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-The Project Gutenberg eBook of Trois hommes: Pascal, Ibsen, Dostoïevski, by
-André Suarès
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
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-will have to check the laws of the country where you are located before
-using this eBook.
-
-Title: Trois hommes: Pascal, Ibsen, Dostoïevski
-
-Author: André Suarès
-
-Release Date: August 23, 2021 [eBook #66117]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-Produced by: Laurent Vogel, Pierre Lacaze and the Online Distributed
- Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was
- produced from images generously made available by The Internet
- Archive/Canadian Libraries)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK TROIS HOMMES: PASCAL, IBSEN,
-DOSTOÏEVSKI ***
-
-TROIS HOMMES
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-QUELQUES ŒUVRES DE SUARÈS
-
-
-_Aux CAHIERS DE LA QUINZAINE, 8, rue de la Sorbonne_:
-
-SUR LA MORT DE MON FRÈRE, 1 volume petit in-8, 1904.
-LA TRAGÉDIE D'ELECTRE, 1 volume grand in-18, 1905.
-TOLSTOÏ VIVANT, 1 volume grand in-18, 1911.
-DE NAPOLÉON, 1 volume grand in-18, 1912.
-
-
-_A l'OCCIDENT, 17, rue Eblé_:
-
-VOICI L'HOMME, 1 volume grand in-8, de 450 pages, 1905.
-IMAGES DE LA GRANDEUR, 1 volume grand in-8, de 221 pages, 1901.
-BOUCLIER DU ZODIAQUE, 1 volume grand in-8, de 151 pages, 1907.
-LAIS ET SÔNES, 1 volume grand in-16, 1909.
-
-
-_Chez CALMANN-LÉVY, éditeur_:
-
-LE LIVRE DE L'ÉMERAUDE, 1 volume in-18, 1901.
-
-
-_Chez EMILE-PAUL, éditeur, 100, faubourg Saint-Honoré_:
-
-SUR LA VIE; ESSAIS, tome I, 1 volume grand in-16, 1909.
-SUR LA VIE; ESSAIS, tome II, 1 volume grand in-16, 1910.
-SUR LA VIE; ESSAIS, tome III, 1 volume in-18, 1912.
-VOYAGE DU CONDOTTIÈRE, tome I, 1 volume grand in-16, 1910.
-IDÉES ET VISIONS, 1 volume in-18, 1912.
-
-
-
-
-ANDRÉ SUARÈS
-
-
-TROIS HOMMES
-
-
-PASCAL, IBSEN
-DOSTOÏEVSKI
-
-
-
-
-ÉDITIONS DE LA
-NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
-
-35 & 37, RUE MADAME, PARIS
-1913
-
-
-
-
-IL A ÉTÉ TIRÉ A PART
-50 EXEMPLAIRES SUR VERGÉ D'ARCHES
-RÉIMPOSÉS ET NUMÉROTÉS
-A LA PRESSE.
-
-
-_Tous droits réservés._
-
-
-
-
-A
-_MON TRÈS CHER_
-AIMÉ SACOMAN
-_PHILOSOPHE_
-
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-
-
-VISITE A PASCAL
-
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-
-I
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-A PORT-ROYAL
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-
-Un jour que le tumulte de la calomnie et des invectives s'était
-répandu le plus insolemment dans Paris, et troublait le plus cette
-ville injurieuse, M. de Séipse, incapable de le subir plus longtemps,
-prit parti de le fuir, et s'en fut à la campagne. M. de Séipse
-souffrait, en effet, du désordre comme d'une injure personnelle, que
-son temps lui eût faite, et que tout le peuple eût conspiré à lui
-faire. Une profonde colère, froide et secrète, le dévorait de sentir
-en lui-même la puissance de l'ordre, de s'en connaître la volonté,
-et de savoir qu'elle dût être sans effet. Le pouvoir d'un homme est
-la moyenne de ce qu'il peut lui-même, et de ce que les circonstances
-lui permettent,--l'accord de sa force propre avec la fatalité des
-événements. C'est pourquoi tout homme puissant s'est toujours senti à
-deux doigts de ne pas l'être; et il appelle son étoile ce bonheur de
-l'accident, qui ne suffit à rien, mais sans quoi la voie est fermée
-à tout le reste. Le hasard, qui fait naître un homme à son heure,
-fait plus pour lui qu'il ne fera jamais lui-même. A dix ans près, on
-est César ou on ne l'est pas. Pour un trait de plus ou de moins dans
-le visage, et le nez fait d'une forme qui plaise, on peut exercer ou
-non le droit de puissance qu'on a. S'il ne le peut point, l'homme
-l'exerce alors contre lui-même. Et plus les faits désordonnés lui
-font obstacle, plus il souffre amèrement de sentir en soi la force
-qui les ordonne. Agité de ces pensées, M. de Séipse résolut de les
-apaiser, sinon de s'en distraire, et il se proposa une promenade dans
-le vallon le plus austère et le plus retiré qui soit aux portes de
-Paris: il s'en fut à Port-Royal-des-Champs.
-
-
-On était au temps de la Pentecôte. Le printemps tirait sur l'été; il
-faisait déjà chaud; et les jours nuageux, chargés d'orage, suivaient
-lourdement des nuits encore fraîches. Parti de bon matin, M. de
-Séipse fut rendu à l'Abbaye avant le milieu du jour. Le ciel, qui
-avait d'abord été d'une clarté admirable, se brouilla bientôt. Le
-bleu tendre, délicat et profond, qui est propre à l'Ile-de-France,
-se chargea de nuées laineuses et grisâtres; et l'air, qui avait été
-frais, étouffé par les nuages, s'appesantit. Le ciel bleu de la
-France n'est point implacable ni sublime comme le regard d'un dieu:
-il a plutôt la fine complaisance d'un œil humain; et quand il se
-voile, il invite à la réflexion ou à l'ennui plutôt qu'à la colère.
-Aussi M. de Séipse s'estimait-il heureux que le temps s'accordât à
-ses pensées diverses. Il était venu en voiture, à travers les champs
-mouillés de rosée, frais et limpides, comme la matinée même, le ciel
-clair et le vent léger. Les blés verts, et les avoines déjà hautes,
-aux reflets ardoisés, frémissaient dans la plaine, où parfois l'on
-voyait au loin,--comme un insecte en suit un autre,--une charrue
-guidée avec lenteur par un paysan.
-
-A mesure qu'on approche de Port-Royal, le pays se fait plus désert.
-On ne voit plus que des hameaux couchés au ras de la terre. Le
-plateau âpre règne; et l'horizon recule, grave et triste, comme
-tout ce qui est grand. Là, si le ciel penche un regard plus sombre,
-sourcilleux de nuages et chargé même de menaces, il semble seulement
-rendre, en miroir fidèle, l'âme des lieux. Nous n'avons affaire, en
-tout, qu'à l'âme, et comme il en va des hommes, si un pays ne nous
-livre la sienne, il n'a rien pour nous. Au versant de ce plateau
-dont l'aspect, sérieux en tout temps, est tragique quand le soleil
-s'y cache, on tombe dans un étroit vallon; par un chemin heurté,
-entre les arbres, on descend au fond d'une sorte de trou, où, ceinte
-de hautes murailles, et voilée sous le feuillage, avait été fondée
-l'abbaye de Port-Royal.
-
-
-L'abbaye a été vaste, les fabriques considérables. Il y eut plusieurs
-corps de bâtiments. L'hôtel où logeaient les solitaires, faisait
-face au cloître où les Filles du Saint-Sacrement s'étaient vouées à
-l'adoration perpétuelle. Dans une école illustre, on enseignait les
-enfants, dont fut Racine. Une chapelle était le lieu d'assemblée où
-tant d'hommes, de femmes et de petites créatures si dissemblables se
-réunissaient dans une pensée commune: en dépit de tout, la marque en
-restait ineffaçable, tant elle avait mordu fortement sur l'âme.
-
-Un jardin séparait la maison des religieuses et celle des Messieurs.
-Les enfants logeaient dans une aile basse, où se tenaient les
-catéchismes. Le verger, le potager, s'étendaient au delà comme
-le témoignage du travail le plus agréable au ciel peut-être. La
-perfection de l'homme simple et paisible est, sans doute, celle
-du frère lai, qui passe des champs à la chapelle, de la bêche au
-psautier, et qui, pour son délassement, incline devant Dieu des
-épaules que, le reste du temps, le labour courbe vers la terre.
-
-Si ce n'est une tour rustique, à l'une des ailes, il ne reste rien
-de toute l'abbaye: une haine patiente, infatigable pour tout dire,
-a préparé cette ruine et l'a consommée. La charrue a passé sur le
-cloître. Les tombes des jansénistes ont été remuées par le soc. Louis
-XIV a fait voler en poussière une des forces morales, la plus solide
-peut-être et la plus compacte qu'il y eût en France. Des hommes là
-vivaient avec leur cimetière sous les yeux, et l'avaient pour lieu
-de promenade. Il devait leur importer peu que leurs cendres fussent
-ou ne fussent pas en repos. On imagine même l'amer contentement de
-Pascal, s'il avait pu prévoir qu'on jetât ses os au vent. Sans parler
-de sa joie à souffrir persécution pour la vérité et la justice, il se
-fût réjoui ardemment de cet outrage à la chair ennemie; et il y eût
-vu quelque faveur singulière qu'on eût faite à son âme.
-
-
-Les Messieurs de Port-Royal n'étaient point des clercs. Les uns ne
-s'en jugeaient pas dignes; les autres y répugnaient de nature, ou par
-état. Ils formaient une espèce de tiers ordre. Ils étaient à peine
-des laïcs, et ne voulaient point être des moines. Ils vivaient pour
-faire leur salut, et prétendaient le faire dans le siècle, ou s'y
-résignaient. Port-Royal était leur maison de retraite. Ils y venaient
-approcher Dieu de plus près. Ils lui y prêtaient une oreille plus
-attentive qu'ils n'auraient pu ailleurs, ni autrement. Ils y avaient
-leurs mille entretiens avec une puissance redoutée, et souhaitée
-de tous leurs vœux, comme seule à craindre sans doute, mais seule
-aussi secourable. En un temps où tout homme voulait, tôt ou tard,
-prendre quelque connaissance de soi, nulle part on n'alla plus avant
-dans l'art cruel de se connaître, que dans cette compagnie sévère.
-Or le scandale est grand, pour un monarque absolu, d'hommes qui se
-retirent en soi: car il n'en est pas, quelle qu'en soit la révolte,
-qui lui échappent plus; et, en outre, ceux qui se connaissent sans
-complaisance sont, malgré tout, sans complaisance à connaître les
-autres. Les souverains absolus n'aiment pas cette souveraineté-là;
-plus elle se tait, plus elle les brave. Son respect même est une
-forme du mépris, car il juge. Les souverains, qui le sont dans
-l'ordre de la chair, haïssent la souveraineté qui est d'un autre
-ordre, et qui échappe au leur. Plus elle est humble en conduite, plus
-elle les humilie, puisqu'elle ne leur laisse point de prise sur elle,
-et qu'elle s'élève sans doute au-dessus même de ce qu'elle abat.
-C'est pourquoi le souverain absolu, qu'il ait nom Louis XIV, Napoléon
-ou Peuple, se défie des solitaires et les frappe. Il ne faut pas trop
-de saints dans l'État, ni même dans le monde; d'école de sainteté,
-encore moins: la sainteté menace la nature, et la nature ne veut que
-des esclaves ou de faux témoins: elle hait les juges...
-
-Au détour du chemin creux, une porte de bois, dans un châssis de
-pierre, qu'une croix de fer surmonte: c'est l'entrée de l'abbaye.
-
-Comme j'allais y frapper moi-même, je vis M. de Séipse pousser la
-porte, sans doute laissée entr'ouverte: il passa le seuil, et je le
-suivis. Je connais M. de Séipse depuis longtemps, et je l'estime.
-Nous avons des pensées communes, mais je le vois peu. Au bruit criard
-du vantail sur le gond, M. de Séipse tourna la tête, déjà mécontent
-de ne pas trouver, même à Port-Royal, la solitude. J'avais eu le
-même sentiment d'ennui en me voyant précédé à la porte. Mais il me
-reconnut aussitôt, comme je venais de faire; nous sentîmes, chacun,
-que la présence de l'un pourrait n'ôter rien au charme de la visite
-solitaire que se promettait l'autre; et que notre silence pourrait ne
-se rompre qu'à l'occasion d'une émotion pareille, et pour se mieux
-goûter en elle.
-
-Dès la porte poussée, l'on est dans les champs de Port-Royal. On
-marche au milieu d'une campagne close. C'est d'abord un sentier entre
-deux prés, où les bleuets fleurissent dans l'herbe verte, et où
-quelques coquelicots éclatent comme des cris de joie. Puis, des deux
-côtés l'espace s'élargit. Le sol en pente va par bonds, de gauche
-à droite, où, comme un lit, se creuse le fond du vallon. On fait
-quelques pas, et l'on découvre tout l'horizon de la vallée solitaire.
-Elle semble fermée de toutes parts, pareille à une vasque de terre
-cachée entre des collines boisées. Les arbres voilent le bord ouvert
-de ce fossé. Le ciel paraît verser la clarté de plus haut que sur la
-plaine. La couronne des feuillages posée sur les hauteurs les ceint
-d'une ombre claire et pensive. Tout, ici, est ramassé sur soi-même et
-penché sur le fond. Et tout, en ces étroites limites, à la manière du
-recueillement, parle d'une grandeur intime.
-
-
-Les lilas, sur leur fin, balançaient, ici et là, leurs branches
-fleuries, dont le vent agitait les thyrses. Un peu de pluie était
-tombée, que la terre, les prés et toutes les feuilles rendaient en
-parfums humides. On entendait le murmure doux d'une source, et le
-règne du beau silence. Ces champs paraissaient sans culture, et en
-être plus purs. Une maison dans un coin, d'où partait une allée
-d'arbres; et au creux du fossé, une chapelle neuve, dont les lignes
-sèches et les pierres trop blanches offensent la vue.
-
-C'est là que des hommes pieux ont réuni ce qu'ils ont pu trouver
-qui vînt des jansénistes. Ils ont élevé cette petite église à un
-culte qu'ils ne s'accoutument point à croire disparu. Au pied de la
-chapelle, sur l'un des côtés, l'on a rangé les restes du cimetière:
-car la haine et la destruction ont ici porté une main si avide, que
-les tombes mêmes en ont été ôtées, et que les seuls débris y sont
-les restes de restes, les reliques de la mort, et non pas même de
-la vie. Une petite place sablée, close entre de faibles murailles,
-où des pierres tombales s'appuient, et qui semble faite pour une
-assemblée, s'étend devant la chapelle. Quelques degrés mènent au
-portail; le dernier forme une terrasse étalée, où le feuillage et les
-lilas ajoutent la grâce d'une parure charmante. Où l'art admirable
-n'élève pas son chant, la nature seule peut parler. Quel qu'en soit
-le mensonge, ou la cruauté, son langage a l'unique séduction où l'on
-ne sait pas résister et l'accent qui persuade.
-
-On le sent trop à la rencontre de deux bustes en bronze, sur les
-marches qui mènent à cette église des reliques. C'est Pascal et
-Racine qu'on a posés, malgré eux, sur ces degrés, pour y recevoir
-toute sorte de gens, de ceux dont ils eussent décliné la visite, avec
-le plus d'horreur peut-être, sinon seulement avec le plus d'ennui.
-Passe encore Racine; et qu'on y mette aussi le grand Arnaud, si l'on
-y tient. Mais Pascal! Il ne se souciait pas qu'on lui rendît un tel
-honneur. Si ces bustes, du moins, n'étaient que ridicules: mais ils
-sont d'une extrême impertinence, et celui de Pascal n'est même pas
-décent, tant il y manque la vraie ressemblance, qui est de l'âme; et
-tant il tient de la fatuité, sûre de soi, où le modèle commun, qu'ils
-en ont sous les yeux, a fini par forcer les sculpteurs de ranger tous
-les grands hommes.
-
-
-
-
-II
-
-PASCAL
-
-
-Le musée, en forme de chapelle, contient quelques portraits. D'un
-côté les docteurs, les religieuses de l'autre. Au-dessus de la
-porte, Jansénius. L'évêque d'Ypres a l'air savant, systématique,
-têtu, étroit et froid; un front haut, un visage pointu, non sans
-ruse. M. de Saint-Cyran montre une figure déjà d'un autre âge: une
-énergie violente, une force opiniâtre, le visage d'un homme qui
-manie l'épée et la plume du même bras; homme du temps de la Ligue,
-capable de faire campagne, et de tenir tête à une armée; non pas un
-docteur, un théologien en armes; la barbe grise et dure, le teint
-chaud, l'air sanguin, l'accent de l'action, le pli de la colère. Le
-grand Arnaud justifie son nom et l'ennui accablant qu'il inspire:
-une vaste et forte tête, un crâne puissant, le front haut, large,
-droit, une forteresse de doctrine, une citadelle d'érudition et
-de théologie. Sa mère, la fondatrice de l'abbaye, est la source
-manifeste de cette force, la base de l'édifice: c'est une femme
-rude, épaisse, membrue comme un homme. Rien de doux, ni même de son
-sexe. Du poil aux lèvres; de la chair drue en dépit des austérités;
-sous la graisse, l'on sent les os, gros et larges: voilà la mère
-d'une famille redoutable par le nombre et les ressources; tout en
-elle est solide, volontaire, nourri de substance et de raison. Qui
-la voit, et le grand Arnaud près d'elle, connaît aussitôt sur qui
-reposait tout l'établissement des jansénistes. Et, de même, qui
-regarde sa petite-fille, admire la fleur délicate et si pâle qu'une
-forte race d'hommes ou d'esprits se destine à produire, par où du
-moins elle finit. La seconde Angélique fait avec M. Hamon un couple
-délicieux dont la grâce séduit le cœur. M. Hamon a le visage charmant
-et fin d'une jeune fille, ou d'un prince adolescent: blond, pâle,
-les lèvres les plus minces, l'air candide et tendre, le menton en
-aiguille, toute sa force est dans les yeux, comme celle de la Sœur
-Angélique. Encore n'est-ce point une âme robuste qui s'y fait jour;
-mais le feu d'une âme mystique, éprise d'amour divin. Quelque forte
-soit-elle, elle ne l'est déjà plus assez pour la vie; capable de
-soutenir toute lutte, elle ne l'est pas de vaincre, dans un secret
-désir d'épuiser la volupté d'être vaincue; ou plutôt ce qu'elle a de
-force ne s'applique qu'à un plus noble parti: la chair le cède, ici,
-à l'esprit qu'elle emprisonne, et l'enveloppe est trop fragile pour
-ce qu'elle contient.
-
-
-Pascal, cependant, n'est pareil ni aux uns, ni aux autres. Il est
-sans liens. Sa laideur est vivante. Son masque de mort seul est beau:
-tous les deux également étranges, hors de lieu et presque hors de
-propos. Ce que Pascal a d'unique vient de lui; mais, plus que tous
-les autres, il a l'air de son temps: le mélange de cette singularité
-propre et d'un caractère commun, général même jusqu'à en être
-abstrait, frappe l'imagination. On est d'autant plus surpris que les
-deux éléments s'ajoutent l'un à l'autre et qu'ils sont moins combinés.
-
-On retrouve, d'abord, dans ce visage la courbe violente qu'on voit à
-tant d'hommes en ce temps-là. Le front et le menton tournent court,
-par rapport au centre du visage, comme les deux branches d'une
-hyperbole. Pour la forme de la figure, Pascal tient à la fois de
-Descartes et de Condé. Ces visages sont des miroirs qui réfléchissent
-ardemment le spectacle de la vie: ils doivent tout voir, et il n'en
-est pas où l'on saisisse mieux le don d'imaginer. Mais si Pascal a
-de Descartes et de Condé, pour les traits,--il n'a ni le jet violent
-de celui-ci, dont toute la figure semble lancée en bec d'oiseau de
-proie, ni le recul défiant de celui-là, qui paraît se retirer dans
-l'ombre, comme une chouette, et tout fixer de ce coin obscur, en
-oiseau de nuit. Il n'y a rien qui se contredise plus que la bouche
-de Pascal et l'âme qui passe par ses yeux. Ou, plutôt, il n'est
-point de figure où des traits si contraires soient rassemblés plus
-curieusement sous un aspect unique: le regard d'un dédain et d'une
-tristesse infinis.
-
-
-Un petit portrait de Pascal, par Philippe de Champagne, est placé à
-côté du masque pris sur le mort. On ne peut guère douter de l'un,
-pour la ressemblance, plus que de l'autre. Philippe de Champagne
-dessine et suit les traits de ses modèles avec une fidélité rare; il
-y met de la conscience; et, d'un janséniste comme lui, on peut dire
-que l'exactitude dans le dessin est la pratique d'une vertu. Quel
-peintre, pourtant, est fidèle comme la mort? Elle peint par le fond;
-et sa fidélité est celle qui ne cache rien, qui dévoile le mystère,
-et qui livre le grand secret, inconnu jusque-là, et qui, sans elle,
-ne se serait pas trahi.
-
-Image inoubliable! Etrange pendant la vie, la figure de Pascal le
-demeure dans la mort. Mais, alors, elle est belle. La mort est le
-lieu de Pascal. Il l'a tant cherchée et poursuivie partout, que cette
-passion trouble son visage d'homme. Mais quand il l'a enfin trouvée,
-et qu'il ne la craint plus, pour l'avoir vue face à face, quelle
-paix ineffable respire son ennui. Ce n'était donc que cela?--Et quel
-mépris!
-
-
-Pour me faire savoir si Pascal est mort en Jésus-Christ, il ne faut
-que ce visage: jamais Pascal, depuis le jour qu'il est né, n'exprima
-une telle profondeur de repos. Il a reçu la main de la mort, de la
-main même de Jésus-Christ; et, donnant sa main à la mort, selon
-l'ordre de Dieu, il a mis l'autre, avec son âme et tout son être,
-dans la main même de Jésus-Christ.--Pascal vivant dit l'attente
-perpétuelle de ce moment. Et Pascal mort en révèle l'accueil; que le
-moment unique l'a rasséréné pour jamais; et qu'enfin, dans un sublime
-ennui du monde, une route est ouverte qui mène à un repos sublime, où
-l'espoir comme la terreur, où le dédain même a pour toujours la paix.
-
-Pascal a mesuré bien des abîmes, en lui et dans les autres hommes.
-Mais il a surtout connu et pratiqué les siens. Cette grosse lèvre,
-qui s'avance épaisse et rouge, n'a tout dédaigné que sur l'ordre
-d'une pensée toute-puissante. Et cet ordre impérieux lui a été cruel,
-sans doute. Elle a voulu peut-être s'y soustraire. Qui résistera à
-Pascal, si ce n'est Pascal même?--Mais qui Pascal craindra, sinon
-Pascal?
-
-Il a connu ses précipices; et il les a redoutés profondément, parce
-que la profondeur lui en était connue. Pascal sait bien que tous les
-hommes en seraient là s'ils pouvaient seulement soupçonner leurs
-abîmes. Mais comme ils ne les voient même point, ils ne les mesurent
-pas. Pascal soupçonne, voit et mesure. Nul n'est allé plus loin dans
-la connaissance de l'homme. Nul n'est donc allé plus avant dans la
-crainte de l'homme. Et c'est pourquoi Pascal ne quitte plus d'un
-instant Jésus-Christ.
-
-Il lui faut Jésus-Christ, ou tout croule, et lui-même tombe sous le
-poids des mépris. Vous autres hommes, qui riez et ne savez point, vos
-précipices ne sont guère à vos yeux que les erreurs et les misères
-communes; vous vous voyez en des rivières où c'est à peine si l'on
-perd pied, et il ne vous faut qu'une barque ou trouver le gué. Vous
-êtes noyés et rejetés en pourriture sur la rive, que vous n'avez pas
-encore peur de cette eau. Pascal est fait d'une autre sorte: il ouvre
-les yeux sur l'immense océan où il s'éveille, et il s'y voit flotter:
-l'infini sous les pieds; l'infini sur la tête; un infini de tous les
-côtés; un infini de mal, d'ignorance, de terreur et de peine. Pascal
-n'est pas comme vous, pour tâter un infini du pied, et chercher le
-gué de l'infini. Mais Pascal s'assure au contraire que l'homme est
-l'animal sensible à l'infini des ténèbres. Il ne lui reste donc
-qu'à crier à l'aide. S'il était faible comme vous, il croirait à sa
-force. Mais fort comme il est, il mesure sa faiblesse. Et il se tient
-immobile, mettant toute sa puissance uniquement à s'élever sur cette
-eau infinie et à tendre ses bras au secours unique.
-
-Pour demander si Pascal doute, il faut douter s'il vit. Qui ôte
-Jésus-Christ à Pascal lui ôte tout. Le doute pour Pascal est la mort
-même. Pour vivre, mieux vaut tenir le pari qu'on est sûr de croire,
-que douter de ne croire pas. Quand le doute le traverse, comme tout
-homme à son heure, Pascal meurt. Il y a tel cri en lui qui est un cri
-de mort. Et chaque fois Jésus-Christ l'a ressuscité, le sortant du
-tombeau. Sans Jésus-Christ éprouvé et senti dans le cœur, la vie de
-Pascal est une agonie éternelle. On ne peut vivre en agonie. Pascal,
-du moins, ne le pouvait pas encore.
-
-«Il a distingué notre agonie,--me dit M. de Séipse,--en sortant
-enfin de la chapelle, où il semblait ne pouvoir plus s'arracher à
-la méditation de ce masque. Il en a pressenti les extrémités et
-l'horreur. C'est la raison qui l'a rendu, pour toute sa vie, si
-fidèle à la vénération de son père. M. Pascal le père avait nourri
-son fils d'un aliment si fort et si chrétien, que Pascal y a toujours
-trouvé une réserve et de quoi souffrir la famine dans les temps où
-il put craindre disette de foi. Mais à peine s'il connut plus de
-deux époques pareilles. En Pascal, les variations ne furent que de
-la charité commune à la charité parfaite. De même que les hommes ne
-savent point le danger où ils sont, ils ignorent le sacrifice qu'il
-exige. Pascal, connaissant le péril, ne pouvait jamais consentir
-longtemps à ne point faire tout ce qu'il faut pour en sortir; je vous
-dirai, du reste, qu'il n'y a point de demi-vérité ni de demi-foi que
-dans les âmes médiocres. C'est la médiocrité des hommes qui assure le
-train du monde. Et il n'irait pas au delà de l'heure où nous sommes,
-sans les moyens termes de cette médiocrité qui ne finissent pas.
-
-«Tous ces atermoiements assurent la durée à la pauvre heure des
-hommes. Elle se passe; ils passent avec elle; et n'en demandent
-pas plus. Il leur suffit de ne se point voir passer. Peu de gens
-vivent dans la vue de ce terme où ils doivent aller. Et ceux qui
-l'entrevoient, comme on fait d'une croix en haut d'un tertre, entre
-deux routes, en Bretagne, détournent les yeux de ce sentier.
-
-«La médiocrité, qui conserve le monde, est la même vanité qui sauve
-les hommes. Car tous les hommes vivent de vanité. S'ils n'avaient pas
-mille petits soins, ils n'en auraient qu'un seul, qui les tuerait.
-C'est pourquoi ils l'évitent: sinon eux, le misérable et magnifique
-instinct qui les attache à ce qu'ils sont. Ils veulent vivre; et n'en
-ont pas de raison plus forte, à la vérité, sinon qu'ils le veulent.
-Admirons encore ici un des coups de la nature, ce tyran qui fait
-chérir et désirer sa tyrannie.
-
-«Ceux qui ne sont médiocres en rien, ni par le cœur ni par l'esprit,
-se portent bientôt à contempler deux abîmes: le néant du monde et
-le néant de soi. La plupart des grandes âmes s'arrêtent à l'un des
-deux précipices, qu'elles comblent en y jetant l'autre. Et, à ne rien
-dissimuler, peut-être ne peut-on vivre à moins d'un parti héroïque.
-Il faut prendre parti pour le monde contre soi, ou pour soi contre
-le monde. On ne se tire pas à moins de cet espace effrayant où règne
-le vide, et où il a toutes les dimensions de l'esprit, qui sont plus
-de trois. De là ces partis pris sublimes, celui des saints ou de
-Tolstoï, qui fait la bonne bête. Quelque forts qu'ils soient, ils
-s'immolent; ils veulent croire en Dieu ou à ce monde, à tout prix.
-Et comme la volonté d'une parfaite croyance est déjà la moitié d'une
-foi, bientôt ils s'y immolent.
-
-«Ils ont des partis désespérés: soit de la raison, soit du cœur
-contre elle, mais toujours désespérés; car la plus haute démarche de
-l'un et de l'autre, c'est qu'ils désespèrent. Je ne sais point ce que
-c'est qu'un homme qui en est réduit à soi-même et qui ne désespère
-pas. Et pourtant on ne rentre en soi qu'après avoir quitté le monde.
-Il faut donc trouver, coûte que coûte, quelque lieu où fixer son
-âme et sa vie. Tolstoï ne doute point de la raison; il la juge
-naturellement droite; il n'en méprise que le mauvais usage; Tolstoï,
-enfin, croit beaucoup plus à la raison et à la vie que Pascal. Et son
-Evangile est raisonnable, qui est l'excès de la déraison, Pascal n'y
-adhérerait pas, à cause de cette raison même où Tolstoï se range. Il
-le jugerait absurde, sinon impie. Pascal a de bien plus puissantes
-attaches au Moi; et enfin c'est toujours le cœur qu'il exalte, et la
-raison qu'il humilie. Pour géomètre qu'il fût, il n'y faisait que
-l'essai de sa force; et toute la vraie puissance, toute la vérité, il
-les juge seulement dans le cœur. Or ce cœur aussi lui est ennemi.
-
-«Il est riche de cœur comme pas un autre: et sa crainte vient de là.
-Ce grand cœur déborde d'un grand moi: Pascal voudrait l'y tarir à sa
-source. Voilà où il aspire. Pascal se sent superbe, plein d'amour et
-de haine, égal à tout, supérieur à tout même. Si grand qu'il fût, il
-se savait plus grand encore, en bien et en mal, que ne le pouvaient
-savoir les autres. C'est pourquoi il se fait une guerre admirable.
-«Si j'avais le cœur aussi pauvre que l'esprit, je serais bien
-heureux,» s'écriait-il quelquefois. Mais il l'avait riche infiniment.
-Vous n'avez pas remarqué la puissance de ce cœur.
-
---Je n'y ai point pris garde. Ou plutôt, je ne la distinguai point de
-la grandeur propre à cet homme unique.
-
---Elle est unique, en effet. Personne ne l'a pressentie, si ce n'est
-quelque peu ses proches, et M. de Sacy. On devine quelque effroi
-mêlé à l'étonnement de ce sage théologien, quand Pascal lui révèle
-Epictète et Montaigne. «M. de Sacy ne put s'empêcher de témoigner à
-M. Pascal qu'il était surpris comment il savait tourner les choses.»
-En ce monde, où la plupart sont si pauvres de cœur, qui comprendra
-le danger de s'en connaître trop riche? Tous les hommes qui veulent
-se sanctifier n'ont guère besoin d'abattre que leur esprit, et de
-ne mettre que leur chair dans les liens. L'ascétisme y suffit; la
-raison humiliée dans la prière, et le corps réduit à la portion
-congrue de l'esclave, on croit avoir assez fait. Le triomphe de cette
-sainteté-là n'est encore pour Pascal qu'une victoire précaire. Selon
-moi, Pascal n'est nulle part si grand que par la nécessité de dompter
-et de dénuer son cœur, où il s'est vu. Mais le monde ne l'a pas
-connue, car il ne l'éprouve pas.
-
-«Cependant, pour autant qu'il y aura de grandes âmes en cette vie,
-l'ascétisme du cœur leur semblera le seul nécessaire. Il ne sera pas
-si difficile de mortifier la chair et d'humilier la raison. Il faut
-s'en fier à toute raison assez forte, à toute âme assez noble. Elles
-se dégoûteront assez de leur impuissance, pour ne se point donner
-l'aliment de vanité qu'elle réclame. Mais plus le cœur sera grand,
-plus il aura de peine à se quitter. Car n'oubliez point qu'il lui
-faut tout quitter en se quittant.
-
-
-«Je m'assure qu'il y a des hommes pour qui le contact d'un cilice
-pointu sur la peau peut être délicieux; et d'autres que l'orgueil
-même d'une pensée profonde porte à la fouler dédaigneusement aux
-pieds: ils oseront rehausser à ses dépens l'instinct désordonné de
-la brute. Mais ce cœur, avide de s'égaler à tout l'univers, avide
-même de tous les plus beaux supplices, il n'est pas si facile de le
-rendre désert ni de le dépouiller. Il veut bien donner tout son sang;
-mais il veut le sentir couler. Il consent à se laisser déchirer; mais
-à la condition de jouir qu'on le déchire. Il se laisse épuiser, il
-ne veut point tarir ses sources lui-même. Cette sécheresse lui fait
-horreur. Le parti pris de Tolstoï n'est pas moins beau que celui de
-Pascal: mais il n'est pas si rare. Tolstoï ne connaît point un abîme
-si profond, et il ne revient pas de si loin en dépit de la différence
-des temps. Son néant n'est qu'un des cercles de la spirale, où
-l'infini néant de Pascal se décrit; et Pascal n'eût jamais comblé le
-sien de ce qui le comble. Le dieu de Tolstoï n'est, après tout, qu'un
-être de raison, et que le cœur suscite à la raison.
-
-«On force la raison; on la courbe au service du cœur; c'est que le
-cœur lui-même se plie volontiers à servir; il fait souvent plus de
-la moitié du chemin. Pascal, ici, douterait encore, comme disent ces
-âmes faibles. Encore un coup, Pascal ne doute jamais: il nie.
-
-«Le doute n'est pas tenable pour une volonté grande. Le doute n'est
-une preuve de force que dans l'esprit, et la faiblesse consommée du
-caractère. L'homme puissant en vérité préfère se tromper contre le
-doute, à douter en ne se trompant pas. Il ne joue pas avec la raison:
-il la rend souveraine, ou il l'accable. Il fait la bête à dessein,
-par dégoût de faire l'homme; et il y peut mettre un comble d'orgueil
-et de force. Il se venge sur l'esprit des maux soufferts par la
-volonté.»
-
-
-Déjà le jour baissait, et se retirait de la chapelle; je voulus voir
-une fois encore cette figure mystérieuse qui respire un sentiment
-si profond de satiété, de paix sereine, et de dédain. Le plâtre
-qui l'a faite si blême, communique à cette figure un caractère
-éternel. Sur tout l'ennui de la vie, un séduisant repos semble
-répandu, celui que rien, jamais plus, ne trouble, parce que rien
-dans l'homme ne s'y prête plus. C'est d'un reflet pareil que la mer
-brille languissamment, quand le dernier cercle de l'eau se ferme sur
-un navire englouti. Personne, selon mon goût, n'a vu ce masque. Non
-plus qu'un aspect profond du ciel ou de la mer, il n'est facile de
-le décrire. Il retient pour l'éternité le souffle passager d'une âme
-supérieure. Il montre, arrêté dans la mort, tout l'ennui de la vie:
-de cette tristesse indicible, la mort a fait, ici, une passion. Les
-traits de Pascal ont dû être en perpétuel mouvement: la force de cet
-esprit et sa volonté dédaigneuse, toujours agissantes et toujours
-inquiètes pendant la vie, ne sont fixées que là. Dans la mer de ce
-cœur passionné, la mort enfin a jeté l'ancre. Un trait singulier
-est celui des paupières abaissées, dont les bords paraissent
-s'entr'ouvrir, et dont l'épaisseur surprend; c'est que la cire,
-qu'on y mit pour défendre les cils contre la brûlure du plâtre, a
-fait corps avec lui, et l'empreinte étrange en est restée au masque.
-Ainsi cet ennui sans bornes, ce parfait dédain dans la sérénité
-du repos, semblent sourire. Et rien n'est plus émouvant pour la
-pensée que cette paix sereine de Pascal entre les mains de la mort:
-elle contemple la douceur du salut, au sein de la volonté divine,
-et sourit désormais à son mépris même de la vie, et de toutes les
-misères qui tourmentent cette malade.
-
-
-«Quel homme en France, pensait M. de Séipse, fut jamais l'égal de
-celui-là.»--Il a été le plus grand; car il a eu les grandeurs de
-presque tous les autres. Il est à la fois le poète, le saint et le
-savant, l'homme qui voit, l'homme qui sait, l'homme qui pense;--bien
-plus: l'homme qui a toutes sortes de puissances, et qui les dédaigne
-toutes au prix de celle qu'il se sent. La force de sa pensée ne le
-cède à aucune autre; mais il se plaît à l'humilier. Il n'est pas
-sensible à ce qu'elle peut, mais à ce qu'elle ne peut pas; il se
-porte d'abord à ses bornes; il se tient pour son ordinaire où les
-autres finissent seulement par s'arrêter. Il a un bien plus grand
-mépris qu'il ne veut dire des petits esprits et des médiocres: mais
-son dédain ne s'y attarde pas, et préfère aller du premier coup aux
-plus grands. Sans doute, il fait fi de ceux qui déraisonnent; mais
-c'est pour faire moins de cas encore de ceux qui s'enorgueillissent
-de la raison. La science est l'essai qu'il fait de sa force; et il
-ne veut pas que rien y aide: pas même une méthode: il répugne à la
-mécanique de l'esprit comme indigne du sien. C'est le secret de
-son ressentiment contre Descartes: outre que Dieu révélé n'est pas
-nécessaire à ce système du monde, Descartes donne trop à la mécanique
-de la pensée; il n'oblige plus le géomètre aux prodigieux efforts
-de la recherche à la manière des anciens; au gré de Pascal, il ôte
-trop à l'imagination. Pascal est comme Archimède, son héros dans
-l'ordre de la géométrie: il veut ne devoir qu'à lui seul toutes ses
-découvertes; il veut contempler les figures, et les réduire au nombre
-par la force même du raisonnement; il ne lui plaît pas que le symbole
-se place entre l'objet du problème et la construction géométrique:
-Pascal, le premier, a passé le seuil du calcul de l'infini, allant,
-par ses voies propres, du même pas qu'un ancien aurait pu faire, sans
-prendre les chemins aisés où Newton et Leibniz se rencontrèrent. Et
-c'est ce qu'il fait en géométrie, qu'il me semble lui voir faire en
-morale comme en tout le reste.
-
-
-«Nul homme n'a aimé plus que lui les tâches difficiles. Il les tente
-toutes avec passion. Il veut être saint, parce qu'il ne s'en croit
-pas capable. Il veut être saint, autant par tout ce qu'il se sent
-de forces qui y sont propres, que par tout ce qu'il sait en lui de
-puissances contraires à la sainteté. Il mesure donc son cœur aux
-tâches les plus difficiles; et sa grandeur d'âme ne les estimait
-peut-être qu'en raison de la difficulté.
-
-«Les moyens qui abrègent, et ceux qui aident l'esprit ne lui
-répugnent pas moins que ceux qui prétendent prêter l'épaule à la vie.
-Pour une âme si forte, rien n'est digne d'elle qui ne l'exerce pas;
-et ce qui ne coûte pas beaucoup a peu de prix pour un goût si rare.
-A un certain degré, ni le cœur ni la raison ne se satisfont de rien
-qui ne soit achevé. Celui qui est épris de perfection n'a qu'une
-volonté,--qui est de la joindre, et que tout contrarie. Sans cesse il
-y va pour lui de la vie, et de rien moins. Nul effort ne le retient
-à ce qu'il a. Il est tout en ce qu'il cherche. Au cœur passionné,
-le déplaisir de vivre s'accroît infiniment plus par la foi que par
-le doute. C'est pourquoi les passionnés doutent peu: ils préfèrent
-naturellement leur ardeur triste à une joie tempérée. A leurs yeux,
-il n'est de vrai bien que le souverain bien. La morale facile est la
-mort de la morale, et ils la haïssent. Il n'y a point de devoir si
-aisé, que la plupart du temps le contraire ne soit bien plus aisé
-encore. Tout ce qui est facile est selon la nature; et la nature est
-pleine de crimes.--Quoi, de crimes.--Oui: et bien plus, de crimes
-aisés.
-
-
-«Rien n'était donc trop difficile pour Pascal; c'est qu'il se
-proposait la vérité et la perfection mêmes, le bien unique, enfin
-Dieu. Il n'aime et ne souhaite que Dieu; mais il voit toute la
-nature en révolte contre lui. L'homme n'y manque pas. L'homme est le
-prince des rebelles qui doit déposer les armes, et se repentir de sa
-rébellion. Quoi qu'on pense du reste, l'idée de sa rébellion est dans
-l'homme le commencement de la conscience, sinon de la sagesse: c'est
-par là qu'il commence à défaire le nœud du Moi.
-
-«S'il n'avait eu tant de passions secrètes, Pascal ne les eût pas
-accablées toutes. Mais il les avait découvertes, et ne leur laissait
-pas de repos. Il connaissait seul le terrible rebelle qu'il avait à
-vaincre. Jamais il ne l'estima assez vaincu. Il aimait à dompter la
-nature, comme Alexandre à conquérir. Chacun de nous, s'il est assez
-fort, prend de plus en plus plaisir à ses victoires: et si elles sont
-âpres, douloureuses, remportées sur soi-même, peu importe; tant nous
-sommes, malgré tout, attachés à notre propre force que nous aimons
-mieux l'exercer contre nous que de ne l'exercer pas. C'est une joie
-aussi de la mettre dans les fers, et de l'y retenir. On la sent
-alors, et ses bonds cruels ou ses soupirs dans les chaînes.
-
-«Souvent la nature entravée plaît à celui qui la déteste libre; elle
-paraît plus belle, comme l'homme dans les liens de la mort. Esclave,
-elle n'est plus haïssable. Tous les morts ont la beauté de ce qui
-est accompli. Le visage glacé d'un ennemi à terre, au milieu même du
-dégoût, fait pitié.
-
-«Pascal regardait les passions en ennemies qu'on n'a pas assez
-abattues, si elles ne sont mortes. Elles lui plaisaient étrangement
-peut-être, quand il les touchait avec le fouet et les tenailles, ou
-qu'il les retournait sur la claie.
-
-«Sa charité est pareille à l'égard des hommes. Il les connaît
-trop pour croire à leur bonté naturelle. Ce n'est qu'une amorce
-de la méchanceté des uns à la méchanceté des autres. Il voit leur
-perversité de nature, qui les porte au mal, et leur mollesse pour
-s'en écarter. Il les poursuit donc tous en lui-même et il les enferme
-dans leur repaire de péchés.
-
-«La première démarche d'une âme pleine et libre n'est pas plus de
-succomber à l'humiliation de ses crimes que de les aimer. Mais c'est
-de les connaître; et connus, sans les aimer, sinon sans les haïr,
-de les tenir pour des faits. Ils sont asservis dès qu'ils sont mis
-à leur rang. Le mal est le plus souvent un effet de la faiblesse,
-une usurpation de la partie mauvaise sur la bonne, qui est la plus
-faible, mais qui n'en existe pas moins. C'est le point de vue d'un
-Dieu, celui d'où tout est à son rang, et selon son ordre: là, le
-pire a une sorte de place aux pieds de l'excellent,--et même une
-manière de droit. Les jugements humains ne sont si médiocres et si
-injustes même, que parce qu'ils n'ont jamais égard au bien dans le
-mal, ni au mal dans le bien. Dans l'hypocrisie des mœurs, il y a plus
-d'aveuglement involontaire qu'on ne croit: la vue est bornée; elle
-ne veut pas aller au delà de ces bornes; et l'erreur de jugement
-s'ensuit.»
-
-Le gardien ferma derrière nous les portes de la chapelle. Les lilas
-se balançaient avec la même grâce le long de la muraille. La lumière
-inclinée prêtait une âme nouvelle à la campagne. La mélancolie
-parlait plus haut dans le silence, de cette voix si chère aux cœurs
-tristes de vivre, qui leur rend plus douce l'amertume, en retour de
-la saveur un peu amère qu'elle mêle à toute douceur. Nous allions, au
-milieu de ruines qui n'ont même plus l'air du désordre.
-
-
-«Je perds cœur, dit M. de Séipse, quand je vois la mort même vêtue de
-neuf, et la destruction singer la vie. A coup sûr, il eût mieux valu
-cacher tous les débris de Port-Royal, les portraits et les manuscrits
-des solitaires dans un caveau, creusé sous le sol, que de leur élever
-une église. On ratisse aujourd'hui les allées de la mort, pour faire
-honneur aux promeneurs; et l'on commet des jardiniers aux décombres.
-Vous savez le luxe affreux des cimetières. J'aime les ruines, où
-l'insolence de la nature s'ajoute: l'une et les autres se nient.
-Pascal n'eût pas voulu de cette gloire posthume. Il suffisait qu'on
-vît Port-Royal en poussière et ce que c'est que la nature livrée à
-elle-même. Qu'est-ce bien que les restes d'un grand esprit? Il n'est
-tout entier qu'en lui-même,--je dis en nous. Il faut des tombeaux
-fastueux aux rois, aux poètes de cour, aux philosophes rentés, aux
-chevaux promus consuls par Caligula, voire à Nicole et aux gens
-de lettres. Mais il est des hommes qui répugnent à ce faste. Pour
-eux, tous les tombeaux sont trop petits. Ils sont la honte de ce
-qu'ils prétendent contenir; et font un grand triomphe à ce qu'ils
-contiennent: car ce n'est rien.
-
---De la boue et des vers, dis-je. Et non même plus cela, au bout d'un
-peu de temps, quand la centième herbe a séché sur le tertre, qui
-n'est séparée de la première que par cent autres qui sèchent cent
-fois.»
-
-
-M. de Séipse s'informa si les étrangers visitent Port-Royal; et
-il apprit volontiers, du gardien, que les étrangers ne viennent
-point ici. «Le bonheur est rare, fis-je. Ils ne peuvent comprendre
-Pascal. Comment sauraient-ils jamais que cet homme, s'il a pensé
-plus gravement que tous les autres en son temps, a toujours ajouté
-la beauté de la forme à celle de la pensée? Ils n'y peuvent pas être
-sensibles; ils verront la force de la pensée, et lui feront tort de
-l'art, barbarement.
-
---Les étrangers, dites-vous? repartit M. de Séipse. Cependant, les
-gens de lettres y viennent depuis peu; et ils infligent à Pascal
-l'encens public de leur admiration. Grâce au ciel, ce n'est encore
-que tous les cent ans; et voyez ce qu'ils y laissent: des caricatures
-coulées en bronze; une parodie qui se flatte d'être éternelle. Image
-de ce temps, en vérité,
-
---Sans doute, ils viennent s'encourager à la mort dans la
-contemplation d'un si grand passé qui n'est plus.
-
---Vous voulez rire, dit-il. Ils ne sont pas envieux de la mort, ceux
-qui vivent. La curiosité de la mort glace toute vie. Surtout une vie
-si pauvre. Ces gens-là veulent, d'abord, bien dîner. Ils font un tour
-à Port-Royal pour gagner de l'appétit.
-
-Je m'excusai d'avoir raillé.
-
---Je suis venu voir Pascal aux lieux où sa grande âme avait trouvé un
-horizon qu'elle ne passait pas.
-
---N'en doutons point: elle l'avait choisi. Elle s'y était fixée dans
-la vue de ce qui demeure, et pour échapper à ce qui s'en va. On
-voudrait savoir comment tout ce sable se dissipe: on sait bien que ce
-n'est que du sable. La vie est un triste rêve.
-
---Et de la sorte, on aime le coin de terre où l'on rêve à son gré.
-
---Dites qu'on s'en empare, et qu'on se l'asservit. Nous sommes tous
-les mêmes: il nous faut des esclaves; c'est là ce que nous appelons
-l'amour. Quand tout paraît soumis au changement, les lieux, pour
-montrer que ce n'est aussi qu'une apparence, ne changent pas. Et si
-les hommes avaient un goût plus vif des choses éternelles, ils se
-garderaient de toucher à celles où s'attache une mémoire unique, qui
-sera toujours seule, là où elle est, et qu'on ne remplacera pas.»
-
-
-Nous vîmes un bel arbre, isolé, qui porte le nom de Pascal: le noyer
-où Pascal vint s'asseoir. Et si ce n'est celui de Pascal, il faut que
-ce le soit; car s'il ne l'est, que m'importe cet arbre? Mais je crois
-y voir cet homme, terrible en pensée, accabler de mépris sa pensée
-même, et chercher pour son repos l'aide qui n'est pas refusée aux
-feuilles naïves. Car elles naissent sans douleur au temps marqué, et
-tombent sans angoisse à l'automne. M. de Séipse, alors, me parla de
-la tristesse de Pascal: c'est un effet de son ardeur et de sa gravité.
-
-«Plusieurs, qui l'admirent le plus, et en font presque métier,
-distinguent entre divers objets qu'il offre à leur admiration.
-Ils l'approuvent pour sa conclusion et pour sa foi, mais ils n'en
-acceptent pas la marche, ni les prémisses contre la raison. Ou bien
-ils le louent d'être si hardi à douter, et font bon marché de ce
-qu'il croit, au prix de son doute. Mais ni Pascal ne croit, ni il ne
-doute, comme ils se l'imaginent, par parties séparées. Le doute de
-Pascal est un regard de la foi, et sa foi a toutes sortes de liens
-à son doute. Il est admirable que personne n'ait parlé de Pascal
-plus pauvrement, ni avec plus de louanges, qu'un philosophe et qu'un
-géomètre de profession. C'étaient, à la vérité, gens de métier, l'un
-et l'autre, et qui lui devaient bien de le louer sans l'avoir compris.
-
-«Certain grand maître de philosophie, qui n'est pas si loin non plus
-de l'être de danse et de maintien, s'indigne du bon marché que fait
-Pascal de la philosophie. Il le trouve bien peu réservé avec le fond
-des choses. Il le juge outré dans sa foi, et outré dans son doute.
-Il le blâme pour son dédain des philosophes, et le gourmande sur la
-violence sombre de sa religion. Après quoi on ne sait guère ce qu'il
-en accepte: et Pascal dirait peut-être avec amertume, que c'est
-l'auteur et le bel esprit de profession. Mais Pascal n'est assurément
-Pascal que pour ne se point satisfaire de la religion ni de la
-philosophie de M. Cousin,--si tant est qu'il y ait rien qui réponde
-à ce mot-là. Et bien plus, pour tout dire, Pascal n'est Pascal que
-pour ne se point contenter des places et des cordons que l'on trouve
-en ce monde. M. Cousin le reprend sur ce que «la philosophie ne vaut
-pas une heure de peine», et que Pascal ne pardonne pas à Descartes:
-c'est, croit-il, ne pas bien juger le grand homme de la Méthode, et
-le méconnaître. C'est le mieux connaître, au contraire, qu'il ne fut
-jamais connu de personne, ni de lui-même, peut-être. Et M. Cousin
-peut en penser ce qu'il lui plaira: Pascal sait mieux son Descartes
-et sa philosophie que lui.
-
-«Si l'Évangile est le vrai, il n'est pas une carrière aisée, où l'on
-se promène, donnant et prenant de toutes mains. Jésus-Christ n'est
-pas mort sur la croix pour la commodité du chrétien, mais pour son
-exercice sur la terre. Et la raison n'est pas non plus la superbe
-ennemie qu'on abat en la flattant, ni celle à qui on s'abandonne
-pour la vaincre. La foi de Pascal n'est point une bonne femme à
-tout faire, qui nettoie la chambre du vivant, et lui prépare un lit
-moelleux en paradis: elle se fait servir et ne sert pas. De la même
-manière, austère avec l'austérité, Pascal est méprisant et dur pour
-ce qu'il méprise et déteste en effet. Le mot qu'il a sur Descartes
-est le plus profond, et qui dit tout: «Il voudrait bien, dans toute
-sa philosophie, se pouvoir passer de Dieu; mais il n'a pu s'empêcher
-de lui accorder une chiquenaude, pour mettre le monde en mouvement;
-après cela, il n'a plus que faire de Dieu[1].» Il peint toute la
-puissance de Descartes, qui construit sa mécanique de l'univers,
-et se fût passé de la chiquenaude, s'il l'avait pu. Encore est-il
-douteux qu'au fond il ne s'en passe point, et ne donne lui-même le
-branle à la machine, ou ne l'en anime de toute éternité. Tout ce que
-la puissance de Descartes place dans la raison, Pascal le lui refuse.
-Et le peu que Descartes réserve à Dieu, c'est le rien même où Pascal
-plonge l'homme et le monde. Pascal ne doute point; il ruine l'objet
-du doute. Pascal affirme sans cesse, et d'une force insurpassée:
-c'est pour ou contre; mais toujours affirmé.
-
-[Note 1: Madame Périer: Cf. _Lettre de Pascal à Fermat_, 10 août
-1660.]
-
-«Entre les deux, il ne se tient point: à ses yeux, il n'y a là que
-la vie:--c'est-à-dire qu'il n'y a rien. Il n'eût senti qu'un extrême
-mépris pour une espèce de religion philosophale, qui n'est ni
-religieuse, ni philosophe: il nie la philosophie.
-
-«Qui nie la philosophie, on n'en peut pas dire qu'il tombe dans le
-doute des philosophes. Si je nie de vous devoir rien, je ne doute
-pas, que je sache,--de vous devoir quelque chose. Mais, au contraire,
-je vous confonds ensemble, vous et cette dette prétendue. Non
-seulement je ne l'ai pas,--je vous défends de croire que je l'aie.
-Tant je suis sûr de ne l'avoir pas, et tant il est vrai! Il y a
-crime à la rappeler encore, si vous persévérez. Il y a crime à la
-philosophie de prétendre conduire l'homme, et à se flatter de rien
-connaître. Car, outre qu'elle ne connaît rien, elle sait qu'elle ne
-peut pas connaître. Et Pascal passe le temps à le lui prouver.
-
-
-«La philosophie n'est pas même la science des géomètres, qui, elle
-du moins, exerce la force de l'esprit, et en fait l'essai, sinon
-l'emploi. Au contraire, la philosophie est tout à fait sans objet;
-et, comme elle se donne insolemment le plus grand de tous, qui même
-est l'unique, elle ne mérite que le mépris, ou, peu s'en faut, la
-haine. Elle est haïssable en ce qu'elle trompe sur l'unique affaire
-où il y aille de tout, pour l'homme, de n'être pas trompé,--et
-qu'elle feint de ne le savoir pas.
-
-«Que prouve toute la philosophie, et de quoi est-elle certaine
-touchant la vie et la mort, l'univers et l'homme? Voilà la question;
-et comme il y faut répondre qu'elle n'a pas la moindre certitude, il
-est juste de conclure que toute la philosophie ne vaut pas une heure
-de peine.
-
-«Ce n'est point là douter,--c'est nier. Et, pour moi, partout où
-Pascal n'est point en Dieu même, il ne doute pas:--il nie.
-
-«Il faut à Pascal une certitude. Et il me la faut comme à lui. A
-défaut de ce qui est certain, je ne vois point le doute, mais le
-vide. Ce qui n'est pas--n'est point. Je ne le nomme pas ce qui
-peut être. Je préfère une certitude horrible, faite d'abîmes et
-de négations, à vos demi-vérités, toutes faites d'affirmations
-contraires, qui se détruisent et qui ne sont que des doutes honteux,
-ou si médiocres qu'ils ne se savent même pas douteux.
-
-«Pascal pénitent et extrême, qui nie dans la mesure où il affirme,
-violent contre le doute, passionné pour la foi,--c'est lui seul qui
-est vrai, raisonnable et prudent; et non pas vous, qui louvoyez entre
-rien et tout, qui ne savez donc ce que c'est que tout ni rien, et qui
-perdez tout pour ne rien perdre.
-
-«Vous tremblez de vous connaître; et sans doute non sans raison.
-C'est pourquoi vous vivez de moyens termes. Comme s'il y avait un
-terme moyen entre être et ne pas être; comme si une demi-vie, une
-demi-mort, une demi-vérité pouvaient avoir le moindre sens! N'y
-eût-il pas de vérité, nous sommes bien obligés de faire comme s'il en
-était une, et de toute évidence. Et comme si vous ne montriez pas que
-vous n'êtes vous-mêmes que des demi-riens, pour que cette médiocrité
-infinie puisse vous suffire?
