-vent et qui s’abat et qui ne voulait pas mûrir.
-Et puis un jour, comme aux velours verts de
-la vasque là-bas, l’onde claire et fuselée a
-jailli, l’eau du désir et des larmes. Où es-tu,
-Manou ? Sous un tertre pieusement fleuri d’un
-souvenir ? Sous la terre sèche et dure et les
-Saharas de l’oubli ?</p>
-
-<p>Nous sommes venus ici. Je reconnais les
-vieux ormes qui, à la lisière des luzernes,
-ébrèchent un pan du ciel. Il y avait, à la
-pointe du bois, une maison basse et humide
-qui n’est plus. Quels cris tu poussas quand,
-doux cueilleur de tes baisers, j’osai te parler
-de la joie d’y vivre ensemble, pas trop loin
-du bois bleu où des geais grollaient tout le
-jour, où surtout un loriot, comme un musicien
-aux mains attentives à alternativement
-boucher les trous de sa flûte, sans trêve
-recommençait son petit sifflotement de quatre
-notes !… Et voici bien la tonnelle : un or
-léger dentelait à ta main comme les mailles
-d’une guipure de Venise. C’est la même sous
-laquelle j’écris : il passait un souffle aromal de
-printemps ; et tu voulus aller tourner sur les
-chevaux de bois. Ta tête tournait bien plus
-vite qu’eux, sous l’envol de tes frisons de
-soie grège : c’était aussi un moulin à verroteries
-et à musiques, dans un tourbillon
-d’éclats de rire et d’éclairs de dents. Et voici
-maintenant l’étang avec sa barque, ses dormants
-d’eau profonde sous le pasquillage des
-lentilles, ses franges d’iris hauts où se poursuivent
-d’ardentes libellules aux cuirasses
-d’émeraude et d’argent.</p>
-
-<p>Tu étais en ce temps la petite ouvrière qui
-fait des points de couture dans des satins. Tu
-habillais de belles dames qui n’avaient pas ta
-grâce mutine, ton bouquet capiteux d’essence
-faubourienne, ni ce bout fringant d’épaule
-qui si bien eût drapé les souples tissus que tu
-faufilais pour d’autres ! C’était un atelier
-quelque part dans un quartier très noir, où le
-vis-à-vis des maisons resserrées et culminantes
-obligeait à allumer les lampes bien avant
-l’heure verte du crépuscule. Ah ! les lampes aux
-mèches mal coupées et encrassées de fumerons,
-le rouge pétrole qui te brûlait les yeux
-d’un feu d’insomnie et de fièvre ! J’allais te
-prendre sous le porche à la dégringolade de
-ce quatrième, dans le tirant d’air de la grande
-cour où sous un auvent était remisée une
-vieille berline postière, on ne sait pas pourquoi.
-J’étais moi-même alors un petit employé
-de mairie, un quatre-sous comme toi, grelottant
-l’hiver sous une pelure à laquelle tu
-voulus absolument fixer un collier d’astrakan
-à vingt francs le mètre et qui, cousu de
-morceaux rapportés, fut juste assez grand
-pour la moitié d’un tour de cou. Tu habitais
-avec une vieille tante : nous étions obligés de
-nous réfugier dans des portes pour nous
-embrasser. Mais tout de même tu avais une
-drôle de manière de relever un peu ta voilette
-et de m’offrir le moins possible de tes joues
-en me disant : « Qu’est-ce que les hommes
-peuvent bien avoir à toujours vouloir racler
-la peau des filles avec leur picotis de barbe ? »</p>
-
-<p>Ah ! Manou ! tu n’étais pas tout à fait une
-emballée d’amour. Tu haussais les épaules à
-m’entendre te débiter mes folies. Tu me
-faisais l’effet de serrer à deux mains ton petit
-cœur pour ne pas le laisser échapper. Quant
-au reste, tu n’en était pas trop chiche, Dieu
-merci ! Tes sensualités gourmandes consentaient
-à me laisser grignoter les miettes de ton
-plaisir, et cependant je restais toujours sur
-mon appétit, comme disent les paysans de
-chez nous, avec une grande faim de ton corps
-joli, une soif de ta bouche à l’odeur poivrée
-que tu n’apaisais pas.</p>
-
-<p>Un jeune homme, c’était pour toi, avec les
-parties d’ânes et les sauteries des bals-musette
-et la griserie légère d’un coup de vin sous les
-tonnelles, c’était la petite chaleur du sang
-sous le chatouillis des lèvres, la montée
-trouble d’un nuage aux yeux, comme une
-eau dont on remue le fond, et puis le cri bref
-et le gel des papilles de la langue et la sensation
-de quelque chose qui délicieusement
-se casse tout au dedans de soi. Tu n’allais
-pas au delà de l’effluve magnétique, dans ta
-notion élémentaire de l’amour. Tu étais une
-petite poupée terriblement égoïste et tyrannique,
-va, je puis bien te le dire à présent. Tu
-n’avais pas encore senti ton maître.</p>
-
-<p>Ah ! nos dimanches de l’été ! Nos envolées
-au bois, pas trop loin des villages où rissolaient