-
-«Il en faut un peu plus à Pascal: rien de moins que cette vérité
-pleine. Et d'abord, sans la certitude, il ne peut vivre. L'homme
-qui vit dans l'incertitude lui semble absurde, et un prodige
-décevant, s'il s'y plaît. L'état où il trouve Montaigne le remplit
-d'étonnement, et lui fait peur. Il voit bien la force de cet esprit;
-mais il soupçonne la faiblesse de ce cœur; et la vue de ce contraste
-le porte au mépris. Puis, une trop grande âme est lourde à subir,
-parfois: à de certaines rencontres, il me semble que Pascal accable
-Montaigne parce que, peut-être, il l'envie. Ce sont ses moments de
-faiblesse cachée, et ses soupirs à la vie.
-
-«Enfin, il n'y a rien entre le néant et Dieu,--entre l'une et l'autre
-foi: rien où l'on puisse se tenir, aucun lieu pour l'homme ni pour
-la vie. Sans la foi, on ne peut vivre; et c'est en Pascal qu'on
-l'éprouve le mieux, comme en l'âme la plus puissante et la plus en
-souci d'infinité qu'il y ait eu. La foi est la vérité sentie par
-le cœur, et vivante pour lui. Pascal ne la trouve, et ne la peut
-concevoir qu'en Jésus-Christ: c'est Jésus-Christ qui est la preuve de
-Dieu; ce n'est pas Dieu qui prouve Jésus-Christ; Dieu est à toutes
-fins: qu'il soit, si l'on veut, le nom de la vérité sensible au
-cœur;--cette vérité ne fût-elle pas la même, en sa forme, pour tous
-les hommes. Le monde comprend plus d'un langage. Mais sentie par le
-cœur, elle est parfaite; elle est unique; par là elle suffit: elle
-ruine le Moi, et elle l'enferme dans tout le reste: il n'en faut pas
-plus.
-
-«Je ne dis rien de l'objet de la foi; l'objet y importe beaucoup
-moins que la foi même. L'essentiel est que vous ne vous passiez point
-de foi, et qu'enfin vous y pensiez. Sans la foi, qui oblige le cœur,
-il faut perdre la vie ou la raison: on ne peut les borner à la prison
-de la pourriture charnelle. Il est insupportable de voir cette foule
-d'hommes s'accoutumer à ne rien être qu'un peu de chair qui pourrit
-sur pied: je l'entends tout ensemble des dévots sans cœur, et des
-athées sans âme; ils ne diffèrent pas plus qu'ils ne se ressemblent.
-Qu'y a-t-il où la foi n'est point?--Des miettes de moi, sous la table
-de la vie. Entre la foi qui nie et la foi qui affirme, pour les âmes
-fortes il n'est pas de milieu. Entre Dieu et le néant, c'est un abîme
-immense, dont le fond est unique, et qui offre, de loin en loin, des
-bords opposés à des étages divers: ou l'on va au fond, ou l'on se
-tient sur une de ces pointes. Les âmes nulles peuvent seules flotter
-dans le vide intermédiaire; et pour légères que soient ces plumes,
-elles finissent par s'accrocher aux bords, ou bien par tomber.
-Montaigne, qui est si vif, erre de tous les côtés, et a aussi son
-lieu: car Montaigne est bien plus stoïque qu'on ne pense.
-
-«Pascal, qui sait le néant de toute philosophie, en donne le nom à
-cet abîme. Et, ne pouvant vivre à moins d'une parfaite foi, il se
-fait tout à Dieu. Mais l'étant, il ne l'est que par Jésus-Christ. La
-foi de Pascal, c'est Jésus-Christ sensible au cœur. «Non seulement
-nous ne connaissons Dieu que par Jésus-Christ, mais nous ne nous
-connaissons nous-mêmes que par Jésus-Christ. Nous ne connaissons la
-vie, la mort que par Jésus-Christ. Hors de Jésus-Christ, nous ne
-savons ce que c'est ni que notre vie, ni que notre mort, ni que Dieu,
-ni que nous-mêmes[2].»
-
-[Note 2: _Pensées_, article XXII, 1.]
-
-«Hors de lui, il n'y a que vice, misère, erreurs, ténèbres, mort,
-désespoir[3].»
-
-[Note 3: _Ibid._, article XXII, 1.]
-
-«Sans Jésus-Christ, le monde ne subsisterait pas, car il faudrait, ou
-qu'il fût détruit, ou qu'il fût comme un enfer[4].»
-
-[Note 4: _Ibid._, article XXII, 1.]
-
-
-M. de Séipse répéta lentement ces mots, comme s'il en parcourait les
-précipices. Et je ne pus m'empêcher de lui dire: «Ainsi, voilà le
-terme de votre philosophie? Je vois mieux désormais d'où vient la
-mélancolie désespérée qui vous anime.
-
---Ce n'est point une philosophie; elle est sans doute; c'est une foi
-très sombre. Je respire une peine infinie.
-
---Il faudrait que ce monde fût comme un enfer, ou qu'il fût détruit?
-
---Oui, monsieur. Je suis Pascal sans Jésus-Christ. Il me manque les
-miracles. Ils lui eussent peut-être manqué, aujourd'hui. Je l'envie
-d'être mort.
-
---Il y en a de faux et de vrais, dit-il[5].
-
-[Note 5: _Pensées_, article XXIII, 1, XXV.]
-
---Mais il ne dit point qu'il n'y en ait pas[6]. Il lui est plus
-facile de prêter foi aux miracles des imposteurs, que de la refuser
-aux vrais; et pour ne pas douter de ceux-ci, il croit même aux
-miracles des charlatans. «Ayant considéré, fait-il, d'où vient qu'on
-ajoute tant de foi à tant d'imposteurs qui disent qu'ils ont des
-remèdes, jusques à mettre souvent sa vie entre leurs mains, il m'a
-paru que la véritable cause est qu'il y en a de vrais[7].» Pour
-conclure enfin, il pense qu'on croit de nature aux miracles. Or
-l'esprit en doute, de nature; et la raison, de nature, n'y croit pas.
-
-[Note 6: _Ibid._, article XXII.]
-
-[Note 7: _Ibid._, article XXIII.]
-
---Hé, laissez donc la raison, puisque la fin en est absurde.
-
---Ce n'est point que je ne la veuille laisser: c'est elle qui ne me
-laisse pas.»
-
-Nous fîmes quelques pas dans la Solitude: c'est le beau nom d'un beau
-lieu, sous les arbres. Au haut d'un orme, un oiseau s'épuisait à
-chanter.
-
---Ce passereau a le bonheur, dis-je.
-
---Jusqu'à ce qu'un milan lui donne du bec sur le crâne, et lui mange
-la cervelle.
-
---Qu'importe, s'il ne le prévoit point?
-
---On ne le sait pas, fit M. de Séipse.
-
---L'homme seul n'est pas heureux.
-
---C'est qu'il sait qu'on ne peut l'être.
-
---Non: c'est peut-être qu'il s'ôte le bonheur.
-
---Où est la différence? Qu'on lui ravisse le bonheur, ou qu'il se
-l'ôte, il ne l'a point. Mais il y a plus: l'homme a compris qu'il n'y
-a point droit.
-
-
-Nous nous étions assis sur un tertre, au pied d'une croix noire,
-dressée au fond d'une retraite ombreuse, où l'on accède par quelques
-degrés de terre, sorte d'oratoire rustique. Pascal a peut-être prié
-là. Il devait aimer passionnément la prière: toutes les puissances
-d'amour s'y portent, à qui l'on ferme les autres voies. M. de Séipse
-reprit: «Pensez-vous qu'on puisse jamais être heureux, quand on a les
-yeux ouverts sur la vie? Vous même ne le croyez pas. Nous rêvons; et
-quand nous ouvrons les yeux, nous avons peur.»
-
---Les enfants rêvent plus que nous, et sont heureux.
-
---Sans doute: les enfants ne savent pas qu'ils rêvent. La conscience
-du mal qu'on a ruine le bien qu'on pourrait avoir. Pascal est bien
-sage: l'idée seule du bonheur lui paraît tout à fait absurde. Il
-sait ce qu'en vaut l'aune, sous la règle de la mort. Je désire et je
-meurs. Je veux comme un Dieu, et tout l'univers m'écrase comme un
-ver; et sans qu'il soit besoin du monde, un autre ver, un bacille, un
-infiniment petit, le premier venu, entre des myriades qui pullulent.
-Toute vue sur l'infini est un rayon d'étrange lumière au sein
-d'innombrables ténèbres. Il court, venu on ne sait d'où, entre deux
-berges de mornes éternités, plus noires que le fond des mers, ou
-la lie du délire. L'abîme est au bord de toute vue profonde: c'est
-celle que se propose une imagination avide de son objet, jusqu'à
-s'y ardemment perdre. Et cette vue, au bord de l'abîme, produit le
-vertige. Un ou deux hommes, tous les cent ans, vont dans la vie, les
-yeux fixés sur cette vision, pèlerins de l'abîme, voyageurs très
-douloureux de l'infini.
-
---On accepte communément ce qu'on ne peut éviter; on finit même par
-l'avoir pour agréable; on pense peu, ou on ne pense pas. Et tout est
-dit: en voilà pour jamais. C'est le mot de Pascal sur les cadavres. A
-force de vide, on n'est pas sensible au vide. C'est l'avantage de la
-vanité. Les hommes sont bien contents d'être vains. Que feraient-ils
-s'ils pensaient?
-
---Ils ne vivraient pas, sans doute. Il y a trois sortes d'esprits:
-ceux qui voient la nécessité et l'acceptent; ceux qui la subissent
-et ne la voient pas; et ceux qui, la voyant, ne l'acceptent pas. Les
-premiers sont les plus sages; les derniers, les plus clairvoyants.
-Car ceux qui acceptent le plus volontiers ce qu'ils voient du monde,
-ne sont pas si sûrs de le voir, bien qu'ils le croient. Ceux qui
-ne voient point, ni ne résistent, sont les plus heureux, et peu
-différents des bêtes et des enfants. Ainsi il ne vaut rien d'être
-homme: car c'est alors que plus l'on vit, et moins l'on accepte. On
-s'excuse bien d'accepter ce qu'on ne comprend pas,--et toujours mieux
-que de ne le pas comprendre. Étant ce qu'il est, Pascal trouve doux
-de se réduire à cet état d'enfant: car combien d'effort n'y faut-il
-pas? Mais le cœur n'est jamais assez dénué; et pour un enfant, il ne
-lui voit jamais assez d'innocence.
-
---L'étrange image, cependant, d'un Pascal qui s'exerce à l'enfance.
-
---Il nous le semble: c'est que nous n'avons pas, comme lui, une
-raison toute parfaite et toute bonne de faire ce qu'il fait. Il
-veut être un enfant, parce qu'il ne se sait point sans père. Mais,
-au contraire, il court à un père divin qui lui ouvre les bras. La
-douceur est sans pareille d'avoir un père; s'il est aussi tendre
-qu'il est puissant, quel salut et quel refuge que ses bras? Qui ne
-voudrait d'une telle enfance, qu'accueille une telle paternité? La
-grande différence de Pascal à tous les autres, c'est que Jésus-Christ
-lui est tout, et que tout le reste ne lui est rien. Votre Tolstoï
-aime tant les raisons et les faits, qu'à peine si la personne de Dieu
-l'occupe. Il aime tant l'Évangile, qu'il se passe de Jésus-Christ.
-Mais, pour Pascal, s'il n'y a un Dieu dans l'Évangile, l'Évangile lui
-paraît presque aussi vide que tout le reste. Pascal est tout homme
-et tout passion; il ne connaît que la passion et que l'homme. Il lui
-faut un homme en son Dieu, et un Dieu dans son homme. Il en sait les
-blessures. Il en écoute l'agonie. Il recueille le sang qui coule.
-Il boit les paroles suprêmes et le dernier souffle. Il s'en enivre.
-Toute lumière, il la reçoit des yeux divins. Il parle aux plaies qui
-lui parlent. Dans le sein de la mort, il parle à la vie, qui lui
-répond par la vie, et le peut seule. Il ne sait pas ce que c'est que
-le salut sans le Sauveur. Et je ne le sais pas plus que lui.
-
-«Qu'eût-il été, ce grand Pascal, s'il n'avait pas été chrétien? Il
-n'eût jamais fait un athée. Il avait trop d'étoffe; et il avait
-mesuré que, s'il en faut un peu pour tailler un athée, il n'en faut
-pas beaucoup pour l'en draper.
-
-«Il faut un Dieu à toute âme puissante. S'il n'avait eu Jésus-Christ,
-dans l'impuissance d'en avoir aucun autre, il eût donné dans quelque
-désespoir infini. Il n'avait pas l'âme froide d'un Spinosa, raison
-parfaite et glaciale. Il était bien trop grand pour se suffire de
-lui-même, comme font ces petits. Se plaire à soi marque la force,
-mais jusqu'à un certain point seulement.
-
-«Pour que Pascal supportât la vie, il était nécessaire qu'il crût. Il
-a eu la foi la plus vive. Et la preuve, c'est qu'elle était triste.
-Les simples d'esprit sont seuls joyeux: cette récompense leur est
-acquise. Une grande âme qui croit est toujours triste. Car elle est
-dans le monde comme Colomb revenant d'Amérique: et elle pense que le
-monde est peu.
-
-«Le mol oreiller, que dit Montaigne, a beaucoup de douceur, en effet:
-il est bon aux têtes bien faites, qui le sont au tour commun. Mais il
-n'y a point de repos sur cette plume à des têtes singulières. Il en
-est qui ne peuvent dormir sur le duvet.
-
---De toutes parts, observai-je, on les accuse alors de maladie.
-
---C'est le propos vulgaire, qui a, d'ailleurs, sa vérité. Tous, nous
-sommes des malades qui périclitent. La maladie est mortelle, c'est le
-mot: et l'issue en est sûre. Les plus heureux ne connaissent pas leur
-maladie, ou la portent en riant. Un peu de santé change toute la vue
-des choses. Mais ceux dont l'âme est non commune payent de leur santé
-cette maladie-là. Pour toujours ils sont malades. Ne renient-ils pas
-la joie? Et cependant qu'ils en sont riches parfois, et qu'il en est,
-dans leur nombre, qui l'aiment. Mais ils ne veulent plus y croire!
-Les partis de la volonté sont les plus beaux de tous. Ce sont ceux de
-l'Intelligence qui a pénétré l'abîme du Cœur. Et la beauté de l'âme
-ascétique est là.
-
-
-
-
-III
-
-ASCÉTISME DU CŒUR
-
-
-L'ascétisme du cœur est le triomphe le plus rare de l'âme. C'est
-l'exercice de prédilection pour les âmes qui n'ont point de
-semblables. Il est la grande tentation des plus saintes, qui
-l'envient quand elles le connaissent, mais sans pouvoir y atteindre,
-car bien peu y réussissent. Les âmes froides ne peuvent seulement pas
-comprendre en quoi cet ascétisme consiste. Et il y faut d'abord, en
-effet, des passions brûlantes, un feu qui se replie sur soi-même, qui
-se cache et se dévore.
-
-
-J'ai connu des hommes épris de pénitence et qui eussent voulu avoir
-deux corps à faire souffrir, pour travailler leur chair d'une double
-souffrance. J'en ai vu d'autres, tentés par le zèle de charité, qui
-eussent créé les malades en ce monde pour leur donner des soins, les
-coupables pour les sauver, et les lépreux pour les entretenir. Mais
-ce n'est encore qu'une charité sans passion. Pour sainte qu'elle
-soit, elle a toute sorte de limites; elle est même basse, parfois;
-car enfin il y a des degrés dans la sainteté même. Chacun est saint
-à sa manière, quand il l'est; ou plutôt, chacun qui peut l'être, ne
-le peut que d'une manière seulement, qui est la sienne. On ne doit
-rien demander à personne que d'aller sur sa voie, jusqu'au bout; et
-si c'est à deux pas, c'est qu'on n'a point de quoi fournir une marche
-plus longue. Il est admirable que toute égalité est vaine, si ce
-n'est devant la pensée unique qui nivelle tout, en réglant tout à son
-néant.
-
-La plus belle route à la perfection et la plus difficile, où presque
-personne ne va, est celle que le cœur ouvre, dans l'ascétisme, à
-la passion. Et rien n'est si peu connu, car rien n'est si rare. La
-passion, rare en tout, l'est bien davantage quand elle se persécute
-pour décupler ses forces, et, quand elle les exerce uniquement afin
-d'en mettre la puissance doublée au service d'une amour parfaite. Ce
-feu de passion, elle l'alimente donc pour entretenir la flamme d'une
-lampe hors de toute vue, pour le plus grand nombre des hommes, et où
-tout l'égoïsme, incessamment renouvelé en sa source, ne brûle que
-de se consumer. Une fin presque divine est celle-ci: persévérer en
-soi-même au delà de toute mesure, pour soi-même s'immoler.
-
-Les saints, en vérité, doivent en être tentés; et s'ils ne sont pas
-séduits, c'est que la prudence les retient au bord de cet abîme où
-l'orgueil séjourne. Puis, ils n'ont pas en eux assez de cette force
-surprenante, pour en avoir assez l'intelligence. Elle les attire
-par son mystère, et leur fait peur, comme la séduction. Pascal est
-l'homme de cette fin presque divine. Il ne veut pas qu'on le range
-parmi les saints. Sa grandeur, pleine d'une humilité superbe, s'en
-confesse très indigne. Oh, que je le vois viser plus haut! Et par ce
-qu'il voit, lui-même, au fond de son cœur, comme nul autre homme n'y
-a vu, ce grand chrétien s'emplit d'amertume; et, il tremble.
-
-
-L'ascétisme du cœur est l'exercice de l'homme qui dirige sa passion
-au terme de l'infini, et à ce terme seulement. De l'infini, il fait
-son objet unique, où toute cette passion s'applique, en tout moment.
-Là, un comble de passion sans cesse se dépassionne de tout et de
-soi, passionné d'une beauté unique, et d'une seule vérité, l'une ou
-l'autre étant la perfection.
-
-Les cœurs froids n'ont pas de peine à se déprendre. Beaucoup de
-saints n'ont rien pu faire de mieux que d'être saints, sans doute;
-mais plus d'un, peut-être, n'eût pas pu faire autrement. La charité
-peut être le pis aller d'une âme sèche et lente, à qui la raison
-persuade le beau parti de s'émouvoir. L'imitation de Dieu, ou un
-zèle décidé pour le devoir, ouvrent une vie inespérée à des hommes,
-honnêtes par nature, mais d'une vertu sans horizon jusque-là, et pour
-ainsi dire sans espoir. Parfois ils sont tels qu'ils font tort de
-leur vertu à la vertu même. Plus d'un sectaire froid ignore que la
-raison qu'il a est moins féconde que les torts qu'elle n'a point et
-qu'elle combat. Il y a, dans la vertu qui court le monde, beaucoup
-de paille, et l'apparence seulement de l'épi; faute de cœur, l'épi
-est vide; la moisson paraît belle, et sur l'aire on recueille à peine
-un peu de grain. Que de gens doux sans douceur, que de mollesse ou
-de froideur qui paraît bonne? Le plus souvent, la bonté n'est faite
-que du mal absent, comme la paix entre les hommes résulte, non de
-l'horreur qu'ils ont de la guerre, mais de leur lâcheté à la faire.
-
-L'ascétisme du cœur est donc une lutte et une victoire continuelle.
-La force la plus grande s'y exerce à vaincre sans cesse, pour
-triompher sans cesse d'elle-même. Voilà comme est Pascal. Son image
-seule conte ce combat perpétuel en traits inoubliables. L'extrême
-tristesse de ce visage sans maigreur, la profonde attention de ce
-regard penché ne parlent pas d'une âme naturellement sainte. Toute la
-puissance de cette âme est cachée. Le front de l'homme fuit ce que ce
-regard rêve en lui-même, tant il l'a pris à soi; et tout ce que cette
-bouche, si avide à la fois et si dédaigneuse, s'avance pour goûter,
-le menton en dément l'appétit, et le ravale.
-
-
-Il n'y eut point, je le sais, d'homme plus passionné que celui-là.
-A cause de sa passion, il est malade. A cause d'elle, il aime, il
-appelle, il attend Jésus-Christ comme personne ne le pouvait faire;
-non pas seulement en fidèle; non pas seulement en fils prosterné qui
-espère, ou qui craint, ou qui court au-devant de son père; mais, en
-propre participant des plaies. Il les ressent aussitôt que pensées.
-Les extases des plus grands saints ne sont pas plus humbles que les
-siennes, et il en est de plus amoureuses. Mais leur humilité tient
-plus de la faiblesse que celle de Pascal qu'il tire de sa force. Leur
-amour est de créature; et l'amour de Pascal est, en quelque sorte, de
-compagnon et de héros souffrant au côté de son maître. Familiarité
-sublime que celle-là, dans l'agonie, dans le sang, dans les angoisses
-humaines où la mort d'un Dieu est toute trempée. Familiarité dans
-ce qu'il y a de plus auguste et de plus fort, où la passion s'est
-faite si grave qu'elle tombe, de tout le poids infini dont elle s'est
-chargée, sur le cœur de la mort, et d'une mort divine. Dans une telle
-âme, une telle douleur est seule éternellement présente, en son
-mystère. Et enfin, elle est seule enviable.
-
-Il ne faut pas moins pour tirer de soi un homme si fort au-dessus des
-autres hommes. Voilà les délices où toutes les autres ensemble ne se
-comparent point, car peut-être elles s'y anéantissent.
-
-C'est à les goûter seules que Pascal se destine. Il dirige tout le
-feu de son cœur sur ce foyer. Il est brûlant, même quand il paraît de
-glace. On ne l'a point connu ni approché, sans l'aimer ou le haïr.
-Tiède en rien, il n'a pas trouvé de tièdes. Son père a pleuré de
-joie, dès l'origine, à la vue du fils qu'il s'était donné. Pascal
-a mis toutes les femmes de sa famille en sainteté. Il effraye M.
-de Sacy, et ne fait point peur à sa servante; mais, au contraire,
-superbe malgré tout, et superbe caché, ce qui le fait deux fois
-l'être, il est simple avec elle; il peut être humble avec cette bonne
-femme, sans penser à son humilité, idée qui la ruine. C'est pourquoi
-Pascal vit seul, et se retire dans une chambre, avec un mendiant et
-de pauvres gens. Il ne veut pas même d'une cellule dans un cloître,
-ou dans un logis de famille. Il sait bien qu'il ne peut toucher à la
-vie, sans l'embrasser d'une étreinte puissante; et qu'enfin vivre,
-pour un homme de sa sorte, c'est toujours dominer. Il prévient sa
-sœur et son père du danger de l'aimer trop; et plus il use de termes
-froids, plus je le sens qui se défend du trop d'amour lui-même.
-Ou même est-il trop grand pour s'en défendre: il prend le flot de
-cette passion, il le précipite et l'accroît; mais il le détourne
-sur ce qui n'est plus rien de propre au moi. Il parle contre les
-attachements du monde, non pas en homme qui se dépouille, mais en
-avare secret, qui thésaurise un trésor incalculable, d'une espèce
-inconnue. L'ascète, qui ne l'est que selon la chair, a beau tomber de
-fatigue et de peine: il a l'expression de la joie; il est tranquille,
-comme tout ce qui se dépassionne; et s'il chante les louanges de sa
-victoire, les paroles sont en vain les plus chaudes: elles sortent
-d'une bouche froide. Il est bien nécessaire qu'il en soit ainsi: un
-corps sanctifié se mortifie assez pour faire un lit commode à une âme
-sainte. Mais Pascal prononce des sentences glacées avec une langue et
-des lèvres brûlantes.
-
-Le fiévreux Pascal livre sa vie froide à ce monde, qu'il ne veut pas
-aimer; il réserve les tisons de son âme à l'amour unique et caché qui
-est tant digne d'être aimé et où la parfaite douleur elle-même est
-aimable. Tel est l'ascétisme du cœur: il ne ruine point ses passions
-par esprit de charité. Il n'est que passion pour cette charité. Il
-est si fort qu'il réclame tout l'homme, sans en retrancher rien, afin
-de se consacrer, dans toute sa force, à ce qui la mérite toute, et
-accrue plutôt que diminuée.
-
-L'état de lutte ne saurait aller plus loin. Pascal s'y assied, d'une
-volonté maîtresse, comme le confesseur de la foi au lieu de son
-supplice. Pascal n'élude rien. Il ne le daigne pas. Voilà à quoi
-sert d'être bon géomètre jusque dans la sainteté. Il préfère outrer
-la rigueur du combat. La difficulté infinie est la séduction suprême
-pour le cœur d'une force infinie. La passion de Pascal fait la guerre
-à sa passion, comme au seul ennemi digne d'elle, et elle lui en
-fournit des armes. Pascal vit dans la fièvre, le tremblement, et les
-délices tristes de ce cœur qu'il nourrit et qu'il dévore.
-
-Pascal, malade dans sa chambre, est un des plus grands spectacles
-qu'il y ait de l'homme. Il fait mettre à ses côtés un mendiant,
-malade comme lui. En d'autres temps, un pauvre; et, d'abord j'en
-suis sûr, un homme, quel qu'il soit, c'est toujours un malade. Celui
-qui souffre dans son corps ne l'est que deux fois. Mais la maladie
-originelle, et mortelle dès l'origine, qui la guérit?--C'est la vie.
-
-A l'époque où il n'avait pas rompu avec le monde, l'ami de Pascal
-devait être son malade. J'imagine que c'était Miton, et surtout parce
-que Miton devait voir en Pascal son malade. Pascal n'a jamais quitté
-Miton: il l'avait pris en lui; il n'en était pas troublé, comme on
-veut dire: Miton est athée et ne doute pas; c'est une assez bonne
-tête. Mais meilleure elle est, mieux Pascal en fait sa cible. Elle
-est fière de sa raison: il faut qu'elle le soit: sans quoi, quel
-profit à l'abattre?
-
-
-Ce puissant Pascal va-t-il humilier une pensée affaiblie? Vous n'en
-jugez que par vous et vos commodités. Pascal accroît son ennemi,
-pour l'accabler. Il attend d'avoir si mal aux dents qu'il trouve la
-cycloïde; et, du reste, il en propose le problème à toute l'Europe,
-dans le dessein qu'on ne peut nier, d'humilier tout le monde. Outre
-qu'il est jésuite, le Père Lalouère apprend ce qu'il en coûte de
-vouloir se dérober à cette humiliation. Mais où l'on ne voit que
-l'orgueil, ou même la mauvaise foi de Pascal, je reconnais son
-humilité superbe. Pas plus qu'au doute, il ne laisse point de place
-en lui à la contradiction. Il ne méprise point la géométrie en
-lui-même, mais dans les géomètres: car ils ne sont que géomètres.
-Et de petite géométrie. Jusqu'à la fin de sa vie, il veut au
-contraire porter l'esprit géométrique au comble de sa force. Il doit
-à un effort incroyable de la géométrie pure les fondements mêmes
-du calcul de l'infini. Il ne méprise donc point la géométrie: il
-l'abaisse. Que sert d'abaisser ce qui n'est pas très haut?--Il honore
-toujours Fermat; et s'il en veut à Descartes, c'est en partie que la
-mathématique de Descartes n'exerce pas assez l'esprit. La grandeur de
-l'esprit lui est chère: mais il la mesure.
-
-La solitude est le lieu de l'orgueil et de l'humilité. Elle y est
-également propre. La grande âme humilie son orgueil en secret: c'est
-une armure qu'on porte dans le monde et dont on se délivre. Mais on
-met de l'orgueil même à dépouiller l'orgueil. C'est pourquoi les
-quatre murs d'une chambre où l'on est seul sont l'espace qu'il faut
-à cette discipline. On ne s'arrête pas à la première peau; et nulle
-pudeur n'empêche de tout ôter. Et enfin l'on est plutôt un grand
-saint que bon connaisseur de soi-même. Les enfants et les simples
-pourraient dire qu'ils ne craignent pas la bonté, ni celle d'autrui,
-ni la leur. Mais Pascal se dira toujours: «Je crains ma bonté même,
-parce que je la connais.»
-
-
-La vue de cette chambre, où Pascal est retiré, émeut le fond de mon
-âme. Pascal fait son lit, et se sert lui-même: cette idée me plaît,
-qu'en ce que les autres pourraient faire pour lui, il les supplée,
-lui que nul homme au monde n'eût alors suppléé en ce qu'il a fait.
-C'est où l'on connaît la vraie grandeur. Mais il est bien plus grand
-par l'amour où sa passion se consacre, que par où il force son cœur à
-s'oublier.
-
-Il me semble qu'il s'estime avec douleur et se désaime, à mesure
-qu'il aime les hommes et les mésestime. La charité, où il exerce
-son cœur, est une recherche passionnée de l'amour unique. Il est
-donc vrai, et l'on éprouve à toute heure, quand la première en est
-venue, ce sentiment si hardi et si triste que l'amour passionné de
-Dieu implique un amour des hommes, qui puisse aller même à l'entier
-sacrifice,--mais dédaigneux de soi et plus encore d'eux.
-
-Pascal entretient un commerce familier avec le sépulcre. Voilà encore
-à quoi la solitude d'une chambre est bonne. Cette intimité avec
-la fièvre de la mort n'a point du tout la froideur d'une pratique
-dévote; à plus forte raison ne l'a-t-elle pas des vues inanimées
-où les esprits sans vie se plaisent, et beaucoup de philosophes.
-L'entretien de Pascal avec la mort n'est pas une conversation vaine;
-car le sépulcre, où Pascal prête sans cesse l'oreille, n'est pas
-vide. Pascal, au contraire, y voit couché tout l'univers, qui y
-tient, et quand il parle, il attend la réponse d'une voix éternelle.
-
-Aussi Pascal peut tout dédaigner; et, s'il le faut, se soumettre à
-tout. Car où est le tyran, la chaîne, le supplice même, y parût-il
-soumis, où son âme en vérité n'échappe?
-
-Pascal ne sort plus guère de sa chambre que pour se rendre à
-Port-Royal, ou à l'église. Et, quand il est dans la rue, il vit de
-même entre les quatre murs de la solitude, comme au moment où on l'y
-trouve assis.
-
-
-C'est ce Pascal de la solitude, que je vois parler, un soir d'hiver,
-à une fille de la campagne, l'ayant trouvée sur la place, errante,
-jeune et belle, seule, en haillons, presque perdue comme un enfant.
-Il ne peut la voir, sans penser avec une ardeur égale à sa perte,
-où elle a déjà le pied, et au salut où il veut la conduire. La
-séduction de l'innocence est sans pareille pour les esprits qui en
-connaissent l'espèce fragile. Il la prend avec lui; il la met entre
-les mains d'un prêtre, il veille à sa nourriture et à son vêtement;
-enfin il est sûr de l'avoir ôtée à l'abîme de la chair, où elle
-devait tomber. Tant qu'il vit, cette action reste cachée. Mais quand
-il est mort, on la publie; et elle n'en reste pas moins voilée aux
-yeux de ses amis, et de sa sœur qui l'admirent. Ils ne la voient en
-lui, que comme elle eût été en un autre: et pourtant, quelque saint
-homme eût été celui-là, il ne pouvait pas être Pascal, ni sage à sa
-manière. Ce n'est ni par piété froide, et détachée de la créature,
-quand elle s'attache même le plus à son objet, que Pascal agit,
-ce soir-là. Ce n'est pas, non plus, par charité pour cette fille:
-perdue, elle eût peut-être goûté des plaisirs, qui la fuirent sauvée;
-elle les eût peut-être préférés à ce qu'ils coûtent; et enfin, si
-elle avait eu le choix entre les deux bonheurs, celui de la perte
-l'eût faite plus heureuse, de son propre aveu sans doute. Car ce
-monde est plein d'ombres, qui ne souhaitent qu'un peu de vent, pourvu
-qu'il souffle vers les bords où elles veulent être poussées. Le sage
-ecclésiastique, qui vante la vertu de Pascal à ce propos, n'en juge
-pas comme Pascal eût fait lui-même. L'homme qui a mesuré à une ligne
-près le nez d'où dépend l'empire du monde, ne s'abuse pas sur le prix
-d'une petite fille. S'il la sauve, c'est beaucoup moins pour elle,
-que pour l'amour passionné de Dieu, où l'ascétisme du cœur l'incline.
-Cet amour ne va pas sans la haine de la nature. Pascal, qui prend
-cette fille par la main, ne s'inquiète guère d'une once de sa chair,
-en plus ou en moins. Mais il brûle de zèle pour une autre cause, qui
-en vaut la peine, celle-là: ce qu'il en fait, c'est pour vaincre et
-ployer la nature. Son délice est de la contrarier. Il veut qu'elle
-ait le dessous; et cette bête terrible, ce monstre tout en appétit,
-insatiable, il faut l'affamer, si l'on rêve de le réduire; voilà une
-lutte digne d'un homme. Voilà un ennemi pour Pascal.
-
-
-On dit de beaucoup d'hommes qu'ils valent mieux que ce qu'ils font.
-Et c'est le contraire qu'il faut dire, et qui est vrai. Car cette
-opinion les vante, comme toute la force de leurs mensonges. Presque
-tous les hommes valent encore moins que le peu qu'ils font; et la
-preuve en est bonne, de la grande peine qu'ils ont à le faire. Pascal
-est du petit nombre en qui l'homme passe infiniment les actions.
-Le livre de Pascal est le plus beau qu'il y ait en France. Il ne
-contient rien, pourtant, qui vaille la vie que la sœur de Pascal a
-écrite de lui, en quelques pages.
-
-Cette femme, d'un esprit si solide, d'une vertu si ferme et si drue,
-ne put pourtant pas assez connaître son frère: mais il suffit qu'elle
-en ait eu le modèle sous les yeux, et qu'elle en retînt des traits,
-pour donner l'idée de cette grandeur incomparable: un homme que la
-nature a créé pour son triomphe, et qui ne vit que pour triompher de
-la nature.
-
-
-Enfin, ce Dieu qu'il faut conquérir, Pascal touche à sa conquête.
-Enfin Pascal est sur le lit de mort. Enfin, le voici comme un enfant:
-c'est qu'il meurt. Le temps en est venu: le plus haut effort de cet
-esprit l'a porté là, qu'il a le bonheur de l'innocence parfaite: qui
-est, pour l'homme, de n'être point.
-
-Et pourtant, cette âme puissante, qui se croit toute à Dieu, est
-encore combattue. On dirait qu'elle ne veut pas de sa victoire. Elle
-livre un combat terrible à la chair. Tout un jour s'écoule dans
-l'agonie. A la fin, elle reçoit le prix. Avide comme elle est de
-toute fixité, sa grandeur se fixe: elle n'est plus.
-
-_Mai 1899._
-
-
-
-
-LE PORTRAIT D'IBSEN
-
-
-
-
-_A FERDINAND BRUNETIÈRE_
-
-
-_Je ne vous ôterai point, dans la mort, la part de respect et
-d'affection que vous avez conquise sur mon cœur rebelle; mais au
-contraire, je la ferai plus grande, maintenant que vous en avez plus
-besoin, et qu'au regret de votre perte, mesurant le prix de votre
-présence, je sens grandir le sentiment de ce que je vous ai dû._
-
-_Je revois votre visage amaigri, où le pouce du modeleur impitoyable
-cherchait la place du suprême coup d'ongle. Dans votre corps dévasté,
-je retrouve vos yeux qui ne mentaient pas, mais qui commandèrent
-l'espoir et la volonté de tenir bon à l'angoisse, comme un double feu
-sur des ruines._
-
-_Vous aviez, à la fin, les traits d'un saint moine, rompu par les
-austérités. Or, vous étiez décharné par les jeûnes de la fièvre et
-les insomnies de l'éternel combat. Il n'y a point d'ascète plus
-laborieux que le malade qui, sans se lasser, résiste. Mais vous étiez
-né pour la lutte, comme tant d'autres pour fuir._
-
-_Votre fièvre militaire faisait penser à un guerrier, dans une place
-assiégée par l'ennemi qui ne pardonne pas. Tout parlait en vous d'une
-tristesse qui se tait et d'un vouloir que rien ne doit abattre. Et
-vous aviez aussi le voile résigné, la cendre du vieux prêtre, qui a
-reçu le mot d'ordre pour la nuit et qui se soumet._
-
-_Je vous offre ces pages que seul, d'abord, vous avez comprises
-et que vous avez eu seul le courage de publier. Dans le temps où,
-parmi les puissants de la Ville, il n'en était pas un qui ne me fît
-sentir l'immense différence qui me sépare d'eux, vous seul m'avez
-tendu la main. Vous étiez plus libre, plus vrai et plus sûr que les
-autres. Vous ne vous vantiez pas de penser librement, comme ceux
-qui en prennent la liberté de ne penser jamais; toutefois, comme à
-nous tous qui avons vu le jour dans ce coin glorieux de l'univers
-où elle règne, la pensée vous était sacrée. Avec tant de liens aux
-siècles passés, vous n'aviez aucune haine pour l'époque future. Et
-vous pouviez avoir de l'audace, parce que vous aviez de la vertu. La
-parole en vous était le témoin de l'action. Vous étiez solide et vous
-aviez le respect du juste, qui est de ne pas mentir à dessein et de
-ne jamais chicaner le droit de la bonne force._
-
-_Voilà ce que vous étiez; et je l'ai su quand vous m'avez aidé. Vous
-avez vu en moi un homme qui dédaigne infiniment la victoire, mais
-qui n'accepte point d'être vaincu par ce qu'il n'honore pas. Et
-maintenant, dans la grande défaite de la mort, je viens à vous et je
-prends votre cause. Vous qui fûtes loyal et brave, vous ne serez pas
-vaincu, tant que je suis là._
-
-Décembre 1906.
-
-
-
-
-MORALE DE L'ANARCHIE
-
-
-
-
-I
-
-LE GÉNIE DU NORD
-
-
-La Norvège, navire de fer et de granit, gréé de pluie, de forêts
-et de brumes, est mouillée dans le Nord entre la frégate de
-l'Angleterre, les quais de l'Océan glacial, et la berge infinie de
-l'Orient qui semble sans limites. La proue est tournée vers le Sud;
-peu s'en faut que le taille-mer n'entre comme un éperon au défaut de
-la plaine germanique et des marais bataves. A l'avant, la Norvège
-est sculptée, en poulaine, de golfes et de rochers: tout l'arrière
-est assis, large et massif, dans la neige et les longues ténèbres.
-Les morsures éternelles de la vague non moins que ses caresses ont
-cisaillé tout le bord, en dents de scie. Entre les deux mers, la
-tempête d'automne affourche les ancres du bateau, et croise les
-câbles du vent et de la pluie. L'hiver, il fait nuit à trois heures;
-dans le nord, le jour ne se lève même pas. On vit sous la lampe, dans
-une ombre silencieuse où les formes furtives ont le pas des fantômes.
-La neige est partout: elle comble les mille vallées creusées dans la
-puissante échine des montagnes, comme la moelle dans les vertèbres.
-Le schiste noir, l'eau fauve qui a pris la couleur de la rouille sur
-les terrains du fer, les noires forêts de sapins ajoutent au grand
-deuil de la terre. Là, pendant des mois, le soleil est voilé; ou bien
-d'argent, ce n'est plus que la lune douloureuse de midi. Au couchant
-rouge encore, sanglant et sans ardeur, ce globe hagard descend sur
-l'horizon humide, pareil au cyclope dont l'œil rond se cache dans
-l'eau verte et pâle. Les cygnes de la mer, les blancs eiders, hantent
-les vagues grises. Dans les villes de bois, les maisons sont rouges
-sous le ciel incertain du bleu mourant des colchiques. Les rues sont
-muettes, et les places sont vides. Les hommes sont sur la mer. Et,
-comme des corps morts, la foule des îles flotte le long du ponton
-rocheux et des quais granitiques.
-
-Une âme vaporeuse, un ennui doux, enveloppent de chastes vies; elles
-gardent leur fraîcheur, dans l'air humide et presque toujours frais,
-qui détend les désirs. Mais, comme ce pays, d'un seul coup, passe de
-l'hiver à l'été brûlant, la chair ici se jette dans l'ardeur brutale,
-dès qu'elle n'est plus indifférente. Ces enfants aux cheveux de lin
-blanc, sont gais et brusques; les femmes, dont les yeux verts ont
-pris de sa mobile rêverie à l'inquiétude des flots, sont singulières
-et se plaisent à l'être; les hommes robustes, durs, silencieux et
-rudes, semblent taillés pour parcourir une voie droite, sans jamais
-jeter un regard derrière eux. Tout ce peuple n'a de passions que par
-accès. Il est exact, et plein de scrupules. Il n'a toute sa fantaisie
-que dans l'ivresse; elle est lourde et triste; la chair et l'âme
-sensuelle de l'amour y ont moins de part qu'un appétit épais et
-court, qui a honte de se satisfaire. Rien de léger dans l'esprit; une
-inclination pédante aux cas de conscience; l'intelligence peu rapide,
-et presque toujours doctorale; une commune envie d'être sincère et
-de se montrer original, et la bizarre vanité de croire qu'on est
-plus vrai, à mesure qu'on se range avec plus d'ostentation contre
-l'avis commun; enfin, cette maladie de la religion propre à quelques
-églises réformées, qui consiste à faire de la morale comme on fait du
-trapèze, et à s'assurer que l'on en fait d'autant mieux qu'on saute
-plus haut, quitte dans la chute à se casser la tête ou à la rompre
-aux autres.
-
-C'est le pays de l'hiver dur et de la neige: sous le ciel jaune qui
-s'affaisse, l'homme de génie vit dans la cellule de ses rêves; et,
-s'il en sort, il tombe mort entre deux ombres glaciales[8]. Le pays
-de l'été étouffant, où les navires des nations lointaines viennent
-porter, en glissant au fond des fjords, toute sorte d'étranges
-promesses, des appels au réveil, les nouvelles d'une contrée
-houleuse, la chimère du soleil d'or et de la mer libre[9]. Le pays
-de la nuit polaire et du jour crépusculaire de minuit[10]; la terre
-de la pluie, de la pluie éternelle, où l'homme est malade d'attendre
-la lumière, et où sa folie lui fait réclamer le soleil[11]. Le pays
-des golfes endormis, où la mer pénètre au cœur des montagnes, s'y
-frayant un chemin de ruisseau: comme une langue de chimère, comme une
-flamme liquide et bleue, le fjord dort entre les monts à pic, tel un
-long lac tortueux; il est mystérieux et profond; au bas des moraines
-énormes, ce filet de mer rêve dans le berceau du ravin, pareil à ce
-peu de ciel qu'on voit couler, entre les toits des maisons, dans les
-rues des vieilles villes. Partout la mer, ou la réclusion dans les
-vallées étroites, derrière les portes de la glace et les grilles de
-la forêt. La mer fait l'horizon de cette vie; elle en baigne les
-bords; elle en est l'espoir et le fossé; elle en forme l'atmosphère;
-et, là où elle n'est point, on en reçoit les brouillards, et on
-l'entend qui gronde. C'est le pays d'Ibsen, où il veut mourir,
-puisqu'il y est né.
-
-[Note 8: _Borkmann._]
-
-[Note 9: _Dame de la mer; Soutiens de la société._]
-
-[Note 10: _Rosmersholm._]
-
-[Note 11: _Les Revenants._]
-
-
-La mer est un élément capital pour la connaissance des peuples. La
-mer modèle les mœurs, comme elle fait les rivages. Tous les peuples
-marins ont du caprice, sinon de la folie, dans l'âme. Au soleil,
-le coup de vent les visite et balaie les nuages; la brume, dans le
-Nord, prolonge le délire. Le risque de la mer et le paysage marin
-agissent puissamment sur les nerfs de la nation; et par la langue,
-sur l'esprit. La Norvège parle une langue brève, sèche, cassante;
-beaucoup moins sourde que le suédois, moins lourde et moins dure
-que l'allemand, il me semble; d'un ton moyen entre l'allemand et
-l'anglais. Il est curieux que l'accent du breton, en Basse-Bretagne,
-soit assez semblable à celui du norvégien; mais le norvégien n'a pas
-la cadence du breton, qui chante.
-
-L'imagination, presque partout, réfléchit les formes et la couleur
-des crépuscules. Sur le bord de la mer, au soleil couchant,
-l'homme qui regarde ses mains les élève et doute d'être soi; mais,
-dans l'orage et le brouillard, le marin doit se résoudre, agir
-sur-le-champ, décider pour tout l'équipage et faire route. Même s'ils
-ne savent pas où ils vont, les marins calculent où ils sont avec une
-attention patiente: de nature, ils ont les meilleurs yeux du monde;
-et le métier rend leur vue plus perçante. Un peuple de pêcheurs,
-de matelots et de petits fermiers, qui dépendent de quelques gros
-marchands. En Norvège, point de noblesse: un petit nombre de parents
-riches, et une foule de cousins en médiocrité. De la brusquerie; peu
-de tendresse. De gros os et des muscles à toute épreuve, métal de
-gabier qui n'a pas de paille; beaucoup de froideur et d'obstination;
-de la constance; des cœurs fidèles, enfin les vertus de la solidité,
-mais rien de puissant ni de chaud, qui jaillisse de l'âme. Hommes
-taciturnes le plus souvent, avec les éclats violents d'une joie
-brusque; un long silence et, quand il est rompu, beaucoup de bruit.
-Un quant à soi qui touche à la grossièreté, et qui serait offensant
-pour le voisin, s'il n'en rendait pas l'offense. Les femmes n'en
-sont pas exemptes; de là, cet air de roideur et de tourner le dos
-aux gens, qu'elles ont volontiers. Comme tout le monde sait lire et
-signer son nom au bas des comptes qu'il sait dresser, un caractère de
-ce peuple est certain air de savant qui n'ignore pas, par exemple,
-que la terre tourne, et qui s'imagine savoir comment. Cette sorte
-de triomphe dans les matières de l'école primaire donne à beaucoup
-de Scandinaves une assurance ingénue, une haute mine de gens à qui
-l'on n'en fait pas accroire; les femmes y excellent. La suffisance
-de l'esprit, la plus piteuse de toutes, est la plus sans pitié. Il
-n'est pas croyable ce que la femme qui sait lire s'estime au prix de
-l'homme qui ne sait qu'épeler. Voilà où se réduit, le plus souvent,
-la supériorité intellectuelle. Elle est la meilleure école de
-l'amour-propre.
-
-Pendant dix siècles, ce pays fut à peine moins étranger à l'Europe
-que la Laponie ou l'Islande. Les mœurs y furent celles des clans,
-jaloux les uns des autres; nulle unité; ni le sens de l'État, ni
-l'audace d'une pensée originale; point d'art: car la Cité est le
-premier étage du bel ordre où l'église de l'art se fonde. Et, malgré
-tout, une manière de génie moral: ces villages lisaient la Bible;
-l'on y était théologien, raffiné en règles de conduite, comme à
-Athènes ou en France on put l'être en beau langage. L'inclination
-naturelle des Normands aux cas de conscience, en pays réformés, de
-tous les laïcs a fait des docteurs en théologie. Le goût des procès
-est la forme goguenarde, le goût de la procédure morale et de la
-casuistique la forme grave du même tempérament. Le drame où les idées
-plaident les unes contre les autres, où les grands partis de la
-conscience sont aux prises, devait bien tenir son poète de cette race
-disputeuse, et qui n'aime pas les idées pour elles-mêmes, mais pour
-les voies où elles font entrer les lois et la conduite. Corneille
-aussi a mis les débats de la politique sur le théâtre. Depuis, et
-même sur la scène française, on trouve partout plus d'avocats que de
-héros; mais dans Ibsen seulement les causes sont vivantes.
-
-
-SOLITUDE
-
-Ibsen est né ardent, violent, sensuel et passionné. C'est la force
-des grands artistes, dans le Nord, que violence, ardeur, passion,
-ils ne peuvent s'y livrer. A tous les torrents de l'âme, les mœurs
-opposent une digue rigide. Le flot se creuse un lit; presque toujours
-l'eau croupit; ce n'est plus qu'une mare. Mais, parfois, un large
-fleuve s'amasse; il sait se donner cours, et la puissante inondation
-se prépare.
-
-L'ardeur de l'homme dort et se concentre. Le silence est la matrice
-où la passion prend forme. L'avortement est innombrable; mais, quand
-la gestation heureuse arrive au terme, il en sort une créature
-vraiment grande. Les peuples qui jouissent de la vie en dilapident
-la joie; c'est un or qu'ils prodiguent. Les gestes et les paroles de
-la foule épuisent le fonds commun: il n'est plus réservé, par droit
-d'aînesse, à la fortune de quelques maîtres. Le peuple du Nord,
-qui se tait et fait son épargne pendant mille ans, la lègue à un
-seul homme. Quel réveil et quelle action! Quelle solitude, aussi!
-Qui comprendra cet homme? Dans le Midi, les peuples valent mieux
-que leurs héros, peut-être; ces foules sont belles, éloquentes,
-héroïques. Ils sont plus avancés dans le bonheur et la perfection,
-qui pour l'usage commun ont nom: médiocrité. Dans le Nord, un seul
-homme, de temps en temps, confisque le trésor et vit pour tous les
-autres: _Humanum paucis vivit genus._
-
-Combien cet homme est seul, et qu'il doit m'être cher, par là, dès
-que je l'ai connu! Ibsen a longtemps erré en exil, comme Dante; mais,
-l'un ou l'autre, qu'auraient-ils fait dans leur pays? Ils étaient
-bannis de naissance. Et Ibsen un peu plus encore, homme à se bannir.
-Ses livres mêmes ne le rapatrient pas. La langue littéraire de la
-Norvège diffère beaucoup de la langue parlée: le norvégien d'Ibsen
-n'est que le pur danois. Sa langue passe pour la plus belle de la
-littérature scandinave; elle est brève, forte, précise; tendue à
-l'excès, et d'une trempe métallique; elle abonde en ellipses, en
-raccourcis rapides; mais elle est aussi claire et aussi harmonieuse
-que le danois puisse l'être. Si loin que soit l'Italie de la Norvège,
-le style d'Ibsen me rappelle celui de Dante; ce n'est qu'une
-impression; et je sens assez tout ce qu'on y pourrait opposer. Mais,
-dans les deux poètes, que d'ailleurs tant de traits séparent, il y
-a la même volonté de tout dire en peu de mots; le même ton âpre,
-la même violence à bafouer; la même force à tirer des vengeances
-éternelles. Dante, toutefois, sculpte dans le bronze; et Ibsen, dans
-la glace. La forme de Dante est la plus ardente et la plus belle,
-ailée de feu et de passions; la forme d'Ibsen, bien plus roide,
-est la plus lourde d'idées et qui va le plus loin dans la caverne
-où nos pensées s'enveloppent d'ombre. La solitude d'Ibsen s'en
-accroît: l'artiste, en Norvège comme en France, est un homme qui ne
-parle jamais que pour le petit nombre: c'est l'effet d'une langue
-littéraire, quand l'utile le cède à la beauté.
-
-Il n'y a de société sincère qu'entre ceux qui parlent également mal
-leur langue. Quant aux autres, chacun ne la parle bien que pour soi.
-Il n'est pas de beau style commun à deux hommes: comme la grandeur
-même, le style fait la prison[12].
-
-[Note 12: Voici les œuvres d'Ibsen dans leur suite. Je laisse
-de côté ses essais de drame historique et de comédie, quand, jeune
-homme, il n'avait pas encore quitté la Norvège: le dernier en date,
-_les Prétendants à la Couronne_, 1863, est de bien loin le plus
-fort et le plus épique; il rappelle assez souvent les chroniques de
-Shakespeare. Mais le génie d'Ibsen n'était pas là, et nullement dans
-l'histoire.
-
-C'est, d'abord, trois drames philosophiques, où Ibsen, de quarante
-à quarante-sept ans, rompt avec tout le passé de sa race et toutes
-les idées de son temps.--_Brand_, 1866, où le monde chrétien fait
-un effort suprême et inutile; _Peer Gynt_, 1867, où la nature se
-justifie; _Empereur et Galiléen_, 1869-1874, où le monde antique
-et le monde chrétien en présence, vaincus tous les deux, sont
-obscurément pressés de s'unir pour donner lieu à une société future.
-
-Puis, douze drames modernes, où de cinquante à soixante-dix ans,
-Ibsen fait la guerre à toutes les formes de l'institution et de
-l'hypocrisie sociales. Il s'engage dans la lutte plein de foi et
-d'enthousiasme, croyant de toutes ses forces à la vertu universelle
-de la liberté: tout le mal est dans l'obéissance et le mensonge. Il
-s'attaque donc à la société présente au nom d'une cité idéale, dans
-_les Soutiens de la Société_, 1877, _les Revenants_, 1881, _l'Ennemi
-du Peuple_, 1882, _le Canard sauvage_, 1884, _Rosmersholm_, 1886,
-et _le Petit Eyolf_, 1894. Il s'occupe surtout du mariage et des
-femmes dans _Maison de Poupée_, 1879, _la Dame de la Mer_, 1888, et
-_Hedda Gabler_, 1890. Mais de bonne heure il doute cruellement de
-guérir le monde malade, et des remèdes qu'il lui offre. Il se met
-alors en scène sous divers noms: trois de ses drames sont d'amères
-confessions, des auto-tragédies héroïques, où le héros, sans accepter
-sa défaite, est toujours un vaincu: _Solness le Constructeur_, 1892,
-_Jean-Gabriel Borkmann_, 1896, et _Quand nous nous réveillerons
-d'entre les morts_, 1899. A tel point que toutes ses œuvres de la
-fin semblent le contrepied des premières: _Rosmersholm_ s'oppose à
-_l'Ennemi du Peuple_, _le Canard sauvage_ aux _Revenants_, _Hedda
-Gabler_ à _Maison de Poupée_, _Solness le Constructeur_ à _la Dame de
-la Mer_, _J.-G. Borkmann_ à _Solness_ même, et enfin _Quand nous nous
-réveillerons d'entre les morts_, comme une négation décisive, à tout.]
-
-
-RHÉTORIQUE DU NORD.
-
-Il y a quelquefois dans Ibsen un rhéteur, qu'on s'étonne d'y voir.
-
-Par tout le Nord, il règne une rhétorique d'esprit, qui répond à la
-rhétorique de mots en faveur au Midi. Celle-ci se moque de celle-là;
-mais l'une vaut bien l'autre. On est rhéteur d'idées comme on est
-rhéteur de phrases; comme on bâtit sur de grands mots vides, on fait
-sur de hautes pensées; mais la fabrique, ici et là n'est pas moins
-vaine.
-
-Les personnages d'Ibsen s'enivrent de principes, comme ceux de Hugo
-d'antithèses. Si Ibsen n'était pas un grand peintre de portraits,
-il semblerait bien faux; on ne croirait pas à la vérité de la
-peinture, si l'on n'y sentait la vie des modèles. Les rhéteurs de
-morale sont les pires de tous; car ils sont crus. C'est pourquoi la
-sincérité dont le Nord se vante est souvent si fausse. Là-haut, ils
-se font un intérêt de l'intelligence ou de la morale, et c'est ce
-qu'ils appellent l'idéal. Ces hommes et ces femmes, à tout propos,
-revendiquent le droit de vivre, d'être libre, de savoir et d'agir:
-c'est, dans l'ordre de l'intelligence, la même rhétorique que celle
-des démagogues dans l'ordre de la politique. Au soleil, ces révoltes
-de la neige passent pour ridicules et sans raison. Et, sous la neige,
-c'est l'éloquence du soleil qui passe pour inféconde et très creuse.
-Il faut toujours qu'un bord du monde tourne le dos à l'autre, pour
-se croire seul du bon côté, et qu'une partie de la terre se rie de
-l'autre partie, pour se prendre elle-même au sérieux. Chacun s'estime
-davantage de ce qu'il mésestime.
-
-L'abus de la conscience et du libre esprit n'est qu'une rhétorique.
-Toute éloquence qui se prend elle-même pour une fin n'a ni force ni
-preuve.
-
-La vie n'a pas plus de temps à perdre aux bons mots qui ne finissent
-pas, qu'aux actes désordonnés d'une conscience qui prétend à la
-nouveauté, et se révéler nouvelle à soi-même tous les matins.
-
-Excès de conscience, manque de conscience. A force de scrupules, on
-agit aussi mal que faute de scrupules. Quant à celui qui agit pour
-agir, il ne se distingue en rien de celui qui ne parle que pour
-parler. Les gens du Nord, s'ils le savaient, s'en feraient peut-être
-plus modestes.
-
-Ni la conscience, ni l'action, ni le discours ne sont des panacées à
-tous les maux humains: car là, comme ailleurs, c'est le sens propre,
-presque toujours, qui seul s'exerce. J'entends que l'égoïsme ait de
-bonnes raisons pour lui-même, et lui seulement. Mais il ne faut pas
-que l'égoïste se prenne pour un principe, et se donne pour un exemple.
-
-Qu'on rejette tout l'ordre de la Cité, soit; mais, le faisant,
-qu'on ne s'imagine pas d'être le bon citoyen ni l'espoir de la Cité
-nouvelle. C'est mal se connaître; c'est être dupe; et bien pis que de
-duper. Les plus grands rebelles, qui font dans l'État la meilleure
-des révolutions, ne doivent point prétendre à fonder le nouvel ordre
-sur les bases du bien et de la vérité. Ou, s'ils l'osent, et même
-sans parler de vérité absolue, il y a de quoi sourire.
-
-Il n'est pas sûr que la meilleure révolution ne soit pas aussi la
-pire. Elle est nouvelle, c'est ce qu'elle a de bon. Mais les héros
-de morale ne l'entendent pas ainsi. Ils sont sûrs d'avoir raison,
-jusqu'au délire.
-
-On parle magnifiquement de la conscience, et on oublie de se dire
-qu'on ne pense peut-être qu'à soi. Il y a pis: on l'ignore. La jeune
-Norah, pour donner une leçon de respect à son mari, se rend à peu
-près trois fois infanticide. La rhétorique de Médée n'enseigne pas,
-du moins, la morale aux femmes mécontentes. Voilà bien les rhéteurs
-d'idées: à les en croire, ils ne visent que le droit de tous les
-hommes, la vie, l'honneur, le droit des femmes, le droit de la
-conscience. Et, au bout du compte, c'est un homme qui a mal au foie,
-ou qui a été trompé dans son ménage; une femme qui s'ennuie à la
-maison, et qui veut voir du pays.
-
-Quelle rage de s'en prendre aux lois et aux idées? Elles ne sont que
-la forme de la vie. Dans le fond, il n'y a que des passions. Mais
-personne n'ose le dire, ni surtout qu'on les veut sans frein. Ibsen a
-eu cette audace, à la fin, lui pourtant qui n'avait reçu de son temps
-et de son pays qu'une foule insupportable de masques, de principes,
-de passions voilées, méconnaissables à elles-mêmes.
-
-Les formes et les lois ne sont que les freins, mis aux passions d'un
-seul par l'intérêt de tous les autres. Quelle folie de tant prêter
-d'importance aux modes changeants de la vie humaine, et si peu à la
-nature et aux appétits incoercibles des hommes! On bavarde à l'infini
-là-dessus dans le Nord,--et bien trop gravement. On ne vous y tue pas
-un homme pour une pomme,--mais pour un principe.
-
-
-
-
-II
-
-IMAGE D'IBSEN
-
-
-On doit rendre à Ibsen l'hommage de sa solitude. Qu'il soit unique,
-puisqu'il est seul.
-
-Il est bien vrai: rien ne nous importe que ce qu'il y a de plus
-grand. Ibsen compte seul à nos yeux, de tous les Scandinaves. Il
-n'y a pas de place pour nous en France, disait l'un d'eux[13]. Mais
-il n'y a pas eu de place pour Ibsen en Norvège, ni ailleurs. On lui
-donne parfois un rival: il ne peut l'être qu'à Berlin[14].
-
-[Note 13: «Ibsen seul s'y est logé et seul il y demeure:
-c'est comme un chardon qu'ils se seraient mis dans les cheveux et
-qu'ils ne pourraient ôter.» Lettre de M. Jonas Lie à M. le comte
-Prozor,--préface de _Borkmann_, XXII.]
-
-[Note 14: Il s'agit de M. Bjoernstjerne Bjoernson qui, entre
-tant d'ouvrages bruyants, éloquents et confus, a fait une œuvre: _Au
-delà des forces humaines_. Ce drame a un mérite rare: c'est que, par
-endroits, on le dirait d'Ibsen.]
-
-Ibsen s'étonne de ceux qui le font d'une école. S'il est réaliste,
-il leur montre _Solness_, ce rêve de la pensée enfoncée en soi-même.
-S'il est mystique, il leur fait voir _Maison de Poupée_ ou _l'Ennemi
-du peuple_, ces peintures cruelles de la vie. Il y a deux hommes en
-lui, qui sont les deux termes du long débat entre le moi et le monde:
-un créateur et un critique. Tout ce qu'il voit de solide autour de
-lui, de bâti par les siècles, il le renverse. Tout ce qu'il élève
-lui-même, il le détruit. Son art oscille entre les deux pôles de la
-nature et du rêve. Nul poète, par là, n'est plus de ce siècle: il
-crée en dépit de tout,--et seulement en vertu de lui-même.
-
-Ibsen, qui sait le bonheur de créer, peut à la rigueur montrer le
-mépris de penser. La vie implique infiniment plus d'idées que tous
-les esprits ensemble. La vie a des pensées que la pensée n'a pas. Les
-idées du grand poète tendent de plus en plus à prendre la qualité
-d'êtres vivants. Le symbole est une idée qui a reçu le souffle divin;
-elle est rachetée de sa condition inférieure; elle a fait le grand
-pas: elle a pris l'être. C'est dans Ibsen que je dis; car, dans les
-poètes sans force, il est constant que c'est tout le contraire. Ils
-humilient la vie jusqu'à la mort; ils ravalent un être vivant à une
-idée générale: comme si un mot valait jamais un homme.
-
-Entre tous les poètes, Ibsen est le seul rêveur, depuis Shakespeare.
-Tous les poètes tragiques sont réalistes, sous peine de n'être pas.
-La scène française est unique par la continuité: c'est que tous les
-bons auteurs y ont été les peintres fidèles des mœurs et de la vie.
-Le théâtre de la France est l'école sans fin de la morale, de la
-politique, le miroir des lois et des coutumes, une imitation qui n'a
-pas sa pareille des sentiments communs à tout un peuple, des plus bas
-aux plus héroïques. Un admirable génie s'y applique à la connaissance
-de l'homme moyen. La France est la moyenne humaine entre toutes les
-races, tous les âges, toutes les nations. Une éloquence partout
-répandue, comme l'esprit même dont elle est la forme publique; une
-exquise finesse, une vue des caractères qu'on ne trompe pas, sagace
-et sans détours; une doctrine large sans roideur, sociable comme
-la vie en commun est forcée de l'être; un divorce éternel entre
-les objets du cœur et les objets de l'esprit, qui est proprement
-la méthode universelle de toute science; un goût décidé du bonheur
-et de la juste raison, un penchant à les confondre, le parti pris
-d'y croire et d'y convier tous les hommes; une expérience des mœurs
-et des passions qui rend indulgent à toutes: un verre d'ironie ou
-d'honneur, selon qu'on se moque des hommes ou qu'on y a une foi
-inébranlable: voilà ce qu'on trouve sur la scène française, comme
-partout en France. L'intelligence et la raison y règnent absolument,
-et la fleur de l'esprit les tempère. Quand elles font défaut à un
-auteur, il ne lui reste guère rien. Si les autres peuples n'ont point
-de théâtre, c'est faute du génie réaliste; mais pourquoi, sinon que
-le génie de la vie y a trop peu de charme? Où sont l'éloquence et
-l'esprit, ces deux mamelles du dialogue? Chacun dort chez soi, ou
-boit, ou dispute, ou prie. Pour tout dire d'un mot, l'art ne commence
-là-bas qu'avec la poésie. On ne verra point un théâtre illustre
-dans la suite des siècles; mais, au lieu du désert, dans l'oasis de
-deux ou trois saisons, un grand poète et un seul. Ainsi les cent
-petits peintres de la Hollande, qu'on ne peut estimer trop, artisans
-impeccables; et le seul Rembrandt qui, d'un génie unique, tient tête
-aux cent artistes de l'Italie. Ou bien, ce prodige de Shakespeare.
-Combien Ibsen semble plus grand de faire penser à Rembrandt! Il a de
-son dessin et de sa plume.
-
-Manque d'être réalistes, Ibsen ni Rembrandt ne seraient point de si
-grands poètes, ni surtout si tragiques. Mais, s'ils n'étaient pas
-les poètes qu'ils sont, bien moins encore seraient-ils de grands
-artistes. Par ces climats, à la vérité, le grand artiste est d'abord
-un Visionnaire. Seule, la vision sert le rêve, accorde, pour la
-beauté, les dissonances de la poésie et de la vie. Seul, le rêve les
-fiance; dans la vision seule, ils s'épousent et se réconcilient.
-
-La Vision est un palais, aux étages de clartés et de brumes, mais qui
-a des fondements indestructibles dans les entrailles de la terre.
-Si l'on veut, le nom de vérité convient aux caves et aux vastes
-salles de plain-pied avec la ville humaine; et l'on donnera le nom de
-symbole aux autres étages, aux fenêtres ouvertes sur les nuées, et
-aux tours dont on ne voit pas le faîte. Mais le poète est le maître
-unique de la maison; et, sans se soucier du lieu où on le place, il
-va et vient dans la demeure: il dort dans une chambre, il veille
-dans une autre; quand il lui plaît, couché au fond de la cour, il ne
-regarde que les fantômes du brouillard sur les combles; ou, perdu au
-haut de la tour, il se penche en dehors, pour voir au-dessous passer
-la foule.
-
-Parfois, l'on est tenté de croire que plus grand est le poète, et
-plus il est réaliste; mais ce n'est aussi qu'un mot. Il arrive que
-la plupart des poètes ne peuvent pas être vrais, et que la plupart
-des réalistes n'ont pas de poésie. C'est pourquoi le poète tragique
-est si rare. Il le sera de plus en plus: parce que la vie, de plus
-en plus est laide, commune, de moins en moins héroïque. On peut
-passer sur l'obstacle: plus fréquent, toutefois, et plus abrupt, il
-se fait plus difficile. Peut-être, même en France, même à Paris,
-faudra-t-il bientôt au poète tragique le même don étrange de vision
-qu'à Christiania ou à Londres. Après tout, c'est une maladie. Mais
-quoi? Au delà d'un certain point, il faut être pris pour le malade
-qu'on est, ou convenir qu'on ne peut même plus être malade.
-
-Qui nous fera la vie belle? Qui nous rendra la lumière? Ibsen est
-digne des Grecs, sans en presque rien tenir, en ce qu'il cherche la
-lumière au fond même de l'ombre, et un air de beauté dans ce miroir
-de toute laideur,--la vie réelle. Des idées passionnées, voilà sa
-ressource et en quelque sorte son Olympe. Il les jette les unes
-contre les autres; et presque toujours il condamne la plus noble et
-la plus pure. Il la frappe en l'aimant. Il la sacrifie à ce qu'il
-méprise et qu'il déteste. Par là, cette misérable vie de petits
-bourgeois dans les villages populaires se fait belle. Ibsen a la
-poésie de la défaite, et les beautés austères de la mort. Aussi bien
-c'est la mort, la vieille nourrice de la beauté tragique. Les Grecs
-ne cessent pas de tuer: comme les enfants, ils cultivent l'épouvante.
-Dans la mort, nous cultivons la douleur. Quel abîme de différence.
-
-Je trouve Ibsen bien plus beau et plus poète dans ses tragédies
-bourgeoises que dans ses drames antiques ou ses poèmes. C'est qu'il
-rêve avec plus de force. Il fallait un rêve ardent pour donner la
-vie aux idées de ces petites gens, presque tous mornes, bouffons,
-plats et bas sur pattes. Les idées ne vivent que passionnées; et ces
-petites gens n'ont pas de passions. Bon gré mal gré, le génie d'Ibsen
-leur en inculque: telle est l'opération du rêve. Le grand poète est
-celui qui peut dire: «Mon rêve est plus vrai que votre vérité. C'est
-une vérité qui dure.» Quel créateur n'a pas l'appétit de la durée, et
-de prolonger son œuvre dans le temps? Le rêve médite profondément la
-vie; la réalité en sort plus réelle. Il était fatal qu'Ibsen devînt
-son propre sujet de drame; il en a fait son chef-d'œuvre, l'ayant
-pris d'une âme si forte et d'un geste si libre. Quand il n'était
-encore que peintre réaliste[15], il n'avait pas rendu la vie à la
-réalité; et quand il n'était que poète[16], la force durable de ce
-qui vit lui échappait encore. Puis le jour est venu où, de la vision,
-il a fait naître les types, ces êtres plus vivants que les vivants.
-Le don suprême est celui-là. Le poète ajoute alors visiblement à
-la nature. A la fin, il a tiré du rêve sa propre image; comment
-aurait-il pu consentir à l'y laisser? C'était le moins qu'il se créât
-lui-même.
-
-[Note 15: Cf. _la Comédie de l'Amour_, 1869; _l'Union des
-Jeunes_, 1869; _les Soutiens de la Société_, 1877.]
-
-[Note 16: Cf. _Brand_, 1866; _Empereur et Galiléen_, 1869-1873.]
-
-La scène est un lieu misérable et sublime, où l'esprit de l'homme
-invite à la beauté de vivre sa pensée propre et la chaude guenille
-des comédiens. Ibsen n'oublie pas à qui il a affaire. En général, il
-ne cherche point la beauté dans l'action; les événements de son drame
-sont d'une espèce assez vulgaire; il présente une image grossière
-des faits; une allégorie matérielle figure le sens caché: un canard
-blessé, un poulailler sous les toits, un architecte qui tombe de son
-échafaudage, il n'en faut pas plus pour vêtir de chair les idées
-les plus complexes et une passion héroïque. Ce mystère grossier lui
-suffit, parce qu'il doit suffire au public et aux acteurs de la
-comédie. En eux, et peut-être en lui-même, Ibsen dédaigne insolemment
-sa matière. Il réserve sa puissance et sa poésie aux sentiments que
-les idées engendrent. Sa manière propre est de rendre les faits
-vulgaires capables de son idée, qui est toujours rare et forte. Le
-théâtre d'Ibsen n'a qu'un intérêt assez médiocre, si l'on s'en tient
-à la péripétie: la vie puissante est au dedans. Rien n'est plus
-décevant pour la foule, elle va droit aux faits et ne se soucie pas
-du reste; elle ne sait plus à quoi s'en prendre, car le caprice même
-de l'auteur est sans éclat, et pourtant elle soupçonne une beauté
-secrète; elle pressent ce qu'on lui cache, une force admirable et
-même une fantaisie profonde dans la vérité; et elle s'en irrite:
-Ibsen, cependant, l'a traitée comme il fallait, se bornant à lui
-rendre la matière qu'il en avait prise.
-
-
-VIE. EXIL.
-
-La vie d'Ibsen est simple, sans événements, et ne prête pas à
-l'anecdote. Une vie pareille à beaucoup d'autres, la solitude
-exceptée. Mêlée d'abord à la vie de tout le monde, bientôt elle n'a
-plus rien de public. Une jeunesse pleine d'espoir, qui s'en va à la
-conquête du peuple. Une défaite qui ne ménage rien, ni l'orgueil, ni
-la conscience, ni les moyens nécessaires à la vie. Un âge mûr plein
-de travaux, qui naissent dans la retraite, et une vieillesse, riche
-en gloire et en biens solides. De bonne heure, une habitude prise
-pour toujours de ne plus rien donner de soi au public, que les œuvres
-de l'esprit.
-
-La famille d'Ibsen est d'origine danoise. Établis en Norvège, les
-Ibsen se sont mariés dans le pays; plusieurs femmes de la maison
-étaient pourtant des Allemandes. Il a eu de bons parents et la
-fortune mauvaise, à l'entrée de la vie. Sa famille était riche; elle
-a connu les revers et le malheur d'être pauvre. Il a perdu son père
-assez tôt: c'était un armateur hardi, un homme gai, vivant, et fait
-pour la victoire; il ne survécut pas à sa ruine. Ibsen a été élevé
-par sa mère, femme de grand sens et de vertu rigide. Il avait des
-frères et des sœurs; il se tenait à l'écart, et ne prenait aucune
-part à leurs jeux. Il passe pour avoir toujours haï les exercices du
-corps. Enfant, il était brusque, nerveux, brillant quelquefois, et
-le plus souvent taciturne. Jeune homme, il a dû gagner son pain, et
-le moyen de faire ses études. Il a tenu le pilon dans une pharmacie.
-Plus tard, à Christiania et à Bergen, il a écrit dans un journal
-révolutionnaire, et dirigé deux théâtres. Il a donc vécu dans les
-deux cercles de l'enfer dédiés au mensonge: toutefois, comme le
-mensonge est la première nature des comédiens, ils y sont bien
-plus sincères; et il s'en faut que le poison de mentir ait la même
-innocence dans les journalistes.
-
-L'épreuve de la misère, bien ou mal, forme le caractère d'un homme.
-Il s'en fait plus sensible à la joie, qu'il appelle, et à la douleur
-ou la colère, qui ne le quittent plus. Il arrive que, pour avoir
-souffert trop tôt, un homme porte au fond de l'âme un sens de la
-souffrance, qui finit par créer les occasions de souffrir. Du reste,
-presque toutes les âmes puissantes sont douloureuses. Le plaisir de
-vivre n'est qu'un incident: il n'a pas de profondeur.
-
-Ibsen a éprouvé le dégoût de n'être pas à son rang; son orgueil
-a grandi dans l'humiliation. Il a bien fait plus que de prendre
-ses grades; il a dû conquérir le droit d'y prétendre. C'est sans
-doute pourquoi il tient beaucoup à son titre de docteur[17]. Il
-a cru dompter son pays et son temps, dans l'allégresse de la
-première victoire, quand le sentiment de sa force et l'ivresse de
-l'intelligence donnent au jeune homme cette confiance en soi et dans
-tout l'univers, qui est une folie d'amour. On s'aime tant d'être
-comme on est, qu'on croit avoir la même raison d'aimer les autres.
-Et peut-être les chérit-on, en effet; dans le bonheur qu'on a de
-les conquérir, on leur étend sa propre excellence; on s'assure de
-les convaincre; on ne doute pas d'eux, parce qu'il semble certain
-qu'ils se laissent gagner; et, comme on se sent plus haut qu'eux, on
-les aime davantage, on les bénit d'être assez bas pour se laisser
-élever. Pour eux, ils n'ont pas l'air d'en rien savoir; et l'on
-s'aperçoit enfin de leur indifférence. C'est le moment où elle tourne
-en hostilité. Tel est l'aveuglement de celui qui compte sur son
-intelligence, et qui lui prête une action décisive sur la vie des
-autres. Sans cesse, l'esprit d'un homme fonde une immense espérance
-sur le cœur des autres hommes; mais sans leur donner du sien. Les
-hommes, comme les chiens et les enfants, ont l'instinct de ceux
-qui les aiment. Il est bien vrai qu'une grande pensée ne juge pas
-nécessaire de mieux faire pour le genre humain que pour elle-même.
-L'intelligence seule repousse avec dédain l'idée du sacrifice: or,
-la plupart des vivants n'attend rien de l'homme supérieur, qu'une
-immolation ou des services.
-
-[Note 17: Il est gradué de Christiania, en date du 3 septembre
-1850: il avait vingt-deux ans et demi. Son diplôme porte la mention:
-_non contemnendus_. Il a de bonnes notes en latin, en français, en
-religion, en histoire, en géométrie. Il a _mal_ pour le grec et
-l'arithmétique.]
-
-Ibsen avait offert trois ou quatre pièces de théâtre à son public:
-les unes n'eurent pas de succès; les autres firent scandale. Il
-avait beau se défendre: il vit qu'il lui fallait demeurer obscur,
-ou perdre ses forces dans un combat misérable contre les sots et
-une nuée d'absurdes ennemis. Comment se résigner à une telle lutte,
-quand on ne voudrait même pas de la victoire à un tel prix?--Que
-faire, d'ailleurs, contre tout un peuple injuste, quand on ne veut
-pas être le bateleur de ses pensées, ni servir la parade de son
-propre génie? Valent-ils donc la peine qu'on cesse d'être libre? Ils
-haïssent jusqu'à la beauté, jusqu'à la liberté que l'on rêve pour
-eux. Bien pis, ils ne sont pas en état de les comprendre. A quoi
-bon tant d'efforts inutiles? Ne meurt-on pas de faim aussi aisément
-partout?--Le plus intelligent des poètes devait en être le plus amer
-et le plus dur. A près de quarante ans, il s'est vu aussi pauvre,
-aussi seul et sans joie dans toute sa richesse pensante que, trente
-années plus tôt, l'avait été son père, le soir de la ruine. Il a
-fait comme Dante et le prophète: il est sorti de la ville; il a pris
-la route de l'exil, secouant la poussière de ses sandales sur son
-peuple, et, d'abord, sur ses amis.
-
-Il a connu la faim, le mépris des plus forts et du public. Comme il a
-beaucoup aimé la victoire, et le rêve de la puissance, il a beaucoup
-souffert de la défaite, et il en a ressenti l'outrage. Il y a pris
-une haute idée de son génie, ayant mesuré à quoi le génie condamne.
-Quand il s'exile, il ne laisse dans son pays que l'amertume d'une vie
-détruite[18].
-
-[Note 18: Ibsen n'a pas quitté la Norvège avant 1864. Il est à
-Rome en 1866; à Ischia en 1867. Il vit quatre ans en Italie, et la
-plupart du temps à Rome même. On l'y retrouve plusieurs fois de 1870
-à 1880; il s'est arrêté aussi à Naples et à Sorrente. De cinquante
-à soixante ans, il a surtout vécu à Dresde et à Munich. Il doit ses
-premières victoires aux théâtres allemands.]
-
-Depuis près de trente ans, il n'avait pas cessé d'errer, vivant en
-Italie et en Allemagne, tantôt à Ischia, tantôt à Munich, et le plus
-souvent à Rome. Il quitta Rome, comme les Italiens y entrèrent.
-«On vient de nous enlever Rome, à nous autres hommes, écrivait-il,
-pour la livrer aux faiseurs de politique. Où aller maintenant? Rome
-était le seul lieu où vivre en Europe, le seul où l'on eût la vraie
-liberté, qui échappât à la tyrannie des libertés publiques[19].»
-Quand la troupe des Meiningen eut commencé de le rendre célèbre, il
-fut loué dans son pays; il y fit d'abord quelques courtes visites;
-puis, l'Europe ne lui parut plus valoir beaucoup mieux que la
-Norvège. Il y rentra donc, en 1891, pour ne plus la quitter. Il
-allait avoir soixante-cinq ans. Il faut bien mourir quelque part.
-Et s'y prendre un peu à l'avance. Ainsi l'on prend ses quartiers
-d'angoisse.
-
-[Note 19: Lettre à M. G. Brandès.]
-
-
-SECRETS DE LA PUISSANCE
-
-Ibsen paraît avoir passé cinquante ans de sa vie à nourrir la force
-de son grand âge. Il n'y a peut-être pas un autre poète qui n'ait
-vu tout son génie que dans la vieillesse. Coup sur coup, Ibsen
-sexagénaire a donné ses chefs-d'œuvre: d'abord, un drame chaque
-année; puis, tous les deux ans. Pendant vingt années ce fut sa règle.
-Sans doute, il avait autrefois conçu et à demi créé ce qu'il mettait
-alors au monde. Quoi qu'il en soit, on aime à se faire d'Ibsen l'idée
-d'un vieil homme puissant. Du reste, quel homme vraiment grand n'est
-pas plus beau dans son âge mûr, et la vieillesse?--On dirait même
-qu'il y est plus robuste, et que l'âme n'a toute sa force qu'après
-cinquante ans.
-
-J'imagine le véritable Ibsen, l'homme secret, celui qui cache son
-cœur, sous les traits les plus violents et les plus rares, comme
-le Vieux de la Montagne aux Idées. Lui aussi, il a sa troupe de
-disciples, qu'il enivre de doctrine, et qu'il envoie méfaire ailleurs
-et, Dieu soit loué, s'y faire pendre.
-
-Si l'on regarde au fond de ce solitaire, sous une triple cuirasse
-de froideur indulgente, d'ordre poussé jusqu'aux minuties, et de
-politesse, il y a, d'abord, l'amour ardent de la vie, et l'instinct
-de la domination. Ces deux passions s'assemblent, comme le tenon et
-la mortaise. Un appétit insatiable de la vérité tantôt s'y oppose et
-tantôt y sert de levier. En ce sens, et pour qui veut la puissance,
-la vie n'est pas toujours ce qu'on a de plus cher. La liberté n'est
-qu'une belle raison, et la volonté dominatrice la donne à tous ceux
-qu'elle veut dominer. Agir en liberté, c'est ce qui vaut le mieux;
-mais autant dire: agir selon son bon plaisir; fais ce qui te plaît
-le mieux, à la condition que ce soit l'œuvre à quoi tu es le mieux
-fait toi-même. Et, par conséquent, si le désir de la fuite est si
-joyeux en toi, petite fille, écrase en traîneau ton vieux père sur
-la route: il n'en saura rien, ni toi non plus; la nuit est belle;
-la neige est solide; la glace est bonne; tu glisses à toute vitesse
-et tu passes. Les hommes non communs agissent hors du commun ordre,
-et n'ont pas besoin de raisons. Trahir une grande force, c'est le
-plus grand crime. Il faut donc vouloir, il faut oser être soi-même.
-Quiconque doute de soi n'est pas digne de se faire croire. Le doute
-est la faiblesse même. Croire à sa propre vérité, pour que les autres
-y croient; et de même à son droit, à son autorité, à sa force. Qui a
-une œuvre à faire ne doit s'arrêter à rien. La force et la volonté du
-plus fort imposent à la foule ce qu'elle ne peut jamais comprendre.
-Font partie de la foule tous ceux qui ne servent pas, corps et âme, à
-l'œuvre proposée. Nul lien avec les autres: rien n'est plus amer que
-de n'être pas compris; mais l'essentiel n'est pas qu'on me comprenne:
-c'est qu'on m'aide. Si mon ami ne croit pas en moi, je n'ai que faire
-de mon ami; je n'ai plus besoin de lui; il m'importune; et qu'il
-n'invoque pas sa vérité contre ma vérité: je n'en connais qu'une,--la
-mienne; que la sienne s'y ajuste: savoir tromper, c'est en quoi
-l'amitié consiste. Sur le point de céder aux femmes, il faut savoir
-se soustraire à leur fatale mollesse, et fuir Capoue. Leur éternelle
-exigence, leur requête d'amour est le piège où trébuchent les
-meilleurs hommes. Pour elles, rien au monde ne prévaut sur les droits
-du cœur; et non pas même du cœur, comme l'entend un homme,--mais de
-leur cœur. Tout ne compte à leurs yeux qu'au regard de la famille;
-tandis que l'homme, fait pour dominer, ne se soucie point de toutes
-ces affaires domestiques, et dit de son propre fils: il est un
-étranger pour moi, je suis un étranger pour lui. Qu'on soit d'abord à
-l'abri de ces molles influences, de cette pluie patiente qui vient à
-bout du granit. Les femmes nous gâtent l'existence; elles nous font
-perdre de notre prise sur le monde; elles brisent nos destinées;
-elles nous dérobent la victoire: telle est la sentence d'un grand
-vaincu, qui aurait pu vaincre.
-
-Un tel homme est presque toujours seul. Là-haut, dans sa chambre, il
-va et vient comme un loup malade. Et, quand il sort, s'il lui arrive
-de se mêler à la foule, il ne rencontre que les symboles du deuil, de
-la défaite et de la mort. Même si elle connaît le succès, on étouffe
-dans cette vie. On ne peut plaindre celui qui ne veut pas être
-plaint; peut-être on l'envie. Mais lui, qui ose tout d'abord, n'a
-pas l'âme si dure qu'il ne souffre; car la passion du pouvoir trompe
-toujours: qui, aimant la puissance, sera rassasié de puissance? On a,
-près de soi, pour compagne de lit, la seule force toute-puissante,
-la garde-malade voilée qui veille même les mieux portants: la mort.
-Voilà pourquoi cet homme n'aime pas la campagne. La ville emporte
-tout dans une rumeur de mouvement. A la campagne, on ne s'abuse plus
-guère: à cause de ce terrible silence. On y entend marcher le temps.
-On y écoute tomber ses pensées; et c'est entre les mains de la mort
-que coule tout ce sable. Cinquante ans, cinquante minutes au sablier.
-
-Ibsen n'est pas aimé, on l'admire. Il ne sera jamais cher qu'aux
-puissants qui sont tristes; et à ceux qui voient le monde dans la
-lumière étrange du crépuscule, sans être sûrs de ne pas faire un
-songe à la fois trop frêle et trop solide, terrible et bouffon,
-odieux et pitoyable.
-
-Avant d'en venir là, Ibsen a eu tant de confiance et d'orgueil qu'ils
-suffisaient à beaucoup de bonheur encore. L'homme de foi n'est jamais
-tout à fait mort en lui. Il s'est reconnu pessimiste en ce qu'il ne
-croit pas à la durée éternelle d'un idéal, quel qu'il soit; mais
-optimiste en ce qu'il croit possible de faire succéder un idéal à un
-autre, en s'élevant même de ce qui est moins parfait à ce qui l'est
-le plus. Jusqu'en ses derniers temps, Ibsen n'a jamais été sans un
-idéal ou deux, ou même trois[20]. C'est plus tard qu'il a vu qu'on ne
-les trouve pas si aisément; et qu'ayant perdu cette lumière, il n'y a
-plus qu'à s'en aller dans la nuit noire.
-
-[Note 20: Ibsen aime même beaucoup ce mot si vague et si froid.
-C'est un trait de sa génération. Les hommes qui ont eu de vingt à
-trente-cinq ans en 1848 ont fait un terrible abus de «l'idéal». Mais
-on n'a pas souvent mieux à se mettre sous la dent. Et les hommes de
-cette époque avaient l'âme généreuse.]
-
-Il n'y a point de pensée si amère, ni de vie si désenchantée qui
-ne fassent encore à l'homme des promesses admirables, s'il garde
-intacte la foi à sa propre vertu, et l'espoir d'y faire parvenir le
-monde par les voies de la pureté morale. La conscience d'être pur
-est à l'âme ce qu'une source d'eau, ouverte au flanc d'un glacier,
-est au voyageur épuisé de soif et de fatigue, par un midi d'été, au
-cours d'une ascension dans les Alpes. La pureté morale fait l'âme
-vigoureuse et libre: elle appelle son désir «un bain purifiant».
-L'homme alors ne doute pas de lui-même. Bien loin d'être incurable
-en secret, il porte le remède aux autres; s'ils se plaint, c'est de
-ne pouvoir faire tout le bien qu'il voulait; au total, telle est son
-espérance qu'il lui faut seulement être libre d'agir pour être sûr
-d'abonder en actions parfaites. Il se sent une vigueur irrésistible;
-il se trouve le plus près de son Dieu et de soi-même. La pureté
-morale suffit à tout. Il n'est bonheur qu'elle ne supplée. Ibsen en
-exil, tournant le dos à sa patrie, ne compte plus sur la victoire,
-et consent à s'en passer. De cœur altier comme il est, et d'âme
-impérieuse, il sait bien qu'il faut dire adieu à la fortune: peu
-importe. Que son cœur se pétrifie, au besoin; désormais, il est homme
-à se tirer d'affaire: il a fini sa vie de plaine, il s'est établi
-sur les hauteurs, «en liberté et devant Dieu»[21]. Il se croit sorti
-des passions et de leur guerre cruelle. Comme on doit s'y attendre
-avec les âmes pures, qui ne sont point saintes, l'orgueil est une
-forte puissance. La pureté morale fait ainsi une chaude matrice à
-l'amour-propre. Elle juge de bien haut tous ceux qui lui semblent
-moins dignes. Les purs, qui croient ne devoir qu'à soi toute leur
-pureté, n'ont aucune charité. Ils peuvent être durs, ils sont sans
-remords. Ils jouissent curieusement de mépriser les autres. «En bas,
-les autres, et à tâtons», dit Ibsen. Et même, s'il est trop haut pour
-eux, si tous les liens sont rompus entre lui et les autres, peut-être
-en souffre-t-il moins qu'en secret il ne s'en vante.
-
-[Note 21: Cf. _Sur les Hauteurs_, poème d'Ibsen, traduit par G.
-Bigault de Casanova.]
-
-
-L'âme d'Ibsen a presque toujours été d'une pureté glaciale. Il
-est unique par là entre tous les poètes; car il n'ignore pas les
-passions: tant s'en faut, qu'il va bien au fond.
-
-
-
-
-III
-
-IBSEN OU LE MOI
-
-
-Les idées sont tragiques. Les idées sont émouvantes. Les idées sont
-pleines de passion. Les idées sont plus vivantes que la foule des
-hommes. Mais à une condition: que ce soient les idées d'un artiste,
-et qu'elles s'agitent dans un moi vivant. Faute de quoi, elles ne
-sont que science, et squelette comme la science. La vie des idées
-doit tout à celle de l'individu. Un art ne saurait pas vivre d'idées,
-seulement: il faut qu'un artiste y prodigue de sa vie propre, et
-donne vraiment le jour aux idées pour qu'elles soient vivantes.
-
-La vie est le don propre de l'artiste. Il peut y avoir des poètes
-tant qu'on voudra, de belles idées, de nobles formes: la vie seule
-est la marque de l'art. Où il y a un homme vivant, il y a une œuvre
-d'art. Le don de la vie est infiniment au-dessus de tous les autres.
-Rien dans l'homme ne va plus haut: c'est qu'il n'y est pour rien, et
-proprement sa faculté divine.
-
-La tristesse d'Ibsen est celle de l'idée vivante. Sa sombre humeur
-vient de ce qu'il met sa vie dans ce qu'il pense. C'est le plus
-pensant des poètes; mais il a bien plus que de l'intelligence; il
-respire la déception infinie de l'esprit qui comprend, et du cœur
-qui éprouve ce que l'esprit a compris. Il pourrait se réjouir, s'il
-n'était qu'un savant: il a bien démonté la machine; mais, en vertu
-de la vie que les idées lui ont prise, il demeure dans une tour de
-chagrin.
-
-La plupart des auteurs logent au même étage que la plupart des
-hommes. Ils imitent ce qu'ils voient et ce qu'ils touchent; le fond
-leur échappe, qui est la vie. Je vois ici la pierre de touche à juger
-de l'imitation: qu'on prenne les termes mêmes de ce qu'on imite, on
-en est le maître si l'on y met la vie. Le commun des anarchistes se
-donne soi-même, et chacun de son côté, pour la règle du monde; le
-commun des auteurs peut aussi prétendre à mettre les idées sur le
-théâtre. Ils oublient qu'Ibsen en fait des êtres vivants. Il faut
-avoir l'étoffe: c'est le moi. Beaucoup l'invoquent, qui n'ont que du
-chiffon. Ibsen ne pousse pas sur la scène des comédiens grimés en
-idées. Il va des idées aux hommes qui les portent, ou que quelque
-fatalité y a soumis. Il crée du dedans au dehors, au lieu d'aller du
-dehors au dedans. Il s'intéresse moins à ce qu'on dit qu'à ceux qui
-le disent. Telle est la différence de la thèse et de la tragédie. Le
-plus intelligent des docteurs ne fera jamais un poète tragique.
-
-Le nombre des personnes est infiniment petit. En art, l'individu,
-c'est le génie. Il serait assez juste d'accorder au grand artiste
-qu'il a seul droit à l'individu. Tous les autres doivent accepter
-l'ordre; et même tout leur mérite est de rester dans l'ordre, il me
-semble; car ils ne sont pas seuls, et leur vertu est de relation à
-l'ensemble.
-
-C'est parce qu'on se croit quelqu'un qu'on se rebelle contre toutes
-choses. Je vois la révolte en tous, et je ne vois de moi presque
-en personne. Elle vient des idées abstraites, la folie de croire
-qu'on change le fond de la vie humaine, en bouleversant les formes.
-Cette niaiserie, d'où sortent beaucoup de révolutions, est odieuse à
-l'artiste: il ne s'y plaît qu'un peu de temps. Le lionceau n'a pas
-toutes les dents du lion.
-
-Ibsen est né de la critique et d'une longue réflexion; il a eu le
-culte des idées; mais il ne s'y est pas tenu,--le seul poète qui soit
-parti des idées pour arriver à créer des hommes. Il a fait ce que
-Gœthe ne sut pas faire: c'est qu'il avait encore plus d'imagination
-que d'intelligence. Ibsen a donc été révolutionnaire; car la
-critique, c'est toujours à quelque degré la révolution, soit pour
-anticiper sur les temps, soit pour tâcher à les renvoyer en arrière.
-Mais il a bientôt connu qu'à une certaine hauteur on ne peut pas être
-de son parti, sans être aussi de l'autre: n'est-il pas étrange que
-cette élévation à la sagesse se détermine plus par le tempérament
-que par l'esprit? La puissance morale d'Ibsen est celle même de
-son intelligence; et c'est où reparaît l'instinct: il n'absout pas
-souvent.
-
-Le moi qui juge est impitoyable; il détruit tout ce qu'il touche.
-Rien ne trouve grâce devant lui, que le songe de la vie.
-
-
-VIE DES IDÉES.
-
-Une vue tragique de l'univers, voilà donc la forme où les idées
-s'animent. L'empire de la douleur est livré aux passions. Seules, les
-passions fécondent l'intelligence du poète; et c'est aux passions
-seulement que les idées empruntent la vie. L'idée est à l'image de
-l'homme qui pense. Il ne s'agit point de science, certes; mais de ce
-qui lui est si infiniment supérieur, notre raison d'être, ici-bas et
-sur l'heure.
-
-La religion est un art de vivre; la science en est une parodie. La
-science ne peut passer le seuil; l'art est au centre de la demeure,
-comme le cœur. La science ne connaît pas le temps, ni les espaces en
-nombre infini. L'art est un connaisseur très fin de l'âme, de ses
-temps, et de ses espaces en nombre infini. Le palais de l'artiste
-repose sur un acte de foi. L'artiste connaît l'éternelle illusion; et
-il fait semblant de compter sans elle. Il s'enivre de cette feinte
-surhumaine; il construit pour l'éternité des demeures qu'il sait
-lui-même faites de fumée, et fondées sur le rêve. L'art est tout
-humain; et la science est inhumaine.
-
-Voilà en quoi une idée, à moins d'être vivante, n'est pas un objet
-d'art. Sinon la vie, rien ne nous importe, malheureux que nous
-sommes. Le premier homme, en quête de Dieu, est un artiste. La
-recherche de la vie a fait la religion, et non pas la crainte de
-la mort. Il n'est pas un seul homme qui n'ait besoin de Dieu pour
-vivre. Et qu'importe s'il est possible de s'en passer aux seuls
-esprits?--Mais que m'importe l'esprit? Je vis de vie, et je suis
-affamé d'être. La séduction de l'esprit est l'attrait irrésistible
-qui me pousse à ma perte. Que j'y aille donc, puisque je ne puis
-faire autrement; mais qu'à tout le moins je n'ignore pas où je me
-précipite; que je ne me vante pas de courir à une vie plus ample ou
-plus vraie, quand je descends au contraire la pente du désespoir, et
-d'une mort très profonde.
-
-A moins de la religion, il n'y a que l'art seul qui permette de
-vivre. Je parle pour ceux qui ont un cœur vivant; non pas pour ces
-estomacs faciles, qui se nourrissent de papier et s'engraissent de
-formules. Quel artiste désormais ne se verra point enfermé dans la
-souffrance, comme dans une cellule, au centre de l'univers?
-
-Je souffre, donc je suis: tel est le principe de l'artiste. La vie
-et la douleur sont les deux termes de l'être. Toutes mes idées sont
-vivantes et passionnées; en elles, c'est la douleur qui met le signe.
-Si elles ne sont désespérées, et chaudes comme la vie même, que me
-font les idées?--L'homme qui vit avec force n'a que faire des idées
-mortes, ce gibier de savant.
-
-
-FAÇONS D'ÊTRE.
-
-Le Nord vaut peut-être mieux pour la morale. Mais le Midi vaut mieux
-pour la vie.
-
-C'est dans le Nord que l'art est un œuf d'aigle couvé par des canes.
-La Réforme a décidément assis la morale dans le trône du souverain.
-Il est curieux que, pour mieux repousser l'autorité du pontife
-romain, les peuples du Nord se soient soumis à une foule de papes de
-village. La tyrannie des principes paraît peut-être moins pesante,
-parce qu'elle est anonyme: mais enfin Léon X n'avait pas si tort
-quand il ne voyait dans la querelle de Luther avec les légats de Rome
-qu'une dispute de moines: le Nord tout entier, depuis, s'est fait
-théologien.
-
-La théologie des laïcs enferme les mœurs dans une étroite prison de
-préjugés et de pratiques. La stricte morale qui condamne toujours, et
-toujours par principe, telle est la redoutable puissance qui, pendant
-trois siècles, a réglé la vie dans les petites villes du Nord. Car la
-théologie des laïcs, c'est la morale.
-
-On peut voir dans Ibsen l'ennui, l'esclavage, la misère de cœur
-qui s'ensuivent. Il n'y a pas trente ans, la plupart des villes
-scandinaves vivaient courbées sous le joug. Le pasteur, l'avis du
-pasteur, les bonnes œuvres du pasteur, la société des dames ouailles
-du pasteur, voilà une église impitoyable, qui ne connaît que des
-fidèles soumis ou des hérétiques: église dans une grange, où, au
-moindre signe d'indépendance, l'enfer est toujours prêt à flamber
-l'indépendant. Nul égard aux passions; et même la violence d'un
-cœur sincère y est plus abominable que les crimes où il s'égare: le
-scandale est le péché sans rémission. Il faut rougir d'être soi-même,
-ou le cacher. Il faut avoir honte de sentir comme l'on sent; mais
-bien plus de le montrer. Dans ces pays, que l'on prétend si libres,
-la moindre liberté du cœur est scandaleuse; et le bonheur que l'on
-ose goûter à la source, qu'on n'a pas eu honte de découvrir soi-même
-loin de la fontaine commune, ce bonheur est cynique. Les meilleurs
-sont austères et froids, se faisant de pierre. Là, l'hypocrisie est
-une forme très pure de la vertu sociale. De même que l'on doit porter
-le costume de tout le monde, chacun a ses gants d'hypocrite vis-à-vis
-de tous les autres, et jusque dans son lit. Ainsi l'exige l'autorité
-d'une église laïque, fondée sur l'horreur du scandale.
-
-Dans la moindre ville de France ou d'Italie, soumise au pire podestat
-ou au plus fanatique des moines, il y a toujours eu plus de liberté
-véritable que dans ces pays du Nord, où est né, dit-on, le premier
-homme libre. Comme si la liberté consistait, d'abord, à voter l'impôt
-à deux cents lieues loin de son âtre, ou à dire ses prières dans le
-patois de son canton! La meilleure prière est celle que l'esprit
-n'entend pas, mais que son Dieu entend. Qu'on ne cherche point la
-preuve de la liberté dans les chartes, mais qu'on la trouve où elle
-est,--dans les mœurs. On devrait s'aviser que l'art mesure le niveau
-des peuples libres; à peine si, depuis cent ans, le Nord n'est plus à
-l'étiage.
-
-La force des grands artistes, dans le Nord, se marque à leur révolte.
-Dans le Midi, plus souvent à leur harmonie finale. Se tirer d'entre
-la foule des intrigants, des bavards et des faux artistes, voilà pour
-ceux-ci en quoi consiste la lutte. Mais, pour ceux-là, il leur faut
-sortir d'un marécage moral, où la liberté d'âme trouble toutes les
-habitudes d'un peuple qui se croit libre, parce qu'il est asservi à
-ses propres principes.
-
-On ne comprend guère Ibsen, ni sa manie d'en appeler sans cesse aux
-Vikings, si on ne se le représente pas nageant à grandes brasses,
-seul, dans son fjord aux eaux croupies, où tout le monde, autour de
-lui, dort debout, enfoncé jusqu'aux narines. Ibsen n'atteint la rive
-que pour abattre le premier tronc venu, s'y tailler un canot, et
-mettre à la voile. Là-dessus, il pousse vers la mer libre. Il crie
-à son peuple, furieux qu'on le tire du noir sommeil: «Debout! Qu'il
-vous souvienne des Vikings! Assez dormi dans la vase! Réveillez-vous:
-il n'est que temps; vous n'avez que trop vécu en carrassins, sous
-le varech et le sable.» Pendant plus de trente ans, on lui répond
-par des injures, et on le traite de pirate. Puis, vient un jour,
-peut-être plus morne que les autres, où tout le monde, barbotant dans
-le marais, sous les yeux d'Ibsen, se vante d'être pirate comme lui.
-
-Car telle est l'issue fatale: quand le joug est secoué, presque
-toujours on doute qu'il en aille mieux pour ceux qui l'ont porté. Il
-n'est pas bon qu'il leur pèse; et parfois il est pis qu'ils en soient
-délivrés. Que reste-t-il? La vérité toute nue. Cependant, la vérité
-nue n'est qu'une allégorie, et sans doute elle est belle sous les
-mains d'un grand peintre; pour l'ordinaire, il n'y a que des hommes
-nus: des singes.
-
-Le Viking, avec un sens profond de la vie, ne rêve point de fonder
-son royaume sur la terre natale. Tous ces pirates ont les yeux
-fixés sur le Midi. Le pays de la joie et de la lumière, c'est le
-pays de tous leurs songes: là, il doit être possible d'affronter la
-vérité nue. Ibsen, le Viking de l'art, ne rêve aussi que du Midi;
-mais peut-être ne met-il la joie et la liberté dans la terre des
-dieux que pour reculer la perspective. Les pommes d'or sont celles
-qui ne viennent pas dans mon verger. Si le Midi était plus proche,
-l'illusion ne serait pas si facile. Ibsen aussi a vécu à Rome et en
-Italie; il n'a pourtant pas continué d'y vivre. Les gens du Nord ne
-bavardent peut-être tant de l'idéal que grâce à l'espérance, nourrie
-parfois plus de vingt ou trente ans, d'enfin passer l'hiver au soleil.
-
-La lumière du Midi, elle aussi, n'est qu'un rêve. Là-bas, la vie
-est plus facile. Le malheur veut que les cœurs profonds s'ennuient
-de la facilité. Ils la désirent, «parce que le désir passe en tout
-le contentement»; mais, la rive touchée, la contrée n'est plus si
-belle. Je suis dans la brume du Nord: qu'on me donne le Midi, et la
-joie du soleil. Mais, si je les avais, je les fuirais. Dans la pleine
-lumière, c'est la pleine horreur du destin et de l'homme. On ne va
-là-bas que pour en revenir, il me semble. On le voit assez bien dans
-cet air de vieux maître à mépriser, où Ibsen a pris sa retraite de
-pirate: c'est l'habit d'un docteur allemand, et même le dos d'un
-piétiste; mais ce n'en est pas la bonhomie grasse, ni la suprême
-satisfaction d'être docteur allemand. Dans l'Ibsen, une des faces, en
-secret, s'amuse de l'autre, avec un sérieux terrible. S'il n'était
-pas si timide dans la rue, on lui sentirait une affreuse amertume:
-le miel de la politesse, il en est oint, et les mouches s'y laissent
-prendre. Un vieux Viking, oui, et bien hardi,--mais qui a coulé son
-canot.
-
-
-FIGURE
-
-Une grosse tête sur un petit corps; et, face d'un large crâne,
-une figure ronde qui fait centre à une auréole, une forêt touffue
-de barbe et de cheveux; elle semble y disparaître; c'est le trait
-qui domine dans tous les portraits et dans les caricatures. Jeune,
-il était plein de verve, prompt, homme à caprices et aux nerfs
-violents; tantôt enthousiaste et tantôt taciturne, rêveur à l'écart.
-Il semblait étranger aux gens de son pays: souple, vif, brusque,
-de teint plus que brun, couleur de bronze, les cheveux noirs, il
-n'avait point la haute taille, la chair rose, et le poil blond des
-Scandinaves[22]: tout ce que Bjoernson représente, au naturel, sans
-parler de l'air doctoral, de la tête carrée, et du maintien qui
-hésite entre le professeur de théologie et le médecin.
-
-[Note 22: «Mince, un homme au teint de schiste, avec une large
-barbe, noire comme du charbon», c'est le portrait qu'en a fait
-Bjoernstjerne Bjoernson.]
-
-A quarante ans encore, Ibsen n'avait point cet air de docteur, maître
-en toutes les sciences de l'amertume, qu'il a pris, depuis. Son plus
-beau portrait fait plutôt voir le visage d'un peintre: à un très haut
-degré, il a le caractère commun à toutes les figures de la génération
-de Quarante-Huit,--du moins, dans les plus illustres, qui n'ont point
-voulu fermer les yeux au spectacle du monde: c'est une expression
-forte et triste, sans lassitude; celle d'idéalistes revenus de tout,
-qui se sont retirés de l'action, où ils ont rêvé jusque-là, pour
-juger dans la veille le monde où ils n'agissent plus. Ils l'avouent:
-oui, ils ont rêvé dans l'action: ils vont, désormais, porter les vues
-dures et nettes de l'action dans leur propre rêve. Qui s'étonnerait
-que le trait dominant sur ces figures fût une forte tristesse?--Comme
-l'acier ressemble à une matière tendre qui a la couleur du métal
-trempé, Ibsen à quarante ans rappelle le peintre Millet. Le front
-n'est point disproportionné au reste: il devait se découronner par le
-haut, et mettre en avant le haut crâne, en forme d'ouvrage avancé.
-Une masse épaisse de cheveux se mêle à la barbe abondante et carrée;
-au milieu du front rond et noble, il a l'épi; tout le visage dit la
-pleine marée des idées, mais d'idées qui n'ont pas noyé l'instinct
-ni les passions. L'imagination et la volonté parlent ici plus haut
-que l'intelligence; cependant, elles n'ont pas, à beaucoup près,
-la violence farouche, l'air de démence qui frappe dans Tolstoï au
-même âge. Trente ans plus tard c'est l'opposé: Ibsen a laissé en lui
-gagner le trouble; il est bien loin de respirer le même apaisement
-que Tolstoï.
-
-De la jeunesse à l'âge mûr, en effet, la figure d'Ibsen a subi une
-inversion singulière. Les deux lignes dominantes de ce visage ont
-troqué, l'une contre l'autre, l'expression qui leur était propre: les
-yeux parlent aujourd'hui pour la bouche muette; et la bouche serrée
-retient, désormais, le trait que lançaient autrefois, et qu'acéraient
-les yeux. Comme la vie même d'Ibsen, cette face s'est fermée peu à
-peu; comme il est passé des rêves à la vue plus proche du monde, et
-de l'espoir au mépris qui suit le désabus, son visage a passé de
-l'air ouvert au secret de la retraite, et de la hardiesse virile qui
-va au-devant des hommes à la propre défiance qui se défend. Ibsen
-cesse de combattre corps à corps, il est au coin de la scène, où la
-porte de sortie est pratiquée; de là, il frappe, il blesse, il ne
-combat plus. Et le voici dans sa vieillesse, qui a la physionomie
-redoutable de l'ombre, la façon habituelle aux oiseaux de nuit: il
-a de gros sourcils qui font auvent sur les yeux, pour en cacher
-la bénignité même; il a le retrait de la face et les broussailles
-effilées de la chouette.
-
-Le vaste front, au haut de ce visage, se dresse en donjon, opposé à
-la vie; mais le mur reçoit les images. Sans avoir la masse abrupte
-d'une roche, ce bastion de la tête manifeste la force; ses assises
-volontaires sont rivées aux tempes par la barre puissante des
-sourcils. Ce front reçoit et garde: il n'absorbe pas les images; il
-les tire à soi et les force à suivre ses propres courbes. Certes, il
-leur imprime sa forme; ce n'est pas comme Tolstoï, qui n'offre qu'un
-miroir.
-
-Ces yeux d'Ibsen, au milieu de sa vie, ont été très beaux: bien
-logés, ils regardent avec courage; ils vont au-devant de l'attaque;
-ils sont fermes, ils ne vacillent point; ils avaient une certitude
-qu'ils ont perdue, depuis. Ils ont ce pli aux paupières, qui donne
-à l'ensemble le caractère d'une douceur inavouée; le sourcil est
-froncé, non parce qu'il menace, mais à cause de l'attention que les
-myopes portent sans le vouloir à tout ce qu'ils considèrent, dès
-qu'ils lèvent la tête. Le haut de cet œil fut d'un héros, prêt à la
-bataille. Tout le bas du visage, vers la bouche, sans être pacifique,
-sans tendresse, a eu beaucoup de bonne fermeté. La face n'a jamais
-été creusée, ni maigre, ni maladive. Elle est d'une honnêteté
-admirable. Un grand air de braver tranquillement l'opinion d'autrui;
-la foi en sa valeur propre et en son droit; un artiste dont les
-puissances sont encore plus voisines de l'instinct que des livres, et
-qui n'ont pas encore usé leur passion sous la lime des mots.
-
-Depuis, le vieillard a grandi en pensée: il y a laissé de l'homme;
-l'amour passionné de la vérité s'est armé d'épines; jadis, l'âme la
-plus sincère, une bravoure si loyale de la pensée qu'elle va, dans
-le visage jeune, jusqu'à la suffisance. Cette figure a dépouillé
-sa fougue naïve, comme un ancien duvet; elle a perdu de sa force
-hardie, et de la confiance en soi; la même loyauté se recule,
-presque farouche, indomptable à la fois et timide; non pas flétrie,
-mais défiante et dégoûtée, elle se retranche derrière un rideau de
-brouillard. Au fond, une inébranlable résolution, sans ruse et sans
-faste, non pas sans ironie. Une volonté de fer pour résister, une âme
-d'acier fin dans un fourreau de glace; une action puissante, quand
-il agit; mais peu d'action. Beaucoup de douceur lointaine dans ces
-yeux qui rêvent et qui sont distraits, même quand ils écoutent; mais
-une douceur courte et sans emploi; peu de complaisance intérieure:
-il acquiesce à tout ce qu'on veut d'un mot, pour s'en défaire,--d'un
-mot. Mais il dit «non» de toute sa force, au fond du cœur, et,
-immuable dans le refus, même quand il se dérobe, il refuse à jamais
-le consentement.
-
-Il a toujours été très sensible au suffrage des femmes. Comme
-plusieurs hommes du même ordre, il en aime la société; ou plutôt il
-se plaît dans leur compagnie, à la condition, sans doute, que ce soit
-à son heure. Il est coquet; il a le soin de sa personne: on le voit
-lui-même dans un jeu de scène admirable, quand Borkmann aux aguets,
-de côté pour n'être pas surpris, sachant qu'on va entrer dans sa
-chambre, prend une petite glace à main, s'y mire, remet de l'ordre
-dans ses cheveux, rajuste sa cravate. Ibsen ne se distingue plus
-de ses héros: c'est toujours l'homme de soixante ans, à la forte
-charpente, nerveux et nourrissant sous la cendre le feu d'anciennes
-passions. Peut-être a-t-il aussi souffert près des femmes, comme
-d'autres grands artistes, de n'avoir pas ces avantages du corps,
-qui passent de si loin, près d'elles, tous les dons du génie. C'est
-pourquoi il tient à leur plaire; c'est autant de pris sur elles si
-l'on s'entoure de celles qui nous ont plu. Le goût que l'on a pour
-les femmes est souvent le pis aller du goût qu'on voudrait qu'elles
-eussent pour nous. C'est une question si les esprits misanthropes ne
-sont pas les plus sensibles à la séduction des femmes; et, dans le
-misanthrope, il y a le misogyne aussi; mais le cœur se moque de la
-théorie. Un homme d'un certain ordre ne pardonne guère aux autres
-hommes; et même l'indulgence pour tous est plus froide que la colère.
-Le même homme n'a point d'effort à faire pour sourire aux femmes.
-J'en sais, des plus perspicaces, au regard le plus aigu et le plus
-sévère, que toute femme plaisante aisément désarme: la sévérité ne
-tient pas devant un joli visage, et l'œil le moins dupe veut être
-dupé par le charme rieur de la tendre jeunesse.
-
-Comme Gœthe, Ibsen aurait aimé d'être peintre. Il travaille toujours
-seul; il ne confie jamais à personne ce qu'il fait; nul ne connaît
-rien de ses drames que publiés; il ne dicte pas et n'a point de
-scribe. Il copie ses œuvres de sa main, qui est grande, ronde,
-serrée, entièrement renversée à gauche, marchant à reculons enfin.
-Il aime les tableaux; et toujours maître de soi, sans boire trop, il
-boit très dur et sec.