-des fritures de beignets et d’ablettes, où
-au piaulis d’une clarinette éructait le mugissement
-d’un ophicléide scandant les figures
-des quadrilles ! Ces jours-là, une folie t’emportait
-avec le sautillement à tes cheveux de
-ton bout de chapeau, une croqûre de tulle et
-de paille faite d’une chiquenaude. Tu devenais
-le nuage d’une robe claire et d’un jupon blanc
-courant entre les arbres, vision d’une nymphe
-descendue des villes au frétillement des rubans
-qui tombaient de ta ceinture et claquaient
-dans le vent. Toute ta sauvage indépendance
-d’enfant qui n’en veut faire qu’à sa tête te
-montait aux tempes, fusait en sang de roses à
-tes joues, dans la pétulance du grand air, la
-griserie des vertes senteurs du feuillage. Il me
-fallait saccager les champs pour te gerber des
-coquelicots et des bluets qu’ensuite tu tordais
-en guirlande et passais, comme une large
-collerette vive, autour de ton cou. Tu avais
-vraiment, avec tes crins d’or dépeignés, les
-freluches de soleil de tes frisures dansant sur
-tes prunelles, avec l’écarlate œillet de ton rire
-à tes lèvres longues comme le retroussis du
-bec d’une amphore, l’air d’une sœur des
-rousses faunesses du temps des mythologies.</p>
-
-<p>Quelquefois, t’arrêtant dans ton élan, mon
-désir te pressait contre moi, buvait à ta peau,
-derrière l’ourlet des oreilles, d’un baiser qui
-te faisait toute froide, la mouillure de ta sueur
-et ce fumet de blonde qui était comme l’odeur
-des feuilles et des résines restée sur toi. Mais
-fouit ! tu te délivrais d’un rire qui avait le
-frisson d’une chatouille, qui grelottait gentiment
-du petit froid de l’âme descendue au
-bord de la grande secousse mortelle ; et puis
-là-bas, j’entendais ta moqueuse chanson qui
-leurrait ma peine et mon espoir. Comme toute
-chose finissait par les chevaux de bois et la
-danse, nous nous en allions, moi avec le
-regret du mystère des arbres, vers les orgues
-qui moulaient des airs tristes autour de la
-chevauchée en rond des hippogriffes à tête de
-léopard, vers les mugissants ophicléides qui
-faisaient partir les bourrées.</p>
-
-<p>Tu ne m’avais pas dit encore un mot qui
-m’annonçât que tu avais un cœur. Une fois
-seulement, oh ! je me rappelle, un silence te
-vint devant la nappe de serge quadrillée où,
-dans la frisure du persil, se figeait le grésillement
-d’une de ces fritures de poisson que
-tu allais voir puiser à la pêchette dans la banne,
-près de la rivière. D’un geste las, tu finissais
-de chipoter sans goût dans ton assiette. Et,
-tout à coup, Manou, tu m’as regardé, tu es
-restée un peu de temps à m’observer du coin
-de tes yeux. Je levai les miens, il me passa
-une douceur que j’ignorais encore avec toi.
-Jamais je ne t’avais vue si sérieuse. Et tu me
-dis ce mot qui ensuite me causa une grande
-peine, car je ne comprenais pas alors : « Vois-tu,
-il serait temps tout de même de nous
-quitter. » Et, là-dessus, tu te remis à rire.
-Moi, j’aurais plutôt pleuré ; et tu taquinais
-mon air triste du frôlement d’une barbe d’épi.
-Tout ce soir-là, tu fus d’une gaieté folle : tu semblas
-vouloir enterrer joyeusement la mort d’un
-béguin, afin de n’y plus penser le lendemain.</p>
-
-<p>Mais, le lendemain, tu avais cessé de rire.
-Ce fut toi qui pleuras pour une gronderie, un
-peu d’humeur boudeuse qui m’était restée de
-la veille. Et je sentis que quelque chose en toi
-était changé, que tu n’étais plus la même petite
-poupée, ni le gentil animal libre qui défiait la
-captivité. Nous parlâmes à peine ; tu te disais
-à toi-même des mots que je n’entendais pas.
-Et la nuit vint ; je te ramenai à ta porte et je
-n’étais plus non plus le même jeune homme.
-Maintenant une joie cruelle de te faire un peu
-souffrir me venait de ta défaite et de ta mélancolie.
-Je te serrai la main presque avec indifférence.
-Tu me rappelas, tu me dis : « Embrasse-moi. »
-Tu avais relevé toute ta voilette ;
-c’était la première fois que tu me tendais
-toi-même ta bouche. Le dimanche revint, la
-folie mousseuse du bois. Tu étais redevenue
-la petite faunesse, le nuage de la robe claire et
-des rubans pimpants courant devant moi, et
-je n’entendais plus le son de la voix qui m’avait
-fait revenir et m’avait offert, comme un cœur
-de rose pâmé, le baiser. L’oiseau, avec des
-battements d’ailes, se débattait dans ma main
-qui l’avait cru prisonnier.</p>
-
-<p>Mais ensuite il arriva une étrange chose.