-
-Ce petit homme, au dos solide, les épaules larges et vénérables,
-marche à pas comptés. Le chapeau fortement planté sur la tête, la
-taille encore souple, l'allure élégante et ferme, les gants à la
-main, le pied maigre et haut dans un soulier fin, Ibsen s'avance dans
-la rue d'un air circonspect, cossu et mesuré. Qui le voit de dos le
-prend pour un vieillard de l'ancien temps, qui n'a peut-être pas
-renoncé à plaire. Aristocrate en tout, tout en lui est d'un vieil
-aristocrate. Il est distant; il est poli jusqu'à la minutie; et, à
-cause de l'extrême politesse, il n'est pas familier. Il déteste le
-laisser aller, le bruit, la poussière et les coups de coude. Il ne
-se persuade point qu'il y ait une grâce d'état pour rendre agréable
-la boue de la foule, et qu'on en soit moins crotté. Qu'il soit dans
-la rue ou dans un salon, il se sépare du monde par son seul aspect.
-Son air y suffit, même quand il ne se découvre pas, et qu'il ne
-montre point cette tête de diable à cheveux blancs, soudain sortie
-de la boîte,--ici, le corps vêtu de noir, l'habit correct d'un digne
-gentilhomme. La douceur de sa jolie voix, le timbre presque féminin
-de son accent, l'agrément menu de ses gestes, tous les soins qu'il
-donne aux gens et qu'il prodigue aux femmes, ne dissimulent pas le
-retrait intérieur, ni le quant à soi farouche d'un cœur qui a pu se
-livrer, mais ne se livre plus. Le charme des yeux gris étonne, comme
-un secret qui ne se laisse pas surprendre. Le regard de ce vieil
-homme sombre est plein d'attention fugitive et de longue mélancolie;
-il a ses étincelles et un feu presque timide qui se dérobe; une
-estime désabusée, une claire tristesse qui méprise; il n'est tourné
-sans doute que sur soi: il est voilé le plus souvent: un soleil du
-Nord sous les brumes.
-
-Il n'est besoin que de voir Ibsen en public, ou de lire un billet
-écrit de sa main, pour reconnaître la marque du pays, et l'empreinte
-de toute la race. On secoue le joug d'une religion et d'une morale;
-on rejette pour le compte de tout le monde les habitudes séculaires
-d'une coutume et d'un ordre social. Mais, pour son propre compte et
-presque à son insu, on garde les modes d'un monde aboli, et l'on
-tient à ses façons. On fait la guerre à la loi de Luther, on en brise
-la contrainte; mais on reste luthérien dans sa cravate; la redingote
-raconte le bourgeois et sa manie d'être considérable; l'on a en vain
-rompu avec les idées communes: toute cette révolution s'arrête au
-chapeau, et elle s'abrite même à jamais sous la coiffe que les pères
-ont portée, et qu'à son tour le fils porte.
-
-Ibsen, le plus rebelle des esprits, est le plus correct des poètes,
-qui ne sont point, d'abord, hommes du monde. La correction est une
-forme de la droiture, après tout; dans le Nord, elle supplée à
-l'élégance.
-
-Tolstoï et Ibsen, différents presque en tout, l'Orient et le Ponant
-de la révolte sociale, ne diffèrent en rien plus que par cette
-recherche de la forme correcte. Tolstoï la raille, la tourne âprement
-en ridicule, la méprise; il est près d'y voir l'habit du grand
-mensonge. Ibsen, au contraire, y trouve une sauvegarde, une défense
-contre autrui: c'est qu'à la vérité, Tolstoï appelle à soi tous les
-hommes, tandis qu'Ibsen les écarte; il ne veut avoir affaire qu'à
-leur seul entendement. Il n'agit que de loin, et caché; Tolstoï,
-comme tous les esprits religieux, est un héros qui combat dans la
-pleine mêlée, une action vivante au milieu de la foule, bras et torse
-à nu, pour laisser tout leur jeu aux muscles.
-
-Quel contraste, celui des dernières images, où l'on peut voir l'un
-et l'autre de ces deux hommes au soir de la vie! Ces deux princes de
-l'art, en Europe, sont presque jumeaux, et le seront sans doute dans
-la tombe. Ibsen n'est l'aîné de Tolstoï que de quatre mois[23].
-
-[Note 23: Ibsen est né à Skien, au Sud de la Norvège, le 20 mars
-1828. Tolstoï est né à Iasnaïa Poliana, au cœur de la Russie, le 10
-septembre 1828 (28 août, vieux style).]
-
-Je les ai tous les deux sous les yeux, à près de soixante-quinze ans.
-Ibsen n'a-t-il pas bien l'allure d'un vieux médecin, savant illustre
-et dangereux, trop habile en chirurgie, récompensé par la fortune?
-Certes, c'est là le docteur Ibsen, comme, dit-on, il veut toujours
-qu'on le nomme.
-
-Tolstoï, si défait par sa dernière maladie, la main passée dans la
-ceinture de cuir qui serre sa blouse, une calotte ronde sur la tête,
-lève le front, à sa mode ordinaire. Il est debout dans la prairie,
-robuste et ferme encore des épaules, mais le poids du corps tombant
-sur les genoux fléchis. De larges, de grandes rides, un réseau de
-soucis et d'efforts passionnés, couvre d'une tempe à l'autre son
-front sec et anguleux comme d'une grille où l'invisible ennemi le
-retire de nous et déjà veut nous le dérober. Il est terriblement
-amaigri; les os des pommettes percent les joues; et, sous les
-sourcils broussailleux, plus que jamais les yeux se cachent, ces
-yeux toujours vifs, pâles, violents et doux, ces chasseurs d'images
-à l'éternel affût du bien et de la vie. Mais surtout, autant qu'un
-trait humain peut différer d'un autre, c'est la bouche de Tolstoï
-qui, de toutes les bouches, ressemble le moins à la bouche d'Ibsen.
-Il dresse le menton, avec la grande barbe blanche qui pousse en long
-comme une fougère sur un talus; et les lèvres sont entr'ouvertes,
-d'une incomparable éloquence, d'une tendresse inconnue dans la
-souffrance, d'un appel miraculeux comme celui de la vérité en
-personne, à toute erreur et à toute misère. Et voici la bouche
-d'Ibsen, fermée avec résolution sur les secrets qu'elle ne veut
-pas dire: il n'y a point de tristesse sur ses lèvres, parce qu'une
-volonté puissante y respire: gare à l'arrêt qu'elles prononceront,
-celui du médecin qui ouvre les corps, qui tue pour guérir, qui prend
-la vie aux cheveux et la scalpe. A Tolstoï la figure du prophète, du
-patriarche, jusque sur le lit de douleur; c'est un prophète d'une
-espèce moins secourable que je reconnais dans Ibsen: il sait, mais il
-n'aime pas; et la science, en effet, est la prophétie des lieux où le
-soleil de la vie se couche.
-
-
-
-
-IV
-
-QUE LE MOI NE PEUT TENIR LA GAGEURE IDÉALISTE
-
-
-Le climat et la douceur de vivre font les sceptiques. Je n'en vois
-de vrais qu'au Midi. Le dur ennui pèse sur l'âme du Nord, quand
-elle doute ou qu'elle nie. Il n'est point de parfait sceptique: la
-sensation ne doute pas; sentir, sur le moment, c'est croire. On ne
-doute qu'ensuite: l'heureux railleur du Midi ne souffre point de la
-contradiction; car, tandis qu'il sent, il jouit. Le Nord, soufflant
-contre l'enclume, le lourd marteau au poing, se forge des rêves. Il
-donne moins aux sensations qu'à l'esprit. Il ne sort d'une prison
-que pour entrer dans une autre. Il lui faut ajouter foi aux raisons
-qu'il invente. L'esprit n'est tout libre que s'il entreprend contre
-la vie. Une telle entreprise ne peut pas se poursuivre longtemps; on
-s'y met et on la quitte, pour y revenir et la laisser encore. Dans sa
-pleine liberté, l'esprit est pareil à cet insecte stupide qui passe
-la moitié de son existence à filer un cocon, et l'autre moitié à le
-détruire.
-
-Dirai-je que le sérieux donne une force mortelle aux poisons de
-l'esprit? Il les porte à ce titre où ils sont foudroyants. Il
-vaudrait mieux que les esprits libres, et avides de l'être sans
-limites, prissent parti contre la morale: ils sont bien plus pervers
-par le bien qu'ils veulent faire que par le mal qu'ils font. Les
-esprits libres, qui préfèrent à tout le plaisir de s'exercer,
-machines à penser qui s'absorbent dans leur mouvement, quand ils
-tiennent obstinément à la morale, font fi de la vie. Il serait bien
-plus sage qu'ils fassent fi de la morale.
-
-Les professeurs de morale n'ont pas l'autorité. Et plus ils se
-fondent sur la raison, plus ils décrient la raison. Ce sont des
-prêtres sans dieu et sans église: qui les croira? Leur tempérament
-fait leur seul principe; le tempérament contraire le nie, avec le
-même droit. C'est la morale qui envenime l'anarchie, parce qu'elle
-la fait passer dans la pratique. A Athènes, à Florence, même à
-Paris, personne ne croit les sceptiques; ils ne s'en croient pas
-eux-mêmes; on les voit jouir de la vie au soleil. Mais, dans le
-Nord, la gravité, la propre pureté distille son poison dans l'épais
-contentement de la vertu. La morale paraît toujours croyable, et
-prête son air à tout. Si l'esprit est le prince de l'anarchie, c'est
-qu'il se couronne de morale.
-
-Plus rebelle à toute loi que personne, plus avide d'être libre et
-plus féru de morale, tel est Ibsen dans son fond. Mais il était trop
-artiste pour ne pas souffrir d'un tel désordre, il n'a pas dû pouvoir
-y respirer à l'aise; et il a mis dans l'art tout son instinct de
-l'ordre. Unique par là dans son pays, et d'un génie contraire à celui
-de sa race. Son théâtre se modèle sur le théâtre de la France et des
-Grecs. Il distribue ses brumes comme les Grecs leur lumière, suivant
-un noble plan qui recherche la symétrie. Ses chimères ont un air de
-raison: la même logique les gouverne, qui règne, coûte que coûte, à
-Athènes et à Paris: celle du destin, dont les lois sont inflexibles.
-Mais, au lieu que, sur la scène classique, la fatalité pousse
-inexorablement à leur fin des hommes et des passions particulières,
-dans Ibsen, c'est plutôt sur le monde des idées qu'elle agit. Ici,
-la vie secrète et humiliée du monde intérieur; là-bas, la vie chaude
-et lumineuse, qui rayonne la splendeur en tous ses actes et la joie
-jusque dans la tragédie. Ce n'est peut-être pas qu'il y ait de beaux
-meurtres; mais c'est qu'à Athènes, les morts et les blessés, les
-assassins et les victimes, tous sont beaux à l'image de la mer au
-soleil, et des fleurs sur le rocher. Le Midi a les passions belles:
-il peut être réaliste. Le ciel donne à tout sa clarté, qui est un
-grand rêve. Qui va imaginer le Nord sans idées? Il sera odieux, d'une
-froide platitude. On reproche parfois à Ibsen de se traîner sur un
-chemin de plaine, morne et couvert de nuages bas: lui-même tient
-beaucoup à être réaliste; et, en effet, qui ne l'est pas n'est point
-artiste; mais ne l'est pas beaucoup plus, qui l'est seulement. Ibsen
-a créé des formes vivantes; elles n'ont de beauté que grâce aux idées
-dont elles sont pleines; dans leur ardeur, elles sauvent la misère de
-ce théâtre, car il a grand besoin d'être sauvé.
-
-La France, la Grèce, Shakespeare ont les rois, les héros et les
-dieux; les passions y sont des princesses dans la pleine lumière;
-cette illumination pare les moindres hommes d'un prestige royal.
-Ibsen n'a que ses petits bourgeois, leur lourde contrainte, et les
-intrigues de petite ville. Il n'est pourtant de vrai drame que
-l'héroïque. Mais Ibsen a ses idées, ses fortes idées, et il en
-charge ses petites gens jusqu'à les en accabler, par là vraiment
-poète. C'est aussi l'immense différence qui sépare son théâtre du
-théâtre moderne à Paris et dans toute l'Europe, qui ne vit que de
-Paris. Ailleurs, sous l'habit du petit bourgeois, on ne trouve rien
-que de médiocre; et les actions des cœurs corrompus ne sont pas
-moins médiocres que les autres. Le drame d'Ibsen est héroïque par
-le dedans. Cette grandeur est originale. Ibsen a même un reflet de
-Shakespeare, tant il fait faire aux idées en apparence les plus
-humbles, des rêves étranges[24], cruels, contre la vie, et parfois
-d'une pureté sublime. Souvent, Ibsen accomplit ce que Gœthe a mal
-tenté dans son théâtre: Gœthe sent, en ancien, bien mieux qu'Ibsen;
-mais Ibsen en connaît l'ordre et le ressort mieux que lui, et il est
-plus dramatique.
-
-[Note 24: Le cauchemar du soleil, dans _les Revenants_. La forêt
-dans un grenier, du _Canard sauvage_. La tour de la maison, dans
-_Solness_. La mort sur la neige, de _Jean-Gabriel Borkmann_.]
-
-
-ART D'IBSEN
-
-La beauté de la forme est un effet de l'ordre; la recherche de
-l'ordre, un effort à sortir de l'anarchie: c'est en quoi l'artiste,
-quelque anarchie qu'il professe, est le contraire d'un anarchiste,
-dès qu'il est maître en son art. L'ordre entier de la Cité ne vaut
-rien; tout doit être détruit, soit. Mais, pour avoir foi en soi-même
-et à l'ordre futur, il faut donner un vivant exemple: l'art est un
-bel ordre, n'en fût-il plus au monde.
-
-Si la forme d'Ibsen est souvent parfaite, c'est que personne, hors
-de France, n'a plus aimé l'ordre. Elle est brève, aiguisée et dense;
-elle a des arêtes coupantes, à l'antique. L'action du drame peut être
-lente, çà et là, elle n'en est pas moins précipitée sur la crise;
-et la crise, lourde d'idées, est un nœud d'énergie. Pour les grands
-faits de l'âme et les combats violents de l'esprit contre l'esprit,
-Ibsen a l'imagination la plus vaste. Son théâtre est le registre
-des révoltes morales. Le dialogue n'est pas tant vif que dru, aigu,
-tranchant; il est riche en mots pleins de sens, aux échos qui durent;
-d'ailleurs il les répète; il ne craint pas d'être monotone et morose.
-Il a peu de héros, et tous parents; mais on les distingue entre
-mille, et qui les a vus une fois les reconnaît partout. Ses types:
-deux ou trois hommes, deux ou trois femmes, à divers âges de la vie,
-simples et sans faste, mais de très haute mine, et bourrelés de
-conscience. Les comparses, beaucoup plus nombreux, semblent d'abord
-plus vivants que les héros, parce qu'ils portent une bien moindre
-charge de pensers et de preuves. Ce grand peintre de l'ombre a modelé
-les plus belles silhouettes. Le caractère des lieux, l'atmosphère du
-Nord, l'air de la petite ville, Ibsen les détermine avec une rigueur
-exquise, à la plus fine nuance près: car il en attend beaucoup, et
-que les personnes en soient, premièrement, déterminées elles-mêmes.
-
-Ibsen laisse agir les idées: dans sa froideur de métal, l'idée
-excelle à carder la laine confuse des sentiments. Ce qu'il perd en
-action, il le gagne en analyse. La mécanique de l'âme a trouvé son
-maître. Ses héros sont des squelettes qui parlent d'une humanité
-puissante et morne: ils portent les noms de très grandes passions,
-qu'ils ne servent pas. Ibsen ne veut pas admettre qu'il préfère les
-idées aux êtres vivants. Et il dit vrai; c'est la vie qui fait son
-objet, comme il est naturel à tout artiste; mais il est vrai aussi
-qu'il donne plus la vie aux idées qu'il ne prête des idées à la vie.
-Avant d'agir, ses héros discutent. Ils font pis: ils discernent tous
-leurs actes. Ils ont plus de conscience que de passions, et plus de
-principes même que d'actes. Or, l'automate parfait, au regard de la
-nature qui s'ignore, c'est l'intelligence qui se connaît. Cependant,
-il est rare qu'Ibsen veuille conclure, à moins qu'il n'en laisse le
-soin aux durs réquisitoires de la mort, l'inflexible procureur. Le
-trouble, qui est l'âme essentielle aux chefs-d'œuvre, enveloppe les
-plus beaux drames d'Ibsen; tout se passe dans une demi-ombre. Le
-clair-obscur est propre à la vie de l'art mieux que toute lumière.
-Le spectacle du monde est une vision dans la brume, par un long
-crépuscule d'été ou par un jour de neige. La nuit est toujours
-présente: qu'est-ce que la clarté joyeuse?--Un accident dans les
-ténèbres. Que le soleil est donc près de nous, au cours des heures
-grises! un seul rayon suffit à un grand rêve.
-
-
-PROFONDEURS MORALES.
-
-Ce barbare unique est épris de vérité comme le sable d'eau. En vain,
-il se détourne de la cité commune; il ne croit plus à sa mission de
-bâtir ni de détruire; il ne se mêle plus de prodiguer les oracles à
-une société pourrie:--il cherche la vérité pour lui-même. Sa robuste
-candeur est une force de l'art; elle tient aussi à l'admirable
-simplicité que la France lui a apprise: comme il ose à peine donner
-dans quelques artifices, il finit par ne plus rien imaginer qui ne
-soit direct à sa méditation intérieure. Pour admirer les dernières
-œuvres d'Ibsen, il ne faut que les lire en pensant à Ibsen. J'y vois
-un combat de toutes les heures contre la nuit. Combien cette lutte
-nous touche! Ibsen veut s'assurer quelque station prochaine dans
-l'horrible écoulement de toutes choses. N'est-ce pas atteindre ainsi
-la beauté?--Être beau, c'est être ce qui dure.
-
-Comme le vol du pétrel qui descend dans le labour des vagues, sa
-pensée abrupte court au fond de ce qu'elle regarde; elle saisit la
-vérité, ou s'y précipite, et néglige tout le reste. Ibsen a faim
-du vrai. Il a beau désespérer: il fait comme s'il pouvait croire
-encore; il ne tombe dans l'abîme nul qu'après toute sorte de bonds et
-de sursauts. Il y est lancé de la plus haute cime. Au cours de ces
-routes suprêmes, tantôt un mirage de vérité l'éblouit; tantôt l'ombre
-proche l'accable; la vérité le ravit et l'abandonne avec dérision; de
-toutes façons, il ne veut contempler qu'elle: à ses yeux, elle n'est
-que la face pure et claire de la vie.
-
-Les écumeurs de la mer ont laissé de leur vigueur au peuple de
-Norvège. Les Vikings et leur violence ont fait ce sang. Ils l'ont
-versé sur toute l'Europe; hardis et cruels, ils ont grandi dans la
-rapine et la contestation. On doit penser au sort étrange de cette
-race: ils n'ont commencé d'être chrétiens que dans l'église la plus
-froide; seuls, et presque sans avoir été catholiques, ils ont tout
-d'un coup passé d'Odin à la Bible. Séparés par le sol les uns des
-autres, pendant des siècles, chacun d'eux s'est formé de l'unique
-et lent dépôt de son âme sur soi. La neige, les monts, les vents et
-la nuit des pôles les ont réduits à la prison d'eux-mêmes. Il ne
-fallait rien moins pour abattre ces violents. Quelle loi pouvait
-avoir raison de ces natures élémentaires, sinon la contrainte du
-devoir?--Pour eux, elle a toujours été sublime, comme pour cet autre
-d'une race parente, qui en a fait la religion des religions. Cette
-loi, où la splendeur du ciel étoilé se compare, si l'on en croit son
-prophète, a changé des êtres sans frein en des êtres muets. Ibsen en
-est issu, pour donner le spectacle tragique d'un homme qui soulève le
-poids de la race et des siècles à l'aide du levier même que la race
-et les siècles lui ont transmis: c'est une force longtemps asservie
-au devoir qui se sent rappelée violemment à la nature. Et, comme
-le ciel étoilé ne compte pas moins, pour qui peut le comprendre,
-que la terre où nous avons pied, il est inévitable que cet homme
-puissant lançât lui-même, l'une contre l'autre, les deux forces qui
-le partagent. Ibsen est venu à l'heure qu'il fallait; il est le
-poète du grand combat, sur une scène sans espérance. Sa sincérité
-est si naïve que ses plus terribles contradictions sont sans ironie.
-Mais combien cette folie de l'âme humaine, la conscience, ne
-semble-t-elle pas parler en lui plus haut que la nature? Même quand
-ce cher égoïsme, qui est en lui et où chaque moi puissant sait se
-reconnaître, repousse toute règle et méprise toute loi, il ne veut
-pas se rendre libre de cette loi qui vient des étoiles, et qui est
-glacée comme elles. Jamais on ne fut plus moral contre la morale.
-L'égoïsme d'Ibsen resplendit d'une pureté égale à la neige des cimes.
-La liberté suprême d'Ibsen est ce vent glacé qui souffle du pôle, et
-qui ranime la chaude pourriture des mœurs. Aigle sombre, qui hante
-les glaciers, il en porte l'air irrespiré, peut-être irrespirable,
-aux ruines qu'il vient visiter. Il fait planer au-dessus du mensonge
-une idée du bien qui résiste à toute chute. Purifier les volontés,
-dit-il; donner la noblesse aux hommes. Un seul sentiment fait le
-charme inexprimable de la vie: la pureté de conscience. Le temps est
-passé où l'on pouvait oser n'importe quoi. Il faudrait être capable
-de vivre sans aucun idéal.
-
-Si l'on demande pourquoi, il n'est que de répondre par le caractère
-de l'homme, où l'esprit lui-même a ses raisons ignorées de l'esprit.
-La haine du devoir, voilà la fin sans doute; mais ce n'est qu'une
-vue de la raison, dans sa fureur d'être désabusée, d'être vaincue et
-déprise. Dans le fait, Ibsen ne parvient jamais à oublier la morne
-chimère: elle est morte, et peut-être de son fait: mais il la voit,
-il la nourrit toujours.
-
-Il est plus aisé à une grande âme de détruire la morale que de ne pas
-la suivre.
-
-
-TYRANNIE DES ATOMES
-
-Il faut l'avouer: plus qu'une autre, une pensée très pure est
-destructrice. Nul ne fait plus la guerre à la morale que l'homme le
-plus moral, quand il ne guerroie pas pour elle, ni une guerre plus
-dangereuse, parce qu'il sait le fort et le faible de sa victime,
-et, qu'en armant la sienne contre elle, il lui retire une force
-irréparable. Un tel homme peut faire le bien sans y croire. Mais,
-pour être fait par l'immense foule des hommes, le bien doit être
-cru. C'est une folie naïve à l'homme le plus libre de se flatter
-que sa liberté n'a point de danger pour la multitude. Je pense,
-contrairement à l'opinion des philosophes, que la vérité morale est
-l'objet le moins évident du monde, et le moins également réparti.
-La conscience la plus pure, fondée sur le sens propre, peut n'avoir
-aucune force pour convaincre les autres, et les fournir d'exemples.
-Or, la plupart des hommes ne vit que d'exemples, et ne se gouverne
-que d'exemples. La foule imite, comme elle grouille; il serait
-dommage qu'elle inventât. L'invention de la plus pure conscience
-peut tourner à une habitude de crimes, dans la foule qui imite. Les
-hommes sont comme les montres, qui se règlent sur le soleil; mais le
-soleil n'est point du tout libre de changer ses voies, et de passer
-ou ne passer pas au méridien, selon qu'il le juge bon ou mauvais, et
-plus ou moins juste. Et déjà les bonnes montres sont rares, et il est
-difficile de les empêcher de varier. En matière de morale, l'autorité
-n'est pas de droit, elle est de fait. Qui regrette l'autorité est
-responsable du dénûment où il reste. La pureté de conscience n'est
-pas plus le partage de tous les hommes que les autres dons du cœur et
-de l'esprit. Tant vaut l'homme, tant vaut le sens propre; et il est
-naturel que, le plus souvent, il ne vaille rien. Il faut laisser aux
-charlatans le soin de flagorner la nature humaine, et de la fournir
-en pilules propres à guérir tous les maux. Mais l'on sait bien que
-le mal est incurable, comme la mort. Il n'y a qu'une égalité entre
-tous les hommes ou presque tous: ils ont une inclination à peu près
-égale à obéir et à se laisser convaincre par ils ne savent quoi
-qui vaut mieux qu'eux, et qu'ils ont hérité de leurs pères. S'ils
-se mêlent de savoir quoi, non seulement ils n'obéissent plus; ils
-perdent la faculté d'obéir, unique égalité qui leur soit réellement
-promise. Ibsen fait très bien, après tout, de croire selon lui; mais
-la Norvège fera très mal de croire selon Ibsen. Et Ibsen lui-même l'a
-compris.
-
-Dans l'âme de Pascal, il y avait une passion brûlante pour le bien.
-La haine du mal, le goût de la vérité, le mépris du mensonge et de
-l'imposture, l'horreur de toute impureté ne peut guère aller plus
-loin. Il serait beau, pourtant, que, de Pascal ôté Dieu et nommément
-l'Évangile, on fît le compte de ce qui reste. J'entends au compte
-de la morale. Et, quittant Pascal, dans l'homme, dans la Cité, dans
-l'univers?
-
-Rien.
-
-Quoi! Rien?--Rien, que les griffes, la gueule, les crocs et l'appétit
-terrible de la bête. C'est la guerre au couteau entre tous les
-êtres. Le nom de lutte pour la vie n'y ajoute rien que l'idée d'un
-dessein suprême, où tend l'effort de la nature; Mange-moi, ou je te
-mange,--pour te convaincre de mon droit à te manger: voilà le fait.
-
-La liberté d'une grande conscience tourne à l'esclavage des moindres.
-Une grande conscience ne va contre la morale que par amour de la
-morale; ou, si l'on veut, de sa morale propre; mais, de cette
-conscience-là et de ses œuvres, la foule des moindres consciences
-ne retient que les coups qu'elle porte, et ne s'occupe jamais de
-la cause qui les fit porter. Les arguments d'un cœur puissant et
-libre sont toute la thèse des autres: et le grand cœur leur manque,
-qui seul n'est pas sophiste. Si le nouvel Ictinos de la morale
-demande qu'on rase les ruines du Parthénon, pour élever à la déesse
-un temple digne d'elle, la multitude des citoyens, que l'occasion
-fait architectes, n'y verra qu'un conseil véhément de renverser
-tout l'édifice: quand on aura passé la charrue sur l'Acropole, qui
-rebâtira le Parthénon?
-
-Rien de ce qui se fonde n'a la force de ce qu'on détruit. Surtout,
-quand on se sert de la parole, et qu'on sape dans l'esprit. Les idées
-ont une violence qui laisse loin derrière l'effet de la dynamite.
-Elles ont créé le fait, et le fait n'a qu'à les suivre, dans un
-monde aux vertèbres si molles. Le propre des idées est de détruire;
-elles donnent un exemple fatal, qui doit être suivi. Rien ne se
-fonde donc sur le Moi seulement, à moins d'un miracle. Il ne s'agit
-pas de convaincre: qui persuade les sentiments? La partie active de
-l'éloquence agit bien plus comme un pitre, sur les gens, qu'à la
-manière de la logique sur l'entendement des géomètres. Un grand homme
-qui détruit a peut-être raison de détruire; mais il n'a raison que
-pour lui. Souvent, il souffre mortellement de le faire.
-
-Le Moi est le grand anarchiste. Mais, quand il est vraiment grand, le
-Moi est un anarchiste pénitent. La tyrannie des atomes a je ne sais
-quoi de plus affreux que celle du plus affreux despote. Car, enfin,
-Nabis lui-même dort quelquefois, et le Sultan peut se démentir.
-
-L'ordre nécessaire et sans nom est un cercle parfait de désespoir;
-là, l'intelligence est une machine montée pour l'éternité, qui
-dévore la chair humaine. Car plus la chair importe, et moins elle a
-d'importance. La mécanique universelle ne distingue point entre les
-atomes charnels et les autres. Un monde livré au hasard aurait moins
-d'horreur; où le hasard règne, après tout, on peut gagner sa mise, et
-c'est la loi du hasard qu'on ne perde pas à tout coup.
-
-Effrayante solidité d'un monde, où tout est fatal et mécanique: il
-n'y a plus place à la moindre espérance. L'intelligence comprend la
-nécessité de l'univers, atome machinal dans l'immense machine. Elle
-jouit amèrement de le comprendre; elle l'accepte, dit-on? Elle ne
-peut pas faire autrement. Ici, penser, c'est en vérité peser son
-néant.
-
-Qui rejette toutes les lois, s'il n'est pas un enfant qui s'arrête
-en chemin, en attend une des mains divines; et s'il n'est pas de
-Dieu pour lui faire ce présent, l'anarchiste qui pense est forcé de
-s'en faire un de la mécanique. La fatalité est absolue. Les lois
-de la Cité ne sont pas moins fatales que celles du monde. L'enfant
-ne détruit rien que l'homme ne doive reconstruire. Ce qu'on a jeté
-bas, pour être libre, l'univers l'impose à qui se croit libre. Rien
-ne s'est fait par hasard, ni par la volonté d'un seul, ni par la
-fantaisie d'un autre. Les conditions de la vie humaine étant ce
-qu'elles sont, ôtés tous les effets, ils se reproduiraient tous, à
-la suite fatale des mêmes causes. Il n'est pas de théorie si rigide
-qui ne soit bien plus souple que les lois de la mécanique, car la
-mécanique n'a rien d'humain.
-
-Ainsi, et quoi qu'on fasse, l'anarchie a un ordre pour limite, si
-l'anarchie n'est pas seulement le jeu d'un enfant pris de rage
-contre son jouet, et contre lui-même. Qu'elle est donc loin, la
-liberté, cette cime heureuse où l'on se vantait d'atteindre! Elle est
-absurde: ce qui sans doute, pour la pensée, est le dernier terme de
-l'éloignement.
-
-
-L'ANARCHIE DU SENS PROPRE.
-
-Il faut regarder le Moi comme la sphère de tous les maux: c'est le
-centre, à l'agonie, d'un univers qui attend la mort. Et la mort,
-de tous les points de la courbe, revient à ce centre, qui rayonne
-partout la souffrance de son agonie.
-
-Le Moi est sans espoir. Le Moi est sans issue. Le Moi est la guerre
-mortelle, où chaque coup porte la mort. Et celui-là le sait bien,
-qui est puissant et qui a été conquérant dans cette guerre. Que
-restait-il à Ibsen? Les moindres individus seuls se suffisent, la
-vanité n'entretenant qu'une faible vie. Une vie puissante, qui est
-réduite à soi, se détruit. Ibsen n'a pas assez de cœur pour aimer,
-coûte que coûte, la terre, les pierres, l'herbe, tous ces êtres
-simples qui, n'ayant pas d'individu, ont celui de la nature et la
-grâce touchante de la vie, ce cher parfum de charité qui appelle la
-charité. Puis, il y a une raison de latitude. La morale de l'Évangile
-abstrait est une prison. Sous ce climat polaire, la liberté et la
-révolte ne font qu'un, et, quand la rébellion a tout balayé, c'est le
-désert.
-
-Au fond, dans les hommes du Nord qui pensent, et surtout chez Ibsen,
-il y a un parti très fort contre la vie. Longtemps, c'est précisément
-leur vieux fond de morale qui les nourrit d'illusion, et les sauve
-de cette prédilection mortelle. Ils sont optimistes d'esprit, et
-pessimistes d'instinct. Ils croient que la vérité est une, bonne,
-excellente, accessible même; et quand ils n'en sont plus aussi sûrs,
-il ne leur est jamais très difficile d'y croire; ils font semblant
-sans trop de peine, comme, dans leur petite ville, on porte sans
-effort l'habit aux épaisses coutures de la vertu. C'est ce qui les
-soutient pendant toute la jeunesse et durant l'âge mûr. Puis, enfin,
-ils découvrent la vanité de cette vue. Et Ibsen en arrive à dire avec
-dédain: «Je ne sais pas ce que c'est qu'une œuvre idéaliste.»
-
-Qu'on n'accuse pas Ibsen de contradictions. Il a eu le sens profond
-de la vie; chaque jour, il l'a exercé davantage; c'est pourquoi il a
-dû se contredire.
-
-Tout ce que le désir du bien et les passions de l'intelligence
-prétendent offrir à la vie en guise de présents, au nom de la morale,
-de la science et de l'esprit,--la vie le repousse, le bafoue, en
-fait fi et s'en rit. Il n'y a point de géométrie pour l'amour; et
-l'intestin ne connaît pas de politique. Je puis donc bâtir des
-systèmes; je peux inviter l'homme et toute la nature à y entrer pour
-leur bonheur et leur perfection. Je puis être cet architecte, tant
-que je ne doute point de la vie,--qu'enfin j'en suis aimé plus que je
-ne l'aime. Mais, quand le grand amour de la vie me fait trembler de
-crainte pour elle, je serai le premier à dédaigner le temple que j'ai
-construit; et comme j'en saurai mieux la faiblesse, je ne l'ébranle
-pas seulement: je le détruis.
-
-Déjà, dans les vrais poètes, il y a une sorte de vengeance au fond de
-tout ce qu'ils inventent: ils se vengent du monde dans le rêve; mais
-c'est toujours le rêve de la vie. Le grand artiste n'a pas seulement
-le droit de se contredire: il est forcé d'en passer par là. La vie
-fait le lien entre toutes les opinions. Celui qui crée est comme la
-nature: supérieur à toute contradiction. Ce n'est pas notre affaire
-d'être logiques; mais d'être tout ce que nous sommes. Eussions-nous
-cent fois tort, l'œuvre vivante a toujours raison.
-
-La terrible imposture de l'esprit, qui veut faire croire qu'il est
-la joie et le bonheur! C'est dans Spinosa que je la vois surtout:
-elle n'a que chez lui cette profonde sérénité, où l'on est presque
-tenté de se coucher, les yeux levés sur les étoiles. Et qu'importe
-qu'il y ait cru lui-même de toute son âme? Il a été la première dupe
-du système, à la façon des anciens, qui semblent toujours dupés par
-leurs idées, et y croire, comme les enfants croient aux jouets. Du
-reste, quel bonheur est-ce là? Je ne puis lire la vie du grand homme
-dans son taudis, entre ses verres de lunette, sa lime, sa table de
-travail et sa compagne l'araignée, sans un dégoût d'admiration. C'est
-l'image d'une morne éternité qui fait horreur, et plus encore, à la
-pensée d'être éternelle. Pour que Spinosa soit heureux, il faut qu'il
-soit une victime parfaite. A sa place, je la serais.
-
-L'esprit, ce jongleur sans scrupules, a de ces coups merveilleux où,
-jonglant avec le soleil, il fourberait la lumière elle-même. Mais
-vienne la nuit: c'est le moment de douter et d'avoir peur. A force de
-vanter la pensée au cœur, la mort du cœur se supporte. Il le semble,
-du moins. Mais il en est qui jamais ne se laisseront convaincre.
-
-J'espère à vivre, et non à vos trois vérités et demie. Qu'elles
-soient trois, ou qu'elles soient deux, la différence n'est capitale
-que pour ce grand métier que vous faites de savoir, avec la vanité
-propre à tous les gens de métier; là, un quart de vérité en plus ou
-en moins fait la gloire d'un homme; mais là seulement, à l'opposé
-de ce qu'il croit. L'intelligence éblouit les enfants, parce qu'ils
-ne vivent qu'à la surface. C'est pourquoi, tant de charme aient les
-enfants pour nous, pas un homme, quoi qu'il dise, ne voudrait être
-enfant une autre fois. Les anciens étaient des enfants. Les savants,
-qui donnent tout à l'Intelligence, sont de vieux enfants qui n'ont
-pas grandi. Les enfants ne se lassent pas de jouer; et les savants
-ne se lassent pas de comprendre, comme ils disent. Ils vantent le
-jeu de l'Intelligence, comme la source de tous les biens. Cela
-était bon à dire sous le couvert de cette fameuse ignorance qui,
-soi-disant, faisait le deuil sur le monde, et devait faire à jamais
-le malheur du genre humain. Mais on ne s'y prend plus, si l'on sait
-un peu ce que c'est. J'espère à bien davantage, où les savants ne
-m'avancent point: j'espère à la vie; et plus j'y brûle, hélas! et
-plus j'espère en vain. Car ce n'est pas le feu, ni l'amour, ni moi
-qui suis de manque: c'est l'aliment. Et ils viennent à mon secours
-avec leurs trois vérités et demie, qui changent tous les cent ans,
-qui toutes me condamnent, en trois cent mille livres rongés des vers!
-Voilà ce qu'ils portent à ce foyer, qui ne dévorerait pas trois cent
-mille livres, mais trois cent mille fois trois cent mille. O les
-bons docteurs! O les grands savants! Qu'ils sont puissants; qu'ils
-sont secourables! Le bon papier dont ils me nourrissent! J'ai vu un
-sorcier qui en faisait encore plus, avec les paysans de mon village.
-Du moins il les trompait. Il les tenait par le pouce, et, disait-il,
-par là il faisait passer en eux l'esprit de vie. Quelle forte tête
-c'était, ce paysan! Il a guéri plus d'un malade; à tout le moins, il
-ne l'a pas empêché de guérir.
-
-
-
-
-SUR LES GLACIERS
-DE L'INTELLIGENCE
-
-
-
-
-V
-
-PUISSANCE ET MISÈRE DU MOI
-
-
-«Je ne sais qu'une révolution, qui n'ait pas été faite par un
-gâcheur;» dit Ibsen à son ami, l'orateur de la révolte: «c'est
-naturellement du déluge que je parle. Cependant, même cette fois-là,
-le diable fut mis dedans: car Noé, comme vous savez, a pris la
-dictature. Recommençons donc, et plus radicalement. Vous autres,
-occupez-vous de submerger le monde: moi, je mettrai la torpille sous
-l'arche, avec délices.» L'État est la malédiction de l'individu:
-qu'on abolisse l'État. Toute notre morale sent la pourriture, comme
-les draps d'enterrement: qu'on abolisse la morale et l'église. Le moi
-a sa morale prête; le moi a son église. La joie de vivre ne peut-elle
-pas suffire à l'homme, désormais? Le moi est bon; il est clair; il
-est solide. Il ne laisse rien d'intact, parce qu'il vaut beaucoup
-mieux que ce qu'il détruit. Le moi est l'honnête anarchiste qui ne
-sépare pas le plaisir de la justice, ni la volupté de la vertu. C'est
-pour faire le bonheur de la planète, qu'il met le feu à la ville. Il
-prêche ingénument le retour à la nature, tant il a peu de malice.
-Mais qu'est-ce bien que la nature, sinon le bon plaisir tempéré par
-la pure vertu? Et, du reste, s'il n'en était pas tout à fait ainsi,
-le moi, qui est toute excellence, se fera juge aussi de la nature.
-Et d'abord il faut délivrer les femmes. De la nature? Sans doute;
-car, au fond, la nature se dissimule sous les lois, qui n'en sont que
-l'habit politique. Le moi est l'universelle pierre de touche; il a
-la vérité; il a la santé; il n'erre pas; à lui de purifier l'espèce;
-à lui de la condamner, ou de s'y préférer. Le moi reste la seule
-puissance et le seul juge. Il n'a qu'à vouloir.
-
-
-L'IDOLE DE LA VOLONTÉ
-
-L'ivresse du moi: dans sa force il se croit bon; et il se décide à
-agir pour donner une preuve de sa force.
-
-Être soi tout entier ne diffère en rien d'être soi-même. On s'en fait
-un devoir. Tout ou rien, c'est la politique de notre morale. Le moi
-n'a donc pas honte d'être optimiste? Loin de là, quand il n'en sent
-pas encore l'horrible nausée, le moi est fanatique du bien qu'il se
-flatte de faire. Nul n'a plus de foi: il la porte dans les moindres
-faits de la vie; car une foi semblable n'est que le furieux appétit
-qui se jette sur tout.
-
-Il s'assure qu'il suffit à un monde. Puisque tout est mauvais, et
-que tout pourrait être bon, il est juste de monter à l'assaut, et de
-miner le mal dans la citadelle. Il s'agit toujours de tout détruire.
-Voilà le comble de l'espérance, et qui marque plus de force dans le
-génie que de clairvoyance. Où la volonté domine, les idées n'ont pas
-besoin d'être claires; l'homme voit le monde à travers son désir;
-il ne l'a point encore saisi de près, y regardant les yeux dans
-les yeux; et celui qui devait être le plus intelligent des poètes,
-pendant longtemps, n'a pas eu tant d'intelligence que d'énergie. La
-volonté, cette forme du moi en action, doit renouveler le monde.
-Va droit au but, se dit le héros; délivre la volonté, ou succombe.
-Voilà le comble de l'espérance jusque dans le désespoir; et, ivre
-de soi, il s'écrie: «C'est là vivre! Briser, renverser, frapper!
-Déraciner les pins! Voilà la vie! Voilà qui endurcit et qui élève!»
-L'anarchiste exulte, parce qu'il espère. Dans tout anarchiste qui a
-la foi, il y a un optimiste qui délire; et qui peut-être, un jour,
-s'il guérit de sa folie, la prendra en dégoût. L'enfance de ce tyran,
-voué à l'exil, jette d'épaisses gourmes. Qu'il est encore loin de sa
-beauté et de sa grandeur!
-
-Le mouvement importe plus à la volonté que le plan où elle se meut;
-et plus que le terme où elle va, la vitesse de la course. Quand
-les héros d'Ibsen proclament qu'ils sont libres, ils n'ont plus
-rien d'humain. «Dieu n'est pas si dur que mon fils,» dit la mère de
-l'indomptable Brand; et ce pasteur, machine à vouloir, qui ne veut
-vivre que pour le Christ, avoue, dans son triomphe, qu'il sait à
-peine s'il est chrétien. Le plus affreux mystère du moi, c'est qu'il
-arrive un moment où la volonté tourne à vide. On met tout à feu et à
-sang; la nuit vient et l'on s'assied dans l'ombre, se disant: Je ne
-crois plus, je ne sais plus; vais-je donc ne vouloir plus? Car que
-m'importe de tout être, où il n'y a rien.
-
-Le moi pressent le danger mortel du doute: ne faites jamais la folie
-de douter de vous-même. Il faut croire en soi. Rien ne nous est bon
-que ce qui nous y aide; il n'est mal, que ce qui nous en éloigne.
-
-La volonté est l'organe de la puissance. Être soi, c'est dominer. On
-ne veut que pour pouvoir. Puissant en énergie, je ne vis que pour
-être puissant en actes. Il faudra que je vous le fasse sentir, ô mes
-frères très libres. Le pouvoir, voilà la vie, l'appétit de l'homme,
-la propre affinité de son sang.
-
-Même vaincu, l'homme puissant ne baisse pas la tête. Il ne regarde
-pas sa vie comme perdue: tant qu'il lui reste un souffle, c'est une
-haleine de volonté qu'il respire. La mort même ne ruine pas toujours
-cette espérance. Le grand moi est pareil au phtisique dans la force
-de l'âge; quand tout est détruit et que la mort s'annonce, il connaît
-une dernière fièvre, un rêve suprême, où il s'endort dans son propre
-poison.
-
-
-ANTIQUE ET MODERNE.
-
-Ils sont plaisants de prendre la vie antique pour le modèle d'une vie
-libre.
-
-Le fait et le moi s'opposent; ils se bravent; et l'un toujours
-asservit l'autre. L'art antique est forme, et soumis au fait. Le
-moderne est sentiment, et le moi y domine. L'antique est horizontal,
-surface, si je puis dire; le moderne, volume, profondeur et vertical.
-
-L'ordre et la beauté antiques viennent de ce que le cœur manque,
-c'est un art sans âme; moyennant quoi, il est tranquille. Les enfants
-aussi ont leur paix grecque: ils jouent dans la chambre où la mère se
-meurt, et jusque sur le lit, si on les laisse jouer. J'admire cette
-sérénité, et, malgré moi, je la méprise.
-
-Le grand avantage d'Athènes sur Paris, pour la vie heureuse, c'est
-que je suis à Paris et qu'Athènes n'est plus. Nous mettons l'âge d'or
-dans le passé, par prudence: il ne faudrait pas le défier d'être.
-L'enfance de notre âme est la fée, et d'or enfin tout ce qu'elle
-touche. Mais tout ce qui nous touche est de terre, sitôt que nous
-sommes touchés. Le plus sûr est de rêver.
-
-La beauté manque à Ibsen: de là qu'il fait le rêve de l'antique. Il
-cherche l'ordre. Il le veut à tout prix. Mais il n'arrive pas à y
-sacrifier la vie intérieure, notre chère folie, et la sienne.
-
-L'antique est sain comme le vide, assez souvent. Ce qui est tout
-à fait sain est nul, sans doute. Les vivants sont des malades,
-et pas un n'en réchappera. Tout homme est malade. Les anciens ne
-pensaient pas l'être; ils se croyaient bien portants, tant qu'ils ne
-souffraient pas de paralysie. Mais eux-mêmes, à la fin, ils se sont
-vus paralytiques.
-
-L'antique est si peu le Moi, que le Bouddha le nie au nom de la
-volupté même.
-
-La conscience malade, voilà le théâtre de la fatalité moderne. Comme
-le cœur, on ne sent sa conscience que si l'on en souffre. La tragédie
-grecque n'est que le fait. Les hommes tombent comme les générations
-des feuilles. Aussi la tragédie grecque nous semble presque toujours
-admirable, et ne nous intéresse presque plus. Il n'y a que la
-terreur, et la pitié n'y est qu'une peur réflexe. Ce ne sont guère
-des hommes: mais des dieux aveugles et des automates aveuglés.
-
-La tragédie moderne, c'est le moi en contact avec le monde. Le moi
-est plein d'énergie: acte contre acte. Le fait, et un déluge de faits
-tous terribles, ne sont pas si tragiques qu'une seule décision à
-prendre pour la conscience malade.
-
-Nous sommes tous chrétiens malgré nous: si nous sommes pensants.
-Et c'est en vertu de notre âme, qui est à elle seule, et pour soi,
-l'état, le monde, et toute la cité. Il est vrai que le propre
-chrétien est en présence de son Dieu. Sans son Dieu, il est suspendu
-dans le vide. Mais combien, de là, les vues sont puissantes sur le
-fond, et hardies dans l'abîme.
-
-Le christianisme a créé le monde intérieur. Il n'a pas du tout
-supprimé l'autre: il l'a réduit à la seconde place. Un Athénien
-chassé d'Athènes n'était plus guère un homme; car, pour être homme,
-il fallait d'abord être citoyen. Désormais, je suis homme dans Sirius
-même. On ne peut m'en ôter le caractère. Ils le savent bien, tous ces
-grands exilés, qui ont commencé de l'être dans leur propre ville, et
-dès le sein même de leur mère.
-
-
-QUE LE MOI EST LE PARFAIT PESSIMISTE.
-
-Ibsen a tous les dehors de la méchanceté. Il ne plaint pas ses
-victimes. Il prend la plupart de ses héros dans la paix d'une
-condition moyenne, et il les pousse à la mort, d'une main pesante,
-d'une allure rapide. Le nid de la honte et du mensonge est fait comme
-celui des oiseaux, patiemment, d'une foule de débris, et très souvent
-d'immondices: là, il fait tiède, et les hommes ont chaud. Ibsen
-les tire de ce bon poêle, et les traîne dans l'hiver de la vérité
-nue, sous les étoiles glaciales. S'ils tombent frappés par le vent
-de la nuit, il reste encore un orage de neige sur leur cadavre; et
-s'ils hésitent au bord du précipice, où il les a conduits, d'un coup
-violent entre les deux épaules, il en hâte la chute. Il ne pleure
-pas sur eux; parfois, au contraire, il les bafoue. Sa tristesse est
-sans douceur; elle aime le sarcasme. Il est dur; il a l'air cruel; il
-semble jouir de la catastrophe, tant il se soucie peu de l'amortir.
-Ses traits tiennent de l'acier; il coupe et il tranche dans la vie
-et dans les passions comme dans une matière morte. Et les gouttes de
-sang, cette rosée fraternelle des larmes, il les tarit aussitôt à
-la manière du chirurgien, sûr de sa méthode, qui lie les artères et
-suture la plaie.
-
-Dans son insomnie, l'homme qui aime le plus ses chiens, les hait
-aboyants. On ne les hait pas pour ce qu'ils sont: il serait trop
-absurde. Ni les chiens aboyant la nuit, ni la foule des hommes dans
-la cohue, ne méritent la haine. On ne leur en veut pas de n'être
-point ce qu'on est soi-même; mais s'ils ne sont pas odieux, ils
-peuvent être insupportables. Ils ont l'air d'appeler la haine, comme
-le solitaire se donne l'apparence de la leur vouer.
-
-Ibsen n'a point de méchanceté; mais il n'a pas de bonté davantage.
-C'est qu'entre lui et les autres, le cœur manque; le pont rompu
-empêche tout passage entre les deux rives du torrent. L'esprit ne
-sert de communication aux hommes que pour se mesurer, ou se fuir; au
-mieux, pour se connaître et passer le temps. Il n'aide point à vivre,
-l'amour seul y suffit.
-
-La méchanceté d'Ibsen est un préjugé contre lui: on le juge méchant,
-parce qu'on voudrait qu'il fût bon. Il n'est ni l'un ni l'autre dans
-son œuvre. Il est froid comme l'intelligence. La froideur est le
-propre de la pensée; à la longue elle dédaigne même de prendre parti.
-Elle paraît toujours méchante aux souffreteux de la vie,--car ils
-réclament des soins. La force fait peur aux faibles.
-
-On ne peut avoir que froideur ou dédain pour les hommes, quand rien
-de suprême ne commande l'amour. L'amour de Dieu et l'amour humain se
-portent l'un l'autre. La pitié n'est pas une inclination ordinaire;
-l'être y met tout ce qu'il a de meilleur,--à ses dépens. Combien
-d'hommes enfin n'ont eu ni pitié ni tendresse pour les autres, qu'à
-la condition de sentir sur eux-mêmes la tendresse et la pitié de Dieu?
-
-L'orgueil de l'esprit ne souffre pas de paix bâtarde. Entre ce qui
-lui semble juste et le contraire, point d'alliance. Pas de charité.
-L'erreur n'est point un objet de pitié. Comme tant d'autres, Ibsen
-du moins n'essaie pas de me faire croire qu'il me dépouille pour mon
-bien, et que j'en sois plus riche.
-
-La volonté pure, c'est la morale, jusqu'à un certain point; mais
-c'est encore plus la loi de fer qui destine les uns à ne rien
-valoir et à en être châtiés, les autres à avoir un haut prix, à le
-connaître, et à frapper ceux qui ne l'ont point. Quel que soit,
-d'ailleurs, l'étalon de mesure. C'est peu que ma force fasse mon
-droit, elle en fait l'excellence.
-
-La volonté pure n'a rien d'humain; elle est cruelle comme le glaive,
-et sourde comme la mécanique. Qu'en semble à tous ces professeurs de
-fade humanité, ivres de vin doux et de raisons abstraites?
-
-Que tous les hommes soient purs: ils n'auront plus besoin de vouloir,
-ni de se faire quelque bien. En attendant, aux plus purs de vouloir
-pour tous les autres,--à eux de faire régner leur volonté. Leur droit
-est évident, s'ils le peuvent. Et, s'ils le font, à coups de hache.
-Cela s'est vu.
-
-La morale sans charité est une espèce de méchanceté irréprochable. De
-là, que l'homme le plus pur peut paraître le plus méchant.
-
-On délire plus aisément en morale qu'en persécution et en grandeur.
-La vertu facile est aussi une idée fixe. La morale parfaite est
-l'ennemie mortelle de la morale.
-
-On fait une confusion, quand on se sert de l'esprit pour ruiner la
-conscience; et non moindre si l'on s'en sert pour la fortifier.
-L'intelligence s'attaque aux lois de la morale, comme si c'était un
-produit de l'esprit. En rien: c'est une nécessité de la nature.
-
-La morale est la face visible de la religion. Ruinez la religion;
-mais ne vous flattez pas de sauver la morale. Même dans la religion,
-il n'y a que le tenace, le pressant, l'ardent besoin de vivre. On
-ne croit pas par raison, mais par nécessité; et d'instinct:--non
-pour satisfaire à la logique, mais pour vivre. Aristote mourant
-pouvait seul savoir combien la nature se moque d'Aristote. La foule
-des hommes court au plus pressé, et commence par où la plupart des
-philosophes finit.
-
-L'étrange démarche de l'esprit, il est mort quand il triomphe. La
-morale ne tient pas devant lui; mais dans la morale, il ne renverse
-pas des lois factices; il va, encore un coup, contre la vie. Quant
-à moi, j'y consens; mais il ne faut pas feindre qu'on délivre les
-hommes, quand on les tue. Partout où la vie persiste, la religion
-remplace la religion, et la morale la morale. Il y a bien lieu de
-rire et de prendre en pitié cet esprit qui se croit libre: pas plus
-que le cours des saisons.
-
-Une naïveté sauvage permet seule à ce moi de croire longtemps à
-l'excellence de son œuvre. Qu'il en juge sur sa victoire: après
-le combat, il peut voir ce qu'en font les soldats de l'armée, ces
-partisans d'occasion, tous mercenaires, et les femmes surtout. La
-plus noble cité est à feu et à sang. Où est le gain si pur que l'on
-devait faire? L'armée a perdu tout ce qu'elle avait de bon; elle n'a
-rien acquis de cette excellence, qui devait lui venir de surcroît et
-nécessairement. Qu'on est honteux, vainqueur, de se voir vaincre dans
-les autres! Ibsen, une fois, s'est mis en scène avec cette parodie.
-Il montre la honte d'être vrai et d'avoir cru aux hommes. Le peuple,
-d'ailleurs, se charge de la leçon. Malheur à celui qui découvre la
-maladie de tous, et prétend guérir les malades: ils ne veulent pas
-qu'on les soigne, parce qu'ils ne veulent pas être malades. Le bon
-médecin ne flatte pas le peuple; et le peuple veut être flatté. Il
-faut respecter en lui le mensonge, parce qu'il tient à son mensonge,
-comme la chair à la peau. Et, après tout, il a raison. Car, à quoi
-pense le docteur Stockmann? A écorcher vif ce peuple?--Il n'a donc
-pas tort de répugner à ce qu'on l'écorche. Aussi bien, le médecin
-qui aime trop la vérité, n'aime pas assez son malade. Prétend-il,
-lui seul, à créer une cité pure? A faire un monde où tous les hommes
-soient vrais? intelligents? sans péché? où toutes les eaux seront de
-cristal? où enfin il n'y ait pas un malade?--Ce rêve est bien vain:
-dans le monde qu'il suppose, il n'y a pas place à la mort. Dès lors,
-à quoi bon le médecin?
-
-Ibsen n'a point gardé à l'intelligence le haut rang qu'il l'invitait
-à prendre. Comme beaucoup de très vieux sages, il semble conclure
-à la loi du bon plaisir. Que chacun le prenne où il veut; c'est
-déjà beaucoup qu'il le puisse. Il n'est que d'asseoir sa vie dans
-la volupté, depuis la plus basse jusqu'à la cime du grand amour. Le
-parti d'aimer est le plus sûr. Il le dit, cet Ibsen autrefois si
-glacé, si rigide; et nul épicurien ne fut jamais plus triste, que ce
-sceptique au désespoir, couronné de neige et d'asphodèles funéraires.
-L'aveu lui en vient aux lèvres,--une espèce de regret de n'avoir pas
-lui-même suivi cette règle[25]: combien il est admirable qu'au moment
-même où il l'exprime, dans un soupir, il fasse entendre qu'à n'en pas
-douter, il ne l'eût jamais pu vouloir?--Incurable vieux homme, du
-vieux temps, et noble jusqu'aux moelles: son âme religieuse habite le
-temple désert.
-
-[Note 25: Cf. _Quand nous nous réveillerons d'entre les morts_.]
-
-Solness invoque le Tout-Puissant, dans sa détresse. Je puis bien
-ne croire à rien, mais non pas faire que je me passe de croire. La
-force religieuse d'un esprit marque son envergure. La religion est
-l'étendue de l'âme, et comme elle, s'espace dans ce sombre univers.
-Plus la religion s'éloigne de nous, plus il nous appartient d'en
-sentir le manque et d'en souffrir. La vie éternelle est la grande
-maladie dont nous ne pouvons guérir. Pour la foule des hommes, la
-religion est tout ce que les âmes bornées et les esprits vulgaires
-ont d'espace et de vue. Je plains ceux pour qui il n'y a pas de
-mystère: ils n'ont de mystère pour personne; et aussi peu de vie,
-à proportion. Que pèse, ici, un peu plus d'intelligence, ou un peu
-moins? Une sotte vanité, et l'ignorance du fond ont donné seules
-quelque prix à ce qui en a si peu pour vivre.
-
-Le moi est le profond pessimiste: car il est le seul.
-
-Le plus malheureux est le plus seul, si grand soit-il, ou se
-vante-t-il d'être. Et celui-là veut vivre; il s'y attache d'une
-étreinte désespérée, d'une ardeur si violente, qu'après tout elle
-est basse: il est tout ventre, et tout affamé pour cette nourriture
-unique et sans pareille.
-
-Plus l'homme est heureux, plus il lui est facile de mourir. Heureux
-et confiant, cet homme est un enfant qui joue: il ne croit pas à sa
-mort; il ne la pense même pas. Il ne croit qu'à l'instant; et tout
-instant est vie. Étrange ironie que plus on ait de bonheur, et moins
-l'on se sente.
-
-L'homme tout en soi, jusque dans l'excès de la joie, médite
-continuellement la mort. Ainsi il ne peut la souffrir. L'ombre seule,
-le soupçon, le nom lui en est horrible. La lumière du jour en est
-obscurcie; le soleil en est éteint à midi. La pensée cruelle frappe
-soudain au cœur, besaiguë affilée qui, après avoir tranché dans le
-vif de l'espérance, transperce le sentiment même de la possession.
-
-L'homme de foi joue au soleil, dans la pleine nuit. Je ne sais point
-ce qu'elle est, ni où elle se fonde, cette religion: mais certes elle
-est une bonne lumière pour une foule d'hommes. Elle ôte toute créance
-à la mort. Je juge de la foi là-dessus. Elle rassure l'agonie, comme
-une mère apaise la nausée d'un enfant qu'elle purge. Voilà ce que
-j'en suppose. J'ai lu ce texte dans les yeux de quelques hommes.
-Comment n'admirer pas la main qui l'a écrit?
-
-
-
-
-VI
-
-LA NUIT A LA FIN DU JOUR
-
-
-Pour qui vient du Nord, l'Italie est la révélation d'un monde où la
-joie est permise. Ce que le rêve a conçu dans le vide a donc son
-lieu quelque part sous le ciel? L'Italie enseigne la joie de vivre,
-parce qu'elle fait croire à la beauté d'être libre: c'est le pays où
-il semble possible d'aller tout nu, sous les orangers, sans prendre
-froid. L'accord du rêve avec les faits, tel est, d'abord, le prestige
-de l'Italie; l'artiste pense y retrouver une patrie perdue: il y
-découvre l'harmonie.
-
-Je me représente Ibsen à Rome. Il y était, comme il avait quarante
-ans; encore un peu, et il serait dans le plein de ses forces. On
-m'a montré sa maison retirée et paisible. Il vivait dans le soleil;
-il lui semblait surprendre le secret de la nature, et qu'elle vit
-dans le plaisir. C'était avant l'entrée des Italiens dans la ville
-fatale, où toute ambition doit trouver son terme, et où nul palais
-ne se fonde qu'il n'y marque la place d'un sépulcre. A cette époque,
-Rome était encore le plus noble oratoire de la méditation; le tumulte
-n'y avait pas pénétré, ni cette foule qui prend pour une fumée de
-gloire la poussière qu'elle piétine, et qu'elle soulève du pavé. On
-m'a vanté cette vie sans événements et sans bruit, si calme et si
-profondément lumineuse que Rome offrait alors aux hommes en exil. La
-liberté y régnait; car il n'est de vie libre, que celle où il ne se
-passe rien. L'Italie a gagné Rome; et l'homme l'a perdue. A tous,
-elle ouvrait un grand asile, égal à l'espace désert de son horizon.
-
-Pourtant, s'il est plus facile de croire au bonheur, ici qu'ailleurs,
-à la longue il n'est pas moins vain, ni moins ridicule. La lumière
-romaine éblouit; mais trop de clarté, aussi, aveugle.
-
-
-LE RÊVE DE LA LUMIÈRE
-
-L'identité de la force et du droit est évidente pour la raison. Il
-n'y a point de victimes dans le monde; il n'y a que des infirmes et
-des anémiques. Pour l'esprit, l'ignorance est une anémie. Comme on
-donne de la viande crue et du fer aux sangs pauvres, que les faibles
-se nourrissent de rancune et de révolte: ils s'en feront plus forts,
-s'ils peuvent l'être; et ils seront libres, quand ils auront la force.
-
-La force est sainte: elle sert d'assise à la cité nouvelle. Au
-besoin, il faut être cynique dans le culte de la force. On l'a
-toujours servi, mais sans oser le dire. Ibsen invite les hommes à la
-franchise, dans la parole et dans l'action. Où la vérité importe,
-rien n'importe que la vérité. D'ailleurs, la vérité est toujours
-cynique pour le mensonge. L'audace est la vertu des rebelles. Que les
-femmes ne craignent donc point d'être cyniques, elles qui n'ont pas
-craint jusqu'ici d'être faibles. Elles auront assez de pudeur, si
-elles ont la force de se rendre libres.
-
-Il y a eu un temps, de la sorte, où Ibsen voyait une hypocrisie
-haïssable partout où la force dissimule son droit, et partout où la
-faiblesse ne revendique pas le sien d'être rebelle. Ainsi la lumière
-donne la fièvre à la campagne de Rome et sur ce désert prodigue la
-magie du sang et de l'or! Dans la vapeur des marais, une moisson
-héroïque se lève. Ce n'est plus même le mirage d'une plaine féconde,
-qui promet de la vigne et du blé: c'est la propre illumination des
-rêves qui n'ont point d'ombre, où la volonté n'appelle plus son
-objet, mais se jette à sa rencontre, s'en croyant appelée.
-
-Voilà comment cette Campagne, non moins qu'aux héros, est si chère
-aux vaincus. Tous y goûtent la défaite, au sein de l'irrémédiable
-défaite, l'écoulement des siècles. Elle les console dans la
-condamnation sans bornes de toute grandeur. Les malades de la
-volonté s'endorment ici; et les possédés de puissance s'y enivrent
-d'insomnie. Comme à Ostie la pierre même se délite, la volonté qui se
-brise, à Rome, se liquéfie en lassitude; mais au Forum, les colonnes,
-vieilles de deux mille ans, poussent la terre d'un front têtu, et
-sortent de la poussière. Le poison de Rome, endort les cœurs faibles
-pour jamais, et ranime la folie des puissants.
-
-Quelques hommes, pleins de force, contractent à Rome une fièvre
-que la quinine ne prévient pas,--la folie de l'empire. Si c'est un
-mauvais air comme l'autre, je le crois; mais l'âme en est avide;
-elle ne veut pas guérir de ses frissons; elle s'y plaît étrangement,
-jusques à y périr. C'est ici qu'Ibsen, cessant de prêcher et de
-chercher systèmes, s'est saisi dans sa force à pleines mains,
-et s'est jeté, tête à tête, contre tout ce qu'il nommait encore
-le mensonge: lui seul contre tout un peuple, une race, tout un
-siècle,--un homme contre tous les autres. Comme il nous faut toujours
-donner de beaux noms aux œuvres où nous ne mettons rien que de nous,
-Ibsen appela son parti la guerre de la vérité et de la vie contre
-l'éternelle imposture qui domine l'instinct des hommes. Toutes
-ses œuvres héroïques, il les a conçues en ce temps-là. Alors, il
-préférait combattre à vaincre. Cette force hautaine, et sans pitié,
-Rome l'a nourrie. Et cette volonté absolue de régner, fût-ce par la
-destruction, est une fille de la solitude romaine. Quoi de plus?
-Elle devait finir par se tourner contre elle-même: c'est le progrès
-ordinaire de la volonté intelligente. Dès sa première heure à Rome,
-dans Ibsen, sûr du triomphe pour demain, je sens un vainqueur dégoûté
-de la victoire, et dédaigneux de la cause qu'il fait vaincre.
-
-
-ENFANTS ET FEMMES.
-
-Les vieillards caducs et les enfants sont absents de son œuvre. Il
-ne représente guère que les hommes dans l'âge mûr, les femmes et les
-jeunes gens. Là seulement, en effet, la volonté et les passions ont
-toute leur force.
-
-Les vieillards somnolent, et sont odieux s'ils agissent avec
-violence. Les vieillards sublimes ne courent pas les rues, dans la
-ville moderne; et les autres, trop souvent, se font écraser. Les
-hommes mûrs et les jeunes gens sont forts, parce qu'ils sont égoïstes
-et ne croient pas l'être. Ils mettent leur amour de soi-même jusque
-dans la foi, les idées et le sacrifice. Le bel âge est à plus de
-cinquante ans, et moins de soixante[26]: tout y est tragique; la mort
-est derrière la toile pour faire le dénouement. Il faut avoir cet âge
-pour jeter d'une main imperturbable son épée dans la balance de la
-vie. La jeunesse fait plus encore: elle entre de tout son poids dans
-le plateau, et rompt l'équilibre: ce n'est qu'à cette saison de la
-force, que les hommes sont capables de mourir pour une idée vague, et
-les femmes de tuer pour une sensation.
-
-[Note 26: Maître Solness, Borkmann, Rubeck, le docteur Stockmann,
-Madame Alving ont cet âge.]
-
-Trop souvent, le théâtre confie aux vieillards un emploi héroïque:
-c'est l'erreur qui empêche tant de gens de croire à la tragédie: peu
-d'hommes se persuadent qu'il y en ait qui veulent mourir pour une
-idée, ou souffrir pour elle, ou faire souffrir. Que ne leur fait-on
-voir des héros dans la force de l'âge?--Les vieillards ont l'apanage
-légitime de la sagesse. Mais la sagesse n'est pas scénique: elle est
-pleine de calme, en son essence, sereine et presque indifférente.
-Elle contemple, qui est le contraire d'agir. Les beaux vieillards
-ne sont à leur place que sur le théâtre des dieux. La scène humaine
-est aux fous. Les héros sont des fous qu'on admire. Encore ne les
-admire-t-on pas toujours; et même le siècle veut qu'on les méprise.
-
-
-Qu'Ibsen soit loué de n'avoir pas fait tourner toute la vie des idées
-et des hommes autour des petits, petits enfants. Sans qu'on les y
-voie, le théâtre moderne n'est plein que de ces minces créatures;
-et ce n'est encore rien auprès de l'embarras qu'ils donnent en tous
-lieux, hormis à la campagne. Ils ne sont pas peu responsables de la
-mollesse universelle. Ce sont les germes destructeurs de l'énergie;
-près d'eux, elle s'use et se prodigue en menuailles; le grand amour
-tombe en poussière de soucis.
-
-On s'imagine que la pratique d'une tendresse égoïste corrobore la
-valeur personnelle de l'homme. Quelle erreur: l'égoïsme des mères
-et des pères, en général, énerve toutes les vertus au profit d'une
-seule. Ce qu'ils ont de vigueur pour penser et pour agir descend au
-bégaiement de la chambre aux jouets; ils ne peuvent pas faire croître
-d'un coup le cœur ni l'esprit des enfants; mais ils abaissent les
-leurs au niveau de ces dieux dans les langes: et même les passions
-se rapetissent à l'image de ces petits. Il arrive, en outre, que
-les hommes se font une arme de leurs enfants contre les femmes, qui
-s'arment éternellement de leurs enfants contre les hommes: parodie de
-toutes les grandes luttes; parodie même de crimes.
-
-On peut aimer les enfants, comme ils le méritent; on peut s'y
-plaire, ce sont les fleurs de la forêt. Mais le monde ne saurait pas
-tenir dans ces petites mains; faut-il que les plus belles pensées
-s'abêtissent pour les distraire? Même à regret, il sied de les tenir
-à distance. Ils sont touchants; mais il l'est bien plus d'être homme
-et de vivre. Nous, hommes, nous avons à lire la grande tragédie de
-la vie et de l'art, à livre ouvert; ce n'est pas notre rôle de la
-faire épeler à ces petites bouches. Qu'ils rient et qu'ils jouent à
-l'écart: Ibsen les y laisse, car Ibsen est viril.
-
-
-Jamais on ne fit la part plus belle aux femmes que dans "Maison de
-Poupée". C'est l'homme le plus sot qui lasse l'amour de la plus
-charmante entre toutes les femmes. Mais quelle folie est la sienne de
-prendre pour une injure inexpiable, qu'on la traite en poupée?--Et
-même si elle l'était?
-
-Où y a-t-il, dans le monde, beaucoup mieux que des poupées qui
-parlent, et qui s'imaginent de parler seules, de penser et de
-marcher?--Si rien de plus qu'eux-mêmes n'anime les automates, en quoi
-un automate l'est-il plus qu'un autre automate?
-
-Celle-ci se fait un grand deuil d'être la poupée de son mari, et
-s'accuse de jouer à la poupée avec ses enfants; mais de quoi se
-soucie-t-elle? Et si à ce jeu les enfants s'amusent, d'une joie
-divine et sans partage? Une femme va-t-elle se plaindre d'être la
-poupée de l'homme, en rougir et s'en révolter? Mais que croit-elle
-qu'il soit? L'homme est la poupée du destin. Et sans aller jusque-là,
-le fantoche de la cité, le pantin aux mille idoles froides, qu'il
-appelle ses idées quand il les vante, et ses lois quand il les hait.
-O vanité infinie des automates: cassant un ressort, ou changeant un
-rouage, ils croient changer de nature.
-
-On ne peut rien exiger d'un autre être que l'amour. Aimer, tout est
-là. Qui est aimé est redevable infiniment à l'amour. Et plus encore,
-s'il se peut, qui aime. On vous aimait, poupées, et vous aimiez
-jusque-là. Voici que vous vous rendez haïssables.
-
-C'est dans les femmes, surtout, que la bonté et le dévouement se
-confondent. Elles n'ont que des amours particulières, consacrées
-à peu d'objets. Elles n'aiment plus rien, s'il leur faut tout
-aimer. Qui a connu cette sorte de femmes, les préfère injustes à
-impartiales: elles se réservent alors tout ce qu'elles ont de cœur
-et de partialité. Qui nous aimera sans beaucoup de partialité?--Leur
-esprit égoïse sans retour. Elles se savent si grand gré de ce
-qu'elles ont appris, et de penser: elles y sacrifieraient bien le
-monde entier, sinon elles-mêmes trop nécessaires à ce monde: tant
-cette qualité de comprendre leur est étrangère, qu'elles n'y portent
-aucune candeur, ni froideur, ni désintérêt. Elles s'admirent dans
-leur esprit, comme les meilleures femmes n'ont jamais songé, un seul
-instant, à se vanter de leur cœur.
-
-
-LE CONTRASTE
-
-Il y a deux ou trois ans, comme l'année était sur sa fin et n'en
-avait plus que pour deux jours, j'ai vu, l'une après l'autre,
-l'ennemie de l'homme et la très pure femme.
-
-Je ne sais comment, j'étais entré dans une salle où une femme célèbre
-prêchait la loi nouvelle. Jeune et parée, des perles au col et aux
-oreilles, cette femme était couverte de tout ce que l'adulation de
-l'homme a mis de richesse et de luxe aux pieds de sa compagne. Un
-encens invisible de parfums entourait chacun de ses gestes. Derrière
-elle, sur le dos du fauteuil, une fourrure d'argent était jetée; ses
-mains disaient vingt siècles de vie oisive; sa jupe bruissait; les
-voix de la dentelle, de la soie, du linge parfumé murmuraient autour
-d'elle, caressant ses membres, faisant à ce corps tant aimé l'écrin
-où tout le travail de l'homme est asservi et se consacre.
-
-Cette femme avait toute la cruauté des idoles, et la vanité glaciale
-des marbres dans un musée. Elle s'offrait à l'adoration, s'adorant
-elle-même. Son sourire froid était posé, comme un masque, sur
-l'exécrable dureté de l'âme. D'autres femmes l'applaudissaient,
-toutes âpres, sèches et d'une fatuité cruelle. Si animées de colère
-et d'envie qu'elles fussent, ce n'était pas même contre l'homme, cet
-animal d'une espèce trop basse,--leur frère, j'imagine, leur fils ou
-leur père. Il semblait que ce fût plutôt contre un dieu caché; car
-rien n'excitait plus haut la raillerie de ces femmes, leur sagesse
-et leur bel esprit, que les vieux mots de bonté, de dévouement et
-de sacrifice. Elles avaient la figure des mauvais prêtres, quand
-ils insultent au culte qu'ils ont trahi. Et précisément, la grimace
-maudite de la haine plissait leur visage, quand le saint mot de
-«service», le seul peut-être qui soit sans péché dans la bouche des
-femmes,--leur venait aux lèvres, où il prenait toujours le son très
-bas de «servitude». Elles étaient si enragées d'apostasie que le
-plus innocent témoignage de l'ancienne religion en honneur parmi
-les femmes, ne trouvait pas grâce devant elles. La femme au parler
-d'orateur, s'indignait qu'on fît présent de poupées aux petites
-filles, pour leurs étrennes; elle y voyait une ruse ignoble de
-l'homme pour asservir, dès le berceau, la femme à son foyer. Cette
-idole, par son luxe et sa parure la poupée du genre humain, déclarait
-la guerre aux poupons de bois, qui exercent les enfants aux douceurs
-de la caresse, et de l'amour. Car enfin, le dieu caché que ces
-créatures détestent, ce dieu douloureux et sacré, c'est l'amour et
-l'amour seul en effet[27].
-
-[Note 27: Beaucoup de ces femmes étaient des étrangères. La
-plupart invoquaient l'exemple de l'Amérique et de la Scandinavie.]
-
-J'avais fui. Je laissai cette assemblée méchante de femmes qui
-haïssent, et d'hommes qui chérissent leurs singes, et femelles à leur
-manière, goûtent le plaisir d'être avilis. Je rentrai dans le tumulte
-de la Ville.
-
-C'était l'heure qui précède la fin du jour. Paris fiévreux et
-humide roulait sous la brume d'hiver, et tournoyait en tous sens
-comme faisaient, parfois, telles feuilles mortes, oubliées dans les
-avenues. Un temps malade et blafard! Le ciel jaunâtre se traînait
-comme la Seine, gluante et limoneuse. Tout semblait s'être épaissi,
-l'air jaune et la boue grasse. Sur la place de la Concorde, le
-pavé miroitait d'un regard terne. Le fer des grilles lançait un
-éclair morne. Le brouillard s'accrochait aux arbres, et dans les
-perspectives lointaines, entre les arcs de triomphe, on eût dit que
-l'atmosphère aussi fût devenue boueuse. Dans un coin, attendant
-l'omnibus avec patience, quelques petites gens se serraient sur le
-trottoir, levant parfois le nez pour augurer de la pluie prochaine,
-ou frissonnant des épaules aux bouffées d'un vent aigre, qui
-soufflait du fleuve.
-
-Seule, un peu à l'écart, plus patiente que tous, et soumise depuis
-bien plus longtemps à l'ennui de l'attente, je vis une femme, qui
-céda l'unique place libre dans la voiture, à une petite vieille fort
-grise, et qui remercia en toussant, d'une bouche édentée. L'humble
-bienfaitrice sourit, aidant de la main sous le coude la petite
-vieille à monter. Puis, la lourde machine s'ébranla avec un bruit de
-ferrailles, en lançant de la boue jaune, rayons prolongés des larges
-roues.
-
-Celle qui attendait, reprit sa station, sur le sol détrempé, au
-milieu des flaques. Je l'ai regardée longtemps; et la paix, qui est
-une bénédiction, pour un moment rentrait dans mon âme. C'était une
-jeune femme, une sœur de Saint Vincent de Paul. Elle n'avait pas plus
-de vingt-six ou vingt-sept ans. Elle était d'une grande et triste
-beauté. En vérité, si triste? Non, pas pour elle, sans doute; mais
-pour celui qui la contemplait, parce que la tristesse est en moi, et
-qu'elle est la suave louange des âmes les plus belles.
-
-Nul souci d'elle-même; mais au contraire une sorte d'éternel oubli de
-soi. Toute sa façon faisait l'aveu d'une extrême fatigue. Ses larges
-manchettes, roides d'empois, laissaient tomber des mains pâles et
-maigres. Sous le bras, elle tenait son parapluie gonflé d'eau, et
-un paquet ficelé dans un journal. De l'autre main, elle relevait sa
-jupe, et ses cottes de futaine noire: indifférente à tout ce qui fait
-le souci des passants, elle se troussait assez haut: on voyait ses
-pieds chaussés de pantoufles en cuir noir, sans boucles ni lacets,
-et les gros bas de laine noire tombaient à plis lourds le long de sa
-jambe. Son tablier mal serré, et les poches pleines, tirait sur sa
-taille. Dans sa lassitude, elle penchait de tout son poids, tantôt
-sur un côté du corps, tantôt sur l'autre. Certes, grande et si noble
-d'aspect, les épaules jeunes et larges, elle devait être d'une forme
-élégante; mais il semblait qu'elle ne fût plus que l'ombre et le
-souvenir dédaigné d'elle-même. Elle se tenait sur cette place, comme
-une fille des champs, quand elle reprend haleine et, redressant son
-dos courbé, se donne un moment de repos, appuyée à la haie.
-
-Elle était très blonde; ses joues longues, son teint d'une exquise
-pâleur, animé d'un peu de fièvre; et sur ses longues lèvres, sa
-bouche calme et virginale, un reste de sourire semblait prolonger son
-long menton un peu carré et ses paupières au dessin effilé.
-
-Ses doux yeux d'ardoise étaient exténués; les paupières gonflées
-enchâssaient le regard d'une lumière pâle. Sur sa tête, le vent
-agitait la cornette comme un gros oiseau de linge froid. Elle avait
-cet air frileux et incertain, qui est celui de l'aube, et la couleur
-d'une femme qui a veillé toute la nuit, jusque dans la pleine clarté
-du matin: elle avait dû prendre quelque repos vers le milieu du jour,
-et à la hâte baigner d'eau froide ses joues chaudes. Car les yeux
-d'un mourant venaient sans doute de s'éteindre sur les siens, et c'en
-était le reflet irrévocable que je reconnaissais sur son visage.
-
-Simple et sans apprêts, sans témoins, cette fille de la charité,
-croyant les dissimuler toutes, avait toutes les beautés de la femme.
-Ibsen ne l'a pas vue; mais il l'a cherchée, je le sais. Un homme
-vraiment homme ne peut pas méconnaître la beauté qu'il n'a point et
-qu'il préfère à toutes: celle qu'il espère de toutes les femmes,
-depuis qu'il a perdu les caresses de sa mère, et qu'il attend presque
-toujours en vain.
-
-En possession de leur moi, les femmes n'ont pas acquis la bonté de
-l'homme, et elles ont perdu toute la bonté de la femme. Ainsi le
-monde humain, qui ne peut vivre que d'amour, se remplit d'aigreur et
-de haine confuse, et en paraît plus absurde encore.
-
-La jeune Norah s'en va, faisant claquer la porte de la maison sur
-un mari ridicule et trois enfants délaissés. Ibsen montre ailleurs
-ce qu'elle devient: une demi-folle, errante et criminelle, qui tue
-et prend plaisir à tuer[28]; au cas le plus heureux, c'est encore
-une criminelle, qui a horreur de son crime, et qui ne se délivre du
-remords qu'avec la vie; ou bien une folle qui revient à la raison, en
-rentrant dans la règle[29]. Dès lors, à quoi bon?
-
-[Note 28: N'est-ce pas Hedda Gabler, et Hilde?]
-
-[Note 29: _La Dame de la mer_, et Rébecca dans _Rosmersholm_.]
-
-C'est toujours la folie et la méchanceté du moi, qui n'exige d'être
-libre, que pour délirer et faire le mal à son aise. Quand tous les
-hommes auront du génie, et que toutes les femmes seront saintes,
-il sera temps de les rendre libres: ils auront bientôt fait de se
-détruire. Du reste, ce n'est pas de liberté qu'il s'agit: depuis
-qu'il y a des hommes et des assassins, des femmes et des impudiques,
-ceux qui veulent être libres et ne point suivre de lois que leur bon
-plaisir, l'ont toujours pu faire: et, le faisant, ils n'ont pas été
-libres, les malheureux: ils ont servi, comme les autres. La question
-est de savoir non pas s'ils le peuvent, ni s'ils en ont le droit,
-mais s'il est bon qu'ils le revendiquent. Et bon pour eux.
-
-L'intelligence, qui ne risque jamais rien et n'expose que des
-théorèmes, décide aisément que le moi est libre, qu'il doit l'être
-s'il ne l'est pas, et se rendre la liberté quoi qu'il arrive.
-Qu'importe l'anarchie à l'intelligence? Parler n'est pas jouer. Quand
-un livre n'a pas de sens, on le ferme et on passe à un autre.
-
-La nature qui a d'autres charges, même si elle est souverainement
-aveugle, a des sanctions pesantes; elle ne raffine point. L'anarchie
-des sexes l'intéresse; son ironie terrible écrase les rebelles,
-et leur prétention confuse: la vie ne souffre pas beaucoup de
-confusions. Qui ne veut pas suivre la loi, qu'il meure. Qui cherche
-à l'éluder, qu'il s'égare. La folie et le crime, toujours la mort,
-voilà la peine qu'elle porte. Et comme elle est toute-puissante,
-ayant à faire aux singes de la force, cette nature impassible ne se
-contente pas de tuer: elle écrase les rebelles sous la mort ridicule.
-Ibsen l'a senti, en homme qu'il est: si la mort ne tirait pas le
-rideau sur ses drames, ils seraient en effet, d'un ridicule achevé.
-
-
-RESTENT LES MÉDECINS
-
-Le médecin entre en scène, un composé de Tirésias et de la Parque,
-l'oracle et la fatalité des temps nouveaux. Il hante par métier
-les ruines de la vie. Quoi qu'il fasse, et comme elle, il condamne
-toujours à mort; quand il est intelligent, c'est par lui qu'il
-commence. Il a pris dans la ville moderne l'importance bouffonne
-de la Pythie: personne n'y croit et chacun l'interroge. On a beau
-savoir le mystère de l'antre et du trépied, ce truchement de la mort
-gouverne par la peur. Sa gaîté est sinistre. C'est l'honnête Caron,
-qui ricane toujours, et à qui l'on doit se confier, pour le voyage.
-
-Ibsen a modelé dans le bronze ces prêtres de la cendre. Ils sont
-d'une atroce sagesse. Comme ils savent le fin mot de la tragédie, ils
-le cachent; forcés de le dire, ils le lâchent en riant à demi, dans
-un juron de colère, d'un ton brutal et cynique. Le bon médecin serait
-donc le mauvais homme? Ibsen le laisse entendre: car le meilleur
-homme est un médecin qui tue. Parmi tous les comédiens, ce sont les
-plus redoutables, quand ils prétendent suffire à la vie, et qu'ils
-traitent les cœurs par la même méthode que les corps. Le bon médecin,
-dit Ibsen, est celui qui trompe le malade. Mais lui-même s'est mis
-dans la peau du médecin, qui ose dire la vérité aux hommes, et veut
-les nourrir de ce poison: non seulement il ne guérit personne;
-mais tout l'hôpital se lève en révolte contre lui et le lapide. Ce
-médecin-là n'a plus qu'à laisser la médecine et les malades. La vraie
-science n'a ni espoir ni flatteries; elle ne s'occupe pas des hommes.
-
-Le médecin qui déclare la guerre à ses clients, et leur tourne le
-dos, l'excellente idée! Ils s'en porteront mieux, et lui aussi. Qui
-nous guérira de la médecine, qui se prend pour une religion? Les
-médecins ne nous empoisonnent pas moins de leurs vérités que de leurs
-drogues. Qu'ils s'exercent à mentir, pour leur salut et pour le
-nôtre. Leurs hypothèses mêmes sont funestes: si la nature raisonnait
-à la manière des médecins, le monde serait déjà mort. Ibsen a jeté un
-profond regard sur la farce de notre vie, qui est pleine de médecins,
-à l'ordinaire des farces.
-
-Il sait que le bon médecin trompe et aide à toute tromperie. C'est à
-lui de tuer sans rien dire, ou de frapper en bouffonnant,--ou de ne
-point paraître. Mais quoi? se mêler de refaire le genre humain, et de
-couler la morale dans un nouveau moule? Il faut que le médecin soit
-notre bourreau, puisque nous sommes sa victime. Il faut qu'il soit
-le dur greffier de la terre, l'huissier de la mort et du supplice.
-N'est-ce pas assez? Qu'il enregistre notre exécrable défaite, puisque
-telle est la misère de notre condition qu'il nous faut aller là, où
-le mensonge se consomme. Que le fossoyeur ne se mêle pas de faire
-l'apôtre, le poète, ni le chantre; mais qu'il achève sans pitié la
-bête à demi morte,--et qu'il cache aux autres la vue du charnier.
-
-
-
-
-VII
-
-TOLSTOI ET IBSEN
-
-
-Cependant, à l'autre bout de l'Europe, tantôt dans sa maison natale,
-tantôt en Crimée, aux portes de l'Asie, depuis trois ans, Tolstoï
-se meurt. Deux coups d'apoplexie n'ont pas abattu Ibsen; il s'est
-relevé; il n'a encore touché terre que des genoux. Tolstoï, lui non
-plus, ne se laisse pas atterrer; et, quoique frappé, il dresse haut
-la tête; toujours le menton levé, il offre son front courbe, comme un
-miroir, à la lumière.
-
-Au prix d'Ibsen, Tolstoï pourrait passer pour n'être pas intelligent.
-Il va plus loin, et reste en deçà. Il est pratique à l'infini. Le
-fait d'être homme et vivant, non l'idée, voilà ce qui l'occupe. Si on
-lui accorde son principe, il est difficile de lui refuser le reste:
-c'est le bonheur de vivre pour soi en vivant pour les autres; et à
-moins de l'assurer aux autres, qu'on ne se l'assure pas. La pensée de
-Tolstoï est maternelle à tout ce qui respire; l'amour de la vie en
-est l'organe. Jamais il n'a pu comprendre le droit de l'intelligence
-à détruire; ni surtout que l'intelligence s'exerçât, de préférence
-dans la destruction; il y voit un non-sens, une corruption absurde.
-Tolstoï ne sait pas encore que le cœur lui-même peut devenir
-l'artisan d'une suprême catastrophe.
-
-L'intelligence n'épargne rien. Elle porte la guerre dans toute la
-contrée; puis, restée seule, elle se met à la question; et, dans la
-citadelle où elle s'enferme, elle passe le temps à se torturer. Ce
-front large, haut et rond, d'Ibsen est le bastion que je veux dire:
-la dure loi de la négation règne dans l'enceinte de cette pensée,
-derrière les remparts et les triples grilles. Et de toutes parts à
-l'entour, les fossés circulaires du néant.
-
-En vérité, l'espérance de Tolstoï paraît sans bornes; l'espérance est
-un voyage; point d'espoir pour qui ne peut sortir de soi. Ibsen n'a
-que la vie, et déteste la mort; jusque dans la mort, Tolstoï aime la
-vie. Il y croit, parce qu'il n'est pas réduit à lui-même.
-
-L'un au Sud, l'autre au Nord, l'un aux confins de la solide et
-maternelle Asie, l'autre au bord du fluide océan et de la brume,
-les deux grands luminaires se couchent. Ibsen frappe à la tête,
-pour tuer. Tolstoï heurte au cœur, pour éprouver la vie. A la tête,
-Ibsen est frappé; et Tolstoï au cœur. Leurs maladies mortelles les
-séparent encore. La mort pour Tolstoï n'est rien; je l'en crois quand
-il dit qu'il l'attend avec joie; il la réclame, il la flatte. Il
-s'y fait, dit-il; il sait gré à la maladie de l'y aider peu à peu
-et de l'y introduire; il savoure avec douceur l'avant-goût du grand
-calme. Il ne la maudit pas; il la bénit; il ose la bénir. Il aime les
-souffrances; il en parle à la manière de Pascal, mais sans passion et
-sans fièvre. Il a le foie et le cœur atteints, à cause de l'éternel
-souci qu'il s'est donné des autres. Dans la dernière image qu'on a
-prise de lui, courbé, sur les genoux, maigre et défait, ravagé, la
-taille réduite, les épaules obliques, le corps n'emplissant plus les
-vêtements presque vides de chair, le front sec, les tempes brillantes
-d'un divin chagrin, tout plissé de rides comme une terre où le
-labour de la mort a tracé des sillons, Tolstoï est tout yeux et tout
-oreilles; il écoute une voix; il a vu sous l'écorce de la vie, là où,
-dans la nuit, une mère immobile appelle. On pleurerait de le voir
-ainsi: parce que la mort d'un tel homme est plus triste, quand on
-sent qu'il l'accepte.
-
-Ibsen, lui, n'est pas si soumis. Il lutte; il se débat en silence;
-il maudit l'ennemie. Il sourit amèrement. Il ne tendra pas le col;
-il hait la présence cruelle qui disperse les trésors d'une grande
-âme, trois grains de blé et une poignée de paille. Il n'a point de
-complaisance pour la maladie; tous ses nerfs sont à vif; la révolte
-lui fouette le sang et la bile.
-
-Ces deux hommes, de charpente robuste et d'estomac puissant, ont été
-riches en passions fortes; elles durent chez Ibsen, et se lamentent
-en secret; tandis qu'en Tolstoï elles sont toutes asservies. Je
-voudrais croire comme lui: car j'ai vu ce que vaut l'homme de foi
-pour vivre et mourir.
-
-Tolstoï excite un grand amour dans son agonie. La pensée de plusieurs
-se tourne vers lui, et le cherche là-bas. Qu'il souffre en paix: pour
-seul qu'il soit, comme sont tous les hommes et les héros plus encore,
-il ne doute pas qu'on ne l'aime; le suprême mirage console l'horizon
-de sa dernière étape; et selon son vouloir, il est sûr d'être suivi.
-Au lieu qu'Ibsen ne l'espère même pas. L'esprit ne connaît pas
-l'espérance. Ibsen appelle l'amour, sans y croire: il n'aime pas.
-
-Celui qui réclame pour tous, reçoit pour soi. Et celui qui réclame
-pour soi, est frustré de tous. C'est la loi. Quoi que je fasse, je
-ne puis conclure pour moi-même. Je m'épouvante à la fois d'être
-sincère: c'est toujours contre moi. Il n'est joie de vivre que pour
-les petits: c'est qu'ils se perdent. Avec tout son orgueil, Tolstoï
-ne se fût pas perdu, s'il ne s'était pas fait si humble. Je n'ai
-pas tant d'humilité, dit Ibsen; on ne s'humilie pas comme on veut.
-Dans la grandeur et l'isolement, ni l'âme ni le cœur ne peuvent
-être satisfaits; Paris, Rome et Moscou, à cet égard, sont sous la
-même latitude; le compte n'est pas d'un degré en plus ou en moins
-d'élévation au pôle,--mais de voisinage avec Dieu. Qu'on me donne la
-durée,--et, en effet, mon bonheur dure. Je ne suis que trop capable
-de la joie: c'est elle qui me manque, dans la marée continuelle du
-néant, ce flux et ce reflux misérable de vie et de mort: partout où
-le temps fait défaut, partout je perds pied dans le vide dévorant aux
-parois de ténèbres: c'est la douleur qui tient tout l'espace.
-
-Je suis perdu, si je ne dure. Si l'on ne me donne tout, je ne suis
-rien, et je n'ai rien. Si je ne fais que passer, je me suis un rêve
-épouvantable à moi-même. Et si l'éternel amour ne m'est pas promis,
-je doute même du mien; les beautés de mon propre amour me sont
-horribles, et les délices m'en déchirent.
-
-
-MOI ET DÉMOCRATIE
-
-L'erreur des démocrates est de croire que leur vérité en soit une
-pour tout le monde, et force l'adhésion. Quand leur vérité serait
-la seule, il ne s'ensuivrait pas qu'elle eût force de loi sur tous
-les hommes. Ni moi, dirait Ibsen, ni eux, ni aucun de nous, nous
-ne vivons que de raisons, si bonnes soient-elles. Je m'étonne peu
-que les démocrates aient une si belle confiance dans la vérité,
-l'humanité et toute sorte d'idoles abstraites. Le nombre est
-infiniment petit de ceux qui sont sensibles à la vie seulement et
-partout la cherchent sous les mots. La plupart se contentent d'en
-épeler les termes, comme on lit un lexique. Mais d'où vient que
-les démocrates ne voient pas leur étrange ressemblance avec les
-théologiens?--Ils ont des dogmes; ils sont assurés de savoir le fin
-mot du monde; ils ont la vérité, et ne doutent point que ce ne soit
-la bonne. C'est les dogmes qui font la théologie, mais à la condition
-de n'être pas variables. Les démocrates varient comme les appétits.
-Je suis bien loin de dire qu'il n'y a point de vrais démocrates,
-sinon les religieux; mais il n'y en a point sans quelque religion
-secrète; le plus souvent elle s'ignore. Un démocrate n'est pas
-prudent qui se fonde sur l'esprit. Tous, ils ont foi au grand nombre.
-Telle est leur idolâtrie[30].
-
-[Note 30: La majorité a toujours tort, en effet, dit Ibsen,--la
-maudite majorité compacte. Et à ceux qui bénissent le grand nombre,
-il répond ainsi par une malédiction.]
-
-Chaque homme, à son compte, peut croire qu'il est fait pour tous
-les hommes. Vivant pour soi, qu'il vive pour le genre humain, je
-l'admets, dès qu'il s'en propose le devoir. Mais que son devoir en
-soit un pour moi, je ne sais où il le prend. Et je ris qu'il m'y
-force. Car est-ce là cette liberté fameuse, que je sois forcé de
-faire contre mon sentiment ce qu'un autre décide bon que je fasse,
-parce qu'il lui plaît à faire?
-
-Les démocrates sont gens de foi; et la preuve,--qu'ils ont en moi
-un hérétique. Je ne vois aucune raison que leur foi doive être la
-mienne; et précisément parce qu'ils veulent que ce soit une raison.
-Le sentiment a fait leur croyance; mon sentiment fait le contraire.
-Ce qu'ils invoquent contre moi, est ce que j'invoque contre eux. Je
-doute de leur droit sur ma vie par la même démarche qui les rend
-si hardis de n'en pas douter eux-mêmes. Ils sont théologiens par
-les dogmes; mais il manque la pièce principale à leur théologie,
-celle qui porte toute l'armure, et proprement la forme. Ce ne
-serait pas trop d'un dieu pour m'ôter à moi-même. Comment donc m'y
-ôteraient-ils, puisque je n'y réussis pas?--Pratique de ma prison
-comme je suis, et la détestant d'une telle haine, il faut que
-l'attache soit bien forte pour que je ne puisse la défaire. Je suis à
-la chaîne dans le cachot de ma pensée, et quoi que je fasse, je n'en
-sors pas. Si je suis démocrate, le hasard est heureux, et de ma part
-c'est bonté pure: car, pourquoi ne serais-je pas tout le contraire,
-avec le même droit? Le moi sait justifier toutes ses démarches, parce
-qu'au fond il n'en justifie aucune: aveugle et brutal, il ne s'en
-soucie point; clairvoyant et dans la pleine possession de son génie,
-il en sait le ridicule: le moi ne dépend que du moi. Ainsi donc, les
-démocrates qui sont tous théologiens, ne sont pas bien justes quand
-ils s'en prennent à la théologie, et recourent au sens propre: dans
-l'église la plus roide en discipline, il y a peut-être plus de place
-pour la foi des démocrates que dans le moi le plus libre.
-
-Si même j'ai pitié des hommes, et si je les aime dans leurs misères,
-il ne s'ensuit pas que je fasse passer les leurs avant les miennes,
-ni que je me préfère le genre humain. Car il peut arriver que je
-n'aime ni lui, ni moi. C'est en effet ce qui arrive. Ibsen m'en est
-garant.
-
-Dans l'océan des hommes, dans la tourmente de l'infini, je suis comme
-la barque à un seul rameur, pour tout faire, pour tenir la barre et
-veiller à la voile; j'ai mis à la cape dans la vie; et je fuis dans
-le temps. A la vérité, je ne sais pas pourquoi: l'issue est certaine,
-et je ferai toujours naufrage; mais tel est le moi: il ne pense
-qu'à son salut, ou, si l'on veut, à sa perte. Que m'importe tout le
-désert, tout ce vide éternel, toutes les vagues de la tempête, tous
-les sables de l'océan, quand bien même en chaque atome il y aurait
-un homme?--Je ne puis tenir de frères que de la main véritable d'un
-père. Les discours, ni les vastes mots ne sont pas assez paternels
-pour mon âme; les plus belles paroles n'ont pas assez de sang
-pour mon cœur, qui est de sang. Et même les plus belles, qui sont
-abstraites, me semblent les plus mortes. Pourquoi non? Suis-je si sûr
-de vivre?--C'est là aussi que je ne puis avoir foi, faute d'un père:
-pour l'accepter, il faudrait au moins connaître celui qui m'a fait ce
-don mortel de la vie.
-
-Ibsen a cessé d'être démocrate, quand il a cessé de croire. A
-quoi?--A tous ces mots, qui sont des morts et qui n'ont ni chair ni
-sang. Ce qui fait l'espérance et la paix des esprits médiocres, fait
-le désespoir des autres. Les idées sont presque toujours les mêmes en
-tous les hommes: ce sont les hommes qui diffèrent.
-
-
-L'AUBERGE DANS LE DÉSERT
-
-La Norvège montre Ibsen, comme étonnée de l'avoir produit. Il est
-le grand spectacle de Christiania; on va l'y voir; on y mène les
-étrangers, on le nomme dans la rue, et dans la salle publique où il
-lit les journaux, en buvant une boisson forte, on le désigne aux
-curieux.
-
-Il ne hait pas qu'on l'admire; pour le reste, il ne s'occupe pas des
-autres. Il ne lit point, sinon les nouvelles; ni livres, ni poèmes;
-il ne va jamais au théâtre, pas même à ses tragédies. De même,
-il passe dans la rue, sans s'arrêter aux menues comédies qui s'y
-jouent. Ses regards saisissent les gestes, les traits et les visages,
-comme une proie qu'ils dissimulent; puis ils se referment sur le
-butin, comme on pousse une porte sur un trésor; l'esprit, quand il
-est seul, pèse ensuite ses trouvailles dans la chambre secrète, et
-l'imagination façonne la matière. Ibsen est bien de l'espèce rapace,
-à l'égal des oiseaux de nuit: ils ravissent au vol, plus muets que
-l'éclair; puis ils dévorent, solitaires; et avares, ils se repaissent
-longuement.
-
-Ces hommes-là vivent en ennemis au milieu des autres. Ils dérobent
-la vie pour la refaire. Ils n'ont pas pour elle la bonhomie de ceux
-qui la copient. Puissants et inflexibles d'esprit, ils sont timides
-dans l'action; leur âme volontaire ne cède à rien ni à personne; mais
-dans la rue, ils cèdent le pavé. Cependant Ibsen, marchant à petits
-pas, les yeux baissés et les bras immobiles,--si on le heurte, si
-on le salue et le force à sortir de soi; ou si, dans son fauteuil,
-presque caché derrière un journal, on le tire de sa lecture,--il
-montre d'abord un visage hérissé et sévère, les yeux froids sous
-les lunettes d'or, et ce vaste buisson de cheveux et de barbe,
-broussaille où il a neigé, et où la bouche la plus amère semble
-prête à décocher une flèche de fiel. Qu'il lève la tête ou qu'il se
-retourne, quand il se croit regardé, l'homme sans liens aux autres
-hommes prend d'abord sa défense, qui est cet air dur où l'ennui
-timide se retranche et refuse l'accueil. Puis il sourit, ayant
-reconnu un porte-flambeau ou un esclave. Mais déjà ce n'est plus lui.
-
-Ibsen, tous les jours, s'en va donc lire les nouvelles dans le salon
-d'un hôtel. Que fait-il, cependant, dans la salle commune d'une
-maison, où les passants vont et viennent? Ce n'est pas assez qu'il
-suive des yeux les mouvements d'une ville, le concours de toutes
-ces fourmis dans les tranchées et les tunnels de la fourmilière.
-Est-ce bien comme on l'a dit, qu'il épargne la dépense des journaux?
-Non; quand cette raison ne serait pas mauvaise, elle ne peut pas
-seule être la bonne: Ibsen, à soixante-dix ans, n'a pas pour règle
-de gagner une ou deux couronnes sur les marchands de papiers. Je ne
-comprends pas un grand homme de cette manière basse.
-
-Non. Je vois dans Ibsen, à l'hôtel, une image taciturne et séduisante
-du voyageur sédentaire, en son exil sans retour. Il porte la vie
-du solitaire à ces limites confuses, où elle cesse presque d'être
-humaine. Se sentir étranger à tout, voilà l'excès de la solitude.
-Ibsen, chaque jour, va vivre en banni, à l'auberge, dans le
-va-et-vient de tous ceux qui passent, étrangers les uns aux autres et
-à lui plus qu'à personne. Qu'ils soient de son pays ou non, il n'est
-pas du leur.
-
-Quoi? Un si profond délaissement se démunit encore? Oui, le profond
-ennui d'être étranger à sa propre vie met le comble à la profonde
-amertume de l'être aux autres. Où la goûter mieux, et toute cette
-amère folie, que dans une salle publique, au milieu d'un hôtel qui
-regarde sur le port, et les navires en partance, par delà une rue où
-le double flot des hommes monte et descend?--A la bonne heure, c'est
-être là dans la vérité de notre condition. Ici, après une lecture sur
-le vol des mouches, relevant le front, à peine si l'on se reconnaît
-soi-même pour soi-même; et la brume où flotte la pensée ne s'étonne
-pas du brouillard, où les mâts, dans la rade, finissent de filer la
-quenouille d'un jour lugubre à jamais révolu.
-
-Étranger parmi des étrangers, dans une vie étrangère à toute
-espérance, voilà ce que le solitaire rumine d'être et l'image qu'il
-se forme de la destinée humaine, quand il s'assied dans l'auberge de
-la plus noire solitude, qui est le désert des hommes.
-
-
-
-
-VIII
-
-LA MORT FROIDE
-
-
-L'orgueil de l'intelligence est le plus stérile de tous; c'est aussi
-le plus tenace. Il est sans joie, et désolé en ce qu'il console
-d'être sans joie. Il reste à ceux qui n'ont plus rien, et à qui il a
-fait tout perdre. Toute autre domination donne le contact de la vie;
-celle-ci en écarte au contraire.
-
-Les passions du cœur sont pareilles à la mer, dont la jeunesse est
-éternelle, et le charme, et la folie: même les tempêtes, quand elles
-tuent, emportent la pensée dans un tourbillon magnifique. Mais
-l'intelligence est un glacier solitaire; et il faut finir la nuit,
-couché sur le morne océan de la neige.
-
-L'orgueil de l'esprit est un artisan d'ennui incomparable. C'est
-le tisserand des ténèbres. Partout la nuit, la profonde nuit.
-L'intelligence ne prend connaissance que de la nuit: seule à seul,
-il ne se peut pas que l'homme la supporte. La nuit est le métier et
-la soie; la Parque, la fileuse et l'étoffe qu'elle tisse. Toutes les
-idées sont tissues sur le canevas de la nuit.
-
-L'esprit sécrète dans le vide, comme l'abeille fait la cire. Mais
-l'abeille ne sait pas ce qu'elle fait, car elle est esclave dans sa
-république. La joie de penser ne survit pas à la prime jeunesse; ou
-sinon, et si elle y suffit, c'est à une nature bien petite. Tout être
-fort secoue l'orgueil de l'esprit, comme un chien ses puces. Quand il
-est trop tard, on se tend à l'amour d'une convoitise sans bornes, et
-peut-être sans illusion. Car il est toujours trop tard.
-
-La vue déserte du passé, ce réceptacle de mélancolie,--voilà
-l'horizon de l'orgueil. Et la pire douleur s'avance, pareille à
-l'heure que l'on n'évite pas: la certitude qu'on a été ce qu'on
-devait être, et qu'on ne pouvait faire autrement que l'on n'a fait.
-
-On se sent plus léger après avoir pleuré. Aussi, jamais, dans Ibsen,
-on ne pleure. La volonté est l'âme d'un monde froid, une imagination
-sombre et sans pitié. Face à face, dans la neige, avec la nuit: que
-reste-t-il?--La force de pousser la lutte jusqu'au bout. Pour unique
-espérance, l'esprit se promet le repos dans le calme du rêve. Car il
-faut céder enfin. Le moi n'est pas le plus fort. Il y a beaucoup plus
-puissant que lui: et c'est la nuit.
-
-Le dernier mot est à la force. La force est la seule morale du moi et
-du monde réel, qui est le monde des corps. L'amour même du vrai est
-un culte de la force. Je vois un amour de soi, et sans partage, dans
-l'inexpiable culte de la vérité: on abonde en soi-même; et que tout
-le reste s'y range, ou qu'il en souffre, s'il veut: quelque chose
-qu'on fasse, avec la vérité, on a toujours raison. C'est l'histoire
-de tous les fanatiques; et que la vérité de l'un soit l'erreur de
-l'autre, quelle meilleure conclusion? «Qu'est-ce que la vérité?» dit
-Ponce-Pilate. Du moins le préteur romain ne s'en fait pas accroire;
-il pourrait répondre: «la vérité? c'est mes légions.» L'abus de la
-vérité est un abus de la force. Je le veux; mais qu'on ne me donne
-pas cette église pour le temple du juste. La vérité, toute sa vie,
-Ibsen y incline; il y fait tous les sacrifices; puis, il sait ce
-que cette foi lui coûte. Mais quoi? Il faut se soumettre. Une bonne
-tête doit céder à la force: toute révolte est absurde, indigne de
-l'intelligence. Voilà, dans la nuit noire, de quoi aiguiser comme un
-couteau le tranchant glacé des ténèbres.
-
-
-ÊTRE SOI-MÊME
-
-Ibsen tient bon jusqu'à la fin: il ne veut pas se donner tort.
-Comment le voudrait-il, puisqu'il ne le peut pas?--Nos idées ne sont
-si fortes et ne nous sont d'un si grand prix, que parce qu'à la
-longue elles nous façonnent.
-
-Il importe peu que ce que nous pensons nous désespère. Il nous
-faut penser comme nous sommes. En vertu de quoi nous avons des
-pensées contraires, qui se combattent sans merci, image de notre
-contradiction. Ibsen se contredit, comme nous sommes tous forcés de
-faire, si l'intelligence ne le cède pas en nous à la passion. Couché
-dans le désert glacé où l'empire du moi ne connaît pas de limites,
-il tremble de tous ses membres; il n'a même pas besoin de lever les
-yeux, pour savoir que l'avalanche pèse au-dessus de sa tête, et que
-la catastrophe est pour demain. Il sait donc ce qui l'attend; mais il
-ne peut faire autrement que de se coucher sur la place et de dire:
-«Voilà par où j'ai pris pour venir en ce lieu; or le chemin que
-j'ai suivi est celui que vous devez prendre.» Être soi-même,--il ne
-nie point qu'il l'a voulu; loin de là, puisqu'il le veut encore. Le
-glacier, l'avalanche et la nuit lui font horreur; mais dans ce froid
-nocturne, il persiste à croire qu'il n'y a pas de plus belle couche
-pour un homme.
-
-Dans les victoires de la raison, quel profond désenchantement de la
-raison! Qu'elle est morte, dans toute sa gloire! Que sa parfaite
-logique est peu persuasive! Qu'elle m'est de peu quand elle est tout!
-Il est bien vrai que je ne vis pas de théorèmes; et, à cet égard,
-la différence du plus juste, du plus étendu en ses conséquences, au
-plus pauvre et sans suite, n'est pas grande. J'ai connu tous les
-jours davantage combien l'amour et la foi vont ensemble: la vie porte
-là-dessus. La foi est vraiment née de l'instinct; et l'instinct
-fait tourner les mondes, qui ne savent même pas s'ils tournent,
-et n'ont aucun besoin de le savoir, pour tourner. Il va sans dire
-que l'instinct, comme la passion, paraît une faiblesse aux gens de
-raison, et presque une face du crime. Leur sagesse prévoit un siècle
-et un monde sans passion, comme on a compté sur un âge sans péché.
-Mais pourquoi s'en tenir là? et pourquoi pas un monde sans vie? La
-sagesse ne sera vraiment sage que si elle se passe de la vie.
-
-C'eût été le compte de l'intelligence. Être soi-même, dit Ibsen; il
-sait à quoi il se condamne: toujours le nom de l'amour lui vient aux
-lèvres; le regret d'aimer l'obsède. Être soi-même, fait-il par force,
-mais aimer, rien ne vaut que d'aimer, qui est à dire: de n'être pas
-soi-même. Ibsen distingue en vain la loi des hommes et la loi des
-trolls, celle des êtres libres qui commande: «Sois ce que tu es,»
-et celle des êtres bornés qui dit: «Suffis-toi à toi-même.» Je vois
-partout des trolls, et presque pas un homme. L'idée d'être un homme
-infatue tous les hommes: comble de ridicule en presque tous. Comme
-s'il était permis à leur indigence d'y prétendre; et comme s'il n'en
-coûtait pas toute leur fortune, même aux héros.
-
-Qu'on le donne, qu'on le prenne, qu'on le rende, il n'est point
-d'amour qu'à ne plus être soi. Le supplice du moi est-il donc
-fait pour tous?--A quoi bon y précipiter la foule des hommes, que
-son pauvre instinct eût sauvée, mille fois plus sûr que toute
-sagesse?--Être soi-même? Comme si plus d'un homme l'était, ou pouvait
-l'être, tous les vingt ans, entre vingt millions? Comme s'il y
-trouvait, non pas même la joie, mais seulement un peu de repos? Comme
-si toute la beauté, toute la vertu, toute la force humaine enfin
-d'hommes en nombre infini, n'était pas à ne jamais être soi-même,
-supposé qu'il leur fût possible de choisir?--Bien loin qu'ils doivent
-l'être, qu'ils ne vivent au contraire qu'à la condition de ne l'être
-pas. La pire trivialité n'est point du tout d'être comme les autres;
-mais, n'ayant point reçu le don mortel de l'originalité, de prétendre
-à en avoir une. O la triste singerie! En vérité, c'est aux singes que
-le royaume des cieux n'est pas promis.
-
-
-L'AMERTUME
-
-C'est l'excès de ma joie qui fait l'excès de ma misère.
-
-L'amour sans bornes de la vie est l'espace infini où je succombe. Je
-tremble à cause que j'aime. Je m'éveille dans l'épouvante, à cause de
-la splendeur du rêve où je m'endors. Et l'horreur du néant se mesure
-à la beauté enivrante de vivre.
-
-Quand on mesure la passion la plus puissante et l'effort le plus
-noble de l'âme à l'effet qui les suit, le cœur se brise de tristesse:
-la flèche trempée dans le curare ne contracte pas les muscles, et ne
-les frappe pas d'une roideur plus convulsive. La déception est encore
-plus tétanique, si l'on compte la force que l'on a pour agir et pour
-aimer, à la trahison du monde. L'intelligence a si peu de part à ce
-profond ennui, qu'elle donne raison au monde. Que ferait-il de cet
-amour, de cette force, de cette riche action? Il ne lui en faut pas
-tant. Il se défie: là dessous, il sent le moi qui se cache.
-
-Quelle vaste dérision! Une moquerie inhumaine fait mon immense
-perspective. Et je n'y puis répondre par la raillerie: même jouée,
-mon âme ne joue pas. Vouée au rêve, et en sachant la suprême vanité,
-elle préfère ses miracles à l'horrible insulte de ce désert. A la
-dérision de la vie, répond la grande amertume.
-
-Déception perpétuelle, ennui total, vide au noyau des passions les
-plus pleines, et, chemin faisant, une joie merveilleuse qui n'a
-pas de sens,--rien ne pourra me forcer de faire l'écho au rire qui
-m'insulte. Mon amour de la vie me confond bien plus que ma tristesse.
-Car pourquoi me duper ainsi moi-même, et d'une telle ardeur que
-chaque instant renouvelle?
-
-A quoi mesurer la grandeur du moi, sinon au désespoir qu'il y trouve,
-et au défi passionné de rédemption qu'il y nourrit?--De là naît
-l'amertume. Ibsen est bien amer.