-Elle s’arrêta de courir, me prit par la main,
-et nous entrâmes dans un taillis profond où
-garrulait un merle. Je l’avais prise entre mes
-bras ; tout son cher corps tremblait ; et je
-vis sourdre en ses yeux une rosée brillante,
-comme le filet d’eau d’une source sous les
-mousses. Manou ! adorable Manou ! soupirai-je
-en baisant son cou. Elle me regarda
-comme jamais encore elle ne m’avait regardé
-et me dit « Oh ! que c’est effrayant ! Que tu
-m’apparais à présent terrible ! Il me semble
-que je ne t’avais pas encore vu jusqu’à ce
-jour. » Ce ne fut plus ensuite qu’un souffle à
-travers lequel elle me dit : « Bats-moi, mon
-chéri… Je veux être punie pour avoir été si
-longtemps méchante envers toi. » Je crus
-qu’elle se moquait, mais elle se pendait à
-mes épaules, suppliante : « Bats-moi, je t’en
-prie ! » Si bien que, doucement, avec étonnement,
-de la tendresse chaude de mes mains,
-du frôlement d’une tape qui ressemblait à de
-la caresse, je fus celui qui pour rire frappe une
-femme. Le merle chantait toujours, mais nous
-cessâmes de l’entendre. Il y avait un oiseau
-qui bien plus joliment chantait près de moi,
-dans une cage.</p>
-
-<p>La petite âme volage enfin s’était laissé
-prendre, et tes baisers, Manou, eurent un goût
-que je n’avais pas connu encore, comme si
-tout ton être, toute l’exquise odeur de l’amour
-de tes vingt ans y montait, printemps fleuri. Je
-te dis souriant : « Faudra-t-il encore nous
-quitter, méchante ? » Toute rose dans le
-nuage de tes cheveux, avec un émoi aux
-joues que tu n’avais pas eu au premier péché,
-rougissante comme de l’abandon même de ta
-vie, tu te cachas dans mon épaule et me
-répondis : « Je ne peux plus. »</p>
-
-<p>Ce dimanche-là, nous n’allâmes pas tourner
-sur les chevaux de bois.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">TABLE</h2>
-
-
-<table summary="">
-<tr><td>&nbsp;</td><td class="small">PAGES</td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">La petite Femme de la mer</span></td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch1">7</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Dans la forêt</span></td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch2">27</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Maggy</span></td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch3">41</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Après-midi d’été</span></td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch4">55</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Les Roses</span></td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch5">65</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Eden</span></td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch6">77</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Le Sacrifice</span></td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch7">93</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">La Maison de ma vie</span></td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch8">107</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">La Chanson d’éternité</span></td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch9">119</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">La Fileuse de minuit</span></td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch10">131</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">La Jeune fille à la fenêtre</span></td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch11">143</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Les Pas</span></td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch12">155</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Neuf Chansons de Flandre</span></td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch13">163</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Le mortel Amour</span></td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch14">185</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Paula</span></td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch15">201</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">La mystérieuse Image</span></td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch16">217</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">A Laudes</span></td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch17">225</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Le Hameau</span></td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch18">237</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Devant Chanaan</span></td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch19">247</a></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Manou</span></td>
-<td class="bot r"><div><a href="#ch20">259</a></div></td></tr>
-</table>
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top6em"><i>ACHEVÉ D’IMPRIMER</i><br />
-le dix-huit novembre mil huit cent quatre vingt-dix-huit<br />
-<span class="small">PAR</span><br />
-L’IMPRIMERIE PROFESSIONNELLE<br />
-<span class="small">POUR LE</span><br />
-MERCVRE<br />
-<span class="small">DE<br />
-FRANCE</span></p>
-
-
-<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA PETITE FEMME DE LA MER ***</div>
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-1.F.
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-Defect you cause.
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg&#8482;
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of
-computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg&#8482;&#8217;s
-goals and ensuring that the Project Gutenberg&#8482; collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg&#8482; and future
-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org.
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation&#8217;s EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
-U.S. federal laws and your state&#8217;s laws.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Foundation&#8217;s business office is located at 809 North 1500 West,
-Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up
-to date contact information can be found at the Foundation&#8217;s website
-and official page at www.gutenberg.org/contact
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; depends upon and cannot survive without widespread
-public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
-DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state
-visit <a href="https://www.gutenberg.org/donate/">www.gutenberg.org/donate</a>.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Please check the Project Gutenberg web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-</div>
-
-<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
-Section 5. General Information About Project Gutenberg&#8482; electronic works
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg&#8482; concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg&#8482; eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Project Gutenberg&#8482; eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
-necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
-edition.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-Most people start at our website which has the main PG search
-facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>.
-</div>
-
-<div style='display:block; margin:1em 0'>
-This website includes information about Project Gutenberg&#8482;,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
-</div>
-
-</div>
-
-</body>
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