-
-L'amertume est l'ironie naturelle aux âmes fortes. La salutaire
-amertume vient du moi et y retourne. Elle est comme une Victorieuse
-qui, debout et seule dans la victoire, laisse tomber ses droits: A
-quoi bon? et que ferai-je du triomphe? Triompher pour triompher? Mais
-je ne suis pas un petit enfant qui joue, pour m'en satisfaire. Après
-s'être bien roulé sur le sable, l'enfant a sa mère, qui le met à
-table, le caresse et le couche près d'elle, veillant sur sa nuit.
-
-Salutaire amertume pourtant, en ce que le cœur y compare sans cesse
-l'extrême, l'unique douceur de l'amour. Il est bien passé, le temps
-où l'on pouvait être plus amer aux autres qu'à soi-même. Le moi,
-c'est l'astre qui compte ses instants et qui se sent descendre. Ha!
-bien plus encore: c'est le soleil passionné de la vie, à son couchant
-dans la mer de la mort.
-
-Le moi, c'est la mort.
-
-
-LE DÉSIR D'AMOUR
-
-Pour se rendre plus noble, et pour croire à sa noblesse, le moi se
-fait tout esprit. Il abdique volontiers les passions, et, loin de
-l'instinct, il s'intronise dans le royaume mort de la connaissance.
-Il le croit faisable, du moins. Dans la pratique, l'esprit ne conçoit
-guère un autre lui-même; et il n'y croit pas.
-
-Le moi n'aime pas qu'une personne humaine soit entée sur sa personne.
-Il se défie de ce scion vivant qu'on veut insérer à sa tige. Il se
-plairait plutôt à ébrancher les arbres voisins: car tout lui fait
-ombre. Qu'il le veuille ou non, le moi est le profond ennemi de
-l'amour.
-
-Pour ses premières armes, et sans même y faire effort, l'amour tue
-le moi. Dans la femme la plus pervertie, il lui reste cette force.
-C'est pourquoi la tentation est si aiguë de faire souffrir les femmes
-qui nous aiment,--et pourquoi tout bonheur est perdu, si l'on y cède.
-Ceux qui ont passé par là, ont su, depuis, la grande vengeance du
-cœur: pas une raison de tourmenter ceux qui nous aiment, qui ne soit
-folle. Que les femmes soient amères comme la mort: mieux vaut encore
-souffrir par elles, que de les faire souffrir.
-
-Après tout, la douleur est la marque de l'amour. La pitié vient
-au cœur pour ce qu'on aime. Amour, à toute force, veut effacer la
-douleur. Il n'en est qu'un moyen: à soi, qu'amour la prenne. Dans une
-âme puissante, le désir de la consolation est pareil à la convoitise
-de la volupté la plus tranchante; et la soif est égale de bercer une
-créature dans le bonheur qu'on lui donne, et dans la souffrance qu'on
-lui fait oublier. Telle est la récompense infinie de l'amour: un
-oubli de soi.
-
-L'esprit l'ignore. Le grand désir d'amour, c'est la pitié: plaindre,
-et même être plaint. Le moi est un adulte, presque un vieillard:
-il méprise ces berceaux; il ne comprend guère cette douceur; il
-la repousse. Ibsen, plein de dons qu'il n'a pu faire, connaît la
-victoire, de ce cruel amour qui n'a point de pitié, qui ne procure
-pas l'oubli, et n'offre enfin à l'homme que les délices d'un combat.
-Vivre toujours tendu, l'épée à la main; toujours agir, et toujours
-marcher droit, même dans le vide, même quand on le sent aussi vide
-qu'il est; toujours se débattre, pour toujours dominer, et sur un
-empire misérable: quelle dureté! Quel absurde parti! Et, sur le tard,
-si l'on regarde derrière soi la route méprisée, puisqu'on a fini de
-la parcourir, quel regret!
-
-Je vois dans Ibsen une douleur bien rare: il n'a pu s'oublier. La
-merveille n'est pas de garder la mémoire, c'est d'en souffrir. Son
-désespoir lui rappelle que riche du grand amour, il n'a pas su en
-être prodigue. Il faut plaindre les pauvres de cœur, mais combien
-plus ceux qui sont les plus riches, et nés pour donner: à la fin, ils
-se déplorent eux-mêmes, et leur richesse qu'on envie. Car ce n'est
-encore rien d'avoir tant à donner: considérez la misère de n'avoir
-pas trouvé à qui l'on donne. On demeure en soi, malgré soi. On tue
-l'amour, sans le vouloir, à force de le chercher. Et sans plaisir: on
-n'a même pas eu la joie du meurtre, cette basse passion du moi, qui
-fait les âmes meurtrières.
-
-
-
-
-IX
-
-LE MOI EST LE HÉROS QUI DÉSESPÈRE
-
-
-O la dure passion, celle d'être! Chaque heure du jour la renouvelle.
-Tout est beau; tout est sans prix; et tout fuit. L'amour n'est-il
-pas beaucoup plus impitoyable que la haine?--L'amour me fait sentir
-à tout instant la valeur et l'étendue de ma perte. Le bonheur des
-saints est celui-ci: ils possèdent davantage à mesure qu'ils perdent.
-Tout ce qui leur est pris d'instant en instant, leur fait un étrange
-avancement d'hoirie. J'entends la gaieté des saints. Pour tel que va
-le commun des hommes, les optimistes jouissent le moins de la vie, il
-me semble; ils ignorent les délices tremblantes de la possession très
-précaire, qui la font goûter cent fois dans le cœur et dans la pensée
-comme par le fait de la chair même.
-
-O de toutes les passions la plus dure,--celle d'être! Plus tu aimes
-la vie, et plus tu désespères de vivre. Car, tu en sais bien la
-fin: ici un souffle; et la lumière est éteinte. Et que cette divine
-illumination brille sous le ciel sans moi?--Quel abîme de désespoir
-m'ouvrent mes seules ténèbres!
-
-Les sages sont sans doute les médiocres, selon l'opinion des anciens.
-Et les médiocres sont les indifférents. Mais les plus tristes aiment
-le plus la vie. Ils sont l'âme du sablier qui s'écoule. La profonde
-amertume est déjà sur la langue des hommes, qui ont baigné de tout
-leur être dans la lumière du soleil, qui l'ont aspirée par tous les
-pores, comme un fleuve de miel. Ce n'est pas à cause que mon père
-a mangé du fruit vert, que j'ai la bouche agacée du goût aigre;
-mais parce qu'il a trop aimé le miel, et que mes lèvres en sont
-barbouillées: elles l'ont été dès les siennes. Chaque jour, cette
-onction délicieuse s'épuise; et plus je la dévore, plus j'en suis
-avide; et ma gorge se fait très amère.
-
-Ibsen est le type de la grande amertume. C'est le goût propre de la
-vérité. Et son propre mouvement, c'est qu'elle dévaste.
-
-Qui peut nier l'importance souveraine de Dieu pour la vie de
-l'homme?--Je laisse de côté la conduite; car, si la peur n'a point
-créé les dieux, la crainte suffit à créer les lois. En politique, les
-plus forts s'arrangent toujours pour être les plus justes; ou pour le
-paraître, ou pour forcer les plus faibles à le croire, s'ils ne le
-sont pas. Mais bien plus que la cité, c'est le bonheur de l'homme qui
-est en jeu. Il est étonnant que si peu de gens s'en doutent. Comme
-le sang coule dans les veines, l'attrait du bonheur se répand, dès
-l'origine, dans l'âme vivante. Toute la vie gravite vers le bonheur.
-C'est la première loi. Rien n'est calculable que selon elle. Je ne
-pense point qu'une orbite y satisfasse, sinon celle de la foi, et
-si l'on veut, de l'ignorance. Je ris d'une sagesse qui détruit le
-bonheur. Athènes n'a pas si mal fait de donner la ciguë au trop sage
-Socrate. Je ne vois point de bonheur qui ne justifie toute ignorance.
-Si pauvre soit-il, et si épaisse qu'on la voudra. Ibsen en est plein
-d'atroces exemples: jusqu'à la fin, il montre qu'un même coup de vent
-emporte l'ignorance et les semblants du bonheur. Il ne jouit pas de
-son œuvre; il en pèse les ruines. «Écoutez-moi bien,» dit Solness.
-«Tout ce que j'ai réussi à faire, à bâtir, à créer, à rendre beau,
-solide, et noble cependant,--tout cela, j'ai dû l'acheter, le payer,
-non pas avec de l'argent, mais avec du bonheur humain. Et non pas
-même avec mon propre bonheur, mais avec le bonheur d'autrui.»
-
-Il faut croire, et ne pas le savoir. Ou, il faut ne croire à rien,
-mais ne pas s'en douter.
-
-On nous parle sans cesse des anciens, qui, dit-on, n'avaient pas
-besoin de Dieu pour vivre. En effet, il leur en fallait cent, et
-plutôt que de n'en pas avoir un, ils s'en donnaient mille. Qu'importe
-l'opinion de deux ou trois philosophes? Ils n'ont jamais compté
-pour rien. La philosophie n'est jamais qu'un dialogue des morts.
-Il faut des dieux aux vivants. Sauf quelques maîtres de danse qui
-inventent l'histoire pour s'en faire des arguments, tout le monde
-sait que la cité antique est née du culte. La religion est mêlée à
-tous les actes de la vie publique. Le peuple y est plus dévot qu'il
-ne l'a jamais été depuis. La cité antique est fondée sur l'autel des
-dieux. Toute la différence est que ces dieux ne commandent point la
-vertu ni le scrupule par leur exemple; mais les lois y ont toujours
-suppléé, et fort durement. La manie de confondre la religion dans
-la morale n'est pas le fait d'un esprit bien libre. Que toutes deux
-se soutiennent, il est vrai; mais inégalement. L'une se passe fort
-bien de l'autre,--qui est la religion. La morale ne lui rendra
-pas la pareille: elle ne peut. C'est à la vie même que se lie la
-religion; elle procède de l'instinct le plus radical dans l'homme, le
-désir de vivre. La morale n'est, toute seule, qu'une règle générale
-de convenance: il s'agit d'accorder les actes et les appétits de
-chaque homme à ce qu'exige le puissant instinct commun à tous. C'est
-pourquoi la morale varie; et la religion ne s'en soucie guère: elle
-ne s'inquiète pas de ces variations; car le fond de l'homme demeure
-le même.
-
-Il n'est pas un de ceux qui invoquent les anciens, qui pût souffrir,
-un seul jour, la vie antique. Gœthe était plus prudent: il voulait
-que l'on accordât l'ancien plaisir de vivre et la souffrance
-nouvelle. Et enfin, ces temps sont fabuleux. Quoi encore? Les grandes
-âmes, dans l'antiquité, étaient tristes aussi.
-
-
-L'ironie n'est pas médiocre de voir les grands esprits rejeter la
-religion, sans pouvoir se défaire de la morale. Ibsen est admirable
-dans cette entreprise. On lui croirait des remords. Je sais bien ce
-que c'est: sur les ruines, c'est le cri de la vie.
-
-La morale est le journal de la religion. On brûle tous ses livres,
-et on ne peut se passer de lire le journal. Ibsen se rend peu à peu
-entièrement libre de Dieu, du culte et de toute église. Il ne se
-délivre pas de soi. Il essaie en vain de dépouiller la morale. Pas
-un homme un peu profond ne ferait mieux que lui: nous nous regardons
-trop faire. Quand nous invoquons le plus la vie, et que nous portons
-plus avidement la main sur elle, c'est qu'elle nous échappe. De
-quoi s'affranchit-on?--De la vie, et non de ce qui la gêne. On ne
-dépouille pas même l'instinct de vivre: on ne rejette que le goût qui
-y attache. Et l'on ne peut se délivrer de la conscience. C'est le
-contraire qu'il faudrait faire, si l'on était sage; mais c'est ce qui
-n'est pas possible. La sagesse ne manque pas tant que les moyens.
-
-Pour être libres, et par une pente fatale, nous détruisons tout ce
-qui n'est pas le moi: c'est en vain. Bientôt, en dépit de tous les
-efforts, le moi rétablit ce qu'il a voulu détruire. Mais la joie a
-payé les frais de la guerre.
-
-Quiconque arrive à la connaissance de cette détestable contradiction,
-se désespère: il s'est découvert une incurable maladie. Et ceux qui
-ne la découvrent pas, font pitié à penser: ce sont des infirmes qui
-proposent leurs béquilles et leur paralysie en panacée non seulement
-aux malades, mais aux gens bien portants.
-
-L'esprit n'exige aucunement le bonheur de l'homme, ni la vie. Voilà
-ce qu'on ne peut trop redire. Cet impassible ennemi tend à tout le
-contraire. Comme s'il devait tant s'agir de l'esprit, quand il s'agit
-d'abord de vivre?
-
-
-Ibsen se replie sur soi-même, comme la forêt que courbe un éternel
-orage, et le vent la fait moins ployer qu'il ne la violente. Ainsi
-nous tous, qui sommes sans espoir, nous vivons en Norwège. C'est un
-climat de l'âme; et il règne aussi en Angleterre, quelquefois, et
-parfois aussi en Bretagne. On peut quitter un pays, et se porter dans
-un autre; on laisse l'océan derrière soi. Peut-être même, l'amour
-aidant ou, s'il en est, une autre occasion divine de fortune,--l'âme
-connaît-elle diverses saisons. Mais le climat de la pensée, une
-fois établi, ne varie guère; l'intelligence le fixe une fois pour
-toutes; et le siècle nous y retient avec une inflexible rigueur. On
-ne s'échappe pas; ni on n'échappe au monde, ce qui est pis. Que ce
-monde-ci croie à la joie, et qu'il la goûte, ou qu'il ait l'air d'y
-croire, il fait comme s'il y croyait. De là vient la loi sans pitié
-que la foule des hommes fait peser sur l'homme sans espérance. Il
-n'est pas aimé, ni même haï, si l'on veut: il est mis à l'écart. Il
-a voulu l'être; ou plutôt il y a été forcé, en vertu de sa nature,
-à raison de ce qu'il est et de ce que sont les autres. Mais combien
-ils se sont tous compris, à demi mot, sans se concerter, pour rompre
-tous les ponts entre les deux rives. Voilà notre Norwège et le
-climat social de ceux qui, privés de Dieu, ne se peuvent passer de
-Dieu; à qui la vie ne rend presque rien de l'immense trésor qu'ils y
-placèrent, et qu'ils y ont perdu.
-
-Il n'est pas si facile que les rhéteurs et les médiocres le
-prétendent, de se faire un Dieu du genre humain. Le corroyeur de
-Paphlagonie a beau se frapper sur la cuisse, le dieu dont il est
-membre, et l'une des plus fortes bouches, ce dieu n'est pas de ceux
-qu'on accepte les yeux fermés, ni à qui l'on se livre: car adorer,
-c'est se livrer. Mais au contraire, ceux qui ont été si puissants
-que de se soustraire à toute contrainte, et de tout immoler, même
-le bonheur, à la passion d'être libres, ceux-là, qui ont repoussé
-le meilleur maître et le plus beau de tous, ne sont pas près de se
-livrer à la première puissance venue. Eût-elle nom «Humanité», elle
-n'est pas si belle que son nom; et comme il faut toujours que des
-hommes vivants fassent un corps aux abstractions, pour qu'elles
-aient l'air de vivre, celle-ci leur emprunte une laideur par trop
-insolente, même dans une idole.
-
-Que reste-t-il en cette extrémité?--Une douleur passionnée d'avoir
-vécu, que le désespoir de mourir rend manifeste; et le regret sans
-fin de l'unique bonheur: c'est le regret du grand amour; et, ne
-l'ayant pas reçu, le remords de ne s'être pas entièrement donné
-soi-même. Car à moins de l'éternelle vie, cette vie ne nous est rien
-que la somme de tout ce que nous pouvons perdre.
-
-Dans les honneurs qu'on lui a rendus, Ibsen m'a paru le plus
-dédaigneux des vieillards. Au banquet que lui offrirent les femmes
-libres, il fit en deux mots l'éloge de la famille. Ayant dîné avec
-eux, il dit aux révolutionnaires qu'il allait finir la soirée chez
-le roi; et aux courtisans il annonça, du ton discret ordinaire à son
-exquise politesse, qu'il irait souper chez les anarchistes. Ce grand
-homme ne croit plus guère aux idées. L'artiste seul demeure. Il est
-fidèle, par tempérament, à la fiction d'une vie libre et pure. Avant
-tout, sa fibre est morale: c'est elle qui fait le lien entre les
-contradictions. Il a la conscience forte, comme il a de gros os.
-
-Je suis d'un œil avide son déclin furieux. Une immense amertume se
-fait jour dans son indulgence et son mépris. Il ne pense qu'à soi;
-il ne vit que pour soi; et sans doute avec horreur. Les outrages de
-la fin, les atteintes de la vieillesse et de la mort, il se roidit
-là contre, comme on se défend d'une irréparable injure. Il fait le
-brave. Dans ses maux, il lève la tête, et je crois l'entendre faire
-son _Oraison du mauvais usage des maladies_.
-
-
-Je m'irrite, parce que je suis seul; et qu'il ne me reste rien.
-
-Je n'avais que la vie. Je la méprisais comme un néant. Et pourtant,
-elle seule était solide; elle est encore tout ce que je tiens, et qui
-déjà m'échappe. Ainsi, je suis enchaîné tout entier à ce qui n'est
-presque point. Précieuse et misérable vie; fortune qu'il faut perdre,
-et qu'on ne retrouve pas; nulle et réelle toutefois, en ce qu'elle
-est la seule où l'homme puisse atteindre, dès l'instant qu'il ne peut
-plus sortir de lui.
-
-Elle ôtée, je perds tout: et je me le dis sans cesse. Et le cours du
-soleil, l'ombre qui me suit, sans cesse le répète. Le vieillard est
-celui qui fait les comptes de sa perte et qui ne peut s'en détacher,
-chaque heure effaçant un nombre à la colonne des chiffres: à l'avoir
-de mon bien, plus qu'une page; plus qu'une demie; plus que trois
-lignes; plus... Qui me consolera dans l'ignoble extrémité de ne plus
-être? Sont-ce les hommes? Mais ils continueront bien d'être sans moi.
-Il faudrait que je crusse infiniment à moi-même, pour un peu croire à
-vous. Mon éternité seule pourrait être le gage de la vôtre.
-
-Vos bons offices ne m'aideront pas à mourir. La sainteté ne dépend
-pas de vous. Il est trop tard. Je vous en veux de ce que vous n'avez
-pas fait, d'abord, en voyant ce que depuis vous vous mêlez de faire.
-Vous m'aiderez bien à mourir?--C'est à vivre qu'il fallait m'aider:
-j'y aurais pu garder foi; vous l'avez ruinée de bonne heure, au
-contraire. Je n'ai rien dû qu'à moi seul. Et s'il n'avait tenu qu'à
-vous... Désormais je suis pour moi-même ce qu'autrefois vous fûtes;
-et ce que j'étais alors pour moi, vous l'êtes en vain: je n'y crois
-plus.
-
-Je vous le dis amèrement: vous ne m'avez pas connu.
-
-La force de l'homme qui ne s'emploie ni dans la politique, ni dans
-les journaux, ni dans les affaires, ni dans les armes est ce que
-l'on connaît le moins. Il n'est médecin ou savant ingénieur qui ne
-se croie bien plus utile qu'un saint ou qu'un grand poète,--et,
-après tout, qui ne le soit. Je n'y contredis plus. Mais quand les
-gens d'affaires, le soir, se mettent au lit, ils se couchent assurés
-d'avoir donné un effort incomparable, ayant usé du jour à leur
-profit, et à celui des autres hommes par surcroît. C'est en quoi ils
-se trompent. Pour le prix et l'utilité, il va sans dire que le labeur
-de ces hommes affairés vaut son poids d'or; et chaque médecin, chaque
-journaliste est un digne Titus qui, sur le tard de la nuit, peut se
-rendre le témoignage de l'empereur romain. Mais pour la force et la
-valeur qui bat au cœur d'un homme, un saint dans sa cellule, et le
-grand poète devant son écritoire, ne souffrent pas qu'on les compare
-à personne; et pourtant, ni le premier ne se vante, ni le second
-n'est sûr de rien. Ils disent comme moi: «Je suis ma propre ombre...
-Ma conscience inquiète me torture. J'ai vu, soudain, que tout,
-vocation, travail d'artiste, et le reste, ce ne sont que des choses
-creuses, vides, insignifiantes, au fond.»
-
-Il vous est trop facile aujourd'hui de m'entourer, après m'avoir
-condamné à la fuite. Qu'ai-je à faire de vos louanges? Ce n'est
-même pas un semblant d'amour: car on n'aime en vérité que ceux qui
-souffrent; vous m'avez laissé souffrir solitairement.
-
-
-Que suis-je pour vous? Rien de plus qu'un nom, une façon de statue.
-Vous me montrez aux étrangers, je le sais. Vous me couronnez comme
-un mort: c'est les tombes que l'on fleurit. Je vous saurai gré
-de l'admiration, quand la pierre du sépulcre sera chaude de vos
-lauriers. Mais qui aime les tombes? On se glorifie d'elles, qui ne
-nous sont rien. En moi, vous ne vantez que vous. Je n'ai jamais pensé
-à vous vanter en moi.
-
-C'est l'amour qu'il me fallait, et quand je pouvais le rendre, aussi
-vif, aussi chaud que je l'ai senti: jeune et fort, comme j'étais, et
-comme il me semble si indigne de ne plus être. Alors, j'eusse vécu;
-et tout eût été changé. Oh! combien je vous reproche la vie que j'ai
-tant de fois découverte, et que je n'ai pas possédée! Ce soir, je
-regarde derrière moi; je pense avoir fait le rêve de vivre, comme le
-pauvre, mourant d'inanition, songe dans son dernier sommeil qu'il
-s'assied au haut bout de la table, pour un festin royal.
-
-Vous protestez en vain de vos sentiments pour moi. Il est trop tard,
-vous dis-je. Il est trop tard; et peut-être, pour tout.
-
-Il est trop tard pour me plaire au succès. Nous ne parlons plus la
-même langue. La jeunesse est passée. Je ne sais plus me vendre. La
-monnaie du bonheur n'a plus cours dans ma maison. Qu'en ferais-je?
-La douceur de vivre, la joie des passions au soleil, l'ivresse de
-croire et de gravir la montagne, quand on ne pense même pas jamais
-descendre, voilà les biens que vous ne pouvez pas me donner. Pourtant
-vous avez su me les prendre. Tous vos trésors prodigués ne me les
-rendraient pas. La fortune et la gloire, comme vous dites, ne sont
-que la rançon d'un prisonnier, que vous avez fait mourir dans sa
-prison, avant de le délivrer. Je suis maintenant captif de la mort.
-Perdu dans ce terrible infini du vide, où l'homme ne tombe peut-être
-au précipice que poussé par la désolation, ou pour avoir glissé sur
-l'arête d'une route glacée,--je roule maintenant sur la dernière
-pente.
-
-Laissez donc. Je vous dis merci; je prends vos offrandes; et votre
-applaudissement fait un bruit agréable à mes oreilles. Mais ne
-comptez pas sur une plus ample reconnaissance. Je ne vous aime pas.
-Vous ne m'avez pas assez donné, quand il était temps.
-
-
-Je suis le type du meilleur homme, et du pire: celui qui ne peut plus
-vivre et qui vit cependant. L'horreur de chaque vertu m'est présente,
-et le bien dans chaque crime. Tout est condamné par l'homme, qui ne
-juge qu'en homme. Je suis celui qui sais vouloir et qui déteste sa
-volonté.
-
-Je ne me plains pas: car de quoi serait-ce? Je devais être ce que
-je suis. Et vous deviez être ce que vous êtes. Il fallait que je
-finisse dans l'amertume de vos honneurs, comme je devais vivre dans
-la solitude. Il fallait que vous en fussiez coupables envers moi;
-mais je l'ai été contre vous, de n'être pas ce que vous êtes. Je sais
-aussi ce crime. Parfois, je m'en absous.
-
-Le seul qui soit mon égal en Europe se meurt, comme je fais, malade
-aussi et au même âge: mais heureux, celui-là, jusque dans la dernière
-angoisse. Voilà en quoi il me domine: il a le bonheur: il n'est que
-de croire à la vie, pour croire à soi-même. Sa foi lui vient de
-vous, hommes. A moi, vous l'avez refusée. Je suis plus intelligent
-que lui: je le comprends et il ne me comprend pas. Mais c'est peu de
-l'intelligence.
-
-Je vais me taire. Je vous ai habitués à beaucoup de silence. Je n'ai
-pas ouvert bureau public de conseils, d'oracles ni d'avis. Je me suis
-détourné de toute votre politique. Ma bouche est pleine d'ennui parce
-que je vous parle. L'atroce sentiment de ne point avoir en vous de
-semblables, était sans doute en moi de tout temps; mais combien vous
-l'avez fait grandir! La foi vient de vous seuls, ô hommes; et de vous
-seuls, la vie. Ainsi ma grande mort vous accuse. Car je suis grand.
-Mais si j'ai la grandeur, depuis longtemps, je sais, moi, que j'ai la
-mort égale. Et c'est de quoi je me désespère; rien de plus ne m'est
-laissé.
-
-Qu'importe le dernier été, et les froides illuminations de la gloire?
-Qu'importe toute victoire? Où il n'y a qu'un homme et que la vie,
-il n'y a rien; la mort coupe au plus court. Seule elle est là,
-l'inévitable torture. Tous les biens du monde, en vain, chargeraient
-ma tête: j'en serais écrasé davantage. C'est en vain que l'on me
-ferait les plus riches promesses: possesseur de l'univers entier, il
-me manquerait l'espérance du seul bien désirable: je suis dépossédé
-de ce qui dure. Je triomphe et je désespère. Je me possède; je vous
-possède; et je n'ai rien.
-
-1901
-
-
-
-
-DOSTOÏEVSKI
-
-
-_Né à Moscou, le 12 octobre 1821. Mort à Pétersbourg, le 28 janvier
-1881. Il perd sa mère en 1837, son père en 1839. Il étudie à
-Pétersbourg, dès 1837, avec son frère Michel. Il entre à l'École du
-Génie militaire, en 1841; il donne sa démission en 1844. Il vit dans
-la misère jusqu'en 1846, où il publie avec succès _f>les Pauvres
-Gens_. De 1847 à 1849, il donne sans succès plusieurs nouvelles et
-romans._
-
-_Il est impliqué dans l'affaire des Pétrachevtsy, arrêté en mars
-1849, condamné à mort le 22 décembre 1849; commué en quatre ans de
-travaux forcés et à la déportation, il part pour la Sibérie, le 25
-décembre 1849._
-
-_Il vit au bagne, de 1850 à 1854; il en sort le 2 mars 1854. Il est
-incorporé, comme simple soldat, dans un régiment sibérien; il y sert
-deux ans; et libéré en 1856, sans aucunes ressources, il se remet à
-écrire._
-
-_Il épouse la veuve d'un médecin militaire, femme malade et plus
-âgée que lui; il adopte le fils de cette femme. Vie misérable à
-Semipalatinsk, 1857-1858. Après bien des démarches, il obtient de
-rentrer en Russie: d'abord, à Tver, 1858-1860; enfin, à Pétersbourg,
-où il est rendu à la liberté entière, sans conditions. Son épreuve
-et son exil ont duré douze ans. Dès cette époque, il a deux ou trois
-amis dévoués._
-
-_Il fonde une Revue avec son frère, 1861. Elle a du succès. Elle est
-résolument russe et nationaliste. Il publie _Humiliés et Offensés_,
-puis _la Maison des Morts_, 1861-62. Ces deux années sont les
-meilleures qu'il ait encore connues. Il a quelques ressources, et
-peut faire des voyages à l'étranger, 1862-63. Mais sa santé est de
-plus en plus mauvaise: atteint d'épilepsie, depuis 1849, les accès se
-multiplient lamentablement; et sa femme ne cesse plus d'être malade.
-Enfin, il joue et perd au jeu tout ce qu'il a._
-
-_En 1863 triple désastre: sa femme et son frère meurent; sa revue est
-supprimée, pour raison politique. Deux familles restent à sa charge,
-avec quinze mille roubles de dettes._
-
-_Trois années terribles, de 1864 à 1867. Il est seul à 45 ans, plus
-abattu chaque jour par l'épilepsie, accablé de soucis, traqué par les
-créanciers. Il publie alors _Crime et Châtiment_, 1865-66._
-
-_Le 15 février 1867, il épouse une jeune fille de 22 ans, Anna
-Grigorievna Svitkine. Il a eu quatre enfants, deux morts en bas âge,
-deux qui survivent._
-
-_De 1867 à 1871, il passe près de cinq ans à l'étranger, chassé de
-Russie par la terreur de la prison pour dettes. Le plus souvent il
-est à Dresde ou il aurait pu voir Ibsen et Wagner, qu'il semble ne
-pas avoir connus même de nom. Le reste du temps, il séjourne en
-Italie, en France, en Suisse et surtout à Genève, qu'il déteste._
-
-_Ces années peineuses et misérables sont pourtant capitales dans son
-œuvre. La revue de Katkov, le célèbre nationaliste orthodoxe, publie
-_l'Idiot_, en 1868; _l'Éternel Mari_, en 1870; _les Possédés_, en
-1871-72._
-
-_En 1871, Dostoïevski rentre a Pétersbourg. Il n'en sort plus._
-
-_De 1875 à 1877, il édite une brochure périodique, dont il est le
-seul rédacteur, et qui fonde, soudain, sa gloire. Le _Journal d'un
-Écrivain_ obtient un succès immense. Il fait plus pour Dostoïevski,
-cent fois, que tous ses chefs-d'œuvre ensemble. A 56 ans, il devient
-la voix de la Russie même. Il est l'écrivain national de son pays. En
-toute circonstance, il parle désormais pour la nation: à propos de
-Pouchkine ou de Nékrassov, au sujet de la guerre contre les Turcs,
-aux étudiants, aux juges. Il a pour lui le peuple et les lettrés._
-
-_En 1880, il donne _les Frères Karamazov_._
-
-_Il meurt le 28 janvier 1881. On lui fait des funérailles à la Victor
-Hugo. Quarante-deux députations suivent le convoi, et représentent
-toutes les classes de la société. Le cortège s'étend sur la longueur
-d'une lieue._
-
-_Quinze ans plus tard, Tolstoï condamnant tous les livres et
-les siens mêmes, n'excepte dans l'art moderne que les œuvres de
-Dostoïevski._
-
-
-
-
-_Jusqu'ici, je n'ai point nommé Dostoïevski._
-
-_Je n'ai jamais laissé voir le visage de Fédor Mikhaïlovich dans mes
-clartés de midi, ni dans mes brumes. Je réservais ce nom et cette
-figure à quelque longue nuit de méditation où, faisant mes comptes
-avec la grandeur de vivre, et toute la souffrance quelle implique, il
-me faudrait comparer la somme à ce que je connais de plus fort et de
-plus ardent, sinon de plus pur._
-
-_Voici l'heure._
-
-_Cette nuit, j'ai vu l'arbre de ma peine sortir de mon cœur; et,
-couché sur le dos, les yeux dans les étoiles d'hiver, chétif lié à la
-mère, et tel que je serai dans le ventre éternel, renoué au nombril
-de la mort, je mesurais, avec le calme du vertige suprême, le jet de
-la tige douloureuse; et je suivais du regard mon arbre dans toute
-sa croissance, depuis les racines du sein noir jusqu'aux glands des
-planètes et a ces capitules de lumière, qu'on dit aussi naïvement
-asters._
-
-_J'étais là, comme une écaille à l'écorce de la vie et de la terre._
-
-_Et pourtant, dans cette stupeur profonde, mon âme pleine d'amour
-était la sève même de l'arbre. Et j'ai parcouru toute la colonne de
-l'aubier vivant. Et toujours montant, dans mon silence, je palpitais
-au firmament entre telle et telle fleur céleste, ou pensée, ou
-sentiment._
-
-_Alors j'ai senti, dans la fière cohorte de ceux que j'aime le
-plus, comme l'explosion d'un salut; ou bien, au milieu d'une joie
-déchirante, telle la rencontre, souriant, du mort le plus chéri, se
-levant pour me donner la main et me baiser au front, ce nom et cette
-présence admirables: Dostoïevski._
-
-_En lui, je veux me discerner moi-même. Il faut descendre dans ce
-précipice, au flanc de la montagne; et il faudra remonter la pente,
-du fond le plus bas, jusqu'au sommet qui s'égale aux plus hautes
-cimes. Toute la noirceur des crimes, la folie des héros, l'infamie
-des actes, le monde porte ces masques; et Dostoïevski n'en dissimule
-pas l'horreur. Mais il en est de ses laideurs et de ses ténèbres,
-comme des gueux, des pauvres, des petites gens dans Rembrandt: des
-rois, des saints et des grands-prêtres cachés sous les haillons._
-
-_Il faut pénétrer cette abondance terrible d'amour: c'est alors que
-le pur visage de la vie se découvre, une ardeur pour la beauté que
-rien ne lasse, un cœur aimant, un élan vers la lumière, une volonté
-qui tend sans relâche à la rédemption._
-
-
-
-
-I
-
-SUR SA VIE
-
-
-Il est né en automne. Il est mort en hiver.
-
-Il a vu le jour dans une chambre triste, au fond d'un hôpital où son
-père était médecin. Un soir de brouillard glacial il a rendu l'âme
-dans la saison noire. Il a beaucoup respiré la nuit polaire. De
-l'aube triste aux pleines ténèbres, il a toujours eu commerce avec
-l'ombre, et l'odeur des pauvres a toujours flotté autour de lui.
-L'hôpital de sa naissance était l'hospice des mendiants.
-
-Le second de trois frères et quatre sœurs, il a perdu sa mère comme
-il avait quinze ans, et bientôt après, son père. Il est de ceux à qui
-les noirceurs de la vie ont été révélées de bonne heure.
-
-Enfant, il a passé deux ou trois fois l'été à la campagne. Ses
-parents avaient un petit bien, à trente lieues de Moscou près de
-Toula, voisins de Tolstoï, après tout, dans ce pays immense. Toute sa
-vie, il a rêvé des champs, et il n'a vécu que dans les villes.
-
-
-A l'hôpital Marie, c'était déjà la gêne. Une famille nombreuse, et
-plusieurs serfs domestiques, se pressaient dans un espace étroit: à
-dix ou douze, ils avaient deux chambres et une cuisine. On vivait là
-pauvrement, mais chaudement. Une pitié ardente était la flamme de
-la maison. Le père, grand lecteur des Écritures; la mère, humble et
-maladive, toujours prête à l'oraison: tous les deux, d'une foi que ne
-trouble aucun soupçon de doute. C'est l'antique esprit de la plaine,
-entre Europe et Asie, les mœurs anciennes, la simplicité familière
-et la douceur d'Orient, avec la règle scrupuleuse des chrétiens.
-L'austérité n'a rien, ici, de la roideur propre aux puritains
-d'Angleterre ou aux piétistes du Nord. Ils sont moins durs, ces vieux
-Russes, qu'ils ne sont résignés. De violents éclats traversent leur
-silence. Ils ont cette faculté d'émotion, qui est si générale en
-Orient. Ils peuvent ne jamais rire; mais ils pleurent; ils savent
-pleurer, et n'en rougissent pas.
-
-Le père de Dostoïevski était de cette petite noblesse qui sert dans
-les rangs infimes de l'armée et de l'État. Elle a joué, là-bas, le
-rôle de la bourgeoisie en France. Ces nobles sans fortune et de rang
-médiocre sont artilleurs dans l'armée, ou médecins, ou professeurs à
-la ville, ingénieurs, chimistes. Comme ils n'ont rien que le maigre
-salaire d'un métier ou d'un grade sans prestige, ils épousent les
-filles des marchands. Telle était la mère de Dostoïevski, docile,
-totalement soumise à son mari, la servante chrétienne de la famille,
-partagée entre le ménage, les couches, la prière et le soin des
-enfants.
-
-Les sœurs plus jeunes, un peu à l'écart, les deux fils aînés, Fédor
-et son frère Michel, toujours ensemble, liés comme le pouce et
-l'index, sont voués aux mêmes études, et, jusqu'à vingt-cinq ans, ne
-se quittent pas.
-
-Le jeune Dostoïevski est élevé dans l'intimité profonde de la
-famille, où le lien religieux fait un nœud si solide à tous les
-autres. Il est sensible à l'excès. Sombre et tendre, pensif et
-violent, d'humeur parfois exubérante, le plus souvent taciturne, en
-tout il est extrême. Comme tous ceux qui sentent avec passion, il se
-donne peu et se concentre en lui-même, incapable de se prêter et ne
-pouvant se donner que totalement. Affamé d'affection, il ne se lie
-pourtant pas. D'ailleurs, il semble avoir toujours été d'une santé
-chétive. Sinon malades, ils sont tous de corps inquiet, dans la
-famille.
-
-Il ne nie pas qu'il n'ait eu un amour-propre sans limites. Son
-caractère maladif, sa complexion chagrine ne lui permettent pas de se
-plaire en société. Cependant, il aspire à l'amitié, en tous temps et
-de toutes ses forces.
-
-Il n'a jamais été de loisir. Les peines moindres ne le quittent que
-pour faire place aux plus grandes douleurs. La maladie le hante sans
-relâche; elle est toujours sur ses talons. Quand lui-même n'est pas
-malade, la maladie est encore dans la maison: elle lui tient sa mère,
-ou son frère, et plus tard sa femme. Avec les ans, ses soucis n'ont
-pas cessé de croître.
-
-Dostoïevski est malheureux dans toutes ses affections. Je m'étonne
-de lui trouver moins d'orgueil que d'amour-propre. Tout l'orgueil
-est pour sa nation. Quant à l'amour-propre, il n'est point en lui
-de vanité, ni le signe qu'il se préfère à autrui; mais, comme il
-ne connaît point le contentement de soi, il craint le jugement des
-autres: il redoute en eux la fausse note; il pressent l'erreur à
-son endroit; il devance l'injustice qui l'afflige. Sa défiance est
-toujours dans l'ordre du sentiment: enfin, il veut qu'on l'aime!
-Le risque de n'être point aimé l'irrite ou l'indigne. C'est le
-seul homme qui ne soit pas plus petit, à mesure qu'on le voit plus
-susceptible.
-
-Rien ne lui sied moins que les usages de la haute société. Ce n'est
-pas qu'il soit d'allures ni de mœurs populaires. La vulgarité lui
-est encore plus étrangère que la distinction naturelle à l'homme du
-monde. Il n'est bien vêtu et bien élevé que selon sa propre règle.
-L'effacement est la politesse, en société. Une âme originale, plus
-qu'au génie, fait crier au scandale. Si les gens du monde sont une
-monnaie d'or, pour qu'elle ait cours, il faut que la pièce ne soit
-plus neuve, que la frappe ait cessé d'être nette, que l'effigie ne se
-laisse pas reconnaître. D'or ou de plomb, un Dostoïevski ne souffre
-pas d'être effacé. Il peut avoir l'élégance de sa simplicité, dans
-la mise la plus simple; mais il ne sait pas porter l'habit; il n'est
-pas à l'aise dans les vêtements que la coutume impose, ou la mode:
-il y est déguisé. Il y a des hommes qui transparaissent, quoi qu'ils
-fassent, à travers tous les usages du monde: ils offrent le scandale
-de la nudité. Les usages ne sont faits que pour donner une enveloppe
-commune à l'animal commun. Tel héros de salon n'est lui-même que dans
-l'habit de tout le monde. Mais Dostoïevski ne peut vêtir l'habit de
-tout le monde sans paraître porter une défroque, et s'être glissé
-dans le vêtement d'autrui.
-
- * * * * *
-
-Plus il tâche à vivre en société, et moins il est sociable.
-
-Plus il aspire à l'amour, moins il se croit digne d'être aimé. Il ne
-peut se faire à l'idée d'être tout pour les autres; et moins d'être
-tout pour eux, il ne veut pourtant rien être. Voilà le tourment des
-cœurs passionnés.
-
-Un besoin d'amour toujours déçu. Il pressent, il sait trop qu'il pèse
-cruellement à ceux qu'il aime.
-
-
-Tout jeune homme encore, il ne dort pas, «à cause des pensées qui
-le torturent». Les mots désespérés sont ses propos d'habitude:
-il souffre de la ville, il souffre de la solitude, il souffre de
-soi-même et des autres; «Pétersbourg et ma vie m'ont paru affreux,
-déserts», dit-il un jour; et il conclut: «Si ma vie avait dû
-s'arrêter en cet instant, je serais mort avec joie.» Il ne fait
-presque jamais ce qu'il veut, et telle est la maladie mortelle pour
-tout homme qui a une volonté, et une œuvre qu'il rêve d'accomplir.
-Est-ce la mauvaise fortune qui le rend malade? Est-ce la maladie qui
-entrave sa fortune? Dostoïevski est toujours empêché. Dès les vingt
-ans, la maladie et la misère se partagent cette vie, comme deux
-chiennes éternelles, lâchées par le maître des meutes infernales.
-
-Avant le temps de sa grande révolution morale, le dégoût de ce qui
-l'entoure, la gêne, les transes nerveuses, les soucis le rendent
-presque fou. L'idée du suicide le hante. Il tourne à l'hypocondrie.
-Il est rongé d'insomnies. Plusieurs ont alors pensé qu'il dût perdre
-la raison. Il est avide de plaisir, mais le plaisir l'écorche vif;
-la volupté le détraque, la jouissance l'atterre. S'il se prive, il
-souffre; et il souffre encore plus quand il sort de privation. La
-ville ne lui vaut rien, et il est condamné à y vivre. «Pétersbourg
-est un enfer pour moi.»
-
-
-La gêne et même la misère l'ont tourmenté sans répit. Le malheur
-l'accable, à tous les âges. Entre les deux extrémités de la douleur
-matérielle et de la douleur morale, il se débat dans une lutte
-perpétuelle.
-
-Au début comme à la fin, il gémit: «Que m'importe la gloire, quand je
-travaille pour mon pain?»
-
- * * * * *
-
-On dit parfois que la misère est bonne aux grandes âmes. Il paraît
-qu'elle les fortifie. C'est l'idée de ceux qui n'ont jamais passé par
-cette damnation et cet ensevelissement. Ils ne savent pas tout ce que
-la misère a tué dans un homme: les forces qu'il a mises à gratter
-la terre pour en tirer son pain sont volées aux belles œuvres qu'il
-eût faites, s'il avait été de loisir. Le mal qu'il s'est donné pour
-tenir bon, les veilles, la colère, les angoisses qui épuisent, que
-d'heures, que d'années perdues! La misère fortifie? Oui, sans doute,
-quelquefois, et à quel prix? On ne reste debout que sur le cadavre
-de la joie. Et la misère tue aussi. Tel a toujours été malade,
-pour mourir avant le temps, qui, bien portant, eût multiplié les
-chefs-d'œuvre; et d'abord, il eût vécu. On oublie trop le plus bel et
-le plus sûr avantage, qui est, premièrement, de vivre.
-
-La correspondance de Dostoïevski est un monument à la misère du
-génie, un long cri de désespoir. Lettres lamentables, en vérité: car
-on y entend l'éternelle lamentation d'un éternel mendiant. A vingt
-ans ou à quarante, et à cinquante comme à trente, c'est le même
-gémissement. Il pleure famine. Il appelle au secours. Il n'a plus de
-vêtement, il ne sait où trouver de quoi payer son terme. «Il s'agit
-de payer toutes mes dettes avec mon prochain roman. Si l'affaire ne
-réussit pas, il est possible que je me pende[31].» Un quart de siècle
-ensuite, ayant femme et enfant, il crie: «Il m'a fallu engager mes
-pantalons pour me procurer deux thalers. Elle, ma femme, qui nourrit
-son enfant, elle va engager _elle-même_ sa dernière jupe d'hiver, en
-laine! Et pourtant, voilà deux jours qu'il neige ici[32].»
-
-[Note 31: Lettre du 24 mars 1845, _Correspondance de
-Dostoïevski_, traduite par Bienstock.]
-
-[Note 32: Lettre du 16/28 octobre 1869.]
-
-La dette a été son Tartare: il n'en est jamais sorti. Après _Crime et
-Châtiment_, déjà célèbre, il a dû fuir la Russie pour se soustraire à
-la prison. Il a erré six ans à l'étranger, sous le fouet de la dette.
-Exil, pour un homme comme Dostoïevski, peut-être plus dur que son
-temps de bagne en Sibérie.
-
-Ce sont les dettes qui lui arrachent les aveux pitoyables dont ses
-lettres sont pleines. Elles le pressent; elles l'épouvantent; il
-ne fait pas un mouvement qu'il n'en sente la gêne aux entournures,
-pas un geste qui ne les envenime. La dette est toujours là, pour
-l'empêcher de satisfaire aux plus humbles besoins qui le tiraillent.
-Dans sa correspondance, il n'est question que de roubles, de prêts,
-d'avances, de gages. «Je rendrai tant; j'aurai tant; il me faut
-tant.» Voilà le nœud de ses convulsions. «Je vous supplie! Pour
-l'amour du ciel! Au nom du Christ! Pour l'amour de Dieu!» Il y a
-des lettres où ce cri du mendiant revient jusqu'à neuf fois[33]. A
-tout instant, il se prosterne, atterré par la peine: «Je suis au
-désespoir. Je suis perdu.» On tremble de sa propre impatience; on a
-les nerfs tendus d'attendre avec lui. «Au nom du ciel, répondez-moi!
-Une réponse immédiate, pour l'amour de Dieu!» c'est la prière qu'il
-répète dix fois, cent fois, mille fois, à toutes les pages.
-
-[Note 33: Lettres de juillet 1856.]
-
-Et la misère des misères n'est pas de jeûner, ni de manger son pain
-sec au chevet d'une femme malade. Il peut y avoir pis; qu'il faille
-gagner ce pain de chaque jour avec son âme, quand on est plein
-d'œuvres qui n'ont point cours. La plus noire infortune n'est pas
-de souffrir, tant qu'on peut suffire à la souffrance; mais d'être
-dans les chaînes, quand il faut vivre en Tantale, séparé de son art
-par la maladie et tous les vils soucis de la vie quotidienne: ils
-font la vie d'autant plus abjecte qu'elle devait être plus grande.
-«Comment puis-je écrire, tandis que je meurs de faim[34]?» demande
-le malheureux; «et là-dessus, qu'exigent-ils de moi? ils exigent
-de l'art, de la pureté poétique, sans effort, sans délire; ils me
-donnent Tourguenev, Gontcharov et Tolstoï pour modèles! Qu'ils voient
-donc la condition, moi, où je travaille!» Et, pour conclure: «Toute
-ma vie, j'ai dû travailler pour de l'argent; et toute ma vie j'ai
-continuellement été dans le besoin, à présent plus que jamais[35].»
-
-[Note 34: Lettre d'octobre 1869.]
-
-[Note 35: Lettre du 26 février/10 mars 1870.]
-
-
-Voilà bien le cri de toute une vie. Voilà Dostoïevski entre la
-maladie, la misère et le deuil, pendant trente ans. Il lui faut
-toucher au tombeau pour avoir enfin quelque relâche. Les cinq
-dernières années, où il rencontre la gloire et une sorte d'aisance,
-sont la place au soleil, qui sépare de la fosse celui qui fait halte.
-Pour venir jusque là, un chemin affreux dans les orties et les
-tourments. Et, une fois sur la terrasse, qu'elle est vite traversée!
-La main nocturne, dont le ciel infini est la paume, tient l'homme aux
-épaules et le pousse dans le dos. Encore un pas, et la place dorée
-tombe à pic dans une marge de nuit, étroite hélas comme un corps
-d'homme ramené au cocon, mais d'une profondeur insondable.
-
-Ni Tolstoï, ni Tourguenev, ni les autres fameux Russes n'ont connu
-le sort du pauvre et du malade. Je ne parle pas de l'homme humilié:
-car Dostoïevski, s'il a dévoré les colères et la rage de l'artiste
-méconnu, n'a jamais été sensible à la honte du bagne. Un bagne
-politique, à la russe, est un lieu plein d'honneur. Et d'ailleurs
-les criminels même, là-bas, acceptant la peine en conscience, ne
-sont point honteux de leur crime, puisqu'ils l'expient. Pouchkine,
-Tolstoï, Tourguenev, tant d'autres, ce sont de riches seigneurs,
-libres de leur temps, en possession de la fortune et de ce bien sans
-prix: une santé robuste. Ils obéissent à leur fonction créatrice, et
-rien ne la combat. Le bonheur du poète est là même et non ailleurs.
-
-Dostoïevski n'est pas de loisir. Dostoïevski n'est pas plus libre que
-la Russie, sa mère. Il est dans les larmes; il est dans les prisons;
-il est dans les chaînes. On le mène, comme elle, à la potence. On
-ne lui fait grâce que de la vie. Il échappe au gibet; mais on le
-réserve à la suite infinie des supplices. Or, il ne s'y dérobe pas.
-Il ne prêche ni la soumission au mal, ni la révolte. Il ose se
-prononcer pour l'usage héroïque de la souffrance. Il ose faire choix
-de l'exercice puissant que le mal propose à notre âme, celui qu'on
-nous fait et celui que nous sommes tentés de faire. Pour lui et pour
-toute sa race, il embrasse le parti de l'amour souffrant, lequel,
-selon moi, est le seul amour, étant le seul qui accepte l'épreuve du
-sacrifice. Et, dans l'horreur de tout ce qui l'entoure, pour lui-même
-et pour son peuple, Dostoïevski souscrit à la beauté de vivre.
-
-D'ensemble, c'est une vie hideuse que celle-ci. A peine si l'on peut
-en supporter l'idée; mais que l'on considère la vie apparente de
-Dostoïevski comme le moyen de sa vie intérieure: toutes les duretés
-de la fortune, les injures du malheur, autant de coutres et de socs
-qui servent, tranchants, au labour de la beauté cachée, et que seul
-le déchirement du sein devait rendre visible.
-
-Voilà comme en Dostoïevski s'opère la révélation de tout un monde.
-Tel il est, telle la Russie. De toute nécessité il lui fallait être
-condamné à mort et qu'il allât au bagne avec elle. Dostoïevski a créé
-pour nous la Russie mystique, la Russie cruelle et chrétienne, le
-peuple de la mission, entre l'Europe et l'Asie, qui porte à l'ennui
-du crépuscule occidental le feu et l'âme divine de l'Orient. Quel
-roi, quel politique ou quel conquérant a plus grandement agi pour sa
-race? C'est dans Dostoïevski, enfin, que la Russie, cessant d'être
-cosaque, se manifeste une réserve pour l'avenir, une ressource pour
-le genre humain.
-
-
-
-
-II
-
-IMAGE
-
-
-De taille moyenne, il était petit pour un Russe. Nerveux et saccadé,
-il y avait de l'inquiétude en tous ses gestes, une sorte d'attente
-fébrile. Ou bien, l'action lasse, l'allure lente, il semblait abattu
-et comme enseveli. Un homme agité ou défait, toujours en frisson, ou
-en sueur, toujours en peine. Je sens son odeur de peau fiévreuse et
-mouillée. Mécontent, il paraissait vieux et malade. Et, soudain, le
-contentement lui rendait l'air de la jeunesse.
-
-On ne pouvait rien remarquer en lui, quand on avait vu sa tête.
-De tout son corps, Dostoïevski n'était que l'homme d'une tête. Il
-l'avait grosse, vaste, forte en tous sens: chaque trait violent,
-puissant, rude même; et l'expression totale, pourtant, pleine de
-douceur et de finesse.
-
-Le cheveu rare et pâle, couleur de cendre; sinon chauve, dépouillé
-sur les tempes, et le front très nu, de bonne heure. Ce front n'en
-paraît que plus grand, haut et large, à deux fortes bosses au-dessus
-du pli qui le divise, entre les sourcils. Jeune homme, il a dû
-ressembler au prince Muichkine, qu'il a seulement lavé de toute
-chair, et décharné jusqu'à le rendre exsangue. La barbe est pauvre,
-irrégulière, longue d'ailleurs, roussâtre, à reflets gris.
-
-Il a de grandes oreilles, hautes et épaisses, plus longues que le
-nez. Des poches sous les yeux, et deux fossés de rides, un double
-ravin des narines aux lèvres. Toute la face est large et maigre, avec
-de gros plis. A la joue droite, s'arrondit une verrue bien populaire.
-
-Et voici les yeux, qui sont toute la vie. Clairs, pâles, de vieille
-ardoise, assez reculés dans l'orbite meurtrie, ils sont étroitement
-bridés du haut, et cousus par la paupière supérieure au sourcil.
-
-Ils sont pleins de tristesse voilée, où perce une pointe de feu,
-le grain noir de la prunelle, qui tantôt s'éteint dans la rêverie,
-tantôt luit en vrille. Sous les sourcils froncés, quel regard
-admirable! Présent, et à l'affût, mais non pas de ce que voit le
-monde: il cherche la profondeur; il guette l'homme intérieur; il
-plonge au dedans; il dépasse l'apparence. Il ne tient pas à rien
-cacher de lui-même, ni ses sentiments, ni ses idées. Avec une
-attention passionnée, il se donne. Il offre à toutes peines toute
-la douleur dont il dispose. La souffrance est toujours présente.
-Dostoïevski est le grand cœur, que je trouve sain malgré tout, parce
-que la grandeur, selon moi, est la seule santé.
-
-Regard d'un terrible sérieux, et presque dur, tant il surveille,
-sombre, le moment de bondir sur sa proie. Mais une immense tristesse
-y réside. Une tristesse religieuse, et quasi populaire: la tristesse
-de la misère, la tristesse du charpentier qui essaie les bois de
-la vie, qui fait voler tous les copeaux de la conscience, et qui
-entasse la sciure pour boire le sang répandu. Voilà l'homme de
-douleur, s'il en fut un. Et il est bon, même s'il est injuste: ses
-lèvres le disent, excellentes, épaisses, obstinées et généreuses.
-La contrariété lui tordait la bouche, d'un mauvais sourire; et la
-satisfaction du cœur y ramenait une gravité nourrie d'innocence.
-
- * * * * *
-
-La douleur est derrière tous les traits de cet homme.
-
-Pour saisissant qu'il soit, son aspect me séduit moins par ce
-qu'il montre de l'homme, que par ce qu'il en cache. Le visage de
-Dostoïevski est un masque, s'il rit. Mais au repos des muscles,
-quand il médite, le visage de Dostoïevski est le reflet, surgi dans
-l'ombre, d'un autre visage tourné au dedans. Caractère étrange, d'une
-intensité rare: l'homme visible est le spectre de l'homme intérieur.
-
-De là, que tout est douleur sur cette figure: le grand front,
-aussi haut que vaste; la ride entre les deux sourcils; les petits
-yeux aigus et couverts, qui s'enfoncent sous la brume des peines,
-enchâssés au cercle des larmes; et la bouche entr'ouverte, comme les
-enfants dans les sanglots: tout est profondeur douloureuse au fantôme
-de la face. Chaque trait est une ligne qu'il faut suivre, pour passer
-de la chair jusqu'à l'âme, et pour s'enfoncer dans le secret ou dans
-les repaires de l'homme intérieur.
-
-
-La sensibilité d'un tel homme est sublime.
-
-Ce que Stendhal est à l'intelligence pure, et à la mécanique de
-l'automate, Dostoïevski l'est à l'ordre et à la fatalité des
-sentiments.
-
-Stendhal atteint au fond des passions par l'analyse de leurs effets,
-et des actes. Dostoïevski touche au plus secret des esprits par
-l'analyse des sentiments et des impressions qui les déterminent.
-Dostoïevski est le prodige de l'analyse sentimentale; et il est le
-plus grand inventeur que l'on sache en cet ordre. Avec des moyens
-opposés, ils ont la même puissance; mais de Dostoïevski à Stendhal,
-il y a la même différence qu'entre la géométrie de Pascal et
-l'analyse de Lagrange. Pascal voulait résoudre tout problème par la
-considération visible des figures. Ainsi Stendhal: tout comprendre.
-La mathématique moderne veut approcher l'essence du nombre par la
-détermination de l'élément intérieur, et par le fin discernement du
-symbole. Ainsi Dostoïevski: tout pénétrer.
-
-Stendhal et Dostoïevski sont dans les passions; et rien ne les
-intéresse, rien ne les retient que d'y être. Stendhal les montre,
-comme un sculpteur qui modèle ses formes. Dostoïevski les anime, et
-vit en elles comme un autre Pygmalion. Stendhal tient tous les fils
-du drame, et il s'en amuse quelques fois. Dostoïevski ne joue même
-pas le drame des passions: il est sur la croix avec elles.
-
-Entre les plus intenses, homme insatiable de sentir l'homme vivant.
-Dostoïevski, sensible à toute vie, et aux bêtes, d'un cœur si juste,
-malgré tout, revient toujours à l'homme. C'est le fond de l'homme qui
-l'occupe d'un souci constant. Tout est en fonction de l'homme pour
-lui, et même toute la nature.
-
-C'est en vertu de ce sentiment insondable, du moins je l'éprouve
-ainsi, que Dostoïevski, ayant découvert la croix et Jésus-Christ,
-n'a jamais pu voir la vie bue sur la croix et en Jésus-Christ. Étant
-au bagne, une femme pieuse, qui visitait les prisons, lui fit don
-de l'Évangile. Le vrai Dostoïevski date de ce moment. Il avait, de
-tout temps, beaucoup lu la Bible; mais il n'avait pas laissé son âme
-interpréter la lettre. Le cœur est le truchement qui révèle un texte
-divin.
-
-L'art de Dostoïevski est une peinture directe de l'intuition. Voilà
-pourquoi tout, chez lui, étant si vrai, semble du rêve. Il faut y
-consentir, pour bien l'entendre; et cet accord ne se fait pas du
-premier coup, ni même du second.
-
-
-
-
-III
-
-SUR SON ART
-
-
-Dès le début, il sait où est sa force. Et même s'il ne le montre pas
-encore dans ses œuvres, il pressent quelle sorte de génie il y fera
-plus tard paraître.
-
-Je suis original, dit-il à peu près, en ce que mon moyen est
-l'analyse, non la synthèse. Je vais au dedans; et examinant les
-atomes, je m'enquiers du tout.
-
- * * * * *
-
-Il a toujours répugné aux sciences, comme vaines.
-
-Son éducation, après tout, fut très littéraire. De bonne heure, il
-sut le français et l'allemand. Les petits Dostoïevski ont eu un
-précepteur de français, nommé Souchard. Dans la pauvre maison de son
-père, Dostoïevski a pris le goût de la lecture. Il l'avait, comme on
-doit l'avoir: à la passion. Sa plus dure privation, au bagne, fut
-de ne pas lire. Étudiant ou banni, dans sa prison, en Sibérie, de
-mansarde en mansarde, il a toujours des livres avec lui: la Bible,
-Shakespeare, Schiller, Racine, Dante, Pouchkine. Quand il ne demande
-pas de l'argent à ses amis, il implore qu'on lui envoie des livres.
-
-Il est très nourri d'œuvres françaises. Elles lui ont tenu lieu de
-l'antique. Le français est son grec et son latin. Il avale tout,
-d'un égal appétit, Voltaire et Balzac, Eugène Sue et Racine. Jeune
-homme, sa lecture est immense. Quant aux Russes, il n'en ignore rien.
-Toute sa vie, il est curieux de ses émules; il est avide de tout ce
-qu'ils publient: il réclame sans cesse les romans de Tourguenev, de
-Gontcharov et de Tolstoï; il suit les auteurs de tout ordre, et même
-les critiques. Seuls, à ses yeux, Pouchkine et Gogol, ont du génie; à
-Tolstoï, il le refuse. D'ailleurs, l'exemple de Gogol, mort fou, le
-hante.
-
-On fait souvent de Dostoïevski une espèce de barbare inculte, qui ne
-doit rien qu'à lui-même. Rien n'est si faux. Idée bonne aux maîtres
-d'école et aux sergents de lettres: ils y flattent leur propre
-barbarie, pour la tirer du rang. Et, pour qu'on soit sensible à
-leur originalité, ils trouvent du barbare en toute âme originale.
-Le barbare ne sait même pas parler: il bégaye. Dostoïevski est un
-homme de longue culture, tant par la race que par l'éducation. Il
-n'a jamais été en friche. Ce fils de la petite noblesse a reçu la
-nourriture noble. Il ne s'est pas mis, sur le tard, à apprendre. Loin
-de là, on l'a instruit dès le berceau. Pauvre ou non, c'est ce qui
-distingue la petite noblesse des bourgeois et des marchands russes.
-Le père Dostoïevski n'est pas seulement un homme austère, uniquement
-occupé d'idées religieuses: il lit, lui aussi; il a servi dans les
-camps; il a fait la guerre contre Napoléon. Il voit au-delà de son
-quartier, de la ville, et même de la Russie.
-
-Il faut chercher Dostoïevski où il est: au centre de la pléiade
-qui a fait la gloire de l'esprit russe. Il a deux ans de moins
-que Tourguenev, et sept ans de plus que Tolstoï. Il est donc à
-mi-chemin de Tolstoï et de Gogol. Tous, ils sont nés sous le règne
-mystique d'Alexandre, et ont grandi dans les ténèbres et le silence
-de Nicolas. Leurs pères, à tous, sont les hommes de 1812, qui ont
-délivré la patrie, et qui ont imposé la Russie temporelle à l'Europe.
-La Russie ne retrouvera sans doute plus des pères et des fils comme
-ceux-là. Ils sont nobles, au sens de l'élite: ils sont le choix de la
-nature, et ils y répondent généreusement. Être généreux, c'est toute
-la noblesse. Bref, ils sont de bonne race. Ardents à l'œuvre, ils
-croient à ce qu'ils font; ils se donnent, d'une âme libérale; ils ont
-l'illusion d'être nécessaires à leur temps, à leur pays, à tous les
-hommes: à soi-même.
-
-D'ailleurs, Tourguenev excepté, ils sont âpres, durs et cruels
-les uns pour les autres. Dostoïevski ne peut se lier solidement
-avec personne. La bonté qu'ont eue, d'abord, pour lui, Biélinski,
-Tourguenev et quelques autres, ne leur sert bientôt à rien, ni
-à lui. Comme il arrive si souvent, c'est un Dostoïevski à leur
-ressemblance qu'ils aimaient dans l'auteur des _Pauvres Gens_; et le
-vrai Dostoïevski les dépite. Celui-là leur en veut de ne pas assez
-faire, après ce qu'ils ont fait pour l'autre. Son cœur est humble, à
-la fois, devant l'amour et despote: il est profondément avide. Il se
-brouille avec tous les gens de lettres, qu'il approche. Règle: pas un
-artiste de génie n'aura jamais la paix avec les gens de lettres, ni
-ne voudra la faire. Dostoïevski ne peut pas garder un ami. Il exige
-trop de l'amitié, sans doute.
-
-Humeur mélancolique! Aimer trop ceux qu'on aime. On s'en fait une
-trop belle idée. Il voudrait, ce cœur passionné, qu'on vécût pour lui
-seul, je le crains: car il serait capable de vivre pour ceux qu'il
-préfère.
-
- * * * * *
-
-Il a le respect et l'amour de son art.
-
-Au comble du chagrin, livré seul à lui-même, pourvu qu'il ne souffre
-que de soi, il va loin. Est-il ainsi, ou l'imaginé-je? Dans son amour
-de l'art, aussi, il connaît les extrémités: la maladie, qui opprime
-l'âme; et le refus de rien faire pour le public contre son propre
-génie. Aux yeux de l'artiste, le public est un mal nécessaire: il
-faut le vaincre, et rien de plus.
-
-Il adore l'état de création. Mais écrire le tue. Car il est aux gages
-du besoin; il a beau tenir bon, et protester qu'il n'écrira pas sur
-commande, il vit de sa plume; il est serf des engagements qu'il doit
-prendre. De là, qu'il est le moins égal des grands écrivains: il
-donne un chef-d'œuvre après un roman confus; et le chef-d'œuvre est
-suivi d'un livre médiocre[36].
-
-[Note 36: Après _Crime et Châtiment_, _le Joueur_, 1866 et 1867;
-_l'Éternel Mari_ après _l'Idiot_, 1868 et 1870.]
-
- * * * * *
-
-Il semble bâiller d'ennui, lui-même, en certaines de ses œuvres.
-Elles sont d'une longueur, d'une recherche, d'une subtilité
-insupportables. Elles sentent la folie. L'analyse y fait penser
-au délire, au scrupule, et le détail intérieur à la manie de
-l'infiniment petit. L'incohérence de Dostoïevski est piteuse, quand
-il ne trouve pas son ordre. Elle ricane, elle grimace. Quel sourire
-contraint! Alors Dostoïevski va d'un pas terriblement lent; il est
-obscur, diffus, ennuyeux comme une cave. Ses œuvres manquées, on
-dirait les fragments, les traits, les notes sans choix d'une œuvre
-qui n'a pas obtenu la grâce de l'unité. Plus l'analyse est curieuse,
-plus l'unité est nécessaire. Il en est de tous les détails et de tous
-les éléments intérieurs comme d'un corps chimique: tous les atomes
-y étant, il faut l'étincelle qui les assemble et qui les groupe: il
-faut que le cristal rencontre sa forme.
-
- * * * * *
-
-Dostoïevski est d'un prodigieux désordre, quand il ne réussit pas à
-trouver son ordre.
-
-Mais son ordre est un prodige, quand il l'atteint.
-
-Rien n'y trahit la symétrie, ni ce qu'on appelle la composition,
-d'un mot grossier qui peint l'œuvre grossière. Dans l'ordre de
-Dostoïevski, tout est organes, et relations d'organes. Tout est
-produit par la nécessité intérieure. Ici, la vie des faits est
-bien l'image, sur les murailles de la caverne, l'image et l'ombre
-de la vie intérieure, au grand feu du foyer invisible. Ainsi, les
-chefs-d'œuvre de Dostoïevski sont plongés dans le rêve: et ils ont
-seuls le caractère du rêve, comme ceux de Shakespeare, et parfois
-d'Ibsen.
-
-L'ordre d'une œuvre comme _Crime et Châtiment_ est inouï. J'en ferai
-quelque jour l'analyse. Je me contente de dire que ce drame admirable
-se passe tout entier, actes sur actes, dans la conscience de
-Raskolnikov. Les deux longs volumes ne contiennent que la suite des
-sentiments, des visions et des pensées créées par l'imagination du
-héros, et que sa conscience déroule. Ils n'enferment qu'un très petit
-nombre d'heures; mais chaque instant de ces heures est totalement
-épuisé de son essence pensive et de son action, de ses échos et de
-ses contre-coups. Une telle œuvre, quand on l'a saisie, semble la
-merveille longtemps souhaitée par l'esprit: l'art est enfin le rêve
-de la vie, qui elle-même est un rêve.
-
- * * * * *
-
-Dostoïevski est riche en mots inoubliables, qui montent des abîmes.
-Ce sont des paroles sans faste et sans éloquence; mais comme une
-crique d'eau profonde, entre deux rochers, elles mirent, dans la
-profondeur pure de la mer, l'immense ciel du soir, avec ses nuages et
-les premières étoiles.
-
-A un malheureux, gangrené de phtisie et d'envie, qui va mourir avant
-d'avoir eu vingt ans, le prince Muichkine, ouvrant la porte, dit:
-«Passez le premier, et pardonnez-nous notre bonheur[37]»--«Pourquoi
-avez-vous tout détruit en vous? crie la jeune fille passionnée au
-prince innocent; pourquoi n'avez-vous pas d'orgueil[38]?»--Et lui, de
-dire, insensible à toutes vanités et à sa perte même: «Qu'est-ce que
-ma peine et mon mal, si je suis en état d'être heureux[39]?»
-
-[Note 37: _L'Idiot_, IV, 5; III, 2; IV, 7.]
-
-[Note 38: _Ibid._, IV, 5; III, 2; IV, 7.]
-
-[Note 39: _Ibid._, IV, 5; III, 2; IV, 7.]
-
-Raskolnikov assassin à la sainte prostituée: «Toi aussi, tu t'es mise
-au-dessus de la règle: tu as détruit une vie, la tienne: cela revient
-au même[40].»--Et encore: «J'ai voulu oser: j'ai tué. Et c'est moi
-que j'ai tué[41].»--Ou ces traits dignes de l'oraison: «Le Christ est
-avec les bêtes avant d'être avec nous[42].»--«Si le juge était juste,
-peut-être le criminel ne serait pas coupable[43].»
-
-[Note 40: _Crime et Châtiment_, IV, 4; V, 4.]
-
-[Note 41: _Ibid._, IV, 4; V, 4.]
-
-[Note 42: _Frères Karamazov_, XI, 6.]
-
-[Note 43: _Ibid._, XI, 6.]
-
- * * * * *
-
-Dostoïevski a la conscience de Pétersbourg.
-
-Il est l'âme de ces hivers polaires, où le jour est une agonie de la
-nuit; et de ces étés, où la nuit est encore le jour, un crépuscule
-songeur, pensif et adorable comme le regard d'une amante insensée.
-
-J'ai vécu avec lui dans la ville ardente et morne, où les ivrognes et
-les mystiques se donnent le bras, où de funèbres hypocrites baisent
-aux lèvres des rebelles candides; où la pire corruption, qui est
-triste, engraisse de son fumier l'innocence subtile; où la luxure est
-un raisin à pépins de remords, et où les vierges ont une odeur qui
-tente le péché.
-
- * * * * *
-
-Un monde à part.
-
-Dans l'œuvre de Dostoïevski, il y a une société complète, à savoir
-une société religieuse. Car tous les portetotems de la terre n'y
-feront rien, et leur étymologie moins encore: pour l'homme, la
-religion, quelle qu'elle soit, c'est le lien. Dostoïevski ne rompt
-pas le faisceau. Il serre le nœud de la cité: tout y entre, du plus
-humble artisan au maître d'hommes altier. Chez lui, non pas des
-rangs et des titres, la hiérarchie est de la vertu vivante et des
-caractères. Il a ses voleurs et ses boucs, ses assassins pareils
-à des conquérants, ses lâches, ses vils coquins et ses bouffons
-énormes, comme il a ses princes, ses vierges, ses saintes héroïques
-et ses saints. Il est riche de toute élite et de toute plèbe. La
-condition sociale n'y est presque pour rien. Que ce génie m'est
-intime! Que ce sens de la valeur me touche!
-
-C'est le monde de la conscience profonde. Les passions y paraissent
-frénétiques, parce qu'elles résistent à être nues; convulsives, parce
-qu'elles sont peu à peu dépouillées de tout ce qui les habille.
-Dostoïevski sait bien que la simplicité n'est pas dans les objets;
-mais seulement dans l'œil qui les examine. La vie la plus simple est
-en soi un prodige de complexe. La simplicité n'est que le sommeil de
-l'apparence.
-
-Un monde, où les sentiments sont portés au dernier degré de l'acuité
-et de l'ardeur, semble l'enfer de la souffrance et le paradis des
-fous. Là, où tout est intense, tout est excès. La règle ordinaire est
-abolie. L'ordre commun est l'ordre moyen. Et le moyen est l'espace du
-médiocre.
-
-La mesure, telle quelle, est un élément de la vie ordinaire. La
-mesure, en art, paraît la vérité, comme la moyenne des statistiques.
-La mesure varie avec les grandeurs que l'on compare. Elle n'est pas
-la même pour les hôtes de l'Olympe et pour les captifs de l'Érèbe;
-ni surtout pour ceux-là et pour les petites âmes de métier, dont la
-conscience vit en boutique. Ames de métier, elles font nombre, comme
-les fourmis. Elles nourrissent les moyennes. Mais, à le bien prendre,
-la moyenne est fausse comme toute statistique morale. Car, chiffres
-et mesure ne révèlent que le monde de la quantité. La qualité est la
-règle suprême, ainsi que le lieu de tous les sentiments et de tous
-les actes en relation avec la conscience.
-
- * * * * *
-
-Le monde de la profonde conscience fait figure du rêve; et même
-de la folie, quand il arrive, avec Dostoïevski, que les êtres
-vivants épient l'écho de leur propre chant, pour y donner un écho
-plus lointain encore; quand ils font l'analyse de leurs passions,
-eux-mêmes, et qu'enfin ils ont conscience de leur conscience.
-
-Dans Stendhal, cette merveilleuse analyse étant tout intellectuelle,
-même si le héros se prête l'oreille, on voit toujours, derrière
-lui, le plus intelligent des hommes qui est là, et qui écoute. Tout
-est clair; tout est ordre; tout est esprit. Chez Dostoïevski, ce
-sont les passions qui se passionnent et se dévorent à se poursuivre
-elles-mêmes, à se contempler et à se ressentir. Tout prend, dès
-lors, le caractère du rêve, ou de la folie. Mais ce monde de folie
-est la sphère d'une réalité suprême. La folie est le rêve d'un seul.
-La raison est sans doute la folie de tous. Ici, la grandeur de
-Dostoïevski se fait connaître: il est dans le rêve de la conscience,
-comme Shakespeare même, et Shakespeare seul, avec le seul Rembrandt.
-Tels sont les sommets de la conscience et de l'analyse, pareils aux
-plus hautes montagnes de la terre, en ce qu'ils bordent, comme elles,
-le rivage des plus grandes profondeurs. Sommets qui ne cachent pas
-deux ou trois autres cimes, entre lesquelles Dostoïevski.
-
- * * * * *
-
-Nulle puissance plus proche de la vie. Les grands rêveurs sont les
-grands vivants. Où ils semblent s'éloigner le plus de la vie, ils y
-touchent encore de plus près que les autres.
-
-Tout est intérieur. Ce n'est même pas la pensée qui crée le monde,
-en le figurant. C'est l'émotion qui suscite toute vie, en la rendant
-sensible au cœur. Le monde n'est même plus l'image d'un esprit.
-L'univers est la création de l'intuition.
-
-L'émotion créatrice est la seule et véritable connaissance. Comme
-elle naît à soi-même, elle fait naître les objets. Et tout est son
-rêve, comme elle se rêve. Le cœur est le moyen, et il est le lieu.
-
-Voilà le nouvel art. Voilà, du moins l'art que je veux, celui que
-je cherche et celui que notre effort prépare, si le ciel y consent.
-L'art intérieur, qui manifeste toutes les splendeurs de la nature et
-de l'action, en les absorbant toutes: du dedans au dehors. Et tout ce
-qui est du dehors même, est au dedans.
-
-Tel est cet art dont les prophètes me sont si chers dans le passé, et
-qui furent toujours si rares. Mais parce qu'ils furent en vérité, ils
-sont.
-
-Je dirai plus, pour être compris de ceux qui sont déjà de l'ère
-nouvelle, et pour ne l'être pas des autres. Ce qui était le propre
-de la musique, jusqu'ici, sans le vouloir même, nous le faisons
-passer, selon les moyens de la pensée, et du langage, dans la poésie.
-Ils croiront qu'il s'agit d'harmonie imitative, de timbres et de
-sonnailles dans les mots, d'allitérations et d'autres fadaises;
-toutes habiletés de métier, qui doivent toujours s'effacer de
-l'art, quand elles y entrent; et qui ne cessent d'être vaines qu'à
-la condition de n'en pas être vain. C'est une autre musique et
-moins vulgaire que je pense, dont l'harmonie matérielle n'est que
-l'enveloppe. Plonger toutes les idées dans l'amour, et en donner
-l'émotion, non plus la notion telle quelle, voilà la musique que je
-veux dire. En un tel art, nous voulons que tout soit émotion, et que
-la preuve sera réduite à rien. Or, plus l'émotion est reine, plus il
-faut que l'art, son roi, s'en rende maître.
-
-Le rythme de l'amour mène tout. L'intelligence est la charrue, non
-pas le grain ni la moisson. Ni l'éloquence, ni l'idée évidente ne
-sont le pain qui nourrit. Ce n'est plus la recherche ni la peinture
-de l'objet qui nous sollicite: mais l'évocation de sa forme et de
-toute la grâce qu'il recèle, de la magie enfin qui y est incluse,
-pour nous faire croire à la vie. Il faut que l'art nous séduise à la
-vie.
-
-On ne croit à la vie qu'en ce qu'on aime, et dans le rêve de ce qu'on
-aime.
-
-
-
-
-IV
-
-PASSIONS ET MOMENTS
-
-
-Son art ne vient pas de son mal. Mais il y a de son mal dans son art.
-Et puisque ce mal sacré n'a point tué l'art dans le malade, l'artiste
-s'en aide pour étendre son art. De mille épileptiques, il en est un
-seul qui ne soit pas imbécile; mais celui-là a des lueurs que la
-santé ne connaît pas. C'est le miracle de l'esprit, qu'il peut faire
-son bien de la maladie même. Je ne me lasserai pas de parler pour
-l'esprit. _Et spiritus adjuvat infirmitatem nostram_, dit l'Apôtre.
-Il souffle où il veut; et même dans le patient, que ces chiens de
-savants voudraient mettre à l'asile.
-
-Malade donc, donnant parfois l'idée d'un fou, toujours bizarre, d'une
-humeur extrême, sujet à la tristesse et à la mélancolie comme à une
-passion; tombant du rire strident, et d'ailleurs le plus rare, à la
-plus noire rêverie; l'homme le moins sain, si la santé est cet état
-d'heureux équilibre où, ni le corps ne se plaint à l'âme, ni l'âme
-ne se plaint de tout le mal que le corps peut faire à l'esprit:
-Dostoïevski, tout de même, n'a été atteint d'épilepsie qu'en prison
-et au bagne. Il avait trente ans, alors, et trente années durant,
-qu'il lui restait à vivre, il s'est courbé sous la main dure qui
-atterre. Était-ce la véritable épilepsie, ou quelqu'une des formes
-nerveuses qui l'imitent? En tout cas, les accès n'étaient point
-rares: il en a eu jusques à trois et quatre dans le mois; parfois
-même, tous les jours.
-
-Dostoïevski a vécu dans le mal sacré. Et ce mal lui a révélé la
-terreur sacrée, qu'il appelait terreur mystérieuse. Ce n'est pas
-seulement l'aura de la crise, ce souffle qui balaie le monde de la
-vision et de l'objet, pour en faire un tourbillon total, en giration
-autour d'une idée fixe. J'y reconnais le mouvement magique de la
-contemplation, le train de l'extase, cette révolution qui emporte
-l'homme tout entier dans l'effroi de la vision qui lui est promise,
-qu'il redoute et désire, de tout son être, dans le même moment.
-L'amour au comble obéit à la même incantation: l'amour qui, toujours,
-va au delà de son objet, et, dans l'homme, toujours au delà de la
-femme la plus aimée.
-
-Mal sacré, mal de terre, comme on dit au village, perte du sens.
-Perte de soi, dans une étrange prescience, et même dans une divine
-possession d'autrui.
-
-_Aura quaedam frigida_, un composé de sensations et de mouvement. Une
-haleine mystérieuse se met à ourdir une toile, qui sépare l'âme de
-tout ce qui l'entoure, sans pourtant l'en priver: un tissu complexe
-de passion et de possession, un abîme pour le sens propre, une
-obscure révélation d'univers.
-
-Si l'on veut à tout prix que ce soit un mal, je l'appelle la maladie
-du trépied. C'est l'état des voyants, la condition même de la
-présence mystique. Car, ne croyez pas que cet oubli de l'étendue soit
-une absence, ni que les objets disparaissent parce qu'ils ne comptent
-plus un à un. Mais, au contraire, tout y prend sa juste place, et les
-formes de l'univers s'assemblent autour du seul point fixe. Voilà
-saint Paul, quand la parole attendue fond sur lui avec le soleil,
-au chemin de Damas; et il entend, il voit, il sent, il est engendré
-par ce qu'il engendre; il s'ouvre tout entier à la conception de son
-Dieu, que le feu darde sur son âme, et dont elle le pénètre comme à
-la pointe d'un glaive rougi à blanc.
-
-Ce tourbillon emporte le sens même du mouvement, parce qu'il souffle
-sur le temps comme un grand vent sur la fleur de pissenlit. L'excès
-de la vitesse aplanit la totalité du temps: tout est profondeur, sous
-la pellicule éclatante d'un éternel et redoutable apaisement. Là,
-tout s'explique: et là, tout est conçu comme expliqué. L'homme n'est
-plus rien que sa passion parfaite, cette connaissance qui passe de
-bien loin la perfection du désir. Il n'est plus rien de soi, parce
-qu'il est la conscience de son monde. Il est sa propre fin, il en
-est pénétré, et il la pénètre. Il n'est plus le misérable volant de
-l'énergie qui l'anime; il se fond dans cette énergie même, il en est
-le noyau, le centre stable et l'explosion universelle.
-
-Les témoins de l'extase comptent par minutes et par secondes, ce que
-le sujet sacré ne saurait pas compter, sans l'anéantir avec soi-même.
-Mahomet disait qu'en un de ces instants, il déplaçait les montagnes
-et empilait les siècles, pour en faire la coupe unique où il buvait.
-Dostoïevski a pratiqué ces excès. Il en avait l'angoisse. Crainte qui
-se double d'une terreur mystique, dans l'ordinaire de la vie: non
-pas seulement parce qu'on attend le retour de l'extase; mais parce
-que l'âme qui a visité la profondeur ne peut plus vivre que dans les
-grands fonds: elle y plonge tous les objets de la vie, toutes les
-pensées et tous les actes. La profondeur est sans repentance comme
-elle est sans pardon. Qui a senti une présence éternelle, ne veut
-rien connaître qu'en fonction de l'éternité. Et, tel il y aspire, tel
-il s'obstine à rêver, si on lui dit qu'il rêve.
-
- * * * * *
-
-Je compare la marche de l'épileptique vers la crise, au mouvement de
-Dostoïevski vers la profondeur.
-
-Jamais sa pensée ne bégaie, quoiqu'il semble: elle dénombre, elle
-palpe l'infiniment petit; atome après atome, elle essaie l'analyse,
-comme les antennes de l'insecte explorent le pollen grain à grain.
-On croirait qu'il hésite, parce qu'il va et vient, et qu'il titube
-dans le labyrinthe; mais il ne perd jamais de vue le caractère: il
-en est ivre, plutôt; il en saisit, il en goûte, il en pompe tous les
-aspects, et les dégorge.
-
-Il faut qu'il débrouille le nœud des sensations et des mouvements
-obscurs, qui font le corps du sentiment dans les ténèbres. Il cherche
-tous les fils, un à un: il les tient, à la fin; mais toujours, il va
-de l'un à l'autre, en se dirigeant vers le bulbe de la racine. Un
-infaillible instinct lui sert de guide.
-
-Sa ligne paraît incertaine et lente: c'est la courbe vivante, faite
-de petites droites en nombre infini. C'est pourquoi Dostoïevski
-ne conte point: raconter, c'est tout de même déduire. Le dialogue
-seul, ou le colloque, peut rendre tous les moments, les incidents
-et les inflexions de la courbe intérieure. Les grandes œuvres de
-Dostoïevski se font elles-mêmes dans notre esprit, à mesure que nous
-les incarnons à notre rêve. Elles naissent de toutes les touches
-et de toutes les nuances qu'elles peignent en nous. On ne comprend
-Dostoïevski, chacun qu'à raison de sa propre vie intérieure. Jamais
-poète ne donna moins à l'entendement seul et à la simple notion. Ses
-chefs-d'œuvre sont des moments, que le dialogue épuise, en épuisant
-totalement les caractères: moments choisis, d'ailleurs, où toute une
-vie fait masse, à peine reliés les uns aux autres par un brin de
-récit.
-
-La descente de Dostoïevski dans les émotions inconnues tient du
-calcul et de la découverte. Elle est toute en pressentiments, en
-essais, en allusions, en prodromes, les uns prochains, les autres
-qui se perdent dans un éloignement immense, mais dont l'approche est
-certaine, dès qu'ils ont paru poindre à l'horizon de la conscience.
-Et le ciel de l'inquiétude règne au-dessus de la forêt. L'insomnie y
-erre avec ces bonds lassés qui la jettent, parfois, dans les trous
-d'un sommeil accablant. Là se forme le rêve, où le moi, de plus en
-plus aigu, recule de plus en plus dans l'ombre, pour soi-même. Alors,
-ce moi souffrant est comme le point d'ardeur sacrifiée, le sommet qui
-projette tout le cône de la vision; et l'univers entier de l'émotion
-entre dans les secteurs de la lumière. Pour bien lire Dostoïevski, il
-faudrait se souvenir de ce qu'on ne connaît pas encore: la passion
-fait ainsi, qui, dès la première vue, pressent dans l'objet aimé tout
-ce qu'elle en ignore; et mille traits, qui échappent d'abord, entrent
-pourtant dans l'âme qui butine et qui mire l'objet de sa passion.
-De tous les poètes, Dostoïevski est celui que je peux le plus et
-toujours mieux relire.
-
-Il se peut que la maladie ait préparé Dostoïevski à ces états les
-plus rares de l'intuition, où l'élément pensant et l'élément sensible
-naissent l'un de l'autre, où l'on touche dans le sentiment la pensée
-à l'état naissant, où le sentiment se lève, comme l'aube douloureuse,
-dans le chaos nocturne des sensations.
-
-
-D'abord, l'absence de soi.
-
-Puis, la descente en convulsions dans l'abîme. Or, chaque sentiment
-est un abîme pour l'âme. Mais, entre tous, l'amour.
-
-Qu'appellera-t-on l'âme, sinon l'organe de la connaissance? Je garde
-ce nom décrié au seul objet qui jamais ne me lasse.
-
-De la sorte, le cœur est rétabli dans sa prérogative. Il a le
-privilège du prince, que sa déchéance même ne saurait prescrire.
-
-La véritable connaissance fonde le monde de la charité, et elle
-seule. On ne saurait rien connaître à moins d'aimer. Et ce n'est pas
-connaître que de savoir et n'aimer point.
-
-La vie entière est cette femme voilée, que l'homme cherche, dont il
-fait son épouse, et _cognovit eam_, l'ayant aimée.
-
-Voilà cette pâleur, ce tremblement qui précède l'embrassement de
-l'époux. Et sa crainte, peut-être, et son dégoût. Voilà l'homme voué
-à la connaissance: il est d'abord cadavre à soi-même. Sa chair éclate
-en rébellion, et se dissocie d'avec lui: elle se fait discorde. Elle
-bave, elle se vide, elle vomit; elle s'étrangle, elle se souille;
-elle veut fuir l'esclavage qu'elle pressent. Elle ne veut pas se
-perdre dans le voyage des ténèbres ardentes. Et, parce qu'elle
-résiste, _elle est abandonnée_.
-
-O terreur! Elle est laissée là, comme une guenille vile, par l'âme au
-seuil de la connaissance. Elle est là, comme une peau de rat, crevé
-de la peste, dans une rue de Chine; et la foule est autour, le peuple
-des hommes ou le peuple des vers.
-
-Et quand la chair retrouve l'esprit, qu'il daigne rentrer en elle,
-et la combler de sa présence--_ô Dieu, je te recouvre!_--la serve
-conscience hésite: elle va lentement, par le dédale; elle vacille,
-comme épuisée; elle tâte les murs de la prison; elle compte les
-pierres, et les mousses, et les araignées, et les insectes hideux,
-et les larves dans les fentes. Elle reconnaît son chemin, en ne
-négligeant pas un signe, en renouvelant les plus humbles démarches
-par l'ingénuité des pas qu'elle tente: elle découvre, comme si elle
-venait de naître, ce qu'elle a connu et pratiqué naguère, mais dont
-elle a perdu le souvenir.
-
-Et telle est aussi l'allure de Dostoïevski, quand il explore un
-sentiment ou les raisons d'un acte. Pareil à la main invisible et
-souveraine, dont le tact allume la vie, il suscite ce qu'il retrouve;
-à mesure qu'il en énumère les éléments, il les anime et il les
-organise. La grande création des caractères est un dénombrement de
-l'âme par un créateur en passion.
-
-Ils sont redoutables, ces moments qui ont le goût et le sens de
-l'éternel. Et il est fatal qu'une sorte de mort suive un instant de
-vie divine. Il faut au moins payer d'une mort temporaire ce vol au
-delà du temps. Il faut perdre connaissance, pour racheter la terrible
-faveur d'avoir eu, un moment, la toute connaissance.
-
-Au fond, il n'est pas vrai qu'on puisse tenir l'équilibre entre la
-chair et l'esprit. Toujours l'un des deux l'emporte. Dans tous les
-grands poètes, la matière est vaincue. Plus ils aiment la chair, plus
-ils la craignent. Ou bien, ils s'en défient. En vérité, qu'est-ce
-donc qu'un art qui n'est pas idéaliste? Mais qu'est-ce même qu'une
-pensée?
-
- * * * * *
-
-Comme il est en amour, voilà le grand secret de l'homme, et que
-l'artiste cache le plus. Ce secret connu fait connaître le reste du
-caractère. Je ne pense pas seulement à l'amour de l'artiste pour son
-Dieu et pour son art; mais à son amour de la femme, à toutes ces
-pensées de la chair, que la conscience ignore et que le cœur nourrit,
-sans toujours les nommer, dans un espace de mystère. Et souvent, le
-secret de l'homme n'est pas dans ce qu'il livre de soi à l'objet de
-son amour, mais beaucoup plus en tout ce qu'il réserve, en ce qu'il
-dissimule, qu'il ne laisse jamais voir et ne confie à personne.
-
-De livre en livre, Dostoïevski fait un ménage bizarre avec les
-femmes. Quelles noces tristes et ardentes que les siennes! Je cherche
-en lui la clé de ses chefs-d'œuvre. Sa vie n'a pas osé tout ce que
-ses œuvres accomplissent. Ses œuvres n'ont plus d'obscurité, quand on
-les éclaire de sa vie.
-
-Il avait fait un mariage étrange, en Sibérie, avec la veuve d'un
-médecin, une femme malheureuse et déjà un peu vieillie: mariage comme
-on en voit dans ses romans, noces de la compassion et du délire,
-un mélange de pleurs, d'hystérie, de souffrances et de remords.
-Dostoïevski et ses héros se marient comme on choisit la plus longue
-torture en tous les genres de supplices. Il s'agit de prendre la
-croix, et souvent sans espoir.
-
-Le désir n'y est qu'un attrait de plus au sacrifice. La chair, même
-faible, ne cherche pas son plaisir, mais son épreuve et sa tristesse.
-
-L'âme se donne sans joie, non pas comme à une promesse de bonheur,
-mais à une sorte de misère déchirante, à une fatalité de son choix.
-Ce serait peu si, n'espérant pas le bonheur pour soi-même, on gardait
-l'illusion de le donner à un autre que soi. Mais il n'en va pas
-ainsi. Les mariages de Dostoïevski achèvent une infortune qui n'eût
-pas été complète, si les amants ne se mariaient pas, mais qui les
-eût menés à la folie, s'ils n'avaient pas résolu d'accomplir leur
-malheur. Car telle en est la fin: les mariages de Dostoïevski sont
-des malheurs accomplis. Au fond, il est contre la chair jusque là,
-que rien ne lui doit réussir, ni ce qu'elle obtient, ni ce qu'elle
-eût tant souffert de ne pas obtenir. Elle n'atteint que sa misère. Et
-c'est tout ce qu'elle mérite.
-
-
-Il a, pour les femmes, une tendresse brûlante et douloureuse. On
-dirait qu'il a besoin de souffrir par elles, et qu'ayant horreur de
-les faire souffrir, il n'ignore pourtant pas qu'il leur sera toujours
-une occasion de souffrance.
-
-Un désir d'elles comme infini, et une crainte d'y toucher, une
-terreur d'y satisfaire. Une peur d'elles toutes est en lui, et c'est
-par là surtout qu'elles l'attirent. Il ne pouvait sans doute pas se
-passer de la présence féminine; et sans pouvoir faire, en rien, le
-bonheur d'une femme, il lui fallait rêver qu'une femme fît le sien.
-
-Son premier mariage est affreux: il pue la laideur et le taudis.
-C'est un amour grabataire. Là, Dostoïevski a voulu son propre
-sacrifice. Il a cherché un châtiment; il a expié un péché que je
-sens, que je vois, et que je ne veux pas dire.
-
-
-Plus tard, à peine veuf de cette veuve, il prend pour femme une jeune
-fille. Il a la passion des jeunes filles, et nul n'a su jusqu'où. Il
-est de ceux pour qui l'innocence et la prime jeunesse sont la fleur
-dans la fleur, la mandarine dans l'orange, et l'amour de l'amour.
-
-Le prince Muichkine est, en amour, Dostoïevski lui-même. Il aspire à
-la volupté la plus fine des femmes, à ce sourire entre chair et cœur,
-qui est le charme des jeunes filles; il songe aussi, avec elles, aux
-douceurs des amants, si des enfants pouvaient l'être, s'ils pouvaient
-donner des caresses délicieuses, ou si les amants en pouvaient
-recevoir d'innocentes.
-
-
-Je considère avec terreur la vie d'une femme avec un tel homme, et la
-vie d'un tel homme avec toute femme, quelle qu'elle fût. Il ne peut
-lui céder que son ombre charnelle, avec toutes les misères qui y sont
-appendues, comme autant de membres blessés à travers des haillons.
-Pour le reste, il garde un éternel silence. Il ne le rompt que pour
-se ruer en transports de peine et de passion. Peine ou passion, elles
-ne comprennent guère que celle qui les concerne.
-
-De tels hommes, leur joie est toujours muette, tant elle compte peu.
-La douleur seule est éloquente.
-
-Il faut qu'une femme souffre avec lui. Il le faut, dis-je; parce
-qu'il sait que telle est sa vocation, si elle est vraiment femme.
-Il faut qu'elle souffre; et il faut, lui, qu'il souffre de la faire
-souffrir. Ainsi se reconnaissent les sexes, et ils s'aiment à la fin.
-L'amour est inné à cette pratique. Sans quoi, le plaisir égoïste
-masque tout.
-
-Quelle patience, dans une femme, pour supporter la souffrance qui
-naît d'un tel homme! La patience d'une femme est sa force. Sa bonté,
-sa vertu. Quel courage, en elle, pour garder sa foi à la vie! Pour
-lui, si elle l'aime, il faut qu'elle y ait foi, l'eût-elle perdue
-pour elle-même. Elle ne peut pas trahir la volonté d'un tel homme;
-elle ne peut pas oublier l'enseignement unique de son œuvre: que
-la foi dans la vie, coûte que coûte, est mère inépuisable de toute
-beauté.
-
-Il est dur d'être femme. Mieux la vaut être pourtant, qu'une de ces
-grosses prostituées qui font des livres, entre Paris et Nice, avec
-leur haine de l'homme, en se léchant elles-mêmes dans un miroir. Et
-parce qu'elles sont l'ignominie de l'amour propre, elles se croient
-des artistes. Non pas à Laïs grattant ses boutons, mais à elles, est
-dû le châtiment de tremper, l'éternité durant, dans la fange de leurs
-ulcères et la crème de leurs excréments, les grâces qu'elles se sont
-trouvées, et les hideux plaisirs qu'elles y goûtèrent[44].
-
-[Note 44:
-
- _Di quella sozza scapigliata fante,
- Che là si graffia con l'unghie merdose,
- Ed or s'accoscia, ora è in piede stante._
-
-_Inf._, XVIII, 44.
-]
-
- * * * * *
-
-Parce qu'il les a vu souffrir, et qu'il a fait souffrir les femmes,
-tout en souhaitant avec passion de les élever et de les guérir,
-Dostoïevski les connaît mieux qu'un autre.
-
-Il les voit tantôt cruelles comme le reproche de la chair, tantôt
-plus douces que le lait nourricier dans la bouche, mais toujours
-toutes folles: folles d'égoïsme, ou folles de se donner, folles de
-tuer l'homme, ou folles de s'immoler à lui.
-
-Il connaît leur passion unique, cette attente éternelle où elles
-s'agitent: elles sont là, toujours la même Ève endormie, qui attend
-que le doigt de son Dieu lui communique l'étincelle, et l'appelle à
-la vie.
-
-Et dans cette éternelle attente, il devine toujours leur éternelle
-déception, leur désespoir éternel: il faut vivre pour elles! Elles
-peuvent donner la vie, mais non l'avoir! Il faut leur souffler le
-feu, qui est toute la vie de l'âme; il ne faut jamais laisser tomber
-cette flamme immortelle et fragile. Et comme il est fatal qu'on ne la
-puisse pas toujours nourrir pour elles, il faut qu'elles lamentent la
-duperie du don total qu'elles ont voulu faire d'elles-mêmes à l'homme
-et à l'amour.
-
-Il a donc soupçonné leur ardeur cruelle, ces rancunes glacées qui
-menacent le foyer de la tendresse et du désir. Il a laissé comme une
-ébauche de cette âme sensuelle, de ces pudeurs perverses, de cette
-luxure innocente et virginale, qui tremblent dans le sentiment des
-jeunes filles, et que les fureurs de la femme coupable attisent comme
-un inextinguible regret.
-
-Tout est passif en elles. Leur sacrifice a parfois la violence d'un
-appel égoïste à la violence qu'elles repoussent. Elles mettent, à
-être prises, une espèce de brûlante complaisance, pour en faire plus
-tard un reproche sans pitié. Elles sont bien, dans leurs parfums
-acides, la fleur qui exige le pollen, et qui réclame d'être fécondée,
-tandis qu'elle a l'illusion de s'y résigner seulement. Elles sont
-aussi le fruit qui espère le soleil pour mûrir; et qui veut maudire
-la maturité, dont sa pulpe est avide.
-
-Attendre, toujours attendre! pour n'être jamais exaucée! Telle est la
-femme.
-
- * * * * *
-
-Il est plus d'un homme, ce Dostoïevski: et d'autant plus, qu'il est
-plus Dostoïevski. Plus d'un homme, et plus d'une femme.
-
-Tous ces hommes, en lui, et toutes ces femmes, sont, chacun
-totalement soi-même; et pour un temps, sans lien aux autres. Le moi
-se multiplie de la sorte. L'homme, qui a reçu ce don fatal, porte
-naturellement dans la vie et dans ses œuvres les formes du rêve.
-
-Dostoïevski, si divers et si un, conçoit l'amour avec deux ou trois
-femmes, ou plusieurs: car il y a en lui deux ou trois ou plusieurs
-hommes pour toute femme qu'il aime. Soit qu'il la désire en sa chair,
-soit qu'il voue en elle un culte à quelque rare idole ou à la vierge.
-Profusion de l'amour, partage qui répond à un besoin puissant et
-mystérieux. Il lui faut l'âme, avec la chair; avec la joie, il lui
-faut les larmes. Et dans l'ardeur de la femme en fruit, il lui faut
-aussi la jeunesse, la fleur ou l'enfance même.
-
-Il n'est pas loin d'admettre deux ou trois hommes pour la même femme,
-parce qu'il les trouve en lui; et tous les trois, en lui, ont besoin
-de la femme qu'il aime. C'est de ce fond obscur que se lèvent les
-héros étranges de ses livres: à tous ensemble, dans le même amour,
-ils n'en font qu'un, qui est lui, Dostoïevski. De là, cette patiente
-analyse, qui ne considère une face du caractère qu'en fonction des
-autres faces. De là, enfin, l'accord dans la vie, et surtout dans
-l'extrême amour, de ce qui est contrariété inintelligible pour
-l'esprit.
-
-
-Le désir de cet homme pour la jeune fille tremble, comme un œillet
-de feu dans un parterre d'épis et de lourdes corolles. La passion de
-l'innocence, l'élan vers la forme virginale, cette essence d'ardeur,
-si puissante et si subtile, qu'une goutte répandue en parfume tout
-autre amour, et se révèle jusque dans l'amour le plus infâme, jamais
-Dostoïevski n'y résiste. D'ailleurs, la jeune fille n'est qu'en nous.
-
-Selon moi, il cherche la vierge en toute femme; il ne peut aimer
-qu'elle. Cette prédilection l'emporte; elle le ravit au troisième
-ciel, ou elle le fait descendre jusqu'à cette fureur vernale, où la
-convoitise de l'homme s'adresse à l'enfance. Il y va, non par vice,
-mais par vertu de passion pèlerine. O que je ferai peu comprendre cet
-excès aux serfs du brutal appétit.
-
-Dans l'homme insatiable d'amour, une passion palpite, qui domine sur
-tous les désirs: d'avoir un amour, où toutes les amours se confondent
-et s'enlacent. Il est femme et il est homme; il est amant et il est
-père; il est de chair pour son âme en folie; il est tout âme pour le
-délire de sa chair. Et il veut l'innocence, parce qu'entre toutes les
-essences de l'amour, elle est irréparable. Il me souvient de Wagner,
-qui penche, avec un zèle du même ordre, à multiplier l'amour des
-amants par la parenté, et qui ne s'arrête pas aux degrés défendus.
-L'amant est le frère de son amante. Siegfried est presque le fils de
-sa bien-aimée, et pensant à elle, toujours il pense à sa mère. Kundry
-vole un baiser filial aux lèvres de Parsifal pantelant.
-
-
-On me dirait de Dostoïevski qu'il a fait ménage avec une petite
-fille, je n'en aurais point de surprise. Et j'en suis sûr, si
-laissant ici le plan des faits visibles, j'entr'ouvre les annales de
-l'homme secret.
-
-Ne croyez pas qu'on soit plus sensuel, à mesure qu'on est plus
-passionné. Il peut arriver que la fureur des sens croisse avec la
-passion. Mais l'imagination passionnée est sujette aussi à une sorte
-de charnalité idéale. Rien ne transpire de ses ivresses; et l'ardeur
-sensuelle s'épuise à chercher la difficulté. Qu'est-ce souvent, que
-l'artiste, surtout dans l'art des caractères, sinon une imagination
-amoureuse des formes, jusqu'à l'oubli de toute règle?
-
-Dostoïevski est bigame, pour le moins. Je ne parle que des
-intentions. La passion rencontre rarement son objet; encore moins
-trouve-t-on les deux ou trois femmes qu'on désire dans la même.
-
-La pitié pour la femme qu'on aime moins qu'on n'est aimé est une
-terrible passion. Elle mène, parfois, à la mort plus sûrement que
-l'autre. Ainsi, l'ardeur du sacrifice de soi passe infiniment
-l'ardeur que l'on met à se sacrifier les autres.
-
-Il les voudrait toutes les deux: l'une pour lui, et lui pour l'autre
-encore. Taciturne secret que Dostoïevski confesse: se donner à la
-femme qui nous aime et qui attend de nous son salut; et prendre la
-femme que nous aimons, dont nous attendons la joie; celle que la
-passion fait vivre et celle qui la tue. N'est-ce point, au soir
-ténébreux de l'_Idiot_, les deux hommes, le mari et l'amant, la
-victime et le bourreau, que l'on voit veiller la même femme, qui fut
-double et qui est morte, victime elle aussi et bourelle? A la fin,
-la joie qu'on exige et le salut qu'on dispense se confondent dans
-l'insondable peine.
-
- * * * * *
-
-Quelle est donc cette recherche de la douleur, dans le sentiment qui
-promet le plus de félicité à l'homme, selon la nature? N'en est-ce
-pas, plutôt, la fatalité dans la conscience? Plus on y pense, plus il
-semble que l'homme et la femme ne sont pas faits pour la vie commune.
-La passion, plus ou moins longue, n'est point un état de durée. La
-passion, comme le drame, vit de combat et se dénoue par la mort.
-
-Pourtant, l'homme et la femme, plus ils s'aiment, plus il leur est
-fatal de vivre ensemble et confondus. Au génie de l'espèce, qui ne
-s'inquiète que du moment, se substitue le génie de la tendresse,
-qui prétend accorder les éléments contraires, et faire un état
-durable d'un état passager. Une telle violence à la nature ne va pas
-sans douleur. Et je dis qu'elle est nécessaire. L'amour humain se
-distingue, par là, de l'amour naturel aux autres créatures, et même à
-la plupart des hommes, si l'on en juge à tant de misérables couples.
-
-Pour qu'un homme et une femme se puissent souffrir, il faut qu'ils
-souffrent l'un de l'autre. C'est la loi. Je parle de l'homme accompli
-en conscience.
-
-L'accord ne vient que du sacrifice. Celui qui aime le plus, souffre
-le plus. A l'ordinaire, la femme reçoit la part douloureuse; et
-souvent, elle choisit d'en jouer le rôle. Mais le meilleur homme ne
-le lui laisse pas.
-
-En amour, le cœur est trop avili, s'il ne souffre. La souffrance
-seule nous rétablit dans notre dignité d'homme. Quel est l'amant
-profond qu'Amour n'abaisse pas au pardon des pires offenses? Il
-faut grandement souffrir de la femme, pour rester digne de soi dans
-l'amour qu'on lui consent, et même dans l'amour qu'elle nous accorde.
-
-Et ce n'est pas assez des natures qui s'opposent, dans l'homme et
-dans la femme. Quand les cœurs sont complices, c'est le destin qui ne
-l'est pas. La misère, la maladie, le deuil, tout ce qui menace chaque
-homme sous un masque fatal, dans l'amour se démasque, et, entre
-amants, pour l'un prend visage de l'autre.
-
-
-L'amour est ce qui nous sépare le plus des Anciens.
-
-Notre passion n'est si ardente et si pleine, que pour faire en nous
-l'union des deux mondes: le cœur chrétien habite la chair païenne; et
-la chair païenne hante le cœur chrétien.
-
-C'est notre amour qui nous démontre que nous ne diviserons pas un
-monde en nous de l'autre, sans nous réduire de la totalité.
-
-Le mystère de l'amour est celui de la douleur même. Je ne crois que
-les amours souffrantes. La douleur n'est pas la maladie: la douleur
-est un enrichissement. Psyché n'aurait pas perdu son Dieu, si elle
-l'avait réveillé dans l'insomnie de la peine, et non dans le sommeil
-du plaisir. Moins la douleur, l'amour n'est que l'ombre de lui-même.
-
-Les Anciens ignoraient la douleur, puisqu'ils croyaient la vaincre.
-Et nous, nous devons la sauver.
-
-La douleur n'est point le lieu de notre désir, mais celui de notre
-certitude. Les Anciens sont trop charnels. Je ne prétends pas que
-nous devions faire élection de la douleur. Tant s'en faut, qu'on
-doit tout faire pour s'en tirer. Mais il faut la connaître. L'homme
-véritable n'est pas le maître de sa douleur, ni le fuyard, ni
-l'esclave: il en doit être le sauveur.
-
-Sur la passion chrétienne qui a tant donné d'échos et de profondeur
-à la vie, c'est à nous d'élever une vie nouvelle. La grandeur seule
-en fera la joie. Car, où est la vie, est aussi la joie, même dans
-les supplices. Vivre, c'est avoir joie, à quelque prix que ce soit.
-Ni la grandeur, ni la beauté ne sont valables sans souffrance. Ainsi
-l'homme ne va plus sans une tristesse intérieure, qui donne du prix à
-tout ce qu'il sent comme la rosée des larmes à un merveilleux visage.
-
-On ne saurait se vanter, ni de ramener l'homme à un âge qu'il n'a
-plus, ni d'abolir en lui aucune des puissances que le passé y a
-mises, et qui lui étaient nécessaires, puisqu'il se les est données.
-La douleur est une auguste puissance.
-
-Au lieu de rien détruire, il faut tout accomplir en nous, et y tout
-achever.
-
-La passion chrétienne, s'il fallait la justifier, je dirais qu'elle a
-créé l'amour, par le prix infini que la douleur y attache. L'art est
-un excès du même ordre, si on le compare au jeu. L'amour n'est qu'une
-flamme jeune, qui brille et qui se consume, chez les Anciens. Notre
-amour est un feu qui dure, et qui exige de durer, un brasier qui
-ranime ses flammes à mesure qu'il les dévore, une ardeur qui nourrit
-toute la vie. L'Amour des Anciens n'est que l'enveloppe du nôtre: aux
-sens est ajouté le cœur.
-
-
-
-
-V
-
-LA PROFONDEUR RUSSE
-
-
-Passions du fond caché, lames de fond: le plus souvent, elles
-dorment; mais il arrive, soulevées, qu'elles emportent les rives de
-la paix commune.
-
-Vous ne savez pas jusqu'où peut aller l'amour de la vie dans les
-êtres profonds, nés pour la souffrance, et qu'elle y attache. Il les
-porte à tous les excès, que vous appelez des crimes, selon votre
-droit. Ni les Juifs charnels, ni les Yankees ne pourront jamais
-l'entendre: ils sont trop asservis à leurs idoles: les Juifs, dans
-leur esclavage des biens terrestres, et selon leur inclination
-à en jouir commodément; les Yankees, dans leur brutal mensonge
-d'automates, à deux ressorts d'agitation vaine et de vaine morale.
-Donner sa vie, et même prendre la vie des autres, sans en peser
-exactement la valeur aux poids de la raison, de l'agrément et du
-succès, voilà l'honneur mystique. Dostoïevski, qui a toutes les
-sortes d'honneur, hormis celui de vanité, sent l'honneur mystique au
-même degré qu'un saint apôtre.
-
-L'amour de l'amour fera, d'un homme à la Dostoïevski, le bourreau
-d'une femme et le jouet d'une autre. Mais, pour toutes les deux, il
-n'aura que des caresses dans l'âme, et toutes de son sang.
-
-La passion de l'innocence le poussera, peut-être, à vivre en amant
-avec une petite fille. Non pour la corrompre, que le ciel en soit
-témoin! pour approcher sa fraîche pureté et s'y purifier soi-même;
-pour la connaître: on ne connaît que dans la possession, et toute
-possession touche au crime, hélas; pour l'accroître de ses propres
-larmes, cette adorable innocence. Enfin, pour y retrouver la sienne.
-
-Jamais assez de bonheur! Jamais assez de joie! Et toujours dans la
-tendresse. Et le rire dans les larmes. Car où est-il le bonheur,
-sinon dans la folie de tout ce qu'il nous coûte? L'âme souffrante est
-seule égale à cet insatiable appétit. Et elle n'est point, si d'abord
-elle ne soupire.
-
-A-t-il des regrets et des remords, Dostoïevski, lui qui va si loin
-dans l'art cruel de se connaître? Il s'en donne toute l'apparence.
-Mais remords est un gros mot, qui cache et qu'il devrait définir.
-Dostoïevski a le désespoir de ne jamais atteindre ce plein de la
-passion qu'il poursuit. Suave désespoir, déception terrible, espace
-du désaveu, déserts de l'entier délaissement de soi-même. L'unique
-passion est, en somme, la passion de la plénitude.
-
-Un artiste créateur voudrait presque participer, de moment en moment,
-à la création universelle. C'est pourquoi il se déteste, en vain,
-lui-même à l'infini: il ne se méprise pas. Il peut, au contraire,
-mépriser beaucoup les autres: et sans jamais les détester, pourtant.
-Il est, en lui, une ardeur éternelle pour le noyau du fruit. Tous les
-crimes pourront hanter son âme: elle ne saurait rien perdre de sa
-pure volonté, qui est de ne pas nuire, ni de sa primitive convoitise,
-qui est l'innocence, après tout. Elle n'aspire qu'à saisir l'objet
-vivant, à l'adorer en lui-même, à le posséder jusqu'à le détruire.
-Enfin, je dirai qu'elle veut le tuer, cet objet d'amour, pour le
-recréer ensuite aux dépens de sa propre vie.
-
-
-Dostoïevski n'est pas du tout Rousseau étalant ses misères, et
-bravant à mesure qu'il dit: "Vous êtes plus misérables que moi; et je
-vaux mieux que vous, du moins en ce que je vous montre que je ne vaux
-rien."
-
-Pour lui, Dostoïevski, il vaut un grand prix; et tous valent le leur.
-Il touche le fond, qui est la valeur même de la vie, comme au-dessous
-des océans, pourvu qu'on jette assez la sonde, c'est toujours la
-solidité immuable de la terre; et toutes les mers ne sont qu'une robe
-de rosée sur l'écorce.
-
-Dostoïevski ne réprouve que la méchanceté sans amour. Le désir lui
-est sacré, pour peu qu'il porte flamme: le désir même impur. Pour
-lui, il n'y a rien de médiocre en soi: parce qu'en lui, même les
-forfaits de la chair, tout est cœur et âme, ou, du moins, en recèle.
-Rien n'est vil, à ses yeux, sur la terre, que les peuples et les
-hommes sans âme. Verser dans tous les péchés, au besoin, pour être
-capable de les tous expier, les eût-on même caressés, dans le brasier
-que le cœur alimente. Où est l'amour, là est la vie, encore un coup.
-Où est la vie, là est le bien. Voilà pourquoi il est si bon d'expier
-l'erreur incluse au crime: tout châtiment est injuste, et l'œuvre du
-démon dans celui qui l'inflige. Juste et salutaire, dans le coupable
-qui l'accepte: car son cœur le réclame. Ou avoir la force de se punir
-soi-même ou être puni. La vie, perdue dans la faute, se retrouve dans
-l'expiation. Le crime égare le cœur, et n'a peut-être pas d'autre
-horreur que cet égarement.
-
-Dostoïevski a souvent paru méchant homme, et il a passé pour envieux.
-Un être trop aigu semble toujours méchant. La force blesse. Le regard
-qui pénètre les cœurs est un poignard pour eux: on lui en veut de la
-piqûre, fût-il de la pointe la plus fine, et quand il l'émousserait
-dans l'effusion des plus tendres larmes. Les hommes refusent d'être
-devinés. Encore moins acceptent-ils qu'on les révèle à eux-mêmes. On
-ne les dépouille pas sans leur faire violence; et ils gémissent de
-se reconnaître. Dostoïevski ne ménage rien. Le mensonge, qui est au
-fond de la nature humaine, l'irrite jusqu'à la rage. Il est celui qui
-se mesure avec tout vainqueur selon le monde, quel qu'il soit; et il
-le frappe, il l'atterre, il l'écorche vif. Il condamne tous ceux qui
-osent porter condamnation sur la créature. Il ne juge que les juges.
-
-Fait pour la solitude, ou pour tout un peuple, mais non pour se
-plier au goût de quelques-uns, qu'il veuille plaire ou qu'il veuille
-blesser, il ne se contient jamais. Ses pleurs sont aussi prompts, que
-son éclat de rire bref et toujours étonné. C'est lui que j'entends
-dans le salon des Épantchine, quand le Prince Innocent, dévoré de
-sympathie, effraie tous ses amis, exaspère sa fiancée, et court avec
-une telle allégresse à sa mort sociale.
-
-Il pouvait être exquis ou cynique, par un désir égal d'être soi-même,
-de plaire à qui lui plaisait, et de déplaire à qui ne lui aurait plu
-jamais. Et comme il traitait les gens tête à tête, le public est
-traité par ses livres.
-
-Piqué d'amour-propre, dans l'extrême ivresse de ses sentiments,
-plutôt que dans l'orgueil de ses pensées, il se portait à cet
-excès qui offense le plus les autres: qui est, eux présents, de
-les oublier. Ou bien, s'il pouvait croire à leur sympathie, il les
-associait à sa passion, il se les y incorporait, il les baignait dans
-le torrent de sa ferveur. Perdant toute retenue, avec un sens raffiné
-pourtant de la mesure sentimentale, il ne prétendait pas convaincre,
-mais faire aimer l'objet de son amour; et, sans doute, il y mettait
-d'autant plus de caresse ou de violence, qu'un tel désir enveloppe la
-convoitise que l'on a de tout amour. Alors, il précipite les paroles,
-il lève les vannes, il lâche les écluses de sa raison passionnée. Il
-est hagard. Il fait peur. Cet homme, au cœur désespéré d'amour, a
-les bonds et les griffes du chat tigre. Il en avait aussi les doux
-miaulements, les tendresses morbides et le velours. Ha, quel don des
-larmes, des saintes larmes! Quel élan aux pleurs! Comme il ouvre
-la source intarissable, la fontaine aux affligés, qui sont, dans
-le désert, tous les pèlerins du cœur, que la soif tourmente entre
-l'aridité du ciel et la sécheresse des sables!
-
- * * * * *
-
-La force du style emporte tout. Mais la profondeur du sentiment
-enferme tout, et le style même.
-
-Avoir les mêmes larmes! ne serait-ce pas le dernier mot de l'art? Les
-cœurs musiciens sauront m'entendre.
-
-Je dirai que la dureté de Dostoïevski à l'égard des étrangers et des
-Juifs est une raison de style: Ils n'ont pas les mêmes larmes. Il
-déteste tous les peuples de l'Ouest; il se moque de l'Occident. Forcé
-de vivre en Suisse, en France ou en Allemagne, il étouffe. Tout lui
-est vide, quand il quitte la Russie. Il se venge sur les étrangers du
-dégoût et de l'ennui, qu'il respire avec eux. Mais il est capable, à
-Pétersbourg ou à Moscou, de leur rendre justice. Il les veut employer
-au bien de la Russie, à la condition qu'ils s'y prêtent. Or, ils s'y
-refusent, et même ils haïssent les larmes russes, bien loin de mêler
-leurs pleurs aux pleurs de ce grand visage.
-
-Voilà comment tout finit, chez Dostoïevski, par la condamnation des
-Juifs. Au lieu d'être Juifs en Russie, que ne sont-ils Russes en
-Judaïe? Mais ils ne seraient plus. Entre Dostoïevski et les Juifs,
-il y a la même querelle qu'entre l'Ancien et le Nouveau Testament.
-Le second abroge l'autre, puisqu'il l'accomplit. Le mort enté sur le
-vivant corrompt le vivant.
-
- * * * * *
-
-Enfin, Dostoïevski est joueur. Et d'autant plus, qu'il perd toujours.
-
-Pourquoi joue-t-il? Dans l'homme malheureux, qui est deux fois
-passionné, le jeu prend toute sa force. On joue pour jouer, et l'on
-joue pour gagner.
-
-J'ai souvent dit que la loterie, ou le coup de dés, me semble le plus
-honnête moyen de faire fortune. Pour ceux, il va de soi, qui n'ont
-point le génie à faire fortune. Et il est vrai qu'ils ne la font pas.
-La morale est donc satisfaite.
-
-Ceux qui ne croient pas au sort n'ont jamais regardé la vie. Le
-hasard est le nom public de la fatalité. Le jeu est la consultation
-populaire du destin. Œdipe joue sur la route de Thèbes. Oreste naît
-joué. Les Anciens, grands connaisseurs de l'action, n'ont pas de
-doute là-dessus. Ils en viennent jusqu'à tricher avec la chance, pour
-garder un atout contre la série noire: tel est le sage Polycrate
-de Samos, lequel fait en vain une part au malheur: comme il est
-juste, sa réserve ne le protège point. Le destin n'entend pas qu'on
-le flatte. Il punit l'un pour son humilité, et l'autre pour son
-insolence.
-
-Dostoïevski, inquiet en tout, devait avoir l'âme au jeu. Il jouait
-ses six derniers roubles, comme on sème dans les champs d'Eldorado,
-pour en récolter dix mille, payer toutes ses dettes et sortir de
-la gêne. Persuadé que le gain est toujours possible, pourvu que le
-destin y consente: il ne faut qu'un instant d'oubli, après tout;
-il suffit que la male fortune regarde ailleurs, un clin d'œil, et
-l'on gagne. Bien pensé, et d'autant mieux que la sueur d'effroi fait
-encore la part de la mauvaise chance.
-
-Celui qui perd toujours n'a pas de raison pour ne pas toujours tenter
-l'aventure. L'orgueil le veut ainsi, et le sens du juste. Dans le
-joueur d'un certain ordre, il y a un homme passionné de justice.
-Toujours perdre l'irrite. En principe, on ne doit pas perdre plus
-souvent que l'on ne gagne. La foi s'en mêle, et l'on s'obstine. Cet
-amour-propre n'est pas ridicule, parce qu'il est fondé sur un culte
-ingénu de la vie. L'homme malheureux joue pour sortir du malheur;
-mais il joue encore pour forcer le bonheur qui le fuit. Le jeu est
-une interrogation de la fortune. Et plus elle refuse de répondre,
-plus on l'interroge.
-
-Si je gagnais toujours, je voudrais jouer pour perdre. Comme il est
-plus ordinaire de toujours perdre, on joue pour gagner, ce soir ou
-demain, ou la semaine prochaine, ou quelque jour, enfin. Je gage, en
-jouant, que Dostoïevski priait.
-
- * * * * *
-
-Qu'il manque de dignité avec noblesse! Qu'il s'élève bien au-dessus
-des usages! Comme il en tient justement compte, en n'en tenant pas
-compte, en faisant fi de ce qu'on attend de lui! Quel profond honneur
-le dispense de satisfaire à l'honneur selon le monde, cette suite
-infinie de petites bassesses, que recouvre un masque d'impudence
-banale, peint aux couleurs d'une politesse propre à tout usage[45]!
-
-[Note 45: Triomphe de cet honneur chez les Anglo-Saxons. Là, pour
-un homme, la gloire est de vivre en masque. Ils se rendent maîtres
-de toutes leurs émotions, disent-ils. Mais, la plupart, ils n'en ont
-pas. Et celles qu'ils ont, il les montrent fort bien: le mépris des
-autres, la dureté des cœurs, la hargne brutale de l'esprit puritain,
-la haine des mœurs libres; et cette terre promise des gentilshommes
-étale ses grappes d'ivrognes: parce qu'en effet elle en a.
-
-Ils se lavent avec soin, chaque jour, des pieds à la tête; et, Bible
-en main, ils méprisent atrocement les pauvres. Ils ont tous le même
-savon; ils sont bien vêtus, à la même mode. Pas une tache sur les
-habits; pas un grain de poussière à la maison. Mais du foin dans la
-tête, et du galet sous le sein gauche. Ils disent toujours la vérité;
-mais tout leur être ment, dès ce ventre de leur mère, qu'il est
-défendu de nommer.]
-
-L'honneur, dans la société moderne, n'est qu'une façade d'argent sur
-un palais où il n'y a plus rien, ni salles, ni meubles, ni chambre
-des époux: l'incendie a passé par là, et la maison est vide même
-du secret nuptial. Dostoïevski n'a point de part à cet honneur des
-salons et des capitales.
-
-Dostoïevski ne se cache pas pour pleurer. Il ne rougit pas de
-mendier. Il ne donne pas tant de valeur à l'argent. Il n'a pas tant
-de respect pour l'or, ni pour celui qu'il n'a pas, ni pour celui des
-autres. Il ne cède rien de son Dieu; il ne trahit jamais ce que son
-Dieu exige de lui; et voilà le véritable honneur. La Yancaille a
-peut-être le sien, après tout: le dollar et le bain froid.
-
-Mais plutôt, Dostoïevski subit l'avanie que la turque fortune fait
-sans cesse à la misère. Sa constance est héroïque: pour servir
-son Dieu, il est le plus humble des hommes. Il consent à prier, à
-solliciter, à recevoir l'aumône. Comme il ne se dérobe à aucune
-charge, il ne recule devant aucune humiliation. Lui, qui avait tant
-d'orgueil, et beaucoup d'amour-propre, cette peau enflammée de
-l'orgueil malade, il se met à genoux, en chemise, autant de fois
-qu'il faut. Il supplie, il baise la main qui donne. Et pourtant,
-donner à un tel homme, c'est toujours lui donner le fouet. Il le
-reçoit avec douceur; il accepte toute sorte de bienfaits sanglants.
-
-Il faudrait être bien bas pour le lui reprocher. Il a l'amour de
-la perfection: telle est la main qui le courbe. Travaillé par
-tant de maux, il sacrifie sa dignité selon le monde à sa mission
-selon l'esprit. Il ne serait pas le plus russe des Russes, s'il ne
-croyait à sa mission. Plus il accepte, moins il reçoit pour lui. Il
-s'inquiète d'être toujours en retard avec ses éditeurs; mais il n'a
-pas honte d'être toujours en dette avec ses amis. Et s'il en souffre,
-il y trouve une occasion de servir encore.
-
-C'est qu'il n'arrive jamais à se satisfaire. Celui qu'on prend
-pour un Barbare, aime la perfection comme un artiste de France ou
-d'Athènes. Il se laisse abaisser aux yeux de tout le monde; mais il
-ne saurait trahir l'œuvre qu'il porte.
-
-Par là, il me rappelle Wagner, une fois de plus. Et certes, en
-des arts si opposés, d'une matière si diverse et d'une forme si
-contraire, Wagner et Dostoïevski se touchent de plus près que pas
-deux autres. L'analyse de Wagner et celle de Dostoïevski procèdent
-du même fond. Les mêmes mouvements intérieurs, qui se combinent,
-s'enlacent, se nouent et se dénouent, la même volonté du cœur, ici
-et là, enveloppent un sentiment unique. Elles vivent d'émotion, et,
-en deux ordres différents, elles tendent à produire une émotion
-semblable.
-
- * * * * *
-
-Les arbres ne sont pas de la même essence. Les feuillages diffèrent;
-et les branches se dirigent vers des horizons contraires; mais les
-racines sont communes.
-
-Je reconnais Wagner même au rire de Dostoïevski. Wagner n'a ri qu'une
-fois; et sa joie, non pas sa gaîté, trempe dans l'émotion. Il n'y a
-pas l'ombre de gaîté dans le grand Russe. Pour moi, le comique énorme
-et douloureux de Dostoïevski me touche le plus. Lébédev, Marméladov,
-le père Karamazov, tant d'autres, figures étonnantes, d'une plénitude
-incomparable, à la Falstaff. Elle vient de l'amour, comme le reste.
-Ils s'aiment, ces bouffons! ils s'aiment à fond, comme des monstres
-ou des enfants. Et ils aiment la vie, comme des saints. On peut donc
-les aimer, jusque dans le mépris qu'ils inspirent. A la vérité,
-Dostoïevski est un des croyants magnifiques à la beauté de ce monde,
-qui seraient capables de guérir les esprits fins de tout mépris, si
-l'on pouvait guérir la petitesse d'être petite, et la morale d'être
-étroite. Criminels ou ridicules, Dostoïevski est pour ses héros,
-comme il est pour tout ce qu'il anime. La vie, il n'a pas d'autre
-parti. Voilà la source d'un comique sans second, à mon goût: il n'est
-pas destructeur; il est purgé de toute ironie. Il est net de tout
-blâme, même dans l'invective.
-
-Marméladov, Lébédev, et toute la bande, tendres coquins, et chers
-cyniques, bouffons de la vie elle-même qui se contemple, dans les
-pleurs autant que dans le rire. Parce que Dostoïevski ne nie rien,
-même quand il détruit, ses bouffons affirment tout un monde qui n'a
-pas réussi,--mais qui, tout de même, a continué sa croissance dans
-la honte, le péché, la coquinerie, la crapule et les remords. Ils
-portent leur excuse avec eux; et bien plus, leur privilège légitime.
-Ils sont sûrs, à la fois, de leur indignité et du droit qu'elle a,
-elle aussi, à vivre: je dirai même de sa prérogative en ce monde et
-dans l'autre; car ils souffrent, ces luxurieux et ces ivrognes, soit
-qu'ils subissent les plus sales misères, soit qu'on les méprise et
-les haïsse. Quelle différence de Lébédev et Marméladov à Bouvard
-et Pécuchet, ces caricatures immortelles! Ceux-là, on ne peut même
-pas les mépriser. Ils font d'abord rire, puis ricaner; à la fin,
-leur comique est pareil à la chatouille interminable de la pensée:
-on crève d'ennui et d'énervement, à ce rire. Ils sont abstraits
-et mornes. Ils figurent la Science, et ses travaux à perpétuité.
-Marméladov et Lébédev sont si hommes, qu'ils sont justifiés.
-Dostoïevski dirait qu'il y a un Lébédev et un Marméladov en chaque
-père de famille, pour peu qu'il eût à vivre dans les conditions où
-ceux-là ont vécu. Ils ne sont pas dans la mort, ni impitoyablement
-condamnés, comme les deux secrétaires perpétuels de Flaubert,
-automates de l'universelle dérision.
-
- * * * * *
-
-Il est contre l'Occident, dans la mesure où l'on s'arme de l'Occident
-contre la Russie.
-
-Jamais Dostoïevski n'a pu donner de gages à quelque parti que ce fût,
-pas même au sien: celui de la terre et des vivants. La volonté de
-nier lui est toujours étrangère. Il affirme en niant. La haine n'est
-pas en lui. Il n'est même pas antisémite. Il est contre les Juifs au
-même titre qu'il combat tous ceux qui nient le Christ et la Russie.
-
-Comme il est libre, en dédaignant toute liberté politique! Il sait
-que la liberté n'est pas dans le vote. Car, sont-ce pas les esclaves
-qui votent? Qu'il soit libre de tout parti, je le sens à la force de
-sa fibre première: l'art, la politique, la religion, en Dostoïevski,
-tout sort de la même cellule: l'humble orgueil d'être le confident de
-la vie universelle, et de se confondre avec elle, indéfiniment.
-
-Il faut qu'un homme en vaille bien la peine, pour qu'il se donne à
-l'univers. Ou quel don ferait-il? Qu'il tombe du plus haut, ou qu'il
-s'agenouille d'abord, s'il se couche enfin sur le corps de la terre,
-comme il le doit, c'est pour rendre à cette mère tous ses baisers et
-toutes ses larmes, un grand amour et une grande joie. Tout donner
-enfin n'est pas assez, si l'on ne donne beaucoup.
-
-Dostoïevski exalte le moi pour en faire à la vie un sacrifice digne
-d'elle. Tout de même, il porte au plus haut point sa race et sa
-patrie pour en offrir le miracle au genre humain. Il n'est pas
-aigrement l'homme de la Russie contre l'Europe. Mais il ne veut pas
-que l'Europe soit appelée par la Russie même à corrompre la Russie,
-à la déformer et à la détruire. Qui absorbe, détruit. Il faut se
-nourrir de la pensée étrangère, mais ne pas se laisser digérer par
-elle.
-
-L'amour du sol et de la race n'invite pas Dostoïevski à l'isolement.
-C'est un amour qui aime et se prodigue, non pas une possession
-jalouse qui thésaurise. Il n'écarte rien, il ne repousse que la
-confusion. Plus la Russie sera russe, plus l'Europe sera l'Europe, et
-plus en sera noblement accrue la vie du genre humain.
-
-Amour du sol sans petitesse ni rancune. La terre est d'un seul
-tenant. Droit à la terre, pour qui baise et qui aime la terre.
-Sans doute, on tient d'abord au coin de terre qui nous tient. Mais
-pour Dostoïevski, les morts ne gouvernent pas les vivants: jamais
-Dostoïevski ne remue ce poison mortel; jamais il ne convoque les
-morts, fût-ce dans leurs vertus. C'est à la générosité des vivants
-qu'il en appelle, et à leur grand amour qui fait vivre les morts.
-Dostoïevski est bien trop fort pour s'enfermer dans un cimetière.
-Nous ne vivons pas dans un charnier, mais dans une pépinière au
-soleil, bénie de nos larmes. Il ne s'agit pas d'enterrer la vie, mais
-de la renouveler. L'œuvre de l'homme n'est pas de cultiver les germes
-d'un sépulcre, mais de rajeunir la terre, et le sépulcre même, en y
-semant des cultures nouvelles, avec piété.
-
-Point d'avarice, ni de ressentiment acide. Dostoïevski ne craint pas
-que l'Europe lui dévore la Russie; mais il s'oppose à ce qu'on jette
-la Russie comme un os à l'Europe. En tout ordre, à tous les degrés,
-Dostoïevski annonce le devoir d'être soi-même le plus possible, pour
-être plus homme. A ce prix seulement, l'humanité sera meilleure et
-plus belle. La race enfin n'est, à ses yeux, qu'un moyen de parvenir
-à l'humanité supérieure.
-
-
-Ce que l'Occident connaît par la mesure, le Russe le devine par le
-sentiment. L'Occident énumère et calcule: il est nombre et géométrie.
-Le Russe évoque et pressent: il est mouvement intérieur et musique.
-
-L'Occident ouvre les yeux sur le monde; il voit et il compare. Le
-Russe à la Dostoïevski regarde au dedans. Si le Russe ferme les
-yeux, ce n'est pas pour voir davantage, sans doute: c'est pour mieux
-entendre les profonds murmures de la vie, dans l'ombre où les images
-se définissent, les objets si l'on veut. Le rythme est la première
-figure; et, au sein des ténèbres, c'est de la mélodie que naissent
-les formes, prodige obscur.
-
-Telle est la raison pourquoi le Russe ne vaut rien, s'il n'aime. Il
-ne critique pas: il nie. Il ne doute pas: il détruit. Il n'est pas
-athée: il est prêtre du néant.
-
- * * * * *
-
-Avant quarante-deux ans, Dostoïevski n'a rien produit qui vaille.
-Toutes ses grandes œuvres sont de l'âge plein, entre quarante et
-soixante ans, où il est mort. Les autres Russes sont plus précoces:
-Pouchkine, Lermontov et Gogol ont peu vécu, mais d'une vie ardente.
-Téodor Mikaïlovitch n'était pas de ces jeunes gens.
-
-La Russie ne s'est reconnue en Dostoïevski, que peu de temps avant de
-le perdre. Il a été le héros de sa nation, l'homme qui pense, le cœur
-qui bat pour toute la race; mais il ne le fut que cinq ou six ans
-avant de mourir. Il lui fallut toucher à cette extrémité encore, pour
-prendre le rang auguste que Tolstoï lui-même n'a pas obtenu. Pendant
-près d'un demi-siècle, Tolstoï a pu passer pour le plus grand artiste
-de son pays. Mais pendant quelques saisons, Dostoïevski a été l'homme
-de la Russie, celui qui aime et qui hait, qui pense, qui veut et qui
-parle pour tous, l'aîné vénérable de la maison, le guide entre tous
-les frères.
-
-Il est l'homme de la douleur: est-ce là son seul titre? On aurait
-bien tort de le croire. J'ai compris la douleur russe dans
-Dostoïevski: elle n'est pas seulement féconde: elle a la force active
-qui purifie. La joie russe n'a aucune vertu. Les peuples jeunes ont
-toujours assez de joie, puisqu'ils veulent vivre. La joie que vous
-cherchez vous déprime.
-
-
-Pour en venir à ce règne douloureux, il fallait que la vie de
-Dostoïevski fût tout ce qu'elle a été en effet. Il fallait qu'il
-tombât dans l'erreur politique, qu'on le prît pour un rebelle, lui
-qui l'était si peu, qu'on le condamnât à mort, et qu'il croupît au
-bagne.
-
-Personne ne doit plus à ses souffrances que Dostoïevski. Personne ne
-doit plus à ses erreurs. En personne, la faute ne fut plus féconde.
-Là, il s'est fait cette vue incomparable du revers qu'il applique aux
-sentiments des hommes. Il lit les deux côtés de la page, et la face
-visible ne lui est qu'un moyen de mieux connaître l'autre.
-
-L'erreur d'une grande âme n'est jamais que dans l'action: la volonté
-ni le cœur n'errent point, étant toujours fidèles à la grandeur
-qui les anime. On ne se trompe que sur la route à suivre. Quand
-on revient sur ses pas, on possède tout l'horizon et toutes les
-perspectives, qu'on n'eût peut-être jamais bien vus sans cette
-erreur-là. Elle est la racine commune de la peine et de la puissance.
-
-
-L'œuvre qui fit la fortune de Dostoïevski jeune homme[46] et celles
-qui vinrent ensuite jusqu'à la catastrophe du bagne, me semblent
-d'une invention médiocre et d'un très faible prix. Elles sentent
-la crasse sentimentale des galetas. Elles sont geignardes et
-larmoyantes. Le peu de gaîté qu'elles ont grimace. Elles annonçaient
-le Gogol des mansardes, s'il peut y avoir un Gogol moins la force
-et le style. Le trait est forcé, le dessin sans beauté, les ombres
-épaisses. Elles ressemblent aux tableaux d'un peintre oublié,
-Tassaert, qui pleurnichait lourdement dans les taudis, de grabat en
-grabat. Subtiles enfin, mais sans profondeur. Or, la profondeur du
-sentiment corrige seule la subtilité qu'elle implique; seule, la
-profondeur de l'analyse suppose l'extrême complexité et la justifie.
-Ce double don, qui devait porter Dostoïevski à une hauteur où
-personne ne le dépasse, ne se fait sentir dans les premières œuvres
-que par l'embarras de l'action et la contorsion des caractères.
-
-[Note 46: _Les Pauvres Gens_, 1846; _le Double_, _les Nuits
-blanches_, etc., 1847 à 1849.]
-
-
-Au début comme à la fin, Dostoïevski ne peint que des jeunes gens,
-et quelquefois des vieillards. Là encore, c'est la Russie même, qui
-n'est pas mûre, toujours trop verte ou trop avancée; elle a ses
-adolescents pourris et de vieilles gens à l'âme plus fraîche que
-l'enfance. Souvent là-bas, les jeunes femmes portent un cœur de
-cadavre, plein de vermine et de cendres, sous une chair en fleur. La
-Russie vit dans l'excès: en tout, jusqu'ici, elle ignore l'entre deux.
-
-Dostoïevski lui-même et ses livres sont au centre de ce monde
-inconnu. Lui et ses livres sont les grandes œuvres de l'âge mûr.
-C'est l'homme dans toute sa force, qui possède la jeunesse: les
-jeunes gens ne connaissent pas les jeunes gens. Dostoïevski est cet
-homme, celui qui ne fait tort ni de la réalité au rêve, ni du rêve à
-la réalité, qui peut seul comprendre toute la profondeur de la vie.
-
-Peu importent ses erreurs de fait, les premières et les dernières,
-celles qui l'ont mené au bagne, et celles qui le feraient prendre
-pour un conseil des Cent Hommes Noirs. Peu importe que la Troisième
-Section soit la face cachée et le bras visible de l'Évangile dans
-l'horrible empire. Peu importe Son Excellence Pot-de-vin, les princes
-qui volent les fonds de la Croix-Rouge aux malades et aux blessés, ou
-le règne des Allemands, forcenés policiers, qui gouvernent au nom du
-Christ et de la race slave. Toutes les erreurs de fait n'empêchent
-pas de croire à la Russie que Dostoïevski nous incarne. Elle n'est
-pas seulement en lui; mais il nous la révèle, il achève tout ce qu'on
-en voit dans Pouchkine et dans Gogol, dans Tourguénev et Tolstoï.
-
-Il faut qu'il y ait un peuple russe dans les langes. Il faut que
-ces esclaves politiques soient admirables de liberté morale. Il
-faut que ces brutes, dans l'enfer de l'ivrognerie et des massacres,
-soient tout de même riches d'une conscience qui n'a plus d'égale en
-Europe. Il faut que ce peuple, capable de tout parfois, comme les
-enfants cruels, et qui dort, le reste du temps, dans une affreuse
-impuissance, il faut pourtant qu'il soit le seul peuple d'Europe qui
-ait encore un Dieu.
-
-La Russie, même folle, même lâche, même noyée dans le sang et dans
-l'eau-de-vie sans parfum, la Russie ne vit pas pour l'argent, ni
-pour la haine, ni pour la balance du commerce, ni pour les triomphes
-ignominieux de la violence. La Russie vit pour rendre une conscience
-religieuse au genre humain: elle a, malgré tout, le cœur fraternel à
-tous les hommes, même au milieu des boucheries et des vomissements où
-la jette son hystérie.
-
-
-Dostoïevski était né pour la douleur, et pour s'élever dans la
-douleur, au-dessus de tout l'égoïsme et de toute la misère morale, où
-la douleur enferme généralement les natures médiocres.
-
-Il lui fallait la maladie, les tortures du cœur, l'angoisse de
-l'esprit, la présence de la mort pour conquérir ce que j'appelle
-l'appétit et la santé d'une vie universelle. Un peu plus, c'eût été
-trop: il faut pouvoir respirer, pour vivre. Mais un peu moins, il
-fût resté, comme tant d'autres, à mi-chemin de l'ascension sainte et
-terrible. Ce n'est pas à un moindre prix que l'on prend à soi toute
-souffrance et tout supplice. On ne gravit sûrement la montagne que
-sur des échelons sanglants.
-
-Surtout, il lui fallait le bagne et l'enfer des crimes[47] pour se
-purger à fond d'un amour-propre qui fut toujours féroce, et d'une
-naturelle jalousie. Mais bien plus encore, cette damnation devait
-lui révéler les grands fonds de l'âme humaine, où nul n'est descendu
-plus avant, Shakespeare et Wagner exceptés. Là, il connut que le
-crime a ses vertus, et qu'il peut être plein de la vertu même; que
-la qualité d'homme ne se prescrit jamais; que le cœur présente tout
-grief et toute excuse; que la sécheresse de l'âme est le seul péché,
-si même il en est un; que la faute est partout, qu'elle a toujours
-une dispense, qu'elle obtient remise, pourvu qu'elle consente un
-peu à l'expiation; et la souffrance vaut le consentement, quand la
-rebelle le refuse; que l'amour est le salut de tous et de chacun; que
-la rédemption est le prix du sang; que le châtiment, horrible en ceux
-qui osent châtier, est nécessaire à tout coupable, pour rassurer en
-lui l'orgueil de son destin et la dignité de l'homme: Car toute vie,
-avant d'être à son terme de beauté, toute vie est une expiation que
-l'amour nous propose, et qui doit être expiée.
-
-[Note 47: Et moi aussi, j'ai mon enfer, le bagne des auteurs, des
-critiques et des faux artistes, où je purge, dans un coin d'ombre, la
-colère de ma solitude et le vieil amour de la gloire.]
-
-Voilà où Dostoïevski a saisi l'âme de son peuple, et de tous les
-peuples, et de ceux même qui l'ont tuée. Il a pesé que les premiers
-selon le rang sont souvent les derniers selon la vie; et les derniers
-selon le monde, les premiers suivant l'âme cachée du monde. Là, il
-apprit à se mettre au-dessus de toute apparence. Là, il s'est fait
-à vivre en profondeur: car toute l'œuvre de Dostoïevski est une
-vie dans la profondeur et dans la vérité secrète, qui est l'unique
-vérité, sans doute. Là, il s'est établi inébranlablement au-dessus
-de tous les préjugés; et ceux de la raison n'ont pas tenu devant lui
-plus que ceux de la morale et de la politique.
-
-Le grand Dostoïevski a montré, le premier, que la fin de la vie est
-la vie même. Mais il a été plus loin: il a connu, profondément, que
-la vie elle-même est une forme vide sans le cœur qui l'anime, et
-ainsi que l'amour est la fin de cette fin unique. Qu'est-ce donc,
-sinon que l'homme est fait pour se toujours passer soi-même? L'homme
-n'est point une figure achevée, mais un élan à la forme parfaite,
-un essai continuel à l'homme. Je trouve cette vertu héroïque dans
-Dostoïevski, et cette grandeur intérieure.
-
- * * * * *
-
-L'intuition est une vue du cœur dans les ténèbres. La nuit extérieure
-s'illumine de l'éclair jailli du dedans. C'est là que rien ne se
-formule, et tout s'éclaire: là où la vie prend forme, où les mobiles
-se condensent, où se détermine l'action.
-
-L'intuition est bien le luminaire de la profondeur. Elle est la
-conscience amoureuse de ce qui est, au fond de ce qui paraît être.
-Elle est ce qui demeure en ce qui devient, et qu'elle porte. Elle est
-vraiment l'instinct de la connaissance, et son amour.
-
-En Dostoïevski, je finis par tout référer à l'intuition. Dostoïevski
-a conscience de son intuition, et tel est son miracle. Il faut le
-lire en musicien.
-
-
-La chasteté n'est que le signe le plus visible des âmes pures. La
-pureté suprême est l'innocence de la bonté: l'horreur de faire le
-mal. Dostoïevski n'hésite pas à produire des prostituées plus chastes
-et des assassins plus purs, à l'en croire, que les honnêtes gens:
-c'est qu'ils aiment; et que le crime, en eux, n'est pas le mal qui
-dure, mais l'erreur, la folie et la misère du moment. Jamais il ne
-dit avec emphase que la prostituée ou le criminel valent mieux que
-l'honnête femme et le juge. Mais la prostituée qu'il défend est une
-victime: il montre en elle, non pas l'excellence de son infamie, mais
-l'excellence de la douleur que l'infamie lui coûte. Et enfin, toute
-créature qui se donne avec passion est victime, quel que soit son
-bourreau, son complice ou son idole.
-
-Nulle trace, en cet homme admirable, de morgue vertueuse. Nul ne
-s'est moins juché sur les échasses du devoir et de la morale. A la
-profondeur où il sait chercher les origines, il trouve, en soi, la
-semence et l'excuse de tous les péchés. Et le crime des crimes, qui
-est la cruauté, il en débrouille aussi les racines, avec un saint
-effroi: il touche, il voit que la cruauté et la luxure se tiennent
-comme deux sœurs monstrueuses, unies par le même os de désir. Plus
-il les déteste, plus il en épouse la connaissance. Dostoïevski n'a
-pas proprement pitié du mal: à moins que le châtiment ne soit plus
-pitoyable à la faute, que la rémission. Mais sa compassion est
-merveilleuse pour la peine, ou publique ou cachée, que le péché
-exige. Pitié qui n'est point vague ni fumeuse; elle ne comporte
-aucune faiblesse, elle ne tient pas au larmoiement: elle est la vertu
-humaine par éminence, la vertu des vertus, la charité sans quoi tout
-reste mort et vide.
-
-L'amour véritable est là, où celui qui aime s'oublie soi-même et se
-confond entièrement dans l'objet aimé. Larmes de la compassion, vous
-faites une honte éternelle aux baisers sans pitié.
-
-Le plus haut point de la vertu est toujours de se vaincre, et
-d'embrasser parfaitement l'objet: lui être le cœur et l'âme qu'il a
-si peu, ou qu'il n'a point.
-
-Cette conquête est d'une autre grandeur et d'une autre fécondité, que
-la domination telle quelle. S'emparer d'autrui et du monde, misère
-près de la puissance qu'il faut pour leur donner la vie et les sauver.
-
-
-Voilà le magnifique courage de la vision, que seuls les Russes ont eu
-avec nos Français. Ils ne font pas un pauvre choix dans les passions
-humaines: ils les considèrent toutes. Ils ne feignent point de croire
-que les amants n'ont point de lèvres. La profondeur du sentiment
-russe, et la puissance de l'esprit français: les deux ailes à l'essor
-de la nouvelle connaissance.
-
-Il n'est pas de profondeur sans un rêve fervent de l'éternel. La
-profondeur est sous-jacente au sentiment, et non à l'intelligence.
-La profondeur est le privilège de l'âme religieuse, et de cette âme
-seulement. Il n'y a pas de vérité religieuse. Mais le sentiment
-religieux a sa connaissance. Quelle intelligence forte ne cherche
-pas une relation de soi à l'univers? Mais ce n'est rien d'en avoir
-l'idée: elle n'est qu'un chiffre. Il faut en avoir le sentiment.
-Et telle est l'âme religieuse. Après bien des routes et des chutes
-cruelles, l'âme religieuse se fixe dans l'amour: là est son lieu,
-et sa conquête; là, sa force et la vocation de sa puissance; là
-serait son repos, s'il en existait un. Dostoïevski n'a pas manqué
-la couronne promise à l'amour errant. Il est entré au port de la
-recherche idéale.
-
-La réalité! font-ils; la réalité! Hé, oui! Nous savons, nous aussi,
-qu'il n'y a point d'arbre sans le sol qui le porte, sans fumier ou
-sans terre. Mais s'il ne quittait jamais le sol, s'il n'était pas ce
-qui s'évade du fumier et ce qui sort de la terre, l'arbre ne serait
-pas l'arbre; et sa racine même pourrirait.
-
-Les grands Français ont toute la force dans l'esprit. La plupart, ils
-n'ont pas la profondeur, qui est si naturelle aux âmes religieuses.
-Ils ne l'ont plus, du moins. Car, ils l'eurent, ceux qui ont dressé
-les cathédrales sous le ciel. Le grand Flaubert m'y fait penser,
-ce prince de néant. Il est sec, et il sème les cendres. De là, les
-sables et les salins cuisants de son œuvre: toutes les lignes sont
-belles, et l'on y respire à peine, dans un vent d'éternel ennui.
-Flaubert est un génie mortuaire. S'il a du cœur, comme je crois,
-il n'en a pas pour la vie. Et tout ce qu'il en a, d'ailleurs,
-il l'étouffe: il tâche à être sans amour, comme le monde de son
-intelligence; et il y réussit.
-
-L'amour de Dieu, ou la charité que je veux dire, quel nom qu'on y
-donne, implique toutes les autres amours. C'est l'amour de Dieu que
-Dostoïevski respire. Et le peuple russe avec lui. On doit avoir foi
-au peuple russe, sur la foi de Dostoïevski.
-
-Dostoïevski, victime des puissances, parle pour les puissances: la
-tyrannie, la police, l'église, les riches. A ses yeux, tout le mal
-qu'elles peuvent faire, est compensé, de bien loin, par l'action
-qu'elles ont sur l'âme humaine: elles en provoquent l'excellence, en
-y prodiguant la douleur. S'il finit par les défendre, ces puissances
-mortelles, j'y vois un triomphe de l'affirmation. Dostoïevski connaît
-son peuple par soi-même. Toute révolte de la race déchaîne son
-instinct d'aveugle destruction et d'anéantissement. Le joug, qui lui
-fléchit la tête jusqu'à terre, la garde étroitement de l'anarchie.
-La tête russe nie. Sa liberté tourne aussitôt en négation affreuse.
-La race des Russes obéit et souffre avec excellence. Elle se rebelle
-et se fait justice avec infamie. Cette race ne peut aller à la
-perfection que par les voies de la douleur. En un mot, elle ne veut
-choisir qu'entre la foi mystique et le néant, entre l'amour de Dieu
-et la haine de la vie.
-
- * * * * *
-
-Dostoïevski, maître en toutes passions, et tenant toutes les clés de
-l'abîme, ferme les portes du néant. Tenté de toutes négations, il ne
-détruit rien et il affirme. En Dostoïevski, j'admire un Nietzsche
-racheté.
-
-Je ne crois pas aux Prométhées qui perdent la tête sur le rocher. Mon
-Prométhée fait peur à Jupiter même, qui s'imagine de l'avoir bien
-cloué. Je ne ferai pas crédit à des dieux, qui finissent à quatre
-pattes, dans un asile. Et si la foudre me frappe, dussé-je tenir bon
-contre elle, le ciel me soit témoin que je ne me serai pas vanté.
-
-Tout ce qui est mort et négation dans les philosophes, Dostoïevski
-l'a surpassé; mais telle est sa grandeur, qu'il monte d'un degré
-encore. Il porte à la rédemption l'accablement de nos fatalités. Si
-je l'ai peint comme il est, je ne sais; mais jamais, il me semble, on
-ne mesura mieux la distance qui sépare la mortelle théorie de l'œuvre
-vivante, et le penseur sans amour du véritable artiste.
-
- * * * * *
-
-Encore un pas.
-
-Je dirai de Nietzsche et des Anciens qu'ils peuvent suffire au monde
-de l'intelligence. Mais ils ne pénètrent pas d'un pouce dans le monde
-du cœur. Ils restent sur le seuil. Et plus ils s'imaginent de faire
-la loi à l'intérieur de la maison, plus ils l'ignorent. De là, sans
-doute, la misérable jactance de Nietzsche, qui excède tout ce qu'on
-peut permettre à l'orgueil de l'esprit; car c'est l'esprit même qui
-y entre en décadence, et qui marque les degrés de sa chute par des
-cris. Il ne faut pas que l'orgueil de l'esprit sente la paralysie
-générale. L'intelligence qui se vante ne trouvera pas d'excuse
-dans l'abaissement de la folie; mais au contraire, la fin de cette
-intelligence porte jugement sur toutes les œuvres de sa croissance;
-et, quoi qu'on fasse, plus elle a tout réduit à elle seule, plus elle
-subit la condamnation de son propre dédain.
-
-Ce que Schopenhauer est à Spinosa, les grands témoins de la vie le
-seront toujours à Nietzsche. Et ce sont les grands artistes: les
-confidents de l'amour. J'en sais plus d'un. Mais Dostoïesvki est le
-premier de tous, dans le temps: il a prévenu toutes les insolences de
-Nietzsche. Wagner aussi était là. Il n'y a pas si loin de _l'Idiot_ à
-_Parsifal_ sublime.
-
-Toute philosophie, d'ailleurs, qui n'est pas un simple jeu de la
-logique, prend forme dans une œuvre d'art. Il faut sortir de la
-cage à l'écureuil. Une pensée vivante sur la vie n'a pas d'autre
-expression qu'un chef-d'œuvre. Les livres de Nietzsche sont des
-essais au chef-d'œuvre; mais cet Apollon est toujours dans la cage;
-il fait le dieu, en vrai Phébus d'Université, à bésicles d'or; tout
-de même, son char est une chaire, et son Pégase une rosse allemande
-harnachée de lexiques in-folio.
-
-Nietzsche peut servir de guide à l'Enfant Prodigue dans ses routes de
-jeune homme. Nietzsche est une bonne méthode pour la rébellion. Et,
-comme à la façon des docteurs, il est ivre de ses principes et tout
-aveugle sur la vie, il despotise. Par là, il apprend la discipline
-à ceux qui n'ont point de règle intérieure. De même il satisfait
-l'instinct de l'art dans les demi-artistes.
-
-Wagner vieillard, qui avait passé par toute négation, ne pouvait
-que lever les épaules, aux jours de _Parsifal_, devant ce corybante
-infatué qui, impuissant à toute création et incapable même de
-plaisir, lançait contre le monde de l'amour ses vieilles idoles
-de pierre, son Bacchus, son Apollon, et son trépied. Il nous faut
-de nouveaux dieux pour posséder la vie. Mais les dieux morts ne
-ressuscitent pas. Wagner savait que _Parsifal_ est vivant; et si,
-pour l'offrir au monde, il fallait tourner le dos à un professeur
-d'orgie logique, il tournait le dos à Nietzsche.
-
-Dostoïevski en eût fait autant, avec le même droit. Dostoïevski est
-l'homme de la vie, mais non pas seulement dans les livres. Parce
-qu'il est l'homme de la vie, son monde est le monde de la force,
-uniquement. Encore les Anciens sont-ils les maîtres de l'action,
-tandis que Nietzsche est insupportablement l'homme du cabinet et des
-livres. Par lui-même, il ne sait rien de la vie, rien de l'action,
-rien des passions; et il donne des lois aux passions et à la vie. Je
-ne m'étonne pas qu'il soit le prophète des professeurs et le dieu des
-femmes sourdes qui tranchent de la bonne ou de la mauvaise musique.
-Les plus rebelles, et qui se flattent de l'être, sont, la plupart,
-des esprits nés disciples.
-
-Que Nietzsche tienne donc lieu des Anciens et de la vie héroïque aux
-gens qui ne savent pas lire. Et s'ils n'ont pas compris les Grecs, ni
-les Italiens du Moyen Age, ni Pascal, ni Stendhal, ni la Révolution,
-qu'ils lisent Nietzsche, lequel leur fait, de toute cette grandeur,
-un manuel avec toute la commodité grossière que ce format comporte.
-
-On doit s'arrêter à Nietzsche. Mais on n'est que la moitié d'un
-homme, si l'on s'y fixe. Il n'est bon qu'aux femmes de lettres et aux
-jeunes gens.
-
-Raskolnikov et tous les jeunes héros de Dostoïevski savent par
-eux-mêmes tout ce que Nietzsche pourrait leur apprendre. Mais
-Dostoïevski ne les déifie pas dans cette demi-connaissance. Il ne
-veut pas qu'ils se tiennent à cet étage grossier de l'énergie. Il les
-porte à l'étage supérieur, qui est le palier proprement humain de
-la charité. Quant au surhumain, c'est un bon mot pour les amateurs
-d'éloquence. A mes oreilles, il a le son répugnant de l'emphase. Il
-n'y a rien de plus humain que d'être homme. L'homme est rare sur le
-marché de Jupiter. Et rien de surhumain n'a de sens qu'à la mesure de
-l'homme. Sois pleinement homme, si tu veux passer l'homme. Telle est
-la grande, l'unique vérité.
-
- * * * * *
-
-L'intuition est le lieu de toutes les intelligences.
-
- * * * * *
-
-Il n'est rien dans Nietzsche, qui ne soit dans Dostoïevski. Mais
-tandis que tout est négation, dans Nietzsche, même ce qu'il
-affirme,--et lui, d'abord, le malheureux,--toutes les négations,
-que la douleur de vivre arrache à Dostoïevski, se résolvent dans
-une affirmation invincible: de la douleur, l'amour conclut, en lui,
-à la beauté de la vie. Ce n'est pas le: Oui! de la volonté ou de
-l'orgueil, ce oui glacé qui est le soleil polaire des stoïques; mais
-l'amour qui, en portant la vie, l'affirme.
-
-Un tel arbre donne les fruits de toute douceur. J'en ai ployé les
-branches, et je les veux réunir dans la rosée qui les trempe depuis
-l'offrande de l'aube jusqu'au sacrifice du crépuscule, et même dans
-l'ardeur de midi.
-
-Dostoïevski pleure avec délices, et ses amis pleurent bien souvent
-comme lui. Je dirai, pour moi aussi, le mystère des larmes.
-Dostoïevski connaît la merveilleuse humilité des bonnes larmes. Et
-certes, il est en elle un grand secret.
-
- * * * * *
-
-Larmes de la tendresse, pluie qui espère et qui renouvelle la forêt
-humaine, vous êtes la source ouverte aux cœurs pleins d'amour. Et
-partout où l'on frappe ce tendre rocher, l'ondée s'épanche; et elle
-n'est jamais tarie, cette eau amoureuse. Quel orgueil vient de plus
-haut? Or, elle ne fond pas sur les feuilles: elle se donne et les
-pénètre. Et parce qu'elle se penche vers la prairie, on la dédaigne
-de s'abaisser. Mais tant elle a de pieuse complaisance, que nulle
-offense ne l'atteint, et qu'elle sourit au mépris même.
-
-Baiser la terre avec transports, dans la joie ou dans la douleur,
-dans l'ivresse du bien ou dans l'aveu du crime, baiser la terre en
-pleurant, s'y renouer, y remplir au griffon du sang le cœur qui se
-vide et s'altère, voilà le culte où Dostoïevski convie ses enfants.
-Et ces pleurs sont riches d'un bonheur ineffable; ils ont la vie, qui
-est la seule joie et toute joie.
-
-Adore la vie: ton baiser à la terre, d'où tu viens et où tu vas, et
-tes larmes confessent ton adoration. Prends patience du mal, à ce
-rite, et prends-y conscience de tout bien.
-
-Ton cœur déborde. Il te quitte. Il va à toute cette vie qui
-l'appelle. Et où irait-on qu'à la vie?
-
-Ainsi tes pleurs ont la joie, toute celle que tu attends, en celle
-que tu donnes. Ils ont la joie excessive de toi-même qui te quittes.
-Ce n'est pas que tu te regrettes: c'est que tu te délivres. Jusqu'à
-ce baiser pleurant, quel abîme tu te fus à toi-même, et quel désert
-aux dunes de souffrance universelle, infinie, perpétuellement
-renouvelée, égale comme le vide. Et souffrir pour rien, il n'est pas
-d'autre damnation. L'enfer est la souffrance dans le vide. Couché,
-contre la terre, tu es le mort béni de la mort volontaire, qui est
-toute vie: en te quittant, tu ressuscites. Ce départ sans retour est
-le véritable amour, chère âme.
-
- * * * * *
-
-Ce n'est pas cet amour de tête, qui crie: Vivre! Vivre! avec la
-bouche affreuse d'un mort. C'est la mélodie du cœur qui se retrouve,
-et qui répond à toute la nature: me voici! me voici! Il chante la
-vie, il en est l'éternelle modulation jusque dans la mort: parce
-qu'il l'a, parce qu'il la porte, parce qu'il la donne. Et que
-donnerait-on, réellement, qu'on ne prît de soi et sur soi? Quel don
-ferai-je, si je ne me dépouille? Voilà l'orgueil de l'amour, et son
-humilité sublime.
-
-En vérité, l'orgueil qui se vante et qui s'estime, l'orgueil de
-l'esprit qui se compare est une espèce d'humilité un peu basse, à mon
-sens. Qui se compare, s'abaisse. Ainsi l'orgueil de l'esprit.
-
-Mais l'amour qui s'humilie dans les dons innombrables qu'il sait
-faire, dans toutes les merveilles qu'il suffit à créer, en s'oubliant
-soi-même, en s'y mettant jusques à s'effacer, ce prodige d'humilité
-est une grandeur céleste. Et tout l'orgueil des esprits n'égalera
-jamais, à un infini près, cette humilité divine.
-
-Celui qui se donne sans mesure, celui-là possède.
-
-Celui-là qui est tout humble au cœur de toute vie, celui-là crée son
-objet; et il ne se soucie pas de connaître sa gloire. La superbe est
-sèche. L'orgueil de l'esprit ne discerne que soi: comme un mort qui
-se tâte dans le sépulcre.
-
-L'amour adore dans les larmes. Tel est le son de Dostoïevski. Voilà
-cette voix rauque et si douce, l'énergie de cette âme infatigable,
-et ses brûlantes langueurs, ses abandons si tendres. Infatigable à
-souffrir et à vouloir laver l'or des souffrances, pour en séparer
-le trésor de la joie: à la constance de cet orpailleur, à celle-ci,
-quelle énergie s'égale?
-
-O saintes, bonnes larmes, routes de l'effusion, sentes profondes
-de la tendresse, c'est vous, très douces larmes, qui parlez
-seules d'amour, et de cet amour qui fait vivre en créant. Et dans
-l'embrassement même des amants, ce sont les plus pures et les plus
-chaudes larmes du sang qui parlent pour la vie, qui la communiquent
-et la transmettent, venant de si loin! Et souvent ils ne comprennent
-pas la parole qu'ils prononcent, et ils en sont ennoblis, même quand
-ils l'avilissent.
-
-L'amant baise sa bien-aimée et pleure son sang en elle, comme l'homme
-enivré de Dieu baise la terre avec de grandes larmes. La terre reçoit
-ces pleurs; et l'amante en garde avec jalousie l'offrande pécheresse
-ou la libation sans péché.
-
-Si l'esprit s'abaisse, ici, ou si la chair est exaltée, qui le
-mesurera? Servir avec amour est toujours un triomphe. L'humilité de
-la femme et de la terre doit s'offrir en exemple à tout service. Et
-je veux bien que la vie trouve son compte à l'humiliation de l'homme.
-Je ne parle jamais que pour la vie; et je ne vois de bel orgueil
-qu'en tout ce qui l'augmente et la rehausse.
-
-Amour de la vie, c'est mal dit encore. La vie n'est pas si grande ni
-si forte que l'amour. Elle en attend la parfaite beauté, dont notre
-désir s'est fait une promesse. Plus que l'amour de la vie, la vie
-d'amour: tel est le fond de Dostoïevski. A l'amour, de faire naître
-et de sauver la vie. Les meilleurs ne vivent que pour servir ce
-dessein. Et le plus pur amour est le plus amour.
-
-
-O Fédor Mikhaïlovitch, si ardent, si aigu et si humble, vous êtes
-profond et vrai entre les grands. Vous allez au delà de tous autres,
-sans doute. Car enfin, où j'en suis venu, il n'est de vérité que
-dans la profondeur. Pour prendre toute notre hauteur, il nous est
-nécessaire de mouiller dans les abîmes. Tout est de manque, à défaut
-de la profondeur. Et, au total, il y a fausseté où il y a manque.
-
-Voilà donc le point où la haine n'est plus rien qu'une racine torse
-entre toutes les autres: et si elle a la forme du serpent ou du ver,
-ce n'est point pour faire horreur, ce n'est pas pour qu'on l'écrase,
-mais pour se confondre avec les veines nourricières. Voici le point
-où tout est idéal, à force d'être vrai; où le rêve de l'âme absorbe
-toute la matière, comme une matrice seconde, mais de résurrection.
-Ici, la pensée est acte; le fait est idée; ici, l'acte et l'idée sont
-tout amour. Tout trempe dans la compassion de la vie pour elle-même,
-et dans la certitude du salut, que le cœur exige d'un amour créateur.
-
-Où tout est amour, tout est vie! Par delà le néant de tous les objets
-éphémères, c'est là-dessus enfin que notre foi ou notre espoir se
-fonde. Dostoïevski, si je ne me trompe, et moi-même à mon rang, nous
-sommes l'antidote de la tyrannie rationnelle, des philosophes, et de
-tout poison inhumain: Dostoïevski, le cœur le plus profond, la plus
-grande conscience du monde moderne.
-
-1910
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
-
-VISITE A PASCAL
-
-I.--A Port Royal 11
-II.--Pascal 21
-III.--Ascétisme du cœur 61
-
-
-LE PORTRAIT D'IBSEN
-
-I.--Le génie du Nord 85
-II.--Image d'Ibsen 101
-III.--Ibsen ou le moi 122
-IV.--Morale de l'Anarchie 145
-V.--Puissance et misère du moi 171
-VI.--La nuit à la fin du jour 187
-VII.--Tolstoï et Ibsen 207
-VIII.--La mort froide 220
-IX.--Le moi est le héros qui
-désespère 232
-
-
-DOSTOÏEVSKI
-
-I.--Sur sa vie 261
-II.--Image 275
-III.--Sur son art 281
-IV.--Passions et moments 296
-V.--La profondeur russe 321
-
-
-
-
-ÉDITIONS DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
-
-_Volumes in-8 couronne 3 fr. 50_
-
-
-_POÉSIE_:
-
-PAUL CLAUDEL: CINQ GRANDES ODES
- Suivies d'un processionnal pour saluer le siècle nouveau.
-
-GEORGES DUHAMEL: COMPAGNONS
-
-HENRI FRANCK: LA DANSE DEVANT L'ARCHE
- Préface de Mme DE NOAILLES.
-
-STÉPHANE MALLARMÉ: POÉSIES
-
-FRANCIS VIELÉ-GRIFFIN: LA LUMIÈRE DE GRÈCE
-
-
-_CORRESPONDANCE_:
-
-CH.-L. PHILIPPE: LETTRES DE JEUNESSE
-
-
-_ROMANS_:
-
-HENRI BACHELIN: JULIETTE LA JOLIE
-
-JEAN RICHARD BLOCH: LÉVY. PREMIER LIVRE DE CONTES.
-
-G. K. CHESTERTON: LE NOMMÉ JEUDI (UN CAUCHEMAR)
- Traduit de l'anglais par JEAN FLORENCE.
- LE NAPOLÉON DE NOTTING HILL
- Traduit de l'anglais par JEAN FLORENCE.
-
-ANDRÉ GIDE: ISABELLE (RÉCIT).
- LE RETOUR DE L'ENFANT PRODIGUE
- Précédé de cinq autres traités.
-
-PIERRE HAMP: LE RAIL (LA PEINE DES HOMMES).
- VIEILLE HISTOIRE
- Contes écrits dans le Nord.
- MARÉE FRAICHE. VIN DE CHAMPAGNE
- (LA PEINE DES HOMMES).
-
-CH.-L. PHILIPPE: LA MÈRE ET L'ENFANT
- Édition conforme au premier manuscrit.
-
-CHARLES-LOUIS PHILIPPE: CHARLES BLANCHARD
- Préface de LÉON-PAUL FARGUE.
-
-JEAN SCHLUMBERGER: L'INQUIÈTE PATERNITÉ
-
-CHARLES VILDRAC: DÉCOUVERTES
-
-MICHEL YELL: CAUËT.
-
-
-_THÉÂTRE_:
-
-PAUL CLAUDEL: L'OTAGE (drame en trois actes).
- L'ANNONCE FAITE A MARIE
- Mystère en quatre actes et un prologue.
-
-J. COPEAU et J. CROUÉ: LES FRÈRES KARAMAZOV
- Drame en cinq actes d'après DOSTOÏEVSKY.
-
-
-
-
-DEPUIS SA FONDATION (FÉVRIER 1909)
-
-_LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE_
-
-A PUBLIÉ:
-
-
-_Charles Blanchard_,
-_Le Journal de la XXe année_,
-_Les Lettres de Jeunesse_, de CHARLES-LOUIS PHILIPPE;
-_L'Hymne du Saint-Sacrement_,
-_Trois Hymnes_,
-_L'Otage_,
-_L'Annonce faite à Marie_, de PAUL CLAUDEL;
-_Michel-Ange_,
-_Les Heures du Soir_,
-_Trois Poèmes_, d'ÉMILE VERHAEREN;
-_La Porte Etroite_,
-_Isabelle_,
-_Le Journal sans dates_, d'ANDRÉ GIDE;
-_La Fête Arabe_, de JÉRÔME et JEAN THARAUD;
-_Fermina Marquez_,
-_Rose Lourdin_, de VALÉRY LARBAUD;
-_Jacques l'Egoïste_, de JEAN GIRAUDOUX;
-_L'Inquiète Paternité_, de JEAN SCHLUMBERGER.
-
- * * * * *
-
-
-Il est envoyé un numéro spécimen à quiconque en fait la demande.
-
-
-ACHEVÉ D'IMPRIMER LE VINGT-DEUX MAI MIL NEUF CENT TREIZE PAR
-«L'IMPRIMERIE SAINTE CATHERINE» QUAI ST. PIERRE, BRUGES BELGIQUE
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-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK TROIS HOMMES: PASCAL, IBSEN,
-DOSTOÏEVSKI ***
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-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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